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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1763 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine .
PREMIER
VOLUME.
Cochin
Stiveinve
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
439
C
RISLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT
.
,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provin
ces d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix,
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre - vingt - neuf volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , fe trouve à la fin du
foixante- douziémę.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1763 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE
SUR LA STATUE EQUESTRE
DU ROI.
CIRL ! quel Coloffe admirable
S'offre aux yeux des Citoyens ?
Une Déité femblable
Au Soleil des Rhodiens.
D'amour , de reconnoiffance
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Je fens mon coeur enflammé ;
Je vois l'Aftre de la France :
C'eft LOUIS LB BIBN - AI ML.
Erato , daigne paroître !
Viens ! J'implore con ſecours !
Je veux célébrer mon Maître
Sur la Lyre des Amours.
Paris ! jufques dans les nues ,
Eléve ce Grand BOURBONS.
Tu lui dois plus de Statues
Que Cecropie à Solon.
( a ) Fils célébre de Philippe !
Ton fuffrage fi vanté ,
A Praxitelle , à Lifippe
Donna l'Immortalité.
Sur les traces de leur gloire
S'avancent d'un pas égal ,
Vers le Temple de Mémoire ,
( b ) Goor , Bouchardon & Pigal .
(a) Alexandre le Grand ordonna que les Portraits
feroient peints par le feul Apelle ; les Statues
fculptées par Praxitelle , & jettées en fonte
par Lifippe , à caufe de l'excellence de ces deux
Artiftes.
( b ) La Statue du Roi eſt du travail dà fieur
Goor , fur les deffeins du feur Bouchardon , qui
dans fon Teſtament , fait fix mois avant la mort,
defira que le fieur Pigal für fon Succeffeur dans
cet Ouvrage,
•
AVRIL 1763 .
(* ) Une charmante Bergère ,
Que le Dieu des coeurs guidoit ,
Delfina d'une main chère ,
Un Amant qu'elle adoroit ;
Ainfi je te vois , ô France !
Retracer dans ce grand jour,
La parfaite reſemblance
De l'objet de ton amour.
Des Arts , l'Amour eſt le maître ,
Par eux il
peut nous charmer ;
Si l'efprit leur donna l'être ,
L'Amour fçut les animer.
Nous lui devons la Sculpture ,
L'Eloquence , les Concerts ,
Le Pinceau , l'Architecture ,
l'Art d'Uranie & les Vers.
Louis leur troupe timide
Vole autour de ta Grandeur ;
Sois leur afyle , leur guide ,
Leur ami , leur défenſeur.
Les Rois qui les protégerent
Sont encor chers aux mortels ;
C'eſt par là qu'ils mériterent
Des Monumens éternels.
( ) Une Bergère , dit Pline , inventa le Deffein
, en traçant fur un mur , avec du charbon ,
les contours de l'ombre de fon amant.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
·
Clio , ta plume fçavante
A confacré leurs exploits !
La jeune Erato nous vante
L'aménité de leurs Loix.
Sur les Bronzes d'Italie
Les Céfars nous font préfens.
C'eſt ainfi que le Génie . 19
Brave l'injure des temps. :
( d ) HENRY ! fur ta Face augufte
Je contemple ta Bonté.
A tes traits , LourIS LE JUSTE
Je reconnois l'Équité.
LOUIS LE GRAND, ta nobleſſe
Nous annonce tes hauts faits .
ROI BIEN- AI ME ! la Sageffe
Sur ton Front grava fes traits.
•
Vous , dont la Mufe fertile
Fait revivre les Heros !
Chantres du terrible Achille ,
Sans vos pénibles travaux ,
Aux bords de la Mer Égée ,
Son nom voilé par l'oubli ,
Dans les tombeaux de Sigée
Refteroit enſeveli.
(d ) Cette Strophe eft adreffé e aux quatre Sta
tues Equeſtres des Rois B o UR BON S.
AVRIL. 1763 .
Troupe aveugle de Barbares !
Dont les flambeaux deftructeurs
Confumoient les Euvres rares
De tant d'efprits créateurs :
Les Préjugés , l'Ignorance ,
L'Esclavage , le Mépris ,
Sont la jufte récompenſe
De vos forfaits inouis.
Nations ! Villes célèbres !
Les Ouvrages de vos mains.
Ont diffipé les ténébres ,
'Si fatales aux humains .
Memphis , Athènes , Palmire ,
Rome , Florence , Paris !
Vos noms illuftrent l'Empire
Que Pallas vous a remis.
( e ) Grand Préfet ! (f) Sages Édiles ,
D'un Roi , Père des Français ,
Dans la Reine de nos Villes ,
Eternifez les bienfaits.
g Marigni ! que de merveilles
Vont éclore fous tes yeux !
Tu protéges , tu réveilles
Les mortels ingénieux .
( e ) M. le Prévôt des Marchands.
(f MM . les Echevins.
( g ) M. le Marquis de Marigni , Surintendant
des
Bâtimens , &c. A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Dieu des rives du Méandre ,
Sur mon coeur régle ma voix !!
Jeune encor , daigne m'apprendre
A chanter nos dignes Rois !
L'amour feul de la Patrie
Soutient mon foible talent :
Prête- moi ton harmonie ,
Pour l'unir au Sentiment.
}
Par le Chevalier DE VIGUIER , Moufquetair
du Roi dans la premiere Compagnie.
LOUIS X V.
Son règne à jamais mémorable
Des fiècles à venir fera l'étonnement.
L'Amour de fes Sujets pofa ce Monument
Attendant que l'hiftoire en fonde un plus durable.
PIRON.
LE POETE PHILOSOPHE.
LONGTEMPS ONGTEMPS obſcurci d'orages
Le Ciel , enfin , fans nuages
Reprend la férénité ?
Et la terre que décore
A l'envi Cérès & Flore ,
Préfente à l'oeil enchanté
Richelle enfemble & Beauté
1
AVRIL. 1763. II
Zéphir agitant fes aîles
Autour des roſes nouvelles
Où brille un doux incarnat
Fait fentir à l'âme émue
Le plaifir de l'odorat
Joint à celui de la vue.
Sous ces arbres en berceau ,
Quel doux murmure m'attire !
C'eſt le bruit d'un clair ruiffeau
Baignant la fleur qui fe mire.
Dans le criſtal de fon eau.
Je vois d'un rameau fur l'autre
Voltiger l'ardent moineau
Dont l'amour vaut bien le nôtre ,
Et le tendre tourtereau
De la conftance l'Apôtre.
Aujourd'hui pourtant l'on dit
Que ce fut bien à crédit
Qu'on lui donna cette gloire ;
Car dans ce fiécle maudit
Sans preuve on ne veut rien croire.
Moi qui ne doute de rien
Pour mon falut & fais bien ,
Je croirois la tourterelle
Des gens conftans le modèle ,
Si je n'affignois le prix
A nosFemmes de Paris.
Fidéles à ce qu'ils fentent
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Les oifeaux amoureux chantent
Et n'engagent point leur foi :
De nature c'eft la loi.
Ils n'ont garde d'aller faire
Pardevant..... ou Notaire
Le ferment d'aimer toujours
Ce qui peut ceffer de plaire.
Hélas ! leurs tendres amours ,
Ce ruiffeau , ce doux ombrage }
Tout à mes yeux dans ce bois
Retrace l'heureux boccage
Où, pour la premiere fois ,
Thémire écouta ma peine ;
Thémire ayant en ſa fleur
D'une rofe la couleur ,
Du Zéphir la douce haleine ,
Des cheveux qui fans deflein
Tomboient en boucle d'ébene
Sur l'albâtre de fon fein .
Temps heureux des doux menfonges !
Age fi court , du bonheur ,
J
Que font devenus tes fonges !
Le temps cruel précepteur
Nous donne l'expérience ;
Fatal arbre de ſcience ,
Qui des douces voluptés
Rompt l'illufion & chaffe
Les plaifirs qu'elle remplace
Par de dures vérités !
AVRIL. 1763. 13
VERS fur un Portrait donné à Mlle
DANGEVILLE.
TITON à fa Filleule aimable
A légué de Duclos la Portrait admirable
Titon par un fi digne choix ,
Fait quatre éloges à la fois.
P. D. S. A. Peintre.
Nota Le Portrait de Mlle Duclos , une des
plus grandes A&trices qu'il y ait eu dans le Tragique
, peint par le célébre Largilliere , vient
d'être légué par l'illuftre M. Titon du Tillet ,
Auteur du Parnaffe François , à l'inimitable
Mlle Dangeville la Filleule , dont les rares talens
dans le Comique font portés au dernier
degré.
CONSEILS d'une Mère à fa Fille
OCTAVE te recherche , & le vieil Alcidon
De fes biens & de lui , voudroit te faire don ;
L'un eft jeune , agréable & l'autre fort utile ,
Et pour un jeune coeur le choix eft difficile.
Alc.don eft modefte , & riche , & génére ix :
Ton Octave n'a rien , mais il eft amoureux,
J'aimerois Alcidon ; tu dois aimer Octave.
14 MERCURE DE FRANCE.
Ma Fille c'est pour toi : fans contrainte choiſis
Le printemps & fes fleurs , ou l'automne & fes
fruits.
Prends jeune Maître , ou vieil Efclave.
ABBAS ET SOHRY ,
NOUVELLE PERSANNE,
ABBAS,
BBAS , Roi de Perfe , fut , comme
tant d'autres Potentats , furnommé le
Grand , pour avoir fait de grands maux
à fes Voifins. Il aimoit paffionnément
les femmes & la guerre. Il la faifoit
autant pour peupler fon Sérail que pour
accroître fes Etats . Tout Roi dont la
femme étoit belle & le Royaume voifin
de celui de Perfe , devoit alors fonger
à défendre l'une & l'autre. Du refte ,
Abbas étoit auffi prompt à fe refroidir
qu'à s'enflammer , & en amour comme
en guerre , une conquête achevée lui
en faifoit bientôt defirer une nouvelle .
Il y avoit alors dans le Pays d'Imirete
( c'est l'ancienne Albanie ) une >
Nota. Le fonds de ce Conte eſt vrai , & tiré -
des Voyages de Chardin. Sohry eft auffi connue ,
auffi célébre en Perfe, que la belle Agnis l'eft en
France.
AVRIL. 1763. IS
jeune Princeffe , nommée Sohry , &
foeur du Souverain de cette Contrée.
Sohry étoit plus belle qu'on ne le peut
décrire , même en ftyle oriental. C'eft
elle que les Poëtes Perfans ont depuis
chantée à l'envi. Mais l'hyperbole , qui
leur eft fi familière , fe trouva dans
cette rencontre au- deffous de la réalité.
Il fut , pour cette feule fois , hors de
leur pouvoir d'outrer un Sujet.
L'admirable Sohry vivoit fous la tutelle
d'une mere qui l'égaloit prèfque
en beauté , & ne la furpaffoit que de
trois luftres en âge : c'est-à-dire qu'elle
n'avoit guéres que trente ans. Cette
Princeffe après avoir été Reine s'étoit
faite Religieufe ; état qui dans cette
contrée n'oblige point à s'enfermer dans
un Cloître. On refte dans fa maifon ,
& l'on eft libre d'en fortir fans que pour
cela aucun des voeux reçoive , ou foit
cenfé avoir reçu nulle atteinte.
Sohry , que nul vou pareil n'enchaî
noit , gardoit cependant une folitude
plus rigoureufe. Elle habitoit & ne quit
toit point certain Château inacceffible à
tout étranger. J'en excepte le Prince de
Georgie à qui , felon l'ufage de ces
lieux , la Princeffe étoit fiancée depuis
l'âge de cinq ans. Déja même il auroit
16 MERCURE DE FRANCE.
dû être fon époux , fi une guerre fanglante
qui l'occupoit , & la connoiffance
qu'il avoit du caractère d'Abbas , n'euffent
retardé le moment de cette union.
A cela près , les charmes de Sohry n'étoient
guères connus que de fa mère ,
du Roi fon frère & des femmes qui la
fervoient. Ces femmes , à l'exception
d'une feule , ignoroient même fa qualité.
Tant de précautions avoient pour
but de dérober cette jeune merveille
aux pourfuites du Roi de Perfe , qui
avoit l'ambition de ne peupler fon Sérail
que de Princeffes. On eut même
recours à un autre moyen , beaucoup
plus infupportable pour cette captive ,
que la folitude la plus trifte . Ce fut de
publier que fon extrême laideur obligeoit
de la fouftraire à tous les regards.
Ce bruit trouva peu d'incrédules.
On fe fouvint qu'il avoit déja fallu en
ufer ainfi à l'égard d'une feur aînée de
la Princeffe ; objet réellement auffi difforme
que Sohry étoit féduifante . On
avoit même depuis publié la mort de
cette premiere captive , qui néanmoins
éxiftoit toujours . La raifon de ce procédé
, c'eft que chez cette nation , la
laideur eft un opprobre , & qu'elle n'eft
pas moins rare dans ces heureufes conAVRIL.
1763 . 17
trées , que l'extrême beauté dans quelques
autres.
Quant à Sohry , elle ne fe confoloit
point de l'injure qu'on faifoit à fes charmes.
Elle ignoroit que quelqu'un fongeât
aux moyens de dérromper , à cet
égard , & le Public , & furtout le Roi
de Perfe. C'étoit Zomrou , ancien Miniftre
du feu Roi d'Imirette , & qui d'abord
avoit espéré de devenir beau- père
du Roi regnant. Las d'efpérer en vain
il pria ce Prince d'époufer fa fille , ou
de ne point vivre avec elle comme s'il
l'eût époufée. Difyald , c'eft le nom du
Roi , répondit en Souverain abfolu
& Zomrou fe retira en Sujet mécontent.
Il crut , toutefois , de voir encore diffimuler
; mais au fond il ne refpiroit
que vengeance , & choifit Abbas pour
fon vengeur. Il fongea à tirer parti du
caractère de ce Prince. La faveur où il
s'étoit maintenu jufqu'alors à la Cour
d'Imirette , l'avoit mis à portée de s'inftruire
de ce qui étoit un mystère pour
tout autre Particulier ; il fçavoit que la
laideur de Sohry n'étoit que fuppofée ,
& il fçavoit de plus le motif de cette
fuppofition. Il fait part au Sophi de toutes
les découvertes , s'efforce d'exagérer
18 MERCURE DE FRANCE.
>
les charmes de Sohry , & trace un portrait
bien inférieur encore à fon modéle.
En un mot , il n'épargne rien pour
irriter Abbas contre le frère , & l'enflammer
vivement pour la foeur..
Ce moyen bifarre a tout le fuccès
qu'il pouvoit avoir Abbas comptoit
parmi fes Eunuques , un Italien qui pour
entrer au Sérail n'avoit pas eu befoin
de changer d'état . C'étoit un de ces
Etres anéantis dès leur naiffance , & à
qui , pour tout dédommagement , l'art
procure un fauffet plus ou moins aigre.
Ce Chantre involontaire avoit dès - lors
fçu joindre la Peinture à la Mufique .
Il alloit tour-à-tour du lutrin au chevalet;
il paffoit d'une dévote Ariette au
Portrait d'une Beauté galante . Mais il
trouva que ces travaux réunis ne rapprochoient
point de lui la fortune. Il
réfolut de la chercher dans d'autres climats.
Ses voyages , le hafard , ou fa deftinée
, le conduifirent jufqu'à Ifpahan ,
Là , fa qualité d'Eunuque lui procure
l'avantage de s'attacher au Roi de Perfe ,
& le caractère de ce Prince lui fournit
bientôt l'occafion de déployer tous fes
talens .
Déjà plus d'une fois ce nouveau confident
lui avoit fait connoître les plus
AVRIL. 1763.
19
belles Princeffes des pays voifins , fans
que pour cela Abbas eût été obligé de
quitter fa Cour. Il fut queftion d'ufer
d'un ftratagême à- peu -près femblable
auprès de la Princeffe d'Imirette . Voilà
l'Eunuque encore une fois déguifé en
femme , & conduit en diligence jufqu'à
la Capitale de cette contrée. Il y voit
Zomrou , & en tire certains éclairciffemens
indifpenfables . Quant au furplus
, Abbas l'avoit mis à portée de
furmonter bien des obftacles , ou ce
qui revient au même , l'avoit mis en
état de prodiguer l'or. Il le prodigua &
féduifit tous ceux dont il crut avoir befoin
. Mais nul d'entr'eux ne pénétra fes
vues. Il fe garda bien , furtout , de nommer
la Princeffe à ceux qui avoifinoient
fa demeure , inftruit d'avance , que ni
eux , ni même la plupart des femmes
qui la fervoient , ne la connoiffoient
fous ce titre. Au furplus , il apprit que
la jeune Solitaire paroiffoit affez fouvent
à certaine fenêtre , donnant fur une plaine
'vafte & riante. Il fut charmé de la découverte
, fe rendit au lieu indiqué.
& trouva , de plus , un petit bofquet
propre à favorifer fon deffein. Il étoit
peu diftant de la fenêtre dont il vient
d'être parlé. L'Eunuque toujours dé20
MERCURE DE FRANCE.
guifé y entra , s'y plaça de maniere à
n'être vu qu'autant qu'il le voudroit
& attendit que la Princeffe daignât ellemême
fe laiffer voir .
,
Elle n'avoit fur ce point aucune répugnance
; chofe affez croyable dans
une jeune Beauté. Souvent même en
contemplant fes charmes dans une glace
, elle gémiffoit de les contempler feule.
Les jardins où elle ne trouvoit pour
toute compagnie que des fleurs , des
ftatues & des femmes , lui devenoient
infipides . Elle n'y jettoit les yeux , ou
ne les parcouroit que par défoeuvrement.
L'Eunuque fans quitter fon embufcade
, fongeoit aux moyens de l'attirer
du côté de la plaine. Il y réuffit avec
le fecours de quelques ariettes Italiennes
, qu'il fe mit à chanter de fon mieux
& fort bien. A peine fes accens eurent
frappé l'oreille de la Princeffe , qu'elle
accourut vers fa fenêtre favorite . Ellemême
étoit fort empreffée de voir la
Cantatrice étrangère , car elle jugea, quoi
qu'à regret , que cette voix ne pouvoit
être que celle d'une femme. De fon côté,
l'Eunuque fe tenoit à l'entrée du bofquet,
& là fans être vu trop à découvert ,
& fans difcontinuer de chanter, il tira fes
crayons & déffina la Princeffe , qui enAVRIL.
1763. 21.
it ,
fes
enchantée
de fa voix , ne fongeoit ni à
l'interrompre , ni à difparoître. Déjà
même l'efquiffe du Portrait étoit achevée
, & l'Eunuque chantoit encore ,
étoit encore écouté . Il crut en avoir
affez fait pour le moment , renferma fes
crayons , & mit fin aux ariettes . Alors
la Princeffe donna ordre que la prétendue
Chanteufe lui fût amenée. C'étoit
ce que demandoit l'Agent traveſti.
Il eft introduit auprès d'elle , gracieufement
accueilli , loué fur fa voix , &
obligé de répondre à une foule de queftions.
Il les avoit prévues en partie , & ne
fut embaraffé par aucunes. Sohry lui
demanda entre autres chofes , fi les
Princeffes de fon Pays étoient belles
& les Princes fort galans ? Madame , répondit
la fauffe Italienne , aucune de ces
Princeffes ne vous égale en beauté ,
& tous les Princes de la terre deviendroient
galans , deviendroient paffionnés
, s'ils avoient le bonheur de vous
voir un feul inftant, Sohry ne répondit
rien à ce difcours , mais elle foupira,
L'Eunuque étoit trop habile pour ne pas
entrevoir la caufe de ce foupir. Etre la
plus belle perfonne de l'Orient & paffer
pour la plus laide , n'avoir que dix22
MERCURE DE FRANCE.
huit ans & pas l'ombre de liberté ; ne
compter qu'un adorateur , qu'on ne voit
que rarement , qu'on n'aime que fort
peu , & ne pouvoir efpérer qu'un au
tre le remplace : à coup für on foupireroit
, on gémiroit à moins ; & Sohry ,
en effet , ne fe bornoit pas toujours à
foupirer.
Elle propofe à la fauffe Cantatrice de
s'arrêter quelque temps auprès d'elle .
C'étoit ce que l'Eunuque defiroit le plus ;
cependant il diffimula , oppofa quelques
obftacles faciles à lever , & fe conduifit
avec tant d'art qu'il augmenta l'empreffement
de Sohry , & diffipa tous
les foupçons de fes furveillantes. Il céda ,
enfin , & parut n'avoir fait que céder .
Son emploi confifta d'abord à chanter
auprès de la Princeffe , & à lui donner
quelques leçons de Mufique. Elle joignoit
à fes autres perfections , une voix
auffi propre à charmer l'oreille , que fes
traits l'étoient à charmer les yeux . L'Eunuque
avoit foin de lui chanter les airs
les plus tendres , & c'étoit toujours
ceux qu'elle apprenoit le plus aifément.
Elle vouloit auffi qu'il lui expli
quât les paroles fur lefquelles ces avis
avoient été compofés . Mais le Traducteur
avoit prefque toujours foin de leur
AVRIL. 1763. 23
,
donner un fens relatif à la fituation ou
fe trouvoit fa charmante éléve & aux
fentimens qu'il vouloit faire naître en
fon âme. De là nouveaux foupirs , nouvelles
rêveries , nouvelles queftions . Il
crut l'inftant favorable pour hafarder
une épreuve d'une autre genre . Ce fut
de placer le Portrait d'Abbas fous les
yeux de la Princeffe d'Imirette .
Sohry lui parloit fouvent & de l'ennui
attaché à une folitude perpétuelle ,
& de la difficulté de vaincre cet ennui.
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , &
c'est à vous que j'en fuis redevable.
Mais on ne peut ni toujours entendre
chanter, ni toujours chanter foi-même.
Il eft , reprit vivement l'italien , d'autres
talens auffi récréatifs que celui -là ,
auffi faciles à acquérir. Si la Mufique
vous fait imiter & furpaffer le chant des
oifeaux de vos bofquets , la Peinture
par exemple , vous apprendroit à imiter
les oiſeaux mêmes , & bien d'autres
objets plus intéreffans que des oifeaux .
Eh quoi ? reprit encore plus vivement
Sohry , auriez-vous auffi le talent dont
vous parlez ? Feu mon époux , repliqua
l'intrépide Italien , le poffédoit au plus
haut degré ; je conferve même le Portrait
d'un Prince de Perfe qu'il peignit
24 MERCURE
DE FRANCE
.
durant le féjour qu'il fit à Ifpahan.
A peine eut-il prononcé
ces mots que la Princeffe
voulut voir le Portrait,
& à peine l'a-t-il mis en évidence
qu'elle s'en faifit , le fixe avec attention
, paroît s'émouvoir
, loue avec ex- , clamation
l'art du Peintre
, & admire
encore plus , mais fans en rien dire , les
traits qu'il a imités . Elle s'informe
cependant
qui on a voulu repréſenter
dans
cette peinture
, & fi le Peintre n'a point .
flatté fon modéle
? Je fçais que fon
grand talent fut d'imiter
la reffemblance
, reprit l'Eunuque
; mais j'ignore
à
qui ce Portrait
reffemble
. Une mort
fubite
empêcha
mon époux de m'en inftruire
à fon retour au Caire où il
m'avoit
laiffée. Quelqu'un
, à qui la Cour de Perfe eft connue , m'a dit reconnoître
ici les traits du grand Abbas. C'eſt ce que je n'ai pu vérifier , & ce que fans doute je ne vérifierai
jamais.
L'Agent
d'Abbas
n'avoit pas cru devoir
paroître
mieux inftruit
de peur de fe rendre
fufpe&t . Il fçavoit
d'ailleurs
que cette incertitude
ne ferviroit
qu'à
irriter l'impatience
de la Princeffe
, & que cette impatience
une fois fatisfaite
, la conduiroit
à un fentiment
plus
vif en core. Il ne fe trompoit
pas. Sohry
tomba
AVRIL. 1763. 25
tomba dans une rêverie mélancolique
& profonde. Le Portrait qu'elle avoit
en fon pouvoir l'intéreffoit vivement .
Quelle impreffion ne feroit donc pas
fur elle l'objet qui y eft repréſenté ?
Quel dommage fi ce Prince n'exiftoit
plus ! & s'il exiftoit encore quel plus
grand dommage d'ignorer qui il eft ,
d'en être ignorée foi-même ? Toutes cés
penfées agitoient fucceffivement la Princeffe
captive. L'Eunuque l'examinoit &
la deviñoit . Elle lui fit une nouvelle
queftion. Cet Art , lui dit- elle , que
votre époux poffédoit fi bien , vous eftil
donc abfolument inconnu ? C'étoit
encore où l'adroit Emiffaire l'attendoit.
Il répondit que , fans y exceller , il s'y
étoit fouvent éffayé avec fuccès . Vous
pourriez donc , reprit la Princeffe , imiter
la figure de ce petit chien ? Vous en
jugerez , repliqua l'Eunuque , en préparant
fes crayons. A l'inftant même il
deffina cet animal , & le jour fuivant
il fit voir à Sohry le tableau déja fort
avancé. C'est dommage , lui dit -elle ,
de n'employer vos talens qu'à peindre
des animaux. J'ai une Efclave qui m'amufe
par fes folies , autant qu'une femme
peut en amufer une autre : fa figure
a quelque chofe d'original , & je vou-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
1
drois par votre fecours en conferver la
copie. Volontiers , dit encore l'Eunuque
, à qui cette gradation parut devoir
être bientôt fuivie d'une plus éffentielle.
Déja il demandoit à Sohry la permiffion
de faire venir cette Eſclave... Attendez,
ajouta de nouveau la Princeſſe ; tout ceci
eft , & doit être un mystère entre nous,
& l'Esclave la plus zélée peut devenir
indifcrette. Ne pourriez - vous pas , pourfuivit-
elle en rougiffant un peu , exercer
vos talens fur un autre objet ? Par
exemple, me peindre moi -même au lieu
d'elle ? Madame , repliqua l'Eunuque
tranfporté de joie , mais toujours habile
à diffimuler , je doute que tout l'effort
de l'Art puiffe aller jufques-là : mais
j'exquifferai de mon mieux ces traits .
que la Nature elle-même auroit peine
à reproduire une feconde fois .
Sohry lui demanda enfuite , quelle
attitude lui fembloit la plus avantageufe
. Celle , répondit-il , qui vous eſt la
plus ordinaire. Il n'eft pas plus en votre
pouvoir d'être fans grâce que fans
beauté.
L'Eunuque alors commença librement
ce Portrait qui étoit l'objet principal
de fa miffion , & qu'il avoit cru
auparavant ne pouvoir éxécuter qu'à
AVRIL. 1763 . 27
a
1-
cru
u'à
,
la dérobée . Le zéle qu'il avoit pour fon
Maître & les facilités que lui donnoit
la Princeffe , firent qu'il fe furpaffa
lui- même dans cette nouvelle occafion
. Il parut avoir peint la plus belle
Perfonne du monde , & n'égala pas
encore fon modéle. Cependant , chofe,
affez rare , il fatisfit la Beauté qu'il avoit .
péinte. Il fe propofoit de tirer une copie
éxacte de ce Portrait : la Princeffe ,
lui en épargna la peine . Elle lui permit,
d'emporter l'Original dans fa Patrie.
Qu'il ferve , ajouta-t-elle , à m'y faire,
mieux connoître que dans la mienne où
je dois toujours vivre ignorée. Elle prononça
ces mots d'une voix tremblante ,
fes yeux devinrent humides C'en fut
affez pour déterminer l'Eunuque à s'ex-,
pliquer un peu plus qu'il n'avoit fait jufqu'alors
; mais , cependant , toujours
par emblême ; forte de langage que fon
art le mettoit à même d'employer à fon.
choix. Il n'eut pas le loifir d'en faire un
long ufage. La prochaine arrivée du
Prince de Georgie l'obligea de précipiter
fon départ. Sohry elle -même ne crut
pas devoir s'y oppofer. Mais , en partant
, il la fupplia d'accepter une autre
production de fon art , un tableau dont
elle pourroit voir un jour la répétition
Bij
28 MERCURE DE FRANCE...
au naturel. A ces mots , la fauffe Italienne
préfente à la Princeffe un paquet
bien enveloppé , bien cacheté , & s'éloigne
en diligence, salar
Sohry foupçonne que c'eft quelque
autre Portrait , non moins anonyme
que le premier , dont l'Etrangère vient
de lui faire préfent . Elle rompt l'enveloppe
& voit un tableau compofé de
deux figures. Mais quelle eft fa furprife
de reconnoître dans l'unefa propre image
, & dans l'autre celle du Portrait
dont on vient de parler ! Cette derniere
figuré étoit repréfentée aux pieds de
celle de Sohry & lui offroit un Sceptre.
Le Prince , d'ailleurs , étoit orné de tous
les attributs du Monarque , & même
du Conquérant. Mais c'étoit la cour ;
rien de plus ne fervoit à indiquer fon
nom . L'Agent d'Abbas s'étoit tenu fur
cette réſerve , ne fe croyant pas autorifé
à en dire plus , & craignant furtout
, d'en dire trop.
C'eſt Abbas difoit Sohry en ellemême
; plus d'une raifon me porte à
le préfumer. Mais hélas Si c'est lui ,
que de raifons s'oppofent à fes vues ?
Ne s'expliquera- t-il point trop tard ? Me
féra-t-il jamais poffible de l'entendre ,
ou permis de l'écouter ? om
T
AVRIL. 1763.5 29
e
e,
Ces réfléxions fe renouvelloient fouvent
dans ſon âme , & l'attrifoient
toujours. Cependant , l'Eunuque arrive
à Ifpahan ; inftruit le Monarque de ce
qu'il a fait , & l'exhorte à venir luimême
achever un ouvrage fi heureuſement
commencé. Le Portrait de Sohry
étoit pour Abbas une exhortation encore
plus éfficace. Il lui parut fi beau ,
qu'il le foupçonna d'être un peu flatté,
Le Peintre cependant , lui proteftoit
qu'en cette occafion , l'art étoit resté
fort au-deffous de la nature , & cet aveu
ne partoit point d'une fauffe modeftie :
Sohry étoit auffi fupérieure à fon Portrait
, qu'il l'étoit lui-même à toutes
les Beautés dont le Sérail d'Abbas étoit
peuplé.
On ne tarda pas à voir paroître à
la Cour d'Imirette un envoyé du Sophy.
Cette ambaffade avoit un double objet
; de demander Sohry au nom d'Abbas
, ou de déclarer la guerre en cas
de refus. Lui-même regardoit ce refus
comme certain. Une haine ancienne
& par conféquent ridicule , & par conféquent
implacable , animoit les deux
nations , l'une contre l'autre. De fort
mauvais Politiques les entretenoient dans
ce préjugé ; & leurs Princes , qui fou-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vent ne l'approuvoient pas , n'ofoient
éffayer de le détruire .
+
C'eft , furtout , ce que ne vouloit
point tenter Difvald , frère de Sohry ,
& de plus ennemi perfonnel d'Abbas.
Réfolu de réjetter fa demande , il prend
avec le Prince de Georgie , fon futur
beau-frère , des mefures pour lui ré--
fifter. On éffaye en même tems de
faire prendre le change à l'Envoyé du
Sophy. On ne lui parle que de la
prétendue laideur de Sohry , & pour
mieux l'en convaincre , on fait paroître
à fes yeux cette four aînée , difforme
à tous égards , & qui n'a rien de commun
avec fa cadette , excepté le nom .
L'Agent d'Abbas étoit fort furpris qu'un .
Roi pût fe réfoudre à raſſembler une
armée pour tenter une pareille conquête.
La vraie Sohry , celle qui occafionnoit
tout ce trouble , en étoit la moins
inftruite. Elle continuoit à vivre &
à s'ennuyer dans la folitude. Le tableau
que lui avoit laiffé l'Eunuque
en la quittant , occupoit fouvent fes
regards. Seroit-il bien vrai , qu'Ab
bas ne me crût pas auffi affreufe qu'on
le publie ? Elle fe le perfuadoit de fon
mieux , & à tout évenement cette idée
AVRIL. 1763. 31
11
in
la confoloit . Survint tout- à-coup le
Prince de Georgie occupé lui même
d'un idée fort affligeante pour elle , &
qu'il croit propre à le raffurer. Il
venoit , dis -je , exiger de fa Fiancée
un facrifice qui paroîtra toujours exceffivement
dur à une belle perfonne
, & même à une laide : c'étoit d'écrire
de fa propre main au Roi de
Perfe , qu'elle n'a ni agrémens , ni
beauté. Une telle propofition fit frémir
la Princeffe . Elle trouva que c'étoit
abufer de fa docilité & porter
l'afcendant jufqu'à la tyrannie. Elle gar
doit un morne & froid filence. Taymuras
réitére fa demande , & eft furpris
d'avoir été contraint de le faire.
He quoi ! lui dit - elle enfin , avec beaucoup
d'emotion & de vivacité , ma
réputation de laideur n'eft-elle pas fuffifament
établie ? ne paffai-je pas pour
un modéle de difformité ? Le Roi de
Perfe , reprit-il avec chagrin , n'en paroît
pas bien convaincu . Il vous fait
demander par un Ambaffadeur , &
il vient lui-même appuyer cette demandé
à la tête de cent mille hommes.
Cette réponſe rendit la Princeffe une
feconde fois rêveuſe, Le dépit fur fon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
vifage parut avoir fait place à d'autres
mouvemens & Taymuras crut même y
remarquer l'empreinte de la joie. Ce
fut une raifon de plus pour infifter
fur la démarche qu'il exigeoit. Eh que
produira ma lettre ? ajouta la Princeffe ;;
dérrompera -t-elle plutôt Abbas que les
difcours de toute une Nation ? Une
ligne de votre main , repliqua Taymu- ,
ras , en fera plutôt crue que toutes les
bouches de l'Àfie . Une femme qui déclare
qu'elle manque de beauté , ne doit
point trouver d'incrédules .
Sohry lui objecta encore que fa main
ne devoit pas être plus connue d'Abbas
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoître.
Mais Taymuras lui apprit qu'une
lettre , qu'elle lui adreffoit dans certaine
occafion , étant tombée au pou- >
voir du Sophy , il connoiffoit & fonécriture
, & leurs engagemens réciproques.
A l'égard de vos charmes , pourfuivit
il , peut-être Abbas a-t-il fait fur
ce point certaines découvertes ; peutêtre
n'eft- ce qu'un foupçon , & c'eft ce
foupçon qu'il faut détruire .
-C'étoit là au contraire , ce que Sohry
eût voulu confirmer . Il fallut , pour la
réduire , les ordres abfolus de la Reine
fa mère. Alors elle vit qu'il falloit céAVRIL.
1763 . 33
der. Hé bien , dit- elle à Taymuras , avec
un mouvement de dépit qu'elle ne put
contenir , voyons comment vous exigez
qu'on tourne cette lettre fingulière ?
Choififfez-en vous-mêmeles expreffions ;
je ne ferai qu'écrire fous votre dictée .
Volontiers , reprit Taymuras , & il
commença ainſi : -th
La Princeffe d'IMIRETTE , au Roi
DE PERSE.
J'apprends , Seigneur , que vous prétendez
m'arracher à mon pays , à ma
famille , au Prince qui doit être mon
époux. C'est à quoi vous ne parviendrezjamais
de mon aveu....
La Princeffe avoit écrit , fans interruption
, tout le commencement de
cette phrafe ; mais elle fe fit répéter la
fin juſqu'à trois fois. Taymuras pourfuivit
en ces termes :
Je dois même vous répéter ce que la
Renommée a dû vous apprendre ; je
fuis peudigne de cet excès d'empreffe
ment...
Ces derniers mors parurent encore
embarraffer Sohry. Eft- ce bien là ce
que vous avez voulu dire ? demanda
relle au Prince en rougiffant, Précisé
7
B
34 MERCURE DE FRANCE .
ment , reprit- il ; & il répéta les mêmes
expreffions aufquelles il ajouta celles
qui fuivent :
J'ai moins d'attraits que la moins
belle des femmes de cette contrée....
Vous me trouvez donc bien affreuſe
interrompit- elle de nouveau, ... Ah !
vous n'êtes que trop adorable , reprit
Taymuras. Mais voulez - vous paffer
pour telle dans l'efprit du Roi de Perfe ?
Ah ! s'il eft ainfi , quittez la plume &
montrez- vous ? Sohry , quoique d'une
main tremblante , écrivit donc encore
ce que le Prince venoit de lui, dicter
. Elle s'en crayoit quitte ; mais il
ajouta :
C'est cette entiereprivation de charmes
qui m'oblige à fuir tous les regards
; je voudrois pouvoir me fuir
moi-même ...
Chacun de ces mots faifoit friffonner
la Princeffe. L'altération de fon
vifage marquoit celle de fon âme. Laplume
lui échappa de la main. En vérité
, Seigneur , dit-elle , en fe levant
avec dépit , j'ignore quand vous tarirez
fur mes imperfections ! Eh , madame
reprit Taymuras , à peine ce porAVRIL.
1763 . 35
trait idéal fuffit pour me raffurer ! Hé
bien , ajouta Sohry , toujours fur le
même ton , je vais vous aider à finir
le tableau. A ces mots , faififfant un
miroir elle éxamine fes traits en détails
; & regardant Taymuras d'un
air ironique & fier : commençons , pourfuivit-
elle , par ces yeux : fans doute
qu'il faut les peindre petits , ronds ,
caves , fans efprit , fans activité ? A
merveille ! reprit Taymuras.
SOHRY .
Cette bouche , des plus grandes ; ces
lévres , pâles & livides ?
TAYMURA S.
On ne peut mieux !
SOHRY .
Ces dents , noires & mal rangées ?
Bon !
TAY MURA S...
SOHRY.”,
Ce teint , fans blancheur , fans coloris
, fans vivacité ?
TAY MURA S..
Parfaitement bien !
SOHRY..
Enfin , toute cette phyfionomie nau
fade & rebutante. Pa
Bevi
36 MERCURE DE FRANCE .
TAY MEURAS.
Oui ! voilà le Portrait qu'il convient
d'envoyer au Roi de Perfe.
Sohry écrivit , en effet , toutes ces
chofes ; mais non fans murmurer con--
tre celui qui l'obligeoit à les écrire. La
lettre part , eft remiſe au Sophy & le
jette dans la plus extrême ſurpriſe . Il
compare cette lettre avec celle qui au- ,
paravant eft tombée entre fes mains.
L'écriture lui en paroît toute femblable.
C'eft , difoit - il , difoit - il , Sohry ellemême
qui s'accufe de laideur : puis - je
refufer de l'en croire ? Mais fi je l'en
crois , l'Eunuque à coup für , n'eft qu'un
impofteur. Il ordonne qu'on le faffe venir
, & lui prefcrit impérieufement d'accorder
, s'il le peut , les deux Portraits :
celui qu'il a fait de Sohry en peinture ,
& celui qu'elle fait d'elle - même par
écrit.
Chaque ligne que lifoit l'Eunuque
ajoutoit à fon étonnement . Il reconnoît
la main de la Princeffe , & ne reconnoît
aucun de fes traits dans les détails
burlesques dont cette lettre eft remplie..
Ce n'eft pas tout ; arrivent à l'inftant:
même des dépêches de l'Envoyé du
Sophy , dépêches qui femblent confir
mer en tout point les détails de la let
AVRIL 1763. 37.
tre. L'Eunuque , hors de lui-même ,
tombe aux genoux d'Abbas. Je jure par
le Commentaire d'Aly , s'écrie le Renégat
Italien , que le portrait que j'ai remis
à votre Majefté eft encore bien inférieur
aux charmes de la Princeffe d'Imirette
, & que la peinture qu'elle fait
ici d'elle-même , n'eft que pour vous
faire prendre le change , comme on l'a.
fait prendre à votre Miniftre.
Quoi l s'écria le Sophy indign é, cette
femme me mépriferoit au point de vouloir
que je la cruffe laide Il y a peu
d'exemples d'un mépris porté jufques-là ..
N'importe, c'eft ce qu'il faut vérifer. En
effet , dès le jour même , il donna des
ordres pour faire marcher une armée
nombreuſe vers les frontièresd'Imirette,
& peu de temps après , il marcha lu
même pour la commander. Il eut foin
de conduire l'Eunuque avec lui pour
deux raifóns ; pour le mettre à même de
fe juftifier , ou pour le faire pendre s'il
ne fe juftifioit pas.
On fçut bientôt à la Cour d'Imirette
qu'il falloit ou fe battre , ou trouver au
Roi de Perfe , une Princeffe auffi belle
qu'il fe la figuroit. On s'en tint au premier
parti. Quant à celle dont la beauté
occafionnoit tant de mouvemens , elle
38 MERCURE DE FRANCE.
$
eût volontiers approuvé le parti le plas
doux. Il eft rare qu'une femme facher
mauvais gré à tel amant que ce puiffe
être des efforts qu'il fait pour l'obtenir
, & Sohry étoit fort contente que
fa lettre n'eût point ralenti ceux d'Abbas..
Les Rois d'Imirette & de Georgie
avoient réuni leurs forces. Ils s'étoient
retranchés , & attendoient Abbas , qui
ne fe fit pas long- temps attendre . Il les
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude
& fanglant. Les deux Rois alliés s'y comporterent
, l'un en Souverain qui défend
fes Etats , l'autre en amant qui défend
fa maîtreffe. Mais les efforts d'Abbas ne
furent pas moins grands , & furent plus
heureux . Il remporta une victoire complette
, détruifit , ou diffipa l'armée ennemie
, & pourfuivit les deux Chefs
jufqu'à la Ville où le frère de Sohry te-..
noit fa Cour
il
Inftruit par l'Eunuque Italien que
la Princeffe tenoit la fienne ailleurs
y marcha fur le champ , tandis que
la meilleure partie de fes troupes bloquoit
la Capitale . Il arrive & apprend
qu'en effet Sohry habite ce fejour. On
conçoit fans peine l'excès de fon impatience
& de fa joie. Il ordonne qu'on
le conduife vers la Princeffe. Il eft obéi..
AVRIL 1763. 39
Mais que voit-il ? Un objet auffi hideux
qu'il efpérait le trouver féduiſant
le vrai modéle du portrait exprimé dans
la lettre qu'il a reçue avant fon départ
; en un mot , la difforme Princeffe
qu'on a déja fait voir à fon Envoyé !
Certains rapports faits aux deux Rois.
fur le féjour & le départ de la fauffe .
étrangère , les avoit déterminés à ſubftituerdans
cette même folitude l'aînée
à la cadette. Abbas fit quelques quef ,
tions à fa prifonnière. Les réponfes qu'il,
en reçut , augmenterent fon déplaifir..
Elles étoient parfaitement conformes à
la lettre qu'il fuppofoit avoir été écrite
par elle ; & il refte perfuadé que cette
Sohry fi fameufe par fa beauté, ne doit
l'être que par fa laideur. Je n'ai nul
reproche à lui faire , difoit Abbas , elle
eft encore plus difforme qu'elle ne me
l'écrit. Pour toi , miférable , ajouta- t- il
en parlant à l'Eunuque , ce qui la juſ
tifie te condamne : cette exceffive dif
formité eft l'arrêt de ta mort.
en. Grand Roi ! s'écria l'Eunuque 2
tombant de nouveau aux pieds du
Sophy , que votre Majefté me laiffe
éclaircir ce mystère. Il y en a un dans
tout ceci que je ne connois pas . J'ai ,
eu à peindre & j'ai peint la plus.
40 MERCURE DE FRANCE.
belle perfonne du monde ce n'eft
donc pas celle
que vous voyez. Mais
celle que j'ai peinte exifte , j'en réponds
fur ma tête , que vous ferez le maître
de me faire enlever demain comme
aujourd'hui . De grâce retournez vers la
Capitale , hatez - en le fiége , la prife
pourra mettre entre vos mains une capture
encore plus précieufe.
Zomrou eût pû en partie développer
cette énigme .Mais lui-même avoit laiffé
pénétrer fes deffeins : il étoit gardé à
vue par ordre des deux Rois , depuis le
jour de l'arrivée du Miniftre d'Abbas .
Par cette raifon , il n'avoit pas été plus
utile à cet Envoyé qu'il ne pouvoit l'être
alors au Sophy même. Abbas prit donc
une double réfolution . Ce fut de pref
fer la Ville affiégée , & de faire battre
la campagne par des Emiffaires munis
du Portrait que l'Eunuque avoit tracé.
Le Prince leur ordonna de lui amenér
toutes les femmes qui auroient quelque
reffemblance avec ce Portrait . L'Eu
nuque ambitionnoit cette commiffion ;
mais Abbas ne lui permit pas de s'éloi
gner de lui . Il vouloit s'en fervir à diftin--
guer la Princeffe , au cas qu'elle ſe trou →→
vât dans la Ville , ou pouvoir venger
fur lui fon chagrin , au cas qu'elle ne
fe trouvât nulle-part.
"
AVRIL. 1763. 41
Le Siége fut pouffé avec tant de vigueur
qu'en peu de jours la Ville n'avoit
plus guéres que la moitié de fes défenfes
& de fa garnifon . Mais le courage
des deux Rois étoit toujours le
même. Ils ne vouloient ni fe rendre
ni livrer la Princeffe qu'Abbas eût préferé
à toutes les Villes de leurs Etats .
Elle n'étoit point d'ailleurs dans la Capitale.
Sohry inconnue & déguifée ,
habitoit un afyle fi peu fait pour elle
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on
dût l'y chercher. Là , elle gémiffoit fur
fes charmes qui caufoient l'oppreffion
de fa Patrie. Mais prèfque certaine
qu'Abbas eft celui dont elle adore en
fecret l'image , elle n'ofe le qualifier
d'oppreffeur. Elle fent même qu'il ne
tient qu'à ce léger éclairciffement pour
qu'il foit , à-peu-près , juftifié dans fon
âme.
Cependant , le péril augmentoit fans
relâche pour la Capitale. D'un inſtant
à l'autre la Place pouvoit être forcée
pillée , faccagée. Le Roi Difvald, réfolu
à tout , excepté à voir fa Maîtreffe
& fa Mère expofées aux fuites qu'entraîne
le fac d'une Ville , prit le parti
de les faire échapper , l'une après l'autre
, par une voie qu'il croyoit fùre..
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais Abbas avoit pris des précautions
plus fùres encore . Pèu d'inftans après
feur fortie on luli amena les deux fugitives
.
J'ai déja dit que la mère de Sohry ne
cédoit en beauté qu'à Sohry même.
Il y avoit , de plus , entre elles , cette
forte de reffemblance qui ne fuppofe
pas toujours une entiére égalité de charmes.
Par cette raifon le Portrait qu'avoit
tracé l'Eunuque , Portrait bien inférieur
à l'original , reffembloit beaucoup
plus à la premiere qu'à la feconde.
Abbas au premier coup d'oeil s'y
méprit & crut tout l'emblême expliqué.
Les charmes de fa Captive firent même
tant d'impreffion fur lui , qu'il ne fongea
plus à faire d'autres recherches , & que
I'Eunuque Peintre lui parut abfolument .
juftifié. Mais celui - ci prétendit lui-même
ne l'être pas encore. Il affura fon Maître,
que jamais cette Princeffe n'avoit ſervi
de modéle au Portrait , en queſtion
& qu'à coup für ce modele exiftoit.
"
g
S'il eft ainfi , Madame , reprit Abbas
, en s'adreffant à la mère de Sohry,
vous voyez dès à préfent ce qui peut &
doit former votre rançon. Un objet qui
vous reffemble peut feul vous remplaoer-
auprès de moi . Vous régnerez , dans
AVRIL. 1783. 43
mon Sérail , ou bien la Princeffe votre
fille y occupera le rang qui vous eft
offert. Je ne puis renoncer à l'une que
pour obtenir l'autre.
Ce diſcours fit frémir la belle priſonnière.
Elle conjura en vain le . Sophy de
fe rappeller le voeu par lequel elle s'étoit
liée , vou qui ne lui permettoit plus
de difpofer d'elle-même. Un pareil motif
a bien peu de pouvoir fur l'âme d'un
Sectateur d'Aly. A peine Abbas parutil
y faire quelque attention. Il ne dépend
que de vous , Madame , reprit-il , &
de garder vos voeux , & de combler les
miens. Que l'aimable Sohry vienne jouir
d'un avantage que vous dédaignez , faute
de le bien connoître. N'efpérez pas ,
du moins, que je cherche à étouffer l'amour
le plus fincère & le plus ardent
lorfque vous paroîtrez n'écouter qu'une
haine injufte & de vains préjugés.
Abbas , qui n'avoit prèfque pas remarqué
Fatime ( c'eft le nom de la fille
de Zomrou ) l'envisagea lorfquelle commençoit
à murmurer , tout bas , de.
cette inattention . Abbas trouva l'amour
de Difvald parfaitement bien fondé
Fatime avoit affez de charmes pourl'enflammer
lui-même , fi elle n'eût pas eu
Sobry pour rivale. Il fongea cepen44
MERCURE DE FRANCE
dant à faire craindre au Roi d'Imirette
que Sohry n'éffayât trop tard de l'emporter
fur Fatime.
Ce ftratagême lui réuffit. A peine
Difvald eut appris la captivité de fa
měre & de fa maîtreffe , qu'il fongea
férieufement à les échanger pour fa
foeur. Ce fut dans ce moment là- même
que les Emiffaires d'Abbas lui amenerent
une jeune perfonne vêtue en Efclave
, & infiniment plus belle encore
que le portrait qu'il leur avoit confié.
On s'empreffe , on regarde , on admire.
C'eft Sohry ! s'écrie auffitôt l'Eunuque ;
c'eft ma fille ! s'écrie la Princeffe Douairiere
: c'eft Abbas 1 s'écrie en même
temps la prétendue Efclave , & elle s'évanouit.
7
Abbas , hors de lui- même , ébloui de
tant d'attraits , & ne fachant comment
interpréter cette défaillance & cette exclamation
fubites , ordonne que les
fecours foient prodigués à la Princeffe,
Lui-même eft le plus ardent à la fecourir.
Au milieu de quelques agitations
inévitables, une boete cachée dans
fes habits d'efclave s'échappe & tombe.
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit ,
l'ouvre & y trouve for portrait . A
sette vue , toute fa fierté aliatique dif
AVRIL. 1763. 43
paroît ; il tombe aux genoux de la fauffe
efclave. Adorable Sohry , s'écria-t-il !
quoi même en fuyant ma perfonne
vous fuyiez avec mon image ! Il eſt
donc vrai que vous ne m'évitier que
par contrainte ? Ah, ceffez de gêner vos
fentimens & daignez - én recueillir les
fruits à peine les croirai - je affez
payés de toute ma tendreffe & de
toute ma puiffance.
Sohry , en ce moment , ouvre les
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voit
fe réalifer la tableau que l'Eunuque
lui a laiffé en la quittant ; elle voit
en perfonne le fuperbe Abbas dans
l'attitude où elle l'a vû tant de fois en
peinture ; elle le voit à fes pieds ! Un
mouvement de joie qu'elle cherche à
cacher , une forté de confufion modefte
ajoutent encore à fa beauté.
Survient à l'inftant la Reine fa mère ,
& fa confufion augmente . Mais un
Envoyé du Roi d'Imirette vint mettre
fin à leur embarras réciproque. Il venoit
propofer pour l'échange des deux
premieres captives , celle que le hazard
avoit déja mis au pouvoir du Sophy.
Ce qui n'empêcha pas que l'échange
ne fut accepté , la paix faire , & ce qui
46 MERCURE DE FRANCE .
dit encore infiniment plus , toute femence
de guerre éteinte .
Abbas reffentoit fon bonheur , au
point de vouloir que tous les autres
fuffent heureux. Il accrut les Etats du
Roi d'Imirette , qui époufa Fatime ; il
fit époufer fa propre four au Princ eà
qui il enlevoit Sohry : il partagea avec
cette dernière toute fa puiffance &
la laiffa régner fans partage fur fon
âme, L'Eunuque mit fin à fes voyages ;
& Sohry en fixant le coeur de fon Epoux,
affura aux Princes voifins leur repos ;
leurs femmes & leurs Etats .
Par M. DE LA DIXMERIL.
LES ECOLIERS ET LE BALON ,
FABLE.
PAR un beau jour de la ſemaine ;
C'eft -à-dire un jour de congé ,
De jeunes Ecoliers en plaine
Un troupeau partagé ,
1
S'envoyoit , l'un à l'autre , un Balon élastiqué :
C'étoit un charme de , les voir !
A toi! ... Fort bien ! ..... A moi ! .... Chacun
court & s'applique ,
t
Ne voulant point faillir aujeu comme au devoir.
AVRIL. 1763."
47
L'un deux , laffé de l'exercice ,
Par ignorance ou par malice ,
Pique le Balon , l'air s'enfuit ,
Et le faux embonpoint foudain s'évanouit.
Ainfi dans l'orgueil qui l'anime
Se montre le demi- fçavant :
Tout rempli de la propre eſtime ,
Il s'enfle ! Mais fondez-le il n'en fort que du
vent.
Par M. GUICHARD .
STANCES fur l'incendie du Palais
Epifcopal d'AMIENS , arrivé le
Dimanche 19 Décembre.
Q
UILS cris foudains ſe font entendre ?
Quel nuage obſcurcit les airs ?
Je m'empreffe & je crains d'apprendre
D'où partent ces triſtes concerts !
L'airain fonne ? quelles alarmes !
Chacun tremble , pâlit d'effroi ;
Et parmi tout un Peuple en larmes
Perfonne ne tremble pour foi.
Quel eft donc ce nouveau protige
La paix fuit- elle loin de nous ?
La main du Dieu qui nous afflige
Annonce-t-elle ſon courroux ?
48 MERCURE DE FRANCE .
Mais que vois-je ! un torrent de flâme
Qu'accroît un vent impétueux
Porte la terreur dans les âmes ,
Et frappe la voute des Cieux.
D'an Prélat le Palais augufte
Va-t-il donc être confumé,
Tandis qu'aux Autels d'un Dieu jufte
D'un faint zéle il eft animé ?
( a ) C'eſt en vain qu'on veut l'en diſtraire ;
Tous les biens ne font rien pour lui ;
t
Content du fimple néceffaire
Ses feuls befains font ceux d'autrui.
Si quelque crainte le tourmente
Et peat redoubler fon ardeur ,
C'eſt que la famme qui s'augmente
Ne porte plus loin fa fureur.
( a) L'incendie qu'on avoit d'abord cru peu
dangereux , le manifeſta au dehors au moment
qu'on commençoit les Vêpres. Le Prélat qu'on
vint avertir non feulement ne quitta point
le Service Divin , il refta profterné au pied
de l'Autel jufqu'à la fin du jour , donnant à
tout le Peuple l'exemple édifiant d'une piété
& d'un détachement dignes des Paſteurs des
premiers Siécles . On l'engagea inutilement à
le repofer. Il ne quitta qu'au moment où la
clôture des portes de la Ville l'obligeoit d'en
Crtir pour fer retirer à fon Séminaire.
Pour
AVRIL. 1763.
49
Pour fon troupeau feul il reclame
Le fecours d'un Dieu tout-Puiſſant.
C'en est fait , & déja la flamme
N'a plus qu'un effet languiffant.
Oui , Grand Dieu ! c'eft à fes prières ;
Que nous devons ce changement :
Jamais des Saints les coeurs fincères
Ne t'ont imploré vainement.
Seigneur , acheve ton ouvrage ;
Que nos voeux ne foient point déçus ;
Que d'un Prélat , ta vive image ,
Les ans égalent ſes vertus !
Par M. LELEU.
E
PITRE
A M. G.
EN lifant les Vers
Si remplis de charmes
Que tu m'as offerts ,
J'ai verfé des larmes.
Quoi ! faut-il , hélas !
Qu'un deftin barbare
Jufques au trépas $
Tous deux nous ſépare !
J'ai vû de nos jours
I.
Vol. C
fo MERCURE DE FRANCE:
S'éclipfer l'aurore ;
Les Ris , les Amours
Nous fuivent encore.
Enchaînons de fleurs
Leur troupe volage :
Les foucis , les pleurs'
Sont-ils de notre âge ?
On tend au bonheur
Par des foins extrêmes:
Quelle aveugle erreur !
Il eſt en nous-mêmes.
Un Lys , un Jaſmin
Vaur une Couronne ,
Lorfque par ta main
Amour me le donne,
Au cours de nos ans
Quand l'amour préſide ,
Il fixe du temps.
L'aîle trop rapide.
Le coeur eft preſſant ;
Entends fon langage ;
Jouir du préſent ,
Eft le lot du Sage.
Par M. B .....
AVRIL.
1763 .
51
HOROSCOPE du
premier
Enfant de
M. le
Marquis D. F.
Brigadier des
Armées du Ror & C. des G. de la
REINE.
DIGN Sang de nos demi-Dieux ,
De leur
amour le
premier gage
Votre
avénement
précieux
Fait
retentir tout ce
Rivage
Des
tranſports d'un Peuple joyeux
Empreffé de vous rendre
hommage.
Sur cet
événement
heureux ,
Tandis que tout far cette plage
Signale fon zéle en les jeux
Qui n'en font qu'une foible image ;
Souffrez
qu'interrogeant les Cieux
Un
Aftrologue de
Village
Faffe en peu de mots de fon mieux
Votre
horoſcope en fon
langage.
Daignez d'un fouris
gracieux
Favoriler ce
badinage
Qui bravera les envieux
S'il peut avoir votre fuffrage.
Oui , pour vous , l'efpoir de ces lieux ,
L'avenir par moi
s'enviſage ,
Grace à mon art
myſtérieux .
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
De biens , d'honneurs quel affemblage
S'offre à mes regards curieux !
Des tems ils percent le nuage.
Je lis configné , d'âge en âge
Le deftin le plus glorieux
Qui doit être votre partage.
Tendre fruit des plus charmans noeuds
Aimable enfant , quel avantage
Pour nous comme pour nos Neveux !
Par la douceur & le courage
Que vous avez reçu des Dieux ,
Vous deviendrez par héritage
Grand & Bon comme vos ayeux,
Quel plus defirable appanage !
Vous ferez adoré comme eux
Et nous aimerez : doux préfage ,
Qui comble à jamais tous nos voeux.
Par M. D.L *** Abonné au Mercure.
MOMAVRIL. 1763.
133
A M. le Prince DE SOLRE , fils unique
de M. le Prince DE CROY, Lieu
tenant- Général des Armées du ROI ,
fur fa guérison de la petite vérole ,
Ten qu'il a euerà Londres. fir
A
{
La Vertu dans ce fiécle , hélas ! fi négligée ,
Et la Religion chaque jour outragée ,
A peine réfiftant au torrent de nos moeurs ,
En fecret gémifoient fur leurs communs malheurs,
lequb Royalt se 13 9
L'Amitié dont les feux umeurent bientôt fans
elles , ung kitolganƆ thɔ
Par ces mots vint tarir la Raffurez-yource de leurs pleurs :
» Soeurs immortelles ,
» Vous n'avez point perdu tous vos adorateurs ,
Le plus zélé vous reſte ; honneur de votre Em-
30 pile ,in tisztog
c ;
Dans l'âge dangereux des frivoles erreurs ,
Unique efpoir d'un fang , où pour vous tout
reſpire , 978) 9003620
כ כ
Ses exemples partout vont vous gagner des
coeursdayo Man 3 91 J £ 2
» Que la joie en ce jour ſuccède à vos douleurs ;
Raffurez-vous CROY refpire?! itud
Pur M. Des………. C. A. R. dec. c.
C iij
(
54 MERCURE DE FRANCE.
ر
? VERS de feu M. COFFIN mis au
bas d'une Eftampe de feu M. SĂ-
MUEL BERN ARD .
2112
Hic , vir hic eft cujus vario in difcrimine
præfens
Experta auxilium Gallia foepe fuit.
Ille per occultos terrâque , marique , meatus
In patriam externas deproperavit opes . A
Ille etiam , & fifci reparavit damna ' gementis ,
Ille etiam , & Populi depulit ore famem .
Illum ergo titulis ultro Res auxit honorum
Cui fat erat Civis gloria parta boni.
Les mêmes Vers traduits en François.
d :
Tu vois dans ce Portrait un homme dont la
per France , nedzernagrab agill and a
Dans des temps rudes & fâcheux ,
Eprouva fi fouvent une fûre affiftance ,
>
Et plus d'un fecours généreux.5, 250 ce
Et la Terre & les Mers fecondant ſon génie ,
Il fut , méprifant le danger , pol 9004
Enrichir chaque jour fon heureuſe Ratrie
Des dépouilles de l'Etranger.
.0
AVRIL. 1763. $5
Ses fonds plus d'une fois acquitterent la dette
Du fifc affoibli , languiffant :
Ils fauverent encor d'une affreufe difette
Le Peuple affamé , gémiſſant .
Par les bienfaits d'un Roi d'éternelle mémoire ,
Que d'honneurs unis à fes biens !
Quoiqu'il ne recherchât que la folide gloire
D'être au rang des bons Citoyens.
Par M. GUILLO DE LA CHASSAGNE ,
Gentilhomme Francomtois .
DIALOGUE entre DÉMOCRITE &
N
MOLIERE.
MOLIER É.
EST - CE pas vous que les fottifes
des hommes faifoient rire ?
DEMOCRITE.
N'est-ce pas vous qui faifiez rire les
hommes de leurs fottifes ?
MOLIER E.
Qui : notre emploi fut très - différent ,
comme vous voyez.
DEMOCRIT E.
Je choifis le moins pénible , celui
en même temps , qui me parut le plus
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
J
propre à corriger l'efpéce humaine de
fes travers.
MOLIERE.
L'expérience dut bientôt vous détromper.
Loin que ces ris perpétuels
guériffent les Athéniens de leurs folies
ils chargerent , dit-on , Hippocrate du
foin de vous guérir de la vôtre.
DEMOCRITE.
J'avoue que j'ai laiffé mes Compatriotes
auffi extravagans qu'ils l'étoient
d'abord. Mais vous-même , qu'euffiezvous
fait à ma place ?
MOLIER E.
Ce que j'ai fait depuis vous. Au lieu
de me livrer à un rire immodéré , &
dès-lors , un peu ridicule , j'aurois tracé
le tableau des travers qui le provoquoient.
DÉMOCRITE.
C'eût été vous - même rifquer le fort
de Zeuxis , qui mourut , à force de
rire , en contemplant certain grotesque
portrait qu'il venoit de tracer.
Oh
MOLIER E.
, pour moi , je n'ai jamais ri.
JOMAVRIL 1763. 57
DÉMOCRITE .
Vous euffiez donc pleuré.
F MOLIERE.
;
Ne diroit- on pas , à vous entendre
que vos Athéniens eurent un brevet
exclufif de ridicule ? Nos François ne
pourront-ils , au moins , prétendre au
parallèle ?
DEMOCRITE.
J'en doute. Figurez-vous une Nation
légère , capricieufe , inconféquente ; approuvant
aujourd'hui ce qu'elle blâmera
demain ; fans but , fans réflexion , fans
caractére : changeant avec la même facilité
, de fyftême , de ridicules , de modes
& d'amis : une Nation , en un mot ,
qui n'a d'uniformité que dans fon inconftance....
Tels furent mes Compatriotes:
Auriez -vous eu de pareils objets
à peindre ?
MOLIERE.
A-peu- près.
DEMOCRITE.
Par exemple , y eut- il jamais parmi
vous d'étourdi auffi effronté que notre
Alcibiade ?
Cv
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
MOLIERE.
un
Alcibiade eût été parmi nous
homme à citer , une efpéce de Sage.
DÉMOCRITE.
Que dirons nous de ce Peuple qui
s'amufoit à plaindre le chien de cet
infenfé , & qui ne plaignoit pas tant
de maris dont il féduifoit , ou enlevoit
la femme ?
MOLIER E.
!
J'ai connu certaine contrée où les
maris fupportoient plus facilement ces
fortes d'affronts , qu'un coup donné par
mégarde à leur chien.
DEMOCRITE.
Qui n'eût pas ri , à ma place , de
voir cette multitude orgueilleuse ériger
une foule de ftatutes aux Orateurs qui
fçavoient le mieux louer fes travers &
fes caprices ?
MOLIERE.
Chez nous la multitude ne peut
rien ; auffi n'eft - ce pas elle qu'on loue.
Il eft, en même temps , affez rare qu'un
Grand outre la reconnoiffance envers
ceux qui l'ont le plus flatté . Il fe borne
à trouver l'éloge un peu mince , &
AVRIL. 1763. 59
oublier jufqu'au nom de l'Auteur.
DEMOCRITE.
N'ai-je pas vû ces mêmes Athéniens
traiter plus mal leurs meilleurs Généraux
que leurs plus mauvais Rhéteurs
& bannir des Murs de leur Ville
ceux qui les avoient le mieux défendus
?
MOLIER E.
Nos François fuivent une autre méthode.
Ils payent fouvent d'un malin
vaudeville les plus grandes actions
comme les plus grandes fautes
nulle difgrace ne les afflige , dès qu'il
en peut naître une épigramme.
DEMOCRITE.
&
A propos d'épigramme , parlons des
Auteurs mes contemporains. Que de
jaloufies , que de petiteffes dans les
plus Grands ! Que de prétentions , que
d'orgueil dans les plus Petits ! Je crois les
voir encore s'agiter , cabaler , s'entremordre
, s'entre -détruire , avec autant de
fureur que les Grecs , & les Troyens ,
autre espéce de foux , combattirent
pour une Beauté déja furrannée
Oh certainement , vos Auteurs ont
été plus raifonnables t
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
MOLIERE.
Il femble , au contraire , que vous
ayez voulu les peindre . Mais je pourrois
ajouter plus d'un trait au tableau ..
Si les Ecrivains modernes font inférieurs
aux anciens , ce n'eft pas du côté
de la tracafferie .
DÉMOCRITE .
Paffe encore pour certains Auteurs ,
& furtout pour les Poëtes. Mais que
dire des Philofophes ? Quelle contrariété
dans leurs difcours , dans leur
conduite , dans leurs fyftêmes ! Chacun
d'eux crée un monde à fa manière
& fe perfuade avoir faifi la vraie. J'ai
auffi , moi- même qui vous parle , bâti
mon Univers. Après quoi , j'ai ri de ce
frêle édifice , comme j'avois fait de
tant d'autres .
MOLIER E.
Nous ne manquons pas , non plus ,
de ces fortes d'Architectes . Il n'en eft
aucun qui ne croye avoir bâti fur de
meilleurs fondemens que tous fes rivaux
. Mais , au bout d'un quart de fiécle
, on pourroit dire de ces Monumens
, comme de la Ville de Priam :
c'eft ici où fut Troye !
AVRIL. 176300021 600
DEMOCRITE. 9 26
Une telle manie a dû vous fournir
plus d'une fcène vraiment comique.
MOLIER E.
D
J'ai refpecté le peu que nous fçavions
d'Aftronomie , c'est - à - dire , tout ce
qui m'a paru démontré fur cette matière.
Mais ( & peut-être j'eus tort ) je
ridiculifai dans les femmes ces fortes de
recherches.
DEMOCRITE.
Quoi ! parmi vous les femmes s'amufent
à mefurer les Cieux ? J'en félicite
leurs époux. Nos Athéniennes
pour la plûpart , facrifioient à d'autres
genres de curiofité.
MOLIER E.
Oh ! nous avons auffi des curieufes
de plus d'une espéce .
DÉMOCRITE.
Leurs maris font- ils jaloux ? J'ai beaucoup
ri des vaines précautions de certains
époux d'Athenes , pour éviter certain
accident qu'on n'évite guères que
par hafard.
MOLIERE.
De mon temps , plus d'un mari eut le
même foible ; & moi-même je n'en
62 MERCURE DE FRANCE.
fus pas exempt. Mais j'eus le courage
de fronder & mon ridicule , & celui
des autres : leçon qui fructifia au point
que mes fucceffeurs font réduits à fronder
un ridicule tout oppofé.
DEMOCRITE.
Eft - ce la feule de vos leçons qu'on
ait prife trop à la lettre ?
MOLIERE.
J'en puis citer d'autres . Par exemple
, j'ai ridiculifé , & prèfque à tous
propos , le jargon barbare , le craffeux
pédantifme des Médecins de mon fiécle.
Aujourd'hui c'eft l'élégance de
leurs difcours , de leur parure & deleur
équipage , qui fert de matière aux Sarcafmes
de Thalie. Il en eft ainfi de
quelques autres travers , qui n'ont fait
que fe métamorphofer en travers non
moins bifarres.
DÉMOCRITE.
Avouez donc , entre nous , que votre
méthode pour corriger les hommes
n'eft pas plus éfficace que la mienne.
MOLIER E.
"
C'eft ce que je n'avouerai pas. Un
ridicule anéanti , fût-il même remplacé
*
AVRIL. 1763. 63
par un autre , eſt toujours un ridicule
de moins.
DEMOCRITE
Comment cela ?
MOLIERE.
C'eft que tous deux euffent pu exifter
en même tems. Aux Précieufes ridicu
les , ont fuccédé les Petites-Mattreſſes.
Mais fi je n'euffe réuffi à diffamer les premieres
, on les verroit marcher de front
avec les fecondes.
DEMOCRITE.
Que conclure , enfin , de tout ceci ?
MOLIER E.
Que la fource du ridicule eft intariffable
chez les humains ; qu'on peut
en prévenir les débordemens , mais non
en arrêter le cours en un mot , qu'un
Moliere y trouveroit toujours à réprendré
, & un Démocrite toujours à rire.
Par M. DE LA DIZMERIE,
64 MERCURE DE FRANCE.
PORTRAIT de Madame C * *.
par M
*.**
CET art féduifant de charmer,
Ces éllain de plaifirs qui vole fur , vos traces,
Ces appas enchanteurs qui vous font tant aimer,
Iris , vous les tenez des Grâces.
Toutes trois à l'envi , par leurs tendres ac
cords ,
Signalerent votre naiffance ;
Et fur vous avec complaiſance ,
Chacune prodigua fes plus riches tréſors.
L'une pour appanage
Vous donna la beauté , les ris & l'enjoûment.
La feconde du Sentiment
Du bon coeur , de l'efprit a fait votre partage.
Enfin fans le fecours de l'Art ,
De mille heureux talens vous orna la troifiéme:
Ainfi de vous , belle C ***
Trois ont fait une quatrième .
LE
E mot de la premiere Enigme du
mois de Mars eft la Glace. Celui de la
feconde eft le Compliment. Celui du
premier Logogryphe eſt Profopopée
dans lequel on trouve Poppée ,Ops ,
AVRIL. 1763.
Efope , Pope , Rofée , Ofée , Rofe &
Profe. Celui du fecond eft aimer , dan's
lequel on trouve amie , ami , Marie ,
ame , air
,
mer rime
rame , ire , mari , & c.
, arme , mare ,
ENIGM E.
Je vais t'apprendre mon deſtin : B
Juge s'il eft heureux ou déplorable :
Dès que je fuis formé , mon père impitoyable
Me plonge le fer dans le fein.
Je fais fait pour ſervir une fière maîtreſſe ,
Que pourtant je tiens fous mes loix ,
Et qui fouvent pour marquer fa nobleſſe ,
Va du même pas que les Rois.
Si celle que je fers eft richement parée ,
Je me reffens de fon fuperbe atour ;
En campagne , en ville , à la Cour ,
Elle a toujours une garde affurée.
Quand je la gouverne , elle eft bien :
M'échappe- t-elle , on la craint d'ordinaire ;)
Auli jamais on ne m'impute rien
De tout le mal qu'elle peut faire. }
Il est vrai que dans ſon emploi ,
Pour elle mon fecours eft de peu d'importance ;
Mais du moins elle trouve en moi .
Son repos & fon innocence. ovata
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
SANS corps , couleur , goût , ni figure ,
Jai donné l'être à la Nature ;
Habile , qui pourra jamais dire comment !
On parle de moi fort fouvent ,
Toujours fans pouvoir me comprendre ;
Qui me cherche ne peut me prendre ;
Qui me trouve eft ſouvent ſurpris ,
J'infpire toujours le mépris.
G .... DE NEVERS.
LOGO GRYPH E.
SEPT lettres peignent ma figure :
Voici toute ma découpure.
Ecueil en mers très-dangereux ;
Métal dont on eſt amoureux }
Source où l'on puiſe les Sciences ;
Séjour des pures conſciences ;
Un nom refpecté des François ,
Mais moins connu chez les Génois ;
5. Un Saint révéré dans l'Eglite ,
Fleuve qu'en France on préconife ;
Mets de mode à la Saint Martin ,
AVRIL 1763.
67
Qui du Peuple fait le feftin ,
Un Prophéte ; un ton de la game ;
Un brillant ornement de femme ;
* Organe utile & des plus apparens;
Deux Inftrumens de fons bien différens ;
Mais , Ciel qu'entends- je ? une cloche maudite
M'appelle , il faut que je te quitte.
Par M. DESNOYERS , d'Etampes , Abonné
au Mercure.
AUTRE.
CINQ pieds compofent mon eſſence ;
Lecteur , pour me trouver donne- toi patience.
D'abord j'offre à tes yeux un métal féduifant ;
Certain pronom Latin ;un Monftre dévorant 3
Un Adverbe François , un Oileau de paſſage ;
Un endroit où tu fais fouvent plus d'un voyages
Enfin , ami Lecteur , fi tu veux raſſembler
Tous mes membres épars , tu peux te rappeller
Que tu me vois fouvent dans un faint domicile ,
Et que je fçais re plaire, & r'attacher ,
Surtout Jorfqu'une main habile
Sçait me toucher.
Sreminds
68 MERCURE DE FRANCE.
Qu
AUTRE
dat
UATRE pieds , cher Lecteur, font toute ma
ftructuredɔ smurtini xa
Je tire mon éclat d'un Divin RédempteurisM
Mais , en me renverfant , jel change de nature ;
Et fuis , fous un feul pom , Saint , Roi Pape
Empereur.
Par M. DE LANEVERE , Ancien Moufquetaire
du Roi , à Dax , le 12 Février 1763.
CHANSON.
COLIN hrated O L'IN hra Teứ charmer j broosk
¿ Colin a feu me plaite , og mistro )
Hélas comment donc faire A 215
48 Pour ne pas trop Paimerne al
reldandi er xoov r: A , 180bad ims , ndnä
Tesco De plaifir, de douleurem esm ano T
Je fens mon âme atteinte ; or sa
Et je ne puis , fariscrainte pup 15
Lui découvrir mon coeur.nonu2
rederos yta vispa
Colin m'a fçu charmer , &c.
{
Lent.
D
Colin m'a scy charmer, Co ..
scu me
ne
Mineur
V
lin
a
M
plaire, Hélas ! coment doncfaire Pour
Fin .
l'aimer? Pour ne pas trop l'aimer.
pas trop
De plaisir, de douleur Je sens mon
ame atteinte, Et je ne puis
sans
+
-Жи
W
crainte Lui découvrir mon coeur,
+
Lui dé couvrir mon coeur. Co
AVRIL. 17637-1 69
ARTICLE II
NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , Sur
les ÉNIGMES & les LOGOGRYPHES,
Vous
Qus ne fçaviez probablement pas ,
Monfieur , que la premiere Enigme du
Mercure de Janvier , dont le mot eft
Fiacre , a été imprimée il y a huit ou
dix ans dans ce même Journal ; mais foit
que vous ayez ignoré cette circonftance
ou que vous ayez voulu l'ignorer
le Public vous en fçaura gré. L'énigme
aura été nouvelle pour bien des
Lecteurs , & je n'en connois point de
plus jolie. La feule qui lui pourroit être
comparée , eft l'énigme célébre du Ramoneur
par feu M. de la Motte , de l'Academie
Françoife ; mais celle du Fiacre
dont M. l'Abbé Blanchet eft auteur ,
l'emporte fur l'autre par la jufteffe &
la continuité de l'allégorie , & par l'aifance
de la verfification . A cete oc
cafion , permettez-moi , Monfieur , de
70 MERCURE DE FRANCE .
>
vous
dire que
les Amateurs
fe plaignent
que
la partie
des
Enigmes
& des
Logogriphes
eft depuis
affez
long
-temps
négligée
dans
les
Mercures
. Les
anciennes
énigmes
de ce Journal
étoient
communément
bien
faites
. En
peut
- on
dire
autant
de celles
d'aujourd'hui
? &
les Logogryphes
font
-ils de meilleure
main
? Je conviens
que
ces genres
ne
font
pas fublimes
; mais
s'ils
ne font
pas
faits
pour
l'être
du moins
n'ont
- ils
rien
de méprifable
: comme
celui
des
Rébus
qui
a été
fi long
-temps
à la
mode
, & dont
nous
voyons
encore
fur quelques
écrans
des veftiges
qui font
honte
au goût
de notre
fiècle
. Une
énigme
bien
faite
peut
auffi
bien
que
mille
autres
chofes
, remplir
un moment
du loifir
d'un
homme
d'efprit
.
J'en
ai vu plus
d'un
s'amufer
à chercher
le mot
d'une
énigme
: j'en
ai vu d'autres
én
faire
. M.
de la Motte
dont
l'ef
prit
facile
fe plioit
à tout
, & qui
a
eu des fuccès
mérités
dans
prèfque
tous
les genres
de Littérature
, n'a pas
dédaigné
celui
-ci. Il acceptoit
volontiers
les défis
qu'on
lui faifoit
: témoin
celui
de faire
un Sonnet
en quatorze
mots
,
ou des
bouts
rimés
qui
euffent
un fens
complet
: ce qu'il
fit du jour
au lendeAVRIL.
1763 : 71
main. On le trouve dans le Mercure
de Mars 1729. C'eft je crois , l'unique
exemple qu'il y ait eu jufqu'ici de cette
efpéce de tour de force ; Mais ce n'eſt
pas tout. Ces bouts rimés qui fans addition
faifoient un fens complet , il les
remplit lui-même à la manière ordinaire
& de plufieurs façons : entr'autres
par un Logogryphe très -ingénieux
dont le mot étoit Sacrifice , ( voyez le
Mercure d'Avril 1729. ) Un autre défi
fait à M. de la Motte avoit produit l'année
précédente une douzaine d'énigmes
, qu'il donna toutes à la fois dans.
Le Mercure de Janvier 1728. Celle du
Ramoneur étoit du nombre. La Motte
ne méprifoit aucun genre : il connoiffoit
la difficulté de tous , & d'autant
mieux qu'il l'avoit vaincue. Quoiqu'il
en foit du mérite des énigmes , vous
fçavez , Monfieur , qu'elles font une
partie intégrante du Mercure depuis fon
inftitution. Les uns y cherchent l'Hif
toriette, les autres la Chanſon , d'autres
l'énigme ou le Logogryphe. N'ayons
point de goût exclufif , laiffons à cha
cun la liberté de fuivre le fien.
Les Anciens , que nous reconnoiffons
pour nos modéles en tout genre , avoient
une forte de vénération pour les Éni72
MERCURE DE FRANCE.
gmes , & un grand refpect pour ceux
qui les expliquoient. Les Philofophes ,
les Sages de la Gréce s'énonçoient myftérieufement
& par Enigines . Les Rois
s'envoyoient par défi ces fortes de problêmes
à réfoudre , & y attachoient des
prix confidérables. Edipe devint Roi
pour avoir deviné l'Enigme du Sphinx.,
Ce trait , fût-il fabuleux de tout point
prouve au moins qu'on fe faifoit une
haute idée de ce talent , qui cependant
dépend beaucoup de l'exercice .
Aujourd'hui tel qui a befoin de jouer,
pour fertir fon exiftence , trouve ridicule
qu'on s'arrête un moment à chercher
le mot d'une Enigme , & fait vanité
de n'en avoir de fa vie lû une feule ,
quoiqu'affurément il y ait plus d'efprit
& plus d'art dans une Enigme moderne
bien faite , que dans toutes celles que
nous connoiffons des anciens . Le dédain
, furtout de ceux qui ne fe fentent
pas de facilité pour les deviner , eft
inexorable. Ces deux extrémités font
également vicieufes : les Enigmes ni
leurs dipes
certes n'ont mérité
Nicet excès d'honneur, ni cette indignité.
-L'eftime extraordinaire . des anciens
pour
AVRIL 1763. 73
pour les auteurs & les déchiffreurs d'énigmes
, tenoit à la fimplicité des premiers
temps ; le mépris qu'on affecte
aujourd'hui pour un amufement ingénieux
, s'il n'eft pas l'effet de l'amourpropre
humilié , eft du moins, la fuite
du goût dédaigneux & blazé de notre
fiècle.
"
个
Mais la caufe la plusvrai-femblable de
l'efpèce d'aviliffement où font tombées
les énigmes parmi nous , du moins
dans la Capitale , n'eft, peut-être , auffi
que l'exceffive facilité d'en faire de
mauvaifes , & l'abus que font journellement
de cette facilité un grand nombre
de jeunes gens de province , qui
fortant du collége , & fçachant à peine
coudre deux rimes & compter par leurs
doigts le nombre des fyllabes qui formentun
vers, fe croyent auteurs, quand
ils voyent une énigme de leur façon
imprimée dans le Mercure. Après tout ,
leur amour-propre n'eft- il pas excufable?
Le concours eft ouvert : ils voyent leur
énigme admife , ils s'applaudiffent d'une
préférence qui leur eft adjugée fur
leurs concurrens épars dans tout le
royaume. Comment ne fe croiroientils
.
spas devenus des perfonnages
? Permettez-
moi , Monfieur , de rabattre leur
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
7 váníté , en leur révélant le fecret de
P'École.'
L'Auteur du Mercure a autre chofe
à faire que des Enigmes & des Logogryphes
; & tout ce qu'on peut éxiger
de lui , c'eft de choifir ce qu'il trouve
de mieux ou de moins mauvais dans
cé qu'on lui envoye . S'il n'y trouve
rien de bon , le choix devient prèfque
indifférent , il donne les énigmes telles
qu'il les a reçues . Mais pourquoi les
imprimer ? dira quelque Lecteur injufte
par mauvaife humeur , ou peu inftruit.
Pourquoi ? Je vais lui répondre
pour vous.pn
Dès l'origine du Mercure un article
fut deftiné à l'énigme ; telle a été l'intention
du fondateur. Il n'y avoit alors
qu'un Mercure & une énigme par mois.
Aujourd'hui
vous avez par an feize
Mercures à fournir , dont chacun doit
contenir deux ou trois énigmes & autant
de Logogryphes
. C'eft une corvée
que vos derniers prédéceffeurs
fe font
impofée volontairement
. Chaque volume
doit paroître à jour nommé : c'eſt
un arrangement
pris avec le Public.
D'ailleurs la république des Lettres eft
intéreffée à la fortune de ce Journal.
Nombre de littérateurs eftimables ont
AVRIL. 1763. 75
des penfions affignées fur le produit du
Mercure. Sa chûte ou fa décadence les
fruftreroit en tout ou en partie de la
récompenfe de leurs travaux, & les priveroit
d'un revenu dont quelques- uns
auroient peine à fe paffer. C'est donc
une néceffité pour l'auteur du Mercure ,
d'être exact à remplir fa tâche dans le
temps préfcrit ; & de donner ce qu'il a
reçu , faute de mieux . D'ailleurs telle
énigme , fruit de la veine de l'apprentif
bel- efprit d'une petite ville , fi elle
eft rebutée , diminuera le nombre des
abonnés au Mercure , en fai ant perdre
une ou plufieurs Soufcriptions des parens
, amis & partifans du jeune auteur :
événement qui fouvent répété pourroit
tirer à conféquence . Il ne vous est donc
pas poffible , Monfieur , je le répéte
de vous rendre difficile fur le choix des
piéces qu'on vous envoye. Mais dirat-
on peut-être , & cette objection m'embarraffe
plus que la précédente ; je vous
avouerai même que c'est moi qui la
fais. Pourquoi ne pas s'en tenir à l'ancien
contingent ? Ne fuffit-il pas d'une
énigme par mois, en y joignant , fi l'on
veut , un Logogryphe , puifque ceux- ci
fe font introduits dans le Mercure à
titre d'auxiliaires des énigmes ? Pour-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
quoi s'impofer volontairement
un tribut
double , triple , quadruple de celui
que l'on doit au Public , & un tribut
d'autant plus difficile à payer , que
le
nombre annuel des Mercures s'eft accru
de douze à feize volumes ? Si toutes les
manufactures d'énigmes & de logogryphes
du royaume ne fuffifent pas
pour en fournir par an foixante & quatre
d'une bonne qualité , pourquoi ne
réduire ce nombre à moitié ? La
difficulté décroîtroit dans le même
rapport : les places au Mercure deviendroient
de moitié plus rares ; & les
jeunes entrepreneurs feroient un double
effort pour être préférés.
pas
cet auteur
Mais comment pourront-ils réuffir ,
s'ils travaillent fans principes & fans modéles
? Ils ont , direz-vous , les régles des
Enigmes dans le Traité du Père Méneftrier.
Ils peuvent les apprendre dans
mais le Traité des
Enigmes eft devenu rare ; il eft difficile
à trouver , même à Paris ; à plus
forte raifon en Province , & je le
cite , fans l'avoir jamais vu. Effayons
donc de fuppléer aux préceptes de cet
Ecrivain, en confultant le feul bon fens.
-Les énigmes des Anciens étoient fort
briéves. Elles ne contéñoient qu'une
AVRIL 1763. 77
queftion , ou une propofition enveloppée
fous des termes obfcurs , métaphoriques
& équivoques , qui la rendoient
difficile à deviner. Telle étoit
la fameuse énigme du Sphinx : elle peignoit
l'homme & fes trois âges , d'enfance
, de virilité & de vieilleffe , fous
la figure d'un animal qui marchoit le
matin à quatre pieds , fur le midi à
deux pieds , & le foir à trois .
Les Modernes ont donné un peu plus
d'extenfion au champ de leurs énigmes ;
ils feignent de décrire la chofe par
fes caufes , fes effets , fes propriétés
diverfes , furtout en rapprochant celles
qui préfentent une apparence de contradiction.
Ils ont imaginé de mettre
les énigmes en vers foit pour leur donner
plus de grace , ou pour les rendre
plus aifées à retenir, comme auffi d'en
perfonifier le fujet , & de le faire parler
au lecteur ; pour rendre l'énigme moins
froide & plus intéreffante .
Du refte, la méthaphore , l'antithefe ,
l'équivoque , font les figures favorites de
l'énigme foit ancienne , foit moderne.
Blâmer l'équivoque dans une énigme
, ce n'eft pas entrer dans l'efprit
de la chofe. Le but de l'auteur eft de
donner le change au lecteur , qui d'ail-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
"
leurs s'y attend. Il eft donc permis à
l'auteur d'employer des expreffions à
plufieurs fens , dont le véritable ne fe
découvre que lorfque le mot eft connu.
Alors il faut que le voile tombe
que le fens devienne clair & que toutes
les explications paroiffent fi juftes , que
celui qui n'a pas deviné l'énigme convienne
, s'il eft de bonne foi , que c'est
fa faute. C'est une mauvaife énigme
ceile dont on a le mot fans en
que
être fùr.
Chaque trait de l'énigme pris féparément
peut bien s'appliquer à différens
objets ; mais tous les traits réunis
ne doivent convenir qu'à une feule
chofe, dont le nom eft le mot cherché.
Cette régle eft la première & la principale
de l'énigme.
C'eft une mal -adreffe de laiffer appercevoir
fans néceffité fi le mot de
l'énigme eſt maſculin ou féminin . C'eſt
en diminuer de moitié la difficulté ,
puifque c'eft retrancher en pure perte
la moitié des mots parmi lefquels on
auroit pû chercher le véritable.
Une bonne énigme doit éxciter la
curiofité du lecteur & donner envie
de la deviner : foit par quelque trait qui
femble défigner clairement le mot , foit
AVRIL. 1763. 79
par la fingularité des contraftesqu'elle étale.
Elle doit être courte , préciſe , ne rien
contenir qui n'annonce quelque particularité
nouvelle , & s'il fe peut, qui n'augmente
la difficulté fous l'apparence d'un
éclairciffement. Il faut furtout en bannir
les longueurs , les vers inutiles &
ces apoftrophes au Lecteur qui ne font
qu'un pur verbiage .
Quelquefois il fuffit d'un feul trait
pour caractériser le fujet de l'énigme ,
fi particulièrement,qu'on ne puiffe faire
l'application de ce trait à aucun autre
objet. Quand avec cela le mot n'eft pas
trop clairement indiqué , c'eft un moyen
für d'intéreffer & de provoquer la curiofité
du lecteur. Par exemple :
Nous fommes quatorze frères ,
Dont le meilleur fort ſouvent ne vaut guères.
Le dernier &c.
Cela ne peut convenir qu'aux quatorze
vers d'un Sonnet ; & cependant
l'expérience prouve que cela ne fuffit
pas pour déceler le Sonnet , puifque
cette énigme propofée au célébre Caffé
de la Motte ne fut devinée que par lui.
En pareil cas il n'eft pas néceffaire d'allonger
l'énigme par d'autres détails , ni
Div
Ɛo MERCURE DE FRANCE .
d'entaffer les métaphores & les contraftes.
C'est même une forte de mérite
que d'avoir indiqué le mot par un feul
trait qui convienne exclufivement au
Sujet, & fuffife pour le faire reconnoître;
fans pourtant le défigner d'une manière
trop évidente .
Mais la meilleure énigme , fans contredit
, eft celle dont le Sujet eſt voilé
fous une métaphore bien jufte : furtout
fi cette métaphore continuée devient une
allégorie foutenue & fuivie fans écart.
Telle eft l'énigme du mot Fiacre, où, la
voiture ainfi nommée , eft peinte fous
l'image d'une maifon à louer laquelle
à deux portes , trois fenêtres , du
logement pour quatre Maîtres , même
pour cinq en un befoin , deux caves , un
grenier à foin ; maifon que le Propriétaire
avec fa baguette d'Enchanteur peut
tranfporter au gré du Locataire dans tel
quartier qu'il lui plaira , maifon qui porte
un écriteau tiré de Barême & de l'Algébre,
& dont le nom auffi bien celui de
l'Enchanteur fe lit dans le Calendrier. Il
eft rare de trouver un mot auffi heureux
& auffi fécond , & plus rare encore
de le mettre fi ingénieufement en
ceuvre. Un Poëte du premier ordre , un
Voltaire pourroit fe fçavoir gré d'avoir
C
•
que
1
AVRIL. 1763.
81
fait ce petit ouvrage qui peut fervir de
modéle en fon genre .
Je viens aux Logogryphes , contre lefquels
je vois dans la plupart des lecteurs
, & furtout chez les femmes , encore
plus de prévention que contre les
énigmes. Paffe pour une énigme , difent-
elles , mais un Logogryphe ! c'eſt
un vrai grimoire on n'y comprend
rien . La magie du Logogryphe eft cependant
très-innocente & fon artifice
affez fimple ; fonnom feul peut éffaroucher
les Dames. Logogryphe fignifie littéralement
en Grec , Enigme fur le mot ,
& dans un fens plus étendu , Enigme
fur les parties du mot . L'énigme proprement
dite ne décrit qu'une feule chofe
, dans un langage obfcur & figuré.
Auffi l'énigme s'explique-t- elle par un
feul mot. Dans le Logogryphe , ce n'eft
pas une feule énigme qu'on propoſe à
deviner , mais un affemblage de plu--
fieurs énigmes , dont une fur le mot
total, & plufieurs autres fur les fyllabes
ou parties du mot différemment arran→→
gées.
Les Logogryphes font plus modernes
que les énigmes ; cependant leur origine
eft affez ancienne . Je ne fçais quel!
auteur Arabe a fait un Traité des
D. y
82 MERCURE DE FRANCE.
Enigmes & des Logogryphes ; mais cè
n'eft pas ce dont il s'agit ici.
En ftyle de Logogryphe , le mot total
eft appellé le corps , & les lettres ou
fyllabes qu'on fépare & dont on forme
d'autres mots , font réputées les membres
de ce corps : comme dans cet ancien
Logogryphe Latin , dont le mot
eft mufcatum; & où par la diffection
du mot on trouve mus > mufca &
muftum.
,
Sume caput ( mus ) , curram : ventrem ( ca ) con
junge , volabo. ( mufca )
Addepedes ( tum ) , comedes , ( muſcatum ) ;
& fine ventre ( ca ) , bibes. ( muftum )
Le premier Logogryphe François qui
ait paru dans les Mercures , fe trouve à
la fin du 2 volume de Décembre 1727.
Il est bien fait , & le Mercure du mois
de Février 1728 , pag. 310 , lui donne
pour auteur le Marquis de la Guefnerie
En Anjou. Cependant au mois de Juillet
fuivant, M. le Clouftier d'Andely p. 1612..
prétendit que les deux premiers qui
avoient paru dans le Mercure , & qu'il
ne cite ni n'indique , font de lui.
Mais il s'en faut bien que ces premiers
Logogryphes , introduits dans les MerAVRIL.
1763. 83
cures de France il y a environ 35 ans ,
foient les plus anciens dans notre Langue
. J'en connois un du célébre Dufrefni
qui doit avoir au moins 50 ou 60
ans . Je ne fçais s'il fut imprimé en fon
temps dans le Mercure galant : encore
moins s'il eft le doyen des Logogryphes
François ; mais au befoin , il pourroit
leur fervir de modéle. Le voici. Le
mot eft Orange.
Sans ufer de pouvoir magique ,
Mon corps entier en France ( Orange ) a deux
tiers en Afrique, ( Oran ) .
Ma tête ( Or ) n'a jamais rien entrepris en vain ;
Sans elle , en moi tout eft divin. ( Ange )
Je ſuis affez propre au ruſtique , ( Orge )
Quand on me veut ôter le coeur ( An )
Qu'a vu plus d'une fois renaître le Lecteur,
Mon nom bouleversé , dangereux voisinage ,
Au Gafcon imprudent peut caufer le naufrage
( Garone. )
D'après ce Logogryphe & quelques
autres qui ont été goûtés , on en peut
établir les régles. La plupart de celles
de l'énigme lui font communes avec le
Logogryphe , mais le Logogryphe en
a de particulières que voici .
Préfenter d'abord une énigme fort
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
霉
AM
courte fur le mot entier du Logogryphe..
Je dis fort courte , parce qu'elle ne doit
fervir que d'introduction aux énigmes
qui doivent fuivre , fur les divifions ou
combinaifons du même mot.
On pourroit objecter que l'a uteur
du Logogryphe précédent ne s'eft pas
affujetti à cette régle ; & que fon début
, Mon corps entier en France , n'eſt
pas une énigme ; puifqu'on peut dire
également de toutes les villes & de tous.
les lieux du Royaume Mon corps entier
en France , comme il le dit de la
ville d'Orange : mais l'auteur y a fup--
pléé avantageufement en ajoutant que
ce corps entier en France. a deux tiers
en. Afrique : ce qui ne peut plus convenir
qu'au mot Orange, & fait deux:
énigmes en un feul vers..
Ce ne feroit pas abfolument un défaut
, que la petite énigme préparatoire
du Logogryphe fur le mot entier con--
vînt à deux mots différens ; puifque les :
énigmes fuivantes ferviroient à reconnoître
lequel eft le véritable. Il eſt cependant
mieux que l'énigme du début
ne puiffe pas recevoir deux différentes
explications..
Après l'énigme fur le mot entier ,
viennent les énigmes particulières fur
AVRIL. 1763: 85
· les démembremens & les tranfpofitions
de ce mot. Voici en quoi confiſte leur
mérite; 1º. dans la clarté de l'indication
des fyllabes ou lettres qui par leurs divifions
& combinaifons forment de nouveaux
mots & donnent lieu aux nouvelles
énigmes. Rien n'eft plus clair
que cette indication dans le Logogryphe
que nous venons de citer. Ma
tête n'a jamais rien entrepris en vain
défigne bien la pre miere fyllabe . Sans
elle en moi tout eft divin : otez Or , il
refte Ange. Les autres mots font pareillement
indiqués fans équivoque :
comme Orge en retranchant la fyllabe
du milieu An , qui fait le coeur du
mot. & c, 2°. Dans la jufteffe de ces
énigmes fubalternes , qui ne doivent
être ni trop claires ni trop obfcures:
j'ajoute , ni trop longues pour ne pas
fatiguer l'attention du lecteur. Si une
énigme en forme doit être courte , à
plus forte raifon la briéveté convientelle
aux énigmes dont l'affemblage compofe
le Logogryphe . Elles ont ici toutes
les conditions requifes. 3 ° . Dans le nombre
des énigmes que le mot entier renferme
dans fes divifions. Il eft clair que c'eft
un mérite de plus pour un Logogryphe
, le refte étant égal , de contenir
86 MERCURE DE FRANCE.
un plus grand nombre d'énigmes.
Il y en a fix dans celui d'Orange ,
quoique le mot n'ait que fix lettres.
L'Auteur auroit pu en tirer un plus grand
nombre d'énigmes , puifqu'il a négligé
les mots Orage, Rage , Age , Gare
Argo , &c. Il a fans doute craint.
de devenir trop long ou trop confus.
4°. Enfin dans l'art de refferrer le
tout dans le moins d'efpace poffible , en
évitant les inutilités & les longueurs.
Ici l'auteur a renfermé fes fix énigmes
en neuf vers.
Les mots les plus favorables aux Logogryphes
font ceux dans lefquels on
trouve un plus grand nombre de mots
par de fimples divifions , lefquelles font
beaucoup plus faciles à indiquer que les
tranfpofitions de lettres. Tel eft le mot
Courage , dont les fimples divifons ou
retranchemens feront trouver Cou, rage;
Cour , age; Courge , Cage , Orage. &c.
Ainfi les mots les plus longs, quoiqu'ils
fourniffent d'ordinaire un plus grand
nombre de combinaiſons ,font les moins
avantageux pour un Logogryphe. Imagineroit-
on que pour en faire un , on
eût choifi un mot tel que Métamorphofe ,
d'où l'on n'en peut guères tirer d'autre
qu'en fe donnant la torture , & où pour
AVRIL. 1763.
87
e
indiquer le mot , phare , par exemple ,
il faut avertir le Lecteur de raffembler
la 8 , la 9 , la 4° , la 7 & la 2º lettre
& qu'alors il trouvera ce qni fait
lefalu des navigateurs , c'est ce qu'on
exprimera dans le vers fuivant ou dans
quelque autre auffi harmonieux :
Huit neuf, quatre , fept , deux : je guide le
Nocher.
C'eſt au choix heureux de mots de
cette efpéce qu'on a l'obligation d'avoir
vû longtemps les Mercures remplis de
Logogryphes dans ce ftyle.
On s'eft enfin laffé de ce langage
barbare , & plutôt que d'indiquer les
tranfpofitions de lettres par leur numéro
, on a pris le parti de ne les point
indiquer du tout , & de faire dire au
mot entier du Logogryphe ; vous trouverez
en moi un adverbe , une Saifon ,
un Elément , un Saint , un Pape , un
Empereur , un fleuve , une note de mufique
, &c. fans défigner l'ordre des lettres
qui forment ces mots , ce qui eft
auffi vague & auffi confus , que l'autre
expédient étoit uniforme & faftidieux .
Si les mots trop longs font rarement
propres pour un Logogryphe , les mots
les plus courts offrent quelquefois dans
88 MERCURE DE FRANCE.
un très-petit nombre de lettres un affez
grand nombre de combinaiſons , ce
qui leur donne une forte de grace , parce
qu'on ne s'attend pas à cette fécondité.
Par exemple on vous annonce un
mot de trois lettres , dans lequel on trouve
neuf ou dix mots différens, fur lefquels
on fera neuf ou dix petites énigmes
par diverſes combinaiſons bien indiquées
en devinant le mot ail,vous ferez
furpris d'y trouver lia , ali , lai , ai,
ia , al , la , note de mufique , la , ârticle,
là , adverbe , il article ; & li mefure itinéraire
de la Chine.
Il y a des mots tellement compofés,
qu'en retranchant fucceffivement une ,
deux , trois , quatre lettres , il refte toujours
un mot entier & enfin une lettre,
lefquels peuvent fournir matière à autant
d'énigmes,& faire de tout un joli Logogryphe.
Par exemple, canon , par le retranchement
fucceffif d'une lettre , devient
anon , non , on , & la lettre n. Silex
, mot latin , eft dans le même cas ;
on y trouve ilex , lex ex & x , fans
compter file & lis . Dans Avoie nom
d'une Sainte que porte une rue de Paris
, en fuivant la même méthode , volis
trouverez voye , oie , ie , & l'e muet. Ce
mot a cela de particulier encore , que
,
>
AVRIL. 1763. 8g
les cinq lettres qui le compofent, font
a , i, o , u, Ces deux derniers Logogryphes
ont été faits & donnés au Mercure
il y a quelques années.
Le mot latin adamas fournit un
exemple encore plus fingulier & peutêtre
unique. En le rognant lettre à lettre
( qu'on me permette cette expreffion )
par le commencement il deviendra
damas , amas , mas , as & s ; & en le
mutilant à rebours , adama , adam , ada,
( Princeffe connue dans l'hiftoire ) ad
& a; mais cela feroit un mêlange bizarre
de mots François , Latins & Efpagnols
qu'il faudroit diftinguer , ce qui
feroit difficile & de plus cauferoit des
longueurs & de l'embrouillement.
Un mot qui a plufieurs anagrames,.
peut fournir un Logogryphe par de fim.
ples tranfpofitions fans retranchement..
Je connois un Logogryphe dans ce cas
dont le mot eft nacre. On y trouve par
fimple tranfpofition de lettres , crane ,
carne , écran , Nerac , Rance , ( carrière
de marbre ) & ancre.
Depuis quelque temps , le défaut ordinaire
des Logogryphes du Mercure
eft de n'être Logogryphes que de nom ;
puifqu'on y dit au Lecteur préciſement
tout ce qu'il faut pour lui faire trouver
go MERCURE DE FRANCE.
le mot fans avoir rien à deviner , ce
qui provient de ce qu'on péche contre
la feconde des quatres régles que j'ai
données plus haut & qu'au lieu de faire
des énigmes fur les parties féparées du
mot total , on exprime ces parties par
des fynonymes équivalens à leur nom .
Je n'en chercherai point la preuve plus
loin que dans le Mercure de Janvier
où fe trouve l'énigme du Fiacre. He
mot du fecond Logogryphe eft Soif:
l'énigme fur ce mot par laquelle on
commence le Logogryphe, eft affez bien
faite , mais trop longue , puifque la
préface d'un ouvrage n'en doit pas
faire prés de la moitié. Si la lecture.
de cette énigme préliminaire n'a pas
fuffi pour me faire deviner le mot
Soif , le refte va me l'indiquer fi
clairement, qu'il ne me fera pas poffible
de m'y méprendre. Je pourfuis ma lecture
& je vois que l'on m'annonce que
je trouverai dans le mot que je cherche
, 1 °. l'objet des foins d'Argus . Eftce
là une énigme ? C'eft comme fi l'on
me difoit, vous trouverez Io ; j'écris donc
Fo : voilà déja deux lettres . 2º. Certaine
note de Mufique rien ne m'indique encore
laquelle c'eft des fept notes ; je
laiffe donc fon nom en blanc , & je conAVRIL.
1763. 91
*
tinue. 3 ° . Un arbriffeau des plus touffus,
ce pourroit être if ou bien houx.
Je fufpends mon jugement. Je lis jufqu'au
bout & le dernier vers m'apprend
que le mot entier n'a que quatre
lettres. Or j'en fçais déja deux , i & o :
je reprens où j'en étois , & je vois 4º .
qu'il faut trouver dans le mot entier une
vertu théologale . Laquelle des trois ?
Ce ne peut être que foi , puifque le
mot entier n'a que quatre lettres , &
que i & o que j'ai déja font du nombre .
J'écris donc foi. Je conclus auffitôt que
l'arbriffeau dont j'étois en doute ne
-peut être qu'if, puifqu'il fe trouve dans
le mot foi. Il ne manque donc plus
qu'une lettre. 5 °. Ce dont un chien quand
il peut fe régale. Autant vaudroit dire
un os. Or dans le mot os je trouve la
lettre o que j'ai déja , & de plus la lettre
s ; celle-ci eft donc la quatriéme qui
me manquoit.J'écris donc os.5° .Un terme
enfin de dédain , de mépris. On ne peut
exprimer plus cla rement le mot fi, que
>
trouve en effet dans les mots que j'ai
déja. Les quatre lettres du mot font
donc i , o , f & f. J'y cherche la note
de mufique que j'ai laiffée en fouffrance
; & je vois que ce ne peut être que
la note fi . Il ne refte plus qu'à faire un
92 MERCURE DE FRANCE,
mot avec les quatre lettres trouvées i ,
o , f, s. Quatre lettres ne peuvent s'arranger
que de vingt- quatre façons différentes
, dont la moitié dans le cas préfent
ne pourroit fe prononcer. Dès les
premiers effais de combinaiſons , je
m'apperçois que ces quatre lettres i ,
o,f, s , ne peuvent faire que les mots
fois & foif. Ce dernier mot explique
très-bien l'énigme du début : le mot
du Logogryphe eft donc foif.Toutes ces
opérations fe font beaucoup plus promptement
qu'elles ne peuvent fe décrite ';
enforte qu'à la feconde lecture , fans
avoir rien deviné , je reconnois évidemment
que le mot cherché eft foif, &
que tout ce qu'on m'a dit avec apparence
de myftere , fe réduit à cette propofition
, Lecteur , faites un mot françois
de ces quatre lettres , i , o , f , s ;
or je demande fi c'eft-là un Logogryphe.
J'en dirois préfque autant de l'autre qui
fuit , dont le mot eft mode , ainfi que
de la plupart de ceux que je vois dans
les Mercures depuis quelques années.
Il eft vrai que fouvent le mot a
plus de quatre lettres, & que quoiqu'elles
me foient toutes indiquées auffi clairement
que fi l'on me les eût nommées ,
il feroit long & pénible d'en compofcr
AVRIL. 1763. 93
un feul mot.Je me contente alors d'avoir
toutes les lettres du mot, & j'abandonne
fans regret une recherche purement ennuyeuſe
, qui n'éxige que la patience de
former 120 arrangemens différens , file
mot a cinq lettres ; 720, s'il en a fix ; fept
fois 720 ou 5047 , s'il y a fept lettres
& c, ce qui n'eft plus que l'ouvrage d'un
manoeuvre. Il n'y a que l'utilité ou l'importance
de l'objet , ou une raifon d'interêt
, qui pût faire furmonter un tra
vail auffi rebutant.
J'ai l'honneur d'être , & c.
LETTRE au même fur l'Etabliſſement
d'un Bureau de Confultations pour
les PAUVRES,
ON
N trouve , Monfieur , dans le Mercure
de Fevrier 1763. l'extrait d'une
Lettre de M. Marin Cenfeur Royal
qui contient un projet auquel on ne
peut donner trop d'éloges. Il s'agit de
I'Etabliffement d'un Bureau de Confultations
pour les Pauvres . En attendant
que le plan propofé par l'Auteur
puiffe recevoir fon entiere exécution
, le bien public & la juftice due
à l'ordre des Avocats du Parlement de
94 MERCURE DE FRANCE.
Paris , femblent éxiger que l'on faffe
mention des Confultations de charité,
qui fe donnent tout les Mercredis , dans
leur Bibliothéque, fituée première Cour
de l'Archevêché. L'affemblée eft compofée
de fix ou huit Avocats , qui font
invités de s'y trouver par une Lettre
de M. le Premier Avocat Général .
Ces Meffieurs écoutent tout ce que les
Pauvres viennent leur expofer ; ils éxaminent
les piéces qui leur font préfentées
; & lorfque les queftions ne font
pas d'une trop longue difcuffion , ils
délivrent fur le champ une confultation
fignée de tous les Affiftans. Si l'affaire
éxige un ample éxamen on diftribue
les piéces à quelqu'un de la compagnie,
qui fe charge d'en faire le rapport dans
une autre Affemblée.
>
Vous voyez par-là , Monfieur , qu'il
ne s'agiroit que d'étendre les reffources
de l'Etabliffement déja formé , pour
remplir les vues de M. Marin. Les Confultans
, les livres , le lieu d'affemblée
fubfiftent : ainfi tous les nouveaux fe
cours que des Citoyens généreux vou
droient fournir pourroient être employés
à la pourfuite des droits reconnus
légitimes, des malheureux qui ne feroient
pas en état d'en avancer les frais.
>
Qu'il me foit permis d'ajouter ici une
AVRIL 1763. 95
obfervation qui intéreffe également le
repos des familles , & dont l'objet pourroit
être du reffort de cette Affemblée
refpectable. Ne feroit- il pas poffible de
mettre un frein à la paffion de ces Plaideurs
entêtés qui , malgré l'évidence d'une
mauvaiſe caufe , ont la funefte manie
de fufciter des procès injuftes avec
d'autant plus de hardieffe , qu'ils n'ont
rien à perdre ? De là il arrive fouvent
qu'un Père de famille , très-malaiſé luimême
, fe trouve forcé d'avancer pour
fa défenfe , des fommes qui feront à
jamais perdues pour lui , attendu l'infolvabilité
de fon Adverfaire . Les Etrangers
& les Dévolutaires font obligés en
pareil cas de donner une caution pour
la fureté du recouvrement des frais
que l'on appelle Cautio judicatum folvi.
On pourroit en étendre l'obligation
aux Plaideurs dont je parle , & rendre
le Bureau des Confultations Juge des
cas où cette précaution feroit néceffaire .
S'il eft trifte de ne pouvoir pas obtenir
la reftitution d'un bien fur lequel on a
des droits , faute d'être en état d'avancer
quelques argent pour les faire valoir
, il n'eft pas moins fâcheux de perdre
une partie de fa fortune par la néceffité
de repouffer les atteintes d'un
96 MERCURE DE FRANCE.
aggreffeur injufte , fur lequel il n'y a
rien à recouvrer.
J'ai l'honneur d'être & c.
Ce 26, Février 1763.
M. D. L. M. A. a. P.
LETTRE à l'Auteur du MERCURE ,
fur une INSCRIPTION.
PERMI ERMETTEZ-MOI de m'adreffer à
vous , Monfieur , pour demander des
éclairciffemens fur l'Infcription fuivante
, aux perfonnes qui font verfées dans
la connoiffance des Antiquités & des
Monumens de Paris.
On a reconſtruit depuis un an ou deux
la façade d'une maifon fituée rue S. Martin
, vis-à-vis l'Eglife de S. Julien des
Ménétriers. Avant la démolition , la por
te d'entrée de cette maifon , quoique
de moyenne grandeur , étoit ornée de
fculptures ; & au milieu des figures &
des ornemens il y avoit au- deffus de
la porte un marbre noir fur lequel
étoient infcrits en lettres d'or ces deux
vers de Juvénal :
>
Summum crede nefas animam præferre pudori ,
Etpropter vitam vivendiperdere caufas.
Il
AVRIL. 1763.
97
Il s'agiroit de fçavoir quel peut avoir
été le fujet & le motif de cette Infcription
intéreffante , dont il me femble
utile de conferver le fouvenir.
J'ai l'honneur d'être , & c.
1 Mars 1763.
L. B.
HISTOIRE POÉTIQUE , tirée des
Poëtes François ; par M. l'ABBÉ
B... à Paris chez Nyon , Libraire ,
quai des Auguftins , près le Pont
Saint Michel, à l'Occafion ; 1763 ;
un volume petit in- 12 . Avec Approbation
& Privilége du Roi.
L'AUTEU ' AUTEUR de ce petit ouvrage , auffi
agréable que néceffaire pour l'intelligence
de la Fable , ne s'eft pas borné
à une fimple expofition de la Mythologie.
Il la met , pour ainfi dire
en action ; tout femble fe produire &
agir fous les yeux du Lecteur ; & ,
pour entrer dans quelque détail , on
croit être le temoin des Scènes tragiques
qui affligerent la Ville de Thèbes ;
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
,
on croit fe trouver en perfonne au
fiége de Troye ; ce morceau furtout
réunit à la fois , l'intérêt , la force &
la précifion. MM. Corneille , Racine ,
Rouffeau , de la Motte Crébillon ,
Fontenelle , de Voltaire , Greffet , & c
ont fourni les traits de ce tableau. Ce
font ces mêmes Poëtes avec Malherbe ,
Quinaut , la Foffe , Voiture , Moliere ,
Boileau , Campiftron , Danchet , la
Grange , & tout ce que nous avons
eu de plus diftingué fur notre Parnaffe
qui ont été la fource où l'Auteur a
puifé la partie agréable de cette hiftoire
doublement poëtique , puifqu'elle
offre tous les traits de la Fable fous
les charmes de la Poëfie . Cette idée
nous a paru très- heureufe , & nous
ofons dire que l'Auteur l'a parfaitement
exécutée. C'eft.au Public d'af
furer le fuccès d'un Ouvrage dont l'utilité
ne doit point tarder à fe faire fentir.
Outre les morceaux en Vers dont
nous venons de parler , chaque trait de
la Mythologie eft expliqué en Profe par
l'Auteur , de manière à faire mieux fentir
les morceaux en Vers qui lui fuccédent
, & forment avec cette profe
un tout agréable & piquant. Le ftyle en
eft clair , précis , naturel & foutenu
AVRIL. 1763. 99
d'un ton d'intérêt , propre à fixer l'attention
des jeunes Lecteurs auxquels ce Livre
eft deftiné. Tout y eft épuré avec
un foin porté jufqu'au fcrupule , & qui
auroit pu nuire à l'Ouvrage , fi cette
attention n'eût pas dù emporter néceffairement
la
préférence.
DE LA SANTÉ , Ouvrage utile à tout
le monde ; par M. l'Abbé JAQUIN ;
chez Durand, Libraire , rue du Foin ;
feconde édition ; 1763. 1 vol . in- 12 .
NOUS ous ne fimes qu'annoncer la premiere
édition de cet Ouvrage utile
dont nous promîmes un extrait plus
étendu. Aujourd'hui qu'on vient d'en
publier une édition nouvelle , nous faififfons
cette occafion de le rappeller à
nos Lecteurs, tous intéreffés à le connoître.
Il n'eft pas queftion ici de recouvrer
fa fanté lorfqu'on a eu le malheur
de la perdre , mais de la conferver
, lorfqu'on a l'avantage d'en jouir.
-Ce n'est guères que dans les horreurs
de la maladie , que l'on connoît le bonheur
de fe bien porter. Que de regrets
alors fur les excès qui ont empoiſon-
•
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
né les douceurs de nos jours ! C'est dans
cet Ouvrage que l'on apprendra à les
prévenir. L'Auteur ne préfcrit pas également
à tout le monde les mêmes préceptes
; & avant que de donner fes règles
de fanté , il éxamine les nuances différentes
qui diftinguent chaque individu .
La différence des tempéramens eft
donc d'abord un des points effentiels
fur lefquels il porte fes regards ; il préfcrit
, pour chaque tempérament , les règles
les plus convenables au but qu'il
fe propofe.
, ,
De l'éxamen des tempéramens, il s'attache
à celui de l'air des vents des
climats , des faiſons & au choix d'une
habitation , toutes chofes néceffaires à
la fanté , & dont il eft , par conféquent
très-utile de bien connoître la nature
& les propriétés. De-là l'Auteur paffe aux
alimens dont il fait connaître les diverfes
qualités , & leur influence fur les différens
tempéramens. Ce Chapitre offre
des détails très - inftructifs , & dont on
peut tirer pour la fanté les plus grands
avantages. Le fommeil , l'éxercice du
corps , les éxcrétions & fécrétions font
la matière des trois Chapitres fuivans .
Nous n'en citerons que quelques traits
concernant le tabac. » Cette plante n'eſt
AVRIL. 1763.
101
regardée par la plupart de ceux qui en
» font ufage , que comme un paffe-
» temps agréable & indifférent pour la
» fanté; mais ils fe trompent. Une pou-
» dre qui irrite & ébranle le cerveau
» peut- elle paffer pour indifférente ?
» Que le tabac , avec tous fes défagré-
» mens , fa malproprété & fes dangers
» fe foit introduit chez le François , cet
» efclave avide de la mode , c'est ce que
» j'imagine affez facilement. Mais qu'il
» ait pu fe perpétuer depuis plus d'un
» fiécle , & parvenir au point de faveur
» où nous le voyons chez ce Peuple
» fi inconftant , c'eft ce que je ne con
" çois pas. Préſenté par l'avidité du
» commerçant , adopté par la mode , for-
» tifié par quelques effets que la bétoine
» auroit opérés , foutenu par la politi-
» que , vanté par le Financier , devenu
» enfin un amufement pour la pareffe
» & une reffource pour la converſation ,
» il eft actuellement au rang de ces be-
» foins de fantaiſie , dont on fe prive-
» roit plus difficilement que de réels.
» Mais comment quitter le tabac, dit - on ,
» quand on en a une fois pris l'habitu-
"
de ? n'eft- ce pas s'expofer à beaucoup
» d'inconvéniens ? il eft un moyen bien
für pour en ceffer l'ufage fans en être
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» incommodé ; c'eft de le ceffer peu-à-
» peu.... Quand on veut le quitter , il
» eft bon de commencer dans l'été
» temps où les humeurs fe diffipent faci-
» lement par la tranfpiration infenfible.
" Que les parens capables d'apprécier
» ces réfléxions , apportent toute leur
» attention , pour empêcher leurs enfans
» de contracter une habitude au moins
» inutile,fouvent dangereufe, & toujours
» onéreufe par le prix du tabac , pour le
» Peuple qui en fume & qui en prend
>> en poudre .
On voit par cette citation le ton agréable
qui régne dans cet Ouvrage , & la
manière d'écrire de M. l'Abbé Jaquin ,
qui ne peut manquer de lui concilier le
fuffrage de fes Lecteurs , lors même qu'il
combat leurs habitudes & leurs goûts.
Les quatre derniers Chapitres de ce
Volume traitent de la propreté des différens
féxes , âges & états , des caufes
morales qui influent fur la fanté , telles
que les paffions & les affections de l'ame ;
& enfin des dangers auxquels on s'expofe
quand on fait des remédes fans
néceffité . On voit que l'Auteur s'eft
éxactement renfermé dans fon objet ; &
les régles qu'il donne font établies fur
les principes les plus fimples de la PhyAVRIL.
1763. 103
fique , fur les obfervations les plus conftatées
, & fur les expériences les plus
invariables. Il a faifi fcrupuleufement
les plus petits détails ; dans une matière
auffi intéreffante , ils ne peuvent
être regardés comme minucieux. Enfin
on s'apperçoit que le bien public à
été fon unique objet ; & c'est l'avoir
rempli , que d'offrir des préceptes de
fanté convenables à tous les Lecteurs.
TRAITÉ ABRÉGÉ de Phyfique à l'u
fage des Colleges ; par M. de SAINTIGNON
, Procureur général des
Chanoines réguliers de la Congrégation
de notre Sauveur , de la Société
Royale des Sciences & des Arts de
Metz, &c. A Paris , chez Durand ,
Libraire , rue du Foin , au Griffon ;
2763 , avec Approbation & Privilége
du Roi, Six volumes in-12.
QUOIQUE
UOIQUE nous ayons déja d'excellens
Ouvrages fur la Phyfique , nous
croyons que celui - ci ne paroîtra point
inutile . L'Auteur a enfeigné cette fcien-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
ce pendant plufieurs années ; & comme
il a principalement travaillé pour les
jeunes gens , il a donné à fes écrits l'ordre
le plus propre à leur en rendre l'étude
moin's pénible , & plus utile dans
l'efpace de temps que l'on y deftine
ordinairement. Il ne fe donne pour l'Inventeur
d'aucun fyftême , d'aucune découverte
dans la fcience qu'il a traitée ;
mais on ne lui difputera ni le mérite
d'avoir lu & choifi ni celui d'avoir
raffemblé & mis en ordre ce qui pouvoit
entrer dans fon plan , d'après les
Auteurs les plus célébres. M. l'Abbé
Nollet , entre autres , lui a été d'un trèsgrand
fecours ; & M. de Saintignon ne
difconvient pas qu'il n'ait fouvent emprunté
jufqu'aux expreffions même de
cet habile Académicien. Parmi les Auteurs
qui ont traité de la Phyfique , les
uns font trop abftraits pour de jeunes
gens , d'autres font trop diffus ; quelques-
uns n'ont pour objet qu'une partie
de cette fcience ; d'autres fuppofent
dans leurs Lecteurs des connoiffances
préliminaires que l'on n'a pas communément.
Les uns n'ont écrit que pour
les Sçavans , les autres pour les perfonnes
qui fe contentent d'une connoiffance
fuperficielle . M. de Saintignon a
AVRIL 105
•
1763.
eu raifon de croire qu'un cours de
Phyfique deftiné à l'ufage de la Jeuneffe
, devoit tenir une efpéce de milieu
entre les deux dernières claffes , &
être mis à la portée de tout le monde
fans qu'il fut cependant indigne de l'attention
des perfonnes les plus éclairées.
C'eft à quoi nous penfons qu'il eft
heureufement parvenu ; & pour donner
une légère idée des matières qui font
traitées dans cet Ouvrage , il fuffira de
les indiquer.
La matière en général , fes propriétés,
les fenfations qu'elles excitent en nous
par le moyen du mouvement , & le
mouvement lui-même , font le fujet du
premier volume. Le fecond traite de la
pefanteurs de la lumière, le troifiéme,
le quatriéme & le cinquiéme du monde
en général & de fes principales parties ,
des élémens , des météores, des plantes ,
des fontaines , &c ; & le dernier Tome
a pour objet le corps humain & les
différentes fenfations de l'homme. Toutes
ces matières font traitées dans l'ordre
le plus clair & le plus méthodique :
ce qui répond parfaitement au but que
l'Auteur s'eft propofé en travaillant fpécialement
pour les Colléges , aufquels
cet Ouvrage fera d'une très-grande uti-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
}
QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas
de M. BUY DE MORNAS .
C'EST
toujours avec un
nouveau
plaifir , que nous revenons à cet Ouvrage
important , & en même temps le
mieux éxécuté & le plus parfait que nous
ayons en ce genre. Nous ne sçaurions
trop infifter fur l'exactitude de M. de
Mornas , & de fon Confrère , le fieur
Defnos , à tenir leurs engagemens.
Chaque partie de cette belle & fçavante
entreprife paroit régulièrement
au temps fixé dans leur Profpectus ; &
ce n'eft que par l'abbondance des matières
dont nous avons à rendre compte,
que nous avons différé de parler des
quinze Cartes nouvelles qui paroiffent
depuis quelque temps . Le plan de l'Auteur
étant connu par plufieurs de nos
extraits précédens , nous ne ferons
qu'indiquer aujourd'hui les Pays & les
faits mentionnés dans les nouvelles
Cartes. La première , qui eft la trenteuniéme
de la feconde partie , nous offre
les Ifles Britanniques , où l'on trouve
les noms des anciens Peuples , & les
retranchemens faits par les Romains
AVRIL 1763. 107
du temps de Severe & d'Antonin. La
Germanie , ancienne , divifée & fubdivifée
par les Peuples qui l'habitoient
autrefois , eft préfentée dans la trentedeuxième
Carte. On voit dans les
cinq fuivantes , la Rhétie , la Norique ,
& l'Illyrie en général ; la Pannonie
la Liburie , la Dalmatie & la Gréce ;
la Salmatie Européenne , la Dace &
la Mofie ; la Macedoine & la Trace ;
l'Epire & la Theffalie avec l'histoire
des différens Peuples qui habiterent
ces Contrés , & des grands événemens
qui les ont rendues célébres dans l'antiquité.
L'Acarnanie , la Locride , &
la Phocide ; la Béothie , la Mégaride
l'Attique & le Péloponefe , avec des
obfervations fur leurs principales Villes,
font la matière de trois Cartes qui
terminent le cours de Géographie ancienne
, que M. de Mornas a rendu
complet en vingt Cartes feulement ; &
il paroît qu'il n'a rien oublié pour rendre
cette defcription digne d'accom
pagner fon cours d'hiftoire , foit par
la netteté du burin , foit par l'exacti¬
tude des recherches.
C'eſt à la Carte quarante-uniéme ,
que cet Auteur commence à nous ouvrir
le beau fpectacle de l'Univers ,
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
en nous donnant les differentes époques
de l'hiftoire ancienne. Il nous
fait connoître combien l'étude de l'hiftoire
eft difficille à ceux qui veulent
l'approfondir ou l'écrire . Les principales
caufes de ces difficultés , font la
fombre politique des Rois de l'antiquité
, les mutations , & les différentes
valeurs des mois & des années chez
les Anciens Peuples , le grand nombre
de noms & de titres que portoient les
anciens Rois , la ridicule vanité des
Peuples de vouloir paroître anciens ;
celle des Hiftoriens Grecs , qui cherchoient
plutôt à faire briller leur éloquence
dans leur narration , qu'à découvrir
la vérité dans leurs récits ;
enfin la perte que l'on a faite des
écrits les plus éxacts fur l'ancienne hiftoire
. Dans les quatre dernières Cartes,
l'Auteur recherche les objets & les
caufes de l'idolatrie ; il traite de
l'Empire de Babylone , & d'Affyrie ,
de la différence de ces deux Etats dans
leur origine , de la Religion , du Gouvernement
, des Coutumes , Ufages, & c.
de ces deux Nations. Il préfente une
introduction à l'hiftoire d'Egypte , où
il décrit l'antiquité de fon Gouvernemeni
, fes Loix , fa Religion &c. On
AVRIL. 1763. 109
Y
voit les lieux où étoient les fameufes
Pyramides, le Labyrinthe , le lac Moris ;
& pour l'utilité de fes Lecteurs , M.
de Mornas a eu foin de faire graver
dans un coin de la Carte , la repréfentation
d'une momie , d'une pyramide
& d'un obélifque.
Tels font les objets de quinze Cartes
que nous annonçons,& qui feront bien .
tôt fuivies de quinze autres pour fatisfaire
l'empreffement du Public qui
paroît tous les jours goûter de plus en
plus cet Ouvrage. L'Auteur invite les
perfonnes qui ont foufcrit , à retirer
leurs Exemplaires ; & de notre côté ,
nous croyons qu'on ne peut trop tôt
Le procurer un ouvrage qui préfente
à la fois la Géographie la plus exacte,
& un cours complet d'hiftoire Univerfelle.
On foufcrit chez M. de Mornas ',
rue S. Jacq. auprès de S.Yves , & chez
le fieur Defnos , dans la même rue.
ANNONCES DE LIVRES.
. DICTIONNAIRE domeftique portatif
, contenant toutes les connoiffances
relatives à l'oeconomie domeftique &
rurale ; où l'on détaille les différentes
f10 MERCURE DE FRANCE.
branches de l'agriculture , la manière
de foigner les chevaux , celle de nourrir
& de conferver toute forte de bef
tiaux , celle d'élever les abeilles , les
vers à foie ; & dans lequel on trouve
les inftructions néceffaires fur la Chaffe,
la Pêche , les Arts , le Commerce , la
Procédure , l'Office , la Cuifine & c .
Ouvrage également utile à ceux qui vivent
de leurs rentes ou qui ont des terres
, comme aux Fermiers , aux Jardiniers
, aux Commerçans & aux Artiſtes .
Par une Société de gens de Lettres . In-
8°. Paris , 1763. Chez Vincent , Imprimeur
- Libraire , rue S. Severin .
Nous avons annoncé , l'année dernière,
la première partie du premier volume
de cet Ouvrage utile , contenant
les lettres A & B. Celle que nous annonçons
aujourd'hui , renferme la lettre
C.
,
LE GENTILHOMME CULTIVATEUR
ou Corps complet d'Agriculture
, traduit de l'Anglois de M. Hall ,
& tiré des Auteurs qui ont le mieux
écrit fur cet Art . Par M. Dupuy d'Emportes
, de l'Académie de Florence.
Tome 5. in-4°. Paris , 1763. Chez
P. G. Simon , Imprimeur du Parlement,
AVRIL. 1763.
III
rue de la Harpe ; Durand , Libraire,
rue du Foin ; Bauche , Libraire , quaî
des Auguftins ; & à Bordeaux , chez
Chapuis l'aîné.
HISTOIRE DE SALADIN , Sultan
d'Egypte & de Syrie ; avec une Intro
duction , ou Hiftoire abrégée de la dynaftie
des Ayoubites fondée par Saladin
, des notes critiques , hiftoriques ,
géographiques , & quelques piéces juftificatives.
Par M. Marin , de la Société
Royale des Sciences & Belles- Lettres
de Lorraine de l'Académie de
Marfeille , & Cenfeur Royal.
,
Quis nefcit primam effe hiftoriæ legem , ne
quid falfi dicere audeat , deinde ne quid
veri non audeat ?
Cic. de Orat. Lib. II.
2 volumes in-12. Paris , 1763. Chez
Grangé , Imprimeur-Libraire , Pont
Notre-Dame , près la Pompe , au Cabinet
de la Nouveauté ; Bauche , quai
des Auguftins ; & Dufour , quai de
Gêvres , à l'Ange Gardien .
Le fuccès de la première Edition de
cet Ouvrage garantit celui de la feconde.
ESPRIT , Saillies & Singularités du
112 MERCURE DE FRANCE .
P. Caftel. In- 12. Amfterdam , 1763. Et
fe trouve à Paris , chez Vincent , rue
S. Severin.
Nous rendrons compte avec plaifir
de cet Ouvrage rempli d'idées auffi fingulières
qu'amufantes.
MANDEMENT & Inftruction paftorale
de Mgr l'Archevêque de Lyon ,
portant condamnation des trois parties
de l'hiftoire du Peuple de Dieu , compofée
par le F. Berruyer, de la Compagnie
de Jefus , des écrits imprimés
pour la défenfe de ladite hiftoire , & du
Commentaire latin du F. Hardouin , de
la même Compagnie , fur le Nouveau
Teftament. In- 12. Lyon , 1763. de
l'Imprimerie & chez Aimé de la Roche ,
Imprimeur de Mgr l'Archevêque & du
Clergé , aux Halles de la Grenette ;
chez Claude Cizeron , Libraire , à la
defcente du pont de pierre , du côté de
S. Nizier. Et fe trouve à Paris , chez
Pankoucke , Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoife.
RECUEIL DE PIECES en Profe &
en Vers , lues dans les Affemblées publiques
de l'Académie Royale de la
Rochelle dédié à S. A. S. Mgr. le
AVRIL. 1763. 113
Prince de Conti , Protecteur de ladite
Académie. Tome 3. in - 8° . A La Rochelle
, 1763. Chez Jérôme Legier , Imprimeur
de l'Académie , au Canton des
Flamands ; & fe trouve à Paris , chez
Merigot Père , quai des Auguftins . Prix,
3 1. 10 f. broché , 4 1. 10 f. relié.
On trouve chez le même Libraire
l'Ordonnance de la Marine commentée
par M. Valier. In-4°. 2 vol. Prix
24 liv. relié.
LE LANGAGE DE LA RAISON ;
par l'Auteur de la jouissance de foir
même.
Venitefilii , audite me ; timorem Domini
docebo vos.
Pf. 33. V. II.
Paris , 1763. Chez Nyon , Libraire ,
quai des Auguftins , à l'Occafion .
