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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
NOVEMBRE. 1762 .
Diverfité , c'eft ma devife . La Fontaine.
YO
BIBL
Cochin
Silius inve
THEREF
LYOA
#
1893
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
Chez PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
...C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize
lumes , à raison de 30 fols piece.
ΠΕ
vo-
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte ;
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
31
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre-vingt-trois volumes.
Une Table générale , rangée par ordre
des Matières , fe trouve à la fin du foixante
- douxiémę.
MERCURE
DE FRANCE. "
NOVEMBRE. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE
A M. BRISSONET. Par M. l'Abbé
CLÉMENT , Chanoine de S. Louis
du Louvre.
CHHER BRISSONET , par qui l'amitié tendre
Voit ici-bas fon culte ranimé ;
Quijouiffez du plaifir d'être aimé ,
Et qui fcavez fi bien le rendre ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Fauffe nouvelle on vous a fait entendre :
A plus gros bénéfice on ne m'a point nommé.
Pauvre j'étois , pauvre je fuis encore :
De ma fortune , ami , la foible aurore
N'offre à mes yeux qu'un jour bien incertain
Peu de pitance appaife- t -il la faim ?
Le Prélat que je fers , fans viſer au pécule ,
Charles (a) qu'en tout prudence & fageffe conduit ,
S'imaginant qu'un trop grand éclat nuit
A ceux qu'on fait fortir d'une obfcure cellule ,
Pour ménager ma vue a mis un crépuscule ,
Qui fait qu'il n'eft ni jour ni nuit..
Rayez donc fur votre regiſtre ,
S'il faut en croire votre Epître ,
Ces mille écus dont je jouiss
Je n'ai fait que changer mon titre
De Saint Marcel en Saint Louis .
J'étois dans le Fauxbourg & je paffe à la Ville.
Ce changement eût rempli mon elpoir ,
Si dans ce nouveau domicile
A l'agréable on avoit joint l'utile ;
Mais fuis-je fait pour tout avoir ?
Eh ! comptai-je pour rien d'occuper une Stale ,
Dans ce Temple où de toutes parts ,
Le célèbre Germain ( b ) étale
( a ) M. de Vintimille.
(b ) M. Germainfameux Orphévre a été chargé
par le Roi de faire l'Eglife de S. Louis d'après
fes deffeins , & l'a embellie de morceaux de
Sculpture qu'on admire.
NOVEMBRE. 1762 . 7
Ces pompeux ornemens qui frappent mes regards
!
N'eft-ce pas là que fe fignale
L'Induſtrie employée au triomphe des Arts ?
D'un prochain avenir perçant le foible voile ,
Il me femble déja voir reſpirer la toile
Sous les doigts de Reftout ( c ) , de Pierre (d) ,
de Coypel ( e) ;
Galoche (f) impatient réchauffe ſon génie ,
Far fes débiles mains fa palette eſt garnie ,
Et fes derniers efforts vont décorer l'Autel.
A mes defirs Vanlo (g ) propice ,
Commence déja fon éfquiffe ;
Et j'apperçois dans le lointain ,
Les Graces conduire fa main :
C'est le Peintre de la Nature.
Déja de Madelaine il façonne les traits ;
Et par une heureuſe impoſture ,
L'excès du repentir qu'exprime fa peinture ,
( c ) Il a fait le Baptême de J. C. pour la Chapelle
des Fonts.
( d ) Le Tableau du Martyre de S. Thomas qui
eft dans la Chapelle de M. Germain , eft de lui.
( e) Les Tableaux du Choeur de S. Louis font
de Coypel , premier Peintre du Roi.
(ƒ) M. Galoche déja très-vieux a fait le Tableau
de S. Nicolas .
(g) Il a fait le beau Tableau de la Madelaine
qui eft dans la Chapelle de la Pénitence faite en
Stuc par Clivici , Stucateur du Roi .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Dans mon âme touchée éxcite des regrets "
Pour avoir trop aimé le monde & ſes attraits .
Si le Ciel prolonge mon âge ,
Le Moine , je verrai ce magnifique (h) Ouvrage,
Dont le modèle annonce la beauté :
A ton docte cifeau donne l'activité ;
Sois fenfible aux voeux de la France :
Elle pleure Fleuri ; par toi cette Eminence
Attend le prix de l'Immortalité ,
Que fes foins pour l'Etat ont fi bien mérité.
Tes fublimes talens t'ont déja fait connoître ;
Paris ( i ) , Rennes ( k ) , Bordeaux ( 1 ) , admirent
tes faccès :
Malgré ces monumens qui vivront à jamais ,
La gloire peut encore ajouter à ton Etre :
A ton marbre ébauché donne les coups de
Maître.
Tout s'anime oùje fuis , & mon goût eſt flatté .
Pourrois-je regretter le lieu que j'ai quitté ?
De ce féjour voifin du Louvre ,
D'où mon oeil enchanté découvre
Le Parnaffe ( m ) François , où jeune nourriffon ,
(h) Le Maufo lée du Cardinal de Fleuri .
( i ) Dans l'Eglife de S. Louis le Tableau de
l'Annonciation en marbre coloré morceau unique
en France.
:
,
(k ) La Statue Pédeftre de LOUIS XV.
( 1 ) La Statue Equeftre du même Prince.
( m)L'Académie Françoife,
NOVEMBRE . 1762 .
9
Je reçus un laurier de la main d'Apollon .
Je vois les Nymphes de la Seine
Qui d'un lit refferré quittant la molle aréne
Aux Jardins de nos Rois ( n ) par cent fecret
canaux
Portent fans murmurer ees liquidés criſtaux ,
Dont les jets écumeux , plus prompts qu'une
fufte ;
L
Vont rafraîchir la nue & tombent en roſée.
Cher Briffonnet , à tous ces agrémens ,
Qu'offre à mes yeux mon nouveau bénéfice ,
Si vous joigniez des coeurs fans artifice ,
Un is entr'eux , des Chanoines charmans ,
Dont j'éprouve déja les tendres fentimens ,
De mes plaifirs encor vous n'auriez que l'éfquiffe
.
Leur mérite m'étoit connu :
L'objet de mes defirs eft enfin obtenu ;
Un fort propice avec eux m'aſſocie ;
Leur amitié m'a prévenu :
Dieu fçait combien je l'apprécie !
Plaifir du coeur vaut mieux que revenu.
(a ) Les Tuileries & le Palais Royal.
Par M. L. C ....
A v
JO MERCURE DE FRANCE .
STANCES A ROSETTE.
LYCAS , viens joindre à mon pipeau ,
Ta douce & charmante mufette ,
Et chanter fur un air nouveau ,
Les brillans attraits de Rofette.
Admire fes divins appas ,
Son Port , fes Grâces , fa Jeuneſſe ,
Son Air fin , fes Traits délicats ;
En elle tout nous intéreſſe.
Que d'éclat & de majeſté ,
L'on voit briller für fon viſage !
Rien n'eft égal à ſa beauté ;
Elle eſt ſans fard & fans nuage.
Plus féduifante que l'Amour
Dont elle eft la parfaite image ,
Tous les Bergers vont tour-à-tour
A fes genoux lui rendre hommage.
Amyntas & le beau Daphnis ;
Si célébres dans la Contrée ,
Ont tracé ces mots fur un lys :
( Nous l'avons toujours adorée ! )
NOVEMBRE. 1762. II
Pour elle le tendre Damon
A mille fois au pied d'un hêtre ,
Fait retentir le double fon
De fa flute douce & champêtre.
Moi toujours foumis à fes loix 9
Guidé par l'Amour qu'elle infpire ,
Je lui répéte mille fois ;
Rien n'eft fi doux que ton empire !
Par M. FOUQUET DE CHATONVILLE , Ancien
Garde du Corps du Roi de Montpellier.
HYMNE DE L'ASSOMPTION.
Traduite de SANTEUIL.
ECLATEZ à l'envipar des chants de Victoire ,
TEŻ
Habitans immortels du célefte féjour ;
Signalez vos tranfports , célébrez ce grand jour :
MARIE eft élevée au comble de la Gloire ,
Dans le fein de fon Fils , l'objet de ſon amour.
Des plus riches tréfors que fon Palais enfèrre ,
Vierge Sainte , eft payé votre foin maternel :
Vous les poffédez tous dans le Verbe éternel.
Par vous s'il fut d'un corps revêtu fur la tèrre ?
Il vous revêt aux Cieux d'un éclat immortel.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Celui qui pour cacher ſa Gloire & ſa Puiſſance ,
Se couvrit ici- bas de fon humanité ,
Découvre à vos regards toute fa majeſté.
Celui , que votre lait abreuva dans l'enfance ,
Vous abreuve à longs traits de fa Divinité.
O que votre Pouvoir eft grand , Vierge facrée !
Que de biens à la fois en découlent ſur nous !
Tous vous rend dans le Ciel l'hommage le plus
doux ;
Tout céde à votre rang dans la troupe éthérée :
Le Tout-Puiffant lui feul eft au- deffus de tous.
Du Trône où vous régnez , près de ce Dieu Suprême
,
Attentive à nos voeux , daignez nous fecourir.
Mère de l'Eternel , vous pouvez le fléchir ,
Nous fommes vos enfans ; vous le montrez vouss“
même ,
En nous gardant toujours un tendre ſouvenir.
VERARDY Maître-ès- Arts & Maître de
Penfion.
NOVEMBRE. 1762. 13
VERS à M. DANREL , jeune
Graveur , pour l'engager à faire.
paroître deux de fes Ouvrages , dont
le Sujet de l'un eft : VÉNUS &
ADONIS , l'autre VENUS & ÉNÉE .
QUAND
Vénus à fon fils Enée
Difpenfe l'immortalité :
Quand Adonis eft près de Cythérée ;
Par ton burin la Fable a l'air de vérité.
Par Madame GUIBERT de F ....
ABDALLAH , & BALSORA ,
CONTE Oriental , tiré des anciennes
Chroniques de Perfe.
LENO
E nom d'Hélim eft depuis longtemps
fameux dans l'Afie : les Perfans l'appellent
encore aujourd'hui , Hélim le grand
Médecin. La propriété de toutes les Simples
lui étoit auffi connue que le cours
& l'influence des Aftres ; & les admirables
fecrets gravés fur l'anneau de
Salomon n'avoient rien d'obfcur pour
14 MERCURE DE FRANCE.
lui. Il étoit Gouverneur du Palais noir ,
& premier Médecin d'Alnarafchin , le
grand Roi de Perfe . Ce Prince étoit le
plus redoutable Tyran qui régna jamais
dans ces contrées . Timide , foupçonneux
, dès-là cruel , l'ombre même de
la jaloufie avoit fuffi pour lui faire immoler
au moins trente de fes femmes &
autant de ſes enfans, qu'il avoit cru coupables
d'avoir confpiré contre lui. Las
enfin d'avoir épuiſé fa cruauté fur fa
propre famille , & craignant avec raifon
de voir périr la race des Caliphes , il fit.
un jour appeller Hélim , & lui parla
ainfi : Jai depuis long-temps admiré ta
fageffe & ta façon de vivre retirée ; je
veux maintenant te prouver à quel point
je t'eftime . Il ne me refte que deux fils ,
qui tous les deux font dans l'enfance.
Mon deffein eft que tu les mènes chez
toi , & que tu les éléves comme fi tu
étois leur père : c'eſt - à - dire , dans la
fimplicité convenable aux enfans d'un
Philofophe plus amoureux de la Science
& des moeurs d'un bon Citoyen , que
des frêles grandeurs de ce bas-monde..
Je crois ce feul moyen capable de conferver
dignement la race des Caliphes.
& de prévenir pendant le refte de mes
jours les voeux ambitieux de mes enNOVEMBRE.
1762. 15
fans vers un Trône que jeveux ne quitter
qu'avec la vie . Ta volonté , dit Hélim
( en frappant la terre de fon front ) , eft
une Loi pour ton Efclave.
,
Il emmena les deux Princes chez lui
& n'eut d'autre foin que celui de les
élever dans l'étude des Sciences & de
la vertu.
Ils aimoient & refpectoient Hélim
comme leur Père. Leurs progrès furent
fi rapides , que dès l'âge de vingt ans ,
toute la littérature & les connoiffances
de l'Orient leur étoient familières . L'aîné
s'appelloit Ibrahim , & le plus jeune
Abdallah. L'amitié qui les uniffoit étoit
fi tendre & fi fincère , que l'on dit
encore aujourd'hui en parlant de deux
vrais amis Ils font unis comme Ibrahim
& Abdallah. Helim n'avoit d'autre enfant
qu'une fille , dont l'âme étoit auffi
belle 'que le corps.
L'éducation que lui
avoit donné fon père , la rendoit la perfonne
la plus accomplie de fon fiécle ;
& comme les Princes étoient pour ainfi
dire féqueftrés du refte du monde , ils
converfoient fouvent avec cette aimable
fille de forte qu'Abdallah , dont
le caractère étoit plus difpofé à la tendreffe
que celui de fon frère , en devint
bientôt fi amoureux, qu'il croyoit
16 MERCURE DE FRANCE.
ne pas vivre lorfqu'il étoit abfent de fa
chère Balfora. Le bruit que faifoit fa
beauté étoit tellement répandu , qu'il
parvint bientôt aux oreilles du Roi ,
qui , fous prétexte d'une vifite aux Princes
fes fils , n'eut pas de peine à fatisfaire
la curiofité que lui infpiroit cette
jeune merveille.
La vivacité des fentimens qu'il conçut
pour elle , ne tarda guères à éclater.
Dès le lendemain , il fit appeller Hélim,
lui dit qu'il vouloit récompenfer fes fidéles
fervices , & qu'en conféquence
il avoit réfolu d'élever fa fille au Trône
de Perfe. Hélim , inſtruit du fortfunefte
des premières époufes d'Alnarefchin ,
& à qui les fentimens d'Abdallah pour
fa fille n'étoient pas abfolument inconnus
: puiffe le Ciel ( s'écria -t- il ) ne pas
permettre que l'augufte fang des Caliphes
s'aviliffe au point de s'unir à celui
d'un Médecin déja trop honoré d'être
l'esclave d'un tel Maître !
Le Monarque étoit trop amoureux
pour que rien pût le retenir. Balfora
lui fut amenée , & parut à fes yeux
comme l'une des Vierges du Paradis de
fon Prophéte.
Cette jeune perfonne , trop modefte
pour préfumer que fes charmes euffent
NOVEMBRE. 1762. 17
fait tant d'impreffion fur fon Souverain ,
apprenant tout-à-coup l'honneur qu'il
prétendoit lui faire , s'évanouit & tomba
aux pieds d'Alnarefchin , de façon
qu'on la crut morte. Hélim ne put
retenir fes larmes ; & après l'avoir fait
revenir de fa défaillance , repréſenta au
Monarque qu'un honneur auffi inattendu
étoit trop grand pour que fa fille pût
tout-à-coup en foutenir l'éclat ; mais
que fi le Roi daignoit lui permettre
de la ramener chez lui , il fe chargeoit
de la préparer par degrés à fe rendre.
digne de tant de graces..
Balfora , de retour chez fon père ,
& livrée tout entière à la douleur d'avoirbientôt
à perdre fon cher Abdallah , ne
tarda pas à fuccomber à fes ennuis.
Alnarefchin envoyoit cent fois le jour
fçavoir de fes nouvelles ; & malheur
à ceux qui ne lui en rapportoient que
d'affligeantes ! Son inquiétude & fon
défefpoir éclatérent bientôt au point
qu'Hélim tremblant également du fort
qui menaçoit fa fille , foit que les progrès
de la maladie continuaffent , foit
qu'il parvint à lui rendre la fanté , crut
n'avoir d'autre reffource que celle de la
difpofer à prendre une potion , dont
l'effet devoit être de la faire croire
18 MERCURE DE FRANCE.
1
1
morte pendant un certain nombre d'heures
; & d'aller , avec tous les dehors
d'un père affligé , faire part à fon Roi
de ce funefte événement. Ce Prince ,
qui ne permettoit guères aux fentimens
d'humanité d'affecter trop fon âme , ſe
confola bientôt de cette perte. Sa vanité
feule l'engagea à dire au Médecin
que puifque Balfora avoit été deſtinée
à l'honneur de partager fon lit , fon intention
étoit qu'elle fût inhumée au
Palais noir , parmi celles de fes femmes
qui depuis peu l'avoient précédée.
Abdallah , qui avoit appris l'amour
du Roi pour Balfora , ainfi que la réfolution
qu'il avoit prife de l'époufer ,
n'en avoit pas été moins affligé qu'elle.
Quant aux effets que produifit fa douleur
; quant à la façon dont le Roi fut informé
de la maladie incurable dans la
quelle il étoit tombé , c'eft ce que l'on
trouvera plus détaillé dans l'Hiftoire que
que l'on nous promet du Médecin Helim.
Qu'il fuffiffe maintenant au Lecteur
d'apprendre que ce même Hélim , quelques
jours après la prétendue mort de
fa fille , donna au jeune Prince la même
potion que Balfora avoit prife , &
qu'elle produifit éxactement les mêmes
effets.
5
NOVEMBRE . 1762. 19
Il eft d'ufage, en Perfe , de porter fans
aucune pompe les corps de la Famille
Royale , quelques jours après le décès
dans les tombeaux du Palais noir , deftinés
à tous les Defcendans ou Alliés
des Caliphes. Le premier Médecin a
toujours le gouvernement de ce Palais .
Lui feul eft chargé d'embaumer & de
préferver de la corruption les corps de
cette Famille facrée après leur mort ,
ainfi que de veiller fur leur fanté pendant
leur vie. Le Palais noir tire fon
nom de la couleur extérieure du bâtiment
qui eft du plus beau marbre noir
& le plus foigneufement poli . L'intérieur,
eft perpétuellement éclairé par cinq cent
lampes les plus riches . On y compte
cent fuperbes portes d'ébeine , dont chacune
eft gardée nuit & jour par cent
Négres chargés d'en défendre l'entrée
à tout autre qu'au Gouverneur.
Hélim , après y avoir fait porter le
corps de fa fille , & l'avoir fait revenir
au temps préfcrit de fa léthargie , prit
foin , peu de temps après , de faire porter
au même endroit celui du Prince
Abdallah ; & chargea fa fille de veiller
l'inftant où la potion que fon amant
avoit prife , cefferoit de produire fon
effet..
20 MERCURE DE FRANCE.
Abdallah , lorfque Hélim lui avoit
adminiftré cette liqueur foporifique , n'avoit
pas été inftruit des deffeins fecrets
du Médecin.... Comment décrire la furpriſe
, la joie , les tranfports de ce jeune
Amant au premier inftant de fon
réveil ! Il fe crut dans le féjour des
Bienheureux ; il imaginoit que l'âme
de fa chère Balfora , qu'on lui avoit
dit morte peu de jours avant lui , s'empreffoit
de lui marquer fa joie de le
revoir fi -tôt dans un autre monde.
Cette aimable fille ne tarda pas à lui
apprendre en quels lieux il étoit ; &
ces lieux mêmes , malgré toute l'horreur
qu'ils devoient naturellement inf
pirer à deux perfonnes de cet âge ,
leur parurent alors mille fois plus délicieux
que le Paradis où Mahomet promet
tant de félicité aux vrais-Croyans.
Hélim , que l'on fuppofoit occupé
de l'embaumement des deux corps , les
alloit voir très -fréquemment . Sa plus
grande inquiétude étoit de fçavoir comment
les faire fortir de ce terrible afyle;
& les deux amans partageoient fa peine.
Il fe rappella enfin , que le premier
jour de la pleine lune du mois Tirpa
étoit fur le point d'arriver. C'eſt une
Tradition reçue chez les Perfans , que
NOVEMBRE . 1762 . 21
les âmes de ceux de la Famille Royale ,
qui ont trouvé grace devant le Très-
Haut , fortent ce jour même par la porte
d'Orient du Palais noir , pour aller
occuper leur place en Paradis . Hélim
en conféquence , après avoir tout difpofé
pour cette nuit , revêtit chacun
des deux amans d'une fuperbe robe ,
or & azur , garnie d'une queue de mouffeline
plus blanche que la neige &
flottant à plus de dix pas derrière eux.
Il orna la tête d'Abdallah d'une couronne
de myrthe verd , celle de Balfora
d'une guirlande de rofes de Kalash
, & répandit abondamment fur eux
les plus précieux parfums de l'Arabie.
Toutes ces difpofitions faites , & au
moment où la pleine lune commençoit
à briller fur le Palais noir , Hélim
onvrit fans bruit la porte d'Orient , &
la referma de même , dès que les deux
amans furent fortis.
A cette apparition que la lune rendoit
d'autant plus brillante , à l'odeur
des parfums qu'éxhaloient les deux prétendus
Phantômes ; les Négres poftés
à quelque distance de la porte , ne
doutant pas qu'ils ne viffent les âmes
des deux perfonnes nouvellement inhumées
dans le Palais noir , tombérent la
22 MERCURE DE FRANCE.
que
face contre terre , & ne fe relevérent
que lorsqu'ils ne furent plus à portée
de voir le chemin qu'ils avoient pris.
Ils racontérent & affirmérent le lendemain
ce qu'ils avoient vu : mais ce récit
ne fut regardé, par le Roi même , ainfi
que par beaucoup d'autres , que comme
un compliment d'ufage , tant pour les
morts , que pour les furvivans de la
Maifon Royale.
Hélim fe hâta de rejoindre les deux
amans au rendez-vous qu'il leur avoit
donné , & les conduifit à une de fes
maifons de campagne fur le mont Khacan.
L'air y étoit fi pur , qu'Hélim y
avoit ci-devant fait tranfporter le Roi ,
pour hâter une convalefcence tropitardive
; & ce Prince s'en étoit fi bien
trouvé , qu'il avoit fait préfent au Mér
decin non-feulement de la maifon &
des jardins , mais encore de la montagne
même.
C'eft-là que vécurent Abdallah &
fa chère Balfora. Leur efprit utilement
orné , leurs occupations variées , leurs
fentimens mutuels auffi conftans que
tendres , ne permirent jamais à l'ombre
même de l'ennui de pénétrer dans
leur charmante folitude ; & Abdallah
s'adonna tellement aux arts affortis à
NOVEMBRE. 1762. 23
fon goût , & à la fituation du lieu qu'il
habitoit , qu'en peu d'années la montagne
entière fe trouva convertie en
jardins & en bofquets couverts de fleurs
& de fruits les plus rares.
Ils y vivoient heureux depuis dix
ans , lorfque le Roi mourut , & que le
Prince Ibrahim , qui après le prétendu
décès de fon frère avoit été rappellé à
la Cour , monta fur le Trône de Perfe.
Quoique Ibrahim eût long - temps
regretté fon frère , Hélim n'avoit ofé
lui confier un fecret dont les conféquences
euffent pu devenir funeftes pour les
deux Amans , au cas que le vieux Monarque
en eût conçu le moindre foupçon.
Mais ce danger étant paffé , Hélim ne
chercha plus que le moment d'inftruire
le nouveau Roi d'un événement propre
à combler de joie un Prince dont les
fentimens généreux lui étoient connus.
L'occafion fé préſenta bientôt d'ellemême
. Ibrahim , après une chaffe pénible
, féparé de fa fuite , accablé de laffitude
, & mourant de foif , fe trouva
par hazard au pied de la montagne de
Khacan , & enchanté de la beauté du
lieu , fe détermina à aller demander
quelques rafraîchiffemens à la maiſon
qu'il voyoit au haut de la montagne.
24 MERCURE DE FRANCE .
Hélim s'y trouvoit alors , & reçut fon
Maître comme l'on peut le préfumer.
Ibrahim , enchanté de l'excellence des
fruits & des différens vins que lui préfentoit
Hélim , n'en témoigna pas moins
fon étonnement que fa fatisfaction ....
C'eſt le moindre régal ( dit Hélim ) que
j'euffe dans ces beaux lieux à offrir à
mon Maître... Venez , mes enfans ! venez
( s'écria-t-il ) montrer à votre Souverain
deux amis qu'il a regrettés
& dont la vue inefpérée ne peut furprendre
qu'agréablement un coeur tel
que le fien ! ... Une porte , qui s'ouvrit,
à ces mots , offrit aux yeux du Monarque
deux perfonnes qui tombérent à
fes pieds , & qui les mouilloient de leurs
larmes... Ah , Ciel ! ( s'écria- t- il , en les
relevant & en les reconnoiffant l'un &
l'autre ) ah , jufte Dieu ! c'est mon frère !
c'eft mon cher Abdallah ! c'eft la fille
d'Hélim ! c'eft la charmante Balfora ,
qui fortent du tombeau pour me confoler
de leur perte ! ...
Un torrent de larmes inondoit le
vifage du Monarque & de nos deux
amans ; les Spectateurs auffi attendris
qu'eux , étoient également muets ; &
les tranfports des deux frères ainfi
que ceux de Balfora , peignoient les
?
mouvemens
NOVEMBRE. 1762. 25
mouvemens dont leurs coeurs étoient
agités .
Helim enfin termina ce filence , en
racontant à Ibrahim toute l'histoire des
deux amans , ainfi que les raifons qu'il
avoit eues de la tenir fecrette . Le Monarque
enchanté leur offrit de partager
avec eux fon Empire; mais trop fatisfaits
de leur fort , ils le fuppliérent uniquement
de les laiffer paifibles poffeffeurs
de leur montagne , dont ils achevérent
de faire un fi délicieux féjour , qu'on
l'appelle encore aujourd'hui le Jardin de
la Perfe.
*
Ibrahim , après un régne auffi long
qu'heureux , étant mort fans poftérité ,
eut pour Succeffeur Abdallah, fils d'Abdallah
& de Balfora ; & c'eft ce même
Abdallah qui , ci-après , fixa la réfidence
Impériale fur le mont Khacan , où
l'on voit encore aujourd'hui le Palais
favori des Rois de Perfe.
VERS à Mlle L. C. en luipréfentant
un Bouquet.
Si le Dieu féduifant dont vous êtes l'Image ;
I
Avoit caché quelques traits dans ces fleurs ,
Je vous verrois bientôt partager l'esclavage
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Où vous réduiſez tous les coeurs.
Mais où m'égare un defir téméraire?
Belle L. C. ferois-je plus heureux ,
Si les Dieux éxauçoient mes voeux
Sans m'accorder le don de plaire ?
>
MARON.
JE
SONGE à Madame ***
E fongeois cette nuit qu'une jeune Beauté ,
Qui rangetous les coeurs fous fon aimable empire
Mettant le comble à ma félicité ,
Partageoit avec moi tout le feu qu'elle inſpire.
Dieux ! quelle volupté ! Tup iter amoureux
N'en goûta jamais tant avec la belle Alcmène ;
Et jamais la fameufe Hélène
N'avoit allumé plus de feux !
! ..
J'aurois voulu dormir toute ma vie ,
Tantje metrouvois bien dans les bras du fommeil ,
Mais fans doute des Dieux j'éxcitois trop l'envie;
Car les cruels ont preſſé mon réveil.
D. P.
ÉPITRE à M. le Chevalier de G..
A vous , le rival des Joinvilles ,
Dont vous avez l'aménité ,
NOVEMBRE . 1762. 27
La valeur , les grâces faciles ,
Et l'élégante urbanité
Qu'on ne trouve que dans nos Villes.
Vous l'ami de l'humanité ,
L'honneur de la Chevalerie }
Vous qui jadis , fans vanité ,
Pour la fine galanterie,
Aux Nemours l'euffiez difputé ;
Et dont la Mulette fleurie
Au Village feroit encor
L'ornement de la Bergerie ,
Et l'image du Siécle d'or.
Dites- moi par quelle magie ,
Vous faites retrouver Paris
Dans le fond de la Weftphalie ?
Comment votre main concilie
Tous les talens , tous les efprits ;
Les travaux de Mars & les ris ,
Et la fageffe & la folie ?
Seigneur , il faut qu'aſſurément
Vous ayez la flûte d'Orphée ,
Ou la baguette d'une Fée
Pour bâton de Commandement.
Tel autrefois votre confrère
Dans l'art pénible des Héros ,
Alcibiade en l'art de plaire
A furpaflé tous les rivaur
Par les grâces du caractère.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE.
Il eut tous les talens flateurs ;
Nul ne fçut avec plus d'adreffe ,
Aux ufages de toute eſpéce
Ployer fes goûts & fes humeurs.
Il étoit fçavant dans l'Attique ;
A Sparte fimple dans les moeurs ;
Et chez les Perfans magnifiques
Comme vous léger & brillant ,
Bel-efprit , Convive agréable ;
Des Athéniens le plus vaillant
Étoit encor le plus aimable.
Par M. LEGIER.
A Mlle *** , en lui envoyant une boëte
de fard qu'elle avoit demandée
à
l'Auteur.
RICHE des dons de la Nature ,
Ne t'accoutume pas à l'art ,
Corine , & fonge que le fard ,
Quoiqu'une légère impoſture,
N'eft pas moins un déguiſement ;
Il commence par le viſage ,
Jufqu'au coeur fouvent il s'étend ...
Ne crains pas qu'un pareil préſage
Allarme ton fenfible Amant :
Pourrois -tu devenir volage
NOVEMBRE. 1762. 29
Tant que Myfis fera conftant ?
Mais fouviens-toi que pour lui plaire
Tu poffédes affez d'attraits ,
Sans qu'une parure étrangère
Rehauffe l'éclat de tes traits :
Quelques faveurs , un coeur fidéle
Sont pour le fien d'un plus grand prix :
Tu feras toujours affez belle
Aux yeux que les tiens ont féduits.
Par M. R ***** de Dyon.
IMPROMPTU
SUR la Révolution qui vient d'arriver
en RUSSIE.
DES Ruffes l'heureux fort a fait que CATHERINE
De leurs voeux aujourd'hui rempliſſant tout l'objets
En Elle Pétersbourg retrouve l'héroïne
Qui lui rendit fi cher le nom d'ELISABETH.
Par M. DE LANEVERE >
Moufquetaire du Roi,
ancien
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
AMadame la Marquife DE PAULMY,
revenue de POLOGNE.
1
POUR
OUR vous marquer l'alégreffe
Que cauſe votre retour ,
Chacun près de vous s'empreffe ;
Tous les coeurs vous font la cour ;
Je dis les coeurs : les hommages
Autrement font peu flateurs ;
Et le zéle n'eft ailleurs ,
Souvent que fur les viſages.
Mais vous de qui la beauté ,
De tous vos dons eft le moindre ,
Aux appas vous ſçavez joindre
La douceur & la bonté.
Loin de la dignité plate
Qu'affecte la vanité ,
Par votre affabilité
N'avez -vous pas enchanté
Même jusqu'au froid Sarmate ?
Par la MUSE LIMONADIERE .
NOVEMBRE. 1762 . 31
LETTRE A L'AUTEUR DU
MERCURE , en réponſe à celle qui a
paru dans le premier Mercure de Juillet
fur cette queftion : Utrum armis
an litteris fama citiùs comparari poffit.
Vir fortis & juftus quum mortis fuæ pretia , ante
fe pofuit ; libertatem patriæ & falutem omnium
, pro quibus dependit animam in ſummâ
voluptate eft , & periculo fuo fruitur facere
recte pieque contentus . Seneq.
JE ne fçais , Monfieur , fi je ne ferois
pas fondé à faire au jeune homme de Province
le reproche qu'il me fait lui -même.
On voit dans fon Ouvrage la prévention
la plus outrée pour les Lettres ; j'ai dit naturellement
ce que je penfois ; j'ai donné
auxArmes une préférence qui leur paroît
due ; dès-lors je fuis un Avocat qui dit
fçavamment du mal de fa Partie adverſe .
Mais dire que les Lettres ont contribué à
nous rendre meilleurs en adouciffant nos
moeurs , que je les honore , que je les
refpecte , que je les cultive , eft- ce en
dire du mal ? Expofons au tribunal de la
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Raifon tout ce qui peut appuyer mon fentiment
; fi elle me condamne , je ſouſcrirai
à ſon arrêt ; juſques-là , le jeune homme
me permettra de ne pas m'en tenir à
fa décifion.
*
J'ai dit , & je le foutiens , que la gloire
acquife par la voie des armes , eft bien
au-deffus de celle qu'on acquiert par la
voie des Lettres ; ce n'eft que par le facrifice
de mes biens , de ma fanté , de ma
vie, que je puis prétendre à l'une ; il n'en
coûte fouvent , pour acquérir l'autre ,
que de fuivre l'impulfion du génie , & le
goût que la Nature nous a donné pour
les Sciences & les Arts . La vie douce &
tranquille de l'homme de Lettres , peutelle
entrer en parallèle avec la vie pénible
& agitée de l'homme de guerre ?
Voyez-le dans ce champ de bataille entouré
de morts & de mourans , expofé
au feu d'une batterie qui emporte à tous
momens des rangs entiers ; voyez-le dans
une marche longue & pénible obligé de
prendre quelques heures de repos dans
un champ couvert de neige , ou fuccombant
fous le poids d'une chaleur éxceffive
; voyez- le dans mille occafions privé
du pur néceffaire ; voyez - le au milieu
d'une troupe de gens féroces qui lui arrachent
quelques lambeaux couverts de
NOVEMBRE . 1762. 33
fange & de fang ; éloigné de fes parens;
éloigné de fa Patrie : s'il eft bleffé , les
fecours que lui donne l'art font frémir
l'humanité ; c'eft un bras qu'il faut couper
; c'eſt une opération à faire mille fois
plus douloureufe que la bleffure. L'homme
de Lettres, au contraire ,paffe dans fon
cabinet des heures délicieuſes; s'il en fort,
c'eſt pour aller dans un cercle ou dans une
fête ; confidéré , fes moindres difcours
font regardés comme des Oracles ; s'il
s'éléve quelques nuages excités par l'envie
, s'il eft l'objet d'une perfécution injufte
, où il fe l'eft attirée par des propos ,
par des écrits indifcrets , alors il n'eft pas
à plaindre , ou elle ceffe bientôt . Enfin
dans quelque fituation qu'il fe trouve , il
ne manque jamais d'un néceffaire abondant.
Qu'y eut il au monde de plus heureux
que feu M. de Fontenelle , fi ce n'eft
peut-être le Guerrier magnanime qui
tourne en mourant fes yeux vers la Patrie
qu'il vient de fauver aux dépens de
fes jours ? Pefez dans la balance les talens
militaires & les talens littéraires ; foyez
fans prévention , & dites-nous quels font
les plus utiles à l'Etat ? Vainement pour
donner du poids à vos raifons , parlerezvous
des violences des incendies , des
meurtres , des ravages , en un mot des
By -
34 MERCURE DE FRANCE.
horreurs que la guerre entraîne. Je pour
rois à mon tour peindre tous les maux
que Luther & Calvin ont caufés, tout le
fang qu'ils ont fait répandre : s'ils n'euffent
pas cultivé les Lettres , s'ils euffent
eu moins de talens , ils n'en auroient pas
abufé. Mais faites attention qu'il n'eft
queftion ici que de la gloire ; & qu'aux
yeux du Philofophe, aux yeux de la Raifon
, elle n'eft due qu'à celui à qui l'honneur
, le devoir , & le bien de l'Etat mettent
les armes à la main : c'eft ce qui m'a
fait citer Camille , Charles Martel, Duguefclin
, Dunois , le Grand Turenne
& non pas Attila , Tamerlan , Mahomet,
que je regarde avec vous , Monfieur
comme les fléaux de l'humanité. Je ne
porte pas le même jugement fur Aléxandre
; tant de grandeur d'âme fe déploye
dans tout ce qu'il fait , que j'ai toujours
été pénétré de la plus vive admiration
pour ce grand homme. S'il a fubjuguéles
Perfes , ils étoient fes ennemis naturels
; d'ailleurs avec quelle douceur ne
les a-t-il pas traités ? Qui eft- ce qui ignore
qu'il en a été pleuré ? Quels grands établiffemens
n'a-t-il pas faits ; quelles obligations
ne lui a pas le Commerce ? Ciceron
découvrit , il eft vrai , la confpiration
de Catilina . Mais l'eût-il étouffée
NOVEMBRE . 1762 .
35
fans le fecours des armes ? Lycurgue ne
veut point qu'on cultive les Lettres à Lacédémone
; Athénes , qui a produit de fi
grands Orateurs , & où les Lettres
étoient en vénération , fuccombe fous
Sparte cela devoit arriver. Les Romains
n'ont jamais été fi grands , fi redoutables
, fi vertueux , que dans les premiers
fiécles de la République ; & certainement
ce ne font pas les fiécles les
plus fçavans les Sciences introduifirent
le luxe , & le luxe fut l'une des principales
caufes de leur décadence . Que deviendroient
les Lettres , & tout le bien
qu'elles procurent fans les armes ? Titus
, Trajan , Julien , n'auroient jamais
été mis au rang des grands Princes ,s'ils
n'avoient fçu défendre cette même patrie
qu'ils éclairoient par leurs écrits &
dont ils faifoient l'admiration & le bonheur
par leurs vertus. Toute l'éloquence
de Démofthénes ne fauva pas Athènes :
Miltiade & Themistocles euffent empêché
Philippe de s'en rendre maître. Si
le dernier Empereur de Conftantinople
eût eu les talens & le courage de Céfar,
cette ville aujourd'hui fi barbare , feroit
encore le centre de l'empire des Lettres .
Defcartes n'a fait que fubftituer fes erreurs
à celles qu'il trouva établies ; mais
B vi
36 MERCURE DE FRANCE .
S
Turenne, mais Villars ont confervé, ont
rétabli les barrières de la France que les
ennemis arrachoient de tous côtés . Le
reproche de férocité ne peut tomber que
fur leSoldat;vous le fçavez, rien n'eſt plus
ordinaire que de voir ces mêmes hommes
fi terribles dans les combats, pofféder
toutes les vertus civiles , & faire les
délices de la Société par la douceur de
leur commerce. Que conclure de tout .
ceci ? que les armes & les lettres contribuent
à rendre un Empire floriffant ;
qu'un homme de lettres qui n'abuſe pas
de fes talens , mérite bien de la patrie ;
mais que l'homme de guèrre qui la protége
, qui la défend , qui en repouffant
les ennemis de l'Etat , fait fleurir les
Loix , le Commerce & l'Agriculture ,
a bien plus de droits à la reconnoiflance
de cette même patrie. Peut-on fans
injuſtice lui difputer cette gloire acquife
à tant de titres ? gloire plus brillante
& plus folide que celle du Littérateur
puifqu'elle coûte infiniment plus à acquérir.
Tel eft au moins mon ſentiment.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MONTAGNAC, Capitaine au Régiment de Breffe.
NOVEMBRE . 1762. 37
DISCOURS contre la POSTÉROMANIE
, ou le defir de perpétuer fon
nom . )
» Quid æternis minorem
» Conciliis animum fatigas ?
( Hor. Od. 8. 1.2. )
SEROIT - IL encore permis à un
Amateur de la Vérité , d'élever fa voix
pour la défenfe de la modeftie ? Oui ,
la juftice de ma caufe fera ma force ;
& le Droit & les Faits , invincibles par
leur union , vont concourir à vont concourir à attaquer,
au milieu de fon triomphe , & à diffiper
le fantôme de la Poſtéromanie.
La Raifon eft une règle éternelle de
vérité , que le Créateur a gravée dans
nos âmes , pour nous éclairer fur nos
devoirs , en nous donnant des notions
fùres du jufte & de l'injufte ; on m'ac
cordera , je penfe , que la droite Nature
& la faine Raifon ne fe peuvent jamais
trouver en contradiction :
Nunquam aliud natura , aliud fapientia dicit..>
Juvenal. Sat. 10.
Si donc j'établis que ce defir de per
38 MERCURE DE FRANCE .
pétuer fon nom , eft vicieux dans fon
principe , & chimérique dans fon objet ,
j'aurai prouvé fuffifamment que ce defir
n'eft point conforme à la Raiſon , ni par
conféquent à la Nature.
PREMIERE PARTIE .
Pour détruire éfficacement l'érreur ,
établiffons d'abord la vérité , & diftinguons
de la Poftéromanie , le defir de
I'Immortalité.
Oui , l'efprit de l'homme eft né pour
l'Immortalité ; il le fent : fes defirs , que
rien de paffager ne peut remplir , afpirent
fans ceffe à cette fin glorieufe , feule
capable d'en affouvir la foif toujours
renaiffante. Cette preuve de fentiment
eft confirmée par le témoignage de fa
Raifon . Puifque nous reconnoiſſons un
Dieu pur efprit , qui , fans avoir rien de
matériel , influe fans ceffe fur la matière,
& la fait agir par fa feule volonté ; eft- il
fi difficile de concevoir qu'il ait communiqué
à notre âme , fon image ,
quelque portion de ce pouvoir , qui la
rende capable de mouvoir auffi par fa
volonté , la matière , & le corps auquel
elle eſt unie ? Or, fi l'âme eft fpirituelle,
elle eft immortelle ; & fi elle eft immortelle,
le defir de l'immortalité eft conforme
à la Nature & à la Raifon.
NOVEMBRE. 1762. 39
Mais autant cette grande fin peut
nous exciter à la pratique de toutes les
vertus , autant la Poftéromanie doit néceffairement
nous induire au crime : fi
les effets font dépendans de la cauſe qui
les produit ; fi d'une fource empoifonnée
il ne peut couler que des
eaux dangereufes , il me fera aifé de
démontrer , comment des actions produites
par cette ambition , les plus héroïques
en apparence , font réellement
vicieufes en foi , & infectées de la
contagion du motif qui les enfanta.
"
>
Ceux qui defirent l'Immortalité , ne
fongent qu'à plaire à celui- là feul qui
la donne & qui ne la donne heureufe
qu'à ceux qui l'ont méritée par
des vertus. La Loi divine eſt donc leur
bouffolle unique. Loin d'avoir en vue
les applaudiffemens de leurs Contemporains
, & en perfpective la poftérité,
ils feront toujours prêts à préférer l'équité
à la gloire , la confcience à la renommée
, Dieu aux hommes ; de forte
que dans ces occafions délicates , où
les préjugés applaudis , choquent directement
les principes éternels de la
Raifon; ils ne balanceront pas à immoler
T'honneur au devoir ; à demeurer juftes,
quoiqu'avec ignominie , plutôt que de
40 MERCURE
DE FRANCE
.
le paroître , mais avec des remords . Ces
idées ne font pas moins fondées fur la
vraie Philofophie
, que fur la Religion
;
& plufieurs
Sages du Paganiſme
fe font
élevés à ces découvertes
, par les feules
lumières
naturelles
.
Chilon & Bias avoient mérité le
la
nom de Sages , en enſeignant
» que
» Divinité humilie les orgueilleux
, &
» élève les humbles ; & que nous devons
>> rapporter à elle feule , le bien que
» nous faifons . «
Sallufte dit de Caton : » qu'il aimoit
de
» mieux être homme de bien , que
» le paroître. « Et Paterculus
ajoute : » que jamais il n'avoit fait une bonne
" action pour la gloire de l'avoir faite ;
» & qu'il n'eftimoit
beau , que ce qui
» étoit jufte. « Peu ferviroit de nier
que ces louanges
convinffent
à Caton ;
il fuffit que des Payens en aient fait
un tel éloge , pour prouver
que la
modeftie
étoit , à leur jugement
, la
premiere
des vertus.
"
Il en faut dire autant de ces Paffages
de Sénéque : Ep. 123. » Celui qui veut
» que fes actions foient célébrées , tra-
» vaille moins pour la vertu , que pour
» la gloire. Vous ne voulez pas être
* Diog. Laërt,
"
NOVEMBRE . 1762. 41
» jufte fans en avoir l'honneur?Mais il eſt
» mille occafions oùvous devez vous ré-
» foudre à demeurer juftes,mêmeen vous
» expofant à l'infamie. (De Benef. 42. )
» Oui , c'eſt mal agir , que de préférer
» la Renommée à fa confcience. »
Quand Sénéque n'eût été qu'un hypocrite
, le fonds de fes maximes n'en
feroit pas moins refpectable ; je dis
même , qu'il le deviendroit davantage ;
puifque dans cet aveu forcé , l'on verroit
le triomphe de la modeftie fur l'or- :
gueil.
Quelque fublimes que foient ces maximes
, Socrate & Epictete les ont réduites
en pratique : la réputation de leur
mémoire n'entra pour rien dans leurs
réfléxions : nulle affectation pour charger
de circonftances brillantes l'hiſtoire
de leur vie , ni celle de leur mort . Ils
font fi peu occupés de la poftérité, qu'ils
ne daignent pas même écrire aucune
de ces grandes vérités aufquelles ils doivent
la réputation de leur fageffe ; ils :
fe contentent de les laiffer en dépôt dans
les coeurs de leurs amis ; & c'eft leur reconnoiffance
fincère qui feule leur en a
rapporté l'honneur qu'ils ne cherchoient
pas.
Je vois ailleurs que le Livre nommé
42 MERCURE DE FRANCE.
par excellence le Livre de la Sageſſe , eſt
la digne production d'une humilité qui
nous dérobe le nom de fon Auteur. Il
en eſt de même du Livre précieux de
l'Imitation ; & ces 4 exemples rapprochés
me prouvent invinciblement que
la vraie Philofophie , ainfi que la Religion
, éteint dans nos coeurs la paffion
vaine de fe perpétuer dans la mémoire
des hommes , à proportion de ce
qu'elle y allume le defir pur de l'Immortalité
qui nous éléve au-deffus de l'orgueil.
,
On fçait le beau contraſte que Platon
établit entre un homme de bien en
butte à toutes les injures de la fortune
& de l'opinion publique , & un homme
vicieux comblé de profpérités apparentes
, & qui auroit même ufurpé
l'eftime univerfelle. Le jugement de
Platon fur le fort de ces deux hommes
a décidé notre question.
En effet , quels rapports n'a pas ce
fecond Perfonnage , avec l'homme trop
amoureux de l'eftime de la poftérité ?
Prévenu de cette paffion dominante , il
ne s'embaraffera pas tant d'épurer fon
coeur , que de farder fes actions. Pourvu
qu'on le croie eſtimable , que lui ímporte
de l'être ? Pourvu que les faits
NOVEMBRE. 1762.
43
éclatent & l'illuftrent , il ne s'inquiétera
pas du vice de leurs motifs . En
effet , c'eft à la poftérité feule qu'il eft
jaloux de plaire : Dieu n'eft plus fon
témoin , il n'eft plus fon Juge , il n'a
plus de quoi le récompenfer.
Cicéron ( j'ai peine à le dire , pour
l'honneur des Lettres ; mais la vérité
l'emporte fur toute autre confidération.
) Cicéron fçavoit mieux qu'un
autre en quoi confifte la vraie gloire :
Il définit une action honnête, ( Definibus ,
1. 2. c. 45. 49.) » une action faite par
» ce feul motif, qu'elle eft bonne &
» juſte en elle -même.... quand elle ne
» devroit jamais être divulguée . » Ces
maximes lui font familières , parce que
fa Raifon les lui avoit inculquées dans
l'efprit ; mais il s'en dédit dans la pratique
, parce qu'une paffion défordonnée
pour l'eftime de la poftérité , leur
avoit toujours fermé les avenues de fon
coeur. Ce même Cicéron (Ep. 12. l. 15. )
fupplie fon ami d'enfreindre , en fa faveur
, les Loix facrées de l'hiftoire , &
d'accorder à leur amitié des éloges , audelà
de ce que permettoit la vérité. Il
convient qu'il y a dans cette prière de
l'impudence ; qu'il a rougi lui- même
de la lui faire en face ; & qu'il a recours
44 MERCURE DE FRANCE .
àjune lettre, parce que l'écriture ne rougit
pas . Ce feul exemple fuffiroit pour faire
fentir combien ce defir eft capable de
déranger les meilleures Têtes .
Dans les Arts comme dans les Sciences
, fouvent la vérité eſt immolée à cette
Idole. Les Plagiats , fi communs de
nos jours , ne font que nous rappeller
ceux des Anciens : non content de fe
voler les uns les autres , on voit quelques
Artiſtes attenter à la gloire des
Souverains qui les employerent ; &
Socrate fubftituer fon nom à celui de
Philadelphe.
Cette mauvaiſe foi s'étend à tous les
genres de gloire : Améric n'a-t-il pas
ravi à Colomb l'honneur peut-être éternel
, de nommer le nouveau Monde ?
Si pourtant la régle générale peut ici
fouffrir une éxception , ce fera fans doute
en faveur des Princes : comme le
Ciel les a placés dans un jour fi lumineux
, qu'il n'eft pas poffible que leurs
moms ne foient perpétues dans la mémoire
des hommes ; il paroît conforme
à la Raifon , que néceffités à être connus
dans les fiécles futurs , ils fe livrent
à la noble émulation de tranfmettre
après eux l'éxemple utile des vertus héroïques
. Mais je dis que s'ils ont conçu
NOVEMBRE. 1762. 45
des notions juftes de la vraie gloire ,
qui eft inféparable de la juftice & de
la modeftie , ils chercheront moins à
ravir l'admiration de la postérité par
des entrepriſes extraordinaires , & par
des conquêtes brillantes , qu'à affurer
le bonheur de leurs peuples , & la tranquilité
de leurs voifins , par des qualités
pacifiques , & par la fageffe de leur gouvernement.
Mais comme les hommes
aveugles fur leurs vrais intérêts , feront
toujours affez dupes de leur vanité ſtupide
pour préférer le vif éclat du Conquérant
injufte , au mérite réel du Roi
Philofophe ; j'ofe avancer que pour peu
qu'un Monarque forte de la modération
rare qui doit contenir dans des bornes
très -étroites ce defir de laiffer après foi
un nom célébre , il ne poura réfiſter à
la tentation délicate d'éblouir l'Univers
par des attentats éclatans , plutôt que
de l'éclairer par des vertus folides . D'où
je conclus que ce defir ne doit être
en lui qu'une paffion fubalterne &
fubordonnée à l'amour de fes devoirs ,
à la crainte de la Divinité , & à l'attente
de cette Immortalité que j'ai oppoſée à la
Poftéromanie . Ce que j'ai dit des autres
hommes eft fur-tout vrai des Princes .
Il eft mille occafions critiques où l'op46
MERCURE DE FRANCE.
tion leur devient indifpenfable entre
la justice & la réputation .
Mais je fens qu'une voix Plébéienne ,
qui n'auroit rien de refpectable que le
caractère de la vérité , frapperoit leurs
oreilles fuperbes avec moins d'autorité ,
que la voix majeftueufe des Maîtres du
Monde . C'eſt donc le plus fage des Empereurs
, c'eft M. Antonin , qui va dicter
à fes égaux les obligations qu'il s'étoit
lui-même impofées.
» L. 7. Propofe-toi d'être homme de
» bien en ta propre confcience , & ne
» regarde que ton intérieur. »
» L. zo. Si tu conferves les beaux
» noms de bon , modefte , véritable
» fans te foucier fi les autres te les don-
» neront , tu te trouveras un autre hom-
» me , & tu entreras en une autre vie.
» L. 3. Tu n'accompliras jamais par-
» faitement aucune chofe , fi tu ne la
» rapportes à Dieu.
C'est la Raifon naturelle qui parle !
Quelle fageffe , quelle modeftie , mais
furtout quelle piété ! Beaux- efprits dédaigneux
, ce n'eft point un Dévôt forcé
par fa profeffion à prêcher une Morale
outrée ! Grands de la Terre , ce
n'eft point un Pédant qui fe venge de
fon obfcurité , en affectant le mépris de
NOVEMBRE . 1762. 47
la gloire ! C'eſt le plus augufte des Empereurs
, qui dicte les régles de la Morale
commune à tous les hommes indiftin-
&tement ; & qui fe regardant lui-même
comme un homme , infcrit en tête de
fes penfées , ( de foi à foi-même. )
Autant le régne des Princes qui fe
gouvernérent par ces maximes , a fait
les délices de leur Peuple & le bonheur
de la Terre , autant la foif immodérée
d'éblouir la postérité , a-t-elle fait la défolation
des Peuples vaincus , & prèfque
toujours celle du Peuple victorieux . Sans
que je retrace ici des exemples trop
connus , parcourez l'hiftoire depuis Sefoftris
jufqu'à Thamas-Koulican ; &
frémiffant vous-même des fuites terribles
de cette paffion forcenée
fentirez votre coeur révolté détefter également
la gloire fanguinaire de ces illuftres
brigands , & la folie monstrueufe
du vulgaire qui les déïfie.
vous
Si les plus fublimes génies font capables
de tels excès , quand le délire de
l'orgueil les tranfporte hors d'eux-mêmes;
que fera- ce des coeurs naturellement
vils , quand cette même fureur
aura achevé de les dépraver ? Car il ne
faut pas s'imaginer que l'extrême orgueil
foit incompatible avec l'extrême
48 MERCURE DE FRANCE.
baffeffe : c'eft en ce point principalement
que les extrémités fe touchent.
Il n'eft point d'abîme , où ne fe puiffe
précipiter un lâche forcé , par le fentiment
de fes penchans , à fe rendre intérieurement
ce témoignage , qu'il ne
peut plus s'immortalifer , que par l'énormité
de fes crimes. C'est cette rage
de la Poftéromanie , qui fit ſouhaiter à
Néron que fon règne fùt illuftré par
quelque fléau mémorable ; & lorfque
, le Ciel s'obftina à lui refufer des calamités
dignes de fes defirs , il fçut luimême
fe les affurer, en livrant Rome entiere
aux flammes, que d'un oeil à la fois
féroce & timide, ce méprifable Scélérat
contemploit en fureté du haut d'une tour.
C'eft qu'il n'y a point d'horreurs ,
l'efprit humain ne puiffe fe porter , dès
que le défefpoir de s'illuftrer par des
vertus eft joint à la réfolution fixe de
s'illuftrer , à quelque prix que ce foit.
où
Ce que je dis des Princes , eſt également
vrai de leurs Miniftres & de leurs
Généraux. Dès qu'ils envifageront
avant tout , l'eftime de la poſtérité , ils
feront toujours prêts à immoler l'intérêt
public à l'intérêt favori de leur mémoire.
Combien de Callicratidas contre
un Fabius ?
Je
NOVEMBRE. 1762. 49
Je crois qu'en voyant réunis , fous le
même point de vue , tant de crimes &
d'égarémens où la Poftéromanie a
entraîné fes Amateurs , on conviendra
qu'Eroftrate peut être le plus ridicule ;
mais qu'aflurément il n'eft pas le plus
criminel des Fous de fa claffe.
Le reste au Mercure prochain.
IMITATION du Monologue de
CATON , dans la Tragédie Angloife.
de ce nom , Acte V. Scène I.
SANS * doute ! tu dis bien .... oui Platon , oui
mon Maître ....
Ou , fi l'affreux tombeau dévore tout notre Erre ,
D'où vient qu'au nom chéri de l'Immortalité ,
L'Homme fent fon coeur battre avec vivacité ?
D'où vient que la frayeur & l'enchaîne & le
glace ,
Quand on lui dit qu'il doit après ce court él
pace
De crimes & de maux , qu'on appelle nos jours ,
Dans la nuit du néant s'abîmer pour toujours ?
*Il eft devant une table fur laquelle eft le Livre
des Dialogues de PLATON , ouvert à celui de
l'Immortalité de l'âme . A côté eftſon épée nue.
C
50 MERCURE DE FRANCE .
D'où vient que l'âme active , ou repouffe , ou
foulage
Le joug de la douleur & le fardeau de l'âges
C'eft qu'en elle de Dieu le Verbe prévoyant ,
De fon Eternité plaça le Sentiment.
Etre efclave & finir , n'eft point fa deſtinée. [ t
Pour un fort plus heureux fans doute elle eſt
formée.
La fcène de la vie & de l'humanité
Eft un tableau de pleurs , de maux , d'iniquité.
Méchans ou malheureux voilà ce que nous fommes.
Eh ! faut-il fans befoin refter parmi les hommes.?
Pardelà ce théâtre , eft dans l'éloignement
Une terre fans Pole , & des jours fans couchant.
Mais un nuage épais couvre cette contrée :
L'épouvante & la mort en défendent l'entrée
Et dans cet avenir je n'apperçois enfin ,
Que l'affurance d'être , & non pas mon deftin ! ..
N'importe... quel qu'il foit , il doit être un afyle>
Mais faut-il prévenir le Dieu qui m'en éxile.
Sans doute qu'il chérit quiconque a des vertus,
Il n'a point teint de fiel les jours de fes Elus :
Il veut qu'ils foient heureux mais où peuvent-
ils l'être ?
Ce monde eft à Cefar; un Tyran eft le maître !
Dans mes doutes mortels que faire , que penfer ?
NOVEMBRE . 1762 51
(en regardant fon épée. )
Mon coeur irréfolu ... Toi feul vas le fixer .
( Après une longuepauſe. )
J'ai pelé les fecours au poids de ma foibleſſe ;
Entre la mort & moi j'ai placé la Sageffe ;
...
Le bien eft éternel , le mal n'est qu'un moment
;
L'un m'ôte de la vie & l'autre du néant .
L'âme n'eft pas , ainfi que le fang dans nos vei
nes ;
Elle émouffe le fer qui ne rompt que fes chaînes.
Ces maffes d'élémens , tous ces globes divers ,
Qui nagent dans le vuide , & forment l'Univers
,
Ne parcoureront pas à jamais leur carrière.
Ces Soleils qui fur eux difpenfent la lumière ,
Ils s'éteindront ; tout fuit , tout tend à fon déclin
,
Et la Nature aura fa vieilleffe & fa fin.
Mais toi mon âme !´ô toi , fans craindre ces
naufrages ,
Du monde agoniſant tu verras les orages ,
Non moins inacceffible à leurs contagions ,
Qu'aux piéges des méchans , & qu'aux malheurs
des bons ! ...
Mais quoi , des maux encor ! ... étoient- ils néceffaires
?
Cij
$2 MERCURE DE FRANCE.
La mort , comme un friffon , bạt dans tous
mes artères ;
Il faut finir enfin ! je le fens , je le dois ;
Le Ciel & mes malheurs m'en ont donné la loi ;
Et de mes ſens vieillis me refuſant l'ufage ,
La Nature me dit qu'elle a fait fon ouvrage.
Pour la premiere fois Caton l'écoutera
Du fommeil de la mort fon oeil fe fermera :
Mais ce moment funeſte à l'humaine foibleſſe ,
Marqué par les regrets , fes craintes, fa trifteffe :
triſteſſe ,
Pour fon coeur éprouvé n'aura rien de cruel
Qui meurt comme il s'endort , ne meurt point
criminel.
Bientôt d'un baume exquis mon âme rafraîchie
Brillera des tréfors d'une nouvelle vie ,
Comme brille une fleur des préſens du matin ;
Et digne de fon Dieu , volera dans fon fein.
LA CHAUVE-SOURIS ET
LE CHASSEUR.
FABLE.
Au fein d'un mur abandonné U
Refte hideux , informe , & par le temps miné ,
Prêt à s'écrouler à toute heure ,
Une Chauve-Souris , être peu fortuné ,
Etablit fa trifte demeure.
NOVEMBRE. 1762. $3
Là , fuyant tous les yeux , l'équivoque animal
D'un falpêtre vieilli compofoit fa pâture ,
Et prolongeoit le cours de fon deſtin fatal .
Telle eft la Loi de la Nature :
Tout Etre , quel qu'il foit , heureux , ou malheareux
,
Fait d'étendre ſes jours , fa principale étude.
Le Monarque abfolu , fous les lambris pompeux ,
L'Esclave haraffé , fous le joug le plus rude ,
Pour le même fujet importunent les Dieux.
Dans fa lugubre folitude
Notre Animal- Oiſeau penſoit auſſi comme eux
Eh ! qui pourroit , dit-il , m'envier l'avantage
De vivre en paix dans ce réduit !
Seroit-ce l'homme ? Hélas! fans aucun fruit
Il étendroit fur moi fa rage.
Je n'ai ni faveur ni plumage ;
Je vis de peu , je fubfifte fans bruit :
Loin de l'importuner , je l'évite & le fuis.
Ce qui fait mes repas fouvent ne fert qu'à nuire
A ces cruels Tyrans, qu'on nomme les humains:
Oui , le falpêtre dans leurs mains
N'eft qu'un moyen de plus pour mieux s'entredétruire.
Pour moi , je m'en nourris. Eſt- ce leur faire tort ?
Sont-ils en droit de me pourfuivre ?
Ce falpêtre , qui me fait vivre ,
A des milliers d'entr'eux auroit caufé la mort.
Cij
$ 4 MERCURE DE FRANCE .
Cependant , la nuit de les voiles
Déja couvroit le célefte lambris.
C'est notre jour , dit la Chauve- Souris ;
Nos feuls Aftres font les Etoiles.
Allons en profiter. C'eft à certains oifeaux ,
A l'homme, à d'autres animaux ,
Que ,fans doute, appartient l'aftre qui les éclaire.
Ne leur envions rien . Peut- être quelque jour
L'Aigle viendra troubler notre ſombre ſéjour.
Elle dit , & d'un vol paifible , folitaire ,
Sans redouter nul fâcheux cas ,
Elle s'élance à l'ordinaire ,
1
Paffe , croiſe , revient , & ne s'éloigne pas.
Un Chaſſeur , enragé qu'une journée entière
L'ait vu perdre , fans fruit , & fa poudre & fes pas,
Découvre , à fon retour , la noire avanturière
Qui prend les nocturnes ébats.
Tu ne peux, lui dit-il , orner ma carnaffière !
N'importe ; ma fureur éxige ton trépas.
Il prépare à l'inſtant ſa foudre meurtrière.
Le coup part , & dans l'air frappant le trifte
oiſeau ,
Le jette , palpitant , au pied de fon bourrean.
Toi , qui penfes trouver dans ta fortune obſcure ,
Co ntre certains écueils , un port qui te raffures
Apprends que ton calcul peut fouvent être faur'
Vient un mortel puiffant , qu'un vain ſouci détole,
NOVEMBRE. 1762 . 55
Et qui trouve à combler tes maux ,
Un paffe-temps qui le confole.
Par M. DE LA DIXMERIB .
1
VERS écrits fur un tranfparent à l'occafion
des réjouiffances du 9 Septembre
dernier , & placés au - deffus
de la porte de l'École des Langues
&c. tenue par M. l'Abbé CHOC- .
QUART , rue & barrière S. Dominique.
HERITTER & rival du Vainqueur de Rocroi ,
CONDE , de ce grand nom , maintient , accroit
la gloire.
Il aime , il fçait venger & l'État & fon Roi ;
Et , dès fes premiers pas , il vole à la Victoire."
Par le même.
LETTRE A M. DE LA PLACE.
MONSIEUR ,
LES lauriers dont S. A. S. Mgr le Prince
de Condé vient de fe couvrir de
nouveau , ont fait éxercer la verve de
plufieurs de nos Poëtes , & le Public
C iv
56, MERCURE DE FRANCE.
a vû avec beaucoup de fatisfaction les
différentes productions que vous avez
inférées à ce fujet dans votre dernier
Mercure . J'ofe avancer que vous ne
mettrez pas au -deffous de ces ouvrages
la Piéce qui fuit ; elle eft de M.
l'Abbé de Longiniere , Vicaire de Chantilly
, mon ami , âgé de près de quatre
-vingt ans. Vous y verrez un éloge
dicté par un beau zéle & par la vérité ,
qui font deux puiffans motifs pour vous
engager à lui donner la publicité qu'elle
me paroît mériter ; fi cependant mon
attachement pour mon ami ne m'aveugle
point , c'eft de quoi vous allez
juger.
S. Evremont a fait le parallèle
De deux Grands , Turenne & Condé.
Lequel eſt le premier ? le bonhomme * en appelle
Au fentiment le mieux fondé ,
Er lui céde l'honneur de iuger la querelle.
En attendant l'Arrêt définitif
Qui doit donner le titre primitif;
Notre jeune Héros prouve par la victoire ,
Réuniffant en foi le beau de chacun d'eux ,
Qu'il peut afpirer à la gloire
De les remplacer tous les deux .
* Madame de MAZARIN , qui étoit l'idole de
S. Evremont , ne l'appelloit quefon bonhomme.
:
NOVEMBRE. 1762 . 57
Tel eft le tribut d'hommage rendu
par mon ami à la bravoure d'un Prince
qui eft l'efpérance de la Nation ;
fi vous le jugez digne d'être tranfmis à
la poftérité dans les Faftes Littéraires ,
daignez , Monfieur , y donner place
dans votre Mercure , vous obligerez un
très-vénérable Fccléfiaftique , de même
que fon ami qui a l'honneur d'être , & c.
L. B. DE FR..... Avocat au Parlement ,
Abonné au Mercure.
Ce 13 Octobre 1762 .
AVÉNUS.
*
BELLE ELLE Vénus, à votre aimable empire
Vous foumettez ce vaſte continent :
Les Cieux , la Terre , & le fier Élément
Qui le premier vous a vû lui fourire ;
Tout ce qui vit , ou végéte, ou reſpire ,
Les Animaux , les Humains fortunés ,
Ces mêmes Dienx de vous feule émanés ;
Qui l'Univers en vous vient reconnoître
L'unique caufe à qui tout doit fon être.
C'est vous encor , par l'attrait du plaiſir ,
* Ces Vers font une imitation des Vers 91 &
fuivans , du Livre IV . des Faftes d'Ovide.
Cv
58. MERCURE DE FRANCE .
Qui dans cet ordre où fe placent les chofes ,
Sous vos regards fçavez les maintenir.
Vous commandez : à mes mains vont s'offrir
Ici des fruits , là des Lys ou des roſes.
Combien d'oiſeaux enſemble appariés ,
Qui , différens d'inftinct & de plumages ,
Par leurs accords tendres , gais , variés ,
Font au printemps raifonner les boccaggs ?
Mais qui des Dieux leur a donné le jour ?
' eft votre fils , c'eſt le divin amour.
Et vous auffi reffentez la préſence ,
Nombreux troupeaux : ces tranſports , cette
ardeur ,
Dont en vos fens a coulé l'influence ,
Vous la devez à fon carquois vainqueur.
Si le Bélier d'une corne aguerrie
Vient menacer le front de fon rival ,
On ne voit pas l'amoureux animal
Heurter , bleffer fa femelle chérie.
Où ce Taureau fuit-il précipité ;
Et que pourſuit fa flamme impatiente ?
Une Géniffe eft l'objet qui l'enchante ;
Non , ce n'eft plus ce tyran indompté ,
Faifant trembler les bois , les pâturages
Paifible , il céde à cette volupté ,
Reine des coeurs même les plus fauvages.
Le même charme au ſein profond des Mers,
Nourrit , conferve , a donné la naiſſance ,
A ces poiffons , à ces monftres divers
'
NOVEMBRE . 1762 . 59
Que Thétis voit de fon Empire immenſe ,
Peupler au loin les humides deſerts.
Mais à vos dons , & puiffante Déeffe ,
Que ne doit pas notre farouche eſpéce ?
Dès-lors qu'il put écouter votre voix ,
L'homme bientôt abandonnant les bois ,
Eut de fes moeurs dépouillé la rudeſſe.
Son coeur connut les loix de l'amitié ,
Se pénétra de la plus rendre ivreffe ;
Et dans l'objet qu'il nomma fa Maîtreſſe
Crut de lui- même aimer l'autre moitié.
Sa paffion conftante & délicate
Ne craignit plus les mépris d'une ingrate :
Il tint de vous ce langage flateur ,
Ce ton heureux qui doit toucher un coeur.
Mais c'étoit peu que vos mains fecourables
N'euffent offert que d'utiles bienfaits
Pour lui former des inftans agréables ;
Que d'arts charmans , d'inventions aimables
N'ont dû qu'à vous leurs grâces & leurs attraits ,
Qui fur leurs pas appellant l'induſtrie ,
L'efprit , les jeux , le goût , la liberté ,
Vinrent bannir l'indolente apathie ,
Sur les momens de la plus belle vie ,
Sur tous les fens qu'eût fans doute jetté
Dans nos loifirs trop d'uniformité.
O Cythérée & rendre bienfaitrice !
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
Lorſqu'adorant en vous fa protectrice ,
Pour confeffer votre Divinité ,
Le Monde entier devant vous le profterne ;
Eh ! quel Impie à ces biens précieux
Veut refuſer & fon coeur & les yeux !
Puiffent encore un antre , une caverne ,
Comme autrefois à nos triftes ayeux,
Servir d'afyle à fes jours ténébreux !
Par M. P. C. à la T. de M. à D....
VERS adreffés à Madame de *** . fur
ce qu'elle n'étoit pas du voyage , oll
l'Auteur accompagnoit fon mari dans
une Terre peu éloignée du lieu defa
naiſſance.
SANS que l'Amour put être de moitié,
>
Sans que ce Dieu m'eût bleſſé de ſes armes ,
Dans des lieux enchantés conduit par l'amitié ,
Sans nul efpoir d'y goûter d'autres charmes ,
A ce feul fentiment j'ai tout facrifié .
Tout femble ici m'en rendre graces ;
A l'amour près , tous les plaifirs ,
Comus , Bacchus , les Ris , les Jeux fuivent mes
traces
Tout y prévient à l'envi mes defirs.
NOVEMBRE. 1762. 61
Le Soleil le matin fe léve fans
nuages;
Tous les prés émaillés exhalent mille odeurs ;
Les eaux en ferpentant en arrofent les fleurs ;
Des Oifeaux chaque jour j'entends le doux ramage
A tous ces biens je rends hommage
Et j'en dois un encor à tes faveurs ,
Tendre amitié ! toi dont les charmes
Font les plaifirs , & tariffent les larmes
De deux amis qui t'ont abandonné leurs coeurs.
Mais quelquefois rêveur au fein de l'abondance ,
Me furprenant dans des inftans d'humeur ,
Appréciant ces biens , las de leur jouiſſance ,
Je m'apperçois qu'il manque encore à mon bonheur.
Ah ! c'est vous , oui c'est vous, divine enchantereffe,
Vous dont cet horizon vit les premiers inftans ,
Vous par qui mon ami tout fier de ſa tendreſſe ,
Devoit le faire ici les jours les plus charmans :
Ici vous nous manquez; tout reffent votre abſences
Vous êtes le deftin qui reglez notre fort ;
A qui vit loin de vous vous ôtez l'éxiſtence ,
Vous la redonneriez en dépit de la mort .
Vous êtes ce qui manque à ce ſéjour aimable :
Voilà ce que je lens qui flétrit mon bonheur.
La verdure des prés feroit plus agréable ;
Les fleurs pour nous redoubleroient d'odeur ;
Le Soleil quelquefois caché dans un nuage ,
Craindroit de nous incommoder ;
Pour lui-même plutôt il n'oferoit darder
62 MERCURE DE FRANCE.
Des rayons dont vos yeux nous préſentent l'image
,
Et qu'on ofe encor moins fixement regarder.
Les oifeaux, en chantant d'une façon plus rendre,
Annonceroient qu'ils chantent tous pour vous;
On verroir au berger la bergère ſe rendre ,
Et tous deux vous devroient leurs momens les plus
doux.
Vous ranimeriez tout ; vous feriez notre aurorę ;
Si j'en avois befoin vous me rajeuniriez :
Mes jours feroient un nouveau météore.
Hélas , comme Titon , je les perdrois encore
A pareil prix , fi vous le permettiez !
LEE
mot de la premiere Enigme du
fecond volume d'O&obre eft l'Hôpital.
Celui de la feconde eft la plume. Celui
du premier Logogryphe eft Cabriolet
, où on trouve Bac , Batoir , Tri ,
Loire , Tibre , Carote , Bal , Abricot
Job , Tobie Toile , Loi , Oie , Lot
Ifle , Ire. Celui du fecond Logogryphe
eft le Logogryphe même , où l'on trouve
Orphée , Or , Philippe , Père d' Alexandre
, Hégire , Ipre , Po , Loire , Lipe ,
Oie , Oh , Pie , Piere , Lie , Georgie
Porphyre , Loge , Eglé , Poirier , IЛle ,
Liere , Egée , Epée , Pope.
1
NOVEMBRE. 1762. 63
ENIGM E.
Ja fuis une machine en ſervices féconde ,
Utile aux petits comme aux grands ;
Pour les fervices que je rends ,
On me porte partour , fur la Terre & fur l'Onde
Tout ce que je trouve d'immonde ,
Je vous l'enléve avec mes dents :
i
Sur toi- même , Lecteur , j'éxerce mes talens,
Comme fur le refte du Monde.
F
AUTR E.
I
ILLE de l'Avarice & de la Pauvreté ,
Ce n'est qu'aux Souverains que je dois ma naiſfance.
Je compte cent fois plus d'adorateurs en France,
Que n'en pourroit avoir la plus rare Beauté ;
De l'un & l'autre Sexe également chérie ,
J'ai vu plus d'une Iris, à me fuivre appauvrie.
Mortels,qui vous plaignez de mes charmes trompeurs
,
Rendez-vous à la fin un peu plus de juftice;
L'intérêt ſeul vers moi fait pancher tous les
coeurs :
Si vous vous dérangez je n'en fuis pas complice.
64 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
Avec un Sceptre en main , je ſuis humble &
fou mife ;
Ma foeur à mes côtés , en tient un , qu'elle briſe' ;
Mais , dût- elle être heureuſe en ſon manque de foi ,
Tel opprobre jamais ne ſe verra chez moi.
Entende qui pourra ces vérités confuſes :
Le nombre de mes pieds, c'eſt le nombre des Mu-
Les ;
Dans les Nymphes des Eaux on en voit déja ſept ;
Quant au reſte, j'ai droit de garder le tacet.
Sonde-moi - bien , Lecteur ; en mon tout l'on découvre
La Troupe qui veilloit aux barrières du Louvre ;
Ce que n'a jamais craint un digne Enfant de Mars
Ce qui douze fois l'an coupe un mois en deux
parts ;
D'un beau Roman Latin le nom & l'Héroïne ;
Un éxercice aimable ; un terme de Marine ;
Une illuftre Martyre ; un inviable corps ;
La fource de la vie , & celle des Trélors;
Un Capitaine Turc ; un mal ; une Déeffe ;
De l'amoureux Jupin une avare Maîtreſſe ;
Un Royaume très -vaſte , & ce qui le contient ;
Ce Père aux douze Enfans , dont l'un fuit , l'autre
vient ;
Un Seigneur Provençal, Auteur de maint volumes;
NOVEMBRE. 1762. 65
Un gueux ; un Moine en charge ; un eſprit ; un
légume ;
D'un ſtupide animal le groffier conduceur ;
Trois enfans de Jacob , & leur charmante foeur
Un point , que fous fes pieds conçoit un Aftronomes
Un Mont dans la Phrygie ; un Politique à Rome ,
Miniftre détesté d'un odieux Tyran ;
Cinq rivières, oui , cinq , du Rhin à l'Océan ;
Deux au-delà des Monts , un grand Fleuve en
Afrique ;
Deux plantes , & leur fruit , de fuc aromatique ;'
Deux Apôtres , deux Saints ; deux Rois ; fix animaux
,
Deux en l'air , deux fur terre , & deux deffous les
eaux ;
Deux femmes à la fois d'un époux à beficles
Deux notes de plein chant ; deux pronoms ; deux
articles ;
Deux prépofitions ; douze noms adjectifs ;
Six Evêchés de France , & dix infinitifs.
Eft-ce tout ? ...d'autres mots , j'en contiens plus
de trente ;
Mais , quittons , cher Lecteur , un jeu qui te tourmente.
Adieu ; le vrai moyen de me voir promptement ,
C'eſt d'attacher tes yeux fur le moite élément.
Par le Pere ToUVEX , Barnabite.
A Thonon , en Savoye , D. E. T. B.
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
DE l'Enigme
à tes yeux , je préfente
l'emblême
:
Pour te paroître tel , je me cache à moi-même.
Lecteur , pourquoi tant combiner ?
Par ce qui m'enveloppe , on doit me deviner.
J'ai fix pieds : cependant je ne marche pas vîte' ,
A moins que la faveur ne hâte enfin mes pas.
Je ſuis bien rarement où l'on croit que j'habite ,
Et fuis prèfque toujours où l'on ne me croit pas.
A tous ces traits , Lecteur , ne peux - tu me connoître
?
Pour mieux y réuffir , décompofe mon être.
Mes membres difloqués que t'offrent- ils ? Un jeu ,
Où de trois contendans , l'un perd tout , l'autre
peu ;
Un Ver qui fe met au fromage ;
Un Etat qui du Peuple eft l'unique partage ;
Es-tu Prélat ? Vas-tu Pontifier,
Chanter grand'Meffe ou dire le Pfeautier ?
Confulte-moi , j'en préfcris la méthode :
Des Eglifiers je poffède le Code .
42
t
Voudrois-tu confier tes armes au Blazon ?
Je puis encore orner ton Ecuffon.
Es-tu Meunier ? Chez moj viens prendre la machine
NOVEMBRE . 1762. 67
Où l'on verfe le grain dont tu fais la farine.
Es-tu Chaffeur ? Je porte dans mon fein
Ce qui rendra ton coup certain.
Les Auteurs de tes jours font- ils au Cimetière ?
Fouille- moi ; l'un des deux frappera ta paupière.
Aux deux tiers de mon corps Rameau doit les
beaux airs ,
Et Racine fans eux n'auroit point fait de Vers.
Ma moitié des Anglois aggrandit le Commerce ,
Et ferme leur pays de l'un à l'autre bout .
Ton efprit trop longtemps à me chercher s'exerce ,
Sans le croire , peut-être as-tu déjà mon tout.
Par M. L. CL.
QUA
AUTR E.
UAND mon corps eſt entier , je ſuis , Ami
Lecteur ,
Ce que Raffiat , Cartouche aimérent tant à faire.
Si tu tranches mon chef , du mauvais débiteur
Je fuis certainement la plus pénible affaire.
Par M. Gaf...
68 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
A S. A. §. Ṁ . Ĺ. P. D. c.
J EUNE Héros ,
C'étoit affez d'être aimable;
Pourquoi vous rendre redoutable
Par le fuccès de vos travaux ?
Modérez-vous ,
Sufpendez vos coups ,
La gloire en vain veut vous féduire.
Si vous êtes toujours vainqueur ,
Mars va craindre la valeur ,
De l'Eléve qu'il fçut inftruire.
Non , non , jamais
Nos Neveux ne pourront croire ,
Qu'en cinq jours deux fois la Victoire
Se foit foumise à vos projets.
Nos Ennemis
Confus & foumis ,
A leurs dépens doivent connoître
Qu'un Prince , qui prèfque en naiffant ;
Eft courageux & prudent ,
Dans l'art de la Guèrre eft un Maître.
Jeune héros,C'étoit assés détre aimable,
Jeune héros, C'étoit assés d'être aimable
Pourquoi vous rendreredoutable Par le suc =
W
Pourquoi vousrendre redoutablePar le suc
= cès de
vos travaux Moderés vous, Suspen
- cès de vostravauxModeres vous,Suspen
W
- des vos coups, Lagloire envain veut vous sé
W
- des vos coups La gloire envain veut vous sé =
W
ᏡᎴ
duire , Si vous êtes toy vainqueur, Mars va
= duire, Si vous êtes touj? vainqueur, Mars va
3
craindre la valeur De l'Eleve Qu'ilscut ins
craindre la valeur De l'Eleve Qu'il scut ins
- truire , De l'Elève Qu'ilscut instrui -- re .
W
= truire, De l'ElèveQu'ilscut instrui
re .
NOVEMBRE.
1762.
Iffu
d'un
fang ,
Qu'on
chérit &
qu'on
adore ,
Vous
brillez
cent fois plus
encore
le
rang.
Par vos
vertus ,
que par
Condé
jadis
•
Le
foutien des Lys ,
Fut
nommé
Grand à juste titre.
❖ ༢
Si
vous
pourfuivez fur ce ton,
Quel nom vous
donnera-t-on ?
J'en
laiffe
l'Univers
l'arbitre.
69
Les
parolesfont de M. le Ch. DE
VAUCLAIR
Brigadier
des
Chevaux -
Membre des
Sociétés
Littéraires
d'Arras & de
Légers
Dauphin
Besançon
70 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
NOUVELLE Verfion des Pfeaumes ,
faite fur le Texte Hébreu. Par les
Auteurs des Principes difcutés. Vol.
I. Paris , 1762. Chez Claude Hériffant
, rue Neuve Notre-Dame.
JUSQU'A préfent les PP . Capucins
avoient donné d'année en année , dans
le corps de leurs Principes , la Traduction
de plufieurs Pfeaumes accompagnée
d'obfervations qui levoient les difficultés
du Texte. Cet Ouvrage qui avance vers
fa fin faifoit eſpérer d'avoir bientôt le recueil
entier de ces divins Cantiques expliqués
d'une manière claire & folide
fans être obligé de recourir à tant de
volumes immenfes de Commentaires
où l'efprit plus embaraffé que fatisfait
ne trouve trop fouvent que de nouvelles
obfcurités . Selon que nos Auteurs
l'annoncent , les deux derniers Volumes
de leurs Principes , qui renfermeront ce
3
NOVEMBRE. 1762. 71
qui leur refte de Pfeaumes à expliquer ,
ne tarderont pas à paroître ; cependant ,
avant de terminer ce grand ouvrage
ils ont crû entrer dans les vues du Public
, en réuniffant tous les Pfeaumes
dans un feul Volume. C'eft ce qu'ils
viennent d'éxécuter dans la nouvelle
Verfion des Pfeaumes dont nous faifons
l'annonce , & qui fera bientôt fuivie
de la traduction Latine des mêmes
Cantiques. L'une & l'autre eft dédiée
à Mgr le DAUPHIN ; & sûrement
on ne fe plaindra pas de la trop grande
longueur de l'Epître dédicatoire ;
mais la briéveté eft recommandable
par le nerf des penfées qui la caracté
rifent. Un éloge court , jufte & bien
ménagé de l'Augufte Prince à qui elle
eft adreffée, donne une idée avantageuge
du bon goût de fes Auteurs.
Cette nouvelle traduction de Pfeaumes
eft précédée d'obfervations préliminaires
quisfont une éfquiffe de tous
les principes qu'ils ont développés dans
leur grand ouvrage , & fur lefquels eft
appuyée toute l'economie de cette
Verfion. On y voit en racourci le fil
& l'enchaînement des regles qu'ils ont
données fur le fens littéral en général ,
fur le double objet que renferment la
72 MERCURE DE FRANCE.
J
plupart des prophéties qui font tout à
la fois relatives aux Ifraélites & aux
Chrétiens , fur les termes énigmatiques
généraux & particuliers ; fur les réticences
, les enallages , les Lettres énergiques
, enfin fur les autres branches du
ftyle prophétique , dont la connoiffance
eft abfolument néceffaire à un Interprète
des Livres Saints. Les deux
grandes régles, de l'Harmonie & de la
comparaifon des paffages parallèles , fi
reconnues par tous ceux qui ont tra¬
vaillé fur les divines Ecritures , & néan
moins fi négligées dans la pratique ,›
font toujours les points fondamentaux
aufquels les Auteurs rapportent tout leur
travail. Et en effet on ne peut fe diffi
muler , en lifant tel Pfeaume que l'on
voudra choifir dans cette nouvelle verfion
, qu'il régne d'un bout à l'autre
une fuite & une liaifon d'idées tout autrement
fenfibles que dans les Verfions
ordinaires ; & c'eſt bien à jufte titre
qu'ils difent ( pag. IX. ) » Dans cette
» nouvelle Verfion l'objet choifi ne
» fe perd pas un moment de vue , &
» tous les verfets s'y rapportent égale-
» ment. Si c'eſt un Pfeaume appliqué
» uniquement à Jefus- Chrift , tout fe
» rapporte à lui . S'il regarde la captivité
,
NOVEMBRE. 1762.
73
» vité , toutes les idées ont trait à la
captivité ; tout y marche d'un pas
» égal , toujours vers le même but.
Les remarques qu'ils ont faites fur le
fens dogmatique méritent d'être pefées.
Quoique le court efpace de ces obfervations
préliminaires , où il falloit donner
un plan abrégé de tout ce qu'ils ont
dit jufqu'à préfent , ne leur permette
pas de grands détails fur chaque Article
, on peut affurer que leurs réfléxions
fur celui-ci font profondes & prouvées
par des exemples frappans. On y voit
de quelle manière , fans déranger l'oeconomie
du fens littéral qui fe fuit d'un
bout à l'autre , le fens dogmatique tantôt
eft incorporé avec lui & en fait une
partie éffentielle , tantôt en eft en quelque
forte indépendant , parce qu'il eft
fondé fur la premiere valeur des termes,
fur la lettre même du Texte qui n'exige
pas ,
comme le fens litéral , une fuite
& une liaiſon de faits & de penſées , &
que le ftyle énigmatique n'y entre pour
rien. Ces principes dont le fond eft puifé
dans Tertullien , S. Jérôme & plufieurs
Interprêtes ou Théologiens , font
d'une grande reffource pour expliquer
comment un même Texte peut être fufceptible
de plufieurs fens de différente
D
74 MERCURE DE FRANCE.
efpéce , fans fe nuire l'un à l'autre. Les
Auteurs donneront fans doute dans la
fuite de plus grands développemens für
cette matière intéreffante , lorfqu'ils auront
occafion de difcuter les paffages des
Prophétes où quelques dogmes de la
Religion fe trouvent renfermés fous les
mêmes Textes qui annoncent un fens
littéral , hiftorique ou prophétique.
Les âmes chrétiennes vivement penétrées
des vérités faintes que la Foi leur
enfeigne , avoient befoin pour leur édification
qu'on les mît à portée de faifir
dans la lecture qu'ils font de ces divins
cantiques , foit en particulier foit
dans la prière publique de l'Eglife ,
les points concernant les moeurs qui
doivent être la regle de leur conduite.
Les PP.Capucins dans leur verfion n'ont
pas négligé cet article éffentiel , en faveur
de ceux qui defireroient par préférence
s'occuper du fens moral ; ils
ont placé à la tête de chaque Pfeaume
un court argument qui annonce les fentimens
de piété qu'on en peut recueillir.
Ce fens eft toujours fondé fur le fens
littéral qui lui fert de bafe. C'eſt le
moyen le plus fûr d'éviter les écarts
de l'imagination .
Après avoir traité de divers fens de
NOVEMBRE . 1762. 75
1
l'Ecriture , vient une courte Differtation
fur la Vulgate , & fur le fens dans
lequel elle a été déclarée authentique.
Bien des perfonnes peu inftruites
du véritable état de cette queſtion ,
ou par refpe&t mal entendu pour cette
verfion autorifée dans l'Eglife , fe font
une idée fauffe du degré d'autorité
qu'elle a & qu'elle peut avoir. Il femble
que les Textes originaux ayent
dû difparoître , & qu'il n'y faut plus
avoir aucun égard , dès que nous en
avons une verfion reconnue & avouée
ce n'eft pas fçavoir qu'une verfion
telle qu'elle puiffe être , toujours inférieure
à fon original quant à l'énergie
de la penſée & de l'expreffion , ce n'eft
pas refléchir que tout ce qui fort de la
main des hommes eft néceffairement
fufceptible d'amélioration.
>
Il faut d'ailleurs ne pas perdre de
vue ce point capital , que la préférence
donnée par le Concile de Trente à la
Vulgate , ne regarde aucunement les
fources Hébraïque & Grecque fur lefquelles
elle a été faite . Il n'étoit queftion
que de faire un choix parmi toutes
les verfions de l'Ecriture qui étoient
alors répandues ; & pour éviter la confufion
& la diverfité des langages dans
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
les Ecoles chrétiennes , il convenoit
qu'il n'y en eût qu'une d'autorisée.
Les termes du Concile y font formels.
C'eft uniquement fur celle de ces verfions
qui fut alors adoptée , que tombe
le terme authentique , par comparaifon
avec les autres qui la font par
l'écart mais il n'eft fait aucun parallèle
avec les Textes originaux . Ceux-ci
confervent toujours cette anthenticité
intrinfèque qui appartient à la vraie
parole de Dieu confervée dans la langue
même de ceux qui l'ont écrite.
Toutes les vieilles querelles des Proteftans
fur la Vulgate difparoiffent à la vue
de cette courte expofition. Les anciens
Théologiens , même ceux qui ont affifté
à ce Concile , ceux qui font venus
dans la fuite & qui ont approfondi la
queft onfont unanimes à cet égard.
Les Pères affemblés à Trente avoient
fi peu l'intention de préférer la Vulgate
aux Textes originaux , qu'avant le Concile
, pendant & après fa tenue , il a
toujours été reconnu qu'il y avoit des
corrections à faire dans cette verfion .
Tous les travaux entrepris par l'ordre des
Souverains Pontifes depuis Pie IV. juſqu'à
Clément VIII. dans la vue de la
perfectionner , les ordres donnés aux
NOVEMBRE. 1762 77
Ordres Religieux & même aux Univerfités
d'entretenir ou d'ériger chez eux les
études de langue Hébraique , Grecque
& même Arabe , prouvent qu'on a toujours
fenti dans l'Eglife le befoin qu'il y
avoit d'employer à cet Ouvrage des
hommes verfés dans la connoiffance des
Originaux de l'Ecriture & la néceffité d'y
recourir dans plufieurs circonftances.
Les PP. Capucins finient leurs Obfervations
préliminaires en rendant compte
au Public des régles de grammaire
qu'ils ont fuivies dans leur nouvelle Verfion.
Cette partie qui fembleroit devoir
être féche & ennuyeuſe eſt au contraire
très intéreffante. Les exemples y font
choifis fi à propos , qu'on voit avec plaifir
les heureux développemens qui proviennent
de l'application de ces régles .
-
On eft etonné lorfqu'on voit que cet
te nouvelle Verfion eft le réſultat de plus
de cinquante ans de travail de la part de
M. l'Abbé de Villefroy leur Maître &
de plus de dix -huit ans de la leur. Une
expérience auffi longue , jointe aux avis
que nos Auteurs n'ont pas rougi de demander
aux perfonnes verfées dans ces
matières , & dont ils avouent avoir fait
ufage , fait eſpérer que nous aurons une
verfion claire & intelligible des Canti-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
ques facrés que l'on chante fi fouvent
fans les comprendre.
Pour en faciliter de plus en plus l'intelligence
, on a placé après les Obfervations
, une explication des principaux
termes énigmatiques , généraux & particuliers
quifont répandus dans lesPfeaumes
, & dont le fens pourroit arrêter
dans le cours de la lecture. A cela fi l'on
joint les idées générales que les Auteurs
donnent de leur plan ,pag. XLI & XLII
des Obfervations, les argumens littéraux
& moraux qui font à la tête de chaque
Pfeaume,& qui en indiquent l'objet puifé
dans la piéce même , enfin les courtes
notes qui font au bas lorfque le befoin "
le requiert , on conviendra qu'il n'étoit
guères poffible de prendre plus de
précautions , pour que les Lecteurs ne
füffent arrêtés par aucune difficulté.
L'expérience qu'on en fera foi - même
juftifiera pleinement l'éloge que fait de
cette nouvelle Verfion le célébre Cenfeur
Royal qui l'a approuvée & qui eft luimême
verfé dans ces matières , fça--
voir ces nouveaux que ces Traducteurs ont
parfaitement répondu par cet Ouvrage à
ce que le Public attendoit d'eux.
NOVEMBRE . 1762. 79
DISCOURS fur la queftion proposée ,
fçavoir fi la Langue Françoife eft
parvenue à fa perfection , & s'il eft à
fouhaiter , ou non , qu'on l'augmente
encore par de nouveaux termes
qu'on en profcrive d'autres.
&
C'EST aujourd'hui un préjugé prèſque
général,que la Langue Françoife eft
arrivée au point fixe de fa perfection .
Les Sciences & les Arts font pouffés en
France au même degré qu'ils le furent
autrefois chez les Peuples les plus célébres
de l'Antiquité ; & fi nous fommes
encore inférieurs en certaines chofes aux
Grecs & aux Romains , nous avons
fait d'un autre côté un grand nombre
de découvertes inconnues à ces Nations
fçavantes ; de manière qu'on peut
dire avec juftice que jamais Peuple n'a
été plus éclairé que les François le font
maintenant .
Ces fuccès en tout genre nous portent
naturellement à croire que la Langue
qui fert d'interprête à tant de belles
connoiffances , ne doit pas être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
perfectionnée , puifqu'on l'a toujours
cultivée avec autant de foin que les
autres espéces de Littérature . Mais comme
dans les autres Sciences on ne fe
croit jamais borné dans les recherches
que l'on peut faire , ne devroit - on
point penfer la même choſe.
par rapport
à la Langue ? Et quelque belle qu'on
la fuppofe aujourd'hui , ne pourroiton
pas efpérer qu'elle fera encore de
nouveaux progrès , & qu'on lui trouvera
dans la fuite , des richeffes jufqu'à
préfent inconnues , qui feront regarder
le langage de nos jours comme ſtérile
& imparfait ? Cette queftion dépend
de l'avenir fur lequel nous avons les
yeux fermés ; & il paroîtroit peut-être
téméraire de vouloir , dans une matière:
de cette nature , prononcer une décifion
que des temps plus reculés pourront
démentir.
En effet , fi l'on veut raifonner à la
rigueur , il eft en quelque manière impoffible
de juger avec certitude de l'état
préfent d'une Langue , fi ce n'eft en
certains cas bien différens du nôtre ;
lorfque , par exemple , cette Langue
encore dans fon enfance , eft d'une fi
grande ftérilité , qu'on fent aifément ce
qui feroit capable de l'enrichir ; ou lorfNOVEMBRE
. 1762 . 81
qu'elle a déja commencé à dégénérer
& que par la comparaifon de ce qu'elle
eft avec ce qu'elle a été , l'on remarque
à la premiere vue qu'elle s'eft dépouillée
d'une partie de fes premiers agrémens.
Ainfi nos anciens Auteurs * ont fi
bien connu la foibleffe du langage de
leur temps , que plufieurs d'entr'eux fe
font imaginés que la Langue Françoife
étoit abfolument inhabile aux Sciences ,
tandis que d'autres foutenoient avec raifon
( comme l'expérience l'a bien démontré
depuis qu'elle n'étoit fi indigente
, que parce qu'on la négligeoit ;
& ils ajoutoient qu'elle pourroit égaler
un jour le mérite des plus belles Langues,
pourvu qu'on s'appliquât férieuſement
à la cultiver. Les Romains, au contraire ,
comparant la leur au temps de fa décadence
avec ce qu'elle étoit autrefois fous
l'Empire d'Augufte , concevoient d'abord
combien elle étoit déchue de fon
ancienne dignité,
M -
Mais il n'en eft pas de même, quand
une Langue eft à peu près formée
autant qu'elle peut l'être & qu'elle
n'a encore éprouvé que des variations
avantageuſes : c'eft alors qu'il eft très-
?
* Joachim du Bellay , enfa défenfe de la Langue
Françoise.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
difficile de bien définir ſon état , & fur
tout de décider fi elle eft parvenue
ou non , au dernier degré de fa perfection
. On dira bien à la vérité qu'elle
s'eft accrue , enrichie , embellie par rapport
àl'état où elle étoit auparavant ;
mais qui peut affurer qu'elle n'acquérera
plus déformais de nouvelles beautés
?
à
›
Suppofons que l'on eût fait cette queftion
à la plupart des Ecrivains qui floriffoient
dans les premières années du
Regne de Louis XIV n'eft - il pas
très-vraisemblable qu'ils auroient répondu
que la Langue avoit atteint fon
véritable terme & qu'il n'étoit plus
propos de rifquer aucune innovation?
Cependant combien ne s'eft - elle pas
encore épurée depuis ? & quels accroiffemens
n'a-t - elle pas reçus des Auteurs
qui leur ont immédiatement fuccédé ?
Cela fait voir que l'amour - propre &
la prévention font des piéges contre lefquels
nous devons nous tenir en garde ;
car ils nous abufent dans ces fortes de
matières , auffi bien que dans nos autres
paffions ; & il en eft de notre langage
comme de nos moeurs & de nos coutumes,
auxquelles nous donnons volontiers
la préférence fur celles de nos PréNOVEMBRE
. 1762. 83
déceffeurs ou de nos Voifins, fans penfer
que nous pourrons être furpaffés par
ceux qui viendront après nous.
>
Il femble donc , à raifonner ainfi
qu'on ne fçauroit porter dans une queftion
de cette espéce aucun jugement affez
certain , pour que l'efprit en foit parfaitement
fatisfait. Mais d'un autre côté ,
quelque incertitude qu'on veuille jetter
fur une matière , c'eft toujours aux principes
que l'on doit revenir. Nous avons
des régles que la Raifon & l'expérience
ont établies pour juger de l'état
des Langues , & ce feroit chicanner à
plaifir , que de vouloir leur oppofer des
doutes qui n'ont pour fondement qu'une
fimple poffibilité dont les effets nous
font inconnus. Il ne s'agit donc que de
développer ces Principes , & de les appliquer
à notre Langue pour connoître
fi elle eft véritablement parvenue au
terme de fa perfection ; & pour cela.
nous l'éxaminerons dans trois différens
états , c'est-à-dire , dans ce qu'elle a été,
dans ce qu'elle eft , & dans ce qu'elle
pourroit être.
Mais avant que d'entrer dans ce détail
, il faut établir pour maxime , que
chaque Langue a un génie particulier
qui a fes agrémens & fes défauts auf-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
quels on ne peut toucher fans anéantir
fon éffence , & compofer un langage
tout nouveau. Qui voudroit , par exemple
, ôter l'inverfion des phraſes dans
les Langues Grecque & Latine , & l'introduire
à un certain point dans la Françoife
; ou bien qui prétendroit affujettir
ces deux premiers idiomes à la néceffité
des pronoms perfonnels devant les
verbes , tandis qu'il en affranchiroit entierement
le nôtre , ne formeroit - il point
par cette atteinte , des Langues toutes
différentes qui ne feroient plus ni le
Grec , ni le Latin , ni le François ? Il
ne s'agit donc pas de corriger ce qui
eft de l'éffence fondamentale d'une Langue
, il faut au contraire pénétrer fon
véritable caractère pour en tirer les
beautés dont elle eft fufceptible ; & l'on
doit borner fa culture à lui faire produire
avec plus d'abondance fes fruits propres
& naturels , fans prétendre la forcer
à en adopter d'étrangers qui feront incompatibles
avec fa nature .
Ce principe pofé , il fuffit de comparer
la Langue Françoife telle que nous
la parlons aujourd'hui , avec l'état où
elle étoit il y a deux cens ans , pour fentir
d'abord qu'elle s'eft élevée à un degré
de perfection auquel on n'auroitpeutNOVEMBRE
. 1762. 85
être jamais dû s'attendre. Parcourons
nos anciens Auteurs ; plufieurs d'entre
eux n'ont cédé en rien aux modernes
pour la délicateffe de l'efprit & la beauté
du génie ; cependant quand on lit
leurs écrits , on fent auffitôt combien
ils étoient mal affurés dans leur langage
; fouvent ils chancélent, ou marchent
à tâtons , & ne femblent , pour ainfi
dire , que bégayer . Le ftyle noble leur
étoit furtout inconnu , & leur langage
n'a jamais été fi barbare que lorfqu'ils
ont tenté de le rehauffer. Il n'y a qu'à
jetter les yeux fur les Odes de du Bellai
& de Ronfard , pour connoître combien
norre Langue malgré l'enthouſiafme
& le feu de ces deux Poëtes , étoit
alors incapable d'exprimer de grandes.
images. Auffi s'en appercevoient- ils euxmêmes
; & c'est pour cela que Ronfard,
ne trouvant point dequoi rendre fes
hautes & fublimes penfées , crut ne
pouvoir mieux faire que d'habiller à
la Françoife les termes Grecs & Latins
, en quoi il faillit à fapper pour
toujours les fondemens de notre Langue .
Ce n'eft pas pourtant que le vieux
François n'ait eu dès -lors & même bien
auparavant une efpéce de mérite à certains
égards. Charles- Quint difoit que
86 MERCURE DE FRANCE .
c'étoit le langage qu'on devoit parler
aux hommes , ce qui fuppofe qu'on lui
trouvoit déja de la force & de la dignité :
Ce qu'il y a de vrai , c'eft que notre
Langue a poffédé de bonne heure des
tours tendres & gracieux. Les Poëfies
du Comte de Champagne , de Jean de
Meun , & de Villon , préfentent en plufieurs
endroits des expreffions & des
images qui nous plaifent encore aujourd'hui
: fur quoi l'on peut faire cette
remarque , que les Ouvrages écrits en
Vers , nous paroiffent à proportion
beaucoup moins barbares que la Profe
du même temps , & la raifon qu'on en
peut donner , c'eft que les Vers ne pouvant
fubfifter fans harmonie , nos vieux
Poëtes fe font vus forcés de la chercher
autant qu'il étoit en eux ; & cette heureufe
contrainte les a portés à fe fervir
d'un ftyle plus exact , & d'une élocution
plus foutenue.
Au refte, cette ancienne Langue avoit
une forte d'avantage extrêmement confidérable
( & que nous avons peut-être
perdu depuis c'eft cette efpéce de
naïveté qui eft quelque chofe de différent
du naturel , & qui confifte à exprimer
d'un air fimple & ingénu , des traits
gracieux , plaifans , & quelquefois maNOVEMBRE.
1762. 87
lins , où la fineffe ne femble fe rencontrer
que par hazard , & pour ainfi dire
fans intention de la part de l'Auteur.
Les OEuvres de Marot font pleines de
ces fortes de traits ; & ce qui fait penfer
que le vieux langage étoit plus propre
à les exprimer que celui dont nous
ufons aujourd'hui , c'eft que lorfque
nous voulons écrire dans ce genre , furtout
en matière de Poëfie , nous avons
ordinairement recours au ftyle ancien . Il
eft vrai que les tours & les mots antiques
dont nous nous fervons en ce cas ,
peuvent bien nous faire une certaine
illufion , parce qu'ils ont par rapport à
nous un air d'ingénuité qu'ils n'avoient
peut- être pas pour ceux à qui ils étoient
d'un ufage ordinaire & familier.
Nos Anciens fe donnoient auffi beaucoup
plus de licence pour les inverfions
des phrafes , & ceux qui les trouvent à
defirer dans notre Langue , devroient
regretter infiniment la perte de cette liberté.
Mais fans en difcuter ici les avantages
& les inconvéniens , il fuffit de remarquer
qu'à mefure que la langue s'eft
formée ,les inverfions en ont été bannies,
ce qui fait voir qu'elles ont quelque chofe
de contraire à fon véritable génie ;
d'autant plus que nos déclinaifons n'ayant
88 MERCURE DE FRANCE.
pas
de terminaifons bien différentes , ne
peuvent guères s'accommoder d'un dérangement
de mots qui rempliroit les
phrafes d'équivoques & d'obfcurité.
Quoiqu'il en foit , perfonne ne doute
que Langue Françoiſe n'ait infiniment
gagné par les divers changemens qui s'y
font faits depuis que Malherbe a commencé
à lui donner , pour ainfi dire , une
forme nouvelle . Quelle nobleffe , quelle
douceur , & quelle abondance en comparaifon
de la féchereffe & de la
pauvreté
des anciens temps ! Que d'ordre dans
les phrafes , que d'inventions de nouveaux
tours , que d'exactitude dans l'application
des mots propres ! Ces progrès
font trop
fenfibles & trop évidens pour
qu'on s'arrête à les prouver ; mais en eſtce
affez pour conclure que la Langue ,
telle qu'elle eft aujourd'hui , eft enfin arrivée
au point fixe de fa perfection , de
manière qu'elle doive ſe borner à fes richeffes
acquifes , fans efpérance de pouvoir
s'enrichir encore à l'avenir ? C'eſt
ce que nous avons à éxaminer.
On peut établir pour premier principe,
qu'une Langue doit être cenfée parvenue
à fon dernier période , lorfqu'elle eft capable
d'exprimer toutes nos penfées avec
force , élégance & majesté : car l'exprefNOVEMBRE.
1762. 89
fion n'eft que l'image de la penfée , &
quand cette penfée peut être rendue
dans toute fa jufteffe & toute fa beauté ,
il n'y a plus rien qui foit à defirer .
Or il eft certain, dans le fait , qu'il n'y a
point de fujet ou de matière fi difficile
, fi fublime , & fi fubtile ; point de
Science , point de genre de Littérature
qui n'ait été traité dans notre Langue
avec toute la préciſion & tout l'agrément
poffible nous ne voyons rien en général
dans les Ouvrages des Anciens , ou
des Etrangers, qui ne puiffe être rendu en
François d'une manière auffi élégante &
auffi énergique proportionnément aux
caractères des différentes Langues. Que
d'excellentes Traductions au moyen defquelles
les idées les plus étrangères font
devenues Françoifes ! L'Hiftoire , la Poëfie
, la Philofophie , le Droit, la Théologie
, la Métaphyfique , & tout ce qu'il y
a de plus abftrait dans les Mathématiques
, ont trouvé dans le François des
expreffions auffi juftes , que dans les
Langues les plus vantées ; & l'on ne peut
rien fouhaiter de mieux écrit , ni d'Ouvrages
plus élégans que plufieurs Traités
de nos Auteurs François fur toutes
ces matières ; ce qui prouve que notre
90 MERCURE DE FRANCE .
Langue peut exprimer pleinement tout
qu'on peut penfer.
Un autre principe que l'expérience nous
enfeigne, & qui eft fondé fur l'exemple
uniforme des autres idiomes , c'eſt qu'une
Langue eft toujours préfumée ſe former,
à mesure qu'elle produit d'excellens
Auteurs en tous genres ; & s'il fe trouve
qu'elle en ait fourni en même temps un
grand nombre de fi parfaits qu'on n'en
puiffe guère efpérer de meilleurs , on doit
regarder ce temps comme l'époque de
fon dernier accroiffement ; c'eft lorfque
Rome a vûparoître prèfqu'enſemble les
Cicérons , les Saluftes , les Virgiles &
les Horaces , que la Langue Latine s'eft
trouvée au point de fa plus grande beauté
. Les Italiens d'aujourd'hui , malgré la
prévention naturelle à tous les hommes
pour le fiécle où ils vivent , confeffent
que leur Langue n'a jamais été fi pure que
lorfqu'elle a enfanté en même temps un
Taffe , un Ariofte , un Bembe , un Sennazar.
Mais quelle Nation a jamais produit
à la fois de plus grands hommes en
toute forte de Littérature, que ceux qui
fe font faits admirer en France depuis un
fiécle ? Pouvons-nous fenfément nous
flatter que nous verrons éclore à l'avenir
des Ouvrages d'un ftyle plus pur , plus
NOVEMBRE. 1762. 91
élégant , plus fublime que celui qui régne
dans les Ecrits de nos grands Auteurs?
Ne fentons- nous pas en les lifant,
cette même fatisfaction ,ces mêmes tranfports
d'admiration qu'excite en nous
la lecture de ce qu'Athènes & Rome
nous ont tranfmis de plus beau ? Qu'on
choififfe certains endroits de Boileau ou
de Racine ( je cite ces deux Auteurs ,
parce qu'ils fe font diftingués par la pureté
du ſtyle ) peut - on concevoir un fangage
plus noble & plus parfait en toutes
fes parties ? Dira - t- on qu'il eft à fouhaiter
que notre Langue prenne un autre
ton que celui qu'ils lui ont donné , ou
plutôt ne doit- on pas éxhorter ceux qui
veulent bien écrire , à fuivre éxactement
leurs traces ? Les Grecs & les Romains
n'ont jamais prétendu que leur Langue
deviendroit plus belle qu'elle ne l'étoit
dans les Ecrits de Démosthènes & de Cicéron.
Nous devons raifonner comme
eux ; & puifque notre Langue a eu le
bonheur d'enfanter tant d'Ouvrages ,
dont l'excellence eft comparable aux
plus grands modèles , c'eft une preuve
convaincante qu'elle a fçu raffembler ,
toutes les beautés dont elle eft fufcepti
ble . Et véritablement depuis les Auteurs
qu'on vient de citer , & qui ont mis , fi
92 MERCURE DE FRANCE.
on l'ofe dire , la derniere main à fa conf
truction , que de fçavantes plumes n'ont
pas encore illuftré la Littérature ? La gloire
de la Nation en a été fans doute augmentée
; mais la Langue en a-t-elle reçu un
nouveau degré de perfection ? Avonsnous-
vû s'élever un genre d'élocution
plus exact , plus riche , & plus accompli
? Il eft cependant plus que vraifemblable
que s'il y avoit encore quelque
chofe à inventer , ces découvertes n'auroient
pas échappé à tant de beaux génies
qui n'avoient pas moins de fagacité que
leurs prédéceffeurs : car les progrès d'une
Langue , à qui il en refte à faire , ne peuvent
s'arrêter que lorfqu'il lui manque de
bons Ecrivains. Comment donc ces progrès
, jufqu'alors fi fenfibles , fe feroientils
fufpendus tout d'un coup entre les
mains de nos meilleurs Maîtres , malgré
ce que l'expérience nous apprend que.
plus un Art ou une Science approche de
fa perfection , & plus fes fuccès font rapides
? Concluons que cet état de repos ,
où notre Langue eft demeurée depuis
près d'un fiécle , eft encore une marque
évidente qu'on n'y peut rien changer , &
qu'elle eft par conféquent arrivée à fon
véritable terme .
T
En effet , il n'y a pas de principe plus
NOVEMBRE. 1762. 93
certain , pour juger qu'une Langue eft
pleinement formée, que lorsqu'on n'apperçoit
plus de changemens ou d'augmentations
à y faire , ni rien qui lui manque
ou du côté de l'expreffion , ou du
côté des tours , eu égard à fon caractère
qui n'eft point compatible avec certains
agrémens qu'on trouve en d'autres Langues.
Voyons donc encore une fois , fi
nous fommes dans ce cas par rapport à la
nôtre ; & après avoir éxaminé ce qu'elle
eft aujourd'hui , voyons s'il eft poffible
d'indiquer ce qu'elle pourroit être à l'avenir,
Le reste au Mercure prochain.
L'ART de fentir & de juger en matière
DE GOUT , avec cette Epigraphe; Quís
potis eft dignum pollenti pectore carmen
condere , pro rerum majeftate ....
Lucret. Lib. 6. 2 vol. petit in- 8° . A
Paris , chezPilot , quai de Conti , à
la Croix d'or , 1762. Avec Approbation
& Privilége du Roi.
L
Νους
ous avons déja plufieurs Ouvrages
de Littérature qui traitent de la mê
94 MERCURE DE FRANCE.
me matière ; mais nous croyons trouver
des vues nouvelles dans ce dernier
Ecrit de M. Seran de la Tour. L'objet
de fon Livre eft de faire connoître en
quoi confifte le goût dans les Arts, dans
les Sciences , & dans les productions de
la Nature & avant que d'entrer dans
fon Sujet , l'Auteur examine , dans des
confidérations préliminaires, fi l'on peut
donner une notion précife du goût ; il
réfute les preuves par lefquelles on prétend
démontrer que cette notion n'eſt
pas poffible; & il propofe des moyens
de donner cette notion.
Ces deux Tomes font divifés en quatre
Livres ; chaque Livre en Chapitres ,
& les Chapitres en Sections. Sans fuivre
l'Auteur dans ces différentes divifions
, nous donnerons un coup d'oeil
rapide fur les parties éffentielles de l'Ouvrage.
Nous commencerons par quelques
définitions du goût , que nous ont
données des Auteurs célébres , tels que
MM. de Montefquiéu , de Voltaire &
d'Alembert , après lefquelles vient immédiatement
celle de M. l'Abbé Seran
de la Tour. M. de Montefquieu a dit
que , le goût n'eft autre chofe que l'a-
» vantage de découvrir avec fineffe
» & avec promptitude la meſure du
NOVEMBR E. 1762. 95
» plaifir que chaque chofe doit donner
» aux hommes . M. de Voltaire définit
le goût : » le fentiment des beautés &
» des défauts dans tous les Arts . M. d'Alembert
dit que le goût le goût eft le talent
» de démêler dans les Ouvrages de
» l'Art , ce qui doit plaire aux âmes fen-
» fibles , & ce qui doit leur déplaire.
2
M. Seran de la Tour ne rejette point
abfolument ces différentes définitions
du goût ; mais s'en rapportant au jugement
du Public fans vouloir hazarder
le fien , & plein de refpect pour les
grands noms qu'on vient de citer
il aime mieux garder un modeſte filence
, que de combattre directement
ces trois définitions : ce qui ne l'empêche
pourtant pas d'en donner une
autre , que nous foumettons à notre
tour au jugement du Public , qui pourra
la comparer avec celle de MM. de Montefquieu
, de Voltaire & d'Alembert :
La voici , » le goût dans tous les gen-
» res du beau , eft un fentiment paffif ,
» lorsqu'il en reçoit ou qu'il en conçoit
» l'idée. Il eſt actif, lorfqu'il l'exprime ,
» qu'il peint cette idée avec la force &
-> la
grace dont il eft fufceptible .
Comme cette définition pourroit paroître
obfcure à quelques Lecteurs ;
96 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Abbé de la Tour explique fa penſée,
& c'est ce qu'il faut lire dans l'ouvrage
même qui eft écrit avec beaucoup.
d'ordre de clarté & de précifion
quoique fur des matières abftraites &
néceffairement entremêlées de beaucoup
de métaphyfique.
er
L'origine , la caufe , le principe & la
nature du goût font le fujet de quatre
chapitres. Le 1 eft un abrégé fuccinct de
l'Hiftoire des Sciences & des Arts depuis
l'origine du monde , jufqu'au fiécle préfent.
Les trois autres font pleins de réfléxions
profondes , lumineufes , & utiles
au progrès des Arts & des Lettres . Après
ces principes généraux , l'Auteur entre
dans des détails pour en faire l'application.
Le goût qui crée , qui imite , qui
compile , font autant de points fur lefquels
M. l'Abbé de la Tour a cru devoir
infifter. Ce qui eft du reffort du Génie ,
de l'Efprit , de l'Imagination ; fon feu
fon enthoufiafme , fon fublime , tout
cela demandoit à être traité féparément ;
& l'on peut dire que l'Auteur fait remarquer
la plupart de ces qualités dans la manière
même dont il en parle,
Une infinité d'autres queftions , fubordonnées
à ces questions principales , en
naiffent fi naturellement , qu'elles forment
NOVEMBRE . 1762. 97
ment enſemble un tout parfaitement lié
dans toutes fes parties. Pour l'intelligence
de la plupart de ces matières qui, comme
nous l'avons dit, font par elles-mêmes affez
abftraites, l'Auteur a employé la force
des éxemples dans toutes les occafions
où elle lui a paru néceffaire . Ces éxemples
font tirés des chefs -d'oeuvres de ces
génies créateurs , qu'il eft auffi facile de
choifir pour modèle , que rare de les imiter.
Ces grands traits fervent d'ornemens
à l'aridité des fpéculations. Ils embelliffent
en éclairciffant , & leurs charmes fe
répandent jufques fur l'abſtraction de la
Métaphyfique.
•
FABLES nouvelles , divifées en fix Livres.
A Paris , chez Brocas & Humblot
, Libraires , rue S. Jacques , audeffus
de la rue des Mathurins , au
Chef S. Jean. 1762. Avec Approbation
& Privilége du Roi. i vol. in- 12.
petit format.
LES
Es fujets de la plupart des Fables qui
compofent cet agréable petit recueil ,
font de l'invention de l'Auteur. Celles
E
98 MERCURE DE FRANCE.
qu'il n'a fait que mettre en vers , fe reconnoiffent
par le nom même de celui
qui en fournit l'idée. Nous croyons que
ce Volume peut tenir une place diftinguée
dans le Cabinet de ceux qui font
également curieux & du mérite littéraire
d'un Ouvrage , & de la beauté de fon
Edition. Pour donner une légère idée
de ces nouvelles fables , nous citerons
celle qui eft intitulée , Les deux Intérêts.
Quand la mort eut frappé Turenne
Le plus grand de nos Généraux ,
Les cartes à la main , Dorife & Célimène
Pleurerent ainfi ce Héros.
Madame , fçavez-vous une triſte nouvelle ?....
Faites , Madame ; quelle eft-elle ? ……..
Turenne eſt mort. Coupez .... c'eſt un trèsgrand
malheur.
Si j'avois eu le Roi de coeur ,
J'aurois compté foixante. Il avoit bien du zéle ...
Parlez , Madame ah ! j'ai mal écarté.
Mes treffles font à bas. La funefte campagne.
J'avois le dix ; pourquoi l'ai-je jetté ? ...
....
Quel triomphe pour l'Allemagne ! ...
Trois treffles font venus. Qui s'en feroit douté ?
Mais comment eft-il mort ? Une tierce majeure ,
Fayede point ... eft bonne. Un boulet de canon...
ois Dames valent-elles ? ... Non.
BIBLIO
LYON
189327711
NOVEMBRE. 1762. 99
Quatorze de Valets , trois dix... A la bonne heure.
Misérables Valets ! ... Que va faire le Roi ?...
Quatre , du treffle . Il aura de la peine
A remplacer ce fameux Capitaine.
Lifette entre ... Madame , un grand malheur
Eh quoi ?
C'eft que la petite Cibèle"
THEQUE
LYON
N'a voulu rien manger depuis hier au foir...
O ciel elle eft malade ! Il faut que j'aille voir
Madame, excufez - moi . Quelle douleur mortelle !
Lifetté , allons , partons , je fuis au défeſpoir. ,
•
DE
ALLE,
On peut remarquer du naturel dans
cette Fable. La plupart font ingénieufes
& naïves. Le ftyle en eft aifé & correct .
L'Auteur qui ne fe nomme point , a
fouvent introduit & toujours affez
heureuſement , fur la Scène , des Etres
Métaphyfiques , tels que le Bien & le
Mal le Vrai & le Faux , l'Amourpropre
,, & c. Il paroît avoir travaillé
principalement pour la jeuneffe à qui
fes Fables peuvent être en effet d'une
grande utilité.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
"
SUITE de l'Atlas Méthodique & Élémentaire
de Géographie & d'Hiftoire ,
par M. BUY DE MORNAS ,
Géographe de Mgr le Duc de Berry.
Seconde Partie.
LEE 26 du mois de Septembre , l'Auteur
a préſenté au Roi , à la Reine & à
toute la Famille Royale , les trente premieres
Cartes de la feconde Partie de
cet Ouvrage très - curieux & très -utile.
Nous avons rendu compte , dans quelques-
uns de nos Mercures , de toute la
premiere Partie, & des quinze premieres
Cartes de la feconde . Nous allons parcourir
les quinze fuivantes. Nous dirons
auparavant , qu'on ne peut trop louer
les Auteurs fur leur exactitude à faire
paroître les différentes parties de ce grand
Atlas aux temps marqués. Les frais
qu'exigent une entrepriſe de cette nature
, n'ont point rallenti leur ardeur ; &
le Public voit avec fatisfaction , que la
promptitude avec laquelle ils s'empreffent
à le fervir , ne leur a point fait négliger
les foins néceffaires pour la perfection
de l'Ouvrage. Nous ne répéteNOVEMBRE
. 1762. IOI
-
rons point ce que nous avons déjà dit
plufieurs fois touchant l'importance &
Futilité générale de ce travail ; nous
en avons fait connoître le plan , l'objet
& une partie de l'éxécution.
Les quinze Cartes que M. de Mornas
nous offre aujourd'hui , repréſentent la
confufion des Langues après la conftruction
de la Tour de Babel , la difperfion
du Genre-humain , le partage de
la Terre entre les fils & les petits -fils de
Noé , l'hiſtoire du Genre-humain , depuis
le dix-huitiéme , jufqu'au vingtuniéme
Siécle , avec la defcription de
tous les Pays où ces événemens font
arrivés. Comme il n'a pas cru devoir
entrer dans l'hiftoire des premiers Empires
, fans donner fucceffivement une
deſcription particuliere des différentes
parties de l'ancien Continent , il donne
un cours complet de Géographie ancienne
; & les Cartes fuivantes repréfentent
l'ancienne Afie ; l'Afie mineure
divifée en Royaumes & en Provinces ;
la Syrie en général , & la Syrie propre ;
la Phénicie , & la Paleſtine en particulier;
l'Afrique ancienne; l'Europe & l'ancienne
Efpagne ; les Gaules Narbonnoiſe
& Aquitaine , Celtique & Belgique ; la
Gaule Cifalpine , la Ligurie & l'Etrurie ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'ancienneItalie enfin divifée en plufieurs
Cartes ; le tout plein d'Obfervations & de
Recherches . Nousavons eu la fatisfaction,
en les parcourant , d'y trouver tous les
lieux cités dans les anciens Auteurs , ou
comme Patrie des Grands-Hommes , ou
comme le théatre de quelque Siége ou
de quelque Bataille mémorable.
Nous ne devons pas oublier le frontifpice
de l'Ouvrage , que l'Auteur a délivré
parmi ces quinze dernières Cartes
& qui fait un morceau de la plus grande
beauté. Il repréfente le Temple de l'Hiftoire
, avec tous les ornemens qui le
caractérisent.
Enfin nous ne fçaurions trop exhorter
nos Lecteurs à fe procurer un Ouvrage
d'une utilité fi univerfelle . Ils pourront
s'adreffer directement à M. de Mornas
fui-même, rue S. Jacques , à côté de
S. Yves , qui délivrera auffi les Cartes
fuivantes au temps indiqué..
Nous apprenons qu'à la follicitation
de plufieurs Soufcripteurs , il s'eft déterminé
à faire chez lui des Conférences
particulières , trois fois par femaine , de
douze à quinze perfonnes feulement .
Ceux qui defireront fe faire infcrire
feront obligés de s'y prendre de bonneheure
pour y être admis.
NOVEMBRE. 1762. 103
ANNONCES DE LIVRES.
LE GENTILHOMME CULTITATEUR
, ou Corps complet d'Agriculture
, traduit de l'Anglois de M. Hall , &
tiré des Auteurs qui ont le mieux écrit
fur cet Art. Par M. du Puy d'Emportes,
de l'Académie de Florence.
Omnium rerum ex quibus acquiritur , nihil eft
agricultura melius , nihil uberius , nihil
homine libero dignius.
Cicer. Lib. 2. de Offic.
Volume in-4°. Tome 4. A Paris ,
1762 , Chez P. A. le Prieur , Imprimeur
du Roi , rue S. Jacques , F. G. Simon
Imprimeur du Parlement , rue de la
Harpe , Durand Libraire , rue du Foin,
& Bauche , Libraire , quai des Auguftins.
A Bordeaux , chez Chapuis l'aîné.
En attendant que nous puiffions parler
plus en détail du mérite de ce nouveau
Volume , nous nous croyons fondés
à croire qu'il ne fera qu'ajouter au
fuccès des premiers.
DISSERTATION adreffée aux Académies
fçavantes de l'Europe , fur une
È iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Nation de Celtes nommés Brigantes ou
Brigans , Fondateurs de plufieurs Villes
de leur nom , duquel & de leur race , il
fe trouve encore des hommes en Bretagne.
Par un Auteur de la même Nation.
Dilatet Deus Japhet.
Genef.
Brochure in - 12 . A Breghente , dans le
Tirol , 1762 ; & fe trouve à Paris chez
Briaffon , rue S. Jacques , à la Science.
On offre à l'Europe entière ( dit
l'Auteur dans un avant - propos ) l'éfquiffe
d'un Tableau qui doit l'intéreffer ;
une main plus habile & plus à portée
des fecours littéraires , le rendroit plus
digne de fes regards ; mais dans l'état
où il fe trouve , il préfente des notions
certaines fur les premiers Peuples qui
habitérent cette belle Partie du Monde
& fur les Villes qu'ils y fondérent, qui
confervent encore leur nom .... On invite
ceux qui voudront lire ces recherches
, & qui pourroient contribuer à les
perfectionner , à feconder l'Auteur par
leurs remarques ; il les recevra avec reconnoiffance
, comme il foumet avec la
franchife des anciens Celtes fon travail
à leur inspection.
NOVEMBRE. 1762. 105
On trouve chez Tilliard , Libraire à
Paris , quai des Auguftins , à S. Benoît ,
les Mémoires & Obfervations recueillies
par la Société oeconomique de Berne
, Année 1762. 4 vol in- 8° .fig. Il en
paroît un volume tous les trois mois qu'il
reçoit fucceffivement & éxactement.
Chaque Volume a environ 300 pages ,
& l'année complette a quatre Volumes.
Ce Recueil eft connu & eftimé.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ,
Je viens de donner au fieur Mérande ,
Imprimeur-Libraire d'Avignon , un
Manufcrit portant pour titre Globle univerfel
de Gnomonique , ou l'inftrument
propre à faire connoître le lever &
le coucher du Soleil pour tous les lieux
de la Terre , & les heures du jour de
ces différens lieux . J'ai cru qu'il étoit
de mon devoir de le donner au Public ;
vu qu'après avoir bien examiné , je l'ai
trouvé unique en ce genre ; motif affez
puiffant pour un Auteur bien intentionné.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Je vous prie donc , Monfieur , de vouloir
bien l'annoncer dans le Mercure
prochain , afin de feconder mes defirs
qui ne tendent qu'à me rendre utile à
la Société.
,
A la tête de mon Ouvrage , j'ai placé
une courte Préface , pour faire connoître
les motifs qui m'ont engagé a le rendrepublic;
après quoi je paffe à la defcripcription
de l'inftrument & de ce qui
m'en a fait naître l'idée . Cette defcription
eft fuivie de deux Tables qui font
connoître l'élévation des deux Poles ,
du Boréal & de l'Auftral , pour tous
les principaux lieux de notre Globe.
Pour faciliter ceux qui voudront opérer
fur les deux Emifphères , je diviſe
enfuite le reftant en trois points , dont
le premier fait connoître l'heure du jour
dans quelque lieu que l'on fe trouve.
Le fecond enfeigne l'heure du lever &
du coucher du Soleil pour tous les endroits
de la Terre , & les heures du jour
de différens lieux. Le troifiéme la différence
des Méridiens : le tout accompagné
d'explication & de démonftrations à la
portée de tout le monde , avec une
Table du lever & du coucher du Soleil
au plus grand jour de l'année. Le Format
eft un in-12 de 100 pages , petit
a
NOVEMBRE. 1762. 107
papier . Au refte , Monfieur , je ne fçaurois
trop vous prier de mettre ma jeuneffe
devant les yeux du Public : Un
Auteur à l'âge de vingt ans a peut-être
droit d'efpérer quelque indulgence de
la part de fes Lecteurs ; c'eft auffi fur
quoi je me fuis fondé en ofant lui
donner mon Ouvrage. J'ai l'honneur
d'être , & c. LOUIS FABROT.
A Nimes , ce 13 Octobre 1762.
2
ARTICLE III.
SCIENCES ETBELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la Séance publique de
l'Académie des Sciences , Arts , &
Belles-Lettres de DIJON de l'année
1762. *
*
M.
MICHAULT
Secrétaire
perpé-
>
* Nous venons de retrouver cette Piéce & la
fuivante , malheureuſement égarées dans le dépôt
du Mercure ; & nous fupplions MM . de l'Académie
de DIJON & de celle de la ROCHELLE de
vouloir bien agréer nos excuſes.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ruel , a fait l'ouverture de cette Séance
par un Difcours fur les Travaux de l'Académie
pendant l'année 1761. L'Auteur
, avant d'expofer les Projets & les
Ouvrages de cette Société , fait quelques
réfléxions générales fur la Littérature
Moderne & fur l'état actuel de l'Académie
de Dijon. L'efprit Philofophique
, dit-il , qui avoit fi long-temps régné
dans l'Empire des Lettres , & qui
s'étoit même introduit jufques dans nos
Romans , femble aujourd'hui fe fixer ä
des objets utiles , & fe renfermer dans
tout ce qui peut concourir au bien public.
Déja les Sciences & les Arts font
cultivés parmi nous avec tant d'ardeur
qu'on voit fouvent les matières les plus
abftraites , les queftions les plus épineufes
, faire le fujet des converfations ordinaires.
Toutes les principales Villes
du Royaume ont leurs Sociétés Académiques
; elles s'y font même tellement
multipliées , que peut-être , à cet égard ,
la France l'emporte - t - elle fur l'Italie .
Jamais l'Esprit n'y eut plus de prétention
, la Philofophie plus de profélytes ,
les Mathématiques plus de difciples
l'Eloquence & la Poëfie plus d'Eléves ,
les Arts plus d'Amateurs , la Langue
plus d'abondance , d'énergie , de cor-
>
NOVEMBRE . 1762.
109
tection & de politeffe ; fi la profonde
érudition paroît y être un peu négligée ,
c'eft qu'on croit que le feu du génie s'étouffe
dans les ronces & les épines d'une
critique féche & aride : tel eft donc le
goût du fiécle ; on veut inventer , on
véut créer. Si l'imagination nous a malheureuſement
égarés dans quelques fyftêmes
Philofophiques ; moins vive &
plus réglée , elle hâtera , fans doute
nos progrès dans les Arts ; & ce fera
pour nous un avantage réel , un bonheur
même pour l'humanité , que nos
plus grands fuccès brillent dans la fphère
des genres utiles.
Cependant , que cette vive ardeur n'éteigne
point en nous le goût des Belles-
Lettres ; & puifque dans le Temple
même d'Apollon , nous voulons élever
aux Sciences & aux Arts de nouveaux
Autels , que les Mufes & les Grâces
y préfident toujours à nos facrifices .
Mais pour éxercer nos talens avec une
certaine fupériorité dans les différentes
parties de la Philofophie & de la Littérature
, loin de nous , furtout , cette curiofité
vague & fuperficielle , qui paffe
rapidement & fans ceffe d'un objet à
l'autre ; curiofité tantôt indifcrette &
tantôt dangereufe ; curiofité toujours
110 MERCURE DE FRANCE .
frivole, toujours puérile ; fouvent même
ridicule.
Loin de nous encore cette pénible
recherche , cette vaine affectation de
Bel- efprit , répandu avec tant de profufion
& fi peu de fagacité dans quelques-
uns de nos Ecrits modernes . C'eſt
ainfi que dans un tableau éclairé d'une
lumière vafte & éblouiffante , où de
foibles ombres ne forment que des contraftes
prèſqu'infenfibles , tous les objets
paroiffent confondus & défigurés.
Tels font même plufieurs de nos Ouvrages
Philofophiques , tout couverts de
fleurs étrangères au Sujet : abus de l'efprit
; abus d'autant plus dangereux
qu'on en a toujours vu naître la corruption
du goût.
Pour fuivre le louable ufage de toutes
les Sociétés Littéraires , nous allons préfenter
ici le tableau des Opérations &
des Plans de l'Académie dans le cours
de l'année derniere. Elle s'applaudit publiquement
, après une éxacte révifion
de fes Statuts , d'avoir corrigé & augmenté
le Code de fes loix : elle fe glorifie
d'avoir admis dans fon fein des
Hommes Illuftres qui font l'honneur du
Parnaffe François ; des Philofophes dont
les fublimes Ecrits font confacrés à l'ImNOVEMBRE.
1762. III
mortalité ; des Sçavans que leurs vaſtes
connoiffances ont rendu célébres dans
la République des Lettres ; des Hommes
enfin dont le profond génie s'eft
frayé de nouvelles routes dans la carrière
des Beaux-Arts . * Telles font les alliances
Littéraires que l'Académie vient de
contracter .
La Médecine , la Phyfique & la Morale
ont toujours été les principaux objets
de nos éxercices Académiques ;
mais quelque fpacieufe que foit cette
enceinte , nous nous fommes apperçus
infenfiblement que nous y étions encore
trop refferrés . Nous avons donc ofé dans
la fuite affocier à ces trois Sciences, l'Hiftoire
, les Arts & les Belles- Lettres ;
convaincus qu'en étendant le plan de
nos recherches & de nos études , ce
n'étoit que remplir plus dignement les
vues du Fondateur de cette Société.
Parmi les projets qu'à formé l'Académie
, il en eft un , fur- tout , qui
l'occupera toujours effentiellement : dévouée
au bien public , elle fe fera un
devoir de confacrer fa plume à l'Hiftoire
de Bourgogne , de fe rendre utile à fes
Concitoyens , & de travailler avec le
* MM de Crébillon , de Buffon , Lacurne de
Sainte Palaye , Rameau &c..
112 MERCURE DE FRANCE.
plus grand zèle au moyen d'y encourager
le Commerce & l'Agriculture .
Un autre objet qui intéreffe encore particulièrement
l'Académie , c'eſt l'Ĥiftoire
de fa fondation , de fes progrès
& de ſes travaux , qu'elle fe propofe de
donner inceffament au Public.
Après ces obfervations préliminaires ,
M. Michault entre dans le détail des
difcours & des differtations qui ont
rempli les Séances de l'année 1761. En
fuivant l'ordre des Sujets Philofophiques
, Hiftoriques & Littéraires qui ont
occupé les Académiciens , il préſente
quelques légères éfquiffes de divers Ouvrages
de Médecine , de Chirurgie ,
de Chymie , de Botanique , de Phyfique
, de Géographie , de Politique &
de Morale Il expofe par de courts
extraits quelques difcuffions critiques
& littéraires , différens Mémoires fur la
tranfmutation des Métaux , fur l'union
de l'âme & du corps , & il termine enfin
cette efpéce de Journal par l'article de
la Poëfie . M. Picardet l'aîné , dit-il , en
nous faifant part de fes réflexions fur la
Poëfie familière , a cru ne pouvoir plus
vivement caractériſer ce genre , qu'en
ajoutant les exemples aux préceptes . Les
Poëtes ne font pas toujours obligés de
NOVEMBRE. 1762. 113
, on
parler le langage des Dieux '; il leur eft
permis quelquefois de jouer avec les
Grâces. Mais l'art de badiner agréablement
eft d'autant plus difficile , que
pour peu qu'on s'éloigne de l'élégante
fimplicité qui en fait le caractère
tombe dans le bas & le rampant , dans
ces fades plaifanteries où l'équivoque
& les jeux de mots tiennent prèfque
toujours lieu de fel attique & d'efprit.
Les Vers de M. Picardet , pleins de feu
de délicateffe & de fentiment , font des
modèles formés d'après les Régles-mêmes
qu'il prefcrit dans l'exercice de la
Poëfie familière .
M. Gelot lut enfuite un Mémoire'
contenant l'expofition hiftorique de la
Chartre de Commune , accordée à la Ville
de Dijon en 1187 , par Hugues III ,
Duc de Bourgogne de la feconde Race.
Aucun Hiftorien avant M. Gelot
n'avoit encore entrepris de commenter
& d'expliquer toutes les claufes de
nos anciennes Chartres. L'illuftre Auteur
de l'Esprit des Loix n'en a même
parlé que très -fommairement ; quoiqu'il
ait reconnu que ce fût à l'établiffement
de ces Chartres & à l'affranchiffement
des Serfs , que nous fommes
redevables du retour de la liberté.
114 MERCURE DE FRANCE .
Après quelques Obfervations auffi
curieufes qu'utiles fur la Fondation &
l'Hiſtoire ancienne de Dijon , M. Gelot
entre dans l'examen critique des Priviléges
qu'Hugues III. accorde à cette
Ville par fa Chartre de Commune ; Charfelon
la remarque de l'Auteur , femblable
à celle de Soiffons concédée par
Louis- le-Gros ; laquelle a fervi dans la
fuite de modèle à toutes les autres .
tre ,
Par la Chartre de Dijon , ceux qui auront
juré la Commune , font autorisés
à fe défendre , à ne fouffrir aucun tort,
& même à en pourfuivre la réparation :
Le Duc veut auffi qu'on ne lui faffe
crédit de pain & de vin , que pendant
quinze jours,
La Juftice Eccléfiaftique ayant fait
des ufurpations confidérables fur la Juftice
laïque , on s'adreffoit fréquemment
au Juge d'Eglife . L'excommunication
dont il faifoit ufage dans prèfque
toutes les occafions , lui fervit de prétexte
pour prendre connoiffance des
affaires ; & fouvent même fans qu'il y
eût plainte ni preuve , il citoit d'office
les Parties à fon Tribunal. Le Duc de
Bourgogne veut , dans le cas où le
Juge Eccléfiaftique , qualifié de Doyen ,
viendroit à citer quelqu'un fans preuve
NOVEMBRE . 1762. 115
ni plainte , que perfonne ne foit obligé
de reconnoître fa Jurifdiction . Ce
Doyen étoit celui de l'Eglife de S. Jean-
Baptifte de Dijon , qualifié dans les Actes
de ce Siécle , & poftérieurement , de
Doyen de la Chrétienté ; & à ce titre
Juge délégué de l'Evêque de Lan res.
" Le Duc accorde enfuite à la Communele
droit de faire la guerre pour obtenir
réparation du tort qui auroit été fait aux
Citoyens. Ce droit de faire la guerre a
fubfifté plus longtemps en Bourgogne
que partout ailleurs ; puifque ce ne fut
que vers la fin du XVe fiécle, que Charles
le Terrible, le dernier, le plus puiffant, &
le plus malheureux des Ducs de Bourgogne,
ayant des troupes régiées à fa foide ,
parvint à faire ceffer les guerres particu
fiéres en Bourgogne , & dans fes autres
Etats.
Dans ces temps d'Anarchie , lorfqu'un
Seigneur , ou quelque Membre d'une
Communauté ne payoit point leurs
dettes , on s'emparoit des biens de fes
Vaffaux , ou l'on arrêtoit un habitant de
cette Communauté , à qui la liberté n'étoit
rendue qu'après la dette payée. Le
Duc qui vouloit rétablir la régle , ordonné
qu'à l'avenir perfonne ne pourra
être arrêté pour dette , s'i ! n'eft débiteur
ou caution .
116 MERCURE DE FRANCE.
Tout homme demeurant à Dijon ou
dans la banlieue , étoit tenu de jurer la
Commune ; & s'il le refufoit , on avoit
droit de s'emparer de fa maiſon & de fes
biens.
Le Duc régle les amendes & les crimes
dont il fe réferve la connoiffance & la
punition
, comme le meurtre , le rapt , le
feu & le larcin. Après le premier vol , il
permet le Duel & les épreuves par le feu
& par l'eau .
" De toutes les Nations qui avoient conquis
les Gaules , & qui fuivoient l'ufage
barbare duDuel,& de ces cruelles épreuves
, les Bourguignons étoient ceux parmi
lefquels il s'étoit le plus conftamment
confervé. Gondebaud , Roi de Bourgogne
fembloit même l'avoir confacré par
un titre exprès , en rédigeant les Loix de
fon Peuple. (Loix des Bourg. Titre XLV.)
Au refte , le Duel , ou bataille dont il
s'agit , n'a rien de commun que le nom ,
avec le combat particulier profcrit par
les Ordonnances de nos Rois ; c'eft un
Duel légal , réfervé à certains cas , revêtu
de formes judiciaires. M. Gelot en
explique les régles , dont la plus fingulière
eft qu'un excommunié n'étoit point
admis à combattre , avant d'avoir fait lever
l'excommunication ; on en rapporte
NOVEMBRE. 1762. 117
ici un éxemple tiré des Mémoires d'Oli
vier de la Marche , Gentilhomme , Maître
d'Hôtel du Duc de Bourgogne Philippe
le Bon.
Le Duc régle enfuite le fervice Militaire
à quarante jours hors du Duché ,
en accordant la permiffion de fe faire
remplacer par gens propres au fervice
Militaire , famulos receptabiles. On voit
dans la même Chartre un article important
concernant la Monnoye du Duc.
Les autres Priviléges que renferme cet
ancien titre , font en trop grand nombre
pour trouver place dans un extrait ; mais
il eft bon d'obſerver du moins que cette
précieuſeChartre ne fut pas accordée gratuitement,
puifque le Prince éxigea que la
Commune lui payeroit annuellement
cinq cens marcs d'argent au cours.
Par l'expofition hiftorique de cette
Chartre , on voit que les Loix les plus fages
ont pris la place de la férocité , que
l'autorité Royale , rétablie dans toute fa
fpendeur , a fait difparoître cette foule de
Tyrans armés pour le malheur & la deftruction
des Peuples : infenfiblement nos
moeurs fe font épurées , les crimes atroces
font devenus moins fréquens ; les forces
de l'Etat n'étant plus entre les mains
des Vaffaux, toujours indociles,& fouvent
118 MERCURE DE FRANCE .
酱
.
-
rebelles , le Souverain réunit à la puiffance
législative la force qui peut feule lui
donner l'activité néceffaire au bonheur
des Sujets. Enfin , du ſein de la tranquilité
publique , on a vû renaître les Sciences
& les Arts .
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
Mémoire de M. Chardenon , dans lequel
il rend compte du réfultat de fes expériences
pour découvrir quelles font les
vraies caufes de la mort des Noyés , &
quel eft le degré d'efficacité de chacune de
celles qui contribuent à les faire périr.Les
recherches de l'Auteur fur ce fujet intéreffant,
lui ayant paru indiquer une nouvelle
méthode curative ; il a cru ne devoir
prononcer fur l'avantage qu'on en
peut attendre , que d'après des expériences
variées & multipliées. Comme c'eſt
l'objet du travail annuel de M. Chardenon
, & qu'il fe propofe d'en faire part
inceffamment au Public nous nous difpenferons
de donner un précis de fon
Mémoire.
M. la Serre , de l'Oratoire , Affocié
de l'Académie de Ville-Franche , & Correfpondant
de celle de Dijon , a terminé
la Séance par la lecture d'une Ode où il
célébre les Grands Hommes de cette
Ville. L'Académie en agréant fon TriNOVEMBRE.
1762. 119
but , a penſé que cet éloge Poëtique feroit
auffi intéreffant , que flatteur pour la
Patrie. On peut juger du mérite de cette
Piéce par les ftrophes fuivantes , où l'Auteur
peint & caractériſe deux Poëtes Dijonnois
, qui ont brillé dans le genre dramatique.
Gréce , ne vante plus ton immortel Efchile ;
Terrible comme lui , Crébillon plus facile ,
Eclate , & voit frémir les pâles Spectateurs.
Tel de l'Etna l'immense goufre ,
Vomiffant des éclairs de bithume & de gouffre ;
En brillant à nos yeux , fait friffonner noscoeurs,
Piron , toujours piquant , toujours plein d'élé
gance ,
Au fel d'Ariftophane unit l'art de Térence ;
En frondant les travers des rimeurs d'aujourd'hui
Rival de l'enjoué Molière :
De Corneille ole- t- il parcourir la carrière ?
Il étonne , il éclaire , il s'éléve avec lui.
120 MERCURE
DE FRANCE .
ASSEMBLÉE publique de l'Académic
. de LA ROCHELLE , tenue le 8 Avril
1761 .
M. GASTUMEAU ouvrit la Séance
par la lecture d'un Mémoire fur le Commerce
Etranger , & les reffources qu'en
peut tirer la Politique.
*
M. Arure lut enfuite des Recherches
Hiftoriques , fur l'origine de quelques
Proverbes François , relatifs aux monumens
de notre Hiftoire aux Loix
anciennes du Royaume & aux Ufages
reçus chez nos Ayeux . Nous nous contentons
de rapporter les trois fuivans.
,
C'eft-là toutfon S. Crépin , il a mangé
tout fon S. Crépin, Il n'eft pas aifé , a
dit M. Arure , d'arracher le voile, qui
couvre cette espéce d'Enigme. Quel
rapport y a - t - il entre S. Crépin & une
fortune médiocre ? Au défaut du certain
contentons-nous du vrai-femblable
que l'Histoire nous préfente dans un
événement arrivé en 861 , fous le Régne
de Charles-le - Chauve. Les Annales
de Saint Bertin nous apprennent que
Louis fils de ce Monarque , s'étant révolté
NOVEMBRE. 1762. 12f
volté contre fon Père , vint à la tête des
Bretons ravager l'Anjou & les Provinces
voifines. Charles lui oppofa le célébre
Robert le Fort , que les Sçavans regardent
comme la tige de nos Rois Capetiens.
Louis vaincu deux fois par Robert
fe vit forcé d'implorer la clémence de
fon Père qui lui pardonna , mais fans
lui rendre la Neuftrie & la riche Abbayc
de S. Martin de Tours dont ce Prince
jouiffoit. Charles lui donna pour fa fubfiftance
, l'Abbaye de S. Crépin de Soif-
Jons ; ce qui étoit fort au-deffous de ce
qu'il venoit de perdre par fa révolte.
Comme il ne jouit alors , que des revenus
bornés de cette Abbaye , fans autre
domaine , on dit alors vrai -femblablement
en parlant de ce Prince , que
fon S. Crépin étoit tout fon bien.
C'eft la Coutume de Loris , le battu
paye l'amende. L'Auteur anonyme d'un
Dictionnaire de Proverbes imprimé à
Paris en 1749 , prétend aſſez mal-à-propos
que ce Proverbe vient d'une équvoque
de prononciation , & qu'aux termes
de la Loi, ce n'étoit pas le battu qui
payoit l'amende , mais celui qui avoit
battu ; la loi s'exprimant ainfi : Le bastu
, paye l'amende , c'est-à-dire , fi tule
bas , tu payeras l'amende. Si l'Exico-
F
122 MERCURE DE FRANCE .
graphe avoit jetté les yeux fur les Coutumes
de Loris , il n'y auroit rien vu
de ce qu'il avance. Nos loix anciennes
autorifoient , ordonnoient même les
combats finguliers. Ces combats fe donnoient
affez fouvent par des champions
qui par intérêt ou pour de l'argent ,
vengeoient les querelles d'autrui. Les
Statuts de la petite Ville de Loris en
Gâtinois portoient que les champions
d'une perfonne qui par état pouvoit ſe
battre feroient condamnés à une amende
de 112 fols s'ils fuccomboient dans
les affauts du duel. Si de legitimis hominibus
duellum factum fuerit , obfides
devicti centum & duodecim folidos perfolvent.
Telle eft la vraie defcendance
du Proverbe de battu paye l'amende.
Rompre, la paille. Cela fe dit des
brouilleries qui furviennent entre amis.
Les formalités de notre ancienne Jurifprudence
nous donnent l'explication de
ce Proverbe. Un Citoyen qui abandonnoit
un domaine par vente ou autrement
, prenoit une paille qu'iljettoit fur
celui auquel il tranfportoit la propriété
de fès biens. Cette paille étoit la marque
de l'enfaififfement ou tradition réelle.
Cela s'appelloit infeftucatio. L'ancien
Propriétaire brifoit enfuite une paille en
NOVEMBRE . 1762. 123
figne de déguerpiffement ou délaiffement
d'héritage exfeftucatis.
C
2
C
On retrouve le même ufage dans
l'art. 63 des Loix Saliques . Il furvenoit
quelquefois des diffenfions entre des Citoyens
unis par des aff ciations particulières:
alors delui qui vouloit rompre
Tout commerce fe préfentoit devant le
tenant quatre brins de paille
qu'il brifoit & qu'il jettoit auffitôt pardeffus
fa tête , ce qui faifoit entendre
qu'il renonçoit à l'ancienne union forl'ancienne
n'aimoit
mée entre lui & ceux qu'il n'aimoit
plus.bong us pra anca aldona
Juge ,
19:
19
6
A
Si quelqu'un vouloit renoncer à fa
parente obfervoit la même cérémonainfi
qu'on le voit dans une Charte
rapportée par Augufte Galand , Traité
du franc -alleu : Ego fulcrandus me
forguepivi.
231 M. Dupaty lut auffi un Ouvrage envoyé
par M. Montaudouin affocié, où il
réfute un paffage de l'hiftoire du Commerce
& de la Navigation des Anciens,
imprimé en 1758 .
A
La Séance fut terminée par la lecture
d'une Odé de M. de Bologne , fur le
Pfeaume Te decet hymnus , Deus in
Fij
124 MERCURE DE FRANCE,
Sion.... En voici quelques Strophes :
Grand Dieu ! c'eft dans Sion , c'eft -là , qu'avec
décence
Tes enfans rappellés d'un éxil rigoureux ,
Rendront encore hommage à ta magnificence
Pour les biens fignalés que tu repans fur eux !
Ce n'est qu'en ce lieu faint , où ta grandeur
habite ,
Que dans ta Ville favorite ,
Qu'on t'offre dignement fon encens & les voeux.
C'est là que déformais à l'abri de l'orage
Affis & raffemblés dans ton fein paternel
Ils verront aux tourmens d'un cruel eſclavage
Succéder les douceurs d'un repos éternel.
Le crime a prévalu fur les oeuvres du Jufte t
Mais ce lieu faint , ce Temple augufte
Leur garantit encore un pardon folemnel.
C'eft de toi qu'Ifraël attend fa délivrance :
Affranchis-nous , Grand Dieu , de ces indignes
fers !
Toi qui du monde entier fais l'unique eſpérance,
Jufqu'à ces bords lointains qu'environnent les
mers :
Lorfque des monts tremblans ta voix brife la .
cime ,
Trouble , fouléve , ouvre l'abîme
Et fair mugir les flots élancés dans les airs.
NOVEMBRE. 1762. 125
Oui bientôt à nos yeux renaîtront les prodiges
Qui chez un fier Tyran répandirent l'horreur ;
Les Peuples frémiront à l'aſpect des veſtiges
Qu'auront laiffés les traits de ta jufte fureur ;
Tandis que du couchant aux portes de l'aurore ,
Ils verront ce lui qui t'adore
Infulter par la joie à leur morne terreur.
Ces champs délicieux , cette chère contrée ,
Si long-temps les objets de tes foins complaifans
,
Tu les vifiteras ; & la terre enyvrée
Verra germer par-tout , & murir les préfens ;
Un Fleuve impétueux accroîtra l'allégreffe ,
Par l'abondance & la richeffe
Que fes flots débordés répandront tous les ans.
? Jufques dans les déferts la riante nature
Portant fon coloris , fon pinceau gracieux ,'
Nous offrira par - tout la touchante peinture
Du fortuné féjour de nos premiers ayeux :
Etde fleurs & de fruits en tout temps couronnée
Ne fera du cours de l'année
Qu'un cercle renaillant de tes dons précieux.
Alors tu nous verras par des chants de victoire
Inviter à l'envi tous les Etre divers ,
A célébrer le nom , les bienfaits & la gloire
Du Sauveur d'Ifraël , du Dieu l'Univers :
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Tu verras tréſfaillir les côteaux , les montagnes
Les ruiffeaux , les bois , les campagnes
S'empreffer d'applaudir à nos tendres concerts..."
ASSEMBLEE publique de l'Académie
de LA ROCHELLE
Avril 1762.
21
, tenue le 28
1 L'ACADÉMIE a tenu fon affemblée
publique , à laquelle M. le Maréchal de
Senecterre notre Gouverneur a affifté..
M. Hue , Directeur , a ouvert la Séance
par un Mémoire fur les grandes Routes
anciennes & modernes , appellées voies
militaires .
M. Seignettes a lu enfuite un Difcours
fur le danger des fyftèmes en matière
de Phyfique.
Ce Difcours a été fuivi d'une Lettre
de M. de Chaffiron , contenant des ré
flexions pour la réforme des moeurs des
Opera ; après quoi M. Gaftumeau a lu
un écrit de M. Montaudouin de Nantes
Affocié , ayant pour titre , Effai fur le
travail , où il eft prouvé que la puiffance
des . Etats dépend du produit plus ou
moins grand du travail national .
M. Arure de l'Oratoire a terminé la
NOVEMBRE . 1762. 127
Séance par la lecture d'une Ode fur la
Pêche. Cette Ode fera imprimée dans
le nouveau Recueil de l'Académie qui
va paroître inceffament.
Voici quelques traits du Difcours de
M. Seignette fur le danger des fyftêmes
en matière de Phyfique.
L'Auteur, dans fon Exorde , attribue
à cet efprit prèfque tous les écarts des
Phyficiens anciens & modernes ; il veut
au contraire qu'on étudie la nature dans
la nature -même. » C'eft, dit- il , l'Oracle
» que nous devons confulter ; s'il ne répond
pas d'abord à nos queſtions
d'une manière claire & intelligible ,
» ne nous laffons point de l'interroger :
» notre heureufe opiniâtreté peut enfinforcer
ce Protée à dévoiler fes myf
» tères ; mais ils nous feront cachés
» pour toujours , fi bientôt dégoutés
» d'une étude jufqu'alors infructueuse ,
" nous avons la témérité de chercher
» dans notre imagination ce qui ne doit
» être que le réfultat des obfervations
» & de l'expérience .... Philofopher , c'eft
» douter, dit Montagne : ce principe eft
» encore plus vrai dans la Phyfique ,
» que dans les autres parties de la Philo
» fophie ; quelles funeftes fuites n'en
" traîne pas en effet après foi l'entêtes
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» ment pour un faux fyftême ? Une
» obfervation mal faite , une expérience
» équivoque paffent pour avoir le der
>> nier degré d'évidence chez le fyftématique
féduit , s'il peut aifément les faire
» cadrer avec fon opinion favorite ;
» tandis qu'il taxe d'erreur & de fuppo-
»fition toutes celles qu'on emploie pour
"
le combattre. Habile à fe tromper ,
» il ne voit dans la nature que ce qu'il
» imagine devoir être , & refuſe de voir
» ce qui eft. Ainfi les faits les plus apo-
" cryphes dès qu'ils étayent le fenti-
» ment reçu , les conféquences les pies
» abfurdes dès qu'elles en font jufte-
» ment déduites , font admifes fans examen
; & les vérités les plus lumineu-
» fes font rejettées avec mépris , dès
» qu'elles fe contredifent,
La premiere propofition , que l'efprit
de fyftêmes fait néceffairement admer
tre une multitude d'erreurs , eft prouvée
par plufieurs exemples , entr'autres par
celui de M. le Comte de Marfigly , qui
» perfuadé avec Pline & la plupart des
Anciens , que les coraux , les Litho-
» phites , &c. étoient de véritables plan-
» tes qui végétoient &fe reproduifoient,
» les examina dans cet efprit. Auffi ne
» manqua- t- il pas d'y découvrir des
NOVEMBRE. 1762. 129
"
» fleurs à qui il affigna une claffe &
» un genre. Avec d'autres yeux il eût eu
» la gloire de découvrir que ces préten
» dues Plantes n'étoient que l'ouvrage
» & l'habitation d'une multitude infinie
» de polypes , dont les bras étendus ne
» reffembioient pas mal au calice d'une
» fleur. M. S. y joint la crédulité de
plufieurs Phyficiens fur les hommes marins
, qu'il regarde comme une fuite affez
naturelle du fyftême de Thales , qui
paffant par différentes mains , a reçu
diverfes modifications. Nous rapporterons
ici ce qu'ajoute l'Auteur. On pourra
y apprendre combien l'on doit fe
défier du merveilleux qui paroit le mieux
attefté. Dans l'énumération des hom-
» mes marins , le P. Feijo n'a pas ou-
» blié celui de la Rade de Breft en
» 1745 , & c'eft avec raifon ; car l'exif-
» tence d'aucun autre n'eft auffi bien
» atteftée . La réfutation de ce fait ne
» fera peut-être pas ici hors de propos ;
» il fuffira de rapporter ce qui a donné
» lieu à cette hiftoire. Des Marins de
» Cherbourg racontérent à Breft , qu'é-
» tant à la pêche fur le grand banc , ils
» avoient apperçu par un brouillard confidérable
le prétendu homme marins
» Cette fable qu'ils embelliffoient de
"
»
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
» quelques circonstances, parut plaifan-
» te à M. le Comte de Hautefort qui
» l'orna encore , changea le lieu de la
» Scène , & la rendit publique par la
» voie du Journal de Trévoux . ( a ) Ce
que je dis ici eft conftaté par une
lettre adreffée à M. Arure de notre Académie
par M. Deflande , Auteur de
l'Hift. Crit. de la Philofophie , qui avoit
une connoiffance particulière du fait.
M. S. paffe à la deuxième propofi-.
tion ( que l'efprit de fyftême nous fait
rejetter les vérités oppofées à notre opinion
favorite. ) Les preuves qu'il en
donne font tirées des faits : il cite la
perfécution de Galilée, & Théodore Buzée,
Provincial des Jéfuites, défendant au
P. Scheiner de publier fa découverte des
taches du Soleil, comme contraire à la
doctrine d'Ariftote. L'Auteur nous montre
encore les Aftronomes qui obſervérent
l'éclipfe totale du Soleil du 3 Mai
1715 ; voyant très - diftinctement l'atmofphère
de la lune , en n'appercevant
point du tout cette atmosphère felon
que le demandoit l'intérêt de leur fyftême
particulier. Après avoir rapporté
plufieurs autres faits , & avoir démon-
( a) Journal de Trévoux , An . 1725. F. IV. p.
1902 .
NOVEMBRE. 1762. 131
tré la vérité méconnue par ceux dont
elle combattoit l'opinion favorite, M. S.
termina ainfi fon Difcours.
" En faut -il davantage pour nous
» mettre en garde contre les fyftê
» mes qui nous paroiffent le plus foli
» dement établis ? L'abfurdité & les
>> contradictions de ceux qui ont eu le
» plus de cours doivent nous rendre bien
» circonfpects à adopter ceux que l'on
nous propofe. Etudions- les comme
» des probabilités qui peuvent être dé-
» truites , & faire place à d'autres pro
» babilités qui auront un jour le même
» fort. Bien différens de ce Philofophe
» qui defiroit perdre la vue , ou même
» felon d'autres s'aveugla pour imagi
» ner fans diſtraction fes fyftêmes de
Phyfique , ramenons tout à l'obfer-
" vation & à l'expérience. Ne nous
laiffon's point furprendre par l'autorité
» d'un nom célebre ; mais malgré les
» écarts des Anciens , fachons-leur gré
» d'être entrés les premiers dans une car-
» rière pénible , & de nous avoir infpiré,
» quoiqu'en s'égarant , le génereux courage
de tendre au but. Ne nous dé
courageons point en comparant le
" petit nombre des découvertes utiles
avec la multitude des erreurs qui ont
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
inondé la Philofophie. Gardons-nou
» bien de prendre pour une fage dé-
» fiance de nos propres forces dans la
» recherche de la vérité , ce qui ne fe-
» roit que l'effet de notre pareffe ! Il
» eft fans doute des vérités qui nous ſe-
» ront toujours inconnues ; mais il en eft
» d'autres dont la découverte doit être
» le prix de nos efforts . Craignons tou-
» jours de les employer en vain , fi nous
» ne cherchons qu'à réalifer les chiméres
» d'une imagination mal réglée. N'étu-
» dier la nature que pour y chercher des
» preuves de fon fyftême , c'eft s'ex-
» pofer à recevoir pour des vérités ! es
» erreurs qui lui font favorables , &
» rejetter comme des erreurs les vérités
» qui le contredifent .
SEANCE publique de l'Académie der
Belles -Lettres de MONTAUBAN.
L'ACADÉMIE des Belles-Lettres de
Montauban a tenu le 25 d'Août , Fête
de S. Louis, l'Affemblée publique qu'elle
a accoutumée de tenir, à pareil jour, dans
la Salle de l'Hôtel-de-Ville. M. l'Abbé
Bellet , Directeur de quartier , a ouvert
NOVEMBRE. 1762. 13
la Séance fur l'Immortalité du nom qu
s'acquiert par les vertus & par les talens
; & il a montré qu'il eft auffi glor
rieux qu'utile d'être fufceptible de la
noble émulation qu'elle infpire , pourvu
que ce fentiment foit afforti de
toutes les conditions que la fageffe
nous impofe.
M. Marqueyret a lu enfuite un difcours
où il a expofé les divers inconvéniens
de l'amour exceffif de la nouveauté.
M. de Bernoi a lu des vers fur un Sujet
qui intéreffe tout le monde ; c'eſt-à-dire,
fur le bonheur de l'homme raisonnable.
Cette lecture a été fuivie de celle
d'un Difcours de M. l'Abbé de Verthamon
, où après avoir obfervé qu'aujourd'hui
chacun fe pique dans le monde de
fçavoir un peu de tout , il eft entré dans
le détail des raifons qui lui font croire
que les Sçavans doivent fe borner à un
genre particulier , chacun fuivant ſon
goût & fon génie .
M. de Gaujon de S. Hubert , pour
rendre fa Poëfie auffi utile qu'agréable ,
à lu des Stances morales .
M. de Bernoi , dans un Difcours fur
les mots factices ou nouveaux , qui for
mérent autrefois deux partis parmi le
134 MERCURE DE FRANCE.
+3
gens de Lettres , a montré ce qu'il faut
penfer de cette controverfe littéraire
en prenant un jufte milieu.
Après la lecture du Poëme couronné
dont l'Auteur n'eft point encore connu
on a diftribué le Programme de l'Académie
, & la Séance a été terminée par
ces vers du Directeur , relatif au Sujet
qu'il avoit traité , & à la cérémonie du
jour .
» Une Palme immortelle eft le prix defirable ,
» Qu'aux enfans d'Apollon nous avons préfenté ;
»Nous partageons leur fort en ce jour mémorable,
» Où du Public le fuffrage honorable
» Nous garantit celui de la poſtérité .
→ D'un concours fi brillant , filles de l'harmonie ,
» Le ſpectacle flatteur a charmé vos regards.
» Ainfi parmi les Grecs , ainfi dans l'Aufonie ,
» L'efprit , le goût , les grâces , le génie.
>>> Tout le réuniffoit pour la gloire des Arts.
ACADÉMIE des Belles- Lettres de
MONTAUBAN.
M. L'ÉVÊQUE DE MONTAUBAN
ayant deftiné la fomme de deux cens
cinquante livres , pour donner un prix
NOVEMBRE . 1762. 135
de pareille valeur à celui qui , au jugement
de l'Académie des Belles- Lettres
de cette Ville , fe trouvera avoir fait le
meilleur Difcours fur un Sujet relatif à
quelque point de Morale tiré des Livres
faints , l'Académie diftribuera ce Prix le
25 Août prochain , Fête de S. LOUIS ,
Roi de France .
Le Sujet de ce Difcours fera pour
l'année 1763 ,
LES DANGERS DE LA PRÉVENTION.
conformément à ces paroles de l'Ecriture
fainte ; Cave tibi , & attende diligenter
auditui tuo . Ecclef. XIII. 16.
L'Académie avertit les Orateurs de
s'attacher à bien prendre le fens du
Sujet qui leur eſt propofé d'éviter le
ton de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toutes
les parties avec jufteffe & avec précifion
Les Difcours ne feront , tout au plus,
que de demi -heure , & finiront toujours
par une courte prière à JÉSUS -CHRIST .
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leur
136 MERCURE DE FRANCE .
nom à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou paraphe, avec un paffage
de l'Ecriture Sainte , ou d'un Père de
l'Eglife , qu'on écrira auffi fur le regiftre
du Secrétaire de l'Académie.
Le Prix d'Eloquence de cette année
ayant été réfervé , l'Académie le deftine
à une Ode ou à un Poëme dont le Sujet
fera , pour l'année 1763 ,
L'ÉTABLISSEMENT DES FRANCS
DANS LES GAULES.
II y aura auffi deux Prix à diftribuer
l'année 1763 , un Prix d'Eloquence &
un Prix de Poëfie.
Les Auteurs feront remettre leurs ouvrages
, pendant tout le mois de Mai prochain
, entre les mains de M. de Bernoy,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , en
fa maifon , rue Montmurat , ou , er
fon abfence , à M. l'Abbé Bellet , el
fa maiſon , rue Cour-de- Touloufe.
Le Prix ne fera délivré à aucun
qu'il ne fe nomme , & qu'il ne fe préfente
en perfonne , ou par Procureur ,
pour le recevoir & pour figner
difcours.
Les Auteurs font priés d'adreffer a
M. le Secrétaire trois copies bien
fibles de leurs ouvrages , & d'affre
NOVEMBRE. 1762. 137
chir les paquets qui font envoyés par
la pofte. Sans ces deux conditions les
ouvrages ne feront point admis au concours
.
Le Prix refervé de l'année 1761 ,
a été adjugé à un Poëme qui a pour
fentence : Čedant carminibus Reges Re
gumque triumphi , cedat & auriferi ripa
beata Tagi. Ovid. Eleg. Liv . I..
SÉANCE publique de la Société Littéraire
de CHAALONS-SUR-MARNE.
LA Société Littéraire de Chaalons -fur-
Marne a tenu fa feconde Séance publique
de cette année le premier du mois
de Septembre dernier : il y a été fait
lecture de Stances fur la mort , par M.
Meunier ; & de différens Mémoires .
Le premier contient des obfervations
de M. Caulet de Chalette fur la maladie
des bêtes à laine , communément appellée
clavin , ou clavelée. Après avoir donné
le détail du commencement des
progrès , des fuites & des accidens inféparables
de cette maladie , M. de Chalette
conclut que c'eft une espéce de petite
vércle , qui fe manifefte par une
138 MERCURE DE FRANCE.
éruption de boutons fur toutes les par
ties du corps de l'animal , principalement
fur celles qui font dénuées de
laine. Auffitôt qu'elle paroît , les bêtes
malades doivent être féparées du troupeau
& mifes , fi c'eſt en été , dans une
infirmerie vaſte , percée de maniere que
l'on puiffe y entretenir un air frais &
paffant ; fi c'eft en hyver , l'infirmerie
doir être petite , bien couverte , peu
élevée & chaude , & il faut avoir l'attention
de renouveller l'air une fois le
jour en ouvrant la porte & les fenêtres
à l'heure la plus tempérée pendant un
quart d'heure ; mais comme dans les
grands froids il feroit dangereux de donner
entrée à l'air extérieur , l'infirmerie
fera parfumée en y brulant de l'Affa
fatida , ou quelque autre drogue qui
ait une odeur forte & pénétrante .
M. de Chalette propofe enfuite les remédes
qu'il convient de mettre en ufage.
Au commencement de la maladie
les échauffans doivent être employés
pour procurer la fortie des boutons ; le
plus commode eft le foufre en poudre
fine à la dofe d'une demic once , mêlé
avec de l'avoine & du fon ; on en fait
prendre une fois par jour à la bête maNOVEMBRE.
1762. 139
lade jufqu'à ce que les boutons viennent
à fuppuration.
Il n'eft pas moins éffentiel d'aider
l'expulfion du virus par toutes les voies
naturelles , les fécrétions , principalement
celles des urines , doivent être excitées
le falpêtre , ou à fon défaut le
fel marin paroît être le diurétique le
plus éfficace on en fera diffoudre une
once ou une poignée dans chaque feau
d'eau pour boiffon ordinaire & unique.
Le foufre entretient l'inflammation
l'eau nitrée ou falée la reftraint & chaffe
en même temps par les urines une partie
de l'hétérogène.
23Comme la voie principale que la Nature
prend pour fe délivrer du poiſon
de la maladie eft la fuppuration , on
doit chercher les moyens de l'augmen
tet ; rien n'y eft plus propre que les fetons
faits à la partie fupérieure dufternum
. Pour les faire on léve la peau le
plus qu'il eft poffible , en la prenant entre
deux doigts , on la perce avec un fer
rouge , ou avec un inftrument pointu ,
on paffe dans les deux ouvertures une
corde , dont on lie les deux extrémités
pendantes , après l'avoir enduite dans
toute fa longueur d'un onguent fuppura
tif, ou de bafilicum ; chaque jour on a
140 MERCURE DE FRANCE.
foin de la tirer pour renouveller l'onguent
& la nétoyer du pus qui s'y amaffe.
On peut varier cette opération en fe
fervant d'un morceau de cuir , d'une
lame de plomb , ou de telle autre matière
que l'on place entre cuir & chair
dans une incifion faite à la peau , enforte
que ce corps ne puiffe fortir. Quelques
jours après il fe forme en cet endroit
un amas de matière , qui s'écoule par
l'ouverture , c'eft ce qu'on appelle une
ortie. Si on fe fert d'un morceau d'ellébore
noir ou pié de griffon , il fe forme
úne tumeur que l'on méne à fuppuraration
avec le bafilicum .
Pendant tout le cours de la maladie
il faut en hyver nourir au ratelier les
bêtes qui en font attaquées , avec du
foin à difcrétion, de la provinde, c'eſt- àdire
de l'avoine mêlée avec du fon
ou de l'orge cartelé une fois par jour
& du foufre en poudre ; en Eté on
pourra les mener aux champs en obfervant
de choifir les heures où la
chaleur fera temperée , & on aurà foin
de les mettre au frais & à l'ombre pendant
la plus grande chaleur.
M. de Chalette paffe enfuite aux ac
cidents qui peuvent rendre le mal plus
dangereux ; le premier & le plus comNOVEMBRE
. 1762, 141
mun eft une éruption fupprimée , ou
rentrée ; il faut alors l'accélérer par les
fetons , les orties , les vefficatoires
faire une pâte d'une demie once d'affa
foetida , diffoute & mêlée avec parties
égales de baies de laurier , dont on donnera
la groffeur d'une noix une ou deux
fois par jour à l'animal , jufqu'à ce qu'il
ait recouvré l'appetit , & que l'éruption
ait repris entiérement fon cours,
Si f'éruption eft trop confidérable ,
il est néceffaire de modérer la violence
de l'inflammation ; on y parvient en feignant
l'animal à la jugulaire avec une
flamme & lui tirant deux onces 'de
fang, ou une très - petite palette ; fi une
faignée ne fuffit pas , on la réitérera ;
on pourra encore faire prendre un bol
compofé de deux gros de falpêtre incorporés
dans du miel,
Lorfque le clavin fe manifefte par des
boutons d'un pourpre foncé , ou violet ,
il eft prefque toujours mortel , fur-tout
fi les tégumens du bas-ventre font de la
même couleur x parfemés de vaiffeaux
noirâtres ; on peut cependant employer
quelques remédes ; les plus convenables
font l'alun , la gomme Arabique , l'efprit
de vitriol ; on prendra deux gros
d'alun en poudre , autant de gomme
142 MERCURE DE FRANCE.
arabique , ou telle autre plus commune ;
on incorporera ces poudres avec du miel
pour un bol qu'on réitérera tous les jours.
Pour boiffon on donnera de l'eau aiguifée
avec de l'efprit de vitriol , jufqu'à
ce qu'elle ait contracté un léger
degré d'acidité , on pourroit fubftituer le
vinaigre à l'efprit de vitriol , 1919 , quoique
peut- être moins éfficace , mais il eft
plus commun , & on fera, des ferons.
Quand les brebis pleines font attaquées
du clavin , elles avortent fouvent ,
ce qui eft plus funefte que dans totoute
autre circonstance , les boutons étant
alors petits & peu nombreux , il faut
procurer la fortie du virus , end
en donnant
des cordiaux & l'affa fetida, porranimer
les forces de l'animal,
t
M. de Chalette finit en obfervant que
le clavin étant une véritable petite vérole
, on pourroit employer fur les betes
à laine l'inoculation , avec les mêmes
avantages que fur l'efpéce humaine.
Le fecond Mémoire eft de M. Billet de
la Pagerie : il concerne les Plantations &
femis de bois dans les vaftes & maigres
plaines de la haute Champagne ; la néceffité
en eft démontrée. A l'égard du fuccès
, il dépend de la connoiffance qu'il
eft indifpenfable d'avoir , de la qualité
NOVEMBRE. 1762. 143
des terres dans lefquelles chaque efpéce
de bois peut réuffir. On plante dans les
terres humides , mais le femis eft préférable
dans celles qui font arides : cependant
le fapin qui eft planté dans cellesci
, réuffit bien quand la plantation eft
faite avec un peu d'attention.
M. de la Pagerie a femé de bien des
fortes de graines pour avoir du Bois dans
fa terre. Le Maronnier d'Inde eft un de
ceux qui ont le mieux répondu à fes éfpérances
; il l'a femé à la charrue . Cet Arbre
croît auffi vîte que le peuplier , & le
faule. Il donne des fleurs fuperbes au
Printemps , fon ombrage eft impénétrable
à l'ardeur du Soleil en Eté ; avec fes
fruits on fait de la poudre & de la bougie
, ils fervent auffi à engraiffer les
boeufs , les vaches , les chevres , & les
moutons ; les pauvres fe chauffent avec
fes feuilles, & ils en retirent une cendre
excellente. On les employe encore
à faire de la litière ; le fumier qui en
provient eft très-bon. De fon bois on
fait des planches fans noeuds & du plus
beau poli , la menuiferie en eft belle
elle réfifte même à l'intempérie des faifons
. M. de la Pagerie connoît des contrevents
faits de ce bois qui font depuis
vingt ans expofés à la pluie , qui n'ont
144 MERCURE DE FRANCE.
pas été peints , & qui font encore dans
leur entier. On en peut faire des poutres
comme de tous les autres bois
blancs ; enfin on en fait du bois de corde
propre pour le chauffage , il eft fec
au bout de cinq ou fix mois , il brûle
très-bien , jette autant de flamme &
fait autant de charbon que le hêtre . M.
de la Pagerie conclut de ces différentes
obfervations fondées fur l'expérience
, que le Maronnier d'inde eft bon à
tout , & que la culture en doit être continuée
avec foin,
Le 3 Mémoire eft une fuite de l'hiſtoire
de la Ville & du Pays de Vertus ,
dont M. de Velye a déja communiqué
plufieurs morceaux ; celui- ci a pour
objet la nature du fol & fes propriétés,
l'état préfent de la Ville , le nombre de
fes habitans & fon commerce ; une
plaine précieuſe par les bons vins & les
grains de toute efpéce qu'elle produit ,
une chaîne de montagnes qui fournit
des pierres à l'Architecte , & offre au
Phyficien un Sujet d'étude & de réfléxions
, des bois d'une vafte étendue, des
fontaines minérales , des conduits fouterrains
formés par la nature & continués
pendant près de deux lieues , des
marcaffites de fer , des rochers dont la
fueur
NOVEMBRE . 1762. 145
fueur raffemblée forme des efpéces de
ruiffeaux d'une eau très-pure , font les
principaux objets que préfente le territoire
de Vertus .
Dans le 4 Mémoire , M. Varnier, Médecin
à Vitry , traite de la culture & de
l'ufage de l'avoine de Hongrie , M. Varnier
fe trouve en concurrence , pour raifon
de cette découverte , avec M. du
Pleffis , ancien Officier aux Gardes , retiré
dans fa terre près de Melun . Ces
deux zélés Cultivateurs ont fait fans fe
connoître & à l'infçu l'un de l'autre , des
expériences fur cette efpéce de grain ;
M. du Pleffis a fait venir fon avoine de
la Hongrie , où fans doute elle eft indigéne
; M. Varnier a eu la fienne d'un
Marchand d'Arcys-fur- Aube , qui l'avoit
tirée des Vofges où elle fe cultive ;
& M. du Pleffis ayant fait part à M. Var
nier vers le 17 du mois d'Août dernier
du fuccès de fon avoine , celui - ci qui
rédigeoit alors fes obfervations fur la
même matière , a reconnu que leurs.
avoines étoient abfolument femblables
elles ont l'une & l'autre la tige également
fort élevée ; l'épi eft comprimé &
le grain eft à courte queue & ferré fur
l'épi d'un feul côté , panicula compreffa
; elles différent par-là de l'avoine or
་ན
G
;
146 MERCURE DE FRANCE.
1
dinaire qui fait le luftre renversé , dont
les grains font féparés par de longs intervalles
, ce qu'on nomme en Botanique
panicula fparfa.
M. Varnier a femé le 8 d'Avril 1762 ,
fix boiffeaux moins huit pintes de fon
avoine dans un champ où la dernière
récolte avoit été du froment ; il l'a fait
couper le 7 Août , mettre en gerbe & ༡
ferrer le 10 : c'eſt la premiere avoine qui
foit entrée de fi bonne -heure à Vitry
quoique les avoines ordinaires fe fément
beaucoup plutôt . Ces fix boiffeaux
moins huit pintes ont rendu 70 boiffeaux.
M. Varnier en avoit donné huit
pintes à M. le Blanc du Pleffis fon voifin
, qui lui a affuré qu'il en retireroit
au moins neuf boiffeaux.
Cette avoine égale en blancheur la
meilleure du Pertois ; mais elle est d'un
poids beaucoup plus confidérable ; le
boiffeau de la meilleure avoine commune
ne péfe que 17 à 18 liv. , & celle de
Hongrie en péfe 25. Comme celle - ci
eft fort nourriffante , il en faut donner
moins aux chevaux que d'aucune autre ;
fans cette précaution on courroit rifque
de les rendre aveugles ou pouffifs . Ainfi
on trouve des avantages de toutes parts.
Dans la culture de l'avoine de Hongrie,
NOVEMBRE. 1762. 147
·M. Varnier éxhorte tous les Cultivateurs
à lui donner la préférence , & il offre
généreusement de partager fa récolte
avec ceux qui en defireront.
>
M. France eft Auteur du 5° . Mémoire
, qui préfente d'une manière claire
précife & élégante , les différens avantages
que l'on retireroit de la culture du
fainfoin , fi on en faifoit ufage dans les
terres de la Haute- Champagne. Comme
ces terres font généralement craïeuſes
M. France indique la préparation qu'on
doit leur donner avant que d'y répandre
la graine de fainfoin. La craïe dure
qui eft un mêlange de pierres craïeufes
& de terre végétale , veut être labourée
légérement , & fouvent pour recevoir
les principes de la végétation ; la craie
molle & triable, qui eft incorporée avec
la terre végétale , demande un labour
profond , ainfi que la gréve qui n'eſt
qu'une craie modifiée , & qui reffemble
: extérieurement à du fable de Rivière ,
mêlé avec de la terre végétale. Il confeille
au furplus à chacun de bien étudier
la nature de fon terrein , & il avertit
que le fainfoin veut être femé à une
profondeur raisonnable , afin que la jeune
racine qui fe détermine toujours en
plongeant , trouve dans les premiers
-
""
•
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
temps une terre facile à pénétrer. Quand
il a acquis affez de force pour s'introduire
dans la terre ferme , il va chercher
fa nourriture à une grande profondeur
, fans rien dérober à la furface de
la terre , qui pendant les cinq années
qu'elle eft couverte par le fainfoin , s'enrichit
dans le repos.
Quoique les terres rouges conviennent
mieux que les autres au fainfoin ,
M. France affure d'après fes expériences
, qu'il vient très-bien dans les terres.
grifes & dans les blanches . Il en a vu
croître & profiter dans des foffés creufés
à plufieurs pieds de profondeur dans
le crayon pur. Il en avoit femé avec de
l'orge au mois d'Avril 1762 , dans un
champ de craie ; au mois de Mai un
orage qui furvint déracina l'orge , le
fainfoin réfifta : en moins de fix femaines
fes racines avoient pénétré audeffous
du labour , & elles s'y font
confervées jufqu'à la récolte. Il eft tenté
de croire que cette plante eft comme
naturelle en Champagne ; on la trouve
multipliée fur des terreins fort éloignés
des champs où elle fe cultive ; & c'eft
un avertiffement de la nature qui invite
à la cultiver pour nous dédommager
des prés naturels qu'elle nous refuſe.
NOVEMBRE. 1762 149
Nous devons d'autant plus profiter de
cette indication , que la graine de fainfoin
peut être femée dans toutes les
faifons. M. France en a femé en Mars
avec de l'avoine , en Avril avec de
l'orge , en Mai avec du farazin , en
Août avec du feigle ; elle a toujours
réuffi ; mais il vaut mieux la femer feule
en Septembre ; la plante ayant joui feule
d'une nourriture , qu'elle eût été obligée
de partager avec d'autres , fait des
grès plus rapides ; & dès le Printemps
fuivant , elle eft en état de donner une
premiere récolte affez abondante .
pro-
Le fainfoin n'éxige point une terre
chargée d'engrais ; il peut fe paffer de
fumier. Que le Laboureur choififfe
parmi les terres les plus éloignées qu'il
ne cultive point , ou qu'il ne cultive
qu'à perte , celles qui ont le plus de
fonds , qu'il les laboure à la profondeur
de neuf ou dix pouces en paffant deux
fois dans la même raye , & qu'il réitére
ce double labour dans le mois de Novembre
, ces terres fe chargeront pendant
l'hyver d'une fubfiftance fuffifante
pour la nourriture de fainfoin qui fera
femé au Printemps fuivant avec de l'avoine
& du farazin . On fera encore
mieux du donner deux autres labours ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
l'un au Printemps , & le dernier en Eté
pour femer le fainfoin feul en Automne
après un léger labour ; on aura foin de
l'enterrer avec la herfe , fans y employer
le rouleau ni aucun autre inftrument
qui puiffe comprimer la terre.
L'utilité du fainfoin eft généralement
reconnue ; il fournit une bonne & abondante
nourriture à tous les animaux de
la baffe-cour , & met en état d'en augmenter
le nombre , pourvu qu'on le
coupe au commencement de fa fleur ;
alors fes rameaux font tendres & fucculents
, & on fe ménage une feconde ,
récolte , s'il furvient de la pluie , bénéfice
dont on eft privé quand on différe
plus long-temps à le couper. L'inconvénient
eft encore plus grand quand on
attend la maturité de la graine pour la
féparer de la plante ; les beftiaux font
mal nourris avec une paille épuisée de
fés fucs ; la graine que l'on vend ne
dédommage jamais de la perte que l'on
fait.
M. France ne prétend pas cependant
priver les laboureurs de cette reffource ;
le fainfoin coupé auffi-tôt qu'il eft entré
en fleur , ne tarde pas à reproduire de
nouvelles fleurs & de la graine : c'eft
celle-là qu'il faut recueillir ; ou quand
NOVEMBRE, 1762. 151
on a une prairie plus que fuffifante pour
l'approvifionnement de fa grange , on
1
peut en mettre un canton en réſerve
pour recueillir la graine de la premiere
faifon , qui fournit plus que la feconde.
Cette récolte fe fait de deux manières
l'une en battant le fainfoin dans la granl'autre
en égrappant la graine quand
il eft fur pied ; cette dernière méthode
mérite la préférence , la graine eft plus
pure & il s'en perd moins.
ge ,
Après l'éxtraction de la graine dans
le canton réfervé , l'ufage le plus avantageux
qu'on puiffe faire du fainfoin
eft de le faire pâturer par les bêtes
à cornes ; on peut même y mettre.
les bêtes à laine. M. France a éprouvé
qu'elles ne lui font aucun tort , quand.
le fainfoin n'eft pas trop jeune , quand
elles n'y entrent pas dans un temps de
pluie , quand on ne les laiffe pas trop
longtemps dans un même endroit , &
que l'entrée leur en eft entiérement interdite
au mois de Février.
Comme denrée commerçable , le fainfoin
l'emporte de beaucoup fur le feigle
qui eft le principal objet de culture
dans la haute Champagne ; un Journal
de dix denrées de terre femé en feigle ,
ne produit en fix ans qu'une fomme de
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
}
87 liv. 10 f. & le même Journal mis
en fainfoin produit pendant le même
espace de temps 115 liv. 4 f. M. France
démontre la vérité de cette affertion par
un calcul qui n'eft pas fufceptible de
contradiction.
Le dernier avantage enfin que l'on
retire du fainfoin , c'eft l'amélioration
du terrein dans lequel il a été femé. Pour
jouir de cet avantage , ce terrein doit
être défriché à la fin de l'Automne , &
retourné par un premier labour , de
manière que les racines de la plante
foient expofées à l'air ; dans le courant
de l'hyver on donnera un labour plus
profond , vers le 15 d'Avril un troifiéme
fur lequel on femera du farazin , à raifon
de quatre boiffeaux par Journal ; on
enterrera ce farazin , lorfqu'il fera enpleine
fleur , & vers la fin de Septembre
, ou au commencement d'Octobre,
on enfemencera le défrichement en
froment.
7
M. France ne donne pas fes obferva→
tions comme une nouveauté ; fon intention
eft de faire revivre une pratique
recommandée par les plus anciens Auteurs
qui ont écrit fur l'Agriculture , &
capable d'enrichir la haute - Champagne
fi elle y étoit généralement fuivie.
NOVEMBRE. 1762. 153
Le dernier Mémoire contient des recherches
fur les prétentions refpectives
de la Mufique Françoife & de la Mufique
Italienne ; c'eft une vieille querelle
nationale qui dure depuis le Regne de
Charlemagne , qui s'eft perpétuée jufqu'à
nos jours , & qui ne finira peut-être jamais.
M. Grofley , Auteur de ces recherches
, le prouve par quelques anecdotes
qu'il a raffemblées fans partialité ,
& qui font intéreffantes au moins par
leur réunion .
SUPPLÉMENT à l'Art. des Sciences.
MÉDECINE.
BIBLIOTHEQUE choifie de Médecine,
tirée des Ouvrages périodiques tant
François qu'Etrangers , avec plufieurs
Piéces rares & des Remarques utiles
& curieufes. Par M. PLANQUE ,
Docteur - Méd. Tome Septième , avec
figures. A Paris , chez la Veuve
d'Houry, Imprimeur- Libraire de Mgr
le Duc d'Orléans , rue S. Severin, près
la rue S. Jacques.
CE feptiéme volume étant tiré des
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
mêmes fources que les précédens qui ont
été reçus du Public avec tant d'applaudiffement
, n'a pas befoin de nouveaux
éloges pour en faire connoître le mérite
; il ne nous refte qu'à l'annoncer , à
expofer les matières qu'il renferme , &
à donner quelques idées des excellens
Morceaux dont il eft formé.
Ce feptiéme volume contient dix
mots : médecine , médicament , mélancholie
, mémoire , mercure , migraine ,
mois des femmes , mole , monftre & mufcles.
L'Article de la Medecine renferme
quatre Piéces capitales ; ces Piéces dans
cet Article , comme dans tous ceux du
refte de l'Ouvrage , font précédées d'un
Avant-propos & fuivies de remarques
très-curieufes & très-inftructives tirées
des Ouvrages & des Obfervations des
génies les plus éclairés.
On fait voir dans l'Avant - propos
F'ancienneté , l'utilité , la néceffité, l'excellence
, la nobleffe , l'étendue & la certitude
de la Médecine .
On lit enfuite une Piéce fur l'origine
de cette Science ; on y prouve qu'elle a
été de tout temps , que les premiers
hommes n'ont eu d'abord d'autres guides
que les animaux & les troupeaux
NOVEMBRE. 1762. 155
qu'ils conduifoient. Les chiens guériſfent
leurs plaies en fe léchant , & fçavent
trouver l'herbe convenable quand
ils ont befoin de fe purger . Si un Coq
trop longtemps enfermé devient malade
, il gratte la chaux des murailles &
l'avale pour corriger l'humeur acide
qu'il a dans les premieres voies.
Les lions , les ours & les autres bêtes
voraces trouvent leur guérifon dans
le repos & dans l'abftinence : la cigogne
remplit fon bec d'eau falée qu'elle
s'injecte dans l'anus , quand fon ventre
eft pareffeux ; le Pélican s'ouvre le ventre
avec le bec , quand il eft indifpofé.
L'Hipopothame , qui eft une efpéce de
cheval aquatique , fort du nil , quand
il fe trouve mal , & s'ouvre un certain
vaiffeau à la cuiffe , en l'appliquant fur
la pointe de quelque rofeau ; il bou
che enfuite l'ouverture avec un peu de
boue ; les Cerfs & les Daims ont recours
au dictame quand ils font bleffés.
C'eft pourquoi Plutarque , croit qu'ils
ont une connoiffance de la Médecine ,
qu'ils en obfervent toutes les régles ,
& qu'ils trouvent fans erreur & fans
peine tout ce qui leur eft néceffaire pour
la guérifon de leurs maladies. Ils obfervent
une diéte exacte quand ils font
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
malades ; ils ont l'ufage des lavemens
de la faignée & de la purgation ; ils
guériffent leurs plaies ; en un mot , ils
rencontrent dans les fimples des remédes
à toutes leurs infirmités.
Les Nations les plus barbares fecou
rues des feules lumières de la Raifon ,
ont fçu fe fervir des rémédes & des
plantes que la Nature leur fourniffoit.
On prouve enfuite que le Patriarche
Seth , a été un très -habile Médecin ;
on prouve la même chofe de Jacob &
de Moife . Les Egyptiens attribuérent
l'invention de cet Art à Mercure , les
Grecs à Ifis & à Oziris , les Tyriens
à Agénor & à Cheron . Il y avoit à
Pergame & dans toute la Gréce des
Temples dédiés à Efculape.
Les premiers hommes pratiquoient
la Médecine d'une manière ruftique &
groffière. Ils ne s'attachoient qu'à connoître
la vertu de quelques plantes ;
ils s'inftruifoient les uns les autres des
remédes dont ils s'étoient fervis. Les
Affyriens expofoient leurs malades dans
les Places publiques , afin que fi quelqu'un
de ceux qui paffoient avoit eu
le même mal , il leur enfeignât les remédes
qui l'avoient guéri. Les Babyloniens
& autres Peuples faifoient la
NOVEMBRE. 1762. 157
"
même chofe . La fcience des premiers Médecins
étoit donc une pure empyrie , ou
une fimple obfervation de quelques remédes
que le hazard avoit fait découvrir
; s'ils apprenoient que quelque malade
eût reçu quelque foulagement d'un
reméde , ils le mettoient auffi - tôt en
ufage ; ils expérimentoient même tous
les jours de nouveaux remédes , & les
autorifoient , quand ils avoient réuffi
comme ils les abandonnoient , lorfque
l'effet ne répondoit pas à leur attente.
La Médecine étoit encore alors tout- àfait
groffière & imparfaite , & elle ne
ceffa de l'être que lorfque les Philofophes
l'eurent cultivée , & qu'ils lui eurent
donné des régles & des principes.
Ils s'appliquérent donc à connoîtrè
la nature de l'homme ; ils en éxaminérent
toutes les parties ; ils obfervérent leur
conftruction , leur nombre , leur grandeur
, leur figure , leur fituation , leurs
fonctions & leurs ufages. Ils les éxami→
nérent dans leur premiere conformation
, leur accroiffement , leur état &
leur décroiffement . Ils confidérérent
l'homme dans l'état de fanté & dans
celui de maladie ; ils éxaminérent fes
moeurs , fes inclinations , fes habitudes
& fa manière de vivre ; ils remarqué158
MERCURE DE FRANCE.
rent toutes les chofes qui pourroient
lui être utiles ou nuifibles , & qui pourroient
altérer ou conferver la fanté ;
& après avoir confideré quelque temps
tout ce qui étoit au - dedans & au-dehors
de lui-même , ils découvrirent la
caufe de toutes les maladies qui l'affligent
,
& trouverent des remédes à toutes
fes infirmités ; ils établirent enfin
des dogmes & des maximes für lefquelles
ils firent rouler toute leur Doc
trine.
Il ne nous eft pas poffible de rapporter
ici tout ce qu'il y a de fatisfaifant
fur cette matière , & nous exhortons
le Lecteur à y recourir ..
"
La difficulté d'expliquer tout ce qui
fe paffe dans le corps de l'homme , foit
qu'il refte dans l'état naturel , foit qu'il
foit dans l'état contre nature a fait
recourir à des fuppofitions pour expliquer
les Phénomènes qui fe rencontrent
; mais comme les hypothèſes font
des principes imaginaires , qu'elles ne
donnent aucun éclairciffement dans
la pratique de la Médecine , elles ne
font d'aucun poids dans cette Science ;
& c'est le fujet de la differtation fuivante.
Il fuffit dit l'Auteur , que le
Médecin foit bon Phyficien pour con-
,
NOVEMBRE. 1762. 159
noître la nature des corps ; Géometre ,
pour entendre la méchanique des animaux
; Botaniste & Chymifte , pour
connoître le nom , la vertu , & la dofe
des remédes que ces deux Sciences fourniffent
; mais il prouve que ces quatre
parties font encore très-imparfaites .
On lit enfuite une differtation fur les
jours critiques : doctrine autrefois refpectée
, mais qui eft négligée par la plûpart
des Médecins , & qui eft ici réfutée
par l'Auteur ; il rejette l'autorité
d'Hippocrate & foutient que l'affignation
qu'Hippocrate a faite aux jours critiques
, au feptiéme jour de la maladie ,
n'eftfondée ni enraifon ni en expérience.
Cependant il y a de bons Médecins
qui ne penfent pas fi défavantageufement
de cette doctrine ; ils ne nient
pas
qu'il n'y ait des crifes & des jours critiques
; ils fe contentent de dire que ces
crifes réuffiffent bien en Gréce , mais
non pas dans nos climats . D'autres penfent
différemment & s'en rapportent aux
obfervations qu'ils ont faites. Les fiévres
éphémères dont la durée eft de 24
heures finiffent réellement dans cet
efpace de temps .
qua- La Synoque douce fe termine le
triéme jour; celle qui eft confidérable,
60 MERCURE DE FRANCE.
fe termine le feptiéme , & finit par un
faignement de nez , ou par une fueur
abondante. Les fièvres ardentes & bilieufes
, appellées caufus , fe terminent
communément le trois ou le onze par
une fueur abondante , fouvent avec un
cours de ventre ,à moins qu'elles n'ayent
un dénoûment tragique. Les accès des
fiévres tierces commencent fouvent
avec une grande chaleur , mais le troifiéme
ou le quatriéme jour elles deviennent
plus traitables & paffent dans la
claffe des intermittentes. Dans les pleuréfies
vraies & dans les péripneumonies
douces on expectore entre le troifiéme
& le quatrième jour une matière fanguinolente
qui adoucit les accidens. On
peut confulter là- deffus l'Ouvrage ..
en y rétablif-
Le fecond Article regarde les médicamens
, qui font des inftrumens méchaniques
, qui par leur poids , leur
maffe , leur figure & le mouvement de
leurs parties , changent la mauvaiſe difpofition
de notre corps ,
fant l'équilibre perdu. On rejette certains
remédes dont la vanité fait tout
le mérite. On doit encore moins admettre
les violens. On rapporte l'hiſtoire
d'un homme qui s'étant purgé avec
des Paftilles , eut un vomiffement fuiNOVEMBRE.
1762. 161
vi d'un dévoiement furieux ; il lui prit
enfuite une crampe qui le tourmenta
violemment pendant trois jours ; on
voyoit depuis les bouts des pieds juf
qu'aux bouts des cuiffes fes nerfs & fes
artères trembler & changer de place ;
la même chofe arrivoit aux mains , fes
gras de jambes étant tout contournés &
prèfque par devant ; les poils des jambes
, des cuiffes , des bras font tombés .
Sa barbe & fes cheveux qui étoient
très-rudes , devinrent doux & très-fins .
Au refte on repréfente que les effets
nuifibles ou falutaires des médicamens
ne résultent pas néceffairement de l'éffence
de ces remédes ; car toutes les
opérations qui fe font dans le corps mal
difpofé n'ont point d'autre caufe que le
mouvement. Or la Phyfique & la Méchanique
nous apprennent que le mouvement
ne vient pas d'un feul
,
corps
mais qu'il réfulte du choc & de la réaction
de deux ; & que la force d'un corps
reçoit des modifications étonnantes de
la réaction d'un autre . Par conféquent on
ne peut dire d'aucun médicament en
particulier qu'il produife un certain effet
, c'est-à-dire une certaine eſpèce de
mouvement falutaire dans un plus haut ,
ou dans un moindre degré , quoique
162 MERCURE DE FRANCE.
ce médicament ait en lui une force capable
de produire quelque opération :
d'où l'on conclut avec raifon qu'il en
eft des médicamens comme des corps
qui agiffent moins , felon l'étendue de
leur fphère d'activité , que felon la manière
dont leur action eft reçue & que
l'opération des médicamens doit être
rapportée non-feulement aux caufes des
maladies , mais à la difpofition trèsvariée
des fujets ; combinaifon dont la
connoiffance eft fi néceffaire , que fans
elle toute opération médicinale eft entiérement
incertaine.
Mais comment les hommes font- ils
parvenus à la connoiffance des remédes ?
C'eft là le fujet d'une autre Differtation
Nous avons déja vu que les animaux
avoient fourni la premiere connoiffance
des remédes . Les ayant vu recourir
à certaines herbes , ils en firent l'épreu
ve fur eux-mêmes , & commencérent à
diftinguer par ce moyen les plantes nuifibles
d'avec les plantes falutaires ; le
hazard , le défefpoir des maladies fecondérent
le premier éffai. Comme ils
cherchoient leur guériſon indifféremment
dans tout ce qui s'offroit à leurs
yeux , ils rencontroient quelquefois des
remédes dont ils furent foulagés ; telle
NOVEMBRE. 1762. 163
fut la plus ancienne cure dont nous
avons connoiffance. Les filles de Prétus
s'imaginant être vaches , rempliffoient
la campagne de leurs mugiffemens
Mélampe les guérit heureufement en
leur faifant prendre du lait de chèvre ;
il fut furpris lui-même de ce fuccès , & ,
en attribua la caufe à l'ellébore que
ces chévres avoient brouté ; voilà ce
qui mit l'ellébore en vogue pour les
égaremens d'efprit. D'ailleurs il y a dans.
l'homme je ne fçai quel inftinct qui
fuggére ce qui lui convient ; il eft difficile
de donner la raifon des goûts dépravés
des femmes en certains états ; il
Teroit néanmoins dangereux . de ne les
point fatisfaire : tel appétit abfurde dans
la fanté ceffe de l'être dans la maladie
un Médecin doit s'y prêter ; on voit fouvent
ces fortes de goûts mettre fin à des
maladies rebelles , qu'on n'eût peutêtre
jamais pu guérir. Une grappe de
raifin , un verre d'eau froide avalée furtivement
dans la fiévre , l'ont fouvent
guérie en calmant le mouvement du
fang & débarraffant les inteftins farcis
de colles non naturelles ; des harangs ,
des fardines , des anchois , des huitres
ont guéri le marafme , l'hydropifie , la
fiévre quarte. La Nature en cela nous
-9
164 MERCURE DE FRANCE .
fert. Qu'un homme en fueur s'expofe
à un froid vif & piquant , fon fang
arrêté dans les vaiffeaux & coagulé perdroit
fa circulation , fi tous les vaiffeaux
cutanés ne fe refferroient auffi - tôt pour
fermer la porte à l'ennemi . On vient
d'avaler du poiſon , c'eſt fait du malheureux
s'il paffe dans le fang , ou même
s'il agit long-temps fur fes entrailles.
Que fait la nature ? tout ce que le plus .
excellent medecin pourroit faire ; elle
excite un vomiffement : tel eft l'heureux
concours de toutes les actions du
corps humain , qu'Hippocrate a nommé
la nature.
Dans les premiers temps , faute de
Médecins , on expofoit les malades dans
les places publiques ; ceux qui favoient
des remédes les leur indiquoient. Après
une parfaite guérifon , on étoit obligé
d'aller dans les Temples pour y faire
graver les remédes dont on s'étoit fervi .
Les Egyptiens fur- tout obfervérent foigneufement
cette coutume . Ce ne fut
pas chez les Egyptiens feuls que la fcience
des remédes fut en crédit ; on fait
jufqu'où alloit la connoiffance de Salomon
qui s'étendoit depuis le Cedre
jufqu'à l'Hyfope . Les Grecs avoient auffi
beaucoup écrit fur ce fujet , cependant
,
NOVEMBRE . 1762 . 165
il ne nous eft rien refté de tant d'écrits ,
que ce que nous trouvons dans Hippocrate
, qui a paffé legérement fur cette
matière & c'eft proprement aux ouvrages
de Théophrafte , de Diofcoride
& de Pline , que nous fommes redevables
de ce que les Anciens connoiffoient
de la fcience des remédes. Depuis ce
temps , jufqu'à Galien , elle n'a pas fait
de grands progrès. Les Arabes l'augmentérent
enfuite affez confidérablement ;
mais l'ignorance des fiécles fuivans l'éteignit
prèfque tout-à-fait.
La découverte de l'Amérique a enrichi
beaucoup cette fcience ; on a tiré
auffi beaucoup de fecours de la chymie
pour découvrir les propriétés des drogues
; c'eft par elle qu'on connoît les
principes dont elles font compofées .
C'eſt la Chymie qui nous fait connoître
de quelle nature font les fels éffentiels
des plantes ; qui nous apprend à obferver
de quelle maniere les remédes que
l'on veut éprouver agiffent fur le fang,
fur la férofité , fur la bile & fur les autres
humeurs confiderées hors du corps.
Une plante analyfée par la Chymie
fembleroit être en état que l'on pût
comparer fes différentes parties entr'elles,
& les comparer en fon tout avec une
autre plante ; mais il n'eſt pas aifé de
66 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître ce que font en elles- mêmes
ces parties défaffemblées ; on n'en
fauroit juger que par les faveurs , & il
vient dans la diftillation plufieurs matiéres
qui , quoique très- efficaces , n'ont
nulle faveur fenfible ; & pour celles
même qui en ont le plus , le goût n'eſt
point un juge exact , ni qui entre en
connoiffance des différences délicates.
Il faut donc trouver quelque fubſtance
qui y fupplée , à laquelle nulle faveur
infenfible n'échappe , & qui dans les
faveurs manifeftes diftingue les degrés
les plus aifés à confondre ; c'eft ce que
l'on trouve dans la folution de la teinture
du tournefol , & dans celle du fublimé
corrofif. L'une a le fentiment
très-vif & très-délicat pour les efprits
acides , l'autre pour les efprits fulphurés.
Tout cela eft bien développé dans la
Bibliothéque choifie de Médecine.
L'effet des Topiques dans les maladies
internes n'excite pas peu la curiofité
; on y lit des phénomènes finguliers
& peu analogues aux opérations communes
de la Nature , & l'on finit par
l'hiſtoire de Dom Thomas Toffard , Bénédictin.
A l'âge de vingt-neuf ans il
étoit déjà depuis plufieurs années devenu
d'une foibleffe inouie ; il étoit tourNOVEMBRE.
1762. 167
و
menté de convulfions fréquentes ; & ce
qu'il y a de remarquable , il fe trouvoit
plus mal après le repas & le fommeil . On
l'envoya & Bourbon , mais le foulagement
que les eaux lui apportérent , dura
il
peu ; Y alla une feconde fois , fans
aucun fuccès il y trouva même de
nouveaux accidens : on lui confeilla de
porter une pierre-d'aimant , qu'on dit
bonne contre les convulfions , & on lui
en donna une bonne & bien armée
groffe comme un oeuf de Pigeon. A peine
l'eut-il dans la main que fes convulfions
cefférent , & depuis elles ne font
point revenues. Nous renvoyons le Lecteur
aux remarques , à la fin defquelles
il trouvera l'Extrait d'un Memoire fçavant
fur les réfolutifs.
L'ufage des remédes fimples fait le fujet
de la Piéce fuivante. L'Auteur fait
voir par des raifons folides , qu'on ne
doit point employer de formules chargées
d'une fi grande quantité de remédes
, ne voulant point qu'un Medecin
entaffe dans fes ordonnances , drogues
fur drogues , puifqu'il eft certain que
les remédes fimples font beaucoup plus
fürs & ont beaucoup plus d'éfficacité .
On rapporte l'autorité de plufieurs
grands Médecins , dont la pratique n'a
été heureuſe que par cette méthode ;
168 MERCURE DE FRANCE .
il cite le célébre Hoffman , qui affure
que le principal caractère d'un Médecin
éclairé , eft d'écarter la multiplicité
& la variété des remédes , & de choisir
ceux qui font appropriés & éfficaces
contre la maladie qui fe préfente à combattre.
Le même Auteur dit encore
ailleurs que le Médecin doit aider le
travail de la nature par les fecours tirés
du régime , des remédes doux & fimples
, plutôt que par les remédes pharmaceutiques
qui font plus énergiques
& plus compofés .
Les Anciens ne fe font pas moins élevés
contre l'abus des fréquens changemens
des remédes ; il faut bien fe
garder , dit Celfe , d'employer tantôt
une chofe , tantôt une autre ; auffi-tôt
qu'un reméde ne répond pas à l'intention
qui le fait mettre en ufage ; car
dans les longues maladies que le temps
détruit , comme il les a fait naître , il
ne faut point d'abord condamner ce
qui n'a point été avantageux fur le
champ , & encore moins difcontinuer
ce qui a fait tant foit peu de bien , parce
que ce bien devient plus confidérable
dans la fuite. Cette maxime eft appuyée
fur beaucoup de raifons & d'exemples
qu'on peut lire dans l'ouvrage.
ARTICLE
NOVEMBR E. 1762. 169
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS UTILE S.
GÉOGRAPHIE.
ATLAS Moderne ou Collection
de Cartes fur toutes les parties dis
Globe terreftre. A Paris , chez le
fieur Lattré , Graveur , rue de la Parcheminerie
, la premiere porte en entrant
à gauche par la rue S. Jacques
,
à la Ville de Bordeaux
chez J. T. Hériſſant , Libraire rue
S. Jacques, à S. Paul & à S. Hilaire.
•
ä
CET Atlas contient 40 feuilles qui
forment un volume de la grandeur d'un
in-folio ordinaire . Ces Cartes donnent
des détails fuffifans pour l'étude de la
Geographie même la plus étendue , pour
la lecture des voyageurs & pour fuivre
les opérations militaires en temps de
H
170 MERCURE DE FRANCE.
guerre objets qu'on n'auroit pas pů
remplir dans des Cartes moins étendues.
On a fuivi pour l'arrangement de ces
Cartes , la Geographie moderne de feu
M. l'Abbé Nicolle de la Croix , à la
quelle le Public a donné fon approbation
, comme on peut en juger par le
grand nombre d'Editions qui en ont pa❤
ru jufqu'à préfent, Mais ces Cartes contiennent
un bien plus ample développement
du Globe que ce livre ne l'exige ,
& deviennent par-là fuffifantes pour la
lecture de l'hiftoire de tous les Etats
qui figurent actuellement fur la furface
de la Terre .
Cette utilité générale a determiné le
Libraire à les preférer à beaucoup d'autres
, pour les débiter avec la Geographie
de l'Abbé de la Croix , dont il
vient de donner une nouvelle Edition ,
Ces Cartes font le fruit des travaux
de Sçavans connus , & le fieur Lattré
n'a rien negligé pour la propreté & la
précifion de la gravure , pour la beauté
du papier & celle de l'impreffion. Les
ouvrages qui jufqu'à préfent font fortis
de chez lui , font de furs garans de la
beauté de celui-ci .
Cet Atlas fe vend 19 liv. 10 f. relié en
carton , & 24 1. relié en veau. En papier
NOVEMBRE. 1762 171
fin 6 l.de plus . On avoit ci-devant annoncé
le prix à 18 liv. broché ; mais le peu
de folidité d'une brochure pour une
collection deftinée à être d'un uſage fi
fréquent , a determiné à faire relier ce
recueil , foit en veau foit en carton. On
trouve auffi dans ce recueil , des Cartes
pour la lecture de l'hiſtoire facrée .
GRAVURE.
PLAN LAN de Paris & de fes Faubourgs ,
par M. B. Jaillot , Géographe ordinaire
de S. M. avec Privilége , Octobre 1748.
Corrigé & augmenté , 1762. On y a
joint une Table imprimée des rues de
Paris , culs-de -fac , & c. beaucoup plus
ample que la légende , gravée aux côtés
du Plan , & que l'Auteur fe propofe
de faire graver lorfque le Public lui
aura fait part de fes obfervations , &
de fes lumières fur la diftribution des
articles , ainfi qu'il le demande dans les
petites obfervations qui précédent cette
nomenclature. Ce Plan de Paris eft le
dernier ouvrage qu'ait gravé le célébre
Coquart & le fieur Bourgoin en a
gravé la lettre. Une petite Carte des
environs de Paris , & une de la France
,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qui font dans les deux angles d'en bas ,
ne font pas fans mérite . Ce Plan fe vend
6 liv. qui eft le même prix qu'il fe venpoit
ci-devant ; 10 liv. collé fur toile
& 12 liv. collé & monté fur gorge &
rouleau noir.
ARTS AGRÉABLE S.
PEINTURE.
MONSIEUR ,
,
VOTRE Journal eft confacré aux
beaux Arts : puis- je me flatter que le petit
écrit que j'ai l'honneur de vous envoyer
vous paroîtra meriter d'y avoir
place : je le foumets à votre jugement.
J'ai exprimé naivement ce que j'ai ſenti .
Je ne fuis point Ecrivain de profeffion ;
mais j'ai tâché à m'exprimer clairement
& fortement. J'aurai commis bien des
fautes de ftyle : j'aurai péché contre la
conftruction ; je vous prie de laiffer paffer
tout cela en faveur du defir que j'ai
d'être utile aux jeunes Peintres , pour qui
j'écris principalement . J'ai employé des
termes furannés : ils m'ont paru exprimer
plus fortement ma pensée , & vous
voudrez bien leur faire grace. On a bieu
NOVEMBRE. 1762. 173
appauvri notre langue en les banniffant ,
& les mots qu'on leur a fubftitués ne
font pas toujours auffi énergiques .
J'ai une grace à vous demander , c'eft
de corriger toutes les fautes d'ortographe
& de ponctuation qui m'ont échappé
; je n'ai jamais écrit , & voici mon
coup d'éffai , veuillez le favorifer : s'il
avoit le bonheur d'obtenir le fuffrage
du Public , je le regarderois comme la
récompenfe la plus flatteufe de mon travail
, & comme un encouragement qui
me porteroit à lui préfenter des idées que
j'ai fur la peinture , que je crois neuves.
Vous êtes le maître , Monfieur d'y
joindre cette Lertre ; mais je vous prie
de taire mon nom , feulement d'en laiffer
la premiere lettre.
J'ai l'honneur d'être , & c.
,
J. E. L.
EXPLICATION des différens jugemens
fur la PEINTURE.
LES ES Peintres & les Connoiffeurs font
juges de l'art & du vrai , ceux qui ne
font ni Peintres ni Connoiffeurs , jugent
du vrai feul. Tels font ici les Particuliers
, le Public.
Hijj
174 MERCURE DE FRANCE .
Les Peintres regardent les tableaux
avec bien plus d'attention que les Particuliers
, les éxaminent dans tous leurs détails
, parce que la Peinture les intéreffe
davantage ; ils connoiffent mieux que
les Particuliers leur valeur intrinféque ,
& les difficultés plus ou moins grandes
qu'il y a de copier la Nature dans fes
différens objets ; mais il arrive très-fouvent
que leur jugement eft trop porté
en faveur de l'art , & qu'ils négligent
& ne s'attachent pas affez à juger par
le vrai , très -fouvent même ils méprifent
le vrai ; quand il y a peu d'Art, ou quand
il en faut peu pour le rendre ; au lieu
que les Particuliers n'étant pas diftraits
dans leurs Jugemens par l'art qu'ils ne
poffédent pas , ils font bons Juges du
vrai , comme je vais le prouver.
Tout le monde eft Juge de la reffemblance
des portraits ; tous les Peintres
en conviennent , ils font extrêmement
flattés quand les gens les plus groffiers
& les enfans reconnoiffent leurs portraits
; il eft clair que quelqu'objet que
ce foit que la Peinture repréfente , c'eft
reffemblance c'eft portrait ; le jugement
fur la reffemblance des portraits ,
d'homme , de femme & de tout ce qui
a vie , eft la plus fine connoiffance de
,
NOVEMBRE. 1762. 175
la Peinture , puifqu'il y a deux reffemblances,
celle du corps , & celle de l'âme.
C'est donc accorder aux Particuliers la
meilleure & la plus fine connoiffance de
la Peinture .
Tout Particulier qui a bonne vue ,
a une impreffion de la nature auffi forte
que quelque Peintre que ce foit : il re
connoît auffibien qu'un Peintre,les différentes
perfonnes qu'il a vues ; il démêle
auffi bien qu'un Peintre les différentes
paffions qui les agitent ; il diftinguera
les différentes feuilles des arbres auffi
bien qu'un Peintre ; en un mot , les
objets de la nature qui fe reffemblent
le plus , & ceux qui fe reffemblent le
moins ; s'il les connoît , il les diftinguera
auffi bien qu'un Peintre. Par conféquent
quelque objet que ce foit de la nature ,
bien repréſenté en Peinture , le Particu
lier le reconnoîtra,& en jugera auffi bien
qu'un Peintre. Montrons par des exemples
fenfibles , combien le fentiment
des Particuliers eft toujours jufte & vrai .
Un Particulier paffe àVe failles devant
le Saint Michel & la Sainte Famille de
Raphaël, & les regarde avec indifféren
ce : un Peintre lui dit , regardez ćes tableaux
avec attention , ils font au nombre
des meilleurs ouvrages du plus ha-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
tabile
de tous les Peintres ; il répondra ,
je les crois bons , mais je ne me connois
pas en Peinture. Ces tableaux ont perdu
en effet la vérité la plus éffentielle , &
la beauté la plus frappante ; je veux dire,
la couleur des clairs de la nature , & la
jufte couleur des ombres : un roux fale
répandu uniformément fur ces
bleaux , les mafque entiérement à des
yeux vrais & que l'art ne dirige pas. Ils
n'ont confervé de jufte & de vrai , que
les contours du deffein ; puifque des
clairs & des fombres que le temps a
rendu faux , n'expriment plus le vrai :
or ce fimple contour du deffein eft trèspeu
de chofe pour des yeux vrais , qui
s'attendent à voir la nature dans toute
fa clarté & dans toute fa vivacité , furtout
lorfqu'il s'agit de l'ouvrage du meilleur
des Peintres . Le Particulier a donc
raifon de ne pas fe foucier de confidérer
ces deux tableaux , puifqu'ils ne le
frappent par aucune vérité éffentielle :
il n'eft pas moins juge du vrai pour
n'avoir pas été frappé des ouvrages de
Raphaël. Le Peintre de fon côté a raifon
; il ne juge point par le vrai , il juge
par les régles de l'art ; il voit au travers
du mafque brun qui couvre ces tableaux,
toutes les vérités , & toutes les beautés
de ce grand Peintre.
· NOVEMBRE. 1762. 177
Un Particulier , àà VVeerrsfaaiilllleess ,, vvaa аà
la furintendance , y voit fur deux chevalets
, une des faifons , de l'Albane ,
& fa copie ; s'il ofe dire ſon ſentiment ,
il trouvera fa copie bien meilleure
& la prendra pour l'original . Il a raifon
quant au vrai : le Copiſte a évité
de copier les couleurs qui ont noirci ;
de plus , il a encore évité de copier le
brun que le temps a répandu fur l'original
, la copie approche davantage du
clair de la nature ; le Particulier a , dis-je ,
raifon l'original eft mafqué par le
temps , & la copie eft peinte fans mafque.
Un Peintre aimera bien mieux
l'original ; l'art eft fon guide , il voit le
deffous du mafque.
>
Un Particulier , à Paris , paffe fous le
Quai de Gêvres , voit un portrait de
femme peinte par Rimbrand , à côté
une Flore , très-foible copie d'après
Coypel ; il préférera la Flore au tableau
de femme de Rimbrand , qui n'offre à
des yeux vrais , qu'une femme très-barbouillée
de fuif fur elle & fur tous fes
habits , & dont les touches fur le vifage ,
& fur le mains , lui paroîtront des cicatrices
, & des marques de petite vérole.
Un Pointe dira à ce Particulier
regard eau de femme , c'eſt un
7
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
des meilleurs ouvrages de Rimbrand ;
& ne regardez pas cette Flore , elle ne
vaut rien le Particulier confidérant avec
plus d'attention l'ouvrage de Rimbrand
en faveur du Peintre , répondra : il me
paroît que ce tableau a bien de la force :
mais pourquoi eft- il fi barbouillé & fi
brun Eft- ce qu'il mêloit de la fuie
avec fes couleurs ? Le fentiment du Particulier
eft encore vrai , l'ouvrage de
Rimbrand eft mafqué par le temps ,
comme je l'ai dit de Raphaël & de l'Albane
, & n'a plus aucun ton de couleur
jufte ; au lieu que la Flore , qui à mille
égards manque de jufteffe, eft beaucoup
plus claire que l'ouvrage de Rimbrand,
& fe rapproche par tout beaucoup plus
du clair de la nature. Le Peintre juge
par l'art , le Particulier par la nature .
UnParticulier entre chezun jeunePeintre,
le trouve finiffant de copier une tête
de Rubens fiérement touchée & dont
les couleurs font très-fraîches . Le Par
ticulier dira au Peintre : voilà une tête
dont les couleurs font bien belles ;
eft - ce que vous n'avez pas pu trouver
d'auffi belles couleurs ? mais apparemment
, continuera - t - il , qu'il peignoit
avec de trop gros pinceaux , ou
que fes couleurs n'étoient pas affez
NOVEMBRE . 1762.
179
les cou'éus
broyées ; cela eft peint bien groffierement
: vous peignez bien plus délicatement
, & vos couleurs font mieux
broyées ; le vifage & le teint de votre
copie , eft uni . Je l'aime bien mieux :
il n'y a point d'homme dont la peau
foit fi inégale & fi groffiére ; c'eft dommage
, les couleurs font belles ; le féntiment
du Particulier me paroît naïf &
vrai. Le Particulier n'étant point Artiſté,
ignore que c'eft par
l'art que
paroiffent plus fraîches ; c'eft pourquoi
il regarde la fraîcheur des teintes , comme
un choix , un emploi des plus belles
couleurs. Il ignore auffi ce que c'eft
qu'une touche ; la nature n'a pas dé
touche. Les touches font de grands coups
de pinceau laiffés ; chaque touche claire
tranche avec le fond moins clair fur le
quel elle eſt appliquée , & chaque touche
brune tranche avec le fond moins brun
fur lequel elle eft appliquée : par conféquent
les touches claires ou brunes ne
reffemblent point à la nature , qui n'a
aucun clair qui ne foit fondu plus ou
moins avec fon voifin moins clair ; &
toute ombre forte eft très- fondue avec
fa voifine l'ombre moins forte . Il n'eft
pas étonnant que le Particulier fans art
ignore ce que c'eft que les touches , &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
les prenne pour des couleurs groffieres
il ne lui paroît pas naturel de peindre
groffierement avec des couleurs bien
broyées : il eft aifé de comprendre que
le fentiment du Particulier , quoiqu'il
ne foit pas exprimé felon les termes de
l'Art , n'eft pas moins vrai & jufte.
Un Particulier fe fait portraire : lorfque
le portrait eft très -avancé le Particulier
fe hafarde à dire au Peintre , je ne
prends point de tabac , mon portrait a
du tabac fous le nez ; il paroît à plufieurs
endroits que le vifage eft fale , fur
le front & au bout du nez : il femble
qu'il y ait une marque de brulure . Si le
Peintre ofe lui répondre librement , il
lui dira avec indignation : ne voyezvous
pas que c'eft l'ombre fous le nez
que vous prenez pour du tabac : ce font
les demi - teintes que vous prenez pour
faletés , & pour marque de brulure les
touches claires qui expriment le luifant
du front & du bout du nez . Le Peintre
a tort , & le Particulier a raiſon . Il n'y a
rien de fi difficile en peinture que de
faire des ombres qui paroiffent vraies.
L'ombre dans la nature eft une privation
de la lumiere , & le tableau n'a point
d'ombre réelle étant éclairé. Ce n'eft
donc que par le mêlange de plufieur
NOVEMBRE. 1762. 18t
•
couleurs plus ou moins brunes qu'on
parvient à imiter l'ombre . Si on la peint
un peu plus brune ou un peu plus claire ,
elle fait tache ; un peu plus jaunâtre , un
peu plus rougeâtre ou un peu plus grifâtre
, elle fait encore tache. Que l'on
juge donc à quel point il eft difficile de
peindre les ombres juftes ! Je prétends
qu'il n'y a point de tableau fans tache ;
par conféquent le Particulier eft ſouvent
très-fondé quand il trouve un portrait
taché de tabac.
Il y a des modes qui s'introduiſent
dans les Arts ; depuis Rubens c'eſt la
mode en Peinture de faire les paffages
du clair à l'ombre , que l'on appelle demi-
teintes , de les faire , dis-je , trop
bleuâtres ou grifâtres. La plupart des
Peintres tombent dans ce défaut. Il eft
même arrivé très-fouvent que des Dames
trouvoient que leurs portraits leur donnoient
de la barbe. Or les demi-teintes
tant foit peu trop bleuâtres ou grifàtres
deviennent faletés en beaucoup d'endroits
, & barbe autour de la bouche &
du menton. Le Particulier donc a raiſon
de trouver des faletés fur fon portrait.
Le Peintre pour exprimer le plus clair
du front , a donné un coup de pinceau
qui étant donné un peu trop clair &
182 MERCURE DE FRANCE.
coupé , paroît une marque de brulure .
Il en eft de même du bout du nez ; car
comme j'ai dit ci-devant , il eft impoffible
qu'une touche foit parfaitement
jufte : elle paroîtra donc toujours dans
des clairs ou une coupure ou une brulure
. Le Particulier a encore raifon à
cet égard , & le Peintre a tort ; l'art le
préoccupe & l'empêche de reconnoître
le peu de vérité de fes touches , de fes
demi- teintes & de fes ombres.
Les touches font la maniere la plus
laide d'exprimer la natúre : elle doit fon
crédit à l'épargne du tems ; c'est donc
l'impatience & l'incapacité de finir qui
ont fi fort accrédité les touches. Tous
les Peintres qui aiment la touche conviennent
qu'un tableau bien touché eft
groffier de près : mais , difent-ils , mis à
une diftance convenable , les touches fe
perdent , donnent du fini , de la force ,
de la vigueur , du relief& de la vie. Tâchons
de détruire ces faux préjugés.
Un tableau touché eft groffier de près ;
il l'eft encore de loin : le tableau ne
change pas de nature ; & quoiqu'à une
certaine diftance on ne voye pas les
touches , elles n'y font pas moins. Mettez
un tableau très-fini & un tableau
touché à une diftance affez grande pour
NOVEMBRE . 1762. 183
qu'on ne voye pas les touches ; malgré
la diſtance on apperçoit le fini du tableau
fini & le groffier du tableau touché.
>
Qu'on examine un tableau du Correge
& de Raphaël ; auprès d'eux un
Rubens , un Rimbrand & un Espagnolet
on diftinguera très- nettement , à
quelque diſtance qu'on les mette , que
Rubens Rimbrand & l'Espagnolet
font peints groffierement , ce qui produit
des tableaux toujours laids. C'eſt ne
rien gagner que d'être moins laids à mefure
qu'on eft moins vus . Les tableaux
touchés ne gagnent donc pas du fini par
l'éloignement. Toutes les parties délicates
, fines & légéres de la nature , les
touches ne peuvent pas les exprimer ; la
propreté , la précifion des formes ne
peut s'exprimer par des touches ; une
belle peau , le poli des corps , & mille
détails qui bien rendus expriment les
graces de la nature , ne peuvent s'exprimer
par des touches. La touche est donc
toujours , comme je l'ai dit , une ma→
niere de peindre laide & groffiere , vani
tée par la pareffe & l'intérêt , à caufe
qu'avec l'aide des touches on peint plus
vite. Les touches donnent de la force ,
cela eft faux ; ce qui donne de la force ,
c'eft la différence bien marquée entre
184 MERCURE DE FRANCE.
le clair & l'ombre , & que dans un tableau
il n'y a point de clair qui reffemble
à l'ombre , ni d'ombre qui reſſemble
au clair , en un mot , que le clair &
l'obfcur foient d'une diftinction parfaite .
A Verfailles , la fainte famille de Raphaël
a toute la vigueur poffible , beaucoup
d'expreffion & de vie : la maniere
de ce tableau eft l'antipode des touches ;
il eft extrêmement fini & peiné. Le Correge
dans fes plus beaux tableaux n'a
aucunes touches , comme on peut le voir
dans fon tableau d'Antiope au Luxembourg.
Ses tableaux n'ont- ils pas toute
la force , le relief & les grâces poffibles
?
Parmi les Flamands Miris , Gerard
Dow , Vanderhayde , Oftade , wovermans
, Vanderverf , Terburg , Peintres
admirables , très-vigoureux , pleins de
vie & d'expreffion , ils n'ont aucunes
touches , & leurs ouvrages font plus eſtimés
que ceux des Peintres qui ont des
touches , parce qu'ils reffemblent plus à
la nature , qui eft unie , fondue , nette
& fans touches. Les qualités les plus
agréables & les plus éffentielles dans la
peinture font la netteté , la propreté &
Ï'uni or les touches font entierement
contraires à ces trois qualités. Quel
NOVEMBRE . 1762.
1762. 184
agrément n'y a-t- il pas à voir un tableau
à toutes les diftances plaire toujours
prefque également ; c'eft imiter le
mérite de la nature : ce n'est donc
qu'une belle couleur & le clair & l'obfcur
bien entendus qui engagent à regar
der les tableaux touchés.
Oh que les tableaux touchés font
laids ! vous me répondez que je les vois
de trop près , & vous les éloignez : je
vous dis qu'ils font laids encore. Vous
les éloignez davantage , je vous le répéte ,
ils font laids encore. Enfin vous les éloignez
au point que leur laideur femble
difparoître ; mais elle fubfifte toujours .
A cette grande diſtance , j'en conviens
les touches ne me choquent plus , & je
confidere avec plaifir la beauté du coloris
, la jufteffe & l'harmonie du clair obfcur
; mais les touches ou éxiftent ou fubfiftent
toujours. Vous êtes bien à plaindre
qu'on ne puiffe vous regarder qu'à
une certaine diſtance ; car , je le répéte ,
c'eſt ne rien gagner que d'être moins
laids à mesure qu'on eft moins vus. Que
dirai -je enfin ils ne fauroient plaire à
ceux qui ont la vue courte.
Dans le tems que la peinture à l'huile
prit faveur , une des raifons qui la fit préférer
étoit la facilité de mêler infenfible+
86 MERCURE DE FRANCE .
ment un ton de couleur avec un autre
pour imiter les paffages infenfibles de la
nature d'une couleur à une autre ; &
par les touches on perd ce grand avantage.
La peinture en pastel pour la beau
té , la vivacité , la fraîcheur & la légéreté
des teintes , eft plus belle que quel
que peinture que ce foit : pourquoi ? A
caufe de la grande facilité qu'il y a de
mêler une couleur avec une autre , &
de retravailler plus ou moins fans être
obligé de repeindre.
Les feules occafions où il eft utile &
même néceffaire de fe fervir de touches ,
c'eft quand un Peintre copie la nature
dans des actions de peu de durée ; alors
qu'il fe ferve de touches pour peindre
promptement & profiter du peu de tems
que lui laiffe fon modéle ; mais qu'il fè
garde de donner cette éfquiffe pour une
peinture finie.
Les grands tableaux vus à une trèsgrande
diftance , n'ont nul befoin de
touches fortes & exagérées : l'effentiel à
de tels tableaux eft qu'il y ait autant
d'ombres que de clairs , & fur-tout
comme je l'ai dit ailleurs , que les clairs
foient très - diftincts des ombres.
Un Peintre peint une figure de femlui
donne une attitude intéreffante ,
me ,
NOVEMBRE. 1762. 187
une expreffion admirable , une force &
un relief furprenant. Un autre Peintre
imite fi parfaitement une chaife , qu'il
trompe prefque les yeux. Je fuis pleinement
convaincu que les Particuliers
éprouveront plus d'intérêt & goûteront
plus de plaifir en confidérant le tableau
de la femme que celui de la chaife . Si le
tableau de la femme eft médiocre , il ne
feroit pas étonnant que le Particulier
préférât celui de la chaife : c'eft .donc
toujours le vrai qui le frappe & qui ne
lui échappe jamais.
Si un Peintre aime mieux le tableau
médiocre de la femme , c'eft à caufe
qu'il croit qu'il y a plus d'habileté à
faire le médiocre tableau de la femme
que l'excellent tableau de la chaiſe :
alors fon jugement porte fur l'art & non
pas fur le vrai.
Je demande quelle eft la meilleure maniere
de juger ou par les regles de l'art ou
par le fentiment du vrai ?
Les Peintres fe croyent prèfque les.
feuls Juges de la Peinture ; ils méprifent
le jugement du Particulier , qui répond
modeftement , je ne me connois pas en
peinture. Le Peintre eft comme l'Avocat
, qui fait aifément avouer au Payfan
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a tort lorfqu'il a raifon : c'est l'art
qui triomphe du vrai .
Les détails extrêmement vrais en peinture
n'échappent jamais aux Particuliers ;
fouvent même ils les préférent aux
grandes parties qui ne font pas portées
au même point de vérité. Toutes les
éfquiffes ne font point de leur reffort ;
elles ne font que des indications de la
nature or l'éfquiffe de la nature n'eſt
pas la nature . Le Particulier n'en veut
point , & préfére une goutte d'eau ou
une mouche qui trompe ; il aime &
juge par le vrai , & le Peintre juge trop
fouvent par l'art.
Le fentiment des Particuliers eft à -peuprès
toujours le même ; mais les jugemens
des Peintres varient comme les différentes
manières , ce qui prouve qu'ils
jugent par l'art différemment entendu .
Il n'eft donc pas poffible que des jugemens
fi oppofés . foient vrais . Il y a des
jugemens de Peintres qui vont jufqu'au
ridicule . Un des meilleurs Peintres de
Rome ne daignoit pas regarder des tableaux
choifis de Rimbrand , Vanderverfs
, Wovermans , Terbourg , Oftade ,
& autres excellens Flamands . On le
prioit de les confidérer : il y a bien peu
de merite à tous ces tableaux-là , s'écriaNOVEMBRE
. 1762. 189
t-il , à caufe qu'ils n'étoient pas dans fon
goût noble , mais froid.
Un autre Peintre regardoit un des
meilleurs tableaux de Vanderverfs :
j'aime mieux , dit-il , une tête éfquiffe
de Monfieur P. que ce tableau.
Les Flamands n'aiment ni les François
ni les Italiens : ceux-ci n'aiment ni
les Flamands ni les François : ces derniers
font moins prévenus , mais en général
ils n'aiment pas affez les tableaux
finis.
Les Flamands n'aiment pas affez le
noble ; les Italiens pas affez le naïf. Tous
ces différens jugemens portent für différentes
parties de l'art , & pas affez fur
le vrai. Le Particulier le faifit toujours ,
& ne fait point cas de l'art qu'il ne connoît
pas toujours il préféré le plus vrai
au moins vrai.
Vous jeunes Peintres , chez qui les
préjugés de l'art ne font pas encore fortement
enracinés , croyez - moi , n'ou-
"bliez pas que c'eft le fentiment de la nature
; c'eft le vrai dans fa pureté qui fort
de la bouche des Particuliers : ne le méprifez
pas pour n'être pas rendu felon les
termes de l'art : faififfez-le avec rapidi-
' té , il vous ramenera au vrai dont l'Art
190 MERCURE DE FRANCE.
mal- entendu vous écarte trop fouvent.
Cher Public , que j'ai de plaifir à vous
rendre juftice , je vous dois tout le vrai
de mes ouvrages !
SEI
MUSIQUE.
EI SINFONIE a piu Stromenti ,
compofte dal fignor Francefco Beck ,
virtuofo di Camera di fua A. S. l'Elector
Palatino , & actualimente primo
Violino del Concerto di Marfilia, Opera
terza. Prix 12 liv. compris les parties
d'Hautbois & Cors de Chaffe , lefquelles
parties feront ad libitum gravées par
Madame Leclair , & mifes au jour par
M, Venier. A Paris , chez M. Venier ,
Editeur de plufieurs Ouvrages de Mufique
inftrumentale , à l'entrée de la rue
S. Thomas du Louvre , vis-à- vis le Château
d'eau & aux adreffes ordinaires.
Avec Privilége du Roi.
LES RÉCRÉATIONS DE POLYM
NIE , ou choix d'Ariettes , Monologues
& airs tendres & légers , avec accompagnement
de violon , flûte , hautbois
Pardeffus de viole & c . Par M. le Loup ,
Maître de flûte , rue du Mouton au
coin de la rue de la Tixeranderie , au
NOVEMBRE . 1762. 19
Caffé de la Paix . Prix , 3 liv . 12 f. La
feconde Partie de cer agréable recueil ,
paroîtra au commencement de ce mois,
Il y aura trois planches de Mufique de
plus qu'au premier recueil , & beaucoup
plus d'airs , dont la plûpart font nouveaux
& de bon goût, Les accompagnemens
de tous les airs font de M. Hanot ,
Maître de Mufique & Auteur de l'accompagnement
des premiers. La troifiéme
Partie fera donnée dans les premiers
jours de Janvier prochain. On y trou
vera plufieurs Ariettes nouvelles , de M.
Ponteau , Organiſte de S. Jacques de
la Boucherie & de S. Martin des
Champs , dont les talens font connus.
LES DONS D'APOLLON , méthode
pour apprendre facilement à jouer de la
Guitarre , par Mufique & par Tablature
; où l'on enfeigne les trois jeux de
cet Inftrument , qui confiftent dans le
Pincé , la Tirade , & la Chûte ; avec la
démonſtration de tous les agrémens &
des jolis airs connus , notés en Partition
felon l'ancienne & la nouvelle maniere ,
ce qui rendra très -habile en peu de tems
dans l'un & dans l'autre ; avec l'histoire
allégorique de la Guitarre. Livre premier
par M. Corrette. Prix , 6 liv. A
192 MERCURE DE FRANCE.
Paris , chez M. Bayard , rue S. Honoré
à la Régle d'Or , M. Lachevardiere ,' rue
du Roule à la Croix d'Or , Mile Caftagnerie
, rue des Prouvaires à la Mufique
Royale . Avec Approb . & Priv. du' Roi.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SPECTACLES DE LA COUR.
A FONTAINEBLEAU.
REPRÉSENTÉS devant leurs Majeftés
Sur le Théatre du Château , fous les
Ordres de M. le Duc D'AUMONT ,
Pairde France, Premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , en éxercice ,
Conduits par M. PAPILLON DE
LA FERTÉ , Intendant des Menus ,
Plaifirs & Affaires de la Chambre de
Sa Majefté.
LEE 12 Octobre, les Comédiens François
ordinaires du Roi , repréfenterent
Ecoffoife ,
NOVEMBRE. 1762. 193
1'Ecoffoife , fuivie de l'Amour Médecin ,
Comedie en un A&te. La Dlle DANGEVILLE
étant indifpofée la Dlle
BELLECOUR a joué lès Rôles de Soubrette
dans ces deux Piéces. (a)
Le 13 , jour deftiné pour les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , ils
repréſentérent le fils d'Arlequin perdu
& retrouvé , Comédie Italienne , dans
laquelle le jeu naturel , vif & intéreffant
de la Dlle CAMILLE , a paru faire fur
toute la Cour la même impreffion qu'il
a toujours faite à la Ville , dans le principal
Rôle de cette Piéce. On éxécuta
enfuite un Ballet.
Cette Comédie eft du fieur GOLDONI
adaptée au genre de la Scène Italienne
en France par le fieur ZANUZZI , l'un
des Comédiens Italiens ordinaires du
Roi.
Les Comédiens François repréfentérent
lelendemain 14 , Zelmire , Tragédie
par le fieur DU BELLOY.L'admirable
talent de la Dlle Clairon , ainfi que
celui des principaux Acteurs de cette
( a ) La diftribution des Rôles entre les Acteurs
des Comedies , étant connues par nos Mercures
dans les Piéces fouvent reprefentées à Paris , on
n'indiquera que les changemens occafionnés ,
comme celui - ci , par maladie.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
Piéce , ont fait fentir vivement tous
les grands Traits de fituation dont elle
eft remplie. Le compte que nous en
avons rendu , dans nos Mercures des
mois de Juin & Juillet derniers , lorfque
cette Piéce a été donnée à Paris ,
nous difpenfe d'un plus long détail fur
le mérite de cet Ouvrage , & fur l'effet
qu'il produit au Théâtre. A la fuite de
cette Tragédie , on repréfenta Zéneïde,
Comédie en un Acte du feu fieur
Cahuzac.
Le Mercredi 20 , le Maître en Droit
Opéra-comique en deux Actes , & Sancho-
Pança , intitulé Opéra Bouffon en
un Acte , furent exécutés par les Comédiens
Italiens. Les paroles du Maître en
Droit font du fieur le MONNIER & la
Mufique du fieur MONCINI. Les paroles
de Sancho Pança font du fieur
POINSINET le jeune & la Mufique du
fieur PHILIDOR. Chacune de ces Piéces
fut fuivie d'un Ballet.
Le lendemain 21 , après la fauffe
Agnès , Comédie en trois Actes , en
profe , du feu fieur Nericault DESTOUCHES
, dans laquelle le principal rôle
fut joué par la Demoiſelle DANGE
VILLE , rétablie de fon indifpofition ;
les Sujets de PAcademie Royale de
NOVEMBRE . 1762. 195
9
Mufique executérent l'Amour & Pfiché,
divertiffement en un Acte ( Poëme d'un
Anonyme , Mufique du fieur MONDONVILLE.
) Les Acteurs de ce Divertif
fement étoient la Demoiſelle ARNOULT
repréfentant Pfiché , la Demoifelle
LEMIERRE l'Amour ; le fieur
GELIN , Tifyphone ; la Demoiſelle DU
BOIS l'aînée , Vénus. Les choeurs d'hommes
& de femmes , chantés par les Sujets
de la Mufique du Roi.
Les Ballets , de la compofition des
fieurs LA VAL pere & fils , Maîtres des
Ballets du Roi , ont été éxecutés par les
Danfeurs & Danfeufes de l'Académie
Royale de Mufique. Ceux qui ont danfé
les principales entrées étoient les Demoifelles
VESTRIS , ALLARD , DUMONCEAU
& GUIMARD. Ainfi que
les fieurs VESTRIS , LAVAL , GARDEL
& CAMPIONI.
On ne pouvoit faire un choix plus
convenable , pour l'amufement d'une
Cour majestueufe & brillante , que celui
de ce divertiffement , qui offre , dans
le plus grand genre , tout l'éclat , le
merveilleux & en même-tems l'agréable,
dont l'Opéra François eft fufceptible.
Le fuccès a tellement répondu a la jufteffe
de ce choix , & l'on a été fi con-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tent de l'exécution ainfi que du mérite
de l'ouvrage , que dès le foir même ,
il a été ordonné une feconde repréfentation
de ce même Spectacle . Le
goût & la magnificence des décorations ,
ont parfaitement répondu à l'exécution
des rôles , ainfi qu'à celle de toutes les
autres parties de cet Opéra qui ont chacune
contribué au plaifir général qu'il a
fait.
CONCERT DE LA REINE.
Le 23 on a exécuté en Concert , le
Devin du Village Comédie- Opéra. La
Demoiſelle DU BOIS l'aînée a chanté
le rôle de Colette , le fieur BESCHE celui
de Colin , & le fieur GELIN celui du
Devin.
OPERA.
que LES Fragmens on eu le fuccès
l'on avoit préfumé , & ont été continués
avec fatisfaction de la part du Public
.
On a préparé pour les premiers jours
de ce mois Iphigénie , Tragédie- Opera ,
qui n'a pas été remife au Théâtre depuis
fort long-temps . Tout le monde connoît
l'intérêt qui régne dans cette TraNOVEMBRE.
1762. 197
gédie & la beauté du chant des Scènes.
Nous fommes informés que l'on s'eft
particuliérement appliqué , dans cette
reprife , à enrichir les divertiffemens de
tout ce que le goût moderne a ajouté
d'agrément à cette partie du Drame
lyrique , tant par la Mufique que par
les Danfes. M. le BERTON , dont les
éffais ont été applaudis dans la Mufique
qu'il avoit ajoutée à l'Opera de Camille,
ayant été chargé du même foin pour
Iphigénie , on en doit efpérer encore
plus de fuccès. Cet ouvrage , dont le
fond eft fi beau , auquel il ne manquoit
que la richeffe des acceffoires , peut devenir
un des Opera du premier ordre .
Nous préfumons , par les preuves qu'ont
déja donné les Directeurs de ce Théâtre
en plufieurs occafions , que la pompe
du Spectacle répondra à la beauté de
l'ouvrage , & à la nobleffe de fon genre.
On rendra compte de cet Opéra dans
le prochain Mercure.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
ON
pre-
N a donné , le 18 Octobre , la
miere repréſentation du Tambour nocturne
, Comédie en 5 actes , en Profe.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Cette Piéce , imitée de l'Anglois , par
feu M. Nericault DESTOUCHES , eft
imprimée dans le Receuil de fes Euvres.
Quoiqu'elle ait été annoncée
comme remife,elle n'a jamais été jouée
fur le Théâtre de Paris . C'eft encore
une nouvelle acquifition pour le Répertoire
, due aux foins de M. BELCOUR
, qui a fait les changemens néceffaires
pour ôter de cette Piéce ce qui
auroit pu trop bleffer la délicateffe du
goût moderne ; fi peu accoutumé au
Comique puifé dans la Nature , & aux
détails familiers d'une intrigue domeftique.
L'accueil que le Public a fait à cet
Ouvrage a été favorable , & le fuccès ,
en cette occafion , a répondu aux foins
& aux talens des Acteurs . Il feroit difficile
en effet de fe refufer particuliére
ment au jeu fpirituel & à la fineffe de
plaifanterie que M. PRÉVILLE met
dans le Rôle de Pincé , vieux Intendant
de maiſon méthodiquement ridicule
. Ce caractére , dans la Piéce , eft la
fource de tout le Comique ; mais comme
il ne confifte que dans un feul point
de ridicule , qui fe répéte fouvent , &
que le Rôle eft fort étendu , il falloit
tout l'art & un art peut-être inimitable
NOVEMBRE. 1762. 199
tel que celui de cet Acteur , pour va
rier de maniere à ne pas laiffer un feul
moment au Spectateur fans amufement.
La Piéce a d'ailleurs des beautés réelles
telles que la Scène où un jeune Fat trompé
par le traveftiffement qui lui cache un
galant homme qu'il craindroit , eft humilié
de la façon la plus ingénieuſe &
la plus agréable pour le Spectateur. Cette
même Scène , ainfi que toutes celles
de la Comédie , fait d'autant plus d'effet
, qu'elle ne pourroit être mieux rendue
qu'elle l'eft par MM. BELCOUR &
MOLE . Mlle PRÉVILLE dans un Rôle
qui fournit peu , & qui ne fert pour ainfi
dire que de véhicule aux autres , y fait
plaifir par la vérité noble & intéreſſante
dont elle joue tous les caractères de fon
emploi . Mlle LE KAIN rend auffi avec
feu & beaucoup de naturel un Rôle de
Madame Cataud , qui prête au Comique
du genre de cette Comédie , & qui
rend le dénoûment très-vif & très-amufant.
La Piéce en général a paru faire
plaifir ; elle a été fuivie , & il y a lieu de
croire qu'elle fera toujours favorablement
reçue toutes les fois qu'on la redonnera.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Es repréſentations du Philofophe
prétendu , ont été fi promptement interrompues
par l'indifpofition de Mlle
RIVIERE , chargée d'un des principaux
rôles , que nous ne pourrons donner
d'extrait de cette Piéce que dans le
cas où elle feroit reprife , lorfque cette
Actrice fera rétablie.
On n'a point donné d'autres nouveautés
depuis notre précédent volume.
ARTICLE VI.
NOUVELLES
POLITIQUES.
De PETERSBOURG , le 14 Septembre 1762.
CEESs jours derniers l'Impératrice a fait remettre
au fieur Praffe , Réfident du Roi de Pologne
en cette Cour , une Note dont voici la copie.
Sa Majesté Impériale de toutes les Ruffies
compâtit fincerement au malheureux état où ſe
trouvent les Domaines Electoraux du Roi ; & vi
vement touchée des triftes nouvelles dont M. le
Réfident lui a fait part ; elle fera faire fans délaï
les repréſentations les plus fortes à S. M. l'Impératrice
Reine & à S. M. Pruffienne , non-feule
NOVEMBRE. 1762.
201
ment par leurs Miniftres réfidans à cette Cour
mais encore par fes propres Miniftres à Vienne
& à Berlin. Elle engagera ces deux Puiffances à
retirer leurs Armées des Etats de la Saxe jufqu'à
la Paix générale , & à évacuer non- feulement fa
réfidence Electorale , mais encore tous les pays
qui en dépendent , afin que S. M. le Roi de Pologne
foit rétabli dans la jouiffance entiere de
tout ce qui lui appartient comme Electeur de
Saxe. D'un autre côté , on donnera aux deux
Puiffances en guerre des affurances fuffifantes
que les frontieres des Domaines refpectifs de
l'Autriche & de la Prufe ne feront point in
quiétées du côté de la Saxe & des pays qui en
dépendent. Pour cet effet les Ftats de la Saxe feront
occupés par les troupes Saxonnes , dont cependant
le nombre ne pourra pas être affez confidérable
pour donner de la jalousie ou des foupçons
à l'une ou à l'autre des deux Puiffances belligérantes.
Si cet arrangement a lieu , S. M. I. elt
difpofée à y donner la garantie , au cas que cela
foit néceffaire.
La préfente Déclaration eſt remiſe à M. le Réfident
en réponſe au pro memoriâ qu'il a donné
dernierement , afin qu'il puiffe faire connoître à
fa Cour les difpofitions fincères de S. M. I. fur un
objet fi intéreffant pour le Roi. A Saint Peters
bourg , le 19 Août 1762.
L'Impératrice , en conféquence de cette Déclaration
, a fait donner à fes Miniftres dans les
Cours de Vienne & de Berlin , les inſtructions
néceffaires pour ouvrir cette négociation.
La réfolution que l'Impératrice avoit annoncée
dans un Manifefte , de retirer toutes les Troupes
de l'intérieur de l'Empire , paroît entierement
changée. S. M. I. a pris le parti de laiſſer un
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
r
Corps confidérable fur la Viftule , & indépen
damment de ce Corps de Troupes , quarante ou
cinquante mille hommes feront répartis en Cour→
lande en Livonie & en Eftonie. On parle fort
diverſement de ce changement de difpofitions.-
Les uns croyent qu'il a été déterminé par la
marche que la Cour de Coppenhague a faite au
fujet de l'adminiftration du Holſtein. D'autres fe
flattent que ce n'eft qu'une fuite des vues de médiation
dont la Ruffie eft occupée.
Le Roi de Dannemarck s'étant mis en poffeffion
de Kiel , en qualité de Co - Régent du Holf
tein pendant la minorité du Grand- Duc , l'a notifié
à Sa Majefté Impériale par une Lettre , dans
laquelle il expofe que le Roi de Suede , à qui la
Régence appartient , comme au plus proche
Agnat , lui a cédé ce droit par un article fecret du
Traité conclu , avec la médiation de la France ,
au mois de Mai 1750. Ce Prince ajoute que l'Im--
pératrice ne défapprouvera pas fans doute qu'on
Le foit conformé dans cette occafion aux Loix de
l'Empire Germanique & aux Pacta conventa de
la Maifon du Holftein , qui ne permettent pas
qu'une femme exerce la Régence fans être aidée
dans cette fonction par un Co-Régent. Cette Déclaration
eft fuivie d'affurances très- affectueuſes
de la part de la Cour de Coppenhague . Sa Majefté
Danoiſe annonce que fon intention eft de ne
rien faire fans le plein confentement de la Cour de
Ruffie , & de fe conformer aux meſures qu'il plaira
à celle-ci de prendre. Il ne paroît pas qu'on
foit difpofé ici à reconnoître la validité de la ceffion
éventuelle de la Suede. La réponſe qu'a faite
le Miniftre de l'Impératrice n'eft point favorable
a cet arrangement , & ne donne pas lieu de croire
que cette Princeffe foit dans la réfolution de fe
NOVEMBRE. 1762. 203
f
defifter du choix qu'elle a fait du Prince George
Holſtein pour Adminiſtrateur . Cette difcuffion
vraiſemblablement donnera. matiere à une négociation
très- importante entre les deux Cours.
De WARSOVIE , le 11 Septembre.
On eft fort inquiet ici fur ce qui fe prépare en
Courlande. On avoit imaginé d'abord que le retour
du Prince Charles dans cette Capitale ne
feroit pas éloigné mais les dernieres nouvelles
nous apprennent qu'il a raffemblé un certain
nombre de Courlandois & de Polonois affectionnés
; que cette petite Troupe groffit de jour en
jour, & qu'il paroît déterminé à attendre le fort
des événemens .
Suivant les Nouvelles de Riga , le Duc de Biren
y eft arrivé avec une fuite nombreuſe , & il Y
eſt
joint tous les jours par un grand nombre de Courlandois
qui vont au - devant de lui. Il a reçu en
entrant dans cette Ville tous les honneurs qu'on
peut rendre à un Prince Souverain : il a été falué
pár l'artillerie des remparts , diftinction que le
Prince Charles n'avoit point obtenue lorfqu'il
avoit paffé à Riga , foit avant , foit après fon
élection au Duché de Courlande,
De VIENNE , le 9 Ottobre.
Les différentes circonftances de l'Action qui
s'eft paffée en Saxe entre les Troupes du Général
Haddick & le Corps de Hulfen ne font pas encore
bien connues . On ignore la perté qu'il y a
eu de part & d'autre. Schweidnitz le défendoit
encore très- vigoureufement le 4 de ce mois.
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain:
I-vj
204 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VII.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES
SUPPLÉMENT à la Gazette du 29°
Octobre 1762.
JOURNAL de la Diéte Générale des Etats die
Royaume de Pologne , & du Grand Duché de
Lithuanie , tenue à Warfovie le 4 Octobre 1762
PREMIEKE SÉANCE.
"
L'OUVERTURE de la Diete ordinaire des Etats
de Pologne & du Grand Duché de Lithuanie
s'eft faite aujourd'hui à dix heures du matin , felon
les formalités & coutumes établies. Le Roi
accompagné des Sénateurs , Miniftres d'Etat ,
des Nonces de la Diete , & précédé d'un nombreux
cortége de Nobleſſe à cheval , s'eft rendu en carroffe
, du Palais Royal à l'Eglife Collégiale de
Saint Jean , pour y affifter à la Meffe du Saint-
Elprit , qui a été célébrée pontificalement par le
Comte Zaluski , Evêque de Kiovie . Après le Service
Divin , le Roi s'elt rendu au Sénat , & s'eft
placé fur le Trône. Alors on a fait connoître aux
Nonces affemblés qu'ils pouvoient entamer le
grand & falutaire ouvrage de la Diete . Enfuice Sa
Majefté s'eft retirée , le Sénat s'eft féparé , &
l'Ordre Equeftre s'eſt rendu dans la Chambre des
Nonces. Le Comte Malachowski , Ecuyer Tranchant
de la Couronne , Nonce de Leczyc , & Directeur
de la Chambre , en qualité de Maréchal
NOVEMBRE. 1762. 205
de la derniere Diete , tenue en 1758 , a placé les
Nonces felon l'ancienneté & le rang des Palatinats
, & a fait l'ouverture de la féance. Il a d'abord
repréfenté que la République , qui depuis
tant d'années languiffoit dans une espece de léthargie
, venoit enfin d'être ranimée par les loix ,
&fur-tout par les foins & l'application infatigable
de Sa Majefté ; formant à ce ſujet des voeux pour
la confervation des jours du Roi , il a ajouté que
le Roi ayant bien voulu fixer le temps pour les
confultations préfentes , s'étoit religieufement
conformé à la loi ; que Sa Majesté eſpéroit que
chacun en feroit autant de fon côté ; qu'Elle defiroit
que tous concouruffens avec Elle à faire exécuter
la loi qui préfcrit , avant toutes chofes , l'élection
du Maréchal ; quil y avoit lieu de croire
que cette affemblée feroit à la Patrie tout le bien
qu'il n'avoit pas été poffible de lui procurer dans
les années pallées ; que l'efprit de difcorde & d'a
nimofité avoit plongé la Pologne dans les plus
grands malheurs ; que jufqu'à préfent Dieu feul
veilloit aux affaires de ce Royaume pour l'empê→
cher de périr entierement ; qu'il eſpéroit du zéle
de tous les Nonces qu'ils feroient exécuter les
loix , dont ils font les gardiens & les dépofitaires ,
& qu'ils raffermiroient ainfi la Patrie chancelante
& voifine de la chûte ; que dans cette ferme confiance
, il les invitoit à procéder à l'Election du
Maréchal . Le Directeur de la Chambre a terminé
fon difcours après avoir donné la voix au Palatinat
& Nonces de Cracovie. A peine a - t-il ceſſé de
parler, que le Prince Radzivil , Grand Chambellan
de Lithuanie , & Nonce de Kowno , le Comte
Poniatowski , Stornick de Lithuanie , Nonce de
Mielnick , fe font oppofés à ce qu'on votât à l'élection
du Maréchal ; ils ont demandé aupara206
MERCURE DE FRANCE .
vant à parler , & le Prince Lubomirski , Général
de l'avant-garde de la Couronne , & Nonce de
Sendomir , Sterzeturski , Nonce de Podolie , &
plufieurs autres Nonces, ont appuyé la demande.
Viclohurski , Quartier- Maître- Général de la
Couronne , Nonce de Socheirew , foutenu par
par d'autres Nonces , a repréſenté que dans les
circonftances actuelles il n'y avoit d'autre voix à ·
prendre que celle qui regardoit le tour de l'élection
du Maréchal.
Le Directeur de la Chambre a expofé qu'ayant
ouvert la Diéte pour inviter les Membres à pro
eéder à l'élection du Maréchal , ainfi que la loi
le préfcrit , on devoit commencer par fe conformer
à la loi , & qu'après qu'on feroit en régle ,
tout le monde auroit lieu d'être content.
Cependant les Nonces du parti contraire ont
perfifté à demadder la voix avant toutes chofes,
Alors le Directeur a rappellé la loi de 1690 , qui
préfcrit l'ordre de la Diéte ; & , perfuadé qu'on
y auroit égard , il a donné une feconde fois la
voir au Palatinat de Cracovie ; mais les Nonces
oppofans font revenus à la charge , & ont demandé
à parler avant qu'on votât à l'élection du
Maréchal , alléguant que l'affaire dont il s'agiffoit
étoit d'autant plus importante qu'elle regardoit
toute la Chambre des Nonces. Comme ils ne fe
défiſtoient pas de leur demande , le Directeur
de la Chambre a été prié de limiter la fef
fion . Celui - ci , après avoir fait fentir l'atteinte
qu'on donnoit à la loi , ainfi que l'in-
Auence que cette premiere démarche pouvoit
avoir fur les délibérations , a ajouté que cependant
il ne défefpéroit pas qu'on ne fatisfît à Sa
Majefté & à la loi ; qu'il étoit perfuadé que tous
les Nonces n'avoient en vue que le falut de la Pa
trie , & que ce grand objet réuniroit fans doute
NOVEMBRE. 1762. 207
tous les efprits. En conféquence il a remis l'affem
blé au lendemain à huit heures du matin.
SECONDE SEANCE.
Le Directeur de la Chambre ouvrit la féance?
da lendemain par un difcours , dans lequel il dit
qu'on avoit fatisfait la veille à la liberté des voix
& à la prérogative dont chaque Membre jouiffoit
de pouvoir s'opposer à la loi même établie par l'or
dre de la Diéte , mais qu'il fe flattoit que les oppofans
de la veille fe conformeroient ce jour - là à
ce que préfcrit la loi , & laifferoient procéder par
ordre à l'élection du Maréchal ; en conféquence il
donna fa voix au Nonce de Cracovie. Dès que le
Directeur eut fini fon difcours , plufieurs Nonces
demanderent à parler ; & le Comte Poniatowski,
Stolnick de Lithuanie , Nonce de Mielvick , ditqu'il
connoiffoit toute la force de la loi , que cependant
il ne ſe prêteroit à rien ,tant que le Come
te de Bruhl feroit préfent à l'affemblée. Ces paroles
furent à peine prononcées , qu'on vit des fabres
levés de part & d'autre. Le Directeur de la Chambre
fe jetta aves précipitation au milieu de ceux
qui excitoient ce défordre , & qui étoient prêts à
fondre les uns fur les autres ; il les conjura de ne
point troubler ainfi la paix & la fûreté de la Die--
te ; tout s'appaifa à ces inftances , & les fabres
rentrérent dans les fourreaux.
Le Comte Poniatowski , Grand Chambellan de
la Couronne , & Nonce de Belz , s'écria qu'on faifoit
violence à la Chambre , & demanda que cet
attentat ne demeurât pas impuni . Mokranowski,
Lieutenant Général , & Nonce de Poldachie , ſe
récria auffi contre ce procédé inoui , & demandas
que l'affaire fût remife au jugement du Grand
Maréchal , ou à celui de la Chambre , femotis
:
208 MERCURE DE FRANCE.
arbitris . Plufieurs autres Nonces demandérent
auffi un jugement. Nakwaski , Chambellan , &
Nonce de Wifzogrod , demanda au Directeur
qu'il lui plût de faire retirer les arbitres , de la
part defquels il y avoit , dit- il , à craindre pour
la fûreté de la Chambre.
Le Directeur ayant repris fa place , s'écria avec
vivacité : Quis furor , ô Cives , quæ tanta licentia
ferri ? Il ajouta que la Chambre , ce lieu facré
qui devoit être un afyle fûr pour la perfonne de
chaque Nonce & de quiconque obferveroit ce
qui eft dû au Roi & à la loi , alloit être exposée
au trouble & à la violence , fi l'on ne recherchoit
parmi les arbitres l'auteur de cet attentat contre
la loi qui déclaroit coupable celui qui tireroit l'épée
dans l'affemblée . Attentat horrible , dit- il,qui
blefloit la Justice Divine & l'Autorité Royale , &
qui ne pouvoit , fans danger , refter impuni ! Il
conclut par demander l'avis de la Chambre fur
ce qu'il avoit à faire.
Sofnowski , Notaire de Lithuanie & Nonce de
Brzefc , prit alors la parole ; il allégua une loi
qui affuroit l'immunité de toutes les Cours de
Juftice avec lesquelles cette Chambre a du rapport
, & pria le Directeur de le rendre auprès de
Sa Majefté pour la fupplier de pourvoir à la
fûreté des délibérations .
Borch , Chambellan & Nonce de Livonie , répondit
qu'il n'étoit pas d'avis qu'on importunât
Sa Majesté à ce fujer , ni qu'on procédât à aucun
jugement dans la Chambre ; il propofa qu'on
mit les arbitres , auteurs de l'attentat , entre les
mains des Gardes du Grand Maréchal.
Plufieurs Nonces fe leverent à la fois , & demanderent
les uns qu'on jugeât l'affaire dans la
Chambre , les autres que la décision en fût remiſe
au Roj & au Sénat,
NOVEMBRE. 1762 . 209
Sofnowski , Notaire de Lithuanie , s'étendit encore
fur l'énormité d'un tel crime qui intéreſfoit
même la Perfonne facrée du Roi , & demanda
qu'on en fit part à S. M. & au Sénat.
Le Prince Lubomirski , Général de l'avant - gar
de de la Couronne , propofa de s'aflurer fi le Comte
de Brulh n'étoit pas la caufe du tumulte , qui
cefferoit , dit - il , dès qu'on en connoîtroit la fource.
Karczewski , Nonce de Liwe , répondit que
tout le Palatinat de Maſovie garentisfoit la légitimité
de l'élection du Comte de Brulh pour Nonce
de Warlovie. Poniatowski répliqua qu'on n'avoit
rien à alléguer contre le Palatinat de Maſovie , &
qu'on en vouloit à la perfonne feule du Comte de
Brülh.
Le Directeur de la Chambre prit encore la parole
pour demander fi l'on étoit d'avis , ou qu'il fe
rendît chez le Roi pour lui en faire part , aulſi bien
qu'au Sénat , ou qu'on nommât des Nonces pour
cette commiffion. Plufieurs Nonces opinerent à ce
qu'on fît dans la Chambre même des recherches
contre les coupables ; mais les opidions , étant toujours
oppofées, le Directeur demanda encore l'avis
des Nonces fur la manière dont il falloit faire part
au Roi de cette affare. Poniatowski infifta & demanda
qu'on rompît la léance, ou qu'on déclarât
l'auteur des troubles.
Sofnowski propofa de différer le jugement
de l'affaire , & de nommer des arbitres pour la
difcuter. D'autres Nonces s'oppoferent à cet avis ,
& demanderent qu'on terminât la ſéance.
Latowski , Chambellan & Nonce de Cracovie ,
fe récria vivement contre l'affront qu'on avoit fait
à la Chambre & à toute la Nation , & pria le Directeur
d'en inftruire Sa Majeſté . Le Prince Chartorişxi
, Nonce de Ruffie , demanda avec fes Col210
MERCURE DE FRANCE .
légues qu'on déclarât l'auteur du défordre , ou
qu'on mit fin à la féance . Le Directeur , voyant
qu'il étoit impoffible de concilier les opinions , &
que la plupart des Nonces demandoient que la
féance fût rompue , reprit la parole , & dit , que
l'attentat qui s'étoit commis contre la sûreté & l'ordre
de l'affemblée , intéreffant tous les Membres ,
chaque Membre devoit concourir à en obtenir fa
tisfaction ; que le temps ne le permettant pas ce
jour-là, il conjuroit tous les Membres , par leur
amour pour la Patrie , de réparer, le jour fuivant,
ce qu'ils n'avoient pu faire ce jour- là . Il finit fon
Difcours par demander à Dieu qu'il infpirât à tous
les coeurs l'union & la concorde ; & la féance fut
renvoyée au lendemain à huit heures.
ARTICLE VIII.
ECONOMIE ET COMMERCE .
PRIX des Grains dans le courant du
mois dernier, & fur- tout vers le milieu
du mois ; les Grains à Paris fe vendoient
à la Halle.
FRROMENT , le feptier , 15 liv. 5 ſ. à 16 live
13. f. 4 d.
Froment nouveau , 12 liv. 10 f. à 16 liv.
Meteil , II liv .
Seigle , 7 liv. 10 f. à 9 liv. 10 f.
rof.
Orge , 8 liv. 10 à 9 liv. 10 f.
Avoine , 17 liv . à 19 liv. 10 f.
Avoine nouvelle, le feptier , 15 à 17 liv. 10 f
NOVEMBRE. 1762. 211
Avoine en banne , 16 à 16 liv . 10 f.
Farine blutée , le boiffeau , 1 l . 3 f. 9. d. à 1. 1. 8f.
Remoulage , idem , 1 liv. 6 f. à 1. liv. 10 f..
MENUS Grains , fuivant leurs diffé
rentes qualités.
Lentilles , le feptier , 26 à 44 liv.
Lentilles à la Reine , 18 liv . à 26 liv.
Haricots , 28 à 36 liv.
Ronds , 26 liv.
Poids verds
Gris , 19 liv.
33. à 52 liv.
Féverolles , 17 à 20 liv.
Vefce , 18 à 20. liv .
Millet , le feptier, 22 liv.
Navette, 19 à 20 liv.
Geniévre , liv.
Chenevis, 13 liv. à 15 liv. 10 f.
Sarafins , 8 à 9 liv.
Féves Suiffe , 36 liv.
Senevé , 52 liv.
IS
Luzerne , le boiffeau , 7 liv . 15 f. à 8 liv.
VENTE des Marchandifes qui font dans
les Magafins de la Compagnie des
Indes , à Paris , à l'Orient & à Breft.
Cette Vente a commencé à Paris le 25 Octobre
, & fe continue en la manière accoutumée ,
au plus offrant & dernier enchériffeur.
Caffé de Moka à Paris .
A vendre avec fes défauts , dont la livraiſon
fera faite dans le Magafin à ceux qui en feront les
Adjudicataires, & de fuite fans interruption , quand
le tas aura été commencé ,fans pouvoir reburer ,.
212 MERCURE DE FRANCE.
pour quelque raison que ce puiffe être , aucune
balle , à moins qu'il ne s'en trouve d'une avarie
marquée au Caffé , qui fera diminuée fur le lor
qui fera réduit d'autant , fans que l'Adjudicataire
puiffe prétendre une autre balle en remplacement,
& encore fans pouvoir ceffer un côté où la livraiſon
aura été commencée.
Il y a 219c00 livres de Caffé de Moka du Levant
qui feront vendues en plufieurs lots , & fous différens
numéros , pour la facilité des acheteurs. Les
lots feront environ de trois balles, & on accordera
pour tare & trait 21 liv. par balle , & le Caffé
en facs de toile fans jonc pour tare & trait 6 liv.
par fac.
Les enchères ne feront point reçues en deniers
rompus , mais de trois en trois deniers.
Caffé de Bourbon , à l'Orient.
Qui fera pefé à la livraiſon par deux balles. La
quantité eft de $ 17000 liv. pefant , dont les lots
feront de so balles , tare & trait 6 liv . par balle
de toile & fimple jonc.
Caffé de Bourbon , à Brest.
La quantité eft de 223 400 liv , chaque lot eft de
so balles , tare & trait 6 liv . par balle de toile &
fimple jonc. Pour celles qui ont avariées , tare &
trait s liv. pour cent.
Poivre criblé , à l'Orient.
Ilfera livré avec tous les défauts , à l'exception
de la pourriture , & mis à la balance par deux
facs. Les lots font de 21 facs , tare & traits pour
cent. La quantité eft de 20000 pefant.
Rottins , à l'Orient .
Longs & bons , à vendre au cent pefant & a
NOVEMBRE. 1762
213
pour cent de tare & trait , il y en a une partie
avariée qui forme des lots différens ; le plus fort
lor eft de 32 so liv, & le moindre de 600 liv.
Gérofle , à Paris.
A vendre dans l'état où il fe trouve , tare &
trait 2 pour cent fur le net. Il y a une caiſſe peſant
environ 330 liv.
Saifies de Paris.
Toiles de coton & mouſſelines unies , 9989.
aunes à
es à vendre , & 320 aunes de Mouffelines brodées
, qui feront plufieurs lots , fuivant leur différente
qualité.
Caffé de Bourbon faifi à Paris , à livrer en balles
refaites , tare & trait 6 liv. par balle .
Caffé des Ines , idem. emballé en fimple toile
fans jonc, tare ecrite.
Saifiesfur les Vaiffeaux.
Caffé de Bourbon à l'Orient en balles refaites ,
tare & trait 6 liv. par balle."
Poivre criblé à l'Orient, tare & trait 3 liv. par
fac .
Les
marchandiſes feront payées comptant ou
en lettres de change bien acceptées entre les mains
du fieur de Mory, Caiffier général de la Compagnie
des Indes à Paris.
Lefdites marchandifes feront livrées à Paris
celles qui y font : à l'Orient & à Brest celles qui
s'y trouvent , aux Adjudicataiies ou aux Forteurs
de leurs ordres , fur un permis de livraison que la
Compagnie fera délivrer à cet effet à Paris.
214 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure de Novembre 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 30 Octobre 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREMIER.
EPITRE à M. Briffonet. Par M. l'Abbé Clément
, Chanoine de S. Louis du Louvre.
STANCES à Rofette.
HYMNE de l'Affomption , traduite de Santeuil.
VERS à M. Dantel , jeune Graveur &c.
ABDALLAH & BALSORA , Conte Oriental.
VERS à Mlle L. C.
SONGE à Madame ***
EPITRE à M. le Chevalier de G..
A Mile *** & c.
P.S
10
II
I3
ibid.
25
25
ibid.
28
24
30
31
"
IMPROMPTU fur la Révolution qui vient d'arriver
en Ruffie.
A Madame la Marquise de Paulmy , revenue
de Pologne.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
DISCOURS contre la Poftéromanie , ou le
defir de perpétuer ſon nom .
IMITATION du Monologue de Caton dans la
Tragédie Angloife de ce nom.
37.
49
NOVEMBRE, 1762, 215
LA Chauve-fouris & le Chaffeur , Fable.
VERS écrits fur un tranſparent .
LETTRE à M, De la Place.
sa
55
ibid
VERS à Venus. 57
VERS adreflés à Madame de *** &¿¢. 60
ENIGMES. 63
LOGOGRYPHES.
65 & 65
CHANSON.
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
7.0
NOUVELLE Verfion des Pleaumes , faite fur le
Texte Hébreu . Par les Auteurs des Principes
difcutés.
DISCOURS fur la queftion propofée , fçavoir
fi la Langue Françoife eft parvenue
à la perfection , &c.
L'ART de fentir & de juger en matière de
Goût.
FABLES nouvelles , divifées en fix Livres.
SUITE de l'Atlas Méthodique & Elémentaire
de Géographie & d'Hiftoire , par M.
Buy de Mornas , Géographe de Mgr le
Duc de Berry. Seconde Partie.
ANNONCES de Livres.
79
93'
97
100
103 &fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES.
EXTRAIT de la Séance publique de l'Acadé
mie des Sciences , Arts , & Belles- Lettres
de DIJON de l'année 1762 .
ASSEMBLEE publique de l'Académid de LA
ROCHELLE , tenue le 8 Avril 1761 .
AESEMBLEE publique de l'Académie de Ļ▲
ROCHELLE , tenue le 28 Avril 1762.
SEANCE publique de l'Académie des Belles-
Lettres de MONTAUBAN,
107
120
A
126
132
216 MERCURE DE FRANCE .
ACADEMIE des Belles- Lettres de MONTAUBAN
.
SEANCE publique de la Société Littéraire de
CHAALONS-Sur- Marne,
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences.
MEDECINE.
BIBLIOTHEQUE choifie de Médecine , tirée
des Ouvrages périodiques tant François
qu'Etrangers. Par M. Planque , Docteur-
Méd.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
GEOGRAPHIE .
ATLAS Moderne , ou Collection de Cartes
fur toutes les parties du Globe terreſtre.
GRAVURE.
ARTS AGRÉABLES .
PEINTURE.
EXPLICATION des différens Jugemens fur
134
137
153
169
171
la Peinture.
171
MUSIQUE. 190
ART. V. SPECTACLES.
SPECTACLES de la Cour à Fontainebleau. 192
OPÉRA.
166
COMÉDIE Françoife. 197
COMEDIE Italienne. 200
ART. VI . Nouvelles Politiques. Ibid.
ART . VII. Cérémonies publiques.
ART. VIII . Economie & Commerce .
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
208
210
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
DECEMBR E. 1762 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Cochin
Filiusinve
PapillonSaulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis à-vis la Comédie Françoiſe .
Chez PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON
Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port, les paquets &
lettres
,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize
lumes , à raifon de 30 fols piece.
vo-
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est -à-dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des &
A ij
pays étrangers , qui voudront faire ve
nir le Mercure , écriront à l'adreffe cideffits.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année . Il y en a juſqu'à
préfent quatre-vingt- quatre volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , fe trouve à la fin du
foixante-douxiéme .
DE
ZA
MERCURE
DE FRANCE.
DE CEMBRE . 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA GAIE TÉ ,
ODE AUX FRANÇOIS .
Tor or qui déteftes les allarmes ,
Paifible & riante gaîté ;
O charmante Divinité !
Aujourd'hui je chante tes charmes.
Prête à ma lyre ces doux fons ,
Qui des Chaulieux , des Fontenelles ,
THEQUE
LYON
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Des La Fares & des Chapelles
Ont immortalifé les noms.
François , de votre Souveraine
Je veux célébrer la douceur ;
J'y réuſſirai : dans mon coeur
Je ne fens ni chagrin ni peine.
En vous infpirant des bons mots ,
La gaîté vous prouve fon zéle :
Combien de fois en faveur d'elle ,
On afait grace à vos défauts !
2
Chez vous l'heureux talent de plaire
Se reconnoît facilement ;
La bienséance & l'agrément
Du François font le caractère :
Doux , humain , plein d'aménité ,
Votre esprit toujours agréable
Montre la joie inféparable
De l'attrayante urbanité.
Vous avez reçu pour partage
De la Nature cent bienfaits :
Je vois dans tous beaucoup d'attraits,
Mais furtout dans le badinage.
Quiconque voit les riches dons
Dont vous a comblé cette mère ;
S'il vous parle en homme fincère ,
Il vous nommera fes Mignons.
DECEMBRE. 1762.
Ami de la mélancolie ,
Peuple fage * , Peuple rêveur ,
Vous blâmez la joyeuſe humeur
Qui fait les charmes de la vie ;
Mais votre taciturnité
Vient d'une trop fière indolence :
Ah! fi vous étiez nés en France ,
Vous n'aimeriez que la gaîté.
Quand dans les Faftes d'Uranie
Nous voyons vos brillans ſuccès ,
Profonds , mais trop triftes Anglois ,
Nous les voyons fans jaloufie.
Toujours gai , toujours amusant ,
Avec un efprit doux , facile ,
Le François d'une main habile
Prend le compas en badinant.
De votre Homère atrabilaire
Nous faifons fûrement grand cas :
Mais ne nous avouez -vous pas
Que la France a produit Voltaire?
Vantez donc moins votre Milton ,
Qui triftement chanta les Diables ;
Et parmi nos Auteurs aimables ,
Voyez plus d'un Anacréon.
* L'Espagnol.
A iv
33 MERCURE DE FRANCE.
Ces ennemis de l'allégreffe ,
Ces Philofophes orgueilleux
Au vifage pâle , hideux ,
Ne connoiffoient point la fageffe ;
Elle ne fuit point les plaifirs :
Elle rit , elle eſt ſociable :
Etre riante , douce , affable ,
Voilà l'objet de fes defirs.
Vous qui du farouche Portique
Suivez le code rigoureux ,
Mettant la vertu fous nos yeux ,
Avec un air mélancolique :
Eft-ce affez par vos bons avis
De nous la rendre reſpectable ?
Il faut encor la rendre aimable
En l'ornant des jeux & des ris.
François ! ô Nation heureuſe !
Ornement de cet Univers !
Dans la peine & dans les revers
Ayez encor l'âme joyeuſe.
On prône partout vos vertus :
Si jamais la mélancolie
Vient empoisonner votre vie ,
Dès-lors on n'en parlera plus.
Par M. JANNIN , Solitaire dans les montagnes
de Bugeyprès de Belley.
DECEMBRE . 1762 .. 9
LE MOINE AU ,
FABLE.
CERTAIN Moineau , grand freluquet ;
Petit- maître dans fon engeance ,
Sans jugement quoiqu'ayant grand caquet ;
Fut las un jour de vivre en France.
( La France étoit, dit- on, le lieu de fa naiffance )
Il prit le parti de courir
Et fe mit d'abord en voyage ;
Ce n'étoit pas je crois pour devenir plus ſage ;
Il ne fçavoit point réfléchir ,
Quoique déja d'un certain âge.
Parmi les Moineaux Etrangers
Il blâma tout : coutumes , loix , langage
Et fit de tout un badinage :
Ce métier n'eſt point fans danger ,
Comme aisément on le peut croire
En lifant jufqu'au bout l'hiftoire.
Partout fi fort on le berna ,
Que bientôt il abandonna
De voyager fa fotte envie ,
Et retourna dans fa Patrie.
Petits- Maîtres François , dans ce petit tableau à
J'ai dépeint vorre fuffifance :
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Entre vous & ce vain Moineau
Ne voit-on pas beaucoup de reffemblance ?
Par le même
EPITRE ou réponse à CHARMANT. *
CHARMANT , j'ai reçu votre proie **
Et vais la croquer avec joie ;
Mais votre lettre eft un tréfor
Qui me flatte bien plus encor.
Auffi quel fameux Secrétaire
Vous a prêté fon miniſtère ?
Les plus habiles d'entre nous
Ont fait le même choix que vous.
Si
pour étendre la Doctrine
1
*
Il prenoit à la Gent canine ,
Par un confeil fage & prudent ,
! Un jour , la glorieuſe envie
De former une Académie ,
Vous en feriez le Préfident.
Et nul inftruit à votre école
Ne dormiroit au Capitole. **
*Ceft le nom d'un Chien appartenant à M. DE
FOUCHY , Secrétaire de l'Acad. des Sciences.
** Un Faifan.
Lorfque les Gaulois fe préfentérent au Capitole
, les Chiens qui le gardoient étoient endormisa
DECEMBRE. 1762. 11
Leger , fouple , adroit , aviſé ,
Toujours vigilant & rufé ,
Soit au logis , foit dans la plaine ,
Vous triomphez tout d'une haleine,
Si ce trop aimable Chaſſeur
Contre un Sanglier en furie ,
Vous avoit eu pour défenſeur ,
Il n'auroit pas perdu la vie ;
Et Vénus , jettant les hauts cris ,
N'eût point pleuré fon Adonis ;
On n'eût point vit dans les contrées
Courir les Nymphes éplorées ,
Et gémir d'un lugubre ton ,
Sur le fort de ce Céladon.
Charmant , par fon noble courage
Du Monftre eût étouffé la rage ;
Charmant , qui réfute fi bien
Le ſyſtème Cartéfien.
Quand fa carrière fera clofe,
Digne alors de l'Apothéoſe,
On verra , près de Procyon
Briller fa conſtellation .
Ce furent les Oyes qui par leurs cris avertirent
les Romains. Depuis ils faifoient mourir chaque
année un Chien ; ils le promenoient avec ignominie
dans les rues de Rome , & traînoient à fa fuite
dans une espèce de Char une Oye.en triomphe,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
O combien , à fa decouverte ,
Sur mainte montagne déferte
Verra-t-on braquer dans la nuit ,
Télescopes à long conduit ,
Et calculer , fans aucun doute ,
Son lever , fon coucher , fa route ,
Tracer , dans la Sphère des Cieux ,
Ce Phénomène précieux ,
Pour que Fouchy dans fon Hiftoire ,
De fon Chien célébre la gloire ,
D'après le Monnier , Caffiny ,
Mairan , Clairault & Maraldy.
VERS à S. A. S. Mgr le Prince DE
CONDE , au Camp de WESHDA ,
le 16 Septembre 1762.
MA Mufe timide & fauvage
N'a jamais chanté les Héros ;
Il eft des grâces pour tout âge ,
Chaque faifon a fes travaux .
LeSoleil ouvrant la carrière
Lance des feux moins violens :
Malheur au Nocher téméraire
Qui s'embarque avant le beau temps.
La jeuneſſe ardente & bifarre
Dans les écars impétueux ,
D'un vol hardi monte , s'égare ,
DECEMBRE . 1762. 13
Et dans l'immenſité des Cieux
Retrouve le deftin d'Icare ,
Finit comme ce malheureux.
Je laiffe emboucher la trompette
A qui fçait en tirer des fons :
Ma muſe timide & difcrette
Aux ris confacra fes chanfons.
Tout ce que chantera Voltaire ,
Elle le penfera tout bas.
Mes yeux attachés fur les pas
Suivront Condé dans fa carrière :
Ses actions & fes foldats
Diront ce que je pourrai taire.
En cinq jours gagner deux combats :
Son Ayeul eût- il pu mieux faire !
Paris le rappelle en ſon ſein
Avec mille cris d'allegreffe ;
Les ris , les jeux & la tendreſſe
Sément des fleurs fur fon chemin.
Cupidon jaloux de Bellonne ,
Veut mêler un myrthe amoureux
Aux lauriers dont Mars le couronne
Les Héros doivent à fes feux
Au moins un tribut dans leur vie.
Achille aima : Condé s'en rit ;
Et l'Amour dit avec dépit ,
N'est- il plus de Déidamie ?
Revenez , aimable Héros ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Entre les bras de la Victoire
Vous délaffer de vos travaux :
Les plaifirs , enfans du repos,
Vous préparent une autre gloire.
Témoin de vos fuccès brillans
J'oferai les chanter peut-être :
Aimer , protéger les talens ,
C'eſt affez pour les faire naître.
DIALOGUE DES MORTS.
JUSQU'A quel point les hommes
peuvent-ils êtrefemmes , & les femmes
devenir hommes ?
SARDANAPALE , Roi d'Affyrie.
TALESTRIS , Reine des Amazones.
SARDANAPALE , s'éveillant.
EHH bien , qu'eft- ce ? Que voulezvous
? Quelle eft cette cruelle bizarrerie
de troubler ainfi mon repos?
TALESTRIS.
Le fommeil de la mort n'eft - il pas
affez long?
SARDANAPALE.
Vous m'avez interrompu dans TenDECEMBRE
. 1762 . ་ ་
droit le plus intéreffant d'un fonge
agréable.
TALESTRIS.
Eh ! mon Dieu , regrettez-le moins ,
vous le retrouverez .
SARDANAPALE .
Non , c'en est fait , vous en avez coupé
le fil ; comment le renouer ?
TALESTRI S.
Il faut que le Ciel vous ait fait naître
bien frivole , bien éfféminé , bien foible
, pour avoir confervé jufques chez
les Morts , l'impreffion de vos goûts
naturels & de vos premiers penchans 1
SARDANAPALE.
Vous avez bien gardé les vôtres.
TALESTRIS.
Quelle comparaifon ! Nous perdons
moins à devenir hommes , que vous ne
perdez à paroître femmes.
SARDANAPALE.
Vous décidez comme un fait ce qu'il
faudroit mettre en queftion.
TALESTRIS.
Tout feroit pour moi ... N'eft-ce pas
en effet une chofe bien honnête & bien
que de voir tous lesjours à midi
moble , que
16 MERCURE DE FRANCE.
le Roi d'Affyrie à fa toilette comme
une femme ? ..
SARDANAPALE.
Il est en effet bien plus décent , &
plus agréable de voir la Reine des Amazones
occupée dès le matin du foin de
faire faire l'exercice à fes troupes rangées
en bataille dans une Place d'armes .
Et
TALESTRIS.
que dites - vous du Maître de l'un
des plus grands Empires du Monde , inquiet
fur la maniere de placer à propos
une mouche , ou de mettre fon rouge
avec avantage ?
SARDANA PALE.
Une femme endoffant la cuiraffe
coëffant le cafque , & ceignant le cimetèrre
me paroît encore plus déplacée.
TALES TRIS.
Je ne fais que le paroître , & vous l'ê
tes réellement.
SARDANAPALE.
J'aurois penſé de vous la même chofe
TALESTRIS.
I eft temps de vous défabufer. Les
loix que vous avez jugé à propos de
nous impofer, vous ont donné fur nous
DECEMBRE . 1762. 17
un avantage qui n'eſt ni dans l'ordre de
la Nature , ni dans celui de la Justice &
de la Raifon . C'eft une ufurpation, nous
réclamons contre cette violence , & nous
reprenons nos droits.
:
SARDANAPALE.
Dites que vous les multipliez à nos
dépens les foins aimables font votre
partage ; les tranquilles occupations
vous ont été deſtinées de tous les tems.
TALES TRIS.
Pourquoi donc vous en êtes-vous emparés
? Vous avez quitté votre rôle ,
nous avons changé le nôtre.
SARDANAPALE.
C'eft de votre part une hardieffe in excuſable
d'avoir ofé vous élever jufqu'à
nous.
TALESTRIS.
C'eft de la vôtre un terrible aviliffement
, que votre féxe n'ait pas rougi de
defcendre jufqu'au nôtre.
SARDANAPALE.
C'eft au Supérieur à fe mettre à la
portée de celui qui eft au-deffous de lui .
TALESTRIS.
Les grandes âmes fçavent fe mettre
18 MERCURE DE FRANCE .
à côté , & fouvent même au-deffus de
tout ; vous ne poffédez , ce me femble ,
aucunes qualités , aucuns talens , aucunes
vertus auxquels nous ne foyons en
droit d'afpirer.
SARDANAPALE.
Que n'ajoutez-vous d'atteindre ?
TALESTRI S.
Pourquoi non ? L'éducation feule
nous en empêche... Nous reprenons ce
que vous nous avez dérobé ; le Courage
, la Force , le Pouvoir & la Fermeté..
SARDANAPALE.
Et nous , la Délicateffe , la Douceur
& les Grâces.
TALESTRI S.
Vous ne les acquérez , vous autres
hommes , qu'aux dépens des facultés
éffentielles qui vous caractériſent.
SARDANA PALE.
Et les femmes ne nous imitent jamais
qu'aux dépens de leurs agrémens.
TALESTRI S.
C'est troc pour troc.
SARDANA PALE.
Et voilà le mal ! ... Ce feroit une nouDECEMBRE.
1762. 19
velle acquifition que chaque féxe devroit
faire , & non pas un échange.
TALESTRI S.
Vous voulez ne rien perdre !
SARDANAPALE.
il ne
Pour que vous n'y perdiez pas ,
faut pas que vous ceffiez d'être femme
pour devenir homme.
TALESTRI S.
Ni par conféquent que vous ceffiez
d'être homme pour devenir femme.
SARDANAPALE.
Juftement , il ne s'agit point de changer
fon état; il n'eft queftion que de l'enrichir
: c'eft à notre fexe. à joindre vos
grâces à la folidité qui ne lui eft point
conteftée ; & c'eſt au vôtre à nous emprunter
quelque chofe de nos qualités
éffentielles , fans rien perdre des agréables
que nous fommes fort éloignés de
lui difputer : En devenant hommes jufqu'à
ce point , les femmes fortifieront
notre attachement; en devenant femmes
jufques-là , les hommes rendront le
vôtre plus durable & plus doux. Le
contraire déplace tout , & ne rend perfonne
heureux .... Nous avions paffé
le but vous & moi : fouhaitons que nos
20 MERCURE DE FRANCE .
Succeffeurs profitent de notre éxpérience
pour fe renfermer dans le vrai .
VERS pour mettre au bas du Portrait
de M. l'Abbé GOU JET gravé
M. AUDRAN.
par
QUI
,
ui ne reconnoîtroit à ce front , à ces yeux ,
Et le coeur & l'efprit de ce Sçavant affable ,
Doux , modefte , obligeant , docte , laborieux ?
Non moins fage Ecrivain , que Citoyen aimable ,
A l'Eglife , à l'Etat , aux Lettres précieux ,
11 leur voua fon coeur , fon fçavoir & fa plu
me.
Qu'outragé par les ans ce portrait le confume
!
Ses travaux , les écrits le peindront beaucoup
mieux.
Par un Ch. Reg. D. S. G.
QUATRAIN écrit fous le Chiffre de
Mlle *** au- deffus duquel fe voit
une Colombe tenant une
dans fon bec .
couronne
DOUCEUR , Grâces , Vertus , Talens ,
DECEMBRE. 1762 . 21*
Colombe , ma belle mignonne ,
Sont quatre points chez Julie éminens :
A qui donnez-vous la Couronne ?
Par M. GUICHARD .
2
LE BONHEUR ,
CONTE imité de l'Anglois.
LES Faftes brillans de l'hiſtoire
D'un Roi d'Ethiopie ont confacré les traits.
A la palme de la Victoire
Seged venoit d'unir l'olive de la paix:
Il ſe vit entourré des rayons de la gloire ,
Et proféra ces mots dont la noble fierté
Des Rois de ces climats foutient la majeſté .
» De mes heureux travaux j'ai rempli la carrière.
›› Je m'aſſis ſur un Trône affermi par mes mains ;
» Et je vois à mes pieds la foule des humains
>> Confuſement mêlés ramper dans la pouffière.
» Des rochers Abyffins le Nil précipité
» Arroſe en ferpentant mes campagnes fécondes .
» Je dirige à mon gré la courſe de ſes ondes ;
>> Et l'Egypte à mes dons doit ſa fertilité.
>> J'ai vu mes ennemis affoiblis par leurs
pertes ,
» Retirés dans le fond de leurs fables brulans ,
» Me livrer leurs Villes défertes.
» De bataillons nombreux mes plaines font couvertes
;
&
22
MERCURE DE FRANCE.
» Et je fontiens des Rois les Trônes chancelans.
>> L'amour de mes Sujets cimente ma puiffance.
» Sur mes côteaux & fur mes champs
» Les Dieux ont incliné la corne d'abondance ,
» Et je vois s'élever les rameaux floriſſans
>> Des Arts que l'opulence appelle dans mes Villes
;
» Tout l'or des Nations qui viennent dans mes
>> Ports
» Dépoſer leurs tributs ferviles ,
› Coule dans mes canaux , &groffit mes tréfors.
» Du vafte cercle de ma vie
Tous les points font marqués par autant de
>bienfaits ;
» Et les voutes de mon Palais
» Portent dans mon âme ravie
» Les voeux des Peuples fatisfaits .
» Ne fçaurois-je jouir du bonheur que je donne ?
» Faut-il
que de mon coeur l'éffroi chaſſe la paix ?
>>Et que mon front chargé du poids de la Couronne
>> Soit fans ceffe couvert de nuages épais ?
» Loin du bandeau facré mon oeil voit diſparoître
» Cette férénité qui régne dans le coeur
» Des efclaves tremblans qui m'appellent leur
» Maître.
>>
Seged , ouvre ton âme aux rayons du bonheur ;
>> Et fois heureux enfin , s'il eſt vrai qu'on peut
» l'être!...
Il dit: & dépofant dans le fein du loifir
DECEMBRE . 1762 .
23
Le Sceptre dont l'éclat peut éblouir un Sage ,
Seged crut du bonheur pouvoir faifir l'image
Dans l'aſyle enchanté qu'habite le Plaiſir.
Au milieu d'un beau lac dont la vaſte étendue
Se perd dans l'horiſon , fait , échappe à la vue ,
S'élevoit un Palais où l'art induſtrieux
Raſſembloit les beautés qu'il prête à la Nature ;
Au preſtige de la Peinture
Le burin ajoutoit fes traits ingénieux ;
De l'art de Phidias la magique impoſture
Donnoit la vie au marbre où refpiroient les Dieur;
L'un à l'autre enchaînés , les Talens & les
Grâces
Paroient la volupté des rofes du Printemps ;
Et l'Amour volant fur leurs traces ,
'Accordoit à leurs voix la douceur de fes chants.
» Ce féjour , dit le Roi , m'offre un bonheur
» facile ;
Le plaifir prendra foin d'écarter les foucis
» Dont l'effain importun vole d'une aîle agile ,
>> Autour du Trône augufte dù les Rois font
>> affis.
» Le bonheur eft dans cet afyle ;
ככ
J'y verrai mes jours éclaircis
» Couler parmi les fleurs comme une onde
>>
"
>> tranquille.
Je fçais qu'un long repos n'eft pas fait pour
>> les Rois ;
Qu'un moment peut ternir quarante ans de
>>
fageffe ,
24 MERCURE DE FRANCE .
» Mais que le devoir parle , & je vole à fa
voix :
>> Du repos des humains qui s'occupa fans ceffe ,
» D'un inftant de loifir a bien acquis les droits.
Seged fe livre enfin à la joie imprudente
Que l'efpoir d'être heureux fait paſſer dans fon
coeur.
Son âme avide , impatiente ,
S'occupe des moyens d'affurer fon bonheur.
Une foule d'objets à les yeux fe préſente ;
Incertain , il balance , il craint de fe tromper :
Il veut les faifir tous , & les laiffe échapper.
Des heures précédé dans fa courſe rapide ,
Le Temps agile s'envoloit ;
Et des cieux où fon char rouloit ,
Le Soleil s'abbaiffoit fur la plaine liquide .
Le Prince fur le lac porte un regard troublé ,
Et du Soleil chouchant , il apperçoit l'image .
» Tel eft, s'écria- t- il , de regrets accablé ,
» Le long jour de la vie ! ... on le trouve écoulé
» Avant d'en connoître l'uſage .
Il preffe fon fein palpitant ;
Et fa main arrachant dans fa douleur profonde ,
Le bandeau des Maîtres du Monde ,
Dans les bras de Morphée , il tombe en s'agitant.
Le lendemain Seged ordonnant l'allégrelle ,
Défendit qu'on ofât paroître devant lui :
Avec un front chargé des ombres de l'ennui.
Un
DECEMBRE. 1762. 25
Un Edit pour la joie enfanta la trifteffe .
La contrainte appella le fourire affecté
Et chaque Courtifan jouant fon perſonnage
Sous le mafque de la gaîté ,
Prit foin de compoſer fon air & fon langage.
Des pénibles éfforts de quelques Beaux- Eſprits
Seged ne put tirer que de froides faillies ,
D'infipides plaifanteries ,
Et toujours la grimace à la place des ris.
» Rappellons , dit le Roi , la Liberté bannie ;
» Le Plaifir difparut fitôt qu'on le força :
» Donnons un libre éffor aux élans du Génie.
On révoqua l'édit & l'ennui s'éclipfa.
Déja la nuit couvroit de voiles favorables
La cabane du pauvre , & le Palais des Dieux ;
Et l'on voyoit briller les flambeaux innombrables
Attachés aux lambris des Cieux.
Du fom meil les aîles légères
Sous les doigts de Baucis font tomber le fufeau
Sur un Thrône de fleurs endorment les Bergères;
Et des mains du Cyclope arrachent le marteau.
Sous les ruftiques toits le repos eft facile ;
Et les fonges rians habitent le hameau .
C'eſt en vain que Seged cherche un fommeil trans
quille :
Troublé par des phantômes vains ;
Tantôt il voit du lac les eaux impétueufes
Inonder fon Palais , dévaſter ſes Jardins ;
Lui-même eſt entraîné par les vagues fougueules.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Tantôt ce Prince épouvanté
Voit des brigands du Nord le courage indompté
De fes Etats puiflans renverfer les barrières ,
Et fon Thrône écrafé fous leur bras forcené.
Lui-même il veut aller défendre les frontières ;;
Il fe fent immobile , & fe croit enchaîné .
De ces fonges affreux l'image douloureuſe
Du réveil de Segedfit un réveil d'horreur ;
L'impreffion de la Terreur
Se conferva longtemps dans fon âme orageuſe ;
Et ce jour fut encor perdu pour le bonheur.
Du doux fein d'une nuit tranquille
Le Prince en s'éveillant voit naître un jour ferein.-
Il croit pouvoir faifir un bonheur plus facile
En quittant l'appareil qui fuit un Souverain.
Du Trône & des Sujets il détruit l'intervalle ;
Ecarte les refpects qu'impofe la grandeur ;
Et de la majellé royale
On voit au même inftant éclipfer la fplendeur.
De fa félicité chacun devient l'arbitre :
Par l'exemple du Prince on eft autoriſé.
Il voit que la baſſeſſe eſt eſclave du titre.
On révéroit le Roi : l'homme fut meprifé.
Un de ces vils flateurs dont la bouche coupable
Aux vices du Monarque applaudis tant de fois ,
Fit entendre ces mots que fur l'airain durable
La vérité grava pour la leçon des Rois.
»Voilà donc ce Seged dont l'âme noble & pure
Aux Dieux paroiffoit reffembler !
DECEMBRE. 1762 . 27
» Du vulgaire des Rois il fuit la trace obfcure.
>>Qui lui donna le droit de nous faire trembler ?
» Ce Sage couronné , qui devoit fans foibleſſe
»Avec unSceptre d'or , gouverner les humains ,
<< Dans les bras du repos , flétri par la moleffe ,
» Ternit tous les lauriers moiffonnés par les
» mains !
» Eft- il plus grand que nous s'il à moins de fa
>>
geffe?
A la voix des flatteurs Seged accoutumé
Sent paffer le courroux dans fon coeur enflâmé,
Si néceffaire aux Rois la Vérité l'offenſe.
Sur ce Sujet audacieux.
Il étendoit déja le bras de la vengeance ; ,
Mais l'âme du Héros ouverte à la clémence ,
Fait taire la fierté du Maître impérieux .
Il fçait que la rigueur eft près de l'injuftice ;
Et de la Royauté ce Prince généreux
Remplit en pardonnant le plus noble exercice.
Au pied d'un chêne antique il goûtoit la douceur
Du fentiment de la victoire :
Ce jour marqué par tant de gloire ,
Devoit l'être par le bonheur.
Son efprit fut frappé d'un fouvenir terrible :
Il penfa qu'autrefois , fous un arbre pareil ,´
Il coula dans les pleurs la nuit la plus horrible ,
Quand vaincu , fugitif , il traînoit l'appareil
D'un Roi que le malheur avoit rendu fenfible ;
Ce fouvenir touchant vint déchirer fon coeur,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
L'image de ſes fils fanglans, chargés de chaînes ;7
Honteuſement traînés au char de fon vainqueur ;
S'imprima dans fon fein brifé par la douleur ;
Le calme du repos vint adoucir fes peines.
L'Aurore avoit ouvert les rideaux du Soleil :
Un nouveau jour venoit d'éclore ,
Quand Seged s'arrache au fommeil ,
D'une douce clarté l'horifon fe colore ;
La pureté des airs , la fraîcheur du matin
Raméne fur les fleurs le Papillon volage ,
Et la Rofe fourit , en découvrant fon fein.
Au zéphir dont le foufle agite le feuillage ,
Entouré des Beautés & des Grands de fa Cour ;
Le Prince entra dans un boccage :
Philomène y chantoit le plaifir & l'amour.
De Flore la main embaumée
Verfoit les plus douces odeurs ,
Et de fa robe parfumée
Etaloit les vives couleurs :
Du lac majestueux la furface applanie
Préfentoit un miroir du criftal le plus pur ,
Où du Palais des Cieux la voute réfléchie
De fes pompeux lambris voyoit peindre l'azur ;
D'une voix facile , légère ,
Des Nymphes cadencoient ces fons doux& tou
chans
Que la Beauté ſouvent emprunte pour nous
plaire ,
Quand le Dieu de fon coeur eft le Dieu de fes
chants,
DECEMBRE. 1762 . 29
Les Grâces mefuroient fur le tapis de Flore
: Les pas brillans que Terpficore
A déffinés pour les Amours.
Seged entend , jouit , voit & jouit encore :
Il eft au plus beau de les jours.
Au milieu des plaifirs où fon âme ſe nøye ,
Il goûte encor la volupté
De voir fes Courtifans ivres , pleins de fa joie ,
Se preffer , l'écouter avec avidité .....
Mais d'où partent ces cris d'allarmes ?
L'écho répond au loin à des gémillemens !
Seged fe trouble & voit , en répandant des larmes
,
L'Empire menacé des malheurs les plus grands.
Les ombres du trépas affiégeoient la jeuneffe.
D'un Prince vertueux , l'efpoir de fa maiſon ,
L'unique appui de la vieilleſſe
D'un Père malheureux qui voit finir ſon nom .
Ornement d'un matin , cette fleur fut ternie
Avant que le Soleil eût quitté l'horiſon ;
Et le deuil de la mort couvrit l'Abyflinie.
Ainfi Seged apprit aux Mortels orgueilleux ,
Qu'un efprit plus puiffant que la fageffe humaine,
Conduit l'inévitable chaîne
Des événemens malheureux .
Des plus riches couleurs la Terre eft embellie
La main du Créateur la combla de préſens :
Sa marche fut réglée aux fons de l'harmonie ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Mais elle fut livrée à des Dieux malfaifans .
Dans les airs fufpendus voyez-vous ce génie ?
De ferpens & de fleurs & de fruits raviffans
Il tient une corne remplie ;
Et n'en laiffe fur nous tomber que les ferpens ...
Voilà l'image de la vie !
Par M. LÉGIER.
LETTRE de M. D.... à Madame B....
fur la queftion qu'elle a traitée dans
le Mercure d'Octobre , dernier Volume.
MADAME ADAME ,
Vous ne voulez donc pas que l'Eftime
prévienne les coeurs en faveur de
l'Amour , ni qu'elle lui ferve d'appui.
Prenez garde que pour vous en punir
il ne vous caufe de nouveaux remords
je n'en ferai pas fâché , j'aurois le plaifir
de m'amufer en les lifant , car fans
doute vous ne manqueriez pas de nous
en faire part. Vous voulez , dites-vous ,
détromper des coeurs honnêtes Séduits
par la plus dangereufe des paffions.
Le fera-t- elle moins , fi vous perDECEMBRE.
1762. 31
fuadez? Vous aviliffez l'Amour ; le mépris
que l'on a pour lui , quand on eft
fenfible à fes charmes , conduit les
hommes au libertinage & les femmes à
cette galanterie qui n'en eft pas éloignée
de beaucoup . Si l'on ne fe fait
pas illufion fur l'eftime , on s'en fait fur
autre chofe ; le fort des humains eft
d'aimer , & certes en cela je ne les
trouve pas fort à plaindre. Bien des
femmes n'ont confervé leur repos &
leur tranquillité , ou n'ont évité des foibleffes,
que par la haute opinion qu'elles
s'étoient faites de l'Amour. Si nous
croyons qu'il ne nous procure que le
plaifir des fens , nous ne cherchons &
nous ne trouvons que cela. Vous dites
Madame , avec une franchife admirable
, que vous n'avez jamais plus ardemment
aimé , que ce que vous aviez
moins de raifon d'eftimer : c'est une fatalité
dont je vous plains , mais elle ne
prouve rien ; quelque expérimentée que
vous foyez , vous pourriez bien , avec
le flambeau de l'expérience , vous égarer
encore ; & ne prenez pas ceci , Madame
, pour une offenfe. Quoique vous
en dificz , je ne croirai point qu'en s'avifant
de devenir plus eftimable pour
vous plaire davantage , on ne vous inf-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
pireroit que l'ennui. Je ne vous jugerai
point fur un pareil aveu , après avoir
vu des hommes pleins de vertu , aimés,
chéris dans la Société , dont ils font les
délices , auffi connus par la bonté du
coeur que par la fcience & les talens
de l'efprit , fe rendre , avec la plume
plus coupables envers l'Amitié , que
vous ne l'êtes envers l'Amour.
>
L'Amour fondé fur l'eftime eft le
plus durable : proverbe trivial ! Peut- il
être vrai ? il eft fi commun ! Le Vulgaire
imbécille feroit à cet égard auffi
fçavant qu'un Philofophe ? Oh ! cela
n'eft pas poffible .
Le Philofophe , frappé des erreurs &
des préjugés qui gouvernent les hommes
, entre dans l'examen de leurs différentes
opinions , pour trouver la vérité
; avec un efprit jufte , une longue
étude & beaucoup de réfléxions , il la
trouve enfin cette vérité ; mais il eft
quelquefois tout étonné de voir qu'elle
n'eft autre chofe que ce que tout le
monde dit & ce que tout le monde
fçait le contraire arrive auffi trèsfouvent.
Je me foumets à votre jugement
Madame , & à celui des Dames expérimentées
dout vous avez formé ún
DECEMBRE . 1762. 33
Tribunal pour juger le Souverain de Paphos
& de toute la Terre. Je vais pofer
des principes , & tâcher de les prou-
-ver , fans prétendre définir clairement
l'Amour . Comme chaque individu de
l'efpéce humaine le fent d'une maniere
relative à fon coeur , à fes fens , à fon
âge , aux circonftances , à l'objet aimé ;
il faudroit pour chaque paffion de ce
genre une définition particulière. Et
d'ailleurs , comment définir un fentiment
& des fenfations , pour en donner
une idée nette ?
,
, Il y a , de l'Amour à l'Amitié de
grandes différences & de grands rapports
; tout le monde fçait cela. En
Amour ce qui différe de l'Amitié
vient des fens , & les rapports appartiennent
inconteftablement à l'âme.
Nous avons abfolument befoin de cette
union , de ce concert de l'âme & des
fens , pour bien connoître l'Amour , ce
fentiment fi délicieux , le plus délicieux
que nous puiffions éprouver , puifqu'il
enflamme à la fois tout notre être , qui
femble encore quelquefois n'y pas fuffire.
Seroit-il poffible que l'objet de notre
tendreffe n'eût de l'empire fur nous
que par les fens ? Quoi ! cet Etre néceffaire
à notre bonheur , que nous
By
34 MERCURE DE FRANCE.
•
chériffons , qui répand fur tout ce qui
-nous environne , fur la Nature entière
fur notre propre éxiftence , un'charme
univerfel ; cet Etre n'auroit aucun accès
à l'âme , n'exciteroit aucune de fes
facultés ? Le croirez-vous , tendres &
vertueux Amans , vous dont la mode &
les travers du monde n'ont point altéré
la délicateffe ? Toute perfonne de fang
froid qui voudra réfléchir , ne le croira
-pas non plus . Ce qui nous eft cher , ce
qui a des rapports intimes avec nous
doit intéreffer l'âme , ou il faut nier fon
éxiftence. Je fçais qu'elle eft abufée par
les fens , mais au moins il faut qu'elle le
foit ; on ne peut fe paffer d'elle en
amour , ou ce que nous fentons n'eft
qu'un appétit groffier , qui ne remplira
jamais un coeur délicat. Or s'il eſt vrai
que l'âme & les fens partagent les
plaifirs de l'Amour , voyons fi l'eftime
peut & doit fe mêler de fes affaires.
L'Eftime n'infpire pas toujours l'Amour
, & toute efpéce d'Eftime n'eft pas
propre à cela ; il eft des gens très-eftimables
avec lesquelles on ne voudroit pas
même vivre en fociété. Une femme ne
doit à un honnête homme qui ne lui
plaît pas , que beaucoup d'égards ; fi
l'Amour pouvoit être un devoir , ce
DECEMBRE . 1762. 35
ne feroit que dans des cas peu fréquens.
Je fçais que l'Eftime eft fouvent fondée
fur des opinions variables au gré des
temps , des circonftances , des paffions
& des préjugés ; mais fouvent auffi elle
eft appuyée fur des fondemens inébranlables
, & brave les opinions. Après
avoir voulu nous démontrer fon inftabilité
abfolue , vous demandez , Madame
, où en feroit le pauvre Amour
qui n'auroit pas d'autre appui. Lui en
connoiffez - vous de plus folide ? Vous
trouvez la froideur de l'Eftime incompatible
avec la flamme petulante dont
notre âme doit être embráfée pour éprou
ver l'Amour. Je ne vois pas en quoi ;
je vois feulement que l'effet ne reffemble
pas à la caufe. Je ne vois pas non
plus que l'Amour doive néceffairement
s'endormir dans les bras de l'Eftime .
Quels font donc les Amans qui , en eſtimant
, n'ont rien à defirer ? Je veux
bien que l'Eftime ne foit pas un fentiment
, mais elle le fait naître très- cer-
*tainement ; elle n'eft , fi vous voulez,,
Madame , qu'un calcul moral : mais ce
calcul ne fe fait pas toujours froidement
& avec lenteur ; il peut fe faire
¿ dans un inſtant ; & quelquefois il nous
iinfpire le plus vif & le plus rendre in
Bayj
&
36 MERCURE DE FRANCE.
térêt. Il n'est peut- être perfonne qui
n'ait fait l'épreuve de ce que je viens
d'avancer. En un mot , qu'est- ce que
l'Eftime ? C'eft une connoiffance fentie
des vertus , des qualités ou des talens
des autres voilà une définition bien
fimple , & je la crois vraie. * Je ne demande
pas fi cette connoiffance peut
toucher l'âme & produire un attachement
( ce n'eft pas un problême ) je
demande fi elle peut y mettre obſtacle.
Oui , quand elle nous humilie ; mais
l'eftime que nous avons pour les autres ,
ne fuppofe pas néceffairement en eux
une fupériorité , comme vous le prétendez
, Madame . D'ailleurs nous pouvons
leur pardonner de nous être fupérieurs
à certains égards , pourvu qu'a
d'autres nous le foyons ou nous croyons
l'être. Il y a plus : communément deux
Amans ne connoiffent à ce fujet ni
l'envie ni la jaloufie , parce que le mérite
de l'un flatte la vanité de l'autre ,
& ne nuit à aucun fuccès.
Une paffion tendre eft un mouvement
de la Nature accéléré par le caprice :
Je penfe qu'elle revient à celle - ci : l'Eftime
eft la connoiffance que nous avons du mérite
des autres , & la juftice que cette reconnoiffance
nous porte ou nous force à leur rendre.
DECEMBRE. 1762. 37
Oui , quelquefois auffi par la vertu ;
vous ne me nierez pas , Madame, qu'elle
puiffe nous attendrir. Un mérite reconnu
, un efprit cultivé , la douce
habitude de fe voir , ont fouvent triomphé
de l'indifférence , fans un extérieur
féduifant. Qu'une perfonne qui nous
infpire l'amour vienne à s'honorer par
une belle action , n'aura- t- elle pas à
nos yeux des charmes plus éclatans ?
Les fens prévenus trompent l'âme , l'âme
prévenue trompe auffi les fens. Laquelle
des deux erreurs eft la plus durable &
la plus précieufe ? On peut avoir des
defirs fans eftime : mais lorfqu'elle accompagne
l'amour , qu'elle le quitte ,
adieu l'amour & pour toujours , il ne
refte plus rien : au lieu que l'empire que
l'objet aimé prend fur notre âme , rend
fouvent aux fens , malgré notre légéreté,
leur premiere illufion. La vertu laiffe
dans le coeur des traits inéffacables :
deux Amans vraiment eſtimables , qui
fe feront tendrement aimés , ne s'oublieront
jamais ; fi l'hymen les unit ,
une flamme plus douce fuccéde à leurs.
tranfports , & la tendre amitié vient
remplacer tout- à- fait l'amour dans un
âgeoù fes feux doivent néceffairement
s'éteindre. La bonté , la générosité, des
38 MERCURE DE FRANCE .
fentimens élevés , tout cela ne nous
enflamme -t-il pas , lors même qu'il n'eſt
pas queftion d'obstacles à nos defirs ?
Ne reconnoit - on point en cela l'effet
de l'éftime ? Nous pourrions nous paffer
d'elle , fi nous n'avions que des fens
à flatter ; mais la plus noble partie de
nous-mêmes ne peut pas demeurer dans
l'inaction. L'amour n'eft ni un fentiment
purement métaphyfique , ni une fenfation
purement phyfique , mais un mêlange
de l'un & de l'autre ; les erreurs
que l'on a fur fon compte ne viennent
que de ce que l'on confond ces deux
idées. L'Eftime au furplus ne peut-elle
fe trouver avec la Beauté , les Grâces ,
Mes Jeux & les Ris ? Quand on eſt eſtimable
, ne peut- on être que cela ? Je
conviens , Madame , que notre coeur
eft fujet à mille égaremens ; mais quelle
eft la paffion qui ne nous égare pas
Je fçais que tout le faux éclat dont
vous nous parlez , eft propre à féduire
les perfonnes de notre féxe ; je ferai feulement
quelques réflexions là - deffus. Ces
êtres frivoles & fuperficiels , que vous
croyez fi dangereux , & qui le font en
ceffet , amuſent toutes les femmes . , &
ne les rendent pas toutes fenfibles ; un
Amant s'eft allarmé plus d'une fois
•
DECEMBRE . 1762 . 39
mal - à
,
- propos à ce fujet. Un Fat ,
qui n'eft que cela quelque agréable
qu'il foit , eft fouvent le dernier
homme qu'une femme voudroit aimer ;
plaire par la frivolité , c'eft tenir l'Amour
par la plus légère plume de fes
aîles . Avouons auffi que fous un air de
fatuité , un homme cache quelquefois
un heureux caractère & d'aimables qua
lités. J'oubliois de dire que ce n'eſt point
l'Amour , mais la galanterie , dont on
s'occupe dans la Société.
Vous trouvez , Madame , l'Amour
un peu vicieux. Pourquoi l'eft-il ? Il ne
corrompt point le coeur , il le trouve
corrompu quand il porte à quelques excès
honteux , ou plutôt les coeurs corrompus
n'en ont jamais fuivi les loix ,
ni connu les plaifirs . Il ouvre l'âme à
tous les fentimens qui font honneur à
l'humanité ; il eft noble , généreux
compatiffant ; on l'a fouvent vu quitter
l'objet de fes foins & de fes defirs ,.
tout ce qu'il avoit de plus cher , pour
tendre aux malheureux une main fecourable
. Jettons les yeux fur l'Afie &
les autres parties du Monde où il fe trouve
enfermé dans des murs inacceffibles ;
partout on ne voit qu'un vil efclavage ,
tune langueur prèfque ftupide & les ra40
MERCURE DE FRANCE.
>
au
vages de la tyrannie. Quel fpectacle pour
ceux qui connoiffent les bienfaits de la
Nature & les droits de l'Humanité , &
qui , comme nous autres François , ont
la liberté d'en jouir ! L'Amour fait
quelques victimes , beaucoup de dupes ;
mais il pourroit faire beaucoup d'heureux
, s'il n'étoit pas traverfé par les
autres paffions. Ce n'eft point de lui
que vient la corruption des moeurs
mais du luxe & d'autres caufes que je
n'éxaminerai point ici. Il peut porter à
des foibleffes ; mais ces foibleffes
fond très-innocentes à l'égard des autres
, font , aux yeux des Philofophes ,
moins criminelles que l'avarice , la
haine , la médifance , & plufieurs autres
vices qui font infiniment plus de
mal , & qui n'empêchent pas de lever
un front altier , & d'éxiger nos refpects.
Ce n'eft pas que je veulle attaquer
la fageffe & la retenue , ni le préjugé
févére qui les conferve ; mais il
faut avoir de l'indulgence & de l'équité.
Enfin , Madame , fi vous regardez l'Amour
comme un petit étourdi , capable
de faire quelque fotife , laiffez - lui la
vertu pour guide . Donnez-nous cependant
vos Remords ; ils pourront en épargner
à d'autres , & nous amuferont certainement.
Je fuis & c.
DECEMBRE . 1762 . 41
ÉPITRE à M. LEMPEREUR , Médecin
de la Faculté de Montpellier ,
réfidant à T. en Bugey.
SANS votre art divin & vos foins ,
J'allois tout droit au Cimetière .
Ce n'étoit qu'un Moine de moins .
Mais , croyez -moi , je fuis fincère ;
J'aime encor mieux être fur terre ,
Et vivre exempt de tous foucis :
Etre Moine & chérir la vie ,
C'est même choſe à mon avis.
N'en parlez pas , je vous en prie ,
Ceci ne fe dit qu'aux amis.
Vous n'avez point cet air févére
Qu'ont la plupart des Médecins ;
En guériffant , vous fçavez plaire :
Vous rendez votre art falutaire
Par des propos vifs & badins ;
Tandis qu'on voit de vos Confrères ,
Des Galliens atrabilaires ,
Dont l'air affaffin & rêveur ,
Dont la farouche & fombre humeur
Et le jargon froid & ftérile ,
Vanté par quelques ignorans ,
Affomment force honnêtes gens ,
42 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il vous auroit été facile
>
De remettre en bonne fanté
Avec quelques grains de gaîté.
Ce fut fur cette triſte engeance
De Milantropes Médecins ,
Que le Térence de la France
Sçut répandre avec abondance
Ses traits cauftiques & malins.
De leurs tudefques Aphorifmes
Affaifonnés de Solécifmes
Il mit, à la Ville , à la Cour ,
Tout le ridicule en plein jour.
Mais , cher Ami , que vais-je dire ?
A Mon renaiffant Apollon
Il n'eſt pas permis de médire
Ni de prendre un femblable ton.
Vous avez remonté ma lyre ,
Je vous dois fes foibles accords :
Je voulois garder le filence ....
Mais peut-on cacher les tranſports
D'une vive reconnoiffance ?
Par M. JANN... Solitaire des Montagnes du
Bugey , près de Belley , le 1 Octobre 17.62.
DECEMBRE . 1762. 43
É PIGRAM ME.
MA voifine ....en elle réunit
Un minois affaffin , une taille élégante ,
Les Grâces , le bon coeur , une voix féduiſante ,
Un riche patrimoine , enfin tout , hors l'efprit .
VERS.
BETY.
POUR
OUR exciter la Charité ,
J'aurois mieux dit , la Générosité )
Des favoris du Tout - Puiffant Neptune
J'avois avec fimplicité ,
Mais dans toute la Vérité ,
Peint ma très- petite fortune .
Hélas ! j'aboyois à la Lune ....
Et dans mon indigence enfin je fuis reſté.
Pourtant le bienfaiſant Mercure
Avoit porté mes defirs & mes voeux
Aux Amateurs de la belle Nature ,
Et je comptois fur un fort plus heureux .
Séxe charmant , dont le coeur eſt ſi tendre ,
Sans vous lailler toucher avez -vous pu m'entendre?
44 MERCURE DE FRANCE.
Vous , qui fçavez fi bien ce que c'eft qu'un defir.
Et combien vaut un inftant de plaifir ! ...
Imiginez celui que j'aurois eu dans l'âme
De recevoir des mains d'une adorable femme
La Conque de Vénus , le beau manteau ducal ,
Le cierge , le damier , le tigre , l'Amiral ,
Le fufeau , l'arrofoir , & la Géographie ;
Le liévre , la fouris , une belle mufique
Le choux , la bulle d'eau , la foie , le drap d'or ,
Les burgans , les murex , & bien d'autres encor
Dont l'immenſe détail ſeroit trop difficile ;
Dieux , ne permettez pas qu'il devienne inutile ,
Procurez-moi plutôt une flateuſe erreur ......
Le bonheur dans un longe eſt toujours un bonheur
;
"
?
Témoins ces doux inftants , où ma chere Corine
Pendant les belles nuits qui fuivent les beaux
jours ,
Prodigue à mes regards , comme aux yeux des
Amours ,
Les appas enchanteurs de fa beauté divine ....
Rien alors , rien ne manque à ma félicité,
Que les charmes certains de la réalité.
Mille rêves déja fur l'article Coquilles ,
Ont rempli mes tiroirs des plus belles Familles !
Mais les rayons du jour que j'ai peine à revoir ,
Font érrer mon calcul , & trompent mon eſpoir !
En vain , je crois tenir la boîte de Pandore ,
DECEMBRE . 1762 . 45
?
Quand mes fens font livrés aux douceurs du fommeil
,
Hélas ! beau fexe que j'adore ,
Je ne trouve plus rien à mon triſte réveil ;
N'importe , il faut qu'avec perſévérance ,
J'attende les trésors de votre bienfaiſance ,
Et fi je les reçois , vous devez bien compter
Que dans mes Vers & dans ma Profe ,
( Autant du moins que je me le propoſe )
J'aurai foin de le raconter. *
Le fieur DALLET avoit omis dans la lifte de
fes Bienfaiteurs les noms de Madame LECAT , de
M. DE CALIGNY &c. mais ce fut une faute d'attention
, & non pas un vice de coeur, il n'a point
ce reproche à fe faire.
LE RETOUR DE LA PAIX .
ENFIN, NFIN , les Dieux touchés des malheurs de la
Terre ,
Vont répandre fur nous mille nouveaux bienfaits;
La PAIX vient d'enchaîner le démon de la Guerre ,
NATIONS , préparez des Autels à la PAIX .
Que mille & mille cris de la plus ſainte joie ,
Annoncent ce bonheur au bout de l'Univers :
46 MERCURE DE FRANCE.
·
Annoncent ce bonheur au bout de l'Univers ;
Des foucis dévorans vous n'êtes plus la proie ;
Célébrez ce grand jour par les plus doux Concerts..
Sur les monceaux fanglans de vos armes brifées ,
Elevez à la PAIX un trône radieux ;
Sur les triftes débris des Villes embrâfées ,
Que fon nom foit béni comme le nom des Dieux..
Chantre du grand HENRY , dont la Muſe immortelle
Confacra tant de fois le beau nom de Louis ;
Pour ce Prince adoré , ranime tout ton zèle ;
Rappelle tes beaux jours : font-ils évanouis ?
Non , Voltaire est toujours le vrai Dieu du génie s
Il a les mêmes feux , & les mêmes talens ;
Il est l'Amant chéri de la belle Uranie ......
J'entends avec tranfport fes fublimes accens.
C'eſt à lui de marquer & le rang & la place
Des Héros dont il va peindre encor les vertus.
A d'autres , à fon gré , fon pinceau fera grace ;
Louis pour les FRANÇOIS lera toujours Tirus .
C'eſt à lui d'affembler fur nos heureuſes rives
Les Bergers & les Jeux , les Ris & les Amours ;
Les Nymphes , les Sylvains & les Graces naïves.
Yont former fous les yeux les plus brillantes
Cours
DECEMBRE. 1762 . 47
Je vois de tous côtés naître mille plaifirs ;
L'Amant le plus heureux , fans ceffer d'être tendre,
Couronné par l'Amour n'aura plus de defirs.
Le Commerce , les Arts , & l'utile Science ,
Vont jouir des honneurs dûs aux nobles Travaux...
Venez , aimable PAIX , au ſein de l'abondance,
Puiflions nous oublier nos chagrins & nos maux !
Par le même.
BOUQUET
Envoyé par une Demoifelle Etrangère ,
Orpheline , & ci- devant Proteftante ,
à M. le Marquis de.... fon Protecteur.
DAB tous les habitans des Cieux
Que j'appris à connoître , & qu'implore mon
zèle ,
Votre Patron m'eft le plus précieux.
Qu'il mérita d'honneurs , s'il fut votre modéle !
Par vous de mon deſtin j'ai dompté la rigueurs
J'ai rencontré le Port au milieu du nauffrage ,
Les fecours au fein du malheur.
Pour moi quel Saint en eût fait davantage ?
Tant de foins généreux font gravés dans mon
coeur.
48 MERCURE DE FRANCE.
De ma reconnoiffance approuvez le langage .
Reconnoiffance ! ô toi , que l'adorai toujours,
De mes voeux les plus doux foit la régle facrée !
L'inftant qui doit borner mes jours
Pourra feul borner ta durée.
>
Ne va pas , toutefois , confondre tes ardeurs
Avec un intérêt & trop vif & trop tendre.
Envers de pareils Protecteurs
Il eft aifé de s'y méprendre.
Par M. de la DIXMERIE .
LES BIENS COMMUNS ,
CONTE.
L E Conte qui fuit eft véritable.Comme
les Acteurs n'exiftent plus , on ne
craint pas de dire , pour la fatisfaction
des Curieux , que la Scène s'eft paffée
dans la Paroiffe de Giry en Nivernois ,
Terre appartenante à Mgr le Duc de
Praflin,Miniftre des Affaires Etrangères.
Non loin du vallon où ſerpente ON
*
La Niévre encor foible & naillante ,
* Rivière qui prend fafource à deux lieues audeffus
de Pumery, & donne le nom à la Ville de
Nevers où elle perd le fien en ſe jettant dans la
Loire.
Eft
DECEMBRE . 1762. 49
Eft une Paroiffe où vivoit
Un Curé qui pour Frère avoit
Un gros Garçon qui lui fervoit
De Marguillier , d'Agent d'affaire ,
Quelquefois même de Vicaire
Quand l'occafion ſe trouvoit.
Elevé là depuis l'enfance ,
Ce Garçon qui ne jouiffoit
D'une trop fine intelligence ,
Sans fe douter de rien , penfoit
Que la Cure & fa dépendance
Etoit fon fond propre ; & Dieu fçait
Le bien que cela produifoit !
41
Tandis que clos dans la chaumière ,
L'indolent Curé feuilletoit
Fleury , Pontas où fon bréviaire ,
L'autre , fans relâche exploitoit
Le temporel du Presbytère ;
Et tout , jufqu'à la ménagère ,
Sous la main , dit- on , profitoit.
Un jour que dans un héritage
Il bêchoit , quelqu'un du Village
Vint lui dire tout éploré ,
Que frappé d'une apopléxie ,
Sur fon lit giffant , le Curé
Venoit d'être trouvé fans vie.
Tant pis , dit-il , j'en fuis marri ! ..
Mais au furplus cette avanture
C
5030
MERCURE DE FRANCE.
Ne peut rien déranger ici :
Nous fommes affez , Dieu merci ,
Pour faire aller , fans lui , la Cure.i
Par un Curé du Canton.
SUITE du Difcours contre la POSTÉ-
A
ROMANIE.
SECONDE PARTIE.
USSI feront-ils confondus dans
tous les points , parce que leur de fir eft
chimérique dans fou objet, ainfi qu'il eft
vicieux dans fon principe. L'immortalité
ne nous eft réſervée que dans le grand
jour de l'éternité ; c'eft-là feulement qu'il
faut & ladéfirer & la chercher . L'Empire
paffager des fiécles & destems eft tyranniquement
gouverné par la mort , qui engloutit
dans le vafte tombeau de l'oubli ,
& les noms & les actions des plus
grands Hommes . Sans recourir aux Antiquités
Chinoifes , & aux dynafties des
Egyptiens, combien de Conquérans depuis
Nemrod, combien de Sçavans depuis
le premier des Zoroaftres , d'Inventeurs
des Arts depuis Ofiris , dont il ne
nous eft parvenu que les noms ! Combien ,
* Les Poftéromanes, le
DECEMBRE. 1762. SI
dont les noms mêmes n'ont point échappé
à l'injure des âges ? Connoiffons - nous
les Architectes qui bâtirent les
remparts,
les Palais , les Jardins & les Temples
de Babylone ? les Sculpteurs & les Peintres
qui les décorérent ? les Poëtes qui
chanterent la magnificence du Maître
& le goût du Miniftre ? Connoiffonsnous
même de nom , les Rois & les
Capitales de tant d'Empires , dont la
deftruction a fourni à Bélus la matiere
de fes triomphes ? Tout croule , tout ſe
précipite fucceffivement dans les abîmes
du néant ; nous appellons héros fabuleux
, ces grands hommes qui ont fondé
les Royaumes floriffans de la Gréce ;
& fouvent même nous ne fommes pas
d'accord fur leurs noms , fur les temps
où ils ont vécu , ni même fur les Villes
qu'ils ont bâties. Sçait-on à quelle
époque rapporter les conquêtes de Bacchus
, qui parti de la Béotie , fubjugua
toute l'Afie jufqu'à l'extrémité des Indes
? & fi fon nom nous eft parvenu ,
c'eft moins à fes victoires qu'il en a
l'obligation , qu'à la tradition qui lui
attribua fauffement l'honneur d'une découverte
utile .
A quoi a-t-il tenu que dans des fiécles
peu reculés , l'ignorance n'ait en-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
glouti toutes les Hiftoires , tous les Poë
mes , & tous les Monumens de la docte
Antiquité ? A quoi a- t- il tenu que l'es
Alexandres & les Homéres , les Céfars
& les Virgiles ne nous foient auffi inconnus
que les anciens Rois de Chaldée
, & les Aftronomes qui illuftrérent
leurs Regnes ? O vanité des chofes humaines
! La gloire ambitieufe de tant
d'hommes illuftres périffoit fans le fecours
de quelques pauvres Solitaires ,
confacrés par état au filence & à l'humilité
, & qui n'ont pas même mêlé
leurs noms à ceux qu'ils arrachoient a
l'oubli ! Qui a garanti à notre fiécle ,
qu'un nouvel ordre de chofes ne ramenera
pas un fiécle encore plus barbare
? que les Sciences & les Arts , parvemus
par gradation à leur période le
plus éclatant , ne fe rencontreront pas
encore dans la conjoncture qui les a
plufieurs fois éclipfés , par l'interpofition
de l'enflure & de l'affectation ? que
quelque Conquérant , forti un jour des
glaces de la Tartarie , ou de ces vaf
tes pays , que le defpotifme & la fuperf
tition abrutiffent également , ne viendra
pas encore une fois renverfer nos
monumens , bruler nos Bibliothéques,
& anéantir fur toute la Terre le fourDECEMBRE.
1762 . 53
venir de ce qui aura précédé ce nouvel
Omar ?
ཝཱ
Mais quand on fe croiroit à l'abri de
cette décadence infenfible , ou de cette
révolution foudaine ; certainement le
feul laps des temps entraînera à la longue
l'oubli de tous les noms anciens
pour leur en fubftituer de nouveaux ,
qui à leur tour , feront place à d'autres.
(a) La vie des hommes eft fi courte
, & les plus laborieux font diftraits.
de l'étude partant de devoirs , que bientôt
nous ne pourrons plus fuffire à la
feule fcience de l'hiftoire. En effet l'imprimerie
, qui fembloit devoir la perpétuer
plus facilement , achéve de l'étouffer
fous un monceau de minuties ,
dont on la furcharge fans prudence. Les
gens du monde veulent avec raifon lire
de préférence l'hiftoire moderne
mais ce qui s'est écrit depuis 200 ans
;
( a ) Certainement le long cours du temps devra
apporter grande obfcurité & incertitude aux
affaires , puifque maintenant en chofes fi nouvelles
& fi récentes on a inventé & controuvé des
propos faux qui pourtant font reçus & crus pour
véritables . ( Plutarque d'Amyot , Banquet des
Sages .
7
Tant de Mémoires du dernier Siècle , & même
de celui - ci , prouvent bien la jufteffe de cette
remarque.
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE.
même par de bons Auteurs , fuffiroit à
occuper le cours d'une longue vie. Auffi
voyons-nous le commun des lecteurs
négliger l'étude des temps anciens ; &
ce fera de plus- en -plus une néceffité
pour nos defcendans . On fera bientôt
fercé à ne lire l'hiftoire que dans des
extraits. Qu'en réfultera-t- il ? Cette lecture
abrégée , qui n'eſt vraiment faite
que pour les fcavans, qui ne peut guères
que fixer méthodiquement l'ordre des
faits , & d'un trait léger , mais vif
crayonner le génie des principaux perfonnages
; cette lecture , énigmatique
pour le vulgaire , réduira la vie d'un
Héros à une page & à trois ou quatre
actions principales,fouvent à de fimples
dates. Ainfi les noms amoncelés confufément
les uns fur les autres , & les faits
rétrécis & réduits prèfque à des révo
lutions , frapperont l'efprit trop fuperficiéllement
pour y faire cette impreffion
qui y laiffe une trace profonde & durable.
On aura voulu tout fçavoir , & on
ne sçaura rien. Et cependant cette voie ,
frayée par un génie du premier ordre ,
eft , malgré fes inconvéniens , la feule
qui foit praticable pour tranſmettre déformais
les principaux événemens à la
postérité.
Encore fi les ambitieux pouvoie
DECEMBRE . 1762 . 55
jouir d'une gloire momentanée , mais
pure ! Non , la fagacité des Hiſtoriens
fçait trop bien développer les motifs vicieux
qui ont produit tant d'actions éclatantes.
L'équitable poſtérité ne fait pas
plus de grâce à Pompée qu'à Céfar : dans
le défenfeur politique de la liberté Romaine
, on dévoile également le projet
de l'affervir ; & l'on fçait que les Républicains
féduits ne combattoient en
effet que pour le choix d'un tyran. * La
clémence d'Augufte , tant vantée par
les beaux- efprits qu'il penfionnoit , n'étoit
qu'un artifice néceffaire pour faire
oublier les horreurs des profcriptions ;
mais ce defir d'illuftrer fa mémoire , que
cet Empereur conferva jufqu'à la fin ,
femble avoir caufé le plus grand des
malheurs qui pût défoler l'Univers, en lui
faifant choifir pour Succeffeur, l'homme
le plus méchant qu'il connût ; dans le
deffein, bien probable , de faire regretter
fon Empire , par la comparaiſon des
deux régnes .
Ouvrez Tacite & Suétone ; vous y verrez
à découvert tous les refforts les plus
cachés d'une fcélérateffe profonde , qui
( b) Nevi onowes eft ille , ut nos beati fimus ,
uterque regnare vult, Cicero ad Atticum , Ep. II.
L. 8.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
ne tend à la célébrité que par l'infamie.
Et fi les Empereurs les plus abandonnés
au crime , ne pouvoient efpérer d'en impofer
à leur fiécle , livrés à l'opprobre
public & au témoignage rigoureux de
leur confcience , ils ofoient encore conferver
l'efpoir d'en impoſer du moins à
la poftérité , foit en faifant écrire leur
hiftoire par des flateurs , foit en immofant
à leur vengeance les hiftoriens vertueux
qu'ils défefpéroient de féduire .
Ignoroient- ils donc que comme jamais
Tyran ne fit périr fon fucceffeur ,jamais
non plus il nefit périr fon hiftorien.
•
Il fe trouve partout der âmes au-deffus
du préjugé & de la terreur. Un (c)
Ufurpateur de la Chine veut arracher
des Faftes publics , le tableau des attentats
qui l'ont élevé jufqu'au Trône ; il
ne peut corrompre , mais il ofe immoler
les Mandarins confacrés à écrire les
-Annales de cet Empire . Ces généreufes
victimes trouvent auffitot des vengeurs
qui bravent le Tyran & furvivent à la
Tyrannie. Ainfi lè Regne fuivant dévoila
la vérité , avec une liberté d'autant
plus forte , qu'elle avoit été plus longtemps
retenue captive ; & l'on inftruifit
les enfans des efforts mêmes qui
( c ) T- Sou-i-chong , Ulurpateur fur T
Chouang - chong.
DECEMBRE . 1762. 57
avoient été tentés fi inutilement pour
en impofer à leurs pères. Auffi dans la
fuite, de l'hiftoire voit-on tant de traits
héroiques & fi peu de vrais heros : c'eſt
que trop fouvent les fuires heureufes &
brillantes d'une action ne peuvent laver
fon Auteur de la tache durable que lui
imprime le motif fecret qui la lui fit entreprendre
; tant il eft vrai que s'il y a
quelque gloire réelle attachée à la mémoire
des hommes , cette gloire fe dérobe
à ceux qui la pourfuivent , pour
s'offrir d'elle - même à ceux qui la méritent
fans l'ambitionner ;
V
( Gloriam qui fpreverit veram habebit. )
Tit. Liv. Dec. 22.39 .
2
Il femble cependant à ceux qui font
de l'ambition la plus fublime des paffions
, que ce defir de perpétuer fon
nom foit l'efpéce d'ambition la plus exquife
. En effet ces Métaphyficiens , qui
donnent tout au fens & rien à l'âme
qui , ofent avancer que toutes nos paffions
, que l'argueil , l'amitié même
n'ont point réellement d'autre objet
que des plaifirs fenfuels , ces Novateurs
hardis ne peuvent , malgré toute leur
fubtilité faire envifager rien de matériel
dans ce defir d'une gloire , qui par
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
fa nature ne peut commencer à s'établir
qu'après la diffolution de nos corps
& la deftruction de nos fens ; & c'eft
par une des contradictions où leur fyftême
les engage , qu'ils font les plus zélés
Panégyriftes de ce defir tout fpiriruel
, & qui ne peur réfider que dans
l'âme.
En effet, qu'un courtifan fe tourmente
& s'aviliffe pour jouir d'une fauffe
gloire pendant fa vie ; encore peut-on
dire qu'il éfpere une récompenfe , qui ,
toute vaine qu'elle foit , fera du moins
analogue à la vanité de fon caractère ;
il peut ufurper des poftes qui le rendront
important aux yeux du vulgaire ,
& des richeffes qu'il pourra échanger
contre des plaifirs dignes de lui. Mais
l'Epicurien qui fe condamne lui-même
au néant , peut-il ne pas fentir le faux
d'une gloire dont l'éxiftence chimérique
n'aura lieu qu'au moment fatal
de fon entier anéantiffement ? Dirat-
il qu'il jouit de cette efpérance mê
me ? Mais cette jouiffance d'une chofe
qui n'éxiftera jamais pour lui , peut- elle
entrer dans une tête faine ? n'est- ce pas
là éxtravaguer de fens-froid , & fe mettre
au niveau , beaucoup au-deffous , de
ces malheureux qui frappés de vertige,
DECEMBRE. 1762. 59
jouiffent pareillement de la folie qui les
place au rang des Rois ou des Dieux ?
L'orgueilleux pouffé à bout, alléguera
peut-être que cette gloire qui lui furvivra
, fera réellement utile à fes enfans ?
Vain prétexte , que le développement
de fon coeur fera d'abord évanouir ! Ce
defir de perpétuer fon nom , tout vain
qu'il foit , eft fi defpotique fur les hommes
qu'il affervit , qu'ils lui facrifieront
toujours & leurs enfans & leur propre
vie.
N'eft - ce pas à ce fentiment féroce ,
autant du moins qu'à la Patrie , (d) que
Brutus immole fes enfans ? N'eft- ce pas
à la poftérité feule que Caton fait le facrifice
de fes entrailles palpitantes ? Et
de tant de facrifices , dont l'hiſtoire Romaine
fait mention , la plus grande partie
fans doute n'eut pour caufe que cette
paffion contre nature . Ce qui ne furprendra
pas ceux qui réfléchiront , que
c'eft de fon déréglement même qu'elle
doit tirer fa force , & que plus elle choque
la Nature & la Raifon, moins ceux
qu'elle a poffédés doivent conferver de
(d) Vincet amor patriæ laudumque immenfa
cupido.
Virg. En: V1.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
fentimens naturels & de vues raifonnables.
>
Cependant à écouter ces fupérbes
génies célébrer pompeufement la vafte
ambition qui les courronne deja par
les mains de la poftérité la plus réculée
, ils oferont traiter d'âmes baffes
& incapables de rien opérer de grand ,
toutes celles qui de cette idôle ne font
pas leur divinité ; & ils attribueront
à leur chimère , comme à une caufe
unique tous les efforts d'héroïfme
qui ont fignalé les hommes privilégiés.
Ils avanceront que ce defir a mille fois
tourné au profit de la Société , & a procuré
au genre humain des avantages effectifs
. C'eft par ce motif, que tant de
Princes ont eu le courage de tenter , &
la conftance d'exécuter mille actions
auffi utiles qu'éclatantes. Par ce motif
encore tant de grands écrivains , dédaignant
de s'affervir au goût dépravé
d'un fiécle frivole , fe fout modélés für
l'idée du vrai beau , pour compofer des
ouvrages folides , qui, comme le Poëme
de Milton , trop peu goûtés de leurs
Contemporains , feront à jamais les délices
des âges futurs. En demandant la
permiffion d'attribuer à une caufe plus
noble la plupart des grandes actions ,
DECEMBRE. 1762. 61
-
J
je conviendrai qu'en effet il y en a
quelques unes dont la Poftéromanie
peut avoir été l'occafion ; & je remar
querai qu'en Morale , comme en Chy
mie , on voit quelquefois les poifons
entrer dans la compofition des remédes.
En général on fçait qu'il n'y a forte
de mal dont il ne puiffe réfülter quelque
bien ; & il eft déplorable que ces
grands hommes ayent perdu par
orgueil le mérite de leurs bienfaits.
Il faudroit juger bien différemment de
ceux qui produiroient des actions ou
des découvertes utiles à la poftérité ;
par le motif pur d'étendre leur bienfaifance
à tous les âges . Mais ces poftérophiles
font trop généreux pour être
poffédès de la poltéromanie . On ne
fçait point à qui l'on doit l'invention
précieufe des moulins à vent ; perfonne
même ne la revendique ; & c'eſt celle de
la poudre sa acanon que fe difpute la
folle vanité des hommes. mor 40
'
Les âmes vraiment grandes afpirent
uniquement à l'Immortalité heureufe :
elles fçavent quon ne peut la mériter
que par la modeftie , incompatible avec
la Poftéromanie ! omogus noc
O modestie , defir de l'Immortalitél
Vous êtes les ailes dela vertu puiffe
62 MERCURE DE FRANCE.
votre éffor ne point être rallenti par
ce defir , auffi peu conforme à la Raifon
qu'à la Nature , ce dèfir criminel ,
de perpétuer fon nom & fes actions
dans la mémoire des hommes !
LOUIS- CLAUDE LE CLERC , à Nangis.
A M. GUÉRIN , Chirurgien Major des
Moufquetaires du ROI , &c.
BOUQUET.
AIR , du Vaudeville d'Epicure.
ASaint Martin chacun s'empreſſe
D'offrir de l'encens & des fleurs ;
Mais aujourd'hui ſa fête ceſſe ,
Demain un autre a les honneurs,
Les tendres foins d'un coeur qui t'aime ,
Ne dépendent point des inftans 3
Mon hommage eſt toujours le même :
C'eſt pour moi ta fête en tout temps.
?
Le Saint , modeſte & charitable ,
Des humains eut toujours pitić ;
Un jour un pauvre miſérable
De fon pourpoint eut la moitié,
Tonâ me noble & libérale
N'oblige jamais à démis
DECEMBRE. 1762. 63
On te voit d'one ardeur égale
Servir le Pauvre & ton ami.
Pour convertir les Infidèles ,
Ton Saint prêcha l'auſtérité ;
Mais tu touches le coeur des Belles ,
A qui ton Art rend la fanté.
Comme Apôtre , il eut de l'Eglife
Le brévet de la Sainteté ;
En toi tout Paris canoniſe
Les Talens de l'humanité.
*
Parun Ami.
LE
E mot de la premiere Enigme du
mois de Novembre eft le peigne . Celui
de la feconde eft la Loterie. Celui du
premier Logogryphe
eft la Sardaigne ,
quej'ai perfonnifiée
, dit l'Auteur , & qui
s'annonce elle-même.C'eft um Royaume :
elle a donc le fceptre en main . Elle eſt
humble & foumife. C'eft là fa gloire ; &
cela ne peut jamais manquer fous des
Rois auffi juftes & auffi bons que les
nôtres .
Sa foeur & fa voifine , c'eſt la Corfe ;
elle eft Ifle & Royaume , & par conféquent
à double titre foeur de la Sardaigne:
Elle tient un fceptre , qu'elle veut
brifer: chacun fçait que depuis long64
MERCURE DE FRANCE .
temps elle s'efforce de changer la
Royauté en République . Cette entreprife
, cette défection , dût- elle avoir un
heureux fuccès , fera toujours pour elle
un fujet de honte , tandis que la Sardaigne
fe glorifiera éternellement de fa
fidélité. Mais ces vérités ne font dites
que confufément ; l'obfcurité eft néceffaire
dans les Enigmes & les Logogryphes
: c'eft au Lecteur intelligent à
pénétrer de lui-même ce qu'on veut lui
faire entendre .
Le nombre de mes pieds, c'eft le nombre
des Mufes . Les pieds , ce font les
lettres ; il y en a neuf , c'eſt -à- dire autant
que de Mufes , dans le mot Sardaigne
, lequel contient tous les mots fuivans.
22
Dans les Nymphes des eaux on en
voit déja fept ; les Nymphes des eaux
font les Naiades , où il y a fept lettres
toutes contenues dans le mot Sardaigne.
•
La Troupe qui veilloit aux barrières
du Louvre , c'eſt la Garde , troupe de
gens de guerre qui veilloit effectivement
au- devant du Louvre , avant que
la Cour de France eût quitté Paris pour
demeurer à Verfailles ; c'eft une allufion
aux beaux vers de Malherbe au fujet de
la mort,
Et la Garde qui, veille aux barrières du Louvre,
DECEMBRE. 1762. 165
N'en défend pas nos Rois.
Ce que n'a jamais craint un digne
enfant de Mars , c'est-à - dire , un brave
Officier , un brave Soldat , c'eſt le danger
, ou les dangers.
Ce qui douze fois l'an coupe un mois
en deux parts ; ce font les Ides , qui
fuivant la façon de compter des Romains
tombent chaque mois où le
treize , ou le quinze.
,
D'un beau Roman Latin le nom &
l'héroïne , c'eft l'Argenis de * Barclai ,
qui faifoit les délices du Cardinal de
Richelieu ; le nom de ce Román , qui
eft fort long , où il y a beaucoup d'efprit
, de fineffe & de politique : c'eft
Argenis , qui eft le nom imaginaire
de la Princeffe que Barclai en a fair
l'héroïne .
Un exercice aimable , un terme de
Marine ; le premier c'eft la danfe ; le fecond
c'eft le mot anfe , qui vient tout
de fuite après danfe; on y pourroit encore
trouver rade , mot affez connu ; ainfi ;
le Lecteur ne doit pas être en peine ,
quoique la chofe foit annoncée fi généralement.
Une illuftre Martyre , un inviſible
* Dictionnaire de Bayle' , Article Barclai.
66 MERCURE DE FRANCE.
corps : la premiere c'eft fainte Agnès ,
le fecond c'eft l'Air.
La fource de la vie & celle des tréfors
; la premiere c'est le fang , la feconde
c'est le gain.
,
Un Capitaine Turc , un mal une
Déeffe ; le Capitaine Turc , c'est l'Aga
des Janiffaires ; le mal , c'eft la rage ; la
Déeffe , c'eft Diane.
De l'amoureux Jupin une avare maîtreffe
: c'eft Danaé , chez laquelle Jupiter
ne put entrer qu'en fe changeant
en pluye d'or : mutato in pretium Deo ,
dit Horace.
Un Royame très-vafte & ce qui le
contient ; c'eſt le Royaume des Indes ,
& l'Afie dans laquelle il eft.
Un père aux douze enfans , dont l'un
fuit, l'autre vient .... Ce qui dénote l'An,
père des 12 mois , qui fe fuccédent l'un
à l'autre.
Un Seigneur Provençal , Auteur de
maint volume ; c'eft le Marquis d'Argens
, Auteur des Lettres Juives , des
Lettres Caballiſtiques , de la Philofophie
du bon Sens , &c. j'ai écrit maint
volume fans s ; cet adjectif maint porte
le fingulier , quoiqu'il fignifie plufieurs;
on lit maint homme dans le Dictionnaire
de l'Académie.
DECEMBRE . 1762 . 67
Un Gueux , un Moine en charge, un
Efprit, un Légume. Un Gueux , c'eft un
Gredin ; un Moine en charge , c'eſt un
Gardien ; un efprit , c'eft un Ange ; un
légume , c'eft du ris.
D'un ftupide animal le groffier conducteur
, c'eft un Afnier.
Trois enfans de Jacob & leur charmante
foeur. Les trois enfans font Dan,
Gad & Afer ; leur charmante foeur ,
c'eſt Dina , à qui fon extrême beauté
attira l'avanture fâcheufe qui eft rap
portée dans la Genèfe , chap. 34.
Un point que fous fes pieds conçoit
un Aftronome , c'eft le Nadir , oppofé
au point vertical , qui eft le zénith.
Un mont dans la Phrygie , c'eft le
mont Ida , où fut élevé le beau Paris,
où les Déeffes parurent devant lui ; les
Poëtes ne parlent d'autre chofe.
Un Politique à Rome , Miniftre détefté
d'un odieux Tyran. Ce Politique,
ce Miniſtte détesté , c'eft Séjan , qui
porta enfin la peine de fes crimes. Le
Tyran odieux par fa cruauté & par fes
autres vices , c'eft l'Empereur Tibère.
Cinq rivières du Rhin à l'Océan . Ce
font l'Aar en Suiffe , la Saare ou la
Sare dans la Lorraine Allemande le
Dain dans la Franche-Comté & le Bu-
?
68 MERCURE DE FRANCE.
gey , l'Aifne en Champagne , & l'Indre
dans la Touraine .
Deux rivières au- delà des monts . Ce
font l'Adige dans l'Etat de Venife , &
l'Arne dans la Tofcane .
Un grand Fleuve en Afrique , c'eſt
le Niger.
Deux Plantes & leur fruit , de fuc
aromatique , ce font le nard; & l'anis.
Deux Apôtres , deux Saints , deux
Rois , les premiers font S. André & S.
Jean, les feconds S. Denys & S. Adrien,
les troifiémes Agis , Roi de Lacédémone
, & Afa , Roi de Juda .
Six animaux , deux en l'air , deux fur
terre , & deux deffous les eaux, les deux
en l'air , ou les deux oifeaux , ce font
le Geai & le Serin ; les deux fur terre ,
animaux à quatre pieds , ce font l'Afne
& le Singe ; les deux fous les eaux , ou
les deux poiffons , ce font la Raie & la
Sardine.
Deux femmes à la fois d'un époux à
beficles ; ce font Sara & Agar , femmes
du Patriarche Abraham . S'il ne
portoit pas des beficles ou des lunettes ,
parce qu'il n'y en avoit pas de fon tems ,
il étoit du moins en âge de les porter.
C'étoit beaucoup à fon âge que deux
femmes à la fois ! Cette parentheſe eft
DECEMBRE . 1762. 60
6
pour le jeune Prince. ( Quelqu'un a dít
qu'on avoit déja affez de peine à en régler
une ; ) vive le bon vieux temps ! le
monde va toujours en déclinant , qu'y
ferions-nous ?
Deux notes de plain- chant , ou deux
fignes muficaux comme on aimera
mieux , re , fi.
Deux pronoms , je , ſe , j'ai laiffé
fien & fa , tous deux dérivés de ſe.
Deux Articles , à , de , j'ai laiffé des
qui n'eft qu'un pluriel.
Deux prépofitions , dès , dans ; j'ai
laiffé en qui fignifie la même chofe que
dans.
Douze noms adje&tifs ; les adjectifs &
les infinitifs ont été mis pour rire , pour
faire un peu plus chevroter les Lecteurs
qui aiment cette forte de badinage
, & faire voir en même temps la
fécondité du mot ; du refte les cherchera
qui voudra ; les douze adjectifs
font , aigre , aîné , aife , aride , digne
gai , grand , gras , gris , ras , fage
fain.
Six Evêchés de France ; ce font ceux
d'Agde , d'Agen , d'Aires , d'Angers ,
de Die & de Dignes ; je n'y ai point
mis celui de Riez , parce que le mot finit
par un z
70 MERCURE DE FRANCE.
Dix infinitifs ; ce font les fuivans ,
tous diffyllabes , agir , aider , daigner,
danfer , diner , dire , nager , nier , fai
gner , figner. Il y a en tout 92 mots ; il
en refte plus de trente , que je marquerai
ci-après.
Ce Logogryphe , qui paroît difficile ,
ne l'eft point au fond ; en jettant les
yeux fur la Carte , en imaginant ou regardant
la mer , appellée en Poëfie le
moîte Elément , il eft aifé d'appercevoir
la Reine dont il s'agit , foeur & voifine
d'une autre qui brife fon fceptre indignement
; il n'y a que la Corfe qui
foit dans ce cas, au vû & fçû de tout le
monde ; ainfi l'une des Soeurs fait auffitôt
connoître l'autre .
Récapitulation des mots annoncés &
contenus dans le mot Sardaigne .
Naïades , la Garde , dangers , ides
Argenis , danfe , anfe , Agnès , air ,
fang, gain, Aga , rage, Diane, Danae,
Indes , Afie , graine , jardin , le Marquis
d'Argens , gredin , Gardien , Ange
, ris , Afnier, Dan , Gad , Afer ,
Dina, Nadir, Ida , Séjan , Aar , Saare
ou Sare , Dain , Aifne , Indre , Arne,
Adige , Niger , Nard , Anis , André
DECEMBRE. 1762 . 71
Jean , Denis , Adrien , Agis , Afa ,
Geai , Serin , Afne , Singe , Raie, Sardine
, Sara , Agar , ré , fi , je , fe ,, à ,
de , dès , dans , aigre , aîné , aife , aride
, digne , gai , grand , gras , gris ;
ras , fage , fain , Agde , Agen , Aires,
Angers , Die , Dignes , agir , aider
daigner,danfer, dîner, dire, nager, nier ,
faigner ,figner.
Autres mots contenus , & annoncé's
confufément.
,
Ais
Adage , Aa , Agra , Aides
âge , agréda , dais , égra, gradin,grai,
aï , gien , gran , gaine , grade , jaën ,
nid , rang , ride , rade , riga , fagane ,
engrais , gand , dé , defir , fein , feing,
figne , fire , ire , égard , aden , an , éginard
, Emmanuel fa , M. Regis , rafade
,fien , ne, déja, gare & c. Surement
plus de trente , comme j'ai dit.
' ן
Le mot du fecond Logogryphe eft.
Mérite dans lequel on trouve Tri ,
jeu , Mite , Métier , Rite , Mitre , Tremie
, Mire de fufil , Mére , Mi , Ré, notes
de Mufique , Rime , Mer. Celui du
troifiéme eft prendre. En ôtant lep ,
refte rendre.
72. MERCURE DE FRANCE .
N. B. Le Logogryphe du mois d'Octobre
, dont il eft dit dans celui de Novembre
que le mot eft le Logogryphe
même , n'y a été inféré que par une méprife
dont nous faifons au Public nos
très-humbles éxcuſes.
JE
ENIGME.
E change très - fouvent & de genre & de nom ;
Je fuis pourtant toujours la même :
Faite par une main ſuprême ,
Nul ne peut ajouter à ma perfection .
Je ne fuis pas fi belle
Lorfque je fuis nouvelle ;
Et cependant dans cet état ,
Je fers à diftinguer un fameux Potentat.
Je puis de quelques jours avancer la venue
De mainte perfonne inconnue.
Sans me couper on me met par quartier :
Par une maligne influence ,
On dit que je fais les ratiers.
Ami Lecteur , crains- en l'expérience.
AUTR E
DECEMBRE. 1762 . 73
AUTRE.
Je fuis d'un ulage ordinaire , E
Et de plus, je fuis néceflaire.
Mais de me pofféder tous n'ont pas le moyen.
J'en nommerois plus d'un , & pourtant gens
bien.
Je fers tous les états , Prêtres & Militaires ,
Juges , Moines , Fripons , Filles & Gens d'affaire .
On me voit à la Ville ; on me voit à la Cour ,
Quelquefois même aux Champs . On m'enferme
le jour ,
₹
Et l'on me pend la nuit. Une foeur , mon aînée ,
En tous lieux , comme moi , n'eft jamais promenée
;
Mais mon frère eft toujours très -visible au grand
air ;
Aux ardeurs de l'été , comme aux froids de l'hyver;
Il eſt à tous venant ; & je ne fers qu'un maître ...
C'en eft trop , cher Lecteur , car tu me tiens peutêtre.
C... D. R.,
D
1
74 MERCURE DE FRANCE .
LOGO GRYPH E.
A Mlle LE RICHE.
DANS mes fix pieds , belle Uranic ,
Je t'offre affurément de quoi
Exercer ton génie :
Un Titre qui n'eſt dû qu'au Roi ,
Deux notes de Mufique ,
Un Pape , un Animal "
Unterme de l'Arithmétique ,
Un péché capital,
Ce qu'un bon chien ſuit à la chaſſe ,
Un figne de gaîté ,
Chofe que tu prends avec grâce ,
Certaine Ville où tu n'as pas été.
Que te dirai- je encore ?
Plus de moitié de Terpsichore.
Mais ces mots- là font fuperflus ;
C'est un accès de la Métromanie;
J'aurois dû dire , & rien de plus :
Mon adreffe eft chez Uranie.
"
NOVEMBRE. 1762. 75
AUTRE.
Ce n'eft pas à Paris où l'on doit me chercher ; E
Je ne puis , cher Lecteur , décemment m'y nicher.
Vous dirai-je pourquoi ? J'aime la folitude ,
Paris n'eft pas mon fait de votre incertitu de
Tirez-vous au plutôt. Je fuis ...Vous croyez donc ,
Que je vais bonnement vous décliner mon nom
Sottife ! Donnez-vous , s'il vous plaît , la torture
Meſurez , combinez , dérangez ma ſtructure ;
Vous verrez dans huit pieds dont mon corps eft
formé ,
Un criminel abus par nos Rois réformé.
Un terme de charpente ; un mot Géographique;
Un poiffon eftimé ; deux clefs dans la Muſique ;
L'inftrument du repos ; un être de raiſon ;
Un fruit très- délicat qui naît près de Vaiſon ;
Chofe dont les Bouchers ne font jamais avares ;
Une eſpèce de gens qui chez nous n'eſt pas rare ;
D'un aftre bienfaiſant le nom latinifé ;
Un Poëte amoureux chez les Romains priſé ;
Ce qu'un père à ſa fille accorde en mariage ;
Celui-là feul àqui nous devons rendre hommage;
Deux Villes de la France ; un Evêché Lorrain ;
Enfin , l'auguſte nom de notre Souverain.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
J fuis dur pardevant ; mais c'eſt tout le con- E
traire ,
Si tu veux, cher Lecteur , me prendre par derrière.
BETY.
LES TENDRES PLAINTES
De M. RAMEAU.
PARODIE,
NON , Licas ,
Ne fuis plus mes pas ;
Mes craintes ,
Mes plaintes
Ne te touchent pas ,
Tes plaiſirs ,
Malgré mes foupirs ,
S'animent ,
S'expriment
Moins que tes defirs .
Si ton coeur connoifſoit l'ivrèlle
Du vrai bonheur qu'on goûte en aimant ;
Moins amoureux , mais bien plus Amant ,
Tout de ta tendrèffe
Me feroit garant.
Non , Liças &c.
Par M. D. L. P.
Non, Licas , Ne suis plus mes pas:Mes
+
craintes, Mes plaintes Ne te touchent pas.
Tes plaisirs , Malgré
mes soupirs, S'a_=
Fin.
= niment, S'expriment Moins que tes desirs:
Si ton coeur Connoissoit l'ivresse Du vrai bon :
=heur, Quon goute en aimant, Moins amou
= reux, Mais bien plus amant,Tout de ta tena:
l
- dresse Me servit garant . Non, Lacde
DECEMBRE . 1762. 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE du Difcours fur la Question
propofée , fçavoirfi la Langue Françoife
eft parvenue à fa perfection,&c.
ILL ne s'agiroit pour cela * que d'être en
état de preffentir , au moins d'une manière
confufe , les embélliffemens dont
on pourroit encore la revêtir , foit ent
les empruntant des Langues étrangères,
foit en lui procurant une nouvelle conftruction
, ou en inventant de nouvelles
régles de Grammaire. On a propofé , par
exemple , d'introduire une plus forte inverfion
dans les phraſes , mais elle a été
rejettée comme abfolument inpraticable.
Pouvons - nous découvrir quelque
autre changement qui lui foit plus avantageux
, quelque invention qui contribue
à la rendre plus parfaite ? Connoiffons-
nous enfin quelque moyen de corriger
les défauts qu'on lui reproche ?
Car il faut avouer qu'elle en a , & c'est
Pour voir ce que la Langue pourroit être à l'avenir.
:
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
une chofe qui lui eft commune avec les
Langues les plus célébres ; mais ces mêmes
défauts , tels , fi l'on veut , que la
ftructure trop uniforme des phrafes , &
la prolixité néceffairement attachée aux
pronoms perfonnels & aux verbes auxiliaires
, forment abfolument le fond de
fon éffence , & compofent , pour ainfi
dire , la Langue même ; en forte que de
vouloir les corriger , ce feroit , comme
on a déja dit , détruire & métamorpho →
fer entiérement fa nature , & non point
l'embellir ou la perfectionner. Qu'est-ce
donc que les progrès qu'elle pourroit
faire encore à l'avenir , quels ornemens
nousindiquera-t-on qu'on puiffe ajouter
à ceux qu'elle pofféde ? Il eft vrai qu'à
raifonner fcrupuleufement , nous ne
fçaurions prévoir les différens changemens
, qui peut-être arriveront dans la
fuite ; mais du moins il faut convenir
que nous ne les entrevoyons pas , que
nous n'avons même aucune idée de ce
qu'ils pourroient être. Et qu'on ne dife
point que ce n'eft en nous qu'ignorance
abfolue de l'avenir , ou prévention aveugle
pour notre Siécle , car cette prévention
& cette ignorance (fi elles étoient capables
de fafciner totalement les yeux )
auroient été les mêmes dans tous les
DECEMBRE. 1762, 79
temps , fur-tout par rapport au même
Peuple & à la même Langue ; cependant
nous avons vu que nos anciens Auteurs,
à qui ces foibleffes devoient être natu
relles comme à nous , n'ont pas laiffé de
connoître que leur Langue n'étoit point
parvenue de leur temps au point où ils
fentoient qu'elle pourroit s'élever un
jour. Malherbe même , qui , pour la Poëfie
l'avoit prèfque portée jufqu'au but,
convenoit que la Profe n'avoit point
encore atteint le degré qu'il cherchoit.
Tant il eft vrai qu'il y a en nous je ne
fçai quel inftinct ou quel fentiment qui
nous fait entrevoir des perfections que
nous ne connoiffons pas encore , mais
que nous ne laiffons pas de preffentir , &
que nous cherchons fans pouvoir les trou
ver ! Nous aurions donc aujourd'hui ce
même préffentiment que Malherbe a eu
autrefois , s'il y avoit effectivement quelque
chofe de confidérable à defirer encore
pour l'accroiffement de notre Langue.
Loin de cela , nous ne voyons plus
rien qui manque à fa beauté , nous ne
concevons pas même ce qu'on pourroit
y ajouter ; nous y trouvons d'ailleurs des
expreffions fortes , nobles & élégantes ,
pour rendre avec jufteffe & préciſion
rout ce qui eft du vafte reffort de la pen-
DIV
80 MERCURE DE FRANCE.
fée. Le nombre & l'excellence de nos
Ecrivains juſtement admirés des Etrangers
, ainfi que de nous mêmes , nous
ont rendus en tous genres les rivaux des
Nations les plus renommées. Que fautil
davantage pour décider avec toute la
certitude poffible en cette forte de matière
, que la Langue Françoiſe eſt aujourd'hui
parvenue au plus haut comble
de fa perfection ?
Et quelle autre raiſon que cette perfection
généralement reconnue , pourroit
éxciter dans l'efprit des Etrangers
une ardeur fi vive pour acquérir la connoiffance
de ces principes ? L'Idiome
François eft devenu le langage des différens
Peuples ; il domine für-tout les Trônes
de l'Europe , & c'eft par lui que les
Rois fe communiquent leurs volontés.
Ainfi les Langues Grecque & Romaine
s'étendirent autrefois dans toutl' Univers,
mais avec cette différence que c'étoit
moins à leur propre mérite ( tout grand
qu'il étoit ) qu'à la force des armes &
auxvaftes conquêtes, qu'elles étoient redevables
de cette deſtinée glorieuſe ; au
lieu que nos armes n'ayant eu pour des
exploits auffi éclatans qu'un Théatre
plus refferré , n'ont guères augmenté le
domaine de la Langue , qui , pour ſe
DECEMBRE . 1762.
8i
répandre en tous lieux , n'a jamais employé
que la feule puiffance de fes charmes
.
Il faut donc s'appliquer maintenant ,
non pas à lui chercher une forme nouvelle
, mais à bien pénétrer fon génie ,
& à mettre en ufage les différentes richeffes
qu'elle renferme : il ne s'agit plus
d'augmenter fes fonds ; c'eft affez de les
faire fructifier en créant des penfées nouvelles
, des images neuves qui étant
rendues dans toute leur force , ne manquent
jamais de produire de nouvelles
expreffions , & des tours hardis que notre
Langue cache , pour ainfi dire , dans
fon fein , & qui n'attendent que l'éffort
d'un génie pénétrant qui fçache les faire
éclore . La Langue eft une terre fertile
& abondante , mais elles ne porte de
fruits que pour ceux qui fçavent la cultiver.
C'est donc la faute des Ecrivains ,
quand ils s'expriment mal , & non pas
la faute de la Langue qui n'a plus beſoin
squ'on lui invente de nouvelles parures
dont la recherche ne ferviroit peut-être
qu'à l'altérer & à farder fes agrémens
naturels. Le vrai moyen de la faire paroître
belle , confifte uniquement à bien
étaler fa propre beauté.
On demande encore s'il eft à
propos
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
d'inventer de nouveaux termes , & d'en
retrancher d'autres ?
Pour ce qui eft du retranchement , la
Bruyere fe plaignoit autrefois de ce
qu'on avoit banni de notre Langue tant
de mots qui auroient mérité qu'on les
confervat. Il y avoit éffectivement dans
l'ancien langage quantité de termes trèsexpreffifs
& très-fonores ; que pouvoit
on exiger davantage ? Cependant l'ufage
les a profcrits fans qu'on fçache pourquoi
; & ce qu'il y a de plus malheureux
, c'eft que plufieurs n'ont pas été
remplacés depuis , de manière que la
Langue s'eft confidérablement appauvrie
par ce retranchement , & l'on ne fçauroit
y avoir trop de regret , fi en perdant
de ce côté-là , l'on n'avoit d'ailleurs
beaucoup plus gagné par le bel ordre
qui s'eft introduit dans les phrafes , par
le nombre & l'harmonie du ſtyle , &
par la nobleffe de l'élocution . Ces révolutions
font communes à toutes les
Langues. Le Grec & le Latin les ont
éprouvées auffi bien que le François ,
& ne fe font entiérement formés qu'après
avoir perdu bien des termes très - énergiques.
C'eſt le deftin des Langues de n'arriver
à leur plus haute perfection qu'aux
dépens d'une partie de leur ancienne riDECEMBRE.
1762. 83
cheffe ; mais lorsqu'enfin elles font parvenues
à ce degré , où il eſt à fouhaiter
qu'elles demeurent toujours , quelle
utilité peut-on retirer de la réforme des
termes qui font ufités ? Les mots font
arbitraires & ne fignifient rien par euxmêmes
; leur fens ne confifte que dans
la convention des Peuples de défigner
certaines chofes au moyen de certains
fons ; & quand une fois cette convention
les a confacrés , à quoi bon les rejetter
pour leur en ſubſtituer de nouveaux
qui n'exprimeroient rien de plus ? Il n'y
a point de mot qui n'en vaille un autre
dès qu'il eft bien placé , & qu'il ſe fait
entendre. Dira-t-on qu'il y en a quelques-
uns dont le fon eft rude , la prononciation
fâcheufe , ou l'ortographe
défagréable ? Mais cela dépend prèfque
toujours de l'imagination que chacun
s'en fait ; il n'y a point de régle là-deffus ;
& un mot qui flatte l'oreille de l'un ,
peut bleffer celle de l'autre. Comment
convenir de ceux qu'on retrancheroit ,
de ceux que l'on conferveroit ? Les Jugemens
des plus fçavans hommes ne font
d'aucun poids dans cette matière ; ils ne
peuvent que déclarer ce qui eft d'ufage ;
& indépendamment de leurs décifions
ceft à cet ufage feul qu'appartient le
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
droit de profcrire les termes qu'il lui plaît,
ou d'en faire éclore de nouveaux , fans
qu'on puiffe ordinairement en pénétrer
d'autre raifon que le caprice ou l'amour
de la nouveauté. Vouloir fixer l'ufage
& le contraindre à retenir ou à rejetter
certains mots , c'eſt ce qui eft abfolument
impoffible. Il feroit pourtant à
fouhaiter qu'on pût conferver tous les
termes dont on fe fert aujourd'hui , parce
qu'on ne gagneroit rien à les abolir , &
qu'au contraire cette perte ne peut jamais
qu'appauvrir la Langue , & faire
vieillir des livres très - bien écrits , qui
nous paroîtront furannés dès que l'uſage
ou le caprice auront abrogé les mots
que nous y approuvons maintenant.
a
A l'égard de l'autre queftion , s'il eft
propos d'inventer de nouveaux termes,
elle paroît mériter plus d'attention , &
femble offrir d'abord l'idée d'un avantage
confidérable en ce qu'on enrichiroit
la Langue des mots qui peuvent
lui manquer , & qu'on fourniroit parlà
aux Ecrivains plus de facilité pour
exprimer leurs penfées , où varier leurs
expreffions ; car il femble defirable que
chaque chofe ait un nom, & chaque
idée un terme exprès qui la défigne &
la peigne. Mais fi l'on confidére d'un
DECEMBRE. 1762. 85
1
autre côté , qu'à vouloir caractérifer par
des mots différens toutes les idées qui
s'approchent , c'eft introduire fans mefure
autant de noms qu'il y a de nuances
ou de degrés dans nos penfées , & permettre
à chacun de produire un nou
veau mot pour fignifier ce qu'il aura envifagé
d'une façon particulière , on
commencera à douter que cela foit
avantageux . En effet il faudroit donc
qu'il fut libre à chaque Ecrivain de ha
zarder tous les mots qu'il lui plairoit
d'inventer; & alors chacun ufant du
même privilége , parleroit un langage
qui lui feroit particulier , mais qui cour
roit rifque de n'être entendu que de
lui. Ileft vrai que l'ufage & le Public
feroient toujours en droit d'adopter ou
de rejetter ce qu'ils voudroient ; mais
auffi il n'y auroit plus rien de fixe ni de
certain dans la Langue , & elle flotteroit
continuellement à la merci des
Novateurs , toujours en butte aux changemens
, & à la veille d'une entière révolution.
Ne fe plaint-on pas tous les
jours de ce que l'ufage qui eft le tyran
des Langues , & qui pourtant ne s'introduit
d'ordinaire que fourdement , &
en tâtonnant , pour ainfi dire , le goût
général , nous condamne à des varia86
MERCURE DE FRANCE.
tions trop fréquentes ? Que feroit-ce fi
chaque Particulier étoit le maître d'introduire
de fa propre autorité & fans
aucune circonfpection , toutes les nouveautés
que fon caprice lui dicteroit ?
La liberté d'inventer de nouveaux mots
entraîneroit celle de bannir les anciens,
& pafferoit bientôt à innover dans les
tours & dans les façons de parler les
plus éffentieles à la Langue. On a beau
dire que cela faciliteroit l'expreffion des
penfées ; car fuivant ce raifonnement
il faudroit multiplier les mots à l'infini ;
& une langue ne feroit plus qu'un amas
de fynonymes & un vocabulaire intariffable
, qui ne s'arrêteroit jamais. Les
langues les plus riches n'ont- elles point
manqué de certains termes ? Nous en
avons dans le François , qui ne fe trouvent
ni dans le Grec ni dans le Latin ;
& malgré l'abondance de ces deux Langues
, croit-on que ceux qui les parloient
, n'avoient jamais de peine à exprimer
leurs idées , & qu'ils trouvoient
d'abord dans la multitude des mots
que leur Langue leur fourniffoit, dequoi
peindre fans travail tout ce que leur
efprit concevoit ? Ce n'eft guères la difette
des mots qui embaraffe , c'eſt la
difficulté de les bien arranger , de les
7
DECEMBRE. 1762.
87
appliquer avec jufteffe , d'en faire réfulter
le nombre & l'harmonie , enfin
de créer des tours fins & hardis , ou
tendres & gracieux qui forment une
image vive & naturelle de ce qu'on
veut repréfenter . Or cette difficulté fe
rencontre également dans toutes les
Langues ; dans les plus fécondes comme
dans les autres , & elle ne peut
être vaincue que par la force de l'efprit ,
& la beauté de l'imagination . Il fuit de
ces raifonnemens que lorfqu'une Langue
a une fois pris fa forme , & qu'elle
fuffit à bien exprimer tout ce qui fe peut
penfer , il faut s'y tenir , & fe contenter
d'employer ingénieufement les termes
qu'elle pofléde , fans fonger à la
furcharger de fuperfluités embarraffantes.
Le Latin a commencé à fe corrompre
quand on a voulu pouffer fa fertili
té jufqu'à caractcrifer fubtilement les
divifions les plus délicates de la penſée ;
& il ne s'eft gâté tout-à-fait , que parce
que les Ecrivains du Bas- Empire ont
reçu inconfidérément les différens termes
des Nations étrangères qui rava→
geoient leur pays : après avoir adopté
leurs mots , on en eft venu bientôt à
fe fervir de leurs façons de parler ; on a
en même temps oublié les véritables
88 MERCURE DE FRANCE .
l'affectermes
, & les vrais tours du fiécle.
d'Augufte ; jufques- là que de cette Langue
fi pure , fi noble , & fi abondante .
on en a enfin compofé un jargon méconnoiffable
. Nous fommes peut - être
menacés du même danger. L'on n'a
deja que trop affecté d'introduire de
nouveaux termes , qui malgré la profcription
publique ne laiffent pas de reparoître
de temps en temps , & c'eſt ce
qui donne à certains Ouvrages cet air
fade & précieux qui infpire tant de dégoût
aux efprits raifonnables . Rien n'eſt
fi pitoyable en fait de ſtyle que
tation marquée de préférer aux termes
ufités , des mots inconnus & nouvellement
forgés . Si l'on fe bornoit fimplement
à inventer dans notre Langue
quelques termes d'une utilité confidérable
, qui fuffent éxpreffifs , harmonieux
, & conformes à l'analogie , il n'y
auroit point fans doute d'inconvénient
à les admettre . Horace permettoit aux
Auteurs de fon temps de hafarder quelquefois
de nouveaux mots quand ils
avoient à traiter des matières nouvelles
& jufqu'alors inconnues ; mais il vouloit
en même temps que l'étymologie en
fût claire , qu'on en ufât fobrement
avec circonfpection , & toujours en cas
DÉCEMBRE. 1762. 89
la
de néceffité. Quand toutes ces circonftances
fe rencontrent , on peut tolérer
un nouveau mot , pourvu qu'il foit enfuite
ratifié par l'ufage , qui n'eft autre
chofe que l'approbation de ceux qui
parlent & qui écrivent bien. Cependant
comme la multitude l'emporte d'ordinaire
, il est toujours à craindre que
facilité qu'on auroit à admettre les nouveautés
, ne dégénerât dans une licence
qui corromproit tout : ainfi il y a beaucoup
plus à craindre qu'à efpérer ; &
c'eft pourquoi l'on ne fçauroit trop fe
tenir en garde , ni trop fe roidir contre
toute efpéce d'innovation , & l'on ne
doit jamais s'en relâcher qu'avec une
grande précaution , & lorfque la néceffité
, ou du moins l'utilité reconnue des
nouveaux termes exige qu'on les adoptè
fans fcrupule.
ParM... de la Société Littéraired'Arras.
go MERCURE DE FRANCE.
,
LETTRES Secrettes de CHRISTINE,
Reine de Suéde aux Perfonnes
illuftres de fon fiécle , dédiée au Roi
DE PRUSSE ; avec cette Epigraphe :
La Vérité n'offenfe point le Sage .
A Genève , chez les Frères Cramer
& à Paris , chez Deffain junior
Quai des Auguftins. Brochure , petit
in- 8°. 1762.
S'IL
IL eft vrai que dans les Lettres familières
des Grands Hommes , on découvre
fans peine leur caractère & leur
génie , rien n'eft plus propre à faire
connoître l'âme de la Reine de Suéde ,
que l'Ouvrage que nous annonçons.
L'accueil favorable que le Public avoit
déja fait aux Lettres choifies de cette
Princeffe , imprimées chez Humblot, Libraire
, rue S. Jacques , en 1760 , annonce
à celles-ci un fort pour le moins
auffi heureux . Elles font au nombre de
foixante - fix ; & les perfonnes à qui
Chriftine les a écrites , font la plupart
d'illuftres fçavans ou des gens de Lettres
DECEMBRE . 1762. 91
,
célébres , tels que Defcartes , Benferade
, Grotius , Scaron , Madame de la
Suze , M. Godeau , Mlle Scuderi , &c.
&c avec lefquels la Reine de Suede ,
dépofant en quelque forte la majeſté de
fon rang , femble affecter une espéce
d'égalité » Si vous étiez d'humeur à
» faire le voiage de Suede , dit-elle à
:
Defcartes , vous trouveriez en moi
» une admiratrice , une amie officieufe
» & folide. Vous êtes connu ici autant
» qu'en aucun lieu du monde ; & vous
" gouteriez à ma Cour , repos , plaifir ,
» & fur toute chofe , pleine liberté , pré-
» cieufe fans doute à tous les hommes
» mais fans prix aux yeux du Sage.Faites
>> donc un nouvel effort de courage , &
» arrivez promptement ; vous ne vous
» repentirez jamais d'avoir vu de près la
» fille de Guſtave ; elle fera fa gloire &
» fon bonheur de s'entretenir & de
» s'inftruire avec vous .
En traitant avec cette familiarité les
perfonnes d'un rang inférieur, Chriftine
n'oublioit pas ce qu'elle devoit à fa dignité
, lorfqu'elle écrivoit à des hommes
en place. Quelquefois même elle
affectoit avec eux un mépris ſouvent
blâmable , comme on peut le voir dans
une lettre qu'elle écrit au Cardinal Ma92
MERCURE DE FRANCE .
zarin au fujet de fon Ecuyer qu'elle fit
affaffiner. » Apprenez tous tant que vous
» êtes , lui dit - elle , Valets & Maîtres,
» petits & grands , qu'il m'a plu d'agir
» ainfi ; que je ne dois ni ne veux ren-
» dre compte de mes actions à qui que
» ce foit , furtout à des fanfarons de
» votre forte. Vous jouez un fingulier
» perfonnage pour un homme de votre
" rang. Quelques raifons qui vous aient.
» déterminé à m'écrire , j'en fais trop
» peu de cas , pour m'en intriguer un
» feul inftant. Je veux que vous fçachiez
& que vous difiez à qui voudra
» l'entendre , que Chriftine fe foucie
» peu de votre cour , encore moins de
» vous .... Ma volonté eft une loi que
» vous devez refpecter. Vous taire eft
» votre devoir.... Sçachez , Mons le Car-
" dinal , que Chriftine eft Reine par-
» tout où elle eft ; & qu'en quelque
» lieu qu'il lui plaife d'habiter , les
hommes quelque fourbes qu'ils
» foient , vaudront encore mieux que
» vous & vos affidés & c . Ces deux citations
fuffisent pour donner une légère
idée de ces lettres , & du caractère de
celle qui les a écrites , fi tant eft qu'elles
foient véritablement d'elle.
"
DECEMBRE. 1762. 93
SYNOPSIS Doctrinæ Sacræ , feu
infigniora & præcipua ex veteri ac
Novo Teftamento loca , quæ , circà
Fidei &Moralis Chriftiana Dogmata,
verfantur , ex Prophetarum Oraculis,
aliorumque Autorum facrorum monitis
, necnon ex Evangelica vel Chrifti
Domini , & SS. Apoftolorum doctrina
, ad verbum defumpta , atque ordine
alphabetico digefta , &c. 2 vol.
in-8°. Chez Guillyn , quai des Auguftins
, près du Pont S. Michel , au
Lys d'Or, 1762.
L'AUTEUR 'AUTEUR anonyme de cet Ouvrage
utile & édifiant , nous apprend
qu'ayant déja donné il y a quelques années
, un abrégé de la Théologie & des
Conciles rangés par ordre alphabétique ,
il a cru devoir préfenter dans le même
ordre les endroits les plus remarquables
de l'ancien & du nouveau Teſtament ,
qui regardent le Dogme & la Morale.
Les matières qui entrent dans ce choix
alphabétique traitent principalement.de
94 MERCURE DE FRANCE.
,
l'effence Divine , de l'éternité du Verbe
, de fon union avec le Père & le Saint-
Efprit , de la création de l'homme , du
péché originel , des caufes & des effets
de l'idolâtrie , de la vocation des Juifs
áu culte du vrai Dieu , des promeffes
d'un Meffie , des Prophéties qui l'annoncent
de celles qui ont prédit la
converfion des Gentils à la Religion
Chrétienne , de la Naiffance du Sauveur
, de fa miffion , de fes fouffrances ,
de fa mort , de fa réſurrection ,& c. Toutes
ces différentes matières ne regardent
que le Dogme. Quant à la Morale, voici
les principaux Articles contenus dans
cette efpéce de Dictionnaire : les préceptes
du Décalogue & tous les endroits
des Livres Saints qui y ont quelque
rapport ; la néceffité de la grâce pour
faire le bien , la griéveté du péché , le
mépris du monde , le fcandale , la fuite
des occafions dangereufes , la mortification
des fens , l'obligation de veiller
& de prier , le fort des pécheurs , la pénitence
, l'aumône , en un mot , tout ce
qui peut conduire à une vie chrétienne .
Par la difpofition dont toutes ces matières
font arrangées , un Prédicateur
qui traite dans un Sermon quelque
Sujet concernant le Dogme ou la MoDECEMBRE.
1762. 95
rale , trouve fans peine tous les Paffages
dont il peut avoir befoin ; ce qui rend
ce Livre d'une très- grande utilité à tous
les jeunes Eccléfiaftiques foit Religieux,
foit Séculiers , à qui l'Ecriture Sainte
n'eſt pas encore bien familiére. Ils y
trouveront de plus un très-grand nombre
de notes tirées des meilleurs Interprêtes
de l'Ecriture , qui éclairciffent les
endroits les plus obfcurs des Livres
Saints , & donnent un prix infini à ce
Dictionnaire , puifqu'avec fon fecours
on peut fe paffer d'une infinité d'autres
Livres , auxquels fans cela il faudroit recourir
néceffairement.
CONSIDÉRATIONS fur l'état préfent
de la Littérature en Europe , avec
cette Epigraphe : Tolerabile fi ædificia
noftra diruerent ædificandi capaces.A
Londres , & fe trouve à Paris , chez
Fournier Libraire , Quai des Auguftins.
1762. Volume in- 12.
NOUS ous ne nous arrêterons qu'aux endroits
de ce Livre qui ont pour objet la
Littérature Françoife , parce qu'elle
96 MERCURE DE FRANCE.
nous intéreffe principalement. Il paroît
même que l'Auteur s'y eft attaché avec
une forte de préférence ; quoique fon
deffein foit en général de
général de marquer les
vices internes de la République des Lettres
, & de jetter un coup d'oeil fur les
Sociétés Littéraires qui font une proffeffion
fpéciale de procurer l'avancement
des Sciences . Nous préviendrons
que l'Article de la Littérature Françoiſe
contient des critiques contre plufieurs de
nos Auteurs célébres , qui dégénérent
quelquefois en perfonnalités. Ce qu'il y
a de certain du moins , c'eft qu'elles
ne peuvent manquer d'offenfer ceux
qui en font l'objet. Nous nous faisons
un devoir de les paffer fous filence ; &
nous ne citerons de cet Ouvrage que
ce qui peut flater des hommes de Lettres
que nos eftimons.
» M. d'Alembert joint à de fublimes.
» connoiffances dans la Géométrie &
, » la Méthaphyfique le goût exquis
» des Beaux- Arts. C'eſt à fon mérite
» feul qu'il doit les places qu'il remplit
» avec diftinction dans les célébres
» Académies de l'Europe . Ses moindres
» Ouvrages annoncent le génie &
» l'honnête homme.
» M. Diderot l'Interprête de la Na-
›› ture ,
DECEMBRE . 1762. 97
» ture , ne lui donne que fes grâces .
» Il la fait penfer délicatement & raifonner
avec fubtilité , parler naï-
» vement & fentir avec paffion .
» J'ai vu vingt Beautés qui feroient
» honneur à la Cour de Verſailles, paroî-
» tre avec diftinction aux leçons de M.
» l'Abbé Nollet . La Philofophie n'eft
» jamais plus attrayante, que lorfqu'elle
» eft protégée , embellie & cultivée par
» -les Grâces.
MM. de Buffon , de Marivaux , de
Sainfoix &c. reçoivent auffi le tribut
de louanges que méritent leurs talens ;
mais en général on fent que le génie
de l'Auteur le porte plus à la Satyre
qu'au Panégyrique.
SELECTÆ FABULÆ ex Libris Metamorphofeon
Ovidii Nafonis , capitibus
& notis Gallicis enucleate; quibus
accefferunt eximia quædam ex Virgilii
Georgicis loca , ad ufum Scholarum
inferiorum. 2 vol. in - 12. Chez
Guillyn , quai des Auguftins , auprès
du Pont S. Michel, au Lys d'or, 1762.
Avec Approbat . & Privilége du Roi.
Νου
Nous n'avions fait qu'annoncer dans
E
98 MERCURE DE FRANCE.
, un de nos précédens Mercures cet
Ouvrage utile , qui a pris faveur dans
plufieurs Colléges de l'Univerfité , &
dont l'ufage deviendra probablement
bientôt univerfel pour toutes les baffes
Claffes. C'eft un Recueil de certains
endroits tirés de Virgile & d'Ovide , &
mis à la portée des Ecoliers de fixiéme
& de cinquiéme pour leur faciliter l'étude
de la Langue Latine. Nous avions
des recueils de morceaux choifis dans
les Auteurs Latins qui ont écrit en
profe ; mais à l'exception des Fables
de Phédre , on n'avoit pour ces baſſes
claffes aucun Poëte qui pût leur étre
expliqué. Par le moyen du choix que
M. d'Alletz préfente au Public , les endroits
les plus faciles, & fouvent les plus
agréables des Métamorphofes d'Ovide ,
& des Géorgiques de Virgile , vont
leur devenir auffi familiers , que les
Fables de Phédre , le feul Poëte Latin
qui , jufqu'à préfent , leur eût été
mis entre les mains. Les autres Uni❤
verfités , à l'exemple de celle de la Capitale
, ainfi que les Colléges de province
, ne manqueront pas fans doute
d'adopter un recueil qui , en mettant
plus de variété dans les études des
JO
THE
LYON
1833
DECEMBRE. 1762.
commençans, les leur rendra plus agréa
bles , & par conféquent plus utiles .
#
77711
THEATRE & Euvres diverfes de M.
PAN ARD ; quatre volumes in- 12. A
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques
, au Temple du Goût , 1763 ,
avec Approbation & Privilége du Roi.
Prix , 10 liv. broché.
LAA fupériorité du talent de M. Panard
pour le Vaudeville eft avouée de tous
ceux qui travaillent en ce genre . Avant
lui , Bacchus & l'Amour étoient le fujet
de prèfque toutes les chanfons. M. Panard
a pris fes couplets dans les moeurs
en général , & dans les défauts particu→
liers à chaque âge & à chaque état.
Auffi fes Vaudevilles , dont les refrains
font tous à lui , étoient bientôt chantés
dans toutes les rues. On defiroit depuis
longtemps de les voir réunis dans
un recueil ; & c'eft une obligation
qu'on a aux amis de M. Panard, d'avoir
vaincu cette indifférence qui lui
en faifoit négliger l'affemblage. Il ne
témoignoit pas plus d'affection pour
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
les autres enfans de fon génie , pour
ces Comédies & ces Opéra - Comiqus
fi univerfellement connus , fi longtems
difperfés , & dont plufieurs n'avoient
pas même été imprimés . Il en eſt reſté
au Théâtre un affez grand nombre que
l'on joue fort fouvent avec fuccès,
Il eft une autre forte d'Ouvrages de
M. Panard , que le Public connoît
moins , ce font fes piéces fugitives . Elles
font en partie le fruit des réfléxions
qu'il a faites à la campagne , où l'invitation
de fes amis l'appelloit fouvent. Ses
chanfons bacchiques , fon ruiffeau de
Champigny ,& quelques morceaux inférés
dans la Comédie de M. Fagan,intitulée
les Almanacs , font les feules qui
ayent été imprimées ; prèfque toutes
les autres paroiffent pour la premiere
fois , & forment le quatriéme volume
qu'on peut regarder comme un Ouvrage
tout nouveau. Nous l'avons lu avec
d'autant plus de plaifir , que nous n'y
avons trouvé ni tours d'imagination forcés
, ni métaphores tirées , ni termes
empoulés. La feule Nature , avec fa noble
fimplicité , a toujours guidé la plume
de M. Panard. Nous infiftons fur le dernier
volume,comme étant le moins connu
, & ne le cédant point aux trois autres
, quoique dans un autre genre.
DECEMBRE. 1762 .
101 >
ANNONCES DE LIVRES.:
NOUVEAUX PRINCIPES de la
Langue Allemande , pour l'ufage de
l'Ecole Royale Militaire. Par M. Juuker
, Docteur en Philofophie , Profeffeur
de la Langue Allemande à l'Ecole
Royale-Militaire , Membre ordinaire de
l'Académie Rovale Allemande de Goettingen
. Nouvelle édition , in - 12. Paris ,
1762. 2. vol. Chez Mufierfils , Libraire
quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée , à S. Etienne.
ESSAI hiftorique fur la Médecine en
France . in- 12 . Paris , 1762. Chez Lottin
l'aîné , Libraire-Imprimeur de Mgr
le Duc de BERRY , rue S. Jacques ,
près S. Yves , au Coq.
Le même Libraire vient d'acquérir
du fond de Guillaume Defprez les Ouvrages
fuivans :
JOURNEE Chrétienne , où l'on trou
vera des régles pour vivre faintement
dans tous les états & dans toutes les
conditions ( par Pacory. ) vol . in- 12 .
RACINES de la Langue Angloife ,
ou l'art de bien entendre cette Lan-
E iij .
102 MERCURE DE FRANCE.
gue , de la parler & de l'écrire correctement
, par feu M. Jofeph Gautier , Maître
de Langue Angloife.
On trouve chez le même la vraie méthode
pour apprendre facilement à parler
, à lire & à écrire l'Anglois , ou
Grammaire générale de la Langue Angloife
par Thomas Berry , Anglois de
Nation , Maître de Langue Angloife ,
vol. in-8 °.
HISTOIRE des Philofophes modernes
, avec leur Portrait , par M. Saverien
, publiée par François , Graveur
des Deffeins du Cabinet du Roi , &c ,
rue S. Jacques , à la vieille Pofte ,
vis-àvis
de la rue du Plâtre. Tom. III . contenant
la premiere partie de l'Hiftoire des
Reftaurateurs des Sciences. In -4°. &
in-12. Prix , 6 liv. in-4°. & 2 liv. 10 f.
in- 12 . brochés . A Paris , de l'Imprimerie
de la veuve Brunet. Avec Approbation
& Privilége du Roi. 1763.
Le Public eft prévenu qu'on fera fans
ceffe attentif à profiter des avis que les
Savans & les Gens de goût voudront
bien donner , pour rendre cette Hiftoire
toujours plus digne de leur fuffrage.
Il doit donc s'attendre à y voir quelques
nouveaux changemens , à mesure qu'il
DECEMBRE. 1762. 103
en paroîtra des volumes . Celui qu'on a
fait au volume qu'on publie , a été fuggéré
par le jugement de ces perfonnes .
éclairées. Elles ont trouvé que la gravure
des portraits de l'édition in - 12 . étoit
trop négligée , & que le prix de l'in-4° .
étoit trop haut. C'eft une plainte qu'ils
ont faite dès la publication du premier
Tome de cette Hiftoire , & qui a été
renouvellée lors de la feconde édition
de ce tome , & de la premiere édition
du fecond: Pour y avoit égard , le Graveur
s'eft déterminé à graver les portraits
d'une feule manière & de la grandeur
de l'in- 12 , & de les encadrer dans
ún ornement ou cartouche convenable
pour les faire fervir à l'in-4 ° . Par ce
royen la gravure eft auffi belle dans ces
deux formats qu'il a pu la rendre ; & il
n'y a abfolument que l'ornement ou le
cartouche qui diftingue les planches de
l'in-4°. de celles de l'in- 12 .
Cet arrangement a paru le feul qu'on
pût prendre pour concilier les deux objets
defirés , la diminution du prix & la
perfection de la gravure. Comme on n'a
plus qu'une même planche pour les deux
éditions on peut déformais donner
Tin-4 °. à 6 livres .
A l'égard de l'Hiftoire , on a fuivi le
E iy
104 MERCURE DE FRANCE .
même plan qu'on s'eft préfcrit pour les
autres claffes des Philofophes . Les Reftaurateurs
des Sciences font cependant
divifés en deux parties , qui formeront
deux volumes, quoiqu'on ne compte que
dix Reftaurateurs ; fçavoir Ramus , Bácon,
Gaffendi , Defcartes , Pafcal, ceuxci
compofent la premiere partie qu'on
publie Newton , Leibnits , Wolf, Jean
Bernoulli & Halley ( ces derniers formeront
la feconde :) mais leur vie eft
fi intéreffante , & leurs productions font
fi confidérables , qu'il a fallu donner
cette étendue à leur hiftoire , pour ne
rien omettre d'éffentiel . Cette Hiſtoire
eft précédée d'un Difcours préliminaire
fur l'état des Sciences depuis la chute
de l'Empire Romain jufqu'à nos jours .
Le Graveur avertit qu'il a reçu d'Angleterre
les portraits de Schaftesbury &
de Wollaston , qui manquoient dans le
fecond Tome. Celui - ci eft gravé , & il
le donne gratis à ceux qui achétent le
volume qu'on publie. Le portrait de
Schaftesbury fera diftribué de la même
manière quand le quatriéme Tome paroîtra
.
DISSERTATION fur l'Education
phyſique des enfans , depuis leur naiſfance
jufqu'à l'âge de puberté. Ouvrage
DECEMBRE. 1762 . 105
qui a remporté le Prix le 21 Mai 1762,
à la Société Hollandoife des Sciences.
Par M. Ballexerd , Citoyen de Genève.
Sartam & tectam ab omnique moleftiâ & incommodo
Servate prolem ; indefanitas ,, robur & longevitas.
In-8° . Paris , 1762. Chez Vallat-la-
Chapelle , Libraire , quai de Gêvres.
LETTRE de M *** à M. l'Abbé **
Profeffeur de Philofophie en l'Univerfité
de Paris , fur la néceffité & la manière de
faire entrer un Cours de Morale dans
l'Education publique. Brochure in- 12 .
Paris , 1762. Chez Durand le jeune ,
Libraire , rue du Foin.
LA SCAMNOMANIE , ou le BANC ,
Poëme héroï - comique. Par M. L. R.
in- 12 . Amfterdam , 1763. On en trouve
des Exemplaires chez Guillyn , Libraire
, Quai des Auguftins , proche le Pont
S. Michel.
LETTRES écrites de divers endroits.
de l'Europe & du Levant en 1750 & c.
4 vol . in- 12 . Paris , 1762. Cher Charpentier
, Libraire , quai des Auguſtins ,
S. Chryfoftôme.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE.
Il paroît une nouvelle traduction des
Pfeaumes faite en françois fur l'hébreu
juftifiée par des remarques fur le génie
de la langue , par M. Laugeois . De toutes
les traductions qui ont paru jufqu'à
préfent , dans quelque langue que ce
foit , c'eft la premiere où l'on a la fatisfaction
de lire tout David fans être
arrêté par aucun fens louche , ifolé ou
hétérogene. Par une étude réfléchie de
la langue originale , l'Auteur a fçû répandre
un nouveau jour fur tous les
verfets qui jufqu'ici ont paru inintelligibles.
La jufte liaiſon & dépendance
que ces verfets ont à préfent avec ceux
qui les précédent & qui les fuivent ,
rend la maniere dont l'Auteur les explique
néceffaire ; il les juftifie encore
par les principes & par les ufages de
cette langue. On ne peut donc lui refufer
la juftice d'avoir par fes laborieufes
recherches , découvert dans David
une foule de beautés fublimes , enfevelies
jufqu'aujourd'hui dans les ténébres ,
& d'avoir rendu la lecture de ces divins
Cantiques beaucoup plus intéreffante.
C'eft un témoignage que lui rendront
tous ceux qui voudront compaDECEMBRE.
1762, 107
rer fa traduction avec tout autre traduction
dans quelque langue que ce
foit.
ALMANACHS NOUVEAUX
Quife vendentà Paris , chez DUCHESNE
Libraire , rue S. Jacques , au-deffous
de la fontaine S. Benoît , au Temple
du Goût.
12.3
GUNG
>
CALENDRIER , ou état actuel de toutes
les Familles Royales de l'Europe , &
des principales Nobleffes de France , inliv.
Idem , pour l'année 1763.
3 liv. Second fupplément à la France
Littéraire contenant les noms & les
ouvrages des Auteurs François , pour les
années 1761 & 1762. 1 1. 4 - Les
Spectacles de Paris, ou Calendrier Hiſtorique
& Chronologique de tous les Théâtres
, 12 Partie , 1763 , fous preffe . Chaque
Partie fe vend féparément , 1 1. 4 f.
Almanach Eccléfiaftique , Hiftorique
& Chronologique , avec l'état actuel
du Clergé de France , particulierement
de Paris & de la Cour , 11. 4f.- Ordo
ou Directoire perpétuel felon le Rit du
Bréviaire & Miffel Romain , br . 2 1 10 f.
Almanach Turc ou Tableau des
moeurs & ufages des Turcs , ainfi que des
intrigues du Serail , br. 11. 10 f.- Al-
›
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
9
manach des Voyageurs , utile & néceffaire
, 11.4f.- Almanach Parifien , contenant
ce qu'il y a de plus curieux dans
cette Ville & fes environs , 1 l . 4 f. - Almanach
Chinois ou Idée abrégée des
moeurs , ufages & coutumes de cette Nation
, nouvelle édition , 12 f. - Almanach
de Perte & Gain , avec un indice
alphabétique de tous les jeux qui fe jouent
en Europe , 12 f. Almanach du Marc
d'or , 12 f. - Almanach pour les jeunes:
gens , Chantant. - Les Tablettes de l'Amour
, Chantant. -Almanach de Table,
Chantant. - Nouvel Almanach Danfant.
>
Almanach de Compagnie , Chantant.
-Almanach des Francs Maçons & Franches
Maçonnes. -Nouveau Calendrier :
du Deftin. La Magie blanche . - Al-.
manach du Sort , ou nouveaux Oracles.
-Nouvelles Tablettes de Thalie .- Nouvel
Almanach des Fables en Vaudeville .
-
Lejoli Pont- neuf, Almanach nouveau ...
-Almanach Chantant , ou Tablettes
d'un Philofophe. Le Chan.onnier,
François. Almanach Chantant des
Plagiaires. -La Gageure , ou les Amours .
de Daphnis. Nouvelles Etrennes du
jour de l'An. Almanach Chantant de .
Ramponeau. Amufement des Sociétés.
-Nouvel Almanach des Dames & des
-
-
-
DECEMBRE . 1762. 109:
Meffieurs. L'Ambigu du Parnaffe ,
Chantant. La Mufe Bouquetiere, Chantante
. Les Ioifirs de l'Amour , Chantant.
-L'année Galante , Almanach
Chantant. L'Almanach des Parodies:
nouvelles.
Et un affortiment général de toutes for
tes d'autres Almanachs.
ARTICLE III.
SCIENCES ETBELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
L'ACADÉMIE des Belles - Lettres de
Marſeille a tenu , felon l'ufage , fon :
Affemblée publique le 25 Août dans
la grande Salle de l'Hôtel de Ville.
M. Artaud,Directeur , ouvrit la Séance
par un Difcours relatif à l'objet de
l'Affemblée ; il lut enfuite une Differtution
fur la législation de Marfeille ancienne
& moderne .
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
Mémoire de M. Raimond, Docteur en
Médecine , dont le fujet étoit : L'influence
de l'air maritimefur le tempérament
, le caractère & l'esprit.
3
110 MERCURE DE FRANCE .
.. M. Floret lut un Difcours fur l'état des
gens de Lettres.
M. Ricard Secrétaire , lut l'éloge de
M. Dulard , & termina la Séance par
un Difcours en Vers fur la médiocrité.
Les Prix ayant été réſervés , l'Académie
en aura trois à diftribuer l'année
prochaine 1763. Elle adjugera celui d'Eloquence
à un Difcours fur la question
fuivante ; Quels font les moyens de rendre
les Moeurs à une Nation qui les a
perdues. Quant aux deux Prix de Poëfie
, l'Académie propofe pour fujet du
premier: Le Pacte de famille ou l'union
de la Maifon de Bourbon , & pour fujet
de fecond , le même que l'année
derniere : les Dangers du Luxe. Les Auteurs
ont la liberté de traiter ces deux
Sujets en Ode ou en Poëme.
Le Prix que l'Académie réſerve , eſt
une Médaille d'or de la valeur de 300 1.
portant d'un côté le Bufte de M. le Maréchal
de Villars , & fur le revers ces
mots : Præmium Academia Maffilienfis,
entourés d'une couronne de laurier.
Les Auteurs mettront au bas de leur
Ouvrage une Sentence ou devife tirée
de l'Ecriture ou des Ecrivains profânes.
On les adreffera à M. Ricault, Secrétaire
perpétuel de l'Académie , rue des DoDECEMBRE.
1762. III
minicains : & il enverra fon récépiffé
à l'adreffe qui lui fera indiquée , ou le
remettra à la perfonne domiciliée à
Marſeille qui lui préfentera l'ouvrage .
On affranchira les paquets à la pofte
fans quoi ils ne feront point retirés.
On ne les recevra que jufqu'au premier
Mai.
GÉOMÉTRIE.
A l'Auteur du rapport du diamétre à
la circonférence du cercle , inféré dans
le Mercure de Juillet 1762.
MONSIEUR,
Le rapport de 23099 à 72576 eft trop
grand fuivant les limites des Géométres.
Vous n'avez qu'à confulter les
Elémens de M. le Camus , page 491 &
fuivantes où vous trouverez les bornes
qu'ils fe font préfcrites , & tous les rapports
qui font admiffibles. Celui qui fut
mis dans le Supplément de la Gazette
d'Utrecht le 18 Mars 1760 , eft celui de
tous les rapports qui me paroît le plus
probable , attendu qu'il fuit les limites
112 MERCURE DE FRANCE .
& les décimales finiffent ; celui qui eft
regardé comme le plus près eft i13 à
355 qui donne en décimales pour la
circonférence 3.7500003 &c. Celui de
141522 7
22 donne de même 3.7010402080507 &c. Celui
de la Gazette qui eft 1250 à 3927.
141600 1416
donne 3.000 3. 10000
Enfin le vôtre donne 3 . 1954 & c..
plus grand qu'aucun excepté 7 à 22.
Pour faire la comparaifon vous-même
vous n'avez qu'à divifer la circonférence
par le diamétre , & à chaque divifion
ajoutez un zéro au dividende
vous vous jugerez vous -même .
Rien de fi facile que de trouver autant
de rapport que l'on voudra femblable
au vôtre ; je fuis fûr d'en trouver
plus de cent qui feront tous plus
près.
Il eft affez démontré par toutes les
tentatives qu'ont faites tant de grands
hommes pour trouver ce rapport par
cette voie ; il eft , dis-je , vifible qu'il eft
impoffible d'y arriver.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L ***
DECEMBRE. 1762. 113
A L'AUTEUR DU MERCURE .
MONSIEUR ,
Le rapport de 23099 à 72576 que
l'on veut nous donner pour être celui
du Diamètre du cercle à fa circonféren
ce , eft plus grand que celui de Métius
déja trop grand ; dònc & c.
L'Auteur de ce prétendu rapport s'en
affurera en faifant cette proportion
23099 : 72576 : 113 : 355 ; car il eft
évident , pour tout homme qui a la
moindre idée de la proportion Géométrique
, que fi l'on fait le produit des
extrêmes & celui des moyens , le premier
fera plus grand que le fecond en
cas que le rapport de 113
113 à 355 foit
plus grand que celui de 25099 à 72576
& vice verfa. Or c'eſt ce dernier cas qui
arrive donc & c . Je fuppofe qu'il fçait
d'ailleurs que le rapport de Métius eft
déja un peu trop grand , ce qu'il trouvera
démontré dans 50 Auteurs .
Peut - être feroit-il bon , Monfieur ,
pour empêcher que l'on ne perde fon
temps à cela , de faire reffouvenir le
Public , que cette recherche eft abfo114
MERCURE DE FRANCE .
1
lument inutile , & d'avertir ceux qui l'y
ont déja perdu, & qui font un peu Géométres
, que l'on trouve dans le Journal
des Sçavans du mois de Novembre
1727 une Méthode pour découvrir l'erreur
de toutes les prétendues folutions du
fameux problême de la quadrature du
cercle. Par M. Nicole de l'Académie
Royale des Sciences.
Pour ceux qui ne font point Géométres,
il n'y a pas d'apparence qu'ils découvrent
un rapport à la recherche duquel ont
échoué de grands Géométres ; à tout
hazard voici un moyen qui leur réuffira
prèfque toujours pour connoître fi le
rapport qu'ils croiront avoir trouvé eſt
éxact ou au moins très - approché.
Ils reduiront le rapport en nombre s'il
n'y eft pas. Des deux termes de ce rapport
ils feront les deux premiers termes
d'une proportion dont le troifiéme fera
1000000000 & le 4° 3141592653. Si
dans cette proportion le produit des extrêmes
eft égal à celui des moyens , le
prétendu rapport fera trop petit. Si le
produit des extrêmes eft plus grand que
celui des moyens , le rapport prétendu
fera trop petit à fortiori. Si le produit
des extrêmes eft plus petit que celui des
moyens , le rapport prétendu peut être
bon pour s'en affurer. . . .
DECEMBRE. 1762. 115
On prendra les deux termes du même
rapport prétendu pour les deux premiers .
termes d'une autre proportion dont le
troifiéme fera 1000000000 & le
quatriéme 3141592654. Alors file
produit des extrêmes eft égal à celui des
moyens le rapport prétendu fera trop
grand. Si le produit des extrêmes elt
plus petit que celui des moyens , le rapport
prétendu fera trop grand à fortiori.
Si le produit des extrêmes eft plus
grand que celui des moyens , le rapport
prétendu peut être bon & alors
il n'y auroit pas je crois de moyen plus
fimple pour s'en affurer que celui de
M. Nicole. Si cela arrivoit ainfi , on
feroit toujours fûr que ce rapport feroit
très-approché , & , s'il étoit en petits
nombres , il vaudroit mieux qu'aucun
de ceux en petits nombres que nous
connoiffons. Quant à la proportion alterne
du Mercure de Juillet , je n'y comprends
rien.
Si vous avez , Monfieur , la bonté
d'inférer cette lettre dans un de vos
Mercures , je vous prie inftamment de
vouloir bien y ajouter une annonce
que voici.
J'ai prefqu'achevé un Supplément
affez confidérable , & je crois , très - né116
MERCURE DE FRANCE.
ceffaire à l'abrégé du Traité de Navigation
de feu M. Bouguer , par feu M.
l'Abbé de la Caille , avec quelques corrections
de fautes éffentielles répandues
dans cet Ouvrage.
J'ai l'honneur d'être , & c .
BLONDE AU, Profeffeur Royal d'Hydrographie
à Calais .
J'ai oublié de dire que dans le fecond
vol. du Cours de Mathématiques
de M. Camus , p. 491 , 492 , on trouve
démontré que le premier des deux rapports
que j'ai employé , eft un peu trop
petit , & le fecond un peu trop grand.
A Calais , le 2 Octobre 1762.
ETYMOLOGI E.
LETTRE à M. D.... Docteur en Médecine
, fur l'origine des Palinods &
l'étymologie du mot.
MONSIEUR ,
Il n'y a que les Villes de Rouen &
DECEMBRE . 1762. 117
raux ,
de Caën qui aient des Puys de Palinod( a)
(à moins qu'on ne veuille donner ce
nom au cinquiéme Prix des Jeux glofondé
en l'honneur de la Ste
Vierge par un Magiftrat de Touloufe (b);
& cependant en fuppofant que ces Villes
faffent fort pour leurs Auteurs , leurs
opinions font partagées fur l'étymologie
du mot. Vous examinez leurs raifons
refpectives ; & après m'avoir fait
part de votre fentiment , vous me demandez
le mien à ce fujet. C'est une
liberté que je n'aurois jamais ofé prendre
, mais je vais le hazarder pour vous
obéir ; le fyftême de l'Auteur de Caën
aura la premiere place dans cette difcuffion
; il la mérite à titre d'ancienneté
perfonnelle , & parce que vous adoptez
fa manière de penfer.
( a ) Depuis cette lettre écrite , les Compilateurs
du Dictionnaire de Trévoux m'ont appris
qu'il y a un Puy de Palinod à Dieppe , mais j'ai
auffi appris d'une lettre de M. Huet jointe à l'origine
des Romans , que ce Puy , ainfi que celui
d'Amiens , ne fubfifte plus ; ces deux Puys fe tenoient
le jour de l'Affomption , & s'appelloient
auffi bien Palinods que ceux qui étoient ouverts
au jour de la Conception , ce qui milite en ma
faveur.
(b ) M. Vandages de Malpeyre que fon refpect
pour la Sainte Vierge n'a pas moins immortalifé
que fon érudition.
118 MERCURE DE FRANCE.
"
Cet Ecrivain eft Bourgueville dans
fes Recherches & Antiquités de l'Univerfité
de Caen , ( p. 134. ) Voici com
me il s'exprime après avoir remonté à
l'époque primordiale du Palinod de cette
Ville qu'il place fous l'an 1527.
» Palinodia eft autant à dire chez
" les Grecs comme chant contraire à.
» un autre , & pour ce qu'aucuns héré-
» tiques ont été fi mal affectés contre
» la Vierge mère ; ainfi que Helindius
» & aucuns Proteftans de ces temps , lef
» quels par leurs oeuvres ont écrit &
» chanté qu'elle étoit tachée du péché
» originel comme toutes autres l'oi
» compofa à fa louange d'autres chants
» contraires & c.
"
?
Cette opinion , à la confidérer fuperficiellement
, a quelque chofe de fpécieux
; mais détrompez-vous , Monfieur,
fi vous la croyez à l'abri de toute cri- .
tique. Commençons par en examiner
les preuves.
Sans doute que par Helindius PAuteur
a entendu Elvidius , Difciple d'Auxence
, qui vivoit fur la fin du 4º fiécle
, & par conféquent près de huit fiécles
avant qu'il fût queftion de la Fête
de l'immaculée Conception & encore.
moins des Palinods . Mais ce fameux.
DECEMBRE. 1762. 119
Arien n'a point écrit comme le prétend
Bourgueville, que la Vierge ait été tachée
du péché originel comme toutes autres.
Il a feulement impugné fa perpétuelle
virginité , en prétendant prouver
par quelques Paffages de l'Ecriture , qu'après
la Naiffance de J. C , fa Mère avoit
vêcu conjugalement avec S. Jofeph , &
en avoit eu plufieurs enfans , ce qu'il
eft aifé de voir en confultant les Ecrivains
Eccléfiaftiques , & furtout S. Jérôme
qui écrivit contre cet Hérétique
le Traité qu'on trouve au commencement
du fecond volume des Ouvrages
de ce Père .
Je ne m'arrêterai point à difcuter les
injures que Bourgueville reproche aux
Proteftans contre l'honneur de la Vierge.
Je me contenterai d'obferver que
le nom de Proteftans n'a jamais été
donné ni pris avant l'année 1529. , qu'on
appella ainfi quelques Allemands Luthériens
, à caufe de leur proteftation
contre le decret arrêté dans la Diette
de Spire par l'Archiduc & fon Confeil
dans la même année , c'est - à- dire 43
ans après l'érection du Palinod deRouen,
& plus de deux ans après celui de Caën
érigé fur fon modéle. Luther n'avoit que
deux ans lors de l'établiflement du
mier.
pre120
MERCURE DE FRANCE.
Après avoir difcuté les preuves , critiquons
l'affertion même. Quelle est l'origine
du mot Palinodie ? C'eft ce que
Platon dans fon Phédre & Paufanias
dans fes Laconiques nous apprennent.
Sthefichore Poëte Lyrique d'Hymere en
Sicile,ayant outragé Hélène par des Vers
mordans , fut privé de la vue par Caftor
& Pollux , Freres de cette Belle , &
fe vit forcépour la recouvrer , de rétracter
fes calomnies ou plutôt fes médifances
par une Piéce contraire à la précédente
, ce qu'on appella Пάode . Nous
n'avons plus ce Poëme de Sthefichore ,
& celui qui y avoit donné lieu . Mais
pour trouver un morceau de ce goût ,
on n'a qu'à lire l'Epode d'Horace à Canidie
, qui eft l'Antépénultiéme du cinquiéme
Livre, & fuppofer toutefois que
l'ami de Mécéne y parle férieufement..
Ne demeure-t- il pas conftant après la
lecture de cette Epode qui en admettant
ma fuppofition , eft une vraie & formelle
palinodie , que chanter la palinodie
, c'eft faire une rétractation indirecte
de ce qu'on afoi- même tenu de vive voix
ou par écrit , par d'autres difcours diamétralement
oppofés : diverfum ab iis quæ
prius ipfe dixeris dicere. (c) C'eft de
(c) Erafm. Adag.
quoi
DECEMBRE. 1762 . 121
7
quoi tous les Léxicographes Grecs , La- '
tins , François , Etymologiques , Critiques
, font d'accord . Or pour recevoir
votre opinion , il faudroit qu'il fut auparavant
convenu que les premiers
Chantres du Palinod étoient autant d'hérétiques,
à la vérité convertis, qui retractoient
par des éloges palinodiques , des
blafphêmes qu'ils avoient eux - mêmes
proférés contre l'honneur de la Vierge.
Pour étayer votre fentiment dont
vous avez fenti la foibleffe , vous vous
êtes donné la peine de faire une Hiftoire
de l'origine du Palinod : Hiftoire vieille
pour les faits, mais qui en paffant par'
vos mains a pris une forme toute autre.
Les changemens de circonftances , les
tranfpofitions de dates , les applications
que vous y avez faites , l'ont embellies
des grâces de la nouveauté. Vous racon
tez qu'un Hérétique ( Pierre Barus )
ayant été brulé vif en punition deifes)
blafphemes contre l'Immaculée Conception
, pour réparer la gloire offenfée
de la Vierge , on érigea les Palinods
dont l'inftitut fut de chanter la Palinodie.
Vous prétendez faire réfulter de
oe narré un moien triöiphanten votre
fayeur. Ilifaut pourtant rendre à votre
bonne foi cette juftice , que vous ne
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
que
nous annoncez votre conféquence que
comme une conjecture , fauffe monnoye
dont on paye affez fouvent au
jourd'hui au lieu de preuves ; mais ,
Monfieur , avez vous cru que votre
conjecture fut incompatible avec la
Chronologie ? Si vous l'avez cru , avez
vous fait réfléxion Barus dont vous
parlez , ne fut fupplicié qu'en 1528 à
Rouen où les Palinods étoient alors éri→
gés depuis 42 ans ? Inutilement me donnez-
vous à entendre que vous ne parlez
ici que du Palinod de Caën ; votre
fyftême n'en deviendra pas plus conciliable
avec l'ordre des temps ; car n'eftpas
d'obfervation inconteftable,
le Puy de Caen fut érigé dès le 8 Décembre
1527 ; & que Barus ne fut
exécuté que le 23 Juillet de l'année fuivante
? D'ailleurs , quand bien même la
date de l'érection du Palinod de Caën
feroit postérieure à celle du fupplice de
ce malheureux , feroit- il probable que
vos ancêtres euffent été chercher
Rouen l'occafion d'un fi bel établif
fement dans un Blafphémateur , pendant
qu'ils y auroient eu devant les
yeux un modéle illuftre & éclatant ? Je
fçais rendre plus de juftice à leur goût
& à leurs lumières. Bourgueville qued
il
que
DECEMBRE. 1762. 123
vous citez avec tant de complaifance , &
dont vous ne pouvez honnêtement décliner
le Tribunal , ne dit-il pas expreffément
que Jean Lemercier ,fameux Avocat,
ajouta qu'il entendoit ériger un Puy
de Palinod comme à Rouen.
>
Je me trompe , Monfieur , fi je n'ai
pas fait éffuyer à votre fyftême de violentes
fecouffes , & fi je n'ai pas , permettez
-moi le terme pulvérifé vos
preuves & celles de votre Auteur. Le
fyftême que vous combattez eft celui
de Farin dans fon Hiftoire de la Ville
de Rouen. Voici comme il s'explique.
*
» Ce mot Palinods ne veut dire au
» tre chofe que le récit & le jugement
» de diverfes Poëfies , ( ou fi l'on veut
» s'arrêter aux dictions Grecques dont i
"
eft compofé , à fçavoir án & wd's )
» il fignifie un chant réitéré , faifant
» allufion à la dernière ftrophe qui , pour
» cette raiſon, eft appellée la ligne pali-
» nodiale , &c.
Vous objectez contre cette opinion ,
que parmi les piéces palinodiques, il y en
a telles que des Sonnets , Odes , Stan-
Epigrammes , Dixains , qui font .
fans refrain ; & que conféquemment
l'interprétation de Farin eft inadmiffi
* 2 Part. p. 61 .
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ble. A cela , je réponds que pour trouver
la véritable origine de la dénomination
des Palinods , il ne faut point
les confidérer tels qu'ils font actuellement
, mais tels qu'ils étoient primitivement.
Or il eft conftaté qu'il n'y avoit
que des piéces à refrain non feulement
en 1486 que celui de Rouen fut érigé
, puifque le chant Royal dont le veis
repété s'appelle exclufivement le Palinod
, felon M. Menage , étoit le feul
Poëme , concourrent ; mais encore en
1510 & en 1514, que le Rondeau , puis
la Ballade furent ajoutés, D'ailleurs
quand bien même vous pourriez me démontrer
victorieufement qu'il y a eu
dès l'origine des Palinods , des Piéces
concourantes fans refrain , ce dont j'ofe
vous défier , je vous répondrois que
Farin s'eft mal expliqué par le mot de
shaque ftrophe & qu'il devoit dire chaque
piece. Je vous répondrois qu'en prenant
les chofes comme probablement
elles ont été & comme au moins elles
ont dû être, par chant réitéré , ligne palinodiale
, ánod , on a toujours du &
on doit entendre l'allufion à la Sainte
Vierge ; allufion de tous temps inféparable
des piéces palinodiques , qui eft
un espéce de refrain & même propreDECEMBRE
. 1762 . 125
ment dit , en prenant plufieurs piéces
palinodiques collectivement. Voilà
Monfieur , quelle eft ma façon de penfer
fur ce fujet. Je crois que l'évidence
vous fera encore plus chère que l'opinion
de votre Concitoyen. Si vous l'abandonnez
, je crois qu'il ne vous reſte
à choisir qu'entre Farin & moi , c'est-àdire
le fens que je lui ai donné. Comme
le Patriotifme ne pourra plus alors altérer
votre impartialité dans cette décifion
, il n'y aura que cette même évidence
qui puiffe rompre l'équilibre à
vos yeux.
J'ai l'honneur d'être & c.
DAIREAUX DE PRÉBOIS.
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
MÉDECINE.
BIBLIOTHEQUE choifie de Médecine
- tirée des Ouvrages Périodiques tant.
François qu'Etrangers , avec plufieurs
Piéces rares & des Remarques utiles
& curieufes. Par M. PLAN QUE ,
Docteur en Médecine . Tome feptième ,
avec Figures. A Paris , chez la veuve
d'Houry Imprimeur- Libraire de Mgr.
le Duc d'Orléans , rue S. Severin ,
près la rue S. Jacques 1762 .
SUITE.
A Mélancolie fait le fujet du troifiéme
Article : elle a fon fiége dans le
cerveau & a pour caufe immédiate un
embarras du fang dans cette partie . Il y
a différens degrés de Mélancolie , dont
les éffets font différens & même opposés .
Il y a des Mélancoliques qui ne font
jamais en repos , marchant nuit & jour
fans fçavoir pourquoi , ni où ils vont.
Il y en a d'autres qui veulent toujours
refter dans la même place . L'un eft taciturne
, l'autre rit toujours.
DECEMBRE. 1762. 127
Il y a des Mélancolies héréditaires ;
Il y en a une espéce qu'on appelle Noftalgie
ou maladie du Pays. Cet ennui eft
oppofé à celui de quelques- uns qui tombentmalades
quand ils restent trop longtemps
dans leur Patrie. On rapporte une
caufe bien extraordinaire de la Mélancolie.
Toutes les fois qu'un homme
mangeoit du pigeon , même en petite
quantité , il ne manquoit pas de tomber
dans cette maladie .
On lit enfuite une Piéce fort fçavante
fur le délire mélancolique qu'on fait dépendre
de l'embarras des vaiffeaux du
centre ovale; ce tiffu de vaiffeaux trèsdéliés
fait la fanté de l'efprit, en ce qu'elle
a de matériel , quand la liberté du cours
des efprits y régne . Mais s'il y a quelques
petits tuyaux obftrués , les efprits ne
pouvant y couler , les idées qui s'y
étoient attachées font abfolument perdues
pour l'âme qui n'en peut plus faire
ufage dans fes opérations ; & c'eſt de là
que vient le délire mélancolique . Après
avoir expliqué les différens effets dy
mouvement irrégulier du fang dans le
cerveau , on expofe l'état déplorable de
l'imagination qui eft en prole aux dèfordres
les plus affreux. Une femme
croit être une des Furies de l'enfer , &
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
s'imagine avoir commerce avec le diable
; une autre fe croyoit morte & s'étoit
fait mettre dans un cerceuil : un
homme croyoit avoir le nez fi long ,
qu'il n'ofoit fortir , de peur que les paffans
ne marchaffent deffus. Un Poëte
s'étoit mis en tête qu'il avoit les cuiffes
de verre & appréhendoit de tomber ,
de peur de les caffer. Un Seigneut retenoit
fes urines de peur
d'inonder le
Pays.
>
On rapporte enfuite beaucoup de réfléxions
fur la diffection des cadavres des
Mélancoliques , auxquelles nous renvoyons
le Lecteur. Cet Article eft terminé
par les moyens qu'on a employés
pour guérir cette maladie ; un des principaux
remédes qu'on recommande
c'eft la coloquinte & fes préparations.
>
On traite enfuite de la Mémoire
de fes différences , de fon fiége , de fes
principales fonctions & des moyens de
la conferver. On explique comment une
idée reveille l'autre & on confirme
cette explication par des exemples. On
rapporte des Hiftoires de mémoires merveilleufes
on dit que Cyrus n'avoit qu'à
vouloir , le nom de fes foldats fe préfentoit
à fon efprit. Mithridate parloit
vingt- deux langues différentes. Jules
DECEMBRE . 1762. 129
Cefar avoit les idées des chofes fi faciles
, qu'il lifoit , écoutoit , écrivoit &
dictoit en même temps. L'Empereur
Adrien avoit-il lu des livres , il les fçavoit
par coeur . S. Auguftin parle d'un
de fes amis qui fçavoit Virgile à le réciter
à rebours. Un Mendiant récitoit mot
pour mot les fermons qu'il venoit d'entendre
dans l'Eglife.
Il y a au contraire des mémoires ingrates
& même tout -à- fait perdues . On
raconte que la femme d'un Braffeur
avoit perdu totalement la mémoire , à
la fuppreffion de fes régles. Une autre
femme ne pouvoit jamais finir fes phrafes.
Un homme avoit perdu jufqu'à la
connoiffance de fes enfans.
Dans l'article fuivant il eft queſtion du
Mercure dont on donne l'Hiftoire , la
façon dont on le tire des mines & les
maladies dont les travailleurs font attaqués.
On paffe enfuite à plufieurs fçavans
mémoires que M. Boerrhaave a
donnés fur ce minéral & qui font fuivis
de celui de M. Groffe fur la maniere
de féparer le Mercure du plomb.
Viennent enfuite deux Mémoires fur
les diffolvans du Mercure & un autre
fur la maniere de faire le fublimé corrofif
, en fimplifiant l'opération.
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
Quant à l'ufage du Mercure , l'on en
fait mention dans les piéces fuivantes .
Dans la premiere il eft queftion de l'ouverture
du cadâvre d'une perfonne qui.
avoit pris intérieurement plufieurs onces
de mercure crud & dans laquelle on
trouva un noyau de prune qui étoit dans
le rectum . Cette piéce eft fuivie de plufieurs
autres au fujet du mercure crud ,
pris intérieurement fans qu'il ait fait aucun
mal. On rapporte auffi plufieurs cas
où la vapeur de ce mineral a beaucoup
nui , & l'on donne les moyens d'y remédier.
Le mercure employé pour fondre le
plomb dans la veffie, eft le fujet de deux
Lettres de M. le Dran ; il s'agit d'un
morceau de plomb long de quatre pouces
, pefant fix gros , refte d'une fonde
de plomb qui s'étoit caffée en fondant
M. de Poinfable , Gouverneur de la
Martinique. M. le Dran a entrepris de
rendre ce plomb fluide en injectant
dans la veffie du vif-argent ; & après
plufi eurs épreuves faites dans des vafes
& dans des veffies d'animaux vivans , il
a vu la poffibilité de le faire , fans intéreffer
la veffie . Il en a donné la preuve
fur un homme même , à qui il avoit infinué
dans la veffie un lingot de plomb &
,
DECEMBRE . 1762. 131
qu'il lui a fondu chez M.de Poinfable, qui
lui avoit fait donner un lit. M. le Dran,
s'étoit déja fervide deux anneffes , dans
la veffie defquelles il fit fondre un lingot
de plomb qu'il avoit y introduit . Après
ces épreuves il introduifit dans l'uréthre,
du malade du mercure , au moyen d'un
petit entonnoir. Les chofes réuffirent au
gré du malade & du Chirurgien. Mais
M. de Poinfable étant retourné dans la
Martinique & y étant mort, on en fit l'ouverture
& on trouva dans fa veffie la
partie de la fonde de plomb qui devoit
avoir été fondue par le mercure : mais,
M. le Dran répond à toutes ces calomnies
, comme on le peut voir dans
la réponſe.
2
L'article du mercure finit par une Lettre
de M. Cantwellfur le moyen de prévenir
le ptyalifme dans le traitement de
la vérole , en employant pour chaque
traitement le double , ou plus que le
double de la quantité du mercure qu'on
y employe ordinairement. Cette Lettre
contient trois articles. Dans le premier
, il dit quelque chofe du virus & ilexpofe
les voies par lefquelles il s'infinue
dans la maffe des humeurs . Dans
le fecond , il regarde la falivation com--
me un effet accidentel du mercure ; il en
·
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
explique la caufe & indique les moyens
de l'éviter. Dans le troifiéme , il l'envifage
comme un effet qui dépend de
quelque qualité inhérente de ce métal,
& il examine fi on peut le dépouiller
de cette vertu .
Le mot Migraine fournit la matière
du fixiéme article : cette douleur de tête
n'affecte qu'un côté de cette partie ;
car quand la douleur s'étend partout ,
elle s'appelle Céphalalgie , ou Céphalée.
Il y a une autre efpéce de douleur de
tête qui n'affecte qu'une très- petite place;
on lui a donné le nom de Clou , par- .
ce que cette douleur reffemble à celle
qu'on reffentiroit fi on y enfonçoit un
clou. On l'appelle clou hystérique dans
les femmes : il eft caufé par des convultions
des mufcles extérieurs de la tête.
On fait mention d'un mal de tête d'une
femme qui , quand elle s'expofoit à
l'air froid , ou qu'elle mâchoit fes alimens
, il s'augmentoit confidérablement
furtout du côté droit ; il étoit fi violent
que les larmes lui couloient des
yeux en abondance & qu'elle faifoit des
cris qui troubloient tout le voifinage. On
a vu le même écoulement dans une Da
me attaquée d'un mal de tête qui af
fectoit tantôt les parties intérieures
DECEMBRE. 1762. 133
tantôt les extérieures ; Craton rend raifon
de cette différence en difant que les
douleurs de tête viennent quelquefois
du ventricule par fympathie ; alors la
partie antérieure de la tête fouffre ; mais
quand elle vient de la matrice , c'eſt la
partie intérieure qui eft fouffrante .
On divife la migraine en Edropathique
, en Symptomatique , en Fixe, & en
Périodique . On fait mention d'une migrainePériodique
fingulière dans un homme
de diftinction . Il en étoit tourmenté
tous les jours à fept heures du matin ,
fon accroiffement & fon déclin duroit
jufqu'à dix heures,& il ne lui reftoit
aucun veftige de cette incommodité.
On finit cet article par des obfervations
curieufes où l'on rapporte
les moyens dont on peut fe fervir pour.
la guerifon de cette maladie.
- Les régles ou mois des femmes forment
un article fort curieux & fort inintéreffant.
On y expofe leur nature ,
leurs caufes , & leur ufage . On y lit
les opinions différentes fur la qualité
du fang que fournit cet écoulement .
La plupart des Anciens ont dit qu'un
feul regard d'une femme , ou fon haleine
pendant cet écoulement , fanoit
les fleurs , faifoit tourner la bierre.
134 MERCURE DE FRANCE .
& le vin ; on rapporte du Poëte Increce
, qu'étant dans les tranfports de
l'enthouſiaſme poëtique , fa femme jaloufe
lui fit boire du fang de ſes régles
& que cette boiffon l'avoit fait mourir
enragé. Cependant plufieurs femmes
l'employent dans les Philtres ; un jeune
homme qui en avoit pris , reffentit d'abord
un refferrement de poitrine avec
des vomiffemens énormes. Le lendemain
il tomba dans un délire fi grand
qu'on fut obligé de le lier ; il étoit
comme empoisonné & étoit gonflé par
tout le corps . Il eft cependant vrai que le
fang que perdent par l'uterus les perfonnes
faines eft fluide & vermeil , avec
cette différence qu'il eft plus divifé
dans les jeunes & plus épais dans celles
qui font plus avancées en âge ; mais
s'il s'arrête plus qu'il ne faut dans les
vaiffeaux , il peut fe mettre en caillots.
Le fang menftruel des femmes des:
pays chauds eft ordinairement fort âcre
& virulent , au rapport de M. Aftruc,
furtout lorfqu'elles fe nourriffent de
mauvais alimens. Gratius rapporte qu'en
Syrie & dans les pays voifins , les régles
des femmes ont quelque chofe de
contagieux. Tavernier raconte que chez
les Caffres & principalement fur la côte.
DECEMBRE . 1762. 135
de Mélinde , les femmes , pendant leurs
régles , ont quelque chofe de fi vénéneux
, que fi les Européens fe tiennent
quelque temps trop près de leur urine ,
quand elle eft encore récente , ils font
attaqués non-feulement de la fiévre &
du mal de têre , mais quelquefois même
de la pefte ; c'eft pourquoi une femme
en cet état eft regardée comme immonde
non-feulement chez les Juifs , mais
encore chez les Arabes.
Au refte on attribue quelque vertu
au fang menftruel . Quelques Auteurs
affurent qu'il guérit les éréfipéles , la
gangréne , & qu'il éfface les taches de
naiffance.
C'est une grande queftion parmi les
Anatomiftes , fçavoir fi le fang des régles
fortent des vaiffeaux de l'uterus ou
par ceux du vagin ; l'une & l'autre opinion
a des Partiſans dont on rapporte
les preuves , aufquelles nous renvoyons
le Lecteur , auffi bien qu'aux fymptômes
qui arrivent à l'approche ou pendant
l'écoulement des régles. Je ne fçai
fi on peut ajouter foi à ce que rapporte
un Auteur qui dit avoir connu d'honnêtes
filles & des femmes fages , qui retardoient
leurs régles à leur volonté
vouloient- elles aller à la campagne , au
;
136 MERCURE DE FRANCE .
bal & ailleurs , fans avoir cette incommodité
qui devoit arriver ces jours-là ,
elles les différoient autant de jours
qu'elles vouloient en avalant autant de
grains de poivre blanc .
Toutes les femmes ne font point fujettes
à cette évacuation , & malgré cela
l'on en trouve qui ont eu des enfans.
Cette évacuation ne fe fait pas toujours
conftamment par la matrice. Quelquefois
elle fe fait par le vomiffement , par
les felles , par la fueur , par les oreilles ,
par l'ombilic , par les mammelles , par
les gencives & autres parties du corps.
Ily a plufieurs animaux fujets à ce
II
flux périodique ; il y a des hommes même
qui rendent tous les mois du fang
par les hémorroïdes , d'autres par la
verge .
Le temps des régles n'eft pas abfolument
fixé à certain âge ; la quatorziéme
ou quinziéme année eft à-peu-près
le temps de cette évacuation qui finit
vers quarante-cinq ou cinquante ans.
Cependant on a vu des enfans de fept
ans , même de trois qui les avoient . On
à vu auffi cet écoulement rétabli dans
des femmes de 76 ans & même de cent
fix ans.
La fuppreffion arrive par plufieurs
DECEMBRE. 1762. 137
caufes, fouvent par la faignée du bras ;
elle attire ordinairement bien des accidens
fâcheux ; cela eft confirmé par
nombre d'exemples joints aux moyens
d'y remédier.
On expofe les différens fentimens fur
la caufe de ce flux Périodique ; il y
en a trois principaux : le premier l'attribue
au pouvoir de la Lune , le fecond
à la Pléthore & le troifiéme aux aiguillons
de l'Amour.
On finit cet article par cet écoulement
irrégulier d'une humeur épaiffe
& blanchâtre qu'on a coutume d'appeller
Fleurs blanches. On y parle de leur
différence , de leur caufe , des divers accidens
qui les accompagnent & des
moyens de les guérir.
On vient enfuite à la connoiffance
des moles. C'eft une maffe charnue &
irrégulière , qui eft produite ordinairement
dans la matrice , foit par une concrétion
de fang menftruel , par une rétention
d'une partie de l'arrièrefaix ou
par une groffeffe imparfaite . Les filles
ou les veuves font rarement affligées de
cette maladie ; mais les femmes mariées
y font très -fujettes. Les moles n'ont pas
toutes la même forme ni la même groffeur
; quelquefois elles ne tiennent point
138 MERCURE DE FRANCE .
à la matrice , d'autres fois elles y font
attachées par des vaiffeaux fanguins &
par
des fibres charnues. Elles fortent
ordinairement feules & quelquefois avec
le foetus. Quand elles s'engendrent feules
, elles fortent pour l'ordinaire vers
la fin du deuxième ou du troifiéme
mois , & leur fortie eft précédée par des
douleurs pareilles à celles qui accompagnent
l'accouchement. Quelquefois
ces douleurs font plus violentes , les
fymptômes plus fâcheux, & l'hémorrhagie
eft fi exceffive , qu'elle met la vie
de la malade en danger. Les moles donnent
des fignes aufquels on peut aifément
les diftinguer des foetus . Elles n'excitent
aucun mouvement dans la matrice, comme
fait l'enfant après le quatriéme & le
cinquième mois de groffeffe. Les moles
diftendent le ventre également , au lieu
que l'enfant le pouffe en pointe vers le
nombril ou vers le côté. La mole change
de fituation dans le ventre fuivant la
poſture de la mère , ce que le foetus vivant
ne fait jamais. La femme groffe
d'une mole n'a que peu ou point du
tout de lait ; au lieu que les mammelles
groffiffent de plus en plus dans la vraie
groffeffe. Les fymptômes qui accompagnent
la fauffe groffeffe font plus vioDECEMBRE.
1762. 139
lens , la compléxion eft altérée , l'appétit
languit , toute l'habitude eft affoiblie ,
& l'on fent des douleurs exceffives dans
la région des reins & du pubis. Tout
ce qu'on vient d'avancer eft appuyé
fur des exemples , parmi lefquels on
trouve l'hiſtoire d'une femme qui a
porté une mole plus de quatorze ans ,
après avoir accouché de deux enfans.
On lit encore l'hiftoire de la veuve d'un
Marchand de Montpellier qui accouchà
d'une véritable mole à l'âge de foixantedix-
fept ans. Celle- ci eft fuivie d'une
obfervation fur la génération & fur
l'expulfion d'un faux germe d'une efpéce
particulière,
On peut ici former une queſtion
fçavoir fi une femme peut engendrer
un faux germe fans les careffes de l'homme
ceux qui penfent que les vierges
auffi bien que les femmes font fujettes
aux défordres de la conception , diſent
que Galien a eu raifon de comparer les
oeufs des poules aux moles des femmes ;
qu'une femme pourroit faire une mole
fans la communication d'un homme ;
que la forte imagination d'une fille
amoureuſe pourroit faire une impreffion
fuffifante fur des matières renfermées
dans les parties naturelles & qu'enfin
146 MERCURE DE FRANCE .
on avoit des exemples de pèrfonnes d'une
vie exemplaire , qui avoient engendré
des moles fans avoir connu aucun
homme.
Cet Article finit par plufieurs Hiftoires
de moles volantes ; on regarde
ces Hiftoires comme des contes de bonnes
femmes & les Auteurs qui les rapportent
, ne difent pas les avoir vues ,
mais ils les rapportent fur la foi d'autrui.
Le mot de Monftre fournit une carrière
fort vafte & pleine d'érudition . Il
n'y a guères d'efpéces de monftres dont
on ne faffe mention dans cet Article
comme les foetus , foit de l'homme
foit des animaux , des infectes , même
jufques aux plantes & aux fruits. La
caufe des monftres , furtout des monftres
doubles , y eft difcutée à fond ; car
avant que l'on eût découvert que toutes
les générations fe font , par les oeufs ,
les Phyficiens n'ont rien dit fur les
monftres qui pût appartenir à la véri
table Phyfique , ils ne les ont traité que
comme des erreurs & des méprifes de
la nature , qu'il falloit en quelque forte
lui pardonner & qui ne méritoient
pas leur attention , ou ne méritoient
que de l'horreur. Dans la fuite le fyftème
des oeufs étant connu , on a vù
DECEMBRE . 1762. 141
,
que la formation générale des monftres
doubles pouvoit s'expliquer par
deux oeufs , que quelque accident avoit
unis , ou avoit confondus dans l'utérus
, & en effet cette formation s'offre
d'elle - même aux yeux , dans un
grand nombre de monftres , tels que
deux enfans unis enfemble par le front
ou par le dos . Mais il arrive fouvent
que cette formation ne foit pas fi fenfible.
Des parties , foit internes , foit externes
irrégulièrement conftruites
mal arrangées entre elles , déplacées ,
tantôt fimples , tantôt doubles , ne paroiffant
pas s'accorder avec ce fyftême ,
& de grands Anatomiftes ne croyant
pas y pouvoir appliquer tous les faits
qu'ils avoient fous les yeux , ont fuppofé
des oeufs originairement monf
trueux , dont le développement , auffi
régulier que celui de tous les autres
donneroit ce que nous appellons monftres.
Et c'est là le fujet de plufieurs favantes
difcuffions aufquelles nous renvoyons
le Lecteur.
Le dixiéme & dernier Article renferme
la Science des mufcles , ces organes
deftinés pour exécuter tous les
mouvemens du corps. On y apprend
leur nature , leur différence , leurs par142
MERCURE DE FRANCE .
ties , leurs mouvemens. Mais comment
ces mouvemens s'exécutent- ils ? C'eft
ce qu'on trouve expliqué dans plufieurs
endroits de cet Article , où l'on expoſe
non feulement l'action des muſcles en
général , leur force & leur méchanimais
encore le mouvement de
plufieurs muſcles en particulier , comme
de ceux de la tête , du col , de l'épine
du dos & de l'omoplate . Les bornes
que nous nous fommes préſcrites
nous empêchent d'entrer dans un plus
long détail.
que ,
La matière de ce feptiéme Volume.
forme le dix -neuviéme , le vingtiéme
& le vingt & uniéme Volume in- 12 .
qu'on a mis fous cette forme pour la
commodité du Public . Le huitiéme Volume
in-4°. & le vingt-deuxiéme in- 12,
& fuivans font fous preffe.
DECEMBRE. 1762. 143
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON.
Trente- deuxième & trente-troifiéme Traitemens
faits à l'Hôpital des Gardes
Françoifes depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats .
AIME, MÉ
Lajeuneffe ,
Beaufoleil ,
Lacroix ,
Cernay
Goffelin ,
Larofe ,
Compagnies .
Degraffe .
H
Vifé.
Tourvillle.
Tourville.
126.TAKLafone .
Chevalier.
Of Latour.
Goignés,como non " Lecamus.
Deslauriers and chud sob Latour i
100419
144 MERCURE
DE FRANCE
.
Lafone.
Tucy ,
Nolay ,
S. Nicolas ,
Larofe.
Coëttrieu.
Coëttrieu .
Lafone .
Châtillon ,
Chatulé.
Villers.
Henry ,
Vifé.
Bucot ,
Vifé.
Belamour ,
Cola ,
Pronleroy .
Lalanné ,
Tourville .
Bouville.
Frequent ,
Desruelles ,
Chevalier,
Durand ,
Delatour.
Fromagé ,
Tourville .
Lemaire ,
Chatulé.
Desboets ,
Mathan.
Ces vingt-cinq Soldats font fortis radicalément
guéris.
AVERTISSEMENT.
Les guérifons nombreuſes , opérées
par les dragées antivénériennes todel
M. Keyfer , non feulement dans)
l'Hôpital des Gardes Françoifes , mais
encore
DECEMBRE. 1762. 145
,
ont
encore dans les Armées de Sa Majeſté
& les autres Hôpitaux du Royaume ,
attirent toujours de plus en plus l'attention
du Gouvernement. Ces fuccès conftans
& multipliés , qui ont eu pour témoins
les Médecins les plus habiles &
les Chirurgiens les plus célébres
mérité à leur Auteur une penfion de
dix mille livres , dont le Roi l'a gratifié
, ainfi que du privilége exclufif de
compofer fon reméde pour éviter toute
fraude , de l'adminiftrer & de le vendre
, fa vie durant , au prix de 13 l . 10 f.
le traitement , & avec la Boëte & la
Méthode , 14 liv . Le traitement contient
la quantité de dragées néceffaire
pour chaque guérifon .
Quoique la Méthode imprimée ne
laiffe defirer aucun éclairciffement fur
l'adminiftration du reméde , cependant
M. Keyfer , par amour pour le bien
public , croit devoir prévenir les perfonnes
qui fe trouveront dans le cas
de faire ufage de fes dragées , de ne
point fe traiter par elles- mêmes , mais
de prendre les confeils des gens de
l'art , & de s'y conformer avec foin
pendant tout le temps de la cure ; autrement
il ne peut en affurer un fuccès
auffi complet , qu'il le promet fi le
G
146 MERCURE DE FRANCE .
reméde eft bien adminiftré. Dans le cas
contraire , outre qu'il n'opéreroit pas
la guérifon , il en pourroit peut-être réfulter
des incidens défagréables, nonobſtant
la bénignité reconnue du reméde.
M. Keyfer croit donc ne pouvoir
trop infifter fur cet avis , qui eft de la
plus grande importance pour le Public ;
& en conféquence il joint ici la liste
de MM. fes Correfpondans qui connoiffent
à fond fa méthode , & dont le
plus grand nombre a adminiftré ſon
reméde avec fuccès pendant plufieurs
années. Ils feront toujours munis d'une
fuffifante quantité de boëtes , pour en
délivrer à ceux qui s'adrefferont à eux.
On pourra les confulter dans tous les
cas ; & ils fe feront un devoir non feulement
de donner leurs avis , mais même
de diriger la cure avec autant de zéle
que de fagacité.
CORRESPONDANS de M. KEYSER
dans les Provinces & dans les Pays
Etrangers.
1 M. Marmion , Docteur en Médecine,
Médecin de l'Hôpital du Roi , à Grenoble.
2 M. Razoux , Docteur en Médecine
DECEMBRE. 1762. 147
en l'Académie des Sciences de Montpellier
, à Nifmes.
3 M. Reliquet , Docteur en Médecine ,
Chirurgien de l'Hôtel-Dieu,à Nantes.
4 M. de Freffiniat , Docteur en Médecine
,
à Limoges
.
5 M.
Piers
Docteur
en Médecine
à
Troyes.
,
6 M. Dourlen , Médecin , à S. Omer.
M. Audirac , Docteur en Médecine
à Cambrai.
Aux Armées du Ror &c.
8 M. Brunier , Docteur en Médecine
à l'Armée du Haut- Rhin.
9 M. Le Cat , Médecin des Hôpitaux
de S. M. l'Impératrice Reine, à Gand,
10 M. Le Cat , Secrétaire perpétuel de
1Académie des Sciences & Belles
Lettres , Me en Chirurgie , à Rouen.
11 M. le Riche , Chirurgien Major des
Hôpitaux Militaires , à Strasbourg.
12 M. Rey , Maître en Chirurgie , rue
Tupin , à Lyon.
13 M. Delaplaine , Chirurgien au Ğouà
Bordeaux. vernement ,
13 M. Roux , Maître en Chirurgie , place
Zanghin , à Marseille.
15 M. Marel , de l'Académie des Sciences
& Belles -Lettres de Dijon , Mai-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
tre en Chirurgie , à Dijon.
à Toulouse.
16 M. Delamarque , Maître en Chirurgie
, grande rue ,
17 M. Berthe , Chirurgien Major des
Armées du Roi , à la Rochelle.
18 M. Lepage , Maître en Chirurgie ,
à Caën.
19 M. J. B. Delamarque , Maître en
Chirurgie ,
à l'Ile de Rhé.
20 M .Guillon , Maître en Chirurgie
à Orléans.
21 M. Warocquier , Maître en Chirurgie
,
à Lille.
22 M. Bourgeois , Maître en Chirurgie ,
à Amiens.
23 M. Buttet , Chirurgien Major en furvivance
de l'Hôtel -Dieu d'Eftampes ,
à Eftampes.
24 M. Duval , Maître en Chirurgie ,
à S. Malo.
25 MM. Toujeau frères , Chirurgiens &
Apoticaires ,
à l'Orient.
26 M. de Montreux , Chirurgien Major
des Hôpitaux , à Breft.
27 M. Chevreuil, Maître en Chirurgie
à Angers.
28 M. Godineau , Chirurgien Major des
Hôpitaux vénériens de Hanau ,>
à l'Armée du Haut- Rhin.
29 M. Michel , Chirugien Major du RéDECEMBRE.
1762. 149
giment d'Artois, à l'Armée d'Espagne.
30 M. le Docteur Cooper , à Londres.
31 M. Ackrell , Chirurgien Major des
Hôpitaux ,
à Stokolm .
32 M. Guyot , Chirurgien Major de
l'Hôpital ,
à Genève.
33 M. Finck , Maître en Chirurgie
à Genève.
34 M. Godde Charles , Maître en Chirurgie
,
à Bruxelles.
35 M. Naudinot , Chirurgien , à Cadix.
36 M. Leguai , Chirurgien de S. A. S.
Mgr le Margrave de Bareit, à Bareith.
37 M. Pujoff , à Conftantinople.
38 M. Datton , Doyen des Chirurgiens ,
au Mans.
M. Keyfer donnera inceffamment une
feconde lifte plus ample , lorfqu'il aura
reçu des réponſes & les déciſions de
plufieurs Médecins & Chirurgiens qui
fui demandent fa correfpondance.
Nous avons annoncé à la fin de
l'hyver dernier des Chandeliers de bois
proprement faits , portant bougie &
garde-vue , qu'on peut mettre l'un &
l'autre à la hauteur qu'on veut pour la
commodité des perfonnes qui travaillent
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
à la lumiere foit à lire ou à écrire, foit
à la tapifferie. Nous croyons par la commodité
dont ils font , devoir les annoncer
encore une fois pour ceux qui n'auroient
pas vu la premiere annonce ou
qui l'auroient oublié , d'autant mieuxque
le fieur Mannory , Ferblantier , qui
les fait , s'eft appliqué à faire le tout
autant bien qu'il eft poffible , & les
Garde -vues renvoyant plus de lumière.
Il demetre fous la porte du Palais par
la Place Dauphine , à Paris.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
RECREAZIONI Armonice , a due
Violini , & baffo continuo , da Signore
DELLIN I. Prix 6 liv .; aux
Adreffes ordinaires de Mufique . N. B.
Que cette Mufique eft à l'ufage des
jeunes Ecoliers.
L'ART de jouer le violon , contenant
les régles néceffaires à la pofition de cet
Inftrument , avec une grande variété
de compofitions très - utiles à ceux qui
jouent la Baffe de Violon , ou le Clavecin
; compofé par F. Geminiani . Opéra
9. Prix , 12 liv. Se vend à Paris , chez
DECEMBRE. 1762. 151
Madame Vendôme , Graveufe , vis-àvis
le Palais Royale , rue S. Honoré.
GRAVURE.
LE fieur Choffard , Graveur en Taille-
douce , très -diftingué dans fon genre ,
vient de publier la feconde fuite , en
fix feuilles , des Culs-de -lampes & Fleurons
de la magnifique Edition in -folio
des Fables de la Fontaine que toute
l'Europe connoît . Cette entreprife , qu'il
pourfuit avec fuccès & dont plufieurs
Arts peuvent tirer des modéles d'ornemens
& de goût , eft une traduction
fidelle en Taille - douce , des Chefsd'oeuvres
de Gravure en bois confacrés
dans l'original. Il refte encore plufieurs
autres fuites à exécuter. Le fieur Choffard
les publiera fans interruption & confécutivement
, pour répondre à l'empreffement
dont le Public a accueilli la premiere
fuite & pour reparer le long intervalle
que des circonftances inévitables
avoient mis dans l'exécution de ces
Gravures.
,
Cette deuxième fuite , ainfi que la premiere
, fe vend toujours chez la veuve
Chereau , rue S. Jacques,aux deux Piliers
d'or.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE DES SPECTACLES DE
:
LE
LA COUR
FONTAINEBLEAU.
E S Comédiens François repréfentérent
le Mardi 26 Octobre , devant
Leurs Majeftés , LA GOUVERNANTE ,
Comédie en Vers en 5 Actes du feu fieur
DE LA CHAUSSÉE. Nous avons parlé ,
dans le temps de la remife de cette
Piéce à Paris , de l'impreffion touchante
qu'elle avoit faite fur les Spectateurs
; elle a produit le même effet à la
Cour. On n'y a pas été moins fenfible
au talent de la Dlle DUMESNIL dans
le rôle de la Gouvernante . Le Sr BELCOUR
, la Dlle HUSSE & le Sr BRISART
ont eu l'avantage auffi , dans
plufieurs Scènes , d'exciter des marques
d'attendriffement ; efpéce de fuffrage
non fufpect , & tout au moins auſſi
flatteur que les battemens de mains ,
DECEMBRE . 1762. 153
dont le refpect interdit l'ufage dans les
Spectacles de la Cour.
Les mêmes Comédiens repréfentérent
enfuite pour petite Piéce le Di-
DIT , Comédie en un Acte & en Vers du
feu fieur DUFRESNI . La Dlle DANGEVILLE
, dont les talens ne font jamais
indifférens à la repréfentation des
Comédies , avoit joué le rôle de Soubrette
dans la premiere Piéce , & joua
dans celle-ci le rôle de la Tante vive &
enjouée avec la perfection ordinaire à
cette excellente Actrice. Le jeu de la
Dlle DROUIN , dans le caractère oppofé
de l'autre Tante , parut faire plaifir
& l'on s'amufa du Comique que le fieur
ARMAND a coutume de mettre dans
le rôle de Frontin.
>
Le lendemain 27 , les Sujets de la
Comédie Italienne exécutérent les DEUX
SOEURS RIVALES , Comédie en un Acte
mêlée d'Ariettes. Paroles du fieur LA
RIBARDIERE , Mufique du Sr Des-
BROSSES , l'un des Acteurs de la Comédie
Italienne . La Mufique de cette
Piéce , d'un chant facile & agréable , a
fait plaifir, en ce que de tous les ouvrages
, dans le
genre moderne d'Opéra-
Comique , celui -ci étoit le plus convenable
à précéder , fans difparate , ANGv
154
MERCURE DE FRANCE .
,
NETTE & LUBIN , Comédie en un Acte
& en Vers de la Dlle FAVART & du
fieur L *** mêlée de quelques Ariettes
du fieur BLAISE & de Vaudevilles. Cet
Ouvrage charmant dont nous avons
tant de fois répété les éloges & les fuccès
, fut exécuté par les Srs ROCHARD,
LE JEUNE CAILLOT & la Dlle
FAVART , plus agréablement & avec
plus de foin,qu'elle ne l'avoit jamais été.
La naïve fimplicité d'ANNETTE fut
rendue avec beaucoup de naturel.
Le fieur CAILLOT toucha jufqu'aux
larmes, dans le morceau pathétiqui
qui amène le dénoûment ; & les
couplets du Bailli , dont le chant eft fi
intéreffant , ont été rendus avec beaucoup
d'intelligence , de précifion & de
goût, par le fieur ROCHARD . Ce Spectacle
dont on parut s'occuper avec plaifir
, étoit orné de deux Ballets , l'un
après la premiere Piéce , & l'autre après
la feconde . Si ce dernier Ballet , n'étoit
pas exactement du genre de la Piéce
qu'il terminoit , c'eft que l'on avoit facrifié
ce rapport, au plaifir de voir danfer
les premiers Sujets de l'Opéra en
hommes & en femmes , qui font auſſi
les principaux de ce qui compoſe le
Service ordinaire des Ballets du Roi,
DECEMBRE . 1762. 155
Le Mercredi 3 Novembre, les mêmes
Comédiens repréſentérent ON NE S'AVISE
JAMAIS DE TOUT , Opéra- Comique
en un Acte & en profe , mêlé de
morceaux de Mufique. Paroles du S. SEDAINE
. LaMufique du S.de MONSIGNI .
Cette Piéce fut fuivie du MARECHAL
FERRANT , autre Opéra- Comique en 2
Actes, Paroles du fieur QUÉTANT, Mufique
du fieur PHILIDOR. On a diſtingué
dans ces repréſentations,le talent naturel
& agréable , avec lequel le fieur
CAILLOT fait valoir une fort belle voix .
Il rend l'imitation des caractères les plus
bas, avec une forte de nobleffedu genre,
fi on le peut dire, qui met cette efpéce de
comique à portée de ceux-même, à qui
la fupériorité d'état en dérobe les modéles.
Le jeu du fieur LA RUETTE a
paru amufant , & l'on a remarqué la
maniere précife & comique avec laquelle
il rend certaines Ariettes d'images &
de caractère . On a rendu juftice à l'agrément
de la voix & à l'art du chant
de la Dlle LA RUETTE , dont on doit
eſpérer que l'action théâtrale ſe formera.
Le Jeudi 4 , CINNA , Tragédie de
Pierre Corneille , fut repréfenté par les
Comédiens François .. On décora cette
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Aurepréſentation
d'une nouvelle pompe ,
dans l'exactitude du Coſtume . Ön y vit
Cinna & Maxime revêtus de la Toge
Romaine bordée de pourpre ,
gufte en avoit une entierement de cette
couleur , pour coëffure une Couronne
de laurier entrelacée dans les cheyeux.
Tel que tous les veftiges de l'antiquité
nous repréfentent les Céfars.
Au deuxième & au cinquiéme Acte ,
l'Empéreur étoit affis fur un riche fiége
de forme antique , diftingué de ceux
fur lefquels étoient Cinna & Maxime.
Un nombreux cortege de Romains , &
des Licteurs armés de leurs Faisceaux
accompagnoient Augufte & garniffoient
le fond du Théâtre , dans fes entrées fur
la fcènc. Cette Tragédie fut bien jouée ;
& le rôle le plus frappant ( celui d'Emilie
) rempli par la Dlle CLAIRON , a
dé couvert qu'il eft poffible d'ajouter à
la force & au fublime de CORNEILLE ;
ce qu'on n'auroit ofé penfer & ce qu'on
n'auroit pu dire avant d'avoir connu les
talens de cette A&trice . La petite Piéce
qui fuivit CINNA , fut les MOURS DU
TEMPS , Comédie en un Acte en profe
du fieur SAURIN , de l'Académie Françoiſe.
Cette Piéce, d'un comique noble ,
dont nous avons annoncé les fuccès
,
DECEMBRE. 1762. 157
Paris , dans le temps de fa nouveauté ,
étoit d'autant mieux placée après Cinna ,
que la Dlle DANGEVILLE y jouant un
principal rôle comique & la Dile CLAIRON
en ayant joué un tragique, on avoit
raffemblé dans le même fpectacle , en
principales Actrices , tout ce qu'on peut
imaginer de perfection dans les deux
genres d'action dramatique .
Le Mardi 9 , les Comédiens Italiens
jouerent trois Piéces très- comiques, ſçavoir;
1º.LA NOUVELLE TROUPE,dans
laquelle le fieur CAILLOT avoit commencé
à faire connoître à Paris fa voix
& fes talens ; & dans laquelle il a fait
grand plaifir à la Cour. 2 °. Les CAQUETS,
Comédie en 3 Actes & en Profe, 13
imitée du fieur GOLDONI par les Sieur
& Dlle RICCOBONI . La Dlle CAMILLE
fuppléa dans le Rôlle de Babet à la Dlle
RIVIERE , que l'état de fa fanté retenoit
au lit. 3 °. La SOIRÉE DES BOULEVARDS
, par le fieur F A VAR T.
Cette derniere Piéce amufa beaucoup .
Tous les Acteurs , en trop grand nombre
pour en rappeller les noms , y
jouerent avec ce feu que donne le zele
& le défir extrême de plaire . La Décoration
de cette Piéce étoit d'un agrément
fingulier par l'exacte vérité d'imi158
MERCURE DE FRANCE .
tation , par les variétés amufantes & les
effets pittorefques qu'on y avoit ménagés.
Les Boutiques des Caffés les plus
apparens , les Loges de Jeux , avec les
Parades en perfonnes naturelles & en
marionnettes , le tout , animé par une
foule de gens de divers états , offroit
une repréſentation fidele du mouvement
& du fpectacle des Boulevards de Paris,
les jours de grande promenade.
Comme les Ballets , dans cette derniere
Piéce, font tellement liés aux fcènes, que
fouvent ils en font partie ; ce jour feu-
´lement,toutes les Danſes furent éxécutées
par les Sujets de la Comédie Italienne ,
elles étoient de la compofition du fieur
BILLIONI , Maître des Ballets de cette
Comédie. Entre autres Entrées qui firent
plaifir, on vit avec fatisfaction une
Contredanfe de François & d'Angloifes
, dont les Figures produifoient un
effet varié & d'agréables tableaux .
Le Mercredi 10 , les Comédiens François
repréſenterent le MAGNIFIQUE ,
Comédie en profe , en deux A&tes , du
feu fieur DE LA MOTTE . La Comédie
fut fuivie de la deuxiéme repréſentation
de Pfyché , Opéra . * Cette repréſenta-
* Le fieur BELCOUR , repréſentant Zima , annonca
très-ingénieufement l'Opéra , au dénoû,
DECEMBRE . 1762. 159
tion fut éxécutée par les mêmes Acteurs
de la précédente , avec plus de perfection
encore & fit un nouveau plaifir
à tous les Spectateurs.
Nous avons parlé dans le précédent
Mercure , de l'éclat des Décorations
fpécialement du Palais de Vénus qui
fuccéde à la repréfentation des Enfers
& termine le Spectacle . La premiere
fois , on avoit enchiri le Trône de la
Déeffe de quelques pierreries ; on jugea
devoir donner un nouvel éclat à cette
dernière repréſentation . En effet , au
milieu & vers le fond de ce Palais
dont toute la conftruction eft de verd
d'émeraude enrichi d'or , eft une Coupole
foutenue fur des Colonnes d'ordre
Ionique . C'eſt cette partie qu'on avoit
entiérement garni de pierreries ; les
Cannelures des colonnes , leurs Bazes
leurs Chapiteaux avec les Volutes
les Entablemens dans toutes leurs parties
, les Archivoltes ou Bandeaux des
Arcs , tout étoit garni & prèfque couvert
de cette éclatante matière ; mais
avec un tel Art , que les ornemens de
ment de la Comédie , comme une Fête qu'il avoit
fait préparer. Cet Acteur avoit été chargé de com.
pofer ce Couplet de liaiſon , & l'on ne pouvoit
s'en mieux acquitter.
160 MERCURE DE FRANCE.
l'Architecture n'en étoient que plus
fenfiblement deffinés , & les effets de la
perfpective très - bien confervés. On
avoit difpofé ces pierreries , en forte
que celles de couleurs fortes & de ton
grave fe trouvant fur les Parties ombrées
des colonnes & les brillans
blancs fur les cannelures des côtés
clairs , le contour de ces colonnes en
étoit exprimé aux yeux comme par la
Peinture. Les différentes groffeurs de
ces pierreries étoient diftribuées conformément
à la force des Membres
d'Architecture ou à leur légéreté , ainfi
qu'aux diſtances locales que devoit
produire la perfpective . Le Trône , dont
le Doffier étoit furmonté de deux tourterelles
groupées , formées par des brillans
blancs , tous les ornemens du Trône
& le Baldaquin qui lui fervoit de
couronnement, étoient enrichis de pierreries
de diverfes couleurs. Le Baldaquin
étoit fufpendu par un très-gros
cordon d'or qui fortoit d'un grand noeud
en entrelas de Pierreries les glands
d'or de ce cordon ainfi que de ceux qui
renouoient les pentes des rideaux du Baldaquin
ou Pavillon en étoffe d'or à
bandes vertes brodées en diamants
étoient auffi garnis de diamans blancs
mêlés dans les frangeons.
,
DECEMBRE. 1762. 161
On a dû cette fuperbe Décoration à
l'intelligence laborieufe du fieur l'EVÊ-
QUE, Garde-magafin général des Menus
plaifirs du Roi.Il en a feul diftribué toutes
les Piéces avec autant d'art que de
goût , & dans l'efpace de moins de huit
jours ,
il a formé cette brillante Machine
, en attachant lui -même toutes ces
pierreries , aidé du fecours de fa feule
famille pour la main d'oeuvre de préparation
. Nous nous en rapportons avec
confiance à ceux qui ont joui de cet
étonnant Spectacle , pour attefter que
l'idée qu'on en donne ici est fort inférieure
à l'effet qu'il produifoit . Après la
repréſentation , on laiffa cette Décoration
éclairée , jufqu'à une heure du matin &
les portes refterent ouvertes pendant
tout ce temps à tout ce qui habitoit
Fontainebleau , fans diftinétion
que tout le monde pût en jouir . On y
accourut en foule , & l'on convint généralement
que fi les brillantes illufions
de la Féérie pouvoient jamais avoir une
réalité, c'étoit en cette occafion .
,
afin
On doit juger de l'impreffion qu'a
faite fur les Etrangers une Décoration
de cette efpéce , quand on fçait qu'il
feroit impoffible de raffembler dans
aucune Cour de l'Europe une auffi
162 MERCURE DE FRANCE.
grande quantité de ces fortes de pierreries
montées & de toutes les différentes
qualités & groffeurs néceffaires ,
tel qu'en contient le fond confidérable
appartenant au Roi dans le Magafin
des Menus.
C'est ainsi qu'ont été terminés les
fpectacles donnés pendant le cours de
ce voyage .
N. B. Après les Spectacles de la Cour du préfent
mois de Décembre , on fera dans le Mercure
prochain une récapitulation de tous ceux qui ont
été chargés de diriger les differentes parties de
ces Fêtes.
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
, L'ACADÉMIE Royale de Mufique ,
a donné le Mardi 16 Novembre , la premiere
repréſentation
d'Iphigénie
en
Tauride , Tragédie remife au Théâtre ,
Poëme de feu M. DUCHÉ , Mufique de
feus Meffieurs DESMARESTS
& CAMPRA
. ( a )
( a ) Commencé par DUCHÉ & DESMARESTS ,
fini par DANCHET & CAMPRA , &c . Beauchamps
recherch. des Théâtres.
DECEMBR.E. 1762. 163
Cet Opéra fut repréfenté pour la premiere
fois le 6 Mai 1704 , repris le 12
Mars 1712 , ( b ) le 15 Janvier 1719 ,
pour la Capitation en 1720 & le 16 Décembre
1734.
-
les
Le fort de cet Ouvrage a éprouvé
des variations . Il n'eut en 1704 qu'un
fuccès très équivoque ; fon triomphe
fut un de ceux de feue Mlle JOURNET
& de M. THE VENARD
à la repriſe de 1719. Les talens
voix & la nobleffe du jeu de ces Acteurs
, contribuerent à faire mieux fentir
les beautés de cet Opéra . Le début de
feue Mlle ANTIER en 1720 , par le rôle
d'Iphigénie , rendit cette remife momentanée
une flatteufe époque pour les amateurs
de ce Théâtre. Malgré la réunion
des talens fi fupérieurs de Mlle LE
MAURE & de M. DE CHASSÉ.
Il eft de tradition que cette repriſe
n'avoit eu qu'un foible fuccès en 1734.
Ceux qui ont joui depuis du plaifir d'entendre
ces célèbres Acteurs , qui connoiffent
la beauté tranfcendante de la
voix de Mlle LE MAURE , l'intérêt que
(b ) Cette repriſe en 1712 eft omife dans la
derniere édition des Livres de Paroles & dans prèfque
toutes les précédentes.
164 MERCURE DE FRANCE.
produifoit fa figure au Théâtre , l'art de
l'action théâtrale de M. DE CHASSÉ
auront toujours de la peine à fe perfuader
que les Rôles d'Orefte & d'Iphigénie
n'euffent alors de quoi charmer les âmes
fenfibles & de quoi plaire à tous les vrais
connoiffeurs. C'eft donc à des caufes
étrangeres, dont on voit trop fouvent l'injufte
effet aux Théâtres , qu'il faut imputér
cet accident . Les vieillards , contempteurs
du préfent , idolâtres de leur jeuneffe
paffée , donnoient encore le ton dans
le Public. Mlle JOURNET & M. THE- .
VENARD étoient prèfque contemporains
; ces vieillards crierent fans doute,
comme ils crieront toujours ; qu'on ne
pouvoit admirer , même fupporter autre
chofe que ce qu'ils avoient vu; on les crut
peut-être; ils intérefferent l'amour-propre;
ils entraînerent fans doute un Public
toujours équitable par réfléxion , mais
quelquefois trompé par le premier mouvement.
Dailleurs , on commençoit dèslors
à devenir plus amateurs de Mufique
en France. Cet Opéra étoit admirable ,
comme il l'eft encore dans la vocale des
fcènes,mais il étoit dénué dans les divertiffemens
de ce que l'on commençoit à
defirer. C'eft aquoi précisément l'on vient
de remédier dans cette derniere repriſe
DECEMBRE. 1762. 165
avec le plus heureux fuccès. Aujourd'hui
IPHIGÉNIE peut être regardé comme un
Ouvrage nouveau . Quelques longueurs
ont été fupprimées dans le Poëme ; on
en a très-judicieuſement arrangé le dénoûment
qui avoit des inconvéniens .
L'ouverture & prèfque tous les airs de
danfe ont été changés , & l'on en a
ajoutés au très- petit nombre de ceux
qu'on a confervés. On a changé de
même ou ajouté des Choeurs & des fymphonies
dans les accompagnemens . Tout
ce travail eft l'ouvrage de M. LE Ber-
TON , Maître de Mufique de l'Orchestre.
Il a rempli au jugement de tous les connoiffeurs
en harmonie , l'efpoir qu'on
avoit déja conçu de lui , & fondé par
cette derniere production les affurances
qu'on peut avoir fur un pareil Auteur
fi le foin de fa gloire & une légitime
émulation l'engagent à entreprendre
quelque grand Ouvrage , où il n'ait plus
de concurrens dans l'honneur du fuccès.
En général il n'eft point de morceaux du
nouvel Auteur , dans cet Opéra , qui ne
mérite des éloges,& qui n'ait des applaudiffemens.
L'ouverture , en confervant
quelque chofe, dans le commencement,
du genre majeftueux de ces fortes de
morceaux , flatte cependant le goût &
•
166 MERCURE DE FRANCE .
"
obtient les fuffrages des Amateurs du
genre moderne. Mais ce qu'on diftingue
particuliérement , c'eft tout le divertiffement
des Scythes au premier Acte
; furtout un Choeur adreffé à Mars ,
qui eft d'un caractère de chant & d'une
combinaiſon d'harmonie, dont il eft impoffible
d'exprimer la beauté. Des tambourins
, au troifiéme Acte , faits pour
infpirer le defir de danfer & prèſque
pour en donner le talent. Un air , au
quatriéme Acte , pour des Sacrificateurs
& pour des Prêtreffes , qui peint ingénieufement
la réunion de ces deux caractères
& dont l'effet eft charmant.
Dans le même divertiffement , des Gavotes
qui portent les délices dans le
coeur en confervant le caractère d'innocence
& la dignité convenable à des
Prêtreffes de Diane & à une Danfe religieufe.
L'Ariette eft furtout ce qui attire
une attention particuliere & des applaudiffemens
univerfels ; il eft vrai que
cette Ariette eft chantée par Mlle LE
MIERRE ; mais en cette occafion l'art
enchanteur de la Cantatrice , qui ajoute
toujours de nouvelles grâces à ce qu'elle
exécute , ne doit pas être fufpect de
preftige fur le mérite de ce morceau ; il
l'embellit fans doute, mais c'eft en le faiDECEMBRE
. 1762. 167
ne
fant mieux entendre . Ce qui eft audeffus
des éloges & dont on
peut donner des idées , c'eft la Chaconne
, par laquelle eft terminé tout
cet Opéra. Sans juger de ce que l'on
connoît de plus beau en ce genre , on
ne peut en faire de comparaifon à celle-
ci , en ce qu'elle femble composée
d'une toute autre maniere & que l'effet
a pour ainfi dire quelque chofe de furnaturel
; fur tout aux derniers couplets.
Nous fentons bien qu'on nous accufera
d'hyperbole quand on n'aura pas entendu
ce morceau ; mais c'eft le Public
au milieu duquel nous écrivons , que
nous citons hardiment pour garant de
la vérité & de la jufteffe de nos expreffions
à cet égard.
Le fieur VESTRIS , contribuë admirablement
au grand & fingulier effet de
cette Chaconne , par la jufteffe avec laquelle
il en exprime la beauté dans fa
danfe. S'il n'étoit déjà célébre , cette
entrée feule fuffiroit à conftater la fupériorité
de fes talens. Mlle LANI danfe
au quatriéme Acte dans le caractère de
Prêtreffe. Sa longue abfence & la crainte
de la perdre , ont dû rendre le retour
de fes talens encore plus chers &
plus agréables au Public . On ne fçauroit
268 MERCURE DE FRANCE .
dire fi ce font ces cauſes ou un progrès
réel de perfection , ( que l'on devoit croire
impoffible dans cette excellente Danfeufe
) qui lui donnent à tous les yeux
un nouvel éclat , de nouvelles grâces ,
& la rendent encore plus admirable
qu'auparavant. Mlle ALLARD , danfe
dans le premier & dans le troifiéme Acte
où elle fait grand plaifir. Mlle LYONNOIS
au premier A&te donne du feu au
divertiffement des Scythes par fa figure
& par le caractère de fa danfe ; ainfi
qu'elle fait partout où elle eft placée .
M. DAUBERVAL dont nous avons
plufieurs fois prédit les fuccès , juftifiera
dans cet Opéra tout ce que nous avons
avancé , & les applaudiffemens qu'il y
reçoit , ceffent d'être regardés comme
encouragemens , ils font aujourd'hui
juftice & juftice très- méritée. Nous devons
dire la même chofe de M. GAR- ·
DEL dans un autre genre de danfe .
,
La compofition des Ballets doit être
remarquée avantageufement. De plus
en plus , ils ceffent de mériter le reproche
contenu dans la Lettre d'un Ancien
Maître de Ballets ; de plus en
plus, ils approchent des rigoureufes con-
* Voyez cette Lettre dans un des Mercures de
cette année.
*
ditions
DECEMBRE. 1762. 169
ditions qu'il impofe . Ceux- ci ont le mérite
d'être non-feulement très-agréables
& très-brillans , mais raifonnés & trèséxactement
relatifs aux caractères des
airs & des Perſonnages , ainſi qu'à l'objet
qui les occafionne .
La Mufique des Divertiffemens nous
a naturellement conduits à parler de
la Danfe avant les Rôles . Ceux d'IPHIGÉNIE
& d'ORESTE , qui ont
toujours déterminé le fort de cet Opéra
, font rendus par Mlle CHEVALIER
& par M. LARRIVE'E. Les applaudiffemens
qu'ils y reçoivent l'un & l'autre
& le fuccès de l'Ouvrage, à cette remiſe,
doivent être très- flatteurs pour eux ,
d'après la remarque que nous avons faite
plus haut fur la repriſe de 1734. L'abondance
de notre Article, dans ce Mercure
, ne nous permettant pas de prolonger
les détails , il nous fuffira de dire
à l'égard de Mlle CHEVALIER , qu'il
femble qu'elle n'avoit rendu jufqu'a préfent
aucun Rôle au même degré de
perfection , & avec cette éxactitude de
jufteffe , d'expreffion & de jeu , qu'elle
rend celui d'IPHIGÉNIE. A l'égard de
M. LARRIVÉE ; la beauté de fon organe
, une certaine grâce naturelle dans
le chant , de fréquentes rencontres du
H
170 MERCURE DE FRANCE.
,
fentiment vrai dans l'expreffion , & un
feu dans l'action théâtrale qui , malgré
le befoin qu'on y fent de pratiques plus
réfléchies, ne laiffe pas réfroidir le Spectateur
tout cela réuni lui procure
dans le Rôle d'Orefte des applaudiffemens
d'impreffion naturelle , en plufieurs
endroits , & concourt au fuccès des belles
Scènes entre lui & IPHIGÉNIE ,
M. PILOT rend fort bien le Rôle de Pylade.
Celui d'Electre gagne à être chanté
& joué par Mlle LE MIERRE . A l'agrément
extrême de la voix , elle joint
tous les jours plus d'intelligence dans
la déclamation du chant , & furtout une
jufteffe dans le gefte & dans l'action
théâtrale , que l'on rencontre rarement
dans les Acteurs de ce Théâtre . On
croit s'appercevoir qu'elle regle fon jeu ,
qu'elle le forme , fur les bons modèles
du Théâtre François, Tel eft au moins
le jugement de ceux qui s'appliquent à
obferver, avec quelque attention, les divers
talens qui compofent nos Spectacles.
M. GELIN chante & joue le Rôle
de Thoas avec la belle vaix & en
même temps avec la maniére de chant
& de jeu que l'on connoît à cet Acteur.
Les Directeurs n'ont épargné aucun
foin , à ce qu'il paroît , pour le fuccès
DECEMBRE. 1762. 171
de cette remife . Les changemens dans
les paroles en ont éxigé en plufieurs
droits dans le chant. La Scène des Fureurs
, dont ils ont refait le récitatif, eft
incontestablement fort fupérieure à l'ancienne
Mufique; & l'effet de cette Scène
en eft garant .
Le Décore , ( a ) dans cette remiſe, en
général n'a rien d'éclatant ni de remarquable
; mais il eft convenable & fuffifant
pour un Ouvrage intéreffant comme
celui - ci , dont l'éxécution des rôles
& les fecours brillans de la nouvelle
Mufique des Divertiffemens , devoient
faire la principale richeffe.
La critique qu'on a faite fur le peu
d'effet des flots de la mer , au troifiéme
Acte, de leurs cours dans une même direction
& de la Machine qui porte l'OCEAN
, paroît une querelle affez peu
"
(a ) Ce mot paroîtra nouveau à bien des Lecteurs,
La néceffité de l'expreffion l'a fait naître &
s'accréditer parmi les Artiftes employés au Théâtre.
Il comprend habits , décorations , machines
, coeffures & généralement tout ce qui fert
à la repréfentation dramatique. Quoiqu'il n'ait
"pas encore paffé dans la fociété , comme il manquoit
dans la langue , & qu'il aura l'avantage
des termes d'Art , qui deviennent familiers à mefure
que les Arts s'étendent , nous nous en fervirons
fans fcrupule.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
fondée. L'OCEAN eft un Dieu qui ne
paroît là qu'un moment pour rendre
une efpéce d'oracle. Il ne s'agit pas
de donner l'image d'une tempête :;
c'eft un fimple, mouvement de flors. La
machine qui porte & éleve ce Dieu , eft
pittorefque dans fon afpect , bien peinte
& bien compofée. Quelques pom-
-peufes que foient les paroles qui l'an-
-noncent , dans la vérité de l'action , ce
n'eft qu'une apparition fubite & rapide
pour inftruire Thoas , & ce n'eft point
Neptune donnant des loix à l'OCEAN
lui- même ou venant étaler tout l'éclat
de fa cour pour en impofer à la
Terre.
On a continué les Jeudis d'après la
S. Martin , les Fragmens que l'on donnoit
auparavant , les jours ordinaires
d'Opéra,
: COMEDIE FRANÇOISE.
LE fix Novembre on donna la premiere
repréfentation d'Irène , Tragédie.
Les applaudiffemens qu'excitérent
les premiers Actes de cette Piéce , ne
continrent pas des rumeurs dans la fuite,
qui purent donner lieu de croire à ceux
DECEMBRE . 1762. 173
qui ne jugent que fur parole , que cette
Piéce étoit tombée . Ces rumeurs avoient
pour prétexte ou pour fondement certains
endroits , faciles à changer ou à
fupprimer , & le défaut d'une action.
précife dans le coup de théâtre du dénoùment.
En effet , à, la deuxieme repréfentation
on ne fit que fupprimer quelques
vers, invertir quelques parties dans
le fil des dernieres fcenes, & fur-tout exécuter
le coup de théâtre dans la jufte
précifion de fes temps. La même Piéce
fut univerfellement applaudie , & prèſque
perpétuellement. On demanda l'Auteur
par les plus vives & les plus unanimes
acclamations. Ce fuccès d'applaudiffemens
s'eft conftamment foutenu
à toutes les repréſentations fuivantes
jufques & compris la feptiéme , après
laquelle elle fut redemandée très-vivement
; mais elle n'en a pas moins été
retirée au plus fort de ce fuccès , parce
que la fanté chancelante de Mademoifelle
CLAIRON fe trouva trop altérée
alors , pour pouvoir continuer le rôle
d'Irène , l'un des plus étendus & des plus
forts qu'elle ait joués. On nommeroit
ce rôle fon triomphe , fi elle avoit à en
remporter d'autre que d'elle, fur elle-même,
à chaque nouveau rôle qu'elle re-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
le préfente . Il ne faut pas diffimuler que
coup étant porté à la premiere repréfentation
fur cette portion du Public qui ne
court au Spectacle qu'en conféquence
de la foule qu'il préfume y rencontrer ,
& non par aucun goût raifonné , cette
Piéce a eu de la peine à rappeller le grand
nombre. Ce qu'on abandonne on le
condamne , & l'on cherche à le faire
condamner. Irène a donc eu des ennemis.
Nous allons mettre nos Lecteurs
défintéreffés en état de prononcer entre
eux & l'Auteur ; en prévenant néanmoins
que ,furtout dans une Piéce dont
l'intérêt est l'objet principal , un fimple
Extrait plaide bien défavantageuſement
la caufe de l'Ouvrage.
EXTRAIT D'IRÊNE ,
Tragédie en cinq Actes par M. BOISTEL
, Tréforier de France au Bureau
des Finances de la Généralité d'Amiens.
PERSONNAGES. ACTEURS.
M. LE KAIN
Mlle CLAIRON.
COMNENE , Empereur d'Orient ,
IRENE , Epouse de Comnène ,
DECEMBRE . 1762. 175
CONSTANTIN , Fils de Comnène
& d'Iréne ,
VODEMAR , Miniftre & Favori
de l'Empereur,
M. MOL
M. BRISART.
FAUSTINE , Confidente d'Irène , Mlle PREVILLE
La Scène eft dans une Ifle défertes
L'Auteur paroît n'avoir emprunté de
l'Hiftoire Byfantine que les noms des
principaux Perfonnages de fa Piéce , &
peut- être le caractère d'un ALEXIS
COMNENE , Empereur d'Orient , jaloux
, foupçonneux & violent , mais
ayant des vertus . Ce COMNENE avoit
épousé une IRENE , mais elle n'a rien
de commun avec celle de cette Tragédie.
La fable en eft entierement d'imagination.
Voici ce que l'on fuppofe
avoir précédé l'inftant où commence le
Drame .
"
Une IRENE , née felon cette fiction,
d'un Souverain François , avoit été unie
à COMNENE , Empereur d'Orient. Vo-
DEMAR , Miniftre & favori de l'Empereur
, dont il avoit furpris toute la confiance
par le mafque des plus auftères
vertus , ayant conçu un téméraire amour
pour fa Souveraine , avoit ofé le lui déclarer,
IRENE l'avoit accablé du poids
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
de l'indignation d'une âme grande &
vertueufe fur celle d'un fourbe fcélérat.
Son propre crime avoit intimidé l'infolent
Miniftre . Il avoit demandé pardon
à IRENE . Il connoiffoit la nobleſſe , ſi
on peut le dire, de fa vertu , qui n'avoit
pas befoin de l'éclat pour fe faire des
titres . Il en avoit arraché,avec le pardon
du crime , la promeffe de l'oubli & d'un
éternel fecret. Il en avoit abufé pour fe
venger de fes refus , & en même temps
pour fe mettre à l'abri de fon reffentiment.
Il l'avoit calomnieufement accufée
d'un crime atroce . Son Maître étoit
facile à faifir les foupçons . VODEMAR
étoit parvenu à lui en réaliſer de fauffes
preuves , mais avec tant de fecret, qu'IRENE
n'avoit pû ni prévoir ni même
foupçonner fon malheur. Il arracha du
coeur de COMNENE le fanglant Arrêt
qui devoit lui ôter le jour fans lui laiffer
aucun moyen poffible de fe juftifier.
IRENE étoit enceinte : l'Empire attendoit
d'elle un héritier. Des Miniftres
du crime & de la mort , faififfent
dans une nuit la Princeffe , & la tranfportent
dans une Ifle déferte avec
une feule femme attachée à elle , nommée
Fauftine. On avoit veillé fur elle , dans
ce défert, avec un foin barbare , juſqu'à
,
DECEMBRE . 1762 . 177
ce qu'elle eût mis au monde cet enfant
dont il falloit rendre compte à l'Empire
: c'étoit un fils ; on lui en laiffa la
préfence & le foin de le nourrir. Enfuite
ayant profité d'un des momens d'évanouiffement
où la faifoit tomber l'excès.
de fes douleurs & de fes peines , on lui
avoit un jour enlevé cet unique bien ,
cette unique & fi confolante efpérance.
Elle s'étoit trouvée exactement aban-,
donnée dans un lieu affreux & ftérile ,
avec la feule FAUSTINE. On avoit remis
l'héritier de l'Empire à VODEMAR :
il avoit fait,dans le plus grand fecret,un
frauduleux échange de ce jeune Prince
avec fon
propre fils qui fe trouvoit du
même âge , & qu'il croyoit par-là placer
fur le trône des Céfars au préjudice du
fils d'IRENE. Cette infortunée Princeffe,
dans fon défert , n'avoit fubfifté avec
FAUSTINE , que de ce que fourniffoient
quelquefois les débris & quelques provifions
des vaiffeaux , que jettoient les
naufrages, fréquens fur cette côte. C'eſt
dans la circonftance d'un de ces naufrages
que commence le premier A&te.
FAUSTINE exhorte IRENE à foutenir
encore fon infortune : elle lui fait
efpérer que ceux qui viennent d'échouer
fur le rivage feront affez fenfibles , pour
Ην
178 MERCURE DE FRANCE .
ne lui
pas refufer
des fecours
. IRENE
apperçoit
un jeune
homme
qui héſite
d'avancer
vers elles. Son coeur
, par un ſecret
inſtinct
, eft prévenu
en ſa faveur
:
elle recommande
à FAUSTINE
de s'informer
fi ce jeune homme
a des com- pagnons
dans l'ifle & de l'en inftruire
. Elle interroge
cet inconnu
. Il répond avec une noble franchiſe
, que fon nom eft CONSTANTIN
; que Byzance
eft fa patrie. Au nom de Byzance
IRENE
redouble
d'intérêt
& de curiofité
fur le fort & fur l'état du jeune inconnu
. Il fatisfait
à fes queftions
. Un amour
mutuel
l'avoit
dès l'enfance
attaché
à une
jeune
Princeffe
nommée
ALMERIE
. THEMIR
, fils de l'Empereur
, en étoit amoureux
. Ses voeux
avoient
été rejet- tés. THEMIR
, injufte
& violent
, avoit armé
le pouvoir
fuprême
pour enlever ALMERIE
. Mais CONSTANTIN
l'avoit
rejoint
; il fuyoit
avec elle ; ils avoient été découverts
. L'Empereur
alors avoit fait embarquer
ALMERIE
pour
l'ac- compagner
dans
le voyage
faſtueux qu'exigeoit
l'alliance
qu'il alloit contrac ter avec une Princeffe
étrangere
. Le fils
& le Miniftre
de l'Empereur
étoient
du même
voyage
. CONSTANTIN
, empor- té par la violence
de fon amour
, s'étoit
DECEMBRE. 1762. 179
embarqué de fon côté pour tenter de
rejoindre encore fon ALMERIE . Mais
ayant été battu par la tempête pendant
trois jours , fon vaiffeau entr'ouvert l'avoit
enfin jetté fur cette ifle déferte .
c'eft ainfi qu'il apprend à IRENE le
fort qui la fui fait rencontrer. Elle s'informe
de COMNENE , de ce qu'on dit à
Byzance d'IRENE , & fi fon fils exiſte ?
CONSTANTIN l'inftruit de tout ; l'Empereur
regne avec gloire ; & le bonheur
l'accompagne. THEMIR , ce cruel perfécuteur
, eft le fils d'IRENE , dont on
croit que la naiffance a coûté la vie à fa
mere. IRENE le défabufe en lui déclarant
qu'IRENE refpire encore ; elle lui
raconte tout ce qu'elle a éprouvé de .
malheurs . Constantin voit tant de
rapports entre la fortune de cette malheureufe
IRENE & la fituation de celle
qui lui parle , qu'il ne doute pas que ce
ne foit elle-même. Il veut tomber aux
pieds de fa Souveraine ; elle l'arrête . Ces
refpects ne lui étoient dûs que fur le
thrône ; elle ne lui diffimule plus ni fa
condition ni toute fon infortune . FAUSTINE
vient interrompre ce récit : elle at
vu l'EMPEREUR & VODMAR avec lui ,
le naufrage les a fait échouer fur les
terres de l'Ifle. IRENE regarde CONSH
vj
180 MERCURE DE FRANCE.
•
TANTIN avec inquiétude : il ne l'avoit
point informée de cette circonstance ;
elle en conçoit un jufte foupçon : mais
CONSTANTIN l'affure que les vents ou
un Dieu ont fans doute difpofé cet événement
, dont il n'avoit nulle connoiffance.
IRENE , que guide le pouvoir
fecret du fang , ne peut croire que ce
jeune inconnu ait voulu la furprendre :
elle lui confre le projet de fe venger en
fejuftifiant. Elle accufe donc librement
devant lui le fcélérat VODMAR : elle le
charge de tout ce qu'une fi légitime
haine peut inſpirer de titres odieux : elle
compte fur CONSTANTIN ; elle le follicite
de prêter fon bras à punir luimême
le coupable ; mais enforte que
fa vie cependant foit affez prolongée
pour juftifier l'innocence de la fienne.
CONSTANTIN confterné héfite de répondre.
Avec quelle douleur enfin apprend-
t- elle alors qu'il eft le fils de ce
fcélérat ! VODMAR Tout fon penchant
céde un moment à l'horreur de cet incident;
ce penchant la ramène malgré cela
à la confiance : elle conjure au moins
CONSTANTIN de ne point révéler le
fecret de fon nom & de fon forti, ni à
l'EMPEREUR ni à VODMAR, CONSTANTIN
le promet.
DECEMBRE . 1762. 181
DEUXIÈME ACTE.
,
VODEMAR , agité de regrets & de
remords , déplore le fort de THEMIR
fon véritable fils , ' que l'on croit englouti
dans les flots . L'Empereur le
joint , il eft troublé des accidens qui le
pourfuivent. L'horreur du lieu où il fe
trouve ajoute à fa terreur. Il croit que le
Ciel n'approuve pas l'hymen qu'il va
contracter avec SOPHIE , Princeffe
d'Albanie : le fouvenir d'IRENE l'afflige
& l'inquiéte. VODMAR cherche à calmer
fes craintes & à l'affermir fur le
nouvel hymen. La nature arrache à
VODMAR des voeux ardens pour le falut
de THEMIR. La nature , dont l'Auteur
n'échape aucune occafion de faire entendre
le fecret langage , fait dire à
l'Empereur avec une forte de confufion
à l'égard de ce THEMIR qu'il croit fon
fils :
La nature infenfible a repouflé les cris
Que m'adreſſe le fang de mon malheureux fils.
VODMAR inſpire & conçoit lui - même
des foupçons contre le véritable , fils
de l'Empereur , ce CONSTANTIN , qui
paffe pour le fien.
182 MERCURE DE FRANCE.
» Le danger de THEMIR ( dit- il ) l'audace de
» mon fils ,
» Tout m'afflige & confpire à glacer mes efprits .
» Que prétend CONSTANTIN dans les lieux où
>> vous êtes ?
» Où peuvent tendre enfin fes fareurs indif-
>> cretes ?.
Sous l'aspect d'un phantôme une femme le
» fuit :
» L'un & l'autre me voit , s'épouvante & s'enfuit.
Alors CONSTANTIN fort d'un antre.
L'Empereur l'apperçoit. Il veut l'interroger
feul il ordonne à VODMAR d'aller
faire tout préparer pour quitter au plutôt
cet affreux défert.
CONSTANTIN fe préfente à l'Empereur
avec cette noble affurance que
donne la vertu. Il avoue que fon amour
pour ALMERIE lui avoit fait entreprendre
de voler après elle , de rejoindre
fon Souverain dans l'efpoir de le toucher
en faveur d'une tendreffe mutuelle.
A l'égard de cette femme (d'IRENE)avec
laquelle il a été rencontré , il trace une
image touchante de fon état , fans rien
déclarer de ce qu'elle lui a confié fur fon
nom & fur fa condition : il difpofe déja
le coeur de Comnene en faveur de cette
inconnue.
DECEMBRE . 1762. 183
Secourir l'infortune eft le premier devoir ,
» Le plaifir le plus pur de l'abfolu pouvoir.
Cet Empereur établit fon caractere
par cette maxime que l'Auteur lui fait
dire en fentiment. IRENE couverte d'un
voile s'offre à lui pour l'implorer.
» Eft- il vrai (dit- elle) qu'un grand Prince , un
» héros invincible ,.
>>
Daigne aux malheurs d'autrui n'être pas in-
>> fenfible ?
COMNENE.
» Dieu qui créa les Rois ſe repofe ſur eux
>> Du foin de l'acquitter envers les malheureux "
Dans cette fcène touchante , qu'il
faudroit lire en entier , & dont les talens
de Mademoiſelle Clairon font fi admirablement
valoir le pathétique , IRENE ,
inconnue, attendrit l'Empereur par l'expofition
des maux qu'elle a foufferts . I
lui offre un afyle à fa Cour. Mais quel
coup de foudre ! c'eft auprès de cette
SOPHIE qu'il doit époufer , qu'il prépare
des jours heureux à IRENE , qu'il ne
foupçonne pas fous ce voile . Elle refuſe
ce fecours : elle voudroit fe cacher dans
la nuit du tombeau : mais ajoute- elle ( à
Comnene. )
"»
Vous époufez SOPHIA ! ..... IRENE n'eft donc
» plus ?
184 MERCURE DE FRANCE.
Que je plains fa jeuneffe , que je plains fes
>> vertus !
» Vous qui la connoiffiez je vous plains davan-
›› tage.
COMNENE Convient qu'IRENE avoit
des attraits ; que fon amour auroit
fait leur bonheur : mais il n'y faut plus
penfer.
Ceffez ( dit-il) de retracer
» Un nom que devant moi l'on n'ofe prononcer .
>> Dieu jufte !
•
IRENE ( à part. )
L'inconnue fupplie l'Empereur de la
rendre à fon pere , à fa patrie : elle refufe
de déclarer fon nom en s'exprimant
ainfi :
» Avili , confondu dans les noms criminels ,
» Il ne doit plus frapper l'oreille des mortels.
» Je vous l'ai dit , Seigneur , le triomphe du
1. > crime
» Me retient enchaînée au milieu de l'abîme ,
Sa rage fur ma gloire a verfé fon poiſon :
» Ce n'eſt qu'à la vengeance à prononcer mon
>> nom .
L'Empereur voudroit connoître fes
ennemis : il offre de la venger. Il infifte
encore pour apprendre qui elle eſt : mais
il cede au trouble que cet empreffement
E
DECEMBRE. 1762. 185
caufe à l'inconnue : il l'affure que le feul
Pilote chargé de la conduire faura d'elle
les lieux où elle veut diriger fa retraite.
L'inconnue alors fe retire en comblant
l'Empereur de bénédictions qu'elle lui
adreffe .
» Puiffe SOPHIE enfin , plus heureufe qu'IRENE ...
» Eh Seigneur ! ( pardonnez au zéle qui m'entraîne.
) сс
» Puiffiez- vous ennemi des vils adulateurs
ל כ
Repouffer conftamment le confeil des flat-
>> teurs ;
Par eux les plus grands Rois font fouvent
» trop à plaindre :
C'eft le plus grand des maux que vous ayez à
>> craindre.
VODEMAR entre fur la fcène au moment
qu'IRENE fe retire. Elle fait un
mouvement de furprife & d'horreur. De
fon côté VODEMAR examine avec intérêt
cette femme voilée : il la conduit des
yeux avec attention . Il vient apprendre
à l'Empereur que tout s'empreffe à rétablir
les ravages de la tempête & à le
mettre en état de quitter cette ifle .
L'Empereur confie à fon perfide Miniftre
ce que l'inconnue lui a infpiré de
pitié , & les fecours qu'il lui a promis
186 MERCURE DE FRANCE.
fans la contraindre à révéler fon état &
fon nom mais VODMAR qui croit
IRENE morte depuis long -temps, & qui
foupçonne que ce voile cache ALMERIE
détermine l'Empereur par ce
foupçon à révoquer cette condefcendance
, & même à ufer du droit violent .
de l'autorité , pour faire tomber à fes
yeux un voile fi fufpect.
,
TROISIÈME ACTE.
IRENE confie à CONSTANTIN que
l'Empereur s'eft attendri de ſes maux
mais que la feule humanité a produit
ce fentiment , & que , comme IRENE
comme elle - même , elle n'y a aucune
part. Elle a découvert qu'elle avoit été
accufée d'un crime dont elle ignore l'efpéce
;
» Mais ( pourfuit-elle ) il doit être énorme &
» même vraisemblable ,
» J'en juge par mes maux , par la main qui
>> m'accable ,
» Mon époux a lui- même ordonné mon trépas ,
» Et le remords fe taît ! Il ne me venge pas !
COMNENE n'eft pas facile à défabufer
; elle ne veut pas donner à fes enneDECEMBRE.
1762. 187
*
mis la joie de la voir fuccomber ; elle
veut fuir & recourir à la vengeance . Elle
apprend par CONSTANTIN que l'Empereur
veut encore la revoir , qu'elle
ne pourra plus refter inconnue . C'eſt
avec le plus fenfible regret, qu'elle trompe
les yeux d'un époux ; mais le foin de
fa gloire l'éxige ; elle est déterminée à
refufer conftamment de fe découvrir.
Elle attend l'effet des promeffes de l'Empereur;
elle attend le fecours du Temps.
Son fils peut paroître , la protéger & la
venger. Les foupirs que cet efpoir arrache
à CONSTANTIN allarment IRENE.
Cependant il lui laiffe efpérer que
ce fils viendra ; il envie le plaifir qu'il
aura de la venger d'ennemis qu'il ne
peut connoître , car il juftifie toujours
auprès d'elle VODMAR qu'il ne peut
foupçonner des crimes qu'elle lui impute.
On entend du bruit ; c'eft l'Empereur.
CONSTANTIN tremble pour
IRENE ; il fait des voeux pour le fuccès
des fiens. Le caractère de ce jeune
homine fait dire en regret à la Princeffe :
>> De ce Mortel aimable un Barbare eſt le Père ! .
IRENE , toujours voilée , reclame les
promeffes de l'Empereur fur les moyens
de la faire remettre dans fa Patrie. Il in188
MERCURE DE FRANCE.
fifte fur la néceffité de favoir auparavant
à qui il aura donné ce fecours . Il
excufe , en quelque forte , par l'intérêt
de l'Etat la contrainte qu'il fera obligé
d'exercer pour arracher ce fecret.
IRENE conftamment rejette les prieres
& les menaces .
» Le comble du malheur ne laiffe rien à craindre ;
» Seigneur , j'ai plus appris à fouffrir qu'à me
» plaindre :
ود
» Vos bienfaits font à vous , mais mon nom eſt à
» moi.
» Je fais ce qu'il exige & ce que je vous dois.
ל פ
Apprenez qu'il n'eft pas d'horreur que ne ſur-
>> monte
» Un courage éprouvé qui ne craint que la
>> honte :
J'attends que fur mon fort un père ait pro-
» noncé.
L'Empereur alors ordonne impérieufement
qu'elle leve ce voile : il fait
même un mouvement qui oblige IRENE
de s'écarter ; mais elle l'arrête avec dignité
en difant :
· »Un tel ordre m'étonne ;
» Je ne puis y foufcrire , il vaut mieux demeurer
» Dans l'état de douleur dont vous m'alliez tirer :
» Je ne crains plus les maux ; j'y fuis accoutumée;
» Je ne tremble & ne vis que pour ma renommée.
DECEMBRE . 1762. 189
» Au gré de mon eſpoir elle me fait agir ;
» Et plutôt qu'à vos yeux je m'expofe à rougir ,
» Plutôt que juſques - là mon malheur m'avi-
>> liffe ,
» Que mon fang..... oui fur vous , que mon fang
» rejaillife .
Pénétrée de douleur elle veut fe retirer
; mais COMNENE s'oppofe à fon
paffage.
» Laiffez-moi loin de vous vivre ou mourir en
ဘ
paix.
» Vous infultez , cruel , à mon fort déplorable :
» Un méchant a donc fçu vous rendre inéxo-
» rable ,
» Défigurer vos traits
"
COMNENE.
· Ces mots , ce fon de voix ,
» Ces reproches amers......C'eft eile que je vois :
Je fuis inftruit.
IRENE fe croyant reconnue.
Quel trouble ! & qu'ai- je dit !
COMNEN E.
» Perfide ,
» Que la révolte entraîne & que rien n'intimide ,
» Qui me trompes encore après m'avoir trahi. ‹
IRENE à part , trompée par ce reproche.
Ah Ciel où me cacher ! mon fort et éclairci.
190 MERCURE DE FRANCE .
COMNENE.
» Sous ce voile impoſteur vous bravez ma ven-
» geance ;
>> Ce dernier trait manquoit au comble de l'of-
>> fenſe.
» Je pars , eh bien vivez dans cet affreux ſéjour.
» Recueillez-y le fruit d'un malheureux amour.
夔
Ce dernier mot déchire le coeur d'IRENE.
Elle frémit de cette accufation .
Toujours voilée elle tombe aux pieds
de COMNENE . Elle le conjure de s'expliquer.
Ce ne font point fes reproches
qu'elle a craints ; mais l'inutilité des efforts
qu'elle feroit pour le détromper ;
elle finit cette touchante prière par ces
vers :
» Ne me rebutez point ; je mourrai dans vos bras.
» Vous détournez les yeux ...vous ne m'écoutez
» pas !
COMNENE , reprenantſon caractère d'humanité.
» Avez-vous dû penſer que je fulle un barbare ?
» Je pardonne le crime alors qu'on le répare.
» Si THEMIR m'eſt rendu ..... Pourvu que moins
haï ,
» Son Amour mieux reçue , & moi plus obéi.
IRENE , avecſurpriſe .
>> Que parlez-vous d'amour ? Me ferois- je abuſée ?
COMNENE.
>> Je vous parle d'un fils dont l'amour mépriſéé...
DECEMBRE. 1762. 191
IRENE.
» Ce ne peut être à moi que s'adreffent les feux.
à
part.
à Comnène.
» Rentrons dans mon néant . Nous nous trom-
" pions tous deux.
Nous avons rapporté la plupart des
vers de cette Scène , pour mettre nos
Lecteurs à-peu -près dans la pofition des
Spectateurs , pour lefquels cette double
méprife eft ttés - intéreffante en action .
COMNENE,Comme on a dûle préffentir,
préoccupé des foupçons deVODMAR , a
pris pour ALMERIE IRENE , qu'il ne
peut croire encore au monde. IRENE de
fon côté, plus occupée d'elle que de cette
ALMERIE , a dû s'appliquer tout ce que
lui dit l'Empereur, & fe croire reconnue,
jufqu'à ce que l'amour de THEMIR , en
découvrantla méprife, rejette les perfonnages
dans une nouvelle incertitude.
La Scène eft ingénieufement interrompue
par VODMAR , qui vient annoncer
que ce THEMIR , cru Fils de l'Empéreur
, a échappé aux dangers du naufrage
. IRENE , qui croit auffi retrouver fon
fils dans ce THEMIR 's'en applaudit
en s'écriant avec joie : » Ah Ciel ,
THEMIR !
192 MERCURE
DE FRANCE .
VODMAR perfuadé que ce voile
couvre ALMERIE , replique avec dureté
:
• Oui , Madame , lui-même.
» De vous ſeule haï , le Prince qui vous aime
→ Renaît , tremblez.
IREN E.
» Si ce Prince eſt vivant, c'eſt à vous de trembler.
» A mes bouillans tranſports mon coeur fuffit à
» peine...
» Themir ! Ah frémiffez , reconnoiſſez Irène.
à VODMAR , en fe dévoilant.
» Monftre * , vois ton ouvrage & le vois en tremblant.
> Va , ton heure eft venue & ma vengeance eſt
כ כ
prête ;
» Je vois le glaive , il eft fufpendu ſur ta tête.
» Thémir eft mon eſpoir ; par le Ciel amené
» En ces mêmes deſerts... C'eſt ici qu'il eſt né
» Thémir vera l'état où l'on réduit ſa mère ;
» Il entendra mes cris , éxauxcera mes voeux .
» Dans les bras de mon fils je vous attends tous
>> deux .
*
Par la force que Mlle CLAIRON ajoute à cette
énergique apoftrophe , IRENE n'est plus une
fimple Mortelle qui parle c'eft un Dieu qui
tonne fur des coupables qui l'ont offenfée .
La
DECEMBRE . 1762. 193
La furpriſe de l'Empereur , la confternation
de VODEMAR ne leur permettent
pas de retenir IRENE . Reftés feuls ,
COMNENE reproche d'abord à VODEMAR
d'avoir mal affuré fa vengeance ,
puifqu'IRENE refpire encore . Celui- ci
rejette cette faute fur l'Exécuteur de ce
cruel Arrêt. COMNENE réfléchiffant enfuite
fur l'affurance de cette Princeffe ,
interroge fon Miniftre.
• ·
» Répondez - moi ... Du crime eft- ce là le langage?
>> Le crime connoît - il cette noble fierté ?
VODEMAR , trop intéreffé à ce que
fon Maître croye toujours IRENE Coupable
, lui rappelle tout ce qui peut lui
confirmer cette opinion . Cependant ,
par un fentiment intérieur , COMNENE
fe fent accablé des maux qu'IRENE a
foufferts . Cette miraculeufe Providence
qui a prolongé la vie de cette Princeffe ,
contre toute apparence , le frappe de
maniere qu'il fe détermine à pardonner.
Il s'en explique ainfi :
>> Du Maître du Tonnerre imitons la clémence s
» Hélas je n'ai que trop imité fa vengeance.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
QUATRIÈME ACTE. ,
Les remords , étouffés dans l'àme de
VODEMAR , fe réveillent. Il est épouvanté
. Il croit voir fon Juge , fon Arrêt
fon fupplice. Il fe croit perdu . Cependant
, par réflexion, fes terreurs lui paroiffent
vaines. Il n'a point de complice
du criminel échange qu'il a fait de
fon fils & de celui d'IRENE . Par une
autre réflexion , le malheur même de
cette Princeffe lui donne des craintes .
Elle peur , au défaut de preuves , faire
agir la pitié : elle peut reprendre l'empire
qu'elle avoit fur le coeur de fon
époux. De toutes fes réflexions VODEMAR
conclud qu'il n'a d'autre reffource
que dans un crime de plus , fur lequel
il ne s'explique pas encore . CONSTANTIN
furvient ; VODEMAR lui apprend
que l'Empereur a reconnu IRENE. Ce
jeune homme fenfible & vertueux s'efforce
d'intéreffer fon prétendu pere en
faveur de certe malheureuſe Princeffe.
Il voudroit favoir quel eft donc le
crime dont elle a été accufée. VODEMAR
répond.
» Au filence éternel ce crime eft condamné ;
» Ce crime eft le fecret de l'Etat confterné.
DECEMBRE. 1762. 195
Il fait obferver à fon prétendu fils qu'IRENE
, pour laquelle il le follicite , peut
les perdre tous deux. Cependant, prenant
avec lui le parti de la feinte , il le charge
d'affurer IRENE de fon zéle à la fervir.
Cette Princeffe au défefpoir vient dépofer
dans le fein de CONSTANTIN , le
plus cruel des maux qu'elle ait éprouvés
. Ce THEMIR , ce fils fur lequel
-portoit fon efpoir , n'a pas voulu la connoître
la mifére de fon état a foulevé
l'orgueil de ce Prince féroce. Elle en a
été rébutée avec mépris. L'inftinct du
fang en prend de nouvelles forces dans
IRENE , en s'appuyant fur des motifs
. Elle ajoute , en parlant de ce THEMIR.
» La cruauté le peint dans fes regards diftraits.
» De VODEMAR en lui j'ai cru voir quelques
>> traits.
» Il n'eft point né de moi . Digne de ma ten-
» drefle ,
» Mon fils m'auroit offert une main venge-
>> reffe :
» Il n'eût point prononcé mon nom avec hor-
>> reur.
CONSTANTIN.
» Elevé loin de vous & nourri dans l'erreur ,
>> THEMIR....
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
IRENE .
» N'eft pas mon fils ; le cri de la nature ,
» Seigneur , s'eft fait entendre , & j'en crois fon
» murmure , & c.
Elle regrette d'avoir laiffé échapper
fon fecret , puifqu'elle n'eft pas vengée.
CONSTANTIN s'empreffe de la confoler
, en lui demandant la permiſſion de
fuppléer à ce fils ; à quoi IRENE répond
;
·
Vous , Seigneur !
» N'êtes vous pas le fils de mon Perfécuteur ?
Quel nouveau jour me luit ! Ce Barbare peut-
»
» être ,
» Des deftins de mon fils fe fera rendu maître .
» A fon vafte pouvoir tout l'Empire eſt ſoumis ,
» S'il nous avoit trompés ! ... Si vous étiez mon
>> fils?
CONSTANTIN exhorte IRENE à
écarter une illufion trop flatteufe pour
lui . Il cherche au contraire à juſtifier
VODEMAR , qui paroît en ce moment.
Ses difcours & fon maintien annoncent
un fourbe qui en a préparé la fraude. Il
rejette l'inimitié d'IRENE fur le malheur
qui eft toujours injufte . Il veut lui
faire croire qu'il n'en eft pas moins difpofé
à la fervir. Il feint d'avoir ofé même
DECEMBRE . 1762. 197
s'expofer à la colere de l'Empereur , pour
obtenir la grace qu'il lui vient annoncer.
Elle va être tranfportée hors de cet
affreux défert. IRENE ne s'abuſe point
par cette vague promeffe . Elle demande
fi elle fuivra fon époux. Le Miniftre
embarraffé ne répondant rien ; elle voit ,
lui dit elle , que c'eft un exil que l'on
lui prépare fous le titre de grace. Elle
preffe VODEMAR de lui apprendre quel
eft le crime dont elle a été accufée ?
VODEMAR cherche à fe laver de ce my- <
ftère d'iniquité. Tout l'Empire , ſelon
lui , auroit fait d'inutiles efforts pour
calmer la faveur de COMNENE . Luimême
s'y étoit expofé la veille qu'IRENE
avoit fubi fon Arrêt : c'eſt par la
bouche même de l'Empereur qu'il feint
d'avoir appris alors cette atroce accufation
. Voici comme il fuppofe que ce
Prince la lui avoit déclarée .
Tu connois ce guerrier que m'envoya la France :
Tufais quels font mes droitsfur fa reconnoiſſance ;
COURTENAY , dont mon coeur s'étoit laiffé charmer
?
Ce François aime IRENE : il s'en eftfait aimer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Couple affreux que l'amour, que le crime aſſocie !
Prens & lis cet écrit ; juge de ma fureur.
( à IRENE. )
5)› Épargnez - moi le reſte .
IRENE .
Achéve ,
VODEM A R..
Cette lettre
›› Annonçoit l'attentat que l'on alloit commettre;
» Le jour , l'heure , le lieu , le nom de l'aſſaſſin ,
» Dans ce Billet furpris , tracé de votre main....
IRENE ici l'interrompt avec indignation
:
» De ma main ! Et c'eſt toi... toi qui me l'oſes
>> dire !
VODEMAR replique que le falut de
l'Empire avoir éxigé que tout fùt approfondi
; qu'on avoit entendu les témoins
; qu'au moment de les confronter
avec COURTENAY , celui- ci ayoit,
en fe donnant la mort , fourni la conviction
du crime & prévenu le fupplice.
IRENE, que l'innocence éclaire, répond
avec fermeté :
» Sa mort fat ton falut ; l'innocent ſoupçonné
» Se fût juſtifié : tu l'as affaffiné .
L'Empereur furvient. Dès qu'IRENE
}
DECEMBRE. 1762. 199
l'apperçoit elle lui adreffe la parole ; &
en préfence du traitre VODEMAR elle
défavoue la Lettre ; elle recufe les témoins
elle foutient toute l'accufation
fauffe. C'eſt en ce moment qu'elle révéle
la téméraire audace du perfide Miniftre
à fon égard. Elle fe reproche fon
filence . Elle s'en excufe à l'Empereur
fur le repos qu'elle avoit voulu lui conferver
: elle avoit méprifé alors ce qu'elle
auroit dû punir : elle reconnoît trop
rard cette faute. Elle finit ce vif plaidoyer
en difant à l'Empereur :
» Cemonftre ( Vodemar ) eft devant toi. N'ayant
pû me féduire ,
כ ג
» Il m'a perdu.
COMNENE fait un cri d'horreur & de
furpriſe.
VODEMAR , prefque confondu
nie fon attentat fur IRENE . Elle couvient
n'avoir que le Ciel pour garant
de ce qu'elle avance . Elle invoque le
Ciel : elle lui redemande & fa gloire &
fon fils. Puis s'adreffant à VODEMAR ,
elle le preffe d'avouer ce qu'il a fait de
ce dépôt précieux. Appercevant qu'il fe
trouble elle s'écrie à l'Empereur :
THEMIR n'eft pas mon fils , mais l'objet de ma
» haine :
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
» Dans le rang de mon fils je ne vois que le fien :
» J'ai fait parler mon coeur , interroge le tien.
,
Le filence & la confufion de VODEMAR
commencent à faire foupçonner
la vérité à COMNENE . Le fcélérat néanmoins
ayant repris fes efprits , cherche à
fe juftifier par l'énormité même de fes
crimes qui ne peuvent s'imaginer.
COMNENE retombe dans de nouvelles
perplexités. IRENE puife dans l'infpiration
de la nature de nouveaux moyens
de percer ce mystère. Elle montre CONSTANTIN
à COMNENE comme leur
véritable fils : elle interroge elle invoque
le coeur de ce jeune homme. Celui
- ci ému , entraîné , demande pardon
à celui qu'il croit fon pere , du mouvement
qui l'intéreffe au fort d'IRENE .
Ce qui donne lieu à la belle & philofophique
obfervation de cette Princeffe :
,
Au gré de l'impoſture
L'habitude l'emporte & contraint la Nature .
Elle fait enfuite préffentir à l'Empereur
même ce qu'il a lieu de craindre
des effets de la fcélérateffe de VODEMAR.
Sa vie , le falut de l'Empire , celui
de fon fils , tout peut être immolé à fes
noirs complots . Ainfi COMNENE refte
DECEMBRE. 1762. 201
dans une cruelle incertitude. Il voit le
crime & le crime lui échappe. La fermeté
d'IRENE le confterne . Il craint d'avoir
, en elle , puni l'innocence & l'amour.
Il invoque le Ciel pour découvrir
& confondre l'impofture.
CINQUIÈME ACTE.
CONSTANTIN eft allarmé des dangers
qui menacent VODEMAR qu'il
croit encore fon pere . Il convient avec
lui que le pouvoir des larmes d'IRENE
eft trop puiflant : il promet de ne la plus
revoir. THEMIR veut demander grace
de fes procédés barbares . Le fruit de fa
réconciliation avec IRENE ne peut être
que la perte de VODEMAR , & conféquemment
la fienne. Le prétendu pere
toujours feignant avec CONSTANTIN
affecte ne favoir qu'oppofer à cet orage.
Cependant , fur les repréfentations du
jeune homme , il le charge de raffembler
tout leur monde , à la faveur de la
nuit , dans les vaiffeaux qu'il tiendra
prêts au pied d'un certain rocher. Il veut
refter feu pour méditerfes projets . Vo-
DEMAR , refté feul , dévoile dans un
monologue l'énorme attentat qu'il ne
1 v
202 MERCURE DE FRANCE .
·
devoit confier qu'à lui-même. Il ne veut
pas attendre que les pleurs & l'innocence
d'IRENE ayent perfuadé l'Empereur.
Le crime l'aveugle. Il fe perfuade qu'il
doit tout facrifier à l'intérêt de fon fils
que par l'échange il croit avoir placé
fur le trône . Il fait que COMNENE doit
entretenir encore IRENE en fecret dans
la nuit. Il fe propofe de l'attendre au
paffage : il jure fa mort. Le jeune CONSTANTIN
l'inquiéte ; fa
perte eft déterminée
. Il en attefte le poignard qu'il
porte. Le temps preffe ; il court tout difpofer
pour l'exécution de fon crime.
IRENE , bien différemment affectée
vient en tremblant attendre le fuccès de
l'entretien qu'elle doit avoir avec COMNENE.
Elle eft informée par FAUSTINE,
que THEMIR Voudroit venir expier à
fes pieds le crime de l'avoir méconnue ;
mais elle charge cette Confidente de l'éloigner
, & d'empêcher qu'il ne trouble
une conférence d'où vont dépendre ſa
gloire & fes jours. Fendant qu'elle s'occupe
de ces foins , on entend des cris .
Ces cris annoncent la mort. CONSTANTIN
accourt éperdu . Le trouble & l'épouvante
fe peignent fur fon viſage.
IRENE effrayée demande quel fang on
a verſé? CONSTANTIN ignore par qui ,
DECEMBRE. 1762. 203
comment , pourquoi vient de fe commettre
un affaffinat ? Mais dans les ténébres
il a entendu crier trois fois : il
expire : il n'eft plus . Il ajoute :
• » Le coeur faili d'effroi ,
» J'allois ....à l'inftant même , un furieux vers moi
» S'élance d'un poignard ſa main étoit armée
» Sa vue étinceloit par la rage animée .
» Ce fer en montrant fon poignard ) étoit levé.
» pour lui percer le ſein .
» Quand d'an oeil étonné fixant cet affaffin. ,
» (je n'ole l'avouer , & je ne puis m'en taire )
» Ah Madame ! j'ai cru reconnoître mon pere.
» Epouvanté , je fuis , je m'éloigne à grands pas.
A mes coups , a- t- il dit , tu n'échapperas pas.
En effet c'eft VODEMAR qui le pourfuit
jufques fur le lieu de la Scène , il veut
faire croire à IRENE qu'il pourfuit en
fon fils le meurtrier de COMNENE , tandis
que ce jeune homme s'écrie :
» Qui , moi ! Puiffe la foudre écraser le coupable !
VODEMAR fe lance fur lui en difant:
» Tremble elle eft fur ta tête ;
Mais au moment qu'il va frapper ,
COMNENE , qui pourfuivoit l'affaffin
accourt & l'arrête faififfant le poignard.
A la vue de l'Empereur , qu'il croyoit
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
immolé de fa main , le fcélérat VODE
MAR eft terraffé. Il ne peut fuir. Les
Gardes fuivoient COMNENE & l'environnent.
IRENE alors s'écrie avec tranfport
:
» C'eſt ton maître , oui ton Juge , à qui le Ciel te
» livre :
» C'eft lui ! pour te punir un Dieu le fait revivre.
COMNENE , dans fon indignation ,
demande à ce fcélérat fi le fang de fon
fils ne fuffifoit pas à fa cruauté. COMNENE
regarde encore comme tel ce
THEMIR , & c'est lui que VODEMAR
trompé par l'obfcurité, vient d'affaffiner
au lieu de l'Empereur. On le lui montre
étendu entre les rochers . Le fcélérat ne
réfifte plus à ce dernier coup. La nature
défefpérée lui arrache l'aveu de l'échange
, & c'eft par le cri de la rage qu'il
confeffe que THEMIR eft fon véritable
fils ; que de crimes en crimes il eft parvenu
à tuer de fa main , par le coup
même qu'il croyoit lui devoir affurer la
couronne . La mort , que le Criminel
doit fubir , n'a rien d'égal au tourment
qu'il éprouve. IRENE demande que
l'on prolonge la vie du fcélérat affez de
tems pourjuftifier la fienne . COMNENE
n'a pas befoin d'autres éclairciffemens :
DECEMBRE. 1762 . 205
l'innocence & la gloire de fon épouſe
font avérées par l'horreur de la cataftrophe
il tombe à fes pieds . Il reconnoît
avec joie CONSTANTIN pour le
véritable fruit de fon hymen avec
IRENE , & pour l'héritier légitime de
l'Empire. Il fe promet de leur faire oublier
les maux qu'ils ont foufferts .
REMARQUES
Sur la Tragédie d'IRENE.
Nous avons fouvent obfervé les inconvéniens
qui résultent des Fables de pure imagination ,
dans des drames dont le fuccès a été chancelant &
la réputation incertaine , malgré l'art des Auteurs
à les conftruire. Nous retrouvons dans cette Tragédie
une nouvelle preuve pour nous confirmer
dans ce principe. Nous l'avons fenti , non -feulement
à la juftice refufée par le Public à la premiere
Repréſentation de cette Piéce , mais encore
par la difficulté que nous avons rencontré à en
referrer l'Extrait , comme nous l'aurions defiré ,
pour la commodité de quelques Lecteurs , auxquels
il faut offrir dans une image fort réduite
tous les points & , s'il étoit poffible , tous les
effets d'un très - grand tableau. Mais ayant remarqué
que bien des Critiques ne s'étoient refusés au
fentiment d'intérêt qu'I REN E doit produire ,
que parce qu'ils n'avoient pas laifi tous les points
fondamentaux de la Fable , nous aurions cru
avoir à nous reprocher de fouftraire , & même
de ne pas rappeller tout ce qui peut les remercre
206 MERCURE DE FRANCE .
fans ceffe fous les yeux du Lecteur. Par le même
motif nous avons été obligés de fuivre pas à pas
le fil des Scènes , & prèſque celui du Dialogue ;
d'autant plus qu'on avoit attaqué cette partie de
P'Art dramatique dans cette Piéce . Nous croyons
que c'eft en faire l'apologie que d'en préſenter le
tiffu à ceux qui auroient été prévenus par des jugemens
précipités.
Si l'on veut le prêter au but moral que l'Auteur
montre s'être propofé , dans cette Tragédie ,
de faire voir la puillance directrice d'une Providence
qui , dans la plus profonde nuit du fecret &
de la politique, va porter le terrible flambeau de la
Juftice Divine fur le crime , pour le punir ; & fur
l'innocence, pour la venger : Si l'on voit ( comme
on doit le voir avec ſatisfaction , les complots les
plus inextricables confondus , & ne fervir qu'à
conduire un fcélérat de crimes en crimes , jufques
à celui qui , par foi , fait le plus horrible des fup
plices que puiffe fouffrir l'humanité : on doit
rendre à l'Auteur d'IRENE la juftice de convenir ,
que peu d'ouvrages peuvent difputer à celui- ci le
mérite d'avoir atteint la fin propofée , & de con+
tenir des moyens plus conféquens à ce projet.
Mais fi l'efprit humain a naturellement du pen
chant pour le merveilleur , l'orgueil de la Rai
fon le lui fait dédaigner comme une foibleffe
qui le dégrade , dans les chofes où la voix facrée
de la Religion ne parle pas d'une maniere obligatoire.
Dans les perfonnes mêmes dont l'efprit
a le plus de foible pour ce merveilleux ; lorfque
le miracle eft un peu chargé , le coeur ne fe refufe-
t-il pas au grand intérêt qu'on attend des
événemens que ce miracle opére ? Cette force du
fang , que l'Auteur prépare , & dont il diſpoſe les
progrès avec un art infini, eſt un de ces moyens qui
DECEMBRE. 1762. 207
dépendent des temps. Il n'y a pas plus d'un demi
fécle que ce fecret inftinct de la nature avoit un
crédit dans notre opinion , que peu- à- peu il a
perdu , au point qu'il eft devenu l'objet de la dérifion
des têtes les plus fobrement philofophes.
Ceci a donc pû être encore un obſtacle à cette
puiffante impreffion que fera toujours IRENE fur
les gens affez heureux pour être encore fenfibles
fans fe croire pour cela moins raiſonnables.
Il est vrai que l'Auteur a porté peut - être un
peu loin ce moyen , & que , fans rigidité fur les
vraisemblances , on pourroit avoir quelque répugnance
à admettre toutes les infpirations d'IRENE
fur l'échange. Ce qui nous a paru encore
bleffer quelques Spectateurs , c'eft la chaleur d'intérêt
qui attache CONSTANTIN aux malheurs d'IRENE
, contre les intérêts mêmes de VODEMAR
qu'il croit fon Père , & celle avec laquelle il repaffe
, pour ainsi dire , dans les intérêts de ce prétendu
Père , au moment où ce , VO DE MAR ,'
dénoncé à l'Empereur par IRENE comme le plus
grand des Scélérats , elle eft prèf-que parvenue
à le confondre L'Auteur cependant, fur ce point,
ne feroit apparemment pas fans réponſe , & fa
juftification eft prévue par ces beaux vers de la
Piéce.
Au gré de l'impofture
L'habitude l'entraîne & contraint la Nature.
>
Les bornes de notre Article ne nous permettent
pas de plus longues difcuffions. Il est vrai
quant à la contexture du Drame , que l'expofition
eft un peu longue ; mais c'est une fuite néceffaire
des fables d'imagination . Cependant, cette:
expoſition diſpoſe à un grand intérêt par la G-
1
208 MERCURE DE FRANCE.
tuation qu'elle peint & par ce qu'elle doit donner
d'attendriffement pour IRENE. L'intrigue eft
ingénieufement renouée par la méprife à laquelle
donne lieu le foupçon de VODEMAR & de
l'Empereur fur ALMERIE à la place d'IRENE .
Cette action marche d'un pas affez naturel jufqu'au
dénouement , dont l'effet eft très - beau ;
l'image du coup de théâtre frappante , & l'iffue
fatisfailante pour les Spectateurs . Il y a peutêtre
, moins encore que dans bien des ouvrages de
réputation , quelques petits fecours méchaniques
pour foutenir cette action ; mais combien compteroit
on de Tragédies où ces expédiens ne
foient pas employés ? Combien perdrions
nous d'occaſions d'être touchés , d'être attendris
, fi nous voulions fonder toujours à la rigueur
les fondemens de tous les Drames ? Il refte
pour conftant que , fur-tout avec le fecours des
rares talens de l'Actrice qui a joué ( * ) IRENE ,
cette Tragédie peut être placée au nombre des
Piéces intéreffantes.
Le Lundi 29 Novembre on a donné
la premiere Repréſentation d'une Comédie
en vers en un Acte , intitulée
Heureufement , d'après un des Contes
moraux de M. MARMONTEL . Cette
petite Piéce , écrite avec efprit , beaucoup
de feu & de légéreté , & qui préfente
un fort joli tableau à la Repréfentation
, a été très-bien reçue & fort
applaudie . L'Auteur étoit encore anonýme
, même après le fuccès.
(*) Mlle Clairon.
DECEMBRE. 1762 . 209
Miles Dangeville , Huffe , & MM.
Préville , Molé & Dubois font les feuls
Acteurs dans cette jolie Nouveauté.
S. A. S. Mgr le Prince de CONDÉ honoroit
de fa préfence cette premiere
repréſentation , fans aucun avertiffement
de fa part & fans que les Comédiens
euffent pu le prévoir. Il y a dans cette
petite Piéce une Scène de colation à table
entre un Militaire & une jeune Dame
On verfe du vin au jeune Militaire . Lorfqu'il
dit de lui verfer rafade, parce qu'il
va boire à Cypris , en regardant la jeune
Dame ; Mile Huffe qui jouoit ce
Rôle , fe leva avec empreffement , &
fe retournant avec autant de refpect que
de grâces vers la premiere Loge des Secondes
, où le Prince étoit placé ,
portant timidement les yeux vers cette
Loge , elle dit , je vais donc boire à Mars.
Cela fut dans l'inftant & très-vivement
applaudi par les battemens de mains du
Parterre & de toutes les places de la Salle
; en forte que les redoublemens de
* Cette Loge eft celle des MM. les premiers
Gentilshommes de la Chambre , cù le Prince
dès qu'il y avoit été apperçu , n'avoit pu ſe ſouftraire
aux plus vifs & aux plus unanimes applau
diffemens.
210 MERCURE DE FRANCE.
ce fuffrage interrompirent affez longtemps
la Scène.
Mort d'un ancien Acteur
Le 15 Novembre mourut M. SARRAZIN
ancien Acteur du Théâtre
François , où il avoit long-tems ſervi
avec un très-grand fuccès. Nous rapporterons
dans les Volumes prochains
ce que nous pourrons recueillir de particularités
intéreffantes fur ce célebre
Acteur.
COMÉDIE ITALIENNE.
L E5 Novembre les Comédiens Italiens
ont remis le Prince de Salerne.
Cette Piéce a été fort fuivie , & la repriſe
a paru faire très-grand plaifir.
Le 22 on a donné pour la premiere
fois le Roi & le Fermier , Comédie
en 3 Actes mêlée d'Ariettes. Paroles de
M. SEDAINE , Mufique de M. MONSIGNY
. Le Sujet de cette Piéce eft imité
d'un Drame Anglois , fort connu par
la traduction qui en a paru il y a quelques
années.
A la premiére Repréfentation , cette
Piéce , dans le genre moderne d'interDECEMBRE.
1762. 211
medes >
quoiqu'applaudie , paroiffoit
d'un fuccès douteux. On y remarquoit
déja cependant avec éloge plufieurs
morceaux de Mufique . On a fait des
retranchemens que le Public fembloit
demander ; elle eft faivie , & les Repréfentations
fe foutiennent avec un affez
nombreux concours de Spectateurs..
Nous parlerons plus en détail de cette :
Nouveauté , & avec plus de certitude
fur fon fort dans le prochain Mercure.
CONCERT du jour de la TOUSSAINT.
La Concert a commencé par une Symphonie
nouvelle de M. Gaviniés , dont les talens font
connus.
Enfuite la Meffe des Morts , de M. Gilles , que
l'on entend toujours avec fatisfaction , malgré fon
ancienneté & tout le brillant des ouvrages qui
ont été faits depuis.
M. Capron a joué un Concerto de Violon : il a
fait admirer la jufteffe & la précifion de fon toucher.
On croit pouvoir dire en géneral que le
Public defireroit que les hommes de talent , tels
que M. Capron , ne donnaffent pas tout aux difficultés
de l'art & de l'inftrument ; en un mot ,
que fans abandonner ces parties effentielles , ils
fiffent entendre de ces morceaux agréables qui ,
en flattant l'oreille , la repofent , pour ainsi dire ,
des chofes fçavantes qui exigent une grande contention
de la part de l'Auditeur.
Mlle Lemierre a chanté un nouveau Motet à
voix feule , de M. Fiocco , qui a fait plaifir , &
où elle a été applaudie.
1
}
212 MERCURE DE FRANCE.
M. Balbâtre a exécuté un Concerto de fa com →
pofition , qui a été reçu du Public avec toutes les
marques de fatisfaction que l'Auteur pouvoit defirer
.
Mlle Fel a chanté avec la belle voix & les talens
qu'on lui connoît , un petit Motet fort agréable
, & qui a été très-fenti.
Le Concert a fini par De Profundis , Motet à
grand Choeur de M. Rebel , Surintendant de la
Mufique du Roi. Le fuffrage le plus unanime a
ajouté à la réputation qu'avoit déja ce beau Motet
, & l'a placé au rang des premiers Ouvrages
de ce genre.
En général on a été très- content de ce Concert
, auffi bien que de l'exécution , qui mérite
effectivement tous les éloges qu'on lui donne.
EVENEMENT remarquable à
l'honneur des Lettres & du Théâtre
François.
LETTRE de M. DE CRÉBILLON
Cenfeur Royal , à MM . DE LA PLACE
& DELAGARDE.
MESESSIEURS ,
LES fentimens d'une longue & conftante
amitié , entre nous , & ceux que je
vous ai toujours connus pour feu mon
DECEMBRE. 1762. 213
pour
père , m'affurent que vous apprendrezavec
fatisfaction la grace diftinguée que le Roi
vient d'accorder àfa mémoire .Vousfavez,
Meffieurs , ainfi qu'un nombre de perfonnes
très-dignes defoi , que cette grace
n'eft point due à d'importunes follicitations
. C'eft à vous d'annoncer un événement
qui ferapour la Littérature &
le Theatre François une de leurs plus
glorieufes époques. Je crois devoir à cet
effet vous communiquer la Lettre que m'a
fait l'honneur de m'adreffer le Miniftre
& le Protecteur des Arts (* ) . Il joint , en
cette occafion , à des titres qu'il remplit
fi dignement , le titre de MECENE des
Lettres & de notre Théâtre. Ce que M. le
Marquis de MARIGNI a bien voulu
m'écrire à ce sujet apprendra , mieux
que tous nos éloges , & les fentimens
honorables dont il eft animé , & conféquemment
la reconnoiffance que lui doivent
ceux qui cultivent les Lettres avec
diftinction.
J'ai l'honneur d'être , &c,
A Paris ,
CREBILLON.
le 15 Novembre 1762 .
(* ) M. le Marquis de MARIGNI , Directeur gé.
néral des Bâtimens du Roi , Arts , Manufactures ,
Officier Commandeur des Ordres de Sa Majesté.
214 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Marquis de MARIGNY
à M. DE CRÉBILLON .
>>
A Fontainebleau , le 12 Novembre 1762.
E Roi vient d'accorder ,Monfieur ,
"LERiviere de feu M. de Cré-
» billon votre père , une marque bien
fignalée du cas que S. M a fait des
» rares talens de ce grand Homme . Elle
» m'a ordonné de faire faire dans l'E-
» gli e où il a été inhumé , un Tombeau
qui tranfmette à la Poſtérité la plus
» reculée , l'eftime particulière dont
» l'honoroit fon Roi . Je vous apprends
avec plaifir ce glorieux événement
» qui va lui donner une nouvelle vie.
» J'exécuterai avec tout Pempreffement
» poffible l'Ordre de Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être , & c.
LE MARQUIS DE MARIGNY .
Nous fentons trop la fageffe du confell
que nous donne M. de CRÉBILLON
pour n'y pas déférer. Quelque
contrainte que ce confeil impofe à notre
zéle particulier , & à l'efpéce d'obliDECEMBRE.
1762. 215
>
gation de notre part , de faire parler ici
la Reconnoiffance de tous les Gens de
Lettres ainfi le fuffage général
que
de la Nation ; nous fommes perfuadés
que la lettre de M. le Marquis de MARIGNI
& la manière dont elle eſt écrite
, parleront plus éloquemment que
nous fur un événement fi honorable
aux Lettres.
L'Eglife Paroiffiale de Saint Gervais
à Paris eft le lieu de la fépulture
de feu M. DE CRÉBILLON
Père , dans laquelle doit être érigé ce
Monument. L'exécution en eft confiée
au célébre M. LE MOYNE , Sculpteur du
Roi , dont on a admiré au dernier Salon
un Buſte en marbre qui repréfentoit
l'Auteur , à la mémoire duquel Sa Majefté
vient d'accorder une fi glorieufe
diftinction .
SUITE des Nouvelles Politiques
du mois de Novembre 1762.
De HAMBOURG , le 8 Octobre.
TOUTES les nouvelles que la Cour de Warſovie
reçoit de Mittau font peu favorables au Prince
Charles les Troupes que l'Impératrice de Ruffie
envoye dans cette Ville pour foutenir les préten216
MERCURE DE FRANCE.
tions du Duc de Biren , & le rétablir dans la poſfeffion
de fon Duché , ne permettent pas de croire
que les repréfentations & les follicitations du Roi
de Pologne ayent rien changé aux difpofitions
de Sa Majesté Impériale. Quelques Diftrias de
la Courlande fe font même déja déclarés ouvertement
pour le Duc de , Biren , qui doit fe rendre
à Mittau dès que les Troupes Ruffes y feront arrivées.
On dit que le Roi de Dannemarck s'occupe à
régler à l'amiable les différends qui divifent le
Landgrave de Heffe-Caffel & la Princefle fon
Epoule , au fujet du Comté de Hanau. On prétend
que cette Princeffe , en qualité de Tutrice
des Princes fes fils , aura la jouiffance du Comté
de Hanau , & que l'accommodement fera garanti
par le Roi d'Angleterre & le Roi'de Prulle .
Le mariage du Prince aîné de Heffe - Caffel avec
la Princefle Caroline de Dannemarck , pourroit
être regardé comme une fuite de cette difpofition
.
On apprend de Pétersbourg que S. M. I. a
fait publier le 31 du mois dernier un Manifeſte
en faveur du Comte de Beſtuchef- Rumin, S. M. I.
déclare que ce Comte s'eft pleinement juſtifié
de toutes les accufations que fes ennemis avoient
intentées contre lui ; & en confidération de fon
innocence & de fes Services antérieurs , Elle le
rétablit dans fes Grades de Feld Maréchal , de
Confeiller Intime , de Sénateur & de Chevalier
des deux Ordres de Ruffie. Il n'y a que la Place
de Grand Chancelier qui ne foit pas reftituée à ce
Seigneur , & il paroît qu'elle reftera au Comte de
Woronżow.
De
DECEMBRE. 1762 . 217
De MUNICH , le 29 Septembre.
Le feu a pris avant-hier aux belles Cafernes
qu'on avoit conftruites pour la Cavalerie dans un
des Fauxbourgs de cette Ville. Ce grand bâtiment
a été entierement confumé avec tout ce qu'il renfermoit,
en moins d'une heure. On évalue la perte
à plus de cent mille florins.
De MADRID , les Octobre.
Le 1s du mois dernier , toute l'Armée s'étoit
réunie à Penamacor , & avoit été renforcée du
détachement commandé par le Lieutenant Général
Don Carlos de la Riva Aguero . Ce dernier
s'étant emparé fur fon paffage de la Place de Salvatierra
& du Château de Segura , y a laillé une
partie de les Troupes. La garnifon de Salvatierra
s'eft rendue prifonniere , & s'eft engagée à ne
point prendre les armes contre Sa Majesté ni
contre les Alliés pendant le terme de fix mois.
Au moment de la Capitulation de Penamacor
la garniſon s'eft fauvée en defcendant le long des
murailles ; mais le Gouverneur de la Place , Don
Jofeph Pereyra Migreiz , & les autres Officiers de
l'Etat Major , ont été faits prifonniers de guerre.
Le Comte d'Aranda a notifié au Gouverneur que
fi la garniſon , ou un nombre égal de Troupes
Auxiliaires ne fe préfentoit pour réparer l'infidélité
de cette évafion , le bon traitement que nous
avions promis aux Habitans du voisinage n'auroit
point fon effet.
Le 26 , l'Armée étoit encore campée à Caſtelblanco.
Le Lieutenant Général Don Franciſco Cagigal
s'eft rendu à Valence d'Alcantara avec un petic
détachement . Il a fait prêter de nouveau aux Habitans
ferment de fidélité à Sa Majelté , & a pri-
K
218 MERCURE DE FRANCE.
toutes les mesures nécetfaires pour mettre cette
Place à couvert d'une nouvelle ſurpriſe.
De NAPLES, le 18 Septembre.
Les Barbarefques , depuis le s du mois dernier
jufqu'au 22 , out éffayé à quatre repriſes différentes
de s'emparer de l'Ile d'Uftica ; mais leur
tentative n'a pas réuffi , & les habitans de l'Ifle ,
quoiqu'en petit nombre , fe font fi vigoureuſement
défendus , que les ennemis ont été forcés de
fe retirer , après avoir été extrêmement maltraités.
Les Barbarefques ont menacé de revenir à la
charge avec de plus grandes forces. L'Ifle d'Uftica
a douze milles de circuit : elle étoit entiérement
déferte depuis plufieurs fiécles , & ce n'eft qu'au
commencement de l'année derniere que quelques
Liparottes fe font déterminés à aller s'y établir.
Les Barbarefques font d'autant plus inquiets de la
voir occupée par des Chrétiens , qu'elle leur avoit
toujours fervid'afyle, & qu'ils s'y trouvoient à por
tée de troubler plus aifément le Commerce de
Naples & de Sicile.
De la BASTIE , le 25 Septembre.
Le fieur Marra , après avoir pris poffeffion pour
la République de la Tour de Padolella , a détaché
trois cens Corfes du parti des Génois , avec ordre
d'aller furprendre le pays de Réforma . Ce détachement
étant arrivé à ſa deſtination , fut attaqué
& battu par Paſcal - Clément Paoli , & obligé de
revenir à la Padolella. Le Vifiteur Apoftolique
qui fe trouvoit près du lieu où s'eft paffée l'action ,
craignant que les Rébelles n'euffent du défavantage
, prit la précaution de fe retirer dans un
Couvent , où il fe fait garder par foixante hommes
à fa folde . Il a amené avec lui le Docteur
DECEMBRE. 1762. •
219
Roftino & un Moine , qui vont , à ce qu'on dit ,
prêcher dans les Pieves pour foulever le Peuple
contre la République & contre les Corfes qui lui
font attachés. Le fieur Matra eft revenu ici après
avoir laillé une forte garniſon à la Padolella ,
De GENES , le 4 Octobre .
On mande de Corfe que Paoli y a remporté
quelques avantages fur les Troupes de la République
. Un de fes détachemens tenta le 17 du
mois dernier d'emporter de vive force les poftes
avancés de Maccinaggio de Rogliano , mais il fut
vigoureufement repouffé . Paoli fe porta enfuite
avec un Corps affez confidérable dans la Pieve de
Matagna , dont les habitans s'étoient rangés de
puis peu du parti de la République , fur les follicitations
du Général Matra . Le Chef des Rébelles ne
trouvant aucune réfiftance , a fait main -baſſe fur
tout ce qu'il a rencontré , & les prifonniers qu'il a
faits ont été conduits à Corte. Tout ce canton a
été ravagé , & il faudra bien des années pour réparer
ce dommage
Des Lettres du 22 ajoutent que les Rébelles
ont mis le feu au pays d'Antifanti du côté d'Aleria
, & qu'ils fe propofoient d'entrer dans celui de
Vizzani , où eft le Colonel Partonopeo. Ils ont
avec eux deux pièces de canon . Le fieur Penzani &
le Colonel Martinetti ont raffemblé un Corps de
Troupes & le font mis en marche le 22 au foir.
Leur premier objet fera de protéger Siumorbo &
Aleria.
De TURIN , le 13 Octobre.
Nous venons de recevoir par différentes Lettrès
d'Italie , la nouvelle d'un Combat qui s'eft donné
dans le Canal de Malte entre quatre Galeres de la
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
Religion & fix Chebecs Barbarefques. L'action a
été très- fanglante , & a duré près de huit heures.
Deux Chebecs ont été coulés à fond , & les quatre
autres ont été pris . Il y a eu fur les Galeres de Malte
cent cinquante hommes tant tués que bleſſés ,
parmi lefquels on compte près de cinquante Chevaliers
, dont vingt-quatre font morts . On attend
des détails plus circonftanciés de cet évenement,
De LONDRES , le 13 Octobre.
Le 29 du mois dernier les Capitaines Nugent &
Hervey arriverent de la Havanne avec les détails
de la reddition de cette Place. La Garniſon eſt fortie
avec les honneurs de la guerre. Cet événement
eft du 20 Août.
On a trouvé dans le Port douze Vaiſſeaux de
ligne , trois autres qui avoient été coulés à fond ,
plufieurs Frégates & cent Vailleaux Marchands ,
dont quelques -uns étoient richement chargés
pour l'Europe ; enfin on compte que les richelles
que cette prife a fait pafler dans nos mains , montent
au moins à deux millions ſterlings . On fait
paffer à la Vieille Efpagne les Soldats & Matelots
Efpagnols. La garnifon , que l'on doit conduire
en Europe , eft de neuf cens trente - fix hommes.
On a trouvé dans la Place trois cens cinquante &
une piéces de canons , onze mortiers & des munitions
de guerre de toute eſpéce.
Don Louis de Velafco , que l'on avoit annoncé
mort, Colonel- Commandant du Fort More , a
été bleffé à la prife de ce Fort , & le Marquis de
Gonzalez , Colonel- Commendant en fecond , a
été tué. Les Espagnols y ont eu en outre cent
trente hommes tués , trente-fept bleffés & trois
cens dix prifonniers , indépendamment de près de
deux cens quarante hommes qui ont été tués ou
DECEMBRE. 1762. 221
noyés en voulant fe fauver dans des barques . De
notre côté , nous avons eu deux Lieurenans &
douze Soldats tués , & le nombre des bleffés
parmi lesquels le trouve un Lieutenant , eft de
vingt-huit.
Les opérations du Siége ont coûté aux Efpagnols
plus de deux mille hommes ; & notre perre ,
depuis notre abord dans l'ifle de Cuba juſqu'à la
reddition , eft de dix huit cens hommes , tant
tués que bleffés ou morts de maladie.
Si l'on s'en rapporte aux dernières nouvelles , la
valeur de l'argent & des effets appartenans à S.
M. C , qui ont été trouvés dans cette Place , monte
à quatre millions fterlings.
"
Le Chevalier Jeffri Amberft , qui commande
dans la Nouvelle Yorck , ayant formé le projet
d'enlever aux François la conquête qu'ils venoient
de faire de Saint Jean de Terre-Neuve , a charge
de l'exécution le Lieutenant- Colonel Amherſt
qui, en conféquence , s'eft embarqué à Hallifax
& à Louisbourg avec les Troupes deſtinées à cette
expédition. Il a joint le 11 du mois dernier l'Efcadre
du Roi , commandée par le Lord Colwille ,
& le 13 il a exécuté la defcente dans la Baye de
Torbay , à trois lieues de Saint -Jean . La garnison ,
compofée de cinq cens hommes , a capitulé le 18
& s'eft rendue prifonniere de guerre. Dans ces
entrefaites le Chevalier de Ternay a trouvé moyen
de s'échapper avec les cinq vaiffeaux qu'il a fous
fes ordres . On rend ici juftice à la conduite de cet
Officier. Il a longé toute notre Eſcadre à la portée
du piftolet , & l'on convient que fa manoeuvre eſt
une des plus hardies & des plus belles qu'on ait
encore faites à la mer. S'il eût perdu quatre minutes
de tems , fes cinq vailleaux auroient été pris
infailliblement.
K iij
222 MERCURE DE FRANCE .
Le Chef d'Efcadre Mann croiſe devant Breft
avec fix vailfeaux de ligne , & le Chef d'Eſcadre
Dennis a fous les ordres dix gros vaiſſeaux à la
rade des Bafques.
On a reçu à Corke la nouvelle d'un complot
qui s'étoit formé à Belle -Ifle pour la livrer aux
François le 12 du mois dernier . Un Prêtre , quelques
habitans , & une vingtaine de Soldats Anglois
avoient tramé cette conſpiration. Ils devoient
enclouer une batterie de canons qui défend
une Baye très-favorable pour une defcente , &
c'étoit dans cet endroit que devoit débarquer un
Corps affez confidérable de Troupes Françoiles ,
qui n'attendoit pour mettre à la voile que le fignal
dont on étoit convenu . Le complot fur découvert
la veille même de l'exécution par un des Soldats
Anglois qui étoient complices . Ou a fur le champ
fait arrêter tous les coupables , & le Gouverneur
a défendu qu'aucun bâtiment ne s'écartât pour
aller à la pêche.
Il vient de fe faire un changement dans le Miniftere
Le fieur George Greenville , beau -frère du
Comte d'Egremont , s'étant démis de fa Place de
Secrétaire d'Etat au département du Nord , Sa
Majefté en a difpofé en faveur du Lord Hallifax.
Le fieur Fox , ci - devant Seéretaire d'Etat , a été
déclaré Miniftre d'Etat tant au Confeil qu'au Parlement.
De SAINT-JEAN DE TEBRE-NEUVE ,
Août.
le 14
Le Chevalier de Ternay , Capitaine de Vaiffeau ,
Commandant la Divifion qui s'eft emparée de la
Côte Occidentale de cette Ifle , a expédié pour
l'Angleterre un Bâtiment Parlementaire , à bord
duquel font paflés quatre- vingt- cinq prifonniers
DECEMBRE. 1762. 223
de cette Nation , qui y doivent être échangés ( a ).
Il a auffi fait partir pour la Nouvelle Angleterre
trois Navires chargés d'habitans Anglois de Terre-
Neuve , lefquels habitans ne pourront fervir que
lorfque l'échange en aura été fait . Le Chevalier
de Ternay a enlevé avec trois de fes Canots , à
l'ouest de ce Port , un Corfaire Anglois de huit
canons & de trente-cing hommes d'équipage. Il
a fauté lui-même dans le Navire avec le fieur de
Monteil , Capitaine de l'Eveillé , & le fieur de
Cillart , Lieutenant de vailleau , avant que l'ennemi
ait eu le tems de tirer un coup de fufil ou de
canon . Il s'eft encore emparé de deux Navires
marchands qui venoient , l'un de la Nouvelle
Yorck , chargé de farine & de bifcuits , l'autre de
la Barbade , avec une cargaiſon de taffia .
Le Chevalier de Boilgelin Lieutenant de
Vaiffeau , eft déja de retour de l'expédition dont
on l'avoit chargé pour le Nord de Saint-Jean . Il
y a détruit les Forts de la Trinité & de Carbonear
, où l'on a trouvé trente - deux pièces de canon
& des armes de toute espéce . Čet Officier a
fait fauter les poudrieres , & a brulé trois cens
bateaux de pêche , ainfi que les échaffauts des
fécheries. Il eft rentré à Saint-Jean avec les cinq
Bâtimens chargés de farines & de bifcuits . Le fieur
Lamothe-Vauvert , Lieutenant de Vaiffeau , qui
étoit arrivé le premier à la Trinité ſur un bateau
de quarante hommes d'équipage , avoit réduit le
Fort , & contraint huit cens habitans de fe rendre
à difcrétion . Il s'étoit maintenu dans ce pofte avec
trente hommes jufqu'à l'arrivée du fieur de Boifgelin
, qu'il attendit pendant dix - sept heures.
( a ) Ce Bâtiment eft arrivé à Plymouth . Les Priſonniers
Anglois ont été échangés contre cent vingt & un
des nôtres , que le même Vaiffeau a conduits à S. Malo le
4 de ce mois.
K iv
224 MERCURE DE FRANCE .
Le Comte d'Hauffonville, Colonel du Régiment
de la Marine , & Commandant du Fort Saint-
Jean , a mis le meilleur ordre dans les Troupes
du Roi , & il fe loue beaucoup de l'ardeur & du
zele qu'elles témoignent.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour, de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 9 Octobre 1762.
LE 4, le Roi eft parti d'ici pour Choily avec Monleigneur
le Dauphin. Les ils ont couché à Fontainebleau
.
Le 4 , Monfeigneur le Duc de Berry & Monſeigneur
le Comte de Provence partirent auffi de
Verſailles pour fe rendre à Fontainebleau . Le lendemain
la Reine partit avec Madame la Dauphine
, Madame Adelaïde & Mefdames Victoire ,
Sophie & Louife .
Le Roi a difpofé des Places qui font reſtées vacantes
par la nomination du fieur Feydeau de
Brou à la Place de Garde des Sceaux . Celle de
Confeiller au Confeil Royal a été donnée au fieur
Barberie de Courteille , Intendant des Finances.
Le fieur d'Agueffeau de Frefnes a obtenu celle de
Confeiller au Confeil des Dépêches ; & le fieur
d'Ormeflon , Intendant des Finances , a eu celle
du Confeil Royal de Commerce .
Le 3 , la Maréchale de Lautrec , Douairiere, eut
l'honneur de faire les révérences au Roi , à la
Reine & à la Famille Royale . Le même jour la
Comtelle de Choifeul- Meufe & la Princeffe de Chimay
furent préfentées à Leurs Majeſtés , ainfi
DECEMBRE . 1762. 224
qu'à la Famille Royale , la premiere , par la Ducheffe
de Choifeul ; la feconde par la Princeffe de
Chimay Douairiere.
Le fieur d'Ormeffon , Confeiller d'Etat , vient
d'obtenir les entrées de la Chambre du Roi.
Le fieur Buy de Mornas a eu l'honneur de préfenter
au Roi le 26 Septembre les trente premieres
Cartes de fon Atlas hiftorique & géographique.
Les de ce mois le Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , partit pour retourner à Luneville.
Le 3 le fieur Jacquet , Avocat au Parlement de
Paris , a eu l'honneur de préſenter au Roi le Trai
té des Fiefs , dont Sa Majesté a bien voulu agréer
la dédicace.
Le premier , les Peres Capucins , Auteurs des
Principes difcutés , ont eu l'honneur de préſenter
à Monfeigneur le Dauphin & à Madame la Dauphine
la nouvelle Verfion Latine des Pleaumes ,
qu'ils ont faite fur le Texte Hébreu.
De FONTAINEBLEAU , le 20 Octobre.
Le 12 le Bailli de Solar de Breille , Ambaſſadeur
du Roi de Sardaigne , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle il fit part à Sa Majesté
de l'accouchement de la Ducheffe de Savoye. It
fut conduit à cette Audience , ainfi qu'à celles de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Monseigneur le Duc de Berry , de Monfeigneur
le Comte de Provence , de Madame Adelaïde
& de Meldames Victoire , Sophie & Louife ,
par le Sieur de la Live , Introducteur des Ambaffadeurs.
Sa Majesté a nommé à l'Evêché de Montauban
l'Abbé de Breteuil , Vicaire Général de l'Archevêché
de Narbonne.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
1
Le Comte de Modene , Envoyé & Miniſtre Plénipotentiaire
du Roi en Baffe-Allemagne , a pris
congé du Roi & de la Famille Royale pour fe
Tendre a Hambourg.
Le 13 , le Roi a nommé à la Charge de Vice-
Amiral du Ponant , vacante par la mort du fieur
de Barrailh , le Comte du Bois de la Mothe >
Lieutenant-Général des Armées Navales , qui en
avoit déja obtenu les honneurs & les appointemens.
- Sa Majefté a difpofé en même temps de la
Dignité de Grand - Croix de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , à fix mille livres de
penfion , dont étoit revêtu le feu fieur de Barrailh,
en faveur du Comte de Maffiac , Lieutenant-
Général des Armées Navales , Grand - Croix
Honoraire dudit Ordre . Le Vicomte de Bouville ,
Capitaine de Vaiffeau , Commandeur Honoraire ,
a obtenu la penfion de Commandeur , à trois
mille livres de penfion , dont jouilloit le Comte
de Maffiac. Le fieur de Chavigny , ci - devant Ambaſſadeur
du Roi , en Suiffe , a été préſenté le
14 à Sa Majesté.
Le fieur Baſtard a prêté ferment entre les mains
du Roi le 16 , en qualité de Premier Président
du Parlement de Toulouſe.
Un Courier dépêché par le fieur de Marainville,
a apporté ici ce matin la nouvelle , que le 26 Septembre,
le Baron de Haddick a fait attaquer le fieur
de Huhen dans la partie de la Forêt de Tharand ,
qui eft vis - à- vis de Landsberg , & qu'on nomme
Spechshaus.
On y a forcé deux abbatis , emporté trois redoutes,
pris quatre piéces de Canon , & fait près de
quatre cent Prifonniers . Le Général Baron de Ried
a conduit cette attaque fous les ordres du Comte
DECEMBRE. 1762. 229
de Wied , Général d'Infanterie . Il a perdu environ
cinq cens hommes . On croit que, du côté de l'Ennemi
, la perte eft encore plus confidérable .
Il y a eu en même temps une attaque au Village
de Derffhayn , vers la hauteur de Clingenberg ,
pour faire diverfion à la premiere. On a fait aufli
des démonftrations d'attaque dans tout le front de
la pofition du Prince Henri , pour tenir les forces
partagées ; & l'on a mis enfuite des Chaffeurs &
des Bataillons Francs qui étoient retranchés dans
le bois . Enfin , le Prince de Lovenſtein & le Général
Campitelli ont tourné la droite de l'ennemi du
côté de Grofthartmansdorff & Differsbach. Après
une très-vive canonade de part & d'autre , ces
Généraux ont fait environ cinq cens Prifonniers.
Le fieur de Thorck a été pouffé vers Freyberg ,
par deux mille chevaux & des Croates. Cette
manoeuvre a fans doute déterminé le Prince
Henri à fe retirer dans cette partie ; & l'on aſſure
qu'il a établi fon Quartier Général à Groſchirma,
Le fieur de Huben a également abandonné
pendant la nuit la pofition de Wildruff , pour fe
retirer au- delà du Ravin -de - Muffen . On a reçu
avis que la groffe Artillerie a été conduite jufqu'à
Grofchirma , & que celle qui d'abord avoit été envoyée
à Freyberg , a pris la même route , ainfi que
les bagages qui y étoient. Tous ces mouvemens
donnent lieu de penfer que le Prince Henri a delfein
d'abandonner Freyberg , & de ne ſoutenir
que le Camp de Kathenhaufer.
Cet événement , par lequel le Prince Henri a
été forcé de quitter la pofition avantageufe qu'il
avoit priſe derrière le Weifferitz , fait beaucoup
d'honneur aux talens du Général Haddick , & à
la valeur des troupes qu'il commande . Le 17 de
ce mois , la Comtelle de Baumgarten , Dame
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
d'honneur de la Princeffe Chriftine , a été preſentée
a Leurs Majeftés, ainfi qu'à la Famille Royale,
par la Comteffe de Choiseul .
De TOULON , le 30 Septembre.
Sept Vaiffeaux de l'Eſcadre du Roi , commandée
par le fieur Bompar , font entrés dans ce Port
le 28 Les autres Vailleaux reftent en croiſière
dans la Méditerranée .
De BORDEAUX , le 2 Octobre.
Il y a eu dans le Port de cette Ville un incendie
qui pouvoit avoir les fuites les plus terribles. Le feu
a pris à des Bateaux de goudron , d'où il s'eft
communiqué à huit vaiffeaux Marchands , qui ont
été confumés . Le Duc de Lorges , notre Commandant
a fait avancer des troupes & du canon pour
arrêter les progrès de l'incendie. Ses foins ont eu
tout le fuccès qu'il en attendoit ; ils ont préservé
de l'embrafement les chantiers du Roi , ainfi que
les autres bâtimens qui fe trouvoient dans le Port.
De ROCHEFORT , le 10 Septembre.
On a mis à éxécution dans cette Ville le Jugement
du Confeil de guerre qui a été tenu a la Martinique
, concernant la défenfe & la reddition de
la Guadeloupe . Le fieur Nadau- du -Treil , Gouverneur
de l'Ifle , & le fieur de la Pocherie , Lieutenant
de Roi de la Baffe- Terre , ont été dégradés
de Noblelle , en préſence de la Garniſon affembée.
Leurs Armoiries ont été brifées , leur épée
caffée ; la Croix de Saint Louis leur a été arrachée,
& enfuite ils ont été envoyés aux Ifles Sainte Marguerite,
pour y paller le refte de leurs jours en
prifon.
DECEMBRE. 1762. 227
De PARIS , le 11 Octobre.
Nous apprenons d'Allemagne , que les ennemis
ayant attaqué l'arrière garde du Marquis de Poyanne
, ont été vigoureufement repouflés . Le fieur
de Sombreuil qui a chargé avec beaucoup de
fuccès dans cette affaire , a fait un très - grand nombre
de prifonniers , parmi lefquels le trouvent le
fieur Jaimeret , Colonel des Huffards Pruffiens
jaunes , & un Adjudant général du Prince Ferdinand.
Les Corps de Bock & de Luckner ont rejoint
l'Armée du Prince Ferdinand, qui a repris le camp
de Weter.
On s'eft mal expliqué dans l'un des précédens
Mercures , lorfqu'on a dit que par Brevet du Roi
du 23 Mars , entériné au Conſeil de Guerre , tenu
à l'Hôtel Royal des Invalides le 7 Juin fuivant ;
Sa Majefté avoit annullé le Jugement du Conseil
de Guerre , rendu par contumace le 12 Novembre
1760 , contre l'Officier du Regiment de Bourbon
, Infanterie , qui commandoit dans lIfle du
Met, lorfque les Anglois s'en font emparés . Le
Confeil de Guerre n'a été tenu à l'Hôtel Royal des
Invalides , que pour entériner les Lettres de grâce
accordées à cet Officier , en confidération de fa
bonne conduite dans les troupes de l'Impératrice
Reine de Hongrie , & notamment à l'affaut de
Scheweidnitz , où il a donné des preuves de fa
valeur.
Les , on tira la lotterie de l'Ecole Royale - Militaire.
Les numéros fortis de la roue de fortune
font , 12 , 25 , 38 , 14 , 10. Le prochain tirage
fe fera le $ Novembre.
MORTS.
Jofeph-Maurice-Annibal , Comte de Montmo
230 MERCURE DE FRANCE.
rency & de Lux en Bearn , Lieutenant Général
des Armées du Roi, mourut à Pau le mois dernier ,
dans la quarante-cinquième année de fon âge . Il
étoit entré au fervice en 1734 ; il avoit fait toutes
les campagnes depuis ce temps- là , & il étoit employé
cette année en Guyenne .
Antoine-Adrien- Charles , Comte de Gramont,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Menin
de Monfeigneur le Dauphin , Commandant en
chef dans le Royaume de Navarre & Province de
Bearn , eft mort à Bayonne le 23 Septembre dernier
, âgé de 36 ans .
Michel de Verthamont de Chavagnac , Evêque
de Montauban, mourut dans fon Palais Epiſcopal ,
le 25 du même mois , dans la foixante-quinziéme
année de fon âge.
François de Javerlhac , Marquis de Savignac ,
Meftre de Camp de Cavalerie , eft mort en cette
ville le 4 Octobre , agé de quatre - vingt - dix ans.
NOUVELLES POLITIQUES.
Décembre 1762.
De Moscou , le 9 Octobre 1762.
CATHERINE II a été couronnée le 22 Septembre
, vieux ftyle , 3 Octobre ( nouveau ſtyle )
dans l'Eglife Cathédrale du Cabor , au Cremelin ,
Palais des anciens Czars , après s'être préparée à
certe grande cérémonie par un jeûne de quatre
jours , fuivant l'ufage : Elle a été facrée par l'Archevêque
de Novogorod . Le grand Duc a eu quelques
accès de fiévre , dont il n'eft pas encore rétabli
, & qui n'ont pas permis qu'il aſſiſtât au
couronnement .
DECEMBRE . 1762 . 231
L'Impératrice informée que les Tartares faifoient
encore quelques mouvemens dont on ignoroit
l'objet , a fait porter quelques Troupes fur
les frontiéres de Ruffie .
Les fieurs Popow , Perfiliew , Deniſſow , Loucownin
, Draczkin , Tourawerow & Kirfanow ,
Colonels des Colaques du Don , ont reçu chacun
de l'Impératrice des Médailles d'or , repréfentant
le portrait de Sa Majelté Impériale , qu'ils porteront
en Sautoir avec un ruban bleu.
De PETERSBOURG , le 20 Septembre.
Le Comte de Soltikow , nommé Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice , auprès de Sa Majefté
Très- Chrétienne , doit partir le 22 pour fe
rendre à fa deſtination .
De WARSOVIE le 8 Octobre.
"
L'Impératrice de Ruffie vient d'informer Sa
Majefté Polonoife que le Roi de Pruffe lui avoit
fait déclarer par fon Miniftre qu'il ne pouvoit
confentir à l'évacuation refpective de la Saxe . Sa
Majefté Impériale a ajouté que ce premier refus
ne l'empêcheroit pas de faire de nouvelles inftances
pour procurer à la Saxe un bien qui lui eft fi
nécellaire , & fi propre d'ailleurs à accélerer la
conciliation générale .
On a appris du Budziack que le Kan des Tartares
avoit reçu aflez mal les Emillaires que le
grand Général lui avoit envoyés , & qu'il avoit
refufé leurs préfens , en difant qu'il n'en recevoit
que de fes amis . Ce Prince , dans la feconde Audience
qu'il leur a donnée , leur a commandé de
fortir de les Etats ; il a déclaré qu'il alloit luimême
appuyer fes Commillaires les armes à la
main , & que , fi l'on ne fe décidoit pas promptement
à lui payer les deux cens cinquante Bourtes ,
232 MERCURE DE FRANCE.
à quoi il fait monter fes prétentions , en dédommagement
de la part des Polonois , il ravageroit
les Terres du Prince Lubomirski & autres ,
qu'à la concurrence de cette fomme.
De COPPENHAGUE , le 30 Octobre.
juſ-
Le Roi de Danemarck a envoyé au Duc de
Mecklembourg le Cordon de l'Ordre de l'Eléphant.
Le Comte de Wedelfrys , Envoyé Ordinaire
de cette Cour à celle de France , ayant été pourvu
de la Charge de Grand Ecuyer , reviendra ici le
Printemps prochain . Il fera remplacé par le
Baron de Gleichen , actuellement Miniftre du Roi
à Madrid.
Le Marquis d'Avrincourt , ci- devant Ambaffadeur
de France à la Cour de Suéde, eſt arrivé dans
cette Capitale avec la Marquife fon épouse. Ce
Miniftre , qui avoit compté diriger la route par
Yftardt , Stralfund & Hambourg , fans paffer par
le Dannemarck, a été forcé par les vents contraires
de changer la marche. Il a été préſenté le 26 par
le Préfident Ogier , Ambaffadeur de France en cette
Cour , au Prince Royal & au Prince Frédéric ; &
le 29 il a eu une Audience du Roi & de la Reine
de Dannemarck , de qui il a reçu l'accueil le plus
diftingué. Il partira demain pour ſe rendre en
France .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
DECEMBRE . 1762. 233
+
ARTICLE VII.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES .
SUITE du JOURNAL de la Diete de Warfovie.
TROISIEME SÉANCE , tenue le 6 Octobre 1762.
LEE Directeur de la Chambre ouvrit la féance
par un difcours , dans lequel il fit fentir avec force
tout le fcandale que les divifions de la veille
avoient éxcité , fans égard pour un lieu fifaint &
fi privilégié , & pour la loi de 1690 qui établit
l'ordre de la Diete ; il protefta que quel que fût
l'auteur du mal , il en répondroit à Dieu & à la
Patrie il ajouta enfuite qu'il avoit rendu fidélement
compte au Roi de ce qui s'étoit paffé ; que
Sa Majefté , en lui témoignant toute l'amertume
de fa douleur , lui avoit fait entendre qu'un
femblable attentat ne devoit point refter impuni ,
& que les Arbitres ne devant point le mêler des
difcuffions de la Chambre , en feroient refponfables
, ex termino tacto , aux jugemens du Grand
Maréchal. Quant aux Nonces qui avoient donné
quelque fujet aux troubles qui s'étoient élevés
dans cette Chambre , dont on avoit violé la fûreté
& le bon ordre , en recourant aux armes au
lieu de délibérer , le Directeur déclarà qu'il ne
falloit pas défeſpérer de trouver un reméde au
mal , & qu'après qu'on auroit élu un Maréchal ,
& qu'il lui auroit remis le bâton , il offroit de
donner fon avis , qui , joint à celui des autres
Membres bien intentionnés , pourroit avancer la
23+ MERCURE DE FRANCE .
le
decifion du procès , pendant que l'Arbitre répon
droit aux jugemens compétens. Néanmoins ,
comme il venoit d'apprendre avec regret que
fieur Szumakoweki , Nonce de Ciekanow , avoit
apporté un Manifeſte , il demanda aux Nonces fi
l'on jugeoit à propos d'en faire la lecture . Tous
les Nonces étant d'accord pour l'affirmative , le
Manifeſte fut lu à haute voix . Après la lecture de
cette proteftation , qui toit à la Diete toute fon
activité , le Directeur reprit la parole pour exprimer
toute la douleur qu'il reffentoit d'un fi fâcheux
événement ; il ajouta qu'il ne falloit cependant
pas défefpérer du falut de la Patrie .
parce que le même Dieu qui vouloit les affliger
pouvoit aufli les confoler . Il jugea donc qu'il convenoit
de fe conformer à l'ancien uſage , & d'envoyer
au Nonce abfent une députation ; que
quoique ce Nonce eût en effet protefté la veille ,
& fût forti de la Chambre fans être apperçu , il
falloit efpérer qu'il pourroit fe laiffer fléchir par
les repréfentations qu'on lui feroit contre cet abus
de la liberté , & qu'il ren droit enfin à la Chambre
fon activité. En conféquence , il nomma pour Députés
des Nonces des trois Provinces , & renvoya
la féance au lendemain.
QUATRIEME ET DERNIERE SÉANCE.
>
Le Directeur de la Chambre déclara , en ouvrant
la féance , qu'à la nouvelle fâcheuſe du Manifefte
qui fufpendoit le cours des délibérations
publiques , il avoit eu recours à l'expédient employé
dans cette occafion , & pria les Nonces Députés
de faire rapport à la Chambre du réſultat
de leur miffion , afin qu'on fçût quelle devoit être
la deftinée de la Chambre.
Les Nonces Députés prirent la parole l'un après
l'autre , & déclarerent d'une maniere uniforme ,
DECEMBRE. 1762. 235
› que par zéle pour l'intérêt de la Patrie ils
avoient fait tout leur poffible pour découvrir le
Nonce abfent , & l'engager à réparer une démarche
fi nuifible au bien public ; mais que malheureufement
il étoit parti fans elpérance de retour
, & qu'ils étoient bien mortifiés de n'avoir
pas de meilleures informations à communiquer à
la Chambre. En conféquence , le Directeur fut
prié de congédier la Chambre ; il termina la
féance par de nouvelles plaintes fur la conduite.
du Nonce abfent ; mais il dit que fi fa proteftation
pouvoit priver la Chambre de la fatisfaction
d'aller voir au Sénat le plus augufte des Monarques
, elle ne pourroit aliéner le coeur des vrais
enfans de la Patrie , dévoués au plus magnanime
& au meilleur des Rois. Il ajouta que celui qui
détruifoit ainfi la Diete étoit plus coupable qu'un
parricide , parce qu'il trahiffoit toute la Patrie ; il
jugea qu'il falloit faire part à tous les concitoyens
du mal irréparable que l'injuftice d'un feul homme
caufoit au Public ; enfin il demanda au Ciel de
faire tomber tout le poids de la vengeance fur le
coupable. Il fe recommanda enfuite à l'affection
de tous les Membres , & congédia la Chambre par
ces paroles: Fecimus quod potuimus ; non deferemus
Rempublicam ufque ad interitum.
ARTICLE VIII.
ECONOMIE ET COMMERCE.
PRIX des Grains à Paris dans les
derniers jours de Novembre.
FROMENT , le feptier , 16 liv. 5 f. à 17 liv .
Meteil, 12 liv .
236 MERCURE DE FRANCE.
Seigle , 8 à 9 liv. s f.
Orge , 8 liv. 15 f. à 9 liv.
Avoine , le feptier , 16 liv . 10 f. à 19 liv. 5 f.
Avoine en banne , 16 liv . à 16 liv. 10 f.
Farine blutée , le boiſſeau , 1 liv. 5 ſ. à 1 liv . 8 f.
VOLAILLE & gibier des premieres
qualités au Marché du 24 Novembre.
Gros Chapons , la piéce , 4 liv. 10 f. & 4 liv.
Poularde , 3 liv. & 2 liv. 10ſ.
Dindons gras , 6 liv . & 4 liv. 10 f.
Dindon commun , 3 liv , 2 liv. 10 f, 1 liv. S
Poulet gras , 1 liv. 15 f, 1 liv . 10 f, 1 liv . 5 f.
Poulet commun , 1 liv. ou 15 f
Levraut , 3 liv. 10 f.
Lievre , 2 liv. 10 f.
Lapreau , 1 liv . 10 f, 1 liv. s f, 1 liv.
Le Canneton de Rouen , liv . & 4 liv.
f.
Le Canard fauvage , 2 liv. 15 f , 2 liv. 5 f, 2 liv.
Cercelle , 2 liv. & 1 liv. 15 f.
Perdreau rouge , 2 liv. 15 f, 2 liv. 10f, 2 liv. s f.
Perdreau gris liv. 1of, 1 liv.5f, 1 liv.
Bécaffe , 2 liv. 15 f , 2 liv. 10 f , 2 liv.
Bécailine , 2 liv , I liv. 1o fols , I liv.
Pluvier , 2 liv. & 1 liv. 10 f.
Pigeon , 1 liv. & 1 5 f.
Cochon de lait , s liv. 10 f. & 4 liv. ΙΟ
Allouetes , le paquet , 1 liv. §f. & 1 liv.
Du même temps, Beurre & ufs à la
Halle.
Le beurre en motte d'Iffigny , 12 fols la livre.
Le Beurre en motte de Gournay , 18 fols.
Celui de Chartres & celui de Gatinois , 10 f.
Les Ceufs de Gournay & de Lonjumeau , 39 liv.
le millier ; ceux d'Arras & Picards , 30 liv.
DECEMBRE. 1762. 237
FOURRAGES , du
même temps.
La Paille , à la porte S. Martin , 13 liv. le cent.
Le foin vieux , à la porte S. Michel , 25 à 28 liv . le
cent .
Le nouveau 37 liv , & le nouveau inférieur 32 à
33 liv. le cent.
PRIX des Vins à la mi-Novembre.
Volnay , premiere qualité , la queue , 205 liv.
Pomare , 195 liv.
Beaune , 18 liv .
Aloxe , 160 liv .
Savigny , 160 liv.
On donnera fucceffivement les prix des Vins de
la derniere Récolte des principaux Vignobles du
Royaume.
AVIS
Sur les Ratafiats du fieur ONFROr.
Les deux Ratafiats rouge & jaune de Paris ,
compofés par le fieur ON FROY , Diſtillateur du
Roy , tenant le grand Caffé à la defcente de la
Place du Pont S. Michel , à Paris , ont été
reçus
avec une fatisfaction générale . Cependant cet habile
Diſtillateur ayant reconnu que bien des perfonnes
fe privent de l'ufage des Liqueurs faites
avec les efprits à l'eau -de- vie dans la crainte d'altérer
leur fanté , il a inventé depuis peu , plufieurs
autres Liqueurs dont la baſe n'eſt que le vin de
Grave fans aucune autre addition ; ces nouvelles
Liqueurs font feulement parfumées avec les quatre
fruits jaunes qui font le Cédra , la Bergamote ,
l'Orange & le Citron , ce qui les rend d'un goût
238 MERCURE DE FRANCE.
fur les
admirable. Elles ont même cet avantage
plus excellens vins de Liqueurs , qu'elles font beaucoup
moins pâteufes & qu'elles fe confervent autant
que les Liqueurs compofées d'efprits : il ne
faut qu'avoir l'attention de ne les pas lailler en vui
dange , parce qu'elles perdroient la plus grande
partie de leur parfum . Le prix eft de fix livres la
bouteille de pinte. On trouve encore chez le même
la Bolonia de fa compofition , qui eft jugée fupérieure
à celle d'Italie . le prix n'en elt' que de fix
liv. la bouteille de pinte . Ses Chocolats travaillés
à la façon de Rome & les Paftilles de la même
pâte font tellement fupérieurs à tous les autres ,
qu'il en fait un débit confidérable. Sa Liqueur
fpiritueule pour les dents qui en arrête fur le
champ fans aucun retour les plus vives douleurs ,
& qui a encore d'autres propriétés furtout pour
la propreté de la bouche , continue d'avoir le plus
grand fuccès . Ses Eaux de Lavandes ont auffi de
plus en plus la confiance du Public : enfin c'eft chez
lui feul qu'on trouve à Paris la veritable Eau de
Cologne , dont le prix eft de 36 fois la bouteille.
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , 'AI
le Mercure de Décembre 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 30 Novembre 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LA
ARTICLE PREMIER.
A GAIETÉ , Ode aux François , Page 5
DECEMBRE. 1762. 239
LE MOINBAU , Fable.
EPITRE ou réponse à Charmant.
VERS à S. A. S. Mgr le Prince de Condé , au
Camp de Weshia.
DIALOGUE des Morts.
VERS pour mettre au bas du Portrait de M.
l'Abbé Goujet.
QUATRAIN écrit fous le Chiffre de Mlle ***
LE Bonheur , Conte .
LETTRE de M. D ... à Mde B...
EPITRE à M. Lempereur.
EPIGRAMME .
VERS.
Le retour de la Paix.
BOUQUET.
LES Biens communs , Conte.
9
10
12
14
29
Ibid.
21
30
4I
43
Ibid.
45
47
48.
so
62
72
71
76
SUITE du Difcours contre la Poftéromanie .
BOUQUET à M. Guerin .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
LES tendres plaintes de M. Rameau , Parodie.
ART . II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
SUITE du Difcours fur la Queſtion propofée
, &c.
LETTRES fecrettes de Chrifline , Reine de
Suéde , &c .
SYNOPSIS doctrinæ facræ ,
CONSIDÉRATIONS fur l'état préfent de la Lit-
77
90
93
95
97
THEATRE & Euvres diverfes de M. Panard. 99
ANNONCES de Livres.
101 &fuiv.
térature en Europe ,
SELECTE Fabulæ , &c .
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S. 109
240 MERCURE DE FRANCE.
GEOMETRIE.
A l'Auteur du rapport du diamétre à la circonférence
du cercle.
A l'Auteur du Mercure.
ETYMOLOGIE .
LETTRE à M. D ... Docteur en Médecine ,
fur l'origine des Palinods & l'étymologie
BIBLIO
du mot.
MEDECIN E.
BENEQUE choifie de Médecine
M. Plague.
LYON
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
III
113
116
par
126
HÔPITAL de M. le Maréchal Duc de Biron ,
avec un Avertiffement fur les dragées antivénériennes
de M. Keyfer.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
GRAVURE.
ART. V. SPECT A CLES .
143
150
ISI
SUITE des Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
SPECTACLES DE PARIS . OPÉRA .
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
152
162
172
210 ,
211
CONCERT Spirituel .
ÉVÉNEMENT remarquable &c.
SUITE des Nouv. Polit. de Novembre.
NOUVELLES Politiques de Décembre .
ART. VII. Cérémonies publiques.
ART. VIII . Economie & Commerce.
Avis fur les Ratafiats du fieur Onfroy.
212
215
230
233
235
237
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à- vis la Comédie Françoiſe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
NOVEMBRE. 1762 .
Diverfité , c'eft ma devife . La Fontaine.
YO
BIBL
Cochin
Silius inve
THEREF
LYOA
#
1893
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
Chez PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
...C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize
lumes , à raison de 30 fols piece.
ΠΕ
vo-
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte ;
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
31
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre-vingt-trois volumes.
Une Table générale , rangée par ordre
des Matières , fe trouve à la fin du foixante
- douxiémę.
MERCURE
DE FRANCE. "
NOVEMBRE. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE
A M. BRISSONET. Par M. l'Abbé
CLÉMENT , Chanoine de S. Louis
du Louvre.
CHHER BRISSONET , par qui l'amitié tendre
Voit ici-bas fon culte ranimé ;
Quijouiffez du plaifir d'être aimé ,
Et qui fcavez fi bien le rendre ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Fauffe nouvelle on vous a fait entendre :
A plus gros bénéfice on ne m'a point nommé.
Pauvre j'étois , pauvre je fuis encore :
De ma fortune , ami , la foible aurore
N'offre à mes yeux qu'un jour bien incertain
Peu de pitance appaife- t -il la faim ?
Le Prélat que je fers , fans viſer au pécule ,
Charles (a) qu'en tout prudence & fageffe conduit ,
S'imaginant qu'un trop grand éclat nuit
A ceux qu'on fait fortir d'une obfcure cellule ,
Pour ménager ma vue a mis un crépuscule ,
Qui fait qu'il n'eft ni jour ni nuit..
Rayez donc fur votre regiſtre ,
S'il faut en croire votre Epître ,
Ces mille écus dont je jouiss
Je n'ai fait que changer mon titre
De Saint Marcel en Saint Louis .
J'étois dans le Fauxbourg & je paffe à la Ville.
Ce changement eût rempli mon elpoir ,
Si dans ce nouveau domicile
A l'agréable on avoit joint l'utile ;
Mais fuis-je fait pour tout avoir ?
Eh ! comptai-je pour rien d'occuper une Stale ,
Dans ce Temple où de toutes parts ,
Le célèbre Germain ( b ) étale
( a ) M. de Vintimille.
(b ) M. Germainfameux Orphévre a été chargé
par le Roi de faire l'Eglife de S. Louis d'après
fes deffeins , & l'a embellie de morceaux de
Sculpture qu'on admire.
NOVEMBRE. 1762 . 7
Ces pompeux ornemens qui frappent mes regards
!
N'eft-ce pas là que fe fignale
L'Induſtrie employée au triomphe des Arts ?
D'un prochain avenir perçant le foible voile ,
Il me femble déja voir reſpirer la toile
Sous les doigts de Reftout ( c ) , de Pierre (d) ,
de Coypel ( e) ;
Galoche (f) impatient réchauffe ſon génie ,
Far fes débiles mains fa palette eſt garnie ,
Et fes derniers efforts vont décorer l'Autel.
A mes defirs Vanlo (g ) propice ,
Commence déja fon éfquiffe ;
Et j'apperçois dans le lointain ,
Les Graces conduire fa main :
C'est le Peintre de la Nature.
Déja de Madelaine il façonne les traits ;
Et par une heureuſe impoſture ,
L'excès du repentir qu'exprime fa peinture ,
( c ) Il a fait le Baptême de J. C. pour la Chapelle
des Fonts.
( d ) Le Tableau du Martyre de S. Thomas qui
eft dans la Chapelle de M. Germain , eft de lui.
( e) Les Tableaux du Choeur de S. Louis font
de Coypel , premier Peintre du Roi.
(ƒ) M. Galoche déja très-vieux a fait le Tableau
de S. Nicolas .
(g) Il a fait le beau Tableau de la Madelaine
qui eft dans la Chapelle de la Pénitence faite en
Stuc par Clivici , Stucateur du Roi .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Dans mon âme touchée éxcite des regrets "
Pour avoir trop aimé le monde & ſes attraits .
Si le Ciel prolonge mon âge ,
Le Moine , je verrai ce magnifique (h) Ouvrage,
Dont le modèle annonce la beauté :
A ton docte cifeau donne l'activité ;
Sois fenfible aux voeux de la France :
Elle pleure Fleuri ; par toi cette Eminence
Attend le prix de l'Immortalité ,
Que fes foins pour l'Etat ont fi bien mérité.
Tes fublimes talens t'ont déja fait connoître ;
Paris ( i ) , Rennes ( k ) , Bordeaux ( 1 ) , admirent
tes faccès :
Malgré ces monumens qui vivront à jamais ,
La gloire peut encore ajouter à ton Etre :
A ton marbre ébauché donne les coups de
Maître.
Tout s'anime oùje fuis , & mon goût eſt flatté .
Pourrois-je regretter le lieu que j'ai quitté ?
De ce féjour voifin du Louvre ,
D'où mon oeil enchanté découvre
Le Parnaffe ( m ) François , où jeune nourriffon ,
(h) Le Maufo lée du Cardinal de Fleuri .
( i ) Dans l'Eglife de S. Louis le Tableau de
l'Annonciation en marbre coloré morceau unique
en France.
:
,
(k ) La Statue Pédeftre de LOUIS XV.
( 1 ) La Statue Equeftre du même Prince.
( m)L'Académie Françoife,
NOVEMBRE . 1762 .
9
Je reçus un laurier de la main d'Apollon .
Je vois les Nymphes de la Seine
Qui d'un lit refferré quittant la molle aréne
Aux Jardins de nos Rois ( n ) par cent fecret
canaux
Portent fans murmurer ees liquidés criſtaux ,
Dont les jets écumeux , plus prompts qu'une
fufte ;
L
Vont rafraîchir la nue & tombent en roſée.
Cher Briffonnet , à tous ces agrémens ,
Qu'offre à mes yeux mon nouveau bénéfice ,
Si vous joigniez des coeurs fans artifice ,
Un is entr'eux , des Chanoines charmans ,
Dont j'éprouve déja les tendres fentimens ,
De mes plaifirs encor vous n'auriez que l'éfquiffe
.
Leur mérite m'étoit connu :
L'objet de mes defirs eft enfin obtenu ;
Un fort propice avec eux m'aſſocie ;
Leur amitié m'a prévenu :
Dieu fçait combien je l'apprécie !
Plaifir du coeur vaut mieux que revenu.
(a ) Les Tuileries & le Palais Royal.
Par M. L. C ....
A v
JO MERCURE DE FRANCE .
STANCES A ROSETTE.
LYCAS , viens joindre à mon pipeau ,
Ta douce & charmante mufette ,
Et chanter fur un air nouveau ,
Les brillans attraits de Rofette.
Admire fes divins appas ,
Son Port , fes Grâces , fa Jeuneſſe ,
Son Air fin , fes Traits délicats ;
En elle tout nous intéreſſe.
Que d'éclat & de majeſté ,
L'on voit briller für fon viſage !
Rien n'eft égal à ſa beauté ;
Elle eſt ſans fard & fans nuage.
Plus féduifante que l'Amour
Dont elle eft la parfaite image ,
Tous les Bergers vont tour-à-tour
A fes genoux lui rendre hommage.
Amyntas & le beau Daphnis ;
Si célébres dans la Contrée ,
Ont tracé ces mots fur un lys :
( Nous l'avons toujours adorée ! )
NOVEMBRE. 1762. II
Pour elle le tendre Damon
A mille fois au pied d'un hêtre ,
Fait retentir le double fon
De fa flute douce & champêtre.
Moi toujours foumis à fes loix 9
Guidé par l'Amour qu'elle infpire ,
Je lui répéte mille fois ;
Rien n'eft fi doux que ton empire !
Par M. FOUQUET DE CHATONVILLE , Ancien
Garde du Corps du Roi de Montpellier.
HYMNE DE L'ASSOMPTION.
Traduite de SANTEUIL.
ECLATEZ à l'envipar des chants de Victoire ,
TEŻ
Habitans immortels du célefte féjour ;
Signalez vos tranfports , célébrez ce grand jour :
MARIE eft élevée au comble de la Gloire ,
Dans le fein de fon Fils , l'objet de ſon amour.
Des plus riches tréfors que fon Palais enfèrre ,
Vierge Sainte , eft payé votre foin maternel :
Vous les poffédez tous dans le Verbe éternel.
Par vous s'il fut d'un corps revêtu fur la tèrre ?
Il vous revêt aux Cieux d'un éclat immortel.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Celui qui pour cacher ſa Gloire & ſa Puiſſance ,
Se couvrit ici- bas de fon humanité ,
Découvre à vos regards toute fa majeſté.
Celui , que votre lait abreuva dans l'enfance ,
Vous abreuve à longs traits de fa Divinité.
O que votre Pouvoir eft grand , Vierge facrée !
Que de biens à la fois en découlent ſur nous !
Tous vous rend dans le Ciel l'hommage le plus
doux ;
Tout céde à votre rang dans la troupe éthérée :
Le Tout-Puiffant lui feul eft au- deffus de tous.
Du Trône où vous régnez , près de ce Dieu Suprême
,
Attentive à nos voeux , daignez nous fecourir.
Mère de l'Eternel , vous pouvez le fléchir ,
Nous fommes vos enfans ; vous le montrez vouss“
même ,
En nous gardant toujours un tendre ſouvenir.
VERARDY Maître-ès- Arts & Maître de
Penfion.
NOVEMBRE. 1762. 13
VERS à M. DANREL , jeune
Graveur , pour l'engager à faire.
paroître deux de fes Ouvrages , dont
le Sujet de l'un eft : VÉNUS &
ADONIS , l'autre VENUS & ÉNÉE .
QUAND
Vénus à fon fils Enée
Difpenfe l'immortalité :
Quand Adonis eft près de Cythérée ;
Par ton burin la Fable a l'air de vérité.
Par Madame GUIBERT de F ....
ABDALLAH , & BALSORA ,
CONTE Oriental , tiré des anciennes
Chroniques de Perfe.
LENO
E nom d'Hélim eft depuis longtemps
fameux dans l'Afie : les Perfans l'appellent
encore aujourd'hui , Hélim le grand
Médecin. La propriété de toutes les Simples
lui étoit auffi connue que le cours
& l'influence des Aftres ; & les admirables
fecrets gravés fur l'anneau de
Salomon n'avoient rien d'obfcur pour
14 MERCURE DE FRANCE.
lui. Il étoit Gouverneur du Palais noir ,
& premier Médecin d'Alnarafchin , le
grand Roi de Perfe . Ce Prince étoit le
plus redoutable Tyran qui régna jamais
dans ces contrées . Timide , foupçonneux
, dès-là cruel , l'ombre même de
la jaloufie avoit fuffi pour lui faire immoler
au moins trente de fes femmes &
autant de ſes enfans, qu'il avoit cru coupables
d'avoir confpiré contre lui. Las
enfin d'avoir épuiſé fa cruauté fur fa
propre famille , & craignant avec raifon
de voir périr la race des Caliphes , il fit.
un jour appeller Hélim , & lui parla
ainfi : Jai depuis long-temps admiré ta
fageffe & ta façon de vivre retirée ; je
veux maintenant te prouver à quel point
je t'eftime . Il ne me refte que deux fils ,
qui tous les deux font dans l'enfance.
Mon deffein eft que tu les mènes chez
toi , & que tu les éléves comme fi tu
étois leur père : c'eſt - à - dire , dans la
fimplicité convenable aux enfans d'un
Philofophe plus amoureux de la Science
& des moeurs d'un bon Citoyen , que
des frêles grandeurs de ce bas-monde..
Je crois ce feul moyen capable de conferver
dignement la race des Caliphes.
& de prévenir pendant le refte de mes
jours les voeux ambitieux de mes enNOVEMBRE.
1762. 15
fans vers un Trône que jeveux ne quitter
qu'avec la vie . Ta volonté , dit Hélim
( en frappant la terre de fon front ) , eft
une Loi pour ton Efclave.
,
Il emmena les deux Princes chez lui
& n'eut d'autre foin que celui de les
élever dans l'étude des Sciences & de
la vertu.
Ils aimoient & refpectoient Hélim
comme leur Père. Leurs progrès furent
fi rapides , que dès l'âge de vingt ans ,
toute la littérature & les connoiffances
de l'Orient leur étoient familières . L'aîné
s'appelloit Ibrahim , & le plus jeune
Abdallah. L'amitié qui les uniffoit étoit
fi tendre & fi fincère , que l'on dit
encore aujourd'hui en parlant de deux
vrais amis Ils font unis comme Ibrahim
& Abdallah. Helim n'avoit d'autre enfant
qu'une fille , dont l'âme étoit auffi
belle 'que le corps.
L'éducation que lui
avoit donné fon père , la rendoit la perfonne
la plus accomplie de fon fiécle ;
& comme les Princes étoient pour ainfi
dire féqueftrés du refte du monde , ils
converfoient fouvent avec cette aimable
fille de forte qu'Abdallah , dont
le caractère étoit plus difpofé à la tendreffe
que celui de fon frère , en devint
bientôt fi amoureux, qu'il croyoit
16 MERCURE DE FRANCE.
ne pas vivre lorfqu'il étoit abfent de fa
chère Balfora. Le bruit que faifoit fa
beauté étoit tellement répandu , qu'il
parvint bientôt aux oreilles du Roi ,
qui , fous prétexte d'une vifite aux Princes
fes fils , n'eut pas de peine à fatisfaire
la curiofité que lui infpiroit cette
jeune merveille.
La vivacité des fentimens qu'il conçut
pour elle , ne tarda guères à éclater.
Dès le lendemain , il fit appeller Hélim,
lui dit qu'il vouloit récompenfer fes fidéles
fervices , & qu'en conféquence
il avoit réfolu d'élever fa fille au Trône
de Perfe. Hélim , inſtruit du fortfunefte
des premières époufes d'Alnarefchin ,
& à qui les fentimens d'Abdallah pour
fa fille n'étoient pas abfolument inconnus
: puiffe le Ciel ( s'écria -t- il ) ne pas
permettre que l'augufte fang des Caliphes
s'aviliffe au point de s'unir à celui
d'un Médecin déja trop honoré d'être
l'esclave d'un tel Maître !
Le Monarque étoit trop amoureux
pour que rien pût le retenir. Balfora
lui fut amenée , & parut à fes yeux
comme l'une des Vierges du Paradis de
fon Prophéte.
Cette jeune perfonne , trop modefte
pour préfumer que fes charmes euffent
NOVEMBRE. 1762. 17
fait tant d'impreffion fur fon Souverain ,
apprenant tout-à-coup l'honneur qu'il
prétendoit lui faire , s'évanouit & tomba
aux pieds d'Alnarefchin , de façon
qu'on la crut morte. Hélim ne put
retenir fes larmes ; & après l'avoir fait
revenir de fa défaillance , repréſenta au
Monarque qu'un honneur auffi inattendu
étoit trop grand pour que fa fille pût
tout-à-coup en foutenir l'éclat ; mais
que fi le Roi daignoit lui permettre
de la ramener chez lui , il fe chargeoit
de la préparer par degrés à fe rendre.
digne de tant de graces..
Balfora , de retour chez fon père ,
& livrée tout entière à la douleur d'avoirbientôt
à perdre fon cher Abdallah , ne
tarda pas à fuccomber à fes ennuis.
Alnarefchin envoyoit cent fois le jour
fçavoir de fes nouvelles ; & malheur
à ceux qui ne lui en rapportoient que
d'affligeantes ! Son inquiétude & fon
défefpoir éclatérent bientôt au point
qu'Hélim tremblant également du fort
qui menaçoit fa fille , foit que les progrès
de la maladie continuaffent , foit
qu'il parvint à lui rendre la fanté , crut
n'avoir d'autre reffource que celle de la
difpofer à prendre une potion , dont
l'effet devoit être de la faire croire
18 MERCURE DE FRANCE.
1
1
morte pendant un certain nombre d'heures
; & d'aller , avec tous les dehors
d'un père affligé , faire part à fon Roi
de ce funefte événement. Ce Prince ,
qui ne permettoit guères aux fentimens
d'humanité d'affecter trop fon âme , ſe
confola bientôt de cette perte. Sa vanité
feule l'engagea à dire au Médecin
que puifque Balfora avoit été deſtinée
à l'honneur de partager fon lit , fon intention
étoit qu'elle fût inhumée au
Palais noir , parmi celles de fes femmes
qui depuis peu l'avoient précédée.
Abdallah , qui avoit appris l'amour
du Roi pour Balfora , ainfi que la réfolution
qu'il avoit prife de l'époufer ,
n'en avoit pas été moins affligé qu'elle.
Quant aux effets que produifit fa douleur
; quant à la façon dont le Roi fut informé
de la maladie incurable dans la
quelle il étoit tombé , c'eft ce que l'on
trouvera plus détaillé dans l'Hiftoire que
que l'on nous promet du Médecin Helim.
Qu'il fuffiffe maintenant au Lecteur
d'apprendre que ce même Hélim , quelques
jours après la prétendue mort de
fa fille , donna au jeune Prince la même
potion que Balfora avoit prife , &
qu'elle produifit éxactement les mêmes
effets.
5
NOVEMBRE . 1762. 19
Il eft d'ufage, en Perfe , de porter fans
aucune pompe les corps de la Famille
Royale , quelques jours après le décès
dans les tombeaux du Palais noir , deftinés
à tous les Defcendans ou Alliés
des Caliphes. Le premier Médecin a
toujours le gouvernement de ce Palais .
Lui feul eft chargé d'embaumer & de
préferver de la corruption les corps de
cette Famille facrée après leur mort ,
ainfi que de veiller fur leur fanté pendant
leur vie. Le Palais noir tire fon
nom de la couleur extérieure du bâtiment
qui eft du plus beau marbre noir
& le plus foigneufement poli . L'intérieur,
eft perpétuellement éclairé par cinq cent
lampes les plus riches . On y compte
cent fuperbes portes d'ébeine , dont chacune
eft gardée nuit & jour par cent
Négres chargés d'en défendre l'entrée
à tout autre qu'au Gouverneur.
Hélim , après y avoir fait porter le
corps de fa fille , & l'avoir fait revenir
au temps préfcrit de fa léthargie , prit
foin , peu de temps après , de faire porter
au même endroit celui du Prince
Abdallah ; & chargea fa fille de veiller
l'inftant où la potion que fon amant
avoit prife , cefferoit de produire fon
effet..
20 MERCURE DE FRANCE.
Abdallah , lorfque Hélim lui avoit
adminiftré cette liqueur foporifique , n'avoit
pas été inftruit des deffeins fecrets
du Médecin.... Comment décrire la furpriſe
, la joie , les tranfports de ce jeune
Amant au premier inftant de fon
réveil ! Il fe crut dans le féjour des
Bienheureux ; il imaginoit que l'âme
de fa chère Balfora , qu'on lui avoit
dit morte peu de jours avant lui , s'empreffoit
de lui marquer fa joie de le
revoir fi -tôt dans un autre monde.
Cette aimable fille ne tarda pas à lui
apprendre en quels lieux il étoit ; &
ces lieux mêmes , malgré toute l'horreur
qu'ils devoient naturellement inf
pirer à deux perfonnes de cet âge ,
leur parurent alors mille fois plus délicieux
que le Paradis où Mahomet promet
tant de félicité aux vrais-Croyans.
Hélim , que l'on fuppofoit occupé
de l'embaumement des deux corps , les
alloit voir très -fréquemment . Sa plus
grande inquiétude étoit de fçavoir comment
les faire fortir de ce terrible afyle;
& les deux amans partageoient fa peine.
Il fe rappella enfin , que le premier
jour de la pleine lune du mois Tirpa
étoit fur le point d'arriver. C'eſt une
Tradition reçue chez les Perfans , que
NOVEMBRE . 1762 . 21
les âmes de ceux de la Famille Royale ,
qui ont trouvé grace devant le Très-
Haut , fortent ce jour même par la porte
d'Orient du Palais noir , pour aller
occuper leur place en Paradis . Hélim
en conféquence , après avoir tout difpofé
pour cette nuit , revêtit chacun
des deux amans d'une fuperbe robe ,
or & azur , garnie d'une queue de mouffeline
plus blanche que la neige &
flottant à plus de dix pas derrière eux.
Il orna la tête d'Abdallah d'une couronne
de myrthe verd , celle de Balfora
d'une guirlande de rofes de Kalash
, & répandit abondamment fur eux
les plus précieux parfums de l'Arabie.
Toutes ces difpofitions faites , & au
moment où la pleine lune commençoit
à briller fur le Palais noir , Hélim
onvrit fans bruit la porte d'Orient , &
la referma de même , dès que les deux
amans furent fortis.
A cette apparition que la lune rendoit
d'autant plus brillante , à l'odeur
des parfums qu'éxhaloient les deux prétendus
Phantômes ; les Négres poftés
à quelque distance de la porte , ne
doutant pas qu'ils ne viffent les âmes
des deux perfonnes nouvellement inhumées
dans le Palais noir , tombérent la
22 MERCURE DE FRANCE.
que
face contre terre , & ne fe relevérent
que lorsqu'ils ne furent plus à portée
de voir le chemin qu'ils avoient pris.
Ils racontérent & affirmérent le lendemain
ce qu'ils avoient vu : mais ce récit
ne fut regardé, par le Roi même , ainfi
que par beaucoup d'autres , que comme
un compliment d'ufage , tant pour les
morts , que pour les furvivans de la
Maifon Royale.
Hélim fe hâta de rejoindre les deux
amans au rendez-vous qu'il leur avoit
donné , & les conduifit à une de fes
maifons de campagne fur le mont Khacan.
L'air y étoit fi pur , qu'Hélim y
avoit ci-devant fait tranfporter le Roi ,
pour hâter une convalefcence tropitardive
; & ce Prince s'en étoit fi bien
trouvé , qu'il avoit fait préfent au Mér
decin non-feulement de la maifon &
des jardins , mais encore de la montagne
même.
C'eft-là que vécurent Abdallah &
fa chère Balfora. Leur efprit utilement
orné , leurs occupations variées , leurs
fentimens mutuels auffi conftans que
tendres , ne permirent jamais à l'ombre
même de l'ennui de pénétrer dans
leur charmante folitude ; & Abdallah
s'adonna tellement aux arts affortis à
NOVEMBRE. 1762. 23
fon goût , & à la fituation du lieu qu'il
habitoit , qu'en peu d'années la montagne
entière fe trouva convertie en
jardins & en bofquets couverts de fleurs
& de fruits les plus rares.
Ils y vivoient heureux depuis dix
ans , lorfque le Roi mourut , & que le
Prince Ibrahim , qui après le prétendu
décès de fon frère avoit été rappellé à
la Cour , monta fur le Trône de Perfe.
Quoique Ibrahim eût long - temps
regretté fon frère , Hélim n'avoit ofé
lui confier un fecret dont les conféquences
euffent pu devenir funeftes pour les
deux Amans , au cas que le vieux Monarque
en eût conçu le moindre foupçon.
Mais ce danger étant paffé , Hélim ne
chercha plus que le moment d'inftruire
le nouveau Roi d'un événement propre
à combler de joie un Prince dont les
fentimens généreux lui étoient connus.
L'occafion fé préſenta bientôt d'ellemême
. Ibrahim , après une chaffe pénible
, féparé de fa fuite , accablé de laffitude
, & mourant de foif , fe trouva
par hazard au pied de la montagne de
Khacan , & enchanté de la beauté du
lieu , fe détermina à aller demander
quelques rafraîchiffemens à la maiſon
qu'il voyoit au haut de la montagne.
24 MERCURE DE FRANCE .
Hélim s'y trouvoit alors , & reçut fon
Maître comme l'on peut le préfumer.
Ibrahim , enchanté de l'excellence des
fruits & des différens vins que lui préfentoit
Hélim , n'en témoigna pas moins
fon étonnement que fa fatisfaction ....
C'eſt le moindre régal ( dit Hélim ) que
j'euffe dans ces beaux lieux à offrir à
mon Maître... Venez , mes enfans ! venez
( s'écria-t-il ) montrer à votre Souverain
deux amis qu'il a regrettés
& dont la vue inefpérée ne peut furprendre
qu'agréablement un coeur tel
que le fien ! ... Une porte , qui s'ouvrit,
à ces mots , offrit aux yeux du Monarque
deux perfonnes qui tombérent à
fes pieds , & qui les mouilloient de leurs
larmes... Ah , Ciel ! ( s'écria- t- il , en les
relevant & en les reconnoiffant l'un &
l'autre ) ah , jufte Dieu ! c'est mon frère !
c'eft mon cher Abdallah ! c'eft la fille
d'Hélim ! c'eft la charmante Balfora ,
qui fortent du tombeau pour me confoler
de leur perte ! ...
Un torrent de larmes inondoit le
vifage du Monarque & de nos deux
amans ; les Spectateurs auffi attendris
qu'eux , étoient également muets ; &
les tranfports des deux frères ainfi
que ceux de Balfora , peignoient les
?
mouvemens
NOVEMBRE. 1762. 25
mouvemens dont leurs coeurs étoient
agités .
Helim enfin termina ce filence , en
racontant à Ibrahim toute l'histoire des
deux amans , ainfi que les raifons qu'il
avoit eues de la tenir fecrette . Le Monarque
enchanté leur offrit de partager
avec eux fon Empire; mais trop fatisfaits
de leur fort , ils le fuppliérent uniquement
de les laiffer paifibles poffeffeurs
de leur montagne , dont ils achevérent
de faire un fi délicieux féjour , qu'on
l'appelle encore aujourd'hui le Jardin de
la Perfe.
*
Ibrahim , après un régne auffi long
qu'heureux , étant mort fans poftérité ,
eut pour Succeffeur Abdallah, fils d'Abdallah
& de Balfora ; & c'eft ce même
Abdallah qui , ci-après , fixa la réfidence
Impériale fur le mont Khacan , où
l'on voit encore aujourd'hui le Palais
favori des Rois de Perfe.
VERS à Mlle L. C. en luipréfentant
un Bouquet.
Si le Dieu féduifant dont vous êtes l'Image ;
I
Avoit caché quelques traits dans ces fleurs ,
Je vous verrois bientôt partager l'esclavage
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Où vous réduiſez tous les coeurs.
Mais où m'égare un defir téméraire?
Belle L. C. ferois-je plus heureux ,
Si les Dieux éxauçoient mes voeux
Sans m'accorder le don de plaire ?
>
MARON.
JE
SONGE à Madame ***
E fongeois cette nuit qu'une jeune Beauté ,
Qui rangetous les coeurs fous fon aimable empire
Mettant le comble à ma félicité ,
Partageoit avec moi tout le feu qu'elle inſpire.
Dieux ! quelle volupté ! Tup iter amoureux
N'en goûta jamais tant avec la belle Alcmène ;
Et jamais la fameufe Hélène
N'avoit allumé plus de feux !
! ..
J'aurois voulu dormir toute ma vie ,
Tantje metrouvois bien dans les bras du fommeil ,
Mais fans doute des Dieux j'éxcitois trop l'envie;
Car les cruels ont preſſé mon réveil.
D. P.
ÉPITRE à M. le Chevalier de G..
A vous , le rival des Joinvilles ,
Dont vous avez l'aménité ,
NOVEMBRE . 1762. 27
La valeur , les grâces faciles ,
Et l'élégante urbanité
Qu'on ne trouve que dans nos Villes.
Vous l'ami de l'humanité ,
L'honneur de la Chevalerie }
Vous qui jadis , fans vanité ,
Pour la fine galanterie,
Aux Nemours l'euffiez difputé ;
Et dont la Mulette fleurie
Au Village feroit encor
L'ornement de la Bergerie ,
Et l'image du Siécle d'or.
Dites- moi par quelle magie ,
Vous faites retrouver Paris
Dans le fond de la Weftphalie ?
Comment votre main concilie
Tous les talens , tous les efprits ;
Les travaux de Mars & les ris ,
Et la fageffe & la folie ?
Seigneur , il faut qu'aſſurément
Vous ayez la flûte d'Orphée ,
Ou la baguette d'une Fée
Pour bâton de Commandement.
Tel autrefois votre confrère
Dans l'art pénible des Héros ,
Alcibiade en l'art de plaire
A furpaflé tous les rivaur
Par les grâces du caractère.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE.
Il eut tous les talens flateurs ;
Nul ne fçut avec plus d'adreffe ,
Aux ufages de toute eſpéce
Ployer fes goûts & fes humeurs.
Il étoit fçavant dans l'Attique ;
A Sparte fimple dans les moeurs ;
Et chez les Perfans magnifiques
Comme vous léger & brillant ,
Bel-efprit , Convive agréable ;
Des Athéniens le plus vaillant
Étoit encor le plus aimable.
Par M. LEGIER.
A Mlle *** , en lui envoyant une boëte
de fard qu'elle avoit demandée
à
l'Auteur.
RICHE des dons de la Nature ,
Ne t'accoutume pas à l'art ,
Corine , & fonge que le fard ,
Quoiqu'une légère impoſture,
N'eft pas moins un déguiſement ;
Il commence par le viſage ,
Jufqu'au coeur fouvent il s'étend ...
Ne crains pas qu'un pareil préſage
Allarme ton fenfible Amant :
Pourrois -tu devenir volage
NOVEMBRE. 1762. 29
Tant que Myfis fera conftant ?
Mais fouviens-toi que pour lui plaire
Tu poffédes affez d'attraits ,
Sans qu'une parure étrangère
Rehauffe l'éclat de tes traits :
Quelques faveurs , un coeur fidéle
Sont pour le fien d'un plus grand prix :
Tu feras toujours affez belle
Aux yeux que les tiens ont féduits.
Par M. R ***** de Dyon.
IMPROMPTU
SUR la Révolution qui vient d'arriver
en RUSSIE.
DES Ruffes l'heureux fort a fait que CATHERINE
De leurs voeux aujourd'hui rempliſſant tout l'objets
En Elle Pétersbourg retrouve l'héroïne
Qui lui rendit fi cher le nom d'ELISABETH.
Par M. DE LANEVERE >
Moufquetaire du Roi,
ancien
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
AMadame la Marquife DE PAULMY,
revenue de POLOGNE.
1
POUR
OUR vous marquer l'alégreffe
Que cauſe votre retour ,
Chacun près de vous s'empreffe ;
Tous les coeurs vous font la cour ;
Je dis les coeurs : les hommages
Autrement font peu flateurs ;
Et le zéle n'eft ailleurs ,
Souvent que fur les viſages.
Mais vous de qui la beauté ,
De tous vos dons eft le moindre ,
Aux appas vous ſçavez joindre
La douceur & la bonté.
Loin de la dignité plate
Qu'affecte la vanité ,
Par votre affabilité
N'avez -vous pas enchanté
Même jusqu'au froid Sarmate ?
Par la MUSE LIMONADIERE .
NOVEMBRE. 1762 . 31
LETTRE A L'AUTEUR DU
MERCURE , en réponſe à celle qui a
paru dans le premier Mercure de Juillet
fur cette queftion : Utrum armis
an litteris fama citiùs comparari poffit.
Vir fortis & juftus quum mortis fuæ pretia , ante
fe pofuit ; libertatem patriæ & falutem omnium
, pro quibus dependit animam in ſummâ
voluptate eft , & periculo fuo fruitur facere
recte pieque contentus . Seneq.
JE ne fçais , Monfieur , fi je ne ferois
pas fondé à faire au jeune homme de Province
le reproche qu'il me fait lui -même.
On voit dans fon Ouvrage la prévention
la plus outrée pour les Lettres ; j'ai dit naturellement
ce que je penfois ; j'ai donné
auxArmes une préférence qui leur paroît
due ; dès-lors je fuis un Avocat qui dit
fçavamment du mal de fa Partie adverſe .
Mais dire que les Lettres ont contribué à
nous rendre meilleurs en adouciffant nos
moeurs , que je les honore , que je les
refpecte , que je les cultive , eft- ce en
dire du mal ? Expofons au tribunal de la
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Raifon tout ce qui peut appuyer mon fentiment
; fi elle me condamne , je ſouſcrirai
à ſon arrêt ; juſques-là , le jeune homme
me permettra de ne pas m'en tenir à
fa décifion.
*
J'ai dit , & je le foutiens , que la gloire
acquife par la voie des armes , eft bien
au-deffus de celle qu'on acquiert par la
voie des Lettres ; ce n'eft que par le facrifice
de mes biens , de ma fanté , de ma
vie, que je puis prétendre à l'une ; il n'en
coûte fouvent , pour acquérir l'autre ,
que de fuivre l'impulfion du génie , & le
goût que la Nature nous a donné pour
les Sciences & les Arts . La vie douce &
tranquille de l'homme de Lettres , peutelle
entrer en parallèle avec la vie pénible
& agitée de l'homme de guerre ?
Voyez-le dans ce champ de bataille entouré
de morts & de mourans , expofé
au feu d'une batterie qui emporte à tous
momens des rangs entiers ; voyez-le dans
une marche longue & pénible obligé de
prendre quelques heures de repos dans
un champ couvert de neige , ou fuccombant
fous le poids d'une chaleur éxceffive
; voyez- le dans mille occafions privé
du pur néceffaire ; voyez - le au milieu
d'une troupe de gens féroces qui lui arrachent
quelques lambeaux couverts de
NOVEMBRE . 1762. 33
fange & de fang ; éloigné de fes parens;
éloigné de fa Patrie : s'il eft bleffé , les
fecours que lui donne l'art font frémir
l'humanité ; c'eft un bras qu'il faut couper
; c'eſt une opération à faire mille fois
plus douloureufe que la bleffure. L'homme
de Lettres, au contraire ,paffe dans fon
cabinet des heures délicieuſes; s'il en fort,
c'eſt pour aller dans un cercle ou dans une
fête ; confidéré , fes moindres difcours
font regardés comme des Oracles ; s'il
s'éléve quelques nuages excités par l'envie
, s'il eft l'objet d'une perfécution injufte
, où il fe l'eft attirée par des propos ,
par des écrits indifcrets , alors il n'eft pas
à plaindre , ou elle ceffe bientôt . Enfin
dans quelque fituation qu'il fe trouve , il
ne manque jamais d'un néceffaire abondant.
Qu'y eut il au monde de plus heureux
que feu M. de Fontenelle , fi ce n'eft
peut-être le Guerrier magnanime qui
tourne en mourant fes yeux vers la Patrie
qu'il vient de fauver aux dépens de
fes jours ? Pefez dans la balance les talens
militaires & les talens littéraires ; foyez
fans prévention , & dites-nous quels font
les plus utiles à l'Etat ? Vainement pour
donner du poids à vos raifons , parlerezvous
des violences des incendies , des
meurtres , des ravages , en un mot des
By -
34 MERCURE DE FRANCE.
horreurs que la guerre entraîne. Je pour
rois à mon tour peindre tous les maux
que Luther & Calvin ont caufés, tout le
fang qu'ils ont fait répandre : s'ils n'euffent
pas cultivé les Lettres , s'ils euffent
eu moins de talens , ils n'en auroient pas
abufé. Mais faites attention qu'il n'eft
queftion ici que de la gloire ; & qu'aux
yeux du Philofophe, aux yeux de la Raifon
, elle n'eft due qu'à celui à qui l'honneur
, le devoir , & le bien de l'Etat mettent
les armes à la main : c'eft ce qui m'a
fait citer Camille , Charles Martel, Duguefclin
, Dunois , le Grand Turenne
& non pas Attila , Tamerlan , Mahomet,
que je regarde avec vous , Monfieur
comme les fléaux de l'humanité. Je ne
porte pas le même jugement fur Aléxandre
; tant de grandeur d'âme fe déploye
dans tout ce qu'il fait , que j'ai toujours
été pénétré de la plus vive admiration
pour ce grand homme. S'il a fubjuguéles
Perfes , ils étoient fes ennemis naturels
; d'ailleurs avec quelle douceur ne
les a-t-il pas traités ? Qui eft- ce qui ignore
qu'il en a été pleuré ? Quels grands établiffemens
n'a-t-il pas faits ; quelles obligations
ne lui a pas le Commerce ? Ciceron
découvrit , il eft vrai , la confpiration
de Catilina . Mais l'eût-il étouffée
NOVEMBRE . 1762 .
35
fans le fecours des armes ? Lycurgue ne
veut point qu'on cultive les Lettres à Lacédémone
; Athénes , qui a produit de fi
grands Orateurs , & où les Lettres
étoient en vénération , fuccombe fous
Sparte cela devoit arriver. Les Romains
n'ont jamais été fi grands , fi redoutables
, fi vertueux , que dans les premiers
fiécles de la République ; & certainement
ce ne font pas les fiécles les
plus fçavans les Sciences introduifirent
le luxe , & le luxe fut l'une des principales
caufes de leur décadence . Que deviendroient
les Lettres , & tout le bien
qu'elles procurent fans les armes ? Titus
, Trajan , Julien , n'auroient jamais
été mis au rang des grands Princes ,s'ils
n'avoient fçu défendre cette même patrie
qu'ils éclairoient par leurs écrits &
dont ils faifoient l'admiration & le bonheur
par leurs vertus. Toute l'éloquence
de Démofthénes ne fauva pas Athènes :
Miltiade & Themistocles euffent empêché
Philippe de s'en rendre maître. Si
le dernier Empereur de Conftantinople
eût eu les talens & le courage de Céfar,
cette ville aujourd'hui fi barbare , feroit
encore le centre de l'empire des Lettres .
Defcartes n'a fait que fubftituer fes erreurs
à celles qu'il trouva établies ; mais
B vi
36 MERCURE DE FRANCE .
S
Turenne, mais Villars ont confervé, ont
rétabli les barrières de la France que les
ennemis arrachoient de tous côtés . Le
reproche de férocité ne peut tomber que
fur leSoldat;vous le fçavez, rien n'eſt plus
ordinaire que de voir ces mêmes hommes
fi terribles dans les combats, pofféder
toutes les vertus civiles , & faire les
délices de la Société par la douceur de
leur commerce. Que conclure de tout .
ceci ? que les armes & les lettres contribuent
à rendre un Empire floriffant ;
qu'un homme de lettres qui n'abuſe pas
de fes talens , mérite bien de la patrie ;
mais que l'homme de guèrre qui la protége
, qui la défend , qui en repouffant
les ennemis de l'Etat , fait fleurir les
Loix , le Commerce & l'Agriculture ,
a bien plus de droits à la reconnoiflance
de cette même patrie. Peut-on fans
injuſtice lui difputer cette gloire acquife
à tant de titres ? gloire plus brillante
& plus folide que celle du Littérateur
puifqu'elle coûte infiniment plus à acquérir.
Tel eft au moins mon ſentiment.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MONTAGNAC, Capitaine au Régiment de Breffe.
NOVEMBRE . 1762. 37
DISCOURS contre la POSTÉROMANIE
, ou le defir de perpétuer fon
nom . )
» Quid æternis minorem
» Conciliis animum fatigas ?
( Hor. Od. 8. 1.2. )
SEROIT - IL encore permis à un
Amateur de la Vérité , d'élever fa voix
pour la défenfe de la modeftie ? Oui ,
la juftice de ma caufe fera ma force ;
& le Droit & les Faits , invincibles par
leur union , vont concourir à vont concourir à attaquer,
au milieu de fon triomphe , & à diffiper
le fantôme de la Poſtéromanie.
La Raifon eft une règle éternelle de
vérité , que le Créateur a gravée dans
nos âmes , pour nous éclairer fur nos
devoirs , en nous donnant des notions
fùres du jufte & de l'injufte ; on m'ac
cordera , je penfe , que la droite Nature
& la faine Raifon ne fe peuvent jamais
trouver en contradiction :
Nunquam aliud natura , aliud fapientia dicit..>
Juvenal. Sat. 10.
Si donc j'établis que ce defir de per
38 MERCURE DE FRANCE .
pétuer fon nom , eft vicieux dans fon
principe , & chimérique dans fon objet ,
j'aurai prouvé fuffifamment que ce defir
n'eft point conforme à la Raiſon , ni par
conféquent à la Nature.
PREMIERE PARTIE .
Pour détruire éfficacement l'érreur ,
établiffons d'abord la vérité , & diftinguons
de la Poftéromanie , le defir de
I'Immortalité.
Oui , l'efprit de l'homme eft né pour
l'Immortalité ; il le fent : fes defirs , que
rien de paffager ne peut remplir , afpirent
fans ceffe à cette fin glorieufe , feule
capable d'en affouvir la foif toujours
renaiffante. Cette preuve de fentiment
eft confirmée par le témoignage de fa
Raifon . Puifque nous reconnoiſſons un
Dieu pur efprit , qui , fans avoir rien de
matériel , influe fans ceffe fur la matière,
& la fait agir par fa feule volonté ; eft- il
fi difficile de concevoir qu'il ait communiqué
à notre âme , fon image ,
quelque portion de ce pouvoir , qui la
rende capable de mouvoir auffi par fa
volonté , la matière , & le corps auquel
elle eſt unie ? Or, fi l'âme eft fpirituelle,
elle eft immortelle ; & fi elle eft immortelle,
le defir de l'immortalité eft conforme
à la Nature & à la Raifon.
NOVEMBRE. 1762. 39
Mais autant cette grande fin peut
nous exciter à la pratique de toutes les
vertus , autant la Poftéromanie doit néceffairement
nous induire au crime : fi
les effets font dépendans de la cauſe qui
les produit ; fi d'une fource empoifonnée
il ne peut couler que des
eaux dangereufes , il me fera aifé de
démontrer , comment des actions produites
par cette ambition , les plus héroïques
en apparence , font réellement
vicieufes en foi , & infectées de la
contagion du motif qui les enfanta.
"
>
Ceux qui defirent l'Immortalité , ne
fongent qu'à plaire à celui- là feul qui
la donne & qui ne la donne heureufe
qu'à ceux qui l'ont méritée par
des vertus. La Loi divine eſt donc leur
bouffolle unique. Loin d'avoir en vue
les applaudiffemens de leurs Contemporains
, & en perfpective la poftérité,
ils feront toujours prêts à préférer l'équité
à la gloire , la confcience à la renommée
, Dieu aux hommes ; de forte
que dans ces occafions délicates , où
les préjugés applaudis , choquent directement
les principes éternels de la
Raifon; ils ne balanceront pas à immoler
T'honneur au devoir ; à demeurer juftes,
quoiqu'avec ignominie , plutôt que de
40 MERCURE
DE FRANCE
.
le paroître , mais avec des remords . Ces
idées ne font pas moins fondées fur la
vraie Philofophie
, que fur la Religion
;
& plufieurs
Sages du Paganiſme
fe font
élevés à ces découvertes
, par les feules
lumières
naturelles
.
Chilon & Bias avoient mérité le
la
nom de Sages , en enſeignant
» que
» Divinité humilie les orgueilleux
, &
» élève les humbles ; & que nous devons
>> rapporter à elle feule , le bien que
» nous faifons . «
Sallufte dit de Caton : » qu'il aimoit
de
» mieux être homme de bien , que
» le paroître. « Et Paterculus
ajoute : » que jamais il n'avoit fait une bonne
" action pour la gloire de l'avoir faite ;
» & qu'il n'eftimoit
beau , que ce qui
» étoit jufte. « Peu ferviroit de nier
que ces louanges
convinffent
à Caton ;
il fuffit que des Payens en aient fait
un tel éloge , pour prouver
que la
modeftie
étoit , à leur jugement
, la
premiere
des vertus.
"
Il en faut dire autant de ces Paffages
de Sénéque : Ep. 123. » Celui qui veut
» que fes actions foient célébrées , tra-
» vaille moins pour la vertu , que pour
» la gloire. Vous ne voulez pas être
* Diog. Laërt,
"
NOVEMBRE . 1762. 41
» jufte fans en avoir l'honneur?Mais il eſt
» mille occafions oùvous devez vous ré-
» foudre à demeurer juftes,mêmeen vous
» expofant à l'infamie. (De Benef. 42. )
» Oui , c'eſt mal agir , que de préférer
» la Renommée à fa confcience. »
Quand Sénéque n'eût été qu'un hypocrite
, le fonds de fes maximes n'en
feroit pas moins refpectable ; je dis
même , qu'il le deviendroit davantage ;
puifque dans cet aveu forcé , l'on verroit
le triomphe de la modeftie fur l'or- :
gueil.
Quelque fublimes que foient ces maximes
, Socrate & Epictete les ont réduites
en pratique : la réputation de leur
mémoire n'entra pour rien dans leurs
réfléxions : nulle affectation pour charger
de circonftances brillantes l'hiſtoire
de leur vie , ni celle de leur mort . Ils
font fi peu occupés de la poftérité, qu'ils
ne daignent pas même écrire aucune
de ces grandes vérités aufquelles ils doivent
la réputation de leur fageffe ; ils :
fe contentent de les laiffer en dépôt dans
les coeurs de leurs amis ; & c'eft leur reconnoiffance
fincère qui feule leur en a
rapporté l'honneur qu'ils ne cherchoient
pas.
Je vois ailleurs que le Livre nommé
42 MERCURE DE FRANCE.
par excellence le Livre de la Sageſſe , eſt
la digne production d'une humilité qui
nous dérobe le nom de fon Auteur. Il
en eſt de même du Livre précieux de
l'Imitation ; & ces 4 exemples rapprochés
me prouvent invinciblement que
la vraie Philofophie , ainfi que la Religion
, éteint dans nos coeurs la paffion
vaine de fe perpétuer dans la mémoire
des hommes , à proportion de ce
qu'elle y allume le defir pur de l'Immortalité
qui nous éléve au-deffus de l'orgueil.
,
On fçait le beau contraſte que Platon
établit entre un homme de bien en
butte à toutes les injures de la fortune
& de l'opinion publique , & un homme
vicieux comblé de profpérités apparentes
, & qui auroit même ufurpé
l'eftime univerfelle. Le jugement de
Platon fur le fort de ces deux hommes
a décidé notre question.
En effet , quels rapports n'a pas ce
fecond Perfonnage , avec l'homme trop
amoureux de l'eftime de la poftérité ?
Prévenu de cette paffion dominante , il
ne s'embaraffera pas tant d'épurer fon
coeur , que de farder fes actions. Pourvu
qu'on le croie eſtimable , que lui ímporte
de l'être ? Pourvu que les faits
NOVEMBRE. 1762.
43
éclatent & l'illuftrent , il ne s'inquiétera
pas du vice de leurs motifs . En
effet , c'eft à la poftérité feule qu'il eft
jaloux de plaire : Dieu n'eft plus fon
témoin , il n'eft plus fon Juge , il n'a
plus de quoi le récompenfer.
Cicéron ( j'ai peine à le dire , pour
l'honneur des Lettres ; mais la vérité
l'emporte fur toute autre confidération.
) Cicéron fçavoit mieux qu'un
autre en quoi confifte la vraie gloire :
Il définit une action honnête, ( Definibus ,
1. 2. c. 45. 49.) » une action faite par
» ce feul motif, qu'elle eft bonne &
» juſte en elle -même.... quand elle ne
» devroit jamais être divulguée . » Ces
maximes lui font familières , parce que
fa Raifon les lui avoit inculquées dans
l'efprit ; mais il s'en dédit dans la pratique
, parce qu'une paffion défordonnée
pour l'eftime de la poftérité , leur
avoit toujours fermé les avenues de fon
coeur. Ce même Cicéron (Ep. 12. l. 15. )
fupplie fon ami d'enfreindre , en fa faveur
, les Loix facrées de l'hiftoire , &
d'accorder à leur amitié des éloges , audelà
de ce que permettoit la vérité. Il
convient qu'il y a dans cette prière de
l'impudence ; qu'il a rougi lui- même
de la lui faire en face ; & qu'il a recours
44 MERCURE DE FRANCE .
àjune lettre, parce que l'écriture ne rougit
pas . Ce feul exemple fuffiroit pour faire
fentir combien ce defir eft capable de
déranger les meilleures Têtes .
Dans les Arts comme dans les Sciences
, fouvent la vérité eſt immolée à cette
Idole. Les Plagiats , fi communs de
nos jours , ne font que nous rappeller
ceux des Anciens : non content de fe
voler les uns les autres , on voit quelques
Artiſtes attenter à la gloire des
Souverains qui les employerent ; &
Socrate fubftituer fon nom à celui de
Philadelphe.
Cette mauvaiſe foi s'étend à tous les
genres de gloire : Améric n'a-t-il pas
ravi à Colomb l'honneur peut-être éternel
, de nommer le nouveau Monde ?
Si pourtant la régle générale peut ici
fouffrir une éxception , ce fera fans doute
en faveur des Princes : comme le
Ciel les a placés dans un jour fi lumineux
, qu'il n'eft pas poffible que leurs
moms ne foient perpétues dans la mémoire
des hommes ; il paroît conforme
à la Raifon , que néceffités à être connus
dans les fiécles futurs , ils fe livrent
à la noble émulation de tranfmettre
après eux l'éxemple utile des vertus héroïques
. Mais je dis que s'ils ont conçu
NOVEMBRE. 1762. 45
des notions juftes de la vraie gloire ,
qui eft inféparable de la juftice & de
la modeftie , ils chercheront moins à
ravir l'admiration de la postérité par
des entrepriſes extraordinaires , & par
des conquêtes brillantes , qu'à affurer
le bonheur de leurs peuples , & la tranquilité
de leurs voifins , par des qualités
pacifiques , & par la fageffe de leur gouvernement.
Mais comme les hommes
aveugles fur leurs vrais intérêts , feront
toujours affez dupes de leur vanité ſtupide
pour préférer le vif éclat du Conquérant
injufte , au mérite réel du Roi
Philofophe ; j'ofe avancer que pour peu
qu'un Monarque forte de la modération
rare qui doit contenir dans des bornes
très -étroites ce defir de laiffer après foi
un nom célébre , il ne poura réfiſter à
la tentation délicate d'éblouir l'Univers
par des attentats éclatans , plutôt que
de l'éclairer par des vertus folides . D'où
je conclus que ce defir ne doit être
en lui qu'une paffion fubalterne &
fubordonnée à l'amour de fes devoirs ,
à la crainte de la Divinité , & à l'attente
de cette Immortalité que j'ai oppoſée à la
Poftéromanie . Ce que j'ai dit des autres
hommes eft fur-tout vrai des Princes .
Il eft mille occafions critiques où l'op46
MERCURE DE FRANCE.
tion leur devient indifpenfable entre
la justice & la réputation .
Mais je fens qu'une voix Plébéienne ,
qui n'auroit rien de refpectable que le
caractère de la vérité , frapperoit leurs
oreilles fuperbes avec moins d'autorité ,
que la voix majeftueufe des Maîtres du
Monde . C'eſt donc le plus fage des Empereurs
, c'eft M. Antonin , qui va dicter
à fes égaux les obligations qu'il s'étoit
lui-même impofées.
» L. 7. Propofe-toi d'être homme de
» bien en ta propre confcience , & ne
» regarde que ton intérieur. »
» L. zo. Si tu conferves les beaux
» noms de bon , modefte , véritable
» fans te foucier fi les autres te les don-
» neront , tu te trouveras un autre hom-
» me , & tu entreras en une autre vie.
» L. 3. Tu n'accompliras jamais par-
» faitement aucune chofe , fi tu ne la
» rapportes à Dieu.
C'est la Raifon naturelle qui parle !
Quelle fageffe , quelle modeftie , mais
furtout quelle piété ! Beaux- efprits dédaigneux
, ce n'eft point un Dévôt forcé
par fa profeffion à prêcher une Morale
outrée ! Grands de la Terre , ce
n'eft point un Pédant qui fe venge de
fon obfcurité , en affectant le mépris de
NOVEMBRE . 1762. 47
la gloire ! C'eſt le plus augufte des Empereurs
, qui dicte les régles de la Morale
commune à tous les hommes indiftin-
&tement ; & qui fe regardant lui-même
comme un homme , infcrit en tête de
fes penfées , ( de foi à foi-même. )
Autant le régne des Princes qui fe
gouvernérent par ces maximes , a fait
les délices de leur Peuple & le bonheur
de la Terre , autant la foif immodérée
d'éblouir la postérité , a-t-elle fait la défolation
des Peuples vaincus , & prèfque
toujours celle du Peuple victorieux . Sans
que je retrace ici des exemples trop
connus , parcourez l'hiftoire depuis Sefoftris
jufqu'à Thamas-Koulican ; &
frémiffant vous-même des fuites terribles
de cette paffion forcenée
fentirez votre coeur révolté détefter également
la gloire fanguinaire de ces illuftres
brigands , & la folie monstrueufe
du vulgaire qui les déïfie.
vous
Si les plus fublimes génies font capables
de tels excès , quand le délire de
l'orgueil les tranfporte hors d'eux-mêmes;
que fera- ce des coeurs naturellement
vils , quand cette même fureur
aura achevé de les dépraver ? Car il ne
faut pas s'imaginer que l'extrême orgueil
foit incompatible avec l'extrême
48 MERCURE DE FRANCE.
baffeffe : c'eft en ce point principalement
que les extrémités fe touchent.
Il n'eft point d'abîme , où ne fe puiffe
précipiter un lâche forcé , par le fentiment
de fes penchans , à fe rendre intérieurement
ce témoignage , qu'il ne
peut plus s'immortalifer , que par l'énormité
de fes crimes. C'est cette rage
de la Poftéromanie , qui fit ſouhaiter à
Néron que fon règne fùt illuftré par
quelque fléau mémorable ; & lorfque
, le Ciel s'obftina à lui refufer des calamités
dignes de fes defirs , il fçut luimême
fe les affurer, en livrant Rome entiere
aux flammes, que d'un oeil à la fois
féroce & timide, ce méprifable Scélérat
contemploit en fureté du haut d'une tour.
C'eft qu'il n'y a point d'horreurs ,
l'efprit humain ne puiffe fe porter , dès
que le défefpoir de s'illuftrer par des
vertus eft joint à la réfolution fixe de
s'illuftrer , à quelque prix que ce foit.
où
Ce que je dis des Princes , eſt également
vrai de leurs Miniftres & de leurs
Généraux. Dès qu'ils envifageront
avant tout , l'eftime de la poſtérité , ils
feront toujours prêts à immoler l'intérêt
public à l'intérêt favori de leur mémoire.
Combien de Callicratidas contre
un Fabius ?
Je
NOVEMBRE. 1762. 49
Je crois qu'en voyant réunis , fous le
même point de vue , tant de crimes &
d'égarémens où la Poftéromanie a
entraîné fes Amateurs , on conviendra
qu'Eroftrate peut être le plus ridicule ;
mais qu'aflurément il n'eft pas le plus
criminel des Fous de fa claffe.
Le reste au Mercure prochain.
IMITATION du Monologue de
CATON , dans la Tragédie Angloife.
de ce nom , Acte V. Scène I.
SANS * doute ! tu dis bien .... oui Platon , oui
mon Maître ....
Ou , fi l'affreux tombeau dévore tout notre Erre ,
D'où vient qu'au nom chéri de l'Immortalité ,
L'Homme fent fon coeur battre avec vivacité ?
D'où vient que la frayeur & l'enchaîne & le
glace ,
Quand on lui dit qu'il doit après ce court él
pace
De crimes & de maux , qu'on appelle nos jours ,
Dans la nuit du néant s'abîmer pour toujours ?
*Il eft devant une table fur laquelle eft le Livre
des Dialogues de PLATON , ouvert à celui de
l'Immortalité de l'âme . A côté eftſon épée nue.
C
50 MERCURE DE FRANCE .
D'où vient que l'âme active , ou repouffe , ou
foulage
Le joug de la douleur & le fardeau de l'âges
C'eft qu'en elle de Dieu le Verbe prévoyant ,
De fon Eternité plaça le Sentiment.
Etre efclave & finir , n'eft point fa deſtinée. [ t
Pour un fort plus heureux fans doute elle eſt
formée.
La fcène de la vie & de l'humanité
Eft un tableau de pleurs , de maux , d'iniquité.
Méchans ou malheureux voilà ce que nous fommes.
Eh ! faut-il fans befoin refter parmi les hommes.?
Pardelà ce théâtre , eft dans l'éloignement
Une terre fans Pole , & des jours fans couchant.
Mais un nuage épais couvre cette contrée :
L'épouvante & la mort en défendent l'entrée
Et dans cet avenir je n'apperçois enfin ,
Que l'affurance d'être , & non pas mon deftin ! ..
N'importe... quel qu'il foit , il doit être un afyle>
Mais faut-il prévenir le Dieu qui m'en éxile.
Sans doute qu'il chérit quiconque a des vertus,
Il n'a point teint de fiel les jours de fes Elus :
Il veut qu'ils foient heureux mais où peuvent-
ils l'être ?
Ce monde eft à Cefar; un Tyran eft le maître !
Dans mes doutes mortels que faire , que penfer ?
NOVEMBRE . 1762 51
(en regardant fon épée. )
Mon coeur irréfolu ... Toi feul vas le fixer .
( Après une longuepauſe. )
J'ai pelé les fecours au poids de ma foibleſſe ;
Entre la mort & moi j'ai placé la Sageffe ;
...
Le bien eft éternel , le mal n'est qu'un moment
;
L'un m'ôte de la vie & l'autre du néant .
L'âme n'eft pas , ainfi que le fang dans nos vei
nes ;
Elle émouffe le fer qui ne rompt que fes chaînes.
Ces maffes d'élémens , tous ces globes divers ,
Qui nagent dans le vuide , & forment l'Univers
,
Ne parcoureront pas à jamais leur carrière.
Ces Soleils qui fur eux difpenfent la lumière ,
Ils s'éteindront ; tout fuit , tout tend à fon déclin
,
Et la Nature aura fa vieilleffe & fa fin.
Mais toi mon âme !´ô toi , fans craindre ces
naufrages ,
Du monde agoniſant tu verras les orages ,
Non moins inacceffible à leurs contagions ,
Qu'aux piéges des méchans , & qu'aux malheurs
des bons ! ...
Mais quoi , des maux encor ! ... étoient- ils néceffaires
?
Cij
$2 MERCURE DE FRANCE.
La mort , comme un friffon , bạt dans tous
mes artères ;
Il faut finir enfin ! je le fens , je le dois ;
Le Ciel & mes malheurs m'en ont donné la loi ;
Et de mes ſens vieillis me refuſant l'ufage ,
La Nature me dit qu'elle a fait fon ouvrage.
Pour la premiere fois Caton l'écoutera
Du fommeil de la mort fon oeil fe fermera :
Mais ce moment funeſte à l'humaine foibleſſe ,
Marqué par les regrets , fes craintes, fa trifteffe :
triſteſſe ,
Pour fon coeur éprouvé n'aura rien de cruel
Qui meurt comme il s'endort , ne meurt point
criminel.
Bientôt d'un baume exquis mon âme rafraîchie
Brillera des tréfors d'une nouvelle vie ,
Comme brille une fleur des préſens du matin ;
Et digne de fon Dieu , volera dans fon fein.
LA CHAUVE-SOURIS ET
LE CHASSEUR.
FABLE.
Au fein d'un mur abandonné U
Refte hideux , informe , & par le temps miné ,
Prêt à s'écrouler à toute heure ,
Une Chauve-Souris , être peu fortuné ,
Etablit fa trifte demeure.
NOVEMBRE. 1762. $3
Là , fuyant tous les yeux , l'équivoque animal
D'un falpêtre vieilli compofoit fa pâture ,
Et prolongeoit le cours de fon deſtin fatal .
Telle eft la Loi de la Nature :
Tout Etre , quel qu'il foit , heureux , ou malheareux
,
Fait d'étendre ſes jours , fa principale étude.
Le Monarque abfolu , fous les lambris pompeux ,
L'Esclave haraffé , fous le joug le plus rude ,
Pour le même fujet importunent les Dieux.
Dans fa lugubre folitude
Notre Animal- Oiſeau penſoit auſſi comme eux
Eh ! qui pourroit , dit-il , m'envier l'avantage
De vivre en paix dans ce réduit !
Seroit-ce l'homme ? Hélas! fans aucun fruit
Il étendroit fur moi fa rage.
Je n'ai ni faveur ni plumage ;
Je vis de peu , je fubfifte fans bruit :
Loin de l'importuner , je l'évite & le fuis.
Ce qui fait mes repas fouvent ne fert qu'à nuire
A ces cruels Tyrans, qu'on nomme les humains:
Oui , le falpêtre dans leurs mains
N'eft qu'un moyen de plus pour mieux s'entredétruire.
Pour moi , je m'en nourris. Eſt- ce leur faire tort ?
Sont-ils en droit de me pourfuivre ?
Ce falpêtre , qui me fait vivre ,
A des milliers d'entr'eux auroit caufé la mort.
Cij
$ 4 MERCURE DE FRANCE .
Cependant , la nuit de les voiles
Déja couvroit le célefte lambris.
C'est notre jour , dit la Chauve- Souris ;
Nos feuls Aftres font les Etoiles.
Allons en profiter. C'eft à certains oifeaux ,
A l'homme, à d'autres animaux ,
Que ,fans doute, appartient l'aftre qui les éclaire.
Ne leur envions rien . Peut- être quelque jour
L'Aigle viendra troubler notre ſombre ſéjour.
Elle dit , & d'un vol paifible , folitaire ,
Sans redouter nul fâcheux cas ,
Elle s'élance à l'ordinaire ,
1
Paffe , croiſe , revient , & ne s'éloigne pas.
Un Chaſſeur , enragé qu'une journée entière
L'ait vu perdre , fans fruit , & fa poudre & fes pas,
Découvre , à fon retour , la noire avanturière
Qui prend les nocturnes ébats.
Tu ne peux, lui dit-il , orner ma carnaffière !
N'importe ; ma fureur éxige ton trépas.
Il prépare à l'inſtant ſa foudre meurtrière.
Le coup part , & dans l'air frappant le trifte
oiſeau ,
Le jette , palpitant , au pied de fon bourrean.
Toi , qui penfes trouver dans ta fortune obſcure ,
Co ntre certains écueils , un port qui te raffures
Apprends que ton calcul peut fouvent être faur'
Vient un mortel puiffant , qu'un vain ſouci détole,
NOVEMBRE. 1762 . 55
Et qui trouve à combler tes maux ,
Un paffe-temps qui le confole.
Par M. DE LA DIXMERIB .
1
VERS écrits fur un tranfparent à l'occafion
des réjouiffances du 9 Septembre
dernier , & placés au - deffus
de la porte de l'École des Langues
&c. tenue par M. l'Abbé CHOC- .
QUART , rue & barrière S. Dominique.
HERITTER & rival du Vainqueur de Rocroi ,
CONDE , de ce grand nom , maintient , accroit
la gloire.
Il aime , il fçait venger & l'État & fon Roi ;
Et , dès fes premiers pas , il vole à la Victoire."
Par le même.
LETTRE A M. DE LA PLACE.
MONSIEUR ,
LES lauriers dont S. A. S. Mgr le Prince
de Condé vient de fe couvrir de
nouveau , ont fait éxercer la verve de
plufieurs de nos Poëtes , & le Public
C iv
56, MERCURE DE FRANCE.
a vû avec beaucoup de fatisfaction les
différentes productions que vous avez
inférées à ce fujet dans votre dernier
Mercure . J'ofe avancer que vous ne
mettrez pas au -deffous de ces ouvrages
la Piéce qui fuit ; elle eft de M.
l'Abbé de Longiniere , Vicaire de Chantilly
, mon ami , âgé de près de quatre
-vingt ans. Vous y verrez un éloge
dicté par un beau zéle & par la vérité ,
qui font deux puiffans motifs pour vous
engager à lui donner la publicité qu'elle
me paroît mériter ; fi cependant mon
attachement pour mon ami ne m'aveugle
point , c'eft de quoi vous allez
juger.
S. Evremont a fait le parallèle
De deux Grands , Turenne & Condé.
Lequel eſt le premier ? le bonhomme * en appelle
Au fentiment le mieux fondé ,
Er lui céde l'honneur de iuger la querelle.
En attendant l'Arrêt définitif
Qui doit donner le titre primitif;
Notre jeune Héros prouve par la victoire ,
Réuniffant en foi le beau de chacun d'eux ,
Qu'il peut afpirer à la gloire
De les remplacer tous les deux .
* Madame de MAZARIN , qui étoit l'idole de
S. Evremont , ne l'appelloit quefon bonhomme.
:
NOVEMBRE. 1762 . 57
Tel eft le tribut d'hommage rendu
par mon ami à la bravoure d'un Prince
qui eft l'efpérance de la Nation ;
fi vous le jugez digne d'être tranfmis à
la poftérité dans les Faftes Littéraires ,
daignez , Monfieur , y donner place
dans votre Mercure , vous obligerez un
très-vénérable Fccléfiaftique , de même
que fon ami qui a l'honneur d'être , & c.
L. B. DE FR..... Avocat au Parlement ,
Abonné au Mercure.
Ce 13 Octobre 1762 .
AVÉNUS.
*
BELLE ELLE Vénus, à votre aimable empire
Vous foumettez ce vaſte continent :
Les Cieux , la Terre , & le fier Élément
Qui le premier vous a vû lui fourire ;
Tout ce qui vit , ou végéte, ou reſpire ,
Les Animaux , les Humains fortunés ,
Ces mêmes Dienx de vous feule émanés ;
Qui l'Univers en vous vient reconnoître
L'unique caufe à qui tout doit fon être.
C'est vous encor , par l'attrait du plaiſir ,
* Ces Vers font une imitation des Vers 91 &
fuivans , du Livre IV . des Faftes d'Ovide.
Cv
58. MERCURE DE FRANCE .
Qui dans cet ordre où fe placent les chofes ,
Sous vos regards fçavez les maintenir.
Vous commandez : à mes mains vont s'offrir
Ici des fruits , là des Lys ou des roſes.
Combien d'oiſeaux enſemble appariés ,
Qui , différens d'inftinct & de plumages ,
Par leurs accords tendres , gais , variés ,
Font au printemps raifonner les boccaggs ?
Mais qui des Dieux leur a donné le jour ?
' eft votre fils , c'eſt le divin amour.
Et vous auffi reffentez la préſence ,
Nombreux troupeaux : ces tranſports , cette
ardeur ,
Dont en vos fens a coulé l'influence ,
Vous la devez à fon carquois vainqueur.
Si le Bélier d'une corne aguerrie
Vient menacer le front de fon rival ,
On ne voit pas l'amoureux animal
Heurter , bleffer fa femelle chérie.
Où ce Taureau fuit-il précipité ;
Et que pourſuit fa flamme impatiente ?
Une Géniffe eft l'objet qui l'enchante ;
Non , ce n'eft plus ce tyran indompté ,
Faifant trembler les bois , les pâturages
Paifible , il céde à cette volupté ,
Reine des coeurs même les plus fauvages.
Le même charme au ſein profond des Mers,
Nourrit , conferve , a donné la naiſſance ,
A ces poiffons , à ces monftres divers
'
NOVEMBRE . 1762 . 59
Que Thétis voit de fon Empire immenſe ,
Peupler au loin les humides deſerts.
Mais à vos dons , & puiffante Déeffe ,
Que ne doit pas notre farouche eſpéce ?
Dès-lors qu'il put écouter votre voix ,
L'homme bientôt abandonnant les bois ,
Eut de fes moeurs dépouillé la rudeſſe.
Son coeur connut les loix de l'amitié ,
Se pénétra de la plus rendre ivreffe ;
Et dans l'objet qu'il nomma fa Maîtreſſe
Crut de lui- même aimer l'autre moitié.
Sa paffion conftante & délicate
Ne craignit plus les mépris d'une ingrate :
Il tint de vous ce langage flateur ,
Ce ton heureux qui doit toucher un coeur.
Mais c'étoit peu que vos mains fecourables
N'euffent offert que d'utiles bienfaits
Pour lui former des inftans agréables ;
Que d'arts charmans , d'inventions aimables
N'ont dû qu'à vous leurs grâces & leurs attraits ,
Qui fur leurs pas appellant l'induſtrie ,
L'efprit , les jeux , le goût , la liberté ,
Vinrent bannir l'indolente apathie ,
Sur les momens de la plus belle vie ,
Sur tous les fens qu'eût fans doute jetté
Dans nos loifirs trop d'uniformité.
O Cythérée & rendre bienfaitrice !
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
Lorſqu'adorant en vous fa protectrice ,
Pour confeffer votre Divinité ,
Le Monde entier devant vous le profterne ;
Eh ! quel Impie à ces biens précieux
Veut refuſer & fon coeur & les yeux !
Puiffent encore un antre , une caverne ,
Comme autrefois à nos triftes ayeux,
Servir d'afyle à fes jours ténébreux !
Par M. P. C. à la T. de M. à D....
VERS adreffés à Madame de *** . fur
ce qu'elle n'étoit pas du voyage , oll
l'Auteur accompagnoit fon mari dans
une Terre peu éloignée du lieu defa
naiſſance.
SANS que l'Amour put être de moitié,
>
Sans que ce Dieu m'eût bleſſé de ſes armes ,
Dans des lieux enchantés conduit par l'amitié ,
Sans nul efpoir d'y goûter d'autres charmes ,
A ce feul fentiment j'ai tout facrifié .
Tout femble ici m'en rendre graces ;
A l'amour près , tous les plaifirs ,
Comus , Bacchus , les Ris , les Jeux fuivent mes
traces
Tout y prévient à l'envi mes defirs.
NOVEMBRE. 1762. 61
Le Soleil le matin fe léve fans
nuages;
Tous les prés émaillés exhalent mille odeurs ;
Les eaux en ferpentant en arrofent les fleurs ;
Des Oifeaux chaque jour j'entends le doux ramage
A tous ces biens je rends hommage
Et j'en dois un encor à tes faveurs ,
Tendre amitié ! toi dont les charmes
Font les plaifirs , & tariffent les larmes
De deux amis qui t'ont abandonné leurs coeurs.
Mais quelquefois rêveur au fein de l'abondance ,
Me furprenant dans des inftans d'humeur ,
Appréciant ces biens , las de leur jouiſſance ,
Je m'apperçois qu'il manque encore à mon bonheur.
Ah ! c'est vous , oui c'est vous, divine enchantereffe,
Vous dont cet horizon vit les premiers inftans ,
Vous par qui mon ami tout fier de ſa tendreſſe ,
Devoit le faire ici les jours les plus charmans :
Ici vous nous manquez; tout reffent votre abſences
Vous êtes le deftin qui reglez notre fort ;
A qui vit loin de vous vous ôtez l'éxiſtence ,
Vous la redonneriez en dépit de la mort .
Vous êtes ce qui manque à ce ſéjour aimable :
Voilà ce que je lens qui flétrit mon bonheur.
La verdure des prés feroit plus agréable ;
Les fleurs pour nous redoubleroient d'odeur ;
Le Soleil quelquefois caché dans un nuage ,
Craindroit de nous incommoder ;
Pour lui-même plutôt il n'oferoit darder
62 MERCURE DE FRANCE.
Des rayons dont vos yeux nous préſentent l'image
,
Et qu'on ofe encor moins fixement regarder.
Les oifeaux, en chantant d'une façon plus rendre,
Annonceroient qu'ils chantent tous pour vous;
On verroir au berger la bergère ſe rendre ,
Et tous deux vous devroient leurs momens les plus
doux.
Vous ranimeriez tout ; vous feriez notre aurorę ;
Si j'en avois befoin vous me rajeuniriez :
Mes jours feroient un nouveau météore.
Hélas , comme Titon , je les perdrois encore
A pareil prix , fi vous le permettiez !
LEE
mot de la premiere Enigme du
fecond volume d'O&obre eft l'Hôpital.
Celui de la feconde eft la plume. Celui
du premier Logogryphe eft Cabriolet
, où on trouve Bac , Batoir , Tri ,
Loire , Tibre , Carote , Bal , Abricot
Job , Tobie Toile , Loi , Oie , Lot
Ifle , Ire. Celui du fecond Logogryphe
eft le Logogryphe même , où l'on trouve
Orphée , Or , Philippe , Père d' Alexandre
, Hégire , Ipre , Po , Loire , Lipe ,
Oie , Oh , Pie , Piere , Lie , Georgie
Porphyre , Loge , Eglé , Poirier , IЛle ,
Liere , Egée , Epée , Pope.
1
NOVEMBRE. 1762. 63
ENIGM E.
Ja fuis une machine en ſervices féconde ,
Utile aux petits comme aux grands ;
Pour les fervices que je rends ,
On me porte partour , fur la Terre & fur l'Onde
Tout ce que je trouve d'immonde ,
Je vous l'enléve avec mes dents :
i
Sur toi- même , Lecteur , j'éxerce mes talens,
Comme fur le refte du Monde.
F
AUTR E.
I
ILLE de l'Avarice & de la Pauvreté ,
Ce n'est qu'aux Souverains que je dois ma naiſfance.
Je compte cent fois plus d'adorateurs en France,
Que n'en pourroit avoir la plus rare Beauté ;
De l'un & l'autre Sexe également chérie ,
J'ai vu plus d'une Iris, à me fuivre appauvrie.
Mortels,qui vous plaignez de mes charmes trompeurs
,
Rendez-vous à la fin un peu plus de juftice;
L'intérêt ſeul vers moi fait pancher tous les
coeurs :
Si vous vous dérangez je n'en fuis pas complice.
64 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
Avec un Sceptre en main , je ſuis humble &
fou mife ;
Ma foeur à mes côtés , en tient un , qu'elle briſe' ;
Mais , dût- elle être heureuſe en ſon manque de foi ,
Tel opprobre jamais ne ſe verra chez moi.
Entende qui pourra ces vérités confuſes :
Le nombre de mes pieds, c'eſt le nombre des Mu-
Les ;
Dans les Nymphes des Eaux on en voit déja ſept ;
Quant au reſte, j'ai droit de garder le tacet.
Sonde-moi - bien , Lecteur ; en mon tout l'on découvre
La Troupe qui veilloit aux barrières du Louvre ;
Ce que n'a jamais craint un digne Enfant de Mars
Ce qui douze fois l'an coupe un mois en deux
parts ;
D'un beau Roman Latin le nom & l'Héroïne ;
Un éxercice aimable ; un terme de Marine ;
Une illuftre Martyre ; un inviable corps ;
La fource de la vie , & celle des Trélors;
Un Capitaine Turc ; un mal ; une Déeffe ;
De l'amoureux Jupin une avare Maîtreſſe ;
Un Royaume très -vaſte , & ce qui le contient ;
Ce Père aux douze Enfans , dont l'un fuit , l'autre
vient ;
Un Seigneur Provençal, Auteur de maint volumes;
NOVEMBRE. 1762. 65
Un gueux ; un Moine en charge ; un eſprit ; un
légume ;
D'un ſtupide animal le groffier conduceur ;
Trois enfans de Jacob , & leur charmante foeur
Un point , que fous fes pieds conçoit un Aftronomes
Un Mont dans la Phrygie ; un Politique à Rome ,
Miniftre détesté d'un odieux Tyran ;
Cinq rivières, oui , cinq , du Rhin à l'Océan ;
Deux au-delà des Monts , un grand Fleuve en
Afrique ;
Deux plantes , & leur fruit , de fuc aromatique ;'
Deux Apôtres , deux Saints ; deux Rois ; fix animaux
,
Deux en l'air , deux fur terre , & deux deffous les
eaux ;
Deux femmes à la fois d'un époux à beficles
Deux notes de plein chant ; deux pronoms ; deux
articles ;
Deux prépofitions ; douze noms adjectifs ;
Six Evêchés de France , & dix infinitifs.
Eft-ce tout ? ...d'autres mots , j'en contiens plus
de trente ;
Mais , quittons , cher Lecteur , un jeu qui te tourmente.
Adieu ; le vrai moyen de me voir promptement ,
C'eſt d'attacher tes yeux fur le moite élément.
Par le Pere ToUVEX , Barnabite.
A Thonon , en Savoye , D. E. T. B.
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
DE l'Enigme
à tes yeux , je préfente
l'emblême
:
Pour te paroître tel , je me cache à moi-même.
Lecteur , pourquoi tant combiner ?
Par ce qui m'enveloppe , on doit me deviner.
J'ai fix pieds : cependant je ne marche pas vîte' ,
A moins que la faveur ne hâte enfin mes pas.
Je ſuis bien rarement où l'on croit que j'habite ,
Et fuis prèfque toujours où l'on ne me croit pas.
A tous ces traits , Lecteur , ne peux - tu me connoître
?
Pour mieux y réuffir , décompofe mon être.
Mes membres difloqués que t'offrent- ils ? Un jeu ,
Où de trois contendans , l'un perd tout , l'autre
peu ;
Un Ver qui fe met au fromage ;
Un Etat qui du Peuple eft l'unique partage ;
Es-tu Prélat ? Vas-tu Pontifier,
Chanter grand'Meffe ou dire le Pfeautier ?
Confulte-moi , j'en préfcris la méthode :
Des Eglifiers je poffède le Code .
42
t
Voudrois-tu confier tes armes au Blazon ?
Je puis encore orner ton Ecuffon.
Es-tu Meunier ? Chez moj viens prendre la machine
NOVEMBRE . 1762. 67
Où l'on verfe le grain dont tu fais la farine.
Es-tu Chaffeur ? Je porte dans mon fein
Ce qui rendra ton coup certain.
Les Auteurs de tes jours font- ils au Cimetière ?
Fouille- moi ; l'un des deux frappera ta paupière.
Aux deux tiers de mon corps Rameau doit les
beaux airs ,
Et Racine fans eux n'auroit point fait de Vers.
Ma moitié des Anglois aggrandit le Commerce ,
Et ferme leur pays de l'un à l'autre bout .
Ton efprit trop longtemps à me chercher s'exerce ,
Sans le croire , peut-être as-tu déjà mon tout.
Par M. L. CL.
QUA
AUTR E.
UAND mon corps eſt entier , je ſuis , Ami
Lecteur ,
Ce que Raffiat , Cartouche aimérent tant à faire.
Si tu tranches mon chef , du mauvais débiteur
Je fuis certainement la plus pénible affaire.
Par M. Gaf...
68 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
A S. A. §. Ṁ . Ĺ. P. D. c.
J EUNE Héros ,
C'étoit affez d'être aimable;
Pourquoi vous rendre redoutable
Par le fuccès de vos travaux ?
Modérez-vous ,
Sufpendez vos coups ,
La gloire en vain veut vous féduire.
Si vous êtes toujours vainqueur ,
Mars va craindre la valeur ,
De l'Eléve qu'il fçut inftruire.
Non , non , jamais
Nos Neveux ne pourront croire ,
Qu'en cinq jours deux fois la Victoire
Se foit foumise à vos projets.
Nos Ennemis
Confus & foumis ,
A leurs dépens doivent connoître
Qu'un Prince , qui prèfque en naiffant ;
Eft courageux & prudent ,
Dans l'art de la Guèrre eft un Maître.
Jeune héros,C'étoit assés détre aimable,
Jeune héros, C'étoit assés d'être aimable
Pourquoi vous rendreredoutable Par le suc =
W
Pourquoi vousrendre redoutablePar le suc
= cès de
vos travaux Moderés vous, Suspen
- cès de vostravauxModeres vous,Suspen
W
- des vos coups, Lagloire envain veut vous sé
W
- des vos coups La gloire envain veut vous sé =
W
ᏡᎴ
duire , Si vous êtes toy vainqueur, Mars va
= duire, Si vous êtes touj? vainqueur, Mars va
3
craindre la valeur De l'Eleve Qu'ilscut ins
craindre la valeur De l'Eleve Qu'il scut ins
- truire , De l'Elève Qu'ilscut instrui -- re .
W
= truire, De l'ElèveQu'ilscut instrui
re .
NOVEMBRE.
1762.
Iffu
d'un
fang ,
Qu'on
chérit &
qu'on
adore ,
Vous
brillez
cent fois plus
encore
le
rang.
Par vos
vertus ,
que par
Condé
jadis
•
Le
foutien des Lys ,
Fut
nommé
Grand à juste titre.
❖ ༢
Si
vous
pourfuivez fur ce ton,
Quel nom vous
donnera-t-on ?
J'en
laiffe
l'Univers
l'arbitre.
69
Les
parolesfont de M. le Ch. DE
VAUCLAIR
Brigadier
des
Chevaux -
Membre des
Sociétés
Littéraires
d'Arras & de
Légers
Dauphin
Besançon
70 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
NOUVELLE Verfion des Pfeaumes ,
faite fur le Texte Hébreu. Par les
Auteurs des Principes difcutés. Vol.
I. Paris , 1762. Chez Claude Hériffant
, rue Neuve Notre-Dame.
JUSQU'A préfent les PP . Capucins
avoient donné d'année en année , dans
le corps de leurs Principes , la Traduction
de plufieurs Pfeaumes accompagnée
d'obfervations qui levoient les difficultés
du Texte. Cet Ouvrage qui avance vers
fa fin faifoit eſpérer d'avoir bientôt le recueil
entier de ces divins Cantiques expliqués
d'une manière claire & folide
fans être obligé de recourir à tant de
volumes immenfes de Commentaires
où l'efprit plus embaraffé que fatisfait
ne trouve trop fouvent que de nouvelles
obfcurités . Selon que nos Auteurs
l'annoncent , les deux derniers Volumes
de leurs Principes , qui renfermeront ce
3
NOVEMBRE. 1762. 71
qui leur refte de Pfeaumes à expliquer ,
ne tarderont pas à paroître ; cependant ,
avant de terminer ce grand ouvrage
ils ont crû entrer dans les vues du Public
, en réuniffant tous les Pfeaumes
dans un feul Volume. C'eft ce qu'ils
viennent d'éxécuter dans la nouvelle
Verfion des Pfeaumes dont nous faifons
l'annonce , & qui fera bientôt fuivie
de la traduction Latine des mêmes
Cantiques. L'une & l'autre eft dédiée
à Mgr le DAUPHIN ; & sûrement
on ne fe plaindra pas de la trop grande
longueur de l'Epître dédicatoire ;
mais la briéveté eft recommandable
par le nerf des penfées qui la caracté
rifent. Un éloge court , jufte & bien
ménagé de l'Augufte Prince à qui elle
eft adreffée, donne une idée avantageuge
du bon goût de fes Auteurs.
Cette nouvelle traduction de Pfeaumes
eft précédée d'obfervations préliminaires
quisfont une éfquiffe de tous
les principes qu'ils ont développés dans
leur grand ouvrage , & fur lefquels eft
appuyée toute l'economie de cette
Verfion. On y voit en racourci le fil
& l'enchaînement des regles qu'ils ont
données fur le fens littéral en général ,
fur le double objet que renferment la
72 MERCURE DE FRANCE.
J
plupart des prophéties qui font tout à
la fois relatives aux Ifraélites & aux
Chrétiens , fur les termes énigmatiques
généraux & particuliers ; fur les réticences
, les enallages , les Lettres énergiques
, enfin fur les autres branches du
ftyle prophétique , dont la connoiffance
eft abfolument néceffaire à un Interprète
des Livres Saints. Les deux
grandes régles, de l'Harmonie & de la
comparaifon des paffages parallèles , fi
reconnues par tous ceux qui ont tra¬
vaillé fur les divines Ecritures , & néan
moins fi négligées dans la pratique ,›
font toujours les points fondamentaux
aufquels les Auteurs rapportent tout leur
travail. Et en effet on ne peut fe diffi
muler , en lifant tel Pfeaume que l'on
voudra choifir dans cette nouvelle verfion
, qu'il régne d'un bout à l'autre
une fuite & une liaifon d'idées tout autrement
fenfibles que dans les Verfions
ordinaires ; & c'eſt bien à jufte titre
qu'ils difent ( pag. IX. ) » Dans cette
» nouvelle Verfion l'objet choifi ne
» fe perd pas un moment de vue , &
» tous les verfets s'y rapportent égale-
» ment. Si c'eſt un Pfeaume appliqué
» uniquement à Jefus- Chrift , tout fe
» rapporte à lui . S'il regarde la captivité
,
NOVEMBRE. 1762.
73
» vité , toutes les idées ont trait à la
captivité ; tout y marche d'un pas
» égal , toujours vers le même but.
Les remarques qu'ils ont faites fur le
fens dogmatique méritent d'être pefées.
Quoique le court efpace de ces obfervations
préliminaires , où il falloit donner
un plan abrégé de tout ce qu'ils ont
dit jufqu'à préfent , ne leur permette
pas de grands détails fur chaque Article
, on peut affurer que leurs réfléxions
fur celui-ci font profondes & prouvées
par des exemples frappans. On y voit
de quelle manière , fans déranger l'oeconomie
du fens littéral qui fe fuit d'un
bout à l'autre , le fens dogmatique tantôt
eft incorporé avec lui & en fait une
partie éffentielle , tantôt en eft en quelque
forte indépendant , parce qu'il eft
fondé fur la premiere valeur des termes,
fur la lettre même du Texte qui n'exige
pas ,
comme le fens litéral , une fuite
& une liaiſon de faits & de penſées , &
que le ftyle énigmatique n'y entre pour
rien. Ces principes dont le fond eft puifé
dans Tertullien , S. Jérôme & plufieurs
Interprêtes ou Théologiens , font
d'une grande reffource pour expliquer
comment un même Texte peut être fufceptible
de plufieurs fens de différente
D
74 MERCURE DE FRANCE.
efpéce , fans fe nuire l'un à l'autre. Les
Auteurs donneront fans doute dans la
fuite de plus grands développemens für
cette matière intéreffante , lorfqu'ils auront
occafion de difcuter les paffages des
Prophétes où quelques dogmes de la
Religion fe trouvent renfermés fous les
mêmes Textes qui annoncent un fens
littéral , hiftorique ou prophétique.
Les âmes chrétiennes vivement penétrées
des vérités faintes que la Foi leur
enfeigne , avoient befoin pour leur édification
qu'on les mît à portée de faifir
dans la lecture qu'ils font de ces divins
cantiques , foit en particulier foit
dans la prière publique de l'Eglife ,
les points concernant les moeurs qui
doivent être la regle de leur conduite.
Les PP.Capucins dans leur verfion n'ont
pas négligé cet article éffentiel , en faveur
de ceux qui defireroient par préférence
s'occuper du fens moral ; ils
ont placé à la tête de chaque Pfeaume
un court argument qui annonce les fentimens
de piété qu'on en peut recueillir.
Ce fens eft toujours fondé fur le fens
littéral qui lui fert de bafe. C'eſt le
moyen le plus fûr d'éviter les écarts
de l'imagination .
Après avoir traité de divers fens de
NOVEMBRE . 1762. 75
1
l'Ecriture , vient une courte Differtation
fur la Vulgate , & fur le fens dans
lequel elle a été déclarée authentique.
Bien des perfonnes peu inftruites
du véritable état de cette queſtion ,
ou par refpe&t mal entendu pour cette
verfion autorifée dans l'Eglife , fe font
une idée fauffe du degré d'autorité
qu'elle a & qu'elle peut avoir. Il femble
que les Textes originaux ayent
dû difparoître , & qu'il n'y faut plus
avoir aucun égard , dès que nous en
avons une verfion reconnue & avouée
ce n'eft pas fçavoir qu'une verfion
telle qu'elle puiffe être , toujours inférieure
à fon original quant à l'énergie
de la penſée & de l'expreffion , ce n'eft
pas refléchir que tout ce qui fort de la
main des hommes eft néceffairement
fufceptible d'amélioration.
>
Il faut d'ailleurs ne pas perdre de
vue ce point capital , que la préférence
donnée par le Concile de Trente à la
Vulgate , ne regarde aucunement les
fources Hébraïque & Grecque fur lefquelles
elle a été faite . Il n'étoit queftion
que de faire un choix parmi toutes
les verfions de l'Ecriture qui étoient
alors répandues ; & pour éviter la confufion
& la diverfité des langages dans
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
les Ecoles chrétiennes , il convenoit
qu'il n'y en eût qu'une d'autorisée.
Les termes du Concile y font formels.
C'eft uniquement fur celle de ces verfions
qui fut alors adoptée , que tombe
le terme authentique , par comparaifon
avec les autres qui la font par
l'écart mais il n'eft fait aucun parallèle
avec les Textes originaux . Ceux-ci
confervent toujours cette anthenticité
intrinfèque qui appartient à la vraie
parole de Dieu confervée dans la langue
même de ceux qui l'ont écrite.
Toutes les vieilles querelles des Proteftans
fur la Vulgate difparoiffent à la vue
de cette courte expofition. Les anciens
Théologiens , même ceux qui ont affifté
à ce Concile , ceux qui font venus
dans la fuite & qui ont approfondi la
queft onfont unanimes à cet égard.
Les Pères affemblés à Trente avoient
fi peu l'intention de préférer la Vulgate
aux Textes originaux , qu'avant le Concile
, pendant & après fa tenue , il a
toujours été reconnu qu'il y avoit des
corrections à faire dans cette verfion .
Tous les travaux entrepris par l'ordre des
Souverains Pontifes depuis Pie IV. juſqu'à
Clément VIII. dans la vue de la
perfectionner , les ordres donnés aux
NOVEMBRE. 1762 77
Ordres Religieux & même aux Univerfités
d'entretenir ou d'ériger chez eux les
études de langue Hébraique , Grecque
& même Arabe , prouvent qu'on a toujours
fenti dans l'Eglife le befoin qu'il y
avoit d'employer à cet Ouvrage des
hommes verfés dans la connoiffance des
Originaux de l'Ecriture & la néceffité d'y
recourir dans plufieurs circonftances.
Les PP. Capucins finient leurs Obfervations
préliminaires en rendant compte
au Public des régles de grammaire
qu'ils ont fuivies dans leur nouvelle Verfion.
Cette partie qui fembleroit devoir
être féche & ennuyeuſe eſt au contraire
très intéreffante. Les exemples y font
choifis fi à propos , qu'on voit avec plaifir
les heureux développemens qui proviennent
de l'application de ces régles .
-
On eft etonné lorfqu'on voit que cet
te nouvelle Verfion eft le réſultat de plus
de cinquante ans de travail de la part de
M. l'Abbé de Villefroy leur Maître &
de plus de dix -huit ans de la leur. Une
expérience auffi longue , jointe aux avis
que nos Auteurs n'ont pas rougi de demander
aux perfonnes verfées dans ces
matières , & dont ils avouent avoir fait
ufage , fait eſpérer que nous aurons une
verfion claire & intelligible des Canti-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
ques facrés que l'on chante fi fouvent
fans les comprendre.
Pour en faciliter de plus en plus l'intelligence
, on a placé après les Obfervations
, une explication des principaux
termes énigmatiques , généraux & particuliers
quifont répandus dans lesPfeaumes
, & dont le fens pourroit arrêter
dans le cours de la lecture. A cela fi l'on
joint les idées générales que les Auteurs
donnent de leur plan ,pag. XLI & XLII
des Obfervations, les argumens littéraux
& moraux qui font à la tête de chaque
Pfeaume,& qui en indiquent l'objet puifé
dans la piéce même , enfin les courtes
notes qui font au bas lorfque le befoin "
le requiert , on conviendra qu'il n'étoit
guères poffible de prendre plus de
précautions , pour que les Lecteurs ne
füffent arrêtés par aucune difficulté.
L'expérience qu'on en fera foi - même
juftifiera pleinement l'éloge que fait de
cette nouvelle Verfion le célébre Cenfeur
Royal qui l'a approuvée & qui eft luimême
verfé dans ces matières , fça--
voir ces nouveaux que ces Traducteurs ont
parfaitement répondu par cet Ouvrage à
ce que le Public attendoit d'eux.
NOVEMBRE . 1762. 79
DISCOURS fur la queftion proposée ,
fçavoir fi la Langue Françoife eft
parvenue à fa perfection , & s'il eft à
fouhaiter , ou non , qu'on l'augmente
encore par de nouveaux termes
qu'on en profcrive d'autres.
&
C'EST aujourd'hui un préjugé prèſque
général,que la Langue Françoife eft
arrivée au point fixe de fa perfection .
Les Sciences & les Arts font pouffés en
France au même degré qu'ils le furent
autrefois chez les Peuples les plus célébres
de l'Antiquité ; & fi nous fommes
encore inférieurs en certaines chofes aux
Grecs & aux Romains , nous avons
fait d'un autre côté un grand nombre
de découvertes inconnues à ces Nations
fçavantes ; de manière qu'on peut
dire avec juftice que jamais Peuple n'a
été plus éclairé que les François le font
maintenant .
Ces fuccès en tout genre nous portent
naturellement à croire que la Langue
qui fert d'interprête à tant de belles
connoiffances , ne doit pas être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
perfectionnée , puifqu'on l'a toujours
cultivée avec autant de foin que les
autres espéces de Littérature . Mais comme
dans les autres Sciences on ne fe
croit jamais borné dans les recherches
que l'on peut faire , ne devroit - on
point penfer la même choſe.
par rapport
à la Langue ? Et quelque belle qu'on
la fuppofe aujourd'hui , ne pourroiton
pas efpérer qu'elle fera encore de
nouveaux progrès , & qu'on lui trouvera
dans la fuite , des richeffes jufqu'à
préfent inconnues , qui feront regarder
le langage de nos jours comme ſtérile
& imparfait ? Cette queftion dépend
de l'avenir fur lequel nous avons les
yeux fermés ; & il paroîtroit peut-être
téméraire de vouloir , dans une matière:
de cette nature , prononcer une décifion
que des temps plus reculés pourront
démentir.
En effet , fi l'on veut raifonner à la
rigueur , il eft en quelque manière impoffible
de juger avec certitude de l'état
préfent d'une Langue , fi ce n'eft en
certains cas bien différens du nôtre ;
lorfque , par exemple , cette Langue
encore dans fon enfance , eft d'une fi
grande ftérilité , qu'on fent aifément ce
qui feroit capable de l'enrichir ; ou lorfNOVEMBRE
. 1762 . 81
qu'elle a déja commencé à dégénérer
& que par la comparaifon de ce qu'elle
eft avec ce qu'elle a été , l'on remarque
à la premiere vue qu'elle s'eft dépouillée
d'une partie de fes premiers agrémens.
Ainfi nos anciens Auteurs * ont fi
bien connu la foibleffe du langage de
leur temps , que plufieurs d'entr'eux fe
font imaginés que la Langue Françoife
étoit abfolument inhabile aux Sciences ,
tandis que d'autres foutenoient avec raifon
( comme l'expérience l'a bien démontré
depuis qu'elle n'étoit fi indigente
, que parce qu'on la négligeoit ;
& ils ajoutoient qu'elle pourroit égaler
un jour le mérite des plus belles Langues,
pourvu qu'on s'appliquât férieuſement
à la cultiver. Les Romains, au contraire ,
comparant la leur au temps de fa décadence
avec ce qu'elle étoit autrefois fous
l'Empire d'Augufte , concevoient d'abord
combien elle étoit déchue de fon
ancienne dignité,
M -
Mais il n'en eft pas de même, quand
une Langue eft à peu près formée
autant qu'elle peut l'être & qu'elle
n'a encore éprouvé que des variations
avantageuſes : c'eft alors qu'il eft très-
?
* Joachim du Bellay , enfa défenfe de la Langue
Françoise.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
difficile de bien définir ſon état , & fur
tout de décider fi elle eft parvenue
ou non , au dernier degré de fa perfection
. On dira bien à la vérité qu'elle
s'eft accrue , enrichie , embellie par rapport
àl'état où elle étoit auparavant ;
mais qui peut affurer qu'elle n'acquérera
plus déformais de nouvelles beautés
?
à
›
Suppofons que l'on eût fait cette queftion
à la plupart des Ecrivains qui floriffoient
dans les premières années du
Regne de Louis XIV n'eft - il pas
très-vraisemblable qu'ils auroient répondu
que la Langue avoit atteint fon
véritable terme & qu'il n'étoit plus
propos de rifquer aucune innovation?
Cependant combien ne s'eft - elle pas
encore épurée depuis ? & quels accroiffemens
n'a-t - elle pas reçus des Auteurs
qui leur ont immédiatement fuccédé ?
Cela fait voir que l'amour - propre &
la prévention font des piéges contre lefquels
nous devons nous tenir en garde ;
car ils nous abufent dans ces fortes de
matières , auffi bien que dans nos autres
paffions ; & il en eft de notre langage
comme de nos moeurs & de nos coutumes,
auxquelles nous donnons volontiers
la préférence fur celles de nos PréNOVEMBRE
. 1762. 83
déceffeurs ou de nos Voifins, fans penfer
que nous pourrons être furpaffés par
ceux qui viendront après nous.
>
Il femble donc , à raifonner ainfi
qu'on ne fçauroit porter dans une queftion
de cette espéce aucun jugement affez
certain , pour que l'efprit en foit parfaitement
fatisfait. Mais d'un autre côté ,
quelque incertitude qu'on veuille jetter
fur une matière , c'eft toujours aux principes
que l'on doit revenir. Nous avons
des régles que la Raifon & l'expérience
ont établies pour juger de l'état
des Langues , & ce feroit chicanner à
plaifir , que de vouloir leur oppofer des
doutes qui n'ont pour fondement qu'une
fimple poffibilité dont les effets nous
font inconnus. Il ne s'agit donc que de
développer ces Principes , & de les appliquer
à notre Langue pour connoître
fi elle eft véritablement parvenue au
terme de fa perfection ; & pour cela.
nous l'éxaminerons dans trois différens
états , c'est-à-dire , dans ce qu'elle a été,
dans ce qu'elle eft , & dans ce qu'elle
pourroit être.
Mais avant que d'entrer dans ce détail
, il faut établir pour maxime , que
chaque Langue a un génie particulier
qui a fes agrémens & fes défauts auf-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
quels on ne peut toucher fans anéantir
fon éffence , & compofer un langage
tout nouveau. Qui voudroit , par exemple
, ôter l'inverfion des phraſes dans
les Langues Grecque & Latine , & l'introduire
à un certain point dans la Françoife
; ou bien qui prétendroit affujettir
ces deux premiers idiomes à la néceffité
des pronoms perfonnels devant les
verbes , tandis qu'il en affranchiroit entierement
le nôtre , ne formeroit - il point
par cette atteinte , des Langues toutes
différentes qui ne feroient plus ni le
Grec , ni le Latin , ni le François ? Il
ne s'agit donc pas de corriger ce qui
eft de l'éffence fondamentale d'une Langue
, il faut au contraire pénétrer fon
véritable caractère pour en tirer les
beautés dont elle eft fufceptible ; & l'on
doit borner fa culture à lui faire produire
avec plus d'abondance fes fruits propres
& naturels , fans prétendre la forcer
à en adopter d'étrangers qui feront incompatibles
avec fa nature .
Ce principe pofé , il fuffit de comparer
la Langue Françoife telle que nous
la parlons aujourd'hui , avec l'état où
elle étoit il y a deux cens ans , pour fentir
d'abord qu'elle s'eft élevée à un degré
de perfection auquel on n'auroitpeutNOVEMBRE
. 1762. 85
être jamais dû s'attendre. Parcourons
nos anciens Auteurs ; plufieurs d'entre
eux n'ont cédé en rien aux modernes
pour la délicateffe de l'efprit & la beauté
du génie ; cependant quand on lit
leurs écrits , on fent auffitôt combien
ils étoient mal affurés dans leur langage
; fouvent ils chancélent, ou marchent
à tâtons , & ne femblent , pour ainfi
dire , que bégayer . Le ftyle noble leur
étoit furtout inconnu , & leur langage
n'a jamais été fi barbare que lorfqu'ils
ont tenté de le rehauffer. Il n'y a qu'à
jetter les yeux fur les Odes de du Bellai
& de Ronfard , pour connoître combien
norre Langue malgré l'enthouſiafme
& le feu de ces deux Poëtes , étoit
alors incapable d'exprimer de grandes.
images. Auffi s'en appercevoient- ils euxmêmes
; & c'est pour cela que Ronfard,
ne trouvant point dequoi rendre fes
hautes & fublimes penfées , crut ne
pouvoir mieux faire que d'habiller à
la Françoife les termes Grecs & Latins
, en quoi il faillit à fapper pour
toujours les fondemens de notre Langue .
Ce n'eft pas pourtant que le vieux
François n'ait eu dès -lors & même bien
auparavant une efpéce de mérite à certains
égards. Charles- Quint difoit que
86 MERCURE DE FRANCE .
c'étoit le langage qu'on devoit parler
aux hommes , ce qui fuppofe qu'on lui
trouvoit déja de la force & de la dignité :
Ce qu'il y a de vrai , c'eft que notre
Langue a poffédé de bonne heure des
tours tendres & gracieux. Les Poëfies
du Comte de Champagne , de Jean de
Meun , & de Villon , préfentent en plufieurs
endroits des expreffions & des
images qui nous plaifent encore aujourd'hui
: fur quoi l'on peut faire cette
remarque , que les Ouvrages écrits en
Vers , nous paroiffent à proportion
beaucoup moins barbares que la Profe
du même temps , & la raifon qu'on en
peut donner , c'eft que les Vers ne pouvant
fubfifter fans harmonie , nos vieux
Poëtes fe font vus forcés de la chercher
autant qu'il étoit en eux ; & cette heureufe
contrainte les a portés à fe fervir
d'un ftyle plus exact , & d'une élocution
plus foutenue.
Au refte, cette ancienne Langue avoit
une forte d'avantage extrêmement confidérable
( & que nous avons peut-être
perdu depuis c'eft cette efpéce de
naïveté qui eft quelque chofe de différent
du naturel , & qui confifte à exprimer
d'un air fimple & ingénu , des traits
gracieux , plaifans , & quelquefois maNOVEMBRE.
1762. 87
lins , où la fineffe ne femble fe rencontrer
que par hazard , & pour ainfi dire
fans intention de la part de l'Auteur.
Les OEuvres de Marot font pleines de
ces fortes de traits ; & ce qui fait penfer
que le vieux langage étoit plus propre
à les exprimer que celui dont nous
ufons aujourd'hui , c'eft que lorfque
nous voulons écrire dans ce genre , furtout
en matière de Poëfie , nous avons
ordinairement recours au ftyle ancien . Il
eft vrai que les tours & les mots antiques
dont nous nous fervons en ce cas ,
peuvent bien nous faire une certaine
illufion , parce qu'ils ont par rapport à
nous un air d'ingénuité qu'ils n'avoient
peut- être pas pour ceux à qui ils étoient
d'un ufage ordinaire & familier.
Nos Anciens fe donnoient auffi beaucoup
plus de licence pour les inverfions
des phrafes , & ceux qui les trouvent à
defirer dans notre Langue , devroient
regretter infiniment la perte de cette liberté.
Mais fans en difcuter ici les avantages
& les inconvéniens , il fuffit de remarquer
qu'à mefure que la langue s'eft
formée ,les inverfions en ont été bannies,
ce qui fait voir qu'elles ont quelque chofe
de contraire à fon véritable génie ;
d'autant plus que nos déclinaifons n'ayant
88 MERCURE DE FRANCE.
pas
de terminaifons bien différentes , ne
peuvent guères s'accommoder d'un dérangement
de mots qui rempliroit les
phrafes d'équivoques & d'obfcurité.
Quoiqu'il en foit , perfonne ne doute
que Langue Françoiſe n'ait infiniment
gagné par les divers changemens qui s'y
font faits depuis que Malherbe a commencé
à lui donner , pour ainfi dire , une
forme nouvelle . Quelle nobleffe , quelle
douceur , & quelle abondance en comparaifon
de la féchereffe & de la
pauvreté
des anciens temps ! Que d'ordre dans
les phrafes , que d'inventions de nouveaux
tours , que d'exactitude dans l'application
des mots propres ! Ces progrès
font trop
fenfibles & trop évidens pour
qu'on s'arrête à les prouver ; mais en eſtce
affez pour conclure que la Langue ,
telle qu'elle eft aujourd'hui , eft enfin arrivée
au point fixe de fa perfection , de
manière qu'elle doive ſe borner à fes richeffes
acquifes , fans efpérance de pouvoir
s'enrichir encore à l'avenir ? C'eſt
ce que nous avons à éxaminer.
On peut établir pour premier principe,
qu'une Langue doit être cenfée parvenue
à fon dernier période , lorfqu'elle eft capable
d'exprimer toutes nos penfées avec
force , élégance & majesté : car l'exprefNOVEMBRE.
1762. 89
fion n'eft que l'image de la penfée , &
quand cette penfée peut être rendue
dans toute fa jufteffe & toute fa beauté ,
il n'y a plus rien qui foit à defirer .
Or il eft certain, dans le fait , qu'il n'y a
point de fujet ou de matière fi difficile
, fi fublime , & fi fubtile ; point de
Science , point de genre de Littérature
qui n'ait été traité dans notre Langue
avec toute la préciſion & tout l'agrément
poffible nous ne voyons rien en général
dans les Ouvrages des Anciens , ou
des Etrangers, qui ne puiffe être rendu en
François d'une manière auffi élégante &
auffi énergique proportionnément aux
caractères des différentes Langues. Que
d'excellentes Traductions au moyen defquelles
les idées les plus étrangères font
devenues Françoifes ! L'Hiftoire , la Poëfie
, la Philofophie , le Droit, la Théologie
, la Métaphyfique , & tout ce qu'il y
a de plus abftrait dans les Mathématiques
, ont trouvé dans le François des
expreffions auffi juftes , que dans les
Langues les plus vantées ; & l'on ne peut
rien fouhaiter de mieux écrit , ni d'Ouvrages
plus élégans que plufieurs Traités
de nos Auteurs François fur toutes
ces matières ; ce qui prouve que notre
90 MERCURE DE FRANCE .
Langue peut exprimer pleinement tout
qu'on peut penfer.
Un autre principe que l'expérience nous
enfeigne, & qui eft fondé fur l'exemple
uniforme des autres idiomes , c'eſt qu'une
Langue eft toujours préfumée ſe former,
à mesure qu'elle produit d'excellens
Auteurs en tous genres ; & s'il fe trouve
qu'elle en ait fourni en même temps un
grand nombre de fi parfaits qu'on n'en
puiffe guère efpérer de meilleurs , on doit
regarder ce temps comme l'époque de
fon dernier accroiffement ; c'eft lorfque
Rome a vûparoître prèfqu'enſemble les
Cicérons , les Saluftes , les Virgiles &
les Horaces , que la Langue Latine s'eft
trouvée au point de fa plus grande beauté
. Les Italiens d'aujourd'hui , malgré la
prévention naturelle à tous les hommes
pour le fiécle où ils vivent , confeffent
que leur Langue n'a jamais été fi pure que
lorfqu'elle a enfanté en même temps un
Taffe , un Ariofte , un Bembe , un Sennazar.
Mais quelle Nation a jamais produit
à la fois de plus grands hommes en
toute forte de Littérature, que ceux qui
fe font faits admirer en France depuis un
fiécle ? Pouvons-nous fenfément nous
flatter que nous verrons éclore à l'avenir
des Ouvrages d'un ftyle plus pur , plus
NOVEMBRE. 1762. 91
élégant , plus fublime que celui qui régne
dans les Ecrits de nos grands Auteurs?
Ne fentons- nous pas en les lifant,
cette même fatisfaction ,ces mêmes tranfports
d'admiration qu'excite en nous
la lecture de ce qu'Athènes & Rome
nous ont tranfmis de plus beau ? Qu'on
choififfe certains endroits de Boileau ou
de Racine ( je cite ces deux Auteurs ,
parce qu'ils fe font diftingués par la pureté
du ſtyle ) peut - on concevoir un fangage
plus noble & plus parfait en toutes
fes parties ? Dira - t- on qu'il eft à fouhaiter
que notre Langue prenne un autre
ton que celui qu'ils lui ont donné , ou
plutôt ne doit- on pas éxhorter ceux qui
veulent bien écrire , à fuivre éxactement
leurs traces ? Les Grecs & les Romains
n'ont jamais prétendu que leur Langue
deviendroit plus belle qu'elle ne l'étoit
dans les Ecrits de Démosthènes & de Cicéron.
Nous devons raifonner comme
eux ; & puifque notre Langue a eu le
bonheur d'enfanter tant d'Ouvrages ,
dont l'excellence eft comparable aux
plus grands modèles , c'eft une preuve
convaincante qu'elle a fçu raffembler ,
toutes les beautés dont elle eft fufcepti
ble . Et véritablement depuis les Auteurs
qu'on vient de citer , & qui ont mis , fi
92 MERCURE DE FRANCE.
on l'ofe dire , la derniere main à fa conf
truction , que de fçavantes plumes n'ont
pas encore illuftré la Littérature ? La gloire
de la Nation en a été fans doute augmentée
; mais la Langue en a-t-elle reçu un
nouveau degré de perfection ? Avonsnous-
vû s'élever un genre d'élocution
plus exact , plus riche , & plus accompli
? Il eft cependant plus que vraifemblable
que s'il y avoit encore quelque
chofe à inventer , ces découvertes n'auroient
pas échappé à tant de beaux génies
qui n'avoient pas moins de fagacité que
leurs prédéceffeurs : car les progrès d'une
Langue , à qui il en refte à faire , ne peuvent
s'arrêter que lorfqu'il lui manque de
bons Ecrivains. Comment donc ces progrès
, jufqu'alors fi fenfibles , fe feroientils
fufpendus tout d'un coup entre les
mains de nos meilleurs Maîtres , malgré
ce que l'expérience nous apprend que.
plus un Art ou une Science approche de
fa perfection , & plus fes fuccès font rapides
? Concluons que cet état de repos ,
où notre Langue eft demeurée depuis
près d'un fiécle , eft encore une marque
évidente qu'on n'y peut rien changer , &
qu'elle eft par conféquent arrivée à fon
véritable terme .
T
En effet , il n'y a pas de principe plus
NOVEMBRE. 1762. 93
certain , pour juger qu'une Langue eft
pleinement formée, que lorsqu'on n'apperçoit
plus de changemens ou d'augmentations
à y faire , ni rien qui lui manque
ou du côté de l'expreffion , ou du
côté des tours , eu égard à fon caractère
qui n'eft point compatible avec certains
agrémens qu'on trouve en d'autres Langues.
Voyons donc encore une fois , fi
nous fommes dans ce cas par rapport à la
nôtre ; & après avoir éxaminé ce qu'elle
eft aujourd'hui , voyons s'il eft poffible
d'indiquer ce qu'elle pourroit être à l'avenir,
Le reste au Mercure prochain.
L'ART de fentir & de juger en matière
DE GOUT , avec cette Epigraphe; Quís
potis eft dignum pollenti pectore carmen
condere , pro rerum majeftate ....
Lucret. Lib. 6. 2 vol. petit in- 8° . A
Paris , chezPilot , quai de Conti , à
la Croix d'or , 1762. Avec Approbation
& Privilége du Roi.
L
Νους
ous avons déja plufieurs Ouvrages
de Littérature qui traitent de la mê
94 MERCURE DE FRANCE.
me matière ; mais nous croyons trouver
des vues nouvelles dans ce dernier
Ecrit de M. Seran de la Tour. L'objet
de fon Livre eft de faire connoître en
quoi confifte le goût dans les Arts, dans
les Sciences , & dans les productions de
la Nature & avant que d'entrer dans
fon Sujet , l'Auteur examine , dans des
confidérations préliminaires, fi l'on peut
donner une notion précife du goût ; il
réfute les preuves par lefquelles on prétend
démontrer que cette notion n'eſt
pas poffible; & il propofe des moyens
de donner cette notion.
Ces deux Tomes font divifés en quatre
Livres ; chaque Livre en Chapitres ,
& les Chapitres en Sections. Sans fuivre
l'Auteur dans ces différentes divifions
, nous donnerons un coup d'oeil
rapide fur les parties éffentielles de l'Ouvrage.
Nous commencerons par quelques
définitions du goût , que nous ont
données des Auteurs célébres , tels que
MM. de Montefquiéu , de Voltaire &
d'Alembert , après lefquelles vient immédiatement
celle de M. l'Abbé Seran
de la Tour. M. de Montefquieu a dit
que , le goût n'eft autre chofe que l'a-
» vantage de découvrir avec fineffe
» & avec promptitude la meſure du
NOVEMBR E. 1762. 95
» plaifir que chaque chofe doit donner
» aux hommes . M. de Voltaire définit
le goût : » le fentiment des beautés &
» des défauts dans tous les Arts . M. d'Alembert
dit que le goût le goût eft le talent
» de démêler dans les Ouvrages de
» l'Art , ce qui doit plaire aux âmes fen-
» fibles , & ce qui doit leur déplaire.
2
M. Seran de la Tour ne rejette point
abfolument ces différentes définitions
du goût ; mais s'en rapportant au jugement
du Public fans vouloir hazarder
le fien , & plein de refpect pour les
grands noms qu'on vient de citer
il aime mieux garder un modeſte filence
, que de combattre directement
ces trois définitions : ce qui ne l'empêche
pourtant pas d'en donner une
autre , que nous foumettons à notre
tour au jugement du Public , qui pourra
la comparer avec celle de MM. de Montefquieu
, de Voltaire & d'Alembert :
La voici , » le goût dans tous les gen-
» res du beau , eft un fentiment paffif ,
» lorsqu'il en reçoit ou qu'il en conçoit
» l'idée. Il eſt actif, lorfqu'il l'exprime ,
» qu'il peint cette idée avec la force &
-> la
grace dont il eft fufceptible .
Comme cette définition pourroit paroître
obfcure à quelques Lecteurs ;
96 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Abbé de la Tour explique fa penſée,
& c'est ce qu'il faut lire dans l'ouvrage
même qui eft écrit avec beaucoup.
d'ordre de clarté & de précifion
quoique fur des matières abftraites &
néceffairement entremêlées de beaucoup
de métaphyfique.
er
L'origine , la caufe , le principe & la
nature du goût font le fujet de quatre
chapitres. Le 1 eft un abrégé fuccinct de
l'Hiftoire des Sciences & des Arts depuis
l'origine du monde , jufqu'au fiécle préfent.
Les trois autres font pleins de réfléxions
profondes , lumineufes , & utiles
au progrès des Arts & des Lettres . Après
ces principes généraux , l'Auteur entre
dans des détails pour en faire l'application.
Le goût qui crée , qui imite , qui
compile , font autant de points fur lefquels
M. l'Abbé de la Tour a cru devoir
infifter. Ce qui eft du reffort du Génie ,
de l'Efprit , de l'Imagination ; fon feu
fon enthoufiafme , fon fublime , tout
cela demandoit à être traité féparément ;
& l'on peut dire que l'Auteur fait remarquer
la plupart de ces qualités dans la manière
même dont il en parle,
Une infinité d'autres queftions , fubordonnées
à ces questions principales , en
naiffent fi naturellement , qu'elles forment
NOVEMBRE . 1762. 97
ment enſemble un tout parfaitement lié
dans toutes fes parties. Pour l'intelligence
de la plupart de ces matières qui, comme
nous l'avons dit, font par elles-mêmes affez
abftraites, l'Auteur a employé la force
des éxemples dans toutes les occafions
où elle lui a paru néceffaire . Ces éxemples
font tirés des chefs -d'oeuvres de ces
génies créateurs , qu'il eft auffi facile de
choifir pour modèle , que rare de les imiter.
Ces grands traits fervent d'ornemens
à l'aridité des fpéculations. Ils embelliffent
en éclairciffant , & leurs charmes fe
répandent jufques fur l'abſtraction de la
Métaphyfique.
•
FABLES nouvelles , divifées en fix Livres.
A Paris , chez Brocas & Humblot
, Libraires , rue S. Jacques , audeffus
de la rue des Mathurins , au
Chef S. Jean. 1762. Avec Approbation
& Privilége du Roi. i vol. in- 12.
petit format.
LES
Es fujets de la plupart des Fables qui
compofent cet agréable petit recueil ,
font de l'invention de l'Auteur. Celles
E
98 MERCURE DE FRANCE.
qu'il n'a fait que mettre en vers , fe reconnoiffent
par le nom même de celui
qui en fournit l'idée. Nous croyons que
ce Volume peut tenir une place diftinguée
dans le Cabinet de ceux qui font
également curieux & du mérite littéraire
d'un Ouvrage , & de la beauté de fon
Edition. Pour donner une légère idée
de ces nouvelles fables , nous citerons
celle qui eft intitulée , Les deux Intérêts.
Quand la mort eut frappé Turenne
Le plus grand de nos Généraux ,
Les cartes à la main , Dorife & Célimène
Pleurerent ainfi ce Héros.
Madame , fçavez-vous une triſte nouvelle ?....
Faites , Madame ; quelle eft-elle ? ……..
Turenne eſt mort. Coupez .... c'eſt un trèsgrand
malheur.
Si j'avois eu le Roi de coeur ,
J'aurois compté foixante. Il avoit bien du zéle ...
Parlez , Madame ah ! j'ai mal écarté.
Mes treffles font à bas. La funefte campagne.
J'avois le dix ; pourquoi l'ai-je jetté ? ...
....
Quel triomphe pour l'Allemagne ! ...
Trois treffles font venus. Qui s'en feroit douté ?
Mais comment eft-il mort ? Une tierce majeure ,
Fayede point ... eft bonne. Un boulet de canon...
ois Dames valent-elles ? ... Non.
BIBLIO
LYON
189327711
NOVEMBRE. 1762. 99
Quatorze de Valets , trois dix... A la bonne heure.
Misérables Valets ! ... Que va faire le Roi ?...
Quatre , du treffle . Il aura de la peine
A remplacer ce fameux Capitaine.
Lifette entre ... Madame , un grand malheur
Eh quoi ?
C'eft que la petite Cibèle"
THEQUE
LYON
N'a voulu rien manger depuis hier au foir...
O ciel elle eft malade ! Il faut que j'aille voir
Madame, excufez - moi . Quelle douleur mortelle !
Lifetté , allons , partons , je fuis au défeſpoir. ,
•
DE
ALLE,
On peut remarquer du naturel dans
cette Fable. La plupart font ingénieufes
& naïves. Le ftyle en eft aifé & correct .
L'Auteur qui ne fe nomme point , a
fouvent introduit & toujours affez
heureuſement , fur la Scène , des Etres
Métaphyfiques , tels que le Bien & le
Mal le Vrai & le Faux , l'Amourpropre
,, & c. Il paroît avoir travaillé
principalement pour la jeuneffe à qui
fes Fables peuvent être en effet d'une
grande utilité.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
"
SUITE de l'Atlas Méthodique & Élémentaire
de Géographie & d'Hiftoire ,
par M. BUY DE MORNAS ,
Géographe de Mgr le Duc de Berry.
Seconde Partie.
LEE 26 du mois de Septembre , l'Auteur
a préſenté au Roi , à la Reine & à
toute la Famille Royale , les trente premieres
Cartes de la feconde Partie de
cet Ouvrage très - curieux & très -utile.
Nous avons rendu compte , dans quelques-
uns de nos Mercures , de toute la
premiere Partie, & des quinze premieres
Cartes de la feconde . Nous allons parcourir
les quinze fuivantes. Nous dirons
auparavant , qu'on ne peut trop louer
les Auteurs fur leur exactitude à faire
paroître les différentes parties de ce grand
Atlas aux temps marqués. Les frais
qu'exigent une entrepriſe de cette nature
, n'ont point rallenti leur ardeur ; &
le Public voit avec fatisfaction , que la
promptitude avec laquelle ils s'empreffent
à le fervir , ne leur a point fait négliger
les foins néceffaires pour la perfection
de l'Ouvrage. Nous ne répéteNOVEMBRE
. 1762. IOI
-
rons point ce que nous avons déjà dit
plufieurs fois touchant l'importance &
Futilité générale de ce travail ; nous
en avons fait connoître le plan , l'objet
& une partie de l'éxécution.
Les quinze Cartes que M. de Mornas
nous offre aujourd'hui , repréſentent la
confufion des Langues après la conftruction
de la Tour de Babel , la difperfion
du Genre-humain , le partage de
la Terre entre les fils & les petits -fils de
Noé , l'hiſtoire du Genre-humain , depuis
le dix-huitiéme , jufqu'au vingtuniéme
Siécle , avec la defcription de
tous les Pays où ces événemens font
arrivés. Comme il n'a pas cru devoir
entrer dans l'hiftoire des premiers Empires
, fans donner fucceffivement une
deſcription particuliere des différentes
parties de l'ancien Continent , il donne
un cours complet de Géographie ancienne
; & les Cartes fuivantes repréfentent
l'ancienne Afie ; l'Afie mineure
divifée en Royaumes & en Provinces ;
la Syrie en général , & la Syrie propre ;
la Phénicie , & la Paleſtine en particulier;
l'Afrique ancienne; l'Europe & l'ancienne
Efpagne ; les Gaules Narbonnoiſe
& Aquitaine , Celtique & Belgique ; la
Gaule Cifalpine , la Ligurie & l'Etrurie ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'ancienneItalie enfin divifée en plufieurs
Cartes ; le tout plein d'Obfervations & de
Recherches . Nousavons eu la fatisfaction,
en les parcourant , d'y trouver tous les
lieux cités dans les anciens Auteurs , ou
comme Patrie des Grands-Hommes , ou
comme le théatre de quelque Siége ou
de quelque Bataille mémorable.
Nous ne devons pas oublier le frontifpice
de l'Ouvrage , que l'Auteur a délivré
parmi ces quinze dernières Cartes
& qui fait un morceau de la plus grande
beauté. Il repréfente le Temple de l'Hiftoire
, avec tous les ornemens qui le
caractérisent.
Enfin nous ne fçaurions trop exhorter
nos Lecteurs à fe procurer un Ouvrage
d'une utilité fi univerfelle . Ils pourront
s'adreffer directement à M. de Mornas
fui-même, rue S. Jacques , à côté de
S. Yves , qui délivrera auffi les Cartes
fuivantes au temps indiqué..
Nous apprenons qu'à la follicitation
de plufieurs Soufcripteurs , il s'eft déterminé
à faire chez lui des Conférences
particulières , trois fois par femaine , de
douze à quinze perfonnes feulement .
Ceux qui defireront fe faire infcrire
feront obligés de s'y prendre de bonneheure
pour y être admis.
NOVEMBRE. 1762. 103
ANNONCES DE LIVRES.
LE GENTILHOMME CULTITATEUR
, ou Corps complet d'Agriculture
, traduit de l'Anglois de M. Hall , &
tiré des Auteurs qui ont le mieux écrit
fur cet Art. Par M. du Puy d'Emportes,
de l'Académie de Florence.
Omnium rerum ex quibus acquiritur , nihil eft
agricultura melius , nihil uberius , nihil
homine libero dignius.
Cicer. Lib. 2. de Offic.
Volume in-4°. Tome 4. A Paris ,
1762 , Chez P. A. le Prieur , Imprimeur
du Roi , rue S. Jacques , F. G. Simon
Imprimeur du Parlement , rue de la
Harpe , Durand Libraire , rue du Foin,
& Bauche , Libraire , quai des Auguftins.
A Bordeaux , chez Chapuis l'aîné.
En attendant que nous puiffions parler
plus en détail du mérite de ce nouveau
Volume , nous nous croyons fondés
à croire qu'il ne fera qu'ajouter au
fuccès des premiers.
DISSERTATION adreffée aux Académies
fçavantes de l'Europe , fur une
È iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Nation de Celtes nommés Brigantes ou
Brigans , Fondateurs de plufieurs Villes
de leur nom , duquel & de leur race , il
fe trouve encore des hommes en Bretagne.
Par un Auteur de la même Nation.
Dilatet Deus Japhet.
Genef.
Brochure in - 12 . A Breghente , dans le
Tirol , 1762 ; & fe trouve à Paris chez
Briaffon , rue S. Jacques , à la Science.
On offre à l'Europe entière ( dit
l'Auteur dans un avant - propos ) l'éfquiffe
d'un Tableau qui doit l'intéreffer ;
une main plus habile & plus à portée
des fecours littéraires , le rendroit plus
digne de fes regards ; mais dans l'état
où il fe trouve , il préfente des notions
certaines fur les premiers Peuples qui
habitérent cette belle Partie du Monde
& fur les Villes qu'ils y fondérent, qui
confervent encore leur nom .... On invite
ceux qui voudront lire ces recherches
, & qui pourroient contribuer à les
perfectionner , à feconder l'Auteur par
leurs remarques ; il les recevra avec reconnoiffance
, comme il foumet avec la
franchife des anciens Celtes fon travail
à leur inspection.
NOVEMBRE. 1762. 105
On trouve chez Tilliard , Libraire à
Paris , quai des Auguftins , à S. Benoît ,
les Mémoires & Obfervations recueillies
par la Société oeconomique de Berne
, Année 1762. 4 vol in- 8° .fig. Il en
paroît un volume tous les trois mois qu'il
reçoit fucceffivement & éxactement.
Chaque Volume a environ 300 pages ,
& l'année complette a quatre Volumes.
Ce Recueil eft connu & eftimé.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ,
Je viens de donner au fieur Mérande ,
Imprimeur-Libraire d'Avignon , un
Manufcrit portant pour titre Globle univerfel
de Gnomonique , ou l'inftrument
propre à faire connoître le lever &
le coucher du Soleil pour tous les lieux
de la Terre , & les heures du jour de
ces différens lieux . J'ai cru qu'il étoit
de mon devoir de le donner au Public ;
vu qu'après avoir bien examiné , je l'ai
trouvé unique en ce genre ; motif affez
puiffant pour un Auteur bien intentionné.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Je vous prie donc , Monfieur , de vouloir
bien l'annoncer dans le Mercure
prochain , afin de feconder mes defirs
qui ne tendent qu'à me rendre utile à
la Société.
,
A la tête de mon Ouvrage , j'ai placé
une courte Préface , pour faire connoître
les motifs qui m'ont engagé a le rendrepublic;
après quoi je paffe à la defcripcription
de l'inftrument & de ce qui
m'en a fait naître l'idée . Cette defcription
eft fuivie de deux Tables qui font
connoître l'élévation des deux Poles ,
du Boréal & de l'Auftral , pour tous
les principaux lieux de notre Globe.
Pour faciliter ceux qui voudront opérer
fur les deux Emifphères , je diviſe
enfuite le reftant en trois points , dont
le premier fait connoître l'heure du jour
dans quelque lieu que l'on fe trouve.
Le fecond enfeigne l'heure du lever &
du coucher du Soleil pour tous les endroits
de la Terre , & les heures du jour
de différens lieux. Le troifiéme la différence
des Méridiens : le tout accompagné
d'explication & de démonftrations à la
portée de tout le monde , avec une
Table du lever & du coucher du Soleil
au plus grand jour de l'année. Le Format
eft un in-12 de 100 pages , petit
a
NOVEMBRE. 1762. 107
papier . Au refte , Monfieur , je ne fçaurois
trop vous prier de mettre ma jeuneffe
devant les yeux du Public : Un
Auteur à l'âge de vingt ans a peut-être
droit d'efpérer quelque indulgence de
la part de fes Lecteurs ; c'eft auffi fur
quoi je me fuis fondé en ofant lui
donner mon Ouvrage. J'ai l'honneur
d'être , & c. LOUIS FABROT.
A Nimes , ce 13 Octobre 1762.
2
ARTICLE III.
SCIENCES ETBELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la Séance publique de
l'Académie des Sciences , Arts , &
Belles-Lettres de DIJON de l'année
1762. *
*
M.
MICHAULT
Secrétaire
perpé-
>
* Nous venons de retrouver cette Piéce & la
fuivante , malheureuſement égarées dans le dépôt
du Mercure ; & nous fupplions MM . de l'Académie
de DIJON & de celle de la ROCHELLE de
vouloir bien agréer nos excuſes.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ruel , a fait l'ouverture de cette Séance
par un Difcours fur les Travaux de l'Académie
pendant l'année 1761. L'Auteur
, avant d'expofer les Projets & les
Ouvrages de cette Société , fait quelques
réfléxions générales fur la Littérature
Moderne & fur l'état actuel de l'Académie
de Dijon. L'efprit Philofophique
, dit-il , qui avoit fi long-temps régné
dans l'Empire des Lettres , & qui
s'étoit même introduit jufques dans nos
Romans , femble aujourd'hui fe fixer ä
des objets utiles , & fe renfermer dans
tout ce qui peut concourir au bien public.
Déja les Sciences & les Arts font
cultivés parmi nous avec tant d'ardeur
qu'on voit fouvent les matières les plus
abftraites , les queftions les plus épineufes
, faire le fujet des converfations ordinaires.
Toutes les principales Villes
du Royaume ont leurs Sociétés Académiques
; elles s'y font même tellement
multipliées , que peut-être , à cet égard ,
la France l'emporte - t - elle fur l'Italie .
Jamais l'Esprit n'y eut plus de prétention
, la Philofophie plus de profélytes ,
les Mathématiques plus de difciples
l'Eloquence & la Poëfie plus d'Eléves ,
les Arts plus d'Amateurs , la Langue
plus d'abondance , d'énergie , de cor-
>
NOVEMBRE . 1762.
109
tection & de politeffe ; fi la profonde
érudition paroît y être un peu négligée ,
c'eft qu'on croit que le feu du génie s'étouffe
dans les ronces & les épines d'une
critique féche & aride : tel eft donc le
goût du fiécle ; on veut inventer , on
véut créer. Si l'imagination nous a malheureuſement
égarés dans quelques fyftêmes
Philofophiques ; moins vive &
plus réglée , elle hâtera , fans doute
nos progrès dans les Arts ; & ce fera
pour nous un avantage réel , un bonheur
même pour l'humanité , que nos
plus grands fuccès brillent dans la fphère
des genres utiles.
Cependant , que cette vive ardeur n'éteigne
point en nous le goût des Belles-
Lettres ; & puifque dans le Temple
même d'Apollon , nous voulons élever
aux Sciences & aux Arts de nouveaux
Autels , que les Mufes & les Grâces
y préfident toujours à nos facrifices .
Mais pour éxercer nos talens avec une
certaine fupériorité dans les différentes
parties de la Philofophie & de la Littérature
, loin de nous , furtout , cette curiofité
vague & fuperficielle , qui paffe
rapidement & fans ceffe d'un objet à
l'autre ; curiofité tantôt indifcrette &
tantôt dangereufe ; curiofité toujours
110 MERCURE DE FRANCE .
frivole, toujours puérile ; fouvent même
ridicule.
Loin de nous encore cette pénible
recherche , cette vaine affectation de
Bel- efprit , répandu avec tant de profufion
& fi peu de fagacité dans quelques-
uns de nos Ecrits modernes . C'eſt
ainfi que dans un tableau éclairé d'une
lumière vafte & éblouiffante , où de
foibles ombres ne forment que des contraftes
prèſqu'infenfibles , tous les objets
paroiffent confondus & défigurés.
Tels font même plufieurs de nos Ouvrages
Philofophiques , tout couverts de
fleurs étrangères au Sujet : abus de l'efprit
; abus d'autant plus dangereux
qu'on en a toujours vu naître la corruption
du goût.
Pour fuivre le louable ufage de toutes
les Sociétés Littéraires , nous allons préfenter
ici le tableau des Opérations &
des Plans de l'Académie dans le cours
de l'année derniere. Elle s'applaudit publiquement
, après une éxacte révifion
de fes Statuts , d'avoir corrigé & augmenté
le Code de fes loix : elle fe glorifie
d'avoir admis dans fon fein des
Hommes Illuftres qui font l'honneur du
Parnaffe François ; des Philofophes dont
les fublimes Ecrits font confacrés à l'ImNOVEMBRE.
1762. III
mortalité ; des Sçavans que leurs vaſtes
connoiffances ont rendu célébres dans
la République des Lettres ; des Hommes
enfin dont le profond génie s'eft
frayé de nouvelles routes dans la carrière
des Beaux-Arts . * Telles font les alliances
Littéraires que l'Académie vient de
contracter .
La Médecine , la Phyfique & la Morale
ont toujours été les principaux objets
de nos éxercices Académiques ;
mais quelque fpacieufe que foit cette
enceinte , nous nous fommes apperçus
infenfiblement que nous y étions encore
trop refferrés . Nous avons donc ofé dans
la fuite affocier à ces trois Sciences, l'Hiftoire
, les Arts & les Belles- Lettres ;
convaincus qu'en étendant le plan de
nos recherches & de nos études , ce
n'étoit que remplir plus dignement les
vues du Fondateur de cette Société.
Parmi les projets qu'à formé l'Académie
, il en eft un , fur- tout , qui
l'occupera toujours effentiellement : dévouée
au bien public , elle fe fera un
devoir de confacrer fa plume à l'Hiftoire
de Bourgogne , de fe rendre utile à fes
Concitoyens , & de travailler avec le
* MM de Crébillon , de Buffon , Lacurne de
Sainte Palaye , Rameau &c..
112 MERCURE DE FRANCE.
plus grand zèle au moyen d'y encourager
le Commerce & l'Agriculture .
Un autre objet qui intéreffe encore particulièrement
l'Académie , c'eſt l'Ĥiftoire
de fa fondation , de fes progrès
& de ſes travaux , qu'elle fe propofe de
donner inceffament au Public.
Après ces obfervations préliminaires ,
M. Michault entre dans le détail des
difcours & des differtations qui ont
rempli les Séances de l'année 1761. En
fuivant l'ordre des Sujets Philofophiques
, Hiftoriques & Littéraires qui ont
occupé les Académiciens , il préſente
quelques légères éfquiffes de divers Ouvrages
de Médecine , de Chirurgie ,
de Chymie , de Botanique , de Phyfique
, de Géographie , de Politique &
de Morale Il expofe par de courts
extraits quelques difcuffions critiques
& littéraires , différens Mémoires fur la
tranfmutation des Métaux , fur l'union
de l'âme & du corps , & il termine enfin
cette efpéce de Journal par l'article de
la Poëfie . M. Picardet l'aîné , dit-il , en
nous faifant part de fes réflexions fur la
Poëfie familière , a cru ne pouvoir plus
vivement caractériſer ce genre , qu'en
ajoutant les exemples aux préceptes . Les
Poëtes ne font pas toujours obligés de
NOVEMBRE. 1762. 113
, on
parler le langage des Dieux '; il leur eft
permis quelquefois de jouer avec les
Grâces. Mais l'art de badiner agréablement
eft d'autant plus difficile , que
pour peu qu'on s'éloigne de l'élégante
fimplicité qui en fait le caractère
tombe dans le bas & le rampant , dans
ces fades plaifanteries où l'équivoque
& les jeux de mots tiennent prèfque
toujours lieu de fel attique & d'efprit.
Les Vers de M. Picardet , pleins de feu
de délicateffe & de fentiment , font des
modèles formés d'après les Régles-mêmes
qu'il prefcrit dans l'exercice de la
Poëfie familière .
M. Gelot lut enfuite un Mémoire'
contenant l'expofition hiftorique de la
Chartre de Commune , accordée à la Ville
de Dijon en 1187 , par Hugues III ,
Duc de Bourgogne de la feconde Race.
Aucun Hiftorien avant M. Gelot
n'avoit encore entrepris de commenter
& d'expliquer toutes les claufes de
nos anciennes Chartres. L'illuftre Auteur
de l'Esprit des Loix n'en a même
parlé que très -fommairement ; quoiqu'il
ait reconnu que ce fût à l'établiffement
de ces Chartres & à l'affranchiffement
des Serfs , que nous fommes
redevables du retour de la liberté.
114 MERCURE DE FRANCE .
Après quelques Obfervations auffi
curieufes qu'utiles fur la Fondation &
l'Hiſtoire ancienne de Dijon , M. Gelot
entre dans l'examen critique des Priviléges
qu'Hugues III. accorde à cette
Ville par fa Chartre de Commune ; Charfelon
la remarque de l'Auteur , femblable
à celle de Soiffons concédée par
Louis- le-Gros ; laquelle a fervi dans la
fuite de modèle à toutes les autres .
tre ,
Par la Chartre de Dijon , ceux qui auront
juré la Commune , font autorisés
à fe défendre , à ne fouffrir aucun tort,
& même à en pourfuivre la réparation :
Le Duc veut auffi qu'on ne lui faffe
crédit de pain & de vin , que pendant
quinze jours,
La Juftice Eccléfiaftique ayant fait
des ufurpations confidérables fur la Juftice
laïque , on s'adreffoit fréquemment
au Juge d'Eglife . L'excommunication
dont il faifoit ufage dans prèfque
toutes les occafions , lui fervit de prétexte
pour prendre connoiffance des
affaires ; & fouvent même fans qu'il y
eût plainte ni preuve , il citoit d'office
les Parties à fon Tribunal. Le Duc de
Bourgogne veut , dans le cas où le
Juge Eccléfiaftique , qualifié de Doyen ,
viendroit à citer quelqu'un fans preuve
NOVEMBRE . 1762. 115
ni plainte , que perfonne ne foit obligé
de reconnoître fa Jurifdiction . Ce
Doyen étoit celui de l'Eglife de S. Jean-
Baptifte de Dijon , qualifié dans les Actes
de ce Siécle , & poftérieurement , de
Doyen de la Chrétienté ; & à ce titre
Juge délégué de l'Evêque de Lan res.
" Le Duc accorde enfuite à la Communele
droit de faire la guerre pour obtenir
réparation du tort qui auroit été fait aux
Citoyens. Ce droit de faire la guerre a
fubfifté plus longtemps en Bourgogne
que partout ailleurs ; puifque ce ne fut
que vers la fin du XVe fiécle, que Charles
le Terrible, le dernier, le plus puiffant, &
le plus malheureux des Ducs de Bourgogne,
ayant des troupes régiées à fa foide ,
parvint à faire ceffer les guerres particu
fiéres en Bourgogne , & dans fes autres
Etats.
Dans ces temps d'Anarchie , lorfqu'un
Seigneur , ou quelque Membre d'une
Communauté ne payoit point leurs
dettes , on s'emparoit des biens de fes
Vaffaux , ou l'on arrêtoit un habitant de
cette Communauté , à qui la liberté n'étoit
rendue qu'après la dette payée. Le
Duc qui vouloit rétablir la régle , ordonné
qu'à l'avenir perfonne ne pourra
être arrêté pour dette , s'i ! n'eft débiteur
ou caution .
116 MERCURE DE FRANCE.
Tout homme demeurant à Dijon ou
dans la banlieue , étoit tenu de jurer la
Commune ; & s'il le refufoit , on avoit
droit de s'emparer de fa maiſon & de fes
biens.
Le Duc régle les amendes & les crimes
dont il fe réferve la connoiffance & la
punition
, comme le meurtre , le rapt , le
feu & le larcin. Après le premier vol , il
permet le Duel & les épreuves par le feu
& par l'eau .
" De toutes les Nations qui avoient conquis
les Gaules , & qui fuivoient l'ufage
barbare duDuel,& de ces cruelles épreuves
, les Bourguignons étoient ceux parmi
lefquels il s'étoit le plus conftamment
confervé. Gondebaud , Roi de Bourgogne
fembloit même l'avoir confacré par
un titre exprès , en rédigeant les Loix de
fon Peuple. (Loix des Bourg. Titre XLV.)
Au refte , le Duel , ou bataille dont il
s'agit , n'a rien de commun que le nom ,
avec le combat particulier profcrit par
les Ordonnances de nos Rois ; c'eft un
Duel légal , réfervé à certains cas , revêtu
de formes judiciaires. M. Gelot en
explique les régles , dont la plus fingulière
eft qu'un excommunié n'étoit point
admis à combattre , avant d'avoir fait lever
l'excommunication ; on en rapporte
NOVEMBRE. 1762. 117
ici un éxemple tiré des Mémoires d'Oli
vier de la Marche , Gentilhomme , Maître
d'Hôtel du Duc de Bourgogne Philippe
le Bon.
Le Duc régle enfuite le fervice Militaire
à quarante jours hors du Duché ,
en accordant la permiffion de fe faire
remplacer par gens propres au fervice
Militaire , famulos receptabiles. On voit
dans la même Chartre un article important
concernant la Monnoye du Duc.
Les autres Priviléges que renferme cet
ancien titre , font en trop grand nombre
pour trouver place dans un extrait ; mais
il eft bon d'obſerver du moins que cette
précieuſeChartre ne fut pas accordée gratuitement,
puifque le Prince éxigea que la
Commune lui payeroit annuellement
cinq cens marcs d'argent au cours.
Par l'expofition hiftorique de cette
Chartre , on voit que les Loix les plus fages
ont pris la place de la férocité , que
l'autorité Royale , rétablie dans toute fa
fpendeur , a fait difparoître cette foule de
Tyrans armés pour le malheur & la deftruction
des Peuples : infenfiblement nos
moeurs fe font épurées , les crimes atroces
font devenus moins fréquens ; les forces
de l'Etat n'étant plus entre les mains
des Vaffaux, toujours indociles,& fouvent
118 MERCURE DE FRANCE .
酱
.
-
rebelles , le Souverain réunit à la puiffance
législative la force qui peut feule lui
donner l'activité néceffaire au bonheur
des Sujets. Enfin , du ſein de la tranquilité
publique , on a vû renaître les Sciences
& les Arts .
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
Mémoire de M. Chardenon , dans lequel
il rend compte du réfultat de fes expériences
pour découvrir quelles font les
vraies caufes de la mort des Noyés , &
quel eft le degré d'efficacité de chacune de
celles qui contribuent à les faire périr.Les
recherches de l'Auteur fur ce fujet intéreffant,
lui ayant paru indiquer une nouvelle
méthode curative ; il a cru ne devoir
prononcer fur l'avantage qu'on en
peut attendre , que d'après des expériences
variées & multipliées. Comme c'eſt
l'objet du travail annuel de M. Chardenon
, & qu'il fe propofe d'en faire part
inceffamment au Public nous nous difpenferons
de donner un précis de fon
Mémoire.
M. la Serre , de l'Oratoire , Affocié
de l'Académie de Ville-Franche , & Correfpondant
de celle de Dijon , a terminé
la Séance par la lecture d'une Ode où il
célébre les Grands Hommes de cette
Ville. L'Académie en agréant fon TriNOVEMBRE.
1762. 119
but , a penſé que cet éloge Poëtique feroit
auffi intéreffant , que flatteur pour la
Patrie. On peut juger du mérite de cette
Piéce par les ftrophes fuivantes , où l'Auteur
peint & caractériſe deux Poëtes Dijonnois
, qui ont brillé dans le genre dramatique.
Gréce , ne vante plus ton immortel Efchile ;
Terrible comme lui , Crébillon plus facile ,
Eclate , & voit frémir les pâles Spectateurs.
Tel de l'Etna l'immense goufre ,
Vomiffant des éclairs de bithume & de gouffre ;
En brillant à nos yeux , fait friffonner noscoeurs,
Piron , toujours piquant , toujours plein d'élé
gance ,
Au fel d'Ariftophane unit l'art de Térence ;
En frondant les travers des rimeurs d'aujourd'hui
Rival de l'enjoué Molière :
De Corneille ole- t- il parcourir la carrière ?
Il étonne , il éclaire , il s'éléve avec lui.
120 MERCURE
DE FRANCE .
ASSEMBLÉE publique de l'Académic
. de LA ROCHELLE , tenue le 8 Avril
1761 .
M. GASTUMEAU ouvrit la Séance
par la lecture d'un Mémoire fur le Commerce
Etranger , & les reffources qu'en
peut tirer la Politique.
*
M. Arure lut enfuite des Recherches
Hiftoriques , fur l'origine de quelques
Proverbes François , relatifs aux monumens
de notre Hiftoire aux Loix
anciennes du Royaume & aux Ufages
reçus chez nos Ayeux . Nous nous contentons
de rapporter les trois fuivans.
,
C'eft-là toutfon S. Crépin , il a mangé
tout fon S. Crépin, Il n'eft pas aifé , a
dit M. Arure , d'arracher le voile, qui
couvre cette espéce d'Enigme. Quel
rapport y a - t - il entre S. Crépin & une
fortune médiocre ? Au défaut du certain
contentons-nous du vrai-femblable
que l'Histoire nous préfente dans un
événement arrivé en 861 , fous le Régne
de Charles-le - Chauve. Les Annales
de Saint Bertin nous apprennent que
Louis fils de ce Monarque , s'étant révolté
NOVEMBRE. 1762. 12f
volté contre fon Père , vint à la tête des
Bretons ravager l'Anjou & les Provinces
voifines. Charles lui oppofa le célébre
Robert le Fort , que les Sçavans regardent
comme la tige de nos Rois Capetiens.
Louis vaincu deux fois par Robert
fe vit forcé d'implorer la clémence de
fon Père qui lui pardonna , mais fans
lui rendre la Neuftrie & la riche Abbayc
de S. Martin de Tours dont ce Prince
jouiffoit. Charles lui donna pour fa fubfiftance
, l'Abbaye de S. Crépin de Soif-
Jons ; ce qui étoit fort au-deffous de ce
qu'il venoit de perdre par fa révolte.
Comme il ne jouit alors , que des revenus
bornés de cette Abbaye , fans autre
domaine , on dit alors vrai -femblablement
en parlant de ce Prince , que
fon S. Crépin étoit tout fon bien.
C'eft la Coutume de Loris , le battu
paye l'amende. L'Auteur anonyme d'un
Dictionnaire de Proverbes imprimé à
Paris en 1749 , prétend aſſez mal-à-propos
que ce Proverbe vient d'une équvoque
de prononciation , & qu'aux termes
de la Loi, ce n'étoit pas le battu qui
payoit l'amende , mais celui qui avoit
battu ; la loi s'exprimant ainfi : Le bastu
, paye l'amende , c'est-à-dire , fi tule
bas , tu payeras l'amende. Si l'Exico-
F
122 MERCURE DE FRANCE .
graphe avoit jetté les yeux fur les Coutumes
de Loris , il n'y auroit rien vu
de ce qu'il avance. Nos loix anciennes
autorifoient , ordonnoient même les
combats finguliers. Ces combats fe donnoient
affez fouvent par des champions
qui par intérêt ou pour de l'argent ,
vengeoient les querelles d'autrui. Les
Statuts de la petite Ville de Loris en
Gâtinois portoient que les champions
d'une perfonne qui par état pouvoit ſe
battre feroient condamnés à une amende
de 112 fols s'ils fuccomboient dans
les affauts du duel. Si de legitimis hominibus
duellum factum fuerit , obfides
devicti centum & duodecim folidos perfolvent.
Telle eft la vraie defcendance
du Proverbe de battu paye l'amende.
Rompre, la paille. Cela fe dit des
brouilleries qui furviennent entre amis.
Les formalités de notre ancienne Jurifprudence
nous donnent l'explication de
ce Proverbe. Un Citoyen qui abandonnoit
un domaine par vente ou autrement
, prenoit une paille qu'iljettoit fur
celui auquel il tranfportoit la propriété
de fès biens. Cette paille étoit la marque
de l'enfaififfement ou tradition réelle.
Cela s'appelloit infeftucatio. L'ancien
Propriétaire brifoit enfuite une paille en
NOVEMBRE . 1762. 123
figne de déguerpiffement ou délaiffement
d'héritage exfeftucatis.
C
2
C
On retrouve le même ufage dans
l'art. 63 des Loix Saliques . Il furvenoit
quelquefois des diffenfions entre des Citoyens
unis par des aff ciations particulières:
alors delui qui vouloit rompre
Tout commerce fe préfentoit devant le
tenant quatre brins de paille
qu'il brifoit & qu'il jettoit auffitôt pardeffus
fa tête , ce qui faifoit entendre
qu'il renonçoit à l'ancienne union forl'ancienne
n'aimoit
mée entre lui & ceux qu'il n'aimoit
plus.bong us pra anca aldona
Juge ,
19:
19
6
A
Si quelqu'un vouloit renoncer à fa
parente obfervoit la même cérémonainfi
qu'on le voit dans une Charte
rapportée par Augufte Galand , Traité
du franc -alleu : Ego fulcrandus me
forguepivi.
231 M. Dupaty lut auffi un Ouvrage envoyé
par M. Montaudouin affocié, où il
réfute un paffage de l'hiftoire du Commerce
& de la Navigation des Anciens,
imprimé en 1758 .
A
La Séance fut terminée par la lecture
d'une Odé de M. de Bologne , fur le
Pfeaume Te decet hymnus , Deus in
Fij
124 MERCURE DE FRANCE,
Sion.... En voici quelques Strophes :
Grand Dieu ! c'eft dans Sion , c'eft -là , qu'avec
décence
Tes enfans rappellés d'un éxil rigoureux ,
Rendront encore hommage à ta magnificence
Pour les biens fignalés que tu repans fur eux !
Ce n'est qu'en ce lieu faint , où ta grandeur
habite ,
Que dans ta Ville favorite ,
Qu'on t'offre dignement fon encens & les voeux.
C'est là que déformais à l'abri de l'orage
Affis & raffemblés dans ton fein paternel
Ils verront aux tourmens d'un cruel eſclavage
Succéder les douceurs d'un repos éternel.
Le crime a prévalu fur les oeuvres du Jufte t
Mais ce lieu faint , ce Temple augufte
Leur garantit encore un pardon folemnel.
C'eft de toi qu'Ifraël attend fa délivrance :
Affranchis-nous , Grand Dieu , de ces indignes
fers !
Toi qui du monde entier fais l'unique eſpérance,
Jufqu'à ces bords lointains qu'environnent les
mers :
Lorfque des monts tremblans ta voix brife la .
cime ,
Trouble , fouléve , ouvre l'abîme
Et fair mugir les flots élancés dans les airs.
NOVEMBRE. 1762. 125
Oui bientôt à nos yeux renaîtront les prodiges
Qui chez un fier Tyran répandirent l'horreur ;
Les Peuples frémiront à l'aſpect des veſtiges
Qu'auront laiffés les traits de ta jufte fureur ;
Tandis que du couchant aux portes de l'aurore ,
Ils verront ce lui qui t'adore
Infulter par la joie à leur morne terreur.
Ces champs délicieux , cette chère contrée ,
Si long-temps les objets de tes foins complaifans
,
Tu les vifiteras ; & la terre enyvrée
Verra germer par-tout , & murir les préfens ;
Un Fleuve impétueux accroîtra l'allégreffe ,
Par l'abondance & la richeffe
Que fes flots débordés répandront tous les ans.
? Jufques dans les déferts la riante nature
Portant fon coloris , fon pinceau gracieux ,'
Nous offrira par - tout la touchante peinture
Du fortuné féjour de nos premiers ayeux :
Etde fleurs & de fruits en tout temps couronnée
Ne fera du cours de l'année
Qu'un cercle renaillant de tes dons précieux.
Alors tu nous verras par des chants de victoire
Inviter à l'envi tous les Etre divers ,
A célébrer le nom , les bienfaits & la gloire
Du Sauveur d'Ifraël , du Dieu l'Univers :
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Tu verras tréſfaillir les côteaux , les montagnes
Les ruiffeaux , les bois , les campagnes
S'empreffer d'applaudir à nos tendres concerts..."
ASSEMBLEE publique de l'Académie
de LA ROCHELLE
Avril 1762.
21
, tenue le 28
1 L'ACADÉMIE a tenu fon affemblée
publique , à laquelle M. le Maréchal de
Senecterre notre Gouverneur a affifté..
M. Hue , Directeur , a ouvert la Séance
par un Mémoire fur les grandes Routes
anciennes & modernes , appellées voies
militaires .
M. Seignettes a lu enfuite un Difcours
fur le danger des fyftèmes en matière
de Phyfique.
Ce Difcours a été fuivi d'une Lettre
de M. de Chaffiron , contenant des ré
flexions pour la réforme des moeurs des
Opera ; après quoi M. Gaftumeau a lu
un écrit de M. Montaudouin de Nantes
Affocié , ayant pour titre , Effai fur le
travail , où il eft prouvé que la puiffance
des . Etats dépend du produit plus ou
moins grand du travail national .
M. Arure de l'Oratoire a terminé la
NOVEMBRE . 1762. 127
Séance par la lecture d'une Ode fur la
Pêche. Cette Ode fera imprimée dans
le nouveau Recueil de l'Académie qui
va paroître inceffament.
Voici quelques traits du Difcours de
M. Seignette fur le danger des fyftêmes
en matière de Phyfique.
L'Auteur, dans fon Exorde , attribue
à cet efprit prèfque tous les écarts des
Phyficiens anciens & modernes ; il veut
au contraire qu'on étudie la nature dans
la nature -même. » C'eft, dit- il , l'Oracle
» que nous devons confulter ; s'il ne répond
pas d'abord à nos queſtions
d'une manière claire & intelligible ,
» ne nous laffons point de l'interroger :
» notre heureufe opiniâtreté peut enfinforcer
ce Protée à dévoiler fes myf
» tères ; mais ils nous feront cachés
» pour toujours , fi bientôt dégoutés
» d'une étude jufqu'alors infructueuse ,
" nous avons la témérité de chercher
» dans notre imagination ce qui ne doit
» être que le réfultat des obfervations
» & de l'expérience .... Philofopher , c'eft
» douter, dit Montagne : ce principe eft
» encore plus vrai dans la Phyfique ,
» que dans les autres parties de la Philo
» fophie ; quelles funeftes fuites n'en
" traîne pas en effet après foi l'entêtes
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» ment pour un faux fyftême ? Une
» obfervation mal faite , une expérience
» équivoque paffent pour avoir le der
>> nier degré d'évidence chez le fyftématique
féduit , s'il peut aifément les faire
» cadrer avec fon opinion favorite ;
» tandis qu'il taxe d'erreur & de fuppo-
»fition toutes celles qu'on emploie pour
"
le combattre. Habile à fe tromper ,
» il ne voit dans la nature que ce qu'il
» imagine devoir être , & refuſe de voir
» ce qui eft. Ainfi les faits les plus apo-
" cryphes dès qu'ils étayent le fenti-
» ment reçu , les conféquences les pies
» abfurdes dès qu'elles en font jufte-
» ment déduites , font admifes fans examen
; & les vérités les plus lumineu-
» fes font rejettées avec mépris , dès
» qu'elles fe contredifent,
La premiere propofition , que l'efprit
de fyftêmes fait néceffairement admer
tre une multitude d'erreurs , eft prouvée
par plufieurs exemples , entr'autres par
celui de M. le Comte de Marfigly , qui
» perfuadé avec Pline & la plupart des
Anciens , que les coraux , les Litho-
» phites , &c. étoient de véritables plan-
» tes qui végétoient &fe reproduifoient,
» les examina dans cet efprit. Auffi ne
» manqua- t- il pas d'y découvrir des
NOVEMBRE. 1762. 129
"
» fleurs à qui il affigna une claffe &
» un genre. Avec d'autres yeux il eût eu
» la gloire de découvrir que ces préten
» dues Plantes n'étoient que l'ouvrage
» & l'habitation d'une multitude infinie
» de polypes , dont les bras étendus ne
» reffembioient pas mal au calice d'une
» fleur. M. S. y joint la crédulité de
plufieurs Phyficiens fur les hommes marins
, qu'il regarde comme une fuite affez
naturelle du fyftême de Thales , qui
paffant par différentes mains , a reçu
diverfes modifications. Nous rapporterons
ici ce qu'ajoute l'Auteur. On pourra
y apprendre combien l'on doit fe
défier du merveilleux qui paroit le mieux
attefté. Dans l'énumération des hom-
» mes marins , le P. Feijo n'a pas ou-
» blié celui de la Rade de Breft en
» 1745 , & c'eft avec raifon ; car l'exif-
» tence d'aucun autre n'eft auffi bien
» atteftée . La réfutation de ce fait ne
» fera peut-être pas ici hors de propos ;
» il fuffira de rapporter ce qui a donné
» lieu à cette hiftoire. Des Marins de
» Cherbourg racontérent à Breft , qu'é-
» tant à la pêche fur le grand banc , ils
» avoient apperçu par un brouillard confidérable
le prétendu homme marins
» Cette fable qu'ils embelliffoient de
"
»
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
» quelques circonstances, parut plaifan-
» te à M. le Comte de Hautefort qui
» l'orna encore , changea le lieu de la
» Scène , & la rendit publique par la
» voie du Journal de Trévoux . ( a ) Ce
que je dis ici eft conftaté par une
lettre adreffée à M. Arure de notre Académie
par M. Deflande , Auteur de
l'Hift. Crit. de la Philofophie , qui avoit
une connoiffance particulière du fait.
M. S. paffe à la deuxième propofi-.
tion ( que l'efprit de fyftême nous fait
rejetter les vérités oppofées à notre opinion
favorite. ) Les preuves qu'il en
donne font tirées des faits : il cite la
perfécution de Galilée, & Théodore Buzée,
Provincial des Jéfuites, défendant au
P. Scheiner de publier fa découverte des
taches du Soleil, comme contraire à la
doctrine d'Ariftote. L'Auteur nous montre
encore les Aftronomes qui obſervérent
l'éclipfe totale du Soleil du 3 Mai
1715 ; voyant très - diftinctement l'atmofphère
de la lune , en n'appercevant
point du tout cette atmosphère felon
que le demandoit l'intérêt de leur fyftême
particulier. Après avoir rapporté
plufieurs autres faits , & avoir démon-
( a) Journal de Trévoux , An . 1725. F. IV. p.
1902 .
NOVEMBRE. 1762. 131
tré la vérité méconnue par ceux dont
elle combattoit l'opinion favorite, M. S.
termina ainfi fon Difcours.
" En faut -il davantage pour nous
» mettre en garde contre les fyftê
» mes qui nous paroiffent le plus foli
» dement établis ? L'abfurdité & les
>> contradictions de ceux qui ont eu le
» plus de cours doivent nous rendre bien
» circonfpects à adopter ceux que l'on
nous propofe. Etudions- les comme
» des probabilités qui peuvent être dé-
» truites , & faire place à d'autres pro
» babilités qui auront un jour le même
» fort. Bien différens de ce Philofophe
» qui defiroit perdre la vue , ou même
» felon d'autres s'aveugla pour imagi
» ner fans diſtraction fes fyftêmes de
Phyfique , ramenons tout à l'obfer-
" vation & à l'expérience. Ne nous
laiffon's point furprendre par l'autorité
» d'un nom célebre ; mais malgré les
» écarts des Anciens , fachons-leur gré
» d'être entrés les premiers dans une car-
» rière pénible , & de nous avoir infpiré,
» quoiqu'en s'égarant , le génereux courage
de tendre au but. Ne nous dé
courageons point en comparant le
" petit nombre des découvertes utiles
avec la multitude des erreurs qui ont
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
inondé la Philofophie. Gardons-nou
» bien de prendre pour une fage dé-
» fiance de nos propres forces dans la
» recherche de la vérité , ce qui ne fe-
» roit que l'effet de notre pareffe ! Il
» eft fans doute des vérités qui nous ſe-
» ront toujours inconnues ; mais il en eft
» d'autres dont la découverte doit être
» le prix de nos efforts . Craignons tou-
» jours de les employer en vain , fi nous
» ne cherchons qu'à réalifer les chiméres
» d'une imagination mal réglée. N'étu-
» dier la nature que pour y chercher des
» preuves de fon fyftême , c'eft s'ex-
» pofer à recevoir pour des vérités ! es
» erreurs qui lui font favorables , &
» rejetter comme des erreurs les vérités
» qui le contredifent .
SEANCE publique de l'Académie der
Belles -Lettres de MONTAUBAN.
L'ACADÉMIE des Belles-Lettres de
Montauban a tenu le 25 d'Août , Fête
de S. Louis, l'Affemblée publique qu'elle
a accoutumée de tenir, à pareil jour, dans
la Salle de l'Hôtel-de-Ville. M. l'Abbé
Bellet , Directeur de quartier , a ouvert
NOVEMBRE. 1762. 13
la Séance fur l'Immortalité du nom qu
s'acquiert par les vertus & par les talens
; & il a montré qu'il eft auffi glor
rieux qu'utile d'être fufceptible de la
noble émulation qu'elle infpire , pourvu
que ce fentiment foit afforti de
toutes les conditions que la fageffe
nous impofe.
M. Marqueyret a lu enfuite un difcours
où il a expofé les divers inconvéniens
de l'amour exceffif de la nouveauté.
M. de Bernoi a lu des vers fur un Sujet
qui intéreffe tout le monde ; c'eſt-à-dire,
fur le bonheur de l'homme raisonnable.
Cette lecture a été fuivie de celle
d'un Difcours de M. l'Abbé de Verthamon
, où après avoir obfervé qu'aujourd'hui
chacun fe pique dans le monde de
fçavoir un peu de tout , il eft entré dans
le détail des raifons qui lui font croire
que les Sçavans doivent fe borner à un
genre particulier , chacun fuivant ſon
goût & fon génie .
M. de Gaujon de S. Hubert , pour
rendre fa Poëfie auffi utile qu'agréable ,
à lu des Stances morales .
M. de Bernoi , dans un Difcours fur
les mots factices ou nouveaux , qui for
mérent autrefois deux partis parmi le
134 MERCURE DE FRANCE.
+3
gens de Lettres , a montré ce qu'il faut
penfer de cette controverfe littéraire
en prenant un jufte milieu.
Après la lecture du Poëme couronné
dont l'Auteur n'eft point encore connu
on a diftribué le Programme de l'Académie
, & la Séance a été terminée par
ces vers du Directeur , relatif au Sujet
qu'il avoit traité , & à la cérémonie du
jour .
» Une Palme immortelle eft le prix defirable ,
» Qu'aux enfans d'Apollon nous avons préfenté ;
»Nous partageons leur fort en ce jour mémorable,
» Où du Public le fuffrage honorable
» Nous garantit celui de la poſtérité .
→ D'un concours fi brillant , filles de l'harmonie ,
» Le ſpectacle flatteur a charmé vos regards.
» Ainfi parmi les Grecs , ainfi dans l'Aufonie ,
» L'efprit , le goût , les grâces , le génie.
>>> Tout le réuniffoit pour la gloire des Arts.
ACADÉMIE des Belles- Lettres de
MONTAUBAN.
M. L'ÉVÊQUE DE MONTAUBAN
ayant deftiné la fomme de deux cens
cinquante livres , pour donner un prix
NOVEMBRE . 1762. 135
de pareille valeur à celui qui , au jugement
de l'Académie des Belles- Lettres
de cette Ville , fe trouvera avoir fait le
meilleur Difcours fur un Sujet relatif à
quelque point de Morale tiré des Livres
faints , l'Académie diftribuera ce Prix le
25 Août prochain , Fête de S. LOUIS ,
Roi de France .
Le Sujet de ce Difcours fera pour
l'année 1763 ,
LES DANGERS DE LA PRÉVENTION.
conformément à ces paroles de l'Ecriture
fainte ; Cave tibi , & attende diligenter
auditui tuo . Ecclef. XIII. 16.
L'Académie avertit les Orateurs de
s'attacher à bien prendre le fens du
Sujet qui leur eſt propofé d'éviter le
ton de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toutes
les parties avec jufteffe & avec précifion
Les Difcours ne feront , tout au plus,
que de demi -heure , & finiront toujours
par une courte prière à JÉSUS -CHRIST .
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leur
136 MERCURE DE FRANCE .
nom à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou paraphe, avec un paffage
de l'Ecriture Sainte , ou d'un Père de
l'Eglife , qu'on écrira auffi fur le regiftre
du Secrétaire de l'Académie.
Le Prix d'Eloquence de cette année
ayant été réfervé , l'Académie le deftine
à une Ode ou à un Poëme dont le Sujet
fera , pour l'année 1763 ,
L'ÉTABLISSEMENT DES FRANCS
DANS LES GAULES.
II y aura auffi deux Prix à diftribuer
l'année 1763 , un Prix d'Eloquence &
un Prix de Poëfie.
Les Auteurs feront remettre leurs ouvrages
, pendant tout le mois de Mai prochain
, entre les mains de M. de Bernoy,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , en
fa maifon , rue Montmurat , ou , er
fon abfence , à M. l'Abbé Bellet , el
fa maiſon , rue Cour-de- Touloufe.
Le Prix ne fera délivré à aucun
qu'il ne fe nomme , & qu'il ne fe préfente
en perfonne , ou par Procureur ,
pour le recevoir & pour figner
difcours.
Les Auteurs font priés d'adreffer a
M. le Secrétaire trois copies bien
fibles de leurs ouvrages , & d'affre
NOVEMBRE. 1762. 137
chir les paquets qui font envoyés par
la pofte. Sans ces deux conditions les
ouvrages ne feront point admis au concours
.
Le Prix refervé de l'année 1761 ,
a été adjugé à un Poëme qui a pour
fentence : Čedant carminibus Reges Re
gumque triumphi , cedat & auriferi ripa
beata Tagi. Ovid. Eleg. Liv . I..
SÉANCE publique de la Société Littéraire
de CHAALONS-SUR-MARNE.
LA Société Littéraire de Chaalons -fur-
Marne a tenu fa feconde Séance publique
de cette année le premier du mois
de Septembre dernier : il y a été fait
lecture de Stances fur la mort , par M.
Meunier ; & de différens Mémoires .
Le premier contient des obfervations
de M. Caulet de Chalette fur la maladie
des bêtes à laine , communément appellée
clavin , ou clavelée. Après avoir donné
le détail du commencement des
progrès , des fuites & des accidens inféparables
de cette maladie , M. de Chalette
conclut que c'eft une espéce de petite
vércle , qui fe manifefte par une
138 MERCURE DE FRANCE.
éruption de boutons fur toutes les par
ties du corps de l'animal , principalement
fur celles qui font dénuées de
laine. Auffitôt qu'elle paroît , les bêtes
malades doivent être féparées du troupeau
& mifes , fi c'eſt en été , dans une
infirmerie vaſte , percée de maniere que
l'on puiffe y entretenir un air frais &
paffant ; fi c'eft en hyver , l'infirmerie
doir être petite , bien couverte , peu
élevée & chaude , & il faut avoir l'attention
de renouveller l'air une fois le
jour en ouvrant la porte & les fenêtres
à l'heure la plus tempérée pendant un
quart d'heure ; mais comme dans les
grands froids il feroit dangereux de donner
entrée à l'air extérieur , l'infirmerie
fera parfumée en y brulant de l'Affa
fatida , ou quelque autre drogue qui
ait une odeur forte & pénétrante .
M. de Chalette propofe enfuite les remédes
qu'il convient de mettre en ufage.
Au commencement de la maladie
les échauffans doivent être employés
pour procurer la fortie des boutons ; le
plus commode eft le foufre en poudre
fine à la dofe d'une demic once , mêlé
avec de l'avoine & du fon ; on en fait
prendre une fois par jour à la bête maNOVEMBRE.
1762. 139
lade jufqu'à ce que les boutons viennent
à fuppuration.
Il n'eft pas moins éffentiel d'aider
l'expulfion du virus par toutes les voies
naturelles , les fécrétions , principalement
celles des urines , doivent être excitées
le falpêtre , ou à fon défaut le
fel marin paroît être le diurétique le
plus éfficace on en fera diffoudre une
once ou une poignée dans chaque feau
d'eau pour boiffon ordinaire & unique.
Le foufre entretient l'inflammation
l'eau nitrée ou falée la reftraint & chaffe
en même temps par les urines une partie
de l'hétérogène.
23Comme la voie principale que la Nature
prend pour fe délivrer du poiſon
de la maladie eft la fuppuration , on
doit chercher les moyens de l'augmen
tet ; rien n'y eft plus propre que les fetons
faits à la partie fupérieure dufternum
. Pour les faire on léve la peau le
plus qu'il eft poffible , en la prenant entre
deux doigts , on la perce avec un fer
rouge , ou avec un inftrument pointu ,
on paffe dans les deux ouvertures une
corde , dont on lie les deux extrémités
pendantes , après l'avoir enduite dans
toute fa longueur d'un onguent fuppura
tif, ou de bafilicum ; chaque jour on a
140 MERCURE DE FRANCE.
foin de la tirer pour renouveller l'onguent
& la nétoyer du pus qui s'y amaffe.
On peut varier cette opération en fe
fervant d'un morceau de cuir , d'une
lame de plomb , ou de telle autre matière
que l'on place entre cuir & chair
dans une incifion faite à la peau , enforte
que ce corps ne puiffe fortir. Quelques
jours après il fe forme en cet endroit
un amas de matière , qui s'écoule par
l'ouverture , c'eft ce qu'on appelle une
ortie. Si on fe fert d'un morceau d'ellébore
noir ou pié de griffon , il fe forme
úne tumeur que l'on méne à fuppuraration
avec le bafilicum .
Pendant tout le cours de la maladie
il faut en hyver nourir au ratelier les
bêtes qui en font attaquées , avec du
foin à difcrétion, de la provinde, c'eſt- àdire
de l'avoine mêlée avec du fon
ou de l'orge cartelé une fois par jour
& du foufre en poudre ; en Eté on
pourra les mener aux champs en obfervant
de choifir les heures où la
chaleur fera temperée , & on aurà foin
de les mettre au frais & à l'ombre pendant
la plus grande chaleur.
M. de Chalette paffe enfuite aux ac
cidents qui peuvent rendre le mal plus
dangereux ; le premier & le plus comNOVEMBRE
. 1762, 141
mun eft une éruption fupprimée , ou
rentrée ; il faut alors l'accélérer par les
fetons , les orties , les vefficatoires
faire une pâte d'une demie once d'affa
foetida , diffoute & mêlée avec parties
égales de baies de laurier , dont on donnera
la groffeur d'une noix une ou deux
fois par jour à l'animal , jufqu'à ce qu'il
ait recouvré l'appetit , & que l'éruption
ait repris entiérement fon cours,
Si f'éruption eft trop confidérable ,
il est néceffaire de modérer la violence
de l'inflammation ; on y parvient en feignant
l'animal à la jugulaire avec une
flamme & lui tirant deux onces 'de
fang, ou une très - petite palette ; fi une
faignée ne fuffit pas , on la réitérera ;
on pourra encore faire prendre un bol
compofé de deux gros de falpêtre incorporés
dans du miel,
Lorfque le clavin fe manifefte par des
boutons d'un pourpre foncé , ou violet ,
il eft prefque toujours mortel , fur-tout
fi les tégumens du bas-ventre font de la
même couleur x parfemés de vaiffeaux
noirâtres ; on peut cependant employer
quelques remédes ; les plus convenables
font l'alun , la gomme Arabique , l'efprit
de vitriol ; on prendra deux gros
d'alun en poudre , autant de gomme
142 MERCURE DE FRANCE.
arabique , ou telle autre plus commune ;
on incorporera ces poudres avec du miel
pour un bol qu'on réitérera tous les jours.
Pour boiffon on donnera de l'eau aiguifée
avec de l'efprit de vitriol , jufqu'à
ce qu'elle ait contracté un léger
degré d'acidité , on pourroit fubftituer le
vinaigre à l'efprit de vitriol , 1919 , quoique
peut- être moins éfficace , mais il eft
plus commun , & on fera, des ferons.
Quand les brebis pleines font attaquées
du clavin , elles avortent fouvent ,
ce qui eft plus funefte que dans totoute
autre circonstance , les boutons étant
alors petits & peu nombreux , il faut
procurer la fortie du virus , end
en donnant
des cordiaux & l'affa fetida, porranimer
les forces de l'animal,
t
M. de Chalette finit en obfervant que
le clavin étant une véritable petite vérole
, on pourroit employer fur les betes
à laine l'inoculation , avec les mêmes
avantages que fur l'efpéce humaine.
Le fecond Mémoire eft de M. Billet de
la Pagerie : il concerne les Plantations &
femis de bois dans les vaftes & maigres
plaines de la haute Champagne ; la néceffité
en eft démontrée. A l'égard du fuccès
, il dépend de la connoiffance qu'il
eft indifpenfable d'avoir , de la qualité
NOVEMBRE. 1762. 143
des terres dans lefquelles chaque efpéce
de bois peut réuffir. On plante dans les
terres humides , mais le femis eft préférable
dans celles qui font arides : cependant
le fapin qui eft planté dans cellesci
, réuffit bien quand la plantation eft
faite avec un peu d'attention.
M. de la Pagerie a femé de bien des
fortes de graines pour avoir du Bois dans
fa terre. Le Maronnier d'Inde eft un de
ceux qui ont le mieux répondu à fes éfpérances
; il l'a femé à la charrue . Cet Arbre
croît auffi vîte que le peuplier , & le
faule. Il donne des fleurs fuperbes au
Printemps , fon ombrage eft impénétrable
à l'ardeur du Soleil en Eté ; avec fes
fruits on fait de la poudre & de la bougie
, ils fervent auffi à engraiffer les
boeufs , les vaches , les chevres , & les
moutons ; les pauvres fe chauffent avec
fes feuilles, & ils en retirent une cendre
excellente. On les employe encore
à faire de la litière ; le fumier qui en
provient eft très-bon. De fon bois on
fait des planches fans noeuds & du plus
beau poli , la menuiferie en eft belle
elle réfifte même à l'intempérie des faifons
. M. de la Pagerie connoît des contrevents
faits de ce bois qui font depuis
vingt ans expofés à la pluie , qui n'ont
144 MERCURE DE FRANCE.
pas été peints , & qui font encore dans
leur entier. On en peut faire des poutres
comme de tous les autres bois
blancs ; enfin on en fait du bois de corde
propre pour le chauffage , il eft fec
au bout de cinq ou fix mois , il brûle
très-bien , jette autant de flamme &
fait autant de charbon que le hêtre . M.
de la Pagerie conclut de ces différentes
obfervations fondées fur l'expérience
, que le Maronnier d'inde eft bon à
tout , & que la culture en doit être continuée
avec foin,
Le 3 Mémoire eft une fuite de l'hiſtoire
de la Ville & du Pays de Vertus ,
dont M. de Velye a déja communiqué
plufieurs morceaux ; celui- ci a pour
objet la nature du fol & fes propriétés,
l'état préfent de la Ville , le nombre de
fes habitans & fon commerce ; une
plaine précieuſe par les bons vins & les
grains de toute efpéce qu'elle produit ,
une chaîne de montagnes qui fournit
des pierres à l'Architecte , & offre au
Phyficien un Sujet d'étude & de réfléxions
, des bois d'une vafte étendue, des
fontaines minérales , des conduits fouterrains
formés par la nature & continués
pendant près de deux lieues , des
marcaffites de fer , des rochers dont la
fueur
NOVEMBRE . 1762. 145
fueur raffemblée forme des efpéces de
ruiffeaux d'une eau très-pure , font les
principaux objets que préfente le territoire
de Vertus .
Dans le 4 Mémoire , M. Varnier, Médecin
à Vitry , traite de la culture & de
l'ufage de l'avoine de Hongrie , M. Varnier
fe trouve en concurrence , pour raifon
de cette découverte , avec M. du
Pleffis , ancien Officier aux Gardes , retiré
dans fa terre près de Melun . Ces
deux zélés Cultivateurs ont fait fans fe
connoître & à l'infçu l'un de l'autre , des
expériences fur cette efpéce de grain ;
M. du Pleffis a fait venir fon avoine de
la Hongrie , où fans doute elle eft indigéne
; M. Varnier a eu la fienne d'un
Marchand d'Arcys-fur- Aube , qui l'avoit
tirée des Vofges où elle fe cultive ;
& M. du Pleffis ayant fait part à M. Var
nier vers le 17 du mois d'Août dernier
du fuccès de fon avoine , celui - ci qui
rédigeoit alors fes obfervations fur la
même matière , a reconnu que leurs.
avoines étoient abfolument femblables
elles ont l'une & l'autre la tige également
fort élevée ; l'épi eft comprimé &
le grain eft à courte queue & ferré fur
l'épi d'un feul côté , panicula compreffa
; elles différent par-là de l'avoine or
་ན
G
;
146 MERCURE DE FRANCE.
1
dinaire qui fait le luftre renversé , dont
les grains font féparés par de longs intervalles
, ce qu'on nomme en Botanique
panicula fparfa.
M. Varnier a femé le 8 d'Avril 1762 ,
fix boiffeaux moins huit pintes de fon
avoine dans un champ où la dernière
récolte avoit été du froment ; il l'a fait
couper le 7 Août , mettre en gerbe & ༡
ferrer le 10 : c'eſt la premiere avoine qui
foit entrée de fi bonne -heure à Vitry
quoique les avoines ordinaires fe fément
beaucoup plutôt . Ces fix boiffeaux
moins huit pintes ont rendu 70 boiffeaux.
M. Varnier en avoit donné huit
pintes à M. le Blanc du Pleffis fon voifin
, qui lui a affuré qu'il en retireroit
au moins neuf boiffeaux.
Cette avoine égale en blancheur la
meilleure du Pertois ; mais elle est d'un
poids beaucoup plus confidérable ; le
boiffeau de la meilleure avoine commune
ne péfe que 17 à 18 liv. , & celle de
Hongrie en péfe 25. Comme celle - ci
eft fort nourriffante , il en faut donner
moins aux chevaux que d'aucune autre ;
fans cette précaution on courroit rifque
de les rendre aveugles ou pouffifs . Ainfi
on trouve des avantages de toutes parts.
Dans la culture de l'avoine de Hongrie,
NOVEMBRE. 1762. 147
·M. Varnier éxhorte tous les Cultivateurs
à lui donner la préférence , & il offre
généreusement de partager fa récolte
avec ceux qui en defireront.
>
M. France eft Auteur du 5° . Mémoire
, qui préfente d'une manière claire
précife & élégante , les différens avantages
que l'on retireroit de la culture du
fainfoin , fi on en faifoit ufage dans les
terres de la Haute- Champagne. Comme
ces terres font généralement craïeuſes
M. France indique la préparation qu'on
doit leur donner avant que d'y répandre
la graine de fainfoin. La craïe dure
qui eft un mêlange de pierres craïeufes
& de terre végétale , veut être labourée
légérement , & fouvent pour recevoir
les principes de la végétation ; la craie
molle & triable, qui eft incorporée avec
la terre végétale , demande un labour
profond , ainfi que la gréve qui n'eſt
qu'une craie modifiée , & qui reffemble
: extérieurement à du fable de Rivière ,
mêlé avec de la terre végétale. Il confeille
au furplus à chacun de bien étudier
la nature de fon terrein , & il avertit
que le fainfoin veut être femé à une
profondeur raisonnable , afin que la jeune
racine qui fe détermine toujours en
plongeant , trouve dans les premiers
-
""
•
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
temps une terre facile à pénétrer. Quand
il a acquis affez de force pour s'introduire
dans la terre ferme , il va chercher
fa nourriture à une grande profondeur
, fans rien dérober à la furface de
la terre , qui pendant les cinq années
qu'elle eft couverte par le fainfoin , s'enrichit
dans le repos.
Quoique les terres rouges conviennent
mieux que les autres au fainfoin ,
M. France affure d'après fes expériences
, qu'il vient très-bien dans les terres.
grifes & dans les blanches . Il en a vu
croître & profiter dans des foffés creufés
à plufieurs pieds de profondeur dans
le crayon pur. Il en avoit femé avec de
l'orge au mois d'Avril 1762 , dans un
champ de craie ; au mois de Mai un
orage qui furvint déracina l'orge , le
fainfoin réfifta : en moins de fix femaines
fes racines avoient pénétré audeffous
du labour , & elles s'y font
confervées jufqu'à la récolte. Il eft tenté
de croire que cette plante eft comme
naturelle en Champagne ; on la trouve
multipliée fur des terreins fort éloignés
des champs où elle fe cultive ; & c'eft
un avertiffement de la nature qui invite
à la cultiver pour nous dédommager
des prés naturels qu'elle nous refuſe.
NOVEMBRE. 1762 149
Nous devons d'autant plus profiter de
cette indication , que la graine de fainfoin
peut être femée dans toutes les
faifons. M. France en a femé en Mars
avec de l'avoine , en Avril avec de
l'orge , en Mai avec du farazin , en
Août avec du feigle ; elle a toujours
réuffi ; mais il vaut mieux la femer feule
en Septembre ; la plante ayant joui feule
d'une nourriture , qu'elle eût été obligée
de partager avec d'autres , fait des
grès plus rapides ; & dès le Printemps
fuivant , elle eft en état de donner une
premiere récolte affez abondante .
pro-
Le fainfoin n'éxige point une terre
chargée d'engrais ; il peut fe paffer de
fumier. Que le Laboureur choififfe
parmi les terres les plus éloignées qu'il
ne cultive point , ou qu'il ne cultive
qu'à perte , celles qui ont le plus de
fonds , qu'il les laboure à la profondeur
de neuf ou dix pouces en paffant deux
fois dans la même raye , & qu'il réitére
ce double labour dans le mois de Novembre
, ces terres fe chargeront pendant
l'hyver d'une fubfiftance fuffifante
pour la nourriture de fainfoin qui fera
femé au Printemps fuivant avec de l'avoine
& du farazin . On fera encore
mieux du donner deux autres labours ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
l'un au Printemps , & le dernier en Eté
pour femer le fainfoin feul en Automne
après un léger labour ; on aura foin de
l'enterrer avec la herfe , fans y employer
le rouleau ni aucun autre inftrument
qui puiffe comprimer la terre.
L'utilité du fainfoin eft généralement
reconnue ; il fournit une bonne & abondante
nourriture à tous les animaux de
la baffe-cour , & met en état d'en augmenter
le nombre , pourvu qu'on le
coupe au commencement de fa fleur ;
alors fes rameaux font tendres & fucculents
, & on fe ménage une feconde ,
récolte , s'il furvient de la pluie , bénéfice
dont on eft privé quand on différe
plus long-temps à le couper. L'inconvénient
eft encore plus grand quand on
attend la maturité de la graine pour la
féparer de la plante ; les beftiaux font
mal nourris avec une paille épuisée de
fés fucs ; la graine que l'on vend ne
dédommage jamais de la perte que l'on
fait.
M. France ne prétend pas cependant
priver les laboureurs de cette reffource ;
le fainfoin coupé auffi-tôt qu'il eft entré
en fleur , ne tarde pas à reproduire de
nouvelles fleurs & de la graine : c'eft
celle-là qu'il faut recueillir ; ou quand
NOVEMBRE, 1762. 151
on a une prairie plus que fuffifante pour
l'approvifionnement de fa grange , on
1
peut en mettre un canton en réſerve
pour recueillir la graine de la premiere
faifon , qui fournit plus que la feconde.
Cette récolte fe fait de deux manières
l'une en battant le fainfoin dans la granl'autre
en égrappant la graine quand
il eft fur pied ; cette dernière méthode
mérite la préférence , la graine eft plus
pure & il s'en perd moins.
ge ,
Après l'éxtraction de la graine dans
le canton réfervé , l'ufage le plus avantageux
qu'on puiffe faire du fainfoin
eft de le faire pâturer par les bêtes
à cornes ; on peut même y mettre.
les bêtes à laine. M. France a éprouvé
qu'elles ne lui font aucun tort , quand.
le fainfoin n'eft pas trop jeune , quand
elles n'y entrent pas dans un temps de
pluie , quand on ne les laiffe pas trop
longtemps dans un même endroit , &
que l'entrée leur en eft entiérement interdite
au mois de Février.
Comme denrée commerçable , le fainfoin
l'emporte de beaucoup fur le feigle
qui eft le principal objet de culture
dans la haute Champagne ; un Journal
de dix denrées de terre femé en feigle ,
ne produit en fix ans qu'une fomme de
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
}
87 liv. 10 f. & le même Journal mis
en fainfoin produit pendant le même
espace de temps 115 liv. 4 f. M. France
démontre la vérité de cette affertion par
un calcul qui n'eft pas fufceptible de
contradiction.
Le dernier avantage enfin que l'on
retire du fainfoin , c'eft l'amélioration
du terrein dans lequel il a été femé. Pour
jouir de cet avantage , ce terrein doit
être défriché à la fin de l'Automne , &
retourné par un premier labour , de
manière que les racines de la plante
foient expofées à l'air ; dans le courant
de l'hyver on donnera un labour plus
profond , vers le 15 d'Avril un troifiéme
fur lequel on femera du farazin , à raifon
de quatre boiffeaux par Journal ; on
enterrera ce farazin , lorfqu'il fera enpleine
fleur , & vers la fin de Septembre
, ou au commencement d'Octobre,
on enfemencera le défrichement en
froment.
7
M. France ne donne pas fes obferva→
tions comme une nouveauté ; fon intention
eft de faire revivre une pratique
recommandée par les plus anciens Auteurs
qui ont écrit fur l'Agriculture , &
capable d'enrichir la haute - Champagne
fi elle y étoit généralement fuivie.
NOVEMBRE. 1762. 153
Le dernier Mémoire contient des recherches
fur les prétentions refpectives
de la Mufique Françoife & de la Mufique
Italienne ; c'eft une vieille querelle
nationale qui dure depuis le Regne de
Charlemagne , qui s'eft perpétuée jufqu'à
nos jours , & qui ne finira peut-être jamais.
M. Grofley , Auteur de ces recherches
, le prouve par quelques anecdotes
qu'il a raffemblées fans partialité ,
& qui font intéreffantes au moins par
leur réunion .
SUPPLÉMENT à l'Art. des Sciences.
MÉDECINE.
BIBLIOTHEQUE choifie de Médecine,
tirée des Ouvrages périodiques tant
François qu'Etrangers , avec plufieurs
Piéces rares & des Remarques utiles
& curieufes. Par M. PLANQUE ,
Docteur - Méd. Tome Septième , avec
figures. A Paris , chez la Veuve
d'Houry, Imprimeur- Libraire de Mgr
le Duc d'Orléans , rue S. Severin, près
la rue S. Jacques.
CE feptiéme volume étant tiré des
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
mêmes fources que les précédens qui ont
été reçus du Public avec tant d'applaudiffement
, n'a pas befoin de nouveaux
éloges pour en faire connoître le mérite
; il ne nous refte qu'à l'annoncer , à
expofer les matières qu'il renferme , &
à donner quelques idées des excellens
Morceaux dont il eft formé.
Ce feptiéme volume contient dix
mots : médecine , médicament , mélancholie
, mémoire , mercure , migraine ,
mois des femmes , mole , monftre & mufcles.
L'Article de la Medecine renferme
quatre Piéces capitales ; ces Piéces dans
cet Article , comme dans tous ceux du
refte de l'Ouvrage , font précédées d'un
Avant-propos & fuivies de remarques
très-curieufes & très-inftructives tirées
des Ouvrages & des Obfervations des
génies les plus éclairés.
On fait voir dans l'Avant - propos
F'ancienneté , l'utilité , la néceffité, l'excellence
, la nobleffe , l'étendue & la certitude
de la Médecine .
On lit enfuite une Piéce fur l'origine
de cette Science ; on y prouve qu'elle a
été de tout temps , que les premiers
hommes n'ont eu d'abord d'autres guides
que les animaux & les troupeaux
NOVEMBRE. 1762. 155
qu'ils conduifoient. Les chiens guériſfent
leurs plaies en fe léchant , & fçavent
trouver l'herbe convenable quand
ils ont befoin de fe purger . Si un Coq
trop longtemps enfermé devient malade
, il gratte la chaux des murailles &
l'avale pour corriger l'humeur acide
qu'il a dans les premieres voies.
Les lions , les ours & les autres bêtes
voraces trouvent leur guérifon dans
le repos & dans l'abftinence : la cigogne
remplit fon bec d'eau falée qu'elle
s'injecte dans l'anus , quand fon ventre
eft pareffeux ; le Pélican s'ouvre le ventre
avec le bec , quand il eft indifpofé.
L'Hipopothame , qui eft une efpéce de
cheval aquatique , fort du nil , quand
il fe trouve mal , & s'ouvre un certain
vaiffeau à la cuiffe , en l'appliquant fur
la pointe de quelque rofeau ; il bou
che enfuite l'ouverture avec un peu de
boue ; les Cerfs & les Daims ont recours
au dictame quand ils font bleffés.
C'eft pourquoi Plutarque , croit qu'ils
ont une connoiffance de la Médecine ,
qu'ils en obfervent toutes les régles ,
& qu'ils trouvent fans erreur & fans
peine tout ce qui leur eft néceffaire pour
la guérifon de leurs maladies. Ils obfervent
une diéte exacte quand ils font
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
malades ; ils ont l'ufage des lavemens
de la faignée & de la purgation ; ils
guériffent leurs plaies ; en un mot , ils
rencontrent dans les fimples des remédes
à toutes leurs infirmités.
Les Nations les plus barbares fecou
rues des feules lumières de la Raifon ,
ont fçu fe fervir des rémédes & des
plantes que la Nature leur fourniffoit.
On prouve enfuite que le Patriarche
Seth , a été un très -habile Médecin ;
on prouve la même chofe de Jacob &
de Moife . Les Egyptiens attribuérent
l'invention de cet Art à Mercure , les
Grecs à Ifis & à Oziris , les Tyriens
à Agénor & à Cheron . Il y avoit à
Pergame & dans toute la Gréce des
Temples dédiés à Efculape.
Les premiers hommes pratiquoient
la Médecine d'une manière ruftique &
groffière. Ils ne s'attachoient qu'à connoître
la vertu de quelques plantes ;
ils s'inftruifoient les uns les autres des
remédes dont ils s'étoient fervis. Les
Affyriens expofoient leurs malades dans
les Places publiques , afin que fi quelqu'un
de ceux qui paffoient avoit eu
le même mal , il leur enfeignât les remédes
qui l'avoient guéri. Les Babyloniens
& autres Peuples faifoient la
NOVEMBRE. 1762. 157
"
même chofe . La fcience des premiers Médecins
étoit donc une pure empyrie , ou
une fimple obfervation de quelques remédes
que le hazard avoit fait découvrir
; s'ils apprenoient que quelque malade
eût reçu quelque foulagement d'un
reméde , ils le mettoient auffi - tôt en
ufage ; ils expérimentoient même tous
les jours de nouveaux remédes , & les
autorifoient , quand ils avoient réuffi
comme ils les abandonnoient , lorfque
l'effet ne répondoit pas à leur attente.
La Médecine étoit encore alors tout- àfait
groffière & imparfaite , & elle ne
ceffa de l'être que lorfque les Philofophes
l'eurent cultivée , & qu'ils lui eurent
donné des régles & des principes.
Ils s'appliquérent donc à connoîtrè
la nature de l'homme ; ils en éxaminérent
toutes les parties ; ils obfervérent leur
conftruction , leur nombre , leur grandeur
, leur figure , leur fituation , leurs
fonctions & leurs ufages. Ils les éxami→
nérent dans leur premiere conformation
, leur accroiffement , leur état &
leur décroiffement . Ils confidérérent
l'homme dans l'état de fanté & dans
celui de maladie ; ils éxaminérent fes
moeurs , fes inclinations , fes habitudes
& fa manière de vivre ; ils remarqué158
MERCURE DE FRANCE.
rent toutes les chofes qui pourroient
lui être utiles ou nuifibles , & qui pourroient
altérer ou conferver la fanté ;
& après avoir confideré quelque temps
tout ce qui étoit au - dedans & au-dehors
de lui-même , ils découvrirent la
caufe de toutes les maladies qui l'affligent
,
& trouverent des remédes à toutes
fes infirmités ; ils établirent enfin
des dogmes & des maximes für lefquelles
ils firent rouler toute leur Doc
trine.
Il ne nous eft pas poffible de rapporter
ici tout ce qu'il y a de fatisfaifant
fur cette matière , & nous exhortons
le Lecteur à y recourir ..
"
La difficulté d'expliquer tout ce qui
fe paffe dans le corps de l'homme , foit
qu'il refte dans l'état naturel , foit qu'il
foit dans l'état contre nature a fait
recourir à des fuppofitions pour expliquer
les Phénomènes qui fe rencontrent
; mais comme les hypothèſes font
des principes imaginaires , qu'elles ne
donnent aucun éclairciffement dans
la pratique de la Médecine , elles ne
font d'aucun poids dans cette Science ;
& c'est le fujet de la differtation fuivante.
Il fuffit dit l'Auteur , que le
Médecin foit bon Phyficien pour con-
,
NOVEMBRE. 1762. 159
noître la nature des corps ; Géometre ,
pour entendre la méchanique des animaux
; Botaniste & Chymifte , pour
connoître le nom , la vertu , & la dofe
des remédes que ces deux Sciences fourniffent
; mais il prouve que ces quatre
parties font encore très-imparfaites .
On lit enfuite une differtation fur les
jours critiques : doctrine autrefois refpectée
, mais qui eft négligée par la plûpart
des Médecins , & qui eft ici réfutée
par l'Auteur ; il rejette l'autorité
d'Hippocrate & foutient que l'affignation
qu'Hippocrate a faite aux jours critiques
, au feptiéme jour de la maladie ,
n'eftfondée ni enraifon ni en expérience.
Cependant il y a de bons Médecins
qui ne penfent pas fi défavantageufement
de cette doctrine ; ils ne nient
pas
qu'il n'y ait des crifes & des jours critiques
; ils fe contentent de dire que ces
crifes réuffiffent bien en Gréce , mais
non pas dans nos climats . D'autres penfent
différemment & s'en rapportent aux
obfervations qu'ils ont faites. Les fiévres
éphémères dont la durée eft de 24
heures finiffent réellement dans cet
efpace de temps .
qua- La Synoque douce fe termine le
triéme jour; celle qui eft confidérable,
60 MERCURE DE FRANCE.
fe termine le feptiéme , & finit par un
faignement de nez , ou par une fueur
abondante. Les fièvres ardentes & bilieufes
, appellées caufus , fe terminent
communément le trois ou le onze par
une fueur abondante , fouvent avec un
cours de ventre ,à moins qu'elles n'ayent
un dénoûment tragique. Les accès des
fiévres tierces commencent fouvent
avec une grande chaleur , mais le troifiéme
ou le quatriéme jour elles deviennent
plus traitables & paffent dans la
claffe des intermittentes. Dans les pleuréfies
vraies & dans les péripneumonies
douces on expectore entre le troifiéme
& le quatrième jour une matière fanguinolente
qui adoucit les accidens. On
peut confulter là- deffus l'Ouvrage ..
en y rétablif-
Le fecond Article regarde les médicamens
, qui font des inftrumens méchaniques
, qui par leur poids , leur
maffe , leur figure & le mouvement de
leurs parties , changent la mauvaiſe difpofition
de notre corps ,
fant l'équilibre perdu. On rejette certains
remédes dont la vanité fait tout
le mérite. On doit encore moins admettre
les violens. On rapporte l'hiſtoire
d'un homme qui s'étant purgé avec
des Paftilles , eut un vomiffement fuiNOVEMBRE.
1762. 161
vi d'un dévoiement furieux ; il lui prit
enfuite une crampe qui le tourmenta
violemment pendant trois jours ; on
voyoit depuis les bouts des pieds juf
qu'aux bouts des cuiffes fes nerfs & fes
artères trembler & changer de place ;
la même chofe arrivoit aux mains , fes
gras de jambes étant tout contournés &
prèfque par devant ; les poils des jambes
, des cuiffes , des bras font tombés .
Sa barbe & fes cheveux qui étoient
très-rudes , devinrent doux & très-fins .
Au refte on repréfente que les effets
nuifibles ou falutaires des médicamens
ne résultent pas néceffairement de l'éffence
de ces remédes ; car toutes les
opérations qui fe font dans le corps mal
difpofé n'ont point d'autre caufe que le
mouvement. Or la Phyfique & la Méchanique
nous apprennent que le mouvement
ne vient pas d'un feul
,
corps
mais qu'il réfulte du choc & de la réaction
de deux ; & que la force d'un corps
reçoit des modifications étonnantes de
la réaction d'un autre . Par conféquent on
ne peut dire d'aucun médicament en
particulier qu'il produife un certain effet
, c'est-à-dire une certaine eſpèce de
mouvement falutaire dans un plus haut ,
ou dans un moindre degré , quoique
162 MERCURE DE FRANCE.
ce médicament ait en lui une force capable
de produire quelque opération :
d'où l'on conclut avec raifon qu'il en
eft des médicamens comme des corps
qui agiffent moins , felon l'étendue de
leur fphère d'activité , que felon la manière
dont leur action eft reçue & que
l'opération des médicamens doit être
rapportée non-feulement aux caufes des
maladies , mais à la difpofition trèsvariée
des fujets ; combinaifon dont la
connoiffance eft fi néceffaire , que fans
elle toute opération médicinale eft entiérement
incertaine.
Mais comment les hommes font- ils
parvenus à la connoiffance des remédes ?
C'eft là le fujet d'une autre Differtation
Nous avons déja vu que les animaux
avoient fourni la premiere connoiffance
des remédes . Les ayant vu recourir
à certaines herbes , ils en firent l'épreu
ve fur eux-mêmes , & commencérent à
diftinguer par ce moyen les plantes nuifibles
d'avec les plantes falutaires ; le
hazard , le défefpoir des maladies fecondérent
le premier éffai. Comme ils
cherchoient leur guériſon indifféremment
dans tout ce qui s'offroit à leurs
yeux , ils rencontroient quelquefois des
remédes dont ils furent foulagés ; telle
NOVEMBRE. 1762. 163
fut la plus ancienne cure dont nous
avons connoiffance. Les filles de Prétus
s'imaginant être vaches , rempliffoient
la campagne de leurs mugiffemens
Mélampe les guérit heureufement en
leur faifant prendre du lait de chèvre ;
il fut furpris lui-même de ce fuccès , & ,
en attribua la caufe à l'ellébore que
ces chévres avoient brouté ; voilà ce
qui mit l'ellébore en vogue pour les
égaremens d'efprit. D'ailleurs il y a dans.
l'homme je ne fçai quel inftinct qui
fuggére ce qui lui convient ; il eft difficile
de donner la raifon des goûts dépravés
des femmes en certains états ; il
Teroit néanmoins dangereux . de ne les
point fatisfaire : tel appétit abfurde dans
la fanté ceffe de l'être dans la maladie
un Médecin doit s'y prêter ; on voit fouvent
ces fortes de goûts mettre fin à des
maladies rebelles , qu'on n'eût peutêtre
jamais pu guérir. Une grappe de
raifin , un verre d'eau froide avalée furtivement
dans la fiévre , l'ont fouvent
guérie en calmant le mouvement du
fang & débarraffant les inteftins farcis
de colles non naturelles ; des harangs ,
des fardines , des anchois , des huitres
ont guéri le marafme , l'hydropifie , la
fiévre quarte. La Nature en cela nous
-9
164 MERCURE DE FRANCE .
fert. Qu'un homme en fueur s'expofe
à un froid vif & piquant , fon fang
arrêté dans les vaiffeaux & coagulé perdroit
fa circulation , fi tous les vaiffeaux
cutanés ne fe refferroient auffi - tôt pour
fermer la porte à l'ennemi . On vient
d'avaler du poiſon , c'eſt fait du malheureux
s'il paffe dans le fang , ou même
s'il agit long-temps fur fes entrailles.
Que fait la nature ? tout ce que le plus .
excellent medecin pourroit faire ; elle
excite un vomiffement : tel eft l'heureux
concours de toutes les actions du
corps humain , qu'Hippocrate a nommé
la nature.
Dans les premiers temps , faute de
Médecins , on expofoit les malades dans
les places publiques ; ceux qui favoient
des remédes les leur indiquoient. Après
une parfaite guérifon , on étoit obligé
d'aller dans les Temples pour y faire
graver les remédes dont on s'étoit fervi .
Les Egyptiens fur- tout obfervérent foigneufement
cette coutume . Ce ne fut
pas chez les Egyptiens feuls que la fcience
des remédes fut en crédit ; on fait
jufqu'où alloit la connoiffance de Salomon
qui s'étendoit depuis le Cedre
jufqu'à l'Hyfope . Les Grecs avoient auffi
beaucoup écrit fur ce fujet , cependant
,
NOVEMBRE . 1762 . 165
il ne nous eft rien refté de tant d'écrits ,
que ce que nous trouvons dans Hippocrate
, qui a paffé legérement fur cette
matière & c'eft proprement aux ouvrages
de Théophrafte , de Diofcoride
& de Pline , que nous fommes redevables
de ce que les Anciens connoiffoient
de la fcience des remédes. Depuis ce
temps , jufqu'à Galien , elle n'a pas fait
de grands progrès. Les Arabes l'augmentérent
enfuite affez confidérablement ;
mais l'ignorance des fiécles fuivans l'éteignit
prèfque tout-à-fait.
La découverte de l'Amérique a enrichi
beaucoup cette fcience ; on a tiré
auffi beaucoup de fecours de la chymie
pour découvrir les propriétés des drogues
; c'eft par elle qu'on connoît les
principes dont elles font compofées .
C'eſt la Chymie qui nous fait connoître
de quelle nature font les fels éffentiels
des plantes ; qui nous apprend à obferver
de quelle maniere les remédes que
l'on veut éprouver agiffent fur le fang,
fur la férofité , fur la bile & fur les autres
humeurs confiderées hors du corps.
Une plante analyfée par la Chymie
fembleroit être en état que l'on pût
comparer fes différentes parties entr'elles,
& les comparer en fon tout avec une
autre plante ; mais il n'eſt pas aifé de
66 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître ce que font en elles- mêmes
ces parties défaffemblées ; on n'en
fauroit juger que par les faveurs , & il
vient dans la diftillation plufieurs matiéres
qui , quoique très- efficaces , n'ont
nulle faveur fenfible ; & pour celles
même qui en ont le plus , le goût n'eſt
point un juge exact , ni qui entre en
connoiffance des différences délicates.
Il faut donc trouver quelque fubſtance
qui y fupplée , à laquelle nulle faveur
infenfible n'échappe , & qui dans les
faveurs manifeftes diftingue les degrés
les plus aifés à confondre ; c'eft ce que
l'on trouve dans la folution de la teinture
du tournefol , & dans celle du fublimé
corrofif. L'une a le fentiment
très-vif & très-délicat pour les efprits
acides , l'autre pour les efprits fulphurés.
Tout cela eft bien développé dans la
Bibliothéque choifie de Médecine.
L'effet des Topiques dans les maladies
internes n'excite pas peu la curiofité
; on y lit des phénomènes finguliers
& peu analogues aux opérations communes
de la Nature , & l'on finit par
l'hiſtoire de Dom Thomas Toffard , Bénédictin.
A l'âge de vingt-neuf ans il
étoit déjà depuis plufieurs années devenu
d'une foibleffe inouie ; il étoit tourNOVEMBRE.
1762. 167
و
menté de convulfions fréquentes ; & ce
qu'il y a de remarquable , il fe trouvoit
plus mal après le repas & le fommeil . On
l'envoya & Bourbon , mais le foulagement
que les eaux lui apportérent , dura
il
peu ; Y alla une feconde fois , fans
aucun fuccès il y trouva même de
nouveaux accidens : on lui confeilla de
porter une pierre-d'aimant , qu'on dit
bonne contre les convulfions , & on lui
en donna une bonne & bien armée
groffe comme un oeuf de Pigeon. A peine
l'eut-il dans la main que fes convulfions
cefférent , & depuis elles ne font
point revenues. Nous renvoyons le Lecteur
aux remarques , à la fin defquelles
il trouvera l'Extrait d'un Memoire fçavant
fur les réfolutifs.
L'ufage des remédes fimples fait le fujet
de la Piéce fuivante. L'Auteur fait
voir par des raifons folides , qu'on ne
doit point employer de formules chargées
d'une fi grande quantité de remédes
, ne voulant point qu'un Medecin
entaffe dans fes ordonnances , drogues
fur drogues , puifqu'il eft certain que
les remédes fimples font beaucoup plus
fürs & ont beaucoup plus d'éfficacité .
On rapporte l'autorité de plufieurs
grands Médecins , dont la pratique n'a
été heureuſe que par cette méthode ;
168 MERCURE DE FRANCE .
il cite le célébre Hoffman , qui affure
que le principal caractère d'un Médecin
éclairé , eft d'écarter la multiplicité
& la variété des remédes , & de choisir
ceux qui font appropriés & éfficaces
contre la maladie qui fe préfente à combattre.
Le même Auteur dit encore
ailleurs que le Médecin doit aider le
travail de la nature par les fecours tirés
du régime , des remédes doux & fimples
, plutôt que par les remédes pharmaceutiques
qui font plus énergiques
& plus compofés .
Les Anciens ne fe font pas moins élevés
contre l'abus des fréquens changemens
des remédes ; il faut bien fe
garder , dit Celfe , d'employer tantôt
une chofe , tantôt une autre ; auffi-tôt
qu'un reméde ne répond pas à l'intention
qui le fait mettre en ufage ; car
dans les longues maladies que le temps
détruit , comme il les a fait naître , il
ne faut point d'abord condamner ce
qui n'a point été avantageux fur le
champ , & encore moins difcontinuer
ce qui a fait tant foit peu de bien , parce
que ce bien devient plus confidérable
dans la fuite. Cette maxime eft appuyée
fur beaucoup de raifons & d'exemples
qu'on peut lire dans l'ouvrage.
ARTICLE
NOVEMBR E. 1762. 169
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS UTILE S.
GÉOGRAPHIE.
ATLAS Moderne ou Collection
de Cartes fur toutes les parties dis
Globe terreftre. A Paris , chez le
fieur Lattré , Graveur , rue de la Parcheminerie
, la premiere porte en entrant
à gauche par la rue S. Jacques
,
à la Ville de Bordeaux
chez J. T. Hériſſant , Libraire rue
S. Jacques, à S. Paul & à S. Hilaire.
•
ä
CET Atlas contient 40 feuilles qui
forment un volume de la grandeur d'un
in-folio ordinaire . Ces Cartes donnent
des détails fuffifans pour l'étude de la
Geographie même la plus étendue , pour
la lecture des voyageurs & pour fuivre
les opérations militaires en temps de
H
170 MERCURE DE FRANCE.
guerre objets qu'on n'auroit pas pů
remplir dans des Cartes moins étendues.
On a fuivi pour l'arrangement de ces
Cartes , la Geographie moderne de feu
M. l'Abbé Nicolle de la Croix , à la
quelle le Public a donné fon approbation
, comme on peut en juger par le
grand nombre d'Editions qui en ont pa❤
ru jufqu'à préfent, Mais ces Cartes contiennent
un bien plus ample développement
du Globe que ce livre ne l'exige ,
& deviennent par-là fuffifantes pour la
lecture de l'hiftoire de tous les Etats
qui figurent actuellement fur la furface
de la Terre .
Cette utilité générale a determiné le
Libraire à les preférer à beaucoup d'autres
, pour les débiter avec la Geographie
de l'Abbé de la Croix , dont il
vient de donner une nouvelle Edition ,
Ces Cartes font le fruit des travaux
de Sçavans connus , & le fieur Lattré
n'a rien negligé pour la propreté & la
précifion de la gravure , pour la beauté
du papier & celle de l'impreffion. Les
ouvrages qui jufqu'à préfent font fortis
de chez lui , font de furs garans de la
beauté de celui-ci .
Cet Atlas fe vend 19 liv. 10 f. relié en
carton , & 24 1. relié en veau. En papier
NOVEMBRE. 1762 171
fin 6 l.de plus . On avoit ci-devant annoncé
le prix à 18 liv. broché ; mais le peu
de folidité d'une brochure pour une
collection deftinée à être d'un uſage fi
fréquent , a determiné à faire relier ce
recueil , foit en veau foit en carton. On
trouve auffi dans ce recueil , des Cartes
pour la lecture de l'hiſtoire facrée .
GRAVURE.
PLAN LAN de Paris & de fes Faubourgs ,
par M. B. Jaillot , Géographe ordinaire
de S. M. avec Privilége , Octobre 1748.
Corrigé & augmenté , 1762. On y a
joint une Table imprimée des rues de
Paris , culs-de -fac , & c. beaucoup plus
ample que la légende , gravée aux côtés
du Plan , & que l'Auteur fe propofe
de faire graver lorfque le Public lui
aura fait part de fes obfervations , &
de fes lumières fur la diftribution des
articles , ainfi qu'il le demande dans les
petites obfervations qui précédent cette
nomenclature. Ce Plan de Paris eft le
dernier ouvrage qu'ait gravé le célébre
Coquart & le fieur Bourgoin en a
gravé la lettre. Une petite Carte des
environs de Paris , & une de la France
,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qui font dans les deux angles d'en bas ,
ne font pas fans mérite . Ce Plan fe vend
6 liv. qui eft le même prix qu'il fe venpoit
ci-devant ; 10 liv. collé fur toile
& 12 liv. collé & monté fur gorge &
rouleau noir.
ARTS AGRÉABLE S.
PEINTURE.
MONSIEUR ,
,
VOTRE Journal eft confacré aux
beaux Arts : puis- je me flatter que le petit
écrit que j'ai l'honneur de vous envoyer
vous paroîtra meriter d'y avoir
place : je le foumets à votre jugement.
J'ai exprimé naivement ce que j'ai ſenti .
Je ne fuis point Ecrivain de profeffion ;
mais j'ai tâché à m'exprimer clairement
& fortement. J'aurai commis bien des
fautes de ftyle : j'aurai péché contre la
conftruction ; je vous prie de laiffer paffer
tout cela en faveur du defir que j'ai
d'être utile aux jeunes Peintres , pour qui
j'écris principalement . J'ai employé des
termes furannés : ils m'ont paru exprimer
plus fortement ma pensée , & vous
voudrez bien leur faire grace. On a bieu
NOVEMBRE. 1762. 173
appauvri notre langue en les banniffant ,
& les mots qu'on leur a fubftitués ne
font pas toujours auffi énergiques .
J'ai une grace à vous demander , c'eft
de corriger toutes les fautes d'ortographe
& de ponctuation qui m'ont échappé
; je n'ai jamais écrit , & voici mon
coup d'éffai , veuillez le favorifer : s'il
avoit le bonheur d'obtenir le fuffrage
du Public , je le regarderois comme la
récompenfe la plus flatteufe de mon travail
, & comme un encouragement qui
me porteroit à lui préfenter des idées que
j'ai fur la peinture , que je crois neuves.
Vous êtes le maître , Monfieur d'y
joindre cette Lertre ; mais je vous prie
de taire mon nom , feulement d'en laiffer
la premiere lettre.
J'ai l'honneur d'être , & c.
,
J. E. L.
EXPLICATION des différens jugemens
fur la PEINTURE.
LES ES Peintres & les Connoiffeurs font
juges de l'art & du vrai , ceux qui ne
font ni Peintres ni Connoiffeurs , jugent
du vrai feul. Tels font ici les Particuliers
, le Public.
Hijj
174 MERCURE DE FRANCE .
Les Peintres regardent les tableaux
avec bien plus d'attention que les Particuliers
, les éxaminent dans tous leurs détails
, parce que la Peinture les intéreffe
davantage ; ils connoiffent mieux que
les Particuliers leur valeur intrinféque ,
& les difficultés plus ou moins grandes
qu'il y a de copier la Nature dans fes
différens objets ; mais il arrive très-fouvent
que leur jugement eft trop porté
en faveur de l'art , & qu'ils négligent
& ne s'attachent pas affez à juger par
le vrai , très -fouvent même ils méprifent
le vrai ; quand il y a peu d'Art, ou quand
il en faut peu pour le rendre ; au lieu
que les Particuliers n'étant pas diftraits
dans leurs Jugemens par l'art qu'ils ne
poffédent pas , ils font bons Juges du
vrai , comme je vais le prouver.
Tout le monde eft Juge de la reffemblance
des portraits ; tous les Peintres
en conviennent , ils font extrêmement
flattés quand les gens les plus groffiers
& les enfans reconnoiffent leurs portraits
; il eft clair que quelqu'objet que
ce foit que la Peinture repréfente , c'eft
reffemblance c'eft portrait ; le jugement
fur la reffemblance des portraits ,
d'homme , de femme & de tout ce qui
a vie , eft la plus fine connoiffance de
,
NOVEMBRE. 1762. 175
la Peinture , puifqu'il y a deux reffemblances,
celle du corps , & celle de l'âme.
C'est donc accorder aux Particuliers la
meilleure & la plus fine connoiffance de
la Peinture .
Tout Particulier qui a bonne vue ,
a une impreffion de la nature auffi forte
que quelque Peintre que ce foit : il re
connoît auffibien qu'un Peintre,les différentes
perfonnes qu'il a vues ; il démêle
auffi bien qu'un Peintre les différentes
paffions qui les agitent ; il diftinguera
les différentes feuilles des arbres auffi
bien qu'un Peintre ; en un mot , les
objets de la nature qui fe reffemblent
le plus , & ceux qui fe reffemblent le
moins ; s'il les connoît , il les diftinguera
auffi bien qu'un Peintre. Par conféquent
quelque objet que ce foit de la nature ,
bien repréſenté en Peinture , le Particu
lier le reconnoîtra,& en jugera auffi bien
qu'un Peintre. Montrons par des exemples
fenfibles , combien le fentiment
des Particuliers eft toujours jufte & vrai .
Un Particulier paffe àVe failles devant
le Saint Michel & la Sainte Famille de
Raphaël, & les regarde avec indifféren
ce : un Peintre lui dit , regardez ćes tableaux
avec attention , ils font au nombre
des meilleurs ouvrages du plus ha-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
tabile
de tous les Peintres ; il répondra ,
je les crois bons , mais je ne me connois
pas en Peinture. Ces tableaux ont perdu
en effet la vérité la plus éffentielle , &
la beauté la plus frappante ; je veux dire,
la couleur des clairs de la nature , & la
jufte couleur des ombres : un roux fale
répandu uniformément fur ces
bleaux , les mafque entiérement à des
yeux vrais & que l'art ne dirige pas. Ils
n'ont confervé de jufte & de vrai , que
les contours du deffein ; puifque des
clairs & des fombres que le temps a
rendu faux , n'expriment plus le vrai :
or ce fimple contour du deffein eft trèspeu
de chofe pour des yeux vrais , qui
s'attendent à voir la nature dans toute
fa clarté & dans toute fa vivacité , furtout
lorfqu'il s'agit de l'ouvrage du meilleur
des Peintres . Le Particulier a donc
raifon de ne pas fe foucier de confidérer
ces deux tableaux , puifqu'ils ne le
frappent par aucune vérité éffentielle :
il n'eft pas moins juge du vrai pour
n'avoir pas été frappé des ouvrages de
Raphaël. Le Peintre de fon côté a raifon
; il ne juge point par le vrai , il juge
par les régles de l'art ; il voit au travers
du mafque brun qui couvre ces tableaux,
toutes les vérités , & toutes les beautés
de ce grand Peintre.
· NOVEMBRE. 1762. 177
Un Particulier , àà VVeerrsfaaiilllleess ,, vvaa аà
la furintendance , y voit fur deux chevalets
, une des faifons , de l'Albane ,
& fa copie ; s'il ofe dire ſon ſentiment ,
il trouvera fa copie bien meilleure
& la prendra pour l'original . Il a raifon
quant au vrai : le Copiſte a évité
de copier les couleurs qui ont noirci ;
de plus , il a encore évité de copier le
brun que le temps a répandu fur l'original
, la copie approche davantage du
clair de la nature ; le Particulier a , dis-je ,
raifon l'original eft mafqué par le
temps , & la copie eft peinte fans mafque.
Un Peintre aimera bien mieux
l'original ; l'art eft fon guide , il voit le
deffous du mafque.
>
Un Particulier , à Paris , paffe fous le
Quai de Gêvres , voit un portrait de
femme peinte par Rimbrand , à côté
une Flore , très-foible copie d'après
Coypel ; il préférera la Flore au tableau
de femme de Rimbrand , qui n'offre à
des yeux vrais , qu'une femme très-barbouillée
de fuif fur elle & fur tous fes
habits , & dont les touches fur le vifage ,
& fur le mains , lui paroîtront des cicatrices
, & des marques de petite vérole.
Un Pointe dira à ce Particulier
regard eau de femme , c'eſt un
7
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
des meilleurs ouvrages de Rimbrand ;
& ne regardez pas cette Flore , elle ne
vaut rien le Particulier confidérant avec
plus d'attention l'ouvrage de Rimbrand
en faveur du Peintre , répondra : il me
paroît que ce tableau a bien de la force :
mais pourquoi eft- il fi barbouillé & fi
brun Eft- ce qu'il mêloit de la fuie
avec fes couleurs ? Le fentiment du Particulier
eft encore vrai , l'ouvrage de
Rimbrand eft mafqué par le temps ,
comme je l'ai dit de Raphaël & de l'Albane
, & n'a plus aucun ton de couleur
jufte ; au lieu que la Flore , qui à mille
égards manque de jufteffe, eft beaucoup
plus claire que l'ouvrage de Rimbrand,
& fe rapproche par tout beaucoup plus
du clair de la nature. Le Peintre juge
par l'art , le Particulier par la nature .
UnParticulier entre chezun jeunePeintre,
le trouve finiffant de copier une tête
de Rubens fiérement touchée & dont
les couleurs font très-fraîches . Le Par
ticulier dira au Peintre : voilà une tête
dont les couleurs font bien belles ;
eft - ce que vous n'avez pas pu trouver
d'auffi belles couleurs ? mais apparemment
, continuera - t - il , qu'il peignoit
avec de trop gros pinceaux , ou
que fes couleurs n'étoient pas affez
NOVEMBRE . 1762.
179
les cou'éus
broyées ; cela eft peint bien groffierement
: vous peignez bien plus délicatement
, & vos couleurs font mieux
broyées ; le vifage & le teint de votre
copie , eft uni . Je l'aime bien mieux :
il n'y a point d'homme dont la peau
foit fi inégale & fi groffiére ; c'eft dommage
, les couleurs font belles ; le féntiment
du Particulier me paroît naïf &
vrai. Le Particulier n'étant point Artiſté,
ignore que c'eft par
l'art que
paroiffent plus fraîches ; c'eft pourquoi
il regarde la fraîcheur des teintes , comme
un choix , un emploi des plus belles
couleurs. Il ignore auffi ce que c'eft
qu'une touche ; la nature n'a pas dé
touche. Les touches font de grands coups
de pinceau laiffés ; chaque touche claire
tranche avec le fond moins clair fur le
quel elle eſt appliquée , & chaque touche
brune tranche avec le fond moins brun
fur lequel elle eft appliquée : par conféquent
les touches claires ou brunes ne
reffemblent point à la nature , qui n'a
aucun clair qui ne foit fondu plus ou
moins avec fon voifin moins clair ; &
toute ombre forte eft très- fondue avec
fa voifine l'ombre moins forte . Il n'eft
pas étonnant que le Particulier fans art
ignore ce que c'eft que les touches , &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
les prenne pour des couleurs groffieres
il ne lui paroît pas naturel de peindre
groffierement avec des couleurs bien
broyées : il eft aifé de comprendre que
le fentiment du Particulier , quoiqu'il
ne foit pas exprimé felon les termes de
l'Art , n'eft pas moins vrai & jufte.
Un Particulier fe fait portraire : lorfque
le portrait eft très -avancé le Particulier
fe hafarde à dire au Peintre , je ne
prends point de tabac , mon portrait a
du tabac fous le nez ; il paroît à plufieurs
endroits que le vifage eft fale , fur
le front & au bout du nez : il femble
qu'il y ait une marque de brulure . Si le
Peintre ofe lui répondre librement , il
lui dira avec indignation : ne voyezvous
pas que c'eft l'ombre fous le nez
que vous prenez pour du tabac : ce font
les demi - teintes que vous prenez pour
faletés , & pour marque de brulure les
touches claires qui expriment le luifant
du front & du bout du nez . Le Peintre
a tort , & le Particulier a raiſon . Il n'y a
rien de fi difficile en peinture que de
faire des ombres qui paroiffent vraies.
L'ombre dans la nature eft une privation
de la lumiere , & le tableau n'a point
d'ombre réelle étant éclairé. Ce n'eft
donc que par le mêlange de plufieur
NOVEMBRE. 1762. 18t
•
couleurs plus ou moins brunes qu'on
parvient à imiter l'ombre . Si on la peint
un peu plus brune ou un peu plus claire ,
elle fait tache ; un peu plus jaunâtre , un
peu plus rougeâtre ou un peu plus grifâtre
, elle fait encore tache. Que l'on
juge donc à quel point il eft difficile de
peindre les ombres juftes ! Je prétends
qu'il n'y a point de tableau fans tache ;
par conféquent le Particulier eft ſouvent
très-fondé quand il trouve un portrait
taché de tabac.
Il y a des modes qui s'introduiſent
dans les Arts ; depuis Rubens c'eſt la
mode en Peinture de faire les paffages
du clair à l'ombre , que l'on appelle demi-
teintes , de les faire , dis-je , trop
bleuâtres ou grifâtres. La plupart des
Peintres tombent dans ce défaut. Il eft
même arrivé très-fouvent que des Dames
trouvoient que leurs portraits leur donnoient
de la barbe. Or les demi-teintes
tant foit peu trop bleuâtres ou grifàtres
deviennent faletés en beaucoup d'endroits
, & barbe autour de la bouche &
du menton. Le Particulier donc a raiſon
de trouver des faletés fur fon portrait.
Le Peintre pour exprimer le plus clair
du front , a donné un coup de pinceau
qui étant donné un peu trop clair &
182 MERCURE DE FRANCE.
coupé , paroît une marque de brulure .
Il en eft de même du bout du nez ; car
comme j'ai dit ci-devant , il eft impoffible
qu'une touche foit parfaitement
jufte : elle paroîtra donc toujours dans
des clairs ou une coupure ou une brulure
. Le Particulier a encore raifon à
cet égard , & le Peintre a tort ; l'art le
préoccupe & l'empêche de reconnoître
le peu de vérité de fes touches , de fes
demi- teintes & de fes ombres.
Les touches font la maniere la plus
laide d'exprimer la natúre : elle doit fon
crédit à l'épargne du tems ; c'est donc
l'impatience & l'incapacité de finir qui
ont fi fort accrédité les touches. Tous
les Peintres qui aiment la touche conviennent
qu'un tableau bien touché eft
groffier de près : mais , difent-ils , mis à
une diftance convenable , les touches fe
perdent , donnent du fini , de la force ,
de la vigueur , du relief& de la vie. Tâchons
de détruire ces faux préjugés.
Un tableau touché eft groffier de près ;
il l'eft encore de loin : le tableau ne
change pas de nature ; & quoiqu'à une
certaine diftance on ne voye pas les
touches , elles n'y font pas moins. Mettez
un tableau très-fini & un tableau
touché à une diftance affez grande pour
NOVEMBRE . 1762. 183
qu'on ne voye pas les touches ; malgré
la diſtance on apperçoit le fini du tableau
fini & le groffier du tableau touché.
>
Qu'on examine un tableau du Correge
& de Raphaël ; auprès d'eux un
Rubens , un Rimbrand & un Espagnolet
on diftinguera très- nettement , à
quelque diſtance qu'on les mette , que
Rubens Rimbrand & l'Espagnolet
font peints groffierement , ce qui produit
des tableaux toujours laids. C'eſt ne
rien gagner que d'être moins laids à mefure
qu'on eft moins vus . Les tableaux
touchés ne gagnent donc pas du fini par
l'éloignement. Toutes les parties délicates
, fines & légéres de la nature , les
touches ne peuvent pas les exprimer ; la
propreté , la précifion des formes ne
peut s'exprimer par des touches ; une
belle peau , le poli des corps , & mille
détails qui bien rendus expriment les
graces de la nature , ne peuvent s'exprimer
par des touches. La touche est donc
toujours , comme je l'ai dit , une ma→
niere de peindre laide & groffiere , vani
tée par la pareffe & l'intérêt , à caufe
qu'avec l'aide des touches on peint plus
vite. Les touches donnent de la force ,
cela eft faux ; ce qui donne de la force ,
c'eft la différence bien marquée entre
184 MERCURE DE FRANCE.
le clair & l'ombre , & que dans un tableau
il n'y a point de clair qui reffemble
à l'ombre , ni d'ombre qui reſſemble
au clair , en un mot , que le clair &
l'obfcur foient d'une diftinction parfaite .
A Verfailles , la fainte famille de Raphaël
a toute la vigueur poffible , beaucoup
d'expreffion & de vie : la maniere
de ce tableau eft l'antipode des touches ;
il eft extrêmement fini & peiné. Le Correge
dans fes plus beaux tableaux n'a
aucunes touches , comme on peut le voir
dans fon tableau d'Antiope au Luxembourg.
Ses tableaux n'ont- ils pas toute
la force , le relief & les grâces poffibles
?
Parmi les Flamands Miris , Gerard
Dow , Vanderhayde , Oftade , wovermans
, Vanderverf , Terburg , Peintres
admirables , très-vigoureux , pleins de
vie & d'expreffion , ils n'ont aucunes
touches , & leurs ouvrages font plus eſtimés
que ceux des Peintres qui ont des
touches , parce qu'ils reffemblent plus à
la nature , qui eft unie , fondue , nette
& fans touches. Les qualités les plus
agréables & les plus éffentielles dans la
peinture font la netteté , la propreté &
Ï'uni or les touches font entierement
contraires à ces trois qualités. Quel
NOVEMBRE . 1762.
1762. 184
agrément n'y a-t- il pas à voir un tableau
à toutes les diftances plaire toujours
prefque également ; c'eft imiter le
mérite de la nature : ce n'est donc
qu'une belle couleur & le clair & l'obfcur
bien entendus qui engagent à regar
der les tableaux touchés.
Oh que les tableaux touchés font
laids ! vous me répondez que je les vois
de trop près , & vous les éloignez : je
vous dis qu'ils font laids encore. Vous
les éloignez davantage , je vous le répéte ,
ils font laids encore. Enfin vous les éloignez
au point que leur laideur femble
difparoître ; mais elle fubfifte toujours .
A cette grande diſtance , j'en conviens
les touches ne me choquent plus , & je
confidere avec plaifir la beauté du coloris
, la jufteffe & l'harmonie du clair obfcur
; mais les touches ou éxiftent ou fubfiftent
toujours. Vous êtes bien à plaindre
qu'on ne puiffe vous regarder qu'à
une certaine diſtance ; car , je le répéte ,
c'eſt ne rien gagner que d'être moins
laids à mesure qu'on eft moins vus. Que
dirai -je enfin ils ne fauroient plaire à
ceux qui ont la vue courte.
Dans le tems que la peinture à l'huile
prit faveur , une des raifons qui la fit préférer
étoit la facilité de mêler infenfible+
86 MERCURE DE FRANCE .
ment un ton de couleur avec un autre
pour imiter les paffages infenfibles de la
nature d'une couleur à une autre ; &
par les touches on perd ce grand avantage.
La peinture en pastel pour la beau
té , la vivacité , la fraîcheur & la légéreté
des teintes , eft plus belle que quel
que peinture que ce foit : pourquoi ? A
caufe de la grande facilité qu'il y a de
mêler une couleur avec une autre , &
de retravailler plus ou moins fans être
obligé de repeindre.
Les feules occafions où il eft utile &
même néceffaire de fe fervir de touches ,
c'eft quand un Peintre copie la nature
dans des actions de peu de durée ; alors
qu'il fe ferve de touches pour peindre
promptement & profiter du peu de tems
que lui laiffe fon modéle ; mais qu'il fè
garde de donner cette éfquiffe pour une
peinture finie.
Les grands tableaux vus à une trèsgrande
diftance , n'ont nul befoin de
touches fortes & exagérées : l'effentiel à
de tels tableaux eft qu'il y ait autant
d'ombres que de clairs , & fur-tout
comme je l'ai dit ailleurs , que les clairs
foient très - diftincts des ombres.
Un Peintre peint une figure de femlui
donne une attitude intéreffante ,
me ,
NOVEMBRE. 1762. 187
une expreffion admirable , une force &
un relief furprenant. Un autre Peintre
imite fi parfaitement une chaife , qu'il
trompe prefque les yeux. Je fuis pleinement
convaincu que les Particuliers
éprouveront plus d'intérêt & goûteront
plus de plaifir en confidérant le tableau
de la femme que celui de la chaife . Si le
tableau de la femme eft médiocre , il ne
feroit pas étonnant que le Particulier
préférât celui de la chaife : c'eft .donc
toujours le vrai qui le frappe & qui ne
lui échappe jamais.
Si un Peintre aime mieux le tableau
médiocre de la femme , c'eft à caufe
qu'il croit qu'il y a plus d'habileté à
faire le médiocre tableau de la femme
que l'excellent tableau de la chaiſe :
alors fon jugement porte fur l'art & non
pas fur le vrai.
Je demande quelle eft la meilleure maniere
de juger ou par les regles de l'art ou
par le fentiment du vrai ?
Les Peintres fe croyent prèfque les.
feuls Juges de la Peinture ; ils méprifent
le jugement du Particulier , qui répond
modeftement , je ne me connois pas en
peinture. Le Peintre eft comme l'Avocat
, qui fait aifément avouer au Payfan
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a tort lorfqu'il a raifon : c'est l'art
qui triomphe du vrai .
Les détails extrêmement vrais en peinture
n'échappent jamais aux Particuliers ;
fouvent même ils les préférent aux
grandes parties qui ne font pas portées
au même point de vérité. Toutes les
éfquiffes ne font point de leur reffort ;
elles ne font que des indications de la
nature or l'éfquiffe de la nature n'eſt
pas la nature . Le Particulier n'en veut
point , & préfére une goutte d'eau ou
une mouche qui trompe ; il aime &
juge par le vrai , & le Peintre juge trop
fouvent par l'art.
Le fentiment des Particuliers eft à -peuprès
toujours le même ; mais les jugemens
des Peintres varient comme les différentes
manières , ce qui prouve qu'ils
jugent par l'art différemment entendu .
Il n'eft donc pas poffible que des jugemens
fi oppofés . foient vrais . Il y a des
jugemens de Peintres qui vont jufqu'au
ridicule . Un des meilleurs Peintres de
Rome ne daignoit pas regarder des tableaux
choifis de Rimbrand , Vanderverfs
, Wovermans , Terbourg , Oftade ,
& autres excellens Flamands . On le
prioit de les confidérer : il y a bien peu
de merite à tous ces tableaux-là , s'écriaNOVEMBRE
. 1762. 189
t-il , à caufe qu'ils n'étoient pas dans fon
goût noble , mais froid.
Un autre Peintre regardoit un des
meilleurs tableaux de Vanderverfs :
j'aime mieux , dit-il , une tête éfquiffe
de Monfieur P. que ce tableau.
Les Flamands n'aiment ni les François
ni les Italiens : ceux-ci n'aiment ni
les Flamands ni les François : ces derniers
font moins prévenus , mais en général
ils n'aiment pas affez les tableaux
finis.
Les Flamands n'aiment pas affez le
noble ; les Italiens pas affez le naïf. Tous
ces différens jugemens portent für différentes
parties de l'art , & pas affez fur
le vrai. Le Particulier le faifit toujours ,
& ne fait point cas de l'art qu'il ne connoît
pas toujours il préféré le plus vrai
au moins vrai.
Vous jeunes Peintres , chez qui les
préjugés de l'art ne font pas encore fortement
enracinés , croyez - moi , n'ou-
"bliez pas que c'eft le fentiment de la nature
; c'eft le vrai dans fa pureté qui fort
de la bouche des Particuliers : ne le méprifez
pas pour n'être pas rendu felon les
termes de l'art : faififfez-le avec rapidi-
' té , il vous ramenera au vrai dont l'Art
190 MERCURE DE FRANCE.
mal- entendu vous écarte trop fouvent.
Cher Public , que j'ai de plaifir à vous
rendre juftice , je vous dois tout le vrai
de mes ouvrages !
SEI
MUSIQUE.
EI SINFONIE a piu Stromenti ,
compofte dal fignor Francefco Beck ,
virtuofo di Camera di fua A. S. l'Elector
Palatino , & actualimente primo
Violino del Concerto di Marfilia, Opera
terza. Prix 12 liv. compris les parties
d'Hautbois & Cors de Chaffe , lefquelles
parties feront ad libitum gravées par
Madame Leclair , & mifes au jour par
M, Venier. A Paris , chez M. Venier ,
Editeur de plufieurs Ouvrages de Mufique
inftrumentale , à l'entrée de la rue
S. Thomas du Louvre , vis-à- vis le Château
d'eau & aux adreffes ordinaires.
Avec Privilége du Roi.
LES RÉCRÉATIONS DE POLYM
NIE , ou choix d'Ariettes , Monologues
& airs tendres & légers , avec accompagnement
de violon , flûte , hautbois
Pardeffus de viole & c . Par M. le Loup ,
Maître de flûte , rue du Mouton au
coin de la rue de la Tixeranderie , au
NOVEMBRE . 1762. 19
Caffé de la Paix . Prix , 3 liv . 12 f. La
feconde Partie de cer agréable recueil ,
paroîtra au commencement de ce mois,
Il y aura trois planches de Mufique de
plus qu'au premier recueil , & beaucoup
plus d'airs , dont la plûpart font nouveaux
& de bon goût, Les accompagnemens
de tous les airs font de M. Hanot ,
Maître de Mufique & Auteur de l'accompagnement
des premiers. La troifiéme
Partie fera donnée dans les premiers
jours de Janvier prochain. On y trou
vera plufieurs Ariettes nouvelles , de M.
Ponteau , Organiſte de S. Jacques de
la Boucherie & de S. Martin des
Champs , dont les talens font connus.
LES DONS D'APOLLON , méthode
pour apprendre facilement à jouer de la
Guitarre , par Mufique & par Tablature
; où l'on enfeigne les trois jeux de
cet Inftrument , qui confiftent dans le
Pincé , la Tirade , & la Chûte ; avec la
démonſtration de tous les agrémens &
des jolis airs connus , notés en Partition
felon l'ancienne & la nouvelle maniere ,
ce qui rendra très -habile en peu de tems
dans l'un & dans l'autre ; avec l'histoire
allégorique de la Guitarre. Livre premier
par M. Corrette. Prix , 6 liv. A
192 MERCURE DE FRANCE.
Paris , chez M. Bayard , rue S. Honoré
à la Régle d'Or , M. Lachevardiere ,' rue
du Roule à la Croix d'Or , Mile Caftagnerie
, rue des Prouvaires à la Mufique
Royale . Avec Approb . & Priv. du' Roi.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SPECTACLES DE LA COUR.
A FONTAINEBLEAU.
REPRÉSENTÉS devant leurs Majeftés
Sur le Théatre du Château , fous les
Ordres de M. le Duc D'AUMONT ,
Pairde France, Premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , en éxercice ,
Conduits par M. PAPILLON DE
LA FERTÉ , Intendant des Menus ,
Plaifirs & Affaires de la Chambre de
Sa Majefté.
LEE 12 Octobre, les Comédiens François
ordinaires du Roi , repréfenterent
Ecoffoife ,
NOVEMBRE. 1762. 193
1'Ecoffoife , fuivie de l'Amour Médecin ,
Comedie en un A&te. La Dlle DANGEVILLE
étant indifpofée la Dlle
BELLECOUR a joué lès Rôles de Soubrette
dans ces deux Piéces. (a)
Le 13 , jour deftiné pour les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , ils
repréſentérent le fils d'Arlequin perdu
& retrouvé , Comédie Italienne , dans
laquelle le jeu naturel , vif & intéreffant
de la Dlle CAMILLE , a paru faire fur
toute la Cour la même impreffion qu'il
a toujours faite à la Ville , dans le principal
Rôle de cette Piéce. On éxécuta
enfuite un Ballet.
Cette Comédie eft du fieur GOLDONI
adaptée au genre de la Scène Italienne
en France par le fieur ZANUZZI , l'un
des Comédiens Italiens ordinaires du
Roi.
Les Comédiens François repréfentérent
lelendemain 14 , Zelmire , Tragédie
par le fieur DU BELLOY.L'admirable
talent de la Dlle Clairon , ainfi que
celui des principaux Acteurs de cette
( a ) La diftribution des Rôles entre les Acteurs
des Comedies , étant connues par nos Mercures
dans les Piéces fouvent reprefentées à Paris , on
n'indiquera que les changemens occafionnés ,
comme celui - ci , par maladie.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
Piéce , ont fait fentir vivement tous
les grands Traits de fituation dont elle
eft remplie. Le compte que nous en
avons rendu , dans nos Mercures des
mois de Juin & Juillet derniers , lorfque
cette Piéce a été donnée à Paris ,
nous difpenfe d'un plus long détail fur
le mérite de cet Ouvrage , & fur l'effet
qu'il produit au Théâtre. A la fuite de
cette Tragédie , on repréfenta Zéneïde,
Comédie en un Acte du feu fieur
Cahuzac.
Le Mercredi 20 , le Maître en Droit
Opéra-comique en deux Actes , & Sancho-
Pança , intitulé Opéra Bouffon en
un Acte , furent exécutés par les Comédiens
Italiens. Les paroles du Maître en
Droit font du fieur le MONNIER & la
Mufique du fieur MONCINI. Les paroles
de Sancho Pança font du fieur
POINSINET le jeune & la Mufique du
fieur PHILIDOR. Chacune de ces Piéces
fut fuivie d'un Ballet.
Le lendemain 21 , après la fauffe
Agnès , Comédie en trois Actes , en
profe , du feu fieur Nericault DESTOUCHES
, dans laquelle le principal rôle
fut joué par la Demoiſelle DANGE
VILLE , rétablie de fon indifpofition ;
les Sujets de PAcademie Royale de
NOVEMBRE . 1762. 195
9
Mufique executérent l'Amour & Pfiché,
divertiffement en un Acte ( Poëme d'un
Anonyme , Mufique du fieur MONDONVILLE.
) Les Acteurs de ce Divertif
fement étoient la Demoiſelle ARNOULT
repréfentant Pfiché , la Demoifelle
LEMIERRE l'Amour ; le fieur
GELIN , Tifyphone ; la Demoiſelle DU
BOIS l'aînée , Vénus. Les choeurs d'hommes
& de femmes , chantés par les Sujets
de la Mufique du Roi.
Les Ballets , de la compofition des
fieurs LA VAL pere & fils , Maîtres des
Ballets du Roi , ont été éxecutés par les
Danfeurs & Danfeufes de l'Académie
Royale de Mufique. Ceux qui ont danfé
les principales entrées étoient les Demoifelles
VESTRIS , ALLARD , DUMONCEAU
& GUIMARD. Ainfi que
les fieurs VESTRIS , LAVAL , GARDEL
& CAMPIONI.
On ne pouvoit faire un choix plus
convenable , pour l'amufement d'une
Cour majestueufe & brillante , que celui
de ce divertiffement , qui offre , dans
le plus grand genre , tout l'éclat , le
merveilleux & en même-tems l'agréable,
dont l'Opéra François eft fufceptible.
Le fuccès a tellement répondu a la jufteffe
de ce choix , & l'on a été fi con-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tent de l'exécution ainfi que du mérite
de l'ouvrage , que dès le foir même ,
il a été ordonné une feconde repréfentation
de ce même Spectacle . Le
goût & la magnificence des décorations ,
ont parfaitement répondu à l'exécution
des rôles , ainfi qu'à celle de toutes les
autres parties de cet Opéra qui ont chacune
contribué au plaifir général qu'il a
fait.
CONCERT DE LA REINE.
Le 23 on a exécuté en Concert , le
Devin du Village Comédie- Opéra. La
Demoiſelle DU BOIS l'aînée a chanté
le rôle de Colette , le fieur BESCHE celui
de Colin , & le fieur GELIN celui du
Devin.
OPERA.
que LES Fragmens on eu le fuccès
l'on avoit préfumé , & ont été continués
avec fatisfaction de la part du Public
.
On a préparé pour les premiers jours
de ce mois Iphigénie , Tragédie- Opera ,
qui n'a pas été remife au Théâtre depuis
fort long-temps . Tout le monde connoît
l'intérêt qui régne dans cette TraNOVEMBRE.
1762. 197
gédie & la beauté du chant des Scènes.
Nous fommes informés que l'on s'eft
particuliérement appliqué , dans cette
reprife , à enrichir les divertiffemens de
tout ce que le goût moderne a ajouté
d'agrément à cette partie du Drame
lyrique , tant par la Mufique que par
les Danfes. M. le BERTON , dont les
éffais ont été applaudis dans la Mufique
qu'il avoit ajoutée à l'Opera de Camille,
ayant été chargé du même foin pour
Iphigénie , on en doit efpérer encore
plus de fuccès. Cet ouvrage , dont le
fond eft fi beau , auquel il ne manquoit
que la richeffe des acceffoires , peut devenir
un des Opera du premier ordre .
Nous préfumons , par les preuves qu'ont
déja donné les Directeurs de ce Théâtre
en plufieurs occafions , que la pompe
du Spectacle répondra à la beauté de
l'ouvrage , & à la nobleffe de fon genre.
On rendra compte de cet Opéra dans
le prochain Mercure.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
ON
pre-
N a donné , le 18 Octobre , la
miere repréſentation du Tambour nocturne
, Comédie en 5 actes , en Profe.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Cette Piéce , imitée de l'Anglois , par
feu M. Nericault DESTOUCHES , eft
imprimée dans le Receuil de fes Euvres.
Quoiqu'elle ait été annoncée
comme remife,elle n'a jamais été jouée
fur le Théâtre de Paris . C'eft encore
une nouvelle acquifition pour le Répertoire
, due aux foins de M. BELCOUR
, qui a fait les changemens néceffaires
pour ôter de cette Piéce ce qui
auroit pu trop bleffer la délicateffe du
goût moderne ; fi peu accoutumé au
Comique puifé dans la Nature , & aux
détails familiers d'une intrigue domeftique.
L'accueil que le Public a fait à cet
Ouvrage a été favorable , & le fuccès ,
en cette occafion , a répondu aux foins
& aux talens des Acteurs . Il feroit difficile
en effet de fe refufer particuliére
ment au jeu fpirituel & à la fineffe de
plaifanterie que M. PRÉVILLE met
dans le Rôle de Pincé , vieux Intendant
de maiſon méthodiquement ridicule
. Ce caractére , dans la Piéce , eft la
fource de tout le Comique ; mais comme
il ne confifte que dans un feul point
de ridicule , qui fe répéte fouvent , &
que le Rôle eft fort étendu , il falloit
tout l'art & un art peut-être inimitable
NOVEMBRE. 1762. 199
tel que celui de cet Acteur , pour va
rier de maniere à ne pas laiffer un feul
moment au Spectateur fans amufement.
La Piéce a d'ailleurs des beautés réelles
telles que la Scène où un jeune Fat trompé
par le traveftiffement qui lui cache un
galant homme qu'il craindroit , eft humilié
de la façon la plus ingénieuſe &
la plus agréable pour le Spectateur. Cette
même Scène , ainfi que toutes celles
de la Comédie , fait d'autant plus d'effet
, qu'elle ne pourroit être mieux rendue
qu'elle l'eft par MM. BELCOUR &
MOLE . Mlle PRÉVILLE dans un Rôle
qui fournit peu , & qui ne fert pour ainfi
dire que de véhicule aux autres , y fait
plaifir par la vérité noble & intéreſſante
dont elle joue tous les caractères de fon
emploi . Mlle LE KAIN rend auffi avec
feu & beaucoup de naturel un Rôle de
Madame Cataud , qui prête au Comique
du genre de cette Comédie , & qui
rend le dénoûment très-vif & très-amufant.
La Piéce en général a paru faire
plaifir ; elle a été fuivie , & il y a lieu de
croire qu'elle fera toujours favorablement
reçue toutes les fois qu'on la redonnera.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Es repréſentations du Philofophe
prétendu , ont été fi promptement interrompues
par l'indifpofition de Mlle
RIVIERE , chargée d'un des principaux
rôles , que nous ne pourrons donner
d'extrait de cette Piéce que dans le
cas où elle feroit reprife , lorfque cette
Actrice fera rétablie.
On n'a point donné d'autres nouveautés
depuis notre précédent volume.
ARTICLE VI.
NOUVELLES
POLITIQUES.
De PETERSBOURG , le 14 Septembre 1762.
CEESs jours derniers l'Impératrice a fait remettre
au fieur Praffe , Réfident du Roi de Pologne
en cette Cour , une Note dont voici la copie.
Sa Majesté Impériale de toutes les Ruffies
compâtit fincerement au malheureux état où ſe
trouvent les Domaines Electoraux du Roi ; & vi
vement touchée des triftes nouvelles dont M. le
Réfident lui a fait part ; elle fera faire fans délaï
les repréſentations les plus fortes à S. M. l'Impératrice
Reine & à S. M. Pruffienne , non-feule
NOVEMBRE. 1762.
201
ment par leurs Miniftres réfidans à cette Cour
mais encore par fes propres Miniftres à Vienne
& à Berlin. Elle engagera ces deux Puiffances à
retirer leurs Armées des Etats de la Saxe jufqu'à
la Paix générale , & à évacuer non- feulement fa
réfidence Electorale , mais encore tous les pays
qui en dépendent , afin que S. M. le Roi de Pologne
foit rétabli dans la jouiffance entiere de
tout ce qui lui appartient comme Electeur de
Saxe. D'un autre côté , on donnera aux deux
Puiffances en guerre des affurances fuffifantes
que les frontieres des Domaines refpectifs de
l'Autriche & de la Prufe ne feront point in
quiétées du côté de la Saxe & des pays qui en
dépendent. Pour cet effet les Ftats de la Saxe feront
occupés par les troupes Saxonnes , dont cependant
le nombre ne pourra pas être affez confidérable
pour donner de la jalousie ou des foupçons
à l'une ou à l'autre des deux Puiffances belligérantes.
Si cet arrangement a lieu , S. M. I. elt
difpofée à y donner la garantie , au cas que cela
foit néceffaire.
La préfente Déclaration eſt remiſe à M. le Réfident
en réponſe au pro memoriâ qu'il a donné
dernierement , afin qu'il puiffe faire connoître à
fa Cour les difpofitions fincères de S. M. I. fur un
objet fi intéreffant pour le Roi. A Saint Peters
bourg , le 19 Août 1762.
L'Impératrice , en conféquence de cette Déclaration
, a fait donner à fes Miniftres dans les
Cours de Vienne & de Berlin , les inſtructions
néceffaires pour ouvrir cette négociation.
La réfolution que l'Impératrice avoit annoncée
dans un Manifefte , de retirer toutes les Troupes
de l'intérieur de l'Empire , paroît entierement
changée. S. M. I. a pris le parti de laiſſer un
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
r
Corps confidérable fur la Viftule , & indépen
damment de ce Corps de Troupes , quarante ou
cinquante mille hommes feront répartis en Cour→
lande en Livonie & en Eftonie. On parle fort
diverſement de ce changement de difpofitions.-
Les uns croyent qu'il a été déterminé par la
marche que la Cour de Coppenhague a faite au
fujet de l'adminiftration du Holſtein. D'autres fe
flattent que ce n'eft qu'une fuite des vues de médiation
dont la Ruffie eft occupée.
Le Roi de Dannemarck s'étant mis en poffeffion
de Kiel , en qualité de Co - Régent du Holf
tein pendant la minorité du Grand- Duc , l'a notifié
à Sa Majefté Impériale par une Lettre , dans
laquelle il expofe que le Roi de Suede , à qui la
Régence appartient , comme au plus proche
Agnat , lui a cédé ce droit par un article fecret du
Traité conclu , avec la médiation de la France ,
au mois de Mai 1750. Ce Prince ajoute que l'Im--
pératrice ne défapprouvera pas fans doute qu'on
Le foit conformé dans cette occafion aux Loix de
l'Empire Germanique & aux Pacta conventa de
la Maifon du Holftein , qui ne permettent pas
qu'une femme exerce la Régence fans être aidée
dans cette fonction par un Co-Régent. Cette Déclaration
eft fuivie d'affurances très- affectueuſes
de la part de la Cour de Coppenhague . Sa Majefté
Danoiſe annonce que fon intention eft de ne
rien faire fans le plein confentement de la Cour de
Ruffie , & de fe conformer aux meſures qu'il plaira
à celle-ci de prendre. Il ne paroît pas qu'on
foit difpofé ici à reconnoître la validité de la ceffion
éventuelle de la Suede. La réponſe qu'a faite
le Miniftre de l'Impératrice n'eft point favorable
a cet arrangement , & ne donne pas lieu de croire
que cette Princeffe foit dans la réfolution de fe
NOVEMBRE. 1762. 203
f
defifter du choix qu'elle a fait du Prince George
Holſtein pour Adminiſtrateur . Cette difcuffion
vraiſemblablement donnera. matiere à une négociation
très- importante entre les deux Cours.
De WARSOVIE , le 11 Septembre.
On eft fort inquiet ici fur ce qui fe prépare en
Courlande. On avoit imaginé d'abord que le retour
du Prince Charles dans cette Capitale ne
feroit pas éloigné mais les dernieres nouvelles
nous apprennent qu'il a raffemblé un certain
nombre de Courlandois & de Polonois affectionnés
; que cette petite Troupe groffit de jour en
jour, & qu'il paroît déterminé à attendre le fort
des événemens .
Suivant les Nouvelles de Riga , le Duc de Biren
y eft arrivé avec une fuite nombreuſe , & il Y
eſt
joint tous les jours par un grand nombre de Courlandois
qui vont au - devant de lui. Il a reçu en
entrant dans cette Ville tous les honneurs qu'on
peut rendre à un Prince Souverain : il a été falué
pár l'artillerie des remparts , diftinction que le
Prince Charles n'avoit point obtenue lorfqu'il
avoit paffé à Riga , foit avant , foit après fon
élection au Duché de Courlande,
De VIENNE , le 9 Ottobre.
Les différentes circonftances de l'Action qui
s'eft paffée en Saxe entre les Troupes du Général
Haddick & le Corps de Hulfen ne font pas encore
bien connues . On ignore la perté qu'il y a
eu de part & d'autre. Schweidnitz le défendoit
encore très- vigoureufement le 4 de ce mois.
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain:
I-vj
204 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VII.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES
SUPPLÉMENT à la Gazette du 29°
Octobre 1762.
JOURNAL de la Diéte Générale des Etats die
Royaume de Pologne , & du Grand Duché de
Lithuanie , tenue à Warfovie le 4 Octobre 1762
PREMIEKE SÉANCE.
"
L'OUVERTURE de la Diete ordinaire des Etats
de Pologne & du Grand Duché de Lithuanie
s'eft faite aujourd'hui à dix heures du matin , felon
les formalités & coutumes établies. Le Roi
accompagné des Sénateurs , Miniftres d'Etat ,
des Nonces de la Diete , & précédé d'un nombreux
cortége de Nobleſſe à cheval , s'eft rendu en carroffe
, du Palais Royal à l'Eglife Collégiale de
Saint Jean , pour y affifter à la Meffe du Saint-
Elprit , qui a été célébrée pontificalement par le
Comte Zaluski , Evêque de Kiovie . Après le Service
Divin , le Roi s'elt rendu au Sénat , & s'eft
placé fur le Trône. Alors on a fait connoître aux
Nonces affemblés qu'ils pouvoient entamer le
grand & falutaire ouvrage de la Diete . Enfuice Sa
Majefté s'eft retirée , le Sénat s'eft féparé , &
l'Ordre Equeftre s'eſt rendu dans la Chambre des
Nonces. Le Comte Malachowski , Ecuyer Tranchant
de la Couronne , Nonce de Leczyc , & Directeur
de la Chambre , en qualité de Maréchal
NOVEMBRE. 1762. 205
de la derniere Diete , tenue en 1758 , a placé les
Nonces felon l'ancienneté & le rang des Palatinats
, & a fait l'ouverture de la féance. Il a d'abord
repréfenté que la République , qui depuis
tant d'années languiffoit dans une espece de léthargie
, venoit enfin d'être ranimée par les loix ,
&fur-tout par les foins & l'application infatigable
de Sa Majefté ; formant à ce ſujet des voeux pour
la confervation des jours du Roi , il a ajouté que
le Roi ayant bien voulu fixer le temps pour les
confultations préfentes , s'étoit religieufement
conformé à la loi ; que Sa Majesté eſpéroit que
chacun en feroit autant de fon côté ; qu'Elle defiroit
que tous concouruffens avec Elle à faire exécuter
la loi qui préfcrit , avant toutes chofes , l'élection
du Maréchal ; quil y avoit lieu de croire
que cette affemblée feroit à la Patrie tout le bien
qu'il n'avoit pas été poffible de lui procurer dans
les années pallées ; que l'efprit de difcorde & d'a
nimofité avoit plongé la Pologne dans les plus
grands malheurs ; que jufqu'à préfent Dieu feul
veilloit aux affaires de ce Royaume pour l'empê→
cher de périr entierement ; qu'il eſpéroit du zéle
de tous les Nonces qu'ils feroient exécuter les
loix , dont ils font les gardiens & les dépofitaires ,
& qu'ils raffermiroient ainfi la Patrie chancelante
& voifine de la chûte ; que dans cette ferme confiance
, il les invitoit à procéder à l'Election du
Maréchal . Le Directeur de la Chambre a terminé
fon difcours après avoir donné la voix au Palatinat
& Nonces de Cracovie. A peine a - t-il ceſſé de
parler, que le Prince Radzivil , Grand Chambellan
de Lithuanie , & Nonce de Kowno , le Comte
Poniatowski , Stornick de Lithuanie , Nonce de
Mielnick , fe font oppofés à ce qu'on votât à l'élection
du Maréchal ; ils ont demandé aupara206
MERCURE DE FRANCE .
vant à parler , & le Prince Lubomirski , Général
de l'avant-garde de la Couronne , & Nonce de
Sendomir , Sterzeturski , Nonce de Podolie , &
plufieurs autres Nonces, ont appuyé la demande.
Viclohurski , Quartier- Maître- Général de la
Couronne , Nonce de Socheirew , foutenu par
par d'autres Nonces , a repréſenté que dans les
circonftances actuelles il n'y avoit d'autre voix à ·
prendre que celle qui regardoit le tour de l'élection
du Maréchal.
Le Directeur de la Chambre a expofé qu'ayant
ouvert la Diéte pour inviter les Membres à pro
eéder à l'élection du Maréchal , ainfi que la loi
le préfcrit , on devoit commencer par fe conformer
à la loi , & qu'après qu'on feroit en régle ,
tout le monde auroit lieu d'être content.
Cependant les Nonces du parti contraire ont
perfifté à demadder la voix avant toutes chofes,
Alors le Directeur a rappellé la loi de 1690 , qui
préfcrit l'ordre de la Diéte ; & , perfuadé qu'on
y auroit égard , il a donné une feconde fois la
voir au Palatinat de Cracovie ; mais les Nonces
oppofans font revenus à la charge , & ont demandé
à parler avant qu'on votât à l'élection du
Maréchal , alléguant que l'affaire dont il s'agiffoit
étoit d'autant plus importante qu'elle regardoit
toute la Chambre des Nonces. Comme ils ne fe
défiſtoient pas de leur demande , le Directeur
de la Chambre a été prié de limiter la fef
fion . Celui - ci , après avoir fait fentir l'atteinte
qu'on donnoit à la loi , ainfi que l'in-
Auence que cette premiere démarche pouvoit
avoir fur les délibérations , a ajouté que cependant
il ne défefpéroit pas qu'on ne fatisfît à Sa
Majefté & à la loi ; qu'il étoit perfuadé que tous
les Nonces n'avoient en vue que le falut de la Pa
trie , & que ce grand objet réuniroit fans doute
NOVEMBRE. 1762. 207
tous les efprits. En conféquence il a remis l'affem
blé au lendemain à huit heures du matin.
SECONDE SEANCE.
Le Directeur de la Chambre ouvrit la féance?
da lendemain par un difcours , dans lequel il dit
qu'on avoit fatisfait la veille à la liberté des voix
& à la prérogative dont chaque Membre jouiffoit
de pouvoir s'opposer à la loi même établie par l'or
dre de la Diéte , mais qu'il fe flattoit que les oppofans
de la veille fe conformeroient ce jour - là à
ce que préfcrit la loi , & laifferoient procéder par
ordre à l'élection du Maréchal ; en conféquence il
donna fa voix au Nonce de Cracovie. Dès que le
Directeur eut fini fon difcours , plufieurs Nonces
demanderent à parler ; & le Comte Poniatowski,
Stolnick de Lithuanie , Nonce de Mielvick , ditqu'il
connoiffoit toute la force de la loi , que cependant
il ne ſe prêteroit à rien ,tant que le Come
te de Bruhl feroit préfent à l'affemblée. Ces paroles
furent à peine prononcées , qu'on vit des fabres
levés de part & d'autre. Le Directeur de la Chambre
fe jetta aves précipitation au milieu de ceux
qui excitoient ce défordre , & qui étoient prêts à
fondre les uns fur les autres ; il les conjura de ne
point troubler ainfi la paix & la fûreté de la Die--
te ; tout s'appaifa à ces inftances , & les fabres
rentrérent dans les fourreaux.
Le Comte Poniatowski , Grand Chambellan de
la Couronne , & Nonce de Belz , s'écria qu'on faifoit
violence à la Chambre , & demanda que cet
attentat ne demeurât pas impuni . Mokranowski,
Lieutenant Général , & Nonce de Poldachie , ſe
récria auffi contre ce procédé inoui , & demandas
que l'affaire fût remife au jugement du Grand
Maréchal , ou à celui de la Chambre , femotis
:
208 MERCURE DE FRANCE.
arbitris . Plufieurs autres Nonces demandérent
auffi un jugement. Nakwaski , Chambellan , &
Nonce de Wifzogrod , demanda au Directeur
qu'il lui plût de faire retirer les arbitres , de la
part defquels il y avoit , dit- il , à craindre pour
la fûreté de la Chambre.
Le Directeur ayant repris fa place , s'écria avec
vivacité : Quis furor , ô Cives , quæ tanta licentia
ferri ? Il ajouta que la Chambre , ce lieu facré
qui devoit être un afyle fûr pour la perfonne de
chaque Nonce & de quiconque obferveroit ce
qui eft dû au Roi & à la loi , alloit être exposée
au trouble & à la violence , fi l'on ne recherchoit
parmi les arbitres l'auteur de cet attentat contre
la loi qui déclaroit coupable celui qui tireroit l'épée
dans l'affemblée . Attentat horrible , dit- il,qui
blefloit la Justice Divine & l'Autorité Royale , &
qui ne pouvoit , fans danger , refter impuni ! Il
conclut par demander l'avis de la Chambre fur
ce qu'il avoit à faire.
Sofnowski , Notaire de Lithuanie & Nonce de
Brzefc , prit alors la parole ; il allégua une loi
qui affuroit l'immunité de toutes les Cours de
Juftice avec lesquelles cette Chambre a du rapport
, & pria le Directeur de le rendre auprès de
Sa Majefté pour la fupplier de pourvoir à la
fûreté des délibérations .
Borch , Chambellan & Nonce de Livonie , répondit
qu'il n'étoit pas d'avis qu'on importunât
Sa Majesté à ce fujer , ni qu'on procédât à aucun
jugement dans la Chambre ; il propofa qu'on
mit les arbitres , auteurs de l'attentat , entre les
mains des Gardes du Grand Maréchal.
Plufieurs Nonces fe leverent à la fois , & demanderent
les uns qu'on jugeât l'affaire dans la
Chambre , les autres que la décision en fût remiſe
au Roj & au Sénat,
NOVEMBRE. 1762 . 209
Sofnowski , Notaire de Lithuanie , s'étendit encore
fur l'énormité d'un tel crime qui intéreſfoit
même la Perfonne facrée du Roi , & demanda
qu'on en fit part à S. M. & au Sénat.
Le Prince Lubomirski , Général de l'avant - gar
de de la Couronne , propofa de s'aflurer fi le Comte
de Brulh n'étoit pas la caufe du tumulte , qui
cefferoit , dit - il , dès qu'on en connoîtroit la fource.
Karczewski , Nonce de Liwe , répondit que
tout le Palatinat de Maſovie garentisfoit la légitimité
de l'élection du Comte de Brulh pour Nonce
de Warlovie. Poniatowski répliqua qu'on n'avoit
rien à alléguer contre le Palatinat de Maſovie , &
qu'on en vouloit à la perfonne feule du Comte de
Brülh.
Le Directeur de la Chambre prit encore la parole
pour demander fi l'on étoit d'avis , ou qu'il fe
rendît chez le Roi pour lui en faire part , aulſi bien
qu'au Sénat , ou qu'on nommât des Nonces pour
cette commiffion. Plufieurs Nonces opinerent à ce
qu'on fît dans la Chambre même des recherches
contre les coupables ; mais les opidions , étant toujours
oppofées, le Directeur demanda encore l'avis
des Nonces fur la manière dont il falloit faire part
au Roi de cette affare. Poniatowski infifta & demanda
qu'on rompît la léance, ou qu'on déclarât
l'auteur des troubles.
Sofnowski propofa de différer le jugement
de l'affaire , & de nommer des arbitres pour la
difcuter. D'autres Nonces s'oppoferent à cet avis ,
& demanderent qu'on terminât la ſéance.
Latowski , Chambellan & Nonce de Cracovie ,
fe récria vivement contre l'affront qu'on avoit fait
à la Chambre & à toute la Nation , & pria le Directeur
d'en inftruire Sa Majeſté . Le Prince Chartorişxi
, Nonce de Ruffie , demanda avec fes Col210
MERCURE DE FRANCE .
légues qu'on déclarât l'auteur du défordre , ou
qu'on mit fin à la féance . Le Directeur , voyant
qu'il étoit impoffible de concilier les opinions , &
que la plupart des Nonces demandoient que la
féance fût rompue , reprit la parole , & dit , que
l'attentat qui s'étoit commis contre la sûreté & l'ordre
de l'affemblée , intéreffant tous les Membres ,
chaque Membre devoit concourir à en obtenir fa
tisfaction ; que le temps ne le permettant pas ce
jour-là, il conjuroit tous les Membres , par leur
amour pour la Patrie , de réparer, le jour fuivant,
ce qu'ils n'avoient pu faire ce jour- là . Il finit fon
Difcours par demander à Dieu qu'il infpirât à tous
les coeurs l'union & la concorde ; & la féance fut
renvoyée au lendemain à huit heures.
ARTICLE VIII.
ECONOMIE ET COMMERCE .
PRIX des Grains dans le courant du
mois dernier, & fur- tout vers le milieu
du mois ; les Grains à Paris fe vendoient
à la Halle.
FRROMENT , le feptier , 15 liv. 5 ſ. à 16 live
13. f. 4 d.
Froment nouveau , 12 liv. 10 f. à 16 liv.
Meteil , II liv .
Seigle , 7 liv. 10 f. à 9 liv. 10 f.
rof.
Orge , 8 liv. 10 à 9 liv. 10 f.
Avoine , 17 liv . à 19 liv. 10 f.
Avoine nouvelle, le feptier , 15 à 17 liv. 10 f
NOVEMBRE. 1762. 211
Avoine en banne , 16 à 16 liv . 10 f.
Farine blutée , le boiffeau , 1 l . 3 f. 9. d. à 1. 1. 8f.
Remoulage , idem , 1 liv. 6 f. à 1. liv. 10 f..
MENUS Grains , fuivant leurs diffé
rentes qualités.
Lentilles , le feptier , 26 à 44 liv.
Lentilles à la Reine , 18 liv . à 26 liv.
Haricots , 28 à 36 liv.
Ronds , 26 liv.
Poids verds
Gris , 19 liv.
33. à 52 liv.
Féverolles , 17 à 20 liv.
Vefce , 18 à 20. liv .
Millet , le feptier, 22 liv.
Navette, 19 à 20 liv.
Geniévre , liv.
Chenevis, 13 liv. à 15 liv. 10 f.
Sarafins , 8 à 9 liv.
Féves Suiffe , 36 liv.
Senevé , 52 liv.
IS
Luzerne , le boiffeau , 7 liv . 15 f. à 8 liv.
VENTE des Marchandifes qui font dans
les Magafins de la Compagnie des
Indes , à Paris , à l'Orient & à Breft.
Cette Vente a commencé à Paris le 25 Octobre
, & fe continue en la manière accoutumée ,
au plus offrant & dernier enchériffeur.
Caffé de Moka à Paris .
A vendre avec fes défauts , dont la livraiſon
fera faite dans le Magafin à ceux qui en feront les
Adjudicataires, & de fuite fans interruption , quand
le tas aura été commencé ,fans pouvoir reburer ,.
212 MERCURE DE FRANCE.
pour quelque raison que ce puiffe être , aucune
balle , à moins qu'il ne s'en trouve d'une avarie
marquée au Caffé , qui fera diminuée fur le lor
qui fera réduit d'autant , fans que l'Adjudicataire
puiffe prétendre une autre balle en remplacement,
& encore fans pouvoir ceffer un côté où la livraiſon
aura été commencée.
Il y a 219c00 livres de Caffé de Moka du Levant
qui feront vendues en plufieurs lots , & fous différens
numéros , pour la facilité des acheteurs. Les
lots feront environ de trois balles, & on accordera
pour tare & trait 21 liv. par balle , & le Caffé
en facs de toile fans jonc pour tare & trait 6 liv.
par fac.
Les enchères ne feront point reçues en deniers
rompus , mais de trois en trois deniers.
Caffé de Bourbon , à l'Orient.
Qui fera pefé à la livraiſon par deux balles. La
quantité eft de $ 17000 liv. pefant , dont les lots
feront de so balles , tare & trait 6 liv . par balle
de toile & fimple jonc.
Caffé de Bourbon , à Brest.
La quantité eft de 223 400 liv , chaque lot eft de
so balles , tare & trait 6 liv . par balle de toile &
fimple jonc. Pour celles qui ont avariées , tare &
trait s liv. pour cent.
Poivre criblé , à l'Orient.
Ilfera livré avec tous les défauts , à l'exception
de la pourriture , & mis à la balance par deux
facs. Les lots font de 21 facs , tare & traits pour
cent. La quantité eft de 20000 pefant.
Rottins , à l'Orient .
Longs & bons , à vendre au cent pefant & a
NOVEMBRE. 1762
213
pour cent de tare & trait , il y en a une partie
avariée qui forme des lots différens ; le plus fort
lor eft de 32 so liv, & le moindre de 600 liv.
Gérofle , à Paris.
A vendre dans l'état où il fe trouve , tare &
trait 2 pour cent fur le net. Il y a une caiſſe peſant
environ 330 liv.
Saifies de Paris.
Toiles de coton & mouſſelines unies , 9989.
aunes à
es à vendre , & 320 aunes de Mouffelines brodées
, qui feront plufieurs lots , fuivant leur différente
qualité.
Caffé de Bourbon faifi à Paris , à livrer en balles
refaites , tare & trait 6 liv. par balle .
Caffé des Ines , idem. emballé en fimple toile
fans jonc, tare ecrite.
Saifiesfur les Vaiffeaux.
Caffé de Bourbon à l'Orient en balles refaites ,
tare & trait 6 liv. par balle."
Poivre criblé à l'Orient, tare & trait 3 liv. par
fac .
Les
marchandiſes feront payées comptant ou
en lettres de change bien acceptées entre les mains
du fieur de Mory, Caiffier général de la Compagnie
des Indes à Paris.
Lefdites marchandifes feront livrées à Paris
celles qui y font : à l'Orient & à Brest celles qui
s'y trouvent , aux Adjudicataiies ou aux Forteurs
de leurs ordres , fur un permis de livraison que la
Compagnie fera délivrer à cet effet à Paris.
214 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure de Novembre 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 30 Octobre 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREMIER.
EPITRE à M. Briffonet. Par M. l'Abbé Clément
, Chanoine de S. Louis du Louvre.
STANCES à Rofette.
HYMNE de l'Affomption , traduite de Santeuil.
VERS à M. Dantel , jeune Graveur &c.
ABDALLAH & BALSORA , Conte Oriental.
VERS à Mlle L. C.
SONGE à Madame ***
EPITRE à M. le Chevalier de G..
A Mile *** & c.
P.S
10
II
I3
ibid.
25
25
ibid.
28
24
30
31
"
IMPROMPTU fur la Révolution qui vient d'arriver
en Ruffie.
A Madame la Marquise de Paulmy , revenue
de Pologne.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
DISCOURS contre la Poftéromanie , ou le
defir de perpétuer ſon nom .
IMITATION du Monologue de Caton dans la
Tragédie Angloife de ce nom.
37.
49
NOVEMBRE, 1762, 215
LA Chauve-fouris & le Chaffeur , Fable.
VERS écrits fur un tranſparent .
LETTRE à M, De la Place.
sa
55
ibid
VERS à Venus. 57
VERS adreflés à Madame de *** &¿¢. 60
ENIGMES. 63
LOGOGRYPHES.
65 & 65
CHANSON.
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
7.0
NOUVELLE Verfion des Pleaumes , faite fur le
Texte Hébreu . Par les Auteurs des Principes
difcutés.
DISCOURS fur la queftion propofée , fçavoir
fi la Langue Françoife eft parvenue
à la perfection , &c.
L'ART de fentir & de juger en matière de
Goût.
FABLES nouvelles , divifées en fix Livres.
SUITE de l'Atlas Méthodique & Elémentaire
de Géographie & d'Hiftoire , par M.
Buy de Mornas , Géographe de Mgr le
Duc de Berry. Seconde Partie.
ANNONCES de Livres.
79
93'
97
100
103 &fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES.
EXTRAIT de la Séance publique de l'Acadé
mie des Sciences , Arts , & Belles- Lettres
de DIJON de l'année 1762 .
ASSEMBLEE publique de l'Académid de LA
ROCHELLE , tenue le 8 Avril 1761 .
AESEMBLEE publique de l'Académie de Ļ▲
ROCHELLE , tenue le 28 Avril 1762.
SEANCE publique de l'Académie des Belles-
Lettres de MONTAUBAN,
107
120
A
126
132
216 MERCURE DE FRANCE .
ACADEMIE des Belles- Lettres de MONTAUBAN
.
SEANCE publique de la Société Littéraire de
CHAALONS-Sur- Marne,
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences.
MEDECINE.
BIBLIOTHEQUE choifie de Médecine , tirée
des Ouvrages périodiques tant François
qu'Etrangers. Par M. Planque , Docteur-
Méd.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
GEOGRAPHIE .
ATLAS Moderne , ou Collection de Cartes
fur toutes les parties du Globe terreſtre.
GRAVURE.
ARTS AGRÉABLES .
PEINTURE.
EXPLICATION des différens Jugemens fur
134
137
153
169
171
la Peinture.
171
MUSIQUE. 190
ART. V. SPECTACLES.
SPECTACLES de la Cour à Fontainebleau. 192
OPÉRA.
166
COMÉDIE Françoife. 197
COMEDIE Italienne. 200
ART. VI . Nouvelles Politiques. Ibid.
ART . VII. Cérémonies publiques.
ART. VIII . Economie & Commerce .
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
208
210
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
DECEMBR E. 1762 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Cochin
Filiusinve
PapillonSaulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis à-vis la Comédie Françoiſe .
Chez PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON
Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port, les paquets &
lettres
,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize
lumes , à raifon de 30 fols piece.
vo-
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
parvolum. c'est -à-dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des &
A ij
pays étrangers , qui voudront faire ve
nir le Mercure , écriront à l'adreffe cideffits.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année . Il y en a juſqu'à
préfent quatre-vingt- quatre volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , fe trouve à la fin du
foixante-douxiéme .
DE
ZA
MERCURE
DE FRANCE.
DE CEMBRE . 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA GAIE TÉ ,
ODE AUX FRANÇOIS .
Tor or qui déteftes les allarmes ,
Paifible & riante gaîté ;
O charmante Divinité !
Aujourd'hui je chante tes charmes.
Prête à ma lyre ces doux fons ,
Qui des Chaulieux , des Fontenelles ,
THEQUE
LYON
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Des La Fares & des Chapelles
Ont immortalifé les noms.
François , de votre Souveraine
Je veux célébrer la douceur ;
J'y réuſſirai : dans mon coeur
Je ne fens ni chagrin ni peine.
En vous infpirant des bons mots ,
La gaîté vous prouve fon zéle :
Combien de fois en faveur d'elle ,
On afait grace à vos défauts !
2
Chez vous l'heureux talent de plaire
Se reconnoît facilement ;
La bienséance & l'agrément
Du François font le caractère :
Doux , humain , plein d'aménité ,
Votre esprit toujours agréable
Montre la joie inféparable
De l'attrayante urbanité.
Vous avez reçu pour partage
De la Nature cent bienfaits :
Je vois dans tous beaucoup d'attraits,
Mais furtout dans le badinage.
Quiconque voit les riches dons
Dont vous a comblé cette mère ;
S'il vous parle en homme fincère ,
Il vous nommera fes Mignons.
DECEMBRE. 1762.
Ami de la mélancolie ,
Peuple fage * , Peuple rêveur ,
Vous blâmez la joyeuſe humeur
Qui fait les charmes de la vie ;
Mais votre taciturnité
Vient d'une trop fière indolence :
Ah! fi vous étiez nés en France ,
Vous n'aimeriez que la gaîté.
Quand dans les Faftes d'Uranie
Nous voyons vos brillans ſuccès ,
Profonds , mais trop triftes Anglois ,
Nous les voyons fans jaloufie.
Toujours gai , toujours amusant ,
Avec un efprit doux , facile ,
Le François d'une main habile
Prend le compas en badinant.
De votre Homère atrabilaire
Nous faifons fûrement grand cas :
Mais ne nous avouez -vous pas
Que la France a produit Voltaire?
Vantez donc moins votre Milton ,
Qui triftement chanta les Diables ;
Et parmi nos Auteurs aimables ,
Voyez plus d'un Anacréon.
* L'Espagnol.
A iv
33 MERCURE DE FRANCE.
Ces ennemis de l'allégreffe ,
Ces Philofophes orgueilleux
Au vifage pâle , hideux ,
Ne connoiffoient point la fageffe ;
Elle ne fuit point les plaifirs :
Elle rit , elle eſt ſociable :
Etre riante , douce , affable ,
Voilà l'objet de fes defirs.
Vous qui du farouche Portique
Suivez le code rigoureux ,
Mettant la vertu fous nos yeux ,
Avec un air mélancolique :
Eft-ce affez par vos bons avis
De nous la rendre reſpectable ?
Il faut encor la rendre aimable
En l'ornant des jeux & des ris.
François ! ô Nation heureuſe !
Ornement de cet Univers !
Dans la peine & dans les revers
Ayez encor l'âme joyeuſe.
On prône partout vos vertus :
Si jamais la mélancolie
Vient empoisonner votre vie ,
Dès-lors on n'en parlera plus.
Par M. JANNIN , Solitaire dans les montagnes
de Bugeyprès de Belley.
DECEMBRE . 1762 .. 9
LE MOINE AU ,
FABLE.
CERTAIN Moineau , grand freluquet ;
Petit- maître dans fon engeance ,
Sans jugement quoiqu'ayant grand caquet ;
Fut las un jour de vivre en France.
( La France étoit, dit- on, le lieu de fa naiffance )
Il prit le parti de courir
Et fe mit d'abord en voyage ;
Ce n'étoit pas je crois pour devenir plus ſage ;
Il ne fçavoit point réfléchir ,
Quoique déja d'un certain âge.
Parmi les Moineaux Etrangers
Il blâma tout : coutumes , loix , langage
Et fit de tout un badinage :
Ce métier n'eſt point fans danger ,
Comme aisément on le peut croire
En lifant jufqu'au bout l'hiftoire.
Partout fi fort on le berna ,
Que bientôt il abandonna
De voyager fa fotte envie ,
Et retourna dans fa Patrie.
Petits- Maîtres François , dans ce petit tableau à
J'ai dépeint vorre fuffifance :
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Entre vous & ce vain Moineau
Ne voit-on pas beaucoup de reffemblance ?
Par le même
EPITRE ou réponse à CHARMANT. *
CHARMANT , j'ai reçu votre proie **
Et vais la croquer avec joie ;
Mais votre lettre eft un tréfor
Qui me flatte bien plus encor.
Auffi quel fameux Secrétaire
Vous a prêté fon miniſtère ?
Les plus habiles d'entre nous
Ont fait le même choix que vous.
Si
pour étendre la Doctrine
1
*
Il prenoit à la Gent canine ,
Par un confeil fage & prudent ,
! Un jour , la glorieuſe envie
De former une Académie ,
Vous en feriez le Préfident.
Et nul inftruit à votre école
Ne dormiroit au Capitole. **
*Ceft le nom d'un Chien appartenant à M. DE
FOUCHY , Secrétaire de l'Acad. des Sciences.
** Un Faifan.
Lorfque les Gaulois fe préfentérent au Capitole
, les Chiens qui le gardoient étoient endormisa
DECEMBRE. 1762. 11
Leger , fouple , adroit , aviſé ,
Toujours vigilant & rufé ,
Soit au logis , foit dans la plaine ,
Vous triomphez tout d'une haleine,
Si ce trop aimable Chaſſeur
Contre un Sanglier en furie ,
Vous avoit eu pour défenſeur ,
Il n'auroit pas perdu la vie ;
Et Vénus , jettant les hauts cris ,
N'eût point pleuré fon Adonis ;
On n'eût point vit dans les contrées
Courir les Nymphes éplorées ,
Et gémir d'un lugubre ton ,
Sur le fort de ce Céladon.
Charmant , par fon noble courage
Du Monftre eût étouffé la rage ;
Charmant , qui réfute fi bien
Le ſyſtème Cartéfien.
Quand fa carrière fera clofe,
Digne alors de l'Apothéoſe,
On verra , près de Procyon
Briller fa conſtellation .
Ce furent les Oyes qui par leurs cris avertirent
les Romains. Depuis ils faifoient mourir chaque
année un Chien ; ils le promenoient avec ignominie
dans les rues de Rome , & traînoient à fa fuite
dans une espèce de Char une Oye.en triomphe,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
O combien , à fa decouverte ,
Sur mainte montagne déferte
Verra-t-on braquer dans la nuit ,
Télescopes à long conduit ,
Et calculer , fans aucun doute ,
Son lever , fon coucher , fa route ,
Tracer , dans la Sphère des Cieux ,
Ce Phénomène précieux ,
Pour que Fouchy dans fon Hiftoire ,
De fon Chien célébre la gloire ,
D'après le Monnier , Caffiny ,
Mairan , Clairault & Maraldy.
VERS à S. A. S. Mgr le Prince DE
CONDE , au Camp de WESHDA ,
le 16 Septembre 1762.
MA Mufe timide & fauvage
N'a jamais chanté les Héros ;
Il eft des grâces pour tout âge ,
Chaque faifon a fes travaux .
LeSoleil ouvrant la carrière
Lance des feux moins violens :
Malheur au Nocher téméraire
Qui s'embarque avant le beau temps.
La jeuneſſe ardente & bifarre
Dans les écars impétueux ,
D'un vol hardi monte , s'égare ,
DECEMBRE . 1762. 13
Et dans l'immenſité des Cieux
Retrouve le deftin d'Icare ,
Finit comme ce malheureux.
Je laiffe emboucher la trompette
A qui fçait en tirer des fons :
Ma muſe timide & difcrette
Aux ris confacra fes chanfons.
Tout ce que chantera Voltaire ,
Elle le penfera tout bas.
Mes yeux attachés fur les pas
Suivront Condé dans fa carrière :
Ses actions & fes foldats
Diront ce que je pourrai taire.
En cinq jours gagner deux combats :
Son Ayeul eût- il pu mieux faire !
Paris le rappelle en ſon ſein
Avec mille cris d'allegreffe ;
Les ris , les jeux & la tendreſſe
Sément des fleurs fur fon chemin.
Cupidon jaloux de Bellonne ,
Veut mêler un myrthe amoureux
Aux lauriers dont Mars le couronne
Les Héros doivent à fes feux
Au moins un tribut dans leur vie.
Achille aima : Condé s'en rit ;
Et l'Amour dit avec dépit ,
N'est- il plus de Déidamie ?
Revenez , aimable Héros ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Entre les bras de la Victoire
Vous délaffer de vos travaux :
Les plaifirs , enfans du repos,
Vous préparent une autre gloire.
Témoin de vos fuccès brillans
J'oferai les chanter peut-être :
Aimer , protéger les talens ,
C'eſt affez pour les faire naître.
DIALOGUE DES MORTS.
JUSQU'A quel point les hommes
peuvent-ils êtrefemmes , & les femmes
devenir hommes ?
SARDANAPALE , Roi d'Affyrie.
TALESTRIS , Reine des Amazones.
SARDANAPALE , s'éveillant.
EHH bien , qu'eft- ce ? Que voulezvous
? Quelle eft cette cruelle bizarrerie
de troubler ainfi mon repos?
TALESTRIS.
Le fommeil de la mort n'eft - il pas
affez long?
SARDANAPALE.
Vous m'avez interrompu dans TenDECEMBRE
. 1762 . ་ ་
droit le plus intéreffant d'un fonge
agréable.
TALESTRIS.
Eh ! mon Dieu , regrettez-le moins ,
vous le retrouverez .
SARDANAPALE .
Non , c'en est fait , vous en avez coupé
le fil ; comment le renouer ?
TALESTRI S.
Il faut que le Ciel vous ait fait naître
bien frivole , bien éfféminé , bien foible
, pour avoir confervé jufques chez
les Morts , l'impreffion de vos goûts
naturels & de vos premiers penchans 1
SARDANAPALE.
Vous avez bien gardé les vôtres.
TALESTRIS.
Quelle comparaifon ! Nous perdons
moins à devenir hommes , que vous ne
perdez à paroître femmes.
SARDANAPALE.
Vous décidez comme un fait ce qu'il
faudroit mettre en queftion.
TALESTRIS.
Tout feroit pour moi ... N'eft-ce pas
en effet une chofe bien honnête & bien
que de voir tous lesjours à midi
moble , que
16 MERCURE DE FRANCE.
le Roi d'Affyrie à fa toilette comme
une femme ? ..
SARDANAPALE.
Il est en effet bien plus décent , &
plus agréable de voir la Reine des Amazones
occupée dès le matin du foin de
faire faire l'exercice à fes troupes rangées
en bataille dans une Place d'armes .
Et
TALESTRIS.
que dites - vous du Maître de l'un
des plus grands Empires du Monde , inquiet
fur la maniere de placer à propos
une mouche , ou de mettre fon rouge
avec avantage ?
SARDANA PALE.
Une femme endoffant la cuiraffe
coëffant le cafque , & ceignant le cimetèrre
me paroît encore plus déplacée.
TALES TRIS.
Je ne fais que le paroître , & vous l'ê
tes réellement.
SARDANAPALE.
J'aurois penſé de vous la même chofe
TALESTRIS.
I eft temps de vous défabufer. Les
loix que vous avez jugé à propos de
nous impofer, vous ont donné fur nous
DECEMBRE . 1762. 17
un avantage qui n'eſt ni dans l'ordre de
la Nature , ni dans celui de la Justice &
de la Raifon . C'eft une ufurpation, nous
réclamons contre cette violence , & nous
reprenons nos droits.
:
SARDANAPALE.
Dites que vous les multipliez à nos
dépens les foins aimables font votre
partage ; les tranquilles occupations
vous ont été deſtinées de tous les tems.
TALES TRIS.
Pourquoi donc vous en êtes-vous emparés
? Vous avez quitté votre rôle ,
nous avons changé le nôtre.
SARDANAPALE.
C'eft de votre part une hardieffe in excuſable
d'avoir ofé vous élever jufqu'à
nous.
TALESTRIS.
C'eft de la vôtre un terrible aviliffement
, que votre féxe n'ait pas rougi de
defcendre jufqu'au nôtre.
SARDANAPALE.
C'eft au Supérieur à fe mettre à la
portée de celui qui eft au-deffous de lui .
TALESTRIS.
Les grandes âmes fçavent fe mettre
18 MERCURE DE FRANCE .
à côté , & fouvent même au-deffus de
tout ; vous ne poffédez , ce me femble ,
aucunes qualités , aucuns talens , aucunes
vertus auxquels nous ne foyons en
droit d'afpirer.
SARDANAPALE.
Que n'ajoutez-vous d'atteindre ?
TALESTRI S.
Pourquoi non ? L'éducation feule
nous en empêche... Nous reprenons ce
que vous nous avez dérobé ; le Courage
, la Force , le Pouvoir & la Fermeté..
SARDANAPALE.
Et nous , la Délicateffe , la Douceur
& les Grâces.
TALESTRI S.
Vous ne les acquérez , vous autres
hommes , qu'aux dépens des facultés
éffentielles qui vous caractériſent.
SARDANA PALE.
Et les femmes ne nous imitent jamais
qu'aux dépens de leurs agrémens.
TALESTRI S.
C'est troc pour troc.
SARDANA PALE.
Et voilà le mal ! ... Ce feroit une nouDECEMBRE.
1762. 19
velle acquifition que chaque féxe devroit
faire , & non pas un échange.
TALESTRI S.
Vous voulez ne rien perdre !
SARDANAPALE.
il ne
Pour que vous n'y perdiez pas ,
faut pas que vous ceffiez d'être femme
pour devenir homme.
TALESTRI S.
Ni par conféquent que vous ceffiez
d'être homme pour devenir femme.
SARDANAPALE.
Juftement , il ne s'agit point de changer
fon état; il n'eft queftion que de l'enrichir
: c'eft à notre fexe. à joindre vos
grâces à la folidité qui ne lui eft point
conteftée ; & c'eſt au vôtre à nous emprunter
quelque chofe de nos qualités
éffentielles , fans rien perdre des agréables
que nous fommes fort éloignés de
lui difputer : En devenant hommes jufqu'à
ce point , les femmes fortifieront
notre attachement; en devenant femmes
jufques-là , les hommes rendront le
vôtre plus durable & plus doux. Le
contraire déplace tout , & ne rend perfonne
heureux .... Nous avions paffé
le but vous & moi : fouhaitons que nos
20 MERCURE DE FRANCE .
Succeffeurs profitent de notre éxpérience
pour fe renfermer dans le vrai .
VERS pour mettre au bas du Portrait
de M. l'Abbé GOU JET gravé
M. AUDRAN.
par
QUI
,
ui ne reconnoîtroit à ce front , à ces yeux ,
Et le coeur & l'efprit de ce Sçavant affable ,
Doux , modefte , obligeant , docte , laborieux ?
Non moins fage Ecrivain , que Citoyen aimable ,
A l'Eglife , à l'Etat , aux Lettres précieux ,
11 leur voua fon coeur , fon fçavoir & fa plu
me.
Qu'outragé par les ans ce portrait le confume
!
Ses travaux , les écrits le peindront beaucoup
mieux.
Par un Ch. Reg. D. S. G.
QUATRAIN écrit fous le Chiffre de
Mlle *** au- deffus duquel fe voit
une Colombe tenant une
dans fon bec .
couronne
DOUCEUR , Grâces , Vertus , Talens ,
DECEMBRE. 1762 . 21*
Colombe , ma belle mignonne ,
Sont quatre points chez Julie éminens :
A qui donnez-vous la Couronne ?
Par M. GUICHARD .
2
LE BONHEUR ,
CONTE imité de l'Anglois.
LES Faftes brillans de l'hiſtoire
D'un Roi d'Ethiopie ont confacré les traits.
A la palme de la Victoire
Seged venoit d'unir l'olive de la paix:
Il ſe vit entourré des rayons de la gloire ,
Et proféra ces mots dont la noble fierté
Des Rois de ces climats foutient la majeſté .
» De mes heureux travaux j'ai rempli la carrière.
›› Je m'aſſis ſur un Trône affermi par mes mains ;
» Et je vois à mes pieds la foule des humains
>> Confuſement mêlés ramper dans la pouffière.
» Des rochers Abyffins le Nil précipité
» Arroſe en ferpentant mes campagnes fécondes .
» Je dirige à mon gré la courſe de ſes ondes ;
>> Et l'Egypte à mes dons doit ſa fertilité.
>> J'ai vu mes ennemis affoiblis par leurs
pertes ,
» Retirés dans le fond de leurs fables brulans ,
» Me livrer leurs Villes défertes.
» De bataillons nombreux mes plaines font couvertes
;
&
22
MERCURE DE FRANCE.
» Et je fontiens des Rois les Trônes chancelans.
>> L'amour de mes Sujets cimente ma puiffance.
» Sur mes côteaux & fur mes champs
» Les Dieux ont incliné la corne d'abondance ,
» Et je vois s'élever les rameaux floriſſans
>> Des Arts que l'opulence appelle dans mes Villes
;
» Tout l'or des Nations qui viennent dans mes
>> Ports
» Dépoſer leurs tributs ferviles ,
› Coule dans mes canaux , &groffit mes tréfors.
» Du vafte cercle de ma vie
Tous les points font marqués par autant de
>bienfaits ;
» Et les voutes de mon Palais
» Portent dans mon âme ravie
» Les voeux des Peuples fatisfaits .
» Ne fçaurois-je jouir du bonheur que je donne ?
» Faut-il
que de mon coeur l'éffroi chaſſe la paix ?
>>Et que mon front chargé du poids de la Couronne
>> Soit fans ceffe couvert de nuages épais ?
» Loin du bandeau facré mon oeil voit diſparoître
» Cette férénité qui régne dans le coeur
» Des efclaves tremblans qui m'appellent leur
» Maître.
>>
Seged , ouvre ton âme aux rayons du bonheur ;
>> Et fois heureux enfin , s'il eſt vrai qu'on peut
» l'être!...
Il dit: & dépofant dans le fein du loifir
DECEMBRE . 1762 .
23
Le Sceptre dont l'éclat peut éblouir un Sage ,
Seged crut du bonheur pouvoir faifir l'image
Dans l'aſyle enchanté qu'habite le Plaiſir.
Au milieu d'un beau lac dont la vaſte étendue
Se perd dans l'horiſon , fait , échappe à la vue ,
S'élevoit un Palais où l'art induſtrieux
Raſſembloit les beautés qu'il prête à la Nature ;
Au preſtige de la Peinture
Le burin ajoutoit fes traits ingénieux ;
De l'art de Phidias la magique impoſture
Donnoit la vie au marbre où refpiroient les Dieur;
L'un à l'autre enchaînés , les Talens & les
Grâces
Paroient la volupté des rofes du Printemps ;
Et l'Amour volant fur leurs traces ,
'Accordoit à leurs voix la douceur de fes chants.
» Ce féjour , dit le Roi , m'offre un bonheur
» facile ;
Le plaifir prendra foin d'écarter les foucis
» Dont l'effain importun vole d'une aîle agile ,
>> Autour du Trône augufte dù les Rois font
>> affis.
» Le bonheur eft dans cet afyle ;
ככ
J'y verrai mes jours éclaircis
» Couler parmi les fleurs comme une onde
>>
"
>> tranquille.
Je fçais qu'un long repos n'eft pas fait pour
>> les Rois ;
Qu'un moment peut ternir quarante ans de
>>
fageffe ,
24 MERCURE DE FRANCE .
» Mais que le devoir parle , & je vole à fa
voix :
>> Du repos des humains qui s'occupa fans ceffe ,
» D'un inftant de loifir a bien acquis les droits.
Seged fe livre enfin à la joie imprudente
Que l'efpoir d'être heureux fait paſſer dans fon
coeur.
Son âme avide , impatiente ,
S'occupe des moyens d'affurer fon bonheur.
Une foule d'objets à les yeux fe préſente ;
Incertain , il balance , il craint de fe tromper :
Il veut les faifir tous , & les laiffe échapper.
Des heures précédé dans fa courſe rapide ,
Le Temps agile s'envoloit ;
Et des cieux où fon char rouloit ,
Le Soleil s'abbaiffoit fur la plaine liquide .
Le Prince fur le lac porte un regard troublé ,
Et du Soleil chouchant , il apperçoit l'image .
» Tel eft, s'écria- t- il , de regrets accablé ,
» Le long jour de la vie ! ... on le trouve écoulé
» Avant d'en connoître l'uſage .
Il preffe fon fein palpitant ;
Et fa main arrachant dans fa douleur profonde ,
Le bandeau des Maîtres du Monde ,
Dans les bras de Morphée , il tombe en s'agitant.
Le lendemain Seged ordonnant l'allégrelle ,
Défendit qu'on ofât paroître devant lui :
Avec un front chargé des ombres de l'ennui.
Un
DECEMBRE. 1762. 25
Un Edit pour la joie enfanta la trifteffe .
La contrainte appella le fourire affecté
Et chaque Courtifan jouant fon perſonnage
Sous le mafque de la gaîté ,
Prit foin de compoſer fon air & fon langage.
Des pénibles éfforts de quelques Beaux- Eſprits
Seged ne put tirer que de froides faillies ,
D'infipides plaifanteries ,
Et toujours la grimace à la place des ris.
» Rappellons , dit le Roi , la Liberté bannie ;
» Le Plaifir difparut fitôt qu'on le força :
» Donnons un libre éffor aux élans du Génie.
On révoqua l'édit & l'ennui s'éclipfa.
Déja la nuit couvroit de voiles favorables
La cabane du pauvre , & le Palais des Dieux ;
Et l'on voyoit briller les flambeaux innombrables
Attachés aux lambris des Cieux.
Du fom meil les aîles légères
Sous les doigts de Baucis font tomber le fufeau
Sur un Thrône de fleurs endorment les Bergères;
Et des mains du Cyclope arrachent le marteau.
Sous les ruftiques toits le repos eft facile ;
Et les fonges rians habitent le hameau .
C'eſt en vain que Seged cherche un fommeil trans
quille :
Troublé par des phantômes vains ;
Tantôt il voit du lac les eaux impétueufes
Inonder fon Palais , dévaſter ſes Jardins ;
Lui-même eſt entraîné par les vagues fougueules.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Tantôt ce Prince épouvanté
Voit des brigands du Nord le courage indompté
De fes Etats puiflans renverfer les barrières ,
Et fon Thrône écrafé fous leur bras forcené.
Lui-même il veut aller défendre les frontières ;;
Il fe fent immobile , & fe croit enchaîné .
De ces fonges affreux l'image douloureuſe
Du réveil de Segedfit un réveil d'horreur ;
L'impreffion de la Terreur
Se conferva longtemps dans fon âme orageuſe ;
Et ce jour fut encor perdu pour le bonheur.
Du doux fein d'une nuit tranquille
Le Prince en s'éveillant voit naître un jour ferein.-
Il croit pouvoir faifir un bonheur plus facile
En quittant l'appareil qui fuit un Souverain.
Du Trône & des Sujets il détruit l'intervalle ;
Ecarte les refpects qu'impofe la grandeur ;
Et de la majellé royale
On voit au même inftant éclipfer la fplendeur.
De fa félicité chacun devient l'arbitre :
Par l'exemple du Prince on eft autoriſé.
Il voit que la baſſeſſe eſt eſclave du titre.
On révéroit le Roi : l'homme fut meprifé.
Un de ces vils flateurs dont la bouche coupable
Aux vices du Monarque applaudis tant de fois ,
Fit entendre ces mots que fur l'airain durable
La vérité grava pour la leçon des Rois.
»Voilà donc ce Seged dont l'âme noble & pure
Aux Dieux paroiffoit reffembler !
DECEMBRE. 1762 . 27
» Du vulgaire des Rois il fuit la trace obfcure.
>>Qui lui donna le droit de nous faire trembler ?
» Ce Sage couronné , qui devoit fans foibleſſe
»Avec unSceptre d'or , gouverner les humains ,
<< Dans les bras du repos , flétri par la moleffe ,
» Ternit tous les lauriers moiffonnés par les
» mains !
» Eft- il plus grand que nous s'il à moins de fa
>>
geffe?
A la voix des flatteurs Seged accoutumé
Sent paffer le courroux dans fon coeur enflâmé,
Si néceffaire aux Rois la Vérité l'offenſe.
Sur ce Sujet audacieux.
Il étendoit déja le bras de la vengeance ; ,
Mais l'âme du Héros ouverte à la clémence ,
Fait taire la fierté du Maître impérieux .
Il fçait que la rigueur eft près de l'injuftice ;
Et de la Royauté ce Prince généreux
Remplit en pardonnant le plus noble exercice.
Au pied d'un chêne antique il goûtoit la douceur
Du fentiment de la victoire :
Ce jour marqué par tant de gloire ,
Devoit l'être par le bonheur.
Son efprit fut frappé d'un fouvenir terrible :
Il penfa qu'autrefois , fous un arbre pareil ,´
Il coula dans les pleurs la nuit la plus horrible ,
Quand vaincu , fugitif , il traînoit l'appareil
D'un Roi que le malheur avoit rendu fenfible ;
Ce fouvenir touchant vint déchirer fon coeur,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
L'image de ſes fils fanglans, chargés de chaînes ;7
Honteuſement traînés au char de fon vainqueur ;
S'imprima dans fon fein brifé par la douleur ;
Le calme du repos vint adoucir fes peines.
L'Aurore avoit ouvert les rideaux du Soleil :
Un nouveau jour venoit d'éclore ,
Quand Seged s'arrache au fommeil ,
D'une douce clarté l'horifon fe colore ;
La pureté des airs , la fraîcheur du matin
Raméne fur les fleurs le Papillon volage ,
Et la Rofe fourit , en découvrant fon fein.
Au zéphir dont le foufle agite le feuillage ,
Entouré des Beautés & des Grands de fa Cour ;
Le Prince entra dans un boccage :
Philomène y chantoit le plaifir & l'amour.
De Flore la main embaumée
Verfoit les plus douces odeurs ,
Et de fa robe parfumée
Etaloit les vives couleurs :
Du lac majestueux la furface applanie
Préfentoit un miroir du criftal le plus pur ,
Où du Palais des Cieux la voute réfléchie
De fes pompeux lambris voyoit peindre l'azur ;
D'une voix facile , légère ,
Des Nymphes cadencoient ces fons doux& tou
chans
Que la Beauté ſouvent emprunte pour nous
plaire ,
Quand le Dieu de fon coeur eft le Dieu de fes
chants,
DECEMBRE. 1762 . 29
Les Grâces mefuroient fur le tapis de Flore
: Les pas brillans que Terpficore
A déffinés pour les Amours.
Seged entend , jouit , voit & jouit encore :
Il eft au plus beau de les jours.
Au milieu des plaifirs où fon âme ſe nøye ,
Il goûte encor la volupté
De voir fes Courtifans ivres , pleins de fa joie ,
Se preffer , l'écouter avec avidité .....
Mais d'où partent ces cris d'allarmes ?
L'écho répond au loin à des gémillemens !
Seged fe trouble & voit , en répandant des larmes
,
L'Empire menacé des malheurs les plus grands.
Les ombres du trépas affiégeoient la jeuneffe.
D'un Prince vertueux , l'efpoir de fa maiſon ,
L'unique appui de la vieilleſſe
D'un Père malheureux qui voit finir ſon nom .
Ornement d'un matin , cette fleur fut ternie
Avant que le Soleil eût quitté l'horiſon ;
Et le deuil de la mort couvrit l'Abyflinie.
Ainfi Seged apprit aux Mortels orgueilleux ,
Qu'un efprit plus puiffant que la fageffe humaine,
Conduit l'inévitable chaîne
Des événemens malheureux .
Des plus riches couleurs la Terre eft embellie
La main du Créateur la combla de préſens :
Sa marche fut réglée aux fons de l'harmonie ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Mais elle fut livrée à des Dieux malfaifans .
Dans les airs fufpendus voyez-vous ce génie ?
De ferpens & de fleurs & de fruits raviffans
Il tient une corne remplie ;
Et n'en laiffe fur nous tomber que les ferpens ...
Voilà l'image de la vie !
Par M. LÉGIER.
LETTRE de M. D.... à Madame B....
fur la queftion qu'elle a traitée dans
le Mercure d'Octobre , dernier Volume.
MADAME ADAME ,
Vous ne voulez donc pas que l'Eftime
prévienne les coeurs en faveur de
l'Amour , ni qu'elle lui ferve d'appui.
Prenez garde que pour vous en punir
il ne vous caufe de nouveaux remords
je n'en ferai pas fâché , j'aurois le plaifir
de m'amufer en les lifant , car fans
doute vous ne manqueriez pas de nous
en faire part. Vous voulez , dites-vous ,
détromper des coeurs honnêtes Séduits
par la plus dangereufe des paffions.
Le fera-t- elle moins , fi vous perDECEMBRE.
1762. 31
fuadez? Vous aviliffez l'Amour ; le mépris
que l'on a pour lui , quand on eft
fenfible à fes charmes , conduit les
hommes au libertinage & les femmes à
cette galanterie qui n'en eft pas éloignée
de beaucoup . Si l'on ne fe fait
pas illufion fur l'eftime , on s'en fait fur
autre chofe ; le fort des humains eft
d'aimer , & certes en cela je ne les
trouve pas fort à plaindre. Bien des
femmes n'ont confervé leur repos &
leur tranquillité , ou n'ont évité des foibleffes,
que par la haute opinion qu'elles
s'étoient faites de l'Amour. Si nous
croyons qu'il ne nous procure que le
plaifir des fens , nous ne cherchons &
nous ne trouvons que cela. Vous dites
Madame , avec une franchife admirable
, que vous n'avez jamais plus ardemment
aimé , que ce que vous aviez
moins de raifon d'eftimer : c'est une fatalité
dont je vous plains , mais elle ne
prouve rien ; quelque expérimentée que
vous foyez , vous pourriez bien , avec
le flambeau de l'expérience , vous égarer
encore ; & ne prenez pas ceci , Madame
, pour une offenfe. Quoique vous
en dificz , je ne croirai point qu'en s'avifant
de devenir plus eftimable pour
vous plaire davantage , on ne vous inf-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
pireroit que l'ennui. Je ne vous jugerai
point fur un pareil aveu , après avoir
vu des hommes pleins de vertu , aimés,
chéris dans la Société , dont ils font les
délices , auffi connus par la bonté du
coeur que par la fcience & les talens
de l'efprit , fe rendre , avec la plume
plus coupables envers l'Amitié , que
vous ne l'êtes envers l'Amour.
>
L'Amour fondé fur l'eftime eft le
plus durable : proverbe trivial ! Peut- il
être vrai ? il eft fi commun ! Le Vulgaire
imbécille feroit à cet égard auffi
fçavant qu'un Philofophe ? Oh ! cela
n'eft pas poffible .
Le Philofophe , frappé des erreurs &
des préjugés qui gouvernent les hommes
, entre dans l'examen de leurs différentes
opinions , pour trouver la vérité
; avec un efprit jufte , une longue
étude & beaucoup de réfléxions , il la
trouve enfin cette vérité ; mais il eft
quelquefois tout étonné de voir qu'elle
n'eft autre chofe que ce que tout le
monde dit & ce que tout le monde
fçait le contraire arrive auffi trèsfouvent.
Je me foumets à votre jugement
Madame , & à celui des Dames expérimentées
dout vous avez formé ún
DECEMBRE . 1762. 33
Tribunal pour juger le Souverain de Paphos
& de toute la Terre. Je vais pofer
des principes , & tâcher de les prou-
-ver , fans prétendre définir clairement
l'Amour . Comme chaque individu de
l'efpéce humaine le fent d'une maniere
relative à fon coeur , à fes fens , à fon
âge , aux circonftances , à l'objet aimé ;
il faudroit pour chaque paffion de ce
genre une définition particulière. Et
d'ailleurs , comment définir un fentiment
& des fenfations , pour en donner
une idée nette ?
,
, Il y a , de l'Amour à l'Amitié de
grandes différences & de grands rapports
; tout le monde fçait cela. En
Amour ce qui différe de l'Amitié
vient des fens , & les rapports appartiennent
inconteftablement à l'âme.
Nous avons abfolument befoin de cette
union , de ce concert de l'âme & des
fens , pour bien connoître l'Amour , ce
fentiment fi délicieux , le plus délicieux
que nous puiffions éprouver , puifqu'il
enflamme à la fois tout notre être , qui
femble encore quelquefois n'y pas fuffire.
Seroit-il poffible que l'objet de notre
tendreffe n'eût de l'empire fur nous
que par les fens ? Quoi ! cet Etre néceffaire
à notre bonheur , que nous
By
34 MERCURE DE FRANCE.
•
chériffons , qui répand fur tout ce qui
-nous environne , fur la Nature entière
fur notre propre éxiftence , un'charme
univerfel ; cet Etre n'auroit aucun accès
à l'âme , n'exciteroit aucune de fes
facultés ? Le croirez-vous , tendres &
vertueux Amans , vous dont la mode &
les travers du monde n'ont point altéré
la délicateffe ? Toute perfonne de fang
froid qui voudra réfléchir , ne le croira
-pas non plus . Ce qui nous eft cher , ce
qui a des rapports intimes avec nous
doit intéreffer l'âme , ou il faut nier fon
éxiftence. Je fçais qu'elle eft abufée par
les fens , mais au moins il faut qu'elle le
foit ; on ne peut fe paffer d'elle en
amour , ou ce que nous fentons n'eft
qu'un appétit groffier , qui ne remplira
jamais un coeur délicat. Or s'il eſt vrai
que l'âme & les fens partagent les
plaifirs de l'Amour , voyons fi l'eftime
peut & doit fe mêler de fes affaires.
L'Eftime n'infpire pas toujours l'Amour
, & toute efpéce d'Eftime n'eft pas
propre à cela ; il eft des gens très-eftimables
avec lesquelles on ne voudroit pas
même vivre en fociété. Une femme ne
doit à un honnête homme qui ne lui
plaît pas , que beaucoup d'égards ; fi
l'Amour pouvoit être un devoir , ce
DECEMBRE . 1762. 35
ne feroit que dans des cas peu fréquens.
Je fçais que l'Eftime eft fouvent fondée
fur des opinions variables au gré des
temps , des circonftances , des paffions
& des préjugés ; mais fouvent auffi elle
eft appuyée fur des fondemens inébranlables
, & brave les opinions. Après
avoir voulu nous démontrer fon inftabilité
abfolue , vous demandez , Madame
, où en feroit le pauvre Amour
qui n'auroit pas d'autre appui. Lui en
connoiffez - vous de plus folide ? Vous
trouvez la froideur de l'Eftime incompatible
avec la flamme petulante dont
notre âme doit être embráfée pour éprou
ver l'Amour. Je ne vois pas en quoi ;
je vois feulement que l'effet ne reffemble
pas à la caufe. Je ne vois pas non
plus que l'Amour doive néceffairement
s'endormir dans les bras de l'Eftime .
Quels font donc les Amans qui , en eſtimant
, n'ont rien à defirer ? Je veux
bien que l'Eftime ne foit pas un fentiment
, mais elle le fait naître très- cer-
*tainement ; elle n'eft , fi vous voulez,,
Madame , qu'un calcul moral : mais ce
calcul ne fe fait pas toujours froidement
& avec lenteur ; il peut fe faire
¿ dans un inſtant ; & quelquefois il nous
iinfpire le plus vif & le plus rendre in
Bayj
&
36 MERCURE DE FRANCE.
térêt. Il n'est peut- être perfonne qui
n'ait fait l'épreuve de ce que je viens
d'avancer. En un mot , qu'est- ce que
l'Eftime ? C'eft une connoiffance fentie
des vertus , des qualités ou des talens
des autres voilà une définition bien
fimple , & je la crois vraie. * Je ne demande
pas fi cette connoiffance peut
toucher l'âme & produire un attachement
( ce n'eft pas un problême ) je
demande fi elle peut y mettre obſtacle.
Oui , quand elle nous humilie ; mais
l'eftime que nous avons pour les autres ,
ne fuppofe pas néceffairement en eux
une fupériorité , comme vous le prétendez
, Madame . D'ailleurs nous pouvons
leur pardonner de nous être fupérieurs
à certains égards , pourvu qu'a
d'autres nous le foyons ou nous croyons
l'être. Il y a plus : communément deux
Amans ne connoiffent à ce fujet ni
l'envie ni la jaloufie , parce que le mérite
de l'un flatte la vanité de l'autre ,
& ne nuit à aucun fuccès.
Une paffion tendre eft un mouvement
de la Nature accéléré par le caprice :
Je penfe qu'elle revient à celle - ci : l'Eftime
eft la connoiffance que nous avons du mérite
des autres , & la juftice que cette reconnoiffance
nous porte ou nous force à leur rendre.
DECEMBRE. 1762. 37
Oui , quelquefois auffi par la vertu ;
vous ne me nierez pas , Madame, qu'elle
puiffe nous attendrir. Un mérite reconnu
, un efprit cultivé , la douce
habitude de fe voir , ont fouvent triomphé
de l'indifférence , fans un extérieur
féduifant. Qu'une perfonne qui nous
infpire l'amour vienne à s'honorer par
une belle action , n'aura- t- elle pas à
nos yeux des charmes plus éclatans ?
Les fens prévenus trompent l'âme , l'âme
prévenue trompe auffi les fens. Laquelle
des deux erreurs eft la plus durable &
la plus précieufe ? On peut avoir des
defirs fans eftime : mais lorfqu'elle accompagne
l'amour , qu'elle le quitte ,
adieu l'amour & pour toujours , il ne
refte plus rien : au lieu que l'empire que
l'objet aimé prend fur notre âme , rend
fouvent aux fens , malgré notre légéreté,
leur premiere illufion. La vertu laiffe
dans le coeur des traits inéffacables :
deux Amans vraiment eſtimables , qui
fe feront tendrement aimés , ne s'oublieront
jamais ; fi l'hymen les unit ,
une flamme plus douce fuccéde à leurs.
tranfports , & la tendre amitié vient
remplacer tout- à- fait l'amour dans un
âgeoù fes feux doivent néceffairement
s'éteindre. La bonté , la générosité, des
38 MERCURE DE FRANCE .
fentimens élevés , tout cela ne nous
enflamme -t-il pas , lors même qu'il n'eſt
pas queftion d'obstacles à nos defirs ?
Ne reconnoit - on point en cela l'effet
de l'éftime ? Nous pourrions nous paffer
d'elle , fi nous n'avions que des fens
à flatter ; mais la plus noble partie de
nous-mêmes ne peut pas demeurer dans
l'inaction. L'amour n'eft ni un fentiment
purement métaphyfique , ni une fenfation
purement phyfique , mais un mêlange
de l'un & de l'autre ; les erreurs
que l'on a fur fon compte ne viennent
que de ce que l'on confond ces deux
idées. L'Eftime au furplus ne peut-elle
fe trouver avec la Beauté , les Grâces ,
Mes Jeux & les Ris ? Quand on eſt eſtimable
, ne peut- on être que cela ? Je
conviens , Madame , que notre coeur
eft fujet à mille égaremens ; mais quelle
eft la paffion qui ne nous égare pas
Je fçais que tout le faux éclat dont
vous nous parlez , eft propre à féduire
les perfonnes de notre féxe ; je ferai feulement
quelques réflexions là - deffus. Ces
êtres frivoles & fuperficiels , que vous
croyez fi dangereux , & qui le font en
ceffet , amuſent toutes les femmes . , &
ne les rendent pas toutes fenfibles ; un
Amant s'eft allarmé plus d'une fois
•
DECEMBRE . 1762 . 39
mal - à
,
- propos à ce fujet. Un Fat ,
qui n'eft que cela quelque agréable
qu'il foit , eft fouvent le dernier
homme qu'une femme voudroit aimer ;
plaire par la frivolité , c'eft tenir l'Amour
par la plus légère plume de fes
aîles . Avouons auffi que fous un air de
fatuité , un homme cache quelquefois
un heureux caractère & d'aimables qua
lités. J'oubliois de dire que ce n'eſt point
l'Amour , mais la galanterie , dont on
s'occupe dans la Société.
Vous trouvez , Madame , l'Amour
un peu vicieux. Pourquoi l'eft-il ? Il ne
corrompt point le coeur , il le trouve
corrompu quand il porte à quelques excès
honteux , ou plutôt les coeurs corrompus
n'en ont jamais fuivi les loix ,
ni connu les plaifirs . Il ouvre l'âme à
tous les fentimens qui font honneur à
l'humanité ; il eft noble , généreux
compatiffant ; on l'a fouvent vu quitter
l'objet de fes foins & de fes defirs ,.
tout ce qu'il avoit de plus cher , pour
tendre aux malheureux une main fecourable
. Jettons les yeux fur l'Afie &
les autres parties du Monde où il fe trouve
enfermé dans des murs inacceffibles ;
partout on ne voit qu'un vil efclavage ,
tune langueur prèfque ftupide & les ra40
MERCURE DE FRANCE.
>
au
vages de la tyrannie. Quel fpectacle pour
ceux qui connoiffent les bienfaits de la
Nature & les droits de l'Humanité , &
qui , comme nous autres François , ont
la liberté d'en jouir ! L'Amour fait
quelques victimes , beaucoup de dupes ;
mais il pourroit faire beaucoup d'heureux
, s'il n'étoit pas traverfé par les
autres paffions. Ce n'eft point de lui
que vient la corruption des moeurs
mais du luxe & d'autres caufes que je
n'éxaminerai point ici. Il peut porter à
des foibleffes ; mais ces foibleffes
fond très-innocentes à l'égard des autres
, font , aux yeux des Philofophes ,
moins criminelles que l'avarice , la
haine , la médifance , & plufieurs autres
vices qui font infiniment plus de
mal , & qui n'empêchent pas de lever
un front altier , & d'éxiger nos refpects.
Ce n'eft pas que je veulle attaquer
la fageffe & la retenue , ni le préjugé
févére qui les conferve ; mais il
faut avoir de l'indulgence & de l'équité.
Enfin , Madame , fi vous regardez l'Amour
comme un petit étourdi , capable
de faire quelque fotife , laiffez - lui la
vertu pour guide . Donnez-nous cependant
vos Remords ; ils pourront en épargner
à d'autres , & nous amuferont certainement.
Je fuis & c.
DECEMBRE . 1762 . 41
ÉPITRE à M. LEMPEREUR , Médecin
de la Faculté de Montpellier ,
réfidant à T. en Bugey.
SANS votre art divin & vos foins ,
J'allois tout droit au Cimetière .
Ce n'étoit qu'un Moine de moins .
Mais , croyez -moi , je fuis fincère ;
J'aime encor mieux être fur terre ,
Et vivre exempt de tous foucis :
Etre Moine & chérir la vie ,
C'est même choſe à mon avis.
N'en parlez pas , je vous en prie ,
Ceci ne fe dit qu'aux amis.
Vous n'avez point cet air févére
Qu'ont la plupart des Médecins ;
En guériffant , vous fçavez plaire :
Vous rendez votre art falutaire
Par des propos vifs & badins ;
Tandis qu'on voit de vos Confrères ,
Des Galliens atrabilaires ,
Dont l'air affaffin & rêveur ,
Dont la farouche & fombre humeur
Et le jargon froid & ftérile ,
Vanté par quelques ignorans ,
Affomment force honnêtes gens ,
42 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il vous auroit été facile
>
De remettre en bonne fanté
Avec quelques grains de gaîté.
Ce fut fur cette triſte engeance
De Milantropes Médecins ,
Que le Térence de la France
Sçut répandre avec abondance
Ses traits cauftiques & malins.
De leurs tudefques Aphorifmes
Affaifonnés de Solécifmes
Il mit, à la Ville , à la Cour ,
Tout le ridicule en plein jour.
Mais , cher Ami , que vais-je dire ?
A Mon renaiffant Apollon
Il n'eſt pas permis de médire
Ni de prendre un femblable ton.
Vous avez remonté ma lyre ,
Je vous dois fes foibles accords :
Je voulois garder le filence ....
Mais peut-on cacher les tranſports
D'une vive reconnoiffance ?
Par M. JANN... Solitaire des Montagnes du
Bugey , près de Belley , le 1 Octobre 17.62.
DECEMBRE . 1762. 43
É PIGRAM ME.
MA voifine ....en elle réunit
Un minois affaffin , une taille élégante ,
Les Grâces , le bon coeur , une voix féduiſante ,
Un riche patrimoine , enfin tout , hors l'efprit .
VERS.
BETY.
POUR
OUR exciter la Charité ,
J'aurois mieux dit , la Générosité )
Des favoris du Tout - Puiffant Neptune
J'avois avec fimplicité ,
Mais dans toute la Vérité ,
Peint ma très- petite fortune .
Hélas ! j'aboyois à la Lune ....
Et dans mon indigence enfin je fuis reſté.
Pourtant le bienfaiſant Mercure
Avoit porté mes defirs & mes voeux
Aux Amateurs de la belle Nature ,
Et je comptois fur un fort plus heureux .
Séxe charmant , dont le coeur eſt ſi tendre ,
Sans vous lailler toucher avez -vous pu m'entendre?
44 MERCURE DE FRANCE.
Vous , qui fçavez fi bien ce que c'eft qu'un defir.
Et combien vaut un inftant de plaifir ! ...
Imiginez celui que j'aurois eu dans l'âme
De recevoir des mains d'une adorable femme
La Conque de Vénus , le beau manteau ducal ,
Le cierge , le damier , le tigre , l'Amiral ,
Le fufeau , l'arrofoir , & la Géographie ;
Le liévre , la fouris , une belle mufique
Le choux , la bulle d'eau , la foie , le drap d'or ,
Les burgans , les murex , & bien d'autres encor
Dont l'immenſe détail ſeroit trop difficile ;
Dieux , ne permettez pas qu'il devienne inutile ,
Procurez-moi plutôt une flateuſe erreur ......
Le bonheur dans un longe eſt toujours un bonheur
;
"
?
Témoins ces doux inftants , où ma chere Corine
Pendant les belles nuits qui fuivent les beaux
jours ,
Prodigue à mes regards , comme aux yeux des
Amours ,
Les appas enchanteurs de fa beauté divine ....
Rien alors , rien ne manque à ma félicité,
Que les charmes certains de la réalité.
Mille rêves déja fur l'article Coquilles ,
Ont rempli mes tiroirs des plus belles Familles !
Mais les rayons du jour que j'ai peine à revoir ,
Font érrer mon calcul , & trompent mon eſpoir !
En vain , je crois tenir la boîte de Pandore ,
DECEMBRE . 1762 . 45
?
Quand mes fens font livrés aux douceurs du fommeil
,
Hélas ! beau fexe que j'adore ,
Je ne trouve plus rien à mon triſte réveil ;
N'importe , il faut qu'avec perſévérance ,
J'attende les trésors de votre bienfaiſance ,
Et fi je les reçois , vous devez bien compter
Que dans mes Vers & dans ma Profe ,
( Autant du moins que je me le propoſe )
J'aurai foin de le raconter. *
Le fieur DALLET avoit omis dans la lifte de
fes Bienfaiteurs les noms de Madame LECAT , de
M. DE CALIGNY &c. mais ce fut une faute d'attention
, & non pas un vice de coeur, il n'a point
ce reproche à fe faire.
LE RETOUR DE LA PAIX .
ENFIN, NFIN , les Dieux touchés des malheurs de la
Terre ,
Vont répandre fur nous mille nouveaux bienfaits;
La PAIX vient d'enchaîner le démon de la Guerre ,
NATIONS , préparez des Autels à la PAIX .
Que mille & mille cris de la plus ſainte joie ,
Annoncent ce bonheur au bout de l'Univers :
46 MERCURE DE FRANCE.
·
Annoncent ce bonheur au bout de l'Univers ;
Des foucis dévorans vous n'êtes plus la proie ;
Célébrez ce grand jour par les plus doux Concerts..
Sur les monceaux fanglans de vos armes brifées ,
Elevez à la PAIX un trône radieux ;
Sur les triftes débris des Villes embrâfées ,
Que fon nom foit béni comme le nom des Dieux..
Chantre du grand HENRY , dont la Muſe immortelle
Confacra tant de fois le beau nom de Louis ;
Pour ce Prince adoré , ranime tout ton zèle ;
Rappelle tes beaux jours : font-ils évanouis ?
Non , Voltaire est toujours le vrai Dieu du génie s
Il a les mêmes feux , & les mêmes talens ;
Il est l'Amant chéri de la belle Uranie ......
J'entends avec tranfport fes fublimes accens.
C'eſt à lui de marquer & le rang & la place
Des Héros dont il va peindre encor les vertus.
A d'autres , à fon gré , fon pinceau fera grace ;
Louis pour les FRANÇOIS lera toujours Tirus .
C'eſt à lui d'affembler fur nos heureuſes rives
Les Bergers & les Jeux , les Ris & les Amours ;
Les Nymphes , les Sylvains & les Graces naïves.
Yont former fous les yeux les plus brillantes
Cours
DECEMBRE. 1762 . 47
Je vois de tous côtés naître mille plaifirs ;
L'Amant le plus heureux , fans ceffer d'être tendre,
Couronné par l'Amour n'aura plus de defirs.
Le Commerce , les Arts , & l'utile Science ,
Vont jouir des honneurs dûs aux nobles Travaux...
Venez , aimable PAIX , au ſein de l'abondance,
Puiflions nous oublier nos chagrins & nos maux !
Par le même.
BOUQUET
Envoyé par une Demoifelle Etrangère ,
Orpheline , & ci- devant Proteftante ,
à M. le Marquis de.... fon Protecteur.
DAB tous les habitans des Cieux
Que j'appris à connoître , & qu'implore mon
zèle ,
Votre Patron m'eft le plus précieux.
Qu'il mérita d'honneurs , s'il fut votre modéle !
Par vous de mon deſtin j'ai dompté la rigueurs
J'ai rencontré le Port au milieu du nauffrage ,
Les fecours au fein du malheur.
Pour moi quel Saint en eût fait davantage ?
Tant de foins généreux font gravés dans mon
coeur.
48 MERCURE DE FRANCE.
De ma reconnoiffance approuvez le langage .
Reconnoiffance ! ô toi , que l'adorai toujours,
De mes voeux les plus doux foit la régle facrée !
L'inftant qui doit borner mes jours
Pourra feul borner ta durée.
>
Ne va pas , toutefois , confondre tes ardeurs
Avec un intérêt & trop vif & trop tendre.
Envers de pareils Protecteurs
Il eft aifé de s'y méprendre.
Par M. de la DIXMERIE .
LES BIENS COMMUNS ,
CONTE.
L E Conte qui fuit eft véritable.Comme
les Acteurs n'exiftent plus , on ne
craint pas de dire , pour la fatisfaction
des Curieux , que la Scène s'eft paffée
dans la Paroiffe de Giry en Nivernois ,
Terre appartenante à Mgr le Duc de
Praflin,Miniftre des Affaires Etrangères.
Non loin du vallon où ſerpente ON
*
La Niévre encor foible & naillante ,
* Rivière qui prend fafource à deux lieues audeffus
de Pumery, & donne le nom à la Ville de
Nevers où elle perd le fien en ſe jettant dans la
Loire.
Eft
DECEMBRE . 1762. 49
Eft une Paroiffe où vivoit
Un Curé qui pour Frère avoit
Un gros Garçon qui lui fervoit
De Marguillier , d'Agent d'affaire ,
Quelquefois même de Vicaire
Quand l'occafion ſe trouvoit.
Elevé là depuis l'enfance ,
Ce Garçon qui ne jouiffoit
D'une trop fine intelligence ,
Sans fe douter de rien , penfoit
Que la Cure & fa dépendance
Etoit fon fond propre ; & Dieu fçait
Le bien que cela produifoit !
41
Tandis que clos dans la chaumière ,
L'indolent Curé feuilletoit
Fleury , Pontas où fon bréviaire ,
L'autre , fans relâche exploitoit
Le temporel du Presbytère ;
Et tout , jufqu'à la ménagère ,
Sous la main , dit- on , profitoit.
Un jour que dans un héritage
Il bêchoit , quelqu'un du Village
Vint lui dire tout éploré ,
Que frappé d'une apopléxie ,
Sur fon lit giffant , le Curé
Venoit d'être trouvé fans vie.
Tant pis , dit-il , j'en fuis marri ! ..
Mais au furplus cette avanture
C
5030
MERCURE DE FRANCE.
Ne peut rien déranger ici :
Nous fommes affez , Dieu merci ,
Pour faire aller , fans lui , la Cure.i
Par un Curé du Canton.
SUITE du Difcours contre la POSTÉ-
A
ROMANIE.
SECONDE PARTIE.
USSI feront-ils confondus dans
tous les points , parce que leur de fir eft
chimérique dans fou objet, ainfi qu'il eft
vicieux dans fon principe. L'immortalité
ne nous eft réſervée que dans le grand
jour de l'éternité ; c'eft-là feulement qu'il
faut & ladéfirer & la chercher . L'Empire
paffager des fiécles & destems eft tyranniquement
gouverné par la mort , qui engloutit
dans le vafte tombeau de l'oubli ,
& les noms & les actions des plus
grands Hommes . Sans recourir aux Antiquités
Chinoifes , & aux dynafties des
Egyptiens, combien de Conquérans depuis
Nemrod, combien de Sçavans depuis
le premier des Zoroaftres , d'Inventeurs
des Arts depuis Ofiris , dont il ne
nous eft parvenu que les noms ! Combien ,
* Les Poftéromanes, le
DECEMBRE. 1762. SI
dont les noms mêmes n'ont point échappé
à l'injure des âges ? Connoiffons - nous
les Architectes qui bâtirent les
remparts,
les Palais , les Jardins & les Temples
de Babylone ? les Sculpteurs & les Peintres
qui les décorérent ? les Poëtes qui
chanterent la magnificence du Maître
& le goût du Miniftre ? Connoiffonsnous
même de nom , les Rois & les
Capitales de tant d'Empires , dont la
deftruction a fourni à Bélus la matiere
de fes triomphes ? Tout croule , tout ſe
précipite fucceffivement dans les abîmes
du néant ; nous appellons héros fabuleux
, ces grands hommes qui ont fondé
les Royaumes floriffans de la Gréce ;
& fouvent même nous ne fommes pas
d'accord fur leurs noms , fur les temps
où ils ont vécu , ni même fur les Villes
qu'ils ont bâties. Sçait-on à quelle
époque rapporter les conquêtes de Bacchus
, qui parti de la Béotie , fubjugua
toute l'Afie jufqu'à l'extrémité des Indes
? & fi fon nom nous eft parvenu ,
c'eft moins à fes victoires qu'il en a
l'obligation , qu'à la tradition qui lui
attribua fauffement l'honneur d'une découverte
utile .
A quoi a-t-il tenu que dans des fiécles
peu reculés , l'ignorance n'ait en-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
glouti toutes les Hiftoires , tous les Poë
mes , & tous les Monumens de la docte
Antiquité ? A quoi a- t- il tenu que l'es
Alexandres & les Homéres , les Céfars
& les Virgiles ne nous foient auffi inconnus
que les anciens Rois de Chaldée
, & les Aftronomes qui illuftrérent
leurs Regnes ? O vanité des chofes humaines
! La gloire ambitieufe de tant
d'hommes illuftres périffoit fans le fecours
de quelques pauvres Solitaires ,
confacrés par état au filence & à l'humilité
, & qui n'ont pas même mêlé
leurs noms à ceux qu'ils arrachoient a
l'oubli ! Qui a garanti à notre fiécle ,
qu'un nouvel ordre de chofes ne ramenera
pas un fiécle encore plus barbare
? que les Sciences & les Arts , parvemus
par gradation à leur période le
plus éclatant , ne fe rencontreront pas
encore dans la conjoncture qui les a
plufieurs fois éclipfés , par l'interpofition
de l'enflure & de l'affectation ? que
quelque Conquérant , forti un jour des
glaces de la Tartarie , ou de ces vaf
tes pays , que le defpotifme & la fuperf
tition abrutiffent également , ne viendra
pas encore une fois renverfer nos
monumens , bruler nos Bibliothéques,
& anéantir fur toute la Terre le fourDECEMBRE.
1762 . 53
venir de ce qui aura précédé ce nouvel
Omar ?
ཝཱ
Mais quand on fe croiroit à l'abri de
cette décadence infenfible , ou de cette
révolution foudaine ; certainement le
feul laps des temps entraînera à la longue
l'oubli de tous les noms anciens
pour leur en fubftituer de nouveaux ,
qui à leur tour , feront place à d'autres.
(a) La vie des hommes eft fi courte
, & les plus laborieux font diftraits.
de l'étude partant de devoirs , que bientôt
nous ne pourrons plus fuffire à la
feule fcience de l'hiftoire. En effet l'imprimerie
, qui fembloit devoir la perpétuer
plus facilement , achéve de l'étouffer
fous un monceau de minuties ,
dont on la furcharge fans prudence. Les
gens du monde veulent avec raifon lire
de préférence l'hiftoire moderne
mais ce qui s'est écrit depuis 200 ans
;
( a ) Certainement le long cours du temps devra
apporter grande obfcurité & incertitude aux
affaires , puifque maintenant en chofes fi nouvelles
& fi récentes on a inventé & controuvé des
propos faux qui pourtant font reçus & crus pour
véritables . ( Plutarque d'Amyot , Banquet des
Sages .
7
Tant de Mémoires du dernier Siècle , & même
de celui - ci , prouvent bien la jufteffe de cette
remarque.
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE.
même par de bons Auteurs , fuffiroit à
occuper le cours d'une longue vie. Auffi
voyons-nous le commun des lecteurs
négliger l'étude des temps anciens ; &
ce fera de plus- en -plus une néceffité
pour nos defcendans . On fera bientôt
fercé à ne lire l'hiftoire que dans des
extraits. Qu'en réfultera-t- il ? Cette lecture
abrégée , qui n'eſt vraiment faite
que pour les fcavans, qui ne peut guères
que fixer méthodiquement l'ordre des
faits , & d'un trait léger , mais vif
crayonner le génie des principaux perfonnages
; cette lecture , énigmatique
pour le vulgaire , réduira la vie d'un
Héros à une page & à trois ou quatre
actions principales,fouvent à de fimples
dates. Ainfi les noms amoncelés confufément
les uns fur les autres , & les faits
rétrécis & réduits prèfque à des révo
lutions , frapperont l'efprit trop fuperficiéllement
pour y faire cette impreffion
qui y laiffe une trace profonde & durable.
On aura voulu tout fçavoir , & on
ne sçaura rien. Et cependant cette voie ,
frayée par un génie du premier ordre ,
eft , malgré fes inconvéniens , la feule
qui foit praticable pour tranſmettre déformais
les principaux événemens à la
postérité.
Encore fi les ambitieux pouvoie
DECEMBRE . 1762 . 55
jouir d'une gloire momentanée , mais
pure ! Non , la fagacité des Hiſtoriens
fçait trop bien développer les motifs vicieux
qui ont produit tant d'actions éclatantes.
L'équitable poſtérité ne fait pas
plus de grâce à Pompée qu'à Céfar : dans
le défenfeur politique de la liberté Romaine
, on dévoile également le projet
de l'affervir ; & l'on fçait que les Républicains
féduits ne combattoient en
effet que pour le choix d'un tyran. * La
clémence d'Augufte , tant vantée par
les beaux- efprits qu'il penfionnoit , n'étoit
qu'un artifice néceffaire pour faire
oublier les horreurs des profcriptions ;
mais ce defir d'illuftrer fa mémoire , que
cet Empereur conferva jufqu'à la fin ,
femble avoir caufé le plus grand des
malheurs qui pût défoler l'Univers, en lui
faifant choifir pour Succeffeur, l'homme
le plus méchant qu'il connût ; dans le
deffein, bien probable , de faire regretter
fon Empire , par la comparaiſon des
deux régnes .
Ouvrez Tacite & Suétone ; vous y verrez
à découvert tous les refforts les plus
cachés d'une fcélérateffe profonde , qui
( b) Nevi onowes eft ille , ut nos beati fimus ,
uterque regnare vult, Cicero ad Atticum , Ep. II.
L. 8.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
ne tend à la célébrité que par l'infamie.
Et fi les Empereurs les plus abandonnés
au crime , ne pouvoient efpérer d'en impofer
à leur fiécle , livrés à l'opprobre
public & au témoignage rigoureux de
leur confcience , ils ofoient encore conferver
l'efpoir d'en impoſer du moins à
la poftérité , foit en faifant écrire leur
hiftoire par des flateurs , foit en immofant
à leur vengeance les hiftoriens vertueux
qu'ils défefpéroient de féduire .
Ignoroient- ils donc que comme jamais
Tyran ne fit périr fon fucceffeur ,jamais
non plus il nefit périr fon hiftorien.
•
Il fe trouve partout der âmes au-deffus
du préjugé & de la terreur. Un (c)
Ufurpateur de la Chine veut arracher
des Faftes publics , le tableau des attentats
qui l'ont élevé jufqu'au Trône ; il
ne peut corrompre , mais il ofe immoler
les Mandarins confacrés à écrire les
-Annales de cet Empire . Ces généreufes
victimes trouvent auffitot des vengeurs
qui bravent le Tyran & furvivent à la
Tyrannie. Ainfi lè Regne fuivant dévoila
la vérité , avec une liberté d'autant
plus forte , qu'elle avoit été plus longtemps
retenue captive ; & l'on inftruifit
les enfans des efforts mêmes qui
( c ) T- Sou-i-chong , Ulurpateur fur T
Chouang - chong.
DECEMBRE . 1762. 57
avoient été tentés fi inutilement pour
en impofer à leurs pères. Auffi dans la
fuite, de l'hiftoire voit-on tant de traits
héroiques & fi peu de vrais heros : c'eſt
que trop fouvent les fuires heureufes &
brillantes d'une action ne peuvent laver
fon Auteur de la tache durable que lui
imprime le motif fecret qui la lui fit entreprendre
; tant il eft vrai que s'il y a
quelque gloire réelle attachée à la mémoire
des hommes , cette gloire fe dérobe
à ceux qui la pourfuivent , pour
s'offrir d'elle - même à ceux qui la méritent
fans l'ambitionner ;
V
( Gloriam qui fpreverit veram habebit. )
Tit. Liv. Dec. 22.39 .
2
Il femble cependant à ceux qui font
de l'ambition la plus fublime des paffions
, que ce defir de perpétuer fon
nom foit l'efpéce d'ambition la plus exquife
. En effet ces Métaphyficiens , qui
donnent tout au fens & rien à l'âme
qui , ofent avancer que toutes nos paffions
, que l'argueil , l'amitié même
n'ont point réellement d'autre objet
que des plaifirs fenfuels , ces Novateurs
hardis ne peuvent , malgré toute leur
fubtilité faire envifager rien de matériel
dans ce defir d'une gloire , qui par
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
fa nature ne peut commencer à s'établir
qu'après la diffolution de nos corps
& la deftruction de nos fens ; & c'eft
par une des contradictions où leur fyftême
les engage , qu'ils font les plus zélés
Panégyriftes de ce defir tout fpiriruel
, & qui ne peur réfider que dans
l'âme.
En effet, qu'un courtifan fe tourmente
& s'aviliffe pour jouir d'une fauffe
gloire pendant fa vie ; encore peut-on
dire qu'il éfpere une récompenfe , qui ,
toute vaine qu'elle foit , fera du moins
analogue à la vanité de fon caractère ;
il peut ufurper des poftes qui le rendront
important aux yeux du vulgaire ,
& des richeffes qu'il pourra échanger
contre des plaifirs dignes de lui. Mais
l'Epicurien qui fe condamne lui-même
au néant , peut-il ne pas fentir le faux
d'une gloire dont l'éxiftence chimérique
n'aura lieu qu'au moment fatal
de fon entier anéantiffement ? Dirat-
il qu'il jouit de cette efpérance mê
me ? Mais cette jouiffance d'une chofe
qui n'éxiftera jamais pour lui , peut- elle
entrer dans une tête faine ? n'est- ce pas
là éxtravaguer de fens-froid , & fe mettre
au niveau , beaucoup au-deffous , de
ces malheureux qui frappés de vertige,
DECEMBRE. 1762. 59
jouiffent pareillement de la folie qui les
place au rang des Rois ou des Dieux ?
L'orgueilleux pouffé à bout, alléguera
peut-être que cette gloire qui lui furvivra
, fera réellement utile à fes enfans ?
Vain prétexte , que le développement
de fon coeur fera d'abord évanouir ! Ce
defir de perpétuer fon nom , tout vain
qu'il foit , eft fi defpotique fur les hommes
qu'il affervit , qu'ils lui facrifieront
toujours & leurs enfans & leur propre
vie.
N'eft - ce pas à ce fentiment féroce ,
autant du moins qu'à la Patrie , (d) que
Brutus immole fes enfans ? N'eft- ce pas
à la poftérité feule que Caton fait le facrifice
de fes entrailles palpitantes ? Et
de tant de facrifices , dont l'hiſtoire Romaine
fait mention , la plus grande partie
fans doute n'eut pour caufe que cette
paffion contre nature . Ce qui ne furprendra
pas ceux qui réfléchiront , que
c'eft de fon déréglement même qu'elle
doit tirer fa force , & que plus elle choque
la Nature & la Raifon, moins ceux
qu'elle a poffédés doivent conferver de
(d) Vincet amor patriæ laudumque immenfa
cupido.
Virg. En: V1.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
fentimens naturels & de vues raifonnables.
>
Cependant à écouter ces fupérbes
génies célébrer pompeufement la vafte
ambition qui les courronne deja par
les mains de la poftérité la plus réculée
, ils oferont traiter d'âmes baffes
& incapables de rien opérer de grand ,
toutes celles qui de cette idôle ne font
pas leur divinité ; & ils attribueront
à leur chimère , comme à une caufe
unique tous les efforts d'héroïfme
qui ont fignalé les hommes privilégiés.
Ils avanceront que ce defir a mille fois
tourné au profit de la Société , & a procuré
au genre humain des avantages effectifs
. C'eft par ce motif, que tant de
Princes ont eu le courage de tenter , &
la conftance d'exécuter mille actions
auffi utiles qu'éclatantes. Par ce motif
encore tant de grands écrivains , dédaignant
de s'affervir au goût dépravé
d'un fiécle frivole , fe fout modélés für
l'idée du vrai beau , pour compofer des
ouvrages folides , qui, comme le Poëme
de Milton , trop peu goûtés de leurs
Contemporains , feront à jamais les délices
des âges futurs. En demandant la
permiffion d'attribuer à une caufe plus
noble la plupart des grandes actions ,
DECEMBRE. 1762. 61
-
J
je conviendrai qu'en effet il y en a
quelques unes dont la Poftéromanie
peut avoir été l'occafion ; & je remar
querai qu'en Morale , comme en Chy
mie , on voit quelquefois les poifons
entrer dans la compofition des remédes.
En général on fçait qu'il n'y a forte
de mal dont il ne puiffe réfülter quelque
bien ; & il eft déplorable que ces
grands hommes ayent perdu par
orgueil le mérite de leurs bienfaits.
Il faudroit juger bien différemment de
ceux qui produiroient des actions ou
des découvertes utiles à la poftérité ;
par le motif pur d'étendre leur bienfaifance
à tous les âges . Mais ces poftérophiles
font trop généreux pour être
poffédès de la poltéromanie . On ne
fçait point à qui l'on doit l'invention
précieufe des moulins à vent ; perfonne
même ne la revendique ; & c'eſt celle de
la poudre sa acanon que fe difpute la
folle vanité des hommes. mor 40
'
Les âmes vraiment grandes afpirent
uniquement à l'Immortalité heureufe :
elles fçavent quon ne peut la mériter
que par la modeftie , incompatible avec
la Poftéromanie ! omogus noc
O modestie , defir de l'Immortalitél
Vous êtes les ailes dela vertu puiffe
62 MERCURE DE FRANCE.
votre éffor ne point être rallenti par
ce defir , auffi peu conforme à la Raifon
qu'à la Nature , ce dèfir criminel ,
de perpétuer fon nom & fes actions
dans la mémoire des hommes !
LOUIS- CLAUDE LE CLERC , à Nangis.
A M. GUÉRIN , Chirurgien Major des
Moufquetaires du ROI , &c.
BOUQUET.
AIR , du Vaudeville d'Epicure.
ASaint Martin chacun s'empreſſe
D'offrir de l'encens & des fleurs ;
Mais aujourd'hui ſa fête ceſſe ,
Demain un autre a les honneurs,
Les tendres foins d'un coeur qui t'aime ,
Ne dépendent point des inftans 3
Mon hommage eſt toujours le même :
C'eſt pour moi ta fête en tout temps.
?
Le Saint , modeſte & charitable ,
Des humains eut toujours pitić ;
Un jour un pauvre miſérable
De fon pourpoint eut la moitié,
Tonâ me noble & libérale
N'oblige jamais à démis
DECEMBRE. 1762. 63
On te voit d'one ardeur égale
Servir le Pauvre & ton ami.
Pour convertir les Infidèles ,
Ton Saint prêcha l'auſtérité ;
Mais tu touches le coeur des Belles ,
A qui ton Art rend la fanté.
Comme Apôtre , il eut de l'Eglife
Le brévet de la Sainteté ;
En toi tout Paris canoniſe
Les Talens de l'humanité.
*
Parun Ami.
LE
E mot de la premiere Enigme du
mois de Novembre eft le peigne . Celui
de la feconde eft la Loterie. Celui du
premier Logogryphe
eft la Sardaigne ,
quej'ai perfonnifiée
, dit l'Auteur , & qui
s'annonce elle-même.C'eft um Royaume :
elle a donc le fceptre en main . Elle eſt
humble & foumife. C'eft là fa gloire ; &
cela ne peut jamais manquer fous des
Rois auffi juftes & auffi bons que les
nôtres .
Sa foeur & fa voifine , c'eſt la Corfe ;
elle eft Ifle & Royaume , & par conféquent
à double titre foeur de la Sardaigne:
Elle tient un fceptre , qu'elle veut
brifer: chacun fçait que depuis long64
MERCURE DE FRANCE .
temps elle s'efforce de changer la
Royauté en République . Cette entreprife
, cette défection , dût- elle avoir un
heureux fuccès , fera toujours pour elle
un fujet de honte , tandis que la Sardaigne
fe glorifiera éternellement de fa
fidélité. Mais ces vérités ne font dites
que confufément ; l'obfcurité eft néceffaire
dans les Enigmes & les Logogryphes
: c'eft au Lecteur intelligent à
pénétrer de lui-même ce qu'on veut lui
faire entendre .
Le nombre de mes pieds, c'eft le nombre
des Mufes . Les pieds , ce font les
lettres ; il y en a neuf , c'eſt -à- dire autant
que de Mufes , dans le mot Sardaigne
, lequel contient tous les mots fuivans.
22
Dans les Nymphes des eaux on en
voit déja fept ; les Nymphes des eaux
font les Naiades , où il y a fept lettres
toutes contenues dans le mot Sardaigne.
•
La Troupe qui veilloit aux barrières
du Louvre , c'eſt la Garde , troupe de
gens de guerre qui veilloit effectivement
au- devant du Louvre , avant que
la Cour de France eût quitté Paris pour
demeurer à Verfailles ; c'eft une allufion
aux beaux vers de Malherbe au fujet de
la mort,
Et la Garde qui, veille aux barrières du Louvre,
DECEMBRE. 1762. 165
N'en défend pas nos Rois.
Ce que n'a jamais craint un digne
enfant de Mars , c'est-à - dire , un brave
Officier , un brave Soldat , c'eſt le danger
, ou les dangers.
Ce qui douze fois l'an coupe un mois
en deux parts ; ce font les Ides , qui
fuivant la façon de compter des Romains
tombent chaque mois où le
treize , ou le quinze.
,
D'un beau Roman Latin le nom &
l'héroïne , c'eft l'Argenis de * Barclai ,
qui faifoit les délices du Cardinal de
Richelieu ; le nom de ce Román , qui
eft fort long , où il y a beaucoup d'efprit
, de fineffe & de politique : c'eft
Argenis , qui eft le nom imaginaire
de la Princeffe que Barclai en a fair
l'héroïne .
Un exercice aimable , un terme de
Marine ; le premier c'eft la danfe ; le fecond
c'eft le mot anfe , qui vient tout
de fuite après danfe; on y pourroit encore
trouver rade , mot affez connu ; ainfi ;
le Lecteur ne doit pas être en peine ,
quoique la chofe foit annoncée fi généralement.
Une illuftre Martyre , un inviſible
* Dictionnaire de Bayle' , Article Barclai.
66 MERCURE DE FRANCE.
corps : la premiere c'eft fainte Agnès ,
le fecond c'eft l'Air.
La fource de la vie & celle des tréfors
; la premiere c'est le fang , la feconde
c'est le gain.
,
Un Capitaine Turc , un mal une
Déeffe ; le Capitaine Turc , c'est l'Aga
des Janiffaires ; le mal , c'eft la rage ; la
Déeffe , c'eft Diane.
De l'amoureux Jupin une avare maîtreffe
: c'eft Danaé , chez laquelle Jupiter
ne put entrer qu'en fe changeant
en pluye d'or : mutato in pretium Deo ,
dit Horace.
Un Royame très-vafte & ce qui le
contient ; c'eſt le Royaume des Indes ,
& l'Afie dans laquelle il eft.
Un père aux douze enfans , dont l'un
fuit, l'autre vient .... Ce qui dénote l'An,
père des 12 mois , qui fe fuccédent l'un
à l'autre.
Un Seigneur Provençal , Auteur de
maint volume ; c'eft le Marquis d'Argens
, Auteur des Lettres Juives , des
Lettres Caballiſtiques , de la Philofophie
du bon Sens , &c. j'ai écrit maint
volume fans s ; cet adjectif maint porte
le fingulier , quoiqu'il fignifie plufieurs;
on lit maint homme dans le Dictionnaire
de l'Académie.
DECEMBRE . 1762 . 67
Un Gueux , un Moine en charge, un
Efprit, un Légume. Un Gueux , c'eft un
Gredin ; un Moine en charge , c'eſt un
Gardien ; un efprit , c'eft un Ange ; un
légume , c'eft du ris.
D'un ftupide animal le groffier conducteur
, c'eft un Afnier.
Trois enfans de Jacob & leur charmante
foeur. Les trois enfans font Dan,
Gad & Afer ; leur charmante foeur ,
c'eſt Dina , à qui fon extrême beauté
attira l'avanture fâcheufe qui eft rap
portée dans la Genèfe , chap. 34.
Un point que fous fes pieds conçoit
un Aftronome , c'eft le Nadir , oppofé
au point vertical , qui eft le zénith.
Un mont dans la Phrygie , c'eft le
mont Ida , où fut élevé le beau Paris,
où les Déeffes parurent devant lui ; les
Poëtes ne parlent d'autre chofe.
Un Politique à Rome , Miniftre détefté
d'un odieux Tyran. Ce Politique,
ce Miniſtte détesté , c'eft Séjan , qui
porta enfin la peine de fes crimes. Le
Tyran odieux par fa cruauté & par fes
autres vices , c'eft l'Empereur Tibère.
Cinq rivières du Rhin à l'Océan . Ce
font l'Aar en Suiffe , la Saare ou la
Sare dans la Lorraine Allemande le
Dain dans la Franche-Comté & le Bu-
?
68 MERCURE DE FRANCE.
gey , l'Aifne en Champagne , & l'Indre
dans la Touraine .
Deux rivières au- delà des monts . Ce
font l'Adige dans l'Etat de Venife , &
l'Arne dans la Tofcane .
Un grand Fleuve en Afrique , c'eſt
le Niger.
Deux Plantes & leur fruit , de fuc
aromatique , ce font le nard; & l'anis.
Deux Apôtres , deux Saints , deux
Rois , les premiers font S. André & S.
Jean, les feconds S. Denys & S. Adrien,
les troifiémes Agis , Roi de Lacédémone
, & Afa , Roi de Juda .
Six animaux , deux en l'air , deux fur
terre , & deux deffous les eaux, les deux
en l'air , ou les deux oifeaux , ce font
le Geai & le Serin ; les deux fur terre ,
animaux à quatre pieds , ce font l'Afne
& le Singe ; les deux fous les eaux , ou
les deux poiffons , ce font la Raie & la
Sardine.
Deux femmes à la fois d'un époux à
beficles ; ce font Sara & Agar , femmes
du Patriarche Abraham . S'il ne
portoit pas des beficles ou des lunettes ,
parce qu'il n'y en avoit pas de fon tems ,
il étoit du moins en âge de les porter.
C'étoit beaucoup à fon âge que deux
femmes à la fois ! Cette parentheſe eft
DECEMBRE . 1762. 60
6
pour le jeune Prince. ( Quelqu'un a dít
qu'on avoit déja affez de peine à en régler
une ; ) vive le bon vieux temps ! le
monde va toujours en déclinant , qu'y
ferions-nous ?
Deux notes de plain- chant , ou deux
fignes muficaux comme on aimera
mieux , re , fi.
Deux pronoms , je , ſe , j'ai laiffé
fien & fa , tous deux dérivés de ſe.
Deux Articles , à , de , j'ai laiffé des
qui n'eft qu'un pluriel.
Deux prépofitions , dès , dans ; j'ai
laiffé en qui fignifie la même chofe que
dans.
Douze noms adje&tifs ; les adjectifs &
les infinitifs ont été mis pour rire , pour
faire un peu plus chevroter les Lecteurs
qui aiment cette forte de badinage
, & faire voir en même temps la
fécondité du mot ; du refte les cherchera
qui voudra ; les douze adjectifs
font , aigre , aîné , aife , aride , digne
gai , grand , gras , gris , ras , fage
fain.
Six Evêchés de France ; ce font ceux
d'Agde , d'Agen , d'Aires , d'Angers ,
de Die & de Dignes ; je n'y ai point
mis celui de Riez , parce que le mot finit
par un z
70 MERCURE DE FRANCE.
Dix infinitifs ; ce font les fuivans ,
tous diffyllabes , agir , aider , daigner,
danfer , diner , dire , nager , nier , fai
gner , figner. Il y a en tout 92 mots ; il
en refte plus de trente , que je marquerai
ci-après.
Ce Logogryphe , qui paroît difficile ,
ne l'eft point au fond ; en jettant les
yeux fur la Carte , en imaginant ou regardant
la mer , appellée en Poëfie le
moîte Elément , il eft aifé d'appercevoir
la Reine dont il s'agit , foeur & voifine
d'une autre qui brife fon fceptre indignement
; il n'y a que la Corfe qui
foit dans ce cas, au vû & fçû de tout le
monde ; ainfi l'une des Soeurs fait auffitôt
connoître l'autre .
Récapitulation des mots annoncés &
contenus dans le mot Sardaigne .
Naïades , la Garde , dangers , ides
Argenis , danfe , anfe , Agnès , air ,
fang, gain, Aga , rage, Diane, Danae,
Indes , Afie , graine , jardin , le Marquis
d'Argens , gredin , Gardien , Ange
, ris , Afnier, Dan , Gad , Afer ,
Dina, Nadir, Ida , Séjan , Aar , Saare
ou Sare , Dain , Aifne , Indre , Arne,
Adige , Niger , Nard , Anis , André
DECEMBRE. 1762 . 71
Jean , Denis , Adrien , Agis , Afa ,
Geai , Serin , Afne , Singe , Raie, Sardine
, Sara , Agar , ré , fi , je , fe ,, à ,
de , dès , dans , aigre , aîné , aife , aride
, digne , gai , grand , gras , gris ;
ras , fage , fain , Agde , Agen , Aires,
Angers , Die , Dignes , agir , aider
daigner,danfer, dîner, dire, nager, nier ,
faigner ,figner.
Autres mots contenus , & annoncé's
confufément.
,
Ais
Adage , Aa , Agra , Aides
âge , agréda , dais , égra, gradin,grai,
aï , gien , gran , gaine , grade , jaën ,
nid , rang , ride , rade , riga , fagane ,
engrais , gand , dé , defir , fein , feing,
figne , fire , ire , égard , aden , an , éginard
, Emmanuel fa , M. Regis , rafade
,fien , ne, déja, gare & c. Surement
plus de trente , comme j'ai dit.
' ן
Le mot du fecond Logogryphe eft.
Mérite dans lequel on trouve Tri ,
jeu , Mite , Métier , Rite , Mitre , Tremie
, Mire de fufil , Mére , Mi , Ré, notes
de Mufique , Rime , Mer. Celui du
troifiéme eft prendre. En ôtant lep ,
refte rendre.
72. MERCURE DE FRANCE .
N. B. Le Logogryphe du mois d'Octobre
, dont il eft dit dans celui de Novembre
que le mot eft le Logogryphe
même , n'y a été inféré que par une méprife
dont nous faifons au Public nos
très-humbles éxcuſes.
JE
ENIGME.
E change très - fouvent & de genre & de nom ;
Je fuis pourtant toujours la même :
Faite par une main ſuprême ,
Nul ne peut ajouter à ma perfection .
Je ne fuis pas fi belle
Lorfque je fuis nouvelle ;
Et cependant dans cet état ,
Je fers à diftinguer un fameux Potentat.
Je puis de quelques jours avancer la venue
De mainte perfonne inconnue.
Sans me couper on me met par quartier :
Par une maligne influence ,
On dit que je fais les ratiers.
Ami Lecteur , crains- en l'expérience.
AUTR E
DECEMBRE. 1762 . 73
AUTRE.
Je fuis d'un ulage ordinaire , E
Et de plus, je fuis néceflaire.
Mais de me pofféder tous n'ont pas le moyen.
J'en nommerois plus d'un , & pourtant gens
bien.
Je fers tous les états , Prêtres & Militaires ,
Juges , Moines , Fripons , Filles & Gens d'affaire .
On me voit à la Ville ; on me voit à la Cour ,
Quelquefois même aux Champs . On m'enferme
le jour ,
₹
Et l'on me pend la nuit. Une foeur , mon aînée ,
En tous lieux , comme moi , n'eft jamais promenée
;
Mais mon frère eft toujours très -visible au grand
air ;
Aux ardeurs de l'été , comme aux froids de l'hyver;
Il eſt à tous venant ; & je ne fers qu'un maître ...
C'en eft trop , cher Lecteur , car tu me tiens peutêtre.
C... D. R.,
D
1
74 MERCURE DE FRANCE .
LOGO GRYPH E.
A Mlle LE RICHE.
DANS mes fix pieds , belle Uranic ,
Je t'offre affurément de quoi
Exercer ton génie :
Un Titre qui n'eſt dû qu'au Roi ,
Deux notes de Mufique ,
Un Pape , un Animal "
Unterme de l'Arithmétique ,
Un péché capital,
Ce qu'un bon chien ſuit à la chaſſe ,
Un figne de gaîté ,
Chofe que tu prends avec grâce ,
Certaine Ville où tu n'as pas été.
Que te dirai- je encore ?
Plus de moitié de Terpsichore.
Mais ces mots- là font fuperflus ;
C'est un accès de la Métromanie;
J'aurois dû dire , & rien de plus :
Mon adreffe eft chez Uranie.
"
NOVEMBRE. 1762. 75
AUTRE.
Ce n'eft pas à Paris où l'on doit me chercher ; E
Je ne puis , cher Lecteur , décemment m'y nicher.
Vous dirai-je pourquoi ? J'aime la folitude ,
Paris n'eft pas mon fait de votre incertitu de
Tirez-vous au plutôt. Je fuis ...Vous croyez donc ,
Que je vais bonnement vous décliner mon nom
Sottife ! Donnez-vous , s'il vous plaît , la torture
Meſurez , combinez , dérangez ma ſtructure ;
Vous verrez dans huit pieds dont mon corps eft
formé ,
Un criminel abus par nos Rois réformé.
Un terme de charpente ; un mot Géographique;
Un poiffon eftimé ; deux clefs dans la Muſique ;
L'inftrument du repos ; un être de raiſon ;
Un fruit très- délicat qui naît près de Vaiſon ;
Chofe dont les Bouchers ne font jamais avares ;
Une eſpèce de gens qui chez nous n'eſt pas rare ;
D'un aftre bienfaiſant le nom latinifé ;
Un Poëte amoureux chez les Romains priſé ;
Ce qu'un père à ſa fille accorde en mariage ;
Celui-là feul àqui nous devons rendre hommage;
Deux Villes de la France ; un Evêché Lorrain ;
Enfin , l'auguſte nom de notre Souverain.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
J fuis dur pardevant ; mais c'eſt tout le con- E
traire ,
Si tu veux, cher Lecteur , me prendre par derrière.
BETY.
LES TENDRES PLAINTES
De M. RAMEAU.
PARODIE,
NON , Licas ,
Ne fuis plus mes pas ;
Mes craintes ,
Mes plaintes
Ne te touchent pas ,
Tes plaiſirs ,
Malgré mes foupirs ,
S'animent ,
S'expriment
Moins que tes defirs .
Si ton coeur connoifſoit l'ivrèlle
Du vrai bonheur qu'on goûte en aimant ;
Moins amoureux , mais bien plus Amant ,
Tout de ta tendrèffe
Me feroit garant.
Non , Liças &c.
Par M. D. L. P.
Non, Licas , Ne suis plus mes pas:Mes
+
craintes, Mes plaintes Ne te touchent pas.
Tes plaisirs , Malgré
mes soupirs, S'a_=
Fin.
= niment, S'expriment Moins que tes desirs:
Si ton coeur Connoissoit l'ivresse Du vrai bon :
=heur, Quon goute en aimant, Moins amou
= reux, Mais bien plus amant,Tout de ta tena:
l
- dresse Me servit garant . Non, Lacde
DECEMBRE . 1762. 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE du Difcours fur la Question
propofée , fçavoirfi la Langue Françoife
eft parvenue à fa perfection,&c.
ILL ne s'agiroit pour cela * que d'être en
état de preffentir , au moins d'une manière
confufe , les embélliffemens dont
on pourroit encore la revêtir , foit ent
les empruntant des Langues étrangères,
foit en lui procurant une nouvelle conftruction
, ou en inventant de nouvelles
régles de Grammaire. On a propofé , par
exemple , d'introduire une plus forte inverfion
dans les phraſes , mais elle a été
rejettée comme abfolument inpraticable.
Pouvons - nous découvrir quelque
autre changement qui lui foit plus avantageux
, quelque invention qui contribue
à la rendre plus parfaite ? Connoiffons-
nous enfin quelque moyen de corriger
les défauts qu'on lui reproche ?
Car il faut avouer qu'elle en a , & c'est
Pour voir ce que la Langue pourroit être à l'avenir.
:
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
une chofe qui lui eft commune avec les
Langues les plus célébres ; mais ces mêmes
défauts , tels , fi l'on veut , que la
ftructure trop uniforme des phrafes , &
la prolixité néceffairement attachée aux
pronoms perfonnels & aux verbes auxiliaires
, forment abfolument le fond de
fon éffence , & compofent , pour ainfi
dire , la Langue même ; en forte que de
vouloir les corriger , ce feroit , comme
on a déja dit , détruire & métamorpho →
fer entiérement fa nature , & non point
l'embellir ou la perfectionner. Qu'est-ce
donc que les progrès qu'elle pourroit
faire encore à l'avenir , quels ornemens
nousindiquera-t-on qu'on puiffe ajouter
à ceux qu'elle pofféde ? Il eft vrai qu'à
raifonner fcrupuleufement , nous ne
fçaurions prévoir les différens changemens
, qui peut-être arriveront dans la
fuite ; mais du moins il faut convenir
que nous ne les entrevoyons pas , que
nous n'avons même aucune idée de ce
qu'ils pourroient être. Et qu'on ne dife
point que ce n'eft en nous qu'ignorance
abfolue de l'avenir , ou prévention aveugle
pour notre Siécle , car cette prévention
& cette ignorance (fi elles étoient capables
de fafciner totalement les yeux )
auroient été les mêmes dans tous les
DECEMBRE. 1762, 79
temps , fur-tout par rapport au même
Peuple & à la même Langue ; cependant
nous avons vu que nos anciens Auteurs,
à qui ces foibleffes devoient être natu
relles comme à nous , n'ont pas laiffé de
connoître que leur Langue n'étoit point
parvenue de leur temps au point où ils
fentoient qu'elle pourroit s'élever un
jour. Malherbe même , qui , pour la Poëfie
l'avoit prèfque portée jufqu'au but,
convenoit que la Profe n'avoit point
encore atteint le degré qu'il cherchoit.
Tant il eft vrai qu'il y a en nous je ne
fçai quel inftinct ou quel fentiment qui
nous fait entrevoir des perfections que
nous ne connoiffons pas encore , mais
que nous ne laiffons pas de preffentir , &
que nous cherchons fans pouvoir les trou
ver ! Nous aurions donc aujourd'hui ce
même préffentiment que Malherbe a eu
autrefois , s'il y avoit effectivement quelque
chofe de confidérable à defirer encore
pour l'accroiffement de notre Langue.
Loin de cela , nous ne voyons plus
rien qui manque à fa beauté , nous ne
concevons pas même ce qu'on pourroit
y ajouter ; nous y trouvons d'ailleurs des
expreffions fortes , nobles & élégantes ,
pour rendre avec jufteffe & préciſion
rout ce qui eft du vafte reffort de la pen-
DIV
80 MERCURE DE FRANCE.
fée. Le nombre & l'excellence de nos
Ecrivains juſtement admirés des Etrangers
, ainfi que de nous mêmes , nous
ont rendus en tous genres les rivaux des
Nations les plus renommées. Que fautil
davantage pour décider avec toute la
certitude poffible en cette forte de matière
, que la Langue Françoiſe eſt aujourd'hui
parvenue au plus haut comble
de fa perfection ?
Et quelle autre raiſon que cette perfection
généralement reconnue , pourroit
éxciter dans l'efprit des Etrangers
une ardeur fi vive pour acquérir la connoiffance
de ces principes ? L'Idiome
François eft devenu le langage des différens
Peuples ; il domine für-tout les Trônes
de l'Europe , & c'eft par lui que les
Rois fe communiquent leurs volontés.
Ainfi les Langues Grecque & Romaine
s'étendirent autrefois dans toutl' Univers,
mais avec cette différence que c'étoit
moins à leur propre mérite ( tout grand
qu'il étoit ) qu'à la force des armes &
auxvaftes conquêtes, qu'elles étoient redevables
de cette deſtinée glorieuſe ; au
lieu que nos armes n'ayant eu pour des
exploits auffi éclatans qu'un Théatre
plus refferré , n'ont guères augmenté le
domaine de la Langue , qui , pour ſe
DECEMBRE . 1762.
8i
répandre en tous lieux , n'a jamais employé
que la feule puiffance de fes charmes
.
Il faut donc s'appliquer maintenant ,
non pas à lui chercher une forme nouvelle
, mais à bien pénétrer fon génie ,
& à mettre en ufage les différentes richeffes
qu'elle renferme : il ne s'agit plus
d'augmenter fes fonds ; c'eft affez de les
faire fructifier en créant des penfées nouvelles
, des images neuves qui étant
rendues dans toute leur force , ne manquent
jamais de produire de nouvelles
expreffions , & des tours hardis que notre
Langue cache , pour ainfi dire , dans
fon fein , & qui n'attendent que l'éffort
d'un génie pénétrant qui fçache les faire
éclore . La Langue eft une terre fertile
& abondante , mais elles ne porte de
fruits que pour ceux qui fçavent la cultiver.
C'est donc la faute des Ecrivains ,
quand ils s'expriment mal , & non pas
la faute de la Langue qui n'a plus beſoin
squ'on lui invente de nouvelles parures
dont la recherche ne ferviroit peut-être
qu'à l'altérer & à farder fes agrémens
naturels. Le vrai moyen de la faire paroître
belle , confifte uniquement à bien
étaler fa propre beauté.
On demande encore s'il eft à
propos
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
d'inventer de nouveaux termes , & d'en
retrancher d'autres ?
Pour ce qui eft du retranchement , la
Bruyere fe plaignoit autrefois de ce
qu'on avoit banni de notre Langue tant
de mots qui auroient mérité qu'on les
confervat. Il y avoit éffectivement dans
l'ancien langage quantité de termes trèsexpreffifs
& très-fonores ; que pouvoit
on exiger davantage ? Cependant l'ufage
les a profcrits fans qu'on fçache pourquoi
; & ce qu'il y a de plus malheureux
, c'eft que plufieurs n'ont pas été
remplacés depuis , de manière que la
Langue s'eft confidérablement appauvrie
par ce retranchement , & l'on ne fçauroit
y avoir trop de regret , fi en perdant
de ce côté-là , l'on n'avoit d'ailleurs
beaucoup plus gagné par le bel ordre
qui s'eft introduit dans les phrafes , par
le nombre & l'harmonie du ſtyle , &
par la nobleffe de l'élocution . Ces révolutions
font communes à toutes les
Langues. Le Grec & le Latin les ont
éprouvées auffi bien que le François ,
& ne fe font entiérement formés qu'après
avoir perdu bien des termes très - énergiques.
C'eſt le deftin des Langues de n'arriver
à leur plus haute perfection qu'aux
dépens d'une partie de leur ancienne riDECEMBRE.
1762. 83
cheffe ; mais lorsqu'enfin elles font parvenues
à ce degré , où il eſt à fouhaiter
qu'elles demeurent toujours , quelle
utilité peut-on retirer de la réforme des
termes qui font ufités ? Les mots font
arbitraires & ne fignifient rien par euxmêmes
; leur fens ne confifte que dans
la convention des Peuples de défigner
certaines chofes au moyen de certains
fons ; & quand une fois cette convention
les a confacrés , à quoi bon les rejetter
pour leur en ſubſtituer de nouveaux
qui n'exprimeroient rien de plus ? Il n'y
a point de mot qui n'en vaille un autre
dès qu'il eft bien placé , & qu'il ſe fait
entendre. Dira-t-on qu'il y en a quelques-
uns dont le fon eft rude , la prononciation
fâcheufe , ou l'ortographe
défagréable ? Mais cela dépend prèfque
toujours de l'imagination que chacun
s'en fait ; il n'y a point de régle là-deffus ;
& un mot qui flatte l'oreille de l'un ,
peut bleffer celle de l'autre. Comment
convenir de ceux qu'on retrancheroit ,
de ceux que l'on conferveroit ? Les Jugemens
des plus fçavans hommes ne font
d'aucun poids dans cette matière ; ils ne
peuvent que déclarer ce qui eft d'ufage ;
& indépendamment de leurs décifions
ceft à cet ufage feul qu'appartient le
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
droit de profcrire les termes qu'il lui plaît,
ou d'en faire éclore de nouveaux , fans
qu'on puiffe ordinairement en pénétrer
d'autre raifon que le caprice ou l'amour
de la nouveauté. Vouloir fixer l'ufage
& le contraindre à retenir ou à rejetter
certains mots , c'eſt ce qui eft abfolument
impoffible. Il feroit pourtant à
fouhaiter qu'on pût conferver tous les
termes dont on fe fert aujourd'hui , parce
qu'on ne gagneroit rien à les abolir , &
qu'au contraire cette perte ne peut jamais
qu'appauvrir la Langue , & faire
vieillir des livres très - bien écrits , qui
nous paroîtront furannés dès que l'uſage
ou le caprice auront abrogé les mots
que nous y approuvons maintenant.
a
A l'égard de l'autre queftion , s'il eft
propos d'inventer de nouveaux termes,
elle paroît mériter plus d'attention , &
femble offrir d'abord l'idée d'un avantage
confidérable en ce qu'on enrichiroit
la Langue des mots qui peuvent
lui manquer , & qu'on fourniroit parlà
aux Ecrivains plus de facilité pour
exprimer leurs penfées , où varier leurs
expreffions ; car il femble defirable que
chaque chofe ait un nom, & chaque
idée un terme exprès qui la défigne &
la peigne. Mais fi l'on confidére d'un
DECEMBRE. 1762. 85
1
autre côté , qu'à vouloir caractérifer par
des mots différens toutes les idées qui
s'approchent , c'eft introduire fans mefure
autant de noms qu'il y a de nuances
ou de degrés dans nos penfées , & permettre
à chacun de produire un nou
veau mot pour fignifier ce qu'il aura envifagé
d'une façon particulière , on
commencera à douter que cela foit
avantageux . En effet il faudroit donc
qu'il fut libre à chaque Ecrivain de ha
zarder tous les mots qu'il lui plairoit
d'inventer; & alors chacun ufant du
même privilége , parleroit un langage
qui lui feroit particulier , mais qui cour
roit rifque de n'être entendu que de
lui. Ileft vrai que l'ufage & le Public
feroient toujours en droit d'adopter ou
de rejetter ce qu'ils voudroient ; mais
auffi il n'y auroit plus rien de fixe ni de
certain dans la Langue , & elle flotteroit
continuellement à la merci des
Novateurs , toujours en butte aux changemens
, & à la veille d'une entière révolution.
Ne fe plaint-on pas tous les
jours de ce que l'ufage qui eft le tyran
des Langues , & qui pourtant ne s'introduit
d'ordinaire que fourdement , &
en tâtonnant , pour ainfi dire , le goût
général , nous condamne à des varia86
MERCURE DE FRANCE.
tions trop fréquentes ? Que feroit-ce fi
chaque Particulier étoit le maître d'introduire
de fa propre autorité & fans
aucune circonfpection , toutes les nouveautés
que fon caprice lui dicteroit ?
La liberté d'inventer de nouveaux mots
entraîneroit celle de bannir les anciens,
& pafferoit bientôt à innover dans les
tours & dans les façons de parler les
plus éffentieles à la Langue. On a beau
dire que cela faciliteroit l'expreffion des
penfées ; car fuivant ce raifonnement
il faudroit multiplier les mots à l'infini ;
& une langue ne feroit plus qu'un amas
de fynonymes & un vocabulaire intariffable
, qui ne s'arrêteroit jamais. Les
langues les plus riches n'ont- elles point
manqué de certains termes ? Nous en
avons dans le François , qui ne fe trouvent
ni dans le Grec ni dans le Latin ;
& malgré l'abondance de ces deux Langues
, croit-on que ceux qui les parloient
, n'avoient jamais de peine à exprimer
leurs idées , & qu'ils trouvoient
d'abord dans la multitude des mots
que leur Langue leur fourniffoit, dequoi
peindre fans travail tout ce que leur
efprit concevoit ? Ce n'eft guères la difette
des mots qui embaraffe , c'eſt la
difficulté de les bien arranger , de les
7
DECEMBRE. 1762.
87
appliquer avec jufteffe , d'en faire réfulter
le nombre & l'harmonie , enfin
de créer des tours fins & hardis , ou
tendres & gracieux qui forment une
image vive & naturelle de ce qu'on
veut repréfenter . Or cette difficulté fe
rencontre également dans toutes les
Langues ; dans les plus fécondes comme
dans les autres , & elle ne peut
être vaincue que par la force de l'efprit ,
& la beauté de l'imagination . Il fuit de
ces raifonnemens que lorfqu'une Langue
a une fois pris fa forme , & qu'elle
fuffit à bien exprimer tout ce qui fe peut
penfer , il faut s'y tenir , & fe contenter
d'employer ingénieufement les termes
qu'elle pofléde , fans fonger à la
furcharger de fuperfluités embarraffantes.
Le Latin a commencé à fe corrompre
quand on a voulu pouffer fa fertili
té jufqu'à caractcrifer fubtilement les
divifions les plus délicates de la penſée ;
& il ne s'eft gâté tout-à-fait , que parce
que les Ecrivains du Bas- Empire ont
reçu inconfidérément les différens termes
des Nations étrangères qui rava→
geoient leur pays : après avoir adopté
leurs mots , on en eft venu bientôt à
fe fervir de leurs façons de parler ; on a
en même temps oublié les véritables
88 MERCURE DE FRANCE .
l'affectermes
, & les vrais tours du fiécle.
d'Augufte ; jufques- là que de cette Langue
fi pure , fi noble , & fi abondante .
on en a enfin compofé un jargon méconnoiffable
. Nous fommes peut - être
menacés du même danger. L'on n'a
deja que trop affecté d'introduire de
nouveaux termes , qui malgré la profcription
publique ne laiffent pas de reparoître
de temps en temps , & c'eſt ce
qui donne à certains Ouvrages cet air
fade & précieux qui infpire tant de dégoût
aux efprits raifonnables . Rien n'eſt
fi pitoyable en fait de ſtyle que
tation marquée de préférer aux termes
ufités , des mots inconnus & nouvellement
forgés . Si l'on fe bornoit fimplement
à inventer dans notre Langue
quelques termes d'une utilité confidérable
, qui fuffent éxpreffifs , harmonieux
, & conformes à l'analogie , il n'y
auroit point fans doute d'inconvénient
à les admettre . Horace permettoit aux
Auteurs de fon temps de hafarder quelquefois
de nouveaux mots quand ils
avoient à traiter des matières nouvelles
& jufqu'alors inconnues ; mais il vouloit
en même temps que l'étymologie en
fût claire , qu'on en ufât fobrement
avec circonfpection , & toujours en cas
DÉCEMBRE. 1762. 89
la
de néceffité. Quand toutes ces circonftances
fe rencontrent , on peut tolérer
un nouveau mot , pourvu qu'il foit enfuite
ratifié par l'ufage , qui n'eft autre
chofe que l'approbation de ceux qui
parlent & qui écrivent bien. Cependant
comme la multitude l'emporte d'ordinaire
, il est toujours à craindre que
facilité qu'on auroit à admettre les nouveautés
, ne dégénerât dans une licence
qui corromproit tout : ainfi il y a beaucoup
plus à craindre qu'à efpérer ; &
c'eft pourquoi l'on ne fçauroit trop fe
tenir en garde , ni trop fe roidir contre
toute efpéce d'innovation , & l'on ne
doit jamais s'en relâcher qu'avec une
grande précaution , & lorfque la néceffité
, ou du moins l'utilité reconnue des
nouveaux termes exige qu'on les adoptè
fans fcrupule.
ParM... de la Société Littéraired'Arras.
go MERCURE DE FRANCE.
,
LETTRES Secrettes de CHRISTINE,
Reine de Suéde aux Perfonnes
illuftres de fon fiécle , dédiée au Roi
DE PRUSSE ; avec cette Epigraphe :
La Vérité n'offenfe point le Sage .
A Genève , chez les Frères Cramer
& à Paris , chez Deffain junior
Quai des Auguftins. Brochure , petit
in- 8°. 1762.
S'IL
IL eft vrai que dans les Lettres familières
des Grands Hommes , on découvre
fans peine leur caractère & leur
génie , rien n'eft plus propre à faire
connoître l'âme de la Reine de Suéde ,
que l'Ouvrage que nous annonçons.
L'accueil favorable que le Public avoit
déja fait aux Lettres choifies de cette
Princeffe , imprimées chez Humblot, Libraire
, rue S. Jacques , en 1760 , annonce
à celles-ci un fort pour le moins
auffi heureux . Elles font au nombre de
foixante - fix ; & les perfonnes à qui
Chriftine les a écrites , font la plupart
d'illuftres fçavans ou des gens de Lettres
DECEMBRE . 1762. 91
,
célébres , tels que Defcartes , Benferade
, Grotius , Scaron , Madame de la
Suze , M. Godeau , Mlle Scuderi , &c.
&c avec lefquels la Reine de Suede ,
dépofant en quelque forte la majeſté de
fon rang , femble affecter une espéce
d'égalité » Si vous étiez d'humeur à
» faire le voiage de Suede , dit-elle à
:
Defcartes , vous trouveriez en moi
» une admiratrice , une amie officieufe
» & folide. Vous êtes connu ici autant
» qu'en aucun lieu du monde ; & vous
" gouteriez à ma Cour , repos , plaifir ,
» & fur toute chofe , pleine liberté , pré-
» cieufe fans doute à tous les hommes
» mais fans prix aux yeux du Sage.Faites
>> donc un nouvel effort de courage , &
» arrivez promptement ; vous ne vous
» repentirez jamais d'avoir vu de près la
» fille de Guſtave ; elle fera fa gloire &
» fon bonheur de s'entretenir & de
» s'inftruire avec vous .
En traitant avec cette familiarité les
perfonnes d'un rang inférieur, Chriftine
n'oublioit pas ce qu'elle devoit à fa dignité
, lorfqu'elle écrivoit à des hommes
en place. Quelquefois même elle
affectoit avec eux un mépris ſouvent
blâmable , comme on peut le voir dans
une lettre qu'elle écrit au Cardinal Ma92
MERCURE DE FRANCE .
zarin au fujet de fon Ecuyer qu'elle fit
affaffiner. » Apprenez tous tant que vous
» êtes , lui dit - elle , Valets & Maîtres,
» petits & grands , qu'il m'a plu d'agir
» ainfi ; que je ne dois ni ne veux ren-
» dre compte de mes actions à qui que
» ce foit , furtout à des fanfarons de
» votre forte. Vous jouez un fingulier
» perfonnage pour un homme de votre
" rang. Quelques raifons qui vous aient.
» déterminé à m'écrire , j'en fais trop
» peu de cas , pour m'en intriguer un
» feul inftant. Je veux que vous fçachiez
& que vous difiez à qui voudra
» l'entendre , que Chriftine fe foucie
» peu de votre cour , encore moins de
» vous .... Ma volonté eft une loi que
» vous devez refpecter. Vous taire eft
» votre devoir.... Sçachez , Mons le Car-
" dinal , que Chriftine eft Reine par-
» tout où elle eft ; & qu'en quelque
» lieu qu'il lui plaife d'habiter , les
hommes quelque fourbes qu'ils
» foient , vaudront encore mieux que
» vous & vos affidés & c . Ces deux citations
fuffisent pour donner une légère
idée de ces lettres , & du caractère de
celle qui les a écrites , fi tant eft qu'elles
foient véritablement d'elle.
"
DECEMBRE. 1762. 93
SYNOPSIS Doctrinæ Sacræ , feu
infigniora & præcipua ex veteri ac
Novo Teftamento loca , quæ , circà
Fidei &Moralis Chriftiana Dogmata,
verfantur , ex Prophetarum Oraculis,
aliorumque Autorum facrorum monitis
, necnon ex Evangelica vel Chrifti
Domini , & SS. Apoftolorum doctrina
, ad verbum defumpta , atque ordine
alphabetico digefta , &c. 2 vol.
in-8°. Chez Guillyn , quai des Auguftins
, près du Pont S. Michel , au
Lys d'Or, 1762.
L'AUTEUR 'AUTEUR anonyme de cet Ouvrage
utile & édifiant , nous apprend
qu'ayant déja donné il y a quelques années
, un abrégé de la Théologie & des
Conciles rangés par ordre alphabétique ,
il a cru devoir préfenter dans le même
ordre les endroits les plus remarquables
de l'ancien & du nouveau Teſtament ,
qui regardent le Dogme & la Morale.
Les matières qui entrent dans ce choix
alphabétique traitent principalement.de
94 MERCURE DE FRANCE.
,
l'effence Divine , de l'éternité du Verbe
, de fon union avec le Père & le Saint-
Efprit , de la création de l'homme , du
péché originel , des caufes & des effets
de l'idolâtrie , de la vocation des Juifs
áu culte du vrai Dieu , des promeffes
d'un Meffie , des Prophéties qui l'annoncent
de celles qui ont prédit la
converfion des Gentils à la Religion
Chrétienne , de la Naiffance du Sauveur
, de fa miffion , de fes fouffrances ,
de fa mort , de fa réſurrection ,& c. Toutes
ces différentes matières ne regardent
que le Dogme. Quant à la Morale, voici
les principaux Articles contenus dans
cette efpéce de Dictionnaire : les préceptes
du Décalogue & tous les endroits
des Livres Saints qui y ont quelque
rapport ; la néceffité de la grâce pour
faire le bien , la griéveté du péché , le
mépris du monde , le fcandale , la fuite
des occafions dangereufes , la mortification
des fens , l'obligation de veiller
& de prier , le fort des pécheurs , la pénitence
, l'aumône , en un mot , tout ce
qui peut conduire à une vie chrétienne .
Par la difpofition dont toutes ces matières
font arrangées , un Prédicateur
qui traite dans un Sermon quelque
Sujet concernant le Dogme ou la MoDECEMBRE.
1762. 95
rale , trouve fans peine tous les Paffages
dont il peut avoir befoin ; ce qui rend
ce Livre d'une très- grande utilité à tous
les jeunes Eccléfiaftiques foit Religieux,
foit Séculiers , à qui l'Ecriture Sainte
n'eſt pas encore bien familiére. Ils y
trouveront de plus un très-grand nombre
de notes tirées des meilleurs Interprêtes
de l'Ecriture , qui éclairciffent les
endroits les plus obfcurs des Livres
Saints , & donnent un prix infini à ce
Dictionnaire , puifqu'avec fon fecours
on peut fe paffer d'une infinité d'autres
Livres , auxquels fans cela il faudroit recourir
néceffairement.
CONSIDÉRATIONS fur l'état préfent
de la Littérature en Europe , avec
cette Epigraphe : Tolerabile fi ædificia
noftra diruerent ædificandi capaces.A
Londres , & fe trouve à Paris , chez
Fournier Libraire , Quai des Auguftins.
1762. Volume in- 12.
NOUS ous ne nous arrêterons qu'aux endroits
de ce Livre qui ont pour objet la
Littérature Françoife , parce qu'elle
96 MERCURE DE FRANCE.
nous intéreffe principalement. Il paroît
même que l'Auteur s'y eft attaché avec
une forte de préférence ; quoique fon
deffein foit en général de
général de marquer les
vices internes de la République des Lettres
, & de jetter un coup d'oeil fur les
Sociétés Littéraires qui font une proffeffion
fpéciale de procurer l'avancement
des Sciences . Nous préviendrons
que l'Article de la Littérature Françoiſe
contient des critiques contre plufieurs de
nos Auteurs célébres , qui dégénérent
quelquefois en perfonnalités. Ce qu'il y
a de certain du moins , c'eft qu'elles
ne peuvent manquer d'offenfer ceux
qui en font l'objet. Nous nous faisons
un devoir de les paffer fous filence ; &
nous ne citerons de cet Ouvrage que
ce qui peut flater des hommes de Lettres
que nos eftimons.
» M. d'Alembert joint à de fublimes.
» connoiffances dans la Géométrie &
, » la Méthaphyfique le goût exquis
» des Beaux- Arts. C'eſt à fon mérite
» feul qu'il doit les places qu'il remplit
» avec diftinction dans les célébres
» Académies de l'Europe . Ses moindres
» Ouvrages annoncent le génie &
» l'honnête homme.
» M. Diderot l'Interprête de la Na-
›› ture ,
DECEMBRE . 1762. 97
» ture , ne lui donne que fes grâces .
» Il la fait penfer délicatement & raifonner
avec fubtilité , parler naï-
» vement & fentir avec paffion .
» J'ai vu vingt Beautés qui feroient
» honneur à la Cour de Verſailles, paroî-
» tre avec diftinction aux leçons de M.
» l'Abbé Nollet . La Philofophie n'eft
» jamais plus attrayante, que lorfqu'elle
» eft protégée , embellie & cultivée par
» -les Grâces.
MM. de Buffon , de Marivaux , de
Sainfoix &c. reçoivent auffi le tribut
de louanges que méritent leurs talens ;
mais en général on fent que le génie
de l'Auteur le porte plus à la Satyre
qu'au Panégyrique.
SELECTÆ FABULÆ ex Libris Metamorphofeon
Ovidii Nafonis , capitibus
& notis Gallicis enucleate; quibus
accefferunt eximia quædam ex Virgilii
Georgicis loca , ad ufum Scholarum
inferiorum. 2 vol. in - 12. Chez
Guillyn , quai des Auguftins , auprès
du Pont S. Michel, au Lys d'or, 1762.
Avec Approbat . & Privilége du Roi.
Νου
Nous n'avions fait qu'annoncer dans
E
98 MERCURE DE FRANCE.
, un de nos précédens Mercures cet
Ouvrage utile , qui a pris faveur dans
plufieurs Colléges de l'Univerfité , &
dont l'ufage deviendra probablement
bientôt univerfel pour toutes les baffes
Claffes. C'eft un Recueil de certains
endroits tirés de Virgile & d'Ovide , &
mis à la portée des Ecoliers de fixiéme
& de cinquiéme pour leur faciliter l'étude
de la Langue Latine. Nous avions
des recueils de morceaux choifis dans
les Auteurs Latins qui ont écrit en
profe ; mais à l'exception des Fables
de Phédre , on n'avoit pour ces baſſes
claffes aucun Poëte qui pût leur étre
expliqué. Par le moyen du choix que
M. d'Alletz préfente au Public , les endroits
les plus faciles, & fouvent les plus
agréables des Métamorphofes d'Ovide ,
& des Géorgiques de Virgile , vont
leur devenir auffi familiers , que les
Fables de Phédre , le feul Poëte Latin
qui , jufqu'à préfent , leur eût été
mis entre les mains. Les autres Uni❤
verfités , à l'exemple de celle de la Capitale
, ainfi que les Colléges de province
, ne manqueront pas fans doute
d'adopter un recueil qui , en mettant
plus de variété dans les études des
JO
THE
LYON
1833
DECEMBRE. 1762.
commençans, les leur rendra plus agréa
bles , & par conféquent plus utiles .
#
77711
THEATRE & Euvres diverfes de M.
PAN ARD ; quatre volumes in- 12. A
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques
, au Temple du Goût , 1763 ,
avec Approbation & Privilége du Roi.
Prix , 10 liv. broché.
LAA fupériorité du talent de M. Panard
pour le Vaudeville eft avouée de tous
ceux qui travaillent en ce genre . Avant
lui , Bacchus & l'Amour étoient le fujet
de prèfque toutes les chanfons. M. Panard
a pris fes couplets dans les moeurs
en général , & dans les défauts particu→
liers à chaque âge & à chaque état.
Auffi fes Vaudevilles , dont les refrains
font tous à lui , étoient bientôt chantés
dans toutes les rues. On defiroit depuis
longtemps de les voir réunis dans
un recueil ; & c'eft une obligation
qu'on a aux amis de M. Panard, d'avoir
vaincu cette indifférence qui lui
en faifoit négliger l'affemblage. Il ne
témoignoit pas plus d'affection pour
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
les autres enfans de fon génie , pour
ces Comédies & ces Opéra - Comiqus
fi univerfellement connus , fi longtems
difperfés , & dont plufieurs n'avoient
pas même été imprimés . Il en eſt reſté
au Théâtre un affez grand nombre que
l'on joue fort fouvent avec fuccès,
Il eft une autre forte d'Ouvrages de
M. Panard , que le Public connoît
moins , ce font fes piéces fugitives . Elles
font en partie le fruit des réfléxions
qu'il a faites à la campagne , où l'invitation
de fes amis l'appelloit fouvent. Ses
chanfons bacchiques , fon ruiffeau de
Champigny ,& quelques morceaux inférés
dans la Comédie de M. Fagan,intitulée
les Almanacs , font les feules qui
ayent été imprimées ; prèfque toutes
les autres paroiffent pour la premiere
fois , & forment le quatriéme volume
qu'on peut regarder comme un Ouvrage
tout nouveau. Nous l'avons lu avec
d'autant plus de plaifir , que nous n'y
avons trouvé ni tours d'imagination forcés
, ni métaphores tirées , ni termes
empoulés. La feule Nature , avec fa noble
fimplicité , a toujours guidé la plume
de M. Panard. Nous infiftons fur le dernier
volume,comme étant le moins connu
, & ne le cédant point aux trois autres
, quoique dans un autre genre.
DECEMBRE. 1762 .
101 >
ANNONCES DE LIVRES.:
NOUVEAUX PRINCIPES de la
Langue Allemande , pour l'ufage de
l'Ecole Royale Militaire. Par M. Juuker
, Docteur en Philofophie , Profeffeur
de la Langue Allemande à l'Ecole
Royale-Militaire , Membre ordinaire de
l'Académie Rovale Allemande de Goettingen
. Nouvelle édition , in - 12. Paris ,
1762. 2. vol. Chez Mufierfils , Libraire
quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée , à S. Etienne.
ESSAI hiftorique fur la Médecine en
France . in- 12 . Paris , 1762. Chez Lottin
l'aîné , Libraire-Imprimeur de Mgr
le Duc de BERRY , rue S. Jacques ,
près S. Yves , au Coq.
Le même Libraire vient d'acquérir
du fond de Guillaume Defprez les Ouvrages
fuivans :
JOURNEE Chrétienne , où l'on trou
vera des régles pour vivre faintement
dans tous les états & dans toutes les
conditions ( par Pacory. ) vol . in- 12 .
RACINES de la Langue Angloife ,
ou l'art de bien entendre cette Lan-
E iij .
102 MERCURE DE FRANCE.
gue , de la parler & de l'écrire correctement
, par feu M. Jofeph Gautier , Maître
de Langue Angloife.
On trouve chez le même la vraie méthode
pour apprendre facilement à parler
, à lire & à écrire l'Anglois , ou
Grammaire générale de la Langue Angloife
par Thomas Berry , Anglois de
Nation , Maître de Langue Angloife ,
vol. in-8 °.
HISTOIRE des Philofophes modernes
, avec leur Portrait , par M. Saverien
, publiée par François , Graveur
des Deffeins du Cabinet du Roi , &c ,
rue S. Jacques , à la vieille Pofte ,
vis-àvis
de la rue du Plâtre. Tom. III . contenant
la premiere partie de l'Hiftoire des
Reftaurateurs des Sciences. In -4°. &
in-12. Prix , 6 liv. in-4°. & 2 liv. 10 f.
in- 12 . brochés . A Paris , de l'Imprimerie
de la veuve Brunet. Avec Approbation
& Privilége du Roi. 1763.
Le Public eft prévenu qu'on fera fans
ceffe attentif à profiter des avis que les
Savans & les Gens de goût voudront
bien donner , pour rendre cette Hiftoire
toujours plus digne de leur fuffrage.
Il doit donc s'attendre à y voir quelques
nouveaux changemens , à mesure qu'il
DECEMBRE. 1762. 103
en paroîtra des volumes . Celui qu'on a
fait au volume qu'on publie , a été fuggéré
par le jugement de ces perfonnes .
éclairées. Elles ont trouvé que la gravure
des portraits de l'édition in - 12 . étoit
trop négligée , & que le prix de l'in-4° .
étoit trop haut. C'eft une plainte qu'ils
ont faite dès la publication du premier
Tome de cette Hiftoire , & qui a été
renouvellée lors de la feconde édition
de ce tome , & de la premiere édition
du fecond: Pour y avoit égard , le Graveur
s'eft déterminé à graver les portraits
d'une feule manière & de la grandeur
de l'in- 12 , & de les encadrer dans
ún ornement ou cartouche convenable
pour les faire fervir à l'in-4 ° . Par ce
royen la gravure eft auffi belle dans ces
deux formats qu'il a pu la rendre ; & il
n'y a abfolument que l'ornement ou le
cartouche qui diftingue les planches de
l'in-4°. de celles de l'in- 12 .
Cet arrangement a paru le feul qu'on
pût prendre pour concilier les deux objets
defirés , la diminution du prix & la
perfection de la gravure. Comme on n'a
plus qu'une même planche pour les deux
éditions on peut déformais donner
Tin-4 °. à 6 livres .
A l'égard de l'Hiftoire , on a fuivi le
E iy
104 MERCURE DE FRANCE .
même plan qu'on s'eft préfcrit pour les
autres claffes des Philofophes . Les Reftaurateurs
des Sciences font cependant
divifés en deux parties , qui formeront
deux volumes, quoiqu'on ne compte que
dix Reftaurateurs ; fçavoir Ramus , Bácon,
Gaffendi , Defcartes , Pafcal, ceuxci
compofent la premiere partie qu'on
publie Newton , Leibnits , Wolf, Jean
Bernoulli & Halley ( ces derniers formeront
la feconde :) mais leur vie eft
fi intéreffante , & leurs productions font
fi confidérables , qu'il a fallu donner
cette étendue à leur hiftoire , pour ne
rien omettre d'éffentiel . Cette Hiſtoire
eft précédée d'un Difcours préliminaire
fur l'état des Sciences depuis la chute
de l'Empire Romain jufqu'à nos jours .
Le Graveur avertit qu'il a reçu d'Angleterre
les portraits de Schaftesbury &
de Wollaston , qui manquoient dans le
fecond Tome. Celui - ci eft gravé , & il
le donne gratis à ceux qui achétent le
volume qu'on publie. Le portrait de
Schaftesbury fera diftribué de la même
manière quand le quatriéme Tome paroîtra
.
DISSERTATION fur l'Education
phyſique des enfans , depuis leur naiſfance
jufqu'à l'âge de puberté. Ouvrage
DECEMBRE. 1762 . 105
qui a remporté le Prix le 21 Mai 1762,
à la Société Hollandoife des Sciences.
Par M. Ballexerd , Citoyen de Genève.
Sartam & tectam ab omnique moleftiâ & incommodo
Servate prolem ; indefanitas ,, robur & longevitas.
In-8° . Paris , 1762. Chez Vallat-la-
Chapelle , Libraire , quai de Gêvres.
LETTRE de M *** à M. l'Abbé **
Profeffeur de Philofophie en l'Univerfité
de Paris , fur la néceffité & la manière de
faire entrer un Cours de Morale dans
l'Education publique. Brochure in- 12 .
Paris , 1762. Chez Durand le jeune ,
Libraire , rue du Foin.
LA SCAMNOMANIE , ou le BANC ,
Poëme héroï - comique. Par M. L. R.
in- 12 . Amfterdam , 1763. On en trouve
des Exemplaires chez Guillyn , Libraire
, Quai des Auguftins , proche le Pont
S. Michel.
LETTRES écrites de divers endroits.
de l'Europe & du Levant en 1750 & c.
4 vol . in- 12 . Paris , 1762. Cher Charpentier
, Libraire , quai des Auguſtins ,
S. Chryfoftôme.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE.
Il paroît une nouvelle traduction des
Pfeaumes faite en françois fur l'hébreu
juftifiée par des remarques fur le génie
de la langue , par M. Laugeois . De toutes
les traductions qui ont paru jufqu'à
préfent , dans quelque langue que ce
foit , c'eft la premiere où l'on a la fatisfaction
de lire tout David fans être
arrêté par aucun fens louche , ifolé ou
hétérogene. Par une étude réfléchie de
la langue originale , l'Auteur a fçû répandre
un nouveau jour fur tous les
verfets qui jufqu'ici ont paru inintelligibles.
La jufte liaiſon & dépendance
que ces verfets ont à préfent avec ceux
qui les précédent & qui les fuivent ,
rend la maniere dont l'Auteur les explique
néceffaire ; il les juftifie encore
par les principes & par les ufages de
cette langue. On ne peut donc lui refufer
la juftice d'avoir par fes laborieufes
recherches , découvert dans David
une foule de beautés fublimes , enfevelies
jufqu'aujourd'hui dans les ténébres ,
& d'avoir rendu la lecture de ces divins
Cantiques beaucoup plus intéreffante.
C'eft un témoignage que lui rendront
tous ceux qui voudront compaDECEMBRE.
1762, 107
rer fa traduction avec tout autre traduction
dans quelque langue que ce
foit.
ALMANACHS NOUVEAUX
Quife vendentà Paris , chez DUCHESNE
Libraire , rue S. Jacques , au-deffous
de la fontaine S. Benoît , au Temple
du Goût.
12.3
GUNG
>
CALENDRIER , ou état actuel de toutes
les Familles Royales de l'Europe , &
des principales Nobleffes de France , inliv.
Idem , pour l'année 1763.
3 liv. Second fupplément à la France
Littéraire contenant les noms & les
ouvrages des Auteurs François , pour les
années 1761 & 1762. 1 1. 4 - Les
Spectacles de Paris, ou Calendrier Hiſtorique
& Chronologique de tous les Théâtres
, 12 Partie , 1763 , fous preffe . Chaque
Partie fe vend féparément , 1 1. 4 f.
Almanach Eccléfiaftique , Hiftorique
& Chronologique , avec l'état actuel
du Clergé de France , particulierement
de Paris & de la Cour , 11. 4f.- Ordo
ou Directoire perpétuel felon le Rit du
Bréviaire & Miffel Romain , br . 2 1 10 f.
Almanach Turc ou Tableau des
moeurs & ufages des Turcs , ainfi que des
intrigues du Serail , br. 11. 10 f.- Al-
›
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
9
manach des Voyageurs , utile & néceffaire
, 11.4f.- Almanach Parifien , contenant
ce qu'il y a de plus curieux dans
cette Ville & fes environs , 1 l . 4 f. - Almanach
Chinois ou Idée abrégée des
moeurs , ufages & coutumes de cette Nation
, nouvelle édition , 12 f. - Almanach
de Perte & Gain , avec un indice
alphabétique de tous les jeux qui fe jouent
en Europe , 12 f. Almanach du Marc
d'or , 12 f. - Almanach pour les jeunes:
gens , Chantant. - Les Tablettes de l'Amour
, Chantant. -Almanach de Table,
Chantant. - Nouvel Almanach Danfant.
>
Almanach de Compagnie , Chantant.
-Almanach des Francs Maçons & Franches
Maçonnes. -Nouveau Calendrier :
du Deftin. La Magie blanche . - Al-.
manach du Sort , ou nouveaux Oracles.
-Nouvelles Tablettes de Thalie .- Nouvel
Almanach des Fables en Vaudeville .
-
Lejoli Pont- neuf, Almanach nouveau ...
-Almanach Chantant , ou Tablettes
d'un Philofophe. Le Chan.onnier,
François. Almanach Chantant des
Plagiaires. -La Gageure , ou les Amours .
de Daphnis. Nouvelles Etrennes du
jour de l'An. Almanach Chantant de .
Ramponeau. Amufement des Sociétés.
-Nouvel Almanach des Dames & des
-
-
-
DECEMBRE . 1762. 109:
Meffieurs. L'Ambigu du Parnaffe ,
Chantant. La Mufe Bouquetiere, Chantante
. Les Ioifirs de l'Amour , Chantant.
-L'année Galante , Almanach
Chantant. L'Almanach des Parodies:
nouvelles.
Et un affortiment général de toutes for
tes d'autres Almanachs.
ARTICLE III.
SCIENCES ETBELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
L'ACADÉMIE des Belles - Lettres de
Marſeille a tenu , felon l'ufage , fon :
Affemblée publique le 25 Août dans
la grande Salle de l'Hôtel de Ville.
M. Artaud,Directeur , ouvrit la Séance
par un Difcours relatif à l'objet de
l'Affemblée ; il lut enfuite une Differtution
fur la législation de Marfeille ancienne
& moderne .
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
Mémoire de M. Raimond, Docteur en
Médecine , dont le fujet étoit : L'influence
de l'air maritimefur le tempérament
, le caractère & l'esprit.
3
110 MERCURE DE FRANCE .
.. M. Floret lut un Difcours fur l'état des
gens de Lettres.
M. Ricard Secrétaire , lut l'éloge de
M. Dulard , & termina la Séance par
un Difcours en Vers fur la médiocrité.
Les Prix ayant été réſervés , l'Académie
en aura trois à diftribuer l'année
prochaine 1763. Elle adjugera celui d'Eloquence
à un Difcours fur la question
fuivante ; Quels font les moyens de rendre
les Moeurs à une Nation qui les a
perdues. Quant aux deux Prix de Poëfie
, l'Académie propofe pour fujet du
premier: Le Pacte de famille ou l'union
de la Maifon de Bourbon , & pour fujet
de fecond , le même que l'année
derniere : les Dangers du Luxe. Les Auteurs
ont la liberté de traiter ces deux
Sujets en Ode ou en Poëme.
Le Prix que l'Académie réſerve , eſt
une Médaille d'or de la valeur de 300 1.
portant d'un côté le Bufte de M. le Maréchal
de Villars , & fur le revers ces
mots : Præmium Academia Maffilienfis,
entourés d'une couronne de laurier.
Les Auteurs mettront au bas de leur
Ouvrage une Sentence ou devife tirée
de l'Ecriture ou des Ecrivains profânes.
On les adreffera à M. Ricault, Secrétaire
perpétuel de l'Académie , rue des DoDECEMBRE.
1762. III
minicains : & il enverra fon récépiffé
à l'adreffe qui lui fera indiquée , ou le
remettra à la perfonne domiciliée à
Marſeille qui lui préfentera l'ouvrage .
On affranchira les paquets à la pofte
fans quoi ils ne feront point retirés.
On ne les recevra que jufqu'au premier
Mai.
GÉOMÉTRIE.
A l'Auteur du rapport du diamétre à
la circonférence du cercle , inféré dans
le Mercure de Juillet 1762.
MONSIEUR,
Le rapport de 23099 à 72576 eft trop
grand fuivant les limites des Géométres.
Vous n'avez qu'à confulter les
Elémens de M. le Camus , page 491 &
fuivantes où vous trouverez les bornes
qu'ils fe font préfcrites , & tous les rapports
qui font admiffibles. Celui qui fut
mis dans le Supplément de la Gazette
d'Utrecht le 18 Mars 1760 , eft celui de
tous les rapports qui me paroît le plus
probable , attendu qu'il fuit les limites
112 MERCURE DE FRANCE .
& les décimales finiffent ; celui qui eft
regardé comme le plus près eft i13 à
355 qui donne en décimales pour la
circonférence 3.7500003 &c. Celui de
141522 7
22 donne de même 3.7010402080507 &c. Celui
de la Gazette qui eft 1250 à 3927.
141600 1416
donne 3.000 3. 10000
Enfin le vôtre donne 3 . 1954 & c..
plus grand qu'aucun excepté 7 à 22.
Pour faire la comparaifon vous-même
vous n'avez qu'à divifer la circonférence
par le diamétre , & à chaque divifion
ajoutez un zéro au dividende
vous vous jugerez vous -même .
Rien de fi facile que de trouver autant
de rapport que l'on voudra femblable
au vôtre ; je fuis fûr d'en trouver
plus de cent qui feront tous plus
près.
Il eft affez démontré par toutes les
tentatives qu'ont faites tant de grands
hommes pour trouver ce rapport par
cette voie ; il eft , dis-je , vifible qu'il eft
impoffible d'y arriver.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L ***
DECEMBRE. 1762. 113
A L'AUTEUR DU MERCURE .
MONSIEUR ,
Le rapport de 23099 à 72576 que
l'on veut nous donner pour être celui
du Diamètre du cercle à fa circonféren
ce , eft plus grand que celui de Métius
déja trop grand ; dònc & c.
L'Auteur de ce prétendu rapport s'en
affurera en faifant cette proportion
23099 : 72576 : 113 : 355 ; car il eft
évident , pour tout homme qui a la
moindre idée de la proportion Géométrique
, que fi l'on fait le produit des
extrêmes & celui des moyens , le premier
fera plus grand que le fecond en
cas que le rapport de 113
113 à 355 foit
plus grand que celui de 25099 à 72576
& vice verfa. Or c'eſt ce dernier cas qui
arrive donc & c . Je fuppofe qu'il fçait
d'ailleurs que le rapport de Métius eft
déja un peu trop grand , ce qu'il trouvera
démontré dans 50 Auteurs .
Peut - être feroit-il bon , Monfieur ,
pour empêcher que l'on ne perde fon
temps à cela , de faire reffouvenir le
Public , que cette recherche eft abfo114
MERCURE DE FRANCE .
1
lument inutile , & d'avertir ceux qui l'y
ont déja perdu, & qui font un peu Géométres
, que l'on trouve dans le Journal
des Sçavans du mois de Novembre
1727 une Méthode pour découvrir l'erreur
de toutes les prétendues folutions du
fameux problême de la quadrature du
cercle. Par M. Nicole de l'Académie
Royale des Sciences.
Pour ceux qui ne font point Géométres,
il n'y a pas d'apparence qu'ils découvrent
un rapport à la recherche duquel ont
échoué de grands Géométres ; à tout
hazard voici un moyen qui leur réuffira
prèfque toujours pour connoître fi le
rapport qu'ils croiront avoir trouvé eſt
éxact ou au moins très - approché.
Ils reduiront le rapport en nombre s'il
n'y eft pas. Des deux termes de ce rapport
ils feront les deux premiers termes
d'une proportion dont le troifiéme fera
1000000000 & le 4° 3141592653. Si
dans cette proportion le produit des extrêmes
eft égal à celui des moyens , le
prétendu rapport fera trop petit. Si le
produit des extrêmes eft plus grand que
celui des moyens , le rapport prétendu
fera trop petit à fortiori. Si le produit
des extrêmes eft plus petit que celui des
moyens , le rapport prétendu peut être
bon pour s'en affurer. . . .
DECEMBRE. 1762. 115
On prendra les deux termes du même
rapport prétendu pour les deux premiers .
termes d'une autre proportion dont le
troifiéme fera 1000000000 & le
quatriéme 3141592654. Alors file
produit des extrêmes eft égal à celui des
moyens le rapport prétendu fera trop
grand. Si le produit des extrêmes elt
plus petit que celui des moyens , le rapport
prétendu fera trop grand à fortiori.
Si le produit des extrêmes eft plus
grand que celui des moyens , le rapport
prétendu peut être bon & alors
il n'y auroit pas je crois de moyen plus
fimple pour s'en affurer que celui de
M. Nicole. Si cela arrivoit ainfi , on
feroit toujours fûr que ce rapport feroit
très-approché , & , s'il étoit en petits
nombres , il vaudroit mieux qu'aucun
de ceux en petits nombres que nous
connoiffons. Quant à la proportion alterne
du Mercure de Juillet , je n'y comprends
rien.
Si vous avez , Monfieur , la bonté
d'inférer cette lettre dans un de vos
Mercures , je vous prie inftamment de
vouloir bien y ajouter une annonce
que voici.
J'ai prefqu'achevé un Supplément
affez confidérable , & je crois , très - né116
MERCURE DE FRANCE.
ceffaire à l'abrégé du Traité de Navigation
de feu M. Bouguer , par feu M.
l'Abbé de la Caille , avec quelques corrections
de fautes éffentielles répandues
dans cet Ouvrage.
J'ai l'honneur d'être , & c .
BLONDE AU, Profeffeur Royal d'Hydrographie
à Calais .
J'ai oublié de dire que dans le fecond
vol. du Cours de Mathématiques
de M. Camus , p. 491 , 492 , on trouve
démontré que le premier des deux rapports
que j'ai employé , eft un peu trop
petit , & le fecond un peu trop grand.
A Calais , le 2 Octobre 1762.
ETYMOLOGI E.
LETTRE à M. D.... Docteur en Médecine
, fur l'origine des Palinods &
l'étymologie du mot.
MONSIEUR ,
Il n'y a que les Villes de Rouen &
DECEMBRE . 1762. 117
raux ,
de Caën qui aient des Puys de Palinod( a)
(à moins qu'on ne veuille donner ce
nom au cinquiéme Prix des Jeux glofondé
en l'honneur de la Ste
Vierge par un Magiftrat de Touloufe (b);
& cependant en fuppofant que ces Villes
faffent fort pour leurs Auteurs , leurs
opinions font partagées fur l'étymologie
du mot. Vous examinez leurs raifons
refpectives ; & après m'avoir fait
part de votre fentiment , vous me demandez
le mien à ce fujet. C'est une
liberté que je n'aurois jamais ofé prendre
, mais je vais le hazarder pour vous
obéir ; le fyftême de l'Auteur de Caën
aura la premiere place dans cette difcuffion
; il la mérite à titre d'ancienneté
perfonnelle , & parce que vous adoptez
fa manière de penfer.
( a ) Depuis cette lettre écrite , les Compilateurs
du Dictionnaire de Trévoux m'ont appris
qu'il y a un Puy de Palinod à Dieppe , mais j'ai
auffi appris d'une lettre de M. Huet jointe à l'origine
des Romans , que ce Puy , ainfi que celui
d'Amiens , ne fubfifte plus ; ces deux Puys fe tenoient
le jour de l'Affomption , & s'appelloient
auffi bien Palinods que ceux qui étoient ouverts
au jour de la Conception , ce qui milite en ma
faveur.
(b ) M. Vandages de Malpeyre que fon refpect
pour la Sainte Vierge n'a pas moins immortalifé
que fon érudition.
118 MERCURE DE FRANCE.
"
Cet Ecrivain eft Bourgueville dans
fes Recherches & Antiquités de l'Univerfité
de Caen , ( p. 134. ) Voici com
me il s'exprime après avoir remonté à
l'époque primordiale du Palinod de cette
Ville qu'il place fous l'an 1527.
» Palinodia eft autant à dire chez
" les Grecs comme chant contraire à.
» un autre , & pour ce qu'aucuns héré-
» tiques ont été fi mal affectés contre
» la Vierge mère ; ainfi que Helindius
» & aucuns Proteftans de ces temps , lef
» quels par leurs oeuvres ont écrit &
» chanté qu'elle étoit tachée du péché
» originel comme toutes autres l'oi
» compofa à fa louange d'autres chants
» contraires & c.
"
?
Cette opinion , à la confidérer fuperficiellement
, a quelque chofe de fpécieux
; mais détrompez-vous , Monfieur,
fi vous la croyez à l'abri de toute cri- .
tique. Commençons par en examiner
les preuves.
Sans doute que par Helindius PAuteur
a entendu Elvidius , Difciple d'Auxence
, qui vivoit fur la fin du 4º fiécle
, & par conféquent près de huit fiécles
avant qu'il fût queftion de la Fête
de l'immaculée Conception & encore.
moins des Palinods . Mais ce fameux.
DECEMBRE. 1762. 119
Arien n'a point écrit comme le prétend
Bourgueville, que la Vierge ait été tachée
du péché originel comme toutes autres.
Il a feulement impugné fa perpétuelle
virginité , en prétendant prouver
par quelques Paffages de l'Ecriture , qu'après
la Naiffance de J. C , fa Mère avoit
vêcu conjugalement avec S. Jofeph , &
en avoit eu plufieurs enfans , ce qu'il
eft aifé de voir en confultant les Ecrivains
Eccléfiaftiques , & furtout S. Jérôme
qui écrivit contre cet Hérétique
le Traité qu'on trouve au commencement
du fecond volume des Ouvrages
de ce Père .
Je ne m'arrêterai point à difcuter les
injures que Bourgueville reproche aux
Proteftans contre l'honneur de la Vierge.
Je me contenterai d'obferver que
le nom de Proteftans n'a jamais été
donné ni pris avant l'année 1529. , qu'on
appella ainfi quelques Allemands Luthériens
, à caufe de leur proteftation
contre le decret arrêté dans la Diette
de Spire par l'Archiduc & fon Confeil
dans la même année , c'est - à- dire 43
ans après l'érection du Palinod deRouen,
& plus de deux ans après celui de Caën
érigé fur fon modéle. Luther n'avoit que
deux ans lors de l'établiflement du
mier.
pre120
MERCURE DE FRANCE.
Après avoir difcuté les preuves , critiquons
l'affertion même. Quelle est l'origine
du mot Palinodie ? C'eft ce que
Platon dans fon Phédre & Paufanias
dans fes Laconiques nous apprennent.
Sthefichore Poëte Lyrique d'Hymere en
Sicile,ayant outragé Hélène par des Vers
mordans , fut privé de la vue par Caftor
& Pollux , Freres de cette Belle , &
fe vit forcépour la recouvrer , de rétracter
fes calomnies ou plutôt fes médifances
par une Piéce contraire à la précédente
, ce qu'on appella Пάode . Nous
n'avons plus ce Poëme de Sthefichore ,
& celui qui y avoit donné lieu . Mais
pour trouver un morceau de ce goût ,
on n'a qu'à lire l'Epode d'Horace à Canidie
, qui eft l'Antépénultiéme du cinquiéme
Livre, & fuppofer toutefois que
l'ami de Mécéne y parle férieufement..
Ne demeure-t- il pas conftant après la
lecture de cette Epode qui en admettant
ma fuppofition , eft une vraie & formelle
palinodie , que chanter la palinodie
, c'eft faire une rétractation indirecte
de ce qu'on afoi- même tenu de vive voix
ou par écrit , par d'autres difcours diamétralement
oppofés : diverfum ab iis quæ
prius ipfe dixeris dicere. (c) C'eft de
(c) Erafm. Adag.
quoi
DECEMBRE. 1762 . 121
7
quoi tous les Léxicographes Grecs , La- '
tins , François , Etymologiques , Critiques
, font d'accord . Or pour recevoir
votre opinion , il faudroit qu'il fut auparavant
convenu que les premiers
Chantres du Palinod étoient autant d'hérétiques,
à la vérité convertis, qui retractoient
par des éloges palinodiques , des
blafphêmes qu'ils avoient eux - mêmes
proférés contre l'honneur de la Vierge.
Pour étayer votre fentiment dont
vous avez fenti la foibleffe , vous vous
êtes donné la peine de faire une Hiftoire
de l'origine du Palinod : Hiftoire vieille
pour les faits, mais qui en paffant par'
vos mains a pris une forme toute autre.
Les changemens de circonftances , les
tranfpofitions de dates , les applications
que vous y avez faites , l'ont embellies
des grâces de la nouveauté. Vous racon
tez qu'un Hérétique ( Pierre Barus )
ayant été brulé vif en punition deifes)
blafphemes contre l'Immaculée Conception
, pour réparer la gloire offenfée
de la Vierge , on érigea les Palinods
dont l'inftitut fut de chanter la Palinodie.
Vous prétendez faire réfulter de
oe narré un moien triöiphanten votre
fayeur. Ilifaut pourtant rendre à votre
bonne foi cette juftice , que vous ne
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
que
nous annoncez votre conféquence que
comme une conjecture , fauffe monnoye
dont on paye affez fouvent au
jourd'hui au lieu de preuves ; mais ,
Monfieur , avez vous cru que votre
conjecture fut incompatible avec la
Chronologie ? Si vous l'avez cru , avez
vous fait réfléxion Barus dont vous
parlez , ne fut fupplicié qu'en 1528 à
Rouen où les Palinods étoient alors éri→
gés depuis 42 ans ? Inutilement me donnez-
vous à entendre que vous ne parlez
ici que du Palinod de Caën ; votre
fyftême n'en deviendra pas plus conciliable
avec l'ordre des temps ; car n'eftpas
d'obfervation inconteftable,
le Puy de Caen fut érigé dès le 8 Décembre
1527 ; & que Barus ne fut
exécuté que le 23 Juillet de l'année fuivante
? D'ailleurs , quand bien même la
date de l'érection du Palinod de Caën
feroit postérieure à celle du fupplice de
ce malheureux , feroit- il probable que
vos ancêtres euffent été chercher
Rouen l'occafion d'un fi bel établif
fement dans un Blafphémateur , pendant
qu'ils y auroient eu devant les
yeux un modéle illuftre & éclatant ? Je
fçais rendre plus de juftice à leur goût
& à leurs lumières. Bourgueville qued
il
que
DECEMBRE. 1762. 123
vous citez avec tant de complaifance , &
dont vous ne pouvez honnêtement décliner
le Tribunal , ne dit-il pas expreffément
que Jean Lemercier ,fameux Avocat,
ajouta qu'il entendoit ériger un Puy
de Palinod comme à Rouen.
>
Je me trompe , Monfieur , fi je n'ai
pas fait éffuyer à votre fyftême de violentes
fecouffes , & fi je n'ai pas , permettez
-moi le terme pulvérifé vos
preuves & celles de votre Auteur. Le
fyftême que vous combattez eft celui
de Farin dans fon Hiftoire de la Ville
de Rouen. Voici comme il s'explique.
*
» Ce mot Palinods ne veut dire au
» tre chofe que le récit & le jugement
» de diverfes Poëfies , ( ou fi l'on veut
» s'arrêter aux dictions Grecques dont i
"
eft compofé , à fçavoir án & wd's )
» il fignifie un chant réitéré , faifant
» allufion à la dernière ftrophe qui , pour
» cette raiſon, eft appellée la ligne pali-
» nodiale , &c.
Vous objectez contre cette opinion ,
que parmi les piéces palinodiques, il y en
a telles que des Sonnets , Odes , Stan-
Epigrammes , Dixains , qui font .
fans refrain ; & que conféquemment
l'interprétation de Farin eft inadmiffi
* 2 Part. p. 61 .
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ble. A cela , je réponds que pour trouver
la véritable origine de la dénomination
des Palinods , il ne faut point
les confidérer tels qu'ils font actuellement
, mais tels qu'ils étoient primitivement.
Or il eft conftaté qu'il n'y avoit
que des piéces à refrain non feulement
en 1486 que celui de Rouen fut érigé
, puifque le chant Royal dont le veis
repété s'appelle exclufivement le Palinod
, felon M. Menage , étoit le feul
Poëme , concourrent ; mais encore en
1510 & en 1514, que le Rondeau , puis
la Ballade furent ajoutés, D'ailleurs
quand bien même vous pourriez me démontrer
victorieufement qu'il y a eu
dès l'origine des Palinods , des Piéces
concourantes fans refrain , ce dont j'ofe
vous défier , je vous répondrois que
Farin s'eft mal expliqué par le mot de
shaque ftrophe & qu'il devoit dire chaque
piece. Je vous répondrois qu'en prenant
les chofes comme probablement
elles ont été & comme au moins elles
ont dû être, par chant réitéré , ligne palinodiale
, ánod , on a toujours du &
on doit entendre l'allufion à la Sainte
Vierge ; allufion de tous temps inféparable
des piéces palinodiques , qui eft
un espéce de refrain & même propreDECEMBRE
. 1762 . 125
ment dit , en prenant plufieurs piéces
palinodiques collectivement. Voilà
Monfieur , quelle eft ma façon de penfer
fur ce fujet. Je crois que l'évidence
vous fera encore plus chère que l'opinion
de votre Concitoyen. Si vous l'abandonnez
, je crois qu'il ne vous reſte
à choisir qu'entre Farin & moi , c'est-àdire
le fens que je lui ai donné. Comme
le Patriotifme ne pourra plus alors altérer
votre impartialité dans cette décifion
, il n'y aura que cette même évidence
qui puiffe rompre l'équilibre à
vos yeux.
J'ai l'honneur d'être & c.
DAIREAUX DE PRÉBOIS.
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
MÉDECINE.
BIBLIOTHEQUE choifie de Médecine
- tirée des Ouvrages Périodiques tant.
François qu'Etrangers , avec plufieurs
Piéces rares & des Remarques utiles
& curieufes. Par M. PLAN QUE ,
Docteur en Médecine . Tome feptième ,
avec Figures. A Paris , chez la veuve
d'Houry Imprimeur- Libraire de Mgr.
le Duc d'Orléans , rue S. Severin ,
près la rue S. Jacques 1762 .
SUITE.
A Mélancolie fait le fujet du troifiéme
Article : elle a fon fiége dans le
cerveau & a pour caufe immédiate un
embarras du fang dans cette partie . Il y
a différens degrés de Mélancolie , dont
les éffets font différens & même opposés .
Il y a des Mélancoliques qui ne font
jamais en repos , marchant nuit & jour
fans fçavoir pourquoi , ni où ils vont.
Il y en a d'autres qui veulent toujours
refter dans la même place . L'un eft taciturne
, l'autre rit toujours.
DECEMBRE. 1762. 127
Il y a des Mélancolies héréditaires ;
Il y en a une espéce qu'on appelle Noftalgie
ou maladie du Pays. Cet ennui eft
oppofé à celui de quelques- uns qui tombentmalades
quand ils restent trop longtemps
dans leur Patrie. On rapporte une
caufe bien extraordinaire de la Mélancolie.
Toutes les fois qu'un homme
mangeoit du pigeon , même en petite
quantité , il ne manquoit pas de tomber
dans cette maladie .
On lit enfuite une Piéce fort fçavante
fur le délire mélancolique qu'on fait dépendre
de l'embarras des vaiffeaux du
centre ovale; ce tiffu de vaiffeaux trèsdéliés
fait la fanté de l'efprit, en ce qu'elle
a de matériel , quand la liberté du cours
des efprits y régne . Mais s'il y a quelques
petits tuyaux obftrués , les efprits ne
pouvant y couler , les idées qui s'y
étoient attachées font abfolument perdues
pour l'âme qui n'en peut plus faire
ufage dans fes opérations ; & c'eſt de là
que vient le délire mélancolique . Après
avoir expliqué les différens effets dy
mouvement irrégulier du fang dans le
cerveau , on expofe l'état déplorable de
l'imagination qui eft en prole aux dèfordres
les plus affreux. Une femme
croit être une des Furies de l'enfer , &
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
s'imagine avoir commerce avec le diable
; une autre fe croyoit morte & s'étoit
fait mettre dans un cerceuil : un
homme croyoit avoir le nez fi long ,
qu'il n'ofoit fortir , de peur que les paffans
ne marchaffent deffus. Un Poëte
s'étoit mis en tête qu'il avoit les cuiffes
de verre & appréhendoit de tomber ,
de peur de les caffer. Un Seigneut retenoit
fes urines de peur
d'inonder le
Pays.
>
On rapporte enfuite beaucoup de réfléxions
fur la diffection des cadavres des
Mélancoliques , auxquelles nous renvoyons
le Lecteur. Cet Article eft terminé
par les moyens qu'on a employés
pour guérir cette maladie ; un des principaux
remédes qu'on recommande
c'eft la coloquinte & fes préparations.
>
On traite enfuite de la Mémoire
de fes différences , de fon fiége , de fes
principales fonctions & des moyens de
la conferver. On explique comment une
idée reveille l'autre & on confirme
cette explication par des exemples. On
rapporte des Hiftoires de mémoires merveilleufes
on dit que Cyrus n'avoit qu'à
vouloir , le nom de fes foldats fe préfentoit
à fon efprit. Mithridate parloit
vingt- deux langues différentes. Jules
DECEMBRE . 1762. 129
Cefar avoit les idées des chofes fi faciles
, qu'il lifoit , écoutoit , écrivoit &
dictoit en même temps. L'Empereur
Adrien avoit-il lu des livres , il les fçavoit
par coeur . S. Auguftin parle d'un
de fes amis qui fçavoit Virgile à le réciter
à rebours. Un Mendiant récitoit mot
pour mot les fermons qu'il venoit d'entendre
dans l'Eglife.
Il y a au contraire des mémoires ingrates
& même tout -à- fait perdues . On
raconte que la femme d'un Braffeur
avoit perdu totalement la mémoire , à
la fuppreffion de fes régles. Une autre
femme ne pouvoit jamais finir fes phrafes.
Un homme avoit perdu jufqu'à la
connoiffance de fes enfans.
Dans l'article fuivant il eft queſtion du
Mercure dont on donne l'Hiftoire , la
façon dont on le tire des mines & les
maladies dont les travailleurs font attaqués.
On paffe enfuite à plufieurs fçavans
mémoires que M. Boerrhaave a
donnés fur ce minéral & qui font fuivis
de celui de M. Groffe fur la maniere
de féparer le Mercure du plomb.
Viennent enfuite deux Mémoires fur
les diffolvans du Mercure & un autre
fur la maniere de faire le fublimé corrofif
, en fimplifiant l'opération.
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
Quant à l'ufage du Mercure , l'on en
fait mention dans les piéces fuivantes .
Dans la premiere il eft queftion de l'ouverture
du cadâvre d'une perfonne qui.
avoit pris intérieurement plufieurs onces
de mercure crud & dans laquelle on
trouva un noyau de prune qui étoit dans
le rectum . Cette piéce eft fuivie de plufieurs
autres au fujet du mercure crud ,
pris intérieurement fans qu'il ait fait aucun
mal. On rapporte auffi plufieurs cas
où la vapeur de ce mineral a beaucoup
nui , & l'on donne les moyens d'y remédier.
Le mercure employé pour fondre le
plomb dans la veffie, eft le fujet de deux
Lettres de M. le Dran ; il s'agit d'un
morceau de plomb long de quatre pouces
, pefant fix gros , refte d'une fonde
de plomb qui s'étoit caffée en fondant
M. de Poinfable , Gouverneur de la
Martinique. M. le Dran a entrepris de
rendre ce plomb fluide en injectant
dans la veffie du vif-argent ; & après
plufi eurs épreuves faites dans des vafes
& dans des veffies d'animaux vivans , il
a vu la poffibilité de le faire , fans intéreffer
la veffie . Il en a donné la preuve
fur un homme même , à qui il avoit infinué
dans la veffie un lingot de plomb &
,
DECEMBRE . 1762. 131
qu'il lui a fondu chez M.de Poinfable, qui
lui avoit fait donner un lit. M. le Dran,
s'étoit déja fervide deux anneffes , dans
la veffie defquelles il fit fondre un lingot
de plomb qu'il avoit y introduit . Après
ces épreuves il introduifit dans l'uréthre,
du malade du mercure , au moyen d'un
petit entonnoir. Les chofes réuffirent au
gré du malade & du Chirurgien. Mais
M. de Poinfable étant retourné dans la
Martinique & y étant mort, on en fit l'ouverture
& on trouva dans fa veffie la
partie de la fonde de plomb qui devoit
avoir été fondue par le mercure : mais,
M. le Dran répond à toutes ces calomnies
, comme on le peut voir dans
la réponſe.
2
L'article du mercure finit par une Lettre
de M. Cantwellfur le moyen de prévenir
le ptyalifme dans le traitement de
la vérole , en employant pour chaque
traitement le double , ou plus que le
double de la quantité du mercure qu'on
y employe ordinairement. Cette Lettre
contient trois articles. Dans le premier
, il dit quelque chofe du virus & ilexpofe
les voies par lefquelles il s'infinue
dans la maffe des humeurs . Dans
le fecond , il regarde la falivation com--
me un effet accidentel du mercure ; il en
·
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
explique la caufe & indique les moyens
de l'éviter. Dans le troifiéme , il l'envifage
comme un effet qui dépend de
quelque qualité inhérente de ce métal,
& il examine fi on peut le dépouiller
de cette vertu .
Le mot Migraine fournit la matière
du fixiéme article : cette douleur de tête
n'affecte qu'un côté de cette partie ;
car quand la douleur s'étend partout ,
elle s'appelle Céphalalgie , ou Céphalée.
Il y a une autre efpéce de douleur de
tête qui n'affecte qu'une très- petite place;
on lui a donné le nom de Clou , par- .
ce que cette douleur reffemble à celle
qu'on reffentiroit fi on y enfonçoit un
clou. On l'appelle clou hystérique dans
les femmes : il eft caufé par des convultions
des mufcles extérieurs de la tête.
On fait mention d'un mal de tête d'une
femme qui , quand elle s'expofoit à
l'air froid , ou qu'elle mâchoit fes alimens
, il s'augmentoit confidérablement
furtout du côté droit ; il étoit fi violent
que les larmes lui couloient des
yeux en abondance & qu'elle faifoit des
cris qui troubloient tout le voifinage. On
a vu le même écoulement dans une Da
me attaquée d'un mal de tête qui af
fectoit tantôt les parties intérieures
DECEMBRE. 1762. 133
tantôt les extérieures ; Craton rend raifon
de cette différence en difant que les
douleurs de tête viennent quelquefois
du ventricule par fympathie ; alors la
partie antérieure de la tête fouffre ; mais
quand elle vient de la matrice , c'eſt la
partie intérieure qui eft fouffrante .
On divife la migraine en Edropathique
, en Symptomatique , en Fixe, & en
Périodique . On fait mention d'une migrainePériodique
fingulière dans un homme
de diftinction . Il en étoit tourmenté
tous les jours à fept heures du matin ,
fon accroiffement & fon déclin duroit
jufqu'à dix heures,& il ne lui reftoit
aucun veftige de cette incommodité.
On finit cet article par des obfervations
curieufes où l'on rapporte
les moyens dont on peut fe fervir pour.
la guerifon de cette maladie.
- Les régles ou mois des femmes forment
un article fort curieux & fort inintéreffant.
On y expofe leur nature ,
leurs caufes , & leur ufage . On y lit
les opinions différentes fur la qualité
du fang que fournit cet écoulement .
La plupart des Anciens ont dit qu'un
feul regard d'une femme , ou fon haleine
pendant cet écoulement , fanoit
les fleurs , faifoit tourner la bierre.
134 MERCURE DE FRANCE .
& le vin ; on rapporte du Poëte Increce
, qu'étant dans les tranfports de
l'enthouſiaſme poëtique , fa femme jaloufe
lui fit boire du fang de ſes régles
& que cette boiffon l'avoit fait mourir
enragé. Cependant plufieurs femmes
l'employent dans les Philtres ; un jeune
homme qui en avoit pris , reffentit d'abord
un refferrement de poitrine avec
des vomiffemens énormes. Le lendemain
il tomba dans un délire fi grand
qu'on fut obligé de le lier ; il étoit
comme empoisonné & étoit gonflé par
tout le corps . Il eft cependant vrai que le
fang que perdent par l'uterus les perfonnes
faines eft fluide & vermeil , avec
cette différence qu'il eft plus divifé
dans les jeunes & plus épais dans celles
qui font plus avancées en âge ; mais
s'il s'arrête plus qu'il ne faut dans les
vaiffeaux , il peut fe mettre en caillots.
Le fang menftruel des femmes des:
pays chauds eft ordinairement fort âcre
& virulent , au rapport de M. Aftruc,
furtout lorfqu'elles fe nourriffent de
mauvais alimens. Gratius rapporte qu'en
Syrie & dans les pays voifins , les régles
des femmes ont quelque chofe de
contagieux. Tavernier raconte que chez
les Caffres & principalement fur la côte.
DECEMBRE . 1762. 135
de Mélinde , les femmes , pendant leurs
régles , ont quelque chofe de fi vénéneux
, que fi les Européens fe tiennent
quelque temps trop près de leur urine ,
quand elle eft encore récente , ils font
attaqués non-feulement de la fiévre &
du mal de têre , mais quelquefois même
de la pefte ; c'eft pourquoi une femme
en cet état eft regardée comme immonde
non-feulement chez les Juifs , mais
encore chez les Arabes.
Au refte on attribue quelque vertu
au fang menftruel . Quelques Auteurs
affurent qu'il guérit les éréfipéles , la
gangréne , & qu'il éfface les taches de
naiffance.
C'est une grande queftion parmi les
Anatomiftes , fçavoir fi le fang des régles
fortent des vaiffeaux de l'uterus ou
par ceux du vagin ; l'une & l'autre opinion
a des Partiſans dont on rapporte
les preuves , aufquelles nous renvoyons
le Lecteur , auffi bien qu'aux fymptômes
qui arrivent à l'approche ou pendant
l'écoulement des régles. Je ne fçai
fi on peut ajouter foi à ce que rapporte
un Auteur qui dit avoir connu d'honnêtes
filles & des femmes fages , qui retardoient
leurs régles à leur volonté
vouloient- elles aller à la campagne , au
;
136 MERCURE DE FRANCE .
bal & ailleurs , fans avoir cette incommodité
qui devoit arriver ces jours-là ,
elles les différoient autant de jours
qu'elles vouloient en avalant autant de
grains de poivre blanc .
Toutes les femmes ne font point fujettes
à cette évacuation , & malgré cela
l'on en trouve qui ont eu des enfans.
Cette évacuation ne fe fait pas toujours
conftamment par la matrice. Quelquefois
elle fe fait par le vomiffement , par
les felles , par la fueur , par les oreilles ,
par l'ombilic , par les mammelles , par
les gencives & autres parties du corps.
Ily a plufieurs animaux fujets à ce
II
flux périodique ; il y a des hommes même
qui rendent tous les mois du fang
par les hémorroïdes , d'autres par la
verge .
Le temps des régles n'eft pas abfolument
fixé à certain âge ; la quatorziéme
ou quinziéme année eft à-peu-près
le temps de cette évacuation qui finit
vers quarante-cinq ou cinquante ans.
Cependant on a vu des enfans de fept
ans , même de trois qui les avoient . On
à vu auffi cet écoulement rétabli dans
des femmes de 76 ans & même de cent
fix ans.
La fuppreffion arrive par plufieurs
DECEMBRE. 1762. 137
caufes, fouvent par la faignée du bras ;
elle attire ordinairement bien des accidens
fâcheux ; cela eft confirmé par
nombre d'exemples joints aux moyens
d'y remédier.
On expofe les différens fentimens fur
la caufe de ce flux Périodique ; il y
en a trois principaux : le premier l'attribue
au pouvoir de la Lune , le fecond
à la Pléthore & le troifiéme aux aiguillons
de l'Amour.
On finit cet article par cet écoulement
irrégulier d'une humeur épaiffe
& blanchâtre qu'on a coutume d'appeller
Fleurs blanches. On y parle de leur
différence , de leur caufe , des divers accidens
qui les accompagnent & des
moyens de les guérir.
On vient enfuite à la connoiffance
des moles. C'eft une maffe charnue &
irrégulière , qui eft produite ordinairement
dans la matrice , foit par une concrétion
de fang menftruel , par une rétention
d'une partie de l'arrièrefaix ou
par une groffeffe imparfaite . Les filles
ou les veuves font rarement affligées de
cette maladie ; mais les femmes mariées
y font très -fujettes. Les moles n'ont pas
toutes la même forme ni la même groffeur
; quelquefois elles ne tiennent point
138 MERCURE DE FRANCE .
à la matrice , d'autres fois elles y font
attachées par des vaiffeaux fanguins &
par
des fibres charnues. Elles fortent
ordinairement feules & quelquefois avec
le foetus. Quand elles s'engendrent feules
, elles fortent pour l'ordinaire vers
la fin du deuxième ou du troifiéme
mois , & leur fortie eft précédée par des
douleurs pareilles à celles qui accompagnent
l'accouchement. Quelquefois
ces douleurs font plus violentes , les
fymptômes plus fâcheux, & l'hémorrhagie
eft fi exceffive , qu'elle met la vie
de la malade en danger. Les moles donnent
des fignes aufquels on peut aifément
les diftinguer des foetus . Elles n'excitent
aucun mouvement dans la matrice, comme
fait l'enfant après le quatriéme & le
cinquième mois de groffeffe. Les moles
diftendent le ventre également , au lieu
que l'enfant le pouffe en pointe vers le
nombril ou vers le côté. La mole change
de fituation dans le ventre fuivant la
poſture de la mère , ce que le foetus vivant
ne fait jamais. La femme groffe
d'une mole n'a que peu ou point du
tout de lait ; au lieu que les mammelles
groffiffent de plus en plus dans la vraie
groffeffe. Les fymptômes qui accompagnent
la fauffe groffeffe font plus vioDECEMBRE.
1762. 139
lens , la compléxion eft altérée , l'appétit
languit , toute l'habitude eft affoiblie ,
& l'on fent des douleurs exceffives dans
la région des reins & du pubis. Tout
ce qu'on vient d'avancer eft appuyé
fur des exemples , parmi lefquels on
trouve l'hiſtoire d'une femme qui a
porté une mole plus de quatorze ans ,
après avoir accouché de deux enfans.
On lit encore l'hiftoire de la veuve d'un
Marchand de Montpellier qui accouchà
d'une véritable mole à l'âge de foixantedix-
fept ans. Celle- ci eft fuivie d'une
obfervation fur la génération & fur
l'expulfion d'un faux germe d'une efpéce
particulière,
On peut ici former une queſtion
fçavoir fi une femme peut engendrer
un faux germe fans les careffes de l'homme
ceux qui penfent que les vierges
auffi bien que les femmes font fujettes
aux défordres de la conception , diſent
que Galien a eu raifon de comparer les
oeufs des poules aux moles des femmes ;
qu'une femme pourroit faire une mole
fans la communication d'un homme ;
que la forte imagination d'une fille
amoureuſe pourroit faire une impreffion
fuffifante fur des matières renfermées
dans les parties naturelles & qu'enfin
146 MERCURE DE FRANCE .
on avoit des exemples de pèrfonnes d'une
vie exemplaire , qui avoient engendré
des moles fans avoir connu aucun
homme.
Cet Article finit par plufieurs Hiftoires
de moles volantes ; on regarde
ces Hiftoires comme des contes de bonnes
femmes & les Auteurs qui les rapportent
, ne difent pas les avoir vues ,
mais ils les rapportent fur la foi d'autrui.
Le mot de Monftre fournit une carrière
fort vafte & pleine d'érudition . Il
n'y a guères d'efpéces de monftres dont
on ne faffe mention dans cet Article
comme les foetus , foit de l'homme
foit des animaux , des infectes , même
jufques aux plantes & aux fruits. La
caufe des monftres , furtout des monftres
doubles , y eft difcutée à fond ; car
avant que l'on eût découvert que toutes
les générations fe font , par les oeufs ,
les Phyficiens n'ont rien dit fur les
monftres qui pût appartenir à la véri
table Phyfique , ils ne les ont traité que
comme des erreurs & des méprifes de
la nature , qu'il falloit en quelque forte
lui pardonner & qui ne méritoient
pas leur attention , ou ne méritoient
que de l'horreur. Dans la fuite le fyftème
des oeufs étant connu , on a vù
DECEMBRE . 1762. 141
,
que la formation générale des monftres
doubles pouvoit s'expliquer par
deux oeufs , que quelque accident avoit
unis , ou avoit confondus dans l'utérus
, & en effet cette formation s'offre
d'elle - même aux yeux , dans un
grand nombre de monftres , tels que
deux enfans unis enfemble par le front
ou par le dos . Mais il arrive fouvent
que cette formation ne foit pas fi fenfible.
Des parties , foit internes , foit externes
irrégulièrement conftruites
mal arrangées entre elles , déplacées ,
tantôt fimples , tantôt doubles , ne paroiffant
pas s'accorder avec ce fyftême ,
& de grands Anatomiftes ne croyant
pas y pouvoir appliquer tous les faits
qu'ils avoient fous les yeux , ont fuppofé
des oeufs originairement monf
trueux , dont le développement , auffi
régulier que celui de tous les autres
donneroit ce que nous appellons monftres.
Et c'est là le fujet de plufieurs favantes
difcuffions aufquelles nous renvoyons
le Lecteur.
Le dixiéme & dernier Article renferme
la Science des mufcles , ces organes
deftinés pour exécuter tous les
mouvemens du corps. On y apprend
leur nature , leur différence , leurs par142
MERCURE DE FRANCE .
ties , leurs mouvemens. Mais comment
ces mouvemens s'exécutent- ils ? C'eft
ce qu'on trouve expliqué dans plufieurs
endroits de cet Article , où l'on expoſe
non feulement l'action des muſcles en
général , leur force & leur méchanimais
encore le mouvement de
plufieurs muſcles en particulier , comme
de ceux de la tête , du col , de l'épine
du dos & de l'omoplate . Les bornes
que nous nous fommes préſcrites
nous empêchent d'entrer dans un plus
long détail.
que ,
La matière de ce feptiéme Volume.
forme le dix -neuviéme , le vingtiéme
& le vingt & uniéme Volume in- 12 .
qu'on a mis fous cette forme pour la
commodité du Public . Le huitiéme Volume
in-4°. & le vingt-deuxiéme in- 12,
& fuivans font fous preffe.
DECEMBRE. 1762. 143
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON.
Trente- deuxième & trente-troifiéme Traitemens
faits à l'Hôpital des Gardes
Françoifes depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats .
AIME, MÉ
Lajeuneffe ,
Beaufoleil ,
Lacroix ,
Cernay
Goffelin ,
Larofe ,
Compagnies .
Degraffe .
H
Vifé.
Tourvillle.
Tourville.
126.TAKLafone .
Chevalier.
Of Latour.
Goignés,como non " Lecamus.
Deslauriers and chud sob Latour i
100419
144 MERCURE
DE FRANCE
.
Lafone.
Tucy ,
Nolay ,
S. Nicolas ,
Larofe.
Coëttrieu.
Coëttrieu .
Lafone .
Châtillon ,
Chatulé.
Villers.
Henry ,
Vifé.
Bucot ,
Vifé.
Belamour ,
Cola ,
Pronleroy .
Lalanné ,
Tourville .
Bouville.
Frequent ,
Desruelles ,
Chevalier,
Durand ,
Delatour.
Fromagé ,
Tourville .
Lemaire ,
Chatulé.
Desboets ,
Mathan.
Ces vingt-cinq Soldats font fortis radicalément
guéris.
AVERTISSEMENT.
Les guérifons nombreuſes , opérées
par les dragées antivénériennes todel
M. Keyfer , non feulement dans)
l'Hôpital des Gardes Françoifes , mais
encore
DECEMBRE. 1762. 145
,
ont
encore dans les Armées de Sa Majeſté
& les autres Hôpitaux du Royaume ,
attirent toujours de plus en plus l'attention
du Gouvernement. Ces fuccès conftans
& multipliés , qui ont eu pour témoins
les Médecins les plus habiles &
les Chirurgiens les plus célébres
mérité à leur Auteur une penfion de
dix mille livres , dont le Roi l'a gratifié
, ainfi que du privilége exclufif de
compofer fon reméde pour éviter toute
fraude , de l'adminiftrer & de le vendre
, fa vie durant , au prix de 13 l . 10 f.
le traitement , & avec la Boëte & la
Méthode , 14 liv . Le traitement contient
la quantité de dragées néceffaire
pour chaque guérifon .
Quoique la Méthode imprimée ne
laiffe defirer aucun éclairciffement fur
l'adminiftration du reméde , cependant
M. Keyfer , par amour pour le bien
public , croit devoir prévenir les perfonnes
qui fe trouveront dans le cas
de faire ufage de fes dragées , de ne
point fe traiter par elles- mêmes , mais
de prendre les confeils des gens de
l'art , & de s'y conformer avec foin
pendant tout le temps de la cure ; autrement
il ne peut en affurer un fuccès
auffi complet , qu'il le promet fi le
G
146 MERCURE DE FRANCE .
reméde eft bien adminiftré. Dans le cas
contraire , outre qu'il n'opéreroit pas
la guérifon , il en pourroit peut-être réfulter
des incidens défagréables, nonobſtant
la bénignité reconnue du reméde.
M. Keyfer croit donc ne pouvoir
trop infifter fur cet avis , qui eft de la
plus grande importance pour le Public ;
& en conféquence il joint ici la liste
de MM. fes Correfpondans qui connoiffent
à fond fa méthode , & dont le
plus grand nombre a adminiftré ſon
reméde avec fuccès pendant plufieurs
années. Ils feront toujours munis d'une
fuffifante quantité de boëtes , pour en
délivrer à ceux qui s'adrefferont à eux.
On pourra les confulter dans tous les
cas ; & ils fe feront un devoir non feulement
de donner leurs avis , mais même
de diriger la cure avec autant de zéle
que de fagacité.
CORRESPONDANS de M. KEYSER
dans les Provinces & dans les Pays
Etrangers.
1 M. Marmion , Docteur en Médecine,
Médecin de l'Hôpital du Roi , à Grenoble.
2 M. Razoux , Docteur en Médecine
DECEMBRE. 1762. 147
en l'Académie des Sciences de Montpellier
, à Nifmes.
3 M. Reliquet , Docteur en Médecine ,
Chirurgien de l'Hôtel-Dieu,à Nantes.
4 M. de Freffiniat , Docteur en Médecine
,
à Limoges
.
5 M.
Piers
Docteur
en Médecine
à
Troyes.
,
6 M. Dourlen , Médecin , à S. Omer.
M. Audirac , Docteur en Médecine
à Cambrai.
Aux Armées du Ror &c.
8 M. Brunier , Docteur en Médecine
à l'Armée du Haut- Rhin.
9 M. Le Cat , Médecin des Hôpitaux
de S. M. l'Impératrice Reine, à Gand,
10 M. Le Cat , Secrétaire perpétuel de
1Académie des Sciences & Belles
Lettres , Me en Chirurgie , à Rouen.
11 M. le Riche , Chirurgien Major des
Hôpitaux Militaires , à Strasbourg.
12 M. Rey , Maître en Chirurgie , rue
Tupin , à Lyon.
13 M. Delaplaine , Chirurgien au Ğouà
Bordeaux. vernement ,
13 M. Roux , Maître en Chirurgie , place
Zanghin , à Marseille.
15 M. Marel , de l'Académie des Sciences
& Belles -Lettres de Dijon , Mai-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
tre en Chirurgie , à Dijon.
à Toulouse.
16 M. Delamarque , Maître en Chirurgie
, grande rue ,
17 M. Berthe , Chirurgien Major des
Armées du Roi , à la Rochelle.
18 M. Lepage , Maître en Chirurgie ,
à Caën.
19 M. J. B. Delamarque , Maître en
Chirurgie ,
à l'Ile de Rhé.
20 M .Guillon , Maître en Chirurgie
à Orléans.
21 M. Warocquier , Maître en Chirurgie
,
à Lille.
22 M. Bourgeois , Maître en Chirurgie ,
à Amiens.
23 M. Buttet , Chirurgien Major en furvivance
de l'Hôtel -Dieu d'Eftampes ,
à Eftampes.
24 M. Duval , Maître en Chirurgie ,
à S. Malo.
25 MM. Toujeau frères , Chirurgiens &
Apoticaires ,
à l'Orient.
26 M. de Montreux , Chirurgien Major
des Hôpitaux , à Breft.
27 M. Chevreuil, Maître en Chirurgie
à Angers.
28 M. Godineau , Chirurgien Major des
Hôpitaux vénériens de Hanau ,>
à l'Armée du Haut- Rhin.
29 M. Michel , Chirugien Major du RéDECEMBRE.
1762. 149
giment d'Artois, à l'Armée d'Espagne.
30 M. le Docteur Cooper , à Londres.
31 M. Ackrell , Chirurgien Major des
Hôpitaux ,
à Stokolm .
32 M. Guyot , Chirurgien Major de
l'Hôpital ,
à Genève.
33 M. Finck , Maître en Chirurgie
à Genève.
34 M. Godde Charles , Maître en Chirurgie
,
à Bruxelles.
35 M. Naudinot , Chirurgien , à Cadix.
36 M. Leguai , Chirurgien de S. A. S.
Mgr le Margrave de Bareit, à Bareith.
37 M. Pujoff , à Conftantinople.
38 M. Datton , Doyen des Chirurgiens ,
au Mans.
M. Keyfer donnera inceffamment une
feconde lifte plus ample , lorfqu'il aura
reçu des réponſes & les déciſions de
plufieurs Médecins & Chirurgiens qui
fui demandent fa correfpondance.
Nous avons annoncé à la fin de
l'hyver dernier des Chandeliers de bois
proprement faits , portant bougie &
garde-vue , qu'on peut mettre l'un &
l'autre à la hauteur qu'on veut pour la
commodité des perfonnes qui travaillent
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
à la lumiere foit à lire ou à écrire, foit
à la tapifferie. Nous croyons par la commodité
dont ils font , devoir les annoncer
encore une fois pour ceux qui n'auroient
pas vu la premiere annonce ou
qui l'auroient oublié , d'autant mieuxque
le fieur Mannory , Ferblantier , qui
les fait , s'eft appliqué à faire le tout
autant bien qu'il eft poffible , & les
Garde -vues renvoyant plus de lumière.
Il demetre fous la porte du Palais par
la Place Dauphine , à Paris.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
RECREAZIONI Armonice , a due
Violini , & baffo continuo , da Signore
DELLIN I. Prix 6 liv .; aux
Adreffes ordinaires de Mufique . N. B.
Que cette Mufique eft à l'ufage des
jeunes Ecoliers.
L'ART de jouer le violon , contenant
les régles néceffaires à la pofition de cet
Inftrument , avec une grande variété
de compofitions très - utiles à ceux qui
jouent la Baffe de Violon , ou le Clavecin
; compofé par F. Geminiani . Opéra
9. Prix , 12 liv. Se vend à Paris , chez
DECEMBRE. 1762. 151
Madame Vendôme , Graveufe , vis-àvis
le Palais Royale , rue S. Honoré.
GRAVURE.
LE fieur Choffard , Graveur en Taille-
douce , très -diftingué dans fon genre ,
vient de publier la feconde fuite , en
fix feuilles , des Culs-de -lampes & Fleurons
de la magnifique Edition in -folio
des Fables de la Fontaine que toute
l'Europe connoît . Cette entreprife , qu'il
pourfuit avec fuccès & dont plufieurs
Arts peuvent tirer des modéles d'ornemens
& de goût , eft une traduction
fidelle en Taille - douce , des Chefsd'oeuvres
de Gravure en bois confacrés
dans l'original. Il refte encore plufieurs
autres fuites à exécuter. Le fieur Choffard
les publiera fans interruption & confécutivement
, pour répondre à l'empreffement
dont le Public a accueilli la premiere
fuite & pour reparer le long intervalle
que des circonftances inévitables
avoient mis dans l'exécution de ces
Gravures.
,
Cette deuxième fuite , ainfi que la premiere
, fe vend toujours chez la veuve
Chereau , rue S. Jacques,aux deux Piliers
d'or.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE DES SPECTACLES DE
:
LE
LA COUR
FONTAINEBLEAU.
E S Comédiens François repréfentérent
le Mardi 26 Octobre , devant
Leurs Majeftés , LA GOUVERNANTE ,
Comédie en Vers en 5 Actes du feu fieur
DE LA CHAUSSÉE. Nous avons parlé ,
dans le temps de la remife de cette
Piéce à Paris , de l'impreffion touchante
qu'elle avoit faite fur les Spectateurs
; elle a produit le même effet à la
Cour. On n'y a pas été moins fenfible
au talent de la Dlle DUMESNIL dans
le rôle de la Gouvernante . Le Sr BELCOUR
, la Dlle HUSSE & le Sr BRISART
ont eu l'avantage auffi , dans
plufieurs Scènes , d'exciter des marques
d'attendriffement ; efpéce de fuffrage
non fufpect , & tout au moins auſſi
flatteur que les battemens de mains ,
DECEMBRE . 1762. 153
dont le refpect interdit l'ufage dans les
Spectacles de la Cour.
Les mêmes Comédiens repréfentérent
enfuite pour petite Piéce le Di-
DIT , Comédie en un Acte & en Vers du
feu fieur DUFRESNI . La Dlle DANGEVILLE
, dont les talens ne font jamais
indifférens à la repréfentation des
Comédies , avoit joué le rôle de Soubrette
dans la premiere Piéce , & joua
dans celle-ci le rôle de la Tante vive &
enjouée avec la perfection ordinaire à
cette excellente Actrice. Le jeu de la
Dlle DROUIN , dans le caractère oppofé
de l'autre Tante , parut faire plaifir
& l'on s'amufa du Comique que le fieur
ARMAND a coutume de mettre dans
le rôle de Frontin.
>
Le lendemain 27 , les Sujets de la
Comédie Italienne exécutérent les DEUX
SOEURS RIVALES , Comédie en un Acte
mêlée d'Ariettes. Paroles du fieur LA
RIBARDIERE , Mufique du Sr Des-
BROSSES , l'un des Acteurs de la Comédie
Italienne . La Mufique de cette
Piéce , d'un chant facile & agréable , a
fait plaifir, en ce que de tous les ouvrages
, dans le
genre moderne d'Opéra-
Comique , celui -ci étoit le plus convenable
à précéder , fans difparate , ANGv
154
MERCURE DE FRANCE .
,
NETTE & LUBIN , Comédie en un Acte
& en Vers de la Dlle FAVART & du
fieur L *** mêlée de quelques Ariettes
du fieur BLAISE & de Vaudevilles. Cet
Ouvrage charmant dont nous avons
tant de fois répété les éloges & les fuccès
, fut exécuté par les Srs ROCHARD,
LE JEUNE CAILLOT & la Dlle
FAVART , plus agréablement & avec
plus de foin,qu'elle ne l'avoit jamais été.
La naïve fimplicité d'ANNETTE fut
rendue avec beaucoup de naturel.
Le fieur CAILLOT toucha jufqu'aux
larmes, dans le morceau pathétiqui
qui amène le dénoûment ; & les
couplets du Bailli , dont le chant eft fi
intéreffant , ont été rendus avec beaucoup
d'intelligence , de précifion & de
goût, par le fieur ROCHARD . Ce Spectacle
dont on parut s'occuper avec plaifir
, étoit orné de deux Ballets , l'un
après la premiere Piéce , & l'autre après
la feconde . Si ce dernier Ballet , n'étoit
pas exactement du genre de la Piéce
qu'il terminoit , c'eft que l'on avoit facrifié
ce rapport, au plaifir de voir danfer
les premiers Sujets de l'Opéra en
hommes & en femmes , qui font auſſi
les principaux de ce qui compoſe le
Service ordinaire des Ballets du Roi,
DECEMBRE . 1762. 155
Le Mercredi 3 Novembre, les mêmes
Comédiens repréſentérent ON NE S'AVISE
JAMAIS DE TOUT , Opéra- Comique
en un Acte & en profe , mêlé de
morceaux de Mufique. Paroles du S. SEDAINE
. LaMufique du S.de MONSIGNI .
Cette Piéce fut fuivie du MARECHAL
FERRANT , autre Opéra- Comique en 2
Actes, Paroles du fieur QUÉTANT, Mufique
du fieur PHILIDOR. On a diſtingué
dans ces repréſentations,le talent naturel
& agréable , avec lequel le fieur
CAILLOT fait valoir une fort belle voix .
Il rend l'imitation des caractères les plus
bas, avec une forte de nobleffedu genre,
fi on le peut dire, qui met cette efpéce de
comique à portée de ceux-même, à qui
la fupériorité d'état en dérobe les modéles.
Le jeu du fieur LA RUETTE a
paru amufant , & l'on a remarqué la
maniere précife & comique avec laquelle
il rend certaines Ariettes d'images &
de caractère . On a rendu juftice à l'agrément
de la voix & à l'art du chant
de la Dlle LA RUETTE , dont on doit
eſpérer que l'action théâtrale ſe formera.
Le Jeudi 4 , CINNA , Tragédie de
Pierre Corneille , fut repréfenté par les
Comédiens François .. On décora cette
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Aurepréſentation
d'une nouvelle pompe ,
dans l'exactitude du Coſtume . Ön y vit
Cinna & Maxime revêtus de la Toge
Romaine bordée de pourpre ,
gufte en avoit une entierement de cette
couleur , pour coëffure une Couronne
de laurier entrelacée dans les cheyeux.
Tel que tous les veftiges de l'antiquité
nous repréfentent les Céfars.
Au deuxième & au cinquiéme Acte ,
l'Empéreur étoit affis fur un riche fiége
de forme antique , diftingué de ceux
fur lefquels étoient Cinna & Maxime.
Un nombreux cortege de Romains , &
des Licteurs armés de leurs Faisceaux
accompagnoient Augufte & garniffoient
le fond du Théâtre , dans fes entrées fur
la fcènc. Cette Tragédie fut bien jouée ;
& le rôle le plus frappant ( celui d'Emilie
) rempli par la Dlle CLAIRON , a
dé couvert qu'il eft poffible d'ajouter à
la force & au fublime de CORNEILLE ;
ce qu'on n'auroit ofé penfer & ce qu'on
n'auroit pu dire avant d'avoir connu les
talens de cette A&trice . La petite Piéce
qui fuivit CINNA , fut les MOURS DU
TEMPS , Comédie en un Acte en profe
du fieur SAURIN , de l'Académie Françoiſe.
Cette Piéce, d'un comique noble ,
dont nous avons annoncé les fuccès
,
DECEMBRE. 1762. 157
Paris , dans le temps de fa nouveauté ,
étoit d'autant mieux placée après Cinna ,
que la Dlle DANGEVILLE y jouant un
principal rôle comique & la Dile CLAIRON
en ayant joué un tragique, on avoit
raffemblé dans le même fpectacle , en
principales Actrices , tout ce qu'on peut
imaginer de perfection dans les deux
genres d'action dramatique .
Le Mardi 9 , les Comédiens Italiens
jouerent trois Piéces très- comiques, ſçavoir;
1º.LA NOUVELLE TROUPE,dans
laquelle le fieur CAILLOT avoit commencé
à faire connoître à Paris fa voix
& fes talens ; & dans laquelle il a fait
grand plaifir à la Cour. 2 °. Les CAQUETS,
Comédie en 3 Actes & en Profe, 13
imitée du fieur GOLDONI par les Sieur
& Dlle RICCOBONI . La Dlle CAMILLE
fuppléa dans le Rôlle de Babet à la Dlle
RIVIERE , que l'état de fa fanté retenoit
au lit. 3 °. La SOIRÉE DES BOULEVARDS
, par le fieur F A VAR T.
Cette derniere Piéce amufa beaucoup .
Tous les Acteurs , en trop grand nombre
pour en rappeller les noms , y
jouerent avec ce feu que donne le zele
& le défir extrême de plaire . La Décoration
de cette Piéce étoit d'un agrément
fingulier par l'exacte vérité d'imi158
MERCURE DE FRANCE .
tation , par les variétés amufantes & les
effets pittorefques qu'on y avoit ménagés.
Les Boutiques des Caffés les plus
apparens , les Loges de Jeux , avec les
Parades en perfonnes naturelles & en
marionnettes , le tout , animé par une
foule de gens de divers états , offroit
une repréſentation fidele du mouvement
& du fpectacle des Boulevards de Paris,
les jours de grande promenade.
Comme les Ballets , dans cette derniere
Piéce, font tellement liés aux fcènes, que
fouvent ils en font partie ; ce jour feu-
´lement,toutes les Danſes furent éxécutées
par les Sujets de la Comédie Italienne ,
elles étoient de la compofition du fieur
BILLIONI , Maître des Ballets de cette
Comédie. Entre autres Entrées qui firent
plaifir, on vit avec fatisfaction une
Contredanfe de François & d'Angloifes
, dont les Figures produifoient un
effet varié & d'agréables tableaux .
Le Mercredi 10 , les Comédiens François
repréſenterent le MAGNIFIQUE ,
Comédie en profe , en deux A&tes , du
feu fieur DE LA MOTTE . La Comédie
fut fuivie de la deuxiéme repréſentation
de Pfyché , Opéra . * Cette repréſenta-
* Le fieur BELCOUR , repréſentant Zima , annonca
très-ingénieufement l'Opéra , au dénoû,
DECEMBRE . 1762. 159
tion fut éxécutée par les mêmes Acteurs
de la précédente , avec plus de perfection
encore & fit un nouveau plaifir
à tous les Spectateurs.
Nous avons parlé dans le précédent
Mercure , de l'éclat des Décorations
fpécialement du Palais de Vénus qui
fuccéde à la repréfentation des Enfers
& termine le Spectacle . La premiere
fois , on avoit enchiri le Trône de la
Déeffe de quelques pierreries ; on jugea
devoir donner un nouvel éclat à cette
dernière repréſentation . En effet , au
milieu & vers le fond de ce Palais
dont toute la conftruction eft de verd
d'émeraude enrichi d'or , eft une Coupole
foutenue fur des Colonnes d'ordre
Ionique . C'eſt cette partie qu'on avoit
entiérement garni de pierreries ; les
Cannelures des colonnes , leurs Bazes
leurs Chapiteaux avec les Volutes
les Entablemens dans toutes leurs parties
, les Archivoltes ou Bandeaux des
Arcs , tout étoit garni & prèfque couvert
de cette éclatante matière ; mais
avec un tel Art , que les ornemens de
ment de la Comédie , comme une Fête qu'il avoit
fait préparer. Cet Acteur avoit été chargé de com.
pofer ce Couplet de liaiſon , & l'on ne pouvoit
s'en mieux acquitter.
160 MERCURE DE FRANCE.
l'Architecture n'en étoient que plus
fenfiblement deffinés , & les effets de la
perfpective très - bien confervés. On
avoit difpofé ces pierreries , en forte
que celles de couleurs fortes & de ton
grave fe trouvant fur les Parties ombrées
des colonnes & les brillans
blancs fur les cannelures des côtés
clairs , le contour de ces colonnes en
étoit exprimé aux yeux comme par la
Peinture. Les différentes groffeurs de
ces pierreries étoient diftribuées conformément
à la force des Membres
d'Architecture ou à leur légéreté , ainfi
qu'aux diſtances locales que devoit
produire la perfpective . Le Trône , dont
le Doffier étoit furmonté de deux tourterelles
groupées , formées par des brillans
blancs , tous les ornemens du Trône
& le Baldaquin qui lui fervoit de
couronnement, étoient enrichis de pierreries
de diverfes couleurs. Le Baldaquin
étoit fufpendu par un très-gros
cordon d'or qui fortoit d'un grand noeud
en entrelas de Pierreries les glands
d'or de ce cordon ainfi que de ceux qui
renouoient les pentes des rideaux du Baldaquin
ou Pavillon en étoffe d'or à
bandes vertes brodées en diamants
étoient auffi garnis de diamans blancs
mêlés dans les frangeons.
,
DECEMBRE. 1762. 161
On a dû cette fuperbe Décoration à
l'intelligence laborieufe du fieur l'EVÊ-
QUE, Garde-magafin général des Menus
plaifirs du Roi.Il en a feul diftribué toutes
les Piéces avec autant d'art que de
goût , & dans l'efpace de moins de huit
jours ,
il a formé cette brillante Machine
, en attachant lui -même toutes ces
pierreries , aidé du fecours de fa feule
famille pour la main d'oeuvre de préparation
. Nous nous en rapportons avec
confiance à ceux qui ont joui de cet
étonnant Spectacle , pour attefter que
l'idée qu'on en donne ici est fort inférieure
à l'effet qu'il produifoit . Après la
repréſentation , on laiffa cette Décoration
éclairée , jufqu'à une heure du matin &
les portes refterent ouvertes pendant
tout ce temps à tout ce qui habitoit
Fontainebleau , fans diftinétion
que tout le monde pût en jouir . On y
accourut en foule , & l'on convint généralement
que fi les brillantes illufions
de la Féérie pouvoient jamais avoir une
réalité, c'étoit en cette occafion .
,
afin
On doit juger de l'impreffion qu'a
faite fur les Etrangers une Décoration
de cette efpéce , quand on fçait qu'il
feroit impoffible de raffembler dans
aucune Cour de l'Europe une auffi
162 MERCURE DE FRANCE.
grande quantité de ces fortes de pierreries
montées & de toutes les différentes
qualités & groffeurs néceffaires ,
tel qu'en contient le fond confidérable
appartenant au Roi dans le Magafin
des Menus.
C'est ainsi qu'ont été terminés les
fpectacles donnés pendant le cours de
ce voyage .
N. B. Après les Spectacles de la Cour du préfent
mois de Décembre , on fera dans le Mercure
prochain une récapitulation de tous ceux qui ont
été chargés de diriger les differentes parties de
ces Fêtes.
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
, L'ACADÉMIE Royale de Mufique ,
a donné le Mardi 16 Novembre , la premiere
repréſentation
d'Iphigénie
en
Tauride , Tragédie remife au Théâtre ,
Poëme de feu M. DUCHÉ , Mufique de
feus Meffieurs DESMARESTS
& CAMPRA
. ( a )
( a ) Commencé par DUCHÉ & DESMARESTS ,
fini par DANCHET & CAMPRA , &c . Beauchamps
recherch. des Théâtres.
DECEMBR.E. 1762. 163
Cet Opéra fut repréfenté pour la premiere
fois le 6 Mai 1704 , repris le 12
Mars 1712 , ( b ) le 15 Janvier 1719 ,
pour la Capitation en 1720 & le 16 Décembre
1734.
-
les
Le fort de cet Ouvrage a éprouvé
des variations . Il n'eut en 1704 qu'un
fuccès très équivoque ; fon triomphe
fut un de ceux de feue Mlle JOURNET
& de M. THE VENARD
à la repriſe de 1719. Les talens
voix & la nobleffe du jeu de ces Acteurs
, contribuerent à faire mieux fentir
les beautés de cet Opéra . Le début de
feue Mlle ANTIER en 1720 , par le rôle
d'Iphigénie , rendit cette remife momentanée
une flatteufe époque pour les amateurs
de ce Théâtre. Malgré la réunion
des talens fi fupérieurs de Mlle LE
MAURE & de M. DE CHASSÉ.
Il eft de tradition que cette repriſe
n'avoit eu qu'un foible fuccès en 1734.
Ceux qui ont joui depuis du plaifir d'entendre
ces célèbres Acteurs , qui connoiffent
la beauté tranfcendante de la
voix de Mlle LE MAURE , l'intérêt que
(b ) Cette repriſe en 1712 eft omife dans la
derniere édition des Livres de Paroles & dans prèfque
toutes les précédentes.
164 MERCURE DE FRANCE.
produifoit fa figure au Théâtre , l'art de
l'action théâtrale de M. DE CHASSÉ
auront toujours de la peine à fe perfuader
que les Rôles d'Orefte & d'Iphigénie
n'euffent alors de quoi charmer les âmes
fenfibles & de quoi plaire à tous les vrais
connoiffeurs. C'eft donc à des caufes
étrangeres, dont on voit trop fouvent l'injufte
effet aux Théâtres , qu'il faut imputér
cet accident . Les vieillards , contempteurs
du préfent , idolâtres de leur jeuneffe
paffée , donnoient encore le ton dans
le Public. Mlle JOURNET & M. THE- .
VENARD étoient prèfque contemporains
; ces vieillards crierent fans doute,
comme ils crieront toujours ; qu'on ne
pouvoit admirer , même fupporter autre
chofe que ce qu'ils avoient vu; on les crut
peut-être; ils intérefferent l'amour-propre;
ils entraînerent fans doute un Public
toujours équitable par réfléxion , mais
quelquefois trompé par le premier mouvement.
Dailleurs , on commençoit dèslors
à devenir plus amateurs de Mufique
en France. Cet Opéra étoit admirable ,
comme il l'eft encore dans la vocale des
fcènes,mais il étoit dénué dans les divertiffemens
de ce que l'on commençoit à
defirer. C'eft aquoi précisément l'on vient
de remédier dans cette derniere repriſe
DECEMBRE. 1762. 165
avec le plus heureux fuccès. Aujourd'hui
IPHIGÉNIE peut être regardé comme un
Ouvrage nouveau . Quelques longueurs
ont été fupprimées dans le Poëme ; on
en a très-judicieuſement arrangé le dénoûment
qui avoit des inconvéniens .
L'ouverture & prèfque tous les airs de
danfe ont été changés , & l'on en a
ajoutés au très- petit nombre de ceux
qu'on a confervés. On a changé de
même ou ajouté des Choeurs & des fymphonies
dans les accompagnemens . Tout
ce travail eft l'ouvrage de M. LE Ber-
TON , Maître de Mufique de l'Orchestre.
Il a rempli au jugement de tous les connoiffeurs
en harmonie , l'efpoir qu'on
avoit déja conçu de lui , & fondé par
cette derniere production les affurances
qu'on peut avoir fur un pareil Auteur
fi le foin de fa gloire & une légitime
émulation l'engagent à entreprendre
quelque grand Ouvrage , où il n'ait plus
de concurrens dans l'honneur du fuccès.
En général il n'eft point de morceaux du
nouvel Auteur , dans cet Opéra , qui ne
mérite des éloges,& qui n'ait des applaudiffemens.
L'ouverture , en confervant
quelque chofe, dans le commencement,
du genre majeftueux de ces fortes de
morceaux , flatte cependant le goût &
•
166 MERCURE DE FRANCE .
"
obtient les fuffrages des Amateurs du
genre moderne. Mais ce qu'on diftingue
particuliérement , c'eft tout le divertiffement
des Scythes au premier Acte
; furtout un Choeur adreffé à Mars ,
qui eft d'un caractère de chant & d'une
combinaiſon d'harmonie, dont il eft impoffible
d'exprimer la beauté. Des tambourins
, au troifiéme Acte , faits pour
infpirer le defir de danfer & prèſque
pour en donner le talent. Un air , au
quatriéme Acte , pour des Sacrificateurs
& pour des Prêtreffes , qui peint ingénieufement
la réunion de ces deux caractères
& dont l'effet eft charmant.
Dans le même divertiffement , des Gavotes
qui portent les délices dans le
coeur en confervant le caractère d'innocence
& la dignité convenable à des
Prêtreffes de Diane & à une Danfe religieufe.
L'Ariette eft furtout ce qui attire
une attention particuliere & des applaudiffemens
univerfels ; il eft vrai que
cette Ariette eft chantée par Mlle LE
MIERRE ; mais en cette occafion l'art
enchanteur de la Cantatrice , qui ajoute
toujours de nouvelles grâces à ce qu'elle
exécute , ne doit pas être fufpect de
preftige fur le mérite de ce morceau ; il
l'embellit fans doute, mais c'eft en le faiDECEMBRE
. 1762. 167
ne
fant mieux entendre . Ce qui eft audeffus
des éloges & dont on
peut donner des idées , c'eft la Chaconne
, par laquelle eft terminé tout
cet Opéra. Sans juger de ce que l'on
connoît de plus beau en ce genre , on
ne peut en faire de comparaifon à celle-
ci , en ce qu'elle femble composée
d'une toute autre maniere & que l'effet
a pour ainfi dire quelque chofe de furnaturel
; fur tout aux derniers couplets.
Nous fentons bien qu'on nous accufera
d'hyperbole quand on n'aura pas entendu
ce morceau ; mais c'eft le Public
au milieu duquel nous écrivons , que
nous citons hardiment pour garant de
la vérité & de la jufteffe de nos expreffions
à cet égard.
Le fieur VESTRIS , contribuë admirablement
au grand & fingulier effet de
cette Chaconne , par la jufteffe avec laquelle
il en exprime la beauté dans fa
danfe. S'il n'étoit déjà célébre , cette
entrée feule fuffiroit à conftater la fupériorité
de fes talens. Mlle LANI danfe
au quatriéme Acte dans le caractère de
Prêtreffe. Sa longue abfence & la crainte
de la perdre , ont dû rendre le retour
de fes talens encore plus chers &
plus agréables au Public . On ne fçauroit
268 MERCURE DE FRANCE .
dire fi ce font ces cauſes ou un progrès
réel de perfection , ( que l'on devoit croire
impoffible dans cette excellente Danfeufe
) qui lui donnent à tous les yeux
un nouvel éclat , de nouvelles grâces ,
& la rendent encore plus admirable
qu'auparavant. Mlle ALLARD , danfe
dans le premier & dans le troifiéme Acte
où elle fait grand plaifir. Mlle LYONNOIS
au premier A&te donne du feu au
divertiffement des Scythes par fa figure
& par le caractère de fa danfe ; ainfi
qu'elle fait partout où elle eft placée .
M. DAUBERVAL dont nous avons
plufieurs fois prédit les fuccès , juftifiera
dans cet Opéra tout ce que nous avons
avancé , & les applaudiffemens qu'il y
reçoit , ceffent d'être regardés comme
encouragemens , ils font aujourd'hui
juftice & juftice très- méritée. Nous devons
dire la même chofe de M. GAR- ·
DEL dans un autre genre de danfe .
,
La compofition des Ballets doit être
remarquée avantageufement. De plus
en plus , ils ceffent de mériter le reproche
contenu dans la Lettre d'un Ancien
Maître de Ballets ; de plus en
plus, ils approchent des rigoureufes con-
* Voyez cette Lettre dans un des Mercures de
cette année.
*
ditions
DECEMBRE. 1762. 169
ditions qu'il impofe . Ceux- ci ont le mérite
d'être non-feulement très-agréables
& très-brillans , mais raifonnés & trèséxactement
relatifs aux caractères des
airs & des Perſonnages , ainſi qu'à l'objet
qui les occafionne .
La Mufique des Divertiffemens nous
a naturellement conduits à parler de
la Danfe avant les Rôles . Ceux d'IPHIGÉNIE
& d'ORESTE , qui ont
toujours déterminé le fort de cet Opéra
, font rendus par Mlle CHEVALIER
& par M. LARRIVE'E. Les applaudiffemens
qu'ils y reçoivent l'un & l'autre
& le fuccès de l'Ouvrage, à cette remiſe,
doivent être très- flatteurs pour eux ,
d'après la remarque que nous avons faite
plus haut fur la repriſe de 1734. L'abondance
de notre Article, dans ce Mercure
, ne nous permettant pas de prolonger
les détails , il nous fuffira de dire
à l'égard de Mlle CHEVALIER , qu'il
femble qu'elle n'avoit rendu jufqu'a préfent
aucun Rôle au même degré de
perfection , & avec cette éxactitude de
jufteffe , d'expreffion & de jeu , qu'elle
rend celui d'IPHIGÉNIE. A l'égard de
M. LARRIVÉE ; la beauté de fon organe
, une certaine grâce naturelle dans
le chant , de fréquentes rencontres du
H
170 MERCURE DE FRANCE.
,
fentiment vrai dans l'expreffion , & un
feu dans l'action théâtrale qui , malgré
le befoin qu'on y fent de pratiques plus
réfléchies, ne laiffe pas réfroidir le Spectateur
tout cela réuni lui procure
dans le Rôle d'Orefte des applaudiffemens
d'impreffion naturelle , en plufieurs
endroits , & concourt au fuccès des belles
Scènes entre lui & IPHIGÉNIE ,
M. PILOT rend fort bien le Rôle de Pylade.
Celui d'Electre gagne à être chanté
& joué par Mlle LE MIERRE . A l'agrément
extrême de la voix , elle joint
tous les jours plus d'intelligence dans
la déclamation du chant , & furtout une
jufteffe dans le gefte & dans l'action
théâtrale , que l'on rencontre rarement
dans les Acteurs de ce Théâtre . On
croit s'appercevoir qu'elle regle fon jeu ,
qu'elle le forme , fur les bons modèles
du Théâtre François, Tel eft au moins
le jugement de ceux qui s'appliquent à
obferver, avec quelque attention, les divers
talens qui compofent nos Spectacles.
M. GELIN chante & joue le Rôle
de Thoas avec la belle vaix & en
même temps avec la maniére de chant
& de jeu que l'on connoît à cet Acteur.
Les Directeurs n'ont épargné aucun
foin , à ce qu'il paroît , pour le fuccès
DECEMBRE. 1762. 171
de cette remife . Les changemens dans
les paroles en ont éxigé en plufieurs
droits dans le chant. La Scène des Fureurs
, dont ils ont refait le récitatif, eft
incontestablement fort fupérieure à l'ancienne
Mufique; & l'effet de cette Scène
en eft garant .
Le Décore , ( a ) dans cette remiſe, en
général n'a rien d'éclatant ni de remarquable
; mais il eft convenable & fuffifant
pour un Ouvrage intéreffant comme
celui - ci , dont l'éxécution des rôles
& les fecours brillans de la nouvelle
Mufique des Divertiffemens , devoient
faire la principale richeffe.
La critique qu'on a faite fur le peu
d'effet des flots de la mer , au troifiéme
Acte, de leurs cours dans une même direction
& de la Machine qui porte l'OCEAN
, paroît une querelle affez peu
"
(a ) Ce mot paroîtra nouveau à bien des Lecteurs,
La néceffité de l'expreffion l'a fait naître &
s'accréditer parmi les Artiftes employés au Théâtre.
Il comprend habits , décorations , machines
, coeffures & généralement tout ce qui fert
à la repréfentation dramatique. Quoiqu'il n'ait
"pas encore paffé dans la fociété , comme il manquoit
dans la langue , & qu'il aura l'avantage
des termes d'Art , qui deviennent familiers à mefure
que les Arts s'étendent , nous nous en fervirons
fans fcrupule.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
fondée. L'OCEAN eft un Dieu qui ne
paroît là qu'un moment pour rendre
une efpéce d'oracle. Il ne s'agit pas
de donner l'image d'une tempête :;
c'eft un fimple, mouvement de flors. La
machine qui porte & éleve ce Dieu , eft
pittorefque dans fon afpect , bien peinte
& bien compofée. Quelques pom-
-peufes que foient les paroles qui l'an-
-noncent , dans la vérité de l'action , ce
n'eft qu'une apparition fubite & rapide
pour inftruire Thoas , & ce n'eft point
Neptune donnant des loix à l'OCEAN
lui- même ou venant étaler tout l'éclat
de fa cour pour en impofer à la
Terre.
On a continué les Jeudis d'après la
S. Martin , les Fragmens que l'on donnoit
auparavant , les jours ordinaires
d'Opéra,
: COMEDIE FRANÇOISE.
LE fix Novembre on donna la premiere
repréfentation d'Irène , Tragédie.
Les applaudiffemens qu'excitérent
les premiers Actes de cette Piéce , ne
continrent pas des rumeurs dans la fuite,
qui purent donner lieu de croire à ceux
DECEMBRE . 1762. 173
qui ne jugent que fur parole , que cette
Piéce étoit tombée . Ces rumeurs avoient
pour prétexte ou pour fondement certains
endroits , faciles à changer ou à
fupprimer , & le défaut d'une action.
précife dans le coup de théâtre du dénoùment.
En effet , à, la deuxieme repréfentation
on ne fit que fupprimer quelques
vers, invertir quelques parties dans
le fil des dernieres fcenes, & fur-tout exécuter
le coup de théâtre dans la jufte
précifion de fes temps. La même Piéce
fut univerfellement applaudie , & prèſque
perpétuellement. On demanda l'Auteur
par les plus vives & les plus unanimes
acclamations. Ce fuccès d'applaudiffemens
s'eft conftamment foutenu
à toutes les repréſentations fuivantes
jufques & compris la feptiéme , après
laquelle elle fut redemandée très-vivement
; mais elle n'en a pas moins été
retirée au plus fort de ce fuccès , parce
que la fanté chancelante de Mademoifelle
CLAIRON fe trouva trop altérée
alors , pour pouvoir continuer le rôle
d'Irène , l'un des plus étendus & des plus
forts qu'elle ait joués. On nommeroit
ce rôle fon triomphe , fi elle avoit à en
remporter d'autre que d'elle, fur elle-même,
à chaque nouveau rôle qu'elle re-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
le préfente . Il ne faut pas diffimuler que
coup étant porté à la premiere repréfentation
fur cette portion du Public qui ne
court au Spectacle qu'en conféquence
de la foule qu'il préfume y rencontrer ,
& non par aucun goût raifonné , cette
Piéce a eu de la peine à rappeller le grand
nombre. Ce qu'on abandonne on le
condamne , & l'on cherche à le faire
condamner. Irène a donc eu des ennemis.
Nous allons mettre nos Lecteurs
défintéreffés en état de prononcer entre
eux & l'Auteur ; en prévenant néanmoins
que ,furtout dans une Piéce dont
l'intérêt est l'objet principal , un fimple
Extrait plaide bien défavantageuſement
la caufe de l'Ouvrage.
EXTRAIT D'IRÊNE ,
Tragédie en cinq Actes par M. BOISTEL
, Tréforier de France au Bureau
des Finances de la Généralité d'Amiens.
PERSONNAGES. ACTEURS.
M. LE KAIN
Mlle CLAIRON.
COMNENE , Empereur d'Orient ,
IRENE , Epouse de Comnène ,
DECEMBRE . 1762. 175
CONSTANTIN , Fils de Comnène
& d'Iréne ,
VODEMAR , Miniftre & Favori
de l'Empereur,
M. MOL
M. BRISART.
FAUSTINE , Confidente d'Irène , Mlle PREVILLE
La Scène eft dans une Ifle défertes
L'Auteur paroît n'avoir emprunté de
l'Hiftoire Byfantine que les noms des
principaux Perfonnages de fa Piéce , &
peut- être le caractère d'un ALEXIS
COMNENE , Empereur d'Orient , jaloux
, foupçonneux & violent , mais
ayant des vertus . Ce COMNENE avoit
épousé une IRENE , mais elle n'a rien
de commun avec celle de cette Tragédie.
La fable en eft entierement d'imagination.
Voici ce que l'on fuppofe
avoir précédé l'inftant où commence le
Drame .
"
Une IRENE , née felon cette fiction,
d'un Souverain François , avoit été unie
à COMNENE , Empereur d'Orient. Vo-
DEMAR , Miniftre & favori de l'Empereur
, dont il avoit furpris toute la confiance
par le mafque des plus auftères
vertus , ayant conçu un téméraire amour
pour fa Souveraine , avoit ofé le lui déclarer,
IRENE l'avoit accablé du poids
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
de l'indignation d'une âme grande &
vertueufe fur celle d'un fourbe fcélérat.
Son propre crime avoit intimidé l'infolent
Miniftre . Il avoit demandé pardon
à IRENE . Il connoiffoit la nobleſſe , ſi
on peut le dire, de fa vertu , qui n'avoit
pas befoin de l'éclat pour fe faire des
titres . Il en avoit arraché,avec le pardon
du crime , la promeffe de l'oubli & d'un
éternel fecret. Il en avoit abufé pour fe
venger de fes refus , & en même temps
pour fe mettre à l'abri de fon reffentiment.
Il l'avoit calomnieufement accufée
d'un crime atroce . Son Maître étoit
facile à faifir les foupçons . VODEMAR
étoit parvenu à lui en réaliſer de fauffes
preuves , mais avec tant de fecret, qu'IRENE
n'avoit pû ni prévoir ni même
foupçonner fon malheur. Il arracha du
coeur de COMNENE le fanglant Arrêt
qui devoit lui ôter le jour fans lui laiffer
aucun moyen poffible de fe juftifier.
IRENE étoit enceinte : l'Empire attendoit
d'elle un héritier. Des Miniftres
du crime & de la mort , faififfent
dans une nuit la Princeffe , & la tranfportent
dans une Ifle déferte avec
une feule femme attachée à elle , nommée
Fauftine. On avoit veillé fur elle , dans
ce défert, avec un foin barbare , juſqu'à
,
DECEMBRE . 1762 . 177
ce qu'elle eût mis au monde cet enfant
dont il falloit rendre compte à l'Empire
: c'étoit un fils ; on lui en laiffa la
préfence & le foin de le nourrir. Enfuite
ayant profité d'un des momens d'évanouiffement
où la faifoit tomber l'excès.
de fes douleurs & de fes peines , on lui
avoit un jour enlevé cet unique bien ,
cette unique & fi confolante efpérance.
Elle s'étoit trouvée exactement aban-,
donnée dans un lieu affreux & ftérile ,
avec la feule FAUSTINE. On avoit remis
l'héritier de l'Empire à VODEMAR :
il avoit fait,dans le plus grand fecret,un
frauduleux échange de ce jeune Prince
avec fon
propre fils qui fe trouvoit du
même âge , & qu'il croyoit par-là placer
fur le trône des Céfars au préjudice du
fils d'IRENE. Cette infortunée Princeffe,
dans fon défert , n'avoit fubfifté avec
FAUSTINE , que de ce que fourniffoient
quelquefois les débris & quelques provifions
des vaiffeaux , que jettoient les
naufrages, fréquens fur cette côte. C'eſt
dans la circonftance d'un de ces naufrages
que commence le premier A&te.
FAUSTINE exhorte IRENE à foutenir
encore fon infortune : elle lui fait
efpérer que ceux qui viennent d'échouer
fur le rivage feront affez fenfibles , pour
Ην
178 MERCURE DE FRANCE .
ne lui
pas refufer
des fecours
. IRENE
apperçoit
un jeune
homme
qui héſite
d'avancer
vers elles. Son coeur
, par un ſecret
inſtinct
, eft prévenu
en ſa faveur
:
elle recommande
à FAUSTINE
de s'informer
fi ce jeune homme
a des com- pagnons
dans l'ifle & de l'en inftruire
. Elle interroge
cet inconnu
. Il répond avec une noble franchiſe
, que fon nom eft CONSTANTIN
; que Byzance
eft fa patrie. Au nom de Byzance
IRENE
redouble
d'intérêt
& de curiofité
fur le fort & fur l'état du jeune inconnu
. Il fatisfait
à fes queftions
. Un amour
mutuel
l'avoit
dès l'enfance
attaché
à une
jeune
Princeffe
nommée
ALMERIE
. THEMIR
, fils de l'Empereur
, en étoit amoureux
. Ses voeux
avoient
été rejet- tés. THEMIR
, injufte
& violent
, avoit armé
le pouvoir
fuprême
pour enlever ALMERIE
. Mais CONSTANTIN
l'avoit
rejoint
; il fuyoit
avec elle ; ils avoient été découverts
. L'Empereur
alors avoit fait embarquer
ALMERIE
pour
l'ac- compagner
dans
le voyage
faſtueux qu'exigeoit
l'alliance
qu'il alloit contrac ter avec une Princeffe
étrangere
. Le fils
& le Miniftre
de l'Empereur
étoient
du même
voyage
. CONSTANTIN
, empor- té par la violence
de fon amour
, s'étoit
DECEMBRE. 1762. 179
embarqué de fon côté pour tenter de
rejoindre encore fon ALMERIE . Mais
ayant été battu par la tempête pendant
trois jours , fon vaiffeau entr'ouvert l'avoit
enfin jetté fur cette ifle déferte .
c'eft ainfi qu'il apprend à IRENE le
fort qui la fui fait rencontrer. Elle s'informe
de COMNENE , de ce qu'on dit à
Byzance d'IRENE , & fi fon fils exiſte ?
CONSTANTIN l'inftruit de tout ; l'Empereur
regne avec gloire ; & le bonheur
l'accompagne. THEMIR , ce cruel perfécuteur
, eft le fils d'IRENE , dont on
croit que la naiffance a coûté la vie à fa
mere. IRENE le défabufe en lui déclarant
qu'IRENE refpire encore ; elle lui
raconte tout ce qu'elle a éprouvé de .
malheurs . Constantin voit tant de
rapports entre la fortune de cette malheureufe
IRENE & la fituation de celle
qui lui parle , qu'il ne doute pas que ce
ne foit elle-même. Il veut tomber aux
pieds de fa Souveraine ; elle l'arrête . Ces
refpects ne lui étoient dûs que fur le
thrône ; elle ne lui diffimule plus ni fa
condition ni toute fon infortune . FAUSTINE
vient interrompre ce récit : elle at
vu l'EMPEREUR & VODMAR avec lui ,
le naufrage les a fait échouer fur les
terres de l'Ifle. IRENE regarde CONSH
vj
180 MERCURE DE FRANCE.
•
TANTIN avec inquiétude : il ne l'avoit
point informée de cette circonstance ;
elle en conçoit un jufte foupçon : mais
CONSTANTIN l'affure que les vents ou
un Dieu ont fans doute difpofé cet événement
, dont il n'avoit nulle connoiffance.
IRENE , que guide le pouvoir
fecret du fang , ne peut croire que ce
jeune inconnu ait voulu la furprendre :
elle lui confre le projet de fe venger en
fejuftifiant. Elle accufe donc librement
devant lui le fcélérat VODMAR : elle le
charge de tout ce qu'une fi légitime
haine peut inſpirer de titres odieux : elle
compte fur CONSTANTIN ; elle le follicite
de prêter fon bras à punir luimême
le coupable ; mais enforte que
fa vie cependant foit affez prolongée
pour juftifier l'innocence de la fienne.
CONSTANTIN confterné héfite de répondre.
Avec quelle douleur enfin apprend-
t- elle alors qu'il eft le fils de ce
fcélérat ! VODMAR Tout fon penchant
céde un moment à l'horreur de cet incident;
ce penchant la ramène malgré cela
à la confiance : elle conjure au moins
CONSTANTIN de ne point révéler le
fecret de fon nom & de fon forti, ni à
l'EMPEREUR ni à VODMAR, CONSTANTIN
le promet.
DECEMBRE . 1762. 181
DEUXIÈME ACTE.
,
VODEMAR , agité de regrets & de
remords , déplore le fort de THEMIR
fon véritable fils , ' que l'on croit englouti
dans les flots . L'Empereur le
joint , il eft troublé des accidens qui le
pourfuivent. L'horreur du lieu où il fe
trouve ajoute à fa terreur. Il croit que le
Ciel n'approuve pas l'hymen qu'il va
contracter avec SOPHIE , Princeffe
d'Albanie : le fouvenir d'IRENE l'afflige
& l'inquiéte. VODMAR cherche à calmer
fes craintes & à l'affermir fur le
nouvel hymen. La nature arrache à
VODMAR des voeux ardens pour le falut
de THEMIR. La nature , dont l'Auteur
n'échape aucune occafion de faire entendre
le fecret langage , fait dire à
l'Empereur avec une forte de confufion
à l'égard de ce THEMIR qu'il croit fon
fils :
La nature infenfible a repouflé les cris
Que m'adreſſe le fang de mon malheureux fils.
VODMAR inſpire & conçoit lui - même
des foupçons contre le véritable , fils
de l'Empereur , ce CONSTANTIN , qui
paffe pour le fien.
182 MERCURE DE FRANCE.
» Le danger de THEMIR ( dit- il ) l'audace de
» mon fils ,
» Tout m'afflige & confpire à glacer mes efprits .
» Que prétend CONSTANTIN dans les lieux où
>> vous êtes ?
» Où peuvent tendre enfin fes fareurs indif-
>> cretes ?.
Sous l'aspect d'un phantôme une femme le
» fuit :
» L'un & l'autre me voit , s'épouvante & s'enfuit.
Alors CONSTANTIN fort d'un antre.
L'Empereur l'apperçoit. Il veut l'interroger
feul il ordonne à VODMAR d'aller
faire tout préparer pour quitter au plutôt
cet affreux défert.
CONSTANTIN fe préfente à l'Empereur
avec cette noble affurance que
donne la vertu. Il avoue que fon amour
pour ALMERIE lui avoit fait entreprendre
de voler après elle , de rejoindre
fon Souverain dans l'efpoir de le toucher
en faveur d'une tendreffe mutuelle.
A l'égard de cette femme (d'IRENE)avec
laquelle il a été rencontré , il trace une
image touchante de fon état , fans rien
déclarer de ce qu'elle lui a confié fur fon
nom & fur fa condition : il difpofe déja
le coeur de Comnene en faveur de cette
inconnue.
DECEMBRE . 1762. 183
Secourir l'infortune eft le premier devoir ,
» Le plaifir le plus pur de l'abfolu pouvoir.
Cet Empereur établit fon caractere
par cette maxime que l'Auteur lui fait
dire en fentiment. IRENE couverte d'un
voile s'offre à lui pour l'implorer.
» Eft- il vrai (dit- elle) qu'un grand Prince , un
» héros invincible ,.
>>
Daigne aux malheurs d'autrui n'être pas in-
>> fenfible ?
COMNENE.
» Dieu qui créa les Rois ſe repofe ſur eux
>> Du foin de l'acquitter envers les malheureux "
Dans cette fcène touchante , qu'il
faudroit lire en entier , & dont les talens
de Mademoiſelle Clairon font fi admirablement
valoir le pathétique , IRENE ,
inconnue, attendrit l'Empereur par l'expofition
des maux qu'elle a foufferts . I
lui offre un afyle à fa Cour. Mais quel
coup de foudre ! c'eft auprès de cette
SOPHIE qu'il doit époufer , qu'il prépare
des jours heureux à IRENE , qu'il ne
foupçonne pas fous ce voile . Elle refuſe
ce fecours : elle voudroit fe cacher dans
la nuit du tombeau : mais ajoute- elle ( à
Comnene. )
"»
Vous époufez SOPHIA ! ..... IRENE n'eft donc
» plus ?
184 MERCURE DE FRANCE.
Que je plains fa jeuneffe , que je plains fes
>> vertus !
» Vous qui la connoiffiez je vous plains davan-
›› tage.
COMNENE Convient qu'IRENE avoit
des attraits ; que fon amour auroit
fait leur bonheur : mais il n'y faut plus
penfer.
Ceffez ( dit-il) de retracer
» Un nom que devant moi l'on n'ofe prononcer .
>> Dieu jufte !
•
IRENE ( à part. )
L'inconnue fupplie l'Empereur de la
rendre à fon pere , à fa patrie : elle refufe
de déclarer fon nom en s'exprimant
ainfi :
» Avili , confondu dans les noms criminels ,
» Il ne doit plus frapper l'oreille des mortels.
» Je vous l'ai dit , Seigneur , le triomphe du
1. > crime
» Me retient enchaînée au milieu de l'abîme ,
Sa rage fur ma gloire a verfé fon poiſon :
» Ce n'eſt qu'à la vengeance à prononcer mon
>> nom .
L'Empereur voudroit connoître fes
ennemis : il offre de la venger. Il infifte
encore pour apprendre qui elle eſt : mais
il cede au trouble que cet empreffement
E
DECEMBRE. 1762. 185
caufe à l'inconnue : il l'affure que le feul
Pilote chargé de la conduire faura d'elle
les lieux où elle veut diriger fa retraite.
L'inconnue alors fe retire en comblant
l'Empereur de bénédictions qu'elle lui
adreffe .
» Puiffe SOPHIE enfin , plus heureufe qu'IRENE ...
» Eh Seigneur ! ( pardonnez au zéle qui m'entraîne.
) сс
» Puiffiez- vous ennemi des vils adulateurs
ל כ
Repouffer conftamment le confeil des flat-
>> teurs ;
Par eux les plus grands Rois font fouvent
» trop à plaindre :
C'eft le plus grand des maux que vous ayez à
>> craindre.
VODEMAR entre fur la fcène au moment
qu'IRENE fe retire. Elle fait un
mouvement de furprife & d'horreur. De
fon côté VODEMAR examine avec intérêt
cette femme voilée : il la conduit des
yeux avec attention . Il vient apprendre
à l'Empereur que tout s'empreffe à rétablir
les ravages de la tempête & à le
mettre en état de quitter cette ifle .
L'Empereur confie à fon perfide Miniftre
ce que l'inconnue lui a infpiré de
pitié , & les fecours qu'il lui a promis
186 MERCURE DE FRANCE.
fans la contraindre à révéler fon état &
fon nom mais VODMAR qui croit
IRENE morte depuis long -temps, & qui
foupçonne que ce voile cache ALMERIE
détermine l'Empereur par ce
foupçon à révoquer cette condefcendance
, & même à ufer du droit violent .
de l'autorité , pour faire tomber à fes
yeux un voile fi fufpect.
,
TROISIÈME ACTE.
IRENE confie à CONSTANTIN que
l'Empereur s'eft attendri de ſes maux
mais que la feule humanité a produit
ce fentiment , & que , comme IRENE
comme elle - même , elle n'y a aucune
part. Elle a découvert qu'elle avoit été
accufée d'un crime dont elle ignore l'efpéce
;
» Mais ( pourfuit-elle ) il doit être énorme &
» même vraisemblable ,
» J'en juge par mes maux , par la main qui
>> m'accable ,
» Mon époux a lui- même ordonné mon trépas ,
» Et le remords fe taît ! Il ne me venge pas !
COMNENE n'eft pas facile à défabufer
; elle ne veut pas donner à fes enneDECEMBRE.
1762. 187
*
mis la joie de la voir fuccomber ; elle
veut fuir & recourir à la vengeance . Elle
apprend par CONSTANTIN que l'Empereur
veut encore la revoir , qu'elle
ne pourra plus refter inconnue . C'eſt
avec le plus fenfible regret, qu'elle trompe
les yeux d'un époux ; mais le foin de
fa gloire l'éxige ; elle est déterminée à
refufer conftamment de fe découvrir.
Elle attend l'effet des promeffes de l'Empereur;
elle attend le fecours du Temps.
Son fils peut paroître , la protéger & la
venger. Les foupirs que cet efpoir arrache
à CONSTANTIN allarment IRENE.
Cependant il lui laiffe efpérer que
ce fils viendra ; il envie le plaifir qu'il
aura de la venger d'ennemis qu'il ne
peut connoître , car il juftifie toujours
auprès d'elle VODMAR qu'il ne peut
foupçonner des crimes qu'elle lui impute.
On entend du bruit ; c'eft l'Empereur.
CONSTANTIN tremble pour
IRENE ; il fait des voeux pour le fuccès
des fiens. Le caractère de ce jeune
homine fait dire en regret à la Princeffe :
>> De ce Mortel aimable un Barbare eſt le Père ! .
IRENE , toujours voilée , reclame les
promeffes de l'Empereur fur les moyens
de la faire remettre dans fa Patrie. Il in188
MERCURE DE FRANCE.
fifte fur la néceffité de favoir auparavant
à qui il aura donné ce fecours . Il
excufe , en quelque forte , par l'intérêt
de l'Etat la contrainte qu'il fera obligé
d'exercer pour arracher ce fecret.
IRENE conftamment rejette les prieres
& les menaces .
» Le comble du malheur ne laiffe rien à craindre ;
» Seigneur , j'ai plus appris à fouffrir qu'à me
» plaindre :
ود
» Vos bienfaits font à vous , mais mon nom eſt à
» moi.
» Je fais ce qu'il exige & ce que je vous dois.
ל פ
Apprenez qu'il n'eft pas d'horreur que ne ſur-
>> monte
» Un courage éprouvé qui ne craint que la
>> honte :
J'attends que fur mon fort un père ait pro-
» noncé.
L'Empereur alors ordonne impérieufement
qu'elle leve ce voile : il fait
même un mouvement qui oblige IRENE
de s'écarter ; mais elle l'arrête avec dignité
en difant :
· »Un tel ordre m'étonne ;
» Je ne puis y foufcrire , il vaut mieux demeurer
» Dans l'état de douleur dont vous m'alliez tirer :
» Je ne crains plus les maux ; j'y fuis accoutumée;
» Je ne tremble & ne vis que pour ma renommée.
DECEMBRE . 1762. 189
» Au gré de mon eſpoir elle me fait agir ;
» Et plutôt qu'à vos yeux je m'expofe à rougir ,
» Plutôt que juſques - là mon malheur m'avi-
>> liffe ,
» Que mon fang..... oui fur vous , que mon fang
» rejaillife .
Pénétrée de douleur elle veut fe retirer
; mais COMNENE s'oppofe à fon
paffage.
» Laiffez-moi loin de vous vivre ou mourir en
ဘ
paix.
» Vous infultez , cruel , à mon fort déplorable :
» Un méchant a donc fçu vous rendre inéxo-
» rable ,
» Défigurer vos traits
"
COMNENE.
· Ces mots , ce fon de voix ,
» Ces reproches amers......C'eft eile que je vois :
Je fuis inftruit.
IRENE fe croyant reconnue.
Quel trouble ! & qu'ai- je dit !
COMNEN E.
» Perfide ,
» Que la révolte entraîne & que rien n'intimide ,
» Qui me trompes encore après m'avoir trahi. ‹
IRENE à part , trompée par ce reproche.
Ah Ciel où me cacher ! mon fort et éclairci.
190 MERCURE DE FRANCE .
COMNENE.
» Sous ce voile impoſteur vous bravez ma ven-
» geance ;
>> Ce dernier trait manquoit au comble de l'of-
>> fenſe.
» Je pars , eh bien vivez dans cet affreux ſéjour.
» Recueillez-y le fruit d'un malheureux amour.
夔
Ce dernier mot déchire le coeur d'IRENE.
Elle frémit de cette accufation .
Toujours voilée elle tombe aux pieds
de COMNENE . Elle le conjure de s'expliquer.
Ce ne font point fes reproches
qu'elle a craints ; mais l'inutilité des efforts
qu'elle feroit pour le détromper ;
elle finit cette touchante prière par ces
vers :
» Ne me rebutez point ; je mourrai dans vos bras.
» Vous détournez les yeux ...vous ne m'écoutez
» pas !
COMNENE , reprenantſon caractère d'humanité.
» Avez-vous dû penſer que je fulle un barbare ?
» Je pardonne le crime alors qu'on le répare.
» Si THEMIR m'eſt rendu ..... Pourvu que moins
haï ,
» Son Amour mieux reçue , & moi plus obéi.
IRENE , avecſurpriſe .
>> Que parlez-vous d'amour ? Me ferois- je abuſée ?
COMNENE.
>> Je vous parle d'un fils dont l'amour mépriſéé...
DECEMBRE. 1762. 191
IRENE.
» Ce ne peut être à moi que s'adreffent les feux.
à
part.
à Comnène.
» Rentrons dans mon néant . Nous nous trom-
" pions tous deux.
Nous avons rapporté la plupart des
vers de cette Scène , pour mettre nos
Lecteurs à-peu -près dans la pofition des
Spectateurs , pour lefquels cette double
méprife eft ttés - intéreffante en action .
COMNENE,Comme on a dûle préffentir,
préoccupé des foupçons deVODMAR , a
pris pour ALMERIE IRENE , qu'il ne
peut croire encore au monde. IRENE de
fon côté, plus occupée d'elle que de cette
ALMERIE , a dû s'appliquer tout ce que
lui dit l'Empereur, & fe croire reconnue,
jufqu'à ce que l'amour de THEMIR , en
découvrantla méprife, rejette les perfonnages
dans une nouvelle incertitude.
La Scène eft ingénieufement interrompue
par VODMAR , qui vient annoncer
que ce THEMIR , cru Fils de l'Empéreur
, a échappé aux dangers du naufrage
. IRENE , qui croit auffi retrouver fon
fils dans ce THEMIR 's'en applaudit
en s'écriant avec joie : » Ah Ciel ,
THEMIR !
192 MERCURE
DE FRANCE .
VODMAR perfuadé que ce voile
couvre ALMERIE , replique avec dureté
:
• Oui , Madame , lui-même.
» De vous ſeule haï , le Prince qui vous aime
→ Renaît , tremblez.
IREN E.
» Si ce Prince eſt vivant, c'eſt à vous de trembler.
» A mes bouillans tranſports mon coeur fuffit à
» peine...
» Themir ! Ah frémiffez , reconnoiſſez Irène.
à VODMAR , en fe dévoilant.
» Monftre * , vois ton ouvrage & le vois en tremblant.
> Va , ton heure eft venue & ma vengeance eſt
כ כ
prête ;
» Je vois le glaive , il eft fufpendu ſur ta tête.
» Thémir eft mon eſpoir ; par le Ciel amené
» En ces mêmes deſerts... C'eſt ici qu'il eſt né
» Thémir vera l'état où l'on réduit ſa mère ;
» Il entendra mes cris , éxauxcera mes voeux .
» Dans les bras de mon fils je vous attends tous
>> deux .
*
Par la force que Mlle CLAIRON ajoute à cette
énergique apoftrophe , IRENE n'est plus une
fimple Mortelle qui parle c'eft un Dieu qui
tonne fur des coupables qui l'ont offenfée .
La
DECEMBRE . 1762. 193
La furpriſe de l'Empereur , la confternation
de VODEMAR ne leur permettent
pas de retenir IRENE . Reftés feuls ,
COMNENE reproche d'abord à VODEMAR
d'avoir mal affuré fa vengeance ,
puifqu'IRENE refpire encore . Celui- ci
rejette cette faute fur l'Exécuteur de ce
cruel Arrêt. COMNENE réfléchiffant enfuite
fur l'affurance de cette Princeffe ,
interroge fon Miniftre.
• ·
» Répondez - moi ... Du crime eft- ce là le langage?
>> Le crime connoît - il cette noble fierté ?
VODEMAR , trop intéreffé à ce que
fon Maître croye toujours IRENE Coupable
, lui rappelle tout ce qui peut lui
confirmer cette opinion . Cependant ,
par un fentiment intérieur , COMNENE
fe fent accablé des maux qu'IRENE a
foufferts . Cette miraculeufe Providence
qui a prolongé la vie de cette Princeffe ,
contre toute apparence , le frappe de
maniere qu'il fe détermine à pardonner.
Il s'en explique ainfi :
>> Du Maître du Tonnerre imitons la clémence s
» Hélas je n'ai que trop imité fa vengeance.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
QUATRIÈME ACTE. ,
Les remords , étouffés dans l'àme de
VODEMAR , fe réveillent. Il est épouvanté
. Il croit voir fon Juge , fon Arrêt
fon fupplice. Il fe croit perdu . Cependant
, par réflexion, fes terreurs lui paroiffent
vaines. Il n'a point de complice
du criminel échange qu'il a fait de
fon fils & de celui d'IRENE . Par une
autre réflexion , le malheur même de
cette Princeffe lui donne des craintes .
Elle peur , au défaut de preuves , faire
agir la pitié : elle peut reprendre l'empire
qu'elle avoit fur le coeur de fon
époux. De toutes fes réflexions VODEMAR
conclud qu'il n'a d'autre reffource
que dans un crime de plus , fur lequel
il ne s'explique pas encore . CONSTANTIN
furvient ; VODEMAR lui apprend
que l'Empereur a reconnu IRENE. Ce
jeune homme fenfible & vertueux s'efforce
d'intéreffer fon prétendu pere en
faveur de certe malheureuſe Princeffe.
Il voudroit favoir quel eft donc le
crime dont elle a été accufée. VODEMAR
répond.
» Au filence éternel ce crime eft condamné ;
» Ce crime eft le fecret de l'Etat confterné.
DECEMBRE. 1762. 195
Il fait obferver à fon prétendu fils qu'IRENE
, pour laquelle il le follicite , peut
les perdre tous deux. Cependant, prenant
avec lui le parti de la feinte , il le charge
d'affurer IRENE de fon zéle à la fervir.
Cette Princeffe au défefpoir vient dépofer
dans le fein de CONSTANTIN , le
plus cruel des maux qu'elle ait éprouvés
. Ce THEMIR , ce fils fur lequel
-portoit fon efpoir , n'a pas voulu la connoître
la mifére de fon état a foulevé
l'orgueil de ce Prince féroce. Elle en a
été rébutée avec mépris. L'inftinct du
fang en prend de nouvelles forces dans
IRENE , en s'appuyant fur des motifs
. Elle ajoute , en parlant de ce THEMIR.
» La cruauté le peint dans fes regards diftraits.
» De VODEMAR en lui j'ai cru voir quelques
>> traits.
» Il n'eft point né de moi . Digne de ma ten-
» drefle ,
» Mon fils m'auroit offert une main venge-
>> reffe :
» Il n'eût point prononcé mon nom avec hor-
>> reur.
CONSTANTIN.
» Elevé loin de vous & nourri dans l'erreur ,
>> THEMIR....
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
IRENE .
» N'eft pas mon fils ; le cri de la nature ,
» Seigneur , s'eft fait entendre , & j'en crois fon
» murmure , & c.
Elle regrette d'avoir laiffé échapper
fon fecret , puifqu'elle n'eft pas vengée.
CONSTANTIN s'empreffe de la confoler
, en lui demandant la permiſſion de
fuppléer à ce fils ; à quoi IRENE répond
;
·
Vous , Seigneur !
» N'êtes vous pas le fils de mon Perfécuteur ?
Quel nouveau jour me luit ! Ce Barbare peut-
»
» être ,
» Des deftins de mon fils fe fera rendu maître .
» A fon vafte pouvoir tout l'Empire eſt ſoumis ,
» S'il nous avoit trompés ! ... Si vous étiez mon
>> fils?
CONSTANTIN exhorte IRENE à
écarter une illufion trop flatteufe pour
lui . Il cherche au contraire à juſtifier
VODEMAR , qui paroît en ce moment.
Ses difcours & fon maintien annoncent
un fourbe qui en a préparé la fraude. Il
rejette l'inimitié d'IRENE fur le malheur
qui eft toujours injufte . Il veut lui
faire croire qu'il n'en eft pas moins difpofé
à la fervir. Il feint d'avoir ofé même
DECEMBRE . 1762. 197
s'expofer à la colere de l'Empereur , pour
obtenir la grace qu'il lui vient annoncer.
Elle va être tranfportée hors de cet
affreux défert. IRENE ne s'abuſe point
par cette vague promeffe . Elle demande
fi elle fuivra fon époux. Le Miniftre
embarraffé ne répondant rien ; elle voit ,
lui dit elle , que c'eft un exil que l'on
lui prépare fous le titre de grace. Elle
preffe VODEMAR de lui apprendre quel
eft le crime dont elle a été accufée ?
VODEMAR cherche à fe laver de ce my- <
ftère d'iniquité. Tout l'Empire , ſelon
lui , auroit fait d'inutiles efforts pour
calmer la faveur de COMNENE . Luimême
s'y étoit expofé la veille qu'IRENE
avoit fubi fon Arrêt : c'eſt par la
bouche même de l'Empereur qu'il feint
d'avoir appris alors cette atroce accufation
. Voici comme il fuppofe que ce
Prince la lui avoit déclarée .
Tu connois ce guerrier que m'envoya la France :
Tufais quels font mes droitsfur fa reconnoiſſance ;
COURTENAY , dont mon coeur s'étoit laiffé charmer
?
Ce François aime IRENE : il s'en eftfait aimer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Couple affreux que l'amour, que le crime aſſocie !
Prens & lis cet écrit ; juge de ma fureur.
( à IRENE. )
5)› Épargnez - moi le reſte .
IRENE .
Achéve ,
VODEM A R..
Cette lettre
›› Annonçoit l'attentat que l'on alloit commettre;
» Le jour , l'heure , le lieu , le nom de l'aſſaſſin ,
» Dans ce Billet furpris , tracé de votre main....
IRENE ici l'interrompt avec indignation
:
» De ma main ! Et c'eſt toi... toi qui me l'oſes
>> dire !
VODEMAR replique que le falut de
l'Empire avoir éxigé que tout fùt approfondi
; qu'on avoit entendu les témoins
; qu'au moment de les confronter
avec COURTENAY , celui- ci ayoit,
en fe donnant la mort , fourni la conviction
du crime & prévenu le fupplice.
IRENE, que l'innocence éclaire, répond
avec fermeté :
» Sa mort fat ton falut ; l'innocent ſoupçonné
» Se fût juſtifié : tu l'as affaffiné .
L'Empereur furvient. Dès qu'IRENE
}
DECEMBRE. 1762. 199
l'apperçoit elle lui adreffe la parole ; &
en préfence du traitre VODEMAR elle
défavoue la Lettre ; elle recufe les témoins
elle foutient toute l'accufation
fauffe. C'eſt en ce moment qu'elle révéle
la téméraire audace du perfide Miniftre
à fon égard. Elle fe reproche fon
filence . Elle s'en excufe à l'Empereur
fur le repos qu'elle avoit voulu lui conferver
: elle avoit méprifé alors ce qu'elle
auroit dû punir : elle reconnoît trop
rard cette faute. Elle finit ce vif plaidoyer
en difant à l'Empereur :
» Cemonftre ( Vodemar ) eft devant toi. N'ayant
pû me féduire ,
כ ג
» Il m'a perdu.
COMNENE fait un cri d'horreur & de
furpriſe.
VODEMAR , prefque confondu
nie fon attentat fur IRENE . Elle couvient
n'avoir que le Ciel pour garant
de ce qu'elle avance . Elle invoque le
Ciel : elle lui redemande & fa gloire &
fon fils. Puis s'adreffant à VODEMAR ,
elle le preffe d'avouer ce qu'il a fait de
ce dépôt précieux. Appercevant qu'il fe
trouble elle s'écrie à l'Empereur :
THEMIR n'eft pas mon fils , mais l'objet de ma
» haine :
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
» Dans le rang de mon fils je ne vois que le fien :
» J'ai fait parler mon coeur , interroge le tien.
,
Le filence & la confufion de VODEMAR
commencent à faire foupçonner
la vérité à COMNENE . Le fcélérat néanmoins
ayant repris fes efprits , cherche à
fe juftifier par l'énormité même de fes
crimes qui ne peuvent s'imaginer.
COMNENE retombe dans de nouvelles
perplexités. IRENE puife dans l'infpiration
de la nature de nouveaux moyens
de percer ce mystère. Elle montre CONSTANTIN
à COMNENE comme leur
véritable fils : elle interroge elle invoque
le coeur de ce jeune homme. Celui
- ci ému , entraîné , demande pardon
à celui qu'il croit fon pere , du mouvement
qui l'intéreffe au fort d'IRENE .
Ce qui donne lieu à la belle & philofophique
obfervation de cette Princeffe :
,
Au gré de l'impoſture
L'habitude l'emporte & contraint la Nature .
Elle fait enfuite préffentir à l'Empereur
même ce qu'il a lieu de craindre
des effets de la fcélérateffe de VODEMAR.
Sa vie , le falut de l'Empire , celui
de fon fils , tout peut être immolé à fes
noirs complots . Ainfi COMNENE refte
DECEMBRE. 1762. 201
dans une cruelle incertitude. Il voit le
crime & le crime lui échappe. La fermeté
d'IRENE le confterne . Il craint d'avoir
, en elle , puni l'innocence & l'amour.
Il invoque le Ciel pour découvrir
& confondre l'impofture.
CINQUIÈME ACTE.
CONSTANTIN eft allarmé des dangers
qui menacent VODEMAR qu'il
croit encore fon pere . Il convient avec
lui que le pouvoir des larmes d'IRENE
eft trop puiflant : il promet de ne la plus
revoir. THEMIR veut demander grace
de fes procédés barbares . Le fruit de fa
réconciliation avec IRENE ne peut être
que la perte de VODEMAR , & conféquemment
la fienne. Le prétendu pere
toujours feignant avec CONSTANTIN
affecte ne favoir qu'oppofer à cet orage.
Cependant , fur les repréfentations du
jeune homme , il le charge de raffembler
tout leur monde , à la faveur de la
nuit , dans les vaiffeaux qu'il tiendra
prêts au pied d'un certain rocher. Il veut
refter feu pour méditerfes projets . Vo-
DEMAR , refté feul , dévoile dans un
monologue l'énorme attentat qu'il ne
1 v
202 MERCURE DE FRANCE .
·
devoit confier qu'à lui-même. Il ne veut
pas attendre que les pleurs & l'innocence
d'IRENE ayent perfuadé l'Empereur.
Le crime l'aveugle. Il fe perfuade qu'il
doit tout facrifier à l'intérêt de fon fils
que par l'échange il croit avoir placé
fur le trône . Il fait que COMNENE doit
entretenir encore IRENE en fecret dans
la nuit. Il fe propofe de l'attendre au
paffage : il jure fa mort. Le jeune CONSTANTIN
l'inquiéte ; fa
perte eft déterminée
. Il en attefte le poignard qu'il
porte. Le temps preffe ; il court tout difpofer
pour l'exécution de fon crime.
IRENE , bien différemment affectée
vient en tremblant attendre le fuccès de
l'entretien qu'elle doit avoir avec COMNENE.
Elle eft informée par FAUSTINE,
que THEMIR Voudroit venir expier à
fes pieds le crime de l'avoir méconnue ;
mais elle charge cette Confidente de l'éloigner
, & d'empêcher qu'il ne trouble
une conférence d'où vont dépendre ſa
gloire & fes jours. Fendant qu'elle s'occupe
de ces foins , on entend des cris .
Ces cris annoncent la mort. CONSTANTIN
accourt éperdu . Le trouble & l'épouvante
fe peignent fur fon viſage.
IRENE effrayée demande quel fang on
a verſé? CONSTANTIN ignore par qui ,
DECEMBRE. 1762. 203
comment , pourquoi vient de fe commettre
un affaffinat ? Mais dans les ténébres
il a entendu crier trois fois : il
expire : il n'eft plus . Il ajoute :
• » Le coeur faili d'effroi ,
» J'allois ....à l'inftant même , un furieux vers moi
» S'élance d'un poignard ſa main étoit armée
» Sa vue étinceloit par la rage animée .
» Ce fer en montrant fon poignard ) étoit levé.
» pour lui percer le ſein .
» Quand d'an oeil étonné fixant cet affaffin. ,
» (je n'ole l'avouer , & je ne puis m'en taire )
» Ah Madame ! j'ai cru reconnoître mon pere.
» Epouvanté , je fuis , je m'éloigne à grands pas.
A mes coups , a- t- il dit , tu n'échapperas pas.
En effet c'eft VODEMAR qui le pourfuit
jufques fur le lieu de la Scène , il veut
faire croire à IRENE qu'il pourfuit en
fon fils le meurtrier de COMNENE , tandis
que ce jeune homme s'écrie :
» Qui , moi ! Puiffe la foudre écraser le coupable !
VODEMAR fe lance fur lui en difant:
» Tremble elle eft fur ta tête ;
Mais au moment qu'il va frapper ,
COMNENE , qui pourfuivoit l'affaffin
accourt & l'arrête faififfant le poignard.
A la vue de l'Empereur , qu'il croyoit
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
immolé de fa main , le fcélérat VODE
MAR eft terraffé. Il ne peut fuir. Les
Gardes fuivoient COMNENE & l'environnent.
IRENE alors s'écrie avec tranfport
:
» C'eſt ton maître , oui ton Juge , à qui le Ciel te
» livre :
» C'eft lui ! pour te punir un Dieu le fait revivre.
COMNENE , dans fon indignation ,
demande à ce fcélérat fi le fang de fon
fils ne fuffifoit pas à fa cruauté. COMNENE
regarde encore comme tel ce
THEMIR , & c'est lui que VODEMAR
trompé par l'obfcurité, vient d'affaffiner
au lieu de l'Empereur. On le lui montre
étendu entre les rochers . Le fcélérat ne
réfifte plus à ce dernier coup. La nature
défefpérée lui arrache l'aveu de l'échange
, & c'eft par le cri de la rage qu'il
confeffe que THEMIR eft fon véritable
fils ; que de crimes en crimes il eft parvenu
à tuer de fa main , par le coup
même qu'il croyoit lui devoir affurer la
couronne . La mort , que le Criminel
doit fubir , n'a rien d'égal au tourment
qu'il éprouve. IRENE demande que
l'on prolonge la vie du fcélérat affez de
tems pourjuftifier la fienne . COMNENE
n'a pas befoin d'autres éclairciffemens :
DECEMBRE. 1762 . 205
l'innocence & la gloire de fon épouſe
font avérées par l'horreur de la cataftrophe
il tombe à fes pieds . Il reconnoît
avec joie CONSTANTIN pour le
véritable fruit de fon hymen avec
IRENE , & pour l'héritier légitime de
l'Empire. Il fe promet de leur faire oublier
les maux qu'ils ont foufferts .
REMARQUES
Sur la Tragédie d'IRENE.
Nous avons fouvent obfervé les inconvéniens
qui résultent des Fables de pure imagination ,
dans des drames dont le fuccès a été chancelant &
la réputation incertaine , malgré l'art des Auteurs
à les conftruire. Nous retrouvons dans cette Tragédie
une nouvelle preuve pour nous confirmer
dans ce principe. Nous l'avons fenti , non -feulement
à la juftice refufée par le Public à la premiere
Repréſentation de cette Piéce , mais encore
par la difficulté que nous avons rencontré à en
referrer l'Extrait , comme nous l'aurions defiré ,
pour la commodité de quelques Lecteurs , auxquels
il faut offrir dans une image fort réduite
tous les points & , s'il étoit poffible , tous les
effets d'un très - grand tableau. Mais ayant remarqué
que bien des Critiques ne s'étoient refusés au
fentiment d'intérêt qu'I REN E doit produire ,
que parce qu'ils n'avoient pas laifi tous les points
fondamentaux de la Fable , nous aurions cru
avoir à nous reprocher de fouftraire , & même
de ne pas rappeller tout ce qui peut les remercre
206 MERCURE DE FRANCE .
fans ceffe fous les yeux du Lecteur. Par le même
motif nous avons été obligés de fuivre pas à pas
le fil des Scènes , & prèſque celui du Dialogue ;
d'autant plus qu'on avoit attaqué cette partie de
P'Art dramatique dans cette Piéce . Nous croyons
que c'eft en faire l'apologie que d'en préſenter le
tiffu à ceux qui auroient été prévenus par des jugemens
précipités.
Si l'on veut le prêter au but moral que l'Auteur
montre s'être propofé , dans cette Tragédie ,
de faire voir la puillance directrice d'une Providence
qui , dans la plus profonde nuit du fecret &
de la politique, va porter le terrible flambeau de la
Juftice Divine fur le crime , pour le punir ; & fur
l'innocence, pour la venger : Si l'on voit ( comme
on doit le voir avec ſatisfaction , les complots les
plus inextricables confondus , & ne fervir qu'à
conduire un fcélérat de crimes en crimes , jufques
à celui qui , par foi , fait le plus horrible des fup
plices que puiffe fouffrir l'humanité : on doit
rendre à l'Auteur d'IRENE la juftice de convenir ,
que peu d'ouvrages peuvent difputer à celui- ci le
mérite d'avoir atteint la fin propofée , & de con+
tenir des moyens plus conféquens à ce projet.
Mais fi l'efprit humain a naturellement du pen
chant pour le merveilleur , l'orgueil de la Rai
fon le lui fait dédaigner comme une foibleffe
qui le dégrade , dans les chofes où la voix facrée
de la Religion ne parle pas d'une maniere obligatoire.
Dans les perfonnes mêmes dont l'efprit
a le plus de foible pour ce merveilleux ; lorfque
le miracle eft un peu chargé , le coeur ne fe refufe-
t-il pas au grand intérêt qu'on attend des
événemens que ce miracle opére ? Cette force du
fang , que l'Auteur prépare , & dont il diſpoſe les
progrès avec un art infini, eſt un de ces moyens qui
DECEMBRE. 1762. 207
dépendent des temps. Il n'y a pas plus d'un demi
fécle que ce fecret inftinct de la nature avoit un
crédit dans notre opinion , que peu- à- peu il a
perdu , au point qu'il eft devenu l'objet de la dérifion
des têtes les plus fobrement philofophes.
Ceci a donc pû être encore un obſtacle à cette
puiffante impreffion que fera toujours IRENE fur
les gens affez heureux pour être encore fenfibles
fans fe croire pour cela moins raiſonnables.
Il est vrai que l'Auteur a porté peut - être un
peu loin ce moyen , & que , fans rigidité fur les
vraisemblances , on pourroit avoir quelque répugnance
à admettre toutes les infpirations d'IRENE
fur l'échange. Ce qui nous a paru encore
bleffer quelques Spectateurs , c'eft la chaleur d'intérêt
qui attache CONSTANTIN aux malheurs d'IRENE
, contre les intérêts mêmes de VODEMAR
qu'il croit fon Père , & celle avec laquelle il repaffe
, pour ainsi dire , dans les intérêts de ce prétendu
Père , au moment où ce , VO DE MAR ,'
dénoncé à l'Empereur par IRENE comme le plus
grand des Scélérats , elle eft prèf-que parvenue
à le confondre L'Auteur cependant, fur ce point,
ne feroit apparemment pas fans réponſe , & fa
juftification eft prévue par ces beaux vers de la
Piéce.
Au gré de l'impofture
L'habitude l'entraîne & contraint la Nature.
>
Les bornes de notre Article ne nous permettent
pas de plus longues difcuffions. Il est vrai
quant à la contexture du Drame , que l'expofition
eft un peu longue ; mais c'est une fuite néceffaire
des fables d'imagination . Cependant, cette:
expoſition diſpoſe à un grand intérêt par la G-
1
208 MERCURE DE FRANCE.
tuation qu'elle peint & par ce qu'elle doit donner
d'attendriffement pour IRENE. L'intrigue eft
ingénieufement renouée par la méprife à laquelle
donne lieu le foupçon de VODEMAR & de
l'Empereur fur ALMERIE à la place d'IRENE .
Cette action marche d'un pas affez naturel jufqu'au
dénouement , dont l'effet eft très - beau ;
l'image du coup de théâtre frappante , & l'iffue
fatisfailante pour les Spectateurs . Il y a peutêtre
, moins encore que dans bien des ouvrages de
réputation , quelques petits fecours méchaniques
pour foutenir cette action ; mais combien compteroit
on de Tragédies où ces expédiens ne
foient pas employés ? Combien perdrions
nous d'occaſions d'être touchés , d'être attendris
, fi nous voulions fonder toujours à la rigueur
les fondemens de tous les Drames ? Il refte
pour conftant que , fur-tout avec le fecours des
rares talens de l'Actrice qui a joué ( * ) IRENE ,
cette Tragédie peut être placée au nombre des
Piéces intéreffantes.
Le Lundi 29 Novembre on a donné
la premiere Repréſentation d'une Comédie
en vers en un Acte , intitulée
Heureufement , d'après un des Contes
moraux de M. MARMONTEL . Cette
petite Piéce , écrite avec efprit , beaucoup
de feu & de légéreté , & qui préfente
un fort joli tableau à la Repréfentation
, a été très-bien reçue & fort
applaudie . L'Auteur étoit encore anonýme
, même après le fuccès.
(*) Mlle Clairon.
DECEMBRE. 1762 . 209
Miles Dangeville , Huffe , & MM.
Préville , Molé & Dubois font les feuls
Acteurs dans cette jolie Nouveauté.
S. A. S. Mgr le Prince de CONDÉ honoroit
de fa préfence cette premiere
repréſentation , fans aucun avertiffement
de fa part & fans que les Comédiens
euffent pu le prévoir. Il y a dans cette
petite Piéce une Scène de colation à table
entre un Militaire & une jeune Dame
On verfe du vin au jeune Militaire . Lorfqu'il
dit de lui verfer rafade, parce qu'il
va boire à Cypris , en regardant la jeune
Dame ; Mile Huffe qui jouoit ce
Rôle , fe leva avec empreffement , &
fe retournant avec autant de refpect que
de grâces vers la premiere Loge des Secondes
, où le Prince étoit placé ,
portant timidement les yeux vers cette
Loge , elle dit , je vais donc boire à Mars.
Cela fut dans l'inftant & très-vivement
applaudi par les battemens de mains du
Parterre & de toutes les places de la Salle
; en forte que les redoublemens de
* Cette Loge eft celle des MM. les premiers
Gentilshommes de la Chambre , cù le Prince
dès qu'il y avoit été apperçu , n'avoit pu ſe ſouftraire
aux plus vifs & aux plus unanimes applau
diffemens.
210 MERCURE DE FRANCE.
ce fuffrage interrompirent affez longtemps
la Scène.
Mort d'un ancien Acteur
Le 15 Novembre mourut M. SARRAZIN
ancien Acteur du Théâtre
François , où il avoit long-tems ſervi
avec un très-grand fuccès. Nous rapporterons
dans les Volumes prochains
ce que nous pourrons recueillir de particularités
intéreffantes fur ce célebre
Acteur.
COMÉDIE ITALIENNE.
L E5 Novembre les Comédiens Italiens
ont remis le Prince de Salerne.
Cette Piéce a été fort fuivie , & la repriſe
a paru faire très-grand plaifir.
Le 22 on a donné pour la premiere
fois le Roi & le Fermier , Comédie
en 3 Actes mêlée d'Ariettes. Paroles de
M. SEDAINE , Mufique de M. MONSIGNY
. Le Sujet de cette Piéce eft imité
d'un Drame Anglois , fort connu par
la traduction qui en a paru il y a quelques
années.
A la premiére Repréfentation , cette
Piéce , dans le genre moderne d'interDECEMBRE.
1762. 211
medes >
quoiqu'applaudie , paroiffoit
d'un fuccès douteux. On y remarquoit
déja cependant avec éloge plufieurs
morceaux de Mufique . On a fait des
retranchemens que le Public fembloit
demander ; elle eft faivie , & les Repréfentations
fe foutiennent avec un affez
nombreux concours de Spectateurs..
Nous parlerons plus en détail de cette :
Nouveauté , & avec plus de certitude
fur fon fort dans le prochain Mercure.
CONCERT du jour de la TOUSSAINT.
La Concert a commencé par une Symphonie
nouvelle de M. Gaviniés , dont les talens font
connus.
Enfuite la Meffe des Morts , de M. Gilles , que
l'on entend toujours avec fatisfaction , malgré fon
ancienneté & tout le brillant des ouvrages qui
ont été faits depuis.
M. Capron a joué un Concerto de Violon : il a
fait admirer la jufteffe & la précifion de fon toucher.
On croit pouvoir dire en géneral que le
Public defireroit que les hommes de talent , tels
que M. Capron , ne donnaffent pas tout aux difficultés
de l'art & de l'inftrument ; en un mot ,
que fans abandonner ces parties effentielles , ils
fiffent entendre de ces morceaux agréables qui ,
en flattant l'oreille , la repofent , pour ainsi dire ,
des chofes fçavantes qui exigent une grande contention
de la part de l'Auditeur.
Mlle Lemierre a chanté un nouveau Motet à
voix feule , de M. Fiocco , qui a fait plaifir , &
où elle a été applaudie.
1
}
212 MERCURE DE FRANCE.
M. Balbâtre a exécuté un Concerto de fa com →
pofition , qui a été reçu du Public avec toutes les
marques de fatisfaction que l'Auteur pouvoit defirer
.
Mlle Fel a chanté avec la belle voix & les talens
qu'on lui connoît , un petit Motet fort agréable
, & qui a été très-fenti.
Le Concert a fini par De Profundis , Motet à
grand Choeur de M. Rebel , Surintendant de la
Mufique du Roi. Le fuffrage le plus unanime a
ajouté à la réputation qu'avoit déja ce beau Motet
, & l'a placé au rang des premiers Ouvrages
de ce genre.
En général on a été très- content de ce Concert
, auffi bien que de l'exécution , qui mérite
effectivement tous les éloges qu'on lui donne.
EVENEMENT remarquable à
l'honneur des Lettres & du Théâtre
François.
LETTRE de M. DE CRÉBILLON
Cenfeur Royal , à MM . DE LA PLACE
& DELAGARDE.
MESESSIEURS ,
LES fentimens d'une longue & conftante
amitié , entre nous , & ceux que je
vous ai toujours connus pour feu mon
DECEMBRE. 1762. 213
pour
père , m'affurent que vous apprendrezavec
fatisfaction la grace diftinguée que le Roi
vient d'accorder àfa mémoire .Vousfavez,
Meffieurs , ainfi qu'un nombre de perfonnes
très-dignes defoi , que cette grace
n'eft point due à d'importunes follicitations
. C'eft à vous d'annoncer un événement
qui ferapour la Littérature &
le Theatre François une de leurs plus
glorieufes époques. Je crois devoir à cet
effet vous communiquer la Lettre que m'a
fait l'honneur de m'adreffer le Miniftre
& le Protecteur des Arts (* ) . Il joint , en
cette occafion , à des titres qu'il remplit
fi dignement , le titre de MECENE des
Lettres & de notre Théâtre. Ce que M. le
Marquis de MARIGNI a bien voulu
m'écrire à ce sujet apprendra , mieux
que tous nos éloges , & les fentimens
honorables dont il eft animé , & conféquemment
la reconnoiffance que lui doivent
ceux qui cultivent les Lettres avec
diftinction.
J'ai l'honneur d'être , &c,
A Paris ,
CREBILLON.
le 15 Novembre 1762 .
(* ) M. le Marquis de MARIGNI , Directeur gé.
néral des Bâtimens du Roi , Arts , Manufactures ,
Officier Commandeur des Ordres de Sa Majesté.
214 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Marquis de MARIGNY
à M. DE CRÉBILLON .
>>
A Fontainebleau , le 12 Novembre 1762.
E Roi vient d'accorder ,Monfieur ,
"LERiviere de feu M. de Cré-
» billon votre père , une marque bien
fignalée du cas que S. M a fait des
» rares talens de ce grand Homme . Elle
» m'a ordonné de faire faire dans l'E-
» gli e où il a été inhumé , un Tombeau
qui tranfmette à la Poſtérité la plus
» reculée , l'eftime particulière dont
» l'honoroit fon Roi . Je vous apprends
avec plaifir ce glorieux événement
» qui va lui donner une nouvelle vie.
» J'exécuterai avec tout Pempreffement
» poffible l'Ordre de Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être , & c.
LE MARQUIS DE MARIGNY .
Nous fentons trop la fageffe du confell
que nous donne M. de CRÉBILLON
pour n'y pas déférer. Quelque
contrainte que ce confeil impofe à notre
zéle particulier , & à l'efpéce d'obliDECEMBRE.
1762. 215
>
gation de notre part , de faire parler ici
la Reconnoiffance de tous les Gens de
Lettres ainfi le fuffage général
que
de la Nation ; nous fommes perfuadés
que la lettre de M. le Marquis de MARIGNI
& la manière dont elle eſt écrite
, parleront plus éloquemment que
nous fur un événement fi honorable
aux Lettres.
L'Eglife Paroiffiale de Saint Gervais
à Paris eft le lieu de la fépulture
de feu M. DE CRÉBILLON
Père , dans laquelle doit être érigé ce
Monument. L'exécution en eft confiée
au célébre M. LE MOYNE , Sculpteur du
Roi , dont on a admiré au dernier Salon
un Buſte en marbre qui repréfentoit
l'Auteur , à la mémoire duquel Sa Majefté
vient d'accorder une fi glorieufe
diftinction .
SUITE des Nouvelles Politiques
du mois de Novembre 1762.
De HAMBOURG , le 8 Octobre.
TOUTES les nouvelles que la Cour de Warſovie
reçoit de Mittau font peu favorables au Prince
Charles les Troupes que l'Impératrice de Ruffie
envoye dans cette Ville pour foutenir les préten216
MERCURE DE FRANCE.
tions du Duc de Biren , & le rétablir dans la poſfeffion
de fon Duché , ne permettent pas de croire
que les repréfentations & les follicitations du Roi
de Pologne ayent rien changé aux difpofitions
de Sa Majesté Impériale. Quelques Diftrias de
la Courlande fe font même déja déclarés ouvertement
pour le Duc de , Biren , qui doit fe rendre
à Mittau dès que les Troupes Ruffes y feront arrivées.
On dit que le Roi de Dannemarck s'occupe à
régler à l'amiable les différends qui divifent le
Landgrave de Heffe-Caffel & la Princefle fon
Epoule , au fujet du Comté de Hanau. On prétend
que cette Princeffe , en qualité de Tutrice
des Princes fes fils , aura la jouiffance du Comté
de Hanau , & que l'accommodement fera garanti
par le Roi d'Angleterre & le Roi'de Prulle .
Le mariage du Prince aîné de Heffe - Caffel avec
la Princefle Caroline de Dannemarck , pourroit
être regardé comme une fuite de cette difpofition
.
On apprend de Pétersbourg que S. M. I. a
fait publier le 31 du mois dernier un Manifeſte
en faveur du Comte de Beſtuchef- Rumin, S. M. I.
déclare que ce Comte s'eft pleinement juſtifié
de toutes les accufations que fes ennemis avoient
intentées contre lui ; & en confidération de fon
innocence & de fes Services antérieurs , Elle le
rétablit dans fes Grades de Feld Maréchal , de
Confeiller Intime , de Sénateur & de Chevalier
des deux Ordres de Ruffie. Il n'y a que la Place
de Grand Chancelier qui ne foit pas reftituée à ce
Seigneur , & il paroît qu'elle reftera au Comte de
Woronżow.
De
DECEMBRE. 1762 . 217
De MUNICH , le 29 Septembre.
Le feu a pris avant-hier aux belles Cafernes
qu'on avoit conftruites pour la Cavalerie dans un
des Fauxbourgs de cette Ville. Ce grand bâtiment
a été entierement confumé avec tout ce qu'il renfermoit,
en moins d'une heure. On évalue la perte
à plus de cent mille florins.
De MADRID , les Octobre.
Le 1s du mois dernier , toute l'Armée s'étoit
réunie à Penamacor , & avoit été renforcée du
détachement commandé par le Lieutenant Général
Don Carlos de la Riva Aguero . Ce dernier
s'étant emparé fur fon paffage de la Place de Salvatierra
& du Château de Segura , y a laillé une
partie de les Troupes. La garnifon de Salvatierra
s'eft rendue prifonniere , & s'eft engagée à ne
point prendre les armes contre Sa Majesté ni
contre les Alliés pendant le terme de fix mois.
Au moment de la Capitulation de Penamacor
la garniſon s'eft fauvée en defcendant le long des
murailles ; mais le Gouverneur de la Place , Don
Jofeph Pereyra Migreiz , & les autres Officiers de
l'Etat Major , ont été faits prifonniers de guerre.
Le Comte d'Aranda a notifié au Gouverneur que
fi la garniſon , ou un nombre égal de Troupes
Auxiliaires ne fe préfentoit pour réparer l'infidélité
de cette évafion , le bon traitement que nous
avions promis aux Habitans du voisinage n'auroit
point fon effet.
Le 26 , l'Armée étoit encore campée à Caſtelblanco.
Le Lieutenant Général Don Franciſco Cagigal
s'eft rendu à Valence d'Alcantara avec un petic
détachement . Il a fait prêter de nouveau aux Habitans
ferment de fidélité à Sa Majelté , & a pri-
K
218 MERCURE DE FRANCE.
toutes les mesures nécetfaires pour mettre cette
Place à couvert d'une nouvelle ſurpriſe.
De NAPLES, le 18 Septembre.
Les Barbarefques , depuis le s du mois dernier
jufqu'au 22 , out éffayé à quatre repriſes différentes
de s'emparer de l'Ile d'Uftica ; mais leur
tentative n'a pas réuffi , & les habitans de l'Ifle ,
quoiqu'en petit nombre , fe font fi vigoureuſement
défendus , que les ennemis ont été forcés de
fe retirer , après avoir été extrêmement maltraités.
Les Barbarefques ont menacé de revenir à la
charge avec de plus grandes forces. L'Ifle d'Uftica
a douze milles de circuit : elle étoit entiérement
déferte depuis plufieurs fiécles , & ce n'eft qu'au
commencement de l'année derniere que quelques
Liparottes fe font déterminés à aller s'y établir.
Les Barbarefques font d'autant plus inquiets de la
voir occupée par des Chrétiens , qu'elle leur avoit
toujours fervid'afyle, & qu'ils s'y trouvoient à por
tée de troubler plus aifément le Commerce de
Naples & de Sicile.
De la BASTIE , le 25 Septembre.
Le fieur Marra , après avoir pris poffeffion pour
la République de la Tour de Padolella , a détaché
trois cens Corfes du parti des Génois , avec ordre
d'aller furprendre le pays de Réforma . Ce détachement
étant arrivé à ſa deſtination , fut attaqué
& battu par Paſcal - Clément Paoli , & obligé de
revenir à la Padolella. Le Vifiteur Apoftolique
qui fe trouvoit près du lieu où s'eft paffée l'action ,
craignant que les Rébelles n'euffent du défavantage
, prit la précaution de fe retirer dans un
Couvent , où il fe fait garder par foixante hommes
à fa folde . Il a amené avec lui le Docteur
DECEMBRE. 1762. •
219
Roftino & un Moine , qui vont , à ce qu'on dit ,
prêcher dans les Pieves pour foulever le Peuple
contre la République & contre les Corfes qui lui
font attachés. Le fieur Matra eft revenu ici après
avoir laillé une forte garniſon à la Padolella ,
De GENES , le 4 Octobre .
On mande de Corfe que Paoli y a remporté
quelques avantages fur les Troupes de la République
. Un de fes détachemens tenta le 17 du
mois dernier d'emporter de vive force les poftes
avancés de Maccinaggio de Rogliano , mais il fut
vigoureufement repouffé . Paoli fe porta enfuite
avec un Corps affez confidérable dans la Pieve de
Matagna , dont les habitans s'étoient rangés de
puis peu du parti de la République , fur les follicitations
du Général Matra . Le Chef des Rébelles ne
trouvant aucune réfiftance , a fait main -baſſe fur
tout ce qu'il a rencontré , & les prifonniers qu'il a
faits ont été conduits à Corte. Tout ce canton a
été ravagé , & il faudra bien des années pour réparer
ce dommage
Des Lettres du 22 ajoutent que les Rébelles
ont mis le feu au pays d'Antifanti du côté d'Aleria
, & qu'ils fe propofoient d'entrer dans celui de
Vizzani , où eft le Colonel Partonopeo. Ils ont
avec eux deux pièces de canon . Le fieur Penzani &
le Colonel Martinetti ont raffemblé un Corps de
Troupes & le font mis en marche le 22 au foir.
Leur premier objet fera de protéger Siumorbo &
Aleria.
De TURIN , le 13 Octobre.
Nous venons de recevoir par différentes Lettrès
d'Italie , la nouvelle d'un Combat qui s'eft donné
dans le Canal de Malte entre quatre Galeres de la
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
Religion & fix Chebecs Barbarefques. L'action a
été très- fanglante , & a duré près de huit heures.
Deux Chebecs ont été coulés à fond , & les quatre
autres ont été pris . Il y a eu fur les Galeres de Malte
cent cinquante hommes tant tués que bleſſés ,
parmi lefquels on compte près de cinquante Chevaliers
, dont vingt-quatre font morts . On attend
des détails plus circonftanciés de cet évenement,
De LONDRES , le 13 Octobre.
Le 29 du mois dernier les Capitaines Nugent &
Hervey arriverent de la Havanne avec les détails
de la reddition de cette Place. La Garniſon eſt fortie
avec les honneurs de la guerre. Cet événement
eft du 20 Août.
On a trouvé dans le Port douze Vaiſſeaux de
ligne , trois autres qui avoient été coulés à fond ,
plufieurs Frégates & cent Vailleaux Marchands ,
dont quelques -uns étoient richement chargés
pour l'Europe ; enfin on compte que les richelles
que cette prife a fait pafler dans nos mains , montent
au moins à deux millions ſterlings . On fait
paffer à la Vieille Efpagne les Soldats & Matelots
Efpagnols. La garnifon , que l'on doit conduire
en Europe , eft de neuf cens trente - fix hommes.
On a trouvé dans la Place trois cens cinquante &
une piéces de canons , onze mortiers & des munitions
de guerre de toute eſpéce.
Don Louis de Velafco , que l'on avoit annoncé
mort, Colonel- Commandant du Fort More , a
été bleffé à la prife de ce Fort , & le Marquis de
Gonzalez , Colonel- Commendant en fecond , a
été tué. Les Espagnols y ont eu en outre cent
trente hommes tués , trente-fept bleffés & trois
cens dix prifonniers , indépendamment de près de
deux cens quarante hommes qui ont été tués ou
DECEMBRE. 1762. 221
noyés en voulant fe fauver dans des barques . De
notre côté , nous avons eu deux Lieurenans &
douze Soldats tués , & le nombre des bleffés
parmi lesquels le trouve un Lieutenant , eft de
vingt-huit.
Les opérations du Siége ont coûté aux Efpagnols
plus de deux mille hommes ; & notre perre ,
depuis notre abord dans l'ifle de Cuba juſqu'à la
reddition , eft de dix huit cens hommes , tant
tués que bleffés ou morts de maladie.
Si l'on s'en rapporte aux dernières nouvelles , la
valeur de l'argent & des effets appartenans à S.
M. C , qui ont été trouvés dans cette Place , monte
à quatre millions fterlings.
"
Le Chevalier Jeffri Amberft , qui commande
dans la Nouvelle Yorck , ayant formé le projet
d'enlever aux François la conquête qu'ils venoient
de faire de Saint Jean de Terre-Neuve , a charge
de l'exécution le Lieutenant- Colonel Amherſt
qui, en conféquence , s'eft embarqué à Hallifax
& à Louisbourg avec les Troupes deſtinées à cette
expédition. Il a joint le 11 du mois dernier l'Efcadre
du Roi , commandée par le Lord Colwille ,
& le 13 il a exécuté la defcente dans la Baye de
Torbay , à trois lieues de Saint -Jean . La garnison ,
compofée de cinq cens hommes , a capitulé le 18
& s'eft rendue prifonniere de guerre. Dans ces
entrefaites le Chevalier de Ternay a trouvé moyen
de s'échapper avec les cinq vaiffeaux qu'il a fous
fes ordres . On rend ici juftice à la conduite de cet
Officier. Il a longé toute notre Eſcadre à la portée
du piftolet , & l'on convient que fa manoeuvre eſt
une des plus hardies & des plus belles qu'on ait
encore faites à la mer. S'il eût perdu quatre minutes
de tems , fes cinq vailleaux auroient été pris
infailliblement.
K iij
222 MERCURE DE FRANCE .
Le Chef d'Efcadre Mann croiſe devant Breft
avec fix vailfeaux de ligne , & le Chef d'Eſcadre
Dennis a fous les ordres dix gros vaiſſeaux à la
rade des Bafques.
On a reçu à Corke la nouvelle d'un complot
qui s'étoit formé à Belle -Ifle pour la livrer aux
François le 12 du mois dernier . Un Prêtre , quelques
habitans , & une vingtaine de Soldats Anglois
avoient tramé cette conſpiration. Ils devoient
enclouer une batterie de canons qui défend
une Baye très-favorable pour une defcente , &
c'étoit dans cet endroit que devoit débarquer un
Corps affez confidérable de Troupes Françoiles ,
qui n'attendoit pour mettre à la voile que le fignal
dont on étoit convenu . Le complot fur découvert
la veille même de l'exécution par un des Soldats
Anglois qui étoient complices . Ou a fur le champ
fait arrêter tous les coupables , & le Gouverneur
a défendu qu'aucun bâtiment ne s'écartât pour
aller à la pêche.
Il vient de fe faire un changement dans le Miniftere
Le fieur George Greenville , beau -frère du
Comte d'Egremont , s'étant démis de fa Place de
Secrétaire d'Etat au département du Nord , Sa
Majefté en a difpofé en faveur du Lord Hallifax.
Le fieur Fox , ci - devant Seéretaire d'Etat , a été
déclaré Miniftre d'Etat tant au Confeil qu'au Parlement.
De SAINT-JEAN DE TEBRE-NEUVE ,
Août.
le 14
Le Chevalier de Ternay , Capitaine de Vaiffeau ,
Commandant la Divifion qui s'eft emparée de la
Côte Occidentale de cette Ifle , a expédié pour
l'Angleterre un Bâtiment Parlementaire , à bord
duquel font paflés quatre- vingt- cinq prifonniers
DECEMBRE. 1762. 223
de cette Nation , qui y doivent être échangés ( a ).
Il a auffi fait partir pour la Nouvelle Angleterre
trois Navires chargés d'habitans Anglois de Terre-
Neuve , lefquels habitans ne pourront fervir que
lorfque l'échange en aura été fait . Le Chevalier
de Ternay a enlevé avec trois de fes Canots , à
l'ouest de ce Port , un Corfaire Anglois de huit
canons & de trente-cing hommes d'équipage. Il
a fauté lui-même dans le Navire avec le fieur de
Monteil , Capitaine de l'Eveillé , & le fieur de
Cillart , Lieutenant de vailleau , avant que l'ennemi
ait eu le tems de tirer un coup de fufil ou de
canon . Il s'eft encore emparé de deux Navires
marchands qui venoient , l'un de la Nouvelle
Yorck , chargé de farine & de bifcuits , l'autre de
la Barbade , avec une cargaiſon de taffia .
Le Chevalier de Boilgelin Lieutenant de
Vaiffeau , eft déja de retour de l'expédition dont
on l'avoit chargé pour le Nord de Saint-Jean . Il
y a détruit les Forts de la Trinité & de Carbonear
, où l'on a trouvé trente - deux pièces de canon
& des armes de toute espéce . Čet Officier a
fait fauter les poudrieres , & a brulé trois cens
bateaux de pêche , ainfi que les échaffauts des
fécheries. Il eft rentré à Saint-Jean avec les cinq
Bâtimens chargés de farines & de bifcuits . Le fieur
Lamothe-Vauvert , Lieutenant de Vaiffeau , qui
étoit arrivé le premier à la Trinité ſur un bateau
de quarante hommes d'équipage , avoit réduit le
Fort , & contraint huit cens habitans de fe rendre
à difcrétion . Il s'étoit maintenu dans ce pofte avec
trente hommes jufqu'à l'arrivée du fieur de Boifgelin
, qu'il attendit pendant dix - sept heures.
( a ) Ce Bâtiment eft arrivé à Plymouth . Les Priſonniers
Anglois ont été échangés contre cent vingt & un
des nôtres , que le même Vaiffeau a conduits à S. Malo le
4 de ce mois.
K iv
224 MERCURE DE FRANCE .
Le Comte d'Hauffonville, Colonel du Régiment
de la Marine , & Commandant du Fort Saint-
Jean , a mis le meilleur ordre dans les Troupes
du Roi , & il fe loue beaucoup de l'ardeur & du
zele qu'elles témoignent.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour, de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 9 Octobre 1762.
LE 4, le Roi eft parti d'ici pour Choily avec Monleigneur
le Dauphin. Les ils ont couché à Fontainebleau
.
Le 4 , Monfeigneur le Duc de Berry & Monſeigneur
le Comte de Provence partirent auffi de
Verſailles pour fe rendre à Fontainebleau . Le lendemain
la Reine partit avec Madame la Dauphine
, Madame Adelaïde & Mefdames Victoire ,
Sophie & Louife .
Le Roi a difpofé des Places qui font reſtées vacantes
par la nomination du fieur Feydeau de
Brou à la Place de Garde des Sceaux . Celle de
Confeiller au Confeil Royal a été donnée au fieur
Barberie de Courteille , Intendant des Finances.
Le fieur d'Agueffeau de Frefnes a obtenu celle de
Confeiller au Confeil des Dépêches ; & le fieur
d'Ormeflon , Intendant des Finances , a eu celle
du Confeil Royal de Commerce .
Le 3 , la Maréchale de Lautrec , Douairiere, eut
l'honneur de faire les révérences au Roi , à la
Reine & à la Famille Royale . Le même jour la
Comtelle de Choifeul- Meufe & la Princeffe de Chimay
furent préfentées à Leurs Majeſtés , ainfi
DECEMBRE . 1762. 224
qu'à la Famille Royale , la premiere , par la Ducheffe
de Choifeul ; la feconde par la Princeffe de
Chimay Douairiere.
Le fieur d'Ormeffon , Confeiller d'Etat , vient
d'obtenir les entrées de la Chambre du Roi.
Le fieur Buy de Mornas a eu l'honneur de préfenter
au Roi le 26 Septembre les trente premieres
Cartes de fon Atlas hiftorique & géographique.
Les de ce mois le Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , partit pour retourner à Luneville.
Le 3 le fieur Jacquet , Avocat au Parlement de
Paris , a eu l'honneur de préſenter au Roi le Trai
té des Fiefs , dont Sa Majesté a bien voulu agréer
la dédicace.
Le premier , les Peres Capucins , Auteurs des
Principes difcutés , ont eu l'honneur de préſenter
à Monfeigneur le Dauphin & à Madame la Dauphine
la nouvelle Verfion Latine des Pleaumes ,
qu'ils ont faite fur le Texte Hébreu.
De FONTAINEBLEAU , le 20 Octobre.
Le 12 le Bailli de Solar de Breille , Ambaſſadeur
du Roi de Sardaigne , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle il fit part à Sa Majesté
de l'accouchement de la Ducheffe de Savoye. It
fut conduit à cette Audience , ainfi qu'à celles de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Monseigneur le Duc de Berry , de Monfeigneur
le Comte de Provence , de Madame Adelaïde
& de Meldames Victoire , Sophie & Louife ,
par le Sieur de la Live , Introducteur des Ambaffadeurs.
Sa Majesté a nommé à l'Evêché de Montauban
l'Abbé de Breteuil , Vicaire Général de l'Archevêché
de Narbonne.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
1
Le Comte de Modene , Envoyé & Miniſtre Plénipotentiaire
du Roi en Baffe-Allemagne , a pris
congé du Roi & de la Famille Royale pour fe
Tendre a Hambourg.
Le 13 , le Roi a nommé à la Charge de Vice-
Amiral du Ponant , vacante par la mort du fieur
de Barrailh , le Comte du Bois de la Mothe >
Lieutenant-Général des Armées Navales , qui en
avoit déja obtenu les honneurs & les appointemens.
- Sa Majefté a difpofé en même temps de la
Dignité de Grand - Croix de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , à fix mille livres de
penfion , dont étoit revêtu le feu fieur de Barrailh,
en faveur du Comte de Maffiac , Lieutenant-
Général des Armées Navales , Grand - Croix
Honoraire dudit Ordre . Le Vicomte de Bouville ,
Capitaine de Vaiffeau , Commandeur Honoraire ,
a obtenu la penfion de Commandeur , à trois
mille livres de penfion , dont jouilloit le Comte
de Maffiac. Le fieur de Chavigny , ci - devant Ambaſſadeur
du Roi , en Suiffe , a été préſenté le
14 à Sa Majesté.
Le fieur Baſtard a prêté ferment entre les mains
du Roi le 16 , en qualité de Premier Président
du Parlement de Toulouſe.
Un Courier dépêché par le fieur de Marainville,
a apporté ici ce matin la nouvelle , que le 26 Septembre,
le Baron de Haddick a fait attaquer le fieur
de Huhen dans la partie de la Forêt de Tharand ,
qui eft vis - à- vis de Landsberg , & qu'on nomme
Spechshaus.
On y a forcé deux abbatis , emporté trois redoutes,
pris quatre piéces de Canon , & fait près de
quatre cent Prifonniers . Le Général Baron de Ried
a conduit cette attaque fous les ordres du Comte
DECEMBRE. 1762. 229
de Wied , Général d'Infanterie . Il a perdu environ
cinq cens hommes . On croit que, du côté de l'Ennemi
, la perte eft encore plus confidérable .
Il y a eu en même temps une attaque au Village
de Derffhayn , vers la hauteur de Clingenberg ,
pour faire diverfion à la premiere. On a fait aufli
des démonftrations d'attaque dans tout le front de
la pofition du Prince Henri , pour tenir les forces
partagées ; & l'on a mis enfuite des Chaffeurs &
des Bataillons Francs qui étoient retranchés dans
le bois . Enfin , le Prince de Lovenſtein & le Général
Campitelli ont tourné la droite de l'ennemi du
côté de Grofthartmansdorff & Differsbach. Après
une très-vive canonade de part & d'autre , ces
Généraux ont fait environ cinq cens Prifonniers.
Le fieur de Thorck a été pouffé vers Freyberg ,
par deux mille chevaux & des Croates. Cette
manoeuvre a fans doute déterminé le Prince
Henri à fe retirer dans cette partie ; & l'on aſſure
qu'il a établi fon Quartier Général à Groſchirma,
Le fieur de Huben a également abandonné
pendant la nuit la pofition de Wildruff , pour fe
retirer au- delà du Ravin -de - Muffen . On a reçu
avis que la groffe Artillerie a été conduite jufqu'à
Grofchirma , & que celle qui d'abord avoit été envoyée
à Freyberg , a pris la même route , ainfi que
les bagages qui y étoient. Tous ces mouvemens
donnent lieu de penfer que le Prince Henri a delfein
d'abandonner Freyberg , & de ne ſoutenir
que le Camp de Kathenhaufer.
Cet événement , par lequel le Prince Henri a
été forcé de quitter la pofition avantageufe qu'il
avoit priſe derrière le Weifferitz , fait beaucoup
d'honneur aux talens du Général Haddick , & à
la valeur des troupes qu'il commande . Le 17 de
ce mois , la Comtelle de Baumgarten , Dame
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
d'honneur de la Princeffe Chriftine , a été preſentée
a Leurs Majeftés, ainfi qu'à la Famille Royale,
par la Comteffe de Choiseul .
De TOULON , le 30 Septembre.
Sept Vaiffeaux de l'Eſcadre du Roi , commandée
par le fieur Bompar , font entrés dans ce Port
le 28 Les autres Vailleaux reftent en croiſière
dans la Méditerranée .
De BORDEAUX , le 2 Octobre.
Il y a eu dans le Port de cette Ville un incendie
qui pouvoit avoir les fuites les plus terribles. Le feu
a pris à des Bateaux de goudron , d'où il s'eft
communiqué à huit vaiffeaux Marchands , qui ont
été confumés . Le Duc de Lorges , notre Commandant
a fait avancer des troupes & du canon pour
arrêter les progrès de l'incendie. Ses foins ont eu
tout le fuccès qu'il en attendoit ; ils ont préservé
de l'embrafement les chantiers du Roi , ainfi que
les autres bâtimens qui fe trouvoient dans le Port.
De ROCHEFORT , le 10 Septembre.
On a mis à éxécution dans cette Ville le Jugement
du Confeil de guerre qui a été tenu a la Martinique
, concernant la défenfe & la reddition de
la Guadeloupe . Le fieur Nadau- du -Treil , Gouverneur
de l'Ifle , & le fieur de la Pocherie , Lieutenant
de Roi de la Baffe- Terre , ont été dégradés
de Noblelle , en préſence de la Garniſon affembée.
Leurs Armoiries ont été brifées , leur épée
caffée ; la Croix de Saint Louis leur a été arrachée,
& enfuite ils ont été envoyés aux Ifles Sainte Marguerite,
pour y paller le refte de leurs jours en
prifon.
DECEMBRE. 1762. 227
De PARIS , le 11 Octobre.
Nous apprenons d'Allemagne , que les ennemis
ayant attaqué l'arrière garde du Marquis de Poyanne
, ont été vigoureufement repouflés . Le fieur
de Sombreuil qui a chargé avec beaucoup de
fuccès dans cette affaire , a fait un très - grand nombre
de prifonniers , parmi lefquels le trouvent le
fieur Jaimeret , Colonel des Huffards Pruffiens
jaunes , & un Adjudant général du Prince Ferdinand.
Les Corps de Bock & de Luckner ont rejoint
l'Armée du Prince Ferdinand, qui a repris le camp
de Weter.
On s'eft mal expliqué dans l'un des précédens
Mercures , lorfqu'on a dit que par Brevet du Roi
du 23 Mars , entériné au Conſeil de Guerre , tenu
à l'Hôtel Royal des Invalides le 7 Juin fuivant ;
Sa Majefté avoit annullé le Jugement du Conseil
de Guerre , rendu par contumace le 12 Novembre
1760 , contre l'Officier du Regiment de Bourbon
, Infanterie , qui commandoit dans lIfle du
Met, lorfque les Anglois s'en font emparés . Le
Confeil de Guerre n'a été tenu à l'Hôtel Royal des
Invalides , que pour entériner les Lettres de grâce
accordées à cet Officier , en confidération de fa
bonne conduite dans les troupes de l'Impératrice
Reine de Hongrie , & notamment à l'affaut de
Scheweidnitz , où il a donné des preuves de fa
valeur.
Les , on tira la lotterie de l'Ecole Royale - Militaire.
Les numéros fortis de la roue de fortune
font , 12 , 25 , 38 , 14 , 10. Le prochain tirage
fe fera le $ Novembre.
MORTS.
Jofeph-Maurice-Annibal , Comte de Montmo
230 MERCURE DE FRANCE.
rency & de Lux en Bearn , Lieutenant Général
des Armées du Roi, mourut à Pau le mois dernier ,
dans la quarante-cinquième année de fon âge . Il
étoit entré au fervice en 1734 ; il avoit fait toutes
les campagnes depuis ce temps- là , & il étoit employé
cette année en Guyenne .
Antoine-Adrien- Charles , Comte de Gramont,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Menin
de Monfeigneur le Dauphin , Commandant en
chef dans le Royaume de Navarre & Province de
Bearn , eft mort à Bayonne le 23 Septembre dernier
, âgé de 36 ans .
Michel de Verthamont de Chavagnac , Evêque
de Montauban, mourut dans fon Palais Epiſcopal ,
le 25 du même mois , dans la foixante-quinziéme
année de fon âge.
François de Javerlhac , Marquis de Savignac ,
Meftre de Camp de Cavalerie , eft mort en cette
ville le 4 Octobre , agé de quatre - vingt - dix ans.
NOUVELLES POLITIQUES.
Décembre 1762.
De Moscou , le 9 Octobre 1762.
CATHERINE II a été couronnée le 22 Septembre
, vieux ftyle , 3 Octobre ( nouveau ſtyle )
dans l'Eglife Cathédrale du Cabor , au Cremelin ,
Palais des anciens Czars , après s'être préparée à
certe grande cérémonie par un jeûne de quatre
jours , fuivant l'ufage : Elle a été facrée par l'Archevêque
de Novogorod . Le grand Duc a eu quelques
accès de fiévre , dont il n'eft pas encore rétabli
, & qui n'ont pas permis qu'il aſſiſtât au
couronnement .
DECEMBRE . 1762 . 231
L'Impératrice informée que les Tartares faifoient
encore quelques mouvemens dont on ignoroit
l'objet , a fait porter quelques Troupes fur
les frontiéres de Ruffie .
Les fieurs Popow , Perfiliew , Deniſſow , Loucownin
, Draczkin , Tourawerow & Kirfanow ,
Colonels des Colaques du Don , ont reçu chacun
de l'Impératrice des Médailles d'or , repréfentant
le portrait de Sa Majelté Impériale , qu'ils porteront
en Sautoir avec un ruban bleu.
De PETERSBOURG , le 20 Septembre.
Le Comte de Soltikow , nommé Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice , auprès de Sa Majefté
Très- Chrétienne , doit partir le 22 pour fe
rendre à fa deſtination .
De WARSOVIE le 8 Octobre.
"
L'Impératrice de Ruffie vient d'informer Sa
Majefté Polonoife que le Roi de Pruffe lui avoit
fait déclarer par fon Miniftre qu'il ne pouvoit
confentir à l'évacuation refpective de la Saxe . Sa
Majefté Impériale a ajouté que ce premier refus
ne l'empêcheroit pas de faire de nouvelles inftances
pour procurer à la Saxe un bien qui lui eft fi
nécellaire , & fi propre d'ailleurs à accélerer la
conciliation générale .
On a appris du Budziack que le Kan des Tartares
avoit reçu aflez mal les Emillaires que le
grand Général lui avoit envoyés , & qu'il avoit
refufé leurs préfens , en difant qu'il n'en recevoit
que de fes amis . Ce Prince , dans la feconde Audience
qu'il leur a donnée , leur a commandé de
fortir de les Etats ; il a déclaré qu'il alloit luimême
appuyer fes Commillaires les armes à la
main , & que , fi l'on ne fe décidoit pas promptement
à lui payer les deux cens cinquante Bourtes ,
232 MERCURE DE FRANCE.
à quoi il fait monter fes prétentions , en dédommagement
de la part des Polonois , il ravageroit
les Terres du Prince Lubomirski & autres ,
qu'à la concurrence de cette fomme.
De COPPENHAGUE , le 30 Octobre.
juſ-
Le Roi de Danemarck a envoyé au Duc de
Mecklembourg le Cordon de l'Ordre de l'Eléphant.
Le Comte de Wedelfrys , Envoyé Ordinaire
de cette Cour à celle de France , ayant été pourvu
de la Charge de Grand Ecuyer , reviendra ici le
Printemps prochain . Il fera remplacé par le
Baron de Gleichen , actuellement Miniftre du Roi
à Madrid.
Le Marquis d'Avrincourt , ci- devant Ambaffadeur
de France à la Cour de Suéde, eſt arrivé dans
cette Capitale avec la Marquife fon épouse. Ce
Miniftre , qui avoit compté diriger la route par
Yftardt , Stralfund & Hambourg , fans paffer par
le Dannemarck, a été forcé par les vents contraires
de changer la marche. Il a été préſenté le 26 par
le Préfident Ogier , Ambaffadeur de France en cette
Cour , au Prince Royal & au Prince Frédéric ; &
le 29 il a eu une Audience du Roi & de la Reine
de Dannemarck , de qui il a reçu l'accueil le plus
diftingué. Il partira demain pour ſe rendre en
France .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
DECEMBRE . 1762. 233
+
ARTICLE VII.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES .
SUITE du JOURNAL de la Diete de Warfovie.
TROISIEME SÉANCE , tenue le 6 Octobre 1762.
LEE Directeur de la Chambre ouvrit la féance
par un difcours , dans lequel il fit fentir avec force
tout le fcandale que les divifions de la veille
avoient éxcité , fans égard pour un lieu fifaint &
fi privilégié , & pour la loi de 1690 qui établit
l'ordre de la Diete ; il protefta que quel que fût
l'auteur du mal , il en répondroit à Dieu & à la
Patrie il ajouta enfuite qu'il avoit rendu fidélement
compte au Roi de ce qui s'étoit paffé ; que
Sa Majefté , en lui témoignant toute l'amertume
de fa douleur , lui avoit fait entendre qu'un
femblable attentat ne devoit point refter impuni ,
& que les Arbitres ne devant point le mêler des
difcuffions de la Chambre , en feroient refponfables
, ex termino tacto , aux jugemens du Grand
Maréchal. Quant aux Nonces qui avoient donné
quelque fujet aux troubles qui s'étoient élevés
dans cette Chambre , dont on avoit violé la fûreté
& le bon ordre , en recourant aux armes au
lieu de délibérer , le Directeur déclarà qu'il ne
falloit pas défeſpérer de trouver un reméde au
mal , & qu'après qu'on auroit élu un Maréchal ,
& qu'il lui auroit remis le bâton , il offroit de
donner fon avis , qui , joint à celui des autres
Membres bien intentionnés , pourroit avancer la
23+ MERCURE DE FRANCE .
le
decifion du procès , pendant que l'Arbitre répon
droit aux jugemens compétens. Néanmoins ,
comme il venoit d'apprendre avec regret que
fieur Szumakoweki , Nonce de Ciekanow , avoit
apporté un Manifeſte , il demanda aux Nonces fi
l'on jugeoit à propos d'en faire la lecture . Tous
les Nonces étant d'accord pour l'affirmative , le
Manifeſte fut lu à haute voix . Après la lecture de
cette proteftation , qui toit à la Diete toute fon
activité , le Directeur reprit la parole pour exprimer
toute la douleur qu'il reffentoit d'un fi fâcheux
événement ; il ajouta qu'il ne falloit cependant
pas défefpérer du falut de la Patrie .
parce que le même Dieu qui vouloit les affliger
pouvoit aufli les confoler . Il jugea donc qu'il convenoit
de fe conformer à l'ancien uſage , & d'envoyer
au Nonce abfent une députation ; que
quoique ce Nonce eût en effet protefté la veille ,
& fût forti de la Chambre fans être apperçu , il
falloit efpérer qu'il pourroit fe laiffer fléchir par
les repréfentations qu'on lui feroit contre cet abus
de la liberté , & qu'il ren droit enfin à la Chambre
fon activité. En conféquence , il nomma pour Députés
des Nonces des trois Provinces , & renvoya
la féance au lendemain.
QUATRIEME ET DERNIERE SÉANCE.
>
Le Directeur de la Chambre déclara , en ouvrant
la féance , qu'à la nouvelle fâcheuſe du Manifefte
qui fufpendoit le cours des délibérations
publiques , il avoit eu recours à l'expédient employé
dans cette occafion , & pria les Nonces Députés
de faire rapport à la Chambre du réſultat
de leur miffion , afin qu'on fçût quelle devoit être
la deftinée de la Chambre.
Les Nonces Députés prirent la parole l'un après
l'autre , & déclarerent d'une maniere uniforme ,
DECEMBRE. 1762. 235
› que par zéle pour l'intérêt de la Patrie ils
avoient fait tout leur poffible pour découvrir le
Nonce abfent , & l'engager à réparer une démarche
fi nuifible au bien public ; mais que malheureufement
il étoit parti fans elpérance de retour
, & qu'ils étoient bien mortifiés de n'avoir
pas de meilleures informations à communiquer à
la Chambre. En conféquence , le Directeur fut
prié de congédier la Chambre ; il termina la
féance par de nouvelles plaintes fur la conduite.
du Nonce abfent ; mais il dit que fi fa proteftation
pouvoit priver la Chambre de la fatisfaction
d'aller voir au Sénat le plus augufte des Monarques
, elle ne pourroit aliéner le coeur des vrais
enfans de la Patrie , dévoués au plus magnanime
& au meilleur des Rois. Il ajouta que celui qui
détruifoit ainfi la Diete étoit plus coupable qu'un
parricide , parce qu'il trahiffoit toute la Patrie ; il
jugea qu'il falloit faire part à tous les concitoyens
du mal irréparable que l'injuftice d'un feul homme
caufoit au Public ; enfin il demanda au Ciel de
faire tomber tout le poids de la vengeance fur le
coupable. Il fe recommanda enfuite à l'affection
de tous les Membres , & congédia la Chambre par
ces paroles: Fecimus quod potuimus ; non deferemus
Rempublicam ufque ad interitum.
ARTICLE VIII.
ECONOMIE ET COMMERCE.
PRIX des Grains à Paris dans les
derniers jours de Novembre.
FROMENT , le feptier , 16 liv. 5 f. à 17 liv .
Meteil, 12 liv .
236 MERCURE DE FRANCE.
Seigle , 8 à 9 liv. s f.
Orge , 8 liv. 15 f. à 9 liv.
Avoine , le feptier , 16 liv . 10 f. à 19 liv. 5 f.
Avoine en banne , 16 liv . à 16 liv. 10 f.
Farine blutée , le boiſſeau , 1 liv. 5 ſ. à 1 liv . 8 f.
VOLAILLE & gibier des premieres
qualités au Marché du 24 Novembre.
Gros Chapons , la piéce , 4 liv. 10 f. & 4 liv.
Poularde , 3 liv. & 2 liv. 10ſ.
Dindons gras , 6 liv . & 4 liv. 10 f.
Dindon commun , 3 liv , 2 liv. 10 f, 1 liv. S
Poulet gras , 1 liv. 15 f, 1 liv . 10 f, 1 liv . 5 f.
Poulet commun , 1 liv. ou 15 f
Levraut , 3 liv. 10 f.
Lievre , 2 liv. 10 f.
Lapreau , 1 liv . 10 f, 1 liv. s f, 1 liv.
Le Canneton de Rouen , liv . & 4 liv.
f.
Le Canard fauvage , 2 liv. 15 f , 2 liv. 5 f, 2 liv.
Cercelle , 2 liv. & 1 liv. 15 f.
Perdreau rouge , 2 liv. 15 f, 2 liv. 10f, 2 liv. s f.
Perdreau gris liv. 1of, 1 liv.5f, 1 liv.
Bécaffe , 2 liv. 15 f , 2 liv. 10 f , 2 liv.
Bécailine , 2 liv , I liv. 1o fols , I liv.
Pluvier , 2 liv. & 1 liv. 10 f.
Pigeon , 1 liv. & 1 5 f.
Cochon de lait , s liv. 10 f. & 4 liv. ΙΟ
Allouetes , le paquet , 1 liv. §f. & 1 liv.
Du même temps, Beurre & ufs à la
Halle.
Le beurre en motte d'Iffigny , 12 fols la livre.
Le Beurre en motte de Gournay , 18 fols.
Celui de Chartres & celui de Gatinois , 10 f.
Les Ceufs de Gournay & de Lonjumeau , 39 liv.
le millier ; ceux d'Arras & Picards , 30 liv.
DECEMBRE. 1762. 237
FOURRAGES , du
même temps.
La Paille , à la porte S. Martin , 13 liv. le cent.
Le foin vieux , à la porte S. Michel , 25 à 28 liv . le
cent .
Le nouveau 37 liv , & le nouveau inférieur 32 à
33 liv. le cent.
PRIX des Vins à la mi-Novembre.
Volnay , premiere qualité , la queue , 205 liv.
Pomare , 195 liv.
Beaune , 18 liv .
Aloxe , 160 liv .
Savigny , 160 liv.
On donnera fucceffivement les prix des Vins de
la derniere Récolte des principaux Vignobles du
Royaume.
AVIS
Sur les Ratafiats du fieur ONFROr.
Les deux Ratafiats rouge & jaune de Paris ,
compofés par le fieur ON FROY , Diſtillateur du
Roy , tenant le grand Caffé à la defcente de la
Place du Pont S. Michel , à Paris , ont été
reçus
avec une fatisfaction générale . Cependant cet habile
Diſtillateur ayant reconnu que bien des perfonnes
fe privent de l'ufage des Liqueurs faites
avec les efprits à l'eau -de- vie dans la crainte d'altérer
leur fanté , il a inventé depuis peu , plufieurs
autres Liqueurs dont la baſe n'eſt que le vin de
Grave fans aucune autre addition ; ces nouvelles
Liqueurs font feulement parfumées avec les quatre
fruits jaunes qui font le Cédra , la Bergamote ,
l'Orange & le Citron , ce qui les rend d'un goût
238 MERCURE DE FRANCE.
fur les
admirable. Elles ont même cet avantage
plus excellens vins de Liqueurs , qu'elles font beaucoup
moins pâteufes & qu'elles fe confervent autant
que les Liqueurs compofées d'efprits : il ne
faut qu'avoir l'attention de ne les pas lailler en vui
dange , parce qu'elles perdroient la plus grande
partie de leur parfum . Le prix eft de fix livres la
bouteille de pinte. On trouve encore chez le même
la Bolonia de fa compofition , qui eft jugée fupérieure
à celle d'Italie . le prix n'en elt' que de fix
liv. la bouteille de pinte . Ses Chocolats travaillés
à la façon de Rome & les Paftilles de la même
pâte font tellement fupérieurs à tous les autres ,
qu'il en fait un débit confidérable. Sa Liqueur
fpiritueule pour les dents qui en arrête fur le
champ fans aucun retour les plus vives douleurs ,
& qui a encore d'autres propriétés furtout pour
la propreté de la bouche , continue d'avoir le plus
grand fuccès . Ses Eaux de Lavandes ont auffi de
plus en plus la confiance du Public : enfin c'eft chez
lui feul qu'on trouve à Paris la veritable Eau de
Cologne , dont le prix eft de 36 fois la bouteille.
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , 'AI
le Mercure de Décembre 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 30 Novembre 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LA
ARTICLE PREMIER.
A GAIETÉ , Ode aux François , Page 5
DECEMBRE. 1762. 239
LE MOINBAU , Fable.
EPITRE ou réponse à Charmant.
VERS à S. A. S. Mgr le Prince de Condé , au
Camp de Weshia.
DIALOGUE des Morts.
VERS pour mettre au bas du Portrait de M.
l'Abbé Goujet.
QUATRAIN écrit fous le Chiffre de Mlle ***
LE Bonheur , Conte .
LETTRE de M. D ... à Mde B...
EPITRE à M. Lempereur.
EPIGRAMME .
VERS.
Le retour de la Paix.
BOUQUET.
LES Biens communs , Conte.
9
10
12
14
29
Ibid.
21
30
4I
43
Ibid.
45
47
48.
so
62
72
71
76
SUITE du Difcours contre la Poftéromanie .
BOUQUET à M. Guerin .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
LES tendres plaintes de M. Rameau , Parodie.
ART . II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
SUITE du Difcours fur la Queſtion propofée
, &c.
LETTRES fecrettes de Chrifline , Reine de
Suéde , &c .
SYNOPSIS doctrinæ facræ ,
CONSIDÉRATIONS fur l'état préfent de la Lit-
77
90
93
95
97
THEATRE & Euvres diverfes de M. Panard. 99
ANNONCES de Livres.
101 &fuiv.
térature en Europe ,
SELECTE Fabulæ , &c .
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S. 109
240 MERCURE DE FRANCE.
GEOMETRIE.
A l'Auteur du rapport du diamétre à la circonférence
du cercle.
A l'Auteur du Mercure.
ETYMOLOGIE .
LETTRE à M. D ... Docteur en Médecine ,
fur l'origine des Palinods & l'étymologie
BIBLIO
du mot.
MEDECIN E.
BENEQUE choifie de Médecine
M. Plague.
LYON
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
III
113
116
par
126
HÔPITAL de M. le Maréchal Duc de Biron ,
avec un Avertiffement fur les dragées antivénériennes
de M. Keyfer.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
GRAVURE.
ART. V. SPECT A CLES .
143
150
ISI
SUITE des Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
SPECTACLES DE PARIS . OPÉRA .
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
152
162
172
210 ,
211
CONCERT Spirituel .
ÉVÉNEMENT remarquable &c.
SUITE des Nouv. Polit. de Novembre.
NOUVELLES Politiques de Décembre .
ART. VII. Cérémonies publiques.
ART. VIII . Economie & Commerce.
Avis fur les Ratafiats du fieur Onfroy.
212
215
230
233
235
237
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à- vis la Comédie Françoiſe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères