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Nom du fichier
1762, 09, 10, vol. 1-2
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21.70 Mo
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689
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Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
SEPTEMBRE . 1762 .
Diverſité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Cochin
Filius inv
Popillo Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais
AvecApprobation & Privilége du Roi.
CAST
LOVAT
840.6
M558...
1762
Sept- Oct.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chezM.
Lutton , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
,
C'est à lui que l'on prie d'adreſſfer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 2.4 livres pourfeize volumes
, à raiſon de 30 fols pièce.
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la poſte ,
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raiſon de 30 fols
parvolum. c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
:
Aij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cidessus.
On fupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à annoncer
, d'en marquer le prix .
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
juſqu'à préſent quatre-vingt volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matieres , ſe trouve à la fin
du foixante-douziéme.
00000
000
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE . 1762.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
EPITRE
AM** .
Du ſçavoir , du bon goût , l'émule &le mo
déle,
Des talens , des vertus , ami tendre & fidéle ,
Hluſtre & cher B ...... l'honneur de nos ſéjours ,
Enfin grace à tes ſoins , commencent nos beaux
jours !
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
S
Trop longtems négligés dans nos heureux aſyles
eaux Arts vont régner en ces climats tranquilles:
Cultivés par tes ſoins , ſur tes pas introduits,
Ils éclairent déja la plus fombre des nuits.
L'Erreur , les Préjugés reſtent dans le filence ,
Une vive lumière en détruit la puiſſance ;
Je vois luire déja ce feu vivifiant ,
L'âme de tous les Arts , l'épreuve du Talent.
Déja brille partout cette celeſte flame
Qui réveille , ravit , éclaire , échauffe l'âme ,
Et qui s'infinuantdans nos ſens engourdis
Y forme le bon goût , & par de traits hardis
Décéle le genie , annonce le grand-homme.
Noble émulation qui d'Athène , & de Rome
Porra jadis aux Cieux , & la gloire , & les noms ;
Qui dans ces heureux tempsanimois tous les ſons
Des Chantres immortels que l'Univers admire ,
Régne à jamais ſur nous , exerce ton empire
Dans ces aimables lieux , où deux Mortels chéris
De ton pouvoir fécond connoiſſent tout le prix !
Là , foumis à tes loix , à leurs leçons dociles ,
Nous coulerons des jours fortunés & tranquilles :
Des beaux Arts , des vertus par leur exemple inftruits
,
De leurs foins complaiſans nous cueillirons les
fruits.
L'un Mécène éclairé , guidé par la Sagelſe ,
Des devoirs les plus ſaints nous inſtruira ſans ceſſe:
SEPTEMBRE. 1762.
70.528 A A A 30
PTEMB顾金
Ami du vrai mérite, il en ſera l'appui ;
Il chétira dans nous ce qu'on admire en lui.
Des ſuccès du génie approbateur ſincère ,
Il ſera des Talens & le Juge & le Père.
.
7
Suivi de tous les Arts, le front ceint de lauriers ,
Du goût par ſes écrits nous traçant les ſentiers ,
L'autre dans ce ſéjour fixera les Sciences ,
Et répandant ſur nous leurs douces influences ,
Bannira de nos coeurs la molle oiſiveté ,
Et nous arrachera de notre obſcurité.
Défrichés par ſes ſoins , illuſtrés par ſes veilles ,
Nos climats étonnés de toutes les merveilles
Que ſes heureux talens promettent aux Mortels ,
A ce nouveau Linus * dreſſeront les Autels ;
Et jouiſſant des fruits de ſa vive éloquence ,
Béniront à jamais le jour de ſa naiſſance.
Favori de Minerve , Eléve d'Apollon ,
Parmi les noms fameux il voit déja ſon nom .
Déja de la Garonne attirant les ſuffrages ,
Des Muſes de ſes bords il reçoit les hommages ,
Et marchant à grands pas vers l'Immortalité ,
Cueille le premier prix de ſa célébrité.
Couronné par leurs mains , introduit dans leur
Temple,
* Linus étoit un de ces hommes célébres , plus
connus par ce qu'ils ont fait , que parce qu'ils ont
été. Ilvint de Phénicie en Grèce , y apporta les
Lettres , & apprit à les cultiver.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Il en ſera bientôt & la gloire & l'exemple.
Que ne promettent pas ces précieux travaux ?
Juſtement diftingué parmi tous ſes rivaux ,
Hérodote moderne , il verra ſes ouvrages
Applaudis & goûtés aux plus lointains rivages,
Inſpirés par le goût , dictés par la Raiſon,
Revus & corrigés par les mains d'Apollon
Pleins d'eſprit & de feu , de force & de fublime ,
Réunir du Public & l'amour & l'eſtime .
,
Dieu du Goût , Dieu des Arts , préſide à tous
ſesjours!
Que les Grâces , les Ris en filent l'heureux cours.
Que ces monftres affreux, l'Orgueil, l'Hypocrifie,
La ſtupide Ignorance , & lajalouſe Envie
Ne traverſent jamais par leurs ſoucis malins
Une ſi belle vie & de ſi beaux deſtins .
Que les troubles cachés & les ſourdes intrigues ,
La froide antipathie & les ſecrettes brigues
S'éloignent pour toujours de nos heureux climats,
Et que l'Amitié ſeule accompagne ſes pas .
Amitié ! doux plaiſir, ferme appui desSciences,
Verſe dans tous les coeurs tes douces influences ;
Que par toi nos eſprits l'un de l'autre charmés ,
Se ſentent au travail l'un par l'autre animés :
Qu'à ta voix l'union , la paix , la confiance ,
Les égards mutuels , la tendre complaiſance
Détruiſent à jamais tous ces jaloux chagrins
Entraves des Talens , la honte des humains ;
SEPTEMBRE. 1762. 9
Et qu'enfin excités par une noble envie ,
Nos eſprits & nos coeurs éxempts de jalouſie ,
Enflammés & conduits par l'émulation ,
S'élévent à l'envi vers la Perfection !
Tes exemples , ami , feront ſeuls ces prodiges.
C'eſt en ſuivant de près res illuſtres veſtiges ,
Que nous pourrons un jour , Courtiſans des neuf
Soeurs ,
Arriver ſur tes pas au temple des honneurs.
Oui , c'eſt en imitant ta tendre politeſſe ,
Ton affabilité , ta douceur , ta ſageſſe ,
Que nos coeurs réunis trouveront dans ton coeur
Le prixde nos travaux , & le ſceau du bonheur.
A MM. de L *** , fur une distribution
dePrix.
ODE ANACRÉONTLQUE.
FAVORIS des Scoeurs de Polhymnie ,
Accourez trop généreux vainqueurs ;
Accourez , Apollon vous en prie ,
C'eſt pour vous qu'il garde ſes faveurs.
Leur éclat ſera toujours durable ,
Du Temps même il ſera reſpecté,
Et jamais ſa fureur implacable
N'en pourroit altérer la beauté,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Dans vos yeuxje vois votre âme peinte ,
Le chagrin n'oſe plus ſe montrer ;
A vos pieds la jalousie éteinte
Contre vous n'oſe plus conſpirer.
Votre coeur ennivré d'allegreſſe ,
Déſormais ne s'ouvre qu'aux plaiſirs.
Loin de vous la crainte & la triſteſſe
Tout concourt à remplir vos defirs.
Aux tranſports d'une joie incroyable
Votre eſprit n'a pu ſe dérober ,
Et déja ſous ſon poids redoutable
Je le vois tout prêt à ſuccomber.
Tels jadis aux combats Olympiques
Paroiffoient les vainqueurs glorieux ,
Que les acclamations publiques
Egaloient aux habitans des Cieux.
Sur leur front une palme immortelle
Etendoit ſes rameaux verdoyans ,
Et de leur victoire ſolemnelle
Le grand jour revenoit tous les ans.
Des travaux vous paſſez à la gloire :
Point de prix ſans avoir combattu.
Recevez des mains de la Victoire ,
Les lauriers dûs à votre vertu.
CHAPPUS , de l'Oratoire .
SEPTEMBRE . 1762. II
ODE fur la Tragédie de CINNA ,
remiſe au Théâtre le 29 Juin dernier.
A Mademoiselle CLAIRON.
QUELLE eſt cette voix éloquente
Qui revient charmer tous les coeurs ?
Quel feu , quelle pompe éclatante ,
Nous ravit par ſes traits vainqueurs !
Du Théâtre illuſtre Merveille ,
Digne Chef- d'oeuvre de Corneille ,
Eſt-ce vous enfin que j'entends ?
Oui , Cinna vient de reparoître ;
Sa gloire même va s'accroître ,
Vainqueurde la Mode & du Temps.
Tel , lorſqu'à travers le nuage
Dont ſes rayons furent couverts ,
LeSoleil ſe faiſant paſſage ,
Vient s'élever au haut des airs ;
Son feu divin qu'il nous partage
Etale avec plus d'avantage
L'immenſité de ſa ſplendeur ,
Et la force de ſa lumière
Détruit à son tour la barrière
Qui ſembloit braver ſa grandeur.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
O toi , dont le génie immenſe ,
Dans tes vers hardis & pompeux ,
Immortaliſa la clémence
D'un Roi puiſſant & généreux ;
O Corneille ! que ta grande âme
Pénétre d'une vive flâme
Celle de tes Admirateurs !
Tu brillas dans ton premier luſtre ,
Et l'on croit voir ton ombre illuſtre
Revivre dans tous les Acteurs.
Sur ce front aimable * & terrible ,
Quelle divine majeſté !
Du vif remords l'atteinte horrible
N'en flétrit point la dignité ;
De ſon coeur longtemps infléxible
Le mouvement tendre & fenfible
Ravit , emporte tous les ſens :
Brifard , ton jeu plein de nobleſſe ,
Unit aux pleurs de la tendreſſe
Tout le feu des grands ſentimens.
Mais quelle force inexprimable ,**
Hardi Cinna , déployez-vous !
Quelle fermeté redoutable
Dont je préſſens déja les coups !
Corneille unit à ſon génie
* M.Brisard , dans le Rôle &Augufte.
** M. le Kain , dans le Rôle de Cinna.
SEPTEMBRE. 13
L'éclat , le nerf & l'harmonie
Du rapide & bouillant Lucain ;
Je crois voir , comme ce grand Homme ,
Regorger les places de Rome
Detot le ſang Républicain .
Clairon ! dirai-je , quelle joie ,
Quels tranſports , quels raviſſemens ,
Lorſque ton grand art ſe déploie
Dans tes nobles emportemens !
De tes geſtes , de ton filence
La muette& vive éloquence
Semble ajouter même à l'Auteur ;
Et de Corneille & d'Emilie
L'âme à la tienne réunie
Renaît avec plus de grandeur.
Régne done ſur notre Théâtre ,
Clairon , avec tous tes attraits;
Puiffe un Peuple qui t'idolâtre
Te voir , t'applaudir à jamais !
Heureuſe la Muſe naiſſante
Qui peut de ta voix ſéduiſante
Appuyer ſes premiers éfforts !
Mais , & Corneille ne l'anime ,
Sçaura-t-elle à ton jeu fublime
Unir d'aſſez dignes accords !
Parl'Auteur des Vers à M. du Belloy , fur faTro
gédie deZelmire.
14 MERCURE DE FRANCE .
1
LETTRE de l'Auteur du MERCURE ,
à Madame la M. D...
MADAME ,
Ce que vous avez ouï dire de la petite
Comédie d'Edgar & Emmeline * ,
a , dites-vous , excité votre curiofité.
Vous doutez , & avec raiſon , que cet
aimable genre de Piéces , qui a fait ici
tant d'honneur à M. de Saint- Foix ,
puiſſe être heureuſement imité en Angleterre.
Vous deſirez enfin , que cette
Féerie , dégagée des ſcènes poſtiches qui
en coupent l'intérêt& la marche , ainfi
que de tout fon Spectacle , ſoit miſe
fous des noms François , & de façon
à pouvoir être jouée chez vous, par trois
ou quatre perſonnes au plus.... Vos defirs
font pour moi des loix , Madame ! Mais
quelque plaifir que j'aie toujours à m'y
ſoumettre , l'état de ma ſanté , mes occupations
indiſpenſables , & l'impatience
avec laquelle vous ſemblez attendre
cet Ouvrage , tout me fait craindre
qu'il ne perde aſſez dans mes mains ,
*Jouée à Londres , l'année dernière.
SEPTEMBRE. 1762. 15
pour vous faire regretter de m'en avoir
chargé. Daignez donc , je vousen fupplie
, Madame , en faveur de la refpectueuſe
obéiſſance du Traducteur , pardonner
à tous les défauts d'une traduction
, dont je ſens qu'avec plus de talens
& de loiſir , on pourroit probablement
tirer un meilleur parti.
J'ai l'honneur , &c .
D. L. P.....
RENNIO ET ALINDE ,
ου
LES AMANS SANS LE SÇAVOIR,
COMÉDIE.
PERSONNAGES. P
ALINDE , Fille du Duc de Bourgogne , déguisée
enhomme ſous le nom de Myfts.
RENNIO , Fils du Duc de Bretagne , déguisé
en femme , ſous le nom de Cléone.
UNE FÉE.
FLORIMOND , Courtiſan.
La Scène est dans une Maison Royale d'un ancien
ROI DE FRANCE.
16 MERCURE DE FRANCE.
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
Le Théâtre repréſente une partie de la
Forêt , d'où l'on apperçoit le Chateau.
ALINDE , feule , déguisée en homme,
ſous le nom de Myfis.
QUELLE ſituation eſt la mienne ! . :
Eſt-ce en effet Alinde , est-ce la fille
du Due de Bourgogne qui oſe paroître
en ces lieux ſous ce déguiſement ? ..
Tout ce qui m'arrive , tout ce qui m'environne
a fi bien l'air d'un rêve , que je
n'oſe preſque penſer que je fois éveillée.....
Que cet habillement m'ennuie
& me gêne ! Ah ! ſi je l'avois prévu ,
toute l'éloquence de la Fée qui me protége
n'eût pas obtenu de moi de le
prendre Pour détourner la maligne
influence de l'Aſtre qui préſide à ma
naiſſance , il falloit , m'a- t-elle dit , pafſer
ici le mois entier, que le Roi deſtinoit
à la chaffe ....A ce prix ſeul , je
....
SEPTEMBRE. 1762. 17
pouvois eſpérer d'être heureuſe ; & que
ne fait- on pas pour l'être ! ... C'eſt
demain que le terme expire ; & cependant
je n'ai rien éprouvé qu'inquiétude
& que désagrémens .... Je veux pour
la derniere fois , revoir cet Etre auffi
puiſſant que fingulier , qui , quoiqu'inviſible
, eſt toujours prêt à m'obéir ....
Cet anneau que je tiens d'elle , pour peu
queje le touche avec l'intention de l'appeller
, doit la faire paroître .... Eprouvons-
en l'effet ....
(Alinde touche l'anneau. La Féeparoît .)
SCENE II.
ALINDE , LA FÉE .
ALINDE .
Ан ! Madame ,
ſupportable!
ma ſituation n'eſt plus
LAFÉE.
Courage , belle Alinde ! ... c'eſt demain
que vos maux finiſſent.
ALINDE .
Demain ? ... c'eſt me parler d'un
fiécle! ...
18 MERCURE DE FRANCE.
LA FÉE.
Eh ! quels font donc les maux que
vous fouffrez ?
ALINDE .
Quelle demande , ô Ciel ! d'abord ...
& n'est- ce rien , Madame ? depuis un
mois je vis dans cette Cour ....
LA FÉE.
Et vous vous en plaignez ?
ALINDE.
Si je m'en plains ! ... J'ai tort , fans
doute ... Moi qui ne fortis jamais de
la Bourgogne ; qui ne connus jamais
que la Principauté de mon Pere , où
la noble fimplicité des moeurs n'offre
aux yeux que des coeurs où le moins
clairvoyant peut lire ; moi qui , cédant
à vos conſeils réitérés , & par votre
puiſſance , ai quitté cet heureux féjour ,
pour un Pays où l'hypocrifie porte le
nom de bonne éducation , la licence
de galanterie , la diffimulation & la
perfidie , d'adreſſe & de conduite ; où
l'intérêt perſonnel eſt le premier principede
la prudence; où toutes les vertus,
l'amour même de la patrie , font tournées
en ridicule , & regardées comme
l'appanage des âmes foibles.
LA FÉE.
Y
Votre déguiſement , du moins , fuffifoit
pour vous raffurer.
SEPTEMBRE. 1762. 19
ALIN DE.
,
Je lui dois prèſque tout ce que j'ai
fouffert .... Quel fupplice pour l'oreille
d'une jeune perſonne de mon ſéxe
que les propos des hommes , lorſqu'ils
ne font pas retenus par la préſence connue
d'une femme ! ... Oui , je commence
à croire que j'aurois penfé moins
avantageufement, même de ceux que
l'habitude m'avoit fait eſtimer , s'ils s'étoient
montrés à mes yeux comme ils
fe montrent les uns aux autres .... Ils
fe croient ſi ſupérieurs à nous , que je
fuis prèſqu'épouvantée de l'idée d'avoir
àvivre avec eux !
LA FÉE.
Ne craignez jamais rien des vices ni
des ridicules que vous mépriſez.
ALINDE.
Mais que puis-je eſpérer enfin ? Ah ,
puiſſante Fée ! fi je me fuis livrée aveuglément
à vos conſeils ; fi l'amitié n'a
pû m'arracher le fecret que vous avez
daigné me confier ; fi le meilleur des
Peres même ignore depuis un mois ma
deſtinée : abrégez le ſupplice affreux de
mon incertitude !
LA FÉE.
Perſévérez ; croyez-moi votre amie.
20 MERCURE DE FRANCE .
ALINDE , d'un ton timide .
Je ne connois pourtant encore dans
ces lieux ...aucun objet digne de ma tendreſſe?
...
LA FÉE .
Vous en trouverez un ſans le connoître
... Tel eſt l'arrêt du fort.
ALINDE.
Je ſçai que pour être heureuſe , il
faut que je rencontre un ami dans le
plus aimable & le plus accompli des
hommes , ſans que l'amour y entre pour
rien de part ni d'autre
donnez à mes doutes
mes craintes ! ...
...
...
LA FÉE.
.Hélas ! par-
Pardonnez à
Tremblez , Alinde ! Gardez-vous de
trop douter ! ... Attendez à demain.
ALINDE.
Je me soumets , Madame , j'attendrai
...
LA FÉE.
Parlez plus bas ... Quelque prophane
approche ... C'eſt Florimond.
ALINDE.
Ah! ce Fat eſt mon ombre. Tout ce
qu'on appelle vertu , n'eſt à ſes yeux que
préjugé; tout ce qui me fait peine l'amuſe;
& la rougeur que ſes propos me cauſent
, eſt toujours un triomphe pour lui.
SEPTEMBRE. 1762. 21
Il me déſole enfin ; & je prétends vainement
l'éviter.
LA FÉE.
Le bien naît ſouvent du mal même.
Vous en aurez demain la preuve.
ALINDE.
Mais comment ? .. Par quel miracle ,
enfin ? .. Puiſſante Fée , daignez m'entendre
! ...
LA FÉE , en difparoiſſant.
La pauvre enfant ! .. Je vous aime
trop pour vous fatisfaire .
SCENE ΙΙΙ.
ALINDE feule. La Fée qui est censée
invisible , refte pour épier les démarches
d'ALINDE,
ELLE me laiſſe ? ... Ah , c'eſt trop ſe
jouer de mes ennuis ! ... Je me repens
prèſque de l'avoir crue : mais il est trop
tard..... Et voici quelqu'un qui me
prépare de nouvelles peines.
22 MERCURE DE FRANCE.
SCENE IV.
ALINDE. FLORIMOND. LA FÉE
invisible , & qui neparoît que de temps
à autre.
FLORIMOND .
AH ! mon petit Rennio , je vous retrouve
enfin ! ... Quoi ſeul ? exactement
! ... Ma foi , je vous croyois en
rendez-vous , & méditois un compliment
ſur votre réforme.
ALIND E.
Monfieur , j'aime à être ſeul ; vous le
ſcavez.
FLORIMOND , en ricanant.
Oui da , la lune eſt belle ! ... la nuit
eſt admirable ... ces objets ſont ſans
doute nouveaux pour vous ... & dignes
devous occuper ? ...
ALINDE.
Je n'ai que trop à réfléchir , Monfieur
... Vous oubliez peut- être qu'on
danſe au château cette nuit , & que cela
fera certainement plus amusant pour
vous ?
SEPTEMBRE. 1762. 23
FLORIMOND.
Oui , fi vous y venez ... on me feroit
un crime d'y paroître ſans vous !
ALIND E.
Daignez m'en croire , je vous prie ...
je ſerois maintenant mauvaiſe compagnie
, pour tout autre que pour moimême.
FLORIMOND.
Quoi , toujours ſolitaire ! toujours
rêveur ! .. & à votre âge ? .. je ne vous
conçois pas .... Allons , mon ami ,
de la joie ! je vous apporte des nouvelles.
ALINDE , allarmé.
Amoi ? ...
FLORIMOND.
Comme à d'autres.... Elles pourront
du moins vous amufer.
ALINDE.
Elles ſont donc intéreſſantes , fin-
FLORIMOND.
gulières ? ...
Singulières ? pas trop .... Il s'agit
uniquement de l'unique Héritière d'un
très-grand Seigneur , qui vient de ſe
faire enlever par un jeune Amant.
ALINDE , avec émotion.
Il ſeroit à defirer que la choſe fût plus
rare ... La nomme-t-on ?
24 MERCURE DE FRANCE .
FLORIMOND.
Par-tout ... Ce n'eſt que la belle
Alinde , la fille du Duc de Bourgogne.
ALINDE , à part.
Ah , Ciel ! ...
FLORIMOND.
Quoi ! votre vertu ſe révolte contre
la licence du fiécle ? ... Il eſt parbleu
bon là ! .. ſeriez-vous par hafard amoureux
de cette belle fugitive ? .. hem !
vous voilà tout déconcerté ? ...
ALINDE , à part.
Ciel , que lui dire ? .. Mon trouble
me trahira ſans doute .... (haut . ) C'eſt
une eſpéce d'étourdiſſement auquel je
ſuis ſujet ... Mais quelles font les particularités
de cette avanture ? ... En diton
quelques-unes ?
FLORIMOND.
On prétend qu'elle avoit obtenu de
fon Père , la permiffion de le venir rejoindre
à la Cour; & on vient d'apprendre
qu'elle a quitté ſon château dès
le lendemain , ſans qu'elle ait encore
paru ici.
ALINDE .
J'entends ..... Mais d'où concluezvous
qu'elle s'eſt enfuie
homme ?
1
:
avec un
FLORIMOND .
SEPTEMBRE. 1762 . 25
FLORIMOND.
Uniquement parce que Rennio , le
fils du Duc de Bretagne , eſt auffi difparu
ſous le même prétexte , précifément
au même temps ; & que l'on n'a
pas plus de nouvelles de l'un que de
l'autre.
ALINDE.
Et cela fuffit-il , pour prononcer affirmativement
contre la réputation d'une
jeune perſonne , que le ſouffle même
de la calomnie a juſqu'à préſent refpectée
?
FLORIMOND.
Ha ! ha ! ha ! le ſouffle même de la
calomnie ( en contrefaisant Alinde. )
Ha ! ha ! ha ! ...
ALINDE , à part.
Que j'ai le coeur ferré ! .. Ciel , méritai
-je ce fupplice ! ... ( haut. ) Vous
m'excuſerez , Monfieur ,ſi , en pareilles
circonstances , je prends la liberté de
vous dire que vos plaifanteries font un
peu déplacées ... & que ...
FLORIMOND.
Oh! oh ! cornoîtriez-vous cette Infante?
.. Vous en déclarez-vous le Chevalier
?
ALINDE , à part.
Contraignons-nous : mon zèle pour-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
roit me trahir ... ( haut . ) Je ne la connois
pas. Mais j'ai pour maxime de ne
ſouffrir jamais que l'honneur des abfens
foitoffenfé fur-tout, ſans preuves. ....
FLORIMOND .
La maxime eſt vraiment louable ! ...
Elle eſt édifiante ! ... Mais apprenez cettain
petit ſecret.... Quelque intacte que
vous paroiſſe la réputation de la belle
Alinde , un de vos humbles ſerviteurs ,
( qui n'a garde de ſe nommer ) pourroit
avoir quelques raiſons d'imaginer que
la vertu de votre Protégée n'eſt pas...
abfolument tigreſſe ...
ALINDE , à part.
Le miférable ! ... il ne me vit jamais
que ſous cet habillement ... (haut.) Vous
la connoiſſez donc , Monfieur ?
FLORIMOND .
Afſez.... paſſablement.
ALINDE.
Quelle est à-peu-près ſa figure ?
FLORIMOND .
Sa figure ? jolie... Oui , parbleu , trèse
jolie !
ALINDE.
Eſt- elle grande , petite , brune , ou
blonde?
FLORIMOND ,
Quoi , vous ne l'avez jamais vue ? ...
Au vrai ?
CE.
SEPTEMBRE. 1762. 27
la co
eden
able
euve
e !
_ez ce
Stea
teurs
Durr
er qu
pas
Vou
ALINDE.
Pas plus que dans ce moment-ci.
FLORIMOND , à part.
Je ne riſque donc rien...Mais... elle eſt
blonde , grande , menue... la gorge belle...
Oh ! très-belle... bien faite... pétrie
de grâces... jambe élégante... & le plus
joli pied que portât jamais Déeffe !
TE ALINDE , à part.
Ah ! je n'y tiens plus....
FLORIMOND .
Ce Portrait vous intéreſſe , je le vois...
Mais , mon cher , il n'y faut plus penfer...
Parlons d'autre choſe... A propos !
connoiffez-vous ? ...
ALINDE.
Non... je ne me détache pas d'Alinde
auſſi aifément que vous... & peut- être
n'en devinez-vous pas bien la raiſon .
FLORIMOND.
Cela peut être... Mais quelle est-elle ?
ALINDE.
..
Je m'étonne , je vous l'avoue , que
ce qui vient de lui arriver vous touche
fi peu. carfoit que vous la regardiez
comme une maîtreſſe perdue pour vous ,
ſoit que vous la confidériez comme une
femme que vous avez aimée & à laquelle
vous êtes ſuppoſé devoir de la recon-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
noiſſance : en l'un ou l'autre cas , je
vous aurois cru plus ſenſible.
FLORIMOND .
Acet égard , mon cher , la perte me
touche affez légérement : car , entre
nous.... je n'y penſois plus guère. Je vous
avouerai cependant , que je l'ai d'abord
prodigieuſementaimée .... mais l'excès
de fa tendreſſe étoit parvenu à excéder
lamienne...& vous ſentez bien que....
le tout entre nous au moins !
ALINDE , à part.
...
O mon coeur ! .... quel monstrueux
aſſemblage de vanité & de fourberie!
(haut. ) Où aviez-vous coutume de la
voir?
FLORIMOND.
Toutes les nuits , dans le parc de fon
Père , toujours au riſque de ma vie , de
façon que le danger , la fatigue & l'ennui
qui malheureuſement ſe fourre toujours
partout , m'en ont dégoûté au
point que j'ai cherché à la pourvoir
d'un autre Amant.... Le tout entre nous
au moins !
ALINDE .
Fort bien ... Et quel étoit cet autre
Amant?
FLORIMOND .
Ce même Rennio , le Fils du Duc de
SEPTEMBRE. 1762. 29
L
Bretagne , celui par qui la Dame vient
de ſe faire enlever.... L'avanture étoit
digne de Rennio , car c'eſt un Paladin
qui ne cherche qu'à férailler.... Je ſuis
pourtant fâché qu'il ait porté ſi loin les
choſes. Car , au bout du compte je l'avois
aimée cette pauvre Infante !
ALINDE.
Pardon , Monfieur .... un mot.... je
ne forme aucun doute fur tout ce que
vous m'apprenez ... mais je trouve dans
cette hiſtoire quelques obfcurités que
je voudrois voir éclaircies ... Si vous
étiez auſſi bien que vous le dites , &
que je dois le croire , avec Alinde ; fi ,
comme vous le dites encore , vous aviez
quelqu'inclination pour elle ; comment
n'avez-vous pas penſé à l'épouser ? Cette
alliance , ou je me trompe , ne pouvoit
vous déshonorer .... ( à part. ) je te
confonderai , Traître !
FLORIMOND.
L'épouſer! dites-vous ? .. oh! Vous ne
connoiffez pas la Princeſſe... Je m'aviſai
unjour de lui en faire la propofition...
>>> Mon cher Florimond , me dit-elle...
(Son bras éroit paffé fur mon épaule ,
à-peu-près comme cela...) » Mon cher
>>> Florimond , me dit- elle,à quel propos,
>> lorſque notre félicité dépend unique-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
:
:

;
>> ment de nous , à quel propos riſquer
>> de former des noeuds dont l'effet pour-
>>>roit être de nous rendre mutuelle-
>> ment miférables ? ... Si vous deveniez
>> mon époux , vous pourriez ceffer d'ê-
>> tre mon amant. Alors ( ajouta-t-elle
>> avec un ſoûrire malin peut-être fe-
>>rois-je tentée d'en aimer un autre :
>> vous feriez le Tyran ; je deviendrois
>> rebelle ; il ne vous reſteroit d'autre
>> éſpoir que celui de la ſurvivance ; &
>> je n'en aurois d'autre que celui de ne
>>>pas vous la céder.
...
ALINDE , à part.
Tout ceci me confond de plus en
plus ! En ce cas , pourquoi ſe faire
enlever par Rennio ? ... Cette démarche
eſt contradictoire avec ſes ſentimens ...
Elle détruit tout ſon ſyſteme ?
...
FLORIMOND.
Oh ! vous ne connoiffez donc pas les
femmes... &je ne devinai jamais d'énigmes...
Quoi ! vous voilà dans vos rêveries
? Quelque flamme vertueuſe vous
occupe, comme un amant tranfi, tendre
& fidéle au-delà même du trépas!... Ha !
haj ha! Peut- on ainſi ſe bercer de chimères
! ... Quelque Nymphe traitable vous
guériroit bientôt de ces langueurs....
Que penſez-vous de Cléone ? Allons la
SEPTEMBRE. 1762. 31
voir : fans doute elle eſt à ſa toilette
maintenant... Ma foi c'eſt une aimable
fille ! l'air un peu mâle ſi vous voulez ,
mais charmante à tout prendre... Ecoutez
, mon cher... fi vous êtes moins timide,
elle fera moins réſervée ... Le tout
entre nous , au moins ! C'eſt en ami que
je vous parle : j'aime à tout partager
avec eux... Je vais la préparer à vous
recevoir comme il convient... Ne tardez
pas à me ſuivre... ou plutôt , ſuivez-moi
dès à préſent.
ALINDE.
Je ne le puis , Monfieur.
FLORIMOND .
Mais , je le veux.
ALINDE.
Non , de grace , laiſſez -moi ..
FLORIMOND.
Oh ! vous viendrez parbleu... je veux
avoir l'honneur de votre converfion ...
( en tiraillant Alinde. )
ALINDE , d'un ton ferme.
Laiſſez-moi , dis-je ... j'ai autre chofe
à faire maintenant , &je veux être ſeul.
FLORIMOND.
A la bonne heure ... Cela ſuffit ...
( à part. ) j'ai percé le myſtère.... Il s'agit
ici d'un duel ... Allons-nous-en ....
(haut. ) Eh bien , mon cher , jouiffez
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
en paix de ce beau clair de lune... Vous
me trouverez chez Cléone& vous pourrez
m'avoir obligation de ma complaiſance...
Mais le tout entre nous au moins !
(Ilfort. )
SCENE V.
ALINDE , feule.
COMMENT qualifier ce malheureux?..
je ne le vis , ne le connus jamais ... quel
motif a donc pû l'induire à me calomnier
ainfi ? .. Sa légéreté , ſa vanité , ſans
doute ... Ah , Ciel ! que vais- je devenir
? & que j'ai lieu de craindre que la
Fée ne me trahiſſe auſſi ! ... Il faut que
je l'appelle , que je la voie , que je lui
faffe part de mes nouvelles afflictions ...
( Elle touche pluſieurs foissa bague ).
Dieux ! fuis-je bien éveillée ?
ne paroît point ! .. je ſuis perdue ! je
fuis trahie par elle .... Où recourir ?
A qui me confier ? .. ô divine amitié !
toi ſeule , hélas , pourrois me ſecourir....
mais je n'ai point ici d'ami .... Cléone
cependant m'a laiſſé voir des ſentimens
que je crois fincères , & je ne ſçai quelle
eſpèce de ſympathie me fait defirer qu'ils
.. elle
SEPTEMBRE. 1762. 33
le foient en effet ... mon coeur me dit
qu'elle eſt digne de ma confiance , & je
veux en croire mon coeur .... confionslui
tous mes ſecrets. Elle me défendra
contre la calomnie , & m'aſſiſtera du
moins de ſes conſeils.
( Elle fort. )
SCENE VI.
LA FÉE , ( en regardantfortir Alinde .)
JE ne puis , quoiqu'en riant , m'empêcher
de la plaindre 1 ... Voyons maintenant
, par la vertu de ma baguette , ce
que fait Rennio ſous l'habillement de
Cléone.
( Un coup de baguette change le Théâtre,
&représenteun appartement du Château,
où l'on voit Rennio àſa toilette. )
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
SCENE VII.
RENNIO . Une femme de Chambre. LA
FÉE invisible .
RENNIO , à la Femme de Chambre.
FORT-BIEN , fort - bien ... donnezmoi
ces rubans , & laiſſez-moi ... laifſez-
moi , vous dis-je : je vous appellerai
lorſque j'aurai beſoin de vous.
LA FEMME DE CHAMBRE , àpart.
Cette Demoiselle eſt d'un caractère
bien étrange!
SCENE VIII.
JAMAIS
RENNIO , feul.
..
AMAIS homme ſe trouva-t-ildansune
fituation plus ridicule! Tout cet accoûtrement
n'eſt-il pas en effet bien
convenable à Rennio , à l'héritier du
Duché de Bretagne ! ... Une jeune &
très-jolie fille s'occupe depuis deux heures
à me coëffer fon adreſſe officieu- ...
SEPTEMBRE. 1762. 35
ſe, la légéreté de ſa main , empreſſée à
relever mes charmes , & la gentilleſſe
de ſon caquet , deviennent un fupplice
que je ne puis endurer plus long-temps! ..
Mon fort , dit- on , dépend de moi ...
Pour éviter tous les malheurs dont mon
étoile me menace , il faut que je rencontre
, il faut que j'aime le plus charmant
objet qu'ait produit la France , &
que j'en fois aimé ſans former le moindre
defir de le poſſéder ! ... Oh , Madame
la Fée, fi vous m'avez trompé , je
fuis un fot : au cas contraire, il fautdonc
que je le devienne ! ... car enfin , quelle
relation peut avoir une jupe avec les
ſentimens que je dois inſpirer à cette
jeune merveille ? ... je conçois mieux
la poſſibilité de ceux qu'elle peut m'infpirer
.... réſignons-nous pourtant : le
termede mapénitence finit demain avec
la chaſſe du Roi ; & quelque ſoit mon
fort , je me verrai pour le moins délivré
des ennuieuſes confidences de toutes
les Caillettes qui m'entourent , &
des fades adulations d'un éſſain de petits-
maîtres , dont les propos & la vaine
légéreté excéderoient une coquette
même..
( La Fée laiſſe échapper un éclat de rire,
&se rend viſible à Rennio. )
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
SCENE ΙΧ.
RENNIO . LA FÉE.
RENN10 , avec dépit.
UOI ! vous voilà encore ? ..
LA FÉE.
Q
Encore ?
RENNI0 .
Etes-vous mon bon, ou mon mauvais
génie ? .. Expliquez-vous.
LA FÉE.
Tout ce que vous penſerez de moi, je
le ferai .
RENNI0 .
Vous ferez donc le bon , car j'aimerois
fort à vous trouver tel.
LA FÉE.
Ce n'eſt pas tout : il faut me croire
aveglé ment ... ſans quoi ...
RENNIO .
Vous croire aveuglément ? .. regardez
ſeulement l'équipage où je fuis , &
jugez ſi je vous ai cru !
LA FÉE.
Il faut que votre vertu ſoit éprouvée.
RENNIO .
Eprouvée ! .. Quels nouveaux fup
SEPTEMBRE. 1762. 37
plices ai-je à craindre encore ? .. N'ai-je
pas triomphé de la tentation & de l'incertitude
? .. En reſte-t-il de plus affreux
? .. Vous le ſçavez , Madame ! ..
LA FÉE , en riant.
Vous n'avez pas ſouffert patiemment..
perſévérez , ou vous n'avez abſolument
rien fait.
RENNI O.
Répondez-moi ſeulement du ſuccès ,
fur-tout du ſuccès prochain ; & malgré
cet habit ; & malgré tout ce qu'il opére
en moi ... vous me verrez plus obéiffant
, plus patient qu'un vieil anachorète.
LA FÉE.
Fort-bien ! .. En ce cas apprenez ...
mais furtout apprenez bien ....
RENNIO , avec impatience.
Ah ! que faut-il apprendre ? ...
LA FÉE , en difparoissant.
A vaincre votre impatience.
ELLE
SCENE Χ.
RENNI Ο .
LLE me joue , cela n'eſt plus douteux
... Oui , c'eſt ſans doute un de
38 MERCURE DE FRANCE.
ces eſprits malfaiſans , qui , pour fatisfaire
leur malignité , ſe plaiſent à tourmenter
les pauvres mortels .... Quoiqu'il
en ſoit , après m'être juſqu'à préſent
fi bien acquitté de mon pénible rôle
ce n'eſt pas la peine de le quitter à la
derniere Scène ...
:
SCENE ΧΙ.
RENNIO . LA FEMME DE CHAMB.
LA FEMME DE CHAMBRE.
,
LE Chevalier Beaucler demande des
nouvelles de la ſanté de Madame , &
defire ſçavoir s'il aura le bonheur de la
voir cette nuit au bal ?
RENNIO , en reprenant l'air &
ton d'une femme.
Faites tous mes remercîmens
dites que je ſuis engagée ailleurs.
LA FEMME DE CHAMBRE.
Oui , Madame.
RENNI0 .
Ecoutez....
LA FEMME DE CHAMBRE .
Madame .
LENNI 0 .
Myfis a-t-il paru ici ce ſoir ?
,
le
&
SEPTEMBRE. 1762. 39
LA FEMME DE CHAMBRE.
Non , Madame.
RENNΙΟ .
Ni envoyé ?
J
LA FEMME DE CHAMBRE.
Non , Madame.
(Elle fort.)
SCNE ΧΙΙ.
RENNIO , feul.
E ne connois en lui que les bonnes
qualités de notre ſéxe ! ... même ſous ce
déguiſement , je ſuis jaloux de ſon eftime
, .. que dis-je ? je crains fi fort de
tui déplaire , même en qualité de femme,
que lorſqu'il eſt préſent ( j'ignore par
quelle eſpèce de mouvement fecret! )
je redouble d'efforts pour me rendre
agréable à ſes yeux .... Avec quelle
rapidité ſe forme l'union de certaines
âmes ! >
40 MERCURE DE FRANCE .
SCENE ΧΙΙΙ.
RENNIO . LA FEMME DE CHAMB.
LA FEMME de Chambre .
MADAME , voici le Comte Florimond.
RENNI0.
Ne vous avois-je pas dit , que je
voulois être ſeul ?
LA FEMME DE CHAMMRE.
Oui , Madame , auſſi le lui ai-je dit...
Mais il prétend qu'il faut qu'il vous voie .
Il faut !
RENNI 0 .
LA FEMME DE CHAMBRE .
Oui , Madame , il le dit ainfi .... en
conféquence , il entre malgré moi....
LENNIO , à part.
Cela eſt violent ! .. Plaiſe au Ciel que
la fin de cette farce ne ſoit point un peu
tragique.
SEPTEMBRE. 1762. 41
SCENE XIV.
RENNIO . FLORIMOND.
FLORIMOND .
PARDON , adorable Déeffe! ...
RENNI0.
Je vous croyois moins impoli , Monſieur
.... Quoi donc , vit - on jamais
forcer ainſi les portes ? ... & fur-tout
dans un temps....
( Rennio travaille à réparer le désordre
deson habillement. )
FLORIMOND , en feignant de
l'aider à rattacher un noeud d'eftomach.
Ah , Madame ! malgré votre courroux
, nos coeurs battent à l'uniffon ! ...
Oui ! la triſteſſe , je le vois , n'eſt pas
plus l'autel de la beauté que celui de
l'amour ... Permettez que j'aide à placer
ce trop heureux ornement....
RENNIO , en ſe débattant.
Fi donc , Monfieur ! ... de grace ,
laiſſez - moi .... ou vous me forcerez ....
(Florimond infiſte , Rennio lui donne
un foufflet .)
42 MERCURE DE FRANCE.
FLORIMOND , en reculant .
Madame ! votre main ... n'est pas ce
qu'on appelle éxactement légère ... &
j'oſe vous promettre ...
RENNIO , d'un ton male.
Me promettre .. quoi , Monfieur ? ..
( Pendant cette altercation , Alinde entre
& en voit la fin. )
FLORIMOND , en l'appercevant ,
& en s'en allant .
Que je fuis votre plus humble ferviteur.
SCENE X V.
RENNIO . FLORIMOND. ALINDE,
Sous le nom de Myſis .
MYSIS , à Florimondfortant.
Je vous ai fans doute beaucoup d'obligations
, Monfieur.... je vous fupplie
pourtant , de vouloir bien ne plus
vous embaraſſer de mes affaires...
FLORIMOND.
Puiffiez -vous avoir été à ma place ! ...
( Florimond , avant que de fortir, tire un
miroir de poche , & rajuste sa coëffure. )
SEPTEMBRE. 1762. 43
RENNIO a Myfis , & en achevant
de se rajufter.
Ah , Monfieur ! .. je ſuis au déſeſpoir
de m'être vue forcée à une violence fi
peu convenable à mon ſéxe .
FLORIMOND .
Et moi , bien plus encore ! ... le Ciel
vous tienne en joie.
SCENE XVI.
RENNIO . ALINDE , ſous le nom de
Myfis.
ALINDE.
VOTRE indignation eſt fondée , Madame
.... quoique le reſſentiment en
ait été un peu vif.
RENNIO.
J'en ſuis fi confufe , Monfieur.... il
m'a tellement fait oublier moi-même....
par les libertés qu'il a priſes....
LIND E.
De grace , calmez-vous , Madame ,
& tâchez de n'y plus penſer ... il ne
m'a pas moins déplu qu'à vous , je vous
le jure!
44 MERCURE DE FRANCE .
RENNIO .
Vous m'étonnez , en vérité ! ... De
quelle impertinence s'est-il auſſi rendu
coupable auprès de vous ?
ALIND E.
D'un tas de calomnies , dignes de la
baſſeſſe de ſon caractère... il m'a foutenu
, que Rennio ....
i
RENNIO , avec vivacité.
Que dites-vous , Monfieur ? ...
ALINDE.
Rennio , Madame , le fils du Duc de
Bretagne....
RENNIO .
Que dit-il de lui , Monfieur , de
quelle calomnie a-t-il ofé le noircir ? ...
ALINDE , à part.
Ah ! comme elle prend feu.... elle
aime Rennio ſans doute.
RENNI 0 .
Ah ! ſi le lâche a calomnié Rennio...
parlez , Monfieur, ne me le cachez
point de grace !
ALINDE.
Son coeur s'explique nettement....
je gémis de ſa peine ! ... ( haut. ) Non ,
Madame .... l'intérêt même que vous
prenez à Rennio , me défend de vous
obéir.
SEPTEMBRE. 1762. 45
RENNIO , avec chaleur.
Il m'intéreſſe , je l'avoue... & cela
peut vous étonner ... Mais de grace ,
parlez , Madame ! ...
ALINDE , (ſurpriſe du ton mále
& de la vivacité , qui involontairement
trahit Rennio. )
Ceci me paroît bien étrange ! ...
RENNI O.
Peut-être plus étrange encore , que
vous ne l'imaginez .
ALINDE , ( de plus en plus étonnée.
Madame , ... l'état où je vois ...
RENNIO.
Peu importe , Monfieur .... la contrainte,
la décence même s'évanouiffent,
lorſque P'honneur d'un ami eſt attaqué.
ALINDE , à part.
Elle l'aime à la fureur ... l'état où
je la vois me fait trembler ! ...
RENNIO,
Madame , au nom du Ciel ! ... ditesmoi
ce que vous ſçavez....
ALINDE.
Je ne le puis... je vous le jure ....
RENNI0.
Vous ne le pouvez ? ...
ALINDE.
Du moins , je ne le dois pas... Non ,
Madame , je ne le puis ... Qu'il vous
48 MERCURE DE FRANCE.
dez - vous ? ... Non ... Cela ſeroit trop
cruel.... je veux pourtant avoir l'air détaché
, lui faire expier ſon offenſe ....
C'eſt le moyen d'achever le ſuccès de
mes affaires ... Mais la voici .
SCENE II.
FLORIMOND , d'un air de hauteur
négligée , & faluantfroidement Rennio
.
RENNIO , toujours fous l'habit de
femme.
J'oſe eſpérer que Monfieur ne ſe prévaudra
point de ma foibleſſe ...
FLORIMOND , à part ,
tournant le dos.
en lui
Sa foibleſſe , dit-elle ? .... ( haut. ) Ма-
dame , ce ne ſera du moins pas de celle
de votre bras .
RENNI0 .
Les motifs qui me forcent de vous ap
peller ici , font de nature ... (
Quels airs le Fat ſe donne ? ... (haut. ) àpari)
Sont de nature , dis- je à juſtifier ma
démarche ... ( à part. ) Je ne puis me
contenir plus longtemps.
FLORIMOND,
SEPTEMBRE. 1762 44
85
FLORIMOND , à part.
Lapauvre Fille!... Elle me fait pitre...
(haut.) Je ne me prévaus de rien, Ma-
"dame...je ſuppoſeſeulement , que Madame
a quelques crdies a me donner ...
& qu'elle a bien are eft,
'choifir un
Liet
Vous 27 ,
de
ceraineneDame
depa
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Maarse co
Madame
--
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mer
fore
Te
46 MERCURE DE FRANCE.
ſuffiſe de ſçavoir , que dans l'hiſtoire
que l'on m'a faite , une femme d'un
grand nom est tout auſſi calomniée que
Rennio; que cette calomnie ne m'intéreſſe
pas moins que vous ; que je prétends
la confondre ſi publiquement ,
qu'elle ceſſera d'être crue ; & que je
vous ſupplie , tant pour votre repos ,
que pour le mien même , de ne plus infiſter
ſur le détail de cette horreur
RENNΙΟ .
....
Quoi ! vous pourriez me refuſer ? ...
ALINDE , à part.
Elle me touche trop ! ... ( haut. ) Je
ſens que je ne le pourrois long-temps ,
Madame ... ainſi , je me retire.
( Elle fort précipitamment. )
SCENE XVII.
PESTE
RENNIO , feul.
(en regar- ESTE ſoit de cet attirail !
dant fa jupe ) je n'ai pu le ratrapper...
Vit- on jamais rien de plus cruel ! Je me
vois diffamé , ſans pouvoir me faire
juſtice.... Mais tâchons de feindre avec
l'indigne Florimond , & de lui faire répéter
tout ce qu'il a dit à Mysis... Oui ,
:
SEPTEMBRE. 1762. 47
c'eſt bien penſé ! ... le piége que je
vais lui tendre , ſous ce déguisement ,
aſſurera d'autant mieux ma vengeance.
Fin du premier Acte.
ACTE ΙΙ .
SCENE PREMIERE .
Le Théâtre , comme au commencement du
premier Acte , représente une partie
de la Forêt , d'où l'on apperçoit le
Château.
FLORIMOND , feul.
CELA ELA n'eſt pas douteux... C'eſt la
préſence de Myſis , à l'inſtant même où
je la preſſois le plus , qui l'a forcée de faire
éclater fi haut ſon reſſentiment contre
moi ... La peſte ſoit du Sot ! J'aurois
bien dû fentir que cet excès de modeftie
n'étoit pas naturel.... Maintenant qu'elle
à réfléchi , la Belle s'en repent... Elle a ,
dit - elle , à me parler , & va ſe rendre
ici Ne feroit-ce point le cas de l'hu
milier en manquant de ma part au ren-
....
48 MERCURE DE FRANCE.
dez - vous ? ... Non ... Cela ſeroit trop
cruel.... je veux pourtant avoir l'air détaché
, lui faire expier ſon offenſe ....
C'eſt le moyen d'achever le ſuccès de
mes affaires ... Mais la voici .
2
SCENE II.
FLORIMOND , d'un airde hauteur
négligée , & faluantfroidement Rennio
.
RENNIO , toujours fous l'habit de
femme.
J'oſe eſpérer que Monfieur ne ſe prévaudra
point de ma foibleffe ...
LORIMOND , à part ,
tournant le dos.
en lui
Sa foibleſſe , dit-elle ? .... ( haut. ) Madame
, ce ne ſera du moins pas de celle
de votre bras.
RENNIO .
Les motifs qui me forcent de vous appeller
ici, font de nature ... ( à pari)
Quels airs le Fat ſe donne ? ... (haut .)
Sont de nature , dis- je à juſtifier ma
démarche ... ( à part. ) Je ne puis me
contenir plus longtemps .
FLORIMOND,
SEPTEMBRE. 1762.
49
FLORIMOND , à part.
La pauvre Fille !... Elle me fait pitié...
(haut.) Je ne me prévaus de rien , Madame...
je ſuppoſe ſeulement , que Madame
a quelques ordres à me donner ...
& qu'elle a bien voulu , pour cet effet ,
'choiſir un lieu plus favorable .
RENNΙΟ .
Vous avez , je crois , entretenu Myfis
de certaine avanture, où Rennio , certaine
Dame & vous mêmê eutes beaucoup
de part ? .. & le récit qu'il m'en a fait
me touche affez , pour defirer d'en être
"un peu mieux inſtruite.
FLORIMOND , à part.
Le détour eſt ingénieux... Le récit
d'une avanture galante eſt un très-beau
prélude pour une ſcène du même genre ;
& j'entrevois que nous ferons bien-tot
d'accord .... (haut. ) Tout ce que je
ſçais , Madame , c'eſt qu'une belle
Dame , que l'on appelle Alinde , a jugé
à propos de rendre Rennio auffi fortuné
qu'unhomme puiſſe l'être .... excepté ,
Madame , celui qu'il vous plairoit d'honorer
des mêmes bontés .... Ma foi ,
Madame , cette Alinde eſt une belle
créature ! .. mais lorſque l'on vous voit...
RENNI O.
Vous me déconcertez , Monfieur....
C
50 MERCURE DE FRANCE.
ma rougeur vous le prouve ... Epargnez-
moi , de grace !
FLORIMOND .
Ah! que cette rougeur vous fied admirablement
! ...
RENNI O.
Permettez que je vous ſupplie de faire
grace à ma confufion , & de m'apprendre
les circonstances d'une affaire dont
perſonne ne peut être mieux inſtruit que
vous.
FLORIMOND , à part.
Quais! .. ce ſontdes détails intéreſſans
que la Belle demande ?..il faut la fatis
faire ... ( haut. ) Je préſume , Madame ,
que le jeune Rennio , brûlant pour la
charmante Alinde , la regarda d'abord
d'un ceil auffi languiſſant qu'amoureux ;
que leurs yeux s'étant par haſard rencontrés
, elle les détourna bien-tôt en
rougiffant ; que l'Amant , enhardi par
cette rougeur même , mit un genou en
terre , s'empara de la main de la Belle,
la preſſa dans les fiennes, la porta fur
ſes lévres , & ....
RENNIO, (en retirantsa main.).
Monfieur ! Monfieur ! ... (à part.)
La patience m'échappe .... il faut pour
tant gagner ſur ſoi ...... (haut, ) Si vous
croyez avoir quelqu'intérêt de m'obli
SEPTEMBRE. 1762. 51
ger.... fi vous avez conçu quelqu'efpérance
de mes bontés ... non pas au
moins que je fois ce qu'on appelle difpoſée
.....
FLORIMOND .
Ah, mon bel Ange ! pourquoi me
laiſſer ſi cruellement en ſuſpens.....
Parlez ; ditez vos loix , & diſpoſez de
votre eſclave ....
RENNIO , en reculant.
Commençez par être plus ſage ....
de là , répondez précisément & fans
délai , à quelques queſtions qui feront
courtes.
FLORIMOND .
Ordonnez , Madame .
RENNΙΟ.
Premierement .... connoiſſez vous ,
Monfieur,connoiffez-vous bienRennio ,
fils du Duc de Bretagne ?
FLORIMOND .
Perſone , je vous jure .... ne peut
le connoître mieux que le plus humble
de vos ferviteurs.
RENNIO , à part.
Quel excès d'impudence ! ... ( haut. )
quelle eſt à peu près ſon âge ? quelle eſt
ſa figure ?
FLORIMOND , à part .
Sa curiofité prouve qu'elle ne le con-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
connoît pas .... Madame , ce jeune
homme eſt d'un caractère affez ....
doux. affez.... aimable. ...
à-dire....
RENNIO .
... c'eſt-
Ces termes vagues ne diſent rien...
foyez , de grace , plus précis .
FLORIMOND.
Sçachez , au moins , que la médiſance
m'eſt odieuſe ! ... Mais puiſqu'il faut
vous obéir .... apprenez donc , que
ce Rennio n'est qu'un Sot .... oui , un
Sot , le mot pris à la lettre .... le tout
entre nous , au moins !
RENNIO , vivement,
Un Sot ? ...
ORIMOND.
Complet.... Le pauvre garçon eft
d'une gaucherie , d'une platitude ! ...
Eh bien , ( vous ne le croiriez pas ? ) j'ai
pourtant un foible pour lui ! ... car je
ne ſerai jamais moi-même auſſi galant
homme , que je voudrois qu'il le devînt.
RENNIO , ( oubliant fon caractère
* de femme. )
Comment , lâche ! ...
FLORIMOND , ( éffrayé , & reculant. )
Madame ! ...
RENNIO , à part.
-Ciel ! qu'ai-je fait ? ... ( il tache de
SEPTEMBRE 1762. 53
Je remettre. )Apprenez auffi mon foible,
Monfieur. Ce que j'entends dire de mal ,
quoique fondé , des perſonnes qui , par
leur rang , doivent fervir d'exemple aux
autres , me met toujours hors de moimême
... Vous m'en voyez.... prèſque
oppreffée ! ... ( Il tire un flacon. )
FLORIMOND , à part .
Quelle femelle ! ... ('avec précaution.)
Pourrois - je , Madame , vous être de
quelque fecours ?
RENNIÔ.
Je commence à me fentir mieux...
J'ai le genre nerveux fi prodigieuſement
délicat! ... Mille graces , Monfieur, du
portrait de Rennio .. Mais vous m'affurez
donc , qu'il s'en faut bien que fon
courage? ...
FLORIMOND .
Je vous refpecte trop , pour vous
mentir....
RENNIO , ( reprenant l'air & le tori
masculin , mais fe remettant tout-àcoup
.)
Comment ? ....
FLORIMOND , ( en reculant jufqu'au
fond du Théâtre. )
Madame ! ... ( à part. ) Elle eſt plus
que folle... je ne m'y fierai plus.
( Giij
40 MERCURE DE FRANCE.
SCENΕ ΧΙΙΙ.
RENNIO . LA FEMME DE CHAMB.
LA FEMME DE CHAMBRE.
MADAME
mond.
ADAME , voici le Comte Flori-
RENNI 0 .
Ne vous avois-je pas dit , que je
voulois être ſeul ?
LA FEMME DE CHAMMRE.
Oui , Madame , auſſi le lui ai-je dit...
Mais il prétend qu'il faut qu'il vous voie.
RENNI0 .
Il faut !
LA FEMME DE CHAMBRE .
Oui , Madame , il le dit ainfi .... en
conféquence , il entre malgré moi....
RENNIO , à part.
Cela eſt violent ! .. Plaiſe au Ciel que
la fin de cette farce ne ſoit point un peu
tragique.
SEPTEMBRE. 1762. 41
SCENE XIV.
RENNIO . FLORIMOND .
FLORIMOND .
PARDON , adorable Déeffe ! .....
RENNI0.
Je vous croyois moins impoli , Monfieur
.... Quoi donc , vit - on jamais
forcer ainfi les portes ? ... & fur- tout
dans un temps....
( Rennio travaille à réparer le défordre
de ſon habillement. )
FLORIMOND , en feignant de
l'aider à rattacher un noeud d'eftomach.
Ah , Madame ! malgré votre courroux
, nos coeurs battent à l'uniſſon ! ...
Oui ! la triſteſſe , je le vois , n'eſt pas
plus l'autel de la beauté que celui de
l'amour ... Permettez que j'aide à placer
ce trop heureux ornement....
RENNIO , en ſe débattant.
Fi donc , Monfieur ! ... de grace ,
laiſſez- moi .... ou vous me forcerez ....
( Florimond infiſte , Rennio lui donne
un foufflet. )
42 MERCURE DE FRANCE.
FLORIMOND , en reculant.
Madame ! votre main ... n'eſt pas ce
qu'on appelle éxactement légère ... &
j'ofe vous promettre...
RENNIO , d'un ton mále.
Me promettre .. quoi , Monfieur ? ..
( Pendant cette altercation , Alinde entre
& en voit la fin. )
FLORIMOND , en l'appercevant ,
& en s'en allant .
Que je ſuis votre plus humble ferviteur.
SCENE X V.
RENNIO . FLORIMOND. ALINDE,
ſous le nom de Myfis.
JE
MYSIS , à Florimondfortant.
E vous ai fans doute beaucoup d'obligations
, Monfieur.... je vous fupplie
pourtant , de vouloir bien ne plus
vous embaraſſer de mes affaires ...
FLORIMOND .
Puiffiez-vous avoir été à ma place !...
(Florimond , avant que de fortir, tire un
miroir de poche , & rajuste sa coëffure.)
SEPTEMBRE. 1762. 43
1
RENNIO a Myfis , & en achevant
de se rajufter.
Ah , Monfieur ! .. je ſuis au déſeſpoir
de m'être vue forcée à une violence fi
peu convenable à mon ſéxe .
FLORIMOND.
i
Et moi , bien plus encore ! ... le Ciel
vous tienne en joie .
SCENE XVI.
RENNIO. ALINDE , ſous le nom de
Myfis.
ALINDE.
VOTRE indignation eſt fondée ,Madame
.... quoique le reſſentiment en
ait été un peu vif.
RENNIO.
J'en fuis fi confuse , Monfieur.... il
m'a tellement fait oublier moi-même....
par les libertés qu'il a priſes ....
ALINDE.
De grace , calmez-vous , Madame ,
& tâchez de n'y plus penſer ... il ne
m'a pas moins déplu qu'à vous , je vous
le jure!
44 MERCURE DE FRANCE.
RENNIO.
Vous m'étonnez , en vérité ! ... De
quelle impertinence s'eſt-il auffi rendu
coupable auprès de vous ?
ALIND E.
D'un tas de calomnies , dignes dela
baſſeſſe de ſon caractère... il m'a foutenu
, que Rennio.
1
RENNIO ,", avec vivacité.
Que dites-vous , Monfieur ? ...
ALINDE .
Rennio , Madame , le fils du Duc de
Bretagne....
RENNI0.
Que dit-il de lui , Monfieur, de
quelle calomnie a-t- il ofé le noircir ? ...
ALINDE , à part.
Ah ! comme elle prend feu.... elle
aime Rennio ſans doute .
RENNI 0.
Ah ! ſi le lâche a calomnié Rennio ...
parlez , Monfieur , ne me le cachez
point de grace !
Son
ALINDE .
coeur s'explique nettement....
je gémis de ſa peine ! ... ( haut. ) Non ,
Madame .... l'intérêt même que vous
prenez à Rennio , me défend de vous
obéir.
SEPTEMBRE. 1762. 45
RENNIO , avec chaleur.
Il m'intéreſſe , je l'avoue... & cela
peut vous étonner ... Mais de grace ,
parlez , Madame! ..
ALINDE , (Surprise du ton mále
& de la vivacité , qui involontairement
trahit Rennio. )
Ceci me paroît bien étrange ! ...
RENNI0.
Peut-être plus étrange encore , que
vous ne l'imaginez .
ALINDE , ( de plus en plus étonnée.
Madame , ... l'état où je vois ...
RENNIO,
Peu importe , Monfieur .... la contrainte,
la décence même s'évanouiffent,
lorſque l'honneur d'un ami eſt attaqué.
ALINDE , à part .
Elle l'aime à la fureur ... l'état où
je la vois me fait trembler ! ...
RENNIO ,
Madame , au nom du Ciel ! ... ditesmoi
ce que vous ſcavez....
ALINDE .
Je ne le puis... je vous le jure ...
RENNIO .
Vous ne le pouvez ? ...
ALINDE ,
Du moins , je ne le dois pas... Non ,
Madame , je ne le puis ... Qu'il vous
48 MERCURE DE FRANCE.
dez - vous ? ... Non ... Cela ſferoit trop
cruel.... je veux pourtant avoir l'air détaché
, lui faire expier ſon offenſe ..
C'eſt le moyen d'achever le ſuccès de
mes affaires ... Mais la voici .
SCENE II.
....
FLORIMOND , d'un airde hauteur
négligée , & faluant froidement Rennio.
RENNIO , toujours fous l'habit de
femme.
J'oſe eſpérer que Monfieur ne ſe prévaudra
point de ma foibleffe ...
FLORIMOND
tournant le dos.
, àpart , en lui
Sa foibleſſe , dit-elle ?.... ( haut. ) Madame
, ce ne ſera du moins pas de celle
de votre bras .
RENNI0.
Les motifs qui me forcent de vous appeller
ici , font de nature ... ( à part )
Quels airs le Fat ſe donne ? ... (haut.)
Sont de nature , dis- je à juſtifier ma
démarche ... ( à part. ) Je ne puis me
contenir plus longtemps.
FLORIMOND,
SEPTEMBRE. 1762. 49
FLORIMOND , à part.
La pauvre Fille ! ... Elle me fait pitié...
(haut.) Je ne me prévaus de rien , Madame...
je ſuppoſe ſeulement , que Madame
a quelques ordres à me donner ...
& qu'elle a bien voulu , pour cet effet ,
'choiſir un lieu plus favorable.
RENNΙΟ .
Vous avez , je crois , entretenu Myfis
de certaine avanture, où Rennio , certaine
Dame & vous mêmê eutes beaucoup
de part? .. & le récit qu'il m'en a fait
me touche affez , pour defirer d'en être
un peu mieux inſtruite.
FLORIMOND , à part.
Le détour eſt ingénieux... Le récit
d'une avanture galante eſt un très-beau
prélude pour une ſcène du même genre ;
& j'entrevois que nous ferons bien-tôt
d'accord .... (haut. ) Tout ce que je
ſçais , Madame , c'eſt qu'une belle
Dame , que l'on appelle Alinde , a jugé
à propos de rendre Rennio auſſi fortuné
qu'unhomme puiſſe l'être .... excepté ,
Madame , celui qu'il vous plairoit d'honorer
des mêmes bontés .... Ma foi ,
Madame , cette Alinde eſt une belle
créature ! .. mais lorſque l'on vous voit...
RENNI O.
Vous me déconcertez , Monfieur....
C
50 MERCURE DE FRANCE.
ma rougeur vous le prouve ... Epargnez-
moi , de grace !
FLORIMOND .
Ah! que cette rougeurvous fied admirablement
! ...
RENNI O.
Permettez que je vous ſupplie de faire
grace à ma confufion , & de m'apprendre
les circonstances d'une affaire dont
perſonne ne peut être mieux inſtruit que
vous.
FLORIMOND , à part.
Quais! .. ce ſontdes détails intéreſſans
que la Belle demande ? .. il faut la fatisfaire
... ( haut. ) Je préſume , Madame ,
que le jeune Rennio , brûlant pour la
charmante Alinde , la regarda d'abord
d'un coeil auſſi languiſſant qu'amoureux ;
que leurs yeux s'étant par hafard rencontrés
, elle les détourna bien-tôt en
rougiſſant ; que l'Amant , enhardi par
certe rougeur même , mit un genou en
terre , s'empara de la main de la Belle ,
la preſſa dans les fiennes, la porta fur
ſes lévres , & ....
RENNIO, (en retirantsa main .)
Monfieur ! Monfieur ! ... ( à part. )
La patience m'échappe .... il faut pourtant
gagner ſur ſoi .... (haut, ) Si vous
croyez avoir quelqu'intérêt de m'obliSEPTEMBRE.
1762. 51
ger .... fi vous avez conçu quelqu'efpérance
de mes bontés... non pas au
moins que je fois ce qu'on appelle difpoſée
.....
FLORIMOND .
Ah, mon bel Ange! pourquoi me
laiſſer ſi cruellement en ſuſpens ....
Parlez; diez vos loix, &diſpoſez de
votre eſclave ....
RENNIO , en reculant.
Commençez par être plus ſage ....
de là , répondez précisément & fans
délai , à quelques queſtions qui feront
courtes.
FLORIMOND.
Ordonnez , Madame .
RENNΙΟ.
Premierement .... connoiffez-vous
,
Monfieur,connoiffez-vous bien Rennio ,
fils du Duc de Bretagne ?
FLORIMOND.
Perſone , je vous jure .... ne peut
le connoître mieux que le plus humble
de vos ferviteurs.
RENNIO , à part.
Quel excès d'impudence ! ... (haut. )
quelle eſt à peu près ſon âge ? quelle eſt quelle
ſa figure ?
FLORIMOND , à part.
Sa curiofité prouve qu'elle ne le con-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
, connoît pas .... Madame ce jeune
homme eſt d'un caractère aſſez ....
doux.... affez .... aimable .... c'eſtà-
dire ....
RENNIO.
Ces termes vagues ne diſent rien...
foyez , de grace , plus précis .
FLORIMOND .
Sçachez , au moins , que la médiſance
m'eſt odieuſe ! ... Mais puiſqu'il faut
vous obéir .... apprenez donc , que
ce Rennio n'est qu'un Sot .... oui , un
Sot , le mot pris à la lettre .... le tout
entre nous , au moins !
RENNIO , vivement,
Un Sot ? ...
FLORIMOND.
Complet.... Le pauvre garçon eft
d'une gaucherie , d'une platitude ! ...
Eh bien , (vous ne le croiriez pas ? ) j'ai
pourtant un foible pour lui ! ... car je
ne ſerai jamais moi-même auſſi galant
homme , que je voudrois qu'il le devînt.
RENNIO , ( oubliant fon caractère
de femme. )
Comment , lâche ! ...
FLORIMOND , ( éffrayé , & reculant. )
Madame ! ...
RENNIO , à part.
-Ciel ! qu'ai-je fait ? ... ( il tache de
SEPTEMBRE 1762. 53
Je remettre. )Apprenez auffi mon foible,
Monfieur. Ceque j'entends dire de mal ,
quoique fondé , des perſonnes qui , par
leur rang , doivent fervir d'exemple aux
autres , me met toujours hors de moimême
... Vous m'en voyez.... prèſque
oppreffée ! ... ( Il tire un flacon. )
FLORIMOND , à part .
Quelle femelle ! ... ('avec précaution.)
Pourrois - je , Madame , vous être de
quelque ſecours ?
RENNIÓ.
Je commence à me fentir mieux...
J'ai le genre nerveux fi prodigieuſement
délicat! ... Mille graces , Monfieur , du
portrait de Rennio Mais vous m'affurez
donc , qu'il s'en faut bien que fon
courage? ...
..
FLORIMOND .
Je vous refpecte trop , pour vous
mentir.... 1
RENNIO , ( reprenant l'air & le torn
masculin , mais fe remettant tout-àcoup
.)
Comment ? ...
FLORIMOND , ( en reculant jufqu'au
fond du Théâtre. )
Madame ! ... ( à part. ) Elle eſt plus
que folle... je ne m'y fierai plus.
( Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
RENNIO, d'un ton affectueux.
J'aurois encore à vous demander une
grace.... Mais j'apperçois qu'on vient
de ce côté ... fi pour les éviter , nous
paffions dans cette fombre allée ? ...
FLORIMOND , éffrayé, à part.
Le Ciel m'a préſervé... (haut.) Madame....
j'ai beaucoup d'affaires maintenant...
LENNI Ο.
Si vous me refuſez... je ne réponds
pas de ma vie.
FLORIMOND , en reculant.
Ce foir.... demain... je ſerai toujours
à vos ordres.
RENNI 0.
Si ma réputation vous eſt chère ,
faites de grace... dans l'état où je ſuis...
qu'on ne me ſurprenne pas ſeule avec
vous !
FLORIMOND.
Très - volontiers , Madame... prenez
cette allée , je prendrai l'autre.
RENNI O.
Non pas , Monfieur... je me croirois
perdue ! ... Une féparation fi brufque
, feroit trop cruellement interprérée....
laiſſez-moi prendre votre bras....
(Rennio s'empare de fon bras , & la
ferrefortement. )
SEPTEMBRE. 1762. 55
FLORIMOND.
Ah , Madame ! ... Madame ! ...
RENNI 0 .
Quoi , Monfieur ?
FLORIMOND .
Vous m'avez pincé ... de façon ! ...
RENNI 0 .
N'en accuſez que mon éffroi ....
FLORIMOND ,( en ſe laiſſant entraîner
malgré lui par Rennio , qui
le regarde fixement.)
( à part. ) Miféricorde ! .... jamais
Sergent n'eut un pareil poignet ! ...
L
SCENE III.
LA FÉE feule.
A Scène eſt bonne , & me conduit
droit à mon but.... Il ne s'agit
plus que de faire aboucher nos Amans...
Alinde vient.... difparoiffons....
Civ
56 MERCURE DE FRANCE,
SCENE IV.
ALINDE. LA FÉE invisible.
ALINDE.
...
1
J E fuis venue trop tard.... Cléone eſt
fans doute partie.... Ah ! je crois la
voir dans cette fombre allée , & Florimond
eſt avec elle .... je ne me trompe
point. Ciel , qu'elle eſt émue ! ...
Que Florimond a l'air épouvanté ! ...
Il ſe ſauve , & elle vient de ce cóté....
Tant mieux , mon parti eſt pris: il faut,
plutôt pour elle que pour moi ... oui ,
il faut lui ouvrir mon coeur. Quelque
chagrin qu'elle en prenne d'abord , elle
ne peut enfin que rendre juſtice aux
preuves de mon amitié.... Elle appro
che.... ne l'accoſtons pas trop brufquement.
(Elle se retire de quelques pas. )
SEPTEMBRE. 1762. 57
SCENE V.
RENNIO . ALINDE .
RENNIO à part , apperçoit Alinde &
s'arrête.
AH ! c'eſt Mysis... Je connois maintenant
les motifs de fon filence généreux.
Sous l'habit où je ſuis , l'intérêt
qu'il m'a vu prendre à ce qui touchoit
Rennio , pouvoit-il à ſes yeux ne point
paroître inſpiré par l'amour ? ... Mais
lui-même ne s'intéreſſe pas moins pour
la Dame.... il n'a pu me le cacher....
Doncil eſt pour Alinde , tout ne qu'il
a cru que Rennio étoit pour moi....
Marquons - lui donc toute ma reconnoiſſance
: confions-lui ce que je fuis ,
& qui je fuis , pour le convaincre de
la fauſſeté d'une hiſtoire , dont la réalité
n'eût pû que le rendre malheureux....
( Il s'approche d'Alinde. ) Ne cherchez
pas à m'éviter , Monfieur ; je n'ai plus
rien à éxiger de vous qui puiſſe
bleſſer votre délicateſſe : la ſeule grace
que je vous demande , eſt que vous me
pardonniez , fi , malgré vos intentions ,
5
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
je n'ai pu m'empêcher de céder aux
mouvemens d'une curiofité , que vousmême
aviez fait naître. Je ſçais tout
maintenant : je connois toute la générofité
, toute la nobleſſe de vos ſentimens
pour moi ; & mon coeur brûle de
vous offrir en revanche , tout ce que
l'amitié peut inſpirer de plus pur & de
plus fincère.
ALINDE.
Ces ſentimens , Madame , ont déja
fans doute un objet , & plus noble &
plus légitime... Le trop fortuné Rennio...
RENNI0.
Mes liaiſons avec lui , font véritablement
, en certains fens , la caufe que
votre mérite n'a pas fait ſur mon coeur ,
toute l'impreffion , que je ne rougis pas
d'avouer que vous euffiez pû faire....
Je vous avoue auffi pourtant , que l'hiftoire
de ſa fuite avec Alinde , m'affecte
moins que vous ne pouvez raiſonnablement
vous l'imaginer.... car j'ai la preuve
très - certaine , qu'elle n'eft , mi ne
peut être vraie....
ALINDE , avec précipitation.
Ni ne peut être vraie ? ...
RENNI0.
L'amitié que je vous ai vouée , vous
doitune confidence ( ſi tant eſt qu'enefSEPTEMBRE.
1762. 59
fetc'en foit une) que mon propre intérêt
m'avoit déja inſpiré de vous faire....
Vos liaiſons avec Alinde , ſont je crois
de nature...
ALINDE.
Oui , Madame , les liaiſons que j'ai
avec elle font de nature... à n'être plus
un ſecret pour vous... Je ſens trop maintenantque
je les cacherois en vain...
RENNIO.
Permettez donc que je les ſache....
Mais , pour gage de l'amitié que j'ai &
veux toujours avoir pour vous ; ſouffrez
que ma confiance précéde la vôtre.... &
que je vous apprenne ...
ALINDE.
Parlez donc vîte , Madame ! .... Car
tout ce qui vous touche m'intéreſſe au
point! ... ( à part. ) Quel peut donc
être ce fecret ? ...
KENNIO .
En premier lieu , Monfieur... Apprenez
que je fuis... un homme...
ALINDE , ( apart, avec une extrême
emotion qu'elle cherche à déguifer. )
Un homme ! ... Ah , Ciel , que vaisjedevenir
?
RENNIO.
Et dans cette qualité , permettez que
jevous embraſſe comme le plus fincere
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ami... Plus de gêne... Plus de contrainte
entre nous...
ALINDE (couverte de confufion , veut
Se dérober à ses embraſſemens , &fe
cache le visage.)
Eh quoi ,Monfieur ! ....
RENNIO , effrayé.
Ciel ! qu'a donc mon ami ?
ALINDE ( en táchant de fe remettrc.),
Ah ! vous avez détruit tout ce que
mon projet... me promettoit d'agréable...
vous m'avez prévenue ... n'importe cependant....
:
RENNI0 .
Quel est donc ce myſtère ? .. au nom.
du Ciel , expliquez - vous ... Se peut - if
que vous euffiez conçu ... de l'amour
pourmoi ?
ALINDE.
Ah ! non ... vous vous trompez encore
...
RENNI0 .
Dites-moi donc en quoi ? car déformais
nous pouvons nous ouvrir nos
coeurs & parler librement. .. Faites-moi
donc la grace,de ne plus voir en moi
qu'un homme... & comme tel ...
ALINDE .
Ah ! vous vous écartez... Vous vous
égarez de plus en plus... Je ne ſçaurois
me réfoudre à parler ! ...
SEPTEMBRE. 1762. 61
REN NIO.
Vous le devez , mon cher ami .... Vous
me le devez ce ſecret , que dans l'inſtant
vous m'alliez révéler.
ALINDE .
Hélas ! alors , je le croyois connu...
mais maintenant ...
RENNIO .
Maintenant , j'invoque,j'implore avec
ardeur les droits facrés de l'amitié... Auriez
- vous l'injustice de les méconnoître?
ALINDE .
Non , Monfieur , non ! ...Mais je ne
puis me réfoudre à parler... Et fi je le
pouvois... peut- être ne trouveriez - vous
point en moi cette eſpéce d'amitié dont
vous êtes ſi digne...& fi fort en droit
d'efpérer....
(RENNIOla regarde fixement avec
autant d'étonnement que d'embarras. )
ALINDE .
( à part. ) Son oeil m'anéantit ... Ο
mon coeur ! ....
RENNIO.
Je ne ſçais où j'en fuis , ni que penſer
de tout ce que je vois ! ... Vous rougiſſez
& pâliffez alternativement comme
une fille ... ( Ces mots ajoutent à la confufion
d' Alinde ).. quoi ! vous tremblez?..
O ciel ! Elle s'évanouit... (Elle eft préte
62 MERCURE DE FRANCE.
...
....
àtomber; Rennio la retient , & la fèrre
dansſes bras. O ſurpriſe ! O tranſports !
C'eſt unefemme !...Que ſa confufion eft
adorable ! Ah! puiſſe l'ardeur que tu
m'inſpire te rappeller à la vie Ouvre
les yeux . ne vois plus en moi que
l'amour & l'honneur ... Ne te fais plus
de violence pour me déclarer ton ſecret
.... Ah ! s'il le faut, pour te rendre
à la vie , je ne veux point paroître le
ſçavoir ...
ALINDE ( en revenant à elle-même. )
Dieux ! que ne puis-je me cacher à
moi même .... Quoi !mon ſexe eſt connu
? ... même ſous ce déguiſement !...
Où me fauver ? en quelslieux enfevelir
ma honte ? ... (d'un tonplusferme. ) Qui
êtes-vous , Monfieur ? .. dites-le moi ..
pour que j'évite à jamais votre vue.
RENN10.
Non ! chère& trop adorable amie!...
Non ! .... A ces conditions , puiffé- je
vous être à jamais inconnu ?
ALINDE.
Parlez, pourtant : parlez.... fiez-vous- en
àmoi...
RENNI0.
Şi je m'y fie ? Oui, Madame , dût ..
ma vie en dépendre ... Ton ami ! ....
SEPTEMBRE. 1762. 63
Mais connois-moi ſous un nom plus
doux encore.... Ton ami.... celui qui
l'eft & le fera toujours... eſt ce même
Rennio , ce même fils du Duc de Bretagne
, que tu as vu fi indignement calomnié
....
ALINDE.
Prodiges fur prodiges ! ..
RENNIO .
Ou je rêve moi- même , ou tout ceci
n'eſt qu'un enchantement.
ALINDE.
Vous pourriez bien mieux le penſer ,
fi j'étois mieux connue de vous !
RENNI0.
Ah ! Faites-vous donc mieux connoître
, vous que dès à préſentje reconnoîs
pour la plus charmante , pour la plus
adorable de votre ſéxe ! Vous que j'ai
vue , vous que j'ai aimée tendrement ,
quoique ans amoureuxdefirs ! ... Cher
gage ! Cher garant de mon bonheur !...
Ah! puiffé-je bientôt être à toi ... Mais
je m'égare ; je me flatte fans doute ....
Votre destinée auroit- elle quelque choſe
de commun avec celle de Rennio?
ALINDE.
Seigneur , épargnez-moi... Vos difcours
ont un pouvoir ſur moi,quevous
neconnoiffez pas encore .
64 MERCURE DE FRANCE.
RENNI0 .
Abrégez mon fupplice ! ... Mes idées
fe confondent , &je m'y perds .... Oui ,
Madame ... Il eſt en effet une jeune perfonne
, dont on m'a dit que la deſtinée
étoit éxactement ſemblable à la mienne
... C'eſt cette Alinde , c'eſt cette Alinde
même que j'avois cru que vous aimiez
... Oh ! c'eſt vous , c'eſt vous-même
qui l'êtes... Quelle autre , ( Grands
Dieux ! ) pourroit-ce être ?
ALINDE.
De grace , laiſſez-moi... ou je ſuccombe
à mon trouble ! ...
RENNIO .
Ah! fouffrez que je vous ſoutienne ;
que je vous cache dans mon ſein ! .. &
qu'un ſoupir y ſoit votre réponſe ....
Chère Alinde ! eſt- ce vous ? ...
ALINDE.
Si fa deſtinée est conforme à la vôtre..
Je ſuis Alinde . ...
RENNIO ( en l'embraſſant encore
plus étroitement.)
Ah! trop fortuné Rennio ... calme
les tranſports d'une âme trop ſenſible ...
& ne vois plus que la félicité, que l'amour
te prépare .
ALIND E.
Non , ſouffrez que je me retire ... je
SEPTEMBRE. 1762. 65.
ne puis plus longtemps voir ni vous ,
ni moi , ſous ce déguiſement.
...
RENNIO .
Je ne fcaurois y conſentir ... Pardonnez
a mon premier refus : mais il eſt
néceſſaire Votre gloire & la mienne
ont été également ternies .... Il nous
faut à tous deux juſtice ; nous la devons
au calomniateur.
ALINDE .
Mérite-t- il notre reſſentiment ?
: RENNIO,
Si ce n'eſt pas pour lui , c'eſt pour
autrui que je veux le punir ... Le voici
juſtement ! ... Laiſſez moi faire
plutot , daignez me feconder.
SCENE VI.
,
ou
RENNIO . ALINDE, FLORIMOND.
FLORIMOND , de loin , & à part.
:
CHOECUKUTAAILSS! .. je les trouve enſemble....
ce n'etoit pas mon intention
gnons nous ....
... éloi-
RENNIO ( courant à lui , & le prenant
parle bras.
Approchez, Seigneur Florimond, approchez
.... ( en l'entraînant.)
;
66 MERCURE DE FRANCE.
FLORIMOND , éffrayé.
Doucement donc , Madame , ! .....
vous allez m'arracher le bras ....
RENNIO , froidement.
Pleinement inftruit maintenant de la
ſcandaleuſe & très-fauſſe hiſtoire qu'il
vous a plù d'imaginer fur le compte de
Rennio & d'Alinde , il eſt ici quelqu'un
, Monfieur , qui prétend en avoir
raifon.
FLORIMOND .
...
De moi ? ... fuis-je garant de cette
hiſtoire ? on me l'a faite ... &je
l'ai racontée : voilà tout ... Je m'en lave
les mains .
RENNI0.
Fort bien ! ... Mais vous ne nierez
pas , que vous connoiſſezRennio ? ...
Que vous avez particulierement connu
Alinde ? ... car vous l'avez dit à Monfieur?
.. ( en montrant Alinde.)
FLORIMOND.
D'accord... Haï donc ! Pourquoi tant
me fèrrer ? (à part. ) Cette femme
...
en vaut douze ! ...
RENNI0.
Vous les connoiſſez donc ? ... Parlez...
(en lefèrrant plus fort. )
FLORIMOND .
Sans doute... Ah! quelle torture ! ...
SEPTEMBRE. 1762. 67
RENNIO.
Eh bien , avouez donc votre infamie...
Demandez-leur grace... Ils font
devant vos yeux.
FLORIMOND .
Qui?
RENNI0.
Alinde&Rennio , vous dis-je.
FLORIMOND .
Je ne vois que Cléone & Myfis ! ...
allons , allons ... vous badinez ....
RENNIO.
On ne badine point avec les laches
... L'un de nous deux eſt Rennio ,
l'autre eſt Alinde ... Si vous nous connûtes
jamais : parlez.
FLORIMOND , à part.
Miféricorde ! ... comment me tirer
de ce pas ? ...
RENNI0.
Eh bien , brave & véridique Seigneur
! ... Quoi , cette Alinde , qui
vous a tant aimé , ce Rennio , ce fot
enfant , à qui , fi généreusement , vous
⚫cédâtes vos droits fur elle : l'un& Faurre
ſont ſous vos yeux... & vous ne les
reconnoiſſez pas ? ... ( à Alinde. ) Seigneur
, prêtez-moi votre épée... Pour
un tel Champion , c'eſt peut-être trop
d'une femme.... ( Il prend l'épée d'Alinde.)
68 MERCURE DE FRANCE.
ALINDE.
Ah , non ! ... de grace , laiſſez-le....
FLORIMOND , ( tremblant & refufant
de se battre , ſe jette aux pieds
de Rennio. )
Ah , Madame , pardon ! ... ce n'eſt
qu'ainſi que je me bats avec les femmes....
ou plutôt , que je ne rougis
jamais de leur demander grace....
SCENE VII.
Les mêmes Acteurs. LA FÉE.
LA FÉE.
IL faut qu'on la lui faſſe .... Rennio,
je vous l'ordonne ....
FLORIMOND.
Rennio ? ... Ah, Ciel ! .... oui , j'en
crois à fon bras...
RENNIO.
Et j'ai l'honneur de vous préſenter
cette Alinde , qui doit tant à vos bontés....
FLORIMOND.
Alinde ! ...
RENNI O.
Elle-même .... & vous ſçavez , des-là,
SEPTEMBRE. 1762. 69
ce que tous deux nous vous devons
de reconnoiffance.
LA FÉE.
Vous lui en devez plus que vous ne
penſez.... C'eſt à lui , c'eſt à ſon impudence
même , qui m'a paru très - propre
à vous fervir , que vous devez l'accompliſſement
de l'Oracle & du bonheur
conſtant dont vous allez enfin
jouir.... Vos Pères , inſtruits par moi ,
vous attendent au Château , où tout ſe
prépare pour célébrer un hyménée ,
qui fera la félicité des Peuples ſoumis
à vos loix.
FLORIMOND.
Vivat ! ... ( à la Fée. ) Madame , je
vous devrai auſſi ma converfion .
C'eſt ainſique ſouvent le bien naît du mal même!
FIN.
TRADUCTION littérale de la premiere
Ode du troisième Livre d'Horace. Odi
profanum vulgus.
Je hais le profane vulgaire ,
Et je l'écarte loin de moi .
O yous , de qui le culte eſt mon plus doux
emploi ,
70 MERCURE DE FRANCE .
Chaſtes foeurs, qu'àl'envi , tout l'Olympe révère,
Favoriſez des chants deſtinés à vous plaire !
Je conſacreen cejour , aux Vierges , aux Enfans
Des Vers, que le premier jejoignis à la Lyre :
J'y peins des Rois fameux par leurs ſujets vaillans ,
Eux- mêmes affervis au ſouverain Empire
Du Puiſſant Jupiter , qui par l'airain brulant ,
Après avoir vaincu les Géants formidables ,
Par la ſeule terreur d'un geſte menaçant
Fait craindre à l'Univers ſes foudres redoutables.
Mieux qu'un autre, ſouvent un homme induſtrieux
Sçait tracer les Sillons deſtinés à l'arbuſte ;
Plus noble , un Candidat né d'illuſtres ayeux ,
Parvient du champ de Mars , dans un Sénat augufte.
Celui- ci par fes moeurs , par ſon intégrité ,
Offre un parfait modèle à la poſtérité .
De ſes nombreux Cliens cet autre ſe décore ;
Mais , quel que ſoit l'éclat du faſte qui l'honore ,
Ici , la loi du fort réglanttout à fon gré ,
Confond le plus fublime , &le plus bas degré.
Dans l'Urne ſpacieuſe , ou chaque Nom ſe place ,
Ala Houlette on voit les Sceptres réunis ,
Et les Rois terraſſés par leurs fiers Ennemis
S'éclipſent en ſuivant le Berger à la trace.
Du coupable qui voit le glaive ſuſpendu ,
Des mets delicieux couvrent en vain la table ;
Ils ne lui donnent point par leur faveur aimable
SEPTEMBRE. 1762. 71
Cette tranquillité quedonne la vertu 3
Et lechantdes oiſeaux , ni le luth agréable ,
Ne lui ramène point lerepos attendu.
Ledoux repos chérit les demeures champêtress
Ces Coteaux, ces Valons , où même les Zephirs ,
Reſpectentdes Bergers couchés au pied des hêtres,
Et le calme innocent , & les riants plaiſirs.
LaMer tumultueuſe , & ſes noires tempêtes ,
Les Aſtres en courroux menaceroient nos têtes
Sans pouvoir ébranler le Mortel tempéré
Par qui le ſuperflu n'eſt jamais deſiré :
A la grêle , aux frimats la vigne abandonnée ,
Le Sol trompeur,l'Ormeau plaignant* ſa deſtinée,
Triſte jouet des Eaux ou du ſoufle brulant
Qui vient de moiffonner ſon plus fertile champ ;
Rien ne peut ébranler ſon âme courageuſe.
L'Entrepreneur éléve une maſſe orgueilleuſe ,
Et les Poiffons preſſés par de lourds fondemens
Se ſentent reſſerrés dans les flots écumants **,
Le grand Seigneur mépriſe &défèrte fa tèrre:
Mais des ſoinsdévorans la troupe meurtrière ,
Monte ſur ſonnavire , od pour mieux l'alliéger ,
De fon coufier rapide embraſſe l'étrier.
Si vainement tout l'or de la vaſte Lybie ,
Si le brillant Lapis qu'enfante la Phrygie ,
Si les vins de Phalerne & les parfums éxquis
*Arbore nuncaquas culpante.
** Contracta pisces æquoraſcartiunt.
!
72 MERCURE DE FRANCE.
:

Ne peuvent adoucir nos pénibles ennuis ;
Pourquoi donc élever ſur des Colonnes vaſtes
Ces Palais ſomptueux , monumens de nos Faſtes?
En excitant l'Envie , & pourquoi changeons nous
Des biens que nos ayeax jadis trouvoient ſi doux ,
Pour ces Temples nouveaux , dont la grandeur
futile
Eſt le ſeul prix qui reſte , au travail inutile ?
Par Madame DUMONT , Abonnée au Mercure.
VERS fur le début de Mlle DURANCY
à l'Opéra dans les Fêtes Grecques &
Romaines, par le Role de CLEOPATRE.
PAR le fonde ſa voix mélodieuſe & tendre ,
Par ſes talens , par ſes charmes flateurs ,
Cléopatre a droit de prétendre
A l'hommage de tous les coeurs.
Ses chants , guidés par Therpficore ,
Peignent le Sentiment , la Nature & l'Amour :
Ce Dieu qu'à Paphos on adore ,
Dans ſes yeux enchanteurs a fixé ſon ſéjour...
Ceſt en un mot la plus brillante aurore
Qui nous promet le beau jour
ParM. le C. de S. A ....
IMPROMPTU
SEPTEMBRE. 1762. 73
IMPROMPTU
A S. A. S. E. PALATINE, aujour de
l'An.
Vous m'ordonnez , grande Princeſſe ,
De prier Dieu pour votre Alteſſe;
Eh! que dois-je luidemander ,
Qu'il puiſſe encor vous accorder ?
N'avez- vous pas l'âme adorable a
Avec l'eſprit le plus aimable
Ne voit-on pas la majeſté
Briller en vous , avec les graces
De la taille , &de la beauté ?
Si tous lesGrands ſuivoient vos traces ,
Que les peuples ſeroient heureux !
Vous illuſtrez la Germanie
Et l'ignorez par modeſtie ;
Ah ! pouvez-vous deſirer mieux ?
Par M. ****.
D
4 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU
A M. & à Madame VENDLINGS ,
Muficiens de L. A. S. E. Palatines.
HEUREUX Vendlings, quel talent eſt le vôtre ?
Qui vous entend eſt dans l'enchantement ,
Et l'on ne peut vous louer dignement ,
Qu'en vous comparant l'un à l'autre.
Parlemême.
MADRIGAL
A Madame DE NESLE , Actrice de la
Cour Palatine.
ATANTdegraces , de talens
Qui vous font briller ſur la Scéne,
Nefle adorable , je vous prends
Pour Thalie , & pour Melpomène.
Jaloux d'obtenir votre foi ,
Quand ſur le Trône en Souveraine ,
Vous déployez un coeur de Reine ,
J'ambitionne d'être Roi.
Quandd'une voix tendre & légère ,
Vous ne chantez dans un verger ,
Que le plaifir d'être Bergère ;
Je voudrois n'être que Berger.
Parlemême.
SEPTEMBRE . 1762. 75
STANCES A ZAMIRE.
Mon bonheur n'étoit donc qu'un ſonge
Qu'a détruit un trop prompt réveil ?
Douce erreur , ſéduisant menſonge
Je vous perds avec le ſommeil.
L'illuſion , toujours flateuſe ,
Adoucit en vain le tableau :
L'abſence toujours rigoureuſe
Déchire ſon léger bandeau.
C'eſt alors ma, chère Zamire,
Qu'on éprouve ce vuide affreux
Ce vuide dont mon coeur ſoupire .....
Et que nous éprouvons tous deux.
Phoebus ſe leve , je t'adore ,
Il faut te fuir à ſon couchant ;
Tondeſtin eſt celui de Flore
De Zephire j'ai le penchant.
Il eſt une ſaiſon cruelle
Qui vient terminer ſes plaiſirs;
Mais loin de le rendre infidéle
L'abſence augmente ſes defirs.
Bientôt le Printemps le ramène ;
La Reine des Fleurs lui ſourit;
Il l'échauffe de ſon haleine,
Et la Nature s'embellit.
Ah ! reviens donc , Saiſon charmante ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Reviens ſur l'aîle des Amours ;
Que ton retour à mon Amante
Faſſe eſpérer les plus beaux jours.
Que dis-je ! qu'il eſt loin encore
Cetemps, ce jour ſi ſouhaité,
Que ſembloit annoncer l'Aurore
De la plus tendre volupté.
Où nos coeurs plongés dans l'ivreſſe
Que procurent les vrais plaiſirs ,
Au ſein de la délicateſſe
Puiſeront de nouveaux deſirs....
Mais quelles riantes Peintures !
Que le Pinceau du Sentiment
Aux agréables impoſtures
Donne un coloris ſéduiſant.
Telles ſont ces vapeurs légéres
Qui brillentdans l'obſcurité ,
Dont les bluettes paſſagéres
Voltigent dans les nuits d'Été.
....
:
L
Le Voiageur les prend pour guide ,
Il fuit quelque tems leur lueur :
Elles s'éclipſent dans le vuide
Il s'arrête , & voit fon erreur.
Ainſi , lafacile eſpérance ,
Divinité des malheureux ,
Couvre d'un voile la diſtance
Qui s'oppoſe à mes tendres voeux
La trompeuſe me diſſimales
Que mon bonheur toujours me fuit,
1
SEPTEMBRE. 1762 . 77
:
Et m'en fait voir le crépuſcule
Au milieu même de la nuit
Tes attributs ſont infidéles ,
Vieillard deſtructeur des momens :
Si l'on te peint avec des aîles ,
Hâtes- en donc les mouvemens.
Ou plutôt céde-m'en l'uſage.
Semblable pour lors aux Amours ,
Auſſi tendre , mais moins volage ,
Je précipiterai ton cours....
J'atteins déja , tendre Zamire ,
L'inſtant qui doit combler nos voeux;
Dans tes yeux , au ſein du délire
Je vais puiſer de nouveaux feux.
Sois alors , vieillard indocile ,
Un Phénomène à l'Univers ;
Deviens une fois immobile ,
Reſte ſuſpendu dans les airs...
Comme Titon , dans les délices ,
Bravant la Raiſon & la Mort ,
J'imiterai ſes ſacrifices ,
Trop heureux d'éprouver ſonſort.
Par M. R***** de Dyon.
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
BOUQUET
A Mlle A. C. L. N.
AIR: J'aime une ingrate Beauté.
La prudence & la douceur ,
Daphné , ſont votre partage.
Sans craindre d'être flateur ,
J'en dirois biendavantage :
Mais de votre portrait
Une image fidèle
Avos yeux paroîtroit
N'avoir point de modèle.
ENVOI.
Pourplaire , mon eſprit ne ſçait pas inventer;
Inſpiré par mon coeur , il vous dit ce qu'il penſe.
Mon hommage , Daphné , peut-il vous révolter ,
Quandl'eſprit& le coeur s'offrent d'intelligence ?
Par J. M. N. M. de Donnemarie en Montois.
SEPTEMBRE. 1762. 7
ÉPITAPHE de M. DE CRÉBILLON.
Tu gémis Melpomène ; & ton front abattu
Nous peint dans ta triſteſſe une douleur ſublime !
Tu nous dis , quel Mortel aima plus la Vertu ,
Quel Mortel conçut mieux toute l'horreur du
crime ?
Attributs de ſon tombeau.
Tels ſont tes attributs , & tombe revérée !
Rhadamiste ſanglant reſpire la fureur ,
Thieſte le remord , Oreste la terreur ,
Et la Vengeancey boitdans la couped'Atrée.
LE mot de la premiere Enigme du
Mercure d'Août eſt la Médaille. Celui
de la ſeconde eſt le Masque. Celui du
premier Logogryphe eſt le changement ,
dans lequel on trouve ame , chant , chéne
, Tage , Nantes , cage , chat. Celui du
ſecond eſt Richelieu , où l'on trouve
lieu , riche , lire , cire , chrie , ere , lie ,
clie , Heli , heure , chile , ciel , re , le ,
celeri , le cher , cri. Celui du troifiéme eſt
crime , le c retranché , il reſte rime.
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
ENIGME.
PLUS
LUS on me trouve rude ,
Plus on me chérit en tous lieux ;
Je plais à la campagne & dansla ſolitude,
Et je charme l'ennui des jeunes & des vieux.
Je ſuis généreuſe & fi bonne ,
Queje rends tout ce qu'on me donne.
Mais fi je viens à m'adoucir ,
On me mépriſe , on me rejette ,
Et c'eſt à quoi je ſuis ſujette
Lorſque je fais trop de plaiſir.
AUTRE.
1
Ma Mer n'eut jamais d'eau , mes Champs font
infertiles.
Je n'aipoint de maiſon & j'ai de grandes Villes ;
Je réduis en un point mille ouvrages divers :
fe ne ſuis prèſque rien , & je ſuis l'Univers.
SEPTEMBRE. 1762. 81
LOGOGRYPHΗ Ε.
A Mlle A... C... Q... J...
Egri , ſi quelquefois j'aicharmétes loiſirs ;
Si quelquefois ta voix touchante
A ravi mille coeurs , fois en reconnoiſſante
Et mets en me liſant , le comble àmes defirs.
Sept piedsfont toute ma richeſſe ;
Six petits mots dits fans fineſſe
Vontbien vîte te mettre au fait ,
Ettu vas juger ceque c'eſt.
Je t'offre un inſtrument de guerre
Dont le bruit ſeul peut allarmer ;
L'exclamation ordinaire ;
L'Auteur latin de l'art d'aimer .
Après la farine ſaſſée ...
Ce qui reſte dans le bluteau ;
Un Animal plus laid que beau ;
Puis une carte. Eh bien ! ne ſuis-je pas aiſée ?
ParM. GOUDEMETZ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
FUYEz loin de mes yeux , Héraclites auſtères ,
Philoſophes quinteux , Reveurs atrabilaires ,
Qui tenez compte ouvert de chagrins& d'ennuis,
Vous pour qui Lacheſis ne file que des nuits ;
Qu'Amour , Ris , Plaiſirs , Jeux autour de moi
fans ceffe
S'accordent pour narguer votre ſombre ſageſſe.
Payez des Partiſans dont vous ferez loués ,
Car chez moi c'eſt gratis que vous ferez hués ,
Qu'à Caraccioli , ce Mortel vraiment ſage ,
Chacun vienne à l'envi préſenter ſon hommage ;
Que .... me tenez-vous ! non ? je vais donc m'expliquer.
Jevous offre fix piéds aiſés à diſféquer.
Premierement une riviere
Qui traverſe le Portugal ;
Une Saiſon ; un faquin d'Animal
Que la Fontaine appella Plagiaire.
Le tuyau ſur lequel l'oeillet vient ſe percher ;
Ce qui chez nous croît à toute heure ,
Sibien qu'enfin il faut que l'on en meure.
Voilà tout , cher Lecteur , c'eſt à toi de chercher .
Parle même.

Gratieusem
W
Près de l'éclat de tes yeux de ton
W
$
tein, Cesfleurs verront bientôt tout leur éclat s'é =
- teindre: dre : Aminte
qui pourait les
W
plaindre, Elles vont mourir sur ton sein, Qu'à
leur destin je porte envie , Une si douce
mort Vaut millefois la vie. A. e.
SEPTEMBRE. 1762. 8
AUTR E.
AMI Lecteur , plains-moi : quand je ſuis toute
entière ,
L'on ne me voit jamais que mordre la pouſſière.
Voions ſi ſupprimant une lettre à mon nom
Je n'aurai pas une autre chance ...
Mais c'eſt encor pis ; quel guignon !
Je n'en ai pas plus d'importance.
Par le même.
PRÉS
CHANSON.
Bouquet à Mlle ***.
de l'éclat de tes yeux , deton tein ,
Cesfleursverront bientôt tout leur éclat s'éteindre.
Aminthe , qui pourroit les plaindre ,
Elles vont mourir ſur ton ſein .
Qu'à leur deſtin je porte envie ! ...
Une fi douce mort , vaut mille fois la vied
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES.
ÉCOLE MILITAIRE : Ouvrage composépar
ordre duGouvernement. Par
M. l'Abbé RAYNAL , de la Société
Royale de Londres , & de l'Académie
des Sciences & Belles- Lettres de Pruffe.
AParis , chez Durand , Libraire ,
rue du Foin. 1762.in- 12 . vol. 3.
SECOND EXTRAIT.
Nououss avons rendu compte du premier
volume; le ſecond va nous occuper
, & nous en extrairons autant de
traits que les bornes de notre Journal
pourront nous le permettre.
Le célèbre Navigateur Anglois ,
François Drack , attaque & prend
Saint-Domingue , en 1586. Il apprend
tout ce que les Eſpagnols ont exercé
de cruautés dans cette partie confidérable
du nouveau Monde. On finit
SEPTEMBRE. 1762. 85
les détails où l'on entre avec lui , par
une choſe qui peut-être n'a jamais eu
d'exemple. C'eſt que parmi ces Infulaires
, les hommes en étoient venus à
ce point de déſeſpoir , que pour ne pas
mettre au monde des enfans qui fuſſent
la victime du Conquérant , ils avoient
réſolu , tous de concert , de n'avoir
aucun commerce avec leurs femmes ;
ce qui avoit fait en peu de temps , un
déſert de cette Ifle ſi peuplée.
Le Monestier , Gentilhomme Catholique
de Provence , fortifie , durant
les guerres de Religion , ſon Château ,
& y met une garnison , quoiqu'il fe
foit engagé à ne faire ni l'un ni l'autre.
Lefdiguieres lui envoie un Ami commun
, pour lui ſignifier que , s'il ne répare
ſes torts ſans délai , il l'ent rrera ,
lui & les fiens , ſous les ruines de fa
Place. Le Monestier , un des plus intrépides
guerriers de ſon temps , après
avoir paiſiblement écouté le Médiateur ,
lui tend froidemend le bras : Mon Gentilhomme
, lui dit - il , táte fi le poulx
me bat , pour toutes les menaces de
Leſdiguières : il fera comme bon lui
Semblera.
86 MERCURE DE FRANCE.
Les Portugais étant en guerre dans
l'iſle de Ceylan , Thomas de Soufa fait
priſonniere une jeune & belle perſonne,
qui vient d'être promiſe à un homme
grand& bien fait. L'Amant inſtruit de
ce malheur , ne tarde pas à aller ſe jetter
aux pieds de fon Amante , qui ſe précipite
avec tranſport dans ſes bras : ils
confondent leurs foupirs & verſent des
torrens de larmes. Leur malheur leur
interdiſant l'eſpoir de vivre libres enſemble
, ils ſe jurent de partager toutes
les horreurs de l'eſclavage.
Soufa né ſenſible , eſt attendri par
ce ſpectacle. C'eſt aſſez, leur dit-il , que
l'Amour vous impoſe des chaînes ; puiffiez-
vous les porter jusqu'au dernierjour
de votre vie ! Allez, vivez heureux ; je
vous affranchis de mes fers. Les deux
Amans ſe jettent à ſes genoux. Ils s'attachent
pour toujours à leur généreux
Libérateur , & veulent vivre ſous les
loix d'une nature qui ſçait uſer ſi noblement
de ſa victoire .
Les Ligueurs , en 1589 , entreprer
nent le fiége de Senlis , pour avoir un
conımunication libre avec les Villes d
Picardie , qui ſont dans leurs intérêts
Comme les Royaliſtes n'ont pas der
:
SEPTEMBRE. 1762. 87
forces ſuffiſantes pour attaquer les Affiégeans
, ils ſe bornent à vouloir faire
entrer dans la Place , des munitions de
guerre & de bouche. Les Marchands
ne veulent pas les livrer fans argent ;
&les Traitans qui ſe ſont fi fort enrichis
dans les affaires , refufent d'en
avancer , Oh bien , dit le brave & vertueux
Lanoue , ce sera donc moi qui
ferai la dépense. Garde fon argent quiconque
l'estimera plus que fon honneur.
Tandis que j'aurai une goutte de fang ,
& un arpent de terre , je l'employerai
pour la défense de l'Etat où Dieu m'a
fait naître. Il engage auſſi- tôt ſa terre
des Tournelles , aux Marchands qui doivent
fournir les munitions .
En 1590 , le Duc de Savoie & la
ville de Genève, ſe font une guerre
vive.
Pecolat , citoyen de la République ,
eſt fait prifonnier. On emploie inutilement
toutes les ruſes poſſibles , pour
lui arracher ſur ſa patrie quelques éclairciſſemens
, dont on avoit un beſoin
abſolu. Les tourmens les plus horribles
ne le font point parler davantage. Il eſt
ſoupçonné de magie; & on imagine
pour rompre le charme , de lui rafer
tout le corps.
88 MERCURE DE FRANCE .
Dans le temps que cette fingulière
opération commence , l'intrépide Génevois
arrache le raſoir des mains du
Barbier , & fe coupe ſur le champ la
langue , pour ſe mettre dans l'impoffibilité
d'être foible. Une réſolution fi
heroïque ravit juſqu'à ceux qui l'ont
occaſionnée ; ils renvoient Pecolat libre
& comblé d'honneurs.
Henri IV affiége & prend la Fère ,
en 1596. Les François chargés de rédiger
les articles de la capitulation , ſtipulent
que la Ville fera rendue fans
fraude. Borio qui défend la Place , ne
veut jamas conſentir , par une vanité
eſpagnole , qu'on ſe ſerve du terme de
ſe rendre , ni de celui de fraude ; le
premier fentant la lacheté , & l'autre
la perfidie : vices dont, dit-il , on ne
peut pas foupçonner ſa Nation.
Henri IV aimoit paſſionnement ſa
Nobleſſe . Il lui avoit vu faire de fi belles
choſes à la guerre , qu'il ne ſe lafſoit
pas de répéter qu'avec elle rien ne lui
ſeroit impoffible. Un Ambaſſadeur
d'Eſpagne lui témoignant un jour qu'il
étoit ſurpris de le voir environne &
preſſé par quantité de Gentilshommes.
SEPTEMBRE. 1762. 89
Si vous m'aviez vu un jour de bataille ,
epartit vivement ce Prince , ils me
refſoient bien davantage.
Un jour que Henri IV etoit entouré
des Grands de fa Cour , & de beaucoup
de Miniſtres Etrangers , la converſation
tomba ſur les grands Guerriers
: Meſſieurs , dit le Roi , en mettant
la main fur l'épaule de Crillon ; voilà le
premier Capitaine du monde. Vous en
avez menti , Sire , c'eſt vous , repliqua
vivement Crillon , plus accoutumé à
confulter la vérité que les bienféances .
Louis XIII affiégea , en 1622 , les
Huguenots dans Montpellier. Les Royaliſtes
s'étant laiſſés repouffer à une attaque
, fans faire beaucoup de réfiftance
, Zamet , Maréchal de Camp ,
leur crie : Soldats , vous fuyez ? Monfieur
, nous n'avons ni poudre ni plomb ,
répondent-ils , quoi ! leur dit-il , n'avezvous
pas des épées & des ongles ? Cette
parole les ranime , ils reviennent à la
charge , & repouſſent ceux qui les
avoient mis en fuite.
Le Duc de Montmorencibat , en1625 ,
la Flotte des Huguenots , près de l'Iſle
90 MERCURE DE FRANCE.
de Rhé , & reprend cette Iſle dont ils
s'étoient emparés. Le Vainqueur demande
le gouvernement de ſa conquête,
comme la récompenſe de l'important
ſervice qu'il vient de rendre .
Le brave Toiras lui eſt préféré. Bienloin
d'en témoigner quelque reſſentiment
, Montmorenci abandonne pour
plus de cent mille écus de munitions ,
qui lui appartiennent légitimement
comme Amiral. On veut faire appercevoir
au Duc que c'eſt un trop gran
facrifice : Je ne suis pas venu ici pou
gagner du bien , répond-il , avec fierté,
mais pour acquérir de la gloire.
Les Miniſtres de Gustave Adolphe ,
veulent le détourner , en 1630 , de la
guerre d'Allemagne , ſous prétexte qu'il
manque d'argent. Les pays que je vais
attaquer , dit-il , font riches & efféminés;
mes armées ont du courage & de l'intelligence
; elles arboreront un étendart chez
l'ennemi qui payera mes Troupes.
Le grand Gustave revenant un jour
d'une attaque , où il avoit été expofé
cinq heures de ſuite à un feu terrible ,
Gaſſion lui dit que, les François verroient
avec déplaisir leur Souverain courir
SEPTEMBRE. 1762 . 91
d'auſſi grands risques. Les Rois de
France , répondit Gustave , font de
Grands Monarques ; & moi je suis un
Soldat de fortune.
L'Empereur ſe plaint de n'avoir pas
de quoi payer ſes armées. Je ne vois à
ce malheur qu'un reméde , dit Walſtein,
c'eft de les doubler. Eh ! comment pourrois-
je entretenir cent mille hommes ,
replique Ferdinand , puiſque je fuis
hors d'état d'en entretenir cinquante
mille ? Cinquante mille , reprit l'habile
Gènéral, tirent leur ſubſiſtance du Pays
ami , & cent mille la tireroient duPays
ennemi.
Le Peuple de Bordeaux s'étant révolté,
pour une nouvelle impoſition qui lui
déplaiſoit beaucoup , le Duc d'Epernon,
Gouverneur de la Guienne , prend les
armes pour faire rentrerles Mécontens
dans leur devoir. Un Charpentier , qui
combat à la tête de ceux de ſa profeffion
, ayant reçu à la défenſe d'une barricade
, un coup de feu qui lui caſſe le
bras , entre dans la boutique d'un Chirurgien
, achève de faire couper ſon
bras , qui n'eſt ſoutenu que par la peau,
fait mettre un premier appareil ſur ſa
92 MERCURE DE FRANCE.
bleſſure , & ſe porte à l'inſtant à une
autre barricade , qu'il défend avec beaucoup
de réſolution.
Forcé dans ce nouveau poſte , il eſt
préſenté à d'Epernon , qui , né avec une
grande ſenſibilité pour tout ce qui eſt
grand, prend un ſoin extrême d'un
homme qui vient de faire des choſes ſi
héroïques. Cet homme extraordinaire
commençoit à guérir , lorſqu'ayant entendu
de fon lit le bruit d'une nouvelle
ſédition , il va ſe mettre à la tête de ſa
Troupe , où il fait , à fon ordinaire , des
prodiges. Malheureuſement il meurt peu
de jours après d'une fiévre continue ,
occaſionnée par les efforts qu'il a faits.
Il n'y auroit rien au deſſus des actions
qu'on vient de lire , fi le motif en étoit
louable.
En 1636, les Eſpagnols entreprennent
de paffer la Somme , pour porter
la guerre juſqu'aux portes de Paris.
Puiségur eft chargé de leur difputer le
paſſage avec peu de monde. Le Comte
de Soiffons , Général de l'Armée Françoiſe
, craignant avec raiſon qu'il ne
ſoit écrasé , lui envoie dire de ſe retirer ,
s'il le juge à propos. Monfieur, répond
Puiségur à l'Aide de Camp , un homme
SEPTEMBRE. 1762. 93
commandé dans une action périlleuse
comme eft celle- ci , n'a point d'avis à donner.
Jeſuis venu par ordre de M. le Comte
; je n'en fortiraipas , à moins qu'il
ne me l'envoie commander.
Le Maréchal de Toiras fut tué en
1636 , devant la fortereſſe de Fontanette
dans le Milanès. Après qu'il eut
expire , les Soldats trempoient leurs
mouchoirs dans le ſang de ſa plaie , difant
que tant qu'ils les porteroient fur
ils vaincroient leurs ennemis,
Lorſque les Portugais eurent ſecoué
en 1640 le joug de l'Eſpagne , la guerre
commença entre les deux Nations. Les
Eſpagnols qui entrent les premiers en
campagne , ravagent des terres , pillent
des égliſes , maſſacrent des enfans , emménent
prifonniers quelques habitans.
Ils s'en retournoient fans ordre & fans
diſcipline , jouant de pluſieurs inſtrumens
qu'ils avoient pris à des Bergers
& à des Laboureurs. Inutilement leur
Commandant leur crie : Vous chantez
trop tôt votre ſupériorité ; on n'est jamais
sûr d'être vainqueur tant qu'on eft
fur les terres de l'Ennemi. On n'écoute
rien. Mais bientôt après on apperçoit
94 MERCURE DE FRANCE.
les Portugais , & les chants ſe changent
en triſteſſe. Quittezmaintenant vos guitarres
& vos flutes , leur dit leur Chef:
il ne s'agit plus de chants ni de fons ,
ilfaut combattre des hommes ; montrezvous
donc braves & courageux. Ce difcours
eft à peine fini , qu'ils font chargés
, taillés en piéces &mis en fuite.
Pour cacher leur honte en Eſpagne, ils
montrent les oreilles de leurs Compatriotes
tués dans les différentes actions
qui ſe ſont paffées , aſſurent bien fort
qu'ils les ont coupées à des Portugais ;
on n'en veut rien croire ; & un Chanoine
de Bajados homme d'eſprit leurdit
qu'ils auroient beaucoup mieux fais de
rapporter les armes de leurs ennemis que
leurs oreilles , parcequ'on ne peut pas les
diftinguer de celles des Caftillans.
L'hiſtoire a beaucoup parlé du terrible
combat que le Grand Condé à la tête
des Mécontens , foutint en 1652 dans
le Faubourg Saint Antoine , contre les
troupes Royales commandés par Turenne
Il eft fingulier que la plus remarquables
de cette mémorable journée,
ait été oubliée .
Les Mécontens fatigués d'une aczion-
très vive , très-opiniâtre , très-fanSEPTEMBRE.
1762. 95
glantes ,& ne pouvant plus balancer des
forces trop fupérieures , lâchent pied ,
ſans qu'il foit poſſible , ni de les
rallier , ni de leur faire tourner viſage.
Condé prend le parti de monter à cheval
, de gagner la tête des fiens qui
s'enfuyent en confufion dans la grande
rue , & de marcher ainſi avec eux , comme
s'il prenoit réellement le même parti.
Lorſque d'un pas grave , & à la
tête de ces foldats qui ſe formoit peuà-
peu , le Prince eſt arrivé vers les Halles,
il tourne tout d'un coup , ceux qui
le ſuivent tournent comme lui par une
converfion à droite ; de forte que par
ce mouvement , cette maſſe d'infanterie
ſe trouve tout d'un coup en face ,
& à la vue de l'ennemi victorieux
qui eſt fort étonné de ſe voir chargé ,
lorſqu'il croit la journée finie. Condé
croyoit devoir ſon ſalut à cette belle
manoeuvre,ainſi qu'il l'a dit pluſieurs fois
à Caderouffe de qui Folard le tenoit.
,
Turenne attaque Saint-Venant en
1657; il ſuffit pour en faire lever le
Siége , de prendre un convoi , qui , efcorté
ſeulement par trois eſcadrons ,
vadeBéthune à l'Armée Françoiſe ; le
ſuccès eft facile & infaillible , mais la
96 MERCURE DE FRANCE .
mauvaiſe police introduite dans le cam
Eſpagnol , empêche même qu'on nel
tente.
Dom Juan d'Autriche qui commande
l'Armée , & le Marquis de Caraçen
ne qui eft chargé de la diriger , dorment
tous les jours dans leur caroffe
après le diner , ſuivant luſage de leur
pays. Le convoi paſſe pendant leur fommeil
; & tel eſt l'orgueil du Cérémonial
qu'ils font obſerver , que perſonne ne
veut prendre ſur ſoi de les éveiller. Le
Prince de Ligne qui eſt à la tête de la
Cavalerie , n'oſe rien entreprendre, parce
que dans les principes alors établis
en Eſpagne , il s'expoſe à avoir le cou
coupé, même en réuſſiſſant , s'il attaque
fans ordre ; & que rien ne peut le ſauver
, s'il a le malheur de recevoir un
échec.
Le Marquis de Marialve , Général
Portugais , remporte à Elvas , en 1659,
une victoire complette ſur les Eſpagnols.
Dans l'ivreſſe de ce grand fuccès,
il aſſemble tous les Priſonniers qu'il vient
de faire , & leur tient ce langage.
» Votre défaite dépoſe , Meſſieurs ,
>> contre la juſtice de vos prétentions .
» Quelle que ſoit votre conviction , il
» vous
SEPTEMBRE. 1762. 97
> vous eſt libre de retourner dans votre
• Patrie. Souvenez-vous que , tout au-
>> tant de fois que l'envie vous préndra
» de retourner en Portugal , vous ferez
> battus & chaffés. Adieu.
Marialve , dans la lettre qu'il écrit
à ſa femme , ſoutient ce ton fanfaron.
Il lui exagère l'importance & la grandeur
de l'avantage qu'il vient de remporter
, & l'affure qu'on n'en a pas eu
d'auſſi décifif contre les Eſpagnols ,
depuis la fondation de la Monarchie .
La Marquiſe , qui eſt naturellement
très-fière , ſe contente d'écrire à fon
mari , pour toute réponſe : Si vous en
euffiezmoins fait , je ne vous aurois jamais
vu.
Les Hollandois avoient formé un
établiſſement très - conſidérable dans
l'iſle Formofe.Le Chinois Coxinga arme
pour les en chaffer , & prend à la defcente
Hambroeck leur Miniftre. Choifi
entre les prifonniers pour aller au Fort de
Zélande déterminer les Affiégés à capituler
, il les exhorte à tenir ferme , &
leur prouve qu'avec beaucoup de conftance
ils forceront l'Ennemi à ſe retirer.
La garniſon , qui ne doute pas que
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cet homme généreux , de retour au
camp , ne foit maſſacré , fait les plus
grands efforts pour le retenir. Ces inftances
font tendrement appuyées par
deux de ſes filles qui font dans la Place.
J'ai promis , dit-il , d'aller reprendre mes
fers; ilfaut dégager ma parole. Jamais
on ne reprochera à ma mémoire que ,
pour mettre mesjours à couvert , j'ai appesanti
le joug &peut-être cauſe la mort
des compagnons de mon infortune. Après
ces mots énergiques , il reprend tranquillement
le chemin du camp Chinois.
Nous rendrons compte le mois prochain
, du troifiéme volume de cet agréa
ble Ouvrage.
ÉPITRE à MINETTE ; par M. C***.
A Paris , chez Charpentier, Libraire ,
Quai des Augustins , à l'entrée de la
rue du Hurepoix , à S. Chryfoftome,
1762. Brochure in-8 °.
It paroît que M. C *** , grievement
offenfé des critiques faites contre quelques-
uns de fes Ouvrages , a voulu s'en
venger dans une Epître qu'il adreſſe à
SEPTEMBRE. 1762. 99
fon chat. Il reprend d'abord avec bonté,
dans cet animal , cette inclination malfaiſante
qui le porte à égratigner ſon
Maître. Il lui repréſente enſuite , que le
pouvoir de mal faire n'eſt pas une chofe
fi rare ; & que lui- même , M. C *** ,
tout bon qu'il eſt , pourroit bien traiter
ſes critiques , comme ſon chat traite
les fouris ; il ajoute :
Répondez -moi , penſez -vous que moi-même,
(Moi qui ſuis bon, puiſqu'enfin je vous aime)
Qui , répondez , dites-moi , penſez-vous
Qu'environné de critiques jaloux ,
Je ne pourrois comme eux plein d'amertume ,
Afon caprice abandonner ma plume ?
Si en effet M. C *** uſe envers eux
de modération , c'eſt qu'il s'eſt accoutumé
de bonne heure à ſe vaincre luimême.
Grâces aux ſoins , qui depuis mon enfance ,
Ont de mes ſens dompté la violence ,
Je ris en paix de l'orage & des Sots .
Il ne faut pourtant pas que l'on
imagine pouvoir abuſer de cette patience
pour l'outrager impunément. Il veut
bien diffimuler les premieres critiques ;
Mais cependant l'Abeille courroucée
t
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
A la vengeance eſt quelquefois forcée.
Lorſqu'elle va pomper le ſuc des fleurs ,
Etdu matin mettre à profit les pleurs ,
Souvent un Sot qui la ſuit à la trace ,
Dans ſes travaux l'interrompt & l'agace,
L'Abeille alors prend l'humeur du Frélon ,
Sur l'importun darde ſon aiguillon ,
Et dans un coin bientôt notre Imbécille ,
Trifte & confus maudit la volatille.
Une choſe ſurtout qui indigne avec
raiſon M. C *** , c'eſt de voir qu'on attaque
ſes écrits , lors même qu'il les
travaille avec le plus de ſoin.
Quoi , dans le temps où j'uſe mes eſprits
A raiſonner , à polir mes écrits ,
Un imprudent qui n'a d'autre mérite
Que le levain de ſa bile maudite ,
Et qui ſemblable aux reptiles obſcurs
Dans un recoin vomit ſes ſucs împurs ,
Un vil Zoile ofera dans ſa rage
Secrettement déchirer mon ouvrage ?
Cet Ouvrage que M. C *** ſe plaint
qu'on a déchiré,eſt un Poëme ſurles vaifſeaux.
A cette idée ſon dépit ſe réveille
, & il menace ſes Critiques de les
peindre avec les plus noires couleurs ;
mais fon courroux s'appaiſe à l'inſtant
SEPTEMBRE. 1762. 101
& la douceur de fon carctère le porte
à oublier cette offenfe.
Tout eſprit doux ſe borne à menacer ;
Le glaive eſt prêt ; mais il craint de bleſſer.
De là l'Auteur fait une digreſſion ſur
les querelles qui diviſent la République
des Lettres . Il peint enſuite les cabales
que font contre les Piéces nouvelles ,
tous ces petits Auteurs dont regorgent
certains Caffés de Paris. Mais ceux aufquels
en veut furtout M. C***, ce font
nos Ecrivains en Proſe , qui n'ont pas
pour la Poëfie ce reſpect & cette vénération
dont font pénétrés les véritables
enfans d'Apollon.
Ils n'aiment point ces nobles fictions ,
Ce mouvement , ces nobles paſſions ,
Ces traits hardis , ces fougues téméraires ,
Du vrai Poëte élans involontaires ;
Ils n'aiment point ces mots de qui le choix ,
De qui les ſons arrondis par la voix ,
En châtouillant notre oreille charmée ,
Donnent la vie à l'image exprimée.
M. C *** prétend que ces mêmes
hommes , fi ennemis de la bonne Poëfie,
protégent & accueillent favorablement
les Poëtes fubalternes. Cela ne paroît
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
guère vraiſemblable ; & c'est moins contre
la Poëfie en général , que contre les
mauvais Poëtes , que quelques-uns de
nos Proſateurs ont quelquefois invectivé.
ODE SUR LA POÉSIE , comparée à
laphilofophie ; par M.COLARDEAU.
A Paris , chez Charpentier , Libraire ,
quai des Auguftins , à Saint Jean
Chryfoftome. 1762. Brochure in-4°.
C'E'ESSTT encore la défenſe de la Poëfie
qu'entreprend ici M. Colardeau , contre
les détracteurs ( s'il eſt vrai qu'il y en ait
parmi nons ) de cet Art ſublime : il
commence par une Peinture des Moeurs
barbares & fauvages qu'il ſuppoſe aux
premiers hommes vivant dans les forêts .
S'ils ſe ſont policés dans la fuite , ce
n'eſt point à la Philofophie qu'ils ont
cette obligation , dit M. Colardeau ;
c'eſt à la Poëfie .
Vousqui de vos leçons nous vantez la ſageſſe ,
Philoſophes fi fiers , Mortels ſi dédaigneux ,
Eſt-ce par vos travaux , que l'homme plus heureux
,
De ſes ſauvages moeurs adoucit la rudeſſe ?
SEPTEMBRE. 1762. 103
Vintes-vous , attendris ſur le ſort des humains ,
Organes inſpirés de l'Arbitre ſuprême ,
Démontrer l'homme à l'homme ignoré de luimême
?
Du ſceptre de la Terre ornates-vous ſes mains ?
Ces prodiges , dont M. Colardeau ne
croit point la Philofophie capable , ont
été opérés par la Poëfie.
O Muſe , ce fut toi qui par des noeuds ſi purs
Reunis les humains ſous la lyre d'Orphée ;
Et Thébes ton ouvrage & ton plus beau trophée,
Aux accords d'Amphion vit élever ſes murs ,
Homère vient ; le feu de ſon puiſſant génie
Une ſeconde fois féconde l'Univers .
Ce mortel Créateur juſqu'au fond des Enfers
Érend& va porter le germe de la vie.
Quel éffor pourroit ſuivre un deſſein ſi hardi ?
Il franchit d'un ſeul ſault les colonnes d'Alcide ;
Et le monde embraſé dans un vol plus rapide ,
A, par des fictions , beſoin d'être aggrandi .
Toutes ces fictions ſi nombreuſes dans
Homère , forment le ſujet de pluſieurs
ſtrophes de l'Ode de M. Colardeau.C'eſt
une eſpéce d'Abrégé de l'Hiſtoire Poëtique
, dont chaque trait eſt , pour ainſi
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
dire , renfermé dans autant de vers.
Viennent enſuite de nouvelles invectives
contre les Philoſophes. Quoi , leur
dit l'Auteur ,
Quoi ! votre orgueil jaloux des plus belles couronnes
,
Les arrache du frontdes plus grands Ecrivains !
Vous fouillez leurs tombeaux ; & vos prophanes
mains
DuTemple de laGloire ébranlent les colonnes !
M. Colardeau oppoſe les grands
biens que la Poësie a produits , aux
maux réels qu'il attribue à la Philofophie.
Alexandre a été le Diſciple
d'Ariftote. Quel fut l'effet des ſages leçons
de ce Philoſophe, demande M. Colardeau
? Il répond :
Ce Héros forcené va ravager la terre;
Et l'Eléve d'un Sage eſt un Brigand fameux.
Au lieu que les leçons de Virgile &
d'Horace ont fait du cruel Octave le
Prince le plus humain.
.........
Est-ce là cet Octave entouré de bourreaux ,
Qui d'un foible Sénat renverſant les faiſceaux ,
Sous un ſceptre de fer fit gémir ſa patrie?
SEPTEMBRE. 1762. 1ος
Tout eſt changé ! Je vois le plus grand des Céfars
,
Cet Augufte , l'ami des Enfans du Parnaſſe ,
Qui ſenſible aux accords de Virgile & d'Horace ,
Donne la paix au Monde , & fait régner les Arts-
Ceux qui trouveront de l'exagération
dans l'Ode de M. Colardeau , ainſi
que dans l'Epitre à Minette , ne manqueront
pas del'attribuer au génie de
la Poëfie , qui admet volontiers les hyperboles.
Il y a d'ailleurs dans ces deux
Piéces, ſurtout dans l'Epitre, de la Poëfie
des tirades agréables.
ANNONCES DE LIVRES .
ARCHITECTURE PRATIQUE , qui
comprend la conſtruction générale des
Bâtimens ; le détail , le toifé & devide
chaque partie , ſçavoir Maçonnerie ,
Charpenterie , Couverture , Menuiferie,
Serrurerie , Vitrerie , Plomberie , Peinture
d'Impreſſion , Dorure , Sculpture ,
Marbrerie , Miroiterie , Poëlerie &c .&c
avec une explication & une conférence
des 36 Articles de la Coutume de Paris
fur le titre des ſervitudes & rapports qui
concernent lesBâtimens ,&ddeel'Ordonnance
de1673. par M. Bullet, Architecte
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
du Roi, & de l'Acad. Royale d'Architecture
. Edition nouvelle , revue & corrigée
avec ſoin : conſidérablement augmentée
, fur-tout des détails éſſentiels à
l'uſage actuel du Toiſé des Bâtimens ,
aux Us & Cout. de Paris , & aux Rég.
des Mémoires ; & à laquelle on a joint
un tarif & comptes faits de toute forte
d'ouvrages en Bâtimens , & un Tarif
pour connoître le poids du pied de fer ,
ſuivant ſes différentes groſſeurs. Par
M. *** , Architecte , ancien Inſpecteur-
Toiſeur de Bâtiment. Ouvrage très-utile
aux Architectes & Entrepreneurs,à tous
Propriétaires de maiſons , & à ceux qui
veulent faire bâtir. Vol. in-8°. de plus de
600 pages. Prix , 51. 10 f. relié en veau ;
Paris , 1762. Chez Hériffant , à S. Paul
& à S. Hilaire ; Savoye , à l'Eſpérance ;
Durand, rue du Foin, au Griffon; Nyon,
à l'Occafion ; Barrois , à la ville de Nevers
; veuve Damonneville & Mufier
fils ; de Bure fils , à la Bible d'or ; Didot
frères ; Marin Saugrain , au Lys d'or ;
Babuty fils, à l'Etoile, Libraires, quai des
Aug. Avec Approbation & Privilége.
DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE,
ou Introduction à la connoiſſance de
l'homme , nouvelle Edition , revue,corSEPTEMBRE.
1762. 107
rigée &augmentée confidérablement.
Felix , qui potuit rerum cognofcere caufas !
In-8°. Paris , 1762. chez Durand , rue
du Foin, au Griffon ; & chez Guillyn ,
quai des Auguſtins , au Lys d'or.
و
Cet Ouvrage , dont la premiere édition
a paru utile a été retouché &
augmenté de plus de la moitié ; de forte
qu'on peut le regarder comme un Ouvrage
nouveau .
CORPS D'OBSERVATIONS de la
Société d'Agriculture , de Commerce &
des Arts , établie par les Etats de Bretagne.
Années 1759 & 1760. In-8° . Paris
, 1762. Chez la veuve Brunet , Imprimeur
de l'Académie Françoiſe,grande
Salle du Palais , & rue baſſe des Urſins.
N. B. Afin que cet Ouvrage très-eſti.-
mable puiſſe être à la portée de tout le
monde , on en a fait une autre Edition
in- 12 , dont le prix eſt de 30 f. broché.
VOYAGES DE GULLIVER , traduit
par M. l'Abbé des Fontaines. Nouv.
Edition , en deux jolis volumes in- 16.
Paris , 1762. Chez la veuve Damonneville
& Mufier fils, quai des Auguſtins ,
au coin de la rue Pavée , à S. Etienne.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Cet agréable Ouvrage du célébre Docteur
Swift , Anglois , étoit devenu rare ,
&cette nouvelle Edition ne pourra probablement
qu'être bien reçue du Public.
NOUVELLE VERSION DES
PSEAUMES, faite ſur le Texte hébreux;
avec des argumens & des notes , qui en
développent le double ſens littéral , & le
fens moral. Parles Auteurs des Principes
difcutés.
Subfequi grandia noſtra lux
Non nova , fed novè.
In - 12. Paris , 1762. Chez Claude Herrifſſant
, Libraire-Imprimeur , rue Notre-
Dame . Nous nous trouvons forcés
de remettre au Mercure prochain le
compte que nous comptions rendre dans
celui- ci de ce ſçavant Ouvrage.
DE LA SANTÉ. Ouvrage utile à
•tout le monde .
Si tibi deficiant Medici , medici tibi fiant
Hæc tria , mens hilaris , requies moderata , diæta
Schol. Salert.
In-12. Paris , 1762. Chez Durand , Libraire
, rue du Foin , la premiere Porte
SEPTEMBRE. 1762. 109
cochère à droite , en entrant par la rue
S. Jacques .
,
FABLES NOUVELLES , diviſées en
fix Livres. In-16. Paris , 1762. Chez
Brocas & Humblot , Libraires rue S.
Jacques , au-deſſus de la rue des Mathurins
, au Chef S. Jean. L'Auteur anonyme
de ces Fables nous paroît avoir du
naturel & de la facilité. Nous parlerons
plus amplement , dans le Mercure prochain
, de ce nouvel Ouvrage.
LE CAPRICE , ou l'Épreuve dangereuſe,
Comédie en trois Actes en Profe.
Par M. Renout. Repréſentée pour la premiere
fois par les Comédiens ordinaires
du Roi , le 28 Juin 1762. A Paris ,
chez Rozet , Libraire , rue S. Severin ,
au coin de la rue Zacharie , près la rue
de la Harpe , à la Roſe d'or.
NOUVEAU TRAITÉ d'Architecture
, concernant les chapiteaux tant antiques
que modernes des cinq ordres
d'Architecture , les Plans en grand ,& la
facilité de les pratiquer aisément vus de
face ou d'angles , de façon que les Éléves
de peu d'expérience dans cetArt
puiffent entreprendre à coup für de ré
110 MERCURE DE FRANCE.
duire leſdits chapiteaux de tel le grandeur
qu'ils trouveront convenable , ſans
autre fecours que celui de ce Livre.
Volume in-4°. grand papier , ſe vend
chez la Veuve François Chereau , rue S.
Jacques ; chez l'Auteur , ( M. Dupuis ,
Architecte) à Versailles , Hôtel Urbin ,
proche celui des Gendarmes , avenue
de Paris . Prix , 31. 10 f. broché.
MÉMOIRES de MiſſsSidney Bidulphe ,
extraits de ſon Journal &c . Edition
d'Hollande , en 3 vol. in-8°. Prix , 7 liv .
10 f. Se trouvent chez Duchefne, Libraire
, rue S. Jacques , auTemple du Goût.
C'eſt, pour le fond , le même Ouvrage
que les Mémoires pourfervir à l'Hifzoire
de la Vertu , traduits par M. l'Abbé
Prevost , & dont nous avons donné
l'Extrait dans le premier vol. du Mercure
de Juillet 1762.
LES CONTES DE BOCACE , 5 vol .
in -8°. 1757. édition magnifique , enrichie
d'Estampes , Vignettes , Culs-delampe
, &c .
, Le ſieur Charpentier , Libraire
quai des Auguſtins , à S. Chryſoſtôme ,
donne avis au Public qu'il a acquis un
nombre affez confidérable d'ExemplaiSEPTEMBRE.
1762. 1
res de cette édition, tant en Italien qu'en
François , fur papier d'Hollande , &
fur de très - beau papier d'Auvergne,
Grand- raifin.
INSTRUCTION Criminelle ſuivant
les Loix & Ordonnances du Royaume,
diviſée en trois Parties. Partie premiere :
Inſtruction ſuivant l'Ordonnance de
1670 , & les Déclarations rendues en
conféquence. Partie feconde : Inftruction
ſuivant la nouvelle Ordonnance de
1737 , fur le Faux Principal , le Faux
Incident& la Reconnoiſſance des Ecritures
& Signatures privées , en Matiere
Criminelle. Partie troisième : Inſtruction
Conjointe entre le Juge d'Eglife &
le Juge Royal , pour le Cas Privilégié.
Par M. Muyart de Vouglans , Avocat
au Parlement. Pour ſervir de ſuite
aux Inſtitutes au Droit Criminel , &
au Traité des Crimes , du même Auteur.
A Paris , chez Deſſaint & Saillant
, rue S. Jean de Beauvais . Briaffon
, rue S. Jacques . Savoye , rue S.
Jacques. Le Breton , rue de la Harpe.
Ganeau , rue S. Severin . Durand , rue
du Foin . La Veuve Rouy , au Palais.
Cellot , au Palais. 1762. Avec Appro-
*tion & Privilége du Roi.
112 MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR .
J'ai rendu compte dans la Préface qui
eſt à la tête de mes Inſtitutes au Droit
Criminel , du Plan que je me propofois
de garder dans les trois Parties qui
compoſent ce ſecond Volume. L'aije
exactement rempli ? C'eſt au Public
à enjuger. Tout ce que je puis afſurer ,
c'eſt que je n'ai rien négligé pour me
mettre en état de le fatisfaire , & de
répondre à l'empreſſement qu'il a bien
voulu témoigner pour la continuation
de mes premiers Travaux.
C'eſt dans cette vûe que j'ai tâché
de préſentér tous les Articles de l'Ordonnance
qui fait l'objet de la premiere
partie , dans le jour qui m'a paru
le plus prope à en faire connoître
l'Efprit , en expoſant d'abord (comme
on peut le voir par les Sommaires qui
font à la tête de chacun de ces Articles)
les motifs qui y ont donné lieu ,
les Exceptions aux Régles générales
qu'ils établiſſent , leur conformité ou
différence avec d'autres Articles de la
même Loi , ou avec les difpofitions des
Loix particulieres qui l'ont ſuivi , notamment
la Déclaration de 1731 , pour
SEPTEMBRE. 1762. 113
و
les Cas Prévôtaux ; en difcutant enfuite
les Queſtions qu'ils peuvent faire
naître , & rapportant les déciſions de
MM. les Chanceliers qui ont été conſultés
à ce ſujet ; enfin en marquant
l'ordre de la Procédure qui doit être
gardée dans leur exécution , & même
en y joignant , pour faciliter cette
éxécution , des Formules conſacrées
par l'uſage.
A l'égard de la ſeconde Partie , quoije
ne l'aye pas travaillée avec moins de
ſoin que la premiere , je n'ai pû y fuivre
tout-à- fait la même méthode ; &
l'on en conçoit aisément la raiſon. La
nouvelle Loi qui en eſt l'objet , eſt ,
comme l'on fait , l'Ouvrage d'un des
plus grands Magiſtrats que la France
ait eu ; elle ne roule uniquement que
fur la Procédure ; elle eſt bornée à l'inſtruction
d'un Crime particulier ; elle
eſt elle-même un Commentaire de
toutes les Loix qui ont été rendues fur
la même matiere ; en un mot , elle n'a
été faite que pour remplacer les Titres
VIII & I.X de l'Ordonnance de
1670 , à laquelle il faut par conféquent
s'en rapporter pour le ſurplus . Il ne me
reſtoit donc , pour faciliter l'intelligence
& l'application des Principes qui font
114 MERCURE DE FRANCE.
,
ou avec
établis par cette Loi , qu'à conférer
ſes Diſpoſitions entr'elles
celles de l'Ordonnance de 1670 ; & à
donner des modéles des Actes éſſentiels
de la Procédure qu'elle préſcrit.
C'eſt auſſi ce que j'ai tâché de faire ,
avec toute la clarté & la préciſion que
la matiére pouvoit comporter.
Enfin quant à la troifiéme partie qui
concerne l'inſtruction conjointe , j'efpére
que l'on me ſçaura gré de l'exactitude&
de l'impartialité avec laquelle j'ai
traité une matière auſſi délicate & auffi
compliquée. J'aurois ſouhaité pouvoir
concilier la rigueur des principes &
des autorités , dont j'y fais uſage , avec
les intérêts reſpectifs des parties que cette
matiére peut regarder. Je ne diſſimulerai
même point que pénétré comme
je le ſuis , de la médiocrité de mes
talens , j'aurois volontiers évité cette
difcuffion , fi elle n'avoit été une ſuite
inſéparable de l'engagement que j'avois
contracté envers le Public de lui donner
un Corps entier du Droit Criminel.
:
SEPTEMBRE. 1762. 115
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADEMIES.
PRIX d'Éloquence pour l' Année 1763.
Le vingt - cinquiéme jour du mois
d'Août 1763 , Fête de S. LOUIS , l'ACADÉMIE
FRANÇOISE donnera un
Prix d'Eloquence , qui fera une Médaille
d'or de la valeur de fix cens livres . *
Quoique l'Académie ne ſe ſoit pas
fait une loi de donner toujours pour fujet
l'Eloge d'un homme illustre , elle
propoſe pour l'année prochaine , l'Eloge
de MAXIMILIEN DE BETHUNE
DUC DE SULLY , Surintendant des
Finances.
Il faudra que le Diſcours ne ſoit que
d'une demi - heure de lecture ; & l'on
n'en recevra aucun ſans un Approbation
ſignée de deux Docteurs de la Fa-
* Le Prix de l'Académie eſt formé des fondations
réunies de MM. de Balzac , de Clermont-
Tonnerre Evêquede Noyon , & Gaudron .
,
116 MERCURE DE FRANCE .
té de Théologie de Paris , & y réſidans
actuellement.
Toutes perſonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à
compoſer pour le Prix.
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs Ouvrages , mais ils y mettront
une Sentence ou Deviſe telle
qu'il leur plaira .
Ceux qui prétendent au Prix , font
avertis que s'ils ſe font connoître avant
le jugement , ſoit par eux-mêmes , ſoit
par leurs amis, ils ne concourront point.
Les Ouvrages feront remis avant le
premier jour du mois de Juillet prochain
à la Veuve de B. Brunet , Imprimeur de
l'Académie Françoiſe , rue baffe de
l'Hôtel des Urfins ; ou au Palais : &fi
le port n'en eſt point affranchi , ils ne
feront point retirés.
SÉANCE publique de l'Académie
Royale de Nifmes.
LE 28 Mai , l'Académie tint ſa féance
publique dans la Salle de l'Hôtel-de-
Ville.
M. Vincens Directeur ouvrit la Séance
par un Difcours fur ce ſujet : Combien
SEPTEMBRE. 1762. 117
l'humanité est néceſſaise aux Gens de
Lettres.
M. de Rochefort reçu dans l'Aſſemblée
précédente, fit fon remercîment, auquel
M. Vincens répondit.
M. de Maffip prononça l'Eloge funébre
de M. le Préſident de Dions.
M. de Rochefort lut le vingt-deuxiéme
Livre de l'iliade , traduit par lui en
Vers François .
M. Razoux termina la Séance par des
Obfervations ſur l'Inoculation .
Nous allons donner l'Extrait du Dif
cours par lequel nous avons dit que M.
Vincens avoit ouvert la ſéance.
L'humanité , cette vertu propre à
donner au génie la plus grande activité ;
aux lumières , la direction la plus noble
& la plus utile; aux Difcours & aux
Ecrits , les graces & la perfuafion , a
droit de régner fur les coeurs , & de
préſider aux Ouvrages des Gens de
Lettres , de cette Claſſe d'Hommes auxquels
un génie élevé , de vaſtes connoiffances
, l'art de parler & d'écrire ,
une gloire fuperieure à tout ce qu'on
appelle rang , honneurs , emplois , dignités
, ont acquis l'empire des eſprits
& des coeurs . Cette vertu leur est né
- 18 MERCURE DE FRANCE.
effaire , foit par rapport à la perfection
de leurs ouvrages ; ſoit par rapport à
l'influence qu'ils ont ſur les moeurs.
Le Méchant n'eſt point fait pour le
commerce des Muſes. Mille foucis l'agitent
fans ceffe; mille craintes le tourmentent
: » comment le goût des Let-
>> tres pourroit-il germer au milieude ces
> anxiétés ? Une terre couverte de
>> buiffons & d'épines ſeroit-elle propre
» à nourrir ces fleurs éclatantes, qui em-
>> belliſſent nos jardins ?
» C'eſt à l'homme vertueux que les
» Muſes réſervent leurs faveurs; & par-
>> miles vertus , c'eſt l'humanité qu'elle
» préfére. L'Homme de Lettres en qui
>> l'amour du genre humain domine , eſt
>> leur plus cher favori. Livré par état à
» la contemplation& à l'étude , la dou-
» ce ſérénité , inséparable d'une âme
» bienfaiſante , entretient dans ſon
» coeur ce calme profond qui lui eſt ſi
>> néceſſaire pour le rendre maître de
>> ſes idées; pour en examiner toutes les
>> faces; pour en ſaiſir tous les rapports.
» Ami , ſectateur de la vérité , jamais les
>> nuages tumultueux des paffions ne la
>>dérobentà ſes yeux ; s'il veut inſtruire,
>> ſes préceptes , qu'un tendre intérêt
>>>ſemble toujours dicter , convainquent
SEPTEMBRE. 1762. 119
>> l'eſprit & pénétrentjuſqu'au coeur; s'il
>> veut plaire , la nature n'offre à fon
>> imagination , que des images riantes
»& animées ; s'il veut perfuader , la
>> franchiſe & les graces viennent ſe
>> placer ſur ſes lévres : dans tous les
» genres , Orateur , Philofophe, Hiſto-
» rien , Poëte , il n'a qu'à épancher fon
>>coeur dans ſes Ecrits , pour intéreffer
»& pour plaire .
L'eſprit ne ſçauroit atteindre à de
pareils ſuccès . Si le coeur ne l'inſpire , fa
froide lueur peut bien ſéduire un inftant
, mais l'ennui la remplace bien-tôt.
Dans l'Art oratoire , c'eſt le ſentiment
quidonne cemouvement, cette action ,
cette chaleur. néceſſaires pour toucher ,
pour émouvoir , pour entraîner. » L'ef-
>> prit éclaire l'intelligence , par une mé-
>> thode lumineuse ; mais fa marche eſt
>> tardive , ſa gradation eſt lente : le ſen-
>> timent pénétre, enléve le coeur ; & cet
» Art , que. l'eſprit ne fait qu'indiquer
>> froidement , il l'inſpire par un enthou-
>> ſiaſme victorieux.
C'eſt le ſentiment qui donne au Philoſophe
cette éloquence douce , affectueuſe
, qui cache le maître ſous les
traits de l'ami ſenſible , & donne au
précepte le ton de la tendre humanité.
120 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt l'amour du genre humain qui
préſerve l'Hiſtorien des écueils dont la
vaine gloire , l'ambition , l'eſprit de parti
ſément ſa route. C'eſt l'humanité qui
répand dans ſa narration , dans ſes portraits,
dans les réflexions dont il accompagne
les faits , cet intérêt ſéduisant qui
retient fans ceſſe l'ouvrage dans les
mains de l'avide Lecteur.
» Dans la Poëfie , le ſentiment reçoit
»unenouvelle étendue ; tout s'anime ,
>> tout vit aux yeux du Poëte ... les
> fons que rendent ces roſeaux courbés
> ſous l'effort des vents , ſont les accens
>> plaintifs d'une Nymphe fugitive ,
>> échappée aux violences d'un Dieu ra-
>> viſſeur : ces Peupliers couverts d'un
>>ambre liquide , font des Princeſſes in-
>> fortunées qui verſent des larmes fur
>>les cendres d'un Frère orgueilleux &
>> téméraire : les ruiſſeaux , les forêts ,
>> les fleurs mêmes deviennent pour le
» Poëte , les objets d'une tendre fenfi-
>> bilité. Ici le ſentiment ſe confond
> avec le génie ; & ces beauxEſprits ,
>> dont les coeurs manquent de chaleur
» & d'activité , ſont le vulgaire pro-
>> phane que les Muſes écartent de leurs
>> facrés myſteres.
C'eſt l'humanité, c'eſt ce ſentiment
vif
SEPTEMBRE. 1762. 121
vif& affectueux , répandu dans les Ouvrages
des Anciens , qui fait de ces
génies immortels , nos modéles & nos
délices. Homère , Ovide lui - même ,
cetAuteur plus ingénieux que naturel ,
Virgile fur-tout , nous fourniffent mille
exemples de cette précieuſe ſenſibilité.
Le goût des ornemens ambitieux a
éloigné la plupart des Poëtes modernes
de ce ſentier de la nature , & leur fait
trop ſouvent facrifier le ſentiment à la
coquetterie de l'eſprit.
>> Cependant ſi l'intérêt perſonnel eſt
>>la régle des jugemens des hommes ,
>>ſelon la penſée d'un Auteur moderne ,
>> fi cet intérêt eſt la meſure de l'efprit
>>> qu'ils accordent aux autres , le ſuccès
>> d'un Ouvrage qui reſpire le ſentiment
» & l'humanité , doit être plus afſuré ,
>>>plus univerſel,que celui de ces Ecrits ,
>> dont un ſtyle pétillant eſtl'unique mé-
» rite. Les efforts que fait un Écrivain
» pour briller , décélent en lui des pré-
>> tentions d'excellence & de ſupé-
>> riorité qui humilient le Lecteur ; &
>> l'amour-propre ſe croît auſſi intéreſſé
>>à réprimer cet orgueil , que l'indi-
>> gence à décrier unluxe faſtueux , qui
>> rend la miſére plus accablante.
Mais ce n'eſt pas ſeulement l'intérêt
F
122 MERCURE DE FRANCE.
de leur propre gloire qui préſcrit l'humanité
aux Gens de Lettres ; l'influence
que leurs Ouvrages ont ſur les moeurs ,
leur en fait fur-tout un devoir indifpenfable.
>> Ce ſeroit s'abuſer étrangement , que
>> de regarder les Gens de Lettres comme
>> des Particuliers indifférens à la ſociété.
» Au fein de leur folitude , ils tiennent
» dans leurs mains tous les refforts qui
>> font mouvoir les hommes, Arbitres
>>>de l'opinion , du plaifir & de la re-
>> nommée , c'eſt ſouvent dans le filen-
>> ce de leur cabinet , que ſe préparent
>> ces révolutions qui , par une grada- `
>> tion preſqu'inſenſible, changent enfin
>> la face de l'Univers. L'Homme de
>> Lettres régne ſur les eſprits par les lu-
» mieres qu'il répand ; il préſide au
>>plaifir , en ſe rendant maître de nos
>>paffions ; il eſt le diſpenſateur de la
>>gloire, Semblable à l'aſtre majestueux
>> du jour qui , placé au centre des globes
>>divers qui l'environnent , les éclaire ,
>> les réjouit , & leur tranfmet une par-
> tie de ſa ſpendeur.
L'empire queles Gens de Lettres exercent
fur les eſprits , a ſouvent allarmé les
Miniftres de la Religion. Mais les ſyſtêmes
monstrueux d'impiété , que quelSEPTEMBRE
.
123
ques eſprits audacieux ont renouvelles
de nos jours , ne peuvent avoir pris
naiſſance , que parmi des hommes inſenſibles
à l'intérêt du genre humain , &
dont les coeurs fontvuides d'humanité.
» Répondez , Philoſophes fublimes ,
>> Génies tranſcendans , quels font les
» motifs louables qui vous animent ,
>> lorſque vous attaquez nos principes
>> les plus facrés ? Est-ce pour rendre
>> l'homme meilleur , que vous anéan-
>>tiſſez l'idée de la vertu ? Est- ce pour
>> affermir le bonheur de la ſociété , que
>> vous niez l'existence d'un Etre fuprê-
>> me bon & juſte , qui récompenfe &
» qui punit ? Est-ce l'intérêt des Hu-
>>mains , qui vous porte à leur donner
» une âme de boue & de limon ? L'a-
>> mour de la vérité vous oblige , dites-
>> vous , à combattre les préjugés.....
>> Ah ! fi nous étions affez infortunés ,
>> pour que vos blafphemes fuſſent la
» vérité , l'humanité vous feroit une
>> loi de cacher cette lumière funeſte ;
» & ce feroit un crime horrible de la
>> manifeſter.
Bien loin que le vrai Philoſophe fonge
à affoiblir la force de la Religion ,
dece lien leplus fort de la ſociété , il met
toute fon étude à l'affermir . » Plein de
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>> reſpect pour ſes myſtéres impénétra-
>>bles , il porte la lumière ſur les motifs
>> de crédibilité qui fondent la Foi :
» épris d'admiration & d'amour pour
>> les principes de fa morale , dont le
» premier fondement eſt l'amour de nos
> ſemblables , il démontre la propor-
» tion de cetre Loi ſuprême , avec l'Etre
>>parfait qui l'a dictée , & avec l'Etre
>> foible qui doit la pratiquer. Par-tout
>> il s'efforce de la rendre reſpectable &
» de la faire aimer ; fur-tout il s'étudie
» à lui rendre ſa beauté naturelle , en
» éffaçant les traits difformes dont l'er-
>> reur & le fanatiſme , l'impiété & la
>> ſupperſtion cherchent fans ceſſe à la
>>défigurer. Eh ! ne nous étonnons pas ,
>> ſi ſouvent il réuffit mieux à la per-
>> fuader , que les Miniſtres même du
>> Sanctuaire ; la malignité des Peuples
>> oſe préſumer que l'intérêt perſonnel
>> ſe mêle quelquefois au zéle de leurs
>> Conducteurs ; mais elle ne ſoupçon-
>> ne jamais , dans le Philoſophe , d'autre
>>intérêt que celui de la vérité.
Un des moyens des plus fùrs de régner
ſur les hommes , eſt l'attrait du
plaifir , & ce reffort puiſſant n'eſt pas
moins entre les mains de l'Homme de
Lettres que celui de l'Opinion.....
SEPTEMBRE. 1762. 125
,

>>Le plaifir livre nos moeurs auxgens
» de Lettres dès le moment que nous
>>commençons à penſer. Avec quelle
>> avidité ne dévorons-nous pas dans
>> notre premiere jeuneſſe , ces Ecrits
>> ingénieux qui , à l'aide de faits fup-
>> poſés , nous montrent les tableaux
>>divers de la vie humaine , & auxquels
>> nous devons ordinairement les pre-
>>miers développemens de notre coeur ?
>> Qu'il eſt triſte de voir abandonné
» à des plumes molles & éfféminées
>>quelquefois obſcènes , un genre qui
>> a tant d'influence ſur les premie-
>>> res affections des Humains ! .
» O vous Auteurs favoris des Muſes
» à qui les grâces ont accordé le talent
>> précieux d'embellir tout ce que vous
>> touchez , jettez les yeux fur ces âmes
>> neuves & fléxibles , avides de plaifir
» & de merveilleux , incapables d'aimer
>> la Vertu toute nue &pour elle - mê-
» me : l'humanité reclame en leur fa-
>> veur les touches ſéduisantes de vos
>> pinceaux ; daignez conſacrer quel-
>>>quefois votre art enchanteur à leur
>> ingénuité ; & que la vertu envelop-
>>pée des nuances du plaifir , s'intro-
>> duiſe dans leur ſein , & s'y établiſſe
>> pour jamais ....
,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt ſurtout au Théâtre que l'Homde
Lettres influe ſur les moeurs par l'attrait
du plaifir. La Comédie combat
les vices & les défauts par le ridicule ,
l'arme la plus redoutable au coeur humain....
La Tragédie trace les der
voirs des Rois , & leur montre les dangers
des paffions. » C'eſt là que l'exem-
>>>ple , plus puiſſant mille fois que le
>>difcours le plus pathétique ,transfor-
>> me en demi-Dieu le ſpectateur le plus
>>vulgaire.Son âme eſt pénétrée du mê
» me feu qui anime les Perſonnages .
>> Intrépide avec le Grand-Prêtre Joad ;
>> clémente & généreuſe avecAuguste ,
» dévouée à la Patrie avec Brutus ;
>>>elle fent dans ces momens , qu'elle
>>eſt égale à celle de ces Héros ; lors
>> même que l'illuſion eſt diſſipée , elle
>> conſerve encore les traces de l'impref-
>>fion de grandeur qu'elle a recue ; &
>> l'habitude des grands ſentimens la
>> ſoutient toujours dans quelque de
» gré d'élévation .
Si l'Opinion & le plaifir font régner
l'Homme de Lettres ſur la maſſe générale
des hommes , la gloire dont il
eſt le diſpenſateur , lui aſſujettit les
Grands & les Monarques eux - mêmes.
Malheureuſement les Gens de Lettres
SEPTEMBRE. 1762. 127
ne font pas toujours diſpenſateurs équitables
de la gloire. Ils ſe laiſſent quelquefois
éblouir par certains vices qui
ufurpent l'éclat des vertus ; mais lorſque
l'humanité anime l'Homme de Lettres,
il ne voit le fondement de la vraie
gloire que dans l'utile , l'honnête &
le juſte ;& rien ne ſçauroit le contraindre
à proſtituer ſes éloges à ces Héros
qui n'ont d'autres vertus que l'orgueil,
l'ambition & la vengeance , fources
fécondes des grands forfaits. Il juge
fourtout avec une juſte ſévérité ceux
que la mort a fait rentrer dans l'égalité
naturelle , afin que l'opprobre dont
il couvre les noms des méchans qu'il
arrache à l'oubli,devienne une leçon pour
les vivans qui leur reſſemblent. » Sa voix
>> redoutable, en ſéviſſant contre les mo-
» déles , imprime une terreur fecrette
>> dans l'âme des imitateurs ; ils apperçoi-
>> ventavec effroi les traits hideux qui les
>> peindront à la poſtérité ; & l'idée de l'i-
>> gnominie qui les attend au delà du
» tombeau , eſt une Furie vengereffe
» qui les pourſuit & les tourmente ,
» lors même que la terre conſternée
» s'abbaiſſe & ſe tait devant eux. C'eſt
>> ainſi que les Lettres dirigées par l'hu-
>>manité, fervent à l'éffroi des Tyrans,
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
»& au bonheur du Monde.
>>Puiffe cette aimable vertu régner
» à jamais ſur les favoris des Muſes ,
» pour la perfection de leurs Ouvrages ,
>> pour l'avantage des moeurs , pour le
>> bonheur du genre humain !
Le reftant de la Séance , au Mercure
prochain.
GÉOMÉTRIE .
Vous voudrez bien , Monfieur , inférer
dans votre Journal quelques propofitions
ſur les Sections coniques ; je
les ai déduites d'un théorême beaucoup
plus général , dont M. Cousin fait fouvent
uſage dans ſon excellent Mémoire
fur la Figure de la Terre. Voici ce théorême
, tel que ce ſçavant Géomètre' l'a
démontré.
Une courbe , quelle que ſoit ſa nature
, aura toujours pour équation
VISS-
(du cof. λ
2
uu cof. A² ) =
-
=S
cof. A
fin. A
uda fin. λa). S, u &
X
font les expreſſions du diametre CB,
de la normale BR, & de l'angle BSF.
Soit auffi le grand axe au petit axe
SEPTEMBRE. 1762. 129
:: 1 : r , & après avoir abaiſſé une
ordonnée B N, & mené une normale
6e infiniment proche de la premiére ,
& qui la rencontre en un point Q,
Nommons CP r, CNx, BNy, BQで
BR eſt normale au point B, & les
triangles BRN, BCN, font rectangles ;
donc RN_ydy
2 2
dx
, SS = xx + yy,
2
& uudx = y² x (dx² + dy²) . De plus
1 : da :: 7 : V(dx² + dy² ; d'où l'on
tire da = √(dx + dy²) . Si du
rayon QR l'on décrit le petit arc R&,
ſa valeur fera ; car QB qui eſt
dxdu
dy
perpendiculaire fur BC, l'eſt auſſi ſur
R ♪, & C n eſt paralléle à Re. Par la
même raiſon les trianglesB6, BRN
ſont ſemblables ; donc Be =
& par conféquent z
ndx
ةو
-и :
undy
dxdu
dy
; donc z= udy - ydu
udx
y
Ileft
facile de voir que dégageant x dans toutes
les équations précédentes, il viendra
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Vuu - yy
V(SS - yy) =Su4
dy² ²
-
yay
- dy ). Donc ayant
faityut , l'on aura V(SS- uutt)
=Svin x ( udt – tdu ) , &
t
Vi-
-
1= col. x. Subſtituant cette valeur de t,
2 col. x
V(SS - uu col. x ) = x
(ducof.A-1u1d fin. ). L'intégration
de l'équation différencielle
=√(
u4 dy² dx
udy - ydu
donné y = cof..
ydy
Vuu-yy
- dy ) nous a
Le triangle rectangle RBN donne
auſſi la même choſe ; il feroit donc
facile de démontrer la propofition précédente
, ſubſtituant tout d'un coup dans
les équations SS = xx + yy &
uudx = yx ( dx² + dy²) qui deviennent
x= VISS - yy) & dx =
ydy
V( uu -yy)
2
au lieu de y ſa valeur cof. x.
M. Varignon a démontré dans ſes
éclairciſſemens ſur l'analyſe des infini
:
SEPTEMBRE. 1762. 131
7
mens petits , que ſi l'on tire PE , &
PE qui rencontre BN prolongé en
un point m , ila , dis - je , démontré
que la courbe PE étant une ſection
conique , on doit toujours avoir (NM)
: ( NB) ™ :: ( NB) " : ( Nm)" ; mais
r + x
m
NM , & Nm = ;
r
donc ym + =
M
T
(1-x) x (1 + x ) "
+11
Je ſubſtitue au lieu de x ſa valeur
2
V(SS- u u cof. x²) , & au lieu de y
ſa valeur auffi cof. A, & il viendra
(ru cof. )
m + n
=
2 M
[r - V( SS – un cof. A² ) ] x
[ + V( SS
-
-
2
uu cof. x² ) ] " .
Subſtituant encore dans cette derniére
2.
équation au lieu de v(SS- uu cof. A²)
ſavaleur trouvée ci-deſſus , nous aurons
(rucof.x) + * = [ rm
cof. A
fin.A
(du cof. - ud fin. )] × [ +
cof. A
A-11
Soof x ( du fin.A
« cof. - ud fin. )
Cette équation peut auffi avoir cette
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
m+ n
forme, (ry) +*= (r-f-
X
A
--SSoof. dy) ". fin. A
cof. x
fin.x
dy)
Si la ſection conique étoit un cercle
r = x & y = col. ;
donc y =(1 -
ydy
(1++ ) =[ (s )]
* [1- (1 - yy) ] ".
x
12
m
E
6
B
M S
T「PNn CR

P
Donc en général p étant un arc de
cercle quelconque , l'on aura fin. p*+* = L
SEPTEMBRE. 1762. 133
(1 + cof.pm) × ( 1
-
col.p").
Si m = n = 1 , viendra fin . p * =
( 1 + cof. p ) x ( I - col. p ),
propriété fi connue du cercle. Faiſons
auſſi dans l'équation générale m= n =1 ,
& nous aurons
ry
2
cof.
fin. A
ی- ۲۲
cof. A
fin. A
2
dy²) ; donc
dy = √( x - yy) ; différenciant
les deux membres de cette
équation , diviſant tout par dy , &
élevant tout au quarré , il viendra
2 2
(1 -yy) col. x² -rryy fin . A² =
Donc fin. λ²
ע 2 1 -
1 + ( - 1 ) xy
0.
Cette équation peut ſervir à mener une
tangente à une ſection conique ; car l'on
connoîtra toûjours l'angle que forme
la normale avec le grand on le petit
axe : nous aurons aufſi
cof. λ
2
cof. x²
fin. A
rryy
1 + ( - 1 ) xyy
ry
; donc
=÷ (gétant
l'expreffion de la foutangente TN) ;
134 MERCURE DE FRANCE.
donc q =
"yy
√(1-yy)
• Reprenons
m + n
l'équation générale (ru cof. ) m + =
r
cof. A
[[-+/c-oxX
r
cof. A
fin. A
X
(ducof.x-udafin.A
(du cof.A -
]
m
X
11
uda fin.x)]",
& faiſons m = 1 , cela nous donnera
(ru cof. x) = r²
( du cof. A -
d'où l'on tire
cof. A
fin. A
1+ 1
-
cof. A
[ cof.x
นudafin. ) ]
fin. A
2 + 1
,
X
× (ducof. - - udafin . ) =
V* + * [ *+ * ( - rucof. x) ] *. Donc r
engénéral toute différencielle , telle que

61-22) × ((zzdduu - udz) eſt toujours
intégrable , ſi eſt le cofinus
d'un angle que formeroit une normale
u à une ſection conique quelconque
avec un de ſes axes.
Mais je m'apperçois que je me fuis
beaucoup éloigné des bornes que j'au-,
rois dû me préſcrire. Puiſque vous voulez
bien me le permettre , Monfieur , je
SEPTEMBRE. 1762. 135
profiterai encore de votre Journal pour
rendre publiques les autres réfléxions
que j'ai faites fur le même ſujet.
J'ai l'honneur d'être , &c .
CRUD , Maîtrede Mathématiques.
ASTRONOMIE.
:
LETTRE de M. LÉPINE , Secrétaire
de la Société de Limoges ,
à M. MESSIER , Aftronóme de
la Marine , fur la Penfion dont la
Cour vient de l'honorer , à l'occafion
de fes obfervations fur la derniere
Cométe.
JE crois , Monfieur , qu'on est défabuſé
plus que jamais, des mauvaiſes influences
attribuées autrefois aux Cométes;
je les regarderois plutôt comme
des Aftres bienfaiſans , puiſqu'elles n'ont
procuré que du bien & de la réputation
à leur plus éxact Scrutateur. La
Penfion dont j'ai l'honneurde vous féliciter
, n'eſt que le prélude des récompenſes
qui vous attendent pour l'avenir;
fi vous ne marchez pas dans la
carrière de la fortune avec autant de
rapidité que dans celle de la gloire ,
136 MERCURE DE FRANCE .
vous en ſerez pleinement dédommagé
par la derniere , & vos defirs font affez
modérés , pour que la premiere vous
paroiſſe toujours ſuffiſante. Continuez
ànous enrichir du fruit de vos veilles,&
ſoyez perfuadé que rien ne peut ajouter
aux ſentimens que vous m'avez infpirés
depuis que j'ai l'honneur de vous connoître.
J'ai l'honneur d'être &c.
DELĖPINE.
SUITE des Obſervations d'un Chirurgien
de Province , ſur l'origine & fur
les progrès de la Taille appellée Méthode
de RAU.
ARTICLE VII.
De la prétendue Taille de RAUpar
M. THOMAS.
ENFIN M. Thomas a encore paru fur
la ſcène ; a - t - il mieux rencontré que
les autres ? Tout ce qu'il y a de certain ,
c'eſt qu'on lui a prodigué authentiquement
les plus grands éloges : mais il
s'agiſſoit de déprimer , de faire diverSEPTEMBRE.
1762. 137
fion à la découverte du litotome caché.
Quoiqu'il en ſoit , paſſons à l'Analyſe
de ſon procédé pour la réduire à ſa juſte
valeur.
Le manuel de M. Thomas , confifte
à diſtendre la veſffe , par la collection
de l'urine , comme M. Cheffelden , & en
comprimant avec une pelote pardeffus
le pubis , comme M. Foubert , pendant
qu'il y plonge ſon troisquart litotome
par defſous la ſimphiſe du pubis à
côté de l'urétre (a) ; & fi -tôt qu'il voit
( a ) Troquart , ou Troisquarts , poinçon d'acier,
monté ſur un manche & revêtu d'une cannulle
ordinairement d'argent , & dont l'extrémité
ſe termine , au-delà de la cannulle , par une
pointe triangulaire à trois facettes tranchantes.
Son principal uſage eſt d'évacuer les Eaux des hydropiques
& pour la ponction de la veſſie , dans les
Rétentions d'urine des malades que l'on ne peut
pas ſonder. Les Troisquarts de MM. Foubert &
Thomas ont environ cinq pouces de longueur ,
& ne différent éſſentiellement entre eux , qu'en
ce que le Troisquarts de M. Foubert eſt ſimplement
rainé dans la longueur,pour conduire après
la ponction, la lame de ſon Biſtouri litotome à la
veffie ; & que le Poinçon de M. Thomas eſt terminé
en lance & fendu à jour dans ſa longueur ,
pour loger une lame étroite & tranchante , afin
de la pouffer dans la veſſie en même temps que
le Poinçon auquel elle eſt aſſujettie de façon à
pouvoir l'ouvrir au degré qu'il juge néceſſaire.
Enfin c'eſt le litotome caché du Frère Cosme ,
138 MERCURE DE FRANCE.
couler l'urine , il ouvre ſa lame tranchante
au degré qu'il juge néceſſaire ,
pour incifer la veffie , en le retirant de
dedans en dehors ; puis il y porte la
tenette ſur une efſpéce de gorgeret reſté
dans la plaie , & dont ſon troisquart
étoit revêtu , &c . M. Thomas , dit la Gazette
de Médecine du 15 Septembre
1761 , ouvre la veffie en un endroit que
la Nature même ſemble avoir expreffément
désigné pour en tirer les plus groffes
pierres fans danger.... Il lui fuffit
que la veſſie puiſſe contenir un verre d'u
rine ; & il tire prèſque avec une égale
facilité , les grandes pierres comme les
petites ,fans aucun délabrement & c .
REMARQUES fur le lieu d'élection
dans la Taille du périnée.
Le lieu d'élection de M. Thomas n'eſt
qu'une illufion ; il n'eſt abſolument
ajuſté au Troisquart de M. Foubert. Leur opération
ne différe auſſi eſſentiellement , qu'en ce que
M. Foubert fait l'inciſion de basen haut , & que
M. Thomas la fait de haut en bas. Voyez la collection
desTheſes médico-chirurgicales de M. le
Baron de Haller , Tome III. La Gazette de Médecine
du 15 Septembre 1761. & la Theſe de M.
Macquart Médecin de Paris , ſur le parallèle du
litotome couvert & de la méthode de M. Thomas,
avec le litotome caché , & la méthode du Frère
Cofine &c.
SEPTEMBRE. 1762. 139
,
οιι
qu'une feule voie unique , pour toutes
les différentes manières de tirer la pierre
de la veffie par le périnée ; ſoit qu'on attaque
la veſſie par l'urétre , ou qu'on
l'attaque immédiatement par ſon corps ;
ſoit par dilatation , déchirement
par incifion , que la coupe extérieure ,
ſoit plus haute , plus baſſe ou plus ou
moins oblique ; c'eſt toujours la même
ligne , toujours le même détroit extérieurement
, entre le boyau rectum &
l'inclinaison de l'angle des os echion &
pubis ; intérieurement entre l'origine
de l'urétre & l'embouchure de l'uretére
du côté qu'on opére , que le tranchant ,
la tenette & la pierre doivent parcourir
fans aucune exception. Ainſi le lieu
d'élection dans les différentes Tailles du
périnée , n'est qu'une apparence extérieure
, & les dangers à cet égard font ,
à la fureté des manoeuvres près , les mêmes
pour toutes les différentes manières
d'opérer.
REMARQUES fur la Collection des
liquides dans la veſſie , pourfaciliter
laprétendue Taille de RAU.
Outre que la veſſie des Pierreux n'eſt
pas toujours , il s'en faut de beaucoup ,
dans le cas de pouvoir être diſtendue
140 MERCURE DE FRANCE.
par la collection d'un liquide , ſoit qu'il
y ait irritation , racorniſſement ou fiftule
; c'eſt que le poinçon qui ſert dans
le manuel de MM Foubert & Thomas ,
à diriger la lame tranchante vers la capacité
de la veſſie , n'a point lui-même
de guide ; & qu'étant poufflé au hazard ,
vers l'étroit intervalle des orifices de l'urétre
&de l'uretére ( b ) , il peut ne la
pas rencontrer , gliſſer ſur ſa ſurface ,
ou l'attaquer hors des limites préfcrites.
( c ) Il y a plus , en déterminant
l'incifion, comme M. Thomas le préſcrit,
( b ) Intervalle qui n'eſt pas ſouvent d'un pouce
dans les Adultes. Ilfaut , dit M. Keffelring , bien
de l'adreffe pour arriverau juſte dans l'eſpace quife
trouve entre les Uretéres &la Prostate , lequel eſpace
n'a pasfix lignes . Voyez la collection des Theſes
M. C. de M. le Baron de Haller , Tome III .
page 63 .
(c) S'il pouvoit êtreun moyen de rendre la
prétendue Taillede Rau pratiquable , le Manuel
de M. Cheffelden ſeroit certainement l'unique ;
parceque le doigt & la ſonde ſeroit un guide für
pour arriver à la veſſie ; mais comme il l'a ć
prouvé , ainſi que l'obſerve M. S'charpt , & les
Commiſſaires de la Taille de M. Foubert ; l'affaiſſement
des parois de la veſſie par l'écoulement
du liquide qui la distend , s'oppose aux progrés
de l'inciſion , & à l'introduction de la Tenette &c.
Ainfi comme il eſt abſolument impoffible de
pouvoir obvier à cet inconvénient , il rendra
toujours cette eſpéce de Taille impratiquable ,
quelque moyen qu'on puiffe y employer.
SEPTEMBRE. 1762. 141
immédiatement ſur l'écoulement de l'urine
le long du poinçon, dont l'extrémité
terminée en lame, précéde la lame tranchante
de 4 lignes ; l'urine peut couler
&indiquer l'inciſion avant que le tranchant
ait atteint la veſſie, &conféquemment
frayer une fauſſe route à la tenette.
(d) Le peu de champ qu'offre un
verre d'urine dans une veſſie flexible
diametralement comprimée , tant par la
pelotte , que par l'enfoncement du poinçon,&
particulièrement du poiçon de M.
Thomas , revêtu d'un gorgeret qui en
augmente fubitement le Diametre , &
n'y peut entrer qu'avec force , & dépreffion
, (e) expoſe la veſſie à être non
ſeulement percée de part en part ; mais
le champ diminuant encore par l'écoulement
du liquide qui la diſtend, le tranchant
de la lame n'y peut point acquérir
par une introduction ſuffi ante, la
progreffion néceſſaire à l'incifion . Enfin
la veſſie s'affaiffant totalement par
( d) Cette objection eſt de M. Pallas , Méde
cin de Leyde, Voyez la collection des Theſes
Médico-chirurgicales de M. le Baron de Haller
Tome I I I. page 79 .
( e) Gorgeret , eſpéce de petite Gouttière conique
, ordinairement d'acier ou d'argent , pour
conduire la tenette dans la veſſie.
142 MERCURE DE FRANCE .
l'écoulement continuel du liquide , ſes
parois rebrouſſent,fuyent devant le tranchant
, la Tenette &c. &c. Ainſi l'incifion
de la veffie & l'introduction de la
tenette dans ſa capacité , n'eſt ni plus
fùre ni plus réelle dans le manuel de
M. Thomas , que dans le manuel de
M. Foubert.
• Dans le Manuel de MM. Foubert &
Thomas , le litotome & la tenette ſont
donc toujours en riſque de ſe fourvoyer
dans le voiſinage de la veſſie ; & la
veffie de ſon côté d'être non ſeulement
percée & coupée en différens endroits ,
ainſi que l'uretere du côté qu'on opère ;
puiſqu'elle eſt attaquée au haſard , &
qu'on y porte tout à la fois , particulierement
dans le Manuel de M.Thomas,
une lame & une lame tranchante ; mais
encore d'être ſaiſie & tenaillée par la
tenette , &même déchirée , & en partie
arrachée avec la pierre , &c. Cette opération
eſt done non ſeulement très-difficile
, mais encore très - incertaine &
très - dangereuſe à tous égards ; & ne
préſente, de quelque côté qu'on la confidére
, que le caractère de réprobation.
Nous ne conteſtons cependant pas
que, malgré tous les obſtacles & les
dangers inféparables de cette opération ,
SEPTEMBRE. 1762. 143
on ait pu être ſéduit par quelques
extractions de pierre , & même par
quelques ſuccès; parce qu'il n'eſt pas
abſolument impoſſible d'entrer brufquement
dans une veſſie ample & tendue
comme un ballon , en l'enfonçant
en quelque façon ſubitement avec la
tenette , avant que le liquide qui la
diſtend , ait le temps de s'écouler ; ( f)
& qu'il n'eſt pas abſolument impoffible
non plus , à force de tâtonnement &
de repriſes , de rencontrer l'ouverture
de la veffie , de la déchirer & d'en tirer
la pierre , même avee quelque portion
de cet organe , fans que la mort s'enſuive
, parce que la nature guérit fouvent
, malgré la défectuoſité des manoeuvres.
(f ) Comment s'en tireroit-ondans les cas
de réintroduction de la Tenette ſouvent néceſ
faire , & même à un grand nombre de repriſes
, tant dans la pluralité des pierres , que pour
des fragments des pierres briſées &c .
144 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VIII.
Des raisons de préférence de la prétentendue
Taille impraticable de RAU ,
fur la fection certaine de la veſſie , par
l'urétre.
La ſection de la veſſie par l'urétre ,
eſt proprement la Taille du Frere Jacques,
àlaquelle , comme nous l'avons
déjà obſervé , Mery & les autres Litotomiſtes
de ſon parti oppoferent la ſection
de la proſtate & du ſphincter de la
veffie , comme des cauſes inévitables
& incurables d'incontinence d'urine ,
de fiſtules urinaires , &c. Aujourd'hui
c'eſt encore la Taille du Frère Jacques
qui reparoît , recouvrée & facilitée par
l'invention du litotome caché du Frère
Cofme; &ce font auſſi précisément les
mêmes procédés & les mêmes raiſons ,
qu'on met en jeu contre l'inſtallation de
cet inftrument; quoique l'expérience
journaliere les contrediſe manifeſtement.
En vain prétexte-t-on d'éviter la ſection
de la proſtate & du ſphincter de la
veffie ,
SEPTEMBRE . 1762. 145
veſſie , pour établir la ponction incertaine
du dangereux poinçon de MM.
Foubert & Thomas , par préférence à
la certitude de la ſonde cannelée , pour
diriger & conduire le tranchant juſques
dans la capacité de la veffie : car non
ſeulement la fureté & la facilité de la
taille du périnée dépendent éſſentiellement
de l'inciſion ſuffiſante de la veffie
par l'urétre , & du plancher mufculeux
& aponévrotique qui ferment le baffin ;
mais encore l'aiſance & le ſuccès de
cette opération dépendent particulierement
de la ſection de la proſtate & du
ſphincter de la veffie , parce qu'il ne
peut abſolument pas être de chemin aufli
für pour arriver à la veffie , que la voie
naturelle des urines , ni de moyen aufli
ſpécifique pour en tirer la pierre fans
violence , que l'inciſion ſuffiſante ; &
que par l'inciſion de la proſtate & du
ſphincter , non ſeulement on facilite
l'entrée de la tenette & l'iſſue de la
pierre , on léve encore l'obstacle qu'ils
oppofoient à l'excrétion des urines par
l'urétre , & la plaie de la veſſie n'éprou
ve pour lors de ce fluide, aucuneffort qui
puiffe s'oppoſer à ſa réunion .
Dans l'incifion de la veſſie par l'urétre
, non ſeulement l'orifice concourt
G
146 MERCURE DE FRANCE.
avec la plaie à l'iſſue de la pierre , mais
la plaie de la veſſie n'ayant qu'un angle ,
& le progrès de la cicatrice partant de
cet angle unique, les fibres du ſphincter,
coupées ne recouvrent leur point d'appui
réciproque , que par la terminaiſon
de cette cicatrice à l'orifice , lequel reprend
pour lors ſa premiere forme ; &
les urines ſe trouvent ainſi peu-à-peu
progreſſivement refferrées à leur iſſue
naturelle , où comme plaie ſimple (dans
l'inciſion ſuffiſante , ) la réunion ſe fait
quelquefois fubitement , ſans ſupuration
&fans que le cours des urines y mette
oppofition .
Si l'incontinence d'urine ou la fiſtule
urinaire fuccédent quelquefois dans
l'homme à l'inciſion de la veffie par
l'urètre , c'eſt bien moins l'effet de la
ſection de la proſtate & du ſpinter , que
de quelqu'altération particuliere , ou de
la contufion , & de la dilacération inévitables
, quelque parti que l'on prenne
dans l'extraction des pierres , tout à la
fois très-irrégulieres , & d'un volume
confidérable , parce que l'ouverture de
l'angle des os pubis , par laquelle la
pierre doit inévitablement paſſer , ne
prête point , au moins dans les adultes.
Il n'en est donc pas de la prétendue
SEPTEMBRE. 1762. 147
Taille de Rau , comme de l'incifion de
la veffie par l'urètre ; en attaquant la
veffie immédiatement par ſon corps ,
on eſt non ſeulement privé de la ſureté
& de la facilité que procure la voie naturelle
des urines ; mais en ſuppoſant
cette opération praticable , l'intégrité
ménagée de la proſtate & du ſphincter
de la veſſie , s'oppoſant à l'iſſue des
urines par l'urètre , la plaie en éprouveroit
pour lors tout l'effort , & ne fe
conſolideroit qu'avec peine ; & de- là
bien réellement , ainſi que l'a éprouvé
Cheffelden , l'infiltration , la fiſtule urinaire
, &c .
ARTICLE IX.
Dela reſſource du manuelde MM. Fou-
BERT & THOMAS , dans les embarras
du canal de l'urétre.
QUANT à l'avantage particulier
qu'on attribue au manuel de MM. Foubert
& Thomas , de n'avoir pas besoin
de catheter , ( g ) que l'Académie Royale
( g ) Catheter , Sonde d'acier courbe , & cannellée
ſur la convexité de ſa courbure , & qu'on
introduit par l'urétre dans la veſſie , pour diri
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
de Chirurgie publie comme une refſource
qui a enrichi l'Art , dans les cas
d'embaras du canal de l'urétre , qui
mettent un obſtacle abſolu à l'introduction
de la fonde dans la veffie ; ( h )
ce n'eſt qu'une propriété ſpécieuſe , qui
ne ſçauroit foutenir l'examen. En effet ,
ſi l'on ne peut pas fonder la veffie ,
quelle certitude aura- t- on de l'exiſtence
de la pierre ? Taillera-t-on le malade fur
des ſignes équivoques , & par une manoeuvre
toute auſſi incertaine , & au
moins auſſi dangereuse que la maladie
même ?
Outre que les malades qu'on ne peut
abfolument pas fonder font en petit
nombre , & que leurs maladies ne font
pas toujours du reffort de la litotomie ,
c'eſt que la veſſie des pierreux eſt ,
comme nous l'avons déjà obſervé , fouvent
dans le cas de ne pouvoir pas être
ſuffisamment diſtendue, par la collection
d'un liquide , ainſi que l'exécution de
cette opération l'exige. De plus , l'obſtacle
, dans le cas de pierre , vient fouvent
de ce qu'elle eſt engagée à l'ori
ger & conduire le litotome dans l'opération
de la Taille.
( h ) Rapport des expériences de l'Académie
Royale de Chirurgie ſur la Taille , deja cité.
1
SEPTEMBRE. 1762. 149
fice , dans l'origine de l'urètre , hors
l'atteinte de cette opération .
En conciliant toutes ces confidérations
; ſçavoir , l'incertitude de l'exittence
de la pierre , l'incertitude & les dangers
de l'opération même , avec la déduction
des cas de rétention d'urine ,
qui ne font pas du reffort de la litotomie
, & conféquemment , où cette
opération feroit bien plus qu'inutile ,
des pierres engagées dans l'origine de
l'urétré , hors l'atteinte de cette opération
: enfin des cas où elle ſeroit impraticable
faute de pouvoir diſtendre
la veſſie par la collection d'un liquide
&c. &c. On fera non ſeulement convaincu
de la futilité d'une telle reffouce
, dans les cas d'obſtacles à l'introduction
de la fonde dans la veſſie ;
mais encore qu'on feroit toujours en
riſque de faire inutilement plufieurs
opérations très-dangereuſes ,&de facrifier
beaucoup de malades , dans l'efpoir
de quelques ſuccès : ne ſeroit-ce
pas là le cas du reméde pire que le mal ?
Dans les cas d'obſtacle à l'introduction
du cathéter dans la veſſie , l'inciſion
de l'hipogaſtre ( i ) ſeroit infiniment
( i ) Hipogastre, région inférieure du bas ventre
que l'on inciſe immédiatement au-deſſus du Pu
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
plus fùre & moins dangereuſe que la
ponction du perinée , pour y porter le
tranchant& la tenette , & cette opération
feroit au moins une reſſource
réelle dans les cas ou la veffie feroit
également ſuſceptible de dilatation par
la collection d'un liquide&c. Mais pourquoi
faire valoir aujourd'hui des moyens
auſſi incertains & auſſi inſuffifans , pendant
que depuis l'invention du litotome
caché, il ne s'est encore préſenté à cet
égard aucun cas invincible ; & qu'il
y a quantité d'exemples des plus frappans
des ſuccès de cet admirable Inſtrument
, dans différens cas d'obſtacle à
l'introduction du cathéter , juſques dans
la capacité de la veſſie. Si le cathéter eft
arrêté à l'orifice de la veſſie , par la préfence
de la pierre , il ſuffit d'ouvrir
l'urétre à l'ordinaire ſur ſa cannelure ;
ie Litotome caché eſt conſtruit de façon
à pouvoir être inſinué ſans danger ,
entre le bord de l'orifice & la pierre ,
il peut également être introduit par la
bis , pour ouvrir la veſſie par le ſommet , & en
tirer la pierre c'eſt ce qu'on appelle haut appareil
de Franco . Cette opération exige également
que la précédente , dans l'homme , la diſtentionde
la veſſie par la collection d'un liquide ,
cequi la rendroit le plus ſouvent impraticable.
SEPTEMBRE. 1762. 151
plus médiocre dilatation d'une fiftule
urinaire , dans le canal de l'urètre , &
& dans la capacité de la veſſie , ſervir
lui-même à la perquifition de la pierre .
Enfin le Litotome caché n'éxige point
de difpofition particuliere de la veffie ;
il ne fraye point de route au hafard ,
& il n'opère qu'après avoir convaincu
de l'éxiſtence de la pierre.
CONCLUSION.
Nous laiſſons préſentement aux Lecteurs
à juger s'il eſt réellement une Taille
de Rau , & fi le manuel de M. Thomas
est bien véritablement comme le
public la Gazette de Médecine : Celle
de toutes les méthodes de tailler , inventeés
jusqu'ici , qui réunit le plus
d'avantages , & qui est la moins fujette
à inconvéniens. Si comme le pu--
blie auffi le Journal economique ,
(Mai 1757.) L'instrument qu'on peut
manier le plus fûrement , & qui est le
plus facile à conduire , & qui guide avec
certitude la main dans un endroit où la
vue ne peut pénétrer , cet Instrument
eft le Litotome couvert de M. Thomas.
La méthode latérale nouvelle éxécutée
avec cet Instrument est la moins périlleuſe
, la plus prompte , & la moins
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
douloureuse : nous avons víû plusieurs
perſonnes taillées par cet Instrument;
elles avoient été promptement délivrées
de la pierre , elles n'avoient effuyées
aucun accident pendant ni après l'opération
, & la playe perfaitement cicatrifée.
L'expérience confirme donc ici
les avantages d'une chose que la feule
inspectionfaisoit déja préfumer très-utille
&c. Enfin l'Académie Royale de Chirurgie
affure dans le rapport de ſes expériences
fur la Litotomie ; que lafacilité
de l'extraction des pierres les plus
confidérables , eftfrapante , & féduit en
faveur de cette opération ; qu'elle a eu
des fuccès brillans ſous les yeux de
M. Senac, premier Médecin du Roi ( k )
& que M. de la Martiniere , premier
Chirurgien du Poi qui a afſſiſté à toutes
les opérations qui ont été faites du vivant
par M. Thomas , en porte le jugement
le plus avantageux. &c. Voyez
Lecteur , redoublez d'attention , & découvrez
la vérité ſi vous le pouvez ;
entre ces éloges , & nos raiſons. ( 1 )
( k ) Quelqu'un aſſure dans un Ecrit , que M.
Sénacn'a point aſſiſté aux Tailles de M. Thomas .
( 1 ) Il ne manque à ces éloges que la liſte des
Taillés , avec ia date & les lieux où ils ont été
opérés , ainſi que leurs noms ,qualités &demeuSEPTEMBRE.
1762. 153
,
Pour vous ouvrir la voie , nous vous
obſerverons ſeulement que les Auteurs
des ces éloges décrient avec la même
énergie la méthode de tailler & le
Litotome caché du Frère Coſme , adoptée
aujourd'hui partout , juſques dans
les Hôpitaux de Paris , par les Membres
mêmes de l'Académie de Chirurgie.
ARTS AGRÉABLES .
PEINTURE.
LE concours nombreux des Savans
&des Curieux qui ont aſſiſté à la Séance
publique de l'Académie Royale de
Chirurgie le 22 Avril de cette année ,
a vu avec plaifir deux Tableaux qui
avoient été placés dans la Salle de l'Afſemblée
quelques jours auparavant. S'ils
ont eu la fatisfaction d'entendre de ſçavans
Mémoires ( dont nous avons rendu
compte dans le premier Volume duMercure
de Juillet ) qui tendent au progrès
res. Il y manque encore la liſte des Chiturgiens
qui ont adopté les manoeuvres de MM, Foubert
&Thomas. Ces deux Articles prouveroient certainement
plus , que tous les êloges poſſibles.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
de l'Art , au bien de l'humanité, & qui,
fervent à faire connoître de plus en plus
d'une maniere avantageuſe , l'utilité de
cette Académie; ils n'ont pas paru moins
flatés d'y trouver le portrait de l'illuſtre
Bienfaicteur de cette Compagnie & un
pendant allégorique dont l'idée a été
fournie par le génie & par la reconnoiffance.
L'Académie toujours occupée de ſes
travaux , avoit toujours préſente , dans
chacun de ſes Membres , la Mémoire de
M. de la Peyronie ; il lui manquoit cependant
le portrait de ce Grand-Maître
, de ce Reſtaurateur de l'Art , & elle
s'étoit occupée ſouvent du ſoin de fatisfaire
à ſes deſirs ſur ce point , lorfqu'elle
a été prévenue par un de ſes
Membres , qui plein d'un attachement
&d'une reconnoiffance particulière n'a
rien ménagé pour la décoration & la dignité
du ſujet qu'il offre à la Compagnie.
Sa générosité trop modeſte n'a
pas permis qu'on le nommât ; mais il
faut eſpérer que la reconnoiſſance trahira
le fecret & fera reconnoître celui qui
a déja fait décorer l'Amphithéâtre des
Ecoles de Chirurgie d'un monumen de
marbre & de bronze élevé à la Mémoire
de M. de la Peyronie. Un Amateur ,
SEPTEMBRE. 1702. 155
zélé des Beaux-Arts a bien voulu diriger
l'ordonnance de cette décoration.
Deux Tableaux ovales , encadrés de
bordures élégantes , & placés avantageuſement,
préſentent du côté droit le
portrait de grandeur naturelle de M.
de la Peyronie , peint par M. Rigaud.
On le voit aſſis vis-à-vis d'un Bureau,tenant
de la main gauche le premier Volume
des Mémoires de l'Académie &
ayant devant lui d'autres Ouvrages auxquels
il a eu part. * Le pendant Allégorique
peint par M. Pouffin Eléve de l'Adémie
Royale de Peinture & de Sculpture
, eſt du côté gauche ; il repréſenteMinerve,
le Symbole de tous les Arts ,
duGénie & des Talens , qui regarde M.
de la Peyronie. Elle a la main appuiée
ſur un bouclier , où eft repréſenté Apollon
chaſſé du Ciel ,& qui par l'image
d'un Jardinier qui émonde , greffe &
ôte la ſuperficie d'un arbre avec ces mots,
Apollini opifero , fait alluſion à la Chirurgie
que M. de la Peyronie a illuſtrée
par ſes Talens & par fes Bienfaits.
Le Collége des Chirurgiens de Paris ,
pénétré de reconnoiffance pour fon
* Une robe & une fourrure jettés négligemment
derrière lui ſur le fauteuil où il eſt aſſis ,
déſignent la qualité de Docteur en Médecine.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE .
Bienfaicteur , a fait graver le portrait par
M. Daulle , Graveur du Roi , & a mis
au bas cetre Inſcription ſimple & noble :
Francifcus DE LA PEYRONIE, Ludovici
XV Regis Chriftianiſſimi Chirurgus primarius
, Regiorum Medicorum Confilii
Socius , Academiæ Regiæ Chirurgicæ
Præfes Munificentiffimus .
SCULPTURE.
É SSAI historique fur la mort de M
BOUCHARDON , Sculpteur de S. M.
& Profeffeur enfon Académie Royale
de Peinture & de Sculpture.
L'INTÉRÊT que vous prenez , Monfieur
, au deſtin & à la gloire des grands
Artiſtes , ne me permet pas de vous laiffer
ignorer la mort d'un des plus célébres
Sculpteurs du fiécle & les fincères
regrets de toutes les perſonnes que fon
mérite lui avoit attachées.
Bouchardon n'eſt plus. Je n'entreprendrai
point de faire fon éloge. La
vérité peut devenir ſuſpecte dans la bouche
de l'amitié ; d'ailleurs je dois cette
réſerve à l'illuſtre Amateur , ( a ) chargé
(a) M. le Comte de Caylus.
SEPTEMBRE. 1762. 157
de faire l'hiſtoire de ſes moeurs & de ſes
talens. Eh ! que pourrois-je vous en apprendre
? L'intimité , qui vous a longtemps
unis , la connoiffance , que vous
avez priſe par vous même des progrès
de fon génie & du ſuccès de ſes Ouvrages
, vous ont ſuffiſament inſtruit de
tout ce qui concerne les qualités de fon
coeur & de fon eſprit.
Une vertu ſans éclat , mais vraie , une
fermeté ſans politique , mais honnête ,
formerent juſqu'à ſes derniers inftans
le caractère de ſon âme. Un zéle infatigable
, le plus ardent amour pour tout
ce qui concouroit à la perfection de fon
Art , furent les refforts qui animerent
fes études & fes travaux.
Après un ſéjour conſidérable a Rome
où il fit un honneur infini à la Nation
par la ſublinité de ſes talens , nous le
vimes tranſporter dans nos climats ce
goût févère & noble , fimple & majeftueux
, agréable & impoſant , qui lui
fit des critiques de tous ceux , qui ne
goûtoient pas ſa maniere. Nousle vimes
lutter contre leprejugé dominant, foutenir
avec courage & avec conſtance le
ſyſtême & les loix du vrai beau , qui
conftituoient le caractère diſtinctif de
ſes ouvrages.
158 MERCURE DE FRANCE .
Son génie , élevé dans les principes du
Grand, imprima dans toutes ſes productions
les beautés mâles & auſtères de
l'Antique , qu'il prit toujours ſoin d'égayer
par les graces de la Nature.
La fécondité , la noble fingularité des
inventions , la grandeur des idées , combinée
avec la plus naïve fimplicité , éclatent
dans tous les monumens que fon
ciſeau mit aujour . Il y afſocia non-feulement
les parties éſſentielles de fonArt,
mais encore celles qui pour n'y être que
relatives concourent néceſſairement à
l'harmonie du tout- enſemble.
Les divers genres de bas-reliefs , les
caractéres variés des figures de tout âge
& de tout ſexe , le ſçavant contraſte des
groupes y font quelquefois réunis avec
les riches ordonnances & les ornemens
précieux de la noble Architecture . Diſons
tout: le Poëte , le Peintre même
femble briller de concert avec l'Architecte
& le Sculpteur dans les ouvrages
de Bouchardon. Les yeux bien organiſés
y decouvrent le moëlleux , l'harmonie
, le coloris , les nuances du Naturel
. L'eſprit impartial y dévoile l'enthouſiaſme
, la juſteſſe , l'élévation , le ſentiment
du vrai. Le Sculpteur y admire les
beautés , les principes lumineux de fon
SEPTEMBRE. 1762. 159
Art , & l'Architecte les plans ingénieux ,
les belles formes , les riches proportions
adroitement adaptés aux figures & aux
divers objets , qui font portion de l'Edifice.
Tels Michel-Ange & Pujet étonnerent
leurs Admirateurs par la ſçavante
réunion des Talents divers , que ces
grands Maîtres eurent l'art de perfectionner
!
C'eſt par la netteté , l'énergie , la précifion
de ſon ciſeau , que Bouchardon
prêta au marbre & au bronze la vie &
le ſentiment. Il puiſa cette magie de
l'Art dans les Ouvrages des fameux
Sculpteurs de Rome & de la Gréce. Il
ne fit que les égaler par la nobleſſe &
les graces de fon ébauchoir ; mais il les
furpaſſa par la fierté de ſon crayon.
QuelArtiſte ſe ſignala jamais comme lui
par la fineſſe , l'expreffion & la profondeur
dans la ſcience du deſſein ? Les
portefeuilles , les cabinets des Curieux
de toutes lesNations en rendent témoignage.
J'ajoute : Combien de Monumens
, projettés à Rome , ou exécutés à
Paris , annonceront à nos derniers neveux
, par l'organe de notre Artiſte, que
le Siécle de LOUIS LE BIEN - AIMÉ a
produit des Sculpteurs auſſi célébres
que ceux qu'on admira ſous le Regne de
LOUIS-LE-GRAND !
,
160 MERCURE DE FRANCE.
Quelque évidente qu'en ſoit la preuve
dans la plus grande partie des productions
de Bouchardon , on ne ſçauroit
diſconvenir qu'il n'en ait mis au jour ,
qui dépoſent moins victorieuſement en
faveur de fa gloire. N'en ſoyons point
étonnés : les plus grans Maîtres ont eu
le même fort. Ils font ſouvent forcés de
confier à des mains étrangères les travaux
qu'il leur eſt impoſſible d'exécuter.
Jugeons du mérite des Artiſtes par les
chefs-d'oeuvre qui leur ont valu pendant
leur vie la haute réputation dont
on ne jouit guères qu'après la mort.
,
ne
La conſidération dont Bouehardon fut
toujours honoré par ſes propres Confrères
, par d'illuftres Amateurs , par le
généreux Miniſtre des Arts par les
Grands , par les Souverains même
pouvoit être portée à un plus haut degré.
Leur eſtime , leur amitié même en
furentle témoignage ; les diſtinctions, les
récompenfes en ont été le fruit. Chéri ,
révéré de toutes les perſonnes de goût ,
il fut chargé des Ouvrages les plus honorables
& les plus flatteurs. Pouvoit-il
ſuffire à tous les travaux importans qui
lui étoient propoſés ? Combien n'en facrifia-
t-il pas à celui qui devoit combler
ſon ambition , ſon bonheur , ſa fortune,
SEPTEMBRE. 1762. 161
ſa gloire& qui est devenu l'époque du
terme de ſes jours ?
Brillante entrepriſe qui conſtate la
haute idée que la Ville de Paris avoit
de ſes rares talens , Monument célébre
, qui en éternifant la reconnoiſſance
publique , immortaliſe un Artiſte fameux
! Avec quel ſuccès n'euffiez-vous
pas été conduit au dernier période de
la perfection , fi le deſtin jaloux n'eût
point fitôt arraché le ciſeau des mains
de Bouchardon , pour lui ravir une partie
de ſagloire ?
Je me trompe : c'eſt pour relever l'éclat
de cette gloire ſi méritée , que la
Parque s'eſt hatée de trancher le fil de
ſes jours . L'Artiſte intrépide prévoit le
coup ; il ne ſçauroit le détourner ; mais
il s'y prépare par une ſoumiſſion refpectueuſe
aux decrets de la Providence. Il
met au rang des devoirs du Chrétien, celui
de remplir avec honneur tous ſes engagemens.
Il les couronne par le trait
d'une équité judicieuſe & d'un louable
fang-froid. Il ſe nomme un fucceffeur ,
non pour hériter de ſa fortune , mais
pour partager fa gloire. Le choiſira-t-il
par des motifs de condeſcendance ou
d'amitié ? Sa délicateſſe ſe méfie des préjugés
de l'affection ; il ne confulte que
162 MERCURE DE FRANCE.
l'intérêt de l'ouvrage ; & fon choix,balancé
entre pluſieurs de ſes habiles Confrères
, ſe détermine en faveur de celui
qu'il eſtime le plus capable d'entrer dans
ſa manière , dans ſon ſtyle , dans ſon ef
prit & dans ſon goût.
Une lettre adreſſée à M. le Prévôt des
Marchands apprend à MM. les Chefs du
Bureau , à la Nation , à l'Univers , que
M. Pigalle , Sculpteur du Roi & Profefſeur
en ſon Académie Royale de
Peinture & de Sculpture , eſt celui que
Bouchardon choifit , pour conduire avec
fuccès & à la plus haute perfection,l'ouvrage
dont la Capitale l'avoit chargé.
Quelle plus brillante distinction peut
flatter un Confrère déja célébre ? Il en
va goûter bientôt les fruits. ( b ) Bien-
(b) La Ville de Reims , pour qui M. Pigalle
fait un Ouvrage en l'honneur du Roi , charmée
d'apprendre le choix qui a été fait de cet habile
Artiſte , pour achever le Monument de la Ville
de Paris , lui a écrit à ce ſujet une lettre très-polie,
qui finit en ces termes : Cet événement est trop
flatteur , Monfieur , pour quele Corps de Ville ne
vous en félicite pas & ne vous marque dans cette
circonstance , tous les ſentimens d'eſtime & de confidération
avec lesquels noussommes très-parfaitement
, Monfieur , vos très-humbles &c. les Lieutenans
, Gens du Conseil & Echevins de la Villede
Reims . Le 6 Août 1762 .
SEPTEMBRE. 1762. 163
tôt les reſpectables Echevins lui annoncent
par une députation , la glorieuſe
préférence , & lui expédient un double
de l'Acte que Bouchardon avoit fait en
ſa faveur.
Jugez , Monfieur , par la copie de
cette lettre que je vous communique ,
ſi elle n'eſt pas également honorable à
l'Humanité , aux Talens , aux Artiſtes ,
& aux Peres de la Patrie , qui en réalifent
la teneur avec une exactitude ſcrupuleuſe.
Cette attention manifeſte leur
amour pour la justice , leur goût pour
les Arts& leur eſtime pour le Sculpteur
célébre qu'ils ont honoré juſqu'au tombeau
. ( c)
COPIE de la Lettre adreſſée à M. le
Prévôt des Marchands , par M.
BOUCHARDON.
>> L'ouvrage important que j'ai entre-
» pris pour la Ville de Paris , & que
» j'ai actuellement entre les mains , ne
>> ceſſe de m'occuper , même dans l'état
>> de ſouffrance & d'infirmité auquel
>> m'ont réduit des travaux , peut-être
>> au-deſſus de mes forces ; plus j'appro-
:
( c ) MM. les Echevins de la Villede Paris ont
aſſiſté au Convoi de M. Bouchardon.
164 MERCURE DE FRANCE.
>> che du terme où il plaira à Dieu de
> m'appeller à lui , plus cet Ouvrage -
» me devient cher & me fait penſer
>> aux moyens de lui donner ſon en-
>> tiere perfection. Suppoſé que lors de
» mondécès il ne fût pas tout-à-fait ter-
» miné ; dans ce cas, je ſupplie très-
» humblement M. le Prevôt des Mar-
>> chands , & MM. du Bureau de la
» Ville de Paris , de vouloir bien per-
» mettre que je leur préſente M. Pigalle ,
» Sculpteur du Roi & Profeffeur de fon
» Académie Royale de Peinture & de
» Sculpture , dont l'habileté eſt ſuffi-
>> ſamment connue ; & je les prie de
>> l'admettre & d'agréer le choix que
>> je fais de lui pour l'achèvement de
>> mon Ouvrage. Afſuré que je ſuis de
>> ſa grande capacité & de l'accord de
>> ſa maniere avec la mienne ; j'eſpere
>> que ces Meſſieurs ne me refuſeront
>> pas cette derniere marque de leur
>> confiance : je la leur demande ſans au-
>> cune vue d'intérêt & avec l'inſtance de
>>quelqu'un qui eſt auſſi véritablement
>>jaloux de ſa réputation , qu'il l'eſt de
» l'Ouvrage même ; & je compte affez
" ſur l'amitié de mon cher & illuftre
>> Confrère , pour ofer me promettre
» qu'il fera pour moi ce qu'en pareil cas
SEPTEMBRE. 1762. 165
و
>> il ne doit pas douter que je n'euſſe fait
pour lui , s'il m'en avoit jugé digne ;
>>qu'il ſe chargera volontiers de ter
>> miner ce qui ſe trouvera manquer à
> mon Ouvrage au jour de mon décès:
» Je lui en réitére ma priere & je
>> ſouhaite , s'il s'y rend ainſi que je
>> l'eſpere , qu'il s'entende ſur cela avec
>> mes Héritiers , & que les modéles &
>> deſſeins que j'ai déjà préparés pour
>> cette fin d'Ouvrage , & qu'il eſtime-
›› ra lui être néceſſaires, lui ſoient re-
» mis , ſous le bon plaifir de la Ville ,
>> afin qu'il puiſſe mieux juger de mes
>> intentions , & en les rempliſſant au-
>> tant qu'il le jugera à propos , qu'il
>> travaille pour ma gloire & pour la
>> fienne. Car quoique je fois très-con-
>>> vaincu qu'il ne ſeroit pas difficile de
>> faire mieux , je crois devoir déclarer
>> que dans l'état où j'ai amené l'ouvrage
» il feroit dangereux d'y rien changer
>> tant par rapport à l'ordonnance géné-
>>rale, que pour la difpofition de chaque
>> figure.Aufſi eſt-ce par cette confidéra-
>> tion & parce que je connois le goût &
➤ la façon d'opérer de M. Pigalle , que
>> j'ai principalement jetté les yeux fur lui;
» & que fans vouloir faire tort à aucun
>> de mes Confrères , dont je reſpecte
166 MERCURE DE FRANCE .
» les Talens , j'oſe aſſurer de la réuffi-
» te de l'Ouvrage de la Ville , dumo-
>> ment que la conduite lui en aura été
>> confiée. Au Roule , le 24 Juin 1762 .
» Signé , BOUCHARDON .
Avouons-le , Monfieur , il n'eſt point
de trait dans l'Hiſtoire des Artiſtes anciens
& modernes les plus célébres, qui
mérite autant notre admiration . S'illuftrer
ſoi-même eſt dans l'ordre de la nature;
illuftrer ſes rivaux eſt le chef-d'oeuvre
de la générofité. Si Bouchardon fut
reſpectable par la fublimité deſes talens,
pendant le cours de ſa vie , il devient
bien plus reſpectable encore par la nobleſſe
de ſes ſentimens à l'heure de la
mort. Il acquiert de nouveaux droits à
l'immortalité , en nous convainquant ,
par un procédé , peut-être unique , que
la véritable vertu ne ſe démentjamais.
Je ſuis , Monfieur , &c .
DANDRÉ BARDON .
A Paris , ce 3 Août 1762 .
SEPTEMBRE. 1762. 167
GRAVURE.
LE fieur Maillard , Marchand d'Eftampes
, rue S. Jacques , près des Mathurins
, continue de débiter divers Emblémes
, Fables , Deviſes , Cadrans ,
Bouquets & Etrennes , fur desſujets de
piété , de morale & autres , le toutgravé&
proprement enluminé. Il vend actuellement
quatre Bouquets pour la S.
Laurent , l'Assomption , la S. Louis &
la S. Augustin , compoſés chacun d'une
vignette enluminée,relative à chaque
fête , avec des vers au bas , refſource
très - commode pour les perſonnes qui
n'ont pas le talent ou le loiſir d'en compoſer.
On trouve auſſi chez lui un affortiment
d'Ouvrages en caractères , avec
des deſſeins & des vignettes pour peindre
les meubles , les habillemens&c.
Son épouſe montre aux Dames à ſe
ſervir de ces mêmes Ouvrages ſoit à la
broſſe , ſoit au pinceau. Sa demeure eſt
toujours rue S. Jacques , chez M. de
Lambert , Avocat , proche les Mathurins.
Les Perſonnes qui lui écriront font
priées d'affranchir leurs lettres. :
Le ſieur LEMAIRE , Graveur , vient
168 MERCURE DE FRANCE.
de faire paroître deux nouveaux Cahiers
de fon ouvrage intitulé , Traits de l'Hiftoire
Univerſelle , facrée & profane :
ſçavoir le 1º. Cahier du 4. Tome de
l'Histoire Sacrée , nº. 15. compoſé de
19 ſujets , & les 19 premiers ſujets du
26. Tome de l'Hiſtoite Poëtique , nº . 7 .
Cet Ouvrage , qui n'avoit d'abord été
exécutéqu'au fimple trait , a acquis depuis
des degrés de perfection , qui ne
peuvent que s'accroître ſous la direction
du célébre M. Lebas , Graveur du Roi.
A l'égard des Textes qui font au bas de
chaque Eftampe , M. de Querlon s'étant
chargé de ce travail , on doit être perfuadé
& de la juſteſſe du choix & de la
fidélité de la traduction. On continue
de ſouſcrire chez les Libraires indiqués
dans le Profpectus ; & chez le fieur Lemaire
, aquellement rue S. André , la
porte cochère vis - à - vis la rue Gillecoeur
, au troifiéme. Les deux parties ,
formant 240 Estampes , coutent 36 liv .
par an aux Soufcripteurs , & 48 liv. à
ceux qui n'ont point foufcrit.
On trouve chez le ſieur GAUTIER ,
rue & Cloître S. Honoré , une nouvelle
Carte de la France , analyſée par Gouvernemens
, Parlemens , Généralités &
ArcheSEPTEMBRE.
1762. 169
Archevêchés. Par M. Brion , Ingénieur
Géographe.
Cette Carte paroîtra différente de bien
d'autres , en ce que ſurtout on s'eſt écarté
de l'uſagé affez général, d'entaffer pofition
fur poſitions , & de ne laiffer aucun
endroit élagué. L'objet éſſentiel ici
a été de ne repréſenter que les lieux remarquables
, ſoit par toute autre qualification
encore que celles qu'annonce
le titre , ſoit par leur commerce & leurs
productions.
Le ſieur LATTRÉ , Graveur , rue S.
Jacques , au coin de la rue de la Parcheminerie
, à la Ville de Bordeaux ,
vient de publier une nouvelle Carte de
Portugal , en deux moyennes feuilles
qui ſe vendent enſemble quarante fols.
Cette Carte a été dreffée ſur quantité de
morceaux Topographiques levés ſur lës
lieux , & particulierement ſur les Opérations
Géométriques de Dom Vasquez
de Coquela. M. Rizzi Zannoni , Auteur
de cette Carte,en a dreſſé le canaveas de
projection d'après une théorie dont il
rendra compte dans une analyſe.LesObſervations
Aſtronomiques faites dans le
Royaume d'Algarve par M. Godin , de
l'Académie des Sciences de Paris , celles
H
;
170 MERCURE DE FRANCE.
qui ont été faites en différentes parties du
Portugal par les PP. Capaffo & Lacerda
Jéſuites , ont fixé ſur ſa Carte les points
principaux. Des Cartes Maritimes , conftruites
par des Pilotes Anglois, ont donné
legiſſement& la configurationdes Côtes
très-différentes que dans les Cartes qui
ont précédé celle-ci.
La Carte que nous annonçons n'eſt
que le commencement d'un Ouvrage
plus conſidérable d'une Eſpagne en douze
feuilles , qui ne tardera pas à paroître
avec une Analyſe dans laquelle l'Auteur
donnera le détail de ſes Opérations.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
ΟN a continué , avec la fatisfaction
du Public ,le Spectacle de Fragmens
dont nous avons rendu compte dans le
dernier Mercure. *
* M. Veftris a repris dès le commencement
d'Août, ſon Entrée dans la belle Chaconne des Sauvages;
ce qui a fait très-grandplaiſir. Excellent
SEPTEMBRE. 1762. 171
On donnera , le 7 du préſent mois ,
Acis & Galatée. Nous parlerons de cette
repriſe dansle volume prochain .
COMÉDIE FRANÇOISE,
LE 29 Juillet on a remis au Théâtre
Cinna.
On doit aux Acteurs de notre temps
&. particulièrement au Talent de Mlle
Clairon , d'avoir renouvellé parmi nous
le Grand Corneille. La remiſe d'une de
ſes Tragédies , éxcite aujourd'hui autant
de curiofité & d'empreſſement qu'une
nouveauté longtemps annoncée , impatiemment
attendue , & dont le fuccès
eſt toujours incertain. Plus les
beautés des chef-d'oeuvres de notre
dans toutes les choſes qu'il éxécure , il eſt admirable
dans cette Entrée. Le caractère de cette
Muſique célébre ſemble ajouter encore à la nobleſſe
& aux grâces du Danſeur. Mlle Allard,qui
acquiert tous les jours de nouvelles perfections , a
ſervi dans cetOpéra avec la plus grande éxactitude.
On convient généralement à préſent , que
lePas de Polonnois n'avoit jamais été rendu, comme
il doit l'être , que par M. Dauberval & Mile
Peflin qui ont danſé auſſi très-éxactement .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre ſont connues , plus les Spectateurs
font difficiles ſur la maniére de
les rendre ; ainſi dans le concours
qu'elles attirent à préſent & dans les fuffrages
unanimes qu'elles réuniffent , les
Acteurs ont une part très-honorable.
On connoît trop les Talens de M. le
Kain , pour douter de leur effet dans
le rôle de Çinna. M. Molé rend celui
de Maxime avec chaleur , & en même
temps , avec un détailde raiſonnement
qu'il ne doit qu'à ſa propre intelligence
, & que l'on fent bien n'être emprunté
d'aucun modéle. Augufte ne
peut être mieux repréſenté que par M.
Brifart pour remplir l'idée que nous
en avons & produire tout l'intérêt que.
l'Auteur a voulu mettre dans ce grand.
caractére. Mlle Clairon , toujours admirée
& chaque jour plus admirable ,
ſçu ajouter, pour ainſi dire, au génie de
Corneille dans le rôle d'Emilie. Ne pou
vant donner l'idée de tout ce qu'exprime
cette excellente Actrice , nous rapporterons
un ſeul trait de fon jeu qui a frappé
tous les Spectateurs ; c'eſt le geſte
par lequel elle interrompt Maxime ,
avant que de prendre la parole fur lui ,
lorſqu'Emilie prévoit tout ce qu'il va
dire & qu'elle ne veut pas entendre.
a
SEPTEMBRE . 1762. 173
Ce geſte ſi ſimple , eft ce qu'on peut appeller
le fublime en action;d'autant qu'il
eſt d'unejuſteſſe & d'une vérité qui ne
permettent pas de croire qu'on puiffe
jouer autrement , quoiqu'il ne fût venu
à perſonne , juſquà ce moment , de le
defirer dans le jeu de ce rôle. ( a )
Les repréſentations de Cinna , qui attiroient
autant de Spectateurs qu'il eſt
poffible d'en raffembler dans cette faifon
, ont été interrompues , après la
cinquiéme , par l'indiſpoſition de Mlle
Clairon.
( a) Les éloges réitérés que nous faiſons de
certains Sujets diftingués ſur la Scène , ou ceux
que nous donnons quelquefois , comme motifs
d'encouragemens , doivent paroîtrefaftidieux à
ceux qui n'ont ni les moyens ni les occaſions
d'en mériter dans quelque genre que ce ſoit.
Mais ceux que ces éloges bleſſent davantage, font,
à lahonte de l'eſprit humain , les Auteurs dramatiques
qui n'ont pu obtenir des ſuffrages foutenus
au Théâtre. Cependant , comme le Public
renouvelle à chaque occaſion , par ſes applaudiffemens&
par ſes éloges , le prix dont il croit devoir
payer le nouveau plaifir que lui donnent des
talens qu'il applaudit depuis longtemps , & qu'il
encourage ceux qui cherchent à obtenir ſes ſuffrages;
ſa conduite, à cet égard, fera notre loi plutôt
que l'humeur de certains Particuliers.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
:
Le 1 Août on a remis le Curieux impertinent,
Comédie de M. Nericault Deftouches.
Mile Dangeville étant tombée
malade après la premiere répréſentation
, Mlle Bellecourt fut obligée de la
remplacer à la ſeconde , dans le rôle
de Soubrette ; elle y fut applaudie avec
juſtice; & elle a continué ce rôle avec
agrément. La Piéce a été très-bien jouée,
en général ; M. Bellecourt n'a épargné
aucuns foins pour faire valoir le principal
rôle dont il étoit chargé. Malgré
toutes ces attentions , qui rendent à la
vérité plus ſenſibles aujourd'hui les beautés
dont font remplies prèſque toutes les
Piéces de M. Destouches , il faut con- .
venir cependant que les mêmes caufes
qui avoient occafionné l'indifférence du
Public dans la nouveauté , font encore
le même effet à la repriſe de celles qui
n'avoient pas eu un ſuccès décidé. Le
Curieux impertinent a eu 4 repréſentations
qui ont fait plaifir fans produire un
grand concours de Spectateurs . On n'en
doit pas moins ſçavoir gré aux Comédiens,
des peines qu'ils ſe donnent pour
faire repaffer fous les yeux d'un Public
qui ſe renouvelle fouvent , des Ouvrages
que beaucoup de gens ignorent ou
négligent de lire avec attention. Dans le
SEPTEMBRE. 1762. 175
nombre de ces éſſais , qui ne peuvent
jamais déplaire au Public éclairé , il s'eſt
déja trouvé & il ſe trouvera encore dequoi
étendre beaucoup le Répertoire.
D'ailleurs quant aux Ouvrages de M.
Destouches, quelques obſtacles qui puifſent
ſe rencontrer dans quelques - uns
pour le grand fuccès , il ſe trouve dans
tous , des modéles à imiter pour le vrai
genre de la Comédie moderne & pour
en entretenir le goût.
Le Lundi 5 Août on donna la premiere
répréſentation des Deux Amis ,
Piéce en 3 Actes & en profe , dont le
Conte qui porte le même titre a fourni
le ſujet. La chûte de cette Piéce étoit
déterminée dès le milieu de la premiere
Scéne , laquelle en effet étoit trop allongée
, & trop appeſantie fur l'idée
indécente d'un commerce,que ſe reprochentmutuellement
les deux vieux amis,
avec la Mere de la jeune Pupille que
chacun d'eux voudroit épouſer. Il y
avoit dans le reſte de la Piéce des plaifanteries
qui n'ont point produit l'effet
qu'elles auroient pû produire , par la facheuſe
prévention qu'avoit donnée cette
Scène ; ce qui peut-être ne ſeroit pas
arrivé , ſi l'on eût prévénu ſur un genre
:
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
:
que l'on n'eſt plus accoutumé depuis
longtemps de voir renaître au Théâtre
François. Il eſt d'autres Théâtres mixtes
où Thalie s'eſt prêtée juſqu'à admettre
des Racoleurs , des Jérôme & Fanchonettes
, des Gilles Peintre Amoureux ,
des Sancho - Pança, & autres Drames ,
que l'eſprit ſe permet comme un délaffement
, mais dont il croit devoir
rougir de s'occuper ſur une Scène confacrée
à la regularité. Rien ne prouve
plus incontestablement la force des convenances
locales , que ces fortes de
contrariétés dans le Public qui applaudit
avec excès à un Théâtre, un genre qu'il
profcrit fur un autre par les jugemens les
plus févères.
L'attrait du jeu de M. Préville foutint
la repréſentation des Deux Amis
juſqu'à la fin ; & le plus grand nombre
de Spectateurs regretta le plaifir
qu'il y auroit pû faire ſi le Parterre eût
eu un peu plus d'indulgence pour la
Piéce.
Mlle Dubois , qui n'a point démenti
les eſpérances qu'avoit données ſon début
, a joué avec applaudiſſement pendant
l'absence de Mlle Clairon dans
Ariane & dans l'Orphelin de la Chine.
SEPTEMBRE. 1762. 177
Le Publica vûavec un très-grand plaifir
reparoître Mlle Clairon dans Didon &
dans Héraclius. M. Brifart a pris le rôle
de Phocas dans cette dernière Tragédie .
N. B. On a remis auſſi l'Irrésolu ,
Comédie de M. Néricault Deftouches :
nous parlerons de cette repriſe dans le
Mercure prochain .
Comme nous avons inféré dans le 2º.
Vol. de Juillet un Éloge hiftorique de
feu M. de Crébillon, nous nous trouvons
obligés de prévenir le Public ſur un Ouvrage
imprimé in-8°. qui porte ironiquement
le même titre , dans la crainte
que l'on ne confonde la vérité avecle
poifon groffier de l'Envie répandu dans
ce mépriſable Libelle contre les Ouvrages
d'un grand Homme.
COMÉDIE ITALIENNE.
DEPUIS la fin de Juillet & pendant le
mois d'Août , on a remis ſur le Théâtre
de la Comédie Italienne pluſieurs Opéra-
comiques de l'ancien genre ; ſçavoir
Cendrillon , les Racoleurs , la Servantejuftifiée
, le Cocq du Village, &c.
:
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
On a repris & continué les repréſen
tations de Sancho-Pança dans fon Iſle.
Le fuccès des Soeurs Rivales a toujours
été en augmentant , & cette petite
Piéce a été continuée avec un nouveau
plaifir pour les Spectateurs . *
CONCERT SPIRITUEL .
LE 15 Août, Fête del'Assomption , les
nouveaux Directeurs donnerent leur premier
Concert. Le Public marqua à M.
d'Auvergne par des applaudiſſemens très,
fllateurs, le plaifir quil avoit de le voir à
la tête de cette entrepriſe.
Le Concert commença par une ſymphonie
qui mérite de véritables éloges.
Le Motet de M. Blanchard futapplaudi.
On entendit avec un étonnement agréable
un Joueur de Harpe qui tire de cet
Inſtrument un ſon prodigieux. Mlle Paganini
chanta, & l'on fut très- fatisfait de
la légéreté de ſon gofier ainſi que de l'art
avec lequel elle exécute les paffages ,
qui conſtituent le mérite de la Mufique
Italienne.
2
* La Piéce des Saurs Rivales ſe trouve imprimée
chez Duchesne , Libraire , rue S. Jacques au
Temple du Goût , ainſi que celle de Sancho-
Pança.
SEPTEMBRE. 1762. 179
M. Gavinié exécuta un Concerto de
ſa compofition, qui fit le plus grand plaifir,
& que beaucoup de Connoiffeurs eftimentle
meilleur qu'il eût encore donné.
Nous ne dirons rien de l'exécution
de M. Gavinié , qui eſt aujourd'hui
au-deſſus des éloges ,&dont la célébrité
n'a plus beſoin d'être annoncée.
Le dernier Motet , dont l'Auteur eft
Anonyme, a plus réufſi au jugement des
gens de l'art qu'à celui des autres. Il eſt
du meilleur genre de compofition ; mais
comme les paroles n'expriment dans
tous les verſets qu'un même ſentiment ,
elles n'ont fourni au Muſicien qu'une
ſeule expreffion , ce qui l'a obligé d'avoir
recours aux moyens de combinaifons
purement muſicales , pour varier.
Ainſi ne donnant lieu ni à des images ni
àdes ſentimens contraſtés , ce motet eft
en muſique ce qu'eſt en deſſein une excellente
étude , dont les Connoiffeurs
fentent le prix , mais où l'oeil du Spectateur
ordinaire n'apperçoit rien qui le
frappe.
On a faitdans la diſtribution de l'Orcheftre
des changemens avantageux ,
en partageant égalementde chaque côté
les premiers& feconds deſſus , ce qui lie
bien mieux l'harmonie à l'oreille de cha-
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
A
que Auditeur dans quelqu'endroit de la
Salle qu'il ſe trouve placé.
La nouvelle Société , en faiſant repeindre
la Salle & en ſubſtituant de trèsbeaux
luftres aux anciens , n'a pas négligé
la commodité du Public , auquel
on a procuré des eſpaces bien plus commodes
entre les banquettes.
Il y a eu beaucoup de monde à ce
premier Concert ; on ſe propoſe de ne
donner que des nouveautés,dans tous les
genres, au prochain Concertdu 8 de ce
mois , Fête de la Nativité.
ARTICLE VI.
SUITE des Nouvelles Politiques du
Second Volume de Juillet.
DÉCLARATION de guerre de Sa Majesté
Catholique contre le Roi de Portugal.
Του OUTES les fortes raiſons , tous les motifs, de
juſtice & de convenance , que j'ai repréſentés au
Roi de Portugal , de concert avec le Roi Très-
Chrétien ; toutes les exhortations fraternelles ,
dont je les ai accompagnés , n'ont pû le détacher
de la partialité aveugle qu'il a vouée aux
Anglois nos ennemis ; & fans laquelle il ſemble
qu'il ne pourroit ni reſpirer ni régner , ce qui
eſt en lui l'effet d'une habitude invétérée , &
SEPTEMBRE. 1762. 181
du pernicieux aſcendant de ceux qui le conſeilent.
Nous n'avons fait , au contraire , l'un & l'autre,
que lui donner lieu, non- feulement de nous
apprendre combien nos espérances étoient vaines
, mais encore de nous faire l'inſulte la plus
atroce , par la préférence qu'il a donnée à l'amitié
& à l'alliance de l'Angleterre , ſur celle de l'Efpagne
& de la France , & de me faire à moi
en particulier , l'outrage de retenir dans la Ville
d'Extremos mon Ambaſſadeur Don Joſeph Torrero
, fans aucun égard pour le carractere dont
ce Miniſtre étoit revêtu , après l'avoir laillé partir
de Lisbonne , & poursuivre ſon voyage juſqu'à
cette Ville, ſous la ſauve garde des paſleports
qui lui avoient été accordés pour ſortir du Portugal.
Malgré des procédés fi injurieux , & qui
m'autoriſent ſuffisamment à ne plus garder de
meſures avec le Roi de Portugal & avec ſes
Sujets, comme je ne voulois point m'écarter
de la réſolution que j'avois priſe , de ne faire
une guerre offenfive aux Portugais , qu'autant
qu'ils m'y auroient forcé , & de ne faire ent er
mes troupes dans leur pays , que pour les délivrer
du joug des Anglois , & nuire à ceux - ci
qui font mes ennemis déclarés , J'ai différé de
donner mes ordres au Marquis de Sarria , Commandant
Général des troupes deſtinées à entrer
eu Portugal , pour qu'il traitât , avec les rigueurs
de la guerre , les troupes de ce Royaume & ſes
Peuples , & d'interrompre toute correſpondance
&tout commerce avec eux . Mais , comme il
m'eſt parvenu un Edit , rendu le 18 Mai dernier
par le Roi de Portugal , dans lequel , ſous prétexte
que le Roi Très - Chrétien & Moi Nous
ſommes convenus de diſpoſer de ſes Etats , & de
les envahir & ufurper , on donne de faulles in
182 MERCURE DE FRANCE.
terprétations à nos démarches amicales , & à
nos intentions ſalutaires ; & dans lequel S. M.
T. F. ordonne à tous ſes Sujets de nous regarder
&de nous traiter comme des ennemis déclarés,
& de ceſſer , tant par terre que par mer , tout
commerce & toute correſpondance avec nos
Etats , en même temps qu'elle défend l'entrée
& l'uſage de leurs productions & marchandiſes,
qu'Elle ordonne la confiſcation des biens des
Eſpagnols & des François , & qu'Elle leur enjoint
de ſortir du Portugal , ſous le terme de
quinze jours ; délai qui , quoique très-court, a été
cependant fi mal obſervé de ſa part,qu'avant fon
expiration , on a vû , avec horreur , arriver en
Eſpagne pluſieurs de mes Sujets , chaffés des
Villes Portugaiſes , avec les violences les plus
odieuſes , après avoir été très - maltraités , &
quelques- uns même eſtropiés. D'ailleurs , comme
le ſuſdit Marquis de Sarria a reconnu que les
Portugais abuſent de l'indulgence avec laquelle
il les traite , & du ſoin qu'il apporte à leur
faire payer tout ce qu'ils fourniſſent aux troupes
qui ſont à ſes ordres : comme de plus ils ont
porté leur ingratitude juſqu'au point que des
Pays entiers ont comploté ſecrettement d'égorger
ſes détachemens avancés , &que , pour cela,
ils ont employé certains artifices qui font voir
qu'ils font conſeillés & excités par des Officiers
déguiſés ; & , comme enfin il ne me ſeroit plus
poffible de pouffer plus loin ma patience & ma
modération , ſans compromettre ma gloire &
celle de ma Couronne : j'ai réſolu , ſur toutes
ces conſidérations , & je veux qu'à compter
d'aujourd'hui , mes troupes faffent la guerre dans
le Portugal , comme dans un pays ennemi ; que
les biens des Portugais dans tous mes Etats
SEPTEMBRE. 1762. 183
foient confiſqués, que les Portugais , qui s'y
trouveront , en ſortent dans l'eſpace de quinze
jours , après la publication du préſent Edit ; que
mes Sujers n'ayent plus aucune eſpéce de commerce
avec eux , & que l'entrée , la vente &
'luſage des productions & marchandiſes des Pays
&des Manufactures du Portugal , ſoient défendus
dans mes Etats. J'ordonne que mon Conſeil
faffe exécuter le contenu au préſent Edit .
Nouvelles Politiques qui devoient entrer
dans le Mercure d'Août.
P
De CONSTANTINOFLE , le 2 Juin 1762.
ENDANT la nuit du 21 au 22 du mois dernier
le feu pritdans le voiſinage de la Moſquée du
Sultan Bajazet : le progrès des flammes fut fi rapide
, que malgré les ſecours qu'on apporta ,
l'incendie dura plus de dix-huit heures. Il a caufé
une perte très-conſidérable , & plus de deux
mille Maifons , parmi leſquelles on compte
pluſieursbeaux Palais , ont été réduites en cendres.
De PETERSBOURG , le 18 Juin.
LeBaron de Breteuil , Miniſtre Plénipotentiaire
de Sa Majesté Très-Chrétienne , a reçu ces jours
paffés, par le retour d'un Courrier qu'il avoit
dépêché à Verſailles , des inſtructions relatives
à ladifficulté qui s'eſt élevée à l'occaſion de fa
premiére audience. Cette difficulté, abſolument
étrangère au fond des affaires , ainſi qu'à l'intérêt,
& même au cérémonial des deux Cours ,
n'ayant pu s'applanir , lele Baron de Breteuil , con
184 MERCURE DE FRANCE.
formément aux ordres qui lui ſont parvenus , a
demandédes paſſeports pour retourner en France,
&il ſe diſpoſe à partir inceſſamment.
De TRAWENDAHL , le 10 Juillet.
Frédéric Chriſtian , Duc de Holſtein-Auguſtebourg
, Lieutenant-général des armées du Roi,
a épousé Charlotte- Amélie Wilhelmine , ſeconde
fille de feu Frédéric Charles , Duc de Holſtein-
Ploën. Le Duc de Holſtein- Auguſtebourg eſt chef
de la branche de ce nom , la plus proche de la
branche régnante.
De STOCKHOLM , le 25 Juillet .
L'Ordre de la Nobleſſe a réſolu de faire ériger
à ſes dépens une Statue à Guſtave I , que
fon mérite & ſes vertus élevérent de la condition
privée à celle de Souverain , & qui ſoutint ce
titre avec tant d'éclat. Le ſieur Larchevêque ,
Sculpteur François , qui , avec l'agrément de
Sa Majesté Très-Chrétienne ,, eſt au ſervice du
Roi , a reçu ordre de travailler au modéle. La
Statue ſera placée vis à-vis du Palais de la Nobleſſe,
au milieu de la Place où il eſt ſitué.
De VIENNE , le 10 Juillet.
Le 25 du mois du mois dernier , la Comteſſe
du Châtelet , épouſe de l'Ambaſſadeur de France,
arriva ici de Paris .
On apprit hier , que le Général Brentano a
remporté un avantage conſidérable fur un Corps
nombreux de troupes ennemies , auquel le Roi
de Pruſſe doit s'être trouvé en perſonne. Les
Pruſſiens ont perdu beaucoup de monde : on
leur a enlevé trois drapeaux , & l'on a fait près
de mille prifonniers .
SEPTEMBRE. 1762. 185
De BERLIN , le 26 Juin.
Le Margrave Charles de Brandebourg , Chevalier
de l'Odre de l'Aigle Noir , & Grand-
Maître de l'Ordre de Saint Jean dans la Marche ,
la Saxe , la Pomeranie & la Vandalie , mourut à
Breſlau le 22 de ce mois , âgé de cinquante- lept
ans & dix- neufjours , étant né le 3 Juin 1705 .
Il étoit fils du Margrave Albert Frédéric , Oncle
du feu Roi. La Mere du Margrave Charles étoit
Marie Dorothée , fille de Frédéric Caſimir , Duc
de Courlande.
Frédéric Ernest , Margrave de Brandebourg
Culmbach , Chevalier de l'Ordre de l'Eléphant ,
premier Feld Maréchal des armées de Dannemark
, & Gouverneur du Duché de Sleswick ,
eſt mort le 23 à Friedrichſruhe , dans la cinquante-
neuvième année de ſon âge .
De DRESDE , le 26 Juin .
,
Au commencement de cette ſemaine , le
Prince Henri avoit ordonné de conduire par eau
à Magdebourg trois cens quarante prifonniers
Autrichiens. Le Bâtiment ſur lequel ils étoient
embarqués , s'étant engravé fur un banc de ſable
l'eſcorte qui les conduiſoit , s'empreſſa de remettre
ce Batiment à flot. Le peu de précaution
dont les Pruſſiens uſerent , en ſe livrant à ce
travail , fit naître aux priſonniers l'idée de recouvrer
leur liberté. Ils ſe ſaiſirent des armes
de leurs conducteurs , les firent priſonniers à
leur tour , & les amenerent ici le 19 de ce
mois en triomphe. Un Sergent à qui l'on doit
principalemeut, le projet & l'exécution de cette
action hardie , a été fait Capitaine , & chaque
Soldat a reçu une récompenfe.
186 MERCURE DE FRANCE .
De RATISBONNE , le 9 Juillet .
Le 31 du mois de Mai dernier , les Suédois
ont abandonné la Ville de Wollin , & toutes les
places qu'ils occupoient dans la Pomeranie Pruffienne.
Les Lettres de Brandebourg , du 26 du mois
dernier , confirment que l'Armée Ruffe , commandée
par le Général Romanzow , s'eſt raſſemblée
à Treptow ſur la Réga. On ne compte pas
que le Czar marche à la tête de ſes troupes , comme
les apparences l'avoient fait croire.
Aléxandre - Joſeph , Prince de Sulkowosky ,
& du Saint Empire , Duc de Bieliz , Comte de
Liſſa , eſt mort à Pétersbourg , âgé de ſoixantecing
ans.
De MADRID , le 6 Juillet.
Les Nouvelles reçues cette ſemaine de l'Armée,
portent qu'elle devoit , le 29 du mois dernier
ſe mettre en marche de Dos-Iglesias , vers Zamora
,
Du côté des Portugais , le Maréchal Comte
Baron a établi ſon quartier général à Abrantes.
De ROME , le 24 Juin.
On apprend de Naples , qu'il y a eu à Foggia
un tremblement de terre , & que , du côté de
Salerne , un Village tout entier s'eſt abîmé.
De GENÉVE , le 23 Juin .
Le Conſeil de cette République vient de condamner
, après un examen , l'Ouvrage du ſieur
Rouſſeau fur l'Education. Ce Livre a été lacéré &
brûlé ; & défenſe a été faite aux Libraires & Imprimeurs
de le débiter .
::
SEPTEMBRE. 1762. 187
De LONDRES , le 3 Juillet .
Les Lettres d'Irlande marquent que cing des
rebelles ont été condamnés à mort , & qu'il en
reſte plus de cent à juger.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de l'Armée ,
de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 21 Juillet.
L'ABBE 'ABBÉ Lanti , Camérier fecret du Pape , &
qui eſt venu pour apporter les Barrettes aux
nouveaux Cardinaux François , prit congé da
Roi le 6 de ce mois , & il ſe diſpoſe à retourner
à Rome.
Le Comte d'Oſmond ayant été nommé Chambellan
du Duc d'Orléans a été préſenté en
cette qualité , par ce Prince , à Sa Majeſté.
,
Le Roi a accordé les entrées de la Chambre
au Marquis de Bonnac.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Bardoue ,
Ordre de Citeaux , Diocèse d'Auſch , à l'Abbé
de Lordat , Vicaire général de Narbonne ;
celle d'Honnecourt , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèſe de Cambrai , à l'Abbé de Siougeat ,
Vicaire général de Sens , Aumônier de Madame
la Dauphine ; celle de Sainte - Croix de
Quinkam , même Ordre , Diocèſe de Tréguier ,
à l'Abbé de la Freſfoniere , Vicaire général de
Rheims ; celle de Sandras , même Ordre ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Diocèſe d'Alais , à l'Abbé de Linars , Vicaire
général d'Arles & Comte de Lyon ; celle de
Baſſac , même Ordre , Diocèſe de Saintes , à
l'Abbé de Saint Marſault , Vicaire général de
Meaux ; celle d'Aiguebelle , Ordre de Citeaux ,
Diocèſe de Saint Paul-Trois- Châteaux , à l'Abbé
de Peinier , Vicaire général de Marſeille ; cellede
Saint Hilaire , Ordre de Saint Benoît , Diocèſe
deCarcaffonne , à l'Abbé Teintot , Vicaire général
d'Alby'; celle de Belle-Ville , Ordre de
Saint Auguſtin , Diocèſe de Lyon , à l'Abbé de
la Gouttu Vicaire général de Lyon .
Sa Majesté a diſpoſé en faveur de l'Abbé le
Rat , Vicaire général du Diocèſe de Narbonne ,
de la charge de Sous-Maître de ſa grande Chapelle
, laquelle charge a été créée par un Edit
donné au mois d'Août de l'année derniere .
De LUNEVILLE , le 27 Juillet .
Méſdames Adélaïde & Victoire étant parties de
Plombieres le 10 de ce mois , ſont arrivées ici le
même jour , pour paſſer l'intervalle des deux ſaiſons
des eaux. Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , toujours empreffé de donner à
ces Princeſſes de nouvelles preuves de ſa tendre
affection, eſt allé au-devant d'elles juſqu'à Gerbevillers.
Elles ont reçu partout les hommages des
Lorrains , & les témoignages non équivoques de
l'allégreſſe publique. Le 11 , Sa Majeſté Polonoiſe
fit tirerici , dans les Jardins du Château , un
magnifique feu d'artifice. Malheureuſement ce feu
a été ſuivi d'un déſaſtre. La nuit du II au 12 , le
beau Kioſque du Roi de Pologne fut en quatre
heures totalement réduit en cendres. Pluſieurs
maiſons voiſines , dépendantes de l'Hôtel de
Craon , ont beaucoup ſouffert de cet incendie.
SEPTEMBRE. 1762. 189
On ſoupçonne que quelques fuſées ont été la cauſe
de cet accident , auquel Sa Majeſté Polonoiſe eſt
d'autant plus ſenſible , qu'elle avoit fait préparer
dans ſon Kioſque une très-belle fête peur les Princeffes.
Aujourd'hui , le Roi de Pologne , Duc de Lorraine
, & Madame Adélaide ont tenu ſur les fonts ,
dans la Chapelle du Château , le fils du Marquis
de Boifle , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
& l'un des premiers Gentilshommes de la Chambre
de Sa Majesté Polonoiſe. Le Cardinal de Choiſeul
, Grand-Aumônier de ce Prince , a fait la
cérémoniedu Baptême.
La Princeſſe Chriſtine de Saxe eſt arrivée aujourd'hui
de Plombieres,
De l'Armée du haut-Rhin, le Juillet.
Les Maréchaux d'Eſtrées & de Soubiſe occupent
toujours le camp de Landswerhagen ; le Comte
de Luſace celui de Lutterbeg , & le ſieur de
Chevert celui de Deyerod.
Le Prince Ferdinand campe à Wilhemſtat &
Hohenkirkem , & a fait avancer ſur ſa droite
des troupes qui campent à Hoff , à Kirſchberg , à
Lohn & aux environs de Waldeck ; ce qui adéterminé
les Maréchaux à renforcer le corps de
troupes , aux ordres du Comte de Guerchy ,
qui campe à Hafler , ſur la rive droite de l'Eder ,
près de Melſungen.
Le Prince Ferdinand ayant fait marcher des
détachemens ſur l'Eder , un deces détachemens
avoit pallé cette riviere le i de ce mois , &
avoit pouffé ſes troupes légères juſqu'à Melſungen
& Rottenbourg. Elles avoient paffé la Fulde
& s'etoient portées juſqu'à Liebenau & Spangenberg.
Ce détachement a obligé le Comte de
ICO MERCURE DE FRANCE.
Rochambeau de ſe retirer avec ſon corps ſur
Zigenheim ; maisà l'arrivée du détachementdu
Comte de Guerchy à Melungen , les Ennemis
ſe ſont retirés & ont repaflé l'Eder , & le
Comte de Rochambeau eſt revenu à Hombourg ,
pour ſe réunir au Comte de Guerchy
Le ſieur de Chabot, qui avoit marché dans les
Harts , a établi des Contributions , & ramené
des ôtages.
, Le ſieur Klocker Major des Volontaires
d'Auſtrafie , qui avoit été détaché à Eimbeck
par le Comte de Vaux , Commandant dans
Gottingue , y a fait quelques priſonniers , &
détruit un Magaſin de fix mille ſacs de grains.
Il en a détruit un de deux mille à Seéilen où
il s'eſt porté , & d'ou il a ramené trente Chevaux.
D'un autre côté , le ſieur de Sombreuil a
trouvé dans le Village de Berglſeim ſur l'Eder
un détachement de Freytag auquel il a enlevé
vingt-quatre Chevaux & une douzaine
d'Hommes.
Le 9 de ce mois , les Ennemis firent avancer
près de Marpurg un détachement , qui attaqua
le ſieur de Nordmann , le poufla & le prit
avec quarante-deux Huſſards , de deux cens que
cet Officier avoit avec lui.
,
Le ſieur de Sombreuil , qui avoit été détaché
par le Comte de Guerchy , pour reconnoître les
derrieresde l'Armée ennemie , s'eſt porté jufqu'aux
environs de Waldeck ; mais ayant trouvé
un Corps ſupérieur au ſien , il s'eſt contenté
d'attaquer les poſtes qui étoient à portée
de lui ; il leur a pris quelques Hommes &
vingt Chevaux , & s'eſt retiré ſans aucune perte.
On croit que les Ennemis veulent entreSEPTEMBRE.
1762. 191
prendre le ſiege du Château de Waldeck .
D'autre part, le Marquis de Caraman, qui avoit
été détaché ſur le Weſer , s'eſt porté juſqu'à
Uflar , où il a enlevé un Lieutenant - Colonel
&cent hommes. Le Comte de Rochechouart ,
qui avoit marché du même côté , a fait vingt
priſonniers . Ces détachemens , faits par le Comte
de Vaux, Commandant dans Gottingue , devoient
ſe porter juſqu'à Hoxter ; mais l'arrivée du Général
Luckner , avec ſon Corps de troupes renforcé
de fix bataillons Hannovriens , a ſuſpendu
leur marche.
La réſerve du Comte de Stainville occupe
le camp retranché de Caſſel.
LeCorps du Comte de Luſace a paſſé la Werra
& campe à Luttenberg.
De l'Armée du Bas-Rhin , le Juillet.
L'avant-garde du Prince de Condé,commandée
par le Comte de Melfort , s'étant avancée dans
la nuit du 3 au 4 de ce mois , du côté d'Holſtmar
, elle trouva les ennemis le 4 au matin ,
les attaqua fur lechamp , leur tua beaucoup de
monde , & fit priſonniers cent dix- huit ſoldats ,
&trois Officiers du nombre deſquels eſt le ſieur
Scheither , dont l'infanterie s'eſt ſauvée dans le
plus grand déſordre & à la faveur des bois.
Le fieur Duhoux , Officier des Volontaires de
Dauphiné, a été tué, & le Sr Dubouchel , Lieutenant
de Chapt , bleſſé dangereuſement d'un coup
de feu à travers lecorps.
Le Princede Condé campe à Coësfeld. Le détachement
aux ordres du Baron de Viomenil ,
qui avoit marché ſur le Bas- Embs , a détruit aux
ennemis ſoixante-deux mille huit cens ſacs de
Seigle , quarante- fix mille huit cens quatre-vingt
:
192 MERCURE DE FRANCE .
ſacs d'avoine , & quatre cens mille rations de
foin. Le Prince Héréditaire campe à Wolbeck ,
près de Munſter.
De PARIS , le 23 Juillet.
Si la mémoire du ſieur de Crébillon doit
ètre honorée par tous les François , elle doit
être chère particulierement aux Comédiens de
la Nation . Ceux du Roi ont donné un éclatant
témoignagede leurs ſentimens à cet égard.
Le 6 , ils firent célébrer en Muſique , dans
l'Egliſe Paroiſſiale de Saint Jean-de- Latran ,
qui étoit tendue de noir juſqua la voute , &
éclairée avec beaucoup de magnificence , un
Service ſolemnel pour le célebre Auteurd'Atrée ,
Electre & Rhadamiste . En ſigne de deuil , leur
Théâtre fut fermé le jour de cette Cérémonie.
Le lendemain , ils repréſenterent la Tragédie
de Rhadamiste.
Les Lettres de Caen marquent , que , la nuit
du 12 au 13 , les Anglois deſcendirent , au nombrede
cinq cens hommes , ſur les deux rives de la
rivière d'Orne , dans l'intention de brûler ou de
détruire treize Bâtimens chargés de bois de conftruction
& d'Artillerie pour Breſt , & qui , depuis
quelque temps , font à l'embouchure de la même
rivière, prêts à faire voile. Les Ennemis ſe ſont d'abord
emparés de deux batteries établies à cette
embouchure ,& ils en ont encloué le canon ; mais
ayant jugé qu'ils ne pourroient pénétrer juſqu'aux
Bâtimens , ils ont pris le parti de ſe rembarquer.
Les mêmes Lettres ajoutent qu'il y a quatorze à
quinze voiles qui croiſent continuellement dans
ces parages.
Le 19 , l'Ordre Royal , Militaire & Hoſpitalier
Notre-Damede Mont-Carmel & de S. Lazare de
Jérusalem ,
SEPTEMBRE. 1762. 193
Jérusalem , fit célébrer dans la Chapelle Royale
du Louvre la Fête de Notre-Dame du Mont- Carmel
, Patrone de l'Ordre. Le Comte de Saint
Florentin , Miniſtre & Secrétaire d'Etat , Gérent
& Adminiſtrateur dudit Ordre , a aſſiſté à cette
cérémonie avec les Grands Officiers , les Commandeurs
Eccléſiaſtiques & Laïques , & pluſieurs
Chevaliers , en habit de l'Ordre. L'Abbé de Sculemberg
,Commandeur Eccléſiaſtique , a officié à
cette cérémonie ,& le lendemain , l'Ordre a fait
célébrer , ſuivant l'uſage ordinaire , une Meile de
Requiem pour les Chevaliers décédés.
Les de ce mois , on tira la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les cinq numéros ſortis de la
roue de fortune , font , 53 , 38 , 6 , 26 & 32 .
MORTS.
Le ſieur Fiſcher , Brigadier d'Infanterie , & cidevantColonel
du Régiment des Troupes Légéres
commandées actuellement par leMarquis de Conflans
, eſt mort , il y a quelques jours , à l'Armée
duBas-Rhin.
MeſſireMathieu Coock , Maréchal des Camps
&Armées du Roi , mourut ici le 19 dans la foixante-
treiziéme année de ſon âge.
Dame Marie-Françoiſe le Maiſtre , époule de
Metfire Omer Joly de Fleury , Premier Avocat
Généraldu Parlement , mourut icile 15 , âgée de
vingt-huit ans.
ORDONNANCE du Roi, portant DECLARATION
DE GUERRE contre le Roi de Portugal.
Du 20 Juin 1762 .
LE Roi & le Roi Catholique , forcés de foutenir
la guerre contre l'Angleterre , ont contrae-
: I
194 MERCURE DE FRANCE .
té des engagemens réciproques , pour mettre un
frein a l'ambition exceſſive de cette Couronne ,
& au deſpotiſme qu'elle prétend uſurper ſur toutes
les mers & fur la navigation & le commerce
des autres Puiſſances , fur-tout dans les Indes
Orientales & Occidentales .
LL. MM . ont jugé qu'un des moyens convenables
, pour remplir cet objet , étoit d'inviter
le Roi de Portugal à entrer dans leur alliance. Il
étoit naturel de penſer que ce Prince accepteroit ,
avec empreſſement , les propoſitions qui lui ont
étéfaites en conféquence au nom de S. M. & de
S. M. C. Cette opinion étoit fondée ſur ce que le
Roi T. F. ſe doit a lui-même , & fur ce qu'il doit
àſes peuples qui , depuis le commencement de ce
fiécle , gémiſſent ſous le joug impérieux des Anglois.
D'ailleurs , l'événement n'a que trop fait
connoître la néceffité des juſtes démarches de la
France & de l'Eſpagne , par rapport àune neutralité
ſuſpecte & dangereuſe , qui avoit tous les
inconvéniens d'une guerre cachée,
Les Mémoires préſentés ſur ce ſujet à la Cour
de Liſbonne ont été rendu publics: toute l'Europe
y a vû les raiſons ſolides de justice& de convenance
, ſur leſquelles le Roi& le Roi Catholique
ont fondé leur demande au Roi de Portugal , &
auxquelles S. Mi C ajouté les motifs les plus
tendres d'amitié & de parenté , qui auroientdû
faire la plus forte & la plus falutaire impreſſion
fur le coeur du Roi T. F.
a
Bien loin que des conſidérations ſi puiſſantes&
fi légitimes ayent déterminé ce Prince à s'unir à
S. M. & à S. M. C , il s'eſt abſolument refuſé à
leurs offres , & a préféré de facrifier leur alliance
& la propre gloire , & l'avantage de ſes Sujets,
à fon dévouement aveugle & fans bornes aux volontés
del'Angleterre.
a
SEPTEMBRE. 1762. 195
:
Une pareille conduite ne laiſſant aucundoute
fur les véritables intentions du Roi de Portugal ;
le Roi & le Roi Catholique ne pouvoient dès-lors
le regarder que commeun ennemi direct & perſonnel
, qui , ſous le prétexte artificieux d'une neutralité
qu'il n'auroit pas obſervée , auroit livré ſes
Ports à la diſpoſition des Anglois , pour ſervir d'aſyle
à leurs Vaiſſeaux , & les mettre à portée de
nuire plus fûrement & plus efficacement à la France&
à l'Eſpagne.
Cependant S. M. & S. M. C. ont cru devoir
encore garder des meſures avec le Roi T. F. & ,
fi les Troupes Eſpagnoles ſont entrées en Portugal,
cette invaſion devenue indiſpenſable n'a été
accompagnée d'aucune Déclaration de guerre, &
elles s'y ſont comportées avec des ménagemens
qui ne ſont d'uſage que vis - à - vis d'une Nation
amie& neutre.
Des procédés ſi modérés ont étéenpure perte.
Le Roi de Portugal vient de déclarer formellement
la guerre à la France & à l'Elpagne. Le Roi
C. a été forcé par cette demarche inattendue , de
faire la même Déclaration contre le Portugal , &
le Roi ne peut plus différer de prendre la même
réſolution.
Indépendamment des motifs qui ſont communs
aux deux Monarques , chacun d'eux a des griefs
particuliers contre la Cour de Liſbonne , qui ſuffiroient
ſeuls pour juſtifier l'extrémité à laquelle LL.
MM. ſe voyent à regret obligées de ſe porter .
Perſonne n'ignore l'entrepriſe injuſte & violente,
exécutée par les Anglois en 1759 , contre
quelques Vaiſſeaux du Roi , ſous le canon des
Forts Portugais de Lagos. S. M. fit demander au
Roi T. F. de lui procurer la reſtitution de ces Vaifſeaux
; mais les Miniſtres de ce Prince , au mépris
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
de ce qu'ilsdevoient aux regles de la juſtice , aux
loix de la mer , à la ſouveraineté & au territoire
de leur Maître , indécemment violés par l'infraction
la plus ſcandaleuſe des droits des Souverains
&des Nations , n'ont jamais répondu aux réquiſitions
réitérées de l'Ambaſſadeur du Roi ſur ce ſujet
, que par des propos vagues , & avec un air
d'indifférence qui tenoient de la dériſion .
En même temps la Cour de Liſbonne , feignant
d'ignorer que les Souverains , qui ne tiennent leur
rang que de leur naiſſance & de la dignité de leur
Couronne , ne peuvent jamais permettre , ſous
quelque prétexte que ce ſoit , qu'aucune Puiſſance
entreprenne de donner atteinte aux prérogatives
& aux droits acquis à l'ancienneté &à la majeſté
de leur Trône , a prétendu établir indiſtinctement
une alternativede préſſéance entre tous les Ambaſſadeurs
& Miniſtres Etrangers , qui réſidoient auprès
du Roi de l'ortugal . Le Roi , informé par ſon
Ambaſſadeur de la mortification qu'on lui avoit
faire de cet arrangement bizarre & ſans exemple,
fit témoigner par écrit ſon juſte mécontentement
au Rọi T.F. & S. M. déclara qu'Elle ne ſouffriroit
jamais qu'on entreprit d'affoiblir le droit éfſentiellement
attaché au caractère de repréſenta
tion , dont Elle veut bien honorer ſes Ambaſfadeurs
& fes Miniſtres.
Quelque autorilé que le Roi fût à marquer alors
ſon reſſentiment ſur ces griefs , & fur pluſieurs
autres ſujets de plaintes que la Courde Portugal
lui avoit donnés , S. M. le contenta de rappeller
fon Ambaſſadeur , & a continué d'entretenir aveç
le Roi T. F. , une correſpondancequ'Elle deſiroit
très-fincérement de rendre plus intime & plus du
rable.
Ce Prince ne pourra donc s'en prendre qu'à
SEPTEMBRE. 1762. 197
lui-même des malheurs d'une guerre , qu'il devoit
par toutes fortes de raiſons éviter , & qu'il a
déclarée le premier.
Les offres qu'il a faites , d'obſerver une exacte
neutralité , auroient pû trouver accès auprès du
Roi & du Roi Catholique , ſi l'expérience du paſſé
ne les avoient pas précautionnés contre l'illuſion
&les dangers d'une pareille propoſition .
La Cour de Liſbonne s'empreſſa , au commencement
de ce ſiécle , de reconnoître le Roi Philippe
V , de glorieuſe mémoire , & contracta les
engagemens les plus formels avec la France &
avec l'Eſpagne. Pierre II , qui régnoit en Fortugal
, parut entrer de bonne foi dans l'alliance
des deux Couronnes : mais , après avoir diſſimulé
pendant trois ans ſes intentions ſecrettes , il
manqua à toutes ſes promeſſes , & à la neutrali
té qu'il avoit enſuite ſollicitée , & qu'il avoit meme
conſeillée à la République des Provinces-Unies
d'embraffer , par une lettre qu'il lui écrivit à ce
fujet , & il s'unit aux ennemis de la France & de
l'Eſpagne. La même confiance & la même ſécurité
, de la part de ces deux Couronnes , auroient
été infailliblement ſuivies de la même défection de
la partde la Cour de Liſbonne dans les circonſtances
préfentes.
L Le Roi , uni au Roi Catholique par les ſentimens
indiſſolubles d'une amitié tendre , & d'un
intérêt commun , eſpére que leurs éfforts réunis
éprouveront la protection du Dieu des Armées ,
&forceront enfin le Roi de Portugal à ſe conduire
par des principes plus conformes à la ſaine politique
, à l'avantage de ſes peuples , & aux liens du
fang qui l'uniſſent à S. M. & à S. M. C.
Ordonne & enjoint S. M. à tous ſes Sujets ,
Vaſſaux & Serviteurs , de courre ſus aux Sujets
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
du Roi de Portugal : leur fait très - expreſſes inhibitions
& défenfes d'avoir avec eux aucune communication
, commerce , ni intelligence , à peine
de la vie ; & en conféquence S. M. a dès-a-préfent
révoqué & révoque toutes permiſſions , pafſeports,
ſauve-gardes , ſauf-conduits contraires à
la préſente , qui pourroient avoir été accordés par
Elle ou par ſes Lieutenants-Généraux & autres ſes
Officiers , & les a déclarés nuls , de nul effer &
valeur , défendant à qui que ce ſoit d'y avoir
égard. Et , comme au mépris de l'Article XV du
Traité de paix , ligné à Utrecht entre la France
&le Portugal le 11 Avril 1713 , & par lequel il
eſt expreffément ſtipulé : que dans le cas de quelque
rupture entre ces deux Couronnes on accordera
toujours le terme de fix mois aux Sujets de part &
d'autre après ladite rupture , pour vendre ou transporter
tous leurs effets & autres biens , & retirer
leurs personnes , où bon leurſemblera , le Roi de
Portugal vient d'ordonner que tous les François ,
qui étoient dans ſon Royaume , en ſortiſſent dans
letermede quinze jours , & que tous leurs biens
fuſſent contiſqués & mis en ſequeſtre ; S. M. par
une juſte repréſaille , ordonne également que
tous les Portugais qui ſe trouvent dans ſes Etats ,
en fortent dans le même terme de quinze jours ,
après la publication de la préſente , & que tous
leurs biens ſoient confiſqués .
Mande & ordonne S. M. à M. le Duc de l'enthiévre
, Amiral de France , aux Maréchaux de
France, Gouverneurs & Lieutenans Généraux pour
S. M. Colonels , Meſtres-de- Camp , Capitaines ,
Chefs & Conducteurs de les gens de guerre , tant
de cheval que de pied , François & Etrangers ,
& tous autres ſes Officiers qu'il appartiendra , que
lecontenu en la préſente ils falſent éxécuter, cha
SEPTEMBRE. 1762. 199
cun à ſon égarddans l'étendue de ſes pouvoirs &
jurisdictions. Car tel eſt la volonté de S. M. laquelle
veut & entend que la préſente ſoit publiée
& affichée en toutes ſes Villes tant maritimes
qu'autres , & en tous les Ports , Havres & autres
lieux de ſon Royaume , & terres de ſon obéillance
, quebeſoinſera, qu'aucun n'en prétende
cauſe d'ignorance.
àce
Fait à Verſailles le 20 de Juin 1762. Signé ,
LOUIS. Et plus bas , LE DUC DE CHOISEUL.
NOUVELLES POLITIQUES
du mois de Septembre.
De PETERSBOURG , le 28 Juin vieux style ,
c'est-à-dire , le 9 Juillet.
TRADUCTION du Manifeste de l'IM PÉRATRICE
DE RUSSIE.
PAARRla grace de Dieu , nous CATHERINE II ,
Impératrice & Souveraine de toutes les Ruſſies ,
&c. Tous les vrais Patriotes n'ont que trop reconnu
le danger qui menaçoit l'Empire de Rullie. En
premier lieu, notre Religion orthodoxe étoit ébranlée;
les Canons de l'Egliſe Grecque renverſés ,
&l'on s'atten foit déja au dernier malheur de voir
l'Orthodoxie établie anciennement en Ruſſie changée,
& une Religion étrangère introduite à ſa
place. En ſecond lieu, la gloire de la Ruſſie ,
portée au plus haut degré par ſes armes victorieules
, & au prix de ſon ſang , vient d'être facrifiée
à ſes ennemis mêmes par la paix nouvel
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
lement conclue , pendant que les arrangemens
intérieurs de l'Empire , qui font le bonheur de
notre chère Patrie , étoient foulés aux pieds. Touchée
donc du péril auquel tous nos fidéles Sujets
alloient être expoſés , & ſurtout ne pouvant nous
refuſer à leurs ſouhaits fincères &unanimes , nous
ſommes montées ſur notre Trône Impérial de
Ruſſie , après avoir mis notre confiance en Dien
& en ſa juſtice divine , en vertu de quoi , tous
nos Sujetsnous ont prêté ſolemnellement ferment
de fidélité.
L'Original eftfigné de lapropre mainde SaMajeflé
Impériale.
L. S. CATHERINE.
• Imprimé dans la Topographie du Sénat à Pétersbourg,
le 28 Juin 1762. ancien ſtyle.
Du 4 Juillet.
Sa Majesté Impériale continue de donnertous
ſes foins à l'affermiſſement de ſon autorité. Elle
a envoyé ordre à l'Armée de Romanzow & au
corps de Troupes qui eſt en Siléſie de rentrer ,
fans perdre de temps , dans l'intérieur de ſon
Empire.
Le Prince George de Holſtein avoit été arrêté
le 9 , & même un peu maltraité par la ſoldateſque.
L'Impératrice l'a fait retirer de la priſon où
on l'avoitdeſcendu dans ces premiers momens ;
& depuis , il eſt ſimplement gardé dans ſon
Hôtel.
On affure que S. M. I. a dépêché le Knés
Wolkonsky vers l'ancien Chancelier Comte de
Nota. L'expreſſion d'Ennemis a été ſubſtituée dans
cette ſeconde Piéce à celle du plus grand Ennemi de
l'Empire qui étoit dans le premierManifeste en parlant
de la Paix avecle Roi de Pruffe.
SEPTEMBRE. 1762. 201
Beſtucheff , pour le faire revenir de ſon éxil. Le
Sénateur Comte de Woronzow & la Frêle ſa
fille , qui avoit été décorée du Cordon de Sainte
Catherine par PIERRE III , font gardés dans leur
maiſon.
Le ſieur Wolkoff, Secrétairede Pierre III , &
les ſieurs Gudowitz & Milganaw , Aides de Camps
de ce Prince, ſont auſſi arrêtés & reſſerrés étroitement.
Du 18 Juillet .
On a publié aujourd'hui de la part de l'Impératrice
la déclaration ſuivante.
NousCATHERINE II. par la grace de Dieu ,
Impératrice & Autocratrice de toutes les Ruſſies
&c. Le ſeptième jour après notre avénement au
Trône de toutes les Ruffies , Nous avons reçu
la nouvelleque le ci-devant Empereur Pierre III.
par un accident hémorroïdal , auquel il étoit quelquefois
ſujet, ſe trouvoit attaqué d'une colique
violente. Pour ne point manquer à notre devoir
de chrétienne , & au ſaint commandement par
lequel nous ſommes obligés à la conſervation de
la vie de notre prochain ; Nous avons ordonné de
-lui envoyer tout ce qui étoit néceſſaire pour prévenir
les ſuites dangereuſes de cet accident ,&
foigner ſa ſanté a l'aide de la médecine. Mais à
notre grand regret & affliction , nous reçumes
hier au ſoir de nouveaux avis que , par la permiſſion
du Tout- Puiſſant , il étoit décédé.
C'eſt pourquoi nous avons ordonné de tranfporter
ſon corps au Monastère de Newsky , pour
*y être inhumé ; & en même temps nous excitons
&exhortons tous nos fidéles Sujets , par notre
parole impériale & maternelle , pour , qu'en ou
*bliant tout le mal patlé , ils rendent à ſon corps
lesderniers honneurs ,& prient ſincérement Dieu
Iv
200 MERCURE DE FRANCE.
lement conclue, pendant que les arrangemens
intérieurs de l'Empire , qui font le bonheur de
notre chère Patrie , étoient foulés aux pieds. Touchée
donc du péril auquel tous nos Héles Sujets
alloient être expoſés, & ſurtout ne pouvant nous
refuſer à leurs ſouhaits fincères &unanimes , nous
ſomines montées ſur notre Trône Impérial de
Ruffie , après avoir mis notre confiance en Diep
& en ſa juſtice divine en vertu de quoi ,
nos Sujets nous ont prêté ſolemnellement ferment
de fidélité.
د
tous
L'Original eftfigné de lapropre mainde SaMajeflé
Impériale.
L. S. CATHERINE.
• Imprimé dans la Topographie du Sénat à Pétersbourg,
le 28 Juin 1762. ancien ſtyle.
Du 4 Juillet.
Sa Majeſté Impériale continue dedonnertous
ſes ſoins à l'affermiſſement de ſon autorité. Elle
a envoyé ordre à l'Armée de Romanzow & au
corps deTroupes qui eſt en Siléſiſe de rentrer,
fans perdre de temps , dans l'intérieur de ſon
Empire.
Le Prince George de Holſtein avoit été arrêté
le 9 , & même un peu maltraité par la foldateſque.
L'Impératrice l'a fait retirer de lapriſon où
on l'avoitdeſcendu dans ces premiers momens ;
&depuis , il eſt ſimplement gardé dans ſon
Hôtel.
On affure que S. M. I. a dépêché le Knés
Wolkonsky vers l'ancien Chancelier Comte de
Nota. L'expreſſion d'Ennemis a été ſubſtituée dans
rette ſeconde Piéce à celle duplus grand Ennemi de
l'Empire qui étoit dans le premierManifeste en parlant
de la Paix avec le Roi de Pruffe.
SEPTEMBRE. 1762. 201
هب
Beſtucheff , pour le faire revenir de ſon éxil. Le
Sénateur Comte de Woronzow & la Frêle ſa
fille , qui avoit été décorée du Cordon de Sainte
Catherinepar PIERRE III , font gardés dans leur
maiſon.
Le ſieur Wolkoff, Secrétaire de Pierre III , &
les ſieurs Gudowitz & Milganaw , Aides de Camps
de ce Prince , ſont auſſi arrêtés & reſſerrés étroitement.
Du 18 Juillet.
On a publié aujourd'hui de la part de l'Impératrice
la déclaration ſuivante.
Nous CATHERINE II. par la grace de Dieu ,
Impératrice & Autocratrice de toutes les Ruſſies
&c. Le ſeptiéme jour après notre avénement au
Trône de toutes les Ruffies , Nous avons reçu
la nouvelle que le ci-devant Empereur Pierre III .
parun accident hémorroïdal , auquel il étoit quelquefois
ſujet , ſe trouvoit attaqué d'une colique
violente. Pour ne point manquer à notre devoir
de chrétienne , & au ſaint commandement par
lequel nous ſommes obligés à la conſervation de
la viede notre prochain ; Nous avons ordonnéde
-lui envoyer tout ce qui étoit néceſſaire pour prévenir
les ſuites dangereuſes de cet accident , &
foigner ſa ſanté a l'aide de la médecine. Mais à
notre grand regret & affliction , nous reçumes
hier au ſoir de nouveaux avis que , par la permiſſion
du Tout- Puiffant , il étoit décédé.
C'eſt pourquoi nous avons ordonné de tranfporter
ſon corps au Monastère de Newsky , pour
*y être inhumé ; & en même temps nous excitons
&exhortons tous nos fidéles Sujets , par notre
parole impériale & maternelle , pour , qu'enou
bliant tout le mal paílé , ils rendent à ſon corps
les derniers honneurs ,& prient ſincérement Dieu
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
pour le repos de ſon ame , prenant en attendant
cette fin inopinée pour un effet particulier de la
Providence Divine qui, par des vues impénétrables
, prépare à Nous , à Notre Trône , & à toute
la Patrie , des voies uniquement connues à ſa
fainte volonté, Fait à Pétersbourg le 7 & 18 Juillet
1762.
Pierre III étoit fils de Charles- Frederic , Duc
de Holſtein Gottorp , & d'Anne Pétrowna , fille
du fameux Czar Pierre I. Appellé à Petersbourg.
par la feue Impératrice Elifabeth , fa tante , il fut
déclaré Grand Duc , héritier préſomptif de la
Couronne de Ruſſie , le 18 Novembre 1742. Le
1 Septembre 1745 , il épouſa Catherine Alexiewna
d'Anhaltzerbít , née le 2 Mai 1729 , aujourd'hui
Impératrice régnante. Par la mort de l'Impérattice
Elifabeth , il étoit monté ſur le Trône ,
les Janvier de l'année 1762 ; il laille de fon
mariage un Prince & une Princeſſe. Les changemensſubits
que cet Empereur a faits dans leGouvernement;
les allarmes qu'il avoit cauſées par
rapport à la Religion; le peu d'égards qu'il avoit
montrés pour les engagemens pris par la feue
Impératrice , à qui il devoit la Couronne ; ta
précipitation avec laquelle il avoit renoncé à des
conquêtes , qui avoient coûté tant de fang aux
Rufles avoient aliéné de lui les coeurs de la
Nation , & l'ont entraîné dans des malheurs auxquels
il n'a pas pu ſurvivre.
De WARSOVIE , le 17 Juillet.
I
Dans l'inſtant , on reçoit de Pétersbourg l'importante
nouvelle de la dépoſition de l'Empereur
Pierre 111 ; l'Impératrice épouſe du Prince dépoſé,
eſt montée ſur le Trône ſous le nom de
Catherine 11 ; elle a reçu le même jour , l'hom
SEPTEMBRE. 1762. 203
mage de ſes nouveaux Sujets ; & les ordres ont
été envoyés aux différens Corps des Troupes
Ruſſes pour lui prêter ferment. On attend le détail
de cet événenient , arrivé le 9 le ce mois ,
ou le 28 du mois dernier , vieux ſtyle.
De KONIGSBERG , le 16 Juillet.
Les Armes de Ruſſie viennent d'être réplacées
ici , & le Lieutenant Général Woyakoff, Gouverneur
du Royaume de Pruſſe au nom de l'Impératrice
Catherine II , a fait publier aujourd'hui
une Déclaration par laquelle il notifie que , bien
que , par un Edit imprimé en datte du 27 Juin
(vieux ſtyle ) il ait été notifié à tous les habitans
de la Pruffe , qu'en vertu d'un Traité conclu
avec Sa Majesté Pruſfienne , cePrince devoit rentrer
dans la pleine & entiere potſeſſion de ce
Royaume , & que , parconféquent , les habitans
feroient déliés du ſerment qu'ils avoient prêté ,&
des autres engagemens par eux pris depuis l'occupation
des Pays conquis par les glorieuſes Armes
Impériales de Ruffie: cependant , en conféquence
des ordres ſouverains de Sa Très - Séréniffime
Grande Dame Impératrice CatherineAlexiewna
, tout ce qui a éré publié pour la reſtitution
de ce Pays ſous la domination de S. M. P.
foit de la part de la Ruſſie ſoit de celle de Pruf
ſe, doit être à préſent cenſé nul , & comme non
avenu , & que les Habitans dudit Royaume
ayent à rentrer de nouveau dans la fidélité &
obéillancequ'ilsdevoient , avant ce dernier changement,
a l'Empire de Ruſſie, & qu'ils doivent
maintenant en toutes choſes à Sa Majesté Impériale
Catherine II.
Les Régimens d'Infanterie qui étoient partis en
dernier lieu desenvirons de la Viſtule, pour allera
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
joindre l'Armée duGénéral Romanzow , ont eu
ordre de retourner ſur leurs pas.Un de ces Corps
adéja paſſe la Viſtule , & s'est rendu en Pruſſe ,
où l'on compte préſentement plus de ſix mille
hommes des Troupes Ruffes.
D'ALTENA , le 3 Août.
Il y a apparence que les différends concernant
le Holſtein ſeront réglés àCoppenhague. Pendant
la minorité du Prince Paul Petrowicz , l'Impéra
trice Catherine II ſera Régente de ce Duché. On
ditqu Elle fe propoſe d'y renvoyer toutes ſes Trou
pesHolſteinoiſes qui font actuellement en Ruffie.
De VIENNE ,le 3Août. 1
Le Prince de Bevern abandonna , le 23 au matin
la Ville de Troppar , & le 24 , il ſe replia jufqu'à
Léobſchitz. Ainſi toute la Haute-Siléſieſe
trouve actuellement délivrée des Pruſſiens. Le 24 ,
leGénéral Beck marcha à Kozendorff, pour prendreunepoſition
entreTroppau & Jagerndorff. Le
Maréchal de Daun avoit encore ſon quartier Géné
ralle 26 àGrersdorff.
Suivant lesdétailsque l'on a reçus de Bohême ,
auſujet dela courſe que les Ennemis ont faitejuſqu'à
Konigsg ratz , il paroît que le dommage ,
qu'ils ont caulé , n'eſt pas, à beaucoup près , auſſi
conſidérable qu'on l'avoit d'abord publié. Leur
nombre étoit moindre qu'on ne l'avoit annoncé
&ce n'a point été des Coſaques , mais des Pruffi
ensdéguisés enCoſaques,quiont fait cette irruption.
On apprendde Siléſie , que le Corps de Troupes
Ruffles s'eſt déja ſéparé de l'Armée Pruſſienne
, en exécutiondes ordres de l'ImpératriceCatherine
II , & que le Roi de Pruſſe a fait préſent
SEPTEMBRE. 1762. 205
d'une très-belle épée d'or au Général Comte de
Czernichew.
On a nouvelle de Hambourg , que les Ruſſes
ontrepris poffeſſion de Konigsberg.
Le Roi de Pruſſea formé, le 21du mois paſſé,
deux attaques contre les Corps de Brentano &
d'Ockeli. Les Pruſſiens ont été repouſſés juſqu'à
quatre fois à cette derniere; mais le Corps de
Brentano , après une vigoureuſe réſiſtance , a été
obligé de céder à la ſupériorité. La perte des deux
côtés a été très-grande. On eſtime celle des Autrichiens
à trois mille hommes & ſeize piéces de
canon , & l'on croit celle des Pruſſiens plus conſidérable.
Pendant cette action , le Roi de Pruffe
étoit avec ſon Armée en bataille , vis à- vis de celle
du Maréchal de Daun. Ce dernier , n'ayant pas
jugé ſa poſition tenable, après avoir perdu le
poſtequ'occupoit le Général Brentano, s'eſt retiré
en bon ordre , & fans être entamé , entre Gierfdorff&
Wustwaltersdorff .
De PRAGUE , le 17 Juillet.
Pluſieurs Partis ennemis ont pénétré dans ce
Royaume juſqu'à Brix , Sebanſtiasberg , Friedland
& en pluſieurs autres endroits , d'où ils ont
tiré de fortes contributions. Le 11 de ce mois un
détachement de Pruſſiens , déguisés en Coſaques,
entra dans Konigſgratz. Le Commandant menaçad'y
mettre tout à feu& à fang , fi les habitans
ne lui comptoient ſur le champ deux mille cent
cinquanteducats. Les Magistrats & la Bourgeoifie
offrirent quatre mille Borins. Le Commandant
parut ſe contenter de cette ſomme , & on la lui
livra ; mais à peine l'eut- il touchée , que les Coſaques
ſe diſperſerent dans la Ville & pillerent
toutes les maiſons de quelqu'apparence, parti
206 MERCURE DE FRANCE .
culierement celles de l'Evêque & des principaux
Eccléſiaſtiques. En ſe retirant , ils mirent le feu
endifférens quartiers. Les flames , fecondées d'un
vent violent, ont confumé le Collége des Jéſuites
&cent foixante maisons.
Nousdevons au Lieutenant-Général Blunquet ,
le bonheur de n'avoir plus en Bohéme aucunes
Troupes ennemies. Une poſition avantageuſe ,
qu'il puit avec quatre bataillons & cinq eicadrons,
fur une hauteur près de Toplirz , en impoſa au
fieur de Kleiſt , qui marchoit pour foutenir les
détachemens qu'il avoit pouffés en avant. Ce
Général Pruthen , malgré la ſupériorité , non
ſeulement n'ola attaquer le Général Blunquer ,
mais ſe retira précipitamment à Marieberg , fans
doutedans la crainte que le Prince de Stolberg ,
qui s'avançoit à grandes journées vers Annaberg ,
ne lui fermât les chemins du côté de la Saxe .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
EXPOSITION HISTORIQUE de l'Origine &
Naiſſance de Mefire PIERRE DE PONS ,
Chevalier , Seigneur d'Annonville , Muffey ,
Saucourt & Doulaincourt , Chevalier d'Honneur
aux Prefidial & Bailliage de Chaumont en
Baffigny ; de fon état & de celui deſa Pofterité ,
juftijies par titres folemnels & authetiques .
En 1742 Meffire Pierre de Pons , Chevalier ,
FilsdeMeffire Gaspara de Pons , Chevalier , SeigneurdeR
onepont. La Ville aux Bois &c. & de
Nicolle Legruyer, épouſa Demoiselle Anne de
Rommecourt, Fille de Meffire Claude De Rommecourt,
Chevalier , Seigneur d'Annonville , Mulley ,
SEPTEMBRE . 1762. 207
&Poiſſon , Colonel de Cuiraſſiers au ſervicede
l'Empereur , petite Fille de Meſſire Martin de
Rommecourt , Maréchal Général de Bataille de
l'Empereur ; fon Ayeul maternel , Meſſire Marc
de Mathelan, Chevalier de l'Ordre du Saint-
Eſprit, & fon Ayeule la Princette Blanchede
Courtenay. La Cérémonie avoit été précé lée par
un Contrat de mariage, du Mai 1641,
pallé devant Joseph Thierriot , Notaire au Baillage
& Principaué de Joinville , témoms préfens
; & la cé évation en fut faite apres publication
de bancs dans toutes les formes requides & accoutumées
, le 13 des mêmes mois & an , par
Meffire Claude Prevost , Prêtre& Curé de Muſley.
Anne de Rommecourt , étoit restée deule depla
branche aînée de la Maiſon originaire d'Allemagne,
établie depuis long-temps & diftinguée dans
la Province de Champagne. Son pere , Claudede
Rommecourt , fils de Martinde Rommecourt , Maréchal
général de l'Armée de l'Empereur, &ide
Charlotte Piedd-efer, avoit été tué en 1720, ala
bataille de Prague; elle étoit ſeule héritiere de ſon
pere , & Dame des Terres & Seigneuries de Muſfey
, Annonville& Poiffon.
Avec ces avantages , demeurée jeune à la campagne
, fans pere ni mere; plus occupée du gouvernement
de ſes biens , laitiés par fon pere en
mauvais ordre , que de toutes autres cultures &
connoillances , elle avoit été trompée par ſon
mari , Chevalier Profès de l'Ordre de Malthe ,
qui , n'écoutant que fa paſſion , lui avoit diffimulé
fon état, & pris grand ſoin de l'entretenir dans
l'ignorance de ſon premier engagement , pour
éviter d'encourir les cenfures de l'Ordre , &ct !
De leur mariage naquitent deux garçons &
une fille : le Cadet, Enſeigne au Régiment de
208 MERCURE DE FRANCE.
Picardie , fut tué jeune au ſiége de Cambrai ,&
la fille fit profeſſion au Couvent des Religieufes
Bénédictines à Joinville.
L'Aîné , Pierre de Pons &Annonville , étant
encore jeune & peu inſtruit des principes , craignit
que les voeux faits par ſon pere ne fuſſent un
obſtacle invincible à la validité de ſon mariage ,
c'eſt pourquoi il obtint des lettres de légitimation
dans cedoute de ſon état , cequi fut toléré par
lepere , dans la réſolution de différer juſqu'à fa
mort , les éclairciſſemens néceſſaires à fon fils pour
aſſurer ſolidement ſon état , & peu après étant
décédé, Pierre de Pons d'Annonville trouva tous
les actes& piéces , dont juſqu'alors il n'avoit eu
qu'une connoiffance imparfaite & confuſe; de
forte que rendu certain de ſa légitimité , il ſe
pourvuten lettres de reſciſion contretous les actes
de ſa part&démarches contraires à ſes découvertes;
& lorqu'il fut queſtion de leur entérinement
, d'abord au Bailliagede Chaumont , enſuite
aux Requêtes du Palais, où elles furent renvoyées,
Gaspard de Pons , Seigneur de Rennepont & de
Maſſiges, Major du Régiment de Fontaine,Cavalerie,
& l'un de ſes frères qu'ils'aſſocia , y formerent
oppoſition , d'autant moins attendue ,
qu'ils avoienttoujours traité l'Impétrantde couſingermain
dont la légitimité leur étoit bien connue&
le ſecret confié , ce qui fut conſtaté par
différentes pièces , juridiquement produites au
procès.
La guerre, entr'eux ainſi déclarée , fut longtemps
pouffée avec fureur , & ne ceſſa qu'après
toutes les reffources de la chicane , épuilées par
l'Aggreffeur , & autres qu'il fit intervenir .
En effet, après l'entérinement des lettres de
refciſion,ſans égard aux oppofitions, appel en fut
SEPTEMBRE. 1762. 209
interjetté au Parlement , où l'affaire , miſe au
grand jour & amplement difcutée , intervint le
19 Décembre 1673 , ſur les concluſions du célébre
M. Talon , Avocat Général , arrêt contradictoire
qui prononça que , Pierre DE PONS étoit
né en légitime mariage , de Meffire Pierre de Pons
deRennepont, &de Demoiselle Anne de Rommecourt
, & qu'il jouiroit du nom , des armes & du
péculedeſesPeres &Meres , avec défenſe à la Famille
de l'y troubler , & condamna les Parties adverſes
aux dépens .
Cet échec * ne rebuta pas les aſſaillans , ils
ſuſciterent le miniſteredeM. le Procureur Général
desAydes, pour conteſter à Pierre de Pons d'Annonville
ſa nobleſſe , ſous les mêmes prétextes , auxquels
il oppoſa l'Arrêt du 19 Decembre 1673 , &
prétendit que c'étoit agiter une ſeconde fois la
queſtion de fon état, &qu'ayant étéjugé au Parlement
, il ne devoit pas être traduit pour lemêmefait
à la Cour des Aydes , l'autorité des choſes
jugées étant ſainte & inviolable , principalementdans
les queſtions d'Etat.
Il refula donc de procéder à laCour desAydes,
ſe pourvut au Parlement , puis en réglement de
Juges au Conſeil , ou par arrêt du 6. Mai 1681 ,
il fut ordonné qu'il procéderoit à la Cour des
Aydes: en conféquence il y procéda , & l'Arrêt
du Parlement ayant été communiqué au Procureur
Général , il fit ſa déclaration à l'audience ,
qu'il n'entendoit conteſter l'état ni la filiation de
* La bonne foi qui ſe préſume toujours n'est autre
choſe dans les mariages que Pignorance de l'un des con
joints de l'empêchement qui eft en Pautre , & qui fuffit
pour affurer l'état des Enfans.
Tous les Auteurs François , Italiens . Eſpagnols &
Allemands font de cet avis , & telle eſt la Jurisprudence
univerſelle.
210 MERCURE DE FRANCE.
Pierre de Pons d'Annonville. Ayant fatisfait exactement
, & le tout communiqué au Procureur
Général , de ſon conſentement Arrêt de la Cour
des Aydes fut rendu le 23 Mars 1684 , par lequel
Pierre DE PONS d' Annonville fut déclaré iſſu par
voye légitime de noble race & lignée : ordonné qu'il
jouiroit, enſembleſes enfans nés &ànaitre en légitime
mariage , des priviléges , exemptions & immunités
, dont jouiffent tous les autres Nobles du
Royaume.
Cette ſeconde victoire ne fut pas ſuffiſante pour
calmer la bile & la mauvaiſe humeur de Gaspard
de Pons; il dreſſa donc une nouvelle batterie en
1588 , à la faveur de laquelle il renouvella la
même queſtion , tant comme tuteur de Louis-
François de Pons , que ſous les noms de Marie-
Anne , Marie-Magdeleine de Pons ſes filles , &
Nicolas de Bouvigny, troifiéme frère qui parut
ſur la ſcène , tous en qualité de tiers- oppoſans
aux Arrêts précédemment rendus , traduiſit
Pierre de Pons d'Annonville aux Requêtes du
Palais , où le 9 Juillet 1688 , il obtint Sentence ,
qui les déclara non-recevables dans leur oppofition
, & fur l'appel qu'ils en interjetterent , l'affaire
ayant été plaidée durant trois audiences à
la Grand'Chambre . Arrêt contradictoire ſur les
concluſions de M. Talon , Avocat Général , fut
prononcé le 4 Février 1689 par lequel ,fans s'arréter
à l'intervention de Gaspard de Pons , tuteur
de Louis-François de Pons , ni aux appellations,
requêtes judiciaires par écrit , tant dudit Mineur ,
que de Nicolas, Marie-Anne & Marie-Magdeleine
de Pons , dans lesquels ils furent déclarés
non recevables , & condamnés en l'amende de 110
livres , comme tiers - oppofans . La Sentence des
Requêtes du Palais fut confirmée avec amende &
dépens, pár Arrêt du Conſeil privé du Roi , du 31
SEPTEMBRE. 1762. 211
Mars 1689 , qui confirme encore la nobleſſe , &
l'état légitime duſieurDE PONS d'Annonville .
Tels font les ſuccès qui , malgré tant d'obſtacles
, & d'acharnement d'un implacable ennemi ,
ont procuré au fieur DE PONS d'Annonville , &
à la poſtérité , pleine aſſurance de leur état , &
'l'ont mis à couvert de toute atteinte: & telle eſt
l'hiſtoire de leur naiſlance. Elle est fi connue en
Champagne , par tant d'Arrêts folemnels qui
l'ont rendu célébre , que MM. DE PONS d'Annonville
n'auroient pas dû s'attendre à des propos
calomnieux , qui ſe ſont répandus dans différentes
Provinces du Royaume. Rendus certains de ces
bruits qui les couvroient d'infamie , ainſi que les
Maiſons dans lesquelles ils font entrés ; ils firent
leur perquifition pour en découvrir la ſource ,
après un très- long & mûr examen , ils crurent
devoir ſe plaindre amérement à différentes perſonnes
qui compoſent la branche des Rennepont;
mais tous ayant nie verbalement & par lettres
avoir tenu aucuns des propos à eux imputés,
qu'ils étoient prêts de démentir quiconque les leur
attribuoit , & qu'au contraire , ils fe faiſoient
honneur , à toutes fortes de titres , de les regarder
& avouer pour parens: MM. DE PONSd'Annonville
, pour couper court & faire taire les méchans
, ont exigé actes ſolemnels de cette branche
, dont eft copie ci-bas. Ainfi le Public , informé
par tous ces différens Mémoires & Actes , ſentira
combien il doit ſe méfier de gens qui , malheureuſement
nés dans le menſonge & l'impofture
, ne font uſage de ce funeſte talent, que pour
faire naître le divorce dans les Familles , foit par
leur perfidie, ou leur impudente imbécillité.
i
Nous ſouſſignés , Anne - Dorothée d. Bettainvillers
, Marquisede Rennepont, Claude-Jean-Eu
212 MERCURE DE FRANCE .
gene de Jouffroy , Seigneur des Abans , Jeanne-
Henriette de Rennepont de Jouffroy , & Elifabeth-
Charlotte d'Eſcorailles , fur les remontrances &
plaintes à Nous faites , par MM. de Pons , fils ,
petits-fils , & héritiers de feu Meffire Pierre de
Pons , Chevalier , Seigneur d'Annonville , Muſſey,
Saucour , &c. leur ayeul & pere , des propos &
bruits calomnieux répandus contre l'origine & naiffance
de leur pere & ayeul , quoique justifiés par
Arrêts, & par les titres les plus folemnels & les
plus authentiques , lesquels propos nous ſontfauſſement
imputés , foit par malignité , foit par tout
autre motif , déclarons n'y avoir aucune part , &
les défavouons pleinement; en outre que nous les
reconnoiffons pour être iſſus de la Maiſon de Pons ,
&que nous nous faiſons honneur de les reconnoître
pournos Parens : En foi de quoi nous avons figné
lepréfent Acte. Fait à Amnéville , le quinze Mai
milſept centfoixante . Signé BETTAINVILLERS
DE RENEPONT , CLAUDE-JEAN-EUGENE DE
JOUFFROY, DE RENEPONT DE JOUFFROY ,
D'ESCORAILLES .
Légalisé par le Maire deGrandrange, le même
jour& an. HENRY DENISET .
Pareil Acte à fieur Cheron , du 26 Mai 1760 ,
de Claude- Alexandre de Renepont. Signé DE
PONS RENEPONT.
Légalisé du même jour & an , par Joubert ,
Lieutenant en la Justice de fieur Cheron.
Signé JOUBERT.
AVIS AU PUBLIC.
L'incertitude où l'on eſt ſouvent à Paris & dans
les Provinces , ſur les jours que ſe prennent &
ſe quittent les deuils de cour , a fourni l'idée d'en
informer exactement le Public. On ſe propoſe de
les annoncer par un billet imprimé qui ſera en
SEPTEMBRE. 1762. 213
voyé à Paris par la petite Poſte & dans les Provinces
, franc de port ,par la Poſte ; & qui contiendra
, 1 ° . le nom& les qualités du Prince ou de
la Princeſſe dont on devra porter le deuil. 2º , les
jours fixés pour le prendre & le quitter. 39. les
autres particularités d'étiquette , quand il y en
aura. Le prix de l'abonnement pour Paris n'eſt
que de 3 liv. par an & de 6 liv. pour les Provinces.
Ceux qui voudront s'abonner payeront d'avance:
leurs noms , qualités & demeure feront
inſcrits ſur un Regiſtre. L'année d'abonnement
commencera du jour que l'argent aura été reçu.
LeBureau pour les abonnemens de Paris eſt établi
rue & vis- à- vis la Monnoie , chez le fieur Rougeux
; Marchand Miroitier , au Grand-Prieur de
France. Pour les Provinces , les lettres devront
être adreſſées , port franc , ainſi que l'argent , à
M. Dubois , rue d'Enfer , vis-à-vis la rue S. Thomas
, à Paris . On ne recevra ni les lettres ni l'argent
qui n'auront point été affranchis . Nota. On
ne s'engage de donner le détail des qualités ,
qu'autantqu'on pourra en être affez promptement
informé pour que le ſervice ne ſoit pas retardé.
Le ſieur SAVOYE , Valet de Chambrede M. le
Bailli de Fleury , donne avis au Publicqu'il vend la,
véritable Eau de Fleur d'Orange de Malthe, à 6 1.
laBouteille de pinte. Il demeure rue de la Ville-
Lévêque , Fauxbourg S. Honoré , au.Nº.9 ...
Le ſieur DAVID , demeurant à Paris rue & à
l'Hôtel Ste Anne , butte S. Roch , ayant la Permiſſion
de Monfieur le Lieutenant-Général de Police
, & l'Approbation de M. le Doyen de la Faculté
deMédecine , poſſéde un nouveau ſecret &
reméde , avec lequel il guérit dans l'inſtant , tou
214 MERCURE DE FRANCE .
tes ſortes de maux de dents les plus douloureux ,
les fluxions des dents , les maux de tête & migraines
, ſans que le mal y revienne jamais , ſans
qu'il ſoit beſoin d'arracher les dents , quelques
gâtées qu'elles foient,& fans qu'il entre rien dans
la bouche ni dans le corps.
C'eſt avec un Topique qu'il applique , & que
l'on peut auſſi s'appliquer ſoi-même , ſur l'artére
temporal du côté de la douleur ; ce Topique ne
tient point à la peau , & ne lui fait aucun dommage
ni marque , lorſqu'il eſt appliqué le foir en
ſe couchant , auffitôt la douleur ſe paſle ; il procure
un ſommeil pendant lequel il ſe fait une
tranſpiration , & au réveil on eſt guéri pour
toujours.
On peut faire proviſion de ce reméde , & en
emporter partout , il eſt des plus doux & trèsfacile
, & à bon marché.
Il n'en coûte rien aux pauvres néceſſiteux.
Il en coûte 24 fols à toutes fortes de perſonnes
qui viennent chez lui , & 3 liv. ou 6 liv . ſuivant
l'éloignement , lorſqu'il ſe tranſporte chez les
perſonnes qui lui font l'honneurde l'envoyer chercher.
Il a guéri un nombre conſidérable de perſonnes
de renom , qui font très- fatisfaites , dont plufieurs
ont traité ce reméde de miracle.
APPROBATION.
J'AI lu ,par ordre deMonſeigneur le Chancelier,
le Mercure de Septembre 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A
Paris , ce 31 Août 1762. GUIROY.
SEPTEMBRE. 1762. 215
TABLE DES ARTICLES.
*PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE À M ** . Pages
✓A MM . de L *** , ſur une diſtribution de
Prix. Ode Anacreontique . 9
ODE ſur la Tragédie de Cinna , à Mile
Clairon. Ir
LETTRE de l'Auteur du Mercure à Madame
laM.... D ... 14
RENNIO & ALINDE , ou les Amans ſans le
ſçavoir , Comédie . 15
TRADUCTION littérale de la premiere Ode
du troiſiéme Livre d'Horace. Odiprofanum
vulgus. 69
VERS ſur ledébut de Mile Durancy à l'Opéra
dans les Fêtes Grecques & Romaines,
par le Rôle de Cléopatre. 72
IMPROMPTU à S. A. S. E. Palatine , au jour
de l'An. 73
IMPROMPTU à M. & à Madame Vendlings ,
Muſiciens de L. A. S. E. Palatines . 74
MADRIGAL à Madame de Nefle , Actrice
de la Cour Palatine. ibid.
STANCES à Zamire . 75
BOUQUET à Mile A. C. L. N. 78
ÉNIGMES.
ÉPITAPHE de M. de Crébillon .
LOGOGYYPHES .
79
80
81 & 82
CHANSON . 83
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉCOLE Militaire : Ouvrage compoſé par ordre
du Gouvernement. Par M. l'Abbé
Raynal. Second Extrait. 84
216 MERCURE DE FRANCE.
ÉPITRE à Minette ; par M C ***
ODE ſur la Poësie , comparée à la Philoſophie
; par M. Colardeau .
ANNONCES de Livres.
98
102
1ος & ſuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES .
PRIX d'Éloquence pour l'année 1763.
SÉANCE publique de l'Académie Royale de
Niſmes.
GEOMÉTRIE.
ART . IV. BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES .
CHIRURGIE.
SUITE des Obſervations d'un Chirurgien de
Province , ſur l'origine & ſur les progrès
125
116
128
de laTaille appellée Méthode de Rau. 136
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE . 153
SCULPTURE.
156
GRAVURE. 167
ART. V. SPECTACLES.
OPÉRA. 170
COMÉDIE Françoiſe. 171.
COMÉDIE Italienne. 177
CONCERT Spirituel. 178.
ART. VI. Nouvelles Politiques.
EXPOSITION hiſtorique de l'Origine & Nailfance
de Meſſire PIERRE DE PONS.
Avis.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue& vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
180
206
212
:
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE. 1762 .
PREMIER VOLUME.
Diverſité , c'est ma deviſe . La Fontaine.
Cochin
Filius inv.
Semp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
AvecApprobation & Privilége du Roi.

AVERTISSEMENT.
LEE
Bureau du Mercure eft chez M.
Lutton , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourſeize volumes
, à raison de 30 fols pièce.
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
lefaire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raiſon de 30 fols
parvolum, c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
Aij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
:
On fupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
juſqu'à préſent quatre-vingtun volumes.
Une. Table générale , rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douziéme .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE SUR LE TEMPS ,
QUI a remporté le Prix de l'Académie
Françoise en 1762,par M.THOMAS .
LB
E compas d'Uranie a meſuré l'eſpace .
O Temps, être inconnu que l'âme ſeule embraſſes
Inviſible torrent des fiécles & des jours ,
Tandis que ton pouvoir m'entraîne dans la tombe
,
J'oſe , avant que j'y tombe ,
I. Vol. Aiij
1
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe oideffus.
On fupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à annoncer
, d'en marquer le prix .
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
juſqu'à préfent quatre-vingtun volumes.
Une . Table générale , rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douziéme .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE SUR LE TEMPS ,
QUI a remporté le Prix de l'Académie
Françoise en 1762 ,par M.THOMAS.
LE
E compas d'Uranie a meſuré l'eſpace .
O Temps, être inconnu que l'âme ſeule embraſſe
Inviſible torrent des fiécles & des jours ,
Tandis que ton pouvoir m'entraîne dans la tombe,
J'oſe , avant que j'y tombe ,
I. Vol. Aiij
1
6 MERCURE DE FRANCE .
M'arrêter un moment pour contempler ton
cours.
Qui me dévoilera l'inſtant qui t'a vu naître ? *
Quel oeil peut remonter aux ſources de ton
être ?
Sans doute ton berceau touche à l'Éternité.
Quand rien n'étoit encore ; enfeveli dans l'ombre
De cet abîme ſombre ,
Ton germe y repoſoit , mais fans activité.
Du chaos tout-à coup les portes s'ébranlérent ,
Des ſoleils allumés les feux étincelérent ;
Tu nâquis : l'Éternel te préſcrivit ta loi . こ
Il dit au mouvement: du Temps ſois la meſure.
Il dit à la nature ;
Le Temps ſera pour vous , l'Éternité pour moi.
Dieu, telle eſt ton eſſence : oui , l'océan des âges
Roule au-deſſous de toi ſur tes frêles ouvrages ;
Mais il n'approche pas de ton Trône immortel.
Des millions de jours qui l'un l'autre s'effacent ,
Des ſiécles qui s'entaſſent
Sont comme le néant aux yeux de l'Éternel.
* On a ſuivi dans cette Ode l'Opinion communément
reçue parmi les Philoſophes. La plupart
regardent le Temps comme dépendant de
l'exiſtence des êtres créés , & croyent qu'il n'y a
pas en Dieu de ſucceſſion.
✓ OCTOBRE. 1762. 7
Mais moi , ſur cet amas de fange & de pouſſière ,
En vain contre le Temps je cherche une barrière ,
Sonvol impétueux me preſſe & me pourſuit .
Je n'occupe qu'un point de la vaſte étendue ;
Et mon âme éperdue
Sous mes pas chancelans voit ce point qui s'en
fuit.
De la deſtruction tout m'offre des images.
Mon oeil épouvanté ne voit que des ravages ;
Ici devieux tombeaux que la mouſſe a couverts ;
Là des murs abattus , des colonnes briſées ,
Des Villes embraſées ;
Partout , les pas du Temps empreints ſur l'Univers.
Cieux , terres , élémens , tout eſt ſous ſa puiſ
fance.
1
Mais tandis que ſa main , dans la nuit du filence,
Du fragile Univers ſappe les fondemens ;
Sur des aîles de feu loin du monde élancée ,
Mon active penſée
Plâne ſur les débris entaſſés par le Temps.
Siécles qui n'êtes plus , & vous qui devez naître ,
J'oſe vous appeller ; hâtez-vous de paroître :
Au moment où je ſuis venez vous réunir.
Je parcours tous les points de l'immenſe durée ;
D'une marche aſſurée :
J'enchaîne le préſent , je vis dans l'avenir.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Le ſoleil épuisé dans ſa brulante courſe ,
Deſes feux par degrés verra tarir la ſource ;
Et des mondes vieillis les refforts s'uſeront.
Ainſi que les rochers qui du haut des montagnes
Roulent dans les campagnes ,
Les aſtres l'un ſur l'autre un jour s'écrouleront.
Là , de l'Éternité commencera l'empire ;
Et dans cet océan où tout va ſe détruire ,
Le Temps s'engloutira, comme un foible ruiſſeau.
Mais mon âme immortelle , aux fiécles échappée ,
Ne fera point frappée ;
Etdes mondes briſés foulera le tombeau.
Des vaſtes mers , grand Dieu , tu fixas les limites.
C'eſt ainſi que des Temps les bornes ſont préf
crites.
Quel ſera cemoment de l'éternelle nuit ?
Toi ſeul tu le connois ; tu lui diras d'éclore ;
Mais l'Univers l'ignore ;
Cen'eſt qu'en périſſant qu'il en doit être inſtruit.
Quand l'airain frémiſſant autour de vosdemeures,
Mortels , vous avertit de la fuite des heures ,
Que ce ſignal terrible épouvante vos ſens.
Ace bruit tout-à- coup mon âme ſe réveille ,
Elle prête l'oreille ,
Etcroit de la mort même entendre les accens.
OCTOBRE. 1762. 9
Tropaveugles humains,quelle erreur vous enivre ?
Vous n'avez qu'un inſtant pour penſer & pour viyre
,
Et cet inſtant qui fuit , eſt pour vous un fardeau!
Avare de ſes biens, prodigue de ſon être ,
Dès qu'il peut ſe connoître ,
L'homme appelle la mort & creuſe ſon tombeau.
L'un , courbé ſous cent ans , eſt mort dès ſa nair
ſance ;
L'autre engage à prix d'or ſa vénale éxiſtences
Celui- ci la tourmente à de pénibles jeux ;
Le Riche ſe délivre , au prix de ſa fortune ,
Du Temps qui l'importune ;
C'eſt en ne vivant pas que l'on croit vivre heureux.
Abjurez , & mortels , cette erreur inſenſée.
L'homme vit par ſon âme ;& l'âme eſt la penſée:
C'eſt elle qui pour vous doit meſurer leTemps.
Cultivez la Sageſſe : apprenez l'art ſuprême
De vivre avec ſoi-même ;
Vous pourrez ſans éffroicompter tous vos inftans
Si je devois un jour pourde viles richeffes
Vendre ma liberté , deſcenfre à des baffefſes ,
Si mon coeur par mes fens devoit être amolli ,
OTemps , je te dirois:préviens maderniereheures
Hâte-toi , que je meure ,
J'aime mieux n'être pas ,que de vivre avili, A
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
:
Mais ſi de la vertu les généreuſes flammes
Peuvent de mes écrits paſſer dans quelques âmes ;
Si je peux d'un ami ſoulager les douleurs;
S'il eſt des malheureux dont l'obſcure innocence
Languille ſans défenſe ,
Et dont ma foible main doive éſſuier lespleurs,
OTemps , ſuſpens ton vol , reſpecte ma jeuneffe
;
Que ma mère , long-temps témoin de ma tendreſſe
,
Reçoive mes tributs de reſpect & d'amour ;
Et vous , Gloire , Vertu Déeſſes immortelles ,
Que vos brillantes aîles
Sur mes cheveux blanchis ſe repoſent un jour.
AMlle *** , furfon indifférence.
AGLA & ravit , elle enchante.
Mais qu'elle eſt froide , indifférente !
Ah ! quand on ſçait ſa bien charmer ,
Commentpeut-on ne rien aimer
Dans les annales de Cythère
J'ai trouvé le noeud du Myſtère.
Les trois Graces étoient un jour
Près de Vénus , avec l'Amour.
La plus charmante des Déeſſes
Ala jeune Aglaé prodigua ſes careſſes ,
:
OCTOBRE. 1762.
Pour elle ſeule elle eut desyeux ;
L'Amour en devint fur ieux.
Vénus ſourit : >> Oui , dit-elle , je l'aime ;
>> Je veux qu'elle ait comme moi même
>>> Eſprit , Beauté , Talens, attraits ;
>> Toujours Aglaé ſçaura plaire.
>>>Soit , reprit l'Amour en colère ,
>> Mais elle n'aimera jamais.
2
VERS préſentés au PRINCE DE
CONDÉ , le 9 Août , jour defa
Naissance , & de la Priſe du Château
d'ULRICHSTEIN.
4
Le neufd'Août, jour de ſa Naiſſance ,
Vets Ulrichstein Condé s'avance ;
Et tranquille témoin ſur l'Ohm ,
Le brave Prince Héréditaire
Voit l'Attaque , & la laiſſe faire ,
Pour moi je dis qu'il a raiſon .
Il le perd à regret; mais comment le défendre ?
Que Diable, ce jour- là , pouvoit-il entreprendre ,
Contre les forces d'un Bourbon ,
Né ſous le Signe du Lion?
ParM. PASCAL C. de G. au R. de Piémont.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
A M. le Comte D'AFFRY , qui conduiſoit
l'Attaque.
P。OUR célébrer le jour de la Naiſfance
D'un Prince que nous aimons tous ,
Son Armée avec confiance ,
S'en remettra toujours à vous ;
D'Affry , nous admirons votre Magnificence ;
Votre Bouquet eſt des plus beaux :
:
Quand on offre des Fleurs , vous donnez des
Châteaux.
Parlemême.
Armée de CONDE , ce 2 Septembre 1762 .
VERS à S. A. S. M. le PRINCE DE
CONDE , fur le Champ de Bataille
de GRUNINGUE , le jour de ſa Fête.
CONDÉ , pour célébrer ta Fête ,
Mars a fécondé tous les coeurs :
Il pofe aujourd'hui ſur ta tête
Le Laurier qu'il donne aux Vainqueurs.
Je le vois de ſa main hardie ,
Qui détachede ton chapeau ,
Pour y metrte un fleuron nouveau ,
Ta cocarde blanche & chérie.
2
OCTOBRE. 1762. 13
:
Etre ſçavant dans les combats ,
C'eſt ce qui mène à la Victoire:
Etre adoré de ſes Soldats ,
Voilà le comble de ta gloire.
A la douceur , à la bonté ,
Au travail , à la patience ,
Aux charmes de l'égalité ,
A la valeur , à la prudence ,
Au foudroyant bruit du Canon ,
Aux foibles moyens qu'on te donne ,
Aux cris répétés de ton nom;
C'eſt par ces traits qu'on te couronne.
Couvre l'éclat de tes vertus
Du voile de la modeſtie ;
Elles brilleront beaucoup plus ,
Puiſqu'on voit que tu les oublie ,
Digne de remplir nos ſouhaits ,
Puiſſe le Ciel qui t'a fait naître ,
En immortalilant ton être ,
Immortaliſer les François !
Par un Soldat à qui le Prince a parlé.
IL NE FAUT JURER DE RIEN.
ANECDOTE ANGLOISE.
Sous le règne de l'infortuné Charles I,
Roi d'Angleterre , vivoient deux Gen14
MERCURE DE FRANCE.
tilshommes , que je ne puis faire connoître
que ſous les noms de Mylords
Henry & Jean . Ils étoient voiſins ; leurs
Terres ſe touchoient ; ils étoient amis
dès l'enfance, Mylord Henry n'avoit
qu'un fils , & Mylord Jean qu'une fille ,
que nous appellerons Emilie. Quoique
le garçon n'eût que quatorze ans , & la
fille douze , les deux Pères étoient fi
preſſés d'unir à la fois & leurs Familles
& leurs Terres , qu'ils obtinrent aifément
la permiffion de marier enſemble
leurs enfans. Le jeune Henry , au fortir
de l'Eglife , & fous prétexte d'achever
ſon éducation , fut envoyé faire fon
Tour d'Europe , & ne revint en Angleterre
que quatre ans après , pour recueillir
la fucceffion de ſon Pere .
Emilie , qui touchoit alors à ſa ſeiziéme
année , le revit avec beaucoup
de fatisfaction . Elle étoit prévenue en
ſa faveur par les perſonnes qui l'avoient
rencontré pendant le cours de ſes
voyages ; & la vue de ſon mari ne fit
qu'accroître & confirmer les fſentimens
qu'elle avoit déja conçus pour lui.
Il n'en fut pas de même de l'Epoux.
Son caractère , ennemi de toute contradiction
, ne pouvoit ſe plier au point de
reconnoître &d'aimer une Epouſe qui
OCTOBRE. 1762. 15
n'étoit point de ſon choix. Il accuſoit
ſon père d'avoir abuſé de ſonjeune âge ,
pour lui faire contracter un engagement
où ſon goût n'avoit point eu de part.
Il ne formoit aucune objection contre
le caractère ni contre la figure de la perſonne
qu'on lui avoit donnée pour
femme; mais la liberté du choix violée ,
lui faiſoit regarder ſon engagement
comme forcé , & par conséquent nul.
Sa répugnance en un mot ſe trouva
tellement invincible , que malgré les
inſtances des Amis des deux Familles ,
&malgré les pleurs de la jeune Lady, il
refuſa nettement de ſe prêter à ce que
tout autre eût été charmé d'avoir à faire ,
pour achever de rendre ce même engagement
indiffoluble .
Emilie , après avoir perdu toute eſpérance
de vaincre l'eſpéce d'averſion que
Mylord Henry avoit conçue pour elle ,
& fenfible autant que peut l'être une
femme à l'affront qu'elle recevoit , ſe
déterminą à joindre ſa requête à celle
de fon Epoux , pour demander la diffolution
de leur mariage. Le Premier Parlement
de l'année 1640 étoit alors féant.
L'affaire y fut portée , & l'on ne doutoit
pas que le divorce demandé ne dût être
aiſément obtenu. Mais les Evêques , qui
pour lors affectoient une rigidité qu'ils
16 MERCURE DE FRANCE.
croyoient néceſſaire , s'y oppoferent
avec tant de vivacité , que , par Arrêt
de la Chambre des Pairs , le mariage fur
déclaré bon , & les Parties condamnées
àvivre enſemble comme mari & femme .
L'obſtination naturelle de Mylord
Henry , plus irritée encore par la contrainte
à laquelle on prétendoit le foumettre
, le fit réfoudre à montrer publiquement
qu'aucun pouvoir ecclefiaftique
ou civil , n'avoit droit de le forcer
d'être époux malgré lui. La jeune Mylady
fut renvoyée à la campagne chez
fon Père , où elle tâcha d'oublier un ingrat
fi peu digne de ſa tendrefſe.
Elle y étoit depuis deux ans , lorſque
la guerre civile , entre le Roi & le Parlement
, fut portée aux derniers excès.
Mylord Henry, dont le reſſentiment
contre les Evêques oppoſans à fon divorce
avoit achevé de s'aigrir , par l'impoſibilité
où il étoit de pouvoir contracter
d'autres engagemens , crut ne pouvoir
mieux ſe vanger qu'en ſe joignant
aux ennemis du Roi.
Mylord Jean devint tout auffitôt
zélé Royaliſte ; & fa haine contre ſon
Gendre eût ſuffi ſeule pour le rendre
tel. Les ſuites de la guerre ayant été funeſtes
au Roi , les biens de pluſieurs
OCTOBRE. 1762 . 17
Seigneurs de ſon parti furent confifqués;
&Mylord Jean , victime de ſon attachement
pour ſon Maître , fe vit forcé
de fuir en France avec ſa fille .
L'Armée du Parlement ne tarda pourtant
pas à ſe partager en différentes factions
: Cromwel , à la tête des Indépendans
, parvint bien-tôt à un tel degré
de puiſſance , qu'il crut devoir moins
ménager les Presbytériens. Mylord Henry,
attaché à cette ſecte , après en avoir
marqué fon mécontentement , quitta
les étendards de la révolte , & fut affez
heureux pour n'avoir point de part aux
fuites d'une guerre qui renverſa la conftitution
du Royaume , & coûta la tête
à ſon Roi. Il vécut quelques années
dans ſes Terres. Mais enfin fatigué d'une
vie fi peu convenable à l'activité de ſon
caractère , il paſſa dans les Pays-Bas , où
le Grand Condé commandoit l'Armée
Eſpagnole , & ( fous un autre nom que
le fien, ) fupplia ce Prince de lui accorder
l'honneur de ſervir ſous lui. Son
Alteſſe , qui faiſoit alors le fiége d'Arras
, * le reçut avec distinction , lui fournit
les occaſions de ſignaler fon courage
, & de justifier l'idée alors répandue
dans l'Europe fur la valeur & les talens
militaires des Officiers qui avoient ſervi
* En 1684.
18 MERCURE DE FRANCE.
fous les ordres du Parlement Anglois.
Mais les lignes d'Arras ayant été forcées
par le Maréchal de Turenne , & Mylord
Henry fait prifonnier , il fut envoyé à
Paris avec nombre d'Officiers Eſpagnols
qui avoient eu le même ſort. Le Comte
d'Aguilar , Officier Général ſous le
Comte de Fuenfaldagne , & d'une des
meilleures Maiſons d'Eſpagne , devint
bien-tôt le plus intime ami de Mylord.
Ce dernier lui raconta toute l'hiſtoire
de ſon mariage avec Emilie , en déclamant
avec chaleur contre le ridicule de
vouloir attacher indiſſolublement l'un à
l'autre , deux coeurs qui ſouvent n'ont
d'autre defir que celui d'être libres.
Vous avez raiſon , dit le Comte , puifqu'avec
tout l'amour qu'il eſt poffible
d'avoir pour la femme la plus digne de
l'inſpirer , ( je parle de la mienne , mon
Ami! ) je ſuis né fi inconſtant , que mes
foibleſſes réitérées ont forcé cette Epoufe
trop tendre à me quitter, pour s'enterrer
dans un Couvent. J'en ſuis pourtant
aujourd'hui fi touché , que je n'aſpire
qu'après l'inſtant de ma liberté , pour
voler en Eſpagne abjurer à ſes pieds mes
érreurs , & la ſupplier de m'en accorder
lepardon.
MylordHenry, à ſon arrivée à Paris ,
OCTOBRE. 1762. 19
s'informa du fort de Mylord Jean & de
ſa fille , dont il n'avoit pas oui parler
depuis pluſieurs années : on lui apprit
que Mylord Jean étoit mort , & que fa
fille avoit quitté Paris. Un fimple mouvement
de curiofité le porta a écrire en
Angleterre , pour ſçavoir fi elle y étoit.
On lui répondit qu'on la croyoit auffi
morte en France , attendu que depuis
très-long-temps perſonne n'avoit eu de
ſes nouvelles.
Charmé de ſe croire enfin libre , il
ne ſongea plus qu'à goûter les plaifirs
que lui offroit un ſéjour qui lui plaifoit
beaucoup ; & n'en partit qu'à regret
avec fon Ami , lorſque l'échange des
Prifonniers leur fut notifiée .
Ils retournerent alors à l'Armée du
Prince de Condé. Mais la ſaiſon leur
ôtant tout eſpoir d'aucune action , où ils
puſſent acquérir quelque gloire , ils ſe
déterminerent à paſſer l'hyver à Bruxelles
.
Ils y étoient depuis un mois au plus ,
lorſque le Comte d'Aguilar apprit à fon
Ami que , malgré tous ſes remords &
les belles réſolutions qu'il avoit faites ,
de ne vivre déſormais que pour fon
Epouſe , il venoit d'entamer une intrigue
avec une Françoiſe , dont la vie folitaire
20 MERCURE DE FRANCE .
ſembloit ne pouvoir être attribuée qu'à
quelque dérangement dans ſa fortune
actuelle. Il lui avoua même que par le
miniſtère d'une hôteſſe que ſes préfens
lui avoient acquiſe , il avoit eu deux ou
trois fois le plaifir d'entretenir cette aimable
perſonne ; & finit par propoſer à
ſon Ami de l'accompagner chez elle , la
premiere fois qu'il lui ſeroit permis de
la revoir.
L'occaſion s'en préſenta bien-tốt ; &
lorſque les deux Amis ſe préſentérent
chez. Mlle d'Alincourt , ( c'étoit le nom
de la Dame , ) le changement de fon
viſage , joint à un frémiſſement auſſi ſubit
qu'involontaire , firent imaginer au jaloux
Eſpagnol , que ſa viſite avoit fait
écarter quelque Rival plus heureux que
lui.
, Après s'être remiſe de fon trouble
la Dame l'aſſura que la reſſemblance de
Mylord avec un frère qui venoit d'être
tué à l'armée & qu'elle pleuroit encore ,
étoit la ſeule cauſe de la ſurpriſe qu'elle
avoit marquée ; & ajouta , que ſi l'ami
du Comte reſſembloit autant au défunt
par le caractère que par la figure , elle
feroit charmée qu'il daignât quelquefois
l'honorer de ſa viſite.
Mylord Henry , dans l'eſpérance d'ê
OCTOBRE. 1762. 21
tre utile à ſon ami , fut charmé de cet
événement ; & le Comte , trop fur de
la probité du Mylord , pour le croire capable
de le trahir , s'empreſſa de former
entre eux une liaiſon qu'il imaginoit
ne pouvoir tourner qu'à fon avantage.
De retour à leur Auberge , le Comte
d'Aguilar interrogea le Lord , fur ce
qu'il penſoit de la figure & du caractère
de la Dame .
Mieux de l'un que de l'autre , répondit-
il ; quoique l'une & l'autre foient
extrêmement agréables .... Je dois pourtant
vous avouer que cette Dame ne
m'eſt pas abſolument inconnue... Mais
je ne puis me rappeller où je l'ai vue : à
moins que ce ne ſoit à Paris ou en
Angleterre dans mon enfance.
د
Tant - mieux ! reprit l'ardent Eſpagnol.
Il faut renouer cette connoiffance
; & pour plutôt y parvenir , faitesmoi
le plaifir d'y retourner ſeul demain ,
&de m'excufer auprès d'elle de ce que
la chaſſe de l'Archiduc où je ſuis invité ,
me privera du plaifirde la voir ce foir ,
ainſi que j'y comptois.
Mylord , bien convaincu de ce qu'attendoit
de lui ſon ami , ne manquapas,
dans la viſite qu'il fit à Mlle d'Alincourt ,
1
22 MERCURE DE FRANCE.
de la préſſentir ſur les difpofitions dans
leſquelles elle pouvoit être en faveur de
l'Eſpagnol , & de lui vanter toutes fes
bonnes qualités. Mais il ſentit bientôt
par les réponſes auſſi ſages que meſurées
de la Dame , que le Comte ſe flatoit en
vain de lui avoir inſpiré d'autres ſentimens
que celui de l'eſtime.
Mylord regrettoit de n'avoir pas de
meilleures nouvelles à apprendre au
Comte , & tâchoit de l'en confoler ;
lorſque ce dernier tirant de ſa poche une
lettre qu'il venoit de recevoir de l'Hôteſſe
de Mlle d'Alincourt : tenez , ditil
, mon ami ; voici d'où naiſſent ſes
froideurs .... Si ſes beſoins m'euſſent été
plutôt connus , je lui ſerois peut - être
moins indifférent.
Mylord trouva la conjecture d'autant
plus vraiſemblable , qu'il avoua s'être
apperçu , dans la converfarion qu'il
avoit eue avec elle , que par une longue
fuite d'infortunes Mlle d'Alincourt fe
trouvoit dans une ſituation fort au-deffous
de ſa naiſſance .... Ils conclurent
enfin , qu'on pouvoit tenter cette épreuve;
& Mylord voulut bien ſe charger
d'une lettre , par laquelle ſon Ami faifoit
à Mlle d'Alincourt des propofitions
auſſi ſéduiſantes que magnifiques,
,
OCTOBRE. 1762. 23
La Dame lut la lettre , regarda fixement
Mylord , & laiſſant couler quelques
larmes : j'avois imaginé , dit-elle ,
qu'il n'étoit plus au pouvoir de la deſtinée
de me rendre plus malheureuſe. Je
n'étois pas en garde contre ce dernier
coup; & je recherche vainement par
où j'ai mérité que deux perſonnes de
qualité dont je me flattois d'acquérir
l'eſtime , ayent pu penſer affez mal de
moi , pour me croire capable de recevoir
une pareille lettre. Apprenez , Mylord
, que celle à qui vous avez ofé la
préſenter , n'eſt pas moins éloignée de
l'infamie que de l'état brillant pour lequel
elle ſembloit être née ; & que fon
caractère la met au deſſus des infultes
que l'inſolence de votre ſéxe eft capablede
hafarder contre une femme fans
appui.... J'ajouterai qu'il eſt affreux pour
moi , d'avoir à vous reprocher de vous
être chargé d'une commiffion qui me
priveradu plaifir de vous revoir ici auſſi
ſouvent que je l'euſſe defiré ; & de n'avoir
d'autre réponſe à faire à votre Ami ,
que de le fupplier de s'épargner la peine
de reparoître jamais chez moi.
Cette réponſe frappa l'Anglois ; il admira
dans Mlle d'Alincourt des vertus
que juſqu'alors il n'avoit pas connues ;
24 MERCURE DE FRANCE .
& revint plein de confufion chez le
Comte , à qui il fit part du mauvais
fuccès de ſa commiffion.
L'Eſpagnol , plus enflammé que jamais
, écrivit de nouveau à Mlle d'Alincourt
; lui demanda mille pardons de
ſa mépriſe ; & n'en reçut d'autre réponſe
, que fa lettre même qu'elle lui renvoya
fans l'avoir ouverte. Déſeſpéré de
voir ſes ſoins & ſes pourſuites inutiles ,
il prit enfin le parti , en attendant l'ouverture
de la campagne , de ſe retirer
à quelques lieues de Bruxelles , dans
un Château appartenant à l'un de ſes
parens ; & Mylord Henry , qui reſta
dans cette Ville n'y trouva pas plus d'agrémens
que ſon ami n'en rencontroit
ailleurs . Mlle d'Alincourt occupoit toutes
ſes penſées ; il ſe rappelloit à chaque
inſtant les derniers diſcours qu'elle lui
avoit tenus : elle avoit en un mot fait
naître en lui des ſentimens d'eſtime qui
tenoient de l'admiration. Peu capable
de foutenir plus longtemps ſon abfence,
il la fit prier de lui permettre de la voir
encore une fois au ſujetd'une affaire abfolument
relative à lui ſeul. La Dame
s'y prêta , mais à condition que le nom
même du Comte d'Aguilar ne feroit
pas prononcé dans cette entrevue... J'y
confens
OCTOBRE. 1762 . 25
conſens d'autant plus volontiers , répondit
l'Anglois , que je voudrois de tout
mon coeur ne l'avoir jamais connu. Je
lui manque ſans doute , Madame , en
vous déclarant que je vous aime plus
que ma vie : mais puiſque ſa paſſion eft
deftituée de tout eſpoir , pourquoi ne
tâcherois-je pas de me rendre digne d'un
coeur ſur lequel il ne lui reſte plus de
prétentions ? D'ailleurs , quelle que foit
ma conduite envers lui , elle ſera , je
vous le jure , toujours honorable envers
vous. J'ofe , en un mot vous offrir
toute ma fortune , ſous des conditions
dont votre vertu n'aura point à rougir...
Je ſuis veuf & maître de mon fort; ma
fortune eſt plus que ſuffiſante pour nous
deux ; & je me crois heureux d'imaginer
qu'il eſt en mon pouvoir de vous remettre
au rang , pour lequel tout me dit
que vous étiez née. C'eſt par ce moyen
ſeul enfin , que je crois pouvoir à-peuprès
réparer l'offenſe dont je me fuis
rendu coupable ; & fi vous refuſez mes
offres, mon déſeſpoir égalera tout l'amour
dont je brule pour vous.
,
J'avoue en rougiſſant , répondit Mlle
d'Alincourt , que je ſuis vraiment touchée
des ſentimens dont vous me faites
part ,& que je rends toute la juſtice que
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
je dois à la nobleſſe de votre procédé ;
je pourrois dire plus peut-être , ... mais
mon malheur , eſt de ne le pouvoir ...
j'ai un époux , Mylord .... c'eſt toute
ma réponſe.
...
...
Vous un Epoux ! Vous mariée , Madame
? Ah ! Dieu ! Vous un
Epoux ? ... Où vit-il ? Quel eſt ſon
nom ? ... Quel eſt-il en un mot ? ...
,
Le plus ingrat & le plus coupable
des hommes , qui m'a abandonnée
qui m'a livrée dès ma jeuneſſe à tous
les caprices , à tous les outrages de la
fortune ; qui ne ſçait ce que je ſuis devenue
, qui ne s'en informa jamais ; &
dont pourcomble de malheurs , j'ai vainement
éſſayé d'oublier les injuſtices .
,
Ah Madame ! ( s'écria l'amoureux
Anglois ) que j'aie du moins la gloire
d'être votre vangeur , & d'immoler un
monftre fi peu digne du bonheur qu'il
a perdu.... Non , Mylord, votre vie m'eſt
plus chère que le defir de ma vangeance.
Gardez-moi votre eſtime ; cachezmoi
, s'il ſe peut , des ſentimens qui me
ſeroient pénibles à entendre ... A ces
conditions, je vous verrai toujours avec
plaifir.
Le Lord jura tous ce qu'elle voulut ,
&continua de la voir , mais ailleurs que
1
OCTOBRE. 1762. 27
chez ſon hoteſſe , dont il lui avoit avoué
toute la turpitude.
Celle-ci ne tarda pas à découvrir le
prétendu commerce des deux Amans ;
& crut , pour s'en venger , en devoir
avertir le Comte.
Il avoit toutes les paſſions de fon Pays :
ſa rage fut au comble. Il écrivit au Lord,
lui reprocha amérement ſa perfidie , &
lui manda qu'il l'attendroit un tel jour
pour le voir l'épée à la main , derrière
les murs d'un Couventde Filles , à deux
lieues de Bruxelles .
:
L'Anglois accepta le défi , courut au
rendez-vous , & tenta de ſe juftifier ;
mais l'Eſpagnol refuſa de l'entendre. Ils
ſe battirent avec acharnement , juſqu'à
ceque le dernier affoibli par trois grandes
bleſſures , tomba de façon à faire
croire qu'il étoit mort; ce qui força le
Lord à ſe ſauver , pour ſe mettre à
l'abri des pourſuites ddeellaaJuſtice.
L'Eſpagnol feroit mort ſans doute
fi une Dame , qui l'inſtant après paſſa
dans un Caroffe à fix chevaux , & qui
vit ce ſpectacle , n'eût ordonné au Cocher
d'arrêter. A la vue de ce corps
fanglant , & qu'elle crut ſans vie , elle
s'évanouit , & les Domeſtiques préfumant
que le bleſſé étoit de la connoif-
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
fance de leur Maîtreſſe , les portérent
l'un & l'autre à l'Abbaye voiſine .
Le mouvement de la voiture avoit
fait revenir la Dame ; & le Comte laifſoit
entrevoir quelque ſigne de vie.
On le mit au lit , dans l'Abbaye même
; on appella les Chirurgiens qui
trouverent les bleſſures dangereuſes ,
mais non pas abſolument mortelles.
Tant que ſa guériſon fut regardée
comme incertaine , la Dame ne quitta
point le malade. Un voile cachoit toujours
ſon viſage le: Comte la prenoit
pour une Religieuſe , & s'étonnoit de
l'excès de ſa charité. Sa curiofité augmenta
avec le retour de ſes forces ; il
la preſſa vivement de lui apprendre à
qui il avoit tant de graces à rendre ?
La Dame pour laquelle vous avez
ſansdoute combattu ( lui répondit- elle )
vous fera bientot oublier vos prétendues
obligations. Mais quoique je ne
fois pas Religieuſe , vous ne me verrez
jamais hors des limites de cette clôture.....
Eh , quoi Madame ! n'en étiezvous
pas fortie lorſque vous daignâtes
me faire tranſporter ici , & m'arracher
à une mort certaine ? ...
Il est vrai, Monfieur ; je revenois d'une
Abbaye voiſine. Mais tant que je
OCTOBRE. 1762. 29
vous ſçaurai à Bruxelles , je ne fortirai
point de ce Couvent... Eh ! pourquoi
donc , Madame ? ... Parce que vous
êtes l'homme du monde que je dois le
plus éviter.
Ce diſcours furprit le Comte au
point , qu'il fut quelque temps fans
ſçavoir qu'y répondre. Il reprit enfin la
parole , pour lui dire que ſes propos &
ſes actions étoient contradictoires ; &
qu'il ne pouvoit , après les ſoins qu'elle
avoit pris de lui , être pour elle un objet
auffi odieux qu'elle vouloit le faire entendre....
Cette énigme , Monfieur ,
vous fera nettement expliquée lorſque
vous ferez parfaitement rétabli. Juſqueslà
, contentez-vous d'apprendre que je
ne ſçaurois vous haïr ; mais que je fuis
abſolument déterminée à employer tous
mes foins pour me ſouſtraire à votre
vue.
La fin de cette converſation laiſſa le
Comte dans une perplexité plus aiſée à
imaginer qu'à décrire. Elle ceſſa de le
voir pendant quelques jours ; mais lorfqu'elle
apprit que ſa ſanté étoit abſolument
rétablie , elle ſe préſenta un matin
dans ſon appartement , & lui parla ainfi :
Si vous voulez abſolument connoître
celle que votre vie en danger a fi
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
,
fort affligée ; qui pendant votre maladie ,
a cru vous devoir tous ſes ſoins ; qui
eft abſolument déterminée lorſque
vous partirez d'ici , à ne vous revoir jamais
: fongez à vos galanteries pafſées ,
à la paſſion qui vous occupe aujourd'hui
pour une maitreſſe qui vraiſemblablement
vous mépriſe , à votre ingratitude
enfin pour une épouſe qui ne ceſſa jamais
de vous aimer. Réfléchiſſez fur tout ceci,
Monfieur ; foyez enſuite moins furpris
de mes propos & de mes procédés....
Quoi , Madame , s'écria le Comte , ſe
pourroit- il que ce fût à la Comteffe d'Aguilar,
que je duſſe la plus tendre reconnoiſſance
? .. Oui , c'eſt à elle-même,
(dit-elle , en levant ſon voile , ) c'eſt à
une épouſe pénétrée de vos égaremens,
que vous devez des fervices qui ne font
qu'une légère partie de ce qu'elle croit
encore fes devoirs .
Que l'on juge de l'étonnement du
Comte! Toutes les paffions faites pour
agiter le coeur de l'homme , la honte ,
le remords , l'amour , la reconnoiſſance
& l'eſtime s'en emparérent à la fois. Il
ſe précipita à ſes pieds, baigné de larmes,
&la fupplia de lui accorder ſon pardon...
Je le veux bien , lui dit-elle,, (en le relevant
avec vivacité , ) je ferai plus én
OCTOBRE. 1762. 31
core: je vous rends toute ma tendreſſe.
Mais quant à ma perſonne , il n'y faut
plus compter ; rien ſur la terre ne pourra
me forcer de me rejoindre à vous.
Les preuves de votre inconſtance font
trop multipliées , pour que je puiffe efpérer
de vous fixer. Vous ne pouvez
m'être fidèle : cette vertu n'eſt point en
vous ; & je dédaigne de rien partager
avec une autre femme. Je me crois trop
heureuſe d'avoir conſervé votre vie ,
quoique vous l'euffiez probablement
expoſée pour une autre.... Tout ce que
j'exige enfin de vous , eſt que mon fouvenir
puiſſe quelquefois vous occuper ;
& furtout de ne jamais chercher à me
revoir. (
Le Comte , en l'entendant parler ainſi ,
étoit à la torture. Il crut que ſon intrigue
avec Mlle d'Alincourt étoit connue :
& pour calmer à cet égard la jaloufie
d'une Epouſe qu'il ſe flattoit de ramener
à lui , il n'eut rien de plus preffé que
d'envoyer un Courier à cette Demoiſelle
, pour lui faire part de ſa convaleſcence
, pour la ſupplier de venir à
l'Abbaye ; & , s'il étoit poſſible , d'y
amener ſon Rival avec elle .
Mylord Henry qui , après s'être tenu
caché pendant quelques jours , avoit
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
appris la ſituation actuelle du Comte ,
avoit quitté ſon aſyle , & ne faiſoit plus
myſtère de fon attachement pour Mlle
d'Alincourt. En attendant le retour de
fon Courier , le Comte d'Aguilar pria
ſa femme de lui apprendre par quel hafard
il la retrouvoit en Flandres ?
Vous ſçavez , lui dit-elle , qu'après la
découverte que je fis de vos dernières
amours en Eſpagne , je me retirai chez
ma Mère , & de-là dans un Couvent.
Le chagrin que lui occaſionna notre divorce
, hâta bientôt ſa mort; & ce
nouveau furcroît de peine me fit haïr le
féjour de Madrid au point de n'y pouvoir
plus demeurer. Une lettre de ma
Tante , Dona Eugenia de Montalégre ,
qui m'apprenoit qu'elle venoit d'être
élue Abbeffe de ce Monastère , me détermina
à me retirer auprès d'elle ; & je
compte y finir mes jours.
-
Apeine elle achevoit de parler , que
ion annonça Mlle d'Alincourt & Mylord
Henry. Madame d'Aguilar pâlit en
jettant les yeux fur elle. Mais le Comte ,
en embraſſant le Lord , & en le priant
de ne plus le regarder comme unRival ,
l'affura du plaifir qu'il goûtoit en lui
abandonnant une Amante dont il le
croyoit fi digne. Il leur raconta tout
OCTOBRE. 1762. 33
ce qu'il devoit à fon épouse ; & le fentiment
de fa reconnoiſſance fut exprimé
avec tant de chaleur , que fi quelque
choſe eût pu ébranler la réſolution
qu'elle avoit priſe , cet inſtant l'eût vu
démentir.
Mile d'Alincourt marqua à la Comteſſe
tous ſes regrets , de s'être innocemment
trouvée la cauſe des dangers qu'avoit
courus ſon époux. J'oſe eſpérer ,
dit-elle , que ce dernier événement mettra
fin aux érreurs dont vous avez gémi ,
ainſi qu'au reſſentiment que vous avez
eu droit d'en concevoir. J'oſe ajouter
encore , Madame , que mon propre bonheur
dépend de votre généroſité : j'ai
beſoin de toute votre protection dans
une entrepriſe que je tremble de tenter ,
mais que l'honneur ne me permet pas
de différer plus long-temps.
Aces mots , elle tomba aux pieds de
Mylord Henry, & en ſe ſaiſiſſant de ſes
mains : regardez - moi , s'écria - t - elle ,
reconnoiflez -moi , cher Epoux ! Voyez
en moi cetre même d'Alincourt , que
vous avezjuré d'aimerjuſqu'au tombeau;
voyez votre Emilie , cette Epouſe infor.
tunée , que vous avez laiſſée fille à ſeize
ans ; que vous avez crue morte ; & qui
ne furvivroit pas un inſtant au refus que
By
34 MERCURE DE FRANCE.
vous feriez de la reconnoître !Vous ne
ſçauriez vous plaindre maintenant d'un
choix qui n'a pas été libre : mes droits
font fondés fur l'inclination la plus pure ;
nos Parens n'y ont plus eu de part ; l'amour
ſeul a ſçu nous unir ; & c'eſt l'amour
ſeul qui me force à réclamer un
bien que je crois m'être dû....
Mylord Henry, dans l'excès de ſa furpriſe
& de fon raviſſement , les yeux
fixés fur fon Epouſe , éxaminoit avidement
& cherchoit à fe rappeller fes
traits.... quand tout-à-coup ouvrant les
bras , & l'étouffant de baifers enflammés
: Ah Ciel ! eſt - ce mon Emilie !
Quoi ! fuis-je aſſez heureux pour avoir
confirmé par un nouveau choix , par
un choix que je ne démentirai jamais ,
une union qui va me rendre le plus fortuné
des hommes ? ... Oh , ma chère
Emilie ! par quel miracle , par quel prodige
, après vous avoir fi long-temps
crue morte , vous retrouvé-je dans ces
lieux ? ... Expliquez-moi cet inconcevable
myſtère ; apprenez-moi tous les
maux que je vous ai caufés , pour que
j'emploie le reſte de ma vie à tâcher de
Ies réparer !
Le Comte & la Comteſſe d'Aguilar ,
s'étant joints à Mylord pour la prier de
leur raconter ſon hiſtoire....
OCTOBRE. 1762. 35
Elle est très-courte , leur dit-elle :
Mon Père , après avoir perdu ſes
biens , fut obligé de chercher un aſyle
en France. Je l'y ſuivis , emportant
avec moi la douleur de l'affront que
j'avois reçu ; & , ( le dirai-je , Mylord ? )
celle de ne pouvoir me détacher d'un
ingrat que l'on m'avoit depuis l'enfance
accoutumée à regarder comme un
époux ! Mon Père , après quelques années
de ſéjour à Paris , oubliant que les
débris qu'il avoit pu ramaſſer de ſa fortune
étoientà peine ſuffiſans pour m'affurer
dequoi vivre après lui , eut la foibleſſe
de céder aux charmes d'une femme
, dans laquelle je trouvai la plus implacable
marâtre..... Mais j'altérerois la
joie que cet heureux jour nous inſpire ,
ſi je vous détaillois tous les maux qu'elle
m'a caufés. Qu'il vous fuffife maintenant
d'apprendre qu'au moment où
la mort m'enleva mon Père , elle me
renvoya de la maiſon avec mes ſeuls
habillemens & le peu de bijoux que j'avois
emportés d'Angleterre. Dans ce
déſaſtre , le plus cruel que j'eufſe encore
éprouvé, une Demoiselle Dufresne,
que j'avois connue chez mon Pere , &
dont les moeurs alors n'avoientpour moi
rien de ſuſpect ,me propoſa de me retirer
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
,
avec elle à Bruxelles chez une tante
d'une fortune honnête & dont elle fe
diſoit héritiere. J'étois née pour être
trompée ! Cette tante n'étoit autre que
cette même femme chez laquelle j'ai
eu le bonheur de vous connoître &
dont le caractère vous eſt encore mieux
connu qu'à moi-même. Vous vous rappellez
fans doute , mon cher Lord,l'extrême
émotion que produifit fur moi
votre vue. Malgré ſeize ans d'abfence ,
vos traits, quoique confufément, étoient
encore gravés dans ma mémoire ; & fi
les miens ne vous frapperent pas , c'eſt
fans doute à l'indifférence que vous
avez ci-devant conçue pour moi , qu'il
faut l'attribuer. Mon premier mouvement
penfa me trahir. Mais dès que
j'apperçus que ma figure étoit éffacée
de votre ſouvenir , je fongeai , je le confefſe
, à tirer quelque avantage de votre
érreur ; je comptois du moins fur la
conſolation de pouvoir converſer librement
avec vous , & d'apprendre de
vous-même tout ce qui avoit pu vous
arriver d'intéreſſant depuis notre ſéparation.
Je craignois d'ailleurs que le nom
feul d'Emilic ne détruisît en un inftanttoutes
les idées favorables que vous
aviez conçues de Mlle d'Alincourt. Mais
OCTOBRE. 1762. 37
puiſque vous daignez voir & avouer en
elle votre épouse , ma ſeule étude déformais
, ma ſeule ambition fera de mériter
ce titre , &de ne penſer à mes in- .
fortunes paſſées , que pour mieux jouir
de mon bonheur préſent.
Mylord , après avoir embraſſé tendrement
Emilie , éſſaya d'engager la Comteffe
d'Aguilar à ſuivre l'exemple de
cette aimable Angloiſe.. Non, réponditelle
froidement : j'ai trop de preuves du
caractère du Comte , pour me fier à un
retour de tendreſſe de ſa part. Je ne ſuis
ni auſſi jeune ni auſſi aimable que je
l'étois au moment de notre ſéparation ;
& je ſçais trop combien mon coeur eft
foible. La ſeule prétention qui me reſte,
ſe borne à ſon eſtime : tout autre ſentiment
nous rendroit malheureux l'un &
l'autre . Je le laiſſe à fes plaiſirs , & le
ſupplie de me laiſſer à ma tranquillité.
Mylord , ſentant qu'il étoit étoit inutile
d'infifter davantage , prit congé du
Comte & de la Comteſſe d'Aguilar ;
& ſe hâta de retourner à Bruxelles , où
fon mariage avec Emilie fut conſommé
environ vingt ans après la célébration,
Donc ilnefautjurer de rien.
D. L. P.....
38 MERCURE DE FRANCE.
LE PORTRAIT IMPOSSIBLE .
QUAUANNDD vous auriez , d'après nature ,
Peint les Jeux , les Grâces , les Ris ,
Les Amours , & même Cypris,
Tous les charmes de ſa ceinture ;
Vous n'auriez point encore au vrai ,
Repreſenté l'aimable d'ONS- EN-BRAY.
Quand de la Jeuneſſe immortelle
D'Hébé qui verſe aux Dieux le Nectar enchanté
Vous auriez d'un pinceau fidéle
Exprimé l'Enjoûment & la Vivacité ,
Les Ondes de ſa chevelure ,
De la Beauté précieuſe parure
Et l'aſyle des doux Zéphirs ,
Ses yeux , enfin , ſes yeux organe des plaiſirs,
Les Roſes & les Lys , qui ſemés par l'Aurore,
Sur ſon tein s'empreſſent d'éclorre ;
Vous n'auriez point encore au vrai ,
Repréſenté l'aimable d'ONS- EN - BRAY.
Quand par la plus heureuſe verve ,
Vous auriez retracé de la fage Minerve
L'Eſprit , le Goût , le Jugement ,
La Nobleſle du Sentiment ,
La Vertu qui toujours la guide,
OCTOBRE. 1762. 39
Et la Raiſon ſa véritable Egide ;
Vous n'auriez point encore au vrai
Repreſenté l'aimable d'ONS- EN-BRAY.
La peigne qui voudra : je ſerre mes tablettes;
Raphaël , le Correge y perdroient leur palettes.
Aucun art ne peut lui ravir
Tous les attraits qu'elle recéle ;
Et n'ayant point eu de modéle ,
Elle eft faite pour en ſervir.
BOUQUET à Mlle Do .. pour le jour
de S. Louis ſa féte.
C'EST
EST la fête de ma Lifette.
Amour , pour chanter ſes appas ,
Viens , vole , accorde ma Muſetre.
Petit indiſcret ne va pas ,
Trop libredans tes chanſonnettes,
Lui débiter quelques fornettes.
Tu ne faurois trop reſpecter
Et ſon innocence & fon âge :
Lifette qui , ſans la flater ,
Des Liſettes eſt la plus ſage ,
Si tu voulois t'émanciper ,
Te renverroit à tes Griſettes :
Il eſt Lifettes & Lifettes.
Trop connoiffeur pour t'y tromper ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Tu jugeras bientôt la mienne.
Tu verras que le ton décent ,
At'écouter ſi l'on conſent ,
Eſt le ſeul ton qui lui convienne.
Amour , ſurtout prends garde à toi !
En papillonnant autour d'elle ,
Il t'arriveroit comme à moi ,
De te bruler à la chandelle.
On vante beaucoup ta Pſyché :
Mais comme Liſette avoit- elle
Ces yeux , dont un trait décoché
Nous porte une atteinte mortelle
Ce ſourire fi gracieux ,
Et ces perles qu'il nous étale ?
Quel parfum plus délicieux
Que celui que ſa bouche exhale !
Sanscraindre le coup d'éventail ,
Heureux le zéphir qui folâtre
Sur des béautés dont le détail
Amour , te rendroit idolâtre ! ...
Ace ſon de voix ſi touchant ,
Un coeur peut il ne pas ſe rendre ?
Toi- même , aux douceurs de ſon chant ,
Amour tu te laiſſerois prendre.
,
Oui , tu t'en défendrois en vain ,
Tu l'aimerois à la folie.
Regarde , baiſe cette main ,
En as-tu vu d'auſſi jolie !
Amour , permets- moi de douter
OCTOBRE. 1762. 41
Que Pſyché fût auſſi bien faite :
Si ſon coeur vouloit t'écouter ,
Oui , Lifette feroit parfaite.
Ce coeur ſi bon, trop ingénu ,
(Si c'eſt un défaut que de l'être )
Net'a point encore connu ,
Amour, ni ne veut te connoître ;
Mais d'un caractère ſi doux ,
Ma Lifette , ſans être tendre ,
Fera le bonheur d'un époux.
Qu'elle a d'eſprit , ſans y prétendre !
Pour le cultiver & l'orner ,
Pour ſon bien enfin , je ſouhaite
Que ſa Maman daigne donner
Quelques leçons à ma Lifette ,
Dont le portrait n'eſt qu'ébauché.
Amour , achéve de la peindre ;
Peins la telle que ta Pſyché ,
Plus aimable encore , fans craindre
Qu'on trouve le portrait flaté.
Dans ſes yeux peins-nous ta gaîté ,
Ta fineſſe ſans ton caprice :
Si tu les peins bien , j'en réponds ,
Tels que les tiens un peu fripons ,
Ils auront toute la malice.
Le portrait achevé , crois-moi ,
Remets ton bandeau , ſauve-toi ,
Si ton coeur craint d'être infidéle
42 MERCURE DE FRANCE.
A la Beauté qui t'a charmé.
Il eſt trop tard , tu n'as plus d'aile ,
Ma Lifette t'a déſarmé.
Par M. D. L.....
LETTRE à M. DELAPLACE.
MONSIEUR ,
TOUT ce qui eſt marqué au coin du
zéle & de l'attachement pour l'Auguſte
Perſonne de SA MAJESTÉ , intéreſſe ,
à coup sûr , tout véritable François : je
dirai plus , il intéreſſe tout Etranger à
qui la vertu fur le Trône eſt reſpectable
& chère. Le récit n'en peut donc être
déplacé dans un Ouvrage tel que celui
auquel vous préſidez avec tant de fuccès.
Voici , Monfieur , dequoi il s'agit.
Mais il eſt indiſpenſable d'entrer d'abord
dans quelques détails préliminaires
.
Depuis pluſieurs années , M. l'Abbé
Chocquart dirige , avec un applaudiffement
unanime , une ÉCOLE particuliérement
deſtinée pour la jeune Nobleſſe.
Elle trouve à s'y inſtruire fur tous les
points qui font l'objet de l'éducation ordinaire
, de même que fur beaucoup
OCTOBRE. 1762. 43
d'autres négligés ailleurs ,&abfolument
néceſſaires à quiconque veut embraſſer
avec fruit la profeſſion des armes. Outre
le Latin , qu'on enſeigne dans cette
Ecole par une méthode très-ſimple &
très-courte , ony apprend encore la plupart
des Langues vivantes de l'Europe ,
telles que l'Italien , l'Anglois , l'Allemand
, l'Espagnol, le FRANÇOIS , &c ;
on s'y inſtruit dans les Mathématiques ,
la Géométrie , l'Hiſtoire , la Géographie
, le Blafon , le Deſſein ; on s'y forme
dans tous les exercices du corps ,
tels que la Danſe , les Armes , le Manége
; on y apprend juſqu'à l'Exercice
Militaire & les premieres notions de la
Tactique. C'eſt de quoi mille perſonnes
de poids peuvent rendre un témoignage
avantageux. Cet établiſſement , qui doit
ſon éxiſtence à la protection d'un grand
Miniſtre , ſe ſoutient de la manière la
plus diftinguée. Les Eléves qui le compoſent
font , pour la plupart iffus des
premieres Maiſons de l'Etat , & tous
paroiffent ambitionner de le ſervir utilement.
Le zéle qui les anime ſaiſit
toutes les occafions de ſe manifeſter .
Ces Meffieurs regardant la Fête du Roi
comme la leur propre , viennent de la
célébrer d'une maniere qui a remporté
44 MERCURE DE FRANCE.
tous les fuffrages. Voici quel a été l'ordre
de ces divertiſſemens .
Acinq heures préciſes de l'après-midi,
au ſon de plufieurs Tambours & Fifres,
tous les Eléves , en uniforme très-élégant
, éxécutérent diverſes évolutions
dans le jardin. Quelque temps après ,
ils montérent fur un Théâtre noblement
décoré & placé au fond d'une cour. Là,
ils firent l'exercice fans commandement
&au feul coup de Tambour ; mais fans
feu , par égard pour les Dames. L'Afſemblée
, qui étoit des plus nombreuſes,
admira la juſteſſe & la précifion de tous
leurs mouvemens .
L'Exercice fini , une partie d'entr'eux,
en habit de Costume , repréſenta la
Tragédie de Polieucte. Elle fut reçue
avec des applaudiſſemens inouisjuſqu'alorsdans
lesColléges , & il eſt vrai qu'en
général ces Meffieurs n'en avoient aucunement
le ton .
Une falve de boëtes , & une fymphonie
guerriére , écartérent bientôt
toute impreffion tragique. Durant ce
temps , les Acteurs reparurent fur le
Théâtre , & avec eux tous les autres
Eléves. Ils formoient un demi - cercle
fort brillant. Un d'entr'eux s'avança au
bord de la Scène , & y prononça un
OCTOBRE. 1762. 45
Eloge du Roi en vers françois. Il me
parut être généralement applaudi. Les
cris de Vive le Roi , répétés de toutes
parts ſe joignirent en même temps , au.
bruit des Tambours des Fifres , des
Boëtes & d'une très-grande quantité de
pétards. Ce bruit confus repréſentoit
aſſez bien les caractères de la guerre ,
unis aux divertiſſemens d'une Troupe
belliqueuſe.
و
Une partie des mêmes Acteurs , &
quelques autres Eléves , tous en habit,
de caractére , jouerent enſuite avec beaucoup
d'intelligence & de vérité , les
Fourberies de Scapin. A cette Comédie
fuccéda un feu d'artifice placé ſur le
Théâtre. Il repréſentoit un Château
fort , & termina la Fête d'une maniére
très-agréable. Une choſe qu'on ne doit
point oublier , c'eſt l'intelligence , l'harmonie
, la tranquillité , le bon ordre
qui régnerent de toutes parts durant ces
différens exercices.
J'oſe le répéter , Monfieur , ces fortes
de faits méritent l'attention de tout vrai
Patriote. On ne peut trop louer M. l'Abbé
Chocquart , d'avoir inſtitué le genre
d'éducation auquel il préſide , & de
graver , comme il le fait dans le coeur.
de ſes Eléves , tant de zéle pour l'hon46
MERCURE DE FRANCE.....
neur de la Patrie , &d'attachement pourla
Perſonne du Souverain. Ces Meſſieurs
m'ayant fait l'honneur de s'adreſſer à
moi , pour être l'interpréte de leurs ſentimens
, par un Diſcours en vers , j'oſai
l'entreprendre ; je ſentis que je n'aurois
qu'à puiſer dans mon coeur. C'eſt le Difcours
dont il a été parlé ci-deſſus , &
le même que je joins à cette lettre. Je
ſuis naturellement diſpenſé d'en dire ni
bien ni mal ; mais j'eſpére , Monfieur ,
que vous pourrez en faire uſage en faveur
du motif& du ſujet.
J'ai l'honneur d'être , &c .
DE LA DIXMERIE.
A Paris , ce 28 Août 1762.
DISCOURS prononcé à la Fête du
ROI , célébrée par les Eléves de M.
l'Abbé CHOCQUART , rue & barrière
S. Dominique .
QUE Un ce jour à notre âme inſpire d'allegreſſe !
Er que de nos talens nous plaignons la foibleſſe !
Zéle , fois notre guide en ce jour conſacré ,
Au nom le plus Auguſte & le plus révéré.
OCTOBRE. 1762. 47
Nom cher à tous François ; nom qui doit d'âge
en âge ,
Des vertns d'un Monarque être l'heureux préſage.
Il regnedans nos coeurs ; qu'il préſide à nos jeux.
Un âge encor débile , en dépit de nos voeux ,
Des belliqueux travaux nous interdit la gloire ;
Nous ne moiſſonnons point les champs de la
Victoire.
Mais , grace au noble appui d'un Miniſtre éclairé
, *
Toujours cher au Monarque , & du Peuple adoré ,
Nous pourrons déſormais , ſous ſes heureux aufpices
,
D'un zéle impatient cultiver les prémices,
Dans ces lieux tour-à-tour , brillent ànos regards
Le compas d'Uranie & le glaive de Mars.
Ici marchent de front , par un mélange utile ,
Polybę avec Horace , Euclide avec Virgile ;
Ici nous chériſſons les arts & les combats ,
EtMinerve pour nous doit être auſſi Pallas.
Dans la Gréce en Héros , en Sages ſi féconde ,
La terreur du Perſan , la lumière du Monde ,
Tout inſpiroit à l'âme & l'une & l'autre ardeur.
Là , Socrate aſpiroit au prix de la valeur,
Il éclairoit Athène , & ſçavoit la défendre.
Qu'àce double triomphe il eſt beau de prétendre
* M, le Comte de S. Florentin.
48 MERCURE DE FRANCE .
O vous ! * qui partagez mes ſouhaits , mestravaux
,
Quand pourrons- nous enſemble & noblement ri
vaux ,
Franchiſſant desbeaux Arts la paiſible carrière ,
Voir Bellonne, à ſon tour , nous ouvrir la barrière,
Illuſtrer notre bras dès ſes premiers éſſais ,
Triompher , & ſurtout , mériter nos ſuccès !
Eh ! quel plus digne objet peut tranſporter notre
âme ?
Amour de la Patrie , auguſte & vive flamme !
C'eſt toi qui fais voler aux plus lointains climats
Tanť de François , jaloux d'affronter le trépas.
Vainement quelquefois la fortune volage
Se plaît à déſſervir , à tromper leur courage.
La conſtance indomptable aſſervit les deſtins.
Par elle d'Annibal triomphent les Romains ;
Par elle , ſur l'Eſcaut , ſecondé de Maurice ,
Louis du ſort léger enchaîna le caprice.
Mais , Vainqueur bienfaiſant , digne exemple des
Rois ,
Lui-même il ſuſpendit le cours de ſes Exploits :
Aux malheurs de la Terre il ſe montra ſenſible :
Il éreignit la foudre en ſes mains ſi terrible......
Ah ! fi Louis encor préfére déſormais
Ades lauriers ſanglans l'olive de la paix ;
Si par lui la diſcorde eſt du monde exilée ,
* Les autres Eléves.
S'il
OCTOBRE. 1762 . 49
S'il rend encor le calme à l'Europe ébranlée ,
Grand Dieu ! fais-en jouir ce Prince généreux !
Ecarte de ſes jours tout nuage orageux :
Desplus rares vertus ſi leur cours peut dépendre ,
Sur nos derniers neveux fon régne doit s'étendre .
Cette Piéce est de M. de la Dixmerie ,
connu par pluſieurs Morceaux de Poëfie
inférés dans nos précédens Mercures ,
& furtout par de très-jolis Contes Moraux.
ce Quant à M. l'Abbé Chocquart
n'eſt pas la premiere fois que nous avons
oui parler avec éloge de fon établiſſement
& des progrès de ſes Eléves. Il a
l'avantage d'avoir formé un plan d'éducation
extrêmement utile , &de l'éffectuer
avec un ſuccès digne de fon zéle.
Ses Eléves au nombre de 24 , jouiffent
eux-mêmes des avantages d'une éducation
particulière , fans pour cela être
privés de ceux d'une éducation publique
, dont le principal eſt l'émulation .
PORTRAIT de M. DE CRÉBILLON...
Un poignard à la main , le Sophocle François
De nos coeurs déchirés arrache ſes ſuccès:
Son coloris lugubre & la touche éffrayante ,
Peignent le crime atroce & la triſte épouvante ;
1. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
Dans l'horreur de la nuit , ſous le feu des éclairs
Par des cheminsde ſang , il nous mène aux enfers
De Spectres entouré , ſuivi des Eumenides ,
Il appelle à grands cris les ombres parricides ;
Et raſſemble les traits des Tyrans odieux
Proſcrits par la Nature , & punis par les Dieux :
Ses tableaux ſont frappés d'une ſombre énergie ;
Le Spectateur tremblant redoute ſon génie.
(a ) Aſiaſſin & rival d'un fils obéiſſant ,
Un Barbare oſe au Ciel offrir des voeux de ſang.
( b ) Quels forfaits vont punir l'adultère & l'inceſte?
Od'un frère outragé vengeance trop funeſte !
Recule Aſtre du Jour... Un père... J'en frémis ! ...
Un père malheureux boit le ſang de ſon fils.
(c. Là , le fils , égaré ſur le ſein de ſa mère ,
Venge àcoups redoublés le trépasde ſon père..
( ( Ici je vois un Roi deſpotique & jaloux ,
Qui dévoré des feux d'un amour éxécrable ,
D'un fils dignede lui répand le ſang coupable :
LeCiel les a tous deux créés dans ſon courroux.
Quel eſt donc cet amour dont la fureur entraîne
Des coeurs dénaturés , & formés pour la haine ?
(e Dans un litdégoutant du meurtre d'un époux,
Une épouſe féroce , impie , inceſtueufe ,
(a ) Idoménée.
(b ) Atrée & Thyeste .
( c) Electre.
(d ) Rhadamiste & Zénobie .
( e ) Sémiramis .
OCTOBRE. 1762 . SI
Veut faire entrer ſon fils... Quels crimes ! quels
objets !
Qui pourroit prolonger cette peinture affreuſe...
Du mâle Crébillon la Muſe impétueuſe
Se plut à deſſiner ces horribles Sujets.
De ce genre nouveau Melpomène enchantée,
Maîtriſa les refforts de l'âme épouvantée ,
Fitnaître la Pitié du ſein de la Terreur 、
Et prêta malgré nous un charme à la douleur.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
16 Août 1762 .
MONSIEUR,j'étois à Paris ſur la fin
du mois dernier. En pafſſant dans la rue
Mauconſeil , le diable qui ſe trouve partout
, me tenta de voir l'Opéra-Comique.
J'obéis à fon impulfion , ſans préfque
la fentir , & j'entrai dans l'Hôtel de
Bourgogne , comme je faifois tous les
jours aux Bibliothéques publiques , à
deffein de contenter ma curiofité. Je
trouvai ce que je cherchois . On
jouoit les Soeurs Rivales. Je vous avoue,
Monfieur , que je fus charmé principalement
de l'exécution de
Piéce , qui me parut dans les règles de
ja plus exacte & de la plus aimable na
cette
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ture. Une des Actrices ſurtout m'enchanta&
recueillit toute mon attention.
C'eſt celle qui fait le perſonnage de
Babet. Comme je n'ai pas l'honneur
de la connoître , permettez -moi de lui
adreſſer , par la voie du Mercure , le petit
fuffrage d'un Spectateur Campagnard ,
fur les fibres épaiſſes duquel le jeu de
cette charmante Actrice a produit la
même impreſſion qu'il fait ſur les plus
délicats cerveaux de la Capitale..
Jeune Babet , dût la race dévote,
Sur moi profane , allumer tout ſon feu ;
Dût- on m'oter & Rabat & Calotte ,
Je ſuis épris , enchanté de ton jeu.
Mon goût n'eſt point ( du moins il me le ſemble
)
Un fruit furtif , produit par tes attraits :
J'ai vû Paris , oui , tout Paris enſemble,
-Al'uniffon , applaudir tes ſuccès.
*
Si ton coeur trouve , en ſes tendres projets ,
Quelque Rivale * indiſcrette & hautaine ;
Conſole- toi , tu n'auras déſormais
Que des Jalouſes ſur la Scène,
On ſent bien qu'on fait ici alluſion à la Piéce des
Soeurs Rivales , & que les deux Epithetes ne regardent
que le perſonnage del'autre Soeur.
J'ai l'honneur d'être &c .
Un Ecclésiastique de Province.
OCTOBRE. 1762. 53
A M. PLAYOULT , touchant le
Révé- JE ?
Clavecin.
JE ? Est-ce un concert ? Eſt-ce une voix
touchante ?
Quels ſons harmonieux viennent ravir mes ſens ?
Est -ce Apollon lui -même qui m'enchante ;
Ou ce Dieu t'a-t-il fait paſſer tous ſes Talens ? ..
Quelle rapidité ! Quelle délicateſſe !
Dans tes accords , que de juſteſſe ! ....
Quelle liberté ! Quelle main ! ...
Balbâtre , de Paris ſçait gagner les ſuffrages :
Balbâtre n'eſt pas à Gauchin . *
Playoult , tu nous en dédommages.
Par M. de S. POL.
LE mot de la premiere Enigme du
mois de Septembre est la Rape à tabac.
Celui de la ſeconde est la Mappemonde.
Celui du premier Logogryphe
est Chanson , dans lequel on trouve Canon
, ah ! naſon , ſon, anon , & as. Celui
du fecond eſt Gaîté , où on trouve
tage , été , geai , tige , age. Celui du
troifiéme eſt Broſſe; en ôtant le b, reſte
roffe..
*Maison de campagnedeM. Playoult.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
:
ENIGME.
Je ne régne point dans l'enfance ;
Et ſouvent même chez les gens
Qui ſe diſent mes partiſans ,
Je ne trouve qu'indifférence ,
Pour prix de tous les agrémens
Que procure ma jouiſſance.
Senſible au malheur qui me ſuit ,
Lorſque quelqu'un me fait outrage ,
Un rien me trouble ou me ſéduit ,
Et me retient dans l'eſclavage.
Je n'ai point une dure loi ,
Cependant l'ardente jeuneſſe
Croit que ce n'eſt qu'à la vieilleſſe
A faire quelque cas de moi.
Non ſeulement j'ai l'avantage
De pouvoir difcerner le vrai d'avec le faux ,
Mais , quand dans le beſoin , de moi l'on fait
uſage ,
Je ſçais même adoucir les maux.
Ainſi , quoique dans le ſiécle où nous ſommes ,
Sacrifiée à la frivolité ,
Je ne paroiſſe à la plupart des Hommes
Qu'erreur ou ſuperfluité ;
Lecteur , ſi je ne ſuis ton guide & ta bouſſole ,
Facilement tu pourras t'égarer .
OCTOBRE . 1762. 55
Mais , comme je ne fus jamais un bien frivole ,
Si tu me tiens , cherche à me conſerver.
A ces traits l'on doit me connoître ;
Car , ſansavoir beaucoup jafé ,
Je crois qu'il n'eſt pas malaiſé
De deviner qui je puis être.
:
Par M. FABRE , Licentié en Droit , d
Strasbourg. :
AUTRE.
CONT
pourquoi tantde
colère ?
ONT RE moi , tendre A , **
Si je ſers de couronne à la légéreté ,
Je ſuis utile à la fidélité .
Utile : parlons mieux , je lui ſuis néceſſaire ,
Jem'éléve au-deſſus de la Divinité ;
Deux foisje mets le comble à la félicité.
Par L ** ECH * d'Ev * .
J
LOGOGRYPΗ Ε.
a ſuis dans mes fix pieds ennemi du repos ;
Par ſa nature , un chat l'eſt de ma tête :
De la croquer tandis qu'il ſe fait fête ,
Dans un ſac renverſé mon corps ſe trouve enclos.
Mlle Am*, de V **,
Par le même .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
EN
AUTRE.
N certains lieux j'imprime la terreur;
L'on m'y craint , & je ſuis en effet redoutable;
Mais , cher Lecteur ,
Si je fais peur,
Ce n'eſt jamais à l'homme raisonnable.
Rappelle-toi
Seulement ton jeune âge ;
Vois fi de moi
A tes dépens l'on ne fit point uſage ...
Ehbien, commences-tu
A découvrir de moi quelques notices ?
S'il te manquoit encore des indices,
Six pieds font mon individu.
Tu pourras y trouver une note en Muſique
Un des quatre Élémens ;
Un légume ; une Iſle d'Afrique ;
Une Ville chez les Normans ,
Une Riviére dans le Perche ;
En Ville un chemin fréquenté;
Une fauſſe Divinité. -
C'eſt tout : devine, cherche.
ParM. de S. Pol.
1
Rien n'égale dans la na ture,L'amou
$ W
dont mon coeur est charme; Pour la
volupté la plus pure, Les Dieux
жо
W
tout expres l'ont forme: On le pren
W
W
croit pour l'amour même , Quand ses yeux surma
+
sontfixés ,
Il me dit sans cesse
qu'il
m'aime Et ne le ditjamais assés.
Gravé par Me Charpentie. Imprimépar Tournde
OCTOBRE . 1762. 57
CHANSON.
Rien n'égale dans la Nature ,
L'amant dont mon coeur eſt charmés
Pour la volupté la plus pure ,
Les Dieux tour exprès l'ont formé ;
On le prendroit pour l'Amour même ,
Quand ſes yeux ſur moi ſont fixés ;
Il me dit ſans ceſſe qu'il m'aime ,
Et ne ledit jamais aſſez .
Il puiſe le feu qui l'anime ,
Au ſein même du Sentiment.
Nourri par la plus tendre eſtime ,
Son amour croît à tout moment.
Mon coeur eſt à lui ſans partage ;
Le ſien m'eſt garant de ſa foi ;
Je ne crains point qu'il ſoit volage ;
Qui pourroit l'aimer mieux que moi ?
LaMusique est de M. FRIZON , Maître de
Musique.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ÉCOLE MILITAIRE : Ouvrage composépar
ordre du Gouvernement. Par
M. l'Abbé RAYNAL , de la Société
Royale de Londres , & de l'Académie
des Sciences & Belles- Lettres de Pruf-
Se. A Paris , chez Durand , Libraire,
rue du Foin . 1762. in- 12 . vol. 3 .
I
TROISIÈME EXTRAIT.
L nous reſte à rendre compte du troifiéme
volume de cet Ouvrage ; & nous
l'allons faire dans le même eſprit que
nous avons parlé des volumes précédens.
Les François affiégent Maſtricht en
1673. L'ardeur de troupes eſt extrême .
Un Soldat du Régiment du Roi eſt dangereuſement
bleſſé à l'attaque d'une
demi-lune. Comme on le plaint en le
voyant tout couvert de fang : Ce n'eft
rien , dit- il , le Régiment a faitson devoir.
L OCTOBRE. 1762. 59
UnGrenadier du même Corps , dans
la même occafion , remarque qu'un
homme de qualité qui le ſuit en grimpant
, eſt tombé ſur le ventre. Il lui
tend la main droite pour le relever. En
cet inſtant un coup de mouſquet lui
perce le poignet. Sans ſe plaindre ni
s'étonner , il lui tend la main gauche&
le reléve. Les Hiſtoriens Grecs & Romains
n'auroient pas oublié le nom de
ces deux hommes intrépides .
Les Turcs affiégent Trembawla. La
Nobleſſe des environs qui s'eſt réfugiée
dans cette fortereſſe , voyant le danger
preſſant , & n'étant pas inſtruite que le
fecours approche , communique ſes;
frayeurs à la garniſon ,& ſe détermine
à livrer la Place .
La Femme du Gouverneur ayant ,
ſans être apperçue , entendu les réſolutions
qu'on vient de prendre , va fur la
bréche avertir fon mari de ce qui ſe
paffe. Chranowski vole dans cet inſtant,
à ce conſeil de lâches. Il est douteux ,
dit- il , fi l'Ennemi nous prendra ; mais
il eft certain que si vous perſiſtez dans
votre misérable réſolution , je vous brulerai
vifs dans cette fale même. Des
Soldats font aux portes , la méche allu-
1
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
mée , pour exécuter mes ordres. Cette
fermeté impoſe aux coeurs abattus , ou
*les reléve , & on continue à ſe défendre.
Les Turcs de leur côté redoublent
leurs éfforts. Repouffés à quatre affauts
ils en méditent un cinquième. Chrasnowski
en paroît allarmé. Sa femme
prend cette inquiétude bien fondée pour
de la foibleſſe. Elle préfente deux poignards
à fon mari. Si tu te rends , lui
dit-elle fierement , l'ur fera contre toi ,
& l'autre contre moi. Dans ce moment
arrive l'Armée Polonoiſe qui fait lever
le fiége.
Le grand Sobieski attaque en Moldavie
la fortereffe de Nenoz qui a été
abandonnée de tous ſes habitans , &
où il ne ſe trouve que dix-neuf chaffeurs
Moldaves que le hazard y a amenés.
Ces braves gens lévent les ponts ,
ferment les portes , & refuſent de
fe rendre. Les Polonois qui ignorent
l'état de la garnifon , canonnent la Place
pendant quatre jours. Les chaſſeurs
ſe défendent avec vigueur , tuent un
grand nombre d'affiégeans , & en particulier
le Maître de l'Artillerie . Le cinquiéme
jour , ayant perdu dix de leurs
camarades , ils capitulent à condition de
OCTOBRE. 1762. 61
ſe retirer où ils voudront. On voit ' fortir
fix hommes , qui en portent fur leurs
épaules trois autres qui ſont bleſſés .
Dans ce moment tous les ſentimens
d'admiration , de honte & de rage ſe
fuccédent dans le coeur de Sobieski. II
demeure interdit , & n'ouvre la bouche
que pour ordonner qu'on pende les
chaſſeurs. Puis il les renvoye avec éloge
fur ce que Jablouski le rappelle à fes
engagemens.
A la bataille deFleurus en 1690 , un
Lieutenant Colonel d'un Régiment
François dont le nom auroit bien mérité
d'être conſervé , ſe trouve prêt à
charger. Ne fachant comment animer
les fiens , très- mécontens d'être entrés
en campagne , ſans être habillés , il
leur dit : Mes amis , voici dequoi VOUS
confoler , puiſque vous avez le bonheur
d'être en présence d'un Régiment vétu
de neuf. Chargeons vigoureusement , habillons-
nous. Cette plaifanterie qui marque
un grand fond de mépris pour l'ennemi,
fait un tel effet ſur l'eſprit des
Soldats , qu'ils ſe précipitent ſur lui , le
détruiſent , & s'habillent tous complettement
ſur le champ.
62 MERCURE DE FRANCE.
Après la Journée de Fleurus , un Officier
, homme d'eſprit & Philofophe ,
confidére avec une attention très - férieuſe
, les victimes de cette ſanglante
Journée. Je ne vois , dit-il , fur le visage
des Hollandois & des Allemands que
l'image de la mort toute plate ; mais la
rage & la fureur font peintes fur les
viſages des François ; ils ſemblent menacer
encore l'Ennemi , & le vouloir
égorger.
Durant le fiége de Namur par Louis
XIV. en 1692 , le Gouverneur de la
Place hazarde une ſortie , où il perd environ
cinq cens hommes. Le jeune
Comte de Lemos , un d'entr'eux , demande
quartier à un Grenadier nommé
Sansraiſon , lui promet cent piſtoles ,
lui montre même ſa bourſe où il y en
a trente-cinq. Le Grenadier qui vient
de voir périr le Lieutenant de ſa Compagnie
, fort brave homme , eſt inéxorable
& maſſacre l'Eſpagnol. Son corps
ayant été demandé , eft rendu ; & Sansraiſon
renvoye auſſi les trente-cinq pif
toles qu'il a priſes au mort. Tenez ,
dit-il , voilà votre argent ; les Grenadiers
ne mettent la main fur les gens que
pour les tuer.
OCTOBRE. 1762, 63
LeDuc de Chartres, depuis duc d'Orléans
& Régent de France , ſe donne
après l'action de Stenkerque des mouvemens
incroyables pour faire mettre fur
les chariots les bleffés des deux partis.
Après le combat , dit-il d'un ton plein
d'humanité , il n'y a plus d'Ennemisfur
le champ de bataille.
Guillaume III veut attaquer en 1694
les Places maritimes de la Flandre Françoiſe
, qui ſont menacées en même
temps par les Flottes d'Angleterre& de
Hollande. Luxembourg qui eſt aux ordres
de M. le Dauphin , réuffit à les
couvrir par ſon immortelle marche de
Vignamont au Pont d'Efpierres : dans
laquelle il fait quarante lieues en quatre
jours. Un Soldat du Régiment de
Navarre murmure de cette fatigue. Eh !
courage , mon Camarade , lui dit un
vieux Caporal , marchons. Le Roi nous
paye toute l'année pour un jour feulement
; le voici : acquittons-nous de notre
devoir pour la gloire de notre Maître.
Le Roi Guillaume veut affiéger Namur
en 1695 ; on lui dit , pour le détourner
de cette entrepriſe , que la Place
eſt défendue par un Maréchal de
3
64 MERCURE DE FRANCE.
France. Un Gouverneur qui n'est pas
encore Maréchal de France , est plus à
craindre qu'un Gouverneur qui l'est déja,
répond le Prince.
Les François attaquent dans le Canada
les Iroquois qui ſont ſurpris &
diffipés. Le plus célèbre d'entr'eux ,
agé de près de cent ans , dédaignant
de fuir ou ne le pouvant pas , eſt pris
&abandonné aux Sauvages , qui , fuivant
l'uſage , lui font ſouffrir les tourmens
les plus horribles. Ce Vieillard
ne poufſe pas un ſoupir , mais reproche
fiérement à ſes Compatriotes de s'être
rendus les eſclaves des Européens , dont
il parle avec le plus grand mépris. Ces
invectives aigriffent un des ſpectateurs ,
qui lui donne trois ou quatre coups de
couteau pour l'achever. Tu as tort , lui
dit froidement le Prisonnier , d'abréger
ma vie , tu aurois eu plus de temps pour
apprendre à mourir en homme.
Le Prince Menzikoff , commande en
1703 une Armée Ruſſe , où par ſa négligence
il s'eſt gliſſé de grands abus.
Un Officier Allemand indigné de ces
déſordres , en avertit Pierre I. Menzikoff
ſe donne tant de mouvemens , qu'il
OCTOBRE. 1762. 65
parvient à connoître ſon accuſateur
auquel il parle en ces termes : ilfaut
quevoussoyezun homme bien eftimable ,
pour avoir mieux aimé vous exposer à
mon reſſentiment , que de laiſſer ignorer
auCzarune choſe qui l'intéreſſoit. Soyez
mon ami , aidez- moi de vos lumières ,
& acceptezun préſent de deux mille du-
ور
cats, comme une marque de mon eftime.
Les Ruffes , en 1704, emportent d'affaut
la Ville de Navoa, défendue pour
la Suéde par le Général Horn. Comme
malgré les ordres qu'on leur a donnés ,
ils mettent toutà feu & à ſang ; Pierre I
ſe jette au milieu d'eux l'épée à la main ,
& leur arrache les femmes & les enfans
qu'ils veulent maſſacrer ; il tue de
ſa main plus de cinquante de ces hommes
les plus féroces que l'ivreſſe du carnage
rend fourds à ſa voix. Enfin il vient
à bout de mettre un frein à la fureur
& à la licence , & de raſſembler ſes Soldats
diſperfés.
Le Vainqueur couvert de pouffiére
de fueur & de fang , ſe rend à l'Hôtel
de Ville , où les principaux Habitans
ſe ſont réfugiés. Son air menaçant & terrible
éffraye le Peuple ; il poſe en en66
MERCURE DE FRANCE.
trant fon épée ſur une table ; & adrefſant
la parole à la multitude conſternée ,
qui attend dans le filence la décifion de
fon fort : Raffurez- vous , dit-il , ce n'est
point dufang des Citoyens que cette épée
eft teinte , mais de celui des Ruſſes que
je viens d'immoler à votre confervation.
Le Prince Eugène , Maître de la Ville
de Milan en 1706 , fait ſommer le Marquis
de la Floride , Commandant de la
Citadelle , le menaçant de ne lui point
faire de quartier , s'il ne ſe rend dans
vingt-quatre heures. J'ai défendu , répond
cet homme intrépide , vingt-quatre
Places pour les Rois d'Espagne mes
Maîtres , & j'ai envie de me faire tuer
fur la brèche de la vingt-cinquiéme.
Avant la Bataille de Villavicioſa en
1710 , une batterie de l'Armée de Starenberg
tire fur les Dragons Irlandois
du Lord Kilmaloo. Le Colonel ayant
reçu un coup de canon , un de ſes fils
le fait porter derrière le Régiment. Le
père le regardant , lui dit: Mon cher
fils , que j'expire au moins entre vos
bras , puisque j'aifi peu à vivre. Mon
Père , lui répond-il , ilfaut que j'aille où
mon devoir & le service de Philippe V
OCTOBRE. 1762 . 67
m'appellent. Quoi ! mon cher fils , vous
me refuſerez cette confolation & vous
m'abandonnez à l'heure de ma mort? Mon
-cher Père , je vais la venger ou trouver
la mienne.
M. le Duc de Noailles affiége & prend
Gironne en 1711 , malgré les contretemps
fâcheux , & contre le ſentiment
de tout le monde. Un boulet de canon
l'approche de fort près , au moment qu'il
viſite une batterie. Il dit à Rigolo qui
commande l'Artillerie & qui eſt ſourd :
entendez- vous cette muſique? Je ne prends
jamais garde , répond Rigolo , à ceux
qui viennent ; je nefais d'attention qu'à
ceux qui vont.
:
Des Troupes qui étoient aux Ordres
de Vendôme , plioient dans une occafion
, & leurs Officiers faifoient de vains
éfforts pour les retenir. Le Général ſe
jette au milieu des Fuyards & crie à
leurs Chefs : Laiſſez faire les Soldats ;
ce n'est point ici , c'eſt là , montrant un
arbre éloigné de cent pas , que ces troupes
vont & doivent aller ſe reformer. Ce
diſcours réuffit & ne peut manquer de
de faire. Il prouve aux Soldats que Vendôme
n'est pas mécontent de leur va
68 MERCURE DE FRANCE.
leur , & qu'il a grande confiance en
leurs lumières.
Dans le temps que Louis XIV. cherchoit
à établir une diſcipline auſtère &
inviolable dans ſes troupes , il chercha
l'occafion d'en donner lui - même un
exemple remarquable. L'Armée commandée
par le grand Condé , ayant campé
dans un endroit où il n'y avoit qu'u
ne maifon , le Roi ordonna qu'on la
gardât pour le Prince. Condé voulut en
vain ſe défendre de l'occuper , il y fut
forcé. Je nefuis que volontaire , répondit
le Monarque , & je ne souffrirai
point que mon Généralfoit furla toile ,
tandis que j'occuperai une habitation
commode.
Un brave Soldat du Régiment de
Navarre diſoit gaîment à ſon Capitaine
: Mon Officier, ordonnez qu'on cache
nos Drapeaux ; fi l'ennemi les voit , il
fuira long-tems avant que nous puiſſions
lejoindre.
Le Maréchal de Villars diſoit ſouvent
qu'il n'avoit eu que deux plaiſirs bien
vifs en ſa vie , celui de remporter un
prix au College , & celui de gagner
une bataille..
OCTOBRE. 1762.. 69
Les Suédois ayant déclaré la guerre
à la Ruſſie en 1741 , on propoſe dans
l'aſſemblée des Etats , de condamner les
contrebandiers à être enrollés pour toute
leur vie. Et que deviendra la dignité du
nom de Soldat ? dit un Député de l'Ordre
des Payfans. Ce mot plein d'élévation ,
arrête la promulgation de la Loi. Il ne
faut pas avilir les Gens de guerre , lorfqu'on
veut procurer à la Patrie de bons
Défenſeurs .
Les François attaquent Menin en
1744. on dit à Louis XV qu'en brufquant
une attaque qui coûtera quelques
hommes , on fera quatre jours plutôt
dans la Ville. Eh bien , dit le Prince ,
prenons-la quatre jours plus tard ; j'aime
mieux perdre quatre jours devant une
Place , qu'un seul de mes Sujets,
En 1745 à la bataille de Fontenoi ,
M. le Dauphin court l'épée à la main
pour ſe mettre à la tête de la Maifon
du Roi , qui va faire un dernier
effort. On l'arrête , on lui dit que ſa
vie eſt trop précieuſe. Ce n'est pas la
mienne qui est précieuse , dit- il , c'eft
celle du Général le jour d'une bataille.
70 MERCURE DE FRANCE.
En 1745 un Gentilhomme Anglois
eft accuſé d'avoir donné un aſyle dans
ſa maiſon au Prince Edouard battu à
Cullodon ; il eſt cité devant les Juges.
Il ſe préſente à eux avec la fermeté que
donne la vertu , & leur dit : souffrez
qu'avant de fubir l'interrogatoire , je
vous demande lequel d'entre vous , fi
lefils du Prétendantſe fût refugié dans
ſa maison , eût été aſſezvil & assez lache
pour le livrer ? A cette queſtion le
Tribunal ſe léve & renvoie l'accuſé.
En 1757 un Anglois fort riche &
d'une naiſſance diftinguée , veut faire
une campagne en qualité de Volontaire
dans les Armées Prufſiennes , pour apprendre
la guerre dans cette excellente
école. Il y paroît avec des équipages fuperbes
, une table exquiſe , le train de
l'homme le plus opulent.
Malgré cette magnificence,ou à cauſe
de cette magnificence même , il eſt traité
avec peu de conſidération. Son pofte eft
toujours aux Equipages & aux Hôpitaux
; il a même la douleur très-amère
pour un Anglois , de ne pas contribuerà
la défaite des François à Rosback .
Les fréquentes répréſentations qu'il fait
OCTOBRE. 1762. 71
faire fur cela au Roi de Pruſſe , ne produiſent
rien& fa place ſe trouve toujours
la même. Enfin il demande lui-même
un éclairciſſement à Frederic. Votre maniere
de vivre dans mon camp , lui répond
le Monarque , est un grand Scandale.
Il n'estpas poſſible ,fans beaucoup
defrugalité , de s'endurcir aux travaux
de la Guerre , & fi vous ne croyezpas
pouvoir vous plier à la male discipline
des Armées Pruſſiennes , je vous exhorte
à retourner en Angleterre.
Un conſeil ſi ſage eſt ſuivi ſur le
champ , & l'on ne doute pas , dit un
Ecrivain judicieux , que notre Anglois
ne paſſe pour un aſſez bon Officier dans
nos Armées , quoiqu'il n'ait pas été un
Volontaire ſupportable dans celles du
Roi de Pruſſe .
L'Ouvrage dont nous venons de parler
eſt déja connu des Anglois. Un de
leurs Ecrivains Périodiques en a porté
un jugement qui ſe trouve dans le Journal
Etranger , mois de Mai , page 223 .
Voici les expreffions de l'Auteur Anglois
en parlantde l'Ecole Militaire.
» Juſqu'ici les différens Gouverne-
>>mens ſe ſont bornés à faire compoſer
>> des Ouvrages de Tactique & de rai
72 MERCURE DE FRANCE.
>> ſonnement , dont le but étoit unique-
>> ment d'étendre l'eſprit des Militaires.
» Le Ministère de France plus éclairé ,
>> vient d'en faire compofer un qui parle
>> à leur coeur , & qui doit néceſſaire-
>> ment les échauffer , & leur donner
>> l'enthousiasme de leur état. Il eſt im-
>>poſſible qu'un jeune homme appellé
» à la guerre , qu'un Officier ou un Sol-
>> dat qui la font déja , liſent de fang
>>froid le plus grand recueil de vertus
>> guerriéres qui ait encore été formé.
>> Leur âme enflammée par une foule
>> de grands exemples , ne peut plus
>> éprouver que trois ſentimens , une
>> grande indifférence pour la vie, beau-
>>coup de mépris pour ce qu'on appelle
>> commodités , & une paffion extrême
>> pour la gloire.
>> Toutes les Nations qui ont l'amour
>> des grandes chofes , adopteront fans
>>doute cet Ouvrage , & le feront fans
>> répugnance , parce que l'Auteur a
>> écrit leurs actions avec la même vé-
» rité , la même préciſion , la même
>> chaleur que celles de ſes compatrio-
» res. Ce feroit rendre un ſervice im-
>> portant aux braves gens qui combat-
>> tent pour notre patrie avec tant de
>> ſuccès & de gloire dans toutes les
Parties
OCTOBRE. 1762 . 73

» Parties du Monde , que de les met-
» tre en état de lire un Ouvrage qui les
>> ſoutiendra dans leurs travaux , & les
>> encouragera à mériter d'y voir un
>> jour leurs noms placés.
TRAITÉ DE L'ATTAQUE DES PLACES
, par M. LE BLOND , Maitre de
Mathématiques des Enfans de France,
&c ; seconde édition , revue" , corrigée &
augmentée. A Paris , chez Charl. Ant.
Jombert , Libraire du ROI pour l'Artillerie
& le Génie , rue Dauphine , à
l'Image Notre-Dame , 1762. volume
in-8° .
COMME la Préface de cet Ouvrage
en contient une analyſe aſſez exacte ,
nous nous contenterons d'en tirer quelques
traits qui pourront le faire connoître.
On ſçait que l'attaque des
Places a toujours été regardée comme
une des principales parties de l'art militaire.
Les batailles rendent maître de la
campagne ; mais il faut prendre les Places
de l'ennemi, fi l'on veut former dans
I. Vol. D
:
74 MERCURE DE FRANCE.
ſon pays des établiſſemens ſolides &
durables.
Avant l'invention de la poudre à canon
, l'attaque des Places demandoit
plus de génie , de ſcience & de temps
qu'elle n'en éxige actuellement. Avec le
canon , on trouva le moyen d'abréger
la longue durée des fiéges : mais on ne
parvint pas d'abord à donner à cette
attaque le degré de perfection qu'elle a
aujourd'hui . On le doit au génie créateur
de M. de Vauban. Ce grand Homme
, par l'invention des parallèles & du
ricochet , a rendu les fiéges plus sûrs ,
plus courts & moins meurtriers qu'ils
n'étoient auparavant. On trouvera dans
cet Ouvrage l'attaque des Places traitée
ſelon la méthode & les maximes de
cet illuftre Ingénieur. Son livre ſur cet
objet a été le principal guide que l'Auteur
a ſuivi ; mais il y ajoute un grand
nombre de faits , d'obſervations & de
détails néceſſaires pour donner des idées
nettes & préciſes , non ſeulement des
travaux , mais encore de toutes les opérations
qui ont rapport à la réduction
des Places,
Après avoir expoſé les principales
conſidérations dont on doit s'occuper
avant que d'entreprendre un fiége , ainſi
OCTOBRE. 1762 . 75
queles circonstances les plus favorables
pour s'y déterminer , M. le Blond donne
les définitions des termes dont on ſe ſert
dans la guerre des fiéges , & l'explication
des eſpéces de machines ou de matériaux
qu'on y employe. Il expoſe enfuite
dans un affez grand détail les régles
générales & particulières qui doivent
être obſervées dans l'inveſtiſſement
des Places .
A la ſuite decette premiere opération
du fiége, il traite des lignes de circonvallation.
Il donne la manière de les tracer ,
&de les fortifier pour les mettre à l'abri
de toutes les entrepriſes de l'ennemi.
-Pour réunir ſous un même point tout
ce qui a rapport à cette matiere , il éxamine
quels font les avantages & les inconvéniens
d'une ligne formée de redoutes
ſéparées , comme l'étoit la circonvallation
de Mastricht , en 1748.
Plein de vénération & de reſpect pour
la mémoire du célébre Général , Auteur
de cette nouvelle diſpoſition , il
eft fort éloigné de vouloir déprimer les
idées ſupérieures qui la lui avoient fait
imaginer. Elles étoient ſans doute relatives
à la force de ſon armée , & aux
connoiſſances particulières qu'il avoit des
deffeins de l'ennemi.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Ayant expliqué tout ce qui concerne
les lignes de circonvallation & de contrevallation
, M. le Blond entre dans le
détail du tracé des tranchées & des parallèles.
Il expoſe d'abord la maniere d'y
procéder ſur un plan , & il indique enſuite
les moyens de rapporter ce travail
fur le terrein .
De là l'Auteur paſſe à des obſervations
ſur les Officiers Généraux qui fervent
dans les fiéges , & fur le beſoin
qu'ils ont des connoiſſances qui concernent
le Génie , pour remplir avec diftinction
les différens commandemens
dont il font chargés. Il indique à cette
occafion , dans une note , un moyen
fort fimple pour former les jeunes Colonels
, non - feulement dans la Tactique
, mais encore dans toutes les matières
qui regardent le Génie & l'Artillerie.
Après ces eſpéces de préliminaires ,
il décrit les divers travaux des approches ;
explique ce qui regarde l'ouverture & le
travail de la tranchée , de la ſappe , de
l'établiſſement des batteries à ricochet ,
&la maniere dont on doit s'y prendre
pour repouffer les forties des affiégés.
Il traite enfuite de la prife du chemin
couvert , par la ſappe& de vive force ,
OCTOBRE. 1762 . 77
des batteries pour battre en brêche , du
paffage du foffé de la demi-lune , de la
priſe de cette ouvrage , & de celle des
baſtions du front de l'attaque .
Comme ces opérations ſont les moyens
généraux qu'on employe à la réduction
des Places , il n'a rien négligé pour en
donner des idées nettes & préciſes , de
maniere qu'on puiſſe en tirer des régles
& des principes pour l'attaque de tous
les différens ouvrages de Fortification .
Suit une courte récapitulation des
principales opérations du fiége, après laquelle
M. le Blond traite de l'attaque des
Places qui ont un avant-foffé, des lunettes
ou redoutes,un avantchemin couvert,
des ouvrages à corne & à couronne , des
contre-gardes , tenaillons , &c. Il explique
tout ce que l'attaque de ces ouvrages
demandede ſoins&d'attention, &quelle
doit être la figure ou la diſpoſition des
logemens qu'on y établit. Ildonne auffi
quelques obſervations ſur le ſiége des
Places qui ont des Citadelles , & fur les
circonstances qui peuvent engager à le
commencer par l'attaque de la Citadelle
, ou par celle de la Ville. Il traite enfin
de l'attaque des fauſſes-braies , des
cavaliers , & des Places fortifiées de
tours baſtionnées .
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans cet Ouvrage un peu
plus de détails ſur l'attaque de ces tours,
que dans le Traité même de M. de
Vauban .
Dans le détail des attaques précédentes
, on a ſuppoſé que les Villes étoient
ſituées en terrein uni & de même nature,
c'est-à- dire , également acceſſible dans
toutes fes parties ; comme il y en a peu
de cette eſpéce , M. le Blond donne les
principes les plus généraux & les plus
importans pour la conduite des approches
, lorſque les Places font entourées
de marais en tout ou en partie , & lorfqu'elles
font défendues par des inondations
: il entre auſſi dans le détail de
l'attaque des Places ſituées ſur des hauteurs
,&de celle des Villes maritimes.
Il dit auſſi un mot des précautions
qu'il faut prendre , ainſi que de la conduite
qu'on doit tenir , lorſqu'on eft
dans la fâcheuſe néceſſité de lever un
fiége.
L'attaque des petites Villes , Châteaux
&c. fuit imédiatement : l'Auteur donne
l'éſſentiel de tout ce qu'on doit y obſerver.
Quoique les Villes de guerre où
l'on fait le ſervice avec éxactitude , ne
foient guère expoſées aux ſurpriſes;comOCTOBRE.
1762 . 79
me il y a des cas où la négligence des
Chefs à cet égard peut y donner lieu ,
l'Auteur éxpoſe ce qu'ily a de plus général
fur ce ſujet. Il traite auſſi des eſcalades
, & il indique les principales circonftances
dans leſquelles on peut bruſquer
l'attaque d'une Place. Enfin cet ouvrage
eſt terminé par l'explication détaillée du
blocus des Villes , ſoit pour les réduire
par ce moyen , ou pour les mettre
dans le cas de faire une moindre réſiſtance
, lorſqu'il eſt queſtion enfuite
de les attaquer dans les formes .
1 Cet éxpoſé ſommaire peut donner
une idée ſuffiſante des différens objets
qui compoſent cet Ouvrage. Ony trouvera
réuni tout ce qu'il y a de plus
utile & de plus intéreſſant ſur l'attaque
des Places non ſeulement dans les Auteurs
Militaires & les Hiſtoriens , mais
encore dans les Journaux des fiéges les
plus fameux ; en forte qu'il peut être regardé
comme contenant le précis de
toutesles connoiſſances les plus utiles &
les plus importantes ſur la matière qui
enfait l'objet.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
ÉLÉMENS de PHARMACIE théorique
&pratique , contenant toutes les opérations
fondamentales de cet art , avec
leurs définitions & une explication
de ces opérations par les principes de
la Chymie ; la manière de bien choiſir,
de préparer&de méler les médicamens,
avec des remarques & des réflexions
fur chaque procédé ; les moyens de
reconnoître les médicamens falſifiés ou
altérés ; les recettes des médicamens
nouvellement mis en uſage ; les principes
fondamentaux de pluſieurs Arts
dépendans de la Pharmacie , tels que
l'art du Confifeur , & ceux de la préparation
des eaux de Senteur & des
liqueurs de table ; avec une Table des
vertus & dons des médicamens. Par
M. BAUMÉ , Maître Apothicaire de
Paris , & Démonstrateur en Chymie.
A Paris , chez la veuve Damonneville
& Mufier fils , quai des Augustins ,
au coin de la rue Pavée ; P. F. Didot
OCTOBRE. 1762. 81
&& le jeune , quai des Augustins près
du Pont S. Michel, à S. Auguftin ; de
Hanfy , furle Pont au Change , à
S. Nicolas , 1762. 2 vol. grand in-8 .
de 854 pages , non compris l'Avertiffement.
T
9
OUTES les Sciences , tous les Arts
ont leurs élémens , leurs principes , leurs
régles fondamentales. Mais il faut un
homme long-temps éxercé , & qui ait
vu avec les yeux de l'expérience , pour
preſcrireles loix ſuivantleſquelles onpeut
étudier & agir furement. La Pharmacie
en particulier eſtun de ces Arts importans
, où lathéorie demande à être éclairée
par unes pratique raiſonnée. Il s'agit
ici de ſa ſanté ;& il ne faut pas
abandonner un bien ſi précieux à l'imprudence
du charlataniſme , ni aux hafards
périlleux d'une routine aveugle. Il
étoit donc important qu'un Maître de
'Art , qu'un Pharmacien habile cé
lébre nous dévoilât ſes ſecrets , nous
apprît les caractères qui diftinguent les
bons médicamens d'avec ceux qui font
ſophiſtiqués , & nous enſeignât les meilleures
méthodes pour les préparer.L'ou
vrage queM. Baumé vient de donner
nocide D
82 MERCURE DE FRANCE.
au Public nous paroît remplir tout ce
qu'on pouvoit eſpérer de la part d'un
Sçavant qui joint le génie de l'obfervation&
la lumière de la théorie à une
pratique confommée. Nous croyons
que ces élémens de Pharmacie forment
le Traité le plus méthodique , le plus
profond & le plus complet qui ait été
compoſé juſqu'à préſent ſur cet objet.
M. Baumé ne diffimule point qu'il a
tiré de très-bonnes obſervations de la
Pharmacopée de Sylvius , Médecin qui
florifſoit au milieu du ſeiziéme frécle ;
mais l'Art s'eſt perfectionné & s'eft
beaucoup enrichi depuis ce temps. Le
Livre que nous annonçons eſt un dépôt
précieux , où l'on trouve raſſemblées
toutes les connoiſſances; en ce genrer;
c'eſt un corps complet de doctrine fur
la Pharmacie.
M. Baumé a diviſé ces élémens en
quatre parties , ſçavoir 1°. la connoifſance
, 2º, l'élection , 3°. la préparation,
4°. la mixtion des médicamens. Cette
derniere partie eſt ſubdiviſée en médicamens
internes & médicamens externes
. L'Auteur donne la connoifſſance de
pluſieurs remédes particuliers qui font
d'uſage , & qui font néanmoins peu
connus, ou parce que les recetres n'en
avoient pas encore été publiées , ou
OCTOBRE. 1762. 83
parce qu'elles ne ſe trouvent que dans
des Ouvrages peu répandus. On apprend
encore dans ces Elémens , les régles
pour la préparation des remédes
magiſtraux. On ſçait combien cet objet
eſt important dans la Pharmacie. Il y a
à la fuite de chaque procédé des remarques
qui jettent beaucoup de clarté
fur la pratique. Enfin on peutdire avec
confiance que ce Livre élémentaire eſt
le manuelde la Pharmacie& des Arts
qui en dépendent. C'eſt un recueil néceffaire
à tous ceux qui préparent des
médicamens & qui veulent acquérir
les connoiſſances eſſentielles de cet Art,
ſoit par état , ſoit par le ſoin de leur
conſervation , ou de celle des perfonnes
qui leur font chères. Ces Elémens
font écrits dans le ſtyle convenable. Enfin
nous penſons que c'eſt un des Ouvrages
les plus importans qui aient paru
fur la Pharmacie depuis beaucoup d'années.
Nous ne doutons point même
qu'il ne paſſe entre les mains de tous
ceux qui ſe mêlent de l'art de guérir , &
qu'il ne devienne le guide & le Code en
quelque forte de ces perſonnes qui placées
loin des ſecours de la Ville , ont
ſouvent beſoin de confulter un Livre
comme leur Médecin & leur oracle.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
1
ABRÉGÉ Chronologique de l'HIStor-
RE DU NORD, ou des Etats de Dannemarck
, de Ruffie, de Suéde , de Pologne
, de Pruffe , de Courlande & c .
Avec des remarques particulières fur
le génie , les moeurs , les usages de
ces Nations ; fur la nature & les
2 productions de leurs climats ; enfemble
un précis hiſtorique concernant la
Laponie , les Tartares , les Coſaques ,
les Ordres Militaires des Chevaliers
Teutoniques & Livoniens ; la notice
des Sçavans & Illuftres ; des Métropolites
, des Patriarches de Ruſſie ;
des Archevêchés & Evéchés de Pologne
; des Princes contemporains &c.
Par M. LA COMBE , Avocat. A
Paris, chezJean-Thomas Hériſſant ,
Libraire , rue S. Jacques ,à S. Paul&
à S. Hilaire. 1762. 2 vol. in-8 " ; le
premier de 656 pages fans la Préfaace
, lefecond de 730 pages.
M.LLAA COMBE étoit déja compté
2
OCTOBRE. 1762. 85
au nombre des plus heureux imitateurs
de M. le Préſident Henault. Il a donné
en 1758 un Abrégé Chronologique de
l'histoire ancienne * , qui a été bien accueilli
, & qui méritoit de l'être. Celui
qu'il publie aujourd'hui eſt encore plus
digne d'attention , plus capable de piquer
la curiofité du Public. Il y a longtemps
que les Egyptiens , les Affyriens
les anciens Perfes , les Grecs , les Macédoniens
, les Syriens , les Carthaginois
, les Parthes ne figurent plus fur
la Scène du Monde: tous ces Peuples
ont été engloutis dans le vaſte ſein de
l'Empire Romain , qui lui - même a
difparu & dont il ne reſte plus que
le nom. Il n'en n'eſt pas de même des
Puiſſances du Nord dont M. La Combe
donne l'hiſtoire dans les deux volumes
que nous annoncons; elles fubfiftent
avec éclat , & elles ont même une
influence bien marquée dans prèſque
toutes les affaires de l'Europe .
L'Auteur commence ſon premier volume
par l'hiſtoire du Royaume,dé
Dannemarck auquel eſt uni celui de
Norwege. Il la conduit juſqu'à l'année
1753 , & la termine par l'Eloge du Roi
Frédéric V, actuellement fur le Trône ;
* Ilse vend chez le même Libraire.
86 MERCURE DE FRANCE.
Prince qui uſe en grand homme & en
grand Roi , du pouvoir ſans bornes que
les Danois ont déféré à leur Monarque
lors de la révolution de 1660. Les Remarques
que l'on trouve à la ſuite font
très-curieuſes & très-propres à donner
une idée juſte des forces , des productions
, des moeurs & de la police du
Royaume de Dannemarck &de Norwege.
Le reſte du premier volume eſt rempli
par l'Histoire de la Ruffie. On y reconnoît
fans peine la plume brillante &
rapide , qui nous a déja tracé , il y a
quelques années , les Révolutions de
cet Empire * , plus fécond qu'aucun
autre , en catastrophes fingulières &
frappantes. L'Auteur a conduit l'Hiſtoire
de la Ruſſie juſqu'au temps préfent ,
c'est-à-dire , juſqu'à la proclamation de
l'Empereur Pierre III, qui n'a fait que
monter un moment ſur le Trône , pour
defcendre tout de ſuite dans le tombeau,
après avoir eu le chagrin d'être
déposé. M. Lacombe s'eſt fort étendu
dans ſes Remarques ſur la Ruffie , & il
`s'eſt beaucoup appliqué à faire connoître
les Nations fingulieres & nombreuſes
* Ces Révolutions de Ruſſieſe vendent chez le
méme Libraire.
OCTOBRE. 1762. 87
qui font incorporées à ce vaſte Empire ,
telles que les Lapons , les Samoiédes ,
les Tartares , les Coſaques , les Kalmoucs
,&c.
La premiere moitié du ſecond volume
eſt conſacrée à l'Hiſtoire de Suéde,
où l'on diftingue les Régnes brillans de
Gustave Vasa, de Gustave Adolphe ,
de Christine , de Charles XII. L'Auteur
avoit déja traité à part l'Hiſtoire de Chriftine,
dans un volume publié au commencement
de cette année , & dont
nous avons rendu compte dans un de
nosMercures. * Nous avons été curieux
decomparer ces deux Hiſtoires de Chriftine
faites par un même Ecrivain , &
nous y avons trouvé les différences
qu'un Auteur judicieux devoity mettre ;
l'une eſt l'Histoire de Christine , l'autre
eſt l'Hiſtoire de la Suéde ſous le Régne
de cette Princeſſe ; toutes deux font d'un
ſtyle facile , qui ne ſe reſſent nullement
de la contrainte où l'Auteur a dû ſe trouver
,pour varier ſes tours & ſes expreffions
lorſqu'il a eu à traiter les mêmes
faits. Cette partie eſt ſuivie , comme les
*Cette Histoire de Chriſtine ſe vend chez la
Veuve Damonneville & Mufier fils , quai des Auguins
, au coin de la rue Pavée , & chez De
Hanfy, furle Pont au Change.
88 MERCURE DE FRANCE.
précédentes , par des Remarques trèsintéreſſantes
; l'Auteur , après avoir parlé
des moeurs , des uſages , du climat &
du commerce de la Suéde , traite au long
cequi commence les Loix fondamentales
, & le Droit public actuel de ce
Royaume.
Le ſecond volume eſt terminé par
l'Hiſtoire de la Pologne. M. Lacombe
y a placé acceſſoirement dans les colonnes
pluſieurs Hiſtoires particulieres ,
comme on voit , dit- il , dans certains tableaux
, des grouppes dusecond ordre ,
Séparés en apparence du grouppe principal,
auquel ils fervent néanmoins de
liaison. Ces Hiſtoires particulieres font
celles de la Lithuanie , du Duché de
Courlande , de l'Ordre des Chevaliers
Teutoniques , de l'Ordre des Chevaliers
Porte-Glaive de Livonie , & celle de la
Pruffe , pour laquelle l'Auteur ſe glorifie
d'avoir eu à confulter les Mémoires de
Brandebourg , fortis de la main du Roi
de Pruſſe actuellement régnant. L'Hif
toire de Pologne va juſqu'à l'année
1736, dans laquelle on tint une Dierte
de pacification , à l'occaſion des troubles
qui ont obligé le Roi Staniſlas à quitter
un Trône , où il avoit été appellé deux
fois par les fuffrages libres de la Nation.
OCTOBRE . 1762 . 89
Ce grandPrince, non contentde donner
au monde l'exemple de toutes les vertus
royales , a voulu encore l'éclairer par
ſes Ecrits ; nous avons de fa main plufieurs
Ouvrages , un entr'autres fur le
Gouvernement de Pologne , portant
pour titre la Voix libre du Citoyen.
M. Lacombe ſe fait encore honneur ici
d'avoir tiré beaucoup d'excellentes choſes
de cet Ouvrage. » A quelle meil-
>>> leure ſource , dit-il , pouvois-je puiſer
>> pour une partie de mes Remarques
>>>ſur l'Hiſtoire de Pologne , que dans
» l'Ecrit lumineux & ſcavant , où ce
>> grand Roi qui a mérité à tant de titres
» le furnom de Bienfaisant , où ce Hé-
» ros de l'humanité a fait entendre ſa
» voix , qui eſt celle duvrai Patriotiſme,
» & de la Religion ?
En général il eſt aiſé de s'appercevoir
en lifant cet Ouvrage , qu'il eſt le fruit
d'un travail long & épineux , que l'Auteur
n'a rien négligé pour le porter à la
perfection , qu'il a beaucoup lu , beaucoup
réfléchi. Cette Hiſtoire du Nord ,
quoiqu'elle porte le titre Abrégé , eſt
cependant plus complette que toutes
celles que nous avions juſqu'à préſent ;
c'eſt même la ſeule où l'on trouve l'enſemble
& le corps entier de l'Hiſtoire
90 MERCURE DE FRANCE.
de cette portionde l'Europe. Nous pouvons
d'ailleurs aſſurer qu'elle est trèsintéreſſante
, par la variété , par la multiplicité
, par la grandeur & par la fingularité
des événemens ; très-agréable
par l'art avec lequel l'Auteur a ſçu y
répandre des fleurs de temps en temps ;
par fon talent à peindre les principaux
Perſonnages ; par ſon exactitude à ſaifir
tout ce qui peut faire connoître le génie,
les moeurs & les uſages des Peuples , les
productions & les fingularités des divers
Empires dont il a raſſemblé l'Hiſtoire.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
J'AI lû avec plaifir , Monfieur , dans
votre ſecond Mercure du mois d'Avril
dernier, page 79, un avis que vous donnez
au ſujet des Inſcriptions de la Ville
&des Epitaphes de toutes les Eglifes
deParis.
Il y a pluſieurs années que j'avois formé
le deſſein de faire exécuter ce projet
, & j'avois déja commencé par faire
copier toutes les Epitaphes des Egliſes ,
dont j'ai actuellement trois gros Volumes
in-folio , avec des tables alphabétiques
qui m'ont été très-utiles pour finir
OCTOBRE. 1762. 91
quelques Ouvrages que j'ai commencés
depuis longtemps , & que je continue
encore pour les faire imprimer inceſſament.
Je penſe comme vous , Monfieur ,
que ce travail feroit auffi curieux qu'utile
à la République des Lettres , & je
crois que tout bon Citoyen doit concourir
à ſa perfection. C'eſt dans cette
vue que j'offre avec plaiſir mon Manufcrit
des Epitaphes , & je n'aurai pas de
regret à la dépenſe qu'il m'a coûté , s'il
peut être utile , & faire plaifir au Public
, ſuivant le précepte de notre Maître
: *
Omne tulit punctum qui miſcuit utile dulci.
On pourroit propoſer cet Ouvrage
par ſouſcription , dont je me chargerai
volontiers d'obtenir la permiffion , fi
vous voulez bien , Monfieur , nous donner
quelqu'un affez intelligent pour ſuivre
ce détail , & faire éxécuter ce projet
, en nous indiquant l'Imprimeur que
vous voudrez choisir à ce ſujet; fur quoi
j'attendrai l'honneur de votre réponſe
dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
D. N. Abonné auMercure.
*Horat. de Arte Poet.
92 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE A M. DE LA PLACE.
MONSIEUR,
}
Lorſque vos Prédéceſſeurs ont fait du
Mercure Galant , le Mercure de France ,
à l'agréable qui en étoit auparavant l'objet
unique , ils ont fagement ajouté
l'utile qui lui manquoit; c'eſt ſous cette
nouvelle forme qu'à proprement parler
il eſt devenu le journal de la Nation.
Le Public s'apperçoit avec plaiſir que
vous le rendez plus digne que jamais
d'un ſi glorieux titre , par l'attention que
vous avez d'y recueillir tout ce qui peut
contribuer non ſeulement à l'amusement
mais aux avantages réels des
Citoyens . Quelque mal que l'on dife
de ce fiécle , il n'eſt pas douteux que
c'eſt celui qui a fait le plus de progrès
parmi nous. On a beau décrier la Philoſophie
de nos jours ; on ne peut nier
du moins que celle qui nous apprend à
connoître nos véritables intérêts , ne foit
auſſi avantageuſe à la ſociété en général
, qu'au Citoyen en particulier. Lorfque
nos Beaux- Eſprits n'étoient occu-
,
OCTOBRE. 1762 . 93
pés qu'à differter ſur le mérite d'un Sonnet
, ou fur la préférence qu'ils vouloient
adjuger aux Auteurs Modernes
fur les anciens , que pouvoient penſer
les Etrangers de la Littérature de
France ? Eft-il étonnant qu'alors les
Anglois accuſaſſent la Nation d'être
frivole ? Je ne doute pas qu'elle ne
leur paroiſſe bien différente aujourd'hui
, depuis que tant de Bons - Ef
prits, parmi nous, ne s'occupent que des
Sciences & des Arts utiles , depuis que
l'Esprit des Loix & l'Histoire Naturelle
ont répandu de nouvelles lumières ,
qu'il nous importe le plus de connoître.
La jaloufie de nos voiſins oferoit-
elle encore borner nos avantages
dans les Sciences , à la gloire d'amufer
l'Europe ? Quels Livres ont plus
éclairé le Siécle , que les deux que je
viens de citer ? Combien en même
temps n'avons-nous pas vû paroître d'Ouvrages
inſtructifs ſur le Commerce &
fur l'Agriculture ? Il eſt vrat qu'à l'égard
de ces deux grands objets en particulier
, les Anglois nous ont précédé ;
auffi tâchons-nous de profiter de leurs
leçons & de leur expérience. Mais fi
dans ce genre nous nous faifons gloire
de les reconnoître pour nos Maîtres د
94 MERCURE DE FRANCE.
nous nous flattons , avec le temps , de les
forcer à eſtimer& reſpecter leurs Rivaux.
Il n'eſt pas étonnant qu'il ſe trouve beaucoup
d'Ecrits foibles parmi le grand nombrede
ceux qui ont paru,ſoit ſur la nature
&les avantagesdu Commerce,ſoit ſur les
défauts de notre Agriculture , &les améliorations
dont elle eſt ſuſceptible ;
mais les gens qui s'imaginent & qui
diſent chaque jour qu'en général tous
ces Ouvrages ne ſont bons qu'à amufer
un Lecteur oifif,& que la ſociété n'en
retirera aucun fruit , ſont dans une erreur
manifeſte ; il ne feroit pas difficile
de leur en donner la preuve. N'estce
pas déja un grand bien que de ne
nous entretenir que d'objets , en effet
les plus dignes d'occuper une Nation
raiſonnable ? Serions- nous devenus ce
que nous ſommes ? L'Europe feroitelle
auffi changée qu'elle l'eſt depuis
trois fiécles, fi l'on n'avoit écrit ? Comme
il n'eſt point d'effet fans cauſe , il
ne peut pas non plus y avoir de cauſe
fanseffet. Dans le monde moral, comme
dans le phyſique, avec le temps tout opére:
lorſqu'il a mûri les germes de toutes
eſpéces ils ſe développent d'eux-mêmes .
M. l'Abbé de S. Pierre , ſans être un
viſionnaire , a puſe flatter que nos NeOCTOBRE.
1762. 95
veux verront un jour éxécuter tout naturellement
, des projets que ſes Contemporains
ont traités de chimériques.
C'eſt parce que ſous la ſageſſe de ce
Regne - ci on a écrit ſur le commerce&
fur le crédit public , que le Miniſtére
de France eſt aujourd'hui convaincu
que pour quelque cauſe que
ce ſoit , il ne faut jamais toucher aux
monnoies , que la Nation eſt pourjamais
garantie du fléau qui étoit pour
elle le plus à craindre dans les temps
malheureux que les longues guerres entraînent
néceſſairement.
Nous ſçavons que nos Pères n'étoient
pas moins attachés que nous à la Patrie :
car quels que foient les Sophifines préſomptueux
de quelques Ecrivains malintentionnés
, les François en ont une à
laquelle ils font capables de tout facrifier
: ce n'eſt que parce nous ſommes
aujourd'hui plus éclairés qu'on ne l'étoit
autrefois , que nous faiſons ce que
nos Pères n'avoient pas encore fait.
Quelle preuve d'amour pour le Roi &
de zéle pour le bien public ne vient pas
de donner la Province de Languedoc , *
où le Clergé , la Nobleſſe & le Tiers-
Etat ſe ſont immortaliſés par un combat
* Voyez la Gazette de France dus Décembre
1761.
96 MERCURE DE FRANCE
و
de générofité envers la Patrie dont jufqu'ici
la République Romaine avoit feule
été capable ! S'il eſt encore quelque
Pindare fur le Parnaſſe François , qu'il
conſacre à la poſtérité les noms glorieux
de ces Héros Citoyens à qui la
France doit ce grand exemple de fageffe
, &d'un Patriotiſme auffi éclairé
que vertueux. Quelprompt effet n'a-t-il
pas opéré ? * Animé du même zéle
les Etats de Bourgogne , la Ville de
Paris , pluſieurs autres Villes , différentes
Compagnies ; diſons mieux , tous les
Sujets du Roi ſe ſont diſputés à l'envi
àqui feroit le plus d'effort pour mettre
le Souverain en état d'exécuter les projets
dignes de ſa ſageſſe &de fon amour
pour les Peuples. Nos ennemis n'en
doivent plus douter à préſent , quelque
beſoin que nous ayons de la paix ; l'Amour
de la Patrie , la Vertu de la Nation
ne peuvent admettre qu'une paix
glorieuſe; & fon courage eſt en droit
deſe la promettre. Ainfila Marine Françoiſe
que les Anglois ſe vantent d'avoir
abattue , cette hydre ( pour l'appeller
du nom qu'ils lui donnent) ſe reléve
malgré tous leurs éfforts , & déja de
* Voyez celle du 12 du même mois.
toutes
OCTOBRE. 1762. 97
toutes parts reproduit de nouvelles
têtes.
Nos ſentimens pour le digne Monarque
ſous lequel nous avons le bonheur
de vivre , font affez connus par le nom
de BIEN-AIMÉ qu'il tient de notre refpect
& de notre amour ; mais de combien
aujourd'hui ce Roi bien faiſant ne
nous devient-il pas plus cher, lorſqu'au
milieu d'une guerre qu'il n'a entrepriſe
que pour le bien de ſes Peuples , nous
le voyons également occupé des Arts
même de la Paix , & furtout du ſoin
de l'Agriculture ?
Après ce préambule , Monfieur , trouvez
bon que je vous avoue ingénument
quemonbut en vous adreſſant cette lettre
eſt de vous prier de l'inférer dans votre
Mercure ; je le choiſis comme le canal
dont il eſt naturel de ſe ſervir pour annoncer
au Public un des Ouvrages qui
doit le plus intéreſſer par ſon objet. II
eſt intitulé : Recherches fur la valeur des
Monnoies & fur le prix des Grains
avant & après le Concile de Francfort.in-
22. AParis, chez Nyon , Didot. 1762.
C'eſt prévenir le Lecteur inſtruit , que
de lui apprendre que ce Livre eſt de M.
Dupré de S. Maur , l'un des Quarante
de l'Académie Françoiſe , à qui nous
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
devons déja l'excellent Eſſai fur les
Monnoies. l'Auteur qui s'eſt occupé depuis
long-tems de ces matières importantes
, développe à chaque page la
profondeur des vues & les raiſons d'utilité
qui l'ont porté à ces nouvelles recherches.
Un avertiſſement qui eſt à la
tête de l'Ouvrage en indique le but ,
l'introduction qui fuit en expoſe le plan.
Il eſt ſûr que des combinaiſons des
anciens uſages auſſi ſages & auffi juftes
que celles de ce ſçavant Académicien
, ſont précieuſes pour tout Gouvernement
général & particulier ; elles peuvent
faire voir à propos la bonne ou
la mauvaiſe adminiſtration d'un Etat ;
les influences des différens ſubſides &
des Traités d'une Nation avec une autre
, les courants du Commerce afſujettis
, comme ceux des Mers , àdes Loix
générales ; à quel prix il est bon de faire
des Magaſins ſoit pour la ſubſiſtance des
Troupes , foit pour foutenir les grains ,
quand la médiocrité de leur valeur devient
onéreuſe au cultivateur , à quel
autre il faut ouvrir les greniers , afin
de foulager les Peuples contre la cherté
&la difette : elles font ſentir aux hommesl'obligation
de ſe tendre reſpectivement
la main , au lieu de tourner toutes
OCTOBRE. 1762 . 99
leurs vues à augmenter la mifére commune
dont les reflets attaquent l'univerſalité
des conditions . Elles rectifient
enfin nos idées ſur le génie des Républiques
& des Monarchies dont plufieurs
Ecrivains de nos jours ont tracé
rantde tableaux infidéles.
Le ſyſtême de M. Dupré de S. Maur
qui répond à ces différentes vues , n'eſt,
pas fondé fur une ſuppoſition arbitraire ;
l'Auteur prouve qu'en effet les anciens
Numéraires autrefois uſités en France
peuvent éclaircir ceux des Egyptiens ,
des Grecs & des Toſcans. C'eſt pourquoi
remontant par degré de diſtance
en diſtance , il obſerve d'abord les affiétes
de nos coutumes , quelques évaluations
du temps de Philippe le Bel ,
les appréciations du Cartulaire de Philippe
- Augufte & d'anciennes acquifitions
de rente en grains , ou de piéces
de terre détachées .
Enſuite il éxamine les témoignages
des premiers Ecrivains de la Gréce & de
Rome, les Loix Romaines fur les grains,
les augmentations ſucceſſives de la valeur
des monnoies & du prix des grains
depuis Servius Tullius juſqu'à François
Premier. Les fabrications des eſpéces
Confulaires & Impériales s'uniffent à
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
nos Ordonnances les plus reculées .L'Auteur
montre ce qu'il faut entendre par les
mots de monnoie 24 , 32 , 40 , &
500º, &c. & comment les chofes qu'un
commerce éloigné nous procure , ont
fuivi de fort près l'enchériſſement des
productions de nos climats.
Il met quelquefois en oppofition le
préſent & le paflé , les conſtitutions des
Romains , le produit de leurs fonds de
terre , leurs meſures & leurs maiſons
vis-à-vis des nôtres .
Enfin la ſource de tant d'érreurs &
d'abſurdités même de la plupart des Auteurs
qui ont écrit ſur les monnoies des
Romains , je veux dire l'évaluation des
Seſterces & des Adverbes numériques
de Tacite & de Suétone ; il l'établit de
la maniére la plus vraiſemblable par l'autorité
de nos Rois , appuyant celle de
Juftinien & des réglemens même de la
République floriſſante ; c'eſt par ces
différens moyens qu'il nous préſente
fous un point de vue plus juſte les libéralités
des Empereurs , les fortunes des
Sénateurs , des Chevaliers , des Décurions
& les Loix ſomptuaires de Rome,
Les Recherches de M. Dupré de S.
Maur n'étant point fufceptibles d'un Extrait
régulier par la multiplicité des calOCTOBRE.
1762. 101
/
culs immenfes qui conſtituent la Nature
même de ſon travail , je me bornerai
pour le faire connoître , à en mettre
quelques morceaux ſous les yeux du
Lecteur.
Au Chapitre V intitulé Proportion de
la valeur des Métaux , l'Auteur nous
paroît fondé à pouvoir avancer que nous
n'avons aucun Hiſtorien entre la feconde
guerre de Carthage&le régne de Philippe-
le-Bel , qui dépoſe que les monnoies
ayent fouffert d'altération dans cet
eſpace de temps. Leur filence général
depuis Pline juſqu'au troifiéme fiécle
de l'Ere Chrétienne ; les imputations
qu'ils font à Phocas & à Philippe le Bel ,
: d'avoir été les premiers , l'un des Empereurs
, l'autre des Rois qui ayent employé
ces triſtes reſſources , que l'extrémité
peut ſeule autorifer ; les conftitutions
par leſquelles les Empereurs ont
pluſieurs fois donné cours aux eſpéces de
leurs Prédéceſſeurs , fans aucune diſtinc-
Etion de valeur, & les prix des différentes
choſes égaux depuis Papirius juſqu'au
Régne de Louis XII , annoncent fuffiſamment
que les variations des monnoies
n'ont pas été fréquentes ni confidérables
pendant près de 1500 ans &c .
L'Auteur appuye tout ces faits de cita-
E iij 1
102 MERCURE DE FRANCE.
tions qui ne permettent pas de les révoquer
en doute. Selon lui durant cet
intervalle de fiécles , un marc d'or valoit
12 marcs d'argent , le marc d'argent
fin égaloit 30 marcs de cuivre , & 360
marcs de cuivre ſe balançoient avec un
marc d'or.
Il ajoute que des conventions plus
anciennes qu'aucun monument d'hiftoire
, avoient reglé ſur les métaux entre
les hommes une eſtime de proportion
long-temps invariable , que leurs Légiflateurs
fongeoient plus autrefois à maintenir
des moyens ſtables pour faciliter
les échanges en général , qu'aux avantages
d'un moment qu'on ſe propoſe
depuis près de deux fiécles en hauffant
&baiſſant alternativement les matières ,
fuivant qu'elles courent plus abondamment
d'un ou d'autre côté.
Il dit (Chap. V. pag. 146.) » Une fou-
>> le d'Ecrivains , mais tous modernes ,
>> avancent d'après le Blanc que la livre
>> Tournois numéraire de Charlema-
» gne étoit la livre de 12 onces d'argent
>> fin égales à 10 & demi des nôtres . Cet-
>> te idée a pris ; M. Melon l'a adoptée
>> dans ſon Effai Politique fur le Com-
>> merce. Pour croire il ne faut que cé-
>> der à la moindre impulfion ; pourjuOCTOBRE.
1762. 103
>> ger, la diſcuſſion est néceſſaire & fou-
>> vent pénible.
,
Forcé de fupprimer les calculs , je tâ
che du moins de ſuivre les raiſonnemens
du Philoſophe. » Nous n'enten-
>> drons bien l'Antiquité , dit M. Dupré
» ( chap . VI. page 157. ) qu'en la con-
>> frontant d'une part avec elle - même
>> d'autre avec le temps où nous vivons.
>> Lorſque nous y trouvons d'extrêmes
>> diſproportions , ſoit d'un côté , ſoit
>> de l'autre , ou la raiſon en éxiſte , ou
>> les différences que nous croyons ap-
>> percevoir font chimériques. Mais bien
>> loin que de trop grandes préciſions
>> foient de quelque utilité pour l'avan-
>> cement de nos connoiſſances , elles
>> ne ſervent ſouvent qu'à les retarder
» par la confufion qu'ellesy mettent.
>> Un boiſſeau Romain de bled , ou
» le Modius tiers de l'Amphore fuffifoit
» à la nourriture d'un homme par fe-
» maine. Ce Modius étoit le boiſſeau de
>> Tofcane , contenant en froment 16
>> livres poids de marc .
>> Le boiſſeau d'Egypte , aujourd'hui
» celui de Paris , dont les Romains ſe
>> ſervoient fréquemment , peſoit vingt
>> livres de France. Nos Payſans l'un
>>portant l'autre avec les animaux qu'ils
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>>> font vivre , conſomment dans le
» même eſpace de huit jours environ
» 20 livres de 16 onces. Il eſt vrai
» qu'ils tirent du pain prèſque pour
>>> toute leur nouriture ,& que tous les
>> Italiens font un peu plus ſobres &c.
Le refte au Mercure prochain.
ANNONCES DE LIVRES.
OBSERVATIONS fur les Savans Incrédules
, & fur quelques-uns de leurs
Ecrits. Par Jacques- François de Luc.
Soumettez-vous à monjoug , & devenez
mes difciples , parce que je suis
doux & humble de coeur, & vous trouverez
le repos de vos ames. Car mon
joug eft doux & monfardeau léger.
S. Matth. XI. 29 & 30.
in-8°. Genève. 1762. Avec Permiffion.
Il s'en trouve quelques exemplaires à
Paris chez Briaſſon , rue S. Jacques.
LA DIFFÉRENCE DU PATRIOTISME
national chez les François & chez
les Anglois. Diſcours lu à l'Académie
OCTOBRE.. 1762. 105
des Sciences , Belles-Lettres & Arts de
Lyon , par M. Baſſet de la Marelle , premier
Avocat Général au Parlement de
Dombes , & Académicien aſſocié . in-8°.
Lyon , 1762. Chez Aimé de la Roche ,
Imprimeur- Libraire du Gouvernement ,
de la Ville & de l'Académie de Lyon ,
aux Halles de la Grenette .
PANÉGYRIQUE DE S. LOUIS,Roi
de France , prononcé dans la Chapelle
du Louvre , en préſence de MM. de
l'Académie Françoiſe,le 25 Août 1762 .
par M. Bourlet de Vauxelles , Docteur
de la Maiſon & Société de Sorbonne ,
Chanoine de l'Egliſe de Sens. In-8°.Paris.
1762. Chez la veuve Brunet , Imprimeur
de l'Académie Françoiſe,grand'
falle du Palais & rue baſſe des Urſins.
1
ANNETTE ET LUBIN , Pastorale ,
miſe en Vers par M. Marmontel , & en
Muſique , par M. de la Borde . In-8°.
Paris. 1762. Chez l'Esclapart , quai
-de Gêvres. Nous rendrons compte de
cet agréable Ouvrage. Le prix eſt de
30 f.
ÉSSAI SUR LA PESANTEUR. Par
M. L ***. In- 12. Dijon , 1762. Chez
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
1.
A. de Fay , Imprimeur des Etats , de la
Ville & de l'Univerſité ; & ſe trouve à
Paris, chez Barrois, quai des Auguſtins .
و
ARIANE A THÉSÉE Héroïde
nouvelle. Par M. Gazon Dourxigné. In-
12. Paris , 1762. Chez la veuve Valleyre
, quai de Gêvres , à la Nouveauté.
LETTRES SUR L'ÉDUCATION.
Quo femel est imbuta recens , fervabit odorem
Testa diu....
Horat. Ep. Lib . I. Ep. II.
In- 12. 2 vol. Paris, quai des Auguſtins,
chez C. J. B. Bauche , à l'Image Ste Génevieve
& à S. Jean dans le défert. Nous
regrettons de ne pouvoir dès à préſent
donner l'Extrait de cet Ouvrage auſſi
utile que bien fait.
OCTOBRE. 1762. 107
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADEMIES.
SUITF de la Séance publique de l'Académie
de NISMES , du 28. Mai
1762 .
M.RAZOUX , Docteur en Méde
cine , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , de la
Société Royale de Montpellier , Chancelier
de l'Académie, termina la Séance
par une differtation ſur les avantages de
Pinoculation ; quoique cette matiere eût
été traitée par de grands Maîtres , l'Amour
qu'il a pour ſes concitoyens,& le
zéle qui l'anime pour leur conſervation ,
le porta à leur remettre ſous les yeux
les avantages d'une méthode qu'ils
avoient commencé de pratiquer , dont
ils avoient éprouvé les effets les plus
heureux ,& qu'ils paroiſſent cependant
négliger depuis quelques années.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Il commença par raſſurer fur le prétendu
danger qu'il y avoit de donner
une maladie qu'on n'auroit peut-être jamais
; il prouva par des expériences réitérées
que l'inoculation ne procuroit la
petite vérole qu'à ceux qui avoient déja
le germe de cette cruelle maladie.
Il préſenta l'inoculation, non comme
une maladie à laquelle on expofoit la
perſonne qui s'y foumettoit , mais comme
un reméde éſſentiel& curatif, qui
nous eft préfenté pour nous ſouſtraire
aux dangers que la petite vérole entraîne
néceſſairement après elle.
Après avoir détruit cette premiere objection
, il paſſa aux avantages de la
nouvelle méthode. Le premier fans contredit
eſt de pouvoir préparer un Sujet,&
de le diſpoſer à recevoir de la manière la
moins dangereuſe le venin variolique.
Mais en vantant la néceſſité &les avantages
d'une bonne préparation, il avertit
que cette opération eſt très-délicate ,&
qu'elle doit êtredirigée par une main prudente
& habile, puiſque d'elle doitdépendre
le ſuccès de la cure. C'eſt auMédecin
intelligent à prémunir lesPléthoniques
dans qui les inflammations pourroient
être à craindre , par des ſaignées
réïtérées , à évacuer fortement ceux en
OCTOBRE. 1762. 109
qui il appercevroit des ſignes de pourriture
dans les premieres voies , enfin à
ſçavoir employer ſelon le beſoin les acides
, les amers , les toniques , les rafraîchiſſans
& tous les différens ſecours que
fournit la Médecine.
Après la préparation , le ſecond avantage
que l'inoculation préſente , c'eſtle
choix du temps & de l'âge : qui eft-ce
qui ne reconnoit pas les avantages ſenfibles
qu'ont ſur les adultes les enfans
attaqués de la Peſte &c. Ils ne font point
affectés du danger qu'ils courent , ils
n'ont point encore éprouvé ces émotions
de l'âme qui dérangent ſouvent
pour toujours la frêle machine de notre
corps ; le fang balzamique de ces jeunes
créatures les défend contre les défordres
que le venin produit & que l'acrimonie
des humeurs favoriſe néceffairement
; les fibres de la peau tendres
ſe prêtent facilement à la décharge du
ferment & favoriſent les éruptions. Joignez
à toutes ces circonstances favorables
le choix de la ſaiſon , vous n'aurez
à craindre ni les chaleurs exceſſives d'un
été brulant , ni les froids cuiſans d'un
hyver rigoureux , deux extrémités également
dangereuſes pour ceux qui font
attaqués d'une maladie inflammatoire ,
110 MERCURE DE FRANCE.
dont une éruption cutanée doit être la
criſe ſalutaire.
La manière ordinaire de contracter
la petite vérole entraîne après elle des
dangers dont l'inſertion préſerve ; cette
maladie fe contracte communément par
trois voies , par l'inſpiration de la peau
extérieure , par la reſpiration ou par la
déglutition. Les Auteurs les plus célébres
de Médecine ont remarqué que la
partie du corps la plus maltraitée eſt
toujours celle qui la premiere a reçu la
contagion ; fi c'eſt par la déglutition ,
l'eſtomac ſera le fiége principal de la
maladie ; fi c'eſt par la reſpiration , on
aura à craindre pour la poitrine; la moins
dangereuſe des trois voies ſera l'inſpiration
de la peau extérieure , mais toujours
fera-t-elle plus fâcheuſe que l'inoculation.
M. Razoux appelle au témoignage
de Sydhenam , de Boerhave , de
Vanfwiethen , & nous sommes parvenus
, ajoute-t- il , à choisir dans tout le
corps le lieu le moins dangereux où
l'on puiffe fixer le foyer de cette maladie.
C'eſt là qu'on établit ces décharges
bienfaifantes par où le ſang ſe dépure ,
les mauvaiſes humeurs s'évacuent , s'exhalent
, ſe diſſipent , & ceſſent d'infecter
le fang.
OCTOBRE. 1762 . III
M. Razoux & cinq de ſes Confrères,
drefférent des liſtes des perſonnes attaquées
de la petite vérole pendant l'épidémie
que nous eumes en 1759 , qui ne
fut pas remarquée dans notre Ville comme
ayant été des plus fâcheufes. Un
ſeptiéme des Attaqués y laiſſa pourtant
la vie ; & felon M. de Sauvages , célébre
Profeffeur en Médecine de Montpellier
, la derniere épidémie que cette
Ville a eſſuyée , enleva la moitié de
ceux qui furent attaqués. Voyez ſa thefe,
de prognosi medica &c. ex necrologis
eruenda. 1762. p. 11. Notre Académicien
exhorta en particulier ceux qui
avoient été maltraités par cette maladie
à épargner à leurs enfans un danger
héréditaire , puiſqu'on a remarqué qu'on
porte en foi-même le germe fatal , &
qu'on le tranfmet d'âge en âge à tous
fes deſcendans. On a vu ces dangers
héréditaires corrigés par l'inſertion dans
notre propre Ville qui a fourni déja
divers exemples des heureux fuccès de
la nouvelle méthode.
Notre Province a même des prodiges
à citer. Une mère a eu le courage d'inoculer
elle-même ſon fils unique , en
frottant une égratignure qu'avoit cet
enfant avec dela matière variolique ,
112 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt Madame la Préſidente Barbier de
Beziers ; cette tendre mère a eu la gloire
d'avoir donné deux fois la vieà ſon
fils , & fon exemple mériteroit d'être
récompensé par une couronne civique,
comme celui de la Comteſſe de Geers
l'a été en Suéde. M. Razoux cita avec
le même plaifir un de ſes Confrères ,
Médecin diftingué & Membre de diverſesAcadémies
qui venoit de donner un
exemple à notre patrie , c'eſt d'inoculer
une de ſes filles à la mamelle avec le
plus grand ſuccès.
Un Extrait auſſi court ne peut contenir
toutes les raiſons que donna M.
Razoux, &tous les exemples qu'il cita
pour les appuyer.
Il finit par exhorter ſes Concitoyens
à ne point ſe départir de la nouvelle méthode
, & à foutenir le bon exemple que
Nismes avoit commencé à donner aux
Provinces de ce Royaume.
ASSEMBLÉE publique de l'Académie
d'AMIENS 1762.
L'ACADÉMIE célébra le 25 Août la
fête de S.Louis fon Patron , dont le
OCTOBRE . 1762. 113
Panégyrique fut prononcé par M. l'Abbé
Rouffel, Curé de la Paroiſſe de S. Jacques
d'Amiens.
La Séance publique , tenue le même
jour , fut ouverte par M. Bacq , Directeur
, qui parla contre le préjugé
qu'on ne doit pas établir d'Académie
dans une Ville de Commerce.
M. Bucquet , Procureur du Roi du
Bailliage de Beauvais , accompagné de
M. Borel , Lieutenant général , de M.
Maréchal, Lieutenant particulier du même
Siége & de M. l'Abbé Danfe, Chanoine
de la Cathédrale de la même
Ville , tous quatre Membres de la Société
d'Agriculture de Paris au Bureau
de Beauvais , & Afſocié pour l'Hiſtoire
de Beauvoiſis , lut deux articles de
cette hiſtoire , l'un concernant le Bratuſpantium
de César , l'autre ſur S. Firmin
Prédicateur de la foi dans la Province
de Picardie .
M. Baron , Secrétaire de l'Académie
fit l'éloge de M. Belidor & de M. le
Chevalier de Rodes , Académiciens
morts pendant le cours de l'année.
M. Scellier lut un diſcours contre le
luxe en Architecture .
M. de Robcourt rendit compte des
maladies Endémiques qui avoient regné
114 MERCURE DE FRANCE.
dans quelquesVillages voiſins d'Amiens
&desmoyens qu'il avoit emploiés pour
guérir ceux qui en étoient attaqués.
M. l'Abbé Lamier , Curé de Serans
dans le Vexin François , a remportéle
Prix par un difcours fur ce ſujet : La
droiture du Coeur eſt auſſi néceſſaire dans
la recherche de la vérité que la jufteffe
de l'esprit.
M. Becquerel , d'Amiens , Eléve de
l'Ecole de Botanique , en a eu le Prix.
L'Académie propoſe pour ſujet d'un
des Prix qu'elle doit donner le 25 Août
1763 , l'Eloge de M. Du Cange.
Et pour ſujet d'un autre Prix , quel
a été en Picardie l'état du Commerce
depuis le commencement de la Monarchie
? quelles feroient les branches du
Commerce qui pourroient y mieux réuffir
& quels moyens pourroient lesyfaire
fructifier?
Chacun des Prix eſt une Médaille
d'or de la valeur de trois cens livres.
Les Ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
1 Juin 1763 excluſivement. Ils
feront adreffés francs de port à M. Baron,
Secrétaire de l'Académic à Amiens.
BARON , Secrétaire de l'Académie.
àAmiens , le 1 Septembre 1762 .
:
OCTOBRE. 1762. 115
PRIX proposés par l'Académie des
Sciences , Belles-Lettres
و
&Arts
de BESANÇON , pour l'Année
1763 .
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Besançon , diftribuera
le 24 Août 1763 trois Prix différens .
Le premier Prix , fondé par feu M. le
Duc de Tallard , eſt deſtiné pour l'Éloquence
; il conſiſte en une Médaille
d'or de la valeur de trois cens cinquante
livres. Le ſujet du Diſcours ſera :
Combien les moeurs donnent de luftre
aux talens ?
Le Difcours doit être à-peu-près d'une
demi-heure de lecture . L'Académie
ayant réſervé le prix de 1762 , en aura
deux de la même eſpéce à diſtribuer en
1763.
Le ſecond Prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné
pour l'Erudition ; il confifte en uneMédaille
d'or de la valeur de deux cens cinquante
livres. Le ſujet de la Differtation
fera :
Commentſeſont établis les Comtes hé
116 MERCURE DE FRANCE .
réditaires de Bourgogne ; quellefut d'abord
leur autorité , & de quelle nature
étoit leur Domaine ?
La Differtation doit être à-peu-près
de trois quarts d'heure de lecture , fans
y comprendre le chapitre des preuves ,
qui devra être placé à la fin de l'ouvrage.
Les Auteurs qui auront à produire
des Chartres non encore imprimées ,
ſont priés de les tranſcrire en entier ,
pour mettre l'Académie à portée de
mieux apprécier les preuves qui en réfulteront
.
Le troifiéme Prix , fondé par la Ville
de Besançon , eſt deſtiné pour les Arts ;
il confifte en une Médaille d'or de la valeur
de deux cens livres. Le ſujet du Mé
moire fera :
Quelle est la nature des maladies épidémiques
qui attaquent le plus souvent
les bêtes à cornes , quelles en font les
causes & les symptômes , & quels font
les moyens de les prévenir ou de les guérir?
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais ſeulement
une deviſe ou fentence à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté ,
dans lequel ils écriront leurs noms &
- leurs adreſſes. Ils enverront leurs ouvra
OCTOBRE. 1762 . 117
ges , francs de port , au Sieur Daclin ,
Imprimeur de l'Académie , avant le premier
du mois de Mai prochain .
Les ouvrages de ceux qui ſe feront
connoître par eux-mêmes , ou par leurs
amis , feront exclus du concours .
PRIX proposé par l'Académie des
Sciences , Belles- Lettres , & Arts de
LYON , pour l'Année 1764.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres , & Arts de Lyon , propoſe pour
le Prix de Phyſique fondé par M. Chriftin
, qui ſera diſtribué à la fête de Saint
Louis 1764 , le Sujet ſuivant ; Quelle
eft la qualité nuiſible que l'air contracte
dans les Hôpitaux , & dans les Prifons
, & quel feroit le meilleur moyen
d'y remédier ?
Pour obvier à cette infection de l'air
fi capable de faire naître & d'aggraver
les maladies , on a tenté l'uſage des ventilateurs
, des ventouſes , des dômes ,
des manches , du feu , des vapeurs. Mais
ces éſſais n'ont pas été ſuivis d'une pratique
univerſellement reçue. Ce défaut
de ſuccès détermine l'Académie à de-
1
118 MERCURE DE FRANCE.
mander aux Sçavans qu'après avoir employé
les expériences phyſiques,& l'obſervation
médicinale pour connoître
cette qualité vicieuſe de l'air , ils tâchent
pour la corriger , de perfectionner & de
rendre plus praticables les moyens déja
éprouvés ; ou d'en trouver un nouveau
plus fimple , plus commode , moins difpendieux
, & qui puiſſe ſe proportionner
à l'étendue des lieux , où l'on veut
renouveller l'air & le purifier.
Toutes perſonnes pourront aſpirer à
ce Prix. Il n'y aura d'exception que
pour les Membres de l'Académie , tels
que les Académiciens ordinaires & les
Vétérans. Les Aſſociés réſidant hors de
Lyon , auront la liberté d'y concourir.
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François qu
en Latin , &d'une manière liſible .
Les Auteurs mettront une deviſe à la
tête de leurs Ouvrages. Ils y joindront
un billet cacheté , qui contiendra la
même deviſe , avec leurs nom , demeure
& qualités . La Piéce qui aura remporté
le Prix , fera la ſeule dont le Billet fera
ouvert.
OCTOBRE. 1762 . 119
On n'admettra point au concours les
Mémoires dontles Auteurs ſe feront fait
connoître , directement , ou indirectement
, avant la déciſion .
Les Ouvrages feront adreſſés francs
de port à Lyon :
Chez M. Bollioud-Mermet , Secrétaire
perpétuel de l'Académie pour la
Claſſe des Sciences , rue du Plat .
Ou chez M. le Préſident de Fleurieu ,
Secrétaire perpétuel pour la Claſſe des
Belles - Lettres , rue Boiffac.
Ou chez Aimé de la Roche , Imprimeur-
Libraire de l'Académie, aux Halles
de la Grenette.
Aucun Ouvrage ne ſera reçu après le
premier Avril 1764. L'Académie dans
ſon Aſſemblée publique , qui ſuivra immédiatement
la Fête de S. Louis , pro--
clamera la Piéce qui aura mérité les
fuffrages.
LePrix eſt une Médaille d'or , de la
valeur de 300 liv. Elle ſera donnée à celui
qui,au jugement de l'Académie, aura
fait le meilleurMémoire fur le Sujet propofé.
Cette Médaille ſera délivrée à l'Auteur
même,qui ſe fera connoître , ou au porteur
d'une procuration de ſa part , dreffée
en bonne forme.
120 MERCURE DE FRANCE .
1
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE .
LETTRE de M. RIGOLEY DE Ju-
VIGNY , Conseiller au Parlement de
METZ , à l'Auteur du Mercure .
MONSIEUR ,
La reſtauration du Choeur de l'Eglife
de S. Germain l'Auxerrois eſt enfin achevée
; & le ſuccès de M. Bacarit qui l'a
entrepriſe , confirmé par les applaudiffemens
du Public. Cet habile Architecte
a juſtifié pleinement le choix qu'on
avoit fait de lui pour conduire un ouvrage
auſſi ingrat & auſſi difficile à traiter.
L'exécution fait voir que je ne me
trompois pas , lorſque je vous écrivois
au moisdeJanvier * 1757 , que le Plan
* Voyez le Mercure de Janvier 1757 pag. 192.
de
OCTOBRE . 1762 . 121
de M. Bacarit étoit préférable à tous
ceux qui furent préſentés alors , tant
pour l'effet , que parce qu'il étoit beaucoup
moins difpendieux. Quel goût ,
quel Art , que de réfléxions n'a-t-il pas
fallu pour détruire ce gothique informe
du Choeur , & cependant conferver avec
le total de l'Architecture de l'Egliſe également
gothique , une analogie affez
grande,pour faire croire que l'un & l'autre
a été conſtruit en même temps ?
Vous vous rappellez ſans doute,Monfieur
, la maſſe énorme des Piliers qui
foutenoient le Choeur ; l'obſcurité qui
y régnoit ; l'eſpace étroit dans lequel il
paroiſſoit renfermé.Tous ces défauts n'éxiſtent
plus. Maintenant le Choeur eft
vaſte & éclairé. Les Vitraux ſont conftruits
régulièrement en fer avec friſe
au pourtour ; & on n'a laiſſe ſubſiſter
des anciens vitraux , que les grands
Mineaux en pierre & le rond. L'oeil eſt
également furpris & fatisfait en entrant
dans l'Eglife , du bel effet que produit
tout l'enſemble du Choeur. Le ſieur
Bacarit a trouvé le ſecret de donner aux
Piliers de l'élégance , de la légéreté &
une proportion plus agréable. Il n'a
fait qu'élever les Chapitaux des Colonnes
, auxquels il a ajouté une guir-
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
lande ; en cannellant les Colonnes ,
il a détruit cette lourde maſſe qu'un
goût groffier avoit élevé autrefois. En
un mot , Monfieur , tout a pris une forme
nouvelle , & les heureux changemens
que M. Bacarit a faits prouvent
bien que rien n'eſt impoſſible au Génie
; je n'entreprendrai point de vous
faire le détail de ces changemens : il
-faut le lire dans la feuille de l'Avantcoureur
du 28 Juin dernier , qui en
parle avec autant de juſteſſe & de vérité,
que de connoiſſance dans l'Art
de l'Architecture .
Le Sanctuaire n'eſt plus fermé comme
il l'étoit ci-devant, par l'ancienne baluftrade
que l'on a abattue. On en a conftruit
une nouvelle de pierre de liais avec
pieds- deſtaux dans les arcades , ſur lefquels
on a placé les quatre Anges du célébre
Germain Pilon, Cette Balustrade ,
juſtement admirée , eſt en Mosaïque
antique avec liens & fleurons.
L'Autel eſt ſimple & d'un bon goût .
Le bas- relief qui en décore le devant ,
&qui repréſente une defcente de Croix,
m'a paru d'une belle compoſition. Le
Tabernacle eſt quarré : aux côtés ſont
deux Anges debout. Leur attitude peut
les faire nommer Gardiens ou Confer
OCTOBRE. 1762. 123
vateurs. Ils font , ainſi que l'Autel & le
bas-relief, de lacompoſition de M. Vaffé
, digne Éléve du célébre Bouchardon
que la mort vient d'enlever aux Arts, &
dont la Sculpture pleurera longtemps la
perte. On doit louer M. Vaffé de ne s'être
point affervi dans la compoſition de
ſes Anges à la manière ordinaire dont
ces fortes de Sujets ont été traités jufqu'à
préſent. Cependant les yeux accoutumés
à voir toujours des Anges adorateurs
devant le Tabernacle , n'ont pas
goûté d'abord l'attitude que cet Artiſte
adonnée aux fiens ; mais on ne l'a critiqué
que par préjugé. Car qu'importe
l'attitude ? pourvu qu'elle foit fimple ,
vraie , noble , & qu'elle rende en cette
occafion le ſentiment de la plus profonde
vénération , tel qu'il eſt exprimé
dans cette belle Strophe du grand.
Rouffeau?
Seigneur , dans ton Temple adorable
Quel Mortel eſt digne d'entrer ?
Qui pourra , Grand Dieu , pénétrer
Ton Sanctuaire impénétrable ,
Où tes Saints inclinés d'un coeil reſpectueux
Contemplentde ton front l'éclat majestueux!
CeSentiment eſt ſi bien peint ſur le
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
viſage des Anges de M. Vaſſe ! Avec
quelle légéreté , quelle élégance d'ailleurs
ne font-ils pas ſculptés ? Pourquoi
vouloir contraindre le génie d'un Artifte
& le refſferrer dans les bornes ingrates
de la routine ou de la mode ?
Tout le monde convient qu'un Tabernacle
eſt une eſpéce de hors-d'oeuvre
difficile à agencer avec le reſte de l'Autel
. C'eſt ce que M. Falconnet a fenti.
A-t-on blamé ce ſçavant Sculpteur de
l'avoir fupprimé à la Chapelle de la
Vierge de la Paroiſſe de S. Roch , & d'y
avoir ingénieuſement ſubſtitué des nuages
qui defcendent de la Gloire ſur l'Autel
, au milieu deſquels il a placé le Tabernacle
? Il a pris ſans doute cette
grande & majestueuſe idée dans leVerſet
du Pſeaume , In fole pofuit Tabernaculum
fuum . L'a-t-on critiqué fur l'attitude
qu'il a donnée à la Sainte Vierge,
qui aſſurément n'a rien de commun
avec la manière dont le Sujet de l'Annonciation
eſt ordinairement traité ? Il
eſt vraique dans une grande machine
telle que la Chapelle de la Vierge de S.
Roch , le feu du génie de M. Falconnet
avoit de quoi s'étendre & briller.M.Vaffé
a-t-il eu le même avantage ? Non
fans doute. Il s'étoit aftreint par la for
OCTOBRE. 1762 . 125
me même de l'Autel à une compofition
fimple. Il l'a exécutée avec ſageffe &
avec goût;& c'eſt ſouvent dans ces fortes
de compoſitions que l'Artiſte a le plus
beſoin de génie. Enfin ſi l'on conſidére
le local , on verra combien il eſt peu
favorable. L'ouvrage eſt mal éclairé ;
les parties qui devroient être foutenues
de maſſesd'ombres, font abſorbées dans
les demi-teintes égales qui en détruiſent
abſolument l'effet. Je ne prétends pas
néanmoins décider. Je ne parle que
comme Amateur ,& non comme Maître
dans l'Art. J'avoue ſeulement que la
critique qu'on a faite des Anges de M.
Vaſſe ne m'a pas paru fondée ,&qu'on
auroit dû au moins , en rendant juſtice
comme on l'a fait à l'élégance du defſein
, la rendre auſſi au genre ſimple&
noble que l'Artiſte a choifi , & qui eft
celui de la Nature .
Au reſte, Monfieur , en vous parlant
des deux principaux Artiſtes qui ont
été employés pour la reſtauration du
Choeur de S. Germain l'Auxerrois , je
ne dois pas oublier le zéle chrétien avec
lequel MM. les Curé & Marguilliers ont
preſſé l'ouvrage. Ces dignes & reſpectables
Adminiftrateurs n'ont rien épargné
pour la décoration de leur Eglife. Eh !
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
quel foin , après celui des Pauvres dont
ils font également occupés , doit leur
mériter de plus juſtes éloges ? Ces ſages
Citoyens onttrouvé dans leur économie
une partie des fonds néceſſaires pour
fubvenir à la dépenſe. Heureux s'ils pouvoient
trouver le ſurplus dans la bourſe
de ces gens opulens , qui , au lieu de
bâtir des Palais qu'ils n'habitent hélas !
qu'un moment , devroient ſaiſir cette
occafion pour employer une partie de
leurs richeſſes à conſtruire , à relever ,
à décorer le Temple du Seigneur. Cet
emploi ne leur feroit-il pas plus honorable
? L'exemple de MM. les Marguilliers
de S. Germain l'Auxerrois eſt bien
fait pour exciter l'émulation : mais notre
fiécle trop Philoſophe , ſe contente
de regarder ces Monumens Sacrés comme
des chefs-d'oeuvres de l'Art propres
à l'embelliſſement des Villes , ſans faire
attention à la Religion qui les éléve &
les confacre.
J'ai l'honneur d'être &c.
RIGOLEY DE JUVIGNY.
AParis , ce 14 Août 1762 .
OCTOBRE. 1762. 127
CHYMIE.
LEESs recherches qui ont pour objet
le bien public , quelque pénibles &
quelque rébutantes qu'elles foient , ont
cependant des attraits , & nous voyons
de tems-en-tems des perſonnes qui ſe
croient afſez récompenſées de leurs travaux
& de leurs veilles , lorſque leurs
découvertes ſont utiles à l'humanité.
Celle que vient de faire le ſieur Jacquet
, ci-devant Chirurgien de S. A.
S. le Prince Louis de Wirtemberg , eſt
trop importante , pour la paſſer ſousfilence
,& nous croyons , en la publiant ,
concourir autant qu'il eſt en nous , à
l'utilité publique.
Cette découverte conſiſte en une
nouvelle préparation d'antimoine, différente
de toutes celles que l'on a connues
juſqu'à ce jour : ce nouveau reméde
, dont le ſieur Jacquet vient d'enrichir
la Médecine , s'employe avec efficacité
dans les différentes maladies de la
peau , les obſtructions des glandes , le
lait répandu , les écrouelles ,les cancers,
les maladies vénériennes , même les plus
opiniâtres & les plus invétérées , & gé-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
néralement dans toutes celles qui ſont
occaſionnées ſoit par l'acrimonie des
humeurs , foit par l'épaiſſiſſement de la
lyniphe. Les moyens dont s'eſt ſervi
le fieur Jacquet pour accréditer ſa nouvelle
préparation d'antimoine , font bien
différens de ceux que nous voyons fouvent
employer pour donner de la vogue
à des remédes prèſque toujours dangereux
, ou au moins inutiles. Auſſi l'Auteur
de la Gazette de Médecine , qu'on
ne ſoupçonnera pas de préconifer trop
légérement les nouveaux remédes , dit
expreffément dans ſa feuille du 3 Juillet
dernier , que rien n'est plus honnête que
le procédéde M. Jacquet , & qu'il mérite
d'être accueilli de tous les Amateurs de
La Médecine & de l'humanité. Nous allons
en rendre compte ,& nous n'héſitons
point de croire que le Public en
portera le même jugement.
Le fieur Jacquet convaincu de l'excellence
de fon reméde , par des expériences
réïtérées fur chacune des maladies
ci-deſſus énoncées , a préſenté à la
Faculté de Médecine de Paris le Mémoire
ſuivant en forme de Requête.
OCTOBRE. 1762 . 129
A MM. les Doyen & Docteurs-Régens
en la Faculté de Médecine en l'Univerſité
de Paris.
» Le ſieur Jacquet, ci-devant Chirur-
» gien de S. A. S. le Prince Louis de
» Wirtemberg , ayant quitté cette par-
>>tie pour ſe livrer entiérement aux re-
>> cherches chymiques , s'eſt ſurtout ap-
>> pliqué à l'analyſe de l'antimoine , &
>> il eſt enfin parvenu à tirer de cedemi-
>>métal un des plus excellens remédes
>> qui foient connus dans la Médecine.
» A l'aide d'une manipulation particu-
>> lière , il prive ce mixte des parties qui
>> ont toujours éffrayé les plus célébres
>> Praticiens dans l'adminiſtration d'un
>> médicament , dont , à cela près , l'éffi-
>> cacité eſt univerſellement reconnue.
>> Son deſſein , en quittant l'Allema-
» gne , a été de le préſenter à la Fa-
>> culté de Médecine de Paris , afin qu'il
>> fût ſcrupuleuſement examiné par une
>> Compagnie dont les déciſions ne ſont
>> pas moins reſpectées dans les Pays
>> étrangers qu'en France même.
>>D'après les premiers ſuccès que fon
>>reméde a eus ſous les yeux de différens
>>Médecins qui en ont vu les effets &
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
>> ſuivi l'adminiſtration , il n'a pas man-
>> qué de puiſſans protecteurs qui ont
>> voulu lui faire nommer des Commif-
„faires.
>>Mais le defir qu'ils foient pris dans
>>>le ſeinde la Faculté de Paris l'a enhar-
>> di au point de s'adreſſer à vous , Mef-
>>fieurs, convaincu que le zéle que vous
» avez toujours fait paroître pour le bien
» Public , vous rendra recommandable
>> tout ce qui peut tendre à ſon utilité ,
>> comme vous rejetteriez toute eſpéce
» de charlataneric...
» Les vues du ſieur Jacquet ſont con-
>> formes à l'eſprit dont la Facultéa été
>>de tout temps animée , & il ne veut
» à cet égard s'écarter en rien de ſes
> principes. Voici donc ce qu'il ſe propofe
.
>> Prouver à la Faculté , que del'An-
>> timoine ſeul on retire un reméde fu-
>>périeur à tout cequi eftconnujuſqu'i-
» ci pour guérir les maladies de la lym-
>>phe , celles de la peau & la vérole mê-
>>me; tel en un mot , qu'employé com-
>>> me fondant , chaque doſe eſt ſuivie
>> d'un effet marqué. De plus ,point de
>>myſtère ſur ſa préparation . Si la Facul-
>> téjuge à propos de lui nommer fix ou
>>>huit Commiſſaires , il le préparera en
OCTOBRE. 1762. 131
>> leur préſence ; bien perfuadé cepen-
>> dant que Meſſieurs les Commiſſaires
>> lui garderont un ſecret inviolable afin
>>que lui ſeul reſte , au moins pendant
>> ſa vie , l'unique poffeffeur &compo-
>> fiteur de fon reméde.
>>En ſuppoſant ſa préparation faite
>> en préſence de MM. les Commiffaires
>>déſignés par la Faculté , le réſultat ſe-
» ra déposé en tel endroit que la Faculté
» déſignera , afin que MM. les Com-
>> miffaires , & tels autres de Meſſieurs
» les Docteurs qui le trouveront à pro-
» pos , puiſſent en ſuivre l'adminiſtra-
» tion , & juger de ſes effets dans les
„ diverſes maladies auxquelles il eſt ſpé-
>> cifique.
>>Par là la Faculté , ſeule juge com-
» pétente de la compoſition & des ver-
>>tus des médicammens , ſe trouvera
>> ſans aucun ſcrupule à portée d'éxer-
>> cer une portion précieuſe de ſon au-
» torité.
: >> C'eſt pourquoi le ſieur Jacquet ſup-
>> plie la Faculté de lui accorder fix ou
>> huit Commiſſaires aux fins d'éxaminer
>> la compofition& la vertu de fon re-
>>méde , pour leur rapport être fait à la
>>>Faculté , dont il attend la déciſion
» & à laquelle il ſe ſoumettra avec un
>>>profond reſpect . Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
A Paris , le 2 Avril 1761. Signé JACQUET .
M. le Thieullier Doyen , chargé de
cette requête , en fit lecture dans une
Aſſemblée de la Faculté qui , par un décret
exprès , nomma fix Docteurs-Régents
pour Commiſſaires : ils affiſtérent
aux différentes préparations , & firent le
rapport ſuivant, le Vendredi 26 Février
1762 .
MESSIEURS ,
>>La préparation d'antimoine du ſieur
» Jacquet , différe de toutes celles que
>> nous connoiffons .
" Elle est le réſultat de différentes
>> opérations pratiquées fur le régule
>> martial d'antimoine , non tout-à-fait
>> tel qu'il eſt décrit dans le Codex de
>>>la Faculté , mais avec cette ſeule dif-
>> férence que le fieur Jacquet employe
>> une plus grande quantité de fer pour
>> faire fon régule.
>> Pluſieurs de Meſſieurs les Commif-
>> faires ont employé ce reméde dans
>> différens cas .
» Il paroît que le ſieurJacquet étoit
>>fondé à dire qu'on pouvoit l'adminif-
>> trer à une très grande doſe, ſans qu'il
>> excitât le vomiſſement.
OCTOBRE. 1762 . 133
Ce rapport étoit ſigné par MM. Veillard
, Verdelhan , Bellot , le Thieullier
& Guilbert de Preval , tous Docteurs-
Régens & Commiſſaires nommés par la
Faculté , & fut approuvé par un Décret
qui exhorte généralement tous les Médecins
à conſtater de plus en plus les vertusde
ce médicament; mais comme outre
ces cinq Docteurs qui ont ſigné ce
rapport , il devoit s'y en trouver encore
deux autres qui ne purent aſſiſter aux
différentes opérations de ce nouveau reméde
, l'un étant abſent pour lors , &
l'autre trop occupé pour pouvoir ſe rendre
auxheures convenues ; le ſieur Jacquet
offre de répéter ces opérations
quand & autant de fois que ces Mefſieurs
le jugeront à propos.
Cette conduitedu fieur Jacquet eſt une
belle leçon pour ces gens à ſecrets,dont
les opérations ſont toujours ténébreuſes
, & qui n'ont quelquefois d'autre
fuffrage pour leurs ſpécifiques que des
Certificats ſouvent mandies. Comme
il paroît que le ſieur Jacquet est trèsdiſpoſé
à lever tous les ſcrupules , &
écarter tous les doutes qui pourroient
naître ſur l'efficacité de ſon reméde ,
qu'il nous permette de lui repréſenter ici
que les réponſes qu'il a faites aux fix
134 MERCURE DE FRANCE.
queſtions propoſées par l'Auteur de laGazette
de Médecine dans ſa feuille du 14
Août , peuvent bien être fatisfaiſantes
pour les gens de l'Art , mais qu'elles ne
ſont point encore affez détaillées pour
le Public. Par exemple , dans ſa réponſe
à la troifiéme queſtion , ſçavoir , Dans
quelles circonstances on employoitfon reméde;
on lit: »Dans le commencementdes
" gonorrhées , tems auquel les purgatifs
>>ne ſont pas de ſaiſon,donné alors com-
>> me altérant à la doſe de fix grains , il
>> calme les douleurs . Dans tous les cas
>> de tumeurs , il n'eſt pas de meilleur
>> fondant , au jugement de MM. les
>>Médecins qui en ont fait uſage. Ce
>> nouveau remede peut être ſubſtitué
>> au Kermès minéral dans tous les cas
>> fans exception , avec cet avantage ,
>> qu'on peut le donner à beaucoup plus
>>grande doſe , ſans aucun des incon-
>>véniens que l'on a quelquefois repro-
>> chés au Kermes .
Le ſieur Jacquet nous apprend bien
par cette réponſe que fon remede donné
comme alterant àla doſe de fix grains ,
calme les douleurs , dans le commencement
des gonorrhées , mais il ne nous dit
rien d'inſtructif pour la fuite du traitement
, s'il fuffit de continuer à pareille
doſe , ou s'il faut l'augmenter.
OCTOBRE. 1762. 135
Au reſte, toutes les démarches du ſieur
Jacquet ſont très-propres à inſpirer de la
confiance pour ſon reméde; on le trouve
chez divers Apothicaires , ſçavoir ,
MM. Tafpard, vieille rue rue du Temple
, près l'Hôtel de Soubize , Brocat ,
rue Montmartre , près celle des Vieux-
Augustins , &Morice , rue S. André des
Arcs , vis-à-vis de la rue de l'Eperon .
:
GÉOGRAPHIE.
LETTRE de M. ROBERT DE VAUGONDY
à M. DE LA PLACE.
Ce 14 Août 1762.
MONSIEUR ,
Tout Ouvrage qui a pour but l'utilité
publique trouve toujours place dans
votre Journal. C'eſt ſous cet aufpice que
j'efpere en obtenir une pour un nouvel
Atlas portatif, destiné principalement
pour l'instruction de la Jeuneſſe. Je me
fuis conformé dans ſon éxécution à la
Géographie moderne de feu M. l'Abbé
De la Croix , méthode qui par le nombre
d'éditions paroît avoir mérité l'ap136
MERCURE DE FRANCE.
probation du Public. Lorſque j'entrepris
cet Atlas je ne croiois pas qu'il ſe feroit
trouvé , pour ainſi dire , en concurrence
avec un autre que je ne connois que
par la promeſſe qui en a été faite dans
l'avertiſſementdela Géographie moderne,
derniere édition , & en dernier lieu par
l'annonce que j'en ai lue dans votre journal
du mois d'Août de cette année. La
différence qui j'y ai remarquée eſt que
cedernier doit être un petit in-folio , au
lieu que le mien eſt un in-quarto précédé
d'un diſcours , dans lequel je hazarde
ma penſée ſur la maniere d'enſeigner
la Géographie aux enfans. Ce
diſcours eſt terminé par la liſte des
Cartes qui font au nombre de cinquantedeux
, & par une table alphabétique
de tous les Pays du monde avec les numéros
des Cartes où ils ſe trouvent.
Mon deffein a été de ne rien omettre
de ce qui ſe trouve dans l'Ouvrage de
l'Abbé De la Croix. Vous ſçavez , Monfieur
, que cet Auteur ne s'eſt pas contenté
des connoiſſances ordinaires de
la Géographie , il y a ajouté celles de
la partie Sacrée & Eccléſiaſtique , pour
laquelle je donne dans cet Atlas des
Cartes qui ne laiſſent rien à defirer.
Il ya long-tems que j'aurois publié
OCTOBRE. 1762 . 137
cet Ouvrage, ſi dans le commencement
de ſa compoſition , je n'avois été arrêté
par la promeſſe d'un ſemblable
que M. Buache devoit publier , comme
la préface des éditions précédentes le
faiſoit eſpérer ; mais attendant toujours
ſans voir cette promeſſe effectuée , je
n'ai fait aucune difficulté de continuer
mon entrepriſe . La néceffité où je me
fuis trouvé , lorſque je donnois mes
leçons , ou de paſſer les lieux qui ne ſe
trouvent point ſur les Cartes ordinaires ,
ou de confulter d'autres Cartes dont le
détail devient , excepté dans cette circonſtance,
inutile pour cette Géographie
moderne , cette néceſſité , dis-je , m'y
a engagé. Je compte avoir rempli mon
objet & c'eſt tout ce que je defire.
J'ai l'honneur d'être &c .
ROBERT DE VAUGONDY.
Le prix de cet Atlas relié eſt de 24
liv. broché ou en feuille de 21 liv.
Il ſe vend chez M. Robert , Géographe
ordinaire du Roi , Quai de l'Horloge
du Palais , près le Pont-Neuf.
138 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. B*** Ingénieur de la
Marine , à M. le Chevalier de ......
Lieutenant des Vaiſſeaux du Roi.
A Paris , 16 Septembre 1762 ,
MONSIEUR ,
:
:
:
Pour répondre à la Lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire , en
me demandant quelques éclairciſſemens
fur l'Ifle de Cube & le Port de la Havane
, je vous envoye la Carte de cette
Iſle que j'ai dreſſée pour le ſervice des
Vaiſſeaux du Roi par ordre de M. le
Duc de Choiseul , Miniſtre de la Guerre
& de la Marine , à laquelle je joins un
plan particulierde la Baye , Port & Ville
de la Havane. J'aurois ſouhaité pouvoir
vous donner en même temps le Mémoire
qui doit accompagner ma Carte, qui
contient une deſcription géographique
de l'Iſle de Cube ,& les remarques néceſſaires
pour la navigationde ſes côtes,
&furtout le paſſage par le vieux canal ,
avec des plans particuliers des principaux
Ports ; mais le tout eſt ſous preffe & ne
peut même paroître de quelque temps .
(
OCTOBRE. 1762. 139
Je vais vous en faire un petit Extrait dont
je ſouhaite que vous foyez content.
L'Iſle de Cube que les Eſpagnols appellent
Cuba , a été découverte en 1492
par Christophe Colomb , qui le 28 Octobre
entra dans un Portde cette Ifle à ſa
pointe Orientale , & qui porte aujourd'hui
le même nom de Baracoa.
Il profita du peu de ſéjour qu'ily fit ,
pour faire viſiter le Pays , où on l'avoit
affuré qu'il trouveroit de l'or. Il fit choix
pour cette viſite, de deux hommes intelligens
, lesquels après avoir marché
vingt lieues , crurent ne devoir pas aller
plus loin. A leur retour ils rapportérent
qu'ils avoient vu un grand nombre de
villages &de hameaux , où ils avoient
été reçus comme des hommes deſcendus
duCiel , qui tous étoientvenus leur
baifer les pieds , hommes & femmes ;
que les uns & les autres étoient entiérement
nuds.
Colomb nomma cette terre Juana ,
ſans ſçavoir ſt c'étoit une Iſle ou le
Continent , quoique les habitans des
autres Iſles voiſines , où il avoit abordé
auparavant , dont quelques-uns le ſuivoient
toujours , lalui euſſent nommée
Cuba ; nom qui a prévalu ſur celui de
Juana& fur celui de Fernandine, qu'on
140 MERCURE DE FRANCE .
a voulu lui ſubſtituer dans la ſuite :
ainſi l'Iſle a gardé juſqu'à ce jour le
nom qu'elle avoit reçu de ſes anciens
habitans.
Les Eſpagnols ne firent alors aucun
établiſſement à Cuba ; ils la négligérent
même au point d'ignorer ſi c'étoit une
Iſle. Mais au commencement de 1508
le Roi d'Eſpagne ſe plaignant de cette
négligence , Sébastien d'Ocampo , un
des premiers compagnons de Colomb ,
reçut ordre de partir avec la ſeule commiffion
de s'aſſurer fi Cuba terre fi
voiſine de l'Iſle Eſpagnole , aujourd'hui
S. Domingue , dont elle n'eſt éloignée
que de 16 lieuës , étoit une Ifle ou
quelque partie du Continent.
د
Ocampo fit le tour des Côtes , & fon
témoignage , après un voyage de huit
mois , ne laiſſa aucun doute que la terre
de Cuba ne fût une Ifle.
Ce ne fut cependant qu'en 1511 qu'on
ſongea férieuſement à s'y établir. Colomb
craignant que s'il différoit d'y faireun
établiſſement , la Cour n'en donnât
la commiſſion à quelqu'un & ne féparât
cette Ifle de fon Gouvernement,
y envoya Diego Velasquez pour la
conquérir , y bâtir une Ville & la gouverner
en qualité de fon Lieutenant ; ce
OCTOBRE. 1762 . 141
qui fut exécuté avec la plus grande facilité
, n'ayant trouvé que très-peu de
réſiſtance de la part des Naturels du
Pays.
,
L'Iſle de Cube , une des plus grandes
&des plus belles de l'Amérique , eſt
ſituée près le Tropique du Cancer
entre le 20& le 23 degré , 11 minutes
de latitude ſeptentrionale ; elle a environ
250 lieues communes de France
de longueur , de l'Eſt à l'Ouest , renfermée
entre le 76 degré 30 minutes &
le 86 degré 30 minutes de longitude
occidentale du Méridien de Paris , fuivant
les obſervations aſtronomiques qui
ont été faites dans divers endroits de
l'Iſle. Sa largeur est fort inégale , dans
la plus grande , à prendre du Cap de
Creux juſqu'à la Côte du Nord , il y a
près de 50 lieues ; elle ſe rétrécit enfuite
en allant vers l'Oueſt , de forte qu'à la
Havane elle n'en a que dix - fept ; &
beaucoup moins vers l'extrémité occidentale.
La ſituation de cette Iſle eſt très-avantageuſe
pour le Commerce ; les Navires
qui vont à la Vera-Crux& dans le
Golphe du Mexique , la viennent reconnoître
& la rangent pour retouner
en Europe par le Canal de Bahama , au
142 MERCURE DE FRANCE .
/
Sud duquel elle eſt ſituée ; elle eſt voifinede
la Jamaïque dont elle n'eſt ſéparée
que par un Canal de 25 à 26 lieues
& fort près de S. Domingue , comme
on l'a vu ci-deſſus.
: L'air y eſt en général plus tempéré &
plus ſain qu'à S Domingue ; le Pays
quoique rempli de montagnes & de forêts
, renferme de très-belles plaines &
même aſſez fertiles , où les Eſpagnols
élévent quantité de beftiaux ; il y a des
prairies où l'on nourrit des bêtes à corne
pour en avoir le cuir & le ſuif; mais
la viande la plus commune & dont on
fait une grande conſommation par toute
l'Iſle eſt celle de Porc , qui y eſt
très-ſaine , dont on fait même des bouillons
aux malades , & l'on en ſale beau -
coup pour les proviſions de mer , auſſi
bien que des tortues qu'on pêche parmi
les petites Ifſles qu'on appelle les Jardins
de la Reine . Les forêts ſont remplies de
gibier & de différentes fortes d'oiſeaux ,
furtout de perroquets , de perdrix , de
tourterelles & c.
On y trouve du gingembre , de la
caffe , du maſtic , de l'aloës , de la falſepareille
, du fucre , du coton , du cuivre
& un peu d'or , que quelques riviéres
entraînent , mais dont on ne con
'OCTOBRE. 1762. 143
noît point de mines. Il y a de beaux bois
propres à la conſtruction des vaiſſeaux ,
parmi leſquels on remarque des cédres
d'une grandeur & d'une groffeur extraordinaires
, dont les Naturels du Pays
faifoient de longs canots , capables de
contenir cinquante ou ſoixante perſonnes.
Mais un objet important c'eſt le
Tabac qu'on y recueille & qu'on met
en poudre fine qui ſe porte par toute
l'Europe , où il eſt connu ſous le nom
de Tabac de la Havane.
Quoiqu'il y ait beaucoup de rivieres,
elles font toutes peu conſidérables , &
leur cours n'eſt pas fort étendu , ilyen
a même pluſieurs qui n'ont point d'eau
dans les temps de la ſéchereſſe , elles
fortent la plupart des montagnes qui
font au milieu de l'Iſle & s'écoulent ,
les unes vers l'Ouest , les autres vers le
Sud.
Les Eſpagnols diviſent cette Ifle en
ſept Provinces ou diſtricts ; elle dépend
pour leGouvernement civil,de l'Audiance
de S. Domingue. Il y a un Gouverneur
général réſident à la Havane. Quant
au ſpirituel , le Pape Adrien VI. y érigea
en 1522, un Evêché fuffragant de
P'Archevêque de S. Domingue : le Siége
Epifcopal fut d'abord établi à S. Yago,
:
144 MERCURE DE FRANCE.
&transferé enfuite à la Havane. Quoique
les Naturels du Pays ayent été détruits
, & qu'il ne s'en trouve plus dans
l'Iſle , elle ne laiſſe pas que d'être peuplée
; les Eſpagnols y ont bâti pluſieurs
Villes & Bourgs , & établi quantité de
Hameaux & de Métairies dans les différens
cantons , avec des chemins pour la
communication des quartiers ; il y en a
un très-beau qu'on appelle le chemin
royal , qui traverſe preſque toute l'Iſle
dans ſa longueur , & qui va de la Havane
à S. Yago en paſſant par la Ville du
S. Efprit.
Les principales Villes & Bourgs font
la Havane , S. Yago , Sainte Marie du
Port au Prince , le S. Eſprit , la Trinité ,
Bayamo , ou S. Salvador , Neuville del
Principe , & Baracoa.
Les Ports les plus fréquentés font la
Havane & S. Yago ; ils font auſſi les plus
fürs & les plus commodes, Il y a quelques
autres endroits propres pour recevoir
des Vaifſſeaux , comme la Baye de
Matance , qui eſt à 20 lieues à l'eſt de la
Havane , la Baye Mariane , 15 lieues à
l'ouest de la Havane , Baracoa fitué proche
la pointe orientale de l'Iſle , mais qui
n'eſt bon que pour de petits Vaiſſeaux.
Dans les Forêts qui font voiſines de ce
port
OCTOBRE. 1762. 145
Portl'on trouve beaucoup d'ébéne ; ce
quidoit faire un objetde commerce pour
cet endroit. Et enfin Guantanamo ,dans
la partie du Sud , 15 lieues à l'eſt de S.
Yago , dontles Anglois s'emparerent en
Juillet 1741 , & qu'ils ne garderent pas
long-tems , quoiqu'ils lui euſſent donné
lenom de Baye de Cumberland.
Il y a encore pluſieurs autres Ports
dontje parle dans mon Mémoire ,& que
je ſupprime ici ; je dirai ſeulement que la
Baye de Nagoa à la côte du Sud , eſt un
des plus grands & des plus beaux Ports
de l'Univers ; ſon entrée eſt étroite , &
n'a qu'une portée de fufil de large , mais
il s'élargit enfuite beaucoup en s'enfonçantdans
les terres ,&formant un grand
& vafte baffin , qui a au moins 3 à 4
lieues de tour ; pluſieurs ruiſſeaux s'y
déchargent & fourniſſentde fort bonne
eau. On y trouve trois petites Iſles , auprès
deſquelles on peut mouiller & y
amarer les Navires ; ils y font en ſureté ,
fans craindre le moindre danger , quelque
mauvais tems qu'il faſſe au dehors.
En 1508 , Ocampo entra dans ce Port ,
yfut très-bien reçu par les Infulaires, qui
s'emprefferent de le régaler de gibier , &
fur-tout de poiffon qu'on pêchoit dans la
Baye: ily avoit entr'autres une quantité
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
prodigieuſe de Chiens de mer qu'ils renfermoient
dans des eſpéces de Parcs ,
qu'ils formoient avec des cannes jointes
les unes avec les autres, ficheés dans la vaſe.
Aujourd'hui ce Port est très-peu fréquenté
,n'étant pas ſur la route ordinaire
desVaiſſeaux, & les abords en étant difficiles
, à cauſe des Ifles & bancs de ſable
ſous l'eau,près deſquels il faut paſſer pour
yarriver , qu'on nomme les Jardins dela
Reine , & les Jardins du Roi.
La Havane , Capitale de l'Iſle , eſt
un des plus beaux Ports, & un des
plus riches établiſſemens que les Eſpagnols
ayent dans l'Amérique ; ſa fituation
vis-à-vis le canal de Bahama ,
fait qu'il eſt le rendez-vous de toutes
les Flotes que le Roi d'Eſpagne envoye
auMexique , & aux autres parties
de la Terre-ferme, comme Carthagène,
Portobello , &c. C'eſt une Baye qui a
près d'une demie lieue de longueur ,
dans laquelle un grand nombre de
Vaiſſeaux peuvent mouiller en sûreté.
L'entrée eſt un goulet , ou canal
étroit qui a environ 150 toiſes de largeur,&
500 toiſes de longueur; le Chenal
eft encore refferré par des bancs de fables
ſitués des deux côtés , ſur leſquels
il ne reſte que 7 à 8 pieds d'eau , de
1
OCTOBRE. 1762. 147
ſorte qu'il ne peut y entrer qu'un Vaifſeau
à la fois.
1
Cette entrée eſt défendue par deux
Forts , l'un ſur la pointe du Nord qu'on
appelle le Fort du Maure , dans lequel
il y a 57 piéces de Canon de fonte
& quelques Mortiers , avec une Batterie
baſſe de onze piéces de gros Canon
, qu'on appelle les onze Apôtres.
L'autre Fort eſt bâti ſur la pointe du
Sud , & s'appelle le Fort de la Pointe;
il n'eſt pas ſi grand que le premier , &
& il n'y a que 27 piéces de canons de
fonte. Le feu de ces deux Forts ſe croiſe
, & défend parfaitement l'entrée. A
500 toiſes du Fort de la pointe, du même
côté , il y a un petit Fort à quatre
bastions , nommé le vieux Château
ou la Citadelle , entouré d'un foflé
plein d'eau , avec une Batterie bafſfe
fur le bord de la mer ; on y compte
vingt-deux piéces de canon de fonte.
Entre ces deux Forts la Ville est défendue
par un retranchement le long
de la Côte , au milieu duquel il y a
une batteriede douze piéces de canon ,
qui bat dans toute l'étendue du Goulet.
,
i
Lorſqu'on a paffé le Goulet on tourne
au Sud , en rangeant la Ville à
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
portée de fufil , & l'on mouille tout auprèsde
terre par les 30, 35 &40 braſſes
d'eau ; on peut s'enfoncer plus avant
dans la Baye , & y mouiller preſque
partout. Mais le mouillage ordinaire eft
auprès de la Ville ſous le canon d'une
batterie de 23 piéces qu'on appelle la
Batterie du Gouverneur.
La Ville a été bâtie par Velasquez
en 1511 ; anciennement les maiſons
n'étoient que de bois , mais depuis l'année
1536 on les a bâties en pierre dans
le goût de celles d'Eſpagne. les Edifices
font fort beaux , mais ils ont peu
d'élévation , Les rues ſont étroites , extrêmement
propres & fi droites qu'on
les croit tirées à la ligne. Au milieu
de la Ville il y a une belle Place qui forme
un quarré long donttous les Bâtimens
font uniformes.
On y compte quinze Eglifes tant
Paroiſſes que Monastères & deux magnifiquesHôpitaux
: rien n'approche de
la magnificence & de la richeffe des
Eglifes ; les Lampes , les Chandeliers
&tous les Ornemens des Autels ſont
d'or ou d'argent ; on y admire pluſieurs
lampes d'un travail exquis , dont le poids
eftde deux cent marcs. La Cathédrale
porte le nom de S. Chriſtophe , &c
OCTOBRE. 1762. 149
l'Evêque a cinquante mille écus de revenu.
La mer entoure la plus grande partie
de la Ville; le côté de la terre eſt
fermé par une muraille avec dix baftions
qui font garnis de canons. Il ya
deux ruiſſeaux qui viennent d'un petit
-bois voifin de la Ville , la traverſent
&ſe rendent, par des petits canaux, dans
ce port ; cette eau eſt fort bonne, & les
Vaiſſeaux en font leur proviſion avec
facilité pour les Equipages,
Cette Ville n'a pas toujours étéauſſi
peuplée qu'elle l'eſt aujourd'hui ; en
1561 , on n'y comptoit que trois cent
familles Eſpagnoles; en 1600,le nombre
en étoit augmenté juſqu'à fix cent familles
, aujourd'hui l'on fait monter
toute la Ville à dix mille familles. Les
Habitans ont un air de politeſſe & d'ouverture
qu'on ne trouve point dans les
autres Colonies Eſpagnoles. Cette façon
libre eſt répandue juſques dans les femmes
, quoiqu'elles ne ſortent jamais de
leurs maiſons ſans être couvertes d'un
grand voile. Elles ſçavent prèſque toutes
la Langue Françoiſe ; elles nous imitent
auſſi dans leur coëffure & dans leur
habillement. Ces uſages s'y ſont introduits
depuis que la Maiſon de BOUR
Giij
150 MERCURE DE FRANCE,
BON eſt ſur le Trône d'Eſpagne,& que
pluſieurs Familles Françoiſes ſont venues
s'établir àlaHavane.
,
Les alimens les plus communs font la
chair de porc & celles de tortues dont on
porte mêmeune quantité conſidérable
enEſpagne ; on coupe la chair des tortues
enpiéces fort longues qu'on fale &
qu'on fait enfuite fécher au vent. Mais
toutes les autres provifions , à la réſerve
du vin qui eft fort bon à la Havane
yfontd'une cherté extraordinaire ; le
pain même n'y eſt pas à bon marché.
Le poiffon &la viande de boucherie y
font fans goût. Je pourrois , Monfieur ,
ajouter quelques autres particularités ſur
cette Ifle ; mais cette Lettre n'eſt déja
que trop longue ; d'ailleurs j'aurai l'honneur
de vous envoyer mon Mémoire
dès qu'il fera imprimé.
J'ai l'honneur d'être , &c .
OCTOBRE . 1762. 151
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
JOURNAL DE CLAVECIN .
L'ACCUEIL favorable que le Public
fait tous les jours à cet agréable Ouvrage
, doit engager l'Auteur à s'y attacher
de plus en plus , &à le continuer
tous les ans , comme il paroît que c'eſt
fon deſſein. Le grand nombre de perfonnes
de tout état , ſoit à Paris , ſoit
dans les Provinces , qui s'empreſſent à
s'y abonner , lui aſſurent le fuffrage du
Public pour fon Ouvrage , & le choix
qu'il fait tous les mois de ce qu'il y a
de plus agréable dans les Piéces nouvelles
pour en compoſer ſes piéces de Clavecin
, prouve ſon goût & l'envie qu'il
a de plaire de plus en plusà ſes Abonnés.
On ſouſcrit toujours chez l'Auteur ,
M. Clément , rue & cloitre S. Thomas
du Louvre , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique : on recevra à l'avenir le
Journal de Clavecin dans les Provinces
au même prix qu'à Paris , c'est-à-dire à
12 livres franc de port , pourvu qu'on
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
paye le port de l'argent & de la lettre
d'avis à la poſte de la Ville où l'on demeure.
MM. les Abonnés font priés de renouveller
leurs ſouſcriptions dans le
mois de Décembre prochain , pour l'année
1763 .
GRAVURE.
M.
DE MONTENAULT ayant appris
qu'on avoit diftribué à MM. de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture
le portrait de J. B. Oudry , a
cru que ce morceau ajouteroit encore
quelque choſe à l'édition des Fables
de la Fontaine qu'il a fait exécuter , &
qu'il feroit intéreſſant pour tous les
Curieux & les Amateurs , de voir à
la tête de la collection de deſſeins la
plus vaſte qui foit connue d'aucun Peintre
, le portrait du célébre Artiſte qui
les a compoſés. En conféquence , il
s'eſt emprefé de s'aſſurer de cette planche
avant qu'on en fit tirer un plus
grand nombre d'épreuves.
Ce Portrait eft en grand ; &pour l'ajuſter
au format des Fables , il a fuffi
d'en rétrécir tant ſoit peu la bordure qui
OCTOBRE. 1762. 153
eſt de l'invention de J. B. Oudry luimême.
On y voit une palette chargée ,
des pinceaux , des feuilles & deſſeins
roulés , fur l'un deſquels , entr'ouvert ,
ſe trouve repréſenté un chien en arrêt.
Un portefeuille , un luth , & particuliérement
, les deſſeins des Fables de la
Fontaine compoſant deux volumes ,
enrichiffent cette bordure , & caractériſent
les talens , le goût& le genre d'occupations
auquel ſe livra J. B. Oudry ,
&dont il tira le plus de gloire.
د
,
Ce portrait doit plaire d'autant plus
qu'il joint au mérite d'un beau Burin
celui de la reſſemblance la plus parfaite ,
priſe dans le meilleur temps de J. B. Oudry,
& lorſqu'il compoſoit précisément
les deſſeins des Fables ; il eſt gravé par
le ſieur J. Tardieu, de l'Académie Royale
de Peinture & Sculpture , dont les ralens
ſont ſi connus dans le genre des
Portraits. Il eſt fait fur le Tableau original
peint d'après nature par le fameux
Largiliere , Maître de J. B. Oudry. On
commençoit à le graver , lorſque la mort
nous enleva ce Peintre ſupérieur dans
ſongenre ; c'eſt ſa famille qui a fait pourfuivre
& finir cette Planche .
• Les Perſonnes qui voudront faire inférer
ce Portrait à la tête du premierVo
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
lume de leur exemplaire des Fablesdela
Fontaine , ou les Curieux de Portraits ,
pourront s'adreſſer chez le fieur Gaillard,
Graveur en Taille-Douce , rue S.
Jacques , au-dessus des Jacobins.
LE fieur GAILLARD , Graveur en
Taille-douce , qui s'est déja diftingué
par pluſieurs Ouvrages , & furtout d'après
M. Boucher , vient d'achever une
excellente Planche d'après un des plus
beaux Tableaux de ce fameux Peintre,
Le ſujet qui eſt touchant , eſt tiré de
l'Aminte , Poëme Pastoral de Torquato
Tafſo. On y voit le BergerAminte, qui
détache les cordes dont Sylvie ſa maîtreſſe
avoit été liée à un arbre par un Satyre.
Ce morceau est très-fini , & rendu
avec toute la grace& toute l'exactitude
poſſible. Il eſt haut d'un pied deux pouces&
demi, fur un pied fix pouces&demidelargeur.
> Il ſe vend chez l'Auteur , rue S. Jacques
, au-deffus des Jacobins , entre un
Perruquier , &une Lingère.
L
LA VANGEANCE DE LATONE ,
d'après le Tableau original de M. Jouvenet
, Salmacis & Hermaprodite , d'aprèsM.
de Fray. Ces deux Eſtampes ont
OCTOBRE. 1762. 155
été gravées par M. Daulle , pour ſervir
de pendans à deux autres Eſtampes de
ſa facon , dont l'une a pour titre , la
Baigneuſeſurpriſe , l'autre , la Naiſſance
& le Triomphe de Vénus. Les unes&
les autres ſont extrêmement agréables ,
& ſe vendent chez l'Auteur , Quai des
Auguſtins , à côté de la rue Gift- le-
Coeur.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
LE Mardi 7 Septembre , l'Académie
Royale de Muſique a remis au Théâtre
Acis & Galatée , Pastorale héroïque
en trois Actes , dont on a fupprimé le
Prologue , ainſi qu'il eſt d'uſage depuis
quelque temps aux repriſes de la plupart
des anciens Opéra.
Le Poëme de cette Paſtorale eſt de
feu M. de Campiſtron , & la Muſique de
ſeu M. de Lulli. C'eſt le dernier Ouvrage
de cet illuftre Muficien qui le compofa
, par ordre de M. le Duc de Ven
Gvj
156, MERCURE DE FRANCE.
dôme , pour l'amusement de MONSEIGNEUR
pendant un voyage qu'il fit au
Château d'Anet . Cet Opéra y fut repréſenté
pour la premiere fois par l'Académie
Royale de Muſique le 7 Septembre
1686 , & fur la fin de ce mois , dans la
même année , ſur le Théâtre de cette
Académie à Paris. (a) Il avoit été remis
depuis en 1702 , 1704 , 1718,1725 ,
1734 , 1744 & 1752. Toutes ces reprifes
avoient toujours eu du ſuccès ; on
ne peut diſſimuler que, ſoit par le peu
de monde qui reſte à Paris dans cette
(a ) La derniere Edition de ce Poëme in-4°,
que l'on débite à la Salle de l'Opéra , place cette
premiere repréſentation au 16 Janvier 1686 ;
ce qui n'a pu être , puiſque c'eſt précisément ce
jour- là que MONSEIGNEUR entraîné par la chaſſe
beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire , & ſetrouvant
très-tard plus près d'Anet que de Versailles,
prit ſur le champ le parti d'aller coucher chez
M. le Duc de Vendôme, qui ne s'attendoit pas plus
à recevoir cet honneur que, MONSEIGNEUR n'avoit
eu l'intention d'y aller dans ce temps. Ce
fut à l'occaſion d'un ſéjour plus long, & dansune
plus belle ſaiſon , qu'Acis & Galatée fut compofé
& exécuté pour la premiere fois au mois de
Septembre ſuivant ; c'eſt ce qu'apprennent tous
les Mémoires dece temps. Nous renouvellons à
ce ſujet l'avis déja donné aux Bibliographes du
Théâtre, de ne s'en point rapporter à ces fortes
de Livres pour les dates de repréſentations.
OCTOBRE. 1762. 157
ſaiſon , ſoit par un effet de révolution
dans le goût à l'égard du genre de
Muſique , cet Opéra eſt moins fuivi
qu'il ne l'a été dans d'autres temps.
On ne peut cependant attribuer ce
changement de fort à l'exécution. Mlle
Chevalier qui avoit déja beaucoup réuffi
dans le rôle de Galatée , le rend aujourd'hui
avec des talens encore plus
perfectionnés , & y réunit les fuffrages
des véritables Connoiffeurs de l'Art du
chant & de l'action dramatique. On ne
pourroit refufer fans injustice le même
témoignage à M. Pilot , pour le rôle
d'Acis. M. Gelin dont le caractère mâle
de la voix convient très-bien à celui
du rôle de Poliphéme , y recueille des
applaudiſſemens de ceux mêmes qui ſe
rappellent combien M. de Chaffé y étoit
admirable.
Les Ballets font en général compoſés
& éxécutés avec intelligence & agrément.
Quelque difficile que paroiffe être
l'ancien Maître de Ballets , dont nous
avons inféré les réfléxions dans les Mercures
de Juillet &d'Août , nous croyons
qu'il trouveroit peu à éxiger dans ceuxci
. M. Veftris s'y fait toujours admirer ;
&lorſqu'il ne peut remplir ſes entrées ,
M. Gardel, en y ſuppléant , y est fort
158 MERCURE DE FRANCE.
applaudi. Mlle Veftris , & Mlle Allard ,
dans des genres différens , ornent beaucoup
ces Ballets. Le Public reconnoît ,
avec plaifir , les progrès ſenſibles qu'a
faits Mlle Allard dans le genre de Danſe
convenable au Théâtre de l'Opéra . M.
Laval, ainſi que Meſſieurs Gardel,d'Auberval
& Groffet , ſe diftinguent beaucoup
dans l'Entrée des Cyclopes de la
fuite de Poliphéme , qui eſt la ſeule
dans laquelle le ſujet du Poëme fourniſſe
un caractère marqué. On a ſeulement
trouvé fingulier que ſur un Théâtre , où
l'on eſt accoutumé à ne voir preſque jamais
danſer que ſous le maſque , on ait
choiſi , pour faire paroître tous lesDanſeurs
à viſage découvert , une Entrée de
Cyclopesdugenre de ceux qui accompagnoient
Polipheme , &dont par conféquent,
tous les viſages doivent être chargés
fort au-delà de l'ordre naturel.
Nous ne pourrions , ſans injustice ,
nous diſpenſer de conſtater en l'honneur
de l'Orcheſtre de l'Opéra , les applaudiſſemens
du Public dans la grande &
belle Ritournelle du deuxiéme Acte , &
tout l'accompagnement du Monologue
de Galatée. On ne dira rien de trop en
convenant que fi cet Orcheſtre partage
avec d'autres dans l'Europe , la préciſion
OCTOBRE. 1762. 159
Muſicale , il poſſéde encore exclufivement
la préciſion de goût , & le ſentiment
de l'archet ; talens indiſpenſables
pour notre genre de Mufique , & d'autant
plus difficiles,qu'il faut , pour les acquérir
, une étude &des diſpoſitions que
lapratique facilite , mais qu'elle ne peut
remplacer.
Le ſpectacle d'Acis & Galatée ne rempliffant
pas le temps convenable dans
cette faiſon , on a préparé , pour y ajoûter
un Acte nouveau , intitulé l'Opéra
de Société , Comédie-Ballet , Muſique
de M. Giraud , ordinaire de la Mufique
du Roi , & de l'Académie Royale
: Paroles empruntées de divers Opéra
anciens . Nous rendrons compte du
fuccès de ce Spectacle d'un nouveau
genre , dans le deuxième volume de ce
mois.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Ο
;
N a remis le 23 Août l'Irréſolu ,
Comédie en Vers en 5 Actesde feu M.
Nericault Destouches. On avoit donné
pour la premiere fois cette Piéce le 13
Janvier 1713 ; elle n'avoit eu alors que
peude repréſentations ; mais on récon160
MERCURE DE FRANCE.
nut cependant qu'elle méritoit plus de
ſuccès. La remiſe de cette Comédie qui
a fait plaifir , a confirmé ce jugement.
: La Piéce eſt bien écrite & riche de détails
, ainſi que tous les Ouvrages de
l'Auteur ; çe qui joint aux foins & aux
talens des Acteurs qui y jouent , doit
faire eſpérer qu'elle reſtera utilement
dans le Répertoire. ( a )
Le 30 du même mois , on donna
la premiere Repréſentation d'Ajax ,
Tragédie. Les premiersActes furent écoutés
& applaudis. La répétition fréquente
(a) 11 s'eſt échappé une mépriſe dans le Mercure
précédent, à l'Article du Curieux Impertinent,
autre Piéce remiſe du même Auteur , en diſant
que Mile Bellecourt y avoit pris le rôle de Soubrette
à la ſeconde repréſentation ; elle l'avoit
joué dès la premiere. C'eſt dans le Caprice , Pićce
nouvelle , donnée antérieurement , que Mlle
Dangeville s'étant trouvé indiſpoſée après la premiere
repréſentation , Mlle Bellecourt joua avec
ſuccès ce rôle, ſur lequel elle n'étoit pas préparée.
Cette circonſtance pourroit paroître peu importante
à pluſieurs Lecteurs ; mais l'exactitude des
faits dont nous ne nous écarterons jamais volontairement
, & la reclamation de l'Actrice exigent
cet éclairciſſement , d'autant qu'en effet on doit
apprécier différemment le mérite de doubler inopinément
un rôle dans une Piéce toute nouvelle ,
àcelui de jouer dans une ancienne qui ſe repréſentoit
ſouvent dans les Provinces ,& fur lequel
on peut être exercé.
OCTOBRE. 1762. 161
du mot Armure , dénomination néanmoins
néceſſaires desArmes d'Achille qui
font le Sujetde la Tragédie , ayant commencé
à éxciter quelque murmure, l'inattention
& le bruit des Spectateurs laifférent
difficilement entendrele reſte de
la Piéce , qui fut achevée , mais retirée
après cette repréſentation.
,
Rien de plus connu que la diſpute
des Armes d'Achille. Ce Sujet peut être
Théâtral , & par ſon objet même , &
par la mort d'Ajax qui en eſt le dénoûment.
Mais des Auditeurs François
peuvent n'en pas être affectés
comme devoient l'être des Spectateurs
Grecs , ou de jeunes Éléves de Collége
, imbus encore &pénétrés des ſublimes
béautés des Anciens,& pour lesquels
les intérêts des Grecs & des Romains
font , pour ainſi dire , des intérêts patriotiques
. D'ailleurs on convient que ce
Sujet fi grand , ſi riche en apparence ,
ne produit qu'un Acte ou , pour mieux
dire , une ſeule Scène. On ne pouvoit
y ſuppléer que par les Talens de l'invention.
A- t-on rendu affez de juſtice en
cette occafion à ceux de M. de Sivry ,
Auteur de cette Tragédie , qui paroît
avoir fait une étude particulière des
grands modéles de l'Antiquité ? A-t- il
162 MERCURE DE FRANCE .
éprouvé au contraire , ce qui arriveroit
à un Peintre moderne , qui même
avec beaucoup de génie , ajouteroit
ſur un Tableau célèbre d'un grand
maître , de nouveaux perſonnages ,
pour en étendre la compofition ? C'eſt
ce qu'il ne nous appartient point de
difcuter. Nous devons rapporter le témoignage
public fur la juſtice rendue
au ſtyle de l'Auteur , dont la verfification
, en général , facile , préciſe ,
mâle & riche ſans affectation de la pompe
du vers , nous a paru généralement
approuvée. Le Lecteur qui quelquefois
dans la paix& le filence du Cabinet
, rectifie les jugemens du Tribunal
tumultueux des Théâtres , ſera en
état de décider par la Notice , quoique
ſuccincte , que nous donnerons d'Ajax
à la fin de cet Article , ſur le mérite de
l'invention ; fur celui des caractères &
furla conduite du drame. Par une Scène
entre Ulysse & Agamemnon au deuxiéme
Acte , que nous rapporterons prèfqu'en
entier , & qui doit intéreſſer par
la matière importante qui en eſt l'objet,
on ſera en état de connoître le ſtyle de
l'Auteur , & de prononcer fur la juſtice
ou ſur l'injustice de la févérité avec laquelle
il a été traité, quoique par ſa Tra
OCTOBRE . 1762. 163
gédie de Briféïs il eût donnédes eſpérances
bien fondées . ( b )
On a repris dans le mois de Septembre
Cinna , après le rétabliſſement de
Mlle Clairon . On a repréſenté auffi la
Tragédie de Tancrede , par M. de Voltaire
, & celle d'Oreste du même Auteur
, dans lesquelles cette Actrice a
joué, avec les applaudiſſemens accoutumés
& dûs à ſon talent.
Le 20 , on a remis la Gouvernante ,
Comédie en vers en cinq Actes de feu
M. de la Chauffée. Cette Piéce avoit été
jouée dans ſa nouveauté , le 18 Janvier
1747 avec beaucoup de ſuccès ; elle eut
alors 17 repréſentations. On ſçait que
le ſujet eſt tiré d'un événement véritable,
dont un Magiſtrat , depuis Chefdu Parlement
d'une des principales Provinces
du Royaume , avoit été le Héros (c) .
Mlle Dumesnil , qui joue dans cette
Piéce le principal rôle , ( celui de la
(b) On trouvera à la fin de cet Article , la
Notice d'Ajax , l'étendue des matières dans ce
Volume n'ayant pas permis d'en donner l'Extraitentier.
(c) On doit entendre le terme au propre&
dans le ſens le plus élevé , parce que ce titre eſt
au moins auſſi légitimement acquis par des actes
fublimes de juſtice &d'humanité , que par
ceuxdu courage militaire.
164 MERCURE DE FRANCE.
Mère crue Gouvernante ) , eſt la ſeule,
à cette remiſe , qui eût repréſenté dans
la nouveauté. On paroîtroit ſuſpect
d'éxagération , en ne diſant ſimplement
que l'éxacte vérité , ſur tout l'art &
l'intérêt varié , modifié & gradué , font
felon les momens , les circonstances &
l'accroiſſement de l'action,dans l'exécution
de ce rôle. Ceteffet eſt d'autant plus
difficile , que la fiction de ſon état auprès
de ſa fille , éxige des réticences
perpétuelles : l'expreffion , ſenſible au
ſeul Spectateur , des plus violens mouvemens
que cette femme eſt obligée de
renfermer , eſt le caractére le plus diftinctif
de la fublimité de talent qu'on
doit reconnoître , & que le coeur reſſent
dans le jeu de Mlle Dumesnil. Cette
Comédie a d'ailleurs été jouée parfaitement
par les autres Acteurs. M. Belcourt
y a mis , avec beaucoup d'intelligence ,
une expreffion de chaleur & de ſentiment,
dont le Public a prouvé la vérité
par ſes applaudiſſemens. M. Brizart ,
dans le rôle du Préſident , n'a pasmoins
ému , par le beau caractère de ſa figure
&de fon talent. Le Public a paru accueillir
avec plaifir Mlle Hus dans le
rôle de la Fille , & encourager les progrès
qu'elle paroîtavoir faits dans le jeu
OCTOBRE. 1762. 165
d'une naïveté intéreſſante , non feulement
propre à ce rôle , qu'elle rend avec
agrément, mais encore prèſque à tous
ceux de ſon emploi dans la Comédie,
Mlle Belcourt y a été applaudie dans le
rôle de Soubrette , moins chargé de détails
piquans,que dans beaucoup d'autres
Comédies ; ce rôle a cependant pluſieurs
endroits qui font honneur à l'intelligence
de l'Actrice qui en eſt chargée ,
Jorſqu'elle les fait ſentir à l'Auditeur.
Le 18 du mois , on avoit remis une
Comédie en trois Actes , en vers , de
M. Bret intitulée l'Ecole Amoureuse ,
qui a fait plaiſir , & elle n'a point démenti
le ſuccès qu'elle avoit eu dans ſa
nouveauté en 1747. Elle eut alors huit
repréſentations , & avoit été repriſe dans
lamême année.
Le 25 on donna Zelmire , Tragédie
nouvelle , dont nous avons parlé dans
pluſieurs Mercures précédens, Elle attira
beaucoup de monde , relativement au
peu de perſonnes qui reſtent dans la
Ville pendant cette faifon.
Notice d'AJAX , Tragédie , repréſentée
le 30 Août.
Pentéfiléepriſonniere d'Ajax conçoit
ledeſſein de venger Memnon ſon époux
166 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle croit avoir été tué dans le même ,
combat où le fort des armes la fait tomber
elle-même dans les mains des Grecs .
Elle voit avec plaifir des troubles prêts à
s'élever entr'eux. Elle eſpére , à la faveur
de ces divifions , de briſer ſes fers &
ceux des autres priſonniers. Ajax l'aime
, & c'eſt lui qu'elle prétend faire
ſervir à ſes deſſeins. Elle projette d'engager
Ajax à de nouveaux triomphes
pour irriter davantage la jaloufie des
autres Chefs contre lui. Elle ſe promet
qu'il eſt perdu s'il apporte à ſes pieds les
armes d'Achille qu'il aura obtenues fur
fes concurrens .
Ajax, de retour d'une expédition entrepriſe
pour plaire à Pentéfilée , croit la
forcer à tenir ſa parole & à lui donner
la main , mais celle-ci , dans une Scéne
d'un genre affez neuf, met la tendreſſe
de fon Amant à une nouvelle épreuve ,
en feignant de croire qu'elle n'a aucuns
droits fur fon coeur , qu'elle obéïra à
ſon vainqueur en l'épouſant , s'il veut
abſolument l'exiger. Elle affecte de ne
vouloir pas déclarer le nouveau gage
qu'elle demande de l'amour d'Ajax
pour ſa gloire. Ajax ſe précipite aux
genoux de la fière Amazone ; alors paroiffant
céder à ſes inſtances , elle l'inOCTOBRE.
1762. 167
1
vite à demander l'armure d'Achille & à
ne la céder à aucun de ſes concurrens.
Ajax le promet avec peine . Sa promeſſe
eſt entrémêlée de reproches. Il ſe repent
même de s'y être engagé ; il craint de
compromettre ſa gloire ; il fait des efforts
pour furmonter ſa foibleſſe ; mais
ſa paffion l'emporte , il conſent à s'aveugler
lui-même. C'eſt ainſi que ſe fait
l'expofition du Sujet & le premier développement
de deux caractères également
nobles & audacieux ; celui d'Ajax &
celui de Pentéfilée.
La première Scène du ſecond Acte eſt
peut-être un des plus beaux endroits de
la Piéce& celle que nous nous ſommes
propofé de rapporter toute entiere.
ULYSSE.
Vous m'évitez, Seigneur, ne puis-je enfin connoître
:
D'où vient ce ſombre ennui que vous faites paroître
?
De quels chagrins nouveaux en ſecret agité
N'oſez-vous avec moi parler en liberté ?
Ne puis-je au Chef des Grecs offrir qu'un vain
ſervice ?
Agamemnon craint-- il de confulter Ulyſſe ?
AGAMEΜΝΟΝ.
Je ſuisChefde vingt Rois : mais d'un titre ſibeau ,
168 MERCURE DE FRANCE .
Penſez -vous que l'honneur balance le fardeau ?
Ce reſpect ſi vanté , n'eſt pas ce que l'on penſe
De ſon repos Atride a payé ſa puiſſance.
Pour conſerver le grade où le ſort m'a porté ,
Vous ſçavez de quel ſang l'orgueil l'a cimenté;
Encor ſi d'un tel prix achetant cet Empire ,
J'érois maître en effet dans ce rang qu'on admire
,
Mais dois-je l'avouer le triſte Agamemnon
Obéit à Calchas , & n'eſt Roi que de nom.
Qu'entens-je !
ULYSSE..
AGAMEMΝΟΝ
.
Ce qu'en vain je me cache à moi-même ,
Calchas ufurpe ici l'autorité ſuprême ,
Oppoſe à mes decrets , les decrets éternels ,
Et renverſe le Trône à l'abri des Autels.
ULYSSE.
Quoi ? Seigneur, un Sujet jaloux de vous déplaire,
Forme de vous braver le projet téméraire ?
Quelest donc l'attentat qu'il médite aujourd'hui ?
AGAMEΜΝΟΝ
.
Ulyſſe , ſoyez juge entre un Monarque & lui.
Dans ce combat cruel où la Parque ennemie
Du plus vaillant des Grecs oſa trancher la vie ,
On fit cent Priſonniers ſur les Troyens vaincus
...
Vain dédommagement d'Achille qui n'eſt plus.
Dix jours s'étoient paſſés depuis ce jour funeſte ;
J'allois,
OCTOBRE. 1762. 169
J'allois d'Achille mort honorer ce qui reſte
J'allois mander les Chefs , quand le Roi d'Ilion
M'a fait de ces Captifs propoſer la rançon.
Je daigne y conſentir,même au nom de la Gréce
A l'Envoyé Troyen j'engage ma promeſſe.
Je cours aux yeux des Grecs la faire exécuter....
Mais l'infolent Calchas eſt venu m'arrêter ...
>> Et d'un reſpect forcé colorant ſon audace :
>>>Fils des Dieux , a-t-il dit , redoute leur menaces
>> Le Ciel adiſpoſé des Captifs Phrygiens.
>> Son courroux te defend de briſer leurs liens ;
>>A>chille les reclame&veutque ſur ſatombe
>>>Tout leur fang aujourd'hui coule au lieu d'hé-
>> catombe.
ULYSSE.
Juſte Ciel ... mais Seigneur, qu'avez-vous réſolu ?
AGAMEMΝΟΝ.
Ou ce ſeeptre eſt armé d'un pouvoir fuperflu ,
Ou d'un juſte courroux appaiſant le murmure ,
Le vil ſang du Rebelle expiera cette injure :
Et l'Armée& les Dieux le protégent en vain.
ULYSSE.
:
Seigneur ! puiſſe le Cieldétourner ce deſſein.
Vous le ſçavez , le Peuple en ſon zéle eſt extrême,
Il révère en Calchas , & les Dieux , & vous même
;
Et le Peuple à la mort verroit mener Calchas
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
AGAMEMNON.
C'eſt vous qui prononcez l'arrêt de ſon trépas,
Vous m'apprenez enfin que je me fais juſtice ;
Qu'il croit braver ma haine , & qu'il faut qu'il
périfle.
Sa mort ſera le prix de ſa témérité ;
Elle importe à la Gréce , à ma ſécurité.
Quoi , craindrai-je toujours les Oracles d'un Prêtre?
Verrai-je àchaque inſtant les tumultes renaître
VingtRois ſouffriront-ils que tout le camp troublé
Méconnoiſſe ma voix , quand Calchas a parlé ?
Acette indignité c'eſt trop longtemps deſcendre :
Croirez- vous ce qu'au Peuple il prétend faire entendre
:
>>>Que le ſombre avenir ſe dévoile à ſes yeux ;
>> Que lui ſeul eſt admis dansle Conſeil des Dieux;
>>>Et que de leurs décrets heureux dépofitaire ,
>>>Tout cequ'il ofe dire il faut qu'on le révère?
ULYSSE.
1
Non , je n'encenſe point ,d'un culte aveugle épris ,
La Superſtition objet de vos mépris.
J'ai moi-même autrefois , arrêtant ſes conquêtes,
Bravé ſes foudres vains ſuſpendus ſur nos têtes.
Je la bannis d'Itaque ; & nos divins autels
Ne furent plus ſouillés par le ſang des Mortels.
Je confondis l'orgueil & les Fables des Prêtres;
L'indiſcret interprête eut le deſtin des traîtres.
Le menſonge & l'erreur de leur chûte effrayés,
Idoles de la Crete y furent renvoyés.
T
OCTOBRE. 1762 . 171
Mais de mes longs travaux je jouiſſois à peine ,
Quand le Peuple indocile au ſortirde ſa chaîne ,
Et de tous ſes remords à la fin délivré ,
Voulut braver ſon Roi qui l'avoit éclairé.
Il fallut à mon tour rappeller les prodiges ;
Ramener le vulgaire aux antiques preſtiges ;
Le traîner aux autels que ma main lui ravit ,
Et le rendre à l'erreur qui ſeulel'aſſervit.
Songez-y ; n'allez pas , ardent à vous détruire ,
En immolant Calchas expoſer votre empire.
Eh!quel frein retiendra le Soldat mutiné ,
Si par le Fanatiſme il n'eſt plus enchainé ?
AGAMEΜΝΟΝ.
Ainſi je ſouffrirai que celui qui m'offence
Ofe accuſer bientôt ma haine d'impuiſſance ?
Qu'un pouvoir étranger le dérobe à mes coups
Et jen'aurai montré qu'un ſtérile courroux ?
ULYSSE.
Mais Calchas en effet prétend-il vousdéplaire ?
Ecoutez moins , Seigneur , une aveugle colère ;
Voyez quel eſt l'état où nous ſommes réduits.
Du ſuperbe Ilion les murs font- ils détruits ?
Qu'ont ſervi ces vaiſſeaux dont la mer eft couverte
?
Achille ſur ces bords a rencontré ſa perte :
Le courage des Grecs par lui ſeul animé
Dans la tombe avec lui ſemble être renfermé.
Ajax , qui ſeul ici peut remplacer Achlile ,
Ajax n'exerce plus qu'un courage inutile.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
Une Scythe l'entraîne ; & ſon bras déſormais
Ne ſe fait plus ſentir qu'aux monſtres des forêts;
Tout le reſte du camp s'abandonne à la crainte.
Tantôt contre les Rois il s'échappe à la plainte ,
Et tantôt obſervant un ſilence profond ,
Le Soldat conſterné regarde l'Helleſpont.
Mais un appui vous reſte en ce péril extrême.
AGAMEΜΝΟΝ.
Et cet appui , Seigneur , quel eſt-il ?
ULYSSE.
Calchas même.
Refuſez-vous de voir par quels ſecrets deſſeins
Il demande la mort des Priſonniers Troyens ?
Ils vont par une loi ſanguinaire , inhumaine ,
Des deux Peuples rivaux reſſuſciter la haine ,
Contraindre nos Soldats à n'eſpérer jamais
Des Troyens indignés de Traité ni de Paix.
N'en doutez point , Seigneur ; l'appareil qu'il apprête
,
De Troye à vosdeſirs aſſure la conquête.
Ce ſang va devenir le ſignal des combats
Où les Grecs à l'envi vont courir ſur vos pas,
Pourriez-vous craindre encore, à vous- même contraire,
D'approuver de Calchas la rigueur ſalutaire ?
Le rivage d'Aulide en un péril moins grand ,
Vous a- t- il vu vous-même épargner votre ſang ?
AGAMEMΝΩΝ ,
Il ſuffi,t &c.
:
OCTOBRE. 1762. 173
L
Agamemnon ſe rend ſubitement aux
conſeils d'Ulyffe , il conſent d'ufer du
miniſtère de Calchas ; de faire immoler
les Prifonniers ; il recommande ſeule-
• mentun grand fecret , afin qu'Antenor ,
l'Envoyé de Troye , ne pénétre rien de
ce projet ſanguinaire , avant de retourner
vers ſon Roi , ce qu'il doit faire le
foir même .
Ce changement de volonté dansAgamemnon
, fans préparation &fi rapide ,
a paru à beaucoup de gens , faire tomber
la fin de cette Scène trop brusquement
, & détruire la force de fon tilſſu ,
dans lequel ily a de grandes beautés.
Antenor vient prefferAgamemnon d'accepter
la rançon , & de rendre les Prifonniers
; mais Ulyffe &Agamemnon ne
lui laiſſent aucune eſpérance ; le rôle
d'Ulysse , dans cette Scène , n'eſt guéres
moins artificieux que dans la précédente.
Antenor ſe retire en ſe propoſant de pénétrer
les deſſeins qu'on lui cache ; les
Chefs des Grecs s'aſſemblent. Agamemnon
fait un pompeux éloge d'Achille , &
les invite à diſputer l'armure de ce Héros
dans les Jeux funébres qu'on doit célébrer
, qui doit être le prix du Vainqueur
dans les divers exercices de ces Jeux.
Ajax ſe préſente , & demande que l'ar-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
mure lui ſoit acquiſe ſans conteſtation,en
vertude ſes ſervices.Agamemnon expoſe
l'engagement qu'il vientde prendre avec
les autres Chefs; Ajax s'emporte ;Agamemnon
lui répond avec une noble fermeté.
DansSparte , votre égal ; ici Chef de vingt Rois ,
J'excuſe votre orgueil & compte vos exploits.
Ils me font oublier un diſcours qui m'outrage.
Je ne me ſouviens plus que de votre courage.
Si les armes d'Achille ont dequoi le tenter ,
La carrière eſt ouverte , on peut s'y préſenter.
Ajax , pour obéir à Penthefilée , conſentà
cette loi ; il ſe rend au lieu où l'on
doit donner les Jeux ; il a vaincu tous
ſes Rivaux , à l'exception d'Ulysse, dont
l'adreſſe , aidée de la ruſe , a triomphé
du courage & de la force , & a rendu la
victoire ſi douteuſe , qu'il a contraint
Ajax de s'en rapporter au conſeil des
Rois pour adjuger ce prix entre les deux
concurrens. C'eſt ce qu'Ajax apprend ,
avec fureur , à Pénthefilée au troifiéme
Acte . Elle l'excite à foutenir ſes droits ;
l'orgueil d'Ajax ne peut foutenir cette
concurrence ; il déclare à Penthéfilée
OCTOBRE. 1762. 175
qu'il ne peut plus fouffrir ſes délais ;
qu'il va la conduire à l'Autel. Elle répond
qu'elle ira en victime , mais qu'il
n'aura plus rien à prétendre ſur ſon coeur;
que ce n'eſt point à Ajax qu'elle avoit
confenti de donner ſa main , mais au
plus vaillant des Grecs , vainqueur de fes
Rivaux , au ſucceſſeur d'Achille , & non
à un coeur foible & lâche qui ſemble
craindre Ulyffe, & n'ofer lui diſputer l'avantage
. Ajax vaincu par de tels reproches,
promet de difputer les armes . Antenorvientannoncer
à Penthefilée qu'elle
eſt déſtinée à périr ſous le couteau de
Calchas , ainsi que tous les Priſonniers
Troyens. Alors Herfile,, Amazone de
la fuite de Penthefilée, accourt lui apprendre
que Memnon ſon époux , que l'on
avoitcru dans le nombre des morts , eſt
parmi les Priſonniers qui vont tomber
ſous le fer de Catchas. Herfile a vû Memnon
chargé de fers ; on n'en peut douter
; quelques -uns des Grecs même l'ont
reconnu . Antenor offre ſes ſecours à la
Reine ; il promet de foulever les Captifs
... Mais que pourront-ils contre une armée
entiere ? Elle lui recommande de
retourner promptement à Troye ; d'y
faire connoître les projets de Calchas ,
de faire armer tous les guerriers pen-
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
dant la nuit , & qu'ils viennent fondre
fur le camp des Grecs avant qu'ils ſoient
prévenus. Antenor promet d'exécuter ce
que defire Penthéfilée. Elle ſe propoſe
de ſon côté , de voir Memnon s'il lui
eſt poſſible de lui confier ſes projets.
Elle fonde le plus grand eſpoir ſur la
divifion que va mettre entre les Grecs
la diſpute des armes d'Achille. Elle attend
tout de la fureur d'Ajax ou de la
haine de ſes rivaux.
:
A la tête de cinq cens guerriers , Antenor
venoit ſecourir les Captifs à la faveur
des détours de la forêt ; & il ſe
flattoit de ſurprendre les Grecs vers l'entrée
de la nuit. Mais Ulyffe par fes
émiſſaires a tout découvert ; & ayant
conduit lui-même des forces contre ce
Parti , il l'a furpris & a fait de ces guerriers
de nouveaux captifs. Agamemnon
exalte la ſage vigilance de ce Chef , &
reconnoît que fa haute ſageſſe
>>Eſt dans les maux preſſans qui menacent l'Etat,
>>>Ce qu'eſt le bras d'Ajax,en un jour de combat.
Les Chefs des Grecs s'aſſemblentautour
des armes d'Achille. C'est ici qu'eſt
placé ce beau plaidoyer preſqu'entierement
emprunté d'Ovide , & qu'on
OCTOBRE. 1762. 177
peut regarder comme undes chef-d'oeuvres
d'éloquence de l'Antiquité. M. de
Sivry , fans s'aſſujettir à une traduction
littérale , s'eſt approprié la matiére &
a mis dans cette diſpute , un feu de
•Dialogue qui ne ſe trouve pas dans.
ſon modéle , pour rendre la ſcène plus
énergique , & ce morceau plus adapté
à l'action Théâtrale . Cette ſcène ,
trop étendue pour les bornes de notre
Journal , a été applaudie ; mais on
- ne peut malgré cela , diſconvenir qu'elle
n'étoit pas propre à ce mouvement que
l'on attend dans nos drames , & que
l'objet ni l'événement de ce Plaidoyer
-ne font pas faits pour intéreſſer beau-
:coup des Spectateurs François .
Ulyffe perfuade les Chefs & obtient
:les armes qu'il fait enlever ſur le champ.
Agamemnon prévoit que ce jugement
peut avoir des ſuites funeſtes ; mais il
:en diffimule les conféquences auxGrecs.
: Penthéfilée qui a tenté vainement de
s'introduire auprès de Memnon , vient
implorer la clémence des Rois aſſemblés.
Elle eſpére les tenter par l'offre
d'une rançon immenſe pour tous les
Captifs Troyens ; elle ſe flatte qu'on
ignore encore que Memnon ſoit dunombre.
Agamemnon , à qui cette connoif-
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
fance n'est pas parvenue , fans pénétrer
le motifdes facrifices finguliers qu'elle
veut faire pour la liberté des Captifs, jufqu'à
reſter en ôtage dans le camp des
vainqueurs , Agamemnon cependant re-
⚫jette toutes ſes propoſitions. Penthéfilée
fe livre au plus affreux déſeſpoir ; mais
ſes eſpérances renaiſſent en apprenant
le malheureux ſuccès d'Ajax. Elle attend
tout de ſon reſſentiment.
Ajax profére mille imprécations contre
le fort & contre les Grecs. Penthefilée
n'eſt point épargnée dans ſes reproches.
Il reconnoît le piége où elle
l'a conduit. Il déteſte ſon amour , il ſe
déteſte lui-même. C'eſt dans ce moment
que Penthefilée ſe préſente à lui ;
fon emportement eſt extrême ; ce n'eſt
plus un Amant, c'eſt un maître , c'eſt
un vainqueur irrité ; c'eſt Ajax qui
parle. Penthéfilée ſe jette à ſes genoux.
Ajax paffe , fans intervalle , de la plus
violente fureur au plus vif intérêt , à
T'amour le plus tendre. Iljurede venger
Penthéfilée avant de ſçavoir ni
même de comprendre la cauſe de ſa
confternation. Cette Scène eſt pleine de
paffion&de pathétique. Penthéfilée enfin
informe Ajax de l'arrêt prononcé
par Calchas. Ildemande quels fecours
,
OCTOBRE. 1762. 179
il peut apporter à ce preſſant danger ?
Penthéfilée defire que fans ſe montrer
aux Grecs & dans le plus grand fecret ,
un Miniſtre prudent & fidéle de ſes
volontés , arme les fix cent Captifs , &
qu'un ſeul de ſes Vaiſſeaux ſoit préparé
pour les recevoir tous , & favorifer
leur fuite , & qu'il ſoit prêt lui-même
à traverſer les flots .Ajax ordonne impérieuſement
à ſon confident d'éxécuzer
ce projet & de ſuivre la Reine.
Le confident obéit forcément à cet
ordre.
Ajax ſe livre aux tranſports de l'amour
& aux douceurs de la vangeance .
C'eſt alors qu'il apperçoit Ulyffe.Qu'on
ſe repréſente la ſituation de ces deux
Perſonnages & combien l'Auteur avoit
lieu de compter ſur l'intérêt d'une pareille
entrevue .
AJAX.
... C'est Ulyffe , grands Dieux !
Perfide , ofes-tubien te montrer à mes yeux ?
Viens-tu fouvrir ici mes bleſſures cruelles ?
ULYSSE.
>> LaGréce eſt en danger; ſuſpendons nos que
たと
relles&c .
Nous fupprimons ici à regret les dé
L
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
tails d'une Scène que nous ne pouvons
rapporter en entier , & qu'on défigureroit
en l'abrégeant. Nous croyons
qu'à l'impreſſion elle fera honneur à
l'Auteur. Il nous fuffira de dire , qu'Ajax
apprend d'Ulyſſe l'exécution du
complot formé par Penthéfilée , & que
loin d'accorder aux Grecs le ſecours
qu'on attend de lui , il s'applaudit d'être
lacauſe des maux qu'il voit fondre fur
eux. Ulyffe propoſe de lui céder le prix
qui l'a tant irrité ; Ajax, le refufe avec
une nouvelle fureur. Ulyffſe alors quittant
tout ménagement , lui apprend que
ſa vengeance eſt retombée ſur lui-même
; que Memnon eſt vivant ; que c'eſt
à ſes ſecours qu'il doit ſa liberté ; & que
c'eſt lui-même qui a livré ſa Captive à
ceRival adoré. Il le quitte & le laiſſe à
fesremords &à fes fureurs.
Arcas vient confirmer cet événenement
fi funeſte à Ajax , en ajoutant ,
qu'après avoir fait un carnage horrible
des Grecs , Memnon & Penthéfilée
fuyant fur un de ſes Vaiſſeaux avec les
Captifs , avoient embraſé toute ſa flote
, ce qui lui ôte la poſſibilité de les
pourſuivre.
Ajax avertit lui-même Arcas de ſe
dérobér à ſes fureurs ; en effet , fa
• OCTOBRE. 1762. 181
raifon s'égare , & dans le délire où il
tombe , il briſe la Statue de Minerve ,
'en accompagnant ce ſacrilége des plus
atroces imprécations contre les Dieux.
La foudre éclate ; il ne s'y dérobe que
pour ne devoir ſa mort qu'à lui-même ,
& ſe précipite fur fon épée.
2
COMÉDIE ITALIENNE.
On a remis à ce Théâtre la Chercheuse
d'Esprit & le Coq du Village ,
Opéra Comique de M. Favart , de l'ancien
genre , maisdont le mérite & l'agrément
feront de tous les temps.
Les Noces d'Arlequin , Comédie Italienne
en trois Actes du ſieur Collalto ,
dans laquelle la Demoiselle Collalto , fa
fille , âgée de cinq ans , & le ſieur Alix
Eleve du fieur Berquelor , premier Danfeur
de ce Théâtre , ont danſé le Menuet
avec beaucoup de grace , & ont été
applaudis généralement.
On a remis auffi le Cadi Dupe
Opéra Comique , & le Suffisant.
Le 4 Septembre à ce même Théâtre ,
dans laRepréſentation des Soeurs Rivales
, Comédie mêlée de Chants , dont
nous avons rendu compte , on plaça fur
182. MERCURE DE FRANCE.
1
le champ le couplet ſuivant à l'occafion
de la nouvelle d'un avantage remporté
le30 Août ,par les Troupes du Roi , que
commandoit S. A. S. Mgr le Prince de
Condé.
AIR : Un Inconnu.
T
3
>> De nos guerriers, héros nés pour la gloire ,
>> Tout doit chanter le triomphe éclatant:
>> Ils ſçavent vaincre , tout nous l'apprend.
» Des coeurs François l'honneur eſt le garants
>> Qui fert LOUIS , doit fixer la Victoire.
Ce couplet, qui fut très -applaudi dans
cette conjoncture , eſt de M. Guérin de
Frémicourt.
CONCERT SPIRITUEL
Du 8 Septembre , Fête de la Nativité.
LA fymphonie , qui a commencé le
Concert , eſt de M. Gaviniés ; elle eſt
belle ,& du meilleur genre ; elle a été
très -vivement applaudie .
Le Motet à deux Choeurs del fignor
Feo, qui n'eſt point dans la maniere de ce
qu'on appelle Musique Italienne , ni
pour les tournures de chant , ni même
OCTOBRE. 1762. 183
pour le fond de l'harmonie , a fait génément
plaifir , & mérite ce ſuccès.
On a rendu juſtice au talent du ſieur
Mayer fur la Harpe ; on auroit deſiré
qu'ileût eu moins d'émotion ; ſon Concerto
y auroit gagné du côté de l'exécution,
qui eſt un point bien éſſentiel au
fuccès.
Quoique M. Befche ait prodigieuſement
tremblé , il a été accueilli de la façon
la plus fatisfaiſante ; & le Public a
été fort aiſe de le voir au Concert , après
une abſence de pluſieurs années ; on a
paru même ſçavoir gré aux Directeurs
de leurs foins à préſenter unSujet qui a
toujours été fort agréable. Il a ajouté un
nouveau prix au Benedictus ,MotetdeM.
Mouret , qu'il a chanté. M. Gavinies a
enfuite exécuté le Concerto qu'il avoit
fait entendre au Concert de l'Affomption
, & qui a fait tout autantde plaiſir.
Le Motet Dominus Illuminatio , par
lequel on a terminé le Concert, a donné
des talensde fon Auteur (M. Blanchard)
une idée encore plus avantageuſe que
celle qu'on en avoit conçue au Concert
précédent.
En général, ce Concert a réuſſi , l'éxécution
n'étoit pas au-deſſus de celle du
premier , mais on a été plus content du
?
184 MERCURE DE FRANCE.
:
choix total de la Muſique dont il a été
compoſé.
N. B. Au moyen de ce que M. Gaviniés
ſe trouve à la tête des premiers
deſſus de Violon , & de M. Capran à
la tête des ſeconds deſſus , on est difpenſé
de marquer la meſure avec le
bâton dans toutes les ſymphonies , ainſi
que cela ſe pratique en Italie ; avantage
, fans doute , qui a fon prix ; quoique
beaucoup moins merveilleux pour les
vrais Muficiens , que pour les demi-Sçavans
dans cet Art , aveuglement idolâtre
de tout ce qui eft étranger à la pratiqueNationale.
On rendra compte des Spectacles qui
$feront repréſentés fur le Théâtre de la
Cour, pendant fonSéjourà FONTAINEBLEAU.
OCTOBRE. 1762. 185
ARTICLE VI .
SUITE des Nouvelles Politiques
du mois de Septembre .
De BAREITH , le 31 Juillet.
On a été ici très - allarmé de la retraite précipitée
de l'Armée de l'Empire , qui a été vivement
pouffée par les Troupes Pruffiennes , & qui a
perdu une partie de ſes équipages. Mais les Pruffiens
ſe ſont entierement retirés des frontieres de
la Franconie & de la Bohème. Ils étoient hier
entre Chemnitz & Zuickau.
21
De RATISBONNE , le 30 Juillet .
On a porté à la Dictature publique , une Déclaration
du Miniſtre de Suéde , ſur la Paix de
Sa Majesté Suédoiſe avec le Roi de Pruffe. En
voici la traduction :
» Sa Majefté le Roi de Suéde, en qualité de
-> garantde la Paix de Westphalie, a employé tous
>> ſes efforts, conjointement avec Sa Majesté Très-
>> Chrétienne , pour remplir l'objet de la déclara-
>> tion faite à l'Empire en 1757 de la part des deux
>>> Cours. C'eſt une vérité , qui eſt ſuffisamment
>> prouvée par la durée même de la Guerre ,
* par les maux qui y font attachés , & que Sa
Majesté a ſoufferts volontairement; enfin par
>> le ſacrifice qu'Elle a fait de ſes propres intérêts.
>>>Le Roi s'étoit flatté , pendant très- long-
<>> temps , que le conſentement donné à la tenue
>> d'un Congrès à Ausbourg , procureroit le rétabliſſement
de la paix générale ; mais comme
186 MERCURE DE FRANCE.
>>>de nouveaux obſtacles & des événemens impré
>> vûs s'y oppoſoient ſans ceſſe, &que Sa Majefté
>> ſentoit la néceſſité de ne pas expofer plus long-
>>>temps le Royaume de Suéde au fort incertain
>> des armes , Elle n'eut rien plus à coeur que
>> d'expoſer à ſes Alliés les juſtes &importantes
>> raiſons qui la portoient à faire une paix parti-
>> culiere , laquelle , en mettant fin aux hoftilités ,
>> opéreroit le foulagement du Royaume &des
>>>habitans , ſans cependant altérer en rien fon
>> attachement & fon zèle pour l'Empire Germa-
>>>nique , & pour le maintien de ſes Loix & Conf-
>> titutions .
>>C'eſt dans cet eſprit de bonne foi , que la né-
>> gociation a été entamée & continuée avec le
>> Roi de Pruffe. Après quelques conférences , les
>>>Miniſtres reſpectifs ont ſigné à Hambourg le
>> 22 Mai dernier un Traité, qui contient , avec le
>> rétabliſſement de la paix, la confirmation gé-
>>nérale de tout ce qui a été convenu en 1719,
>> ainſi que de tous les droits & prérogatives qui
>> appartiennent au Roi & au Royaume de Suéde.
>> Entre ceux- ci , un des premiers & des plus
>>>précieux pour Sa Majesté , eſt de reſter conf-
>> tamment unie au Roi de France , garant avec
>> Elle des Traités de Westphalie , par l'obligation
>> commune de veiller enſemble à la conſerva-
>>tion inaltérable des Loix Germaniques , qui ,
>> formant le lien le plus étroit entre le Chef
>>>Suprême de l'Empire & les Etats , procurent
>>& maintiennent la ſûreté publique & parti-
>> culiere.
>>>La Paix , qui par la faveur du Très-Haut ,
>> eſt déja rétablie dans les Etats de Sa Majesté ,
>> va lui fournir de nouvelles occafions &de nou-
>> veaux moyens de s'occuper de ces importans
OCTOBRE. 1762. 187
>> objets qu'Elle a toujours eus infiniment à coeur ,
» &qu'Elle regardera dans la ſuite , comme les
>>p>lus agréables&les plus dignes de ſes ſoins.
>>C'eſt pourquoi , en même temps que Sa Ma-
>>j>eſté veut obſerver fidélement le Traitéqu'Elle
>> a conclu avec le Roi de Pruſſe , Elle eſt ferme-
>>>ment réſolue aufſi de perſiſter dans ſon atta-
>> chement & fon zèle pour l'Empire Germani-
>que , & pour le maintien de ſes Droits &de
>> ſes Loix. Comme Elle ne ſuit en cela que ſon
>> penchant naturel , Elle ſe flatte de ſatisfaire
>> ainfi à toutes ſes obligations , tant comme ga-
>> rante de la Paix de Westphalic , qu'en qualité
>>>de Membre de l'Empire.
ARatisbonne , le 18 Juillet 1762 .
>> Signé DE GREIFFENHEIM. ».
De MADRID , le 27 Juillet .
Le Prince de Beauvau , avec les Troupes qu'il
commande, a joint le 29 du mois dernier l'Armée
Eſpagnole dans les environs d'Almeïda , dont
elleſediſpoſe àfaire le Siége. L'Armée Portugaiſe
étoit campée à Abrantes.
DeGENES , le 19 Juillet.
On mande de Corſe , qu'un détachement des
troupes de la République , pour tromper un Parti
deRebelles commandé par le nommé Cotonni ,
ſe diviſa en deux Troupes qui feignirentde faire
feu l'une contre l'autre. Pendant ce Combat fimulé,
l'une des deux appella Cottoni à ſon ſecours.
L'ayant ainſi attiré , Elles l'envelopperent ; cсе
Chef fut bleffé & fait priſonnier . En pluſieurs
occaſions , il avoit fait expirer dans des Fours
ardens divers Partiſans de la République. On a
fait éprouver à ce Barbare le même traitement .
188 MERCURE DE FRANCE .
De Londres , le 3 Août.
Les troubles ſe ſont renouvellés en Irlande;
avec autant de violence , pour le moins, que dans
la premiere émeute. On a reçu avis de Tipperary
que, le 29 du mois de Juin les rebelles ont enfoncé
à Cashel les portes de pluſieurs maiſons ,
ont enlevé les armes & quantité d'effets , & ont
commis beaucoup d'autres déſordres.
EXTRAIT d'une Lettre de Gibraltar.
:
Nous nous trouvons actuellement dans une fi
tuation fort inquiétante. L'Empereur de Maroc a
défendu la ſortiede tout bétail pour cette place ,
àmoins que les Anglois ne s'engagent à payer un
droitdetrente-cing mille piaſtres par an. Par ce
contretemps, les proviſions fraîches ſont devenues
très-rares , ou plutôt , on ne peuty en avoir. On
dit quec'eſt un Emiſſaire des François qui a tramé
cette affaire , & que l'Eſpagne eſt convenue
de fournir aux Maures, pendant un certain nombred'années
, un ſubſide conſidérable. Si cela eſt
vrai , nous ne tarderons pas à éprouver , ainſi
que l'Eſcadre , les plus funeſtes effets de la politiquede
nos Ennemis.
L'expédition des François à l'Iſle de Terre-Neuve
, cauſe ici beaucoup de murmures.. On compte
que s'ils conſervent la poſſeſſion de cet Etabliſſement
, cette conquête cauſera à l'Angleterre
une perte d'un million de livres ſterlings par an.
OCTOBRE. 1762. 189
FRANCE .
Nouvelles de la Cour , de l'Armée ,
de Paris , &c .
De VERSAILLES , le 11 Août 1762 .
১.
HIER , le Comte de Czernichew , Ambaſſadeur
de Ruſſie , eutune Audience du Roi , dans
laquelle il a notifié à Sa Majeſté l'événement de
l'Impératrice Catherine II au Trône , & a préſenté
ſes nouvelles Lettres de créance. Il fut conduit
à cette Audience , ainſi qu'à celles de la Reine
, de Monſeigneur le Dauphin , de Madame
la Dauphine , de Monſeigneur le Duc de Berry ,
deMonſeigneur le Comte de Provence , de Monſeigneur
le Comte d'Artois , de Madame , & de
Meſdames Sophie & Louiſe , par le ſieur de la Live
, Introducteur des Ambaſladeurs,
Le I de ce mois , Leurs Majestés & la Famille
Royale ſignerent le Contrat de mariage du ſeur
dela Live , Introducteur des Ambaſladeurs , avec
Demoiselle de Nettine.
Le même jour , le ſieur Clerguer de Loiſey ,
CapitaineChefde la grande Fauconnerie du Roi ,
prêta ſerment entre les mains de Sa Majesté pour
Ia Charge de Lieutenant de Roi de la Province-de
Bourgogne , au département du Châlonnois.
Le 7 , la Comteſſe de la Rochelambert fut préſentée
à Leurs Majestés , ainſi qu'à la Famille Royale
, par la Comteſſe deGoefbriand.
Le Roi a donné l'Abbaye de S. Pierre , Ordre
de S. Benoît , Diocèſe & Ville de Rheims , à la
190 MERCURE DE FRANCE .
Dame de Thémines , Prieure de l'Abbaye de
Préaux , même Ordre , Diocèſe de Lizieux.
Sa Majesté a diſpoſé d'une place de Commandeur
àla penſion de trois mille livres , dans
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , en faveur
du ſieur de Bourret , Maréchal de Camp , & Directeur
des Fortifications du Dauphiné.
Le Roi a accordé le grade de Brigadier au
Marquisde Chamborant , Meſtre de Camp d'un
Régiment de Houſards; & au Baron de Vioménil
, Colonel du Régiment des Volontaires du
Dauphiné.
Le ſieur de la Michodiere , Intendant de la
Généralité de Lyon, a été nommé par Sa Majeſté
àl'Intendance de Rouen.
Les Lettres du Chevalier de Ternay , Commandant
l'Eſcadre du Roi qui eſt ſur l'Iſſe de
Terre-neuve , & du Comte d'Hauſſonville, Commandant
les Troupes de débarquement , portent
que l'Eſcadre ſe trouva le 20 juin , en vuede
cetteIfle.
Le 24 , le Chevalier Ternay mit à terre à la
Baye de Bull , diſtante de ſept lieues de S. Jean ,
dans la Paroiſſe du Sud , les Troupes de débarquement
qu'il avoit à bord, avec le Comte d'Hauffonville
qui marcha droit à la Ville de Saint-Jean,
&ſe préſenta devant le Fort qui en forme la défenſe;
il ſomma trois fois le Gouverneur de fe
rendre ; celui- ci ne voulut écoutér aucunepropofition
, & fit tirer ſur les Troupes du Roi. Mais le
Comted'Hauſſonville s'étant mis à la tête des
Grenadiers & ayant mis toute ſa troupe en mouvement&
en ordre pour l'aſſaut , le Gouverneur
demanda à capituler.
Après la reddition du fort des Magaſins&de la
Garniſon qui a été faite priſonniere de guerrejufOCTOBRE.
1762. 191
qu'à la paix , les Vaiſſeaux du Roi entrérent dans
le Port , en ayant briſé la chaîne qui en fermoit
l'entrée. On y a trouvé la Frégare la Comteffe de
Gramont , ci-devant Corſaire de Bayonne , que
ſon équipage avoit fait échouer & qu'on a remiſe
à flot , de même qu'un grand nombre de Bâtimens
& Goëlettes , dont le Chevalier de Ternay
s'eſt ſervi , pour aller brûler dans les Ports du
Nord & du Sud, tous les Bâtimens , Echaffauts
& engins de pêche qui s'y trouvent. Le Comte
d'Hauſſonville s'eſt fortifié à Saint Jean , pour ſe
mettre à couvert de toutes ſurpriſes , pendant les
opérations ultérieures du Chevalier de Ternay.
L'état des priſonniers Anglois tant Officiers que
bas-Officiers & Soldats ſe monte à 82 pour la garniſon
, & 126 pour ceux que l'on a faits ſur la
Frégate la ComteffedeGramont. Total 208 .
L'état des habitans de la Ville de Saint Jean
s'eſt trouvé monter à huit cens deux perſonnes ,
& lenombredes maiſons à deux cent vingt.
De l'Armée du Haut-Rhin,
:
1
Le Comte de Guerchy , qui s'étoit porté le 13
Juillet , avec le Corps de Troupes à ſes ordres au
Village de Hefler , ſur la rive droite de l'Eder ,
avoit appuyé ſa droite à cette riviere& ſa gauche
àdes hauteurs quitouchent le Village d'Elfershauſen.
Dans la nuit du 13 au 14le Prince Ferdinand
fit marcher unepartie conſidérable de fon Armée ,
qui campoit auprès de Nider- Melrick , & le 14
au matin il s'avanca juſques ſur l'Eder ; une partiede
ſes troupes pafla la riviere&ſe placa ſur les
hauteursd'Elſerode , vis- à-vis du Comte de Guerchy.
Comme le Corps Ennemi s'augmentoit ſucceſſivement
, cet Officier Géneral prit le parti de
repaſſer le Fulde. Ayant été renforcé dans la nuit
192 MERCURE DE FRANCE .
du 14 au 15 , il marcha le is à neuf heures du
matin , & reprit ſa poſition. Pendant qu'il établiſfoit
ſon camp , le Corps des Ennemis ſe forma
très-promptement en deux colonnes , & marcha
avecune célérité infinie ſur l'extrémité de la gauche
du Comte de Guerchy , qu'il croyoit ſansdoucetrouver
dégarnie. Mais le Baron de Bezenvald ,
qui y étoit , fit ſes diſpoſitions pour les bien recevoir
; & avant de ſe montrer , il attenditqu'elles
fuſſent à fix cens pas . Les Ennemis éſluyérent plufieurs
décharges d'Artillerie , & ſe retirérent avec
la même célérité qu'ils étoient venus.
Dans le même temps, une Colonne d'infanterie
ennemie paſſa l'Eder au gué d'Haltenberg , &
marcha pour ſe joindre au Corps dont on vient
de parler. Les troupes , qui étoient à Nider Melrick
, ſe porterent für l'Eder , & firent leurs diſpo .
ſitions pour le paſſer & pour combattre. Il y eut
une canonnade aſſez vive , dont tout l'avantage
fut pour les troupes du Comte de Guerchy. LeGénéral
Schell , Hanovrien , a été tué , & l'Aide-
Major des Huſſards de Baur, a été pris dans la
retraite , ainſi qu'une cinquantaine de Huffards.
Lers à la nuit , les Ennemis ſe retirerent en
partie à Niderslein , & en partie ſur Fritzlar ;
& la gauche deGuerchy fut entiérement libre.
Le 13 Juillet à la pointe du jour , le Prince
Ferdinand a fait attaquer par un Corps d'environ
huit mille hommes de Troupesréglées , avec du
canon & beaucoup de Troupes légéres , les gués
de Spéel & de Bonafort , ainſi que les poſtes de
Munden & de Heidemunden. Le Corps de
Saxons aux ordres du Comte de Luſace , chargé
de défendre les deux gués , a fait des prodiges de
valeur au premier , & les ennemis n'ont jamais
pû le forcer , malgré une canonnade , & une
fufillade
OCTOBRE. 1762 .
fuſillade très-vive qui a duré plus de deux heures ;
193
mais les ennemis ayant trouvé moyen de pénétrer
au gué de Bonafort , le Comte de Lutace
s'eſt retiré ſur les hauteurs en arriere de
Landwerhagen , & y a formé ſes Troupes.
Le Marquis de Rochechouart , qu'on avoit
attaqué vivement à Munden , a fait des forties
heureuſes ſur les ennemis , leur a enlevé trois
piéces de canon, & un nombre de prifonniers ,
parmi leſquels il y a quelques officiers. Le Maréchal
d'Eitrées a marché de ſa perſonne avec deux
brigades d'Infanterie & deux de Cavalerie ſur les
-hauteurs de Landwerhagen , & au moment que
ce Général & ſes nouvelles troupes commençoient
d'arriver ſur ſes hauteurs, le Comte de Lulace,
qui ſe trouvoit en préſence des ennemis ,
remarcha fur le champ à eux avec une légéreté
extraordinaire ; ce mouvement rapide a déterminé
la retraite précipitée des Ennemis , leur a fait
-repaſfer la Fulde & la Werra , & l'a ren du maître
du Champ de bataille. Le ſieur de Verteuil , qui
étoit à l'avant - garde , s'eſt fort diſſingué dans
cette affaire.
Du 13Août.
Les Marquis de Rochechouart & de Loſtanges,
qui tenoient les poſtes avancés del'Armée du Roi,
du Côté de Munden , ont attaqué avec ſuccès ,
différens corps ennemis ettimés à près de douze
cens hommes , qui occupcient les deux rives dı
Weſer à Brakel , Uſſar & Carishaven , & ils ont
détruit les ſubſiſtances qui étoient raſſemblées
dans cette partie , indépendamment de vingt-lix
grands bateaux à voiles qu'ils ont brulés ſur le
Fleuve. Le nombre de prisonniers , qu'ils ont faits
dans cette Courſe , eſt de près de trois cent , &
ils ont ramené environ cent vingt chevaux. Le
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
ſieur de Verteuil s'y eſt particulièrement diftingué
, ainſi que le Marquis d'Autichamp , qui a eu
uncheval tué ſous lui d'un coup de Bayonnette.
Le ſieur Muret , s'étant porté avec un petitdétachement
de la garniſonde Duſſeldorp au Château
deHoelinbourg , afin de foutenir quelques
troupes légères duRégiment de Conflans, a étéattaqué
le i de ce mois par un Corps ennemi d'environ
huit cens hommes , &après une vigoureuſedéfenſe
, il les a forcés de ſe retirer fur Hamm ,
d'où ces troupes étoient ſorties le 31 du mois
dernier. Les ennemis ont perdu dans cette oсса-
fion une centaine d'hommes , &le ſieur de Muret
n'en a perdu que huit.
L'armée des Maréchaux d'Eſtrées & de Soubiſe
a ſa droite à Munden , ſon centre à Crunback
&ſa gauche à Melſungen.
LePrince Ferdinand eſt entre Fritzlar & Bredemback
, & le Corps Anglois aux ordres du Général
Gramby occupe les hauteurs de Haſſeler
entre l'Eder & la Fulde,
De l'Armée du Bas-Rhin , le 13 Août.
Le Prince de Condé a paflé la Lippe le 17 du
mois dernier avec ſa réſerve pour aller camper
à Hemké , & le 18 àWeiterholt.
Le rodumême mois , le Marquis de Chamborant
, qui avoit marché ſur les derrieres des ennemis
, a enlevé la Boulangerie Angloiſe àVarburg
, brifé les Caiffons, pris deux censdix chevaux
, & coupé les jarrets à d'autres; il a fait auffi
foixante-un priſonniers , parmi leſquels eſt un
Commidaire Anglois .
, Le Princede Condé eſt arrivé , le6 de ce mois
entre Gieflen & Marpurg.A cette même date
Le Prince Héréditaire étoit campé avec un corps
OCTOBRE. 1762. 19ς
dequinzemille hommes entre Welter & Doltenhauſen
, & le Général Luckner du côté d'Alsfeldr.
DePARIS , le 16Août.
Suivant les Nouvelles de Lorraine , le Roi de
Pologne , occupé à procurer chaque jourde nouveaux
amuſemens à Meſdames Adélaïde & Victoire
, les conduiſit le 19 du mois dernier de Luneville
à Nancy. Les deux Princeſſes ſuiviesd'une
Cour brillante & nombreuſe, ſouperent dans le
magnifique Sallon de l'Intendance. Cet élégant
Edifice étoit entiérement illuminé , ainſi que la
Place Royale & la Carrière. L'enſemble decette
illumination formoit un ſpectacle dont une ſimpledeſcription
ne peut donner qu'une idée imparfaite.
faire
Par Brevet du Roi du 23 Mars de cette année ,
entériné au Conſeil de Guerre tenu à l'Hôtel
Royal des Invalides le 7 Juin ſuivant , Sa Majeſtés
a annullé le jugement du Conſeilde Guerre
rendu par contumace le 12 Novembre 1760 contre
l'Officier du Régiment de Bourbon , Infanterie
, qui commandoit dans l'Iſle du Met , lorfque
lesAngloiss'en ſont emparés; & Sa Majesté
l'a rétabli en ſa bonne renommée , & en tous fes
biens , tant ſur ſa bonne conduite , que ſur les certificats
des Généraux de l'Armée Impériale , ſous
les ordres duquel il a ſervi la campagne derniere ,
pendant laquelle il a donné des preuves de fa bravoure
, notamment à l'affaut de Schweinitz. En
conféquence , Sa Majesté lui a fait la grâce de lui
rendre un emploi diſtingué dans ſes troupes.
Ona rendu compte de l'entrepriſe des Anglois
à l'embouchure de la riviere d'Orne la nuit du 12
au 13 de Juillet. On mande de Caen , que le
I j
196 MERCURE DE FRANCE.
nommé Cabieu , Sergent Garde - Côte , a fait
dans cette occafion avec cinq Soldats qu'il
commandoit , une manoeuvre ſi habile &fi hardie
, qu'il a mis en fuite un détachement de cinquante
Anglois , après en avoir bleſſé pluſieurs:
ſur lecomptequi a été rendu de l'action par le
Marquis de Braſſac , LieutenantGénéral des Armées
du Roi , Sa Majesté a accordé à ce Sergent
une gratification de deux cens livres , & a chargé
le Duc de Choiſeul de lui marquer directement ſa
ſatisfaction .
Lert de ce mois , l'Univerſité fit la diſtribution
des Prix fondés par le feu Abbé le Gendre.
Cette cérémonie , à laquelle le Parlement aſſiſta ,
fut précédée d'un Diſcours latin que prononça le
fieur Jacquin , Principal du Collége de laMarche.
Le ſieur Molé Premier Préſident , donna le premier
Prix. Les autres prix furent diſtribués par le
ſieur Fournau, Recteur. Le ſieur Collon,du Collége
du Pleſſis , a remporté le Prix d'Eloquence Latine,
fondé pour les Maîtres ès Arts par le ſieur
Coignard, Conſervateur des Hypothéques.
Le 15 , Fête de l'Alfomption de la Sainte Vierge,
la Proceſſion Solemnelle , qui ſe fait tous les
ans à pareil jour , en éxécution du Voeu de Louis
XIII , ſe fit avec les Cérémonies ordinaires ; &
l'Archevêque de Paris y officia. Le Parlement ,
la Chambre des Comptes , la Cour des Aydes &
le Corps de Ville y aſſiſtérent.
Sa Majeſté ayant établi , dans l'Académie
Royale de Chirurgie un Cours ſur les maladies
des yeux , a nommé Profeffeur en cette partie
le fieur Gendron Deshais , neveu & éleve du feu
Médécin du même nom.
:
:
OCTOBRE. 1762. 197
ETAT des Officiers tues , bleſſés ou prisonniers à
l'affaire du 23 du mois dernier.
Régiment d' Argentré Les ſieurs de Robinel ,
Capitaine ; Bourſte , Lieutenant de Grenadiers
Royaux ; de l'Engles & de Flavigny , ſeconds Lieutenans;&
Scribor, Lieutenant des Grenadiers Poftiches
, bleſlés. Régiment de Lyonnois. Les ſieurs
de l'Estrade , Capitaine des Chafleurs , une contuſion
au bras ; de la Tour , Lieutenant de Chafſeurs
, bleſſé ; de la Ricardie, Volontaire de la
premiere Compagnie de Grenadiers , tué ou prifonnier.
Régiment de Bretagne. Les ſieurs du
Portal , Capitaine des Grenadiers , bleſfé ; de
Suſance , Lieutenant des Chaſſeurs , un bras cafſé
. Volontaires de Verteuil. Le ſieur de Furſtenberg
, Lieutenant au Régiment d'Alface , bleſſé.
Le dix-neuvieme tirage de la Loterie de l'Hôtel
de Ville s'eſt fait le 20 du mois dernier , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mil
le livres eſt échu au numéro 33545 ; celui de
vingt mille au numéro 24516 ; & les deux de dix
mille aux numéros 31674 & 25874 ..
,
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale
Militaire s'eſt fait les de ce mois à l'Hôtel
de Ville , en la maniere accoutumée ; & les numéros
ſortis de la roue de Fortune font , 54,80 ,
18,65 & 62. Le prochain tirage ſe fera le 6
Septembre.
MORTS.
Marie de Créanté , veuve du Marquis d'Argens
, Lieutenant de Roi dans la Province de
Bourgogne , eſt morte à Paris le 20 Juillet , âgée
de ſoixante-onze ans .
François-Guillaume Caſtanier d'Auriac , premier
Avocat Général au Grand- Conſeil , mourut
à Paris le 30 du même mois , dans la vingt-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
quatrième année de ſon âge , univerſellement regrétté,
&méritantde l'être.
Jeanne-Charlotte Dupré , veuve de Jean- Baptiſte
desGalloisde la Tour , premier Préſident du
Parlement d'Aix , & Intendant de Provence, mourut
à Paris le 31 , âgé de ſoixante-quatorze ans.
Edme Bouchardon , Sculpteur ordinaire du
Roi , Profeſſeur en l'Académie Royale de Peinture&
de Sculpture , Deſſinateur de celle des Belles-
Lettres , & Membre de l'Académie de Saint
Luc de Rome , eſt mort en cette Ville le 27 du
même mois , dans la ſoixante-cinquiéme année
de fon âge. Quelques jours avant ſa mort , il
écrivit au Prévôt des Marchands , pour ſupplier
leBureau de la Ville d'agréer que le ſieur Pigalle
fût chargé de tout ce qui reſte àfaire pour l'érectionde
la Statue équeſtre de Sa Majeſté. Dans la
même lettre , le ſieur Bouchardon a ajouté que
toutcequ'il avoit compoſé relativement à cet objet
, ſeroit remis par ſes Héritiers au ſieur Pigalle.
On a appris de l'Armée du Haut - Rhin , que
Antoine - Auguſte d'Eſparbès de Luſſan , Comte
d'Eſparbès , Capitaine au Régiment de Nicolay ,
Dragons , y étoit mort le 16 Juillet , des bleſſures
qu'il avoit reçues à l'affaire du 24 Juin dernier. Il
étoit âgé de vingt-ſept ans.
François, Marquis de Polignac, Brigadier d'Infanterie
, Gentilhommede laChambre du Roi de
Pologne , Ducde Lorraine & de Bar , eſt mort
dans ſes terres en Saintonge.
On apprend par une lettre de la Chine , en
datedu 20 Octobre 1761 , que pendant l'Eté de
la même année , il yeſt tombé plus de cinq pieds
d'eau; des Provinces entieres ont été inondées , &
il y a eu des millions d'hommes noyés . On y a
éſluyé auſſi quelques tremblemens de terre dans
la partie de l'Ouest. Pluſieurs Villes ont été englouties.
OCTOBRE. 1762. 199
NOUVELLES POLITIQUES
du I. Vol. d'Octobre .
DePETERSBOURG , le 10 Août 1762 .
LE corps de Pierre II a été expoſé pendant trois
jours ſur un lit de parade , dans l'Egliſe de S.
Alexandre-Newskv. Il étoit revêtu de l'uniforme
de ſon Régiment des Gardes Holſténoiſes. Le ze
du mois dernier , il fut inhumé avec peu de pompe.
Tout le monde a pu le voir pendant ſon expо-
fition ; & les Ruſſes ont eu la liberté de le baifer
fur la bouche , cérémonialpar lequel ils ont coutumede
rendre leurs derniers hommages , & de
dire une eſpéce d'adieu à leurs Souverains.
Le PrinceGeorge de Holſtein , qui , depuis la
.premiere époque de la révolution , avoit étégardé
dans ſon Hôtel , partit de cette Ville le 30 , pour
fe rendre dans le Holſtein , dont il ſera Adminiſtrateur
Général. Le 2 de ce mois , le Comte
de Beſtuchef , ci-devantGrand-Chancelier , repric
au Sénat ſa place de premier Sénateur.
La Fréle Woronzow a été , dit- on, renfermée
dansun Monaſtére, &, ſelon quelques perſonnes ,
exilée à Mille-werſtes au-delà de Moſcou. Son
Père eſt relégué dans ſes Terres.
Les ſieurs Gudowitz , Milganow & Wolkoff
viennent de recouvrer leur liberté. Le premier a
reçu pluſieurs témoignages d'eſtime de l'Impératrice,
ſur le zéle qu'il a montré pour le ci-devant
Empereur. Le ſieur Milganow doit aller
commander un Corps de Troupes en Sibérie; &
Sa Majesté Impériale a diſpoſé de la place de
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Vice-Gouverneur d'Orembourg en faveur du
fieur Wolkoff .
De VARSOVIE , le 25 Août.
LesTartares ſont toujours campés à peu de
diſtance des frontières de la Pologne. Ils ont
même des poſtes avancés juſques fur la derniere
limite; mais il leur eſt éxactement défendu de
la paſſer, & de rien faire qui puiſſe donner le
moindre ſujet de plainte. On préſume que les
nouvelles de la révolution arrivée en Rutſie , ont
arrêté l'exécution des projets que le Kan pouvoit
avoir formés , ſoit contre la Pologne , ſoit contre
la Transilvanie.
Nous apprenons de Konigsberg , que les Ruſſes
ont entierement éffectué l'évacuation de Colberg
&du Royaume de Pruſſe.
De STOCKHOLM , le 20 Août.
Le Marquis d'Havrincourt , Ambaſfadeur de
France en cette Cour , depuis quatorze ans , ayant
obtenu ſes lettres de rappel , eut avant-hier à
Drottningholm ſon audience de congé du Roi.
De VIENNE , le 6 Septembre.
Les du mois dernier , le Baron de Breteuil
arriva ici , venant de Warſovie & retournant en
France ; mais un Courier , arrivé le même jour
de Verſailles , lui ayant remis les ordres du Roi
Très-Chrétien , pour retourner promptement en
Ruffie , avec la même qualité de Miniſtre Plénipotentiaire,
dont il étoit ci-devant revêtu , ce
Miniſtre eſt parti le 8 pour cette deſtination. Il a
laiſſé ici la Baronne de Breteuil , qui , dans peu
dejours , continuera ſa route pour Paris.
Le 12dece mois , on areçu deToplitz la nou
OCTOBRE. 1762. 201
velle d'une action très-vive,qui s'eſt paffée le 2 entre
les Pruffiens & le Corps de Troupes que l'on avoic
raſſemblé dans les environs de cette Ville, pour veil-..
ler àla fûreté des derrières de l'Armée Autrichienne
, & pour maſquer les débouchés de la Bohême.
Le Prince de Lowenſtein a été attaqué a la pointe
du jour par les Généraux Seidlitz & Kleist : l'affaire
a duré juſqu'à neuf heures. Enfin , après trois
attaques infructueuſes , les Ennemis ont été contraints
de ſe retirer dans le plus grand déſordre.
Nous avons eu dans cette affaire trois Officiers &
cent trente-quatre Soldats tués ; on compte deux
cens quatre-vingt douze bleſſés , parmi leſquels
font treize Officiers. Il manque un Lieutenant , &
deux cens vingt-quatre Soldats. La perte des Ennemis
monte à plus de douze cens hommes , en y
comprenant trois cens trente-quatre Priſonniers
que nous avons faits, &quatre cens déſerteurs
qui ſe ſont rendus au camp du Prince de Lowenſtein.
On a appris que, dans la nuit du 4 aus , ce
Prince a été attaqué de nouveau par le Général
Kleiſt ; mais que les Pruffiens ont été repouſſés
avec autant de vigueur que la premiere fois.
Depuis , on a ſçu que les Généraux Seydlitz &
Kleiſt s'étoient retirés de la Bohême par Einſi fel
& Reichenberg. Leur retraite précipitée confirme
que leur perte a été conſidérable.
On apprend de Siléſie , que le ſiége de
Schweidnitz va très-lentement, & que l'Artillerie
des Aſſiégeans n'a pas encore beaucoup endommagé
les ouvrages. Il y a lieu d'eſpérer que la
vigoureuſe defenſe de ſa garniton , fera durer ce
Siége très- long-temps.
Le Baron de Haddick a reçu ordre de quitter
l'Armée du Maréchal de Daun , pour aller ſe
202 MERCURE DE FRANCE .
mettre à la tête desTroupes Impériales &Royales
qui ſont en Saxe; & le Général Loudon a pris le
commandement du Corps , qui étoit aux ordres
de ce Lieutenant Général , du côté de Friedland.
De l'Armée Autrichienne en Siléſie , le 20 Août.
Le Maréchal de Daun , ayant formé le projet
de troubler l'Ennemi dans le Siége de Schweidnitz
, commença le is à faire filer fon Armée par
les Vallées de Wartha & de Silberberg ; & le lendemain
toutes les Troupes Autrichiennes font
entrées dans la plaine par le débouché de Langenbilla
, de façon que , vers les onze heures du
matin, l'Armée fut réunie , & prit ſa poſition àla
hauteur de Hulteberg.
Les Pruffiens avoient dans la plaine deux
camps , dont l'un étoit appuyé aux grandes montagnes
, ayant devant lui le ravin de Péterwalda ,
& l'autre étoit au-deſſus du village de Peyle. Le
premier étoit commandé par le Prince de Wirtemberg
, & le ſecond par le Prince de Bevern.
Vers les cinq heures du foir, on commença à
canonner le camp du Prince de Bevern , qui étoit
affis dans une très-bonne poſition , pendant que
la Cavalerie Autrichienne en vint pluſieurs fois
aux mains , avec des renforts conſidérables que
le Prince deWirtemberg envoyoit dans la partie
attaquée. L'affaire dura juſqu'à la nuit , & les
attaques des Autrichiens n'ayant pas eu le ſuccès
qu'ils s'en étoient promis, ils rentrerent enbon
ordre dans leur camp , dont ils ne s'étoient éloignés
que de trois mille pas. Nous avons perdu
dans cette affaire fix cens hommes & trois étendards
: nous avons faitprès de ſix cens priſonniers,
&nous avons enlevé deux piéces de canon.
La garniſon de Schweidnitz a foutenuune vive
OCTOBRE . 1762. 2.03
attaque , que le Roi de Pruſſe a tentée le 18 en
plein jour avec quarre Régimens , qui ont été
vigoureuſement repouffés.
De HAMBOURG , le 26 Août.
Le Prince Paul Petrowitz ſuccéde à feu fon
père dans les Etats de Holſtein. L'Impératrice
ſera ſa tutrice; & le Prince George de Holſtein
en ſera l'Adminiſtrateur .
Le Ducde Mecklenbourg eſt retourné aujourd'hui
dans ſes Etats.
La prétention que le Roi de Dannemarck a de
partager la Régence du Holſtein , donne beaucoup
d'inquiétude aux habitans de ce Duché. Ils
craignent que l'événement , qui ſembloît leur
promettre une longue tranquillité , ne devienne
la ſource de nouveaux différends . La déſertion eſt
conſidérable parmi les Troupes Danoiſes.
De BAREITH, le 21 Août.
L'Armée de l'Empire vient encore de rétrogradervers
la Franconie. Le 17 le Prince deStol
berg s'étoit porté , avec le Corps qui eſt ſous ſes
ordres , vers Égra , tandis que le Lieutenant-Général
de Roſenfeld vint camper avec ſa réſerve
à Birck & à Conradfreuth ; mais le Général
Kleefeld ayant ſouffert un échec à Plaven , toutes
fes Troupes ont été forcées de ſe replier. Le Prince
de Stolberg eſt revenu le 19 établir fon Quartier
Général à Munchsberg , & la Réſerve s'eſt retirée
du 20 au 21 ſur Benck , & de-là ſur Creuſſen ,
d'où probablement elle va ſe rapprocher du territoire
de Nuremberg. Quant à l'Ennemi , nous
apprenons aujourd'hui qu'il eſt déja àMunchsberg
, &qu'il a des Poſtes avancés à Gefres & à
Berneck. C'eſt le Général Belling qui eſt à la tête
204 MERCURE DE FRANCE .
du Corps Pruffien , que l'on eſtime être de quatre
mille homines.
Le Dimanche 29 du mois dernier , la Marquiſe
d'Eiparbès a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majeſtés& à la Famille Royale, par la Comteſſe
d'Eſparbès ſa belle-fooeur. Elle étoit accompagnée
par la Comteſſe de Jonzac , & par la Marquiſede
Jumillac .
Lafuite desNouvelles Politiques au Mercure
prochain.
AVIS DIVERS.
Le ſieur L'ESPRIT , Perruquier , renommé pour
la coupe des cheveux , rue Fromenteau , au bas
de la Place du vieux Louvre , vis-à-vis le Serrurier
du Roi , au fond de la Cour , ayant appris
que d'autres prétendus Perruquiers ſe ſont ſervis
defon nom , &que nombre d'Etrangers ont porté
desplaintes de ſon impéritie , ſe croit obligé
d'indiquer de nouveau & plus précisément fon
adreſſe , pour prévenir déſormais des mépriſes
qui ne peuvent lui être que très-préjudiciables.
M. DEODATI ,Auteur de la Traduction Italienne
des Lettres Péruviennes & de la Diſſertation ſur
l'excellence de cette Langue , fait ſçavoir aux
Amateurs de l'Italien , qu'il commencera le 8
Novembre prochain ſon cinquiéme Cours , lequel
durera quatre mois à trois leçons par ſemaine ,
la leçon commencera à quatre heures préciſes.
Ceux qui voudront ſuivre ce Cours , auront la
bonté de ſe faire inſcrire chez lui avant ce tempslà
; il demeure à l'Hôtel Notre-Dame , rue du
Jardinet , Fauxbourg S.Germain.
OCTOBRE 1762. 205
:
ARTICLE VII .
CÉRÉMONIES PUBLIQUES.
RELATION de ce qui s'eſtpassé à l'occafion
de la réception de S. A. R. le
Prince héréditaire de Parme, dans les
L
Ordres de S. Michel & du S. FEfprit.
E ROI , Chef Souverain & Grand-Maître des
Ordres de S. Michel & du S. Eſprit , ayant donné
la commiſſion à S. A. R. Mgr l'Infant Dom
Philippe , Duc de Parme , Plaiſance & Guastalla ,
de recevoir pour lui en ſon nom , Son Alteſſe
Royale le Prince Ferdinand ſon fils ,Chevalier de
ſes Ordres , il fut ordonné que cette cérémonie ſe
feroit le 25 Août , jour de S. Louis , dans l'Egliſe
de S. Pierre Martyr , ſituée & incluſe dans une
des Cours de ſon Palais.
Le 23 Août , Son Alteſſe Royale en vertu du
pouvoir qu'elle en avoit du Roi ſon Frère , reçut
le jeune Prince Chevalier de la Toiſon d'or : cette
cérémonie ſe fit dans un grand ſallondu Palais ,
ſuivant les Statuts de cet Ordre , en préſence de
toute la Nobleſſe du Pays &de beaucoup d'Etrangers
que la curioſité y avoit attirés .
LeSallon étoit magnifiquement décoré.
Le 25 , jour marqué pour la cérémonie , le
Prince Ferdinand ſe rendit dans l'appartement
de S. A. R. fans porter les marques de la Toiſon
d'or& en habit de Novice ; il y fut reçu Cheva
lier de S. Michel
206 MERCURE DE FRANCE.
On marcha enſuite à l'Egliſe dans l'ordre préfcrit
par les Statuts, &indiqué par les inſtructions
envoyées à cet effet à M. le Comte de Rochechouart
, Miniſtre Plénipotentiaire de S. M. auprès
de S. A. R.
La marche étoit précédée par des tambours ,
des trompettes&des hautbois , & fermée par les
grands Officiers de l'Infant&toute ſa Cour ; les
Hallebardiers Royaux formoient un file à droite
&àgauche de la marche , & un double cordon
derrière les Gardes du Corps qui accompagnoient
l'Infant. Le Régiment de Parme ſous les armes,
bordoit la haye depuis la porte du Palais juſques
àcelle de l'Eglife. Les murs étoient revêtus des
plus riches tapiſſeries des Gobelins.
On entra dans l'Egliſe par la grande Porte en
face du Maître-Autel on y voyoit à droite & à
gauche des tribunes hautes & balles continuées
dans les arcades de la grande nef, occupées par
les Dames& toute la Nobleſſe de l'Etat. Les appuis
de ces tribunes étoient décorés avec des capis
dedamascramoiſy , bordés & ſemés de fleursde-
lys d'argent ; une grande Croix du S. Eſprit
haute de trois pieds brodée & relevée auſſi en argent
occupoit le milieu de chacundes tapis.
L'arcade qui couronnoit chacune de ces tribunes
étoit en argent , décorée avec des rideaux de
damas cramoiſy bordés de gazes d'argent recrouffés
& formantdes chûtes de draperies pliffées
& relevées par des cordons & des glands
d'argent.
On voyoit au-deſſus de ces arcades dans toute
l'étendue de la nef & dans les retours de la
croiſée juſqu'au dais couronnant le deſſus du
Maître-Autel , un rideau de damas cramoify, foutenu&
relevé par desAnges d'or. Ce rideau formoit
par la richeſſe deſes plis , par les plafonds ,
OCTOBRE. 1762. 207.
par les mouvemens cadencés des Anges qui les
foutenoient , par les noeuds des cordons & par
les chûtes des gazes&des glandes d'argent , une
corniche des plus riches , des plus galantes &des
plus convenables à cette décoration.
Les deux dernieres arcades à droite près du
Sanctuaire , étoient occupées par la tribune de
Madame Louiſe &de la Cour qui aſſiſtoit à cette
cérémonie.
Cette tribune étoit auſſi tendue en damas cramoiſy
galonné d'or ; elle s'élevoit un peu plus
haut que les autres que l'on vient de décrire ; &
pardeſſus le tapis de damas pliſſé , bordé & ſemé
de fleurs -de- lys d'argent qui en couvroit l'appui ,
tomboit un autre tapis de velours cramoiſy galonné
d'or, qui accompagnoit la décoration extérieure&
intérieure de cette tribune.
Les deux arcades à gauche qui faiſoient faceà
celles des tribunes de Madame Louiſe, étoient
occupées par les orchestres des Muſiciens de la
Chambre de S. A. R..
Au bas & à côté du Maître-Autel tout tendu
engazes d'argent galonné d'or , orné & meublé
devaſes d'argent les plus magnifiques & d'une
très-grande quantité de cierges : on voyoit le
Trône de S. A. R. ſitué du côté de l'Evangile &
poſe ſur une eſtrade élevée de trois marches ;
cette eſtrade étoit recouverte d'un tapis de la Savonerie
, Le dais & le doſſier du Trône étoient
dedamas blanc bordé & enrichi de franges d'argent,&
couronné aux quatre angles par des panaches
de plumes blanches.
On n'entroit dans cette Egliſe que par la
grande Porte qui étoit décorée d'un arc porté en
avant dans la grande Nef , orné par des gazes
d'argent & par des chûtes de damas cramoiſy
qui étoient retrouſſées ſur les aîles , & alloient
* 208 MERCURE DE FRANCE .
regagner de chaque côté les premiers piliers de
l'Eglite .
La Compagnie des Hallebardiers Royaux avoit
en arrivant occupé cette porte , & s'étoient diſtribués
dans les bas côtés derrière les tribunes.
Les Gardes du Corps , qui avoient occupé
l'Eglife , étoient placés à chaque pilier de chaque
rang de ces tribunes , & formoient un double
cordon qui ſéparoit l'Infant & les Chevaliers de
tous le bas de la grande nef qui reſtoit vuide juf-
⚫ques à la porte. Les Exempts des Gardes du
Corps failoient les honneurs en diſtribuant aux
Dames les places qui leur convenoient.
Le Sanctuaire relevé de quatre marches étoit
- continué juſques aux deux tiers de l'Egliſe ; il
étoit recouvert des plus riches Tapis de la Savonerie.
Dans le milieu de l'Egliſe S. A. R. prit la place
dans un fauteuil de velours cramoiſy brodé d'or
ſur un tapis pareil qui recouvroit en même temps
un Prié- Dieu devant Elle. On avoit mis des banquettes
tant à ladroite qu'à la gauche du Prié-
Dieu , ſur leſquelles s'affirent Meſſieurs de Bachi
&deRochechouart,Chevaliers & parains du Prince
deParme dans cette réception , & M. le Comte
de S. Vital , Chevalier & Grand - Maitre de la
Maiſon de S. A. R.
S. A. R. Le Prince de Parme étoit au-devant
de la banquette des Chevaliers de la droite devant
-le Chancelier il avoit un carreau à ſes pieds.
Ala fuite du Chancellier du côté du Maître-Autel,
étoientdes plians pour ceux qui repréſentoient
les Officiers de l'Ordre , dans les diſtances & l'arrangement
que M. de Perceville , Huiſſier de
l'Ordre , envoyé par S. M. avoit dictés.
Le Prince de Parme & tous les Officiers de l'OrOCTOBRE.
1762 . 209
dre , prirent leurs places aſſignées , après avoir
fait les révérences ordinaires.
Lorſque l'Infant & les Chevaliers furent placés , on chanta le Véni Creator qui fut éxécuté par la
Muſique de l'Infant ,ainſi que la Meſſe. Les perſonnes à qui M. le Comte de Roche- chouart avoit diſtribué les commiſſions
de S. M. pour repréſenter les Grands Officiers de l'Ordre
étoient:
Pour le Chancelier , M. Dutillot , Miniſtre &
Secrétaire d'Etat. Pour le Maître des Cérémonies
, M. le Comte
Péroli , Gentilhomme
de la Chambre , Introducteur
des Miniſtres Etrangers. Pour LeGrand-Tréſorier , M. le Marquis Piaz- za , Gentilhomme de la Chambre & Grand-Tréforier
de l'Etat .
Pour le Sécrétaire , M. le Marquis Canoſſa, Majordôme
de ſemaine. Pour le Hérault , le ſieur de la Rochette , Goaverneur
du Palais du Jardin. L'Evêque de Parme célébra : il étoit aſſiſté du Clergé de la Cathédrale , dont les Chanoines for- ment un corps , où ils ne ſont adımis qu'en faiſant
les preuves d'une ancienne Nobleſſe. La Meſſe finie , l'Evêque accompagné du Cha- pitre desChanoines, ſe retira dans unendroit de
l'Egliſe , qui lui avoit été déſigné. S. A. R. l'Infant monta ſur le Trône , reçut le ferment du jeune Prince & le revêtit des Ordres
du Roi. Aprèsquoi la marche reccommença
& on re- conduifit S. A. R. précédée du Prince Héréditaire
, dans ſon appartement. Le concours de la Nobleſſe & du Peuple ainſi que celui des Etrangers a été trés- nombreux : la pompe & le ſpectacle étoient magnifiques : on y
210 MERCURE DE FRANCE.
*
avoit porté tout le reſpect & l'appareil impoſant
qu'éxigeoit une cérémonie auguſte & chère à nos
Princes qui ont l'honneur d'appartenir de ſi près
au Roi. Les travées éroient garnies la plupart jufqu'à
trois & quatre rangs de Dames parées avec
beaucoup de goût , les Hommes placés derrière .
S. A. R. Mgr le Prince Ferdinand ravit tout le
monde. Il y parut orné des grâces de ſon âge ,
unies à la phyſionomie la plus ſpirituelle & à l'air
le plus noble. Ce jeune Prince eſt d'une figure
charmante : le moment oùillut le Serment , & où
il marcha revêtu du manteau de l'Ordre , excita
-un frémiſſement qui annonçoit l'Amour du Public
pour cet Enfant Auguſte. Une quantité de
perſonnes laifférent tomber des pleurs d'atten-
-driffement; &quand il fortit de l'Eglife ,rien ne
put contenir les cris d'amour & d'admiration du
Peuple.
L'Infant s'eſt conduit avec la plus grande di-
**gnité ,& tout le monde a rendu juftice à M. de
Perceville, dont les inftructions avoient préparé
avec la plus grande majesté l'éclat de cette cérémonie.
L'on ne peut de tout point en voir une
conduite avec plus du meſure , de fini , &de magnificence
; & c'eſt ce quebien des Etrangers diftingués
, qui ſe trouvoient ici , ſe rappellent d'avoir
vu de plus beau& de plus grand.
Lû & approuvé , ce 30 Septemb. 1762.GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur le Temps , qui a remporté le
Prix de l'Académie Françoiſe en 1762 ,
par M. Thomas. Page
OCTOBRE. 1762 . 211
A Mlle *** , ſur ſon indifférence.
-VERS préſentés au Prince de Condé &c.
AM. le Comted' Affry.
10
11
12
VERS à S. AS. M. le Prince de Condé &c . ibid .
IL NE FAUT JURER DE RIEN,Anecdote Angloiſe . 13
LE PORTRAIT impoffible. 38
BOUQUET à Mile D ..... pour le jour de S.
Louis ſa fête .
39
LETTRE à M. De la Place.
42
DISCOURS prononcé a la Fête du Ror ,
célébrée par les Eléves de M. l'Abbé
Chocquart. 46
PORTRAIT de M. de Crébillon .
49
A l'Auteur du Mercure.
SE
A M. Playoult , touchant le Clavecin . 53
ÉNIGMES . 54& SS
LOGOGYYPHES. 5S & 56
CHANSON. 57
ART . II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ÉCOLE MILITAIRE : Ouvrage compoſé par
ordre du Gouvernement . Par M. l'Abbé
Raynal: Trofiéme Extrait.
TRAITÉ de l'Atraque des Places , par M. le
Blond , Maître de Mathématiques des Enfans
de France &c . Extrait
ÉLÉMENS de Pharmacie théorique & pratique.
Par M. Baumé . Extrait
ABRÉGÉ Chronologique de l'Hiſtoire du
Nord &c . Par M. la Combe. Extrait .
A l'Auteur du Mercure .
LETTRE à M. De la Place.
ANNONCES de Livres.
73
81
84
१०
92
104&fuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES .
SUITE de la Séance publique de l'Académie
deNifmes. 10
212 MERCURE DE FRANCE.
ASSEMBLÉE publique de l'Académie d'Amiens.
PRIX propoſés par l'Académie des Sciences ,
Belles - Lettres & Arts de Besançon ,
pour l'Année 1763 .
PRIX propoſé par l'Académie des Sciences ,
Belles- Lettres & Arts de Lyon , pour
l'Année 1764.
ART. IV. BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE .
12
115
117
LETTRE de M. Rigoley de Juvigny , Con--
ſeiller au Parlement de Metz , a l'Auteur
du Mercure.
CHYMIE .
GEOGRAPHIE ,
LETTRE de M. Robert de Vaugondy à M. De
laPlace.
LETTRE deM B*** , Ingénieur de la Marine
, à M. le Chevalier de ...... Lieutenant
desVailleaux du Roi , ſur l'Iſle de Cuba.
126
127
135
138
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE. 151
GRAVURE .
152
ART. V. SPECTACLES.
OPÉRA. 155
COMÉDIE Françoiſe. 159
COMÉDIE Italienne. 181
CONCERT Spirituel. 182
ART. VI . Nouvelles Politiques. 185
Ayıs. 204
ART. VII . Cérémonies publiques. 205
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis - a-vis la Comédie Françoiſe.
AVIS
CONCERNANT LE MERCURE.
QUELQUES efforts que l'Envie ait faits contre
ce Journal , nous avons la ſatisfaction de voir ,
par l'examen éxact qui vient d'être fait de ſa ſituation
actuelle, qu'il s'eſt ſoutenu à- peu- près dans
le même état , tandis que prèſque tous les autres
objets de curioſité ou d'amuſement ont éprouvé
des diminutions conſidérables .
Nous ſçavons que loin de nous attribuer en
celad'autre honneur, que celui d'une application
continuélle à remplir nos obligations , nous devons
ces avantages à l'ancienne authenticité de
ce Journal , à la diverſité des matières qu'il renferme
, à l'exactitude des faits , des dates , & de
toutes les autres circonſtances relatives à la Littérature
, & aux événemens publics.
Les encouragemens que nous donne cette confidération
, loin de nous entraîner dans une nonchalante
tranquillité ſur le ſort de notre Journal
nous engagent au contraire àemployer de nouveaux
moyens pour le rendre dans la ſuite de plus
enplus intéreſſant , par tout ce que nous croirons
pouvoir fatisfaire la curioſité d'un plus grand
nombre de Lecteurs. Nous rechercherons donc
ce qui peut ajouter non ſeulement à l'agrément
de cet Ouvrage , mais encore tout ce qui pourra
contribuer à le rendre plus utile. Ainſi l'on y
trouvera fucceſſivement , pendant le reſtant de
cette année , & principalement dans le courant
de l'année prochaine ,des preuves du deſir que
nous avons de remplir nos engagemens.
,
La Partie coeconomique étant devenue depuis
quelque temps ,une des plus intéreſſantes dans la
Nation , nous nous expoſerons avec courage aux
murmures de quelques Lecteurs, pour donner connoillance
de tout ce qui paroîtra ſur cette matière
; & dès le Volume prochain nous allons commencer
par une de ſes branches , l'augmentation
d'Articles que nous projettons dans notre fournal.
On y trouvera , ainſi que dans les Volumes
ſuivans , après les Nouvelles Politiques , un état
du prix courant à Paris , des denrées alimentaires
, fourages &c ; perfuadés que pluſieurs Citoyens
qui , par leurs facultés, font obligés à veiller
ſur leurs dépenſes , feront bien-aiſes de rencontrer
dequoi les régler à cet égard.
Tous les fix mois , c'est - à- dire au commencement
& au milieu de chaque année , on fera connoître
le prix des matériaux qui ſervent à la conſtruction
des Bâtimens , en faveur de ceux qui
bâtiffent ou font faire des réparations par économie
, c'est-à-dire , ſans l'entremiſe des Entrepreneurs.
On donnera dans les mêmes termes ,
le prix courant des Etoffes & Marchandises les
plus nouvelles pour le vêtement ; ce qui mettra
les perſonnesde Province plus à portée de ſedéterminer
ſur les commiſſions & les moyens d'y
être moins trompées.
On fera dorénavant dans le Mercure , un Article
distinct des Cérémonies publiques & Evénemens
remarquables. Nous adhérons en cela à ce
que defirent pluſieurs Lecteurs , qui négligent de
lire l'Article des Nouvelles Politiques, dans lequel
ces objets étoient confondus ; nous procurerons
en même temps plus de facilité pour trouver fur
lechamp dans la vaſte collection du Mercurece
que l'on a le plus fréquemment beſoin d'y chercher.

Nous devons nous juſtifier ici d'un reproche
que l'on nous faitquelquefois ,d'omettre dans l'Article
des Nouvelles Littéraires les notices de pluſieurs
Livres nouveaux qu'on s'attendoit d'y trouver
; cette omiffion doit être uniquement imputée
à la négligence de quelques Libraires , & même
des Auteurs qui , malgré nos exhortations réitérées
, ne daignent pas nous donner connoiſſance
de ces ouvrages , & nous mettent par là dans le
casdedouter ſi ce ſeroit les obliger ou les déſobliger
que d'en faire mention; nous apporterons
cependant tous nos ſoins déſormais a réparer ,
pour le ſervice du Public , l'indifférence de ceux
qui auroient le plus d'intérêt à nous ſeconder dans
cette partie.Nous prions de nouveau MM. les Auteurs
& les Libraires de vouloir bien auſſi de leur
côté y donner quelque attention; & nous exhortons
ſurtout , les Libraires , de nous marquer le
prix des Livres nouveaux : ce qu'on demande ſi
conftamment & depuis fi long temps ; ce que
nous n'avons pas encore pû obtenir , quoique cette
négligence leur faſſe perdre plus d'occaſions de débitqu'ils
ne l'imaginent.
Nous nous diſpoſons à donner une Table générale
des matieres , des piéces& des ouvrages dont
il eſt fait mention dans la collection entiére de
tous les Mercures qui ont paru depuis l'origine de
ce Recueil , juſqu'à nos jours ; on y trouvera d'un
coup d'oeil ce qui peut être l'objet de quelque curioſité
,& qui demanderoit des années entieres s'il
falloit parcourir cette immenſe collection .
Nous croyons n'avoir pas beſoin de répérer que
leMercure étant devenu le patrimoine des Gens de
Lettres, ils devroient tous le croire engagés à contribuer
à ſes progrès par des ſecours littéraires ;
ainſi que dans une République chaque Citoyen
concourt au ſoutiende ſes charges , ſpécialement
ceux qui ontdroit d'aſpirer un jour à en partager
les honneurs & les émolumens.
Peut-être même n'avancerons-nous rien de trop,
en diſant que le Public lui même eſt en quelque
forte intéretlé à ſoutenir, à protéger & à étendre
le débit de ce Journal ; à en excuſer quelquefois
les défauts inévitables dans un travail qui ſe renouvelle
ſeize fois par an ; puiſqu'il eſt conſtant
que le Mercure eſt prèſque le ſeul , & certainementleplus
riche fond aſſigné pour la récompenſe
, & l'objet d'émulation des Gens de Lettres , qui
ne ſontpas ceux qui contribuent le moins à la
gloire d'une Nation .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
OCTOBRE . 1762 .
SECOND VOLUME.
Diverſité , c'est ma deviſe . La Fontaine.
Cochin
Filius inve
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoir .
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoiſe .)
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
Chez
CELLOT , grande Salle du Palais .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
20 2.
2
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume est de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24livres pourfeize volumes
, à raiſon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
lefaire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raiſon de 30 fols
par volum, c'est- à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
Aij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la poſte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perſonnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Musique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auffi au
Bureau duMercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préfent quatre-vingt-deux volumes.
Une Table générale , rangée par ordre
des Matières , ſe trouve à la fin du foixante-
douxiéme.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE SUR LA GLOIRE.
PHANTOME ſéduiſant , ſon flateur , vaine gloire,
A qui l'Antiquité fit dreſſer des Autels !
Fille des Préjugés , eſt-ce donc ta mémoire
Qui flatte les Mortels ?

Jalouſe du repos , tu régnes près du Throne ;
Sans craindre le péril , le Soldat ſuit tes pas;
Le Vieillard mépriſant la mort qui l'environne ,
Affronte le trépas.
II. Vol.
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE .
AuxSçavans comme aux Rois ne ſers-tu pasde
guide?
Tu ſoutiens la Vertu , tu fais fleurir les Arts ;
Mais ce n'eſt que pour toi qu'un Philoſophe avide
Porte aux Cieux ſes regards.
Quoiqu'àde vrais plaiſirs la Gloire nous conduiſe ,
Doit- elle mériter tous nos empreſſemens ?
Qu'importe à des vainqueurs qu'on les immortalife
Lorſqu'il n'en eſt plus temps ?
Auguſte fut couvert d'une gloire immortelle :
Sans doute il eût goûté le plus parfait bonheur ,
S'il avoit afſouvi l'ambition cruelle
Qui dévoroit fon coeur.
Jeune homme * ! s'écria ce Sage de laGrèce ,
Aux portes d'Orient tu viens donner des loix ,
Afin qu'un Peuple oiſif au ſein de la moleffe
Exalte tes exploits.
Près duGange étonné , tu bornasta conquête ;
Mais tu ne bornas pas tes vorux ambitieux :
Il manquoit à ta gloire une route ſecrette
Pour parvenir aux Cieux.
Toi dont la renommée égala la vaillance ,
Cefar! viens , vois , triomphe , & foumets l'Univers
:
*Alexandre.
OCTOBRE. 1762 . 7
Tu fais trembler le monde , & tu meurs ſans défenſe
Par un triſte revers.
Paſſe des Monts d'Afrique aux Alpes eſcarpées ,
Annibal ! les Romains déja te ſont ſoumis :
Mais un revers t'attend...De tes brillans trophées
Le poiſon eſt le prix.
O vous , nés pour jouir d'une gloire plus pure ,
Héros ! dépouillez-vous de votre cruauté :
La Vertu nous conduit par une route ſure
A l'Immortalité.
Par M. MOLINE de Montpellier.
LE VILLAGEOIS ET LE JEUNE
U
AUTOUR ,
FABLE.
J.
N Villageois faiſoit aux Oifillons la guerre
Al'entour de ſa chénevière.
Un jour , en levant ſes rézeaux ,
Il apperçut parmi les étourneaux
Le Petit d'un Autour , dont la plume légère
Le ſoutenoit à peine en volant terre à tèrre.
De vous dire comment il ſe trouvoit là pris ,
C'eſt ce que je n'ai point appris....
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE .
Oh , oh ,j'ai fait bonne trouvaille ,...
Dit le Manant , l'ayant conſidéré.; .
Par Saint Hubert * ! voilà de ma volaille
Le fléau , l'ennemi juré ,
Il ira , s'il lui plaît , avec cette racaille
Dès cemême ſoir dans mon plat.
Que ſçais-je , c'eſt peut-être un mets fort délicat.
Bonhomme , s'écria le petit miférable,
Pourquoi réſolvez - vous ma mort ?
Je n'ai jamais fait aucun tort;
Hélas ! fi jeune encore , en ſerois- je capable !
L'Oiſeleur repartit : d'accord.
Mais tu ſerois bientôt , ſi je te laiſſois croître ,
Tel que ceux de ta nation
A la premiere occaſion
Ton instinct ſe feroit connoître.
Ainſi reçois , mon beau Mignon ,
Lecoup fatal que ma main te deſtine.
Ce Villageois avoit raiſon .
Imitons-le : tranchons le mal dans ſa racine.
C'est le Patron des Chaffeurs .
Par M *** à Soiffons .
OCTOBRE. 1762 . 9
Vers à MM. LOUIS , BRUNETTL
& BRIARE, fur la Chapelle des ames
du Purgatoire dans l'Église de Sainte
Marguerite.
QUE j'aime à contempler ce Morceau précieux
Où la briliante Architecture ,
De concert avec la Peinture ,
Ravit & trompe tous les yeux ,
Par la plus aimable impoſture !
Cescolonnes, ces chapiteaux ,
Ces fimulacres , ces tombeaux
Sont des chefs-d'oeuvre de Sculpture :
C'eſt du marbre , c'eſt la nature.
Peut-on voir ſansfrémir , ces cachots enflâmés ,
Où d'un bonheur certain réſide l'eſpérance ,
Où tant de Juſtes renfermés
Soupirent ardemment après leur délivrance ?
Peut-on voir ſans plaiſir , ces Eſprits bienhenreux
Epurés par de longs ſupplices ,
S'envoler où tendent leurs voeux
د Du ſéjour des tourmens au ſéjour des délices
Dans ce ceintre fameux brillent de toutes parts ,
Le goût exquis , la ſçavante Harmonie ,
La Majesté , la Force , le Génie :
Tout y femble achevé de la main des Beaux-Arts,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
O vous nobles Rivaux , & compagnons de gloire,
Vous pouvez dédaigner le Pinde & ſon encens :
Il vous ſuffit de vos talens ,
Pour vivre au Temple de Mémoire.
Aſſez , fans le ſecours de mes foibles accords ,
Cemonument vous préconife :
Ceſt une Chapelle des morts ,
Artiſtes généreux , qui vous immortalife.
Le deſſein de l'Architecture eſt de
M. Louis , l'exécution de M. Brunetty ,
& le Tableau de M. Briare.
Q
VERARDY,Maître ès Arts &de Penfion.
BOUQUET à M. D. L...
UU'EN сеjour mille fleurs couronnent votre
tête.
Votre coeur fut toujours le ſiége des vertus;
It fi le vrai mérite avoit un nom de fête ,
Vous auriez un Patron de plus.
Par M. LAUS DE BOISSY .
AMadame de CAS .... , par Madame
de BR... le 2 Octobre , jour de lafête
des SS. Anges.
BELLEAngélique, on peut, ſans outrer lalouange,
Vous comparer auxSaints dont vous portez le nom:
Eſprit, Grâces, Beauté, Goût, Sentiment,Raiſon ,
Vous parlez , écrivez & chantez comme unAnge.
OCTOBRE. 1762. II
LE BONHEUR.
A Mlle F ***. C*.
JE veux, jeune & BelleGlycère,
Du bonheur tracer le tableau ;
Je tiens de l'Enfant de Cythère,
Et mes couleurs & mon pinceau.
1
C'eſt de lui que tu tiens ces graces
Qu'on voit éclore ſur tes pas ,
Ces Ris qui volent ſur tes traces ,
Pour ajouter à tes appas.
Si l'eſprit , la délicateſſe
Viennent ſe peindre dans tes yeux ,
Ce n'eſt qu'au Dieu de la Tendreſſe
Que tu dois ces dons précieux.
1
)
Reçois donc le fincère hommage
Que t'adreſſe aujourd'hui mon coeurs
Je vais te parler le langage
Qui nous mène droit au bonheur.
Ce n'eſt ni l'or ni la naiſſance
Qui peuvent rendre l'homme heureux ;
Les faſtes des Cours , l'opulence
Ne font point l'objet de mes voeux.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Des honneurs la troupe frivole
N'offre qu'un éclat emprunté ,
Qui , bientôt , loin de nous s'envole ,
Et que ſuit l'infipidité.
Le laurier dont elle couronne
De furieux ufurpateurs ,
Vaut- il le myrthe qu'Amour donne
Ade paiſibles poffefſeurs ?
1
Leplaiſir vaut mieux que la gloire ,
1.9
Je lui conſacre mes beaux jours;
Mon âme , au Temple de Mémoire ,
Préfére celui des amours.
En vain la ſévère ſageſſe,
Ride ſon,front contre les ris
Je dépeins ce qui m'intéreſſe ,
C'eſt pour toi ſeule que j'écris.p
:
Qu'importe d'un Sot , d'une Prude,
Le ton froid & déclamateur ?
Libre de toute inquiétude ,
Je ne conſulte que mon coeur.
T
Ce qui me plaît , ce qui me touche ,
Sçait prendre le ton du bon ſens ;
Ce n'eſt pas à d'Hyver farouche ,
A porter envie au Printemps..to
OCTOBRE. 1762 . 13
Une Bergère qui ſçait plaire ,
Sent naître bientôt les ſoupirs;
La béauté ne devient auſtère
Qu'après la ſaiſon des plaiſirs.
Loin des Jaloux &de l'Envie ,
Mettons à profit nos beaux jours;
Unifſſons l'aimable Folie
Avec la Troupe des Amours.
LeTemps ſur ſon aîle légère ,
Fuit, court & s'envoles à nos yeux :
Jouiffons , aimable Clycère ,
D'un bien qui nous égale aux Dieux.
Du libertinage cynique
J'abhorre les noires fureurs ;
Et de la fermeté ſtoïque
Je blâme les folles érreurs.
Je ne veux point , à la moleſſe
Offrir un facrilege encens ;
Ni par une auſtère ſageſſe ,
Condamner des jeux innocens.
7
Je veux faire un juſte partage
Entre le trop & le trop peu ;
Qui fuit l'excès , voilà le Sage;
La Volupté tient le milieu.
:
14 MERCURE DE FRANCE.
Viens donc ſur ces aimables rives :
Un ruiſſeau formé par l'Amour
Roule ſes ondesfugitives
Au pied des côteaux d'alentour.
Vois-tu ces bois & cet ombrage ?
Pour nous dérober aux facheux ,
De ſes rameaux, de ſon feuillage
Ce myrthe couvrira nos jeux.
Je verrai la Troupe légère
DesGrâces, des folâtres Ris ,
Orner le teint de ma Bergère
D'un vif& tendre coloris.
TonBerger devançant l'aurore,
De ſes feux tiendra ſa beauté :
Sur ſon teint tu verras éclorre
Les roſes dela Volupté.
Là , d'un agréable ſyſtème
Épurant les tendres douceurs,
Nous jouirons du bien ſuprême
Dans l'épanchement de nos coeurs.
T
ParM. GAUDE fils , de Nifmes.
OCTOBRE. 1762. 15
ÉSSAI historique fur M. DE BARRAILH
, Vice-Amiral de France .
VOTORTRIE Journal , Monfieur , eſt celui
de la Cour ; voici un morceau digne
d'elle. Feu M. de Barrailh , Vice-Amiral
de France , a eu l'honneur d'en être
connu , aimé & eſtimé. Les mémoires
de ſes campagnes , ceux de ſes ſervices
de paix ont été entre les mains de toute
laMaiſon de France. Elle ſe faisoit un
plaifir de comparer l'homme & les actions
, la force de l'âme & celle de la
conftitution , l'austérité de la phyſionomie
, la gravité du maintien , le tranchant
décidé du ton , avec cet eſprit de
vigueur fimple & mâle , qui régne
dans les Journaux qu'il a laiſſés . A travers
les négligences d'un ſtyle militaire ,
plus occupédes chofes que de l'élégance,
on y rencontre ſouvent l'empreinte la
plus énergique du Génie.
Ce n'eſt point , Monfieur , l'hiſtoire
de cet illustre Mort , que je vous
envoie ; ce n'eſt point non plus un
éloge funébre , à moins que l'eſquiſſe
quipeint à grands traits les actions des
16 MERCURE DE FRANCE.
hommes célébres ne ſoit le plus flatteur
qu'ils puiſſent recevoir.
M. de Barrailh nâquit en 1672. On
ne ſçait rien de ſon enfance ,& peu de
choſes de fa premiere jeuneſſe. Il eſt
feulement certain qu'il avoit un caractère
ſi ardent , qu'il ne put ſupporter l'étude
des Belles-Lettres.
Un oncle paternel le connut , l'aima
&lui donna un état , en lefaiſant entrer
dans la Marine. C'eſt celui dont il
eſt parlé ſi ſouvent & avec tant de diftinction
dans les ( a ) Mémoires de Mlle
deMontpenfier. Il y fait voir partout, où
il paroît , un de ces caractères nobles&
honnêtes qui intéreſſent toujours .
Il paſſa des Dragons au bâton d'Exempt,
que M. de Lauzunlui donna dans
ſa Compagnie. L'attachement qu'il eut
pour ſon Capitaine n'étoit point de ceux
que la faveur voit naître , &que la difgrace
fait évanouir. L'ingratitude n'entre
que dans les âmes viles & baffes .
Elles n'étonneroient que par la grandeur
des facrifices qu'elles font à leur
envie ou à leur intérêt particulier , ſi l'ingrat
par principe& par réfléxion,pouvoit
étonner.Le coeur bien né cherchela puni
( a ) Edition d'Amſterdam chez Weſtein &
Smith , M. DCC. XLVI .
OCTOBRE. 1762 . 17
tiondecernée contre lui par les loix ,
& il eſt juſtement ſurpris de leur filence
ſur cet objet important.
La vertu contraire à ce vice honteux
fut celle que M. de Barrailh aima par
prédilection. Jamais coeur ne fut pénétré
d'une reconnoiſſance plus éprouvée.
Les malheurs de M. de Lauzun firent
de M. de Barrailh ( b ) le conſeil , le
confolateur , l'ami de tous les temps &
de tous les lieux de ce célébre infortuné.
Mlle de Montpenfier le força , pour
*ainſi dire , à partager ſon attachement
'entr'elle & lui .
En adouciſſant les chagrins de cette
Princeſſe , il ne ceſſa jamais d'avoir le
zéle le plus actif & le plus infatigable
pour les intérêts de M. de Lauzun. Admis
quelquefois dans le cabinet de Louis
XIV, dans l'intimité de Madame de
Monteſpan , dans le ſecret des vues de
M. de Colbert , ſur l'appanage de Mlle de
Montpenfier , il en fortit toujours plus
eftimé & plus conſidéré qu'il ne l'étoit
auparavant. Servir ſon Ami fut l'unique
récompenſe qui le flatta. En vain la gé-
( b ) Le nom de M. de Barrailh eſt mal ortographié
dans les Mémoires de Mlle de Montpenfier
, où on lit toujours Baraille . C'eſt une faute :
il s'écrit comme on le voit ici.
18 MERCURE DE FRANCE.
néroſité de M. de Lauzun emploia l'adreſſe
pour forcer la délicateſſe de ſon
déſintéreſſement : M. de Barrailh regardoit
les bienfaits pécuniaires , comme
des taches à l'attachement d'un homme
d'honneur (c). La Cour offre beaucoup
d'exemples de la fortune rapide & immenſe
que font , à leurs Favoris , les
Grands qui en difpofent. M. de Barrailh
préféra d'y donner le ſpectacle rared'un
zéle pur , dégagé des vues d'intérêt.
Ce fut, Monfieur , ſous ce Philoſophe
reſpectable , que M. fon neveu
fit ſa premiere étude des grands principes
de conduite qu'il a toujours fuivis depuis.
En 1689 , Garde-Marine à dix- fept
ans , il s'y diftingua des ſes premières
années , par ſa ſageſſe & par ſa valeur.
En 1693 etant Enſeigne il brula, avec
( c ) M. de Barrailh s'étant retiré tout-à-coup
de la Cour , Mlle de Montpenfier &M. de Lauzun
le firent chercher avec la plus grande diligence.
M. de Lauzun ayant ſçu qu'il étoit dans
une Maiſon de l'Oratoire , s'y rendit , le preſſa
de revenir avec lui , & paſſa la nuitdans cette
maiſon. M. de Barrailh partit le lendemain avant
que M. de Lauzun fût éveillé. Ce dernier ayant
été informé de ſon départ , fit mettre dans ſon
lit un ſac de mille piſtoles. Il fut rapporté chez
M. de Lauzun avant qu'il rentrat. Mem. de
Montp. vol. 7. p. 81 .
OCTOBRE . 1762 . 19
une Chaloupe , une Frégate Angloiſe
qui s'étoit réfugiée ſous les murs de Cadix.
Le canon de la Ville , celui de la
Frégate faifoient ſur lui un feu redoutable.
Son courage ne cherchoit que des
obſtacles à vaincre ; il les furmonta
tous. Bonheur ſouvent dangereux pour
un coeur animé de l'ambition de ſe
faire connoître .
Cette action ( en 1694 ) le fit préférer
à ſes Concurrens la campagne fuivante.
Cette année eſt célèbre par
les armemens extraordinaires des Anglois
, qui attaquerent en même temps
pluſieurs Ports de France ; celui de Dieppe,
celui du Havre , celui de Saint-Malo
éſſuyérent l'effet redoutable de pluſieurs
Bâtimens chargés d'artifice , de bombes
& de pétards. La Ville de Dieppe, celle
de Saint-Malo , furent ébranlées juſques
dans leurs fondemens ; heureuſement
la Machine infernale , qui étoit dirigée
fur cette derniere , ſautaavant que d'être
échouée. Cet accident empêcha la ruine
totale de cette Ville .
Le Port de Dunkerque , menacé
comme les autres , fut également attaqué.
M. de Barrailh , armé avec M. de
Pontac, Capitaine de Vaiſſeau , avoit le
commandementd'une Chaloupe. Lepre
20 MERCURE DE FRANCE .
mier fut chargé d'armer les batteries du
Fort de l'Eſpérance ; & il partagea fon
travail avec M. de Barrailh .
M. le Maréchal de Villeroi étoit alors
à la tête de l'Armée de Sa Majesté , &
ſe rendit à ce Fort ; tous les Princes
du Sang , qui étoient à l'Armée , le fuivirent.
Le péril auquel ils s'expofoient
étant inutile , M. le Maréchal leur fit les
plus fortes inſtances pour les engager
à ſe retirer. Ils céderent enfin au Général
, qui les pria d'obéir. Mais cette obéifſance
parut à M. le Prince de Conti ,
tout ce qu'il devoit à l'exemple de la
fubordination. Il revint peu de temps
après , & M. de Villeroi , qui le rencontra
, ſembla approuver ſa conduite en
lui donnant la main.
A l'approche des machines , le canon
des batteries , qui étoit préparé ,
fit fauter la premiere d'une feule bordée.
Une autre fut abandonnée , & l'Equipage
ſe ſauva. Le feu , qui y prit , rallentit
l'envie de pluſieurs Curieux , qui
étoient dans le Fort. Ils s'approchérent
des merlons de la batterie , pour être
moins expoſés. Mgr le Prince de Conti
vouloit voir : il vit. Il monta ſur la banquette
entredeux canons , & feu M. de
Barrailh eut l'honneur de lui donner le
OCTOBRE. 1762. 21
:
bras. Là , le Prince fit au jeune Enfeigne
pluſieurs queſtions : Il y répondit
avec le ſang froid qui les propoſoit. Au
milieu des bombes , des boulets , du feu
de nos batteries , voiſins de la machine
qui devoit fauter & détruire le Fort ,
cette converſation étoit auſſi tranquille
qu'elle l'auroit pû être dans la Gallerie
de Verſailles ( d) .
Nous avons vu deux machines infernales
ſauter & s'éloigner ſans faire aucun
effet. M. le Comte de Relingue qui
commandoit la Marine , avoit pris fes
précautions contre celles qui pourroient
ſe préſenter en armant un grand nombre
de Chaloupes , & M. de Barrailh en
( d ) L'uniformité de courage dans les grandsle
dangers ne connoît point l'intervalle des conditions.
De cejour , M.le Prince de Conti conçut
l'eſtime la plus particuliere pour M. de Barrailh ,
&prit à lui l'intérêt le plus vif. Il lui en donna
desmarques lorſqu'il s'embarqua fur le Vaiffeau
deJean Bart pour aller en Pologne: il lui en don
na de plus flatteuſes encore , lorſqu'ill apprit fa
mort dans un combat qu'il avoit eu avec une
Frégate contre un Vaiſſeau Hollandois : c'étoit
un faux bruit. Non ſeulement M. de Barrailh ne
périt pas dans cette action , il ſauva encore l'hon
neur du Pavillon du Roi à travers mille dangers.
Il en fut quitte pour un naufrage que fit au
Port ſa Frégate, ſi maltraitée de tout point ,
qu'elle eut beaucoup de peine à s'y rendre.
7
22 MERCURE DE FRANCE.
commandoit une. Le bombardement
étoit aux deux tiers de ſa durée lorſqu'un
des Vaiſſeaux ennemis , qui étoient en
rade appareilla & fit route ſur les jettées.
Un inſtant après on le vit tout en feu ,
parconféquent abandonné de ſon Equipage
, & fon gouvernail & ſes voiles
établis fans doute à dériver ſur les jettées.
L'intrépide Enſeigne donne ordre à fon
Equipage d'aborder ce Vaiſſeau : il brûloit
de l'avant à l'arriére . Tout frémit de
terreur , & n'eut pas le courage d'obéir.
L'Officier menaça ; mais ſes menaces
mêmes , éffrayoient moins que le péril
qu'il ordonnoit. Il tira l'épée , frappa plufieurs
coups ; & les Matelots voyant leur
Officier partager les dangers auxquels
il les expoſoit , partagerent enfin ſon
courage. M. de Barrailh jetta ſon grappin
fur cette incendie flottante, la remorqua
en dehors du Fort , & ne la
quitta que lorſqu'il l'eut fait échouer.
Digne modéle de la Marine du Roi , cet
éxemple lui apprend qu'il eſt des occafions
où l'honnête homme doit mépriſer
la vie pour l'honneur de ſon Maître
&le bien de ſa Patrie. C'eſt M. de Barrailh
lui-même , qui préſente cette réflexion
à ſes Succeffeurs. Il ne fut pas
c
OCTOBRE. 1762. 23
mêmebleſſédans ce jour mémorable (e) .
Les premières campagnes de M. de
Barraith ſont conſacrées par une multidude
de traits de ce courage ardent
que la nature donne quelquefois aux
hommes , pour leur enſeigner ce
qu'ils peuvent. Le lendemain de cette
action , un des Vaiſſeaux ennemis
échouë ; les François veulent le bruler ;
le feu des Chaloupes Angloiſes , celui
de ſept Fregates protége ce Vaiſſeau.
M. de Barrailh déterminé par l'afcendant
de cet inftinct , de cette paffion
pour la gloire , dont il eſt ſi difficile
d'expliquer les effets , marche au Vaif
feau échoué , y met le feu , reçoit
treize coups de canondans ſon Pavillon
, prend une Frégate , & rentre à
la rade. Quel jour ! Quel bonheur !
Quels périls ?
L'année ſuivante ( 1697 ) commandant
la Fregate la Fléche de 8 canons
& de 45 hommes d'equipage , il fait
rencontre d'une Pinaſſe Holandoife de
30 canons ; il la combat pendant deux
(e)MM. de S. Pol, leChevalierde Montgon
&de Château-Renault , lui donnérent les atteſtations
les plus flateuſes de cette action . Elle étoit
aſſez belle pour être aſſurée incontestablement à
ſamémoire &à ſa poſtérité.
24 MERCURE DE FRANCE .
heures à la portée du fufil ,con à l'abordage
; perd ſon grand matfon
mât de beaupré , la moitié de ſon équi
page. Réduit à cet état déplorable, on
imagine aisément qu'un courage de la
trempe du fien ne fongera ſeulement
pas à la cruelle reſſource de ſe rendre ;
il voit toutes celles qui lui reſtent, excepté
celle-là ; il échappe , éſſuye un
mauvais temps qui dure fix jours engl
tiers ; il échouë enfin , n'ayant rien pu
faire de mieux.

Analyſer ces actions en les indiquant
fimplement par dattes , c'eût été les dé
figurer. Il m'a paru qu'un Extrait même
demandoit qu'on leur donnat quel
qu'étendue. Si l'étude des grands mon
déles , qui font , ſoutiennent , détruisi
fentit les Etats , eſt ſeule capable de fori
mer leurs Succeffeurs , leur hiſtoire
eft donc éffentiellement l'ouvrage de
la Patrie. C'eſt en les mettant ſous les
yeux de la Marine du Roi , que les
Gens de Lettres doivent ſeconder les
vues du Miniftere. C'eſt étendre l'âme ,
c'eſt quelquefois l'ouvrir pour la premiere
fois à l'amour dela gloire , que
de lui montrer ces actions qui en étincellent.
La conftance de Papplication ,
la fermeté pour la difcipline , la difpen
fation
OCTOBRE. 1762 . 25
ſation des récompenfes , l'uſage des refſources
inépuiſables de la Nation , ſaiſi
par un génie juſte & profond ; voilà ce
qui dépend du Miniſtre. Que tous les
Corps de la Marine conſpirent avec lui
à l'avantage , à l'honneur de la Nation ,
la Marine Françoiſe reprendra fon ancienne
ſplendeur , & les Ennemis du
Roi craindront une Puiſſance qu'ils ont
toujours eſtimée.
Je rentre , Monfieur , dans les bornes
d'une fimple analyſe , dont l'éclat des
actions m'a fait fortir. Je ſens que les
ſervices de l'âge mûr , de la vieilleſſe de
feu M. de Barrailh , ne peuvent être
qu'indiqués par les différens grades par
leſquels il a paffé.
En voici l'état. Il fut
Garde-Marine , en 1689 .
Enſeigne de Vaiffeau , en 1692 .
Capitaine de Brûlot , en 1703.
Chevalier de Saint Louis , en 1707.
Lieutenant de Vaiſſeau , en 1712.
Capitaine de Port , en 1721.
Commiſſaire gén. d'Artillerie , en 1732 .
Inſpecteur de Troupes , en 1736.
Chef-d'Escadre , en 1741 .
Commandeur , en 1746.
Lieutenant-général , en 1750.
Vice-Amiral, en
1753.
II. Vol. B
24 MERCURE DE FRANCE.
heures à la portée du fufil ,con àl'abordage
; perd ſon grand mật on
mât de beaupré , la moitié de ſon équi
page. Réduit à cet état déplorable, on
imagine aifément qu'un courage de la
trempe du ſien ne fongera ſeulement
pas à la cruelle reſſource de ſe rendre ;
il voit toutes celles qui lui reſtent excepté
celle-là ; il échappe , éſſuye un
mauvais temps qui dure fix jours engl
tiers ; il échouë enfin , n'ayant rien pû,
faire de mieux.
Analyſer ces actions en les indiquant
ſimplement par dattes , c'eût été les défigurer.
Il m'a paru qu'un Extrait même
demandoit qu'on leur donnat quel
qu'érendue. Si l'étude des grands mon
déles , qui font , ſoutiennent , détrui
fent les Etats , eſt ſeule capable de for
mer leurs Succeſſeurs , leur hiſtoire
eft donc éſſentiellement l'ouvrage de
la Patrie. C'eſt en les mettant ſous les
yeux de la Marine du Roi , que les
Gens de Lettres doivent ſeconder les
vues du Miniftere. C'eſt étendre l'âme ,
c'eſt quelquefois l'ouvrir pour la premiere
fois à l'amour de la gloire , que
de lui montrer ces actions qui en étincellent.
La conſtance de l'application ,
la fermeté pour la difcipline , la difpen-
50
fation
OCTOBRE. 1762. 25
ſation des récompenfes , l'uſage des refſources
inépuiſables de la Nation , ſaiſi
par un génie juſte & profond; voilà ce
qui dépend du Miniſtre. Que tous les
Corps de la Marine conſpirent avec lui
à l'avantage , à l'honneur de la Nation ,
la Marine Françoiſe reprendra ſon ancienne
ſplendeur , & les Ennemis du
Roi craindront une Puiſſance qu'ils ont
toujours eſtimée.
Je rentre , Monfieur , dans les bornes
d'une fimple analyſe , dont l'éclat des
actions m'a fait fortir. Je ſens que les
ſervices de l'âge mûr , de la vieilleſſe de
feu M. de Barrailh , ne peuvent être
qu'indiqués par les différens grades par
leſquels il a paffé.
En voici l'état. Il fut
Garde-Marine , en 1689.
Enſeigne de Vaiffeau , en 1692.
Capitaine de Brûlot , en 1703.
Chevalier de Saint Louis , en 1707.
Lieutenant de Vaiſſeau , en 1712.
Capitaine de Port , en 1721.
Commiffaire gén. d'Artillerie , en 1732 .
Inſpecteur de Troupes , en
T-21
1736.
Chef-d'Escadre , en 1741.
Commandeur , en 1746.
Lieutenant-général , en 1750.
Vice-Amiral , en 1753.
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Grand-Groix de S. Louis , en 1754
Soixante & quatorze ans font le temps
de ſes ſervices . Il a fait preſque toutes les
campagnes qu'il a pu faire. Il acommandé
18 Frégates ou Vaiſſeaux , & s'eit
trouvé à quinze combats généraux ou
particuliers.
Le dépériſſement inévitable de fon
corps n'altéra jamais la force de fon courage
; on en peut juger par ce Placet qu'il
eut l'honneur de préſenter à Sa Majefté
en 1758 .
>> SIRE , j'ai l'honneur de ſupplier
» V. M. de ne pas me regarder hors de
>> combat. Je ſuis vieux , Sire , mais j'ai
>>>le corps bon , &je defire , avec ardeur ,
>> de brûler de la poudre pour le ſervice
„ de V. M. &de lui donner mon reſte.
Voici une derniere preuve de cetre
fermeté rare qu'il a conſervée juſqu'au
dernier foupir. Celui qui le veilla la derniere
* fois,lui ayant repréſenté qu'il s'agitoit
trop ; M. de Barrailh lui répondit :
>>C'eſt que je ſens que je touche à ma
>> fin : lis-moi quelque choſe de la mort.
Il expira tranquillement une heure après
entre les bras des Miniſtres de la Religion,
qui lui annonçoient qu'il y touchoit
eneffet.
* Le 25 Août 1762 .
CTOBRE. 1762. 27
Cen'eſt plus un Vieillard livré à l'ennui
de la vie & ſouvent attaché à un lit de
douleurs. La mort , comme l'a dit M. de
Buffon , avec toute la beauté de fon
éloquence,met cent ans de diſtance entre
un jour& un autre jour. L'inſtant que
M. de Barrailh n'a plus été , il a pris ſa
place dans l'Hiſtoire de la Marine , &
chez la Poſtérité. Les jours de l'envie
finiſſent avec l'objet auquel elle s'attache
,& ceux de la juſtice publique commencent.
C'eſt aujourd'hui l'éléve , le
compagnon , le rival& le ſucceſſeur des
Bart , des Tourville , des Château-Regnault
, des Duguay-Trouin .
Vingt ans de commerce m'avoient
donnépour feu M. de Barrailh l'eſtime ,
l'attachement , la vénération , qu'inſpirent
un grand âge & des ſervices confidérables.
Rendre juſtice à ſa mémoire ,
en attendant que ſes Journaux préfentent
ſon véritable tableau , eſt pour moi
la ſatisfaction la plus ſenſible. Ils font la
plus belle portion de l'héritage qu'il a
laiſſé par Testament à M. ſon neveu , unique
de fon nom&de ſon ſang. Il a prouvé
qu'il étoit digne de lui,en quittant courageuſement
le Régiment de Penthiévre,
où il étoit fort avancé , parce que feuM.
ſon oncle defiroit ardemment qu'il fût
Bij
23 MERCURE DE FRANCE.
appres de lui:il le prouvera ſans doute
encore en faisant part àla Nation& à la
Marine Françoite des Mémoires dont
il ettdépofitaire.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé SERAN DE LA TOUR.
LA COQUETTERIE.
ODE àMileHENRIETTE DE B***
qui l'avoit demandée à l'Auteur,
FUREURtrop avide de plaire ,
Charme qui ſéduis les Mortels ,
Puiffé-je d'un bras téméraire
Renverfer tes foiblesAutels !
Minerve ,que ça voix me guide ;
Oppoſeence jour ton égide
Au phantôme qui nous ſéduit ,
Naïveté , conduis ma lyre ,
Jeveuxfaire aimer ton empire
Au ſézeaimable qui te fuit.
*Minerve eft priſe icipour laSageffe
OCTOBRE, 1762. 29
Et vous , ſon éléve charmante ,
JaT
Vous en qui brille également
La vertu , la beauté touchante ,
Grâce , eſprit , candeur , ſentiment ;
Jeune Iris , foyez mon modéles
D'une touche heureuſe & nouvelle
Venez embellir mes tableaux :
Délicateſſe ſans parure ,
Et toi , belle& fimple nature ,
Soyez l'âme de mes travaux
Renais , âge d'or , âge auguſte ,
Où tendres au ſein du bonheur ,
Nos ayeux d'un pas ferme & juſte
Suivoient la pente de leurs coeurs :
Libres d'orgueilleuſes chimères ,
Les mortels oſoient êtres frères ;
La Sageſſe dictoit leurs loix .
Tendre Amour , aimable Innocence ,
Ta voix couronnoit leur conſtance ,
Ils étoient heureux à ta voix.
::
ريز
D'une mutuelle tendreſſe ,
Deux coeurs naïvement épris ,
Au ſein d'une innocente yvreffe: . :.
En goûtoient le tranquille prix.
Hilas aimoit, oſoit le dire ;
Doris dans un heureux délire
(
Recevoit ſes ſoins les plus doux.
O tendreſſe adorable& pure !
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tes biens , préſens de la Nature ,
Sont encor méconnus de nous.
Que vois-je? dans ce cercle immenſe ,
Siége agréable des Amours ,
Vingt Favoris de l'Inconſtance
Jurent qu'ils aimeront toujours ;
Éléve & rivale desGrâces ,
Hébé voit voler ſur ſes traces
Tous les coeurs rangés ſous ſes loix.
Les Ris , la Douceur engageante,
DuPlaiſir l'amorce brillante ,
Tout décide un funeſte choix.
Senſible à l'aveu de leur flamme ,
Hébé ſoupire, s'attendrit :
Elle paroît livrer ſon âme
Au délire qui les ſéduit.
Ses yeux conduits avec adreſſe ,
Par une agréable fineſſe
Portent l'éſpoir dans tous les coeurs.
Beauté ſéductrice&trompeuſe ,
Fuis : bientôt la Raiſon heureuſe
Va nous dévoiler tes fureurs.
Eh quoi , d'une injuſte manie,
Me verra-t-on ſuivant le cours
Préférer la Coquetterie
A la voix des chaſtes Amours !
OCTOBRE. 1762 . I 31
Verrons-nous , ô ſéxe frivole !
De ton orgueil , la vaine idole
Eblouir nos foibles eſprits ,
Et dérober un juſte hommage
Au rare & modefte affemblage
Des qualités que je chéris ?
i
Heureux qui d'une ardeur touchante,
Loin des Grands , des Cours & des Rois
Goûte la douceur ſéduiſante
Qui du Sentiment ſuit les Loix !
Qui , dans les bras de ſa Bergère
Mépriſant la grandeur altière ,
Vit du genre humain ignoré ;
Qui craint les Dieux , qui fuit les vices ,
Du Sort méconnoît les caprices ,
Et d'Iris eſt ſeul adoré.
Dece penchant qui vous entraîne
Suivez le préjugé flatteur ;
Chloris *,que l'Amour vous enchaîne ,
L'Amour conduit au vrai bonheur.
Ornement de ces bords tranquilles ,
Ofez fuirdans ces doux aſyles
Les feux de mille Amans trompeurs.
Un ſeul eſt fait pour vous foumettre :
* Jeune Demoiselle , amie inséparable de Mlle
deB*** .
1
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Jeune , tendre , heureux , fait pour l'êtres
Amour unira vos deux coeurs.
Daignez d'une Muſe tremblante .
Excuſer les foibles tranſports ,
O vous dont la voix éclatante
Sçait former d'immortels accords.
Comment Peintre , Amant& timide ,
AuDieu que je pris pour mon guide
Arracher un maſque impoſteur ?
Comment d'un ſéxe que j'adore
Braver ſur un hautbois ſonore
Les doux yeux & l'art enchanteur ?
Dans ma franchiſe atrabilaire
Mon but fut peu d'être applaudi ,
Il fut d'obéir , non de plaire ;
C
J'obéis , & j'ai réuſſi .

Jeune Iris , fi ma main tremblante
A d'une Muſe obéiſſante
Tracé ſans art les ſentimens ,
Mon coeur lui ſervira d'excuſe.
Il dictoit , & la jeune Muſe
*
Se plaît dans ſes égaremens...
ParM. DAUGIER,Garde du Pavillon Amiral.
OCTOBRE. 1762 .. 33.
LES AMOURS CHAMPÊTRES ,
ÉPITRE.
SUR le Séjour que fit l'Auteur au Château
de B *** , appartenant à Madame
la Comtesse de J **** dans le
mois de Mai 1761.
SÉJOUR de la rare Innocence ,
Lieux fortunés bâtis par les Amours ,
Lieux où l'on méconnoît la profane arrogance
Des Parménions de nos Cours ,
Et la ſtupide indifférence
Des Diogènes de nos jours.
B *** bois ſolitaires ,
Où dans une heureuſe paix ,
De nos Créſus mercénaires
On brave les vains ſouhaits.
Non ! jamais ces jours tranquilles ,
Coulés dans vos doux aſyles
Victimes de l'avenir
Ne perdront dans ma mémoire
Cette douceur illuſoire
Qu'excite un doux ſouvenir.
Là , d'une main toujours ſure ,
L'Amour ſervantd' Apollen ,
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Je ſçais peindre la Nature.
Là , parcourant ce vallon ,
J'ofois chanter fans meſure
La jeune & tendre Alison .
Là , dans les bras de l'aimable Bergère ,
L'Univers étoit peu pour moi ;
D'une ardeur naïve & fincère
Mon foible coeur ſuivoit ladouce loi.
Belle ſans parure ,
L'heureuſe Nature
Forma tous ſes traits,
Etde ſamain ſure
Créa ſes attraits :
D'Hebé la jeuneſſe ,
L'air grand de Pallas
D'Arachné l'adreſſe ,
D'Iris * les appas...
Telle eſt mon aimable Bergère
Lorſque conduiſant ſon troupeau,
D'une main adroite & légère
Elle file ſous cet ormeau ;
Ou bien lorſqu'en ſes jours de fête,
Aſſiſeaubord de ce ruiſſeau ,
Son coeur reçoit dans ces douces retraites
De mon ardeur l'aveu toujours nouveau :
Aveu bien doux pour une âme fenſible :
Aveu reçu par la candeur ,
* Iris , Mlle de J *** , fille de la Maîtreſſe du
Château.
OCTOBRE. 1762 . 35
Aveu qu'Amour d'un trait doux & paiſible
Sçut graver dans ſon jeune coeur !
O Scène touchante
,
Plaiſir enchanteur ,
Tendreſſe éloquente ,
Décris mon bonheur !
L'aimable langage
Qu'employe au village
Le Dieu de Paphos ,
N'eſt point l'étalage
Du froid verbiage
De mille grands mots ;
Loin de ces cabanes champêtres
La vaine pompe des cités ;
Amour , je ne connois à l'ombre de ces hêtres ,
Que tes tranquilles voluptés ;
Mes plaiſirs y font mon délire ,
Mon opulence tes faveurs ,
Mon héros le Dieu qui m'inſpire ,
Meschants l'union de nos coeurs.
Chère Alifon , un Mortel qui t'adore ,
Qui te le dit , qui lit dans tes beaux yeux
Son doux arrêt , & le relit encore ,
Meparoît être égal aux Dieux.
Parlemême
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ÉLÉGI Ε.
QUOUOII ! vous partez , Iris , & mes triſtes regrets
Ne retarderont pas ces ſiniſtres apprêts ?
Vous partez ! & mes yeux qui vous faiſoient entendre
!
Ce que vous inſpirez à l'Amant le plus tendre ,
Déſormais interdits , chercheront vainement
Le cher & digne objet de tant d'empreſſement !
Vous préférez les Champs aux douceurs de la
Ville?
Vous nous quittez , hélas ! & vous partez tranquille
,
Cruelle ! vous brulez d'arracher à ces lieux ,
Cet éclat enchanteur que leur prêtoient vos yeux ;
Et moi , déſeſpéré de vous avoir perdue
Je vais traîner partout une flâme inconnue ,
Sans ſçavoir ſeulement ſi vous déſapprouvez
Mes téméraires voeux juſqu'à vous élevés....
Cependantvous partez , & la prochaine aurore
Va guider loinde moi ces charmesque j'adore !
Momens cruels ! momens où je ne dois plus voir
Un objet ſi chéri , puiſſe mon déſeſpoir
Vous retrancher du cours de ma triſte carrière.
O toi , flambeau du jour , écoute ma prière !
Toi qu'un Juif autrefois arrêta dans ton cours ,
Soleil , divin ſoleil , j'imploreton ſecours.
Pourras- tu bien prêter ta lumière céleſte,
Pour éclairer demain un départ ſi funeſte
OCTOBRE. 1762 . 37
Et diſſiperas-tu les ombres de la nuit ,
Pour mieux favoriſer l'Ingrate qui me fuit ?
Ah plutôt , écoutant le tranſport qui me guide,
Soleil , éclipſe-toi ! que l'ardeur intrépide
Des ſuperbes Courſiers attelés à ton char ,
Loin d'amener le jour de ce cruel départ ,
Ceſſede parcourir l'un & l'autre hémisphère !
Que l'Univers confus , privé de la lumière....
Mais que dis -je ? où m'emporte une aveugle
douleur ?
Et pourquoi fatiguer l'objet de tant d'ardeur
D'un indiſcret aveu qui l'offenſe peut- être ?
Ah ! pardonnez , Iris , je n'en ſuis plus le maître :
Il échappe à regret à ma ſincérité .
L'excès de mon amour fait ma témérité.
Mes deſirs étouffés , malgré leur violence ,
Étoient enſevelis dans un morne filence ;
Ils ne devoient jamais à vos yeux éclater.
Mais vous partiez; & moi qui n'ofois me flatter
Que mes regards mourans vous euffent fair
comprendre
Juſqu'où va mon amour , j'ai voulu vous apprendre
Un funeſte ſecret que ces vers mal écrits
Vont peut- être expoſer à vos juſtes mépris.
N'importe : lifez -y le ſecrèt de ma vie.
Vous recevrez de moi cette triſte Élégie
Trop tôt pour le repos de mon malheureux coeur,
Et trop tard pour pouvoir en découvrir l'Auteur.
:
:
38 MERCURE DE FRANCE .
L'AMOUR PEUT-IL NAITE DE
L'ESTIME , ET DANS CE CAS
SEROIT - IL LE PLUS DURABLE ?
Question de Morale du Coeur, difcutée
par Madame B * * dans une affembléede
Dames expérimentées.
DISCOURS PRÉPARATOIRE.
MESDAMES ,
>> Je dois vous prévenir fur le langage
>> Philofophique,dans lequelje vais avoir
>> l'honneur de vous parler. Ce n'eſt ni
>>par vanité , ni par effort que je prends
>> ce ton ; c'eſt par ſituation & parhabi-
>> tude. Il fut un tems où il falloit qu'à
>> certain âge une femme devînt dévote
>>parcequ'il faut bien être quelque choſe
>> dans ce monde , tant qu'on y reſte.
» Cette mode a changé comme d'au-
>> tres ; il faudra dorénavant qu'elle de-
>>vienne Philofophe ; ce n'est qu'une
>> différence d'étiquette ; quant au fond
>> cela revient à-peu-près au même , il
>> m'a paru prudent de prendre des avan--
>> ces ; on ne peut s'habituer trop tôtà ce
» qu'on doit être long-temps : ainſi je
OCTOBRE. 1762. 39
> me ſuis rendu ce langage familier ; il
>> convientà l'occafion ; d'ailleursje vous
>> avoue qu'il m'eſt commode pour m'é-
>> noncer ; je defire qu'il vous le ſoit au-
>> tant pour m'entendre. Quand il s'en
>> faudroit quelque choſe , l'uſage actuel
>> m'y autoriſe ; on n'a de mérite aujour-
>>d'huià traiter une matière,qu'en raiſon
>>de l'application dont on a beſoin pour
>> être intelligible. Pourquoi m'eſtime-
> rois-je moins que nos grands Ecrivains
>> du jour ? Pourquoi ſeriez - vous plus
>> difficiles envers un Auteur de votre
» féxe ? C'eſt donc cette attention à
» me ſuivre que je ſollicite devant vous ,
>>Mesdames ; je n'en abuſerai que peu
» de momens. Pour les abrégor ,je paſſe
>> au ſujet qui vous intéreſſe.
QUESTION.
Il me paroît important , avant tout ,
debiendéterminer le ſens des termes de
la queſtion .
Par l'amour dont il s'agit , je ſuppoſe ,
avec raiſon , qu'on ne doit entendre que
celui qu'on définit affez mal , mais que
l'on ne ſentque trop bien. Ce commerce
délicieux d'attrait& de defir , entre les
deux ſéxes , dont les ſens font trèspoliment
tous les honneurs à l'âme , &
40 MERCURE DE FRANCE.
dont l'âme reconnoiſſante abandonne
aux ſens tous les profits ; non pas cet
amour que l'on plaçoit dans les vieux
Romans , mais celui dont on s'amuse
toujours , &dont on s'occupe quelquefois
dans la ſociété ; en un mot celui que
nous connoiffons toutes,que nous avons
pratiqué , & que nous pratiquerons encore
dès qu'on aura la complaiſance de
nous ſeconder.
Ce qu'on entend par eſtime , ce qu'on
ne peut ſe diſpenſer d'entendre , eſt le
réſultat de pluſieurs obſervations réfléchies&
combinées en faveur de ce qui
nous paroît mériter une conſidération
plus diftinguée ; quelqu'étendue , quelque
conſiſtance qu'on prétende donner
à cette maniere , d'être affecté , ce ſera
toujours une opinion bien plus qu'un
fentiment.
En comparant ces deux idées de l'amour
& de l'eſtime , non-feulement je
n'apperçois rien qui ait quelque rapport
d'approximation , mais je ne le crois pas
poffible. Examinons fi mes doutes à cer
égard font bien fondés ; je vous les foumets
à vous-mêmes , en vous priant de
ne pas précipiter votre jugement.
Cette opération de l'eſprit , par laquelle
nous avons défini incontestablement
ce que vous appellez eſtime , eft
OCTOBRE. 1762. 41
un véritable calcul: or tout calcul moral
ne peut qu'éteindre bien plutôt que
produire la flamme pétulante ,dont notre
âme doit être embraſée pour éprouverl'amour
; lorſqu'on établit cette pafſion
ſur l'eſtime , il y a prèſque toujours
une mépriſe complette de l'effet à la car
ſe. On croit n'aimer , que parce que
l'on eſtimoit déja auparavant ; c'eſt le
contraire ; on n'eſtime ainſi , que parce
que l'on avoit commencé par aimer
fans s'en appercevoir. Pour s'en convaincre
, il n'y a qu'à voir combien de
temps l'eſtime ſurvit au veuvage , lorfqu'on
s'étoit perfuadé l'avoir mariée
avec l'Amour. Parcourons les qualités
éſſentielles de l'une & de l'autre.
L'Eftime veut de l'éxamen , elle demande
des raiſons , elle les peſe au poids
énorme du jugement, elle délibére , elle
diſcute ſes motifs long-temps avant de
jouir de ſes affections ,& pendant tout
cela , l'Amour s'envole pour ne plus revenir
, ou , ce qui eſt plus fâcheux encore
, il s'endort dans les bras de cette
douce Eſtime , qui s'en trouve fort embarraffée.
Une paffion tendre eſt un mouvement
de la nature accéleré par le caprice;
il faut , pour l'entretenir , une ac-
*
42 MERCURE DE FRANCE.
tion perpétuelle. Si l'Amour ne marche ,
ne court inceſſamment après fon objet ,
bientôt il le dédaigne , & la pareffe en
éclipſe à ſes yeux tous les charmes. Maís
l'Eſtime , toute paſſive , attend qu'on
vienneà elle ; il faut même , pour qu'elle
s'établiſſe ſolidement , que les objets
s'approchent de ſa froide majeſté; qu'ils
latouchent immédiatement , ſans qu'elle
ypenſe,ſans qu'ellefaſſe un pas vers eux;
autrement on auroit de juſtes raiſons de
douter de ſon éxiſtence. Ce ne ſeroit plus
l'Eſtime alors , ce ſeroit la Prévention :
celle- ci eſt toujours preffée , & vole au
premier ſignal qui l'appelle ; auſſi eſt-elle
toujours l'avant- courrière de l'Amour.
Voilà d'où vient la mépriſe ſur ce qu'on
nous compte depuis fi long-temps du
pouvoir de l'Eſtime , relativement à l'Amour.
On prend pour elle ſon Phantome.
La Prévention diſſipe l'équivoque ;
c'eſt le mot.de l'énigme .
Une infinité d'érreurs fur l'Eſtime dérive
tout naturellement de cette premiére.
Des qualités ſéduiſantes , dans
l'un ou dans l'autre ſéxe , qui ne feront
ſouvent que de brillans défauts , plus
fouvent encore des vices bien fardés ,
paroiffent à l'eſprit , que les ſens ont prévenu,
des motifs indiſpenſables de ce
!
OCTOBRE . 1762. 43
qu'on décore du titre d'Eſtime. Nous
autres , Mesdames , ne penfons- nous pas
quelquefois que les talens de l'efprit ,
quoique ſi fréquemment en contradiction
avec les principes du coeur , ſont de
légitimes cauſes de notre eſtime ? N'avons-
nous pas la même idée des talens
dévoués à l'amusement public , lorſque
la célébrité les illuſtre ? Dès que l'on paroît
nous faire hommage des uns oudes
autres , notre vanité ne vient-elle pas
d'abord ſous le maſque de l'Eſtime pour
nous conduire dans les bras de l'Amour?
Combiende fois nous ſommes-nous perſuadés
que nous devions la plus rare confidération
à des manières,titrées par nous
du joli nom de grâces , que les gens cenfés
appellent , tout uniment, de la fatuité?
Que vous rappellerai-je , Meſdames ,
des travers de notre ſéxe à l'égard des
hommes ? Une figure élégante,le ſoufle
vain & léger du bel-air , le faſte des richeſſes
, la chimére de la naiſſance, celle
des rangs , la manie du crédit & des
dignités,l'équivoque réputation de l'honneur
, bien moins encore que cela , un
plumet , un équipage , une façon d'être
vêtu ; tout ne fournit -il pas à chaque
homme que nous préférons,ce que notre
prévention prend fort humainement
44 MERCURE DE FRANCE.
pour le vrai mérite ? Nous ne ceffons de
nous en faire accroire fur nos foibleſſes
que pour en changer , nous aimons à
croire que la raiſon même nous préſcrit
ce que nos penchans nous demandent.
Eh ! pourquoi nous flatter ? Non , Mefdames,
l'Amour & cette Raiſon ſi vantée
n'auront jamais enſemble que des
pactes illuſoires ; cultivons-les ſéparément
: l'une eft précieuſe & reſpectable
en ſoi ; l'autre eſt charmant tel qu'il eſt ,
quoiqu'un peu vicieux; ne tentons de les
réunir que pour mieux nous tromper
quand cette érreur ſera néceſſaire à nos
plaifirs .
J'oſe aller plus loin ; mon expérience
m'y conduit : celle de votre confcience
ne me démentira pas. J'oſe donc foutenir
que ce vrai mérite ,dont nous faiſons
ſi ſouvent le prétexte de nos égaremens ,
feroit un obſtacle à notre défaite , fi
nous le rencontrions réellement ? Une
certaine curiofité vive & inquiéte ouvre
en nous les premiers germes del'Amour ;
le vrai mérite en queſtion feroit peu propre
à exciter ce genre de curiofité ; on
l'apperçoit , ce mérite , mais on ne le
ſent pas ; on l'admire& l'on en reſte-là:
il nous laiſſe précisément où il nous a
trouvées; il ne donne aucune fecouſſe à
OCTOBRE. 1762 . 45
nos ſenſations . Il n'en eſt pas ainſi de
certains vices heureux qui tourmentent
notre imagination, ( Ne nous y trompons
pas , c'eſt cette imagination qu'infenfiblementnous
nous ſommes accoutumés
à appeller notre coeur. ) Inceſſamment
agitées par ces vices , que notre bouche
abjure , mais qu'en ſecret nous brûlons
d'approfondir , que faire dans ce trouble
? Il faut aimer , & nous aimons.
Quand on aime , & que l'on veut connoître
ce qui plaît , il faut bien céder , &
nous cédons. Voilà , Mesdames , entre
nous l'hiſtoire de prèſque tous nos engagemens.
Par une bizarrerie particulière à l'Amour
, ce qui peut lui caufer le plus de
douleur , ce qu'il craint davantage eſt ce
qui l'attire le plus violemment.Par éxemple
, Meſdames , qui de nous n'a pas été
piquée de la conquête de ces hommes
qui ont tout ce qu'il faut pour en faire
craindre la perfidie ? Qui ne les a pas préférés
à ceux dont les qualités habituelles
ſembloient nous affurer d'une inviolable
fidélité?
Je ne vous fais pas l'injure , Meſdames
, de ſoupçonner que vous croyïez
encore àces prétendus rapports de caractères&
de moeurs , pour faire naître ou
46 MERCURE DE FRANCE.
pour foutenir l'Amour. Cette paffion
ne peut fatisfaire qu'en nous entraînant
horsde nous-mêmes ; fi elle ne nous of
froit que le ſpectacle de nos propres habitudes
, comment nous occuperoit-elle
long-temps ? Un homme grave & fé
rieux repuiſera à chaque inſtant l'ennui
qu'il aura communiqué à une femme
doucement tendre & languiſſante ; la
pétulance eſt néceſſaire à leur état , chacun
d'eux ne fera que ſo -même ; fans
cela , ce ne feroit pas la peine d'être
amoureux ; les chaînes que l'on prendroit
accableroient ; il faut continuellement
agiter le joug quel'Amour impofe
pour le porter avec quelqu'agrément , &
pour le porter longtemps. Une femme timide
, que les préjugés ont longtemps
contrainte, ſera peu émue par un Amant
circonfpect , aux moeurs duquel le Public
ne reproche rien. Unepointe de libertinage
(je disde libertinagede bonne
compagnie ) excitera bien plus ſa curiofité
, & peut-être ſes defirs. Mais comment
s'arrangera-t-elle alors avec ſes
propres moeurs ? Cela n'eſt pas fort difficile.
Comme on ne ſe parlejamais à ſoimême
ſur ſes goûts , qu'avec les précautions
convenables , elle ſe dira que la
noble émulation de réformer un tel
OCTOBRE. 1762. 47
homme dans ſa conduite , eſt le ſeul motif
qui lui fait defirer de le ſoumettre.
Eh bien , cette intention n'eft-elle pas
louable ? Pouvez-vous la blamer ?
Dans tout ce que je viens de vous expoſer
, je ne vois pas un moment où la
véritable Eftime puiſſe paroître fur la
Scène avec vraiſemblance ; & cependant
l'Amour n'eſt autre choſe que tout ce
que je viens de peindre ; je m'en rapporte
à vous , Meſdames , qui devez fi
bien le connoître. Je n'ajoute qu'un
mot , l'Eſtime , telle que je la connois ,
& telle qu'elle est en effet , ne peut naître
& s'accroître que dans le filence des
Paffions ; leur trouble au contraire eſt
néceſſaire à l'Amour ; deſpote impérieux
& puiffant , il les excite toutes pour ſe
les mieux afſervir , & pour les faire contribuer
à fon avantage. Comment l'Efrime
pourroit-elle ſe trouver en telle
compagnie ?
Pour vous encourager,&pour vous
conſoler , je vous dois , Mesdames , l'aveu
de mes foibleſſes. Je conviens , depuis
que j'y ai réfléchi , n'avoir jamais
plus ardemment aimé que ce que j'avois
moins de raiſon d'eſtimer , quoiqu'alors
je n'oſaſſe m'en douter. Si par un malheureuxQuiproquo,
auquel notre amour
48 MERCURE DE FRANCE .
propre , plus que notre hypocrifie donne
lieu , ou s'aviſoit de devenir plus eſtimable
pour me plaire davantage , j'avoue
que, fans ſçavoir pourquoi, une certaine
langueur me faiſiſſoit juſqu'à ce que
j'euſſe remis les chofes en régle. C'eſt ce
que je vous prouverai même par lesMémoires
de mon coeur , que j'ai intitulé
mes Remords , & que j'aurai l'honneur
de vous dédier : ( a ) je reviens à notre
Sujet.
Quand il ſeroit poſſible que cetteEftime
, dans la rigueur des conditions qui
la conſtituent , pût accidentellement occaſionner
quelqu'Amour ; je demande ,
en admettant lePhénomène , quelle ſeroit
alors la ſtabilité de ſes fondemens ?
L'Eſtime la plus parfaite , comme nous
l'avons déja remarqué , ne tient qu'à
l'opinion . Elle dépend tellement de ſon
empire , qu'elle en fuit néceſſairement
toutes les révolutions ; l'âge , les temps ,
les lieux , de nouvelles moeurs , de nouveaux
principes , ſouvent de nouvelles
lumières , détruiſent l'Eſtime , ou la font
naître alernativement pour& contre les
mêmes objets. C'eſt ce qu'on ne peut révoquer
en doute , ſans révoquer l'évi-
(a) Ondoneradans les Mercures ſubſéquens
les Remordsde MadameB***.
dence.
OCTOBRE. 1762. 49
dence. Notre vue morale, beaucoup plus
variable que la vue phyſique,nous montre
rarement les choſes ſous le même afpect
dans tous les temps.Rien n'eſt ſi poffible,&
rien auſſi n'arrive plus fréquemment
, que de changer d'opinions ; il eſt
peu d'Etre penfant , qui n'ait à rougir
quelquefois en s'éveillant , de ce qu'il
avoit cru la veille. Tant d'erreurs nous
environnent , tant de piéges font tendus
pour ſurprendre notre jugement , qu'il
ſeroit abſurde de ſe flatter d'avoir une
opinion ferme furprèſque toutes les choſes,
à moins de ſe dévouer à l'opiniâtreté
de l'ineptie. Si l'Eſtime eſt fi chancelante
, fur ce qui n'intéreſſe point nos affections
, combien le ſeroit-elle davantage
fur ce qui regarderoit notre Amour ?
N'ayant rien en foi pour irriter ſes feux,
comme je me flatte de l'avoir démontré ,
dès que l'opinion qui auroit établi cette
Eftime commenceroit à s'affoiblir , que
deviendroit l'Amour qu'elle auroit inf
piré? Mais la queſtion conſiſte à ſçavoir
fi cette Eſtime n'eſt pas d'une ſolidité invariable.
J'ai déja répondu en faiſant
connoître qu'elle dépendoit de l'opinion
, pour ne laiſſer aucun doute , je ne
dis pas ſeulement de notre opinion , mais
decelled'autrui. Dans le ſyſtème de notre
II. Vol.
C
50 MERCURE DE FRANCE .
orgueil , quoique nous ayons pour nousmemes
une conſidération de préférence,
celle des autres nous flatte &nous entraîne
; ce feroit une Eſtime bien incertaine
que celle qu'on accorderoit tout ſeule;
le fuffrage desautres lui eſt indiſpenſable.
Or qu'y a-t-il au monde de plus mobile
que ces fuffrages de ſociété ? Les mêmes
motifs d'une Eſtime univerſelle deviennent
, par la plus légère circonſtance ,
ceux d'une opinion toute oppoſée . Voila
donc notre Amour d'Eftime précipité
dans le néant au moment que nous nous
y attendrons le moins. Cette réputation
fur laquelle ſe fonde l'Eſtime , eft auffi
fragile que l'innocence & l'honneur de
notre ſéxe ; le feul ſoufle de l'envie la
ternit , le moindre faux pas la briſe. Où
en feroit le pauvre Amour qui n'auroit
d'autre appui ? Je dis plus , cet appui ſeroit
contraire à fon éxiſtence ; l'Amour
ne peut vivre que dans une forte d'égalité
morale , où même il ait plus à donner
qu'à recevoir. Quelqu'un dont on deviendroit
amoureux par la force de l'Ef
time, auroit trop de ſupériorité fur nous ;
nous croirions n'avoir jamais aſſez payé
fon retour ; & les coeurs tendres font
fort fcrupuleux ſur leurs dettes ; on aimeroit
mieux quitter le commerce , que
de s'y voir ainfi trop arriére.
OCTOBRE . 1762. SI
Pour conclure , Mesdames , il me
ſemble que nous ſommes fuffifamment
autoriſées à décider que l'Eſtime eſt le
moins propre de tous les moyens pour
faire naître l'Amour , & qu'il eſt auſſi
bienmoins fürpour l'entretenir& le rendre
durable , que le ſecours de nos propres
foibleſſes.
Quelqu'étrange que paroiſſe à bien des
gens la vérité que nous venons de mettre
dans fon jour , c'eſt à ceux qui s'en ſcandaliſeroient,
de rougir,& non pas à moi.
J'aurai détrompé des coeurs honnêtes,féduits
par la plus dangereuſe des paffions;
des coeurs qui faifoient leur gloire de leur
propre honte , autoriſés par cette vieille
erreur de l'Eſtime , qui ſervoit de prétexte
à leur foibleſſe. Pourquoi chercher
à déguiſer ſous des titres plus nobles un
penchant , qui n'eſt & ne peut être que
ce qu'il eſt. Gémiſſons du pouvoir qu'il a
fur notre raiſon , & ne rendons plus la
morale même, complice des ſcélérats qui
abuſent notre ſéxe. Voilà ce qu'on aura
gagné quand on fera bien convaincu que
l'Eſtime n'eſt que la chimère dont l'Amour
ſe ſert pour mieux entretenir nos
illufions.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ODE
A S. A. S. Monseigneur le PRINCE
DE CONDE , Commandant en Chef
l'Armée du Bas-Rhin.
Dala nuit du tombeau quel rayon lumineux ;
D'un (a) Héros qui n'eſt plus , nous retrace l'i
mage ?
Eſt-ce lui que je vois , eſt-ce un de ſes neveux ?
Entre les deuxCondé partageons notre hommage.
Tel que l'Aſtre dumour , voilant à l'Univers
Ses feux étincelans pour les produire encore ,
Ne femble renoncer à l'empire des airs ,
Que pour nous procurer une nouvelle aurore.
Tel parmi les Bourbons , unHérosdeleurfang,
Ala poſtérité ſe tranſmet d'âge en âge ,
Il eſt toujours entre eux quelques Héros naiſſans ,
QuiduCiſeau fatal nous dérobe l'outrage.
PRINCE , c'étoit ainſi quetes Soldats charmés ,
En volant ſur tes pas célébroient ta Victoire ;
Tandis que d'autres choeurs d'ennemis déſarmés ,
Implorant ta clémence , établiſſoient ta gloire.
( a ) Le grand CONDE .
OCTOBRE. 1762. 53
Ala fleur de ſes ans , s'il brave les hazards ,
FRANÇOIS , repoſez-vous ſur ſa haute ſageſſe
Plusd'un jeune BOURBON , ſurpaſſant les CÉSARS ,
Fit à de vieux guerriers reſpecter ſa jeuneſſe.
Muſes , conſacrons-lui d'éternels monumens ,
Ses ſuccès répétés comblent notre éſpérance :
Je parle de CONDE , que le Livre des Temps
S'ouvre pour recueillir un nom cher à la France.
Dans ( b ) les champs deButzbach ,Mars paroît ;
&foudain ,
Sur un Thrône de fer , la Diſcorde ennemie ,
Fait briller le flambeau dont elle arme ſa main :
L'air frémit , le ſang coule ; & la terre eſt rougie.
FRANÇOIS, (c) ce n'eſt pasvousque la mort a frapé:
Condé ſçait allier la Prudence à l'Audace;
Et par nosBataillons , BRUNSWIC (d) enveloppé ,
Abandonne en fuyant , l'airain (e) qui vous menace.
Enfin le jour ( f) arrive , où la gloire a marqué.
Adeux Princes rivaux une égale carrière ;
b) Affaire du 25 Août.
( c) Nous ne perdimes que quatre hommes. )
(d) Le Prince Héréditaire. L !
( e ) L'Ennemi abandonna , enſe retirant, trois
piècesde canon.
(f) Affaire du 30 Août.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
Condépart le premier ; & BRUNSWIC attaqué ,
Du mont ( g ) qu'il occupoit ſe fait une barrière.
L'implacable BELLONE a donné le ſignal ;
La mort à ſa fureur prête ſes voiles ſombres ,
L'écho fait reſonner l'homicide métal :
Et le Styx ſur ſes bords voit accourir les ombres.
Avancez , Boisgeflin ( h , ) Conds vous ſuit de
près ;
La terreur vous précéde: ( i ) & vous , troupe célébre
,
CesEſcadrons ſerrés ſemblent braver vos traits !
C'eſt vous qu'on a chargé de leur pompe funébre .
Audacieux Vulcains , ( k ) dont les rapides feux
Portent au loin les coups que vous bravez fans
ceffe ,
Intrépides Soldats ! Condé lit dans vos yeux
D'un courage obſtiné l'éfficace promeffe.
Qu'entends-je le plomb vole , & BRUNSWIC irrité,
Par de nouveaux éfforts diſpute la victoire ; ( 1 )
Je vois le ſang couvrir le François arrêté ;
Je vois entre eux & lui le carnage & la gloire.
(g ) Mont S. Jean , près Fridberg.
( h ) Brigade de Boisgeflin .
( i ) La Gendarmerie.
( k ) Corps Royal.
( 1 ) Nos troupes repouffées revinrent plusieurs
fois à la charge.
OCTOBRE . 1762 . 55
Ç'en est fait , il a fui. L'arbitre des combats
Juge du haut des airs& compte les victimes :
Il voit Condé (m ) vainqueur affronter le trépas :
Il enchaîne la mort dans ſes ſombres abîmes .
La Diſcorde s'envole . Entendez-vous ces cris ,
Dont la naive joie exprime la tendreſſe ?
Ces Soldats triomphans , ſont un Peuple d'amis ,
Dont le nom de Condé ( n ) ranime l'allégreſſe .
Dépouillant avec eux la fierté de ſon rang ,
Sa bonté généreuſe encourage leur zéle :
Je ne retrouve plus le Prince dans ſon camp;
C'eſt leChef adoré d'une Troupe fidelle.
Superbes Demi-Dieux , vous dont la dignité
Eſt l'eſprit qui vous meut , eſt l'inſtinct qui vous
guide:
Ovous , qui vous parez d'un éclat emprunté ,
Qu'un orgueil dédaigneux ne ſoit plus votre
égide.
( m ) Le Prince de CONDÉ ayant poursuivi les
Ennemis juſqu'au Village de Nidermerle , le Comte
de STAINVILLE qui étoitpoſté aux débouchés du
Village , les chargea de nouveau , & leur tua
beaucoup de mond:.
( n ) Le Prince de CONDE afait dans cettejournée
1200 prifonniers , a pris 14 pièces de canon &
2 étendarts.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Loin de nous ces guerriers , dont l'air impérieux
Semble prêt à combattre un avis ſalutaire :
Les timides vertus n'ont point d'accès chez eux.
Le bien qu'ils ne font pas excite leur colère.
Cher Prince, tu n'as pas cette yvreſſe desGrands ;
Des talens diſperſés tu ſçais trouver l'enſemble.
Je vois ton coeur pareil à ces foyers ardens ,
Dont le feu diviſé dans un point ſe raſſemble.
MALOUEL.
LE mot de la premiere Enigme du
premier volume d'Octobre est la Rai-
Jon. Celuide la ſeconde est l'accent aigu
ou l'accent fur l'é. Celui du premier
Logogryphe eſt Tracas. On y trouve
Rat & Sac. Celui du ſecond eſt Férule,
dans lequel on trouve ré , feu ,féve ,
l'Isle defer , eu , cure , rue , fée.
ENIGME.
Quoiqua le Maître à qui je ſuis
Paffe en grandeur toute puiſſance ,
C'eſt toujours avec répugnance
Que ceux qu'à me chercher le malheur a réduits ,
Me font témoin de leur ſouffrance .
Ce qui devroit contribuer
OCTOBRE. 1762.. 57
A rendre leur peine finie ,
C'eſt qu'ils font jour & nuit engrande compagnie,
Que rarement on voit diminuer.
Mais ce n'eſt pas comme en certaines fêtes ,
Oùplus on eſt & plus on rit.
Ceux pour qui j'ai des faveurs toujours prêtes
Auroient , s'ils étoient ſeuls , moins de trouble en
l'eſprit.
Par moi de grands ſecours s'obtiennent ;
Et quoique le ſéjour ait dequoi dégouter ,
Et que plufieurs avec joie en reviennent ,
Il en eſt beaucoup qui s'y tiennent ,
Juſqu'à ce qu'on mette ordre à les faire emporter,
D.
AUTR E.
mon canal étroit la ſource peu rapide,
Vient couler lentement ſans murmure & fans
bruit:
J'arroſe en ſerpentant ma plaine trop arides
Mais auſſi de mon cours je vois naître le fruit.
Dans un petit détroit je vais prendre ma ſource ,
Puis le long de mes bords je viens perdre mes
eaux :
i
Apeine ai-je entrepris mon agréable courſe
Que j'annonce aux Mortels les projets les plus
beaux.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
Je laiſſe à mon plaiſir ſur mes charmans rivages ,
Cequi fort de mon ſein connu de toutes parts :
On admire en tous lieux mes précieux ouvrages
Qui ſeuls , par leur beauté ſoutiennent les beaux
Arts.
Par B. J. B. BAUDARD , de Bordeaux .
LOGOGRYPHE.
ALa frivolitéje dois mon éxiſtence ;
Je parois chez les uns avec magnificence ;
Chez d'autres plus uni , je ſers également.
Ametrouver , Lecteur,veux-tu perdreun moment?
Trois de mes pieds ſur l'eau vont t'offrir un paſlage
;
Je t'offre encore un jeu jadis fort en uſage ,
Et qu'au Cours de la Reine on pratique l'Eté;
Autre jeu plus nouveau par les femmes fêté ;
Un très-beau Fleuve en France ; un autre en Italie
;
Un légume fort bon , ſurtout en Picardie ;
Unſpectacled'hyver ; un fruit délicieux
Qui peut-être à préſent ſe trouve ſous tes yeux ;
Deux Vieillards vertueux connus dans l'Ecriture ;
Le premier vêtement qu'on doit à la Nature ;
L'appui de l'honnête homme & le frein du méchant
;
OCTOBRE. 1762 . 59
Un Oiſeau dont le prix ne gît pas dans le chant ;
Ce que ſouvent en vain on cherche en Loterie ;
Un ſéjour aquatique ; un accès de furie.
Je pourrois bien , Lecteur , te mener encor loin ;
Mais j'arrête tout court & te laiſſe en chemin.
AUTRE.
LECTEUR , je ſuis un Etre
Difficile à connoître ;
Jeſuis mystérieux ,
Etrange en ma nature ,
Trompeur & captieux :
En changeant ſa ſtructure ,

Je ſçais te préſenter ſous des traits différens ,
Un objet quel qu'il ſoit & t'en cacher le ſens ;
J'ai fçu plus d'une fois laſſer ta patience :
Dix pieds compoſent mon éſſence ;
Je change à tout moment &de forme & de nom:
Tantôt je me produis en ce fils d'Apollon ,
Qui par les doux accords de ſa touchante lyrė ,
Attendrir tous les Dieux du ténébreux Empire ;
Je compoſe tantôt ce métal précieux ,
Idole de l'avare & l'objet de les voeux ,
Qui ſauva Danaé de la fureur d'Acrife ,
Etqui ſeul nous conduit àbout d'une entrepriſe.
Tu trouveras en moi
A
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Le Père de ce Roi ,
De ce vaillant Héros ſi vanté dans l'Hiſtoire ,
Qu'accompagna toujours le Dieu de la Victoire ,
Et qu'enleva la parque en la fleur de ſes ans.
Je t'offre encor l'Ere des Muſulmans ;
Une Ville de Flandre , un Fleuve d'Italie ,
Une Rivière en France , une autre en Westphalie ,
Le nom de ces Oiſeaux qui furent autrefois
Prop ces aux Romains , funeſtes aux Gaulois ;
Un mot qui ſert à marquer la ſurpriſe ;
Un Pontife Romain , un grand Saint de l'Egliſe ;
Ce qui toujours reſte au fonddu tonneau ;
Un Pays en Afie ; une eſpéce de marbre ;
Une Place au Spectacle , une Naïade ,un Arbre ;
Un Sol de tous côtés environné par l'eau ;
Une Plante , une Mer , une Arme meurtrière ;
Un Poëte fameux ſorti de l'Angleterre.
Mais c'eſt aſſez , Lecteur , embrouiller tes eſprits
Dans ce cahos confus , devines qui je ſuis.
Par L. S. de la Martinique.
CHANSON à Mile B.
Sur l'AIR : Je vais te voir , charmante Life ,.
d'On ne s'aviſe jamais de tout.
UNE ſombre mélancolie
Obſcurcit mes jours les plus beaux ;
OCTOBRE. 1762. 61
Mon âme inquiette , attendrie
Dévore en ſecret tous ſes maux.
J'aime, & mes yeux ſeuls l'oſentdire
A l'objet qui m'a ſçu charmer ;
Ma bouche s'ouvre pour l'inſtruire ,
Mais le Reſpect vient la fermer.
Quand je vois Zélide , un nuage
Semble répandu ſur mes ſens ;
Le trouble peint ſur mon viſage ,
Découvre aſſez ce que je ſens ,
Achaque inſtant je la regarde ,
Mais je ne fais que l'admirer .
Plus hardi ſi je me hazarde ,
C'eſt tout au plus à ſoupirer.
La crainte d'offenſer Zélide
Retient les tranſportsde mon coeur.
Que cette réſerve timide
Doit l'attendrir en ma faveur !
Amant délicar & fincère ,
Je n'oſe montrer tous mes feux :
Si par le reſpect on peut plaire ,
Je ſuis aimé ,je ſuis heureux.
B... AMetz , le &c.
62 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES.
1 SUITE de la Lettre à l'Auteur du
Mercure.
TELLE eſt , Monfieur , la marche de
l'Auteur dans les XII. Chapitres qui compoſent
ſon Ouvrage : il employe , autant
que les faits en peuvent être fufceptibles ,
la comparaiſon& le calcul pour les vérifier.
» Ces Sondes , dit - il , pourvu
>>qu'on ſache s'en bien ſervir,ou ( ce qui
>>felon moi feroit très - difficile , ) s'en
>> faire de plus convenables , dirigeront
>> notre jugement ſur pluſieurs paſſages
>>des anciens Auteurs ». Je remarquerai
ſeulement , que ce conſeil qu'il donne
aux autres , ſuppoſe deux qualités affez
rares , & dont l'aſſemblage lui eſt particulier.
Je veux dire un eſprit juſte &
une grande érudition .
Voici ſelon lui les principales cauſes
des fautes où ſont tombés tous ceux qui
ont écrit fur ces matières .
1º. En traduiſant les Auteurs Grecs &
OCTOBRE. 1762.63
Latins , ils ont toujours donné la même
valeur au Seſterce , à la Drachme , à la
Mine & au Talent , ſans enviſager les
variations rapportées par Pline.
2º. Ils ne ſe ſont point occupés des
distinctions entre les Numéraires de différens
Auteurs , qui ne confidéroient
pas tous les mêmes expreſſions ſous le
même point de vue. Le Seſterce de Columelle
différoit du Seſterce de Pline.
3º. L'on a trop inſiſté ſur la livre de
poids , trop peu fur la livre numéraire.
4°. Toutes les piéces d'argent qui valoient
depuis un denier juſqu'à vingt ,
vingt- quatre & peut- être plus , ont paffé
pour des deniers , parce qu'elles étoient
marquées d'un x , comme dans l'origine.
J'en dirai autant du ſeſterce qui
en formoit le quart.
5°. Au lieu d'additionner les valeurs
des deux adverbes numériques , on les
a perpétuellement multipliés l'un par
Lautre (a) .
(a ) Toutes les Traductions de l'Evangile, Françoiſes
, Angloiſes , Hollandoiſes , Allemandes ,
Catholiques & Proteftantes ont rendu le feptuagies
fepties de S. Mathieu par 70 fois 7 fois , ce
qui emporte l'idée de 70 multiplié par 7 ou 490 ,
parcequ'elles ont ſuivi le Grec, tandis que pluſieurs
Verſions de l'Ancien Testament qui onttra64
MERCURE DE FRANCE.
6°. L'on ne s'eſt point aſſez dit que les
ſols d'or , en tant qu'ils ne ſignifioient
que des piéces d'or , augmentoient ou
diminuoient proportionellement de valeur
dans les changemens de leur poids
&de leur titre.
7°. Il falloit commencer par éxaminer
avec ſoin les textes manuscrits ou
imprimés , & les corriger en produiſant
leurs fautes mêmes , afin que les autres
puſſent voir fi nous ne nous ſommes
point trompés. C'eſt ce dont l'Auteur
donne fur le champ un éxemple frappant
que je crois devoir rapporter.
„ Au Tome II du Recueil des Or-
>>donnances page 184 , art. 3 , au lieu
>> de 16 fols 2deniers , lifez 15 ſols ; page
» 428 , au lieu de monnoie 48°. , lifez
>> 32 ; page 516 au lieu de monnoie
» 44 , lifez 64° ; page 551 , au lieu de
» 4 grains , lifez de grain , &c.
Le chapitre VII du Talent double ou
fimple, eſt un des plus inſtructifs ; il eſt
intéreſſant pour ceux mêmes qui font
le moins verſés dans ces matières .
Ecoutons l'Auteur. » La dénomina-
1
duit d'après l'Hébreu , ont rendu lefeptuagies
fepties dela Genèfe , par 77 fois ; c'est-à-dire
7 fois pardelà 70 , pour marquer un nombre
indéfini
OCTOBRE. 1762. 65
» tion de talent, de mine , de denier ou
>> de drachme , s'appliquoient comme
>>>notre livre , notre marc & notre de-
>> nier aux poids & aux valeurs ; & dans
>> les affoibliſſemens des monnoies , les
>> diviſions du poids & du numéraire ne
>> changeoient point. Notre marc eſt
>> toujours de 8 onces , & notre livre
>>de 20 fols , ſoit qu'on hauſſe ou qu'on
>>baiſſe les eſpéces.
>> Comme poids , depuis Servius Tul-
» lius juſqu'à Pline & longtemps après ,
>> le talent double déſignoit le plus fou-
>> vent 16 onces poids de marc , au lieu
>> des 72 livres dont on le fait indiſtinc-
» tement. Le talent fimple ne formoit
» qu'un marc ou huit onces. Par une
>> conféquence très-facile à tirer , le ta-
>> lent étoit fort inférieur à ce qu'on
» nous en a dit.
Je paſſe à la diſcuſſion de quelques
faits qui peuvent piquer la curiofité du
Lecteur.
» Dans les facrifices que les Chal-
>> déens offroient à Jupiter Belus , ils
>> brûloient tous les ans ſur le grand au-
>> tel de ſon Temple à Babylone 200000
>> talens d'encens. En ſuppoſant qu'il y
>> eût tous les jours des victimes immo-
>> lées ſur cet autel , & en formant feu66
MERCURE DE FRANCE .
" lement le talent de 16 onces , il s'y
>> ſeroit brûlé près de 274 livres par
» jour , ce qui auroit été éxceffif. Quoi-
>> que Babylone fût affez proche de la
>>région qui porte l'encens , on n'avoit
>>pas deſſein de rendre le Temple inac-
>>ceſſible par la violence de l'odeur &
» de la fumée. Ces cent mille fimples
» talens , ſéparément du poids de douze
>>quatre cinquiéme grains d'or chacun ,
>> faifoient près de 139 livres poids de
>> marc , & donnoient plus de 6 onces
>> d'encens pour chacun des 365jours ,
» &c.
>>Sur une des Pyramides qui fut 20
>> ans à bâtir , il y a , dit Hérodote , des
» Lettres Egyptiennes qui font connoî-
>> tre combien on a dépenſé pour les
» Ouvriers , en raves , en ail & en oi-
>> gnons ; & il me souvient que celui
>>qui m'interpréta cette écriture , me
>>dit que tout cela montoit en argent
>> à la ſomme de 1600 talens. Combien
>> doit- on croire qu'on dépenſa pour les
>>outils , pour les autres vivres & pour
>>les habits des ouvriers ?
M. Dupré de Saint-Maur fait voir ,
par le calcul , que cette fomme d'argent,
relativement à nos eſpéces , vaudroit
aujourd'hui 86400 liv. & par rapport à
OCTOBRE. 1762. 67
l'enchériſſement des denrées d'i à 12
depuis Pline , 230400 liv. de nos monnoies
actuelles ; & il eſt d'avis que fi
nous conſidérons ce que coûtent nos
ponts ſur les grandes rivières , & nos
Egliſes les plus vaſtes , y compris la
pierre , le fer , les matériaux en général
&la main-d'oeuvre , nous ſentirons facilement
que cette ſomme étoit bien fuffiſante
pour l'ail , les raves & les oignons
ſeuls des ouvriers employés à conſtruire
cette Pyramide : d'où il conclut qu'à
cet égard, comme à l'égard de la pêche
de l'étang ou du lac Moeris , qui rapportoit
tous les ans au Roi , deux cens
quarante-trois un tiers marc d'argent ,
c'est-à-dire , cent vingt-une livre treize
ſols huit deniers d'alors , qui pafferoient
en eſpéces de France 13119 liv. laquelle
ſomme, au temps des Empereurs , étant
12 fois plus utile , & pouvant être ſuppoſée
en talens doubles , reviendroit ,
ainſi calculée , à 70089 livres 12 fols.
M. D. P. D. S. M. conclut , dis - je ,
qu'Hérodote ne dit rien ici qui choque
la vraiſemblance , & que l'extraordi- 、
naire n'eſt que dans les explications
qu'on en a faites. Cet étang , quoique
formé de main d'homme , étoit prodigieux
par ſon étendue & par fon volume
d'eau.
68 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir cité Jofeph , qui connoifſoit
également les monnoies de fon
Pays & celles des Romains au temps
de Vefpafien , & qui donnoit au talent
2400 ficles (b) ; il prouve , par un endroit
de l'Hiſtoire de M. Rollin , le peu
de fonds que l'on doit faire fur ce qui
lui a paru de plus raisonnable , par rapport
au ſujet traité dans ce chapitre.
» Quand onfonge , dit M. Rollin , ( c )
>> aux millions innombrablesd'or & d'ar-
» gent , amaſſsés par David & par Sa-
> lomon , & employés pour la conftruc-
» tion & pour l'ornement du Temple de
» Jérusalem , ces richeſſes immenfes
» dont le dénombrement éffraye , étoient
» en partie le fruit du commerce que
» David avoit établi en Arabie , en Perfe
» & dans l'Indoſtan , à la faveur de
» deux ports qu'il avoit fait batir en
» Idumée , fur l'extrémité de la Mer
» Rouge , & que Salomon augmenta
» encore confidérablement , puiſque dans
» un seul voyage ſa Flotte lui rapporta
( b ) » Absalon avoit la tête ſibelle , que lorf-
>>>qu'on lui coupoit les cheveux au bout de huit
→ mois , ils peſoient deux cens ficles qui ſont cinq
>>>l>ivres (ou cinq mines. ) Joſeph, Hift.des Juifs ,
21. 7. C. 251 .
( c ) Hift . Anc. Tom. 10. p. 215.
OCTOBRE. 1762 . 69
» 450 talens d'or , qui font plus de
» 135 millions. La Judée n'étoit qu'un
>> petit pays , & cependant le revenu
» annuel , du temps de Salomon , y
» montoit à 666 talens d'or , ce quifait
» près de 200 millions.
» Eſt-il poſſible , répond M. Dupré
» de S. Maur , que la Judée produisît à
>> Salomon 200 millions par an ? l'éten-
>> due ne paſſoit guères celle de la Nor-
>>mandie. Plus le Peuple en étoit abon-
>> dant , plus la conſommation néceſſaire
>> des productions de la Terre , diviſée
» entre les familles , empêchoit que les
>> récoltes ne ſe convertiſſent en argent ,
» pour payer de gros ſubſides. Les
» Vaiſſeaux de Salomon n'étoient pas
>> ſans doute fi grands que les nôtres.
>> Comment une ſeule de ſes Flottes
>> pouvoit- elle rapporter , par le com-
»merce , en un voyage 135 millions ?
> Qu'envoyoit-il en échange pour avoir
>> toujours des retours ſi conſidérables ?
» un peu de bled , de vin & d'huile ,
" felon Jofeph. La quantité des habi-
>> tans ne leur permettoit pas de faire
> fortir beaucoup de grains. La petiteſſe
>> du pays ne comportoit que très-peu
» de vignes , par conféquent peu de
>> vins à exporter , & peu de bois pour
70 MERCURE DE FRANCE .
>> conſtruire des Vaiſſeaux ou pour des
>>>Forges , & des Ouvrages métalliques.
» Quelles étoient les Manufactures de la
>>> Palestine , pour fournir aux Envois?
>> Les richeffes de la Terre étoient-elles
>> au premier Occupant ? elle ſe trouvoit
>> dès-lors fort peuplée , & chacun dé-
>> fendoit ſa poffeffion . Le Temple de
» Salomon a couté des ſommes confi-
» dérables ; nous ne ſçaurions douter de
ſa magnificence ; mais la Nation n'a-
» voit qu'un ſeul Temple. Si l'on avoit
>> mis à Saint Pierre de Rome , tout ce
» qui a été dépenſé aux autres Eglifes
>>de la ville & de la campagne dans une
» même étendue de pays que la Judée ,
>> cette Eglife toute fuperbe qu'elle eſt ,
>>le feroit encore infiniment davantage ,
>> ſans que le Peuple en eût été chargé,
»&c.
23 que , revenus,
,
» Davidne comptoit pas rendre un
>> compte éxact des fonds qu'il avoit mis
à part pour le Temple , quand il dit
furla médiocrité de fes
>>il avoit épargné pour ſa conſtruction
>> cent mille talens d'or , mille fois mille
>> talens d'argent,un poids innombrable
>>>d'airain & de fer. Il ſe ſert d'une hy-
>> perbole , pour marquer une grande
>>> quantité , & les mots qu'il infére ,
OCTOBRE. 1762.... 71
» æris & ferri non eft pondus , l'annon-
>> cent clairement. Prendrions-nous à la
>> lettre ce qui eft dit de Salomon , que
>> de ſon temps l'argent étoit auffi com-
>>mun à Jérusalem , que les pierres , &
>> qu'on y voyoit autant de cedres , qu'il
>>y avoit de ſycomores dans les cam-
>>pagnes ?
M. de Saci eſtime les 100 mille talens
» d'or , 6500 millions ou 6 milliards &
>> demi ; & le million de talens d'argent,
> 4600 millions ou 4 milliards & 6co
» millions.. M. Arbuthnot évalue l'or à
>>547 millions 500 mille livres ſterlings.
>> l'argent à 342 millions de liv. fterling.
>> Cette quantité d'or & d'argent ne ſe
>> raſſembleroit pas aujourd'hui dans
>> toute l'Europe ; elle ne s'accorderoit
>>>pas même avec ce qui eſt dit au vingt-
>> neuvième chapitre du premier livre
>> des Paralipomenes , qui offrent un
>>juſte calcul.
M. D. P. D. S. M. pour donner quelqu'idée
de ces dépenſes & du commerce
d'alors , applique aux Juifs le numéraire
des Romains , quoique David & Salomon
précédaſſent Servius Tullius d'environ
500 ans ; il eſt à préſumer que les
monnoies ont conſervé longtemps la
même valeur par toute la Terre. Un
72 MERCURE DE FRANCE.
marc d'argent valant dans l'origine 10 f.
Tournois , celui d'or valoit fix livres
Tournois , & la livre d'or de 16 onces ,
égaloit 12 livres; ainſi les 450 doubles
talens d'or , que les Vaiſſeaux de Salomon
rapportoient d'Ophir , ne repréſentoient
que 5400 livres d'alors , compoſées
de 450 livres , de 16 onces ou de
900 marcs d'or de même valeur , que
10800 marcs d'argent , qui rendroient
aujourd'hui 586794 liv. 3 f. 4d. monnoie
de France.
Les 666 pareils talens d'or qu'il retiroit
annuellement de la Judée , montoient
à 7992 liv. de ſa monnoie , contenant
, ainſi que 191808 liv. fous Papirius
, 666 liv. de 16 onces , ou 1332
marcs d'or , dont la valeur répondoit à
15984 marcs d'argent , qui font 868348
liv. de nos eſpéces actuelles .
Sans ſuivre plus longtemps l'Auteur
dans ces évaluations , je me contenterai
de dire qu'elles expliquent très-bien les
ſommes données pour la conſtruction
du Temple. Les 3000 talens d'or , &
les 7000 talens d'argent , produiſoient
43000 liv. d'alors , ou environ 4644000
liv. d'aujourd'hui , en ne comptant le
marc d'argent prèſque fin , que ſur le
pied de 54 livres. En y ajoutant ce qui
provenoit
OCTOBRE. 1762 . 73
provenoit des offrandes particulières du
peuple , il ſe trouve que toutes ces fommes
, fans parler du cuivre ni du fer ,
faifoient alors 114875 liv. tournois numéraires
, & 229750 marcs d'argent ,
qui approcheroient aujourd'hui de
12406500 liv.
Ces fonds , convertis en matériaux
dans le cours de pluſieurs années , n'éxigeoient
point en Judée une quantité
exceffive d'or & d'argent. Il y en avoit
plus qu'il n'en falloit,pour entreprendre
un vaſte Edifice , & pour en payer une
bonne partie. M. D. P. D. S. M. remarque
qu'afin de faire l'emploi des
ſommes immenfes qu'on a imaginées ,
on a ditque les murs du Temple étoient
revêtus de lames d'or , tandis que le
Texte porte ſeulement que David avoit
donné pour les conſtruire & les dorer
en quelques parties.
Il étoit de ſon ſujet de diſcuter un
des faits les plus reçus de l'Antiquité, &
qui pour cela n'en paroît pas moins incroyable
, peut-être , comme il en rapporte
tant d'exemples , par la faute des
Traducteurs . On ne peut nier du moins
que Lucullus ne put donner un feſtin
très-ſplendide ( d) à deux Amis qui ve
( d ) M. Arbuthnot porte les cinquante mille
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
noient le ſurprendre , ſans dépenſer
trente- fix mille francs & mieux , à quoi
l'on ſuppoſe que montoient ſes reras
ordinaires dans la Salle d'Apollon.
M. D. P. D. S. M. donne de trèsbonnes
raifons pour confidérer les cinquante
mille drachmes en queſtion ,
comme des ſeminites ou des quarts
d'obole , qui n'alloient pas à plus de
12.00 livres d'aujourd'hui. On eſt tenté
de croire que ſa manière d'éxaminer
les choſes approche plus du vrai : en la
ſuivant , on ne tombera point dans le
ridicule des eſtimations qui nous ont
été préſentées , & fur lesquelles on s'eſt
fait des idées fingulieres du luxe& de la
parcimonie des Romains.
Je finirai par un article dont il eſt
étonnant que l'abfurdité n'ait pas été
plutôt relevée. L'Auteur des Recherches
la met dans tout fon jour.
>> Les richeſſes de Craffus n'étoient
>> pas à beaucoup près , telles qu'on les
>>> imagine , non plus que celles de Pidrachmes
des feſtins de Lucullus à ſeize cens
quatorze fols huit deniers ſterlin , qui paſſeroient
trente-trois mille deux cens quatre-vingt livres
de notre monnoye. On ſent tout d'un coup combien
cela s'éloigne du vrai.
OCTOBRE. 1762. 75
thius ( e ) qui traita un jour ſplendi-
» dement , dit- on , toute l'Armée de Xer-
» cès , forte de dix-sept cens mille hom-
» mes , en offrant à ce Prince cinq mois
>> de paye pour tout ce monde , avec tou-
» tes les provifions néceſſaires pendant
» ce temps-là.
» Il n'y manquoit plus que l'offre de
>>>>les recevoir tous chez lui , d'y donner
>>à chacun ſon lit& fa chambre ſéparée,
» & de les faire manger tous enſemble
»à la même table , dans une de ſes ſal-
» les. Pour donner à ces faits un air de
» vraiſemblance , il falloit que Pithius
>> fut un des Négromans de l'Arioſte.
>> Les 8000 Cavaliers , qu'un ſimple par
» ticulier, nommé Ptolomée , entretenoit
» à ſes frais , & les mille Conviés , qu'il
>›› avoit d'ordinaire à ſa table , & pour
>> chacun une coupe d'or qu'on renou-
>> velloit encore à chaque ſervice , paf-
," ſeroient très-bien dans un Conte de
» Fées.
C'eſt ainſi que ce Critique judicieux ,
toujours guidé par la Raiſon , & n'employant
le Calcul que pour découvrir la
vérité , détruit les faits fabuleux , & rapproche
les plus extraordinaires de ce de-
( e) Hift. Anc. de M. Rollin , Tom. 10. p.414.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
gré de vraiſemblance qui peut ſeul les
perfuader.
Ses idées , il eſt vrai , ſont fort contraires
en particulier à celles qu'on s'eſt formées
du luxe & de la frugalité des Romains.
Que s'enfuit- il ? Que leur couduite
en ſera d'autant plus raiſonnable ;
ils n'étoient ni fi prodigues , ni fi économes
qu'on les a imaginés.
On a de grandes obligations à la fageſſe
des Ecrivains qui nous font appercevoir
ainſi les faits les plus reculés,
éclairés de la lumière philoſophique ;
elle diſſipe les brouillards de l'ignorance
& de l'érreur qui les groſſiſſent , ou de
quelque manière que ce ſoit , les altérent
à nos yeux,
Sapientia vera nihil aliud eft quam
in omni materiâ veritatis Scientia.
HOBBES .
J'ai l'honneur d'être &c .

L * A * L * B *
DeParis,le
OCTOBRE. 1762. 77
DISSERTATION ( a )
Sur le Nom de Famille de l'Augufte
MAISON DE FRANCE.
QUI démontre 1 ° . que par une prérogative
auffi auguste qu'unique , fur
tous les Souverains du monde entier ,
le Roi , le Roi d'Espagne , le Roi des
Deux Siciles , l'Infant Dom Philippe
n'ont d'autre nom de Famille que celui
de France. 2º. Que le nom de Bourbon
eft affecté & distinctif des Branches
Royales de Condé & de Conti , comme
celui d'Orléans , l'est à celle d'Orléans.
3º. Qu'il n'y a plus de Famille
de Bourbon. 4°. Que le Roi de France
eft le Roi Très-Chrétien par excellence,
& non par aucune conceffion.
I.
LA Maiſon qui nous gouverne ,
avec laquelle aucune autre ne peut en-
( a ) Extraite du Traité du Droit des Gens ,
Chap. XIV. Sect .XI , des prérogatives du Roi de
France ; & de la troiſiéme Lettre que M. de Real
a pris la liberté d'écrire au Roi de Pologne ; la
douziéme & la treiziéme font voir que la Reine a
porté à la Couronne une dot plus conſidérable
qu'aucune Reine de France , par la réunion après
ce Prince , de la Lorraine en équivalent , & pour
prix du Royaume de Pologne.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
trer en comparaiſon , a l'avantage fingulier
de s'appeller du nom même de la
Couronne. L'Empereur d'Allemagne ,
& tous les Rois de l'Europe ont un nom
de Famille qui n'eſt pas celui de leur
Couronne , parce que leurs Ancêtres
ont porté ce nom de Famille ſur le
Trône en y montant , depuis que les
Noms auparavant réels ont été rendus
perſonnels , inséparables de la Maiſon
à laquelle ils font devenus propres. Le
Roi a pournom de famille le nom même
de fa Couronne , parce que ſes Ancêtres
qui regnoient il y avoit longtemps ,
lorſque les noms devinrent perſonnels ,
fur la fin du douziéme fiécle , prirent
ce nom dans cette conjoncture. C'eſt
ainſi que les Peres des Princes , qui ont
régnédepuis en Europe , choiſirent dans
le même temps le nom des Terres qu'ils
poffédoient.
Les Rois de France , d'Eſpagne & des
Deux-Siciles , ſont ſortis de celles des
branches de leur Maiſon , qui prirent le
nom de BOURBON dans le quatorziéme
Siécle , & qui ſous le régne de la Branche
des Valois , étoit cadette de celles
d'Orléans , d'Angoulême , d'Anjou , de
Bourgogne & d'Alençon. BOURBON
n'eſt le nom que d'une branche parti-
۱
OCTOBRE. 1762. 79
culière : c'eſt France qui eſt le nom propre
de la Maiſon.
Le nom de nos Rois est donc de
France , & tous nos Princes ſont de la
Maiſon de France. En prenant ce nom ,
non comme un titre de dignité qui indique
la poſſeſſion d'une Couronne,mais
comme un nom propre de Famille , &
dans le même ſens qu'on dit , en parlant
de quelques Rois , qu'ils font de
la Maicon de Brunswick , d'Oldenbourg,
de Bragance , & de Leczinski.
Les filles de nos Rois , leſquelles n'ont
point d'appanage, portent diſtinctement
le nom de France , comme nom de Famille.
Si c'étoit comme nom de Couronne
, parce qu'elles font filles d'un
Roi de France , il eût fallu que l'Infante
, fille de Philippe IV Roi d'Eſpagne
, en époufant le feu Roi , eût été
appellée Marie-Théreſe d'Espagne. Il
n'y a qu'à lire le Contrat de mariage ,
& vous y trouverez qu'elle y eſt appel
lée Marie- Théreſe d'Autriche.
Les fils de France , qui n'ont point
d'appanage , parce qu'ils doivent hériter
de la Couronne , portent toujours le
nom de France. Mgr le Duc de Bourgogne
, en ratifiant le Contrat de fon ma-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
riage ( b ) , s'appelle Louis de France ,
Duc de Bourgogne.
Les Fils de France , qui ont des appanages
, joignent au nom de France
comme nom de famille , celui de leur
appanage comme nom de terre ; & c'eſt
ce nom de l'appanage qui ſe perpétue
dans leurs defcendans , & fe quitte par
l'aîné de la branche qui vient à la Couronne.
Pour faire voir qu'ils font de la Maifon
de France , & pour conſerver le
droit qu'ils ont à la Couronne , ces defcendans
de Fils de France , prennent le
titre de Princes du Sang de France.
Avant le régne de S. Louis,il n'y avoit
même que les Fils aînés de nos Rois
qui portaffent le nom & les Armes de
France . Ce fut S. Louis qui permit aux
Cadets de porter le ſurnom de France
( c) & les Armes aux brifures.
Il n'y a qu'à voir les qualités que
prirent le Seigneur & la Dame de Beaujeu
, gendre & fille de Louis XI, dans
un Traité de confédération avec le Duc
de Lorraine. ( d ) Pierre de Bourbon
( b ) Voyez la ratification du 25 Sept. 1696.
( c )Chronique de Berri.
( d) Ce Traité eſt de l'an 1484 , & il eſt rapporté
dans les preuves de l'Hiſtoire de Lorraine
de Dom Calmet.
,
OCTOBRE. 1762. 8г
Seigneur de Beaujeu , & nous , Anne
de France , Dame de Beaujeu , Comteſſe
de Clermont &de la Marche. La
fille du Roi ne s'appelle pas de Valois,
elle s'appelle de France. Le gendre du
Roi qui étoit d'une branche puînée ,
s'appelle de Bourbon.
2º. Orléans , Bourbon-Condé, Conti,
font des branches de l'auguſte Maiſon
de France. Chacune de ces branches ,
outre le nom de France ,qui eſt commun
à toute la Maiſon , a une eſpéce
de nom mixte qui eſt particulier à tous
les deſcendans de celui qui a le premier
pris le nom d'une Seigneurie ou d'un
Appanage.
Je dis que ce nom eſt mixte , étant en
partie perſonnet , puiſqu'il eſt commun
à tous ceux qui deſcendent de celui qui
l'a le premier porté , & en partie réel ,
puiſqu'il ſe quitte comme un nom de
Seigneurie par celui qui parvient à la
Couronne.
-3°. On ne peut pas douter que Robert
, Comte de Clermont en Beauvoiſis,
ne fût de la Maiſon de France , puiſqu'il
étoit quatriéme fils de S. Louis. Il porta
le nom de Clermont qui étoit fon appanage
,& acquit la Baronnie de Bour-
Dv
i
82 MERCURE DE FRANCE.
bon-l'Archambault ( e) avec Beatrix de
Bourgogne , qui en étoit l'héritiére du
chef d'Agnès de Bourbon ſa mère ; la
Famille de Bourbon étoit éteinte en la
perſonne du Baron de Bourbon , père
d'Agnès. De ce mariage fortirent trois
fils , dont l'aîné , nommé Louis de Clermont
, furnommé le Grand , hérita de la
Baronnie de Bourbon . Ce fut en fa faveur
que Charles-le-Bel érigea Bourbon
en Duché , & ce Prince eſt le premier
qui ait porté le nom de Bourbon.
De ce Louis ſont deſcendus de père
en fils , Jacques de Bourbon , Jean de
Bourbon , Louis II de Bourbon , Jean
II de Bourbon , François de Bourbon ,
Charles deBourbon , Antoine de Bourbon
, Roi de Navarre , Henri IV, Roi
de France&de Navarre , Louis XIII
& Louis XIV. De ce Prince,defcendent
Louis XV Roi de France, Charles III
Roi d'Eſpagne & Ferdinand IV , Roi
des Deux-Siciles , Philippe , Duc de
Parme.
Du moment que Henri IVfut devenu
Roi de France , il ne s'appella plus
du nom de Bourbon , & fes defcendans
n'ontjamais porté le nom de Bourbon ,
mais celui de France.
( 8 ) En 1327 .
OCTOBRE. 1762. 83
,
C'eſt une erreur de croire que le nom
de BOURBON ſoit le nom propre de la
Maiſon Royale de France ; car quoiqu'il
ſoit vrai que la Couronne eſt pofſédee
par un Prince qui porteroit le
nom de BOURBON , fi Henri IV, fon
quatriéme ayeul , n'étoit pas parvenu
à la Courronne , il ne l'eſt pas qu'elle
ſoit dans la branche de BOURBON
dont le Duc de ce nom est devenu le
Chef par l'avénement de l'aîné de cette
branche à la Couronne ; & quoiqu'il
foit vrai auſſi que les Ancêtres du Roi
régnant ayent porté le nom de BOURBON
, il ne l'eſt pas encore que le nom
de BOURBON ſoit le nom générique de
la Famille. Il n'y a pas plus de raiſon à
dire que les defcendans d'Henri IV
foient de la Maiſon de BOURBON ,
que de celle de CLERMONT .
Les deſcendans de Monfieur , Frère
du feu Roi , portent le nom d'Orléans ,
comme nom diſtin&if de cette autre
branche , fans qu'aucun ait pris ni doive
prendre le nom de BOURBON , deftiné
à en diftinguer un autre .
Si Philippe V ne fût pas parvenu à la
Couronne d'Eſpagne , & qu'il eût vécu
Duc d'Anjou en France , le Prince ſon
fils , formant ici une branche particu-
Dej
84 MERCURE DE FRANCE.
liere , ſe ſeroit appellé Charles d'Anjou ;
&il devroit donc porter en Eſpagne le
nom de Charles d'Anjou , & non pas
celui de Charles de Bourbon. Si ces noms
d'appanages montoient fur le Trône
avec le Prince qui les a portés ; & je
ne vois pas plus de fondement à l'appeller
Charles de Bourbon , qu'il y en auroit
à l'appeller Charles d'Orléans : dès
qu'un Prince de la Maiſon de France
régne , il quitte le nom ſpécifique de
ſa branche , & refaiſit le nom générique
de ſa famille , parce que ce nom
eſt conſacré à la branche aînée, &que
le titre de Roi éteint celui de l'appanage
, de la même manière qu'une grande
lumière en fait diſparoître une moindre
; le nom de la Maiſon qui régne en
France , en Eſpagne , ſur les Deux-Siciles
, fur Parme & Plaisance , eſt donc
de France , & non de Bourbon.
Le nom de Philippe V. étoit Philippe
de France , Roi d'Eſpagne , le nom
du Prince ſon fils , c'eſt Charles de
France , Roi d'Eſpagne.
Ceux qui quittent leur nom ne le font
que parce qu'ils ne font pas contens de
la gloire de leurs Ancêtres , & qu'ils
cherchent à ſe revêtir de la ſplendeur
d'une famille étrangère plus illuſtre que
la leur.
OCTOBRE. 1762. 85
Mais l'éclat de la premiere Maiſon du
monde , qui a vu naître toutes les autres
, toujours régnante depuis huit Siecles
,& toujours régnante ſur la plus
ancienne , la plus illuſtre& la plus puifſante
Monarchie de l'Europe , doit bien
déterminer les Princes qui en font, d'en
porter le nom.
4°. Le Roi de France eſt le Roi Très-
Chrétien par excellence , & non par
aucune conceffion .
La terre entiere étoit idolâtre ou hérétique
, lorſque Clovis , Fondateur de
la puiſſante Monarchie de France , inftruit
par S. Waast , fut baptisé à Reims
(f) avec ſes Francs par S. Remi , Evêque
de cette ancienne Métropole. Les
Lombards au-delà du Danube , les Gépides
dans la Dace , les Ostrogoths en
Italie , les Suéves en Galice , les Wandales
en Afrique , les Wifigoths & les
Bourguignons dans les Gaules , étoient
Ariens ; & Anastase , Empereur d'Orient,
ſuivoit ou au moins favorifoit l'héréfie.
Seul de tous les Princes du monde,
Clovis ſoutient la Foi Catholique , &
mérite le titre de Très- Chrétien , & à fes
ſucceſſeurs ; titre qui étoit inconnu fur
la terre avant qu'il y eût des Rois de
(f) En 106.
86 MERCURE DE FRANCE.
France ; fuperlatif qu'on a fait exprès &
contre l'uſage de toutes les langues; titre
héréditaire , prérogative particulière
des Rois de France ; en forte que par le
nom de Très - Chrétien , on entend le
Roi de France.
Clovis a acquis ce titre à ſa poſtérité ,
par le mérite & par la grace de fon Baptême
: ſes Succeſſeurs ſe le font confervé
par leurs bienfaits envers l'Eglife
qu'ils ont enrichie par leur puiſſance ,
toujours utile aux Chefs & aux Membres
de l'Eglife qu'ils ont protégé. Ils
ont ſi ſouvent ſignalé leur piété , qu'il
n'en faut pas chercher l'origine dans une
conceffion de Rome , mais l'attribuer
à la pureté de la foi des Rois de France ,
au ſoin que ces Monarques ont pris de
l'établir dans le monde , à la protection
qu'ils ont accordée à l'Egliſe en général
, au Saint Siége en particulier , comme
le témoignent Grégoire III , Zacharie
; enfin aux Victoires des Rois de
France , & à l'uſage qu'ils en ont fait
pour la défenſe de la Foi .
:
C'eſt encore la Foi embraſſée par les
Monarques François , pendant que les
autres Potentats continuoient de vivre
dans le Paganiſme , qui leur a acquis la
qualité de Fils aînés de l'Eglise , qua
O CTOBRE 1762. 87
liré d'autant plus illuſtre , qu'elle n'eſt
ni ne peut être partagée. Quand Clovis
ſe fit baptifer , il n'y avoit en Occident
aucun Roi qui fût Catholique : il fut
non ſeulement le Fils aîné , mais le ſeul
Fils de l'Eglife. Lorſque la Providence
a donné dans la ſuite aux Succeſſeurs
de Clovis des Têtes couronnées , fes
Succeffeurs ont toujours confervé leur
droit de primogéniture : l'Egliſe a toujours
continué de les reconnoître pour
ſes Fils aînés.
Tout le monde connoît les termes
qu'employoit il y a plus d'onze fiécles ,
un Pape que l'Eglife compte au nombre
de ſes Saints , pour donner de la grandeur
de nos Rois , une idée qui répondît
à la majeſté de leur Trône. Autant
que la dignité Royale est élevée au- deffus
des autres conditions , écrit S. Grégoire
à Childebert Roi d'Auſtrafie & de
Bourgogne , autant votre Royaume eft
au-deſſus des autres Royaumes ( g ) .
Le facré Collége étoit tellement prévenu
que cette prérogative appartenoit
au feul Roi de France , qu'il s'oppofa
fortement au deſſein qu'eut Alexandre
VI de l'accorder à Ferdinand Roi d'ES
pagne ,dont il étoit né Sujet; réſiſtan-
( g ) Greg. I , Lib . VI , Epift. V.
88 MERCURE DE FRANCE.
ce qui obligea le Pape d'appeller fimplement
ſon ancien Maître Ror Catholique.
Dans le Traité de Piſe , fait entre la
Cour de France & celle de Rome , on
lit cette claufe: les Miniſtres du Pape
porteront à l'Ambassadeur du Roi Très-
Chrétien le respect qui eft dit à celui qui
représente la Perſonne d'un fi grand
Roi Fils aîné de l'Eglise ( h). Voilà
donc ce titre , non pas accordé , mais
reconnufolemnellement par le S. Siége ,
dans un Traité autentique , fait ſur une
affaire purement temporelle.
LETTRES SURL'ÉDUCATION , avec
cette Epigraphe : Quo ſemel eſt imbuta
recens , fervabit odorem , teſta diù ...
Hor.Ep. Lib. I.Epift. II.ChezJ. Baptifte
Bauche , Libraire , à l'Image Ste
Geneviève , & à S. Jean dans le Défert
; 1762 ; avec Approbation &
Privilege du Roi , 2 vol. in-12.
QUOIQUUEE nous ayons déja un
grandnombre d'écrits fur ce ſujet , &
(h) Traité de Piſe pour l'affaire des Corſes , du
12 Février 1668.ATLA
OCTOBRE. 1762. 8g
qu'en dernier lieu encore , on nous ait
donné quatre Volumes qui paroiffent
embraſſer le ſyſteme le plus général
d'Education , un Auteur connupar plufieurs
Ouvrages de différens genres , n'a
pas cru cette matiere entierement épuiſée.
Ce Sujet d'ailleurs eft par lui- même
fi important , & les circonstances qui
l'accompagnent le rendent aujourd'hui
fi recommandable , qu'il ſemble inviter
tout le monde à s'en occuper.
M. Peffelier , ſérieuſement appliqué à des
objets d'adminiſtration &de commerce,
a employé ſes momens de loiſir à mettre
par écrit les réfléxions qu'il avoit
faites depuis longtemps fur l'Education;
& les ayant enſuite rangées par Chapitres
ou par Lettres , il en a fait un
Traité complet , composé de ſoixante
Lettres , dans lesquelles il apprend » l'art
» de former l'homme de maniere , qu'en
» ſuivant ſes bonnes qualités , & corri-
» geant les mauvaiſes par les qualités
» contraires , on tire parti des unes &
» des autres , pour le rendre le plus né-
>> ceſſaire , le plus utile , le plus agréable
>> qu'il eſt poſſible à lui-même , à fa fa-
,, mille , à la ſociété , à l'Etat , à l'huma-
» nité.
Telle eſt la définition que donne
90 MERCURE DE FRANCE.
M. Peffelier de l'Education ; & cette
définition peut être regardée comme le
réſultat de tout l'Ouvrage. Nous tâcherons
de la développer , en entrant
avec l'Auteur dans quelques détails. Il
enviſage l'Education du côté phyſique,
du côté politique , du côté moral & du
côté littéraire. L'éducation confidérée
ſous le premier point de vue , a pour objet
de ne rien négliger des ſoins qu'exigent
le corps& la ſanté. Sousle ſecond ,
de ne rien laiſſer ignorer de ce qui concerne
la nature du gouvernement , les
Loix de la Nation ,le culte public , les
différentes conditions des Citoyens.Sous
le troifiéme , de conſerver ce qui reſte
de bons principes , de bonnes moeurs ,
de les rétablir s'il eſt poſſible dans toute
leur intégrité , de réformer les mauvaiſes,
&même de les prévenir fi l'on peut.Sous
le quatrième enfin , de régler le choix
des études , d'indiquer la maniere de les
enſeigner , &c . &c. Ce ne font là que
des principes généraux ; on ſent bien que
c'eſt dans l'ouvrage même qu'il en faut
chercher les applications & les détails.
C'eſt -là qu'on verra auſſi les différentes
fortes d'éducations relativement aux
différens âges. On y verra l'éducation
publique comparée à l'éducation par-
-
OCTOBRE. 1762 . 91
ticuliere , & les avantages & les inconvéniens
de l'une & de l'autre.
Le choix des Maîtres eſt une des parties
les plus éſſentielles d'une bonne
éducation . L'Auteur leur trace leurs
principales obligations , & leur préſcrit
la maniere dont ils doivent ſe comporter
avec leurs Eléves . Un de ces devoirs
principaux , felon M. Peſſelier , eſt d'apprendre
aux jeunes gens ce que c'eſt
que la ſociéte , quels en font les droits ,
les obligations , les avantages , les dangers
, &c . De-là l'Auteur paſſe à ce qui
concerne la Religion ; & cet objet éffentiel
& important occupe, avec raiſon,une
partie très-conſidérable de l'Ouvrage.
Aux devoirs que l'on doit à la Divinité,
M. Peffelier ajoute ceux que l'homme
ſe doit à lui-même , ceux qu'il doit aux
autres hommes , & c'eſt par-là que finit
le premier Volume .
Le ſecond traite principalement de
l'éducation par rapport à la culture de
l'eſprit. C'eſt un champ vaſte où l'on
trouve beaucoup de chofes qui ont rapport
à l'imagination , à la mémoire , à
l'étude des langues , aux traductions , à
la prononciation , à la chronologie , à
la géographie , au ſtyle , aux talens
agréables , comme la muſique , le def92
MERCURE DE FRANCE
fein , la danſe , la déclamation , &c . Les
dernieres Lettres traitent du partage &
de la diſtribution du temps entre le travail
, les repas & le repos. L'article des
récompenfes & des punitions & enfin
celui des voyages terminent l'Ouvrage
deM. Peffelier, dont on ne peuttrop recommander
la lecture à ceux qui font
chargés par état d'inſtruire & d'élever la
jeuneſſe. Ilsy puiſeront des régles ſures
pour ſe conduire avec fruit dans cette
carrière difficile ; & parmi des idées connues
, ils en trouveront pluſieurs dignes
d'être recueillies .
LES PSEAUMES & les principaux
Cantiques mis en vers par nos meilleurs
Poëtes ; recueillis par M. E. J. MONCHABLON
, Maître- ès-Arts & de Penfion
, de l'Univerſité de Paris : nouvelle
Edition , corrigée & augmentée ; à Paris
chez Deſſaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais , 1762 , avec approbation &
Privilége du Roi. Volum. in- 12. petit
format.
Nous avons promis de rendre compte
de ce recueil , que nous n'avons fait
qu'annoncerdans un des Volumes précédens
, & dont la premiere Edition ,
OCTOBRE. 1762 . 93
bien inférieure à celle- ci , n'avoit pas
laiſſé que d'être extrêmement bien accueillie
du Public. On fait que plufieurs
de nos Poëtes ont entrepris avec fuccès
, de tranſmettre dans notre Poëfie
les fublimes beautés de Moyse & de
David. Mais la plupart de leurs Piéces ,
éparſes dans différens Ouvrages , &
quelques-unes mêmes confondues entre
des Sujets prophanes , ſembloient , dit
M. Monchablon , comme les enfans d'Ifraël
, diſperfés parmi des Peuples barbares
, foupirer après leur réunion. On
conçoit aisément qu'il n'eſt queſtion
dans ce recueil , que de ce qu'il y a
de plus parfait dans cette foule de traductions
de Cantiques & de Preaumes
dont abonde le Parnaſſe Chrétien,
M. Monchablon n'a fait choix que des
Piéces pleines d'âme , de feu & de fentimens
& ainfi plus rapprochées de
leurs divins modèles. Sans parler de
celles qu'il a recueillies dans divers livres
imprimés , il a trouvé encore bien des
fecours dans les porte-feuilles de plufieurs
Poëtes ; & cette collection nous
offre à la fois le double avantage du
choix & de la nouveauté. Il fuffit de
nommer M. Racine , pour faire connoître
le prix de toutes les Piéces dont
,
9+ MERCURE DE FRANCE.
il l'a enrichie. D'autres Auteurs moins
connus , n'ont pas moins contribué à
l'augmenter ; & l'on peut dire que ces
differens morceaux de Poëfie Chrétienne
ne perdent rien à être comparés
aux anciens. Nous ne rapporterons ici
aucunes de ces Piéces, qui toutes méritent
d'être lues dans le livre même.
,
Nous dirons , à l'occaſion de ce recueil
dont M. Monchablon eſt l'Auteur ,
qu'il nous avoit déja donné il y a quelques
années un Dictionnaire abrégé
d'Antiquités , dont on peut tirer une trèsgrande
utilité , ſurtout dans l'explication
qu'il donne des notes littérales &
namérales fur chaque lettre de l'Alphabet.
C'eſt comme l'extrait de ce qu'ont
écrit fort au long ceux qui ont traité
cette matière. L'Auteur en a combiné
les différentes parties avec affez de
ſoin , pour croire qu'avec ce ſeul ſecours
, on pourroit lire beaucoup d'inſcriptions
; ce qui doit être d'un trèsgrand
avantage pour les Provinces éloignées
de la Capitale , au fond defquelles
il peut ſe trouver des infcriptions
anciennes , qui , faute de ſcavoir
en tirer parti , reſtent perdues pour
la Littérature. On fait d'ailleurs combien
l'explication de ces mêmes notes
OCTOBRE. 1762.95
eſt néceſſaire à ceux qui liſent les Auteurs
de l'Antiquité , ſurtout dans ce qui
concerne leur maniere de chiffrer les
ſommes pécuniaires. Tout cela eſt préfenté
affez clairement , pour faire entendre
ce que c'eſt que l'As , le Seſterce,
les Nummes , &c ; & de même pour la
monnoie des Hébreux & des Grecs.
Une autre matière que M. de Monchablon
a travaillée avec ſoin , & traitée
avec plus d'éxactitude qu'elle ne l'avoit
été juiqu'à préſent , eſt celle des Spectacles
des Anciens , & de quelques Jeux
d'amuſemens . Dans l'article Scène , il
remarque le véritable uſage de l'Auleum
, dont l'ignorance a fait donner
les Traducteurs & les Commentateurs
dans les bévues les plus ridicules , comme
il l'a prouvé au long dans une Differtation
inférée dans le Mercure de Juin
1748. Quant aux Jeux d'Amuſemens ,
il paroît avoir trouvé l'origine du Jeu de
Trictac dans le Petteuterion des Grecs ; &
nous ne connoiſſons aucun Auteur qui
ait montré auffi clairement qu'il l'a fait ;
ce que c'étoit que le Cottabe , &c .
Un autre Ouvrage de M. de Monchablon
, non moins utile , eſt une Edition
des Fables de Phedre , qui a pour titre
Phedrus appendice triplici fuffultus.
96 MERCURE DE FRANCE.
Phedre eſt un des premiers Auteurs que
l'on met entre les mains desEnfans; mais
il s'en faut bien qu'il ſoit partout à la portée
des commençans , ſurtout s'ils font d'un
âge tendre , & d'un jugement peu développé.
En ne leur en expliquant que ce
qu'ils ſonten état d'entendre&de concevoir
, on ſe trouve à la fin,avant que les
Enfans ayent acquis affez d'idées & de
maturité,pourpouvoir les faire revenir fur
leurs pas , & reprendre une partie de ce
qu'on leur aura fait paffer . L'Edition de
M.Monchablon obvie à cet inconvénient
par le grand nombre de morceaux tirés
des Poëtes & des Hiſtoriens , & les plus
capables de piquer la curioſité , & de
réveiller l'attention. Dans le premierAppendice
font des Fables d'Horace , d'Avianus
, d'un ancien Anonyme,de Faerne
, & d'Ovide , & prèſque toutes ces
Fables ſont comme les Cannevas de la
plupart des plus belles de notre grand
Fabuliſte. En les rapprochant ainfi , on
peut aisément comparer la Fontaine
avec les ſources où il a puiſé ; & dans les
Claſſes ſupérieures cette comparaifon
peut contribuer à former le goût des jeunes
gens. L'Homme fait admirera la
ſupériorité avec laquelle le Poëte François
a traité tous ces Sujets , & de combien
OCTOBRE. 1762. 97
bien il a furpaffé ſes Originaux , fans en
excepter Phédre lui-même. Ce premier
Appendice eſt terminé par un choix d'Epigrammes.
Le ſecond eſt tout entier ,
composé de différens traits d'Hiſtoire ,
oude morceaux de Poëfies , dont chacun
a rapport à une Fable de Phedre. On y
retrouve encore des Sujets de quelques
Fables de la Fontaine , auffi- bien que
dans le troifiéme qui ne contient que des
Fables Grecques d'Eſope , ou plutôt de
Planude , qui en eſt le véritable Auteur.
Cette derniere partie eſt imprimée en
très-beaux caractères , & on peut aſſurer
qu'elle est très -correcte ; ce qui eſt fort
important dans cette Langue pour ceux
qui commencent à l'étudier.
Pour entrer dans le point de vue néceſſaire
pour connoître le deſſein de ce
Recueil , & l'usage qu'on en doit faire ,
il faut ſe rappeller ce qui eſt dit dans l'Avertiſſement
, ſçavoir , qu'il est à propos
de n'expliquer d'abord que les endroits les
plus aisés de Phédre & des Appendices ,
& de ne revenir à ce qu'on aura passé ,
quepar degrés ,felon les progrès des Enfans,
& quandon le jugera à propos.
II. Vol. E
DE MERCURE DE FIRENCE
Findre et ut les reemens Eartens me
PTE DE Ice es mains fesEnfansamais
Iferhalesier qu'i kit paraura lanomér
des commençans, furour s'ils foradim
âge tendre , & d'un jugement peu déve
loppé. En me leur en expliquant que ce
qu'ils fonten état d'entendre &&de concevoir,
on le trouve à la fin,avant que les
Enfans ayent acquis affez d'idées&de
maturité,pourpouvoir les faire revenir fur
leurs pas , &reprendre une partiede ce
qu'on leur aura fait paffer. L'Edition de
M.Monchablon obvie à cet inconvénient
par le grand nombre de morceaux tirés
des Poetes &des Historiens ,& les plus
capables de piquer la curiofité, & de
réveiller l'attention. Dans le premierAppendice
font des Fables d'Horace , d'Avianus
, d'un ancien Ano
d'Ovide , & pr
sfont comme
rt des plus b
ulifte. En les
it aifément
ec les fource
laffes fupé
eut contr
hes gens
upérior
Coisa
leFaertes
ces
as de la
e gran
ainf
a la
F
OCTOBRE. 1762. 97
bien il a furpaffé ſes Originaux , fans en
excepter Phédre lui-même. Ce premier
Appendice eſt terminé par un choix d'Epigrammes.
Le ſecond eſt tout entier ,
compoſé de différens traits d'Hiſtoire ,
oude morceaux de Poëfies , dont chacun
a rapport à une Fable de Phedre. On y
retrouve encore des Sujets de quelques
Fables de la Fontaine , auffi-bien que
dans le troifiéme qui ne contient que des
Fables Grecques d'Efope , ou plutôt de
Planude , qui en eſt le véritable Auteur.
Cette derniere partie eſt imprimée en
très-beaux caractères , & on peut aſſurer
qu'elle est très -correcte ; ce qui eſt fort
important dans cette Langue pour ceux
qui commencent à l'étudier.so
Pour entrer dans le point de vue néceffaire
pour connoître le deſſein de ce
Recueil , & l'usage qu'on en doit faire ,
il faut ſe rappeller ce qui eſt dit dans l'Aertiſſement
, ſçavoir , qu'il est à propos
n'expliquer d'abord que les endroits les
s aisés de Phédre & des Appendices ,
le ne
pa
ir à ce qu'on aura passé ,
felon les progrès des Enon
le jugera à propos.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ANNETTE ET LUBIN , Pastorale
mise en Vers par M. MARMONTEL,
& en Muſiquepar M. DELABORDE.
A Paris , chez Leſclapart , quai de
Gévres . 1762. in-8".
LE Conte de M. Marmontel , qui a
fourni à M. Favart & à lui-même , le
ſujet d'un Drame paſtoral , eſt aujourd'hui
fi connu , que nous pouvons nous
diſpenſer de le rappeller à nos Lecteurs.
Ce feroit ici le lieu de comparer les deux
Piéces , fi celle de M. Favart n'avoit pas
déja occupé une place conſidérable dans
un de nos Mercures . On ſçait que cet
Auteur a ajouté au Conte de M. Marmontel
, l'épiſode de l'enlévement d'Annette.
Ce qui donna lieu à cette Scène Pittoreſque
, où Lubin vient la reprendre
des mains de ſes raviffeurs,& au diſcours
pathétique qu'il adreſſe à fon Seigneur.
C'eſt à cette ſituation intéreſſante , &
aux beautés de détails répandues dans le
reſte du Drame , que M. Favart eſt redevable
du ſuccès prodigieux de fa Piéce
, & de fes nombreuſes repréſentatiens,
OCTOBRE . 1762. 99
Celle de M. Marmontel n'a été repréſentée
que fur des Théâtres de Société ;
& il a ſuivi plus exactement que M. Favart
, l'idée de fon Conte , dans la conftruction
de ſa Pastorale : c'est-à-dire ,
qu'il ne s'eſt permis aucun épiſode ; &
dans le Drame , comme dans le Conte ,
Annette & Lubin n'éprouvent de contradiction
dans leurs Amours , que de la
part du Bailli : dans le reſte , les deux Auteurs
ſe ſont conformés au fond du Sujet
, & préfentent dans les détails , les
mêmes penſées qui ſontprèſque toujours
celles du Conte. On a vu comment M.
Favart ſe les eſt appropriées en les adaptant
au Théâtre ; nous choiſirons les
mêmes idées dans la Piéce de M. Marmontel
; & c'eſt à cela uniquement que
nous bornerons notre analyſe.
Annette & Lubin chantent les agré--
mens de la campagne , & plaignent le
fort des Habitans de la Ville.
LUBIN.
Ils ont beau décorer les murs de leur priſon ;
Ces tapis dont on fait une rare merveille ,
Ne valent pas nos lits de fleurs & de gazon .
Comme on y dort , Annette , & comme on s'y réveille
!
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ANNETTE.
C'eſt pour nous que les oiſeaux
Forment un ſi doux ramage ;
DuCiel la brillante image
Pour nous ſe peint ſur les eaux.
Pour nous le zéphir volage
Fait badiner le feuillage
De ces jeunes arbriſſeaux .
C'eſt pour nous que la Nature
Renouvelle ſa parure ,
Et rajeunit ſa beauté :
La ville en a la peinture ,
Et nous la réalité .

LUBIN.
Juge , Annette , juge combien
Nous devons aimer notre aſyle ;
Nous avons le plaifir pour rien ,
Et l'ennui s'achete à la ville.
:
Le Seigneur étant à la chaſſe , rencontre
Annette , la trouve jolie , & lui demande
fi elle ne ſeroit pas bien aiſe de
quitter l'humble état de Bergère. Annette
lui répond :
Quand le jour coule ſans ennui ,
Quand la nuit ſe paſſe en beaux ſo nges ,
Quand le réveil mène avec lui
Desbiens plus doux que ſes mensonges ;
i
OCTOBRE. 1762 . 101
Quand le plaifir eſt toujours pur ,
Et la peine toujours légère ,
Eſt-ce un malheur de vivre obſcur ,
Et doit- on plaindre une Bergère ?
Le Bailli amoureux d'Annette , lui
donne des fcrupules fur ce qu'elle aime
fon coufin . Qu'y voyez-vous d'étrange ,
demande Annette?
LE BAILLI.
J'y vois , j'y vois dequoi faire pâlir le jour.
Quoi , la terre à vos pieds ne s'eſt pas entr'ouverte
?
ANNETTE.
De fleurs tous les matins nous la voyons couverte.
LE BAILLI.
Le Ciel n'a pas tonné ſur vous ?
ANNETTE.
Il tonne quelquefois, mais ce n'eſt pas pour nous.
Nous ne méritons pas que pour nous le Ciel
tonne.
LE BAILLI.
Chaque mot qu'elle dit m'étonne !
Le Ciel eſt irrité .
ANNETTE.
De quoi ?
LE BAILLI.
De vos penchans.
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE .
ANNETTE.
Ils ne font de mal à perſonne.
Le Ciel ne hait que les méchans &c.
Malgré toutes ces reparties , Annette
ne laiſſe pas que d'être éffrayée des ménaces
du Bailli. Elle témoigne ſa crainte
à Lubin , qui tâche de la raſſurer .
Un crime ( lui dit-il) eſt de donner la mort;
Mais ce n'en eſt pas un que de donner la vie.
Reviens à toi ;
Ecoute-moi.
Oui , toujours tu me ſeras chère ;
Etcomme moi mon enfant t'aimera :
Il t'aimera , je ſuis ſon père ;
Mon enfant me reſſemblera :
Et ſi le Ciel eſt en colère ,
Linnocence l'appaiſera.
Le Bailli fait de nouveaux efforts pour
féparer les deux Amans. Annette en eſt
allarmée , & déclare à Lubin qu'elle n'a
plus le même plaifir à le voir depuis qu'on
lui a fait naître ces fcrupules. L'Amant
lui demande fi elle haïra auſſi ſon enfant :
ANNETTE , vivement.
Ah ! j'eſpére
Qu'il me ſera permis de l'aimer celui-là ;
OCTOBRE . 1762 . 103
De nourrir mon enfant , de lui donner ma vie.
Qu'il me haïffe après cela ,
Qu'il me méconnoiſſe & m'oublie ,
Sa mère en expirant le lui pardonnera .
Ah ! que ce nom de mère eſt tendre !
Qu'il a de douceur & d'appas !
Mon coeur ému ne peut l'entendre
Sans un trouble charmant que je ne conçois pas .
Quand je le prononce il me ſemble
Que le Ciel ſe laiſſe calmer ,
Qu'il me pardonne de t'aimer ,
Et nous permet de vivre enſemble.
Lubin pour raffermir ſon Amante ,
profite de ce moment d'attendriſſement,
& lui repréſente qu'il n'y a dans toute
leur conduite rien de répréhenſible ; ce
qui donne lieu à ces couplets dans le
goût de ceux de M. Favart : Et mais
oui-da , comment peut-on trouver du mal
à ça ?
En paiſſant l'herbe fleurie ,
Nos troupeaux dans la prairie
Se plaiſoient à ſe mêler :
Je dis , laiſſons- les aller
Dans la même bergerie.
Il t'en ſouvient ; je ne vois juſques-là
Pas l'ombre de mal à cela .
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Pour te donner de l'ombrage ,
Te garantir de l'orage ,
J'élevai cette maiſon ;
Et dans la belle ſaiſon
Tu logeas fous ce feuillage.
Il t'en ſouvient ; je ne vois juſques-là
Pas l'ombre de mal à cela.
Quand la douce nuit ramène
Le repos après la peine ,
Sur mon ſein tu te panchois.
Tu dormois , je m'approchois ,
Pour reſpirer ton haleine .
Ilm'en ſouvient ; je ne vois juſques- là
Pas l'ombredu mal à cela.,
Si quelquefois , ma Bergère ,
Unecareſſe légère
Interrompoit ton ſommeil ,
Tu pardonnois au réveil
La fautequi m'étoit chère.
ANNETTE.
1 m'en ſouvient; je ne voisjuſques-là
Pas l'ombre de mal à cela .
La crainte du Bailli engage à avoir recours
au Seigneur du lieu , qui ſe fait
raconter l'hiſtoire de leurs amours .
OCTOBRE. 1762 . 105.
LUBIN.
Nous nous aimions dès l'enfance ;
Et quand on ſe voit ſouvent ,
L'on grandit ſans qu'on y penſe ,
L'on ſe croit toujours enfant.
Hélas ! comme le temps paſſe !
Un jour n'étoit qu'un inſtant.
Monſeigneur , à notre place
Vous en auriez fait autant .
ANNETTE.
Je me trouvois orpheline ,
Il ſe trouvoit orphelin.
Il conſoloit ſa coufine ,
Je conſolois mon couſin.
A la fin le coeur ſe laſſe
De ſe plaindre à chaque inſtant.
Monſeigneur , à notre place
Vous en auriez fait autant.
LUBIN.
Nous nous voyions ſeuls au monde ;
Aucun ne penſoit à nous :
Etdans cette paix profonde ,
Tout nous diſoit , aimez-vous.
Quevoulez -vous que l'on faſſe
Tête- à-tête à chaque inſtant ?
Monſeigneur , à notre place,
Vous en auriez fait autant.
ANNETTE .
Le plaiſir , la ſolitude ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Le penchant & la pitié
Nous ont fait une habitude
D'une fi douce amitié.
Je n'ai point un coeur de glace;
Etmon Lubin m'aimoit tant !
ENSEMBLE.
Monſeigneur , à notre place
Vous en auriez fait autant.
Le Seigneur léve les obſtacles que le
Bailli oppofoit au mariage de ces deux
Amans , & la Piéce finit par cette union
fi defirée . Outre le mérite de l'invention
qui appartient à M. Marmontel , on ne
peut nier qu'il n'y ait bien de l'eſprit
& du ſentiment dans cette Paſtorale. II
yła moins d'action que dans celle de
M. Favart , & peut-être , par cette raifon
, réuffiroir-elle moins au Théâtre ,
quoiqu'auffi agréable à la lecture. Nous
ne parlons point de la muſique dont les
Ariettes font gravées à la ſuite des paroles
: comme nous ne l'avons pas entendu
exécuter , nous dirons ſeulement
que l'Auteur a déja fait ſes preuves , &
que le préjugé ne peut lui être que favorable.
OCTOBRE. 1762. 107
ANNONCES DE LIVRES.
,
SYNOPSIS DOCTRINE SACRÆ ,
feu infigniora & præcipua ex veteri ac
novo Teftamento Loca , quæ , circa
fidei & moralis Chriſtianæ dogmata ,
verſantur , ex Prophetarum Oraculis
aliorumque Auctorum facrorum monitis
, necnon ex Evangelica , vel Chriſti
domini & SS. Apostolorum Doctrina ,
ad verbum defumpta , atque ordine alphabetico
digefta &c. Lutetiæ Parifiorum
, ad Petrum Guillyn , blibliopolam
, ad ripam Auguftinianorum , fub
figno lilii aurei. In -8°. 1763. Prix ,
relié en veau , 4 liv. 10 f.
PENSÉES ANGLOISES , fur divers
Sujets de Religion & de Morale. In-16 .
Amsterdam , 1763. L'on en trouvera
quelques Exemplaires chez le même
Libraire.
PLAIDOYERS ET MÉMOIRES , contenant
des Queſtions intéreſſantes , tant
en Matiéres Civiles , Canoniques , &
Criminelles , que de Police , &de Commerce
, avec les jugemens , & leurs
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
motifs ſommaires , & pluſieurs Difcours
fur différentes matières , ſoit de
Droit Public , ſoit d'Hiſtoire . Par M.
Mannory , ancien Avocat au Parlement:
tom. 7. In- 12. Paris , 1762. Chez
Cl. Hériſſant , Libraire- Imprimeur , rue
Neuve-Notre-Dame, à la Croix d'or. Ce
nouveau Volume d'une collection auffi
utile qu'intéreſſante , ne peut qu'ajouter
à la réputation de ſon Auteur.
L'ART DE CULTIVER LES PEUPLIERS
D'ITALIE , avec des Obſervations
fur le choix , la diſpoſition des
Pépinières , leur culture , & fur celle des
Arbres plantés à demeure . Par M. Pelée
de S. Maurice , de la Société Royale
d'Agriculture de la Généralité de Paris
au Bureau de Sens.
Arboribus varia eft Natura creandis.
Virg. Georg. Lib. 2.
Brochure in-8°. Paris , 1762. Chez la
Veuve d'Houry , Imp. Libraire de la
Société Royale d'Agriculture de la Généralité
de Paris , rue S. Severin , près
la rue S. Jacques .
LETTRE à M. D *** , fur le Livre
intitulé Emile , ou l'Education , par
Jean- Jacques Rousseau , Citoyen de Ge-
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1
OCTOBRE. 1762 . 109
nève. Brochure in-8° . & in- 12. à Amfterdam
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Grangé , Imprimeur - Libraire , rue de
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Paris chez les Libraires qui vendent
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moribus informandis idonea. In gratiam
& ad captum ſtudioſæ juventutis
conquifita. Ad uſum Scholarum inferiorum
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priore. in- 16 . Parifiis ; apud Petrum
Guillyn , ad ripam Auguftinianorum
, è regione Pontis ſancti Michaelis.
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Quo femel eft imbuta re cens fervabit odorem
Teſta diù ....
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ſe trouve à Paris , chez Rozet , Librait
110 MERCURE DE FRANCE .
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utiles & curieuſes. Par M. Planque ,
Doct. en Méd. in-4°. tome ſeptième
avec figures . Paris , 1762. Chez la Veuve
d'Houry , Imp. Lib. de Mgr le Duc
d'Orleans , rue S. Severin , près la rue
S. Jacques , avec approbation & privilége.
Nous ne tarderons pas à parler plus
amplementde ce très-utile& très-eſtimable
ouvrage , dont la continuation
eſtde plus enplus defirée.
OCTOBRE. 1762. III
ARTICLE II I.
SCIENCES ETBELLES-LETTRES
ACADEMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , des Belles- Lettres & des Arts
deRouen,tenue le Mercredi 4 Août 17620
M. le Cat , Secrétaire de la Claſſe des
Sciences , a ouvert la Séance par l'énumération
des travaux de la Compagnie
dans l'année académique ; détail trop
conſidérable pour trouver place ici.
Il dit enfuite :
L' Académie avoit propoſé l'an paffé
pour ſujet du Prix de Phyſique , de
déterminer la meilleure maniere d'amander
les terres....... Quoiqu'elle ait reçu
un grand nombre de Mémoires , parmi
leſquels il y en a qui méritent des
éloges , particulierement le Mémoire
N°. 4. dont la deviſe eſt aux Amateurs
de la bonne agriculture , avec les lettres
initiales L. B. D , cependant elle trouve
112 MERCURE DE FRANCE .
qu'il n'eſt pas aſſez fourni d'expériences
nouvelles; elle exhorte donc l'Auteur à
redoubler ſes efforts , ſur une matière
auſſi importante , pour mériter le prix
qu'elle remet à l'année prochaine ; il
fera double , c'est-à-dire de la valeur de
600 liv. Les Auteurs des Mémoires les
adreſſeront francs de port à M. le Cat ,
ils, mettront à leurs Mémoires une deviſe
, & auront l'attention de couvrir
leur nom d'un papier collé ou cacheté.
Les Ecoles protégées par l'Académie
ont tenu leurs concours ordinaires &
au jugement des Commiſſaires de cette
Compagnie,
Les prix d'Anatomie ont été adjugés ,
Le 1er à M. Louis Daurignac , de
Rouen.
Le 2º , à M. Jacques-René Boulard,
d'Evreux.
e
Le 3º , à M. Hubert Aubé , de Vernon.
Un 4º, reſté de l'an paſſé , àM. Touffaint
le Roi , d'Evreux .
Lesprix de Chirurgie ont été adjugés.
Le rer , à M. Jacques-René Boulard ,
qui a eu le 2º prix d'anatomie
cette notice.... Longè primus.
,
avec
OCTOBRE. 1762 . 113
e
Le 2º prix , à M. Hubert Aubé , qui
a remporté le 3º prix d'anatomie.
Le 3º, à M. Céſar Rubis , d'Orléans.
Un 4 , reſté l'an paſſé , à M. Louis
Daurignac , qui a remporté le premier
prix d'anatomie .
Acceffit , M. Touſſaint le Roy , qui
a eu le 4º prix d'anatomie.
Les prix de Mathématique ont été
adjugés.
Le 1er ſur l'analyſe & les ſections coniques
, à M. Maille , d'Elbeuf.
Le 2° & le 3 , fur le calcul & les
élémens de Géométrie ont été diſtribués
entre M. Coufin , de Dieppe , & M.
Tirvache , de Rouen , lesquels ont tiré
au fort pour le choix.
Les prix de Botanique ont été adjugés.
Le 1er , à M. Baudouin , de Rouen .
Le 2º , à M. Chandelier , de Rouen .
Lez , a été réſervé pour l'année prochaine.
M. du Boullay , Secrétaire des Belles-
Lettres , annonça que l'Académie avoit
encore remis le prix de Poëfie , dontle
Sujet étoit la délivrance de Salerne ,
par quarante Chevaliers Normands au
commencement du onziéme fiécle , &
114 MERCURE DE FRANCE.
la fondation du Royaume de Sicile ,
qui fut la ſuite de cette expédition .
Dès l'année derniere , l'Académie
avoit exhorté les Auteurs , à traiter ce
Sujet moins en Hiſtoriens qu'en Poëtes;
elle les avoit avertis qu'elle ne demandoit
pas une Hiſtoire ſuivie d'événemens
qui occupent près d'un ſiécle , que cette
exactitude chronologique répandoit
un froid mortel ſur un Poëmé , qu'il
s'agiſſoit de choiſir l'époque qu'on croiroit
la plus intéreſſante & de l'embellir
par quelque fiction ingénieuſe qui donneroit
les moyens d'y enchaſſer les événemens
qui l'auroient précédée ou fuivie
; que c'étoit les ſeuls avis qu'elle crût
devoir donner , perfuadée qu'il faut
laiſſer au génie une liberté entiere , &
qu'il eſt peu de faits hiſtoriques , dont
le merveilleux & la fingularité prêtent
davantage à la Poëfie.
L'Académie ne ſe laſſera point de
réïterer le même programme , tant qu'il
ne lui viendra point d'Ouvrages dignes
d'être couronnés. Elle avertit ſeulement
que pour ranimer encore davantage
l'émulation entre les concurrens elle
,
a jugé à propos de doubler le prix qui
fera de 600 liv. Les Ouvrages feront
adreſſés francs de port , & fous la for
OCTOBRE. 1762 . 115
me ordinaire , avant le premier Juillet
1763 , à M. Maillet du Boullay , Maître
des Comptes , Secrétaire perpétuel de
l'Académie de Rouen pour les Belles-
Lettres, derrière l'Archevêché , à Rouen.
M. du Boullay annonça enſuite les
prix de l'Ecole de Deſſein .
L'Académie avoit proposé pour le
prix de compofition en peinture , le Sacrifice
d'Iphigénie. Après avoir vû les
eſquiſſes des Eléves , elles les a jugées
foibles , & elle a remis ce prix à l'année
prochaine .
Le 1er prix d'après nature a été remporté
par Marie-Gabriel Frenelle , de
Rouen , qui avoit remporté le ſecond
prixdans la même claſſe l'année derniere.
Le ſecond prix d'après nature a été
remporté par Anicet- Charles-Gabriël
le Monnier, de Rouen .
Le prix d'après la Boſſe , a été remporté
par Charles le Carpentier , de
Ponteaudemer.
L'Acceffit , dans la même claſſe a été
adjugé à Philippe-Nicolas Vandart , de
Rouen.
Le prix de Deſſein a été remporté par
Dominique Martin , de Wardiré , près
de S. Omer.
L'Académie a accordé un prix extra116
MERCURE DE FRANCE . 1
ordinaire dans cette claſſe à Mlle Dorothée
Jacques , de Rouen.
ARCHITECTURE.
Le Sujet d'Architecture étoit de conſtruire
au milieu d'un Jardin un Belveder,
dans lequel on pouvoit entrer par les
quatre faces , & de le terminer parune
balustrade. On avoit demandéun Sallon
au centre , un logement commode pour
le Maître , & laiſſé la liberté du choix
de l'ordre dans la décoration extérieure
& intérieure ; ce prix a été remporté
par Jacques - François Deſvaux , de
Rouen.
M. Vregeon lut les obſervations météorologiques
de l'année.
&
M. le Cat lut l'éloge de M. de Moy
d'Ectot , Conſeiller de la Grand Chambre
du Parlement & Membre de l'Académie
, né le 4 Janvier 1691
mort le 8 Juin 1762 , avec la réputation
d'un des plus laborieux & des plus
reſpectables Magiſtrats de cette Cour.
,
M. du Boullay lut l'éloge de M. de
Brou , Maître des Requêtes , Intendant
de la Généralité de Rouen , Académicien
Titulaire dans la claſſe des Belles-
Lettres , né à Paris le 3 Octobre 1731 ,
& mort dans la même Ville le 9 Juin
OCTOBRE. 1762 . 117
1762. On ne peut faire d'autre extrait
de cet éloge qu'en en rapportant quelques
traits.
M. de Brou donna , dès ſes premieres
années , des marques d'un eſprit pénétrant
& d'une âme ſenſible. L'ambition
de ſe diftinguer & de ſe rendre utile ,
lui faiſoit trouver des charmes dans tous
les objets de l'attention des hommes
qui ont le plus réfléchi.
» Il cultiva ſurtout l'éloquence ; il
>> ſavoit que c'étoit l'art qui le menoit
>> le plus directement à ſon but , & que
>>pour gouverner les hommes , il faut
>>ſavoir leur plaire & les perfuader : mais
>>ce qui fait le plus d'honneur à fon ju-
>>gement , fon éloquence n'étoit point
>>celle de fon âge. Le luxe de l'eſprit ne
>>le ſéduifit jamais. Ala noble fimplici-
>>té de ſon ſtyle , à la ſageſſe de ſes ré-
>> flexions , on auroit cru entendre un
>> Orateur , dont le goût & la raiſon au-
>> roient reçu des années le dernier degré
>> de maturité. On ne reconnoiſſoit fa
>>jeuneſſe que dans les traits de fon
» viſage & la vive ſenſibilité de fon
ود
» coeur.
Avocat du Roi au Châtelet avant dixfept
ans , Conſeiller au Parlement de
Paris à dix-neuf , Maître des Requêtes à
118 MERCURE DE FRANCE.
vingt , Intendant de Rouen à vingt- quatre
, >> il fut toujours obligé de deman-
>>der des diſpenſes pour toutes ſes char-
>> ges ,& il prouva toujourspar ſa capa-
> cité , que ces diſpenſes n'étoient point
» accordées au crédit & à la faveur.
>>Qui ſçaura ſe figurer les mouvemens
» d'un jeune coeur que des éloges pré-
» maturés ont rendu avide de louan-
" ges , mais qui defire cependant encore
>>plus de les mériter que de les ob-
» tenir , ſe formera une juſte idée des
>>diſpoſitions avec leſquelles M. de Brou
>> vint prendre poſſeſſion de ſa Généra-
„ lité. Bientôt les défauts & les inconvé-
» niens de toute eſpéce , dont fourmil-
» lent les inſtitutions humaines , ſe pré-
>>fentent à lui de toutes parts. Entraîné
>> par la vivacité de fon âge & de fon
>> zèle , il voudroit réformer tout ce qui
» lui paroît vicieux,& fupprimer tout ce
» ce qui lui ſemble nuiſible ; mais il ne
>> tarde pas à s'appercevoir que les réfor-
>>mations trop ſubites ſont ſouvent plus
>> dangereuſes que les abus mêmes , &
» que le mérite de l'homme d'Etat
>> confifte moins à empêcher tous les
>> maux , qu'à les contenir dans des bor-
>> nes qu'ils ne puiſſent jamais fran-
» chir.
OCTOBRE. 1762. 119
Achevons de caractériſer M. de Brou
par quelques autres traits. Après avoir
rapporté ſes Ordonnances ſur la police
des corvées , les exemptions qu'il a accordées
aux pères de famille qui avoient
donné un certain nombre d'enfans à la
Patrie , les encouragemens qu'il a procurés
autant qu'il étoit en ſon pouvoir , à
l'Agriculture , au Commerce & aux Arts,
les bienfaits dont l'Académie lui eſt redevable
; M. du Boullay ajoute ce qui
fuit:
» Les malheurs publics retombent ,
>> fans doute , ſur tous les Citoyens ;
>> mais ils accablent encore davantage
» ceux qui ont le courage de tenir le
>> gouvernail dans des temps difficiles :
» M. de Brou , qui n'avoit peut-être en-
>> core enviſagé les grandes places que
>>par les côtés agréables , en dut reffen-
» tir alors toute l'amertume. Mais il
>> étoit bien éloigné d'attacher le fruit de
>> ſes travaux à l'opinion . C'eſt ce qu'il fit
>> voir lors du bombardement duHavre;
>>événement rapporté dans cet éloge
>>avec les détails qu'il méritoit.
M. du Boullay le termine par cette
anecdote honorable à la mémoire de M.
de Brou.
» Le Roi lui-même , attentif à récom
120 MERCURE DE FRANCE.
penſer ſes fidéles ſerviteurs juſques
>> dans leur poſtérité , a juſtifié ces éloges
» par des marques publiques de ſa bon-
>>té, tandis que les perſonnes qui avoient
» été les plus chères à M. de Brou , reti-
>> rées à la campagne y déploroient
>>une perte fi imprévue , & fi cruelle.
» Sa Majesté leur envoya annoncer la
>> part qu'elle prenoit à leur juſte dou-
>>leur, & qu'elle donnoit unepenſion au
>>jeune enfant qui fait déſormais l'uni-
>> que eſpérance de cette famille déſo-
» lée , bienfait honorable , qui l'excitera
>> à marcher un jour ſur les traces de fon
»père.
M. du Lagne , Profeſſeur d'Hydrographie
, lut un Mémoire concernant une
Carte qu'il a préſentée , fur laquelle étoit
tracée la route qu'a tenue la derniere
Cométe pendant le mois de Juin de cette
année . Cette Carte étoit dreſſée ſelon les
différences d'aſcenſion droite , & de déclinaiſon
qu'il avoit obſervées conjointement
avec M. Bouin , Aſſocié de l'Académie
, entre la Cométe & un grand
nombre d'Etoiles .
M. du Boullay lut àla même Séance ,
des réfléxions fur les Ouvrages de M.de
Crébillon ; il avoit cru traiter d'une manière
plus littéraire qu'hiſtorique , l'éloge
de
OCTOBRE. 1762 . 121
de cet illuſtre mort, pour ne pas répéter
ce que le Public a déja vû dans le
Mercure , ſecond volume de Juillet.
Nousne rapportons que l'éxamen d'Atrée
& Thyeſte , celle de ſes piéces qui
caractériſe le plus fon génie.
Rien ne montre plus , dit M. du Boullay,
combien les véritables Génies font
au-deſſus des vues bornées qui déterminent
les hommes vulgaires. Pour tout autre
que M. Crébillon, c'eût été une témérité
d'entreprendre de faire applaudir ,
par des Spectateurs François , un ſujet
qu'on auroit crû être obligé d'adoucir fur
le Théâtre même de Londres. De quelle
difficulté n'étoit pas le principal Rôle ?
Combien le Poëte n'avoit- il pas à craindre
de la ſituation où il étoit obligé de
repréſenter ce perſonnage ,&de l'eſpéce
d'outrage dont il tire une ſi atroce vengeance.
Devant le Tribunal de notre
Nation , il n'y avoit pas de milieu entre
la terreur & le ridicule.
Pour ne pas ſe brifer contre cet écueil,
il falloit obſerver ſcrupuleuſement les
bienféances , conduire le Drame avec
le plus grand Art , accommoder la Fable
à nos moeurs , c'eſt ce qui paroiſſoit prefqu'impoffible
, & c'eſt ce que M. de Crébillon
exécuta.
II. Vol. F
122. MERCURE DE FRANCE .
,
En ſuppoſant que c'eſt aux Autels
mêmes que Thyeſte a enlevéErope à fon
frère , il écarte du perſonnage d'Atrée
tout ce qui pouvoit en diminuer la dignité.
Cependant l'outrage n'en eſt pas
moins fanglant ; condition néceſſaire
pour rendre la vengeance d'Atrée également
terrible & vraisemblable. Cette
vengeance elle-même , qui fait frémir
eſt préparée de loin', & néceffitée même
en quelque forte par les obstacles
qu'Atrée rencontre dans l'exécution de
ſes premiers deſſeins. Enfin , quoique
le Poëte eût eu la noble hardieſſe de préſenter
aux yeux mêmes du Spectateur,la
plus horrible catastrophe qui puiſſe jamais
terminer une Tragédie , cependant
la Scène n'eſt point deshonorée par un
attentat qui auroit révolté la nature : la
vue ſeule de cette coupe funeſte qu'Atrée
préſente à ſon frère , ſuffit pour que
la ſituation ne perde rien de fa force &
de fon effet.
Ala belle diſpoſition de ſon ſujet , M.
de Crébillon ſçut ajouter toutes les beautés
de détail dont il étoit fufceptible.
Tous ces caractères ſe ſoutiennent tels
qu'ils ſe font annoncés. Un coloris fombre
, mais vigoureux, femblable à celui
de ces Tableaux qu'on fuppofe éclairés
t
OCTOBRE. 1762. 123
par la lueur d'un incendie , ſubjugue l'attention
,& attache les Spectateurs , comme
malgré eux , en les pénétrant d'une
fecrette horreur. Enfin cetteTragédie eft
la preuve la plus complette de la vérité
de cette maxime avancée par nos Maîtres:
Qu'il n'eſt point de forfait ni de monſtre odieux.
Qui par l'art embelli ne puiſſe plaire aux yeux.
M. de Crébillon fut reçu à l'Académie
de Rouenle 21 Novembre 1754 , & elle
regardera toujours comme une diftinction
flatteuſe, l'honneur d'avoir compté,
parmi ſes Membres , un Poëte que la Nation
ne ceſſera jamais de réclamer parmi
ſes plus grands Maîtres.
M. de Saint Paul, Mouſquetaire du
Roy , lut un Mémoire fur l'origine des
Hieroglyphes Egyptiens , dont voici
l'extrait.
Après avoir expoſé la célébrité des
hieroglyphes , ou Ecriture ſacrée des
Egyptiens , M. de Saint Paul ajoûta que
les Auteurs Grecs & Latins n'étoient pas
des guides ſuffiſans dans cette forte d'étude;
qu'il falloit joindre aux connoiffances
qu'ils donnent, celle des Allégo .
ries Religieuſes des Indiens ; il l'a puiſée
dans divers manufcrits que lui ont con
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
muniqués des perſonnes qui ont fait un
long ſéjour dans les Indes ſa Patrie.
On ſçait que les Indiens defcendent
des Eyptiens , que les cruautés de Cambyfe
obligerentde ſe tranſplanter dans les
Indes , mais on ignore communément
que ces fugitifs , en y portant leurs uſages
& leur religion , y porterent auffi
leurs anciens hieroglyphes ; ils y font
connus ſous le nom des Incarnations ,
ou changemens de forme de Vichenou .
Ce Dieu , le Neptune des Indiens , étoit
adoré comme Auteur de l'Eau qui fait
croître le pâturage.
Les premiers Habitans de l'Egypte ne
ſe nourrirent pendant longtemps que de
féves , de Lotus , &du lait deleurs troupeaux.
Enfin , il ſe trouva parmi eux
quelques hommes de génie qui inventerent
les Sciences & les Arts , entr'autres
l'Agriculture. Pendant que ces Sçavans
accumuloient de jour en jour de nouvelles
connoiffances , le peuple croupiffoit
dans une ignorance quilui étoit extrémement
préjudiciable. La plupart ſe
laiſſoient furprendre par le débordement
du Nil , avant que d'avoir pris les précautionsnéceſſaires
, tant pour euxque pour
leurs beftiaux ; celui-ci ſemoit trop tôt ;
ſon grain pourrifſoit ; celui-là trop tard ,
il ne levoit point à temps; cet autre per
OCTOBRE. 1762. 125
doit ſa peine à pêcher hors de ſaiſon , &
ainfi du reſte.
Les Sçavan's ou Prêtres ( ces deux termes
ſont ſynonymes ) chercherent le
moyen de remédier à ces inconvéniens ,
&réuffirent. Ils inventerent neuf Figu
res ſymboliques , qu'ils expofoient à la
vue du Peuple , pour Pinformer de ce
qu'il lui étoit important de ſçavoir.
Cinq de ces figures avoient rapport
au débordement du Nil.
La premiere étoit un chien ; on l'expoſoit
pour avertir que l'étoile que nous
appellons encore la canicule , commençoit
d'être viſible le matin ; que conféquemment
le débordementdu Nilne tarderoit
pas à ſe faire fentir , & qu'il étoit
temps de prendre des précautions au
fujetde cette inondation ; il ſemble qu'ern
ce temps-là , cette étoile ſe levoit vers le
commencement de Juîn .
La deuxiéme figure étoit un Lion ;
elle avertiſſoit que le débordement que
I'on comparoit à un Lion furieux qui
ravage tout , commençoit d'inonder la
plaine : l'éxpoſition de ce Lion ſe faiſoit
vers les premiers jours de Juillet.
La troifiéme étoit une des fix fortes
d'oiſeaux de proie connus ſous le nom
général d'éperviers. Son éxpoſition ap-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
prenoit que le vent Septentrional qui
favoriſe l'augmentation du débordement,
commençoit à ſouffler avec force.
Les Prêtres avoient choifi un de ces
Eperviers pour déſigner ce vent ; parce
que ces fortes d'oiſeaux de paſſage ne ſe
sendent en Egypte que quand il ſe fait
fentir fortement ; l'expofition de cet oifeau
ſe faiſoit tantôt plutôt , tantôt plus
tard.
La quatriéme figure étoit celle d'un
Enfant qui ne fait que de naître ; ſon expofition
apprenoit que le débordement
étant arrivé à ſa plus grande hauteur , le
travail ruſtique renaiſſoit ; mais qu'il n'étoit
pas encore poffible de s'en occuper ;
qu'on ne le pourroit que quand cet Enfant
feroit devenu grand , c'est-à-dire ,
quand on pourroit mener paître les troupeaux
, & enfemencer la terre. Cette figure
s'expofoit vers le vingtiéme Août ,
c'est-à-dire , environ ſept ſemaines après
le commencement du débordement.
La cinquiéme étoit un Héron à aigrette
; les Prêtres l'expofoient pour apprendre
au Peuple que le vent méridional,
qui favoriſe l'écoulement du débordement
fe faiſoit ſentir , & qu'ainſi on
pourroit enſemencer les terres dans un
temps convenable : on avoit choiſi le
Héron à aigrette , pour être le ſymbole
OCTOBRE. 1762. 127
de ce vent , parce qu'on ne voit de ces
oiſeaux de paſſage en Egypte, que quand
il commence à fe faire fentir. L'expofition
du Héron ſe faiſoit du premier au
dixiéme de Septembre.
Cefont ces cinq figures que les Grecs
ont appellées Bactyles , les comparant
aux cinq doigts dela main, qui font toujours
enſemble ; aux Indes , on les appelle
Pandeva' , c'est-à-dire les cinq freres.
La fixiéme figure étoit un cochon:fon
expofition apprenoit qu'il étoit temps
d'enſemencer les terres .Dans ces anciens
temps la charrue n'étoit pas encore inventée
, & l'on enſemençoit les terres à
l'aide de ces animaux. L'expoſition de
cette figure ſe faiſoit vers le 15 d'Octob .
La ſeptiéme étoit un Poiffon. On l'expoſoit
vers le commencement de Février,
pour avertir que c'étoit le temps de
s'occuper de la pêché.
La huitième étoit une Tortue. On
apprenoit par ſon expoſition , que c'étoit
la ſaiſon d'obſerver dans quels endroits
les Tortues venoient faire leur ponte ,
afin d'enlever l'animal & fes oeufs . On
ne fait rien de certain touchant le temps
de l'expoſition de cette figure.
La neuviéme étoit un Ours : Elle
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
apprenoit que la recolte étant finie , c'étoit
letemps de faire la chaffe à cet animal
& aux autres Bêtes féroces qui infeſtoient
le Pays. L'expofition de cette
figure ſe faiſoit vers le 15 de Mars.
Ces neuffigures font devenues , entre
les mains des Grecs , les neufSybilles ,
les neuf Piérides & les neuf Muſes.
Quant aux Indiens, elles leur ont donné
lieu de dire que leur Neptune avoit pris
fucceffivement la forme de ces neuf
Symboles, ce qui fait la principale partie
de leur Mythologie.
Il y avoit déja longtems que ces neuf
figures avoient été inventées , lorſque
des Juifs ſe tranſplanterent en Egypte.
Ils adopterent l'uſage lucratif d'expofer
les neuf figures , & même en inventerent
une dixiéme. Avant leur arrivée ,
les Egyptiens n'avoient point de batteaux
capables de naviger ſur le Nil
pendant la durée de ſon débordement ;
les Prêtres , ou les plus Sçavans d'entre
ces Juifs , inventerent les barques à voiles&
à rames;& lorſque le débordement
étoit parvenu à une hauteur affez confidérable
pour qu'on pût ſe ſervir de ces
nouveaux batteaux , ils en expoſoient
un de deux coudées de long.
Cette dixiéme & derniere figure a
OCTOBRE. 1762 . 129
:
donné lieu au dixiéme changement du
Neptune Indien en cheval aîlé , ainſi
qu'au foulier de Perſée qui avoit deux
coudées de long , & au cheval Pégaſe
des Grecs. Elle a auſſi fait dire par quelques-
uns d'eux , qu'il y avoit dix Muſes
&dix Sybilles.
Telle eſt l'origine des premiers Hiéroglyphes
des Egyptiens ; on peut mëme
ajoûter que c'eſt auſſi celle de la plupart
des Symboles qui accompagnent
les Divinités , tant Grecques qu'Indiennes
, & que le culte populaire appellé
idolatrie, le Dogme de la Métempfycofe
, & les métamorphofes viennent
de la même fource.
Il eſt vrai qu'à l'imitation de ces dix
anciennes figures , les Prêtres d'Egypte
enont inventédans la fuite une grande
quantité de nouvelles ; mais il n'eſt pas
difficile d'en pénétrer la fignification ,
quand on connoît bien les dix , dont
on vient de parler, furtout fi à cette connoiffance
on joint celle des Fables Religieuſes
des Grecs&des Indiens.
Ce qui a été dit ne fuffit cependant
que pour connoître la fignification de
chaque hiéroglyphe en particulier ;
mais lorſqu'il s'agit de déchiffrer une
fuite de figures hieroglyphiques telles
Fw
130 MERCURE DE FRANCE.
qu'on en voit fur pluſieurs monumens ,
il faut encore obſerver que ſouvent on
doit conſidérer cette écriture ſacrée ,
comme une écriture tracée à la manière
des Juifs , c'est-à-dire, comme une écriture
qui va de la droite à la gauche ;
& s'ily a pluſieurs grouppes de figures ,
ondoit regarder chaque grouppe , comme
autant de pages d'un Livre dont la
premiere eſt celle qu'à notre façonnous
appellons la dernière. C'eſt en ſuivant
cette méthode qu'il n'est pas difficile ,
par exemple , de pénétrer le ſens des hiéroglyphes
de la Table Iſiaque , celui
des grandes figures qui ſe voyent au bas
de la Table Egyptienne & celui des
quatre derniers grouppes de la Table de
Sienne.2.
L'explication détaillée que M. de
Saint-Paul ſe propoſe de donner dans
la fuite, de divers monumens & des Allégories
qui y ont rapport ,, achévera
de prouver la vérité de fon expofé. 10
M. Lecat lut l'abregé d'un Mémoire
fur le fommeil , divifé en deux parties.
Dans la première il prétend renverſer
FL
oh
Vol. 4. de l'Antiquité expliquée duP.Monfau-
Edition Planche 139. Edition de 1719 .
2. Idem Pl. 141 .
:
OCTOBRE. 1762. 131

,
le ſyſtême le plus reçu pourl'explication
de ce phénomène. Dans la feconde , il
y en ſubſtitue un de ſon invention
par lequel il rend raiſon de toutes les
circonstances du fommeil , & fur -tout
de celles qu'il avoit trouvées inexplicables
par le ſyſtême ordinaire.
M. l'Abbé Yart , des Académies de
Caën & de Lyon , &de la Société
Royale d'Agriculture, termina la féance
par undiſcours ſur l'hiſtoire , où il montra
ce que doit être & ce que doit faire
un Hiſtorien. Il doit être reſpectable par
lui-même , judicieux dans ſes principes ,
jufte dans ſes ſentimens , il doit écrire
avec ſageſſe , avec courage , avec utilité.
On ne pourroit entrer dans le détail
intéreſſant de ces diviſions , fans paffer
les bornes qui nous font prefcrites dans
nos extraits.
-ontoursborben:
-15
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE..
LETTRE d'un Éléve en Chirurgie de
Paris à un Chirurgien de Province,
fur fes Obfervations inférées dans les
Mercures d'Août & Septembre 1762..
JAAII lû , Monfieur , vos obfervations
ſur la Taille , inférées dans les Mercures
d'Août & Septembre de cette année..
Eléve en Chirurgie je cherche à m'inftruire.
Obligé de me déterminer ſur le
choix d'une méthode , j'éprouve fucceſſivement
toutes celles dont vous parlez;
toutes me paroiſſent avoir leurs
avantages & leurs inconvéniens. Peutêtre
n'eſt-il point poſſible de parvenir
fur ce point à la perfection ; peut-être
auſſi ceux qui nous ſuivront y parviendront-
ils : la perfection dans tous les Arts
:
;
OCTOBRE. 1762. 133
eſt le fruit du travail ; je la defire & je
l'attends .
La connoiffance de la méthode certaine
d'opérer de Rau ne nous eft point
parvenue : il opéra avec ſuccès : il la tenoit
, dit-on , du Frère Jacques ; j'en
peux douter ; cela n'eſt point prouvé.
L'Académie de Chirurgie a donné
des éloges à pluſieurs méthodes nouvelles
ou perfe&ionnées ; ſon fuffrage
ſage & éclairé en fera paſſer la connoiffance
à la poſtérité , qui doit en faire
un choix réfléchi dans la diverſité de la
pratique.
a toute au-
La méthode du Frère Cofme , Monfieur
,,vous paroît préférable à
tre ; elle a fans doute ſes avantages :
couper par une ſeule & même incifion ,
le col & le corps de la veffie , en eft
véritablement un , qu'on doitreconnoître
& qu'on reconnoît auffi. Mais en y
reconnoiffant, ce mérite , peut-on fermer
les yeux fur ſes déſavantages ? Prenez
, Monfieur , les Mémoiresde l'Académie
d'une main , le lithotome caché
de l'autre ; opérez ſur les cadavres ; fuivez
par ordre le détail des dangers de
cet inſtrument , vous les ſentirez naître
fous la main; vous les reconnoîtrez tous ;
&ſans vous arrêter à la liſte des mat
134 MERCURE DE FRANCE .
heureuſes victimes de cet inftrument
(moins faite pour le Chirurgien qui
doit juger des méthodes de tailler par
des raiſons tirées de leur nature , que
pour le Public qui ne doit & ne peutjuger
que par des faits ) vous l'abandonnerez
, & ne ferez qu'imiter la conduite
de plufieurs de vos Confrères de Province
, inftruits par des malheurs.
Le nouveau eſt preſque toujours dangereux
& furtout dans notre art. L'honneur
d'une invention fait rifquer une
opération ; on la manque une premiere
fois ; on réuffit une ſeconde , une troifiéme
; les autres font malheureuſes ;
n'importe ; la réputation paroît s'établir
fur cette eſpéce de mérite ; on ne veut
point reculer . L'amour-propre jette fur
les yeux un voile que l'amour de l'humanité
ne lévera point. La bonne foi
même s'établit fur l'erreur ; fouvent je
l'ai remarqué ; & je fuis perfuadé que
la methode de tailler de Cheffelden paroît
au Frère Cofme infiniment au-deffous
de la fienne..
Pour moi , Monfieur , celle de Cheffelden
eſt celle que je préférerois : il la
pratiqua toujours avec ſuccès ; c'eſt un
fage préjugé en fa faveur. Il avoit abandonné
celle du haut appareil & la pré
tendue: methode de Rau
I
OCTOBRE. 1762 . 135
Sa méthode eſt connue : guidé par
la crenelure de ſa fonde , il ouvre la
glande proſtate , le corps & le col de
la veffie autant qu'il le veut & le juge
néceſſaire , proportionnément au volume
des pièrres qu'il a à extraire : lorfque
par hazard ſon incifion n'a pas été
affez étendue & que la pièrre ſe trouve
gênée dans ſon paſſage , alors il aggrandit
l'ouverture ſur la pièrre même.
Il reconnut fur la fin que le biſtouri
dont il ſe ſervoit étoit trop petit , & lui
donna une plus grande étendue. Ceux
quil'ont fuiviy ont encore ajouté quelques
perfections. Tenir ſa fonde foimême
ſans employer une main étrangère
, en eſt une. Le danger auquel étoit
expofée la honteuſe interne par la coupe
latérale , n'éxiftera plus en faifant la
coupe plus bas .
Voilà , Monfieur , la méthode qui
a mérité les fuffrages des plus grands
Praticiens de nos jours , qui a déterminé
leur choix en ſa faveur. Moins fujette
aux accidens , le Chirurgien maître de
ſon instrument le conduit : le Frère
Cofme l'abandonne à lui-même & au
degré d'écartement qu'il lui a donné ;
défaut effentiel , ſeul capable de le faire
rejetter. Il eſt juſte , Monfieur , com136
MERCURE DE FRANCE.
me vous n'habitez point la Capitale , de
vous faire remarquer que votre Correfpondant
vous a jetté dans l'érreur fur
l'uſage commun du lithotome caché.
On s'en eſt ſervi à la Charité : le Neveu
du Frère Cofine eſt un des Chirurgiens
de cet Hôpital : c'eſt pour moi
vous en dire affez , les ſuccès vous diront
le reſte .
J'ai l'honneur d'être , & c.
AParis , le 19 Septembre 1762 .
:
:
ARCHІТЕСTURE.
SUITE des Observations d'une Société
d'AMATEURS. ( a)
AVIS DE LA SOCIÉTÉ.
Nos obfervations ayant été interrompues,
nous n'avons pu produire dans
( Cer Ouvrage , qui a fait du bruit , & qui
a méritédes Apologiſtes & des Adverſaires , avoit
commencé & le continuoit dans l'Obfervateur Littéraire
de M. l'Abbé de la Porte . Ce Journal ayant
cefle à la fin de l'année derniere , les Auteurs de
eesEcrits fur les Arts , dont on regrettoir la perte,
ont choiſi le Mercure pour communiquer au
OCTOBRE. 1762. 137
le temps de fa date , la lettre d'un de nos
Correſpondans de Province , dont nous
faiſons part aujourd'hui. En rendant
hommage à la Protection qui régénére
les Arts & furtout l'Architecture , cette
Lettre prouvera que l'émulation n'eſt
pas bornée dans l'enceinte de la Capitale.
Nous avons cru ne devoir pas laiffer
ignorer au Public ce que contient
d'honorable pour une des principales
Villes du Royaume & pour les Artiſtes
qui s'y diftinguent , la relation qui nous
a été adreſſée .
Public leurs Obſervations. Nous les adoptons
dans la confiance de ſervir par-là un certain nombre
de nos Lecteurs , & avec la certitude que cet
Ouvrage ne fera plus mêlé de quelques difcuf
ſonsperſonnelles étrangères au progrès desArts.
:
138 MERCURE DE FRANCE.
Lettre d'un Amateur fur les différens
Edifices qui se conftruiſentdans
la Ville de CLERMONT en Auvergne.
Du 20 Novembre 1761 . **
MESSIEURS ,
>>Vous connoifſſez quel a été de tous
>> temps mon goût , ou plutôt mon en-
> thouſiaſme pour les Arts , & combien
» j'ai defiré de les voir naître dans ma Pa-
>>trie ; ainſi vous devez juger avec quel
>> tranſport je vois de jour enjour notre
>> Ville prendre l'empreinte de la Capi-
>> tale du Royaume.
>>Tandis que ſous les ordres , & par
>>les foins deM. le Marquis de Marigny,
>>le Louvre , ce chef-d'oeuvre immortel ,
>>reprend ſa magnificence , ou pour
>> mieux dire, l'étale aux regards de tout
>> Paris , qui depuis longtemps n'avoit
>>pû l'entrevoir qu'à travers des mazu-
>>res informes qui inondant ſa cour&
* Cette Lettre avoit été égarée au Bureau du
Mercure.
OCTOBRE. 1762. 139
>> ſon périſtile , en déroboient l'afpect
>> impoſant & majestueux ; tandis enfin
>>>que par le choix de ce Protecteur éclai-
>> ré des Arts d'habiles Artiſtes travaillent
»à l'envi les uns à conſtruire des Tem-
>>ples , les autres à élever des Monumens
>> au meilleur des Rois , & des aſyles à
>> la jeuneſſe militaire ; nous voyons dans
>> Clermont , par la vigilance de M. de
» Balainvilliers notre Intendant , les
>>Promenades s'embellir , les Spectacles
>> ſe décorer avec grace , les places pren-
>> dre des formes vaſtes & régulieres ,
>>les Marchés ſe tranſporter dans des
>>lieux plus ſains & plus commodes.
>>Nous ignorons quels font encore les
> projets qu'il a conçus pour l'embellif-
> ſement de cette Ville ,& pour lesquels
>> il a fait venir M. le Carpentier , Archi-
>>> tecte du Roi , fi connu par ſes talens.
» Il ſemble que le même zéle ait animé
>> Meſſieurs du Chapitre de la Cathédra-
>> le , qui ont décoré leur Maître-Autel
» de deux grands Anges étendant une
>>Draperie ſur l'image de la Vierge. Ce
>>>morceau , qui ſe reffent du caractère
>>de l'Antique , fait honneur à M. Chále
>>de l'Académie Royale de Peinture &
>>de Sculpture , qui l'a éxécuté , & à M.
» l'Amoureux qui en a donné le projet.
140 MERCURE DE FRANCE .
>> Cet Architecte , que M. de Chazerat ,
>> Premier Préfident de la Cour des Ay-
» des , a mandé de Paris pour la reconf-
>>truction de ſon Hôtel, nous donne
> lieu d'eſpérer , d'après ces plans ingé-
>> nieux , un Edifice dans le genre le
>> plus fimple & le plus noble ; genre in-
>>connu dans cepays. C'eſt à M. l' Amou-
» reux à qui nousdevrons l'introduction
>>> du bon goût ; puiſſe-t-il germer &
>>>fructifier ! Cet Artiſte a vaincu les dif-
>> ficultés les plus inſurmontables ; & le
>>Bâtiment le plus régulier s'éleve ſur le
>> terrein le plus inégal , & le plus bizar-
>> rement coupé. Je n'oſe m'ériger en Ar-
>>bitre ni en Juge ſur l'Architecture
>>m>aisles éloges que M. le Carpentier en
>> a faits lui-même , ainſi que des Places
>>de la maiſon de M. de Vermiere , &
>> d'un Séminaire dont MM. du Clergé
>>de la Province l'ont chargé , m'enhar-
>> diffent à porter monjugement.
>>Voilà , MM. quelles font nos ten-
>>tatives pour fuivre de loin cette Capi-
>> tale où vous vivez , qui ſemble être le
>> Foyer des Arts de toute l'Europe . Je
>>vous manderai déſormais , pour m'ac-
» quitter de ma promeffe , tout ce qu'il
» y aura ici de nouveau , furtout dans le
,
OCTOBRE. 1762 . 141
>>>bon goût d'Architecture , qui heureu-
>> ſement a ſubjugué la mode.
» Je vous prie de me croire , avec
>> tout l'attachement poffible ,
:
MESSIEURS ,
Votre Serviteur &c .
PLUSIEURS Auteurs Italiens nous ont
donné des Gravures d'après S. Pierre de
Rome, partie font géométrales , partie
perſpectives , & prèſque toutes collées à
l'Italienne ; les Artiſtes, les Studieux , &
les Amateurs ne peuvent ſe ſatisfaire
fur ce point qu'en calculant le rapport
de ce genre de meſure aux nôtres. Le
fieur Dumont vient de faciliter ce calcul
ſouventdifficile,&toujours ennuyeux,en
appliquant nos Meſures Françoiſes, aux
meilleurs profils &détails de ce ſuperbe
monument. Nous pourrions confidérer
les Gravures qu'il vient de mettre au
jour , comme un Dictionnaire figuré fur
les plus belles&les plus intéreſſantes parties
de cette Bafilique , & particulierement
fur celles de fon vaſte & merveilleux
Dôme. L'éxamen qu'en a fait l'Académie
Royale d'Architecture , eſt un
témoignage afſuré de la juſteſſe & de la
correction de cet Ouvrage. Le rapport
142 MERCURE DE FRANCE.
deMM. lesCommiſſaires quelle a nommés
pour l'examiner , elt autant fatifaifant
pour l'Auteur , qu'intereffant pour
le Public; il feroit à fouhaiter qu'on ne
lui préſentâtaucunes productions fansde
pareilles approbations ; & voici l'extrait
des Regiſtres de l'Académie Royale
d'Architecture , du 9 Août 1762 .
Nous avons vu , avec grand plaifir ,
des morceaux de détails que M. Dumont
a fait graver de la vaſte & magnifique +
Bafilique de S. Pierre de Rome ; & les
ayant confrontés avec ceux que nous
avons levés , nous avons reconnu nonfeulement
qu'ils étoient deſſinés avec
goût & précifion , mais ce qui est encore
plus important , qu'ils étoient levés avec
beaucoup d'éxactitude. L'utilité dont ces
morceaux gravés peuvent être pour les
Amateurs & les Architectes , nous fait
defirer que cet Artiſte augmente ſa collection
d'un grand nombre d'autres détails
de S. Pierre qu'il nous a fait voir
&qui ne font pas moins précieux dans
toutes leurs parties , que leſdites gravures
. Si M. Dumont continue cet Ouvrage,
il ne pourra que lui faire honneur ,
& il y a lieu de croire que le Public le
verra avec fatisfaction .
JE SOUSSIGNÉ Secrétaire perpétuel
OCTOBRE. 1762. 143
de l'Académie Royale d'Architecture ,
certifie l'Extrait ci-deſſus conformé aux
Regiſtres de ladite Académie. A Paris ,
le 18 Août 1762. CAMUS .
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
N trouve chez tous les Marchands
d'Estampes , particulièrement chez MM.
Joullain , Quai de la Féraille , Beaumont
, Pont Notre-Dame , & de Poilly
, rue S. Jacques , le Portrait de M.
Henri - Philippe Chauvelin , Conſeiller
en la Grande Chambre du Parlement ,
deffiné & gravé par M. Cochin . Le nom
de l'Artiſte nous diſpenſe de faire l'éloge
de l'Ouvrage.
NOUVELLES ESTAMPES du fieur
MAGNY , Ingénieur Phyſicien , Inventeur
du nouvel art de rendre le deffein
au crayon & à l'Estampe.
Nº. 16. Une très-belle Académie à
l'Eſtampe , d'après M. Baptiste Vanloo
le Romain ; Original rare & précieux
dans fon genre , faiſant partie du Cabinet
de M. Dandré Bardon.
144 MERCURE DE FRANCE.
N°. 17. Une petite Académie en
crayon rouge & grené , d'après M. Dumont
le Romain.
Nº. 18. Une troifiéme Académie d'après
M. Cochin ; figure de femme faite
au crayon noir & à l'eſtampe.
Nº. 19. Deux mains grouppées , d'après
le Carrache , en crayon noir.
Nº. 20. Une grande Académie repréſentant
un Fleuve , d'après le célébre
Bouchardon , en crayon rouge &grené ,
tiré du cabinet de M. Lempereur.
Nº. 21. Une petite Tête librement
faite , en crayon rouge &grené.
☐ No. 22. Un Grouppe de deux Figures
, repréſentant l'Enlévement de Céphale
par l'Aurore , d'après une eſquiſſe
de l'Ecole de Rome.
La demeure de M. Magny , eſt à
l'Abbaye S. Germain des Prés , Cour des
Religieux.
AVIS.
IL paroît une nouvelle Gravure d'après
l'Original à la main du ſieur Royllet.
Ce jeune Artiſte , le fils d'un des
plus habile Maître Écrivain , après avoir
conſacré un temps conſidérable à faire
des recherches particulieres fur toutes
les parties de l'art d'écrire , qu'il enſeigne
OCTOBRE. 1762. 145
gne en ville , a acquis la démonftration
la plus claire & l'opération la plus brillante.
L'eſſai qu'il en rend public renferme
dansun cartouche, en maniere de traits,
une Sentence très-bien écrite & déja
connues: Rien de plus iſnupportable aux
perſonnes occupées , que la visite des
gens défoeuvrés. Tout le monde est à
portée de juger de ſon utilité ; & fans
doute elle feroit dans tous les cabiner
fi elle eût été dans une forme affez
agréable , pour ſe ſoutenir à côté des
Estampes & des Tableaux qu'on y rafſemble
ordinairement. Lejeune Auteur
a cherché & a réuffi à lui donner tous
les agrémens dont elle étoit fufceptible
, en variant chaque ligne & par
les caractères & par leurs différentes
grandeurs avec des traits qui fortent na.
turellement ou de chaque capitale, ou de
la fin de chaque ligne , & en l'enrichiſſant
d'un cartouche élégant , qui
tient du deſſein en ornemens pour les
couleurs , mais dont les effets font exatement
produits par l'opération libre
de la main.
Ce genre qu'il paroît avoir imaginé
& perfectionné , répand la variété , la
nouveauté &le bon goût fur tout ce
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
qu'il écrit ; & nous conſeillons aux Curieux
& aux Graveurs qui ont beſoin
d'Originaux à la main pourtitre d'ouvrages
, pour maximes ou vers, tableaux
en état ,catalogues , ou livres d'écriture,
de s'adreſſer à lui.
Cette nouvelle Gravure ſe vend 3 liv.
chez l'Auteur demeurant chez le ſieur
Guyot , tenant la manufacture d'encre
de la petite Vertu , au coin de la rue
des Arcis , où l'on pourra voir l'Original
à la main . Toutes les épreuves ſeront
paraphées.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
On a repréſenté , pour la premiere
fois, le Vendredi premier de ce mois ,
fur le Théâtre de l'Académie Royale de
Muſique l'Acte nouveau , que nous
avions annoncé, intitulé l'Opéra de Société.
Dans un certain ſens l'Ouvrage
juftifie le titre. ....
Nous ne nous flattons pas de parvenir
J
OCTO BRE. 1762 . 147
àdonner une notion bien claire à nos
Lecteurs,d'un Drame que les Spectateurs
ont peineà comprendre , à cauſe du mêlange
d'une petite action de Société
avec une eſpéce d'eſquiſſe d'Acte d'Opéra.
On lit à la tête de l'édition des paroles,
unProgramme deftiné à donner une idée
générale du Plan de l'Ouvrage. On jugera
s'il remplit cet objet ; il eſt conçu
en ces termes . ,
SUJET S.
L'OPÉRA DE SOCIÉTÉ , Comédic.
LA VENGEANCE DE DIANE , Tragédie.
LA MÉTAMORPHOSE D'ADONIS ,
Pantomime.
Ces trois parties liées enſemble ne font
qu'un ſeul Acte.
Nous allons éſſayer de développer ce
que cette annonce paroît préſenter de
combinaiſons myſtérieuſes.
On ſuppoſe qu'une Société de gens à
talens s'eſt aſſemblée à la campagne pour
éxécuter , en Muſique , la Vengeance de
Diane , c'est-à-dire , la mort d'Adonis .
Voici les Perſonnages de cette Socié
G. ij
148 MERCURE DE FRANCE .
té. LUCILE qui chante le rôle de DIANE
, Mile Rozet repréſente ce perſonnage.
PALMIS qui chan te le rôle de VENUS
, (Mlle Lemierre.)AGENOR chantant
le rôle d'ADONIS , ( M. Pillot)
VALERE , ( M. Gelin ) chantant le rôle
d'un CHASSEUR. Ces noms Grecs,Palmis
&Agenor,n'étant pas trop de ſociété,
ont pu contribuer un peu d'abord à la
difficulté que les Auditeurs ont eu à diftinguer
ce qui étoit, ce qu'on appelle ici,
Comédie,d'avec la partie de l'Opéra.Cette
Société eſt aſſembléeà la campagne dans
la maiſon de LUCILE ; c'eſt le lieu dela
Scène , dans la premiere partie du Drame.
Tous ces Perſonnages font encore
enhabit deVille ou de campagne , mais
diſpoſés par la coëffure ou par la chauffure
pour les habillemens de Théâtre.
PALMIS donc , en robe de toilette ,
& en peignoir , ſe dérobe au tumulte de
la Compagnie , pour venir dans un ſalon
répéter tranquillement quelques parties
de fon rôle. Elle chante fur le papier un
morceau pathétique qui commence ainfi:
>>> Il eſt mort ! Ciel barbare ! Ôdeſtins ennemis !
>> Impitoyables Dieux ! Quoi,vous l'avez permis !
:
م
...
OCTOBRE. 1762. 149
,
En s'interrompant , pour réfléchir fur
l'expreffion , & fur le jeu de fon rôle
Palmis apprend à l'Auditeur , que ce
qu'elle a chanté regarde ADONIS quơn
doit apporter expirant aux pieds de VENUS.
Elle continue de répeter cette partie
du rôle ; elle eſt aſſez contente de ſes
fons ; mais en continuant de repaſſer ce
rôle, elle s'arrête fur un ton qui l'inquiéte
dans un Duo, & qu'elle veut répéter avec
l'accompagnement.Une Guitarre,qu'elle
trouve ſur une table , lui en offre l'occafion.
Pendant qu'elle s'occupe à cette
étude,en préludant, AGENOR entre fans
bruit , & s'appuie fur le fauteuil où PALMIS
eſt aſſiſe. Élle ne s'apperçoit pas
qu'AGENOR chante avec elle , parce
qu'elle est fort appliquée , & que d'ailleurs
AGENOR chante à très-baſſe voix
dans le commencement. Appercevant
enfin AGEN OR derriere elle
chantoit , elle lui faitde légers reproches
d'avoir voulu la ſurprendre. AGENOR
s'excuſe galamentpar une alluſion à VENUS
& à ADONIS , qu'ils doivent repréſenter
l'un & l'autre. Il preſſe PALMIS
de couronner une flâme , que l'on
doit croire qu'il avoit déclarée longtems
auparavant , mais qu'il reſſent plus vivement
que jamais . PALMIS renouvelle
qui
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
les fermens qu'elle a faits de rendre fon
Amant heureux ; mais cet Amant a des
Rivaux dont les talens font néceſſaires
aux Spectacles de la Société ; elle veut
en attendre la fin, pour déclarer un choix
qui les éloigneroit. AGENOR ſe ſoumet
àregretà cette raifon . VALERE , un de
fes Rivaux , approche ; PALMIS recommande
à AGENOR de preffer le moment
du ſpectacle après lequel doit arriver celui
de fon bonheur ; ils fort pour éxécuter
cet ordre.
:
VALERE entre ſur la Scène en continuant
de répéter ſon rôle d'Opéra. PALMIS
applaudit au ſoin dont il s'occupe ;
mais celui-ci en prend occaſion de parler
de ſon amour.
>> Je m'en occupe bien moins ( de la Fête )
>> Que de PALMIS qui l'ordonne , &c,
VALERE a fait un air fur des paroles
qu'il prie PALMIS de chanter; celle-ci
•les chante affez nonchalament , tandis
que VALERE , ſur la ſimple note de la
Baffe continue , met l'expreſſion la plus
vive , en la regardant tendrement. Les
paroles de cet air ont pour objet une déclaration
d'amour , & ſe terminent ainſi .
>> Hélas , qu'en ce moment
OCTOBRE. 1762. 151
>> Je me contrains encore !
>> Je dis que j'aime ſeulement ,
>>> Je vous adore.
Quand PALMIS a fini de chanter ,
VALERE , en reprenant le papier , lui
reproche de n'avoir pas mis dans l'expreffion
tout l'art qu'elle fait paroître
lorſqu'elle chante des airs qui ne font
pas de lui ; à quoi PALMIS répond affez
inhumainement » Peut-être , je rends
>> mieux ce que je puis comprendre.
D'où le malheureux VALERE conclut
avec juſteſſe , qu'elle ne veut pas l'entendre.
LUCILE , qui n'avoit point encore
paru , vient à propos interrompre cette
Scène , en reprochant de ce qu'on s'occupe
d'autre choſe que de la Fête.
PALMIS , en répétant très-volontiers ce
qu'a dit LUCILE , ſaiſit ce prétexte pour
éluder avec VALERE.
>> De nos chants , de nos jeux
>>> Rien ne doit nous diſtraire.
VALERE toujours galant , répond à
PALMIS :
>>> L'Amour veut s'unir avec eux ;
>>>Je ne ſongerai qu'à vous plaire.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
On entend préluder & commencer
un Concerto qui doit ſervir d'ouverture.
Tous les Perſonnages ſe retirent précipitament
pour aller achever de s'habiller.
S
La Scène change & repréſente une
forêt. C'eſt l'Opéra ; tous les Acteurs précédens
paroiſſent ſous les vêtemens
convenables aux différens rôles.
Cet Opéra commence par un Divertiſſement
composé de Nymphes & de
Chaffeurs chantans & danſans. VENUS
paroît avec ADONIS , les Nymphes &
les Chaffeurs courent au-devant d'eux.
VENUS & Adonis chantent un Duo
par lequel ils invitent à ne chercher que
l'ombre, comme l'aſyle le plus favorable
au plaifir.
ADONIS chante ſeul l'air ſuivant:
>>Que de plaiſirs un inſenſible ignore !
>>>C'eſt l'Amour ſeul qui peut nous animer.
Avantd'aimer on ne vit pas encore ;
>> On ne vit plus , dès qu'on ceſſe d'aimer.
VENUS répéte le premier vers & reprend
l'invitation que les Choeurs ont
déja chanté pour la chaſſe. Ils partent
tous au bruitdes trompes.
OCTOBRE. 1762 . 153
DIANE irritée vient ; ſes menaces
tombent fur ADONIS. L'effet les ſuit
de près ; elle ſuſcite contre ſes jours un
monſtre furieux ; & auffitôt des Choeurs
qu'on ne voit pas , à cauſe de l'éloignement
, annoncent que ce Berger en eſt
la victime. DIANE jouit de ſa vengeance.
VENUS vient en gémir. Ces
deux Déeſſes expriment les différentes
paffions qui les agitent dans un Duo.
Enſuite DIANE étant fortie , Adonis
paroît, expirant, foutenu par deux Chaffeurs.
C'eſt alors que VENUS chante
le morceau il est mort &c. qu'elle a
déja chanté en forme de répétition
fous le nom de PALMIS.
Ici la repréſentation de l'Opéra eſt
interrompue. AGENOR , qui comme
on l'a dit , joue le rôle d'ADONIS , pénetré
des nouveaux charmes que prêtent
à PALMIS le chant & l'action théâ
trale , ne pouvant ſe contraindre plus
long- temps , s'arrache d'entre les bras
qui le ſoutiennent , pour s'élancer vers
PALMIS repréſentant VENUS. Pendant
qu'elle chantoit il l'interrompoit
par ces exclamations :
>> Que d'attraits .....Qu'elle est belle
Ona changé ces paroles , après la pre
-
GV
154 MERCURE DE FRANCE .
,
d'autres. miere répréſentation en
qui expriment l'impatience d'AGENOR,
mais d'une maniere plus convenable.
au Public , qui avoit paru ou ne pas
approuver, ou entendre les autres apparemment
dans un ſens trop énergique.
AGENOR , ne diſſimulant plus , preſſe
PALMIS de ſe déclarer. VALERE, qui
eſt ſur la ſcène en habit de Chaffeur ,
apprend avec douleur & ſurpriſe une
intrigue qu'il ignoroit de la part de fon
Rival. LUCILE , qui eſt dans le ſecret ,
éclaircit ce myſtère en lui déclarant™
obligeamment que le reſtede la fête
qu'on feigoit d'avoir préparée pour VE--
NUS & pour ADONIS, va ſervir pourA--
GENOR & pour PALMIS . Alors VALERE
ceffantd'être galant, dit avec aigreur:
>> Moi , d'Agenor & de Palmis j'embellirois la fête?
Quelques Cenfeurs trop rigides ont
trouvé un peu de vanité dans cette re--
plique ; d'autres, plus faciles à ſe prêter
auxpetits ridicules d'état , l'ont juſtifié ,
fur ce que tous les Perſonnages de cette
Société font annoncés dans le Programme
comme gens à talens ( a )
PALMIS , en femme piquée , pour fe
(a) V. l'Edition in-4°. des Paroles de cet Acte.
OCTOBRE. 1762. 155"
venger du refus de VALERE, adreſſe à
ſon Rival , en ſa préſence , le même
air qu'il avoit compofé , & le chante
avec tout l'art & toute la paffion que
VALERE auroit voulu qu'elle y eût mis
pour lui. Ce dernier trait irriteVALERE,
qui lui adreſſe en s'en allant, le vers fuivant
, plus piquant encore pour l'Amant
qu'elle va épouſer ,que pour ellemême
.
2.
>>Ah ! pour être vengé j'attends ſon changement.
Délivrée du Rival jaloux , PALMIS
ſe fait donner le Ballet qui devoit terminer
l'Opéra , & la Compagnie ſe
place pour le voir.
OBSERVATIONS.
Il n'eſt pas étonnant qu'à la repréſentation
on ait quelque peine à comprendre le Drame
que nous venons d'extraire. On ſçait qu'on ne
parle jamais ſur le Théâtre de l'Opéra qu'en
chantant; & qu'ainſi ce qui eſt dit ſur l'Opéra
que l'on projette , étant chanté & chanté dans
le même genre que les parties de cet Opéra,
néceſſairement cela doit ſe confondre. Par exemple,
la ſcène où Agenor vient derriere le fauteuil
de Palmis chanter avec elle , ſans en être apperçu
; eſt un tableau fort joli & d'un agréable
effer ,mais qui le feroit encore bien davar
zage fi la partie dialoguée n'étoit que parlée
3
Gvji
156 MERCURE DE FRANCE.
en converſation. Quelques perſonnes ont penſé
que l'on auroit ſuppléé à cela , en diftinguant
par la meſure des vers & par le genre de muſique
la partie de Comédie d'avec la partie d'Opéra.
A cette occafion on a renouvellé , parmi
les Amateurs du Théâtre Lyrique , la queſtion
tant de fois diſcutée , ſçavoir ſi le genre Comique
ou même familier peut convenir à ce Théâtre:
nous n'aurons pas la témérité de réſoudre
cette queſtion ; nous dirons ſeulement, pour être
exact ſur les faits & d'après le jugement le plus
général , que s'il eſt un genre de Comédie propre
au Théâtre de l'Opéra, il ne paroît pas quece ſoit
celui de ce Drame.
N. B. Nous devons avertir ceux qui n'ont pas
un uſage actuel du Théâtre de l'Opéra , & qui
liroientdans le Livre de Paroles ce vers de 14
ſyllabesque nous avons rapporté ( Moi , d'Agenor
& de Palmis j'embellirois la fête. ) que malgré
toutes les licences dont ce Théâtre eſt er
poffeffion ,celle- ci n'y eſt pas encore admiſe.
L'annonce da Programme qui dit que le Recueil
des anciens Opéra a fourni prèſque tous les
vers de celuie-ci, pourroit induire en erreur quelque
jour les Bibliographes . Le temps ne nous a
pas permis de vérifier dans l'immenfe collection
des Anciens Opéra,ſi les Vers de la partie Tragique
de celui- ci en ſont empruntés ; on ne s'en
rappelle aucun actuellement : au moins il eſt certain
que ceux de la Comédie ne peuvent y avoir
été puiſés , parce qu'il feroit impoſſible qu'il s'en
fût rencontré précisément de convenables à la
petite action de ce Drame. On eſt donc fondé à
croire que cette annonce eſt une plaiſanterie madeſtede
l'Anonyme ſur ſes propres Vers,& peutêtre
une critique générale ſur les Vers d'Opéra.
OCTOBRE . 1762 . 157
communémentaccuſés de paroître tous copiés les
uns d'après les autres.
On n'en a pas uſé de même à l'égard de la
Muſique ; elle eſt annoncée par M. Giraud, Ordinaire
de la Musique du Roi & de l'Académie Royale.
Cette Muſique eſt agréable en général,& pluſſeurs
morceaux en ſont applaudis avec justice . On
reconnoît que l'Auteur a profité avec goût & intelligencede
ſa ſituation, & qu'il a nourri fon imą.
ginationdes plus agréables toursde chant desOpéra
modernes. Nous avons nommé les Acteurs
qui éxécutent cet Acte , & particuliérement Mile
LEMIERKE qui en chante la plus grande partie ,
c'eſt avoir appris à nos Lecteurs avec combien
de talent& de grâces cette Muſique eſt éxécutée.
On avoit dabord joint à cet Acte un Ballet Pantomine
, pour remplir le troifiéme ſujet intitulé
Métamorphose d'Adonis ; mais comme ce n'étoit
& ce ne pouvoit être qu'une répétition en danſe
des ſcènes du petit Opéra qu'on venoit d'en
tendre & de voir , il prolongeoit inutilement
le ſpectacle , & quoique danfé avec beaucoup
d'art on l'a fupprimé , pour ne donner que le
Ballet de Fêtes , qui termine à préſent cet Acte de
la maniere la plus agréable & la plus brillante.
L'inépuiſable Compoſiteur , ( M. Lani ) ſemble
s'être ſurpaffé en cette occaſion.. On a entendu
dire à des conno ſſeurs qu'il n'y avoit peut-être
jamais eû ſur ce Théâtre un Ballet mieux en
chaîné ,plus varié, ſans un moment de confuſion,
&d'une préciſion de tems admirable , dans l'expofitiondes
tableaux charmans qui ſe ſuccédent
ſans ceſſe. Ce Baller eſt éxécuté le plus agréa
blement par Mlles LIONNOIS , DUMONCEAU, GUIMARD
& PELIN , ainſi que parMM. GARDAL &
CAUBERVAL.Le même M. LANI , mérite & re
158 MERCURE DE FRANCE.
cueille autant d'applaudiſſemens dans le caractére
de Paſtre , comme Danſeur que comme Compofiteur.
Lui & Mile ALLARD , que le Public voit
chaquejour avec plus de plaiſir , finiſſent avec une
vivacité & des grâces infinies ce Spectacle qui
d'ailleurs mérite du ſuccès , & qui eſt agréable à
voir, n'y ayant aucun moment où l'ennui puiſſe
forprendre , & pluſieurs qui font plaifir.
Le Mardi 12 on a donné fur ce Théâtre
la premiere repréſentation de frag--
mens compofés 1º. d'Hilas & Zelis Paftorale
(a). 2º.D'Alphée &Arethuse. ( b ) .
3º. De l'Opéra de Société, Comédie Ballet
, de laquelle nous venons de rendre
compte.
Ces fragmens ont beaucoup réuſſi à
cette repréſentation , & d'après le plaiſir
qu.ils ont fait , il y a lieu de croire que
ce Spectacle ſera très-ſuivi. On a rendu
à laMuſique charmante d'Hilas & Zélis
( a) Hilas & Zelis avoit été repréſenté la
premiere fois à la repriſe des Caractères de la
Folie,Ballet, au mois de Jüillet dernier. Les paroles
ſont d'un Anonyme , & la Muſique de M. DE
BURI , Surintendant de la Muſique du Roi.
( b ) Cet Acte eſt le ſecond des Fêtes d'Euterpe,
Ballet repréſenté la premiere fois le 8 Août 1758 .
Les Paroles de cet Acte ſont priſes , avec quelques
changemens , d'un ancien Ballet intitulé
Arethuse , de feu M. DANCHET. La Mufique eft
de M. DAUVERGNE , Directeur du Concert Spirituel,
OCTOBRE. 1762 . 159
la justice que le Public , diſtrait par d'autres
genres , ſembloit avoir négligé de
lui rendre cet Eté ; l'acte a été perpé--
tuellement applaudi ; on eſt convenu
même qu'il y avoit des morceaux aux--
quels on pourroit , ſans nulle exagération
, donner le titre de fublimes en Mu--
fique . L'Acte d'Alphée & Arethuse n'a
pas été moins applaudi. Il eſt plein des
plus grandes beautés muſicales dans fa
totalité , & elles ont été toutes ſenties..
Les Ballets font très-beaux. Les premiers
Sujets y danſent avec diftin&ion.
Nous ne nous étendrons pas davantage
fur cet Article , en ayant parlé dans les
autres Mercures .
Mlle ARNOULT chante le rôle d'ARETHUSE
, dans le ſecond Acte des
Fragmens ; Mlle LEMIERRE chante le
rôle de ZELIS dans le premier Acte ,
& ceux qu'elle chantoit dans l'Opéra de
Société. M. LARRIVÉE chante dans les
deux premiers Actes .
COMÉDIE FRANÇOISE
LE 4 de ce mois , M. RAUCOURT
a débuté par le rôle de Mitridate dans la
Tragédie de ce nom. Il a continué fon
160 MERCURE DE FRANCE.
début dans le Tragique par les rôles de
CHRISTIERNE dans Gustave & de Po-
LIPHONTE dans MÉROPE.Dans le Comique
, il a joué le TUTEUR dans la
Pupile , LICANDRE dans le Glorieux,
&ARGAN dans l'Ecole des Mères. Cet
Acteur avoit déja débuté il y a quelques
années ſur le Théâtre de Paris.
Le rr , on a repréſenté l'Electre de
feu M. de CRÉBILLON. Cette Tragédie
qu'il y avoit quelque temps que le Public
n'avoit vue, a été extrêmement applaudie.
On ne peut dire combien il a été
affecté des grandes beautés qu'il y a
dans cet Ouvrage & avec quels talens
les principaux Acteurs les ont fait valoir.
Quoique le ſervice de la Cour , à
Fontainebleau , occupe les Comédiens
plus que dans d'autres temps , on prépare
cependant des nouveautés pour la fin
de ce mois à Paris. Il eſt à préfumer
qu'indépendemment du mérite des Ouvrages
& des Sujets de ce Théâtre , le
Public récompenfera par ſon empreſſement
les éfforts qu'on y fait pour ſes
plaifirs.
OCTOBRE . 1761. 161
COMÉDIE ITALIENNE.
Nous ous ne parlons point des Piéces
repréſentées fur ce Théâtre depuis notre
dernier Mercure , parce que ce font
prèſque les mêmes repriſes d'Opéra-
Comiques anciens ou modernes , dont
nous avons déja fait mention. Le Public
ſemble voir toujours ces Spectacles avec
le même plaifir. La gaîté & la nouveauté
de genres de quelques ouvrages , &
les talens agréables de quelques-uns des
Acteurs foutiennent ce ſuccès.
Le Mercredi 6 de ce mois on y adonné
la premiere repréſentation du Philofophe
prétendu , Comédie en vers & en
trois actes avec des divertiſſemens. Nous
ne ſommes point encore en état ( lorfqu'on
écrit cet Article ) de donner ni
l'Extrait de cette Piéce , ni le Jugement
définitif du Public . Cette premiere repréſentation
a été applaudie er pluſieurs
endroits , d'autres ont excité quelques
ſignes équivoques de l'opinion des Spectateurs.
Ce ne font que les repréſentations
ſubſéquentes qui nous apprendront
fon véritable ſuccès. Tout ce que nous
pouvons dire actuellement, c'eſt qu'elle
162 MERCURE DE FRANCE.
a été bien jouée de la part des principaux
Acteurs : nous devons particulierement
faire remarquer les talens de Mlle Bognioli,
qui n'a pas de fréquentes occafions
de paroître , depuis que l'on chante
plus ſur ce Théâtre que l'on n'y joue
la Comédie. Cette Actrice eft véritablement
Comédienne. A beaucoup d'intelligence
elle joint cette fineffe de Tact ,
qui faifit dans les caractères tout ce qui
doit reffortir , fans avoir recours à la
caricature qui détruit toute l'illufion.
C'eſt ainſi qu'elle ajoué pluſieurs rôles
fur ce Théâtre & en dernier lieu celuis
d'une Préſidente ridicule dans cette nouvelle
Comédie , où le Public a vu aufſi
avec plaifir MM. Deheffe , Rochart &
MlleRiviere.
Le ſujet du PHILOSOPHE PRÉTENDU
eſt celui d'un des Contes Moraux de
M.MARMONTEL.On croiroit que l'Auteurde
la Comédie dans le caractère du
Philofophe, s'eſt aidé de celui qu'on fuppoſe
àunhomme célébre par ſon génie
&par ſes paradoxes. Au reſte il paroît
dans toute la Piéce,que l'on s'eſt attaché
à faire fentir que ce n'étoit pas la Philofophie
, mais fon maſque , que l'on y
jouoit.
OCTOBRE. 1762. 163
SUITE des Nouvelles Politiques
du I. Vol. d'Octobre .
De WURTZBOURG , le 25 Αούς.
LB Corps Pruffien , aux ordres du Général Belling,
continue ſes mouvemens en Franconie. Une
partiede ceCorps pourſuit leGénéral Roſenfeld,
tandis que l'autre s'avance par Scheslitz & Holfeld
fur Bamberg. Le Général Belling a annoncé à la
Régence ſon entrée dans l'Évêché . Tout le Pays
eſt dans la plus grande conſternation. Des Détachemens
Pruſſiens ſont déja entrés dans différens
Villages; en ont pillé quelques-uns, & ont commis
divers excès dans les autres. L'Evêque , Prince
decetteVille , prend toutes les meſures poſſibles ,
pourprévenir les ſuites de cette invafion.
De NUREMBERG , le 6 Septembre .
Les Troupes Pruſſiennes , qui s'étoient avancées
en Franconie , ont marché par leur gauche , &
font entrées dans le Cercle de Saalz, où elles
exigent de fortes contributions.
De ROMB , le 18 Août.
On aſſure que le Pape a enfin accordé à la
Maiſon Paſſionei , la permiſſion de vendre la cé
lébre Bibliotéque du feu Cardinal de ce nom; &
que l'Infant Duc de Parme doit en faire l'acquition
pour la ſomme de trente mille écus Romains.
De FLORENCE , le 20 Août. 3
Le 12 de ce mois , le feu prit à la Galerie Im164
MERCURE DE FRANCE.
périale par une maiſon voiſine. Une partie affez
conſidérable de ce magnifique Edifice a été détruite.
Il y a huit Statues perdues ou conſidérablement
endommagées. Du nombre de ces dernieres
ſont le Laocoon , copié , par Baccio Bandinelli
, d'après l'Antique qui eſt à Rome; & un
Sanglier en marbre , un de plus beaux ouvrages
de ſculpture de l'ancienne Gréce. On dit que le
premier de ces deux morceaux a coûté dix-huit
mille écus Romains. Pluſieurs portraits de Perſonnages
illuftres , entr'autres de quelques Princes
de la Maiſon de Médicis , ont été auſſi la proie
desflammes.
De PARME , le 28 Aoûr.
Ee 25 de ce mois , fête de Saint Louis , jour au
quel l'Infant Duc avoit fixé la cérémonie de la
réception du Prince Héréditaire dans les ordres
de Sa Majesté Très Chrétienne ; le Comte de
Baſchi , le Comte de Rochechouart & le Marquis
de Saint- Vital , ſe trouverent en habits de Chevaliers
, dans l'appartement de Son Alteſſe Royale.
A l'heure indiquée , les perſonnes déſignées pour
repréſenter les Officiers des Ordres , ayant ouvert
la marche , l'Infant , le jeune Prince vêtu en Novice,
& les Chevaliers , chacun à leur rang , ſe
rendirent proceſſionnellement à l'Egliſe desDominicains
, au milieu d'une double haie que formoir
le Régiment des Gardes . Après la Meſſe , à
laquelle l'Evêque de Parme officia Pontificalement,
l'Infant ſur ſon Trone,revêtit des marques
de l'Ordre du S. Eſprit le Prince Héréditaire , &
reçut ſon ſerment. Une Cour nombreuſe & brillante,
& la magnificence avec laquelle l'Egliſe
étoit décorée, ont concouru à la pompe de cette
cérémonie.
OCTOBRE. 1762. 165
De MADRID , le 31 Août.
Un Courier dépêché par le Marquis de Sarria,
< arrivé ici le 27 , a apporté la nouvelle de la
apitulation d'Almeyda . La garniſon eſt fortie
vec les honneurs de la guerre, Tambours batans
, Drapeaux déployés , avec fes armes & deax
roffes pièces d'artillerie ; mais en s'obligeant à
epoint ſervir de fix mois contre S. M. C. ni ſes
lliés.
Il s'eſt trouvé dans cette Ville quatre-vingtcois
canons de fonte de différens calibres , & tous
montés ; onze canons de fer; neuf mortiers de
Onte pour des bombes ; trente- un petits mortiers
e même métal , pour des grenades ; & un de fer.
ept cens quintaux de poudre ; & dans les magans
, une partie de fufils , bombes , balles , tentes
e campagne & autres attirails de guerre , ainſi
ue des munitions de bouche & de guerre , dont
n fait l'inventaire. Aufront d'attaquede la Place,
abréche étoit commencée ſur deux faces; &
ar celle du baſtion de Saint Pierre , qui étoit le
oint principal , elle auroit été praticable ſous peu
e jours.
Le dégât que le feu de nos batteries de canons
de mortiers a fait dans la Ville , eſt conſidéable.
On n'a pas encore pu ſçavoir au juſte le
ombre des tués & des bleſſés du côté des Enemis.
La Garniſon conſiſtoit en quinze cens hom.
mes de troupes reglées , & deux mille Payſans
uxiliaires .
De LONDRES , le 24 Août,
Des lettresde divers endroits aſſurent que nous
Lous ſommes emparés de l'iſſe de S. Vincent ,
166 MERCURE DE FRANCE .
la ſeule des Ines neutres dont nous n'euſſions
pas encore pris poſſeſſion.
Le 12 de ce mois, entre ſept & huit heures
du matin , la Reine, accoucha d'un Prince, après
un travail d'environ deux heures.
On a reçu avis que les troupes deſtinées à
l'attaque de l'Ile de Cuba , & qui montent àplus
de douze mille hommes , étoient débarquées
heureuſementdans la Baye de Matanza , & qu'elles
s'étoient emparées d'un Fort ſitué à cinquante
mille de la Havane.
Des lettres de Terre-neuve datées du 19 Juillet
annoncent que le 16 du même mois , les
François ſe ſont emparés de la Trinité.
De BRUXELLES , le 1 Septembre .
Le ſieur de la Live , Intoducteur des Ambaſfadeurs
à la Cour de France , a épouſé aujourd'hui
la Demoiſelle Nettine , à la fatisfaction de tous
ceux qui, ici & à Paris connoiſſent le mérite des
deux époux &des familles qui s'uniſſent .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de l'Armée ,
de Paris , & c .
De VERSAILLES , le 15 Septembre 1762.
LE 7 de ce mois, Leurs Majeſtés accompagnées
de la Famille Royale , aſſiſterent dans la Chapelle
du Château , au Te Deum qui fut chanté
par la Muſique , en Action de grâces de la Victoire
que les Troupes du Roi ont remportée le
30 du mois dernier dans la Heffe.
OCTOBRE . 1762. 167
Mesdames Adelaide & Victoire ſont arrivées
de Plombieres.
Aujourd'hui , le Roi a ſigné le Contrat de mariage
du Sieur Bochard de Saron , Préſident du
Parlement , avec Demoiselle Dagueſſeau de
Freſnes
Ce ſoir , leRoi de Pologne Duc de Lorraine
& de Bar eſt arrivé de Luneville
Le 29 du mois dernier , la Marquiſe d'Eſparbès
fut préſenté à Leurs Majestés & la Famille Roiale
, par la Comteſſe d'Eſparbès , ſa belleſoeur.
Le 25 du même mois, la Baronne de Breteuil
épouſe du Miniſtre plénipotentiare de France
enRuffie , étant arrivée de Petersbourg , fut
préſentée à Sa Majeſté.
La Princeſſe Chriſtine de Saxe , ſooeur de Madame
la Dauphine , eſt arrivée ici ſous le nom
de la Comteſſede Henneberg.
Le 23 les Députés des Etats de Languedoc
eurent audience du Roi. Ils furent préſentés à
Sa Majesté par le Comte d'Eu , Gouverneur de
la Province , & par le Comte de S. Florentin
Miniſtre & Secrétaire d'Etat , & conduits par le
Marquis de Dreux , Grand-Maître des Cérémonies.
La Députation étoit compoſée , pour le
Clergé , de l'Evêque d'Alais , qui porta la parole;
du Marquis de Chambonas de S. Felix ,
pour la Nobleſſe ; & des ſieurs Chambon & la
Barthe . pour le Tiers-Etat ainſi que du ſieur
de Montferrier , Syndic Général de la Province.
La Ville de Bayonne à laquelle s'eſt joint le
Pays de Labourd , ayant offert au Roi de faire
conſtruire , agréer & équiper une Frégate de
vingt-deux Canons , Sa Majesté , en acceptant
cette offe, a ordonné que la Frégate ſoit nom
168 MERCURE DE FRANCE.
mée la Bayonnoise. Cette Frégate ſera conſtruite
ſur le plan qu'en a donné le ſieur le Vaſſeur ,
Constructeur des Vaiſſeaux du Roi.
Le 12 de ce mois , Leurs Majestés ſignerent
le Contrat de mariage du ſieur de Miromenil ,
Premier Préſident du Parlement de Rouen , avec
Dile Bignon , fille du ſieur Bignon , Conſeiller
d'Etat,& Prévoſt-Maître desCérémonies de l'Ordredu
S. Eſprit.
Le Roi a fait Brigadier le Comte de Boisgelin
, qui a apporté la nouvelle de la Victoire
du 30 du mois dernier.
Le ſieur Baillon , Intendant de la Rochelle ,
paſſe à l'intendance de Lyon , vacante par la
nomination du ſieur de la Michodiere à celle
de Rouen. Sa Majesté a donné au ſieur Rouillé
d'Orfenil , Maître de Requêtes , l'Intendance
de la Rochelle , & au ſieur de Fleſſelles , aufli
Maître des Requêtes , celle de Moulins, qui vaquoit
par la mort du ſieur le Nain.
Le Roi a accordé au ſieur de Boullogne ,
Maitre des Requêtes , la place de Préſident du
Grand-Conſeil , vacante par la nomination da
fieur de Fleſſelles à l'Intendance de Moulins. Et
au ſieur Dupleix de Bacquencourt , Maître des
Requeres , une même place de Préſident du
Grand Conſeil , vacante par la nomination du
ſieur Rouillé d'Orfeuil à l'Intendance de la
Rochelle.
L'Académie Royale des Sciences , ayant à ſa
tête leComte de S. Florentin , Miniſtre & Se
crétaire d'Etat , qui préſide cette année à cette
Compagnie , préſenta , le 8 ce mois , au Roi le
Volume de ſes Mémoires de l'année 1757.
Quelques jours auparavant , les ſieurs Duhamel
& Tillet , de cette même Académie , avoient
ea
OCTOBRE. 1762. 169
,
eu auſſi l'honneur de préſenter au Roi & à
Monſeigneur le Dauphin ; le premier , ſes Elémens
d'Agriculture : le ſecond un Ouvrage
qu'ila compoſé conjointement avec le ſieur Duhamel
, ſur l'Infecte qui dévore les grains dans
l'Angoumois.
La Dame Lepaute , épouſe de l'Horloger de
cenoms, a préſenté au Roi une Cartede lagran
de éclipſe du Soleil qui doit arriver en 1764.
CetteCarte repréſente la trace de tous les Pays
de l'Europe , où l'éclipſe ſera centrale & annulaire
pour pluſieurs Provinces , particulièrement
pour l'Anjou , la Bretagne , la Normandie , la
Picardie & la Flandre ; la Dame Lepaute a calculé
cette éclipfe.
L'Abbé Chappe d'Auteroche , de l'Académie
Royale des Sciences , étant de retour de Sibérie ,
où il étoit allé pour obſerver le paſſage de Vénus
ſur le Soleil , a préſenté au Roi ſes obſervations.
:
De BELLEVUE , le 1 Septembre.
2.
Le Duc de Nivernois étant venu ici ce matin
par Ordre du Roi , S. M. lui a annoncé qu'elle
l'avoit choiſi pour aller de ſa part , avec le Titre
de Miniſtre Plénipotentiaire , éxécuter une
Commiffion importante auprès du Roi de la
Grande-Bretagne , & qu'il devoit être rendu le
6de ce mois aCalais , où il attendroit le yacht,
fur lequel doit s'embarquer le Duc de Bedfort ,
chargé par Sa Majeſté Britannique de venir en
France avec le même titre & pour le même objet.
De CALAIS , le 8 Septembre.
Le Duc de Nivernois , qui étoit parti de Paris
le 4 accompagné du ſieur Durand , Minif
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
tre de Sa Majeſté près le Roi & la République
de Pologne , & du ſieur Déon Capitaine de
Dragons , en qualité de Secrétaire d'Ambaſſade ,
eſt arrivé le6 en cette Ville , & a reçu les honneurs
qu'on rend ordinairement aux Ambaffadeurs
du Roi. Le Duc de Bedfort y est débarqué
le lendemain 7 , & a reçu les mêmes
honneurs. Le Prince de Croy , qui commande ici ,
adonné à dîner aux deux Plénipotentiaires , &
les a traités avec la plus grande magnificence. Le
Duc de Bedfort a pris aujourd'hui la route de
Paris; & le Duc de Nivernois doit s'embarquer
ce ſoir ſur le yacht de Sa Majesté Britannique ,
pour paſſer en Angleterre.
Du Camp de GRUMBACH , le 10 Août.
Nous apprenons dans ce moment que le Marquis
de Loſtanges érant ſorti de Gottingue avec
undétachementde ſa Garniſon , en a envoyé un
à Statvorbes , aux ordres du ſieur Rome , Commandant
en ſecond les Volontaires d'Auſtraſie ,
lequely a pris centtrois Grenadiers , Soldats ou
Huſſards , un Capitaine , deux Lieutenans , deux
Maréchaux des Logis , & un Bas Officier , vingtfix
chevaux , la Caiſſe du Régiment Turc, &plufieurs
voitures chargées de pain.
De l'Armée du Bas-Rhin , le 25 Août.
Les Nouvelles du Bas-Rhin portent que le
PrinceHéréditaire paſſa le 22 la riviere d'Ohm ,
&qu'il attaqua vigoureuſement l'avant-garde du
Prince de Condé , commandée par le Chevalier
de Levis. Le Prince Héréditaire marcha au Prince
de Condé , qui l'attendoit à Gruningen , fur
trois colonnes très- fournies , dont deux dirigées
ſur ſa gauche & fur ſon front. Malgré le peu
d'artillerie qu'avoit lePrince de Condé, il obligea,
par un feu très-vif & très-nourri , ces deux
OCTOBRE . 1762. 171
colonnes à rétrograder. LesEnnemis firent fur
la droite une tentative qui ne leur réuffit pas
mieux; & après deux heures de combat , ils pri
rent le parti de la retraite , abandonnant trois
piéces de canonde leur part & la plus grande
partie de leurs bleſſés. Le Prince de Condé fit
ſuivre leur arriere-garde par des troupes légéres
, foutenues de Dragons , &de deux brigades
d'Infanterie juſqu'au Pont de la Weter , que le
Prince Héréditaire a repaflé avec trente mille
hommes environ.
Le ſieur de Venne , Officier de la Gendarmerie,
a été tué à l'attaque du 22 , & le Chevalier
de Chapt bleſſé légérement de deux coups de
fabre.
De l'Armée aux ordres des Maréchaux Comte
d'Estrées & Prince de Soubiſe réunie au Corps
commandé par le Prince de Condé.
Affaire du 30 Août dernier.
>> Les marches pénibles que l'armée a faites,&
les contrariétés qu'elle a éprouvées par les
pluies continuelles & par les inondations ,
<< n'ont permis de la raſſembler que le 29 aux
» débouchés des montagnes. Ce retard a été favorable
aux ennemis ; & le Prince Héréditaire
>> renforcé du Corps du Général Luckner , ayant
menacé Friedberg avec des forces très- ſupé-
>> rieures , le Prince de Condé s'en eſt rap-
>> proché le méme jour. Il n'y avoit pas un
>> moment à perdre, pour ſe porter à ce poſte
>> important avec toutes nos troupes. On s'eſt
>> mis en mouvement le 30 à la pointe du jour
>>&par une marche bien combinée ſur fix co-
2lonnes , l'armée a paflé le Nideder & la Ni-
>> da. Le Prince Héréditaire & le Général Luck
Hij
172 MERCURE DE FRANCE...
>> ner étoient campés à trois quarts de lieue de
>>>Fridberg ſur les hauteurs de la rive gauche
>>> du Veter.
>> A l'arrivée de la tête des colonnesdans les
>> plaines à la droite de cette riviere , on vit
>> dans le camp des ennemis différens mouve-
>>>mens , dont il fut difficile de démêler l'objet .
>>>Ils porterent à leur gauche un Corps de trou-
>> pes légéres , ſoutenu de leur Cavalerie. Il y
>> eut des eſcarmouches très-vives de part &
>> d'autre au-delà du Veter. Nous fimes quel-
>> ques priſonniers des Huſſards Pruſſiens Noirs&
>>> Jaunes. Les bois & les ravins nous cachoient
>> les mouvemens , que faiſoit à leur droite un
>> gros Corps d'Infanterie & de Cavalerie avec
>> une nombreuſe artillerie. Leur objet étoit de
» s'emparer de la montagne de Joannesberg ou
>> Yohansberg près les Salines de Nauheim à
>> une demie-lieue de Friedberg. Le Marquis de
>>Levis l'occupoit avec l'avant-garde du Prince
>>> de Condé . Les colonnes de l'armée étoient
>> encore loin : les Maréchaux d'Eſtrées & de
>> Soubiſe , voyant la néceſſité de renforcer ce
>> poſte , yporterent le Comte de Stainville avec
>> l'avant-garde à ſes ordres.
>> La marche des ennemis fnt fi rapide , qu'a-
>>> vant l'arrivée du Comte de Stainville ils eurent
>> le temps de gagner le ſommet de la monta-
>> gne. Le Régiment de Conflans , ceuxdesVo-
>> lontaires du Dauphiné &de Wurmſer , les Ré-
>>>gimens des Grenadiers Royaux d'Ally & de
>> Cambis , les Dragons de Chapt &de Flama-
>>>rens , qui formoient l'avant-garde du Prince
>> de Condé aux ordres du Marquis de Levis ,
>>>Lieutenant Général , & des Comtes d'Ap-
35 chon & de Melfort , Maréchaux de Camp ,
OCTOBRE. 1762. 173
>> ſoutinrent la premiere attaque avec une gran-
>> de fermeté , & ils diſputerent longtemps le
>>> terrain : les ſieurs de Wurmſer & de Viomenil
>> s'y ſont particulierement diftingués. Le Ma-
>> réchal Prince de Soubiſe s'y porta de ſa per-
>>> fonne.
>> Le Maréchal d'Eſtrées , qui étoit à la tête de
>>> l'armée , faisoit de ſon côté toutes les dif-
>> poſitions néceſſaires , pour faire déboucher
>> des troupes ſur le flanc gauche des ennemis,
>> & , aprés avoir fait occuper Friedberg, il ſe
>> rendit auſſi à Joanneſberg. Quelques brigades
>> des troupes du Prince de Condé & de celles de
>> l'Armée arrivoient. Auſfitôt que celle de Boifge-
>>>lin , qui en avoit la tête fut formée , le Maréchal
>>> de Soubiſe la mena aux ennemis , la faiſant
>> appuyer de fort près par deux eſcadrons de
>> la Gendarmerie. Les Grenadiers Royaux
>> de Narbonne , de le Camus , d'Argentré ,
>>>la Rochelambert, de l'Épine, d'Ally & de Cam-
>>> bis , ſuivis des Grenadiers de France , étoient
>>> àla droite.
>> Tout attaqua en même temps, ſans tirer ,
»& avec le courage le plus décidé. Les en-
>> nemis furent chaſſés des bois qu'ils occupoient ,
כ culbutés du haut dela montagne qu'ils deſcen-
>> direntdans le plus granddéſordre. Notre Ca-
>> valerie ne put les fuivre , à cauſe des eſcarpe-
» mens , & elle fut obligée d'aller paſſer au Vil-
>> lage de Nidermelle ou Niedermet. Le Comte
ود deStainville s'y portaavec les troupes légères,
>> les Dragons des deux avant - gardes , & deux
>>> cens chevaux de la Cavalerie aux ordres du
>> Comte de Saint - Chamans , Colonel , ſoutenu
de laGendarmeriecommandée par leMarquis
>>> de Saint - Chamans , Lieutenant - Général , &
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
>>>par le Comte d'Houdetot , Maréchalde Camp.
» La Cavaleriedes ennemis étoit poſtée dans la
>>> plaine de Nidermelle , pour y recevoir leur In-
>> fanterie. Le Prince de Condé la fit charger par
>> ſes Dragons. Elleplia ; mais , s'étant ralliéeau-
>> delàd'un ravin , elle revint avec une grande cé-
>> lérité. La ſeconde charge , que fit le Comtede
>> Stainville , futvive& obſtinée ; elle nous réufſſic
>> entierement. Les ennemis y ont beaucoup per-
>>>du. On y a fait une grande quantité de priſon-
>> niers , dont pluſieurs Colonels & quelques
>>>Officiers ſupérieurs. Le Régiment de Conflans
>> a pris l'Etendard d'un Régiment Hanovrien .
>> L'Infanterie des ennemis diſperſee , & mife
>> en un extrême déſordre par cette charge , a
>> regagné le ravin dans lequel coule le Veter.
>> Les ennemis nous ont abandonné une grande
>> partie de leur artillerie , & nous en avons quin-
› ze piéces dé différens calibres. On avoit raf
>> ſemblé le 31 plus de quinzecens hommespri-
>> fonniers des différentes Nations qui compo-
>> ſent l'armée des Alliés. Le Prince Héréditaire,
>> ayant fous ſes ordres le Général Luckner , étoit
>> en perſonne à l'action .
>>>La Brigade de Boiſgelin , qui a combattu
>>>avec la plus grande diſtinction , étoit aux or-
>> dres du Comte de la Guiche , Lieutenant-Gé-
>> néral ; du Commandeur de Chantilly , & du
ſieur lenner , Maréchaux de Camp.
>> Les Grenadiers Royaux de l'avant-garde du
>>>Comte de Stainville étoient commandés par le
>> Chevalier de Modene ; & les Grenadiers de
>>> France, par le Comte de Montbarey. Le Duc
>>>de Coigny , Meſtre de Camp Général de Dra-
>> gons , a chargé à leur tête , ainſi que pluſieurs
>> autres Officiers Généraux , qui les avoient
:
OCTOBRE. 1762 . 175
>>>joints , & qui y étoient comme Volontaires.
Le ſieur de Wurmſer , Colonel d'un Régiment
de troupes légéres de ſon nom, & le ſieur de S.
Victor,Colonel en ſecond de ce Régiment , ont
été bleſſés de coups de feu. Le Marquis de Choiſeul
la Baume , Colonel d'un Régiment de Dra
gons , a reçu deux coups de fabre.
Suivant les dernieres lettres d'Allemagne , le
Princede Condé s'eſt avancé le 8 avec ſa réſerve
àAnnerod. Le Comte de Stainville occupe Schittemberg
; & l'armée les hauteurs de Gruningen .
Acette époque , les Généraux ennemis Luckner
& d'Hardenberg campoient ſur la rive gauche
du Vetter prèsde l'Abbaye d'Arensberg , & l'on
eſtime les Corps qui ſont ſous leurs ordres à
vingt-cinq mille hommes. Le Prince Ferdinand a
quitté ſa poſition de Bingenheim la nuit du 7 au
8 , & a dirigé ſa marche vers les ſources des rivieres
d'Ohm , du Vetter & de l'Orloff. Les Marquis
de Caſtries & de Lillebonne font à ſa pourfuite
Un détachement ennemi , commandé par le
Lord Conway, & qu'on a jugéde ſept mille hommes
, avoit fait des diſpoſitions pour entreprendre
le fiége de Marpurg dès le 27 du mois dernier :
mais , par les ſages précautions du Marquis de
Gantès , l'entrepriſe n'a eu aucun ſuccès; & celui ,
que nous avons eu le 30 du même mois , a achevé
de décider la retraite de ce détachement , qui ,
aprèsavoir abandonné les tranchées commencées,
amarché avec précipitation du côté d'Amenebourg.
1
De PARIS, le 17 Septembre .
:
Dans l'Aſſemblée générale que le Corps de
Ville ting le 16 du mois dernier , le ſieur de Pont
Η iv .
176 MERCURE DE FRANCE.
carré de Viarme a été continué Prévôt des Marchands
, & les fieur de Varenne , Quartinier , &
Deshayes , Notaire , ont été élus Echevins .
Le 25 , Fête de S. Louis , la Proceſſion des Carmes
du Grand Couvent ſe rendit , ſelon ſa coutume
, à la Chapelle du Palais des Thuileries , ou
ces Religieux chantérent la Meſſe.
L'Académie Françoiſe célébra cette fête dans
laChapelle du Louvre. On exécuta pendant la
Meſſe un Motet , après lequel le Panégyrique
du Saint fut prononcé par l'Abbé Bourlet de
Vauxcelles , Docteur de la Maiſon & Société de
Sorbonne.
La même Fête fut célébrée par l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-Lettres , &
par celle des Sciences , dans l'Égliſe des Prêtres
de l'Oratoire ; l'Abbé Courtois prononça le Panégyrique
du Saint.
Le 29 , le Corps de Ville ſe rendit à Verfailles
, & ayant à ſa tête le Duc de Chevreuſe
, Gouverneur de Paris , il eut Audience du
Roi; il fut préſenté à Sa Majesté par le Comte
de S. Florentin , Miniſtre & Sécretaire d'État ,
&conduit par le Marquis de Dreux , Grand-
Maître des Cérémonies. Le ſieur Camus de Pontcarré
de Viarme , Prévôt des Marchands ,& les
fieurs de Varenne & Deshayes , nouveaux Échevins
, prêterent le ferment dont le Comte de
S. Florentin fit la lecture , ainſi que du Scrutin ,
qui fut préſenté par le ſieur Meulan d'Ablon
Avocat du Roi au Châtelet de Paris. Le Corps
de Ville eut enſuite l'honneur de rendre ſes refpects
à la Reine & à la Famille Royale.
Le premier de ce mois , on célébra dans l'Egliſe
del'Abbaye Royale de S. Denis , leſervice annuel
pour le repos de l'âme de Louis XIV ; l'Evêque
d'Arras y officia. Le Duc de Penthiévre & le
1
OCTOBRE. 1762. 177
Princede Lamballe y aſſiſtérent ainſi que le Maréchal
Duc de Noailles.
L'Ouverture des Etatsde Bretagne s'étant faite
le i de mois , les Commiſſaires du Roi leur firent
le lendemain au nom de Sa Majeſté , la demande
de trois millions de livres de don gratuit. Sur
le champ les trois Ordres ont accordé cette
fomme d'un concert unanime. Le ſieur de Kergueſec
a été nommé Préſident de la Noblefſe.
Dès le jour de l'Ouverture des Etats , les trois
Ordres prirent une délibération d'offrir au
Roi un Vaiſſeau de cent Canons. Ils ont envoyé
le Comte de Quelen , Lieutenant de Vaiſſeau
pour ſupplier Sa Majesté de vouloir bien accepter
cette marque de leur zéle.
Le Roi ayant écrit à l'Archevêque de Paris ,
pour faire rendre de ſolemnelles actions de grâces
à l'occaſion de la derniere Victoire remportée
par les Troupes de Sa Majeſté ; on chanta le
9 de ce mois le Te Deum dans l'Egliſe Métropolitaine
. L'Archevêque y officia ; & le ſieur
de Lamoignon , Chancelier de France , y aſſiſta ,
accompagné de pluſieurs Conſeillers d'Etat &
Maîtres de Requêtes , ainſi que le Parlement ,
la Chambre des Comptes, la Cour des Aydes ,
&le Corps de Ville, qui y avoient été invités
de la part du Roi , par le Marquis de Dreux
Grand- Maître des Cérémonies.
On tira le même jour dans la Place de l'Hotel-
de-Ville , par l'ordre des Echevins un trèsbeau
Feu d'artifice. Il y eut de magnifiques illuminations
aux Hôtels du Duc de Chevreuse &
du Prévôt des Marchands , ainſi qu'aux maiſons
des Echevins & des principaux Officiers de l'Hotel-
de-Ville. 1
Le 12 le Duc de Bedfort eſt arrivé de Londres!
HvV
178 MERCURE DE FRANCE.
en qualité de Miniſtre Plénipotentiaire de Sa
Majellé Britannique.
Ces jours-ci le Comte de Czernichew , Amballadeur
de Ruſſie a reçu ſes lettres de rappel.
Il ſe diſpoſe à retourner inceſſament à Peterſbourg.
Le Comte de Soltikoff, ci-devant Miniſtre
de Sa Majeſté Impériale de Ruſſie auprès
du Cercle de la Baſſe Alface, eſt nommé pour
venir réſider ici en qualité de Miniſtre Plénipotentiaire
de cette Princeſſe.
Lezo du mois dernier , le Parlement de Dombes
enregiſtra une Déclaration du Roi , portant
union de la Principauté de Dombes à la Couronne
; le Comte d'Eu ayant fait le 28 Mars
précédent , l'échange de cette Principauté , contre
le Duché de Gilors , & contre d'autres Terres.
Le vingtiéme tirage de la Loterie de l'Hôtel
de Ville s'est fait le 19 du mois dernier en la
manière accoutumée , le lot de Cinquante mille
livres eſt échu au numéro 41123 , celui de Vingt
mille au numéro 43451 , & les deux de dix
mille aux numéros 55122 56758 ..
Le6 de ce mois , on tira la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la roue
de Fortune ſont 31 , 38 , 37 , 61 , 74. Leprochain
tirage ſe fera les Octobre.
MORTS.
-Nicolas-René Berryer , Garde des Sceanx de
France , Miniftre & Secrétaire d'État , mourut
àVerſailles les Août , agé de cinquante-neuf
ans.
Achille Bérenger de Saſſenage , Abbé de l'AbbayedeS.
Jean des Vignes de Soiffons , eſt mort
àSoiſions, dans la quatre-vingt-troiſième année
de fon âge.
OCTOBRE. 1762. 179
Jean de Barailh , Grand-Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , & Vice Amiral
-de France , mourut à Paris le 25 Août agé de
quatre-vingt-onze ans.
Armand- Jules de Rohan Gueméné , Archevêque
de Rheims , Premier Duc & Pair Eccléſiaftique
de France , Doyen du Chapitre de l'Égliſe
Cathédrale de Strasbourg , Abbé de l'Abbaye du
Gard, Ordre deCiteaux , Diocéſe d'Amiens , &de
l'Abbaye Séculiére de Gorze , Diocéſe de Mets ,
mourut à Saverne le 28 du même mois , âgé
de ſoixante-ſeptans.
Nicolas Paſcalde Clairambault , Généalogiſte
Honoraire des Ordres du Roi , eſt mort à fa
terre de Gregy le trois Septembre , dans la
xante-cinquième année de ſon âge. La confiancedont
Sa Majesté & les Miniſtres l'ont honoré ,
&la conſidération que toute la Nobleſſe du
Royaume avoit pour lui , ſont des témoignages
aſſurés de ſa probité , de ſes connoiffances , &
du déſintéreſſement avec lequel il a rempli ſa
charge pendant quarante-deux ans
Edmond Butlerde Pulſtown, Chevalier ,BaronetdelaGrandeBretagne
,&Mestrede Camp
de Cavalerie au Servicede France , mourut àParis
les âgé de cinquante-quatre ans .
Angélique Louiſe de Harcourt , foeur du Duc
de ce nom , & connue sous le nom de De
moiſelle de Beuvron , mourut à Parisles âgée
de foixante trois ansi leb
N.de Gaillon , Abbé de l'Abbaye du Bréuil-
Benoît , Ordre de Saint Benoît , Diocéſe d'Eyreux
, eſt mort en ſon Abbaye , dans ſa ſoixante
dixième annéen susjedn
Elifabeth de bon, Vauvesen ſecondes riôces
du figur Jean Gaucent , Négociant , mourut à
Η vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Villevielle en Languedoc le 18 Août , âgée de
cent ſept ans accomplis , étant née le 18 Août
1655. A l'age de cinquante-cinq ans elle eſt accouchée
d'une fille .
NOUVELLES POLITIQUES
du II. Vol. d'Octobre.
De PÉTERSBOURG , le 27 Août 1762.
Le Duc de Biren a fait annoncer dans la Gazette
de certe Ville ſon départ prochain pour la
Courlande. Ily eſt qualifié d'Alteſſle,&prendtous
les titres qu'il avoit avant ſa diſgrace , & qu'il
ſe croit à la veille de recouvrer. Sa Majesté
Impériale paroît lui accorder toujours la protection
la plus marquée ; Elle vient de lui en
sdonner une preuve particuliere par la lettre ſuivante
qu'Elle a écrite au Roi de Pologne ,
pour engager ce Prince à donner au Duc de
Biren l'inveſtiture des Duchés dont le Prince
Charles eſt en poſſeſſion. Voici la Copiede cette
lettre.
» TRES- HAUT ET TRES-PUISSANT ROI ET
>>ELECTEUR , TRES-AIMÉ FRERE , AMI ET VOI-
>> SIN: VOTRE MAJESTÉ & la République de Pologne
ſe ſont ſouvent & vivement intéreſ-
>>ſées à faire rendre la liberté au Duc Erneft
Jean & à ſa Famille , afin qu'il pût rentrer
>> ſur l'ancien pied , en poffeſſion de ſes Du-
>> chés Féodaux. Les interceſſions & repréſen-
>> tations de Votre Majeſté n'ont pu que nous
>> donner une preuve manifeſte que ce Duc n'eſt
coupable de Félonie ni contre Votre Majesté
OCTOBRE. 1762. 181
›ni contre la République. Les raiſons d'Etat
→n'ont pas permis alors de ſe conformer à
l'interceſſion de Vorre Majeſté ; mais les mo-
->tifs qui s'oppoſoient à ce que le Duc Ernest
→Jean & ſes héritiers , fortiſſent de l'Empire
de Ruſſie , n'exiſtent pas plus aujourd'huis
→ & par amour pour la juſtice qui eſt la baze
de toutes mes actions , j'ai réfolu , puif-
- qu'il eſt remis en liberté , de le rétablir dans
la jouiflance de tout ſon bien allodial qui a
- été ſequeſtré. J'ai donc l'eſpérance que Votre
Majesté ſera également diſpoſée à faire ref
tituer au Duc Ernest Jean , ſes Fiefs , Duchés,
avec tous les droits qui lui ont été accordés ,
& àle remettre en poffeffionde tous ſes biens
que feue l'impératrice Anne de glorieuſe mémoire,
lui avoit très-gracieuſement accordés ,
ainſi que de ceux qu'il a rachetés lui-même.
>> Enconféquence , je prie Votre Majeſté de
prendre au plutôt ,ſur cet objet les arrange.
mens & les meſures néceſſaires .
Cette démarche de la part de l'Impératrice
Ruffie a fait concevoir les eſpérances les plus
Porables au Duc de Biren , & c'eſt en conféence
qu'il a fait publier ſon Manifeſte.
Le Comte deWoronzow , qui a eu ordre de
retirer dans une de ſes terres , y eſt tombé
ngereuſement malade. La Comteſſe ſa fille ,
reléguée à deux cent lieues pardela Mof-
2
L
+
C

DEVARSOVLE, le 6Septembre 17625 det re
Voici la Copieddee la réponſe que Sa Majefté
onoiſe a faite à la lettre que l'Impératrice de
lie lui a écrite en faveur du Duc de Biren.
182 MERCURE DE FRANCE .
TRE'S- HAUTE , TRE'S- PUISSANTE IMPÉRA-
>> TRICE , TRE'S-CHERE ET INTIME SOEUR , AMIE
>> ET VOISINE ,
>>>La Lettre deVOTRE MAJESTÉ , en date du ;
>>Août , m'a été rendue par le Chancelier de ma
>>>>Couronne , à qui votre Réſident à ma Cour l'a-
>> voit remiſe. Plus j'avois réfléchi ſur la juſtice &
>> la magnanimité de V. M. ſur les aſſurances réi-
*téréesqu'Elle m'a données , depuis ſon heureux
>> avénement au Trône Impérial , du deſir qu'elle
avoit de maintenir entre nos deux Couronnes
>> cette union & utile à l'une & à l'autre,unionqui,
» quoique fondée ſur une indépendance mutuelle,
»& non conteſtée de nos deux Empires , ſubſiſte
>>depuis fi longtems , & que je ferai toujours dif-
>>pofé, commeje le ſuis encore , à conſerver foi-
>>gneulement; plus je m'étois flatté de trouver les
»memes ſentimens dans V. M. I. Quelle a été ma
>>ſurpriſe & ma ſenſibilité, lorſquej'ai vu , par le
>>contenu de votre Lettre , que , même après les
>>>plus ſolemnelles & les plus irrévocables déclara-
>>>tions des glorieux Prédéceſſeurs de V. M. & mal-
>> gré les diſpoſitions légales , & les arrangemens
>> ſacrés qui ontdû néceſſairementles occaſionner ,
» V. M. révoquoit en doute mes droits de Souve-
>>>raineté, & ceux de ma Famille ,ſur les Duchés
>> de Curlande & de Semigalle.
>> il eſt impoſſible de croire qu'on ait préſenté à
>>>V. M. ſous leur véritable aſpect , & dans toute
>>>leur force, les déclarations de l'Impératrice Eli-
>> ſabeth deglorieuſe mémoire , ainſi que les cau-
>> ſes légitimes& conformes à tous les droits féo-
>>daux,&enfin toutes les circonſtances qui m'ont
autoriſe àdiſpoſer du Fief de Courlande , qui
>>dépenddemoi &de ma couronne , commej'en
>>aidiſpoſé en effet , avec le conſentement& par
OCTOBRE . 1762. 183
>> leconſeil du Sénat , & du Ministère de la Répu.
>> blique. J'en appelle aux motifs inconteſtables qui
>> ſont énoncés dans le diplôme d'inveſtiture de
>> mon Fils , actuellement Duc de Courlande, & à
>> l'exposé que mes Miniſtres ont déja remis au
>>>Réſident de V. M. 14
:>> L'intentionde V. M. n'est pas plus de preſcrire
>> des bornes à l'éxercice des droits indépendansde
toutePuiſſance,qui me viennentde Dieu , & qui
>> m'appartiennent , ainſi qu'à ma Couronne , que
>>> de permettre qu'on en affigne à ſa propre auto-
>>>rité: ce ſeroit même offenſer ſon équité , ſes lu-
>> mières , & ſa magnanimité , que de ſoupçonner
>> qu'Elle voulût être la cauſe qu'un des plus an-
>>ciens Alliés de ſon Empire reçût le coup le
>> plus ſenſible qu'il ſoit poſſible de porter à
>> fon coeur paternel , & qu'il eſſuyêt des mal-
>>> heurs encore plus grands que ceux que lui fait
*éprouver depuis longtemps un deſtin cruel &
>>peumérité. J'attendois doncde la juſtice&de
>a la bonté deV. M. 1. à la puiſſante interceffionde
laquelle j'aurai toujours égard , autant que les
>>circonstances me le permettront , qu'elle voudra
bien renvoyer le ci-devant Duc de Biren à
>>moi & à la République , comme aux ſeuls Sou-
>>>verains& Jugesdes droits qu'il prétendavoir,&
>> qui neméritentpas même d'être éxaminés. Jela
>>prie en mêmetems de ſupprimer entiérementles
>>m>eſures inattendues&fâcheuſes quiont étépri-
>> les ,& de faire eniforte qu'on ne mette en uſage
>>que des moyens d'accommodement amiables ,
>>qui feuls doivent avoir lieu entre des Etats amis
>> & voiſins. De mon côté je ſerai toujours diſpoſé ,
>> autant quecela pourra s'accorder avec la gloire
>&lesdroits de maperſonne,ceux demonRoyau-
>> me , & l'état préſent de mon Fils , Duc de Cour184
MERCURE DE FRANCE .
>>>lande , lequel en a reçu légitimement l'inveſti-
>>>ture , à entrer volontiers , autant que la choſe
>> ſera poſſible , dans les meſuresque les ſentimens
>> de générosité & de compaſſionde V. M. I. pour
>>la familledeBiren pourront lui inſpirer.
>>Je récommande ces conſidérations , auſſijuf-
>>tes qu'importantes à V. M. I. & je la prie d'y
>>>d>onnerune attention favorable. Elle ne peut
>> m'obliger d'une maniere plus ſenſible qu'enpre-
>> nant ſur cet objet les ſentimens & les réſolutions
>>>quej'attends de ſa juſtice , &c.
L'Evêque de Prémiſlie , Chancelier de la Couronne
, a été chargé de remettre au Réſident de
Ruſſie la réponſedu Roi , avec la copie d'unedéclaration
remiſe entre les mains du Grand Chancelier
de Pologne en 1758 , par le ſieur deGroſs,
Envoyé Extraordinaire de la feue Impératricede
Ruffie , Elifabeth. Comme cette déclaration ſolemnelle
eſt auſſi favorable aux droits du Prince Charles
de Saxe fur le Duché de Courlande , que contraire
aux prétentions du Duc de Biren , le Chancelier
de Pologne a prié le Réſident de Ruſſie
de la faire paſſer le plus promptement qu'il
feroit poffible à ſa Souveraine , ne doutant point
que ce témoignage des engagemens contractés
parla Cour de Ruffie avec le Roi & la République
de Pologne ne déterminât Sa Majeſté Impériale
à appuyer Elle-même les droits du
Prince Charles. Voici la copie de la déclaration
du ſieur Groſs .
En conféquence de la demande qui m'a
>> été faite par S. E. M. le Grand Chancelier de
>>>laCouronne ,de lui communiquer par écrit
>> les ordres dont je ſuis chargé par ma Cour
>>> tant en faveur de S. A. R. Monſeigneur
>>> le Prince Charles , que relativement au
,
OCTOBRE. 1762. 185
>> ci- devant Duc de Biren & à ſes fils , j'ai
>> l'honneur de faire connoître à S. E. M. le
>> Grand Chancelier que , par rapport à ce
>> dernier , les intentions de Sa Majesté l'Im-
>>pératrice ſont invariables ; que ſes intérêts
>>& des raiſons d'Etat éſſentielles ne lui per-
>> mettent point de conſentir au rétabliſſement
>> de M. de Biren ou de ſes fils dans le Duché
> de Courlande , & qu'au contraire Sa Majesté
>> Impériale regardera comme une chofe auf-
>> ſi agréable pour Elle qu'utile à la Républi-
>> que même , l'élection de S. A. R. Monfei-
> gneur le Prince Charles , laquelle en donnant
→a la Courlande un nouveau Souverain , la ré-
> tablira dans ſon ancienne forme de Gouvernement.
C'eſt ſur ces motifs immuables que
je ſuis autoriſfé à décliner & à rejetter conf-
- tamment toute propoſition qui pourra être
miſe en avant pour procurer la délivrance
de M. de Biren &deſa famille: & nuire à
→ l'élection deſirée de S. A. R. Monſeigneur le
Prince Charles. Fait à Warſovie , le 23 Oс-
tobre 1758. Signé , GROSS.
De COPPENHAGUE , le 11 Septembre.
Le 9 de ce mois , on a déclaré à la Cour,
e mariage de la Princeſſe Guillemine Caroline ,
econde Princeſſe de Dannemarck , née le 10
uillet 1747 , avec le Prince George Guillaume
e Heſſe, fils aîné du Landgrave de Heffe-Calel
, actuellement régnant.
On aſſure que Sa Majesté a diſpoſé de la
Charge de Grand Ecuyer , en faveur du Comte
e Wedelfrys , ſon Envoyé extraordinaire à la
Tour de France.
- Selon les nouvelles du Holſtein , toutes les
-oupes qui compoſoient l'Armée du Roi , ſont
186 MERCURE DE FRANCE .
rentrées dans ce Duché , & le Feld Maréchal
Comte de Saint Germain , a établi ſon quartier
genéral à Segeberg.
De KONISBERG , le 25 Août.
Les affaires ſont dans une très-grande fermentation
en Courlande ; & l'on aſſure que pluſieurs
diſtricts ont déja reconnu pour Souverain
le Duc de Biren .
De NUREMBERG , le 13 Septembre .
La bleſſure que le Prince Héréditaire deBrunfwick
a reçue dans l'action qui s'eſt paffée le
30 aux Salines de Friedberg , eſt un coup de
fuſil dans le bas-ventre. Ce Prince après avoir
remis le Commandement de ſon Corps au Général
Hardenberg , s'eſt fait trauſporter àMidda.
On lui a tiré la balle par inciſion , & l'on
eſpére que ſon accident n'aura aucune ſuite facheufe.
Le Maréchal de Serbelloni a remis le commandement
de l'Armée Autrichienne en Saxe
au Général Haddik , & le Prince de Stolberg
a été nommé pour commander l'Armée de
l'Empire , ſous les ordres de ce Général.
De BONN , le 17 Septembre .
Le Comte de Furſtemberg , frère des Chanoines
de ce nom à Munſter & à Paderborn , eſt
arrivé ici ce matin , avec la nouvelle que l'Electeur
avoit été élu hier d'une voix unanime Evêque
Prince de Munſter.
De MADRID , le 14 Septembre.
Le Marquis de Sarria ayant repréſenté au Roi
que le mauvais étatde ſa ſanté ne lui permettoit
OCTOBRE. 1762. 187
;de continuer de ſe livrer aux ſoins & aux faues
du Commandement , Sa Majeſté lui a pers
de s'en démettre ; & en conſidération de ſes
vices diftingués , l'a décoré de l'Ordre de la
iſon d'Or. En même temps , le Roi a confié
Commandement de l'Armée au Comte d'Ada
, que Sa Majesté avoit déja déſigné pour
commander , dans le cas d'abſence ou de maie
du Marquis de Sarria .
Le 27 du mois dernier , un Corps conſidérable
Portugais & d'Anglois entra le matin dans Vacia
d'Alcantara , profitant du temps que Don
chel d'Irrumberi y Balanza , Maréchal de
mp , en étoit ſorti avec cent Miliciens & vingt
îtres pour faire une reconnoiſſance ſur la frone.
Les ennemis ſurprirent dans cette Ville
Compagnies du Régiment de Milices de Sée,&
une de Dragons de Flandre,qui y étoient
quartiers. Dom Michel d'Irrumberri , de l'enit
où il étoit , ayant entendu le bruit de la
uſquetterie , revint ſur le champ avec ſa
upe , & ſe joignit à celle qui avoit été ſurpri-
L'une & l'autre firent une auſſi longue réſiſce
que le leur permit la grande ſupériorité
Ennemis. La Ville a été totalement ſaccagée
- les Ennemis , qui y demeurérent juſqu'à quaheuresdu
ſoir à la piller.
Don Michel d'Irrumberi a été fait priſonnier
c ſoixante-dix-huit hommes , parmi leſquels
ce Officiers , qui ſont traités avec diftinction par
Commandant Anglois , ainſi que le Maréchal
n Michel d'Irrumberi .
Les Lettres du Comte d'Aranda , du 9 de ce
is , portent que le même jour au matin , ceGéal
a abandonné Aldea- Nova , & a établi ſon
mp à Cerdeira qui eſt eloigné de trois lieues .
188 MERCURE DE FRANCE.
De ROME , le 17 Septembre .
Suivant des Lettres arrivées à la Congrégation
de la Propagande , le Prince Héraclius de Géorgie,
prétendant au Trône de Perſe , a livrébataille
au Sophi régnant , a remporté une victoire , s'eſt
emparé d'Iſpahan , & s'eſt établi ſur le Trône. Les
mêmes Lettres portent que ce Prince a admis àſon
Conſeil deux Capucins ; cette circonſtance donneroit
lieu d'eſpérer que la Religion Catholique feroit
dorénavant des progrès plus rapides dans cette
partie de l'Orient .
De GENES , le 13 Septembre .
Le re dece mois , le Marquis Lomellini, ayant
finiletemps deſon dogat , quitta le Palais Ducal ,
&ſe retira chez lui , comblé juſtement des éloges
du Public , dont il emporte les regrets.
Le crédit de Paoli , parmi les Rébelles , paroît
diminuer conſidérablement. Il y a eu pluſieurs
émeutesdans Campoloro , & la fermentation devient
générale dans tout l'intérieur de l'Iſle.
De TURIN , le 15 Septembre.
La Ducheſſe de Savoye eſt heureuſement accouchéedans
la nuit du 12 au 15 d'un Prince , qui a
été tenu ſur les Fonts de Baptême par le Ducde
Chablais , ſecond Fils du Roi , & par Eléonore-
Marie Thereſe , Princeſſe de Savoye. Il a été nommé
Maurice - Joſeph-Marie , & portera le titre de
Duc de Montferrat.
De LONDRES , le28 Septembre .
Sa Majeſté a accordé au ſieur Richard Newille,
& à ſes héritiers à perpétuité le droit de prendre
les Armoiries de Newille de Bellingbéer , & Elle
OCTOBRE . 1762. 189
:
nommé pour remplir les fonctions de Secrétaire
mbaſſade , dans la négociation dont le Duc de
fort eſt chargé.
Le 8 de ce mois le Prince de Galles fut baptiſéà
ames. Il a eu pour Parrain,le Roi de Pruſſe,le
de Mecklenbourg Strelitz , & le Duc de
mberland ; pour Marraines, les Princeſſes Amé-
&Auguſte , & il a été nomméGeorge-Frédé
Auguſte. Sa Majeſté Pruſſienne a été repréſen-
,dans cette cérémonie , par le Duc d'Yorck , &
Duc de Meckenbourg Strelitz par le Princede
cklenbourg . Le Baptême a été adminiſtré au
me Prince par l'Archevêque de Cantorbéry.
Le Duc de Nivernois , à ſon arrivée à Douvres,
é ſalué du Canon du Château ; & dans toutes
Tilles où il a paffé,laGarniſon s'eſt miſe ſous les
es pour le recevoir. Ce Miniſtre a fait préſent
rent guinées à l'équipage du Yacht ſur lequel il
it embarqué. Le Isil a eu ſa premiere Audien
u Roi au Palais de Saint-James. Il a été préé
à Sa Majeſté par le Comted'Egremont ,l'un
Principaux Secrétaires d'Etat, & conduit par
hevalier Charles Cofferel Dornier , Maîtredes
Emonies .
a Ducheſſe de Bedfort fait tous les préparatifs
ffaires pour ſe rendre à Paris. Tout ſemble ſe
ofer à une pacification prochaine. Notre Gouement
a donné ordre de renvoyer en France
partie des priſonniers de guerre.On aſſure que
Majesté Catholique ne tardera pas à faire parpour
notreCour , une perſonne revêtue d'u
Aère public ; on nomme même le Comte de
ates , ci-devant Ambaſſadeur d'Eſpagne aude
Sa Majeſté Britannique. D'ailleurs , un
nd nombre de Vaiſſeaux ont ordre de ſe tenir
s à meure à la voile , & l'on conjecture qu'ils
190 MERCURE DE FRANCE .
ſeront chargés d'annoncer dans les différentes
Parties du Monde une ſuſpenſion d'armes entre
notre Cour & cellesde France & d'Eſpagne.
On vient de recevoir la nouvelle que laHavane
s'eſt rendue le 12 du mois d'Août , le Fort More
ayant été emporté d'aſſaut le 30 Juillet. Le Comte
deVelaſco , qui commandoit dans la Place , y a
été tué: on l'honore ici d'éloges & de regrets.
Nous ignorons encore les détails de cet événement.
:
FRANCE .
Nouvelles de la Cour , de l'Armée ,
deParis , &c.
De VERSAILLES , le 2 Octobre 1762 .
Las 17 du mois dernier , le Duc de Bedfort ,
Miniſtre Plénipotentiaire de Sa Majeſté Britannique
, eut une Audience particulière du Roi , dans
laquelle il remit ſes Lettres deCréance à Sa Majeſté.
Il fut conduit à cette Audience , ainſi qu'a
celles de la Reine , de Monſeigneur le Dauphin ,
deMadame la Dauphine , de Monſeigneur le Duc
de Berri , de Monſeigneur le Comte de Provence,
de Monſeigneur le Comte d'Artois , deMadame,
Madame Adelaide , & Mesdames Victoire,
Sophie , & Louiſe , par le ſieur de la Live ,
Introducteur des Ambaſſadeurs.
Le ſicur de Labreuille , Docteur Régent de
la Faculté de Médecine de Paris , a été nommé
Premier Médecin de Monſeigneur le Dau
OCTOBRE . 1762. 191
n& de Madame la Dauphine , en ſurvivance
ſieur BouillacTitulaire des deux places.
Le ſieur Bastard , Maître des Requêtes , a
nommé à la place de Premier Préſident du
lement de Toulouſe , vacante par la mort
ſieur de Maniban.
Le 19 , le ſicur de Neuve-Eglife , ancien
Ficier de Cavalerie ,& le ſieur de la Grange ,
ecteur de l'Entrepriſe générale des Hôpitaux
l'Armée , Députés de la Société Littéraire qui
mpoſe un Corps complet d'Agriculture , du
mmerce & des Arts & Métiers de France, ſous
itre de l'Agronomie & l'Induſtrie , ont eu l'honar
de préſenter au Roi & àMgr le Dauphin les
miers volumes qui traitent du Commerce &
- Arts & Métiers , avec le Corps général de
rs obfervations. Sa Majeſté a bien voulu acter
la Dedicace de l'Ouvrage.
Le même jour , le ſieur Delpon fils , a eu
onneur de préſenter les premiers volumes de
gronomie , à Mgr le Comte d'Artois.
Le 25 , Leurs Majestés , ainſi que la Famille
yale , fignerent le Contrat de mariage du
ince de Chimai avec Laure de Fitz- James.
Le 26 , le Comte de Czernichew , Ambaſſaur
Extraordinaire & Plénipotentiaire de l'Imratrice
de Ruſſie , eut une Audience particulièdu
Roi , dans laquelle il remit à S. M. ſes Lettres
rappel. Il fut conduit à cette audience , ainfi
' à celle de la Reine , de Mgr le Dauphin ,
- Madame la Dauphine , de Mgr le Ducde
erri , de Mgr le Comte de Provence , de Mgr le
omte d'Artois , de Madame , de MadameAdéide
, & de Meſdames Victoire , Sophie& Louiſe,
ar le ſieur de la Live , Introducteur des Amladeurs.
192 MERCURE DE FRANCE.
Le Prince Gallitzin ſera chargé près de Sa
Majeſté des affaires de l'Impératrice de Ruſie
juſqu'à l'arrivée du Comte de Soltikow , qui
doit venir réſider en certe Cour en qualité de
Miniſtre Plénipotentaire de Ruffie.
Le Roi a donné la place de Garde des Sceaux ,
vacante par la mort du ſieur Berryer , au ſieur
Feydeau de Brou , Doyen des Conſeillers d'Etrt
, qui a prêté ſerment entre les mains de Sa
Majeſté le 1 de mois ,en qualité deGarde des
Sceaux.
Le ſieur Remond de Sainte-Albine , Cenſeur
Royal & Membre de l'Académie de Berlin, chargéci-
devantde la Compoſition & de la Direc-
-tionde la Gazette de France , ayant demandé la
permiſſion de ſe retirer , le Roi la lui a accordée
, & a bien voulu récompenſer ſes ſervices
par unbrevet de penſion de trois mille livres.
Sa Majesté a nommé pour le remplacer l'Abbé
Arnaud , de l'Académie Royale des Inſcriptions
& Belles - Lettres , & le ſieur Suard , Auteurs du
Journal Etranger. C'eſt à eux qu'on adreſſera dorénavant
les avis que l'on voudra faire inférer
dans la Gazette.
2
Du Camp de BAVERBACH , le 22 Septembre .
Les Maréchaux ayant fait attaquer la Ville
& le Château d'Amenebourg , le Prince Ferdinand
parut le 21 avec ſon Armée à portée de
protéger cette Place. Le feu du canon & de
la mouſquetterie dura de part & d'autre depuis
la pointe du jour , juſqu'à l'entrée de la
nuit, & fut très- vif. Nos troupes ont montré
dans cette journée la plus grande valeur. La
perte des ennemis doit être fort conſidérable ;
le Marquis de Caſtries a été grievement bleſſé
au
OCTOBRE. 1762. 193
au bras d'un coup defeu ; il avoit foutenu les effortsdes
ennemis depuis ſept heures du matin ,juf.
qu'à une heure après midi , & s'étoit toujours
porté dans les endroits les plus périlleux. Le
Chevalier de Sarsfield , qui l'accompagnoit , a
reçu une bleſſure très-dangereuſe à l'épaule.
Ce matin , le Château d'Amenebourg a demandé
à capituler avant que le feu des batte-
-ies eût recommencé. La garniſon , compoſée
d'un bataillon de la Légion Britannique & de
pluſieurs détachemens Anglois , d'Hanovriens &
le Montagnards Ecoſſois a été faite priſonmiere
de guerre.s 26 am
,
De PARIS, le 27 Septembre.
}
Par un Arrêt du Conſeil , il vient d'être étaoli
une nouvelle Loterie , ſous le titre de la Loerie
générale d'Aſſociation . & dont le bénéfice
era employé à divers objets utiles. Chaque Bilet
ſera de trois livres & contiendra deux autres
numéros , qui s'il gagne un Lot en auront chacun
la ſixiéme partie.
Le vingt & uniéme tirage de la Loterie de
'Hôtel de Ville s'est fait le 23 de ce mois ,
en la maniere accoutumée. Le dot de Cinquante
nille livres eſt échu au numéros 78272 , celui de
vingt mille au numéro 66374 , & les deux de
dix mille aux numéros 61998 & 70947
in sau
Louiſe-Elifabeth
910 190
MORTS.
delMontmorency -Laval
Veuve de Michel-Séraphin des Eſcotais , Comte
de Chantilly , mourut à Saumur le 16 Sepcembre
, âgée de quatre- vingts ans. Elle étoit
Soeur du feu Maréchal de Montmorency.
Frère N. de Villemontée ,Chevalier de l'Or.
II. Vol. !
194 MERCURE DE FRANCE.
dre de Saint Jean de Jérusalem , Commandeur
de la Commanderie de Tortebeffe en
Auvergne , ci-devant Officier au Régiment des
Gardes Françoiſes , mourut les du même mois à
Clermont-Ferrand...
ARTICLE VII.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES
COMPLIMENT à S. E. Mgr le Duc
de BEDFORD , Ministre Plénipotentiaire
de la Cour d'Angleterre près
la Cour de France. Par M. BECQUET
DE COCOVE , Président de Calais.
f
cab cons020 .
MONSEIGNEUR ,
ימ
J
Ce ſeroit ſe montrer peu fenfible au
bien de Phumanité & au bonheur para
ticulier des deux Couronnes de France
& d'Angleterre , que de ne point yous
témoigner notre joie ſur l'importante
commiffion qui vous eſt confiée de
mettre la derniere main au grand ouvrage
de la pai
Quel génie plus capable que le vôtre
de concilier tant d'intérêts divers , &
d'applanir tant de difficultés !
HOCTOBRE. 1762. 195
Oui ,Monseigneur , votre ſagacité ,
otre ſageſſe ſcaura ſurmonter tous les
bſtacles , & de deux Nations rivales ,
ous en ferez deux Nations amies , par
efprit de concorde& d'union que vous
Faurez leur inſpirer.
De tout temps les deux Peuples ſe
ont mutuellement eſtimés , & peuttre
vous est-il réſervé de les faire pafer
de l'eſtime à une heureuſe ſympanie.
Puiffions-nous , Monseigneur, bien-
St vous revoir , l'olivier de la paix à la
main , recueillir les doux fruits de votre
age médiation , en remportant l'eſtime
enotre Maître ,& les fuffrages de toue
une Nation qui aime à compter vos
luſtres Ancêtres parmi ſes plus dignes
Citoyens !
Ce font les voeux des Officiers du
Roi , au Siége de la Juſtice générale de
Calais , qui vous affurent , Monfeide
leurs neur , reſpects les plus proonds
.
::
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT à S. E. Mgr le Duc
de Nivernois , Miniftre Plenipotentiaire
de la Cour de France , près
la Cour d'Angleterre. Par M. ВЕС-
QUET DE COCOVE , Président de
Calais,
MONSEIGNEUR ,
Nous ne pouvons trop nous féliciter
du choix de notre Auguſte Monarque ,
en vous confiant l'importante commiffion
de mettre la derniere main au
grand ouvrage de la Paix.
La ſupériorité de vos talens s'eft fait
connoître avec trop d'éclat dans vos
précédentes ambaſſades , pour ne point
nous promettre les plus heureux ſuccès
de votre ſage médiation.
Quels obſtacles pourroient tenir contre
cette éloquence victorieuſe qui
vous foumet tous les coeurs , qui vous
rend maître des événemens ?
Tel fut de tous temps l'heureux appanage
des grands hommes de votre
nom , toujours ils allierent le goût des
OCTOBRE. 1762. 197
Lettres , & les ſentimens héroïques.
Ainfi les Scipions & les Lælius ſçurent
tempérer l'auſterité des vertus guerrières
, par leur commerce avec les
Muſes.
Puiſſions- nous , Monſeigneur , vous
renouveller bientôt nos hommages ,&
reſpecter en vous le Conciliateur de
toute l'Europe , en voyant la paix rétablie
entre deux Nations dont les intérêts
influent fi puiſſamment ſur le bien
général!
Ce font les voeux des Officiers du
Roi , au Siége de la Juſtice Royale de
Calais, qui vous aſſurent ,Monseigneur,
de leurs reſpects les plus profonds .
ARTICLE VIII.
@ΚΟΝΟΜIE ET COMMERCE.
PRIX de la Volaille & Gibier , à Paris,
dans le commencement d'Octobre .
LA Poularde ,, LA PIECE , 3 liv . & 3 liv . 10f.
Lesgros Chapons , 4 liv. 15f. 4 liv. 10f. & 4 1.
Le Dindon gras , 4 liv. 10f. ou 5 liv .
Le Commun , 2 liv . 15 f. ou 2 liv . 10f. ou 2 liv .
I iij.
98 MERCURE DE FRANCE .
Le Poulet gras , a liv. , 1 liv. 10f. out liv. ff.
Le Commun , 1 liv. 15f. ou 1 liv. 12f.
Le Levraut , 3 liv. 10f. 2 liv. 105. ου 2 liv. 55.
LeLapreau , 1 liv. 105. 1 liv . 5. f. ou 1 liv.
Le Perdreau , liv. 10 f. ou 1 liv. 55.
La Caille liv. ou 15. f.
LaGrive 1 liv. 5f. ou 1 liv.
L'Oye , 2 liv. ou 1 liv. 155.
:
Le Canard de Rouen , 3 liv. ou 3 liv. 10 f.
Le Canard commun , 1 liv. 105. ou i liv. 55.
Le Pigeon , 12 f. 155. ou même i liv.
Le Cochon de lait 4 liv . ou 6 liv .
Le tout fuivant laforce ou lafineſſedes Pièces.
PRIX courant du Beurre & des Oeufs
à la Halle , pendant ledit remps.
Le Beurre de Gournay, IsS. LALIVRE.
Celui de Chartres , 8 s. วล
Celui de Gâtinois , en livre , 10f.
Les Oeufsde Gournay, valoient 35 L. LEMILLIER.
Ceux de Long-Jumeau , 34 liv .
Les Oeufs d'Arras & Picards , 32 liv.
PRIX des Grains .
Le Froment se vendoit , LE SEPTIER, igå 161.
Le Froment nouveau 13 à 16. liv.
OCTOBRE. 1762 . 199
Le Seigle, 7 à 10 liv...
Orge , 8 à 9 liv.
Avoine , 16 à19 liv.
Avoine nouvelle , 16 à 17 liv ,
Avoine en banne , 16 liv. à 16 liv . 10 f.
La Farine blutée , LE BOISSEAU , s'eſt vendue ,
liv. 3 f. 3 d. & 1 liv. 8 f.
PRIX des Fourages.
La Paille à la porte S. Martin , 12 liv. 105.
-& 13div. LE CENT..
Le Foin vieux , 32 à 33 liv. LE CENTA
Le Nouveau , à la Porte S. Michel , 44 liv .
N. B. Tous les prix de ces denrées ne varient
ordinairement que de très-peu de choſe d'une
quinzaine à l'autre ; ainſi par la voie de nos
Mercures , on aura toujours une regle affez
certaine , pour reconnoître la fidélité de ceux qui
font des dépenſes..
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
SUPPLÉMENT à l'Article des Arts..
CHIRURGIE.
;
DESCRIPTION d'un nouveau Bandage
pour contenir les chûtes du fondement
ou de l'anus , par M. Cou-
SIN , Expert pour les Defcentes. Il
eft aussi l'Inventeur d'un nouveauBandagepour
la Fistule lacrymale qui a
été annoncé dans le Mercure de Novembre
1760. Sa demeure eft rue Comteffed'Artois.
LA Chirurgie nous fournit , depuis
longtemps , une infinité de bandages
élastiques , pour réduire ou contenir les
déplacemens des parties renfermées dans
lebas-ventre;mais parmi tous les moiens
qu'on a propoſés , ceux que la Méchanique
a fournis juſques-ici pour les renverſemens
de la matrice , les chûtes du
vagin & de l'anus font encore bien
éloignées de leur perfection. Occupé
depuis longtemps à conſtruire des bandages
, j'ai trouvé par différentes formes
OCTOBRE. 1762. 201
les moyens les plus avantageux pour
contenir ces eſpéces de hernies. Je me
propoſe d'en donner un jour la defcription
,&d'en faire connoître l'utilité. Je
me bornerai dans cette differtation à démontrer
celui que j'ai inventé pour le
renverſement du reétum ou les chûtes
del'anus.
On ſçait les efforts que nous fommes
obligés de faire pour rendre les
matières extercorales deſcendues dans
le rectum. Cette action méchanique s'exécute
1º. par la compreſſion du diaphragme
& des muſcles de l'abdomen.
2°. Par la contraction des fibres muſculaires
du rectum. 3º. Par celle des mufcles
releveursde l'anus ,& même des muf
cles du coccix, quifontles auxiliaires des
muſcles releveurs. 4°. Enfin par la dilatation
des ſphincters cutannées de l'anus.
Les matières ainſi amaffées , retenues
dans le rectum, par leur maſſe,leur ſéjour,
irritent lesfibresnerveuxdecetinteſtin,qui
par différens filets communique l'impref--
fion qu'elles ont reçue aux mufcles des
environs ; alors les fibres muſculaires de
Pinteſtin rectum entrant en contraction
compriment ces mêmes matières & les
pouffent vers l'orifice de l'anus , les
fphincters ou fibres circulaires qui cơmì
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
poſent cet orifice ſe dilatent par l'action
des muſcles releveurs qui les retirent
en dedans ; les matières toujours
comprimées fortent au dehors ; après
qu'elles ont été expulſées , les muſcles
releveurs relévent la portion inférieure
du rectum , ce qui donne la facilité au
ſphincter de l'anus de ſe refferrer.
D'après cette action mechanique , il
eft aifé de concevoir la caufe immédiate
des chutes ou renverſement du
rectum , qui dépendent du relâchement
ou refſolution des fibres mufculaires des
releveurs du ſphincter de l'anus.
Quelquefois ces muſcles ſe trouvent
rellement relâchés & fans refforts , que
le fondement forme un bourlet ou boudin
plus ou moins gros , plus ou moins
allongé , de forte que le rectum fort au
dehors,renverſé de la même maniere que
l'on fait defcendre un bas furle pied ,
fans le déchauffer. Je l'ai vu deicendre
d'un pied de longueur.
Les enfans font fort ſujets aux chủ-
tes du rectum; elles font auſſi fort communes
aux adultes & aux vieillards.
Dans les enfans , les cris continuels
qu'ils font , les dévoyemens féreux &
âcres auſquels ils ſont ſujets, l'habitude
où l'on eft de les laiffer long-temps
OCTOBRE. 1762. 203
fur la chaiſe percée , ſont les cauſes
ordinaires qui produiſent en eux cet
accident.
Dans les adultes , la trop grande
constipation , où les matières durcies
accumulées , obligent à faire de violens
efforts pour les rendre , les ſphincters
de l'anus fouffrent une trop grande dilatation
, & les muſcles releveurs éprouvent
une extenfion trop violente qui les
met hors d'état de retirer en dedans l'inteſtin
rectum allongé.
*Les opérations de la fiſtule à l'anus
dans lesquelles une portion des fibres
mufculalres des releveurs , & des fibres
circulaires de l'anus , ont été coupées ,
font une des cauſes les plus communes
de cet accident ; alors on ne peut
plus retenir les excrémens , & l'inteftin
rectum, fort aux moindres efforts out
compreffion des muſcles de l'abdomen ,
&refte renverſé.
Les chûtes violentes fur le coccix ,
dans leſquelles les nerfs qui aboutiſſent
aux muſcles releveurs & circulaires de
l'anus ont été froiffés , contus , dérangés
, produiſent dans les muſcles une
eſpéce d'atonie ou de paralyfie qui dé
rermine le renverſement du rectum.
Je ne m'arrête que fur les caufes
I vij
204 MERCURE DE FRANCE.
les plus générales: il eſt néceſſaire de
les bien connoître &de les diftinguer ,
afin de porter un prognoſticafſuré fur
les différens moyens dont on doit ſe
ſervir dans la réduction de ces hernies.
Les chûtes du fondement qui ſont
les ſuites des cris violens des enfans ,
des diſſenteries , des dévoyemens continuels
, ſe guériſſent ordinairement par
l'uſage des remédes intérieurs , & des
topiques ; notre bandage qu'on peut
regarder comme une eſpéce de contentif
, peut contribuer à rendre la
guériſon plus facile & plus prompte.
Dans les renverſemens du rectum ou
chûte du fondement qui fürviennent
après l'opération de la fiſtule à l'anus ,
& après des paralyfies où les topiques
ordinaires ne produiſent aucun effet ,
notre bandage devient néceſſaire &
indiſpenſable , afin d'empêcher les accidens
fâcheux qui accompagnent ces efpéces
d'hernies , tels que la douleur ,
l'inflammation , & même la gangrène.
Je reviens à la deſcription de ce bandage
, il eft compoſé d'une ceinture
de cuir , percé de pluſieurs trous , de
la largeur d'un pouce&demi , qui vient
s'attacher au moyen d'une boucle , audeſſus
du pubis ; il y a de chaque côté
OCTOBRE. 1762. 205
ne boucle pour recevoir les fous- cuiffes+
Sur le milieu de la ceinture , à ſa
artie poſtérieure & au-deſſus du faum
, ſe trouve une cage avec fon
mbour , fur lequel s'enroule une
naîne qui préte à la fléxion du corps ,
e façon qu'elle s'allonge lorſque l'on
eut s'affeoir , & qu'elle remonte lorfu'on
ſe releve.
Au bout de ladite chaîne eſt une
niere de cuir d'environ trois pouces ;
cette extrémité eſt attachée une lance
argent qui paffe le long de l'entreeſſon
, & qui porte à ſon extrémité
nférieure , un écuſſon d'yvoire ſphéque
, percé de pluſieurs trous , afin
e laiſſer échapper les vents , les liqueurs
u ferocité qui peuvent s'amaſſer dans
e fondement.
Auboutde la tige ou lance fe trouvent
rrêtées les deux ſous-cuiſſes , faites au
oiſſeau percées de pluſieurs trous.
D'après cette deſcription , il eſt aifé
te concevoir , 1°. que ce bandage fort
éger peut ſe porter fans caufer aucune
ncommodité, & que l'on peut marcher,
courir monter à cheval fans qu'il ſe
Hérange.
2°. Que la chaîne au moyen du reffort
enfermé dans le tambour , s'allonge
T
206 MERCURE DE FRANCE .
1
ſe retire , ſuivant les différentes fléxions
& mouvemens du corps.
3°. Que l'écuffon porté ſur le fondement,
ſoutient par une douce prefſion
ſur les ſphincters de l'anus, l'inteftin
rectum relâché.
Je remplirois avec plus de confiance
les vues du Public , s'il m'étoit permis
de citer les noms des perſonnes qui en
ont fait uſage avec ſuccès ; le filence
qu'elles m'ont impoſe m'empêche de
les nommer. J'eſpére que MM. les
Médecins & Chirurgiens voudront bien
parler pour moi.
AVIS DIVERS.
AUDOU , Maître Vitrier , rue S. Victor , vis-àvisle
Séminaire S. Nicolas , proche la rue du
Paon : Tient Magazin de très-beaux Verres
blancs de Bohême , & autres propres aux Ef
tampes , Paſtelles , Voitures , Pendules , Mignatures
, & pour les Croiſées : il monte les Ef
tampes en Bordures de toutes couleurs: il col.
le les Cartes , Thèſes ſur toile , entreprend le
Bâtiment: le tout à juſte prix.
Le ſieur DUVAL , Eléve & Succeſſeur du fer
feur Miton , connu pour la Guériſon des Corps
& autres incommodités des pieds , occupe le
même logement rue des Bernardins , chez le
feur Gogois, Marchand de vin en gros.
L
OCTOBRE . 1762. 207
Le ſieur GERMAIN JOUELLE , Marchand d'Arsà
Vitry- fur- Seine , près de Paris, annonce aux
rieux en bons fruits , en arbres d'ornemens , en
pritſeaux à fleurs des plus rares, mais ſeulement
pleine terre, qu'il polléde une grande quantité
toutes ces choſes. Il prie les perſonnes qui lui
ont l'honneur de s'adreſſer à lui , de marquer
qualité de la terre , & l'expoſition où on voudra
nter , afin qu'il leur envoye des Arbres ſuivant
qualité de la terre , & de l'expoſition. Faurede
deux connoiſſances un Jardinier peut envoyer
Arbres bien conditionnés , qui feroient cepenat
un très - mauvais effet. Un Pêcher , par exem-
,greffé ſur Amandier , réuſſira mieux dans un
tainterrein que s'il étoit fur Prunier , & un auterrein
voudra le pêcher greffé ſur prunier. Le
ar Germain Jouette eſt en état de citer les peranes
auſquelles il a déja fourni de la marchane,
& qui n'ont pas eu lieu de fe repentir de la
fiance qu'on a bien voulu avoir en lai. Ildonne,
une liſte abrégée des meilleures eſpéces de fruits,
des arbres ou arbriſſeaux les plus curieux ; mais
vertit en même temps qu'il a toutes les difféntes
eſpéces qu'on pourroit lui demander. Il fait
senvois pour la Province; & il prie les perfones
quilui feront l'honneur de lui écrire , d'affranir
les ports de Lettres. Son adreſſe eſt au ſieur
ermain Jouette, Marchand d'Arbres à Vitri-furine,
près de Paris.Il eſt éſſentiel de mettre leſurom
de Jouette , parce qu'il y a à Vitry pluſieurs
ermains, Marchands d'Arbres. La petite Poſtede
-ris y va deux fois lejour.
PESCHES.
Ladouble de Troyes, ou petite Mignone , meuenJuiller.
La pourpre hative:
enAour,
208 MERCURE DE FRANCE .
LagroſſeMignone ,
La Chevreuſe hative ,
LaMagdeleine rouge ou de Courſon ,
La Pêche de Malthe ,
LaBellegarde ouGalande ,
La groſſe Violette hative ,
LaBourdine ,
Idem.
fin d'Aoûr.
Idem.
en Septembre.
Idem.
Idem.
fin de Septembre.
idem
enSeptembre.
La Rouſſanne ou Pourprée vineuſe ,
L'Admirable ,
La Chevreuſe tardive , en Septembre ou Octobr.
&c.
ABRICOTS.
Abricot précoce.
GrosAbricot.
Abricotde Hollande dont l'amande eſt douce.
Abricot d'Alexandrie.
Abricot panaché d'Angleterre.
&c.
Ceriſe précoce.
CERISES.
Ceriſe deMontmorency.
Geriſe àbouquets.
Ceriſe à grappes de la Touſſaint.
Bigarot.
Royale d'Angleterre.
Guignesblanches.
Guignes noires..
Lebelle griotte de M. de S. Maur.
&c.
PRUNES.
LegrosDamasde Tours , ou Monfieur hatives:
Le Monfieur .
La Mirabelle.
La Prune Royale.
Le Perdrigon .
LaReine Claude.
OCTOBRE. 1762. 209
Dauphine.
Sainte- Catherine.
&c.
POIRE S.
Et muſcat , ou ſept en gueule.
-ſſe blanquete.
argne.
re fans peau.
aſſelet de Rheims.
achrétien d'été muſqué.
Erré doré.
yenné.
yde laMotte.
ffire-Jean.
eſenne.
rtin ſec.
-gouleuſe.
gamotte.
nt-Germain.
rry de Chamontelle.
yale d'hyver.
Imare.
verſes eſpéces de Poires d'hyver àcuire.
&c.
alvile d'été.
POMMES.
.. Blanc.
Rouge.
mbourg.
nouilletgris.
ardin .
einette franche.
einette grife.
ommes d'apis.
geonnette de Rouen.
&c.
210 MERCURE DE FRANCE.
Toutes les variétés des Framboiſiers.
Toutes les eſpéces de groſeilles du feu Comte de
Charolois.
Noyers& ſes variétés.
La groſſe Nefle d'Angleterre.
LaNeſle ſans pepins.
Chataignier.
Murier . :
Les variétés de toutes les Azeroles étrangeres.
Les épines, vinettes du Canada,&autres.Ces der
niers arbriſſeaux ſont très-agréables pour la
fleur & le fruit qui eſt plus gros que ceuxde ces
pays-ci.
Orme.
ARBRES D'ORNMENS.
Tilleulde Hollande.
Frêne à fleurs & autres eſpéces,
Acava & ſes variétés.
Cycomor à feuilles panachées & autres.
Peuplier de Canada , & autres.
Tremble.
Sorbier ſauvage.
Erable à fleurs rouges , & autres.
Pavia ou Maronnier à fleurs rouges.
Maronnier ordinaire.
Maronnier à feuilles panachées . :
Citiſe ou faux Ebenier , à fleurs jaunes engrappe.
&c.
ARBRISSEAUX pour les Cabinets de
verdures ou paliſſades .
Alaterne panachée , & autres.
Charmilles.
Ormilles .
Arbre de Judée , le rouge & leblanc.
Thuya de la Chine , toujours verd, & vient à
l'ombre.
1
OCTOBRE. 1762 . 211
mins , différentes eſpeces ....
evrefeuilles , différentes eſpeces .
Hers , différentes espaces.A
s d'Artois.
Autres Arbriffeaux à fleurs.
rifier à fleurs doubles.
-ifier à fleurs doubles .
nier à fleurs doubles.
her à fleurs doubles.
rier à fleurs doubles,
nier à fleurs doubles.
:
mandier à fleurs doubles.
ne à fleurs doubles.
Variété dejolies Epines quiportent un fruit
rouge apres leurs fleurs .
fier du Cap , & autres.
s de Sainte Lucie.
mach.
onis.
morpha.
hea & ſes variétéς .
uridaca.
gubier.
Phoricarpoſe.
ndaphiloïdes.
oxicodendron.
nus caſtus.
-près mâle & femelle.
ringua à leurs doubles.
our panachés & autres.
En un mot toutes fortes d'Arbriſſeaux de
eine terre.
212 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
leMercuredu ſecond Volume d'Octobre 1762 ,
& je n'y ai rien' trouvé qui puiſſe en empêcher
l'impreſſion. A Paris , ce 14 Octobre 17626
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET IN PROS
ARTICLE PREMIER.
ODE ſur la Gloire.
LE Villageois& le jeune Autour , Fable.
VERS à MM. Brunetti & Briare.
BOUQUET à M. D. L...
Page
7
و
10
ibid.
FI
AMadame de Cas.... par Madame deBr...
Le Bonheur , à Mile F ***. C *.
Essai hiſtorique ſur M. de Barrailh , Vice-
Amiral de France.
La Coquetterie , Ode à Mlle Henriette de
B*** 28
LES Amours champêtres , Epitre.
ÉLÉGIE.
33
L'AMOUR peut- il naître de l'eſtime , queſtion
de Morale du Coeur , difcutée par
Madame B ** &c.
3"
38
ODE à S. A. S. Mgr. le Prince de Condé,
Commandant en Chef l'Armée du Bas-
Rhin.
:
OCTOBRE. 1762 . 213
GMES . 56& 57
رو & 18
ANSON. 60
GOGYYPHES.
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
TE de la Lettre à l'Auteur du Mercure. 62
SSERTATION ſur le nom de Famille de
'Auguste MAISON DE FRANCE.
TTRES ſur l'Education , &c.
NETTE & LUBIN , Paſtotale , miſe en
Verr par M. Marmontel.
NONCES de Livres.
77
88
98
108& ſuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
LANCE publique de l'Académie des Sciences
, des Belles-Lettres & des Arts de
Rouen.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE
ETTRE d'un Éléve en Chirurgie de Paris à
un Chirurgien de Province , &c.
ARCHITECTURE.
JITE des Obſervations d'une Société d'AIII
132
MATEURS . 136
ETTRE d'un Amateur ſur les différens Edifices
qui ſe conſtruiſent dans la Ville de
CLERMONT en Auvergne, 138
ARTSAGRÉABLES.
GRAVURE. 143
AR V. SPECTACLES *
OPERA .
2546
COMÉDIE Françoiſe. 159
COMÉDIE Italienne. 161
214 MERCURE DE FRANCE .
ART. VI . Nouvelles Politiques.
ART. VII . Cérémonies publiques.
163
194
COMPLIMENT à SE. Mgr le Duc deBedford,
Miniſtre Plénipotentiaire de la Cour
d'Angleterre près la Cour de France.
COMPLIMENT à S. E. Mgr le Ducde Nivemois ,
Miniſtre Plénipotentiaire de la Cour de
France près la Courd'Angleterre.
ART. VIII . Economie & Commerce.
SUPPLÉMENT à l'Article des Arts.
Avas divers.
196
197
200
206
23
Fautes àcorriger dans de LVol. d'Octobre.
Page 92. ligne 16 , au lieu de celui qui a fait ,
Lifez celui où la Raiſon a fait.
Page 93. ligne 14 , au lieu de lumières qu'il nous
importe , lifez lumières fur les objets qu'il nous
importe.
Page 95. ligne 10 , au lieu de monnoies , que la
Nation, lifex monnoies &qquuee laNation.
३०
14
199 pas
J
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue& vis-à-vis la Comédie Françoife.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le