HISTOIRE Univerfelle Sacrée &
Profane , compofée par ordre de Mefdames
de France. Tomes 15 & 16. in-
12. Paris , 1763. Chez Louis Cellot
Imprimeur - Libraire Grand'Salle du
Palais , à l'Ecu de France & rue Dauphine.
Ces deux nouveaux volumes ne font
114 MERCURE DE FRANCE.
que confirmer la réputation juftement
acquife de leur Auteur ( M. Hardion ,
de l'Académie Françoife ) dont l'Ouvrage
traduit en Italien fe trouve chez
le même Libraire.
•
VOYAGE Pittorefque des environs
de Paris ou defcription des Maifons
Royales , Châteaux , & autres lieux de
plaifance , fituées à quinze lieues aux
environs de cette Ville . Par M. D *** ,
Nouvelle Edition , corrigée & augmentée.
In - 12. Paris , 1763. Chez Debure
Père , quai des Auguftins , à l'Image
S. Paul ; & Debure , fils aîné , même
quai , à la Bible d'or.
MELANGE de Maximes , de Réfléxions
& de Caractères. Par M. Durey
d'Harnoncourt , Licentié en Droit. On
y a joint une Traduction des Conclufioni
d'Amore de Scipion Maffei , avec
le Texte à côté. Nouv. Edition , revue
& corrigée par l'Auteur; in-8 °;Bruxelles,
1763 ; & fe vend à Paris , chez Valleyrefils
, Imprimeur-Libraire , rue de la
vieille Bouclerie , à l'Arbre de Jeffé.
L'Auteur dit , dans fa Préface , qu'il
s'eft propofé les deux grands modéles
qui font nos maîtres dans l'art de peinAVRIL.
1763. 115
dre les hommes , la Rochefoucault &
la Bruyere ; mais fans fe flatter de les
atteindre , & fans s'affujettir à leur ma
nière , c'est-à- dire à la précifion du premier
, & à la méthode de l'autre . On
trouvera ( dit- il ) ici , comme l'annonce
le titre , des maximes , des réfléxions
& des portraits ; mais ce ne font que
des découpures jettées fans ordre fur
le papier. On a cru que la diverfité qui
fait le prix de ces fortes d'Ouvrages ,
demandoit cette efpéce de négligence ..
On peut comparer , ce me femble , les
écrits de ce caractère à ces bofquets
dont les arbres , plantés irréguliérement
par les feules mains de la Nature , donnent
à la vue un plaifir plus touchant ,
que ces jardins fomptueux , dont tous
les plans font alignés & tirés au cordeau
, & c .
Nous ne tarderons pas à rendre compte
de cet Ouvrage , qui fait honneur
à fon Auteur.
NOUVELLES Obfervations théoriques
& pratiques fur la Goutte , avec
le détail des plantes , & c , qui forment
le reméde fpécifique calmant la goutte ;
dédiées à M. le Marquis de Marigny ,
Commandeur des Ordres du Roi , Di
116 MERCURE DE FRANCE..
recteur général de fes Bâtimens , & c .
Par M. Chavy de Mongerbet , Médecin
des Bâtimens du Roi. On a joint , à la
fin de ce Traité , celui des hernies
avec le traitement de ces maladies &
de celles des relâchemens de matrice &
de fondement.
Hic non agitur de verbis , fed de rebus.
In- 12. Paris , 1763. Chez Michel Lambert
, rue & à côté de la Comédie Françoife.
LA LOUISIADE , ou le Voyage de
la Terre-Sainte , Poëme héroïque. Par
M. Moline , Avocaten Parlement.
Dùm numeratpalmas , credidit effefenem. Mart.
in-8°. Paris , 1763. Chez Defaint , junior
, à la Bonne-foi.
CONTES MORAUX dans le goût de
ceux de M. Marmontel , tirés de divers
Auteurs , & publiés par Mlle Uncy ; tomes
III & IV , chez Vincent , rue S. Severin.
Nous rendrons compte à la fois de
ces deux nouveaux volumes, & des deux
qui les ont précédés.
ODE SUR LA PAIX , par M. Pioger,
Capitaine de Cavalerie . In -8 °. Paris
1763. Chez Cuiffart , Libraire , Pont au
AVRIL. 1763. 117
Change , à la Harpe. Nous en rendrons
compte dans le Mercure prochain .
LE BUCHERON , ou les trois Souhaits
, Comédie en un Acte , mêlée d'ariettes.
Repréſentée pour la première
fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi , le Lundi 28 Février 1763 ,
in-8° . à Paris , chez Claude Hériffant,
Imprimeur-Libraire , rue Neuve Notre
- Dame , à la Croix d'or . Prix , 1 liv.
4 f. Mufique de M. Philidor, Voyez
P'Article des Spectacles,
NOUVEAUX Elémens de Dynamique
& de Méchanique , par M. Mathon
de la Cour , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de
Lyon ; à Paris chez les Frères Periſſe ;
& fe trouve à Paris , chez Rollin ,
rue S. Jacques , vol . in-8° de 130
pages avec figures. 2 liv. 10 f. broché.
•
Les Principes de la Méchanique & de
la Dynamique font abftraits difficiles
, même pour les Géométres ; les
plus habiles n'ont pas dédaigné de s'en
occuper de la manière , ce femble , la
plus élémentaire , & ils ne font pas .
toujours d'accord fur les premières vérités
d'où il s'agit de partir.
118.MERCURE DE FRANCE.
で
L'ouvrage de M. Mathon eft traité
d'une manière nouvelle , & fa méthode
n'avoit point encore paru ; elle fe
réduit à l'équilibre ou à l'oppofition
qu'il y a dans les forces motrices ; jointe
à la réfiftance que l'Auteur fuppofe
dans la matière pour toute efpéce dé
mouvement.
Les propriétés de l'équilibre font 1 °.
l'égalité qu'il y a néceffairement entre
les fommes des forces oppofées, en quelque
fens que ce foit qu'on les décompofe.
2°. L'égalité entre les fommes
des momens oppofés par rapport
à un point quelconque du plan dans
lequel font les directions des forces ,
ou par rapport à un axe quelconque
qu'on peut imaginer à volonté dans le
cas où les directions des forces ne feroient
pas toutes dans un même plan .
M. 'Mathon tire de ces deux propriétés
plufieurs équations algébriques qu'il
applique aux principaux problêmes de
la Dynamique ; ceux qui ont le plus de
rapport avec les grandes queftions qui
ont été traitées par les Géométres;il s'agit
par exemple de trouver le mouvement
que recevra un fyftême de corps agité
par des forces quelconques ; de trouver
le mouvement que doivent prendre
AVRIL. 1763. 119
plufieurs corps frappés à la fois par
un autre ; la plupart des problêmes de
Dynamique viennent fe placer comme
de fimples corollaires des principes lumineux
que l'Auteur y établit tels
font les théories des centres d'ofcillations
des centres de rotations
des plans inclinés , des poulies , des
frottemens ; la charge que fupportent
ces points d'appui , ces léviers
& plufieurs autres queftions importantes
& délicates . Ce Traité quoique fort
court , ne laiffe pas de développer les
élémens de cette Science avec plus de
netteté qu'on ne l'a fait , en même
temps qu'il s'éléve à des recherches
très-fçavantes ; on y voit l'efprit mathématique
, c'est-à-dire d'ordre,de fimplification
, de déduction , les nouveaux
théorêmes donnés par M. le Chevalier
d'Arcy , y font démontrés d'une manière
très-fimple. Et cet Ouvrage paroît
fort néceffaire à ceux qui voudroient
entreprendre de lire feuls ce
qu'ont écrit fur la Dynamique les Auteurs
illuftres qui s'en font occupés , tels
.que MM. Bernoulli , Herman , Euler ,
Clairaut , d'Alembert , & c .
Charpentier , Libraire , quai des
120 MERCURE DE FRANCE
Auguftins , près le Pont S. Michel , à
S. Chryfoftôme , a acheté de M. Prault,
petit-fils , les OEuvres de Nivelle de la
Chauffée , de l'Académie Françoiſe ,
nouvelle Edition , corrigée & augmentée
de plufieurs Piéces qui n'avoient
point encore paru . 1763.5 vol . in-12 .
petit format. Cette Edition mérite à
toutes fortes d'égards d'être recherchée.
On la doit à un ami de l'Auteur,M. Sablier
, Affocié de l'Académie des Belles-
Lettres de Marfeille. Les OEuvres de
Deftouches , 10 vol. in-12. petit format.
Les OEuvres de Théâtre de M. de Saint-
Foix , nouvelle Edition revue , corrigée
& augmentée de plufieurs Comédies
, 4 vol . in- 12. 1762.
AVIS AU PUBLIC,
SUR le Mémoire de M. DEPARCIEUX .
Nous avons dit dans notre dernier
Mercure, qu'on n'avoit tiré du Mémoire
de M. Deparcieux , fur le moyen
d'amener la riviere d'Yvette à Paris
la porte S. Michel , que le nombre
' d'exemplaires qu'on vouloit donner
& cela étoit vrai ; mais on avoit eu
la précaution de ne pas rompre les
formes ; & voyant que bien des perfonnes
AVRIL. 1763:
121
fonnes le demandoient , on en a tiré
depuis quelques exemplaires qui fe
vendent chez M. Durand , Libraire ,
rue du Foin.
Quelques perfonnes,mais en petit nombre
, ont marqué de l'inquiétude fur le
goût de vafe ou de Marais , dont M.
Dep. parle dans fon Mémoire . Il a oublié
de faire obferver que l'eau fur
laquelle ont été faites toutes les épreuves
, a été puisée dans le temps que les
feuilles des arbres achevoient de tomber
, encore toutes vertes & pleines de
fuc , qu'elles ne pouvoient manquer de
communiquer à l'eau, joint à ce qu'elle
doit néceffairement enlever des dépôts
qui font dans prèfque tout le cours de
cette rivière , qu'on ne cure jamais
ou que par parties , & de loin en loin
y ayant tels endroits que perfonne du
lieu n'a jamais vu curer ; goût qu'elle
ne prendra plus quand on fera obferver
le réglement pour le curage de la
rivière. Car il ne faut pas être grand
Phyficien pour fentir que l'eau ne peut
avoir ce goût en fortant de la terre &
après avoir été filtrée par un terrein qui
eft prèfque partout de fable vitrifiable
qu'elle lave depuis des Siécles ;
terrein de même nature que ceux des
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
hauts de S. Cloud , ville Davré , Ro
quencourt , Meudon , Vanvres
mart , Buc , & c. dont les eaux fontpourtant
excellentes.
,
Cla
Pour ne laiffer aucun doute fur un
projet auffi important pour la Ville de
Paris , M. Dep . fe propofe de lever plus
expreffement toutes ces difficultés , qui
dans le fond ne peuvent guères faire
d'impreffion fur l'efprit des Magiſtrats
éclairés que cela regarde , qui s'en rapporteront
au jugement des perfonnes
capables d'examiner , qui affurent que
l'eau expofée à l'air libre , fans chaleur
& fans mouvement a entièrement
perdu ce goût au bout de quelques
jours . On pourroit dire d'après cela ,
qu'importeroit-il qu'elle eût ce goût
en fortant de terre , puifqu'elle le perd ?
(fuppofition gratuite. ) Au furplus , c'eſt
un goût qu'elle a de commun avec
l'eau de toutes les rivières plus ou
moins fort ; la Seine elle-même n'en
eft pas excmpte quand elle eft baſſe
en Automne ; on n'y fait pas attention
parce que perfonne n'en parle , &
cela parce que perfonne ne boit l'eau
de la Seine qu'après qu'elle a repofé
dans un réfervoir ou qu'elle a paffé par
une fontaine fablée ; il faudroit dans
AVRIL. 1763. 123
les comparaifons mettre toujours toutes
chofes égales .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
ACADÉMIE des Sciences & Belles
Lettres de DIJON.
L'ACADÉMIE
convaincue que la
matière
importante
qu'elle vient de
choifir pour le concours au prix qu'elle
adjugera
dans le mois d'Août 1764 ,
ne peut être approfondie
qu'avec un
temps & un travail confidérables
, annonce
dès-à -préfent ce fujet qui confifte
à déterminer
la nature des Anti-
Spafmodiques proprement dits , à ex-´ .
Fliquer leur manière d'agir , à diftinguer
leurs différentes efpéces & à marquer
leur ufage dans les maladies ?
-On ne répétera point ici les condiditions
& les formalités que les Auteurs
doivent , obferver en envoyant
leurs mémoires à l'Académie ; toutes les
.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Sociétés Littéraires du Royaume les
ont fi fouvent rappellées dans leurs
programmes , que ceux qui ſe préfentent
aujourd'hui aux concours Académiques
, n'ont plus befoin probablement
d'en êtres avertis.
La queftion que propofe l'Académie,
lui paroît fi intéreffante , qu'elle ne
veut point fixer l'étendue des mémoires :
quelque long que foit un ouvrage ,
s'il mérite fon approbation , il aura
droit à fes fuffrages & à la courronne
Académique.
Les paquets affranchis de ports , feront
adreffés à M. Michault , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , rue de
Guife , à Dijon .
Ils ne feront reçus que jufqu'au
premier Avril 1764 exclufivement.
SÉANCE publique de l'Académie de
BESANÇON pour la diftribution
-des Prix .
LEE 24 Août 1762 , l'Académie de
Befançon fit célébrer dans l'Eglife des
P P. Carmes une Meffe avec un Motet ;
le Panégyrique de S. Louis fut enfuite
AVRIL. 1763. 125
prononcé par M. Pavoy , Docteur en
Théologie , Curé de Pugé en Franche-
Comté. L'après- midi du même jour
l'Académie tint une Séance publique
pour la diftribution des Prix. M. de
Frafne, Avocat Général Honoraire du
Parlement de Franche-Comté , Préfident
de l'Académie , fit un difcours
relatif à l'objet de cette Séance. Il obferva
fur la réſerve du Prix d'éloquence
pour l'année prochaine : "Que c'eft un
» moment de repos qui devient l'affu-
» rance d'une récolte plus abondante
» pour l'avenir ; que l'efprit n'eft pas
» toujours également fertile dans fes
» productions ; qu'expofé à des varia-
» tions qui le rendent fouvent mécon-
» noiffable à lui-même , il reffent ainfi
•
que la Nature ,les influences du temps
» & des circonftances ; que dans un
» Sujet propofé pour un Difcours
» tout dépend de la manière de l'apper-
» cevoir , de l'impreffion plus ou moins
» vive qu'il fait dans l'âme & des idées
» qui en réfultent ; que de là naît cet-
» te heureufe facilité à préfenter le
» chofes fous l'afpect qui leur con-
» vient , à les traiter avec ordre , à leur
» appliquer des principes qui devien-
» nent une fource féconde de confé-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» quences , & à répandre à propos fur
» tout l'ouvrage les agrémens du colo-
» ris ; qu'au contraire fi l'efprit foible-
» ment affecté ne faifit pas le véritable
» point de la queſtion à difcuter , il fe
» rétrécit en quelque forte , il tombe
5 dans la langueur & de là dans les
» écarts.
M. de Frafne déclara enfuite que le
prix d'érudition avoit été décerné à
Dom Berthod , Bénédictin , Bibliothécaire
de l'Abbaye de S. Vincent de Befançon
, Auteur déja couronné plus d'une
fois par l'Académie ; que l'Acceffit
avoit été déféré en premier ordre à Dom
Coudret,Religieux de la même Abbaye,
& à l'Auteur de la Differtation qui a pour
devife Vivit poft funera Virtus. Le
mérite de ces deux derniers Ouvrages
fit remarquer à M. de Frafne » que,
quand on fuit d'auffi près le vainqueur
, on participe à fa gloire , &
» qu'il femble même que l'on peut
dé
tacher quelques fleurs de fa couronne
fans en diminuer l'éclat
M. de Frafne annonça enfin que le
prix des Arts avoit été également adjugé
à M. Perreciot , Etudiant en Més
decine à Besançon & à André Vau
cheret , Thuillier , demeurantau Village
AVRIL. 1763. 127
de Four en Franche-Comté. Cette décifion
occafionna un acte de générosité
dont l'Académie eut la fatisfaction d'être
témoin avec le Public ; M. Perreciot
refufa de profiter du partage dont le
prix étoit fufceptible ; il s'empreffa de
céder à fon concurrent la médaille d'or
qui eft de la valeur de 200 liv. il ne fe
réferva que la gloire de la mériter deux
fois. Un procédé fi digne des Arts &
des Lettres aufquels il confacre fa jeuneffe
, excita l'admiration de toute l'Af
femblée. Dans la même Séance on inf
talla parmi les Affociés étrangers de l'Académie
le R. P. Pacioudi , Théatin
ancien Procureur général de fon Ordre,
Hiftoriographe de l'Ordre de Malthe
Bibliothécaire & Antiquaire de S. A. R.
le Duc de Parme , Membre de l'Académie
des Infcriptions & Belles-Lettres
de Paris , de celles de Florence , de Cortone
, de Pefaro , &c. On dérogea en
faveur de ce fçavant Etranger à l'uſage
des Académies de France ; on lui permit
de faire en Latin fon Difcours de réception,
auquel M. de Frafne , en qualité
de Préfident, répondit en François. La
Séance fut terminée par la lecture du
Programme des Sujets propofés pour
les Prix de 1763.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
RENTRÉE publique de l'Académie de
BESANÇON, du 17 Novemb. 1762.
M. ATHALIN , Doyen des Profeffeurs
de Médecine en l'Univerfité de
Befançon , & Vice-Préſident de l'Académie
, ouvrit la Séance par des regrets
modeftes d'avoir à fuppléer en
l'abſence de M. de Frafne & à remplacer
les talens dans une occafion , où
il fe flatoit de n'avoir qu'à les admirer
en filence. Ilindiqua enfuite le retour de
la paix comme un double fujet d'allegreffe
& pour les bons Citoyens &
pour les Gens de Lettres , à qui elle
doit fervir d'époque d'une nouvelle
émulation. Delà il paffa à l'annonce des
ouvrages préparés pour cette Séance ,
dont la lecture fe fit dans l'ordre fuivant.
M. Binétruy de Grand-Fontaine
Secrétaire perpétuel , fit l'éloge hiftorique
de M. de Clevans, Marquis de Bouclans
, Confeiller Honoraire du Parlement
de Franche-Comté , & de M.
le Baron de Courbouffon , Préfident à
Mortier du même Parlement. M. Rougnon
, Profeffeur de Médecine en l'UniAVRIL.
1763. 129
verfité de Befançon difcuta dans fon
difcours de réception , les influences.
du climat & de l'air , furtout par rapport
à la Franche- Comté. M. l'Abbé
Camus , Chanoine de l'illuftre Eglife
Métropolitaine de Befançon , dévelop
pa dans fon difcours de reception les
caractéres de la vraie grandeur qui difsingue
celui qui n'ufe de fa fortune &
de fon élevation que pour devenir meilleur.
M. Athalin termina la Séance par
la réponse qu'il fit en qualité de Vice- .
Préfident aux Complimens des deux
Récipiendaires.
PRIX propofés par l'Académie des
Sciences , Belles- Lettres , & Arts de
BESANÇON , pour l'année 1763.
,
L'ACAD 'ACADÉMIE des Sciences Belles-
Lettres , & Arts de Befançon , diftribuera
le 24 Août 1763 trois Prix différens.
Le premier Prix , fondé
par feu M. le
Duc de Tallard , eft deftiné pour l'Eloquence
; il confifte en une Médaille
d'or de la valeur de trois cens cinquante
i yres. Le Sujet du Difcours fera :
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
Combien les moeurs donnent de luftre
dux talens ?
Le Difcours doit être à-peu-près d'u
ne demi - heure de lecture . L'Académie
ayant réfervé le Prix de 1762 , en aura
deux de la même efpéce à diftribuer en
1763.00
Le fecond Prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eft destiné
pour l'Erudition ; il confifte en une Médaille
d'or ' de la valeur de deux cens
cinquante livres . Le Sujet de la Differtation
fera :
Comment fe font établis les Comtes
héréditaires de Bourgogne ; quelle fut
d'abord leur autorité , & de quelle nature
étoit leur Domaine ?
La Differtation doit être à- peu près
de trois quarts d'heure de lecture , fans.
y comprendre le chapitre de preuves ,
qui devra être placé à la fin de l'Ouvra
ge. Les Auteurs qui auront à produire
des Chartres non encore imprimées ,
font priés de les tranfcrire en entier
pour mettre l'Académie à portée de
nieux apprécier les preuves qui en réfilteront.
Le troifiéme Prix , fondé par la Ville
2
AVRIL 1763. 131
de Besançon , eft deſtiné pour les Arts ;
il confifte en une Médaille d'or de la
valeur de deux cens livres. Le Sujet du
Mémoire fera :
Quelle eft la nature des maladies épidémiques
qui attaquent le plus fouvent
les bêtes à cornes ; quelles en font les
caufes & les fymptômes , & quels font
les moyens de les prévenir ou de les
guérir?
9
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence à leur choix ;;
ils la répéteront dans un billet cacheté
dans lequel ils écriront leurs noms &
leurs adreffes. Ils enverront leurs ouvrages
francs de port , au fieur Daclin,
Imprimeur de l'Académie , avant le premier
du mois de Mai prochain.
Les ouvrages de ceux qui fe feront
connoître par eux-mêmes , ou par leurs
amis , feront exclus du concours .
T
મ
7
FvJ
132 MERCURE DE FRANCE.
SEANCE publique de l'Académie Royale
des Sciences & Beaux - Arts de
PAU.
M. LE Baron de Navailles Pocyferre,
Chevalier d'honneur au Parlement , ouvrit
la féance par un Difcours fur les
avantages que l'on retire à célébrer les
grands hommes. Avantages également
précieux au coeur & à l'efprit. Il étoit
écrit avec goût & avec éloquence.
On fit lecture enfuite d'un Poëme
qui a remporté le Prix. Le Sujet propofé
étoit le Pacte de famille. M. Le
Mefle , de l'Académie des Sciences
Belles-Lettres & Arts de Rouen en eft
l'Auteur.
M. de Bordenave Caffou , Confeiller
au Parlement , & M. Bourdier de Bauregard
, Directeur des Domaines du Roi
en Bearn, qui avoient été élus pour remplir
deux places vacantes , y prononcerent
leur difcours de remercîment . M. le Directeur
( Navailles Pocyferre ) y répondit
au nom de l'Académie. L'Affemblée
étoit brillante & nombreufe , & applaudit
généralement & au Difcours
AVRIL. 1763. 133
des Récipiendaires & à ceux du Directeur
qui méritoient les plus juftes éloges .
MÉDECINE.
OBSERVATIONS fur l'Hiftoire de la
MÉDECINE.
PLLUUSSIIEEUURS Sçavans fe font fait une
réputation diſtinguée , en écrivant hiſtoriquement
fur la Médecine : Daniel le
Clerc & le Docteur Freind ont travaillé
d'une manière digne de la poſtérité.
Les éffais de Bernier , tout fatyriques
qu'ils font , ou peut-être auffi
parce qu'ils font fatyriques , fe font lire
avec plaifir , & joignent l'agrément
à l'inſtruction . Nous ne citons pas le
livre de la Métrie , qui n'eft qu'une
invective raiſonnée . Ces Ouvrages fourniroient
à peine quelques matériaux
pour l'hiftoire de la Médecine en
France . Pour la faire utilement , il
faudroit bien connoître les Auteurs &
leurs travaux ; rappeller quels ont été
les fyftêmes fuivant lefquels les Praticiens
ont éxércé dans les différens temps ;
expofer les progrès fucceffifs de l'art ,
134 MERCURE DE FRANCE.
les viciffitudes qu'il a éffuyées , le ca
price des différentes opinions d'où la
vie des hommes a dépendu ; marquer ,
fi l'on pouvoit , le fatal enchaînement
des circonstances qui ont donné de la
vogue aux Charlatans , & fait préférer
des affronteurs , à ceux qui méritoient
Peftime du Public & qui pouvoient fe
rendre dignes de fa reconnoiffance ;
dire enfin quelles fuites malheureuſes a
eues cette confiance mal placée, & faire
voir que la protection qu'on accorde.
aux uns aux dépens des autres , eſt une
vraie confpiration contre l'humanité
dont les fiécles même qu'on accuſe de
barbarie , n'ont pas eu à rougir .
Mais quelles connoiffances , quelles
recherches , quelle fagacité & quel
temps ne demanderoit pas un pareil
travail ! Nous n'en fommes pas dédommagés
par une brochure nouvelle qui
à pour titre Effai hiftorique fur la Médecine
en France. Ce que ce livre contient
de relatif à fon titre , fe borne
à une lifte des noms & furnoms , des
premiers Médecins de nos Rois ; à celle
des noms & furnoms des Doyens de
la Faculté de Médecine de Paris , de
puis 1395 , jufques & compris 1761 ,
élus chaque année le premier Samedi
$
AVRIL. 1763. 135
après la Touffaint ; ce qui n'eft pas
plus intéreffant , que les loix , les ſta→
tuts & les ufages de cette Faculté, qu'on
donne en entier , fans obmettre l'article
des fonctions des Bedeaux . On parle
plus au long d'Hyppocrate , d'Afclepiade
, & de Galien , que de Fernel , de
Baillon & de Riolan . Eh ! qu'importe
à la Médecine Françoife ce qu'on dit
de S. Charles Borromée , qui dans la
deuxième partie des Actes du premier
Concile de Milan,a défendu aux Moines ,
aux Chanoines réguliers & aux Clercs
de faire la Médecine ? L'Auteur de cet
éffai eft fans doute un jeune homme, nouvellement
forti des Ecoles , & qui aime à
tranfcrire du Latin. Il a pourtant bien
fenti que fes Lecteurs pourroient en être
fatigués : on n'approuvera peut-être pas ,
dit-il dans fa préface , plufieurs paffages
Latins dans un ouvrage François : j'écris
furtout pour mes Confrères & pour les
jeunes Médecins qui ne font pas fâchés
de rencontrer du Latin . C'est ce qui fait
qu'on ne s'eft pas gêné là -deffus , & il
n'y a peut-être pas un grand'inconvénient .
Mais ce que l'on auroit dû éviter , c'eft
une fatyre perfonnelle contre le célébre
Tronchin, Médecin de Genêve , & avoir
un peu plus de modération fur les
136 MERCURE DE FRANCE .
Chirurgiens en général , parmi lesquels
il y en a qui font honneur à leur art , à
leur nation & à leur fiécle. C'eſt un
zéle de novice , que la maturité de l'âge
rendra quelque jour plus difcret.
J'éffayerai de faire connoître l'efprit
de recherches néceffaires pour écrire
l'hiftoire d'un art , par la difcuffion de
deux points dont il eft queftion dans
la brochure que je viens de citer. L'un,
regarde la perfonne de Lanfranc , &
l'autre l'origine de la maladie honteufe.
qui eft le fruit de la débauche.
Suivant l'Auteur de l'Effai hiftorique,
on apprend par les écrits de Lanfranc de
Milan , qui arriva à Paris en 1295 ,
que cette Ville ,dont pour lors l'enceinte
étoit peu étendue , avoit néanmoins
un affez grand nombre de Médecins qui
formoit un Collége ou Société qui étoit en,
grande réputation . Il ajoute qu'il ignore)
fur quel fondement lesAuteurs anonymes
d'une efpéce de Factum , fans fignature,
qu'on diftribuoit il y a quelques années
furtivement avec un grand nombre de
cartons , & qu'on avoit décoré du titre
impofant de Recherches fur l'origine &
les progrès de la Chirurgie en Franont
fait Lanfranc de Milan
Membre du foi-difant Collége de Saint
se ,
1
AVRIL. 1763. 137
>
Louis ; tandis que cette efpéce de Livre
avance dans un autre endroit que
Jean Pitard qui vivoit vers 1320 , en
étoit le Fondateur. On fe feroit bien
donné de garde , ajoute - t-on , de faire
de Lanfranc un Chirurgien , & furtout
un Chirurgien François , fi l'on avoit
pris la peine de lire fa Chirurgie , trèsbeau
Manufcrit de la Bibliothéque
Royale. En effet , continue l'Auteur
après avoir donné les plus grands éloges
aux Médecins de Paris , Lanfranc
gémit dans plus d'un endroit de l'état
miférable où étoit réduite de fon temps
la Chirurgie en France. Il dit que les
Chirurgiens y étoient prèfque tous
idiots (fçachant à peine leur langue )
tous laïques vrais manoeuvres & fi
ignorans qu'à peine trouvoit- on un Chirurgien
rationel ; qu'ils ne fçavoient
point mettre de différence entre le cautère
actuel & le cautère potentiel , ce
qui étoit cauſe qu'en France on ne ſe
fervoit plus de cautère .
9
Dans toute cette injurieuſe tirade , il
y a plus de fautes que de mots ; c'eſt ce
qu'il eft facile de prouver. L'Auteur qui
paroît ne connoître que le manufcrit de
la Chirurgie de Lanfranc à la Bibliothéque
Royale , ne fçait pas que cet
138 MERCURE DE FRANCE.
C
Ouvrage eft public par diverfes édi
tions imprimées à Venife & ailleurs en
1490 , 1519 , 1544 & 1553 ; qu'il y en
a même une Traduction Françoife , trèsbien
imprimée en caractères femblables
à ceux d'un Livret qui a pour titre la
Civilité puérile & honnête. Or nous trouvons
dans la lecture même de Lanfranc ,
où l'on nous renvoye , le contraire de
tout ce qu'on allégue fur cet ancien Au
teur dans l'Effai hiftorique .
Il étoit Chirurgien. Il vint en France
forcément , comme plufieurs autres Italiens
que le malheur des temps chaffa de
leur pays pendant les factions des Guelphes
& des Gibelins. Il s'arrêta à Lyon
où il a exercé la Chirurgie ; il eft venu
à Paris où il a pratiqué & enfeigné cet.
art avec la plus grande diftinction : donc
il étoit Chirurgien. La fource de l'erreur
qui a fait croire qu'il étoit ce que
nous appellons préfentement un Médecin
, vient de ce que ce terme étoit employé
alors dans fa vraie fignification.
Medicus , qui medetur. Tout homme
appliqué à la guérifon des maladies
étoit Médecin ; c'eft pourquoi le Chi-
Furgien Lanfranc en prend le nom. On
diftinguoit par l'épithéte de Phyficien ,
éelui qui donnoit fon application à la
AVRIL. 1763. 139
Médecine ſpéculativement, qui ne voyoit
point de malades , ou qui en les voyant
bornoit fes foins à des confeils & à
des avis ; tels font encore aujourd'hui
nos Médecins. Leurs Prédéceffeurs étoient
Eccléfiaftiques , & la plupart Chanoines
de Notre-Dame . Le mot de Chirurgien
étoit auffi une épithète qui fervoit à défigner
fpécialement le Médecin qui opé
roit de la main , & Lanfranc même ne
fe fervoit pas fubftantivement du terme
Chirurgus , mais de l'Adjectif Cyrurgi
cus. De même le mot Phyficus fuppofoit
toujours le fubftantif générique
medicus ; fans quoi le terme auroit
manqué la fignification dans laquelle
on l'employoit ; car la Phyfique a bien
d'autres parties que la Médecine ; &
ceux qui s'y appliquoient étoient certainement
des Phyficiens..
Les Médecins qui formoient à Paris
du temps de Lanfranc un College ou
Société en grande réputation étoient les
Pères du Collège de Chirurgie , pour
lequel Jean Pitard , premier Chirurgien
de S. Louis & de Philippe - le- Bel a obtenu
des Statuts & des Loix. Dans le
Chapitre fecond de fa grande Chirur
gie , Lanfranc traite des qualités né →
ceffaire à un Chirurgien , de qualitate ,
140 MERCURE DE FRANCE.
formá , moribus & fcientia Cyrurgici. It
éxige de lui beaucoup plus qu'on ne
requiert aujourd'hui du Médecin . Il
établit des régles morales qui montrent
combien on étoit attentif à vouloir que
les Chirurgiens fuffent des Perfonnages
auffi refpectables par leur probité que
par le fçavoir. Au Chapitre XV , du
fpafme qui furvient à une playe , il
parle d'une bleffure à la tête qui avoit
été traitée à Milan par un de fes écoliers
Chirurgien , nommé Oliverius de monte
orphano : il le reprend d'avoir confolidé
cette playe à l'extérieur , avant que
d'en avoir détergé le fond ; & pour ne
pas repéter fon nom , après l'avoir défigné
par le mot fcholaris Cyrurgicus ;
il l'appelle un peu plus bas , ille Medicus.
Que pourroit oppofer à des preuves
auffi convaincantes l'Auteur de l'EL
fai hiftorique ?
Lanfranc , donne à fon ami Bernard,
les motifs qui l'ont engagé à écrire fur
la Chirurgie : pour l'amour de lui ; propter
amorem tuum , Bernarde cariffime .
Il s'y est déterminé par les prières &
par les ordres des Médecins ; propter
preces præceptaque venerabilium Phyfica
Magiftrorum. Il ne faut pas perdre
de vue les termes refpectueux dont il
AVRIL. 1763. 141
fe fert dans l'expreffion de ce motif
præcepta venerabilium ; & il faut les
comparer à ceux du motif fuivant , qui
eft l'amitié fraternelle qu'il portoit aux
Eléves en Chirurgie qui le fuivoient
dans l'exercice de cet art pour en apprendre
la pratique fous un auffi grand
Maître propter fraternum amorem valentium
Medicinae fcolarium , mihi tam
honorabilem facientium comitivam . On
ne voit nulle-part qu'il ait parlé injurieufement
des Chirurgiens , comme on
l'avance ; il dit au contraire formellement
qu'il n'a jamais offenſé perfonne ,
& qu'il a prié Dieu pour fes perfécuteurs.
Les recherches fur l'origine de la
Chirurgie qu'on appelle une espéce de
Livre , ne font pas de Lanfranc un Chirurgien
François . Elles difent qu'il étoit
de Milan , & qu'il a enfeigné & pratiqué
la Chirurgie à Paris. M. Winflow étoit
Danois & Médecin de Paris. Lanfranc
étoit contemporain de Jean Pitard, que
l'Auteur de l'Effai hiftorique donne
pour vivant vers 1320. Il eft mort fort
âgé en 1315. C'est dans la force de l'âge
& au retour de fon voyage de la Terre-
Sainte où il avoit accompagné S. Louis,
qu'il réunit les Chirurgiens en Corps.
1
142 MERCURE DE FRANCE.
Ils formoient une Société dès l'an 1260
& Lanfranc n'eft venu à Paris qu'en
1295 ; où eft donc la contradiction de
le mettre au nombre des Chirurgiens de
Paris , c'eft- à - dire de ceux qui éxerçoient
la Chirurgie dans cette Capitale ?
La fuite au Mercure prochain.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur
les Aqueducs , fur les grands Chemins
, &c.
MONSIEUR ,
L'Hiftoire des grands chemins de l'Empire
Romain , de M. Bergier , & le
magnifique projet de donner de l'eau :
à Paris par M. Deparcieux , de l'Académie
Royale des Sciences , m'ont fait
naître une idée que je vous prie de
communiquer au Public .
M. Bergier dit dans fon Avertiffement
que plufieurs Savans de différentes Provinces
l'ont aidé à compofer fon Ouvrage
& l'on fent affez que des recherches
auffi immenfes ne peuvent
pas être faites par un feul homme.
AVRIL. 1763 .
143
Ces recherches font profondes &
inftructives , & peut -être leur devonsnous
l'attention particulière , & bien
digne de la protection Royale qu'on
apporte aux grands chemins , beaucoup
plus fous ce régne & fous le précédent,
qu'on n'a fait fous les autres.
Une histoire des aqueducs faits dans
les Gaules par la même nation pour procurer
de l'eau aux Villes , ne pourroitelle
pas avoir auffi fon objet d'utilité ?
au moins pourroit- elle fatisfaire la curiofité
de nombre de Lecteurs d'une manière
très -piquante , & par-là devenir
utile.
Il y apeu de Villes dans le Royaume
fi petites qu'elles foient, où l'on ne trouve
des hommes lettrés & fouvent très- érudits
. Il feroit à fouhaiter que dans chaque
canton , où l'on trouve des reftes
d'aqueducs faits par les Romains ou par
d'autres , jufques & compris ceux faits
de nos jours pour procurer de l'eau aux
Habitans des Villes , il fe trouvât quelques
Savans qui vouluffent bien prendre
la peine de faire des recherches
fur ces refpectables monumens faits
pour l'utilité publique , ainfi que les
chemins.
On pourroit fuivre le plan de la dif144
MERCURE DE FRANCE.
fertation que M. de Lorme de l'Académie
de Lyon a faite fur les aqueducs
conftruits par les Romains pour procurer
de l'eau à cette Ville , ou s'en faire
une autre fi le fujet l'éxige ; la differtation
de M. de Lorme , a été imprimée
à Lyon , chez Aimé de la Roche , aux
Halles de la Grenette. Il faudroit y joindre
quelques deffeins en figures quand
il en feroit befoin . Ces differtations envoyées
aux Auteurs du Mercure , ou à
l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres feroient honneur à leurs Auteurs
& plaifir aux Lecteurs , & l'on en feroit
un jour un recueil en confervant à chacun
l'honneur de fon travail .
La prife d'eau ou le commencement
des aqueducs , leur route & leur étendue
, la defcription des reftes tels qu'ils .
font , la grandeur &z la forme du paffage
de l'eau , la construction & la matière
qu'on y employoit , quelle eau
ils portoient de fource ou de rivière ,.
la quantité qu'on en pouvoit prendre
à ces fources ou à ces rivières , fi l'eau
étoit menée à couvert ou à découvert ,
la quantité de pente , le nombre & l'étendue
des vallons à traverfer , avec la
hauteur que devoient avoir les pontsaqueducs
aux endroits les plus bas des
vallons >
AVRIL. 1763 : 145
vallons , les montagnes ou rochers coupés
ou percés , & dans quelle longueur ,
&c , font autant de chofes qu'il eſt à
fouhaiter qu'on faffe connoître quand
on le verra clairement , ou dire ce qu'on
préfume par tel ou tel indice , tâcher
de dire par qui ils ont été faits , quand
on poura le fçavoir ou le préfumer ou
l'établir par quelque recherche hifto-,
rique.
Ces mêmes
recherches pourront peutêtre
apprendre , pour quelques aqueducs
comme celles de M. Bergier ont fait
pour quelques chemins , s'ils ont été
faits des fonds publics de l'Etat ou de
la Ville pour laquelle ils étoient faits ,
ou par la générofité de quelque riche
Citoyen , auxquels il appartient de faire
les grandes chofes , quand ils penfent.
affez bien pour fentir qu'un nom refpectable
laiffé à leur poftérité eft bien
plus flatteur & communément plus utile
que trop de grands biens trouvés en
naiffant , dont il ne refte fouvent rien
à la fin de la feconde ou de la troifiéme
génération. Paris en fournit nombre
d'éxemples on ne les cherche pas
longtemps ; mais il fera toujours diff
cile de perfuader aux perfonnes accou
tumées à entaffer millions fur millions
I. Vol.
>
G
146 MERCURE DE FRANCE.
qu'un Particulier n'eft pas plus heureux ,
on pourroit même dire pas plus riche
avec vingt ou trente millions qu'avec
dix , & qu'une médiocre fortune avec
un nom mémorable par quelque belle
action de valeur ou de patriotifme ,
donneroient bien plus d'âme , de fentimens,
de confidération & de fatisfaction
que cet excès de richeffes feul .
Il eft probable que les aqueducs
auront trouvé des bienfaiteurs comme
les grands chemins en ont trouvé, les uns
& les autres étant de la plus grande néceffité.
Ceux qui connoiffent bien l'hiftoire
pourront fur cet objet faire des
découvertes qui intérefferont les Lecteurs
patriotes, ainfi qu'a fait M. Bergier,
pour ce qui concerne les grands chemins.
Ce Sçavant nous apprend , Liv. I.
Chap. XXIV. que plufieurs Citoyens
Romains donnoient des fommes confidérables
pour faire travailler aux chemins
; que les uns donnoient de leur
vivant, d'autres par teftament,les uns des
fommes déterminées , d'autres celles
qui étoient néceffaires pour faire conftruire
à neuf, ou faire paver ou entretenir
une longeur défignée de chemins
; d'autres s'affocioient pour faire
AVRIL 1763. 147
un chemin entier qu'ils dédioient à
un Prince chéri ou bien -aimé , auquel
ils donnoient fon nom. Peut- on mieux
flatter un Maître digne de l'affection
de fes Sujets , & lui faire fa cour plus
grandement , qu'en travaillant à tranſmettre
fon nom à la poftérité par des
Monumens publics , durables & utiles
qui font connoître à la fois le reſpect ,
l'attachement & l'amour qu'on avoit
pour lui ?
Lacer , affectionné à l'Empereur Tra
jan , fit bâtir a fes propres frais un
pont confidérable dans la Ville d'Alicante,
à l'honneur de ce Prince . Les habitans
de la Ville de Chaves en Portugal,
lui en dédiérent un autre,
Un Médecin nommé Décimius , né
de baffe condition , mais avec des fentimens
élevés , nobles & généreux , donna
350 mille fefterces ; & un Chirurgien
oculiſte , nommé Clinicus , 309 mille
fefterces pour être employés au pavé
des chemins fommes avec lesquelles
on devoit faire alors des travaux confidérables.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
SUPPLÉMENT aux Piéces Fugitives.
COUPLETS
Sur l'AIR : Laiffez danfer vos Mamans.
SUR l'Elévation de la Statue du Ror
& fur la PAIX ,
¡QuUELS tranſports ! quelle émotion !
En voyant de Louis l'Image ?
Des Enfans de Pygmalion
C'eſt pour nous le plus bel ouvrage }
Notre Roi s'élève à nos yeux ,
Au moment qu'il nous rend heureux !
Français , bons Français ,
Chantons LOUIS & la Paix,
Le laurier croît dans les cyprès ,
Et fa recherche et une yvrelle :
L'olivier produit des Sujets ,
Et c'eft d'un bon Roi la richeſſe :
Louis a les fiens dans fon coeur
Et fa gloire eft dans leur bonheur.
Français , bons Français !
Chantons Louis & la Paix,
Par M. B..... Auteur de deux petites Piéces de
Vers inférées par erreur dans le Mercure de Mars
fous le nom de Madame B.,,.. pag . $ 9 & 69 .
AVRIL. 1763. 149
VERS à S. A. S. Mgr le Prince
LOUIS DE ROHAN , Coadjuteur
de Strasbourg,fur fa convalefcence.
Do
Un foufle empoisonné , par fon progrès rapide ,
Alloit vous enlever au printemps de vos jours ;
Mais , du mortel venin pour arrêter le cours ,
Votre Compagne & votre Guide ,
Minerve oppofe fon Egide ,
u trépas Miniftre perfide ,
Et des Cieux la Santé vient à votre ſecours,
Ah ! puiffe auprès de vous fe fixer l'immortelle !
PRINCE , fi l'amitié , le reſpect & le zéle
Pouvoient la fuppléer , vous vivriez toujours.
Par M. l'Abbé DANGERVILLE.
REGRETS d'un Habitant du Parterre ,
fur la retraite de Mlle DANGEVILLE.
DANGEVILLE ! 8 trop digne Mortelle !
'Avec qui rien ne peut entrer en parallèle ;
Que de talens ! quel naturel , quel feu
Tu viens de nous montrer dans la Piéce nouvelle! (a)
( a ) L'Anglois à Bordeaux.
G iij
750 MERCURE DE FRANCE.
Combien d'efprit ! que d'agrémens ! quel jeu
Actrice inimitable & cependant cruelle ,
C'est donc là tôn dernier adieu?
Mon coeur en fait un libre aveu ,
Oui , ce coeur que ta perte touche ,
A fon chagrin ne met point de milieu.
Quand je vois cet Anglois farouche
*
S'attendrir par degrès , fe foumettre à ta loi , -
Je dévore les mots qui fortent de ta bouche :
Mais ce qui plus me charme en toi ,
C'eft cette ardeur , ce zéle pour ton Roi.
De la Marquife on ne voit plus le Rôle ,
C'eft Dangeville & c'eft fon coeur qui vole
En chantant de la Paix l'ouvrage confommé
Et les bontés de ce ROI BIEN - AIMÉ.
Va , fois contente , fois heureuſe ,
C'eſt l'objet de tous mes fouhaits :
Ta retraite et bien glorieufe ;
Mais fouviens- toi que pour jamais
Tu mets le comble à d'éternels regrets.
( b ) Mlle Dangeville yjoue le rôle de Marquife.
VERS adreffés à M. FAVART , le
jour de la première repréſentation.de
fa Piéce au fujet de la PATX.
Ou1, je te reconnois à ton nouvel ouvrage ;
Favart , il eft digne digne de toi :
AVRIL. 1763. 151
En Philofophe , en homme fage ,
De tes talens tu fais emploi;
Nous devons tous te rendre hommage..
Chacun avec tranſport lira tes vers charmans ;
Le feu de ton génie y grave en traits de flamme
ces beaux fentimens
Ces vertus ,
Qui font l'image de ton âme.
Tu peins l'humanité prodiguant les bienfaits ;
L'amour modeſte & vrai , l'amitié tendre & fûre
Les Rois Pères de leurs Sujets ,
Les héros amis de la Paix :
Tout refpire en tes vers l'honneur & la droiture .
Jouis , mon cher Favart , de tes fuccès heureux;
Ils honorent ton fiécle , en te comblant de gloire:
Ce jour va faire époque dans l'Hiſtoire ;
Et tous les coeurs honnêtes , vertueux ,
Seront toujours , pour toi , le Temple de Mémoire.
Par M....
AUTRES.
TOUJOURS Favart dans les ouvrages ,
A réuni tous les fuffrages :
C'eſt un triomphe bien flatteur.
Mais je ne m'en étonne guère ;
Avec efprit parler au coeur ,
Au coeur , comme à l'eſprit , c'eſt être fûr de
plaire.
NAU.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
AIR Du Vaudeville de l'Anglois à Bordeaux.
TONON pinceau fçait charmer & plaire ,
Tu traces avec art
De tout François le cara Aère .
L'Anglois te dit : Favart ,
Touche là ; voici ton falaire.
Tu détruis ma haine à jamais.
Faifons la paix ;
Vive la Paix.
Par M. MARIN.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
GÉOGRAPHIE.
PLAN de la Ville & Fauxbourgs de
Paris , divifè en vingt Quartiers , dont
la plus grande partie a été rectifiée d'après
les différens deffeins , levés géométriquement
, tirés du Cabinet de M.
le Chevalier de Beaurain , Géographe
AVRIL. 1763. 153
par
Ordinaire du Roi , & de beaucoup
d'obfervations faites fur les lieux
l'Auteur , qui ont ſervi a réformer plufieur
obmiffions qu'on a laiffé ſubſiſter
dans ceux qui ont précédé celui- ci .
L'on y a joint celles qui indiquent les
Meffageries , les Coches , Caroffes &
Rouliers des différens endroits de la
France & le jour de leur départ , les
Boëtes aux lettres de la Grande- Pofte &
les principaux paffages d'une rue à l'autre
: Ouvrage utile à toutes perfonnes ,
principalement à celles de Cabinet. Dédié
& préfenté à Meffire LE CAMUS DE
PONTCARRÉ, Seigneur de Viarme,& e.
Confeiller d'Etat Prévôt des Marchands
, par le Sieur DE HARME,
Topographe du Roi.
?
On y a joint un Plan général de la
Ville , Cité , Univerfité & Fauxbourgs
de Paris , divifé en vingt Quartiers ,
fait pour fervir à orienter les trentecinq
feuilles du grand Plan de Paris.
Se vend chez l'Auteur , rue S. Honoré
, paffage des Grandes Ecuries du
Roi , vis-à-vis S. Roch , & chez le
fieur Lattré , Graveur , rue S. Jacques ,
près la Fontaine S. Severin , à la Ville
de Bordeaux.
Nous ne pouvons mieux faire l'élo-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
ge de cet Ouvrage , qu'en rapportant
le Brevet accordé par Sa Majefté à
l'Auteur.
Aujourd'hui cinq Mars mil fept cent
foixante-trois, le Roi étant à Verſailles ,
voulant donner au Sieur Louis -François
DE HARME , une marque de fa
bienveillance , & mettant d'ailleurs en
confidération les progrès qu'il a faits
dans la Topographie , reconnus par
les ouvrages qu'il a donnés & particulièrement
par le Plan de la Ville de
Paris , qu'il a levé & diftribué en cinquante
feuilles , indépendamment de
plufieurs autres plans agréables & utiles:
Sa Majefté toujours attentive à récompenfer
le mérite & les talens , a accordé
audit fieur de Harme , le titre de
Topographe de Sa Majefté , lui permet
d'en prendre la qualité en tous
lieux & à fes Héritiers ; & pour affurance
de fa volonté , Sa Majefté m'a
commandé de lui expédier le préſent
Brevet , qu'elle a figné de fa main
& fait contrefigner par moi Confeiller
Secrétaire d'Etat & de fes Commandemens
& Finances..
2
3
Le ficur Latré , Graveur , ci- devant
au coin de la rue de la Parcheminerie
AVRIL. 1763. 155
& actuellement demeurant rue S. Jacques
, près la Fontaine S. Severin , đu
côté de la rue Galande , à l'Enfeigne
de la Ville de Bordeaux ; vient de mettre
au jour une Carte marine des Côtes
d'Angleterre , d'Ecoffe & d'Irlande , dédiée
à S. A. S.Mgr le Duc de Penthievre,
avec une Analyfe des principaux fondemens
fur lefquels cette Carte eft appuyée.
M. Bonne , Auteur de cet Ouvrage
, a eu égard dans la projection à
l'applatiffement de la terre vers les Poles.
Pour rendre cette Carte plus intéreſſante
& plus utile , il y a marqué les fondes,
la variation de l'aiguille aimantée,l'heure
& la hauteur des marées .
,
Le fieur Lattré a publié l'Atlas moderne
, format in -fol. de Librairie , pour
fervir à la Géographie de M. l'Abbề
Nicole de la Croix & à toute
autre Géographie , pour lire les voyageurs
& fuivre les opérations militaires ;
il eft auffi utile pour Phiftoire moderne .
Il fe vend relié en carton 19 liv. rof.
en veau 24 liv. en papier fin lavé &
relié en veau , 30 liv.
L'Atlas militaire de toutes les Côtes
de France , avec le plan des Villes &
principaux Ports de ce Royaume , relié
en veau 9 liv, * en papier d'hollande
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
lavé & relié en maroquin , 15 liv.
L'Atlas topographique des Environs
de Paris , en 24 feuilles , avec une Table
alphabétique , relié en veau 6 liv.
lavé & relié en maroquin , 10 liv. 4 f.
collé fur taffetas , lavé avec étui 10 liv.
fur toile avec étui fans lavure 6 1. avec
lavure 8 l. 10 f.
L'Atlas , ou Etrènnes Géographiques,
contenant la Mappemonde , les 4 Parties
& les Etats d'Europe augmenté cette
année de 4 Cartes & un Traité de
Sphère , relié en veau 9 liv . 10 f. en
maroquin 11 liv.
L'Atlas militaire , où font marqués
les marches & campemens des Armées ,
avec un journal depuis le commencement
de la derniere guerre jufqu'aux
préliminaires de la Paix fignée le trois
Novembre dernier.
Un petit plan de Paris , au même
point d'échelle que ceux de l'Atlas maritime
, que l'on peut joindre aux différens
Atlas ci-deffus. Il fe vend féparément
, lavé , 2 liv. 10 f. monté fous
verre 4 liv. ou 4 liv . 10 f. fuivant la bordure.
On trouve auffi dans fon fond différentes
Mappe-mondes , les quatre parties
& les différens Etats d'Europe avec
AVRIL. 1763. I57
plufieurs plans de Ville , le tout en grandes
feuilles d'Atlas ordinaire , il a auffi
Ides Cartes de différens Auteurs.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE à MM. de la Société des
Amateurs , fur le Tableau allégorique
des Vertus formant le Portrait
du Roi , peint par M. AMÉDÉE
VAN LOO.
MESSIEURS , j'ai vu avec le plus
grand plaifir le Tableau des vertus
royales que M. Amédée Vanloo a expofé
aux regards des Curieux dans fon
attelier au Vieux Louvre. Cet Artiſte
a recu fur cette production les
plus grands éloges : fon art lui a rendu
fur la toile les qualités dont tout
François fçait qu'eft formé le caractère
d'un Maître chéri. Inftruit par vos
judicieuſes obfervations , auxquelles je
dois le goût que j'ai pris pour les Arts ,
je n'ai pas confidéré ce Tableau avec
la ftupide admiration qui diminue fi fort
158 MERCURE DE FRANCE.
le prix des louanges qu'elle donne , &
dont un Artifte eft bien moins flatté
que des fuffrages accordés avec connoiffance
de caufe.En vous prenant pour
guides , je n'ai garde de prononcer fur
le talent manuel du Peintre : il eft für
qu'il ne faut pas juger rigoureufement
le tableau en lui-même , en faisant abftraction
de l'effet fingulier qu'il produit
lorfqu'on le regarde à travers un
verre : la difpofition des figures devoit
être relative à cet effet. Il ne s'agit pas
de difcuter en métaphyficien fi la valeur,
l'intrépidité & la vertu héroïque , confidérées
comme vertu militaire , font des
êtres moraux bien diftingués ; & fi la
magnanimité dans un Roi guerrier eſt
autre chofe que la vertu héroïque. Je
ne dirai rien non plus des attributs qui
caractérisent ces différentes vertus , pour
ne vous parler que du preftige ou de
la magie naturelle de ce tableau . On
le regarde avec une lunette fixée dans
un point ; & au lieu d'appercevoir toutes
les figures du tableau , dont on a décrit
les fymboles dans le Mercure du
mois de Mars , on voit uniquement le
Portrait du Roi. L'idée est belle , &
l'éxécution très-fatisfaifante : mais cet
effet ne s'eft pas préfenté à mon eſprit
AVRIL. 1763. 159
comme une chofe fi miraculeufe , & je
ferois furpris qu'un Phyficien l'eût qualifié
de probleme qui paroît comme impoffible
, & eût dit que le fuccès feul
paroit juftifier l'entreprife . Il n'eft queftion
ici , fi je ne me trompe , que d'un
phénomène d'optique affez facile à téfoudre.
Je ne fuis pas étonné qu'on foit
embaraffé dans la recherche de fa folution
forfqu'on voudra la trouver dans
les principes de la perfpective , à laquelle
il n'appartient point ; & en confondant
dans les explications qu'on voudroit en
donner , la catoptrique qui eft la connoiffance
des rayons réfléchis , & conféquemment
celle des miroirs qui les
renvoyent , avec la dioptrique qui eft la
fcience des réfractions , & des verres
qui rompent les rayons aufquels ils donnent
paffage. M. Muffchenbroek , tom .
II. de fon Effai phyfique , à l'Article de
la catoptrique , parle des images régulières
tracées dans plufieurs efpéces de
miroirs auxquels on préfente des figures
qui font entiérement irrégulières . Il
dit , § 1313 , que celles -ci peuvent être
tracées fuivant les régles infaillibles des
mathématiques ; & plus bas , § 1317 ,
qu'on peut trouver les régles pour for-
- mer les différens plans de ces fortes.
160 MERCURE DE FRANCE.
de miroirs dans un Auteur François
qui a traité de la perfpective avec beaucoup
d'éxactitude , mais qui a caché
fon nom. Il doit certainement y avoir
auffi des régles certaines pour former
l'effet qu'on obferve à l'infpection du
tableau allégorique ; & c'eft aux principes
de la dioptrique à les fournir. On
fçait en général que les rayons de lumière
paffant au travers d'un verre qui
contient plufieurs furfaces planes différemment
inclinées , font rompus dans
chaque furface , & vont avec leur inclinaifon
propre fe réunir dans un foyer
commun . L'oeil placé dans ce foyer reçoit
de toutes les furfaces , des impreffions
diftinguées , mais propres du même
objet ; & comme l'efprit porte naturellement
les objets à l'extrémité des
rayons droits , un même objet fe voit
multipliépar toutes les furfaces du verre .
De-là l'effet prétendu merveilleux ,
mais fort fimple , des verres à facettes.
Dans l'inverfe un verre taillé d'une
manière déterminée ne laiffera voir d'un
tableau que certains points , lefquels
paroîffant réunis formeront un objet
tout différent de celui que préfente ce
même tableau à l'oeil nud ; cela eft aifé
à concevoir. Il faut dabord le défaire de
2
AVRIL. 1763.
161
l'idée que toutes les parties qui compofent
le tableau allégorique , fervent
à former le Portrait du Roi : c'eft une
chofe impoffible ; des objets colorés dans
une difpofition déterminée & fort étendue
, ne peuvent fe concentrer & s'identifier
pour repréſenter un autre objet
avec lequel ils n'ont aucun rapport
phyfique dans leur enfemble. Mais le
phénomène s'explique aifément, en prenant
dans les différens points du tableau
des parties toutes faites , dont la réunion
formera le Portrait du Roi. Ceux
qui y ont donné quelque attention ,
doivent fe fouvenir qu'il n'y a aucune
des figures qui n'ait quelque chofe des
traits majestueux du Roi ; l'une les yeux ,
l'autre la bouche , l'autre le front , & c.
Le talent du Peintre doit être diſtingué
de l'effet optique de fon tableau . A
cet égard , il eft fait fuivant des régles
certaines , & fa difpofition a été meſurée
à la régle & au compas. M. Vanloo
eſt le maître de fon fecret ; mais je fuis
perfuadé qu'il pourroit avec le même
verre faire voir le Portrait du Roi fur
un tableau tout différent du premier ,
pourvu qu'il fût dans les mêmes proportions
, & que les parties dont la
réunion fait l'image du Monarque , fuf162
MERCURE DE FRANCE .
9
fent dans la même difpofition. La méchanique
de ce travail eft fùre ; le mérite
du Peintre dans l'éxécution , eft un
objet à part , & le génie de la compofition
eft encore un fait différent ; c'eft
furtout l'idée ingénieufe qu'il faut louer
ici. M. Vanloo étoit bien fùr de plaire
en parlant aux François le langage de
leur coeur. Perfonne ne voit le Portrait'
du Roi fans fe rappeller toutes les vertus
qui font le fujet du tableau allégorique.
Chaque fois que j'ai été contempler
la belle Statue que la Ville vient
de faire ériger dans la Place de LOUIS
XV , pour conferver à la poftérité la
plus reculée les traits du Monarque
Bien-aimé, dans ceMonument de l'amour
de fon Peuple , je me rappelle le vers
de Martialfur la Statue d'un Empereur
Romain.
Hac mundifacies , hacfunt Jovis orafereni
J'ai l'honneur d'être , & c.
L
GRAVURE.
A Toilette du Savoyard , d'après le
Tableau original de Morillos , gravée
par Louis Halbou haute de quinze
AVRIL 1763. 163
pouces fur onze pouces de largeur.
Se vend à Paris chez la veuve Chereau
, aux deux piliers d'or , & chez
M. Halbou , au Soleil d'or , rue de la
Comédie Françoife. Prix , 20 fols.
MUSIQUE.
MÉTHODE ou Principes pour enfeigner
& apprendre facilement l'accompagnement
du Clavecin ou l'harmonie
, le raiſonnement , ou la théorie
de baffe fondamentale , avec les
paffages de baffe-continue quelconques
, & la façon de les accompagner
à coup-für , même fans chiffres & une
Planche gravée à la fin du Livre pour
les exemples ; par M. Bertheau , Organifte
de la Métropole de Tours. Cette
méthode coûte 12 fols , & fe trouve à
Paris aux adreffes ordinaires de Mufique
; à Orléans , chez Chevillon , Libraire
, rue Royale ; à Angers , chez
Boutemy ; à Tours , chez Lambert.
L'ART.de la Flute Traverfière , par
M. de Luffe. Prix , 7 liv . 4 f. Se vend
aux adreffes ordinaires de Mufique , &
chez l'Auteur , rue S. Jacques , près S.
164 MERCURE DE FRANCE.
•
Yves , maifon de l'Univerfité à Paris.
L'Auteur a eu pour but dans cet ouvrage
de tirer des ténébres le principe
théorique & pratique de la flute , & de
l'expofer au grand jour avec toute la
précifion & la clarté dont il étoit fufceptible.
Par là ce principe devient à la
portée même de ceux qui n'ont aucune
connoiffance de la Mufique .
M. D. L. dans fon Difcours préliminaire
enfeigne à bien placer les mains
fur-la flute donne la vraie façon de
l'emboucher , & démontre enfuite les
· divers tacs ou coups de langue , leurs
différentes propriétés , la manière de les
articuler , les pofitions des doigts pour
former tous les tons des gammes naturelle,
diézée & bémolifée , & leurs tremblemens
appellés cadences.
Nous pouvons affurer que ces démonſtrations
font faites plus nettement
qu'elles ne l'ont encore été.
L'Auteur entre fçavamment dans le
détail inftructif des agrémens , dans celui
de leur genre & du caractère d'expreffion
auquel ils font propres . Il parle
très-bien de la fixation des phrafes muficales
, du lieu & des momens confa .
crés à la refpiration . Cet Article nous ,
paroît important pour la confervation
AVRIL. 1763. 165
4
des poulmons. Si on eût pris ces mefures
-là plutôt , les Médecins n'auroient
pas affuré que la flute eft contraire aux
petites fantés ; la méthode victorieuſe
de M. D. L. doit faire évanouir ce préjugé,
Qu'on fçache ménager fa refpiration
, alors l'un des plus agréable inf
trumens de la Mufique reprendra vigueur
parmi nous. Un foufle doux & léger ne
ruinera jamais la poitrine. Nous confeillons
aux Amateurs de la flute de fe procurer
le Livre eftimable de M. D. L. il
leur développera ce que nous ne faifons
qu'indiquer ici.
Après une tablature des fons harmo
niques , fuivent plufieurs leçons en forme
de petites Sonates avec la baffe ,mais
proportionnées aux forces des Commençans.
L'ouvrage fe termine par douze
Caprices ou cadences finales remplis de
traits & de difficultés propres à facili
ter l'exercice de l'embouchure & des
doigts. On peut les inférer dans les Concertos
pour la flute.
Nous ne pouvons qu'applaudir à cet❤
te nouvelle méthode ; elle jette de la
lumiére fur un art agréable , & foulage
les Maîtres en les difpenfant de la rebutante
occupation d'écrire eux-mêmes des
principes ; mais fon plus grand mérite
166 MERCURE DE FRANCE .
eft de conduire leurs éléves à des fuccès
auffi certains que rapides.
SEI SINFONIE , con violini , alto )
viola , baffo , & corni da caccia a
piacimento , da Gio Battifta Cirri da
Forlir Opera feconda. Prix 9 liv. Chez
PAuteur , rue Croix des Petits - Champs ,
chez le fieur Mique , Perruquier , &
aux Adreffes ordinaires. Ces Symphonies
font d'un nouveau genre & fort
goûtées.
> SONATES DE CLAVECIN Premier
Livre. Par J. P. le Grand , Maitre
de Clavecin & Organifte de l'Abbaye
S. Germain des Près. Chez l'Auteur
, rue S. Honoré , vis-à-vis la rue
neuve du Luxembourg; & chez le fieur
le Menu , Marchand de Mufique , rue
du Roule , à la Clef d'Or . Prix , 9 liv.
Cet Ouvrage fait honneur à fon
Auteur.
RÉFLEXIONS fur la Mufique
& la vraie manière de l'exécuter fur
le violon ; Par M. Brijon. Prix en blanc ,
avec les exemples & les airs gravés
3 liv . 12 f. à Paris chez l'Auteur , logé
chez M. Prudent , Profeffeur de Mufique
& d'Inftrumens
rue du Petit
AVRIL. 1763. 167
Pont , au bas de la rue S. Jacques , la
porte cochere à côté d'un Marchand
Papetier. On en trouve auffi des Exemplaires
chez M. Vaudemont , rue Beaurepaire
, près la rue Montorgueil , &
aux Adreffes ordinaires de Mufique.
Cet Ouvrage renferme des idées neuves
, auffi heureufement que clairement
exprimées. Nous en donnerons
inceffamment l'Extrait,
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE DES SPECTACLES DE LA
COURA VERSAILLES.
L E Jeudi 17 Février , les Comédiens
François repréfenterent Inès de Caftro ,
Tragédie du feu fieur LA MOTTE ( a ) ,
&.pour feconde Piéce l'Ecole amoureufe
, Comédie en un A&te & en vers du
fieur BRET ( 6 ).
Dans la Tragédie , le rôle d'Inès fut
( a ) Première repréſentation d'Inès en 1720 ,
32 repréfent de fuite.
(b ) L'Ecole amoureuse en 1747. 8 repréſent.
168 MERCURE DE FRANCE.
joué par la Dlle GAUSSIN , celui de la
Reine par la Dlle DUBOIS , & celui de
Conftance par la Dlle Huss. Le fieur
BELCOUR joua le rôle de Rodrigue , le
fieur MOLÉ , celui de D. Pedre , le fieur
BRIZART, Alphonfe , le fieur DUBOIS,
l'Ambassadeur de Caftille , & le fieur
DAUBERVAL , le rôle de Henrique.
Le fieur MOLÉ , les Dlles Huss ,
PRÉVILLE , BELCOUR & Le Kain,
jouerent dans la Comédie.
Le Mardi 22 Fevrier , les mêmes Comédiens
repréſenterent les Femmes fçavantes
, ( c ) Comédie en vers , en cinq
Actes , de MOLIERE . Cette excellente
Piéce fut très -bien rendue ; elle fit fur
lės Amateurs du vrai genre comique ,
l'effet qu'on doit toujours attendre des
Ouvrages de l'inimitable génie qui a
créé & en même temps perfectionné
le Théâtre François , lorfqu'on apportera
, en remettant ces chefs-d'oeuvres
toutes les attentions qu'ils méritent.
La Dlle DUMESNIL jouoit le rôle
de Philaminte. Les Diles PRÉVILLE &
Huss , ceux des deux filles. Belife
étoit jouée par la Dlle DROUIN , & la
Dlle BELCOUR jouoit le rôle de la
Servante Martine. Chrifalde & Arifte ,
(c) Première repréſentation en 1651.
par
AVRIL. 1763:
169
par les fieurs BONNEVAL & DAUBERVAL.
Le rôle de Clitandre étoit joué
par le fieur BELCOUR ; ceux de Trifotin
& Vadius , par les fieurs DANGEVILLE
& ARMAND ; & celui de Julien,
par le fieur Bouret .
Cette Piéce fut fuivie de la Famille
extravagante ( d ) Comédie en un Acte
& en Vers du feu fieur LEGRAND.
Plufieurs des mêmes Acteurs & Actrices
de la grande Piéce repréfentoient
dans celle- ci , excepté le rôle de Cléon
Amant d'Elife , joué par le Sr MOLÉ ,
celui d'Elife par la Dlle DESPINAY , &
le rôle de Soubrette par la Dlle LE
KAIN . Le lendemain on repréſenta
pour la feconde fois Vertumne & Pomone
, Ballet extrait des Elémens, dont
nous avons parlé dans le Mercure de
Mars. Cette repréſentation d'Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne intitulée
le Diable boiteux , jouée par les -
Acteurs de ce Théâtre.
Le 2 Mars on donna un Ballet en
un Acte intitulé la Vue , extrait du
Ballet des Sens ; Poëme du fieur ROI ,
Mufique du feu fieur MOURET .
La Dile LE MIERRE , ( époufe du
fieur LARRIVÉE , ) chanta le rôle đe
(d ) Première repréſentation en 1709 .
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
du l'Amour la Dlle VILLETTE
Théâtre des Italiens , ( épouſe du fieur
LA RUETTE ) chanta le rôle de Zéphire.
La Dlle DUBOIS , l'ainée , celui
d'Iris , & le fieur LARRIVÉE celui
d'Aquilon. Une indifpofition accidentelle
dans la voix de la Dlle LE MIERRE
mit l'éxécution de ce Ballet en rifque de
n'être pas achevée , & nuifit à fon fuccès.
La Dlle LANI & le fieur GARDEL
danferent des Pas feuls ; le fieur LAVAL,
la Dlle VESTRIS , les fieurs LANI
DAUBERVAL , les Dlles ALLARD &
PESLIN danfoient différens Pas &
toutes les principales Entrées .
La repréfentation de cet Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne
nouvelle , en un A&te , intitulée Arlequin
cru mort , par le fieur GOLDONI.
Cette Comédie fit plaifir ; & l'on rendit,
par des fuffrages très-honorables
même juſtice aux talens de ce célébre
Etranger , que l'on avoit déjà rendue à
la reprefentation de l'Amour Paternel.
les
2 la
Le lendemain Jeudi , 3 Mars
Comédiens François repréfenterent les
Déhors trompeurs ou l'Homme dujour,(e)
( e ) Premiere repréſentation en 1740. 17
repréſentations.
AVRIL. 1763 . 171
4
Comédie en cinq Actes & en Vers
du feu fieur DE BOISSY . Le Baron
étoit joué par le fieur BELCOUR ; le
Marquis , par le fieur MOLÉ ; M. de
Forlis , par le fieur BONNEVAL ; &
Champagne , par le fieur PRÉVILLE ;
le rôle de la Comteffe , par la Dlle DANGEVILLE
; ceux de Lucile & de Céliante,
par les Diles HUSS & PREVILLE ;
celui de Lifette , par la Dlie BELCour .
La feconde Piéce étoit l'Ile déferte ,
Comédie en un A&te & en Vers , du
fieur COLLET. Le fieur MOLE y jouoit
le rôle de Ferdinand, le fieur BELCOUR,
celui de Timante ; & le fieur PREVILLE,
le Matelot ; les rôles de Conftance & de
Silvie furent joués par les Dlles PREVILLE
& HUSS .
Le Mardi , 8Mars , par les mêmes Comédiens,
le Dépit amoureux , Comédie
de MOLIERE en 5 Actes en Vers . (f).
Erafte étoit joué par le fieur BELCOUR
, & Gros- René , fon valet , par
le fieur ARMAND ; Valére , par le fieur
MOLÉ & Mafcarille , par le fieur
BOURET ; les deux Vieillards , par les
fieurs BONNEVAL & BLAINVILLE ;
le Pédant , par le fieur DANGEVILLE ;
Lucile , par la Dlle GAUSSIN , fa Sui-
·· (ƒ) En 1658-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
vante , Marinette , par la Dlle DANGE
VILLE , Afcagne , par la Dlle DUBOIS,
& fa Suivante Frofine , par la Dlie LE
KAIN.
Pour feconde Piéce , on donna Annette
& Lubin , Comédie en un Acte , mêlée
d'Ariettes , de la Dlle FAVART & du
fieur L ***. Cette Piéce fut repréfentée
par les Comédiens du Théâtre Italien
, ainfi qu'elle Peft à Paris & par
les mêmes Acteurs ,
睿
Le lendemain , Mercredi , 9 Mars ,
après la repréſentation du Barbier paralitique
, Comédie Italienne , on éxécu
ta le Devin du Village , ( g ) intermède ,
Paroles & Mufique du fieur ROUSSEau.
Le rôle de Colin étoit parfaitement
rempli par le fieur GÉLIOTE, qui ne doit
rien du plaifir extrême que font fa voix&
fes talens à la difficulté d'en jouir depuís
fa retraite ; la D VILLETTE
( époufe du fieur LARUETTE , ) a joué
& chanté très- agréablement le rôle de
Colette , dans lequel elle avoit déjà eu
du fuccès fur le Théâtre de l'Opéra
avant de paffer à celui de la Comédie
Italienne. Le fieur CAILLOT , A&teur
de ce dernier Théâtre , & des talens duquel
nous avons fi fouvent occafion de
(g ) Première repréfent. à l'Opéra en 175 .
AVRIL 1763. 173
parfer avec de nouveaux éloges , a fort
bien chanté auffi le rôle du Devin dans
cet Interméde. On a pû reconnoître
quoique dans une petite étendue d'action
, ce que prête d'avantage au jeu
d'un chanteur l'habitude & l'art de la
Comédie. On parlera ci-après du Divertiffement
de la fin de cet Interméde
, à l'Article de la feconde repriſe.
Le jour fuivant , 10 Mars , les Comédiens
François repréfenterent Brutus,
(h) Tragédie du Sr VOLTAIRE . Brutus
& Valérius , par les fieurs BRISART &
BLAINVILLE ; Arons , par le fieur
DUBOIS ; Titus , Fils de Brutus , par
Le fieur LE KAIN ; Meffala , par le fieur
PAULIN ; Proculus , par le fieur DAUBERVAL
; Tullie , par la Dlle Huss , &
Algine , par la Dile DESPINAY.
Pour petite Piéce , l'Esprit de contradiction,
Comédie en un Acte & en Profe,
du feu fieur DUFRESNI ( i ) . Le fieur
MOLE y jouoit le rôle de Valére ; le
fieur PAULIN , celui de Lucas , le fieur
BONNEVAL , Oronte ; le fieur DANGE
VILLE , Tibaudois ; la Dile DROUIN ,
Mde Oronte; &la Dlle HUSS,Angélique.
( h ) Première Repréſentation en 1730
35 repréfentations.
( i ) Première repréfent. en 1700. 16 repréſ.
16
N
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Le Mardi 15 , les Comédiens François
donnerent Mélanide , ( k ) Comédie en
Vers en cinq Actes , du feu fieur DE
LA CHAUSSÉE . Le fieur BRISART repréfentoit
le Marquis d'Orvigny ; le
fieur LUBOIS , Theodon ; le fieur BELCOUR
, Darviane ; la Dlle GAUSSIN
Melanide ; la Dile DROUIN , Dorifée ;
& la Dlle Huss , Rofalie.
A la fuite de cette Piéce les Acteurs
de la Comédie Italienne éxécuterent le
Bucheron , Comédie mêlée d'Ariettes
Mufique du fieur PHILIDOR , Paroles
du fieur GUICHARD & du fieur C***
Cette espèce d'Interméde comique ,
très-fuivi à Paris & duquel nous parle-
Fons plus en détail ci - après , parut agréable
à la Cour ; ceux mêmes qui n'approuvent
pas l'application des tours &
de l'accent de la Mufique Italienne aux
Paroles Françoifes rendirent juſtice aux
grands talens du fieur PHILIDOR : &le
fieur CAILLOT , qui a l'art de rendre
aimable tout ce qu'il éxécute , en adouciffant
cet accent mufical étranger à l'expreffion
de notre langue réunit les
fuffrages des Amateurs de l'un & de
l'autre genre . On donnera connoiffance
de cet Ouvrage dans l'Article des'
Spectacles de Paris .
?
( A) Première repréfent. en 1741. 16 repté
AVRIL. 1763. 175
Le lendemain , 16 Mars , a été , pour
ainfi dire , un jour de fête diftinguée fur
le Théâtre de la Cour , par la réunion
des deux plus agréables Ouvrages en
Mufique & en Paroles dans différens
genres , éxécutés par les plus rares talens
propres à ce Spectacle. La troifiéme
repriſe de Vertumne & Pomone
Ballet & la deuxième du Devin
du Village occupérent entiérement la
Scène. Les Acteurs , dont on a parlé cideffus
, parurent dans l'un & l'autre
Ballet s'être furpaffés . Le Divertiffement
de Vertumne & Pomone , compofé comme
tous ceux des autresSpectacles qu'on
avoit donnés de plufieurs morceaux
choifis dans divers Opéra ou autres
Ouvrages , étoit particuliérement ajusté
pour donner beaucoup d'airs de différens
genres au fieur GÉLIOTE , qui'
les chanta tous avec la même voix
qu'on a tant admirée & avec un
naturel dans les tours de fon chant &
des graces que peut - être , fans illufion ,
on pourroit regarder comme nouvellement
acquifes & ajoûtées encore à tout
ce qu'on lui connoiffoit de fupériorité
dans ce talent.
?
Le Divertiffement dans le Devin du
Village , fubftitué à celui de cet Inter-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
méde , étoit charmant par la variété &
par la gaîté des morceaux dont il étoit
compofé. Le fieur CAILLOTтуy chantoit
une Ariette compofée pour cet objet
par le fieur PHILIDOR : mais ce qu'il
y avoit de plus faillant & d'unique en
genre , étoit un Pas de quatre Villageois
& Villageoifes , éxécuté par le
fieur LANI , la Dlle ALLARD , le fieur
DAUBERVAL & la Dlle PESLIN. Ces
fon
quatre Sujets dont l'affortiment du genre
, des tailles & des talens , feroit impoffible
à raffembler dans toute l'Eu--
rope , éxécutoient ce Pas avec une double
précifion de juft effe & de graces comiques,
qui méritoient toute l'admiration
dont ils furent honorés & qui comblerent
le plaifir que faifoit l'enfemble
de ce Spectacle.
Čes divertiffemens étoient arrangés
ainfi que tous les précédens , par le fieur
REBEL , Surintendant de la Mufique
du Roi , de fémeftre depuis le premier
Janvier. Le goût du choix & la plus délicate
analogie dans les rapports de genre
avec les Ouvrages auxquels ces Divertiffemens
étoient adaptés , ont reçu
& mérité de très-juftes éloges.
Le Jeudi, 17 Mars , on donna Zaïre , (1)
(1) Prem. Repréfent, en 1732. 30 Repréfent .
AVRIL 1763. 177
>
Tragédie du fieur de VOLTAIRE
Orofmane , repréſenté par le fieur LE
KAIN; Lufignan, par le fieur BRISART;
Néreftan & Chatillon , par les fieurs
MOLE & DUBOIS ; Zaïre , par la Dlle
GAUSSIN ; Fatime , par la Dlle PREVILLE
.
Ce même jour , qui étoit , felon l'u
fage , celui de la clôture des Spectacles
à la Cour , fut auffi marqué par une repréfentation
très-intéreffante , fçavoir
celle de l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en un Acte , en Vers libres , du fieur
FAVART , à l'occafion de la Paix , repréfentée,
à Paris pour la premiere fois ,
le Lundi précédent , on diroit avec le
plus grand fuccès , fi celui qu'elle a eu à
la Cour n'avoit été en quelque forte encore
plus éclatant. Nous parlerons
dans l'Article de Paris , de cette Piéce
nouvelle dont l'Auteur a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi.
N. B. On a éxactement nommé , dans
cette fin du Journal des Spectacles de la
Cour , tous les Acteurs qui ont repréfenté
dans chaque Piéce du Théâtre François
, afin de conftater en même temps
les Sujets éxiftans à ce Théâtre pendant
cette derniere année & le fervice qu'ils
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
ont eu l'honneur de remplir en préfence
de leurs Majeftés.
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique a
continué Titon & l'Aurore , ( ainfi que
les Fêtes Grecques & Romaines les
Jeudi , jufques à la clôture de fon
Théâtre , laquelle s'eft faite cette année
, le Samedi 19 Mars , pour le compte
de l'Académie , & non pour les Acteurs
, comme il étoit d'ufage. Ceux- ci
ont penfé qu'il feroit plus utile au produit
du Bene-fit vulgairement nommé
Capitation , de donner quelques BALS
à la rentrée ; ils ont indiqué le premier
pour le 12 du préfent mois d'A
vril.
M. MUGUET , dont nous avons précédemment
parlé à l'occafion de l'Ariette
du Dieu des Coeurs , a chanté le
rôle entier de Titon , dans lequel il a
été applaudi avec juftice .
M. DUPAR jeune Hautecontre ,
d'une figure & d'une taille avantageufe
pour le Théâtre , a débuté par un Morf
AVRIL. 1763. 179
ceau détaché. Les Connoiffeurs font
très-contens de la qualité de cette voix
qu'ils comparent même à celles dont la
mémoire eft célébre. Ils trouvent dans
ce Sujet le véritable caractère du fon
de Hautecontre joint à l'aptitude des
agrémens éffentiels dans le chant. Lorfqu'un
peu plus d'expérience & d'ufage
aura mis M. DUPAR en état d'être.
mieux connu du Public , nous le ferons
nous -mêmes d'en rendre un compte
plus exact.
Mlle DUPLAN , jeune Sujet de l'Académie
, aa eu occafion de paroître
quelquefois , & de faire entendre un
très-beau corps de voix , avec une difpofition
très-favorable à l'expreffion
d'un fentiment vif & des paffions les
plus fortes.
La figure de cette jeune Perfonne eſt
heureusement coupée , & fpécialement
pour le genre d'expreffion auquel elle
paroît portée .
Les reprefentations des Jeudis , comme
nous l'avons déja fait remarquer ,
ont été une école très- avantageufe ,
tant pour former les jeunes Sujets de
ce Théâtre , que pour faire développer,
par l'ufage , les talens de quelques autres
qui n'ont pas de fréquentes occa-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
fions de fervir , & par conféquent d'ê
tre connus du Public .
N. B. M. GELIOTE , dont nous
avions indiqué la retraite du Théâtre
après les représentations de TITON &
L'AURORE , ne s'eft retiré qu'en 1754,
à la clôture du Théâtre , après les repréfentations
d'une remife de CASTOR
& POLLUX. Ce qui avoit induit en
erreur à cet égard , c'eft qu'en effet il devoit
quitter après l'Opéra de TITON ,
& qu'il fut engagé à refter encore une
année.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi , 2 Mars , on donna la
premiere repréſentation de Théagene &
Cariclée , Tragédie nouvelle. Le premier
Acte de cette Tragédie fut applaudi
, de même que plufieurs endroits
dans les autres Actes ; mais le Public
n'ayant pas paru approuver la conduite
de ce Poëme , il a été retiré après cette
repréfentation. Cet événement ne doit
ni préjudicier à l'opinion avantageufe
qu'on avoit des talens de l'Auteur , ni
AVRIL. 1763. 181
à l'encouragement qu'ils méritent .
Quand on applaudit à la touche & aut
coloris d'un Peintre , il peut fe tromper
fur l'effet de la difpofition dans un tableau
, fans perdre du côté de la gloire
de fon art , & fans que les Amateurs
attendent moins de fes autres productions
dans la fuite.
II y_avoit , pour la repréfentation de
cette Tragédie , une décoration d'un
effet très-pittorefque. Les ruines qu'elle
repréſentoit , interrompoient cette ouverture
uniforme que l'on laiffe toujours
au milieu de nos Théâtres. Ce genre de
décorer , lorfque les fites de la Scène.
y prêtent , devroit être regardé par nos
Décorateurs comme un effai propre à
les éclairer fur les moyens de varier plus
fçavament leurs ouvrages.
Les Comédiens François ont remis
au Théâtre le 28 Février le Somnambule
, Comédie en profe en un A&te.
Cette Piéce ( Auteur Anonyme ) que
F'on croît être l'ouvrage d'une Société
de gens du monde & de beaucoup d'efprit
, a eu plus de fucès à cette repriſe
que dans fa nouveauté. Elle a été jouée
très-agréablement. M. BELCOUR repréfentoit
le Somnambule de la manière la
plus vraie & la plus amufante. Mlle
T
B
132 MERCURE DE FRANCE .
DROUIN , qui jouoit un rôle de carac
tère , a mis auffi un comique d'intelligence
que la Piéce éxige & qui contribuoit
à fon agrément. La vivacité de M.
MOLÉ & les graces comiques de M.
PRÉVILLE , complétoient l'effet heureux
des repréſentations de cette Comédie
qui a été fuivie avec fuccès.
Une autre remife de Piéce fur laquelle
nous nous permettons fans fcrupule de,
répéter les éloges que méritent les Comédiens
François , eft celle des Femmes
Sçavantes , de MOLIERE , repriſe
le même jour ( 28 Février. ) Nous en
avons parlé ci - devant dans l'Article des,
Spectacles de la Cour. Nous annonçons
avec plaifir qu'il reft encore parmi nous,
une portion de Spectateurs ( ce n'eft pas
à la vérité la plus nombreufe , ) qu'un
goût de préférence attache à ces beautés
, malgré leur ancienneté & malgré la
mode de certaines gentilleffes dramatiques
fardées des graces volatiles de la
Mufique nouvelle.
Les repréſentations des Femmes Sca-,
vantes ont été fort applaudies ; & ces
applaudiffemens n'avoient certainement,
pas leur fource dans la frivolité du goût
dominant.
La Débutante pour l'emploi des caAVRIL.
1763. 183
9
ractéres qui a paru dans quelques rôles
de ce genre eft Mlle DORVILLE , four
de Mlle RIVIERE ( ci -devant Mile
CATINON , ) de Mlle CARELIN & de
Mlle BOGNIOLI . Le Public a reconnu
dans cette Débutante , qu'elle avoit part
à l'efpèce de patrimoine de cette famlle
pour les talens du Théâtre . Les fuccès
dans ce genre , où l'on ne paroît jamais
dans l'âge qui féduit & intéreffe
ne
peuvent être auffi brillans que dans d'autres
; mais Mlle DORVILLE a eu lá
fatisfaction de montrer à des Spectateurs
éclairés une connoiffance raifonnée de
fon talent & une pratique du Théâtre
qui peut la rendre très - utile à tous ceux
pour lesquels elle fera employée.
Le Lundi 14 Mars on a donné la
première repréſentation de l'Anglois
à Bordeaux , Comédie nouvelle en
vers libres & en un Acte , fuivie d'un
"
Divertiffement au fujet de la Paix. Le
plus grand fuccès , le plus unanime &
le moins fufpect a couronné cet ouvravoir
pas ge . Le Public impatient de n'en
paroître l'Auteur, que fa modeftie avoit
fait fortir du Spectacle longtemps avant
la fin , après l'avoir inutilement demandé
près d'un quart d'heure , ne permit
pas que l'on commençât le Divertiffe-
K
184 MERCURE DE FRANCE.
ment , qu'au moins on n'eût publiquement
déclaré fon nom ; & lorfqu'un des
Acteurs eut nommé M. FAVART ( a ) ,
on applaudit pendant longtemps avec
une vivacité univerfelle . Cet Auteur a ..
été obligé à la feconde repréfentation
de céder à un empreffement auffi flat-
( a) Nous faififfons avec empreffément l'occafion
de rendre à cet égard un témoignage public
à la vérité , & un témoignage que des circonftances
particulières nous ont mis en état
d'affirmer par ferment , s'il en étoit befoin. Nous
atteftons ici que M. FAVART eft feul l'Auteur de
cette Piéce . L'envie fecrette du Lecteur ou du
Spectateur qui cherche à fe venger pour ainfi
dire de ce qu'elle eft forcée d'admirer , le penchant
à croire autre chofe que ce que l'on nous
préſente ; la fauffe vanité de paroître inftruit de
certains fecrets de la Société toutes ces petites
cauſes réunies , avoient concouru à accréditer une
efpéce de propos courant à la mode pour enlever
très injuftement à M. FAVART l'honneur de
fes talens , déja connus & eftimés , & fur le coloris
defquels les Gens de Lettres , ( Juges naturels
en cette partie ) ne pourront jamais ſe méprendre
que volontairement. Au reste cet Auteur
, quoique dans un genre moins élevé , peut
fe flatter du même honneur qu'on a fait longtemps
à un grand homme , (par la ridicule Fable
du Chartreux ) petit ftratagême de l'Envie
publique qui fe renouvellera fouvent contre bien
des Auteurs , tant qu'il y aura des Méchans intéreffés
à femer un faux bruit , des Etourdis pour
le débiter & des Sots pour le croire.
AVRIL 1763. 185
teur de la part du Public , & a reçu en
perfonne les témoignages éclatans de
fon fuffrage.
La morale la plus philofophique, embellie
des grâces & de toutes les fleurs
d'un ftyle où l'efprit & l'élégance brilfent
toujours ; une délicateffe adroite à
peindre avec vérité deux Nations plus
rivales qu'ennemies ; des éloges fans flaterie
pour l'une & pour l'autre ; des cri
tiques fines & vives fans amertume fur
les caractères , les ufages & les moeurs
des François & des Anglois ; pardeffus
tout , un fentiment vrai & touchant des
vertus de l'humanité ; voilà le précis de
l'ouvrage dont nous différons avec le
plus grand regret de donner un Extrait
détaillé mais le peu d'efpace que l'abondance
des autres matières laiffe à
notre Article des Spectacles, nous oblige
à le remettre au Vol. du 15 de ce mois.
Cette Piéce a été jouée parfaitement;
& M. PREVILLE dans le rôle de Suda
fait un plaifir tout nouveau.
Nous n'ofons prèſqu'ici rendre à Mlle
DANGEVILLE le tribut d'éloges trop
mérités en cette occafion. Si ce tribut
eft le dernier que nous devions payer
à cette inimitable Actrice , c'eft renouveller
des regrets trop bien fondés.
mner
186 MERCURE DE FRANCE.
AVIS SUR L'ÉDITION DE
L'ANGLOT'S A BORDEAUX,
N. B. On apprend que plufieurs per
fonnes fefont affociées pour copier cette
Piéce aux reprefentations , afin d'envoyer
ces Copies à des Chefs de Troupes
de Province . On ne doute pas qu'il n'y
ait quelqu'Edition faite fur ces copies
& fans doute très-informe. On avertit
le Public que la véritable Edition fe fait
chez DUCHESNE , rue S. Jacques ;
qu'elle fera facile à reconnoître
par le
Divertiffement dont la Mufiquefera imprimée
à la fin , & par le Paraphe de
Auteur qui fera fur le titre.
Le Samedi , 19 Mars , on donna ,
pour la clôture de ce Théâtre la qua
triéme repréfentation de cette même
Piéce ( l'Anglois à Bordeaux. ) Le concours
des Spectateurs y étoit auffi confidérable
qu'il puiffe . être , les applau
diffemens perpétuels. Cette foirée ainfi
que toutes celles où cette Piéce avoit
été repréſentée , l'extérieur de l'Hôtel
des Comédiens a été illuminé.
L'Anglois à Bordeaux fut précédé
d'une repréfentation de Tancréde , dans
AVRIL. 1763. 187
laquelle Mlle DUBOIS , repréfentant a
la place de Mlle CLAIRON , eut un
fuccès très-agréable , & d'autant plus .
flateur qu'il lui fut confirmé en fortant
du Théâtre , par le fuffrage de l'admirable
Actrice qu'elle avoit doublée &
qui avoit affifté à la repréfentation . ( b )
Mlle DUBOIS avoit déjà joué avec fuccès
dans la repréfentation de Théagêne
& Cariclée , & dans celle de l'Orphelin
de la Chine . Paroître dans des rôles
que le Public eft accoutumé à voir rendre
par Mille CLAIRON & n'y être
que foufferte fans dèfagrément , feroit
pour une Actrice un titre de talent ; y
faire plaifir en beaucoup de parties , y
être applaudie de bonne foi , & ne paroître
dèfagréablement en aucun endroit
, c'eft , à ce qu'il femble , décider
Mlle DUBOIS , l'efpérance de ce Théâtre
pour le tragique. La conduite de
ce jeune Sujet dans l'étude de fon art ,
confirmera ou détruira cette efpérance:
>
Le même jour M. DAUBERVAL ,
Acteur du Théatre François , prononça
te Difcours fuivant.
(b ) La fanté de Mlle CLAIRON , quoiqu'extré
mement altéréé , laiſſe eſpérer avec les fecours du
repos & du temps , un rétabliſſement qui la ren
dra aux voeux du Public.
188 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS ,
» Chargé de vous préfenter l'homma-
» ge de notre reconnoiffance , il m'eft
» doux de penfer que cet emploi pré-
> cieux à mon coeur appartient à celui
» fur lequel votre indulgence a le plus
» éclaté.
» Il eft de ces momens où la Nature
» pour ainfi dire épuisée paroît rallen-
» tie dans fes productions, où les grands
» Modéles qui ont précédé , femblent
» avoir été formés aux dépens de leurs
» Succeffeurs. Alors les difpofitions les
» plus communes paroiffent avoir acquis
» quelques droits à votre bienveil-
» lance.
» Oui , Meffieurs , vous voulez bien
» avoir égard aux circonftances , & ne
» pas nous juger toujours à la rigueur.
" Vous avez daigné jetter un regard
» favorable fur nos efforts , dans un
» temps où la retraite de M. GRAND-
" VAL vous laiffoit à regretter un Ac-
» teur inimitable , qui au talent le plus
» vrai joignoit l'art de rendre le Ridi-
» cule fans rien faire perdre à fes rôles
dans leur nobleffe ; vous applau-
» diffiez en lui ce mérite fi rare d'être
AVRIL. 1763. 189
» le Peintre de fon Siécle , & de paroî-
» tre fur la Scène moins Acteur qu'-
» homme du monde ; l'homme même
» du jour qu'il repréfentoit.
» Vous avez été frappés depuis, Mef-
" fieurs , d'une perte plus grande en-
» core : ce Spectacle vous la retracera
» dans tous les temps. L'Auteur d'Atrée
, de Rhadamifte , d'Electre, dont
*
le génie avoit porté tant de fois la
» terreur dans votre âme , l'Eschyle
» François n'eft plus ; mais fes fublimes
» productions vous reftent , & fa gloi-
» re perfonnelle devient aujourd'hui
celle de toute la Nation.
» Qu'il me foit permis , Meffieurs
» de guider vos regards vers ce Mau-
» folée que fait élever à ce grand Hom-
» me un Roi dont la tendreffe pater-
» nelle pour fes Sujets perce les ombres
» de la mort.
» Nous ne vous envierons plus , Na-
» tions voiſines ! ces témoignages publics
de vénération pour les talens fu-
» blimes. Le marbre va vous exprimer
» cette grande vérité que le Père des
» Peuples eft auffi celui des Arts.
" Mais cet honneur rendu aux mâ-
» nes de CRÉBILLON eft encore atten-
» du de ceux du Grand CORNEILLE
190 MERCURE DE FRANCE.
» de RACINE , de MOLIERE ; oferaije
le dire , Meffieurs ces mânes illuftres
l'attendent de vous.
,
» Héritiers de cette grandeur qui fut
» l'âme du fiécle dernier , tout ce qui
» lui eft échappé d'actions glorieufes
» vous appartient . Ce lieu même vous
» rappelle encore à ces fentimens géné-
» reux qui ont arraché à l'infortune la
» petite fille du Grand CORneille.
» Ce que vous avez fait pour le fang de
» ce grand homme marque ce qui vous
refte à faire pour fa mémoire.
"
·
» Qu'il fera beau de voir un Monar-
» que & un Peuple rivaux fe difputer
» la gloire utile d'honorer les talens !
» quoi de plus propre à les encourager
» que ces témoignages éternels de votre
» admiration ? que ne devez -vous point
» attendre , Meffieurs , des Auteurs dra-
» matiques , lorfqu'ils pourront fe flat-
» ter que les fuffrages dont vous les
» avez honorés feront perpétués fur le
» marbre ? oui , Meffieurs , les talens
» vous doivent tout leur éclat. Ils s'éteignent
loin du charme des applau-
» diffemens & du flambeau de la criti →
»que. Que n'ont- ils de même leur four-
» ce dans le fentiment vrai du befoin de
votre indulgence ! J'aurois en vous
AVRIL. 1763: 191
» la demandant , Meffieurs , l'efpoir fa-
» tisfaifant de mériter un jour vos bon-
» tés,
Ce Difcours fut généralement applaudi.
Le principal objet ( feu M. CRÉ-
BILLON , auquel pour la dernière fois
nous ajoutons le Monfieur ) étoit récemment
renouvellé dans la mémoire
des Spectateurs , par un très-beau Portrait
de ce grand Poëte , que les Comédiens
venoient de faire placer depuis
quelques jours , au rang des illuftres
foutiens du Théâtre François. Ce Portrait
, admirable par la vérité de la reffemblance
& par toutes les grandes parties
de la Peinture , eft l'ouvrage de M.
DOYEN , Peintre du Roi.
Quoique la retraite de Mlle DANGEVILLE
ne paroiffe que trop certaine
, nous remettons à donner les anecdotes
que nous fommes dans l'ufage
d'inférer dans nos Journaux fur les Sujets
de ce Théâtre en ces fortes d'occafions
: mais nous communiquerons un
des hommages que la Poëfie , qu'elle
a fi bien fervie , rend à cette excellente
A&trice .
192 MERCURE DE FRANCE:
VERS à l'occafion de la retraite de
Mlle DAN GEVILLE.
Tout Paris l'adoroit , tout Paris la regrette ;
Du Théâtre François elle étoit l'ornement.
On ne perdra jamais d'Actrice plus parfaite ,
Jamais on ne verra plus modefte talent.
Chacun peut en juger par ce trait furprenant :
Elle force l'envie à pleurer fa retraite .
COMÉDIE ITALIENNE.
O N trouve chez Duehefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cet
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
des grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
,
ici
AVRIL. 1763. 193
2
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique.
Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaînement
dans la plupart des Scènes ,
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle. Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies
celui - ci a tourné en plufieurs endroits
de fes nouvelles Piéces le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon , dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie
éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre.
Dans la Comédie Italienne en un
Acte , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'u
fage de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui forne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle-part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer . Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
Ire fois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génie finAVRIL.
1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques.
Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie . Ce fuccès tres -mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme , n'a
fait qu'augmenter . Le Public l'a toujours
revue ,jufqu'à la clôture de ce Théâtre,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle eft tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecreurs
en verront l'Analyſe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
BLAISE le Bucheron , fort d'une
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main . Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en-
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tend gronder le tonnerre , il tremble ,
MERCURE paroît fur un nuage : ah!
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recommande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER. BLAISE exprime .
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaitera
, il eft bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propofe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit . MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle , pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureuſe
avanture qui fait méprifer SIMON . Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querelle ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers.
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &'
AVRIL. 1763. 197 .
4
31
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE?pour toute
réponfe on lui rit au nez. Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui . font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trou
vé un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler' gaiment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénûment
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réſerve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , quia paru dans la première
Sceneavec COLIN , fon amant , croyant
que c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traversée , rit ,
& SUZETTE s'obftine à vouloir Co-
LIN. L'abſence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
L'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'âge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN. Empreffemens & fleurettes de
ག
>
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
,
. BLAISE améne le BAILI , homme.
qui vante beaucoup fes confeils , &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération . Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient , on fe met à table chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI » encore , s'écrie-t- il , que
» n'avons-je à la place , car je fçai que
» vous les aimez ... labo une belle
» anguille ! it en paroît une dans le plat
tonte paccommodée, BLAISE fe dépite
,MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femme
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
par les deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AVRIL 1763. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger ,
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée.
Le BAILLI confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante . SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
Paccepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait. MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fou
hait. Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
maudit fon indifcrétion. Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercimens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître , dit
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN' & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pétulance
gâte tout.
REMARQUES.
".
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
fines une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention ;
les Ariettes y font adroitement enchâffées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confufion , & les airs de Su
zette & de Colin , tout cet enſemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittorefque..
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M,
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL. 1763.
206
garder l'Anonyme , fentant bien que le , fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui alfortit le genre mufical aux dé.
tails des paroles. Sans ceffer d'être aufli Harmonifte
il a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature ` en
même temps l'efprit de la Langue & celui de
la Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAIL
LOT , M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE , &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles...
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté fur ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Muficien
dans le
avec de fuccès ; le
blic a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'eft
pas faite
comme celle de l'Opéra
beaucou
afin
des
Modernes
,
A
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés für les Affiches
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
CONCERTS SPIRITUELS.
DANS la femaine de la Paſſion il y a eu Concert
le Dimanche , le Mardi fuivant & le Vendedi
, Fête de l'Annonciation.
Dans le premier de ces Concerts on a exécuté
Lauda Jerufalem , Motet à grand Choeur de M
AVRIL 1763.
2.03
DELALANDE , & le Confitebor de Pergoléze. M.
BESCHE y a chanté & M. BALBATRE a éxécuté fur
l'orgue plufieurs morceaux qui ont fait beaucoup
de plaifir.
蜀Dans le Concert du Mardi on a éxécuté Inclina
Domine, Motet à grand Choeur de M. BLANCHARD,
Maître de Muſique de la Chapelle du Roi ,
dans lequel M. DUBUT , Ordinaire de la Chapelle
du Roi , a chanté un récit de deffus . Ce jeune
talent que l'on peut encore regarder comme
dans l'enfance , relativement à fon âge , ne doit
pas être regardé de même par rapport à l'uſage ,
à la préciſion & aux autres parties de la Muſique
ainfi que de l'art du chant. La voix du jeune M.
DUBUT eft très agréable , & fon articulation
très-nette & très- correcte. Il a été fort applaudi
non feulement en faveur de fon âge , mais par le
plaifir qu'on a pris à l'entendre ; en ſe rappellant
celui dont avoit fait jouir longtemps M. RICHER
dans le même âge & dans le même genre de voix.
On reprit le Confitebor de Pergoléze.
O
Le Vendredi , on éxécuta Nifi Dominus , Motet
à grand Choeur de M. BELISSEN , & le Confitemini
de feu M. DE LA LANDE . Qu'il nous
foit permis de remarquer quelle impreffion fait
& fera toujours la fablime compofition de ce
célébre Muficien. Quelle majesté dans le ca
ractère général de fes chants ! Quelle analogie
avec la divine infpiratation qui régne dans les
Pleaumes ! Quel fentiment dans l'expreffion "
Quelle grandeur & quelle fageffe dans les images
que le génie de cet Auteur ne paroît point
chercher , mais qu'elles femblent venit faifir avec
une variété infinie & du meilleur goût , dans les
différentes parties de fes motets ! Quelle vérité
dans le caloris général ! Mérite rare dans pref
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
que tous les ouvrages qui méritent notre admiration
à d'autres égards.
Mile HARDI , jeune Sujet , conduite par ſon
père en Italie à l'âge de neuf ans , pour y être
aftruite dans la Mufique , & formée dans la
connoiffance de la Langue & du goût du chant
de cette Nation a chanté dans ces trois Concerts
différens airs Italiens avec beaucoup de fuccès.
Sa voix eft agréable , timbrée & flexible. Elle
chante cette Mufique purement dans le genre &
avec les feuls agrémens qui lui font propres , &
analogues à l'idiome du Pays. Nouvelle , & peutêtre
enfin utile leçon pour les Cantatrices , qui
n'ont appris en France que la caricature de ce
goût.
Mlle FEL a chanté avec le fuccès & les applaudiffemens
ordinaires plufieurs Récits dans les
grands Motets , & n'a point chanté de petit Motet
Italien .
MM. GAVINIÉS , LE MIERE & LE DUC ont
joué à ces trois Concerts des airs en trio de la
compofition de M. GAVINIES.
Dans les Concerts da Mardi & du Vendredi ,
M. DUPORT a joué ſeul des Sonates & Con-.
certo de fa compofition.
Par tout ce que nous avons eu occaſion de dire
précédemment à l'avantage du talent fi agréa
ble & fingulier de M. DUPORT , on doit juger
du plaifir que le Public a eu de l'entendre après
quelques Concerts d'où il s'étoit abfenté , & des
applaudiffemens qu'il a reçus ..
CONCERT du Dimanche des
RAMEAUX.
On a ' exécuté Confitemini , Motet à grand
choeur de M. l'Abbé GOULET , ancien Maître de
AVRIL. 1763. 205
>
Mufique de la Cathédrale de Paris. Ce Motet a
été applaudi en plufieurs endroits. Le jeune M.
DUBUT , dont nous venons de parler a chante
. Le Concert a fini par Dominus regnavit ,
Motet à grand choeur de feu M. De da lande ,
dans lequel Mlle ARNOULD a chanté avec applaudiſſement
le récit Adorate. Dans le même
Moret, Mlle ROZET & M. GELIN , ont éxécutè un
Duo qui a été univerfellement applaudi & avec
la plus grande juftice.
MM. DUPORT & KOHUALT ont joué des airs
en Duo far le Violoncelle & le Luth . C'est ici
précisément une de ces occafions où il n'y a point
d'expreffions pour les éloges mérités & pour rendre
le fentiment de plaifir des Auditeurs. Les airs
qu'ils éxécutoient étoient travaillés avec un goût
& un art infinis , fur des Sujets connus , agréables
& faciles , ce qui a beaucoup ajouté à l'extrême
fatisfaction du Public ; en forte qu'ils ont été pour
ainfi dire contraints par la vivacité des applaudiffemens,
de céder à ſes defirs & de continuer de
jouer , après le nombre d'airs déterminé pour .
ce Concert. Nous ne pouvons no us diſpenſer à
ce ſujet de renouveller aux grands talens ,
qu'ils reçoivent en tant d'occaſions de la part des
Auditeurs , fur le genre de muſique qu'ils exécutent.
Quand voudront - ils enfin ſe donner à
eux-mêmes la flatteufe fatisfaction , d'être toujours
agréables en étonnant & fe défendre du
penchant obſtiné pour les feules difficultés ? *
l'avis
Mlle HARDI chanta très- bien un bel Air Italien
& avec une voix plus également foutenue que
dans les Concerts précédens.
M. GAVINIÉS a joué un Concerto de fa compofition
, dans lequel il a été fort applaudi.
Mlle EBL a chanté un petit Motet , dont la
206 MERCURE DE FRANCE.
)
Mufique n'eft pas entiérement dans le genre Italien
; elle y a reçu tous les applaudiſſemens que
méritent la voix & fes talens.
On rendra compte dans le fecond volume de
ce mois des Concerts de la Semaine Sainte & de
celle de Pâques.
ARTICLE VI..
SUITE des Nouvelles Politiques du
mois de Mars.
„P
SUITE de l'Article de WARSOVIE .
ERSONNE n'ignore la conftitution de la Diète
de pacification de l'année 173.6 , faite du con-
» fentement de tous les Ordres de la Républi-
» que , touchant les Duchés de Courlande & de
Semigalle. On y a ftatué qu'après l'extinction
» de la famille de Kettler celui à qui ces Fiefs
>> feroient conférés en jouiroir , lui & fes defcen-
» dans mâles , moyennant un diplôme en ufage
לכ
dans de pareils cas , & qu'on conviendroit avec
slai des conditions féodales . La Commiffion de
» 1727 , déléguée par la Diète de 1726 pour les
affaires de Courlande , avoit été prorogée jul-
» qu'à cette époque. Tout cela a été obfervé &
exécuté felon ladite conftitution . Le Duc Er
>> neft Jean reçut le diplôme Royal ; les Commiffaires
nommés de la République convinrent
» avec lui des conditions féodales ; il reçut l'inveftiture
, felon la coutume , & le diplôme de l'in-
* veftiture lai fut expédié folemnellement fous
les deux fceaux de la Couronne & du Grand
5 Duché de Lithuanie , avee promelle au nouAVRIL.
1763. 207
veau Fendataire , de la part de la République ,
» de le protéger & de le défendre dans fes Duchés
, lui & fes deſcendans , contre qui que ce
>>foit ainfi ce Duc acquit par- là un plein & in-
→ dubitable droit à ces Duchés pour lui & pour
fes defcendans mâles.
>> Or fi un Prince Feudataire ne peut , fans être
coupable d'un crime de félonie , être privé des
Fiefs qu'il a acquis légalement , de quel droit
» fontiendra t-on que le Duc Erneft -Jean doit
» être privé de ſes Duchés , fans avoir été ni en-
» tendu ni jugé , & fans avoir commis de crime
→ contre le Roi ni la République ?
» Si dans le temps où l'on a voulu le dépouiller
de fes Duchés , il y avoit des raisons d'Etat
pour l'en tenir éloigné , les raiſons d'Etat qui
l'y rappellent aujourd'hui font d'autant plus
fortes, qu'il eft jufte de rendre à chacun ce qui
» lui appartient.
* >> Par les droits de la nature & du bon voisinage
» on eft obligé de protéger , contre la violence &
» l'injuſtice , un Prince voifin & opprimé : ainfi
Sa Majesté Impériale de toutes les Ruffies ne
→ peut refufer de maintenir le Duc & les Etats de
Courlande & de Semigalle dans leurs droits ,
>> priviléges & prérogatives .
Sa Majefté Impériale n'ignore pas que ces
Duchés font un Fief dépendant du Corps entier
de la République , & non du Trône feul
» des Rois de Pologne , felon la teneur du diplôme
de l'incorporation de l'année 1569 , 8
felon la conftitution de 1736 ftatuée du confentement
de tous les Ordres de la République.
-La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
208 MERCURE DE FRANCE.
GENEALOGIE de la Maifon de SPARRE , felon
les Piéces quifont chez M. de CLEREMBEAUT
& qui ont étéproduites à l'Ordre de Malte.
SPARRE OU TOFFTA , illuftre & ancienne Mai
fon de Suéde , alliée de très-proche aux familles
qui ont régné en Suéde foit avant ou après la révolution
arrivée dans ce Royaumé lors de l'inva
fion des Danois fous Chriftiern IF. leur Roi. On
trouve dans les hiftoires & les généalogies Suédoife's
l'an 1150 Sixten de Toffta , grand Ecuyer
du Royaume de Suéde fous le Roi Canut. Sixten
eut pour fils Nicolas Toffta ; qui lui fuccéda dans
Ia Charge de grand Ecuyer , & époufa Mereta,
Princefle dont l'hiftoire vanté beaucoup la beau
té & la vertu , elle étoit fille d'Eric X , Roi de
Suéde , & de Rhechiffa , fille de Waldemar , Rot
de Dannemarck Nicolas Toffta mourut l'an 1250
& lailla de Mereta , Ambernus , qui fut Grand
Maître-d'Hôtel du Royaume & le Chef de la
Branche aînée des Toffta , qui dura peu ; Sixten
II. qui fut Prince du Sénat & Chef de la branche
cadette , dont la poftérité fe perpétue encore
aujourd'hui en France dans la ligne directe ; en
Suede & autres Pays du Nord , en lignes collatérales
. On ignore avec qui Ambernus prit alliance
; les enfans furent Nicolas II , grand maître
d'hôtel , mort en 1313 fans poftérité ; Nanne
Chevalier de l'éperon d'or , qui fit des voeux dans
le Monaftère de Efchiltunen ; Ulphon , Chevalier
de l'éperon d'or , grand maître d'Hôtel & Séné
chal de Néricie , qui époula Chriftine , fille de Simon
Jonas , & fut le feul qui laiffa des enfans ,
Canut , Chevalier de l'éperon d'or , mort en 1350
fans poftérité ; Ingeburge , qui fut mariée à Hermannde
Kafflebeck, Ulphon mourut en 1345 , laif
AVRIL. 1763: 200
fant Ingeburge mariée à Benoît , Duc d'Algoth
tué en Hollande , Marguerite , mariée à Stenon
Chevalier & Senateur , & Charles de Toffta , le deré
nier mâle de fa branche ; il fut grand Maréchal
de Suéde & Sénéchal d'Uplande , mort en 1399,
ne laiffant de fon mariage avec Hélene , fille d'Ifraël
Birger que Marguerite , mariée en premieres
nôces à Canut Bonde. De ce mariage fortit Charles
VIII , Roi de Suede.. Canut , vécût peu après lui.
Marguerite , époula Stenon Turon , dont elle n'eût
que Brigitte ou Britte , mariée à Gustave Sture
Chevalier de l'éperon d'or . De ce mariage eft forti
une autre Brigitte , qui épouſa Jean Christiern ,
Senateur du Royaume , qu'elle fit Pere de Frédé
ric de Ridbok , ou Gripsholm , qui le fut de Guftave
Vafa , qui chaffa les Danois de la Suede &.
s'en fir déclarer Roi . Ainfi le fang de Margueritte,
& par elle celui des Tofftas , a été uni avec celui
des Rois de Suéde jufqu'à la Reine Chriftine , la
derniere de la postérité de Vafa , laquelle abdiqua
la couronne & fe retira à Rome où elle eſt morte
fans avoir été mariée.
Seconde Branche qui fubfifte encore. Sixten
fils de Nicolas Toffta , Prince du Sénat , mort
en 1295. Son fils fut Ambern 1 ; grand Maréchal
de Suede fous Eric & Valdemar , qui reguerene
conjointement. Ambern lailla Ears ou Laurent I ;
grand Ecuyer , mort en 1299 , quatre ans aprèsfon
père. Son fils fut Ambern II , Chevalier de;
l'éperon d'or , qui vêcur longtemps ; on ne fçaie
point avec qui ces trois Seigneurs prirent allian-.
ce. Laurent II, eut auffi Ingeburge , mariée dans
Ia branche aînée des Barons de Horn à Chriftierne...
Aumine. Ambern eut pour fils Laurent II , mort en
1373. Il laiffa d'Hélene , fille d'Haquin Lamnes
Frince du Sang Royal de Norvege , qu'il avoie
210 MERCURE DE FRANCE .
?; "
Viceépoulé
, Siggé furnommé de Agard , Grand Ecuyer,
qui lailla Laurent III , dit de Agard,Grand Ecuyer.
Celui-ci époufa Ingeburge , fille de Benoit Laurent,
fon parent fans doute , dont il n'eut que Sigge de
Siagard, qui fit alliance avec Chrifine , fille de
Magnus de Natoda de Giaxholm morte en
1522. Sigge mourut en 1500 , & laiffa Laurent
IV fon fils , appellé de Sundbi , qui fut Chevalier
de l'éperon d'or & Maréchal de Suede , fa femme
fut Brigitte ou Brilte , fille de Turon Trolle , qui
lui donna Eric de Sparre , Baron de Sundbi ,
Chancelier de Suéde , & Jean Sparre de Berquara,
Préfident de Calmar , qui fut la tige d'une autre
branche continuée par Sigifmond Sparre . Eric eft le
premier qui a porté le nom de Sparre , & qui l'a
donné à tous les defcendants de Toffta. Ce nom
veut dire poutre d'or , dont Jacques VI , Roi d'Ecoffe
& d'Angleterre , décora les armes , en recompenfe
des fervices que ce Seigneur lui avoit
rendus. Eric , ent la tête tranchée à Lingkpin , en
1600 , pour avoir embraffé le parti de Sigifmond ,
Roi de Suede & de Pologne , fon véritable Maître,
contre Charles IX , Duc de Sudermanie , qui ufurpa
la couronne fur Sigifmond , fon neveu. Eric,
lailla de Elba , Comtelle de Brahé , fon épouse ,
morte en 1609 , Guftave , Jean , Sigifmond , ( Ces
trois-ci n'ont point laiffé de poftérité ; ) Laurent
V , Pierre , Charles , qui ont laiffé des enfans ; Bri
gitte , Béate. Celle-ci fut mariée au Baron Eric
& n'eut qu'une fille appellé Catherine. Laurent V,
épouſa Merta , fille du Comte Banaër , dont il
n'eut que Pierre , fi célébre par les grandes charges
qu'il a occupées & par les négociations où il fut
employé , dont le frere époufa la Princeffe Palanié
ce de la Reine Chriftine & foeur du
Roi Charles- Guftave. Son époule fur Ebba, fille
tine
AVRIL. 1763.
211
de Pontus de la Gardie , originaire de France ,
grand chancelier & premier Miniftre de la Reine
Chriftine , en 1607 , & le plus opulent Seigneur de
Suede Pierre , fut Sénateur & grand Maître d'Artillerie
, Ambafladeur extraordinaire auprès de
Charles II, Roi de la Grande Bretagne , Média-,
teur au Congrès de Cologne , enfuite Ambaffadeur
auprès de Louis XIV, à qui il rendit de
grands fervices en formant entre la Suede & la
France une union qui fubfifte encore. Louis XIV,
pour reconnoître fes fervices , lui donna des lettres
de Comte pour lui & ſes enfans à jamais , avec la
liberté d'acquérir & de poffléder en France telles
terres ou charges qu'il voudroit avec les mêmes
prérogatives que fes fujets , au nombre defquels
ce Monarque l'admettoit . Pierre de Sparre , pendant
le féjour que fon Amballade lui occafionna
en France , conçut le deffein de vendre tous fes .
biens en Suede & de s'établir dans ce Royaume
où il méditoit d'embraffer la Religion Catholi-,
que. Le temps de fon caractère étant expiré il retourna
en Suede . Pendant qu'il travailloit à éxécuter
fes projets la mort le furprit en 1698. Il
n'eut d'Ebba la femme , morte en 1693 , que Lau..
rent VI, magnus , qui après la mort de fon pere
palla en France où il entra au fervice avec titre de
Lieutenant Colonel dans le Regiment de Sparre,.
aujourd'hui Royal Suédois , dont Eric de Sparre ,
Ambaffadeur & petit fils d'Eric , étoit alors Colonel
en 1700 environ . Laurent VI, étant en 1703
en garnison à Tournai , y époula Félicité , fille de
Sire le Vaillant, Baron de Vaudripont & de N. fille
du Baron d'Hériffen , Comte du S. Empire. Après
avoir abjuré le Luthéranifme dans la Chapelle de
J'Evêque de Tournais ce changement de Religion
le fit profcrire en Suede , où les biens furent con
212 MERCURE DE FRANCE.
fifqués , il fupporta conftamment ces revers jaf
qu'à la mort arrivée à Paris en 1725 & fut enter ;
ré à S. Sulpice après avoir vécu 62 ans . Il a laiffé
de Félicité le Vaillant , deux enfans mâles , Jofeph-
Ignace , Comte de Sparre , & Pierre , Comte de
Sparre , tous deux au fervice de France. Jofeph
Ignace, âgé de 2 ans , Maréchal de Comp en
1748 & Colonel du Régiment Royal Suédois en
3742 a épousé en 1730 Marie du Chambge , fille
de Sire du Chambge de -Lieffart , premier préfident
de la Chambre des Compres de Flandres , d'une
famille ancienne & illuftrée dans la robe , originaire
du Franc de Bruge . Leurs enfans font Aléxandre
Sparre , Colonel du Régiment Royal Saé
dois , Ernefte Sparre Colonel dans le même Régio
ment ; Augufte Sparre , qui eft dans l'état ecclé
faftique , & Guftave Sparre , âgé de cinq ans ,
Chevalier de Malthe.
>
Tiré de Meffenius Suenon , Généalogifte Sué
dois..
De Schinnerus , Poëte Suédois .
De Gothus & Ericus , Hiſtoriens Suédois.
Des Mémoires de la Paix de Rifvick , par Du
mont..
N. B. Gette maiſon a fourni au Roi , dans le
courant de ce fiécle , 54 Officiers . Il y en a encore
actuellement neuf au Service de Sa Majesté.
M. BAILLY le fils , Garde des Tableaux du
Roi en furvivance , a été reçu à l'Académie des ,
Sciences le 29 Janvier , pour remplir une place.
d'Aftronome..
Le 15 Mars 1763 , a été célébré le Mariage
de Meffire Louis Honoré de Montillet de Gre
AVRIL 1763. 213
M
naud , Marquis de Rougemont & autres lieux ,
premier Enteigne de la premiére Compagnie
des Moufquetaires de la Garde du Roi , Chevalier
de l'Ordre Royale Militaire de S. Louis ,
Fils de Meffire Pierre Anthelme de Montiller ,
Chevalier Grand-Bailly d'épée des Provinces de
Bugey , & Valmorey , & d'Henriete Victoire
de Bellecombe , avec Dame Jeanne Charlotte
Elifabeth de Chabannes Curton ; -Veuve de
Melire Jean Bochart Marquis de Champigni ,
Fille de Meffire Jean Baptifte de Chabannes Curfon
Chevalier Comte de Rochefort & autres lieux
& de Défunte Dame Claire Elifabeth de Roquefeuil
, & Soeur de Jacques Charle Comte
de Chabannes Marquis de Curton en Guyenne ,
& du Palais dans le Foreft , Comte de Rochefort
en Auvergne & autres lieux ; Colonel au
Corps des Grenadiers de France . La Bénédiction
Nuptiale a été donné dans l'Eglife Paroiliale
de S. Sulpice par l'Archevêque d'Aufch
Oncle du Marquis de Montillet.
(
Ĉ
APPROBATIO N. PR
J'ai lu ,par ordre de Monſeigneur le Chancelier, ΑΙ
le Mercure d'Avril 1763 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A
Paris , ce 31 Mars 1763. GUIROY.
214 MERCURE
DE FRANCE.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS IT IN PROSE
ARTICLE PREMIER.
ODDe fur la Statue Équestre du Roi. Pages
LOUIS XV .
LE POETE Philofophe.
VERS far un Portrait donné à Mlle Dangeville.
CONSEILS d'une Mère à fa Fille.
ABBAS & Sohry , Nouvelle Perfanne .
10
ibid.
13
ibid.
14
46
LES Ecoliers & le Balon´ , Fable.
STANCES fur l'incendie du Palais Epifcopal
d'Amiens , arrivé le Dimanche 19 Décembre.
EPITRE à M. G.
HOROSCOPE du premier Enfant de M. le
Marquis D. F.
A M. le Prince de Solre , fils unique de M. le
Prince de Croy-
VERS de feu M. Coffin , mis au bas d'une
Eftampe de feu M. Samuel Bernard.
Las mêmes Vers traduits en François.
DIALOGUE entre Démocrite & Moliére.
47
49
13
$4
ibid.
55
64
65 & 66
67 & 68
PORTRAIT de Madame C** par M. ***.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON. ibid
AVRIL. 1763. 215
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les
Enigmes & les Logogryphes. 69
LETTRE au même fur l'Etabliffement d'un
Bureau de Confultations pour les Pauvres. 73
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur une
Infcription.
HISTOIRE Poetique , tirée des Poëtes François
; par M. l'Abbé B...
DE LA SANTÉ , Ouvrage utile à tout le
monde ; par M. l'Abbé Jaquin.
96
97
99
TRAITE abrégé de Phyfique à l'afage des Colléges;
par M. de Saintignon.
QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas de M.
Buyde Mornas.
ANNONCES de Livres.
103
106
109 &fuiv.
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES.
ACADÉMIE des Sciences & Belles - Lettres de
Dijon.
SEANCE publique de l'Académie de Befançon
pour la diſtribution des Prix .
RENTREE publique de l'Académie de Befançon
, du 17 Novembre 1762.
PRIX proposés par l'Académie des Sciences,
Belles -Lettres , & Arts de Befançon , pour
l'année 1763.
SEANCE publique de l'Académie Royale
des Sciences & Beaux-Arts de Pau.
MEDECIN E.
OBSERVATIONs fur l'Hiftoire de la Méde-
127
124
128
129
132
cine. 133
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. De la Place , fur les Aquedues ,
fur les grands chemins , &c.
SUPPLÉMENT aux Piéces Fugitives .
COUPLETS fur l'Élévation de la Statue du
Roi & fur la PAIX .
VERS à S. A. S. Mgr le Prince Louis de Rohan
, Coadjuteur de Strasbourg , fur fa
convalescence .
REGRETS d'un Habitant du Partèrre , ſur la
retraite de Mile Dangeville.
+
VERS adreffés à M. Favart , le jour de la
première repréſentation de fa Piéce au
fujet de la Paix .
7
AUTRES .
ART. IV. BEAUX - ARTS.
142
148
149
ibid.
" ISO
IsI
ARTS UTILES.
G20 GRAPHIE . 152
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE à MM . de la Société des Amareurs
, fur le Tableau allégorique des
Vertus formant le Portrait du Roi ,
peint par M. Amédée Vanloo .
GRAVURE .
MUSIQUE.
ART . V. SPECTACLES .
SUITE des Spectacles de la Cour à Verfail-
SPECTACLES DE PARIS.
les.
OPERA.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne .
CONCERTS Spirituels .
457
162
5165
167
178
180
192
202
ART. VI. Suite des Nouvelles Polit. de Mars . 206
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY. "
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
M A I. 1763.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
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C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piece.
>
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est- à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre - vingt- onze volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , fe trouve à la fin du
foixante- douziéme.
›
N
MERCURE
DE FRANCE.
MA I. 1763.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE d'un Curé du N.. à Madame
la Marquife de S. R. à Paris.
D.E votre voix l'attrait perſuaſif
Sçut m'arracher jadis , fage Marquife ,
D'un lieu de peine * , où les loix de l'Eglife
Depuis un an me retenoient captif.
Avec encor plus de force & d'empire ,
*Le Séminaire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
La même voix me réveille & me tire
D'un froid repos dont , loin de l'hélicon
Le défeſpoir de grimper à fa cime ,
Et de cueillir le laurier de la rime ,
Avoit fajfi mon timide Apollon."
Oui , dans la douce & charmante carrière ,
Où , dès l'abord , mes premières chanfons
Avoient eu l'art ou le bonheur de plaire ,
Je fommeillois couché fous la barrière.
Avois-je tort ? Ecoutez mes raiſons .
Un bon Poëte , ainſi que tout grand-homme ,
Tout bien compté , Madame, n'eft en lomme,
Que l'effet feul de quelque paffion ,
Rapide , ardente , & pleine d'action ,
Dont le feu vif faifit , pénétre , enflamme ,
Brule fon coeur des plus hardis tranſports :
Ainfi que l'âme eſt le reffort du corps ,
Les Paffions font le reffort de l'âme.
La gloire , l'or , l'amour , l'ambition ;
Tel eft l'inftinct des actions fublimes ,
Des grands talens , des vertus & des crimes.
Qui n'eft piqué de ce vif aiguillon ,
Foible jouet d'efforts pufillanimes ,
Au champ de Mars n'eft jamais qu'un poltron ,
Au double- mont qu'un Raccolleur de rimes .
Les Paffions font la divinité
Que , fous le nom de Démon , de Génie ,
De Muſe , enfin de Dieux de l'harmonie ,
Chanta jadis la docte antiquité.
M A I. 1763. 7
Or appliquons cette maxime fûre.
D'un pauvre hère , à qui , pour fon malheur ,
L'ordre du Sort confia la pâture
Et le falut du troupeau du Seigneur ;
D'un Preſtolet , vrai Pâtre évangélique ,
Fait pour trotter , fans repos & fans fin ,
Sur tous les pas d'un animal ruſtique ,
A mille écarts par fa malice enclin :
Si quelquefois , las de courir en vain ,
Affis le foir au bord d'une prairie ,
Au lieu d'aller irriter fon chagrin ,
Par quelque trifte & fotte rêverie ,
Sur des pipeaux affemblés de fa main ,
Pour le diftraire , il lui prend fantaiſie
De frédonner quelqu'air vif & badin ,
Quelle fera fa-muſe , ſon génie !
L'ambition ? Mais la fienne eft remplie
Quand les amis , ou fon heureux deftin
.8.30 °
1
Ont pu le mettre à l'abri de la * faim.( a )
1001
La foif de l'or ? Eh ! comment pourroit naître
Če fol defir au coeur étroit d'un être ,
F
Qui quelquefois n'a pas fon faoul de pain ? ( b )
L'amour O ciel , d'une telle foibleffe
201 I
Daigne à jamais fauver fon chafte coeur :
D'un triple acier défends- en la froideur
t
Voyez la fin de la Piéce , où l'on a renvoyé
les Notes pour la commodité de ceux qui ne voú,
dront pas les lire,
A iv .
8 MERCURE DE FRANCE.
Contre les feux d'une oeillade traîtreffe ;
Tour , jufqu'à l'air du Dieu de la tendreffe
Doir pour un Prêtre être un objet d'horreur.
La gloire Hélas ! des Pafteurs de l'Eglife ,
Depuis longtemps le mondain orgireilletix.c
Borne la gloire au foin religieux.
De bien remplir des devoirs qu'il mépriſe.
Etrange état que l'état clérical !
Aux yeur d'un fiècle où la licence regne ,
Un Prêtre eft-il modefte ? on le délaigne :
Dail
C'est un cagot , un Sage machinal il
Eft-il doué d'un efprit vif, aimable ;
Par fois au jeu , dans les cercles , à table ,
Léger ,badin , fémillant , jovial ?
Tout eft perdu : fa gaîté fcandalife
Tout à la fois & le monde , & l'Eglife.
Eft-if néé doux ? C'eſt un bon animal ,
en fr for permettre .
Devant lequel on fçait tout le
Entit zélé , fermé ? C'est un brutal
Un orgueilleux qui voudroit tout foumettre
Aujoug facré du bâton Paftoral.
As Rock the rodette
Enfin , qui fcait , fur cette mer
stileb ich 90
obliqué ,
Guider la nef , d'un cours toujours égal
Entre l'amour & l'eftime publique
Sans donner onc en nul écueil fatal ,
N'eft pas un Sot ; & , dans ce temps critique,
-Malgré les flors , les vents , & les Anglois
Des bords Bretons jufqu'à la Märtinique.,
M.A 1. 1763.
Pourroit paller vingt Régimens François.
Mais rev enons. Du Lyrique rivage
Mainte raiſons m'interdifant l'accès ,
J'avois fait vou, clos dans mon hermitage,
D'en oublier pour toujours le langage,
Et rachetant par un filence fage
Le temps perdu de mes foibles éſſais ,
De confacrer tous mes foins déformais
Aux feuls devoirs où mon état m'engage.
De ce deffein qu'encore affermiffoir
Certain penchant à la fainéantiſe ,
Vice qu'on fçait fi cher aux gens d'Eglife ,
Et que mon coeur idolâtre en fecret ,
Par vos diſcours, éloquente Marquise ,
Vous m'excitez à rompre le projet.
Vos volontés font des loix que j'adore.
Sans oppofer nulle vaine raifon
A des defirs dont le motif m'honore ,
Je céde , & vais , pour quelques jours encore
Porter mes pas dans le facré vallon .
Si pour monter juſqu'aux lieux deſirables ,
Où les neuf Soeurs , loin des vulgaires yeux ,
Ont établi leur ſéjour radieux ,
Et révélé tant de fecrets aimables
Aux Arrquets , aux Rouffeaus , aux Chaulieux ,
J'avois befoin des aîles fecourables
De quelqu'inting plein de nerf & d'ardeur ,
Le fouvenir profond qu'en traits de flamme
Ont imprimé vos bienfaits en mon âme ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE . ,
Sera mon guide & mon introducteur.
"
A. D. d. P. le .... 1762 .
4
NO TE S.
་
( a ) Quand un Eccléfiaftique eft affez heureux
, après vingt ans de travaux , de miſéres ,
pour obtenir une petite Cure de quatre à cinq
cens livres , il peut regarder la fortune comme
faite , & , tout en prenant poffeffion de fon Eglife ,
marquer dans le Cimetiere , en qualité de premier
pauvre de la Paroiffe , la place de fa fépul
eft celui de tous les fubalternes
ture. Ce partage
dans les divers états de la vie .
Le Vigneron , dont l'art heureux
Fair mûrir ce fruit délectable ,
Qui mit , dans les temps fabuleux ,
Son inventeur au rang des Dieux ,
S'abreuve d'un cidre impotable..
Le Laboureur infatigable ,
Qui fur de raboteux guerèts
Séme & cueille avec tant de peine
Les dons utiles de Cérès
Ne le paît que d'orge & d'avoine.
Le Soldat , fier enfant de Mars ,
Qu'on vit vingt fois fur des murailles ,
A la tranchée , en des batailles ,
Braver les plus affreux hafards ;
Si , furvivant à fon audace ,
Il ne tombe pas fur la place
Atteint d'un perfide métal ,
!
MAL. 1763.
II
S'en va , lorfque l'âge décline ,
Couvert de gloire & de vermine ,
Pourrir au fond d'un Hôpital.
(b ) De 250 Cures environ , dont eft compofé
le Diocèle de N .... ( je crois qu'il en eft
de même de tous les autres ) ,il y en a pour le
moins un tiers franc , où les Titulaires n'ont que la
portion congrue ,
dont la manfe eft fixée à la
fomme de 300 liv. Sur cette fomme prenez
so liv. pour les décimes , taux auquel on peut les
impofer ; autant pour l'entretien de la Chaumiere
Paftorale , toujours prête à tomber ; le double
pour la nourriture & le falaire d'un domestique ;
car enfin il faut quelqu'un qui fafle bouillir la
marmite du Curé pendant qu'il dit la Meffe ;
refte pour la table , fon ameublement & fon
veftiaire , la fomme de 100 liv . c'eft - à dire , `s fo
ƒ den. par jour . Je ne fais point mention du
cafuel ; un Curé n'a garde d'attendre le plus
léger honoraire d'une troupe de milérables qui
n'ont pas fouvent un mauvais linceul pour les
enfevelir : il eft trop heureux ,
Lorfque , d'un défunt qu'on lui porte
Pour le gîter au monument ,
La veuve , après l'enterrement ,
Ne vient pas , traînant une eſcorte
De marmots qui crévent de faim ,
Affiéger le feuil de fa porte ,
Et reclamer pour eux du pain.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
LE MOT POUR RIRE.
LA
AIR : Je ne fçais pas écrire.
A bonne chère & le bon vin ,
Premier éloge d'un feftin ,
Sont bien faits pour féduire.
Mais , ce n'eſt rien qu'un grand repas ,
Quand la gaîté n'y régne pas .
Je veux le mot pour rire.
Donnons à nos amis abfens
Moins de défauts que de talens
Pas un trait de fatyre.
Ayons le fel de la gaîté ,
Sans l'art de la méchanceté.
Je veux le mot pour rire.
Un Bel- Efprit affez ſouvent
Nous prive de l'heureux moment
Que l'allegreffe inſpire.
A table il n'eft que l'enjoûment.
Point de Cenfeur , de froid fçavant :
Je veux le mot pour rire.
Bacchus anime les propos ,
Il eft le père des bons mots ,
Sans chercher à les dire.
M A 1. 1763. 13
Buvons , peut-être en dirons-nous :
Voifin , ils font fréquents chez vous
Je veux le mot pour rire.
On doit aimer fincérement ,
S'en faire un doux amuſement ,
Un
Et non pas un martyre.
peu d'amour nous rend joyeux :
Extrême , il nous rend ennuyeux.
Je veux le mot pour rire.
Dans ce féjour délicieux ,
L'image de celui des Dieux ,
Le plaifir nous attire :
Enchaînons-le de tout côté ;
Non, laiffons-lui la liberté :
Je veux le mot pour rire.
Par M. FUZILLIER , à Amiens.
TRADUCTION en Vers libres de la
XIVe Ode du II Livre d'Horace :
Otium divos rogat in patenti , & c.
LORSQU'AU U'AU milieu de la carrière
L'Aftre des nuits dérobe la lumière,
Et que les vents fougueux tyrannifent les flots ;
Le timide Marchand furpris par la tempêre,
14 MERCURE DE FRANCE .
Redoutant les dangers ſuſpendus ſur ſa tête ,
Adreffe aux Immortels des voeux pour le repos.
Ces Favoris du Dieu redouté fur la terre ,
Ces Médes indomptés , brillans par leurs carquois ,
Laffés des longs travaux d'une pénible guerre
Recherchent un loifir qu'ils ont bravé cent fois.
Les rubis éclatans ; la pourpre éblouiſſante
Ces Palais , ces liceurs & ces nombreux troupeaux
Peavent- ils , cher Grofphus , procurer le repos ,
Repouffer des chagrins la foule renaiſſanté ,
Et calmer des efprits par l'ennui dévorés ?
Les foins volent toujours fous des lambris dorés.
Heureux cent fois celui que le Dieu des richeſſe s
Ne berce pas defes vaines promeffes !
Qui vit long-temps du bien de fes a ïeux
Sans crainte , fans remords , fans defirs odieux !
Sur un lit de gazon , couché dans la chaumière ,
Ce mortel peut goûter les douceurs du repos :
Le fommeil à fon gré vient fermer la paupière.
Et prodigue fur lui fes paifibles pavots.
Paifque l'on vit fi peu , pourquoi tout entreprendre
?
Crait- on fixer du temps le trop rapide cours ?
A quoi , mon cher Grofphus , l'homme oſe - t-il
prétendre ?
Prétend t- il reculer le terme de ſes jours ?
On a beau parcourir tous les climats du monde ,
On ne peut s'éviter ; on le trouve toujours.
M A I. 1763. 15
Ce fou , qui s'abandonne au caprice de l'onde ,
Croit- il , fur un vaiffeau plus léger que les vents
Se dérober aux traits des remords dévorans ?
Vaine erreur ! Le chagrin ardent à le poursuivre
S'élance fur la pourpe & fait voile avec lui.
Puifque rien ne nous en délivre ,
Tâchons du moins d'adoucir notre ennui .
Saififfons du préfent le rapide avantage ,
Et laiffons l'avenir entre les mains des Dieux.
Corrigeons du deftin le caprice odieux ,
Et faifons des plaifirs un agréable uſage.
On ne peut en tout être heureux< ;
Et le fort le plus doux a des revers affreux.
Achille eut en naiffant la valeur en partage ;
Achille des Troyens put renverfer les tours ;
Mais la mort a frappé du coup le plus terrible
Dans la fleur de fes ans , ce Héros invincible.
A l'amour de Titon l'Aurore fut fenfible ;
Titon fe vit aimé . Mais malgré fes amours
Une lente vieilleffe afçu miner les jours.
Le fort m'accordera peut -être
Ce qu'il vous aur arefufé.
Des plus riches Palais , les Dieux vous ont fait
maître ;
Plutus de tous fes dons pour vous s'eſt épuifé ;
Pour vous mille taureaux mugiffent dans la plaines
Vos habits font tiffus de pourpre Tyrienne;
Les Dieux des plus grands biens vous ont favorisé :
16 MERCURE DE FRANCE
Votre deftin ne me fait point envie:
Ces Dieux ne m'ont donné , (je les en remercie
Que ce ruftique toît & le foible talent
D'imiter de nos Grecs le lyrique genie.
Auffije fuis heureux ; rien ne trouble ma vie ;
Et je me ris des voeux du Vulgaire infolent.
Par M. B. D. S.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Madame GUIBERT .
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs fuccès ,
Noulurent la fixer tous deux fous leur empire:
Celui- ci lui donna fes traits ,
Et l'autre lui remit fa lyre.
Par M. D..…….
LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES
NOUVELLE Espagnole & Françoise.
SUR OUR ces Monts qui féparent l'Efpagne
d'avec la France , deux Hermites
T'un François , l'autre Efpagnol , ' habitoient
à peu de diftance l'un de Pautre.
Leur âge étoit à- peu-près égal , &
MA I. 1763. 17
** peu avancé , leur figure des plus avantageufe,
même fous leur habit difforme,
leur conduite entièrement oppofée à
celle des Hermites ordinaires. Ils ne
mandioient pas , ne recevoient ni dons
ni vifites , fçavoient lire & lifoient.
Leur premierfoin avoit été de fe fuir ;leur
conduite réciproque les rapprocha : ils
fe virent fouvent & fe parlerent fans
défiance. En un mot , ils étoient voifins
fans être ennemis , chofe prèſque
auffi rare entre des Emules de cette
nature , qu'entre des Rivaux de toute
autre efpéce .
Chacun d'eux avoit un fecond , fur
lequel il fe repofoit de certains menus
détails. L'Hermite François dur
particulièrement applaudir aux foins de
fon jeune Difciple. C'étoit un modèle
d'attachement , de zéle & d'activité. Nulle
fatigue ne le rebutoit , nulle démarche
ne lui fembloit pénible. A peine , ce→
pendant , paroiffoit- il toucher à fa quinziéme
année. Toutes les grâces de la
jeuneffe & de la beauté brilloient fur
fon vifage on l'eût pris pour l'Amour
qui , par divertiffement , s'étoit affublé
d'un froc .
t
Un jour qu'il étoit abfent , le Reclus
Espagnol vint converfer avec le Fran- -
-
18 MERCURE DE FRANCE .
çois. Non , difoit-il à ce dernier , le chétif
habit qui vous couvre, ne peut vous
déguifer àà mes yeux. Vous n'étiez
point fait pour être ainfi vêtu , logé ,
couché , en un mot pour vous enfevelir
dans ces montagnes . Quelque incident
vous aura fait renoncer au monde .
Mais fongez qu'il en faut de bien cruels ,
ou de bien bizarres , pour juftifier une
telle réfolution . Oh ! s'il eft ainfi , reprit
celui à qui il parloit , je fuis plus que
juftifié. Mais vous même quels bifarres ,
ou quels fâcheux incidens vous ont fait
prendre une réfolution toute pareille à
la-mienne ?
.
Il eft vrai , repliqua l'Espagnol qui
vouloit caufer , & qui ne trouvoit nuk
danger à le faire , il eft vrai que je n'étois
point né pour m'affubler d'un fac ,
me nourrir de racines & coucher fur
la dure. Il eft encore vrai que je mitige
en fecret cette auftérité apparente.
Mais une foule de difgraces & de fautes
m'a rendu ce déguiſement néceffaire ...
Oh! vos travers & vos malheurs n'ont jamais
pû égaler les miens , interrompit
l'autre Hermite . Vous en allez juger ,
ajouta l'Eſpagnol. Premierement je fuiss
marié. Et moi auffi , reprit l'Hermite
François . J'aime ma femme qui me fuit,
MA I. 1763 . 19
ajouta le premier : Je fuis ma femme
qui m'aime , repliqua le fecond .
L'ESPAGNOL.
J'époufai la mienne par ſupercherie.
LE FRANÇOIS
.
On y eut recours pour me faire époufer
la mienne.
L'ESPAGNOL.
Je l'aimerai toujours.
LE
FRANÇOIS.
Je doute que je puiffe l'aimer jamais.
Voilà effectivement , reprit l'Hermite
Espagnol , un contrafte auffi bifarre que
marqué. Mais voyons jufqu'où il peut
s'étendre. Je vais commencer , perfuadé
que vous imiterez ma franchife & ma
confiance .
Frère Paul, tel qu'on fe figure ici le
voir en moi , eft à Madrid le Comte
d'Ol.... Ma Maiſon eft ancienne & illuftrée
, ma fortune affez confidérable .
J'ai fervi mon Roi avec zéle & avec fuccès
dans fes armées. C'étoit en Italie où
la guerre fe faifoit . J'y formai quelque
liaifon avec le Comte de C.... S .... nom
qui n'étoit pas le fien propre , mais qu'il
devoit à une action des plus éclatantes.
Vous fçavez que c'eft l'ufage en Efpagne
de donner à un Officier qui fe
diftingue , le nom même du lieu où il
s'eft diftingué récompenfe la plus flat20
MERCURE DE FRANCE .
teufe pour une âme noble. D'ailleurs ,
le Comte avoit par lui-même de la naiffance
& de la fortune :
avantages qui lui
en affuroient un autre bien digne d'envie.
Il devoit à fon retour époufer Dona
Léonor , une des plus belles perfonnes
de toutes les Efpagnes ; mais en
même-temps une des plus altières . Elle
femble avoir oublié cette fenfibilité fi
naturelle à fon fexe & furtout dans cette
Contrée , pour emprunter toute la
hauteur du nôtre. L'orgueil eft fa paffion
la plus décidée ; elle veut des efclaves
plutôt que des amans. Je ne la connoiffois
quede nom & n'en étoispas mieux
cónnu ; comme cependant elle étoit née
mon ennemie , c'est-à- dire qu'il y avoit
entré ma famille & la fienne , une de
cés haines héréditaires qu'on prend ridiculement
foin de perpétuer dans chaque
génération , j'étois loin d'adopter cette
haine injufte. J'éprouvai même un fentiment
bien oppofé à l'afpect du portrait
de Dona Léonor. Sa famille l'avoit
envoyé au Comte en attendant qu'il pût
aller prendre poffeffion du modèle . Mais
il me parut moins ébloui que moi- même,
des charmes qu'étaloit cette peinturé
. Il me fembla trop peu occupé du
bonheur qui l'attendoit ; loin de fe liMA
I. 1763.
21
vrer à une joie vive & bien fondée , il
étoit rêveur & mélancolique ; il ne répondoit
qu'avec embarras aux queſtions
qu'on lui faifoit fur fon futur mariage.
Enfin , il me donna lieu de juger qu'il
ne s'y difpofoit qu'avec répugnance :
découverte qui me caufoit une extrême
furpriſe.
La guerre fe faifoit avec vivacité
les rencontres étoient fréquentes &
meurtrières. Le Comte fut un jour commandé
pour une expédition fecrette ;
je le fus moi -même pour le foutenir. Il
tomba dans une embuscade & ſe vit enveloppé
par une Troupe bien fupérieure
à la fienne . J'arrivai à temps pour la dégager
; mais déja le Comte étoit bleffé
, renversé de cheval fans connoiffance
& prêt à être foulé aux pieds par
ceux des ennemis. Je le fis fecourir
tandis que je faifois tête aux Allemans
qu'une Troupe nouvelle venoit de renforcer.
Enfin , après une mêlée furieuſe
l'avantage nous demeura. Je fis tranf
porter le Comte au Quartier- Général
où les plus habiles Chirurgiens défefpérèrent
de fa vie. Ce fut dans ce moment ,
qu'un Soldat de ma Troupe m'offrit le
portrait de Léonor. Il l'avoit pris dans
la poche d'un Soldat ennemi qui avant
,
"
22 MERCURE DE FRANCE .
d'être tué avoit eu la précaution de fouiller
le Comte . L'état où étoit reduit ce
dernier , & furtout l'envie de garder
le portrait de Léonor , m'en fit fufpendre
la reftitution . Je fis remettre la boëte
parmi les effets du bleffé , après en avoir
détaché la miniature qu'elle renfermoit.
L'indulgente Loi de la galanterie tolère
aifément ces fortes de larcins. Je crus
qu'elle m'autorifoit à me faire fur ce
point, l'héritier du Comte , fuppofé qu'il
ne guérît pas de fes bleffures.
Il étoit encore dans l'état le plus équivoque
, lorsqu'une paix fubite fépara
les Armées & que des motifs
preffans me rappellerent en Eſpagne . Je
me rendis à Séville ; c'étoit le féjour
qu'habitoit Dona Léonor. Je parvins à
la voir , mais fans me faire connoître
fans même avoir pû en être remarqué.
Elle me parut encore plus belle en réalité
que dans fon portrait. J'en devins
éperdûment épris . Mais en même-temps ,
je frémis des obftacles que l'antipathie
de nos familles alloit oppofer à cet
amour.
J'éffayai quelques voies de réconciliation
; toutes furent inutiles. Dans cet
intervalle , le Comte de C .... S .... guéri
de fes bleffures , avoit été nommé GouMA
I. 1763. 23
verneur d'Oran & étoit parti du fein
de l'Italie même , pour fe rendre à cette
- Ville d'Afrique . Vous fçavez que le Gouverneur
de cette Place ne peut s'en ab-
- fenter fous aucun prétexte. Ce pofte
- n'eft pour lui qu'une prifon honorable ,
& le nouveau Gouverneur jugeoit Dona
Léonor très-propre à égayer cette prifon.
Il jugeoit bien ; mais il s'y prit
mal. Ne pouvant agir par lui- même
il choifit pour député un de fes principaux
domestiques , Africain d'origine ,
& mille fois plus intéreffé que cette origine
ne le fuppofe . Je lui avois été utile
en Italie , où dès-lors il fervoit le Comte.
Le hafard me le fit rencontrer comme il
débarquoit à Cadix . Il me reconnut ,
m'aborda , & m'apprit le fujet de fon
voyage. Il venoit , me dit-il , demander
au nom de fon maître , DonaLéonor
à fes parens.Cette nouvelle me fit pâlir ,
& l'Africain s'en apperçut. Il ofa me
faire différentes queftions qui toutes
avoient pour but & de me marquer
du zéle , & de m'arracher mon
fecret. Je crus pouvoir le lui confier ; je
lui avouai que mon trépas étoit certain
fi quelqu'autre que moi épouſoit Dona
Léonor.
L'Africain parut un inftant rêveur ;
24 MERCURE DE FRANCE.
7
•
après quoi il ajouta , qu'il fcavoit un fecret
pour conferver mes jours ; mais
que les fiens feroient par la fort expofés
& fa fortune perdue fans reffource .
Je lui offris , pour le raffurer , ma protection
, & une récompenfe proportion-
-née à ce grand fervice. Je ne prévoyois
pas qu'il pût m'en rendre d'autres que
de faire manquer le mariage qu'il s'étoit
chargé de faire réuffir , & , en effer
c'étoit déja beaucoup. Mais l'Afriquain
ofa davantage. Il me propofa de me
-fubftituer à la place de fon maître : chofe
, felon lui , fort aifée & très-excufable.
Quant à moi , elle me parut & plus
difficile & très-peu thonnête. C'étoit
néanmoins le feul expédient qui me reftât.
Que n'ofepointun amourimpétueux ,
à qui les moyens ordinaires manquent
pour arriver à fon but , & , furtout , à
qui la route opposée offre un moyen
für d'y parvenir ? En effet , l'Agent du
Comte étoit muni des atteftations les
plus claires , les plus authentiques . Il
n'étoit pas poffible de révoquer fa miffion
en doute. Ce n'eft pas tout , le
Comte marquoit expreffément que fur
la réponse de fon Envoyé , il viendroit
lui- même effectuer en perfonne l'alliance
qu'il follicitoit par un tiers. L'âge de
ce
1
MA I.
1753. 25
cè rival étoit d'environ dix ans plus
avancé que le mien ; mais cette différence
étoit peu remarquable . Il y avoit ,
d'ailleurs , entre notre taille & nos traits
ce rapport qui peut faire illufion à des
yeux peu familiarifés avec l'objet qu'on
veut remplacer ; & ce qui achevoit de
rendre cette illufion facile , c'eſt que le
Comte abfent de fon pays depuis vingt
ans , étoit abfolument inconnu à Dona
Léonor ; il n'étoit guère mieux connu
perfonnellement des autres parens de
cette belle Efpagnole . Tant de facilités
me féduifirent. Ainfi nous convînmes
l'Africain & moi , qu'il feroit , en effet
la demande au nom du Gouverneur ;
mais qu'il fubftitueroit mon portrait au
fien. J'y joignis même pour plus d'authenticité
, celui de Dona Léonor auquel
j'avois fait adapter une boëte toute femblable
à celle que j'avois reftituée au
Comte. Ce que nous avions prévu arriva.
La propofition du Gouverneur d'Oran
fut approuvée de toute la famille de
Dona Léonor ; & ce que je n'avois ofé
prévoir , mon portrait plut à cette jeune
& altière beauté. Vous préfumez bien
que l'Agent du Comte lui écrivit d'un
ftyle à le clouer plus que jamais à fon
rocher. Mais tandis que ce rival , trom-
B
26 · MERCURE DE FRANCE .
4 pé par cette lettre , regardoit fa démarche
comme infructueufe , j'en recueillois
hardiment les fruits.
Au bout d'un intervalle raiſonnable ,
je me préfente fous le nom du Comte, accompagné
de quelques amis qui approuvoient
& fervoient mon ftratagême.
C'étoit vers le foir , & la cérémonie
ne fut pas même différée jufqu'au matin.
Je motivai cette extrême diligence
de l'abfolue néceffité qui me rappelloit
à mon Gouvernement , du danger qu'il.
y auroit pour moi à être furpris en
Efpagne. Ces raifons étoient plaufibles
, & elles furent goûtées . Nous nous
acheminâmes , fans différer vers le
Port de Cadix , où un Vaiffeau nous
attendoit. Une vieille tante de Dona
Léonor, & qui l'avoit élevée , voulut
s'embarquer avec elle : je ne m'y oppofai
pas , mais je n'y confentis qu'à
regret. Dona Padilla , ( c'eft le nom
de cette tante ) étoit doublement mon
ennemie , & par rapport à la haine héréditaire
dont j'ai déja parlé , & parce
que mon père avoit refufé de mettre
fin à cette haine , en époufant Dona
Padilla forte d'injure qu'une femme
ne peut naturellement oublier , & que
celle- ci avoit toujours préfente. QuoiM
A I. 1763. 27
'qu'il en foit , nous partimes . Le Pilote
avoit le mot , & d'ailleurs , le Détroit
de Gibraltar que nous paffames , acheva
de tranquillifer la vieille tante qui fe
piquoit de connoître la Carte. Elle ne
douta plus que nous n'allaffions en
Afrique. Pour ma nouvelle épouſe ,
elle étoit feule avec moi dans la principale
chambre du Vaiffeau , & elle ne
s'apperçut ni ne s'informa de rien qui
concernât le trajet que nous avions à
faire. Nous continuâmes ainfi à côtoyer
de loin les terres d'Efpagne qu'on
perfuadoit à la vieille être celles d'Afrique
, & nous arrivâmes à Alicant ,
que la tante & la niéce prirent pour
la Ville dont j'étois Gouverneur. Il
étoit prèfque nuit ; circonftance qui
aidoit encore à l'illufion . J'avois , d'ailleurs
, envoyé d'avance mes ordres par
terre. Une voiture lefte & commode
nous attendoit au Port. Je fis traverfer
la Ville à mes deux compagnes de
voyage & les conduifis en toute diligence
à quelques liéues de là dans un
Château qui m'appartient. Je voulois
encore diffimuler , au moins , quelques
jours ; mais les foupçons de l'une & de
l'autre devinrent fi marqués , fi preffans
, qu'il fallut enfin me réfoudre à
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
parler net. Je leur déclarai que je n'étois
ni le Comte de C ... S... ni le Gouverneur
d'Oran mais que mon nom valoit ,
pour le moins , celui que j'avois emprunté
; que je pouvois prétendre aux
mêmes emplois que mon rival ; que
ma fortune égaloit la fienne , & qu'à
mon amour l'emportoit
coup für
fur le fien .
Comment reçut - on votre aveu ? interrompit
brufquement l'Hermite François.
On ne peut pas plus mal , répondit
l'Efpagnol. Je le crois reprit fière
Pacôme ( c'eft le nom que s'étoit donné
l'autre Cenobite. ) Et pourquoi , replifrère
Paul , en êtes -vous fi intimement
perfuadé ? C'eſt , ajouta frèrẻ
Pacôme , que j'ai moi -même éffuyé un
pareil aveu , que certainement je l'ai
reçu plus mal encore. Mais pourſuivez
votre récit. Le prétendu frère le continua
en ces termes :
qua
&
Non , je ne puis vous exprimer la
furpriſe où ce difcours jetta & la tante
& la nièce. Jufqu'à ce moment Dona
Léonor m'avoit prodigué les marques
de la plus vive tendreffe. Quelle fut
ma douleur de la voir défapprouver
hautement mon ftratagême ! Je lui
proteſtai qu'il ne m'avoit été dicté que
M A I. 1763. 29
par l'amour, & par l'impoffibilité de
pouvoir l'obtenir autrement ; que j'avois
un rang à lui donner , & que
j'étois prêt à réparer tout ce qui dans
cette affaire pouvoit pécher par la
forme , puifqu'auffi bien il n'y avoit
plus rien à réparer quant au fond. Je
vis le moment où Dona Léonor alloit
oublier fon courroux ; mais la vieille
tante étoit infléxible , & l'afcendant
qu'elle avoit für fa nièce l'emporta fur
celui que je croyois y avoir moi-même.
Je continuai cependant à les traiter avec
tous les égards poffibles. Elles avoient
tout à fouhait , excepté la liberté de
m'échapper , & même celle de faire
fçavoir à leur famille l'efpéce de captivité
où je les retenois. D'un autre côté
leurs parens les croyoient en Afrique ;
mais le Gouverneur d'Oran ne tarda
pas à les détromper. Impatient de ne
recevoir aucunes nouvelles de fon député
, il prit le parti d'en dépêcher un
fecond. Celui- ci le fervit plus fidélement
que l'autre , peut-être parce qu'il
ne trouva pas la même occafion de le
trahir. Le Comte apprit par lui une
partie de ce qui s'étoit paffé & devina
fe refte. Jugez de fa rage & de fa confufion
! Ce qui achevoit de le défeſpé-
B iij
30
'MERCURE DE FRANCE ,
1er étoit de ne pouvoir fans déshonneur
& fans crime s'abfenter de la
Fortereffe qui lui étoit confiée. Il préféra
enfin fa vengeance à fa fortune
demanda un fucceffeur , l'obtint & ſe
rendit fur les lieux pour vérifier le
rapport de fon nouveau confident &
toute la perfidie de l'ancien .
-
Là il apprit tout ce qu'il defiroit &
craignoit d'apprendre . On lui confirma
qu'un prétendu Gouverneur d'Oran
avoit époufé , & par conféquent enlevé
celle qu'il fe propofoit d'épouſer
lui-même. Il lui refloit à fçavoir quel
étoit ce raviffeur , quelle route il avoit
prife , quelle retraite il avoit choifie,
Peut être n'efpéroit - il pas découvrir
fi promptement toutes ces choſes ;
mais le hafard le fervit mieux qu'il ne
l'efpéroit. Un Matelot qui fit avec nous
le trajet de Cadix à Alicante & quit
étoit de Séville , y revint ayant oui
parler du rapt de Dona Léonor, il dit
publiquement avoir aidé à la conduire.
à Alicante . Le Comte , à cette nouvelle
, ne confulte que fa fureur. Il fe rend
par terre & en pofte à Alicante. Le
mier objet qui s'offre à fa vue eft l'Africain
qui l'a trahi. Celui- ci l'ayant
reconnu cherchoit à l'éviter ; mais ce
preM
A I. 1763. 31
•
.
fut en vain. Ta mort eft certaine , lui
dit le Comte en le joignant , fi tu ne
me détailles ton infâme trahifon , & fi
tu ne m'introduis jufques chez ton complice
. L'Africain , demi-mort de frayeur,
me nomma à fon ancien Maître. Le
Comte fut très -furpris de trouver en
moi celui qu'il cherchoit ; mais il n'en
fut que plus irrité. Il perfifta à vouloir
être conduit & introduit chez moi.
J'avoue que mon étonnement & ma
confufion furent extrêmes en le voyant
paroître. Je ne fçavois quel difcours lui
adreffer; il me prévint. Dom Fernand ,
me dit- il , tu vois en moi l'homme du
monde que tu as le plus vivement outragé,
Peut-être te dois- je la vie ; mais
tu viens de me ravir l'honneur : la
compenfation n'eft pas éxacte . J'ai ofé
pénétrer chez toi fans fuite & fans défiance
. J'aurois pu recourir aux voies
toujours lentes , & fouvent peu fûres
de la Juftice ; mais des hommes tels
que nous doivent fe faire juftice euxmêmes.
Choifis fans différer l'inſtant
& le lieu .
Il est trop jufte , lui répondis- je , de
vous donner la fatisfaction que vous
éxigez . C'eft , d'ailleurs , la feule qui
foit en mon pouvoir & en ma volonté.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Car vous n'efpérez pas , fans doute ,
que je vous céde jamais Dona Léonor ?
Je vous ai enlevé cet objet que vous
n'aimiez qu'en idée & que j'aimois
réellement. J'ai emprunté votre nom
pour arriver à mon but. Non que j'aie
à rougir du mien & qu'il n'égale peutêtre
l'éclat du vôtre ; mais il s'agiffoit
de tromper une haine injufte & implacable.
J'y ai réuffi par ce moyen.
C'est une rufe qui eft d'ufage à la
guerre & qui eft , au moins , tolérable
en amour. Quoiqu'il en foit , votre
reffentiment eft légitime , & me voilà
prêt à vous fuivre. Je l'exhortai , cependant
, à prendre quelque repos , &
même quelques rafraîchiffemens. Il me
témoigna n'avoir envie que de fe battre.
Je le mis bientôt à même de fe
fatisfaire . Il fortit fans affectation ; je le
fuivis de près ; & à peu de distance de
mon Château , nous commençâmes un
combat des plus animés . Je n'ignorois
point à quel homme j'avois affaire , & il
remplit toute l'idée que j'avois eu de lui .
Je l'avouerai même , je ne combattois
fans remords. Il me bleffa avant
que j'euffe pu lui porter aucune atteinte .
Je redoublai mes éfforts & le bleffai à
mon tour. Deux autres bleffures que
pas
M A I. 1763. 33
2
je lui fis ne purent le réduire à demander
quartier. Mais , enfin , il tomba
affoibli par la perte de fon fang. Je ne
me permis point de défarmer un fi
brave homme ; je m'éloignai en lui
promettant un prompt fecours. Ce fut ,
en effet , mon premier foin. Un de
mes gens qui étoit Chirurgien , voulut
d'abord me panfer. Je m'y oppofai , &
le conduifis , moi - même , auprès du
Comte qui avoit perdu toute connoiffance.
On lui mit le premier appareil
fur le champ de bataille même : après
quoi je le fis tranfporter chez moi le
plus doucement. qu'il fut poffible. Ses
bleffures étoient confidérables ; cependant
le Chirurgien jugea qu'elles pour
roient n'être pas mortelles. Il reprit un
peu fes fens , & je m'éloignai , tant
pour ne point le mortifier par ma préfence
, que pour me faire panfer moimême
.
Revenu entiérement à lui , le Comte
demanda chez qui il étoit. J'avois défendu
qu'on l'en inftruisît. Il reçut pour
réponse qu'il étoit en lieu de paix &
de fûreté ; qu'il n'eût d'autre . inquiétude
que de fe guérir. On . avoit pour
lui les attentions les plus empreffées
& j'avois de mon côté celle de ne point
B.v.
34 MERCURE DE FRANCE .
m'offrir à fa vue . Etonné , cependant ,
de ne voir paroître que des domeſtiques
, il réitéra fes queftions ; & les réponfes
de mes gens étant toujours àpeu
- près les mêmes , il foupçonna ce
qu'on lui cachoit avec tant de foin.
Pourquoi , demanda- t-il encore , pourquoi
celui qui en ufe avec moi fi généreufement
, me croit- il moins généreux
que lui ? Ce difcours m'ayant été
de nouveau tranfmis , je fis dire au
Comte , qu'une bleffure affez confidérable
m'avoit jufqu'alors contraint de
garder la chambre ; mais que j'efpérois
aller bientôt m'informer en perfonne de
fa propre fituation . Cette réponſe parut
le fatisfaire .
Il est temps de revenir à Dona Léonor.
Elle & fa vieille tante habitoient
toujours mon Château ; mais la partie:
qu'elles occupoient n'avoit nulle communication
avec le refte . Il eût été plus.
éffentiel pour moi d'interrompre toute
communication entr'elles. Mes complaifances
euffent pù adoucir Dona
Léonor , que les confeils de fa tante aigriffoient
de plus en plus contre moi .
Une jeune perfonne excufe toujours
affez facilement les fautes que l'amour
fait commettre ; mais il n'eft aucun âge
MA I. 1763. 31
où une femme puiffe oublier une injure
qui part du mépris ou de l'indifférence
auffi Dona Padilla eût - elle
voulu fe venger de celle de feu mon
père fur toute fa poftérite.
Dona Padilla & fa niéce avoient vu
des fenêtres de leur pavillon , ce qui
s'étoit paffé durant & après mon combat
contre Dom Tellez. Elles ignoroient
le nom de mon Adverfaire , & je n'avois
pas moi-même fait réflexion qu'elles
.pouvoient nous appercevoir dans
ce moment. Je fuis für que les voeux de
Dona Padilla furent tous contre moi ;
& ce qui m'afflige beaucoup plus , j'ignore
fi fa niéce ne fut pas fur ce point
d'accord avec elle. Au furplus , ce com
bat étoit une énigme pour l'une & pour
l'autre . Ce fut apparemment pour la développer
, ou du moins , pour vérifier
leurs foupçons à cet égard , que Donar
Padilla me fit demander un entretien.
Elle ignoroit que je fuffe bleffé. Je ne
Pen fis pas inftruire. On lui dit feulement
de ma part , qu'une incommodité fubite
m'empêchoit de me rendre auprès
d'elle. A cela près , je lui laiffois la liberté.
de prévenir ma vifite ; & , en effet , elle
la prévint. Je n'appercus ni fur fon front,
ni dans fes difcours , aucune marque.de
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
haine. Elle diffimula au point que je
crus que le temps & fes propres ré--
flexions l'avoient entiérement changée .
J'avoue , me difoit elle , du ton le plus
véridique , j'avoue que certaine prévention
héréditaire m'anima contre vous
dès l'inftant où vous vous fites connoître .
Mais enfin j'ai fenti que cette prévention
étoit injufte , & que d'ailleurs ce
malheur fuppofé étoit fans reméde. J'eſ
pére avec le temps perfuader la même
chofe à ma niéce , qui me voyant changée
à votre égard , imitera bien volontiers
mon exemple.
Il fuffit d'aimer pour être crédule. Je ne
foupçonnai aucun artifice dans ce difcours.
Je jurai à Dona Padilla une reconnoiffance
, un dévouement éternel.
Je voulois , malgré l'état d'épuisement
où je me trouvois , je voulois , dis-je
aller trouver fa niéce & lui renouveller
Poffre de tout réparer , offre tant de
fois renouvellée en vain. Mais Dona Padilla
s'oppofa à cette démarche , me
promit d'applanir toutes les difficultés ,
& me laiffa ivre d'efpérance & de joie.
Le jour fuivant y mit le comble . Js
vis la tante & la niéce entrer dans ma
chambre ; je crus voir , dans les yeux de
cette dernière, plus que l'autre ne m'avoi
M. A. & 1763. 37
promis. Dès- lors elles jouirent d'une
liberté entière , de même que leur fuite.
Il est vrai que l'évafion d'un de leurs
domeſtiques me donna quelque inquiétude
; mais la franchiſe apparente de
l'une & de l'autre me raffura. Je portai
la confiance jufqu'à leur apprendre que
L'adverfaire avec qui elles m'avoient
vu aux prifes , étoit le Comte lui -même ;
qu'il étoit dans mon Château , & qu'il
leur feroit libre au premier jour de lui
parler. La crainte,d'occafionner à celuici
quelque révolution fâcheufe , m'empêchafeule
d'avancer le moment de cette
entrevue. Il convenoit , d'ailleurs , que
j'euffe d'abord avec lui un entretien par
ticulier. Lui-même defiroit me voir , &
je me rendis à fon invitation . Il m'adref
fa la parole auffitôt qu'il m'apperçut.
Marquis , me dit-il , il ne peut plus y
avoir de rivalité entre nous . Votre bras
m'a vaincu ; vos procédés me défarment
; jouiffez en paix du tréfor que
vous fçavez fi bien défendre. Braye.Comte
, lui répondis -je , un homme tel que
vous , n'a de fu érieurs ni en courage ,
ni en générofité. Il me demanda , s'il
ne lui feroit pas permis d'envifager , au
moins une fois , Dona Léonor. J'y confentis
fur le champ , perfuadé que tou
38 MERCURE DE FRANCE.
"
tes fes anciennes prétentions fur elle ne
pouvoient plus décemment exifter. Je
fçavois , d'ailleurs , que Dona Padilla
defiroit cette entrevue autant que luimême.
Auffi ne fe fit-elle point trop attendre.
Elle vint accompagnée de fa
niéce.
C'étoit quelque chofe d'affez nouveau
qu'une pareille fituation : j'examinai
en filence & le Comte & Dona
Léonor. Elle a tant de charmes que je
ne fus pas furpris de voir mon ancien
rival tout prêt à le redevenir. Il perdit
& la parole & toute contenance en la
voyant. Pour elle je n'apperçus prèsqu'aucune
altération fur fon vifage , &
cette extrême tranquillité rappella toute
la mienne.
Je l'avoue , il n'échappa à Dom Tellez
aucun difcours qui annoncât ni defir ,
ni efpérance de fa part. I y auroit eu
de la barbarie à exiger qu'il étouffat jufqu'aux
regrets . Il eut même la force de
n'en témoigner qu'autant que la politeffe
fembloit le lui préfcrire ; mais il fut moins
réfervé dans l'entretien que nous eumes
tête-à-tête. Il m'avoua qu'il feroit audeffus
de fes forces de me la céder fi
el'e pouvoit encore faire l'objet d'une
difpute. Avouez en même - temps , lui
MA I. 1763. 39
dis-je , qu'il a pû être au-deffus des miennes
de me la laiffer ravir , pouvant me
l'affurer ? Le Comte me fit un autre
aveu que je n'attendois pas . Il me dit ,
qu'en lui enlevant Dona Léonor , je lui
épargnois un parjure ; qu'il étoit fécrettement
lié en France , & que cet évenement
joint à fes remords , l'alloit rendre
à fes premières chaînes. En attendant
, il s'offrit d'être médiateur auprès
de la niéce & de la tante. Ce fut lui qui
m'inftruifit que la première feroit bientôt
appaifée , fi la feconde pouvoit l'être .
Je le conjurai de redoubler fes efforts
auprès d'elle. Ses bleffures étoient àpeu-
près guéries , & fon zéle pour mes
intérêts fembloit s'accroitre à chaque
inftant. Mais la haine de Dona Padilla
étoit toujours la même.
Retiré unjour au fond de mon cabinet
, j'y étois abîmé dans une rêverie
mélancolique & profonde . Elle fut brufquement
interrompue par le Comte.
Âmi , me dit-il d'un ton vif& pénétré ,
vous être trahi , vous êtes vendu . Une
nombreuſe troupe d'Alguafils affiége le
Château , & leur Chef demande à vous
parler de la part du Roi . C'eft un trait de
la vengeance de Dona Padilla : mais
décidez promptement ce qu'il faut faire .
40 MERCURE DE FRANCE.
Faut- il réfifter ? me voilà prêt à verfer
tout mon fang pour vous.
Courageux ami , lui répondis -je , vor
tre générofité vous perdroit fans me
fauver. Il nous fiéroit mal de réfifter
aux ordres d'un Roi que nous avons
fi bien fervi . Gardez- vous , reprit- il avec
vivacité , gardez-vous bien d'obéir entiérement
: vous êtes perdu fi on vous
arrête. Eh que puis -je donc faire ? ajou
tai- je. Vous déguifer & difparoître ,
pourſuivit-il : je vais vous en donner les
moyens ; je vais me livrer à votre place
& fous votre nom . Je ne fuis pas plus
connu de cette vile troupe que vousmême
. Il fera facile de lui faire prendre
le change . Il vous fera également aifé
d'être inftruit de ce qui fe paffe . J'efpére
que le temps & mes foins accommoderont
toutes choſes .
Ce confeil me donna à rêver ; mais
l'inftant d'après je rougis de mes foupçons
; d'ailleurs , confidérant qu'il ne
pouvoit y avoir aucun rifque pour le
Comte , & qu'à tout événement , je
pourrois toujours venir le dégager , je
confentis à ce qu'il- éxigeoit.
Dona Padilla , qui fans doute craignoit
mon reffentiment , s'étoit renfermée
dans fon pavillon avec fa niéce.
M.A.F. 1763. 41
Elle aidoit par là , à notre ftratagême.
Auffi eut-il un plein fuccès. On conduifit
le Comte à la Ville Capitale de
Murcie. I refta feulement chez moi
jufqu'à nouvel ordre , quelques : Alguafils
, canaille qu'avec le fecours de mes
gens , il m'eût été facile d'exterminer ;
mais je n'en avois aucune idée pour le
moment . J'étois bien éloigné de fonger
à compromettre Dom Tellez plus qu'il
n'avoit voulu l'être . Couvert d'habits
fimples , après avoir donné mes ordres
à mes principaux. domeftiques , j'allois
abandonner ma maifon à mon ennemie
& à fes fatellites ; jallois m'éloigner ,
même fans chercher à voir Dona Léonor
: le hazard vint l'offrir à mes yeux.
Je la rencontrai noyée dans fes larmes
& dans l'agitation la plus vive . Quand
même elle ne m'eût pas reconnu , je
n'aurois pu m'empêcher de me faire
connoître à elle , je n'en n'eus pas befoin.
Qui êtes-vous , me dit- elle avec une exclamation
involontaire & qui auroit pû
s'attribuer à la joie ; par quel prodige
êtes-vous encore ici ? Je n'y ferai pas
long-temps , lui repliquai - je , vous me
voyez prêt à m'éxiler de ma propre demeure
vos voeux & ceux de votre tante
barbare feront bientôt , remplis. Dona
42. MERCURE DE FRANCE.
Léonor ne répondit rien , mais fes lar
mes continuoient à couler. Hé bien ,
ajoutai-je , s'il eft vrai que vous ne foyez
pas mon ennemie , fuyons enſemble ;
tout éxil , tout climat me fera doux , fi
vous l'habitez avec moi. Non , repritelle
en fanglottant , non , une telle démarche
ne m'eft ni permiſe , ni poffible.
Un Cloître auftère va enfevelir ma
honte & tout efpoir de réunion avec
vous.... A ces mots , elle s'évanouit.
J'étois hors de moi-même . J'appellai
quelques domeftiques. Ils accoururent
& avec eux l'implacable vieille. Elle
me reconnut ; elle frémit & reprocha
à trois Alguafils qui fe trouvoient là ,
d'avoir manqué leur proye ; ajoutant ,
avec des cris furieux , que j'étois Dom
Fernand. Cet excès d'audace mit le
comble à ma fureur. J'allois immoler
cette mégère ; un refte d'orgueil me
retint ; mais rien ne put m'empêcher de
fondre avec rage fur les fatellites qui.
me crioient de merendre . Un de ces miférables
tomba à mes pieds percé de
coups ; les deux autres firent feu en
s'éloignant. Ils me manquerent ; mais
en revanche , une des deux balles alla
caffer le bras droit à la barbare Padilla.
Mes domeftiques accoururent en
MA I. 1763. 43
armes. Les Archers ne fe trouvant pas
les plus forts , & éffrayés de ce qu'ils .
venoient de faire , fe virent eux - mêmes
obligés de fe rendre .
J'ordonnai des fecours à ma cruelle
ennemie. Son accident jettoit fa nièce
dans une défolation trop grande pour
qu'il fut poffible de lui parler d'autre
chofe. La nuit avançoit , & j'avois
mille raifons d'en profiter pour mon
départ. Ainfi je m'éloignai accompagné
d'un feul domeftique. Chemin faiſant
je réfléchis que l'affaire étoit devenue.
plus grave ; qu'il pourroit y avoir quelque
danger pour Dom Tellez. Je ne ba-
Jançai pas ; je m'acheminai vers le lieu
de fa détention , réfolu de me ſubſtituer
à fa place. Il jouiffoit d'un affez grande
liberté , & j'eus celle de lui parler têteà-
tête. Mon arrivée lui caufa autant de
furprife que d'inquiétude ; mais je prévins
les queftions qu'il alloit me faire..
Ami , lui dis -je , c'eft trop vous compromettre
& vous expofer : les circonf
tances ne font plus les mêmes & je dois.
feul en courir les rifques . Alors je l'inſtruifis
de ce qui s'étoit paffé depuis
l'infant de fon départ. Et c'eft pour
cela , reprit-il vivement , que vous deez
plus que jamais vous éloigner . Les
44 MERCURE DE FRANCE .
rifques feront toujours beaucoup plus
grands pour vous que pour moi . La
mort de l'Alguafil & l'arrêt des autres
ne font rien . En vain lui oppofai - je les
raifons les plus preffantes. Il ne les approuva
pas plus que les premières ; &
malgré toute ma répugnance , il me
fallut moi-même céder aux fiennes.
Mes larmes coulerent en embraffant
ce généreux ami . J'érrai quelque temps
d'un lieu à l'autre , toujours déguiſé &
toujours méconnu . Un émiffaire fidéle
m'inftruifoit de tout ce qu'il m'importoit
de fçavoir. J'appris qu'une troupe
nombreuſe d'Aguafils avoit de nouveau
reparu chez moi ; que Dona Padilla ,
prefque guérie de fa bleffure , ne pour
fuivoit que moi feul & non ceux qui
l'avoient bleffée ; que mes gens étoient
à- peu-près efclaves dans mon Château ;
& que mon ennemie y commandoit
en maîtreffe. Le Comte lui-même s'eft
vu pris à partie par Dona Padilla &
par fes frères. Il a eu recours au Roi
qui s'eft réfervé la décifion de ce procès
bifarre. Mais vous fçavez l'efpéce
de maladie dont ce Monarque eſt attaqué
depuis plufieurs mois. Il ne peut
ni donner aucune audiance , ni s'occuper
d'aucune affaire ; & , cependant le
M A I. 1763. 45
Comte eft toujours prifonnier ; Dona
Padilla toujours implacable , Dona
Léonor toujours ingrate , & moi tou
jours fugitif. Enfin , las d'érrer de Province
en Province , j'ai choifi ces montagnes
pour afyle & cet habit pour
dernier déguisement. J'en ai fecrettement
fait inftruire mon généreux rival ,
& je n'apprends pas que rien en ait
encore inftruit mes perfécuteurs. Mais
avouez , ajouta l'Efpagnol , qu'il en
faut fouvent moins pour fe faire Hermite
, & que de plus foibles difgraces
Vous retiennent enfeveli dans cette
Grotte ?
C'eft précisément ce que je n'avouerai
pas , reprit l'Hermite François. Mon
récit , il est vrai , fera plus court que
le vôtre & moins rempli d'héroïſme ;
mais vous allez voir fi j'ai eu de bonnes
raifons pour fuir le monde , les
hommes du bon ton & , fur- tout , les
femmes , quelque ton qu'elles puffent
prendre.
Comme il achevoit ces mots , fon
jeune compagnon entra pour quelque
motifindifférent. Il parut l'inftant d'après
vouloir fe retirer. Non , lui dit
frère Pacóme , demeurez avec nous.
Le récit que je vais commencer pourra
46 MERCURE DE FRANCE.
vous être utile. On s'épargne bien des
fottifes quand on fait une mûre attention
à celles d'autrui . Le jeune Solitaire
obéit en rougiffant ; & fon Patron
pourfuivit en ces termes.
Mon nom eft le Comte D ..... à
peixe forti du Collége où j'avois perdu
huit à dix ans , j'allai en perdre àpeu-
près autant a fréquenter la Cour ,
les cercles , & à tromper les femmes.
Elles ne tarderent pas à prendre leur
revanche .
J'étois fort lié avec le jeune Marquis
de P .... Nous avions l'un & l'autre la
même conduite , les mêmes penchans ,
les mêmes fociétés , les mêmes travers .
Le hafard voulut encore que nous
donnaffions dans la même intrigue , &
bientôt après dans le même piége .
Doricourt , c'eft le nom que je donné
au Marquis , me procura entrée chez
Belife , veuve encore affez jeune pour
avoir des prétentions ; mais qui les portoit
un peu trop loin . Je lui plus fans
le vouloir , & juftement lorfque Doricourt
ne vouloit plus lui plaire. De fon
côté elle ne vouloit rien perdre ; elle
prétendoit garder fes anciens captifs &
en faire de nouveaux . Nous nous concertâmes
Doricourt & moi pour la tromM
A I. 1763. 47
per & nous y réuffimes. Elle nous
croyoit rivaux & non confidens l'un de
l'autre . Mais le hafard vint la tirer d'erreur.
On l'inftruifit de nos démarches
publiques & fecrettes . Elle vit , fans
en pouvoir douter , que de deux amans
qu'elle croyoit avoir, il ne lui en reftoit
pas même un. Jugez de fon dépit ! Elle
diffimula cependant ; chofe affez rare
dans une femme irritée , & qu'irrite un
outrage de cette eſpéce.
La forte de vengeance qu'elle imagina
fut auffi bitarre qu'exactement remplie.
Jufques-là le jeune Solitaire qu'on.
avoit contraint d'écouter ce récit , avoit
laiffé entrevoir beaucoup d'émotion ;
mais elle redoubla à ces derniers mots.
Il vouloit fortir un nouvel ordre de
fon Mentor l'obligea de refter. Voici
comme l'Hermite Comte , pourſuivit
fon difcours.
Belife avoit deux Niéces qu'elle faifoit
élever dans deux couvents féparés.
Elles étoient feules , & n'avoient que
quatorze à quinze ans. Des Niéces de
cette figure & de cet âge déplaiſent toujours
à une Tante qui a l'ambition de
plaire ; & Belife les tenoit féqueftrées ,
moins pour les empêcher de voir que
d'être vues. Telle étoit , du moins , fa
18 MERCURE DE FRANCE.
premiere intention . Nous contribuâmes
à la faire changer. Belife réfolut de faire
fervir la beauté de fes Niéces à fa
vengeance. Quiconque ne fçauroit pas.
jufqu'où une femme peut la porter ,
douteroit à coup fùr du ftratagême que
celle - ci mit en ufage. Elle commença
par exciter entre nous quelque réfroidiffement
; après quoi elle nous parla
à chacun en particulier , d'une Niéce
qu'elle faifoit élever dans tel couvent.
Elle avoit fes raifons pour ne nous parler
que d'une Niéce & non de deux. Je
fus le premier qu'elle pria de l'accompagner
dans une vifite qu'elle fit à l'une
d'entr'elles , c'eft a dire à celles que.
Belife vouloit me faire connoître . Elle
defiroit que j'en devînffe épris ; & dès
cette premiere vifite , elle dut s'appercevoir
que j'en étois plus que frappé.
Ces fortes de vifites fe multiplioient.
Cependant je crus voir que la jeune
perfonne ne les trouvoit point trop fréquentes.
Belife ne me gênoit en rien làdeffus
. Elle éxigeoit feulement que j'en
fiffe mystère à Doricourt : difcrétion
qui me coûtoit peu. Il fuffit d'aimer
pour fçavoir fe taire à propos ; & j'aimois
déja trop , pour ne pas redouter un
rival. Ce qu'il y a de plus particulier
- -
dans
MA I. 1763. 49
dans cette avanture , c'eft que Doricourt
ufoit de la même circonfpection envers
moi , & croyoit avoir les mêmes raiſons
d'en ufer ainfi . Belife l'avoit introduit
auprès de fon autre niéce, en fe gardant
bien de lui parler de la premiere. D'ailleurs
, la feconde avoit affez de charmes
pour qu'on ne s'informât point fi elle
avoit une foeur. Elle plut à Doricourt ,
& ce qui prouve beaucoup plus , furtout
dans un petit -maître , elle lui ôta
toute envie de plaire à d'autres , toute
envie de publier qu'il lui plaifoit. Nous
nous félicitions chacun à part & de notre
découverte , & de notre prudence .
Nous crûmes , furtout , l'avoir portée
fort loin un jour que le hazard nous réunit
en particulier , Doricourt & moi.
Eh bien , Comte , me dit- il , où en
es-tu avec Belife ? C'eſt à moi , répondis-
je , à te faire cette queftion ; vous
êtes trop fouvent enfemble pour qu'on
puiffe vous y croire mal . Ma foi , mon
cher , reprit - il d'un ton à demi ironique
, je trouve à cette femme des reffources
prodigieufes dans l'efprit. J'ai
tant vu d'Agnès m'ennuyer , que j'en
reviens à l'expérimentée Belife.C'eft bien
penfé , repliquai-je à-peu-près fur le
même ton ; j'ai moi - même quelques
}
C
50 MERCURE DE FRANCE .
vues fur fon expérience. Ainfi notre rivalité
ne fera bientôt plus un jeu . Soit ,
ajouta Doricourt ; il faut en courir les
rifques. Nous joignimes à ce perfifflage
beaucoup d'autres propos équivalens ; &
nous nous quittâmes fort contens de
nous-mêmes & très- difpofés à nous
divertir aux dépens l'un de l'autre .
>
Celle qui réellement fe jouoit de nous
deux alloit à fon but fans s'arrêter. Elle
vit que nous étions trop vivement épris
pour n'être
pas facilement trompés. Elle
eut de plus recours à l'artifice pour nous
faire courir au piége qu'elle nous tendoit.
Ce fut encore à moi qu'elle s'adreffa
d'abord. Ma niéce, me dit- elle un jour,
fe difpofe à partir pour l'Espagne ..
Pour l'Espagne ! m'écriai-je , avec une
furpriſe douloureufe ! oui , répondit- elle
avec un fang froid étudié ; ce Royaume
fut la patrie de fon père qui n'eft plus ;
fa mère elle-même eft morte au monde,
& m'a laiffé un abfolu pouvoir fur la
deftinée de fa fille. Je l'interrompis encore
par de nouvelles queftions , & elle
entra dans de plus grands détails ; mais
je dois vous les épargner. Il vous fuffira
d'apprendre en bref que le père de Lucile
, Efpagnol de naiffance , avoit ſéjourné
quelque temps à Paris ; qu'il y
époufa fecrettement la foeur de Belife ;
MA I. 1763 . 51
qu'obligé de quitter fubitement la France
avant que d'avoir pu faire approuver
fon mariage à fa famille , il ne put
emmener avec lui ni fon épouse , ni
une fille qu'il en avoit eue & qu'on faifoit
élever fecrettement ; qu'au bout de
quelque temps on apprit la nouvelle de
fa mort; que fa veuve ne fe croyant
plus à temps de déclarer fon mariage ,
avoit cru devoir renoncer au monde &
s'étoit enfermée dans un cloître . Tel
fut en gros le récit de Belife. Il étoit
fincére , excepté qu'au lieu d'une fille ,
fa foeur avoit donné le jour à deux.
Elle ajouta que la famille de feu fon
beau-frère , inftruite de l'éxiſtence de
Lucile & touchée de fon état , ſe diſpofoit
volontairement à la reconnoître ;
mais qu'elle éxigeoit que Lucile paſſât
en Espagne , d'où jamais , fans doute
elle ne reviendroit en France .
" Je frémis à ce difcours ; je me jettai
aux pieds de Belife & lui fis l'aveu de
ce que je reffentois pour fa charmante
niéce. Elle en parut furprife , & encore
plus fatisfaite. J'augurai bien de cette
joie , parce que j'en ignorois la vraie
caufe. Il eft fâcheux , me dit- elle , que
vous ayez tant tardé à vous expliquer ;
j'aurois pu faire pour vous il y a quel-
Cij
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
ques jours , ce qui n'eft plus en mon
pouvoir actuellement. Eh , pourquoi ?
lui demandai - je avec vivacité. Parce
que l'Ambaffadeur d'Efpagne , preffe
le départ de ma niéce ..... Et depuis
quand ? . Depuis hier . Ah ! reprisje
avec tranfport , fouffrez que j'épouse
Lucile dès aujourd'hui. Doucement ,
doucement , repliqua Belife en fouriant ;
ces mariages impromptus font pour
l'ordinaire peu folides ; & d'ailleurs
que diront nos Efpagnols ? Mon nom ,
ajoutai-je , eft d'un ordre à figurer
côté des plus grands noms d'Espagne ;
ma fortune eft au-deffus de la médiocre
; la destinée de votre niéce dépend
encore de vous : daignez combler le
bonheur de la mienne. Il faut donc ,
reprit-elle , fans négliger les précautions ,
ufer de diligence , afin que je puiffe
fuppofer avoir été prévenue trop tard.
C'étoit foufcrire à ma demande , & je
ne m'occupai plus que du bonheur
dont j'allois jouir.
Durant ce temps Belife employoit
auprès de Doricourt les mêmes artifices
& avec le même fuccès. Il eut auffi peu
de défiance & autant d'empreffement
que moi - même ; & trois jours après
toutes les difficultés furent applanies ,
M A I. 1763. 53
tous les arrangemens préliminaires éffectués.
Belife employa cet intervalle à
préparer la fcène cruelle & bifarre qu'elle
vouloit nous faire éffuyer. Sans faire
part de fes vues à perfonne , pas même
à fes niéces , elle les fit troquer de demeure
, c'est-à-dire , qu'elle transféra
J'une à la place de l'autre. Il y avoit
entr'elles cette reffemblance de famille
affez ordinaire , & cette égalité de charmes
affez rare entre foeurs. Circonftance
qui aida encore au ftratagême de leur
tante. Cette perfide avoit eu foin de
nous perſuader , & toujours chacun à
part , que ce mariage devoit être fait
à bas bruit & prèſqu'à la dérobée. Le
mien fe fit à une heure du matin , &
celui du Marquis à deux . Notre impa
tience feconda les vues de la perfide
Belife ; & j'étois déja l'époux de la foeur
de Lucile , que je croyois encore l'être
de Lucile même. Certains difcours que
me tint ma nouvelle époufe , me parurent
cependant incompréhensibles . J'avois
moi- même quelques idées que je
ne concevois pas. l'inftant de les éclaircir
approchoit . Nous nous rendîmes à
l'appartement de Relife . Comment vous
exprimer mon étonnement ! Le premier
objet qui me frappa fut Lucile
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
aflife à côté du Marquis. Il ne fut pas
moins étonné de reconnoître Sophie
dans celle que je conduifois par la main.
Un cri perçant nous échappe à tous
deux à la fois. Sophie & Lucile en jettent
un femblable & s'évanouiffent. Je
cours à Lucile & le Marquis à Sophie.
Elles reprennent enfin connoiffance ,
mais ce fut pour paroître encore plus
agitées. Une fombre horreur nous pénétroit
tous , & nous ôtoit la force d'entrer
en explication . Pour y mettre le
comble , Belife entre avec un air mo
queur & fatisfait. Elle prévint nos juftes
reproches. Enfin , je fuis vengée , s'écria
cette femme abominable ; je fuis
vengée & vous êtes punis : j'ai fait de
vous un éxemple digne de corriger tous
vos femblables des vaines tracafferies
& de la fatuité. Vous m'avez. fçu jouer ;
& j'ai pris ma revanche . Puiffiez -vous
fentir tout le ridicule de votre fituation !
Peu s'en fallut que je ne cédaffe à
l'impétuofité de ma fureur. Il en eût
coûté la vie à celle qui la provoquoit
avec tant d'audace . Le Marquis reſtoit
pétrifié : Sophie & Lucile fondoient en
larmes. Leur cruelle tante reprit ainfi
la parole. Ces deux jeunes victimes de
ma vengeance n'en font point les comMA
I. 1763. 55
plices. Leur naiffance eft telle que je
vous l'ai fait connoître ; mes biens feront
même un jour pour elles. Croyezmoi
donc l'un & l'autre ; fubiffez paifiblement
votre deftinée. Elle ne peut
longtemps être à charge à des hommes:
de votre caractère. Je vous épargne le
ridicule d'aimer vos femmes.
Je frémiffois de voir cette perfide
jouer à l'épigramme dans un pareil moment.
Doricourt y repliqua par quelques
traits fanglans ; il m'en échappa quelques-
uns à moi - même ; mais bientôt
j'eus regret de m'avilir ainfi : c'étoit
d'ailleurs un mal fans reméde . Ce qui
acheva de m'adoucir un peu fut de voir
Sophie à mes pieds me conjurer avec.
fanglots , avec larmes , de ne point la
livrer à l'opprobre & au défefpoir . Une
jeune Beauté a bien du pouvoir quand
elle pleure & s'humilie jufqu'à ce point.
J'étois ému , attendri : je jettai involonrairement
les yeux fur Lucile & je la
vis dans la même fituation que Sophie ;
je la vis aux pieds de Doricourt . Quel
affreux coup d'oeil ! & que devins -je à
cet afpect ! Doricourt parut lui - même
frémir de voir Sophie à mes pieds ; &
fans doute Sophie , & fans doute Lucile ,
éprouvoient en elles-mêmes des mou-
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
vemens tous femblables , des combats
non moins horribles. Je tire le rideau
fur une fituation trop difficile à peindre.
Nous relevâmes les deux fuppliantes ;
après quoi je fortis & Sophie me fuivit ,
plutôt que je ne l'emmenai . Il en fut
de même de Lucile à l'égard du Marquis.
Un mois s'écoula , durant lequel
nous nous vîmes affez peu , & toujours
avec les mêmes regrets. Je dois cependant
l'avouer , Sophie me parut céder
affez facilement à la néceffité. Je n'ai
rien remarqué de fa part qu'il foit poffible
d'attribuer à aucune répugnance
pour moi. Bientôt même je crus y
voir un attachement réel ; mais l'image
de Lucile m'étoit toujours préfente. Je
réfolus de quitter les lieux qu'elle habitoit
; je partis avec Sophie pour une de
mes Terres fituée en Languedoc. J'y
appris au bout de quelques mois que
Lucile avoit fuccombé à fa langueur ,
& que Doricourt devenu veuf , oublioit
qu'il eût jamais été époux. Pour
moi , ne pouvant pas plus m'accoutumer
à l'être en Province qu'à Paris , &
la Paix ne me fourniffant aucun objet
de diftraction , je pris le parti d'abandonner
furtivement ma Terre & de
venir habiter ces lieux éfcarpés . Je
M A I. 1763. 57
n'inftruifis perfonne de mon deffein &
Sophie moins encore que tout autre.
Je me bornai à lui laiffer par écrit certaiá
nes régles de conduite , avec un pouvoir
abfolu de diriger tous mes biens
à fa volonté. J'ignore l'ufage qu'elle
fait & de ce pouvoir & de mes confeils
& de la liberté que je lui laiffe . Je
l'eftime & la plains. C'est tout ce que
mon coeur peut faire de plus pour elle ,
& certainement ce n'eft pas affez .
En parlant ainfi , le faux Hermite
s'apperçut que le jeune frère qu'il avoit
contraint de l'écouter , fondoit endarmes
& fembloit prêt à s'évanouir. Comment
donc lui dit-il , je ne croyois
pas avoir fait un narré fi pathétique .
Mais lui- même perdit toute contenance
en examinant le jeune Solitaire de plus
près. Que vois-je s'écria-t-il , eſt- ce
vous , infortunée Sophie ? Vous que je
fuis , que j'abandonne & qui venez me
chercher jufques dans cette folitude ?
Sophie ( car en effet c'étoit elle ) tomba
à fes pieds pour toute réponſe. Elle
voulut parler ; fes foupirs & fes fanglots
lui couperent la voix. Le Comte la releva
en l'embraffant , & laiffa lui-même
échapper quelques larmes. L'admiration
, la pitié , peut- être auffi un com-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE,
mencement de tendreffe , pénétroient
& agitoient fon âme. Il demanda à
Sophie comment elle avoit pu découvrir
le lieu de fa retraite ? Ce n'a été
reprit- elle , qu'après les recherches les
plus conftantes & les plus pénibles..
Quelqu'un que le hafard avoit inftruit
de votre métamorphofe , me fit part
de fa découverte , & j'en profitai fur le
champp ....... Que vous êtes heureux !
dit alors l'Hermite Efpagnol à fon
confrère , & que je ferois heureux moimême
fi l'ingrate Léonor vouloit imiter
l'aimable & rendre Sophie !
A l'inftant même il apperçoit plufieurs
perfonnes qui dirigeoient leurs pas vers
la folitude efcarpée. Il y avoit parmi
cette troupe quelques femmes voilées ,
& l'une d'entr'elles étoit conduite par
le Comte de C ... S ... Que vois -je ? dit
alors le Marquis d'Ol .... ah puiffent mes
foupçons fe vérifier ! En parlant ainfi
lui-même s'avançoit vers le Comte ,
qui eut peine à le reconnoître fous fon
déguisement. Quittez , lui dit ce dernier
, en l'embraffant , quittez ce ridicule
attirail. Vos périls & vos malheurs fontpaffés.
Le Roi vous rend fa bienveil
lance , Dona Léonor fa tendreffe , &
ce qui vous étonnera beaucoup plus ,
MA I. 1763 . 59
Dona Padilla met fin à fa haine....
Ciel s'écria le faux Hermite , un fi
heureux changement eft il poffible ?
En croirai-je votre récit ?... Croyez- en
Dona Léonor même , dit cette belle Efpagnole
en fe dévoilant , & mouillant
de fes larmes une des mains que fon
époux lui préfentoit ; croyez qu'en me
déclarant votre ennemie , j'ai toujours
fait une horrible violence à mon coeur.
..
à
La joie du Marquis étoit à ſon com--
ble. On entra dans la cabane de l'Hermite
François , que l'Espagnol fit d'a
bord connoître pour ce qu'il étoit réellement.
Que ne vous dois-je point
mon cher Comte , difoit le Marquis
fon ancien rival ! votre générofité ne
s'eft point démentie : elle feule pouvoit
me tirer du précipice où m'avoit jetté
mon imprudence. J'ai fait ce que j'ai
pû , reprit le Comte ; votre bonne for .
tune a fait le refte. Le Roi , informé
par moi-même de toute l'avanture , l'a
trouvée des plus fingulières: Les Loix
étoient contre vous ; mais il m'a laiffe
juge des Loix. Vous voyez que la décifion
n'a pû que vous être favorable.
C'eût été cependant peu de chofe en
core , fi Dona Padilla & fa charmante
niéce cuffent perfifté à vous être con
7
"
G vj
60 MERCURE DE FRANCE.
traires. Les larmes de Dona Léonor ont
fléchi cette parénte fi long - temps infléxible.
Vous n'avez plus d'ennemis
& vous retrouvez une épouſe qui vous
aime. Pour moi , ajouta le Comte en
foupirant , je vais paffer en France où
j'euffe pû jouir autrefois d'un pareil
avantage ; mais je n'oſe ni ne dois l'efpérer
déformais. Une abfence de dix
ans , un abandon de ma part auffi entier
qu'inéxcufable , le honteux projet
de manquer à ma foi jurée & reçue ,
en voilà plus qu'il ne faut pour m'avoir
banni du coeur de la tendre Orphife.
Ce nom fit jetter à Sophie un cri perçant
& qui étonna toute l'affemblée.
Depuis l'inftant de l'arrivée du Comte
de C... S... , cette jeune Françoiſe toujours
travestie , n'avoit ceffé de l'envifager
avec une attention mêlée de faififfement
; mais au nom d'Orphife , tous
fes doutes parurent éclaircis. Elle vint
toute en larmes embraffer les genoux du
Comte. Eft- ce vous Dom Tellez ? lui
dit- elle en fanglotant , eſt-ce vous , mon
père ! ah ! la nature me parle trop vivement
pour vouloir me tromper . Dix
ans d'abſence n'ont pû effacer vos traits
de mon fouvenir ; ils me font toujours
préfens , malgré l'âge tendre où je reçus
MA I. 1763.
61
vos adieux paternels. Daignez vousmême
reconnoître une de vos filles , l'infortunée
Sophie.
Il feroit difficile. d'exprimer tout ce
qui fe paffoit alors dans l'âme du Comte.
Quoi ? vous ma fille ! s'écrioit- il en la
relevant & la preffant avec tendreffe ;
vous dans ces lieux , & fous cet extérieur
! Que fignifie cette étrange métamorphofe
?
On lui en expliqua le motif en peu
de mots. L'époux de Sophie , à qui elle
devenoit plus chère d'un inftant à l'autre
, apprit à ſon Beau - père ( car en effet
c'étoit lui ) qu'avant même fon arrivée ,
leur départ de cette folitude étoit réfolu ,
leur réunion décidée . Et Orphife , s'écria
de nouveau le Comte de C.... S .....
Orphife eft- elle encore en état , ou dans
le deffein de me pardonner ? Son Gendre
lui répond qu'Orphife éxifte encore ,
& éxifte pour lui ; mais que depuis fon
départ , elle s'eft entiérement derobée
au monde. Ce difcours ne fit qu'accroî
tre le defir qu'avoit fon époux de fe
réunir à elle ; & comme chacun dans
cette affemblée avoit fes motifs d'impatience
, on fe hâta réciproquement d'abandonner
le double Hermitage. Les
deux Hermites ne fe quitterent qu'avec
62 MERCURE DE FRANCE.
de vifs regrets , & beaucoup de promef
fes de franchir fouvent les Pyrénées pour
fe revoir. Ce qui arriva plus d'une fois.
par la fuite. Il arriva auffi que ceux d'entre
ces époux qui s'étoient crûs d'abord
trompés , en rendirent grace au hazard ;
que les deux tantes parurent avoir tout
oublié , & moururent de rage en moins.
de fix mois ; & que chacun des trois
couples répétoit à part en fe félicitant :
Peut- être nous aimerions-nous moins
fi nous nousfuffions aimé toujours.
"
Par M. DE La DixmeriEL.
LA CONVALESCENCE
D'EUPHÉ MI E.
ELLE fe leve enfin des ombres de la mort
Cette femme adorée , aimée avec tranfport ,
De l'amitié le fuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert fes yeux a la douce lumière !
Les Plaifirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant fes pas fa nouvelle carrière ,
Et la fément des fleurs d'un éternel Printemps
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MAI: 1763.
A repris de tes jours le tilfu précieux ;
Et fur cette trame chérie
Va verfer tous les dons de la Terre & des Cieux ....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne fçauras jamais nos craintes , nos tourmens ;
D'un coeurqui partageoit tes fouffrances mortelles,
Les horribles déchiremens.
Jignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliffoit tous mes fens;jufques dans le fommeil ,
Ton image me fuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui fe préfente.
Je me difois dans un fonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eft d'un Dieu le plus parfait ouvrage ;
Euphémie eft d'un Dieu la plus céleste image.
Son éclat s'embellit de la fimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent fur fon viſage ;
Et les vertus refpirent dans fon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour- à- tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleffe & plaît fans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
A la fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre fans ornement
La fagelle fublime & la beauté touchante.....
Qui la connoît , doit l'aimer conftamment .
Une lugubre voix , la voix de la mort même,
Vient m'arracher à ce fommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE .
7
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime
Eft l'objet de votre courroux . ……….
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal fubit atteinte.
J'accours , je volé à toi ... mes yeux cherchent tes
yeux ;
Dans mon fein agité ma voix retombe éteinte .
Je te vois ...la clarté s'enfuyoit de ces lieux ...
Je vois fous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton fang !.. tout le mien s'eft glacé ;
C'est mon flanc même que l'on frappe ;
Je fens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mes yeux appefantis de larmes
Surtonfort...& pourtant brûlant de l'éclairer
Craignant de trop fçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraffant ce fantôme flatteur ,
L'efpoir , du malheureux le feul confolateur ,
L'efpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit aufein d'une plus fombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus affurée !
Avec toi chaque inftant à mon dernier foupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inexprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus fouffrir ?
Oui !je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux ;
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tume dis.... c'en eft fait , recevez mes adieux !
N'accufons point du Ciel la fageffe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
M A I. 1763. 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce jufte Ciel vous rende plus heureux.
Eh! ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir fur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Confolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez-en quelquefois , mais fans verfer de
pleurs ...
Pour moi , s'il m'eft permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocence juſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mots qui dans mon efprit vivront toujours tracés,
Ta me tends une main tremblante :
J'y porte avec ma bouche une âme défaillante...
D'an fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un fommeil de mort tombent anéantis ...
Je fors de cette nuit ...Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranfporté loin d'un fpectacle horri
ble:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent fur leur vifage ; avidement j'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux , je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien eft- elle ? ... mieux ... dans leurs bras je
m'élance ;
O mes amis !... & Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE.
Ciel ta bonté me la rendroit !.....
Dieu Tout-Puiffant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiftence & la mort dans tes mains ,
Conferve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroit t'offrir un plus touchant homma
ge ? ....
Déjà pour moi les jours devenoient plus fereins .
Tout flattoit mes fouhaits ... cependant ma tendreffe
S'inquiétoit & s'allarmoit fans ceffe.
Qui fçait aimer , craint aiſément :
Un ami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
Le Ciel qui de la mort ditipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous fauvés s
Il a calmé les flors , il a chaffé l'orage ;
Des foleils radieux fur toi le font levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaifir , le plaifir fi touchant
De te voir , d'épancher dans ton fein renaiſſant:
Tous les tranfports du plus pur Sentiment
Faffe lui feul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs fi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreftre amour ,les fens n'ont point fouil
lés ›
Lorfque du fort mortel tu fubiras l'outrage ,
Aller chercher ton coeur fous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
M A I. 1763.
67
E
Une autre qu'Euphémie à cette fombre image,
Repoufferoit mes auſtères crayons ,
Mais on peut parler de vieilleffe ,
Offrir les vérités de l'arrière- faifon
A qui n'eftime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'elle a de force à fuivre la Raiſon ..
De ton âme toujours nouvelle .
Conferve les tréfors , les attraits fi puiffans.
Tes durables appas , d'un vrai luftre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans fa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit fur fon aîle
Et l'amitié pure & fidelle
L
Eft la beauté de tous les temps.
LE RÉVEIL CHAMPÊTRE,
L'AURORE ave AURORE avec fes doigts de roſe
Ouvroit fur l'horiſon la barrière du jour ,
Quand lejeune Daphnis éveillé par l'amour
Qui chez lui jamais ne repole ,
Al'objet de fes voeux alloit faire la cour.
La Nature étoit languiſſante
Et les approches du Soleil
Faifoient voir d'un beau jour la lumière naiffante ,
Şemblable au doux éclar qu'Iris à fon réveil
68 MERCURE DE FRANCE.
Répand fur les amours dont la troupe galante
L'amufe mollement dans les bras du fommeil..
Le repos n'eft pas long fous une telle éſcorte ,
Les enfans de Cythère en font les ennemis ,
Et l'impatiente cohorte
Déja battoit aux champs & réveilloit Iris.
Ils la ménent fur le rivage ;
Ils l'amufent par mille jeux ;
Et fous l'appas trompeur d'un fimple badinage,
Dans le fond de fon coeur ils attifent leurs feux,
Elle cherche Daphnis , & Daphnis le préſente :
Elle le reçoit en amante.
Tous deux affis fur le gazon ,
S'obfervent tendrement , ſoupirent ,
Et foupirent à l'aniſſon,
Les amours malins en fourirent ,
Leur montrent un jeune Pinſon
Qui près d'une aimable Fauvette ,
Chantoit les doux tranſports d'une flâme parfaite.….
Refpectons ces amans livrés à leurs defirs.
Et vous triſtes cenfeurs des amoureuſes fiammes ,
Si vous condamnez leurs plaiſirs ,
C'eftque le vrai bonheur n'eſt point fait pour vos
âmes.
M A I. 1763. 69
MADRIGAL.
Je cherche àfaire une maîtreſſe ;
E
Voila ce qui me rend rêveur :
Car je voudrois elprit , fagelfe ,
Beauté complette & ten fre coeur.
Lepuis que je vous vois , Thémire ,
Trois de mes voeux font bien remplis ;
Mais vous feule pouvez me dire ,
Si les quatre font accomplis.
COUPLETS à Madame *** .
Sur l'AIR : Que ne fuis-je la fougère a
Qu
1
Uo1 d'abjurer ton Empire ,
Amour , ta m'ôres l'efpoir.
Rien de tout ce qui refpire
Ne peut donc fuir ton pouvoir ?
J'avois dans l indifférence
Sauvé mon coeur de tes traits ;
Lifette par la présence
L'en a percé pour jamais.
Le matin dans la prairie ,
Comme on voit s'épanouir
Une fleur tendre & chérie
70 MERCURE DE FRANCE:
Sous les aîles du zéphir ;
Sous les doigts de la Nature
Lifette voit chaque jour ,
Eclore pour fa parure
Tous les trésors de l'Amour.
L'éclat dont brille l'Aurore
Céde à l'éclat de fon teint .
La roſe ne ſe colore
Que pour mourir fur fon fein.
En vain le Printemps étale
Mille beautés fur les pas ;
Parmi nos champs rien n'égale
La fraîcheur de les appas.
Dans fa bouche eſt l'innocence ,
Dans les yeux eft la candeur ;
Son maintien eft la décence
Son efprit eft la douceur.
>
Heureux celui dont la flâme
Allumera les defirs ,
Qui porteront dans ſon âme
Le fentiment des plaifirs !
Si la fatale puiffance
D'un fort armé de rigueurs ,
Me fait loin de fa préſence
Languir au fein des douleurs ;
Son image retracće
M A I. 1763. 74
Par le pinceau des amours ,
Occupera ma penſée
Jufqu'au dernier de mes jours.
Lorfque pour toute ma vie ,
Amour , je fuis fous ta Loi ;
>
Pour ma liberté ravie
J'attens un gage de toi.
Fais qu'un regard de Lifette ,
Soit l'aurore du bonheur
Que ta gloire fatisfaite
Promit à mon tendre coeur.
Par M. D....
VERS à M. P ... pour le jour de
S. Jofeph fa Fête.
CHEF Ami , dans ce jour de Fête
Reçois cette humble violette ,
Le fymbole de la candeur.
De mes fleurs elle eft la plus belle ,
Et la plus digne de ton coeur :
Je n'ai pas trouvé d'immortelle.
RÉPONSE à M. D …….
Cher Ami, tu connois mon coeur ,
Ton Bouquet en eft l'interprètes
De ta part une violette
72
MERCURE DE FRANCE.
Me fatte plus qu'une autre fleur.
Elle eft de mon coeur le modéle ,
La feule fleur digne de moi ;
Mais je te laille l'immortele ,
La feule fleur dignè de toi.
Par M. DE CAIX.
DIA LOGUE entre ALCINOUS & un
FINANCIER.
LE FINANCIER.
Ανοι
T
VOUEZ que vous futes heureux
qu'Homère ait daigné chanter votre prétendue
magnificence ?
ALCINOUS.
Que fignifie ce langage ! N'ai- je pas
été le Prince le plus magnifique de mon
temps ?
LE FINANCIER.
Il falloit être auffi pauvre qu'un Roi
d'Itaque pour admirer d'auffi minces richeffes.
ALCINO US.
Qui donc êtes -vous , pour en parler
ainfi futes- vous Roi de Memphis , ou
de Babylone ?
LE FINANCIER .
Je ne fus que l'un des Receveurs d'un
Monarque
I
M A I. 1763. 73
Monarque dont la demeure pourroit à
jufte titre émerveiller plus d'un Ulyſſe,
& les vertus occuper lus d'un Homère. }
ALCINOU S.
Quoi ? un Traitant ( car je crois que
c'est là le mot ) ofera faire affaut de
luxe avec moi ?
LE FINANCIER.
Mon cher Souverain de Phéacie ( car
vous fçavez qu'ici l'on fe parle fans façon
) apprenez que le moindre de ces
Traitans peut furpaffer en richeſſes un
Roi des temps héroïques .
ALCINO U S.
Voilà un grand mot qui fort de votre
bouche... Connoiffez vous bien les tems
dont vous parlez ? Homère lui - même
vous eft-il bien connu ? Il me femble
que vos prédéceffeurs ne fçavoient que
chiffrer.
LE FINANCIER.
Tout change d'un fiécle à l'autre. Aujourd'hui
plufieurs de mes pareils peuvent
lire Homère dans fa langue. D'autres
même compofent dans la leur des
ouvrages qu'ils ne donneroient pas
pour Iliade & Odyffée.
ALCINO U S.
Ils ont donc admiré , ainſi que vous,
ces portes , ces chambranles , ces an-
D
74 MERCURE DE FRANCE .
neaux , ces chiens , ces efclaves d'or &
d'argent , & tant d'autres merveilles
qu'Homère dit avoir décoré mon Palais.
LE FINANCIER .
Je ne vois dans toutes ces chofes , que
de l'or en barre & en maffe ; genre de
fpectacle où un Financier pourroit l'emporter
fur plus d'un Potentat. La vraie
magnificence ne confifte point dans ce
vain étalage ; mais bien à prodiguer
l'or pour acquérir certains ornemens de
caprice.
ALCINOUS.
Eh , quels ornemens ?
LE
FINANCIER.
Par exemple, des Vafes , des Pagodes,
des Magots , des Peintures , & c.
ALCINO u s.
J'entends. C'eſt- à- dire qu'il n'éxiſte
parmi vous ni arts ni induſtrie , & que
c'eft un tribut que vous payez à celle
des Chinois .
LE FINANCIER .
C'est tout le contraire. Nos Artiſtes
produifent des chefs- d'oeuvres qu'on admire
en paffant , felon l'ufage. De plus ,
ma Nation eft affez fertile en productions
fantaftiques pour ruiner toutes les
Nations de l'Europe & de l'Afie ce
qui lui réuffit à l'égard de quelquesM
A I. 1763. 73
unes. Quant à elle , fa méthode eft de
rendre cette efpéce de tribut aux Chinois,
qui jufqu'à préfent ont eu celle
de ne le rendre à perfonne.
ALCINO U S.
Ce trait feul fait leur éloge : ils s'en
tiennent au folide , & ma conduite fut
leur exemple. Mes richeffes étoient des
richeffes réelles.
LE FINANCIER.
Peut-être le bon Homère en parle-t-il
un peu en aveugle . Autrement vous
euffiez bien fait de fubftituer à vos efclaves
, des efclaves naturels qui euffent
épargné à la Princeffe votre fille le foin
de laver elle- même fes robes & celles
de fes frères .
ALCINOUS.
Quoi ? vos femmes ne prennent- elles
pas le même foin ?
LE FINANCIER .
Les esclaves de leurs efclaves dédaigneroient
de le prendre. J'aime auffi
beaucoup à voir la Reine , votre augufte
épouſe , filer fa quenouille depuis le
point du jour jufques long-temps après
Îe crépuscule.
ALCINOUS.
Ne faut-il pas qu'une femme s'occLE
pe ?
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
LE FINANCIER .
Oh , les nôtres ne font pas inutiles.
ALCINO US.
Apparemment que leurs travaux font
plus importans que ceux qui captivoient
ma chère Areté.
LE FINANCIER .
N'en doutez pas . Ce font elles qui
repréfentent , qui tiennent le jeu , la
table & le peu de converfation qui eft
aujourd'hui d'ufage. De là , elles vont
fe montrer au Spectacle , y faire des
noeuds , juger la Piéce , protéger ou
dénigrer l'Auteur. Ce font elles auffi
qui difpenfent aux gens de Lettres les
fortunes , les honneurs , les réputations ,
le rang , l'eftime & jufqu'au ridicule.
ALCINOU s .
Leur crédit fut moins étendu parmi
nous. J'eus cependant beaucoup d'égards
pour ma chère Areté , qui eut
pour moi celui de n'en abuſer jamais.
LE FINANCIER.
,
De quoi pouvoit abuſer une Reine
dont la fonction journalière étoit de filer
? Vous-même , quels pouvoient être
vos plaifirs.
ALCINOUS .
J'en eus de plus d'une efpéce. J'aimai
la bonne chère , la mufique , la
M A 1. 1763. 77
danfe. Homère a dû vous inftruire de
mes goûts. Ne me repréfente-t il pas
quelque part , affis à table comme un
Dieu?
LE FINANCIER .
Il me femble que les repas de l'Olympe
durent être différens des vôtres ; ou
Comus , à coup fûr , étoit mauvais cuifinier.
ALCINOUS.
Quoi done ? n'ai -je pas traité fplendi
dement le fage Ulyffe , mon hôte ?
LE FINANCIER.
Ulyffe trouva chez vous de quoi affouvir
fa faim dévorante . Lui-même
n'étoit pas accoutumé à des feftins plus
délicats . Mais quel eft le fou -traitant ,
qui voudroit s'accommoder de pareils
mets ? Le dos d'un boeuf , d'un veau ,
d'un mouton
, d'un porc , fervi tout
entier devant un convive n'étoit- il
pas bien propre à ranimer fon appétit
?
ALCINOUS.
Eh , qu'euffiez-vous donc fervi au Roi
d'Itaque ?
LE FINANCIER .
Ce qu'on peut décemment offrir à
un honnête homme ; c'eft-à-dire quelques
mets légers. & piquans ; tels qu'u-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ne aîle de faifan , ou de perdrix , tant
foit peu du rable ou du ventre d'un
liévre , quelques poiffons rares , quelques
menus entremets , & c . Que n'aije
ici le Dictionnaire de Cuifine , les
Dons de Comus , le Cuifinier François ,
& tant d'autres ouvrages effentiels compofés
fur cette matière difficile & inépuifable
! vous verriez ....
ALCINOUS.
Quoi , l'on s'amufe chez vous à écrire.
fur un pareil fujer ?
LE FINANCIER.
Voilà une queftion bien digne d'un
Roi , qui fut , comme un fimple Contrôleur
de nos Fermes , borné à une
fimple cuifinière ! Apprenez que nous
avons plus d'écrits fur la cuifine , qu'il
n'y en eut de votre temps
fur toutes les
autres matières enfemble. Mais revenons
à notre objet. Il me femble qu'on
ne fervoit même dans vos grands repas ,
que d'une feule efpéce de vin ?
ALCINO U S.
N'étoit- ce pas affez ? Nous buvions
d'excellent vin grec ; vin dont quelques
rafades fans eau , fuffifoient pour enyvrer
un Polypheme.
LE FINANCIER .
Ce vin- là nous eft connu , & nous
MA I. 1763. 79
en ufons parce qu'il vient d'outre - mer.
Mais que je vous plains de n'avoir jamais
goûté ni du Bourgogne , ni du
Champagne , ni du Grave , ni du Tocai
, ni du Malaga , ni du...
ALCINO US.
Arrêtez ! cette énumération devient
fuperflue. Je n'ai
pas même connu de
nom ces vins que vous citez , & je
doute qu'aucun d'eux l'eût emporté fur
grec.
mon vin
LE FINANCIER .
J'oubliois les liqueurs , autre avantage
précieux que vous ne connûtes jamais..
Ces liqueurs & la plûpart de ces vins font,
pour l'ordinaire , verfés par les femmes ,
par les femmes toujours charmantes vers
la fin d'un repas , & que vous aviez la
mal-adreffe d'éloigner des vôtres.
ALCINO U S.
En revanche , nous les chargions de
certains emplois qui n'étoient pas fans
agrément pour elles & pour nous. C'étoient
elles qui ....
LE FINANCIER .
Je fcais en quoi confiftoient ces fonctions
, & j'avoue qu'elles avoient leur
mérite. Mais en être réduit au feul vin
grec !...
D iv
80 MERCURE DE FRANCE .
ALCINOUS.
Hé bien ! je vous paffe cet article. Il
m'en reste affez d'autres à faire valoir.
Parlons d'abord du divin chantre Démodocus
, lui qui marioit fi ingénieuſement
fa lyre avec fa voix . Je doute que
vous ayez connu cette heureuſe manière
d'égayer un repas.
LE
FINANCIER .
Il faut , mon Prince , vous réfoudre
à cliffer fur cet article comme fur les
précédens . Votre mufique fut auffi uniforme
que votre cuiſine & votre cellier.
La nôtre , au contraire , fut auffi variée
que nos mets & nos vins. Il nous faut
un concert complet , & non la fimple
voix d'un homme & le fimple fon d'une
lyre , fuffent-ils même divins , à la manière
de votre temps.
ALCINOUS.
Je vois qu'il vous faut de la profufion
partout. Mais que pourrez-vous oppofer
à la grandeur , à la beauté de mes
jardins ? Vous favez avec quel enthoufiafme
Homère en parle.
LE FINANCIER.
Souvenez-vous bien qu'ils n'étoient
peuplés que d'arbres à fruits , & qu'une
pareille décoration eft ignoble
.
MA I. 1763.
81
ALCINOUS.
Comment ! vous m'étonnez . De quels
arbres voudriez -vous donc faire uſage ?
Eft-il naturel de cultiver ceux qui ne
produisent rien ?
LE FINANCIER.
Ce qui eft fi naturel , eft rarement
digne qu'on s'en occupe . Il faut du fingulier
, du piquant. Il faut dérober au
foleil l'afpect de la terre , & ne laiſſer
à la terre même qu'une fécondité ſtérile .
Autrement votre parc & l'enclos de votre
Jardinier , feront abfolument femblables.
J'ai , moi qui vous parle , arraché
au domaine de Cérès , plus de terrain
que fon Triptoleme n'en eût
pu culfiver
en un an .
ALCINOUS.
Voilà une fingulière manie ! Mais du
moins aurez -vous refpecté l'ordre primitif
des chofes ; laiffé couler une fontaine
, ferpenter un ruiffeau , fubfifter
une colline , un vallon , un bofquet comme
la nature l'avoit d'abord difpofé. En
un mot , l'art n'aura fait que la feconder
au lieu de l'anéantir.
LE FINANCIER
Au contraire , j'ai voulu qu'il la
domptât en tout point. J'ai parlé &
bientôt une terraffe a fuccédé à un val-
D.V
82 MERCURE DE FRANCE.
lon , un baffin à une colline , le gazon
au gravier , le gravier au gazon , l'eau.
à la terre , la terre à l'eau ; en un mot
j'ai voulu être créateur & j'y ai réuffi .
Par-là , mon jardin eft devenu auffi
éxactement compaflé que les vers du
Poëte qui a chanté le vôtre.
ALCINO U S.
Je ne fçais , mais je préfume que cette
exacte fymétrie , eft auffi infipide en fait
de jardins qu'elle eft agréable en fait de
vers.
LE FINANCIER .
Il me femble que nous vifons fort
nous trouver d'accord.
peu à
ALGINO U S.,
J'avoue que cet accord me paroît difficile.
LE FINANCIER .
Effayons toutefois de nous rappro
cher. Je vous laiffe juge de la question ;:
mais foyez fincère.
ALCINO U S.
Je le ferai , & voici ma déciſion.
Peut-être de mon temps fuivions- nous
la nature de trop près ; mais à coup für
vous vous en êtes trop éloignés.
Par M. DE LA DIXmerie,
MA I. 1763. 83
LE
Noix
E mot de la premiere Enigme du
fecond volume d'Avril eft la
qui , coupée en deux , devient Cernaux.
Celui de la feconde eft Moulin à vent.
Celui du premier Logogryphe eft Tapilferie
, dans lequel on trouve Tapis ,
rifée & Patiflerie . Celui du fecond eft
Innocence , dans lequel on trouve Io ,
nie , nôce , non , Ninon , nonce , none ,
oncle , Nice , & d'autres que je n'ai point
mis.
ΟΝ
ENIGM E.
N ne me rencontre qu'aux Champs ,
Point à la Cour , point à la Ville ,
Et cependant je, fuis utile
Aux plus petits , comme aux plus Grands :
Pour moi l'ouvrage eft un martyre.
Et , ce qui doit vous faire rire ,
Pour que j'exerce mon emploi ,
On est toujours trois après moi...
Je paffe pour laborieuſe ,
Et fuis d'une pareffe affreufe ,
Car je ne fais rien de mon cru.
Pour que je falle des merveilles ,
D.
VJJ
84 MERCURE DE FRANCE.
Il faut , quand deux des trois me tirent les
oreilles ,
Que l'autre , fort fouvent me pouffe par le cul.
Par M. NARET .
VOUS
AUTR E.
ous ne le croirez pas à moins de l'avoir vû:
Dans Paris tous les jours fur un char étendu ,
Conduifant avec moi la maiſon qui me loge ,
J'entends retentir mon éloge.
Un héraut publiant mes bonnes qualités ,
La corde au col me fuit à pas comptés.
La corde au col ? le plaifant équipage !
Va-t-on le pendre ? oh de grace , arrêtez ,
Ne m'aigrillez pas davantage :
Si c'eft votre delfein , vous pourriez réaffir ,
Maisje ne ferois pas facile à radoucir .
Par M. L. G....
LOGO GRYPH E.
Je fais un jeune enfant adoré de ma mère ; E
C'eſt d'elle que je tiens tout ce qu'il faut pour
plaire ,
Douceur , grâces , beauté , tendreſſe , ris , attraits
Sont les dons que ſur moi répandent ſes bienfaits.
•
M A I. 1763. 85
Mes charmes innocens rendent mon régne aimable.
Mais malheureuſement il eſt trop peu durable ,
Car mes frères , jaloux de toutes ces faveurs ,
Me forcent tour -à- tour à fouffrir leurs rigueurs
Mais où vais -je ? ... à quoi bon parler de ma famille
?
Et pourquoi m'égarer de vétille en vétille ?
Il s'agit , cher Lecteur , de deviner mon nom ;
Ainfi venons au fait dont il eft queſtion .
Décompofe ; & bientôt tu trouveras peut-être
Qu'il n'eſt pas malaifé de pouvoir me connoître.
Je t'offre en mes huit pieds par différens rapports,
Plus de quarante mots renfermés dans mon corps.
Un enfant de Noé trois notes de mufique ;
Un ornement d'Evêque ; un terme dogmatique³
Une eſpèce de fel ; un endroit fourerrain ;
Un outil de maçon ; ce qu'on voit dans le pain ;
Un arbre ; deux oiſeaux , un fol que la Nature
Deux ou trois fois par an tapiffe de verdure ;
Le bouquet qui renferme un utile aliment ;
Ce qu'un mauvais payeur ne rend pas aifément ;
Un terme de commerce , ou bien de bréviaire ;
Le titre Souverain qu'en Europe on révére ;
Ce qui , bien cultivé , fait honneur au bon lens ,
Mais fouvent dont le trop peut nuire à bien des
gens;
Un péché capital ; une marque de joye ;
86 MERCURE DE FRANCE .
Ee vafte fein des eaux ; une antique monnoye
Dont l'efpéce aujourd'hui chez nous n'a plus de
cours;
Ce qui fans s'arrêter , fuit & régle nos jours ;
Le nom d'un grand Seigneur qu'on reſpecte en
Turquie ;
Cinq Villes , deux en France , une dans l'Italie,
Une autre dans la Flandre , & la derniere enfin
Se trouve en Allemagne affife fur le Rhin.
Plus un terme de chaffe ; un autre de Barême ;
Ce que Boileau cherchoit avec un foin extrême;
Un jeu fort ulité ; trois pronoms poſſeſſifs ;
Une meſure , un nombre & quatre infinitifs.
C'en eft affez , Lecteur , fi ceci te contente ,
Car je crois entre nous que ce jeu te tourmente.
Combine maintenant , & vois fi tu pourras ,
En cherchant qui je fuis , te tirer d'embarras.
Par M. FABRE , Licentié en Droit
à Strasbourg.
AUTR E.
A Mlle.de. V ***. à Limoges...
Sous bien des fens je pourrois me produire .
Mais fous un feul je vais tâcher , Thémise ,..
De vous indiquer qui je fuis.
M A I. 1763. 87
Sachez donc que l'efprit , l'enjoûment , la décence
Au goût , au Sentiment , aux grâ
râces réunis ,
Sont mes ornemens favoris ,
Et jugez fur ce pied combien votre préſence
Peut me donner d'éclat , de mérite & de prix !
Si tous ces traits ne me font pas connoître
Sondez mes plis & mes replis ,
Ils me dévoileront peut- être ,
Et mes neufpieds combinés , défunis ,
Vous offriront un fruit dont la peau raviſſante ,
Ainfi que votre teint tout à la fois préfente
L'incarnat de la rofe & la blancheur du lis ;
Un être à la beauté duquel on vous compare ;
Un tréfor qu'on dit être rare ,
Mais qui depuis longtemps en moi vous eſt acquisi
Une fête bien defirable
Pour celui dont les jours par un lien durable
. Aux vôtres doivent être unis ;
Certaine fubftance immortelle ,
De la Divinité précieuſe parcelle
Dont en vous mille traits annoncent la beauté ;
Certain ordre fecret émané de vos charmes ,
Et qui , quoique fuivi de foupirs & d'allarmes ,
N'en eft pas moins éxécuté ;
Une ouvrière incomparable/
Qu'on peut nommer chez vous l'agente fecours ..
ble
De la douceur & de l'humanités
88 MERCURE DE FRANCE.
1
Mais je pourrois bleſſer votre délicateſſe :
Il faut qu'à vos yeux je paroiffe
Sous des rapports qui vous foient étrangers.
Commençons , & voyez celui qui par
A fon frère arracha cruellement la vie ;
envie
Le Dieu des Champs & des Bergers ;
Le fymbole de l'ignorance ;
Trois Saints , quatre Evêchés de France;
Le plus agréable.des mois ;
L'endroit où pour tenter de glorieux exploits
Un Général affemble & place fon armée;
Sept oifeaux différens , dont deux font babillards.;
Trois dans la baffe- cour ont fçu trouver entrée ,
Et deux par leur plumage attirent les regards
Un grand Empire de l'Afie ;
Un, adorateur des faux Dieux ;
Un terme de mufique ; un fleuve d'Italie ;
Par fes bons vins un Bourg fameux ;
Enfin un inſtrument propre à fouiller la terre ;
J'aurois bien d'autres mots , Thémire , à vous citers
Mais je veux m'en tenir , pour vous moins tourmenter
"
Au mot qui chaque jour finit votre prière..
ENVO 1.
Penfant à vous à tout moment
Dans mon afyle folitaire,
1
Air
Gratiewem vec accompagnement de Guitarre .
Loindu tendre bergerqu'on aimeEst-il he
-las dedouxmomens GrandsDieux dans ce malheurex
= trême On souffremille affreux tourmens L'on s'inqui-
ète , l'on de si re, L'on s'inquiète l'on de =
= si re ,La solitude a des appas.Au sein des
plaisirs on soupire En est- ilpour moi sansLicas.
?
MA I. 1763. 89
Du mot dont je vous fais myſtère
Je me rera e l'agrément.
Si je n'ai point aujourd'hui l'avantage
D'en partager près de vous le plaifir ,
Souffrez au mo s que je m'en dédommage
Par le charme du fouvenir...
Par M DESMARAIS DU CHAMBON,
Ce 22 Mars 1763.
CHANSON.
LOIN du tendre Berger qu'on aime ,
Eft- il , hélas ! de doux monens ?
Grands Dieux , dans ce malheur extrême ,
-On fouffre mille affreux tourmens !
L'on s'inquiette , l'on defire ,
La folitude a des appas ;
Au fein des plaifirs on foupire :
En eft-il pour moi , fans Lycas. ?
La Mufique eft de M. DOBERT , fils,
Organifte de Châteaudun.
go90 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure ,
au fujet du premier Vers de la pre-.
mière OLYMPIENNE de Pindare.
Vous
rappellez - vous ,
›
Monfieur
d'avoir lû , il y a quelques jours , dans
la trente -fixiéme feuille de l'Année Littéraire
un article fur les traditions que
Boileau & Charles Pérault ont données
de la première Ode des Olympiennes
de Pindare ? L'Auteur de cet article
fait voir à M. Freron , qu'on n'a jamais
bien entendu ce premier Vers de Pindare
ägisov μèv idup . Boileau , dit- il , a traduit
ainfi » Il n'y a rien de fi excel-
» lent que l'eau : il n'y a rien de plus
» éclatant que l'or , & il fe diftingue
» entre toutes les autres fuperbes richef-
» fes , comme un feu qui brille dans
» la nuit . Mais ô mon efprit , puifque
» c'eſt des combats que tu veux chan-
» ter , ne va point te figurer que dans
1
MA I. 1763. 91
ود
?
-
" les vaftes déferts du Ciel quand il
» fait jour , ou puiffe voir quelqu'autre
» aftre auffi lumineux que le Soleil ,
» ni que fur la Terre nous puiffions.
» dire qu'il y ait quelqu'autre com-
» bat auffi excellent que le combat
» olympique , & c . » Charles Perault n'a
» pas mieux traduit , ajoute- t - il , l'eau,
eft très bonne à la vérité , & l'or ,
» qui brille comme le feu durant la
» nuit éclate merveilleufement par-
» mi les richeffes qui rendent l'homme
fuperbe ; mais mon efprit , fi tu de-
» fires chanter des combats , ne con-
» temple point d'autre aftre plus lumi-
» neux que le Soleil pendant le jour
» dans le vague de l'air ; car nous ne
» fçaurions chanter des combats plus
" illuftres que les combats olympi-
" ques , &c. » Boileau & Perault
dit-il , fe font trompés tous deux , &
il s'agit ici de la prééminence de l'eau
fur tous les élémens , parce que Pindare
fait allufion à l'opinion du Philofophe
Thales qui prétendoit que l'eau étoit .
le premier des élémens , & qu'elle avoit .
donné , ainfi que le rapporte Diogène
Laërce , naiffance à tous les êtres exiftans
fur la Terre . Il ne s'agit donc pas ,
dit judicieuſement l'Auteur de l'expli
?
92 MERCURE DE FRANCE.
cation , de la qualité de l'eau , mais de
fa prééminence fur tous les élémens.
Ainfi pour bien rendre la penfée de
Pindare , il faut dire l'eau eft le premier
des clémens. Il n'y a pas là de
ridicule , ajoute l'Auteur.
›
Il est bien étonnant Monfieur
qu'en nous rapportant les différentes
traductions qu'on a faites de cette Ode
de Pindare , l'ingénieux Auteur de cette
explication ne nous air rien dit d'une
ancienne traduction de Pindare donnée
en 1617 par François- Marin Champenois.
Sans doute qu'elle lui eft inconnue.
Je me fuis rappellé de l'avoir
lue toute entière à la Bibliothéque du
Roi , & je l'ai actuellement entre mes
mains. Voici l'explication de Marin.
Son ftyle eft celui de fon fiècle ; il n'eſt
pas bien agréable , mais il n'a rien de
dégoutant , & d'ailleurs il ne s'agit ici
que du fens des paroles de Pindare.
» Tout ainsi que l'eau excelle entre les
» élémens , & que l'or ( ne plus ni
» moins qu'un feu brillant fe faict pa-
» roiftre durant la nuit ) furpaffe toute
» autre magnifique richeffe ; de même
" auffi qu'en plain jour l'on ne peut
» vefir par le vague de l'air un aftre
apparant qui flamboye davantage que
M. A I. 1763. 93
»le Soleil : ainfi , ma chère Mufe , fi ma
» tu defires que nous célébricns les
» jeux , n'en cherchons pas de plus
» excel.ens ou plus dignes de nos vers ,
» que les combats qui fe font aux champs
» olympiques , &c.
Si je ne craignois pas d'affoiblir cette
verfion de Marin , & de mériter le reproche
qu'on fit à l'Abbé Tallemant
je la rendrois ainfi " Comme l'eau
l'emporte fur tous les élémens , &
» comme l'or , femblable à un feu
» qu'on voit briller pendant la nuit ,
» furpaffe toutes les richeffes qui flat-
" tent le plus la vanité de l'homme ,
» ou comme le foleil , qui par qui par l'éclat
» de fes rayons éfface tous les altres
épars dans la vafte profondeur des
airs tels font , divine Mufe
» combats qui fe livrent aux champs
» Olympiques ; & puifque vous vou-
» lez célébrer des combats , n'en cher-
» chez ni de plus glorieux , ni de plus
» dignes de vos chants. Cette immenfe
» carrière offre aux Poëtes , & c.
"
les
A cette explication , Marin ajoute
la note fuivante qui développe parfaitement
le fens qu'il a donné à Pindare.
» Les anciens Philofophes , dit- il , ont
» été fort en peine pour trouver le
94 MERCURE DE FRANCE.
premier principe des chofes naturelles,
» Voyez ce qu'en note briévement à
» Sancto Paulo queft. 4 du premier
Traité de la première partie de fa
» Phyfique , & un peu plus amplement
» Eufébe Chap. 5 , Liv. 1 de la prépa-
» ration Evangélique ( a) . Or Pindare
" avec Thalès eft de l'opinion de ceux
» qui difoient que l'eau eft le principe
» de toutes chofes , fuivant laquelle
» opinion quelques anciens Grecs fai-
» foient offrande de leur poil aux
» fleuves ( b ) .
Marin cft plein d'excellentes recherches
& de notes très fçavantes . Il avoit
du goût pour fon fiècle , & ne manquoit
pas de jufteffe dans l'efprit . Vous
trouverez fur-tout qu'il explique toujours
très-bien le début des Odes de
Pindare. Il fait voir que ce début eft
toujours lié au fujet ; & généralement
(a) Le Père Berruyer a très -bien expliqué le
fentiment d'Eufebe.
(b ) On trouve encore aujourd'hui en Perfe
des veftiges de cette coutume. Pour ne point
fouiller les élémens , dit M. de Montefquieu
Tom. 2 de l'Eſprit des Loix , les Perfes ne navigeoient
pas fur les fleuves. Ils n'ont point de
commerce maritime , & ils traitent d'Athées ceux
qui vont fur mer. Voyez Chardin.
M A I. 1763. 95
il ne reconnoît d'écart & de digreffion
dans les Odes de Pindare , que les
écarts que Pindare y reconnoît luimême
(c ) . Voici une note qui vous
donnera une idée de fa façon de penfer
touchant les Poëfies de fon temps.
» Si nos Poëtes François , dit- il page
» 106 , qui font aujourd'hui , puifoient
» dans les fontaines des doctes anciens
" Grecs & Latins , ils furvivroient à
» leurs ouvrages plus long- temps qu'ils
» ne feront. » Et à la page 236 fur ce
vers is ' iv ɛutuxiα. » Le monde , dit-
» il , prife plus les riches que les gens
» de bien. Car fi le monde parle d'un
» homme qui fe foit enrichi juftement
» ou injuſtement , il dit , c'est un homme
d'esprit , c'est un galant homme ; il
" a bien fait fes affaires . » Vous y
trouverez quantité d'autres naïvetés qui
vous feront plaifir. J'ai vu Marin cité
dans plufieurs Auteurs. Il étoit furtout
très-connu à l'Abbé Desfontaines qui
parle de fa traduction de Pindare ,
quelque part dans fes Obfervations .
On doit donc dire , Monfieur , que
Marin a la gloire d'avoir été , parmi
tous les
Traducteurs François , le pre-
( c) Comme par exemple , lorfque Pindare
avertit fa Muſe de reprendre fon Sujet.
96 MERCURE DE FRANCE.
mier qui ait trouvé le vrai fens de
Pindare ; & pour ne vous laiffer rien
à defirer à cet égard , il ne me reſte
plus qu'à vous citer la traduction de la
Gaufie , avec celle de l'Auteur du Dif
cours fur l'Ode , afin que vous puilliez
mieux juger de toutes les traductions
françoifes de cette première Ode de
Pindare. Le fieur de la Gaufie donna en
1626 une traduction de Pindare mêlée
de vers & de profe . Voici fon début.
» La force de chaque élément
» Paroît par leurs effets contraires ,
Mais le moindre de l'eau furmonte abfolument
>> Tous ceux de fes trois frères.
Celui- ci a une interprétation différente
; il s'éloigne du fens que Marin
a donné à Pindare , & il a cru que le
Poëte avoit en vue , non la prééminence
de l'eau , mais fa qualité , fes
ufages , & fes effets .
L'Auteur du Difcours fur l'Ode ,
donné en 1762 , rend ainfi cette première
ftrophe. " L'eau fans doute eft
" le premier des élémens. L'or brille
» entre les plus fuperbes richeffes comme
une flamme éclatante dans les
» ombres de la nuit. Mais , ô mon efprit
, fi tu veux chanter des combats
ne
MA I. 1763 . 97
» ne va point en plein jour chercher
» dans les vaftes déferts du ciel un aftre
» plus lumineux que le Soleil , ni fur
» la Terre des jeux plus illuftres que
» ceux d'Olympie. C'eft - là que les
Poëtes , & c.
,
Du refte , Monfieur , je n'éxamine
point ici fi so eft un fuperlatif
d'Ayatos , ou fi c'est un nom verbal
(a) formé d'agiseven , dominari , præcel-
. (a ) S'il eft vrai , fuivant l'explication inférée
dans l'Année Littaire , que ce terme agisov ne
foit pas formé d'ayatos , & par conféquent que
le premier vers de Pindare ne puiffe admettre
cette verfion littérale , l'eau est très bonne , il
fera vrai autfi de dire que tous les Grecs contemporains
de Pindare & autres qui ont fuivi ,
n'entendoient pas bien le Grec. Erafine Schmitt ,
dans fon Commentaire fur Pindare , rapporte
deux Epigrammes du Liv. 4 de l'Anthologie où
l'on badine Pindare fur ce premier vers de fon
Ode . En voici à - peu près le fens : En vérité ,
Pindare , nous ne voudrions point que vous fufiez
notre Médecin , & fi nous étions affez inconfidérés
pour confier nos corps entre vos mains , vous nous
diriez pour tout remède que l'eau est très - bonne.
En un mot , rappellez vous le Docteur Sangralo .
Voici encore un autre témoignage. Ariftote , au
Liv. de fa Rhétorique , Chap . 7 Art. 19 ,
après avoir fait voir » Qu'une choſe qu'on aura
» en abondance fera meilleure qu'une aurre qui
» fera plus rare , parce qu'on le fert beaucoup
plus de l'une que de l'autre , & que tout ce
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cellere , ni fi l'on doit traduire comme
Marin , les Olympionniques pour les
Olympiennes , les Néméoniques , pour
les Néméennes , & c. Ce n'eft point ici
le lieu d'agiter cette queftion , & elle eft
étrangère à l'objet que je me fuis propofé
, qui eft de rendre juftice à Marin
comme au premier qui ait trouvé le
vrai fens de Pindare.
J'ai l'honneur d'être , & c .
» qui fert très-fouvent vaut mieux que ce qui
» ne fert que quelquefois & très- peu , il ajoute ,
» voilà ce qui a fait dire à Pindare dans une de
» fes Odes , il n'eft rien defi bon que l'eau. Ariftote
croyoit donc que Pindare avoit voulu défigner
les ufages de l'eau & non fa prééminence & c...
Mais jugeons Pindare par lui-même . Pindare le
répéte quelquefois dans fes comparaifons quoique
fort rarement. Dans l'Odé troifiéme des Olympiennes
, épode 3 , vers 3 , on trouve :
Ει δ ' αρισεύει μεν ύδωρ.
Si autem excellit quidem aqua.
Ici Pindare a ôté l'équivoque , & il eſt évident
qu'il s'agit dans cette troifiéme Ode , de la prééminence
de l'eau Il ne s'agit plus que de fçavoir
en quel temps ces deux Odes ont été compolées
. Suivant Schmitt , la premiere Olympienne
parut dans la foixante - treiziéme Olympiade , &
l'Ode troifiéme à Thécon dans la foixante- dixfeptiéme.
On peut donc croire que dans cet intervalle
, Pindare eut tout le loifir de reconnoître
M A I. 1763 . * 99
1
LETTRE de M. MARIN à M. DE LA
PLACE , fur l'Hiftoire de SALA
& c. DIN ,
VOUS Ous avez eu la bonté , Monfieur .
de faire mention dans le Mercure d'Avril
de l'Hiftoire de Saladin , & vous
l'avez annoncée comme une nouvelle
édition. Je fuis fort éloigné d'approuver
ces petites rufes de Libraires , & je
vous prie d'apprendre au Public que j'ai
fait quelques légers changemens dans
cet écrit , mais qu'il n'a point été réimprimé
de nouveau .
Cet Ouvrage qui m'a couté dix années
de travail , dont j'ai puifé les matériaux
dans tous les Auteurs du temps ,
Chrétiens & Mufulmans , que j'ai écrit
avec le plus de foin qu'il m'a été poffible
, & que j'avois cru rendre intéreſfant
par le développement & l'Hiftoire
abrégée des Dynafties Arabes , par le
tableau des moeurs & des opinions des
!
qu'on pouvoit donner une fauffe interprétation
au premier vers de fon Ode à Hiéron ; c'eſt
pourquoi il répéte enfuite cette même comparaifon
, & donne la correction néceffaire .
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
+
Mahometans , & en préfentant fous une
face nouvelle , une de ces expéditions .
malheureufes qui firent de la Syrie un
gouffre où l'Europe venoit s'engloutir ;
cet Ouvrage , dis-je , traité avec ce ton
de vérité que quelques critiques ont
blâme , & que je regarde comme le premier
devoir impofe à l'Hiftorien , obtint
le fuffrage des gens de lettres ; mais
les femmes qui font dans notre fiécle le
fuccès des livres nouveaux , & dont
plufieurs méritent cet honneur ; mais
le commun des Lecteurs François furent
rebutés des noms barbares qu'on y rencontre
à chaque page. On étoit accoutumé
à lire dans Maimbourg , ( dont je
viens d'imiter la prolixité dans la phraſe
précédente ) dans Vertot , & tant d'autres
, les noms de Noradin , d'Adile ,
de Saladin , & on a été effrayé d'y voir
fubftituer ceux de Zenghi , de Kara-
Arflan , de Schirgouht , de Schaour ,
de Kamstegghin , & c ; vous penfez bien ' ,
Monfieur , que cet affemblage de lettres
qu'il falloit , pour ainfi dire , épeler chaque
fois pour leur faire produire deз
fons ; que ces fons bizarres qui venoient
à chaque inftant irriter les oreilles délicates
, ont dû laffer la patience des perfonnes
qui lifent plus pour s'amufer que
M A I. 1763.
ΤΟΥ
pour s'inftruire . J'ai eu tort fans doute
de ne point animer leur conftance en
les avertiffant dans la Préface , qu'après
le troifiéme ou le quatriéme livre , elles
n'auroient rencontré que des noms trèsconnus
, des noms de leurs ancêtres
des détails peut- être intéreffans & des
anecdotes que très-fùrement elles ne
trouveront point ailleurs ainfi raffemblés.
C'étoient , s'il m'eft permis de le dire
, les déferts qui conduifent dans l'Arabie
heureuſe. Mais je m'apperçois qu'à
l'occafion de votre annonce , je me
charge du ridicule de faire moi - même
l'éloge de mon Ouvrage , & c'eſt ſans
donte là une rufe de l'amour- propre
moins pardonnable que celle de mes
Libraires.
Dans le même volume , vous avez
inféré une Lettre pleine de réflexions .
judicieuses , à l'occafion du projet que
j'avois imaginé, & auquel vous avez bien
vou'u applaudir . On a eu tort de confondre
cet établiffement avec les confultations
gratuites des Avocats. Je propofe
une affemblée ou bureau de perfonnes
inftruites & autorifées à pourfuivre
avec vigueur les intérêts des pauvres
contre la tyrannie des débiteurs puiffans
& de mauvaife foi. Je n'ai cité
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
qu'un exemple dans ma Lettre , mais.
j'aurois pu en appeller plufieurs à l'appui
de mes idées , fi je n'avois craint des.
applications. Je les développerois & je
leur donnerois plus d'étendue , fi ce
projet pouvoit avoir lieu. On fentiroit
par la multiplicité d'injuftices criantes.
qu'on pourroit dévoiler , combien il feroit
important de réprimer la cruauté de
certains hommes qui infultent dans des
voitures magnifiques , aux malheureux
dont ils traînent les dépouilles.
Mais ce qu'il faut dire ici pour l'honneur
de l'humanité , c'eft que ma Lettre
adreffée à M. le P. de.... a occafionné
plufieurs bonnes oeuvres. On a recherché
les infortunés de l'efpéce de ceuxdont
j'ai parlé , & on s'eft difputé la
gloire de les fecourir, Un Avocat eftimable
que je ne puis nommer fans fon
aveu , a offert de fe charger de toutes
les caufes des pauvres & de faire les
avances néceffaires ; & fans doute plufieurs
de fes Confrères font dans la
même difpofition . Ainfi dans ce fiécle
que nos Moraliftes ne ceffent de rabaiffer
dans leurs déclamations , l'humanité:
n'a rien perdu de fes droits. Elle n'eft
point éteinte dans le coeur des hommes
& il fuffit de réveiller leur fenfibilité :
M A I. 1763. 103
pour les ramener à cette compaffion
bienfaifante que la Nature nous infpire
pour nos femblables .
Il est encore queftion de moi , Monfieur
, dans le même Mercure. En lifant
le manufcrit de l'Anglois à Bordeaux ,
Piéce qu'on ne fauroit trop louer ; j'ajoutai
un couplet à ceux du Vaudeville
qui termine cette Comédie . Ce
couplet destiné feulement pour M.
Favart , eft tombé entre les mains du
Libraire , qui l'a mêlé avec d'autres jolis
vers . Imprimé ainfi féparément il a un
air de prétention qu'il ne mérite pas , &
que je n'ai jamais eu deffein de luidonner.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris ce Avril 1763 . MARIN.
P.S. Comme le projet que j'avois
propofé n'aura peut-être jamais lieu , je
crois devoir ajouter ici quelques éclairciffemens
fur ce qui fe pratique à Paris ,
à Lyon & à Nancy.
Henri IV, qui s'occupoit fans ceffe
du bonheur de fes Sujets , avoit voulu
quelque temps avant fa mort, procurer
aux pauvres les fecours dont ils pourroient
avoir befoin pour l'inftruction &
la défenfe de leurs affaires. Il rendit à
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
cet effet le 6 Mars 1610 , un Arrêt de
fon Confeil d'Etat, qui ordonnoit que
dans toutes les Cours tant fouveraines
que fubalternes , il feroit commis des
Avocats & Procureurs , lefquels feroient
tenus d'affifter de leur confeil , labeur
& vacations , les Veuves , Orphelins ,
Pauvres Gentilshommes , Marchands
Laboureurs & autres qui feroient dépourvus
de confeils & d'argent , &c . La
mort prématurée de ce grand Roi empêcha
l'éxécution d'une fi belle entreprife.
Elle eft demeurée depuis fans
effet ; mais les Avocats y ont fuppléé
en partie , en établiffant des Confultations
de charité qui fe tiennent dans la
Bibliothéque que fen M. de Riparfond
a laiffée à l'Ordre des Avocats . Cette
Bibliothéque eft dans une des Salles de
l'Archevêché. Il s'y affemble une fois
la femaine , plufieurs anciens & jeunes
Avocats nommés par Meffieurs les Avocats
Généraux du Parlement , pour donner
leur avis fur les affaires qui font
propofées. Un d'entre les jeunes rend
compte a l'ancien des Mémoires , &
rédige les Confultations fans en recevoir
aucun honoraire. Meffieurs les
Avocats Généraux & M. le Procureur
Général áffiftoient anciennement à ces
M A I. 1763. TOS
affemblées & y viennent encore quelquefois.
Je tiens ces éclairciffemens d'un Avocat
( M. A. de M... ) qui m'a dit les
avoir envoyés également au Journal de
Jurifprudence. A Lyon il y a un Bureau ,
ou Confeil charitable. Ce Bureau doit
fon établiffement à M. de Rochebonne ,
Archevêque de Lyon , qui affecta 2000 1 .
à prendre fur les revenus de l'Archevêché.
Tous ces Succeffeurs ont continué
cette bonne oeuvre . La Ville ena
augmenté les revenus.
M. l'Archevêque préfide à ce Bureau,
en fon abfence c'eftfon premier Grand
Vicaire , ou un Comte de Lyon. Il y
affifte des Magiftrats de la Cour des
Monnoyes , Maréchauffée & Préfidial
de Lyon , des Avocats , des Procureurs,
des Négocians & notables Bourgeois .
On y régle à l'amiable toutes les conteftations
lorsque les parties veulent bien
s'en rapporter à ce Confeil. On fe charge
des procès des pauvres , où on leur
fournit des fecours , c'eſt-à - dire de l'argent
pour les pourfuivre eux - mêmes.
On y donne auffi des confultations gratuies
.
Ce Bureau s'affemble à l'Archevêché
tous les Samedis.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
Ce Bureau éxerce encore une bonne
oeuvre. Les loyers fe payent à Lyon
tous les fix mois , c'eft- à- dire , à la S.
Jean & à Noël. Quand un ouvrier ou ,
un autre pauvre particulier eft dans l'impuiffance
de payer fon terme , on s'en
charge. On met la femme en condition
, on a foin des enfans & on aide
le mari.
A Nancy , Saniflas le bienfaisant ,
qui mérite ce nom à tant de titres , a
établi un , Confeil d'Avocats qui éxaminent
toutes les conteftations & les.
décident. Ces Avocats font payés par
le Roi & il n'en coûte rien aux Parties
qui vont les confulter,
LETTRE fur la Paix à M. le Comte
de **
cette Epigraphe ; Spes
·
difcite veftras. Virg . Eneide 3. A
Lyon 1763 ; brochure in- 12. de 45.
pages.
IL eft peu queftion de la Paix dans
cette Lettre , dont la Paix a cependant
été l'occafion , & où l'Auteur fe propofe
de faire voir que fi la gloire de la
MA I. 1763. 107
France a diminué , c'eſt l'effet du changement
arrivé dans les moeurs publiques.
Il ne s'agit pas ici des moeurs
dans le rapport qu'elles ont avec l'ordre
focial , mais avec le caractère dominant
de la nation ce qui deviendra plus
clair par cette image.
"
"
» Voyez fortir
» de fa cabane cet homme à la fleur
» de fon âge , qui ne pouvant fuppor-
» ter le repos , brûle d'effayer fes forces.
» La douceur eft dans fes yeux ; mais
» l'audace eft fur fon front , & fa dé-
» marche fière annonce l'intrépidité de
» fon âme. Il part , il va parcourir la
» terre ; il dit, elle eft à moi ; & la nature
» en me donnant le courage , m'a indiqué
ma deftination . Ma maffue n'é-
» crafera point le foible. J'irai, au fe-
» cours de quiconque ne pourra ſe dé-
» fendre lui-même; mais malheur à celui
» qui voudra borner mes droits ou en-
» chaîner mon bras : je viendrai mettre
29 fes dépouilles aux pieds de mon père ,
» & je me juftifierai de mes victoires ,
devant celle qui m'a donné le jour .
» Ainfi à l'honnêteté du fentiment qui le
» pénétre, & qui lui indique fes premiers
devoirs , fe joint une forte idée de fa
» fupériorité fur tout ce qui l'environne,
» Aucune entreprife ne l'épouvante, au-
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>
cun projet ne l'étonne ; & loin de
» prévoir la mort , il n'imagine pas même
» la défaite . Eft - il terraffé par un rival
» plus robuſte ? La honte qu'il ne con-
» noiffoit point encore s'empare de fon
» âme. Il fe roule par terre ; il pouffe des
" cris de rage & de douleur , & jure en
» fe relevant, de ne point revoir le lieu de
» fa naiffance , qu'il n'ait vengé fon in-
» jure. Tel doit être , dit l'Auteur
le caractère d'une Nation qui afpire
à la gloire de mériter les regards de
l'Univers . Tel étoit le caractère de la
Nation Françoife ; & en lui montrant
ce qu'elle a ééttéé , l'Auteur aime à lui
faire appercevoir ce qu'elle peut être
encore . Autrefois , & fans remonter
plus haut que le dernier Siécle , ,, la
» joie ou la confternation qui naifſoit
" des fuccès ou des revers , étoit un
» fentiment profond qui affectoit l'âme
» & qui ne la rendoit que plus active.
» Lorfque Louis- le-Grand puniffoit Génes
ou Alger, il n'y avoit point de
» François qui ne crût que fa propre injure
étoit vengée. Si les Généraux
» ne méritoient pas toujours les ap-
» plaudiffemens des Peuples , au moins
, ils étoient fürs de leurs voeux. La
>» mort de Turenne fut amérement pleu
MA I. 1763. 109
rée par les rivaux de fa gloire. La
» baffe jaloufie qui quelquefois n'épar-
" gnoit pas la réputation des Grands
» Hommes , refpectoit au moins la
» fortune & l'état ; & elle eût entre-
» pris en vain de fupplanter un Héros
» lorfque fes victoires l'avoient rendu.
célébre , & fes talens néceffaires . Les
intrigues de laCour ne pénétroient pas
» encore dans les Camps ; & récipro-
» quement les méfintelligences des Ar-
» mées ne venoient point former des
» partis juſqu'aux pieds du Trône.
ود
A ce portrait l'Auteur en oppofe un
autre , où il peint les François tels
qu'il les fuppofe actuellement. » Depuis
bien des années , dit- il , j'ai enten-
» du beaucoup de belles paroles , &
» je n'ai prèfque point vû de grandes
» actions. J'ai vu nos Guerriers s'im-
» puter mutuellement des erreurs & des
» torts ; & ces malheureufes difputes ,
» tantôt le principe , & tantôt la fuite
» de nos revers , affliger la Patrie fans
» l'éclairer & ajouter à la fenfation
» du mal , l'incertitude de fa caufe qui
en éloignoit le reméde. J'ai vu cet
honneur national , qui repofe peutête
dans les antiques demeures de
cette pauvre & brave nobleffe , ca
MO MERCURE DE FRANCE.
chée dans nos campagnes , abandon
» ner infenfiblement cette partie de la
» Nation Françoife , qui fe montre ,
» qui s'agite , qui communique le mou-
" vement au corps politique , & qui
» malheureuſement éblouit les Peuples
» par fon éclat , & les entraîne par
» fon exemple. J'ai vu le François pu-
" blier lui- même fes difgrâces & n'en
plus rougir ; & ce qui eft peut - être le
» dernier période du mal , forcer fa
» raifon à juftifier par des fophifmes
» l'indifférence qu'il a témoignée pour
→ fon Pays.
Nous ne déciderons point de la vérité
de cet éloquent & ingénieux parallèle
; nous dirons feulement qu'il y
a eu peu de Siécles , où la Nation Fran
çoife ait donné plus de marques d'at
tachement pour fon Souverain , & de
zéle pour fa Patrie , que dans le nôtre.
La confternation générale de la France
pendant la maladie du Roi à Metz ; l'e mpreffement
univerfel à contribuer au rétabliffement
de la Marine , font des
faits que l'on pourroit oppofer aux plus
beaux parallèles . Quoiqu'il en foit , en
fuppofant le mal auffi grand qu'on nous
le repréfente , l'Auteur nous offre les
remédes qu'on peut y apporter ; &
M& A I. 1763.
HE
cette partie de fa lettre demande à être
lue dans l'Ouvrage même. Je n'en citerai
qu'un feul trait qui regarde les gens
de Finance . L'Auteur veut qu'on leur
dife : » ayez un fallon de moins , & éle-
» vez au milieu de cette Capitale une
» Statue au Grand Maurice. La ma-
" gnificence de ce Palais , les eaux de ce
» Parc vous.coûteront un million ; vous
pouvez épargner la moitié de cette
»dépenfe , & en relevant les ruines de cet
» établiffement qui s'écroule , vous ſe-
» rez le bienfaîteur d'une Province. Un
» jeune Gentilhomme plein de coura-
» ge & d'honneur s'eft fignalé dans nos
armées ; il eft inconnu à la Cour , &
» fa fortune ne lui laiffe que fon bras :
» allez lui offrir votre fille ; s'il l'accepte ,
vous aurez fait & pour l'Etat & pour
» vous , la plus importante des acquifi-.
» tions.
Cette lettre , quoique peut- être dictée
par un peu d'enthoufiafme, mérite néanmoins
d'être accueillie & confervée
comme l'ouvrage d'un homme d'efprit ,
d'un Ecrivain éloquent , & d'un excellent
Citoyen.
112 MERCURE DE FRANCE.
DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE; avec
cette Epigraphe : Populus fapiens ,gens
magna. Deut. 4. A Amfterdam, 1763,
volume in- 12. d'environ 250 pages.
IL faut une éducation publique ; l'affaire
eft de voir fi la nôtre eft bonne, pour
la foutenir ; ou fi elle est défectueuſe ,
pour la corriger : & il paroît que c'eft
là le but que s'eft propofé l'Auteur de
la brochure que nous annonçons. Il la
divife en trois parties précédées de quelques
obfervations fur l'éducation en général.
La première partie offre un tableau
méthodique des connoiffances humaines.
La feconde , qui dérive de la première
, contient une diftribution graduelle
des études fcholaftiques . Enfin ,
cherchant les moyens d'étendre & d'affurer
l'éducation publique , il établit
l'ordre & la difcipline des écoles.
Une fous-divifion de ces trois parties
donne lieu à plufieurs paragraphes que
nous ne devons qu'indiquer & percourir.
Dans le tableau des connoiffances
humaines , qui fait le fujet de la pre-
"
MA I. 1763. 113
mière partie de cet Ouvrage philofophique
, on diftingue trois fortes de connoiffances
; les unes font fimplement
inftrumentales ; il y en a d'effentielles ,
& d'autres de convenance. Les premières.
ne font que des moyens d'apprendre ou
de produire ce qu'on fait , tels font la
Grammaire , l'Arithmétique , la Logique
, la Géométrie , & c. L'Auteur définit
ces différentes Sciences , & en fait
voir l'utilité ; les connoiffances effentielles
font la Religion , la Morale & la
Phyfique ; celles de convenances ne font
que les mêmes chofes , mais pouffées
plus loin , & plus ou moins approfondies
, fuivant les états ou les perfonnes.
Toutes les vraies Sciences ont chacu
ne trois parties bien diftinctes , dont la
première eft le fondement de la feconde
, & celle- ci le principe de la troifiéme
, fçavoir l'Hiftoire , c'est- à - dire
le recueil des faits relatifs à la chofe ;
la Théorie qui combine les faits & en
cherche les raifons ; la pratique qui ,
munie des ces fecours , opère avec lumière
, & doit être le principal but de
toute étude .
Cette première partie ainfi divifée &
fous-divifée , forme une espéce d'Encyclopédie
abrégée , où toutes les Sciences
114 MERCURE DE FRANCE.
fontrangées dans l'ordre leplus naturel, ou
du moins dans celui qui s'ajuste le mieux
avec le plan général de l'Auteur. On
fent aisément que la feconde partie
n'entraîne pas dans moins de détails que
la première. L'Auteur prend à huit ou
neuf ans l'enfant qu'il veut élever ; &
revenant fur toutes les connoiffances
dont il a parlé plus haut , il enfeigne la
manière de les apprendre à fon éleve
jufqu'à l'âge de feize ans. Il marque
pour chaque année les livres qu'il lui convient
de lire pour s'inftruire dans chacune
des Sciences indiquées , & le temps qu'il
doit y employer.
Dans la partie qui traite de la difcipline
des écoles , on en diftingue de
plufieurs efpéces. Les unes font pour les
habitans des campagnes , auxquels il
fuffira d'apprendre à lire & à écrire , un
peu d'Arithmétique vulgaire , le Cathéchifme
& un petit Code ruftique , qui
contiendra ce qu'il eft effentiel que des
payfans connoiffent. Les autres font
pour les Bourgs , d'autres pour les petites
Villes , pour les Villes moyennes , pour
les grandes Villes , pour les Capitales ,
De là l'Auteur paffe aux bâtimens des
écoles qu'il veut que l'on place dans des
jours favorables , un air pur , & que.
M. A I. 1763. 115
l'on y entretienne la plus foigneufe
propreté. » Si ce font des maifons de
penfion , il me paroît indifpenfable
» qu'il y ait des couverts d'arbres pour
les récréations des beaux jours , affez
fpacieux pour s'y exercer à l'aife ,
affez bornés pour y être vus de pár
" tout , fans bofquets , fans eaux , fans
» réduits ; & pour les mauvais temps ,
des
» falles fuffifamment vaftes , élevées
» bien percées , accompagnées de quel-
» ques cabinets pour les exercices qui.
» ne fe font pas en commun. Combien
» d'écoles reffemblent à de miférables.
» prifons ! On est étonné furtout à Pa-
" ris de voir prèfque tous les Colléges .
» entaffés parmi des Hôpitaux énormes,
» dans le quartier le plus ferré de cette
» vafte Capitale ; & l'élite de notre jeune
Nobleffe , enfermée pour tout plaifir ,
» entre quatre murs hauts & étroits , &
» obligée au premier rayon de foleil
» ainfi qu'à la première goute de pluie ,
» de fe réfugier dans des chambres fou-
2 vent obfcures & infectes. "
23
La direction des écoles , le choix des
Maîtres , la conduite des éléves donnent
encore bien de détails qui fuppofent,
dans l'Auteur , des vues utiles qu'il feroit
à defirer qu'on exécutât dans toute
116 MERCURE DE FRANCE.
l'étendue du Royaume. L'Ouvrage entier
eft d'un homine inftruit , & qui paroit
defirer bien fincèrement que les autres
hommes le fuffent également.
f
L'ART de s'enrichir promptement par
l'Agriculture , prouvé par des expériences
; parle Sr DES POMMIERS .
Nouvelle Edition , corrigée & confi
dérablement augmentée de plufieurs
expériences , & de la manière de cultiver
les bois pour la conftruction des
vaiffeaux. A Paris , chez GUILLYN,
Libraire , quai des Auguftins , au
Lys d'or , du côté dupont S. Michel
2763 ; avec approbation & privilége
du Roi , vol. in - 12 , d'environ 200
pages.
LORSQUE cet Ouvrage utile partit
pour la première fois , toute l'Edition
fut enlevée en très - peu de temps ; &
l'Auteur fentit la néceffité d'en faire une
feconde , à laquelle il'a fait des augmen
tations qui la rendent fort fupérieure à
la première . Ces augmentations font étaM
A I. 1763. 117
blies fur des expériences nouvelles , qui
ont eu tout le fuccès qu'on pouvoit defirer
, & ces expériences font rapportées
dans l'Ouvrage même. Il a pour objet
tout ce qui peut contribuer à rendre les
terres plus fertiles , & les Cultivateurs
plus riches. C'eft la matière de vingtneuf
Chapitres très-intéreffans pour les
poffeffeurs des terres , & très - inftructifs
pour quiconque a du goût pour l'Agriculture.
On y recherche d'abord les
caufes de l'état malheureux des Cultivateurs
; & l'on expofe les moyens de
rendre le Royaume plus floriffant. On
traite enfuite de différentes productions ,
comme la luzerne , le treffe , le fainfoin
, les troupeaux , la laine , le miel ,
le beurre , le fuif, les arbres fruitiers
les prairies artificielles , & enfin tout ce
qui peut être l'objet de l'attention duCultivateur.
On y trouve des inftructions:
très utiles fur les défrichemens , fur les
pays montagneux , fur les enclos , fur
le fervice des boeufs & des chevaux , & c,
& c. On a ajouté à tout cela , comme if
eft annoncé dans le titre , la manière de
cultiver les bois pour la conftruction
des vaiffeaux ; ce qui fera d'une grande
utilité pour la France , qui eft obligée
de faire de gros frais pour fe les procurer.
118 MERCURE DE FRANCE.
Il réſulte de ce livre , que la culture des
terres ou négligée ou peu entendue , eft
l'unique caufe de la mifère ; que nous
poffédons les vraies richeffes , mais que
nous l'ignorons ; que nous voyons dans
nos Provinces une forte envie de perfectionner
l'Agriculture , mais que les
principes de la fécondité manquent ;
que les fourrages ne font pas fuffifans
pour élever des beftiaux , & c ; mais
qu'avec les moyens propofés par l'Auteur
, ils trouveront en peu de temps
une nourriture abondante , & c . Toutes
ces affertions ne font établies que fur
des faits qui marquent dans M. Des Pommiers
, un obfervateur exact & un bon
citoyen.
M A I. 1763 .
"
TRAITE hiftorique des Plantes qui croif
fent dans la Lorraine & les 3 Evêchés ,
contenant leur defcription , leurfigu
re , leur nom , l'endroit où elles croif--
fent , leur culture , leur analyfe &
leurs propriétés , tant pour la Médecine
, quepour les arts & métiers , par
M. P. J. BUCHOZ , Avocat au Parlement
de Metz , Docteur en Philofophie
& en Médecine , Agrégé du Collége
Royal des Médecins dé Nancy.
A Nancy chez MESSIN , Marchand
Libraire , rue de la Hache ; 1762. in-
12 , ou petit in-8° .
CEE Livre qui aura une fuite , n'eſt
encore qu'au premier volume. On y
traite des Plantes en général, de leur anatomie
, de leur végétation , de leur générati
on , & des différens fyftêmes de
Botanique ; ce qui fait le fujet de fix difcours
qui fervent d'introduction à tout
l'Ouvrage. Mais comme ces notions préliminaires
ne fuffifoient pas pour former
un volume , l'Auteur y a joint deux
120 MERCURE DE FRANCE .
·
théfes qu'il a foutenues dans la Faculté
de Médecine de Pont -à-Mouffon , & dont
la première traite de l'inoculation de la
petite vérole ; la feconde , de la manière
de connoître le pouls par la mufique . Ces
deux théfes font en latin & en françois.
M. Buchoz, promet que les volumes
fuivans feront plus étendus , & ornés
de beaucoup de Planches en taille- douce
, qui repréfenteront les figures des
plantes au naturel . L'Ouvrage ne fe diftribuera
toujours que par foufcription ,
ainfi qu'il a été annoncé.
ANNONCES DE LIVRES.
ÉTAT Militaire de France, pour l'année
1763 ; fixiéme édition , par MM.
de Montandre- Lonchamps , Chevalier
de Montandre , & de Rouffel. Prix , 3
livres relié . A Paris , chez Guillyn
Libraire , quai des Auguftins , du côté
du Pont- Saint-Michel , au Lys d'cr.
Avec approbation , & privilége du Roi .
Avertiffement des Auteurs.
De toutes les éditions que nous avons
données jufqu'ici , celle- ci n'eft pas
la moins curieufe ni la moins intéreffante.
On y trouve la compofition nouvelle
M A I. 1763.
Ι2Ι
4
$
velle de toutes les Troupes Françoifes
ou Etrangères au fervice de France ;
les quartiers des Régimens tels qu'ils
étoient au premier Avril ; leur uniforme,
lès marques diftinctives de chaque grade
, un précis du fervice de l'Officier
des devoirs du Soldat , des appointemens
& folde de l'un & de l'autre ;
en un mot , c'eft un Code complet
qui peut feul donner une idée exacte
de la forme actuelle du Militaire , dont
la conftitution ne doit plus éprouver
de révolutions . L'Ordonnance portant
création de Régimens Provinciaux ,
mérite entr'autres l'admiration & la reconnoiffance
du vrai Citoyen ; en défendant
fa liberté contre les piéges trop
multipliés des Enrôleurs , elle affure à
l'Etat une fource féconde d'hommes
youés à fon fervice par les diftinctions
& le bien - être qu'elle leur procure.
Nous nous fommes propofé de donner
un tableau racourçi , mais fidéle de tous
ces fages établiffemens : nous nous eftimerons
heureux , fi le Public , & particuliérement
les perfonnes intéreffées
dont nous reclamons l'indulgence , nous
jugent fur notre zéle & fur les efforts
que nous avons faits pour remplir nore
objet.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
•
Nous aurions fouhaité de joindre ici.
les Ordonnances qui regleront l'état de
la Gendarmerie & des Régimens Suiffes ;
mais l'on nous preffe de donner notre
Ouvrage , afin d'avoir une idée du Militaire
, telle qu'il eft aujourd'hui . Cependant
nous nous engageons , aufſitôt
que ces Ordonnances paroîtront ,
de les faire imprimer dans le même format
, de façon qu'elles puiffent être inférées
à la fin du Code Militaire que
nous donnons. On en diftribuera à toutes
les perfonnes qui en demanderont ,
en repréfentant le livre.
EXPERIENCES & Obfervations fur
l'ufage interne de la Pomme épineufe ,
de la Jufquiame , & de l'Aconit ; par
lefquelles il eft démontré qu'on peut
faire prendre aux hommes ces Plantes
avec fécurité , & qu'elles font très-falutaires
dans beaucoup de maladies qui
ne cédent point à d'autres remédes.
Traduites du Latin d'Antoine Storck ;
Médecin de la Cour de Vienne . Avec
figures en Taille -douce . A Vienne ; &
fe trouve à Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Libraire , quai des Auguftins ,
près le Pont S. Michel. 1763.
LE CONSERVATEUR de la Santé ,
MA I. 1763. 123
ou avis fur les dangers qu'il importe à
chacun d'éviter , pour fe conferver en
bonne fanté & prolonger fa vie. Par
M. le Begue de Prefle , Docteur-Régent
de la Faculté de Médecine de Paris
& Cenfeur Royal.
Medicina fuit , res fcire nocentes
Quo fibi mortales à re lædente caverent.
Hebenstreit.
In- 12. La Haye , 1763 ; & fe trouve à
Paris , chez P. Fr. Didot le jeune , Libraire
, quai des Auguftins , près le Pont
S. Michel , à S. Auguftin .
JOURNAL hiftorique du voyage fait
au Cap de Bonne-Efpérance , par fen
M. l'Abbé de la Caille , de l'Académic
des Sciences ; précédé d'un diſcours fur
la vie de l'Auteur , fuivi de remarques
& de réfléxions fur les coutumes des
Hottentots & des habitans du Cap,avec
figures. In- 12 . Paris , 1763. Chez Guillyn
, Libraire , quai des Auguftins, près
le Pont S. Michel , au Lys d'or.
AMBASSADES de MM. de Noailles
en Angleterre. Rédigées par feu M.ÞÄ¿-
bé de Vertot. In- 12 . Leyde , 5 volumes ;
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
& fe trouve à Paris chez Defaint &
Saillant
, Libraires , rue S. Jean de
Beauvais , vis - à- vis le Collége , & chez
Durand , Libraire , rue du Foin .
Nous parlerons plus amplement de
cet Ouvrage , qui mérite toute l'attention
des Amateurs de notre Hiftoire .
ÉLÉMENS de Jurifprudence , par M.
R *** In- 12. Paris , 1762. Chez Delormel
, rue du Foin , à l'Image Ste Géneviéve
, Cellot , Imprimeur-Libraire ,
Grande- Salle du Palais , près l'Escalier
de la Cour des Aydes.
,
LE DANGER des liaiſons , ou Mémoires
de la Baronne de Blemon . Par
Madame la M.... de S. A.... Tome 3 &
dernier. In- 12 . Genéve 1763 ; & fe
trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés. Nous avons
promis l'Extrait de cet Ouvrage des
qu'il feroit fini. C'eft un engagement
que nous remplirons avec plaifir.
OEUVRES diverfes de M. l'Abbé
Delamarre. In - 12 . Paris , 1763. Se
trouvent chez les mêmes Libraires.
ALMANACH des Beaux-Arts Ou
M A I. 1763. 125
Defcription d'Architecture , Peinture ,
Sculpture , Gravure , Hiftoire Natureile ,
Antiquités , & dates des Etabliffemens
de Paris , pour l'année 1763. Dédié à
M. le Marquis de Marigny. 1 liv. 4 f.
broché . A Paris , chez Grangé & Dufour
, au Magafin Littéraire de la Nouveauté
, Pont Notre-Dame , proche la
Pompe.
L'ANTI-URANIE , ou le Déifme
comparé au Chriftianiſme , Epîtres à
M. de Voltaire ; fuivies de Réfléxions
critiques fur plufieurs Ouvrages de ce.
célébre Auteur ; Par L. P. B. C. In- 12.
Avignon , 1763. Et fe trouve à Paris ,
chez la veuve Valleyre , à l'entrée du
quai de Gêvres , à la Nouveauté ; &
chez Cailleau , rue S. Jacques , près les
Mathurins , à S. André,
LA BONNE FILLE , ou le Mort vivant
; Piéce à Spectacle , en façon de
Tragédie. Parodie de Zelmire. Amfterdam
, 1763 ; & fe trouve à Paris chez
les mêmes Libraires. Prix , 1 liv . 4 f.
PREDICTIONS Philofophiques , pour
l'année 1763. Envoyées à Mde de ****
Par M. F.... Brochure in- 12 , Londres
1763. Chez les mêmes.
Fin
126 MERCURE DE FRANCE.
LE JARDINIER d'Artois , ou les
Elémens de la culture des Jardins Potagers
& fruitiers par F. Bonnelle , de
l'Ordre des Chanoines Réguliers de la
Ste Trinité dits Mathurins, pour la Rédemption
des Captifs . Volume in- 8 °.
Prix , 50 f. broché. Ce volume contient
deux parties. Dans la première il donne
la defcription , la culture & la propriété
de chaque légume. Dans la feconde il
traite des meilleures efpéces de fruits ,
de la taille des arbres & de la manière
de les planter. Il donne un Traité fur la
manière d'élever des couches pour avoir
des champignons pendant l'hyver &
pendant l'été. Il fait enfuite une longue
& fçavante differtation fur le figuier.
Il parle en connoiffeur de la façon de
cultiver l'oranger , de la manière d'élever:
les orangers de grains du tems de les écuffonner
, des terres qui leur font propres
, de la defcription des caiffes , des
arrofemens particuliers , des inconvéniens
qui leur arrivent , de la conftru-
Etion d'une bonne fèrre , & c . On trou
ve à la fin de ce Volume un Traité fur
la giroflée & un autre fur l'oeillet. Cet
Ouvrage a paru mériter l'attention du
Public. Il fe vend à Arras chez Michel
Nicolas , Imprimeur- Libraire , vis -à -vis
M A I. 1763.
1127
C
les Etats ; chez Laureau , Libraire , rue
des Jéfuites , près le Marché aux Poiffons
; & à Paris , chez Leclerc , Libraire
, quai des Auguſtins.
29
DESCRIPTION hiftorique & naturelle
du Groenland , par Edge , traduite
du Danois , avec la Carte & 11 figures,
8°. fous preffe , papier fin.- dit .
pap. moyen collé. dit. pap. non-collé.
*
-
DICTIONNAIRE de Commerce , par
Savary , avec beaucoup d'additions
&c. 4 vol. in fol . G. P. - Tome 5º , qui
contiendra le commerce de chaque
Pays , & les Compagnies de Commerce,
avec beaucoup d'additions. On payera
pour les 5 volumes , jufqu'à ce qu'ils
foient finis en 1763 , 54 liv. enfuite
67 liv. 10 f. Petit Dictionnaire portatif
, ou abrégé de Savary , 8°. 7 vol.
G. P. 18. liv.
ทาย Ces Ouvrages font fous preffe chez
les Frères C. & A. Philibert , Imprimeurs-
Libraires , à Coppenhague & à
Genève. On peut foufcrire à Paris chez
MM. Defaint & Saillant , Libraires , rue
S. Jean de Beauvais.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.:'·
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences & Belles - Lettres de BESIERS
, du 3 Mars 1763.
M. DE GAYON , Lieutenant Général
des Armées du Roi , né à Béfiers ,
fut inftallé en la place d'honoraire vacante
par la mort de M. le Baron de
Codere , Commandant en cette Ville ,
après un court remerciment qui fut
fort applaudi ; après quoi M. Barbier,
Préfident au Préfidial , & Directeur cette
année lui répondit , & lut quelques recherches
qu'il avoit faites fur les fermens.
M. Bouillet , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , fit l'analyfe de trois Mémoires
qui avoient été communiqués
à la Compagnie depuis la dernière affemblée
publique , & dont l'un rouloit
fur les vertus médicinales du Pin &
M A I. 1763. 129
des différentes fubftances qu'on en retire
, par M. Darbaud , Médecin a Aix ,
l'un de nos Affociés ; l'autre fur la
parallaxe du Soleil déduite des obfervations
du paffage de Vénus au-deffous
de cet aftre , faites à Béfiers le 6
Juin 1761 , & comparées par Mde
le Paute notre Affociée , avec celles que
fit le même jour M. Pingré de l'Académie
Royale des Sciences , dans
l'Ifle Rodrigues ; de laquelle comparaifon
il a réfulté la même parallaxe
qu'avoit trouvée M. de la Lande , en
comparant fes propres obfervations à
celles qui avoient été faites dans les
Pays les plus éloignés ; le troifiéme
concernoit une expérience faite dans
l'Automne de 1761 , laquelle prouve
évidemment l'avantage du fémoir de
M. l'Abbé Soumille , fur la façon ordinaire
d'enfemencer les terres : expérience
que le même Auteur , qui eft un
Citoyen de cette Ville , a répétée à la
fin de l'année dernière , & du fuccès
de laquelle il a promis . de nous inſ、
truire après la récolte prochaine .
M. de la Rouvière d'Eyfartier , Chevalier
de S. Louis & Commiffaire des
Guerres , parla fur un engrais propre
hâter l'accroiffement des arbres , & dont
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
il dit qu'il avoit fait faire l'expérience
en Corfe , pendant le féjour qu'il
avoit fait dans cette Ifle. Cet engrais
n'eft autre chofe que les cendres
des branches du même arbre , ou
d'autres arbres de même eſpèce , & que
par cette raifon il appella Engrais fym.
Fatique ou homogène..
M. Brouzet , Médecin , lut quelques
réfléxions fur l'éducation des enfans ;
& M. l'Abbé Foulquier , termina la féance
par l'éloge de M. Caillé , Bachelier en
Théologie , Prêtre , Prébendier de la
Cathédrale , & Membre de l'Académie
depuis l'inftitution en 1723 lequel s'y
étoit diftingué par plufieurs favans Mémoires
& par quelques inventions curieufes
.
LETTRE de M. BOURGELAT, Ecuyer
de ROI , Correspondant de l'Académie
Royale des Sciences de France ,
&c. à l'Auteur du Mercure,
L'EXACTITUDE & le plaifir avec
lequel vous annoncez Monfieur , les
progrès des Eléves de l'Ecole Vétérinaire
dans la Théorie de leur art , vien
"
MA I. 1763. 131
nent fans doute de l'idée que vous vous
êtes formée de cet établiffement. La reconnoiffance
m'infpire le deffein de vous
mettre à portée de la juftifier vous- même
aux yeux de ceux qui pourroient ne pas
fentir toute l'importance de l'éxécution
de ce projet ; il m'a paru d'autant plus
beau , lorfque je m'y fuis livré , que
fon utilité n'eft pas refferrée dans les
bornes d'une Province & d'un Royaume
, & peut s'étendre à tous les Peuples
.
9 Je vous adreffe donc Monfieur
des moyens fùrs de convaincre les plus
incrédules , d'échauffer les plus indifférens
, & de faire taire ceux qui parlent
le plus , par la feule raifon peut-être .
qu'ils doivent être le moins écoutés .
Ces moyens réfultent d'une infinité
de faits très -autentiques que je vous
fupplie de vouloir bien rendre encore
plus publics qu'ils ne le font . Si l'ex--
périence a , comme je le crois , la force
de perfuader , ces faits garantiront dès--
à -préfent la folidité des principes furt
lefquels j'ai jetté les premiers fondemens
de l'édifice que j'éléve.
J'ai l'honneur d'être & c..
FV)
132 MERCURE DE FRANCE .
ECOLE ROYALE VÉTÉRINAIRE.
ANNÉE 1762.
MALADIE Epidemique dans la Paroiffe
de MEYSIEU en Dauphiné.
L ES Eléves de l'Ecole Royale Vétérinaire
ont été envoyés dans cette
Paroiffe le 20 Juin , & font revenus
le 3 du mois de Septembre.
Ils ont traité dans cette Paroiffe cinquante
boeufs ou vaches , fept chevaux ,
trois mulets , cinq ânes , en tout 62
animaux malades ; ils en ont guéri 53.
Avant leur arrivée on avoit entrepris
la guérifon de 29 boeufs ou vaches &
d'un mulet , en sout 30 malades , tous
30 morts.
re ,
Pendant leur féjour on a fait traiter
par d'autres que par eux 17 boeufs ou
vaches & 2 chevaux, en tout 19 malades,
tous 19 morts. Le Curé du Lieu , le Maile
Châtelain , le Procureur Fifcal &
le Greffier ont attefté les Etats qui ont
été dreffés par les Elèves. Ces Etats
contiennent le nom des Propriétaires des
animaux malades , lenombre & l'espèce
de ces animaux , le nombre des morts
MA I. 1763. 133
& des guéris ; ils ont été envoyés dans
le temps au Miniftre des Finances , à
M. de Marcheval , Intendant du Dauphiné
& à tous ceux des autres Intendans
de Province qui tiennent des Elèves à
l'Ecole.
Le nombre des animaux préfervés
dans cette même Paroiffe de Meyfieu ,
monte à plus de 300.
Les Elèves députés par M. Bourgelat,
& chargés de fe conformer à la méthode
qu'il a prefcrite dans cette occafion
& qui a été laiffée à M. Chenevaz, Maire
dudit Lieu , font les fieurs Bredin ,
Elève entretenu par la Ville d'Auxonne ;
il a fervi en chef.
Moret , Elève entretenu par la Ville
de Châlons- fur- Sône.
Brachet , Elève entretenu par la Province
de Bugey ; il fut attaqué d'un
charbon après avoir fait l'ouverture d'un
cadavre .
Les Elèves qui ont été fucceffivement
envoyés à l'effet d'aider les premiers
, font les fieurs Gauthier , de la
Ville de Lyon.
De Tuncq , Elève entretenu par M.
l'Intendant d'Amiens.
Rambert , Elève entretenu par la Province
du Bugey.
134 MERCURE DE FRANCE.
*
Kamerlet , Elève entretenu par la Ville
de Nancy.
M. Bourgelat s'eft tranfporté lui - mêmettois
fois fur les Lieux .
On obfervera que du 15 Février
jour auquel l'Ecole a été ouverte , au 20
Juin , jour auquel ces Elèves font partis,
il ne s'étoit encore écoulé que 4 mois.
COPIE d'une Lettre de M. CHENEVAZ,
Maire & Chatelain de Meyfieu en
Dauphiné , du 2 Septembre 1762 ,
à M. BOURGELAT..
MONSIEUR ,
Voilà donc enfin la maladie de nos
Beftiaux für fes fins ; nous en rendons
de grandes actions de graces au Seigneur
; mais nous vous en devons auffi ,
Monfieur , rendre de bien grandes , par
les bontés , les attentions & le zéle que
vous nous avez montrés dans cette fàcheufe
circonftance. Je vous en fais >
Monfieur , en mon particulier & au
nom de tous nos Habitans , des remercîmens
infinis ; & je voudrois pouvoir
vous donner des marques de la plus .
M A I. 1763. 135
fincère reconnoiffance , mais j'efpére
que M. l'Intendant de cette Province ,
y aura tel égard que de raifon. Nous
avons été très- contens de la vigilance
& de l'éxactitude de vos Meffieurs ; je
fouhaiterois qu'ils le fuffent auffi de leur
côté , cela feroit bien jufte.
J'ai l'honneur d'être , & c,
ANNÉE 1762 .
MALADIE ÉPIDÉMIQUE dans la
Paroiffe de Villeurbane , en Dauphiné...
LES ES Eléves de l'Ecole Royale Vété
rinaire y ont été envoyés le 15 Septembre
& en font revenus le 25 Octobre.
Ils ont traité 11 boeufs ou vaches , il
y en a eu dix de guéris .
De tous les beftiaux traités par d'au
tres , aucun n'a échappé. Les remédes
préfervatifs donnés par les Elèves ont
opéré avec la plus grande éfficacité. Les
Elèves employés à la cure de cette maladie
, font les fieurs de Tunc , Elève
entretenu par M. l'Intendant d'Amiens .
Mouffette , Elève entretenu par M.
l'Intendant d'Amiens..
136 MERCURE DE FRANCE .
Les Etats par colonnes rapportés par
eux font duement certifiés par le Curé ,
le Procureur Fifcal & le Greffier .
ANNÉE 1762.
MALADIE Epidémique dans la Paroiffe
de Sauvagnat en Auvergne &
autres Paroiffes voifines.
LES malades traités par les Eléves de
l'Ecole Royale
véterinaire depuis le 21
Septembre
jufqu'au 4 Octobre , font en
boeufs ou vaches au nombre de 28. Celui
des animaux guéris eft le même.
Ces Eléves ont donné avec fuccès à
221 bêtes à cornes les remédes préfervatifs.
On obfervera que depuis le mois de
Juillet jufqu'au 4 Octobre , 250 bêtes à
corne font mortes dans la feule Paroiffe
de Sauvagnat ; il faut encore remarquer
que de toutes celles que différens Particuliers
ont traitées , il n'y en a pas eu une
feule parfaitement guérie . On a laiffé
de l'ordre de M. de Bourgelat à M. le
Bailli d'Hermans , la méthode préfervative
& curative. Les Eléves ont enfeigné
à plufieurs habitans la manière de
M A I. 1763. 137
faigner , & ils leur ont expliqué la méthode
du traitement.
Les états par colonnes rapportés par
eux , ont été duement certifiés par M.
le Bailli d'Hermans & par M. le Curé
de Sauvagnat.
Les Eléves envoyés en Auvergne font
les Srs Bredin , entretenu par la Ville
d'Auxonne en chef.
Moret , entretenu par la Ville de Châlons-
fur-Sône .
Bloufard , entretenu par la Province
de Breffe.
Preflier , entretenu par M. l'Intendant
de Moulins.
ANNÉE 1762.
MALADIE Epidémique dans la Paroiffe
de Ste Magdelaine en Forets.
LEE total des animaux malades traités
par les Eléves de l'Ecole Royale vétérinaire
, fe monte à 16 boeufs ou vaches ,
& le total des guéris eft le même.
Il étoit mort fix boeufs avant l'arrivée
des Eléves ; il n'en eft mort aucun
depuis.
Les Eléves ont laiffé la méthode pré138
MERCURE DE FRANCE .
fervative & curative entre les mains de
M. de Bigny , Subdélegué à Mont- Brifon
, qui a certifié l'état par colonne
ainfi que M. de Grandris , Gentilhomme
propriétaire des animaux guéris .
Les remédes préfervatifs ont été don
nés avec fuccès à nombre d'animaux.
Les Elèves font les Srs de Tuncq & Did
ney , entretenus par M. l'Intendant d'Amiens.
L
ANNÉE 1763 .
MALADIE Epidémique traitée par deux
des Eleves de l'Ecole Royale vétéri-
*
naire , dans l'Election de Gannat ,
Généralité de Moulins , depuis le 25
Févrierjufqu'au 4 Avril 1763.
ExN réfumant le nombre de tous les
animaux malades, guéris , ou préfervés ,
dans les Paroiffes de S. Etienne de Gannat
de St Geneft , de Mazerieu , de
la Rejonnien , du grand Vaure de
Beujés , de S. Jean de Venffat , de Cognat
, du Château de Villemont , Paroiffe
de Venffat , de S. Prieft , de Begues
, de Charmes , d'Ecurolles , de
Biozat , de S. Pont.
9
MA T. 1763. 139
Total des animaux malades-
Total des animaux guéris -
Total des animaux préfervés ---
-
- 230..
230 ..
-249
Il eſt à obſerver que de tous les ma
lades compris dans cet Etat , & traités
par les deux Eléves de l'Ecole Royale
Vétérinaire , aucun après la guériſon n'a
eu de rechute , & que de tous les animaux
auxquels on a adminiftré les remédes
préférvatifs aucun n'a été attaqué
de la maladie .
On obfervera encore que parmi ceux
qui ont été traités , il y en a eu 15 en
qui la maladie a été différente & s'eft
montrée par des fymptômes qui fem :
bloient la rendre plus redoutable. Enfin
de ces animaux il y a eu deux chevaux
très-dangereufement malades. Signé
Bredin , Bloufard , le Marquis de Vigny,
Seigneur de Gannat , Veytard , Subdélégué
à Gannat , Rabaponde , Maire
& Lieutenant Général de Police.
Les fieurs Bredin & Bloufard , font
donc les deux Elèves qui ont été envoyés
par M. Bourgelat , & qui ont
opéré ces guérifons .
La méthode préfervative & curative
a été laiffée à M. Veytard , Subdélégué
; & fi l'on calculoit tant les frais.
faits par les Elèves , qu'occafionnés par
140 MERCURE DE FRANCE.
les remédes qui ont été fournis , on
verroit que le traitement de chaque
boeuf ne monte pas à la fomme de 3 1.
d'où l'on doit conclure que M. Bourgelat
s'eft non-feulement appliqué à la recherche
des moyens qui tendent à la
confervation des animaux , mais qu'il a
joint à ces mêmes recherches tout ce
qui pouvoit rendre la cure peu coû
teufe
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur
la LONGITUDE.
AUTANT
UTANT la Quadrature du Cercle
éft inutile pour Finvention de la Longitude
en mer , autant il feroit utile ou
même néceffaire d'avoir pour cet effet
des machines propres à mefurer le temps
exactement fur mer , & peu fujettes aux
variations que caufent les différens états
de l'Atmosphère , furtout dans certaines
navigations.
J'ai compté par mes doigts les obftacles
qui s'oppofent à ce que nous ayons
jamais dans ce genre rien d'auffi juſte
qu'il nous le faudroit , & j'en ai été éffrayé
, mais non pas découragé ; on eſt
MA I. 1763 . 141
venu à bout de chofes qui paroiffoient
pour le moins auffi difficiles.
Je ne fçais pas comment on fera pour
obvier aux inconvéniens qui naiffent de
l'épaiffiffement des huiles , des différens
degrés de chaleur & de froid , des défauts
des échappemens connus , de l'hétérogénéité
des matières que l'on eſt
forcé d'employer, & c, & c ; mais je crois
être parvenu à parer ceux des variations
hypométriques : voici le fait.
Je fufpendrois une montre dans un
globe de verre épais que l'on fermeroit
très-exactement de quelque manière que
ce fût dans un endroit très-fec. Ce globe
de verre , que l'on pourroit faire plus
épais ou plus mince aux endroits où il
conviendroit , auroit fon diamétre intérieur
plus grand que celui de la monafin
que la calotte fphérique qu'il
faudroit enlever pour faire entrer ou fortir
la montre , & que l'on replaceroit enfuite
, fut moins qu'un hémisphère. I
eft inutile , me femble , de m'arrêter à
la manière de fufpendre la montre ,
à celle de fermer le tout exactement ; on
trouvera aisément mille moyens pour
cela.
tre ,
&
Le globe auroit un ou deux trous circulaires
& garnis intérieurement , très142
MERCURE DE FRANCE .
exactement , de cuir gras de la même
manière à-peu près que l'on garnit les
ouvertures que l'on conferve aux récipiens
des machines pneumatiques , dans
lefquels on veut exécuter quelques mouvemens.
L'un de ces trous feroit vis-à-vis de
l'endroit par où l'on remonte la montre ,
& feroit le feul dans le cas où le globe
de verre feroit deftiné à contenir une
montre faite feulement pour marquer
partout l'heure d'un certain lieu déterminé
, à moins que , fuivant la conftruction
de cette montre , on n'eût un
principe fur la quantité dont il faudroit
la retarder ou l'avancer de temps en
temps. Dans ce cas & dans celui où la
montre feroit une bonne montre à l'ordinaire
, que l'on pourroit régler par le
moyen de quelqu'obfervation aftronomique
, mais à laquelle on voudroit cependant
épargner autant qu'on le pouroit
, les impreffions de l'Atmofphère
le globe auroit , vis - à -vis de l'axe qui
enfile les deux aiguilles , un autre trou
femblable au premier , & même un
troifiéme vis-à-vis de l'axe de la rofette
pour pouvoir par fon moyen alonger ou
racourcir le reffort fpiral. Chacun de
ces trous feroit garni de la clef propre à
M. A I. 1763. 13.
faire l'effet defiré. Elle y couleroit trèsjufte
& n'en pourroit point fortir. On
la poufferoit en dedans lorfque l'on
voudroit s'en fervir , & on la retireroit
enfuite , de manière qu'elle ne pût point
toucher la montre . On trouveroit encore
aifément mille moyens pour ajufter
ces clefs d'une manière convenable.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Calais le 7 Avril
1763.
BLONDEAU Profeffeur
Royal d'Hydrographie .
HORLOGERIE.
EXTRAIT des Regiftres de l'Acadé
mie Royale des Sciences , du 26 Janvier
1763.
Nous avons examiné par ordre de
l'Académie une nouvelle cadrature de
répétition de montre préfentée par M.
Delépine , Horloger du Roi.
La conftruction de cette cadrature
différe principalement de la conftruction
ordinaire. 1 °. Par les piéces qui fervent
à remonter la fonnerie . 2°. Par la forme
& la pofition différente du rochet des
beures. 3° . Par la fuppreffion de la piéce
""
144 MERCURE DE FRANCE.
nommée grande levée, dont l'exécution
eft très - épineufe.
la
Dans les répétitions ordinaires , l'arbre
du grand reffort porte dans l'intérieur de
cage le rochet des heures d'un diamétre
fort petit , & à l'extérieur de la
cadrature ce même arbre reçoit une poulie
fur laquelle fe roule une chaînette de
montre , dont l'autre bout eft attaché
à la queue de la crémaillère , après avoir
paffé fur une poulie de renvoi . Il réfulte
fouvent de cette conftruction les inconvéniens
qui fuivent .
La chaînette étant compofée de plufieurs
maillons joints à charnière , prend
néceffairement du jeu par l'ufage &
gagne de la longueur , ce qui altère la
régularité du remontage parce que le
chemin que doit parcourir la branche
de la crémaillère pour arriver aux différentes
graduations du limaçon fe trouve
d'autant plus racourci , que la chaînette
s'eft plus alongée ; le rochet des heures
étant avec cela d'un très -petit diamétre ,
il s'enfuit que la moindre variation dans
la longueur de la chaînette , détruit la
jufteffe de la fonnerie , en faifanr paffer
moins de dents du rochet.
La néceffité oùl'on eft d'un autre côté
de donner à la poulie qui reçoit la chaînette
M A I. 1763. 145
nette un diamétre fort petit pour que le
pouffoir ne foit pas exceffivement long ,
oblige d'affoiblir condérablement le
grand reffort qui rendroit le pouffage
trop dur , s'il reftoit dans fa force naturelle
, & c'eft de ce reffort trop affoibli ,
que provient la lenteur de la fonnerie &
quelquefois fa fufpenfion totale dans les.
temps de gelée , ou à l'approche des premiers
corps étrangers qui s'y gliffent.
M. Delépine a évité ces inconvéniens
dans fa nouvelle cadrature ,en faisant temonter
le grand reffort par la queue même
de la crémaillère qui agit immédiatement
fur une branche du rochet des
heures ; il a feulement garni l'extrémité
de cette branche d'une petite roulette ,
afin d'éviter le frottement que produiroit
le gliffement de ces deux piéces l'une
fur l'autre ; ce qui lui a fait donner le
nom de pouffoir à roulette.
Par ce moyen l'effet de la fonnerie
demeure conftant & invariable , parce
que la crémaillère n'eft fufceptible d'aucun
allongement comme l'eft la chaî
nette.
La branche du rochet fur laquelle
agit la crémaillère ayant une fois plus
de longueur que le rayon de la poulie à
chaînette , permet de laiffer au grand
G
146 MERCURE DE FRANCE .
reffort une force double fans rendre le
pouffage plus dur , & cette double force
affure l'effet de la fonnerie dans tous les
temps , parce qu'elle eft capable de vaincre
facilement les petites réfiſtances occafionnées
par la congélation des huiles
ou par la préſence des petits corps étrangers.
Le rochet des heures a ici un diamétre
beaucoup plus grand & eft placé à découvert
fur la cadrature , ce qui donne
à l'ouvrier plus de facilité dans l'exécution
& lui permet d'en voir aifément le
jeu & l'effet ; avantages qui ne fe trouvent
point dans la conftruction ordinaire
où ce rochet eft fort petit & caché fous
la cadrature.
La piéce appellée grande levée eft une
des plus compofées de la répétition &
dont la précifion eft la plus difficile à
obtenir , parce que fon effet dépend du
rapport combiné qu'elle a avec le rochet
des heures , la piéce des quarts &
le grand marteau ; cette piéce eft ici
totalement fupprimée ; un fimple mentonnet
fur la tige du marteau en fait l'office.
La difpofition
générale des nouvelles
piéces de cette cadrature , nous a paru
plus avantageuſe
, leur forme plus fimΜΑΙ.
1763 .
£47
ple , leur exécution moins difficile , &
leur effet plus affuré que celles des répétitions
ordinaires.
Nous croyons que les recherches de
M. Delépine à cet égard méritent la confiance
du Public & le fuffrage de
l'Académie. Signé CAMUS & VAUCANSON.
Je certifie l'extrait ci- deffus conforme à
fon original & au jugement de l'Académie.
A Paris le z Février 1763.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. FLURANT , Chirur
gien à Lyon , à M. DEJEAN , M
en Chirurgie à Paris.
MONSIEUR ,
Vous avez promis au Public par la
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
voie du Mercure de Février de cette
année , un inftrument nouveau , utile à
l'opération de la Taille , lorfque la pierre
de nature friable , ſe réduit en ſable ,
& échappe aux autres inftrumens. La
deſcription fuccinte que vous faites de
cet inftrument , annonce une forme
de curette qui doit être en effet fort
utile , & dont j'aurois voulu avoir la
poffeffion dans une opération que je
fis il y a quelques mois : le détail de
cette opération fera connoître que
votre inftrument peut fervir dans d'autres
cas , même dans ceux d'une pierre
brifée le fait eft affez particulier pour
que je puiffe me flatter que le récit
ne vous en déplaira point.
Un homme de trente - cinq ans s’introduifit
l'année dernière dans l'urètre
une féve d'haricot vulgairement appellée
fajeole , & la pouffa affez avant
pour qu'elle gliffât juſques dans la veſſie.
Je paffe fur la bifarrerie d'un tel amufement
; cet homme d'ailleurs ne
m'ayant rendu aucune réponſe ſatiſfaifante
fur fon intention.
Je fus appellé aux premières douleur
que caufa la préfence du corps
étranger , qui fe préfentant fans doute ,
à l'entrée de la veffie empêchoit fouvent
MA I. 1763. 149
la fortie des urines. Il en arriva même
des accidens finguliers ; il furvint un engorgement
inflammatoire & douloureux
au tefticule droit , qui ne l'abandonna
que pour paffer à celui du côté oppofé ;
le bas-ventre devint tendu & douloureux
; la fonde feule foulageoit le malade
en le faiſant uriner librement ; les
remédes duement adminiftrés firent bien
ceffer l'inflammation , mais non les douleurs
en urinant.
Le malade toujours fatigué par les
retours fréquens de dyfurie , demandoit
du foulagement ; je l'engageai à temporifer
, dans l'efpoir que les urines pourroient
entraîner le corps étranger que je
foupçonnois s'être divifé ; toutes femences
de cette eſpèce fe féparant aifément
en deux lobes dès qu'elles font
humectées mais enfin plufieurs mois
s'étant écoulés dans cette alternative de
douleurs & de légers foulagemens , &
ayant été obligé de fonder le malade ,
je reconnus par le choc de la fonde
que le corps étranger commençoit à
Le recouvrir d'une incruftation pierreuſe
je propofai alors au malade l'opération
de la taille & elle fut déterminée
pour le lendemain .
J'opérai comme je le fais toujours
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
-
felon la méthode de M. mon Pontau
Confrère , qui approche de celle de la
Taille latérale ; méthode par laquelle
nous avons les fuccès les
plus heureux la tenette introduite , il
me fut impoffible de fentir & de charger
ces deux fragmens : leur petiteffe ,
la conformation de la veffie qui faifoit
un fond confidérable au - deffous du
Sphincter , & plus encore le peu de
folidité des parties de cette féve qui
m'empêchoit de les appercevoir avec
la tenette , tout me rendit les inftrumens
ordinaires infuffifans ; je pris le
parti de les retirer l'une après l'autre
avec le doigt en forme de crochet , ce
qui me réuffit : or il n'eft pas douteux
& c'eft où j'en voulois venir , que l'inf
trument dont vous avez parlé , Monfieur
, ne m'eût été très- néceffaire en
cette occafion . I eft vrai que les cas
de cette espéce paroiffent rares ; celui
que je cite néanmoins n'eft pas le feul ;
outre bien des obfervations à-peu-près
femblables , que l'on trouve dans les
Auteurs , j'ai vu extraire par le même
M. Pontau , à un malade à l'Hôtel- Dieu ,
une pierre qui s'étant brifée , laiffa voir
une femblable féve qui en avoit été
le noyau. Les fragmens que j'ai tirés
M A I. 1763. 151
dans mon opération n'étoient encore
recouverts que d'une couche de tertre
très légère , mais il n'eft pas douteux
qu'elle n'ait augmenté en peu de tems.
Il fe préfente enfin dans la pratique
chirurgicale des faits fi variés, que
d'autres
circonftances pourroient éxiger également
le fecours de votre nouvelle curette.
C'est d'après ces réfléxions queje me
fuis cru autorifé à vous folliciter , Monfieur
, de nous donner plus précisément
la forme ou la defcription de votre inftrument
; le même motif du bien public
vous y excitera fans doute &
m'excufera auprès de vous de la liberté
que j'ai pris de vous en faire la demande.
J'ai l'honneur d'être , & c .
Lyon , ce 1 Avril 1763.
,
FLURANT.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
CONCERTO
ONCERTo a Flauto Traverfiero
con due Violino & Baffo del Signor
Antonio Forni. Prix
adreffes ordinaires.
2 liv. 8 f. aux
•
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
SIX SONATES pour le Clavecin,dédiées
à M. Gavigniés , compofées par
J. F. Eckard , OEuvre I. Prix 9 liv. chez
l'Auteur , rue S. Honoré , près celle
des Frondeurs , maifon de M. Lenoir ,
Notaire ; & aux adreffes ordinaires de
Mufique.
Le
1
GRAVURE.
E fieur Ficquet , dont nous avons
deux beaux portraits de Mde de Maintenon
, & de M. de Voltaire , vient de
mettre au jour celui de M. de la Fontaine
, qui eft fupérieur à tous ceux que
nous avions déja de ce Poëte célébre.
Il fe trouve chez les Marchands d'Eftampes
& chez Duchefne , rue S. Jacques.
Le prix eft de 3 liy. Les mêmes
vendent auffi le portrait de M. de Voltaire.
M A I. 1763. 153
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
DANS ANS le dernier Mercure , à l'Article du Concert
Spirituel , en rendant compte des différen
tes perfonnes qui ont mérité les applaudiffemens
des Spectateurs , nous avons omis de parler de
M. VOGIN. Ce Violon s'y est beaucoup diftingué
Ies Avril , & a obtenu l'attention ainfi que
les fuffrages des Auditeurs en exécutant un
Concerto de la compofition. Il eſt flatteur pour
lui , la première fois qu'il a paru dans ce Spectacle
, d'avoir confirmé le jugement avantageux.
qu'on avoit déja porté fur fes talens & la capacité
>
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique ,
tant pour exercer les Sujets qui la campofent
, que pour répondre à l'empref
fement que le Public a marqué de jouir
de leurs talens , donne chaque femaine
des Concerts François , au Palais des
Thuileries , dans la même falle où s'éxé
cutent les Concerts Spirituels.
Elle a donné le premier de ces Con
certs Vendredi , 29 AAvvrriill , avec beau
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
coup de fuccès. Le plaifir qu'ont fait
le choix & la belle éxécution des morceaux
dont il étoit compofé , donne
lieu de croire que le Public goûtera
beaucoup cette efpèce de dédommagement
, jufqu'à ce qu'il puiffe jouir
du Spectacle de l'Opéra.
Les Bals , au profit des Acteurs , qui
avoient été annoncés pour le 12 du
mois précédent , n'ayant pû avoir lieu
à caufe de l'incendie de la Salle de
Opéra ; le Roi a bien voulu permettre
qu'on les donnât au Palais des
Thuilleries dans la même Salle des
Concerts. Ces Bals font donnés nonfeulement
en confidération du bénfiéce
qui peut en réfulter pour les Sujets de
cette Académie , mais afin que tous
les genres de talens qui forment le
Spectacle de l'Opéra , ayent occafion
de s'éxercer & de s'entretenir pendant
la vacance des Repréfentations . Ainfi
les Danfeurs & Danfeufes de l'Opéra ,
y éxécutent des Ballets , dans les ha
bits convenables aux caractères ; ce
qui , en même temps , rend ces Bals
beaucoup plus brillans. On a dû donner
le premier Bal le Dimanche premier
de ce mois; & l'on continuera les
Dimanches fuivans , jufqu'au nombre jufqu'au_nombre
M A I. 1763. 155
de trois. Le Mai & la Noce de Village,
font le Sujet du Ballet Pantomine éxécuté
dans ce Bal , par les premiers Sujets
de l'Académie pour ce genre de
danfes.
On rendra compte avec plus de détails,
dans le prochain Mercure , de l'éxécution
& du fuccès des Concerts &;
des Bals.
L'emplacement de la nouvelle Salle
d'Opéra , que la Ville doit faire conftruire
, eft déterminé au même lieu où
étoit l'ancienne ; c'est-à- dire toujours.
adhérente au Palais Royal : mais la dif
pofition de cet édifice doit être fur un
autre plan;enforte que ce fera l'extrémité
de la Salle oppofée au Théâtre qui fe joindra
à la partie latérale du Palais Royal ,
par laquelle on communiquoit dans
cetre Salle & où étoient les loges de
M. le Duc d'ORLEANS. Ainfi , l'édifice
de cette Salle , felon ce qu'on fçait
actuellement des premiers projets , s'étendroit
depuis ce point de jonction au
Palais Royal , le long de la rue S. Ho
noré , jufqu'à la rue des Bons - Enfans..
A mesure qu'il nous parviendra quelques
connoiffances certaines fur tout ce
qui concernera cette nouvelle conftruction
nous en ferons très-exactement: part
•
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
à nos Lecteurrs , cet objet paroiffant aujourd'hui
intéreffer beaucoup le Public..
En attendant cette nouvelle conftruction
, dont on ne peut efpérer de
voir la perfection , que dans un temps.
trop éloigné pour priver jufques-là le
Public du Spectacle de l'Opéra ; S. M.
a daignépermettre que l'on établit provifoirement
fur la partie du Theâtre de
fa magnifique Salle de Spectacles aux
Thuilleries , une Salle & un Théâtre en
charpente éxactement dans la même forme
& dans la même diftribution de
Loges , que celle qui vient d'être brûlée.
Cette feule partie du Théâtre de la Salle
des Thuilleries étant plus étendue que
n'étoit la totalité de celle de l'Opéra ,
la Salle que l'on y conftruit fera fur les
mêmes dimenfions , & peut- être même
plus commode à certains égards . On
travaille avec tant de diligence à cet
établiffement , que l'on efpére le mettre
en état d'y pouvoir repréſenter
POpéra à la fin du mois prochain , ou
au plus tard au commencement de
Juillet
J
M A I. 1763. 157
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 14 Avril , un Acteur nouveau débuta
avec beaucoup de fuccès par le
rôle de Dave , dans l'Andrienne , & par
celui de la Branche , dans Crifpin rival
de fon Maître. Il a continué fon
Début par Mafcarille , dans l'Etourdi ;
& le Valet dans le Retour imprévu ;
Frontin , dans le Muet ; Merlin , dans
les trois Frères rivaux , & c.
Cet Acteur , ( M. A UGÉ ) n'avoit
point encore paru fur le Théâtre de la
Capitale. Il eftjeune , d'une figure agréable
, bien fait , facile & léger dans tous
ſes mouvemens , on lui trouve de l'intelligence
, beaucoup de feu , la Pantomine
comique fans caricature , fuffifamment
formé au Théâtre , pour y
remplir avec agrément toutes les parties
de l'emploi dans lequel il a débuté.
Le Public l'a vu avec fatisfaction & en
attend encore des progrès . M.AUGE a été
reçu aux grands appointemens très-peu
de jours après fon premier début.
•
Le 18 du même mois , on a donné
la première repréfentation du Bienfait
rendu ou le Négociant , Comédie en
158 MERCURE DE FRANCE.
cinq Actes & en Vers dont l'Auteur eft
inconnu. Cette Piéce a été bien reçue &
avec applaudiffemens. On en a continué
les Repréſentations . Nous faififfons
avec plaifir l'occafion de prouver à nos
Lecteurs , l'attention que nous avons
toujours à les fatisfaire fur les nouveautés
, lorfque cela nous eft poffible ,
en mettant dans ce Mercure l'Extrait
fuivant.
MA I. 1763.
´159
ཟེར་
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU
ou LE NÉGOCIANT , Comédie en
cinq Actes & en Vers , repréſentée
par les Comédiens François pour la
première fois le Lundi 18 Avril 1763 ,
AUTEUR ANONY ME .
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE COMTE DE BRUYAN
COURT. M. Brifart.
LA COMTESSE. Mlle Drouin
ANGÉLIQUE , Fille du Comte &
de la Comteffe. Mlle Hus.
LE CHEVALIER , Frère d'Angélique.
M. Molé.
JULIE , Amie d'Angélique . Mlle Préville.
LISIMON , Père de Julie . M. Dubois.
à Angélique.
Comte ..
VERVILLE , Commerçant deſtiné
ORGON , Oncle de Verville.
DUBOIS , Vales - de- Chambre du
JASMIN , Valet de Verville.
UN NOTAIRE.
La Scène eft à Paris chez le Comte
M. Belcour.
M. Préville .
M. Dauberval.
M, Bouret
160 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE , en arrivant de Bordeaux
à Paris pour conclure le mariage
projetté par fon oncle avec la fille du
Comte de BRUYANCOURT , a perdu
le portefeuille qui contenoit toute fa
fortune. Cet accident l'avoit retenu pendant
un mois caché dans une auberge
à Paris. Il avoit envoyé fon valet JASMIN
fur la route faire des perquifitions.
Un vieillard refpectable avoit rapporté
à VERVILLE ce précieux portefeuille ,
fans vouloir recevoir de lui aucune
marque de reconnoiffance , ni même
lui dire fon nom. Auffitôt que VERVILLE
a recouvré fa fortune , il ſe préfente
dans la maifon du Comte pour
exécuter les ordres de fon oncle.
C'est dans ce moment , & avant que
d'avoir vu le Père d'ANGÉLIQUE que
commence l'action de la Piéce . JASMIN
rend compte de l'inutilité de fes recherches
, fur quoi VERVILLE le confole
en lui apprenant l'action du vieillard
de laquelle il exagére beaucoup le mérite.
Quelques détails fur l'impertinence
des Domeftiques du Comte préviennent
fur le caractère des parens d'ANGELIQUE.
La Scène du CHEVALIER
DE BRUYANCOURT avec VER
M A I. 1763.
161
VILLE confirme encore davantage cette
expofition. Ce Chevalier déclare à '
VERVILLE très-durement qu'il doit renoncer
à l'honneur de s'allier à fa
famille , & qu'il fera bien de s'en défifter
volontairement , pour éviter l'affront
d'un refus abfolu.
VERVILLE répond avec la plus grande
fermeté , qu'il étoit par lui- même fort
éloigné de courir les hazards d'une pareille
alliance ; qu'il ne s'y prêtoit que
pour obéir aux ordres d'un Oncle auquel
il doit tout , mais que le ton abfolu
du Chevalier détermine fon irréfolution
, & qu'il eft difpofé à faire voir
au Comte le plus grand empreffement
pour terminer cette affaire ; le Comte
père d'ANGÉLIQUE , ne fait pas un
accueil plus favorable à VERVILLE.
On annonce au Comte l'arrivée d'un
homme dont la figure , les manières ,
& furtout la familiarité , paroiffent fort
extraordinaires à toute fa maifon . Il reconnoît
avec chagrin ORGON , l'oncle
de Verville ; l'impatience le fait paroître
pour venir chercher le Comte & fon
neveu ; il anonce dès fon entrée fon caractère
vif , libre & franc ; il croit fon
neveu déja inſtallé dans la maiſon ; il
eft fort étonné du froid qu'il remarque .
R
162 MERCURE DE FRANCE.
entre le Comte & lui , encore plus de ce
que ce neveu a pa Té un mois à Paris fins
s'être préfenté chez le Comte & fans
avoir avancé l'affaire de fon mariage ;
VERVILLE dit qu'il lui en apprendra
la caufe. Pour réparer le temps perdu
par la goutte qui l'a empêché d'arriver
plutôt, ORGON veut aller complimenter
la Comteffe & fa niéce future ....
Et , ( dit-il au Comte , ) cela feroit fait déja ;
>> fi ma figure
» Eût eu le don de plaire à Meſſieurs vos Valets ;
Maisje n'ai jamais pu me procurer d'accès , &c.
Il a rencontré JULIE qu'il prenoit
pour ANGÉLIQUE , & illa trouvée fort
à fon gré ; mais il apprend du Comte,
que cette JULIE eft une amie d'ANGEEIQUE
; qu'elle eft fille d'un Officier ,
homme de qualité , fort maltraité de la
fortune . Il emmene le Comte fort embarraffé
de cet hôte incommode.
Le Chevalier , frère d'ANGÉLIQUE ,
a conçu pour JULIE une paffion qu'il
lui a déclarée ; ce qui l'a déterminé à
prier fon Père de la retirer dès le foir
même de la maifon du Comte . VERVILLE
vient trouver JULIE , fçachant
M.A I. 1763. 163
ge
qu'elle eft l'amie d'ANGÉLIQUE. La
confiance avec laquelle il l'interrofur
le caractère de fon amie , eft ,
dit il , l'effet du fentiment dont il a été
prévenu pour elle à la première vue;il lui
déclare en même - temps avec un regret
affez vif, que fon oncle feul a tout fait ,
& que malgré lui , on a promis fa main
& fa foi pour ANGÉLIQUE . JULIE fe
défend de répondre aux queftions de
VERVILLE ; elle lui confeille de juger
plutôt par lui-même. Celui - ci lui repréfente
que la pétulance de fon oncle ne
lui laiffe pas efpérer qu'il confente à aucun
délai , & qu'il faudra peut- être conclure
dès le lendemain ; qu'en fe dédifant
au moment de la conclufion , il ſe trouveroit
chargé de tous les torts de la rupture ,
au lieu que s'il étoit inftruit que l'orgueil
d'ANGÉLIQUE fût révolté de ce mariage
, il pourroit faire défifter fon oncle
dans le tems furtout où la bile de ce
vieillard eft déja irritée contre les procédés
de toute cette famille. JULIE cédant
à cette raifon , ne peut plus lui cacher
qu'en effet ANGÉLIQUE eft nourrie dès
fon enfance des préjugés de la nobleffe ;
elle fe retire après cet aveu , quoique.
VERVILLE veuille la retenir.
Le Comte vient avec ORGON & la
164 MERCURE DE FRANCE.
Comteffe ; celle - ci n'eft point informée
des engagemens du Comte , qui l'exhorte
tout bas à ne rien brufquer. Quelques
fragmens de cette Scène en apprendront
les raifons & peindront le caractère
d'ORGON .
ORGON.
» Je difois donc , qu'iffu de parens ordinaires ,
» Je ne puis me vanter des honneurs de mes pères.
» Et que tout bonnement , commerçans comme
» moi ,
» Ils n'ont fait parler d'eux que par leur bonnefoi ;
Titre qui devroit bien être en ligne de compte ,
» Avant les qualités de Marquis & de Comte :
» Mais la fottiſe humaine en ordonne autrement.
LA COMTESSE répond avec mépris , en difant :
· Il feroit beau vraiment
» Qu'on vit au même rang, fans nulle différence,
>> Marcher & gens titrés , & commerce & finance.
ORGON . - ·.
→ Ne.craignez rien , Madame ; allez , vous garde-
>> rez
Ces frivoles honneurs par l'orgueil confacrés.
Quant à moi je ferai conſiſter ma nobleſſe
» A me montrer exact à tenir ma promeſſe ;
>>
M A I. 1763 . 165
» A ne point m'arroger un droit humiliant
Sur les Sots qui pourroient me prêter de l'argent,
» Et m'affranchir furtout du chagrin, de la honte
» Qu'un huiffier.
LE COMTE , bus à Orgon.
»Ah ! paix donc.
ORGON.
» Vous m'entendez , cher Comte ;
» Il eft fâcheux fans doute , il faut en convenir ,
» Qu'un Seigneur de chez lui ne puiffe pas fortir ;
» Sans craindre qu'un Sergent avec fa digne eſcorte
» Au mépris de fon rang ne l'enleve à fa porte.
LE COMTE , bas à Orgon.
» Vous voulez donc me perdre ?
ORGON.
» Oh ! que non.
LA COMTESSE.
ORGON.
»Que dit -il?
»Je conviens que le trait ne feroit pas civil :
Mais quand on pouffe à bout....
LE COMTE , à Orgon. part.
» Epargnez-moi .....j'enrage.
166 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE à part.
J'imagine à la fin entendre ce langage.
ORGON à la Comteffe.
>> Vous neconcevez rien , Madame , à ces propos ?
LA COMTESSE.
Non ; & pour dire vrai , je les trouve affez
» fots.
Sans doute.
ORGON, riant.
LA COMTESSE.
Et n'y vois point quel eft le mot pour rire.
ORGON .
Vous n'avez pas la clef de ce que je veux dire :
» Mais le Comte , s'il veut , pourra vous mettre au
≫ fait , &c.
ORGON revient à fon projet de mariage
dont il preffe la conclufion ; la Comteffe
continue fes dédains. Lorfqu'elle eft
retirée , le Comte cherche à l'excufer auprès
d'ORGON , fur ce qu'il n'avoit pas
encore communiqué fes engagemens à la
Comteffe. Le vieil oncle menace de
M A I.. 1763, 167
faire repentir le Comte de fes procédés,
s'il ne tient promptement fa parole.
» Eh quoi ! ſuffira-t-il qu'une fuite d'Ayeux
» Nous ait tranſmis un nom qu'ils ont rendu fa
›› meux ,
›› Pour nous autoriſer à manquer de parole ?
» Des titres & du rang l'avantage frivole
» Peut- il donner ainſi l'indigne faculté
>>.De ſe moquer des Loix de la Société !
VERVILLE s'étonne avec raifon
que
fon oncle s'obftine à la conclufion de
ce mariage mal-afforti ; celui- ci en donne
la raison & apprend le noeud des
engagemens du Comte qui lui doit cent
inille écus d'argent prêté dans fes preffans
befoins. ORGON dit que comptant
peu fur le recouvrement de cette dette,
cela lui avoit fait naître le projet de
confondre leurs communs intérêts en
uniffant fon neveu à la fille du Comte .
Il convient qu'il avoit peut-être fait en
cela une fottife, mais que le Comte ayant
paru d'abord accepter ce parti avec
empreſſement & reconnoiffance , il ne
veut pas en avoir le démenti.
Dans le temps que JULIE vient d'avoir
une explication avec le Chevalier
168 MERCURE DE FRANCE .
en préfence d'ANGÉLIQUE fur les mo
tifs de fa retraite , la Comteffe vient fe
plaindre à fes enfans , des égards que
marque le Comte leur Père pour ORGON.
Elle parle fort mal de l'oncle &
du neveu ; elle accufe même le dernier
d'avoir auffi peu d'efprit que de monde ;
ANGÉLIQUE paroît vouloir le juftifier
à cet égard. Sa mère la foupçonne de
prévention en faveur de VERVILLE ;
ANGÉLIQUE S'en défend , en affurant
que , fans lui faire injuftice , elle fçait
fe refpecter & connoît trop l'intervalle
que le fort a ' mis entr'elle & ce jeune
homme. La Comteffe le voit paroître &
fe propofe de le congédier définitivement.
On peut juger par le caractère
de cette Comteffe , avec quelle hauteur
elle traite VERVILLE dans cette Scène
; celui - ci n'employe jamais qu'une
honnêteté qui , fans l'avilir , feroit fentir
à tout autre qu'à cette femme prévenue
, combien il mériteroit d'autres
procédés ; il s'adreffe à ANGELIQUE
elle-même pour fçavoir fes fentimens
fur lefquels il promet de régler fes démarches
auprès du Comte fon Père.
ANGÉLIQUE héfite de répondre
; elle en eft difpenfée par l'arrivée
du Comte & d'ORGON.
Ce
M A T. 1762. 169
Ce dernier annonce à la Comteffe
que tout étant oublié de fa part fur
la réfiftance qu'on avoit apportée au
mariage de fon neveu , neveu , on va travailler
dans l'inftant au contrat . La Comteffe
fe récrie contre cette alliance ; le
Comte la preffe de plus en plus d'y confentir
. ORGON reproche au Comte la
foibleffe avec laquelle il écoute les propos
de fa femme & de fon fils. VERVILLE
veut engager fon oncle à folliciter
les fuffrages d'ANGÉLIQUE . Or-
GON traite cela de Jargon de Cythère ,
dont il fe moque , en ajoûtant que l'opulence
aura bientôt confolé ANGÉLIQUE
du frivole avantage d'un titre
faftueux...
» Une bonne maiſon où régne l'abondance
>> Vaut bien à tous égards la trompeufe elégance
De ces Palais brillans , où l'or partout femé
>> Infulte aux Créanciers d'un Seigneur affamé ;
Et qu'il eft plus flatteur d'obliger tout le monde,
» Et d'être de bienfaits une fource féconde ,
>> Que d'avoir le talent fi commun aujourd'hui
» De faire grand fracas , mais aux dépens d'autrui.
A quoi le
plus de vérité
Chevalier répond avec
que
de décence .
» Eh ! comment voulez -vous que faffſe la nobleſſe ?
H
170 MERCURE DE FRANCE.
(
+
» Tout l'or eft dans les mains des gens de votre
» efpéce ,
Pour avoir notre part , nous n'avons qu'un
» moyen ;
C'eft d'emprunter beaucoup ,& de ne rendre rien.
Le Comte refté feul avec la Comteffe
& fes enfans , les inftruit enfin
de la néceffité de cette alliance qui
teur paroiffoit fi bizarre . Si cet obſtiné
vieillard réalifoit les menaces de le pourfuivre
; dans l'inftant tous ces autres
Créanciers dévoreroient le refte de fa
fortune & ne lui laifferoient
• 33 Que la honte & l'ennui
>> Que l'orgueil abbaiffé doit traîner après lui .
Il preffe fa fille de fe prêter à cet
hymen qui peut feul le tirer d'embarras.
La Comteffe , allarmée de perdre
le fafte qui fait feul fon bonheur , change
à l'inftant de façon de penfer , elle
trouve alors VERVILLE fort aimable ,
Oncle un peu bourgeois , mais au
fond eftimable : la reconnoiffance , ditelle
, la décide ; on pourra décorer VERVILLE
de quelque grande charge ,
acheter un Régiment au Chevalier , que
'on fera payer au bon- homme d'Oncle ;
MAI. 1763 . 171
tout cela lui donne alors beaucoup d'impatience
de voir conclure cette utile alliance.
Tout étant d'accord , VERVILLE
n'en devient que plus inquiet fur le mariage
qu'il va contracter avec ANGÉ-
LIQUE . En confultant fon coeur , il reconnoît
que l'impreffion qu'a faite fur
lui JULIE , eft la caufe la plus forte de
fon irréfolution . ORGON le furprend
dans cette rêverie ; lui reproche fa nonchalance
dans cette conjoncture , lui
parle avantageufement d'ANGELIQUE,
dont il efpére que l'on fubjuguera la
raifon, Il lui affure toute fa fucceffion ,
& par d'autres arrangemens , en attendant
, il lui fait envisager la certitude
d'une vie fort agréable , & interrompt
ainfi les remercîmens de fon
neveu Set 173
» Va , va , je te difpenfe
D'étaler les tranfports de ta reconnoillance.
» Quand elle eft véritable , on s'en apperçoit bien;
» Quand elle ne l'eft pas , les grands mots ne font
>>rien.
Un vieil Officier furvient, VERVILLE
le reconnoît & l'annonce à fon oncle
- pour celui à qui il doit fa fortune par
-le recouvrement de fon portefeuille.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ORGON l'embraffe avec cordialité. Ce
vieillard leur dit qu'il font trop de cas
d'une chofe ordinaire ; il leur apprend
qu'il s'appelle LYSIMON , qu'il eft ancien
militaire , peu riche , & père de Ju-
LIE. ORGON le félicite fur le mérite de
fa fille elle paroît dans ce moment ,
VERVILLE s'empreffe en allant à elle
de lui témoigner la reconnoiffance qu'il
doit à fon père . Celui- ci continuant toujours
de fe défendre modeftement , engage
l'oncle & le neveu à fe taire fur
une action auffi commune que la fienne.
VERVILLE en prend occafion d'exprimer
ce qu'il fent pour JULIE .
Par générofité vous m'impoſez filence ;
J'y foufcris : mais pour moi , quel chagrin
» quand je penſe
» Qu'il n'eft aucun moyen qui puiffe m'acquitter,
(regardant Julie . )
» Ou qu'il n'en feroit qu'un queje ne puis tenter !
î
Ces derniers mots deVERVILLE éclairent
LYSIMON ; refté feul avec fa fille
il l'interroge fur fes difpofitions à l'égard
de VERVILLE ; JULIE les laiffe entrevoir
par l'empreffement qu'elle marque
de hâter fa retraite ; fon père l'applaudit
d'oppofer tant de raifons à un pen-
1
MAI. 1763. 173
chant qui pourroit être fi fatal à fon
bonheur. ANGÉLIQUE , qui furvient
lui reproche inutilement la réfolution où
elle cft de fe féparer d'elle ; elle ne peut
croire que ce foit la paffion de fon frère
qui la porte à cet éloignement . JULIE
dit que fon père fçait tous fes fentimens
& connoît comme elle la néceffité de
la réfolution qu'elle a prife . Elle parle
à ANGÉLIQUE de fon prochain mariage
; celle - ci découvre à cet égard fes
vrais fentimens fur le prétendu aviliffement
dans lequel elle croit que la plon
geroit cette alliance ; ce fentiment eft
combattu par Julie : mais ANGÉLIQUE
s'explique déterminément fur le compte
de VERVILLE.
Sans mépris , je ne veux point de lui
Je ne fuis point injufte , & je conviens d'avance
»Que j'ai quelque regret qu'il n'ait point de naif-
30
»fance ;
Mais je ne connois rien qui couvre ce défaut.
ORGON vient, un écrain de diamans à
la main , qu'il préfente fans façon à ANGÉLIQUE
; elle paroît fort choquée du
titre de fa niéce qu'il lui donne par avance
, & ſe refuſe à prendre l'écrain , ce
qui fcandalife fort ORGON. Dans le mo-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ment où JULIE cherche à excufer ANGÉLIQUE
fur ce refus , arrive la Comteffe
qui trouve l'écrain fort beau,& félicite
fa fille fur la magnificence avec
laquelle elle fera parée. ORGON dit
qu'il eft fort aife d'avoir fait connoiffance
avec le Marchand qui lui a vendu
les diamans ; il en fait un éloge que nous
nous reprocherions de fouftraire au
Lecteur.
Tout refpire chez lui la vertu , la décence.
Il eſt riche vraiment , & la fimplicité
» Régne dans fa maiſon avec l'honnêteté,
Ses ayeux ont de père en fils dans cette Ville
Depuis cent cinquante ans le même domicile
Et quoiqu'il pût fort bien donner à fes enfans.
De quoi leur procurer des états plus brillans ,
>> Dans fa profeffion il veut les faire vivre ;
Et fon fils à quinze ans tient déjà longrand livre.
» Sa femme me paroît une femme d'honneur ,
> Pleine de fentimens , de bon fens , de candeur..
»Je dois la préfenter quelque jour à ma nićce.
ANGELIQUE , à part.
>> Croit-il que je verrois des gens de cette eſpéce ?
» Je fuis au défefpoir ! ১১
Ce peu de mots décide la folle manie
M A 1. 1763. 175
d'ANGÉLIQUE; ORGON préfente LYSIMON
à la Comteffe , comme le bienfaiteur
de fon neveu ; la franchiſe net
lui permet pas de fe taire fur la morgue
& la hauteur qu'il remarque dans
ANGÉLIQUE , & que tout naturellement
il dit qu'elle tient de fes parens, mais dont
il efpérede la guérir par la fuite. ANGÉLIQUEpiquée
de ce reproche fe défend contre
ORGON de l'orgueil dont il l'accuſe ;
elle prétend que les gens du commun
ne cherchent à détruire l'intervalle qui
les fépare des grands, que par amourpropre
.
Jaloux de notre état , cette philofophie
Eft ordinairement le mafque de l'envie ,
» Qui , juſqu'à la grandeur ne pouvant s'élever ;
>>Jufques à fon néant voudroit la ravaler.
Elle continue , en déclarant très - ouvertement
à ORGON que cette alliance
ne fera jamais qu'un effort de raiſon
de fa part & l'effet de fa foumiffion
pour fon père ; ce qui détermine ORGON
à rompre entiérement , malgré les
efforts que fait la Comteffe , pour
calmer fa colère.
» Non , ( dit-il , ) je ne veux pas lui faire violence ;
&
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
> Et je commence à voir que Verville a raiſon
» Ce feroit fur fes jours répandre le poiſon
"Que de l'affocier avec une Princeffe
» Qui le regarderoit du haut de la nobleſſe.
Le Comte furvient , qui cherche à le
calmer , en excufant fa fille , dont il
fe rend caution, On a mandé le Notaire
. ORGON céde par bonté , n'ayant
pas , dit- il , le don de tenir fa colère.
ANGÉLIQUE murmure tout bas , ORGON
s'en offenfe & menace encore de
rompre ; mais elle fait une promeffe authentique
d'obéiffance qui racommode
tout. Le Comte la fait remarquer à ORGON
; ce dernier protefte que les égards
qu'on aura pour lui régleront fes procédés
; qu'il ne veut plus être humilié; que
VERVILLE , il eſt vrai , eft honoré par
ce mariage , mais qu'il ne fe foumettra
pas à d'éternels mépris
» Ne vous y trompez pas , ( pourfuit- il , ) · les gens
>> de notre eſpéce ,
Sans ces vieux parchemins de l'antique nobleſſe
» Comme elle , à mille égards ont droit de fe flat-
» ter
» De fervir la patrie & d'en bien mériter.
A Bordeaux vous verriez vous- même , mon che
22 Comte
M A I. 1763. 177
» Si mon état me doit inſpirer de la honte.
» Vous verriez Officiers , Soldats & Matelots
»Entretenus par moi fur nombre de Vaiffeaux ,
Par leurs travaux heureux enrichir la Province
» Et fouvent aux dépens des ennemis du Prince,
» Enfin fi notre étoile , en fecondant nos foins ,
»Nous a donné des biens par- delà nos beſoins ,
Ils ne font pas le fruit d'une induſtrie obſcure.
Leur fource ne fut point l'avarice , l'ufure ,
L'art d'apauvrir le Peuple & de tromper le Ror..
» Tous ces honteux moyens font inconnus de moi.
A travers les dangers j'ai conquis ma fortune ,
-59
00
Qu'à mes concitoyens j'ai fçu rendre commune,
» Cela vaut bien, je crois , la noble oifiveté
» D'un Seigneur orgueilleux bouffi de qualité ,
» Et qui prétend qu'en lui tout le Public révère
→ Cet honneur fi douteux d'être fils de fon père.
»J'ai dit : allons figner . Mais retenez furtout
Qu'il feroit dangereux de me pouffer à bouts
Tout prêt pour la fignature , le Comte
s'eft retiré précipitament avec le
Notaire ; ce Seigneur fe félicite d'avoirtrouvé
un moyen de rembourfer ORGON
, & de lui ôter par là tous les
droits qu'il avoit fur lui ; il en fait part :
à la Conteffe . Elle marque d'abord
toute fa joie d'être débarraffée d'une
alliance qui répugnoit tant à fa vanité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Mais comme le Comte lui dit en même
temps que le moyen d'abforber cette
créance , n'eft qu'en en contractant une
<nouvelle , & que cela laiffe toujours fa
fortune auffi engagée qu'auparavant ; da
crainte d'aller habiter un vieux Château
fait que la Comteffe exhorte fon
mari à tenir fa parole . Cependant le
Comte l'ayant affurée qu'à tout événement
, il n'eft pas plus difpofé qu'elle à
la retraite ; elle rechange encore de fentiment
; elle confent avec plaifir que
l'on rompe ce mariage . VERVILLE qui
vient de la part de fon oncle chercher
le Comte & fçavoir la raison de ce
nouveau délai , reçoit fon congé du
Comte avec la politeffe la plus méprifante.
LYSIMON , préfent à cet entretien
, marque à VERVILLE toute fa
furpriſe & fon indignation fur l'ingråtitude
du Comte & de la Comteffe .
VERVILLE faifit cette occafion pour
déclarer à LYSIMON le defir d'obtenir
JULIE .
•
1
Il le preffe de confentir à fon bonheur
, mais il croit devoir l'avertir que
pour un temps le hazard le prive de la
moitié du bien contenu dans le potefeuille
qu'il lui a remis . LYSIMON répond
que le plus ou le moins eft égal
M A I. 1763 . 179
lorfqu'on eft au- deffus des befoins ; mais
il demande feulement que l'on différe
cet hymen qui auroit l'air d'une vengeance
& d'un projet concerté.ORGON
avoit prévenu les defirs de fon neveu à
l'égard du mariage avec JULLE ; il eſt
enchanté que leurs idées fe trouvent fi
conformes. LYSIMON oppofe les mêmes
raiſons pour différer , qu'il avoit
données à VERVILLE ; mais elles ont
peu de poids fur ORGON. JULIE vient
elle-même ; c'eft l'oncle de VERVILLE,
c'eft le bon ORGON , piqué , qui ſe
charge de la déclaration de fon neveu
pour JULIE, & qui en fait lui - même la
demande. VERVILLE , encore incertain
des difpofitions de JULIE , a lieu
d'être fatisfait des affurances honnêtes
de LYSIMON. La fille achéve de combler
l'espoir de cet Amant inquiet &
délicat en difant :
(
L'obéis , mais Monfieur , jamais l'obéiffance
» N'a trouvé dans un coeur fi peu de réſiſtance .
ORGON apperçoit le Comte , & , ditil
, fes cent mille écus.
En effet le Comte apporte des effets
pour la valeur de cette fomme . En regardant
ces papiers , ORGON marque
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de la furpriſe & demande au Comte
de qui il les tient . En même temps ik
demande à VERVILLE s'il n'avoit pas
ces mêmes effets en arrivant de Bordaux
? VERVILLE en convient , & répond
qu'il en a difpofé , qu'apparemment
ces billets ont paffé en différentes
mains . ORGON eft par-là confirmé
dans fes foupçons & reconnoît que
fon neveu a fait prêter au Comte cette
fomme pour le remboursement de fa
créance . Le Notaire qui arrive éclaircit
ce mystère en déclarant que VERVILLE
lui a remis ces effets. ORGON
approuve l'action de fon neveu qui l'a
tiré de fon yvreffe. Il veut qu'il rende
au Comte l'obligation qu'il avoit de la valeur
des billets . Le Comte eft confondu..
ORGON , pour ſe vanger,lui apprend que
le mariage de VERVILLE eft arrêté avec
JULIE . Elle y met pour condition
qu'ORGON confirmera au contraire le
projet de VERVILLE en faveur du
Comte. ORGON refufe d'y confentir ;
VERVILLE demande de fon côté qu'il
mette au moins quelque délai à fes
pourfuites contre le Comte; ORGONréfiſte
encore;JULIE déclare ne pouvoir confentir
à s'allier avec lui , s'il veut perfécuter
fes bienfaiteurs. VERVILLE fe
M A I. 1763.
18t
,
joint à JULIE ; ORGON fe laiffe fléchir
, & rend fon neveu le maître de
difpofer de fes effets en renonçant
même à la dette ainfi qu'à la famille
du Comte . Ce dernier fortant de fa
confufion , reconnoît fon aveuglement,
confeffe ne mériter aucune grace de
la part d'ORGON , & follicite cependant
la continuation de fon amitié ; il
ordonne au Notaire de vendre tous
les biens qu'il pofféde encore pour l'acquitter
envers ORGON .
" Non que de fes bienfaits ( dit - il y
Le fouvenir me paffe & s'efface jamais,
Il embraffe ORGON , qui dans l'excès
de fa tendreffe , dit au Comte :
" Ah ! fi c'eſt là l'orgueil que la Nobleffe inſpire
» Par combien de refpects aurai- je à réparer
» Tout ce que le dépit m'avoit fait proférer ? ...
32. Oubliez ...
Le Comte l'engage à faire chez lui la
nôce de VERVILLE & de JULIE .
22.
ORGON termine la Piéce par ces vers.
Soit : mais d'un vain eſpoir vous vous êtes flatta,
Si vous comptez me vaincre en générosité,
182 MERCURE DE FRANCE .
OBSERVATIONS.
CETTE Piéce a des beautés qui ont mérité le fuc
cès d'applaudiffemens qu'elle a eu & qui en même-
temps ont donné beaucoup de curiofité ſur le
nom de l'Auteur , lequel perfifte conſtamment à
refter anonyme. Le Lecteur a dû remarquer dans
ce que nous avons rapporté des détails de la Comédie
du Négociant une forte d'énergie , qui n'eft
pas commune aux Dramatiques du temps. Il a
dû remarquer auffi dans la verfification un tour ,
qui a laiffé foupçonner qu'elle pourroit être l'ouvrage
de quelqu'Auteur expérimenté dans le ftyle
propre à la Comédie. Quelques négligences dans
cette verfification , ont déconcerté les conjectures
, fans néanmoins les détruire , parce qu'il yen
a de fi peu conciliables avec les grands traits ré
pandus dans le corps de la Piéce , que l'on feroit
tenté de regarder ces négligences comme volontairement
affectées.
Puifque nous fommes entraînés à parler du
coloris de ce Drame avant de traiter du fonds
de l'action & de la conduite ; nous placerons ici
l'obfervation faite par tous les Connoiffeurs fur
T'extrême différence de juftelle qui fe trouve entre
la manière dont on y fait parler les perfonnages de
qualité d'avec celle qui caractériſe les commerçans
ou les perfonnages bourgeois . Autant ces
derniers font bien vus & rendus avec vérité, autant
les autres paroiffent n'avoir été qu'apperçus de fort
loin & chargés par l'imagination des couleurs les
plus groffieres non pas qu'il n'y ait dans la nature
morale de ces caractères trop véritablement
ſemblables a ce qu'on en dit ; mais l'expreffion
n'en eft pas à beaucoup près auffi dure que
M A I. 1763. 183
telles , dont fe fert P'Auteur de cette Comédie.
11 eft vrai que l'yvreffe de la naiffance & la haute
chimère de la diſtance des conditions , peuvent
aveugler & n'aveuglent que trop ordinainent
ceux qu'elles diftinguent , au même degré que
tetre Comédie nous préfente toute la famille des
Bruyancourts ; mais il n'eft pas vrai que ce travers
fe manifefte avec une infolence auſſi outrée
que l'Auteur a mis dans tous ces Perſonnages ,
fans diftinction d'âge , de fexe , & de fituation .
Ce travers , dans les retraites obfcures de la campagne
a fans doute & doit avoir des nuances d'autant
plus âpres , qu'il eft fouvent la feule vengeance
que certains hommes peuvent prendre de la mifère
réelle de leur vie ; mais dans la poſition où
l'Auteur met les Bruyancourts , la politeffe , ce
miel perfide qui couvre l'aiguillon de l'orgueil ,
fait à l'amour- propre des inferieurs , ( ou de ce
qui eft réputé tel , ) des bleffures peut - être plus
profondes , mais dont les coups font bien moins
groffiers que dans cette Comédie .
Paffant à la conftitution du Drame , nous
croyons avoir remarqué , que l'on a trouvé le
fondement de l'action & du dénoûment. porter
à faux étant établi fur un prétendu bienfait , qui ,
dans la vérité des principes & même de nos ufages
"encore exiſtans, n'eſt qu'un devoir d'exactitude de la
part de LYSIMON , auquel tout homme d'une probité
ordinaire ne peut manquer , fans le dégrader
à fes propres yeux & fans rifquer d'être à jamais
déshonoré ; ainfi tout l'édifice établi fur le
prétendu merveilleux du caractère de ce vieil Officier
, tombe à cette réfléxion , & par conféquent
tombe en même temps une grande partie de
l'action de cette Piéce .
On ne peut pas fe diffimuler plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE .
1
l'embarras & le froid que jette dans la marché
de cette action , l'épifodique paffion du Chevalier
pour JULIE ; & ce qu'elle complique , fans
néceté pour l'intrigue & fans effet pour le dénoùment
; car ce dénoûment , dépendant de la
paffion fecrette de VERVILLE , de l'oppofition du
caractère de cette honnête & douce JULIE avec le
caractère infupportable de la fuperbe ANGÉLIQUE ,
que fait la fantaisie du Chevalier , que fait la fage
réfiftance de JULIE ?
C'eft peut-être à ce que nous venons d'obſerver
& à quelques autres parties de la conduite de
cette Comédie , qu'on doit attribuer ce qu'il a
manqué de vivacité dans fon fuccès . Nous croyons
devoir compter au nombre des beautés de cette
Piéce tout le rôle du vieil commerçant ORGON ,
fait en apparence fur le modèle de quelques caractères
qui ont contribué au ſuccès de Pièces célébres
, que nous admirons encore , tels que le
Glorieux & d'autres excellens Ouvrages du même
Auteur. On remarque cependant une fupériorité
dans le caractère d'ORGON ,, d'autant plus
précieuſe , qu'il eſt auffi comique & plus vif encore
que ceux dont nous voulons parler , fans
être borné à la brufque franchiſe du ton , on pourroit
dire peut- être du jargon . Celui - ci au contraire
eft plein de chofes , plein d'idées , & des vérités
les plus effentielles Nous ne pourrions fans injuſtice
nous diſpenſer d'ajouter , que ce caractère , rendu
par M. Préville reçoit auffi des talens de la fineffe &
de l'inimitable intelligence de cet Auteur , une
tranfcendance , fi l'on peut dire , fur les caractères
à peu près du même genre, qu'on avoit vu jouer autrefois
, qui donne à ce rôle- ci , toute la perfection
dont il eft fufceptible , & qui ne doit néanmoins.
rien faire perdre des éloges que méritele Poëte.
M. A I. 1763. 185
Le caractére de VERVILLE , honnête , ferme ,
toujours modefte & jamais bas ni rampant , plein
de raiſon & de fentiment , eft encore dans cette
Piéce , une des chofes qui mérite des louanges à
jufte titre , & qui fait autant d'honneur à l'efprit
& à l'âme de l'Auteur qu'à l'intelligence de l'Acteur*
qui l'a rendu auffi intéreffant qu'il pouvoit être
* M. Belcourt.
Le 22 Avril une Actrice nouvelle a
débuté dans l'Enfant Prodigue & dans
le Procureur arbitre par les rôles de Mde
Croupillac & de la Baronne , dans lef
quels elle a eu des applaudiffemens.
Nous ne pouvons nous difpenfer
d'inférer la Lettre fuivante , d'autant que
l'Auteur nous paroît diſpoſé à la publier
par une autre voie .
A M.
DELAGARDE , Auteur du
Mercure pour la partie des Spectacles .
A Paris , ce 22 Avril 1763.
MONSIEUR ,
Aucun de ceux qui fréquentent le
Théâtre & qui s'intéreffent à fes progrès
, n'ignore que c'eft à vous que
F'on doit cette obfervance du coftume,
186 MERCURE DE FRANCE.
que
l'on
y voit
régner
depuis
quel- ques
années
, & la fuppreffion
de
quantité
d'ufages
ineptes
qui le défiguroient
. C'est
vous
qui , le premier avez
fait voir
dans
l'Opéra
d'Alcefte repréſenté
d'abord
à la Cour
, des combats
& des pompes
funèbres
dans
le
jufte
coftume
de l'antiquité
: & la fatiffaction
qu'on
en eut , fut , pour
ainfi
dire , le fignal
du changement
heureux
que
nous
avons
vû depuis
fur notre
Scène
. Cette
obfervance
du coftume fi néceffaire
& en même
temps
fi vainement
defirée
jufques
-là , toute
fenfée
qu'elle
étoit
, ne s'eft pas établie
fans de
grandes
difficultés
. Il y a des
ufages
auxquels
on tient
par
habitude
, en
même
temps
que la réfléxion
les condamne
; & nous
n'ignorons
pas tout
ce qu'il
vous
en a coûté
pour
vaincre les préjugés
qu'il
les avoient
confacrés
fur notre
Théâtre
. Le foin
avec
lequel
vous
traitez
dans
le Mercure
l'Article
des Spectacles , ne permettant pas de
douter de l'intérêt que vous y prenez ,
& fpécialement à notre Théâtre national
nous avons cru ,
Monfieur , que
c'eft à vous que l'on doit naturellement
s'adreffer pour faire entendre le cri public
fur la manière dont on continue
MA I. 1763. 187
de repréfenter l'Andrienne. Le Début
9
d'un nouvel Acteur fort intéreffant
vient de faire remettre cette Piéce
dont il eft inutile de rappeller ici le mérite.
Dans des temps qu'on peut appeller
barbares , quoique fort prochains
encore , lorfqu'on voyoit fur la Scène
Françoife Agamemnon , dans le camp
des Grecs , enveloppé d'une espèce de
baril à franges , ôtant fon chapeau poliment
aux Dames , conduire au bûcher
fa trifte fille Iphigénie en robe de
Cour fur un vafte panier , avec de
beaux gants blancs pour la décence ;
il étoit affez fimple de voir repréſenter
une Comédie Gréque au milieu d'Athénes
, avec des perruques nouées &
des habits à la françoi e . Mais aujourd'hui
, Monfieur , tous les gens de goût
demandent par quelle violence , par
quelle tyrannie fecrette , les Comédiens
François, qui ont été les premiers à adopter
l'ufage du coftume qui l'ont même
étendu fur toutes les parties de la repréfentation
théâtrale dans le tragique,
Toit pour les Piéces nouvelles , foit pour
les anciennes , font encore fi finguliérement
attachés aux routines de leurs
Anciens dans les repréfentations du
comique ? Comment ne fent- on pas de
188 MERCURE DE FRANCE.
و
quel dégoût il doit être , pour tout ef
prit fenfé , de voir des petits- maîtres ,
des vieillards , des femmes , des valets
françois dans Athènes , agir, parler felon
les moeurs & les ufages des anciens
Grecs ; enfin ces Grecs eux-mêmes ainfi
ridiculement traveftis ? Pourquoi un
Dave , un esclave , en Mézettin ? Quels
principes infenfés ont pu regler cet antique
ufage ? On perd cependant
l'avantage précieux de renouveller une
Piéce , du nombre de celles qui pour
le fond doivent toujours fervir de modéles
au bon Comique , & à l'art fi
difficile dont les Anciens nous ont donné
les préceptes , & les exemples dont
nous ne pouvons nous écarter jamais
fans nous écarter du vrai & de la perfection.
par
J'oubliois de vous dire que ce qui
augmente l'étonnement du Public fur
la façon dont on repréfente l'Andrienne,
c'eft d'avoir vû il y a quelques années ,
tous les Acteurs de ce même Théâtre
vêtus à la Grecque dans la Fille d'Ariftide
, Piéce d'un très-médiocre fuccès
, pour ne pas dire pis.
J'aurois bien encore quelques réfléxions
à faire fur la ridicule difparate
qui fe trouve dans le traveftiffement du
là
MA I. 1763 . 189
Valet de l'Homme à bonne fortune.
toutes les fois que l'on joue cette Comédie
. J'ofe me flatter que vous ne négligerez
pas , Monfieur , d'inférer ces
obfervations dans votre Article du prochain
Mercure , fans quoi j'aurois pris
d'autres mefures pour qu'elles ne ref
taffent pas ignorées.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MALLET.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE II Avril , on donna la première
Repréſentation
d'Arlequin héritier ridicule
, Comédie Italienne, en cinq A &tes,
de M. GOLDONI .
Le 21 du même mois , on a riſqué
fur ce Théatre une Nouveauté dont
le fort n'a pas été heureux. C'étoit
Appelle & Campafpe , Piéce nouvelle
> en deux Actes & en Vers mêlée
d'Ariettes. Par l'Auteur de la Bagarre ,
dont nous avons été obligés d'annoncer
la difgrace dans un des derniers
Mercures.
Le Public nous a mis dans la même
néceffité fur cette derniere production ,
1
190 MERCURE DE FRANCE.
C
qui a éprouvé encore plus de défagrémens
que la précédente . Il étoit "fort
fimple qu'Alexandre-le- Grand , jouất
un rôle confidérable dans le Sujet de
cette Piéce ; mais il n'a pas paru auffi
fimple apparament aux fpectateurs de
voir ce Prince fur la Scène de l'Opéra-
comique , en parler le langage &
s'énoncer en Ariettes. Cette circonftance
a cependant produit une efpéce
de révolution dans les efprits , fur le
compte de ce fameux Conquérant , en
ce qu'elle juftifiera fa mémoire du reproche
d'un orgueil infenfé , d'avoir
voulu n'être peint que par Appelle.
Ce qui eft arrivé à cette repréfentation
prouve que la précaution d'Alexandre
étoit fondée , & qu'elle n'auroit
pas été même de trop de la part
d'Appelle pour fon compte , fi l'un &
l'autre euffent prévû ce qui leur arriveroit
tant de fiécles après eux.
Au refte la fécondité de certains Auteurs
eft fort commode pour les Journa
liftes du Théâtre , en ce qu'elle les difpenfe
du pénible travail des Extraits.
MA I. 1763. 191
1
ARTICLE VI.
SUITE des Nouvelles Politiques du
mois d'Avril.
SUITE de la Copie d'un Mémoire en faveur du
Duc de Biren , & envoyé de Mittau le 16
Janvier 1763.
"
"
"
Le Duc Jean- Erneft , en recevant la première
nouvelle de l'intruſion du Prince Charles , vou.
lut protefter contr'elle ; mais étant toujours
, détenu prifonnier en Ruffie , il ne lui fut pas
,, poffible d'éxécuter fon deffein ; cependant comme
il n'a jamais renoncé aux droits qu'il a légitimement
acquis , & dont il n'a jamais été
privé par aucun jugement légal , il doit les
>>conferver entiers.
» Auffi , dès que le fucceffeur immédiat de
l'Impératrice Elifabeth eut rompu ſes chaînes ,
fongea-t-il à faire valoir fes droits & à fe re-
> mettre en poffeffion de fes Duchés.
גכ
ג כ
L'Impératrice Catherine II , qui le trouva
» libre , à fon avénement à la Couronne , für
> touchée des longs malheurs qu'il avoit efluyés ;
» & comme Elle étoit intimement perfuadée de
la juftice de la caufe , fondée fur les titres &
> les faits inconteftables ci -deffus détaillés , Effe
> crut , par l'amour feul de l'équité , devoir fai
accorder fa haute protection & fon appui pour
» le rétablir dans les Etats.
» Dans cette vue , tous les moyens amiables
192 MERCURE DE FRANCE.
5)
furent employés de fa part à la Cour de Po
logne , & le Duc Jean Erneft ne manqua pas
non plus de repréſenter ſon droit par des lettres
>>convenables & refpectueuses.
» Mais comme Sa Majeſté Polonoiſe n'a écou
té dans cette occafion que la voix de la ten-
>> dreffe paternelle , il n'eft pas étonnant que
» l'Impératrice ait eu à la fin recours à des voies
plus efficaces pour faire rentrer le Duc Jean-
Erneft dans la poffeffion d'une Principauté don't
on paroilloit vouloir le dépouiller injuftement.
>> Car par tout ce qu'on vient d'expoſer , il eſt
clair , 1. que le Duc Jean -Erneſt fut établi
» Duc de Courlande par la feule autorité légitime
» en Pologne , qui eft celle d'un Décret de la
» Diete , en vertu duquel le Roi lui a folemnelle-
> ment conféré ce Fief , tant pour lui que pour
»fa poftérité mâle. 2 °. Que puifque le Roi & le
» Sénat fe font pendant dix ans intéreffés en la
faveur le faire remettre en liberté & en
pour
poffeffion de fes Duchés , ils ont conftamment
>> reconnu fon droit. 3 °. Qu'il n'a pû tout d'un
coup en être légitimement privé par le Senatus
Confilium de 1758 , auquel les loix n'en
avoient pas donné l'autorité. 4 ° . Que de plus ,
dans le prétendu jugement du Sénat , aucune
formalité requife n'a été obfervée , le Duc Jean-
Erneft n'ayant été ni cité ni oui en défenſe . 5º .
Que le Prince Charles n'a été nommé à fa place
fur la fuppofition que le Duc Jean - Erneft &
fa Famille ne feroient jamais remis en liberté ;
mais le contraire étant arrivé , tout ce qui
que
» a été établi fur ce fondement tombe de foi -mê-
» me , & qu'ainfi le Duc Jean- Erneft doit rentrer
» de plein droit dans fes Duchés ? & 6 ° . que fi
le Prince Charles fe trouve compromis d'une
»maniére
"
""
"
ر د
"
» que
DƆ
M A I. 1763. 193
18
ゴ
1:
manière défagréable dans cette affaire , ce n'eft
pas la faute da Duc Jean- Erneſt , mais de ceux
qui ont engagé ce Prince dans une ſemblable
démarche , fans avoir égard à la justice , &fans
prévoir les fuites.
Voici la traduction de la Lettre écrite ραι te
Duc de Biren à Sa Majefté le Roi de Pologne ,
de Mittau le 20 Janvier 1763.
>> La bienveillance & les bontés de Votre M1-
» jeſté ſe font manifeftées à mon égard d'une
> manière fi éclatante pendant le cours de mes
» adverfités , ainfi qu'avant ces temps malheureux
, que je ne pourrai me rappeller toute
ma vie tant de générofité qu'avec la plus
> refpectueuſe reconnoiffance.
و د
» Pénétré de ces fentimens que rien n'altérera
>>jamais ni les événemens ni les circonstances ,
quelque funeftes que je puiffe les enviſager
» ne fçauroient me faire naître la trifte penſée
» que les malheurs que j'ai foufferts , & que j'ai
»furmontés avec l'aide de la Providence , ayent
» pu diminuer les bontés de Votre Majeſté à
» mon égard.
» Les longues afflictions dans lesquelles m'ont
plongé les manoeuvres ambitieufes de mes ennemis
, & que je ne m'étois attirées par aucune
» faute , n'ont pas dû fans doute affranchir les
» droits acquis par mon inveſtiture formelle dans
les Duchés de Courlande & de Semigalle , en
» vertu des traités & des engagemens conftans &
> immuables que j'ai contractés avec Votre Majesté
» & la Séréniffime République ; encore moins
» les mêmes droits pourroient - ils être anéantis .
>> Plein de cette confiance , j'efpére , Sire , que
» vous daignerez agréer la liberté que je prens
I
194 MERCURE DE FRANCE.
» de donner avis à Votre Majeſté , de mon ara
» rivée ici le 22 de ce mois. Je crois ne pou-
» voir mieux employer le refte de ines jours
» qu'en les confacrant au profond refpect & àla
vénération avec lefquels je fuis , &c.
Du 23, Février
Le Confeil du Sénat , qui étoit indiqué pour
le 28 , eft différé de huit jours. Les points de
délibération ne font pas encore publiés ; mais
les nouvelles de Courlande font toujours de plusen
plus fâcheufes . Chaque jour eft marqué par
la défection de quelques-uns des principaux Membres
de la Noblefle & de la Régence même ,
lefquels paffent fucceffivement dans le parti du
Dac de Biren. Le feur Benoît , Réſident de Sa
Majeſté Pruffienne , a fait hier une déclaration
formelle au Primat , au Chancelier de la Couronne
, & aux autres Miniftres & Sénateurs ,
portant que le Roi fon Maître , en conféquence
des engagemens qu'il avoit contractés avec la
Ruffie , & en vertu de la reconnoillance qu'il
avoit déja faite autrefois d'Erneft- Jean de Biren
pour Duc de Courlande , n'en reconnoiffoit ni
n'en reconnoîtroit jamais d'autre , le fieur Benoît
a ajouté que Sa Majefté Pruffienne fçachant que ,
fuivant les Loix , un Prince Catholique ne pouvoit
pofféder ce Duché , Elle ne permettroit jamais
qu'il fût occupé par d'autres que par un Prince Proteftant.
On apprend de Mitrau que le 12 Février ,le Général
Comte de Brawn , Gouverneur de Livonie ,
eft venu trouver le Prince Charles de la part de
Impératrice de Ruffie , & lui a déclaré que le
Duc Erneft-Jean de Biren étant rentré de bon
droit en poffeffion de fes Dachés , il n'avoit pas.
MA I. 1763. 195
de meilleur parti à prendre que de fortir de la
Ville & du Pays , pour ne pas altérer par un plus
long féjour l'amitié qui fubfifte entre S. M. I. &
le Roi de Pologne. Le Prince Charles a demandé
au Comte de Brawn de lui donner par écrit ce
qu'il venoit de lui dire , & , fur le refus du Général
Rule , le Prince lui a répondu que , malgré
tout le refpect qu'il devoit aux intentions de l'Impératrice
, il ne pouvoit en qualité de Prince Feudataire
& Fils du Roi de Pologne , fuivre d'autres
ordres que ceux qui lui viendroient de cette part.
Le Roi de Pologne a adreffé à la Régence & à
la Nobleffe de Courlande un refcrit en latin ,
pour tâcher de déterminer cette Nobleffe à s'oppofer
à tout ce qui pourroit le faire de contraire
aux droits du Roi , de la République de Pologne ,
& du Prince Charles , au moins jufqu'à ce que
le Sénat ait pris une réfolution fur ce fujet . Voici
la traduction de ce refcrit.
f
" AUGUSTE III , & c , & c.
33
Aux Nobles Confeillers Suprêmes & autres ,
Baillifs & Capitaines , & à tout l'Ordre
Equeftre des Duchés de Courlande & de
Semigalle, nos amés & féaux , que Nous
affurons de notre faveur Royale,
53
גנ
» NOBLES AMÉS ET FÉAUX .
• Le refcrit que Nous vous avons adreſſé
le 13 du mois de Juillet dernier , vous a déja
fait connoître quels étoient nos fentimens
l'égard des infinuations qui vous ont été
faites au mois de Juin précédent par le Con-
» feiller d'Etat de Ruffie Simolin , relativesment
aux Duchés de Courlande & de Semiaɔ
ל כ
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
alors
د د
» galle , quoique ces Etats ne dépendent en
aucune maniere de la Cour & de l'Empire
» de Ruffie. Nous vous avons fait entendre
que Vous , nos amés & feaux , ne de-.
viez poiut prêter l'oreille à ces infinuations
du Confeiller d'Etat Simolin , ni à aucune
autre inftance ou prétention étrangère , puif-
» que , s'il y avoit quelque demande à former
→ concernant l'état d'un Fief tel que ces Duchés
, ces demandes ne devroient pas être
» adreffées à vous qui nous êtes attachés par
» le ferment de fidélité le plus folemnel , mais
» à Nous-mêmes & à la République.
"
59
ဘ
30
ɔɔ
00
» La révolution qui s'est faite dans le
Gouvernement de Ruffie Nous avoit fait
efpérer que cette Cour , n'ayant plus les
mêmes vues fur la Courlande , ne pourfuio
vroit pas ce qu'elle avoit entrepris ci -de-
» vant. Mais l'Impératrice régnante a faifi un
nouveau prétexte & a pris en main la cauſe
o d'Erneft- Jean Biren , quoique fa protection
foit deftituée de fondement , comme Nous
l'avons montré dans l'expofition que Nous
>> avons donnée pour foutenir nos droits ,
ceux de la République , & ceux de votre Séréniffime
Duc , expofition qui eft trèsfimple
, & qui a été rendue affez publiqué .
,, Cependant , puifque , fans avoir égard à
nos repréſentations ni à nos droits ,& à ceux
de la République , & fans faire même aucune
réponſe à nos Mémoires & à ceux des Miniftres
de la République , la Cour de Ruffie ,
fe confiant uniquement en fes propres forces ,
employe la voix des armes pour attaquer
cette Province , au au mépris des Traités
exiftans entre cette Cour & la République
""
29/
""
"
""
>>
"
W
M.A. I. 1763. 197
כ כ
-
& contre toutes les loix du bon voisinagage;
puifqu'elle met de fa propre autorité le féqueftre
fur tous les revenus des Duchés ;
& qu'enfin , en s'efforçant de chaffer de fa
Réfidence Ducale votre légitime Duc , le
Séréniffime Prince notre très cher fils ,
3 elle veut vous contraindre à violer votre
ferment , & prétend non feulement le dépouiller
des Etats dont il eft en poffeffion ,
mais encore vous priver vous-mêmes de
votre liberté : connoiffant quel eſt votre at
" tachement & votre refpect pour Nous , pour
» la République , & pour votre Séréniffime
Duc , Nous avons cru devoir vous enjoindre
, & nous vous enjoignons , de notre
autorité Royale & en vertu de notre Domaine
direct & Suprême fur ces Duchés ,
de vous bien garder , fous quelque prétexte
que ce foit , de vous écarter des obligations
que vous impofe la foi que vous avez
jurée à Nous , à la République , & à votre
» Séréniffime Duc , mais de vous tenir fermement
& conftamment attachés à votre
devoir , & de vous abftenir de toute affemblée
irrégulière , en attendant nos ordres &
nos réfolutions ultérieures. ,
Dans des conjonctures fi critiques & fi
pey attendues , Nous avons cru devoir convoquer
le Sénat , afin d'y expofer ce qui
fe palle dans ces Duchés contre les droits
»que
Nous &
s & la République y avons , comme
fur notre Fief. Ainfi , après avoir pris l'avis
des illuftres Sénateurs de notre Royaume
» & de notre Grand Duché de Lithuanie .
Nous vous manderons une derniere réfolution
conforme au réſultat de ce Confeil
201
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
du Sénat . Cependant nous envoyons , déja
dans ces Duchés quelques Sénateurs char-
5 gés d'y veiller à nos droits , à ceux de la
République & de votre Séréniffime Duc ,
& Nous vous exhortons gracieuſement à vous
conformer à leurs avis.
59
» Donné ce 18 Janvier 1763.
Le 20 de ce mois , on a reçu ici la nouvelle de la
fignature de la Paix de Hubertzbourg entre Leurs
Majellés Polonoiſe & Pruffienne.
De NUREMBERG le Mars 1763.
Le 27 Janvier dernier , Antoine-Ulric , Duc
Régent de Saxe- Meinungen , eft mort à Francfort
, dans la foixante-dix- feptiéme année de fon
âge , étant né le 22 Octobre 1687. Il avoit été
marié deux fois , la première en 1713 avec Philippine
Elifabeth Cefarin Schurmann , morte au
mois d'Août 1744 , & la feconde le 26 Septembre
1750 avec Charlotte- Amélie de Helle - Philipfthat,
actuellement vivante . "
".
L'Empereur Charles VI avoit élevé en 1,727
la dignité de Princes , la première femme du Duc
de Meinungen & les enfans ; mais les Ducs de
Saxe de la branche Erneftine
, ayant conftamment
protefté contre cette élévation , obtinrent
en 1744 un Décret du Confeil Aulique de l'Empire
, portant que le Diplome de 1727 ne rendroit
pas lefdits enfans habiles à fuccéder au Duché
de Meinungen , & ce Décret a été confirmé
en 1747 par la Diete de l'Empire , à laquelle le
Duc de Saxe-Meinungen avoit eu recours.
Il s'élève aujourd'hui une nouvelle conteftation
à l'occafion de la mort ce Prince il avoit nommé
par fon teftament la Ducheffe , fa veuve , tutrice
MA I. 1763. Icg
de fes enfans & Régente du Pays. Les Ducs de
Saxe , de la branche Erneftine , qui prétendent ,
· en qualité d'Agnats , participer à cette adminif
eration en vertu des Pactes de Famille de leur
Maiſon , fe font oppofés à l'exécution du teſtament
du Duc de Meinungen , & ont nommé une
commiffion pour l'adminiftration du Pays. En
même-temps , ils y ont envoyé des Troupes pour
foutenir à main armée leur droit d'Agnation . La
Régence de Meinungen s'eft adreffée à l'Affemblée
du Cercle de Franconie pour demander ſon aſſiftance
, & celle- ci a écrit aux Ducs de Saxe pour
des engager à le défifter des voies de fait , & à
laifler le cours libre à la Justice .
>
Le Margrave Frédéric de Brandebourg-Culmbach
, Lieutenant-Feld- Maréchal de l'Empire ,
Lieutenant Général de Cavalerie du Roi de Pruffe ,
Général- Feld - Maréchal du Cercle de Franconie ,
Colonel de trois Régimens d'Infanterie & de Cavalerie
, Chevalier des Ordres de l'Eléphant
de l'Aigle blanc , de l'Aigle noire , & de l'Union
parfaite , & Grand Maître de l'Ordre de l'Aigle
rouge , eft mort le 26 Février à Bareith , où il
faifoit la réfidence ordinaire , dans la cinquantedeuxième
année de fon âge . Il étoit fils du Margrave
George Frédéric- Charles , & petit - fils de
Chrétien- Henri , dont l'Ayeul étoit Chrétien , auteur
de la branche de Culmbach , & le bifayeul
Jean - George , Electeur de Brandebourg , tige
commune de tous les Margraves de Brandebourg ,
actuellement vivans .
Le feu Margrave avoit épousé en 1731 , une
Princeffe de Pruffe , Fille du Roi Frédéric- Guillaume
, & Soeur aînée du Roi régnant , & en
1759 une Princeffe de Brunſwick , Fille du Duc
-Charles de Brunswick Wolfembutel . Comme il
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
e laiffe qu'une Princeffe née de foh premier
mariage , & mariée au Duc régnant de Wur
temberg , le Prince Frédéric- Chrétien , réfidam
à Wansbeck près de Hambourg , devient fon fuc
ceffeur.
DE MUNICH , le 19 Février 1763 .
L'Electeur a envoyé ordre au Comte Van-Eick ;
fon Envoyé Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
près du Roi de France , de fe rendre inceffamment
à Liége , pour faire connoître auChapitre
tout l'intérêt que S. A. S. E. prend à l'éléva
tion du Prince Clément de Saxe , ſon beau-frère ,
& pour veiller à ſes intérêts .
DE MADRID , le 8 Février 1763.
L'Impératrice de Ruffie a remis au Marquis
d'Almodovar , Miniftre Plénipotentiaire de Sa
Majefté Catholique auprès de la Perfonne , une
réverfale femblable à celle qu'Elle avoit donnée au
Roi Très- Chrétien , lorfque ce Monarque accorda
le même titre d'Impératrice à cette Princeffe , fous
la condition que cela n'apporteroit aucun chan
gement au cérémonial ufité entre les deux Cours.
DE ROME , le 16 Février 1763.
Le S. Père vient d'accorder au Prince Clément -
de Saxe un bref d'éligibilité pour les Evêchés va
cans de Liége & de Freylingen.
DE LONDRES , le 21 Février 1763.
Le fieur Richard Néville , Aldfworth , Secré
taire d'Ambaſſade de Sa Majeſté Britannique à la
Cour de France , eft arrivé ici le 15 avec le traité
MA I. 1763.
201
définitif, figné à Paris le 10 de ce mois. Le Lord
Egrémont , Secrétaire d'Etat , a adreffé une lettre
au Lord Maire pour l'informer de cet événement
& le rendre public .
Le 19 de ce mois , le Roi a nommé le Comte de
Sandwich fon Ambaſſadeur Extraordinaire & Plénipotentiaire
à la Cour de Madrid. Ce Miniftre doit
partir inceffamment pour fe rendre à ſa deſtination.
D'UTRECHT, le 11 Mars 1763.
Le Prince de Naflau eft entré le 8 de ce mois
dans ſa ſeizième année , & à reçu à cette occafion
les complimens des Miniftres Etrangers , des
Membres du Gouvernement & de toutes les autres
perfonnes de diftinction . Le lendemain , il a été
introduit à l'affemblée des Etats- Généraux & au
Confeil d'Etat, fuivant le cérémonial établi . Deux
Députés , l'un de la Province de Zélande , l'autre
de la Province d'Utrecht , font allés prendre le
Prince , & l'ont conduit de l'appartement du Stathouder
dans la falle où s'affemblent les Etats- Généraux
. Le Préfident dès Etats lui a adreffé un
diſcours de félicitation , & lui a demandé s'il étoit
dilpolé à prêter ferment du fecret. Le Prince lui
répondit qu'il y étoit difpofé , & ayant prêté ce
ferment en mettant la main dans celle du Préfident
, il a été conduit par les deux Députés vers
le fiége deftiné pour les Stathouders , & fur le
quel il s'eft placé . Il a été enfuite introduit aue
Confeil d'Etat par trois autres députés qui , en
préfentant le Prince , ont déclaré qu'il avoit prêté
le ferment du fecret fuivant la forme ordinaire.
On mande d'Alger que les eíclaves Chrétiens ,
au nombre de plus de quatre mille , réduits au défefpoir
par les mauvais traitemens qu'on leur fait …..
éprouver , fe font foulevés le 13 Janvier , & on
Ly.
202 MERCURE DE FRANCE.
maffacrés ceux qui les gardoient : l'allarme s'eft
répandue dans la Ville , dont on a fait fermer les
portes , toutes les troupes ont pris les armes &
ont remis les esclaves à la chaîne. Il y a eu beaucoup
de fang répandu dans ce tumulte dont on
ignore les fuites.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris ,&c.
De VERSAILLES , le 16 Mars 1763.
Le Marquis de Fraigne , qui avoit été nom- LB
mé Miniftre Plénipotentiaire du Roi auprès du
Duc de Zerbft , & qui a été détenu cinq ans
à la Citadelle de Magdebourg , eft arrivé ici.
Il a eu l'honneur d'être préfenté à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale. Le Roi pour lui
témoigner la fatisfaction qu'il a de fes ſervices ,
lui a accordé une penfion de quatre mille
livres.
་
Le 22 du mois dernier , le Comte de Soltikoff
, Envoyé Extraordinaire & Miniſtre Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , eut une
Audience publique du Roi , dans laquelle il remit
fes Lettres de Créance à Sa Majesté. Il fat
«conduit à cette Audiance , ainsi qu'à celles de
la Reine & de toute la Famille Royale , par le
fieur Dufort Introducteur des Ambaffadeurs. Le
-Prince Gallitzin , qui étoit refté chargé des
Affaires de l'Impératrice de Ruffie jufqu'à l'arrivée
du Comte Soltikoff , a pris congé de Leurs
Majeftés & de toute la Famille Royale.
M A I. 1763. 203
au
Le Roi a accordé la furvivance de la place
d'Aftronome Géographe de la Marine ,
fieur Pingré , Chanoine Régulier de Sainte Génevieve
, Membre de l'Académie Royale des
Sciences , connu par des travaux Aftronomiques
tiles , & furtout par le voyage qu'il a fait
à l'Ifle Rodrigues pour obferver le paffage de
Vénus.
Le fieur Buy de Mornas , Géographe de Monfeigneur
le Duc de Berry , a eu l'honneur de
préfenter à Leurs Majeftées , ainfi qu'à la Famille
Royale , quinze nouvelles Cartes de fon
Atlas Géographique & Hiftorique.
On a appris par un Courrier dépêché de la
›Cour de Vienne au Comte de Starhemberg , Ambaffadeur
de Leurs Majeftés Impériales , que le
Traité définitif de Paix entre l'Impératrice-Reine
- & le Roi de Pruffe a été figné le is du mois dernier
par leurs Plénipotentiaires refpectifs ; & que
le même jour le Traité de Paix entre le Roi de
·Pologne , Electeur de Saxe , & le Roi de Prule a
été figné également par les Plénipotentiaires de
ces deux Souverains.
1
Le fieur d'Eon , Secrétaire d'Ambaſſade du
Duc de Nivernois eft arrivé le 26 du mois dernier
de Londres , & a remis au Duc de Bedfort ,
Ambaffadeur de Sa Majesté Britannique , un paquet
qui contenoit les ratifications du Traité définitif
de Paix figné à Paris le 10 du même mois.
Le 28 du même mois , la Cour a pris le deuil
pour huit jours , à l'occafion de la mort de la
Princelle Politene- Marie Anne de Savoye , morte
à Turin le 20 Décembre 1962 , dans fa dix- ſeptićsme
année. Cette Princelle étoit fille du Prince de
Carignan & de Chriftine- Henriette de Helle-Rhinffeld
, foeur de la feue Reine de Sardaigne , &
¡I.vj
2.04 MERCURE DE FRANCE.
petite- fille de Victoire- Marie -Anne de Savoye ,
Princeffe Douairiere de Carignan.
Le Roi a accordé l'Abbaye de Montivilliers ;
Ordre de S. Benoit , Diocèfe de Rouen , à la Dame
d'Argicourt , Religieufe Bénédictine de l'Ab
baye d'Origny , Diocèle de Laon.
Le Comte de Poligny , Capitaine au Régiment
de Clermont Cavalerie , & le Marquis de Monttazet
, Capitaine au Régiment d'Enghien , Infan
terie , ont obtenu l'agrément du Roi pour les
charges de Colonels- Lieutenans de leurs Régimens
refpectifs , vacantes par la promotion du
Comte de Fumel & du fieur de la Merville , auz
grades de Maréchaux de Camp.
Le Roi a accordé les entrées de fa chambre à
P'Archevêque de Narbonne.
1
Sa Majefté a nommé la Princeffe de Guiftel ,.
Dame pour accompagner Madame la Dauphine.
Le Marquis de Bauflet , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi près de l'Electeur de Cologne
revenu ici par congé , fut préfenté à Sa Majefté
le 27 du mois dernier par le Duc de
Praflin ..
Le Marquis de Gouy , Maréchal de Camp ,
prêta ferment , le même jour , entre les mains
de Sa Majefté pour la Lieutenance Générale .
du Gouvernement de l'Ile de France au Département
du Vexin François.
Le 28 du même mois , l'Abbé de Breteuit
prêta auffi ferment , entre les mains du Roi ,
pour l'Evêché de Montauban .
Le Duc de Choifeul a préfenté au Roi un
nouvel uniforme pour le Régiment des Gardes
Suiffes , lequel a été agréé de Sa Majefté. Le
Roi a donné le Gouvernement de la Martini
que au Marquis de Fenelon , Lieutenant- Géné
MA I. 1763.
20
;
ral ; celui de la Guadeloupe au Chevalier de .
Bourlamaque , Maréchal de Camp celui de
Sainte Lucie au Chevalier de Jumilhac , Briga,
dier , & celui de Cayenne au Chevalier Turgot.
Le Sieur Chardon , Lieutenant particulier
du Châtelet , ayant été nommé Intendant de
Sainte Lucie , a eu l'honneur d'être préfenté en
cette qualité à Sa Majefté le 7 de ce mois.
L'Evêque de Saint Pol de Leon s'étant démis
de fon Evêché , le Roi y a nommé l'Abbé d'Andigné
, Aumônier ordinaire de la Reine. Sa Majeſté
a donné en même temps à l'ancien Evêque
de Leon l'Abbaye de la Cour- Dieu , Ordre
de Cîteaux , Diocéle d'Orléans , dont l'Abbé
d'Andigné étoit Titulaire.
Les ratifications du Traité définitif de Paix
figné à Paris le 10 Février dernier , & celles
de l'acceffion du Roi de Portugal , ont été échangées
le 10 de ce mois dans la forme ordinaire.
Leurs Majeftés , ainfi que la Famille Royale ,
ont figné le 13 de ce mois , les contrats de ma
riages du Marquis de Montillet avec Damoiselle
de Chabannes de Tarton : du Marquis de Bauffer
avec Demoiſelle de Selle l'aînée ; & du Marquis
de Miran avec Demoiſelle de Selle , four cadette
de la précédente , & toutes deux filles du
feu fieur de Selle , Tréforier Général de la Ma
rine.
Le fieur de la Lande , de l'Académie Royale
des Sciences , chargé par le Roi de compofer
chaque année le livre de la Connoiffance des mou
yemens célestes , pour l'utilité des Aftronomes &
des Navigateurs , a eu l'honneur de présenter à
Sa Majesté le volume de cet Ouvrage deſtiné
pour l'année 1764. Indépendamment des calculs
& des tables qui fe rapportent à l'année 1764 , le
206 MERCURE DE FRANCE.
C
*
Mieur de la Lande a enrichi ce volume de plufieurs
tables & recherches nouvelles fur les fatellites de
Jupiter , fur l'attraction , fur les marées , fur la
cométe de 1762 , fur le paffage de Vénus , fur
les éclipfes & en particulier fur la grande éclipſe
du ſoleil qui arrivera le premier Avril 1764.
DE PARIS. , le 18 Mars 1763.
Le Comte de Monteynard , Enſeigne de la
feconde Compagnie des Moufquetaires , ayant
obtenu du Roi la permifion de fe démettre de
cet emploi , Sa Majesté a diſpoſé de la cornette
vacante en faveur du Marquis du Hallay , Capitaine
au Régiment Royal- Etranger , Cavalerie.
Le 17 du mois dernier , fur les huit heures
du matin , le Statue du Roi , que Sa Majesté
a permis à la Ville de Paris de lui ériger , &
qui a été fondue fur le modéle du feu Sieur
Bouchardon , a commencé d'être conduite de
l'Attelier vers la place où elle doit être poſée ;
on avoit eu la précaution de la renfermer dans
une cage de charpente roulante ; par le moyen
< de Vindas & de mains d'hommes , on lui a fait
parcourir , dans l'espace de trois jours , le chemin
qu'elle avoit à tenir depuis la fortie de
l'Attelier , hors de la barrière du Fauxbourg
du Roule , jufqu'à la Place de Louis XV , en
lui faifant fuivre toute la rue dudit Fauxbourgi
& le 23 elle a été établie fur fon piedeſtal , aux
acclamations d'un grand concours de peuple.
Le fervice s'eft fait en préfence du Duc de Chevreuſe
, Gouverneur de Paris , du Prévôt des
Marchands & du Bureau de la Ville , avec tout
le fuccès que l'on pouvoit attendre des ſoins & de
l'intelligence des différentes perfonnes qui y
cétoient proposées , & en particulier du fieur
3
16
·M A 1. 1763. 207
2
'Herbette , Maître Charpentier à S. Denis , Entrepreneur
des Ponts & Chauffées & des Bâtimens
du Roi , Auteur des machines. En paffant devant
la porte de la maiſon où eft décédé le fieur Bouchardon
, on a fait une décharge de Canons &
de Boetes , pour honorer la mémoire d'un Ar
tifte fi excellent , qui par cet ouvrage immortel ,
s'eft afferé une gloire que la Nation partage
avec lui.
Il paroît quatre Ordonnances du Roi.
Par la première , en date du 21 Décembre dernier
,"Sa Majesté réduit à trente Compagnies les
quarante qui compofent actuellement le Régiment
des Carabiniers de Monfeigneur le Comte
de Provence. Les difpofitions qui concernent la
nouvelle compofition & la difcipline de ces Corps
font conformes à celles qui ont été établies par
P'Ordonnance de la Cavalerie.
Dans la feconde, du 20 Janvier 1763 , S. M.
réforme le Corps des Grenadiers- Royaux revenus
de la Martinique.
La troifiéme du 31 - da même mois , concerne
le traitement des Officiers réformés des Régimens
de Foix , de Boulonnois , de Quercy & d'Angoumois
, qui étoit de fervice à S. Domingue.
Par la quatrième , du même jour , S. M. réforme
les fx piquets d'Infanterie employés à S.
Domingue.
11 paroît encore quatres autres Ordonnances
du Roi datées du 21 Décembre dernier.
Par la première , concernant le Régiment
Royal- Italien , le Roi fupprime le Régiment d'In-
#fanterie Royal- Corfe dont les neuf Compagnies
feront incorporées dans le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne , lequel , au n: oyen de cette inccorporation
, fera compofée de deux Bataillons."
208 MERCURE DE FRANCE.
Par la feconde , concernant les Régimens d'In
fanterie Allemande , Sa Majefté conferve fur pied
ceux d'Altace , d'Anhalt , la Marck , Royal- Bavière
, Royal - Suédois , Naffau , Royal - Deux- Ponts &
celui de Bouillon . Le Régiment d'Alface ne formera
plus que trois Bataillons ; chacun de ceux d'Anhalt
, la Marck , Royal- Bavière , Royal - Suédois ,
Naffau & Royal - Deux-Ponts ne feront compofés
que de deux , & celui de Bouillon d'un feulement
Le Bataillons excédens feront réformés & incorporés
dans ceux que Sa Majefté a jugé à propos
de conferver fur pied . Quant à ce qui concerne
la compofition des Bataillons & Compagnies ,
la création des nouvelles places , le choix & les
fonctions des Officiers , la paye de paix & de guerre
, le traitement des Officiers réformés , &c.
Les difpofitions de ces deux Ordonnances font
conformes à celles qui feront fuivies à l'égard de
l'Infanterie Françoife . Ces deux nouvelles Ordonnances
ont cela de particulier que S. M. accorde
un fol par jour avec une ration de pain aux
femmes des étrangers mariés qui voudront fervir
dans les fufdits Régimens ; mais ce traitement
n'aura lieu que tant qu'elles refteront au quartier
d'affemblée , & que leurs maris feront attachés
aux Régimens.
Par la troifiéme , Sa Majefté conferve fur
pied dix -fept Régimens de Dragons , fçavoir ,
Colonel - Général ; Meftrede Camp - Géné
ral , Royal , du Roi , de la Reine , Dauphin ,
Orléans , Bauffremont , Choifeul , d'Autichamp ,
Chabot , Coigny , Nicolaï , Chapt , Chabril
lant , Languedoc & Schomberg . Chacun de ces
Régimens fera compofé en tout temps de huit
compagnies celui de Schomberg confervera
les huit qui le compoſent ; & les feize de
MA I. 1763 . 208
shacun des autres Régimens feront doublées
pour n'en former également que huit. Chaque
compagnie fera compofée , en temps de paix
de quatre Maréchaux-des- Logis , un Fourrier ,
huit Brigadiers , huit Appointés , vingt-quatra
Dragons & un Tambour , formant quarante- fix
hommes , dont trente feront montés , & feize
refteront à pied. La paye de paix & de guerre.
eft fixée de la maniere fuivante,
COMPAGNIE S A chaque Capitaine ;
1800 livres en paix , & 3600 livres en guerre ;
à chaque Capitaine - Lieutenant des Compagnies ,
Colonel- Général & Meftre- de - Camp- Général , &
à chaque Lieutenant des autres Compagnies
800 livres en paix , & 1000 livres en guerres
au Sous- Lieutenant de la Compagnie du Colonel-
Général des Dragons , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; au Cornette de ladite
Compagnie , 540 livres en paix , & 800 livres
en guerre ; au Sous- Lieutenant des autres Compagnies
, 500 livres en paix , & 800 livres en .
guerre à chaque Maréchal- des- Logis , 216
livres en paix , & 252 livres en guerre ; à chaque
Fourrier , 189 livres en paix , &-225 livres
en guerre ; à chaque Brigadier , 135 livres enpaix
, & 171 livres en guerre ; à chaque Appointé
, 126 livres en paix , & 162 livres en
guerre ; à chaque Dragon ou Tambour , 117
livres en paix , & 153 livres , en guerre. ETATMAJOR.
Au Meftre- de- Camp , y compris fes .
appointemens de Capitaine , 6000 livres en
paix , & 6600 livres en guerre; au Lieutenant-Colonel
, y compris fes appointemens de Capitai
ne , 3600 livres en paix , & 5400 livres en ½
guerre à chacun des Meftre- de- Camp en fe- ..
cond des Régimens du Meftre- de Camp Gé
210 MERCURE DE FRANCE.
néral , d'Orléans & de Schomberg , 2500 livres
en paix , & 3000 livres en guerre ; au Major ,
3000 livres en paix , & 4500 livres en guerre ;
à chaque Aide - Major , avec commiſſion de Capitaine
, 1800 livres en paix , & 3000 livres
en guerre à chaque Aide- Major , fans commillion
de Capitaine , 1500 livres en paix , &
2000 livres en guerre ; à chaque Sous - Aide-
Major , 1000 livres en paix , & 1200 livres en
guerre; au Quartier- Maître , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; à chaque Porte - Guidon
, 480 livres en paix , & 540 livres en guerre
; au Tréforier , 2000 livres en paix , & 3.000
livres en guerre à l'Aumônier & au Chirurgien
, à chacun 720 livres en temps de guerre
feulement.
Les Capitaines réformés jouiront en penfion
fur le Tréfor Royal de soo livres ; les Lieutenans
, qui auront fervi dix ans , de 250 livres
; & les Cornettes , qui auront été Maréchaux-
des- Logis , de 150 livres. Quant aux Offi
ciers incorporés & réformés , à la fuite des Régimens
, ils fe retireront chez eux , & y toucheront
les appointemens qui leur ont été précédemment
accordés ; Sa Majesté ne voulant
plus entretenir d'Officiers incorporés ou réformés
à la fuite des Régimens de Dragons. Cette
* Ordonnance eft terminée par un état de l'uniforme
réglé par le Roi pour les Régimens cidefus.
Par la derniere , Sa Majesté conferve fur pied
les trois Régimens de Houflards de, Berchiny , de
Chamborant & de Royal - Naffau , dont chacun
fera composé de douze compagnies , formant
trois escadrons en temps de paix , & fix en
temps de guerre..Chaque compagnie fera comM
A I. 1763.
2.11
pofée de vingt- neuf hommes , dont dix monstés
, & dix -neuf à pied . Les Tymbales & Eten-.
dards de ces trois Régimens , ainfi que le Prevôt
qui eft dans le Régiment Royal - Nallau ,
feront fupprimés. Sa Majefté regle auffi pour
les Régimens confervés une paye de paix & une
paye de guerre , ainfi que l'uniforme de leur
habillement. L'Ordonnance de la Cavalerie fert
de regle aux deux nouvelles Ordonnances pour
ce qui concerne le choix , le rang & les fonctions
des Officiers , la fuppreffion de certaines
places , la création de nouvelles , l'adminiftration
de la caifle , le terme des engagemens &
la délivrance actuelle des congés , &c.
Le Comte de Taflo , jeune Seigneur Polonois ,
qui étoit en France depuis dix - huit mois , en est
reparti le deux de ce mois, pour retourner en Pologne
, après avoit eu l'honneur de prendre congé
de la Reine , qui luia marqué beaucoup de bonté.
Charles-Antoine de la Roche- Aymon Grand
Aumônier de France , ci-devant Archevêque de
Narbonne , aujourd'hui Archevêque de Rheims ,
& en cette qualité premier Pair Eccléfiaftique du
Royaume ; & le Duc de Sully , Prince d'Enrichemont
, ont été reçus le 14 de ce mois au Parlement,
& y ont pris féance en qualité de Pairs de
France. Le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres ,
le Prince de Condé , le Prince de Conti , & le
Comte de la Marche , ont aſſiſté à leur récep-
Ation .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
212 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE VII.
ECONOMIE ET COMMERCE.
Les prix des Grains , Fourrages & Volailles
n'ont varié que de 1o fols à 1 livre , depuis
notre dernier Mercure , fur les plus hauts prix.
AVIS AU PUBLIC.
Le Sieur DAVID , demeurant à Paris , rue
& à l'Hôtel Sainte Anne , Butte S. Roch , au troiféme
, continue toujours avec permiffion , approbation
, & avec fuccès , comme on l'a dit dans :
le Volume de Septembre dernier , de guérir dans
l'inftant & pour toujours , avec un nouveau fecret
& reméde , toutes fortes de maux de dents quelque
gâtées qu'elles foient , fans qu'il faille les ar
racher , ainfi que les fluxions , maux de tête , nfîgraines
& rhumes de cerveau , fans qu'il entre
rien dans la bouche ni dans le corps.
C'eft avec un topique que l'on s'applique le foir
en fe couchant , far l'artère temporal du côté de
la douleur. Il ne tient point à la peau , & ne lui
fait aucun dommage ni marque , fitôt qu'il eft
appliqué la douleur le paffe fans retour ; il procu.
re un fommeil paifible , pendant lequel il fe fait
une tranſpiration douce ; & au réveil on eft guém .
pour toujours.
On en fait prendre chez lui de toutes les Proj.
M A I. 1763. 213
vinces , y ayant guéri ainfi qu'à Paris quantité de
perfonnes de confidération , qui certaines de fon
éfficacité, en ont fait provifion par précaution , afin
d'être guéris autfitôt que le mal les furprendra . It
le donne gratis aux pauvres , & il vend chez lui
fols chaque emplâtre. 24
. Comme les maux de dents prennent à toutes
heures de la journée , & que l'on ne peut pas toujours
aller fe coucher ; afin que l'on puiffe vaquer
à fes affaires en attendant le foir , il a une eau
fpiritueufe d'une nouvelle compofition , qui eft incorruptible
, très - agréable au goût & à l'odorat ,
qui a les propriétés de faire pafler dans la minute
les douleurs de dents les plus vives , de guérir les
gencives gonflées , de faire tranſpirer les férofités ,
raffermir les dents qui branlent , & empêcher la
continuation de la carrie. Beaucoup de perfonnes
s'en fervent fans être incommodées , pour avoir
toujours les gencives & les dents faines . Il y a
des bouteilles à 24 f. à 3 1. & à 6 1. Il donne la
manière de s'en fervir ainfi que du topique.
214 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATIO N.
Arlu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ¸«
le Mercure de Mai 1763 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,.
ce 30 Avril 1763. GÜIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREMIER.
EPITRE d'un Curé du N. à Madame la
Marquife de S. R. à Paris.
LE MOT pour rire.
Page s
TRADUCTION . en Vers libres de la XIV .
Ode du H. Livre d'Horace. Otium , &c.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
Madame GUIBERT,
LES Solitaires des Pyrénées , NOUVELLE
Efpagnole & Françoife.
LA Convalescence d'Euphémie.
LE Réveil champêtre
MADRIGAL.
COUPLETS à Madame ***.
VERS à M. P....
REPONSE à M. D...
DIALOGE entré Alcinous & un Financier.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
12
136
16
ibid.
62
67
69
ibid.
71
ibid.
83 & 84
72
&
84
85 & 86
CHANSON.
89
MA I. 1763. 215
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujet du
premier Vers de la première Olympienne
de Findare.
LETTRE de M. Marin à M. De la Place ,
fur l'Hiftoire de SALADIN , &c.
90
99
II2+
116
LETTRE fur la Paix, à M. le Comte de ***, 106
De l'Education publique.
L'ART de s'enrichir promptement par l'Agriculture
, par le freur Des Pommiers.
TRAITE hiftorique des Plantes qui croiffent
dans la Lorraine & les 3 Evêchés , par
M. P. J. Buchoz, Avocat au Parlement
de Metz.
ANNONCES de Livres .
F19
120 & fuiv.-
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES .
SEANCE publique de l'Académie des Sciences
& Belles- Lettres de BESIERS.
LETTRE de M. Bourgelat , Ecuyer du Roi ,
à l'Auteur du Mercure.
ÉCOLE Royale Vétérinaire. Année 1762 .
COPIE d'une Lettre de M. Chenevaz à M.
Bourgelat.
MALADIE Épidénique dans la Paroiffe de
Villeurbane en Dauphiné , & c.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
LONGITUDE..
HORLOGERIE.
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie Roya
le des Sciences.
128
1309
132
134
135
140
143
$16 MERCURE DE FRANCE,
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE .
LETTRE de M. Flurant , Chirurgien à Lyon ,
à M. Dejean , Maître en Chirurgie à Paris, 147
ARTS AGRÉABLES.
-151 MUSIQUE.
GRAVURE. 152
ART. V. SPECTACLES.
OPERA.
153
COMÉDIE Françoife.
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU , OU LE
NEGOCIANT.
AM. Delagarde , Auteur du Mercure pour
la Partie des Spectacles.
COMÉDIE Italienne.
ART. VI . Suite des Nouvelles Polit. d'Avril. 191
157
159
185
189 .
Avis au Public
P
213
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1763 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine .
PREMIER
VOLUME.
Cochin
Stiveinve
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
439
C
RISLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT
.
,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provin
ces d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix,
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre - vingt - neuf volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , fe trouve à la fin du
foixante- douziémę.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1763 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE
SUR LA STATUE EQUESTRE
DU ROI.
CIRL ! quel Coloffe admirable
S'offre aux yeux des Citoyens ?
Une Déité femblable
Au Soleil des Rhodiens.
D'amour , de reconnoiffance
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Je fens mon coeur enflammé ;
Je vois l'Aftre de la France :
C'eft LOUIS LB BIBN - AI ML.
Erato , daigne paroître !
Viens ! J'implore con ſecours !
Je veux célébrer mon Maître
Sur la Lyre des Amours.
Paris ! jufques dans les nues ,
Eléve ce Grand BOURBONS.
Tu lui dois plus de Statues
Que Cecropie à Solon.
( a ) Fils célébre de Philippe !
Ton fuffrage fi vanté ,
A Praxitelle , à Lifippe
Donna l'Immortalité.
Sur les traces de leur gloire
S'avancent d'un pas égal ,
Vers le Temple de Mémoire ,
( b ) Goor , Bouchardon & Pigal .
(a) Alexandre le Grand ordonna que les Portraits
feroient peints par le feul Apelle ; les Statues
fculptées par Praxitelle , & jettées en fonte
par Lifippe , à caufe de l'excellence de ces deux
Artiftes.
( b ) La Statue du Roi eſt du travail dà fieur
Goor , fur les deffeins du feur Bouchardon , qui
dans fon Teſtament , fait fix mois avant la mort,
defira que le fieur Pigal für fon Succeffeur dans
cet Ouvrage,
•
AVRIL 1763 .
(* ) Une charmante Bergère ,
Que le Dieu des coeurs guidoit ,
Delfina d'une main chère ,
Un Amant qu'elle adoroit ;
Ainfi je te vois , ô France !
Retracer dans ce grand jour,
La parfaite reſemblance
De l'objet de ton amour.
Des Arts , l'Amour eſt le maître ,
Par eux il
peut nous charmer ;
Si l'efprit leur donna l'être ,
L'Amour fçut les animer.
Nous lui devons la Sculpture ,
L'Eloquence , les Concerts ,
Le Pinceau , l'Architecture ,
l'Art d'Uranie & les Vers.
Louis leur troupe timide
Vole autour de ta Grandeur ;
Sois leur afyle , leur guide ,
Leur ami , leur défenſeur.
Les Rois qui les protégerent
Sont encor chers aux mortels ;
C'eſt par là qu'ils mériterent
Des Monumens éternels.
( ) Une Bergère , dit Pline , inventa le Deffein
, en traçant fur un mur , avec du charbon ,
les contours de l'ombre de fon amant.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
·
Clio , ta plume fçavante
A confacré leurs exploits !
La jeune Erato nous vante
L'aménité de leurs Loix.
Sur les Bronzes d'Italie
Les Céfars nous font préfens.
C'eſt ainfi que le Génie . 19
Brave l'injure des temps. :
( d ) HENRY ! fur ta Face augufte
Je contemple ta Bonté.
A tes traits , LourIS LE JUSTE
Je reconnois l'Équité.
LOUIS LE GRAND, ta nobleſſe
Nous annonce tes hauts faits .
ROI BIEN- AI ME ! la Sageffe
Sur ton Front grava fes traits.
•
Vous , dont la Mufe fertile
Fait revivre les Heros !
Chantres du terrible Achille ,
Sans vos pénibles travaux ,
Aux bords de la Mer Égée ,
Son nom voilé par l'oubli ,
Dans les tombeaux de Sigée
Refteroit enſeveli.
(d ) Cette Strophe eft adreffé e aux quatre Sta
tues Equeſtres des Rois B o UR BON S.
AVRIL. 1763 .
Troupe aveugle de Barbares !
Dont les flambeaux deftructeurs
Confumoient les Euvres rares
De tant d'efprits créateurs :
Les Préjugés , l'Ignorance ,
L'Esclavage , le Mépris ,
Sont la jufte récompenſe
De vos forfaits inouis.
Nations ! Villes célèbres !
Les Ouvrages de vos mains.
Ont diffipé les ténébres ,
'Si fatales aux humains .
Memphis , Athènes , Palmire ,
Rome , Florence , Paris !
Vos noms illuftrent l'Empire
Que Pallas vous a remis.
( e ) Grand Préfet ! (f) Sages Édiles ,
D'un Roi , Père des Français ,
Dans la Reine de nos Villes ,
Eternifez les bienfaits.
g Marigni ! que de merveilles
Vont éclore fous tes yeux !
Tu protéges , tu réveilles
Les mortels ingénieux .
( e ) M. le Prévôt des Marchands.
(f MM . les Echevins.
( g ) M. le Marquis de Marigni , Surintendant
des
Bâtimens , &c. A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Dieu des rives du Méandre ,
Sur mon coeur régle ma voix !!
Jeune encor , daigne m'apprendre
A chanter nos dignes Rois !
L'amour feul de la Patrie
Soutient mon foible talent :
Prête- moi ton harmonie ,
Pour l'unir au Sentiment.
}
Par le Chevalier DE VIGUIER , Moufquetair
du Roi dans la premiere Compagnie.
LOUIS X V.
Son règne à jamais mémorable
Des fiècles à venir fera l'étonnement.
L'Amour de fes Sujets pofa ce Monument
Attendant que l'hiftoire en fonde un plus durable.
PIRON.
LE POETE PHILOSOPHE.
LONGTEMPS ONGTEMPS obſcurci d'orages
Le Ciel , enfin , fans nuages
Reprend la férénité ?
Et la terre que décore
A l'envi Cérès & Flore ,
Préfente à l'oeil enchanté
Richelle enfemble & Beauté
1
AVRIL. 1763. II
Zéphir agitant fes aîles
Autour des roſes nouvelles
Où brille un doux incarnat
Fait fentir à l'âme émue
Le plaifir de l'odorat
Joint à celui de la vue.
Sous ces arbres en berceau ,
Quel doux murmure m'attire !
C'eſt le bruit d'un clair ruiffeau
Baignant la fleur qui fe mire.
Dans le criſtal de fon eau.
Je vois d'un rameau fur l'autre
Voltiger l'ardent moineau
Dont l'amour vaut bien le nôtre ,
Et le tendre tourtereau
De la conftance l'Apôtre.
Aujourd'hui pourtant l'on dit
Que ce fut bien à crédit
Qu'on lui donna cette gloire ;
Car dans ce fiécle maudit
Sans preuve on ne veut rien croire.
Moi qui ne doute de rien
Pour mon falut & fais bien ,
Je croirois la tourterelle
Des gens conftans le modèle ,
Si je n'affignois le prix
A nosFemmes de Paris.
Fidéles à ce qu'ils fentent
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Les oifeaux amoureux chantent
Et n'engagent point leur foi :
De nature c'eft la loi.
Ils n'ont garde d'aller faire
Pardevant..... ou Notaire
Le ferment d'aimer toujours
Ce qui peut ceffer de plaire.
Hélas ! leurs tendres amours ,
Ce ruiffeau , ce doux ombrage }
Tout à mes yeux dans ce bois
Retrace l'heureux boccage
Où, pour la premiere fois ,
Thémire écouta ma peine ;
Thémire ayant en ſa fleur
D'une rofe la couleur ,
Du Zéphir la douce haleine ,
Des cheveux qui fans deflein
Tomboient en boucle d'ébene
Sur l'albâtre de fon fein .
Temps heureux des doux menfonges !
Age fi court , du bonheur ,
J
Que font devenus tes fonges !
Le temps cruel précepteur
Nous donne l'expérience ;
Fatal arbre de ſcience ,
Qui des douces voluptés
Rompt l'illufion & chaffe
Les plaifirs qu'elle remplace
Par de dures vérités !
AVRIL. 1763. 13
VERS fur un Portrait donné à Mlle
DANGEVILLE.
TITON à fa Filleule aimable
A légué de Duclos la Portrait admirable
Titon par un fi digne choix ,
Fait quatre éloges à la fois.
P. D. S. A. Peintre.
Nota Le Portrait de Mlle Duclos , une des
plus grandes A&trices qu'il y ait eu dans le Tragique
, peint par le célébre Largilliere , vient
d'être légué par l'illuftre M. Titon du Tillet ,
Auteur du Parnaffe François , à l'inimitable
Mlle Dangeville la Filleule , dont les rares talens
dans le Comique font portés au dernier
degré.
CONSEILS d'une Mère à fa Fille
OCTAVE te recherche , & le vieil Alcidon
De fes biens & de lui , voudroit te faire don ;
L'un eft jeune , agréable & l'autre fort utile ,
Et pour un jeune coeur le choix eft difficile.
Alc.don eft modefte , & riche , & génére ix :
Ton Octave n'a rien , mais il eft amoureux,
J'aimerois Alcidon ; tu dois aimer Octave.
14 MERCURE DE FRANCE.
Ma Fille c'est pour toi : fans contrainte choiſis
Le printemps & fes fleurs , ou l'automne & fes
fruits.
Prends jeune Maître , ou vieil Efclave.
ABBAS ET SOHRY ,
NOUVELLE PERSANNE,
ABBAS,
BBAS , Roi de Perfe , fut , comme
tant d'autres Potentats , furnommé le
Grand , pour avoir fait de grands maux
à fes Voifins. Il aimoit paffionnément
les femmes & la guerre. Il la faifoit
autant pour peupler fon Sérail que pour
accroître fes Etats . Tout Roi dont la
femme étoit belle & le Royaume voifin
de celui de Perfe , devoit alors fonger
à défendre l'une & l'autre. Du refte ,
Abbas étoit auffi prompt à fe refroidir
qu'à s'enflammer , & en amour comme
en guerre , une conquête achevée lui
en faifoit bientôt defirer une nouvelle .
Il y avoit alors dans le Pays d'Imirete
( c'est l'ancienne Albanie ) une >
Nota. Le fonds de ce Conte eſt vrai , & tiré -
des Voyages de Chardin. Sohry eft auffi connue ,
auffi célébre en Perfe, que la belle Agnis l'eft en
France.
AVRIL. 1763. IS
jeune Princeffe , nommée Sohry , &
foeur du Souverain de cette Contrée.
Sohry étoit plus belle qu'on ne le peut
décrire , même en ftyle oriental. C'eft
elle que les Poëtes Perfans ont depuis
chantée à l'envi. Mais l'hyperbole , qui
leur eft fi familière , fe trouva dans
cette rencontre au- deffous de la réalité.
Il fut , pour cette feule fois , hors de
leur pouvoir d'outrer un Sujet.
L'admirable Sohry vivoit fous la tutelle
d'une mere qui l'égaloit prèfque
en beauté , & ne la furpaffoit que de
trois luftres en âge : c'est-à-dire qu'elle
n'avoit guéres que trente ans. Cette
Princeffe après avoir été Reine s'étoit
faite Religieufe ; état qui dans cette
contrée n'oblige point à s'enfermer dans
un Cloître. On refte dans fa maifon ,
& l'on eft libre d'en fortir fans que pour
cela aucun des voeux reçoive , ou foit
cenfé avoir reçu nulle atteinte.
Sohry , que nul vou pareil n'enchaî
noit , gardoit cependant une folitude
plus rigoureufe. Elle habitoit & ne quit
toit point certain Château inacceffible à
tout étranger. J'en excepte le Prince de
Georgie à qui , felon l'ufage de ces
lieux , la Princeffe étoit fiancée depuis
l'âge de cinq ans. Déja même il auroit
16 MERCURE DE FRANCE.
dû être fon époux , fi une guerre fanglante
qui l'occupoit , & la connoiffance
qu'il avoit du caractère d'Abbas , n'euffent
retardé le moment de cette union.
A cela près , les charmes de Sohry n'étoient
guères connus que de fa mère ,
du Roi fon frère & des femmes qui la
fervoient. Ces femmes , à l'exception
d'une feule , ignoroient même fa qualité.
Tant de précautions avoient pour
but de dérober cette jeune merveille
aux pourfuites du Roi de Perfe , qui
avoit l'ambition de ne peupler fon Sérail
que de Princeffes. On eut même
recours à un autre moyen , beaucoup
plus infupportable pour cette captive ,
que la folitude la plus trifte . Ce fut de
publier que fon extrême laideur obligeoit
de la fouftraire à tous les regards.
Ce bruit trouva peu d'incrédules.
On fe fouvint qu'il avoit déja fallu en
ufer ainfi à l'égard d'une feur aînée de
la Princeffe ; objet réellement auffi difforme
que Sohry étoit féduifante . On
avoit même depuis publié la mort de
cette premiere captive , qui néanmoins
éxiftoit toujours . La raifon de ce procédé
, c'eft que chez cette nation , la
laideur eft un opprobre , & qu'elle n'eft
pas moins rare dans ces heureufes conAVRIL.
1763 . 17
trées , que l'extrême beauté dans quelques
autres.
Quant à Sohry , elle ne fe confoloit
point de l'injure qu'on faifoit à fes charmes.
Elle ignoroit que quelqu'un fongeât
aux moyens de dérromper , à cet
égard , & le Public , & furtout le Roi
de Perfe. C'étoit Zomrou , ancien Miniftre
du feu Roi d'Imirette , & qui d'abord
avoit espéré de devenir beau- père
du Roi regnant. Las d'efpérer en vain
il pria ce Prince d'époufer fa fille , ou
de ne point vivre avec elle comme s'il
l'eût époufée. Difyald , c'eft le nom du
Roi , répondit en Souverain abfolu
& Zomrou fe retira en Sujet mécontent.
Il crut , toutefois , de voir encore diffimuler
; mais au fond il ne refpiroit
que vengeance , & choifit Abbas pour
fon vengeur. Il fongea à tirer parti du
caractère de ce Prince. La faveur où il
s'étoit maintenu jufqu'alors à la Cour
d'Imirette , l'avoit mis à portée de s'inftruire
de ce qui étoit un mystère pour
tout autre Particulier ; il fçavoit que la
laideur de Sohry n'étoit que fuppofée ,
& il fçavoit de plus le motif de cette
fuppofition. Il fait part au Sophi de toutes
les découvertes , s'efforce d'exagérer
18 MERCURE DE FRANCE.
>
les charmes de Sohry , & trace un portrait
bien inférieur encore à fon modéle.
En un mot , il n'épargne rien pour
irriter Abbas contre le frère , & l'enflammer
vivement pour la foeur..
Ce moyen bifarre a tout le fuccès
qu'il pouvoit avoir Abbas comptoit
parmi fes Eunuques , un Italien qui pour
entrer au Sérail n'avoit pas eu befoin
de changer d'état . C'étoit un de ces
Etres anéantis dès leur naiffance , & à
qui , pour tout dédommagement , l'art
procure un fauffet plus ou moins aigre.
Ce Chantre involontaire avoit dès - lors
fçu joindre la Peinture à la Mufique .
Il alloit tour-à-tour du lutrin au chevalet;
il paffoit d'une dévote Ariette au
Portrait d'une Beauté galante . Mais il
trouva que ces travaux réunis ne rapprochoient
point de lui la fortune. Il
réfolut de la chercher dans d'autres climats.
Ses voyages , le hafard , ou fa deftinée
, le conduifirent jufqu'à Ifpahan ,
Là , fa qualité d'Eunuque lui procure
l'avantage de s'attacher au Roi de Perfe ,
& le caractère de ce Prince lui fournit
bientôt l'occafion de déployer tous fes
talens .
Déjà plus d'une fois ce nouveau confident
lui avoit fait connoître les plus
AVRIL. 1763.
19
belles Princeffes des pays voifins , fans
que pour cela Abbas eût été obligé de
quitter fa Cour. Il fut queftion d'ufer
d'un ftratagême à- peu -près femblable
auprès de la Princeffe d'Imirette . Voilà
l'Eunuque encore une fois déguifé en
femme , & conduit en diligence jufqu'à
la Capitale de cette contrée. Il y voit
Zomrou , & en tire certains éclairciffemens
indifpenfables . Quant au furplus
, Abbas l'avoit mis à portée de
furmonter bien des obftacles , ou ce
qui revient au même , l'avoit mis en
état de prodiguer l'or. Il le prodigua &
féduifit tous ceux dont il crut avoir befoin
. Mais nul d'entr'eux ne pénétra fes
vues. Il fe garda bien , furtout , de nommer
la Princeffe à ceux qui avoifinoient
fa demeure , inftruit d'avance , que ni
eux , ni même la plupart des femmes
qui la fervoient , ne la connoiffoient
fous ce titre. Au furplus , il apprit que
la jeune Solitaire paroiffoit affez fouvent
à certaine fenêtre , donnant fur une plaine
'vafte & riante. Il fut charmé de la découverte
, fe rendit au lieu indiqué.
& trouva , de plus , un petit bofquet
propre à favorifer fon deffein. Il étoit
peu diftant de la fenêtre dont il vient
d'être parlé. L'Eunuque toujours dé20
MERCURE DE FRANCE.
guifé y entra , s'y plaça de maniere à
n'être vu qu'autant qu'il le voudroit
& attendit que la Princeffe daignât ellemême
fe laiffer voir .
,
Elle n'avoit fur ce point aucune répugnance
; chofe affez croyable dans
une jeune Beauté. Souvent même en
contemplant fes charmes dans une glace
, elle gémiffoit de les contempler feule.
Les jardins où elle ne trouvoit pour
toute compagnie que des fleurs , des
ftatues & des femmes , lui devenoient
infipides . Elle n'y jettoit les yeux , ou
ne les parcouroit que par défoeuvrement.
L'Eunuque fans quitter fon embufcade
, fongeoit aux moyens de l'attirer
du côté de la plaine. Il y réuffit avec
le fecours de quelques ariettes Italiennes
, qu'il fe mit à chanter de fon mieux
& fort bien. A peine fes accens eurent
frappé l'oreille de la Princeffe , qu'elle
accourut vers fa fenêtre favorite . Ellemême
étoit fort empreffée de voir la
Cantatrice étrangère , car elle jugea, quoi
qu'à regret , que cette voix ne pouvoit
être que celle d'une femme. De fon côté,
l'Eunuque fe tenoit à l'entrée du bofquet,
& là fans être vu trop à découvert ,
& fans difcontinuer de chanter, il tira fes
crayons & déffina la Princeffe , qui enAVRIL.
1763. 21.
it ,
fes
enchantée
de fa voix , ne fongeoit ni à
l'interrompre , ni à difparoître. Déjà
même l'efquiffe du Portrait étoit achevée
, & l'Eunuque chantoit encore ,
étoit encore écouté . Il crut en avoir
affez fait pour le moment , renferma fes
crayons , & mit fin aux ariettes . Alors
la Princeffe donna ordre que la prétendue
Chanteufe lui fût amenée. C'étoit
ce que demandoit l'Agent traveſti.
Il eft introduit auprès d'elle , gracieufement
accueilli , loué fur fa voix , &
obligé de répondre à une foule de queftions.
Il les avoit prévues en partie , & ne
fut embaraffé par aucunes. Sohry lui
demanda entre autres chofes , fi les
Princeffes de fon Pays étoient belles
& les Princes fort galans ? Madame , répondit
la fauffe Italienne , aucune de ces
Princeffes ne vous égale en beauté ,
& tous les Princes de la terre deviendroient
galans , deviendroient paffionnés
, s'ils avoient le bonheur de vous
voir un feul inftant, Sohry ne répondit
rien à ce difcours , mais elle foupira,
L'Eunuque étoit trop habile pour ne pas
entrevoir la caufe de ce foupir. Etre la
plus belle perfonne de l'Orient & paffer
pour la plus laide , n'avoir que dix22
MERCURE DE FRANCE.
huit ans & pas l'ombre de liberté ; ne
compter qu'un adorateur , qu'on ne voit
que rarement , qu'on n'aime que fort
peu , & ne pouvoir efpérer qu'un au
tre le remplace : à coup für on foupireroit
, on gémiroit à moins ; & Sohry ,
en effet , ne fe bornoit pas toujours à
foupirer.
Elle propofe à la fauffe Cantatrice de
s'arrêter quelque temps auprès d'elle .
C'étoit ce que l'Eunuque defiroit le plus ;
cependant il diffimula , oppofa quelques
obftacles faciles à lever , & fe conduifit
avec tant d'art qu'il augmenta l'empreffement
de Sohry , & diffipa tous
les foupçons de fes furveillantes. Il céda ,
enfin , & parut n'avoir fait que céder .
Son emploi confifta d'abord à chanter
auprès de la Princeffe , & à lui donner
quelques leçons de Mufique. Elle joignoit
à fes autres perfections , une voix
auffi propre à charmer l'oreille , que fes
traits l'étoient à charmer les yeux . L'Eunuque
avoit foin de lui chanter les airs
les plus tendres , & c'étoit toujours
ceux qu'elle apprenoit le plus aifément.
Elle vouloit auffi qu'il lui expli
quât les paroles fur lefquelles ces avis
avoient été compofés . Mais le Traducteur
avoit prefque toujours foin de leur
AVRIL. 1763. 23
,
donner un fens relatif à la fituation ou
fe trouvoit fa charmante éléve & aux
fentimens qu'il vouloit faire naître en
fon âme. De là nouveaux foupirs , nouvelles
rêveries , nouvelles queftions . Il
crut l'inftant favorable pour hafarder
une épreuve d'une autre genre . Ce fut
de placer le Portrait d'Abbas fous les
yeux de la Princeffe d'Imirette .
Sohry lui parloit fouvent & de l'ennui
attaché à une folitude perpétuelle ,
& de la difficulté de vaincre cet ennui.
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , &
c'est à vous que j'en fuis redevable.
Mais on ne peut ni toujours entendre
chanter, ni toujours chanter foi-même.
Il eft , reprit vivement l'italien , d'autres
talens auffi récréatifs que celui -là ,
auffi faciles à acquérir. Si la Mufique
vous fait imiter & furpaffer le chant des
oifeaux de vos bofquets , la Peinture
par exemple , vous apprendroit à imiter
les oiſeaux mêmes , & bien d'autres
objets plus intéreffans que des oifeaux .
Eh quoi ? reprit encore plus vivement
Sohry , auriez-vous auffi le talent dont
vous parlez ? Feu mon époux , repliqua
l'intrépide Italien , le poffédoit au plus
haut degré ; je conferve même le Portrait
d'un Prince de Perfe qu'il peignit
24 MERCURE
DE FRANCE
.
durant le féjour qu'il fit à Ifpahan.
A peine eut-il prononcé
ces mots que la Princeffe
voulut voir le Portrait,
& à peine l'a-t-il mis en évidence
qu'elle s'en faifit , le fixe avec attention
, paroît s'émouvoir
, loue avec ex- , clamation
l'art du Peintre
, & admire
encore plus , mais fans en rien dire , les
traits qu'il a imités . Elle s'informe
cependant
qui on a voulu repréſenter
dans
cette peinture
, & fi le Peintre n'a point .
flatté fon modéle
? Je fçais que fon
grand talent fut d'imiter
la reffemblance
, reprit l'Eunuque
; mais j'ignore
à
qui ce Portrait
reffemble
. Une mort
fubite
empêcha
mon époux de m'en inftruire
à fon retour au Caire où il
m'avoit
laiffée. Quelqu'un
, à qui la Cour de Perfe eft connue , m'a dit reconnoître
ici les traits du grand Abbas. C'eſt ce que je n'ai pu vérifier , & ce que fans doute je ne vérifierai
jamais.
L'Agent
d'Abbas
n'avoit pas cru devoir
paroître
mieux inftruit
de peur de fe rendre
fufpe&t . Il fçavoit
d'ailleurs
que cette incertitude
ne ferviroit
qu'à
irriter l'impatience
de la Princeffe
, & que cette impatience
une fois fatisfaite
, la conduiroit
à un fentiment
plus
vif en core. Il ne fe trompoit
pas. Sohry
tomba
AVRIL. 1763. 25
tomba dans une rêverie mélancolique
& profonde. Le Portrait qu'elle avoit
en fon pouvoir l'intéreffoit vivement .
Quelle impreffion ne feroit donc pas
fur elle l'objet qui y eft repréſenté ?
Quel dommage fi ce Prince n'exiftoit
plus ! & s'il exiftoit encore quel plus
grand dommage d'ignorer qui il eft ,
d'en être ignorée foi-même ? Toutes cés
penfées agitoient fucceffivement la Princeffe
captive. L'Eunuque l'examinoit &
la deviñoit . Elle lui fit une nouvelle
queftion. Cet Art , lui dit- elle , que
votre époux poffédoit fi bien , vous eftil
donc abfolument inconnu ? C'étoit
encore où l'adroit Emiffaire l'attendoit.
Il répondit que , fans y exceller , il s'y
étoit fouvent éffayé avec fuccès . Vous
pourriez donc , reprit la Princeffe , imiter
la figure de ce petit chien ? Vous en
jugerez , repliqua l'Eunuque , en préparant
fes crayons. A l'inftant même il
deffina cet animal , & le jour fuivant
il fit voir à Sohry le tableau déja fort
avancé. C'est dommage , lui dit -elle ,
de n'employer vos talens qu'à peindre
des animaux. J'ai une Efclave qui m'amufe
par fes folies , autant qu'une femme
peut en amufer une autre : fa figure
a quelque chofe d'original , & je vou-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
1
drois par votre fecours en conferver la
copie. Volontiers , dit encore l'Eunuque
, à qui cette gradation parut devoir
être bientôt fuivie d'une plus éffentielle.
Déja il demandoit à Sohry la permiffion
de faire venir cette Eſclave... Attendez,
ajouta de nouveau la Princeſſe ; tout ceci
eft , & doit être un mystère entre nous,
& l'Esclave la plus zélée peut devenir
indifcrette. Ne pourriez - vous pas , pourfuivit-
elle en rougiffant un peu , exercer
vos talens fur un autre objet ? Par
exemple, me peindre moi -même au lieu
d'elle ? Madame , repliqua l'Eunuque
tranfporté de joie , mais toujours habile
à diffimuler , je doute que tout l'effort
de l'Art puiffe aller jufques-là : mais
j'exquifferai de mon mieux ces traits .
que la Nature elle-même auroit peine
à reproduire une feconde fois .
Sohry lui demanda enfuite , quelle
attitude lui fembloit la plus avantageufe
. Celle , répondit-il , qui vous eſt la
plus ordinaire. Il n'eft pas plus en votre
pouvoir d'être fans grâce que fans
beauté.
L'Eunuque alors commença librement
ce Portrait qui étoit l'objet principal
de fa miffion , & qu'il avoit cru
auparavant ne pouvoir éxécuter qu'à
AVRIL. 1763 . 27
a
1-
cru
u'à
,
la dérobée . Le zéle qu'il avoit pour fon
Maître & les facilités que lui donnoit
la Princeffe , firent qu'il fe furpaffa
lui- même dans cette nouvelle occafion
. Il parut avoir peint la plus belle
Perfonne du monde , & n'égala pas
encore fon modéle. Cependant , chofe,
affez rare , il fatisfit la Beauté qu'il avoit .
péinte. Il fe propofoit de tirer une copie
éxacte de ce Portrait : la Princeffe ,
lui en épargna la peine . Elle lui permit,
d'emporter l'Original dans fa Patrie.
Qu'il ferve , ajouta-t-elle , à m'y faire,
mieux connoître que dans la mienne où
je dois toujours vivre ignorée. Elle prononça
ces mots d'une voix tremblante ,
fes yeux devinrent humides C'en fut
affez pour déterminer l'Eunuque à s'ex-,
pliquer un peu plus qu'il n'avoit fait jufqu'alors
; mais , cependant , toujours
par emblême ; forte de langage que fon
art le mettoit à même d'employer à fon.
choix. Il n'eut pas le loifir d'en faire un
long ufage. La prochaine arrivée du
Prince de Georgie l'obligea de précipiter
fon départ. Sohry elle -même ne crut
pas devoir s'y oppofer. Mais , en partant
, il la fupplia d'accepter une autre
production de fon art , un tableau dont
elle pourroit voir un jour la répétition
Bij
28 MERCURE DE FRANCE...
au naturel. A ces mots , la fauffe Italienne
préfente à la Princeffe un paquet
bien enveloppé , bien cacheté , & s'éloigne
en diligence, salar
Sohry foupçonne que c'eft quelque
autre Portrait , non moins anonyme
que le premier , dont l'Etrangère vient
de lui faire préfent . Elle rompt l'enveloppe
& voit un tableau compofé de
deux figures. Mais quelle eft fa furprife
de reconnoître dans l'unefa propre image
, & dans l'autre celle du Portrait
dont on vient de parler ! Cette derniere
figuré étoit repréfentée aux pieds de
celle de Sohry & lui offroit un Sceptre.
Le Prince , d'ailleurs , étoit orné de tous
les attributs du Monarque , & même
du Conquérant. Mais c'étoit la cour ;
rien de plus ne fervoit à indiquer fon
nom . L'Agent d'Abbas s'étoit tenu fur
cette réſerve , ne fe croyant pas autorifé
à en dire plus , & craignant furtout
, d'en dire trop.
C'eſt Abbas difoit Sohry en ellemême
; plus d'une raifon me porte à
le préfumer. Mais hélas Si c'est lui ,
que de raifons s'oppofent à fes vues ?
Ne s'expliquera- t-il point trop tard ? Me
féra-t-il jamais poffible de l'entendre ,
ou permis de l'écouter ? om
T
AVRIL. 1763.5 29
e
e,
Ces réfléxions fe renouvelloient fouvent
dans ſon âme , & l'attrifoient
toujours. Cependant , l'Eunuque arrive
à Ifpahan ; inftruit le Monarque de ce
qu'il a fait , & l'exhorte à venir luimême
achever un ouvrage fi heureuſement
commencé. Le Portrait de Sohry
étoit pour Abbas une exhortation encore
plus éfficace. Il lui parut fi beau ,
qu'il le foupçonna d'être un peu flatté,
Le Peintre cependant , lui proteftoit
qu'en cette occafion , l'art étoit resté
fort au-deffous de la nature , & cet aveu
ne partoit point d'une fauffe modeftie :
Sohry étoit auffi fupérieure à fon Portrait
, qu'il l'étoit lui-même à toutes
les Beautés dont le Sérail d'Abbas étoit
peuplé.
On ne tarda pas à voir paroître à
la Cour d'Imirette un envoyé du Sophy.
Cette ambaffade avoit un double objet
; de demander Sohry au nom d'Abbas
, ou de déclarer la guerre en cas
de refus. Lui-même regardoit ce refus
comme certain. Une haine ancienne
& par conféquent ridicule , & par conféquent
implacable , animoit les deux
nations , l'une contre l'autre. De fort
mauvais Politiques les entretenoient dans
ce préjugé ; & leurs Princes , qui fou-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vent ne l'approuvoient pas , n'ofoient
éffayer de le détruire .
+
C'eft , furtout , ce que ne vouloit
point tenter Difvald , frère de Sohry ,
& de plus ennemi perfonnel d'Abbas.
Réfolu de réjetter fa demande , il prend
avec le Prince de Georgie , fon futur
beau-frère , des mefures pour lui ré--
fifter. On éffaye en même tems de
faire prendre le change à l'Envoyé du
Sophy. On ne lui parle que de la
prétendue laideur de Sohry , & pour
mieux l'en convaincre , on fait paroître
à fes yeux cette four aînée , difforme
à tous égards , & qui n'a rien de commun
avec fa cadette , excepté le nom .
L'Agent d'Abbas étoit fort furpris qu'un .
Roi pût fe réfoudre à raſſembler une
armée pour tenter une pareille conquête.
La vraie Sohry , celle qui occafionnoit
tout ce trouble , en étoit la moins
inftruite. Elle continuoit à vivre &
à s'ennuyer dans la folitude. Le tableau
que lui avoit laiffé l'Eunuque
en la quittant , occupoit fouvent fes
regards. Seroit-il bien vrai , qu'Ab
bas ne me crût pas auffi affreufe qu'on
le publie ? Elle fe le perfuadoit de fon
mieux , & à tout évenement cette idée
AVRIL. 1763. 31
11
in
la confoloit . Survint tout- à-coup le
Prince de Georgie occupé lui même
d'un idée fort affligeante pour elle , &
qu'il croit propre à le raffurer. Il
venoit , dis -je , exiger de fa Fiancée
un facrifice qui paroîtra toujours exceffivement
dur à une belle perfonne
, & même à une laide : c'étoit d'écrire
de fa propre main au Roi de
Perfe , qu'elle n'a ni agrémens , ni
beauté. Une telle propofition fit frémir
la Princeffe . Elle trouva que c'étoit
abufer de fa docilité & porter
l'afcendant jufqu'à la tyrannie. Elle gar
doit un morne & froid filence. Taymuras
réitére fa demande , & eft furpris
d'avoir été contraint de le faire.
He quoi ! lui dit - elle enfin , avec beaucoup
d'emotion & de vivacité , ma
réputation de laideur n'eft-elle pas fuffifament
établie ? ne paffai-je pas pour
un modéle de difformité ? Le Roi de
Perfe , reprit-il avec chagrin , n'en paroît
pas bien convaincu . Il vous fait
demander par un Ambaffadeur , &
il vient lui-même appuyer cette demandé
à la tête de cent mille hommes.
Cette réponſe rendit la Princeffe une
feconde fois rêveuſe, Le dépit fur fon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
vifage parut avoir fait place à d'autres
mouvemens & Taymuras crut même y
remarquer l'empreinte de la joie. Ce
fut une raifon de plus pour infifter
fur la démarche qu'il exigeoit. Eh que
produira ma lettre ? ajouta la Princeffe ;;
dérrompera -t-elle plutôt Abbas que les
difcours de toute une Nation ? Une
ligne de votre main , repliqua Taymu- ,
ras , en fera plutôt crue que toutes les
bouches de l'Àfie . Une femme qui déclare
qu'elle manque de beauté , ne doit
point trouver d'incrédules .
Sohry lui objecta encore que fa main
ne devoit pas être plus connue d'Abbas
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoître.
Mais Taymuras lui apprit qu'une
lettre , qu'elle lui adreffoit dans certaine
occafion , étant tombée au pou- >
voir du Sophy , il connoiffoit & fonécriture
, & leurs engagemens réciproques.
A l'égard de vos charmes , pourfuivit
il , peut-être Abbas a-t-il fait fur
ce point certaines découvertes ; peutêtre
n'eft- ce qu'un foupçon , & c'eft ce
foupçon qu'il faut détruire .
-C'étoit là au contraire , ce que Sohry
eût voulu confirmer . Il fallut , pour la
réduire , les ordres abfolus de la Reine
fa mère. Alors elle vit qu'il falloit céAVRIL.
1763 . 33
der. Hé bien , dit- elle à Taymuras , avec
un mouvement de dépit qu'elle ne put
contenir , voyons comment vous exigez
qu'on tourne cette lettre fingulière ?
Choififfez-en vous-mêmeles expreffions ;
je ne ferai qu'écrire fous votre dictée .
Volontiers , reprit Taymuras , & il
commença ainſi : -th
La Princeffe d'IMIRETTE , au Roi
DE PERSE.
J'apprends , Seigneur , que vous prétendez
m'arracher à mon pays , à ma
famille , au Prince qui doit être mon
époux. C'est à quoi vous ne parviendrezjamais
de mon aveu....
La Princeffe avoit écrit , fans interruption
, tout le commencement de
cette phrafe ; mais elle fe fit répéter la
fin juſqu'à trois fois. Taymuras pourfuivit
en ces termes :
Je dois même vous répéter ce que la
Renommée a dû vous apprendre ; je
fuis peudigne de cet excès d'empreffe
ment...
Ces derniers mors parurent encore
embarraffer Sohry. Eft- ce bien là ce
que vous avez voulu dire ? demanda
relle au Prince en rougiffant, Précisé
7
B
34 MERCURE DE FRANCE .
ment , reprit- il ; & il répéta les mêmes
expreffions aufquelles il ajouta celles
qui fuivent :
J'ai moins d'attraits que la moins
belle des femmes de cette contrée....
Vous me trouvez donc bien affreuſe
interrompit- elle de nouveau, ... Ah !
vous n'êtes que trop adorable , reprit
Taymuras. Mais voulez - vous paffer
pour telle dans l'efprit du Roi de Perfe ?
Ah ! s'il eft ainfi , quittez la plume &
montrez- vous ? Sohry , quoique d'une
main tremblante , écrivit donc encore
ce que le Prince venoit de lui, dicter
. Elle s'en crayoit quitte ; mais il
ajouta :
C'est cette entiereprivation de charmes
qui m'oblige à fuir tous les regards
; je voudrois pouvoir me fuir
moi-même ...
Chacun de ces mots faifoit friffonner
la Princeffe. L'altération de fon
vifage marquoit celle de fon âme. Laplume
lui échappa de la main. En vérité
, Seigneur , dit-elle , en fe levant
avec dépit , j'ignore quand vous tarirez
fur mes imperfections ! Eh , madame
reprit Taymuras , à peine ce porAVRIL.
1763 . 35
trait idéal fuffit pour me raffurer ! Hé
bien , ajouta Sohry , toujours fur le
même ton , je vais vous aider à finir
le tableau. A ces mots , faififfant un
miroir elle éxamine fes traits en détails
; & regardant Taymuras d'un
air ironique & fier : commençons , pourfuivit-
elle , par ces yeux : fans doute
qu'il faut les peindre petits , ronds ,
caves , fans efprit , fans activité ? A
merveille ! reprit Taymuras.
SOHRY .
Cette bouche , des plus grandes ; ces
lévres , pâles & livides ?
TAYMURA S.
On ne peut mieux !
SOHRY .
Ces dents , noires & mal rangées ?
Bon !
TAY MURA S...
SOHRY.”,
Ce teint , fans blancheur , fans coloris
, fans vivacité ?
TAY MURA S..
Parfaitement bien !
SOHRY..
Enfin , toute cette phyfionomie nau
fade & rebutante. Pa
Bevi
36 MERCURE DE FRANCE .
TAY MEURAS.
Oui ! voilà le Portrait qu'il convient
d'envoyer au Roi de Perfe.
Sohry écrivit , en effet , toutes ces
chofes ; mais non fans murmurer con--
tre celui qui l'obligeoit à les écrire. La
lettre part , eft remiſe au Sophy & le
jette dans la plus extrême ſurpriſe . Il
compare cette lettre avec celle qui au- ,
paravant eft tombée entre fes mains.
L'écriture lui en paroît toute femblable.
C'eft , difoit - il , difoit - il , Sohry ellemême
qui s'accufe de laideur : puis - je
refufer de l'en croire ? Mais fi je l'en
crois , l'Eunuque à coup für , n'eft qu'un
impofteur. Il ordonne qu'on le faffe venir
, & lui prefcrit impérieufement d'accorder
, s'il le peut , les deux Portraits :
celui qu'il a fait de Sohry en peinture ,
& celui qu'elle fait d'elle - même par
écrit.
Chaque ligne que lifoit l'Eunuque
ajoutoit à fon étonnement . Il reconnoît
la main de la Princeffe , & ne reconnoît
aucun de fes traits dans les détails
burlesques dont cette lettre eft remplie..
Ce n'eft pas tout ; arrivent à l'inftant:
même des dépêches de l'Envoyé du
Sophy , dépêches qui femblent confir
mer en tout point les détails de la let
AVRIL 1763. 37.
tre. L'Eunuque , hors de lui-même ,
tombe aux genoux d'Abbas. Je jure par
le Commentaire d'Aly , s'écrie le Renégat
Italien , que le portrait que j'ai remis
à votre Majefté eft encore bien inférieur
aux charmes de la Princeffe d'Imirette
, & que la peinture qu'elle fait
ici d'elle-même , n'eft que pour vous
faire prendre le change , comme on l'a.
fait prendre à votre Miniftre.
Quoi l s'écria le Sophy indign é, cette
femme me mépriferoit au point de vouloir
que je la cruffe laide Il y a peu
d'exemples d'un mépris porté jufques-là ..
N'importe, c'eft ce qu'il faut vérifer. En
effet , dès le jour même , il donna des
ordres pour faire marcher une armée
nombreuſe vers les frontièresd'Imirette,
& peu de temps après , il marcha lu
même pour la commander. Il eut foin
de conduire l'Eunuque avec lui pour
deux raifóns ; pour le mettre à même de
fe juftifier , ou pour le faire pendre s'il
ne fe juftifioit pas.
On fçut bientôt à la Cour d'Imirette
qu'il falloit ou fe battre , ou trouver au
Roi de Perfe , une Princeffe auffi belle
qu'il fe la figuroit. On s'en tint au premier
parti. Quant à celle dont la beauté
occafionnoit tant de mouvemens , elle
38 MERCURE DE FRANCE.
$
eût volontiers approuvé le parti le plas
doux. Il eft rare qu'une femme facher
mauvais gré à tel amant que ce puiffe
être des efforts qu'il fait pour l'obtenir
, & Sohry étoit fort contente que
fa lettre n'eût point ralenti ceux d'Abbas..
Les Rois d'Imirette & de Georgie
avoient réuni leurs forces. Ils s'étoient
retranchés , & attendoient Abbas , qui
ne fe fit pas long- temps attendre . Il les
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude
& fanglant. Les deux Rois alliés s'y comporterent
, l'un en Souverain qui défend
fes Etats , l'autre en amant qui défend
fa maîtreffe. Mais les efforts d'Abbas ne
furent pas moins grands , & furent plus
heureux . Il remporta une victoire complette
, détruifit , ou diffipa l'armée ennemie
, & pourfuivit les deux Chefs
jufqu'à la Ville où le frère de Sohry te-..
noit fa Cour
il
Inftruit par l'Eunuque Italien que
la Princeffe tenoit la fienne ailleurs
y marcha fur le champ , tandis que
la meilleure partie de fes troupes bloquoit
la Capitale . Il arrive & apprend
qu'en effet Sohry habite ce fejour. On
conçoit fans peine l'excès de fon impatience
& de fa joie. Il ordonne qu'on
le conduife vers la Princeffe. Il eft obéi..
AVRIL 1763. 39
Mais que voit-il ? Un objet auffi hideux
qu'il efpérait le trouver féduiſant
le vrai modéle du portrait exprimé dans
la lettre qu'il a reçue avant fon départ
; en un mot , la difforme Princeffe
qu'on a déja fait voir à fon Envoyé !
Certains rapports faits aux deux Rois.
fur le féjour & le départ de la fauffe .
étrangère , les avoit déterminés à ſubftituerdans
cette même folitude l'aînée
à la cadette. Abbas fit quelques quef ,
tions à fa prifonnière. Les réponfes qu'il,
en reçut , augmenterent fon déplaifir..
Elles étoient parfaitement conformes à
la lettre qu'il fuppofoit avoir été écrite
par elle ; & il refte perfuadé que cette
Sohry fi fameufe par fa beauté, ne doit
l'être que par fa laideur. Je n'ai nul
reproche à lui faire , difoit Abbas , elle
eft encore plus difforme qu'elle ne me
l'écrit. Pour toi , miférable , ajouta- t- il
en parlant à l'Eunuque , ce qui la juſ
tifie te condamne : cette exceffive dif
formité eft l'arrêt de ta mort.
en. Grand Roi ! s'écria l'Eunuque 2
tombant de nouveau aux pieds du
Sophy , que votre Majefté me laiffe
éclaircir ce mystère. Il y en a un dans
tout ceci que je ne connois pas . J'ai ,
eu à peindre & j'ai peint la plus.
40 MERCURE DE FRANCE.
belle perfonne du monde ce n'eft
donc pas celle
que vous voyez. Mais
celle que j'ai peinte exifte , j'en réponds
fur ma tête , que vous ferez le maître
de me faire enlever demain comme
aujourd'hui . De grâce retournez vers la
Capitale , hatez - en le fiége , la prife
pourra mettre entre vos mains une capture
encore plus précieufe.
Zomrou eût pû en partie développer
cette énigme .Mais lui-même avoit laiffé
pénétrer fes deffeins : il étoit gardé à
vue par ordre des deux Rois , depuis le
jour de l'arrivée du Miniftre d'Abbas .
Par cette raifon , il n'avoit pas été plus
utile à cet Envoyé qu'il ne pouvoit l'être
alors au Sophy même. Abbas prit donc
une double réfolution . Ce fut de pref
fer la Ville affiégée , & de faire battre
la campagne par des Emiffaires munis
du Portrait que l'Eunuque avoit tracé.
Le Prince leur ordonna de lui amenér
toutes les femmes qui auroient quelque
reffemblance avec ce Portrait . L'Eu
nuque ambitionnoit cette commiffion ;
mais Abbas ne lui permit pas de s'éloi
gner de lui . Il vouloit s'en fervir à diftin--
guer la Princeffe , au cas qu'elle ſe trou →→
vât dans la Ville , ou pouvoir venger
fur lui fon chagrin , au cas qu'elle ne
fe trouvât nulle-part.
"
AVRIL. 1763. 41
Le Siége fut pouffé avec tant de vigueur
qu'en peu de jours la Ville n'avoit
plus guéres que la moitié de fes défenfes
& de fa garnifon . Mais le courage
des deux Rois étoit toujours le
même. Ils ne vouloient ni fe rendre
ni livrer la Princeffe qu'Abbas eût préferé
à toutes les Villes de leurs Etats .
Elle n'étoit point d'ailleurs dans la Capitale.
Sohry inconnue & déguifée ,
habitoit un afyle fi peu fait pour elle
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on
dût l'y chercher. Là , elle gémiffoit fur
fes charmes qui caufoient l'oppreffion
de fa Patrie. Mais prèfque certaine
qu'Abbas eft celui dont elle adore en
fecret l'image , elle n'ofe le qualifier
d'oppreffeur. Elle fent même qu'il ne
tient qu'à ce léger éclairciffement pour
qu'il foit , à-peu-près , juftifié dans fon
âme.
Cependant , le péril augmentoit fans
relâche pour la Capitale. D'un inſtant
à l'autre la Place pouvoit être forcée
pillée , faccagée. Le Roi Difvald, réfolu
à tout , excepté à voir fa Maîtreffe
& fa Mère expofées aux fuites qu'entraîne
le fac d'une Ville , prit le parti
de les faire échapper , l'une après l'autre
, par une voie qu'il croyoit fùre..
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais Abbas avoit pris des précautions
plus fùres encore . Pèu d'inftans après
feur fortie on luli amena les deux fugitives
.
J'ai déja dit que la mère de Sohry ne
cédoit en beauté qu'à Sohry même.
Il y avoit , de plus , entre elles , cette
forte de reffemblance qui ne fuppofe
pas toujours une entiére égalité de charmes.
Par cette raifon le Portrait qu'avoit
tracé l'Eunuque , Portrait bien inférieur
à l'original , reffembloit beaucoup
plus à la premiere qu'à la feconde.
Abbas au premier coup d'oeil s'y
méprit & crut tout l'emblême expliqué.
Les charmes de fa Captive firent même
tant d'impreffion fur lui , qu'il ne fongea
plus à faire d'autres recherches , & que
I'Eunuque Peintre lui parut abfolument .
juftifié. Mais celui - ci prétendit lui-même
ne l'être pas encore. Il affura fon Maître,
que jamais cette Princeffe n'avoit ſervi
de modéle au Portrait , en queſtion
& qu'à coup für ce modele exiftoit.
"
g
S'il eft ainfi , Madame , reprit Abbas
, en s'adreffant à la mère de Sohry,
vous voyez dès à préfent ce qui peut &
doit former votre rançon. Un objet qui
vous reffemble peut feul vous remplaoer-
auprès de moi . Vous régnerez , dans
AVRIL. 1783. 43
mon Sérail , ou bien la Princeffe votre
fille y occupera le rang qui vous eft
offert. Je ne puis renoncer à l'une que
pour obtenir l'autre.
Ce diſcours fit frémir la belle priſonnière.
Elle conjura en vain le . Sophy de
fe rappeller le voeu par lequel elle s'étoit
liée , vou qui ne lui permettoit plus
de difpofer d'elle-même. Un pareil motif
a bien peu de pouvoir fur l'âme d'un
Sectateur d'Aly. A peine Abbas parutil
y faire quelque attention. Il ne dépend
que de vous , Madame , reprit-il , &
de garder vos voeux , & de combler les
miens. Que l'aimable Sohry vienne jouir
d'un avantage que vous dédaignez , faute
de le bien connoître. N'efpérez pas ,
du moins, que je cherche à étouffer l'amour
le plus fincère & le plus ardent
lorfque vous paroîtrez n'écouter qu'une
haine injufte & de vains préjugés.
Abbas , qui n'avoit prèfque pas remarqué
Fatime ( c'eft le nom de la fille
de Zomrou ) l'envisagea lorfquelle commençoit
à murmurer , tout bas , de.
cette inattention . Abbas trouva l'amour
de Difvald parfaitement bien fondé
Fatime avoit affez de charmes pourl'enflammer
lui-même , fi elle n'eût pas eu
Sobry pour rivale. Il fongea cepen44
MERCURE DE FRANCE
dant à faire craindre au Roi d'Imirette
que Sohry n'éffayât trop tard de l'emporter
fur Fatime.
Ce ftratagême lui réuffit. A peine
Difvald eut appris la captivité de fa
měre & de fa maîtreffe , qu'il fongea
férieufement à les échanger pour fa
foeur. Ce fut dans ce moment là- même
que les Emiffaires d'Abbas lui amenerent
une jeune perfonne vêtue en Efclave
, & infiniment plus belle encore
que le portrait qu'il leur avoit confié.
On s'empreffe , on regarde , on admire.
C'eft Sohry ! s'écrie auffitôt l'Eunuque ;
c'eft ma fille ! s'écrie la Princeffe Douairiere
: c'eft Abbas 1 s'écrie en même
temps la prétendue Efclave , & elle s'évanouit.
7
Abbas , hors de lui- même , ébloui de
tant d'attraits , & ne fachant comment
interpréter cette défaillance & cette exclamation
fubites , ordonne que les
fecours foient prodigués à la Princeffe,
Lui-même eft le plus ardent à la fecourir.
Au milieu de quelques agitations
inévitables, une boete cachée dans
fes habits d'efclave s'échappe & tombe.
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit ,
l'ouvre & y trouve for portrait . A
sette vue , toute fa fierté aliatique dif
AVRIL. 1763. 43
paroît ; il tombe aux genoux de la fauffe
efclave. Adorable Sohry , s'écria-t-il !
quoi même en fuyant ma perfonne
vous fuyiez avec mon image ! Il eſt
donc vrai que vous ne m'évitier que
par contrainte ? Ah, ceffez de gêner vos
fentimens & daignez - én recueillir les
fruits à peine les croirai - je affez
payés de toute ma tendreffe & de
toute ma puiffance.
Sohry , en ce moment , ouvre les
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voit
fe réalifer la tableau que l'Eunuque
lui a laiffé en la quittant ; elle voit
en perfonne le fuperbe Abbas dans
l'attitude où elle l'a vû tant de fois en
peinture ; elle le voit à fes pieds ! Un
mouvement de joie qu'elle cherche à
cacher , une forté de confufion modefte
ajoutent encore à fa beauté.
Survient à l'inftant la Reine fa mère ,
& fa confufion augmente . Mais un
Envoyé du Roi d'Imirette vint mettre
fin à leur embarras réciproque. Il venoit
propofer pour l'échange des deux
premieres captives , celle que le hazard
avoit déja mis au pouvoir du Sophy.
Ce qui n'empêcha pas que l'échange
ne fut accepté , la paix faire , & ce qui
46 MERCURE DE FRANCE .
dit encore infiniment plus , toute femence
de guerre éteinte .
Abbas reffentoit fon bonheur , au
point de vouloir que tous les autres
fuffent heureux. Il accrut les Etats du
Roi d'Imirette , qui époufa Fatime ; il
fit époufer fa propre four au Princ eà
qui il enlevoit Sohry : il partagea avec
cette dernière toute fa puiffance &
la laiffa régner fans partage fur fon
âme, L'Eunuque mit fin à fes voyages ;
& Sohry en fixant le coeur de fon Epoux,
affura aux Princes voifins leur repos ;
leurs femmes & leurs Etats .
Par M. DE LA DIXMERIL.
LES ECOLIERS ET LE BALON ,
FABLE.
PAR un beau jour de la ſemaine ;
C'eft -à-dire un jour de congé ,
De jeunes Ecoliers en plaine
Un troupeau partagé ,
1
S'envoyoit , l'un à l'autre , un Balon élastiqué :
C'étoit un charme de , les voir !
A toi! ... Fort bien ! ..... A moi ! .... Chacun
court & s'applique ,
t
Ne voulant point faillir aujeu comme au devoir.
AVRIL. 1763."
47
L'un deux , laffé de l'exercice ,
Par ignorance ou par malice ,
Pique le Balon , l'air s'enfuit ,
Et le faux embonpoint foudain s'évanouit.
Ainfi dans l'orgueil qui l'anime
Se montre le demi- fçavant :
Tout rempli de la propre eſtime ,
Il s'enfle ! Mais fondez-le il n'en fort que du
vent.
Par M. GUICHARD .
STANCES fur l'incendie du Palais
Epifcopal d'AMIENS , arrivé le
Dimanche 19 Décembre.
Q
UILS cris foudains ſe font entendre ?
Quel nuage obſcurcit les airs ?
Je m'empreffe & je crains d'apprendre
D'où partent ces triſtes concerts !
L'airain fonne ? quelles alarmes !
Chacun tremble , pâlit d'effroi ;
Et parmi tout un Peuple en larmes
Perfonne ne tremble pour foi.
Quel eft donc ce nouveau protige
La paix fuit- elle loin de nous ?
La main du Dieu qui nous afflige
Annonce-t-elle ſon courroux ?
48 MERCURE DE FRANCE .
Mais que vois-je ! un torrent de flâme
Qu'accroît un vent impétueux
Porte la terreur dans les âmes ,
Et frappe la voute des Cieux.
D'an Prélat le Palais augufte
Va-t-il donc être confumé,
Tandis qu'aux Autels d'un Dieu jufte
D'un faint zéle il eft animé ?
( a ) C'eſt en vain qu'on veut l'en diſtraire ;
Tous les biens ne font rien pour lui ;
t
Content du fimple néceffaire
Ses feuls befains font ceux d'autrui.
Si quelque crainte le tourmente
Et peat redoubler fon ardeur ,
C'eſt que la famme qui s'augmente
Ne porte plus loin fa fureur.
( a) L'incendie qu'on avoit d'abord cru peu
dangereux , le manifeſta au dehors au moment
qu'on commençoit les Vêpres. Le Prélat qu'on
vint avertir non feulement ne quitta point
le Service Divin , il refta profterné au pied
de l'Autel jufqu'à la fin du jour , donnant à
tout le Peuple l'exemple édifiant d'une piété
& d'un détachement dignes des Paſteurs des
premiers Siécles . On l'engagea inutilement à
le repofer. Il ne quitta qu'au moment où la
clôture des portes de la Ville l'obligeoit d'en
Crtir pour fer retirer à fon Séminaire.
Pour
AVRIL. 1763.
49
Pour fon troupeau feul il reclame
Le fecours d'un Dieu tout-Puiſſant.
C'en est fait , & déja la flamme
N'a plus qu'un effet languiffant.
Oui , Grand Dieu ! c'eft à fes prières ;
Que nous devons ce changement :
Jamais des Saints les coeurs fincères
Ne t'ont imploré vainement.
Seigneur , acheve ton ouvrage ;
Que nos voeux ne foient point déçus ;
Que d'un Prélat , ta vive image ,
Les ans égalent ſes vertus !
Par M. LELEU.
E
PITRE
A M. G.
EN lifant les Vers
Si remplis de charmes
Que tu m'as offerts ,
J'ai verfé des larmes.
Quoi ! faut-il , hélas !
Qu'un deftin barbare
Jufques au trépas $
Tous deux nous ſépare !
J'ai vû de nos jours
I.
Vol. C
fo MERCURE DE FRANCE:
S'éclipfer l'aurore ;
Les Ris , les Amours
Nous fuivent encore.
Enchaînons de fleurs
Leur troupe volage :
Les foucis , les pleurs'
Sont-ils de notre âge ?
On tend au bonheur
Par des foins extrêmes:
Quelle aveugle erreur !
Il eſt en nous-mêmes.
Un Lys , un Jaſmin
Vaur une Couronne ,
Lorfque par ta main
Amour me le donne,
Au cours de nos ans
Quand l'amour préſide ,
Il fixe du temps.
L'aîle trop rapide.
Le coeur eft preſſant ;
Entends fon langage ;
Jouir du préſent ,
Eft le lot du Sage.
Par M. B .....
AVRIL.
1763 .
51
HOROSCOPE du
premier
Enfant de
M. le
Marquis D. F.
Brigadier des
Armées du Ror & C. des G. de la
REINE.
DIGN Sang de nos demi-Dieux ,
De leur
amour le
premier gage
Votre
avénement
précieux
Fait
retentir tout ce
Rivage
Des
tranſports d'un Peuple joyeux
Empreffé de vous rendre
hommage.
Sur cet
événement
heureux ,
Tandis que tout far cette plage
Signale fon zéle en les jeux
Qui n'en font qu'une foible image ;
Souffrez
qu'interrogeant les Cieux
Un
Aftrologue de
Village
Faffe en peu de mots de fon mieux
Votre
horoſcope en fon
langage.
Daignez d'un fouris
gracieux
Favoriler ce
badinage
Qui bravera les envieux
S'il peut avoir votre fuffrage.
Oui , pour vous , l'efpoir de ces lieux ,
L'avenir par moi
s'enviſage ,
Grace à mon art
myſtérieux .
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
De biens , d'honneurs quel affemblage
S'offre à mes regards curieux !
Des tems ils percent le nuage.
Je lis configné , d'âge en âge
Le deftin le plus glorieux
Qui doit être votre partage.
Tendre fruit des plus charmans noeuds
Aimable enfant , quel avantage
Pour nous comme pour nos Neveux !
Par la douceur & le courage
Que vous avez reçu des Dieux ,
Vous deviendrez par héritage
Grand & Bon comme vos ayeux,
Quel plus defirable appanage !
Vous ferez adoré comme eux
Et nous aimerez : doux préfage ,
Qui comble à jamais tous nos voeux.
Par M. D.L *** Abonné au Mercure.
MOMAVRIL. 1763.
133
A M. le Prince DE SOLRE , fils unique
de M. le Prince DE CROY, Lieu
tenant- Général des Armées du ROI ,
fur fa guérison de la petite vérole ,
Ten qu'il a euerà Londres. fir
A
{
La Vertu dans ce fiécle , hélas ! fi négligée ,
Et la Religion chaque jour outragée ,
A peine réfiftant au torrent de nos moeurs ,
En fecret gémifoient fur leurs communs malheurs,
lequb Royalt se 13 9
L'Amitié dont les feux umeurent bientôt fans
elles , ung kitolganƆ thɔ
Par ces mots vint tarir la Raffurez-yource de leurs pleurs :
» Soeurs immortelles ,
» Vous n'avez point perdu tous vos adorateurs ,
Le plus zélé vous reſte ; honneur de votre Em-
30 pile ,in tisztog
c ;
Dans l'âge dangereux des frivoles erreurs ,
Unique efpoir d'un fang , où pour vous tout
reſpire , 978) 9003620
כ כ
Ses exemples partout vont vous gagner des
coeursdayo Man 3 91 J £ 2
» Que la joie en ce jour ſuccède à vos douleurs ;
Raffurez-vous CROY refpire?! itud
Pur M. Des………. C. A. R. dec. c.
C iij
(
54 MERCURE DE FRANCE.
ر
? VERS de feu M. COFFIN mis au
bas d'une Eftampe de feu M. SĂ-
MUEL BERN ARD .
2112
Hic , vir hic eft cujus vario in difcrimine
præfens
Experta auxilium Gallia foepe fuit.
Ille per occultos terrâque , marique , meatus
In patriam externas deproperavit opes . A
Ille etiam , & fifci reparavit damna ' gementis ,
Ille etiam , & Populi depulit ore famem .
Illum ergo titulis ultro Res auxit honorum
Cui fat erat Civis gloria parta boni.
Les mêmes Vers traduits en François.
d :
Tu vois dans ce Portrait un homme dont la
per France , nedzernagrab agill and a
Dans des temps rudes & fâcheux ,
Eprouva fi fouvent une fûre affiftance ,
>
Et plus d'un fecours généreux.5, 250 ce
Et la Terre & les Mers fecondant ſon génie ,
Il fut , méprifant le danger , pol 9004
Enrichir chaque jour fon heureuſe Ratrie
Des dépouilles de l'Etranger.
.0
AVRIL. 1763. $5
Ses fonds plus d'une fois acquitterent la dette
Du fifc affoibli , languiffant :
Ils fauverent encor d'une affreufe difette
Le Peuple affamé , gémiſſant .
Par les bienfaits d'un Roi d'éternelle mémoire ,
Que d'honneurs unis à fes biens !
Quoiqu'il ne recherchât que la folide gloire
D'être au rang des bons Citoyens.
Par M. GUILLO DE LA CHASSAGNE ,
Gentilhomme Francomtois .
DIALOGUE entre DÉMOCRITE &
N
MOLIERE.
MOLIER É.
EST - CE pas vous que les fottifes
des hommes faifoient rire ?
DEMOCRITE.
N'est-ce pas vous qui faifiez rire les
hommes de leurs fottifes ?
MOLIER E.
Qui : notre emploi fut très - différent ,
comme vous voyez.
DEMOCRIT E.
Je choifis le moins pénible , celui
en même temps , qui me parut le plus
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
J
propre à corriger l'efpéce humaine de
fes travers.
MOLIERE.
L'expérience dut bientôt vous détromper.
Loin que ces ris perpétuels
guériffent les Athéniens de leurs folies
ils chargerent , dit-on , Hippocrate du
foin de vous guérir de la vôtre.
DEMOCRITE.
J'avoue que j'ai laiffé mes Compatriotes
auffi extravagans qu'ils l'étoient
d'abord. Mais vous-même , qu'euffiezvous
fait à ma place ?
MOLIER E.
Ce que j'ai fait depuis vous. Au lieu
de me livrer à un rire immodéré , &
dès-lors , un peu ridicule , j'aurois tracé
le tableau des travers qui le provoquoient.
DÉMOCRITE.
C'eût été vous - même rifquer le fort
de Zeuxis , qui mourut , à force de
rire , en contemplant certain grotesque
portrait qu'il venoit de tracer.
Oh
MOLIER E.
, pour moi , je n'ai jamais ri.
JOMAVRIL 1763. 57
DÉMOCRITE .
Vous euffiez donc pleuré.
F MOLIERE.
;
Ne diroit- on pas , à vous entendre
que vos Athéniens eurent un brevet
exclufif de ridicule ? Nos François ne
pourront-ils , au moins , prétendre au
parallèle ?
DEMOCRITE.
J'en doute. Figurez-vous une Nation
légère , capricieufe , inconféquente ; approuvant
aujourd'hui ce qu'elle blâmera
demain ; fans but , fans réflexion , fans
caractére : changeant avec la même facilité
, de fyftême , de ridicules , de modes
& d'amis : une Nation , en un mot ,
qui n'a d'uniformité que dans fon inconftance....
Tels furent mes Compatriotes:
Auriez -vous eu de pareils objets
à peindre ?
MOLIERE.
A-peu- près.
DEMOCRITE.
Par exemple , y eut- il jamais parmi
vous d'étourdi auffi effronté que notre
Alcibiade ?
Cv
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
MOLIERE.
un
Alcibiade eût été parmi nous
homme à citer , une efpéce de Sage.
DÉMOCRITE.
Que dirons nous de ce Peuple qui
s'amufoit à plaindre le chien de cet
infenfé , & qui ne plaignoit pas tant
de maris dont il féduifoit , ou enlevoit
la femme ?
MOLIER E.
!
J'ai connu certaine contrée où les
maris fupportoient plus facilement ces
fortes d'affronts , qu'un coup donné par
mégarde à leur chien.
DEMOCRITE.
Qui n'eût pas ri , à ma place , de
voir cette multitude orgueilleuse ériger
une foule de ftatutes aux Orateurs qui
fçavoient le mieux louer fes travers &
fes caprices ?
MOLIERE.
Chez nous la multitude ne peut
rien ; auffi n'eft - ce pas elle qu'on loue.
Il eft, en même temps , affez rare qu'un
Grand outre la reconnoiffance envers
ceux qui l'ont le plus flatté . Il fe borne
à trouver l'éloge un peu mince , &
AVRIL. 1763. 59
oublier jufqu'au nom de l'Auteur.
DEMOCRITE.
N'ai-je pas vû ces mêmes Athéniens
traiter plus mal leurs meilleurs Généraux
que leurs plus mauvais Rhéteurs
& bannir des Murs de leur Ville
ceux qui les avoient le mieux défendus
?
MOLIER E.
Nos François fuivent une autre méthode.
Ils payent fouvent d'un malin
vaudeville les plus grandes actions
comme les plus grandes fautes
nulle difgrace ne les afflige , dès qu'il
en peut naître une épigramme.
DEMOCRITE.
&
A propos d'épigramme , parlons des
Auteurs mes contemporains. Que de
jaloufies , que de petiteffes dans les
plus Grands ! Que de prétentions , que
d'orgueil dans les plus Petits ! Je crois les
voir encore s'agiter , cabaler , s'entremordre
, s'entre -détruire , avec autant de
fureur que les Grecs , & les Troyens ,
autre espéce de foux , combattirent
pour une Beauté déja furrannée
Oh certainement , vos Auteurs ont
été plus raifonnables t
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
MOLIERE.
Il femble , au contraire , que vous
ayez voulu les peindre . Mais je pourrois
ajouter plus d'un trait au tableau ..
Si les Ecrivains modernes font inférieurs
aux anciens , ce n'eft pas du côté
de la tracafferie .
DÉMOCRITE .
Paffe encore pour certains Auteurs ,
& furtout pour les Poëtes. Mais que
dire des Philofophes ? Quelle contrariété
dans leurs difcours , dans leur
conduite , dans leurs fyftêmes ! Chacun
d'eux crée un monde à fa manière
& fe perfuade avoir faifi la vraie. J'ai
auffi , moi- même qui vous parle , bâti
mon Univers. Après quoi , j'ai ri de ce
frêle édifice , comme j'avois fait de
tant d'autres .
MOLIER E.
Nous ne manquons pas , non plus ,
de ces fortes d'Architectes . Il n'en eft
aucun qui ne croye avoir bâti fur de
meilleurs fondemens que tous fes rivaux
. Mais , au bout d'un quart de fiécle
, on pourroit dire de ces Monumens
, comme de la Ville de Priam :
c'eft ici où fut Troye !
AVRIL. 176300021 600
DEMOCRITE. 9 26
Une telle manie a dû vous fournir
plus d'une fcène vraiment comique.
MOLIER E.
D
J'ai refpecté le peu que nous fçavions
d'Aftronomie , c'est - à - dire , tout ce
qui m'a paru démontré fur cette matière.
Mais ( & peut-être j'eus tort ) je
ridiculifai dans les femmes ces fortes de
recherches.
DEMOCRITE.
Quoi ! parmi vous les femmes s'amufent
à mefurer les Cieux ? J'en félicite
leurs époux. Nos Athéniennes
pour la plûpart , facrifioient à d'autres
genres de curiofité.
MOLIER E.
Oh ! nous avons auffi des curieufes
de plus d'une espéce .
DÉMOCRITE.
Leurs maris font- ils jaloux ? J'ai beaucoup
ri des vaines précautions de certains
époux d'Athenes , pour éviter certain
accident qu'on n'évite guères que
par hafard.
MOLIERE.
De mon temps , plus d'un mari eut le
même foible ; & moi-même je n'en
62 MERCURE DE FRANCE.
fus pas exempt. Mais j'eus le courage
de fronder & mon ridicule , & celui
des autres : leçon qui fructifia au point
que mes fucceffeurs font réduits à fronder
un ridicule tout oppofé.
DEMOCRITE.
Eft - ce la feule de vos leçons qu'on
ait prife trop à la lettre ?
MOLIERE.
J'en puis citer d'autres . Par exemple
, j'ai ridiculifé , & prèfque à tous
propos , le jargon barbare , le craffeux
pédantifme des Médecins de mon fiécle.
Aujourd'hui c'eft l'élégance de
leurs difcours , de leur parure & deleur
équipage , qui fert de matière aux Sarcafmes
de Thalie. Il en eft ainfi de
quelques autres travers , qui n'ont fait
que fe métamorphofer en travers non
moins bifarres.
DÉMOCRITE.
Avouez donc , entre nous , que votre
méthode pour corriger les hommes
n'eft pas plus éfficace que la mienne.
MOLIER E.
"
C'eft ce que je n'avouerai pas. Un
ridicule anéanti , fût-il même remplacé
*
AVRIL. 1763. 63
par un autre , eſt toujours un ridicule
de moins.
DEMOCRITE
Comment cela ?
MOLIERE.
C'eft que tous deux euffent pu exifter
en même tems. Aux Précieufes ridicu
les , ont fuccédé les Petites-Mattreſſes.
Mais fi je n'euffe réuffi à diffamer les premieres
, on les verroit marcher de front
avec les fecondes.
DEMOCRITE.
Que conclure , enfin , de tout ceci ?
MOLIER E.
Que la fource du ridicule eft intariffable
chez les humains ; qu'on peut
en prévenir les débordemens , mais non
en arrêter le cours en un mot , qu'un
Moliere y trouveroit toujours à réprendré
, & un Démocrite toujours à rire.
Par M. DE LA DIZMERIE,
64 MERCURE DE FRANCE.
PORTRAIT de Madame C * *.
par M
*.**
CET art féduifant de charmer,
Ces éllain de plaifirs qui vole fur , vos traces,
Ces appas enchanteurs qui vous font tant aimer,
Iris , vous les tenez des Grâces.
Toutes trois à l'envi , par leurs tendres ac
cords ,
Signalerent votre naiffance ;
Et fur vous avec complaiſance ,
Chacune prodigua fes plus riches tréſors.
L'une pour appanage
Vous donna la beauté , les ris & l'enjoûment.
La feconde du Sentiment
Du bon coeur , de l'efprit a fait votre partage.
Enfin fans le fecours de l'Art ,
De mille heureux talens vous orna la troifiéme:
Ainfi de vous , belle C ***
Trois ont fait une quatrième .
LE
E mot de la premiere Enigme du
mois de Mars eft la Glace. Celui de la
feconde eft le Compliment. Celui du
premier Logogryphe eſt Profopopée
dans lequel on trouve Poppée ,Ops ,
AVRIL. 1763.
Efope , Pope , Rofée , Ofée , Rofe &
Profe. Celui du fecond eft aimer , dan's
lequel on trouve amie , ami , Marie ,
ame , air
,
mer rime
rame , ire , mari , & c.
, arme , mare ,
ENIGM E.
Je vais t'apprendre mon deſtin : B
Juge s'il eft heureux ou déplorable :
Dès que je fuis formé , mon père impitoyable
Me plonge le fer dans le fein.
Je fais fait pour ſervir une fière maîtreſſe ,
Que pourtant je tiens fous mes loix ,
Et qui fouvent pour marquer fa nobleſſe ,
Va du même pas que les Rois.
Si celle que je fers eft richement parée ,
Je me reffens de fon fuperbe atour ;
En campagne , en ville , à la Cour ,
Elle a toujours une garde affurée.
Quand je la gouverne , elle eft bien :
M'échappe- t-elle , on la craint d'ordinaire ;)
Auli jamais on ne m'impute rien
De tout le mal qu'elle peut faire. }
Il est vrai que dans ſon emploi ,
Pour elle mon fecours eft de peu d'importance ;
Mais du moins elle trouve en moi .
Son repos & fon innocence. ovata
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
SANS corps , couleur , goût , ni figure ,
Jai donné l'être à la Nature ;
Habile , qui pourra jamais dire comment !
On parle de moi fort fouvent ,
Toujours fans pouvoir me comprendre ;
Qui me cherche ne peut me prendre ;
Qui me trouve eft ſouvent ſurpris ,
J'infpire toujours le mépris.
G .... DE NEVERS.
LOGO GRYPH E.
SEPT lettres peignent ma figure :
Voici toute ma découpure.
Ecueil en mers très-dangereux ;
Métal dont on eſt amoureux }
Source où l'on puiſe les Sciences ;
Séjour des pures conſciences ;
Un nom refpecté des François ,
Mais moins connu chez les Génois ;
5. Un Saint révéré dans l'Eglite ,
Fleuve qu'en France on préconife ;
Mets de mode à la Saint Martin ,
AVRIL 1763.
67
Qui du Peuple fait le feftin ,
Un Prophéte ; un ton de la game ;
Un brillant ornement de femme ;
* Organe utile & des plus apparens;
Deux Inftrumens de fons bien différens ;
Mais , Ciel qu'entends- je ? une cloche maudite
M'appelle , il faut que je te quitte.
Par M. DESNOYERS , d'Etampes , Abonné
au Mercure.
AUTRE.
CINQ pieds compofent mon eſſence ;
Lecteur , pour me trouver donne- toi patience.
D'abord j'offre à tes yeux un métal féduifant ;
Certain pronom Latin ;un Monftre dévorant 3
Un Adverbe François , un Oileau de paſſage ;
Un endroit où tu fais fouvent plus d'un voyages
Enfin , ami Lecteur , fi tu veux raſſembler
Tous mes membres épars , tu peux te rappeller
Que tu me vois fouvent dans un faint domicile ,
Et que je fçais re plaire, & r'attacher ,
Surtout Jorfqu'une main habile
Sçait me toucher.
Sreminds
68 MERCURE DE FRANCE.
Qu
AUTRE
dat
UATRE pieds , cher Lecteur, font toute ma
ftructuredɔ smurtini xa
Je tire mon éclat d'un Divin RédempteurisM
Mais , en me renverfant , jel change de nature ;
Et fuis , fous un feul pom , Saint , Roi Pape
Empereur.
Par M. DE LANEVERE , Ancien Moufquetaire
du Roi , à Dax , le 12 Février 1763.
CHANSON.
COLIN hrated O L'IN hra Teứ charmer j broosk
¿ Colin a feu me plaite , og mistro )
Hélas comment donc faire A 215
48 Pour ne pas trop Paimerne al
reldandi er xoov r: A , 180bad ims , ndnä
Tesco De plaifir, de douleurem esm ano T
Je fens mon âme atteinte ; or sa
Et je ne puis , fariscrainte pup 15
Lui découvrir mon coeur.nonu2
rederos yta vispa
Colin m'a fçu charmer , &c.
{
Lent.
D
Colin m'a scy charmer, Co ..
scu me
ne
Mineur
V
lin
a
M
plaire, Hélas ! coment doncfaire Pour
Fin .
l'aimer? Pour ne pas trop l'aimer.
pas trop
De plaisir, de douleur Je sens mon
ame atteinte, Et je ne puis
sans
+
-Жи
W
crainte Lui découvrir mon coeur,
+
Lui dé couvrir mon coeur. Co
AVRIL. 17637-1 69
ARTICLE II
NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , Sur
les ÉNIGMES & les LOGOGRYPHES,
Vous
Qus ne fçaviez probablement pas ,
Monfieur , que la premiere Enigme du
Mercure de Janvier , dont le mot eft
Fiacre , a été imprimée il y a huit ou
dix ans dans ce même Journal ; mais foit
que vous ayez ignoré cette circonftance
ou que vous ayez voulu l'ignorer
le Public vous en fçaura gré. L'énigme
aura été nouvelle pour bien des
Lecteurs , & je n'en connois point de
plus jolie. La feule qui lui pourroit être
comparée , eft l'énigme célébre du Ramoneur
par feu M. de la Motte , de l'Academie
Françoife ; mais celle du Fiacre
dont M. l'Abbé Blanchet eft auteur ,
l'emporte fur l'autre par la jufteffe &
la continuité de l'allégorie , & par l'aifance
de la verfification . A cete oc
cafion , permettez-moi , Monfieur , de
70 MERCURE DE FRANCE .
>
vous
dire que
les Amateurs
fe plaignent
que
la partie
des
Enigmes
& des
Logogriphes
eft depuis
affez
long
-temps
négligée
dans
les
Mercures
. Les
anciennes
énigmes
de ce Journal
étoient
communément
bien
faites
. En
peut
- on
dire
autant
de celles
d'aujourd'hui
? &
les Logogryphes
font
-ils de meilleure
main
? Je conviens
que
ces genres
ne
font
pas fublimes
; mais
s'ils
ne font
pas
faits
pour
l'être
du moins
n'ont
- ils
rien
de méprifable
: comme
celui
des
Rébus
qui
a été
fi long
-temps
à la
mode
, & dont
nous
voyons
encore
fur quelques
écrans
des veftiges
qui font
honte
au goût
de notre
fiècle
. Une
énigme
bien
faite
peut
auffi
bien
que
mille
autres
chofes
, remplir
un moment
du loifir
d'un
homme
d'efprit
.
J'en
ai vu plus
d'un
s'amufer
à chercher
le mot
d'une
énigme
: j'en
ai vu d'autres
én
faire
. M.
de la Motte
dont
l'ef
prit
facile
fe plioit
à tout
, & qui
a
eu des fuccès
mérités
dans
prèfque
tous
les genres
de Littérature
, n'a pas
dédaigné
celui
-ci. Il acceptoit
volontiers
les défis
qu'on
lui faifoit
: témoin
celui
de faire
un Sonnet
en quatorze
mots
,
ou des
bouts
rimés
qui
euffent
un fens
complet
: ce qu'il
fit du jour
au lendeAVRIL.
1763 : 71
main. On le trouve dans le Mercure
de Mars 1729. C'eft je crois , l'unique
exemple qu'il y ait eu jufqu'ici de cette
efpéce de tour de force ; Mais ce n'eſt
pas tout. Ces bouts rimés qui fans addition
faifoient un fens complet , il les
remplit lui-même à la manière ordinaire
& de plufieurs façons : entr'autres
par un Logogryphe très -ingénieux
dont le mot étoit Sacrifice , ( voyez le
Mercure d'Avril 1729. ) Un autre défi
fait à M. de la Motte avoit produit l'année
précédente une douzaine d'énigmes
, qu'il donna toutes à la fois dans.
Le Mercure de Janvier 1728. Celle du
Ramoneur étoit du nombre. La Motte
ne méprifoit aucun genre : il connoiffoit
la difficulté de tous , & d'autant
mieux qu'il l'avoit vaincue. Quoiqu'il
en foit du mérite des énigmes , vous
fçavez , Monfieur , qu'elles font une
partie intégrante du Mercure depuis fon
inftitution. Les uns y cherchent l'Hif
toriette, les autres la Chanſon , d'autres
l'énigme ou le Logogryphe. N'ayons
point de goût exclufif , laiffons à cha
cun la liberté de fuivre le fien.
Les Anciens , que nous reconnoiffons
pour nos modéles en tout genre , avoient
une forte de vénération pour les Éni72
MERCURE DE FRANCE.
gmes , & un grand refpect pour ceux
qui les expliquoient. Les Philofophes ,
les Sages de la Gréce s'énonçoient myftérieufement
& par Enigines . Les Rois
s'envoyoient par défi ces fortes de problêmes
à réfoudre , & y attachoient des
prix confidérables. Edipe devint Roi
pour avoir deviné l'Enigme du Sphinx.,
Ce trait , fût-il fabuleux de tout point
prouve au moins qu'on fe faifoit une
haute idée de ce talent , qui cependant
dépend beaucoup de l'exercice .
Aujourd'hui tel qui a befoin de jouer,
pour fertir fon exiftence , trouve ridicule
qu'on s'arrête un moment à chercher
le mot d'une Enigme , & fait vanité
de n'en avoir de fa vie lû une feule ,
quoiqu'affurément il y ait plus d'efprit
& plus d'art dans une Enigme moderne
bien faite , que dans toutes celles que
nous connoiffons des anciens . Le dédain
, furtout de ceux qui ne fe fentent
pas de facilité pour les deviner , eft
inexorable. Ces deux extrémités font
également vicieufes : les Enigmes ni
leurs dipes
certes n'ont mérité
Nicet excès d'honneur, ni cette indignité.
-L'eftime extraordinaire . des anciens
pour
AVRIL 1763. 73
pour les auteurs & les déchiffreurs d'énigmes
, tenoit à la fimplicité des premiers
temps ; le mépris qu'on affecte
aujourd'hui pour un amufement ingénieux
, s'il n'eft pas l'effet de l'amourpropre
humilié , eft du moins, la fuite
du goût dédaigneux & blazé de notre
fiècle.
"
个
Mais la caufe la plusvrai-femblable de
l'efpèce d'aviliffement où font tombées
les énigmes parmi nous , du moins
dans la Capitale , n'eft, peut-être , auffi
que l'exceffive facilité d'en faire de
mauvaifes , & l'abus que font journellement
de cette facilité un grand nombre
de jeunes gens de province , qui
fortant du collége , & fçachant à peine
coudre deux rimes & compter par leurs
doigts le nombre des fyllabes qui formentun
vers, fe croyent auteurs, quand
ils voyent une énigme de leur façon
imprimée dans le Mercure. Après tout ,
leur amour-propre n'eft- il pas excufable?
Le concours eft ouvert : ils voyent leur
énigme admife , ils s'applaudiffent d'une
préférence qui leur eft adjugée fur
leurs concurrens épars dans tout le
royaume. Comment ne fe croiroientils
.
spas devenus des perfonnages
? Permettez-
moi , Monfieur , de rabattre leur
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
7 váníté , en leur révélant le fecret de
P'École.'
L'Auteur du Mercure a autre chofe
à faire que des Enigmes & des Logogryphes
; & tout ce qu'on peut éxiger
de lui , c'eft de choifir ce qu'il trouve
de mieux ou de moins mauvais dans
cé qu'on lui envoye . S'il n'y trouve
rien de bon , le choix devient prèfque
indifférent , il donne les énigmes telles
qu'il les a reçues . Mais pourquoi les
imprimer ? dira quelque Lecteur injufte
par mauvaife humeur , ou peu inftruit.
Pourquoi ? Je vais lui répondre
pour vous.pn
Dès l'origine du Mercure un article
fut deftiné à l'énigme ; telle a été l'intention
du fondateur. Il n'y avoit alors
qu'un Mercure & une énigme par mois.
Aujourd'hui
vous avez par an feize
Mercures à fournir , dont chacun doit
contenir deux ou trois énigmes & autant
de Logogryphes
. C'eft une corvée
que vos derniers prédéceffeurs
fe font
impofée volontairement
. Chaque volume
doit paroître à jour nommé : c'eſt
un arrangement
pris avec le Public.
D'ailleurs la république des Lettres eft
intéreffée à la fortune de ce Journal.
Nombre de littérateurs eftimables ont
AVRIL. 1763. 75
des penfions affignées fur le produit du
Mercure. Sa chûte ou fa décadence les
fruftreroit en tout ou en partie de la
récompenfe de leurs travaux, & les priveroit
d'un revenu dont quelques- uns
auroient peine à fe paffer. C'est donc
une néceffité pour l'auteur du Mercure ,
d'être exact à remplir fa tâche dans le
temps préfcrit ; & de donner ce qu'il a
reçu , faute de mieux . D'ailleurs telle
énigme , fruit de la veine de l'apprentif
bel- efprit d'une petite ville , fi elle
eft rebutée , diminuera le nombre des
abonnés au Mercure , en fai ant perdre
une ou plufieurs Soufcriptions des parens
, amis & partifans du jeune auteur :
événement qui fouvent répété pourroit
tirer à conféquence . Il ne vous est donc
pas poffible , Monfieur , je le répéte
de vous rendre difficile fur le choix des
piéces qu'on vous envoye. Mais dirat-
on peut-être , & cette objection m'embarraffe
plus que la précédente ; je vous
avouerai même que c'est moi qui la
fais. Pourquoi ne pas s'en tenir à l'ancien
contingent ? Ne fuffit-il pas d'une
énigme par mois, en y joignant , fi l'on
veut , un Logogryphe , puifque ceux- ci
fe font introduits dans le Mercure à
titre d'auxiliaires des énigmes ? Pour-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
quoi s'impofer volontairement
un tribut
double , triple , quadruple de celui
que l'on doit au Public , & un tribut
d'autant plus difficile à payer , que
le
nombre annuel des Mercures s'eft accru
de douze à feize volumes ? Si toutes les
manufactures d'énigmes & de logogryphes
du royaume ne fuffifent pas
pour en fournir par an foixante & quatre
d'une bonne qualité , pourquoi ne
réduire ce nombre à moitié ? La
difficulté décroîtroit dans le même
rapport : les places au Mercure deviendroient
de moitié plus rares ; & les
jeunes entrepreneurs feroient un double
effort pour être préférés.
pas
cet auteur
Mais comment pourront-ils réuffir ,
s'ils travaillent fans principes & fans modéles
? Ils ont , direz-vous , les régles des
Enigmes dans le Traité du Père Méneftrier.
Ils peuvent les apprendre dans
mais le Traité des
Enigmes eft devenu rare ; il eft difficile
à trouver , même à Paris ; à plus
forte raifon en Province , & je le
cite , fans l'avoir jamais vu. Effayons
donc de fuppléer aux préceptes de cet
Ecrivain, en confultant le feul bon fens.
-Les énigmes des Anciens étoient fort
briéves. Elles ne contéñoient qu'une
AVRIL 1763. 77
queftion , ou une propofition enveloppée
fous des termes obfcurs , métaphoriques
& équivoques , qui la rendoient
difficile à deviner. Telle étoit
la fameuse énigme du Sphinx : elle peignoit
l'homme & fes trois âges , d'enfance
, de virilité & de vieilleffe , fous
la figure d'un animal qui marchoit le
matin à quatre pieds , fur le midi à
deux pieds , & le foir à trois .
Les Modernes ont donné un peu plus
d'extenfion au champ de leurs énigmes ;
ils feignent de décrire la chofe par
fes caufes , fes effets , fes propriétés
diverfes , furtout en rapprochant celles
qui préfentent une apparence de contradiction.
Ils ont imaginé de mettre
les énigmes en vers foit pour leur donner
plus de grace , ou pour les rendre
plus aifées à retenir, comme auffi d'en
perfonifier le fujet , & de le faire parler
au lecteur ; pour rendre l'énigme moins
froide & plus intéreffante .
Du refte, la méthaphore , l'antithefe ,
l'équivoque , font les figures favorites de
l'énigme foit ancienne , foit moderne.
Blâmer l'équivoque dans une énigme
, ce n'eft pas entrer dans l'efprit
de la chofe. Le but de l'auteur eft de
donner le change au lecteur , qui d'ail-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
"
leurs s'y attend. Il eft donc permis à
l'auteur d'employer des expreffions à
plufieurs fens , dont le véritable ne fe
découvre que lorfque le mot eft connu.
Alors il faut que le voile tombe
que le fens devienne clair & que toutes
les explications paroiffent fi juftes , que
celui qui n'a pas deviné l'énigme convienne
, s'il eft de bonne foi , que c'est
fa faute. C'est une mauvaife énigme
ceile dont on a le mot fans en
que
être fùr.
Chaque trait de l'énigme pris féparément
peut bien s'appliquer à différens
objets ; mais tous les traits réunis
ne doivent convenir qu'à une feule
chofe, dont le nom eft le mot cherché.
Cette régle eft la première & la principale
de l'énigme.
C'eft une mal -adreffe de laiffer appercevoir
fans néceffité fi le mot de
l'énigme eſt maſculin ou féminin . C'eſt
en diminuer de moitié la difficulté ,
puifque c'eft retrancher en pure perte
la moitié des mots parmi lefquels on
auroit pû chercher le véritable.
Une bonne énigme doit éxciter la
curiofité du lecteur & donner envie
de la deviner : foit par quelque trait qui
femble défigner clairement le mot , foit
AVRIL. 1763. 79
par la fingularité des contraftesqu'elle étale.
Elle doit être courte , préciſe , ne rien
contenir qui n'annonce quelque particularité
nouvelle , & s'il fe peut, qui n'augmente
la difficulté fous l'apparence d'un
éclairciffement. Il faut furtout en bannir
les longueurs , les vers inutiles &
ces apoftrophes au Lecteur qui ne font
qu'un pur verbiage .
Quelquefois il fuffit d'un feul trait
pour caractériser le fujet de l'énigme ,
fi particulièrement,qu'on ne puiffe faire
l'application de ce trait à aucun autre
objet. Quand avec cela le mot n'eft pas
trop clairement indiqué , c'eft un moyen
für d'intéreffer & de provoquer la curiofité
du lecteur. Par exemple :
Nous fommes quatorze frères ,
Dont le meilleur fort ſouvent ne vaut guères.
Le dernier &c.
Cela ne peut convenir qu'aux quatorze
vers d'un Sonnet ; & cependant
l'expérience prouve que cela ne fuffit
pas pour déceler le Sonnet , puifque
cette énigme propofée au célébre Caffé
de la Motte ne fut devinée que par lui.
En pareil cas il n'eft pas néceffaire d'allonger
l'énigme par d'autres détails , ni
Div
Ɛo MERCURE DE FRANCE .
d'entaffer les métaphores & les contraftes.
C'est même une forte de mérite
que d'avoir indiqué le mot par un feul
trait qui convienne exclufivement au
Sujet, & fuffife pour le faire reconnoître;
fans pourtant le défigner d'une manière
trop évidente .
Mais la meilleure énigme , fans contredit
, eft celle dont le Sujet eſt voilé
fous une métaphore bien jufte : furtout
fi cette métaphore continuée devient une
allégorie foutenue & fuivie fans écart.
Telle eft l'énigme du mot Fiacre, où, la
voiture ainfi nommée , eft peinte fous
l'image d'une maifon à louer laquelle
à deux portes , trois fenêtres , du
logement pour quatre Maîtres , même
pour cinq en un befoin , deux caves , un
grenier à foin ; maifon que le Propriétaire
avec fa baguette d'Enchanteur peut
tranfporter au gré du Locataire dans tel
quartier qu'il lui plaira , maifon qui porte
un écriteau tiré de Barême & de l'Algébre,
& dont le nom auffi bien celui de
l'Enchanteur fe lit dans le Calendrier. Il
eft rare de trouver un mot auffi heureux
& auffi fécond , & plus rare encore
de le mettre fi ingénieufement en
ceuvre. Un Poëte du premier ordre , un
Voltaire pourroit fe fçavoir gré d'avoir
C
•
que
1
AVRIL. 1763.
81
fait ce petit ouvrage qui peut fervir de
modéle en fon genre .
Je viens aux Logogryphes , contre lefquels
je vois dans la plupart des lecteurs
, & furtout chez les femmes , encore
plus de prévention que contre les
énigmes. Paffe pour une énigme , difent-
elles , mais un Logogryphe ! c'eſt
un vrai grimoire on n'y comprend
rien . La magie du Logogryphe eft cependant
très-innocente & fon artifice
affez fimple ; fonnom feul peut éffaroucher
les Dames. Logogryphe fignifie littéralement
en Grec , Enigme fur le mot ,
& dans un fens plus étendu , Enigme
fur les parties du mot . L'énigme proprement
dite ne décrit qu'une feule chofe
, dans un langage obfcur & figuré.
Auffi l'énigme s'explique-t- elle par un
feul mot. Dans le Logogryphe , ce n'eft
pas une feule énigme qu'on propoſe à
deviner , mais un affemblage de plu--
fieurs énigmes , dont une fur le mot
total, & plufieurs autres fur les fyllabes
ou parties du mot différemment arran→→
gées.
Les Logogryphes font plus modernes
que les énigmes ; cependant leur origine
eft affez ancienne . Je ne fçais quel!
auteur Arabe a fait un Traité des
D. y
82 MERCURE DE FRANCE.
Enigmes & des Logogryphes ; mais cè
n'eft pas ce dont il s'agit ici.
En ftyle de Logogryphe , le mot total
eft appellé le corps , & les lettres ou
fyllabes qu'on fépare & dont on forme
d'autres mots , font réputées les membres
de ce corps : comme dans cet ancien
Logogryphe Latin , dont le mot
eft mufcatum; & où par la diffection
du mot on trouve mus > mufca &
muftum.
,
Sume caput ( mus ) , curram : ventrem ( ca ) con
junge , volabo. ( mufca )
Addepedes ( tum ) , comedes , ( muſcatum ) ;
& fine ventre ( ca ) , bibes. ( muftum )
Le premier Logogryphe François qui
ait paru dans les Mercures , fe trouve à
la fin du 2 volume de Décembre 1727.
Il est bien fait , & le Mercure du mois
de Février 1728 , pag. 310 , lui donne
pour auteur le Marquis de la Guefnerie
En Anjou. Cependant au mois de Juillet
fuivant, M. le Clouftier d'Andely p. 1612..
prétendit que les deux premiers qui
avoient paru dans le Mercure , & qu'il
ne cite ni n'indique , font de lui.
Mais il s'en faut bien que ces premiers
Logogryphes , introduits dans les MerAVRIL.
1763. 83
cures de France il y a environ 35 ans ,
foient les plus anciens dans notre Langue
. J'en connois un du célébre Dufrefni
qui doit avoir au moins 50 ou 60
ans . Je ne fçais s'il fut imprimé en fon
temps dans le Mercure galant : encore
moins s'il eft le doyen des Logogryphes
François ; mais au befoin , il pourroit
leur fervir de modéle. Le voici. Le
mot eft Orange.
Sans ufer de pouvoir magique ,
Mon corps entier en France ( Orange ) a deux
tiers en Afrique, ( Oran ) .
Ma tête ( Or ) n'a jamais rien entrepris en vain ;
Sans elle , en moi tout eft divin. ( Ange )
Je ſuis affez propre au ruſtique , ( Orge )
Quand on me veut ôter le coeur ( An )
Qu'a vu plus d'une fois renaître le Lecteur,
Mon nom bouleversé , dangereux voisinage ,
Au Gafcon imprudent peut caufer le naufrage
( Garone. )
D'après ce Logogryphe & quelques
autres qui ont été goûtés , on en peut
établir les régles. La plupart de celles
de l'énigme lui font communes avec le
Logogryphe , mais le Logogryphe en
a de particulières que voici .
Préfenter d'abord une énigme fort
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
霉
AM
courte fur le mot entier du Logogryphe..
Je dis fort courte , parce qu'elle ne doit
fervir que d'introduction aux énigmes
qui doivent fuivre , fur les divifions ou
combinaifons du même mot.
On pourroit objecter que l'a uteur
du Logogryphe précédent ne s'eft pas
affujetti à cette régle ; & que fon début
, Mon corps entier en France , n'eſt
pas une énigme ; puifqu'on peut dire
également de toutes les villes & de tous.
les lieux du Royaume Mon corps entier
en France , comme il le dit de la
ville d'Orange : mais l'auteur y a fup--
pléé avantageufement en ajoutant que
ce corps entier en France. a deux tiers
en. Afrique : ce qui ne peut plus convenir
qu'au mot Orange, & fait deux:
énigmes en un feul vers..
Ce ne feroit pas abfolument un défaut
, que la petite énigme préparatoire
du Logogryphe fur le mot entier con--
vînt à deux mots différens ; puifque les :
énigmes fuivantes ferviroient à reconnoître
lequel eft le véritable. Il eſt cependant
mieux que l'énigme du début
ne puiffe pas recevoir deux différentes
explications..
Après l'énigme fur le mot entier ,
viennent les énigmes particulières fur
AVRIL. 1763: 85
· les démembremens & les tranfpofitions
de ce mot. Voici en quoi confiſte leur
mérite; 1º. dans la clarté de l'indication
des fyllabes ou lettres qui par leurs divifions
& combinaifons forment de nouveaux
mots & donnent lieu aux nouvelles
énigmes. Rien n'eft plus clair
que cette indication dans le Logogryphe
que nous venons de citer. Ma
tête n'a jamais rien entrepris en vain
défigne bien la pre miere fyllabe . Sans
elle en moi tout eft divin : otez Or , il
refte Ange. Les autres mots font pareillement
indiqués fans équivoque :
comme Orge en retranchant la fyllabe
du milieu An , qui fait le coeur du
mot. & c, 2°. Dans la jufteffe de ces
énigmes fubalternes , qui ne doivent
être ni trop claires ni trop obfcures:
j'ajoute , ni trop longues pour ne pas
fatiguer l'attention du lecteur. Si une
énigme en forme doit être courte , à
plus forte raifon la briéveté convientelle
aux énigmes dont l'affemblage compofe
le Logogryphe . Elles ont ici toutes
les conditions requifes. 3 ° . Dans le nombre
des énigmes que le mot entier renferme
dans fes divifions. Il eft clair que c'eft
un mérite de plus pour un Logogryphe
, le refte étant égal , de contenir
86 MERCURE DE FRANCE.
un plus grand nombre d'énigmes.
Il y en a fix dans celui d'Orange ,
quoique le mot n'ait que fix lettres.
L'Auteur auroit pu en tirer un plus grand
nombre d'énigmes , puifqu'il a négligé
les mots Orage, Rage , Age , Gare
Argo , &c. Il a fans doute craint.
de devenir trop long ou trop confus.
4°. Enfin dans l'art de refferrer le
tout dans le moins d'efpace poffible , en
évitant les inutilités & les longueurs.
Ici l'auteur a renfermé fes fix énigmes
en neuf vers.
Les mots les plus favorables aux Logogryphes
font ceux dans lefquels on
trouve un plus grand nombre de mots
par de fimples divifions , lefquelles font
beaucoup plus faciles à indiquer que les
tranfpofitions de lettres. Tel eft le mot
Courage , dont les fimples divifons ou
retranchemens feront trouver Cou, rage;
Cour , age; Courge , Cage , Orage. &c.
Ainfi les mots les plus longs, quoiqu'ils
fourniffent d'ordinaire un plus grand
nombre de combinaiſons ,font les moins
avantageux pour un Logogryphe. Imagineroit-
on que pour en faire un , on
eût choifi un mot tel que Métamorphofe ,
d'où l'on n'en peut guères tirer d'autre
qu'en fe donnant la torture , & où pour
AVRIL. 1763.
87
e
indiquer le mot , phare , par exemple ,
il faut avertir le Lecteur de raffembler
la 8 , la 9 , la 4° , la 7 & la 2º lettre
& qu'alors il trouvera ce qni fait
lefalu des navigateurs , c'est ce qu'on
exprimera dans le vers fuivant ou dans
quelque autre auffi harmonieux :
Huit neuf, quatre , fept , deux : je guide le
Nocher.
C'eſt au choix heureux de mots de
cette efpéce qu'on a l'obligation d'avoir
vû longtemps les Mercures remplis de
Logogryphes dans ce ftyle.
On s'eft enfin laffé de ce langage
barbare , & plutôt que d'indiquer les
tranfpofitions de lettres par leur numéro
, on a pris le parti de ne les point
indiquer du tout , & de faire dire au
mot entier du Logogryphe ; vous trouverez
en moi un adverbe , une Saifon ,
un Elément , un Saint , un Pape , un
Empereur , un fleuve , une note de mufique
, &c. fans défigner l'ordre des lettres
qui forment ces mots , ce qui eft
auffi vague & auffi confus , que l'autre
expédient étoit uniforme & faftidieux .
Si les mots trop longs font rarement
propres pour un Logogryphe , les mots
les plus courts offrent quelquefois dans
88 MERCURE DE FRANCE.
un très-petit nombre de lettres un affez
grand nombre de combinaiſons , ce
qui leur donne une forte de grace , parce
qu'on ne s'attend pas à cette fécondité.
Par exemple on vous annonce un
mot de trois lettres , dans lequel on trouve
neuf ou dix mots différens, fur lefquels
on fera neuf ou dix petites énigmes
par diverſes combinaiſons bien indiquées
en devinant le mot ail,vous ferez
furpris d'y trouver lia , ali , lai , ai,
ia , al , la , note de mufique , la , ârticle,
là , adverbe , il article ; & li mefure itinéraire
de la Chine.
Il y a des mots tellement compofés,
qu'en retranchant fucceffivement une ,
deux , trois , quatre lettres , il refte toujours
un mot entier & enfin une lettre,
lefquels peuvent fournir matière à autant
d'énigmes,& faire de tout un joli Logogryphe.
Par exemple, canon , par le retranchement
fucceffif d'une lettre , devient
anon , non , on , & la lettre n. Silex
, mot latin , eft dans le même cas ;
on y trouve ilex , lex ex & x , fans
compter file & lis . Dans Avoie nom
d'une Sainte que porte une rue de Paris
, en fuivant la même méthode , volis
trouverez voye , oie , ie , & l'e muet. Ce
mot a cela de particulier encore , que
,
>
AVRIL. 1763. 8g
les cinq lettres qui le compofent, font
a , i, o , u, Ces deux derniers Logogryphes
ont été faits & donnés au Mercure
il y a quelques années.
Le mot latin adamas fournit un
exemple encore plus fingulier & peutêtre
unique. En le rognant lettre à lettre
( qu'on me permette cette expreffion )
par le commencement il deviendra
damas , amas , mas , as & s ; & en le
mutilant à rebours , adama , adam , ada,
( Princeffe connue dans l'hiftoire ) ad
& a; mais cela feroit un mêlange bizarre
de mots François , Latins & Efpagnols
qu'il faudroit diftinguer , ce qui
feroit difficile & de plus cauferoit des
longueurs & de l'embrouillement.
Un mot qui a plufieurs anagrames,.
peut fournir un Logogryphe par de fim.
ples tranfpofitions fans retranchement..
Je connois un Logogryphe dans ce cas
dont le mot eft nacre. On y trouve par
fimple tranfpofition de lettres , crane ,
carne , écran , Nerac , Rance , ( carrière
de marbre ) & ancre.
Depuis quelque temps , le défaut ordinaire
des Logogryphes du Mercure
eft de n'être Logogryphes que de nom ;
puifqu'on y dit au Lecteur préciſement
tout ce qu'il faut pour lui faire trouver
go MERCURE DE FRANCE.
le mot fans avoir rien à deviner , ce
qui provient de ce qu'on péche contre
la feconde des quatres régles que j'ai
données plus haut & qu'au lieu de faire
des énigmes fur les parties féparées du
mot total , on exprime ces parties par
des fynonymes équivalens à leur nom .
Je n'en chercherai point la preuve plus
loin que dans le Mercure de Janvier
où fe trouve l'énigme du Fiacre. He
mot du fecond Logogryphe eft Soif:
l'énigme fur ce mot par laquelle on
commence le Logogryphe, eft affez bien
faite , mais trop longue , puifque la
préface d'un ouvrage n'en doit pas
faire prés de la moitié. Si la lecture.
de cette énigme préliminaire n'a pas
fuffi pour me faire deviner le mot
Soif , le refte va me l'indiquer fi
clairement, qu'il ne me fera pas poffible
de m'y méprendre. Je pourfuis ma lecture
& je vois que l'on m'annonce que
je trouverai dans le mot que je cherche
, 1 °. l'objet des foins d'Argus . Eftce
là une énigme ? C'eft comme fi l'on
me difoit, vous trouverez Io ; j'écris donc
Fo : voilà déja deux lettres . 2º. Certaine
note de Mufique rien ne m'indique encore
laquelle c'eft des fept notes ; je
laiffe donc fon nom en blanc , & je conAVRIL.
1763. 91
*
tinue. 3 ° . Un arbriffeau des plus touffus,
ce pourroit être if ou bien houx.
Je fufpends mon jugement. Je lis jufqu'au
bout & le dernier vers m'apprend
que le mot entier n'a que quatre
lettres. Or j'en fçais déja deux , i & o :
je reprens où j'en étois , & je vois 4º .
qu'il faut trouver dans le mot entier une
vertu théologale . Laquelle des trois ?
Ce ne peut être que foi , puifque le
mot entier n'a que quatre lettres , &
que i & o que j'ai déja font du nombre .
J'écris donc foi. Je conclus auffitôt que
l'arbriffeau dont j'étois en doute ne
-peut être qu'if, puifqu'il fe trouve dans
le mot foi. Il ne manque donc plus
qu'une lettre. 5 °. Ce dont un chien quand
il peut fe régale. Autant vaudroit dire
un os. Or dans le mot os je trouve la
lettre o que j'ai déja , & de plus la lettre
s ; celle-ci eft donc la quatriéme qui
me manquoit.J'écris donc os.5° .Un terme
enfin de dédain , de mépris. On ne peut
exprimer plus cla rement le mot fi, que
>
trouve en effet dans les mots que j'ai
déja. Les quatre lettres du mot font
donc i , o , f & f. J'y cherche la note
de mufique que j'ai laiffée en fouffrance
; & je vois que ce ne peut être que
la note fi . Il ne refte plus qu'à faire un
92 MERCURE DE FRANCE,
mot avec les quatre lettres trouvées i ,
o , f, s. Quatre lettres ne peuvent s'arranger
que de vingt- quatre façons différentes
, dont la moitié dans le cas préfent
ne pourroit fe prononcer. Dès les
premiers effais de combinaiſons , je
m'apperçois que ces quatre lettres i ,
o,f, s , ne peuvent faire que les mots
fois & foif. Ce dernier mot explique
très-bien l'énigme du début : le mot
du Logogryphe eft donc foif.Toutes ces
opérations fe font beaucoup plus promptement
qu'elles ne peuvent fe décrite ';
enforte qu'à la feconde lecture , fans
avoir rien deviné , je reconnois évidemment
que le mot cherché eft foif, &
que tout ce qu'on m'a dit avec apparence
de myftere , fe réduit à cette propofition
, Lecteur , faites un mot françois
de ces quatre lettres , i , o , f , s ;
or je demande fi c'eft-là un Logogryphe.
J'en dirois préfque autant de l'autre qui
fuit , dont le mot eft mode , ainfi que
de la plupart de ceux que je vois dans
les Mercures depuis quelques années.
Il eft vrai que fouvent le mot a
plus de quatre lettres, & que quoiqu'elles
me foient toutes indiquées auffi clairement
que fi l'on me les eût nommées ,
il feroit long & pénible d'en compofcr
AVRIL. 1763. 93
un feul mot.Je me contente alors d'avoir
toutes les lettres du mot, & j'abandonne
fans regret une recherche purement ennuyeuſe
, qui n'éxige que la patience de
former 120 arrangemens différens , file
mot a cinq lettres ; 720, s'il en a fix ; fept
fois 720 ou 5047 , s'il y a fept lettres
& c, ce qui n'eft plus que l'ouvrage d'un
manoeuvre. Il n'y a que l'utilité ou l'importance
de l'objet , ou une raifon d'interêt
, qui pût faire furmonter un tra
vail auffi rebutant.
J'ai l'honneur d'être , & c.
LETTRE au même fur l'Etabliſſement
d'un Bureau de Confultations pour
les PAUVRES,
ON
N trouve , Monfieur , dans le Mercure
de Fevrier 1763. l'extrait d'une
Lettre de M. Marin Cenfeur Royal
qui contient un projet auquel on ne
peut donner trop d'éloges. Il s'agit de
I'Etabliffement d'un Bureau de Confultations
pour les Pauvres . En attendant
que le plan propofé par l'Auteur
puiffe recevoir fon entiere exécution
, le bien public & la juftice due
à l'ordre des Avocats du Parlement de
94 MERCURE DE FRANCE.
Paris , femblent éxiger que l'on faffe
mention des Confultations de charité,
qui fe donnent tout les Mercredis , dans
leur Bibliothéque, fituée première Cour
de l'Archevêché. L'affemblée eft compofée
de fix ou huit Avocats , qui font
invités de s'y trouver par une Lettre
de M. le Premier Avocat Général .
Ces Meffieurs écoutent tout ce que les
Pauvres viennent leur expofer ; ils éxaminent
les piéces qui leur font préfentées
; & lorfque les queftions ne font
pas d'une trop longue difcuffion , ils
délivrent fur le champ une confultation
fignée de tous les Affiftans. Si l'affaire
éxige un ample éxamen on diftribue
les piéces à quelqu'un de la compagnie,
qui fe charge d'en faire le rapport dans
une autre Affemblée.
>
Vous voyez par-là , Monfieur , qu'il
ne s'agiroit que d'étendre les reffources
de l'Etabliffement déja formé , pour
remplir les vues de M. Marin. Les Confultans
, les livres , le lieu d'affemblée
fubfiftent : ainfi tous les nouveaux fe
cours que des Citoyens généreux vou
droient fournir pourroient être employés
à la pourfuite des droits reconnus
légitimes, des malheureux qui ne feroient
pas en état d'en avancer les frais.
>
Qu'il me foit permis d'ajouter ici une
AVRIL 1763. 95
obfervation qui intéreffe également le
repos des familles , & dont l'objet pourroit
être du reffort de cette Affemblée
refpectable. Ne feroit- il pas poffible de
mettre un frein à la paffion de ces Plaideurs
entêtés qui , malgré l'évidence d'une
mauvaiſe caufe , ont la funefte manie
de fufciter des procès injuftes avec
d'autant plus de hardieffe , qu'ils n'ont
rien à perdre ? De là il arrive fouvent
qu'un Père de famille , très-malaiſé luimême
, fe trouve forcé d'avancer pour
fa défenfe , des fommes qui feront à
jamais perdues pour lui , attendu l'infolvabilité
de fon Adverfaire . Les Etrangers
& les Dévolutaires font obligés en
pareil cas de donner une caution pour
la fureté du recouvrement des frais
que l'on appelle Cautio judicatum folvi.
On pourroit en étendre l'obligation
aux Plaideurs dont je parle , & rendre
le Bureau des Confultations Juge des
cas où cette précaution feroit néceffaire .
S'il eft trifte de ne pouvoir pas obtenir
la reftitution d'un bien fur lequel on a
des droits , faute d'être en état d'avancer
quelques argent pour les faire valoir
, il n'eft pas moins fâcheux de perdre
une partie de fa fortune par la néceffité
de repouffer les atteintes d'un
96 MERCURE DE FRANCE.
aggreffeur injufte , fur lequel il n'y a
rien à recouvrer.
J'ai l'honneur d'être & c.
Ce 26, Février 1763.
M. D. L. M. A. a. P.
LETTRE à l'Auteur du MERCURE ,
fur une INSCRIPTION.
PERMI ERMETTEZ-MOI de m'adreffer à
vous , Monfieur , pour demander des
éclairciffemens fur l'Infcription fuivante
, aux perfonnes qui font verfées dans
la connoiffance des Antiquités & des
Monumens de Paris.
On a reconſtruit depuis un an ou deux
la façade d'une maifon fituée rue S. Martin
, vis-à-vis l'Eglife de S. Julien des
Ménétriers. Avant la démolition , la por
te d'entrée de cette maifon , quoique
de moyenne grandeur , étoit ornée de
fculptures ; & au milieu des figures &
des ornemens il y avoit au- deffus de
la porte un marbre noir fur lequel
étoient infcrits en lettres d'or ces deux
vers de Juvénal :
>
Summum crede nefas animam præferre pudori ,
Etpropter vitam vivendiperdere caufas.
Il
AVRIL. 1763.
97
Il s'agiroit de fçavoir quel peut avoir
été le fujet & le motif de cette Infcription
intéreffante , dont il me femble
utile de conferver le fouvenir.
J'ai l'honneur d'être , & c.
1 Mars 1763.
L. B.
HISTOIRE POÉTIQUE , tirée des
Poëtes François ; par M. l'ABBÉ
B... à Paris chez Nyon , Libraire ,
quai des Auguftins , près le Pont
Saint Michel, à l'Occafion ; 1763 ;
un volume petit in- 12 . Avec Approbation
& Privilége du Roi.
L'AUTEU ' AUTEUR de ce petit ouvrage , auffi
agréable que néceffaire pour l'intelligence
de la Fable , ne s'eft pas borné
à une fimple expofition de la Mythologie.
Il la met , pour ainfi dire
en action ; tout femble fe produire &
agir fous les yeux du Lecteur ; & ,
pour entrer dans quelque détail , on
croit être le temoin des Scènes tragiques
qui affligerent la Ville de Thèbes ;
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
,
on croit fe trouver en perfonne au
fiége de Troye ; ce morceau furtout
réunit à la fois , l'intérêt , la force &
la précifion. MM. Corneille , Racine ,
Rouffeau , de la Motte Crébillon ,
Fontenelle , de Voltaire , Greffet , & c
ont fourni les traits de ce tableau. Ce
font ces mêmes Poëtes avec Malherbe ,
Quinaut , la Foffe , Voiture , Moliere ,
Boileau , Campiftron , Danchet , la
Grange , & tout ce que nous avons
eu de plus diftingué fur notre Parnaffe
qui ont été la fource où l'Auteur a
puifé la partie agréable de cette hiftoire
doublement poëtique , puifqu'elle
offre tous les traits de la Fable fous
les charmes de la Poëfie . Cette idée
nous a paru très- heureufe , & nous
ofons dire que l'Auteur l'a parfaitement
exécutée. C'eft.au Public d'af
furer le fuccès d'un Ouvrage dont l'utilité
ne doit point tarder à fe faire fentir.
Outre les morceaux en Vers dont
nous venons de parler , chaque trait de
la Mythologie eft expliqué en Profe par
l'Auteur , de manière à faire mieux fentir
les morceaux en Vers qui lui fuccédent
, & forment avec cette profe
un tout agréable & piquant. Le ftyle en
eft clair , précis , naturel & foutenu
AVRIL. 1763. 99
d'un ton d'intérêt , propre à fixer l'attention
des jeunes Lecteurs auxquels ce Livre
eft deftiné. Tout y eft épuré avec
un foin porté jufqu'au fcrupule , & qui
auroit pu nuire à l'Ouvrage , fi cette
attention n'eût pas dù emporter néceffairement
la
préférence.
DE LA SANTÉ , Ouvrage utile à tout
le monde ; par M. l'Abbé JAQUIN ;
chez Durand, Libraire , rue du Foin ;
feconde édition ; 1763. 1 vol . in- 12 .
NOUS ous ne fimes qu'annoncer la premiere
édition de cet Ouvrage utile
dont nous promîmes un extrait plus
étendu. Aujourd'hui qu'on vient d'en
publier une édition nouvelle , nous faififfons
cette occafion de le rappeller à
nos Lecteurs, tous intéreffés à le connoître.
Il n'eft pas queftion ici de recouvrer
fa fanté lorfqu'on a eu le malheur
de la perdre , mais de la conferver
, lorfqu'on a l'avantage d'en jouir.
-Ce n'est guères que dans les horreurs
de la maladie , que l'on connoît le bonheur
de fe bien porter. Que de regrets
alors fur les excès qui ont empoiſon-
•
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
né les douceurs de nos jours ! C'est dans
cet Ouvrage que l'on apprendra à les
prévenir. L'Auteur ne préfcrit pas également
à tout le monde les mêmes préceptes
; & avant que de donner fes règles
de fanté , il éxamine les nuances différentes
qui diftinguent chaque individu .
La différence des tempéramens eft
donc d'abord un des points effentiels
fur lefquels il porte fes regards ; il préfcrit
, pour chaque tempérament , les règles
les plus convenables au but qu'il
fe propofe.
, ,
De l'éxamen des tempéramens, il s'attache
à celui de l'air des vents des
climats , des faiſons & au choix d'une
habitation , toutes chofes néceffaires à
la fanté , & dont il eft , par conféquent
très-utile de bien connoître la nature
& les propriétés. De-là l'Auteur paffe aux
alimens dont il fait connaître les diverfes
qualités , & leur influence fur les différens
tempéramens. Ce Chapitre offre
des détails très - inftructifs , & dont on
peut tirer pour la fanté les plus grands
avantages. Le fommeil , l'éxercice du
corps , les éxcrétions & fécrétions font
la matière des trois Chapitres fuivans .
Nous n'en citerons que quelques traits
concernant le tabac. » Cette plante n'eſt
AVRIL. 1763.
101
regardée par la plupart de ceux qui en
» font ufage , que comme un paffe-
» temps agréable & indifférent pour la
» fanté; mais ils fe trompent. Une pou-
» dre qui irrite & ébranle le cerveau
» peut- elle paffer pour indifférente ?
» Que le tabac , avec tous fes défagré-
» mens , fa malproprété & fes dangers
» fe foit introduit chez le François , cet
» efclave avide de la mode , c'est ce que
» j'imagine affez facilement. Mais qu'il
» ait pu fe perpétuer depuis plus d'un
» fiécle , & parvenir au point de faveur
» où nous le voyons chez ce Peuple
» fi inconftant , c'eft ce que je ne con
" çois pas. Préſenté par l'avidité du
» commerçant , adopté par la mode , for-
» tifié par quelques effets que la bétoine
» auroit opérés , foutenu par la politi-
» que , vanté par le Financier , devenu
» enfin un amufement pour la pareffe
» & une reffource pour la converſation ,
» il eft actuellement au rang de ces be-
» foins de fantaiſie , dont on fe prive-
» roit plus difficilement que de réels.
» Mais comment quitter le tabac, dit - on ,
» quand on en a une fois pris l'habitu-
"
de ? n'eft- ce pas s'expofer à beaucoup
» d'inconvéniens ? il eft un moyen bien
für pour en ceffer l'ufage fans en être
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» incommodé ; c'eft de le ceffer peu-à-
» peu.... Quand on veut le quitter , il
» eft bon de commencer dans l'été
» temps où les humeurs fe diffipent faci-
» lement par la tranfpiration infenfible.
" Que les parens capables d'apprécier
» ces réfléxions , apportent toute leur
» attention , pour empêcher leurs enfans
» de contracter une habitude au moins
» inutile,fouvent dangereufe, & toujours
» onéreufe par le prix du tabac , pour le
» Peuple qui en fume & qui en prend
>> en poudre .
On voit par cette citation le ton agréable
qui régne dans cet Ouvrage , & la
manière d'écrire de M. l'Abbé Jaquin ,
qui ne peut manquer de lui concilier le
fuffrage de fes Lecteurs , lors même qu'il
combat leurs habitudes & leurs goûts.
Les quatre derniers Chapitres de ce
Volume traitent de la propreté des différens
féxes , âges & états , des caufes
morales qui influent fur la fanté , telles
que les paffions & les affections de l'ame ;
& enfin des dangers auxquels on s'expofe
quand on fait des remédes fans
néceffité . On voit que l'Auteur s'eft
éxactement renfermé dans fon objet ; &
les régles qu'il donne font établies fur
les principes les plus fimples de la PhyAVRIL.
1763. 103
fique , fur les obfervations les plus conftatées
, & fur les expériences les plus
invariables. Il a faifi fcrupuleufement
les plus petits détails ; dans une matière
auffi intéreffante , ils ne peuvent
être regardés comme minucieux. Enfin
on s'apperçoit que le bien public à
été fon unique objet ; & c'est l'avoir
rempli , que d'offrir des préceptes de
fanté convenables à tous les Lecteurs.
TRAITÉ ABRÉGÉ de Phyfique à l'u
fage des Colleges ; par M. de SAINTIGNON
, Procureur général des
Chanoines réguliers de la Congrégation
de notre Sauveur , de la Société
Royale des Sciences & des Arts de
Metz, &c. A Paris , chez Durand ,
Libraire , rue du Foin , au Griffon ;
2763 , avec Approbation & Privilége
du Roi, Six volumes in-12.
QUOIQUE
UOIQUE nous ayons déja d'excellens
Ouvrages fur la Phyfique , nous
croyons que celui - ci ne paroîtra point
inutile . L'Auteur a enfeigné cette fcien-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
ce pendant plufieurs années ; & comme
il a principalement travaillé pour les
jeunes gens , il a donné à fes écrits l'ordre
le plus propre à leur en rendre l'étude
moin's pénible , & plus utile dans
l'efpace de temps que l'on y deftine
ordinairement. Il ne fe donne pour l'Inventeur
d'aucun fyftême , d'aucune découverte
dans la fcience qu'il a traitée ;
mais on ne lui difputera ni le mérite
d'avoir lu & choifi ni celui d'avoir
raffemblé & mis en ordre ce qui pouvoit
entrer dans fon plan , d'après les
Auteurs les plus célébres. M. l'Abbé
Nollet , entre autres , lui a été d'un trèsgrand
fecours ; & M. de Saintignon ne
difconvient pas qu'il n'ait fouvent emprunté
jufqu'aux expreffions même de
cet habile Académicien. Parmi les Auteurs
qui ont traité de la Phyfique , les
uns font trop abftraits pour de jeunes
gens , d'autres font trop diffus ; quelques-
uns n'ont pour objet qu'une partie
de cette fcience ; d'autres fuppofent
dans leurs Lecteurs des connoiffances
préliminaires que l'on n'a pas communément.
Les uns n'ont écrit que pour
les Sçavans , les autres pour les perfonnes
qui fe contentent d'une connoiffance
fuperficielle . M. de Saintignon a
AVRIL 105
•
1763.
eu raifon de croire qu'un cours de
Phyfique deftiné à l'ufage de la Jeuneffe
, devoit tenir une efpéce de milieu
entre les deux dernières claffes , &
être mis à la portée de tout le monde
fans qu'il fut cependant indigne de l'attention
des perfonnes les plus éclairées.
C'eft à quoi nous penfons qu'il eft
heureufement parvenu ; & pour donner
une légère idée des matières qui font
traitées dans cet Ouvrage , il fuffira de
les indiquer.
La matière en général , fes propriétés,
les fenfations qu'elles excitent en nous
par le moyen du mouvement , & le
mouvement lui-même , font le fujet du
premier volume. Le fecond traite de la
pefanteurs de la lumière, le troifiéme,
le quatriéme & le cinquiéme du monde
en général & de fes principales parties ,
des élémens , des météores, des plantes ,
des fontaines , &c ; & le dernier Tome
a pour objet le corps humain & les
différentes fenfations de l'homme. Toutes
ces matières font traitées dans l'ordre
le plus clair & le plus méthodique :
ce qui répond parfaitement au but que
l'Auteur s'eft propofé en travaillant fpécialement
pour les Colléges , aufquels
cet Ouvrage fera d'une très-grande uti-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
}
QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas
de M. BUY DE MORNAS .
C'EST
toujours avec un
nouveau
plaifir , que nous revenons à cet Ouvrage
important , & en même temps le
mieux éxécuté & le plus parfait que nous
ayons en ce genre. Nous ne sçaurions
trop infifter fur l'exactitude de M. de
Mornas , & de fon Confrère , le fieur
Defnos , à tenir leurs engagemens.
Chaque partie de cette belle & fçavante
entreprife paroit régulièrement
au temps fixé dans leur Profpectus ; &
ce n'eft que par l'abbondance des matières
dont nous avons à rendre compte,
que nous avons différé de parler des
quinze Cartes nouvelles qui paroiffent
depuis quelque temps . Le plan de l'Auteur
étant connu par plufieurs de nos
extraits précédens , nous ne ferons
qu'indiquer aujourd'hui les Pays & les
faits mentionnés dans les nouvelles
Cartes. La première , qui eft la trenteuniéme
de la feconde partie , nous offre
les Ifles Britanniques , où l'on trouve
les noms des anciens Peuples , & les
retranchemens faits par les Romains
AVRIL 1763. 107
du temps de Severe & d'Antonin. La
Germanie , ancienne , divifée & fubdivifée
par les Peuples qui l'habitoient
autrefois , eft préfentée dans la trentedeuxième
Carte. On voit dans les
cinq fuivantes , la Rhétie , la Norique ,
& l'Illyrie en général ; la Pannonie
la Liburie , la Dalmatie & la Gréce ;
la Salmatie Européenne , la Dace &
la Mofie ; la Macedoine & la Trace ;
l'Epire & la Theffalie avec l'histoire
des différens Peuples qui habiterent
ces Contrés , & des grands événemens
qui les ont rendues célébres dans l'antiquité.
L'Acarnanie , la Locride , &
la Phocide ; la Béothie , la Mégaride
l'Attique & le Péloponefe , avec des
obfervations fur leurs principales Villes,
font la matière de trois Cartes qui
terminent le cours de Géographie ancienne
, que M. de Mornas a rendu
complet en vingt Cartes feulement ; &
il paroît qu'il n'a rien oublié pour rendre
cette defcription digne d'accom
pagner fon cours d'hiftoire , foit par
la netteté du burin , foit par l'exacti¬
tude des recherches.
C'eſt à la Carte quarante-uniéme ,
que cet Auteur commence à nous ouvrir
le beau fpectacle de l'Univers ,
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
en nous donnant les differentes époques
de l'hiftoire ancienne. Il nous
fait connoître combien l'étude de l'hiftoire
eft difficille à ceux qui veulent
l'approfondir ou l'écrire . Les principales
caufes de ces difficultés , font la
fombre politique des Rois de l'antiquité
, les mutations , & les différentes
valeurs des mois & des années chez
les Anciens Peuples , le grand nombre
de noms & de titres que portoient les
anciens Rois , la ridicule vanité des
Peuples de vouloir paroître anciens ;
celle des Hiftoriens Grecs , qui cherchoient
plutôt à faire briller leur éloquence
dans leur narration , qu'à découvrir
la vérité dans leurs récits ;
enfin la perte que l'on a faite des
écrits les plus éxacts fur l'ancienne hiftoire
. Dans les quatre dernières Cartes,
l'Auteur recherche les objets & les
caufes de l'idolatrie ; il traite de
l'Empire de Babylone , & d'Affyrie ,
de la différence de ces deux Etats dans
leur origine , de la Religion , du Gouvernement
, des Coutumes , Ufages, & c.
de ces deux Nations. Il préfente une
introduction à l'hiftoire d'Egypte , où
il décrit l'antiquité de fon Gouvernemeni
, fes Loix , fa Religion &c. On
AVRIL. 1763. 109
Y
voit les lieux où étoient les fameufes
Pyramides, le Labyrinthe , le lac Moris ;
& pour l'utilité de fes Lecteurs , M.
de Mornas a eu foin de faire graver
dans un coin de la Carte , la repréfentation
d'une momie , d'une pyramide
& d'un obélifque.
Tels font les objets de quinze Cartes
que nous annonçons,& qui feront bien .
tôt fuivies de quinze autres pour fatisfaire
l'empreffement du Public qui
paroît tous les jours goûter de plus en
plus cet Ouvrage. L'Auteur invite les
perfonnes qui ont foufcrit , à retirer
leurs Exemplaires ; & de notre côté ,
nous croyons qu'on ne peut trop tôt
Le procurer un ouvrage qui préfente
à la fois la Géographie la plus exacte,
& un cours complet d'hiftoire Univerfelle.
On foufcrit chez M. de Mornas ',
rue S. Jacq. auprès de S.Yves , & chez
le fieur Defnos , dans la même rue.
ANNONCES DE LIVRES.
. DICTIONNAIRE domeftique portatif
, contenant toutes les connoiffances
relatives à l'oeconomie domeftique &
rurale ; où l'on détaille les différentes
f10 MERCURE DE FRANCE.
branches de l'agriculture , la manière
de foigner les chevaux , celle de nourrir
& de conferver toute forte de bef
tiaux , celle d'élever les abeilles , les
vers à foie ; & dans lequel on trouve
les inftructions néceffaires fur la Chaffe,
la Pêche , les Arts , le Commerce , la
Procédure , l'Office , la Cuifine & c .
Ouvrage également utile à ceux qui vivent
de leurs rentes ou qui ont des terres
, comme aux Fermiers , aux Jardiniers
, aux Commerçans & aux Artiſtes .
Par une Société de gens de Lettres . In-
8°. Paris , 1763. Chez Vincent , Imprimeur
- Libraire , rue S. Severin .
Nous avons annoncé , l'année dernière,
la première partie du premier volume
de cet Ouvrage utile , contenant
les lettres A & B. Celle que nous annonçons
aujourd'hui , renferme la lettre
C.
,
LE GENTILHOMME CULTIVATEUR
ou Corps complet d'Agriculture
, traduit de l'Anglois de M. Hall ,
& tiré des Auteurs qui ont le mieux
écrit fur cet Art . Par M. Dupuy d'Emportes
, de l'Académie de Florence.
Tome 5. in-4°. Paris , 1763. Chez
P. G. Simon , Imprimeur du Parlement,
AVRIL. 1763.
III
rue de la Harpe ; Durand , Libraire,
rue du Foin ; Bauche , Libraire , quaî
des Auguftins ; & à Bordeaux , chez
Chapuis l'aîné.
HISTOIRE DE SALADIN , Sultan
d'Egypte & de Syrie ; avec une Intro
duction , ou Hiftoire abrégée de la dynaftie
des Ayoubites fondée par Saladin
, des notes critiques , hiftoriques ,
géographiques , & quelques piéces juftificatives.
Par M. Marin , de la Société
Royale des Sciences & Belles- Lettres
de Lorraine de l'Académie de
Marfeille , & Cenfeur Royal.
,
Quis nefcit primam effe hiftoriæ legem , ne
quid falfi dicere audeat , deinde ne quid
veri non audeat ?
Cic. de Orat. Lib. II.
2 volumes in-12. Paris , 1763. Chez
Grangé , Imprimeur-Libraire , Pont
Notre-Dame , près la Pompe , au Cabinet
de la Nouveauté ; Bauche , quai
des Auguftins ; & Dufour , quai de
Gêvres , à l'Ange Gardien .
Le fuccès de la première Edition de
cet Ouvrage garantit celui de la feconde.
ESPRIT , Saillies & Singularités du
112 MERCURE DE FRANCE .
P. Caftel. In- 12. Amfterdam , 1763. Et
fe trouve à Paris , chez Vincent , rue
S. Severin.
Nous rendrons compte avec plaifir
de cet Ouvrage rempli d'idées auffi fingulières
qu'amufantes.
MANDEMENT & Inftruction paftorale
de Mgr l'Archevêque de Lyon ,
portant condamnation des trois parties
de l'hiftoire du Peuple de Dieu , compofée
par le F. Berruyer, de la Compagnie
de Jefus , des écrits imprimés
pour la défenfe de ladite hiftoire , & du
Commentaire latin du F. Hardouin , de
la même Compagnie , fur le Nouveau
Teftament. In- 12. Lyon , 1763. de
l'Imprimerie & chez Aimé de la Roche ,
Imprimeur de Mgr l'Archevêque & du
Clergé , aux Halles de la Grenette ;
chez Claude Cizeron , Libraire , à la
defcente du pont de pierre , du côté de
S. Nizier. Et fe trouve à Paris , chez
Pankoucke , Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoife.
RECUEIL DE PIECES en Profe &
en Vers , lues dans les Affemblées publiques
de l'Académie Royale de la
Rochelle dédié à S. A. S. Mgr. le
AVRIL. 1763. 113
Prince de Conti , Protecteur de ladite
Académie. Tome 3. in - 8° . A La Rochelle
, 1763. Chez Jérôme Legier , Imprimeur
de l'Académie , au Canton des
Flamands ; & fe trouve à Paris , chez
Merigot Père , quai des Auguftins . Prix,
3 1. 10 f. broché , 4 1. 10 f. relié.
On trouve chez le même Libraire
l'Ordonnance de la Marine commentée
par M. Valier. In-4°. 2 vol. Prix
24 liv. relié.
LE LANGAGE DE LA RAISON ;
par l'Auteur de la jouissance de foir
même.
Venitefilii , audite me ; timorem Domini
docebo vos.
Pf. 33. V. II.
Paris , 1763. Chez Nyon , Libraire ,
quai des Auguftins , à l'Occafion .
HISTOIRE Univerfelle Sacrée &
Profane , compofée par ordre de Mefdames
de France. Tomes 15 & 16. in-
12. Paris , 1763. Chez Louis Cellot
Imprimeur - Libraire Grand'Salle du
Palais , à l'Ecu de France & rue Dauphine.
Ces deux nouveaux volumes ne font
114 MERCURE DE FRANCE.
que confirmer la réputation juftement
acquife de leur Auteur ( M. Hardion ,
de l'Académie Françoife ) dont l'Ouvrage
traduit en Italien fe trouve chez
le même Libraire.
•
VOYAGE Pittorefque des environs
de Paris ou defcription des Maifons
Royales , Châteaux , & autres lieux de
plaifance , fituées à quinze lieues aux
environs de cette Ville . Par M. D *** ,
Nouvelle Edition , corrigée & augmentée.
In - 12. Paris , 1763. Chez Debure
Père , quai des Auguftins , à l'Image
S. Paul ; & Debure , fils aîné , même
quai , à la Bible d'or.
MELANGE de Maximes , de Réfléxions
& de Caractères. Par M. Durey
d'Harnoncourt , Licentié en Droit. On
y a joint une Traduction des Conclufioni
d'Amore de Scipion Maffei , avec
le Texte à côté. Nouv. Edition , revue
& corrigée par l'Auteur; in-8 °;Bruxelles,
1763 ; & fe vend à Paris , chez Valleyrefils
, Imprimeur-Libraire , rue de la
vieille Bouclerie , à l'Arbre de Jeffé.
L'Auteur dit , dans fa Préface , qu'il
s'eft propofé les deux grands modéles
qui font nos maîtres dans l'art de peinAVRIL.
1763. 115
dre les hommes , la Rochefoucault &
la Bruyere ; mais fans fe flatter de les
atteindre , & fans s'affujettir à leur ma
nière , c'est-à- dire à la précifion du premier
, & à la méthode de l'autre . On
trouvera ( dit- il ) ici , comme l'annonce
le titre , des maximes , des réfléxions
& des portraits ; mais ce ne font que
des découpures jettées fans ordre fur
le papier. On a cru que la diverfité qui
fait le prix de ces fortes d'Ouvrages ,
demandoit cette efpéce de négligence ..
On peut comparer , ce me femble , les
écrits de ce caractère à ces bofquets
dont les arbres , plantés irréguliérement
par les feules mains de la Nature , donnent
à la vue un plaifir plus touchant ,
que ces jardins fomptueux , dont tous
les plans font alignés & tirés au cordeau
, & c .
Nous ne tarderons pas à rendre compte
de cet Ouvrage , qui fait honneur
à fon Auteur.
NOUVELLES Obfervations théoriques
& pratiques fur la Goutte , avec
le détail des plantes , & c , qui forment
le reméde fpécifique calmant la goutte ;
dédiées à M. le Marquis de Marigny ,
Commandeur des Ordres du Roi , Di
116 MERCURE DE FRANCE..
recteur général de fes Bâtimens , & c .
Par M. Chavy de Mongerbet , Médecin
des Bâtimens du Roi. On a joint , à la
fin de ce Traité , celui des hernies
avec le traitement de ces maladies &
de celles des relâchemens de matrice &
de fondement.
Hic non agitur de verbis , fed de rebus.
In- 12. Paris , 1763. Chez Michel Lambert
, rue & à côté de la Comédie Françoife.
LA LOUISIADE , ou le Voyage de
la Terre-Sainte , Poëme héroïque. Par
M. Moline , Avocaten Parlement.
Dùm numeratpalmas , credidit effefenem. Mart.
in-8°. Paris , 1763. Chez Defaint , junior
, à la Bonne-foi.
CONTES MORAUX dans le goût de
ceux de M. Marmontel , tirés de divers
Auteurs , & publiés par Mlle Uncy ; tomes
III & IV , chez Vincent , rue S. Severin.
Nous rendrons compte à la fois de
ces deux nouveaux volumes, & des deux
qui les ont précédés.
ODE SUR LA PAIX , par M. Pioger,
Capitaine de Cavalerie . In -8 °. Paris
1763. Chez Cuiffart , Libraire , Pont au
AVRIL. 1763. 117
Change , à la Harpe. Nous en rendrons
compte dans le Mercure prochain .
LE BUCHERON , ou les trois Souhaits
, Comédie en un Acte , mêlée d'ariettes.
Repréſentée pour la première
fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi , le Lundi 28 Février 1763 ,
in-8° . à Paris , chez Claude Hériffant,
Imprimeur-Libraire , rue Neuve Notre
- Dame , à la Croix d'or . Prix , 1 liv.
4 f. Mufique de M. Philidor, Voyez
P'Article des Spectacles,
NOUVEAUX Elémens de Dynamique
& de Méchanique , par M. Mathon
de la Cour , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de
Lyon ; à Paris chez les Frères Periſſe ;
& fe trouve à Paris , chez Rollin ,
rue S. Jacques , vol . in-8° de 130
pages avec figures. 2 liv. 10 f. broché.
•
Les Principes de la Méchanique & de
la Dynamique font abftraits difficiles
, même pour les Géométres ; les
plus habiles n'ont pas dédaigné de s'en
occuper de la manière , ce femble , la
plus élémentaire , & ils ne font pas .
toujours d'accord fur les premières vérités
d'où il s'agit de partir.
118.MERCURE DE FRANCE.
で
L'ouvrage de M. Mathon eft traité
d'une manière nouvelle , & fa méthode
n'avoit point encore paru ; elle fe
réduit à l'équilibre ou à l'oppofition
qu'il y a dans les forces motrices ; jointe
à la réfiftance que l'Auteur fuppofe
dans la matière pour toute efpéce dé
mouvement.
Les propriétés de l'équilibre font 1 °.
l'égalité qu'il y a néceffairement entre
les fommes des forces oppofées, en quelque
fens que ce foit qu'on les décompofe.
2°. L'égalité entre les fommes
des momens oppofés par rapport
à un point quelconque du plan dans
lequel font les directions des forces ,
ou par rapport à un axe quelconque
qu'on peut imaginer à volonté dans le
cas où les directions des forces ne feroient
pas toutes dans un même plan .
M. 'Mathon tire de ces deux propriétés
plufieurs équations algébriques qu'il
applique aux principaux problêmes de
la Dynamique ; ceux qui ont le plus de
rapport avec les grandes queftions qui
ont été traitées par les Géométres;il s'agit
par exemple de trouver le mouvement
que recevra un fyftême de corps agité
par des forces quelconques ; de trouver
le mouvement que doivent prendre
AVRIL. 1763. 119
plufieurs corps frappés à la fois par
un autre ; la plupart des problêmes de
Dynamique viennent fe placer comme
de fimples corollaires des principes lumineux
que l'Auteur y établit tels
font les théories des centres d'ofcillations
des centres de rotations
des plans inclinés , des poulies , des
frottemens ; la charge que fupportent
ces points d'appui , ces léviers
& plufieurs autres queftions importantes
& délicates . Ce Traité quoique fort
court , ne laiffe pas de développer les
élémens de cette Science avec plus de
netteté qu'on ne l'a fait , en même
temps qu'il s'éléve à des recherches
très-fçavantes ; on y voit l'efprit mathématique
, c'est-à-dire d'ordre,de fimplification
, de déduction , les nouveaux
théorêmes donnés par M. le Chevalier
d'Arcy , y font démontrés d'une manière
très-fimple. Et cet Ouvrage paroît
fort néceffaire à ceux qui voudroient
entreprendre de lire feuls ce
qu'ont écrit fur la Dynamique les Auteurs
illuftres qui s'en font occupés , tels
.que MM. Bernoulli , Herman , Euler ,
Clairaut , d'Alembert , & c .
Charpentier , Libraire , quai des
120 MERCURE DE FRANCE
Auguftins , près le Pont S. Michel , à
S. Chryfoftôme , a acheté de M. Prault,
petit-fils , les OEuvres de Nivelle de la
Chauffée , de l'Académie Françoiſe ,
nouvelle Edition , corrigée & augmentée
de plufieurs Piéces qui n'avoient
point encore paru . 1763.5 vol . in-12 .
petit format. Cette Edition mérite à
toutes fortes d'égards d'être recherchée.
On la doit à un ami de l'Auteur,M. Sablier
, Affocié de l'Académie des Belles-
Lettres de Marfeille. Les OEuvres de
Deftouches , 10 vol. in-12. petit format.
Les OEuvres de Théâtre de M. de Saint-
Foix , nouvelle Edition revue , corrigée
& augmentée de plufieurs Comédies
, 4 vol . in- 12. 1762.
AVIS AU PUBLIC,
SUR le Mémoire de M. DEPARCIEUX .
Nous avons dit dans notre dernier
Mercure, qu'on n'avoit tiré du Mémoire
de M. Deparcieux , fur le moyen
d'amener la riviere d'Yvette à Paris
la porte S. Michel , que le nombre
' d'exemplaires qu'on vouloit donner
& cela étoit vrai ; mais on avoit eu
la précaution de ne pas rompre les
formes ; & voyant que bien des perfonnes
AVRIL. 1763:
121
fonnes le demandoient , on en a tiré
depuis quelques exemplaires qui fe
vendent chez M. Durand , Libraire ,
rue du Foin.
Quelques perfonnes,mais en petit nombre
, ont marqué de l'inquiétude fur le
goût de vafe ou de Marais , dont M.
Dep. parle dans fon Mémoire . Il a oublié
de faire obferver que l'eau fur
laquelle ont été faites toutes les épreuves
, a été puisée dans le temps que les
feuilles des arbres achevoient de tomber
, encore toutes vertes & pleines de
fuc , qu'elles ne pouvoient manquer de
communiquer à l'eau, joint à ce qu'elle
doit néceffairement enlever des dépôts
qui font dans prèfque tout le cours de
cette rivière , qu'on ne cure jamais
ou que par parties , & de loin en loin
y ayant tels endroits que perfonne du
lieu n'a jamais vu curer ; goût qu'elle
ne prendra plus quand on fera obferver
le réglement pour le curage de la
rivière. Car il ne faut pas être grand
Phyficien pour fentir que l'eau ne peut
avoir ce goût en fortant de la terre &
après avoir été filtrée par un terrein qui
eft prèfque partout de fable vitrifiable
qu'elle lave depuis des Siécles ;
terrein de même nature que ceux des
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
hauts de S. Cloud , ville Davré , Ro
quencourt , Meudon , Vanvres
mart , Buc , & c. dont les eaux fontpourtant
excellentes.
,
Cla
Pour ne laiffer aucun doute fur un
projet auffi important pour la Ville de
Paris , M. Dep . fe propofe de lever plus
expreffement toutes ces difficultés , qui
dans le fond ne peuvent guères faire
d'impreffion fur l'efprit des Magiſtrats
éclairés que cela regarde , qui s'en rapporteront
au jugement des perfonnes
capables d'examiner , qui affurent que
l'eau expofée à l'air libre , fans chaleur
& fans mouvement a entièrement
perdu ce goût au bout de quelques
jours . On pourroit dire d'après cela ,
qu'importeroit-il qu'elle eût ce goût
en fortant de terre , puifqu'elle le perd ?
(fuppofition gratuite. ) Au furplus , c'eſt
un goût qu'elle a de commun avec
l'eau de toutes les rivières plus ou
moins fort ; la Seine elle-même n'en
eft pas excmpte quand elle eft baſſe
en Automne ; on n'y fait pas attention
parce que perfonne n'en parle , &
cela parce que perfonne ne boit l'eau
de la Seine qu'après qu'elle a repofé
dans un réfervoir ou qu'elle a paffé par
une fontaine fablée ; il faudroit dans
AVRIL. 1763. 123
les comparaifons mettre toujours toutes
chofes égales .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
ACADÉMIE des Sciences & Belles
Lettres de DIJON.
L'ACADÉMIE
convaincue que la
matière
importante
qu'elle vient de
choifir pour le concours au prix qu'elle
adjugera
dans le mois d'Août 1764 ,
ne peut être approfondie
qu'avec un
temps & un travail confidérables
, annonce
dès-à -préfent ce fujet qui confifte
à déterminer
la nature des Anti-
Spafmodiques proprement dits , à ex-´ .
Fliquer leur manière d'agir , à diftinguer
leurs différentes efpéces & à marquer
leur ufage dans les maladies ?
-On ne répétera point ici les condiditions
& les formalités que les Auteurs
doivent , obferver en envoyant
leurs mémoires à l'Académie ; toutes les
.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Sociétés Littéraires du Royaume les
ont fi fouvent rappellées dans leurs
programmes , que ceux qui ſe préfentent
aujourd'hui aux concours Académiques
, n'ont plus befoin probablement
d'en êtres avertis.
La queftion que propofe l'Académie,
lui paroît fi intéreffante , qu'elle ne
veut point fixer l'étendue des mémoires :
quelque long que foit un ouvrage ,
s'il mérite fon approbation , il aura
droit à fes fuffrages & à la courronne
Académique.
Les paquets affranchis de ports , feront
adreffés à M. Michault , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , rue de
Guife , à Dijon .
Ils ne feront reçus que jufqu'au
premier Avril 1764 exclufivement.
SÉANCE publique de l'Académie de
BESANÇON pour la diftribution
-des Prix .
LEE 24 Août 1762 , l'Académie de
Befançon fit célébrer dans l'Eglife des
P P. Carmes une Meffe avec un Motet ;
le Panégyrique de S. Louis fut enfuite
AVRIL. 1763. 125
prononcé par M. Pavoy , Docteur en
Théologie , Curé de Pugé en Franche-
Comté. L'après- midi du même jour
l'Académie tint une Séance publique
pour la diftribution des Prix. M. de
Frafne, Avocat Général Honoraire du
Parlement de Franche-Comté , Préfident
de l'Académie , fit un difcours
relatif à l'objet de cette Séance. Il obferva
fur la réſerve du Prix d'éloquence
pour l'année prochaine : "Que c'eft un
» moment de repos qui devient l'affu-
» rance d'une récolte plus abondante
» pour l'avenir ; que l'efprit n'eft pas
» toujours également fertile dans fes
» productions ; qu'expofé à des varia-
» tions qui le rendent fouvent mécon-
» noiffable à lui-même , il reffent ainfi
•
que la Nature ,les influences du temps
» & des circonftances ; que dans un
» Sujet propofé pour un Difcours
» tout dépend de la manière de l'apper-
» cevoir , de l'impreffion plus ou moins
» vive qu'il fait dans l'âme & des idées
» qui en réfultent ; que de là naît cet-
» te heureufe facilité à préfenter le
» chofes fous l'afpect qui leur con-
» vient , à les traiter avec ordre , à leur
» appliquer des principes qui devien-
» nent une fource féconde de confé-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» quences , & à répandre à propos fur
» tout l'ouvrage les agrémens du colo-
» ris ; qu'au contraire fi l'efprit foible-
» ment affecté ne faifit pas le véritable
» point de la queſtion à difcuter , il fe
» rétrécit en quelque forte , il tombe
5 dans la langueur & de là dans les
» écarts.
M. de Frafne déclara enfuite que le
prix d'érudition avoit été décerné à
Dom Berthod , Bénédictin , Bibliothécaire
de l'Abbaye de S. Vincent de Befançon
, Auteur déja couronné plus d'une
fois par l'Académie ; que l'Acceffit
avoit été déféré en premier ordre à Dom
Coudret,Religieux de la même Abbaye,
& à l'Auteur de la Differtation qui a pour
devife Vivit poft funera Virtus. Le
mérite de ces deux derniers Ouvrages
fit remarquer à M. de Frafne » que,
quand on fuit d'auffi près le vainqueur
, on participe à fa gloire , &
» qu'il femble même que l'on peut
dé
tacher quelques fleurs de fa couronne
fans en diminuer l'éclat
M. de Frafne annonça enfin que le
prix des Arts avoit été également adjugé
à M. Perreciot , Etudiant en Més
decine à Besançon & à André Vau
cheret , Thuillier , demeurantau Village
AVRIL. 1763. 127
de Four en Franche-Comté. Cette décifion
occafionna un acte de générosité
dont l'Académie eut la fatisfaction d'être
témoin avec le Public ; M. Perreciot
refufa de profiter du partage dont le
prix étoit fufceptible ; il s'empreffa de
céder à fon concurrent la médaille d'or
qui eft de la valeur de 200 liv. il ne fe
réferva que la gloire de la mériter deux
fois. Un procédé fi digne des Arts &
des Lettres aufquels il confacre fa jeuneffe
, excita l'admiration de toute l'Af
femblée. Dans la même Séance on inf
talla parmi les Affociés étrangers de l'Académie
le R. P. Pacioudi , Théatin
ancien Procureur général de fon Ordre,
Hiftoriographe de l'Ordre de Malthe
Bibliothécaire & Antiquaire de S. A. R.
le Duc de Parme , Membre de l'Académie
des Infcriptions & Belles-Lettres
de Paris , de celles de Florence , de Cortone
, de Pefaro , &c. On dérogea en
faveur de ce fçavant Etranger à l'uſage
des Académies de France ; on lui permit
de faire en Latin fon Difcours de réception,
auquel M. de Frafne , en qualité
de Préfident, répondit en François. La
Séance fut terminée par la lecture du
Programme des Sujets propofés pour
les Prix de 1763.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
RENTRÉE publique de l'Académie de
BESANÇON, du 17 Novemb. 1762.
M. ATHALIN , Doyen des Profeffeurs
de Médecine en l'Univerfité de
Befançon , & Vice-Préſident de l'Académie
, ouvrit la Séance par des regrets
modeftes d'avoir à fuppléer en
l'abſence de M. de Frafne & à remplacer
les talens dans une occafion , où
il fe flatoit de n'avoir qu'à les admirer
en filence. Ilindiqua enfuite le retour de
la paix comme un double fujet d'allegreffe
& pour les bons Citoyens &
pour les Gens de Lettres , à qui elle
doit fervir d'époque d'une nouvelle
émulation. Delà il paffa à l'annonce des
ouvrages préparés pour cette Séance ,
dont la lecture fe fit dans l'ordre fuivant.
M. Binétruy de Grand-Fontaine
Secrétaire perpétuel , fit l'éloge hiftorique
de M. de Clevans, Marquis de Bouclans
, Confeiller Honoraire du Parlement
de Franche-Comté , & de M.
le Baron de Courbouffon , Préfident à
Mortier du même Parlement. M. Rougnon
, Profeffeur de Médecine en l'UniAVRIL.
1763. 129
verfité de Befançon difcuta dans fon
difcours de réception , les influences.
du climat & de l'air , furtout par rapport
à la Franche- Comté. M. l'Abbé
Camus , Chanoine de l'illuftre Eglife
Métropolitaine de Befançon , dévelop
pa dans fon difcours de reception les
caractéres de la vraie grandeur qui difsingue
celui qui n'ufe de fa fortune &
de fon élevation que pour devenir meilleur.
M. Athalin termina la Séance par
la réponse qu'il fit en qualité de Vice- .
Préfident aux Complimens des deux
Récipiendaires.
PRIX propofés par l'Académie des
Sciences , Belles- Lettres , & Arts de
BESANÇON , pour l'année 1763.
,
L'ACAD 'ACADÉMIE des Sciences Belles-
Lettres , & Arts de Befançon , diftribuera
le 24 Août 1763 trois Prix différens.
Le premier Prix , fondé
par feu M. le
Duc de Tallard , eft deftiné pour l'Eloquence
; il confifte en une Médaille
d'or de la valeur de trois cens cinquante
i yres. Le Sujet du Difcours fera :
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
Combien les moeurs donnent de luftre
dux talens ?
Le Difcours doit être à-peu-près d'u
ne demi - heure de lecture . L'Académie
ayant réfervé le Prix de 1762 , en aura
deux de la même efpéce à diftribuer en
1763.00
Le fecond Prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eft destiné
pour l'Erudition ; il confifte en une Médaille
d'or ' de la valeur de deux cens
cinquante livres . Le Sujet de la Differtation
fera :
Comment fe font établis les Comtes
héréditaires de Bourgogne ; quelle fut
d'abord leur autorité , & de quelle nature
étoit leur Domaine ?
La Differtation doit être à- peu près
de trois quarts d'heure de lecture , fans.
y comprendre le chapitre de preuves ,
qui devra être placé à la fin de l'Ouvra
ge. Les Auteurs qui auront à produire
des Chartres non encore imprimées ,
font priés de les tranfcrire en entier
pour mettre l'Académie à portée de
nieux apprécier les preuves qui en réfilteront.
Le troifiéme Prix , fondé par la Ville
2
AVRIL 1763. 131
de Besançon , eft deſtiné pour les Arts ;
il confifte en une Médaille d'or de la
valeur de deux cens livres. Le Sujet du
Mémoire fera :
Quelle eft la nature des maladies épidémiques
qui attaquent le plus fouvent
les bêtes à cornes ; quelles en font les
caufes & les fymptômes , & quels font
les moyens de les prévenir ou de les
guérir?
9
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence à leur choix ;;
ils la répéteront dans un billet cacheté
dans lequel ils écriront leurs noms &
leurs adreffes. Ils enverront leurs ouvrages
francs de port , au fieur Daclin,
Imprimeur de l'Académie , avant le premier
du mois de Mai prochain.
Les ouvrages de ceux qui fe feront
connoître par eux-mêmes , ou par leurs
amis , feront exclus du concours .
T
મ
7
FvJ
132 MERCURE DE FRANCE.
SEANCE publique de l'Académie Royale
des Sciences & Beaux - Arts de
PAU.
M. LE Baron de Navailles Pocyferre,
Chevalier d'honneur au Parlement , ouvrit
la féance par un Difcours fur les
avantages que l'on retire à célébrer les
grands hommes. Avantages également
précieux au coeur & à l'efprit. Il étoit
écrit avec goût & avec éloquence.
On fit lecture enfuite d'un Poëme
qui a remporté le Prix. Le Sujet propofé
étoit le Pacte de famille. M. Le
Mefle , de l'Académie des Sciences
Belles-Lettres & Arts de Rouen en eft
l'Auteur.
M. de Bordenave Caffou , Confeiller
au Parlement , & M. Bourdier de Bauregard
, Directeur des Domaines du Roi
en Bearn, qui avoient été élus pour remplir
deux places vacantes , y prononcerent
leur difcours de remercîment . M. le Directeur
( Navailles Pocyferre ) y répondit
au nom de l'Académie. L'Affemblée
étoit brillante & nombreufe , & applaudit
généralement & au Difcours
AVRIL. 1763. 133
des Récipiendaires & à ceux du Directeur
qui méritoient les plus juftes éloges .
MÉDECINE.
OBSERVATIONS fur l'Hiftoire de la
MÉDECINE.
PLLUUSSIIEEUURS Sçavans fe font fait une
réputation diſtinguée , en écrivant hiſtoriquement
fur la Médecine : Daniel le
Clerc & le Docteur Freind ont travaillé
d'une manière digne de la poſtérité.
Les éffais de Bernier , tout fatyriques
qu'ils font , ou peut-être auffi
parce qu'ils font fatyriques , fe font lire
avec plaifir , & joignent l'agrément
à l'inſtruction . Nous ne citons pas le
livre de la Métrie , qui n'eft qu'une
invective raiſonnée . Ces Ouvrages fourniroient
à peine quelques matériaux
pour l'hiftoire de la Médecine en
France . Pour la faire utilement , il
faudroit bien connoître les Auteurs &
leurs travaux ; rappeller quels ont été
les fyftêmes fuivant lefquels les Praticiens
ont éxércé dans les différens temps ;
expofer les progrès fucceffifs de l'art ,
134 MERCURE DE FRANCE.
les viciffitudes qu'il a éffuyées , le ca
price des différentes opinions d'où la
vie des hommes a dépendu ; marquer ,
fi l'on pouvoit , le fatal enchaînement
des circonstances qui ont donné de la
vogue aux Charlatans , & fait préférer
des affronteurs , à ceux qui méritoient
Peftime du Public & qui pouvoient fe
rendre dignes de fa reconnoiffance ;
dire enfin quelles fuites malheureuſes a
eues cette confiance mal placée, & faire
voir que la protection qu'on accorde.
aux uns aux dépens des autres , eſt une
vraie confpiration contre l'humanité
dont les fiécles même qu'on accuſe de
barbarie , n'ont pas eu à rougir .
Mais quelles connoiffances , quelles
recherches , quelle fagacité & quel
temps ne demanderoit pas un pareil
travail ! Nous n'en fommes pas dédommagés
par une brochure nouvelle qui
à pour titre Effai hiftorique fur la Médecine
en France. Ce que ce livre contient
de relatif à fon titre , fe borne
à une lifte des noms & furnoms , des
premiers Médecins de nos Rois ; à celle
des noms & furnoms des Doyens de
la Faculté de Médecine de Paris , de
puis 1395 , jufques & compris 1761 ,
élus chaque année le premier Samedi
$
AVRIL. 1763. 135
après la Touffaint ; ce qui n'eft pas
plus intéreffant , que les loix , les ſta→
tuts & les ufages de cette Faculté, qu'on
donne en entier , fans obmettre l'article
des fonctions des Bedeaux . On parle
plus au long d'Hyppocrate , d'Afclepiade
, & de Galien , que de Fernel , de
Baillon & de Riolan . Eh ! qu'importe
à la Médecine Françoife ce qu'on dit
de S. Charles Borromée , qui dans la
deuxième partie des Actes du premier
Concile de Milan,a défendu aux Moines ,
aux Chanoines réguliers & aux Clercs
de faire la Médecine ? L'Auteur de cet
éffai eft fans doute un jeune homme, nouvellement
forti des Ecoles , & qui aime à
tranfcrire du Latin. Il a pourtant bien
fenti que fes Lecteurs pourroient en être
fatigués : on n'approuvera peut-être pas ,
dit-il dans fa préface , plufieurs paffages
Latins dans un ouvrage François : j'écris
furtout pour mes Confrères & pour les
jeunes Médecins qui ne font pas fâchés
de rencontrer du Latin . C'est ce qui fait
qu'on ne s'eft pas gêné là -deffus , & il
n'y a peut-être pas un grand'inconvénient .
Mais ce que l'on auroit dû éviter , c'eft
une fatyre perfonnelle contre le célébre
Tronchin, Médecin de Genêve , & avoir
un peu plus de modération fur les
136 MERCURE DE FRANCE .
Chirurgiens en général , parmi lesquels
il y en a qui font honneur à leur art , à
leur nation & à leur fiécle. C'eſt un
zéle de novice , que la maturité de l'âge
rendra quelque jour plus difcret.
J'éffayerai de faire connoître l'efprit
de recherches néceffaires pour écrire
l'hiftoire d'un art , par la difcuffion de
deux points dont il eft queftion dans
la brochure que je viens de citer. L'un,
regarde la perfonne de Lanfranc , &
l'autre l'origine de la maladie honteufe.
qui eft le fruit de la débauche.
Suivant l'Auteur de l'Effai hiftorique,
on apprend par les écrits de Lanfranc de
Milan , qui arriva à Paris en 1295 ,
que cette Ville ,dont pour lors l'enceinte
étoit peu étendue , avoit néanmoins
un affez grand nombre de Médecins qui
formoit un Collége ou Société qui étoit en,
grande réputation . Il ajoute qu'il ignore)
fur quel fondement lesAuteurs anonymes
d'une efpéce de Factum , fans fignature,
qu'on diftribuoit il y a quelques années
furtivement avec un grand nombre de
cartons , & qu'on avoit décoré du titre
impofant de Recherches fur l'origine &
les progrès de la Chirurgie en Franont
fait Lanfranc de Milan
Membre du foi-difant Collége de Saint
se ,
1
AVRIL. 1763. 137
>
Louis ; tandis que cette efpéce de Livre
avance dans un autre endroit que
Jean Pitard qui vivoit vers 1320 , en
étoit le Fondateur. On fe feroit bien
donné de garde , ajoute - t-on , de faire
de Lanfranc un Chirurgien , & furtout
un Chirurgien François , fi l'on avoit
pris la peine de lire fa Chirurgie , trèsbeau
Manufcrit de la Bibliothéque
Royale. En effet , continue l'Auteur
après avoir donné les plus grands éloges
aux Médecins de Paris , Lanfranc
gémit dans plus d'un endroit de l'état
miférable où étoit réduite de fon temps
la Chirurgie en France. Il dit que les
Chirurgiens y étoient prèfque tous
idiots (fçachant à peine leur langue )
tous laïques vrais manoeuvres & fi
ignorans qu'à peine trouvoit- on un Chirurgien
rationel ; qu'ils ne fçavoient
point mettre de différence entre le cautère
actuel & le cautère potentiel , ce
qui étoit cauſe qu'en France on ne ſe
fervoit plus de cautère .
9
Dans toute cette injurieuſe tirade , il
y a plus de fautes que de mots ; c'eſt ce
qu'il eft facile de prouver. L'Auteur qui
paroît ne connoître que le manufcrit de
la Chirurgie de Lanfranc à la Bibliothéque
Royale , ne fçait pas que cet
138 MERCURE DE FRANCE.
C
Ouvrage eft public par diverfes édi
tions imprimées à Venife & ailleurs en
1490 , 1519 , 1544 & 1553 ; qu'il y en
a même une Traduction Françoife , trèsbien
imprimée en caractères femblables
à ceux d'un Livret qui a pour titre la
Civilité puérile & honnête. Or nous trouvons
dans la lecture même de Lanfranc ,
où l'on nous renvoye , le contraire de
tout ce qu'on allégue fur cet ancien Au
teur dans l'Effai hiftorique .
Il étoit Chirurgien. Il vint en France
forcément , comme plufieurs autres Italiens
que le malheur des temps chaffa de
leur pays pendant les factions des Guelphes
& des Gibelins. Il s'arrêta à Lyon
où il a exercé la Chirurgie ; il eft venu
à Paris où il a pratiqué & enfeigné cet.
art avec la plus grande diftinction : donc
il étoit Chirurgien. La fource de l'erreur
qui a fait croire qu'il étoit ce que
nous appellons préfentement un Médecin
, vient de ce que ce terme étoit employé
alors dans fa vraie fignification.
Medicus , qui medetur. Tout homme
appliqué à la guérifon des maladies
étoit Médecin ; c'eft pourquoi le Chi-
Furgien Lanfranc en prend le nom. On
diftinguoit par l'épithéte de Phyficien ,
éelui qui donnoit fon application à la
AVRIL. 1763. 139
Médecine ſpéculativement, qui ne voyoit
point de malades , ou qui en les voyant
bornoit fes foins à des confeils & à
des avis ; tels font encore aujourd'hui
nos Médecins. Leurs Prédéceffeurs étoient
Eccléfiaftiques , & la plupart Chanoines
de Notre-Dame . Le mot de Chirurgien
étoit auffi une épithète qui fervoit à défigner
fpécialement le Médecin qui opé
roit de la main , & Lanfranc même ne
fe fervoit pas fubftantivement du terme
Chirurgus , mais de l'Adjectif Cyrurgi
cus. De même le mot Phyficus fuppofoit
toujours le fubftantif générique
medicus ; fans quoi le terme auroit
manqué la fignification dans laquelle
on l'employoit ; car la Phyfique a bien
d'autres parties que la Médecine ; &
ceux qui s'y appliquoient étoient certainement
des Phyficiens..
Les Médecins qui formoient à Paris
du temps de Lanfranc un College ou
Société en grande réputation étoient les
Pères du Collège de Chirurgie , pour
lequel Jean Pitard , premier Chirurgien
de S. Louis & de Philippe - le- Bel a obtenu
des Statuts & des Loix. Dans le
Chapitre fecond de fa grande Chirur
gie , Lanfranc traite des qualités né →
ceffaire à un Chirurgien , de qualitate ,
140 MERCURE DE FRANCE.
formá , moribus & fcientia Cyrurgici. It
éxige de lui beaucoup plus qu'on ne
requiert aujourd'hui du Médecin . Il
établit des régles morales qui montrent
combien on étoit attentif à vouloir que
les Chirurgiens fuffent des Perfonnages
auffi refpectables par leur probité que
par le fçavoir. Au Chapitre XV , du
fpafme qui furvient à une playe , il
parle d'une bleffure à la tête qui avoit
été traitée à Milan par un de fes écoliers
Chirurgien , nommé Oliverius de monte
orphano : il le reprend d'avoir confolidé
cette playe à l'extérieur , avant que
d'en avoir détergé le fond ; & pour ne
pas repéter fon nom , après l'avoir défigné
par le mot fcholaris Cyrurgicus ;
il l'appelle un peu plus bas , ille Medicus.
Que pourroit oppofer à des preuves
auffi convaincantes l'Auteur de l'EL
fai hiftorique ?
Lanfranc , donne à fon ami Bernard,
les motifs qui l'ont engagé à écrire fur
la Chirurgie : pour l'amour de lui ; propter
amorem tuum , Bernarde cariffime .
Il s'y est déterminé par les prières &
par les ordres des Médecins ; propter
preces præceptaque venerabilium Phyfica
Magiftrorum. Il ne faut pas perdre
de vue les termes refpectueux dont il
AVRIL. 1763. 141
fe fert dans l'expreffion de ce motif
præcepta venerabilium ; & il faut les
comparer à ceux du motif fuivant , qui
eft l'amitié fraternelle qu'il portoit aux
Eléves en Chirurgie qui le fuivoient
dans l'exercice de cet art pour en apprendre
la pratique fous un auffi grand
Maître propter fraternum amorem valentium
Medicinae fcolarium , mihi tam
honorabilem facientium comitivam . On
ne voit nulle-part qu'il ait parlé injurieufement
des Chirurgiens , comme on
l'avance ; il dit au contraire formellement
qu'il n'a jamais offenſé perfonne ,
& qu'il a prié Dieu pour fes perfécuteurs.
Les recherches fur l'origine de la
Chirurgie qu'on appelle une espéce de
Livre , ne font pas de Lanfranc un Chirurgien
François . Elles difent qu'il étoit
de Milan , & qu'il a enfeigné & pratiqué
la Chirurgie à Paris. M. Winflow étoit
Danois & Médecin de Paris. Lanfranc
étoit contemporain de Jean Pitard, que
l'Auteur de l'Effai hiftorique donne
pour vivant vers 1320. Il eft mort fort
âgé en 1315. C'est dans la force de l'âge
& au retour de fon voyage de la Terre-
Sainte où il avoit accompagné S. Louis,
qu'il réunit les Chirurgiens en Corps.
1
142 MERCURE DE FRANCE.
Ils formoient une Société dès l'an 1260
& Lanfranc n'eft venu à Paris qu'en
1295 ; où eft donc la contradiction de
le mettre au nombre des Chirurgiens de
Paris , c'eft- à - dire de ceux qui éxerçoient
la Chirurgie dans cette Capitale ?
La fuite au Mercure prochain.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur
les Aqueducs , fur les grands Chemins
, &c.
MONSIEUR ,
L'Hiftoire des grands chemins de l'Empire
Romain , de M. Bergier , & le
magnifique projet de donner de l'eau :
à Paris par M. Deparcieux , de l'Académie
Royale des Sciences , m'ont fait
naître une idée que je vous prie de
communiquer au Public .
M. Bergier dit dans fon Avertiffement
que plufieurs Savans de différentes Provinces
l'ont aidé à compofer fon Ouvrage
& l'on fent affez que des recherches
auffi immenfes ne peuvent
pas être faites par un feul homme.
AVRIL. 1763 .
143
Ces recherches font profondes &
inftructives , & peut -être leur devonsnous
l'attention particulière , & bien
digne de la protection Royale qu'on
apporte aux grands chemins , beaucoup
plus fous ce régne & fous le précédent,
qu'on n'a fait fous les autres.
Une histoire des aqueducs faits dans
les Gaules par la même nation pour procurer
de l'eau aux Villes , ne pourroitelle
pas avoir auffi fon objet d'utilité ?
au moins pourroit- elle fatisfaire la curiofité
de nombre de Lecteurs d'une manière
très -piquante , & par-là devenir
utile.
Il y apeu de Villes dans le Royaume
fi petites qu'elles foient, où l'on ne trouve
des hommes lettrés & fouvent très- érudits
. Il feroit à fouhaiter que dans chaque
canton , où l'on trouve des reftes
d'aqueducs faits par les Romains ou par
d'autres , jufques & compris ceux faits
de nos jours pour procurer de l'eau aux
Habitans des Villes , il fe trouvât quelques
Savans qui vouluffent bien prendre
la peine de faire des recherches
fur ces refpectables monumens faits
pour l'utilité publique , ainfi que les
chemins.
On pourroit fuivre le plan de la dif144
MERCURE DE FRANCE.
fertation que M. de Lorme de l'Académie
de Lyon a faite fur les aqueducs
conftruits par les Romains pour procurer
de l'eau à cette Ville , ou s'en faire
une autre fi le fujet l'éxige ; la differtation
de M. de Lorme , a été imprimée
à Lyon , chez Aimé de la Roche , aux
Halles de la Grenette. Il faudroit y joindre
quelques deffeins en figures quand
il en feroit befoin . Ces differtations envoyées
aux Auteurs du Mercure , ou à
l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres feroient honneur à leurs Auteurs
& plaifir aux Lecteurs , & l'on en feroit
un jour un recueil en confervant à chacun
l'honneur de fon travail .
La prife d'eau ou le commencement
des aqueducs , leur route & leur étendue
, la defcription des reftes tels qu'ils .
font , la grandeur &z la forme du paffage
de l'eau , la construction & la matière
qu'on y employoit , quelle eau
ils portoient de fource ou de rivière ,.
la quantité qu'on en pouvoit prendre
à ces fources ou à ces rivières , fi l'eau
étoit menée à couvert ou à découvert ,
la quantité de pente , le nombre & l'étendue
des vallons à traverfer , avec la
hauteur que devoient avoir les pontsaqueducs
aux endroits les plus bas des
vallons >
AVRIL. 1763 : 145
vallons , les montagnes ou rochers coupés
ou percés , & dans quelle longueur ,
&c , font autant de chofes qu'il eſt à
fouhaiter qu'on faffe connoître quand
on le verra clairement , ou dire ce qu'on
préfume par tel ou tel indice , tâcher
de dire par qui ils ont été faits , quand
on poura le fçavoir ou le préfumer ou
l'établir par quelque recherche hifto-,
rique.
Ces mêmes
recherches pourront peutêtre
apprendre , pour quelques aqueducs
comme celles de M. Bergier ont fait
pour quelques chemins , s'ils ont été
faits des fonds publics de l'Etat ou de
la Ville pour laquelle ils étoient faits ,
ou par la générofité de quelque riche
Citoyen , auxquels il appartient de faire
les grandes chofes , quand ils penfent.
affez bien pour fentir qu'un nom refpectable
laiffé à leur poftérité eft bien
plus flatteur & communément plus utile
que trop de grands biens trouvés en
naiffant , dont il ne refte fouvent rien
à la fin de la feconde ou de la troifiéme
génération. Paris en fournit nombre
d'éxemples on ne les cherche pas
longtemps ; mais il fera toujours diff
cile de perfuader aux perfonnes accou
tumées à entaffer millions fur millions
I. Vol.
>
G
146 MERCURE DE FRANCE.
qu'un Particulier n'eft pas plus heureux ,
on pourroit même dire pas plus riche
avec vingt ou trente millions qu'avec
dix , & qu'une médiocre fortune avec
un nom mémorable par quelque belle
action de valeur ou de patriotifme ,
donneroient bien plus d'âme , de fentimens,
de confidération & de fatisfaction
que cet excès de richeffes feul .
Il eft probable que les aqueducs
auront trouvé des bienfaiteurs comme
les grands chemins en ont trouvé, les uns
& les autres étant de la plus grande néceffité.
Ceux qui connoiffent bien l'hiftoire
pourront fur cet objet faire des
découvertes qui intérefferont les Lecteurs
patriotes, ainfi qu'a fait M. Bergier,
pour ce qui concerne les grands chemins.
Ce Sçavant nous apprend , Liv. I.
Chap. XXIV. que plufieurs Citoyens
Romains donnoient des fommes confidérables
pour faire travailler aux chemins
; que les uns donnoient de leur
vivant, d'autres par teftament,les uns des
fommes déterminées , d'autres celles
qui étoient néceffaires pour faire conftruire
à neuf, ou faire paver ou entretenir
une longeur défignée de chemins
; d'autres s'affocioient pour faire
AVRIL 1763. 147
un chemin entier qu'ils dédioient à
un Prince chéri ou bien -aimé , auquel
ils donnoient fon nom. Peut- on mieux
flatter un Maître digne de l'affection
de fes Sujets , & lui faire fa cour plus
grandement , qu'en travaillant à tranſmettre
fon nom à la poftérité par des
Monumens publics , durables & utiles
qui font connoître à la fois le reſpect ,
l'attachement & l'amour qu'on avoit
pour lui ?
Lacer , affectionné à l'Empereur Tra
jan , fit bâtir a fes propres frais un
pont confidérable dans la Ville d'Alicante,
à l'honneur de ce Prince . Les habitans
de la Ville de Chaves en Portugal,
lui en dédiérent un autre,
Un Médecin nommé Décimius , né
de baffe condition , mais avec des fentimens
élevés , nobles & généreux , donna
350 mille fefterces ; & un Chirurgien
oculiſte , nommé Clinicus , 309 mille
fefterces pour être employés au pavé
des chemins fommes avec lesquelles
on devoit faire alors des travaux confidérables.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
SUPPLÉMENT aux Piéces Fugitives.
COUPLETS
Sur l'AIR : Laiffez danfer vos Mamans.
SUR l'Elévation de la Statue du Ror
& fur la PAIX ,
¡QuUELS tranſports ! quelle émotion !
En voyant de Louis l'Image ?
Des Enfans de Pygmalion
C'eſt pour nous le plus bel ouvrage }
Notre Roi s'élève à nos yeux ,
Au moment qu'il nous rend heureux !
Français , bons Français ,
Chantons LOUIS & la Paix,
Le laurier croît dans les cyprès ,
Et fa recherche et une yvrelle :
L'olivier produit des Sujets ,
Et c'eft d'un bon Roi la richeſſe :
Louis a les fiens dans fon coeur
Et fa gloire eft dans leur bonheur.
Français , bons Français !
Chantons Louis & la Paix,
Par M. B..... Auteur de deux petites Piéces de
Vers inférées par erreur dans le Mercure de Mars
fous le nom de Madame B.,,.. pag . $ 9 & 69 .
AVRIL. 1763. 149
VERS à S. A. S. Mgr le Prince
LOUIS DE ROHAN , Coadjuteur
de Strasbourg,fur fa convalefcence.
Do
Un foufle empoisonné , par fon progrès rapide ,
Alloit vous enlever au printemps de vos jours ;
Mais , du mortel venin pour arrêter le cours ,
Votre Compagne & votre Guide ,
Minerve oppofe fon Egide ,
u trépas Miniftre perfide ,
Et des Cieux la Santé vient à votre ſecours,
Ah ! puiffe auprès de vous fe fixer l'immortelle !
PRINCE , fi l'amitié , le reſpect & le zéle
Pouvoient la fuppléer , vous vivriez toujours.
Par M. l'Abbé DANGERVILLE.
REGRETS d'un Habitant du Parterre ,
fur la retraite de Mlle DANGEVILLE.
DANGEVILLE ! 8 trop digne Mortelle !
'Avec qui rien ne peut entrer en parallèle ;
Que de talens ! quel naturel , quel feu
Tu viens de nous montrer dans la Piéce nouvelle! (a)
( a ) L'Anglois à Bordeaux.
G iij
750 MERCURE DE FRANCE.
Combien d'efprit ! que d'agrémens ! quel jeu
Actrice inimitable & cependant cruelle ,
C'est donc là tôn dernier adieu?
Mon coeur en fait un libre aveu ,
Oui , ce coeur que ta perte touche ,
A fon chagrin ne met point de milieu.
Quand je vois cet Anglois farouche
*
S'attendrir par degrès , fe foumettre à ta loi , -
Je dévore les mots qui fortent de ta bouche :
Mais ce qui plus me charme en toi ,
C'eft cette ardeur , ce zéle pour ton Roi.
De la Marquife on ne voit plus le Rôle ,
C'eft Dangeville & c'eft fon coeur qui vole
En chantant de la Paix l'ouvrage confommé
Et les bontés de ce ROI BIEN - AIMÉ.
Va , fois contente , fois heureuſe ,
C'eſt l'objet de tous mes fouhaits :
Ta retraite et bien glorieufe ;
Mais fouviens- toi que pour jamais
Tu mets le comble à d'éternels regrets.
( b ) Mlle Dangeville yjoue le rôle de Marquife.
VERS adreffés à M. FAVART , le
jour de la première repréſentation.de
fa Piéce au fujet de la PATX.
Ou1, je te reconnois à ton nouvel ouvrage ;
Favart , il eft digne digne de toi :
AVRIL. 1763. 151
En Philofophe , en homme fage ,
De tes talens tu fais emploi;
Nous devons tous te rendre hommage..
Chacun avec tranſport lira tes vers charmans ;
Le feu de ton génie y grave en traits de flamme
ces beaux fentimens
Ces vertus ,
Qui font l'image de ton âme.
Tu peins l'humanité prodiguant les bienfaits ;
L'amour modeſte & vrai , l'amitié tendre & fûre
Les Rois Pères de leurs Sujets ,
Les héros amis de la Paix :
Tout refpire en tes vers l'honneur & la droiture .
Jouis , mon cher Favart , de tes fuccès heureux;
Ils honorent ton fiécle , en te comblant de gloire:
Ce jour va faire époque dans l'Hiſtoire ;
Et tous les coeurs honnêtes , vertueux ,
Seront toujours , pour toi , le Temple de Mémoire.
Par M....
AUTRES.
TOUJOURS Favart dans les ouvrages ,
A réuni tous les fuffrages :
C'eſt un triomphe bien flatteur.
Mais je ne m'en étonne guère ;
Avec efprit parler au coeur ,
Au coeur , comme à l'eſprit , c'eſt être fûr de
plaire.
NAU.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
AIR Du Vaudeville de l'Anglois à Bordeaux.
TONON pinceau fçait charmer & plaire ,
Tu traces avec art
De tout François le cara Aère .
L'Anglois te dit : Favart ,
Touche là ; voici ton falaire.
Tu détruis ma haine à jamais.
Faifons la paix ;
Vive la Paix.
Par M. MARIN.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
GÉOGRAPHIE.
PLAN de la Ville & Fauxbourgs de
Paris , divifè en vingt Quartiers , dont
la plus grande partie a été rectifiée d'après
les différens deffeins , levés géométriquement
, tirés du Cabinet de M.
le Chevalier de Beaurain , Géographe
AVRIL. 1763. 153
par
Ordinaire du Roi , & de beaucoup
d'obfervations faites fur les lieux
l'Auteur , qui ont ſervi a réformer plufieur
obmiffions qu'on a laiffé ſubſiſter
dans ceux qui ont précédé celui- ci .
L'on y a joint celles qui indiquent les
Meffageries , les Coches , Caroffes &
Rouliers des différens endroits de la
France & le jour de leur départ , les
Boëtes aux lettres de la Grande- Pofte &
les principaux paffages d'une rue à l'autre
: Ouvrage utile à toutes perfonnes ,
principalement à celles de Cabinet. Dédié
& préfenté à Meffire LE CAMUS DE
PONTCARRÉ, Seigneur de Viarme,& e.
Confeiller d'Etat Prévôt des Marchands
, par le Sieur DE HARME,
Topographe du Roi.
?
On y a joint un Plan général de la
Ville , Cité , Univerfité & Fauxbourgs
de Paris , divifé en vingt Quartiers ,
fait pour fervir à orienter les trentecinq
feuilles du grand Plan de Paris.
Se vend chez l'Auteur , rue S. Honoré
, paffage des Grandes Ecuries du
Roi , vis-à-vis S. Roch , & chez le
fieur Lattré , Graveur , rue S. Jacques ,
près la Fontaine S. Severin , à la Ville
de Bordeaux.
Nous ne pouvons mieux faire l'élo-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
ge de cet Ouvrage , qu'en rapportant
le Brevet accordé par Sa Majefté à
l'Auteur.
Aujourd'hui cinq Mars mil fept cent
foixante-trois, le Roi étant à Verſailles ,
voulant donner au Sieur Louis -François
DE HARME , une marque de fa
bienveillance , & mettant d'ailleurs en
confidération les progrès qu'il a faits
dans la Topographie , reconnus par
les ouvrages qu'il a donnés & particulièrement
par le Plan de la Ville de
Paris , qu'il a levé & diftribué en cinquante
feuilles , indépendamment de
plufieurs autres plans agréables & utiles:
Sa Majefté toujours attentive à récompenfer
le mérite & les talens , a accordé
audit fieur de Harme , le titre de
Topographe de Sa Majefté , lui permet
d'en prendre la qualité en tous
lieux & à fes Héritiers ; & pour affurance
de fa volonté , Sa Majefté m'a
commandé de lui expédier le préſent
Brevet , qu'elle a figné de fa main
& fait contrefigner par moi Confeiller
Secrétaire d'Etat & de fes Commandemens
& Finances..
2
3
Le ficur Latré , Graveur , ci- devant
au coin de la rue de la Parcheminerie
AVRIL. 1763. 155
& actuellement demeurant rue S. Jacques
, près la Fontaine S. Severin , đu
côté de la rue Galande , à l'Enfeigne
de la Ville de Bordeaux ; vient de mettre
au jour une Carte marine des Côtes
d'Angleterre , d'Ecoffe & d'Irlande , dédiée
à S. A. S.Mgr le Duc de Penthievre,
avec une Analyfe des principaux fondemens
fur lefquels cette Carte eft appuyée.
M. Bonne , Auteur de cet Ouvrage
, a eu égard dans la projection à
l'applatiffement de la terre vers les Poles.
Pour rendre cette Carte plus intéreſſante
& plus utile , il y a marqué les fondes,
la variation de l'aiguille aimantée,l'heure
& la hauteur des marées .
,
Le fieur Lattré a publié l'Atlas moderne
, format in -fol. de Librairie , pour
fervir à la Géographie de M. l'Abbề
Nicole de la Croix & à toute
autre Géographie , pour lire les voyageurs
& fuivre les opérations militaires ;
il eft auffi utile pour Phiftoire moderne .
Il fe vend relié en carton 19 liv. rof.
en veau 24 liv. en papier fin lavé &
relié en veau , 30 liv.
L'Atlas militaire de toutes les Côtes
de France , avec le plan des Villes &
principaux Ports de ce Royaume , relié
en veau 9 liv, * en papier d'hollande
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
lavé & relié en maroquin , 15 liv.
L'Atlas topographique des Environs
de Paris , en 24 feuilles , avec une Table
alphabétique , relié en veau 6 liv.
lavé & relié en maroquin , 10 liv. 4 f.
collé fur taffetas , lavé avec étui 10 liv.
fur toile avec étui fans lavure 6 1. avec
lavure 8 l. 10 f.
L'Atlas , ou Etrènnes Géographiques,
contenant la Mappemonde , les 4 Parties
& les Etats d'Europe augmenté cette
année de 4 Cartes & un Traité de
Sphère , relié en veau 9 liv . 10 f. en
maroquin 11 liv.
L'Atlas militaire , où font marqués
les marches & campemens des Armées ,
avec un journal depuis le commencement
de la derniere guerre jufqu'aux
préliminaires de la Paix fignée le trois
Novembre dernier.
Un petit plan de Paris , au même
point d'échelle que ceux de l'Atlas maritime
, que l'on peut joindre aux différens
Atlas ci-deffus. Il fe vend féparément
, lavé , 2 liv. 10 f. monté fous
verre 4 liv. ou 4 liv . 10 f. fuivant la bordure.
On trouve auffi dans fon fond différentes
Mappe-mondes , les quatre parties
& les différens Etats d'Europe avec
AVRIL. 1763. I57
plufieurs plans de Ville , le tout en grandes
feuilles d'Atlas ordinaire , il a auffi
Ides Cartes de différens Auteurs.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE à MM. de la Société des
Amateurs , fur le Tableau allégorique
des Vertus formant le Portrait
du Roi , peint par M. AMÉDÉE
VAN LOO.
MESSIEURS , j'ai vu avec le plus
grand plaifir le Tableau des vertus
royales que M. Amédée Vanloo a expofé
aux regards des Curieux dans fon
attelier au Vieux Louvre. Cet Artiſte
a recu fur cette production les
plus grands éloges : fon art lui a rendu
fur la toile les qualités dont tout
François fçait qu'eft formé le caractère
d'un Maître chéri. Inftruit par vos
judicieuſes obfervations , auxquelles je
dois le goût que j'ai pris pour les Arts ,
je n'ai pas confidéré ce Tableau avec
la ftupide admiration qui diminue fi fort
158 MERCURE DE FRANCE.
le prix des louanges qu'elle donne , &
dont un Artifte eft bien moins flatté
que des fuffrages accordés avec connoiffance
de caufe.En vous prenant pour
guides , je n'ai garde de prononcer fur
le talent manuel du Peintre : il eft für
qu'il ne faut pas juger rigoureufement
le tableau en lui-même , en faisant abftraction
de l'effet fingulier qu'il produit
lorfqu'on le regarde à travers un
verre : la difpofition des figures devoit
être relative à cet effet. Il ne s'agit pas
de difcuter en métaphyficien fi la valeur,
l'intrépidité & la vertu héroïque , confidérées
comme vertu militaire , font des
êtres moraux bien diftingués ; & fi la
magnanimité dans un Roi guerrier eſt
autre chofe que la vertu héroïque. Je
ne dirai rien non plus des attributs qui
caractérisent ces différentes vertus , pour
ne vous parler que du preftige ou de
la magie naturelle de ce tableau . On
le regarde avec une lunette fixée dans
un point ; & au lieu d'appercevoir toutes
les figures du tableau , dont on a décrit
les fymboles dans le Mercure du
mois de Mars , on voit uniquement le
Portrait du Roi. L'idée est belle , &
l'éxécution très-fatisfaifante : mais cet
effet ne s'eft pas préfenté à mon eſprit
AVRIL. 1763. 159
comme une chofe fi miraculeufe , & je
ferois furpris qu'un Phyficien l'eût qualifié
de probleme qui paroît comme impoffible
, & eût dit que le fuccès feul
paroit juftifier l'entreprife . Il n'eft queftion
ici , fi je ne me trompe , que d'un
phénomène d'optique affez facile à téfoudre.
Je ne fuis pas étonné qu'on foit
embaraffé dans la recherche de fa folution
forfqu'on voudra la trouver dans
les principes de la perfpective , à laquelle
il n'appartient point ; & en confondant
dans les explications qu'on voudroit en
donner , la catoptrique qui eft la connoiffance
des rayons réfléchis , & conféquemment
celle des miroirs qui les
renvoyent , avec la dioptrique qui eft la
fcience des réfractions , & des verres
qui rompent les rayons aufquels ils donnent
paffage. M. Muffchenbroek , tom .
II. de fon Effai phyfique , à l'Article de
la catoptrique , parle des images régulières
tracées dans plufieurs efpéces de
miroirs auxquels on préfente des figures
qui font entiérement irrégulières . Il
dit , § 1313 , que celles -ci peuvent être
tracées fuivant les régles infaillibles des
mathématiques ; & plus bas , § 1317 ,
qu'on peut trouver les régles pour for-
- mer les différens plans de ces fortes.
160 MERCURE DE FRANCE.
de miroirs dans un Auteur François
qui a traité de la perfpective avec beaucoup
d'éxactitude , mais qui a caché
fon nom. Il doit certainement y avoir
auffi des régles certaines pour former
l'effet qu'on obferve à l'infpection du
tableau allégorique ; & c'eft aux principes
de la dioptrique à les fournir. On
fçait en général que les rayons de lumière
paffant au travers d'un verre qui
contient plufieurs furfaces planes différemment
inclinées , font rompus dans
chaque furface , & vont avec leur inclinaifon
propre fe réunir dans un foyer
commun . L'oeil placé dans ce foyer reçoit
de toutes les furfaces , des impreffions
diftinguées , mais propres du même
objet ; & comme l'efprit porte naturellement
les objets à l'extrémité des
rayons droits , un même objet fe voit
multipliépar toutes les furfaces du verre .
De-là l'effet prétendu merveilleux ,
mais fort fimple , des verres à facettes.
Dans l'inverfe un verre taillé d'une
manière déterminée ne laiffera voir d'un
tableau que certains points , lefquels
paroîffant réunis formeront un objet
tout différent de celui que préfente ce
même tableau à l'oeil nud ; cela eft aifé
à concevoir. Il faut dabord le défaire de
2
AVRIL. 1763.
161
l'idée que toutes les parties qui compofent
le tableau allégorique , fervent
à former le Portrait du Roi : c'eft une
chofe impoffible ; des objets colorés dans
une difpofition déterminée & fort étendue
, ne peuvent fe concentrer & s'identifier
pour repréſenter un autre objet
avec lequel ils n'ont aucun rapport
phyfique dans leur enfemble. Mais le
phénomène s'explique aifément, en prenant
dans les différens points du tableau
des parties toutes faites , dont la réunion
formera le Portrait du Roi. Ceux
qui y ont donné quelque attention ,
doivent fe fouvenir qu'il n'y a aucune
des figures qui n'ait quelque chofe des
traits majestueux du Roi ; l'une les yeux ,
l'autre la bouche , l'autre le front , & c.
Le talent du Peintre doit être diſtingué
de l'effet optique de fon tableau . A
cet égard , il eft fait fuivant des régles
certaines , & fa difpofition a été meſurée
à la régle & au compas. M. Vanloo
eſt le maître de fon fecret ; mais je fuis
perfuadé qu'il pourroit avec le même
verre faire voir le Portrait du Roi fur
un tableau tout différent du premier ,
pourvu qu'il fût dans les mêmes proportions
, & que les parties dont la
réunion fait l'image du Monarque , fuf162
MERCURE DE FRANCE .
9
fent dans la même difpofition. La méchanique
de ce travail eft fùre ; le mérite
du Peintre dans l'éxécution , eft un
objet à part , & le génie de la compofition
eft encore un fait différent ; c'eft
furtout l'idée ingénieufe qu'il faut louer
ici. M. Vanloo étoit bien fùr de plaire
en parlant aux François le langage de
leur coeur. Perfonne ne voit le Portrait'
du Roi fans fe rappeller toutes les vertus
qui font le fujet du tableau allégorique.
Chaque fois que j'ai été contempler
la belle Statue que la Ville vient
de faire ériger dans la Place de LOUIS
XV , pour conferver à la poftérité la
plus reculée les traits du Monarque
Bien-aimé, dans ceMonument de l'amour
de fon Peuple , je me rappelle le vers
de Martialfur la Statue d'un Empereur
Romain.
Hac mundifacies , hacfunt Jovis orafereni
J'ai l'honneur d'être , & c.
L
GRAVURE.
A Toilette du Savoyard , d'après le
Tableau original de Morillos , gravée
par Louis Halbou haute de quinze
AVRIL 1763. 163
pouces fur onze pouces de largeur.
Se vend à Paris chez la veuve Chereau
, aux deux piliers d'or , & chez
M. Halbou , au Soleil d'or , rue de la
Comédie Françoife. Prix , 20 fols.
MUSIQUE.
MÉTHODE ou Principes pour enfeigner
& apprendre facilement l'accompagnement
du Clavecin ou l'harmonie
, le raiſonnement , ou la théorie
de baffe fondamentale , avec les
paffages de baffe-continue quelconques
, & la façon de les accompagner
à coup-für , même fans chiffres & une
Planche gravée à la fin du Livre pour
les exemples ; par M. Bertheau , Organifte
de la Métropole de Tours. Cette
méthode coûte 12 fols , & fe trouve à
Paris aux adreffes ordinaires de Mufique
; à Orléans , chez Chevillon , Libraire
, rue Royale ; à Angers , chez
Boutemy ; à Tours , chez Lambert.
L'ART.de la Flute Traverfière , par
M. de Luffe. Prix , 7 liv . 4 f. Se vend
aux adreffes ordinaires de Mufique , &
chez l'Auteur , rue S. Jacques , près S.
164 MERCURE DE FRANCE.
•
Yves , maifon de l'Univerfité à Paris.
L'Auteur a eu pour but dans cet ouvrage
de tirer des ténébres le principe
théorique & pratique de la flute , & de
l'expofer au grand jour avec toute la
précifion & la clarté dont il étoit fufceptible.
Par là ce principe devient à la
portée même de ceux qui n'ont aucune
connoiffance de la Mufique .
M. D. L. dans fon Difcours préliminaire
enfeigne à bien placer les mains
fur-la flute donne la vraie façon de
l'emboucher , & démontre enfuite les
· divers tacs ou coups de langue , leurs
différentes propriétés , la manière de les
articuler , les pofitions des doigts pour
former tous les tons des gammes naturelle,
diézée & bémolifée , & leurs tremblemens
appellés cadences.
Nous pouvons affurer que ces démonſtrations
font faites plus nettement
qu'elles ne l'ont encore été.
L'Auteur entre fçavamment dans le
détail inftructif des agrémens , dans celui
de leur genre & du caractère d'expreffion
auquel ils font propres . Il parle
très-bien de la fixation des phrafes muficales
, du lieu & des momens confa .
crés à la refpiration . Cet Article nous ,
paroît important pour la confervation
AVRIL. 1763. 165
4
des poulmons. Si on eût pris ces mefures
-là plutôt , les Médecins n'auroient
pas affuré que la flute eft contraire aux
petites fantés ; la méthode victorieuſe
de M. D. L. doit faire évanouir ce préjugé,
Qu'on fçache ménager fa refpiration
, alors l'un des plus agréable inf
trumens de la Mufique reprendra vigueur
parmi nous. Un foufle doux & léger ne
ruinera jamais la poitrine. Nous confeillons
aux Amateurs de la flute de fe procurer
le Livre eftimable de M. D. L. il
leur développera ce que nous ne faifons
qu'indiquer ici.
Après une tablature des fons harmo
niques , fuivent plufieurs leçons en forme
de petites Sonates avec la baffe ,mais
proportionnées aux forces des Commençans.
L'ouvrage fe termine par douze
Caprices ou cadences finales remplis de
traits & de difficultés propres à facili
ter l'exercice de l'embouchure & des
doigts. On peut les inférer dans les Concertos
pour la flute.
Nous ne pouvons qu'applaudir à cet❤
te nouvelle méthode ; elle jette de la
lumiére fur un art agréable , & foulage
les Maîtres en les difpenfant de la rebutante
occupation d'écrire eux-mêmes des
principes ; mais fon plus grand mérite
166 MERCURE DE FRANCE .
eft de conduire leurs éléves à des fuccès
auffi certains que rapides.
SEI SINFONIE , con violini , alto )
viola , baffo , & corni da caccia a
piacimento , da Gio Battifta Cirri da
Forlir Opera feconda. Prix 9 liv. Chez
PAuteur , rue Croix des Petits - Champs ,
chez le fieur Mique , Perruquier , &
aux Adreffes ordinaires. Ces Symphonies
font d'un nouveau genre & fort
goûtées.
> SONATES DE CLAVECIN Premier
Livre. Par J. P. le Grand , Maitre
de Clavecin & Organifte de l'Abbaye
S. Germain des Près. Chez l'Auteur
, rue S. Honoré , vis-à-vis la rue
neuve du Luxembourg; & chez le fieur
le Menu , Marchand de Mufique , rue
du Roule , à la Clef d'Or . Prix , 9 liv.
Cet Ouvrage fait honneur à fon
Auteur.
RÉFLEXIONS fur la Mufique
& la vraie manière de l'exécuter fur
le violon ; Par M. Brijon. Prix en blanc ,
avec les exemples & les airs gravés
3 liv . 12 f. à Paris chez l'Auteur , logé
chez M. Prudent , Profeffeur de Mufique
& d'Inftrumens
rue du Petit
AVRIL. 1763. 167
Pont , au bas de la rue S. Jacques , la
porte cochere à côté d'un Marchand
Papetier. On en trouve auffi des Exemplaires
chez M. Vaudemont , rue Beaurepaire
, près la rue Montorgueil , &
aux Adreffes ordinaires de Mufique.
Cet Ouvrage renferme des idées neuves
, auffi heureufement que clairement
exprimées. Nous en donnerons
inceffamment l'Extrait,
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE DES SPECTACLES DE LA
COURA VERSAILLES.
L E Jeudi 17 Février , les Comédiens
François repréfenterent Inès de Caftro ,
Tragédie du feu fieur LA MOTTE ( a ) ,
&.pour feconde Piéce l'Ecole amoureufe
, Comédie en un A&te & en vers du
fieur BRET ( 6 ).
Dans la Tragédie , le rôle d'Inès fut
( a ) Première repréſentation d'Inès en 1720 ,
32 repréfent de fuite.
(b ) L'Ecole amoureuse en 1747. 8 repréſent.
168 MERCURE DE FRANCE.
joué par la Dlle GAUSSIN , celui de la
Reine par la Dlle DUBOIS , & celui de
Conftance par la Dlle Huss. Le fieur
BELCOUR joua le rôle de Rodrigue , le
fieur MOLÉ , celui de D. Pedre , le fieur
BRIZART, Alphonfe , le fieur DUBOIS,
l'Ambassadeur de Caftille , & le fieur
DAUBERVAL , le rôle de Henrique.
Le fieur MOLÉ , les Dlles Huss ,
PRÉVILLE , BELCOUR & Le Kain,
jouerent dans la Comédie.
Le Mardi 22 Fevrier , les mêmes Comédiens
repréſenterent les Femmes fçavantes
, ( c ) Comédie en vers , en cinq
Actes , de MOLIERE . Cette excellente
Piéce fut très -bien rendue ; elle fit fur
lės Amateurs du vrai genre comique ,
l'effet qu'on doit toujours attendre des
Ouvrages de l'inimitable génie qui a
créé & en même temps perfectionné
le Théâtre François , lorfqu'on apportera
, en remettant ces chefs-d'oeuvres
toutes les attentions qu'ils méritent.
La Dlle DUMESNIL jouoit le rôle
de Philaminte. Les Diles PRÉVILLE &
Huss , ceux des deux filles. Belife
étoit jouée par la Dlle DROUIN , & la
Dlle BELCOUR jouoit le rôle de la
Servante Martine. Chrifalde & Arifte ,
(c) Première repréſentation en 1651.
par
AVRIL. 1763:
169
par les fieurs BONNEVAL & DAUBERVAL.
Le rôle de Clitandre étoit joué
par le fieur BELCOUR ; ceux de Trifotin
& Vadius , par les fieurs DANGEVILLE
& ARMAND ; & celui de Julien,
par le fieur Bouret .
Cette Piéce fut fuivie de la Famille
extravagante ( d ) Comédie en un Acte
& en Vers du feu fieur LEGRAND.
Plufieurs des mêmes Acteurs & Actrices
de la grande Piéce repréfentoient
dans celle- ci , excepté le rôle de Cléon
Amant d'Elife , joué par le Sr MOLÉ ,
celui d'Elife par la Dlle DESPINAY , &
le rôle de Soubrette par la Dlle LE
KAIN . Le lendemain on repréſenta
pour la feconde fois Vertumne & Pomone
, Ballet extrait des Elémens, dont
nous avons parlé dans le Mercure de
Mars. Cette repréſentation d'Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne intitulée
le Diable boiteux , jouée par les -
Acteurs de ce Théâtre.
Le 2 Mars on donna un Ballet en
un Acte intitulé la Vue , extrait du
Ballet des Sens ; Poëme du fieur ROI ,
Mufique du feu fieur MOURET .
La Dile LE MIERRE , ( époufe du
fieur LARRIVÉE , ) chanta le rôle đe
(d ) Première repréſentation en 1709 .
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
du l'Amour la Dlle VILLETTE
Théâtre des Italiens , ( épouſe du fieur
LA RUETTE ) chanta le rôle de Zéphire.
La Dlle DUBOIS , l'ainée , celui
d'Iris , & le fieur LARRIVÉE celui
d'Aquilon. Une indifpofition accidentelle
dans la voix de la Dlle LE MIERRE
mit l'éxécution de ce Ballet en rifque de
n'être pas achevée , & nuifit à fon fuccès.
La Dlle LANI & le fieur GARDEL
danferent des Pas feuls ; le fieur LAVAL,
la Dlle VESTRIS , les fieurs LANI
DAUBERVAL , les Dlles ALLARD &
PESLIN danfoient différens Pas &
toutes les principales Entrées .
La repréfentation de cet Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne
nouvelle , en un A&te , intitulée Arlequin
cru mort , par le fieur GOLDONI.
Cette Comédie fit plaifir ; & l'on rendit,
par des fuffrages très-honorables
même juſtice aux talens de ce célébre
Etranger , que l'on avoit déjà rendue à
la reprefentation de l'Amour Paternel.
les
2 la
Le lendemain Jeudi , 3 Mars
Comédiens François repréfenterent les
Déhors trompeurs ou l'Homme dujour,(e)
( e ) Premiere repréſentation en 1740. 17
repréſentations.
AVRIL. 1763 . 171
4
Comédie en cinq Actes & en Vers
du feu fieur DE BOISSY . Le Baron
étoit joué par le fieur BELCOUR ; le
Marquis , par le fieur MOLÉ ; M. de
Forlis , par le fieur BONNEVAL ; &
Champagne , par le fieur PRÉVILLE ;
le rôle de la Comteffe , par la Dlle DANGEVILLE
; ceux de Lucile & de Céliante,
par les Diles HUSS & PREVILLE ;
celui de Lifette , par la Dlie BELCour .
La feconde Piéce étoit l'Ile déferte ,
Comédie en un A&te & en Vers , du
fieur COLLET. Le fieur MOLE y jouoit
le rôle de Ferdinand, le fieur BELCOUR,
celui de Timante ; & le fieur PREVILLE,
le Matelot ; les rôles de Conftance & de
Silvie furent joués par les Dlles PREVILLE
& HUSS .
Le Mardi , 8Mars , par les mêmes Comédiens,
le Dépit amoureux , Comédie
de MOLIERE en 5 Actes en Vers . (f).
Erafte étoit joué par le fieur BELCOUR
, & Gros- René , fon valet , par
le fieur ARMAND ; Valére , par le fieur
MOLÉ & Mafcarille , par le fieur
BOURET ; les deux Vieillards , par les
fieurs BONNEVAL & BLAINVILLE ;
le Pédant , par le fieur DANGEVILLE ;
Lucile , par la Dlle GAUSSIN , fa Sui-
·· (ƒ) En 1658-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
vante , Marinette , par la Dlle DANGE
VILLE , Afcagne , par la Dlle DUBOIS,
& fa Suivante Frofine , par la Dlie LE
KAIN.
Pour feconde Piéce , on donna Annette
& Lubin , Comédie en un Acte , mêlée
d'Ariettes , de la Dlle FAVART & du
fieur L ***. Cette Piéce fut repréfentée
par les Comédiens du Théâtre Italien
, ainfi qu'elle Peft à Paris & par
les mêmes Acteurs ,
睿
Le lendemain , Mercredi , 9 Mars ,
après la repréſentation du Barbier paralitique
, Comédie Italienne , on éxécu
ta le Devin du Village , ( g ) intermède ,
Paroles & Mufique du fieur ROUSSEau.
Le rôle de Colin étoit parfaitement
rempli par le fieur GÉLIOTE, qui ne doit
rien du plaifir extrême que font fa voix&
fes talens à la difficulté d'en jouir depuís
fa retraite ; la D VILLETTE
( époufe du fieur LARUETTE , ) a joué
& chanté très- agréablement le rôle de
Colette , dans lequel elle avoit déjà eu
du fuccès fur le Théâtre de l'Opéra
avant de paffer à celui de la Comédie
Italienne. Le fieur CAILLOT , A&teur
de ce dernier Théâtre , & des talens duquel
nous avons fi fouvent occafion de
(g ) Première repréfent. à l'Opéra en 175 .
AVRIL 1763. 173
parfer avec de nouveaux éloges , a fort
bien chanté auffi le rôle du Devin dans
cet Interméde. On a pû reconnoître
quoique dans une petite étendue d'action
, ce que prête d'avantage au jeu
d'un chanteur l'habitude & l'art de la
Comédie. On parlera ci-après du Divertiffement
de la fin de cet Interméde
, à l'Article de la feconde repriſe.
Le jour fuivant , 10 Mars , les Comédiens
François repréfenterent Brutus,
(h) Tragédie du Sr VOLTAIRE . Brutus
& Valérius , par les fieurs BRISART &
BLAINVILLE ; Arons , par le fieur
DUBOIS ; Titus , Fils de Brutus , par
Le fieur LE KAIN ; Meffala , par le fieur
PAULIN ; Proculus , par le fieur DAUBERVAL
; Tullie , par la Dlle Huss , &
Algine , par la Dile DESPINAY.
Pour petite Piéce , l'Esprit de contradiction,
Comédie en un Acte & en Profe,
du feu fieur DUFRESNI ( i ) . Le fieur
MOLE y jouoit le rôle de Valére ; le
fieur PAULIN , celui de Lucas , le fieur
BONNEVAL , Oronte ; le fieur DANGE
VILLE , Tibaudois ; la Dile DROUIN ,
Mde Oronte; &la Dlle HUSS,Angélique.
( h ) Première Repréſentation en 1730
35 repréfentations.
( i ) Première repréfent. en 1700. 16 repréſ.
16
N
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Le Mardi 15 , les Comédiens François
donnerent Mélanide , ( k ) Comédie en
Vers en cinq Actes , du feu fieur DE
LA CHAUSSÉE . Le fieur BRISART repréfentoit
le Marquis d'Orvigny ; le
fieur LUBOIS , Theodon ; le fieur BELCOUR
, Darviane ; la Dlle GAUSSIN
Melanide ; la Dile DROUIN , Dorifée ;
& la Dlle Huss , Rofalie.
A la fuite de cette Piéce les Acteurs
de la Comédie Italienne éxécuterent le
Bucheron , Comédie mêlée d'Ariettes
Mufique du fieur PHILIDOR , Paroles
du fieur GUICHARD & du fieur C***
Cette espèce d'Interméde comique ,
très-fuivi à Paris & duquel nous parle-
Fons plus en détail ci - après , parut agréable
à la Cour ; ceux mêmes qui n'approuvent
pas l'application des tours &
de l'accent de la Mufique Italienne aux
Paroles Françoifes rendirent juſtice aux
grands talens du fieur PHILIDOR : &le
fieur CAILLOT , qui a l'art de rendre
aimable tout ce qu'il éxécute , en adouciffant
cet accent mufical étranger à l'expreffion
de notre langue réunit les
fuffrages des Amateurs de l'un & de
l'autre genre . On donnera connoiffance
de cet Ouvrage dans l'Article des'
Spectacles de Paris .
?
( A) Première repréfent. en 1741. 16 repté
AVRIL. 1763. 175
Le lendemain , 16 Mars , a été , pour
ainfi dire , un jour de fête diftinguée fur
le Théâtre de la Cour , par la réunion
des deux plus agréables Ouvrages en
Mufique & en Paroles dans différens
genres , éxécutés par les plus rares talens
propres à ce Spectacle. La troifiéme
repriſe de Vertumne & Pomone
Ballet & la deuxième du Devin
du Village occupérent entiérement la
Scène. Les Acteurs , dont on a parlé cideffus
, parurent dans l'un & l'autre
Ballet s'être furpaffés . Le Divertiffement
de Vertumne & Pomone , compofé comme
tous ceux des autresSpectacles qu'on
avoit donnés de plufieurs morceaux
choifis dans divers Opéra ou autres
Ouvrages , étoit particuliérement ajusté
pour donner beaucoup d'airs de différens
genres au fieur GÉLIOTE , qui'
les chanta tous avec la même voix
qu'on a tant admirée & avec un
naturel dans les tours de fon chant &
des graces que peut - être , fans illufion ,
on pourroit regarder comme nouvellement
acquifes & ajoûtées encore à tout
ce qu'on lui connoiffoit de fupériorité
dans ce talent.
?
Le Divertiffement dans le Devin du
Village , fubftitué à celui de cet Inter-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
méde , étoit charmant par la variété &
par la gaîté des morceaux dont il étoit
compofé. Le fieur CAILLOTтуy chantoit
une Ariette compofée pour cet objet
par le fieur PHILIDOR : mais ce qu'il
y avoit de plus faillant & d'unique en
genre , étoit un Pas de quatre Villageois
& Villageoifes , éxécuté par le
fieur LANI , la Dlle ALLARD , le fieur
DAUBERVAL & la Dlle PESLIN. Ces
fon
quatre Sujets dont l'affortiment du genre
, des tailles & des talens , feroit impoffible
à raffembler dans toute l'Eu--
rope , éxécutoient ce Pas avec une double
précifion de juft effe & de graces comiques,
qui méritoient toute l'admiration
dont ils furent honorés & qui comblerent
le plaifir que faifoit l'enfemble
de ce Spectacle.
Čes divertiffemens étoient arrangés
ainfi que tous les précédens , par le fieur
REBEL , Surintendant de la Mufique
du Roi , de fémeftre depuis le premier
Janvier. Le goût du choix & la plus délicate
analogie dans les rapports de genre
avec les Ouvrages auxquels ces Divertiffemens
étoient adaptés , ont reçu
& mérité de très-juftes éloges.
Le Jeudi, 17 Mars , on donna Zaïre , (1)
(1) Prem. Repréfent, en 1732. 30 Repréfent .
AVRIL 1763. 177
>
Tragédie du fieur de VOLTAIRE
Orofmane , repréſenté par le fieur LE
KAIN; Lufignan, par le fieur BRISART;
Néreftan & Chatillon , par les fieurs
MOLE & DUBOIS ; Zaïre , par la Dlle
GAUSSIN ; Fatime , par la Dlle PREVILLE
.
Ce même jour , qui étoit , felon l'u
fage , celui de la clôture des Spectacles
à la Cour , fut auffi marqué par une repréfentation
très-intéreffante , fçavoir
celle de l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en un Acte , en Vers libres , du fieur
FAVART , à l'occafion de la Paix , repréfentée,
à Paris pour la premiere fois ,
le Lundi précédent , on diroit avec le
plus grand fuccès , fi celui qu'elle a eu à
la Cour n'avoit été en quelque forte encore
plus éclatant. Nous parlerons
dans l'Article de Paris , de cette Piéce
nouvelle dont l'Auteur a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi.
N. B. On a éxactement nommé , dans
cette fin du Journal des Spectacles de la
Cour , tous les Acteurs qui ont repréfenté
dans chaque Piéce du Théâtre François
, afin de conftater en même temps
les Sujets éxiftans à ce Théâtre pendant
cette derniere année & le fervice qu'ils
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
ont eu l'honneur de remplir en préfence
de leurs Majeftés.
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique a
continué Titon & l'Aurore , ( ainfi que
les Fêtes Grecques & Romaines les
Jeudi , jufques à la clôture de fon
Théâtre , laquelle s'eft faite cette année
, le Samedi 19 Mars , pour le compte
de l'Académie , & non pour les Acteurs
, comme il étoit d'ufage. Ceux- ci
ont penfé qu'il feroit plus utile au produit
du Bene-fit vulgairement nommé
Capitation , de donner quelques BALS
à la rentrée ; ils ont indiqué le premier
pour le 12 du préfent mois d'A
vril.
M. MUGUET , dont nous avons précédemment
parlé à l'occafion de l'Ariette
du Dieu des Coeurs , a chanté le
rôle entier de Titon , dans lequel il a
été applaudi avec juftice .
M. DUPAR jeune Hautecontre ,
d'une figure & d'une taille avantageufe
pour le Théâtre , a débuté par un Morf
AVRIL. 1763. 179
ceau détaché. Les Connoiffeurs font
très-contens de la qualité de cette voix
qu'ils comparent même à celles dont la
mémoire eft célébre. Ils trouvent dans
ce Sujet le véritable caractère du fon
de Hautecontre joint à l'aptitude des
agrémens éffentiels dans le chant. Lorfqu'un
peu plus d'expérience & d'ufage
aura mis M. DUPAR en état d'être.
mieux connu du Public , nous le ferons
nous -mêmes d'en rendre un compte
plus exact.
Mlle DUPLAN , jeune Sujet de l'Académie
, aa eu occafion de paroître
quelquefois , & de faire entendre un
très-beau corps de voix , avec une difpofition
très-favorable à l'expreffion
d'un fentiment vif & des paffions les
plus fortes.
La figure de cette jeune Perfonne eſt
heureusement coupée , & fpécialement
pour le genre d'expreffion auquel elle
paroît portée .
Les reprefentations des Jeudis , comme
nous l'avons déja fait remarquer ,
ont été une école très- avantageufe ,
tant pour former les jeunes Sujets de
ce Théâtre , que pour faire développer,
par l'ufage , les talens de quelques autres
qui n'ont pas de fréquentes occa-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
fions de fervir , & par conféquent d'ê
tre connus du Public .
N. B. M. GELIOTE , dont nous
avions indiqué la retraite du Théâtre
après les représentations de TITON &
L'AURORE , ne s'eft retiré qu'en 1754,
à la clôture du Théâtre , après les repréfentations
d'une remife de CASTOR
& POLLUX. Ce qui avoit induit en
erreur à cet égard , c'eft qu'en effet il devoit
quitter après l'Opéra de TITON ,
& qu'il fut engagé à refter encore une
année.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi , 2 Mars , on donna la
premiere repréſentation de Théagene &
Cariclée , Tragédie nouvelle. Le premier
Acte de cette Tragédie fut applaudi
, de même que plufieurs endroits
dans les autres Actes ; mais le Public
n'ayant pas paru approuver la conduite
de ce Poëme , il a été retiré après cette
repréfentation. Cet événement ne doit
ni préjudicier à l'opinion avantageufe
qu'on avoit des talens de l'Auteur , ni
AVRIL. 1763. 181
à l'encouragement qu'ils méritent .
Quand on applaudit à la touche & aut
coloris d'un Peintre , il peut fe tromper
fur l'effet de la difpofition dans un tableau
, fans perdre du côté de la gloire
de fon art , & fans que les Amateurs
attendent moins de fes autres productions
dans la fuite.
II y_avoit , pour la repréfentation de
cette Tragédie , une décoration d'un
effet très-pittorefque. Les ruines qu'elle
repréſentoit , interrompoient cette ouverture
uniforme que l'on laiffe toujours
au milieu de nos Théâtres. Ce genre de
décorer , lorfque les fites de la Scène.
y prêtent , devroit être regardé par nos
Décorateurs comme un effai propre à
les éclairer fur les moyens de varier plus
fçavament leurs ouvrages.
Les Comédiens François ont remis
au Théâtre le 28 Février le Somnambule
, Comédie en profe en un A&te.
Cette Piéce ( Auteur Anonyme ) que
F'on croît être l'ouvrage d'une Société
de gens du monde & de beaucoup d'efprit
, a eu plus de fucès à cette repriſe
que dans fa nouveauté. Elle a été jouée
très-agréablement. M. BELCOUR repréfentoit
le Somnambule de la manière la
plus vraie & la plus amufante. Mlle
T
B
132 MERCURE DE FRANCE .
DROUIN , qui jouoit un rôle de carac
tère , a mis auffi un comique d'intelligence
que la Piéce éxige & qui contribuoit
à fon agrément. La vivacité de M.
MOLÉ & les graces comiques de M.
PRÉVILLE , complétoient l'effet heureux
des repréſentations de cette Comédie
qui a été fuivie avec fuccès.
Une autre remife de Piéce fur laquelle
nous nous permettons fans fcrupule de,
répéter les éloges que méritent les Comédiens
François , eft celle des Femmes
Sçavantes , de MOLIERE , repriſe
le même jour ( 28 Février. ) Nous en
avons parlé ci - devant dans l'Article des,
Spectacles de la Cour. Nous annonçons
avec plaifir qu'il reft encore parmi nous,
une portion de Spectateurs ( ce n'eft pas
à la vérité la plus nombreufe , ) qu'un
goût de préférence attache à ces beautés
, malgré leur ancienneté & malgré la
mode de certaines gentilleffes dramatiques
fardées des graces volatiles de la
Mufique nouvelle.
Les repréſentations des Femmes Sca-,
vantes ont été fort applaudies ; & ces
applaudiffemens n'avoient certainement,
pas leur fource dans la frivolité du goût
dominant.
La Débutante pour l'emploi des caAVRIL.
1763. 183
9
ractéres qui a paru dans quelques rôles
de ce genre eft Mlle DORVILLE , four
de Mlle RIVIERE ( ci -devant Mile
CATINON , ) de Mlle CARELIN & de
Mlle BOGNIOLI . Le Public a reconnu
dans cette Débutante , qu'elle avoit part
à l'efpèce de patrimoine de cette famlle
pour les talens du Théâtre . Les fuccès
dans ce genre , où l'on ne paroît jamais
dans l'âge qui féduit & intéreffe
ne
peuvent être auffi brillans que dans d'autres
; mais Mlle DORVILLE a eu lá
fatisfaction de montrer à des Spectateurs
éclairés une connoiffance raifonnée de
fon talent & une pratique du Théâtre
qui peut la rendre très - utile à tous ceux
pour lesquels elle fera employée.
Le Lundi 14 Mars on a donné la
première repréſentation de l'Anglois
à Bordeaux , Comédie nouvelle en
vers libres & en un Acte , fuivie d'un
"
Divertiffement au fujet de la Paix. Le
plus grand fuccès , le plus unanime &
le moins fufpect a couronné cet ouvravoir
pas ge . Le Public impatient de n'en
paroître l'Auteur, que fa modeftie avoit
fait fortir du Spectacle longtemps avant
la fin , après l'avoir inutilement demandé
près d'un quart d'heure , ne permit
pas que l'on commençât le Divertiffe-
K
184 MERCURE DE FRANCE.
ment , qu'au moins on n'eût publiquement
déclaré fon nom ; & lorfqu'un des
Acteurs eut nommé M. FAVART ( a ) ,
on applaudit pendant longtemps avec
une vivacité univerfelle . Cet Auteur a ..
été obligé à la feconde repréfentation
de céder à un empreffement auffi flat-
( a) Nous faififfons avec empreffément l'occafion
de rendre à cet égard un témoignage public
à la vérité , & un témoignage que des circonftances
particulières nous ont mis en état
d'affirmer par ferment , s'il en étoit befoin. Nous
atteftons ici que M. FAVART eft feul l'Auteur de
cette Piéce . L'envie fecrette du Lecteur ou du
Spectateur qui cherche à fe venger pour ainfi
dire de ce qu'elle eft forcée d'admirer , le penchant
à croire autre chofe que ce que l'on nous
préſente ; la fauffe vanité de paroître inftruit de
certains fecrets de la Société toutes ces petites
cauſes réunies , avoient concouru à accréditer une
efpéce de propos courant à la mode pour enlever
très injuftement à M. FAVART l'honneur de
fes talens , déja connus & eftimés , & fur le coloris
defquels les Gens de Lettres , ( Juges naturels
en cette partie ) ne pourront jamais ſe méprendre
que volontairement. Au reste cet Auteur
, quoique dans un genre moins élevé , peut
fe flatter du même honneur qu'on a fait longtemps
à un grand homme , (par la ridicule Fable
du Chartreux ) petit ftratagême de l'Envie
publique qui fe renouvellera fouvent contre bien
des Auteurs , tant qu'il y aura des Méchans intéreffés
à femer un faux bruit , des Etourdis pour
le débiter & des Sots pour le croire.
AVRIL 1763. 185
teur de la part du Public , & a reçu en
perfonne les témoignages éclatans de
fon fuffrage.
La morale la plus philofophique, embellie
des grâces & de toutes les fleurs
d'un ftyle où l'efprit & l'élégance brilfent
toujours ; une délicateffe adroite à
peindre avec vérité deux Nations plus
rivales qu'ennemies ; des éloges fans flaterie
pour l'une & pour l'autre ; des cri
tiques fines & vives fans amertume fur
les caractères , les ufages & les moeurs
des François & des Anglois ; pardeffus
tout , un fentiment vrai & touchant des
vertus de l'humanité ; voilà le précis de
l'ouvrage dont nous différons avec le
plus grand regret de donner un Extrait
détaillé mais le peu d'efpace que l'abondance
des autres matières laiffe à
notre Article des Spectacles, nous oblige
à le remettre au Vol. du 15 de ce mois.
Cette Piéce a été jouée parfaitement;
& M. PREVILLE dans le rôle de Suda
fait un plaifir tout nouveau.
Nous n'ofons prèſqu'ici rendre à Mlle
DANGEVILLE le tribut d'éloges trop
mérités en cette occafion. Si ce tribut
eft le dernier que nous devions payer
à cette inimitable Actrice , c'eft renouveller
des regrets trop bien fondés.
mner
186 MERCURE DE FRANCE.
AVIS SUR L'ÉDITION DE
L'ANGLOT'S A BORDEAUX,
N. B. On apprend que plufieurs per
fonnes fefont affociées pour copier cette
Piéce aux reprefentations , afin d'envoyer
ces Copies à des Chefs de Troupes
de Province . On ne doute pas qu'il n'y
ait quelqu'Edition faite fur ces copies
& fans doute très-informe. On avertit
le Public que la véritable Edition fe fait
chez DUCHESNE , rue S. Jacques ;
qu'elle fera facile à reconnoître
par le
Divertiffement dont la Mufiquefera imprimée
à la fin , & par le Paraphe de
Auteur qui fera fur le titre.
Le Samedi , 19 Mars , on donna ,
pour la clôture de ce Théâtre la qua
triéme repréfentation de cette même
Piéce ( l'Anglois à Bordeaux. ) Le concours
des Spectateurs y étoit auffi confidérable
qu'il puiffe . être , les applau
diffemens perpétuels. Cette foirée ainfi
que toutes celles où cette Piéce avoit
été repréſentée , l'extérieur de l'Hôtel
des Comédiens a été illuminé.
L'Anglois à Bordeaux fut précédé
d'une repréfentation de Tancréde , dans
AVRIL. 1763. 187
laquelle Mlle DUBOIS , repréfentant a
la place de Mlle CLAIRON , eut un
fuccès très-agréable , & d'autant plus .
flateur qu'il lui fut confirmé en fortant
du Théâtre , par le fuffrage de l'admirable
Actrice qu'elle avoit doublée &
qui avoit affifté à la repréfentation . ( b )
Mlle DUBOIS avoit déjà joué avec fuccès
dans la repréfentation de Théagêne
& Cariclée , & dans celle de l'Orphelin
de la Chine . Paroître dans des rôles
que le Public eft accoutumé à voir rendre
par Mille CLAIRON & n'y être
que foufferte fans dèfagrément , feroit
pour une Actrice un titre de talent ; y
faire plaifir en beaucoup de parties , y
être applaudie de bonne foi , & ne paroître
dèfagréablement en aucun endroit
, c'eft , à ce qu'il femble , décider
Mlle DUBOIS , l'efpérance de ce Théâtre
pour le tragique. La conduite de
ce jeune Sujet dans l'étude de fon art ,
confirmera ou détruira cette efpérance:
>
Le même jour M. DAUBERVAL ,
Acteur du Théatre François , prononça
te Difcours fuivant.
(b ) La fanté de Mlle CLAIRON , quoiqu'extré
mement altéréé , laiſſe eſpérer avec les fecours du
repos & du temps , un rétabliſſement qui la ren
dra aux voeux du Public.
188 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS ,
» Chargé de vous préfenter l'homma-
» ge de notre reconnoiffance , il m'eft
» doux de penfer que cet emploi pré-
> cieux à mon coeur appartient à celui
» fur lequel votre indulgence a le plus
» éclaté.
» Il eft de ces momens où la Nature
» pour ainfi dire épuisée paroît rallen-
» tie dans fes productions, où les grands
» Modéles qui ont précédé , femblent
» avoir été formés aux dépens de leurs
» Succeffeurs. Alors les difpofitions les
» plus communes paroiffent avoir acquis
» quelques droits à votre bienveil-
» lance.
» Oui , Meffieurs , vous voulez bien
» avoir égard aux circonftances , & ne
» pas nous juger toujours à la rigueur.
" Vous avez daigné jetter un regard
» favorable fur nos efforts , dans un
» temps où la retraite de M. GRAND-
" VAL vous laiffoit à regretter un Ac-
» teur inimitable , qui au talent le plus
» vrai joignoit l'art de rendre le Ridi-
» cule fans rien faire perdre à fes rôles
dans leur nobleffe ; vous applau-
» diffiez en lui ce mérite fi rare d'être
AVRIL. 1763. 189
» le Peintre de fon Siécle , & de paroî-
» tre fur la Scène moins Acteur qu'-
» homme du monde ; l'homme même
» du jour qu'il repréfentoit.
» Vous avez été frappés depuis, Mef-
" fieurs , d'une perte plus grande en-
» core : ce Spectacle vous la retracera
» dans tous les temps. L'Auteur d'Atrée
, de Rhadamifte , d'Electre, dont
*
le génie avoit porté tant de fois la
» terreur dans votre âme , l'Eschyle
» François n'eft plus ; mais fes fublimes
» productions vous reftent , & fa gloi-
» re perfonnelle devient aujourd'hui
celle de toute la Nation.
» Qu'il me foit permis , Meffieurs
» de guider vos regards vers ce Mau-
» folée que fait élever à ce grand Hom-
» me un Roi dont la tendreffe pater-
» nelle pour fes Sujets perce les ombres
» de la mort.
» Nous ne vous envierons plus , Na-
» tions voiſines ! ces témoignages publics
de vénération pour les talens fu-
» blimes. Le marbre va vous exprimer
» cette grande vérité que le Père des
» Peuples eft auffi celui des Arts.
" Mais cet honneur rendu aux mâ-
» nes de CRÉBILLON eft encore atten-
» du de ceux du Grand CORNEILLE
190 MERCURE DE FRANCE.
» de RACINE , de MOLIERE ; oferaije
le dire , Meffieurs ces mânes illuftres
l'attendent de vous.
,
» Héritiers de cette grandeur qui fut
» l'âme du fiécle dernier , tout ce qui
» lui eft échappé d'actions glorieufes
» vous appartient . Ce lieu même vous
» rappelle encore à ces fentimens géné-
» reux qui ont arraché à l'infortune la
» petite fille du Grand CORneille.
» Ce que vous avez fait pour le fang de
» ce grand homme marque ce qui vous
refte à faire pour fa mémoire.
"
·
» Qu'il fera beau de voir un Monar-
» que & un Peuple rivaux fe difputer
» la gloire utile d'honorer les talens !
» quoi de plus propre à les encourager
» que ces témoignages éternels de votre
» admiration ? que ne devez -vous point
» attendre , Meffieurs , des Auteurs dra-
» matiques , lorfqu'ils pourront fe flat-
» ter que les fuffrages dont vous les
» avez honorés feront perpétués fur le
» marbre ? oui , Meffieurs , les talens
» vous doivent tout leur éclat. Ils s'éteignent
loin du charme des applau-
» diffemens & du flambeau de la criti →
»que. Que n'ont- ils de même leur four-
» ce dans le fentiment vrai du befoin de
votre indulgence ! J'aurois en vous
AVRIL. 1763: 191
» la demandant , Meffieurs , l'efpoir fa-
» tisfaifant de mériter un jour vos bon-
» tés,
Ce Difcours fut généralement applaudi.
Le principal objet ( feu M. CRÉ-
BILLON , auquel pour la dernière fois
nous ajoutons le Monfieur ) étoit récemment
renouvellé dans la mémoire
des Spectateurs , par un très-beau Portrait
de ce grand Poëte , que les Comédiens
venoient de faire placer depuis
quelques jours , au rang des illuftres
foutiens du Théâtre François. Ce Portrait
, admirable par la vérité de la reffemblance
& par toutes les grandes parties
de la Peinture , eft l'ouvrage de M.
DOYEN , Peintre du Roi.
Quoique la retraite de Mlle DANGEVILLE
ne paroiffe que trop certaine
, nous remettons à donner les anecdotes
que nous fommes dans l'ufage
d'inférer dans nos Journaux fur les Sujets
de ce Théâtre en ces fortes d'occafions
: mais nous communiquerons un
des hommages que la Poëfie , qu'elle
a fi bien fervie , rend à cette excellente
A&trice .
192 MERCURE DE FRANCE:
VERS à l'occafion de la retraite de
Mlle DAN GEVILLE.
Tout Paris l'adoroit , tout Paris la regrette ;
Du Théâtre François elle étoit l'ornement.
On ne perdra jamais d'Actrice plus parfaite ,
Jamais on ne verra plus modefte talent.
Chacun peut en juger par ce trait furprenant :
Elle force l'envie à pleurer fa retraite .
COMÉDIE ITALIENNE.
O N trouve chez Duehefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cet
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
des grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
,
ici
AVRIL. 1763. 193
2
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique.
Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaînement
dans la plupart des Scènes ,
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle. Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies
celui - ci a tourné en plufieurs endroits
de fes nouvelles Piéces le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon , dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie
éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre.
Dans la Comédie Italienne en un
Acte , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'u
fage de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui forne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle-part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer . Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
Ire fois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génie finAVRIL.
1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques.
Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie . Ce fuccès tres -mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme , n'a
fait qu'augmenter . Le Public l'a toujours
revue ,jufqu'à la clôture de ce Théâtre,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle eft tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecreurs
en verront l'Analyſe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
BLAISE le Bucheron , fort d'une
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main . Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en-
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tend gronder le tonnerre , il tremble ,
MERCURE paroît fur un nuage : ah!
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recommande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER. BLAISE exprime .
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaitera
, il eft bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propofe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit . MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle , pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureuſe
avanture qui fait méprifer SIMON . Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querelle ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers.
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &'
AVRIL. 1763. 197 .
4
31
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE?pour toute
réponfe on lui rit au nez. Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui . font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trou
vé un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler' gaiment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénûment
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réſerve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , quia paru dans la première
Sceneavec COLIN , fon amant , croyant
que c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traversée , rit ,
& SUZETTE s'obftine à vouloir Co-
LIN. L'abſence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
L'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'âge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN. Empreffemens & fleurettes de
ག
>
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
,
. BLAISE améne le BAILI , homme.
qui vante beaucoup fes confeils , &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération . Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient , on fe met à table chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI » encore , s'écrie-t- il , que
» n'avons-je à la place , car je fçai que
» vous les aimez ... labo une belle
» anguille ! it en paroît une dans le plat
tonte paccommodée, BLAISE fe dépite
,MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femme
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
par les deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AVRIL 1763. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger ,
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée.
Le BAILLI confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante . SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
Paccepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait. MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fou
hait. Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
maudit fon indifcrétion. Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercimens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître , dit
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN' & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pétulance
gâte tout.
REMARQUES.
".
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
fines une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention ;
les Ariettes y font adroitement enchâffées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confufion , & les airs de Su
zette & de Colin , tout cet enſemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittorefque..
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M,
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL. 1763.
206
garder l'Anonyme , fentant bien que le , fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui alfortit le genre mufical aux dé.
tails des paroles. Sans ceffer d'être aufli Harmonifte
il a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature ` en
même temps l'efprit de la Langue & celui de
la Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAIL
LOT , M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE , &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles...
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté fur ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Muficien
dans le
avec de fuccès ; le
blic a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'eft
pas faite
comme celle de l'Opéra
beaucou
afin
des
Modernes
,
A
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés für les Affiches
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
CONCERTS SPIRITUELS.
DANS la femaine de la Paſſion il y a eu Concert
le Dimanche , le Mardi fuivant & le Vendedi
, Fête de l'Annonciation.
Dans le premier de ces Concerts on a exécuté
Lauda Jerufalem , Motet à grand Choeur de M
AVRIL 1763.
2.03
DELALANDE , & le Confitebor de Pergoléze. M.
BESCHE y a chanté & M. BALBATRE a éxécuté fur
l'orgue plufieurs morceaux qui ont fait beaucoup
de plaifir.
蜀Dans le Concert du Mardi on a éxécuté Inclina
Domine, Motet à grand Choeur de M. BLANCHARD,
Maître de Muſique de la Chapelle du Roi ,
dans lequel M. DUBUT , Ordinaire de la Chapelle
du Roi , a chanté un récit de deffus . Ce jeune
talent que l'on peut encore regarder comme
dans l'enfance , relativement à fon âge , ne doit
pas être regardé de même par rapport à l'uſage ,
à la préciſion & aux autres parties de la Muſique
ainfi que de l'art du chant. La voix du jeune M.
DUBUT eft très agréable , & fon articulation
très-nette & très- correcte. Il a été fort applaudi
non feulement en faveur de fon âge , mais par le
plaifir qu'on a pris à l'entendre ; en ſe rappellant
celui dont avoit fait jouir longtemps M. RICHER
dans le même âge & dans le même genre de voix.
On reprit le Confitebor de Pergoléze.
O
Le Vendredi , on éxécuta Nifi Dominus , Motet
à grand Choeur de M. BELISSEN , & le Confitemini
de feu M. DE LA LANDE . Qu'il nous
foit permis de remarquer quelle impreffion fait
& fera toujours la fablime compofition de ce
célébre Muficien. Quelle majesté dans le ca
ractère général de fes chants ! Quelle analogie
avec la divine infpiratation qui régne dans les
Pleaumes ! Quel fentiment dans l'expreffion "
Quelle grandeur & quelle fageffe dans les images
que le génie de cet Auteur ne paroît point
chercher , mais qu'elles femblent venit faifir avec
une variété infinie & du meilleur goût , dans les
différentes parties de fes motets ! Quelle vérité
dans le caloris général ! Mérite rare dans pref
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
que tous les ouvrages qui méritent notre admiration
à d'autres égards.
Mile HARDI , jeune Sujet , conduite par ſon
père en Italie à l'âge de neuf ans , pour y être
aftruite dans la Mufique , & formée dans la
connoiffance de la Langue & du goût du chant
de cette Nation a chanté dans ces trois Concerts
différens airs Italiens avec beaucoup de fuccès.
Sa voix eft agréable , timbrée & flexible. Elle
chante cette Mufique purement dans le genre &
avec les feuls agrémens qui lui font propres , &
analogues à l'idiome du Pays. Nouvelle , & peutêtre
enfin utile leçon pour les Cantatrices , qui
n'ont appris en France que la caricature de ce
goût.
Mlle FEL a chanté avec le fuccès & les applaudiffemens
ordinaires plufieurs Récits dans les
grands Motets , & n'a point chanté de petit Motet
Italien .
MM. GAVINIÉS , LE MIERE & LE DUC ont
joué à ces trois Concerts des airs en trio de la
compofition de M. GAVINIES.
Dans les Concerts da Mardi & du Vendredi ,
M. DUPORT a joué ſeul des Sonates & Con-.
certo de fa compofition.
Par tout ce que nous avons eu occaſion de dire
précédemment à l'avantage du talent fi agréa
ble & fingulier de M. DUPORT , on doit juger
du plaifir que le Public a eu de l'entendre après
quelques Concerts d'où il s'étoit abfenté , & des
applaudiffemens qu'il a reçus ..
CONCERT du Dimanche des
RAMEAUX.
On a ' exécuté Confitemini , Motet à grand
choeur de M. l'Abbé GOULET , ancien Maître de
AVRIL. 1763. 205
>
Mufique de la Cathédrale de Paris. Ce Motet a
été applaudi en plufieurs endroits. Le jeune M.
DUBUT , dont nous venons de parler a chante
. Le Concert a fini par Dominus regnavit ,
Motet à grand choeur de feu M. De da lande ,
dans lequel Mlle ARNOULD a chanté avec applaudiſſement
le récit Adorate. Dans le même
Moret, Mlle ROZET & M. GELIN , ont éxécutè un
Duo qui a été univerfellement applaudi & avec
la plus grande juftice.
MM. DUPORT & KOHUALT ont joué des airs
en Duo far le Violoncelle & le Luth . C'est ici
précisément une de ces occafions où il n'y a point
d'expreffions pour les éloges mérités & pour rendre
le fentiment de plaifir des Auditeurs. Les airs
qu'ils éxécutoient étoient travaillés avec un goût
& un art infinis , fur des Sujets connus , agréables
& faciles , ce qui a beaucoup ajouté à l'extrême
fatisfaction du Public ; en forte qu'ils ont été pour
ainfi dire contraints par la vivacité des applaudiffemens,
de céder à ſes defirs & de continuer de
jouer , après le nombre d'airs déterminé pour .
ce Concert. Nous ne pouvons no us diſpenſer à
ce ſujet de renouveller aux grands talens ,
qu'ils reçoivent en tant d'occaſions de la part des
Auditeurs , fur le genre de muſique qu'ils exécutent.
Quand voudront - ils enfin ſe donner à
eux-mêmes la flatteufe fatisfaction , d'être toujours
agréables en étonnant & fe défendre du
penchant obſtiné pour les feules difficultés ? *
l'avis
Mlle HARDI chanta très- bien un bel Air Italien
& avec une voix plus également foutenue que
dans les Concerts précédens.
M. GAVINIÉS a joué un Concerto de fa compofition
, dans lequel il a été fort applaudi.
Mlle EBL a chanté un petit Motet , dont la
206 MERCURE DE FRANCE.
)
Mufique n'eft pas entiérement dans le genre Italien
; elle y a reçu tous les applaudiſſemens que
méritent la voix & fes talens.
On rendra compte dans le fecond volume de
ce mois des Concerts de la Semaine Sainte & de
celle de Pâques.
ARTICLE VI..
SUITE des Nouvelles Politiques du
mois de Mars.
„P
SUITE de l'Article de WARSOVIE .
ERSONNE n'ignore la conftitution de la Diète
de pacification de l'année 173.6 , faite du con-
» fentement de tous les Ordres de la Républi-
» que , touchant les Duchés de Courlande & de
Semigalle. On y a ftatué qu'après l'extinction
» de la famille de Kettler celui à qui ces Fiefs
>> feroient conférés en jouiroir , lui & fes defcen-
» dans mâles , moyennant un diplôme en ufage
לכ
dans de pareils cas , & qu'on conviendroit avec
slai des conditions féodales . La Commiffion de
» 1727 , déléguée par la Diète de 1726 pour les
affaires de Courlande , avoit été prorogée jul-
» qu'à cette époque. Tout cela a été obfervé &
exécuté felon ladite conftitution . Le Duc Er
>> neft Jean reçut le diplôme Royal ; les Commiffaires
nommés de la République convinrent
» avec lui des conditions féodales ; il reçut l'inveftiture
, felon la coutume , & le diplôme de l'in-
* veftiture lai fut expédié folemnellement fous
les deux fceaux de la Couronne & du Grand
5 Duché de Lithuanie , avee promelle au nouAVRIL.
1763. 207
veau Fendataire , de la part de la République ,
» de le protéger & de le défendre dans fes Duchés
, lui & fes deſcendans , contre qui que ce
>>foit ainfi ce Duc acquit par- là un plein & in-
→ dubitable droit à ces Duchés pour lui & pour
fes defcendans mâles.
>> Or fi un Prince Feudataire ne peut , fans être
coupable d'un crime de félonie , être privé des
Fiefs qu'il a acquis légalement , de quel droit
» fontiendra t-on que le Duc Erneft -Jean doit
» être privé de ſes Duchés , fans avoir été ni en-
» tendu ni jugé , & fans avoir commis de crime
→ contre le Roi ni la République ?
» Si dans le temps où l'on a voulu le dépouiller
de fes Duchés , il y avoit des raisons d'Etat
pour l'en tenir éloigné , les raiſons d'Etat qui
l'y rappellent aujourd'hui font d'autant plus
fortes, qu'il eft jufte de rendre à chacun ce qui
» lui appartient.
* >> Par les droits de la nature & du bon voisinage
» on eft obligé de protéger , contre la violence &
» l'injuſtice , un Prince voifin & opprimé : ainfi
Sa Majesté Impériale de toutes les Ruffies ne
→ peut refufer de maintenir le Duc & les Etats de
Courlande & de Semigalle dans leurs droits ,
>> priviléges & prérogatives .
Sa Majefté Impériale n'ignore pas que ces
Duchés font un Fief dépendant du Corps entier
de la République , & non du Trône feul
» des Rois de Pologne , felon la teneur du diplôme
de l'incorporation de l'année 1569 , 8
felon la conftitution de 1736 ftatuée du confentement
de tous les Ordres de la République.
-La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
208 MERCURE DE FRANCE.
GENEALOGIE de la Maifon de SPARRE , felon
les Piéces quifont chez M. de CLEREMBEAUT
& qui ont étéproduites à l'Ordre de Malte.
SPARRE OU TOFFTA , illuftre & ancienne Mai
fon de Suéde , alliée de très-proche aux familles
qui ont régné en Suéde foit avant ou après la révolution
arrivée dans ce Royaumé lors de l'inva
fion des Danois fous Chriftiern IF. leur Roi. On
trouve dans les hiftoires & les généalogies Suédoife's
l'an 1150 Sixten de Toffta , grand Ecuyer
du Royaume de Suéde fous le Roi Canut. Sixten
eut pour fils Nicolas Toffta ; qui lui fuccéda dans
Ia Charge de grand Ecuyer , & époufa Mereta,
Princefle dont l'hiftoire vanté beaucoup la beau
té & la vertu , elle étoit fille d'Eric X , Roi de
Suéde , & de Rhechiffa , fille de Waldemar , Rot
de Dannemarck Nicolas Toffta mourut l'an 1250
& lailla de Mereta , Ambernus , qui fut Grand
Maître-d'Hôtel du Royaume & le Chef de la
Branche aînée des Toffta , qui dura peu ; Sixten
II. qui fut Prince du Sénat & Chef de la branche
cadette , dont la poftérité fe perpétue encore
aujourd'hui en France dans la ligne directe ; en
Suede & autres Pays du Nord , en lignes collatérales
. On ignore avec qui Ambernus prit alliance
; les enfans furent Nicolas II , grand maître
d'hôtel , mort en 1313 fans poftérité ; Nanne
Chevalier de l'éperon d'or , qui fit des voeux dans
le Monaftère de Efchiltunen ; Ulphon , Chevalier
de l'éperon d'or , grand maître d'Hôtel & Séné
chal de Néricie , qui époula Chriftine , fille de Simon
Jonas , & fut le feul qui laiffa des enfans ,
Canut , Chevalier de l'éperon d'or , mort en 1350
fans poftérité ; Ingeburge , qui fut mariée à Hermannde
Kafflebeck, Ulphon mourut en 1345 , laif
AVRIL. 1763: 200
fant Ingeburge mariée à Benoît , Duc d'Algoth
tué en Hollande , Marguerite , mariée à Stenon
Chevalier & Senateur , & Charles de Toffta , le deré
nier mâle de fa branche ; il fut grand Maréchal
de Suéde & Sénéchal d'Uplande , mort en 1399,
ne laiffant de fon mariage avec Hélene , fille d'Ifraël
Birger que Marguerite , mariée en premieres
nôces à Canut Bonde. De ce mariage fortit Charles
VIII , Roi de Suede.. Canut , vécût peu après lui.
Marguerite , époula Stenon Turon , dont elle n'eût
que Brigitte ou Britte , mariée à Gustave Sture
Chevalier de l'éperon d'or . De ce mariage eft forti
une autre Brigitte , qui épouſa Jean Christiern ,
Senateur du Royaume , qu'elle fit Pere de Frédé
ric de Ridbok , ou Gripsholm , qui le fut de Guftave
Vafa , qui chaffa les Danois de la Suede &.
s'en fir déclarer Roi . Ainfi le fang de Margueritte,
& par elle celui des Tofftas , a été uni avec celui
des Rois de Suéde jufqu'à la Reine Chriftine , la
derniere de la postérité de Vafa , laquelle abdiqua
la couronne & fe retira à Rome où elle eſt morte
fans avoir été mariée.
Seconde Branche qui fubfifte encore. Sixten
fils de Nicolas Toffta , Prince du Sénat , mort
en 1295. Son fils fut Ambern 1 ; grand Maréchal
de Suede fous Eric & Valdemar , qui reguerene
conjointement. Ambern lailla Ears ou Laurent I ;
grand Ecuyer , mort en 1299 , quatre ans aprèsfon
père. Son fils fut Ambern II , Chevalier de;
l'éperon d'or , qui vêcur longtemps ; on ne fçaie
point avec qui ces trois Seigneurs prirent allian-.
ce. Laurent II, eut auffi Ingeburge , mariée dans
Ia branche aînée des Barons de Horn à Chriftierne...
Aumine. Ambern eut pour fils Laurent II , mort en
1373. Il laiffa d'Hélene , fille d'Haquin Lamnes
Frince du Sang Royal de Norvege , qu'il avoie
210 MERCURE DE FRANCE .
?; "
Viceépoulé
, Siggé furnommé de Agard , Grand Ecuyer,
qui lailla Laurent III , dit de Agard,Grand Ecuyer.
Celui-ci époufa Ingeburge , fille de Benoit Laurent,
fon parent fans doute , dont il n'eut que Sigge de
Siagard, qui fit alliance avec Chrifine , fille de
Magnus de Natoda de Giaxholm morte en
1522. Sigge mourut en 1500 , & laiffa Laurent
IV fon fils , appellé de Sundbi , qui fut Chevalier
de l'éperon d'or & Maréchal de Suede , fa femme
fut Brigitte ou Brilte , fille de Turon Trolle , qui
lui donna Eric de Sparre , Baron de Sundbi ,
Chancelier de Suéde , & Jean Sparre de Berquara,
Préfident de Calmar , qui fut la tige d'une autre
branche continuée par Sigifmond Sparre . Eric eft le
premier qui a porté le nom de Sparre , & qui l'a
donné à tous les defcendants de Toffta. Ce nom
veut dire poutre d'or , dont Jacques VI , Roi d'Ecoffe
& d'Angleterre , décora les armes , en recompenfe
des fervices que ce Seigneur lui avoit
rendus. Eric , ent la tête tranchée à Lingkpin , en
1600 , pour avoir embraffé le parti de Sigifmond ,
Roi de Suede & de Pologne , fon véritable Maître,
contre Charles IX , Duc de Sudermanie , qui ufurpa
la couronne fur Sigifmond , fon neveu. Eric,
lailla de Elba , Comtelle de Brahé , fon épouse ,
morte en 1609 , Guftave , Jean , Sigifmond , ( Ces
trois-ci n'ont point laiffé de poftérité ; ) Laurent
V , Pierre , Charles , qui ont laiffé des enfans ; Bri
gitte , Béate. Celle-ci fut mariée au Baron Eric
& n'eut qu'une fille appellé Catherine. Laurent V,
épouſa Merta , fille du Comte Banaër , dont il
n'eut que Pierre , fi célébre par les grandes charges
qu'il a occupées & par les négociations où il fut
employé , dont le frere époufa la Princeffe Palanié
ce de la Reine Chriftine & foeur du
Roi Charles- Guftave. Son époule fur Ebba, fille
tine
AVRIL. 1763.
211
de Pontus de la Gardie , originaire de France ,
grand chancelier & premier Miniftre de la Reine
Chriftine , en 1607 , & le plus opulent Seigneur de
Suede Pierre , fut Sénateur & grand Maître d'Artillerie
, Ambafladeur extraordinaire auprès de
Charles II, Roi de la Grande Bretagne , Média-,
teur au Congrès de Cologne , enfuite Ambaffadeur
auprès de Louis XIV, à qui il rendit de
grands fervices en formant entre la Suede & la
France une union qui fubfifte encore. Louis XIV,
pour reconnoître fes fervices , lui donna des lettres
de Comte pour lui & ſes enfans à jamais , avec la
liberté d'acquérir & de poffléder en France telles
terres ou charges qu'il voudroit avec les mêmes
prérogatives que fes fujets , au nombre defquels
ce Monarque l'admettoit . Pierre de Sparre , pendant
le féjour que fon Amballade lui occafionna
en France , conçut le deffein de vendre tous fes .
biens en Suede & de s'établir dans ce Royaume
où il méditoit d'embraffer la Religion Catholi-,
que. Le temps de fon caractère étant expiré il retourna
en Suede . Pendant qu'il travailloit à éxécuter
fes projets la mort le furprit en 1698. Il
n'eut d'Ebba la femme , morte en 1693 , que Lau..
rent VI, magnus , qui après la mort de fon pere
palla en France où il entra au fervice avec titre de
Lieutenant Colonel dans le Regiment de Sparre,.
aujourd'hui Royal Suédois , dont Eric de Sparre ,
Ambaffadeur & petit fils d'Eric , étoit alors Colonel
en 1700 environ . Laurent VI, étant en 1703
en garnison à Tournai , y époula Félicité , fille de
Sire le Vaillant, Baron de Vaudripont & de N. fille
du Baron d'Hériffen , Comte du S. Empire. Après
avoir abjuré le Luthéranifme dans la Chapelle de
J'Evêque de Tournais ce changement de Religion
le fit profcrire en Suede , où les biens furent con
212 MERCURE DE FRANCE.
fifqués , il fupporta conftamment ces revers jaf
qu'à la mort arrivée à Paris en 1725 & fut enter ;
ré à S. Sulpice après avoir vécu 62 ans . Il a laiffé
de Félicité le Vaillant , deux enfans mâles , Jofeph-
Ignace , Comte de Sparre , & Pierre , Comte de
Sparre , tous deux au fervice de France. Jofeph
Ignace, âgé de 2 ans , Maréchal de Comp en
1748 & Colonel du Régiment Royal Suédois en
3742 a épousé en 1730 Marie du Chambge , fille
de Sire du Chambge de -Lieffart , premier préfident
de la Chambre des Compres de Flandres , d'une
famille ancienne & illuftrée dans la robe , originaire
du Franc de Bruge . Leurs enfans font Aléxandre
Sparre , Colonel du Régiment Royal Saé
dois , Ernefte Sparre Colonel dans le même Régio
ment ; Augufte Sparre , qui eft dans l'état ecclé
faftique , & Guftave Sparre , âgé de cinq ans ,
Chevalier de Malthe.
>
Tiré de Meffenius Suenon , Généalogifte Sué
dois..
De Schinnerus , Poëte Suédois .
De Gothus & Ericus , Hiſtoriens Suédois.
Des Mémoires de la Paix de Rifvick , par Du
mont..
N. B. Gette maiſon a fourni au Roi , dans le
courant de ce fiécle , 54 Officiers . Il y en a encore
actuellement neuf au Service de Sa Majesté.
M. BAILLY le fils , Garde des Tableaux du
Roi en furvivance , a été reçu à l'Académie des ,
Sciences le 29 Janvier , pour remplir une place.
d'Aftronome..
Le 15 Mars 1763 , a été célébré le Mariage
de Meffire Louis Honoré de Montillet de Gre
AVRIL 1763. 213
M
naud , Marquis de Rougemont & autres lieux ,
premier Enteigne de la premiére Compagnie
des Moufquetaires de la Garde du Roi , Chevalier
de l'Ordre Royale Militaire de S. Louis ,
Fils de Meffire Pierre Anthelme de Montiller ,
Chevalier Grand-Bailly d'épée des Provinces de
Bugey , & Valmorey , & d'Henriete Victoire
de Bellecombe , avec Dame Jeanne Charlotte
Elifabeth de Chabannes Curton ; -Veuve de
Melire Jean Bochart Marquis de Champigni ,
Fille de Meffire Jean Baptifte de Chabannes Curfon
Chevalier Comte de Rochefort & autres lieux
& de Défunte Dame Claire Elifabeth de Roquefeuil
, & Soeur de Jacques Charle Comte
de Chabannes Marquis de Curton en Guyenne ,
& du Palais dans le Foreft , Comte de Rochefort
en Auvergne & autres lieux ; Colonel au
Corps des Grenadiers de France . La Bénédiction
Nuptiale a été donné dans l'Eglife Paroiliale
de S. Sulpice par l'Archevêque d'Aufch
Oncle du Marquis de Montillet.
(
Ĉ
APPROBATIO N. PR
J'ai lu ,par ordre de Monſeigneur le Chancelier, ΑΙ
le Mercure d'Avril 1763 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A
Paris , ce 31 Mars 1763. GUIROY.
214 MERCURE
DE FRANCE.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS IT IN PROSE
ARTICLE PREMIER.
ODDe fur la Statue Équestre du Roi. Pages
LOUIS XV .
LE POETE Philofophe.
VERS far un Portrait donné à Mlle Dangeville.
CONSEILS d'une Mère à fa Fille.
ABBAS & Sohry , Nouvelle Perfanne .
10
ibid.
13
ibid.
14
46
LES Ecoliers & le Balon´ , Fable.
STANCES fur l'incendie du Palais Epifcopal
d'Amiens , arrivé le Dimanche 19 Décembre.
EPITRE à M. G.
HOROSCOPE du premier Enfant de M. le
Marquis D. F.
A M. le Prince de Solre , fils unique de M. le
Prince de Croy-
VERS de feu M. Coffin , mis au bas d'une
Eftampe de feu M. Samuel Bernard.
Las mêmes Vers traduits en François.
DIALOGUE entre Démocrite & Moliére.
47
49
13
$4
ibid.
55
64
65 & 66
67 & 68
PORTRAIT de Madame C** par M. ***.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON. ibid
AVRIL. 1763. 215
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les
Enigmes & les Logogryphes. 69
LETTRE au même fur l'Etabliffement d'un
Bureau de Confultations pour les Pauvres. 73
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur une
Infcription.
HISTOIRE Poetique , tirée des Poëtes François
; par M. l'Abbé B...
DE LA SANTÉ , Ouvrage utile à tout le
monde ; par M. l'Abbé Jaquin.
96
97
99
TRAITE abrégé de Phyfique à l'afage des Colléges;
par M. de Saintignon.
QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas de M.
Buyde Mornas.
ANNONCES de Livres.
103
106
109 &fuiv.
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES.
ACADÉMIE des Sciences & Belles - Lettres de
Dijon.
SEANCE publique de l'Académie de Befançon
pour la diſtribution des Prix .
RENTREE publique de l'Académie de Befançon
, du 17 Novembre 1762.
PRIX proposés par l'Académie des Sciences,
Belles -Lettres , & Arts de Befançon , pour
l'année 1763.
SEANCE publique de l'Académie Royale
des Sciences & Beaux-Arts de Pau.
MEDECIN E.
OBSERVATIONs fur l'Hiftoire de la Méde-
127
124
128
129
132
cine. 133
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. De la Place , fur les Aquedues ,
fur les grands chemins , &c.
SUPPLÉMENT aux Piéces Fugitives .
COUPLETS fur l'Élévation de la Statue du
Roi & fur la PAIX .
VERS à S. A. S. Mgr le Prince Louis de Rohan
, Coadjuteur de Strasbourg , fur fa
convalescence .
REGRETS d'un Habitant du Partèrre , ſur la
retraite de Mile Dangeville.
+
VERS adreffés à M. Favart , le jour de la
première repréſentation de fa Piéce au
fujet de la Paix .
7
AUTRES .
ART. IV. BEAUX - ARTS.
142
148
149
ibid.
" ISO
IsI
ARTS UTILES.
G20 GRAPHIE . 152
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE à MM . de la Société des Amareurs
, fur le Tableau allégorique des
Vertus formant le Portrait du Roi ,
peint par M. Amédée Vanloo .
GRAVURE .
MUSIQUE.
ART . V. SPECTACLES .
SUITE des Spectacles de la Cour à Verfail-
SPECTACLES DE PARIS.
les.
OPERA.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne .
CONCERTS Spirituels .
457
162
5165
167
178
180
192
202
ART. VI. Suite des Nouvelles Polit. de Mars . 206
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY. "
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
M A I. 1763.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
Stius in
PayTiesSeulp. 1778.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
BIBLIOTHECA.
REGLA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
,
"
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
,
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piece.
>
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est- à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre - vingt- onze volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , fe trouve à la fin du
foixante- douziéme.
›
N
MERCURE
DE FRANCE.
MA I. 1763.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE d'un Curé du N.. à Madame
la Marquife de S. R. à Paris.
D.E votre voix l'attrait perſuaſif
Sçut m'arracher jadis , fage Marquife ,
D'un lieu de peine * , où les loix de l'Eglife
Depuis un an me retenoient captif.
Avec encor plus de force & d'empire ,
*Le Séminaire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
La même voix me réveille & me tire
D'un froid repos dont , loin de l'hélicon
Le défeſpoir de grimper à fa cime ,
Et de cueillir le laurier de la rime ,
Avoit fajfi mon timide Apollon."
Oui , dans la douce & charmante carrière ,
Où , dès l'abord , mes premières chanfons
Avoient eu l'art ou le bonheur de plaire ,
Je fommeillois couché fous la barrière.
Avois-je tort ? Ecoutez mes raiſons .
Un bon Poëte , ainſi que tout grand-homme ,
Tout bien compté , Madame, n'eft en lomme,
Que l'effet feul de quelque paffion ,
Rapide , ardente , & pleine d'action ,
Dont le feu vif faifit , pénétre , enflamme ,
Brule fon coeur des plus hardis tranſports :
Ainfi que l'âme eſt le reffort du corps ,
Les Paffions font le reffort de l'âme.
La gloire , l'or , l'amour , l'ambition ;
Tel eft l'inftinct des actions fublimes ,
Des grands talens , des vertus & des crimes.
Qui n'eft piqué de ce vif aiguillon ,
Foible jouet d'efforts pufillanimes ,
Au champ de Mars n'eft jamais qu'un poltron ,
Au double- mont qu'un Raccolleur de rimes .
Les Paffions font la divinité
Que , fous le nom de Démon , de Génie ,
De Muſe , enfin de Dieux de l'harmonie ,
Chanta jadis la docte antiquité.
M A I. 1763. 7
Or appliquons cette maxime fûre.
D'un pauvre hère , à qui , pour fon malheur ,
L'ordre du Sort confia la pâture
Et le falut du troupeau du Seigneur ;
D'un Preſtolet , vrai Pâtre évangélique ,
Fait pour trotter , fans repos & fans fin ,
Sur tous les pas d'un animal ruſtique ,
A mille écarts par fa malice enclin :
Si quelquefois , las de courir en vain ,
Affis le foir au bord d'une prairie ,
Au lieu d'aller irriter fon chagrin ,
Par quelque trifte & fotte rêverie ,
Sur des pipeaux affemblés de fa main ,
Pour le diftraire , il lui prend fantaiſie
De frédonner quelqu'air vif & badin ,
Quelle fera fa-muſe , ſon génie !
L'ambition ? Mais la fienne eft remplie
Quand les amis , ou fon heureux deftin
.8.30 °
1
Ont pu le mettre à l'abri de la * faim.( a )
1001
La foif de l'or ? Eh ! comment pourroit naître
Če fol defir au coeur étroit d'un être ,
F
Qui quelquefois n'a pas fon faoul de pain ? ( b )
L'amour O ciel , d'une telle foibleffe
201 I
Daigne à jamais fauver fon chafte coeur :
D'un triple acier défends- en la froideur
t
Voyez la fin de la Piéce , où l'on a renvoyé
les Notes pour la commodité de ceux qui ne voú,
dront pas les lire,
A iv .
8 MERCURE DE FRANCE.
Contre les feux d'une oeillade traîtreffe ;
Tour , jufqu'à l'air du Dieu de la tendreffe
Doir pour un Prêtre être un objet d'horreur.
La gloire Hélas ! des Pafteurs de l'Eglife ,
Depuis longtemps le mondain orgireilletix.c
Borne la gloire au foin religieux.
De bien remplir des devoirs qu'il mépriſe.
Etrange état que l'état clérical !
Aux yeur d'un fiècle où la licence regne ,
Un Prêtre eft-il modefte ? on le délaigne :
Dail
C'est un cagot , un Sage machinal il
Eft-il doué d'un efprit vif, aimable ;
Par fois au jeu , dans les cercles , à table ,
Léger ,badin , fémillant , jovial ?
Tout eft perdu : fa gaîté fcandalife
Tout à la fois & le monde , & l'Eglife.
Eft-if néé doux ? C'eſt un bon animal ,
en fr for permettre .
Devant lequel on fçait tout le
Entit zélé , fermé ? C'est un brutal
Un orgueilleux qui voudroit tout foumettre
Aujoug facré du bâton Paftoral.
As Rock the rodette
Enfin , qui fcait , fur cette mer
stileb ich 90
obliqué ,
Guider la nef , d'un cours toujours égal
Entre l'amour & l'eftime publique
Sans donner onc en nul écueil fatal ,
N'eft pas un Sot ; & , dans ce temps critique,
-Malgré les flors , les vents , & les Anglois
Des bords Bretons jufqu'à la Märtinique.,
M.A 1. 1763.
Pourroit paller vingt Régimens François.
Mais rev enons. Du Lyrique rivage
Mainte raiſons m'interdifant l'accès ,
J'avois fait vou, clos dans mon hermitage,
D'en oublier pour toujours le langage,
Et rachetant par un filence fage
Le temps perdu de mes foibles éſſais ,
De confacrer tous mes foins déformais
Aux feuls devoirs où mon état m'engage.
De ce deffein qu'encore affermiffoir
Certain penchant à la fainéantiſe ,
Vice qu'on fçait fi cher aux gens d'Eglife ,
Et que mon coeur idolâtre en fecret ,
Par vos diſcours, éloquente Marquise ,
Vous m'excitez à rompre le projet.
Vos volontés font des loix que j'adore.
Sans oppofer nulle vaine raifon
A des defirs dont le motif m'honore ,
Je céde , & vais , pour quelques jours encore
Porter mes pas dans le facré vallon .
Si pour monter juſqu'aux lieux deſirables ,
Où les neuf Soeurs , loin des vulgaires yeux ,
Ont établi leur ſéjour radieux ,
Et révélé tant de fecrets aimables
Aux Arrquets , aux Rouffeaus , aux Chaulieux ,
J'avois befoin des aîles fecourables
De quelqu'inting plein de nerf & d'ardeur ,
Le fouvenir profond qu'en traits de flamme
Ont imprimé vos bienfaits en mon âme ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE . ,
Sera mon guide & mon introducteur.
"
A. D. d. P. le .... 1762 .
4
NO TE S.
་
( a ) Quand un Eccléfiaftique eft affez heureux
, après vingt ans de travaux , de miſéres ,
pour obtenir une petite Cure de quatre à cinq
cens livres , il peut regarder la fortune comme
faite , & , tout en prenant poffeffion de fon Eglife ,
marquer dans le Cimetiere , en qualité de premier
pauvre de la Paroiffe , la place de fa fépul
eft celui de tous les fubalternes
ture. Ce partage
dans les divers états de la vie .
Le Vigneron , dont l'art heureux
Fair mûrir ce fruit délectable ,
Qui mit , dans les temps fabuleux ,
Son inventeur au rang des Dieux ,
S'abreuve d'un cidre impotable..
Le Laboureur infatigable ,
Qui fur de raboteux guerèts
Séme & cueille avec tant de peine
Les dons utiles de Cérès
Ne le paît que d'orge & d'avoine.
Le Soldat , fier enfant de Mars ,
Qu'on vit vingt fois fur des murailles ,
A la tranchée , en des batailles ,
Braver les plus affreux hafards ;
Si , furvivant à fon audace ,
Il ne tombe pas fur la place
Atteint d'un perfide métal ,
!
MAL. 1763.
II
S'en va , lorfque l'âge décline ,
Couvert de gloire & de vermine ,
Pourrir au fond d'un Hôpital.
(b ) De 250 Cures environ , dont eft compofé
le Diocèle de N .... ( je crois qu'il en eft
de même de tous les autres ) ,il y en a pour le
moins un tiers franc , où les Titulaires n'ont que la
portion congrue ,
dont la manfe eft fixée à la
fomme de 300 liv. Sur cette fomme prenez
so liv. pour les décimes , taux auquel on peut les
impofer ; autant pour l'entretien de la Chaumiere
Paftorale , toujours prête à tomber ; le double
pour la nourriture & le falaire d'un domestique ;
car enfin il faut quelqu'un qui fafle bouillir la
marmite du Curé pendant qu'il dit la Meffe ;
refte pour la table , fon ameublement & fon
veftiaire , la fomme de 100 liv . c'eft - à dire , `s fo
ƒ den. par jour . Je ne fais point mention du
cafuel ; un Curé n'a garde d'attendre le plus
léger honoraire d'une troupe de milérables qui
n'ont pas fouvent un mauvais linceul pour les
enfevelir : il eft trop heureux ,
Lorfque , d'un défunt qu'on lui porte
Pour le gîter au monument ,
La veuve , après l'enterrement ,
Ne vient pas , traînant une eſcorte
De marmots qui crévent de faim ,
Affiéger le feuil de fa porte ,
Et reclamer pour eux du pain.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
LE MOT POUR RIRE.
LA
AIR : Je ne fçais pas écrire.
A bonne chère & le bon vin ,
Premier éloge d'un feftin ,
Sont bien faits pour féduire.
Mais , ce n'eſt rien qu'un grand repas ,
Quand la gaîté n'y régne pas .
Je veux le mot pour rire.
Donnons à nos amis abfens
Moins de défauts que de talens
Pas un trait de fatyre.
Ayons le fel de la gaîté ,
Sans l'art de la méchanceté.
Je veux le mot pour rire.
Un Bel- Efprit affez ſouvent
Nous prive de l'heureux moment
Que l'allegreffe inſpire.
A table il n'eft que l'enjoûment.
Point de Cenfeur , de froid fçavant :
Je veux le mot pour rire.
Bacchus anime les propos ,
Il eft le père des bons mots ,
Sans chercher à les dire.
M A 1. 1763. 13
Buvons , peut-être en dirons-nous :
Voifin , ils font fréquents chez vous
Je veux le mot pour rire.
On doit aimer fincérement ,
S'en faire un doux amuſement ,
Un
Et non pas un martyre.
peu d'amour nous rend joyeux :
Extrême , il nous rend ennuyeux.
Je veux le mot pour rire.
Dans ce féjour délicieux ,
L'image de celui des Dieux ,
Le plaifir nous attire :
Enchaînons-le de tout côté ;
Non, laiffons-lui la liberté :
Je veux le mot pour rire.
Par M. FUZILLIER , à Amiens.
TRADUCTION en Vers libres de la
XIVe Ode du II Livre d'Horace :
Otium divos rogat in patenti , & c.
LORSQU'AU U'AU milieu de la carrière
L'Aftre des nuits dérobe la lumière,
Et que les vents fougueux tyrannifent les flots ;
Le timide Marchand furpris par la tempêre,
14 MERCURE DE FRANCE .
Redoutant les dangers ſuſpendus ſur ſa tête ,
Adreffe aux Immortels des voeux pour le repos.
Ces Favoris du Dieu redouté fur la terre ,
Ces Médes indomptés , brillans par leurs carquois ,
Laffés des longs travaux d'une pénible guerre
Recherchent un loifir qu'ils ont bravé cent fois.
Les rubis éclatans ; la pourpre éblouiſſante
Ces Palais , ces liceurs & ces nombreux troupeaux
Peavent- ils , cher Grofphus , procurer le repos ,
Repouffer des chagrins la foule renaiſſanté ,
Et calmer des efprits par l'ennui dévorés ?
Les foins volent toujours fous des lambris dorés.
Heureux cent fois celui que le Dieu des richeſſe s
Ne berce pas defes vaines promeffes !
Qui vit long-temps du bien de fes a ïeux
Sans crainte , fans remords , fans defirs odieux !
Sur un lit de gazon , couché dans la chaumière ,
Ce mortel peut goûter les douceurs du repos :
Le fommeil à fon gré vient fermer la paupière.
Et prodigue fur lui fes paifibles pavots.
Paifque l'on vit fi peu , pourquoi tout entreprendre
?
Crait- on fixer du temps le trop rapide cours ?
A quoi , mon cher Grofphus , l'homme oſe - t-il
prétendre ?
Prétend t- il reculer le terme de ſes jours ?
On a beau parcourir tous les climats du monde ,
On ne peut s'éviter ; on le trouve toujours.
M A I. 1763. 15
Ce fou , qui s'abandonne au caprice de l'onde ,
Croit- il , fur un vaiffeau plus léger que les vents
Se dérober aux traits des remords dévorans ?
Vaine erreur ! Le chagrin ardent à le poursuivre
S'élance fur la pourpe & fait voile avec lui.
Puifque rien ne nous en délivre ,
Tâchons du moins d'adoucir notre ennui .
Saififfons du préfent le rapide avantage ,
Et laiffons l'avenir entre les mains des Dieux.
Corrigeons du deftin le caprice odieux ,
Et faifons des plaifirs un agréable uſage.
On ne peut en tout être heureux< ;
Et le fort le plus doux a des revers affreux.
Achille eut en naiffant la valeur en partage ;
Achille des Troyens put renverfer les tours ;
Mais la mort a frappé du coup le plus terrible
Dans la fleur de fes ans , ce Héros invincible.
A l'amour de Titon l'Aurore fut fenfible ;
Titon fe vit aimé . Mais malgré fes amours
Une lente vieilleffe afçu miner les jours.
Le fort m'accordera peut -être
Ce qu'il vous aur arefufé.
Des plus riches Palais , les Dieux vous ont fait
maître ;
Plutus de tous fes dons pour vous s'eſt épuifé ;
Pour vous mille taureaux mugiffent dans la plaines
Vos habits font tiffus de pourpre Tyrienne;
Les Dieux des plus grands biens vous ont favorisé :
16 MERCURE DE FRANCE
Votre deftin ne me fait point envie:
Ces Dieux ne m'ont donné , (je les en remercie
Que ce ruftique toît & le foible talent
D'imiter de nos Grecs le lyrique genie.
Auffije fuis heureux ; rien ne trouble ma vie ;
Et je me ris des voeux du Vulgaire infolent.
Par M. B. D. S.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Madame GUIBERT .
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs fuccès ,
Noulurent la fixer tous deux fous leur empire:
Celui- ci lui donna fes traits ,
Et l'autre lui remit fa lyre.
Par M. D..…….
LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES
NOUVELLE Espagnole & Françoise.
SUR OUR ces Monts qui féparent l'Efpagne
d'avec la France , deux Hermites
T'un François , l'autre Efpagnol , ' habitoient
à peu de diftance l'un de Pautre.
Leur âge étoit à- peu-près égal , &
MA I. 1763. 17
** peu avancé , leur figure des plus avantageufe,
même fous leur habit difforme,
leur conduite entièrement oppofée à
celle des Hermites ordinaires. Ils ne
mandioient pas , ne recevoient ni dons
ni vifites , fçavoient lire & lifoient.
Leur premierfoin avoit été de fe fuir ;leur
conduite réciproque les rapprocha : ils
fe virent fouvent & fe parlerent fans
défiance. En un mot , ils étoient voifins
fans être ennemis , chofe prèſque
auffi rare entre des Emules de cette
nature , qu'entre des Rivaux de toute
autre efpéce .
Chacun d'eux avoit un fecond , fur
lequel il fe repofoit de certains menus
détails. L'Hermite François dur
particulièrement applaudir aux foins de
fon jeune Difciple. C'étoit un modèle
d'attachement , de zéle & d'activité. Nulle
fatigue ne le rebutoit , nulle démarche
ne lui fembloit pénible. A peine , ce→
pendant , paroiffoit- il toucher à fa quinziéme
année. Toutes les grâces de la
jeuneffe & de la beauté brilloient fur
fon vifage on l'eût pris pour l'Amour
qui , par divertiffement , s'étoit affublé
d'un froc .
t
Un jour qu'il étoit abfent , le Reclus
Espagnol vint converfer avec le Fran- -
-
18 MERCURE DE FRANCE .
çois. Non , difoit-il à ce dernier , le chétif
habit qui vous couvre, ne peut vous
déguifer àà mes yeux. Vous n'étiez
point fait pour être ainfi vêtu , logé ,
couché , en un mot pour vous enfevelir
dans ces montagnes . Quelque incident
vous aura fait renoncer au monde .
Mais fongez qu'il en faut de bien cruels ,
ou de bien bizarres , pour juftifier une
telle réfolution . Oh ! s'il eft ainfi , reprit
celui à qui il parloit , je fuis plus que
juftifié. Mais vous même quels bifarres ,
ou quels fâcheux incidens vous ont fait
prendre une réfolution toute pareille à
la-mienne ?
.
Il eft vrai , repliqua l'Espagnol qui
vouloit caufer , & qui ne trouvoit nuk
danger à le faire , il eft vrai que je n'étois
point né pour m'affubler d'un fac ,
me nourrir de racines & coucher fur
la dure. Il eft encore vrai que je mitige
en fecret cette auftérité apparente.
Mais une foule de difgraces & de fautes
m'a rendu ce déguiſement néceffaire ...
Oh! vos travers & vos malheurs n'ont jamais
pû égaler les miens , interrompit
l'autre Hermite . Vous en allez juger ,
ajouta l'Eſpagnol. Premierement je fuiss
marié. Et moi auffi , reprit l'Hermite
François . J'aime ma femme qui me fuit,
MA I. 1763 . 19
ajouta le premier : Je fuis ma femme
qui m'aime , repliqua le fecond .
L'ESPAGNOL.
J'époufai la mienne par ſupercherie.
LE FRANÇOIS
.
On y eut recours pour me faire époufer
la mienne.
L'ESPAGNOL.
Je l'aimerai toujours.
LE
FRANÇOIS.
Je doute que je puiffe l'aimer jamais.
Voilà effectivement , reprit l'Hermite
Espagnol , un contrafte auffi bifarre que
marqué. Mais voyons jufqu'où il peut
s'étendre. Je vais commencer , perfuadé
que vous imiterez ma franchife & ma
confiance .
Frère Paul, tel qu'on fe figure ici le
voir en moi , eft à Madrid le Comte
d'Ol.... Ma Maiſon eft ancienne & illuftrée
, ma fortune affez confidérable .
J'ai fervi mon Roi avec zéle & avec fuccès
dans fes armées. C'étoit en Italie où
la guerre fe faifoit . J'y formai quelque
liaifon avec le Comte de C.... S .... nom
qui n'étoit pas le fien propre , mais qu'il
devoit à une action des plus éclatantes.
Vous fçavez que c'eft l'ufage en Efpagne
de donner à un Officier qui fe
diftingue , le nom même du lieu où il
s'eft diftingué récompenfe la plus flat20
MERCURE DE FRANCE .
teufe pour une âme noble. D'ailleurs ,
le Comte avoit par lui-même de la naiffance
& de la fortune :
avantages qui lui
en affuroient un autre bien digne d'envie.
Il devoit à fon retour époufer Dona
Léonor , une des plus belles perfonnes
de toutes les Efpagnes ; mais en
même-temps une des plus altières . Elle
femble avoir oublié cette fenfibilité fi
naturelle à fon fexe & furtout dans cette
Contrée , pour emprunter toute la
hauteur du nôtre. L'orgueil eft fa paffion
la plus décidée ; elle veut des efclaves
plutôt que des amans. Je ne la connoiffois
quede nom & n'en étoispas mieux
cónnu ; comme cependant elle étoit née
mon ennemie , c'est-à- dire qu'il y avoit
entré ma famille & la fienne , une de
cés haines héréditaires qu'on prend ridiculement
foin de perpétuer dans chaque
génération , j'étois loin d'adopter cette
haine injufte. J'éprouvai même un fentiment
bien oppofé à l'afpect du portrait
de Dona Léonor. Sa famille l'avoit
envoyé au Comte en attendant qu'il pût
aller prendre poffeffion du modèle . Mais
il me parut moins ébloui que moi- même,
des charmes qu'étaloit cette peinturé
. Il me fembla trop peu occupé du
bonheur qui l'attendoit ; loin de fe liMA
I. 1763.
21
vrer à une joie vive & bien fondée , il
étoit rêveur & mélancolique ; il ne répondoit
qu'avec embarras aux queſtions
qu'on lui faifoit fur fon futur mariage.
Enfin , il me donna lieu de juger qu'il
ne s'y difpofoit qu'avec répugnance :
découverte qui me caufoit une extrême
furpriſe.
La guerre fe faifoit avec vivacité
les rencontres étoient fréquentes &
meurtrières. Le Comte fut un jour commandé
pour une expédition fecrette ;
je le fus moi -même pour le foutenir. Il
tomba dans une embuscade & ſe vit enveloppé
par une Troupe bien fupérieure
à la fienne . J'arrivai à temps pour la dégager
; mais déja le Comte étoit bleffé
, renversé de cheval fans connoiffance
& prêt à être foulé aux pieds par
ceux des ennemis. Je le fis fecourir
tandis que je faifois tête aux Allemans
qu'une Troupe nouvelle venoit de renforcer.
Enfin , après une mêlée furieuſe
l'avantage nous demeura. Je fis tranf
porter le Comte au Quartier- Général
où les plus habiles Chirurgiens défefpérèrent
de fa vie. Ce fut dans ce moment ,
qu'un Soldat de ma Troupe m'offrit le
portrait de Léonor. Il l'avoit pris dans
la poche d'un Soldat ennemi qui avant
,
"
22 MERCURE DE FRANCE .
d'être tué avoit eu la précaution de fouiller
le Comte . L'état où étoit reduit ce
dernier , & furtout l'envie de garder
le portrait de Léonor , m'en fit fufpendre
la reftitution . Je fis remettre la boëte
parmi les effets du bleffé , après en avoir
détaché la miniature qu'elle renfermoit.
L'indulgente Loi de la galanterie tolère
aifément ces fortes de larcins. Je crus
qu'elle m'autorifoit à me faire fur ce
point, l'héritier du Comte , fuppofé qu'il
ne guérît pas de fes bleffures.
Il étoit encore dans l'état le plus équivoque
, lorsqu'une paix fubite fépara
les Armées & que des motifs
preffans me rappellerent en Eſpagne . Je
me rendis à Séville ; c'étoit le féjour
qu'habitoit Dona Léonor. Je parvins à
la voir , mais fans me faire connoître
fans même avoir pû en être remarqué.
Elle me parut encore plus belle en réalité
que dans fon portrait. J'en devins
éperdûment épris . Mais en même-temps ,
je frémis des obftacles que l'antipathie
de nos familles alloit oppofer à cet
amour.
J'éffayai quelques voies de réconciliation
; toutes furent inutiles. Dans cet
intervalle , le Comte de C .... S .... guéri
de fes bleffures , avoit été nommé GouMA
I. 1763. 23
verneur d'Oran & étoit parti du fein
de l'Italie même , pour fe rendre à cette
- Ville d'Afrique . Vous fçavez que le Gouverneur
de cette Place ne peut s'en ab-
- fenter fous aucun prétexte. Ce pofte
- n'eft pour lui qu'une prifon honorable ,
& le nouveau Gouverneur jugeoit Dona
Léonor très-propre à égayer cette prifon.
Il jugeoit bien ; mais il s'y prit
mal. Ne pouvant agir par lui- même
il choifit pour député un de fes principaux
domestiques , Africain d'origine ,
& mille fois plus intéreffé que cette origine
ne le fuppofe . Je lui avois été utile
en Italie , où dès-lors il fervoit le Comte.
Le hafard me le fit rencontrer comme il
débarquoit à Cadix . Il me reconnut ,
m'aborda , & m'apprit le fujet de fon
voyage. Il venoit , me dit-il , demander
au nom de fon maître , DonaLéonor
à fes parens.Cette nouvelle me fit pâlir ,
& l'Africain s'en apperçut. Il ofa me
faire différentes queftions qui toutes
avoient pour but & de me marquer
du zéle , & de m'arracher mon
fecret. Je crus pouvoir le lui confier ; je
lui avouai que mon trépas étoit certain
fi quelqu'autre que moi épouſoit Dona
Léonor.
L'Africain parut un inftant rêveur ;
24 MERCURE DE FRANCE.
7
•
après quoi il ajouta , qu'il fcavoit un fecret
pour conferver mes jours ; mais
que les fiens feroient par la fort expofés
& fa fortune perdue fans reffource .
Je lui offris , pour le raffurer , ma protection
, & une récompenfe proportion-
-née à ce grand fervice. Je ne prévoyois
pas qu'il pût m'en rendre d'autres que
de faire manquer le mariage qu'il s'étoit
chargé de faire réuffir , & , en effer
c'étoit déja beaucoup. Mais l'Afriquain
ofa davantage. Il me propofa de me
-fubftituer à la place de fon maître : chofe
, felon lui , fort aifée & très-excufable.
Quant à moi , elle me parut & plus
difficile & très-peu thonnête. C'étoit
néanmoins le feul expédient qui me reftât.
Que n'ofepointun amourimpétueux ,
à qui les moyens ordinaires manquent
pour arriver à fon but , & , furtout , à
qui la route opposée offre un moyen
für d'y parvenir ? En effet , l'Agent du
Comte étoit muni des atteftations les
plus claires , les plus authentiques . Il
n'étoit pas poffible de révoquer fa miffion
en doute. Ce n'eft pas tout , le
Comte marquoit expreffément que fur
la réponse de fon Envoyé , il viendroit
lui- même effectuer en perfonne l'alliance
qu'il follicitoit par un tiers. L'âge de
ce
1
MA I.
1753. 25
cè rival étoit d'environ dix ans plus
avancé que le mien ; mais cette différence
étoit peu remarquable . Il y avoit ,
d'ailleurs , entre notre taille & nos traits
ce rapport qui peut faire illufion à des
yeux peu familiarifés avec l'objet qu'on
veut remplacer ; & ce qui achevoit de
rendre cette illufion facile , c'eſt que le
Comte abfent de fon pays depuis vingt
ans , étoit abfolument inconnu à Dona
Léonor ; il n'étoit guère mieux connu
perfonnellement des autres parens de
cette belle Efpagnole . Tant de facilités
me féduifirent. Ainfi nous convînmes
l'Africain & moi , qu'il feroit , en effet
la demande au nom du Gouverneur ;
mais qu'il fubftitueroit mon portrait au
fien. J'y joignis même pour plus d'authenticité
, celui de Dona Léonor auquel
j'avois fait adapter une boëte toute femblable
à celle que j'avois reftituée au
Comte. Ce que nous avions prévu arriva.
La propofition du Gouverneur d'Oran
fut approuvée de toute la famille de
Dona Léonor ; & ce que je n'avois ofé
prévoir , mon portrait plut à cette jeune
& altière beauté. Vous préfumez bien
que l'Agent du Comte lui écrivit d'un
ftyle à le clouer plus que jamais à fon
rocher. Mais tandis que ce rival , trom-
B
26 · MERCURE DE FRANCE .
4 pé par cette lettre , regardoit fa démarche
comme infructueufe , j'en recueillois
hardiment les fruits.
Au bout d'un intervalle raiſonnable ,
je me préfente fous le nom du Comte, accompagné
de quelques amis qui approuvoient
& fervoient mon ftratagême.
C'étoit vers le foir , & la cérémonie
ne fut pas même différée jufqu'au matin.
Je motivai cette extrême diligence
de l'abfolue néceffité qui me rappelloit
à mon Gouvernement , du danger qu'il.
y auroit pour moi à être furpris en
Efpagne. Ces raifons étoient plaufibles
, & elles furent goûtées . Nous nous
acheminâmes , fans différer vers le
Port de Cadix , où un Vaiffeau nous
attendoit. Une vieille tante de Dona
Léonor, & qui l'avoit élevée , voulut
s'embarquer avec elle : je ne m'y oppofai
pas , mais je n'y confentis qu'à
regret. Dona Padilla , ( c'eft le nom
de cette tante ) étoit doublement mon
ennemie , & par rapport à la haine héréditaire
dont j'ai déja parlé , & parce
que mon père avoit refufé de mettre
fin à cette haine , en époufant Dona
Padilla forte d'injure qu'une femme
ne peut naturellement oublier , & que
celle- ci avoit toujours préfente. QuoiM
A I. 1763. 27
'qu'il en foit , nous partimes . Le Pilote
avoit le mot , & d'ailleurs , le Détroit
de Gibraltar que nous paffames , acheva
de tranquillifer la vieille tante qui fe
piquoit de connoître la Carte. Elle ne
douta plus que nous n'allaffions en
Afrique. Pour ma nouvelle épouſe ,
elle étoit feule avec moi dans la principale
chambre du Vaiffeau , & elle ne
s'apperçut ni ne s'informa de rien qui
concernât le trajet que nous avions à
faire. Nous continuâmes ainfi à côtoyer
de loin les terres d'Efpagne qu'on
perfuadoit à la vieille être celles d'Afrique
, & nous arrivâmes à Alicant ,
que la tante & la niéce prirent pour
la Ville dont j'étois Gouverneur. Il
étoit prèfque nuit ; circonftance qui
aidoit encore à l'illufion . J'avois , d'ailleurs
, envoyé d'avance mes ordres par
terre. Une voiture lefte & commode
nous attendoit au Port. Je fis traverfer
la Ville à mes deux compagnes de
voyage & les conduifis en toute diligence
à quelques liéues de là dans un
Château qui m'appartient. Je voulois
encore diffimuler , au moins , quelques
jours ; mais les foupçons de l'une & de
l'autre devinrent fi marqués , fi preffans
, qu'il fallut enfin me réfoudre à
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
parler net. Je leur déclarai que je n'étois
ni le Comte de C ... S... ni le Gouverneur
d'Oran mais que mon nom valoit ,
pour le moins , celui que j'avois emprunté
; que je pouvois prétendre aux
mêmes emplois que mon rival ; que
ma fortune égaloit la fienne , & qu'à
mon amour l'emportoit
coup für
fur le fien .
Comment reçut - on votre aveu ? interrompit
brufquement l'Hermite François.
On ne peut pas plus mal , répondit
l'Efpagnol. Je le crois reprit fière
Pacôme ( c'eft le nom que s'étoit donné
l'autre Cenobite. ) Et pourquoi , replifrère
Paul , en êtes -vous fi intimement
perfuadé ? C'eſt , ajouta frèrẻ
Pacôme , que j'ai moi -même éffuyé un
pareil aveu , que certainement je l'ai
reçu plus mal encore. Mais pourſuivez
votre récit. Le prétendu frère le continua
en ces termes :
qua
&
Non , je ne puis vous exprimer la
furpriſe où ce difcours jetta & la tante
& la nièce. Jufqu'à ce moment Dona
Léonor m'avoit prodigué les marques
de la plus vive tendreffe. Quelle fut
ma douleur de la voir défapprouver
hautement mon ftratagême ! Je lui
proteſtai qu'il ne m'avoit été dicté que
M A I. 1763. 29
par l'amour, & par l'impoffibilité de
pouvoir l'obtenir autrement ; que j'avois
un rang à lui donner , & que
j'étois prêt à réparer tout ce qui dans
cette affaire pouvoit pécher par la
forme , puifqu'auffi bien il n'y avoit
plus rien à réparer quant au fond. Je
vis le moment où Dona Léonor alloit
oublier fon courroux ; mais la vieille
tante étoit infléxible , & l'afcendant
qu'elle avoit für fa nièce l'emporta fur
celui que je croyois y avoir moi-même.
Je continuai cependant à les traiter avec
tous les égards poffibles. Elles avoient
tout à fouhait , excepté la liberté de
m'échapper , & même celle de faire
fçavoir à leur famille l'efpéce de captivité
où je les retenois. D'un autre côté
leurs parens les croyoient en Afrique ;
mais le Gouverneur d'Oran ne tarda
pas à les détromper. Impatient de ne
recevoir aucunes nouvelles de fon député
, il prit le parti d'en dépêcher un
fecond. Celui- ci le fervit plus fidélement
que l'autre , peut-être parce qu'il
ne trouva pas la même occafion de le
trahir. Le Comte apprit par lui une
partie de ce qui s'étoit paffé & devina
fe refte. Jugez de fa rage & de fa confufion
! Ce qui achevoit de le défeſpé-
B iij
30
'MERCURE DE FRANCE ,
1er étoit de ne pouvoir fans déshonneur
& fans crime s'abfenter de la
Fortereffe qui lui étoit confiée. Il préféra
enfin fa vengeance à fa fortune
demanda un fucceffeur , l'obtint & ſe
rendit fur les lieux pour vérifier le
rapport de fon nouveau confident &
toute la perfidie de l'ancien .
-
Là il apprit tout ce qu'il defiroit &
craignoit d'apprendre . On lui confirma
qu'un prétendu Gouverneur d'Oran
avoit époufé , & par conféquent enlevé
celle qu'il fe propofoit d'épouſer
lui-même. Il lui refloit à fçavoir quel
étoit ce raviffeur , quelle route il avoit
prife , quelle retraite il avoit choifie,
Peut être n'efpéroit - il pas découvrir
fi promptement toutes ces choſes ;
mais le hafard le fervit mieux qu'il ne
l'efpéroit. Un Matelot qui fit avec nous
le trajet de Cadix à Alicante & quit
étoit de Séville , y revint ayant oui
parler du rapt de Dona Léonor, il dit
publiquement avoir aidé à la conduire.
à Alicante . Le Comte , à cette nouvelle
, ne confulte que fa fureur. Il fe rend
par terre & en pofte à Alicante. Le
mier objet qui s'offre à fa vue eft l'Africain
qui l'a trahi. Celui- ci l'ayant
reconnu cherchoit à l'éviter ; mais ce
preM
A I. 1763. 31
•
.
fut en vain. Ta mort eft certaine , lui
dit le Comte en le joignant , fi tu ne
me détailles ton infâme trahifon , & fi
tu ne m'introduis jufques chez ton complice
. L'Africain , demi-mort de frayeur,
me nomma à fon ancien Maître. Le
Comte fut très -furpris de trouver en
moi celui qu'il cherchoit ; mais il n'en
fut que plus irrité. Il perfifta à vouloir
être conduit & introduit chez moi.
J'avoue que mon étonnement & ma
confufion furent extrêmes en le voyant
paroître. Je ne fçavois quel difcours lui
adreffer; il me prévint. Dom Fernand ,
me dit- il , tu vois en moi l'homme du
monde que tu as le plus vivement outragé,
Peut-être te dois- je la vie ; mais
tu viens de me ravir l'honneur : la
compenfation n'eft pas éxacte . J'ai ofé
pénétrer chez toi fans fuite & fans défiance
. J'aurois pu recourir aux voies
toujours lentes , & fouvent peu fûres
de la Juftice ; mais des hommes tels
que nous doivent fe faire juftice euxmêmes.
Choifis fans différer l'inſtant
& le lieu .
Il est trop jufte , lui répondis- je , de
vous donner la fatisfaction que vous
éxigez . C'eft , d'ailleurs , la feule qui
foit en mon pouvoir & en ma volonté.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Car vous n'efpérez pas , fans doute ,
que je vous céde jamais Dona Léonor ?
Je vous ai enlevé cet objet que vous
n'aimiez qu'en idée & que j'aimois
réellement. J'ai emprunté votre nom
pour arriver à mon but. Non que j'aie
à rougir du mien & qu'il n'égale peutêtre
l'éclat du vôtre ; mais il s'agiffoit
de tromper une haine injufte & implacable.
J'y ai réuffi par ce moyen.
C'est une rufe qui eft d'ufage à la
guerre & qui eft , au moins , tolérable
en amour. Quoiqu'il en foit , votre
reffentiment eft légitime , & me voilà
prêt à vous fuivre. Je l'exhortai , cependant
, à prendre quelque repos , &
même quelques rafraîchiffemens. Il me
témoigna n'avoir envie que de fe battre.
Je le mis bientôt à même de fe
fatisfaire . Il fortit fans affectation ; je le
fuivis de près ; & à peu de distance de
mon Château , nous commençâmes un
combat des plus animés . Je n'ignorois
point à quel homme j'avois affaire , & il
remplit toute l'idée que j'avois eu de lui .
Je l'avouerai même , je ne combattois
fans remords. Il me bleffa avant
que j'euffe pu lui porter aucune atteinte .
Je redoublai mes éfforts & le bleffai à
mon tour. Deux autres bleffures que
pas
M A I. 1763. 33
2
je lui fis ne purent le réduire à demander
quartier. Mais , enfin , il tomba
affoibli par la perte de fon fang. Je ne
me permis point de défarmer un fi
brave homme ; je m'éloignai en lui
promettant un prompt fecours. Ce fut ,
en effet , mon premier foin. Un de
mes gens qui étoit Chirurgien , voulut
d'abord me panfer. Je m'y oppofai , &
le conduifis , moi - même , auprès du
Comte qui avoit perdu toute connoiffance.
On lui mit le premier appareil
fur le champ de bataille même : après
quoi je le fis tranfporter chez moi le
plus doucement. qu'il fut poffible. Ses
bleffures étoient confidérables ; cependant
le Chirurgien jugea qu'elles pour
roient n'être pas mortelles. Il reprit un
peu fes fens , & je m'éloignai , tant
pour ne point le mortifier par ma préfence
, que pour me faire panfer moimême
.
Revenu entiérement à lui , le Comte
demanda chez qui il étoit. J'avois défendu
qu'on l'en inftruisît. Il reçut pour
réponse qu'il étoit en lieu de paix &
de fûreté ; qu'il n'eût d'autre . inquiétude
que de fe guérir. On . avoit pour
lui les attentions les plus empreffées
& j'avois de mon côté celle de ne point
B.v.
34 MERCURE DE FRANCE .
m'offrir à fa vue . Etonné , cependant ,
de ne voir paroître que des domeſtiques
, il réitéra fes queftions ; & les réponfes
de mes gens étant toujours àpeu
- près les mêmes , il foupçonna ce
qu'on lui cachoit avec tant de foin.
Pourquoi , demanda- t-il encore , pourquoi
celui qui en ufe avec moi fi généreufement
, me croit- il moins généreux
que lui ? Ce difcours m'ayant été
de nouveau tranfmis , je fis dire au
Comte , qu'une bleffure affez confidérable
m'avoit jufqu'alors contraint de
garder la chambre ; mais que j'efpérois
aller bientôt m'informer en perfonne de
fa propre fituation . Cette réponſe parut
le fatisfaire .
Il est temps de revenir à Dona Léonor.
Elle & fa vieille tante habitoient
toujours mon Château ; mais la partie:
qu'elles occupoient n'avoit nulle communication
avec le refte . Il eût été plus.
éffentiel pour moi d'interrompre toute
communication entr'elles. Mes complaifances
euffent pù adoucir Dona
Léonor , que les confeils de fa tante aigriffoient
de plus en plus contre moi .
Une jeune perfonne excufe toujours
affez facilement les fautes que l'amour
fait commettre ; mais il n'eft aucun âge
MA I. 1763. 31
où une femme puiffe oublier une injure
qui part du mépris ou de l'indifférence
auffi Dona Padilla eût - elle
voulu fe venger de celle de feu mon
père fur toute fa poftérite.
Dona Padilla & fa niéce avoient vu
des fenêtres de leur pavillon , ce qui
s'étoit paffé durant & après mon combat
contre Dom Tellez. Elles ignoroient
le nom de mon Adverfaire , & je n'avois
pas moi-même fait réflexion qu'elles
.pouvoient nous appercevoir dans
ce moment. Je fuis für que les voeux de
Dona Padilla furent tous contre moi ;
& ce qui m'afflige beaucoup plus , j'ignore
fi fa niéce ne fut pas fur ce point
d'accord avec elle. Au furplus , ce com
bat étoit une énigme pour l'une & pour
l'autre . Ce fut apparemment pour la développer
, ou du moins , pour vérifier
leurs foupçons à cet égard , que Donar
Padilla me fit demander un entretien.
Elle ignoroit que je fuffe bleffé. Je ne
Pen fis pas inftruire. On lui dit feulement
de ma part , qu'une incommodité fubite
m'empêchoit de me rendre auprès
d'elle. A cela près , je lui laiffois la liberté.
de prévenir ma vifite ; & , en effet , elle
la prévint. Je n'appercus ni fur fon front,
ni dans fes difcours , aucune marque.de
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
haine. Elle diffimula au point que je
crus que le temps & fes propres ré--
flexions l'avoient entiérement changée .
J'avoue , me difoit elle , du ton le plus
véridique , j'avoue que certaine prévention
héréditaire m'anima contre vous
dès l'inftant où vous vous fites connoître .
Mais enfin j'ai fenti que cette prévention
étoit injufte , & que d'ailleurs ce
malheur fuppofé étoit fans reméde. J'eſ
pére avec le temps perfuader la même
chofe à ma niéce , qui me voyant changée
à votre égard , imitera bien volontiers
mon exemple.
Il fuffit d'aimer pour être crédule. Je ne
foupçonnai aucun artifice dans ce difcours.
Je jurai à Dona Padilla une reconnoiffance
, un dévouement éternel.
Je voulois , malgré l'état d'épuisement
où je me trouvois , je voulois , dis-je
aller trouver fa niéce & lui renouveller
Poffre de tout réparer , offre tant de
fois renouvellée en vain. Mais Dona Padilla
s'oppofa à cette démarche , me
promit d'applanir toutes les difficultés ,
& me laiffa ivre d'efpérance & de joie.
Le jour fuivant y mit le comble . Js
vis la tante & la niéce entrer dans ma
chambre ; je crus voir , dans les yeux de
cette dernière, plus que l'autre ne m'avoi
M. A. & 1763. 37
promis. Dès- lors elles jouirent d'une
liberté entière , de même que leur fuite.
Il est vrai que l'évafion d'un de leurs
domeſtiques me donna quelque inquiétude
; mais la franchiſe apparente de
l'une & de l'autre me raffura. Je portai
la confiance jufqu'à leur apprendre que
L'adverfaire avec qui elles m'avoient
vu aux prifes , étoit le Comte lui -même ;
qu'il étoit dans mon Château , & qu'il
leur feroit libre au premier jour de lui
parler. La crainte,d'occafionner à celuici
quelque révolution fâcheufe , m'empêchafeule
d'avancer le moment de cette
entrevue. Il convenoit , d'ailleurs , que
j'euffe d'abord avec lui un entretien par
ticulier. Lui-même defiroit me voir , &
je me rendis à fon invitation . Il m'adref
fa la parole auffitôt qu'il m'apperçut.
Marquis , me dit-il , il ne peut plus y
avoir de rivalité entre nous . Votre bras
m'a vaincu ; vos procédés me défarment
; jouiffez en paix du tréfor que
vous fçavez fi bien défendre. Braye.Comte
, lui répondis -je , un homme tel que
vous , n'a de fu érieurs ni en courage ,
ni en générofité. Il me demanda , s'il
ne lui feroit pas permis d'envifager , au
moins une fois , Dona Léonor. J'y confentis
fur le champ , perfuadé que tou
38 MERCURE DE FRANCE.
"
tes fes anciennes prétentions fur elle ne
pouvoient plus décemment exifter. Je
fçavois , d'ailleurs , que Dona Padilla
defiroit cette entrevue autant que luimême.
Auffi ne fe fit-elle point trop attendre.
Elle vint accompagnée de fa
niéce.
C'étoit quelque chofe d'affez nouveau
qu'une pareille fituation : j'examinai
en filence & le Comte & Dona
Léonor. Elle a tant de charmes que je
ne fus pas furpris de voir mon ancien
rival tout prêt à le redevenir. Il perdit
& la parole & toute contenance en la
voyant. Pour elle je n'apperçus prèsqu'aucune
altération fur fon vifage , &
cette extrême tranquillité rappella toute
la mienne.
Je l'avoue , il n'échappa à Dom Tellez
aucun difcours qui annoncât ni defir ,
ni efpérance de fa part. I y auroit eu
de la barbarie à exiger qu'il étouffat jufqu'aux
regrets . Il eut même la force de
n'en témoigner qu'autant que la politeffe
fembloit le lui préfcrire ; mais il fut moins
réfervé dans l'entretien que nous eumes
tête-à-tête. Il m'avoua qu'il feroit audeffus
de fes forces de me la céder fi
el'e pouvoit encore faire l'objet d'une
difpute. Avouez en même - temps , lui
MA I. 1763. 39
dis-je , qu'il a pû être au-deffus des miennes
de me la laiffer ravir , pouvant me
l'affurer ? Le Comte me fit un autre
aveu que je n'attendois pas . Il me dit ,
qu'en lui enlevant Dona Léonor , je lui
épargnois un parjure ; qu'il étoit fécrettement
lié en France , & que cet évenement
joint à fes remords , l'alloit rendre
à fes premières chaînes. En attendant
, il s'offrit d'être médiateur auprès
de la niéce & de la tante. Ce fut lui qui
m'inftruifit que la première feroit bientôt
appaifée , fi la feconde pouvoit l'être .
Je le conjurai de redoubler fes efforts
auprès d'elle. Ses bleffures étoient àpeu-
près guéries , & fon zéle pour mes
intérêts fembloit s'accroitre à chaque
inftant. Mais la haine de Dona Padilla
étoit toujours la même.
Retiré unjour au fond de mon cabinet
, j'y étois abîmé dans une rêverie
mélancolique & profonde . Elle fut brufquement
interrompue par le Comte.
Âmi , me dit-il d'un ton vif& pénétré ,
vous être trahi , vous êtes vendu . Une
nombreuſe troupe d'Alguafils affiége le
Château , & leur Chef demande à vous
parler de la part du Roi . C'eft un trait de
la vengeance de Dona Padilla : mais
décidez promptement ce qu'il faut faire .
40 MERCURE DE FRANCE.
Faut- il réfifter ? me voilà prêt à verfer
tout mon fang pour vous.
Courageux ami , lui répondis -je , vor
tre générofité vous perdroit fans me
fauver. Il nous fiéroit mal de réfifter
aux ordres d'un Roi que nous avons
fi bien fervi . Gardez- vous , reprit- il avec
vivacité , gardez-vous bien d'obéir entiérement
: vous êtes perdu fi on vous
arrête. Eh que puis -je donc faire ? ajou
tai- je. Vous déguifer & difparoître ,
pourſuivit-il : je vais vous en donner les
moyens ; je vais me livrer à votre place
& fous votre nom . Je ne fuis pas plus
connu de cette vile troupe que vousmême
. Il fera facile de lui faire prendre
le change . Il vous fera également aifé
d'être inftruit de ce qui fe paffe . J'efpére
que le temps & mes foins accommoderont
toutes choſes .
Ce confeil me donna à rêver ; mais
l'inftant d'après je rougis de mes foupçons
; d'ailleurs , confidérant qu'il ne
pouvoit y avoir aucun rifque pour le
Comte , & qu'à tout événement , je
pourrois toujours venir le dégager , je
confentis à ce qu'il- éxigeoit.
Dona Padilla , qui fans doute craignoit
mon reffentiment , s'étoit renfermée
dans fon pavillon avec fa niéce.
M.A.F. 1763. 41
Elle aidoit par là , à notre ftratagême.
Auffi eut-il un plein fuccès. On conduifit
le Comte à la Ville Capitale de
Murcie. I refta feulement chez moi
jufqu'à nouvel ordre , quelques : Alguafils
, canaille qu'avec le fecours de mes
gens , il m'eût été facile d'exterminer ;
mais je n'en avois aucune idée pour le
moment . J'étois bien éloigné de fonger
à compromettre Dom Tellez plus qu'il
n'avoit voulu l'être . Couvert d'habits
fimples , après avoir donné mes ordres
à mes principaux. domeftiques , j'allois
abandonner ma maifon à mon ennemie
& à fes fatellites ; jallois m'éloigner ,
même fans chercher à voir Dona Léonor
: le hazard vint l'offrir à mes yeux.
Je la rencontrai noyée dans fes larmes
& dans l'agitation la plus vive . Quand
même elle ne m'eût pas reconnu , je
n'aurois pu m'empêcher de me faire
connoître à elle , je n'en n'eus pas befoin.
Qui êtes-vous , me dit- elle avec une exclamation
involontaire & qui auroit pû
s'attribuer à la joie ; par quel prodige
êtes-vous encore ici ? Je n'y ferai pas
long-temps , lui repliquai - je , vous me
voyez prêt à m'éxiler de ma propre demeure
vos voeux & ceux de votre tante
barbare feront bientôt , remplis. Dona
42. MERCURE DE FRANCE.
Léonor ne répondit rien , mais fes lar
mes continuoient à couler. Hé bien ,
ajoutai-je , s'il eft vrai que vous ne foyez
pas mon ennemie , fuyons enſemble ;
tout éxil , tout climat me fera doux , fi
vous l'habitez avec moi. Non , repritelle
en fanglottant , non , une telle démarche
ne m'eft ni permiſe , ni poffible.
Un Cloître auftère va enfevelir ma
honte & tout efpoir de réunion avec
vous.... A ces mots , elle s'évanouit.
J'étois hors de moi-même . J'appellai
quelques domeftiques. Ils accoururent
& avec eux l'implacable vieille. Elle
me reconnut ; elle frémit & reprocha
à trois Alguafils qui fe trouvoient là ,
d'avoir manqué leur proye ; ajoutant ,
avec des cris furieux , que j'étois Dom
Fernand. Cet excès d'audace mit le
comble à ma fureur. J'allois immoler
cette mégère ; un refte d'orgueil me
retint ; mais rien ne put m'empêcher de
fondre avec rage fur les fatellites qui.
me crioient de merendre . Un de ces miférables
tomba à mes pieds percé de
coups ; les deux autres firent feu en
s'éloignant. Ils me manquerent ; mais
en revanche , une des deux balles alla
caffer le bras droit à la barbare Padilla.
Mes domeftiques accoururent en
MA I. 1763. 43
armes. Les Archers ne fe trouvant pas
les plus forts , & éffrayés de ce qu'ils .
venoient de faire , fe virent eux - mêmes
obligés de fe rendre .
J'ordonnai des fecours à ma cruelle
ennemie. Son accident jettoit fa nièce
dans une défolation trop grande pour
qu'il fut poffible de lui parler d'autre
chofe. La nuit avançoit , & j'avois
mille raifons d'en profiter pour mon
départ. Ainfi je m'éloignai accompagné
d'un feul domeftique. Chemin faiſant
je réfléchis que l'affaire étoit devenue.
plus grave ; qu'il pourroit y avoir quelque
danger pour Dom Tellez. Je ne ba-
Jançai pas ; je m'acheminai vers le lieu
de fa détention , réfolu de me ſubſtituer
à fa place. Il jouiffoit d'un affez grande
liberté , & j'eus celle de lui parler têteà-
tête. Mon arrivée lui caufa autant de
furprife que d'inquiétude ; mais je prévins
les queftions qu'il alloit me faire..
Ami , lui dis -je , c'eft trop vous compromettre
& vous expofer : les circonf
tances ne font plus les mêmes & je dois.
feul en courir les rifques . Alors je l'inſtruifis
de ce qui s'étoit paffé depuis
l'infant de fon départ. Et c'eft pour
cela , reprit-il vivement , que vous deez
plus que jamais vous éloigner . Les
44 MERCURE DE FRANCE .
rifques feront toujours beaucoup plus
grands pour vous que pour moi . La
mort de l'Alguafil & l'arrêt des autres
ne font rien . En vain lui oppofai - je les
raifons les plus preffantes. Il ne les approuva
pas plus que les premières ; &
malgré toute ma répugnance , il me
fallut moi-même céder aux fiennes.
Mes larmes coulerent en embraffant
ce généreux ami . J'érrai quelque temps
d'un lieu à l'autre , toujours déguiſé &
toujours méconnu . Un émiffaire fidéle
m'inftruifoit de tout ce qu'il m'importoit
de fçavoir. J'appris qu'une troupe
nombreuſe d'Aguafils avoit de nouveau
reparu chez moi ; que Dona Padilla ,
prefque guérie de fa bleffure , ne pour
fuivoit que moi feul & non ceux qui
l'avoient bleffée ; que mes gens étoient
à- peu-près efclaves dans mon Château ;
& que mon ennemie y commandoit
en maîtreffe. Le Comte lui-même s'eft
vu pris à partie par Dona Padilla &
par fes frères. Il a eu recours au Roi
qui s'eft réfervé la décifion de ce procès
bifarre. Mais vous fçavez l'efpéce
de maladie dont ce Monarque eſt attaqué
depuis plufieurs mois. Il ne peut
ni donner aucune audiance , ni s'occuper
d'aucune affaire ; & , cependant le
M A I. 1763. 45
Comte eft toujours prifonnier ; Dona
Padilla toujours implacable , Dona
Léonor toujours ingrate , & moi tou
jours fugitif. Enfin , las d'érrer de Province
en Province , j'ai choifi ces montagnes
pour afyle & cet habit pour
dernier déguisement. J'en ai fecrettement
fait inftruire mon généreux rival ,
& je n'apprends pas que rien en ait
encore inftruit mes perfécuteurs. Mais
avouez , ajouta l'Efpagnol , qu'il en
faut fouvent moins pour fe faire Hermite
, & que de plus foibles difgraces
Vous retiennent enfeveli dans cette
Grotte ?
C'eft précisément ce que je n'avouerai
pas , reprit l'Hermite François. Mon
récit , il est vrai , fera plus court que
le vôtre & moins rempli d'héroïſme ;
mais vous allez voir fi j'ai eu de bonnes
raifons pour fuir le monde , les
hommes du bon ton & , fur- tout , les
femmes , quelque ton qu'elles puffent
prendre.
Comme il achevoit ces mots , fon
jeune compagnon entra pour quelque
motifindifférent. Il parut l'inftant d'après
vouloir fe retirer. Non , lui dit
frère Pacóme , demeurez avec nous.
Le récit que je vais commencer pourra
46 MERCURE DE FRANCE.
vous être utile. On s'épargne bien des
fottifes quand on fait une mûre attention
à celles d'autrui . Le jeune Solitaire
obéit en rougiffant ; & fon Patron
pourfuivit en ces termes.
Mon nom eft le Comte D ..... à
peixe forti du Collége où j'avois perdu
huit à dix ans , j'allai en perdre àpeu-
près autant a fréquenter la Cour ,
les cercles , & à tromper les femmes.
Elles ne tarderent pas à prendre leur
revanche .
J'étois fort lié avec le jeune Marquis
de P .... Nous avions l'un & l'autre la
même conduite , les mêmes penchans ,
les mêmes fociétés , les mêmes travers .
Le hafard voulut encore que nous
donnaffions dans la même intrigue , &
bientôt après dans le même piége .
Doricourt , c'eft le nom que je donné
au Marquis , me procura entrée chez
Belife , veuve encore affez jeune pour
avoir des prétentions ; mais qui les portoit
un peu trop loin . Je lui plus fans
le vouloir , & juftement lorfque Doricourt
ne vouloit plus lui plaire. De fon
côté elle ne vouloit rien perdre ; elle
prétendoit garder fes anciens captifs &
en faire de nouveaux . Nous nous concertâmes
Doricourt & moi pour la tromM
A I. 1763. 47
per & nous y réuffimes. Elle nous
croyoit rivaux & non confidens l'un de
l'autre . Mais le hafard vint la tirer d'erreur.
On l'inftruifit de nos démarches
publiques & fecrettes . Elle vit , fans
en pouvoir douter , que de deux amans
qu'elle croyoit avoir, il ne lui en reftoit
pas même un. Jugez de fon dépit ! Elle
diffimula cependant ; chofe affez rare
dans une femme irritée , & qu'irrite un
outrage de cette eſpéce.
La forte de vengeance qu'elle imagina
fut auffi bitarre qu'exactement remplie.
Jufques-là le jeune Solitaire qu'on.
avoit contraint d'écouter ce récit , avoit
laiffé entrevoir beaucoup d'émotion ;
mais elle redoubla à ces derniers mots.
Il vouloit fortir un nouvel ordre de
fon Mentor l'obligea de refter. Voici
comme l'Hermite Comte , pourſuivit
fon difcours.
Belife avoit deux Niéces qu'elle faifoit
élever dans deux couvents féparés.
Elles étoient feules , & n'avoient que
quatorze à quinze ans. Des Niéces de
cette figure & de cet âge déplaiſent toujours
à une Tante qui a l'ambition de
plaire ; & Belife les tenoit féqueftrées ,
moins pour les empêcher de voir que
d'être vues. Telle étoit , du moins , fa
18 MERCURE DE FRANCE.
premiere intention . Nous contribuâmes
à la faire changer. Belife réfolut de faire
fervir la beauté de fes Niéces à fa
vengeance. Quiconque ne fçauroit pas.
jufqu'où une femme peut la porter ,
douteroit à coup fùr du ftratagême que
celle - ci mit en ufage. Elle commença
par exciter entre nous quelque réfroidiffement
; après quoi elle nous parla
à chacun en particulier , d'une Niéce
qu'elle faifoit élever dans tel couvent.
Elle avoit fes raifons pour ne nous parler
que d'une Niéce & non de deux. Je
fus le premier qu'elle pria de l'accompagner
dans une vifite qu'elle fit à l'une
d'entr'elles , c'eft a dire à celles que.
Belife vouloit me faire connoître . Elle
defiroit que j'en devînffe épris ; & dès
cette premiere vifite , elle dut s'appercevoir
que j'en étois plus que frappé.
Ces fortes de vifites fe multiplioient.
Cependant je crus voir que la jeune
perfonne ne les trouvoit point trop fréquentes.
Belife ne me gênoit en rien làdeffus
. Elle éxigeoit feulement que j'en
fiffe mystère à Doricourt : difcrétion
qui me coûtoit peu. Il fuffit d'aimer
pour fçavoir fe taire à propos ; & j'aimois
déja trop , pour ne pas redouter un
rival. Ce qu'il y a de plus particulier
- -
dans
MA I. 1763. 49
dans cette avanture , c'eft que Doricourt
ufoit de la même circonfpection envers
moi , & croyoit avoir les mêmes raiſons
d'en ufer ainfi . Belife l'avoit introduit
auprès de fon autre niéce, en fe gardant
bien de lui parler de la premiere. D'ailleurs
, la feconde avoit affez de charmes
pour qu'on ne s'informât point fi elle
avoit une foeur. Elle plut à Doricourt ,
& ce qui prouve beaucoup plus , furtout
dans un petit -maître , elle lui ôta
toute envie de plaire à d'autres , toute
envie de publier qu'il lui plaifoit. Nous
nous félicitions chacun à part & de notre
découverte , & de notre prudence .
Nous crûmes , furtout , l'avoir portée
fort loin un jour que le hazard nous réunit
en particulier , Doricourt & moi.
Eh bien , Comte , me dit- il , où en
es-tu avec Belife ? C'eſt à moi , répondis-
je , à te faire cette queftion ; vous
êtes trop fouvent enfemble pour qu'on
puiffe vous y croire mal . Ma foi , mon
cher , reprit - il d'un ton à demi ironique
, je trouve à cette femme des reffources
prodigieufes dans l'efprit. J'ai
tant vu d'Agnès m'ennuyer , que j'en
reviens à l'expérimentée Belife.C'eft bien
penfé , repliquai-je à-peu-près fur le
même ton ; j'ai moi - même quelques
}
C
50 MERCURE DE FRANCE .
vues fur fon expérience. Ainfi notre rivalité
ne fera bientôt plus un jeu . Soit ,
ajouta Doricourt ; il faut en courir les
rifques. Nous joignimes à ce perfifflage
beaucoup d'autres propos équivalens ; &
nous nous quittâmes fort contens de
nous-mêmes & très- difpofés à nous
divertir aux dépens l'un de l'autre .
>
Celle qui réellement fe jouoit de nous
deux alloit à fon but fans s'arrêter. Elle
vit que nous étions trop vivement épris
pour n'être
pas facilement trompés. Elle
eut de plus recours à l'artifice pour nous
faire courir au piége qu'elle nous tendoit.
Ce fut encore à moi qu'elle s'adreffa
d'abord. Ma niéce, me dit- elle un jour,
fe difpofe à partir pour l'Espagne ..
Pour l'Espagne ! m'écriai-je , avec une
furpriſe douloureufe ! oui , répondit- elle
avec un fang froid étudié ; ce Royaume
fut la patrie de fon père qui n'eft plus ;
fa mère elle-même eft morte au monde,
& m'a laiffé un abfolu pouvoir fur la
deftinée de fa fille. Je l'interrompis encore
par de nouvelles queftions , & elle
entra dans de plus grands détails ; mais
je dois vous les épargner. Il vous fuffira
d'apprendre en bref que le père de Lucile
, Efpagnol de naiffance , avoit ſéjourné
quelque temps à Paris ; qu'il y
époufa fecrettement la foeur de Belife ;
MA I. 1763 . 51
qu'obligé de quitter fubitement la France
avant que d'avoir pu faire approuver
fon mariage à fa famille , il ne put
emmener avec lui ni fon épouse , ni
une fille qu'il en avoit eue & qu'on faifoit
élever fecrettement ; qu'au bout de
quelque temps on apprit la nouvelle de
fa mort; que fa veuve ne fe croyant
plus à temps de déclarer fon mariage ,
avoit cru devoir renoncer au monde &
s'étoit enfermée dans un cloître . Tel
fut en gros le récit de Belife. Il étoit
fincére , excepté qu'au lieu d'une fille ,
fa foeur avoit donné le jour à deux.
Elle ajouta que la famille de feu fon
beau-frère , inftruite de l'éxiſtence de
Lucile & touchée de fon état , ſe diſpofoit
volontairement à la reconnoître ;
mais qu'elle éxigeoit que Lucile paſſât
en Espagne , d'où jamais , fans doute
elle ne reviendroit en France .
" Je frémis à ce difcours ; je me jettai
aux pieds de Belife & lui fis l'aveu de
ce que je reffentois pour fa charmante
niéce. Elle en parut furprife , & encore
plus fatisfaite. J'augurai bien de cette
joie , parce que j'en ignorois la vraie
caufe. Il eft fâcheux , me dit- elle , que
vous ayez tant tardé à vous expliquer ;
j'aurois pu faire pour vous il y a quel-
Cij
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
ques jours , ce qui n'eft plus en mon
pouvoir actuellement. Eh , pourquoi ?
lui demandai - je avec vivacité. Parce
que l'Ambaffadeur d'Efpagne , preffe
le départ de ma niéce ..... Et depuis
quand ? . Depuis hier . Ah ! reprisje
avec tranfport , fouffrez que j'épouse
Lucile dès aujourd'hui. Doucement ,
doucement , repliqua Belife en fouriant ;
ces mariages impromptus font pour
l'ordinaire peu folides ; & d'ailleurs
que diront nos Efpagnols ? Mon nom ,
ajoutai-je , eft d'un ordre à figurer
côté des plus grands noms d'Espagne ;
ma fortune eft au-deffus de la médiocre
; la destinée de votre niéce dépend
encore de vous : daignez combler le
bonheur de la mienne. Il faut donc ,
reprit-elle , fans négliger les précautions ,
ufer de diligence , afin que je puiffe
fuppofer avoir été prévenue trop tard.
C'étoit foufcrire à ma demande , & je
ne m'occupai plus que du bonheur
dont j'allois jouir.
Durant ce temps Belife employoit
auprès de Doricourt les mêmes artifices
& avec le même fuccès. Il eut auffi peu
de défiance & autant d'empreffement
que moi - même ; & trois jours après
toutes les difficultés furent applanies ,
M A I. 1763. 53
tous les arrangemens préliminaires éffectués.
Belife employa cet intervalle à
préparer la fcène cruelle & bifarre qu'elle
vouloit nous faire éffuyer. Sans faire
part de fes vues à perfonne , pas même
à fes niéces , elle les fit troquer de demeure
, c'est-à-dire , qu'elle transféra
J'une à la place de l'autre. Il y avoit
entr'elles cette reffemblance de famille
affez ordinaire , & cette égalité de charmes
affez rare entre foeurs. Circonftance
qui aida encore au ftratagême de leur
tante. Cette perfide avoit eu foin de
nous perſuader , & toujours chacun à
part , que ce mariage devoit être fait
à bas bruit & prèſqu'à la dérobée. Le
mien fe fit à une heure du matin , &
celui du Marquis à deux . Notre impa
tience feconda les vues de la perfide
Belife ; & j'étois déja l'époux de la foeur
de Lucile , que je croyois encore l'être
de Lucile même. Certains difcours que
me tint ma nouvelle époufe , me parurent
cependant incompréhensibles . J'avois
moi- même quelques idées que je
ne concevois pas. l'inftant de les éclaircir
approchoit . Nous nous rendîmes à
l'appartement de Relife . Comment vous
exprimer mon étonnement ! Le premier
objet qui me frappa fut Lucile
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
aflife à côté du Marquis. Il ne fut pas
moins étonné de reconnoître Sophie
dans celle que je conduifois par la main.
Un cri perçant nous échappe à tous
deux à la fois. Sophie & Lucile en jettent
un femblable & s'évanouiffent. Je
cours à Lucile & le Marquis à Sophie.
Elles reprennent enfin connoiffance ,
mais ce fut pour paroître encore plus
agitées. Une fombre horreur nous pénétroit
tous , & nous ôtoit la force d'entrer
en explication . Pour y mettre le
comble , Belife entre avec un air mo
queur & fatisfait. Elle prévint nos juftes
reproches. Enfin , je fuis vengée , s'écria
cette femme abominable ; je fuis
vengée & vous êtes punis : j'ai fait de
vous un éxemple digne de corriger tous
vos femblables des vaines tracafferies
& de la fatuité. Vous m'avez. fçu jouer ;
& j'ai pris ma revanche . Puiffiez -vous
fentir tout le ridicule de votre fituation !
Peu s'en fallut que je ne cédaffe à
l'impétuofité de ma fureur. Il en eût
coûté la vie à celle qui la provoquoit
avec tant d'audace . Le Marquis reſtoit
pétrifié : Sophie & Lucile fondoient en
larmes. Leur cruelle tante reprit ainfi
la parole. Ces deux jeunes victimes de
ma vengeance n'en font point les comMA
I. 1763. 55
plices. Leur naiffance eft telle que je
vous l'ai fait connoître ; mes biens feront
même un jour pour elles. Croyezmoi
donc l'un & l'autre ; fubiffez paifiblement
votre deftinée. Elle ne peut
longtemps être à charge à des hommes:
de votre caractère. Je vous épargne le
ridicule d'aimer vos femmes.
Je frémiffois de voir cette perfide
jouer à l'épigramme dans un pareil moment.
Doricourt y repliqua par quelques
traits fanglans ; il m'en échappa quelques-
uns à moi - même ; mais bientôt
j'eus regret de m'avilir ainfi : c'étoit
d'ailleurs un mal fans reméde . Ce qui
acheva de m'adoucir un peu fut de voir
Sophie à mes pieds me conjurer avec.
fanglots , avec larmes , de ne point la
livrer à l'opprobre & au défefpoir . Une
jeune Beauté a bien du pouvoir quand
elle pleure & s'humilie jufqu'à ce point.
J'étois ému , attendri : je jettai involonrairement
les yeux fur Lucile & je la
vis dans la même fituation que Sophie ;
je la vis aux pieds de Doricourt . Quel
affreux coup d'oeil ! & que devins -je à
cet afpect ! Doricourt parut lui - même
frémir de voir Sophie à mes pieds ; &
fans doute Sophie , & fans doute Lucile ,
éprouvoient en elles-mêmes des mou-
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
vemens tous femblables , des combats
non moins horribles. Je tire le rideau
fur une fituation trop difficile à peindre.
Nous relevâmes les deux fuppliantes ;
après quoi je fortis & Sophie me fuivit ,
plutôt que je ne l'emmenai . Il en fut
de même de Lucile à l'égard du Marquis.
Un mois s'écoula , durant lequel
nous nous vîmes affez peu , & toujours
avec les mêmes regrets. Je dois cependant
l'avouer , Sophie me parut céder
affez facilement à la néceffité. Je n'ai
rien remarqué de fa part qu'il foit poffible
d'attribuer à aucune répugnance
pour moi. Bientôt même je crus y
voir un attachement réel ; mais l'image
de Lucile m'étoit toujours préfente. Je
réfolus de quitter les lieux qu'elle habitoit
; je partis avec Sophie pour une de
mes Terres fituée en Languedoc. J'y
appris au bout de quelques mois que
Lucile avoit fuccombé à fa langueur ,
& que Doricourt devenu veuf , oublioit
qu'il eût jamais été époux. Pour
moi , ne pouvant pas plus m'accoutumer
à l'être en Province qu'à Paris , &
la Paix ne me fourniffant aucun objet
de diftraction , je pris le parti d'abandonner
furtivement ma Terre & de
venir habiter ces lieux éfcarpés . Je
M A I. 1763. 57
n'inftruifis perfonne de mon deffein &
Sophie moins encore que tout autre.
Je me bornai à lui laiffer par écrit certaiá
nes régles de conduite , avec un pouvoir
abfolu de diriger tous mes biens
à fa volonté. J'ignore l'ufage qu'elle
fait & de ce pouvoir & de mes confeils
& de la liberté que je lui laiffe . Je
l'eftime & la plains. C'est tout ce que
mon coeur peut faire de plus pour elle ,
& certainement ce n'eft pas affez .
En parlant ainfi , le faux Hermite
s'apperçut que le jeune frère qu'il avoit
contraint de l'écouter , fondoit endarmes
& fembloit prêt à s'évanouir. Comment
donc lui dit-il , je ne croyois
pas avoir fait un narré fi pathétique .
Mais lui- même perdit toute contenance
en examinant le jeune Solitaire de plus
près. Que vois-je s'écria-t-il , eſt- ce
vous , infortunée Sophie ? Vous que je
fuis , que j'abandonne & qui venez me
chercher jufques dans cette folitude ?
Sophie ( car en effet c'étoit elle ) tomba
à fes pieds pour toute réponſe. Elle
voulut parler ; fes foupirs & fes fanglots
lui couperent la voix. Le Comte la releva
en l'embraffant , & laiffa lui-même
échapper quelques larmes. L'admiration
, la pitié , peut- être auffi un com-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE,
mencement de tendreffe , pénétroient
& agitoient fon âme. Il demanda à
Sophie comment elle avoit pu découvrir
le lieu de fa retraite ? Ce n'a été
reprit- elle , qu'après les recherches les
plus conftantes & les plus pénibles..
Quelqu'un que le hafard avoit inftruit
de votre métamorphofe , me fit part
de fa découverte , & j'en profitai fur le
champp ....... Que vous êtes heureux !
dit alors l'Hermite Efpagnol à fon
confrère , & que je ferois heureux moimême
fi l'ingrate Léonor vouloit imiter
l'aimable & rendre Sophie !
A l'inftant même il apperçoit plufieurs
perfonnes qui dirigeoient leurs pas vers
la folitude efcarpée. Il y avoit parmi
cette troupe quelques femmes voilées ,
& l'une d'entr'elles étoit conduite par
le Comte de C ... S ... Que vois -je ? dit
alors le Marquis d'Ol .... ah puiffent mes
foupçons fe vérifier ! En parlant ainfi
lui-même s'avançoit vers le Comte ,
qui eut peine à le reconnoître fous fon
déguisement. Quittez , lui dit ce dernier
, en l'embraffant , quittez ce ridicule
attirail. Vos périls & vos malheurs fontpaffés.
Le Roi vous rend fa bienveil
lance , Dona Léonor fa tendreffe , &
ce qui vous étonnera beaucoup plus ,
MA I. 1763 . 59
Dona Padilla met fin à fa haine....
Ciel s'écria le faux Hermite , un fi
heureux changement eft il poffible ?
En croirai-je votre récit ?... Croyez- en
Dona Léonor même , dit cette belle Efpagnole
en fe dévoilant , & mouillant
de fes larmes une des mains que fon
époux lui préfentoit ; croyez qu'en me
déclarant votre ennemie , j'ai toujours
fait une horrible violence à mon coeur.
..
à
La joie du Marquis étoit à ſon com--
ble. On entra dans la cabane de l'Hermite
François , que l'Espagnol fit d'a
bord connoître pour ce qu'il étoit réellement.
Que ne vous dois-je point
mon cher Comte , difoit le Marquis
fon ancien rival ! votre générofité ne
s'eft point démentie : elle feule pouvoit
me tirer du précipice où m'avoit jetté
mon imprudence. J'ai fait ce que j'ai
pû , reprit le Comte ; votre bonne for .
tune a fait le refte. Le Roi , informé
par moi-même de toute l'avanture , l'a
trouvée des plus fingulières: Les Loix
étoient contre vous ; mais il m'a laiffe
juge des Loix. Vous voyez que la décifion
n'a pû que vous être favorable.
C'eût été cependant peu de chofe en
core , fi Dona Padilla & fa charmante
niéce cuffent perfifté à vous être con
7
"
G vj
60 MERCURE DE FRANCE.
traires. Les larmes de Dona Léonor ont
fléchi cette parénte fi long - temps infléxible.
Vous n'avez plus d'ennemis
& vous retrouvez une épouſe qui vous
aime. Pour moi , ajouta le Comte en
foupirant , je vais paffer en France où
j'euffe pû jouir autrefois d'un pareil
avantage ; mais je n'oſe ni ne dois l'efpérer
déformais. Une abfence de dix
ans , un abandon de ma part auffi entier
qu'inéxcufable , le honteux projet
de manquer à ma foi jurée & reçue ,
en voilà plus qu'il ne faut pour m'avoir
banni du coeur de la tendre Orphife.
Ce nom fit jetter à Sophie un cri perçant
& qui étonna toute l'affemblée.
Depuis l'inftant de l'arrivée du Comte
de C... S... , cette jeune Françoiſe toujours
travestie , n'avoit ceffé de l'envifager
avec une attention mêlée de faififfement
; mais au nom d'Orphife , tous
fes doutes parurent éclaircis. Elle vint
toute en larmes embraffer les genoux du
Comte. Eft- ce vous Dom Tellez ? lui
dit- elle en fanglotant , eſt-ce vous , mon
père ! ah ! la nature me parle trop vivement
pour vouloir me tromper . Dix
ans d'abſence n'ont pû effacer vos traits
de mon fouvenir ; ils me font toujours
préfens , malgré l'âge tendre où je reçus
MA I. 1763.
61
vos adieux paternels. Daignez vousmême
reconnoître une de vos filles , l'infortunée
Sophie.
Il feroit difficile. d'exprimer tout ce
qui fe paffoit alors dans l'âme du Comte.
Quoi ? vous ma fille ! s'écrioit- il en la
relevant & la preffant avec tendreffe ;
vous dans ces lieux , & fous cet extérieur
! Que fignifie cette étrange métamorphofe
?
On lui en expliqua le motif en peu
de mots. L'époux de Sophie , à qui elle
devenoit plus chère d'un inftant à l'autre
, apprit à ſon Beau - père ( car en effet
c'étoit lui ) qu'avant même fon arrivée ,
leur départ de cette folitude étoit réfolu ,
leur réunion décidée . Et Orphife , s'écria
de nouveau le Comte de C.... S .....
Orphife eft- elle encore en état , ou dans
le deffein de me pardonner ? Son Gendre
lui répond qu'Orphife éxifte encore ,
& éxifte pour lui ; mais que depuis fon
départ , elle s'eft entiérement derobée
au monde. Ce difcours ne fit qu'accroî
tre le defir qu'avoit fon époux de fe
réunir à elle ; & comme chacun dans
cette affemblée avoit fes motifs d'impatience
, on fe hâta réciproquement d'abandonner
le double Hermitage. Les
deux Hermites ne fe quitterent qu'avec
62 MERCURE DE FRANCE.
de vifs regrets , & beaucoup de promef
fes de franchir fouvent les Pyrénées pour
fe revoir. Ce qui arriva plus d'une fois.
par la fuite. Il arriva auffi que ceux d'entre
ces époux qui s'étoient crûs d'abord
trompés , en rendirent grace au hazard ;
que les deux tantes parurent avoir tout
oublié , & moururent de rage en moins.
de fix mois ; & que chacun des trois
couples répétoit à part en fe félicitant :
Peut- être nous aimerions-nous moins
fi nous nousfuffions aimé toujours.
"
Par M. DE La DixmeriEL.
LA CONVALESCENCE
D'EUPHÉ MI E.
ELLE fe leve enfin des ombres de la mort
Cette femme adorée , aimée avec tranfport ,
De l'amitié le fuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert fes yeux a la douce lumière !
Les Plaifirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant fes pas fa nouvelle carrière ,
Et la fément des fleurs d'un éternel Printemps
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MAI: 1763.
A repris de tes jours le tilfu précieux ;
Et fur cette trame chérie
Va verfer tous les dons de la Terre & des Cieux ....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne fçauras jamais nos craintes , nos tourmens ;
D'un coeurqui partageoit tes fouffrances mortelles,
Les horribles déchiremens.
Jignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliffoit tous mes fens;jufques dans le fommeil ,
Ton image me fuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui fe préfente.
Je me difois dans un fonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eft d'un Dieu le plus parfait ouvrage ;
Euphémie eft d'un Dieu la plus céleste image.
Son éclat s'embellit de la fimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent fur fon viſage ;
Et les vertus refpirent dans fon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour- à- tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleffe & plaît fans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
A la fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre fans ornement
La fagelle fublime & la beauté touchante.....
Qui la connoît , doit l'aimer conftamment .
Une lugubre voix , la voix de la mort même,
Vient m'arracher à ce fommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE .
7
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime
Eft l'objet de votre courroux . ……….
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal fubit atteinte.
J'accours , je volé à toi ... mes yeux cherchent tes
yeux ;
Dans mon fein agité ma voix retombe éteinte .
Je te vois ...la clarté s'enfuyoit de ces lieux ...
Je vois fous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton fang !.. tout le mien s'eft glacé ;
C'est mon flanc même que l'on frappe ;
Je fens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mes yeux appefantis de larmes
Surtonfort...& pourtant brûlant de l'éclairer
Craignant de trop fçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraffant ce fantôme flatteur ,
L'efpoir , du malheureux le feul confolateur ,
L'efpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit aufein d'une plus fombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus affurée !
Avec toi chaque inftant à mon dernier foupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inexprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus fouffrir ?
Oui !je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux ;
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tume dis.... c'en eft fait , recevez mes adieux !
N'accufons point du Ciel la fageffe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
M A I. 1763. 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce jufte Ciel vous rende plus heureux.
Eh! ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir fur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Confolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez-en quelquefois , mais fans verfer de
pleurs ...
Pour moi , s'il m'eft permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocence juſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mots qui dans mon efprit vivront toujours tracés,
Ta me tends une main tremblante :
J'y porte avec ma bouche une âme défaillante...
D'an fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un fommeil de mort tombent anéantis ...
Je fors de cette nuit ...Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranfporté loin d'un fpectacle horri
ble:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent fur leur vifage ; avidement j'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux , je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien eft- elle ? ... mieux ... dans leurs bras je
m'élance ;
O mes amis !... & Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE.
Ciel ta bonté me la rendroit !.....
Dieu Tout-Puiffant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiftence & la mort dans tes mains ,
Conferve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroit t'offrir un plus touchant homma
ge ? ....
Déjà pour moi les jours devenoient plus fereins .
Tout flattoit mes fouhaits ... cependant ma tendreffe
S'inquiétoit & s'allarmoit fans ceffe.
Qui fçait aimer , craint aiſément :
Un ami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
Le Ciel qui de la mort ditipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous fauvés s
Il a calmé les flors , il a chaffé l'orage ;
Des foleils radieux fur toi le font levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaifir , le plaifir fi touchant
De te voir , d'épancher dans ton fein renaiſſant:
Tous les tranfports du plus pur Sentiment
Faffe lui feul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs fi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreftre amour ,les fens n'ont point fouil
lés ›
Lorfque du fort mortel tu fubiras l'outrage ,
Aller chercher ton coeur fous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
M A I. 1763.
67
E
Une autre qu'Euphémie à cette fombre image,
Repoufferoit mes auſtères crayons ,
Mais on peut parler de vieilleffe ,
Offrir les vérités de l'arrière- faifon
A qui n'eftime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'elle a de force à fuivre la Raiſon ..
De ton âme toujours nouvelle .
Conferve les tréfors , les attraits fi puiffans.
Tes durables appas , d'un vrai luftre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans fa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit fur fon aîle
Et l'amitié pure & fidelle
L
Eft la beauté de tous les temps.
LE RÉVEIL CHAMPÊTRE,
L'AURORE ave AURORE avec fes doigts de roſe
Ouvroit fur l'horiſon la barrière du jour ,
Quand lejeune Daphnis éveillé par l'amour
Qui chez lui jamais ne repole ,
Al'objet de fes voeux alloit faire la cour.
La Nature étoit languiſſante
Et les approches du Soleil
Faifoient voir d'un beau jour la lumière naiffante ,
Şemblable au doux éclar qu'Iris à fon réveil
68 MERCURE DE FRANCE.
Répand fur les amours dont la troupe galante
L'amufe mollement dans les bras du fommeil..
Le repos n'eft pas long fous une telle éſcorte ,
Les enfans de Cythère en font les ennemis ,
Et l'impatiente cohorte
Déja battoit aux champs & réveilloit Iris.
Ils la ménent fur le rivage ;
Ils l'amufent par mille jeux ;
Et fous l'appas trompeur d'un fimple badinage,
Dans le fond de fon coeur ils attifent leurs feux,
Elle cherche Daphnis , & Daphnis le préſente :
Elle le reçoit en amante.
Tous deux affis fur le gazon ,
S'obfervent tendrement , ſoupirent ,
Et foupirent à l'aniſſon,
Les amours malins en fourirent ,
Leur montrent un jeune Pinſon
Qui près d'une aimable Fauvette ,
Chantoit les doux tranſports d'une flâme parfaite.….
Refpectons ces amans livrés à leurs defirs.
Et vous triſtes cenfeurs des amoureuſes fiammes ,
Si vous condamnez leurs plaiſirs ,
C'eftque le vrai bonheur n'eſt point fait pour vos
âmes.
M A I. 1763. 69
MADRIGAL.
Je cherche àfaire une maîtreſſe ;
E
Voila ce qui me rend rêveur :
Car je voudrois elprit , fagelfe ,
Beauté complette & ten fre coeur.
Lepuis que je vous vois , Thémire ,
Trois de mes voeux font bien remplis ;
Mais vous feule pouvez me dire ,
Si les quatre font accomplis.
COUPLETS à Madame *** .
Sur l'AIR : Que ne fuis-je la fougère a
Qu
1
Uo1 d'abjurer ton Empire ,
Amour , ta m'ôres l'efpoir.
Rien de tout ce qui refpire
Ne peut donc fuir ton pouvoir ?
J'avois dans l indifférence
Sauvé mon coeur de tes traits ;
Lifette par la présence
L'en a percé pour jamais.
Le matin dans la prairie ,
Comme on voit s'épanouir
Une fleur tendre & chérie
70 MERCURE DE FRANCE:
Sous les aîles du zéphir ;
Sous les doigts de la Nature
Lifette voit chaque jour ,
Eclore pour fa parure
Tous les trésors de l'Amour.
L'éclat dont brille l'Aurore
Céde à l'éclat de fon teint .
La roſe ne ſe colore
Que pour mourir fur fon fein.
En vain le Printemps étale
Mille beautés fur les pas ;
Parmi nos champs rien n'égale
La fraîcheur de les appas.
Dans fa bouche eſt l'innocence ,
Dans les yeux eft la candeur ;
Son maintien eft la décence
Son efprit eft la douceur.
>
Heureux celui dont la flâme
Allumera les defirs ,
Qui porteront dans ſon âme
Le fentiment des plaifirs !
Si la fatale puiffance
D'un fort armé de rigueurs ,
Me fait loin de fa préſence
Languir au fein des douleurs ;
Son image retracće
M A I. 1763. 74
Par le pinceau des amours ,
Occupera ma penſée
Jufqu'au dernier de mes jours.
Lorfque pour toute ma vie ,
Amour , je fuis fous ta Loi ;
>
Pour ma liberté ravie
J'attens un gage de toi.
Fais qu'un regard de Lifette ,
Soit l'aurore du bonheur
Que ta gloire fatisfaite
Promit à mon tendre coeur.
Par M. D....
VERS à M. P ... pour le jour de
S. Jofeph fa Fête.
CHEF Ami , dans ce jour de Fête
Reçois cette humble violette ,
Le fymbole de la candeur.
De mes fleurs elle eft la plus belle ,
Et la plus digne de ton coeur :
Je n'ai pas trouvé d'immortelle.
RÉPONSE à M. D …….
Cher Ami, tu connois mon coeur ,
Ton Bouquet en eft l'interprètes
De ta part une violette
72
MERCURE DE FRANCE.
Me fatte plus qu'une autre fleur.
Elle eft de mon coeur le modéle ,
La feule fleur digne de moi ;
Mais je te laille l'immortele ,
La feule fleur dignè de toi.
Par M. DE CAIX.
DIA LOGUE entre ALCINOUS & un
FINANCIER.
LE FINANCIER.
Ανοι
T
VOUEZ que vous futes heureux
qu'Homère ait daigné chanter votre prétendue
magnificence ?
ALCINOUS.
Que fignifie ce langage ! N'ai- je pas
été le Prince le plus magnifique de mon
temps ?
LE FINANCIER.
Il falloit être auffi pauvre qu'un Roi
d'Itaque pour admirer d'auffi minces richeffes.
ALCINO US.
Qui donc êtes -vous , pour en parler
ainfi futes- vous Roi de Memphis , ou
de Babylone ?
LE FINANCIER .
Je ne fus que l'un des Receveurs d'un
Monarque
I
M A I. 1763. 73
Monarque dont la demeure pourroit à
jufte titre émerveiller plus d'un Ulyſſe,
& les vertus occuper lus d'un Homère. }
ALCINOU S.
Quoi ? un Traitant ( car je crois que
c'est là le mot ) ofera faire affaut de
luxe avec moi ?
LE FINANCIER.
Mon cher Souverain de Phéacie ( car
vous fçavez qu'ici l'on fe parle fans façon
) apprenez que le moindre de ces
Traitans peut furpaffer en richeſſes un
Roi des temps héroïques .
ALCINO U S.
Voilà un grand mot qui fort de votre
bouche... Connoiffez vous bien les tems
dont vous parlez ? Homère lui - même
vous eft-il bien connu ? Il me femble
que vos prédéceffeurs ne fçavoient que
chiffrer.
LE FINANCIER.
Tout change d'un fiécle à l'autre. Aujourd'hui
plufieurs de mes pareils peuvent
lire Homère dans fa langue. D'autres
même compofent dans la leur des
ouvrages qu'ils ne donneroient pas
pour Iliade & Odyffée.
ALCINO U S.
Ils ont donc admiré , ainſi que vous,
ces portes , ces chambranles , ces an-
D
74 MERCURE DE FRANCE .
neaux , ces chiens , ces efclaves d'or &
d'argent , & tant d'autres merveilles
qu'Homère dit avoir décoré mon Palais.
LE FINANCIER .
Je ne vois dans toutes ces chofes , que
de l'or en barre & en maffe ; genre de
fpectacle où un Financier pourroit l'emporter
fur plus d'un Potentat. La vraie
magnificence ne confifte point dans ce
vain étalage ; mais bien à prodiguer
l'or pour acquérir certains ornemens de
caprice.
ALCINOUS.
Eh , quels ornemens ?
LE
FINANCIER.
Par exemple, des Vafes , des Pagodes,
des Magots , des Peintures , & c.
ALCINO u s.
J'entends. C'eſt- à- dire qu'il n'éxiſte
parmi vous ni arts ni induſtrie , & que
c'eft un tribut que vous payez à celle
des Chinois .
LE FINANCIER .
C'est tout le contraire. Nos Artiſtes
produifent des chefs- d'oeuvres qu'on admire
en paffant , felon l'ufage. De plus ,
ma Nation eft affez fertile en productions
fantaftiques pour ruiner toutes les
Nations de l'Europe & de l'Afie ce
qui lui réuffit à l'égard de quelquesM
A I. 1763. 73
unes. Quant à elle , fa méthode eft de
rendre cette efpéce de tribut aux Chinois,
qui jufqu'à préfent ont eu celle
de ne le rendre à perfonne.
ALCINO U S.
Ce trait feul fait leur éloge : ils s'en
tiennent au folide , & ma conduite fut
leur exemple. Mes richeffes étoient des
richeffes réelles.
LE FINANCIER.
Peut-être le bon Homère en parle-t-il
un peu en aveugle . Autrement vous
euffiez bien fait de fubftituer à vos efclaves
, des efclaves naturels qui euffent
épargné à la Princeffe votre fille le foin
de laver elle- même fes robes & celles
de fes frères .
ALCINOUS.
Quoi ? vos femmes ne prennent- elles
pas le même foin ?
LE FINANCIER .
Les esclaves de leurs efclaves dédaigneroient
de le prendre. J'aime auffi
beaucoup à voir la Reine , votre augufte
épouſe , filer fa quenouille depuis le
point du jour jufques long-temps après
Îe crépuscule.
ALCINOUS.
Ne faut-il pas qu'une femme s'occLE
pe ?
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
LE FINANCIER .
Oh , les nôtres ne font pas inutiles.
ALCINO US.
Apparemment que leurs travaux font
plus importans que ceux qui captivoient
ma chère Areté.
LE FINANCIER .
N'en doutez pas . Ce font elles qui
repréfentent , qui tiennent le jeu , la
table & le peu de converfation qui eft
aujourd'hui d'ufage. De là , elles vont
fe montrer au Spectacle , y faire des
noeuds , juger la Piéce , protéger ou
dénigrer l'Auteur. Ce font elles auffi
qui difpenfent aux gens de Lettres les
fortunes , les honneurs , les réputations ,
le rang , l'eftime & jufqu'au ridicule.
ALCINOU s .
Leur crédit fut moins étendu parmi
nous. J'eus cependant beaucoup d'égards
pour ma chère Areté , qui eut
pour moi celui de n'en abuſer jamais.
LE FINANCIER.
,
De quoi pouvoit abuſer une Reine
dont la fonction journalière étoit de filer
? Vous-même , quels pouvoient être
vos plaifirs.
ALCINOUS .
J'en eus de plus d'une efpéce. J'aimai
la bonne chère , la mufique , la
M A 1. 1763. 77
danfe. Homère a dû vous inftruire de
mes goûts. Ne me repréfente-t il pas
quelque part , affis à table comme un
Dieu?
LE FINANCIER .
Il me femble que les repas de l'Olympe
durent être différens des vôtres ; ou
Comus , à coup fûr , étoit mauvais cuifinier.
ALCINOUS.
Quoi done ? n'ai -je pas traité fplendi
dement le fage Ulyffe , mon hôte ?
LE FINANCIER.
Ulyffe trouva chez vous de quoi affouvir
fa faim dévorante . Lui-même
n'étoit pas accoutumé à des feftins plus
délicats . Mais quel eft le fou -traitant ,
qui voudroit s'accommoder de pareils
mets ? Le dos d'un boeuf , d'un veau ,
d'un mouton
, d'un porc , fervi tout
entier devant un convive n'étoit- il
pas bien propre à ranimer fon appétit
?
ALCINOUS.
Eh , qu'euffiez-vous donc fervi au Roi
d'Itaque ?
LE FINANCIER .
Ce qu'on peut décemment offrir à
un honnête homme ; c'eft-à-dire quelques
mets légers. & piquans ; tels qu'u-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ne aîle de faifan , ou de perdrix , tant
foit peu du rable ou du ventre d'un
liévre , quelques poiffons rares , quelques
menus entremets , & c . Que n'aije
ici le Dictionnaire de Cuifine , les
Dons de Comus , le Cuifinier François ,
& tant d'autres ouvrages effentiels compofés
fur cette matière difficile & inépuifable
! vous verriez ....
ALCINOUS.
Quoi , l'on s'amufe chez vous à écrire.
fur un pareil fujer ?
LE FINANCIER.
Voilà une queftion bien digne d'un
Roi , qui fut , comme un fimple Contrôleur
de nos Fermes , borné à une
fimple cuifinière ! Apprenez que nous
avons plus d'écrits fur la cuifine , qu'il
n'y en eut de votre temps
fur toutes les
autres matières enfemble. Mais revenons
à notre objet. Il me femble qu'on
ne fervoit même dans vos grands repas ,
que d'une feule efpéce de vin ?
ALCINO U S.
N'étoit- ce pas affez ? Nous buvions
d'excellent vin grec ; vin dont quelques
rafades fans eau , fuffifoient pour enyvrer
un Polypheme.
LE FINANCIER .
Ce vin- là nous eft connu , & nous
MA I. 1763. 79
en ufons parce qu'il vient d'outre - mer.
Mais que je vous plains de n'avoir jamais
goûté ni du Bourgogne , ni du
Champagne , ni du Grave , ni du Tocai
, ni du Malaga , ni du...
ALCINO US.
Arrêtez ! cette énumération devient
fuperflue. Je n'ai
pas même connu de
nom ces vins que vous citez , & je
doute qu'aucun d'eux l'eût emporté fur
grec.
mon vin
LE FINANCIER .
J'oubliois les liqueurs , autre avantage
précieux que vous ne connûtes jamais..
Ces liqueurs & la plûpart de ces vins font,
pour l'ordinaire , verfés par les femmes ,
par les femmes toujours charmantes vers
la fin d'un repas , & que vous aviez la
mal-adreffe d'éloigner des vôtres.
ALCINO U S.
En revanche , nous les chargions de
certains emplois qui n'étoient pas fans
agrément pour elles & pour nous. C'étoient
elles qui ....
LE FINANCIER .
Je fcais en quoi confiftoient ces fonctions
, & j'avoue qu'elles avoient leur
mérite. Mais en être réduit au feul vin
grec !...
D iv
80 MERCURE DE FRANCE .
ALCINOUS.
Hé bien ! je vous paffe cet article. Il
m'en reste affez d'autres à faire valoir.
Parlons d'abord du divin chantre Démodocus
, lui qui marioit fi ingénieuſement
fa lyre avec fa voix . Je doute que
vous ayez connu cette heureuſe manière
d'égayer un repas.
LE
FINANCIER .
Il faut , mon Prince , vous réfoudre
à cliffer fur cet article comme fur les
précédens . Votre mufique fut auffi uniforme
que votre cuiſine & votre cellier.
La nôtre , au contraire , fut auffi variée
que nos mets & nos vins. Il nous faut
un concert complet , & non la fimple
voix d'un homme & le fimple fon d'une
lyre , fuffent-ils même divins , à la manière
de votre temps.
ALCINOUS.
Je vois qu'il vous faut de la profufion
partout. Mais que pourrez-vous oppofer
à la grandeur , à la beauté de mes
jardins ? Vous favez avec quel enthoufiafme
Homère en parle.
LE FINANCIER.
Souvenez-vous bien qu'ils n'étoient
peuplés que d'arbres à fruits , & qu'une
pareille décoration eft ignoble
.
MA I. 1763.
81
ALCINOUS.
Comment ! vous m'étonnez . De quels
arbres voudriez -vous donc faire uſage ?
Eft-il naturel de cultiver ceux qui ne
produisent rien ?
LE FINANCIER.
Ce qui eft fi naturel , eft rarement
digne qu'on s'en occupe . Il faut du fingulier
, du piquant. Il faut dérober au
foleil l'afpect de la terre , & ne laiſſer
à la terre même qu'une fécondité ſtérile .
Autrement votre parc & l'enclos de votre
Jardinier , feront abfolument femblables.
J'ai , moi qui vous parle , arraché
au domaine de Cérès , plus de terrain
que fon Triptoleme n'en eût
pu culfiver
en un an .
ALCINOUS.
Voilà une fingulière manie ! Mais du
moins aurez -vous refpecté l'ordre primitif
des chofes ; laiffé couler une fontaine
, ferpenter un ruiffeau , fubfifter
une colline , un vallon , un bofquet comme
la nature l'avoit d'abord difpofé. En
un mot , l'art n'aura fait que la feconder
au lieu de l'anéantir.
LE FINANCIER
Au contraire , j'ai voulu qu'il la
domptât en tout point. J'ai parlé &
bientôt une terraffe a fuccédé à un val-
D.V
82 MERCURE DE FRANCE.
lon , un baffin à une colline , le gazon
au gravier , le gravier au gazon , l'eau.
à la terre , la terre à l'eau ; en un mot
j'ai voulu être créateur & j'y ai réuffi .
Par-là , mon jardin eft devenu auffi
éxactement compaflé que les vers du
Poëte qui a chanté le vôtre.
ALCINO U S.
Je ne fçais , mais je préfume que cette
exacte fymétrie , eft auffi infipide en fait
de jardins qu'elle eft agréable en fait de
vers.
LE FINANCIER .
Il me femble que nous vifons fort
nous trouver d'accord.
peu à
ALGINO U S.,
J'avoue que cet accord me paroît difficile.
LE FINANCIER .
Effayons toutefois de nous rappro
cher. Je vous laiffe juge de la question ;:
mais foyez fincère.
ALCINO U S.
Je le ferai , & voici ma déciſion.
Peut-être de mon temps fuivions- nous
la nature de trop près ; mais à coup für
vous vous en êtes trop éloignés.
Par M. DE LA DIXmerie,
MA I. 1763. 83
LE
Noix
E mot de la premiere Enigme du
fecond volume d'Avril eft la
qui , coupée en deux , devient Cernaux.
Celui de la feconde eft Moulin à vent.
Celui du premier Logogryphe eft Tapilferie
, dans lequel on trouve Tapis ,
rifée & Patiflerie . Celui du fecond eft
Innocence , dans lequel on trouve Io ,
nie , nôce , non , Ninon , nonce , none ,
oncle , Nice , & d'autres que je n'ai point
mis.
ΟΝ
ENIGM E.
N ne me rencontre qu'aux Champs ,
Point à la Cour , point à la Ville ,
Et cependant je, fuis utile
Aux plus petits , comme aux plus Grands :
Pour moi l'ouvrage eft un martyre.
Et , ce qui doit vous faire rire ,
Pour que j'exerce mon emploi ,
On est toujours trois après moi...
Je paffe pour laborieuſe ,
Et fuis d'une pareffe affreufe ,
Car je ne fais rien de mon cru.
Pour que je falle des merveilles ,
D.
VJJ
84 MERCURE DE FRANCE.
Il faut , quand deux des trois me tirent les
oreilles ,
Que l'autre , fort fouvent me pouffe par le cul.
Par M. NARET .
VOUS
AUTR E.
ous ne le croirez pas à moins de l'avoir vû:
Dans Paris tous les jours fur un char étendu ,
Conduifant avec moi la maiſon qui me loge ,
J'entends retentir mon éloge.
Un héraut publiant mes bonnes qualités ,
La corde au col me fuit à pas comptés.
La corde au col ? le plaifant équipage !
Va-t-on le pendre ? oh de grace , arrêtez ,
Ne m'aigrillez pas davantage :
Si c'eft votre delfein , vous pourriez réaffir ,
Maisje ne ferois pas facile à radoucir .
Par M. L. G....
LOGO GRYPH E.
Je fais un jeune enfant adoré de ma mère ; E
C'eſt d'elle que je tiens tout ce qu'il faut pour
plaire ,
Douceur , grâces , beauté , tendreſſe , ris , attraits
Sont les dons que ſur moi répandent ſes bienfaits.
•
M A I. 1763. 85
Mes charmes innocens rendent mon régne aimable.
Mais malheureuſement il eſt trop peu durable ,
Car mes frères , jaloux de toutes ces faveurs ,
Me forcent tour -à- tour à fouffrir leurs rigueurs
Mais où vais -je ? ... à quoi bon parler de ma famille
?
Et pourquoi m'égarer de vétille en vétille ?
Il s'agit , cher Lecteur , de deviner mon nom ;
Ainfi venons au fait dont il eft queſtion .
Décompofe ; & bientôt tu trouveras peut-être
Qu'il n'eſt pas malaifé de pouvoir me connoître.
Je t'offre en mes huit pieds par différens rapports,
Plus de quarante mots renfermés dans mon corps.
Un enfant de Noé trois notes de mufique ;
Un ornement d'Evêque ; un terme dogmatique³
Une eſpèce de fel ; un endroit fourerrain ;
Un outil de maçon ; ce qu'on voit dans le pain ;
Un arbre ; deux oiſeaux , un fol que la Nature
Deux ou trois fois par an tapiffe de verdure ;
Le bouquet qui renferme un utile aliment ;
Ce qu'un mauvais payeur ne rend pas aifément ;
Un terme de commerce , ou bien de bréviaire ;
Le titre Souverain qu'en Europe on révére ;
Ce qui , bien cultivé , fait honneur au bon lens ,
Mais fouvent dont le trop peut nuire à bien des
gens;
Un péché capital ; une marque de joye ;
86 MERCURE DE FRANCE .
Ee vafte fein des eaux ; une antique monnoye
Dont l'efpéce aujourd'hui chez nous n'a plus de
cours;
Ce qui fans s'arrêter , fuit & régle nos jours ;
Le nom d'un grand Seigneur qu'on reſpecte en
Turquie ;
Cinq Villes , deux en France , une dans l'Italie,
Une autre dans la Flandre , & la derniere enfin
Se trouve en Allemagne affife fur le Rhin.
Plus un terme de chaffe ; un autre de Barême ;
Ce que Boileau cherchoit avec un foin extrême;
Un jeu fort ulité ; trois pronoms poſſeſſifs ;
Une meſure , un nombre & quatre infinitifs.
C'en eft affez , Lecteur , fi ceci te contente ,
Car je crois entre nous que ce jeu te tourmente.
Combine maintenant , & vois fi tu pourras ,
En cherchant qui je fuis , te tirer d'embarras.
Par M. FABRE , Licentié en Droit
à Strasbourg.
AUTR E.
A Mlle.de. V ***. à Limoges...
Sous bien des fens je pourrois me produire .
Mais fous un feul je vais tâcher , Thémise ,..
De vous indiquer qui je fuis.
M A I. 1763. 87
Sachez donc que l'efprit , l'enjoûment , la décence
Au goût , au Sentiment , aux grâ
râces réunis ,
Sont mes ornemens favoris ,
Et jugez fur ce pied combien votre préſence
Peut me donner d'éclat , de mérite & de prix !
Si tous ces traits ne me font pas connoître
Sondez mes plis & mes replis ,
Ils me dévoileront peut- être ,
Et mes neufpieds combinés , défunis ,
Vous offriront un fruit dont la peau raviſſante ,
Ainfi que votre teint tout à la fois préfente
L'incarnat de la rofe & la blancheur du lis ;
Un être à la beauté duquel on vous compare ;
Un tréfor qu'on dit être rare ,
Mais qui depuis longtemps en moi vous eſt acquisi
Une fête bien defirable
Pour celui dont les jours par un lien durable
. Aux vôtres doivent être unis ;
Certaine fubftance immortelle ,
De la Divinité précieuſe parcelle
Dont en vous mille traits annoncent la beauté ;
Certain ordre fecret émané de vos charmes ,
Et qui , quoique fuivi de foupirs & d'allarmes ,
N'en eft pas moins éxécuté ;
Une ouvrière incomparable/
Qu'on peut nommer chez vous l'agente fecours ..
ble
De la douceur & de l'humanités
88 MERCURE DE FRANCE.
1
Mais je pourrois bleſſer votre délicateſſe :
Il faut qu'à vos yeux je paroiffe
Sous des rapports qui vous foient étrangers.
Commençons , & voyez celui qui par
A fon frère arracha cruellement la vie ;
envie
Le Dieu des Champs & des Bergers ;
Le fymbole de l'ignorance ;
Trois Saints , quatre Evêchés de France;
Le plus agréable.des mois ;
L'endroit où pour tenter de glorieux exploits
Un Général affemble & place fon armée;
Sept oifeaux différens , dont deux font babillards.;
Trois dans la baffe- cour ont fçu trouver entrée ,
Et deux par leur plumage attirent les regards
Un grand Empire de l'Afie ;
Un, adorateur des faux Dieux ;
Un terme de mufique ; un fleuve d'Italie ;
Par fes bons vins un Bourg fameux ;
Enfin un inſtrument propre à fouiller la terre ;
J'aurois bien d'autres mots , Thémire , à vous citers
Mais je veux m'en tenir , pour vous moins tourmenter
"
Au mot qui chaque jour finit votre prière..
ENVO 1.
Penfant à vous à tout moment
Dans mon afyle folitaire,
1
Air
Gratiewem vec accompagnement de Guitarre .
Loindu tendre bergerqu'on aimeEst-il he
-las dedouxmomens GrandsDieux dans ce malheurex
= trême On souffremille affreux tourmens L'on s'inqui-
ète , l'on de si re, L'on s'inquiète l'on de =
= si re ,La solitude a des appas.Au sein des
plaisirs on soupire En est- ilpour moi sansLicas.
?
MA I. 1763. 89
Du mot dont je vous fais myſtère
Je me rera e l'agrément.
Si je n'ai point aujourd'hui l'avantage
D'en partager près de vous le plaifir ,
Souffrez au mo s que je m'en dédommage
Par le charme du fouvenir...
Par M DESMARAIS DU CHAMBON,
Ce 22 Mars 1763.
CHANSON.
LOIN du tendre Berger qu'on aime ,
Eft- il , hélas ! de doux monens ?
Grands Dieux , dans ce malheur extrême ,
-On fouffre mille affreux tourmens !
L'on s'inquiette , l'on defire ,
La folitude a des appas ;
Au fein des plaifirs on foupire :
En eft-il pour moi , fans Lycas. ?
La Mufique eft de M. DOBERT , fils,
Organifte de Châteaudun.
go90 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure ,
au fujet du premier Vers de la pre-.
mière OLYMPIENNE de Pindare.
Vous
rappellez - vous ,
›
Monfieur
d'avoir lû , il y a quelques jours , dans
la trente -fixiéme feuille de l'Année Littéraire
un article fur les traditions que
Boileau & Charles Pérault ont données
de la première Ode des Olympiennes
de Pindare ? L'Auteur de cet article
fait voir à M. Freron , qu'on n'a jamais
bien entendu ce premier Vers de Pindare
ägisov μèv idup . Boileau , dit- il , a traduit
ainfi » Il n'y a rien de fi excel-
» lent que l'eau : il n'y a rien de plus
» éclatant que l'or , & il fe diftingue
» entre toutes les autres fuperbes richef-
» fes , comme un feu qui brille dans
» la nuit . Mais ô mon efprit , puifque
» c'eſt des combats que tu veux chan-
» ter , ne va point te figurer que dans
1
MA I. 1763. 91
ود
?
-
" les vaftes déferts du Ciel quand il
» fait jour , ou puiffe voir quelqu'autre
» aftre auffi lumineux que le Soleil ,
» ni que fur la Terre nous puiffions.
» dire qu'il y ait quelqu'autre com-
» bat auffi excellent que le combat
» olympique , & c . » Charles Perault n'a
» pas mieux traduit , ajoute- t - il , l'eau,
eft très bonne à la vérité , & l'or ,
» qui brille comme le feu durant la
» nuit éclate merveilleufement par-
» mi les richeffes qui rendent l'homme
fuperbe ; mais mon efprit , fi tu de-
» fires chanter des combats , ne con-
» temple point d'autre aftre plus lumi-
» neux que le Soleil pendant le jour
» dans le vague de l'air ; car nous ne
» fçaurions chanter des combats plus
" illuftres que les combats olympi-
" ques , &c. » Boileau & Perault
dit-il , fe font trompés tous deux , &
il s'agit ici de la prééminence de l'eau
fur tous les élémens , parce que Pindare
fait allufion à l'opinion du Philofophe
Thales qui prétendoit que l'eau étoit .
le premier des élémens , & qu'elle avoit .
donné , ainfi que le rapporte Diogène
Laërce , naiffance à tous les êtres exiftans
fur la Terre . Il ne s'agit donc pas ,
dit judicieuſement l'Auteur de l'expli
?
92 MERCURE DE FRANCE.
cation , de la qualité de l'eau , mais de
fa prééminence fur tous les élémens.
Ainfi pour bien rendre la penfée de
Pindare , il faut dire l'eau eft le premier
des clémens. Il n'y a pas là de
ridicule , ajoute l'Auteur.
›
Il est bien étonnant Monfieur
qu'en nous rapportant les différentes
traductions qu'on a faites de cette Ode
de Pindare , l'ingénieux Auteur de cette
explication ne nous air rien dit d'une
ancienne traduction de Pindare donnée
en 1617 par François- Marin Champenois.
Sans doute qu'elle lui eft inconnue.
Je me fuis rappellé de l'avoir
lue toute entière à la Bibliothéque du
Roi , & je l'ai actuellement entre mes
mains. Voici l'explication de Marin.
Son ftyle eft celui de fon fiècle ; il n'eſt
pas bien agréable , mais il n'a rien de
dégoutant , & d'ailleurs il ne s'agit ici
que du fens des paroles de Pindare.
» Tout ainsi que l'eau excelle entre les
» élémens , & que l'or ( ne plus ni
» moins qu'un feu brillant fe faict pa-
» roiftre durant la nuit ) furpaffe toute
» autre magnifique richeffe ; de même
" auffi qu'en plain jour l'on ne peut
» vefir par le vague de l'air un aftre
apparant qui flamboye davantage que
M. A I. 1763. 93
»le Soleil : ainfi , ma chère Mufe , fi ma
» tu defires que nous célébricns les
» jeux , n'en cherchons pas de plus
» excel.ens ou plus dignes de nos vers ,
» que les combats qui fe font aux champs
» olympiques , &c.
Si je ne craignois pas d'affoiblir cette
verfion de Marin , & de mériter le reproche
qu'on fit à l'Abbé Tallemant
je la rendrois ainfi " Comme l'eau
l'emporte fur tous les élémens , &
» comme l'or , femblable à un feu
» qu'on voit briller pendant la nuit ,
» furpaffe toutes les richeffes qui flat-
" tent le plus la vanité de l'homme ,
» ou comme le foleil , qui par qui par l'éclat
» de fes rayons éfface tous les altres
épars dans la vafte profondeur des
airs tels font , divine Mufe
» combats qui fe livrent aux champs
» Olympiques ; & puifque vous vou-
» lez célébrer des combats , n'en cher-
» chez ni de plus glorieux , ni de plus
» dignes de vos chants. Cette immenfe
» carrière offre aux Poëtes , & c.
"
les
A cette explication , Marin ajoute
la note fuivante qui développe parfaitement
le fens qu'il a donné à Pindare.
» Les anciens Philofophes , dit- il , ont
» été fort en peine pour trouver le
94 MERCURE DE FRANCE.
premier principe des chofes naturelles,
» Voyez ce qu'en note briévement à
» Sancto Paulo queft. 4 du premier
Traité de la première partie de fa
» Phyfique , & un peu plus amplement
» Eufébe Chap. 5 , Liv. 1 de la prépa-
» ration Evangélique ( a) . Or Pindare
" avec Thalès eft de l'opinion de ceux
» qui difoient que l'eau eft le principe
» de toutes chofes , fuivant laquelle
» opinion quelques anciens Grecs fai-
» foient offrande de leur poil aux
» fleuves ( b ) .
Marin cft plein d'excellentes recherches
& de notes très fçavantes . Il avoit
du goût pour fon fiècle , & ne manquoit
pas de jufteffe dans l'efprit . Vous
trouverez fur-tout qu'il explique toujours
très-bien le début des Odes de
Pindare. Il fait voir que ce début eft
toujours lié au fujet ; & généralement
(a) Le Père Berruyer a très -bien expliqué le
fentiment d'Eufebe.
(b ) On trouve encore aujourd'hui en Perfe
des veftiges de cette coutume. Pour ne point
fouiller les élémens , dit M. de Montefquieu
Tom. 2 de l'Eſprit des Loix , les Perfes ne navigeoient
pas fur les fleuves. Ils n'ont point de
commerce maritime , & ils traitent d'Athées ceux
qui vont fur mer. Voyez Chardin.
M A I. 1763. 95
il ne reconnoît d'écart & de digreffion
dans les Odes de Pindare , que les
écarts que Pindare y reconnoît luimême
(c ) . Voici une note qui vous
donnera une idée de fa façon de penfer
touchant les Poëfies de fon temps.
» Si nos Poëtes François , dit- il page
» 106 , qui font aujourd'hui , puifoient
» dans les fontaines des doctes anciens
" Grecs & Latins , ils furvivroient à
» leurs ouvrages plus long- temps qu'ils
» ne feront. » Et à la page 236 fur ce
vers is ' iv ɛutuxiα. » Le monde , dit-
» il , prife plus les riches que les gens
» de bien. Car fi le monde parle d'un
» homme qui fe foit enrichi juftement
» ou injuſtement , il dit , c'est un homme
d'esprit , c'est un galant homme ; il
" a bien fait fes affaires . » Vous y
trouverez quantité d'autres naïvetés qui
vous feront plaifir. J'ai vu Marin cité
dans plufieurs Auteurs. Il étoit furtout
très-connu à l'Abbé Desfontaines qui
parle de fa traduction de Pindare ,
quelque part dans fes Obfervations .
On doit donc dire , Monfieur , que
Marin a la gloire d'avoir été , parmi
tous les
Traducteurs François , le pre-
( c) Comme par exemple , lorfque Pindare
avertit fa Muſe de reprendre fon Sujet.
96 MERCURE DE FRANCE.
mier qui ait trouvé le vrai fens de
Pindare ; & pour ne vous laiffer rien
à defirer à cet égard , il ne me reſte
plus qu'à vous citer la traduction de la
Gaufie , avec celle de l'Auteur du Dif
cours fur l'Ode , afin que vous puilliez
mieux juger de toutes les traductions
françoifes de cette première Ode de
Pindare. Le fieur de la Gaufie donna en
1626 une traduction de Pindare mêlée
de vers & de profe . Voici fon début.
» La force de chaque élément
» Paroît par leurs effets contraires ,
Mais le moindre de l'eau furmonte abfolument
>> Tous ceux de fes trois frères.
Celui- ci a une interprétation différente
; il s'éloigne du fens que Marin
a donné à Pindare , & il a cru que le
Poëte avoit en vue , non la prééminence
de l'eau , mais fa qualité , fes
ufages , & fes effets .
L'Auteur du Difcours fur l'Ode ,
donné en 1762 , rend ainfi cette première
ftrophe. " L'eau fans doute eft
" le premier des élémens. L'or brille
» entre les plus fuperbes richeffes comme
une flamme éclatante dans les
» ombres de la nuit. Mais , ô mon efprit
, fi tu veux chanter des combats
ne
MA I. 1763 . 97
» ne va point en plein jour chercher
» dans les vaftes déferts du ciel un aftre
» plus lumineux que le Soleil , ni fur
» la Terre des jeux plus illuftres que
» ceux d'Olympie. C'eft - là que les
Poëtes , & c.
,
Du refte , Monfieur , je n'éxamine
point ici fi so eft un fuperlatif
d'Ayatos , ou fi c'est un nom verbal
(a) formé d'agiseven , dominari , præcel-
. (a ) S'il eft vrai , fuivant l'explication inférée
dans l'Année Littaire , que ce terme agisov ne
foit pas formé d'ayatos , & par conféquent que
le premier vers de Pindare ne puiffe admettre
cette verfion littérale , l'eau est très bonne , il
fera vrai autfi de dire que tous les Grecs contemporains
de Pindare & autres qui ont fuivi ,
n'entendoient pas bien le Grec. Erafine Schmitt ,
dans fon Commentaire fur Pindare , rapporte
deux Epigrammes du Liv. 4 de l'Anthologie où
l'on badine Pindare fur ce premier vers de fon
Ode . En voici à - peu près le fens : En vérité ,
Pindare , nous ne voudrions point que vous fufiez
notre Médecin , & fi nous étions affez inconfidérés
pour confier nos corps entre vos mains , vous nous
diriez pour tout remède que l'eau est très - bonne.
En un mot , rappellez vous le Docteur Sangralo .
Voici encore un autre témoignage. Ariftote , au
Liv. de fa Rhétorique , Chap . 7 Art. 19 ,
après avoir fait voir » Qu'une choſe qu'on aura
» en abondance fera meilleure qu'une aurre qui
» fera plus rare , parce qu'on le fert beaucoup
plus de l'une que de l'autre , & que tout ce
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cellere , ni fi l'on doit traduire comme
Marin , les Olympionniques pour les
Olympiennes , les Néméoniques , pour
les Néméennes , & c. Ce n'eft point ici
le lieu d'agiter cette queftion , & elle eft
étrangère à l'objet que je me fuis propofé
, qui eft de rendre juftice à Marin
comme au premier qui ait trouvé le
vrai fens de Pindare.
J'ai l'honneur d'être , & c .
» qui fert très-fouvent vaut mieux que ce qui
» ne fert que quelquefois & très- peu , il ajoute ,
» voilà ce qui a fait dire à Pindare dans une de
» fes Odes , il n'eft rien defi bon que l'eau. Ariftote
croyoit donc que Pindare avoit voulu défigner
les ufages de l'eau & non fa prééminence & c...
Mais jugeons Pindare par lui-même . Pindare le
répéte quelquefois dans fes comparaifons quoique
fort rarement. Dans l'Odé troifiéme des Olympiennes
, épode 3 , vers 3 , on trouve :
Ει δ ' αρισεύει μεν ύδωρ.
Si autem excellit quidem aqua.
Ici Pindare a ôté l'équivoque , & il eſt évident
qu'il s'agit dans cette troifiéme Ode , de la prééminence
de l'eau Il ne s'agit plus que de fçavoir
en quel temps ces deux Odes ont été compolées
. Suivant Schmitt , la premiere Olympienne
parut dans la foixante - treiziéme Olympiade , &
l'Ode troifiéme à Thécon dans la foixante- dixfeptiéme.
On peut donc croire que dans cet intervalle
, Pindare eut tout le loifir de reconnoître
M A I. 1763 . * 99
1
LETTRE de M. MARIN à M. DE LA
PLACE , fur l'Hiftoire de SALA
& c. DIN ,
VOUS Ous avez eu la bonté , Monfieur .
de faire mention dans le Mercure d'Avril
de l'Hiftoire de Saladin , & vous
l'avez annoncée comme une nouvelle
édition. Je fuis fort éloigné d'approuver
ces petites rufes de Libraires , & je
vous prie d'apprendre au Public que j'ai
fait quelques légers changemens dans
cet écrit , mais qu'il n'a point été réimprimé
de nouveau .
Cet Ouvrage qui m'a couté dix années
de travail , dont j'ai puifé les matériaux
dans tous les Auteurs du temps ,
Chrétiens & Mufulmans , que j'ai écrit
avec le plus de foin qu'il m'a été poffible
, & que j'avois cru rendre intéreſfant
par le développement & l'Hiftoire
abrégée des Dynafties Arabes , par le
tableau des moeurs & des opinions des
!
qu'on pouvoit donner une fauffe interprétation
au premier vers de fon Ode à Hiéron ; c'eſt
pourquoi il répéte enfuite cette même comparaifon
, & donne la correction néceffaire .
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
+
Mahometans , & en préfentant fous une
face nouvelle , une de ces expéditions .
malheureufes qui firent de la Syrie un
gouffre où l'Europe venoit s'engloutir ;
cet Ouvrage , dis-je , traité avec ce ton
de vérité que quelques critiques ont
blâme , & que je regarde comme le premier
devoir impofe à l'Hiftorien , obtint
le fuffrage des gens de lettres ; mais
les femmes qui font dans notre fiécle le
fuccès des livres nouveaux , & dont
plufieurs méritent cet honneur ; mais
le commun des Lecteurs François furent
rebutés des noms barbares qu'on y rencontre
à chaque page. On étoit accoutumé
à lire dans Maimbourg , ( dont je
viens d'imiter la prolixité dans la phraſe
précédente ) dans Vertot , & tant d'autres
, les noms de Noradin , d'Adile ,
de Saladin , & on a été effrayé d'y voir
fubftituer ceux de Zenghi , de Kara-
Arflan , de Schirgouht , de Schaour ,
de Kamstegghin , & c ; vous penfez bien ' ,
Monfieur , que cet affemblage de lettres
qu'il falloit , pour ainfi dire , épeler chaque
fois pour leur faire produire deз
fons ; que ces fons bizarres qui venoient
à chaque inftant irriter les oreilles délicates
, ont dû laffer la patience des perfonnes
qui lifent plus pour s'amufer que
M A I. 1763.
ΤΟΥ
pour s'inftruire . J'ai eu tort fans doute
de ne point animer leur conftance en
les avertiffant dans la Préface , qu'après
le troifiéme ou le quatriéme livre , elles
n'auroient rencontré que des noms trèsconnus
, des noms de leurs ancêtres
des détails peut- être intéreffans & des
anecdotes que très-fùrement elles ne
trouveront point ailleurs ainfi raffemblés.
C'étoient , s'il m'eft permis de le dire
, les déferts qui conduifent dans l'Arabie
heureuſe. Mais je m'apperçois qu'à
l'occafion de votre annonce , je me
charge du ridicule de faire moi - même
l'éloge de mon Ouvrage , & c'eſt ſans
donte là une rufe de l'amour- propre
moins pardonnable que celle de mes
Libraires.
Dans le même volume , vous avez
inféré une Lettre pleine de réflexions .
judicieuses , à l'occafion du projet que
j'avois imaginé, & auquel vous avez bien
vou'u applaudir . On a eu tort de confondre
cet établiffement avec les confultations
gratuites des Avocats. Je propofe
une affemblée ou bureau de perfonnes
inftruites & autorifées à pourfuivre
avec vigueur les intérêts des pauvres
contre la tyrannie des débiteurs puiffans
& de mauvaife foi. Je n'ai cité
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
qu'un exemple dans ma Lettre , mais.
j'aurois pu en appeller plufieurs à l'appui
de mes idées , fi je n'avois craint des.
applications. Je les développerois & je
leur donnerois plus d'étendue , fi ce
projet pouvoit avoir lieu. On fentiroit
par la multiplicité d'injuftices criantes.
qu'on pourroit dévoiler , combien il feroit
important de réprimer la cruauté de
certains hommes qui infultent dans des
voitures magnifiques , aux malheureux
dont ils traînent les dépouilles.
Mais ce qu'il faut dire ici pour l'honneur
de l'humanité , c'eft que ma Lettre
adreffée à M. le P. de.... a occafionné
plufieurs bonnes oeuvres. On a recherché
les infortunés de l'efpéce de ceuxdont
j'ai parlé , & on s'eft difputé la
gloire de les fecourir, Un Avocat eftimable
que je ne puis nommer fans fon
aveu , a offert de fe charger de toutes
les caufes des pauvres & de faire les
avances néceffaires ; & fans doute plufieurs
de fes Confrères font dans la
même difpofition . Ainfi dans ce fiécle
que nos Moraliftes ne ceffent de rabaiffer
dans leurs déclamations , l'humanité:
n'a rien perdu de fes droits. Elle n'eft
point éteinte dans le coeur des hommes
& il fuffit de réveiller leur fenfibilité :
M A I. 1763. 103
pour les ramener à cette compaffion
bienfaifante que la Nature nous infpire
pour nos femblables .
Il est encore queftion de moi , Monfieur
, dans le même Mercure. En lifant
le manufcrit de l'Anglois à Bordeaux ,
Piéce qu'on ne fauroit trop louer ; j'ajoutai
un couplet à ceux du Vaudeville
qui termine cette Comédie . Ce
couplet destiné feulement pour M.
Favart , eft tombé entre les mains du
Libraire , qui l'a mêlé avec d'autres jolis
vers . Imprimé ainfi féparément il a un
air de prétention qu'il ne mérite pas , &
que je n'ai jamais eu deffein de luidonner.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris ce Avril 1763 . MARIN.
P.S. Comme le projet que j'avois
propofé n'aura peut-être jamais lieu , je
crois devoir ajouter ici quelques éclairciffemens
fur ce qui fe pratique à Paris ,
à Lyon & à Nancy.
Henri IV, qui s'occupoit fans ceffe
du bonheur de fes Sujets , avoit voulu
quelque temps avant fa mort, procurer
aux pauvres les fecours dont ils pourroient
avoir befoin pour l'inftruction &
la défenfe de leurs affaires. Il rendit à
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
cet effet le 6 Mars 1610 , un Arrêt de
fon Confeil d'Etat, qui ordonnoit que
dans toutes les Cours tant fouveraines
que fubalternes , il feroit commis des
Avocats & Procureurs , lefquels feroient
tenus d'affifter de leur confeil , labeur
& vacations , les Veuves , Orphelins ,
Pauvres Gentilshommes , Marchands
Laboureurs & autres qui feroient dépourvus
de confeils & d'argent , &c . La
mort prématurée de ce grand Roi empêcha
l'éxécution d'une fi belle entreprife.
Elle eft demeurée depuis fans
effet ; mais les Avocats y ont fuppléé
en partie , en établiffant des Confultations
de charité qui fe tiennent dans la
Bibliothéque que fen M. de Riparfond
a laiffée à l'Ordre des Avocats . Cette
Bibliothéque eft dans une des Salles de
l'Archevêché. Il s'y affemble une fois
la femaine , plufieurs anciens & jeunes
Avocats nommés par Meffieurs les Avocats
Généraux du Parlement , pour donner
leur avis fur les affaires qui font
propofées. Un d'entre les jeunes rend
compte a l'ancien des Mémoires , &
rédige les Confultations fans en recevoir
aucun honoraire. Meffieurs les
Avocats Généraux & M. le Procureur
Général áffiftoient anciennement à ces
M A I. 1763. TOS
affemblées & y viennent encore quelquefois.
Je tiens ces éclairciffemens d'un Avocat
( M. A. de M... ) qui m'a dit les
avoir envoyés également au Journal de
Jurifprudence. A Lyon il y a un Bureau ,
ou Confeil charitable. Ce Bureau doit
fon établiffement à M. de Rochebonne ,
Archevêque de Lyon , qui affecta 2000 1 .
à prendre fur les revenus de l'Archevêché.
Tous ces Succeffeurs ont continué
cette bonne oeuvre . La Ville ena
augmenté les revenus.
M. l'Archevêque préfide à ce Bureau,
en fon abfence c'eftfon premier Grand
Vicaire , ou un Comte de Lyon. Il y
affifte des Magiftrats de la Cour des
Monnoyes , Maréchauffée & Préfidial
de Lyon , des Avocats , des Procureurs,
des Négocians & notables Bourgeois .
On y régle à l'amiable toutes les conteftations
lorsque les parties veulent bien
s'en rapporter à ce Confeil. On fe charge
des procès des pauvres , où on leur
fournit des fecours , c'eſt-à - dire de l'argent
pour les pourfuivre eux - mêmes.
On y donne auffi des confultations gratuies
.
Ce Bureau s'affemble à l'Archevêché
tous les Samedis.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
Ce Bureau éxerce encore une bonne
oeuvre. Les loyers fe payent à Lyon
tous les fix mois , c'eft- à- dire , à la S.
Jean & à Noël. Quand un ouvrier ou ,
un autre pauvre particulier eft dans l'impuiffance
de payer fon terme , on s'en
charge. On met la femme en condition
, on a foin des enfans & on aide
le mari.
A Nancy , Saniflas le bienfaisant ,
qui mérite ce nom à tant de titres , a
établi un , Confeil d'Avocats qui éxaminent
toutes les conteftations & les.
décident. Ces Avocats font payés par
le Roi & il n'en coûte rien aux Parties
qui vont les confulter,
LETTRE fur la Paix à M. le Comte
de **
cette Epigraphe ; Spes
·
difcite veftras. Virg . Eneide 3. A
Lyon 1763 ; brochure in- 12. de 45.
pages.
IL eft peu queftion de la Paix dans
cette Lettre , dont la Paix a cependant
été l'occafion , & où l'Auteur fe propofe
de faire voir que fi la gloire de la
MA I. 1763. 107
France a diminué , c'eſt l'effet du changement
arrivé dans les moeurs publiques.
Il ne s'agit pas ici des moeurs
dans le rapport qu'elles ont avec l'ordre
focial , mais avec le caractère dominant
de la nation ce qui deviendra plus
clair par cette image.
"
"
» Voyez fortir
» de fa cabane cet homme à la fleur
» de fon âge , qui ne pouvant fuppor-
» ter le repos , brûle d'effayer fes forces.
» La douceur eft dans fes yeux ; mais
» l'audace eft fur fon front , & fa dé-
» marche fière annonce l'intrépidité de
» fon âme. Il part , il va parcourir la
» terre ; il dit, elle eft à moi ; & la nature
» en me donnant le courage , m'a indiqué
ma deftination . Ma maffue n'é-
» crafera point le foible. J'irai, au fe-
» cours de quiconque ne pourra ſe dé-
» fendre lui-même; mais malheur à celui
» qui voudra borner mes droits ou en-
» chaîner mon bras : je viendrai mettre
29 fes dépouilles aux pieds de mon père ,
» & je me juftifierai de mes victoires ,
devant celle qui m'a donné le jour .
» Ainfi à l'honnêteté du fentiment qui le
» pénétre, & qui lui indique fes premiers
devoirs , fe joint une forte idée de fa
» fupériorité fur tout ce qui l'environne,
» Aucune entreprife ne l'épouvante, au-
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>
cun projet ne l'étonne ; & loin de
» prévoir la mort , il n'imagine pas même
» la défaite . Eft - il terraffé par un rival
» plus robuſte ? La honte qu'il ne con-
» noiffoit point encore s'empare de fon
» âme. Il fe roule par terre ; il pouffe des
" cris de rage & de douleur , & jure en
» fe relevant, de ne point revoir le lieu de
» fa naiffance , qu'il n'ait vengé fon in-
» jure. Tel doit être , dit l'Auteur
le caractère d'une Nation qui afpire
à la gloire de mériter les regards de
l'Univers . Tel étoit le caractère de la
Nation Françoife ; & en lui montrant
ce qu'elle a ééttéé , l'Auteur aime à lui
faire appercevoir ce qu'elle peut être
encore . Autrefois , & fans remonter
plus haut que le dernier Siécle , ,, la
» joie ou la confternation qui naifſoit
" des fuccès ou des revers , étoit un
» fentiment profond qui affectoit l'âme
» & qui ne la rendoit que plus active.
» Lorfque Louis- le-Grand puniffoit Génes
ou Alger, il n'y avoit point de
» François qui ne crût que fa propre injure
étoit vengée. Si les Généraux
» ne méritoient pas toujours les ap-
» plaudiffemens des Peuples , au moins
, ils étoient fürs de leurs voeux. La
>» mort de Turenne fut amérement pleu
MA I. 1763. 109
rée par les rivaux de fa gloire. La
» baffe jaloufie qui quelquefois n'épar-
" gnoit pas la réputation des Grands
» Hommes , refpectoit au moins la
» fortune & l'état ; & elle eût entre-
» pris en vain de fupplanter un Héros
» lorfque fes victoires l'avoient rendu.
célébre , & fes talens néceffaires . Les
intrigues de laCour ne pénétroient pas
» encore dans les Camps ; & récipro-
» quement les méfintelligences des Ar-
» mées ne venoient point former des
» partis juſqu'aux pieds du Trône.
ود
A ce portrait l'Auteur en oppofe un
autre , où il peint les François tels
qu'il les fuppofe actuellement. » Depuis
bien des années , dit- il , j'ai enten-
» du beaucoup de belles paroles , &
» je n'ai prèfque point vû de grandes
» actions. J'ai vu nos Guerriers s'im-
» puter mutuellement des erreurs & des
» torts ; & ces malheureufes difputes ,
» tantôt le principe , & tantôt la fuite
» de nos revers , affliger la Patrie fans
» l'éclairer & ajouter à la fenfation
» du mal , l'incertitude de fa caufe qui
en éloignoit le reméde. J'ai vu cet
honneur national , qui repofe peutête
dans les antiques demeures de
cette pauvre & brave nobleffe , ca
MO MERCURE DE FRANCE.
chée dans nos campagnes , abandon
» ner infenfiblement cette partie de la
» Nation Françoife , qui fe montre ,
» qui s'agite , qui communique le mou-
" vement au corps politique , & qui
» malheureuſement éblouit les Peuples
» par fon éclat , & les entraîne par
» fon exemple. J'ai vu le François pu-
" blier lui- même fes difgrâces & n'en
plus rougir ; & ce qui eft peut - être le
» dernier période du mal , forcer fa
» raifon à juftifier par des fophifmes
» l'indifférence qu'il a témoignée pour
→ fon Pays.
Nous ne déciderons point de la vérité
de cet éloquent & ingénieux parallèle
; nous dirons feulement qu'il y
a eu peu de Siécles , où la Nation Fran
çoife ait donné plus de marques d'at
tachement pour fon Souverain , & de
zéle pour fa Patrie , que dans le nôtre.
La confternation générale de la France
pendant la maladie du Roi à Metz ; l'e mpreffement
univerfel à contribuer au rétabliffement
de la Marine , font des
faits que l'on pourroit oppofer aux plus
beaux parallèles . Quoiqu'il en foit , en
fuppofant le mal auffi grand qu'on nous
le repréfente , l'Auteur nous offre les
remédes qu'on peut y apporter ; &
M& A I. 1763.
HE
cette partie de fa lettre demande à être
lue dans l'Ouvrage même. Je n'en citerai
qu'un feul trait qui regarde les gens
de Finance . L'Auteur veut qu'on leur
dife : » ayez un fallon de moins , & éle-
» vez au milieu de cette Capitale une
» Statue au Grand Maurice. La ma-
" gnificence de ce Palais , les eaux de ce
» Parc vous.coûteront un million ; vous
pouvez épargner la moitié de cette
»dépenfe , & en relevant les ruines de cet
» établiffement qui s'écroule , vous ſe-
» rez le bienfaîteur d'une Province. Un
» jeune Gentilhomme plein de coura-
» ge & d'honneur s'eft fignalé dans nos
armées ; il eft inconnu à la Cour , &
» fa fortune ne lui laiffe que fon bras :
» allez lui offrir votre fille ; s'il l'accepte ,
vous aurez fait & pour l'Etat & pour
» vous , la plus importante des acquifi-.
» tions.
Cette lettre , quoique peut- être dictée
par un peu d'enthoufiafme, mérite néanmoins
d'être accueillie & confervée
comme l'ouvrage d'un homme d'efprit ,
d'un Ecrivain éloquent , & d'un excellent
Citoyen.
112 MERCURE DE FRANCE.
DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE; avec
cette Epigraphe : Populus fapiens ,gens
magna. Deut. 4. A Amfterdam, 1763,
volume in- 12. d'environ 250 pages.
IL faut une éducation publique ; l'affaire
eft de voir fi la nôtre eft bonne, pour
la foutenir ; ou fi elle est défectueuſe ,
pour la corriger : & il paroît que c'eft
là le but que s'eft propofé l'Auteur de
la brochure que nous annonçons. Il la
divife en trois parties précédées de quelques
obfervations fur l'éducation en général.
La première partie offre un tableau
méthodique des connoiffances humaines.
La feconde , qui dérive de la première
, contient une diftribution graduelle
des études fcholaftiques . Enfin ,
cherchant les moyens d'étendre & d'affurer
l'éducation publique , il établit
l'ordre & la difcipline des écoles.
Une fous-divifion de ces trois parties
donne lieu à plufieurs paragraphes que
nous ne devons qu'indiquer & percourir.
Dans le tableau des connoiffances
humaines , qui fait le fujet de la pre-
"
MA I. 1763. 113
mière partie de cet Ouvrage philofophique
, on diftingue trois fortes de connoiffances
; les unes font fimplement
inftrumentales ; il y en a d'effentielles ,
& d'autres de convenance. Les premières.
ne font que des moyens d'apprendre ou
de produire ce qu'on fait , tels font la
Grammaire , l'Arithmétique , la Logique
, la Géométrie , & c. L'Auteur définit
ces différentes Sciences , & en fait
voir l'utilité ; les connoiffances effentielles
font la Religion , la Morale & la
Phyfique ; celles de convenances ne font
que les mêmes chofes , mais pouffées
plus loin , & plus ou moins approfondies
, fuivant les états ou les perfonnes.
Toutes les vraies Sciences ont chacu
ne trois parties bien diftinctes , dont la
première eft le fondement de la feconde
, & celle- ci le principe de la troifiéme
, fçavoir l'Hiftoire , c'est- à - dire
le recueil des faits relatifs à la chofe ;
la Théorie qui combine les faits & en
cherche les raifons ; la pratique qui ,
munie des ces fecours , opère avec lumière
, & doit être le principal but de
toute étude .
Cette première partie ainfi divifée &
fous-divifée , forme une espéce d'Encyclopédie
abrégée , où toutes les Sciences
114 MERCURE DE FRANCE.
fontrangées dans l'ordre leplus naturel, ou
du moins dans celui qui s'ajuste le mieux
avec le plan général de l'Auteur. On
fent aisément que la feconde partie
n'entraîne pas dans moins de détails que
la première. L'Auteur prend à huit ou
neuf ans l'enfant qu'il veut élever ; &
revenant fur toutes les connoiffances
dont il a parlé plus haut , il enfeigne la
manière de les apprendre à fon éleve
jufqu'à l'âge de feize ans. Il marque
pour chaque année les livres qu'il lui convient
de lire pour s'inftruire dans chacune
des Sciences indiquées , & le temps qu'il
doit y employer.
Dans la partie qui traite de la difcipline
des écoles , on en diftingue de
plufieurs efpéces. Les unes font pour les
habitans des campagnes , auxquels il
fuffira d'apprendre à lire & à écrire , un
peu d'Arithmétique vulgaire , le Cathéchifme
& un petit Code ruftique , qui
contiendra ce qu'il eft effentiel que des
payfans connoiffent. Les autres font
pour les Bourgs , d'autres pour les petites
Villes , pour les Villes moyennes , pour
les grandes Villes , pour les Capitales ,
De là l'Auteur paffe aux bâtimens des
écoles qu'il veut que l'on place dans des
jours favorables , un air pur , & que.
M. A I. 1763. 115
l'on y entretienne la plus foigneufe
propreté. » Si ce font des maifons de
penfion , il me paroît indifpenfable
» qu'il y ait des couverts d'arbres pour
les récréations des beaux jours , affez
fpacieux pour s'y exercer à l'aife ,
affez bornés pour y être vus de pár
" tout , fans bofquets , fans eaux , fans
» réduits ; & pour les mauvais temps ,
des
» falles fuffifamment vaftes , élevées
» bien percées , accompagnées de quel-
» ques cabinets pour les exercices qui.
» ne fe font pas en commun. Combien
» d'écoles reffemblent à de miférables.
» prifons ! On est étonné furtout à Pa-
" ris de voir prèfque tous les Colléges .
» entaffés parmi des Hôpitaux énormes,
» dans le quartier le plus ferré de cette
» vafte Capitale ; & l'élite de notre jeune
Nobleffe , enfermée pour tout plaifir ,
» entre quatre murs hauts & étroits , &
» obligée au premier rayon de foleil
» ainfi qu'à la première goute de pluie ,
» de fe réfugier dans des chambres fou-
2 vent obfcures & infectes. "
23
La direction des écoles , le choix des
Maîtres , la conduite des éléves donnent
encore bien de détails qui fuppofent,
dans l'Auteur , des vues utiles qu'il feroit
à defirer qu'on exécutât dans toute
116 MERCURE DE FRANCE.
l'étendue du Royaume. L'Ouvrage entier
eft d'un homine inftruit , & qui paroit
defirer bien fincèrement que les autres
hommes le fuffent également.
f
L'ART de s'enrichir promptement par
l'Agriculture , prouvé par des expériences
; parle Sr DES POMMIERS .
Nouvelle Edition , corrigée & confi
dérablement augmentée de plufieurs
expériences , & de la manière de cultiver
les bois pour la conftruction des
vaiffeaux. A Paris , chez GUILLYN,
Libraire , quai des Auguftins , au
Lys d'or , du côté dupont S. Michel
2763 ; avec approbation & privilége
du Roi , vol. in - 12 , d'environ 200
pages.
LORSQUE cet Ouvrage utile partit
pour la première fois , toute l'Edition
fut enlevée en très - peu de temps ; &
l'Auteur fentit la néceffité d'en faire une
feconde , à laquelle il'a fait des augmen
tations qui la rendent fort fupérieure à
la première . Ces augmentations font étaM
A I. 1763. 117
blies fur des expériences nouvelles , qui
ont eu tout le fuccès qu'on pouvoit defirer
, & ces expériences font rapportées
dans l'Ouvrage même. Il a pour objet
tout ce qui peut contribuer à rendre les
terres plus fertiles , & les Cultivateurs
plus riches. C'eft la matière de vingtneuf
Chapitres très-intéreffans pour les
poffeffeurs des terres , & très - inftructifs
pour quiconque a du goût pour l'Agriculture.
On y recherche d'abord les
caufes de l'état malheureux des Cultivateurs
; & l'on expofe les moyens de
rendre le Royaume plus floriffant. On
traite enfuite de différentes productions ,
comme la luzerne , le treffe , le fainfoin
, les troupeaux , la laine , le miel ,
le beurre , le fuif, les arbres fruitiers
les prairies artificielles , & enfin tout ce
qui peut être l'objet de l'attention duCultivateur.
On y trouve des inftructions:
très utiles fur les défrichemens , fur les
pays montagneux , fur les enclos , fur
le fervice des boeufs & des chevaux , & c,
& c. On a ajouté à tout cela , comme if
eft annoncé dans le titre , la manière de
cultiver les bois pour la conftruction
des vaiffeaux ; ce qui fera d'une grande
utilité pour la France , qui eft obligée
de faire de gros frais pour fe les procurer.
118 MERCURE DE FRANCE.
Il réſulte de ce livre , que la culture des
terres ou négligée ou peu entendue , eft
l'unique caufe de la mifère ; que nous
poffédons les vraies richeffes , mais que
nous l'ignorons ; que nous voyons dans
nos Provinces une forte envie de perfectionner
l'Agriculture , mais que les
principes de la fécondité manquent ;
que les fourrages ne font pas fuffifans
pour élever des beftiaux , & c ; mais
qu'avec les moyens propofés par l'Auteur
, ils trouveront en peu de temps
une nourriture abondante , & c . Toutes
ces affertions ne font établies que fur
des faits qui marquent dans M. Des Pommiers
, un obfervateur exact & un bon
citoyen.
M A I. 1763 .
"
TRAITE hiftorique des Plantes qui croif
fent dans la Lorraine & les 3 Evêchés ,
contenant leur defcription , leurfigu
re , leur nom , l'endroit où elles croif--
fent , leur culture , leur analyfe &
leurs propriétés , tant pour la Médecine
, quepour les arts & métiers , par
M. P. J. BUCHOZ , Avocat au Parlement
de Metz , Docteur en Philofophie
& en Médecine , Agrégé du Collége
Royal des Médecins dé Nancy.
A Nancy chez MESSIN , Marchand
Libraire , rue de la Hache ; 1762. in-
12 , ou petit in-8° .
CEE Livre qui aura une fuite , n'eſt
encore qu'au premier volume. On y
traite des Plantes en général, de leur anatomie
, de leur végétation , de leur générati
on , & des différens fyftêmes de
Botanique ; ce qui fait le fujet de fix difcours
qui fervent d'introduction à tout
l'Ouvrage. Mais comme ces notions préliminaires
ne fuffifoient pas pour former
un volume , l'Auteur y a joint deux
120 MERCURE DE FRANCE .
·
théfes qu'il a foutenues dans la Faculté
de Médecine de Pont -à-Mouffon , & dont
la première traite de l'inoculation de la
petite vérole ; la feconde , de la manière
de connoître le pouls par la mufique . Ces
deux théfes font en latin & en françois.
M. Buchoz, promet que les volumes
fuivans feront plus étendus , & ornés
de beaucoup de Planches en taille- douce
, qui repréfenteront les figures des
plantes au naturel . L'Ouvrage ne fe diftribuera
toujours que par foufcription ,
ainfi qu'il a été annoncé.
ANNONCES DE LIVRES.
ÉTAT Militaire de France, pour l'année
1763 ; fixiéme édition , par MM.
de Montandre- Lonchamps , Chevalier
de Montandre , & de Rouffel. Prix , 3
livres relié . A Paris , chez Guillyn
Libraire , quai des Auguftins , du côté
du Pont- Saint-Michel , au Lys d'cr.
Avec approbation , & privilége du Roi .
Avertiffement des Auteurs.
De toutes les éditions que nous avons
données jufqu'ici , celle- ci n'eft pas
la moins curieufe ni la moins intéreffante.
On y trouve la compofition nouvelle
M A I. 1763.
Ι2Ι
4
$
velle de toutes les Troupes Françoifes
ou Etrangères au fervice de France ;
les quartiers des Régimens tels qu'ils
étoient au premier Avril ; leur uniforme,
lès marques diftinctives de chaque grade
, un précis du fervice de l'Officier
des devoirs du Soldat , des appointemens
& folde de l'un & de l'autre ;
en un mot , c'eft un Code complet
qui peut feul donner une idée exacte
de la forme actuelle du Militaire , dont
la conftitution ne doit plus éprouver
de révolutions . L'Ordonnance portant
création de Régimens Provinciaux ,
mérite entr'autres l'admiration & la reconnoiffance
du vrai Citoyen ; en défendant
fa liberté contre les piéges trop
multipliés des Enrôleurs , elle affure à
l'Etat une fource féconde d'hommes
youés à fon fervice par les diftinctions
& le bien - être qu'elle leur procure.
Nous nous fommes propofé de donner
un tableau racourçi , mais fidéle de tous
ces fages établiffemens : nous nous eftimerons
heureux , fi le Public , & particuliérement
les perfonnes intéreffées
dont nous reclamons l'indulgence , nous
jugent fur notre zéle & fur les efforts
que nous avons faits pour remplir nore
objet.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
•
Nous aurions fouhaité de joindre ici.
les Ordonnances qui regleront l'état de
la Gendarmerie & des Régimens Suiffes ;
mais l'on nous preffe de donner notre
Ouvrage , afin d'avoir une idée du Militaire
, telle qu'il eft aujourd'hui . Cependant
nous nous engageons , aufſitôt
que ces Ordonnances paroîtront ,
de les faire imprimer dans le même format
, de façon qu'elles puiffent être inférées
à la fin du Code Militaire que
nous donnons. On en diftribuera à toutes
les perfonnes qui en demanderont ,
en repréfentant le livre.
EXPERIENCES & Obfervations fur
l'ufage interne de la Pomme épineufe ,
de la Jufquiame , & de l'Aconit ; par
lefquelles il eft démontré qu'on peut
faire prendre aux hommes ces Plantes
avec fécurité , & qu'elles font très-falutaires
dans beaucoup de maladies qui
ne cédent point à d'autres remédes.
Traduites du Latin d'Antoine Storck ;
Médecin de la Cour de Vienne . Avec
figures en Taille -douce . A Vienne ; &
fe trouve à Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Libraire , quai des Auguftins ,
près le Pont S. Michel. 1763.
LE CONSERVATEUR de la Santé ,
MA I. 1763. 123
ou avis fur les dangers qu'il importe à
chacun d'éviter , pour fe conferver en
bonne fanté & prolonger fa vie. Par
M. le Begue de Prefle , Docteur-Régent
de la Faculté de Médecine de Paris
& Cenfeur Royal.
Medicina fuit , res fcire nocentes
Quo fibi mortales à re lædente caverent.
Hebenstreit.
In- 12. La Haye , 1763 ; & fe trouve à
Paris , chez P. Fr. Didot le jeune , Libraire
, quai des Auguftins , près le Pont
S. Michel , à S. Auguftin .
JOURNAL hiftorique du voyage fait
au Cap de Bonne-Efpérance , par fen
M. l'Abbé de la Caille , de l'Académic
des Sciences ; précédé d'un diſcours fur
la vie de l'Auteur , fuivi de remarques
& de réfléxions fur les coutumes des
Hottentots & des habitans du Cap,avec
figures. In- 12 . Paris , 1763. Chez Guillyn
, Libraire , quai des Auguftins, près
le Pont S. Michel , au Lys d'or.
AMBASSADES de MM. de Noailles
en Angleterre. Rédigées par feu M.ÞÄ¿-
bé de Vertot. In- 12 . Leyde , 5 volumes ;
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
& fe trouve à Paris chez Defaint &
Saillant
, Libraires , rue S. Jean de
Beauvais , vis - à- vis le Collége , & chez
Durand , Libraire , rue du Foin .
Nous parlerons plus amplement de
cet Ouvrage , qui mérite toute l'attention
des Amateurs de notre Hiftoire .
ÉLÉMENS de Jurifprudence , par M.
R *** In- 12. Paris , 1762. Chez Delormel
, rue du Foin , à l'Image Ste Géneviéve
, Cellot , Imprimeur-Libraire ,
Grande- Salle du Palais , près l'Escalier
de la Cour des Aydes.
,
LE DANGER des liaiſons , ou Mémoires
de la Baronne de Blemon . Par
Madame la M.... de S. A.... Tome 3 &
dernier. In- 12 . Genéve 1763 ; & fe
trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés. Nous avons
promis l'Extrait de cet Ouvrage des
qu'il feroit fini. C'eft un engagement
que nous remplirons avec plaifir.
OEUVRES diverfes de M. l'Abbé
Delamarre. In - 12 . Paris , 1763. Se
trouvent chez les mêmes Libraires.
ALMANACH des Beaux-Arts Ou
M A I. 1763. 125
Defcription d'Architecture , Peinture ,
Sculpture , Gravure , Hiftoire Natureile ,
Antiquités , & dates des Etabliffemens
de Paris , pour l'année 1763. Dédié à
M. le Marquis de Marigny. 1 liv. 4 f.
broché . A Paris , chez Grangé & Dufour
, au Magafin Littéraire de la Nouveauté
, Pont Notre-Dame , proche la
Pompe.
L'ANTI-URANIE , ou le Déifme
comparé au Chriftianiſme , Epîtres à
M. de Voltaire ; fuivies de Réfléxions
critiques fur plufieurs Ouvrages de ce.
célébre Auteur ; Par L. P. B. C. In- 12.
Avignon , 1763. Et fe trouve à Paris ,
chez la veuve Valleyre , à l'entrée du
quai de Gêvres , à la Nouveauté ; &
chez Cailleau , rue S. Jacques , près les
Mathurins , à S. André,
LA BONNE FILLE , ou le Mort vivant
; Piéce à Spectacle , en façon de
Tragédie. Parodie de Zelmire. Amfterdam
, 1763 ; & fe trouve à Paris chez
les mêmes Libraires. Prix , 1 liv . 4 f.
PREDICTIONS Philofophiques , pour
l'année 1763. Envoyées à Mde de ****
Par M. F.... Brochure in- 12 , Londres
1763. Chez les mêmes.
Fin
126 MERCURE DE FRANCE.
LE JARDINIER d'Artois , ou les
Elémens de la culture des Jardins Potagers
& fruitiers par F. Bonnelle , de
l'Ordre des Chanoines Réguliers de la
Ste Trinité dits Mathurins, pour la Rédemption
des Captifs . Volume in- 8 °.
Prix , 50 f. broché. Ce volume contient
deux parties. Dans la première il donne
la defcription , la culture & la propriété
de chaque légume. Dans la feconde il
traite des meilleures efpéces de fruits ,
de la taille des arbres & de la manière
de les planter. Il donne un Traité fur la
manière d'élever des couches pour avoir
des champignons pendant l'hyver &
pendant l'été. Il fait enfuite une longue
& fçavante differtation fur le figuier.
Il parle en connoiffeur de la façon de
cultiver l'oranger , de la manière d'élever:
les orangers de grains du tems de les écuffonner
, des terres qui leur font propres
, de la defcription des caiffes , des
arrofemens particuliers , des inconvéniens
qui leur arrivent , de la conftru-
Etion d'une bonne fèrre , & c . On trou
ve à la fin de ce Volume un Traité fur
la giroflée & un autre fur l'oeillet. Cet
Ouvrage a paru mériter l'attention du
Public. Il fe vend à Arras chez Michel
Nicolas , Imprimeur- Libraire , vis -à -vis
M A I. 1763.
1127
C
les Etats ; chez Laureau , Libraire , rue
des Jéfuites , près le Marché aux Poiffons
; & à Paris , chez Leclerc , Libraire
, quai des Auguſtins.
29
DESCRIPTION hiftorique & naturelle
du Groenland , par Edge , traduite
du Danois , avec la Carte & 11 figures,
8°. fous preffe , papier fin.- dit .
pap. moyen collé. dit. pap. non-collé.
*
-
DICTIONNAIRE de Commerce , par
Savary , avec beaucoup d'additions
&c. 4 vol. in fol . G. P. - Tome 5º , qui
contiendra le commerce de chaque
Pays , & les Compagnies de Commerce,
avec beaucoup d'additions. On payera
pour les 5 volumes , jufqu'à ce qu'ils
foient finis en 1763 , 54 liv. enfuite
67 liv. 10 f. Petit Dictionnaire portatif
, ou abrégé de Savary , 8°. 7 vol.
G. P. 18. liv.
ทาย Ces Ouvrages font fous preffe chez
les Frères C. & A. Philibert , Imprimeurs-
Libraires , à Coppenhague & à
Genève. On peut foufcrire à Paris chez
MM. Defaint & Saillant , Libraires , rue
S. Jean de Beauvais.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.:'·
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences & Belles - Lettres de BESIERS
, du 3 Mars 1763.
M. DE GAYON , Lieutenant Général
des Armées du Roi , né à Béfiers ,
fut inftallé en la place d'honoraire vacante
par la mort de M. le Baron de
Codere , Commandant en cette Ville ,
après un court remerciment qui fut
fort applaudi ; après quoi M. Barbier,
Préfident au Préfidial , & Directeur cette
année lui répondit , & lut quelques recherches
qu'il avoit faites fur les fermens.
M. Bouillet , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , fit l'analyfe de trois Mémoires
qui avoient été communiqués
à la Compagnie depuis la dernière affemblée
publique , & dont l'un rouloit
fur les vertus médicinales du Pin &
M A I. 1763. 129
des différentes fubftances qu'on en retire
, par M. Darbaud , Médecin a Aix ,
l'un de nos Affociés ; l'autre fur la
parallaxe du Soleil déduite des obfervations
du paffage de Vénus au-deffous
de cet aftre , faites à Béfiers le 6
Juin 1761 , & comparées par Mde
le Paute notre Affociée , avec celles que
fit le même jour M. Pingré de l'Académie
Royale des Sciences , dans
l'Ifle Rodrigues ; de laquelle comparaifon
il a réfulté la même parallaxe
qu'avoit trouvée M. de la Lande , en
comparant fes propres obfervations à
celles qui avoient été faites dans les
Pays les plus éloignés ; le troifiéme
concernoit une expérience faite dans
l'Automne de 1761 , laquelle prouve
évidemment l'avantage du fémoir de
M. l'Abbé Soumille , fur la façon ordinaire
d'enfemencer les terres : expérience
que le même Auteur , qui eft un
Citoyen de cette Ville , a répétée à la
fin de l'année dernière , & du fuccès
de laquelle il a promis . de nous inſ、
truire après la récolte prochaine .
M. de la Rouvière d'Eyfartier , Chevalier
de S. Louis & Commiffaire des
Guerres , parla fur un engrais propre
hâter l'accroiffement des arbres , & dont
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
il dit qu'il avoit fait faire l'expérience
en Corfe , pendant le féjour qu'il
avoit fait dans cette Ifle. Cet engrais
n'eft autre chofe que les cendres
des branches du même arbre , ou
d'autres arbres de même eſpèce , & que
par cette raifon il appella Engrais fym.
Fatique ou homogène..
M. Brouzet , Médecin , lut quelques
réfléxions fur l'éducation des enfans ;
& M. l'Abbé Foulquier , termina la féance
par l'éloge de M. Caillé , Bachelier en
Théologie , Prêtre , Prébendier de la
Cathédrale , & Membre de l'Académie
depuis l'inftitution en 1723 lequel s'y
étoit diftingué par plufieurs favans Mémoires
& par quelques inventions curieufes
.
LETTRE de M. BOURGELAT, Ecuyer
de ROI , Correspondant de l'Académie
Royale des Sciences de France ,
&c. à l'Auteur du Mercure,
L'EXACTITUDE & le plaifir avec
lequel vous annoncez Monfieur , les
progrès des Eléves de l'Ecole Vétérinaire
dans la Théorie de leur art , vien
"
MA I. 1763. 131
nent fans doute de l'idée que vous vous
êtes formée de cet établiffement. La reconnoiffance
m'infpire le deffein de vous
mettre à portée de la juftifier vous- même
aux yeux de ceux qui pourroient ne pas
fentir toute l'importance de l'éxécution
de ce projet ; il m'a paru d'autant plus
beau , lorfque je m'y fuis livré , que
fon utilité n'eft pas refferrée dans les
bornes d'une Province & d'un Royaume
, & peut s'étendre à tous les Peuples
.
9 Je vous adreffe donc Monfieur
des moyens fùrs de convaincre les plus
incrédules , d'échauffer les plus indifférens
, & de faire taire ceux qui parlent
le plus , par la feule raifon peut-être .
qu'ils doivent être le moins écoutés .
Ces moyens réfultent d'une infinité
de faits très -autentiques que je vous
fupplie de vouloir bien rendre encore
plus publics qu'ils ne le font . Si l'ex--
périence a , comme je le crois , la force
de perfuader , ces faits garantiront dès--
à -préfent la folidité des principes furt
lefquels j'ai jetté les premiers fondemens
de l'édifice que j'éléve.
J'ai l'honneur d'être & c..
FV)
132 MERCURE DE FRANCE .
ECOLE ROYALE VÉTÉRINAIRE.
ANNÉE 1762.
MALADIE Epidemique dans la Paroiffe
de MEYSIEU en Dauphiné.
L ES Eléves de l'Ecole Royale Vétérinaire
ont été envoyés dans cette
Paroiffe le 20 Juin , & font revenus
le 3 du mois de Septembre.
Ils ont traité dans cette Paroiffe cinquante
boeufs ou vaches , fept chevaux ,
trois mulets , cinq ânes , en tout 62
animaux malades ; ils en ont guéri 53.
Avant leur arrivée on avoit entrepris
la guérifon de 29 boeufs ou vaches &
d'un mulet , en sout 30 malades , tous
30 morts.
re ,
Pendant leur féjour on a fait traiter
par d'autres que par eux 17 boeufs ou
vaches & 2 chevaux, en tout 19 malades,
tous 19 morts. Le Curé du Lieu , le Maile
Châtelain , le Procureur Fifcal &
le Greffier ont attefté les Etats qui ont
été dreffés par les Elèves. Ces Etats
contiennent le nom des Propriétaires des
animaux malades , lenombre & l'espèce
de ces animaux , le nombre des morts
MA I. 1763. 133
& des guéris ; ils ont été envoyés dans
le temps au Miniftre des Finances , à
M. de Marcheval , Intendant du Dauphiné
& à tous ceux des autres Intendans
de Province qui tiennent des Elèves à
l'Ecole.
Le nombre des animaux préfervés
dans cette même Paroiffe de Meyfieu ,
monte à plus de 300.
Les Elèves députés par M. Bourgelat,
& chargés de fe conformer à la méthode
qu'il a prefcrite dans cette occafion
& qui a été laiffée à M. Chenevaz, Maire
dudit Lieu , font les fieurs Bredin ,
Elève entretenu par la Ville d'Auxonne ;
il a fervi en chef.
Moret , Elève entretenu par la Ville
de Châlons- fur- Sône.
Brachet , Elève entretenu par la Province
de Bugey ; il fut attaqué d'un
charbon après avoir fait l'ouverture d'un
cadavre .
Les Elèves qui ont été fucceffivement
envoyés à l'effet d'aider les premiers
, font les fieurs Gauthier , de la
Ville de Lyon.
De Tuncq , Elève entretenu par M.
l'Intendant d'Amiens.
Rambert , Elève entretenu par la Province
du Bugey.
134 MERCURE DE FRANCE.
*
Kamerlet , Elève entretenu par la Ville
de Nancy.
M. Bourgelat s'eft tranfporté lui - mêmettois
fois fur les Lieux .
On obfervera que du 15 Février
jour auquel l'Ecole a été ouverte , au 20
Juin , jour auquel ces Elèves font partis,
il ne s'étoit encore écoulé que 4 mois.
COPIE d'une Lettre de M. CHENEVAZ,
Maire & Chatelain de Meyfieu en
Dauphiné , du 2 Septembre 1762 ,
à M. BOURGELAT..
MONSIEUR ,
Voilà donc enfin la maladie de nos
Beftiaux für fes fins ; nous en rendons
de grandes actions de graces au Seigneur
; mais nous vous en devons auffi ,
Monfieur , rendre de bien grandes , par
les bontés , les attentions & le zéle que
vous nous avez montrés dans cette fàcheufe
circonftance. Je vous en fais >
Monfieur , en mon particulier & au
nom de tous nos Habitans , des remercîmens
infinis ; & je voudrois pouvoir
vous donner des marques de la plus .
M A I. 1763. 135
fincère reconnoiffance , mais j'efpére
que M. l'Intendant de cette Province ,
y aura tel égard que de raifon. Nous
avons été très- contens de la vigilance
& de l'éxactitude de vos Meffieurs ; je
fouhaiterois qu'ils le fuffent auffi de leur
côté , cela feroit bien jufte.
J'ai l'honneur d'être , & c,
ANNÉE 1762 .
MALADIE ÉPIDÉMIQUE dans la
Paroiffe de Villeurbane , en Dauphiné...
LES ES Eléves de l'Ecole Royale Vété
rinaire y ont été envoyés le 15 Septembre
& en font revenus le 25 Octobre.
Ils ont traité 11 boeufs ou vaches , il
y en a eu dix de guéris .
De tous les beftiaux traités par d'au
tres , aucun n'a échappé. Les remédes
préfervatifs donnés par les Elèves ont
opéré avec la plus grande éfficacité. Les
Elèves employés à la cure de cette maladie
, font les fieurs de Tunc , Elève
entretenu par M. l'Intendant d'Amiens .
Mouffette , Elève entretenu par M.
l'Intendant d'Amiens..
136 MERCURE DE FRANCE .
Les Etats par colonnes rapportés par
eux font duement certifiés par le Curé ,
le Procureur Fifcal & le Greffier .
ANNÉE 1762.
MALADIE Epidémique dans la Paroiffe
de Sauvagnat en Auvergne &
autres Paroiffes voifines.
LES malades traités par les Eléves de
l'Ecole Royale
véterinaire depuis le 21
Septembre
jufqu'au 4 Octobre , font en
boeufs ou vaches au nombre de 28. Celui
des animaux guéris eft le même.
Ces Eléves ont donné avec fuccès à
221 bêtes à cornes les remédes préfervatifs.
On obfervera que depuis le mois de
Juillet jufqu'au 4 Octobre , 250 bêtes à
corne font mortes dans la feule Paroiffe
de Sauvagnat ; il faut encore remarquer
que de toutes celles que différens Particuliers
ont traitées , il n'y en a pas eu une
feule parfaitement guérie . On a laiffé
de l'ordre de M. de Bourgelat à M. le
Bailli d'Hermans , la méthode préfervative
& curative. Les Eléves ont enfeigné
à plufieurs habitans la manière de
M A I. 1763. 137
faigner , & ils leur ont expliqué la méthode
du traitement.
Les états par colonnes rapportés par
eux , ont été duement certifiés par M.
le Bailli d'Hermans & par M. le Curé
de Sauvagnat.
Les Eléves envoyés en Auvergne font
les Srs Bredin , entretenu par la Ville
d'Auxonne en chef.
Moret , entretenu par la Ville de Châlons-
fur-Sône .
Bloufard , entretenu par la Province
de Breffe.
Preflier , entretenu par M. l'Intendant
de Moulins.
ANNÉE 1762.
MALADIE Epidémique dans la Paroiffe
de Ste Magdelaine en Forets.
LEE total des animaux malades traités
par les Eléves de l'Ecole Royale vétérinaire
, fe monte à 16 boeufs ou vaches ,
& le total des guéris eft le même.
Il étoit mort fix boeufs avant l'arrivée
des Eléves ; il n'en eft mort aucun
depuis.
Les Eléves ont laiffé la méthode pré138
MERCURE DE FRANCE .
fervative & curative entre les mains de
M. de Bigny , Subdélegué à Mont- Brifon
, qui a certifié l'état par colonne
ainfi que M. de Grandris , Gentilhomme
propriétaire des animaux guéris .
Les remédes préfervatifs ont été don
nés avec fuccès à nombre d'animaux.
Les Elèves font les Srs de Tuncq & Did
ney , entretenus par M. l'Intendant d'Amiens.
L
ANNÉE 1763 .
MALADIE Epidémique traitée par deux
des Eleves de l'Ecole Royale vétéri-
*
naire , dans l'Election de Gannat ,
Généralité de Moulins , depuis le 25
Févrierjufqu'au 4 Avril 1763.
ExN réfumant le nombre de tous les
animaux malades, guéris , ou préfervés ,
dans les Paroiffes de S. Etienne de Gannat
de St Geneft , de Mazerieu , de
la Rejonnien , du grand Vaure de
Beujés , de S. Jean de Venffat , de Cognat
, du Château de Villemont , Paroiffe
de Venffat , de S. Prieft , de Begues
, de Charmes , d'Ecurolles , de
Biozat , de S. Pont.
9
MA T. 1763. 139
Total des animaux malades-
Total des animaux guéris -
Total des animaux préfervés ---
-
- 230..
230 ..
-249
Il eſt à obſerver que de tous les ma
lades compris dans cet Etat , & traités
par les deux Eléves de l'Ecole Royale
Vétérinaire , aucun après la guériſon n'a
eu de rechute , & que de tous les animaux
auxquels on a adminiftré les remédes
préférvatifs aucun n'a été attaqué
de la maladie .
On obfervera encore que parmi ceux
qui ont été traités , il y en a eu 15 en
qui la maladie a été différente & s'eft
montrée par des fymptômes qui fem :
bloient la rendre plus redoutable. Enfin
de ces animaux il y a eu deux chevaux
très-dangereufement malades. Signé
Bredin , Bloufard , le Marquis de Vigny,
Seigneur de Gannat , Veytard , Subdélégué
à Gannat , Rabaponde , Maire
& Lieutenant Général de Police.
Les fieurs Bredin & Bloufard , font
donc les deux Elèves qui ont été envoyés
par M. Bourgelat , & qui ont
opéré ces guérifons .
La méthode préfervative & curative
a été laiffée à M. Veytard , Subdélégué
; & fi l'on calculoit tant les frais.
faits par les Elèves , qu'occafionnés par
140 MERCURE DE FRANCE.
les remédes qui ont été fournis , on
verroit que le traitement de chaque
boeuf ne monte pas à la fomme de 3 1.
d'où l'on doit conclure que M. Bourgelat
s'eft non-feulement appliqué à la recherche
des moyens qui tendent à la
confervation des animaux , mais qu'il a
joint à ces mêmes recherches tout ce
qui pouvoit rendre la cure peu coû
teufe
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur
la LONGITUDE.
AUTANT
UTANT la Quadrature du Cercle
éft inutile pour Finvention de la Longitude
en mer , autant il feroit utile ou
même néceffaire d'avoir pour cet effet
des machines propres à mefurer le temps
exactement fur mer , & peu fujettes aux
variations que caufent les différens états
de l'Atmosphère , furtout dans certaines
navigations.
J'ai compté par mes doigts les obftacles
qui s'oppofent à ce que nous ayons
jamais dans ce genre rien d'auffi juſte
qu'il nous le faudroit , & j'en ai été éffrayé
, mais non pas découragé ; on eſt
MA I. 1763 . 141
venu à bout de chofes qui paroiffoient
pour le moins auffi difficiles.
Je ne fçais pas comment on fera pour
obvier aux inconvéniens qui naiffent de
l'épaiffiffement des huiles , des différens
degrés de chaleur & de froid , des défauts
des échappemens connus , de l'hétérogénéité
des matières que l'on eſt
forcé d'employer, & c, & c ; mais je crois
être parvenu à parer ceux des variations
hypométriques : voici le fait.
Je fufpendrois une montre dans un
globe de verre épais que l'on fermeroit
très-exactement de quelque manière que
ce fût dans un endroit très-fec. Ce globe
de verre , que l'on pourroit faire plus
épais ou plus mince aux endroits où il
conviendroit , auroit fon diamétre intérieur
plus grand que celui de la monafin
que la calotte fphérique qu'il
faudroit enlever pour faire entrer ou fortir
la montre , & que l'on replaceroit enfuite
, fut moins qu'un hémisphère. I
eft inutile , me femble , de m'arrêter à
la manière de fufpendre la montre ,
à celle de fermer le tout exactement ; on
trouvera aisément mille moyens pour
cela.
tre ,
&
Le globe auroit un ou deux trous circulaires
& garnis intérieurement , très142
MERCURE DE FRANCE .
exactement , de cuir gras de la même
manière à-peu près que l'on garnit les
ouvertures que l'on conferve aux récipiens
des machines pneumatiques , dans
lefquels on veut exécuter quelques mouvemens.
L'un de ces trous feroit vis-à-vis de
l'endroit par où l'on remonte la montre ,
& feroit le feul dans le cas où le globe
de verre feroit deftiné à contenir une
montre faite feulement pour marquer
partout l'heure d'un certain lieu déterminé
, à moins que , fuivant la conftruction
de cette montre , on n'eût un
principe fur la quantité dont il faudroit
la retarder ou l'avancer de temps en
temps. Dans ce cas & dans celui où la
montre feroit une bonne montre à l'ordinaire
, que l'on pourroit régler par le
moyen de quelqu'obfervation aftronomique
, mais à laquelle on voudroit cependant
épargner autant qu'on le pouroit
, les impreffions de l'Atmofphère
le globe auroit , vis - à -vis de l'axe qui
enfile les deux aiguilles , un autre trou
femblable au premier , & même un
troifiéme vis-à-vis de l'axe de la rofette
pour pouvoir par fon moyen alonger ou
racourcir le reffort fpiral. Chacun de
ces trous feroit garni de la clef propre à
M. A I. 1763. 13.
faire l'effet defiré. Elle y couleroit trèsjufte
& n'en pourroit point fortir. On
la poufferoit en dedans lorfque l'on
voudroit s'en fervir , & on la retireroit
enfuite , de manière qu'elle ne pût point
toucher la montre . On trouveroit encore
aifément mille moyens pour ajufter
ces clefs d'une manière convenable.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Calais le 7 Avril
1763.
BLONDEAU Profeffeur
Royal d'Hydrographie .
HORLOGERIE.
EXTRAIT des Regiftres de l'Acadé
mie Royale des Sciences , du 26 Janvier
1763.
Nous avons examiné par ordre de
l'Académie une nouvelle cadrature de
répétition de montre préfentée par M.
Delépine , Horloger du Roi.
La conftruction de cette cadrature
différe principalement de la conftruction
ordinaire. 1 °. Par les piéces qui fervent
à remonter la fonnerie . 2°. Par la forme
& la pofition différente du rochet des
beures. 3° . Par la fuppreffion de la piéce
""
144 MERCURE DE FRANCE.
nommée grande levée, dont l'exécution
eft très - épineufe.
la
Dans les répétitions ordinaires , l'arbre
du grand reffort porte dans l'intérieur de
cage le rochet des heures d'un diamétre
fort petit , & à l'extérieur de la
cadrature ce même arbre reçoit une poulie
fur laquelle fe roule une chaînette de
montre , dont l'autre bout eft attaché
à la queue de la crémaillère , après avoir
paffé fur une poulie de renvoi . Il réfulte
fouvent de cette conftruction les inconvéniens
qui fuivent .
La chaînette étant compofée de plufieurs
maillons joints à charnière , prend
néceffairement du jeu par l'ufage &
gagne de la longueur , ce qui altère la
régularité du remontage parce que le
chemin que doit parcourir la branche
de la crémaillère pour arriver aux différentes
graduations du limaçon fe trouve
d'autant plus racourci , que la chaînette
s'eft plus alongée ; le rochet des heures
étant avec cela d'un très -petit diamétre ,
il s'enfuit que la moindre variation dans
la longueur de la chaînette , détruit la
jufteffe de la fonnerie , en faifanr paffer
moins de dents du rochet.
La néceffité oùl'on eft d'un autre côté
de donner à la poulie qui reçoit la chaînette
M A I. 1763. 145
nette un diamétre fort petit pour que le
pouffoir ne foit pas exceffivement long ,
oblige d'affoiblir condérablement le
grand reffort qui rendroit le pouffage
trop dur , s'il reftoit dans fa force naturelle
, & c'eft de ce reffort trop affoibli ,
que provient la lenteur de la fonnerie &
quelquefois fa fufpenfion totale dans les.
temps de gelée , ou à l'approche des premiers
corps étrangers qui s'y gliffent.
M. Delépine a évité ces inconvéniens
dans fa nouvelle cadrature ,en faisant temonter
le grand reffort par la queue même
de la crémaillère qui agit immédiatement
fur une branche du rochet des
heures ; il a feulement garni l'extrémité
de cette branche d'une petite roulette ,
afin d'éviter le frottement que produiroit
le gliffement de ces deux piéces l'une
fur l'autre ; ce qui lui a fait donner le
nom de pouffoir à roulette.
Par ce moyen l'effet de la fonnerie
demeure conftant & invariable , parce
que la crémaillère n'eft fufceptible d'aucun
allongement comme l'eft la chaî
nette.
La branche du rochet fur laquelle
agit la crémaillère ayant une fois plus
de longueur que le rayon de la poulie à
chaînette , permet de laiffer au grand
G
146 MERCURE DE FRANCE .
reffort une force double fans rendre le
pouffage plus dur , & cette double force
affure l'effet de la fonnerie dans tous les
temps , parce qu'elle eft capable de vaincre
facilement les petites réfiſtances occafionnées
par la congélation des huiles
ou par la préſence des petits corps étrangers.
Le rochet des heures a ici un diamétre
beaucoup plus grand & eft placé à découvert
fur la cadrature , ce qui donne
à l'ouvrier plus de facilité dans l'exécution
& lui permet d'en voir aifément le
jeu & l'effet ; avantages qui ne fe trouvent
point dans la conftruction ordinaire
où ce rochet eft fort petit & caché fous
la cadrature.
La piéce appellée grande levée eft une
des plus compofées de la répétition &
dont la précifion eft la plus difficile à
obtenir , parce que fon effet dépend du
rapport combiné qu'elle a avec le rochet
des heures , la piéce des quarts &
le grand marteau ; cette piéce eft ici
totalement fupprimée ; un fimple mentonnet
fur la tige du marteau en fait l'office.
La difpofition
générale des nouvelles
piéces de cette cadrature , nous a paru
plus avantageuſe
, leur forme plus fimΜΑΙ.
1763 .
£47
ple , leur exécution moins difficile , &
leur effet plus affuré que celles des répétitions
ordinaires.
Nous croyons que les recherches de
M. Delépine à cet égard méritent la confiance
du Public & le fuffrage de
l'Académie. Signé CAMUS & VAUCANSON.
Je certifie l'extrait ci- deffus conforme à
fon original & au jugement de l'Académie.
A Paris le z Février 1763.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. FLURANT , Chirur
gien à Lyon , à M. DEJEAN , M
en Chirurgie à Paris.
MONSIEUR ,
Vous avez promis au Public par la
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
voie du Mercure de Février de cette
année , un inftrument nouveau , utile à
l'opération de la Taille , lorfque la pierre
de nature friable , ſe réduit en ſable ,
& échappe aux autres inftrumens. La
deſcription fuccinte que vous faites de
cet inftrument , annonce une forme
de curette qui doit être en effet fort
utile , & dont j'aurois voulu avoir la
poffeffion dans une opération que je
fis il y a quelques mois : le détail de
cette opération fera connoître que
votre inftrument peut fervir dans d'autres
cas , même dans ceux d'une pierre
brifée le fait eft affez particulier pour
que je puiffe me flatter que le récit
ne vous en déplaira point.
Un homme de trente - cinq ans s’introduifit
l'année dernière dans l'urètre
une féve d'haricot vulgairement appellée
fajeole , & la pouffa affez avant
pour qu'elle gliffât juſques dans la veſſie.
Je paffe fur la bifarrerie d'un tel amufement
; cet homme d'ailleurs ne
m'ayant rendu aucune réponſe ſatiſfaifante
fur fon intention.
Je fus appellé aux premières douleur
que caufa la préfence du corps
étranger , qui fe préfentant fans doute ,
à l'entrée de la veffie empêchoit fouvent
MA I. 1763. 149
la fortie des urines. Il en arriva même
des accidens finguliers ; il furvint un engorgement
inflammatoire & douloureux
au tefticule droit , qui ne l'abandonna
que pour paffer à celui du côté oppofé ;
le bas-ventre devint tendu & douloureux
; la fonde feule foulageoit le malade
en le faiſant uriner librement ; les
remédes duement adminiftrés firent bien
ceffer l'inflammation , mais non les douleurs
en urinant.
Le malade toujours fatigué par les
retours fréquens de dyfurie , demandoit
du foulagement ; je l'engageai à temporifer
, dans l'efpoir que les urines pourroient
entraîner le corps étranger que je
foupçonnois s'être divifé ; toutes femences
de cette eſpèce fe féparant aifément
en deux lobes dès qu'elles font
humectées mais enfin plufieurs mois
s'étant écoulés dans cette alternative de
douleurs & de légers foulagemens , &
ayant été obligé de fonder le malade ,
je reconnus par le choc de la fonde
que le corps étranger commençoit à
Le recouvrir d'une incruftation pierreuſe
je propofai alors au malade l'opération
de la taille & elle fut déterminée
pour le lendemain .
J'opérai comme je le fais toujours
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
-
felon la méthode de M. mon Pontau
Confrère , qui approche de celle de la
Taille latérale ; méthode par laquelle
nous avons les fuccès les
plus heureux la tenette introduite , il
me fut impoffible de fentir & de charger
ces deux fragmens : leur petiteffe ,
la conformation de la veffie qui faifoit
un fond confidérable au - deffous du
Sphincter , & plus encore le peu de
folidité des parties de cette féve qui
m'empêchoit de les appercevoir avec
la tenette , tout me rendit les inftrumens
ordinaires infuffifans ; je pris le
parti de les retirer l'une après l'autre
avec le doigt en forme de crochet , ce
qui me réuffit : or il n'eft pas douteux
& c'eft où j'en voulois venir , que l'inf
trument dont vous avez parlé , Monfieur
, ne m'eût été très- néceffaire en
cette occafion . I eft vrai que les cas
de cette espéce paroiffent rares ; celui
que je cite néanmoins n'eft pas le feul ;
outre bien des obfervations à-peu-près
femblables , que l'on trouve dans les
Auteurs , j'ai vu extraire par le même
M. Pontau , à un malade à l'Hôtel- Dieu ,
une pierre qui s'étant brifée , laiffa voir
une femblable féve qui en avoit été
le noyau. Les fragmens que j'ai tirés
M A I. 1763. 151
dans mon opération n'étoient encore
recouverts que d'une couche de tertre
très légère , mais il n'eft pas douteux
qu'elle n'ait augmenté en peu de tems.
Il fe préfente enfin dans la pratique
chirurgicale des faits fi variés, que
d'autres
circonftances pourroient éxiger également
le fecours de votre nouvelle curette.
C'est d'après ces réfléxions queje me
fuis cru autorifé à vous folliciter , Monfieur
, de nous donner plus précisément
la forme ou la defcription de votre inftrument
; le même motif du bien public
vous y excitera fans doute &
m'excufera auprès de vous de la liberté
que j'ai pris de vous en faire la demande.
J'ai l'honneur d'être , & c .
Lyon , ce 1 Avril 1763.
,
FLURANT.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
CONCERTO
ONCERTo a Flauto Traverfiero
con due Violino & Baffo del Signor
Antonio Forni. Prix
adreffes ordinaires.
2 liv. 8 f. aux
•
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
SIX SONATES pour le Clavecin,dédiées
à M. Gavigniés , compofées par
J. F. Eckard , OEuvre I. Prix 9 liv. chez
l'Auteur , rue S. Honoré , près celle
des Frondeurs , maifon de M. Lenoir ,
Notaire ; & aux adreffes ordinaires de
Mufique.
Le
1
GRAVURE.
E fieur Ficquet , dont nous avons
deux beaux portraits de Mde de Maintenon
, & de M. de Voltaire , vient de
mettre au jour celui de M. de la Fontaine
, qui eft fupérieur à tous ceux que
nous avions déja de ce Poëte célébre.
Il fe trouve chez les Marchands d'Eftampes
& chez Duchefne , rue S. Jacques.
Le prix eft de 3 liy. Les mêmes
vendent auffi le portrait de M. de Voltaire.
M A I. 1763. 153
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
DANS ANS le dernier Mercure , à l'Article du Concert
Spirituel , en rendant compte des différen
tes perfonnes qui ont mérité les applaudiffemens
des Spectateurs , nous avons omis de parler de
M. VOGIN. Ce Violon s'y est beaucoup diftingué
Ies Avril , & a obtenu l'attention ainfi que
les fuffrages des Auditeurs en exécutant un
Concerto de la compofition. Il eſt flatteur pour
lui , la première fois qu'il a paru dans ce Spectacle
, d'avoir confirmé le jugement avantageux.
qu'on avoit déja porté fur fes talens & la capacité
>
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique ,
tant pour exercer les Sujets qui la campofent
, que pour répondre à l'empref
fement que le Public a marqué de jouir
de leurs talens , donne chaque femaine
des Concerts François , au Palais des
Thuileries , dans la même falle où s'éxé
cutent les Concerts Spirituels.
Elle a donné le premier de ces Con
certs Vendredi , 29 AAvvrriill , avec beau
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
coup de fuccès. Le plaifir qu'ont fait
le choix & la belle éxécution des morceaux
dont il étoit compofé , donne
lieu de croire que le Public goûtera
beaucoup cette efpèce de dédommagement
, jufqu'à ce qu'il puiffe jouir
du Spectacle de l'Opéra.
Les Bals , au profit des Acteurs , qui
avoient été annoncés pour le 12 du
mois précédent , n'ayant pû avoir lieu
à caufe de l'incendie de la Salle de
Opéra ; le Roi a bien voulu permettre
qu'on les donnât au Palais des
Thuilleries dans la même Salle des
Concerts. Ces Bals font donnés nonfeulement
en confidération du bénfiéce
qui peut en réfulter pour les Sujets de
cette Académie , mais afin que tous
les genres de talens qui forment le
Spectacle de l'Opéra , ayent occafion
de s'éxercer & de s'entretenir pendant
la vacance des Repréfentations . Ainfi
les Danfeurs & Danfeufes de l'Opéra ,
y éxécutent des Ballets , dans les ha
bits convenables aux caractères ; ce
qui , en même temps , rend ces Bals
beaucoup plus brillans. On a dû donner
le premier Bal le Dimanche premier
de ce mois; & l'on continuera les
Dimanches fuivans , jufqu'au nombre jufqu'au_nombre
M A I. 1763. 155
de trois. Le Mai & la Noce de Village,
font le Sujet du Ballet Pantomine éxécuté
dans ce Bal , par les premiers Sujets
de l'Académie pour ce genre de
danfes.
On rendra compte avec plus de détails,
dans le prochain Mercure , de l'éxécution
& du fuccès des Concerts &;
des Bals.
L'emplacement de la nouvelle Salle
d'Opéra , que la Ville doit faire conftruire
, eft déterminé au même lieu où
étoit l'ancienne ; c'est-à- dire toujours.
adhérente au Palais Royal : mais la dif
pofition de cet édifice doit être fur un
autre plan;enforte que ce fera l'extrémité
de la Salle oppofée au Théâtre qui fe joindra
à la partie latérale du Palais Royal ,
par laquelle on communiquoit dans
cetre Salle & où étoient les loges de
M. le Duc d'ORLEANS. Ainfi , l'édifice
de cette Salle , felon ce qu'on fçait
actuellement des premiers projets , s'étendroit
depuis ce point de jonction au
Palais Royal , le long de la rue S. Ho
noré , jufqu'à la rue des Bons - Enfans..
A mesure qu'il nous parviendra quelques
connoiffances certaines fur tout ce
qui concernera cette nouvelle conftruction
nous en ferons très-exactement: part
•
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
à nos Lecteurrs , cet objet paroiffant aujourd'hui
intéreffer beaucoup le Public..
En attendant cette nouvelle conftruction
, dont on ne peut efpérer de
voir la perfection , que dans un temps.
trop éloigné pour priver jufques-là le
Public du Spectacle de l'Opéra ; S. M.
a daignépermettre que l'on établit provifoirement
fur la partie du Theâtre de
fa magnifique Salle de Spectacles aux
Thuilleries , une Salle & un Théâtre en
charpente éxactement dans la même forme
& dans la même diftribution de
Loges , que celle qui vient d'être brûlée.
Cette feule partie du Théâtre de la Salle
des Thuilleries étant plus étendue que
n'étoit la totalité de celle de l'Opéra ,
la Salle que l'on y conftruit fera fur les
mêmes dimenfions , & peut- être même
plus commode à certains égards . On
travaille avec tant de diligence à cet
établiffement , que l'on efpére le mettre
en état d'y pouvoir repréſenter
POpéra à la fin du mois prochain , ou
au plus tard au commencement de
Juillet
J
M A I. 1763. 157
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 14 Avril , un Acteur nouveau débuta
avec beaucoup de fuccès par le
rôle de Dave , dans l'Andrienne , & par
celui de la Branche , dans Crifpin rival
de fon Maître. Il a continué fon
Début par Mafcarille , dans l'Etourdi ;
& le Valet dans le Retour imprévu ;
Frontin , dans le Muet ; Merlin , dans
les trois Frères rivaux , & c.
Cet Acteur , ( M. A UGÉ ) n'avoit
point encore paru fur le Théâtre de la
Capitale. Il eftjeune , d'une figure agréable
, bien fait , facile & léger dans tous
ſes mouvemens , on lui trouve de l'intelligence
, beaucoup de feu , la Pantomine
comique fans caricature , fuffifamment
formé au Théâtre , pour y
remplir avec agrément toutes les parties
de l'emploi dans lequel il a débuté.
Le Public l'a vu avec fatisfaction & en
attend encore des progrès . M.AUGE a été
reçu aux grands appointemens très-peu
de jours après fon premier début.
•
Le 18 du même mois , on a donné
la première repréfentation du Bienfait
rendu ou le Négociant , Comédie en
158 MERCURE DE FRANCE.
cinq Actes & en Vers dont l'Auteur eft
inconnu. Cette Piéce a été bien reçue &
avec applaudiffemens. On en a continué
les Repréſentations . Nous faififfons
avec plaifir l'occafion de prouver à nos
Lecteurs , l'attention que nous avons
toujours à les fatisfaire fur les nouveautés
, lorfque cela nous eft poffible ,
en mettant dans ce Mercure l'Extrait
fuivant.
MA I. 1763.
´159
ཟེར་
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU
ou LE NÉGOCIANT , Comédie en
cinq Actes & en Vers , repréſentée
par les Comédiens François pour la
première fois le Lundi 18 Avril 1763 ,
AUTEUR ANONY ME .
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE COMTE DE BRUYAN
COURT. M. Brifart.
LA COMTESSE. Mlle Drouin
ANGÉLIQUE , Fille du Comte &
de la Comteffe. Mlle Hus.
LE CHEVALIER , Frère d'Angélique.
M. Molé.
JULIE , Amie d'Angélique . Mlle Préville.
LISIMON , Père de Julie . M. Dubois.
à Angélique.
Comte ..
VERVILLE , Commerçant deſtiné
ORGON , Oncle de Verville.
DUBOIS , Vales - de- Chambre du
JASMIN , Valet de Verville.
UN NOTAIRE.
La Scène eft à Paris chez le Comte
M. Belcour.
M. Préville .
M. Dauberval.
M, Bouret
160 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE , en arrivant de Bordeaux
à Paris pour conclure le mariage
projetté par fon oncle avec la fille du
Comte de BRUYANCOURT , a perdu
le portefeuille qui contenoit toute fa
fortune. Cet accident l'avoit retenu pendant
un mois caché dans une auberge
à Paris. Il avoit envoyé fon valet JASMIN
fur la route faire des perquifitions.
Un vieillard refpectable avoit rapporté
à VERVILLE ce précieux portefeuille ,
fans vouloir recevoir de lui aucune
marque de reconnoiffance , ni même
lui dire fon nom. Auffitôt que VERVILLE
a recouvré fa fortune , il ſe préfente
dans la maifon du Comte pour
exécuter les ordres de fon oncle.
C'est dans ce moment , & avant que
d'avoir vu le Père d'ANGÉLIQUE que
commence l'action de la Piéce . JASMIN
rend compte de l'inutilité de fes recherches
, fur quoi VERVILLE le confole
en lui apprenant l'action du vieillard
de laquelle il exagére beaucoup le mérite.
Quelques détails fur l'impertinence
des Domeftiques du Comte préviennent
fur le caractère des parens d'ANGELIQUE.
La Scène du CHEVALIER
DE BRUYANCOURT avec VER
M A I. 1763.
161
VILLE confirme encore davantage cette
expofition. Ce Chevalier déclare à '
VERVILLE très-durement qu'il doit renoncer
à l'honneur de s'allier à fa
famille , & qu'il fera bien de s'en défifter
volontairement , pour éviter l'affront
d'un refus abfolu.
VERVILLE répond avec la plus grande
fermeté , qu'il étoit par lui- même fort
éloigné de courir les hazards d'une pareille
alliance ; qu'il ne s'y prêtoit que
pour obéir aux ordres d'un Oncle auquel
il doit tout , mais que le ton abfolu
du Chevalier détermine fon irréfolution
, & qu'il eft difpofé à faire voir
au Comte le plus grand empreffement
pour terminer cette affaire ; le Comte
père d'ANGÉLIQUE , ne fait pas un
accueil plus favorable à VERVILLE.
On annonce au Comte l'arrivée d'un
homme dont la figure , les manières ,
& furtout la familiarité , paroiffent fort
extraordinaires à toute fa maifon . Il reconnoît
avec chagrin ORGON , l'oncle
de Verville ; l'impatience le fait paroître
pour venir chercher le Comte & fon
neveu ; il anonce dès fon entrée fon caractère
vif , libre & franc ; il croit fon
neveu déja inſtallé dans la maiſon ; il
eft fort étonné du froid qu'il remarque .
R
162 MERCURE DE FRANCE.
entre le Comte & lui , encore plus de ce
que ce neveu a pa Té un mois à Paris fins
s'être préfenté chez le Comte & fans
avoir avancé l'affaire de fon mariage ;
VERVILLE dit qu'il lui en apprendra
la caufe. Pour réparer le temps perdu
par la goutte qui l'a empêché d'arriver
plutôt, ORGON veut aller complimenter
la Comteffe & fa niéce future ....
Et , ( dit-il au Comte , ) cela feroit fait déja ;
>> fi ma figure
» Eût eu le don de plaire à Meſſieurs vos Valets ;
Maisje n'ai jamais pu me procurer d'accès , &c.
Il a rencontré JULIE qu'il prenoit
pour ANGÉLIQUE , & illa trouvée fort
à fon gré ; mais il apprend du Comte,
que cette JULIE eft une amie d'ANGEEIQUE
; qu'elle eft fille d'un Officier ,
homme de qualité , fort maltraité de la
fortune . Il emmene le Comte fort embarraffé
de cet hôte incommode.
Le Chevalier , frère d'ANGÉLIQUE ,
a conçu pour JULIE une paffion qu'il
lui a déclarée ; ce qui l'a déterminé à
prier fon Père de la retirer dès le foir
même de la maifon du Comte . VERVILLE
vient trouver JULIE , fçachant
M.A I. 1763. 163
ge
qu'elle eft l'amie d'ANGÉLIQUE. La
confiance avec laquelle il l'interrofur
le caractère de fon amie , eft ,
dit il , l'effet du fentiment dont il a été
prévenu pour elle à la première vue;il lui
déclare en même - temps avec un regret
affez vif, que fon oncle feul a tout fait ,
& que malgré lui , on a promis fa main
& fa foi pour ANGÉLIQUE . JULIE fe
défend de répondre aux queftions de
VERVILLE ; elle lui confeille de juger
plutôt par lui-même. Celui - ci lui repréfente
que la pétulance de fon oncle ne
lui laiffe pas efpérer qu'il confente à aucun
délai , & qu'il faudra peut- être conclure
dès le lendemain ; qu'en fe dédifant
au moment de la conclufion , il ſe trouveroit
chargé de tous les torts de la rupture ,
au lieu que s'il étoit inftruit que l'orgueil
d'ANGÉLIQUE fût révolté de ce mariage
, il pourroit faire défifter fon oncle
dans le tems furtout où la bile de ce
vieillard eft déja irritée contre les procédés
de toute cette famille. JULIE cédant
à cette raifon , ne peut plus lui cacher
qu'en effet ANGÉLIQUE eft nourrie dès
fon enfance des préjugés de la nobleffe ;
elle fe retire après cet aveu , quoique.
VERVILLE veuille la retenir.
Le Comte vient avec ORGON & la
164 MERCURE DE FRANCE.
Comteffe ; celle - ci n'eft point informée
des engagemens du Comte , qui l'exhorte
tout bas à ne rien brufquer. Quelques
fragmens de cette Scène en apprendront
les raifons & peindront le caractère
d'ORGON .
ORGON.
» Je difois donc , qu'iffu de parens ordinaires ,
» Je ne puis me vanter des honneurs de mes pères.
» Et que tout bonnement , commerçans comme
» moi ,
» Ils n'ont fait parler d'eux que par leur bonnefoi ;
Titre qui devroit bien être en ligne de compte ,
» Avant les qualités de Marquis & de Comte :
» Mais la fottiſe humaine en ordonne autrement.
LA COMTESSE répond avec mépris , en difant :
· Il feroit beau vraiment
» Qu'on vit au même rang, fans nulle différence,
>> Marcher & gens titrés , & commerce & finance.
ORGON . - ·.
→ Ne.craignez rien , Madame ; allez , vous garde-
>> rez
Ces frivoles honneurs par l'orgueil confacrés.
Quant à moi je ferai conſiſter ma nobleſſe
» A me montrer exact à tenir ma promeſſe ;
>>
M A I. 1763 . 165
» A ne point m'arroger un droit humiliant
Sur les Sots qui pourroient me prêter de l'argent,
» Et m'affranchir furtout du chagrin, de la honte
» Qu'un huiffier.
LE COMTE , bus à Orgon.
»Ah ! paix donc.
ORGON.
» Vous m'entendez , cher Comte ;
» Il eft fâcheux fans doute , il faut en convenir ,
» Qu'un Seigneur de chez lui ne puiffe pas fortir ;
» Sans craindre qu'un Sergent avec fa digne eſcorte
» Au mépris de fon rang ne l'enleve à fa porte.
LE COMTE , bas à Orgon.
» Vous voulez donc me perdre ?
ORGON.
» Oh ! que non.
LA COMTESSE.
ORGON.
»Que dit -il?
»Je conviens que le trait ne feroit pas civil :
Mais quand on pouffe à bout....
LE COMTE , à Orgon. part.
» Epargnez-moi .....j'enrage.
166 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE à part.
J'imagine à la fin entendre ce langage.
ORGON à la Comteffe.
>> Vous neconcevez rien , Madame , à ces propos ?
LA COMTESSE.
Non ; & pour dire vrai , je les trouve affez
» fots.
Sans doute.
ORGON, riant.
LA COMTESSE.
Et n'y vois point quel eft le mot pour rire.
ORGON .
Vous n'avez pas la clef de ce que je veux dire :
» Mais le Comte , s'il veut , pourra vous mettre au
≫ fait , &c.
ORGON revient à fon projet de mariage
dont il preffe la conclufion ; la Comteffe
continue fes dédains. Lorfqu'elle eft
retirée , le Comte cherche à l'excufer auprès
d'ORGON , fur ce qu'il n'avoit pas
encore communiqué fes engagemens à la
Comteffe. Le vieil oncle menace de
M A I.. 1763, 167
faire repentir le Comte de fes procédés,
s'il ne tient promptement fa parole.
» Eh quoi ! ſuffira-t-il qu'une fuite d'Ayeux
» Nous ait tranſmis un nom qu'ils ont rendu fa
›› meux ,
›› Pour nous autoriſer à manquer de parole ?
» Des titres & du rang l'avantage frivole
» Peut- il donner ainſi l'indigne faculté
>>.De ſe moquer des Loix de la Société !
VERVILLE s'étonne avec raifon
que
fon oncle s'obftine à la conclufion de
ce mariage mal-afforti ; celui- ci en donne
la raison & apprend le noeud des
engagemens du Comte qui lui doit cent
inille écus d'argent prêté dans fes preffans
befoins. ORGON dit que comptant
peu fur le recouvrement de cette dette,
cela lui avoit fait naître le projet de
confondre leurs communs intérêts en
uniffant fon neveu à la fille du Comte .
Il convient qu'il avoit peut-être fait en
cela une fottife, mais que le Comte ayant
paru d'abord accepter ce parti avec
empreſſement & reconnoiffance , il ne
veut pas en avoir le démenti.
Dans le temps que JULIE vient d'avoir
une explication avec le Chevalier
168 MERCURE DE FRANCE .
en préfence d'ANGÉLIQUE fur les mo
tifs de fa retraite , la Comteffe vient fe
plaindre à fes enfans , des égards que
marque le Comte leur Père pour ORGON.
Elle parle fort mal de l'oncle &
du neveu ; elle accufe même le dernier
d'avoir auffi peu d'efprit que de monde ;
ANGÉLIQUE paroît vouloir le juftifier
à cet égard. Sa mère la foupçonne de
prévention en faveur de VERVILLE ;
ANGÉLIQUE S'en défend , en affurant
que , fans lui faire injuftice , elle fçait
fe refpecter & connoît trop l'intervalle
que le fort a ' mis entr'elle & ce jeune
homme. La Comteffe le voit paroître &
fe propofe de le congédier définitivement.
On peut juger par le caractère
de cette Comteffe , avec quelle hauteur
elle traite VERVILLE dans cette Scène
; celui - ci n'employe jamais qu'une
honnêteté qui , fans l'avilir , feroit fentir
à tout autre qu'à cette femme prévenue
, combien il mériteroit d'autres
procédés ; il s'adreffe à ANGELIQUE
elle-même pour fçavoir fes fentimens
fur lefquels il promet de régler fes démarches
auprès du Comte fon Père.
ANGÉLIQUE héfite de répondre
; elle en eft difpenfée par l'arrivée
du Comte & d'ORGON.
Ce
M A T. 1762. 169
Ce dernier annonce à la Comteffe
que tout étant oublié de fa part fur
la réfiftance qu'on avoit apportée au
mariage de fon neveu , neveu , on va travailler
dans l'inftant au contrat . La Comteffe
fe récrie contre cette alliance ; le
Comte la preffe de plus en plus d'y confentir
. ORGON reproche au Comte la
foibleffe avec laquelle il écoute les propos
de fa femme & de fon fils. VERVILLE
veut engager fon oncle à folliciter
les fuffrages d'ANGÉLIQUE . Or-
GON traite cela de Jargon de Cythère ,
dont il fe moque , en ajoûtant que l'opulence
aura bientôt confolé ANGÉLIQUE
du frivole avantage d'un titre
faftueux...
» Une bonne maiſon où régne l'abondance
>> Vaut bien à tous égards la trompeufe elégance
De ces Palais brillans , où l'or partout femé
>> Infulte aux Créanciers d'un Seigneur affamé ;
Et qu'il eft plus flatteur d'obliger tout le monde,
» Et d'être de bienfaits une fource féconde ,
>> Que d'avoir le talent fi commun aujourd'hui
» De faire grand fracas , mais aux dépens d'autrui.
A quoi le
plus de vérité
Chevalier répond avec
que
de décence .
» Eh ! comment voulez -vous que faffſe la nobleſſe ?
H
170 MERCURE DE FRANCE.
(
+
» Tout l'or eft dans les mains des gens de votre
» efpéce ,
Pour avoir notre part , nous n'avons qu'un
» moyen ;
C'eft d'emprunter beaucoup ,& de ne rendre rien.
Le Comte refté feul avec la Comteffe
& fes enfans , les inftruit enfin
de la néceffité de cette alliance qui
teur paroiffoit fi bizarre . Si cet obſtiné
vieillard réalifoit les menaces de le pourfuivre
; dans l'inftant tous ces autres
Créanciers dévoreroient le refte de fa
fortune & ne lui laifferoient
• 33 Que la honte & l'ennui
>> Que l'orgueil abbaiffé doit traîner après lui .
Il preffe fa fille de fe prêter à cet
hymen qui peut feul le tirer d'embarras.
La Comteffe , allarmée de perdre
le fafte qui fait feul fon bonheur , change
à l'inftant de façon de penfer , elle
trouve alors VERVILLE fort aimable ,
Oncle un peu bourgeois , mais au
fond eftimable : la reconnoiffance , ditelle
, la décide ; on pourra décorer VERVILLE
de quelque grande charge ,
acheter un Régiment au Chevalier , que
'on fera payer au bon- homme d'Oncle ;
MAI. 1763 . 171
tout cela lui donne alors beaucoup d'impatience
de voir conclure cette utile alliance.
Tout étant d'accord , VERVILLE
n'en devient que plus inquiet fur le mariage
qu'il va contracter avec ANGÉ-
LIQUE . En confultant fon coeur , il reconnoît
que l'impreffion qu'a faite fur
lui JULIE , eft la caufe la plus forte de
fon irréfolution . ORGON le furprend
dans cette rêverie ; lui reproche fa nonchalance
dans cette conjoncture , lui
parle avantageufement d'ANGELIQUE,
dont il efpére que l'on fubjuguera la
raifon, Il lui affure toute fa fucceffion ,
& par d'autres arrangemens , en attendant
, il lui fait envisager la certitude
d'une vie fort agréable , & interrompt
ainfi les remercîmens de fon
neveu Set 173
» Va , va , je te difpenfe
D'étaler les tranfports de ta reconnoillance.
» Quand elle eft véritable , on s'en apperçoit bien;
» Quand elle ne l'eft pas , les grands mots ne font
>>rien.
Un vieil Officier furvient, VERVILLE
le reconnoît & l'annonce à fon oncle
- pour celui à qui il doit fa fortune par
-le recouvrement de fon portefeuille.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ORGON l'embraffe avec cordialité. Ce
vieillard leur dit qu'il font trop de cas
d'une chofe ordinaire ; il leur apprend
qu'il s'appelle LYSIMON , qu'il eft ancien
militaire , peu riche , & père de Ju-
LIE. ORGON le félicite fur le mérite de
fa fille elle paroît dans ce moment ,
VERVILLE s'empreffe en allant à elle
de lui témoigner la reconnoiffance qu'il
doit à fon père . Celui- ci continuant toujours
de fe défendre modeftement , engage
l'oncle & le neveu à fe taire fur
une action auffi commune que la fienne.
VERVILLE en prend occafion d'exprimer
ce qu'il fent pour JULIE .
Par générofité vous m'impoſez filence ;
J'y foufcris : mais pour moi , quel chagrin
» quand je penſe
» Qu'il n'eft aucun moyen qui puiffe m'acquitter,
(regardant Julie . )
» Ou qu'il n'en feroit qu'un queje ne puis tenter !
î
Ces derniers mots deVERVILLE éclairent
LYSIMON ; refté feul avec fa fille
il l'interroge fur fes difpofitions à l'égard
de VERVILLE ; JULIE les laiffe entrevoir
par l'empreffement qu'elle marque
de hâter fa retraite ; fon père l'applaudit
d'oppofer tant de raifons à un pen-
1
MAI. 1763. 173
chant qui pourroit être fi fatal à fon
bonheur. ANGÉLIQUE , qui furvient
lui reproche inutilement la réfolution où
elle cft de fe féparer d'elle ; elle ne peut
croire que ce foit la paffion de fon frère
qui la porte à cet éloignement . JULIE
dit que fon père fçait tous fes fentimens
& connoît comme elle la néceffité de
la réfolution qu'elle a prife . Elle parle
à ANGÉLIQUE de fon prochain mariage
; celle - ci découvre à cet égard fes
vrais fentimens fur le prétendu aviliffement
dans lequel elle croit que la plon
geroit cette alliance ; ce fentiment eft
combattu par Julie : mais ANGÉLIQUE
s'explique déterminément fur le compte
de VERVILLE.
Sans mépris , je ne veux point de lui
Je ne fuis point injufte , & je conviens d'avance
»Que j'ai quelque regret qu'il n'ait point de naif-
30
»fance ;
Mais je ne connois rien qui couvre ce défaut.
ORGON vient, un écrain de diamans à
la main , qu'il préfente fans façon à ANGÉLIQUE
; elle paroît fort choquée du
titre de fa niéce qu'il lui donne par avance
, & ſe refuſe à prendre l'écrain , ce
qui fcandalife fort ORGON. Dans le mo-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ment où JULIE cherche à excufer ANGÉLIQUE
fur ce refus , arrive la Comteffe
qui trouve l'écrain fort beau,& félicite
fa fille fur la magnificence avec
laquelle elle fera parée. ORGON dit
qu'il eft fort aife d'avoir fait connoiffance
avec le Marchand qui lui a vendu
les diamans ; il en fait un éloge que nous
nous reprocherions de fouftraire au
Lecteur.
Tout refpire chez lui la vertu , la décence.
Il eſt riche vraiment , & la fimplicité
» Régne dans fa maiſon avec l'honnêteté,
Ses ayeux ont de père en fils dans cette Ville
Depuis cent cinquante ans le même domicile
Et quoiqu'il pût fort bien donner à fes enfans.
De quoi leur procurer des états plus brillans ,
>> Dans fa profeffion il veut les faire vivre ;
Et fon fils à quinze ans tient déjà longrand livre.
» Sa femme me paroît une femme d'honneur ,
> Pleine de fentimens , de bon fens , de candeur..
»Je dois la préfenter quelque jour à ma nićce.
ANGELIQUE , à part.
>> Croit-il que je verrois des gens de cette eſpéce ?
» Je fuis au défefpoir ! ১১
Ce peu de mots décide la folle manie
M A 1. 1763. 175
d'ANGÉLIQUE; ORGON préfente LYSIMON
à la Comteffe , comme le bienfaiteur
de fon neveu ; la franchiſe net
lui permet pas de fe taire fur la morgue
& la hauteur qu'il remarque dans
ANGÉLIQUE , & que tout naturellement
il dit qu'elle tient de fes parens, mais dont
il efpérede la guérir par la fuite. ANGÉLIQUEpiquée
de ce reproche fe défend contre
ORGON de l'orgueil dont il l'accuſe ;
elle prétend que les gens du commun
ne cherchent à détruire l'intervalle qui
les fépare des grands, que par amourpropre
.
Jaloux de notre état , cette philofophie
Eft ordinairement le mafque de l'envie ,
» Qui , juſqu'à la grandeur ne pouvant s'élever ;
>>Jufques à fon néant voudroit la ravaler.
Elle continue , en déclarant très - ouvertement
à ORGON que cette alliance
ne fera jamais qu'un effort de raiſon
de fa part & l'effet de fa foumiffion
pour fon père ; ce qui détermine ORGON
à rompre entiérement , malgré les
efforts que fait la Comteffe , pour
calmer fa colère.
» Non , ( dit-il , ) je ne veux pas lui faire violence ;
&
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
> Et je commence à voir que Verville a raiſon
» Ce feroit fur fes jours répandre le poiſon
"Que de l'affocier avec une Princeffe
» Qui le regarderoit du haut de la nobleſſe.
Le Comte furvient , qui cherche à le
calmer , en excufant fa fille , dont il
fe rend caution, On a mandé le Notaire
. ORGON céde par bonté , n'ayant
pas , dit- il , le don de tenir fa colère.
ANGÉLIQUE murmure tout bas , ORGON
s'en offenfe & menace encore de
rompre ; mais elle fait une promeffe authentique
d'obéiffance qui racommode
tout. Le Comte la fait remarquer à ORGON
; ce dernier protefte que les égards
qu'on aura pour lui régleront fes procédés
; qu'il ne veut plus être humilié; que
VERVILLE , il eſt vrai , eft honoré par
ce mariage , mais qu'il ne fe foumettra
pas à d'éternels mépris
» Ne vous y trompez pas , ( pourfuit- il , ) · les gens
>> de notre eſpéce ,
Sans ces vieux parchemins de l'antique nobleſſe
» Comme elle , à mille égards ont droit de fe flat-
» ter
» De fervir la patrie & d'en bien mériter.
A Bordeaux vous verriez vous- même , mon che
22 Comte
M A I. 1763. 177
» Si mon état me doit inſpirer de la honte.
» Vous verriez Officiers , Soldats & Matelots
»Entretenus par moi fur nombre de Vaiffeaux ,
Par leurs travaux heureux enrichir la Province
» Et fouvent aux dépens des ennemis du Prince,
» Enfin fi notre étoile , en fecondant nos foins ,
»Nous a donné des biens par- delà nos beſoins ,
Ils ne font pas le fruit d'une induſtrie obſcure.
Leur fource ne fut point l'avarice , l'ufure ,
L'art d'apauvrir le Peuple & de tromper le Ror..
» Tous ces honteux moyens font inconnus de moi.
A travers les dangers j'ai conquis ma fortune ,
-59
00
Qu'à mes concitoyens j'ai fçu rendre commune,
» Cela vaut bien, je crois , la noble oifiveté
» D'un Seigneur orgueilleux bouffi de qualité ,
» Et qui prétend qu'en lui tout le Public révère
→ Cet honneur fi douteux d'être fils de fon père.
»J'ai dit : allons figner . Mais retenez furtout
Qu'il feroit dangereux de me pouffer à bouts
Tout prêt pour la fignature , le Comte
s'eft retiré précipitament avec le
Notaire ; ce Seigneur fe félicite d'avoirtrouvé
un moyen de rembourfer ORGON
, & de lui ôter par là tous les
droits qu'il avoit fur lui ; il en fait part :
à la Conteffe . Elle marque d'abord
toute fa joie d'être débarraffée d'une
alliance qui répugnoit tant à fa vanité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Mais comme le Comte lui dit en même
temps que le moyen d'abforber cette
créance , n'eft qu'en en contractant une
<nouvelle , & que cela laiffe toujours fa
fortune auffi engagée qu'auparavant ; da
crainte d'aller habiter un vieux Château
fait que la Comteffe exhorte fon
mari à tenir fa parole . Cependant le
Comte l'ayant affurée qu'à tout événement
, il n'eft pas plus difpofé qu'elle à
la retraite ; elle rechange encore de fentiment
; elle confent avec plaifir que
l'on rompe ce mariage . VERVILLE qui
vient de la part de fon oncle chercher
le Comte & fçavoir la raison de ce
nouveau délai , reçoit fon congé du
Comte avec la politeffe la plus méprifante.
LYSIMON , préfent à cet entretien
, marque à VERVILLE toute fa
furpriſe & fon indignation fur l'ingråtitude
du Comte & de la Comteffe .
VERVILLE faifit cette occafion pour
déclarer à LYSIMON le defir d'obtenir
JULIE .
•
1
Il le preffe de confentir à fon bonheur
, mais il croit devoir l'avertir que
pour un temps le hazard le prive de la
moitié du bien contenu dans le potefeuille
qu'il lui a remis . LYSIMON répond
que le plus ou le moins eft égal
M A I. 1763 . 179
lorfqu'on eft au- deffus des befoins ; mais
il demande feulement que l'on différe
cet hymen qui auroit l'air d'une vengeance
& d'un projet concerté.ORGON
avoit prévenu les defirs de fon neveu à
l'égard du mariage avec JULLE ; il eſt
enchanté que leurs idées fe trouvent fi
conformes. LYSIMON oppofe les mêmes
raiſons pour différer , qu'il avoit
données à VERVILLE ; mais elles ont
peu de poids fur ORGON. JULIE vient
elle-même ; c'eft l'oncle de VERVILLE,
c'eft le bon ORGON , piqué , qui ſe
charge de la déclaration de fon neveu
pour JULIE, & qui en fait lui - même la
demande. VERVILLE , encore incertain
des difpofitions de JULIE , a lieu
d'être fatisfait des affurances honnêtes
de LYSIMON. La fille achéve de combler
l'espoir de cet Amant inquiet &
délicat en difant :
(
L'obéis , mais Monfieur , jamais l'obéiffance
» N'a trouvé dans un coeur fi peu de réſiſtance .
ORGON apperçoit le Comte , & , ditil
, fes cent mille écus.
En effet le Comte apporte des effets
pour la valeur de cette fomme . En regardant
ces papiers , ORGON marque
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de la furpriſe & demande au Comte
de qui il les tient . En même temps ik
demande à VERVILLE s'il n'avoit pas
ces mêmes effets en arrivant de Bordaux
? VERVILLE en convient , & répond
qu'il en a difpofé , qu'apparemment
ces billets ont paffé en différentes
mains . ORGON eft par-là confirmé
dans fes foupçons & reconnoît que
fon neveu a fait prêter au Comte cette
fomme pour le remboursement de fa
créance . Le Notaire qui arrive éclaircit
ce mystère en déclarant que VERVILLE
lui a remis ces effets. ORGON
approuve l'action de fon neveu qui l'a
tiré de fon yvreffe. Il veut qu'il rende
au Comte l'obligation qu'il avoit de la valeur
des billets . Le Comte eft confondu..
ORGON , pour ſe vanger,lui apprend que
le mariage de VERVILLE eft arrêté avec
JULIE . Elle y met pour condition
qu'ORGON confirmera au contraire le
projet de VERVILLE en faveur du
Comte. ORGON refufe d'y confentir ;
VERVILLE demande de fon côté qu'il
mette au moins quelque délai à fes
pourfuites contre le Comte; ORGONréfiſte
encore;JULIE déclare ne pouvoir confentir
à s'allier avec lui , s'il veut perfécuter
fes bienfaiteurs. VERVILLE fe
M A I. 1763.
18t
,
joint à JULIE ; ORGON fe laiffe fléchir
, & rend fon neveu le maître de
difpofer de fes effets en renonçant
même à la dette ainfi qu'à la famille
du Comte . Ce dernier fortant de fa
confufion , reconnoît fon aveuglement,
confeffe ne mériter aucune grace de
la part d'ORGON , & follicite cependant
la continuation de fon amitié ; il
ordonne au Notaire de vendre tous
les biens qu'il pofféde encore pour l'acquitter
envers ORGON .
" Non que de fes bienfaits ( dit - il y
Le fouvenir me paffe & s'efface jamais,
Il embraffe ORGON , qui dans l'excès
de fa tendreffe , dit au Comte :
" Ah ! fi c'eſt là l'orgueil que la Nobleffe inſpire
» Par combien de refpects aurai- je à réparer
» Tout ce que le dépit m'avoit fait proférer ? ...
32. Oubliez ...
Le Comte l'engage à faire chez lui la
nôce de VERVILLE & de JULIE .
22.
ORGON termine la Piéce par ces vers.
Soit : mais d'un vain eſpoir vous vous êtes flatta,
Si vous comptez me vaincre en générosité,
182 MERCURE DE FRANCE .
OBSERVATIONS.
CETTE Piéce a des beautés qui ont mérité le fuc
cès d'applaudiffemens qu'elle a eu & qui en même-
temps ont donné beaucoup de curiofité ſur le
nom de l'Auteur , lequel perfifte conſtamment à
refter anonyme. Le Lecteur a dû remarquer dans
ce que nous avons rapporté des détails de la Comédie
du Négociant une forte d'énergie , qui n'eft
pas commune aux Dramatiques du temps. Il a
dû remarquer auffi dans la verfification un tour ,
qui a laiffé foupçonner qu'elle pourroit être l'ouvrage
de quelqu'Auteur expérimenté dans le ftyle
propre à la Comédie. Quelques négligences dans
cette verfification , ont déconcerté les conjectures
, fans néanmoins les détruire , parce qu'il yen
a de fi peu conciliables avec les grands traits ré
pandus dans le corps de la Piéce , que l'on feroit
tenté de regarder ces négligences comme volontairement
affectées.
Puifque nous fommes entraînés à parler du
coloris de ce Drame avant de traiter du fonds
de l'action & de la conduite ; nous placerons ici
l'obfervation faite par tous les Connoiffeurs fur
T'extrême différence de juftelle qui fe trouve entre
la manière dont on y fait parler les perfonnages de
qualité d'avec celle qui caractériſe les commerçans
ou les perfonnages bourgeois . Autant ces
derniers font bien vus & rendus avec vérité, autant
les autres paroiffent n'avoir été qu'apperçus de fort
loin & chargés par l'imagination des couleurs les
plus groffieres non pas qu'il n'y ait dans la nature
morale de ces caractères trop véritablement
ſemblables a ce qu'on en dit ; mais l'expreffion
n'en eft pas à beaucoup près auffi dure que
M A I. 1763. 183
telles , dont fe fert P'Auteur de cette Comédie.
11 eft vrai que l'yvreffe de la naiffance & la haute
chimère de la diſtance des conditions , peuvent
aveugler & n'aveuglent que trop ordinainent
ceux qu'elles diftinguent , au même degré que
tetre Comédie nous préfente toute la famille des
Bruyancourts ; mais il n'eft pas vrai que ce travers
fe manifefte avec une infolence auſſi outrée
que l'Auteur a mis dans tous ces Perſonnages ,
fans diftinction d'âge , de fexe , & de fituation .
Ce travers , dans les retraites obfcures de la campagne
a fans doute & doit avoir des nuances d'autant
plus âpres , qu'il eft fouvent la feule vengeance
que certains hommes peuvent prendre de la mifère
réelle de leur vie ; mais dans la poſition où
l'Auteur met les Bruyancourts , la politeffe , ce
miel perfide qui couvre l'aiguillon de l'orgueil ,
fait à l'amour- propre des inferieurs , ( ou de ce
qui eft réputé tel , ) des bleffures peut - être plus
profondes , mais dont les coups font bien moins
groffiers que dans cette Comédie .
Paffant à la conftitution du Drame , nous
croyons avoir remarqué , que l'on a trouvé le
fondement de l'action & du dénoûment. porter
à faux étant établi fur un prétendu bienfait , qui ,
dans la vérité des principes & même de nos ufages
"encore exiſtans, n'eſt qu'un devoir d'exactitude de la
part de LYSIMON , auquel tout homme d'une probité
ordinaire ne peut manquer , fans le dégrader
à fes propres yeux & fans rifquer d'être à jamais
déshonoré ; ainfi tout l'édifice établi fur le
prétendu merveilleux du caractère de ce vieil Officier
, tombe à cette réfléxion , & par conféquent
tombe en même temps une grande partie de
l'action de cette Piéce .
On ne peut pas fe diffimuler plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE .
1
l'embarras & le froid que jette dans la marché
de cette action , l'épifodique paffion du Chevalier
pour JULIE ; & ce qu'elle complique , fans
néceté pour l'intrigue & fans effet pour le dénoùment
; car ce dénoûment , dépendant de la
paffion fecrette de VERVILLE , de l'oppofition du
caractère de cette honnête & douce JULIE avec le
caractère infupportable de la fuperbe ANGÉLIQUE ,
que fait la fantaisie du Chevalier , que fait la fage
réfiftance de JULIE ?
C'eft peut-être à ce que nous venons d'obſerver
& à quelques autres parties de la conduite de
cette Comédie , qu'on doit attribuer ce qu'il a
manqué de vivacité dans fon fuccès . Nous croyons
devoir compter au nombre des beautés de cette
Piéce tout le rôle du vieil commerçant ORGON ,
fait en apparence fur le modèle de quelques caractères
qui ont contribué au ſuccès de Pièces célébres
, que nous admirons encore , tels que le
Glorieux & d'autres excellens Ouvrages du même
Auteur. On remarque cependant une fupériorité
dans le caractère d'ORGON ,, d'autant plus
précieuſe , qu'il eſt auffi comique & plus vif encore
que ceux dont nous voulons parler , fans
être borné à la brufque franchiſe du ton , on pourroit
dire peut- être du jargon . Celui - ci au contraire
eft plein de chofes , plein d'idées , & des vérités
les plus effentielles Nous ne pourrions fans injuſtice
nous diſpenſer d'ajouter , que ce caractère , rendu
par M. Préville reçoit auffi des talens de la fineffe &
de l'inimitable intelligence de cet Auteur , une
tranfcendance , fi l'on peut dire , fur les caractères
à peu près du même genre, qu'on avoit vu jouer autrefois
, qui donne à ce rôle- ci , toute la perfection
dont il eft fufceptible , & qui ne doit néanmoins.
rien faire perdre des éloges que méritele Poëte.
M. A I. 1763. 185
Le caractére de VERVILLE , honnête , ferme ,
toujours modefte & jamais bas ni rampant , plein
de raiſon & de fentiment , eft encore dans cette
Piéce , une des chofes qui mérite des louanges à
jufte titre , & qui fait autant d'honneur à l'efprit
& à l'âme de l'Auteur qu'à l'intelligence de l'Acteur*
qui l'a rendu auffi intéreffant qu'il pouvoit être
* M. Belcourt.
Le 22 Avril une Actrice nouvelle a
débuté dans l'Enfant Prodigue & dans
le Procureur arbitre par les rôles de Mde
Croupillac & de la Baronne , dans lef
quels elle a eu des applaudiffemens.
Nous ne pouvons nous difpenfer
d'inférer la Lettre fuivante , d'autant que
l'Auteur nous paroît diſpoſé à la publier
par une autre voie .
A M.
DELAGARDE , Auteur du
Mercure pour la partie des Spectacles .
A Paris , ce 22 Avril 1763.
MONSIEUR ,
Aucun de ceux qui fréquentent le
Théâtre & qui s'intéreffent à fes progrès
, n'ignore que c'eft à vous que
F'on doit cette obfervance du coftume,
186 MERCURE DE FRANCE.
que
l'on
y voit
régner
depuis
quel- ques
années
, & la fuppreffion
de
quantité
d'ufages
ineptes
qui le défiguroient
. C'est
vous
qui , le premier avez
fait voir
dans
l'Opéra
d'Alcefte repréſenté
d'abord
à la Cour
, des combats
& des pompes
funèbres
dans
le
jufte
coftume
de l'antiquité
: & la fatiffaction
qu'on
en eut , fut , pour
ainfi
dire , le fignal
du changement
heureux
que
nous
avons
vû depuis
fur notre
Scène
. Cette
obfervance
du coftume fi néceffaire
& en même
temps
fi vainement
defirée
jufques
-là , toute
fenfée
qu'elle
étoit
, ne s'eft pas établie
fans de
grandes
difficultés
. Il y a des
ufages
auxquels
on tient
par
habitude
, en
même
temps
que la réfléxion
les condamne
; & nous
n'ignorons
pas tout
ce qu'il
vous
en a coûté
pour
vaincre les préjugés
qu'il
les avoient
confacrés
fur notre
Théâtre
. Le foin
avec
lequel
vous
traitez
dans
le Mercure
l'Article
des Spectacles , ne permettant pas de
douter de l'intérêt que vous y prenez ,
& fpécialement à notre Théâtre national
nous avons cru ,
Monfieur , que
c'eft à vous que l'on doit naturellement
s'adreffer pour faire entendre le cri public
fur la manière dont on continue
MA I. 1763. 187
de repréfenter l'Andrienne. Le Début
9
d'un nouvel Acteur fort intéreffant
vient de faire remettre cette Piéce
dont il eft inutile de rappeller ici le mérite.
Dans des temps qu'on peut appeller
barbares , quoique fort prochains
encore , lorfqu'on voyoit fur la Scène
Françoife Agamemnon , dans le camp
des Grecs , enveloppé d'une espèce de
baril à franges , ôtant fon chapeau poliment
aux Dames , conduire au bûcher
fa trifte fille Iphigénie en robe de
Cour fur un vafte panier , avec de
beaux gants blancs pour la décence ;
il étoit affez fimple de voir repréſenter
une Comédie Gréque au milieu d'Athénes
, avec des perruques nouées &
des habits à la françoi e . Mais aujourd'hui
, Monfieur , tous les gens de goût
demandent par quelle violence , par
quelle tyrannie fecrette , les Comédiens
François, qui ont été les premiers à adopter
l'ufage du coftume qui l'ont même
étendu fur toutes les parties de la repréfentation
théâtrale dans le tragique,
Toit pour les Piéces nouvelles , foit pour
les anciennes , font encore fi finguliérement
attachés aux routines de leurs
Anciens dans les repréfentations du
comique ? Comment ne fent- on pas de
188 MERCURE DE FRANCE.
و
quel dégoût il doit être , pour tout ef
prit fenfé , de voir des petits- maîtres ,
des vieillards , des femmes , des valets
françois dans Athènes , agir, parler felon
les moeurs & les ufages des anciens
Grecs ; enfin ces Grecs eux-mêmes ainfi
ridiculement traveftis ? Pourquoi un
Dave , un esclave , en Mézettin ? Quels
principes infenfés ont pu regler cet antique
ufage ? On perd cependant
l'avantage précieux de renouveller une
Piéce , du nombre de celles qui pour
le fond doivent toujours fervir de modéles
au bon Comique , & à l'art fi
difficile dont les Anciens nous ont donné
les préceptes , & les exemples dont
nous ne pouvons nous écarter jamais
fans nous écarter du vrai & de la perfection.
par
J'oubliois de vous dire que ce qui
augmente l'étonnement du Public fur
la façon dont on repréfente l'Andrienne,
c'eft d'avoir vû il y a quelques années ,
tous les Acteurs de ce même Théâtre
vêtus à la Grecque dans la Fille d'Ariftide
, Piéce d'un très-médiocre fuccès
, pour ne pas dire pis.
J'aurois bien encore quelques réfléxions
à faire fur la ridicule difparate
qui fe trouve dans le traveftiffement du
là
MA I. 1763 . 189
Valet de l'Homme à bonne fortune.
toutes les fois que l'on joue cette Comédie
. J'ofe me flatter que vous ne négligerez
pas , Monfieur , d'inférer ces
obfervations dans votre Article du prochain
Mercure , fans quoi j'aurois pris
d'autres mefures pour qu'elles ne ref
taffent pas ignorées.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MALLET.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE II Avril , on donna la première
Repréſentation
d'Arlequin héritier ridicule
, Comédie Italienne, en cinq A &tes,
de M. GOLDONI .
Le 21 du même mois , on a riſqué
fur ce Théatre une Nouveauté dont
le fort n'a pas été heureux. C'étoit
Appelle & Campafpe , Piéce nouvelle
> en deux Actes & en Vers mêlée
d'Ariettes. Par l'Auteur de la Bagarre ,
dont nous avons été obligés d'annoncer
la difgrace dans un des derniers
Mercures.
Le Public nous a mis dans la même
néceffité fur cette derniere production ,
1
190 MERCURE DE FRANCE.
C
qui a éprouvé encore plus de défagrémens
que la précédente . Il étoit "fort
fimple qu'Alexandre-le- Grand , jouất
un rôle confidérable dans le Sujet de
cette Piéce ; mais il n'a pas paru auffi
fimple apparament aux fpectateurs de
voir ce Prince fur la Scène de l'Opéra-
comique , en parler le langage &
s'énoncer en Ariettes. Cette circonftance
a cependant produit une efpéce
de révolution dans les efprits , fur le
compte de ce fameux Conquérant , en
ce qu'elle juftifiera fa mémoire du reproche
d'un orgueil infenfé , d'avoir
voulu n'être peint que par Appelle.
Ce qui eft arrivé à cette repréfentation
prouve que la précaution d'Alexandre
étoit fondée , & qu'elle n'auroit
pas été même de trop de la part
d'Appelle pour fon compte , fi l'un &
l'autre euffent prévû ce qui leur arriveroit
tant de fiécles après eux.
Au refte la fécondité de certains Auteurs
eft fort commode pour les Journa
liftes du Théâtre , en ce qu'elle les difpenfe
du pénible travail des Extraits.
MA I. 1763. 191
1
ARTICLE VI.
SUITE des Nouvelles Politiques du
mois d'Avril.
SUITE de la Copie d'un Mémoire en faveur du
Duc de Biren , & envoyé de Mittau le 16
Janvier 1763.
"
"
"
Le Duc Jean- Erneft , en recevant la première
nouvelle de l'intruſion du Prince Charles , vou.
lut protefter contr'elle ; mais étant toujours
, détenu prifonnier en Ruffie , il ne lui fut pas
,, poffible d'éxécuter fon deffein ; cependant comme
il n'a jamais renoncé aux droits qu'il a légitimement
acquis , & dont il n'a jamais été
privé par aucun jugement légal , il doit les
>>conferver entiers.
» Auffi , dès que le fucceffeur immédiat de
l'Impératrice Elifabeth eut rompu ſes chaînes ,
fongea-t-il à faire valoir fes droits & à fe re-
> mettre en poffeffion de fes Duchés.
גכ
ג כ
L'Impératrice Catherine II , qui le trouva
» libre , à fon avénement à la Couronne , für
> touchée des longs malheurs qu'il avoit efluyés ;
» & comme Elle étoit intimement perfuadée de
la juftice de la caufe , fondée fur les titres &
> les faits inconteftables ci -deffus détaillés , Effe
> crut , par l'amour feul de l'équité , devoir fai
accorder fa haute protection & fon appui pour
» le rétablir dans les Etats.
» Dans cette vue , tous les moyens amiables
192 MERCURE DE FRANCE.
5)
furent employés de fa part à la Cour de Po
logne , & le Duc Jean Erneft ne manqua pas
non plus de repréſenter ſon droit par des lettres
>>convenables & refpectueuses.
» Mais comme Sa Majeſté Polonoiſe n'a écou
té dans cette occafion que la voix de la ten-
>> dreffe paternelle , il n'eft pas étonnant que
» l'Impératrice ait eu à la fin recours à des voies
plus efficaces pour faire rentrer le Duc Jean-
Erneft dans la poffeffion d'une Principauté don't
on paroilloit vouloir le dépouiller injuftement.
>> Car par tout ce qu'on vient d'expoſer , il eſt
clair , 1. que le Duc Jean -Erneſt fut établi
» Duc de Courlande par la feule autorité légitime
» en Pologne , qui eft celle d'un Décret de la
» Diete , en vertu duquel le Roi lui a folemnelle-
> ment conféré ce Fief , tant pour lui que pour
»fa poftérité mâle. 2 °. Que puifque le Roi & le
» Sénat fe font pendant dix ans intéreffés en la
faveur le faire remettre en liberté & en
pour
poffeffion de fes Duchés , ils ont conftamment
>> reconnu fon droit. 3 °. Qu'il n'a pû tout d'un
coup en être légitimement privé par le Senatus
Confilium de 1758 , auquel les loix n'en
avoient pas donné l'autorité. 4 ° . Que de plus ,
dans le prétendu jugement du Sénat , aucune
formalité requife n'a été obfervée , le Duc Jean-
Erneft n'ayant été ni cité ni oui en défenſe . 5º .
Que le Prince Charles n'a été nommé à fa place
fur la fuppofition que le Duc Jean - Erneft &
fa Famille ne feroient jamais remis en liberté ;
mais le contraire étant arrivé , tout ce qui
que
» a été établi fur ce fondement tombe de foi -mê-
» me , & qu'ainfi le Duc Jean- Erneft doit rentrer
» de plein droit dans fes Duchés ? & 6 ° . que fi
le Prince Charles fe trouve compromis d'une
»maniére
"
""
"
ر د
"
» que
DƆ
M A I. 1763. 193
18
ゴ
1:
manière défagréable dans cette affaire , ce n'eft
pas la faute da Duc Jean- Erneſt , mais de ceux
qui ont engagé ce Prince dans une ſemblable
démarche , fans avoir égard à la justice , &fans
prévoir les fuites.
Voici la traduction de la Lettre écrite ραι te
Duc de Biren à Sa Majefté le Roi de Pologne ,
de Mittau le 20 Janvier 1763.
>> La bienveillance & les bontés de Votre M1-
» jeſté ſe font manifeftées à mon égard d'une
> manière fi éclatante pendant le cours de mes
» adverfités , ainfi qu'avant ces temps malheureux
, que je ne pourrai me rappeller toute
ma vie tant de générofité qu'avec la plus
> refpectueuſe reconnoiffance.
و د
» Pénétré de ces fentimens que rien n'altérera
>>jamais ni les événemens ni les circonstances ,
quelque funeftes que je puiffe les enviſager
» ne fçauroient me faire naître la trifte penſée
» que les malheurs que j'ai foufferts , & que j'ai
»furmontés avec l'aide de la Providence , ayent
» pu diminuer les bontés de Votre Majeſté à
» mon égard.
» Les longues afflictions dans lesquelles m'ont
plongé les manoeuvres ambitieufes de mes ennemis
, & que je ne m'étois attirées par aucune
» faute , n'ont pas dû fans doute affranchir les
» droits acquis par mon inveſtiture formelle dans
les Duchés de Courlande & de Semigalle , en
» vertu des traités & des engagemens conftans &
> immuables que j'ai contractés avec Votre Majesté
» & la Séréniffime République ; encore moins
» les mêmes droits pourroient - ils être anéantis .
>> Plein de cette confiance , j'efpére , Sire , que
» vous daignerez agréer la liberté que je prens
I
194 MERCURE DE FRANCE.
» de donner avis à Votre Majeſté , de mon ara
» rivée ici le 22 de ce mois. Je crois ne pou-
» voir mieux employer le refte de ines jours
» qu'en les confacrant au profond refpect & àla
vénération avec lefquels je fuis , &c.
Du 23, Février
Le Confeil du Sénat , qui étoit indiqué pour
le 28 , eft différé de huit jours. Les points de
délibération ne font pas encore publiés ; mais
les nouvelles de Courlande font toujours de plusen
plus fâcheufes . Chaque jour eft marqué par
la défection de quelques-uns des principaux Membres
de la Noblefle & de la Régence même ,
lefquels paffent fucceffivement dans le parti du
Dac de Biren. Le feur Benoît , Réſident de Sa
Majeſté Pruffienne , a fait hier une déclaration
formelle au Primat , au Chancelier de la Couronne
, & aux autres Miniftres & Sénateurs ,
portant que le Roi fon Maître , en conféquence
des engagemens qu'il avoit contractés avec la
Ruffie , & en vertu de la reconnoillance qu'il
avoit déja faite autrefois d'Erneft- Jean de Biren
pour Duc de Courlande , n'en reconnoiffoit ni
n'en reconnoîtroit jamais d'autre , le fieur Benoît
a ajouté que Sa Majefté Pruffienne fçachant que ,
fuivant les Loix , un Prince Catholique ne pouvoit
pofféder ce Duché , Elle ne permettroit jamais
qu'il fût occupé par d'autres que par un Prince Proteftant.
On apprend de Mitrau que le 12 Février ,le Général
Comte de Brawn , Gouverneur de Livonie ,
eft venu trouver le Prince Charles de la part de
Impératrice de Ruffie , & lui a déclaré que le
Duc Erneft-Jean de Biren étant rentré de bon
droit en poffeffion de fes Dachés , il n'avoit pas.
MA I. 1763. 195
de meilleur parti à prendre que de fortir de la
Ville & du Pays , pour ne pas altérer par un plus
long féjour l'amitié qui fubfifte entre S. M. I. &
le Roi de Pologne. Le Prince Charles a demandé
au Comte de Brawn de lui donner par écrit ce
qu'il venoit de lui dire , & , fur le refus du Général
Rule , le Prince lui a répondu que , malgré
tout le refpect qu'il devoit aux intentions de l'Impératrice
, il ne pouvoit en qualité de Prince Feudataire
& Fils du Roi de Pologne , fuivre d'autres
ordres que ceux qui lui viendroient de cette part.
Le Roi de Pologne a adreffé à la Régence & à
la Nobleffe de Courlande un refcrit en latin ,
pour tâcher de déterminer cette Nobleffe à s'oppofer
à tout ce qui pourroit le faire de contraire
aux droits du Roi , de la République de Pologne ,
& du Prince Charles , au moins jufqu'à ce que
le Sénat ait pris une réfolution fur ce fujet . Voici
la traduction de ce refcrit.
f
" AUGUSTE III , & c , & c.
33
Aux Nobles Confeillers Suprêmes & autres ,
Baillifs & Capitaines , & à tout l'Ordre
Equeftre des Duchés de Courlande & de
Semigalle, nos amés & féaux , que Nous
affurons de notre faveur Royale,
53
גנ
» NOBLES AMÉS ET FÉAUX .
• Le refcrit que Nous vous avons adreſſé
le 13 du mois de Juillet dernier , vous a déja
fait connoître quels étoient nos fentimens
l'égard des infinuations qui vous ont été
faites au mois de Juin précédent par le Con-
» feiller d'Etat de Ruffie Simolin , relativesment
aux Duchés de Courlande & de Semiaɔ
ל כ
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
alors
د د
» galle , quoique ces Etats ne dépendent en
aucune maniere de la Cour & de l'Empire
» de Ruffie. Nous vous avons fait entendre
que Vous , nos amés & feaux , ne de-.
viez poiut prêter l'oreille à ces infinuations
du Confeiller d'Etat Simolin , ni à aucune
autre inftance ou prétention étrangère , puif-
» que , s'il y avoit quelque demande à former
→ concernant l'état d'un Fief tel que ces Duchés
, ces demandes ne devroient pas être
» adreffées à vous qui nous êtes attachés par
» le ferment de fidélité le plus folemnel , mais
» à Nous-mêmes & à la République.
"
59
ဘ
30
ɔɔ
00
» La révolution qui s'est faite dans le
Gouvernement de Ruffie Nous avoit fait
efpérer que cette Cour , n'ayant plus les
mêmes vues fur la Courlande , ne pourfuio
vroit pas ce qu'elle avoit entrepris ci -de-
» vant. Mais l'Impératrice régnante a faifi un
nouveau prétexte & a pris en main la cauſe
o d'Erneft- Jean Biren , quoique fa protection
foit deftituée de fondement , comme Nous
l'avons montré dans l'expofition que Nous
>> avons donnée pour foutenir nos droits ,
ceux de la République , & ceux de votre Séréniffime
Duc , expofition qui eft trèsfimple
, & qui a été rendue affez publiqué .
,, Cependant , puifque , fans avoir égard à
nos repréſentations ni à nos droits ,& à ceux
de la République , & fans faire même aucune
réponſe à nos Mémoires & à ceux des Miniftres
de la République , la Cour de Ruffie ,
fe confiant uniquement en fes propres forces ,
employe la voix des armes pour attaquer
cette Province , au au mépris des Traités
exiftans entre cette Cour & la République
""
29/
""
"
""
>>
"
W
M.A. I. 1763. 197
כ כ
-
& contre toutes les loix du bon voisinagage;
puifqu'elle met de fa propre autorité le féqueftre
fur tous les revenus des Duchés ;
& qu'enfin , en s'efforçant de chaffer de fa
Réfidence Ducale votre légitime Duc , le
Séréniffime Prince notre très cher fils ,
3 elle veut vous contraindre à violer votre
ferment , & prétend non feulement le dépouiller
des Etats dont il eft en poffeffion ,
mais encore vous priver vous-mêmes de
votre liberté : connoiffant quel eſt votre at
" tachement & votre refpect pour Nous , pour
» la République , & pour votre Séréniffime
Duc , Nous avons cru devoir vous enjoindre
, & nous vous enjoignons , de notre
autorité Royale & en vertu de notre Domaine
direct & Suprême fur ces Duchés ,
de vous bien garder , fous quelque prétexte
que ce foit , de vous écarter des obligations
que vous impofe la foi que vous avez
jurée à Nous , à la République , & à votre
» Séréniffime Duc , mais de vous tenir fermement
& conftamment attachés à votre
devoir , & de vous abftenir de toute affemblée
irrégulière , en attendant nos ordres &
nos réfolutions ultérieures. ,
Dans des conjonctures fi critiques & fi
pey attendues , Nous avons cru devoir convoquer
le Sénat , afin d'y expofer ce qui
fe palle dans ces Duchés contre les droits
»que
Nous &
s & la République y avons , comme
fur notre Fief. Ainfi , après avoir pris l'avis
des illuftres Sénateurs de notre Royaume
» & de notre Grand Duché de Lithuanie .
Nous vous manderons une derniere réfolution
conforme au réſultat de ce Confeil
201
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
du Sénat . Cependant nous envoyons , déja
dans ces Duchés quelques Sénateurs char-
5 gés d'y veiller à nos droits , à ceux de la
République & de votre Séréniffime Duc ,
& Nous vous exhortons gracieuſement à vous
conformer à leurs avis.
59
» Donné ce 18 Janvier 1763.
Le 20 de ce mois , on a reçu ici la nouvelle de la
fignature de la Paix de Hubertzbourg entre Leurs
Majellés Polonoiſe & Pruffienne.
De NUREMBERG le Mars 1763.
Le 27 Janvier dernier , Antoine-Ulric , Duc
Régent de Saxe- Meinungen , eft mort à Francfort
, dans la foixante-dix- feptiéme année de fon
âge , étant né le 22 Octobre 1687. Il avoit été
marié deux fois , la première en 1713 avec Philippine
Elifabeth Cefarin Schurmann , morte au
mois d'Août 1744 , & la feconde le 26 Septembre
1750 avec Charlotte- Amélie de Helle - Philipfthat,
actuellement vivante . "
".
L'Empereur Charles VI avoit élevé en 1,727
la dignité de Princes , la première femme du Duc
de Meinungen & les enfans ; mais les Ducs de
Saxe de la branche Erneftine
, ayant conftamment
protefté contre cette élévation , obtinrent
en 1744 un Décret du Confeil Aulique de l'Empire
, portant que le Diplome de 1727 ne rendroit
pas lefdits enfans habiles à fuccéder au Duché
de Meinungen , & ce Décret a été confirmé
en 1747 par la Diete de l'Empire , à laquelle le
Duc de Saxe-Meinungen avoit eu recours.
Il s'élève aujourd'hui une nouvelle conteftation
à l'occafion de la mort ce Prince il avoit nommé
par fon teftament la Ducheffe , fa veuve , tutrice
MA I. 1763. Icg
de fes enfans & Régente du Pays. Les Ducs de
Saxe , de la branche Erneftine , qui prétendent ,
· en qualité d'Agnats , participer à cette adminif
eration en vertu des Pactes de Famille de leur
Maiſon , fe font oppofés à l'exécution du teſtament
du Duc de Meinungen , & ont nommé une
commiffion pour l'adminiftration du Pays. En
même-temps , ils y ont envoyé des Troupes pour
foutenir à main armée leur droit d'Agnation . La
Régence de Meinungen s'eft adreffée à l'Affemblée
du Cercle de Franconie pour demander ſon aſſiftance
, & celle- ci a écrit aux Ducs de Saxe pour
des engager à le défifter des voies de fait , & à
laifler le cours libre à la Justice .
>
Le Margrave Frédéric de Brandebourg-Culmbach
, Lieutenant-Feld- Maréchal de l'Empire ,
Lieutenant Général de Cavalerie du Roi de Pruffe ,
Général- Feld - Maréchal du Cercle de Franconie ,
Colonel de trois Régimens d'Infanterie & de Cavalerie
, Chevalier des Ordres de l'Eléphant
de l'Aigle blanc , de l'Aigle noire , & de l'Union
parfaite , & Grand Maître de l'Ordre de l'Aigle
rouge , eft mort le 26 Février à Bareith , où il
faifoit la réfidence ordinaire , dans la cinquantedeuxième
année de fon âge . Il étoit fils du Margrave
George Frédéric- Charles , & petit - fils de
Chrétien- Henri , dont l'Ayeul étoit Chrétien , auteur
de la branche de Culmbach , & le bifayeul
Jean - George , Electeur de Brandebourg , tige
commune de tous les Margraves de Brandebourg ,
actuellement vivans .
Le feu Margrave avoit épousé en 1731 , une
Princeffe de Pruffe , Fille du Roi Frédéric- Guillaume
, & Soeur aînée du Roi régnant , & en
1759 une Princeffe de Brunſwick , Fille du Duc
-Charles de Brunswick Wolfembutel . Comme il
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
e laiffe qu'une Princeffe née de foh premier
mariage , & mariée au Duc régnant de Wur
temberg , le Prince Frédéric- Chrétien , réfidam
à Wansbeck près de Hambourg , devient fon fuc
ceffeur.
DE MUNICH , le 19 Février 1763 .
L'Electeur a envoyé ordre au Comte Van-Eick ;
fon Envoyé Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
près du Roi de France , de fe rendre inceffamment
à Liége , pour faire connoître auChapitre
tout l'intérêt que S. A. S. E. prend à l'éléva
tion du Prince Clément de Saxe , ſon beau-frère ,
& pour veiller à ſes intérêts .
DE MADRID , le 8 Février 1763.
L'Impératrice de Ruffie a remis au Marquis
d'Almodovar , Miniftre Plénipotentiaire de Sa
Majefté Catholique auprès de la Perfonne , une
réverfale femblable à celle qu'Elle avoit donnée au
Roi Très- Chrétien , lorfque ce Monarque accorda
le même titre d'Impératrice à cette Princeffe , fous
la condition que cela n'apporteroit aucun chan
gement au cérémonial ufité entre les deux Cours.
DE ROME , le 16 Février 1763.
Le S. Père vient d'accorder au Prince Clément -
de Saxe un bref d'éligibilité pour les Evêchés va
cans de Liége & de Freylingen.
DE LONDRES , le 21 Février 1763.
Le fieur Richard Néville , Aldfworth , Secré
taire d'Ambaſſade de Sa Majeſté Britannique à la
Cour de France , eft arrivé ici le 15 avec le traité
MA I. 1763.
201
définitif, figné à Paris le 10 de ce mois. Le Lord
Egrémont , Secrétaire d'Etat , a adreffé une lettre
au Lord Maire pour l'informer de cet événement
& le rendre public .
Le 19 de ce mois , le Roi a nommé le Comte de
Sandwich fon Ambaſſadeur Extraordinaire & Plénipotentiaire
à la Cour de Madrid. Ce Miniftre doit
partir inceffamment pour fe rendre à ſa deſtination.
D'UTRECHT, le 11 Mars 1763.
Le Prince de Naflau eft entré le 8 de ce mois
dans ſa ſeizième année , & à reçu à cette occafion
les complimens des Miniftres Etrangers , des
Membres du Gouvernement & de toutes les autres
perfonnes de diftinction . Le lendemain , il a été
introduit à l'affemblée des Etats- Généraux & au
Confeil d'Etat, fuivant le cérémonial établi . Deux
Députés , l'un de la Province de Zélande , l'autre
de la Province d'Utrecht , font allés prendre le
Prince , & l'ont conduit de l'appartement du Stathouder
dans la falle où s'affemblent les Etats- Généraux
. Le Préfident dès Etats lui a adreffé un
diſcours de félicitation , & lui a demandé s'il étoit
dilpolé à prêter ferment du fecret. Le Prince lui
répondit qu'il y étoit difpofé , & ayant prêté ce
ferment en mettant la main dans celle du Préfident
, il a été conduit par les deux Députés vers
le fiége deftiné pour les Stathouders , & fur le
quel il s'eft placé . Il a été enfuite introduit aue
Confeil d'Etat par trois autres députés qui , en
préfentant le Prince , ont déclaré qu'il avoit prêté
le ferment du fecret fuivant la forme ordinaire.
On mande d'Alger que les eíclaves Chrétiens ,
au nombre de plus de quatre mille , réduits au défefpoir
par les mauvais traitemens qu'on leur fait …..
éprouver , fe font foulevés le 13 Janvier , & on
Ly.
202 MERCURE DE FRANCE.
maffacrés ceux qui les gardoient : l'allarme s'eft
répandue dans la Ville , dont on a fait fermer les
portes , toutes les troupes ont pris les armes &
ont remis les esclaves à la chaîne. Il y a eu beaucoup
de fang répandu dans ce tumulte dont on
ignore les fuites.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris ,&c.
De VERSAILLES , le 16 Mars 1763.
Le Marquis de Fraigne , qui avoit été nom- LB
mé Miniftre Plénipotentiaire du Roi auprès du
Duc de Zerbft , & qui a été détenu cinq ans
à la Citadelle de Magdebourg , eft arrivé ici.
Il a eu l'honneur d'être préfenté à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale. Le Roi pour lui
témoigner la fatisfaction qu'il a de fes ſervices ,
lui a accordé une penfion de quatre mille
livres.
་
Le 22 du mois dernier , le Comte de Soltikoff
, Envoyé Extraordinaire & Miniſtre Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , eut une
Audience publique du Roi , dans laquelle il remit
fes Lettres de Créance à Sa Majesté. Il fat
«conduit à cette Audiance , ainsi qu'à celles de
la Reine & de toute la Famille Royale , par le
fieur Dufort Introducteur des Ambaffadeurs. Le
-Prince Gallitzin , qui étoit refté chargé des
Affaires de l'Impératrice de Ruffie jufqu'à l'arrivée
du Comte Soltikoff , a pris congé de Leurs
Majeftés & de toute la Famille Royale.
M A I. 1763. 203
au
Le Roi a accordé la furvivance de la place
d'Aftronome Géographe de la Marine ,
fieur Pingré , Chanoine Régulier de Sainte Génevieve
, Membre de l'Académie Royale des
Sciences , connu par des travaux Aftronomiques
tiles , & furtout par le voyage qu'il a fait
à l'Ifle Rodrigues pour obferver le paffage de
Vénus.
Le fieur Buy de Mornas , Géographe de Monfeigneur
le Duc de Berry , a eu l'honneur de
préfenter à Leurs Majeftées , ainfi qu'à la Famille
Royale , quinze nouvelles Cartes de fon
Atlas Géographique & Hiftorique.
On a appris par un Courrier dépêché de la
›Cour de Vienne au Comte de Starhemberg , Ambaffadeur
de Leurs Majeftés Impériales , que le
Traité définitif de Paix entre l'Impératrice-Reine
- & le Roi de Pruffe a été figné le is du mois dernier
par leurs Plénipotentiaires refpectifs ; & que
le même jour le Traité de Paix entre le Roi de
·Pologne , Electeur de Saxe , & le Roi de Prule a
été figné également par les Plénipotentiaires de
ces deux Souverains.
1
Le fieur d'Eon , Secrétaire d'Ambaſſade du
Duc de Nivernois eft arrivé le 26 du mois dernier
de Londres , & a remis au Duc de Bedfort ,
Ambaffadeur de Sa Majesté Britannique , un paquet
qui contenoit les ratifications du Traité définitif
de Paix figné à Paris le 10 du même mois.
Le 28 du même mois , la Cour a pris le deuil
pour huit jours , à l'occafion de la mort de la
Princelle Politene- Marie Anne de Savoye , morte
à Turin le 20 Décembre 1962 , dans fa dix- ſeptićsme
année. Cette Princelle étoit fille du Prince de
Carignan & de Chriftine- Henriette de Helle-Rhinffeld
, foeur de la feue Reine de Sardaigne , &
¡I.vj
2.04 MERCURE DE FRANCE.
petite- fille de Victoire- Marie -Anne de Savoye ,
Princeffe Douairiere de Carignan.
Le Roi a accordé l'Abbaye de Montivilliers ;
Ordre de S. Benoit , Diocèfe de Rouen , à la Dame
d'Argicourt , Religieufe Bénédictine de l'Ab
baye d'Origny , Diocèle de Laon.
Le Comte de Poligny , Capitaine au Régiment
de Clermont Cavalerie , & le Marquis de Monttazet
, Capitaine au Régiment d'Enghien , Infan
terie , ont obtenu l'agrément du Roi pour les
charges de Colonels- Lieutenans de leurs Régimens
refpectifs , vacantes par la promotion du
Comte de Fumel & du fieur de la Merville , auz
grades de Maréchaux de Camp.
Le Roi a accordé les entrées de fa chambre à
P'Archevêque de Narbonne.
1
Sa Majefté a nommé la Princeffe de Guiftel ,.
Dame pour accompagner Madame la Dauphine.
Le Marquis de Bauflet , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi près de l'Electeur de Cologne
revenu ici par congé , fut préfenté à Sa Majefté
le 27 du mois dernier par le Duc de
Praflin ..
Le Marquis de Gouy , Maréchal de Camp ,
prêta ferment , le même jour , entre les mains
de Sa Majefté pour la Lieutenance Générale .
du Gouvernement de l'Ile de France au Département
du Vexin François.
Le 28 du même mois , l'Abbé de Breteuit
prêta auffi ferment , entre les mains du Roi ,
pour l'Evêché de Montauban .
Le Duc de Choifeul a préfenté au Roi un
nouvel uniforme pour le Régiment des Gardes
Suiffes , lequel a été agréé de Sa Majefté. Le
Roi a donné le Gouvernement de la Martini
que au Marquis de Fenelon , Lieutenant- Géné
MA I. 1763.
20
;
ral ; celui de la Guadeloupe au Chevalier de .
Bourlamaque , Maréchal de Camp celui de
Sainte Lucie au Chevalier de Jumilhac , Briga,
dier , & celui de Cayenne au Chevalier Turgot.
Le Sieur Chardon , Lieutenant particulier
du Châtelet , ayant été nommé Intendant de
Sainte Lucie , a eu l'honneur d'être préfenté en
cette qualité à Sa Majefté le 7 de ce mois.
L'Evêque de Saint Pol de Leon s'étant démis
de fon Evêché , le Roi y a nommé l'Abbé d'Andigné
, Aumônier ordinaire de la Reine. Sa Majeſté
a donné en même temps à l'ancien Evêque
de Leon l'Abbaye de la Cour- Dieu , Ordre
de Cîteaux , Diocéle d'Orléans , dont l'Abbé
d'Andigné étoit Titulaire.
Les ratifications du Traité définitif de Paix
figné à Paris le 10 Février dernier , & celles
de l'acceffion du Roi de Portugal , ont été échangées
le 10 de ce mois dans la forme ordinaire.
Leurs Majeftés , ainfi que la Famille Royale ,
ont figné le 13 de ce mois , les contrats de ma
riages du Marquis de Montillet avec Damoiselle
de Chabannes de Tarton : du Marquis de Bauffer
avec Demoiſelle de Selle l'aînée ; & du Marquis
de Miran avec Demoiſelle de Selle , four cadette
de la précédente , & toutes deux filles du
feu fieur de Selle , Tréforier Général de la Ma
rine.
Le fieur de la Lande , de l'Académie Royale
des Sciences , chargé par le Roi de compofer
chaque année le livre de la Connoiffance des mou
yemens célestes , pour l'utilité des Aftronomes &
des Navigateurs , a eu l'honneur de présenter à
Sa Majesté le volume de cet Ouvrage deſtiné
pour l'année 1764. Indépendamment des calculs
& des tables qui fe rapportent à l'année 1764 , le
206 MERCURE DE FRANCE.
C
*
Mieur de la Lande a enrichi ce volume de plufieurs
tables & recherches nouvelles fur les fatellites de
Jupiter , fur l'attraction , fur les marées , fur la
cométe de 1762 , fur le paffage de Vénus , fur
les éclipfes & en particulier fur la grande éclipſe
du ſoleil qui arrivera le premier Avril 1764.
DE PARIS. , le 18 Mars 1763.
Le Comte de Monteynard , Enſeigne de la
feconde Compagnie des Moufquetaires , ayant
obtenu du Roi la permifion de fe démettre de
cet emploi , Sa Majesté a diſpoſé de la cornette
vacante en faveur du Marquis du Hallay , Capitaine
au Régiment Royal- Etranger , Cavalerie.
Le 17 du mois dernier , fur les huit heures
du matin , le Statue du Roi , que Sa Majesté
a permis à la Ville de Paris de lui ériger , &
qui a été fondue fur le modéle du feu Sieur
Bouchardon , a commencé d'être conduite de
l'Attelier vers la place où elle doit être poſée ;
on avoit eu la précaution de la renfermer dans
une cage de charpente roulante ; par le moyen
< de Vindas & de mains d'hommes , on lui a fait
parcourir , dans l'espace de trois jours , le chemin
qu'elle avoit à tenir depuis la fortie de
l'Attelier , hors de la barrière du Fauxbourg
du Roule , jufqu'à la Place de Louis XV , en
lui faifant fuivre toute la rue dudit Fauxbourgi
& le 23 elle a été établie fur fon piedeſtal , aux
acclamations d'un grand concours de peuple.
Le fervice s'eft fait en préfence du Duc de Chevreuſe
, Gouverneur de Paris , du Prévôt des
Marchands & du Bureau de la Ville , avec tout
le fuccès que l'on pouvoit attendre des ſoins & de
l'intelligence des différentes perfonnes qui y
cétoient proposées , & en particulier du fieur
3
16
·M A 1. 1763. 207
2
'Herbette , Maître Charpentier à S. Denis , Entrepreneur
des Ponts & Chauffées & des Bâtimens
du Roi , Auteur des machines. En paffant devant
la porte de la maiſon où eft décédé le fieur Bouchardon
, on a fait une décharge de Canons &
de Boetes , pour honorer la mémoire d'un Ar
tifte fi excellent , qui par cet ouvrage immortel ,
s'eft afferé une gloire que la Nation partage
avec lui.
Il paroît quatre Ordonnances du Roi.
Par la première , en date du 21 Décembre dernier
,"Sa Majesté réduit à trente Compagnies les
quarante qui compofent actuellement le Régiment
des Carabiniers de Monfeigneur le Comte
de Provence. Les difpofitions qui concernent la
nouvelle compofition & la difcipline de ces Corps
font conformes à celles qui ont été établies par
P'Ordonnance de la Cavalerie.
Dans la feconde, du 20 Janvier 1763 , S. M.
réforme le Corps des Grenadiers- Royaux revenus
de la Martinique.
La troifiéme du 31 - da même mois , concerne
le traitement des Officiers réformés des Régimens
de Foix , de Boulonnois , de Quercy & d'Angoumois
, qui étoit de fervice à S. Domingue.
Par la quatrième , du même jour , S. M. réforme
les fx piquets d'Infanterie employés à S.
Domingue.
11 paroît encore quatres autres Ordonnances
du Roi datées du 21 Décembre dernier.
Par la première , concernant le Régiment
Royal- Italien , le Roi fupprime le Régiment d'In-
#fanterie Royal- Corfe dont les neuf Compagnies
feront incorporées dans le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne , lequel , au n: oyen de cette inccorporation
, fera compofée de deux Bataillons."
208 MERCURE DE FRANCE.
Par la feconde , concernant les Régimens d'In
fanterie Allemande , Sa Majefté conferve fur pied
ceux d'Altace , d'Anhalt , la Marck , Royal- Bavière
, Royal - Suédois , Naffau , Royal - Deux- Ponts &
celui de Bouillon . Le Régiment d'Alface ne formera
plus que trois Bataillons ; chacun de ceux d'Anhalt
, la Marck , Royal- Bavière , Royal - Suédois ,
Naffau & Royal - Deux-Ponts ne feront compofés
que de deux , & celui de Bouillon d'un feulement
Le Bataillons excédens feront réformés & incorporés
dans ceux que Sa Majefté a jugé à propos
de conferver fur pied . Quant à ce qui concerne
la compofition des Bataillons & Compagnies ,
la création des nouvelles places , le choix & les
fonctions des Officiers , la paye de paix & de guerre
, le traitement des Officiers réformés , &c.
Les difpofitions de ces deux Ordonnances font
conformes à celles qui feront fuivies à l'égard de
l'Infanterie Françoife . Ces deux nouvelles Ordonnances
ont cela de particulier que S. M. accorde
un fol par jour avec une ration de pain aux
femmes des étrangers mariés qui voudront fervir
dans les fufdits Régimens ; mais ce traitement
n'aura lieu que tant qu'elles refteront au quartier
d'affemblée , & que leurs maris feront attachés
aux Régimens.
Par la troifiéme , Sa Majefté conferve fur
pied dix -fept Régimens de Dragons , fçavoir ,
Colonel - Général ; Meftrede Camp - Géné
ral , Royal , du Roi , de la Reine , Dauphin ,
Orléans , Bauffremont , Choifeul , d'Autichamp ,
Chabot , Coigny , Nicolaï , Chapt , Chabril
lant , Languedoc & Schomberg . Chacun de ces
Régimens fera compofé en tout temps de huit
compagnies celui de Schomberg confervera
les huit qui le compoſent ; & les feize de
MA I. 1763 . 208
shacun des autres Régimens feront doublées
pour n'en former également que huit. Chaque
compagnie fera compofée , en temps de paix
de quatre Maréchaux-des- Logis , un Fourrier ,
huit Brigadiers , huit Appointés , vingt-quatra
Dragons & un Tambour , formant quarante- fix
hommes , dont trente feront montés , & feize
refteront à pied. La paye de paix & de guerre.
eft fixée de la maniere fuivante,
COMPAGNIE S A chaque Capitaine ;
1800 livres en paix , & 3600 livres en guerre ;
à chaque Capitaine - Lieutenant des Compagnies ,
Colonel- Général & Meftre- de - Camp- Général , &
à chaque Lieutenant des autres Compagnies
800 livres en paix , & 1000 livres en guerres
au Sous- Lieutenant de la Compagnie du Colonel-
Général des Dragons , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; au Cornette de ladite
Compagnie , 540 livres en paix , & 800 livres
en guerre ; au Sous- Lieutenant des autres Compagnies
, 500 livres en paix , & 800 livres en .
guerre à chaque Maréchal- des- Logis , 216
livres en paix , & 252 livres en guerre ; à chaque
Fourrier , 189 livres en paix , &-225 livres
en guerre ; à chaque Brigadier , 135 livres enpaix
, & 171 livres en guerre ; à chaque Appointé
, 126 livres en paix , & 162 livres en
guerre ; à chaque Dragon ou Tambour , 117
livres en paix , & 153 livres , en guerre. ETATMAJOR.
Au Meftre- de- Camp , y compris fes .
appointemens de Capitaine , 6000 livres en
paix , & 6600 livres en guerre; au Lieutenant-Colonel
, y compris fes appointemens de Capitai
ne , 3600 livres en paix , & 5400 livres en ½
guerre à chacun des Meftre- de- Camp en fe- ..
cond des Régimens du Meftre- de Camp Gé
210 MERCURE DE FRANCE.
néral , d'Orléans & de Schomberg , 2500 livres
en paix , & 3000 livres en guerre ; au Major ,
3000 livres en paix , & 4500 livres en guerre ;
à chaque Aide - Major , avec commiſſion de Capitaine
, 1800 livres en paix , & 3000 livres
en guerre à chaque Aide- Major , fans commillion
de Capitaine , 1500 livres en paix , &
2000 livres en guerre ; à chaque Sous - Aide-
Major , 1000 livres en paix , & 1200 livres en
guerre; au Quartier- Maître , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; à chaque Porte - Guidon
, 480 livres en paix , & 540 livres en guerre
; au Tréforier , 2000 livres en paix , & 3.000
livres en guerre à l'Aumônier & au Chirurgien
, à chacun 720 livres en temps de guerre
feulement.
Les Capitaines réformés jouiront en penfion
fur le Tréfor Royal de soo livres ; les Lieutenans
, qui auront fervi dix ans , de 250 livres
; & les Cornettes , qui auront été Maréchaux-
des- Logis , de 150 livres. Quant aux Offi
ciers incorporés & réformés , à la fuite des Régimens
, ils fe retireront chez eux , & y toucheront
les appointemens qui leur ont été précédemment
accordés ; Sa Majesté ne voulant
plus entretenir d'Officiers incorporés ou réformés
à la fuite des Régimens de Dragons. Cette
* Ordonnance eft terminée par un état de l'uniforme
réglé par le Roi pour les Régimens cidefus.
Par la derniere , Sa Majesté conferve fur pied
les trois Régimens de Houflards de, Berchiny , de
Chamborant & de Royal - Naffau , dont chacun
fera composé de douze compagnies , formant
trois escadrons en temps de paix , & fix en
temps de guerre..Chaque compagnie fera comM
A I. 1763.
2.11
pofée de vingt- neuf hommes , dont dix monstés
, & dix -neuf à pied . Les Tymbales & Eten-.
dards de ces trois Régimens , ainfi que le Prevôt
qui eft dans le Régiment Royal - Nallau ,
feront fupprimés. Sa Majefté regle auffi pour
les Régimens confervés une paye de paix & une
paye de guerre , ainfi que l'uniforme de leur
habillement. L'Ordonnance de la Cavalerie fert
de regle aux deux nouvelles Ordonnances pour
ce qui concerne le choix , le rang & les fonctions
des Officiers , la fuppreffion de certaines
places , la création de nouvelles , l'adminiftration
de la caifle , le terme des engagemens &
la délivrance actuelle des congés , &c.
Le Comte de Taflo , jeune Seigneur Polonois ,
qui étoit en France depuis dix - huit mois , en est
reparti le deux de ce mois, pour retourner en Pologne
, après avoit eu l'honneur de prendre congé
de la Reine , qui luia marqué beaucoup de bonté.
Charles-Antoine de la Roche- Aymon Grand
Aumônier de France , ci-devant Archevêque de
Narbonne , aujourd'hui Archevêque de Rheims ,
& en cette qualité premier Pair Eccléfiaftique du
Royaume ; & le Duc de Sully , Prince d'Enrichemont
, ont été reçus le 14 de ce mois au Parlement,
& y ont pris féance en qualité de Pairs de
France. Le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres ,
le Prince de Condé , le Prince de Conti , & le
Comte de la Marche , ont aſſiſté à leur récep-
Ation .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
212 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE VII.
ECONOMIE ET COMMERCE.
Les prix des Grains , Fourrages & Volailles
n'ont varié que de 1o fols à 1 livre , depuis
notre dernier Mercure , fur les plus hauts prix.
AVIS AU PUBLIC.
Le Sieur DAVID , demeurant à Paris , rue
& à l'Hôtel Sainte Anne , Butte S. Roch , au troiféme
, continue toujours avec permiffion , approbation
, & avec fuccès , comme on l'a dit dans :
le Volume de Septembre dernier , de guérir dans
l'inftant & pour toujours , avec un nouveau fecret
& reméde , toutes fortes de maux de dents quelque
gâtées qu'elles foient , fans qu'il faille les ar
racher , ainfi que les fluxions , maux de tête , nfîgraines
& rhumes de cerveau , fans qu'il entre
rien dans la bouche ni dans le corps.
C'eft avec un topique que l'on s'applique le foir
en fe couchant , far l'artère temporal du côté de
la douleur. Il ne tient point à la peau , & ne lui
fait aucun dommage ni marque , fitôt qu'il eft
appliqué la douleur le paffe fans retour ; il procu.
re un fommeil paifible , pendant lequel il fe fait
une tranſpiration douce ; & au réveil on eft guém .
pour toujours.
On en fait prendre chez lui de toutes les Proj.
M A I. 1763. 213
vinces , y ayant guéri ainfi qu'à Paris quantité de
perfonnes de confidération , qui certaines de fon
éfficacité, en ont fait provifion par précaution , afin
d'être guéris autfitôt que le mal les furprendra . It
le donne gratis aux pauvres , & il vend chez lui
fols chaque emplâtre. 24
. Comme les maux de dents prennent à toutes
heures de la journée , & que l'on ne peut pas toujours
aller fe coucher ; afin que l'on puiffe vaquer
à fes affaires en attendant le foir , il a une eau
fpiritueufe d'une nouvelle compofition , qui eft incorruptible
, très - agréable au goût & à l'odorat ,
qui a les propriétés de faire pafler dans la minute
les douleurs de dents les plus vives , de guérir les
gencives gonflées , de faire tranſpirer les férofités ,
raffermir les dents qui branlent , & empêcher la
continuation de la carrie. Beaucoup de perfonnes
s'en fervent fans être incommodées , pour avoir
toujours les gencives & les dents faines . Il y a
des bouteilles à 24 f. à 3 1. & à 6 1. Il donne la
manière de s'en fervir ainfi que du topique.
214 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATIO N.
Arlu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ¸«
le Mercure de Mai 1763 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,.
ce 30 Avril 1763. GÜIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREMIER.
EPITRE d'un Curé du N. à Madame la
Marquife de S. R. à Paris.
LE MOT pour rire.
Page s
TRADUCTION . en Vers libres de la XIV .
Ode du H. Livre d'Horace. Otium , &c.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
Madame GUIBERT,
LES Solitaires des Pyrénées , NOUVELLE
Efpagnole & Françoife.
LA Convalescence d'Euphémie.
LE Réveil champêtre
MADRIGAL.
COUPLETS à Madame ***.
VERS à M. P....
REPONSE à M. D...
DIALOGE entré Alcinous & un Financier.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
12
136
16
ibid.
62
67
69
ibid.
71
ibid.
83 & 84
72
&
84
85 & 86
CHANSON.
89
MA I. 1763. 215
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujet du
premier Vers de la première Olympienne
de Findare.
LETTRE de M. Marin à M. De la Place ,
fur l'Hiftoire de SALADIN , &c.
90
99
II2+
116
LETTRE fur la Paix, à M. le Comte de ***, 106
De l'Education publique.
L'ART de s'enrichir promptement par l'Agriculture
, par le freur Des Pommiers.
TRAITE hiftorique des Plantes qui croiffent
dans la Lorraine & les 3 Evêchés , par
M. P. J. Buchoz, Avocat au Parlement
de Metz.
ANNONCES de Livres .
F19
120 & fuiv.-
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES .
SEANCE publique de l'Académie des Sciences
& Belles- Lettres de BESIERS.
LETTRE de M. Bourgelat , Ecuyer du Roi ,
à l'Auteur du Mercure.
ÉCOLE Royale Vétérinaire. Année 1762 .
COPIE d'une Lettre de M. Chenevaz à M.
Bourgelat.
MALADIE Épidénique dans la Paroiffe de
Villeurbane en Dauphiné , & c.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
LONGITUDE..
HORLOGERIE.
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie Roya
le des Sciences.
128
1309
132
134
135
140
143
$16 MERCURE DE FRANCE,
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE .
LETTRE de M. Flurant , Chirurgien à Lyon ,
à M. Dejean , Maître en Chirurgie à Paris, 147
ARTS AGRÉABLES.
-151 MUSIQUE.
GRAVURE. 152
ART. V. SPECTACLES.
OPERA.
153
COMÉDIE Françoife.
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU , OU LE
NEGOCIANT.
AM. Delagarde , Auteur du Mercure pour
la Partie des Spectacles.
COMÉDIE Italienne.
ART. VI . Suite des Nouvelles Polit. d'Avril. 191
157
159
185
189 .
Avis au Public
P
213
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères