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1762, 04, vol. 1-2, 05-06
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31.10 Mo
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
AVRIL. 1762.
PREMIER VOLUME.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Shineinve
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis à -vis la Comédie Françoife .
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335315
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
all recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de
port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raison de 30 fols
par volume , c'est-à- dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourfeize volumes,
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreffe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
jufqu'à préfent foixante-treize volumes
dont la Table générale , rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douzième.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
:
FABLE traduite de l'Allemand de M.
LESSING.
L'ENFANT ET LE SERPENT.
La jeune Blaife , il avoit bien je penſe
Quinze à feize ans, il raiſonnoit déjà z
A fon logis , d'un air de nonchalance ,
S'en retournoit , comme un enfant s'enva :
Les bras balans & croffant une pièrre.
Dans un buiffon, près d'une fondrière ,
1. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Voilà
que
fon oeil incertain
Voit un ferpent , mais fans fiel , fans furie ,
Serpent de bonne compagnie.
Ah , ah ! dit- il , l'animaleft bénin ;
Sçait- il jouer? Il le prend dans fa main ,
Puis il ajoute : ô toi , maligne bête ,
Je n'aurois point fait ce pas haſardeux
Si je n'euffe apperçu que l'on a de ta tête
Extirpé certain dard fâcheux !
Car je vous connois bien , vous autres Créatures ,
Vous êtes perfides , ingrats ;
Mais auffi je n'oublîrai pas
Les beaux récits qu'on fait de vos parjures .
Ce Campagnard qui de fi bonne foi
Prit un ferpent , de tes parens peut-être ,
Et dans ſon ſein vous réchauffoit le traître ,
Qui fans lui périfſoit de froid :
Qu'y gagna- t-il ? Le barbare reptile
Eur à peine repris la première vigueur
Qu'il fouilla de fang fon afyle
Et déchira le ſein de fon libérateur.
Vous m'étonnez , répond le ferpent pacifique ;
Vous n'êtes pas inftruit de cet événement.
Chez nous on le conte autrement ,
Et chez nous on eft véridique.
L'homme , il eſt vrai , crut le ferpent tranfi 3-
Mais de fon lâche coeur , connoiffez l'artifice.
De le bien réchauffer , il ne prit le fouci ,
Que parce que la peau flattoit fon avarice.
AVRIL 1762. 7
Dans fon fein même il ofa le cacher ;
Mais c'étoit de fa part excès de barbarie ,
Puifqu'il ne lui rendoit la vie
Que pour gagner le temps de l'écorcher.
Tais-toi , lui dit Blaife en colère ,
Tu prétends en vain m'abufer ;
Tous les Ingrats ont l'art de s'excuſer.
Fort bien , mon fils ! interrompit fon Père ,
Qui dans un coin écoutoit fes diſcours ;
Mais de ce qu'il t'a dit profite pour toujours.
Si l'on te vient parler d'un trait d'ingratitude ,
Barbare , inoui , révoltánt ;
Cherche la circonftance , examine l'inſtant ;
Lis dans les coeurs , c'eft la plus belle étude.
Rarement les vrais bienfaiteurs
Ont trouvé des âmes ingrates.
Mais l'Univers eft plein de petits Protecteurs ,
Dont les trames peu délicares , -
Aulieu de les gagner , indignent tous les coeurs.
Leur humiliante affiſtance ,
Si-tôt
que de leur âme on perce les replis ,
Révolte la reconnoiffance ,
Et n'inſpire qu'un vrai mépris.
Par M. POINSINET lejeune.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. de SAUVIGNY , pour
le remercier d'un Exemplaire de fes
Odes Anacreontiques.
Ene fçais comment reconnoître
Le cadeau que vous m'avez fait.
D'un plus agréable bienfait
Le fentiment ne sçauroit naître.
Sur un luth aimable & galant
Vous chantez tout ce qui m'enflamme ;
Si j'eftime votre talent ,
Je neſtime pas moins votre âme.
Le Sage fait bien peu de cas
D'un Satyrique qu'on admire;
L'efprit en vain veut nous féduire
Lorſque le coeur n'y répond pas.
Vous rimez bien , vous fçavez plaire ,
Tous les coeurs vous feront foumis ;
Et vos Ouvrages vont vous faire
Des Maîtreffes & des Amis.
AVRIL. 1762. 9
LETTRE fur les Vaiffeaux donnés
LES
au Roi.
Jubet amor Patria.
ES Vaiffeaux , Monfieur , que la
Nation s'empreffe de fournir aujourd'hui,
m'ont fait naître quelques réfléxions que
je ne balance pas à vous communiquer :
un Differtateur les trouvera fans liaiſon ,
un Savant fans profondeur , un Bel-efprit
fans légéreté ; mais fi elles pouvoient être
utiles , elles feroient excellentes ; l'eſprit
citoyen qui les di&te leur donne un prix ,
& elles ont le mérite des circonftances &
du fujet.
L'attachement le plus vrai n'eft pas le
plus fructueux : tel eſt celui de la plûpart
des Gens de Lettres pour l'Etat ; dans
l'inftant où la Nation fignale fon zéle
avec autant d'ardeur , ils gémiffent de ne
point trouver dans leurs facultés des reffources
relatives à leurs difpofitions patriotiques
: c'eft dans cette occafion
qu'ils defirent des richeffes ; le fuperflu
leur feroit néceffaire.
La fortune ne va point chercher celui
qui en fait affez peu de cas pour ne point
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
>
lui facrifier une partie de fon temps : les
Arts & les Sciences éxigent des occupa
tion fuivies qui ne fe concilieroient pas
avec les travaux de l'intérêt , & qui conféquemment
excluent l'aifance. Mais les
Poëtes , les Orateurs , les Peintres ont un
moyen de participer à la générofité de
leurs Concitoyens' ; il eft de leur devoir
de le mettre en ufage. Qu'ils rappellent
les talens à leur vraie deftination ; qu'ils
célébrent & qu'ils infpirent la vertu ; que
les charmes de la Poëfie l'attrait de
l'éloquence , l'énergie du pinceau , la fidélité
du burin , la force du cifeau foient
employés à confacrer la bienfaifance de
ceux qui relévent la Marine , à immortalifer
leurs noms , à les reproduire à la
poftérité fous toutes les formes , & dans
tous les genres , à encourager ceux qui
balancent encore , & à faire en forte
qu'il devienne honteux de n'avoir point
mérité d'éloges , & alors les Artiftes s'acquitteront
avec les fonds qui leur font
propres. Il faut venger la Littérature du
reproche ( peut-être fondé ) qu'on lui fait
de ne s'exercer que fur des objets indignes
d'elle , de s'avilir par des querelles
indécentes & de n'attirer l'attention
qu'à force de malignité : j'ai dit la Littérature
, parce que la faute eft commune
?
AVRIL. 1762. II
à tous ceux qui la cultivent. Il en eft
pourtant qui font faits pour fe diftinguer
par des productions honorables , & pour
conferver à l'Art toute fa dignité. A l'égard
de ceux dont le métier eft d'offrir
des compilations féches de livres obſcurs,
des critiques injuftes d'ouvrages eftimables
, des louanges outrées d'écrits inconnus
; ils feront parmi les Gens de Lettres
comme ces plantes , les unes inutiles , les
autres nuifibles , qui végétent aux pieds
des arbres heureux & néceffaires , fans
leur enlever leur ornement ni leur fécondité.
Ce que fait la France pour avoir une
Marine formidable , vu avec enthouſiafme
par un François , eft bien digne de
l'attention du Philofophe de quelque
pays qu'il foit. Il eſt toujours intéreffant
de remonter aux principes moraux &
phyfiques par l'analyfe des procédés ,
de pouvoir faifir le génie d'une Nation ,
diftinguer fes moeurs , affigner la valeur
de fon Gouvernememt , calculer
fes reffources par l'examen de fa conduite
générale ; mais fans entamer une
difcuffion que je me contente d'indiquer
, je paffe à quelques obfervations
moins abftraites & plus immédiates .
On peut faire actuellement imprimer
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
une Differtation fur le mot Patrie (a)
fans craindre que ce mot ne foit pas
entendu ou qu'il foit mal prononcé : il
eft dans toutes les bouches , il eft gravé
dans tous les coeurs , & il opére les démarches
les plus glorieufes.
C'eft ainfi que les François répondent
aux Epigrammes , dont des Ecrivains
inutilement laborieux amufent
des lecteurs oififs : C'eft ainfi qu'ils confondent
les fatyres où ils font taxés de
frivolité ; & accufés de n'être pas dignes
de leurs ancêtres. Ils font auffi
Preux , auffi Vaillans qu'autrefois : les
occafions prouvent que ce caractere
diftin&tif & touchant de Loyauté eft encore
dans toute fa vigueur.
Voyez , Monfieur , avec quelle chaleur
tous les Ordres de l'Etat (b) , toutes les
( a ) Voyez le Perfiflage , intitulé Avertiſſement,
qui précéde la Collection des Bagatelles Morales ,
par M. l'Abbé C.
(b) Les Etats de Languedoc , d'Artois, de Lille ,
Douai ,Orchies , &c . les fix Corps des Marchands de
la Ville de Paris , les Receveurs Généraux des Finances
, les Fermiers Généraux , les Adminiſtrateurs
des Poftes , la Chambre du Commerce de Marfeille
, les Comtes de Lyon , la Cour des Monnoyes
, le Préfidial , le Bureau des Finances de la
même Ville , le Parlement & la Chambre du
Commerce de Bordeaux, les Receveurs des Tailles
AVRIL. 1762 . 13
Provinces , toutes Claffes des Citoyens
offrent & donnent les plus grands fecours
: exemple unique qui met dans fon
plus beau jour la confiance duMonarque ,
& l'amour du Peuple ! ce ne font point
ici des Loix , un Roi , des Sujets ; c'eft
un Père adoré , ce font des Enfans
chéris qui traitent enfemble : l'Expofition
des befoins d'un côté , la nature
des efforts de l'autre forment, ce Tableau
délicieux . Qu'un Peintre tranfporté de
cette idée repréſente Louis XV le vifage
attendri , les bras ouverts ; qu'un
mêlange de Nobleffe & de fenfibilité
caractériſe fes regards ; qu'il ne foit
point dans fon Palais , mais au milieu
d'une place publique entouré d'une foule
ardente , empreffée , fatisfaite , qui les
yeux attachés fur la Perfonne Sacrée du
du Bourbonnois & du Berri , &c . MM . de Montmartel
, la Borde , de Pange , de Boulongne ,
Michel , le Maître , Marquet de Bourgades , & c.
un Bourgeois de Paris , un Lieutenant- Général
des Armées du Roi ont fait les dons les plus confidérables
; il ne faut pas oublier qu'une Paroiffe
de la Suze dans le Maine a voulu donner , & que
dans le temps où le Militaire eft dans la gêne la
plus étroite , un grand nombre de Régimens
vouloit facrifier les appointemens ; enfin que la
Sagelle a été forcée de s'opposer à l'activité du
zèle.
14 MERCURE DE FRANCE .
Souverain , l'attitude inclinée , les mains
jontes , la bouche entr'ouverte ne permetre
pas de douter que ces mots Vive
Louis le bien- aimé , ne foient généralement
prononcés . Que l'or foit entafſé
aux pieds du Prince : Que dans l'éloignement
on apperçoive des Vaiffeaux
qui s'élevent ; que l'Angleterre perfonifiée
les regarde avec une indignation
mêlée d'abbattement ; que la touche la
plus forte exécute ce plan , & que le
coloris le plus brillant l'anime : que la
lumiere foit heureufement diftribuée ,
que l'air circule autour de tous les corps,
que la même paffion domine tous les
perfonnages , qu'il n'y ait de différence
que celle qui naît de la diverfité des
ages & des tempéramens ; il en réfultera
l'accord harmonieux des variétés
tout contribuera à exprimer la bonté &
la reconnoiffance ; & ce tableau du
plus grand effet pourra à jufte titre être
nommé le Tableau de la Nation .
Examinez , je vous prie , que dans ce
moment notre libéralité eft d'accord
avec notre intérêt : nos ennemis voient
avec autant d'admiration que de crainte
des reffources d'un genre auffi nouveau
: nous fommes plus terribles que
jamais avec de telles armes . Ainfi nous
3
AVRIL. 1762. IS
accélérons la paix propofée avec tant de
bienveillance , & rejettée avec tant
d'opiniâtreté ; nous protégeons notre
commerce ; & nous préparons à notre
Roi les facilités néceffaires pour contenterfa
plus forte paffion , celle de foulager
fon Peuple , & d'affurer fon bonheur. Il
defire , mais il ne peut connoître particulierement
tous ceux qui contribuent à
la profpérité de fes armes ; il augmente ,
fi cela eft poffible , de tendreffe pour
fes Sujets ; l'envie de les combler de
bienfaits s'accroît dans fon âme attendrie
; il n'eft aucun de nous qui ne
lui devienne plus cher il faut convenir
aufli que l'amour de la Patrie reçoit
fon mouvement & fon activité de
l'amour que l'on reffent pour celui qui
la gouverne.
On trouve dans un Livre qui a fait
du bruit , cette Propofition : Les impôts
pourroient prendre la forme d'oblation.
(c ) Malheur à ceux qui la regarderent
comme chimérique ! les âmes élevées ,
inftruites & défintéreffées en jugérent
autrement. La Nation entière en fournit
la démonftration complette ; & nous
pouvons affurer avec le même Ecrivain
(c) Théorie de l'Impôt.
16 MERCURE DE FRANCE.
que dans les cas urgens le François
çois (d) donnera volontairement fes biens
& fa vie.
Je n'ajouterois rien qui pût augmenter
le zèle de mes Compatriotes , ni vaincre
la dureté de ceux qui , avec des moyens,
ofent mériter une exception odieuſe ;
mais je finis par cette réflexion : il faut
bien fe garder, fi l'on ne veut paffer pour
inepte ou pour barbare , de dire qu'un
fiécle dégénére quand il fe diftingue par
les vues les plus utiles , & les faits les
plus dignes d'illuftrer l'Hiftoire ; il faut
bien fe garder de décrier un peuple qui
penfe & qui fait de grandes chofes ; il
faut bien fe garder d'arrêter la marche
de l'Efprit philofophique ; car c'eft lui
qui , en s'étendant , inſpire les actions
honnêtes , procure les connoiffances les.
plus avantageufes , & détruit les dangereux
préjugés.
(d ) Théorie de l'Impôt..
AVRIL. 1762. 17
PORTRAIT D'ÉGLE.
Au plus piquant éclat dont brille la béauté
A la fraîcheur de la jeuneffe ,
Au maintien le plus noble & le moins affecté ,
Au port majeſtueux d'une auguſte Déelle ,
Tu joins une aimable gaîté .
Tes difcours embellis par la naïveté ,
>
Sont remplis d'agrémens , de grâces , de fineffes ;
Tu plais , & tu féduis par ta vivacité ,
Ton caractère heureux eft peint par la bonté ,
Partout de ton efprit , on vante la jufteſſe ,
En un mot , hors le don de l'Immortalité ,
La Nature à mes yeux , n'offre point de richeſſe
Dont grâces à fes foins , ton coeur ne foit doté ;
La douceur fur ton front , s'allie à la fierté ,
Ton alpect éblouit , frappe , étonne , intéreffe ;
On voit à tes genoux , le tendre Amour dompté ,
Sourire à la décence , & flatter la Sageſſe ,
Terpficore applaudir à ta légéreté ,
Et Pallas , d'un oeil enchanté
Admirer tes talens , ton goût , & ton adreſſe ,
Pour un Art par elle inventé.
Juge après ce tableau , peint par la Vérité ,
Si j'ai tort, quand je te confeffe ,
Que quoique fans eſpoir dans tes fers arrêté ,
Mon coeur veut les porter fans ceffe !
Par MD ..
18 MERCURE DE FRANCE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
ON lit , Monfieur , dans le premier
volume du Mercure d'Avril 1759 , quelques
obfervations fur cette fameufe
queftion , Utrum armis , an litteris fama
citius comparari poffit ? Eft- il plus
aifé de fe faire un nom par la voie des
armes que par celle des lettres ? Ces obfervations
ont donné lieu aux réfléxions
fuivantes que je foumets à votre jugement.
Eft-ce dans un fiécle auffi éclairé que
le nôtre qu'on agite une queftion de
cette natute ? L'eftime des hommes ne
ſe meſure-t-elle pas fur le plus ou le
moins d'obftacles qu'on a eu à furmonter
pour l'acquérir ? La gloire aifée peutelle
avoir l'éclat & la durée de cette
gloire pénible qui eft le jufte prix des
travaux du Guerrier ? immoler généreufement
fes plus chéres inclinations, faire
le facrifice de fon bien , de fa fanté ,
de fa vie , fupporter des fatigues qui
étonnent l'humanité , & font frémir la
Nature ; tels font les degrés qui l'élévent
à l'immortalité encore ce defir de
I
AVRIL. 1762. 19
l'Immortalité , cette paffion des grandes
âmes eft-elle fubordonnée chez la plùpart
des Guerriers au motif bien plus
beau de remplir fon devoir en fervant
fa patrie !
Boufflers voit la France menacée ,
il ne voit qu'elle ; il part & va fe mettre
fous les ordres du Maréchal de Villars
moins ancien que lui. Il peut être
utile , c'en eft affez pour facrifier tous
fes droits . » L'homme de lettres & le
,
,
guerrier dites-vous font également
»utiles au bien de la Société. » Quoi ,
Scipion qui délivre Rome du plus grand
danger qu'elle eût encore couru qui
l'empêche de fuccomber fous le plus
cruel de fes ennemis , qui l'en fait triompher
, ne rend pas un fervice plus grand
que Cicéron qui retiré à Tufculum, baife
la main qui lui donne des fers & écrit
des lettres foumifes à Céfar contre lequel
va combattre tout l'Univers ? Aimeriez-
vous mieux dire de grandes chofes
que d'en faire ? c'eſt ce qui fait la
différence de l'homme de lettres à
l'homme de guerre.
"J'ouvre les Faftes du Monde , con-
» tinuez-vous .... Qu'y vois-je ? d'illuf-
» tres Méchans décorés du beau titre de
» Conquérans,des terreins incultes ache20
MERCURE DE FRANCE.

» tés au prix du fang des hommes , des
» victoires & des triomphes que les
» pleurs & le deuil accompagnent » .
Ouvrez les Faftes du Monde , vous.
y verrez Epaminondas , le citoyen le:
plus vertueux d'une République fi fertile
en vertus & en grands hommes
combattre avec l'intrépidité d'un héros ,
& mourir dans le fein de la victoire ;
victoire à jamais mémorable qui affuroit
la liberté de fa patrie. Vous y verrez
Camille chaffer les Gaulois de Ro-.
me; vous y verrez une foule de Guerriers
de tous les temps , de toutes les.
Nations , faire fleurir les loix , protéger
l'innocence , terraffer un ennemi fuperbe
& audacieux , délivrer leur pays
d'un joug infupportable ; en cimenter
la gloire & la liberté par l'effufion de
tout leur fang ; vous y verrez Pélage
fe maintenir dans un coin de l'Espagne
contre les forces innombrables des Maures
, résister à tous leurs efforts , & jetter
les premiers fondemens de cette Monarchie
, qui devint dans la fuite fi floriffante
; vous y verrez ces braves Chevaliers
de Malte oppofer fans ceffe leur
courage aux flots tumultueux de ce Peuple
féroce & ennemi du nom chrétien
qui vouloit envahir tout l'Univers. O
1
AVRIL. 1762 21
France ! oma patrie , que deveniezvous
fans la valeur incomparable de
Charles Martel , Duguefclin , Dunois ,
Richemont , la Trimouille , héros dont
les exploits vivront à jamais dans nos
coeurs ? n'eft-ce pas vous qui avez fait
repaffer la mer à ce Peuple orgueilleux
& turbulent , qui fe piquant de donner
des leçons de fageffe & de grandeur d'âme,
n'en donne que d'injuftice & de
brigandage , qui arrogant dans le fuccès,
tremble au moindre revers ; qui commence
à craindre , lorfqu'il s'apperçoit
qu'on ne le craint pas. Soixante mille
Allemands fe font rendus maîtres de
deux de nos Provinces , la troifiéme eſt
menacée ; tout-à -coup Turenne à la tête
de vingt mille hommes fe trouve au milieu
d'eux , enléve leurs quartiers , remporte
deux victoires , & les oblige à
repaffer le Rhin font-ce là des titres
pour acquérir la célébrité ; que vous en
femble , Monfieur ?
Je pourrois à votre exemple dire que
d'illuftres écrivains ont proftitué leurs plumes
vénales au vice , au menfonge , à
l'impiété ; il me feroit aifé de citer . Malheureuſement
aujourd'hui même , dans
le fiécle de la Raifon , les exemples ne
font que très - communs ! combien de
22 MERCURE DE FRANCE.
maux la Littérature n'a-t-elle pas fait ?
Moins fçavans ,les hommes ne feroientils
pas plus vertueux ? mais non ; j'aime,
j'honore,je refpe & e, je cultive les lettres,
elle tempérent la vivacité de mes paffions
, elles me rendent à la raiſon , elles
font le charme de ma vie ; je fuis même
perfuadé, contre le fentiment du Philofophe
de Genève , qu'elles ont contribué
à nous rendre meilleurs en adouciffant
nos moeurs.Mais je ne conviendrai jamais
que la gloire qu'elles procurent puiffe
entrer en parallèle avec celle qu'on acquiert
part la voie des armes ; l'une eft
une fleur dont le coloris brillant fe flétrit
au moindre foufle & peut ne durer qu'un
moment ; l'autre eft un chêne dont les
branches s'étendent au loin , dont la tête
s'éléve jufqu'aux nues ,
inébranlable aux
coups de la tempête , & qui bravant les
injures du temps , excitera encore l'admi
ration de la postérité la plus reculée .
J'ai
l'honneur d'être , & c.
MONTAGNAC ,
Capitaine au Régiment de Breffe.
AVRIL 1762. 23
VERS à M. BARTHE , en lui renvoyant
les OEuvres de M. GESNer.
Toour change , & le Temps, notre Maître ,
Le Temps, ce Roi des Nations ,
Fait fleurir & fait difparoître
Leurs talens , leurs moeurs & leurs noms,
Dans les bois de la Germanie ,
Ces Grecs autrefois fi vantés ,
Trouvent des Rivaux refpectés.
Les Chantres d'Abel , du Meffie , *
Vont ſe ranger à leurs côtés,
Où va fe placer le Génie?
Dans ces climats longtemps groffiers,
Qui ſembloient ne devoir produire
Que des ronces & des Guerriers ,
Apollon féme des lauriers ,
Et vient établir fon Empire !
Ces derniersferont les premiers ;
L'Evangile a fçu le prédire.
A Berlin , au Palais des Czars ,
Les Mufes femblent fe complaire ,
Et le Nord de cet hémisphère
Devient l'Orient des Beaux-Arts :
Tout fe fuccéde ſur la tèrre:
* M. Klopftoc , Autour de la Meſſiade.
2.4 MERCURE DE FRANCE.
Nommés barbares autrefois ,
Ces Peuples hardis & fauvages
N'ont régné que par leurs exploits ;
Ils vont régner par leurs Ouvrages.
Ils s'élèvent , & nous baiſſons.
A cet éclat nous n'oppofons
Que la vieilleffe de Voltaire.
Quand il finira la carrière ,
Nous ferons réduits aux Chanfons .
Par M. DE LA HARPE.
LETTRE de M. MOET , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure.
EN parcourant , il y a quelques jours ,
Monfieur , un tas de Paperaffes qui concernoient
l'Opéra- Comique , j'ai trouvé
ce Conte , dont l'authenticité de l'écriture
prouve un Ouvrage fait dans le dernier
fiécle. Flus je l'ai lu , plus j'ai reconnu le
ftyle du fameux Perrant , Auteur des
Contes de ma mère Loye. Les Ecrits pcfthumes
ont , comme les enfans , des
droits à l'héritage de leurs Pères. Celui- ci
annonce fon Auteur aux trois premieres
lignes , & l'annonce d'une façon certaine.
Le grand malheur pour les Amateurs de
Féerie,
AVRIL. 1762. 25
Féerie , c'eft que ce Conte a une lacune
pofitivement à l'endroit le plus éffentiel.
Sij'euffe eu l'efprit qu'il faut avoir pour
faire un Conte, (car il en faut beaucoup )
j'en au ois eu affez pour le finir. Comme
je rends au Public , avec la plus grande
fidélité , un tréſor auffi précieux , dont
le haſard m'avoit fait le dépofitaire ; je le
rends , avec le plus grand fcrupule , ne
voulant ni le purger de fes fautes , ni altérer
fes beautés : car ce feroit le gâter.
Nous fommes dans un fiécle où tout le
monde fait des Contes ; mais , je le répéte
il faut furieufement d'efprit pour
encore ,
faire un bon Conte.
J'ai l'honneur d'être , &c .
HEUREUX les Epoux qui ne s'aiment
pas !
CONTE MORAL.
Il y avoit une fois un Roi & une L
Reine ; ce Roi & cette Reine gouvernoient
un grand Royaume, Ils s'aimoient
avec paffion ; & cependant jamais ils
n'étoient contens l'un de l'autre. Le
Roi s'appelloit Azor , la Reine Azéma.
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
>
Notre Azor étoit un petit homme
quoique maigre , bienfait de fa perfonne
; d'une figure & d'un maintien
plus commun qu'ordinaire. Il étoit
bon , bienfaifant , d'une humeur affez
égale ; mais froid & mortel ennemi des
cérémonies. Regardant au-deffous de
lui tous les égards , il pardonnoit faci
lement à ceux qui lui en manquoient ;
il croyoit contenter tout le monde
en accordant ce qu'on lui demandoit
autant que cela lui étoit poffible ; il
ne cherchoit point à plaire , & s'ennuyoit
de ceux qui vouloient lui plaire ;
lui obéir , lui fuffifoit ; le prévenir ne le
flattoit point. Il avoit beaucoup d'efprit
& ne faifoit jamais d'épigrammes . Azor
quoique d'une judiciaire füre , prenoit
avec plaifir l'avis des autres. Bon Roi ,
bon père , bon ami ( que cette dernière
qualité n'étonne qui que ce foit , parce
que les Rois en ont rarement ) mon
Azor auffi étoit un Roi tout extraordinaire
.
Notre Azéma étoit grande, & d'un embonpoint
un peu plus qu'agréable ; elle
n'avoit point de taille ; mais un beau
vifage la dédommageoit, Tous fes traits
étoient grands , réguliers & gracieux .
Son cfprit livré à une délicateffe trop
AVRIL. 1762. 27%
vétilleufe la rendoit incommode. Elle
aimoit peu de monde ; mais elle aimoit
bien ; elle haïffoit très-cordialement , &
défobligeoit avec l'attention la plus
fcrupuleufe. Ses paffions , naturellement
fortes , duroient longtemps ; enfin fou
vent aimable, & plus fouvent fâcheuſe ;
voilà le croquis de fon portrait. Elle
prenoit très-grand plaifir à recevoir de:
grands hommages ; elle vouloit qu'on
y mit toutes les façons qui honorent
peu les Grands quand ils y réfléchiffent
, & qui gênent beaucoup les petits.
quand ils y penfent ; façons enfin que
notre fiécle commence à fecouer , &
fait fort bien ; que le fiécle fuivant fecouera
tout-à-fait , & fera mieux.
Deux ans expirés depuis fon avénement
au Trône , le Roi n'étoit pas encore
forti de fon Palais. Il réfolut enfin
d'aller vifiter quelques places de guerre
; le bien de l'Etat rendait ce court
voyage indifpenfable . Cent fois il s'éffaya
de prendre fur lui affez de courage ,
pour parler de ce voyage à l'aimable
Azéma ; cent fois , il craignit de la fàcher.
Enfin le réfultat de fes incertitu →
des fut de vouloir tout dire , & de ne
rien dire.
La Reine avoit un ennemi fecret dans
Bij
23 MERCURE DE FRANCE.
un des favoris d'Azor. J'allois dire que
cela n'eft pas furprenant encore ; mais
je ne le dis pas ; toutes ces petites délicateffes
de coeur n'étonnent point à la
Cour. Le favori démêla l'embarras de
fon Maître ; hardi dans fes confeils il
afa le déterminer à partir , à l'infçu de
la Reine . Les adieux d'une Particuliere
trop fenfible font trop attendriffans , &
conféquemment à redouter : ainfi de
bonne foi , jugez des adieux d'une Reine
affez dupe pour s'avifer d'aimer fon
Azor à l'excès ! Le Roi écouta l'avis , le
trouva bon , ordonna tout pour la nuit
fuivante , foupa avec la Reine , fortit de
table , fur un mince prétexte , & partit,
Les Rois font tout ce qu'ils veulent :
le Roi partit ; deux minutes après , fon
départ fut public. Une des femmes de la
Reine , aimant mieux l'affliger le foir
même ; que de la laiffer dormir juſqu'au
lendemain , court , renverfe tout , &
lui annonce cette horrible nouvelle à mi,
nuit ; elle l'affaifonna , comme de raifon
& de pratique dans cette partie du
monde , de jolies circonftances capables
d'inquiéter , de défefpérer la femme la
plus tranquille. La Reine fçavoit vivre ;
elle fe trouva mal à mourir,
.
Pour le coup , voilà tout le Palais en
AVRIL. 1762. 29
allarmes , la Cour affemblée , les Médecins
convoqués , les Chirurgiens appellés
, & tout ce qui fert à rendre malade .
Azéma revint fans fecours , heureuſement
pour elle ; le fecours n'en fut
pas
moins compté ; mais n'importe. Pâle ,
défaite , la voix entrecoupée de fanglots
& de foupirs , après vingt vapeurs plus
férieufes les unes que les autres , elle annonça
le Roi parti incognito. A cette
nouvelle , qui caractérifoit la maladie de
la Reine , le premier Médecin lui ordonna
de pleurer ; elle pleura fur le champ
car elle avoit beaucoup de confiance en
fon premier Médecin.
Jugez à préfent de tous les propos qui
furent tenus en vingt- quatre heures ! jugez
comme toute la Maifon de la Reine
prit part à fa douleur. Enfin , chez Azéma,
Azor fut équipé de toutes pièces :
on le blama d'être abfent , & d'avoir ofé
manquer , avec un ridicule fi criminel
à une époufe digne des plus grands
égards .
>
Un feul homme ( qui le croiroit ! )
s'avifa de rifquer un petit mot pour juftifier
le Roi. Il ofa dire que le départ
précipité de ce Monarque tendré étoit un
rafinement d'amour ; qu'il falloit avoir
beaucoup de delicateffe pour fentir com-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.

bien la Reine devoit à la tendreffe d'Azor.
Le Panégyrifte fut exilé ; on lui ôta fa
Charge : fon imbécile fucceffeur fut de
l'avis des Femmes d'Azéma ; on le trouva
très -fpirituel.
Le Roirevint , & revint plus amoureux
qu'il n'étoit parti. Mais le patient Azor ne
paffa pas
moins pour infidéle. On parla
plus bas que jamais ; on irrita plus que
jamais Azéma. Après quinze jours , elle
eut affez de bonté pour permettre à Azor
de venir chez elle. Le Roi entra gaîment
dans la chambre de la Reine : » on perd
» du temps à bouder , lui dit-il en voulant
l'embraffer ; & on y gagne peu
» de plaifirs . » Quel manque de fçavoirvivre
à Azor! La Reine s'attendoit à des
excufes pleines de refpect & de paffion :
les femmes lui en avoient répondu ; elle
fut fi étonnée , qu'elle s'évanouit.
"
A ce fpectacle , voilà Azor attendri ;
voilà Azor , qui fe donne mille foins
pour tirer la Reine de l'état où il la
voit. Voilà la Reine qui donne à fon
époux tout le temps de prouver fon
amour par des inquiétudes fans fin & des
attentions fans nombre enfin elle oùvre
fur lui des yeux triomphans & remplis
de douceur & de fatisfaction. » Azé-
» ma , s'écria le Roi en l'embraffant cetAVRIL.
1762. 31
» te fois , ma chère Azéma ! Ah ! je ....
Le lendemain , le Roi fit des préfens à
toutes les femmes de la Reine ; il paffa
la journée avec elle , plufieurs momens
avec elle feule la Cour reprit fon air
de joie & de tranquillité.
Voilà , comme vous voyez , un petit
miférable voyage , qui a caufé de furieux
bouleverfemens dans un Etat !
Le plaifant de l'avanture , le voici . Pendant
ce même voyage d'Azor , un jeune
homme fort aimable qui avoit une
médiocre Charge dans la Maifon de la
Reine , fçachant , par la Gazette journaliere
du Palais , je veux dire par les femmes
d'Azéma , combien cette Princeffe
étoit inquiette de la conduite d'Azor & de
fon éloignement , avoit fait dire à une
des premieres Dames de la Cour qu'il
avoit un jarret admirable , & que dès
fon enfance on lui avoit fait l'extirpation
de la ratte. Un Coureur, en affaires,
eft un tréfor ; ce jeune homme fut employé
; il avoit fait plufieurs voyages &
s'étoit montré toujours meffager fatisfaifant
& de bon augure. Un autre fe
mêloit un peu de deviner ; il rempliffoit
avec honneur ce joli métier qui amufe
dans ce fiécle depuis la femmelette jufqu'à
l'homme d'efprit. Par les mains
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
prophétiques de cet homme important,
on avoit tiré dix fois les cartes , brouillé
le mare , apperçu le petit homme dans
la bouteille. Notre fameux Tyréfias annonça
, affura fur fa tête le retour d' Azor
pour tel jour , à telle heure ; grand
miracle vraîment ! L'Efcamoteur & le
Coureur étoient deux fripons qui s'entendoient.
La fortune la plus brillante appartient
de droit à celui qui fait notre plaifir ou
qui s'intrigue à nous en donner . La Reine
préfenta ces deux hommes à Azor:
c'étoit deux Sujets du premier mérite ;
tout fan crédit fut employé dans fa recommandation
. Le Roi fe chargea de leur
fortune , & ne demanda pas leurs actions
méritoires ; la Reine n'aimoit pas
les queftions ; lui en faire , c'étoit la facher
; la fächer étoit tout ce que craignoit
Azor. Les deux Protégés furent fur le tapis
fans ceffe , à tout moment , fans relâche.
Tout inftant étoit faifi pour leur bien;
on rifquoit tout pour ne le pas manquer ;
on rifqua même des propofitions ridicules
, dans ces momens d'intimité où l'on
eft für de n'être point refufé. On infinua
dans ces quarts- d'heures de délire &
d'ivreffe , que le plus âgé rempliroit trèsdécemment
une place dans le miniftére,
& que le plus jeune étoit fait pour payer
AVRIL 1762. 33
de fa perfonne avec éclat dans un poſte
brillant à l'armée. Azor amoureux peutil
refufer ce qu'il aime ? mais Azor Roi
prudent , peut -il faire une fottife , &
mettre fes Sujets dans le cas d'être longtemps
les victimes d'une telle fottife ?
Azor ne vouloit pas fâcher la Reine je
l'ai déja dit. J'ai dit même encore qu'il
vouloit lui donner toute fatisfaction.
Mais Azor ne prétendoit rien faire dont
il pût rougir & dût fe repentir un jour.
avoit à fa Cour un homme inconnu à
qui il pouvoit fe fier , & qui n'abuſoit
pas de fa confiance ; mais auffi cet
homme étoit feul & inconnu. Azor chargea
donc cet homme fi rare , dont même
on n'a pu conferver le nom à la poſtérité
; il le chargea de s'informer des deux
protégés d'Azéma,de ce cu'ils avoient été,
de ce qu'ils avoient fait, depuis quand on
les voyoit paroître à la Cour , par quelle
intrigue ils s'y étoient fait jour , & pour
quelles vertus à payer enfin il étoit écrit
- dans les fublimes arrêts du deftin que ces
deux hommes feroient élevés à la plus
haute fortune ? L'arbre de généalogie de
ces deux Meffieurs fut bientôt fait ; il
n'en coûta pas beaucoup pour le timbre
des armes , & pour la couleur de leurs
blafons. M. le Devin avoit été Berger,puis
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Joueur de gobelets , puis introduit dans
la Maifon de la Reine , on ne fçavoit
par quel tour d'adreffe . M. le Coureur
ne datoit pas de là pour fon premier métier
; ferviable à plufieurs Petits - Maitres
, intriguant pour plufieurs indulgentes
Beautés de la Capitale du Royaume
d'Azor , il avoit gagné quelqu'argent
moitié par fon agilité , moitié par friponnerie.
De cet argent il avoit acquis
une petite charge ; ainfi il étoit à la fois
au Palais , Commenfal , Coureur & Efpion
. Quel parti Azor prendra-t-il ? Il
faut obliger la Reine ; mais il ne faut
pas confier des places importantes à des
gens incapables de les remplir. L'efpérance
de trouver un biais à tout cet embarras
le flatta ; il y penfa tant , qu'enfin
il n'y penfa plus.
Un Officier avoit bien fervi le Roi
dans fes Armées ; il mourut & laiffa
deux jolies filles : la beauté , fans bien ,
reffemble prèfque à la laideur. Le Roi
fenfible au fort des Orphelines , reconnoiffant
des fervices du père , les fit venir
à la Cour , les préfenta à la Reine , la
pria de les attacher à fa Perfonne . Il cherchoit
toutes les occafions de payer le fang
du père , verfé pour fa gloire ; il vouloit
les marier avantageufement. Azéma vit
AVRIL. 1762 . 35
cette ardeur ; toute jufte qu'elle étoit ,
elle lui déplut. Les Orphelines étoient
jolies ; elle les trouva plus que jolies : elle
les prit en grippe. Si elle eut ofé , dès le premier
jour elle les eût chaffées de la Cour
avec éfclandre. La Politique montra l'impoffibilité
; la Politique ordonna quelques
égards. Mais quels égards ? On les relégua
dans une chambre , où , du matin
au foir , elles étoient occupées aux ouvrages
les plus vils & les plus ennuyeux .
Elles virent Azor ; elles fe plaignirent de
la dureté de leur fort . Leurs plaintes décidérent
fur le champ le fort des deux
Protégés d'Azéma. Le vieux fut enfermé
à l'Hôpital des foux; le jeune, la claquette
en main , fut chargé de porter à pied les
Lettres des Miniftres dans les différentes
Provinces du Royaume,
A cette nouvelle , Azéma fit beau
bruit ; elle fe plaignit avec aigreur , &
une aigreur même indécente , du traitement
que le Roi venoit de faire à ceux
qu'elle recommandoit. Le Roi parla , &
pour la premiere fois parla ferme. La
Reine ne repliqua pas & pleura. Azor
fut touché de fes larmes , balança un
moment , & fortit avec vivacité , dans la
crainte de faire une fottife : ç'auroit , été
en faire une que de révoquer les ordres
B vj
35 MERCURE
DE FRANCE
.
qu'il avoit donnés. La foibleffe eft naturelle
à tous les hommes ; mais elle n'eft
pas un grand mal , quand ils la connoiffent
; dès qu'ils la fentent , ils s'en défient.
3
Voilà donc le ménage brouillé très -férieufement
encore une fois . La Reine
courut fe renfermer avec deux Dames
en qui elle avoit plus de confiance ; c'eftà-
dire , qui étoient les plus folles , & de
plus mauvais confeil . Ce malheur eſt
dans l'ordre de la fatalité ; ainfi point de
réfléxions là - deffus.Le Roi ne la vit plus ;
à plus forte raifon ceux qu'il envoyoit
pour fçavoir de fes nouvelles . Ses favoris
chercherent à le diffiper. On eut
recours aux amufemens dans tous les
genres. Azor aimoit ; il manquoit toujours
quelque chofe à fa fatisfaction . Le
temps mit fin à fon malheur. La Reine
fe laiffa fléchir ; la bonne intelligence
recommença ; peu de jours à la vérité
fe paffoient fans brouilleries , mécontentemens
, vives forties , propos déplacés
&c. Le Roi paroiffoit n'y pas faire ,
& n'y faifoit pas grande attention . Gens
violens & quinteux , cherchez les gens
doux & patiens ; c'eft là votre feule
nuance fympathique.
Une après- dînée , Azor s'amufa chez
Azema à examiner des portraits de tous
AVRIL 1762. 37
les Princes des différentes Cours de l'Univers.
Il les avoit fait faire par un trèshabile
Peintre il croyoit qu'il étoit de
la grandeur d'un Monarque de connoître
tous fes femblables. Une des Confidentes
de la Reine fit remarquer le portrait
d'un Roi : Azor le trouva d'une figure
fort ordinaire. La Favorite , qui ſe
piquoit d'être connoiffeufe en beaux
hommes , foutint mal-adroitement que
le Prince en queftion étoit bienfait &
tres- grand. Cette qualité de grande taille
fut répétée affez de fois pour choquer Sa
Majefté. Je le juge fur fon portrait ,
» dit-il d'un air piqué : quant à fa taille ,
» elle m'eft indifférente ; je ne meſure
» que mes foldats à la toife ; & foit dit
» une fois pour tout , une grande taille-
» eft un très- petit mérite à mes yeux ....
Il fortit fur le champ , fans laiffer le
temps de la réponſe à l'imbécille Dame
de Palais , perfuadé qu'elle n'ouvriroit
encore la bouche que pour dire une nouvelle
impertinence. Or , vous vous en
fouvenez fort bien : Azéma étoit grande.
La voilà offenfée du propos du Roi ; la
voilà certaine qu'il ne l'aimoit plus , &
qu'il y avoit longtemps qu'il étoit à l'affut
d'une occafion de le lui fignifier avec le
plus grand mépris & la plus terrible dureté
.
38 MERCURE DE FRANCE .
Azor , dans ce moment , n'avoit point
penſé à mal ; le lendemain , il donna une
fète à la Reine ; elle ne s'y trouva point :
elle étoit malade . Aimer un époux qui
qui n'a que du mépris pour nous ! mille
fois mourir plutôt ! Le Roi , informé de
cette indifpofition , vint chez elle : voyage
inutile ; il étoit configné à la porte.
La Reine dormoit & dormoit toujours
pour lui. Azor jugeant qu'il y avoit
quelque nouveau caprice , für de n'avoir
donné lieu à aucun chagrin, écrivit
à la Reine qu'il ne pouvoit pas attendre
fon réveil , étant preffé de faire un voyage
de quinze jours fur fes frontieres ; mais
qu'il l'avertiffoit de fon départ ,
lui ôter le prétexte de fe fàcher, comme
elle avoit fait l'année précédente . La
lettre écrite & cachetée , il partit.
, pour
Le noeud de l'hymen eft un noeud de
longue durée quand on veut vivre
longtemps avec une femme , quel danger
que de lui laiffer voir tout l'amour
qu'on a pour elle ! S'il vient malheureufement
un temps où cet amour diminue
; fi l'on n'eft plus fi affidu ; fi l'on
eft fenfible à des plaifirs que fa moitié
ne partage pas ; fi l'on s'éloigne d'elle
fans peine ; fi fouvent on le defire ,
qu'arrive-t-il ? La Dame habituée à une
AVRIL. 1762. 39
paffion vive & conftante , les oreilles retentiffantes
encore des mots de fidélité
éternelle , ne permet pas de volontés à
un homme à qui elle a fait autrefois
refpecter fes plus plus ridicules caprices.
Azor avoit toujours paru pour Azéma
l'Amant le plus tendre & le plus foumis .
Ah ! quel jour affreux pour une épouſe
impérieufe , que le jour où l'époux
amant fe montre époux ! c'est ce que
fit Azor. Il formoit des plans & des réfolutions
qui déplaifoient à fa femme ; il
les exécutoit avec fermeté ; il en parloit
légérement. Selon elle , fa lettre , par
exemple , étoit un perfifflage continuel ;
il y cherchoit moins à adoucir fa douleur
préfente , qu'à tourner en dérifion fes
chagrins paffés . Quelle différence ! Ah !
Dieux ! quelle différence !
Des larmes , & puis des larmes , pour
foulager fes ennuis ; c'eft le recours des
femmes , & c'eſt celui que la Reine employa.
La plus folle de ces deux Dames
de confiance , dont j'ai déjà dit deux
mots ; ( vous remarquerez , je vous prie ,
que c'étoit la plus âgée : cette remarque
eft éffentielle , & vous le verrez bien , fi
vous le voulez ) La plus folle , qui n'étoit
point fâchée du tout , pleura avec Azéma,
& pleura beaucoup , pour lui plaire : la
40 MERCURE DE FRANCE .
Reine fut très-contente de fon attachement;
& fa feule confolation étoit d'épancher
fon coeur dans le fein d'une fi fincère
Amie. Obfervez encore , s'il vous
plaît , que cette Dame avoit fon Amant
à la Cour , & fon Mari fur les Frontiéres.
Elle ne put pas jouer longtemps le rôle
d'affligée : elle chercha donc un prompt
reméde à des maux dont la part qu'elle
paroiffoit prendre l'éloignoit d'une fituation
plus franche & moins trifte . Il y avoit
à dix lieues de la Cour , dans une caverne
au pied d'une montagne , une vieille petite
Fée très-puiffante : notre vertueufe
confidente propofe à la Reine de l'aller
confulter. Auffitôt dit , auffitótfait ; non
feulement c'eft le Proverbe ; mais c'en
eft l'origine . Azéma , fans plus grande
information , vouloit ordonner fon départ
pour le lendemain : la Dame prudente
lui repréſenta que la petite Fée avoit en
horreur la pompe & le fracas des Rois ;
& qu'il falloit l'aller trouver fans ce brillant
cortége qui , plus il eſt éclatant ,
plus il écrafe celui qui en eſt le maître .
Pour donner le change à toute la
Cour , on arrangea , on annonça un projet
de folitude. A fon fouper , la Reine
dit qu'elle ne verroit perfonne jufqu'au
retour du Roi. Elle permit à tous les
AVRIL. 1762. 41
Courtifans d'étiquette & de fonctions
d'aller où ils voudroient pendant huit
jours. Hommes , femmes , tout difpar t
en un quart-d'heure ; les uns allerent
dans leurs petites maifons ; les autres allerent
dans celles de leurs amis . Au refte ,
peu nous importe ; je fuis l'hiftorien du
Roi Azor & de la Reine Azéma : j'aime
mieux que tous leurs Courtisans
faffent mille folies derrière moi , que de
perdre mes deux objets de vue . La Reine
eur plus de peine avec quelques Officiers ,
fubalternes , qui , moins courtisans que
les Courtifans , penfoient plus à leur devoir
qu'à leurs intrigues. On les gagna
par quelques préfens & par de grandes
promeffes d'appuyer leurs petits Protégés
& de leur paffer quelques affaires. On
leur fit leur leçon , & ils promirent de
faire croire au Peuple ce qu'on voulut .
Une Dame , qui fut mife dans le fecret ,
fe chargea de conduire toute la maison .
Le Ciel fçait , au retour de la Reine ,
comme elle fe trouva en ordre ! mais cela
lui fut fort indifférent ; & doit nous l'être
, en bon calcul , feize fois , feize fois
davantage. La belle Azéma , tête - à -tête
avec fa fage confidente , partit le lendemain.
Eft- ce le matin , eft- ce le foir ? Je
n'en fçais rien. Ce que je fçais très -fùre42
MERCURE DE FRANCE.
ment , c'eft qu'elles partirent dans une
litière , fous la conduite d'un Muletier ,
& rien de plus.
Le reste au Mercure prochain.
ÉPITAPHE
D'ELISABETH-PÉTROWNA ,
IMPÉRATRICE DE RUSSIE.
CI gît cette illuftre CZARINI ,
Qui , par l'éclat de ſes vertus ,
Fur de fon fiécle l'héroïne ,
Et de fon féxe le Titus .
Par M. DE LANEVERE , ancien Moufquetaire
du Roi. A Dax , le 13 Février 1762.
A Mlle S ** . à l'occafion de fon
F
mariage.
N tout temps , le Dieu des Amours ,
Fut accusé d'être un volage ;
On dit auffi qu'il eut toujours
Beaucoup d'autres défauts : Eglé , c'eſt bien dommage
!
Hélas ! fes biens font fi flatteurs !
Et par de fi vives images
Il fçait fi bien enflâmer tous les coeurs.
AVRIL. 1762. 43
Nos bons ayeux , aux premiers âges ,
Defirerent , dit-on , d'éprouver les faveurs ;
Maisd'un autre côté,comme ils étoient fort lagés ,
Ils auroient bien voulu goûter ſes avantages ,
En échappant à fes rigueurs.
Comme on guérit ſouvent un mal
traire ,
par
Le Dieu d'hymen fut leur recours ,
Ils crurent qu'avec ſon ſecours
fon con-
Ils pourroient corriger fon trop aimable frère ,
Et par un noeud durable & néceflaire ,
Enchaîner à jamais les coeurs & les amours.
Qu'arrive - t - il depuis ce jour funeſte ?
L'Amour s'envole & l'Hymen refte.
Pour réaffir en de pareils projets ,
Il falloit de Tircis , les vertus , la tendreſſe ;
Il falloit , belle Eglé , tes talens , tes attraits ,
Et tes beaux yeux , & ta ſageſſe.
Epoux heureux , vous étiez deſtinés
A réunir ces Dieux enſemble :
Déja je les vois étonnés
Du noeud charmant qui les raſſemble ;
Ils vont verfer leurs dons fur vous ;
Vous aurez leurs plaifirs,fans avoir leurs allarmes :
Toujours amans , quoique toujours époux ,
Chez vous d'amour , l'hymen aura les charmes.
FAUTREAU.
44 MERCURE DE FRANCE.
PENSÉES fur la Philofophie , les
Sciences , les Opinions , les Syftêmes
&c. Par M. l'Abbé TRUBLET , de
l'Académie Françoife.
O
L
N l'a dit avant moi ; fouvent c'eft
ce qu'il y a de plus commun que nous
connoiffons le moins , ou parce que
nous ne daignons pas l'étudier & y réfléchir
, ou parce que nous croyons le connoître
affez , fans l'avoir étudié & y avoir
réflécht.
Il est très-utile d'approfondir les penfées
les plus communes ; fans cela on ne les
voit qu'imparfaitement ; on les a dans la
mémoire , & de-là dans la bouche , plutôt
que dans l'efprit ; on les dit , & , à proprement
parler , on ne les penfe point..
Il est pourtant vrai que plufieurs de
ces pensées étoient en nous , avant que
nous les euffions apprifes par la converfation
, ou par la lecture ; mais elles y
étoient en quelque forte à notre inſçu .
Il faut donc les aller chercher dans cette
première fource ; & fi je puis m'expriAVRIL.
1762. 45+
mer ainfi , les penfer d'après nous- mêmes,
après les avoir penfées d'après autrui ,
c'eſt ce qui fe fait en réfléchiffant fur ce
qu'on a lu ou entendu dire .
Savoir ce que les autres ont penſé fur
une matiere , met en état d'y ajouter &
de le perfectionner ; quelquefois auffi
on s'en contente , & l'on s'y arrête
non feulement par pareffe , mais encore
parce qu'on eft quelquefois moins févére
pour autrui que pour foi. Tel
adopte le faux , ou demeure dans le
médiocre , qui penfant de lui même eût
trouvé le vrai & l'excellent. Ainfi le
favoir , felon l'ufage que l'on en fait ,
tantôt étend l'efprit , & tantôt le borne.
Nous fommes quelquefois contens
d'un ouvrage , quoiqu'il foit inférieur à
celui que nous ferions nous - mêmes ,
fi nous travaillions fur la même matiére
après l'avoir bien méditée . Il fuffit pour
nous fatisfaire que l'Auteur de cet ouvrage
ait trouvé plus de chofes & de
meilleures chofes que nous n'en avons
actuellement dans l'efprit fur le Sujet
en queſtion.
On ne pofféde encore qu'imparfaitement
les maximes de conduite fur lef
quelles on a le plus réfléchi , fi l'on n'a
pas eu occafion de les appliquer aux au
46 MERCURE DE FRANCE .
tres ou à foi-même mais fur-tout à foi.
II.
Le demi - Savant , dans le fens qu'on
attache ordinairement à ce mot , n'eft
pas celui qui fait médiocrement , &
qui peut être un galant homme , un
homme d'efprit & de goût , un bon
Juge , c'est celui qui croit fauffement ,
ou qui veut faire croire qu'il fait beaucoup.
C'est un homme à qui les lectures
ont achevé de gâter l'efprit & le goût ,
parce qu'il les a faites avec un efprit naturellement
faux ; ainfi ce neft pas tant
la médiocrité des connoiffances , que le
travers d'efprit , la vanité & la préfomption
, qui font le demi-favant , injurieufement
pris.
दे
Certains beaux- efprits & certains favans
ont rendu l'efprit & la fcience ridicules
, comme les Chevaliers Errans
ont rendu ridicules l'amour & la valeur ;
toutes les profeffions ont leurs , Dom-
Quichotes & leurs Sanchos , leurs foux
& leurs fots.
Il y a
III.
bien des chofes que les ignorans
croyent favoir , & que les habiles défefpérent
de favoir jamais,
AVRIL. 1762. 47
La fcience qui enfle le plus , eft celle
qui eft plus étendue que profonde .
Croire favoir ce qu'on ne fait point ,
cen'eſt pas feulement ignorance , c'eft
erreur ; & c'eft là l'ignorance qui enfle ,
comme difoit M. Huet , faifant allufion
au mot de S. Paul , fcientia inflat.
La vraie fcience n'enfle point;car elle n'eft
guères qu'une ignorance bien connue.
Cependant on s'enorgueillit quelquefois
de la connoiffance même qu'on a de
fon ignorance; la modeftie du pyrrhonien
n'eft quelquefois , fi cela fe peut
dire , qu'une modeftie d'efprit , & non
une modeftie de coeur.
Dans un fiécle extrêmement éclairé ,
bien des gens favent tout à -peu-près ,
confufément , & comme en gros. Les
Savans font ceux qui favent bien , en
détail, exactement. Le grand & le véritable
fçavoir confifte dans la connoiffance
exacte des particularités des choſes.
ou
Savoir un peu de tout eft commun aujourd'hui
. Savoir beaucoup de peu ,
même d'une feule chofe , eft très-rare
& vraisemblablement le fera toujours
de plus en plus. On cherche l'univerfalité
, quoique fuperficielle ; & il faut
convenir que fi elle a moins d'utilité que
la profondeur , dans une feule fcience ,
48 MERCURE DE FRANCE.
elle a plus d'agrément pour les autres &
pour foi-même.
L'Ignorant fait qu'il ne fait rien . Le
Savant fait qu'il ne fait que peu , & même
pourquoi il fait fi peu. Le demi - Savant
croit beaucoup favoir.
Si la vanité ne s'en mêloit point , il y
auroit plus de plaifir à apprendre qu'à
favoir,
I V.
Sur certaines chofes les Sauvages penfent
mieux que les Peuples policés ; &
la preuve en eft que ce qu'il y a de plus
éclairé parmi les Peuples policés , penfe
fur les mêmes chofes comme les
Sauvages. L'extrême ignorance & l'extrême
fcience , l'extrême fotrife & l'extrême
efprit font quelquefois d'accord ,
pendant que la demi-fcience & le demiefprit
font d'un autre avis. Beaucoup
d'erreurs font le fruit du mauvais raiſonnement
. Ceux qui raifonnent bien , &
ceux qui ne raifonnent point , en font
exempts,
Telle idée paroît fauffe , bifarre même
à des Philofophes prévenus d'autres
idées , qui paroît toute fimple & toute
naturelle à des ignorans fenfés.
Tout le fruit d'une longue étude fur
certaines
AVRIL 1762 . 49
certaines matieres , eft fouvent de connoître
qu'il eft impoffible de rien ſavoir
de certain fur ces matieres .
En cherchant de certaines chofes que
d'autres avoient déja cherchées inutilement
, on a enfin trouvé qu'il étoit impoffible
de les trouver , & les raifons de
cette impoffibilité. C'eft avoir trouvé
du nouveau , & un nouveau très – précieux
& très-important.
-
Si les hommes favoient ce qu'ils peuvent
& ne peuvent pas trouver , ne perdant
point de temps & leur peine à des
recherches inutiles , & fe tournant tout
entier du côté du poffible , ils l'auroient
plutôt trouvé.
Plufieurs chofes poffibles n'ont point
encore été trouvées , parce qu'on s'eft
amufé à en chercher d'impoffibles.
Il eft vrai néanmoins , comme on l'a
remarqué plus d'une fois , qu'en cherchant
ce qu'on ne pouvoit trouver , on
afouvent trouvé ce qu'on ne cherchoit
pas. Ainfi , tout bien confidéré , il eft
peut - être utile aux hommes de ne pas
connoître trop précisément les bornes
de leur pouvoir en matieres de découvertes.
Tout ce qu'on peut croire avec quelforte
de fondement , a été cru , l'eft
I. Vol.
que
C
so MERCURE
DE FRANCE .
ou le fera. Toutes les opinions ont leurs
partiſans , rien ne reſte.
Les Philofophes fe moquent des apparences.
Quelques-uns ôtent le fentiment
aux bêtes ; d'autres le donnent aux plantes.
Les premiers révoltent plus le`vulgaire
; ils nient ce qu'on croit voir. Les
feconds affurent feulement ce qu'on ne
voit pas. D'ailleurs , ceux -ci fe contentent
pour les plantes, du plus foible degré
de fentiment ; ceux - là l'ôtent abfolument
aux animaux.
V.
Le dégoût de ce qu'on appelle le folide
, & de tout ce qui demanderoit
quelque
application , ce goût pour le frivole
& pour l'amufant qu'on reproche à notre
fiécle , font peut -être en partie le
fruit d'une forte de philofophie. Il vaut
mieux s'amufer , dit cette philofophie
,
que
de fe donner bien de la peine pour
des chofes peu utiles, Peut - être même
fait-on affez pour le bonheur de la vie ,
& c'eft le bonheur qui doit mettre le
prix à tout. Tels livres de fciences font
auffi inutiles que les livres les plus frivoles
. Il n'eft donc pas étonnant qu'on
leur préfére ceux - ci , qui du moins font
agréables. D'ailleurs les chofes agréables
AVRIL. 1762 . SI
ont toujours une véritable utilité, celle
de leur agrément.
La difficulté & l'utilité réunies , font
l'importance & le prix des choſes. Elles
font la mefure de l'eftime & du refpect
qu'on leur doit. Sur ce principe,il ne ſeroit
pas difficile de prouver que les mots
de grand , d'important , d'utile , d'eftimable
, de refpectable , &c. & ceux qui
expriment des idées oppofées , font ordinairement
fort mal appliqués. Souvent
le prétendu folide eft le frivole , &
le prétendu frivole eft le folide.
Un Géomètre demandoit , dit - on ,
d'une belle Tragédie dont il venoit d'entendre
la lecture : Qu'est - ce que cela
prouve ? Un Poëte demanderoit à fon
tour d'un fçavant Mémoire de Géometre
: A quoi cela eft - il bon ? Le Poëte
auroit peut-être tort ; & il auroit du moins
celui de parler de ce qu'il ne fait point.
Quant au Géomètre ( s'il eft permis de
raifonner férieufement fur une plaifanterie
) fon tort étoit incertain ; & d'abord
, comme le Poëte , il parloit de ce
qu'il ne fçavoit point. Mais indépendemment
du plaifir que fait une belle
Tragédie , elle prouve & apprend quelque
chofe ; & elle en feroit beaucoup
moins , fi elle ne prouvoit & n'apprenoit
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
rien . En peignant l'homme , elle le fait
connoître , & c'eft apprendre une chofe
importante.
V I.
La plupart des recherches philofophiques
aboutiffent à faire des découvertes
dans le pays des poffibilités . C'eſt - là
comme le domaine des Philofophes .
Les Savans prétendent qu'on a une
infinité de beaux fecrets . Mais les Philofophes
doutent à l'égard de plufieurs de
ces fecrets , qu'on les ait jamais eus.
Peut-être , au refte , que les Savans eſtiment
trop les Anciens , & que les Philofophes
ne les connoiffent pas affez .
Peut-être que les Savans ne font pas affez
Philofophes , & que les Philofophes ne
font pas affez Savans. L'union des deux
devient plus commune de jour en jour ,
& du inoins s'il n'y a pas plus de Philofophes
favans , il y a plus de favans Philofophes.
La plupart des découvertes des Philofophes
ont fait plus d'honneur à leurs
Auteurs qu'elles n'ont apporté d'utilité
aux hommes. Mais fi c'eft par l'utilité
des découvertes qu'il faut juger de leur prix , c'eſt
par leur difficulté
qu'il
faut juger
du mérite
des inventeurs
.
AVRIL. 1762 . 53
Il femble qu'on fe tourne plus aujourd'hui
vers l'utile qu'on n'avoit encore
fait; & c'eft un des fens dans lefquels
on peut dire que les Géomètres & les
Phyficiens de nos jours. font plus Philofophes
que leurs prédéceffeurs, puifqu'ils
font plus fages.
21 7 31 1001
La fuite au Mercuré prochain .
LETTRE à M. DE VOLTAIRE,
ancien Gentilhomme ordinaire de la
Chambre du Roi , furfa Tragédie de
ZULIME.
4
QuUAND on eft né fenfible , Monfieur
on ne peut qu'être enchanté de
vos Ouvrages. Ils font éprouver une telle
chaleur de fentiment , que bientôt l'âme
s'enflâme & s'éléve jufqu'à vous. Laiffons
les froids Critiques fe morfondre à
chercher dans vos Vers ce qui conftitue
ce vif intérêt qui nous paffionne ,
cette verve éloquente qui nous ravit , &
dont ils ne peuvent être affectés . Pour
moi , je fens très-bien que l'enthouſiaſme
qui les produit n'eft autre chofe que l'impulfion
d'un naturel tendre & privilégié ;
C iij
54 MERCURE DE FRANCE
& que votre ftyle eft l'expreffion de ce
talent fublime que vous tenez du plus
puiffant des Dieux . 1211
Sans l'Amour , le Dieu du Permeſſe
N'eft qu'un difcoureur fans crédit :
Eft-on tendre , on aime , on écrit ;
Et tout Auteur tendre intereffe.
L'efprit éclaire la tendreffe ,
La tendrelle anime l'efprit.
Mais , Monfieur , votre génie & votre
coeur font -ils donc des fources inépuifables
de fentimens héroïques & de vers
excellens ? quelle étonnante , quelle inconcevable
fécondité ! Loin que la vieilleffe
, dont vous vous plaignez , affaiffe
votre âme , on voit au contraire votre
émulation s'augmenter & s'ennoblir. La
gloire & la vertu ont toujours de nouveaux
charmes pour vous , & l'Univers ,
épuifé d'éloges , ne connoît plus d'âge
ni de bornes à vos talens.
Les Dieux en ta faveur , dérogeant au Proverbe ,
Ont confondu chez toi l'Automne & le Printems ,
Ton génie eft femblable à l'Oranger fuperbe
Qui le couvre de fleurs & de fruits en tous tèms ,
J'ofe dire , Monfieur , que les illuftres
AVRIL. 1762. 55
Auteurs de Cinna & d'Athalie nous ont
fervi de Maîtres à tous deux , à vous
pour vous montrer à les furpaffer , à
moi pour m'apprendre à vous admirer .
Si d'auffi grands hommes euffent été
fufceptibles de jaloufie , croyez - vous
qu'ils euffent vu Zulime d'un oeil indifférent
?
Plus tendre que Racine & plus grand que Core
meille ,
Au deffus de toi- même en ton Drame nouveau ,
malgré le temps , de merveille en merveille
,
Tu vas ,
Etton dernier chef- d'oeuvre eft toujours le plus
beau.
Que Zulime , dans fes allarmes ,
Eft belle , & fçait m'intéreſſer !
Quels plaifirs approchent des larmes
Que fes malheurs m'ont fait verfer ?
Que ces larmes font furtout abondantes
& délicieufes , Monfieur , quand
votre Muſe tendre & magnanime a les
grâces pour organes ! La célébre Actrice
qui partage avec vous les applaudiffemens
de tout Paris , ne m'étonne point
par fes fuccès brillans. L'Art a perfectionné
la Nature dans Mlle Clairon. Selon
le préjugé des conventions , fon ta-
C iv
56 MERCURE DE FRANCE .
lent ne peut être égalé . Mais que n'avez-
vous vû , Monfieur , une jeune Demoiſelle
de condition de notre fociété
rendre par le feul fentiment le beau
rôle de Zulime ! Que ce Spectacle étoit
attendriffant ! Ce prodige vous eût fans
doute fait fondre en pleurs , & vous
euffiez reçu là , fans contredit , le prix
le plus flatteur de votre immortel ouvrage
. Que le mérite & la beauté fans
prétentions ont de droits fur nous ; &
que l'Art a peu à réformer dans ce que
le Sentiment fait dire ou faire ! Une déclamation
qui ne doit qu'aux infpirations
du coeur fes mouvemens & fes
infléxions eft fon triomphe . Cette Scène
fut d'autant plus touchante pour
moi que j'y avois beaucoup de part ; je
rempliffois le rôle de Ramire. Mais je
fus fému quand Zulime arracha le poignard
à Atide , en lui difant : ·
C'eſt à moi de mourir , puifque c'est toi qu'on
aime ,
que je me précipitai dans fes bras , en
lui criant d'un ton de faififfement qui
frappa l'affemblée , eh ! non c'est vous !
Nous reftâmes ainfi quelque temps comme
anéantis. La crainte & la terreur difparurent
à ce coup de Théâtre , qui
AVRIL. 1762. 57
n'étoit pas felon les régles , mais bien
felon la nature. Il fit une impreffion fi
agréable à Zulime furtout , qu'elle m'avoua
, quand nous eumes repris nos
fens , qu'elle m'avoit autant d'obligation
que fi véritablement je lui euffe
fauvé la vie.
Je ne fais , Monfieur , fi cette anecdote
méritoit d'être confignée ici pour
vous parvenir ; mais j'ai cru devoir rendre
ce témoignage autentique de l'effet
de votre Piéce fur une affemblée choifie
, & principalement fur moi qui fçais
bien mieux fentir que m'exprimer , ce
qui n'eft pas étonnant dans un Militaire.
J'ai l'honneur d'être , & c.
LE CHEVALIER DE JUILLY-THOMASSIN,
Au Château de Villiers en Champagne,
le 4 Janvier 1762.
LA BOUGIE ET LE FLAMBEAU ,
T
2.
FABL F.
NE Bougie , un foir, à côté d'un Flambeau ,
S'imaginoit au moins ètre un aftre nouveau :
Admirez quel éclat je répands , difoit- elle l
C v
58
MERCURE DE FRANCE.
Quelqu'un répondit à la Belle ,
Cet éclat fi brillant que vous apperceveż ,
Vous croyez le donner , non , vous le recevez.
Que le Flambeau fe retire , ma mie ,
Et vous apprécîrez l'état d'une Bougie.
T
Ainfi le Courtifan d'un arrogant maintien ,
Loin du Soleil de la Cour , n'eft plus rien.
Par M. GUICHARD.
L E mot de la premiere Énigme du
mois de Mars eft le point fur li. Celui
de la feconde eft la parole. Celui du
premier Logogryphe eft, Rameau , on y
trouve Rameau célébre Muficien
Maure , Rue , rue , mur , mare
,
earl & rame. Celui dufecond
eft If. Celui
du troifiéme
eftRateau
.
ENIGM E.
MBRI tendre , Eponſe chérie ,
Je comble de bienfaits mes fidéles enfans :
A
Je les guide à travers les écueils de la vie ,
Et les mets à l'abri des piéges des Méchans. T
Trois états féparés forment mon exiftence ;
Je fouffre, je triomphe , & foutiens des combats
AVRIL. 1762. 59
La foudre eft dans mes mains pour punir les Ingrats;
Et de mes ennemis je brave la puiſſance.
Par M. DE Dvs ... D. des En... d... C...
AUTRE.
SOUFFREZ , pour parvenír , le travail & la peine ;
Ils conduisent fouvent au plus brillant emploi.
D'une obfcure prifon d'abord je fens la gêne ;
Mais auli je n'en fors que pour nommer un Røi.
Par un Abonné au Mercure.

LOGO GRYPH E.
A M. CHALUMEAU de S. Domingue,
aufujet du fien adreffé à MADAME
LE..... du Tréfor Royal, dans le Mercure
de Février dernier , page 59.
Je
* fuis tombé , Damon , fous votre griffe ,
Et vainement j'ai rêvé tout un jour;
Puiffiez-vous , pour ce Logogryphe
Vous dépiter à votre tour !
Je fuis fur mes neuf pieds , d'une foibleſſe extrême
;
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et malgré ma maigreur , & malgré mon air blê
me,
J'ai par-delà dix-fept enfans .
On en menoit jadis un à la guerre ;
Des voraces humains les dents
A
En déchirent un autre , & quelquefois fa mère ;
Je montre un lieu dont les fimples attraits
Effacent la fplendeur du plus brillant Palais ;
Ce que l'on ne doit jamais faire ;
Certain Apôtre ; une exclamation
De douleur , de ſurpriſe , ou d'admiration ;
D'un Voyageur la compagne ordinaire ;
D'un Vaiffeau l'endroit le plus bas ;
La moitié d'un outil néceſſaire en repas ;
Le nom d'un bouclier ; celui d'une chauffures
Dans la Langue Latine un doux Impératif ;
Un fouterrain , & fon diminutif ;
Ce qu'évite une Iris qui chérit, fa figures
Un vafe fpacieux à Bacchus confacré ;
De fon jus violent le tranquille mêlange ;
Et ce que , pour boucher ſon réduit délabré ,
Sans façon , fans grands frais , un Payfan arrange.
DE CHARTRAIT , près Melus.
AVRIL. 1762.
66
A
.
AUTR E.
SOUHAITER toujours par le Deſtin réduit ,
Mon aliment eft l'espérance ;
Communément la jouiffance
Eſt le poiſon qui me détruit.
Ardent & vif dans la jeuneſſe ,
Je fuis foible dans la vieilleffe.
Effet d'un hazard fingulier ,
Leur attribut particulier
S'offre en moi quand on me renverſe.
Sans qu'à réfléchir on s'exerce ,
On les voit du premier coup d'oeil :
L'un triſte & préſageant le deuil ,
Ne peut m'exciter qu'à la fuite.
L'autre ami de la Volupté ,
Uni , furtout , à la Beauté ,
Si je languis me reffufcite.
Vous qui de Faucompré connoiffez les beaux
yeux ,
Le doux maintien , l'air de décence ,
Et mille autres attraits qu'elle a reçu des Dieux,
Vous avez (ûrement éprouvé ma puiſſance.
Par un jeune homme de Province..
62 MERCURE DE FRANCE.
MUSETTE NOUVELLE.
RONDE A U.
QUAND on fait charmer ,
Tout eft facile.
Quand on fait charmer >
Il faut favoir aimer.
Si je fuis à toi ,
Jeune Lucile ;
Sûre de ma foi ,
Ofe être à moi.
Quand & c.
L'Amour , à mes tendres voeux ,
Te rend docile :
Je vois enfin , dans tes yeux ,
Briller fes feux !
Quand & c,
Paroles & Mufique de M. D. L. P....
Musette .
Quand on sait charmer Tout est facile;
Fin .
Quand on sait charmer ilfaut savoir aimer
Sije
sus ά toi Jeune Lu -ci - le Sure de ma
for Ose être a moi .
L'amour à mes tendres
voeux Te rend docile;je
vow enfin dans tes
yeux
Briller ses
feux.
Gravée par M.Charpentie
Imprimée par Tournel!
THE NEW YORK ! ”
PUBLIC LIBRARY,
ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
71
AVRIL 1762. 63
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
L'HIS 'HISTOIRE DE CHRISTINE,
Reine de Suéde ; par M. La Combe
Avocat. A Stockolm ; & fe trouve à Paris
, chez la veuve Damonneville & Mufier
fils , Quai des Auguftins , au coin de
la rue Pavée, & De Hanfy, Pont au Change
à Saint Nicolas. Vol. in - 12 d'environ
400 pages.
C'est ici un de ces Ouvrages qui doivent
trouver place dans tous les cabinets
où l'on fe pique de raffembler les
morceaux d'Hiftoire intéreffans & bien
écrits .
L'Auteur , dans fon Avertiffement
parcourt les différens genres d'Hiftoire :
Celle , dit M. la Combe , qui eft géné
» rale & commune à tout un peuple ,
» confond dans fa vafte ordonnance les
» faits & les noms ; elle peint à grands
» traits toujours entraînée par la rapi
» dité de fa marche , elle ne peut nuan-
» cer ni finir aucun objet particulier,
64 MERCURE DE FRANCE .
» C'est pourquoi il faut détacher de ces
» grandes compofitions les perfonnages
» célébres que l'on veut faire connoître,
» & qui méritent d'être confidérés de
» près .... Il eft , ajoute-t-il , un vulgaire
» de Rois , de Princes & de noms ordi-
» naires , qui ne méritent qu'une atten-
» tion générale : l'Hiftoire ne doit s'ar-
» rêter qu'à ces génies rares , & fing
» liers qui font modeles , ou qui fe font
" elevés au - deffus de leur fphère . Or
» parmi ces perfonnages diftingués , il
» n'en eft aucun qui puiffe exciter da-
» vantage la curiofité que la célébre
» Chriftine , Reine de Suéde ».
Le Public confirmera fans doute ce
jugement. M. la Combe ne pouvoit faire
choix d'un meilleur fujet pour exercer
fon pinceau brillant & énergique. L'Hif
toire de Chriftine offre , dans fon enfemble
& dans fes détails , des traits finguliers
, pittorefques , intéreffans , qui font
animés & vivifiés en quelque forte par
l'art du Peintre. On a parlé beaucoup de
cette fameufe Reine de Suéde ; mais on
ne la connoîtra parfaitement qu'après l'avoir
confidérée dans l'Ouvrage que nous
annonçons .
M. la Combe jette d'abord un coupd'oeil
rapide fur la Suéde , fur fon climat
AVRIL. 1762. 65
fon gouvernement. Il paffe légérement
en revue les régnes qui ont précédé celui
dont il écrit l'Hiftoire. Il caractériſe d'un
trait , à commencer par la célébre Marguerite
de Waldemar, tous les Souverains
prédéceffeurs de Chriftine ; mais il s'arète
davantage au grand Guftave Adolphe,
père de cette Reine célébre .
Nous n'entreprendrons point de faire
l'analyfe de cette Hitoire , il faudroit la
copier prèfque en entier pour en faire
connoître tous les traits remarquables &
intéreffans. M. la Combe entraîne le Lecteur
par
la rapidité & l'élégante précifion
de fon ftyle . On voit avec plaifir dans
Hiftoire de Chriftine , les particularités
de fon enfance & de fon éducation , les
faits glorieux de fon régne , les raiſons
& les circonftances de fon abdication ,
fa paffion pour les Sciences & les Belles-
Lettres , fes liaiſons avec les Savans , fes
voyages en Italie & en France , fa vengeance
cruelle contre le malheureux Monaldefchi
, fes efforts pour monter fur le
trône de Pologne , fes démêlés avec le
Pape , fes plaintes contre la Suéde , fes
intrigues , fes fentimens fur les différens
événemens de fon temps. Enfin M. la
Combe s'eft attaché à faire connoître la
Reine de Suéde par des traits tirés de fes
66 MERCURE DE FRANCE.

lettres & de fes autres écrits ; & , comme
il le dit , il a employé pour peindre cette
Princeffe les couleurs & les pinceaux
qu'elle a fournis elle -même.
Après ce tableau général de l'Ouvrage
que nous annonçons , nous croyons que
nos Lecteurs verront ici , avec plaifir ,
quelques traits particuliers qui caractérifent
la Reine de Suéde , & qui confirmeront
le jugement avantageux que nous
avons porté du ftyle de l'Auteur.
Guftave , père de Chriftine , promenoit
fa fille avec lui dans fes voyages. Elle
n'avoit pas encore deux ans , qu'il la
conduifit à Calmar. Le Gouverneur de
la Place demanda s'il falloit faire à l'arrivée
de Sa Majefté les falves accoutumées
de la garnifon & des canons de la fortereffe
, parce qu'on craignoit d'effrayer la
jeune Princeffe. Guftave héfita d'abord
fur fa réponſe ; mais après un moment
de filence : Faites ; tirez, dit-il , elle eft
fille d'un Soldat ; il faut qu'elle s'y accoutume.
L'enfant , loin de s'épouvanter
de ce bruit militaire , rioit , battoit des
mains , & demandoit par fes geftes &
par fa joie qu'on redoublât.
Guftave avoit recommandé qu'on infpirât
à fa fille l'honnêteté & la modeſtie ,
comme les principales vertus de fon fexe ;
AVRIL. 1762. 67
mais que d'ailleurs on lui donnât une
éducation toute virile . Elle feconda mer
veilleufement les intentions de ce Prince;
car elle fit voir dès fon enfance
comme elle le dit elle -même , une antipathie
invincible pour tout ce que font
& difent les femmes .
Chriftine , follicitée par les Etats de
Suéde de s'engager dans le mariage ,
répondit : Ne meforcez point de me marier;
il pourroit auffi facilement naître
de moi un NERON , qu'un AUGUSTE.
Cette Princeffe s'étant rendue au Port
de Stockholm pour vifiter une Flotte
qu'elle faifoit conftruire , s'avança impru
demment avec l'Amiral Flemming , fur
une planche étroite. L'Amiral perdit pied,
& entraîna avec lui la Reine dans l'eau
qui avoit dans cet endroit plus de trente
braffes de profondeur .Heureufement fon
premier Ecuyer fe jetta affez promptement
dans la mer , pour faifir le bout de
fa robe ; & avec l'aide de plufieurs autres
perfonnes , il prit la Reine par le bras ,
& lui fauva la vie. Chriftine eut encore
affez de préfence d'efprit , en fortant de
l'eau , pour faire fecourir l'Amiral . Elle
ne témoigna aucune émotion ; & ce mê+
me jour elle dîna en public , racontant ,
avec une forte de fatisfaction , fon aventure
.
68 MERCURE DE FRANCE.
Saumaife , fameux Critique , fut dans
la plus grande recommandation auprès
de Chriftine. Elle lui rendoit même de
fréquentes vifites . Elle le furprit un jour
cachant avec précipitation un livre qu'il
ne vouloit pas laiffer appercevoir par refpect.
Chriftine lui demanda ce que c'étoit
. Saumaife avoua qu'il lifoit des contes
un peu libres , pour fe réjouir ; la
Reine prit le livre , parcourut des yeux
en fouriant quelques endroits libertins .
Après quoi , pour s'amufer , adreffant la
parole à la Comteffe de Sparre fa Favorite
, qui entendoit le François : Viens
Sparre , s'écria -t-elle , voir un beau livre
de dévotion , intitulé le Moyen de parvenir
....Tiens , lis-moi cette page tout
haut. La Comteffe n'eut pas lu trois lignes
, qu'arrêtée par la licence des expreffions
, elle fe tut en rougiffant : mais
la Reine qui éclatoit de rire , lui ayant
ordonné de continuer , il fallut que cette
Demoiſelle lût tout ce qui amufoit fa
Souveraine .
Scudéri avoit prié Chriftine de recevoir
la Dédicace de fon Poëme d'Alaric.
Elle promit au Poëte fa protection & fes
bienfaits ; mais elle voulut exiger qu'il
effaçât du Poëme l'éloge du Comte de
la Gardie. Scudéri répondit : qu'il ne
AVRIL. 1762. 69
detruiroit jamais l'autel où il avoit facrifié.
Il ceffa dès ce moment fes follicita
tions. Un procédé fi noble , dit l'Hiſtorien
, ne fut qu'admiré. Il étoit digne de
Chriftine de le récompenfer ; c'étoit la
feule façon de réparer la honte de fa
demande .
Chriftine defiroit la vie privée comme
un état libre qui pouvoit feul la rendre
heureufe. Les affaires du gouvernement
la fatiguoient par leur uniformité . Elle
s'écrioit , en voyant venir fes Miniftres :
Eh ! n'entendrai - je donc toujours que
même chofe ? Elle dit un jour au Prince
héréditaire: Quand me débarrafferez-vous
de ces gens- là. Ils font pour moi le
Diable.
la
Etant à Rome , la Reine de Suéde
s'arrêta à louer une Vérité , morceau
fameux du Cavalier Bernin , & s'écria
plufieurs fois , en examinant cette ftatue
: O la belle chofe ! Un Cardinal qui
étoit préfent , lui dit : Madame , on peut
bien dire qu'aucun Souverain n'aime la
vérité autant que vous le faites paroître.
C'eft , répondit- elle , que toutes les vérités
ne font point de marbre.
Lorfque Chriftine fut à Fontainebleau,
plufieurs Dames de la Cour vinrent la
faluer , & s'avancerent pour l'embraffer ;
70 MERCURE DE FRANCE .
la Reine un peu offenſée de cette famifiarité
, fe contenta de dire : Quellefureur
ont ces femmes de me baifer ! Eftce
que je reffemble à un homme ?
Je n'aime point les hommes , parce
qu'ils font hommes , difoit- elle dans une
autre occafion ; mais je les aime , parce
qu'ils ne font point femmes.
Cet Ouvrage eft rempli de femblables
traits qui en rendent la lecture
très-piquante ; les bornes ordinaires d'un
Extrait ne nous permettent pas de nous
y arrêter plus longtemps,
LES SAUVAGES DE L'EUROPE.
CEST EST fous ce tître & avec des couleurs
analogues , que font repréfentés les
Anglois dans une brochure qui eur du
fuccès dans le temps , & de laquelle il
paroît une feconde Edition , chez Duchefne
, rue S. Jacques au Temple du
Goût. On y lit entre autres détails ce
qui fuit. » Vers le Nord de l'Europe , on
» rencontre deux Nations Sauvages , les
» Lapons & les Anglois. Les premiers
» ne font Sauvages que du côté de l'Efprit....
Les feconds font barbares dans
AVRIL 1762 71
» le coeur , ils s'imaginent comme tous
» les autres Sauvages être le premier
Peuple du Monde & même le plus poli-
» cé. Ils fe donnent le titre faftueux de
» Rois de la Mer , ils n'en font que les
» Pirates ; ils vivent de rapines ; ils n'ont
» que l'art de mettre les Nations à une
efpéce de contribution . Ils fçavent les
dépouiller & ne fçauroient les vaincre ;
» ils n'ont jamais fçu combattre , puif-
» qu'ils ont prèfque toujours été les ef-
» claves de quiconque a tenté de les
fubjuguer. La plupart des defcentes
» qu'on a faites chez eux ont réuffi . Les
»Romains , les Danois , les Normands ,
» les Saxons , les ont conquis & gou-
» vernés , & c . »
s'eft Kin -foé , Philofophe Chinois
mis dans la tête d'aller policer ces Sauvages
. Autant il eft prévenu contr'eux ,
autant un jeune François , avec lequel il
fe lie , paroît les admirer . Les mauvais
traitemens que ce dernier éffuie à Londres
l'ont bientôt détrompé. Ces détails
forment le tableau des moeurs Angloifes ,
tableau vivement peint, quelquefois même
un peu chargé & qui nous paroît en
quelques parties, imité d'une autre Brochure
imprimée environ deux ans avant
celle- ci. Elle a pour titre , l'Ile taciturne
72 MERCURE DE FRANCE.
& l'Ifle enjouée , parce qu'elle peint en
même-temps , & met en oppofition , les
moeurs des Anglois & des François.
JURISPRUDENCE des Rentes , par
ordre alphabétique. In - 8 ° . Paris, 1762 .
Chez Prault père , quai de Gêvres , la
veuve Thibouft , Place de Cambrai ;
Guillyn , quai des Auguſtins ; Duchefne
, rue S. Jacques , & le Clerc , grande
Salle du Palais. Ce Volume a pour objet
de faciliter aux Rentiers la perception
des arrérages de leurs rentes , &
aux Payeurs des rentes , Tréforiers &
autres , leur décharge à la Chambre des
Comptes. Les Rentiers des Provinces &
ceux des Pays étrangers y trouveront
auffi des modéles de certificats de vie ,
Procurations & autres Actes dont ils
pourront fe fervir dans le befoin . On y a
même ajouté les Réglemens les plus éffentiels
qui ont été rendus fur la manutention
des Rentes.
AVIS AU PEUPLE fur fa fanté , ou
Traité des maladies les plus fréquentes.
Par M. Tiſſot , Médecin , Membre des
Sociétés de Londres & de Bâle. Nouvelle
Edition , augmentée de la defcription
AVRIL. 1762. 73
tion & de la cure de plufieurs maladies
& principalement de celles qui demandent
de prompts fecours . Ouvrage compofé
en faveur des habitans de la campagne
, du Peuple des Villes , & de tous
ceux qui ne peuvent avoir facilement
les confeils des Médecins . In - 8° . Paris .
1762. aux dépens de P. F. Didot le
jeune , quai des Auguftins. Avec Approbation
& Privilége .
Il n'eft pas de Médecin fenfible au
plaifir de faire du bien aux hommes, qui
ne voulût être Auteur d'un Ouvrage
comme celui -ci , qui tend au foulagement
& à la confervation du Peuple.
Dès qu'il a paru , on a été frappé defon
utilité, & de la néceffité de le multiplier ;
c'eft ce qui en a fait publier en moins d'un
an plufieurs Editions & Traductions en
différentes Langues : ainfi M. Tiffot devient
le bienfaiteur du Peuple des campagnes
, cette partie la plus nombreuſe
& la plus utile de l'humanité.
MÊLANGES DE PHILOSOPHIE , de
Politique & de Littérature. In-12 . Londres
, 1761. Et fe trouvent à Paris
chez la veuve Brunet , Imprimeur de
l'Académie Françoife , grand'-falle du
Palais , & rue baffe des Urfins.
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
AVIS à MM. les Religionnaires de
France ; Ouvrage propre à leur inftruction
, & à rappeller les Proteftans à leur
ancienne croyance . Et DISSERTATION
fur le Péché originel , à l'ufage de MM .
les Auteurs Anglois & des Traducteurs
de leur Hiftoire Univerſelle . Par M. Fon
bonne , Prêtre & Chanoine & c. In- 12,
Paris , 1762. Chez Debure l'aîné , quai
des Auguſtins , à l'Image S. Paul.
PRÉSERVATIF contre l'Agromanie ;
ou l'Agriculture réduite à fes vrais prin
cipes .
Contemnuntur ii qui nec fibi nec alteri profunt.
Cic. Lib. II. de Off.
In- 12 . Paris , 1762. Chez Jean- Thomas
Hériffant , rue S. Jacques, à S. Paul
& à S. Hilaire .
L'AMATEUR , ou nouvelles Piéces &
Differtations Françoifes & étrangères ,
pour fervir aux progrès du bon goût &
des Beaux-Arts .
Linea recta velut fola eft , & mille recurve.
Du Frefnoi. De Arte Graphicâ,
Brochures in- 12. Premiere & feconde
Partie , in- 12, Paris , 1762. Chez Michel
AVRIL. 1762. 75
Lambert , Imprimeur-Libraire , rue & à
côté de la Comédie Françoife , au Parnaffe
.
PLAN du Traité des Origines Topo
graphiques , par M. Méerman , Confeiller-
Penfionnaire de Rotterdam ( traduit
du Latin en François . ) In -8 ° . 1762 .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Aug. Mart. Lottin l'aîné , Libraire
& Imprimeur de Mgr le Duc de Berri ,
rue S. Jacques , près S. Yves,au Cocq.
DE L'ESPRIT. Par M. de V ***. Brochure
in- 12 . Geneve. 1762. On en trouve
des Exemplaires chez Dufour , Libraire
, quai de Gêvres , à l'Ange Gardien.
Prix , 156.
L'OFFICE DES MORTS. In-12. A
Paris , 1762. De l'Imprimerie de Jo-
Seph Barbou , rue S. Jacques , aux Cigognes.
N. B. Nous avons oublié de dire , en
annonçant la belle Edition d'Ovide , du
même Imprimeur , qu'elle entre dans la
collection des Auteurs Latins, contenant
Catulle, Tibulle, Properce, Lucréce , Salufte
, Virgile &c. dont la beauté & l'exactitude
font univerfellement reconnues
.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE de M. D. R. à M. de S. R.
fur la Zulime de M. de Voltaire , & fur
l'Ecueil du Sage , du même Auteur.
Brochure in-8° . 1762. A Geneve ; & ſe
trouve à Paris , chez les Libraires qui
vendent les nouveautés.
LE NÉGOCIANT , Feuille Périodique
fur le Commerce , in-8°.
On donne avis au Public qu'il paroîtra
tous les Lundis de chaque femaine
une Feuille Périodique , qui contiendra
l'annonce des denrées & marchandifes
de toute espéce à vendre , foit dans Paris
, foit dans les Provinces , leur prix
courant , leur tranfport , leur arrivée, les
productions particulieres de chaque Province
, les foires & marchés confidérables
, l'indication des nouvelles routes
forges , Manufactures & autres nouveaux
établiſſemens ; les Meffageries & Voitu
res nouvelles ; l'état actuel des biens de
la terre ; les étoffes nouvelles qui fe fabriquent
dans les manufactures du
Royaume ; les changemens & améliorations
qui s'y font ; les marchandiſes
qu'on tire des différentes Provinces du
Royaume , avec les noms & demeures
des perfonnes qui en ont à vendre ; les
nouveaux Réglemens dans les Corps &
AVRIL. 1762. 77
Métiers concernant le Commerce , enfin
tout ce qui peut être relatif à cet objet
important.
On voit du premier coup d'oeil l'utilité
générale de cette feuille ; elle procure
au Public la connoiffance des mar
chandifes qui font à vendre , & aux Négocians
la facilité du débit .
On inférera gratis tous les Avis concernant
le Commerce qui feront portés
au Bureau .
Cette feuille fera compofée de huit
pages ; elle ne coutera que 9 liv . pour
l'année entière , rendue franche de port,
tant à Paris que dans les Provinces , du
même format & du même caractère que
le préfent Avis.
Il fera libre de payer cette fomme
d'avance ou à la fin de l'année. Ceux
qui voudront avoir la feuille enverront
feulement au Bureau une lettre fignée
d'eux , & franche de port , contenant
ordre de leur envoyer la feuille , & ils
la recevront tous les Lundis.
La premiere feuille a dû paroître au
mois de Mars.
Le Bureau général eft à Paris rue du
Jour , vis-à-vis le grand Portail de faint
Euftache , où l'on recevra tous les Avis
que l'on y apportera.
D. iij
78 MERCURE DE FRANCE .
RÉFLEXIONS fur divers Ouvrages
de M. Rameau. Par M. Ducharger , de
Dijon . Brochure in- 12 . Rennes , 1762.
Chez Julien- Charles Vatar fils , Imprimeur-
Libraire , au coin des rues Royale
& d'Étrées , au Parnaffe.
HISTOIRE des Bénéfices , Loix &
Ufages de la Lorraine & du Barrois, par
M. François-Timothée Thibault , Chevalier
, Confeiller d'Etat , Procureur Général
du Roi à la Chambre des Comptes
de Lorraine , de la Société Royale
des Sciences & Belles-Lettres de Nanci.
Cet Ouvrage, auffi curieux qu'utile , eft
propofé par foufcription . Il fera imprimé
conformément au Profpectus , infolio
, encadré , beau papier , beau caractère.
Il fera libre à toutes perfonnes
folvables de fe faire infcrire jufqu'au
premier Juin de la préfente année 1762,
pour un ou pour plufieurs exemplaires ,
en s'engageant de payer 15 1. de France
pour chacun , dans les mois de Janvier
& Février 1763 , au moment qu'on
leur en fera la délivrance à Nanci. Ce
terme écoulé , on le pavera 24 liv . Les
foufcriptions feront reçues à Nanci chez
le fieur Mandel , Secrétaire de l'Auteur.
Le même délivrera les exemplaires
en Janvier & Février 1763 , & en
recevra le prix. A l'égard des perfonnes
AVRIL. 1762. 79
tres ,
du dehors de Nanci , & des Étrangers
qui voudront foufcrire ; de fimples letdirectement
écrites à l'Auteur, for
meront entr'eux des engagemens réciproques
jufqu'au premier Juin prochain
feulement , fous la condition toujours
de retirer à Nanci les exemplaires en
Janvier & Février fuivans ; mais ces
perfonnes font invitées de mettre à la
fuite de leurs fignatures , leurs qualités
& demeures , & d'affranchir leurs lettres
celles de la Lorraine & du Barrois
font difpenfées de cet affianchiffement.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADEMIES.
MONSIEUR ONSIEUR le Comte de Lauragais
nous a envoyé deux Mémoires qu'il a lus
à l'Académie des Sciences , dont il eft
Membre ; il y a joint , pour faire imprimer,
le Rapport du fieur Baron, & celui
de M. Macquer , dont le jugement eſt
confirmé par celui de l'Académie . Nous
obéiffons à M. le Comte de Lauragais ,
en nous interdifant toute efpéce de remarques
& de réfléxions fur la différence
de ces Rapports, Div
80 MERCURE DE FRANCE.
EXPOSÉ du Phénomène de la cryftallifation
fubite du Vinaigre - Radical
fans aucun interméde.
MES
Lu le Janvier 1762 .
ESSIEURS ,
Si le prix attaché aux découvertes que
j'ai faites , m'a pu mériter l'honneur d'être
un de vos Membres , je jouis aujourd'hui
de la récompenfe que vous attachez
au zèle de vos Confreres , en leur
permettant d'affocier leurs travaux aux
vôtres. Je vais vous rendre compte d'un
phénomène , qui développé par le concours
de nos recherches , peut faire connoître
de nouvelles loix phyfiques ; c'eft
celui de la cryſtalliſation fubite du Vinaigre
-radical , fans aucun interméde . Ce
phénomène dépend en apparence d'une
caufe fi fimple , qu'elle paroît tenir aux
premiers ; & fa découverte feroit d'autant
plus intéreffante , qu'elle tiendroit
moins aux æthiologies ordinaires des
phénomènes , qui arrivent dans l'ordre
des fur-compofés , qui fe réduifent pour
la plupart à la connoiffance aveugle des
faits que nous voyons produits par des
caufes ignorées ; mais dans des circonf-
)
AVRIL. 1762 .
81
tances que le Phyficien s'eft rendu le
maître de préparer & de répéter à volonté.
Dans le flacon que vous voyez , Meffieurs
, il y avoit du Vinaigre - radical
que j'avois diftillé il y a quinze mois &
mis dans plufieurs flacons ; lorfqu'un
jour de pluie j'en pris un qui pouvoit
contenir 25 à 30 onces ; dès le moment
que je Peus débouché pour en verfer
dans un autre vaſe , tout cet acide ſe
cryftallifa . Ayant cru remarquer une circonftance
méchanique dans la tranfvafion
que j'avois voulu faire de cet acide
qui me paroiffoit tenir à une forte évaporation
, qui s'étoit faite en ouvrant
le flacon , après l'avoir un peu agité ; je
tentai inutilement la même chofe fur un
autre flacon , qui contenoit une portion
de la même diftillation de cet acide ; mais
cependant quelque temps après ce même
acide cryftallifa , & c'eft celui que vous
voyez.
Cette espéce de variété dans les caufes
qui produifent fa cryftallifation fubite
ou plus éloignée , mais auffi peut - être
inftantanée , me paroiffent de la plus
grande importance , en ce que , fi l'on
fuppofe que dans le premier cas la cryftallifation
inftantanée foit produite par
une cauſe méchanique , comment le mê-
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à
me phénomène n'eft - il pas arrivé au
fecond flacon dès le premier moment
qu'il a été débouché ? Secondement
comment imaginer qu'il ne tienne pas
l'effet de l'air extérieur , puifqu'il a cryftallifé
dans le premier moment de fon
contact ? & comment pourroit-on croire
qu'il en foit la feule caufe , puifque la
liqueur contenue dans le fecond flacon ,
au lieu de cryftallifer dès l'inftant que
l'air extérieur l'a frappée , n'a cryſtalliſé
que quelques heures après ? Enfin pourquoi
une autre portion de ce même acide
eft-elle reftée toujours fluide ?
La caufe de ce phénomène devient
encore plus difficile à expliquer après
l'obfervation que j'ai faite comme il
reftoit de l'acide fluide dans les flacons ,
qui en contenoient la plus grande partie
fous forme concréte , je pris cette liqueur,
que je trouvai encore augmentée par la
diffolution d'une portion de la maffe
cryftallifée , cette liqueur eft restée toujours
la même ; mais celle , qui s'eft
formée depuis dans le fond des flacons ,
dont vous voyez la grande maffe cryſtallyfée
, féparée à caufe de l'adhérence
des parties en contact avec les parois
du verre , qui fufpend tout l'acide en
cryftaux ; cette liqueur , dis- je , s'eſt
AVRIL. 1762. 83
cryftallifée depuis ; enforte , Meffieurs ,
que vous voyez , par la diftance de
la maffe aux nouveaux cryftaux attachés
au fond du flacon , que tout l'acide
s'eft d'abord cryftallifé , qu'une partie
s'eft diffoute enfuite , & cryftallisée une
feconde fois , tandis qu'une portion de
ce même acide , cryftallifé d'abord , rediffout
enfuite & recryftallifé de nouveau
dans le flacon , où elle avoit d'abord cryftallifé
, mis dans un autre flacon eft resté
fluide .
Vous connoiffez , Meffieurs , le phénomène
de la cryftallifation prompte des
alkalis & des fels neutres pas l'efprit-devin
; & vous fçavez que M. Rouelle
donne en Problême la manière de préparer
plufieurs fels , de forte qu'ils cryftallifent
, ou non , fans interméde ; mais le
fait que je vous rapporte malgré l'analogie
apparente n'a rien de commun avec
ces expériences , tant à caufe de la différence
du Vinaigre - radical à ces diffolutions
, que par celles des cauſes qui
produifent ces phénomènes , puifque la
cryftallifation de cet acide fe fait fans
nouvelle combinaifon ; & que celle des
fels neutres dépend de celles de l'efpritde
-vin avec l'eau qui les tenoit diffous.
Si M. Rouelle , à qui j'ai rendu com-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pte de ce fait fingulier , après m'avoir dit
qu'il ne le connoiffoit pas , ne m'eût pas
ajouté qu'il dépendoit peut - être de la
décompofition du verre qui contenoit
cet acide , ou de la partie de l'efprit- devin
que je n'en avois pas féparée par la
diftillation , j'aurois apporté moins de
précaution à faire les expériences qui
pouvoient confirmer ou détruire ces
opinions quoique le flacon ne fût point
évidemment attaqué ; j'ai diftillé l'acide
qu'il contenoit , il étoit pur.

C'eft la caufe de ce phénomène qui
me paroît mériter vos recherches , &
que j'y foumets ; il pourra vous en paroître
encore plus , après que je vous
aurai dit , Meffieurs , que la découverte
que j'ai faite de la nature de cet acide ne
me paroît pas m'approcher moi - même
de la connoiffance du phénomène qui lui
arrive , & dont j'ai l'honneur de vous
rendre compte ; je me ferois un devoir
de la publier , fi elle me paroiffoit y conduire
; & je ne la donne ici fous la forme
précieufe pour les Chymiftes d'Arcane ,
qu'à caufe du temps néceffaire pour l'étendre
, & que mes travaux fur la porcelaine
demandent prèfque entierement.
Il eft poffible , à ce que je crois , de
démontrer quelle eft la nature du Vinaigre
- radical , en achevant une expéAVRIL
1762. 85
rience faite très- communément fur lui ;
& de le décompofer fans nouvelle combinaiſon.
MEMOIRE fur l'Inflammabilité du
Vinaigre-radical.
Lu le 13 Janvier 1762.
MESSIEUR
ESSIEURS , je crois devoir expliquer
dans un Mémoire ce que j'avois
dit fur l'inflammabilité du Vinaigre - radical
, dont la découverte me parut détruire
les opinions que fa cryftalliſation
tenoit à fa concentration , ou bien à la
partie d'efprit-de-vin que je n'en avois pas
féparée : cette partie d'efprit-de-vin , que
je n'en avois féparée en effet , me paroiffoit
prouver que criftallifant avec elle,
la concentration ne caufoit point ce phé
nomène ; & l'inflammabilité entiere de
cet acide que l'efprit - de - vin ne l'occafionnoit
pas, puifqu'il eft encore inflammable
lorsqu'il en eft privé. L'expérience
que je m'en vais faire devant vous ,
Meffieurs , parce qu'elle n'exige nul appareil
, vous démontrera d'où dépendoit
l'erreur qui faifoit croire qu'on pouvoit
en féparer l'efprit- de-vin , & que d'elle
feule dépendoient les autres fur cet acide.
86 MERCURE DE FRANCE.
PROBLÊ ME
PROPOSE à la fuite de l'Expofé die
Phénomène de la cryftallifation die
Vinaigre-radical.
Il eft poffible de démontrer une nouvelle
propriété du Vinaigre - radical &
peut-être même fa nature : & en achevant
une expérience faite très - communément
fur lui , de le décompofer fans
nouvelle combinaiſon .
que
SOLUTION.
Faites bouillir une quantité quelconde
Vinaigre -radical , quantité prife
à un degré quelconque de la diftillation
de cet acide , elle s'enflamme par le contact
de la flamme , & dans le vaſe qui
la contenoit , il ne refte qu'une trace
charbonneufe infiniment légère.
Si tous les Chymiftes ont cru qu'on
pouvoit féparer l'efprit - de -vin du Vinaigre
-radical , c'eft qu'en effet on peut
en féparer une portion par fa rectification,
portion développée par la diftillation du
verdet . Mais de l'expérience du contact
de la flamme qui enflammoit la première
portion de cette rectification & qui n'enAVRIL.
1762. 87
flammoit pas les autres , on ne devoit
pas conclure qu'il n y avoit plus d'efpritde-
vin , ou qu'il étoit poffible d'en retirer
l'efprit-de - vin quand le fluide s'enflammoit.
Elle étoit même infuffifante
pour donner ces opinions , avant que
Beccher & Stahl euffent prouvé que l'ef
prit-de -vin entroit dans la combinaiſon
de cet acide .
En effet Beccher , en parlant de la diftillation
du fel de Saturne , dit pofitivement
qu'on obtient de l'efprit- de -vin ;
& l'on fçavoit que l'on en obtient encore
en diftillant la tèrre foliée . Mais comme
il m'étoit important d'apprécier , autant
que cela fe pouvoir , la quantité
d'efprit qu'il contenoit , & de fçavoir
fi celui qu'on en dégageoit par la rectification
, étoit hors de fa combinaiſon ,
parce qu'alors , comme le difoit un Chymifte
célébre , cette portion d'efprit-devin
pouvoit faire cryftallifer l'acide ,
comme il fait cryftallifer les fels neutres ;
ou de fçavoir fi l'efprit- de -vin , qu'on
obtenoit par rectification , n'étoit produit
que par la décompofition de l'acide ,
ce qui prouvant alors que l'efprit-de -vin
eft fa bafe prouvoit auffi que celui qu'on
en retire n'eft dû qu'à la décompofition
de l'acide , qui alors ne feroit en très88
MERCURE DE FRANCE.
grande partie que de l'efprit-de -vin différemment
combiné.
L'expérience qui de toutes me parut
la plus fimple & pouvoir décider précifément
la queftion , fut d'exciter l'ébullition
dans l'acide , & d'éffayer par elle
d'en dégager l'efprit-de-vin , qu'on fuppofoit
hors de fa combinaifon , & de
voir par le contact de la flamme s'il y
avoit encore une partie inflammable
mais alors toute la liqueur brûla ; d'où
j'ai conclu que l'acide radical eſt inflammable
après l'ébullition qui devoit
en dégager l'efprit-de-vin , s'il étoit hors
de fa combinaifon , ou qui devroit après
avoir décomposé le fluide , laiffer à nud
l'acide , s'il ne le formoit pas lui-même ;
enfin je crus pouvoir , d'après cette expérience
, conclure que l'acide étoit inflammable
comme l'efprit - de - vin , ce
que l'on ne fçavoit pas , ou que l'efpritde
- vin formoit lui-même cet acide , ce
qu'on ne fçavoit pas non plus. C'eft ce
doute qui m'avoit engagé à donner cette
folution en problême , fentant qu'il
étoit affez important d'établir l'une ou
l'autre opinion pour mériter l'attention
néceffaire aux recherches délicates . Mais
j'ai cru devoir donner cette folution ,
parce qu'en attendant que l'expérience
AVRIL. 1762. 89
confirmât l'une ou l'autre , toutes deux
détruifoient celle qu'on avoit fur la cryf
talliſation du Vinaigre- radical , & que la
première vérité qu'on fe doit promettre
communément d'une découverte , n'a
guère qu'une activité rétrograde fur les
erreurs. Je crois devoir rendre compte.
ici des idées que Beccher & Stahl ont eues
fur la Nature de l'efprit-de-vin , pour
faire voir que ces Maîtres de l'Art Chymique
ne font pas éloignés de penser que
l'efprit-de-vin peut- être changé en acide
du Vinaigre ; & que l'expérience
de fon inflammabilité femble confirmer
les vues que la fermentation leur avoit
données.
En effet Beccher , dans fon Phyfica
Subteranea , page 183 , No. 130 , dit ;'
Aciditas enim vini oritur , cum partes
fulphurea rarefiunt , fermentant & fubtiliores
falinas partes fecum avehunt ,
mifcent & rarefiunt ; cum deinde , accedente
ulteriori calore , reliqua faline
partes quoque rarefiunt , acetum produ
citur; feditafalinæ partes non funt tam
fubtiles , ac leves , ut illæ , quæ in prima
rarefactione prodierunt ; proinde fulphu
reas concomitantur , nec modo quantitate
fuá æquant , fed &fuperant , ita utfulphurea
prorfus fepeliantur ac lactant ;
90 MERCURE DE FRANCE.
hinc acetum nominatur. Pag. 184 , Nº .
138. Deinde , dit-il , quæftio eft non contemnenda
, utrum acetum ex vino fieri
poffit , fi nulli fpiritus evaporent ? Ad
quod affirmando refpondemus ac ftatuimus
, male ab his fieri , qui tali coctione
vini fpiritum abigunt , brevitati enim
ftudent , interim debile ac imperfectum
acetum procurantes ; nam cum acetum
mixtum fit quod non tantum exfalinis ,
fed etiam ex fulphureis partibus conftat ;
male fit , fi potiores aceti partes arceantur.
Il dit , 189 : deindeficut fpiritus vini
& aceti ( qui duo interfe differunt , quod
prior , ut fæpius dictum eft, plures partes
fulphureas contineat ) fubftantiam mediam
vini vel aceti arripit , appetit &
libenter fe eidem unit , eamque refolvit.
En effet il avoit dit pag. 187. Altera
confequentia eft , quod tartarus vini hác
lenta digeftione incraffetur , cui partes
plurima faline rarefacte acide adharent
, & quafi noxam paftam aliquam
faciunt , quae mole fua fundum petit ,
ibique fedimentum efficit , quod altera
fermenti fpecies eft , & mater aceti vocatur
; habetque fe ut fax vini ad novum
fermentum , ita hæc aceti mater relationem
habet ad primam aceti paftam
&c.
AVRIL. 1762. 91
Stahl, dans fon Specimen Beccherianum
, pag. 117 , N° . 41 , dit : Sed de
modo folum fucceffionis , ob temporis
lapfum breviter illud memori menti commendabo
, quod totius hujus feparationis
dux , fax , autor atque comes omnium
materialiter , fur phlogiftos vulgo
fulphurea , pinguis dicta fubftantia.
Cet expofé de la doctrine de Beccher
& de Stahl , ne doit - il pas rendre , bien
importantes deux obfervations fur la fermentation.
Dans un feul grain de raifin ,
on ne remarque , après fon extrême maturité
, que la fermentation putride , dans
le fuc qu'on en retire , & qu'on raffemble
dans les cuves ; cet art , le plus fimple
de tous , développe les plus grands
phénomènes de la Nature. Tout ce fuc
eft compofé, comme celui d'un feul grain
de raifin , de trois êtres , du corps muqueux
, de la partie extractive & de l'eau.
Mais quand on raffemble une grande
quantité de ce fuc , c'eft alors qu'au lieu
de paffer à la fermentation putride , le
mouvement de la fluidité caufe lui feul
trois efpéces de fermentation qui toutes
forment fucceffivement du même être
des êtres bien différens. Dans le premier
moment de la fermentation , le corps.
muqueux fe décompofe , ainfi que la
92 MERCURE DE FRANCE .
partie extractive ; la partie vineufe eft
produite , & fe fépare elle-même de la
lie & du tartre , l'une & l'autre formées
de la décompofition du corps muqueux
& de la partie extractive ; mais il réſulte
de l'acide contenu éffentiellement dans
le tartre , qu'il y avoit un acide dans le
corps muqueux , ou dans la partie extractive
, que la fermentation à développé
ou qu'elle a produit ; & ne paroît- il
pas réfulter de ce que tout le vin peut
devenir acide ; & de la certitude oùl'on
eft , que ce qui n'eft pas efprit - de -vin
dans le vin , eft de l'eau unie à la partie
colorante unie à la partie extractive ,
que c'eft l'efprit-de-vin qui devient cet
acide par la fermentation ?
Il femble réfulter de la doctrine de
Beccher & de Stahl , que la fermentation
acide décompose l'efprit- de-vin , & que
de ces principes nouvellement combinés,
avec les parties fulphureufes dont Beccher
parle fi fouvent , que le mouvement
de fermentation en forme le Vinaigre.
Mais puifqu'on trouve de l'efprit - devin
tout pur , en décompofant le verdet
par la diftillation , après avoir raffemblé
par la rectification toutes les portions
infiniment petites qui paffent pendant
tout le cours de la premiere diſtilAVRIL.
1762. 93
lation , il faut donc fuppofer qu'en diftilant
le verdet , il y a non feulement décompofition
d'une portion entiere de l'acide
, mais encore que l'aggrégation de
ces principes rompus, il fe forme, après la
décompofition de ceux qui conftituoient
le Vinaigre , c'eft-à -dire des parties fulphureufes
, une nouvelle combinaiſon
des principes , qui développés par la fermentation
avoient déjà formé l'efpritde-
vin ; croire que tout l'efprit-de-vin
eſt tout entier dans l'acide , qui ne feroit
alors qu'une combinaiſon d'efprit- de-vin
&de parties fulphureuſes affez légères ,
puifquela fimple diftillation les enleveroit
à l'efprit-de-vin , & le laifferoit alors tel
qu'il étoit , fans qu'il arrivât qu'il fût
nouvellement réformé , cette opinion
dis-je , feroit- elle auffi difficile à concevoir
que l'autre théorie ? & ne paroîtroit-
elle pas être d'autant plus naturelle ,
qu'elle paroît tenir plus intimement au
phénomène qui donne toujours de l'efprit-
de-vin , après la décompofition qui
arrive lorfqu'on diftille cet acide combiné
au cuivre ou bien à l'alkali,
J'avoue enfin que la découverte de
l'inflamniabilité du Vinaigre - radical ,
inflammabilité d'autant plus remarquable
, que fa violence dépend préciſé94
MERCURE DE FRANCE .
1
ment d'être féparé par la rectification de
cette partie d'efprit-de-vin qu'on peut en
retirer , me paroît indiquer que c'eft le
phlogiftique qui déja uni à l'huile du
tartre , s'unit par le mouvement de fermentation
à fon acide qu'il met à nid,
& qu'alors I un & l'autre fe combinant
avec l'efprit-de -vin exiftant , le rendent
acide & augmentent encore fa propriété
d'inflammabilité , comme cela doit être
& me fait croire enfin que mon opinion
eft la plus vraiſemblable ; mais avec
l'extrême réſerve que doit infpirer l'expérience
à ceux qui travaillent .
Je le répéte , je n'ai donné ce fait que
pour répondre à des objections confidérables
, & ne rends compte des idées
qu'elles font naître fur la fermentation ,
que pour prouver qu'elles tenoient affez
immédiatement à ma découverte , pour
qu'il me fût permis de defirer de ne la
pas ifoler des expériences qui pouvoient
la rendre plus importante , fi je n'avois
pas cru devoir détruire une erreur , avant
que de travailler à découvrir des faits
nouveaux .
AVRIL. 1762. 95
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie
Royale des Sciences , du 3 Février
1762 .
N OUS Commiffaires nommés par
l'Académie , pour vérifier une expérience
qui a été faite devant elle par Monfieur
le Comte de Lauragais , de faire
prendre feu au Vinaigre-radical & de le
faire briler entierement , de même que
fi c'étoit de l'efprit - de - vin , avons été
témoins de cette expérience que Monfieur
de Lauragais a répété en notre préfence
, tant avec du Vinaigre qu'il avoit
tiré lui-même du verdet , qu'avec d'autre
Vinaigre qu'il avoit fait acheter chez
M. Reuelle , & qui étoit pareillement
tiré du verdet. L'expérience a été faite
dans une petite cuvette d'argent dans
laquelle on a verfé du Vinaigre en queftion
& que l'on a tenue fur un brafier de
charbons ardens , jufqu'à ce que le Vinaigre
ait commencé à bouillir ; alors on
a préſenté à la ſurface de cette liqueur un
bouchon de papier allumé , & fur le
champ le Vinaigre a pris feu , & a continué
de brûler jufqu'à la fin , fans laiffer
96 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réfidu qu'une trace légère de matière
charbonneufe. La flamme qu'a
produit le vinaigre de M. de Lauragais
étoit d'une couleur mi-partie blanche
& violette , mêlée d'un peu de verd ;
celle du vinaigre de M. Rouelle étoit
du plus beau verd de pré. Nous avons
répété nous-mêmes l'expérience féparément
avec du vinaigre tiré du verdet
& bien dépouillé de tout alliage de cuivre
, la flamme n'avoit pas le moindre
veftige de couleur verte , elle étoit fimplement
bleue ou violette comme celle
de l'efprit-de-vin , & elle répandoit une
odeur de Vinaigre trés-pénétrante , qui
excitoit la toux & une cuiffon dans les
yeux des arrivans , ce que nous avions
auffi obfervé , lorfque M. de Lauragais
fit fon expérience devant nous. Il fuit de
l'expérience telle que nous l'avons répétée
, que la couleur de la flamme du
Vinaigre-radical eft un moyen sûr de
reconnoître fi ce Vinaigre participe encore
ou eft tout-à-fait exempt de particules
cuivreufes. Mais pour completter
le témoignage que nous devons en entier
à la vérité nous fommes obligés
de convenir que cette expérience curieufe
& utile n'eft pas nouvelle, comme
nous l'avions cru d'abord avec tous les
Phyficiens
AVRIL. 1762. 97
Phyficiens de l'Académie . Elle eft rapportée
par Juncker dans le fecond Tome
de fon Confpectus Chemiæ , pag. 81 .
dans les termes fuivans qui ne laiffent.
pas la moindre équivoque. Si acetum
per viride aris vel cuprumfaturatur &
deinde iterum abftrahitur , flammam
concipit & ardet inftar fpiritus vini.
Signé , BARON.
Je certifie le préfent Extrait conforme
à fon Original . A Paris , le dix-huit Février
mil fept cent foixante-deux.
GRANDJEAN DE FOUCHY , Secrétaire perpépétuel
de l'Académie Royale des Sciences .
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie
Royale des Sciences , du 17 Février
1762.
L 'ACADÉMIE eft déja fuffisamment
inftruite de l'inflammabilité du Vinaigre
- radical découverte par Monfieur
le Comte de Lauragais ; le fait eft inconteftable
, & M. Baron & moi qui
avons réitéré l'expérience , fommes parfaitement
d'accord à ce ſujet ; mais dans
le rapport que M. Baron en a fair à
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie , il a ajoûté une choſe fur
laquelle je fuis d'un avis abfolument
oppofé au fien. M. Baron cite un paffage
de Juncker d'après lequel il conclut
que ce Chymiſte a connu , & même
publié cette inflammabilité entière du
Vinaigre -radical. Dans le Paffage en
queftion , Juncker s'exprime ainfi : flammam
concipit & ardet inftar fpiritus
vini. Le Vinaigre - radical s'en flamme
& brûle à la maniere de l'Eſprit-de-
Vin : or pour le peu qu'on y faffe attention
on fe convaincra que ces expreffions
ne peuvent jamais défigner dans Junc-.
ker l'inflammabilité entière du Vinaigre-
radical , telle que là découverte
de Monfieur le Comte de Lauragais ,
mais feulement l'inflammation d'une portion
d'Efprit- de -vin furabondante , laquelle
étoit connue de tous les Chymiftes
, dont Monfieur le Comte de
Lauragais a parlé lui -même dans fon
Mémoire comme d'une chofe connue
de tout temps. En effet , comme Juneker
n'anonce point pofitivement dans
ce paffage l'inflammabilité entière du
Vinaigre - radical , mais qu'il ne fait que
comparer cette inflammabilité à celle
de l'efprit-de-vin , qui brûle en entier
& fans réfidu , il faut abfolument, fi l'on
AVRIL. 1762. 99
-
veut que les expreffions renferment cette
propofition , prendre le mot inftar
à la rigueur, & fuppofer qu'il défigne
une reffemblance expreffe , directe , &
complette entre l'inflammabilité du Vinaigre
-radical , & celle de l'efprit- devin.
Or , Monfieur de Lauragais remarque
très bien qu'il eft impoffible
de faire une pareille fuppofition , attendu
qu'il y a en effet une différence totale
entre la manipulation , qu'il faut
néceffairement employer pour faire brûler
en entier ces deux liqueurs . L'efpritde-
vin , comme tout le monde fait , n'a
befoin que d'être allumé à froid , pour
ſe confumer en entier , tandis , qu'au
contraire , le Vinaigre - radical exige abfolument
d'être chauffé jufqu'à une trèsforte
& pleine ébullition , pour fe confumer
en entier, comme l'Académie l'a vu .
Il eft donc bien vifible que Juncker
n'a pas pu avoir en vue , de défigner
dans le paffage en queftion l'efpéce d'inflammabilite
du Vinaigre-radical , qu'a
démontrée Monfieur le Comte de Lauragais
, c'eft-à-dire , encore une fois ,
l'inflammabilité entiere , & que cet Auteur
n'a voulu parler dans cet endroit ,
que de la portion d'efprit ardent furabondante
au Vinaigre , laquelle eft fuf-
E ij
835315
100 MERCURE DE FRANCE..
ceptible de brûler en effet à la maniere
de l'efprit-de - vin , dont Beccher, Stahl,
Zwelfer , Lémery , & beaucoup d'autres
Chymiftes on fait mention , & qui
eft totalement étrangère à la découverte
de Monfieur de Lauragais ; & c'eſt par
cette raifon , que tous les Chymiſtes
de l'Académie , qui certainement avoient
lu le Juncker , avoient auffi entendu
le paffage dans le fens naturel , dont
je viens de parler , & qu'ils ont regardé
l'expérience de Monfieur le comte
de Lauragais , Comme une découverte
& une chofe neuve , jufqu'au moment
où la citation du paffage en queſtion
eft venue y répandre des nuages . Mais
voici des preuves d'une toute autre efpéce
, & qui vont fans doute , diffiper
jufqu'à la moindre obfcurité, qui pourroit
refter fur cet objet.
Tout le monde convient que ce n'eft
pas d'après un paffage unique , iſolé
détaché de tout ce qui peut y avoir
rapport , & en développer le véritable
fens , qu'on doit juger du fentiment
d'un Auteur écoutons donc Juncker
-lui - même , c'est un témoignage qu'on
ne peut récufer , puifque perfonne ne
peut mieux que lui même nous expliquer
fa penfée ? Or , voici ce que dit
:
AVRIL. 1762. ΤΟΥ
Juncker immédiatement après avoir
parlé de cette inflammation du Vinaigre
- radical : Interim in parte ab aceto
relicta eximius acor deprehenditur.
( confp . chym. tab. de aceto p. 582.)
on obferve une acidité confidérable dans
ce qui refte du Vinaigre ( après cette inflammation
) in parte relicta. Dans la
partie qui refte , s'il reste une portion
du Vinaigre fuivant Juncker , cet acide
n'eft donc pas fuivant le même Auteur
inflammable en totalité : on ne peut ,
je crois , fe refufer à l'évidence d'une
pareille conféquence
Voici encore un autre Paffage du
même Auteur qui n'eft pas moins pofitif,
( confp. chym. tab. de cupro . p.
909 ) fi diftillentur ( cryftalli veneris)
redd.int acetum valde concentratum
cujus pars inftar fpiritus vini ardet ,
pars altera valde acida , & tamen aliquantum
volatilis eft. Si l'on diftille
les criftaux de Vénus , on en tire un
acide de Vinaigreextrêmement concentré ,
dont une portion brille à la maniere de
l'efprit- de-vin , tandis que l'autre portion
refte très - acide , & cependant volatile
jufqu'à un certain point , perſonne
ne difconviendra , fans doute , que
Juncker ne pouvoit énoncer d'une ma-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
nière plus claire , & plus préciſe qu'il
n'y a qu'une portion du Vinaigre - radical
qui brûle à la manière de l'efpritde
- vin ; & de là je conclus , qu'on ne
peut pas lui faire dire directement le
contraire dans le paffage cité par M.
Baron ; que par conféquent l'inflammamabilité
entiere du Vinaigre - radical
ainfi que la manière de la faire reuffir
eft une chofe neuve , une découverte
qui appartient bien légitimement à Monfieur
le Comte de Lauragais , & qu'on
doit mettre au nombre de celles dont
il a déja enrichi la Chymie. Signé
MACQUER.
Je certifie le préfent extrait confor
me à fon Original , & au Jugement de
l'Académie. A Paris , le dix - huit Février
1762 .
GRANJEAN DE FOUCHY.
AVRIL 1762. 103
LETTRE de M*** à M. D ****
fur un Ouvrage intitulé l'Origine des
Sciences , fuivie d'une Controverfe
fur le même Sujet.
MAA prévention en faveur du Géomètre
avoit toujours fufpendu mon jugement
fur les raifons du Muficien , lorfque
le hafard a fait tomber entre mes
mains une Lettre dont la force & l'éner
gie ont relevé mon courage. J'ai examiné
de rechefles Nouvelles Réfléxions de M.
Rameau fur le Principe fonore , heureufement
avant que le premier , M. d'A
lembert , en eût défendu la lecture ; j'ai
vu qu'en appliquant aux Egyptiens l'hiftoire
qu'on y a forgée fur le compte du
premier homme , & que profitant furtout
du nouveau Syftême de Mufique ,
inféré dans le Mercure de Juin 1761 ,
(a)j'y trouvois trois garans incontestables
(a ) Ce mois de Juin n'eft point cicé dans tous
les cas où je renvoye au Mercure , lorfque c'eſt
précisément dans celui- là qu'exifte le Système en
queſtion , que M. d'Alembert affecte d'ignorer
pour tirer avantage du paffé : comme fi le dernier
Ouvrage n'étoit pas celui dont on dût tirer fes
conféquences.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
d'une origine dont la découverte a tellement
été déguifée , qu'elle reste encore
enfévelie dans les ténébres , malgré tous
les foins qu'on a pris pour l'en tirer
Le premier de ces garans eft la Nature
qui dans le Phénomène même du
corps fonore , s'explique à trois de nos
fens , fait entendre à l'oreille des rapports
qui nous charment , détermine en même
temps la quantité de chaque terme qui
les compofent , en montre la mefure aux
yeux , & la fait toucher au doigt : quelle
reflource pour le Géomètre fi ce principe
ne lui eût pas échappé ! Que de
peines , que de veilles ne lui en a - t - il
pas couté pour y fubvenir ? Ce fera le
fujet de la Controverfe dans le fecond
Volume de ce mois. Le deuxième garant
est l'Hiftoire où l'on convient généralement
devoir aux Prêtres de l'Egypte
les premiers élémens de Mufique
, d'Arithmétique , de Géométrie
& d'une forte de Théologie , Scien es
qui toutes trouvent leur fource dans le
Phénomène propofé , & qu'ils n'ont
communiquées à leurs voifins que fous
des myſtères & des emblêmes dont les
Grecs , qui s'en plaignent , fe font néanmoins
fervis plus d'une fois. Le troifiéme
confifte dans des faits qui tiennent
>
AVRIL. 1762. 105
aux deux premiers garans , dont voici
le détail en forme de queftions.
Pourquoi Pythagore a -t -il attribué au
nombre 3. la toute-puiffance fur la Mufique
, & plus encore fur la Géométrie ?
Pourquoi fon fyſtème de Mufique eft -il
extrait des feuls rapports tirés d'une progreffion
triple ? Pourquoi fon triangle
numérique rectangle émane-t-il directement
de la proportion harmonique , renverfée
en Arithmétique dans l'Analyſe ,
dont il fuit la loi ? Pourquoi les Chinois
ont-ils auffi fondé leur fyftême de Mufiquefur
la progreffion triple , portée jufqu'à
fon 13 terme dans un Manufcrit qui
nous eft venu de Pékin ? Pourquoi l'ordre
des aliquotes de l'unité s'y trouvet-
il exactement obfervé , lorfque Pythagore
renverfe cet ordre , en ne tirant
de cette progreffion que des rapports
ifolés ? Pourquoi le premier fyftême de
Mufique qui ait paru chez les Grecs ne
contenoit - il que la moitié de l'octave
diatonique fous le titre de Tétracorde
& pourquoi l'annonce - t - on d'abord
comme unique , lorfqu'en le joignant à
fon pareil on en reçoit l'octave diatonique
? Pourquoi ce Tétracorde eft - il le
produit de l'harmonie de deux corps fonores
à la 12 , double quinte , l'un de
9
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
de l'autre , dont le rapport eft triple
Pourquoi la réunion des deux Tétracor
des fe forme- t-elle d'une proportion triple
? Pourquoi tout eft- il parfait dans la
Mufique tant qu'on y fuit réguliérement
l'ordre de cette proportion ? Pourquoi
voit -on la Nature fe déclarer tellement
en faveur de cette proportion , que dès
qu'on en altére la progreffion , celle de
l'harmonie en fouffre ( b ? Pourquoi ,
lorfqu'on defcend d'une quinte ou qu'on
monte d'une quarte , foit immédiatement
, foit par les moindres degrés naturèls
qu'on appelle diatoniques, fent -on
qu'on peut s'y repofer , & que dans une
marche oppofée on fe fent beaucoup plus
(b) C'eft précisément de cette altération que
naiffent en Mufique des à-peu-près , des incommenfurables
pour l'oreille , dont M. d'Alembert fe
munit pour conclure contre les loix même de la
Nature , comme fi les incommenfurables trèsfréquens
en Géométrie , pouvoient anéantir les
grandes & belles découvertes qu'on doit à cette
Science ; mais où trouve- t- on , comme dans la
Mufique , qu'une égale altération entre chaque
terme de la même progreffion triple , dont on
tient ce qu'il y a de plus parfait , fuffife pour fatisfaire
l'oreille dans ces à-peu-près , dont la variété
porte à l'âme l'image des différentes expreffions
qu'on en peut tirer : conféquence qui peut bien
échapper à un Géomètre. Il en fera queſtion dans
la Controverfe .
AVRIL. 1762. 107
libre de paffer outre ? Pourquoi tous les
repos naturels du chant font - ils formés
de deux notes fucceffives ? & pourquoi
font - ils tous produits par l'harmonie de
deux Notes à la quinte l'une de l'autre
Cadence parfaite 1 , Cadence
irréguliére 1 ? Pourquoi ne commence
- t- on jamais par le demi - ton en
montant à la quarte dans cet ordre , fi ,
ut , ré , mi ? Pourquoi ce demi-ton fe
refufe-t-il pour lors à quiconque s'y
laiffe conduire fans réflexion ? pourquoi
n'eft -il pas naturellement infpiré le premier
en montant ( c'eft le neud de la
queſtion ) & qu'il ne l'eft généralement
qu'après deux tons , dans cet ordre , fol
la , fi , ut , ou bien ut , ré , mimi , fa ?
Pourquoi encore la premiere Note , fi
ou mi , fait- elle fentir qu'on va naturellement
s'arrêter fur la Note au-deffus,
ut ou fa ? Ce qui eft tellement fenfible
à toutes les oreilles , qu'on a donné à
cette premiere Note du demi -ton en montant
le titre de Note fenfible , de forte
que , fous quelqu'idée qu'elle fe préfente
à l'homme borné , elle le fait toujours
defirer , comme malgré lui , de
monter. Pourquoi le premier Systême
cu Tétracorde des Grecs débutoit- il précifément
par cette Note fenfible, & pour-
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
quoi n'a- t-on pu faire autrement fans
abandonner un principe fur lequel on
pouvoit avoir déja de grandes vues :
outre que c'étoit le feul moyen de s'y
prendre pour déterminer en fi peu de
Notes les plus parfaites marches de l'harmonie
& de la mélodie ( c ) ? Enfin
pourquoi cette confiance unanime dans
la Mufique pour tâcher d'y découvrir
un principe dont on fentoit le befoin ,
& qui pendan: plus de 2000 ans s'eſt
perpétuée depuis Pythagore ? Ce Philofophe,
dont toutes les opérations tiennent
à cette Science , n'auroit- il rien
découvert dans fes converfations avec
les Egyptiens , même dans leurs emblêames
, qui lui eût fair foupçonner le
principe de leurs connoiffances dans la
Mufique ? Ne s'en feroit-il pas expliqué
avec fes difciples , peut-être même auffi
par quelques emblêmes qui prennent
fouvent un grand empire fur l'efprit ,
quand on croit en avoir deviné le vrai
fens ? Car enfin cet acharnement qui a
duré fi longtemps fans fuccés , & fans
chercher feulement la raison de ce défaut
de fuccès , doit bien furprendre :
raifon de laquelle fans doute nos Egyptiens
feront partis , & qui femble devoir
(c ) On ne peut rendre ici raifon de toutes
ces queſtions ; mais l'ouvrage y fatisfait.
AVRIL. 1762. 109
naturellement fa préfenter à quiconque
fçait faire le moindre ufage de la penfée.
En effet , lorfqu'on fe voit forcé de
préférer certains intervalles après un
premier fon , comment eft-ce que ces
grands Philofophes , ces grands Mathématiciens
où les Géomètres font confondus
, même M. d'Alembert, ces hommes
illuftres qui tous ont voulu fe mêler
de parler Mufique , ne fe font jamais
doutés , à l'exemple des différens fentimens
qui nous font varier les inflexions
de la voix qu'il falloit qu'il y eût
quelque chofe de fingulier dans le fon
pour occafionner en nous cette néceffité
de préférence ? Mais non , tout est
fourd à la raifon , & l'on veut avoir
raifon malgré cela . Pythagore avoit
des cordes qu'il a tendues, dit- on, avec
des poids , les Egyptiens n'en manqucient
pas , c'eft même le nom qu'ils
ont donné au fon nous en avons de
même , chacun y a donc pu éprouver
l'effet du fon : & c'eft ce qu'auront fait
ces Egyptiens , comme à la fin nous l'avons
fait depuis environ un fiécle ; mais
qu'en a-t-il réfulté , en auroit - on été
plus favant fans le fecours de M. Rameau
?
,
Voilà bien des questions qui tiennent
préfque toutes à l'Hiftoire : on n'en pent
110 MERCURE DE FRANCE.
excepter que celles où l'on interpofe les
Loix de la Nature , dont une partie trouve
fon interprête dans notre oreille ,
dans notre voix même , & dont l'autre
tire fa démonftration du Phénomène fonore
: à moins que , comme M. d'Alembert
, on ne veuille refufer le droit de
démonftration à ce qui fe trouve puifé
dans la Nature même, & que pour y donner
plus de poid , on ofe foupçonner
une autre origine à ce Phénoméne.
Quoique toutes ces queftions femblent
ne tenir d'abord qu'à la Mufique ,
on les voit néanmoins émaner directetement
des trois proportions , uniques'
dans toutes les Sciences , dont notre
Phénomène préfente diftin &tement - les
modéles à l'oeil comme à l'oreille : proportions
d'où naiffent toutes les progreffions
& tous les rapports poffibles : on y
voit plus , fi chacune de ces proportions
ne contient que trois termes , ( c'eft ici'
la Nature qui parle , & auprès de laquelle
l'homme doit fe taire , furtout dès
que fes opérations n'en fouffient point )
on y voit fe joindre un quatriéme terme
par un moyen d'où naît juftement la
diffonance , diffonance dont l'origine
avoit été ignorée jufqu'à préfent , & fur
laquelle auffi M. d'Alembert n'ofe plus
AVRIL. 1762.. III
ouvrir la bouche : ce moyen n'eft autre
que la réunion de la proportion harmohique
avec celle de l'arithmétique qui en
eft renversée ; & pour lors , de cette
feule réunion naiffent toutes les régles
qu'a pu imaginer le Géomètre fur fes
expériences pour enfeigner la manière
de former une proportion à quatre termes
, comme pour trouver une quatriéme
proportionnelle , avec cette différence
encore , qu'il lui faut pour lors deux
quantités , lorfqu'il fuffit d'une feule
quantité engendrée par le principe pour
décider du tout autre fujet de Controverfe
.
Quoiqu'en veuille dire M. d'Alembert
par un dit-on dans l'Encyclopédie , toutes
les Sciences ne peuvent être fondées
que fur les proportions , d'où naiſſent
tous les rapports , par lefquels feuls ces
Sciences peuvent être démontrées. Où
les trouver ailleurs , ces proportions ,
que dans le corps fonore , que dans un
feul objet qui les fait diftinguer à l'oeil
comme à l'oreille ; car l'oeil voit les aliquotes
, foit en gliffant le doigt fur
une corde repréfentant ce corps réfonnant
, foit dans d'autres cordes accordées
à l'uniffon de ces aliquotes , pendant
que l'oreille , qui ne les diftingue pas
112 MERCURE DE FRANCE.
dans ce corps unique , y diftingue cependant
celles du & du , que l'oeil
peut voir de la même manière qu'auparavant
; & l'aveugle , averti par fes oreilles
du filence apparent des unes & de la
réfonance des autres , fent au tact le
nombre des ventres de vibrations qui
s'élévent fur chaque aliquante à l'inverſe
des mêmes rapports , & trouve par ce
moyen celui de fe confoler du défaut
d'un fens qui ne lui en apprendroit pas
davantage fur ce fujet. N'eft- ce pas dédaigner
la Nature que de fe refufer aux
bontés qu'elle a eues de vouloir bien
nous inftruire par un Phénomène unique
dans fes produits , en fe livrant aux trois
feuls fens qui puiffent communiquer
quelques lumières à notre intelligence ,
& cela parce qu'on croit ne lui rien devoir
, & n'en avoir plus befoin , quoique
tout ne foit pas encore découvert.
D'où tient-on cependant la première
idée des progreffions géométriques , lorfqu'on
voit la triple appliquée à la Mufique
dans la Chine , même avant ( fi l'on
s'en rapporte aux dates ) que les Egyptiens
fuffent reconnus pour les premiers
qui fe foient adonnés à la recherche des
Science ? Qu'ont pu tirer ceux - ci d'une
arithmétique populaire pour la Mufique ,
AVRIL. 1762. 113
lorfque tous les produits du corps fonore
, paffant des oreilles aux yeux par
les moyens les plus fimples , ont pu leur
procurer dans l'Arithmétique une amplification
, fur laquelle ils auront fondé
leur Géométrie ? Pythagore n'en donnet-
il pas , immédiatement après les avoir
confultés , une amplification , qui eft
peut-être la même ? Et la vertu du nombre
3 , qu'il attribue à la Géométrie
comme à la Mufique , ne lui a - t - elle
pas fuffi pour en imaginer autant qu'il
y en peut avoir ; que peut - on demander
de plus pour arriver à quelques régles
de Géométrie ,
telles que celle que
ce Philofophe a imaginée pour fon triangle
numérique rectangle ? Le voir fi fort
attaché à la vertu de ce nombre 3 , &
fuivre la loi des grandeurs dans l'analyfe,
auffi-bien que Thales & les autres ; cela,
prouve affez , qu'il y a été féduir par des
hommes qui lui auront caché la fource ,
en ne lui citant que quelques moyens
d'aller en avant , mais dans un ordre
abfolument oppofé à celui que preſcrit
cette fource .
Ne doutons pas que des Prêtres , arrivez
au faîte de la plus grande gloire, qu'ils
pouvoient fe flatter d'acquérir par leurs
114 MERCURE DE FRANCE.
recherches , n'aient craint d'en déchoir
fi leur principe étoit une fois connu ;
c'eft pourquoi voulant fatisfaire les curieux
, ils ont retourné la phraſe , ils
ont fubftitué à l'unité divifible la plus
grande grandeur , dont les moindres
font cenfées produites , en laiſſant néanmoins
ces curieux dans un grand embarcommele
prouve la quantité de fiécles
qui fe font écoulés pour arriver au
point où l'on en eft : il eft vrai que la
proporrion Géométrique étant la même
dans les multiples comme dans les fousmultiples
, 1 , 2 , 4 , ou 1 , & le renverſement
de la proportion harmonique
en arithmétique , auront pu fuffire à ces
hommes mystérieux pour gagner le fuffrage
de tous ceux qui les ont confultés :
auffi n'ont-ils annoncé pour tout fyftême.
de Mufique que le feul ordre qui s'y trou
ve parfait , dans un Tétracorde dont cependant
le premier intervalle en montant
répugne àtoutes les oreilles , ainfi placé :
fyftême fur lequel ils ne craignoient aucun
reproche : & il faut qu'ils euffent extrêmement
gagné la confiance des Grecs,
pour que ceux-ci aient confervé pendant
un très-longt emps la même confiance
dans ce Tétracorde,chacun y ayant ajouAVRIL.
1762. 115
té plus ou moins de cordes , les uns y joignant
du chromatique , les autres de l'en
harmonique.
Au refte l'analyfe jette le Géomètre
dans une erreur , lorsqu'il dit que l'unité
eft le principe des nombres , puifqu'elle
fe donne autant de nouveaux principes
qu'elle s'ajoute de fois à elle-même. Le
corps fonore s'en explique bien autrement
; fon unité réfonante ne produit jamais
que des parties de fon tout , dont
les quantités font en même-temps produites
avec les intervalles que donne chacune
de fes divifions : divifions dont la
quantité fe marque bien avec des nombres
, mais rompus , pour exprimer en
cette forte,,la moitié, le tiers de cette
unité : & fi l'on oppofe à ce corps d'autres
plus grands que le fien , préfentant
pour lors fon double , fon triple & c. Il
les force dans l'inftant , par fa réfonance ,
à fe divifer en fes uniffons , à réduire
chacune de leurs parties divifées en autant
d'unités : merveille qui tient autant
à la Géométrie qu'à la Théologie ; car
fi ce principe prouve , par là , qu'il contient
tout fans pouvoir être contenu ,
il prouve en même temps qu'il ne peut
avoir d'antécédent : auffi donne - t-il à
telle quantité qu'il engendre le droit
116 MERCURE DE FRANCE.
d'ordonner en fa place de toute proportion
, de toute progreffion , lui fervant
pour lors , lui-même d'antécédent ; on
y voit effectivement cette quantité , ce
nombre ordonner par - tout fous le titre
de terme moyen en Géométrie (d) : il fuit
encore d'autres particularités de celle - ci
que je fuis obligé de paffer fous filence
pour abréger.
Par le moyen donné dans l'analyfe , le
Géomètre s'eft vu forcé de partir des
branches pour defcendre à la racine , à
laquelle il n'a pu encore arriver : il ne
connoît point encore le principe de toutes
les belles découvertes dont il eft en
poffeffion . Cependant en fuivant la même
comparaiſon , on peut dire qu'à peine
les yeux font ouverts en Mufique
qu'on apperçoit dans les en railles de la
terre une racine fonore , on la voit , on
l'entend , je ne faurois trop le répéter ,
& dans le moment qu'elle réfonne , on
en voit naître le tronc de l'arbre ( c'eſt
la proportion géométrique ) qui de fon
côté produit une infinité de branches ( ce
font les progreffions qui s'en fuivent )
dont l'oreille diftingue les plus parfaits
(d) M. d'Alembert dit qu'il ne comprend rien
à cela ; & c'est ce qu'on réferve pour la Controverſe.
AVRIL. 1762. 117
rapports des moins parfaits , & dont lá
raifon s'éclaire à la faveur des nombres
engendrés en même temps , le tout dans
l'ordre où nous concevons plus ou
moins facilement ces rapports : puis
enfin , au-deffus de chaque branche s'élévent
des rameaux ( c'eft la proportion
harmonique ) d'où naiffent les fleurs &
les fruits . On les voit même naître de
bonne heure , ces fleurs & ces fruits
dans le triangle numérique rectangle de
Pythagore : T'harmonie en eft la fleur ,
& le triangle le fruit.
du
Moins on a d'expérience en Mufique ,
plus il eft facile de tirer de la réſonance
corps fonore toutes les conféquences
qui tendent à la plus faine Géométrie :
refte à paffer de conféquences en conféquences
relativement aux différens objets
qui peuvent en dépendre. La mélodie
nous à tous féduits ; & l'harmonie reconnue
, comme par hazard , par le P.
Merfennes dans la réfonance du corps
fonore , n'a rien pu prendre fur notre
prévention en faveur de cette mélodie.
Quel bonheur pour la Mufique , peutêtre
auffi pour la Géométrie , que M.
Rameau fe foit enfin relevé de cet affoupiffement
, en fe mettant au-deffus de
toutes ces puérilités qu'on a toujours
118 MERCURE DE FRANCE .
débitées fur la Mufique des Anciens &
dont M. d'Alembert n'eft point encore
exempt ! Si de grands talens ont pu faire
produire aux Anciens , comme aux Modernes
, des chants raviffans , la Raifon
en eft-elle plus éclairée ? Ce n'étoit du
tout point là le but de nos Egyptiens :
ces hommes ambitieux avoient bien d'autres
vues : ils cherchoient un principe :
où le trouver ? dans des objets vifibles ,
produits par la Nature , c'eft ce qu'on
n'a pu découvrir jufqu'à ce jour. Il ne
leur reftoit donc que les fenfibles , où la
Mufique tient le premier rang : & l'on
douteroit , après cela, qu'ils ne s'y fuffent
pas attachés , du moins en dernier reffort ,
& que n'ayant d'autres vues que celles
de pénétrer dans les fecrets de la Nature ,
ils n'aient pas fait l'impoffible , non feulement
pour découvrir dans le fon ce
qu'un Moine y a découvert fans d'auffi
fortes raifons , furtout après cette réflexion
fur la préférence dont je viens de
parler , mais encore pour en tirer toutes
les conféquences poffibles , quand même
ces conféquences feroient bornées à celles
dont M. Rameau nous a fait part , non
quantau fond de l'Art Mufical , mais
bien quant à tout ce qui tient à la Géométrie
, même à la Théologie , dont
AVRIL. 1762. 119
celui-ci ne s'eft enfin apperçu que par
occafion dans la fuite des temps , d'ouvrage
en ouvrage ( e ) ce qui m'a fait
conjecturer que des hommes contemplateurs
ne pouvoient avoir négligé le
feul moyen de s'inftruire avec certitude,
& d'inftruire les autres en renverfant
l'ordre de leurs découvertes : je me fonde
, de plus , fur le Tétracorde uniquement
parfait , auquel on n'en peut ajou
ter un autre pour arriver à l'octave fans
qu'il n'en résulte quelques imperfections
, & qui a tenu pendant un trèslong
temps les Grecs dans l'efclavage ,
jufqu'à ce qu'enfin Pythagore s'en foit
rebuté en leur offrant fon fyftême dont
il s'applaudiffoit fans doute , parce qu'il
le tenoit d'une progreffion triple qu'il
croyoit fuffifante , & qui nous a tous
jettés dans des erreurs dont on a encore
bien de la peine à revenir.
L'Ouvrage eft une Brochure in-4°.
dont le prix eft de 24 f. en blanc , chez
Jorry , rue & vis-à -vis la Comédie Françoife
, chez Duchefne , rue S. Jaques ,
au Temple du Goût , & chez tous les
Marchands de Mufique.
(e) Et c'eft de quoi M. d'Alembert devoit s'être
apperçu , en ne fondant fes critiques que fur le
dernier ouvrage; mais il ne confeille pas de lelire.
120 MERCURE DE FRANCE .
RELATION de la Séance publique de
l'Académie des Sciences & Belles - Lettres
tenue à Béfiers le 13 Février
01762 .
M.DDE LA ROUVIERE Directeur ,
ouvrit la féance par une courte fémonce
dans laquelle il fit en peut de mots l'éloge
du Roi , de M. le Comte de S. Florentin
, Protecteur de notre Académie , de
M. le Duc de Choifeul , Protecteur de
tous les Arts utiles; & qui concourent au
bonheur de l'humanité. Il lut en fuite
une Differtation fur les arbres , & particulièrement
fur les Pins fauvages ,
dont il releva l'utilité ; non feulement
pour le Commerce & la Marine , mais
encore pour une infiinité d'Artifans &
d'Artiſtes , dont il fit l'énumération
ajoutant qu'il laiffoit aux Médecins à
parler des remédes qu'on en retire , &
qu'il ne répéteroit point ce qu'il avoit dit
dans la féance précédente des cocons
qui fourniffent de la foye , & qu'on
trouve fur les branches de ces Pins .
L'accueil favorable que l'Académie
Royale des Sciences de Paris , avoit
fait
AVRIL. 1762 . 121
fait à nos obfervations du Paffage de
Vénus , fur le Soleil , le fix Juin de
l'année paffée , ayant engagé Madame
Lepaute à en deduire la pofition de
cette Planéte , celle de fon noeud , fa
conjonction , &c ; & cette fçavante Aftronome
nous ayant offert les pénibles
calculs qu'elle avoit faits , avec une table
très exacte du lever & du coucher du
Soleil fur notre horifon pour chaque
jour ce cette année , nous crumes devoir
admettre cette Dame au nombre
de nos Affociés. Sa lettre en remercîment
pleine d'efprit & de modeſtie ,
fut lue & applaudie. M. le Directeur
lut auffi la réponſe qu'il lui avoit
faite.
: M. Pradines lut l'éloge de M. de
Guibal , qui s'étoit diftingué jufqu'à
l'âge de 82 ans , par fon zéle pour nos
exercices Académiques , & dont nous
avons tout lieu de regretter la perte.
M. d'Abbes nous fit part de deux
obfervations oeconomiques , dont l'une
regarde le moyen de préferver les bleds
prêts à moiffonner ; des mauvais effets
qu'on a coutume d'attribuer à la rofée ;
& dans l'autre il enfeigne à enter les
Mûriers de façon que dans deux ans
ils foient auffi garnis de feuilles qu'au-
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
paravant , au kien que par la méthode
ordinaire ils ne parviennent à cet état
qu'après plufieurs années ; le moyen
de garantir les bleds des effets que M.
d'Abbes attribue non à la rofée , mais
aux grandes chaleurs qui brûlent les
grains dans l'épi , lorfqu'il n'ont pas
eu le temps de murir ; c'eft de les fe→
mer de bonne heure , afin qu'étant fuf
fifamment nourris , ils ayent la force de
réfifter aux chaleurs ordinaires à la veil
le de la récolte. De fa pratique il en
réfulte un autre avantage , c'eft qu'étant
femés plutôt , les bleds font plus
en état de réfifter aux gelées ; comme
pour enter un Murier on l'ébranche
jufqu'au tronc , il ne revient à fon premier
état qu'après plufieurs années , au
lieu qu'en ne coupant que les branches
feuillées , & confervant toutes
les groffes depuis le tronc jufqu'au fommet
, comme le confeille M. Ab
bes ; fi dans le printemps on écorce
toutes les branches nouvelles , & qu'on
applique à chacune un fifflet , felon les
régles de l'Art, deux ans après l'arbre
fera auffi garni de feuilles qu'aupara→
vant.
A l'occafion des greffes , M. d'Abbes
propoſe d'enter le Chataignier fur le
Π
AVRIL. 1762. 123
Chêne , & le Murier fur l'Ormeau :
expériences qu'il avoit déja propofées
à la Société Royale d'Agriculture de
Paris.
. M. Barbier parla fur les différens
ufages que les Anciens faifoient des anneaux
, qu'ils diftinguoient en anneaux
de cachet qu'ils appelloient fignatorii ,
en ceux qui récompenfoient le mérite
ou qui caractérifoient la dignité &
la nobleffe que M. Barbier appelle diftinctifs
, en anneaux fymboliques fous
lefquels on doit furtout comprendre
l'anneau nuptial , en anneaux conftellés
ou talifmans , enfin en anneaux
de luxe & de parure qui nous font communs
avec les anciens Peuples , & il
appuya tout ce qu'il en dit par des traits
d'histoire bien choisis.
- M. Bouillet le père termina laSéance
par un Mémoire , où il examina s'il n'y
auroit pas un moyen de procurer à la
la Ville de Béfiers une Suffifante quantité
de bonne eau. Il expofa d'abord
l'infuffifance & les defauts de celle
dont nous fommes obligés d'ufer journellement
, n'ayant pas à choisir , à
caufe que nous n'en avons que d'une
forte qui coule de nos fontaines. Il
convint qu'aux environs de notre ville
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
n'y ayant pas de fource vive , & qu'étant
obligés de ramaffer des Eaux de
pluie à une petite demi -lieue d'ici , on
n'avoit pû nous donner de meilleure
Eau ni en plus grande quantité ; mais
en même temps il ajouta qu'ayant eu
occafion depuis peu de voir le plan
que le S. Villecrofe venoit de lever des
environs de Gabian , il avoit été furpris
qu'avant lui perfonne n'eût penfé à
profiter du don que la Nature nous
y offre fi libéralement , & qui , quoiqu'éloigné
d'ici de trois lieues , n'eft
pas hors de notre Diocéfe , & fe trouve
heureuſement dans les terres d'un
Seigneur ( M. L'Evêque de Béfiers )
toujours prêt à facrifier fes propres interêts
à ceux du Public .
Selon ce plan on trouve au fommet
d'une montagne aux pieds de laquelle
eft Gabian , une fource vive trèsabondante
, & élevée de 40 toifes audeffus
de la rivière qui coule tout auprès
, & qu'on appelle Thongue. C'eft
l'eau de cette fource que M. Bouillet
a propofé de conduire ici ; ce qu'on
pourroit exécuter d'autant plus facilement
, qu'on trouve encore en nombre
d'endroits , depuis Gabian jufqu'à Béfiers
, des reftes confidérables des traAVRIL
1762. 125
vaux que les Romains avoient faits
pour amener l'eau de cette fource au
Cirque qu'ils avoient dans cette Ville ,
où ils donnoient fouvent le fpectacle
d'un Combat- Naval , & duquel Cirque
on voit encore des reftes , auffi
bien que de leur Aqueduc dans la
maifon de M. Ginefte. Cette fource
ne tariffant point dans les plus grandes
féchereffes pendant lefquelles en 20
heures elle fournit 6625 pieds Cubes
d'eau , & 14756 en hyver dans le
même espace de temps , & l'eau ent
étant très - bonne , M. Bouillet a cru
avoir trouvé un moyen de fatisfaire à
cet égard les voeux de fes Concitoyens.
ACADÉMIES des Sciences & Belles-
Lettres de Dijon.
L E fujet du Prix que l'Académie des
Sciences , Arts & Belles - Lettres de Dijon
propofe pour l'année 1763 , eft de
déterminer , relativement à la Bourgogne
, les avantages & les défavantages
du Canal projetté en cette Province pour
la communication des deux Mers par la
jonction de la Sône & de la Seine .
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Le prix eft une Médaille d'or de la valeur
de 300 liv . qui fera délivrée à l'Aureur
même dont l'Académie aura couronné
l'Ouvrage , ou au porteur d'une
procurationt de fa part , dreffée en bonne
forme.
Ceux qui enverront des Mémoires
font priés de les écrire d'une manière lifible
; de mettre une deviſe à la tête de
leurs Ouvrages , & d'y joindre un billet
cacheté , qui renfermera la même devife
, avec leurs noms , demeures & qualités.
La Piéce qui aura remporté le prix,
fera la feule dont le billet fera ouvert.
Les Membres de l'Académie qui ne
réfident point à Dijon , auront la liberté
de travailler & de concourir pour ce
prix.
On n'admettra point au concours les
Mémoires dont les Auteurs fe feront fait
connoître directement ou indirectement,
avant la décifion .
Les Ouvrages ne feront reçus & n'auront
droit au concours que jufqu'au pre
mier Avril 1763 inclufivement. Ils feront
adreffés francs de port , à M. Michault
, Secrétaire perpétuel de l'Académie
, rue de Guiſe , à Dijon,
AVRIL. 1762. 127
LE
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
GÉOGRAPHIE.
E fieur LATT RÉ , Graveur , rue
S. Jacques , au coin de celle de la Parcheminerie
, à la Ville de Bordeaux
vient de mettre au jour les Cartes ciaprès
nommées :
Le Plan Topohydrographique du Détrois
de Gibraltar , dreffé en partie fur
une Carte Hollandoife d'Henri Lynflager
, avec des détails très -intéreffans.
Celui du Promontoire de la Ville & du
Port de Gibraltar avec les ouvrages faits
depuis le dernier fiége & les lignes
conftruites par ordre de Sa Majefté
Catholique , pour empêcher la communication
de Gibraltar avec l'Efpagne
levé nouvellement par l'Ingénieur de la
Place. Le Plan Topohidrographique de
la baye de Gibraltar , dreffé fur celui
du Chevalier Renau avec des détails trèsrecherchés
.
La Carte Géohidrographique du Golfe
du Méxique & de fes Ifles , d'après les
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Mémoires les plus récens & affujettis
pour l'emplacement de fes principales
pofitions aux latitudes & longitudes déterminées
par obfervations aftronomiques
, par M. Rizzi Zannony de la Société
Cofmographique de Gottingue & .
Profeffeur de Géographie.
L
PYRURGIE .
E fieur GIOT a trouvé une maniere
de faire des Poëles qui procurent beaucoup
plus de chaleur que les Pocles ordinaires
; leur conftruction eft telle qu'on
peut échauffer quatre ou cinq piéces ,
foit de plein-pied , foit au-deffus les
unes des autres , en brûlant moins de
bois que dans tout autre Poële. La chaleur
eft fixée au moyen d'une circulalation
qui fe fait dans le corps du Poële
& elle fe diftribue par divers tuyaux :
ils ont l'avantage de renouveller l'air des
Appartemens & de procurer dans tous
les lieux où ils paffent , le degré de chaleur
qu'on fouhaite & de l'entretenir
toujours égal fur le Thermomètre . Il eſt
facile lorsqu'on bâtit à neufdes maiſons
ou qu'on répare les dedans , de placer au
rez-de- chauffée un de ces Poëles & de
le conftruire de maniere qu'il échauffe
toutes les Antichambres au rez-de-chaufAVRIL.
1762. 129
féé au premier & au fecond ; on en a même
fait monter jufqu'au troifiéme. Lorfque
les tuyaux paffent dans des Sallons
ornés , on a foin de les cacher dans l'épaiffeur
des murs , le fieur Giot en a pofé
dans les Appartemens les plus fomptueux
; un feul tuyau change toute la
température de l'air d'une Piece vafte, &
y répand plus de chaleur que le plus
grand feu d'une cheminée ne le pourroit
faire . Les fuccès répétés du Sr Giot
atteftent fon intelligence dans ce genre.
Il demeure rue de Fourcy , vis -àvis
la rue de Jouy. Il indiquera plufieurs
hôtels dans lefquels on pourra voir combien
fa difpofition eft utile & commode.
Il en peut faire auffi pour échauffer
des orangeries , des ferres chaudes aufquelles
on pourra donner tel degré de
chaleur qu'on voudra .
LE
CHYM I E.
E fieur CHARTIER , Chymifte & Privilégié
du Roi , inventeur des compofitions
qui empêchent la rouille fur le fer &
fur le cuivre , débite avec fuccès de fes
compofitions qui s'apliquent à froid fur les
grilles des feux , en fer & cuivre , fur les
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
efpagnolettes , les ferrures , les tringles ,
les fiches , les tours à guillocher , les lames
d'épées , les fufils & piftolets , ainfi
des autres. Cette liqueur eft très-facile
à appliquer , & fe peut tranſporter partout
fans fe corrompre.
Il y a des bouteilles à 3 & à 6 liv.
Le fieur Chartier demeure rue des
Deux-Ponts dans l'Ifle S. Louis , chez
M. Ducoin , Epicier à Paris.
On prie d'affranchir les lettres.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
MARINE ARINE MILITAIRE , ou Recueil
des différens Vaiffeaux qui fervent à
la guèrre , fuivi des manoeuvres qui ont
le plus de rapport au combat , ainfi
qu'à l'attaque & à la défenfe des
Ports , dédié à M. le Duc de Choifeul ,
deffiné & gravé par M. Ozanne
l'aîné , Deffinateur de la Marine , Grand
in - 8°. Paris , 1762. Chez l'Auteur
rue S. Thomas du Louvre , la quatriéme
Porte Cochère à gauche en entrant
par la Place du Palais Royal.
L'Ouvrage en brochure , 6 1. relié en
AVRIL 1762. 131
veau , 7 1. 10 f. en maroquin , 12 1.
Pour rendre cet ouvrage à la portée
d'un plus grand nombre de perfonnes ,
on a féparé autant que les Sujets l'ont pu
permettre , les détails qui regardent directement
les jeunes Marins, de ceux qui peu
vent convenir à tout le monde. Ainfi l'on
pourra faire ufage de ce Livre fuivant le
degrè de connoiffances que l'on foihaitera
acquérir. Les 20 premières planches
repréſentent les Vaiffeaux & autres
bâtimens le plus en ufage dans
la Guerre avec des définitions fur leurs
différentes proprietés ; on les a deffinés
fur la même échelle , afin que l'on
puiffe juger du rapport de grandeur
qu'ils ont entreux ; & l'on profite des
mêmes figures , pour faire connoître les
Manoeuvres qui forment leur agrès.
Elles font nommées dans un renvoi
qui eft au bas de chaque Sujet . Cette
partie eft terminée par une table qui
renferme les principales dimenfions ,
l'artillerie , & l'équipage de chacun de
ces Vaiffeaux. On les défigne ici par
le nombre de leurs canons ; & non par
la diftinction de rang établie chez
d'autres nations ; parce que les Marins
difent plus fouvent un Vaiffeau de tant
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
de Canons , qu'un Vaiffeau de tel rang ;
& que d'ailleurs la diftinction des Vaiffeaux
, par rang , n'eft pas exactement
la même chez toutes les Puiffances Mariritimes.
Cet ouvrage,à l'utilité & àl'executions
duquel on ne peut refufer d'applaudir,
eft terminé par une planche des ordres
de marche des armées navales , & par une
table qui donne l'étendue que les efcadres
de différentes grandeurs occupent
fur la ligne de combat , ainfi que dans
l'ordre de marche le plus fuivi . Les
termes de marine font expliqués à la
dernière planche , & portent les mêmes
marques que dans le difcours .
La Veuve CHEREAU, rue S. Jacques,
aux deux piliers d'or , vient de mettre
en vente deux Eftampes gravées par M.
Chevillet d'après M. Hallemann : l'une
intitulée le bon exemple , l'autre , Mlle
fa foeur. Toutes deux font de bon goût
& très-agréables.
M. MOYREAU , Graveur du Roi , a
mis au jour une nouvelle Eftampe gravée
d'après un Tableau de Philippe
Wouvermans , appartenant à M. Gueffier
, & repréfentant un dévalifement
d'équipage. Sa demeure eft rue des Mathurins.
AVRIL. 1762. 133
L'on trouve chez AUDRAN , Graveur
& Marchand d'Eftampes , rue S. Jacques,
à la Ville de Paris , même maifon que
Lottin l'aîné , le Portrait qu'il vient de
graver , de feu M. l'Abbé François Feu ,
né à Riom en Auvergne , le 21 Novembre
1671 , nommé Curé de l'Eglife de
S. Gervais , à Paris , le 29 Septembre
1699 , mort Doyen de MM . les Curés
de cette Capitale le 3 Avril 1761 dans
la quatre-vingt- dixième année de fon
âge & la foixante -deuxième de fa Cure.
Ce Portrait a été deffiné par M.Piaugier,
d'après le Bufte fait d'après nature, par
M. Feuillet , Sculpteur. Le prix eft de 2
liv. 8 f.
M. BEAUV ARLET, Graveur , rue S.
Jacques , vis-à - vis celle des Mathurins
vient de faire paroître une grande & magnifique
Eftampe dont le fujet eft l'Enlévement
des Sabines . Elle eft d'après le
célébre Luc Jourdans , furnommé Fa-
Prefto. On efpére que les Connoiffeurs
& les Perfonnes de goût y reconnoîtront
tout le faire & la manière de ce grand
Maître . L'Artiſte a fçu faifir & faire paffer
dans l'Eftampe toute la magie du
Tableau. Cette dernière Eftampe à cet
égard l'emporteroit fur la première , in134
MERCURE DE FRANCE .
titulée l'Enlèvement d'Europe , qui n'avoit
pas le même accord avec le Tableau
: On a reproché à M. Beauvarlet
d'y avoir mis trop de noir. Mais attendu
qu'il n'a d'autre ambition que celle
de tendre aux progrès & à la perfection
de fon Art ; il a retouché cette première
Eftampe , gravée d'ailleurs avec
beaucoup de goût & de foins & l'a
mife plus à l'effet du Tableau. On peut
par conféquent préfumer que les deux
autres Eftampes qu'il doit donner d'après
ce même Peintre feront de plus en
plus du goût des Amateurs .
MUSIQUE.
RECUEIL
,
ECUEIL D'AIRS , avec accompagnement
de Guitarre , dédié à M. Foucault
, Ecuyer , par M. Merchi. Sixiéme
Livre de Guitarre. OEuvre huitiéme .
Prix , 7 liv. 4. f. Chez l'Auteur , rue du
Rempart S. Honoré , près des Quinzevingts
, chez un Tapiffier ; & aux Adreffes
ordinaires de Mufique.
PREMIER Recuiel de Chanfons , avec
accompagnement de Violon & la Baffe
continue dédié à Madame la Comteffe
AVRIL. 1762. 135
de Civrac , par M. Albanefe , de la Mufique
du Roi , gravé par Mlle Vendôme ,
ci-devant rue S. Jacques , à préfent
rue S. Honoré , vis -à-vis le Palais Royal,
où l'on trouve cet Ouvrage , ainfi qu'aux
Adreffes de Mufique .
MECHANIQUE.
Rafoirs à rabot.
PERRET , Maître & Marchand Coutellier
, à trouvé le moyen de faire un raſoir
fans machine , doux , léger & fi fimple
que toutes perfonnes , jeunes , agées ou
tremblantes , peuvent fe rafer elles- mêmes
& avec une grande facilité , tant la
barbe que la tête , fans aucun rifque de
fe couper Ce Rafoir fe repaffe fur
la pierre & fur le cuir comme les autres.
Il ofe fe promettre qu'une invention
fi utile , jointe à la bonté de fes
-tranchans , à quoi il s'eft conftamment
attaché & avec fuccès , lui attireront
l'attention & l'approbation des Curieux .
Il demeure à Paris rue de la Tixeranderie
, près la Place Baudoyer , à l'Enfeigne
de la Coupe d'Or. Les rafoirs fe
vendent 6 liv. piéce.
136 MERCURE DE FRANCE .
N. B. C'eft après plus d'un mois d'ex
périence que nous croyons ne pouvoir
refufer le témoignage dû à la fimplicité.
& à l'utilité de cette nouvelle invention .
LETTRE de M. THILLAYE , Privilégié
du Roi pour les Pompes , demeurant
à Rouen , à l'Auteur du Mercure
.
MONSIEUR ,
Sur le témoignage que vous avez
bien voulu rendre au Public , de la
bonne conftruction de mes pompes
par votre Journal du mois de Mars
1748. par celui du mois d'Avril 1753.
& celui de Juin 1757. beaucoup de
perfonnes de diftinction , tant de France
, que des pays étrangers , en ont fait
acquifition , & le fuccès avec lequel on
s'en eft fervi dans les differentes occafions
, toujours trop fréquentes , a pleinement
juftifié l'éloge que vous en
avez fait.
M'étant toujours appliqué à ce qui
a rapport à la perfection de la Pompe ,
& n'ayant rien négligé fur une matière
AVRIL. 1762. 137
dont je me fuis toujours occupé , je
viens d'en fimplifier une d'une autre
eſpéce , qu'on nomme la Pompe Pneumatique.
Cette machine qui eft le chefd'oeuvre
du Pompier , eft porté par
les corrections & par les additions
que j'y ai faites , à fon plus haut degré
de perfection : j'éfpere que le
Public n'en fera pas moins content
que de tout ce qui a paru jufqu'à
préfent en fait de Pompes. C'est ce
que vous pourrez voir , Monfieur , par
le programme que je prends la liberté
de vous adreffer , commes les figures
qui y font déffinées , ne peuvent
pas entrer dans votre Journal , je les
délivrerai gratuitement à ceux qui en
defireront ; je prie feulement les perfonnes
qui me feront l'honneur de
m'écrire , pour me demander de ces
nouvelles Pompes , d'affranchir les ports
de leurs lettres. Je compte être à Paris
depuis le 20. Avril , jufqu'au 6. Mai ,
& j'y donnerai les expériences de ces
nouvelles Pompes pneumatiques chez
les RR . PP. Feuillans , vis - à - vis
de la Place Vendôme , depuis quatre
heures après midi , jufqu'à fept heures.
du foir , & je prouverai par l'expé
138 MERCURE DE FRANCE .
rience la plus fcrupuleufe , la vérité
de mon énoncé.
J'ai l'honneur d'être , & c .
BARBIER pour le fieur THILLAYE .
On a inféré dans l'Avant-Coureur du
Lundi 20 O&obre1761 , que le fieur Lu
cotte venoit de conftruire une Machine
pour fonder les Ponts fans épuiſemens .
On fait dans le même article un détail de
cette Machine , & on le termine en difant
que cette Machine fimple & ingénieufe
a été approuvée parMM.des Ponts
& Chauffés , & qu'on doit s'en fervir aux
premiers travaux.
On a mis dans les Etrennes Mignones
de l'année 1762 à l'article Origine des
differents Arts :
» Machine pour fonder un Pont fans
» qu'on foit obligé de faire des batar-
» deaux , inventée par le fieur Lucotte ,
» Serrurier Méchanicien du Roi ».
Le fieur Lucotte , par un Ecrit figné de
lui , déclare qu'on a inféré ces Articles
dans les Ecrits publics fans fa participation
, & qu'il a exécuté ladite Machine
fuivant le modéle qui lui a été donné ;
qu'elle a été inventée & mife en exécution
au Pont de Saumur , par M. de VoAVRIL.
17620 139
glie , Ingénieur des Ponts & Chauffées
de la Tourraine ; & que cette Machine
étant reftée à Saumur pour la continuation
du Pont qu'on y bâtit fur la Loire ,
ledit fieur Lucotte a été chargé d'en faire
une pareille , ce qu'il a exécuté en conformité
des Deffeins, Modéles & inftructions
qui lui ont éte donnés , par MM.
des Ponts & Chauffées.
Le fieur Lucotte ayant des intérêts parculiers
qui l'engagent à détromper le Public,
nous a très -inftamment prié d'inſérer
cet Article dans notre Mercure .
SUPPLÉMENT à l'Article des Scicnces
& Belles-Lettres.
SUJETS propofés par l'Académie
Royale des Sciences & Beaux- Arts ,
établie à PAU ; pour deux Prix qui
qui feront diftribués le premier Jeudi
du mois de Février 1763.
L'ACADÉMIE a réſervé un des deux
Prix qu'elle avoit à diftribuer cette année
; celui de la Profe a été remporté
par M. l'Abbé Bombart , Aumônier de
140 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Archevêque de Paris . Elle en donnera
deux en 1763. Le premier à un Ouvrage
de Profe , qui aura pour Sujet :
L'Eloge dufeu Maréchal DEGASSION.
Le fecond à un Ouvrage de Poëfie ,
qui aura pour Sujet :
Le Pacte de Famille ou la Nouvelle Al
liance des Princes de la Maifon de
BOURBON.
Les Ouvrages de Poëfie feront au plus
de cent Vers , & ceux de Profe d'une
demi-heure de lecture ; il en fera adreffé
deux Exemplaires à M. Faget - de - Poms ,
Secrétaire de l'Académie . On n'en recevra
aucun après le mois de Novembre ,
& s'ils ne font affranchis des frais du
port.
Chaque Auteur mettra à la fin de fon
Ouvrage une Sentence , & la répéterá
au-deffus d'un billet cacheté, dans lequel
il écrira fon nom.
AVRIL. 1762. 141
I
ÉPIGRAMMATOGRAPHIE. ( a )
LETTRE à l'Auteur du MERCURE .
L ne fuffit point , Monfieur , pour
réuffir dans la carriere de l'Antiquité ,
d'avoir parcouru ,
fuivant le langage
que me tenoit il y a quelque temps
un fort habile homme , le Code & le
Digefte comme l'on parcourt Suetone :
une connoiffance exacte des loix Roinaines
me paroît au contraire indifpenfable
à un Antiquaire , du moins
à celui qui fe livre à l'étude de l'Epigrammatographie
: je crois avoir déja
donné une preuve de cette verité
dans les éclairciffemens que j'ai eu
l'honneur de vous adreffer ( b ) ; ceux
que j'ai à propofer ici , vont encore
en fournir une nouvelle , non moins
convainquante , & même plus detaillée .
Mais avant d'entrer en matière , je protefte
qu'un efprit de critique n'eft
point le motif qui m'anime. Je ne cef-
(a ) Epigrammatographie eft un mot grec qui
fignifie la connoiffance des Infcriptions.
( b) Mercure , mois d'Octobre 1761 .
142 MERCURE DE FRANCE.
ferai de rendre à M. Ménard toute l
juftice qu'il mérite ; l'on doit lui favoir
gré dans laRépublique des Lettres d'avoir
publié la Collection que Gaillard Guiran
avoit faite des Infcriptions de la
Ville de Nifmes. Ce manufcrit après
la mort de cet Antiquaire , paffa dans
les mains de François Graverol mon
Ayeul , comme à celui de fes parens
le plus en état d'en faire ufage : (c)
Et il fe trouve qu'il forme aujourd'hui
la plus faine partie du feptième
Tome de l'Hiftoire de la même Ville :
où l'on voit que Monfieur Ménard
s'eft étudié à éclaircir une partie des
Infcriptions que ce manufcrit renfermoit.
Ainfi étant permis à chacun
d'examiner à fon tour ces mêmes Infcriptions
, on ne peut , je penfe trouver
mauvais que j'ufe du droit ac-
( c) François Graverol travailla effectivement
d'après le Manufcrit de Guiran . Il vérifia toutes
les Infcriptions & les accompagna de notes. Mais
la mort l'ayant prévenu , fon Ouvrage qui embraffoit
toutes les Antiquités de Nifmes n'a pas
été imprimé. Voyez l'Epître à la tête de l'Hift .
abreg, de la Ville de Nifmes par Jean Grayerol
fon frere , mort à Londres. Cette hift. y a été
imprimée en 1703. chez Robert Roger. Au refte
j'ignore le fort qu'a eu le Manufcrit de Graverol.
Sa perte doit exciter les regrets des Savans.
AVRIL. 1762. -143
cordé a quiconque veut s'en donner la
peine. Quoiqu'il en foit , voici l'Infcription
* d'après laquelle je foutiens qu'on
rifque très-fouvent de s'égarer dans
l'explication d'un monument , par l'ignorance
où l'on eft des loix Romaines,
D. M.
C. SAMMIAE Q. F.
SEVERINAE
FLAMIN. AUG. NEM.
C. TERENTIUS ANICETUS
AMICAE OPTIMAE ET SIBI
V. P.
Le mot amica que cette Infcription
nous préfente eft le feul qui fixe l'attention
de M. Ménard ; & il faut avouer
que c'eft auffi le feul qui puiffe intéreffer.
Mais doit-on entendre par ce terme
que Sammia étoit l'époufe , ou la concubine
, ou enfin la maîtreffe de Caius
Terentius ? M. Ménard laiſſe à cet égard
fon Lecteur fort indécis ; & par une fuite
de l'indéciſion où il eft lui-même , il
ſe contente d'obferver que le mot amica
ne fignifie pas toujours une maîtreffe ,
& il lui fubftitue celui d'amita. Cette
* Hift. de Nilmes par M. Ménard , tom. 7. p.
263.
144 MERCURE DE FRANCE.
correction eft à mon avis auffi fautive
qu'elle eft arbitraire & idéale. Le terme
amica en diftinguant les temps , donne
un fens qui lui eft propre , & ce fens
alors n'annonce rien de deshonnête ,
commele fuppofe l'Hiftorien de Nifmes.
Le principe fur lequel je me fonde eft
la Loi Papia Poppaa ; & il eft d'autant
plus important de le développer , que
j'ai reconnu plus d'une fois qu'on n'avoit
pas faili la véritable fignification
du mot amica. Mais pour parvenir à la
faire connoître , il eft auparavant néceffaire
de donner une idée fommaire du
concubinage tel qu'il avoit lieu chez les
Romains. Pendant que Rome fut gouvernée
par les Rois ou par les Confuls ,
le concubinage n'y fut point reconnu. Il
n'y étoit pas à la vérité défendu par
aucune Loi , mais il n'y en avoit non
plus aucune qui l'approuvât. Dans la
fuite & fous l'Empereur Augufte il acquit
à Rome non feulement une forte
de faveur ; mais il y fut même autorisé
par la Loi Papia Poppaa. Alors il devint
chez les Romains un engagement
légal ; & par là même le nom de concubine
commença d'être un nom honnête
( d) . En forte que les termes de Pel-
( d)L. 144. ff. de verb. fignif.
Lex
AVRIL. 1762. 145
lex , de Concubina & d'Amica mots
qui jufqu'alors avoient été fynonymes
pour défigner une femme qui vivoit avec
un homme , foit que celui-ci fût célibataire
, foit qu'il fût marié , eurent des
fignifications différentes. Il étoit en effet
naturel qu'on ceffât d'attacher à tous ces
termes indiftin&tement une idée d'infamie
, puifque le nom de Concubine , dépuis
la loi que je viens de citer , étoit devenu
un nom honnête . Ainfi les termes
d'Amica & de Concubina,après cette mê→
me loi, refterent fynonymes ; & ils fervirent
uniquement à faire connoître une
femme unie avec un homme par les liens
duconcubinage: union qu'on ne pouvoit
contracter fi on étoit déjà marié. ( e ) A
l'égard du mot Pellex , il ne fut plus en
ufage que pour annoncer une Maîtreſſe.
D'après ces notions fondées fur le texte
même de la célébre Loi Papia Poppoea,
& fur le docte Commentaire que nous en
a laiffé Heineccius , Profeffeur en Droit
dans l'Académie de Berlin , on peut s'ap
percevoir déjà de l'erreur où est tombé
M. Ménard. Mais doit-on auffi conclurre
de tout ce qui vient d'être dit , que Terrentius
eût choifi Sammia pour fa con
( e ) L. un, c.de concub.
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
cubine.J'ai cherchéjufqu'ici à établir que
l'Hiftorien de Nifmes fe trompoit en expliquant
le terme Amica par celui de Maîtreffe
; mais je n'ai point prétendu que
ce mot ne puiffe quelquefois fignifier
une époufe. Et je me perfuade d'autant
plus volontiers que tel en eft le fens dans
'Infcription dont il s'agit , qu'il n'eft pas
à préfumer qu'une Flaminique Auguf
tale , qu'une Prêtreffe comme étoit Sammia
fut une concubine . En effet une
-femme condamnée par un jugement public
(f) , celle qui avoit vécu dans
la proffitution (g ) , en un mot celle
qui n'avoit pu afpirer à un légitime
mariage pouvoit être concubine. Or il
auroit été indécent de voir une perſonne
ainfi notée , attachée par préférence âu
fervice des Dieux ; concluons donc que
Sammia étoit l'époufe , & non la tante
de Terentius , comme M. Ménard a cru
Touvoir fe l'imaginer , en fubftituant le
mot d'Amita à celui d'Amica.
?
Mais pour s'affurer en général fi
le mot d'Amica , employé dans une Inf
cription , fignifie une Maîtreffe ou
une Concubine il faut d'abord tâcher
de découvrir fi l'Infcription eft antérieure
ou non à la Loi Papia Poppaa.
(f) L. 1. §. 2. ff. c. de concub,
(8 ) L. 3 , ff. de concub.
AVRIL 1762. 147
Si elle a été dreffée avant cette Loi , le
terme d'Amica fera fynonyme , comme
je l'ai déja obfervé , avec ceux de Pellex
& de Concubina, en forte qu'il défignera
comme ces deux derniers mots,une Maîtreffe
, celle qui vivoit avec un homme
marié ou avec un Célibataire . Si au contraire
le monument eft poftérieur à la
Loi Papia Poppaa , ce même terme
d'Amica ne peut pas être rendu par celui
de Maîtreffe, parce qu'alors celle- ci feroit
défignée par le mot de Pellex , nom
devenu déshonorant . Il s'agit donc actuellementde
fixer le temps auquel a paru
cette Loi. Heineccius qui avec les autorités
dontj'ai fait ufage m'a également
fourni les réflexions que je viens de
propofer, eft encore ici mon guide . Ce
favant Jurifconfulte ( h ) nous fait voir
que la Loix Papia Poppaa a été publiée
fur la fin de l'an 762 de Rome. Ainfi on
peut aujourd'hui pofer pour principe, que
depuis cette époque le terme d'Amica
ne doit jamais rendre le fens que M.
Ménard lui attribue , je veux dire que
ce mot ne peut point annoncer une
Maîtreffe. Et l'erreur de cet Hiſtorien
eft , dans ce cas particulier , d'autant
( k ) Lib. 1. cap. 3. de legis occaf. & hiſt . p . 52 .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
moins excufable , que Sammia ayant
été une Prêtreffe confacrée au culte.
d'Augufte , on voit du premier coupd'oeil
que l'Infcription où cette qualité
Jui eft donnée , n'a été dreffée que poftérieurement
à la Loi Papia Poppaa
puifqu 'Augufte , comme tout le monde
le fçait , n'a été déifié qu'après la mort
arrivée l'an fept cent foixante-huit de la
fondation de Rome. Toutes les circonftances
fe réuniffent donc en ma faveur
pour convaincre l'Antiquaire de la néceffité
où il eft de faire une étude particuliere
des Loix Romaines.
J'ai l'honneur d'être , & c.
GRAVEROL DE FLOGRNEVAR.
De Paris ce premier Février 1762 .
AVRIL. 1762. 149
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
O
OPERA.
Na repris,le26 Février, l'Opéra d'Armide,
que l'on a repréfenté le Dimanche.
& le Mardi , enfuite le Vendredi & le Dimanche
jufqu'à la clôture . Mlle Chevalier
étant tombée malade après la première
repréſentation de cette repriſe , Mlle Dubois
, dont les fervices & le genre de
voix font très-utiles à ce Spectacle , a
continué ce rôle , dans lequel on lui a
donné des applaudiffemens . Mlle Rofet,
jeune Actrice , de qui nous avons parlé
dans le temps de fon début de fon début , a joué
Armide aux deux dernières repréfentations
. Dans cette hafardeufe entrepriſe ,
c'eft beaucoup que de n'avoir pas détruit
l'efpoir que le Public avoit conçu
de fa voix & de fes difpofitions ; on
s'eft prêté à la difproportion de la force
& des difficultés de ce grand rôle avec
le peu d'ufage & de talens acquis dans
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
un Sujet auquel le temps n'a pas permis
encore d'en avoir davantage.
Les Fragmens ont été continués les
Jeudi & Mardi. Des indifpofitions ont
privé le Public , trop tôt pour fa fatiffaction
, d'y voir Mile le Mierne dans le
Maître à chanter de l'Acte du Bal ; avec
quelques éloges que nous en ayons parlé
dans le précédent vol . nous n'avons que
foiblement rendu l'idée du plaifir qu'elle
a fait dans ce rôle. Mlle Duplan a toujours
chanté l'air par lequel elle avoit
débuté. Les Connoiffeurs perfiftent à reconnoître
dans ce Sujet une voix d'un
affez grand volume , & furtout d'une
très -belle qualité . Les fons du medium
haut font pleins , ronds , moelleux &
bien timbrés ; & toute la voix paroît
égale de principe. Dans un très -petit
effai de Scène qu'elle a chantée , on a
cru découvrir , à travers fon embarras ,
quelques difpofitions à l'intelligence &
au fentiment de l'action.
Dardanus a été choifi cette année
pour la capitation des Acteurs : on en
a donné trois repréſentations , fçavoir
les Mercredi 17,24 & Samedi 27 Mars,
dernier jour des Théâtres à Paris. Le
Public , très-content du choix de cet
Opéra , ne l'a pas moins été de l'exé
AVRIL 1762.
cution . Nous ne répéterons pas ici les
éloges juſtement donnés dans le temps
à ceux qui rempliffent les principaux
rôles . Mile Arnould y a reçu les applau
diffemens qu'on lui a toujours donnés ,
& qu'elle n'a peut-être jamais mieux
mérités à tous égards , que dans cette
reprife .
Après la rentrée des Spectacles.on doit
remettre à ce Théâtre les Fêtes. Grecques
& Romaines , Ballet héroïque , dont les
repriſes ont toujours eu du fuccès .
Je crois ne pouvoir me difpenfer d'inférer
ici le fragment d'une Lettre dont
la politeffe exagérée de fes Auteurs , à
mon égard , ne me permet pas de tranfcrire
le commencement. Elle paroît
d'ailleurs contenir des obfervations qu'il
ne m'appartient pas. de regarder comme
des vérités fans replique , ni de les hafarder
de moi-même , mais je ne pourrois
les fupprimer fans négligence , tant elles
opinion la plus
FRAGMENT
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
FRAGMENT d'une Lettre adreffée à
M. DE LA GARDE pour l'Article
des Spectacles.
MONSIEUR ,
Une des chofes encore que
nous avons remarquée avec plaifir dans
votre Article des Theatres , eft le foin
que vous prenez en plufieurs occafions
d'infifter fur l'éloge de ceux qui fervent
affiduement. Il n'a pas échappé cependant
à prèfque tous les Amateurs de
l'Opéra, qu'excepté dans la premiere
fuite des reprefentations d'Armide , il
n'y a prefque jamais que les hommes à
ce Théâtre qui ayent donné lieu à ces
fortes d'éloges. Il femble qu'à cet égard
la vérité ait fupprimé l'encens que vous
donner avec tant de complaifance aux
Actrices d'un talent diftingué . Nous connoiffons
tout ce que la Nature & d'autres
caufes encore , ont impofé de foibleffe
au tempérament de ce fexe charmant ;
peut-être pour nous venger de celle qu'elle
AVRIL. 1762. 153
l'on rea
mis dans notre coeur pour lui. Mais, en
vérité , Monfieur , de quelque vérité que
cela foit en général , dans le Phyfique ;
peut-on , dans le moral , s'accoutumer à
croire que ces infirmités , ces dérangemens
de fanté foient diftribués , pour
ainfi dire , par une maligne intelligence
, qui fe plaife à ne les faire tom
ber que fur les talens les plus chers au
Public & précisément, par d'incroyables
à-propos , dans certains cas que
marque ? Par exemple , lorfque le tribut
d'applaudiffemens aura été moins libéralement
payé qu'à l'ordinaire ; ou que
des circonftances étrangères aux ouvra
ges & aux Acteurs , auroient confidérablement
diminué le nombre des Spectateurs
, ou d'autres fois , quand des rôles
d'une plus haute confidération en font
abandonner, d'autres qui n'en ont que
plus de befoin du fecours de leur talent.
Vous employeztoute l'année à fixer notre
attentionfur le mérite de certains Sujets ;
Jeroit-il donc déplacé qu'une fois vous
employaffiez quelques lignes à remettre
fous leurs yeux des devoirs plus réels
que fouvent ils ne paroiffent le eroire ?
Pourquoi vous refuferiez - vous à leur
faire fentir, que dans un Spectacle qui ne
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
fe foutient & qui ne peut fe foutenir que
par le goût du Public , conféquemment
par l'attrait qu'on lui préfente , ce font
particulierement les premiers fujets qui
lui doivent le plus d'égards & le plus de
foin pour fa perpétuelle fatisfaction ?
Tont le monde attend de vous , Monfieur,
que vous repréfentiez aux talens les plus
chéris , que s'ils font exposés à plus d'éxigence
, à plus de fatigue , cette peine
doit être trop flateufe pour exciter leurs
murmures ; que même , la négligence de
leur part à fatisfaire le voeu du Public ,
lorfqu'il l'a marqué par fes fuffrages ,
femble porter un caractere d'ingratitude,
dont il prend tôt ou tard une vengeance
plus amère que les petites contrariétés que
pourroit quelquefois couter l'exactitude
à le fervir.
Nous avons l'honneur d'être , &c.
COMÉDIE
FRANÇOISE,
L E 3 Mars , on repréſenta pour la première
fois , le Triomphe de l'Amitié , Comédie
en 3 Actes en Profe , que l'Auteur
a retirée après cette première repréfentation
, pour y faire des changemens
AVRIL. 1762. 155
qu'apparemment il a cru avoir été indi
qués par le Public .
>
On a repréſenté dans le courant du
mois plufieurs Tragédies des plus affurrées
du fuffrage public , de la plupart
defquelles nous avons fait mention le
le mois précédent' : Guftave Vafa , par
M. Piron , que l'on revoit toujours avec
plaifir , a été de ce nombre.
Le Mercredi 17 , on a donné la première
repréfentation
de Zaruckma , Tragédie,
par M. Cordier. Elle a eu le fuccès
le plus décidé les Actes troifiéme, quatriéme,&
partie du cinquiéme furtout, enlevérent
tous les applaudiffemens
.L'Auteur
fut demandé par une acclamation unanime
; il parut & reçut le prix flatteur &
mérité du plaifir que fon Ouvrage venoit
de faire . Ce fuccès a été foutenu aux
repréſentations
fuivantes & prouvé pár
le nombre & l'empreffement
des Spectadans
un temps où le Public vivement
diftrait par des Amuſemens d'un
genre bien oppofé , fe portoit toujours
en foule à un autre Théâtre.
teurs ,
Nous rendrons un compte plus détaillé
des beautés de cette nouvelle Tragédie
& même des critiques que nous aurons
recueillies avec choix , lorfque nous en
donnerons l'Extrait. Nous pouvons dès
G vi
156 MERCURE DE FRANCE.
ce moment affurer d'après le jugement
de plufieurs Connoiffeurs éclairés , qu'il
a paru peu de Piéces depuis long-temps
travaillées avec autant d'art & de connoiffance
des vrais principes & des plus
juftes moyens du genre dramatique.
L'Auteur , felon ces mêmes Juges,paroît
avoir fait plus d'attention à la force tragique
de l'action , qu'à l'éclat de la diction.
Nous éffayerons de développer ces
Jugemens dans un Mercure prochain.
Parmi les meilleures Comédies en un
Acte que l'on choifit autant qu'il eft
poffible pour mettre après les grandes
Piéces , on a joué l'Oracle dans lequel
Mlle Depinay a repréfenté Lucinde ,
finon de manière à ne point laiffer de
regrets , au moins à confirmer l'utilité
de fes talens actuels pour ce Spectacle ,
& l'espoir de progrès pour l'avenir .
M. Molé , qui avec juſtice a été trèsapplaudi
dans le rôle d'Alcindor ou
Charmant , a prononcé le Samedi 27
Mars pour la clôture du Théâtre , le
Compliment fuivant.
MESSIEURS
AVRIL. 1762. ¨ * . 157
MESSIEURS ,
" Les devoirs ne font pas toujours
» pénibles à remplir : j'éprouve com-
» bien il est heureux d'avoir à s'acquiter
» de ceux que le refpect , le zéle &
» la reconnoiffance ont établis. Tou-
» jours animé de l'ardeur de vous plai-
» re , fouvent ému par la crainte de
» vous mécontenter , & en tout temps
» pénétré de vos bontés , mes Camara-
» des m'ont jugé digne par ces fenti-
» mens , d'être leur Interprête ; ils au-
» ront lieu d'être contens du choix
» qu'ils ont fait de moi pour vous pré-
» fenter leur hommage , s'il peut vous
» fatisfaire , Meffieurs , par l'organe
» d'un coeur fenfible & rempli de vérité.
» Parmi les Nouveautés que nous
» avons eu l'honneur de vous donner
» depuis Pâques dernier , plufieurs ont
» reçu de vous un accueil favorable ;
" quelques-unes ont fubi un fort moins
» heureux. Vous rappeller celles qui ont
» obtenu votre fufrage , feroit folliciter
" en faveur des talens un prix qu'ils
» en ont déja reçu , tandis que mon
158 MERCURE DE FRANCE .
» filence fur les autres en augmentant
» les regrets de leurs Auteurs , ne fer-
» viroit qu'à renouveller en
eux le
» chagrin cruel de n'avoir pû reuffir .
» Heureux ou malheureux dans leurs
fuccès , tous ont été guidés par le
» même principe ; tous excités par le
» même defir méritent au fonds les mê
» mes encouragemens. Ils viennent
» de recevoir un exemple bien frappant
» & bien cher de la folidité de votre
goût , dans l'accueil que vous avez
» fait à un des chefs - d'oeuvres du
» célébre , de l'immortel Corneille ,
» la Tragédie d'Heraclius ; les applaus
» diffemens que vous avez donnés au
"
à
Dépit amoureux lors de la remife qué
» nous avons faite de cet ouvrage dů
» Père de notre Théatre dans un au
» tre genre , tout attefte l'amour que
» vous avez , que vous aurez toujours
» pour le vrai beau. Quelque délaf
» fement , quelque variété que vous
cherchiez dans vos plaifirs , Mef
» fieurs , qu'on fuive la route des
» grands hommes auxquels vous ren
dez vous-même journellement hom
mage , qu'on intérelle votre coeur ,
qu'on éléve votre âme , qu'on la
» féduiſe ; votre gôut formé , nourri
A
AVRIL. 1762. 159
» par le fentiment & éclairé l'étupar
de , répond au Théatre de la Nation ,
>> dont vous devez être les Protecteurs
» les Pères & le foutien , d'un fuccès
» conftant & d'un honneur durable.
» Si ces ouvrages ont en eux- mêmes un
» mérite fuffifant pour s'attirer votre
» admiration , il eft un autre art effen-
" tiel à vos plaifirs & dont ces produc-
» tions du génie tirent un nouveau
luftre ; c'eft le talent de la repréfen-
» tation , c'eſt l'imitation de la Nature ,
" ce font les moyens néceffaires à l'il-
» lufion . En vous parlant de cette né-
» céffité , Meffieurs , je vous entretiens
» de nos devoirs. Que ne font- ils auffi
» faciles à remplir à votre gré , qu'il-
» eft flatteur quand on y eft parvenu ,
» d'en être récompenfé ! Pourquoi le
» zéle & le travail ne fuffifent - il pas
» pour furmonter tous les obftacles ?
" Il n'en feroit aucun parmi nous , qui
» n'eût de véritables droits à la con-
» fidération dont vous honorez les
» grands Talens . Mais du moins eſt-il
» pour ceux d'une Claffe inférieure
» une reffource bien précieufe : votre
» indulgence & la bonté que vous
» avez de vous prêter à leur foibleffe ,
» en leur laiffant le temps d'applan
160 MERCURE DE FRANCE.
» les difficultés . Tels font , Meffieurs
» particulierement les motifs de ma
» refpectueuſe reconnoiffance. Con-
» tent aujourd'hui d'avoir pû exciter
» votre bienveillance ; heureux , fi
» quelque jour je n'ai plus à folliciter
» que votre juftice.
Un compliment auffi fage, auffi modefte
& auffi rempli des fentimens que
doit approuver le Public , prononcé par
un jeune Acteur que tous les jours de
nouveaux progrès lui rendent plus cher
ne pouvoit manquer d'obtenir tous fes
applaudiffemens.
,
Comme nous devons nous prêter toujours
à rectifier les erreurs de fait , furtout
lorfqu'elles peuvent faire perdre
quelque chofe de ce qui eft dû aux talens
des Auteurs , je rapporte la Lettre
fuivante telle qu'elle m'a été adreffée :
ONSIEUR ,
Permettez-moi de vous obferver que les
Airs chantés dans les Divertiffemens du
Triomphe du Temps à la Comédie Françoife
, par Mlles Dubois & Duranci , ne
font point des paroles françoifes paroAVRIL.
1762 . 161
diées fur un air italien , mais des paroles
faites exprès & mifes en mufique par
M. Philidor ; c'est une juftice que l'on
doit à fa complaifance & à celle de M.
Poinfinet qui a compofé les paroles. Il
feroit à fouhaiter que cet exemple encourageát
à rajeunir les Divertifemens d'un
certain nombre de très-jolies Piéces qui ne
Je donnent plus ,parce que les Airs qui les
parent ne font plus de mode. Je joins ici
les paroles de M. Poinfinet ; elles m'ont
paru , ainfi qu'au Public qui les a goûttées
, affez jolies pour mériter de tenir
place dans votre Mercure.
fe
PREMIER AIR : chanté par Mlle
DURANCI dans le Temps préfent.
L'abſence eft un crime en amour•
L'Amant qui fuit eft le coupable ;
Celui dont on reçoit la cour
Paroît toujours le plus aimable :
L'abſence eſt un crime en amour.
Amans , ne quittez point vos Belles,
Mettez à profit chaque inſtant ;
S'éloigner d'elles
Un feul moment ,
C'eſt oublier què l'Amour a des aîles .
L'abfence , &c.
162 MERCURE DE FRANCE.
II AIR.
La jeuneffe eft comme la rofe ,
Un jour la voit naître & mourir
Dès qu'elle est écloſe
Il faut la cueillir..
La jeuneffe eft comme la rofe
Un jour la voit naître & mourir.
L'Amour , ce Dieu volage ,
Sur l'aîle du bel âge
Toujours prêt à fuir ,
Nous dit fans ceffe :
Belle jeuneſſe ,
C'eft du préfent qu'il faut jouir.
La jeuneſſe , &c.
Souvent la beauté s'abuſe ,
La fleur qu'on refuſe
En fon printemps .
Dans la trifte Automne
En vain fe donne ,
Il n'eft plus temps.
La jeuneffe , & c.
I
AIR: chanté par Mlle DUBOIS , dans
le Temps futur.
Ecoutez les brillans ramages
Des Roffignols de ce féjour ;
AVRIL. 1762. 163
Dès que l'Aurore éclaire ces ombrages ,.
Ils chantent la beauté du jour ;
Ils eſpérent que nos Boccages
S'embelliront à fon retour.
Croyons en comme eux l'efpérance :
Livrons-nous comme eux aux defirs ;
L'indifférence ,
L'inconftance ,
Sont des larcins faits aux plaifirs.
Ecoutez & c.
AIR : chantépar Mlle BELCOURT.
Charme des coeurs , douce efpérance ,
L'Amour te doit tous les plaifirs;
Il s'endort dans la jouiffance ;
Tu l'éveilles par les defirs.
Le plaifir dont jouit notre âme ,
Pour un feul moment la féduit
Mais celui qu'elle attend l'enflâme,
C'est la fleur qui promet un fruit.
Lè paffé n'eſt pour nous qu'un fonge ,
Le préfent ne fatte qu'un jour,
L'avenir eft un doux menfonge ,
Qui confole & plaît tour-à-tour.
Charme des coeurs & c.
164 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
PLUS
LUS de trente Repréfentations prèf
que de fuite n'avoient point épuiſé ni
l'empreffement ni la curiofité du Public
pour Annette & Lubin à la fin du mois
dernier (a )
On a donné dans la fin du mois de
Février & dans le courant de Mars , les
Opéra- Comiques fuivans : Blaife le Sa.
vetier; le Peintre amoureux de fon Modéle
, le Maître en Droit ; le Cadi dupé ;
les Troqueurs ; le Jardinier & fon Seigneur
; le Maréchal , & On ne s'avife
jamais de tout. De tous ces Opéra- Comiques
, les deux derniers ont été donnés
de jour à autre prèfqu'alternativement.
On ne s'aviſe jamais de tout a
été interrompu les derniers jours par l'indifpofition
d'un A&teur , au grand regret
du Public , qui n'a pas ceffé de marquer
pour cet Ouvrage autant d'empreffement
que de fatisfaction ( b ) .
On a revû auffi avec un plaifir foute-
(a ) V. dans le Mercure de Mars l'Extrait de
cette Piéce & le compte que nous avons rendu de
la manière dont elle avoit été reçue à la première
repréſentation.
( b ) V. le Mercure de Mars , Art. de la Comédie
Italienne.
AVRIL 1762. τός
nu , plufieurs repréfentations fuivies de
Soliman II. ou les Sultanes . La rivalité
dans laquelle s'eft trouvée cette Piéce
avec celle d'Annette & Lubin , n'a
pu être défobligeante pour les Auteurs
de l'une & de l'autre ( M. & Madame
Favart ) ; trop de liens les uniffent pour
qu'ils ne foient pas en communauté
d'applaudiffemens comme en communauté
de talens . M. Caillot y recevoit
auffi une double rétribution de fuffrages
, par le plaifir de l'entendre chanter
dans le couronnement de Roxelane , divertiffement
très-ingénieux & très-brillant
à la fuite de Soliman , Nous ne
fommes pas feuls à avoir remarqué plus
de jufteffe , plus d'enfemble , de concert
& d'agrément dans le jeu des Acteurs à
cette dernière repriſe Cela ne feroit
pas fingulier ; l'affluence , le goût décidé
, les applaudiffemens redoublés , perfectionnent
prefque toujours les talens
formés,autant qu'ils intimident quelquefois
, ou , ce qui eft plus dangereux
qu'ils féduifent trop les talens naiffans.
Ce Théâtre a eu la permiffion de
continuer fes repréfentations jufqu'au 3
du préfent mois inclufivement. M. le
Jeune a dû prononcer le Difcours fuivant
qui étoit préparé pour le Samedi 27.
166 MERCURE DE FRANCE.
MESSIE ESSIEURS ,
» Les jours de repos font
pour nous
» des jours de regrets ; mais fi le de-
» voir indifpenfable de nous dérober à
devient pour nos coeurs
» un fujet de trifteffe , au moins nous
» laiffe- t-il la confolation de n'avoir
» que des graces à vous rendre.
"
» vos yeux ,
Oui , Meffieurs , l'année que nous
» terminons tiendra fans contredit le
» premier rang parmi les époques les
plus heureufes de notre Théâtre ; ja-
» mais affemblée plus nombreuſe &
» plus brillante n'avoit mieux conftaté
» nos fuccès : lorfque nous difputions de
» zéle & d'empreffement à vous plai-
» re, vous avez paru , j'ofe le dire , dif
» puter en notre faveur de complaifan-
» ce & de bonté. La délicateffe de vo-
» tre efprit s'eft accommodée fans peine
à la fimplicité de notre langage ,
» & vous n'avez jetté fur nous que les
» regards de l'indulgence , quand nous
" ne portions fur vous que ceux de la
» crainte. Le plaifir de nous encoura-
» ger fembloit vous dédommager de
» ceux que nous ne pouvions vous proAVRIL.
1762. 167
curer ; ailleurs on vous donnoit des
» Spectacles , ici vous ne voyez que
» des Fêtes ; & ce n'eft que fous les
" traits de la naïveté , que l'efprit eft
» venu parmi nous , obtenir les hon-
» neurs du jour. Annette & Lubin font
» les héros qu'il nous a crées : avez-
» vous mieux couronné les Conqué-
>> rans de la terre que ces heros de la Na-
» ture ? Nous craindrions avec raiſon ,
» Meffieurs , les reproches que l'on au-
" roit droit de faire à notre amour- pro-
» pre , fi nous refufions la part que nous
» devons de la gloire de nos dernieres
» femaines aux A&teurs d'un Spectacle
» dont la fuppreffion enrichit le nôtre
» d'un fond d'ouvrage , que vos ap-
" plaudiffemens avoient rendus pré-
» cieux .
» Sur le point de voir ces Acteurs ,
» que vous vous plaifiez à honorer de
» vos fuffrages , privés du bonheur de
» les recueillir encore , nos Supérieurs
» ont bien voulu feconder l'empreffe-
» ment que nous avons marqué de
» nous aider de leurs talens. Nous avons
» vu jufqu'ici avec une joie inexpri-
" mable , qu'aucune partialité n'a trou-
" blé les commencemens d'une réu-
» nion fi defirée. Vous avez toujours été
168 MERCURE DE FRANCE.
» les mêmes à leur égard & les mêmes
» envers nous ; vous n'avez point ex-
» cité notre jaloufie , mais feulement
» notre émulation.
» S'il étoit poffible de peindre le
fentiment , jamais la vérité ne vous
» eût rien offert de plus pur que ce-
-lui dont nous fommes pénétrés . Mais
» le langage de l'efprit eft rarement
» celui de la reconnoiffance. Vous re-
» tracer le fouvenir de vos propres
» bienfaits, rougir d'en avoir été fi
» peu dignes , c'eft le feul hommage
» que nous foyons en état de vous rendre
; employer tous nos foins pour
»juftifier nos fuccès à l'avenir , c'eft
» le feul tribut que nous puiffions vous
» promettre.
Tels font , Meffieurs , les voeux
» que nous ofons vous préfenter , trop
» heureux , s'ils fuffifent à fixer tou-
» jours fur nous les regards favorables
» d'un Public auffi jufte que refpectable,
» auffi indulgent qu'éclairé.
CONCERT
AVRIL. 1762. 169
CONCERT SPIRITUEL
Du 25 Mars , Fête de l'Annonciation .
JUBILATE DEO , Motet à grand .
Choeur de M. Mondonville , & les Fureurs
de Sail , Poëme François mis en
Mufique auffi par M. Mondonville , entre
lefquels Mlle Fel & Mlle Bernard
ont chanté chacune un petit Motet.
M.Capron a joué unConcerto de Violon ,
& M. Duport une Sonate de Violoncelle
, ce qui a rempli le Concert.
On a trouvé dans Mlle Bernard, nouvelle
Débutante,une voix agréable qu'elle
conduit déja avec art , quoique trèsjeune.
M. Capron a exécuté avec beaucoup
d'habileté les plus grandes difficultés
du Violon , & le Jeu furprenant
de M. Duport a été plus varié & femble
toujours faire plus de plaifir.
I. Vol.
H ..
170 MERCURE DE FRANCE
O
FOIRE S. GERMAIN.
N étoit dans l'ufage de rendre com-
•pte des Spectacles , Jeux ou Curiofités
que renfermoir chaque année la Foire
S. Germain : l'incendie qui , pendant la
nuit du Mardi 16 au Mercredi 17 du mois
dernier , l'a réduite en cendres , prive
actuellement le Public de ces fortes d'a
niufemens ,
Selon quelques Hiftoriens de Paris , il
y a eu deux Foires S. Germain ; l'une
qui fubfiftoit dans le 12 fiécle , dont
F'Abbé & les Religieux comme Propriétaires
avoient cédés des parties au domaine.
Il y a beaucoup d'incertitude fur
le temps & par quelles cauſes fut abolie
cette premiere Foire . L'autre qui exiftoit
encore avant l'incendie du 17 Mars dermier
, fut érigée par Louis XI. en 1482,
& donnée à l'Abbé & aux Religieux de
S. Germain , avec franchife , pendant
huit jours , d'Aydes , de Péages & autres
impôts , à la réferve de ceux du vin
& du Pied fourché , que la Chambre des
Comptes avoit confervé au Roi dans
l'enregiftrement. Elle s'ouvrit d'abord
AVRIL. 1762. 171
de premier Octobfe & dura huit jours.
Enfuite elle fut transférée au 3 Février.
En 1491 Charles VIII. la divifant , permit
aux Religieux de S. Germain de
l'ouvrir le lendemain de la S. Martin , &
le lendemain de S. Mathias ; chaque fois
elle ne duroit que quatre jours. Dans le
temps des troubles de 1562 , le Parlement
la remit au lendemain de Quafimodo.
En 1568 à la follicitation du Cardinal
de Bourbon , Abbé de S. Germain ,
elle fut remife au 26 Mars. En 1595 ,
elle commença le 6 Février. Enfin depuis
un très -grand nombre d'années jufqu'à
celle-ci , elle avoit été ouverte le
3 Février. Comme pendant la Ligue elle
avoit été interrompue , Henri IV, par
une forte de dédommagement , lui accorda
trois femaines au lieu d'une feule
qu'elle avoit eue jufqu'alors. En 1630
elle fut continuée fix femaines entieres ;
on la perpétua jufqu'à deux mois , &
quelquefois même pendant la femaine
de la Paffion . C'eft ainfi qu'elle s'étoit
toujours tenue de nlos jours depuis le
3 de Février jufqu'à , a veille du Cimanche
des Rameaux, 'nclufivement.
L'emplacemen de la Foire S. Germain
faifoit partie de celui d'un Hôtel
de Navarre , maifon de plaifance des
Ĥ ij
172 MERCURE DE FRANCE.
Rois de Navarre , Comtes d'Evreux
defcendus de Philippe le Hardi. En
1589 feulement , cette Foire avoit été
tenue aux Halles par ordre du Due
d'Aumale & du Prévôt des Marchands
à caufe des troubles . Pendant plufieurs
années elle s'étendit dans un grand champ
& un grand Pré du voifinage , où l'on
vendoit du vin , des chevaux & des bêtes
à pied fourché. Le pré auffi bien que
le champ furent bientôt couverts de
rues & de maifons particulieres.
Tant que l'Abbé de S. Germain a été
Régulier , il avoit conjointement avec
fes Religieux la Seigneurie & la propriété
de cette Foire , & ils l'avoient bâtierebâtie
, & entretenue de tous genres
de réparations , à frais communs ; depuis
qu'en exécution du concordat , les
biens de l'Abbaye avoient été partagés ,
elle étoit échue à l'Abbé Commendataire.
C'eft par le Cardinal Briconnet ,
l'un de ces Abbés , qu'elle avoit été mife
en l'état où nous l'avons vue , c'eſt auffi
par lui & par fes fucceffeurs que toutes les
loges ayant été vendues à différens particuliers
, il n'en reftoit plus à l'Abbé ,
depuis long-temps , que la Seigneurie ,
les droits de cens & rentes , lods, & ventes
, & c.
AVRIL. 1762. 173
Ce qu'on lit dans Sauval de l'éclat de
cette Foire , fubfiftoit encore dans le
commencement de ce fiècle ; mais depuis
la défenfe des jeux de hazard , il n'en
reftoit prèfqu'aucuns veftiges , & la plus
grande partie des loges étoient fermées.
Quelques caffés , quelques boutiques de
Fayanciers, de Marchands de dragées , de
poupées & c. Une ou deux boutiques de
tableaux & d'eftampes ; quelques autres
d'ajustemens de peu de valeur , occupoient
feulement la rue de Traverſe en
face de la Porte de Tournon . Dans les
parties éloignées , il y avoit encore un
affez grand nombre de marchandifes de
groffe mercerie , comme toiles , fiamoifes
, dentelles & autres. Depuis affez
long -temps le Théâtre de l'Opéra- Comique
n'étoit plus dans l'enceinte de
cette Foire. Quoique le dernier , avant
la réunion de ce Spectacle à la Comédie
Italienne , en eût été rapproché de manière
à avoir une iffue dans l'efpace qui
reftoit entre la Foire & le marché. Ainfi
une Troupe de Danfeurs de Corde , des
Marionnettes de plufieurs efpéces , une
forte de Comédie fous cette défignation
, des Joueurs de gobelets , des gens
qui exécutoient des tours de force , des
curiofités ou fingularités de différentes
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
fortes , occupoient en plus ou moins
grand nombre chaque année , quelques
loges abandonnées par les anciens Marchands.
Tel étoit à- peu -près l'état de
cette Foire lorfqu'elle a été détruite par
le feu.
La defcription qu'on lit dans Sauval
de la fabrique & des dimenfions de la
Foire S. Germain , n'eft pas exacte ;
quoiqu'à cet égard tout fût refté au mê→
me état jufqu'avant l'incendie. On donne
à cette conftruction , une meſure
vague de 130 pas de long fur cent pas
de large . La longueur réelle & déterminée
étoit de cinquante -quatre toiſes &
la largeur de trente- fix . La divifion , qui
dans la même defcription n'eft qu'en
neuf rues étoit & avoit toujours été
de onze , fçavoir fix fur la longueur &
cinq fur la largeur. A l'égard de la célé
brité de la charpente , tous les Maîtres
de l'art conviennent qu'elle la méritoit . Il
n'eftpas poffible qu'il n'en exifte quelques
Deffeins qui conferveront l'idée de cette
conftruction. Nous devons à M. Soufflot
ces derniers détails fur les mesures qu'il
a bien voulu nous communiquer. Le
nom de ce célébre Architecte du Roi
doit en garantir l'exactitude .
,
En donnant ce peu d'éclairciffemens.
AVRIL 1762 . 175
fur un auffi ancien établiffement que
nous venons de voir périr , nous n'avons
pas prétendu fatisfaire entiérement la cu
riofité des Lecteurs , mais exciter ceux
qui s'occupent de ces fortes de recherches
à en donner de plus approfondies &
de plus détaillées.
NOTICE des Pièces contenues dans la
nouvelle Edition des OEuvres de Théâtre
de M. de Saint - Foix , en quatre
Vol. in - 12 . ( Paris ) chez Prault , petitfils,
Quai des Auguftins , 1762.
PREMIER VOLUME.
L'ORACLE , chef d'oeuvre en fon
genre toujours applaudi , qui fera toujours
digne de l'être & dont quelques
détails font déja devenus proverbe
dans la fociété , eft la première Piéce de
ce volume. Rien de fi fimple que le fujet
, rien de fi agréable & de fi fpirituellement
naturel que ce qu'il produit .
Ou trouverions-nous des Lecteurs pour
lefquels il ne feroit pas inutile de retracer
le plan ou les détails d'une piéce
l'on joue
fi fouvent & que tout le que
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
monde fçait par coeur ? Cette Comédie
en un Acte fut repréfentée pour la premiere
fois le 22 Mars 1740. On trouve
à la fin de fort jolis couplets pour le
divertiffement relatifs au fujet & au
tître .
Deucalion & Pirrha , auffi en un
A&te , renferme dans le tître même tous
les perfonnages de la Piéce. L'Oracle n'a
que trois Acteurs ; mais il étoit d'une
bien plus grande difficulté de n'en employer
que deux , pour faire un drame.
Cependant cette difficulté eft fi bien
furmontée , que quoique l'expofition ,
l'intrigue & le dénoûment , fe paffent
feulement entre Deucalion & Pirrha
il n'y a rien de languiffant , & l'intérêt
y est toujours foutenu , conféquemment
l'attention du fpectateur. Lintervention
de l'Amour, dans la Statue animée , n'eſt
point le Dieu dans une machine , ceſt
un perfonnage néceffaire & qui a invifiblement
agi dans toute l'action de
cette Piéce . Elle doit être goutée à la
lecture , & quoiquelle n'ait pas eu ,
dans le temps de fa nouveauté , un
très - grand fuccès à la ville , ainfi que
nous l'apprend franchement l'Auteur
dans une petite préface , nous croyons
que les Lecteurs penferont comme nous,
AVRIL. 1762. 177
qu'elle feroit toujours un agréable effet
à la repréfentation , fi l'on pouvoit
réunir dans les Acteurs les figures convenables
au fujet & la chaleur de talent
propre à l'intérêt de fentiment dont
elle eft remplie . Le défaut d'une de ces
circonftances eft , fans reffource dans
une Piéce qui porte uniquement fur
deux Acteurs. Elle fut , repréſentée la
premiere fois le 20 Février 1741. On
lit à la tête un prologue très -ingénieux ,
& d'un dialogue très - vif, entre deux
feuls interlocuteurs un Chevalier & une
Marquife.
Les Veuves Turques. Comedie en un
Acte , repréſentée en fociété le 12 Mai
1742 , & par les Comédiens Italiens le 22
Août 1747 , eft dediée à fon Excellence
Said Effendi , Ambaffadeur de la
Porte Ottomane en France , dont il con
noiffoit parfaitement & la langue & les
mours. Elle fut repréfentée devant lui
par une fociété , dans une Fête que lui
donnoit Madame la Ducheffe de ***
On a traduit les Piéces de notre Théâtre
dans prefque toutes les langues vivantes
de l'Europe , mais celle - ci a
eu l'honneur unique d'avoir été traduite
en Langue Turque , par le fils même
de l'Ambaffadeur. Toute la Piéce eft
:
H v
178 MERCURE DE FRANCE .
"
D
-
entièrement dans les meurs Turques.
Une Juive fait jouer tous les ref
forts de l'intrigue , qui eft d'autant plus
finguliere qu'elle ne peut avoir lieu
que dans des moeurs afiatities: Dan's
cette Comédie , d'un genre très diffé
rent de toutes les autres l'Auteur a
peint cette forte de jaloufie dans les
femmes , qui n'a & ne peut avoir Pamour
pour principe ; il a rendu cette
nuance de coquetterie dont l'objet n'eſt
pas pour une femme le defir de plaire
a plufieurs hommes , mais l'ambition
d'être préferée par un feul , & d'humilier
fes rivales , compagnes de fa fervitude
. Le ftyle de cet Ouvrage eft de
la même netteté , de la même élégance
que tout ce qu'écrit l'Auteur ; la touche
différe de celle des précédentes , en ce
qu'ici elle eft analogue au genre de cet
ouvrage qui et une Comédie d'intrigue .
7
Dans le Sylphe , autre Comédie en un
Acte , l'Auteur , pour mettre fur la Seèt
ne un ftratagême d'amour moins &tifité
que les autres , s'eft très adroitement
fervi de la crédule foibleffe d'une jeune
perfonne dont l'imagination vive &
tendre a été enivrée par la lecture des
Contes de la Cabale. Cette Piéce ,
fouvent jouée & toujours agréable , eft
AVRIL. 1762. 179
trop connue pour exiger des détails. On
fentira encore mieux à lalecture, le talent
avec lequel les Scènes font filées &
l'art caché du Dialogue, joint à l'adreffe
d'amener des fituations d'un Comique
très-fin & très-délicat. Le dénoûment eft
d'autant plus heureux , que des obſtacles
fort naturels , cédent à des fentimens
qui ne le font pas moins . Le coeur
y perfuade l'efprit & par une circonftance
qui n'a rien de forcé dans l'ac
tion , c'eſt l'Amour qui ramène la Raifon
égarée . Cette Piéce fut repréfentée la
premiere fois le 5 Février 1743. Elle
eut le plus grand fuccès , & toutes les
fois qu'on la redonne elle eſt également
applaudie.
L'Ifle fauvage , Comédie en 3 A&tes ,
eft une Piéce d'un genre très- neuf & qui
n'a rien de commun avec toutes les autres.
C'est une imitation de la nature telle
qu'elle eft , pour ainfi dire , dans fon état
primitif. C'eſt un développement ingénu
de ces fentimens innés d'un fexe envers!
l'autre , entre deux jeunes filles Européennes
d'origine , élevées dans une Iſle
habitée par des Noirs , & un jeune Ef
pagnol jetté par accident dans ce même
lieu. L'Auteur , qui ne déguiſe jamais
dans fes Préfaces le fort de fes Ouvra
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ges , attribue l'indifférence qu'éprouva
celui-ci de la part du Public à la difconvenance
d'âge & de figure dans l'Acteur
qui jouoit le rôle du jeune Efpagnol. Il
eft certain que ce qui contredit l'illufion
à cet égard,doit nuire beaucoup à l'intérêt
qu'il y a dans le jeu des paffions naiffantes
des deux jeunes Perfonnes qui ,
chacune felon fon caractère , reffentent
& expriment leur amour pour cet Efpagnol.
Mais quoiqu'il en foit , cet inconvénient
n'ayant pas lieu à la lecture , nous
ne craignons pas d'avancer que la Piéce
eft une de celles qui dans ce Recueil
feront le plus de plaifir aux Lecteurs &
beaucoup d'honneur aux talens de l'Auteur.
Cette Comédie fut repréſentée la
première fois par les Comédiens François
, le 5 Juillet 1743. Elle eft fuivie
d'un Divertiffement très-fpirituel.
le
Nommer les graces , c'eft rappeller à
tous nos Lecteurs l'idée du chef- d'oeuvre
le plus agréable de notre Théâtre , dans
genre de Peintures ingénieufes, naïves
& délicates. Il feroitfuperflu d'en faire l'analyfe
. Nous exhortons à relire cette Pié
ce toutes les fois qu'on voudra fe remplir
l'efprit des images les plus féduifantes.
On fçait que dans les détails , le
AVRIL. 1762.
181
ftyle ne ceffe jamais de répondre au
Titre , fans fortir d'une élégante ingénuité
fous laquelle fe cachent le faillant
de l'efprit & la délicateffe du goût le plus
exquis. Dans la Préface qui précéde cette
Comédie , l'Auteur convient qu'il en doit
l'idée à deux Odes d'Anacreon. Dans la
première , l'Amour demande un afyle
en feignant d'être un enfant malheureux
& expofé à mille dangers. Dans la feconde
, il eft lié par les Mufes & remis
en garde à la Beauté. Ces deux circonftances
font en effet le noeud & le dénoû
ment de la Comédie des Graces. Dans la
même Préface , l'Auteur demande qu'on
admette avec les Piéces de caractère &'
celles d'intrigue , un troifiéme genre
» dont les fujets moins étendus , plus
» unis & toujours dans le gracieux , ne
» préfenteroient uniquement que la fim-
» ple Nature & le Sentiment. » En cela ,
M. de Saint- Foix demande modeftement
ce que fes fuccès avoient déja obtenu
en faveur de ce genre.
Comme il y a lieu de préfumer que
dans la fuite , toutes les Editions qu'on
fera de nos célébres Auteurs dramati-,
ques feront ornées de figures , combien
les Piéces de celle-ci fourniront de Sujets
favorables au deffein, dans le genre
182 MERCURE DE FRANCE .
gracieux ! Tout Peintre qui dans fon art,
commè a fait M. de Saintfoix dans le
fien , parviendra à rendre les grâces fans
clinquant dans la couleur , fans indécence
dans les fujets , fans affectation maniérée
dans les pofitions , ainfi que fans
ornemens petits & fuperflus , méritera
alors à jufte titre la qualification de
Peintre des Grâces.
DEUXIÈME VOLUME.
Julie ou l'Heureufe Epreuve ( en un
Acte ) eft une Comédie d'intrigue , dont
le noeud eft d'une invention , très - neuve
& produit un dénoûment qui fatisfait
également le coeur & l'efprit. Il en ré
fulte , comme de prèfque tous les Ou-,
vages du même Auteur , une morale trèsutile
, & dont l'effet eft d'autant plus efficace
, que l'amufement & l'intérêt en
accompagnent les moyens . Les Scènes.
font bien filées dans cette Piéce ainfique
dans les autres , très - bien enchaî
nées ; mais on peut principalement offrir
ce petit Ouvrage comme un modéle de
précifion & de jufteffe dans le Dialogue.
Cette Piéce parut , pour la premiere fois,
le 20 Novembre 1746 ; elle eft dédiée à
Mile D *** que l'Auteur nomme fa Julie.
Dans un Divertiffement à l'occafion
AVRIL. 1762. 183
du Mariage de Monfeigneur le Dau
phin avec la Princeffe Marie-Jofeph de
Saxe , repréſenté le 9 Février 1747 ,
l'Auteur a employé une allégorie auffi
jufte qu'ingénieufe , & elle eft traitée
de manière qu'indépendemment du principe
d'intérêt qui eft dans le coeur des
François pour tout ce qui a rapport
au Sang de leurs Souverains : on a vu
avec plaifir au Théâtre cet Ouvrage dont
la lecture ne donne pas moins de fatisfaction.
A
Egerie , Comédie en un Acte , repréfentée
le 8 Septembre 1747,prouve combien
l'Auteur a cherché des fujets diftin
gués , & à s'impofer un travail difficile,;
en lifant cette Piéce', on fera convaincu
du talent qu'il a toujours eu pour y
réuffir. Ce point célébre & fabuleux de
l'Hiftoire Romaine , devient , entre les
mains de M. de Saint- Foix , une Comé
die intriguée , amufante & fort intéref
fante , fans dégrader l'idée que nous
confervons de tout ce qui concerne l'origine
& les progrès de ce Peuple fameux
, inftruits & prévenus , comme on
eft , , que Numa avoit fait fervir à la
grandeur de fes projets , une religieufe
impofture. La Piéce eft imprimée dans
cette Edition avec le dénoûment tel que
184 MERCURE DE FRANCE .
l'Auteur l'ayoit fait d'abord , & tel qu'il
auroit defiré qu'elle eût eté repréfentée.
On lit à la tête une Lettre de M. de
Fontenelle , qui étoit du même ſentiment
que l'Auteur fur le dénoûment , mais
qu'il n'adopta pas alors , parce que ce
fentiment étoit le fien . Trop modefte
défiance ! L'effet en étant réparé , tout affureroit
aujourd'hui une pleine réuffite
à cet Ouvrage , fi on le remettoit au
Théâtre. La lecture le prouvera mieux
que tout ce que nous en pourrions dire .
*
Le fuccès qu'a eu le double Déguifement
, Comédie en un Acte , redonnée
très - fouvent , la fait affez connoît
tre pour nous difpenfer d'entrer dans
plus de détails. L'intrigue , la conduite
& le dénoûment font heureufement travaillés
, le Dialogue eft vif & foutenu
il y a une force dans les caracteres qui
en donne beaucoup à la morale de cette
Comédie , elle doit étre comptée parmi
les meilleures Piéces du Théâtre ; on la
repréfenta pour la premiere fois le 29
Mai 1747.
3.2
,
Zeloide eft un exemple rare de fuccès
pour les Tragédies en profe , une fingularité
de plus , eft que cette Tragé
die n'a qu'un acte . Cependant ce feul
acte renferme une grande action , &
beaucoup de fituations touchantes. Un
AVRIL. 1762. 185
fils , qui pour fauver la vie à fon Père
fe trouve dans l'affreufe néceffité d'expofer
à la mort une femme qu'il aime ,
eft le fujet de cette intrigue tragique.
On connoît combien ce plan a eu befoin
d'art pour être refferré en fi peu
d'efpace fans être tronqué . Il eft vrai
que les fituations fe preffent un peu les
unes & les autres ; inconvénient inévi
table dans une pareille entrepriſe ; mais
il y a un grand intérêt dans ce petit
drame , le ftyle en eft fi noble , fi foutenu
& fi harmonieux fans affectation ,
que l'on a peine à penfer qu'on lit
ou que l'on écoute de la profe. Zeloide
fut repréfentée la premiere fois le 29
Mai 1747.
Le même jour l'Auteur , fit repréſenter
Arlequin auferrait qu'il avoit compofé,
dit -il lui - même , pour diffiper tout le
lugubre dont le fujet de Zeloïde l'avoit
rempli. Il ne regarde cette petite Piece
que comme une de ces idées folles
, bizarres & comiques , uniquement
deftinées à faire rire . On doit en la lifant
ne pas s'écarter de cet objet. Il eſt
peu d'ouvrages de ce genre qui ait autant
rempli fa deſtination au Théatre que
celui - ci fans une mélancolie bien opi186
MERCURE DE FRANCE.
niâtre il opérera le même effet à la
lecture .
Le Rival fuppofe , Comédie en un
A&te , termine ce fecond Volume. Cette
Comédie qui fut donnée avec la Colonie
, réuffit à la premiere repréſentation .
L'Auteur l'avoit retirée cependant par des
raifons que nous rapporterons en parlant
de la Colonie. Le Rival Suppofe
a été remis au Théâtre l'été dernier
nous avons rendu compte du fuccès de
cette repriſe dans nos précédens Mercures.
Cette Piéce en a eu un très-décidé
& très - unanime à la Cour , où elle
a été repréfentée cet hyver. Si l'on veut
fçavoir combien elle mérite de réuffir ,
on peut confulter le Mercure de Décembre
1749.
Lafuite au Mercure prochain.
SUPPLÉMENT de la Gazette du 8
Février 1762.
LEs Receveurs des Tailles du Dauphiné ont
remis à l'Intendant de la Province leur foumiffion
de fournir la même fomme , que les Rece.
yeurs Généraux de ladite Généralité donnent pour
la conftruction d'un Vaiſſeau.
AVRIL. 1762. -187
Ceux de la Champagne ont pris la même réfolution.
Le Chapitre de la Cathédrale de Bordeaux à
offert une fomme de dix mille livres , pour contribuer
à l'augnientation de la Marine.
La Ville de Clermont-Ferrand a délibéré de
préſenter une fomme confidérable pour le même
objet.
Les Comtes de Brioude, confultant moins leurs
facultés que leur zéle pour le fervice du Roi , ont
chargé l'Abbé de Nozieres- Cotenge , Comte &
Député de ce Chapitre à Paris , de préſenter en
leur nom une fomme , pour être employée auffi
à l'augmentation de la Marine.
Les Etats des Pays & Comté de Bigorre ont
offert au Roi tous les bois de la Province , qui fe
trouveront propres pour la conſtruction , & de les
tranfporter jufqu'aux extrénités de leur Pays.
La Nation des Juifs Portugais de Bordeaux a
fait fupplier Sa Majefté , d'agréer une fomme de
vingt- quatre mille livres.
L'exemple que les Etats de Languedoc ont don
né , en offrant au Roi un Vailleau de quatrevingt
canons , a été fuivi , comme on le voit , avec
acclamation, par plufieurs autres Provinces, Villes
& principales Compagnies. On compte déjà
quatorze Vaiffeaux de ligne , & une Frégate de
quarante - quatre canons , dont la conſtruction a
été ordonnée dans différens l'orts . Pour répondre
au vou de la France , le Roi a fait expédier des
ordres , afin de raffembler promtement dans les
Ports les bois avec les autres matières , & les ouvriers
néceffaires pour la conftruction de ces Vaiffeaux.
Tout femble concourir à en accélérer
l'ouvrage , & à feconder le zéle dont on s'empreffe
a donner des preuves dans une circonftance
i intéreffante pour la Nation .
188 MERCURE DE FRANCE.
Voici la liste des Vaiffeaux donnés au Roi , &
des Ports où ils fe conftruiſent.
NOMS DES VAISSEAUX.
A TOULON.
Le Languedoc , de quatre vingt canons , par
les Etats de Languedoc.
Le Zélé , de foixante-quatorze , par les Receveurs
Généraux.
La Bourgogne , de foixante - quatorze , par les
Etats de Bourgogne .
Le Marfeillois , de foixante-quatorze , par la
Chambre du Commerce de Marfeille.
L'Union , de foixante - quatre , par les différen
tes offres réunies.
A BORDEAUX .
L'Utile & la Ferme , chacun de cinquantequatre
canons , par les Fermiers Généraux.
Le Flamand , de cinquante- quatre , par les
Etats de Flandre .
Lé Bordelois , de cinquante-quatre , par le
Parlement , la Ville de Bordeaux & la Province
de Guyenne.
A ROCHEFORT.
La Ville de Paris , de quatre-vingt-dix canons
par la Ville de Paris.
A L'ORIENT .
Le Diligent , de foixante-quatorze canons , par
les Régiffeurs de la Pofte.
Les fix Corps , de foixante -quatorze , par les
Gx Corps des Marchands de Paris .
AVRIL. 1762. 189
A BREST.
Le Saint-Esprit , de quatre-vingt canons , par
l'Ordre du Saint- Elprit.
Le Citoyen, de foixante- quatorze , par les Ban
quiers de la Cour , les Tréforiers Généraux de
l'Extraordinaire des Guerres , de l'Artillerie , &
le Munitionnaire des Vivres de l'Armée.
A DUNKERQUE.
L'Artéfienne, de quarante-quatre canons , par
les Etats d'Artois.
En tout , quatorze Vaiſſeaux , & une Frégate.

Le fieur Nicolas Dumareft , ancien Curé de la
Paroille de Gommerville , eft mort à Rouen , âgé
de
cent trois ans & quatre jours.
Daniel - François , Comte de Gelas-Voifins ,
Marquis d'Ambres , Vicomte de Lautrec , Maré
chal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Lieutenant-Général pour Sa Majeſté dans la haute
Guyenne , Gouverneur des Ville & Prévôté du
Quefnoy, & un des Barons des Etats de Languedoc,
mourut à Paris le 14 de Février , âgé de foixante
& dix-neuf ans.
.
Frere Guillaume- George de Gouffier , Grand-
Croix de l'Ordre de S. Jean de Jérufalem , Grand-
Bailli de la Morée , Commandeur de la Commanderie
de la Croix en Brie , & en cette qualité
Vicomte de Provins , eft mort ici le 15 , dans la
foixante-quinziéme année de fon âge.
Pierre Desjardins eft mort au Village de S.
Hilaire , près de la Ville d'Avefne , âgé de cent
cinq ans , étant né en 1656 dans le Bourg de Solefmes
en Cambrefis. Sur la fin de fes jours , fon
efprit s'étoit un peu affoibli ; mais il avoit confervé
190 MERCURE DE FRANCE.
une telle force de tempérament , qu'il a foutenu
une agonie violente pendant quarante- huit heures.
Haute & puiffante Dame Magdelaine de Thumery
de Boillife , veuve de haut & puiffant Seigneur
Jean-Baptifte de Flecelles, Comte de Bregy,
eft décédée à Paris , le 11 Janvier 1762 , âgée de
85 ans paflesi
ARTICLE VI.
11
NOUVELLES POLITIQUES.
De CONSTANTINOPLE , le 2 Février 1762.
entra L. Vaiffeau la Couronne Ottomane
dans ce Port le 17 du mois dernier , étant précédé
de la Frégate Françoiſe l'Oiseau . Le Chevalier
de Vergennes , Ambaffadeur de la Cour de France
, s'acquitta le 25 des ordres qu'il avoit de remettre
le Vaiffeau à la Porte. Il préfenta le mê
me jour au Grand- Vifir le feur de Mories & les
autres Officiers de la Frégate Françoile.
Cette vilite s'eft paffée avec des démonſtrations
de fatisfaction & avec des expreffions de reconnoiffance
, proportionnées au témoignage d'ami
tić que le Roi Très-Chretien a donné dans certe
occafion au Grand- Seigneur.
De PETERSBOURG , le 26 Février.
If
Le Czar, pour la premiere fois depuis qu'il
eſt monté ſur le Trône , lerendit le: 17 du mois
AVRIL. 1762. 191
dernier au Sénat avec tout l'appareil de la
Majefté . Ce Prince y a déclaré la Nobleffe Ruffe
libre , & lui a accordé les mêmes Priviléges dont
jouiffent les Gentilshommes de Livonie. La Nobleffe
voulant perpétuer par un Monument durable
le fouvenir d'une époque fi intéreſſante , ſe
propofe d'élever une ftatue à fon Bienfaiteur.
Le 16 de ce mois , on fit les obféques de l'Impératrice
Elifabeth , dont le Corps a été tranſporté
à la Fortereffe , lieu de fa fépulture.
De VIENNE , le 3 Mars.
Il arrive ici fréquemment des Couriers de Ruffie.
Sur des dépêches apportées par un d'eux , le
Général Comte de Czernichew eft parti aujour→
d'hui , pour aller rejoindre le Corps qu'il commandoit
en Silésie.
On attend à tout moment la délivrance de
l'Archiduchelle Epoufe de l'Archiduc Jofeph. Le
Roi d'Espagne & l'Archiducheffe Marie- Anne feront
Parrain & Marraine du Prince ou de la
Princeffe dont elle accouchera. Sa Majesté Catholique
feta repréfentée par l'Archiduc Ferdinand.
Sa Majefté Impératrice Reine a nommé les
Chambellans qui doivent porter aux Cours Alliées
la nouvelle de la naiſflance du Prince, ou de
la Princeffe. Le Comte de Kevenhuller , Confeiller
du Confeil- Aulique , ira à Parme ; le Marquis
de Poal , à Madrid ; le Baron de Reifchach
à Verfailles ; & le Comte Charles Palfy , un des
fils du Chancelier de Hongrie , à Warfovie , de là
à Pétersbourg.
De KONIGSBERG , le 23 Janvier.
J
Le Lieutenant- Feld- Maréchal Subdrow a remis
le Gouvernement du Royaume de Pruffe au
192 MERCURE DE FRANCE .
Lieutenant- Feld- Maréchal Comte de Panin , & il
eft parti pour Pétersbourg où il eft rappellé.
Nous apprenons de Marienbourg , que le
Maréchal Comte de Soltików y eſt attendu de
Finkenſtein , & qu'il doit prendre le commandement
en Chef de l'Armée Rulle.
De DRESDE , le 26 Février.
On a reçu avis que le Général Schmettau
quitté la Balle Luface pour le rapprocher de Léipfick.
Le Prince Eléctoral , la Princeffe fon Epoufe ,
& les Princeffes Chriftine- Elifabeth & Cunégonde,
arriverent ici le 30 du mois dernier. Les habitans
de cette Ville , à la vue d'un Prince fi chéri
, & d'auguftes Princeffes , de la préſence defquelles
ils avoient été privés fi longtemps , ont
oublié tous les maux que la guerre leur a fait
fouffrir.
De MADRID , le 2 Février.
Le Roi ayant réfolu d'aſſembler une Armée
pour la défenſe des Côtes , en a confié le commandement
au Marquis de Sarria.
De GENES , le 6 Février.
&
Jufqu'ici nous n'avions eu à combattre les Rebelles
de Corfe que fur leur propre terrein ,
à les referrer dans leurs montagnes. Nous avons
maintenant à nous défendre d'eux fur mer. Ils
ont formé une eſpèce de Marine , & nous leur
comptons dix -fept Bâtimens armés en courſe.
On prétend qu'ils reçoivent fecrettement des fecours
d'une Puiffance qui leur en fait eſpérer
de plus confidérables.
De
AVRIL. 1762 . 193
DE LONDRES , le 4 Mars.
1
Suivant une lifte qui paroît ici des Vaiſſeaux de
PElcadre Françoife fortie de Breft , cette Eſcadre
eft compolée des Vaiffeaux de ligne le Duc de
Bourgogne de quatre-vingt canons ; le Défenfeur ,
l'Hector & le Diadême , chacun de foixante- quatorze;
le Prothée , le Dragon & le Brillant, chacun
de foixante - quatre ; des Frégates le Zéphir ,
la Diligente & l'Opale de trente- deux , & là Calypfo
de leize, On affure qu'il y a fept bataillons
répartis fur ces différens Bâtimens ; fçavoir , fept
compagnies fur le premier , autant fur le fecond
fix fur chacun des deux fuivans , cinq fur le cinquiéme
, autant fur le fixiéme & fur le feptiéme' ;
trois fur chaque Frégate de trente- deux canons ,
& une fur la Calypfo.
Il a été prouvé que le Comte d'Estaing avoit
été fauflement accufé d'avoir violé la parole
qu'il avoit donnée , lorfqu'il avoit été fait prifonnier.
Ainfi l'on a rendu la liberté à ce Seigneur
, qui avoit été amené ici de Plymouth fous
la garde d'un Mellager d'Etat , & il eft retourné
en France.
7
De LA HAYE , le 12 Mars.
Le Prince Louis de Brunſwick a reçu la nouvelle
de la mort de la Ducheffe Douairiere de
de Brunſwick , fa mere .
DE BRUXELLES , le 27 Février.
On vient d'apprendre de Saxe , que cing mille
hommes de Troupes Pruffiennes , commandés par
le Général Plathen , ayant occupé de nouveau le
pofte de Pegau , le Général-Major Prince de Lobckowitz
y a marché avec la divifion à fes ordres ,
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
& qu'il en a chaffé les Ennemis , qui ſe font reti
rés à Margranftadt , après avoir perdu environ
quatre cens hommes tués , priſonniers ou déferteurs.
De notre côté , il n'y a que vingt hommes
tués , vingt-fix bleflés , & quinze qui manquent.
A la rive oppolée de l'Elbe , le Lieutenant Feld-
Maréchal Sauer s'eft emparé de Bornsdorff où
il a enlevé un Lieutenant , trente Cavaliers &
quarante chevaux. Le Capitaine Filo a pris auffi
à Klein-Rofen un Officier & fept Soldats.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour, de Paris , &e.
DE VERSAILLES , le 17 Mars 1762 .
LE ROI a accordé l'Abbaye de Rieunette ,
Ordre de Citeaux , Diocèſe de Carcaffonne , tranfférée
au Prieuré des Religieufes Bernardines de la
Ville de Lombez , a la Dame de Noylhon, Prieure
perpétuelle de ces Religieufes .
Celle de Notre- Dame des Prés , même Ordre ,
Diocèle de Troyes , à la Dame Arnoud de Rochegude
, Religieufe de la même Abbaye , fur la démiffion
de la Dame Courceulle du Rouvray.
Et le Prieuré Royal des Filles Dieu - les - Chartres
, à la Dame de Chambon d'Arbouville , Religieule
de l'Abbaye de l'Eau .
Le Roi a décidé que les Maréchaux d'Eftrées &
de Soubife commanderoient les Armées en Allemagne
la campagne prochaine.
Le 21 du mois dernier , Leurs Majeftés & la
Famille Royale fignérent le contrat de Mariage
AVRIL. 1762. 195
du Comte de la Roche- Lannoy , Gouverneur des
Ville & Citadelle de Dourlens , & de Demoiſelle
-du Lau , niéée du Curé de Saint Sulpice.
Le Comte d'Eu ayant donné au Roi ſa démiſfion
de la Charge de Colonel Général des Suiſſes
-& Grifons , Sa Majeſté en a pourvu le Duc de
-Choifeul. "
Le 28 du mois dernier , la Comteſſe veuve du
Comte de Brionne , Grand Ecuyer de France ,
eut l'honneur de faire fes révérences au Roi & à
la Reine , ainfi qu'a la Famille Royale. Le Roi lui
a accordé les gran les entrées de la Chambre.
Le même jour , la Marquife de Lévis & la
Comtelle de la Fayette furent préfentées à Leurs
Majeftés , la prémiere par la Maréchale de Mirepoix
, la feconde par la Comtelle de Lufignan
Les Receveurs des Tailles de la Généralité de
Soiffons , animés du même zèle que leurs Confréde
différentes autres Provinces , ont donné au
Roi leur foumiffion pour la contribution volontaire
au rétablitlement de la Marine.
res
Le 4 de ce mois , le Duc de Choifeul prêta ferment
de fidélité entre les mains du Roi , pour la
Charge de Colonel- Général des Suitles & Gritons.
Conformément à l'ordre que le Roi avoit donné
, le Régiment des Gardes Suilles s'affembla
dans la place d'armes , vis-à-vis la grille du Château
, & il forma un Bataillon quarré. Le Duc de
Choifeul ayant averti le Roi que le Régiment étoit
fous les armes , Sa Majeſté monta à cheval. Le
Bataillon quarré s'ouvrit à l'arrivée du Roi . Sa
Majefté y entra avec la fuite & avec les Officiers
des Gardes- du-Corps ; & le Bataillon fe referma
fur le champ , les Gardes-du-Corps reftant en
dehors.
Les Capitaines des Gardes Suiffes firent un cer196
MERCURE DE FRANCE.
cle autour de Sa Majefté , les Lieutenans formérent
un fecond cercle , & les Sergens un troifiéme.
Après que les Tambours eurent battu le ban , Je
Roi ordonna au Régiment de reconnoître le Duc
de Choifeul pour Colonel Général des Suiffes &
Grifons , & de lui obéir en tout ce qui concerne le
fervice de Sa Majeſté . Enſuite le Roi fortit du Bataillon
, & alla fe placer vis- a- vis la petite Ecurie ,
d'où Sa Majesté vit défiler le Régiment. Le Duc de
Choifeul étoit à la tête & vint le placer auprès du
Roi , lorfque la premiere ligne fut paffée.
Les Sieurs Catlini de Thury , Camus & de Montigny
de l'Académie Royale des Sciences & Directeurs
de la Carte de France , ont eu l'honneur
de préfenter au Roi les foixante- uniéme & foixante-
deuxième feuilles de cette Carte ; favoir , celle
de Belançon , de Dôle & de l'Abbaye de Saint-
Hubert.
Le Roi a difpofé du Gouvernement d'Alſace ,
vacant par la mort du Maréchal de Maillebois ,
en faveur du Duc d'Aiguillon ; & Sa Majeſtća
donné au Maréchal de Contades le commandement
de cette Province.
Le Sieur Briffon de l'Académie Royale des
Sciences , a préfenté au Roi , ainſi qu'à Monfeigneur
le Dauphin & à Monfeigneur le Duc de
Berry , le se Volume de l'Ornithologie.
Le Sieur Philippe , Cenfeur Royal & Profeffeur
d'Hiftoire , a préfenté à Monteigneur le Duc de
Berry , à Monteigneur le Comte de Provence & à
Monleigneur le Comte d'Artois , ainſi qu'à Mada,
me , les vingt premiers Tableaux Hiftoriques
qu'il a imagines & fait exécuter pour le Spectacle
de l'Hiftoire Romaine.
Le 14 de ce mois , le Duc d'Aiguillon prêta ferment
entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de la Haute & Baffe - Alface.
1
AVRIL. 1762. 197
Le même jour , les Comtelles de Sabran & de
Boisgelin furent préfentées à Leurs Majeftés , la
premiere par la Ducheffe de Duras , la feconde
par la Ducheffe de Beauvilliers.
Le 15 , pendant la Meffe du Roi , le Cardinal
de Rohan prêta ferment entre les mains de Sa
Majesté .
De PARIS , le 22 Mars.
Le Comte de Czernichew , Ambaſſadeur de
Rullie auprés du Roi , a reçu un Courier , qui
lui a apporté le grand Collier de l'Ordre de Saint
André , dont le Czar l'a honoré.
Il fera mis inceſſamment fur pied un régiment
de feize Compagnies de cent hommes chacune
formant deux bataillons , dont les foldats feront
gens de Mer , & qui portera le nom dé Régiment
Etranger de Dunkerque.
>
Les Receveurs des Tailles de la Généralité de
Caën ont remis à l'Intendant de la Province leur
foumiffion de fournir la même fomme que donnent
leurs Receveurs Généraux pour la conftruction
d'un Vaiſſeau .
La Communauté des Horlogers de la ville de
Paris a fait fupplier Sa Majefté de permettre qu'el-
Te donnât une fomme de douze mille livres , pour
être employée à l'augmentation de la Marine , &
le Lieutenant Général de Police s'étant allaré que
la fituation des affaires de cette Communauté lui
permettoit d'effectuer cette offre , le Roi l'a
agréée.
La Communauté des Graveurs de la même
Ville a également offert une fomme de quatre
mille livres pour le même objet.
La Communauté de Marfeille a délibéré de
donner une fomme de foixante mille livres , pous
I iij.
198 MERCURE DE FRANCE.
être jointe à celle que l'affemblée générale des
Communautés du pays de Provence a offert au
Roi pour la conftruction d'une frégate , cette offre
eft indépendante du Vailleau de foixante-quatorze
piéces de Canon , que la chambre dụ Commerce
de ladite Ville a donné.
La Ville d'Arles a auffi délibéré de donner une
fomme de vingt mille livres pour l'augmentation
de la Marine.
Le Chapitre de l'Eglife Collégiale de Saint
Laurent de Joinville a envoyé au Duc de Choifeul
un Acte Capitulaire , par lequel ce Chapitre
, tout peu riche qu'il eft, offre pour le même
objet une fomme de fix mille livres.
La Communauté des Maîtres Maçons de Paris
a remis au Lieutenant Général de Police
la délibération qu'ils ont prife de fupplier Sa Majeſté
d'agréer une fomme de dix mille livres
pour être employée à la même deſtination .
Il a été parlé dans la Gazette de Paris du
18 Janvier , numéro 6 , d'une machine inventée
en Suéde par le nommé Per - Perilon , pour batre
le grain , & au moyen de laquelle deux perfonnes
font l'ouvrage de feize. Plufieurs Agriculteurs
de France , fur-tour des Provinces qui
font proche de la Mer , defireroient d'avoir un
modéle , ou du moins un plan figuré de cette
Machine ; l'Inventeur , fi elle a les avantages
qu'il lui attribue , ne fera pas longtems fans en
faire un débit confidérable.
On a reçu à Amſterdam , le 12 de ce mois ,
des lettres de Saint Eufta che , datées des 15 , 2i
& 23 Janvier dernier , par lefquelles on a appris
qu'on y avoit une relation de ce qui s'étoit pallé
à la Martinique , jufqu'au 20 du même mois de
Janvier.
AVRIL. 1762. 199 :
Suivant cette relation , les Anglois avoient ,
dès le 7 cominencé à débarquer des Troupes en
quatre différens endroits de l'Ifle , à Sainte Anne ,
aux Salines , aux Anles d'Arlet & à la Cafe des
Navires. Ils avoient été chaflés des trois premiers
Poftes , & avoient perdu deux mille hommes.
Un de leurs Vaiffeaux , de foixante-quatorze
piéces de Canon , avoit échoué fur les roches de
Saint-Anne. Les François avoient coulé à fond
une Frégate une Bombarde avoit eu le même
fort; & une autre Frégate avoit été mife hors
d'état de naviguer. Les Anglois avoient fait une
tentative contre le Fort Royal , & contre l'Ile à
Ramiers ; mais ils avoient été également repouífés
avec perte , & les Francois n'avoient perda qu'une
vingtaine d'hommes. Les Anglois étoient cependant
encore au nombre d'environ dix mille hommes
fur les bords de la mer , depuis la Cafe les
Navires jufqu'à la Cafe -Pilote. Ils y occupoient.
deux ou trois lieues de terrein , où ils avoient
conftruit des redoutes , & où ils étoient retranchés
avec beaucoup d'artillerie ; mais on affuroit
que les François fe difpofoient à les attaquer.
Enfin on ajoute par un P. S. qu'au moment
où la barque , qui a apporté ces nouvelles a Saint-
Euftache , partoit de Saint Pierre de la Martinique,
on entendoit un feu très - vif de part &
d'autre.
Les Receveurs des Tailles de la Généralité
d'Auch , ont délibéré de fupplier Sa Majesté d'agréer
qu'ils contribuaffent à l'augmentation de la
Marine , pour la même fomme les Receveurs
Généraux de leur Généralité,
que
Les Maires & Echevins de la Ville de Montreuil
fur Mer ont offert une fomme de trois mille livres
pour être employée au même objet.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
i L'Evêque de Tarbes vient de donner une pret
ve bien certaine du zéle dont il eft animé pour
contribuer à l'augmentation de la Marine , en
faifant remettre au Tréforier des Troupes à Pau ,
une fomme de vingt mille livres.
La nuit du 16 au 17 de ce mois , le feu prit
en cette Capitale à la Foire Saint - Germain .Un
vent de Nord , qui fouffloit avec une extrême
violence , fit faire en peu de temps un fi grand
progrès aux Hâmes , qu'en moins de cinq heures
, toutes les Boutiques & les Loges de la Foire ,
qui n'étoient conftruites que de bois , furent totalement
confumées. Les maiſons voifines oppofées
à la direction du vent , auroient couru un grand
rifque , fi l'activité des Gardes Françoifes ne les
êut garanties cependant l'Eglife de Saint Sulpice
a été un peu endommagée : le feu avoit gagné
deux poutres de la Chapelle de la Vierge ; &
quelques plombs de couverture ont été fondus.
Un feul Charpentier a eu le malheur de périr.
dans les flâmes ; il y a eu trois autres Ouvriers
bleflés , & deux ne l'ont été que légèrement. Le
Premier Préfident du Parlement , le Lieutenant
Général de Police , & plufieurs des Principaux
Magiftrats , fe font tranfportés au lieu de l'incendie
par leurs foins & par la fageile des ordres
qu'ils ont donnés ; on n'a perdu au plus que la
dixième partie des marchandifes , qui , fans les
précautions dont on a uſe , auroient pu être expolées
au pillage .
:
Le quatorziéme tirage de la Loterie de l'Hôtelde-
ville s'eft fait le 18 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le Lot de cinquante mille
livres eſt échu au Numéro 28590 ; celui de vingt
mille au Numéro 36081 , & les deux de dix mille
aux Numéros 32701 & 26262.
AVRIL 1762. 201
Le quinziéme tirage de la même Loterie s'eft
fait le 18 de ce mois. Le Lot de cinquante mille
livres eft échu au Numéro 55765 ; celui de vingt
mille au Numéro ; 3611 , & les deux de dix mille
aux Numéros 48643 & 59715 .
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
s'est fait le 9 du même mois de Mars à
l'Hôtel-de- Ville , en la maniere accoutumée. Les
cinq numéros qui font fortis de la roue de fortune
font , 3 , 19 , 9, 53 , & 8. Le prochain tirage fe
fera le to Avril.
L'Allemblée générale des Communautés du
Pays de Provence , tenue à Lambefc , a unanimement
délibéré d'offrir au Roi une fomme de deux
cens mille livres pour être employée à la conftruction
d'une frégate.
Les Maires & Jurats de la Réole ont offert une
fomme , pour contribuer à l'augmentation de la
Marine .
Le Préfidial de Limoges , & celui de Périgueux
ont pris la même délibérations
Les Juifs Avignonois , établis à Bordeaux , au
nombre de fix familles feulement , ont fupplié Sa
Majefté de vouloir bien agéer qu'ils donnaffent.
une fomme de trois mille livres , pour être em
ployée à la conſtruction du Vaiffeau que la Province
de Guyenne fe propofe d'offrir au Roi ,
Sa Majesté a ordonné d'armer´ à Breft les Vailfeaux
le Robufte , l'Eveillé & l'Amphitrion & la
Frégate la Licorne.
MARIAGES.
Pierre- Arnaud d'Aubuffon de la Feuillade , Vicomte
d'Aubuffon , fut marié le 8 Février à Demoiſelle
Catherine de Pouffemothe de l'Etoile ,
fille du feu Comte de Graville:
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Le 20 de ce mois fut célébré dans la . Chapelle'
de l'Hôtel de Croï le mariage du Duc d'Havrẻ &
de Croi , Prince de l'Empire , Grand d'Espagne
de la premiere Claffe , Gouverneur de Scheleftat
&c . avec Mlle de Croi , fille du Prince de Croi ,
Prince de Solre & de l'Empire , Lieutenant - Général
, Chevalier des Ordres du Roi &c. & de Mlle
de Harcourt.
Le 22 du même mois , le Comte de Boisgelin
Colonel du Régiment d'Infanterie de fon nom
époufa Demoiselle Turgot de Saint- Clair. La Bénédicton
nuptiale leur a été donnée dans l'Eglife
Paroiffiale de Saint Paul par l'Evêque de Rennes.
Louis Augufte Elzear , Comte de Sabran , futmarié
, le 22 du mois de Février , avec Demoifelle
Marie - Antoinette- Elifabeth Côte de Champeron.
La Bénédiction nuptiale leur a été donnée
dans la Chapelle particuliere du Chancelier , par
l'Evêque de Comminges..
VERS à l'occafion de ce Mariage..
JRE n'ai point vu l'Epoufe fortunée ,
Qui demain à ton fort unit ſa deſtinée ;
Mais je connois , SABRAN , ton efprit & ton coeur ;
Ton choix dit tout e. fa faveur.
Hymen , fier de ces noeuds , que toi-même entre
laffes ,
Demandant que ma voix lès annonce par- tout ,,
Sous les traits de l'Amour m'offre le Dieu du goût,
Qu'enchaînent les talens fous l'image des Grâces.
A Paris , le 21 Février 1762.
Par M. BRUNET..
AVRIL. 1762. 203
MORTS.
Nicolas-François de Bercheni, Mestre de Camp
du Régiment de Huffards de fon nom , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi de Pologne
Duc de Lorraine & de Bar , eft mort le 9 Février,
âgé de vingt-cinq ans. Il avoit la furvivance de
la Charge de Grand Ecuyer de Lorraine , pollédée
par le Maréchal de Berchini fou pere .
Dame Louife - Sufanne le Pelletier de Beaupré ,
époufe de Meffire -Michel - Etienne le Pelletier de
Saint- Fargeau , Avocat- Général au Parlement de
Paris , mourut en cette Ville , le 19 du même
mois , âgée de vingt- huit ans ,
Meffire Louis Gafpard de Fieubet , Doyen des
Confeillers - Clercs du Parlement de Paris , eft
mort en cette Ville , le 25 du même mois , dans
la foixante-treizième année de ſon âge.
Dame Angélique de Cambis , veuve de Meffire
Jofeph de Cambis , Marquis de Velleron , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , premier Chef d'Efcadre des Galeres de
France , Capiitaine Général des Côtes de Provence
, & commandant la Marine à Marſeille , mourut
a Avignon , le 27 du même mois , âgée de
quatre vingt- huir ans . -
Dame Marie- Sufanne de la Rocheaymon,veuve
de Meffire de May de Termont , eft morte au
· Château de la Villedené en Bourbonnois , dans la
quatre- vingt-uniéme année de fon âge.
Alexandre Duc de la Rochefoucauld & de la
Rocheguyon , Pair de France , Prince de Marfillac,
Chevalier des Ordres du Roi , Brigadier de Cavalerie
, & ci- devant Grand - Maître de la Garde-*
robe de Sa Majefté , Charge dont il avoit confervé
la furvivance , mourut à Paris le 4 Mars , âgée de
Loixante- onze ans. ,
I-vj
204 MERCURE DE FRANCE .
Meffire Pierre-Hyacinthe le Gendre , Marquis
de Berville , Lieutenant- Général des Armées du
Roi , Commandeur de l'Ordre Royal & Militairede
Saint Louis , & Commandant pour Sa Majeſté
en Haute - Normandie , eft mort à Rouen le 27
Février , dans la quarante - huitième année de fon
âge.
Meffire Alphonfe Inbert , Marquis de Bouville ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , mourut
à Paris le 28 du même mois , dans la
quatrevingt-
troifiéme année de fon âge.
Meffire Frédéric- Augufte de Fouilleufe , Comte
de Flavacourt , Meftre de Camp à la fuite du Régiment
de Cavalerie de la Reine , eft mort en cette
Ville , le 2 Mars , âgé de vingt- deux ans. Quoi
que dans un âge fi peu avancé , il s'étoit trouvé à
quatre batailles . Dans celle de Minden , il avoit
reçu plufieurs bleffures dangereufes , qui ont occafionné
la dernière maladie.
Dame Marie-Marguerite- Jofeph de Blocquel
de Wilmes , veuve de Meffire Charles , Comte
d'Aumale , Lieutenant- Général des Armées de Sa
Majefté , Commandeur de l'Ordre- Royal & Militaire
de S. Louis , & Directeur des Fortifications
des Places de l'Artois , mourut à Arras , le-
14 du même mois , âgée de de foixante - fix ans.
Françoife- Chriftine de Choiſeul- Beaupré , Com--
seffe Douairière de Ludre , eft morte le au Cha
pitre d'Efpinal en Lorraine , dans la quatre- vingtdeuxième
année de fon âge..
L
3,
Avis envoyé par la Chancellerie de Spire..
ES Magiftrats de ce cette Ville libre Impértă--
le , ayant catroyé au freur de Maifonville le Pri
vilége d'une Coterie , avoient fait annoncer dans
les Gazettes de Francfort du 16 Mars , du 3 & dur
AVRIL. 1762. 205
16 Avril de l'année dernière , & dans les Gazettes
de Cologne des 17 & 27 Mars & du 14 Avril de
la même année , que cette Loterie étoit uniquement
pour le compte de celui à qui le Privilége
étoit accordé, qu'ainfi ils ne fe rendoient garans que
de la fidélité du tirage. Depuis peu , il eſt arrivé`
par rapport audit Maiſonville des circonftances ,
moyennant lefquelles fa Loterie , qui devoit être
tirée le 15 de ce mois , ne le fera pas . Les Magiftrats
étant fur le point de faire des informations
à ce fujet , avertiffent le Public de fufpendre tout
achat de Billets , jufqu'à ce que les informations
foient achevées. Comme ils ont auffi appris que
ledit Maiſonville avoit fait à leur infçu imprimer
des Actions , chacune de trois cens livres , ils recommandent
de n'en prendre aucune,
Conclu au Sénat de la Ville libre Impériale de
Spire, le 13 Mars 1762.
ORDONNANCE DE POLICE "
QUI enjoint aux Particuliers chez lefquels il a
été dépofé des Meubles & Effets provenant des
Magafins & Boutiques de l'enclos de la Foire-
Saint Germain , ou des Maifons voisines , lors de
l'Incendie du dix- fept de ce mois , de les rap--
porter dans huitaine du jour de la publication
de la préfente Ordonnance , au Couvent des
Petits- Auguftins , pour y être déposés dans
telle Salle qui fera indiquée par le Portier de
la Maifon.
Du vingt Mars mil fept cens foixante - deux.
SUUR ce qui Nous a été remontré par le Procureur
du Roi , que dans l'horreur du défaftre
206 MERCURE DE FRANCE.
par lequel , la nuit du feize au dix- fept de ce
mois , tout l'enclos de la Foire Saint Germain a
été réduit en cendres , il n'a pu , fans admiration,
être témoin du zéle avec lequel ceux dont le
fecours pouvoit être utile ou nécellaire , s'y font
portés pour arrêter le progrès des flammes ; il
n'a pas moins été touché de voir dans la proximité
, les Palais des Princes devenir l'afyle des
malheureux , & avec quels fentiments d'humanité
, fur un auffi bel exemple , tous les Habitans
des raifons circonvoifines fe font empreifés
à procurer un abri fûr aux marchandiſes , que
des mains auffi courageufes que charitables ,
avoient pu dérober à l'impétuofité du feu ; mais
comme dans une auffi grande confufion , la
charité même peut avoir beloin d'un guide éclai
ré qui la conduife dans les reflitutions dont elle
s'eft fait une loi ; ledit Procureur du Roi a penſé
qu'il étoit de fon devoir de Nous propofer d'indiquer
au Public , qui le defire fans doute , les
moyens les plus propres de remplir cet objet ::
Il fe réſerve par la fuite , fi les circonftances le
demandent , & fuivant l'exigence des cas , de
deployer toute la févérité de ſon miniftere , &
de fe pourvoir même au Criminel , contre ceux
( s'il s'en trouve ) qui pourroient être prévenus
d'avoir fait fervir jufqu'aux victimes du malheur
public , de proie à leur cupidité . A CES CAUSES
requéroit ledit Procureur du Roi être vordonné
, que dans huitaine , à compter du jour
de l'Ordonnance qui interviendroit , tous ceux
qui aurant retiré chez eux des Meubles , Hardes
ou Effets provenants des Magafius , Boutiques
ou Echoppes qui étoient dans l'enclos de la Foisre
Saint Germain ou des Maifons voifines , qu'on
a jugé à propos de déménager , feront tenus dee
AVRIL. 1762. 207
les rapporter , & de les dépofer dans une des
Salles du Couvent des petits- Auguftins , qui
fera indiqués par le Portier dudit Couvent , pour
chacun defdits Meubles , Hardes ou Effets , être
remis par tel Committaires qu'il Nous plaira
commettre, & toujours en préſence d'un des Syndics
de la Foire , à ceux qui donneront des indications
certaines que lesdits Meubles , Hardes ou
Effets leur appartiennent , & qu'ils en font les
véritables Propriétaires ; de laquelle remife le--
dit Commiffaire dreffera procès - verbal , qu'il
fignera & fera figner , tant au Syndic de la
Foire , préfent , qu'à la Perfonne à laquelle la
reftitution fera faite ; & à cet effet , notre Ordonnance
imprimée , lue , publiée & affichée par
tout où befoin fera .
NOUS, faifant droit für le Requifitoire du
Procureur du Roi , ordonnons que dans huitaine
pour tout délai , à compter du jour de la publication
de notre préfente Ordonnance , tous
ceux qui auront retiré chez eux des Meubles ,
Hardes ou Effers provenant des Magalins , Boutiques
ou Echoppes qui étoient dans l'enclos de
la Foire S. Germain , ou des Maifons voifines
qu'on a jugé à propos de déménager , feront
tenus de les rapporter & de les dépofer dans
une des Sailes du Couvent des Petits - Auguftins ,
qui leur fera indiquée par le Portier dudit Couvent,
pour chacun dedits Meubles , Hardes ou
Effets être remis par les Commiffaires Chenu ,
Guyot & Leger ou l'un d'eux , que Nous commettons
à cet effet , en préſence d'un des Syndics
de la Foire , à ceux qui donneront des indications
certaines que lesdits Meubles , Hardés
ou Effets leur appartiennent , & qu'ils en font:
les véritables Propriétaires ; de laquelle remife
208 MERCURE DE FRANCE.
ledit Commiffaire dreffera Procès - verbal , fignera
& fera figner tant au Syndic de la Foire préfent
, qu'à la perfonne à laquelle la reltitution
fera faite le tout fans frais. Et fera notre préfente
Ordonnance imprimée , lue , publiée &
affichée par-tout où befoin fera , à ce que perfonne
n'en ignore.
Ce fut fait & donné par Nous ANTOINERAYMOND
- JEAN - GUALBERT - GABRIELDE
SARTINE , Chevalier , Confeiller du Roi en
fes Confeils , Maître des Requêtes ordinaire de
fon Hôtel , Lieutenant Général de la Ville , Prévôté
& Vicomté de Paris , le vingt Mars mil fept
cent foixante-deux. DE SARTINE.
MOREAU.
MORISSET , Greffier.
L'Ordonnance ci-deſſus a été luc & publiée à
Haute & intelligible voix , à Son de Trompe &
Cri public , en tous les lieux & endroits ordinaires
& accoutumés , par moi Philippe Rouveau , Huiffier
à Verge & de Police au Châtelet de Paris ,
& feul Juré- Crieur ordinaire du Roi & des-
Cours & Jurifdictions de la Ville , Prévôté & Vicomté
de Paris , y demeurant rue Saint Denis ,
vis- à-vis l'ancien grand Cerf, Paroife Saint Leu
Saint Gilles , fouffigné accompagné de Louis-
François Ambezar & Claude - Louis Ambezar ,
Jurés Trompettes , le 21 Mars 1762 , & affichée.
ditjour efits lieux & autres où befoin a été ,
à ce que perfonne n'en prétende caufe d'ignorance.
Signé , ROUVEAU.-
AVRIL. 1762 . 209
Le & Décembre 1761 , eft décédé à Guillerval près
Eftampes , Julien Séjourné , âgé de quatre vingtdix
-huit ans 8 mois , étant né le premier Avril
1663. Ayant confervé jufqu'à la mort le jugement
& la raifon & paffé les jours dans une fituation
qui approchoit plus du befoin que de l'aifance.
JEAN JACQUES ROUSSEAU , Citoyen de Genève ,
prie MM . les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs
Ouvrages , furtout par la pofte , & Meffieurs les
Beaux- Efprits de ne lui plus écrire des Lettres de
compliment , même affranchies ; n'étant pas en
état de payer tant de ports , ni de répondre à taut
de Lettres.
ARREST
DU PARLEMENT DE ROUEN ,
LA
Rendu le 4 Février 1762.

A Cour , la Grand'Chambre affemblée a dé- \
claré & déclare le nommé Valfe * ci - devant Of
ficier au Régiment Royal- Lorraine , Infanterie ,
duement atteint & convaincu d'avoir dans la déclaration
en date du 27 Septembre 1719 , écrite
de la main , & fignée de lui , dans fes dépofitions ,
récollemens , confrontations , & interrogations ,
fauffement & calomnieufement accufé le fieur
Pagel , Major dudit Régiment, de l'avoir plufieursfois
, & en différentes occafions , follicité contre
la volonté dudit Vaffe , & malgré les refus , réité-
* Lesfieurs Vaffe & Folley ont été exécutés le 6
dudit mois.
210 MERCURE DE FRANCE.
rés & conftans , de faire mettre l'épée à la main
au fieur de Bonnevaux , leur Lieutenant- Colonel ,
& pour déterminer ledit Vafle à commettre cette
action , d'avoir offert audit Vaile de lui donner
des fecours d'argent & même so louis , après le
meurtre commis pour pailer dans le Pays Etranger.
A pareillement déclaré & déclare lefdits Vaffe
& Folley , duement atteints & convaincus d'avoir
fauffement & calomnieufement accufé ledit fieur
Pagel , dans leurs déclarations , écrites de leurs
mains , & fignées d'eux ; l'une en date du 26 , &
l'autre du 27 Septembre 1759 , dans leurs dépofitions
, récolemens , confrontations , & interrogatoires
, de les avoir , contre leurs volontés &
malgré leur refus , follicités & preflés d'aller l'un
& l'autre chez le fieur de Bonnevaux , le forcer de
mettre l'épée à la main & dans le cas où ledit
fieur de Bonnevaux , refuferoit de fe battre , de lui
caffer la tête d'un coup de piftolet ; de leur avoir
dit , qu'après le coup fait , il leur donneroit à cha--
cun 25 louis. Ledit Vaffe en outre , violemment
foupçonné d'avoir lui-même formé le deffein d'attenter
à la vie dudit fieur de Bonnevaux . Pourpunition
& réparation de quoi , Nous avons condamnés
& condamnons lefdits Valfe & Folley ,
avoir la tête tranchée dans la Place du vieil Marché
de cette Ville , fur un échaffaut qui y fera
dreffé à cet effet , leurs biens déclarés acquis &.
confifqués au Roi , ou à qui il appartiendra ; fur
iceux préalablement pris la fomme de 100 liv.
d'amendes envers le Roi , en cas que confifcation
n'ait pas lieu , au profit de Sa Majeſté , & ſeront
lefdits Vaffe & Folley , préalablement appliqués
à la question ordinaire & extraordinaire pour
avoir révélation de leurs Complices.
AVRIL. 1762. 211
Différé à faire droit à l'égard dudit fieur Pagel
fur fes demandes , jufqu'après le Teftament de
mort de dits Vaffe & Folley.
Les fieurs Confeillers Commiffaires autorifés
de décréter , récoler , & confronter & faire toutes
diligences qu'ils trouveront utiles & néceffaires
.
Le fieur Pagel a été pleinement juftifié par
Arrêt du même Parlement , du 11 du même mois.
AVIS SUR L'EAU DE COLOGNE.
JEAN ANTOINE FARINA, Diſtillateur à Cologne,
rue de la Balance d'or , feul pofelfeur du véritable
fecret de l'Eau de Cologne , qui lui a été
laiffé par l'Inventeur , Paul Ferninis , donne avis
que pour la commodité & l'utilité du Public , &
pour le prêter à l'empreflement des perfonnes
de Paris , & des Villes voifines , qui defirent fe
procurer de cette Eau , & lui en demandent
journellement , il vient d'en établir un dépôt
chez le Sr Onfroy, Diftillateur du Roi , tenant
legrand Caffé à la defcente de la Place du Pont
S. Michel.
Le fieur Farina avertit auffi que le fieur Onfroy
eſt le feul à qui il en a confié le débit , que nul
autre que lui n'en diftribuera de la véritable foir
dans Paris , foit dans les Villes voisines , & que
toute celle qui ne fort pas de fon Magafin eft
'contrefaite. On vend à Paris , fous le titre d'Eau
de Cologne , quantité de bouteilles d'Eau fans
vertu , qui trompent la confiance du Public . Pour
obvier à cette fupercherie , le fieur Farina a pris
la précaution d'envelopper toutes fes bouteilles
'd'un papier qui ne peut s'ouvrir fans être coupé
ou déchiré , fur lequel il a mis fa fignature.
Toures les bouteilles qui n'auront pas cette marque
212 MERCURE DE FRANCE.
diftinctive doivent être regardées comme fauffes
ou contrefaités .
L'Eau de Cologne s'employé aux mêmes ufages
que l'Eau des Carmes , & beaucoup de
Médecins la préférent à l'Eau de Méliffe , le
goût & l'odeur en font même plus agréable ;
l'imprimé qui fe délivre avec la bouteille , apprend
la maniere de s'en fervir , & les maux contre
lefquels on en fait ufage.
Par les arrangemens que les fieurs Farina &
Onfroy ont pris , cette Eau ne coutera que 36 f.
la bouteille ; c'eſt- à - dire un fixiéme feulement
au-deffus du prix qu'elle fe vend à Cologne ,
cet excédent n'eft que pour le port & les droits,
qui deviendroient bien plus chers , fi on les fai
foit venir en petite quantité.
UN MEDECIN CHIRURGIEN François demeurant
à Paris , qui a fervi pendant trente années dans les
Hôpitaux des Armées du Roi & ailleurs en Allemagne
en qualité de Médecin & de Chirurgien
Major en Chef des Troupes , ayant auffi été
Profeffeur en Chirurgie , Démonftrateur de l'Anatomie
de M. Winflow & Accoucheur & c . defire
de fe retirer & de s'attacher à la maiſon d'un
grand Seigneur, ou d'un Prince François ou Etranger
, ou même à une Cour qui en auroit befoin,
Il ne demande pas d'appointemens confidérables,
parce qu'il ne cherche que d'avoir une place de
repos & de s'appliquer à la continuation d'un
Ouvrage de Médecine & de Chirurgie dont il
vient de donner le premier volume au Public depuis
fix mois , Ouvrage qui a du fuccès , & qui eft
généralement approuvé de tous les Médecins , &
regardé comme très-utile aux jeunes Médecins-
Chirurgiens, & aux Sages-femmes ; ainfi quenous
AVRIL. 1762. 213
favons déja annoncé ſur nos feuilles . Il eft certain
que ce feroit un grand avantage pour ceux qui le
trouvent dans le cas d'avoir beſoin d'un aufſi hapile
Médecin pour veiller à la conſervation de
leur fanté une pareille occafion eſt allez rare ,
ainfi que de pouvoir découvrir à qui il pourroit
convenir. Ceux qui fouhaiteront le connoître &
e l'attacher , pourront en toute confiance s'a
dreffer à l'Auteur du Mercure de France a Paris.
CHAUMONT , Perruquier , fait non feulement
toutes fortes de Perruques dans les goûts les
plus nouveaux , mais le deffein dont il fait ufage
lui donne une facilité pour bien prendre l'air
du vilage & coeffer le plus avantageulement
qu'on puiffe le defirer.
Il fait voir fes deffeins en tout genre , & va
riés fuivant les différens goûts : il les exécute enfuite
au choix & a la fatisfaction des perfonnes
qui les lui demandent.
H demeure rue S. Nicaife , à l'Enfeigne du
Mont Véfuve.
ERRAT A.
Page 46 , lig. 2 , à qui les lectures ; lifex à qui fes
lectures.
Page 48 , lig. 14. fur les mêmes chofes ; lifezfur
ces mêmes choſes .
Ibidem , lig. 26 , qui paroît ; lifez qui paroîtroît.
Page 49, lig. 13 , ne perdant point de temps;
lifez ne perdant point leur temps.
Ibidem , lig. 27 , en matieres ; lifez en matiere.
Pages , lig. 24, fon tort étoit incertain , lifez ſon
tort étoit certain.
Page 52 , lig. 8, qu'on a une infinite ; lifez qu'on
a perdu une infinité
1
214 MERCURE DE FRANCE .
ΑΙ
AP PROBATION.
Ar lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du premier volume d'Avril 1762 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
Pimpreffion . A Paris , ce 30 Mars 1762. GUİROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
FABLE traduite de l'Allemand de M. Leffing.
VERS à M. de Sauvigny &c.
LETTRE fur les Vailleaux donnés au Roi ,
PORTRAIT d'Eglé.'
A l'Auteur du Mercure.
VERS a M. Barthe &c.
Pages
8
LETTRE de M. Moët à M. de la Place.
HEUREUX les Epoux qui ne s'aiment pas ,
Conte moral.
EPITAPHE d'Elifabeth - Pétrowna , Impératrice
de Ruflie.
A Mlle S ** à l'occafion de fon mariage.
PENSÉES fur la Philofophie , les Sciences , les
Opinions , les Systêmes &c . Par M. l'Abbé
Trublet.
LETTRE à M. de Voltaire , fur la Tragédie
de Zulime.
LA Bougie & le Flambeau.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
9
17
18
2.3
24
25
11
42
ibid.
44
13
$7
58 & 59
60 & 61
CHANSON.
AVRIL. 1762 . 215
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de Chriftine , Reine de Suéde , par
M. La Combe.
LES Sauvages de l'Europe.
ANNONCES des Livres nouveaux.
63
70
70 &fuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES.
EXPOSÉ du Phénomène de la cryftalliſation
fubite du Vinaigre- Radical fans aucun interméde.
MÉMOIRE fur l'inflammabilité du Vinaigre-
Radical .
EXTRAIT de l'Académie Royale des Sciences.
EXTRAIT de l'Académie Royale des Sciences.
LETTRE de M. *** à M. D **** **** , ſur un
Ouvrage intitulé l'Origine des Sciences.
RELATION de la Séance publique de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres , tenue
à Béfiers.
ACADEMIES des Sciences & Belles- Lettres de
Dijon.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
80
85
95
97
103
120
225
ARTS UTILES.
GEOGRAPHIE . 127
PYRURGIE. 128
CHYMIE .
2129
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE. 130
MUSIQUE.
134
MECHANIQUE.
138
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Thillaye , Privilégié du Roi
our les Pompes , à l'Auteur du Mercure.
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences &
Belles - Lettres. Sujets propofés par l'Académie
Royale des Sciences & Beaux- Arts
établie a Pau.
EPIGRAMMATOGRAPHIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
136
139
141
ART. V. SPECTACLES.
OPÉRA.
149
COMÉDIE Françoiſe.
154
COMÉDIE Italienne. 164
CONCERT Spirituel.
169
FOIRE S. Germain. 170
NOTICE des Piéces contenues dans la nouvelle
Edition de Théâtre de M. de Saint-
Foix.
175
SUPPLEMENT de la Gazette du 8 Février
176 20 185
ART. VI. Nouvelles Politiques, 190
MARIAGES. 201
MORTS. 202
ORDONNANCE de Police. 205
ARREST du Parlement de Rouen. 259
Avis divers.
210 &fuiv.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue &vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
AVRIL. 1762 .
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Cachin
fusio
pillow Soulp. 1278
A PARIS ,
( CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilège du Roi

AVERTISSEMENT.

LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Bitte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adrefer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Meretire.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.

Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le, Mercure par la pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'eft-à- dire 24 livres d'a
vance , en s'abonnant pourfeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perſonnes des provin
ces d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin quele payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
jufqu'à préfent foixante- quatorze volumes
dont la Table générale , rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douzième,
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE AUX MUSES.
DEFEN ÉFENDEZ VOS Autels , Mufes , quittez les
Cieux :
Le front paré de fleurs , montrez- vous à nos yeux ,
Et telles , qu'aux beaux jours & de Rome & d'Athénes
,
Préparez aux Mortels , des plaifirs & des chaînes .
Entendez-vous ces cris fuperbes & jaloux ,
Qu'une fecte ennemie éléve contre vous.
II. Vol
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .”
Paroiffez , triomphez , confondez les outrages
D'un peuple de rivaux , d'un éffain de faux Sages,
Quoi , tandis qu'en fes champs l'auftère Germanie
Des accens de Haller répéte l'harmonie ,
Que Vienne & Coppenhague , en leurs remparts
fameux
Du Parnaſſe François ont adopté les Dieux ,
Tandis que parmi nous Voltaire vit encore ,
Que de fes nobles chants l'Humanité s'honore4" :
Mufes , le François feul ofe attaquer vos droits :
Ah! vos dignes ayeux plus fages autrefois ,
Comme un bienfait du Ciel attendri de leurs peines
,
Révéroient les bons Arts & les lettres humaines ,
Remplis d'un faint refpect, ils les nommoient ainfi .
Par d'utiles plaifirs leur courage adouci
Chérit bientôt des moeurs plus douces , plus faciles
,
La Décence & le Goût habiterent les Villes ;
Les Grâces triomphoient des antiques erreurs.
Muſes , tout fe ranime à vos accens vainqueurs ,
Et le Sentiment feul nous fait ce que nous fommes
:
Le compas à la main gouverne- t- on les hommes ?
Si la Loi ne reſpire & ne régne en mon ſein ,
Vainement le cifeau la grave fur l'airain ;
* L'Auteur eft trop judicieux pour ne pas nous par
donner cette lacune.
AVRIL. 1762.
Par mes defirs preffans en fecret balancée ,
Le Sceptre donne-t-il des fers à ma penſée ?
La Raiſon nous traça les régles du devoir :
Qui fait les faire aimer , ſurpaſſe ſon pouvoir.
Le précepte importun en vain ſe fait entendre :
C'eſt à la voix du coeur que le coeur peut le rendre
;
Fénelon à fon gré maîtrifoit les penchans.
Ariftote & Sénéque ont formé des tyrans.
Voulez-vous aux humains donner des moeurs
nouvelles ?
Enfammez nos tranſports : tracez nous des modéles.
Qu'importe qu'Alvarès n'ait jamais exiſté :
La fiction morale eſt une vérité ;
C'eft la Nature même élevée , ennoblie :
La vertu s'applaudit , quand l'art la multiplie.
Mentor n'eſt qu'un vain nom ; & puiſſe encor ſa
voix
Tromper au même prix tous les enfans des Rois !
Voyez ce tendre fruit d'une faveur fi pure ,
Il naît parmi les fleurs , & croît fous la verdure.
Non que d'un feul talent fervile adorateur ,
J'envie à fes rivaux un légitime honneur;
Je révére Newton , j'admire je reſpecte
Le grand Obfervateur d'un très- petit Inſecte ;
Laborieux Artiſte , utile Citoyen :
Il n'inftruit que mes fens ; mon coeur ne lui doit
rien.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Celui dont le génie obferve l'âme humaine ,
L'enchante , la corrige, & l'éclaire & l'enchaîne.
Qu'est-il donc à vos yeux ? Que préférera - t - on ?
L'analyſe de l'homme , ou celle d'un ciron ?
Nous éxiftons au ſein des élémens en guerre :
Eh bien , obſervez l'air , le feu , les eaux , la terre;
Mais l'homme eft - il pour l'homme incertain dans
fes voeux ,
Un Voifin moins à craindre, ou moins utile qu'eux?
Vous vivez dans autrui , non moins que dans
vous-même.
La fageffe qui plaît , eſt le bonheur ſuprême.
L'utile , vous dit- on , doit avoir tous nos foins :
L'efprit , comme le corps , n'a - t il pas fes befoins ?
Poursuivons des fecrets que notre orgueil ignore ;
Mais fongeons aux vertus qui nous manquent encore
;
Défrichons nos forêts , mais cultivons nos coeurs ;
La fublime éloquence eft la reine des moeurs.
Et vous célestes chants , vous , délices paisibles
Des efprits généreux & des âmes fenfibles ,
Aux lieux où la Nature éleva fon tombeau ,
Vous avez fait éclorre un Univers nouveau ;
Sur les fommets glacés de la dure Helvétie ,
Parmi les triftes lacs de la vafte Ruffie ,
Les fleurs brillent au fein d'un éternel hyver ,
L'humanité refpire en des âmes de fer,
Le langage du Goût , du Sentiment , des Grâces
Pare le bonheur même appellé fur vos traces.
Si Reaumur , Clairaut , Defcartes , Maupertuis
AVRIL. 1762 . 9
Etoient les feuls grands noms que la France eût
produits ;
De nos ayeux la langue & gothique & groffière
Auroit- elle éclairé , foumis l'Europe entière ?
L'âme , de tout fon être eft ardente à jouir :
Notre efprit veut favoir , mais le coeur veut ſentir :
C'eſt le premier beſoin de l'homme en ſes miléres:
Il faut des citoyens , des époux & des pères :
Nos devoirs font facrés ; il faut les rendre chers.
En des liens de fleurs venez changer nos fers ,
O fenfibilité précieuſe & divine ,
Vous de toute vertu douce & tendre origine ,
Digne Fille des Arts ! & peuvent- ils jamais
Trop pénétrer mon coeur de vos nobles attraits ?
Qu'ils étendent vos droits , nos moeurs , nos connoiffances
.
S'ils n'offroient à nos yeux un champ d'expériences
,
Chaque homme en fon inftinct en fon cercle
borné
A quel aveuglement feroit- il condamné ?
Qué des plus doux tranſports la Scène ouvre la
fource ;
"
Le Vaiffeau par les vents eft preflé dans la courſes
L'âme perd fon reffort dans un profond repos ; '
Le froid raifonnement ne fait pas les héros.
Là , fi mon coeur partage une ardeur tendre &
pure ,
C'eſt un tribut facré qu'il paye à la Nature.
A
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
De terreur , de pitié ſe ſent -il combattu ;
C'eft le plus digne hommage offert à la vertu .
Que Thalie à lon tour & m'inttruiſe & m'en
flamme ;
Le rire ingénieux eft la fanté de l'âme.
La triftelle farouche eft fottife ou poifon ;
Et Socrate au Théâtre amuloit la Raiſon .
Confiderez les moeurs de cent Peuples fauvages :
Chez eux les paffions exercent leurs ravages ;
Ils font cruels fans doute ; ils vivent fans plaifir ;
Dans fon antre Timon ne fait plus que haïr :
L'Aquilon en courroux eſt vaincu par Zéphire ;
Pour dompter l'Univers , la vertu doit fourire.
Sages , qui prétendez affervir notre coeur ,
Montrez- nous la Raifon fous les traits du Bonheur
:
D'un fombre fanatifme abjurez les caprices .
Ne fuyons que l'excès : le plaifir a ſes vices ;
Mille clameurs contr'eux s'élévent aujourd'hui,
Nous avons oublié les vices de l'ennui :
Le trifte hyver gémit fous d'horribles nuages 3
Le printemps fortuné n'enfante point d'orages.
Vous gémiffez de voir une foule d'amans
Aux Mules à l'envi prodiguer fan encens ,
Leur confacrer fon culte & voler fur leurs traces?
Platon même autrefois facrifioit aux Grâces.
Tyrans de la Nature & de l'Humanité ,
Etouffez , s'il fe peut , les droits de la beauté.
Dieu n'en auroit-il fait qu'un fpectacle inurile ?
AVRIL. 1762.
Le Sentiment m'attache à la bonté facile.
Bienfait pur & facré , le beau que je chéris ,
Partage avec le vrai l'empire des efprits.
Phénomène pompeux , vaſte , éternel miracle ,
O nature ! parlez : Dieu vous fit fon oracle :
Si je penſe & je ſens , c'eſt pour vous admiter ;
Si j'ai reçu la voix , c'eft pour vous célébrer.
Muſes , vous uniffez d'une main libérale
Les grâces de l'efprit à la beauté morale ;
Tranquille je m'égare , & mon âme s'inftruit
Dans le monde idéal que vos jeux ont produit.
L'amour devient fublime , & l'amitié célefte ;
Nos penchans adoucis n'ont plus rien de funeftes
Et parée avec choix de vos charmes divers ,
L'aimable urbanité réunit l'Univers.
Que l'humble vermiffeau rampe dans la prairie
Laiffons voler aux Cieux , l'Aigle ardent du Génie;
Mille autres tenteront un éſſor moins heureux
Jufqu'à l'Aftre éclatant qui nous lance fes feux ;
S'ils ne s'abbreuvent pas des traits de fa lumière ,
Ils s'éloignent du moins des fanges de la tèrre.
Ces Athlétes aux jeux par la gloire entraînés
Du laurier des vainqueurs,font ils tous couronnes ?
Aux pieds d'un Thrône Augafte , il eft des rangs
encore ,
Dont l'orgueil s'applaudit, dont la Raiſon s'honores
De ce vafte concours , l'on recueille le fruit :
Le fentiment s'éclaire , & le goût s'affermit ;
C'eft de facs inégaux , que le miel fe compofe ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
Et l'Eillet brille encor , quoiqu'il céde à la Roſe.
L'art heureux d'émouvoir,de peindre & d'embellir,
N'eft -il donc confacré qu'au frivole plaifir ?
Il orna nos devoirs , il éleva nos âmes :
Arts qui le mépriſez , il vous prêta ſes flammes ;
Son génie étranger à vos obſcurs travaux ,
Daigna de les couleurs animer vos pinceaux.
Ingrats ! vous lui devez votre ſplendeur nouvelle ;
Tout eft vivifié par fa fcène immortelle :
Fontenelle emprunta les fleurs d'Anacréon ,
Et la chaleur d'Homère a pafié dans Buffon .
Si pour mieux triompher de notre âme étonnée ,
La verité Phyfique eut befoin d'étre ornée ;
Craindrons - nous d'embellir des traits les plus
touchans ,
L'auftère Vérité , qui combat nos penchans ?
Sa main doit careffer le coeur qu'elle déchire.
Que d'un vil Ecrivain le coupable délire
Ole prêter au vice un éclat féduifant ;
Le crime eft dans le coeur , & non dans le talent.
Guidé par la vengeance , ou l'utile induſtrie ,
Ce fer vous donnera le trépas ou la vie ;
Cet or qui de Néron paya les délateurs ,
Par les mains de Trajan auroit féché des pleurs.
Tout fe change en poiſon dans une coupe impure.
L'afpect de l'Univers fit l'erreur d'Epicure .
Le Sophifme naquit au ſein de la Raiſon ;
Le Fanatifme eft fils de la Religion ;
Et la hilofophie étrange en fes contraſtes
AVRIL. 1762. 13
Compte encore Diogène & Pyrrhon dans fes faftes.
Tout Art a fes abus , fes travers , ſes excès ,
Et le mal & le bien font mêlés à jamais :
Le Destin les unit par d'éternelles chaînes :
Le Soleil fertilife ou dévore nos plaines.
Beaux Arts , trop dédaignés , par quels heureux
travaux
Pourrez-vous abaiffer l'orgueil de vos rivaux ,
Ramener à vos pieds le Caprice & l'Envie ,
Et reprendre à jamais une nouvelle vie ?
Confultez la Nature , aimez la Vérité ;
Tournez tous vos regards vers l'Immortalité.
L'efprit n'eft qu'un éclair qui fuit & qu'on oublie
,
Et le Sentiment ſeul eft l'âme du Génie.
Un Peuple corrompu conſerve affez de moeurs
Pour mépriſer encor fes propres corrupteurs .
Rouffeau qui nous outrage arracha notre eſtime.
Ah ! ce digne laurier , cette palme ſublime ,
Lorfque nous languiffons dans de frivoles jeur ,
Déja le fier Germain les ravit à nos voeux.
Kleift , Gefner & Klopstock , noms facrés & barbares
,
Vous que Minerve orna de fes dons les plus rares ,
Vos tableaux font vivans , vos fentimens profonds
,
La Nature elle -même a guidé vos crayons !
Sous la puiffante main le fublime étincelle ;
L'Art varie & périt ; feule elle eft immortelle.
Ofons nous arracher à nos cachots pompeux ;
14 MERCURE DE FRANCE .
La Sageffe médite en de fauvages lieux :
C'eſt au bord des ruiſſeaux ,qu'habite l'Innocence ;
L'augufte Vérité , parle dans le filence.
Le luxe de l'efprit fuit le luxe des moeurs ;
Qui veut régner fur nous doit nous rendre
meilleurs.
Qui parle avec grandeur exerce un fûr empire :
La Morale doit tout au talent qui l'inſpire ;
Le coeur céde fans peine à qui dompte l'efprit :
L'expreffion commande , & le fentiment fuit:
Un trait noble & touchant , dans mon âme agitée ,
Eft le rayon de feu lancé par Prométhée :
Qu'Homère eût célébré de plus douces vertus
Alexandre peut-être eût égalé Titus.
Que ne peut le génie ? il féduit , il entraîne ;
De l'Univers furpris , ſa voix change la ſcène :
Cicéron défendit & l'Etat & les Loix :
Le doux Chantre de Gnide eft l'Oracle des Rois.
Corneille , Boffuet au fein de la Patrie ,
Vous verrez de votre art la feconde énergie ;
La Nation s'élève à de plus hauts deſtins :
Tous les genres de gloire ont germé par ves
mains.
Aurions-nous oublié ces fublimes prodiges ?
Quoi ! de ce fiécle illuftre effaçant les veftiges ,
Et de fon être enfin dédaignant les refforts ,
L'eſprit , dans l'Univers ne verra que des corps.
Ah ! l'âme toute entière à ce point profanée ,
Contre un vil attentat fe fouléve indignée.
honte de mon fiécle ! à quel aveugle excès
AVRIL. 1752 .
15
L'inconftance peut- elle égarer le François !
De les voiles jaloux dépouillons la Nature ,
De nos champs négligés ranimons la culture :
Tout talent a fes droits ; tout travail a fon prix :
Malheur à qui voudroit méconnoître les fruits !
Mais vous, fublimes Arts , dont la douce magie
Embellit à nos yeux l'horiſon de la vie ,
Qui confolez fi bien par vos fecours puiſſans ,
Nos ennuis affidus & nos maux renaiffans !
Quel emploi , quel talent , ou quel mérite illuſtre
Orné de vos attraits , n'obtînt un nouveau luſtre ?
Dagueffeau tour-d- tour cueillit tous vos lauriers.
Staniflas les unit aux: palmes des guerriers.
Les Romains & les Grecs , au fein de la victoire ,
Vous doivent tout l'éclat de leur longue mémoire
;
Source toujours féconde , & principe immortel ,
Centre , inftrument ,lien , reffort univerfel ,
Plaiſirs de tous les lieux , tréfors de tous les âges ,
Organes des vertus , volupté des vrais Sages ,
Par de nouveaux bienfaits domptez vos envieux ;
Chériffez tous les Arts , mais en régnant fur eux.
CONTE , imité du Docteur SwIFT.
PERETTE
ERETTE un jour , à grands coups de bâton ,
Prioit Martin de vuider la maifon.
Le trifte époux , en traverſant la rue ,
16 MERCURE DE FRANCE .
De fes voifins ameutoit la cohue.
Eh quoi , l'ami ! lui dirent trois d'entr'eux ,
En ricannant : un mari valeureux
Souffre en public fi rude pénitence ?
Plus aisément que votre impertinence ,
Répond Martin ; qui tous trois à la fois
Vous les attaque & les bleffant tous trois ,
Les fait bientôt chanter fur autre gamme.
De tant d'exploits , or devinez le prix ? ...
Le pauvre diable , en rentrant au logis
Fut de nouveau bâtonné par la femme.
Par M. D. L. P.
L'ANTI - CICERON,
ODE ANACRÉONTIQUE.
Si je m'en tiens à l'hiſtoire ,
Au fujet de Cicéron ,
J'ai grande raiſon de croire
Que ce n'étoit qu'un poltron.
Valeureux comme un Poëte ,
Il ne favoit que parler ;
Le feul bruit de la trompette
Mille fois l'a fait trembler.
On vante fon éloquence .
Qu'a- t-elle de merveilleux ?
AVRIL. 1762. 17
J'aimerois mieux le filence
D'un Conful plus courageux ,
Qui fans faire de harangue ,
Eût les armes à la main
Vangé mieux qu'avec la langue
Les droits du Sénat Romain.
Qu'Arnolphe Orateur vulgaire ,
Endorme fon auditeur :
Il n'eft pas né pour mieux faire ,
C'est là toute la valeur.
Du parti qu'on lui voit prendre
Aucun ne doit s'étonner.
Tout ce qu'on peut en attendre ,
C'est qu'il fache raiſonner.
Mais qu'au milieu des allarmes
Un Succeffeur de Brutus ,
Au lieu de courir aux armes ,
Débite des impromptus.
Que par un long préambule
Il prétende s'expliquer :
Sa conduite eft ridicule ,
Et j'ai droit de m'en moquer.
Lâche flatteur de Pompée ,
Il le devint de Céfar ,
Et fa prudence trompée
Ne marcha plus qu'au hazard.
D'une aveugle politique
18 MERCURE DE FRANCE.
Suivant la fauffe lueur ,
Il trahit la République ,
Loin d'en être le vengeur.
Si du fond de la Gothie ,
Comme au temps de Marius ,
Pour défoler l'Italie ,
Cent Peuples fuffent venus ;
D'un diſcours en beau langage
Cicéron les régaloit.
Pour empêcher le ravage
C'étoit bien ce qu'il falloit !
Malgré toute fa fagefle ,
Trompé par Octavius ,
Il ternit par fa foiblefle
Le peu qu'il eut de vertus .
Du nom de Sauveur de Rome
Sans raiſon on l'a flatté ;
Pour être vraiment grand homme
Il a trop argumenté.
AVRIL 1762. 19
SUITE des heureux Epoux qui ne s'aiment
point , Conte Moral.
LA
A Dame s'étoit chargée , dans leur
arrangement politique , de préfenter la
Reine à la Fée. Elle paroiffoit donc la
maitreffe , Azéma , la Suivante : le Muletier
n'y entendoit pas fineffe ; peu lui
importoit , pourvu qu'il gagnât de l'argent
; on lui en donnoit ; il étoit content.
Les lieues de ce Pays font fort longues
, les voitures de louage fort incommodes
, les conducteurs fort pareſſeux
& fort impolis. Déjà on avoit voyagé trois
jours & point de montagne. L'inquiétude
prit notre fçavante Conductrice ; l'hu
meur fauvage prit notre Muletier. Payé
d'avance , il n'avoit pas grands rifques
à courir , furtout avec deux femmes , &
deux femmes qui avoient l'air folles ; car
on peut être Reine , & en tenir un peu.
Notre vilain parla donc à la confidente ,
à Azéma & à fes Mules , du même langage.
Nos Dames , peu habituées à caufer
ni à voyager avec cet éloquent
Perfonnage , s'effrayerent ; dans leur
frayeur , elles avouerent tout. Elles dirent
20 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles alloient voir une Fée. Ma for ,
chacun à fon tour ; le Muletier pour le
coup eut peur , frayeur , terreur ; celui
que vous voudrez des trois . Il fixe fes
deux Dames ; il leur voit dans la phyfionomie
, c'eft-à - dire , qu'il croit y
voir un certain air de Sabbat & de Sor
cieres : il leur déclare ( en termes énergi
ques , fans doute ) qu'il ne les menera
pas plus loin ; & d'un air fort décidé, vous
campe en pleine campagne la grande
Azéma & fa fidelle Amie , tourne fes
Mules du côté d'où il venoit , & le voilà
parti .
La Reine ne dit rien ; elle fit bien.
En paffer par là , marcher à pied juf
qu'au foir , maudire le très - maudiffable
Muletier , jurer de le faire pendre fitôt
qu'on feroit de retour , ce fut l'amufement
de la route. Excédées , haraffées de
fatigue , elles fe propoferent mutuellement
de fe repofer für un gazon émaillé
de fleurs. A peine affifes , le voile tomba
de deffus leurs yeux ; elles reconnurent
qu'elles étoient au pied de la Montagne
defirée ; à vingt pas de leur lit de repos ,
elles virent la porte de la caverne. La laf
fitude s'oublie , quand on touche à
l'inftant du bonheur. Azéma , faifant
le rôle de la Suivante , marche & fuit
AVRIL 1762.
21
tranquillement fa conductrice. Celleci
, par trois fois de la main gauche
& par trois fois du pied droit , frappe
la porte de la Fée . La porte s'ouvre :
un grand Singe fervoit de Suiffe ; il embraffa
très-poliment ces Dames ; ces
Dames très -impoliment répondirent à ſes
careffes par des cris affreux ; il les conduifit
dans fa loge , où il leur fit figne
de refter jufqu'à ce qu'il fût temps de
parler à la Fée.
La nuit vint fans retour de Singe ;
la nuit fe paffa toute entiere dans les
mêmes perpléxités . La Reine mouroit
de peur ; la confidente n'étoit pas plus
aguerrie . La vieille folle connoiffoit la
Fée de longue main ; mais dans fes différentes
vifites , elle n'avoit jamais été
embraffée par un Singe , ni paffé une
nuit toute entiére dans une loge dégoutante
; car les Singes du Pays d'Azor
étoient pour le moins auffi fales & hideux
que ceux du nôtre . Elle babilloit
beaucoup , pour défennuyer la Reine ;
la Reine tâchoit de porter toutes fes
puiffances organiques dans la langue &
les oreilles ,pour fe raffurer : mais l'une &
l'autre ne fçavoient ce qu'elles difoient ;
conféquemment ne fçavoient ce qu'elles
entendoient : quand on a peur , on
22 MERCURE DE FRANCE.
n'a pas le fens commun. D'un autre côté,
le vent fe faifoit jour par les fentes des
rochers ; fon cortége étoit formé de
mille fifflemens affreux. Azéma , qui
avoit lu , deux ou trois jours auparavant ,
le chapitre des Serpens dans Pline l'ancien
, crut que tous les Serpens de la tèrre
s'étoient donné là un rendez-vous général.
Pour des femmes qui , par un
goût fingulier , aimeroient la forme des
Serpens , ce moment les auroit rendus
effroyables : concevez la peur de Sa Majefté
, dont le Serpent étoit la thofe antipathique
car il faut , pour être bien
conformé , avoir une chofe antipathique .
Voilà , avouons-le de bonne foi , une
nuit bien cruele pour une femme jeune
& jolie; & pour une Reine , pardeffus
le marché ! Enfin le jour parut , les allarmes
cefferent , la Fée vint. Elle avoit
deux pieds & demi de haut fur quatre de
circonférence : elle avoit trois cens quarante-
cinq ans fix mois fept jours. Comment
fçavoir l'âge d'une femme qui a
un pareil âge ? C'eft que notre Fée n'ouvroit
jamais la bouche , pour la première
fois qu'elle converfoit avec quelque
nouveau Curieux, qu'elle ne plaçât pour
frontifpice de fa converfation fon extraitbaptiftaire
. Vous vous doutez bien qu'el
AVRIL. 1762. 23
le paroiffoit un peu âgée ? Eh bien ! vos
doutes font étourdis ; car elle paroiffoit
jeune , étoit fort appétiffante & très-potelée
: cette dernière qualité ne doit pas
beaucoup étonner. Azéma embraffée
avec politeffe , la confidente avec amitié,
elles furent conduites , par des détours
que la Fée feule & le Diable pouvoient
débrouiller , dans un cabinet délicieux.
La petite Fée regarde fixement la Reine.
Azéma , lui dit- elle d'un fon de voix
» effrayant , rends grace à cette Dame
dont l'Eptayeul a été fort de mes amis :
» vous m'entendez toutes deux. Je te
» connois ; tu es trop fenfible : modére-
» toi , ou tu feras ton malheur, La pa-
» tience eft de toutes les vertus celle
que l'on perd volontiers pour rien ;
" ton Azor ne l'a pas encore perdue ;
» mais prends-y garde ! ... Adieu , & nẹ
>> reviens plus ici .
A ces mots , Fée , cabinet , tout dif
parut. Nos deux extravagantes fe trouverent
fur le gazon où elles s'étoient
affifes à la porte de la caverne. Notre
Azéma eft livrée , en ce moment , à l'horreur
de toutes les mifères attachés à l'humanité.
La fatigue , la peur , la faim , la
foif, le fommeil l'accabloient en même
temps ; à peine pouvoit-elle fe foutenir,
24 MERCURE DE FRANCE.
Azor , Azor! s'écria- t- elle dans l'ex-
» cès de fa douleur , que ne vois - tu l'état
» où l'amour réduit la trop tendre Azéma
! Le Mentor de la Reine ne s'occupoit
pas d'une paffion fi malheureuſe ,
& ne penfoit qu'aux moyens de rejoindre
la Capitale , & l'objet qui l'y rappelloit.
Azéma , malgré les inftances de fa
compagne , fut obligée de retomber de
foibleffe ; dans fon défeſpoir , elle fentoit
les froides approches de la mort fans
s'en éffrayer. L'effet ordinaire de la laffitude
outrée eft d'endormir les voilà
donc endormies de compagnie . Quelle
joie à leur réveil ! elles fe trouvent dans
le cabinet d'Azéma . La toilette fut le
premier befoin ; auffi elle en avoit grand
befoin toute la journée y fut employée
; & ce fut très-prudemment fait :
le Roi , qu'on n'attendoit que la femaine
fuivante , vint brufquement le foir .
Sçavoir qu'on laiffe chez foi une jolie
femme & qu'on aime , eſt un moyen für
de revenir plutôt qu'on n'avoit projetté .
Azor defcendit chez la Reine : quelques
Courtifans en murmurerent ; peu
importe à Azor, il fut reçu à merveille ;
il en fut étonné. Bon confeil ne nuit jamais
: la leçon de la Fée procura au
Roi deux mois d'un bonheur pur &
tranquille.
AVRIL 1762. 25
tranquille . Raifon , amour , vous êtes
faits pour faire de grands miracles ! mais
vous ne changerez jamais le naturel.
Deux Officiers de la Maifon du Roi
mériterent fon attention par leurs qualités
perfonnelles , & par leur zéle
pour fon fervice ; il leur fit époufer les
deux Orphelines , & leur affura une fortune
honnête. L'étendard du divorce
reparut auffitôt dans le Palais d'Azor.
En vain le Roi parla des fervices rendus
par le père de ces Orphelines , & de la
honte qu'il avoit d'avoir fait fi peu pour
une mémoire qui devoit être fi chère à
fes Etats ; il attefte en vain que fa génénérofité
n'avoit été pouffée que par ce
motif: Azéma n'en crut rien , ou feignit
de ne le pas croire. Il ne fçavoit quel
parti prendre ? Trop vexé , il eut recours
aux confeils . Son Confident lui perfuada
la fermeté ; il profita de l'avis . Un jour la
Reine franchiffoit les bornes de la bienféance
par fon excès d'aigreur : » Mada-
» me , lui dit -il, êtes-vous jaloufe de ces
>> deux Dames ? Si vous me l'avouez , je
» confens de les éloigner de la Cour.
» Si vous n'avez contr'elles qu'une hu-
» meur fondée fur rien , elles y resteront.
Répondez .
La Reine donna mille défauts ima-
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
ginaires à ces dames , fans ofer avouer
fa jaloufie. On convient de fes défauts
le plus tard qu'on peut. Enfin preffée
par le Roi , qui d'une feule parole lui
montroit le faux des ridicules qu'elle
leur donnoit , elle fut obligée de convenir
de fa jaloufie . Si vous êtes jaloufe
, Madame , lui répondit- il , je le fuis
mille fois davantage ; j'exilerai les femmes
qui vous déplaifent , quand je fçaurai
où vous avez été paffer cinq jours pendant
mon dernier voyage.
Quelqu'un , fans doute , avoit parlé :
ne parle- t-on pas toujours à la Cour ?
On y dit ce qui n'eft pas : comment
n'y dira-t-on pas ce qui eft ? La Reine
embaraffée fe fauva affez maladroitement
, en difant qu'elle avoit pleuré. Le
Roi fe mit à rire & fur le champ fortit.
Au bout de huit jours , on remit fur
le tapis , l'exil des deux jeunes mariées ;
on reçut la même réponſe affaifonnée
peut - être d'une dofe plus forte de fermeté.
Les voyages donnent beaucoup
d'aifance. Nouvelles proteftations de fidélité
de la part d'Azéma ; nouvelles plaifanteries
de la part d'Azor. Les deman-
Ides qui ne réuffiffent pas , indifpofent
ceux qui font refufés , l'opiniâtreté de
Reine mit de l'aigreur dans l'efprit ↓
AVRIL. 1762. 27
du Roi ; celle du Roi rendit la Reine
furieuſe. Scènes très - vives , déplacées ,
fouvent même indécentes. Azor , avec
un flegme que la feule fureur donne
commanda un nouveau voyage ; les préparatifs
s'en firent publiquement. Les
deux objets de la haine d'Azéma eurent
ordre d'y fuivre leurs maris. C'en fut
affez , c'en fut même plus qu'il ne faut ,
pour que la Reine regardât cet arrangement
comme une paffion & une intrigue
dans toutes les régles. Le Roi
à peine parti , la Reine réfolut de retourner
chez la Fée , pour fçavoir laquelle
de ces deux ennemies méritoit
le plus fa colere. Notre compagne de
voyage fut confultée : la premiere corvée
lui avoit donné du dégoût pour
tous les caprices de Reine. Elle employa
toute fa rhétorique ; elle montrà la certitude
des dangers ; mais en vain. La
Reine les vit , les fentit ; la crainte ne
fit qu'irriter les defirs ; on partit donc ;
mêmes précautions furent prifes pour
le fecret à la Cour ; plus grandes précautions
la commodité du voyage.
pour
Azor avoit donné de bons ordres ;
il fut averti de l'inftant du départ de la
Reine , & de la route qu'elle prenoit.
Furieux à cette nouvelle , il partit fur
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
fes traces , pour la fuprendre. Le malheur
de la Reine dans cette circonftance,
fut de ne point trouver la Fée. Elle
étoit allé paffer deux ou trois jours , à
quelques mille lieuës de là chez un de
fes intimes amis , dans le goût de l'Eptayeul
de la confidente d'Azéma . Nous
fommes convenus que la Fée étoit fort
appétiffante ; & puis l'amour n'a pas
d'âge , ni pour ceux qui voyent ni pour
ceux qui fentent . C'eft pour les uns un
axiome , ce fera pour les autres un fophifme.
Un homme affez bienfait & d'une
figure très -aimable fe préfente à la porte
de la caverne , fur le fignal des trois
coups heurtés du pied & de la main.
Il confeilla à Azéma d'attendre le retour
de la Fée. La confidente , au premier
coup d'oeil qu'elle porta fur le jeune
Ecuyer ( car c'étoit celui de la Fée )
fe feroit décidée à refter ; mais voyant
une efpece de regards entre la Reine
& lui , elle ne vouloit plus y confentir.
Azéma , de fon côté , ne put fe réfoudre
à perdre le fruit qu'elle efpéroit de fon
voyage . Les offres de l'Ecuyer furent
acceptées. Il les introduifit dans la caver
ne , dont il leur fit voir toutes les beautés
. Toutes les beautés d'une caverne ,
fût - ce celle de Démogorgon ! bon !
AVRIL. 1762. 29
des Reines s'embaraffent bien de pareilles
miferes, Habituées à vivre dans des
Palais , occupées d'intérêts très - puiffans
& très - vifs , agitées de la crainte d'un
mauvais fuccès , avoient-elles des yeux à
employerfur de fi froids objets ?
L'Ecuyer de la Fée étoit galant ; la
Reine étoit belle c'eft la vingtiéme
fois que je le répéte : elle étoit donc
belle & fière fes de charmes. Elle voyoit
avec une joie qui ne tenoit pas encore
au crime , mais peu s'en faut, croître
l'amour du jeune homme ; elle employoit
tous les rafinemens de la co- ,
quetterie , pour augmenter une paffion ,
qui l'amufoit dans fon ennui. Celuici
varioit autant qu'il le pouvoit les
plaifirs & les amufemens . Cette caverne
devoit à la fin ceffer d'amufer ;:
puifque la chambre de la beauté qu'on
adore devient fouvent un objet d'ennui
. La caverne n'eut plus rien d'agréable
aux yeux d'Azéma ; on lui propofa
de fe promener dans les environs. Ils
offroient une folitude charmante & toujours
nouvelle par des tableaux variés
à l'infini , que la Nature préfentoit à la
vue des différens côtés de la montagne. f
L'Ecuyer y portoit fon amour , qu'il
déceloir dans fes regards fans ofer le
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
confier à fa bouche ; Azéma y prome
noit fa coquetterie , fon inquiétude ,
fes ennuis ; & fans le fçavoir , un avenir
terrible.
C'étoit le quatrième jour de leur arrivée
, qu'ils fe promenerent dans un
petit bois éloigné de la caverne. Azéma
trouva l'endroit charmant : l'Ecuyer lui
donna l'amufement de la chaffe ; il tiroit
de l'arc avec une adreffe finguliere ; :
ils apporterent leur gibier au bord d'une
fontaine qui étoit fur le chemin de la
caverne , & s'y repoferent au coucher
du foleil. La confidente , n'ayant pas
pour le moment d'autre occupation ,
crut qu'elle aimoit les fleurs ; celles
qu'elle trouvoit dans ces environs ne
lui étoient pas connues ; elle s'amuſoit
à cueillir , & s'éloignoit infenfiblement.
Un grand bruit de chevaux l'effraya ;
ele fe rapprocha , au plus vîte de la :
fontaine .
Elle n'en étoit qu'à vingt pas , quand
elle vit fortir du bois fix hommes à
cheval , au milieu defquels elle reconnut
Azor. Il alla droit à la Reine , qui
étoit affife aux pieds d'un arbre avec
récuyer de la Fée . Elle s'évanouit .
AVRIL 1762. 31
» Ciel ! pourquoi faut-il que j'éprouve
" le fort le plus affreux , par ce même
» amour objet du defir de tous les
» hommes ? Hélas ! Heureux les Epoux
nqui ne s'aiment point ?
MES MALHEURS ,
O. DES .
Mus , des Sages révérée ,
Uranie , à qui l'Helicon
Doit l'accord entre la Raifon
Et la Poële épurée!
Si par toi mon âme éclairée
Eft calme au milieu des revers ;
Daigne , de ta flamme lacrée ,
Echauffer mon coeur di mes Vers !
Dès l'enfance , un père adorable ,
Par l'orgueil même respecté,
Organe de la probić¨
M'en imprima le goût durable:
Par fon exemple invariable
Ses préceptes font affermis ;
i . .0 %
1
11 bénit le Ciel qui l'accable r
Le murmure m'elt-il permis
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
De la dangereufe opulence ,
De l'infamante pauvreté , ..
Né dans la médiocrité
"
Je n'ai point fenti l'influence :
.. Dans un loifir fans indécence
Qu'ai-je beſoin de dignité ?
Le vrai bien de l'homme qui penſe ,
J'en jouis; c'eft la liberté.
Aliment fublime du Sage ,
Beaux-Arts , ma peine & mes plaiſirs ,
Vous feuls m'arrachez des foupirs !
Puis je , dans un terroir fauvage
Cultiver avec avantage
Les fruits délicats des talens ?
Voyons- nous de l'Arctique Plage
Cérès fertilifer les champs ?
R
Démocrite dut fa ſageſſe
Aux Mages , aux Egyptiens :
Cicéron des Athéniens
4
Prit l'élquence enchantereffe: rald 1
Ce n'eft qu'en parcourant la Grécelasi
Que Pindare acquit un grand nom :
Ils dépouillérent la rydeffe
De Thèbes , Abdère , Arpinum. l I
11
Temple des Arts , brillant afyle 1
Du Dieu du goût que je chéris
AVRIL. 1762. 33
Honneur de l'Europe , ô Paris !
Ce n'eft que dans ton fein fertile
Qu'on peut , par un travail facile ,
Féconder un génie heureux :
L'Eléve , aux grands Maîtres docile ,
Les atteint , exhauſſé par eux.
" Là je verrois de la Phyſique
Nolet dévoiler les refforts :
Rameau , Rebel , de vos accords
J'apprendrois le fecret magique !
Que peut l'étude fans pratique ?
L'âme des Brifards , des Clairons ,
M'infpirerait le dramatique ,
Mieux que de muettes leçons.
Vous méritez qu'on vous honore ,
Protecteurs vraiment généreux !
Vous , qui cherchez les noms fameux ,
Soyez plus utiles encore :
Cherchez le talent qu'on ignore s
Craignez au moins de l'enfouir !
L'honneur pur de le faire éclore
Surpaffe bien l'art d'en jouir.
Toi feule , célefte Uranie,
Tu me fuffis dans mon malheur ;
Tant que tu foutiendras mon coeur ,
La paix n'en peut être bannie.
T
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
La douceur , à la force unie ,
Confule , affermit la vertu .
Sageffe ! éléve mon génie ;
Il ne craint plus d'être abattu .
LOUIS-CLAUDE LECLERC , à Nangis.
REMERCIMENT fur une lanterne
très-jolie , faite & donnée à l'Auteur
par Mlle de C. , & M. de M...
V OUS qui tout eft facile ,
Comte aimable & bienfaifant ;
Vous dont l'efprit complaifant ,
En inventions fertile ,
Dans un travail, amufant
Joint l'agréable à l'utile :
(
Du ton le plus féduifant
Que ne puis-je ici, vous faire
Mon, remerciment sincère
Sur votre joli préfent !
Des plus beaux dons du génie
Si le Ciel n'avoir ornés
Si j'étois illuminé
Par le Dieu de l'harmonie
Dans un difcours embelli 藏
De mille traits d'éloquence ,
Et par le bon goût poli
2
AVRIL. 1762. 35-
Mon coeur avec affurance
Eût peint da reconnoillance
Dont vos bontés Font rémpli .
Mais quand le Deftin contraire
Combat un fi doux defir ,
Quand je travaille à loifir
Des vers peu faits pour vous plaire ,
Du moins je ne dois pas taire
Que je goûte un vrai plaifir
Quand ma lanterne m'éclaire. '
Si le papier le plus fin ,
Le bois le plus magnifique ,
Le travail le plus divin
En font un ouvrage unique s
La clarté qu'elle répand
Eft Avive & & brillante ,
Que près de moi's'arrêtant ,
Le plus affaité påffant
Là-deſſus ine complimente
Et que tout heureux amant
A ſon alp & épouvanteiv ?….:
3 3
Il m'arriva l'autre foir , oral no
A wine astes.bonne aventurë,
Déja le temps le plus noin
Et la nuit la plus obfcure
Annonçoient à la Nature
Qu'il alloit bientôt pleuvoir ;
Quand , fous l'arcade voifine ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Du brillant balcon d'Eglé ,
J'apperçus à la fourdine ,
Damis contre un mur collé ,.
Qui me dit d'une voix baffe ,
Et de l'air le plus troublé :
Ta lanterne m'embaraffe
3411
Qu marche à pas redoublé , wood
Ou vite éteins- la de grace.
Je l'éteignis à l'inftant ,
Et lui dis en le quittant :
Quand ma lanterne te bleffe ,
Et quand ton coeur en ſecret
Ingénument me confeffe
Que fon éclat indifcret 717.7 %
Pourroit nuire à ta tendreffe ,
Je veux t'apprendre à mon tour
Pourquoi, dans ce noir féjour
Sa lumière nous retrace
L'image du plus beau jour :
C'est qu'a parler fans détour ,
Elle me vient d'une Grâce
1)
1.I
I
I
1924
Qui la tenoit de l'Amour. if
I
Par M. FRANCO18 , ancien Officier de
Cavalerie.
31.002
20
AVRIL 1762.
375
ÉPITRE à M. DUTILLOT , Miniftre !
Secrétaire d'Etat , Intendant Général
de la maifon de S. A. R. Mgr l'Infant
Due de Parme. A Parme , le
10 Février 1762 .
La fameux Fou qui fe croyoit un Sage ,
Ce farouche ennemi du trifte genre humain
Qu'il ne méritoit pas de chérir davantage ,
Qui nuit & jour la lanterne à la main ,
Cherchoit un homme , & lui faifoit outrage:
Qu'auroit-il fait ce cynique orgueilleux ,
Siparmi les Mortels la gloire de ſon âge ,
L'objet qui frappe ici mes yeux ,
Se fûr offert fur fon pallage ?
S'il eût trouvé l'amour des Arts & des vertus ,
Un Miniftre fans jalouſie ,
Un Courtifan fans flatterie ,
De l'autorité fans abus ,
Et la Prudence affervie au Génie ?
Juſtement étonné d'un spectacle fi beau ,
Sans doute il eût rougi de fa barbare audace ,
Il eût rompu de rage & lanterne & tonneau ,
Comme jadis il a rompu fa taffe.
Eh bien je l'eftimois , j'adoptois les erreurs.
Dès mes plus jeunes ans nourri dans les malheurs ?
i
38 MERCURE DE FRANCE.
Toujours érrant de rivage en rivage ,
Jouet des flots & rebut du naufrage ,
J'afinois à m'en durcir dans le fein des douleurs ;
Je haïffois & l'homme & la Nature ;
Je n'indignois des vertus de Platon ;
Je préférois la roche où s'attache Zénon,
A ces jardins dont la parure
Fair tour-à-tour les foins d'Amour & de Zéphir ,
A ces roles que le plaifir --
Fait éclore pour Epicure.
De ce fyftême affreux vous m'avez fait rougir.h
O vertu tel eft ton empire , 1517 30
Ton éclat nous faifit , ton charme nous attire 50
A ta douce clarté notre âme aime à s'ouvrir;;; ))
Et dans l'heureux Mortel à qui je sends home 2
mage ,,:
Je fens
que le bonheur d'adorer ton ouvrage,
Eft le plus pur qu'un coeur ait éprouvé, 33
Mais pour goûter cecharme inexprimable
Ille falloit chercher ce Mortel eftimables
Et grace à vous , Marquis ,je l'ai trouvé, CI
Par M. POINGINET , de l'Académie des
Mreades de Romegolo lowona' I
vɛunɔdım vai zurbinuon en: 2849sjelly combát
AVRIL. 1762. 39
SUITE des PENSÉES fur la Philo- !
fophie , les Sciences , les Opinions ,
les Systêmes &c. Par M. l'Abbé
-TRUBLET.
f
VII.
A VEC le courage du coeur , même
dans le plus haut degré , on peut manquer
abfolument de celui de l'efprit .
Ils font entièrement indépendans l'un de !
l'autre. L'efprit , même fupérieur , eft
quelque fois inutile contre certains préjugés
, fans le courage d'efprit . A quoi
fert la meilleure épée , fi elle refte dans
le fourreau ?
VIII.
Tel a affez d'efprit pour entrevoir
les routes du vrai , qui n'a pas affez
de hardieffe pour s'y engager , quand
eles n'ont pas encore été frayées. On
peut avec beaucoup d'efprit n'avoir aucun
courage d'efprit. On peut n'ofer
voir ce qu'on voit.
Avec beaucoup d'efprit , fans couragé
d'efprit , on peut tenir encore à bien
des préjugés vulgaires.
40 MERCURE DE FRANCE.
Arifte qui n'eft pas Philofophe, a néanmoins
du côté de l'efprit, tout ce qu'il faut
pour l'être ; & s'il ne l'eft pas par les opinions,
il l'eſt par l'efprit Philofophique.Ĵamais
peut-être les préjugés ne fe trouverent
dans une meilleure tête. Auffi foupçonnai-
je fort qu'ils n'y font pas tranquilles.
IX .
Que d'opinions communes pour
lefquelles
on cite le fuffrage de plufieurs
grands hommes qui ne l'ont donné que
par complaifance , indifférence , politique
, & c . !
Beaucoup d'opinions communes le font
bien moins qu'elles ne le paroiffent.
Pour faire tomber certaines opinions
communes , il ne feroit pas néceffaire de
les réfuter ; il fuffiroit que ceux qui les
rejettent , le déclaṛaffent tout fimplement
.
X.
Le courage d'efprit confifte , lorſqu'il
ne s'agit que d'opinions humaines , à
ofer penfer autrement que ceux qui penfent
mal, quelqu'accreditée que foit leur
opinion par fon antiquité , & par le nombre
, la réputation , & même le mérite
de fes défenfeurs. Le courage du coeur
AVRIL 1762. 41
confifte à ofer parler comme on penſe.
Le premier n'est guères moins rare que
le fecond. Avec une grande évidence ,
il faut encore de la force pour n'être pas
fubjugué par une grande autorité.
X I.
Il est toujours eftimable de bien
penfer , foit qu'on ne le doive qu'à foimême
, foit qu'on le doive auffi aux
autres. Dans le premier cas , ce n'eſt ordinairement
que l'éloge de l'efprit . Dans
le fecond , c'eft celui du coeur; quelquefois
encore c'eft une preuve de modeftie
& de docilité. Mais il feroit fouvent
imprudent , quelquefois
même
criminel
, de parler comme on penfe , quoiqu'on
penfat bien .
Parler comme on penfe , eft quelquefois
audace. Quelquefois auffi ce
n'eft que foibleffe , impuiffance de diffimuler
& de fe taire. Il faut fouvent
autant de force que de raifon pour être
prudent.
Il y a des courageux & des téméraires
, comme il y a des prudens & des
poltrons. Toute vertu eft voifine d'un
vice , & d'autant plus voifine qu'elle eft
plus parfaite.
3
42 MERCURE DE FRANCE .
XII.
Le courage du coeur confiftant à s'expofer
fans crainte à quelque péril , il y
en a d'autant de fortes qu'il y a de fortes
de périls. Tel a du courage à l'égard
d'une forte de péril , qui n'en a pas
l'égard d'une autre . Tel expofe géné
reufement fa vie , qui n'expoferoit pas
fon bien. & c.
XIII.
à
Le courage d'efprit ne confifte pas à
s'expofer au péril de tomber dans l'erreur
; ce feroit un faux courage , une ,
témérité folle & fote , quelquefois mê- i
me criminelle ; il confifte à ne point
voir , par une vaine terreur , ce péril où
il n'eft pas , quelque apparence qu'il y
ait qu'il y foit en un mot , à voir qu'il
n'y a point de péril , loriqu'il n'y en a
point en effet.ou
Il paroît s'enfuivre de-là , que le courage
d'efprit devroit toujours être en
proportion du degré d'efprit & de lumiere
, & il y eft effectivement juſqu'à
un certain point ; il y eft même exactement
dans quelques perfonnes ; & , par
exemple , e cft ainfi qu'il étoit dans feu
de Fontenelle ; s'il n'y eft pas dans tous
1
AVRIL. 1762. 43
les gensd'efprit, c'eftque, quoiqu'en difent
quelques Philofophes , voir & juger font
deux chofes dont la premiere n'entraîne,
pas néceffaire nent la feconde. Le jugement
( & ç'a été pendant longtems l'opinion
générale, ) le jugement eft en partie
une opération de la volonté , auffi bien
que de l'entendement. C'eft ce qui a fait
dire à Defcartes , que nous jugeons bien
ou mal , felon que nous étendons notre
volonté auffi loin ou plus loin que notre
connoiffance. il pouvoit ajouter , ou que
nous ne l'étendons pas auffi loin ; &
ces deux derniers cas font très - ordinaires.
Par ce qu'on a de l'efprit , on fent ,
on voit malgréfoi toute la force des preuves
d'une vérité ; mais elle bleffe les
paffions ou les préjugés , & on la rejette.
Il en eft de même d'une opinion
d'une erreur, On en fent l'incertitude
le faux ; mais on eft prévenu pour elles ,
ou elles flattent quelque paffion ; & on
les adopte. C'eft à la fois croire & ne
croire pas ; mais, on croit croire, à force de
youloir croire.
XIV.
Rien n'eft cru par la multitude qui
ne le foit par quelques gens d'efprit &
de favoir , fans quoi elle ne le croiroit
44 MERCURE DE FRANCE .
pas longtems.Si elle apprend que d'autres
gens d'efprit & de favoir penfent autrement
fur les points dont il s'agit , cela
elle doute ; & fi elle prend
enfin parti , les uns fe décident par préjugé,
les autres par paffion , très-peu par
raifon .
l'ébranle
X V.
Il ne faut avoir pour aucune opinion
cette forte d'éloignement qui ferme l'ef
prit aux raifons qui la favorifent , à moins
pourtant que cette opinion ne foit dangereufe
aux autres & à nous- mêmes.
Il y a deux fortes de prévention , l'une ,
qui n'eft que dans l'efprit , l'autre qui ,
eft dans le coeur. Celle - ci eft le plus
grand obftacle à changer d'opinion , &
elle fe joint prefque toujours à la premiere.
On s'attache à une opinion par
l'habitude de la croire , & les préjugés
de la naiffance & de l'éducation ne font
fi forts , que parce qu'ils produifent un
attachement proprement dit un attachement
de coeur , & par conféquent
une vraie averfion pour tout ce qui
leur eft contraire .
?
A l'attachement qui vient de l'habitude
fe joint celui qui naît de l'amourpropre.
On refpecte fes premiers maîAVRIL.
1762. 45
tres , mais on ſe refpecte auffi foi- même.
Seroit- il poffible , fe dit -on , qu'on eût
été fi longtems dans l'erreur ? non fans
doute ; on y perfifte donc , & autant par
orgueil que par prévention,
Souvent le même homme a l'efprit
petit & faux , le coeur vain , préfomptueux
& paffionné ; il eft pis qu'inutile
de raiſonner avec des gens ainfi faits
& la contradiction ne fert qu'à augmen
ter leur orgueilleufe opiniâtreté.
XVI.
Le courage d'efprit ne confifte pas.
( je le répéte ) à ne point craindre l'er
reur ; mais à ne point craindre l'examen ,
malgré toute autorité purement humaine.
Le courage d'efprit fait que la
crainte de tomber dans l'erreur , en examinant
les opinions les plus généralement
reçues , n'a point d'autre effet que
celui de faire prendre toutes les précautions
poffibles , pour ne point fe tromper
dans fon examen.
XVII.
On pourroit abfolument parlant
avoir tant de lumiere dans l'efprit , que
malgré la plus grande foibleffe dans le
caractère , on verroit toujours la vérité
où elle eft, Cela n'empêche pas qu'on
46 MERCURE DE FRANCE.
ne puiffe dire en général que voir &
juger ne font pas un , comme fentir &
vouloir ; qu'il n'en eft pas de la lumiere
par rapport aux jugemens , comme du
fentiment par rapport aux affections ; &
en un mot que la lumiere ne conduit
pas & ne décile pas l'efprit , comme le
fentiment conduit & décide le coeur.
La timidité de l'efprit fait craindre de
ne pas réuffir dans un projet ; celle du
coeur fait craindre le mal qui feroit la
fuite du projet manqué.
Le courage d'efprit fait toujours bien
efpérer ; le courage du ceur fait entreprendre
& agir contre toute efpérance.
Comme le courage d'efprit ne laiffe
pas d'influer beaucoup fur celui du coeur,
le plus haut degré du fecond , c'eſt de
l'avoir fans le premier.
XVIII.
La nouveauté plaît & attire ; la nouveauté
déplaît , repouffe & révolte.
On court après la nouveauté , c'eſtà-
dire qu'on veut la voir , parce qu'on
eft curieux. Mais il eft rare qu'on la
goûte d'abord , quoique bonne & utile ,
& qu'on la voye telle qu'elle eft.
Ainfi les hommes aiment la nouveauté,
ils en font avides , ils courent après ,
AVRIL, 1762. 47
& c. & néanmoins , comme l'a dit un
Auteur ingénieux , Ils font toujours
bleffés , révoltés d'une vraie nouveauté
d'une nouveauté toute nouvelle , & qui
ne s'enchaîne pas de près avec les chofes
anciennes de même genre. Les goûts nouveaux
, abfolument nouveaux , ne s'acquiérent
que peu- à-peu. Ce qu'on goûte
bien , c'eft du meilleur , dans l'efpèce déjà
goûtée .
Deux fortes de perfonnes font avides
de voir , celles qui n'ont rien vu , & celles
qui ayant beaucoup vu , n'ont pourtant
rien vu qui les fatisfaffe . Ainfi le
Vulgaire & les Philofophes courent
après la nouveauté,
Quelquefois néanmoins , & ceux qui
n'ont rien vu , & ceux qui ont beaucoup
vu, font peu avides de voir ; les
premiers , parce qu'ils ignorent qu'il y
ait quelque chofe à voir ; les feconds ,
parce qu'ils croient avoir tout vu ,
Le Vulgaire court après la nouveauté
par inconftance , & la rejette enfuite
par prévention , tant contre elle que
pour l'antiquité & l'ufage établi .
Le Vulgaire qui aime la nouveauté
dans les bagatelles , n'en veut point dans
les chofes importantes. Le Philofophe
au contraire croit que ce n'eft pas la
48 MERCURE DE FRANCE.
peine d'innover dans les premieres ; mais
il voudroit fouvent qu'on le fît dans les
fecondes , pourvu que ce fut avec prudence
.
Le changement plaît au Vulgaire comme
changement,au lieu que par lui-même
il déplaît au Philofophe. A l'égard du Vulgaire
, le changement feul eft un mieux.
Quant au Philofophe , il faut la prefque
certitude d'un mieux confidérable , pour
lui faire agréer le changement. Il faut
que l'efpérance & le plaifir de changer
en mieux , furpaffent la peine de changer
, & furtout la crainte de changer en
pis.
Avec beaucoup de raifon , de même
qu'avec de la ftupidité , lorfqu'on penſe
fainement , & lorfqu'on ne penfe point ,
on eft volontiers homme d'habitude .
XIX.
Le bon Novateur éclaire le monde ;
mais fouvent en éclairant il met le feu
partout. Ainfi l'on pourroit dire qu'on
n'éclaire guéres fans brûler. Mais le feu
s'éteint , & la lumière refte.
Quelquefois auffi la lumière s'éteint
ou du moins s'obfcurcit , & le feu refte
& s'allume même de plus en plus.
XX.
AVRIL. 1762. 49
XX.
Un des plus grands obftacles à l'établiffement
des nouveautés utiles , c'eſt
qu'on ne peut ſe réfoudre à eſtimer fes
contemporains, & furtout fes Compatriotes
.On attribue ordinairement cette injuf
tice à la jalouſie ; mais la fotiſe y a peutêtre
encore plus de part.
Il en eft de nos Compatriotes , comme
des plantes de notre Pays , auxquelles
nous avons bien de la peine à croire
quelque vertu , quoiqu'elles valent fouvent
autant que les étrangères . Le malheur
qu'elles ont de croître dans nos
champs , dit M. de Fontenelle , leur fait
trop de tort auprès de nous . Hift. de l'Académie
des Sciences , 1701 , page 78.
XXI.
L'attachement à beaucoup d'anciennes
opinions feroit une grande marque
de fotife , s'il n'étoit pas un effet de
la prévention qui a de grands droits fur
les meilleurs efprits , furtout s'il y a de
la foibleffe dans le caractère , ou une défiance
exceffive de foi-même.
L'opiniâtreté dans l'erreur & la conftance
dans la vérité , viennent fouvent
de la même fource , de l'attachement fi
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
naturel , foit aux premières idées reçues,
foit à fa propre opinion . Ce qui , pour
quelques hommes , eft un obftacle infurmontable
à la connoiffance de la vérité
, eft pour d'autres un rempart invin
cible contre l'erreur.
C'eft un homme dangereux à lui-même
& aux autres , que celui qui ne change
jamais d'opinion , de réfolution , & c.
Pour ne changer jamais , il faudroit ne fe
tromper jamais ; mais il n'y a perfonne
qui ne fe trompe quelquefois. Trop de
conftance & de fermeté eft donc une
vertu qui ne convient point à l'homme ,
fon efprit étant auffi borné.
XXII
Y a-t-il des vérités dangereufes ? Je
ne le crois pas ; mais un Athée doit le
croire , ou bien il eft doublement fou ;
fou d'être Athée , fou de regarder l'Athéisme
comme une opinion indifférente
à la fociété . Le comble de la folie
feroit de la croire utile , & de travailler
en conféquence à l'établir & à la
répandre . Malheureufement cette efpéce
de fanatifme n'eft pas abfolument fans
exemple, & c'eft la plus méprifable comme
la plus pernicieufe de toutes.
Il me femble que tout homme fenfé
AVRIL 1762 .
doit faire la réfléxion fuivante .
J'ai été élevé dans quelques * opinions
qui , à mesure que j'y ai plus réfléchi ,
m'ont toujours paru , 1º. plus évidemment
vraies , 2°. plus évidemment utiles
à moi- même & aux autres . Telle eft ,
par exemple , celle de l'existence d'un
Dieu , Rémunérateur de la vertu & vengeur
du crime. Si néanmoins , malgré
cette double évidence , je la rappelle à
un nouvel examen , je commencerai par
le fecond point , par l'utilité de cette
opinion ; & fi j'en refte toujours également
convaincu , je n'examinerai point
fa vérité. Pourquoi m'expoferois -je aur
hazard d'en douter , & peut-être même
d'en faire douter les autres , en fuccombant
à la tentation fi naturelle de leur
communiquer mes doutes ?
Un Athée , fi pourtant il en eft , feroit
un homme dangereux aux autres ,
& dès-lors , par cela feul dangereux à
lui-même. Il n'y a donc point d'homme
à qui il ne fut dangereux d'être
Athée.
Une erreur dangereufe aux autres &
à nous-mêmes , eft criminelle , fi elle
eft volontaire ; & elle feroit volontaire ,
* Je prends ici le terme d'opinion dans fon
fens le plus étendu.
Cij
2 MERCURE DE FRANCE.
fi elle étoit la fuite d'un examen qu'on
devoit dès -lors s'interdire. C'eſt le cas
du mot d'Horace :
Tu ne quæfieris ; fcire nefas.
Je cherche d'abord à bien connoître
en tout mon véritable intérêt. Enfuite il
régle , autant qu'il m'eft poffible , fur
cet intérêt , non feulement toutes mes
actions , mais encore toutes mes opinions.
Encore une fois , je ne crois point
qu'il y ait des vérités dangereuſes, parce
qu'en repaffant toutes mes opinions , elles
me paroiffent toutes utiles. Mais enfin
s'il eft des vérités dangereufes à la fociété
& à moi -même , je fouhaite de
les ignorer toujours ; & en cela je me
crois véritablement Philofophe , parce
qu'être Philofophe , c'eft être fage.
La fuite au Mercure prochain.
B
ÉPITRE ,
A Mademoiſelle de B..
ELLE Chloé , votre amant vous écrit
Dans les déferts de la Gueldre Pruffienne ,
Et fous un Ciel qui jamais ne fourit :
AVRIL. 1762. 53
Loin de ces bords arrofés par la Seine ,
Où le lys croît , où la rofe fleurit ,
Où vous régnez , où l'amitié touchante ,
Par des plaiſirs , marquoit tous mes inftans.
Où des Beaux Arts la foule éblouillante
Embeliffoit les jours de mon Printemps.
Là , du plaifir tout préfente l'image !
Vanloo , Clairon , & Voltaire & Rameau ,
M'offroient fans ceffe un spectacle nouveau ,
Et tour-à-tour obtenoient mon hommage.
Comme Chaulieu négligé dans mes vers ,
Entre Bacchus , l'Amour & la Pareſſe ,
Légérement je cadençois des airs ;
Et votre voix , Syrene enchantereffe ,
Venoit encore embellir nos concerts.
Lorſque des jeux vous raffembliez le groupe ,
Quand votre voix pénétroit dans mon coeur ,
La Volupté venoit m'offrir fa coupe ;
Et le Plaifir devenoit mon vainqueur.
Loin de vos yeux , plongé dans la triftelle
J'ai vu tomber le beau jour qui m'a lui ;
Et par degrés , au ſouffle de l'ennui
Je vois flétrir la fleur de ma jeuneffe.
Mais dans ces champs tous couverts de marais ›
Et ravagés par le Dieu de la Guèrre ,
Trifte féjour des Maîtres de la Tèrre ,
Je ne vais point regrettant vos Palais ,
Où fous le fard qui mafque leurs foibleffes
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
De tant de Grands j'ai vu les petiteffes ,
Et les hauteurs de leurs humbles valets.
Dans cet Olympe où l'ennui fuit les traces
De chaque Dieu qui s'y yoit encenfé ,
Je fçais qu'il eft des talens & des graces :
Mais tout n'eft pas & Ch.... & Te.....
Je ne vais point regrettant ce Porphyre ,
Ni ce beau Jafpe en vaſes contournés ,
Ni ces baffins avec art faconnés ,
Ni ces reliefs où le marbre refpire ,
Ni les deffeins de ce brillant Sallon ,
De tous les Arts ingénieux preſtige :
Un Payfage offre plus de prodiges
Que vos Bofquets & vos Bains d'Apollon.
J'aime bien mieux cette onde tranſparente ,
Qui d'un rocher précipitant fon cours ,
Tombe avec bruit , & mollement ferpente
Parmi les fleurs d'une plaine riante ,
D'où la Bergère emprunte fes atours :
De la Beauté parureféduifante !
J'aime bien mieux un petit bois planté
Sur le penchant d'une double colline ,
D'où le Soleil , en fe levant , incline
Les doux rayons de fon difque argenté ;
J'aime un vallon où Vertumne & Pomone
Couvrent la tèrre & de fleurs & de fruits
Qu'en leur faiſon la Nature a produits ;
Et ces côteaux où Bacchus le couronne
De pampres verds , & ces vaftes guérets
>
AVRIL. 1762. 55
Où , dos courbé , le Laboureur moiſſonne
Les dons dorés de la blonde Cérès .
Voilà le Temple ignoré du profane ,
Où la Nature étale fa grandeur.
De Philemon donnez-moi la cabane ,"
Et puis des Rois vantez- moi la fplendeur.
Abdolonime à mon gré fut un lâche :
S'il eût aimé fa bêche & fon rateau ,
Des Rois jamais il n'eût ceint le bandeau.
L'inftrument vil où mon bonheur s'attache
Devient pour moi le fceptre le plus beau.
Dans leurs Palais les Rois ont des Eſclaves :
J'ai des amis , je fuis plus riche qu'eux.
Parmi les fleurs ils font dans les entraves ,
J'ai du repos ; & je fuis plus heureux.
Sur ce climat da Nature fauvage
Sous un Ciel trifte étend un voile épais .
Mais ces déferts ne font pas fans attraits !
L'Amour m'y fuit ; j'y porte votre image.
Par M. LEGIER.
H iv
56 MERCURE DE FRANCE .
VERS prononcés par une jeune Penfionnaire
du Couvent de la Congrégation
de Châteauroux , après avoir
joué le rôle de POLIFONTE dans
la Tragédie de la MERO PE de M.
DE VOLTAIRE.
J'AI fans doute mal peint, je l'avoue à ma honte,
Les noirs complots , les attentats
De l'Ufurpateur Polifonte ;
Mais on rend toujours mal ce que l'on ne fen *
pas.
Quelle excufe plus légitime ...
Pour un coeur timide , abarru ?
Comment avec fuccès , pouvoir prêcher le crime
Dans le Temple de la Vertu !
LETTRE à Madame la Marquife
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
LE
E mot de la premiere Énigme du
fecond Mercure d'Avril eft l'Eglife. Celui
de la feconde eft la Féve d'un Gáteau.
Celui du premier Logogryphe eft
Chalumeau. On trouve Chameau , Veau ,
Vache , hameau , mal , Luc , ah ! male ,
64
MERCURE DE FRANCE .
cale , lame , écu mule , Ama , (aime)
cave , caveau ,
>
hâle , cuve , eare chaume.
Celui du fecond eft defir , dans le
quel on trouve rides & ris.
ENIGM E.
I fuis de l'amitié le langage ordinaire : E
On me peint fans couleurs ; on m'exprime fans
Plutôt
voix ;
On me trouve fous la chaumière ,
que chez les Grands , & qu'à la Cour des
Rois .
Mais c'en eft trop ; Iris * ne fauroit me comprendre;
Près d'elle cependant je ne puis me céler ;
Et fouvent même hélas ! quand j'ofe lui parler ,
Elle prétend ne pas m'entendre.
* Madame Cot .... de Grand ......
Par le Solitaire de LIMOURS.
AUTRE.
UN aftre des plus éclatans ,
Non pas toujours , mais en de certains temps ,
Repréſente allez ma figure.
Je fuis de matière très- dure ,
Et l'on me fait avec grand bruit .
AVRIL 1762. 65
Je conferve ce que je couvre ;
Et mon utilité , dont chacun eft infruit ,
Peut me donner entrée & même dans le Louvre.
LOGO GRYPHE.
LECTEUR , j'ai
ECTEUR , j'ai quatre pie is ; c'et, dis - tu , peu
de chofe ,
J'en conviens ; mais pourfuis , combine & décom
poſe,
En moi tu trouveras un affuré tréfor ,
Que l'on acheteroit au poids même de l'or ;
Une Ifle d'Angleterre ; une Note en Mufique ;
Le temps que met Phébus à courir les tropiques 3
Un des mois du Printemps ; un pronom féminin ;
Tu trouveras encor un Adverbe Latin ;
Une Rivière en France ; une autre en Barbarie ;
Plus , une dignité reſpectée en Turquie ;
Ce qui... mais c'eft affez ; mon fort est d'être à toi ;
Tu me tiens , cher Lecteur , j'obéis à ta loi.
E. M. à Lingevre , près Bayeux , le 21 Mars
1762 .
AUTRE.
CRGANE de l'efprit , mon tour le fait paroître ;
Je blâme avec raiſon & critique avec art.
68 MERCURE DE FRANCE.
A neuf lettres bientôt tu connoîtras mon être ,
Queje t'expoferai fans fard.
Tu trouveras en moi cette riche Contrée ,
A qui Pyrrhus voulut affervir l'Univers ;
Un Péché capital dont l'âme eft ulcérée ;
Ce qu'un Poëte exige en Vers ;
Ce qui fert à la guèrre & venge une querelle ;
Le nom d'un Pape & celui d'un oiſeau;
De tant de corps la fubftance immortelle ;
Et l'amant qui plongea Thisbé dans le tombeau ;
La première leçon d'un Maître de Muſique ;
L'objet qui fait pâlir nombre de Galériens.
Je finis à ce trait mon froid panégyrique ;
Car j'entrevois , Lecteur , que déjà tu me tiens.
Par M. de CLINCHAMPS DE LANDIVY.
A UTR E.
S.I tu veux me trouver , Lecteur ,
Debout je fuis un grand Seigneur
- Fort en crédit dans la Turquie.
Ne t'arrête pas , je te prie ;
Car fi tu veux me renverfer ,
Tu me verras prêt à rimer.
Par M. LAUS DE BOISSY.
AVRIL. 1762.
67
COUPLETS à Madame de ** , en fortant
de voir la Comédie d'ANNETTE
ET LUBIN,
Sur l'AIR : Nous jouiffons dans nos Hameaux,
AIMER IMER eft un plaifir bien doux ,
N'eft- il pas vrai , Lifette?
Peut-on ne pas être jaloux
De Lubin & d'Annette ?
Tant d'innocence & de candeur
4
Font le bonheur fuprême.
Nous avons tout comme eux un coeur ,
Soyons heureux de même.
On dit leur langage apprêté :
Il eft dans la Nature.
La candent , la naïveté
Font leur feule parure :
L'amour & la fimplicité
Marchent près d'eux enfemble s
Ils peignent bien la vérité ,
Car mon coeur leur reſſemble.
68 MERCURE DE FRANCE.
On peut goûter mille plaifirs
Ici comme au Village ;
Le bonheur dépend des defirs ,
Et du coeur eft l'ouvrage ;
De Lubin je lens tous les feux ,
Ah ! ma chère Liftte !
Pour mettre le comble à mes voeux ,
N'eft- il donc point d'Annette ?
Par M. GAULLARD , fils,
AVRIL, 1762. 69
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXPLICATION d'un Paffage
d'HERODOTE.
JE viens de lire dans le fecond Vol , des
Mémoires de Trévoux du mois de Janvier
dernier,une bonne Traduction d'un
(a ) Paffage difficile d'Hérodote faite par
un habile Anonyme ; mais en adoptant
fa traduction, je ne crois pas devoir adopter
l'explication qu'il donne de ce Paffage
; le voici tout du long :
Les Prêtres Egyptiens me diſoient
» ( difoient à Hérodote ) que durant les
" 11340 ans ( dont cet Hiftorien a déjà
» parlé ) aucun Dieu n'avoit paru fous
» une forme humaine , & que pas un
» des Rois qui avoient régné devant ou
» depuis en Égypte, n'avoit été déifié(b) ;
» que dans cet espace de temps , le So-
( a ) Livre 2 .
( b ) Ce qui eft fouligné eft fuivant la Traduction
de l'Anonyme ; le refte fuivant la Traduction
de M. Du Ryer.
70 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
,
leil s'étoit levé 4 fois des points , où il
» a coutume de fe lever,& que deuxfois il
» avoit recommencé fon cours du côté où
ilfe couchoit autemps d'Hérodote deux
» fois il l'avoit fini du côté où ilfelevoit
» au même temps ; & que néanmoins ce
prodige n'avoit apporté aucun chan-
» gement dans l'Egypte , foit à la terre
»pour la production des fruits , foit au
» fleuve pour fes débordemens ordinaires
, & que les maladies n'en avoient
» pas été plus fréquentes , ni la vie des
» hommes moins longue.
Pour expliquer ce qu'on a voulu donner
à entendre à Hérodote par les 11340
ans dont il est ici queſtion , l'Anonyme
cité a recours à la fuppofition d'une période
Luni-folaire inventée par les Prêtres
Egyptiens , laquelle auroit commencé
11992 ans avant notre Ere vulgaire ;
comme il est bien difficile de fe perfuader
que ces Prêtres ayent jamais imaginé
une telle période , je vais donner une
explication plus fimple & plus vraifemblable
de ces 11340 ans , & de tout le
Paffage de l'Hiftorien Grec.
Nous lifons dans le Traité d'Ifis &
d'Ofiris de Plutarque ( c ) que » 60 eſt
( c ) De la Traduction d'Amyot , page 3394
AVRIL. 1762. 71
» le premier & le principal nombre ,
» duquel fe fervent le plus ceux qui
» traitent des chofes du Ciel. En même
temps nous favons que les Indiens ,
fucceffeurs des Egyptiens qui pafférent
aux Indeslorfque Cambyfe dévafta l'Egypte
, partagent le jour & la nuit en
60 ( d ) heures : c'eft le nombre 60 de
Plutarque. Nous favons encore que les
Indiens tiennent de leurs ancêtres Egyptiens
une autre période du même nom
bre de 60 ; c'est une période de 60 ans ,
(e ) de laquelle ils fe fervent encore actuellement;
quand une période eft finie
ils en recommencent une autre . Il paroît
que ce font les Prêtres d'Héliopolis
qui ont été les Auteurs de ces deux périodes
; que ce font eux auffi qui ont
partagé l'année en douze mois de trente
jours , à la fin de à la fin defquels ils ajoutoient
cinq jours que les Grecs ont appellés
Epagomènes : ces cinq jours n'entroient
point ordinairement dans leurs calculs
énigmatiques .
>
La période de 60 heures & celle de
60 ans , étant toutes deux compofées de
foixante parties , ont fouvent donné lieu
( d ) ( e ) Hift. des Cérémonies Religieuſes , vo
lume 6 , page 235 , Edition de 1741.
72 MERCURE DE FRANCE .
aux Prêtres , qui ( comme l'on fçait ) aimoient
à s'exprimer énigmatiquement ,
de fubftituer le terme d'ans à celui d'heures
; c'eft pour lors que la période
de 60
heures
eft devenue
la période
de 60 ans, appellée
Sofos ; quant
à la vraie période de 60 ans , pour la diftinguer
de la pé- riode Sofos , on y a ajouté
un o , & elle eft devenue
la période
Néros
de 600 ans. On trouve dans les livres des Indiens
un exemple frappant de l'abus que leurs
ancêtres ont fait de la période de 60
heures prifes pour 60 ans.
Ces peuples débitent ( ƒ ) que l'âge
d'or a duré . · 1728000 ans .
L'âge d'argent , les trois quarts de
l'âge d'or , ou .
L'âge d'airain
d'or , ou .
·
>
1296000.
la moitié de l'âge
864.000.
Si l'on divife ces nombres étonnants
par 21600 qui eft la quantité des heures
d'une année hélicpolitaine de 12
mois de 30 jours , on verra que les In-
(f) Pag. 179. d'un Livre intitulé : La porte
ouverte pourparvenir à la connoiffance du Paganifme
caché , imprimé à Amfterdam chez Jean
Shipper. 1670. Nota . J'aurois cité le fixiéme tome
des Cérémonies Religieufes pour 250 , fi ce n'étoit
qu'il y a une faute d'impreffion ; on y lit.
1292000 ans au lieu de 1296000 .
diens
AVRIL. 1762. 73
diens veulent dire que l'âge (g ) d'or a
duré 80 ans , l'âge d'argent 60 , & l'âge
d'airain 40 ; ce n'eft pas qu'ils croient
que ces âges aient duré précisément ce
temps- là ils veulent feulement dire
qu'il y a eu divers degrés de bonté dans
les 3 âges , & que tout a été en empirant
, fuivant l'opinion commune.
La Période Saros de 3600 ans eft un
autre exemple de l'abus qu'on faifoit de
la Période de 60 heures en appellant
ces heures des années. Cette Période de
Saros n'eft autre chofe que 2 mois ou
60 jours multipliés par 60 heures , temps
pendant lequel les Ptêtres d'Héliopolis
fuppofoient que le débordement du Nil
croiffoit de jour en jour. La dénomination
Saros vient du mot Sar , lequel
(g ) L'âge d'or eft celui pendant lequel les
Egyptiens ont vêca de féves de Lotos ; dans ce
temps heureux , pour avoir dequoi manger , il
n'y avoit à la lettre qu'à le baiffer & en prendre.
L'âge d'argent eft celui pendant lequel on a femé
le bled à l'aide des Cochons . L'âge d'airain a
commencé lorsqu'on a inventé la charrue , &
que l'on a armé fon foc d'airain. L'âge de fer
dure depuis qu'on a garni de fer les focs des charrues
; les 4862 ans que les Indiens donnent à cer
âge en 1761. ) paroiffent être le temps qui
s'eft écoulé depuis que leurs ancêtres ont paflé
en Egypte.
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
dérive de la racine hébraïque Shur qui
fuivant Buxtofcité par M. Guines, (h) fignifie
regnavit , principatum tenuit ; on
a appellé le débordement du Nil , Sar ,
parce qu'il regne fur toute l'Egypte
pendant les 2 mois dont je viens de
parler.
A préfent que nous avons d'affez bonnes
preuves que les Egyptiens fe plaifoient
à donner aux heures la dénomination
d'années , nous fommes en droit
de penfer que par les 11340 ans dont
parle Herodote , ils entendoient 11340
heures ; divifons à préfent ce nombre
par 60 pour en faire des jours , & nous
trouverons qu'il fait 189 jours . Mais quel
peut être ce nombre fingulier de 189 ?
fi nous fommes un peu familiarifés avec
le calendrier , nous aurons bien vîte
trouvé que ces 189 jours font le nombre
des jours qui s'écoulent entre l'équinoxe
de notre mois de Mars , & celui
de notre mois de Septembre.
Soupçonnant , ou plutôt étant perfuadés
que dans le paffage d'Herodote ,
il s'agit d'équinoxes, voyons fi ce que cet
Hiftorien dit des levers & des couchers
( h ) Dans la réponſe à une Lettre de M. de
Grace , inférée dans le Mercure de Septembre
$760.
AVRIL. 1762. 75
du foleil , n'auroit pas auffi
rapport aux
deux jours équinoxiaux de l'année.
Ceux qui , comme moi , ont vu quelques-
uns des grands Temples que les Indiens
ont élevés fur le modéle de ceux
d'Egypte , favent que le Temple & l'enceinte
de fon préau font exactement
tournés vers les quatre points cardinaux
du monde , & qu'au dedans de
cette enceinte & à l'Eft du Temple,font
un ou plufieurs Magazins , dans lefquels
on garde les diverfes figures que
dans certains tems de l'année on expofe
à la vue du Peuple , ou bien que l'on
promene en proceffion ; ces Magazins ,
comme nous l'apprenons de Plutarque ,
étoient appellés par les Egyptiens,Amenthès
, c'est-à-dire ( i ) qui donne & qui
reçoit les figures facrées. J'ajouterai
que comme ces efpéces de Sacrifties
étoient fort obfcures ne recevant du
jour que par la porte , les Poëtes Grecs
en ont fait leurs ténébreux Enfers.
Ceci prèfuppofé , je dis que les 2
jours des Equinoxes(entre lefquelsfe trouvent
les 189 jours dont j'ai parlé ) , non
feulement le foleil fe levoit précisément
à l'Eft du Temple ; mais encore que
ces 2 mêmes jours qui étoient , ( com .
( i ) Dans fon Traité d'Ifis & d'Ofiris.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
me ils font parmi les Indiens ) des jours
de Fêtes , les Prêtres tiroient de l'Amenthès
fitué comme j'ai dit à l'eft du Temple
, un foleil , c'est - à- dire , la figure
de cet Aftre , & le portoient dans le
Sanctuaire , pour y être toute la journée
expofé à la vue du Peuple ; c'eft ainfi
que les Prêtres Egyptiens avoient vu le
foleil fe lever 4 fois des points où il a
coutume de fe lever.
Le foir de ces deux mêmes jours des
Equinoxes , les Prêtres ôtoient du Temple
le foleil qui avoit été expofé toute
la journée dans le Sanctuaire , & le reportoient
dans l'Amenthès ; le chemin
de l'oueft à l'eft qu'ils faifoient faire à
leur figure du foleil pour la reporter à
fon ancienne place , eft le foleil qui 2
fois a recommencé fon cours du côté
où le vrai foleil fe couche , & qui 2 fois
l'a fini du côté où cet Aftre fe leve.
Il n'eft affurément pas étonnant que
les deux jours Equinoxiaux , les 189 jours
qui s'écoulent entre les deux Equinoxes
, & les deux tranfports de la figure
du foleil n'aient apporté aucun changement
en Egypte.
Si les Prêtres Egyptiens euffent eu la
complaifance de dévoiler leurs Enigmes
à Herodote , ils lui auroient dit ;
AVRIL. 1762. 77
Ces Dieux dont vous voyez les figures,
font des Dieux fymboliques ; jamais
la Divinité n'a paru fous une forme humaine.
Jamais auffi nous n'avons déifié aucun
Roi qui eût véritablement regné en
Egypte ; tous ces Rois dont nous parlons
fi fouvent , font des Rois allégoriques
; par exemple le Roi Sabach que
nous difons être venu d'Ethiopie , avoir
ufurpé l'Egypte & y avoir regné 50 ans ,
eft le débordement du Nil, débordement
qui provient des pluyes qui tombent en
Ethopie , qui couvre toutes les plaines de
l'Egypte pendant 50 jours ; (k) le Laboureur
qui pour lors ne voit plus la terre , eft
l'aveugle Roi Anyfis. Si le débordement
eft extraordinairement grand ( 2 )
& que la terre au lieu d'être couverte
d'eau pendant 50 jours feulement , le
foit pendant 70 , c'eft - à - dire pendant
dix femaines , le Laboureur eft pour lors
le Roi Phéron qui eft aveugle pendant
dix ans .
( k ) Le débordement croît pendant foixante
jours ; mais pendant les premiers jours il n'inonde
que les terreins les plus bas ; vers le onzième
jour il couvre tout le Pays.
(1) Sifon élévation eft de 18 coudées au lieu
de 16 qui font la grande crue ordinaire.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Vous devez auffi regarder comme
Enigmatique les 11340 ans dont nous
vous parlions tout- à- l'heure ; ils ne font
que le nombre des heures qu'il y a entre
le premier & le fecond Equinoxe de
l'année ; le Peuple fait bien que le jour
de ces deux Equinoxes le foleil ſe léve
précisément à l'Eft du monde ; mais il
ne fait pas le quantième du mois que
cela arrive ; pour l'en avertir nous tirons
de notre lieu facré , qui eſt auſſi
précisément à l'Eft de notre Temple,une
figure du foleil , laquelle nous nommons
pareillement foleil, & la portons dans
le Sanctuaire , ce qui nous met en droit
de dire que le foleil vers le temps des
189 jours dont nous avons fait mention
, s'eft levé quatre fois au même
point ; le foir des deux jours équinoxiaux
, nous reportons notre Soleil dans
fon lieu , & l'y couchons de manière à
ne point fe gâter ; ce font les deux couchers
du foleil qui fe font faits au point
où il s'étoit levé.
a
Vous voyez à préfent que nous avons
eu raifon d'ajouter que ce prétendu prodige
n'avoit apporté aucun change ;
ment dans l'Egypte , foit à la terre pour
la production des fruits , foit au fleuve
pour fes débordemens ordinaires , &
AVRIL. 1762. 79
que les maladies n'en avoient pas été
plus fréquentes ni la vie des hommes
moins longue.
D. S. P. Moufquetaire du Rois
A Rouen , le 28 Février 1762 .
J₁₂
A l'Auteur du Mercure , fur les
Antiquités de Paris.
E viens de lire une lettre que M. F.
vous a adreffée ( Mercure Janvier 2 vol.
p. 108. ) Elle m'a rappellé que je vous
avois déja prié de propofer à la folution
des Antiquaires une Infcription qui eft
à la maifon du coin de la rue de la Calandre
& de la rue de la Juiverie . Lá
boutique eft occupée par une Lingere.
Urbs me decollavit
Rex me reftituir
Medicus amplificavit.
J'entre très-fort dans les idées de M.F.
On laiffe trop en négligence quantité
de Monumens publics qui paroiffent à
la vérité pour les contemporains peu
de chofe, mais qui deviendront précieux
à la Poftérité.
Meffieu
du Corps de Ville devroient
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
par exemple faire faire un relevé de
toutes les Inforiptions qui font aux
ponts , quais , limites , fontaines, & c.
& faire imprimer le recueil de ces A&tes
publics.
Meffieurs des Fabriques de Paroiffes
devroient également faire faire un relevé
de toutes les épitaphes qui font dans
les Eglifes , ainfi que les Communautés
religieufes d'hommes & femmes.
Que de lumières il réfulteroit de toutes
ces découvertes confiées à l'impreffion
!
Si Meffieurs les Dépofitaires des Regiftres
mortuaires vouloient fervir la
République des Lettres , ne pourroientils
pas de leur côté , dans des momens
de loifir , faire le dépouillement de tous
les Savans & illuftres qui font morts
dans leur Paroiffe ? & vous , Monfieur ,
refuferiez-vous une place dans votre
Mercure à la notice de tous ces Perfonnages
? Quatre pages par volume d'une
pareille nomenclature feroit grand plaifir.
Si ces idées vous paroiffent fingulières
, n'en faites aucun ufage ; fi elles
vous femblent raifonnables , mettez- les
an jour en meilleur ftyle ; car je n'ai
que le temps de vous les crayonner,
J'ai l'honneur d'être , & c.
AVRIL. 1762.
81
LETTRE concernant un Manufcrit de
M. l'Abbé FLEURY.
MONSIEUR ,
M. l'Abbé Fleury , dont le nom fera
toujours refpecté des vrais Sages , a fait ,
fur le droit public , un Ouvrage qui n'a
point été imprimé. Il étoit en format in-
4. ° à la Bibliothéque de M. le Pelletier
Desforts qui fut vendue en 1740. On
ignore à qui il a été adjugé lors de la vente.
Si la perfonne , qui en eft actuellement
le propriétaire , vouloit fe faire connoître
àM. Daragon au Collège de Beauvais
à Paris , on prendroit avec elle tous
les arrangemens convenables , de vive
voix ou par écrit , pour réunir ce morceau
au corps des Manufcrits dont un Particulier
eft poffeffeur. Par là , ce Particulier
feroit en état de donner une édition
complette des OEuvres de M. l'Abbé
Fleury & d'ajouter au Traité du droit public
les Notes de l'Auteur , qu'il a entre
les mains , & qui font relatives à cet Ouvrage.
Je vous prie, Monfieur , d'inférer cette
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
Lettre dans le Mercure & d'inviter les
perfonnes , qui ont quelques Anecdotes
fur la Vie & les Ouvrages de M. Fleury ,
à les communiquer au poffeffeur des Manufcrits
de cet Ecrivain célébre , fous
l'adreffe indiquée ci - deffus.
J'ai l'honneur d'être & c.
LE SALLON.
Digito compefce labellum.
Juv. Sat. I.
CE Poëme eft une critique des moeurs
préfentes , dont l'Auteur eft également
connu par des chefs-d'oeuvres dramatiques,
& par le tour ingénieux de fes faillies
épigrammatiques . Le tître de l'Ouvrage
annonce des portraits & des tableaux.
C'eſt une gallerie , un Sallon où
font repréfentés les ridicules , les défauts
les vicesmême de notre Nation & de
notre fiécle . L'Auteur eft un Vieillard
qui aime à rappeller le temps qui n'eft
plus , ce tems :
....Où l'on voyoit régner encore en France ,
Sinon la vertu pure , au moins la bienféance."
AVRIL. 1762. 83
Vicieux , mais pradent , le Vieux moralifoit ;
Le Jeune avantageux devant lui fe taifoit.
La mère étoit une ange au ſein de la famille's
Pour l'Innocence même on auroit pris fa fille ;
L'Athée ou l'Eſprit -fort , s'il en fut par hazard ,
Se gardoit de lever le mafque & l'étendard ;
L'Abbé repréſentoit un Eccléſiaſtique ;
Le Moine ou le Pafteur un homme Apoftolique
! ;
Le Magiftrat monté fur l'un & l'autre ton ,
Vivant comme un Pétrone , avois l'air d'un Caton .
Sous le refpect humain tyran fier & lauvage;
L'amour-propre tenoit le vice en efclavage.
Ce n'étoit au dehors que fageffe & candeur ,
Et les plus diffolas avoient quelque pudeur.
O'n s'attend bien que le tableau , qui
qui nous répréfente les hommés tels
qu'ils étoient dans la jeuneffe de l'Aut
teur , doit-être fuivi de celui des moeurs
préfentes. Il ne faut pas croire pourtant
que le Poëte foit un cenfeur rigoureux ,
qui voudroit exclure des plaifirs dont
il ne veut ou ne peut plus jouir. Le
plaifir au contraire et le but qu'il propofe
à ceux à qui il adreffe fes leçons ,
mais il voudroit
Qu'on laiffât moins des fens y conduire à leur gris
Que la délicateffe y menât par degré ,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Et non que le jeune homme , en commençant à
naître ,
S'y livrât en aveugle avant de le connoître ;
Ou que , l'ayant connu , l'homme en maturité
L'épuifât avant terme & fans l'avoir goûté.
C'eft au beau féxe à fe conduire de
façon à l'égard des hommes , que ceuxci
trouvent dans fon commerce ce vrai
plaifir qui a fi fort dégénéré depuis que
les femmes prodiguent leurs faveurs.
Voici donc les confeils que lui donnê
notre Auteur.
Eprouvez donc ceux- ci : fuyez féxe adorable !
Par pitié , montrez -leur un front inéxorable !
De là d'honnêtes feux & d'exquiſes faveurs !
De là le vrai plaifir ; les vôtres joints aux leurs.
Le droit d'un beau refus ne peut trop loin s'étendre
,
Ni le moment heureux fe faire trop attendre.
Plus il aura tardé , plus il aura de prix.
L'Auteur eft perfuadé que l'amour
ainfi conduit r'animeroit dans le coeur
des François cette ardeur guerriere qui
fait la fplendeur des Etats. L'envie de
fe rendre digne d'une Maîtreffe qu'on
adore , porteroit les amans aux plus belles
actions. Mais cet effet merveilleux
AVRIL. 1762. 84
du pouvoir du fexe , ne ſe borneroit pas
au fuccès de nos armes.
Il n'influëroit pas moins fur Nous de toutes parts.
Tout renaîtroit les Loix , les Moeurs , & les
Beaux-Arts.
:
'Aſpirant à la main de quelque Objet aimable
Qu'on n'obtiendroit jamais , fans ſe rendre eftimable
,
Le jeune Magiftrat voudroit faire , au Barreau , '
Briller , en fa Perfonne , un fecond DAGUESSEAU 3
Sous les pas des Amours unis à la Sageſſe ,
Que de nouvelles fleurs , aux rives du Permeſſe !
Et meûriffant bientôt fous l'oeil des chaftes Soeurs,
Que de fruits précieux renaîtroient de ces fleurs !
L'Esprit qui ne s'arrête aujourd'hui qu'à l'écorce ,
Perceroit à la fève , & reprendroit fa force ;
Du jufte & du folide , à l'harmonique unis ,
Coûleroient l'agréable & le beau rajeunis.
Le
Philofophe , au gland , ne renvèrroit pas
l'Homme :
L'Orateur parleroit , comme on parloit à Rome ;
Le Poëte , en fes vers , libre dans fa priſon ,
Feroit fervir la rime , & régner la Raifon.
Epique , il chanteroit , non , comme a fait Ho
mère ,
Un Héros feulement fameux par fa colère ;
Mais un Roi de fon Peuple & le Père & l'Amour ,
fans bienfaits , laiffer coûler un jour
Qui ne peut,
86 MERCURE DE FRANCE.
Lyrique , fans écarts , il voleroit aux nue's ;
Bucolique , il peindroit les Grâces toutes nues 3
Satyrique , il riroit , feroit rire ; & fes coups
N'offenferoient perfone , en s'adreſſant à Tous.
Tragique , il iroit droit , fans portrait ni maxime ▾
Au fimple, au patétique au grand,au vrai fublime
Ou Comique , imitant la Nature & les jeux ,
En riant , inftruiroit & nous & nos Neveux.
?
C I
Un pinceau un peu hardi oppo e à
cet agréable tableau des traits forts &
vigoureux que nous fommes bien fachés
de ne pouvoir rapporter. On peut
juger que ces endroits ne font pas les
moins piquans de l'Ouvrage , qui d'ailleurs
eft écrit avec beaucoup de feu
& ne fe fent pas du tout de la vieilleffe
que l'Auteur y affecte.
A LA NATION , Poëme , 1762 , avee
cette Epigraphe :
Des Chevaliers François tel eft le caractère .
Zaïre , Acte II. Scène III.
L'Epigraphe éxprime heureuſement
Pobjet principal en confacrantà la gloire
I
AVRIL 1762. 87
du Roi & de la Nation ce Monument
du zéle patriotique . M. d'Arnaud , Confeiller
d'Ambaffade de S. M. le Roi de
Pologne , Electeur de Saxe ; de l'Académie
de Berlin , s'eft propofé de frapper
les yeux de la France par le tableau
de fes grandeurs paffées , de fa conftance
dans l'adverfité , & de fes reffſources infinies
dans fon amour pour la gloire &
pour fon Maître ; le droit des gens violé
dans la perfonne de M. Jumonville
l'efprit de la domination Anglaife fur
les Mers , y contraſtent très - bien avec
l'efprit de modération qui a fait rendre
à la Paix les Villes & les Provinces conquifes
par le Vainqueur de Fontenoi.
On ne fauroit trop louer un Poëte de
tirer ainfi avantage de fes talens pour
enflammer le courage de fes Concitoyens
; il les éléve en quelque forte
audeffus d'eux-mêmes, & fe rend , pour
ainfi dire, le Prophête de leurs exploits.
N'oublions pas ce mot de Salufte , qui
dès la premiere page, nous avertit que
l'on comble d'éloges , & ceux qui font
les belles actions , & ceux qui les écrivent.
L'invocation annonce les nobles fentimens
du Poëte.
88 MERCURE DE FRANCE.
Amour de la Patrie , idole des grands coeurs !
Ah ! Puiffé-je exprimer tes fublimes ardeurs !
Dans mes vers embrafés de ta plus vive flamme ;
Que d'un FRANçois enfin on reconnoiſſe l'ame !
Et vous , qui partagez avec moi ce beau nom
Cet amour de l'Etat , ma noble paſſion ,
Vous êtes mes héros ; mon offrande eft ia vôtre ;
Votre eſtime eſt mon prix , je n'en connois point
d'autre.
>
Fiére de difputer l'Empire des Mers ,
Albion enivrée de fa grandeur coupable
, n'entendoit pas l'orage qui menaçoit
fes tours ; fes regards fe rejettoient
toujours fur l'antique tableau de nos difgraces
paffées.
Ses yeux fe détournoient des champs de Fontenoi.
Les Ondes en grondant apportoient à ſes piés
Le prix de cent forfaits , ces richeffes captives
Dont le Gange indigné vit dépouiller les rives.
Sans celle elle évoquoit tous les Dieux infernaux
Et ranimoit leur rage,& leurs fombres flambeaux :
Sans ceffe elle excitoit le Démon de la guerre ,
Et dans la mainfanglante irritoit le tonnerre.
C'eft en vain que Lovis , par un fuprême effort ,
Faiſant céder la gloire aux prahiſons du fort ,
AVRIL. 1762.
89
Immoloit le Monarque aux fentimens du Père ,
Etvouloit pour l'Europe être un Dieu tutelaire.
En vain fe défarmant du glaive des combats,
Lorfque la foudre encor s'allumoit ſur ſes pas ,
Et qu'il pouvoit frapper une hydre rugiffante ,
Il daignoit préfenter l'olive bienfaifante.
Tu repouffas la paix , intraitable Albion ;
Tu difois dans ton coeur enflé d'ambition ,
Tu difois fur ce Trône entouré de l'orage ,
Ecueil toujours flottant ,fi voifin du naufrage :
"
Que m'importe la Paix , les droits de l'Univers
»Quand de mille Vaiffeaux je puis couvrir les
Mers ,
» De mon immenfe chaîne embraffer les deux
Mondes ,
Et ravir les tréſors à leurs fources fécondes ?
»Eh ! quels font ces traités que l'on vient m'op
» pofer ?
» Quireconnoit des loix , quand on peut tout ofer?
Craignons le malheur feul ; le fuccès déifies
"
» La force a fait mon crime ; elle me juſtifie.
פ כ
Le coupable eſt le foible , & c'eſt lui qu'on punit.
SUITE du difcours audacieux d'Albion.
Quel art n'a-t'il pas falu au Poëte
pour ' raffembler fous un feul point de
vue , la fituation reſpective de la France
& de l'Angleterre , les intentions pacifiques
du Roi , l'efprit d'ambition &
go MERCURE DE FRANCE .
d'orgueil qui domine nos ennemis ; on
pourroit appeller ce morceau un tableau
mouvant , tant les peintures en font
animées & agiffantes . L'élévation des
penfées , les connoiffances politiques
la chaleur & l'énergie des Vers , tout y
décéle la main du Poëte Philofophe:
Un Vieillard pénétré d'indignation répond
au nom de la France ...
Il rappelloit , hélas , ce Roi couvert de gloire ,
Dont le France , en pleurant , conferve la mémoire
:
11 offroit de Henri ( a ) le front doux & guerrier ;
Ces traits du vrai héros , du brave Chevalier ;
Ses cheveux blanchiſſant de nobles cicatrices ,
Du Soldat refpectable atteftoient les fervices
Toujours prompt à voler dans l'horreur des com
bats ,
Le Temps affermiſſoit fon courage & les pas ;
Sa vieilleffe n'eſt point par les ans outragée s
D'un Pennache flottant fa tête eft ombragée;
Bellone à fes côtés-fufpend fon fer vengeur , I
Ce fer dont l'afpect feul frappe & répand la peur.
O gloire ! il avoit ceint ton écharpe brillante ,
Dont les lys relevoient la parure éclatante ,
Partout de la valeur il marche accompagné .
Le difcours du Vieillard réunit l'inté-
Henri IV.
AVRIL. 1762. 91
rêt & l'hiftorique. Ce Vieillard enfin fe
découvre . On reconnoît l'honneur François
. Cette idée nous paroît auffi neuve
que fublime , & feroit honneur à nos
plus grands Poëtes.
Il dit , & du Vieillard ont diſparu les traits .
Le Dieu dans la grandeur ſe découvre & s'élève s
Dans fa main menaçante étinceloit un glaive.
Albion s'en émeut , & les flots étonnés
Paroiffent de reſpect & de crainte enchaînés.
D'un écho de terreur fes rochers retentiffent ;
Par un cri belliqueux nos rives applaudiffent.
L'honneur François , ce nom partout est répété ,
Sur l'aîle de l'Amour dans tous les coeurs porté.
Moins rapide un torrent qui roule des montagnes ,
De fes flots écumeux a blanchi les campagnes ;.
Moins prompt un feu pouffé par l'orage & les
vents ,
D'une vafte forêt , fille antique du Temps ,
A dévoré l'ombrage & confumé la gloire.
Tout brûle au fier Anglois d'arracher la victoire .
Telle , fous ton flambeau , Mortel audacieux ,
La terre s'anima du feu facré des Cieux.
Sous le fardeau des ans le Vieillard qui fuccombe,
Qui déjà d'un pied touche aux marches de la
tombe ,
Se relève foudain des ombres de la Mort ,
Et ſe traîne aux hazards plein d'un noble tranſ
port.
92 MERCURE DE FRANCE.
L'enfant eft échauffé de cette ardeur fi chère :
Il rit au fer vengeur qui lui montre fon Père 3
Ily porte fa main ; il s'éffaye au combat.
Ce mot de l'honneur François a la
même énergie pour la Nation que le cri
de Montjoye S. Denys. Les François vien.
nent aux pieds du Roi renouveller leurs
fermens de zéle& de fidélité. M.d'Arnaud
a fçu nous repréfenter d'un pinceau riche
le fentiment général de la Ñation .
Soudain vous euffiez vû dans cette ardeur commune
Les François maîtriſer les Dieux & la Fortune.
Le premier Ennemi de notre Nation ,
Pour nous plus dangereux que ne l'eft Albion ,
Le luxe eft immolé dans ces coeurs magnanimes
A la foif d'allier des tranfports unanimes.
Ce Peuple ( b) fans Patrie , étranger en tout lieu
Dont le vil intérêt femble être le ſeul Dieu ,
Des fentiment François prend l'âme & la nobleffe,
Et préfente fon or , tribut de fa tendreffe,
L'infortuné s'écrie : Ah ! je fens mes malheurs !
S'il ne falloitqu'offrir un pain trempé de pleurs ,
France , qu'à le donner je goûterois de charmes !
Mais que peuvent , hélas , ma miſére & mes lar
mes?
L'afyle des grandeurs , les fuperbes Cités ,
(b) Ce Peuple , les Juifs .
AVRIL 1762.
93
Et les Hameaux obfcurs, par le pauvre habités ,
De zéle tout reçoit & rend un grand exemple;
Spectacle que la tèrre avec reſpect contemple.
Notre unique richeffe eft celle de l'Etat ;
La gloire de la France eſt notre unique éclat.
A l'envi notre amour répand fes témoignages ,
Le Trône eft un Autel chargé de nos hommages ;
Et le Dieu bienfaiteur que nous y révérons ,
Pour le rendre à l'Etat , daigne accepter ces dons,
Ainfi l'Aftre fuprême , à ce foyer immenſe ,
D'où jailliffent le feu , la vie & la puiffance ,
'Appelle la matiére , attire les vapeurs ,
Et les rend à la tèrre en Eſprits- Créateurs.
O Citoyens couverts d'une gloire immortelle !
Si l'avenir frappé d'une image fi belle ,
Demande quels grands coeurs illuftrent ces bienfaits
?
Vérité, par ma voix répond : tous les François.
Il est inutile de faire obferver la vérité
& le trait de génie de ce Vers ;
Le Trône eſt un Autel chargé de nos hommages.
La comparaifon du Monarque au Soleil
qui répand la vie fur toute la Nature
, prouve à quel point la Poëfie peut
s'enrichir des connoiffances des autres
Arts. Il n'eft point de Citoyens qui ne
lifent avec émotion ce Vers fi touchant
& fi précis ;
94 MERCURE DE FRANCE .
Vérité, par ma voix réponds : tous les François .
On voit avec plaisir la création des
Vaiffeaux dans nos Ports. Le Poëte a fuivi
la gradation des images.
Grâces à cet amour fi généreux, fi tendre ,
De la cime des Monts on voit les Pins defcendre ,
Se courber fous l'effort de nos heureux travaux ,
Dans nos Ports étonnés s'élever en Vaiſſeaux ,
S'élancer de la rive .......
Nous ne faifons que citer des morceaux
de ce Poëme où brillent à la fois
& les richeffes de la Poëfie & les fentimens
de l'amour patriotique. Le tableau
des François luttant contre les difgraces,
eft de la plus grande manière. Le Poëte
François doit cette idée à Sénéque ; mais
il a fçu fe l'approprier & lui donner en
quelque forte une nouvelle vie ; il a
imité de façon qu'il peut fervir de modé
le. Ce qu'on ne peut trop louer dans cet
Ouvrage , c'eft l'Eloge auffi délicat que
jufte de M. le Duc de CHOISEUL. Le
Pacte de famille eft exprimé fous des
traits rapides & touchans .
Tu parles, & Minerve , & les Monts s'applaniffent ,
Du même efprit pouffés , deux Empires s'unillent
L'Ibère & le François ont encore reflerré
AVRIL. 1762. 95
D'un lien folemnel leur noeud cher & facré.
Ayeul de tant de Rois,que tes hauts faits infpirent,'
Dans l'urne de la mort tes cendres tréffaillirent ,
Et ton coeur fe rouvrit à l'amour paternel.
Voici un Morceau admirable , où l'â–
me du Poëte-Philofophe fe développe
avec toute fa fenfibilité ; rien de plus
intéreffant. Ces Vers ne peuvent fe lire
qu'avec ces larmes douces que fait couler
l'amour de l'humanité.
Hommes cruels, eh quoi ! le flambeau de la guèrre
Dévorera toujours la malheureuſe tèrre ?
Tigres de fang nourris , vos Lokes , vos Newtons
Ne vous ont pas dicté ces barbares leçons !
Ecoutez ces Beaux-Arts qui pleurentfur vos armes
Pour votre Ifle fauvage ils n'auroient plus decharmes
!
C'est d'eux que s'élevoit votre éclat immortel :
Ils vous avoient abfous des forfaits de Cromwel
Anglois , nous connoiffons la gloire véritable :
Partageons les rameaux de fon laurier durable ;
S'il nous faut des combats , difputons - nous l'honneur
Des Humains confolés d'affurer le bonheur ;
Du fordide intérêt rejettons les amorces ;
Affocions nos goûts , nos lumières , nos forces ,
Pour donner aux Mortels des exemples brillans
Du pouvoir des Vertus , des Arts & des Talens,
96
MERCURE
DE
FRANCE
. Ceux qui font adreffés au Roi , font
le Sentiment même exprimé avec cette
noble hardieffe qui prête plus de force à
des éloges donnés par la vérité.
Ah , Louis , ta bonté de l'Univers chérie ,
Ne défarmera pas leur aveugle furie !
C'eſt à toi de fentir , de goûter à longs traits
Ce plaifir fi touchant d'épancher les bienfaits ,
Lefuprême bonheur d'être aimé ſur le Trône.
Cet encens fi flatteur mon coeur feul te le donne.
Je ne ferois pas né fous ton heureuſe loi ,
Que mon âme t'auroit avoué pour fon Roi ,
Que j'euffe à tes genoux confacré cet hommage .
La liberté te loue , & non pas l'esclavage ;
Et c'eft l'éloge feul qu'un homme puiffe offrir ,
Et que puiffe un grand homme accepter fans
rougir.
M. d'Arnaud n'eft point du nombre
de ces Ecrivains qui dégradent leur Art.
C'eft ainfi qu'il emprunte le charme
même de la Poëfie,pour louer la Poëfie,
& on remarquera que jamais le Poëte
ne perd de vue le Philofophe.
Le langage des Vers eft le cri de la Gloire :
Il appelle en nos camps l'honneur & la Victoire ;
Il échauffe l'ardeur de ces vrais Citoyens
Prodigues de leur fang, prodigues de leurs biens
Il
"1
"
AVRIL 1762.
97
Il répand la vengeance & l'efprit des batailles.
Puiffe-t- il , Albion , juſques dans tes murailles ,
Avec plus de courroux , avec plus de chaleur ,
Repouffer tous ces traits de haine & de fureur
Dont une Mufe arma ton féroce courage !
Puiffent plutôt les fons de ce divin langage ,
Organe des Vertus & de l'humanité ,
Fléchir ton caractère , adoucir ta fierté ,
De ton bras oppreffeur faire tomber le glaive.....
Une Note rappelle les honneurs extraordinaires
dont fut récompenfé Addifon
pour fon Poëme intitulé La CAMPAGNE.
Peut-être nous a-t-ilfait plus
de mal que toutes les brigues de la Cour
dans les changemens de Parlement .
On ne crut pas incompatibles les talens
du grand Poëte & ceux du Secrétaire
d'Etat &c. Il femble que la politique
pourroit tirer un grand parti de la fupériorité
que donne aux Poëtes qui font
éclairés par les Arts , une connoiffance
profonde du coeur humain . Le Maréchal
d'Humiere appelloit Corneille le Breviaire
des Rois. M. de Turenne fe récria à
Sertorius : Où Corneille a- t- il donc fi
bien appris l'art de la Guerre ? Le Poëme
eft terminé par ces Vers adreffés à
M. le Duc de Choifeul.
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
Les Arts entre tes mains dépofent leurs tributs
Offerts à la Patrie , à l'amour des vertus.
Jette un oeil de bonté ſur nos fimples offrandes.
Les Muſes pour ton front préparent des guirlan
des.
Ton image , Choifeul , brille fur leurs autels ;
Anime leur beau feu , leurs travaux immortels.
Le nom fi répété du Favori d'Augufte ,
Élevé comme toi par un choix noble & juſte ,
Au fecond rang du Monde , affis dans les grandeurs
,
Ce nom , qui toujours vole à d'éternels honneurs ,
Auroit moins retenti fans la voix du Parnaſſe ,
Et fa fplendeur eft due au Protecteur d'Horace,
Si les bornes d'un Extrait ne nous
arrêtoient , nous mettrions prèfque ce
Poëme en entier fous les yeux du Lecteur
: c'eft un monument éternel éle
vé par l'amour même de la Patrie à fa
gloire .; & M. d'Arnaud en eſt déja récompenfé
en méritant une place parmi
les meilleurs Citoyens . Cet Ouvrage a
été préſenté au Roi & à la Famille
Royale . Nous prenons plaifir à le répéter
, l'invention de l'honneur françois ,
eft de ces beautés réelles qui conferveroient
leur énergie tranfportées dans
toutes les Langues . Par de tels morceaux
AVRIL.
99
de Poefie on ramène les Mufes à leur
noble origine. Voilà la troifiéme production
dans ce genre que nous donne
M. d'Arnaud ( la France fauvée , le
Maréchal de Saxe ) . On reconnoît dans
le Poëme à la Nation le feu , le touchant
, le pathétique , les images , cet
intérêt philofophique toutes ces richeffes
qui éclatent dans les Ouvrages
de nos meilleurs Poëtes. Il fe trouve
chez Prault père , quai de Gêvres &
autres Libraires , ainfi que les Poëmes
de la France fauvée & du Maréchal de
Saxe.
?
PRINCIPES DE MORALE déduits de
l'ufage des facultés de l'Entendement
humain. Par M. Formey , M. D. S. E.
Prof. en Philof. Sec. perpétuel de l'Académie
Royale des Sciences & B. L. de
Pruffe & c. &c. & c. in- 12. 2 vol. Leyde,
1762. Et fe trouve à Paris chez Durand
, Libraire , rue du Foin ; Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais ;
& le Clerc , quai des Auguftins.
RECHERCHES fur la manière d'agir
de la faignée , & fur les effets qu'elle
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
produit relativement à la partie où on
la fait. Par M. David. In- 12. Paris ,
1762. Chez Defaint Junior , Libraire ,
quai des Auguftins , à la Bonne-foi.
TOISÉ GÉNÉRAL du Bâtiment, concernant
la Maçonnerie en pierre de taille
& en moilons , celle des Ouvrages
légers , c'est -à -dire ceux faits en plâtre ,
es faillies d'Architecture , la Sculpture ,
a couverture en ardoifes & en tuiles ,
la Plomberie , la Serrurerie , la Menuifevie
, le Carrelage , le Pavé de grès , la
Marbrerie , la Peinture d'mpreffion , la
Dorure, le vitrage & c. LE TOISÉ.des
voûtes en berceau , voûtes d'arrête
& marc de Cloître voûtes fphériques
& fphéroïdes , celui des voutes
fur noyau & en vis S. Gilles ; le
toifé des voûtes rampantes & en trompes
, calculé géométriquement fur les
diamétres de feu M. Dégodets , Architecte
du Roi. Par M. Ginet , Arpenteur
à la Maîtrife des Eaux & Forêts au Département
de Paris . Gros in - 8 ° . Paris ,
1761. Chez P.. Delormel , Imprimeur-
Libraire , rue du Foin , à Ste Géneviève,
MANUEL MILITAIRE , ouCahiers
AVRIL. 1762. IOI
détachés fur toutes les différentes parties
de l'Art de la Guèrre . Cahier premier
fur les Convois. In-8 ° . A Coppenhague
, & fe trouve à Leyde , chez Elie
Luzac , 1761. On le trouve auffi à Paris
, chez le Clerc , quai des Auguftins ,
à la Toifon d'or,
VIE DE PHILIPPE STROZZI , premier
Commerçant de Florencê & de
toute l'Italie , fous les régnes de Charles
V. & de François I. & Chef de la
Maiſon rivale de celle de Médicis , fous
la fouveraineté du Duc Alexandre ; traduite
du Tofcan , de Laurent fon frère ,
Par M. Requier. Vol, in- 12 . La Haye ,
1762 ; & fe trouve à Paris chez l'Auteur
, rue Taranne , à l'hôtel de Bourgogne
, Lambert , rue de la Comédie
Françoife , Brocas & Humblot , rue S.
Jacques , & Defaint junior , quai des
Auguftins. Nous donnerons l'Extrait de
cet Ouvrage intéreffant dans fon genre.
LETTRE à l'Auteur du Traité des
fons de la Langue Françoife imprimé
en 1760 , par l'Auteur des remarques
diverfes fur la prononciation & fur l'ortographe
, imprimées en 1757 , qui ren-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
ferment auffi un Traité des fons de la
même Langue. Brochure in- 12 . Paris
1762. Chez Mufier père , quai des Auguftins.
L'Auteur eft M. Harduin , Secrétaire
perpétuel de la Société Littéraire
d'Arras , à qui nous devons déja de
très-bons ouvrages dans ce genre.
ÉPITRES fur divers Sujets , par M.
Barthe , de l'Académie des Belles-Lettres
de Marfeille . In -8° . 1762. A Paris ,
chez Lefclapart le jeune , quai de Gêvres.
Ces Epîtres nous ont paru trop
pleines de fentiment & de bonne Poëfie,
pour que nous puiffions tarder longtemps
à en rendre compte .
, APOLOGIE du Théâtre , adreffée à
Mlle Cl... de la Comédie Françoife. In-
12. La Haye , 1762 ; & fe trouve chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés.
LETTRE fur les Romans , adreffée à
Madame la Marquife des Ayvelles. Brochure
in- 12 . Genève , 1762. Se trouve
chez les mêmes Libraires. Ce petit Ouvrage
ne peut que faire honneur au
goût & au jugement de fon Auteur.
AVRIL. 1762. 103
BOUSSOLE Aftronomique , ou Guide
des Laboureurs , par quatre Curés de
Normandie. Ouvrage traduit du Latin ,
& divifé en Entretiens pour l'utilité des
Cultivateurs.
Rura colit nemo : molefcunt collajuvencis.
Virg.
Brochure in-8 °. A Yvetot , 1762. Et fe
trouve à Paris chez Defpilly , rue S.
Jacques , à la vieille Pofte.
LE PRINTEMPS, Poëme allégorique,
Par M. D. V. ***.
Ver erat æternum , placidique tepentibus auris
Mulcebant Zephiri natos finefemine flores.
Jupiter antiqui contraxit tempora veris...
Metam. I.
Paris , 1762. Chez Berthier , Libraire
quai & fous la porte des grands Auguftins.
C'est l'ouvrage d'une Mufe qui
nous paroît mériter d'être encouragée.
-
ODE AUX FRANÇOIS fur la Guerre
préfente , par un Citoyen. Brochure
1
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
in-8°. Paris , 1762. On ne peut qu'applaudir
à l'Ouvrage & aux vues eftimables
de l'Auteur.
HÉCUBE A PYRRHUS , & Philoctete
à Paan fon père , Héroïdes nouvelles.
Brochure in-8° . Paris , 1762. Nous
rendrons compte , avec plaifir , de ces
deux Héroïdes.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADEMIES.
SÉANCE publique de la Société Royale
des Sciences & des Arts de METZ ,
tenue le Mardi 25 Août 1762.
L'ACADÉMIE ROYALE des Scien-
>
ces & des Arts célébra le 25 Août
dernier , jour de S. Louis , la Fête du
Roi & de fon Fondateur , dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de S. Arnoult.
La Meffe folemnelle fut célébrée
AVRIL 1762. 105
par Dom P. Tiroux , Prieur de cette
Abbaye , & chantée par les meilleurs
Muficiens de la Ville , dirigés par le
Sieur Deperfuis , Me de Mufique de la
Cathédrale : & pendant laquelle il fit exé--
cuter un Motet de fa compofition , qui
fut généralement goûté & applaudi.
Après la Meffe , les Académiciens en
corps , précédés & fuivis des Gardes de
M. le Maréchal , Gouverneur & ProteЯteur
fe rendirent dans la grande
Salle du Gouvernement pour y tenir
leur affemblée publique de ce jour.
,
M. Dumont , Avocat en Parlement ,
ancien Magiftrat de l'Hôtel -de - Ville ,
l'un des Académiciens Titulaires , ouvrit
la Séance par un Difcours dont
l'objet de la premiere Partie eft de démontrer
le befoin qu'à la Nature d'être
fecondée des fecours de l'art . » Dans
» l'ordre moral , dit l'Auteur , ainfi que
» dans l'ordre phyfique même tout
"concourt à démontrer cette vérité ;
»voyez cet enfant que la Nature , à
» mefure qu'il croiffoit en âge , paroif-
>> foit avoir doué de l'efprit le plus
» vif , des organes les mieux difpofés à
»produire d'heureux fruits homme
fait , il tombe dans un engourdiffe-
» ment ftupide , le fort en eft jetté ;
É v
106 MERCURE DE FRANCE.
»il végétera le refte de fes jours dans
» la claffe de ces Citoyens défoeuvrés
" à charge à la fociété & fouvent à
» lui - même Et pourquoi ? c'eft que
» l'art n'a point aidé la Nature ; c'eſt que
» les fecours précieux que cet art lui
prête , auront été négligés , méprifés
peut- être avec cette orgueilleufe in-
» dolence qu'une fortune fouvent acquife
fans le moindre travail n'a que
» trop coutume d'infpirer.
H
Après avoir démontré l'utilité de l'art
dans l'odre naturel , l'Orateur paffe au
Phyfique & fait fentir la différence immenfe
qui fe rencontre entre les productions
de notre globe abandonné
aux foins uniques de la Nature , & celles
que l'art a cultivées & perfectionnées ;
& après avoir cité des exemples frappans
, il prend de-là occafion de parler
de l'utilité des Sociétés Académiques ,
dont il prétend que l'établiffement a infiniment
contribué à l'avancement des
Sciences & des Arts. En effet , dit-
» il , n'ont- elles pas concouru à débar-
» raffer la Philofophie de ces vaines fub-
» tilités , de ces fpéculations chimériques,
» qui faifoient les délices d'un fiécle igno-
» rant & barbare ? On difputoit encore
» dans les écoles fur les catégories &
AVRIL. 1762. 107
»fur les univerfaux , & déja les Socié-
»tés Académiques déterminoient le ref-
»fort de l'air & fa pefanteur ; enfei-
" gnoient la ftatique des végétaux , &c.
» & pour me fervir ici , ( continue M.
» Dumont , ) de l'expreffion du célèbre
» M. de Fontenelle en s'étudiant à
» prendre la Nature fur le fait , elles
>> enſeignoient à corriger par l'art ce
» que cette nature laiffe dans fes ouvra-
» ges de défectueux & d'imparfait.
En cet endroit M. Dumont s'éléve
avec force contre ceux qui regardent
comme un abus la multiplicité des
Académies. Les bornes d'un Extrait ne
permettent pas d'entrer dans le détail
des preuves qu'il apporte en leur faveur
; nous obfervons feulement , qu'il
infifte fur les perfections dont l'art eft
fufceptible , & fur la néceffité par conféquent
de multiplier le nombre des
Artiftes.
» Je le répéte , dit- il , les Artiftes
» manqueront à l'art , bien plutôt que
» l'art ne manquera aux Artistes . Loin
» donc de fronder ce qui fert à en
»augmenter le nombre , foyons Ci-
" toyens , Meffieurs , ayons
Meffieurs , ayons le courage
» d'applaudir à la multiplicité des Socié-
» tés Académiques , comme au moyen
3
E vj
105 MERCURE DE FRANCE.
»ie plus propre à hâter le progrès des
» fciences & de l'art ; art qui en dépit
» de l'ignorance , fera toujours fufcep-
» tible de nouveaux degrès de perfec-
» tion.
L'Auteur dans la feconde partie de
fon Difcours , parcourt les différentes
occupations auxquelles la Société Royale
s'eft livrée depuis fon inftitution ; &
pour fe conformer au réglement qui
veut que l'Orateur , dans le Difcours
de cette féance publique , ait pour but
principal d'entretenir l'émulation , l'amour
de la patric , le refpect dû au
Souverain , & la reconnoiffance envers
le Fondateur ; il traita tous ces objets
dont le grand nombre ne permettant
pas l'analyfe : nous nous bornerons fimplement
à détacher quelques traits de
l'éloge de M. le Maréchal d'Étrées , protecteur
actuel de la Société , qui fut précédé
de celui de feu M.le Maréchal Fondateur.
» Les qualités brillantes , dit M. Du-
» mont , commencent les Héros , les qua-
» lités folides l'achevent , & font le Ci-
» toyen. Heureux qui peut réunir les
» unes & les autres ! Une victoire à rem-
»porter fur foi -même eft fouvent plus
» plus difficile , qu'une victoire à remAVRIL.
1762. 109
» porter fur des ennemis ; mais favoir en-
» core s'arrêter au milieu des plus beaux
» triomphes , & faire à la raifon d'Etat
» le facrifice de tous ceux qu'on pou-
» voit fe promettre , parce qu'on avoit
» eu le talent de fe les préparer ; voilà ,
» Meffieurs , ce que j'appelle le grand
» homme , le vrai Héros , parce que
»j'y reconnois le vrai Citoyen ; c'eſt -à-
» dire un de ces hommes rares qui ne
» doivent leur gloire qu'à des actions
» & non à des intrigues ; & qui comp-
» teroit cette gloire pour rien , fi , n'in-.
» téreffant que leur gloire perfonnelle ,
» elle ne tournoit en même temps au
» profit de l'utilité publique. Tel fut &
»tel fera toujours notre digne & illuftre
» Protecteur , & c. "
M. Dumont , après avoir loué dans
M. le Maréchal d'Étrées , le Négociateur
habile & le Guerrier intrépide , finit
en difant , " appellé enfin à ce confeil
» fuprême , où fe péfent les intérêts des
» Nations , c'eſt- là qu'il travaille à con-
" fommer un ouvrage ( la Paix ) auquel
il avoit mis fi efficacement la premiere
» main.
""
L'Orateur n'oublia pas M. le Marquis
d'Armentiéres , Commandant en Chef
dans la Province ; après avoir dit que
110 MERCURE DE FRANCE.
,
c'étoit à fes fervices fignalés , que ce.
Seigneur devoit un pofte auffi important.
» A peine commençons- nous , con-
» tinue-t-il , à jouir du bonheur de le
» pofféder & déja nous fommes enchan-
" tés de l'urbanité de fes moeurs , de
» l'aménité de fon caractère . L'éclat de
» la naiffance , les honneurs , les digni-
» tés n'ont point altéré en lui cette mi-
» litaire & noble fimplicité , cette affa-
» bilité charmante dont nous faifons
» tous les jours de fi touchantes épreu-
» ves. Tant il eft vrai , Meffieurs , que
" les vertus fociales , ces vertus fi
» pres à gagner les coeurs , ne font point
»incompatibles avec le courage qui rend
»l'ame intrépide dans les combats ! tant
» il eft vrai que ces hauteurs , mifes fi
»fouvent à la place de la grandeur réelle,
» n'obtiennent que des refpects forcés
» & de pure étiquette , au lieu qu'une
» aimable franchife s'attire des homma-
» ges d'autant plus flateurs qu'ils font
»l'effet du fentiment & de la pure vo-
» lonté.
"
"
pro-
Enfin M. Dumont après avoir rempli
tous les objets indiqués dans les réglemens
, termina fon Difcours par l'éloge
du Roi , & par celui de M. le
Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire
AVRIL. 1762. 111
d'Etat. Une carriere nouvelle , dit-il ,
» s'ouvre au- devant de ce génie fupé-
» rieur , chargé déja de cette portion du
» ministère , qu'on a appellé avant moi ,
» une continuelle négociation . C'eft cette
» étonante capacité qu'il a fait voir ,
» qui lui procure aujourd'hui la gloire ,
» & la gloire unique , de réunir à fon
» emploi , une autre partie du Gouver-
» nement que les conjonctures actuelles
» rendent également difficile & délica-
» te..... Si , comme le difoit un Poli-
» tique des fiécles paffés , ( a ) les meil-
» leurs inftrumens d'un bon gouver-
» nement font les bons Miniftres ; pour-
» rions - nous , Meffieurs , ne pas applau-
» dir au difcernement éclairé de notre
» augufte Monarque dans le choix qu'il
» fait des fiens ? ... « Ici M. Dumont
après avoir célébré les vertus du Roi ,
fon amour pour fon peuple , & fes foins
infatigables pour lui procurer une paix
auffi utile que glorieufe , finit par dire :
» Ennemi de la fauffe gloire , il n'am-
» bitionne que celle de Pere tendre
» de Maître compatiffant , de Roi pa-
» triote : C'eft auffi fous ces tîtres fla-
»teurs qu'il fera connu de la Poftéri-
» té ; nous favons que Louis XII . fut le
( Tacite. )
C
112 MERCURE DE FRANCE.
» Pere du Peuple ; elle faura que LouisXV .
» mérite d'en être le BIEN-AIMÉ . ( b )
Le Difcours fini , M. le Directeur déclara
que la Société adjugeoit le Prix
qu'elle avoit propofé dans la féance publique
du 19 Novembre de l'année derniere
, fur la queftion de favoir : QUEL
EST LE VRAI PRINCIPE DE LA FÉ-
CONDITÉ DES TERRES? au Difcours
N ° . 4. qui porte pour épigraphe , Deus
meus ut educas panem de terra & vinum
lætificet cor hominis. Pf. 103. &
pour devife , ces paroles du même Pf.
Deus meus , de fructu operum tuorum
faturabitur terra , dont l'Auteur eft M.
Froger , Curé de Mayet , Diocèfe du
Mans , près le Château Duloir.
Des vingt-fept Mémoires qui ont été
adreffés à la Société , fur le Sujet propofé
, quoiqu'il n'y en ait eu que trois
qui ayent partagés les fuffrages dans les
derniers examens ; elle doit cette juftice
aux autres qu'ils contiennent des réflec
( b ) Nous rendrons compte dans un de nos
prochains Mercures de l'éloge funébre & hiftorique
de feu M. le Maréchal ds Belleifle , prononcé
par le même M. Dumont dans la Séance publique
que la Société tint à cet effet le 16 Avril
dernier à la fortie du Service qu'elle fit célébrer
dans l'Eglife de l'Abbaye Royale de S. Arnoult,
pour fon Fondateur.
AVRIL. 1762. 113
tions utiles & de nouvelles vues propres
à contribuer au progrès de l'agriculture.
» La Société , ajoute M. le Directeur
» en couronnantle Mémoire N ° ..ne pré-
" tend point adopter tout ce qu'il contient
» n'y avouer que l'Auteur ait rempli
» fes defirs. Il manque à fon ouvrage
» bien des chofes pour être tel qu'elle
» le demandoit : elle auroit fouhaité plus
» de précifion dans l'application des
» principes ; moins de briéveté dans les
» détails intéreffans pour la pratique
» objet que d'autres ont micux rempli ;
» enfin un meilleur ftyle .
,
» Ces motifs auroient déterminé la
" Société à remettre la diftribution du
» Prix à une autre année , afin d'enga-
»ger ceux qui ont fourni des Mémoi-
» res à les retoucher & y ajouter ce
»qui leur manque ; mais elle a mieux
»aimé montrer fon empreffemént à
» couronner les premiers efforts qui
»lui ont été préfentés , & ranimer parlà
l'émulation des Auteurs & les ex-
» citer à redoubler le travail en faveur
» du nouveau Sujet qui fera propofé.
Le Difcours couronné ayant été lù ,
M. le Directeur fit l'annonce du Sujet
du Prix de 1762 en ces termes :
» La Queſtion fur laquelle on vient
114 MERCURE DE FRANCE.
·
» de confulter le Public , concernoit l'agriculture
en général ; l'ordre vou-
» loit qu'on commençât par ce qui doit
» être regardé comme la bafe de nos
» recherches.
"
" L'utilité de notre Province qui eft l'ob-
» jet effentiel de cette Société , deman-
» de que nous nous occupions actuélle-
» ment de ce qui l'intéreffe en particu→
» lier. Elle propofe donc pour Sujet du
" Prix de l'année prochaine 1762. la
"Queſtion fuivante :
Quellesfont les différentes productions
qui conviennent mieux au fol & à la
température de la Province ?
" La Société defireroit que pour con-
➜noître la nature du fol de cette Pro-
» vince , on s'appliquâr à multiplier &
» à varier les expériences.
» 1 °. En éffayant différentes prépara-
» tions de la Semence .
» 2°. En femant plutôt ou plûtard
» qu'à l'ordinaire.
» 3 °. En portant le fer de la charrue
»à différentes profondeurs.
» 4°. En donnant au fer une forme
» plus propre à divifer la terre & à bri-
» fer les mottes.
>> 5. En étudiant la direction la plus
AVRIL. 1762. 115
» convenable aux fillons ,& la meilleure
» forme extérieure , eu égard aux cir-
» conftances.
» 6º . En éſſayant de fuppléer aux en-
" grais par la répétition des labours.
» 7°. En cherchant à connoître par
» de petites éxcavations , la profondeur
» de la terre végétale , ce qui eft très-
» intéreffant pour difcerner les produc-
» tions qui lui conviennent.
"
» 8°. En employant des fumiers ar-
» tificiels pour fuppléer aux autres qui
» manquent fouvent par la quantité &
» la qualité.
» On peut s'en procurer abondam-
» ment & d'une bonne qualité :
» 1°. En creufant un foffé de 8 à 10
» pieds de profondeur , que l'on rem-
» pliroit par des couches alternatives de
» paille & de terre , de 5 à 6 pouces
» chacune , pour s'en fervir au bout d'un
» an ou deux.
» 2°. En mettant dans les bergeries
» & les étables , fous la litière , une
» couche de 5 à 6 pouces de terres
» qu'on enleveroit chaque mois , ou
» même plus fouvent pour la rempla-
» cer par de l'autre ; cette terre chargée
» des fels & des parties organiques , ne
» peut manquer de faire un engrais éx-
» céllent .
116 MERCURE DE FRANCE.
4
>
» La Société defirant exciter l'ému-
» lation dans cette portion intéreffante
" des Citoyens qui cultivent la terre
» par leurs mains annonce , en leur
>> faveur trois Médailles d'argent de
» mêmes coin & volume que celle qui
» vient d'être adjugée , lefquelles feront
» diftribuées , le même jour de S. Louis
» 1762, à ceux des habitans de la cam-
" pagne qui auront mieux rempli les
» vues de la Société , foit en faifant
» les expériences qui viennent d'être
» indiquées , foit en procurant quelques
» découvertes utilles foit en faifant
» connoître par de bons témoignages
que toutes chofes égales d'ailleurs ,
» ils ont procuré à leurs Terres une ré-
» colte plus abondante .
La Société invite Mrs les Curés de
la Campagne , à faire part de cette
Annonce à leurs Paroiffiens & à faire
ce qui dépend d'eux pour encourager
les Cultivateurs à mériter les prix qui
leur font deſtinés.
On avertit les Auteurs qui voudront
travailler fur le Sujet dont le prix eft
une Médaille d'or de la valeur de
400 liv. de ne pas faire leurs Difcours
de moins d'une demie heure de lectuAVRIL.
1762. 117
re , & pas plus longs que d'une heure.
De mettre en tête de leurs Ouvrages
une Epigraphe , Devife ou Sentence
, & de la répéter pour Sufcripon
du billet cacheté , dans lequel ils
criront leurs noms , qualités & adreffes.
On prévient auffi que l'Académie
T'accordera point le prix aux Auteurs
qui négligeront d'inférer leurs noms
dans les billets cachetés , ou qui en
inettront de fuppofés , non plus qu'à
ceux qui fe feront connoître directenent
ou indirectement avant la déciion
, ou en faveur de qui on brigueroit
les fuffrages.
Les Ouvrages feront adreffés à M.
Duprezde Genefte, Secrétaire perpétuel ,
Place Ste Croix à Metz ; on n'en recevera
aucun après le mois de Juin 1762 .
& s'ils ne font affranchis de port .
ALGEBRE , ARITHMÉTIQUE.
A l'Auteur du Mercure.
L E Problême que j'avois propofé
dans le Mercure de Juin a été réfolu
Monfieur , par M. le Sage,d'une manière
ime perfuader que les reffources de l'analyfe
lui font parfaitement connues ; &
118 MERCURE DE FRANCE.
fes pas font fi mefurés , fi bien motivés
que je ne fçaurois diffimuler le plaifir
que m'a fait toute fa marche. Un Sçavant
qui fçait ainfi communiquer fes lumières
, a un droit inconteftable à la reconnoiffance
du Public. Cependant la
réfolution de M. le Sage ne peut être appellée
, comme il le remarque très-bien
lui-même , qu'une réfolution algébrique,
parce que quoiqu'il ait trouvé le fecret
de la dégager des caractères , fignes ,
fubftitutions , & c . de l'Algèbre , il n'en
a pas moins opéré fur des quantités inconnues
, & je n'avois propofé qu'une
réfolution purement arithmétique. Celui
qui connoît l'Algèbre , peut aisément
fuivre M. le Sage dans fes opérations ;
mais celui qui ne connoît que l'Arithmétique
, c'est-à-dire , celui pour qui feul
j'avois propofé ma réfolution , le peut- il
de même ? M. le Sage nous dit que la
feule opération fur des quantités connues
conftitue la différence de l'Algèbre
d'avec l'Arithmétique. Je le fçais, & c'eft
auffi pourquoi je n'ai mis en ufage que
ces fortes d'opérations dans les deux réfolutions
que j'ai l'honneur de vous adreffer.
Vous verrez par vous-même fi j'ai
trop avancé , & fi M. le Sage trouve que
je n'aie pas exactement rempli mes engagemens
, il me fera plaifir de m'en faire
AVRIL. 1762. 119
connoître les raifons par la même voie
dont il s'eſt déjà ſervi pour me faire concoître
fes lumières. Je n'ai jamais lu l'Arithmétique
univerſelle de M. Newton
ainfi je n'ai été déterminé ni guidé par
fon exemple ; mais il eft toujours bien
flatteur pour moi d'avoir fuivi , fans le
fçavoir, l'exemple d'un fi grand homme,
J'aurois donné avec mes réfolutions la
démonstration de chacune en même
temps ; mais peut -être quelque Sçavant
prendra- t-il plaifir à nous les donner luimême
; elles me paroiffent affez intéreſfantes
pour remplir dignement quelques
momens de fes loifirs & pour mériter
qu'elles foient rendues publiques.
J'ai l'honneur d'être & c.
L'Abbé B...
PROBLEME PROPOSÉ.
Trouver 4 nombres dont le premier
& le des 3 autres faffent une fomme
égale au 2°. & au des trois autres : égale
au 3 °. & au des 3 autres : égale au 4º.
des 3 aurres.
&
au
Première manière de le réfoudre.
Regle généralepour les Problemes de cette
espéce.
1º. Réduire les Fractions au même
dénominateur,
120 MERCURE DE FRANCE .
2º. Prendre les différences des numérateurs
aux dénominateurs des fractions
ainfi réduites.
·
3º. Multiplier ces différences réciproquement
les unes par les autres en ce sens,
les dernières fans la 1re. la Ire , & les dernières
fans la 2e. la 1re. la 2°. & les autres
fans la 3° . & c. & mettre à part les produits.
4°. Additionner tous ces produits .
5°. Divifer cette fomme par le nombre
des fractions moins I.
6º. Enfin ôter de ce quotien chaque
produit mis à part & chaque refte donnera
par ordre chaque nombre cherché:
OPÉRATION .
Les 4 fractions
I II I
réduites à la même dé-
Go 72 90 120
nomination égalent .... 300 360 360 360
Les différences des
numérateurs aux dénominateurs
des fractions en
ce premier état font ... 300 288 270 240
Ces 4 nombres 300 ,
288 , 270 , 240 , multipliés
réciproquement les i
uns par les autres en ce
fens , 288 par 270.
Et
AVRIL. 1762.
121
Et ce produit par 240
d'abord la donneront
fomme. •
·
- Le 1er . 300 multiplié
par le 3 °. 270 & ce produit
par 240 4. nombre
donnent. .
-Le 1er. 300 par le 2º.
288 & ce produit par le
4. 240 donnent..
-Le 1er. 300 par le 2º.
288 & ce produit par le
3. 270 donneront .
·
Ces différens produits
additionnés donneront
pour fomme totale
du produit des différences

1866240
19440000
• . 20736000
23328000
82166400
-Cette fomme totale 82166400 divifée
par 3 qui eft ici le nombre des fra-
Яtions moins 1 : donnera au quotient la
fomme 27388800. & en ôtant de ce
quotient le 1er . produit 18662400 on a
le 1. nombre cherché dans le refte
8726400. En ôtant du même quotient
le 2º produit 19440000. on aura le 2º.
nombre cherché dans le refte 7948800 .
En ôtant du même quotient le 3. pro-
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
duit 20736000 on aura le 3 nombre
cherché dans le refte 665 2800.En ôtant du
même quotient le 4 produit 23328000
on aura le 4 nombre cherché dans le
refte 4060800. Et enfin comme en divifant
plufieurs nombres par le même
divifeur , on ne change rien au rapport
qu'ils peuvent avoir entre eux . Čes 4
nombres cherchés , divifés chacun par
leur plus grand diviſeur commun 86400
donneront en entiers les plus petits nombres
poffibles cherchés 101 92 77 47
qui fatisfont aux conditions du Problême
.
Seconde Méthode , mais moins générale.
REGLE.
1º. Oter chaque numérateur du dénonciateur
des fractions en leur état naturel
.
2º. Multiplier les nombres reftants réciproquement
les uns par les autres au
même fens qu'en la 1 méthode.
3°. Multiplier encore chacun de ces
produits par chaque dénominateur des
fractions féparément & fuivant l'ordre
des fractions & mettre à part ces der
niers produits.
AVRIL. 1762. 123

4
4°. Ajouter toutes les moitiés de chacun
de ces derniers produits pour avoir
la fomme des nombres cherchés,
5°. Enfin ôter de cette fomme des
nombres cherchés , lesdits derniers produits
plus leur moitié toujours chacun
féparément & fuivant l'ordre qui lui
convient. Chaque refte fera un nombre
cherché.
OPÉRATION.
Les numérateurs des 4 fractions
étant ôtés de leur dénominateur , il refte
5.4. 3. 2.
e
Ces 4 nombres 5. 4. 3. 2. étant multipliés
en ce fens , le 2. & le 3.4. 3.
F'un par l'autre & ce produit par le 4° 2.
il vient 24. Le rr. 5 par le 3. 3 & ce
produit par le dernier 2 il vient 30.
Le 1er 5. par le 2. 4 & ce produit par
le dernier 2 il vient 40. Le 1er. 5 par le
2° 4 & ce produit par le3 . 3 il vient 60.
Ces 4 nombres 24. 30. 40. 60. étant
multipliés féparément chacun par chaque
dénominateur des fractions , felon
leur ordre naturel 6 5 4 3 donneront
144. 150. 160. 180.
En prenant féparément la moitié de
chacun de ces derniers nombres 72. 75 .
90. & en ajoutant ces 4 moitiés on
80. Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
aura 317 qui eft la fomme des nombres
cherchés .
En ôtant de cette fomme 317 féparément
les nombres 144. 150. 160.
180, plus la moitié de chacun de ces
nombres , ou pour parler plus clair
en ôtant de 317 144 plus fa moitié
. 72 on aura 101 pour premier nombre
cherché. En ôtant de cette fomme
317 150 plus fa moitié 75 , on aura
92 pour 2. nombre cherché. En ôtant
de 317 le nombre 160 plus fa moitié
80 on aura 77 pour le 3. nombre
cherché. Et enfin en ôtant de 317 le
nombre 180 plus fa moitié 90 , on aura
47 pour le 3. nombre cherché.
J'ai dit que cette 2º . Méthode étoit
moins générale que la re. parce qu'en
la fuivant pour réfoudre des Problêmes
où il y auroit plus ou moins de fractions
qu'ici , on feroit obligé de varier fa
marche,
J2
}
AVRIL. 1762. 125
SECONDE LETTRE de M*** à M***
ou Extrait d'une Controverfe entre le
Géomètre & l'Artifte , fur l'origine
des Sciences.
PRÊT
RÊT à mettre au jour l'Origine des
Sciences , on a vu paroître les nouveaux
Elémens de Mufique de M. d'Alembert ;
je les ai promptement parcourus , & je
m'y fuis bientôt apperçu qu'on n'avoit
rien négligé pour anéantir par tous les
moyens poffibles , ce qu'une Académie
refpectable a reconnu pour être puifé
dans la Nature même . On s'en prend jufqu'au
titre ; comme fi celui de Démonftration
n'étoit pas le feul qui convint à
un ouvrage , en faveur duquel on a conclu
fi favorablement. Il faut qu'on fente
bien la foibleffe des Opinions employées
contre cet ouvrage , lorfque le titre n'y
fait ni chaud ni froid. Je m'étois déjà
trop avancé en faveur de M. Rameau ,
pour ne pas profiter fur le champ d'une
occafion auffi propice , de rendre à fon
principe toute la fupériorité qu'on lui difpute
, même dans la Mufique. Il n'y a
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
pas une de ces Opinions qui ne puiffe
être détruite par des raifons à portée de
tout le monde , dès qu'on voudra bien
s'en tenir aux expériences généralement
reçues , & voir par foi-même celles fur
lefquelles on pourroit fe former quelques
doutes ; c'eft pourquoi j'ai cru pouvoir
oppofer la raifon à chaque Opinion' en
forme de controverfe .
Les quatre premières pages duDifcours
Préliminaire de ces Elémens ne contiennent
d'abord que des futilités fur la Mufique
des Grecs , à laquelle on n'a jamais
pu rien comprendre : chofe bien
extraordinaire en effet : y ont-ils jamais
été guidés que par des Hypothéfes , &
cette raifon ne fuffit- elle pas pour paffer
fous filence toutes les erreurs où ces Hypothéfes
les ont plongés ? P. v. On ignore
le premier Inventeur de l'Art Harmonique
, par la même raiſon qu'on ignore
le premier Inventeur de chaque Science.
Il en eft dans ce cas des fciences comune
de l'harmonie : fi l'un de leurs Inventeurs
eût mis un principe au jour , il ne nous
auroit pas plus échappé que celui de
l'Analyfe dont on tient les premieres
idées des Egyptiens ( a ) (

( a) Je fuis ici l'hiftoire. Qu'importe qui foir
l'Inventeur du Tetracorde fur lequel je me fonde,
AVRIL. 1762 . 127
L'inftinct a tout fait jufqu'à préfent ; &
malheureuſement on n'a confulté dans la
Géométrie que le fens de la vue , & celui
de l'ouie dans la Mufique : tâtonnemens,
quelques regles tirées d'une fimple expérience
& fe multipliant petit-à-petit , telles
font les branches fur lefquelles on a
cueilli les fruits dont nous jouiffons ; fi
bien qu'on s'eft peu mis en peine de l'ouvrier
, dès qu'on n'en recevoit aucun principe
dont on pût profiter.
Page v11. il a trouvé l'Origine la plus
vraisemblable de l'harmonie P. xv . On ne
doit peut-être ( PEUT-ÊTRE : du moins
on doute ) pas fe hater encore d'affirmer
que cette réfonance eft démonftrativement
le principe unique de l'harmonie : remarquez
unique , comme s'il y avoit deux
principes. P. xv11. L'harmonie apeut-être
(toujoursPEUT-ÊTRE )quelqu'autre principe
inconnu. Sans doute , c'eft la Nature
, & l'on ne peut pas dire qu'il foit
vraisemblable , il n'y en a qu'un. M.
d'Alembert s'étoit donc trop hâté d'affirmer
ce principe dans fon Extrait de la
Démonftration & c. qu'il répudie maintenant.
P. XII. Nous avons banni ... tou
tes confidérations fur les proportions .
tout-à-fait illufoires , &c. bon dans la
pratique , auffi n'en eft-il nullement
...
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
queftion dans le Code de Mufique
quoique tout y foit en proportion , &
l'harmonie & fa fucceffion : avec fa Baffe
fondamentale fe fous- entend toujours
la proportion harmonique ou arithmétique
, à l'une defquelles fe joint fouvent
la feptiéme , diffonance qu'elles engendrent
par leur réunion : & dans fa marche
tout fuit l'ordre des quintes en proportion
triple , non-feulement dans les
Cadences ou repos feuls naturels , mais
encore dans des enchaînements trèsfréquens
de Dominantes & de Cadences
irrégulières ; le tout quelquefois interrompu
par des tierces ou fixtes , d'où
naît la proportion quintuple , les deux
genres y étant confondus à la faveur
du renversement de la proportion harmonique
en arithmétique : quelquefois
par des octaves qui donnent la proportion
double quelquefois enfin par la
diffonance formée de la réunion des
deux proportions renverfées , d'où fuivent
les proportions à 4 termes , & toutes
les règles qu'a pu imaginer le Géo
mètre pour les former , & pour trouver
une quatriéme proportionnelle on
peut confulter fur ce fujet les vrais Savais
Muficiens , M. d'Alembert même ,
quant à ce qui regarde la Baffe fondaAVRIL.
1762. 129
des
mentale dont il s'agit uniquement. Ne
feroit-il pas bien étonnant que la Nature
nous eût favorifés d'un Phénomène où
préfi de l'oreille , & dont les premiers
produits préfentent les modèles de toutes
les proportions , pour que l'Art de la
Mufique n'en fût pas le premier interprété
? Il ne faut pas chercher ici cette
évidence frappante qui eft le propre
feuls Ouvrages de Géométrie . Qu'y at
-il donc de fi évident & de fi trappant
dans ces Ouvrages ? Quoi ! la conftance
de l'homme à vouloir pénétrer
dans les fecrets de la nature fans aucun
principe , mais feulement à la faveur
de quelques régles fondées fur des
expériences factices? Si fes fuccès n'en
font que plus dignes d'admiration , s'il
doit à la Nature un inftinct capable de
l'avoir fait monter prèfqu'au faîte ; car
enfin il n'a pu rien comprendre encore
à la Mufique , n'y eût - il que cela , ne
feroit-il pas curieux de conneître la fource
de cet inftinct ? n'y regardera -t - il
pas à deux fois ? ne fondera -t- il jamais
cette fource ? ne cherchera-t- il pas à
l'épuifer ? s'obftinera- t- il toujours dans
fes premieres opinions , comme le font
quelques-uns ? Tous les Ouvrages de
l'homme doivent difparoître auprès de
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
ceux de la Narure. Je ne puis rappeller
les différens produits du corps fonore ,
ils font affez bien détaillés & démontrés
dans l'ORIGINE DES SCIENCES
auffi bien que dans les NOUVELLES
RÉFLEXIONS , & c. de M. Rameau ,
pour que je puiffe m'en difpenfer ici :
ce que je prie feulement de remarquer ,
c'eft que M. d'Alembert s'eft abftenu
jufqu'à préfent de toucher aux deux
cordes les plus éffentielles , favoir , la
proportion géométrique entrelacée avec
Pharmonique & la diffonance qui améne
les proportions à quatre termes : il fait
feulement tout fon poffible pour éloi →
gner du but par quantité de circonlocutions
, par fes confeils , par fes ordres
en qualité de Géomètre ; il permet ici ,
il ne comprend rien : fes décifions
font - elles fi refpectables qu'on ne puiffe
rien examiner après lui ? C'en feroit
trop ; il fe trouve encore des Géomètres
qui penfent. On conçoit fans peine
comment l'oeil juge des rapports ; mais
comment l'oreille en juge-t-elle ? Cela
peut-il feulement fe propofer ? Dans
les différens objets qu'offre la Nature
fans doute qu'il ne s'agit que de ceuxa
) l'oeil n'apperçoit que les efpaces qui
les féparent il faudroit donc les mefu
AVRIL 1762. 131
>
comrer
: & comment ? il faut d'ailleurs connoître
l'éxcès de l'un fur l'autre
ment le deviner ? où prendre les quantités
numériques qui doivent indiquer cet
exces ? La Mufique qui eft , pour ainfi
dire née avec nous , fait fentir des
rapports à l'oreille , dont elle apprécie par
ordre les plus parfaits , elle leur donne
même une quantité à fa guife dans l'ordre
des moindres degrés qui lui font
naturels , elle nous fait appeller celuici
Octave , celui-là Quinte , &c. bientôt
après gliffant le doigt fur une corde
qui réfonne l'oeil voit que l'octave
donne fa moitié & la 12° . fon tiers
, quinte de fa moitié , &c. Voilà
par
conféquent des rapports d'abord décidés
par l'oreille , & démontrés enfuite
à l'oeil ; mais ce qu'il y a de particulier ,
c'est qu'une feule quantité engendrée
par l'unité fuffit pour avoir un rapport ,
au lieu qu'il faut toujours en imaginer
deux dans l'Analyfe , dont même la détermination
demande des connoiffances ,
nullement néceffaires en Mufique : autant
de quantités engendrées , autant de
rapports différens , qui tous fe concilient
à la faveur de leur générateur qui
leur eft commun : que feroit l'oeil fans
le fecours de l'oreille ? peut-il feulement
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
juger fi deux objets font égaux ? &
s'il s'agit de les mefurer pour cela , l'oreille
y guide les jambes du compas
avec une plus grande certitude qu'il
ne peut le faire. P. xxv. & xxvj . Il
s'agit ici des altérations de confonances
des à peu-près , des incommenfurables
pour l'oreille , où l'on donne une petite
leçon à gens qui ofent trop entreprendre
: Nouvelle preuve , dit - on , des écarts
où peuvent tomber des gens de génie ,
lorfqu'ils parlent de ce qu'ils ignorent.
C'est ce qu'on pourroit également imputer
aux Philofophes , aux Géomètres .
Dans quels écarts n'ont- ils pas donné
pendant plus de 2000 ans lorfqu'ils
ont voulu parler de la Mufique qu'ils
ignorent encore ? La différence qu'il
ya , c'eft que l'imagination fuit l'étuide
parce que celle -ci la réfroidit ; de
forte qu'un homme de génie peut quelquefois
porter fes vues plus loin que
ceux qui croient bien voir au lieu
que l'étude réfroidiffant l'imagination ,
à peine les Géomètres fuffifent à leur
calcul. S'ils fabriquent des formules ,
admirables , je le veux , en trouventils
l'application , foit pour l'utile foit
pour l'agréable ? Si on vouloit fe rappeller
qu'aucun d'eux n'a propofé la
>
>
AVRIL. 1762. 133
queftion fur la préférence qu'on eft
obligé de donner à certains intervalles ;
qu'ils n'en ont pas même profité depuis
que la raifon leur en eft connue ; qu'ils
n'ont pas daigné faire la moindre remarque
fur ce qu'on ne diftinguoit pas
les Sons du & du dans la réfonance
du corps fonore , pendant qu'on
y diftingue le & le reconnus pour
former une proportion harmonique , &
que frappés à tout moment d'une diffonance
qui leur eft naturelle dans leur
chant , ils ont ofé dire néanmoins qu'elle
n'étoit due qu'à l'art ; bien-tôt leur
dégoût pour fa Théorie fauteroit aux
yeux ; & l'on ne feroit plus étonné du
foin qu'ils ont pris de la décrier au
point qu'on aime mieux les en croire
que de s'en inftruire par foi - même.
Voyons au contraire l'homme de génie
: il commence à fe donner pour
Géomètre fans le favoir ; il forme des
triangles , des quarrés pour préfenter fa
Baffe fondamentale avec fes renverfemens
; il l'établit fur une proportion triple
dont il ne fe doute pas : il paffe aux
progreffions doubles , triples & quintuples
à une Génération harmonique
où la Nature lui offre les loix du tempérament
en mufique : il parvient à
134 MERCURE DE FRANCE .
9
de
démontrer le principe de l'harmonie
où il emploie la proportion géométrique
& la diffonance fans en connoître
encore la fource : enfin il découvre
cette fource dans la résonance même
du corps
fonore & c'est ce que M.
d'Alembert ne confeile pas de lire : il
trouve dans les conféquences de fon
principe les règles les plus effentielles
du Géomètre ; il les fimplifie même ,
car au lieu de deux quantités que celui-
ci propofe pour former une proportion
, il ne lui en faut qu'une , quelle
qu'elle foit , engendrée de l'unité ,
fon corps fonore n'a-t-il donc pas
tout découvert en démontrant à l'oeil
comme à l'oreille toutes les proportions
dans fon Phénomène ? & ne fuis-je
pas en droit pour lors de regarder ce
Phénomène comme ORIGINE DES
SCIENCES , puifqu'il eft inconteftable
qu'elles font toutes fondées fur les proportions?
Telle est la différence de l'homme
qui s'en tient à fes règles , d'avec
celui qui n'en écoute aucune , qui veut
tout devoir à fon imagination & qui
ne confulte que la Nature . Peut - on
écouter l'homme à côté de fa Souveraine
? S'il en a fuivi les loix , ne doit - il
pas être charmé de la retrouver comAVRIL.
1762.
135
me applaudiffant à fes heureux travaux?
Ce que M. Rameau découvre ici n'a
pas befoin de l'Artifte , c'est le pur ouvrage
du Géomètre dès que l'harmonie
produite par un corps fonore lui eft
connue. Ainfi les Egyptiens peuvent
bien avoir prévenu ce célébre Artifte, (b)
comme le prouvera d'ailleurs le Tétracorde
, fi , ut , re , mi , dès qu'on voudra
bien examiner la queftion à fond.
Mais ne dois-je pas craindre qu'au lieu
de l'entreprendre on n'aime mieux en
douter , croyant peut-être encore lui
faire grace ?
A l'égard des à-peu-près en Mufique ;
quoiqu'on pût fe contenter de ce qui
en eft rapporté dans le Mercure précédent
à la Note ( b ) de la p. 106 , il eft
` certain que fi , dans la pratique , on ne
fuivoit que les premieres loix de la Nature
indiquées par la proportion triple ,
même dans les Modes rélatifs , l'oreille
n'y éprouveroit aucun à-peu-près ; mais
lé goût de variété nous ayant fait fentir
qu'on ne pouvoit rendre certaines
expreffions fans entremêler cette proportion
avec celles dont la réfonance
( b ) C'eſt le titre que lui donne M. d'Alembert
, pour être en droit de ne le point ménager *
fur fa théorie.
136 MERCURE DE FRANCE .
cours
du corps fonore annonce la poffibilité ,
on en a profité. De même auili , voyant
dans la Géométrie qu'on ne pouvoit ſe
paffer des incommenfurables en certains
cas , on s'eft vu forcé d'y avoir refans
y trouver cependant un
moyen auffi démonftratif que celui
qu'on tient de la Nature par une égale
altération de chaque terme de la même
proportion triple engendrée par ce qu'il
y a de plus parfait : altération dont la
quantité pourroit peut- être bien ſe découvrir
dans une des aliquôtes de l'unité
, fi l'on ne défefpéroit pas d'y réuffir
par l'immensité des calculs que ćela
pourroit demander : cette quantité fuffifant
, comme toute autre engendrée
par l'unité , pour en tirer une progreffion
; car il ne faut pas croire que la
Nature n'ait pas prévu à tout. Je ne crois
pas même que l'Algébre puiffe y fuppléer
, puifqu'il lui faut au moins deux
quantités pour opérer ; mais où les
prendre , qu'est - ce qui les détermine ?
Qu'on y réfléchiffe bien au lieu qu'il
n'en faut qu'une ici , dont l'unité" eſt
toujours l'arbitre . Telles font les réflèxions
d'un ignorant qui n'a que du génie
& de l'imagination . En voilà bien
affez fur ce fujet : paffons à la réponſe
AVRIL. 1762. 137
,
de M. d'Alembert à M. Rameau, p. 211 .
On commence , dans cette réponſe
à fe fonder fur des complimens, mauvais
figne : la vérité n'éxige que des raifons
fondées fur des faits : p. 213. On prend
ici le change , fans doute exprès , fur ce
qu'on ne diftingue point les octaves
& dans la réfonance du corps fonore
la Nature fe feroit donc bien trompée
en voulant , par ce filence apparent,
nous faire diftinguer la proportion géométrique
de l'harmonique , où les confonances
entendues font entrelacées
avec les autres où les moindres parties
s'entendent feules , lorfque cependant
les plus grands corps s'apperçoivent
bien plus aifément & bien plus
promptement que les plus petits; où enfin
les uns ne font qu'en différence par
nombres impairs , pendant que les autres
fe multiplient en nombres pairs.
Cette maniere d'éluder la queftion , eſt
nouvelle on fuit cette idée pour bannir
toute proportion de la Mufique
( c'eft où l'on en revient toujours , )
lorfqu'elle n'exifte & ne plait que parlà
, comme on vient de le remarquer.
Note ( d ) de la pag. 216. On prononce
ici fa fentence lorfqu'on croit avoir
tout gagné. Il ne faut , dit- on , que
138 MERCURE DE FRANCE .
deux quantités pour avoir une proportion
, quantités qu'on fuppofe déterminées
pour la proportion particulière
que le cas pourroit exiger , ce qui demanderoit
cependant quelques éclairciffemens
, lorfqu'il n'en faut qu'une pour
cela dans la Mufique , laquelle s'y trou
ve toujours déterminée par l'unité :
moyen qui auroit mis le Géomètre bien
à fon aife fi l'Analyſe ne l'en eût pas
fruftré ; puifque pour y ajouter un quatriéme
terme dans le befoin , la règle
tirée de l'origine de la diffonance lui
en auroit fourni le moyen . Dans la p .
220. on parle de l'origine du Mode
mineur , telle qu'on peut la concevoir ,
toujours en récriminant fur le paffé ,
fur les différens moyens qu'on a employés
pour mieux établir fon principe
: doit-on blâmer un homme qui ne
cherche qu'à fe corriger ; mais pourquoi
fe taire fur le préfent ? cette origine
n'eft -elle pas bien démontrée dans
le Mercure de Juin 1761 , en y fousentendant
une tranfpofition d'ordre entre
les tierces , provenant de la propor
tion harmonique renverfée en Arithmémétique
? y trouve-t-on changement de
Modes , & trois tons de fuite condamnés
par les Géomètres même , excepAVRIL.
1762. 139
>
té M. d'Alembert qui veut bien les y
conferver ? Mais il falloit ignorer cette
nouvelle origine pour donner dans des
écarts qu'on reproche aux autres en
cenfurant le paffé fans s'occuper du
préfent. Dans la même page & quelques
autres après on s'occupe des
intervalles fuperflus comme on eft capable
d'en parler la Note ( e ) de la
page 221. jette certainement une
grande clarté. Une Queftion faite par
un homme du plus grand mérite
donne-t- elle quelque poids à la raifon
qu'on en veut rendre ? qu'on fache
donc qu'il n'y a point d'intervalles fuperflus
qui ne foient dans le fond une
confonance , & qui ne forment par-tout
la tierce majeure d'une dominante- tonique
, connue fous le titre de cette Note
fenfible par où débute le Tétracorde
fi , ut, re , mi , & après laquelle toutes
les oreilles qui la diftingueront dans
l'harmonie feront defirer de monter de
fià ut qui plus eft , ces intervalles , excepté
ceux qui font renverfés de la fauffe
quinte & de la feptiéme diminuée , ne
font que des ombres , des phantômes
pour les yeux : ils ne fe décident par
les ignorans que rélativement à des Notes
de goût inférées dans une Baffe ab140
MERCURE DE FRANCE .
folument exclue de l'harmonie fondamentale
, & qui par conféquent ne peuvent
fe renverfer. Si cela n'eft pas à portée
de tout le monde , du moins M. d'Alembert
, de même que tous les bons Muficiens
, pourra le comprendre . Le reſte ne
confifte que dans de plus grandes minuties
dont les novices s'entretiennent volontiers
, & qui ne méritent pas la peine
d'être critiquées : comme lorfqu'on veut
qu'il y ait dix Accords fondamentaux ,
pendant qu'il n'y en a que deux , le
Parfait , & la diffonance , toujours formée
d'un intervalle de feptiéme , qu'on
y ajoûte : le détail qu'on en peut faire
n'y change rien. Puis enfin des Accords
qui épouvantent l'homme inftruit , de
même qu'ils donnent la torture aux
oreilles ; la raifon qu'on en donne peutelle
feulement fe prononcer? On y fuppofe
qu'un fon engendré par la réfonance
du corps fonore puiffe engendrer
lui - même ; c'eſt- à - dire , qu'il devient
corps fonore à fon tour , lorfque ce
n'eft qu'un fon fi fugitif, qu'on a été
pendant une infinité d'années fans en
avoir le moindre foupçon ainfi l'engendré
deviendroit fur le champ générateur
, & de l'un à l'autre autant de
nouveaux principes . On s'excufe , à la
AVRIL. 1762. 141
vérité , de n'avoir propofé ces Accords
que pour engager les Muficiens à de
nouvelles recherches : on les croit donc
fans oreilles & fans jugement. Qu'estce
qu'ajoute à ceci l'expérience de M.
Tartini qui vient enfuite ?
En relifant le Difcours & la Réponſe ,
j'ai trouvé dans l'un , P. xxx , qu'on
remettoit encore fur le tapis cefaux air
fcientifique qui n'en impofe qu'aux igno-
Tans ( fans avouer cependant qu'on
eft en ce cas l'un des ignorans ) & contre
l'abus duquel on fe croit en droit de
protefter en qualité de Géomètre. Mais
cette qualité ne pourroit-elle pas auffi
nous mettre dans le cas d'en impofer fans
le vouloir ? Examinons bien le tout , &
jugeons. C'eft principalement à la P. 218
de la Réponſe , où fe trouve une citation
controuvée , que j'aurois tort de
paffer fous filence : & c'eft dans la P. 8.
de la lettre à laquelle on répond & qui
termine le Code de Mufique , qu'eft puifée
cette citation , où l'on dit : Je nefais
ce que c'eft qu'un principe qui s'en repor
fe furfes premiers produits , qui donne à
. ( c'eft la quinte ) les premiers droits
en Harmonie ; de forte que ce fe rend
l'arbitre de la différence des deux genres,
Il eft pardonnable , en effet , d'ignorer
142 MERCURE DE FRANCE .
que le Corps fonore , en forçant fes mul
tiples à fe divifer en fes uniffons , prouve
par -là qu'il n'a point d'antécédent
finon il ne feroit plus principe. Il eft éga
lement pardonnable de ne pas voir que
ce n'eft point ce principe , mais bien fon
octave . qui fert de borne à tous les intervalles
, & qui décide de tous les renverfemens.
Que ce n'eft point lui non
plus , mais bien fa quinte , qui conf
titue le Mode &c. qu'ainfi , content d'avoir
tout engendré , il remet à fes premiers
produits le droit de le repréfenter
dans toutes les autres opérations , &
qu'en fe défiftant de ce droit en leur fa
veur , il leur fert d'antécédent , lui- même;
pour conftater non feulement leurs
confonances , mais encore leurs quantités
, par lefquelles ils reçoivent la puiffance
de porter leurs progreffions de côté
& d'autre ce qui n'elt pas poffible a
ce principe , comme il le déclaré à l'égard
de fes multiples . N'eft- il pas encore
bien phis pardonnable de ne point réconnoitre,
dans les premiers produits , des
termes moyens de proportions continues
qu'on a déja reconnus dans la proportion
harmonique tirée de fa fource , non
de l'analyfe , où celle de l'Arithmétique
kureft fubftituée , & de n'y pas confidérer
que la Nature elle - même préfente
AVRIL. 1762. 143
dans cette proportion qu'on avoue , le
modéle de toutes les proportions continues
, & de leurs progreffions , dont ce
terme moyen devient l'arbitre ? telles
ont été cependant les vues dans toutes
les régles qu'on a établies fur ce fujet :
auffi dois -je me taire ; mais je ne faurois
trop me récrier contre la derniere phrafe
en italique cenfée tirée du texte , &
qui commence par ces mots.
De forte que ce &c. où il faut remarquer
qu'on y a toujours la quinte en
vue par le mot ce , lors qu'au lieu de cette
phrafe on trouve à fa place, toujours à
la fuite de la premiere , & fans autre
interruption que ces deux points : c'eft
avec lui ( avec ce 3 ) qu'il conftitue d'abordfon
Harmonie fous le titre de quinte,
n'établiſſant enfuite fon que pour divifer
cette quinte en deux tierces , dont
le changement d'ordre fuffit pour fonder
deux genres en Harmonie & en mélodie
Le Majeur & le Mineur. J'avoue que les
chofes dénaturées fans deffein , je le
veux , méritoient , non fimplement le
confeil modefte , mais l'ordre de ne les
point lire. Enfin on finit par ces mots.
Je crois par là m'être acquis le droit de
garder déformais le filence. N'auroit-on
pas mieux fait de le garder dès le premier
mot de Mufique dans l'Encyclopédie ?
1
144 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
AGRICULTURE.
LETTRE de M. DE MASSAC ,
Receveur Général des Fermes du Roi,
Abonné au Mercure,à M. DUPLEIX
DE BACQUENCOURT , Maître des
• Requêtes,
MONSIEUR,
Un voyage , que je viens de faire
en Agenois , m'a empêché de répondre
plutôt à la Lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire le mois de Septembre
dernier, » Je fcais , me marquiez
-vous alors , » que les Belles - Let-
» tres ( a ) & l'Adminiſtration vous plai-
» fent plus que l'Agriculture. Vous trou-
» verez donc fort ridicule de renouveller
( a ) M. de Mafac a fait un Recueil Littéraire
qu'il fe propofe de faire imprimer inceffamment.
» une
AVRIL. 1762. 145
» une correfpondance avec vous pour
» quelques facs de châtaignes & de ma-
» rons ; mais comme on m'a cité les en-
» virons de Brive - la- Gaillarde pour le
» Pays où venoient les plus beaux châ-
>> taigners , vous me ferez plaifir , mon
» cher Maffac , ajoutiez- vous , de m'en-
»voyer des châtaignes & des marons pro-
» pres à femer & , d'y joindre un petit
» mémoire pour la façon de les culti
» ver ; vous me ferez fçavoir auſſi ję
» vous prie , ce qu'un fac ordinaire peut
» contenir ; combien il en faut pour un
» arpent ; ce que vous penfez vous-mê-
» me de l'éffai que je veux faire & c. & c.
Il eft vrai , Monfieur , que l'étude des
Belles -Lettres & de l'Adminiftration a
toujours eu beaucoup d'attrait pour moi.
Quelque médiocres que foient les progrès
que j'ai faits dans ces deux parties ,
& principalement dans la derniere , je
me fuis du moins convaincu que toute
l'adminiſtration , qui ne feroit point
fondée fur les vrais principes de l'agricuture
ne pourroit jamais parvenir à
fon but , qui eft le bonheur des Peuples ;
la connoiffance de ces principes me
conduit naturellement à celle des avantages
qui pourroient réfulter d'une culture
raifonnée , fondée fur l'expérience
>
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE .
& favorifée par le Miniftre. Je defirai
dès-lors , ainfi que vous l'avez vu dans
mon Effai politique ( b) extrait de divers:
Auteurs , qu'on établît dans chaque Gé-
Héralité des Sociétés royales d'agriculrure
. Nous avons la fatisfaction de voir
multiplier chaque jour ces fortes d'érabiiffemens.
Quels bons effets ne doiventils
pas produire dans le Royaume , en facilitant
aux citoyens qui les compofent ,
les moyens de s'inftruire mutuellement ,
& en leur infpirant le louable defir de fe
furpaffer les uns les autres par leur application
à faire renouveller des expériences
utiles ? Je fens par moi-même , Monfieur
, que fi je n'avois affifté affidûment
aux affemblées du Bureau d'agriculture
de cette ville , dont j'ai l'honneur d'èt e
un des affociés , je ne ferois pas en état
de remplir la commiffion que vous avez
bien voulu me donner. Les conférences
que j'ai eues avec la plupart de mes confrères
, & principalement avec M. Cabanis
, très-expert fur la matiere qui va nous
occuper , me mettent , je penfe , en état
de répondre pertinemment à toutes vos
queſtions .
9
(b) Une copie de ce Manufcrit a été volée à
M. de Bacquencourt , à qui l'Auteur l'avoit prêle
mois d'Avril dernier.
AVRIL 1762. 147
Le fac ordinaire de ce pays ( c ) eſt
compofé de quatre quartons , & chaque
quarton peut contenir environ ſeize cens
beaux marons , ou pareil nombre de
châtaignes de la plus belle efpéce , appellées
ici en terme vulgaire Exhalades.
Vous voyez par-là qu'il y a plufieurs
efpéces de châtaignes provenant de la
greffe , & qu'une greffe quelconque ne
fait point d'un châtaigner fauvageon un
maronier , comme le prétend l'Auteur de
l'article Châtaigner , inféré dans l'Encyclopédie.
Je fuis même d'un fentiment
contraire à celui de cet Auteur fur plufieurs
autres points de ce Mémoire , parce
que la pratique des bons cultivateurs de
ce pays eft fouvent oppofée à fa théorie .
Si l'arpent dont vous voulez former une
pépiniere eft de 100 perches , & la perche
de 20 pieds (ce quidonne 40 mille pieds (d)
quarrés de fuperficie ) , il vous faut quatre
facs de châtaignes, parce qu'en les femant
à un pied & demi de diftance en tout
fens il faut obferver de doubler la fe-
(c) Voyez la Note à la page fuivante.
(d) Il feroit à fouhaiter , pour plufieurs raiſons
que tout le monde fent bien , que les poids & mefures
fuffent les mêmes dans toute la France , &
que l'arpent de toute eſpèce de terre fût auffi partout
de la même contenance.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE
mence par intervalles , c'est-à-dire , de
mettre deux châtaignes dans le même
trou par ce moyen les arbres qui feront
nés doubles feront féparés la feconde
année pour remplir les places qui fe trouveront
vuides.
Virgile a dit avec raiſon, non verò terræ
ferre omnes omnia poffunt. En effet les
terres rouges , glaifeufes & argileuſes ,
celles qui font trop dures , marécageufes
& aquatiques , jaunâtres & falées , ne
font nullement propres à la culture du
châtaigner. Cet arbre réuffit affez bien
dans les terres douces & noirâtres , dans
celles dont le limon eft mêlé de fable &
de pierrailles , dans celles qui , quoique
fines & légères , ont un fond de glaife :
mais il fe plaît fur-tout , croît & produit
merveilleufement dans des terreins fabloneux
, pourvu qu'ils foient un pen hu
mides , ou qu'ils ayent au moins deux
ou trois pieds de profondeur. Il faut encore
obferver foigneufement que l'expofition
du châtaigner doit être de préfé
rence au midi dans les pays froids , &
au norddans les pays chauds , quoiqu'on
ait remarqué que les maroniers exposés
zu midi dans des climats chauds , produifoient
de meilleur fruit , & que c'é
toit la meilleure méthode , quand on
AVRIL 1762. 149
1-
préféroit la qualité du fruit à la quantité.
Je n'entrerai point dans le détail de la
préparation d'un terrein deftinépour une
pépiniere quelconque, ni des précautions
à prendre pour le garantir des approches
des beftiaux , des incurfions des chaffeurs,
& c. Le moindre cultivateur ne l'ignore
point. Je crois feulement devoir prévenir
que le fond fur lequel on fe propofe
d'établir une pépiniere , doit être léger
& d'une qualité moindre, s'il eft poffible,
"qué celui où l'on doit faire les planta-
-tions dans la fuite. La raifon en eft fenfible
: les jeunes arbres tranfplantés poursoient
perdre au changement du terrein .
J'ajoute qu'il eft d'autant plus éffentiel
pourtoute forte de pépinieres de faire un
bon choix des fémences , c'eft- à - dire ,
-des plus belles , des plus faines , & provenant
d'arbres de bon rapport , que les
arbres qui en naîtront fortiront plus vigoureux
: leur crue fera même plus
prompte , leur bois plus fain , & l'on
fera quelquefois , rarement à la vérité ,
difpenfé de les greffer , par la conformité
-qui fe trouvera entre le fruit qu'ils porferont
& celui dont ils feront nés.
C'eft à la fin dé Février ou au commencement
de Mars , qu'on doit choifir
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
un beau jour pour fémer une pépiniere :
on n'a plus à craindre alors les grandes
gelées & plufieurs autres inconvéniens
qui font toujours périr une partie de la
femence. D'ailleurs le développement
des germes fe fait plus vîte au commencement
du printems. La femence, doit
être couverte d'un pouce & demi ou de
deux pouces tout au plus de terre bien
meuble.
Dès que les arbriffeaux auront 4 ou
5 pouces hors de terre ; des perfonnes
attentives à ménager leurs racines & leurs
feuilles , farcleront cette terre & prendront
pour cela le plus beau temps qu'il
fera poffible, à la fuite d'une pluie douce.
On aura foin enfuite de leur donner une
culture tous les ans dans le mois d'Avril
& de Juillet.
Il faudra encore les élaguer annuellement,
à commencer dès la 3° année de
leur pouffe , jufqu'à leur tranfplantation.
La meilleure faifon pour élaguer non
feulement les arbres d'une pépiniere ,
mais encore ceux qui font en plein
champ , qu'on appelle arbres Champê
tres ou Foreftiers , eft le temps qui précéde
l'une des deux dernieres féves ,
c'est - à-dire au commencement de Juin
ou au commencement d'Août. Cette
AVRIL. 1762. ISI
méthode paroîtra peut-être ridicule à
ceux qui ne l'ont point pratiquée ; mais
M. Cabanis s'en est toujours bien trouvé
; & outre l'expérience , qui eft toujours
un bon guide , voici la raifon dont
il appuye cette pratique. La plaie que
lon fait alors avec la ferpette ou l'achereau
, fuivant la force où la foibleffe des
branches à couper , eft bientôt recouverte
;& toute la force de la féve fuivante
eft employée à fortifier le corps ou à élever
la tige de l'arbre , ou même à nourrir
fon fruit , fi l'arbre fe trouve en état
d'en porter ; au lieu que fi vous élagucz
avant la premiere féve ou dans l'hyver ,
comme on ne le fait que trop dans bien
des pays & pricipalement dans celui - ci
les fortes gelées trouveront plus de prife
fur vos arbres; & d'ailleurs tous les bourgeons
dormans , voifins de la branche
coupée , fe développant au printemps
fuivant , la majeure partie de la féve, fe
perdra à former des boffes autour de
l'entaille faite , & à rendre l'arbre plus
touffu qu'il n'étoit auparavant, & la qualité
du fruit perd beaucoup à cette diffipation
de feve.
La tranfplantation des Châtaigners n'a
lieu d'ordinaire que vers leurs 7. ou 8*. *
armée , & tout arbre qui n'a pas au
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
moins 3 ou 4 pouces de circonférence ,
vers le milieu de fa longueur , n'eft pas
encore jugé tranfplantable. Il faut avoir
attention de faire creufer , tout au moins
fix mois d'avance , les tranchées dans
lefquelles on doit tranfplanter les arbres.
Ces tranchées , ou comme l'on dit vul
gairement ces trous , doivent avoir
pieds de largueur en tout fens & un pied
& demi ou deux pieds de profondeur ; elles
doivent être à 40 pieds de diſtance lés unes
des autres dans le bon fonds,& à 32 dans
le médiocre , par la raifon (e) que les arbres
croiffant plus vigoureufement dans
le bon fond , rempliffent mieux & plus
vite l'efpace qui eft entre deux par l'ésendue
de leurs branches ; au lieu que
dans le fond médiocre ils viennent rarement
affez forts pour fe trouver trop voifins.
Il faut obferver encore de garder
fous les alignemens poffibles tant pour
le coup d'oeil que pour la commodité de
la culture .
Les tranfplantations fe font au commencement
du mois de Novembre & de
( e ) La même raifon me porte à croiré , avec
M. le Chevalier de Vivens & M. Cabanis , quoique
je connoîffe des gens d'une opinion contraire
, qu'il faut femer moins dru dans un bon terrein
que dans un fond de meilleure qualité .
AVRIL . 1762. 153
Décembre , ou en Mars ; mais M.Cabanis
a éprouvé , m'a-t- il dit , que calles qui
fe font en Mars ont plus de fuccès; &
les raifons qu'il m'en a données m'ont
paru très-folides.
Il faudra faire une légére entaille à tous
les arbres de la pépiniere qui feront
affez gros pour être transplantés. Cette
entaille faite fur le même point d'hoifon
, fervira de Bouffole aux planteurs
pour remettre chaque arbre , qu'on
aura foin phutôt d'étoffer ou déteter à
la hauteur convenable , dans la même
pofition où il étoit dans la pépiniere ,
' eft-à-dire en expofant au midi ou au
nord la partie de l'arbre qui étoit exrofée
à l'un de ces afpects .
Si la tranfplatation ou la châtaigneraie
fe fait dans un terrein laiffé en
friche , comme c'eft affez Fordinaire en
Limoufin , il faudra remuer la terre aw
moins une fois l'an dans le contour de
chaque arbre & à la diftance de ou
6 pieds de la tige ; fi les arbres font
plantés dans un champ cultivé , ce qui
devroit toujours être , ils profiteront des
dabours ordinaires.
Il ne fuffit pas de fçavoir cultiver
& planter à propos certains arbres , il
faut encore les fgavoir greffer dans le
Gy
15 MERCURE DE FRANCE.
befoin pour corriger le vice des mauvaifes
efpèces. La Greffe, cet art de faire
croître fon gré fur différentes efpeces
d'arbres différentes efpèces de fruits
à la production defquels leur féve n'étoit
point deftinée , eft fans contredit
une des plus belles opérations rurales
, dont les effets tiennent en quelque
façon du prodige . Je ne fuis pas
en état de vous en développer tous les
principes , vous les trouverez , je penfe ,
clairement & folidement établis dans
un Mémoire qu'un de mes Confrères
fe propofe de mettre au jour inceffamment.
Je me bornerai donc à vous dire
que la Greffe doit être anologue à l'efpéce
de femence qu'on aura mife en terre ,
parce que les Greffes de la même eſpèce
réuffiffent mieux par la concordance de
féve ; qu'un arbre greffé jeune s'épuife
bien-tôt en nourriffant la quantité de
fruit que l'opération de la Greffe le force
à produire ; qu'on ne doit donc pas
s'empreffer de greffer des arbres nouvellement
plantés ; que la méthode contraire
fuivie par bien des gens , qui
greffent même quelquefois dans la pépiniere
, ne peut être admife que pour
les arbres fruitiers des Jardins ; qu'un
arbre champêtre & principalement un
+
AVRIL. 1762. 155
châtaignier , doit avoir , pour être gref
fé à propos,au moins 9 ou 10 pouces de
groffeur dans fa plus petite circonférence
; enfin qu'on eft en ufage dans ce
Païs , de ne le greffer qu'en chalumeau
ou en flutte ufage qui fe pratique
dans le tems de la premiere féve , c'eſtà-
dire en Avril ou en Mai.
Il me reste , Monfieur , à vous márquer
monfentiment fur l'éffai que vous
voulez faire. Je ne doute pas qu'il ne tourne
d'une façon ou d'autre à votre avantage.
Si contre mon attente , le fuccès
de votre pépiniere ne répondoit pas un
jour à vos defirs , il vous reftera dumoins
le mérite d'avoir cherché les moyens
d'enrichir vos compatriotes par un nouveau
genre de culture. Qu'il eft beau
de voir un jeune Magiftrat , chargé
déja des plus importantes affaires , ne
s'occuper (f) dans fes momens de loifir
que des projets agronomiques ! oui ,
Monfieur , votre goût pour l'agricultu
re eft peut-être le feul que vous n'aviez
pas encore manifefté : on peut
donc dire de vous , fans crainte de
paffer pour adulateur , que vous réuniffez
fupérieurement , avec tous les
(f) M. Dupleix de Bacquencourt vient de
faire planter environ 36 arpens de Bois.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
talens de plaire , toutes les connoiffances
éffentielles à votre Etat. En faut-il davantage
pour faire concevoir les phis
flatteufes efpérances aux Provinces , qui
auront fans doute un jour le bonheur
de voir leur adminiftration confiée à vos
foins ?<
J'ai l'honneur d'être , &c.
ARTS AGRÉABLES.
LE
GRAVURE..
ES Gravures d'après le célèbre M.
Boucher , font aujourd'hui très-recherchées
, & fon goût femble être devenu
celui de tous les Amateurs. Le fieur
Gaillard , qui l'a déjà éprouvé par le
fuccès de divers morceaux qu'il a gravés
d'après ce Peintre charmant , vient
encore de mettre au jour une Eftampe
d'après l'un de fes plus beaux Tableaux.
Elle a 18 pouces de large fur r5 pouces
de haut & eft intitulée Le Moineau
apprivoife. On voit fur le devant un
Berger tenant un Oifeau à la main
qu'il préfente à une Bergere. As font
Tous deux affis fur le gazon . On voit
fur le même plan un autre Berger
AVRIL. 1762. 157
debout , des moutons , des chèvres
une vache , un piedestal fur lequel eſt
une figure en pierre . Sur le fecond plan ,
font les ruines d'un Temple à colonnes
& une Pyramide qui repréſentent parfaitement
ces Monumens refpectables
des Anciens , tels qu'on les voit encore
en Italie. On apperçoit dans le lointain
un Pont fur un petit torrent , & quelques
petites Figures fur ce Pont. Tout
ce morceau eft éclairé d'un beau jour ,
& la richeffe du Païfage jointe au fini
& au bon goût du burin du Graveur ,
rendent cette Eftampe des plus agréa
ble au coup d'oeil.
M. Gaillard , par un motif de reconnoiffance
, l'a dédiée à M. Darcy , fon
ami & à fon infçu , très- convaincu
que la modeftie de ce dernier n'y eût
pas confenti : ce qui fait honneur à
l'un & à l'autre .
Elle fe vend 2 v. 8 f. chez ledit
Sieur Gaillard, rue S. Jacques,au-deffus
des Jacobins , entre un Perruquier &
une Lingere.
CARTE du Détroit de Gibraltar
avec le Plan particulier de la Ville ,
très-détaillé & fa vue en perfpective ,
par M. de Beaurin , Fils , Géographe.
158 MERCURE DE FRANCE.
Les Plans de Cadix & de Ceuta, ont été
mis fur la même feuille ; l'Auteur s'eft
fervi pour dreffer cette Carte de matériaux
qui lui ont été communiqués ,
& s'eft donné tout le foin poffible pour
que la beauté de la Gravure répondît à
la jufteffe du Deffein ; il s'eft déja fait
connoître par plufieurs productions de
de ce genre. Celle-ci eft dédiée à M.
le COMTE DE S. FLORENTIN , Minif
tre & Secrétaire d'Etat. Ellefe vend à Paris
chez l'Auteur, à l'entrée de lanouvelle
Eftrapade ; chez Dalu , Traiteur ; &
chez le Sieur Mérigot , Fils , Libraire ,
au bas du Pont- neuf , au coin de la rue
Guénégaud.
1
AVRIL. 1762 . 159
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE de la Notice des Piéces contenues
dans la Nouvelle Edition des
Euvres de M. de Saint-Foix , qui fe
trouve à Paris chez Prault , Petit - Fils,
Quai des Auguftins.
TROISIEME VOLUME.
LORSQU'ON donna la premiere repréfentation
de la Colonie , il s'éleva
des murmures contre quelques prétendus
traits licencieux qu'on y avoit fuppofés
& qu'il eft prouvé , n'y avoir jamais
été , par le témoignage des plus
refpectables Magiftrats , qui s'étoient fait
repréfenter le manufcrit même fur lequel
on jouoit cette Piéce . On verra
avec plaifir dans la Préface qui la précéde
le détail de cette anecdote théâtrale
, & les témoignages autentiques
qui juftifierent alors l' Auteur. On ne
fera pas moins fatisfait d'y connoitre,
fes fentimens fur le genre de licence
dont on l'accufoit fi fauffement. Cette
160 MERCURE DE FRANCE.
Piéce en effet qui vient de reparoître
n'a donné lieu à aucune des fauffes imputations
qu'elle avoit éprouvées , &
dont on mit dans le tems le prétexte
fur le trouble & l'étourderie d'un des
Acteurs qui y jouoient dans fa nouveauté
dans lequel ce défaut n'étoit
que trop fréquent , quoiqu'il eût des
Parties qui l'ont rendu agréable au Pu
blic tant qu'il a vécu . La Colonie eft
dans le vrai genre comique ; le noeud
en eft fingulier & doit piquer la
curiofité des Lecteurs auxquels les
détails & les traits qui y font répandus
ne feront pas moins de plaifir.
Les parfaits Amans ou lesMétamorphofes
, Comédie en 4 Actes avec 4
Intermédes , a été faite fur des Décorations
& fur des machines , comme le
roman d'Acajou a été imaginé fur des
Eftampes. L'objet de l'Auteur n'étant
que d'amener des fcenes amufantes
des lazzis entre les Acteurs Italiens ,
des danfes , du chant & des machines ,
à été agréablement rempli ; & quoique
le mérite des ouvrages de ce genre foit
ordinairement dépendant de la repréfentation,&
borné au plaifir qu'elle procure
, la maniere dont écrit l'Auteur &
Fimagination qui anime tout ce qu'i
AVRIL. 1762. 161
a produit , doivent inviter à lire cette
Piece. Elle fut repréſentée pour la premiere
fois le 25 Avril 1748 , fous la dénomination
de Comédie Italienne.
La Cabale repréſentée par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , le
11 Janvier 1749 , avoit été composée
d'abord en 3 Actes ; mais l'Auteur s'étant
apperçu à une lecture , qu'elle donnoit
lieu à des applications perfonnelles
, renonça alors au projet de la faire
repréfenter. Il prit enfuite le parti de
la réduire en un Acte ; c'eft ainfi qu'elle
a paru & qu'elle a été très -bien reçue
du Public ; elle le feroit encore fi on
la remettoit au Théâtre ; on en fera
convaincu en la lifant. Il y a des fcènes
d'un tour d'imagination auquel on ne
s'attend point , d'autant que tous les
caractères font abfolument neufs pour le
Théâtre , & les moeurs , les ridicules vus
fous an afpect fi nouveau , fans en être
moins vrais , que rien n'y reffemble à
la formule ufée des Piéces appellées à
tiroirs dans le genre defquelles eft cependant
celle- ci. Le projet de divertiffement
qui termine cette Piéce , eſt une
plaifanterie de critique très- fpirituelle ,
& dont tout Lecteur un peu inftruit
fera certainement amufé.
162 MERCURE DE FRANCE .
QUATRIEME V.OLUM E.
Alcefte , Divertiffement à l'occafion
de la convalefcence de M. le Dauphin ,
repréfenté le 19 Septembre 1752. Cette
Allégorie des plus heureufes pour la circonftance
fait autant d'honneur au
ceur qu'à l'efprit de M. de Saint- Foix.
Il a tourné ce fujet fi ingénieufement ,
qu'après avoir amufé d'abord par: des
traits fort faillants , il finit par intéreffer jufqu'aux
larmes . C'eft un tableau de l'amour
des François pour leur Souverain
& de l'empire qu'à fur eux la gloire ,
malgré leur apparente frivolité. C'eft en
-même tems l'expreffion fidelle des fen
timens d'un Auteur dont l'exemple
prouve que l'attachement à fa Patrie ,
loin d'être incompatible avec le génie ,
comme affectent de le laiffer croire ceux
qui n'en ont que l'oftentation , il en eft
au contraire une fuite naturelle , &
peut-être un des caractères les plus diftinctifs.
Lorfque M. de Saint - Foix eut
l'honneur de préfenter cet ouvrage au
Roi , il en reçut le prix le plus cher à
fon zéle. Ce Monarque lui ayant dit :
qu'il avoit été informe du fuccès , & que
le rôle d'Alcefte avoit fait répandre bien
des larmes.On trouve à la tête de l'OuvraAVRIL.
1762. 163
.
ge une Lettre adreffée à Alcefte , Reine
de Theffalie , aux Champs-Élizées , dans
laquelle en très-peu de mots & fous le
voile du badinage, Madame la Dauphine
eft louée avec autant de vérité que de fineſſe
.
Le fujet de Deucalion & Pirrha ,
en vers eft difpofé pour l'Opéra , où
il fut repréfenté avec fuccès le 30 Septembre
1755. L'idée du Divertiffement
qui termine cet A&te lyrique , eft trèsheureufe
& d'un Philofophe vraiment
Citoyen. Elle eft exprimée dans les 4
vers fuivans que l'Amour adreffe aux
ris & aux jeux , auxquels il ordonne
de former une Fête pour Deucalion &
Pirrha...
a
» Peignez- leur les ,mortels au fein de l'innocence
>> De la nature encor ne fuivant que les
Loix ,
» Mais bientôt par reconnoiffance
» Se choififfant des Rois.
LES HOMMES , Comédie- Ballet en
un Acte , représentée par les Comédiens
François Ordinaires du Roi
Juin,
1753.
L'intention de l'Auteur
le
27
très-bien
164 MERCURE DE FRANCE.
remplie ; a été dans cet Ouvrage de lier
tellement les Danfes au Sujet , qu'elles
faffent partie néceffaire de l'action : leçon
que fur le Théâtre de Thalie M. de
Saint-Foix a donné au Théâtre lyrique.
La Piéce d'ailleurs pleine d'une folide
Philofophie , eft foutenue par une
imagination brillante & parée de toutes
les graces de l'efprit. Elle a eu le plus
grand fuccès à la Ville ; on en peut
croire fur cela les Journaux du temps ;
& elle a fait un des principaux objets,
de quelques Fêtes qui furent alors données
à la Cour.
Le Derviche , petite Comédie dont le
Sujet eft très - neuf, très - piquant , a beau
coup réuffi ; il n'amufe guères moins en
lifant la Piéce , laquelle malgré la gaîté
de l'idée n'a rien qui puiffe bleffer la pudeur
bien entendue. On fira avec plai
fir la maniere dont l'Auteur juftifie à
cet égard fon Derviche , contre les critiques
malfondées . Cette Piéce fut donnée
le 15 Septembre 1755.
Le Financier , qui a été repréſenté
pour la premiere fois le 20 Juillet 1761,
fut donné d'abord avec la Colonie &
le Rivalfuppofé , précédé d'un Prologue
fort ingénieux , & qui fit le plus grand
effet. Enfuite cette Comédie fut reprife
AVRIL. 1762. 165
féparément ainfi que les précédentes,
Le Financier eut alors beaucoup de fuc
cès , & il en méritera toujours de plus
en plus, à mesure qu'on le reverra. Nous
en avons donné l'extrait dans le
Volume de Septembre dernier. Nous
avons hazardé alors un jugement fur
cette Piéce , que celui de tous les Con
noiffeurs impartiaux a confirmé &
dont l'Auteur nous a fait l'honneur de
rapporter une partie ; ainfi nous y renvoyons
les lecteurs.
Le reste de ce dernier Volume eft
rempli par les extraits de Pandore , de
la Veuve à la mode , du Contrafte , de
' Amour & de l'Hymen , &c. On trou
vera dans ces extraits des morceaux qui
feront plutôt regretter de n'avoir pas
les Piéces en entier , que le tems qu'on
aura employé à lire ces fragmens.
L'OEuvre eft terminée par une traduction
de la Comédie des Grâces
en Italien , Ouvrage d'une jeune Dame
qui offre par-tout , à ceux qui entendent
cette langue , l'art avec lequel on
ya tranfmis l'efprit & la délicateffe du
Drame françois .
Enfin nous n'avons qu'un mot à
ajouter , fur toute cette édition aux
foibles éloges que nous avons donnés
>
166 MERCURE DE FRANCE.
à plufieurs des Piéces qu'elle contient :
c'est la collection des OEuvres de Théâtre
d'un Auteur célèbre , dont il n'y a
aucune des Piéces que nous n'ayons
vues avec plaifir fur la fcène ; beaucoup
que nous y revoyons journellement avec
une nouvelle admiration . Ainfi ce Recueil
doit être précieux non feulement
pour les Amateurs du Théâtre , mais
pour tous ceux de notre littérature qui
recherchent la fineffe des pensées ;
renduë par le ftyle le plus naturel &
le plus élégant , en même temps le plus
correct. Quant à la partie typographique
, cette édition eft très - foignée &
enrichie à la tête du Portrait de l'Au-

teur.
AVRIL. 1762. 167
EXTRAIT de ZARUCMA , Tragédie
par M. CORDIER , repréſentée pour
la premiere fois le 17 Mars 1762.
PERSONNAGES,
ZORAC , Ufurpateur du Trône
d'Arabie ,
MORAD , Capitaine des Gardes
de Zorac ,
SAED , Roi légitime d'Arabie ,
ACTEURS.
SIAMEK , Prince inconnu élevé par
Zorac ,
ZARUCMA , Princeffe inconnue
élevée par Zorac ,
M. Paulin.
M. Blainville.
M. Brifart.
M. le Kain.
Mlle Clairon.
ASSAN , ancien Officier de Saëd , M. Dubois .
La Scène eft en Arabie.
ON ne peut apporter trop d'attention
à la lecture de l'expofition , fur-tout
dans la rapidité où entraînent les bornes
d'un extrait. Tout l'intérêt , tout le mérite
de la contexture de cette fable , pour
être bien jugée & bien fentie , dépendent
des fondemens pofés dans le premier
A&e .
Zorac, ufurpateur de la couronne d'A168
MERCURE DE FRANCE.
rabie , dont Saed étoit Roi , ayant feint
d'élever fon fils en fecret , pour le fouftraire
à la haine publique , fait annoncer
dans fa Capitale, que,touché des voeux de
fes Sujets , il confent enfin que ce fils paroiffe
à leurs yeux. Il ordonne en même
tems au Chef des Sacrificateurs de faire
orner les autels pour l'hymen de fon fucceffeur
à l'Empire . Refté feul avec Morad
, fon Capitaine des Gardes lui
confie que Siamek eft fon fils , à qui il
deftine Zarucma pour époufe ; que cette
inconnue eft la fille du Roi détrônés
qu'il l'a arrachée des bras de la Reine fa
mere au moment de fa captivité; qu'ayant
couvert fes deffeins du faux bruit de fa
mort , il l'avoit élevée fous le nom de
Zarucma , dans le deffein de joindre fa
deftinée au fort de Siamek , espérant
par cet hymen conferver le fceptre dans
fa race ; que pour vérifier la naiffance de
fon fils & celle de Zarucma , il avoit
eu la précaution de faire inftruire la Reine
de fes projets par une Efclave , en qui
cette Princeffe avoit mis toute fa confiance
; qu'en effet la mere de Zarucma
indignée de ce qu'il tramoit , en avoit
trace tout le myftere dans un écrit adreffe
aux Sujets qui reftoient fidéles à fon
époux mais que ce billet lui avoit été
remis
AVRIL. 1762. 169
remis par cette efclave , qu'il avoit immolée
pour affurer fon fecret , & qu'enfin
ce facrifice avoit été fuivi peu de tems
après de la mort de la Reine. Cependant
il ordonne à Morad de brifer les
fers d'Affan , qui paroît enchaîné : il ne
donne la liberté à cet ancien Officier de
Saëd qu'à la priere de Siamek. Affan ,
dégagé de fes fers , & refté feul , dédaigne
la grace qu'il vient de recevoir du
Tyran, prefere la mort à la honte de furvivre
à fon légitime Roi, qu'il croît avoir
perdu la vie , & veut fortir pour terminer
la fienne. Saïd fe préfente à lui fous un
habit d'Esclave: après en avoir été reconnu
, il lui apprend par quel événement il
fe trouve enchaîné près de fon Trône
même. Il lui dit qu'il a engagé Siamek
dont il eft le captif, à confpirer pour le
rétablir. Siamek paroît alors : Aan- lui
pomet de lui découvrir fon véritable
Roi , & eft conduit par un des Conjurés
vers Zarucma , qui veut le voir. Siamek
qui ne connoît Saed que pour l'ami de
fon Roi , lui expofe fes inquiétudes . Il
craint d'être ingrat en frappant Zorac :
inais ce qui l'intéreffe le plus au fort du
Tyran, c'eft qu'il croit lui devoir l'amour
de Zarucma...
II. Vol.
H
170 MERCURE DE FRANCE .
» C'eſt , ( dit-il ) par lui feul qu'enfin je regne
>> fur fon coeur.
» Mais parles: du Tyran elle obtint la faveur :
» Zarucma , comme moi , vit près de ce barbare :
» La crois- tu moins fenfible au coup qui le prés
» pare ?
L'Auteur faifit ingénieufement l'oc
cafion de tracer le caractère de Zarucma
, qui merite d'être lu , & qui fait la
bafe de toute l'action ,
SAED ( à Siamek . )
» Ah ! cette Zarucma , que tu dois imiter ,
>> Toute femme qu'elle eft , ne fait point héfiter.
>> Au moment de punir fon ardeur eſt plus vive ;
» A profiter de tout fa grande âme attentive ,
"
Tranquille , invariable , & ferme en ſes deſſeins ,
» Semble de cet Empire enchaîner les deſtins,
» Les régler , & du Ciel partageant la Puiſſance,
» Tenir entre ſes mains le glaive & la balance.
Siamek , raffuré , perfifte alors dans le
deffein d'égorger le Tyran & fon fils ;
il fort avec Saed pour fe rendre près
de Zarucma , qui va dicter le ferment
qu'ils fe font engagés de faire avec leшs
amis , pour effectuer la conjuration .
Saëd , effrayé de l'incertitude
de
AVRIL 1762 171
:
a
Siamek commence le fecond Acte
avec Affan il croit qu'il n'eft point
encore temps de découvrir fon fort à
ce jeune Guerrier . Son Confident lui
confeille de mettre tout fon efpoir dans
Zarucma , & fort pour la prévenir. Siamek
arrive défefpéré il annonce avec
effroi à Saed , qu'il vient de recevoir
un ordre de Zorac , qui le force à conduire
Zarucma devant lui ; que ce Tyran
a deffein de découvrir à celle- ci
quelle eft fa naiffance ; que Morad lui
a même fait entrevoir qu'elle pouvoit
prétendre à la Couronne & à l'Hymen
du fils de Zorac. I craint que l'offre
d'un Empire ne la détermine à préférer
ce fils à un malheureux comme lui ,
& qui s'ignore. Mais Saed le fait revenir
de fon erreur , en lui rappellant
la grandeur d'âme de Zarucma. Le jeune
Guerrier a honte de fes tranfports jaloux
, cependant il voit paroître fon
amante , & ordonne à Saïd d'animer
les Conjurés pour faire le ferment convenu.
Zarucma , à qui Siamek annonce
l'ordre de Zorac , le raffure , tant
fur fon amour allarmé , que fur ce
qu'il craint d'être ingrat ; elle le
fait rougir du choix que le Tyran a
fait d'eux pour les affocier à fes hon-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
teux forfaits, en effet Siamek lui dit :
» Ce choix-même , ce choix , qui me fit fon com-
» plice ,
» Tout femble de Zorac exiger le fupplice.
ZARUCMA.
» Tout l'exige en effet , il doit nous être affreux ,
» D'avoir été nourris du fang des malheureux.
» Je te dirai bien plus : fi l'aveugle Nature
» Avoit formé mes jours dans cette fource im-
» pure ,
" Si fille du Tyran , fi de ſa bouche enfin
39
J'apprenois les horreurs d'un femblable deftin,
Penfes- tu que tranquille , aux grandeurs atta-
» chée ,
» Sur la poupre des Rois négligemment couchée,
» J'oferois m'enivrer de cet horrible encens ,
>> Que ce Peuple eft contraint d'offrir à ſes tyrans.
» Non , non : fi de Zorac le Ciel eût fait mon
Père ,
כ כ
» Pour fervir ma patrie inftrument néceffaire ,
» J'offrirois à fes pieds les pleurs des Citoyens ,
→ Les pleurs des Malheureux , mêlés avec les
>> miens:
» S'il les rejettoit... fi... malgré ſon injuſtice ,
» Jamais d'un Père un fils ne voulut le ſupplice ,
» La Nature a des droits trop facrés... Mais ma
>> main
›› Puniroit les refus , en me perçant le fein.
AVRIL. 1762. 173
» Eft- il Pere aſſez dur , qu'un fi grand facrifice
· N'épouvante à jamais , ne touche , & ne fié-
> chiffe.
CC
On doit fentir quel effet produiſent
les vers que nous venons de rapporter fur
le Spectateur inftruit de la naiffance de
Siamek.
Cependant les Conjurés arrivent. Zarucma
jure la premiere de perdre le Tyran
& fon fils. Siamek & fes amis en
font autant ils fe retirent à l'exception
de Siamek , à qui Zarucma promet de
l'époufer , ou de mourir avec lui s'il fuccombe
dans fon entrepriſe.
Siamek , qui ouvre le troifiéme Acte
avec Zarucma , paroît toujours agité ;
il ne voit qu'avec horreur l'entretien
qu'elle doit avoir avec Zorac , dont les
Gardes s'avancent ; Siamek à leur afpect
n'eft plus maître de fes tranfports ; il
veut frapper le Tyran ; mais Zarucma
le force à s'éloigner. Il fort défefpéré.
Cependant Zorac paroît ; il déclare à
Zarucma qu'il l'a choifie pour être l'époufe
de fon fils , & qu'elle-même eft
la fille de Saëd ; il lui préfente en même
temps le billet de fa mère pour garant
de cette vérité ; mais Zarucma ne le
prend point ; c'eft une preuve inutile
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
pour la perfuader ; elle fe croit la Fille
des Rois fur le feul aveu de Zorac , à
qui elle parle en Souveraine...
›› Qui peut ( lui dit-elle ) de tes fureurs juſtifier
» l'excès ?
» Parle , qui r'a remis de fceptre
ZORAC .
Hrob boss Letfuccès.
→ Si ton père fur Roi , fa fuprême puiſſance
» Fur l'effet du hazard qui régla fa' naiſſance :
» Et quarante ans après me guidant aux combats,
» Un pareil coup du fort m'a foumis fes Etats ;
>> Les deftins l'ont voulu : contraires ou propices ,
» Tout Mortel fert ou régne au gré de leurs ca-
» prices ;
Eux feuls, des droits humains font la réalité :
Tel eft f'ordre commun de la fatalitê .
Zarucma lui fait fentir la fauffeté de
ces maximes , & que cet hymen n'eft
que l'ouvrage de fa politique , pour
mettre fon fils à l'abri des crimes de
fon fang : elle s'exprime ainfi !
રૂ .
Epargne-toi l'effort de vouloir m'abufer
» Ta politique en yain cherche à m'en impofers
» Son voile mal tiflu n'a rien qui m'éblouiffe ;
→Dans cet Hymen affreux , comble de l'artifice ,
» J'apporterois pour dot à ton fils déteſté , 30
AVRIL. 1762 . 175
Des crimes de fon fang horrible impanité ,
» Il regneroit par moi : la fille des Rois même :
>> Poferoit fur fon ftont le facré Diadême ,
Et fa premiere Elclave offriroit à les pieds
» L'exemple d'obéir aux Peuples effrayés.
» Si tu peux , fans frémir d'un femblable Hyménte
,
» Vouloir avec ton fils unir ma deſtinée ,
» Il faut donc qu'en ton coeur aveuglé pour
jamais ,
>
» L'habitude du crime ait fait naître la paix :
Barbare.... cependant crains cette pair impie ,
» De ton fils & de toi la meſure eft remplie :
» Mon bras peut-être....
Zorac faifit cet inftant , pour obliger
Zarucma à lire la lettre afin de connoître
quel eft ce fils , qu'elle dévoue à
la mort. Elle lit en frémiffant & décou
vre enfin que Siamek eft le fils du Tyran.
Mais malgré l'excès de fon amour
pour cet infortuné, fon devoir & la vertu
l'emportent ; elle ne balance point à le
déclarer au Tyran , qui la retient lorfqu'elle
veut fortir , & la charge de découvrir
à Siamek quelle eft fa naiffance .
Il fort pour donner ordre à fon fils de fe
rendre auprès d'elle. Cependant cette
Princeffe ne peut fe déterminer à porter
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
la mort dans le fein de Siamek , en lui
faifant l'aveu de fes deftins. L'arrivée de
fon Père l'épouvante ; elle voudroit ſe
fouftraire aux yeux de fon amant ; mais
il furvient , la preffe de lui découvrir le
fecret , qu'on vient de lui confier. Elle
s'obftine à lui cacher & lui ordonne , en
le fuyant de ne point accélérer le moment
du carnage . Siamek, étonné , refte
feul , plein de défefpoir & de jaloufie ;
il quitte la fcène, réfolu d'attendre l'inftant
, où Zorac doit offrir fon fils au
Peuple , pour pouvoir les immoler tous
deux à la fois.
Zarucma commence feule le quatriéme
Acte ; elle a perdu toute efpérance.
Cependant elle fait venir Saëd ,
qu'elle ne connoît que pour l'ami de fon
Père & prétend le confulter . Ce Vieillard
paroît avec Alan . Zarucma lui déclare
qu'il n'eft plus de fceptre pour fon Roi ,
que leurs projets font trompés , & qu'il
ne refte plus que la fuite à ce Monarque
infortuné. Il n'eft plus temps , lui repond
Saed, il faut qu'il triomphe, ou qu'il
périffe. Il ajoute que le filence de Zarucma
a porté le défefpoir dans le coeur
de Siamek, & que n'en étant plus le maître
il pourroit frapper Zorac s'il venoit à fa
rencontre. Zarucma, éperdue , ordonne à
AVRIL 1762. 177.
Affan de prévenir la fureur de fon Amant
& de lui arracher des mains le fer de la
vengeance : reftée avec Saëd, elle lui découvre
que Siamek eft fils de Zorac ; &
que ce Tyran, pour fixerle Trône dans fa
maifon , vouloit l'unir à la fille de Saëd.
Ce Monarque , furpris de cet aveu , repréfente
à Zarucma qu'on la trompe
peut-être , mais la lettre de la Reine ,
qu'elle lui donne alors , diffipe fes doutes
: il lit , reconnoit fa fille, & fe fait connoître
à elle. Cette reconnoiffance amenée
par la néceffité des conjonctures eft
traitée avec un pathétique admirable &
produit le plus grand effet. Cependant
Siamek paroit ; il veut que Zarucma lui
confirme l'ordre qu'Affan lui a annoncé
de fa part. Il eft en effet confirmé. Siamek
défefpéré s'abandonne à des tranfports
de fureur , & de jaloufie : Saëd , pourle
défabufer, veutlui découvrir fa naiffance,
mais il eft empêché par Affan qui furvient
pour leur dire que le Tyran a dévoilé
devant le Peuple celle de Zarucma &
leur apprend qu'elle est née de Saëd :
ce Roi déclare alors à Siamek que ce
Saëd eft lui-même. Cependant Morad
vient apporter les ordres de Zorac , qui
attend Zarucma aux pieds des Autels ,
pour célébrer fon hymen que le Peuple
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
demande. Saed indigné lui parle avec
fierté étonné de l'orgueil de cet
efclave inconnu , Morad veut le faire
arrêter, Siamek s'y oppofe , & apprend
alors du Miniftre de Zorac que ce Tyran
l'attend lui- même & veut lui parler en
préfence de Zarucma. Siamek, tranfporté,
veut à l'inftant aller maffacrer fon Père
, qu'il ne connoît pas , & fort malgré
les efforts de Zarucma qui veut le
retenir. Cependant Saëd fe livre entre
les mains de Morad , en ordonnant à fa
fille d'empêcher que le crime qui s'apprête
ne s'exécute. Mais Zarucma s'écrie.
.... » Non je vous fuis . La Nature l'emporte ;
>> Dans mon coeur déchiré , la voix eft la plus
» forte.
و ر »Vous allez ; cher Affan , ne vous arrêtez pas
» Sur ceux de Siamek précipitez vos pas :
Empêchez , qu'écoutant la jaloufe colère ,
» Il ne frappe Zorac ... Il frapperoit fon Père.
Zorac commence le cinquiéme Acte
avec fon confident ; il croit que Zarucma
n'a gardé le filence fur le fort de fon
fils , que pour l'exciter au parricide ; il a
retenu le bras de celui- ci prêt à l'affalli
ner , mais il lui a laiffé ignorer fa naiflanAVRIL
1762. 179
>
ce , réfolu cependant de la lui découvrir
aux yeux de Saed, qu'il prend toujours
pour un efclave. Il eft frappé du bruit
qui court que Saed eft encore vivant ,
& dont Morad vient de l'inftruire ; il
ordonne à ce Miniftre d'affembler fa garde
, & de faire faifir Affan qui paffe
pour l'Auteur de ce bruit dangereux :
il veut en même temps que l'on faffe
paroître devant lui Zarucma & cet efclave
, qu'il foupçonne être Saëd ; Zarucma
paroît la premiere ; elle refufe
avec dédain les offres réitérées que
lui fait Zorac d'époufer Siamek ; elle re-.
proche au Tyran fon injuftice envers ce
vieillard , qu'il a fait charger de chaînes.
Mais Zorac lui répond qu'il doit punir cet
efclave des mépris qu'il lui infpire pour
l'hymen de fon fils. Il lui montre alors
Saïd enchaîné; ordonne devant elle qu'on
l'entraîne au fupplice ; & s'il lui offie fa
grace , ce n'eft qu'à condition qu'elle
confentira à l'hymen propofé. Saïd s'y
oppofe avec la même fierté . Le Tyran
furieux ne peut plus fe contenir , il porte
la mainà fon poignard. Zarucma fe jette
au-devant avec une tendreffe qui dévoilant
aux yeux de Zorac , le fecret qu'il
foupçonne , lui fait dire : Poly
Ah! S'1 n'étoit ton Père ,
H vj
185 MERCURE DE FRANCE.
» Tu redouterois moins l'inftant de fon trépas !
ZARUCMA répond par ce vers admirable
:
» L'Innoncence a des droits que tu ne connois pas
Dans cet inftant Siamek, fuivi des Conjurés
, s'élance fur la fcène & veut frapper
Zorac en s'écriant :
» Meurs , Tyran.
ZARUCMA , fe jettant au- devant de lui.
Arrête !
SIAMEK , voulant fe dégager.
Tu nous perds !
» Mes amis vainement auroient brifé mes fers.
» Non , Tyran , tu mourras !
ZARUCMA, lui arrachant fon poignard.
Arrête?... il eft ton Père,
Siamek frappé de cet aveu terrible ;
refte fans fentiment : il reprend ſes efprits
un inftant après , & preffe Zorac
de lui donner la mort. Saëd fe fait
connoître alors pour ce qu'il eft : cependant
Affan vient lui annoncer qu'il remonte
au rang de fes ayeux ; mais que
le Peuple en fureur , après avoir égorgé
Morad , vient demander qu'on lui livre
Zorac. Saed condamne la colère aveugle
de fes Sujets ; offre la vie au Tyran,
qui la refufe & fe tue. Siamek fort dans
AVRIL. 1762. 181
le plus affreux défefpoir , Affan le fuir
Four veiller fur fes jours ; & Saëd termine
la Piéce , en déclarant à Zarucma
qu'il brife , comme Roi , le ferment qui
lie Siamek ; qu'il veut fauver fa vie , &
couronner fon amour.
REMARQUES fur la Tragédie de
ZARUCMA.
СЕТТЕ CETTE Tragédie a eu du fuccès ; elle doit donc
avoir des Cenfeurs . D'abord eile a joui du fuffrage
des gens. de l'art & de ceux qui en ont le plus étudié
les grands principes ; c'eft un avantage qu'on
ne pourra jamais lui conteſter. Enfuice plufieurs
caufes fufcitent ces Cenfeurs ; on doit taire les
unes , & les autres éxigent tant de détails & de
développemens, pour être bien difcutées , que nous
ne devons pas l'entreprendre , dans les bornes
êtroites où nous fommes renfermés. Nous venons
de préfenter un Plan très-fidéle de la Fable
de Zarucma , on y peut voir auffi la marche
de l'action , fes progrès , le fil des Scènes , l'enchaînement
des fituations ; avec le défavantage
néanmoins , inévitable dans les extraits , de ne
pouvoir offrir ce qui donne plus ou moins de
force aux impreffions ; mais tout lecteur intelligent
, en y fuppléant , pourra juger à fon tour
les jugemens qu'il aura entendu porter de la
Piéce. Nous en ufons toujours de même ; ce peu
de remarques que nous hazardons eſt toujours
en vue de rappeller ce qui peut être utile au
A
182 MERCURE DE FRANCE.
fourien ou au progrès de l'Art dramatique. Par
conféquent , foit a charge , foit à décharge , il
n'y a que l'ineptie ou la mauvaiſe foi qui pourroit
nous accufer de vouloir tromper le Lecteur,
puifque nous le mettons en état de décider par
fes propres lumieres.
L'attention eſt très-néceffaire pour avoir droit
de prononcer fur cette Piéce , parce qu'à l'inconvénient
que nous avons remarqué , en parlant
de Zulime , dans tous les fujets d'invention , elle
réunit celui d'une Fable très - compliquée dans les
événemens quoique diſtribués & enchaînés avec cet
Art qui conftitue l'effence du Poëme dramati
que. Tout est établi , tout eft préparé au premier
Acte ; il n'y a aucun point dans l'expofition
qui n'ait fa correfpondance à quelque autre point
dans l'action : mais cela a dû entraîner dans une
certaine étendue , & cela ne laiffoit pas de place
pour ce qu'on nomme les Tirades , ou ces coups de
feu qui éblouiffent fans éclairer . S'il échappe la
moindre partie du premier Acte , les fituations
les plus frappantes ne feront que peu où point
d'effet dans la Piéce ; d'ailleurs , comme ce qui
remplit cet Acte ne font que des chofes de préparation
peu fufceptibles de brillant & de chaleur
; fi l'efprit n'y eft foutenu par l'attention ,
il tombera dans l'ennui ; c'est ce que peuvent &
ce que doivent éprouver plufieurs Spectateurs ,
car en général l'efprit à force de devenir déli-.
cat , eft devenu plus parelleux. Aimer trop ce
qui donne un frivole & pénible éxercice , eft le
vice de la jeunelle. Ne pouvoir foutenir ce qui
éxige un peu de contention eft le caractère de
fa décrépitude. Combien d'efprits décrépits à la
fleur de leur âge combien , conféquemment , )
dese
néceffaires & bien faites doivent-
"
AVRIL. 1762. 183
elles paroître froides à certaines gens ! Le nombre
de reconnoiffances que produit le développément
de la Fable , eft tellemennt ménagé qu'il
n'entraîne pas dans le défaut d'affectation , parce
qu'elles ne font point trop annoncées ni prolongées
avec ces tours qui décélent les refforts
de la machine. Dès le commencement , Saed
légitime Souverain , fe fait reconnoître par Afan;
c'eſt un double moyen pour mettre en action
ce qu'il faut apprendre au Spectateur & pour
donner le premier mouvement à la marche de
la Tragédie . Les fentimens de haine contre la
tyrannie dans Siamek , & de retour en faveur du
Tyran , promettent du jeu dans les paffions &
des incidens auxquels on ne peut refufer l'intérêt
de curiofité ; ils acquittent tout ce qu'ils
promettent . L'amour de Siamek & de Zaručma ,
qui s'ignoroient , prépare des fources de mouvemens
contraires , & fucceffivement occafionnent
cette chaleur que l'on demande & ce vis tragiea
qu'il eft à craindre qu'on ne néglige trop aujourd'hui.
Rival de lui- même , prèfque jufqu'au
dénouement , Siamek eft dans une fituation toujours
violente & toujours autorisée par de ſuffifants
motifs .
Lorfque Zaruema apprend de la bouche du
Tyran même & par l'écrit qu'il lui remet, qu'elle
eft fille des Rois légitimes , & qu'en même temps
ce Siamek , cet Amant fi cher , eft le fils de ce
Tyran que pourſuit la vengeance , cette fituation
eft traitée de maniere à triompher de toutes
les critiques & à forcer le fentiment le plus
mal difpofé. On ne peut refufer le même
4
to ge à la reconnoiffance de Zarucma & de Sɗèd
fon Père , ficuation qui naît naturellement &
néceffairement de la précédente. On peut fas
184 MERCURE DE FRANCE .
rifquer trop d'éloges propofer cette reconnoiffan
ce pour modéle de force & de fimplicité dans
le pathétique l'effet qu'elle produit doit être
compté parmi les plus heureux & les plus frappans
de ce genre.
core que
Tout marche , tout croît jufqu'au dénouement.
les caractères établis font chacun ce qu'ils doivent
être & rien ne les dément. Celui de Zarucma
eft d'une beauté inconteſtable. La nobleſſe & la
fermeté n'en font point gigantefques . Cette femme
eft au-deſſus peut- être des deux fexes ; mais
elle eſt encore dans la fphère de l'humanité. La
tendreffe n'y triomphe pas des devoirs , mais les
devoirs ne l'anéantiffent pas. Elle combat dans le
coeur de Zarucma , qui ne diffimule jamais les
efforts qu'il lui en coute. On doit remarquer enl'Auteur
a évité un écueil où fe brifent
fouvent nos plus illuftres Tragiques modernes ;
c'eft le caractère de Tyran . Nous n'avons entendu
faire à celui- ci aucun reproche bien fondé ,
fur- tout par ceux qui n'ont pas confondu la compofition
du Rôle avec certaines circonſtances peu
favorables quife rencontrent à la repréſentation,&
qui ont donné lieu à quelques reproches fur l'action
définitive de la cataſtrophe. Action dans laquelle
on auroit defiré qu'Affan parlât moins
longtems dans le récit qu'il fait , & que l'Ufurpateur
parlât un peu plus pour fixer l'attention fur
le parti qu'il prend , le feul qu'il puiſſe prendre ,
qui eft de fe poignarder.
Dans tous les temps , c'eft-à - dire autant que
reftera la connoiffance du génie tragique & des
grands Maîtres qui l'ont pratiqué , on reconnoîtra
que l'Auteur de Zarucma en a fait une étude utile
& qu'il en a très heureuſement employé les
moyens.
·
AVRIL. 1762. 185
Les rôles principaux font rendus avec la fupériorité
de talens de ceux qui en font chargés. Tout
le feu des paffions , toute l'ardeur de l'héroïſme
qui forment le caractère de Siamek ſont trop relatif
à celui du jeu de M. le Kain pour n'avoir
pas produit l'effet que devoit en attendre l'Auteur.
Par ce qu'il a tracé du caractère de Zarucma,
il femble qu'il auroit puifé l'idée de cette élévation
d'âme d'une femme fupérieure à tout
& fouvent à elle-même dans le génie qui infpire
&qui guide le jeu de Mlle Clairon. Entr'au
tres traits fublimes de cette étonnante Actrice,
la manière dont elle apprend le fecret de fa
naiffance , dont elle prend de la main du Tyran
& dont elle lit la lettre qui lui révéle celle de
eft un de ces prodiges de l'Art fi
fréquens en elle , mais qui n'en faifiſſent pas
moins & auxquels l'habitude de les voir donne
toujours de nouveaux motifs pour les admirer.
fon
amant ,
M. Brifart en qui l'étude & l'intelligence de
fon talent ajoutent tous les jours aux faveurs que
lui a prodiguées la Nature , repréfente & remplit
la dignité touchante du rôle d'un Roi détrôné,
vieilli dans les malheurs & captif aux pieds de
fon Trône.
Le Rôle d'Affan , qui met en jeu beaucoup
de parties de l'Action , eft exécuté avec chaleur
& intérêt par M. Dubois.
CONCERT SPIRITUEL. -
IL y a eu Concert le Dimanche de la
Paffion & depuis celui du Dimanche
des Rameaux , tous les jours de la Semaine
Sainte .
186 MERCURE DE FRANCE.
Chaque Concert a commencé par
une Symphonie plus ou moins brillante
& a été terminé par un Motet ou par
un Poëme François mis en Mufique &
à grand choeur de la compofition de M.
Mondonville ; ceux qui ont été exécutés
dans ces Concerts font : Laudate Do
minum quoniam bonus , Mctet d'orgue.
Cæli enarrant. Dominus regnavit. Nifi
Dominus. Les Ifraëlites à la Montagne
d'Oreb. In exitu. De profundis , & Exul
tate Jufti. A
Ces Motets ont été précédés de Magnus
Dominus , Motet à grand cheur de M.
P'Abbé Girouft , Maître de Mufique de
la Cathédrale d'Orléans. Il a été exécu
té deux fois ; la premiere au lieu de celui
de M. l'Abbé Boilly qui avoit été
annoncé le Dimanche de la Paffion , &
qui ne put pas s'exécuter. Ce Motet a
été applaudi ; il annonce du génie de la
part de l'Auteur , une diftribution heureufe
, des chants agréables & une connoiffance
raifonnée du genre.
Exaltabo te , Motet à grand choeur
de Lalande. Diligam te , auffi à grand
choeur de M. l'Abbé Madin. Deus venerunt
de M. Fanton. Deus nofter refu
gium de M. Cordelet , Motets à grands
choeurs , ainfi que Dies ira de M. GofAVRIL.
1762. 187
fet , avec cors , clarinettes & timballes.
Dans ce dernier le Public a diftingué le
couplet Mors ftupebit & natura , où
les timballes font beaucoup d'effet. On
a exécuté auffi dans le cours de ces Concerts
la Meffe de Gilles & différens petits
Motets,dont une partie font de M. Mondonville.
Dans ces différens Motets MM. Gelin,
Larrivée , Muguet , Miles Fel, Lemiere,
ont chanté , & le Public a diftingué leurs
talens & le plaifir qu'il a de les entendre,
par fes applaudiffemens.
Mlle Dubois , Mlle Villette & Mlle
Bernard ont encore chanté de petits Motets
; ces deux derniéres en ont exécuté
un en Duo qui a fait plaifir . Mlle Bernard
qui eft depuis peu à Paris , eſt un
Sujet qui donne des efpérances. Sa voix
eft agréable , d'un caractère fénfible ,
avec beaucoup de flexibilité ; fa maniere
de chanter eft facile & naturelle , fans
être négligée ; il paroît qu'elle eft Muficienne.
Les nouveaux Débutans ont été Mlle
Baur qui à l'âge de 13 ans & demi a
exécuté fur la harpe des Piéces de la
compofition de M. fon père , avec une
jufteffe , un agrément & une facilité qui
méritoient les applaudiffemens qu'elle
188 MERCURE DE FRANCE.
a reçus . Elle eft grande Clavecinifte &
pofféde la Mufique à un degré fupérieur
à fon âge.
M. Jouve , nouvel Hautecontre &
M. l'Abbé Rouffel ont chanté.
Mlle Hemery , jeune perfonne qui a
la voix agréable a chanté avec du goût
& de la jufteffe , mais avec cette timidité
qui fouvent détruit l'effet des talens dans
un premier début.
Mlle Sambard , Eléve de M. Balbafre
, a touché l'orgue de maniere à faire
honneur à fon Maître . On a reconnu
fes cadences brillantes , ce jeu vif &
foutenu , l'agrément & l'art de l'exécution
; les efforts qu'il en a couté à ſa timidité
n'ont point été fentis dans cette
exécution , mais ont été marqués par
l'évanouiffement de cette jeune perfonné
après être defcendue de la tribune ,
& avoir reçu les applaudiffemens uni
verfels.
M. Balbaftre a exécuté des Concerto
de fa compofition d'un effet très-agréable
& qui réuniffoient au mérite fi connu
de fon exécution les grâces ingénieufes
du deffein mufical,
Mlle Lafont , prèfqu'encore dans
l'enfance , a joué du Pardeffus de Viole
avec beaucoup de jufteffe , de préciſion,
AVRIL. 1762. 189
& une facilité qui paroîtroit n'être poffible
qu'à une longue pratique.
M. Mayer a fait entendre fur la harpe
des fons plus forts & plus pleins que
n'en produit ordinairement cet inftrument.
Il a joué avec beaucoup d'art &
a été applaudi.
M. Capron , dont on a parlé dans les
Mercures précédens, a joué plufieurs fois
du
violon.
>
M. Duport a fait entendre tous les
jours fur le Violoncelle de nouveaux
prodiges & a mérité une nouvelle admiration.
Cet inftrument n'eft plus reconnoiffable
entre fes mains. Il parle
il exprime , il rend tout, au-delà de ce
charme qu'on croyoit exclufivement
propre au Violon. La prefteffe de fon
exécution eft toujours accompagnée de
la plus exacte jufteffe , dans des difficultés
dont on ne peut avoir d'idée
fans connoître bien l'inftrument . Il paroît
unanimement convenu aujourd'hui
que ce jeune homme eft le phénomène
le plus fingulier qui ait paru dans les
talens. On ne prévoit pas ce qu'il pourroit
ajouter au degré de perfection où
il eft
parvenu. Le Public , qui ne ceffera
jamais de le trouver admirable
défire pour l'intérêt de ſes plaifirs qu'il
190 MERCURE DE FRANCE .
ne ceffe jamais d'être aimable , par les
genres de Mufique qu'il éxécutera , &
qu'il ne lui arrive pas de facrifier à là
vanité de la trop fçavante compofition
la certitude de plaire par l'agrément.
Comme cela eft arrivé fouvent à des
talens. fupérieurs qui ont été abandonnés
avec regret par ennui , dans les
temps mêmes où par raifonnement on
étoit forcé de les admirer davantage .
Le Concert du Jour de Pâques , a
été des plus brillans , l'affluence des
Auditeurs y étoit plus confidérable que
que le lieu n'en peut contenir. L'éxécution
en a été admirable . Comme tout
ce qu'on y a donné eft déjà célèbre
auffi bien que les Sujets qui éxécutoient
& qu'on en a parlé plufieurs fois , nous
nous contenterons de rapporter fimplement
ce qui a formé ce Concert :
Une Symphonie de M. Guillemain ,
Nifi Dominus , Motet à grand choeur
de M. Mondonville.
M. Capron , un Concerto de fa compofition.
Mlle Lemiere , Regina cæli , de M.
Mondonville.
M. Duport , une Sonate de Violoncelle
:
Mlle Fel , un petit Motet & Venite
AVRIL. 1762. 191
exultemus , Motet à grand choeur de M.
Mondonville.
THEATRE S.
Les Théâtres de la Comédie Françoife
& de la Comédie Italienne feront
ouverts le Lundi 19 de ce mois ; celui
de l'Académie Royale de Mufique
le Mardi 20 ; on y donnera quelques
Repréſentations de Dardanus , en attendant
la Remife des Fêtes Grecques &
Romaines.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De COPPENHAGUE , le 20 Mars 1762 .
Il y a ordre d'armer , cette année , vingt-quatre
Vailleaux de ligne , douze Frégates , & deux Bâti
mens légers. Cette flotte fera commandée par
l'Amiral Fontenai.
Quelques Gazettes ont annoncé qu'on avoit
publié à Kiel une déclaration du Czar , portant
que
le cartel conclu le 19 Octobre 1750
entre la Couronne de Dannemarck & le Holf
tein- Ducal , pour dix années , étoit expiré depuis
quinze mois. En même temps , le bruit s'é
tolt répandu , qu'un Corps confidérable de Ruffes.
192 MERCURE DE FRANCE.
avoit ordre de venir prendre des quartiers dans le
Holftein-Ducal . Ces deux nouvelles , jointes à la
crainte qu'on a eue d'une entrepriſe (ur la Ville
de Lubek , femblent avoir donné lieu au départ
du Feld- Maréchal- Général Comte de Saint Germain.
Le Gouvernement e cru auffi devoir envoyer
une Frégate en Norwége , pour convoyer
les bâtimens de tranfport , fur lefquels s'embarqueront
trois mille hommes deſtinés à renforcer
l'armée de Sa Majefté. Cependant il n'y a aucu
ne rupture entre les deux Cours.
"
De VIENNE , le 24 Mars.
Suivant les nouvelles de Roftock , le Prince
Eugene né de Wirtemberg y a mis une garnison
de quinze cens hommes. Il a porté dans les environs
de cette Place plufieurs piquets , pour éviter
toute furpriſe de la part des Suédois.
Le 20 de ce mois , fur les quatre heures du
matin , l'Archiducheffe , époufe de l'Archiduc
Jofeph , reffentit les premieres douleurs de l'enfantement
, & le foir à fept heures un quart ,
elle accoucha d'une Princeffe qui fut baptiſée
le lendemain. Cette cérémonie , à laquelle la
Famille Impériale & toute la Cour affifterent ,
fe fit dans la feconde Antichambre de l'appartement
de l'Impératrice Reine , où l'on avoit élevé
un Autel. Le Nonce du Pape adminiftra le baptême
à la jeune Princeffe. Elle eut pour Parrains l'Empereur
, le Roi d'Eſpagne , & l'Infant- Duc de
Parme & de Plaifance ; & pour Marraines , l'Impératrice-
Reine , & la Reine douairiere d'Ef
pagne ; elle fut nommée Therefe - Elifabeth-
Philippine Louife - Jofephe - Jeanne. Sa Majefté
Catholique fut repréfentée par l'Archiduc Ferdinand
; & la Reine Douairiere d'Espagne par
l'Archiducheffe Marie - Anne. L'Infant Duc de
-
Parme
AVRIL. 1762. 193
Parme & de Plaifance le fut par l'Archiduc
Léopold .
UneColonne de Croates & de Varaſdins paſſa derniérement
fur nos remparts pour le rendre en
Silésie. Elle fera fuivie inceffamment de plufieurs
autres , pour la même deſtination .
De MARIENBOURG , le 18 Mars.
Les lettres de Pomeranie marquent que l'armiftice
entre les troupes Ruffes & Pruſſiennes, a
dû être figné le 16 à Statgard par le Prince de
Brunſwick Bevern & le Knés Wolkonſky , aux
conditions fuivantes . Article I. Toutes hofilités &
voies de fait cefferont dès ce moment , partout où
ilfe trouvera des troupes Pruffiennes & Ruffes oppofées
les unes aux autres. Article II . La fufpenfion
d'armes aura lieu du jour de la fignature de
cette convention pour le Corps des troupes Ruffes
commandé par le Lieutenant Général Prince"de
Wolkonsky, & pour les troupes Pruffiennes qui
lui font oppofees : mais à l'égard des corps d'armée
qui font en Pologne & en Silefie , elle ne commencera
que dujour de l'arrivée des Couriers , qui
feront expédiés de part & d'autre aux chefs de ces
Corps , immédiatement après la fignature de ladite
convention. Sur quoi il y a déja des ordres donnés
d'avance de la part du Roi de Prufe. Article III.
Durant cette fufpenfion d'armes , l'Oder fervira de
limites aux troupes refpectives en Pomeranie &
dans la nouvelle Marche , en forte que ni celles
de Pruffe ni celles de Ruffie ne pourront paffer ce
fleuve . Cependant les Garnifons de Stettin de Cufrin
& de Damme pourront envoyer leurs patrouil
les jufqu'aux villages de Chriftineberg , Barenbruch,
Bucholtz , Klebitz & Zorndorff , fitués en deça
de l'Oder , & jufqu'à Wafthe, mais pas plus loin,
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
fous quelque prétexte que ce puisse être . Les poftes
Ruffes n'avancerontpas non plus au- delà defdits
villages . Art . IV . Les troupes Pruffiennes s'abſtiendront
, durant la fufpenfion d'armes , de mettre
le pied fur le territoire de Pologne , foit en grand
foit en petit nombre , & par quelque motif que ce
foit. Art . V. Les troupes Ruffes , de leur côté
n'approcheront point des frontieres de Silefie pendant
l'Armiflice. Art . VI . A cette fin , le corps
des troupes Ruffes , aux ordres du Lieutenant Général
Comte de Czernichew , aura non feulement
le paffage librepar la Silefie , dès quece Général le
requerra , mais encore la permiffion de prendre la
route laplus courte & laplus commode . Deplus , Sa
Majeflé Pruffienne ordonnera qu'on lui fourniffe les
provifions , jourages & chariots néceſſaires ,”jufqu'aux
frontieres de Pologne . Art. VII . Ce corps
d'armée obfervera dans fa marche la difcipline la
plus exacte ; & tous les lieux par où il pafferaferont
traités comme un pays ami. Art . VIII . pendant
cet Armifiice , le trafic & le commerce , tant
par eau que par terre , feront entièrement libres.
Quand on aura befoin de paffe port , les Généraux
commandans des deux partis les expédiront , & les
troupes Pruffiennes & Ruffes les refpecteront. Art.
IX. Tant que les deux Cours n'arrêteront rien de
contraire , la durée de cet armiftice restera indéterminée
; & lorfque , de l'un ou de l'autre côté, on
voudra reprendre les opérations militaires , la partie
qui voudra les recommencer, en préviendra l'autre
quinzejours auparavant.
De GRIMM , le 19 Mars.
Le 8 de ce mois , le Comte de Wied chaffa
d'ici un détachement de troupes Pruffiennes qui
y avoit pris pofte . Nous y avons fait cent prifonAVRIL.
1762. 195
niers , & nous avons enlevé cent cinquante chevaux.
L'Ennemi a perdu auffi quatre piéces de
canon.
De la THURINGE , le 9 Mars.
Les troupes , dont l'Armée de l'Empire eſt
compolée , font diftribuées de façon qu'elles peuvent
facilement le réunir pour affurer la communication
: le Feld-Maréchal Comte de Serbelloni
a fait occuper Kahla par le Général Wolfskehl
, & a confié au Général Varell la garde de
Jena . Un bataillon s'eft avancé pour le même
objet à Ludolſtadt . Divers Corps de troupes légères
font à Naumbourg , à Géra & à Zeitz Le
Commandant de cette derniere Place a ordre ,
en cas d'attaque , de fe retirer dans le Château .
De HAMBOURG , le 26 Mars .
Le Comte de Saint Germain , Feld - Maréchal
Général des Armées du Roi de Dannemarck , arriva
hier à Itzenhoe , d'où il avoit poursuivi ce
matin fa route pour l'Armée Danoife , dont les
opérations jufqu'à préfent fe bornent a former
un cordon depuis Branftedt jufques par- delà
Odello . Sa Majesté Danoiſe vient de porter à vingt
mille écus de Dannemarck les appointemens de ce
Général . De plus , Elle lui a fait préfent de quatre
mille écus pour les équipages .
Nous apprenons que le Prince Royal de Pruffe
eft parti de Magdebourg pour Breflau . On affure
qu'il fera la Campagne prochaine .
De HILDESHEIM , le 13 Mars .
Depuis l'arrivée du Prince Ferdinand en cette
Ville , on fait des difpofitions , qui femblent indiquer
quelque pro, et. Les Troupes quiétoient dif
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
perfées dans plufieurs Villages voifins , ſe rap
prochent du Quartier général , & l'on en fait marcher
une partie fur Eimbeck avec un train confidé.
rable d'Artillerie.
& ils
Selon des avis reçus de Rottinkirchen , trois
cens hommes des Troupes Françoifes s'y préfenterent
la nuit du 27 au 28 du mois dernier ,
enleverent deux ôrages , qu'ils ont conduits à Gottingue.
Un Détachement de la Garniſon d'Eimbeck
a pourfuivi ce Corps , mais il n'a pu l'atteindre.
DE NAPLES , le 17 Mars.
Pendant deux jours , on a été ici dans de vives
inquiétudes. Le 8 de ce mois , le Roi fut attaqué
d'une fiévre affez violente , accompagnée de fréquens
vomiflemens ; & l'on craignit que ces ac
cidens ne fuflent les avant- coureurs de la petite
vérole. Heureulement ils cefferent le 10 ; depuis
ce temps , Sa Majeſté s'eſt portée de mieux en
mieux , & maintenant elle eft entierement rétablie.
On mande de Malte , qu'un Corfaire Anglois
y a conduit un Navire Hollandois dont il s'eft
emparé , fous prétexte que ce Bâtiment étoit char
gé d'effets pour la France.
De LONDRES , le 23 Mars.
Relation de la prife du Fort- Royal de la Mártinique.
Les Poftes avancés des François furent atta
qués le 24 Janvier & le lendemain as , avec tant
de fuccès par nos troupes , que nous fumes maîtres
du MorneTartanfon le 25 à9 heures du matin. Les
ennemis fe retirerent fur le Morne Garnier , dont
l'accès étoit plus difficile . Nous fimes inutilement
plufieurs tentatives , pour les déloger de ce Pofte ,
d'où leur artillerie nous incommodoit beaucoup ,
& nous empêchoit de battre le Fort-Royal, Le
AVRIL 1762 . 197
$
& s'é-
17 , les François s'avancerent à nous , fous le feu
de leur canon , & nous attaquerent avec beaucoup
de réfolution. Les Corps qui foutinrent ce
choc , ayant été renforcés de deux divifions confidérables
repoufferent les François jufques dans
leurs batteries. La Milice , compofée des habitans
du Pays , les ayant abandonnés auffi - tôt ,
tant difperfée dans la campagne ; ce qui reftoît
de troupes fe retira dans le Fort-Royal , & nous
demeurâmes maîtres de ce Pofte avantageux , d'où
l'ennemi nous avoit fi fort incommodé , & qui
commandoit la Citadelle . Comme le Morne- Capucin
en étoit encore plus près , & que nous pouvions
aufli difpofer de la Ville , on y établit auffitôt
des batteries : mais les François retirés dans
la Citadelle , voyant notre deffein & les avantages
que nous donnoit notre pofition , battirent la
chamade le 3 Février au foir , & la principale
Porte de la Citadelle nous ayant été remife
le 4 , les Troupes de la Garnifon en fortirent le s
fuivant la Capitulation fignée . Le 4 , les habitans
envoyerent auffi une députation au Général Monckton
& à l'Amiral Rodney , pour demander à capituler
; le fieur de la Touche , Gouverneur- Général
, ayant rejetté toutes leurs Propofitions à ce
fujer . La Garniſon ne confiſtoit qu'en huit cens
hommes , tant de Grenadiers que de Troupes de
Marine , de Milice & de Flibuftiers On compte
que les François ont perdu environ mille hommes
dans les différentes attaques , en tués , bleffés
& prifonniers. Le fieur de la Touche s'eft retiré
du Fort-Royal , & s'eft rendu à Saint-Pierre avec
le refte de ſes Grenadiers .
Par la Capitulation du Fort-Royal , les Troupes
ont dû en fortir , Tambours battans , Drapeaux
déployés , avec deux pièces de Canon , &
I jij
198 MERCURE DE FRANCE .
deux charges pour chacune , & enfuite être em→
barquées pour Rochefort . On a fçû depuis qu'elles
l'étoient le 9 Février . La Milice , les Fiibuftiers , &
les autres Habitans de l'ifle , qui étoient enfermés
dans le Fort , font prifonniers de Guerre ,
ainfi que les Volontaires venus de Saint -Vincent ,
les Nègres libres & les Mulâtres armés . On eſt
convenu d'accorder aux Officiers le temps & les
facilités convenables pour arranger leurs affaires
dans l'Ifle ; ceux qui y poflédent des biens en
conferveront la propriété.
La Capitulation des Habitans porte , qu'ils
fortiront de tous les Poftes fans exception , avec
leurs Armes , & les Drapeaux déployés , & qu'ils
remettront aux Anglois tous les Poftes forts , &c.
avec les munitions & armes : qu'ils auront le libre
exercice de leur Religion qu'ils prêteront
ferment de fidélité à Sa Majefté Britannique ;
mais qu'ils ne feront point forcés de prendre les
armes contre le Roi Très- Chrétien , tant que le
fort de l'lfle ne fera point décidé par la Paix :
Que les Ordres Religieux des deux fexes conferveron
la propriété de leurs biens - meubles &
immeubles : Que les Habitans & Mulâtres pris
pendant le Siége feront fujets de la Grande- Bre
tagne & en auront les Priviléges : Que ceux de
Sainte- Lucie & de Saint-Vincent feront Prifonniers
de Guerre , & que les Nègres pris les armes
à la main feront Efclaves : Qu'il fera permis aux
Flibuftiers de fe retirer en France , mais point
ailleurs : Que les Marchands jouiront des privi
léges de leur Commerce , pourvû qu'il n'y ait
rien de contraire aux Loix de l'Angleterre , &
que l'argent demeurera ( ur le pied où il étoit
dans le temps de la Capitulation ,
La plus grande partie du quartier de l'Ifle a
accepté cette Capitulation . Il ne reste plus que
celui de Saint -Pierre & les quartiers voiſins , qui
AVRIL. 1762. 109
font contenus par la préfence du Gouverneur Général
. L'Iflet à Ramiers s'eft rendu avec la même
Capitulation , excepté par rapport au canon . Depuis
ce temps on n'a pas encore eu de nouvelles
du Fort Saint- Pierre .
Suivant les avis reçus de Wexford en Irlande ,
on y étfuya le 16 une fecoufle de tremblement
de terre . Le même jour , un coup de vent des
plus furieux jetta fur les côtes du même Royaume
un grand nombre de Vailleaux . Onze ont
péri devant le feul Port de Dublin .
Nous apprenons de la Guadeloupe que l'Amiral
Rodney fe difpofe a faire voile de la Martinique
avec dix Vailleaux de ligne & plufieurs frégates
, pour fe rendre à la Jamaique , menacée
par les Efpagnols.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de l'Armée,
de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 7 Avril 1762.
L21 du mois dernier , Leurs Majeſtés & la
Famille Royale fignerent le Contrat de Mariage
du Marquis d'Averne & de Demoiselle de Sainte
Héléne .
Le Comte de Woronzow , Grand Chancelier
de Ruffie , ayant affemblé chez lui le 13 du mois
dernier les Miniftres des Cours de France , de
Vienne , de Suéde & de Warfovie , leur remit
par ordre du Czar la Déclaration fuivante .
» Sa Majesté Impériale , qui , à fon avéne-
»ment au Trône de fes ancêtres , regardé comliv
200 MERCURE DE FRANCE.
» me fon premier devoir d'étendre , & d'accroî
» tre le bien-être de fes Sujets , voit avec un extrême
regret , que le feu de la guèrre préfente ,
» qui dure depuis fix années & eft depuis long-
» temps onéreufe à toutes les Puillances qui la
» font , loin de tendre à la fin , s'allume au contraire
de plus en plus , au grand malheur de
>> toutes les Nations , & que le genre humain a
» d'autant plus à ſouffrir de ce fléau , que le fort
» des armes , qui jufqu'à ce moment a été ſoumis
à tant d'incertitude , ne l'eft pas moins pour
>> l'avenir.
» Pour quoi Sa Majesté compatiffant , par fon
» humanité , à l'effufion inutile du fang innocent ,
>> & voulant de fon côté arrêter un tel mal , a jugé
nécefaire de déclarer aux Cours alliées de la
» Ruffie , que préférant à toutes autres confidérations
la première loi que Dieu prèſcrit aux Sou.
>> verains , qui eft la confervation des peuples qui
» lui font confiés , Elle fouhaite de procurer la paix
» à fon Empire , à qui elle eft fi néceffaire & fi
» précieuſe , & en même temps de contribuer ,
» autant qu'il lui fera poſſible , à la rétablir dans
» toute l'Europe.
ود
>> C'eft dans cette vue , que Sa Majefté Impé-
» riale eft prête à faire le facrifice des conquêtes
>> faites dans cette guêrre par les armes Ruffien-
» nes , dans l'efpérance que de leur côté toutes les
» Cours alliées préféreront également le retour
» du repos & de la tranquillité aux avantages
» qu'elles pourroient attendre de la guèrre , &
qu'elles ne peuvent obtenir qu'en répandant encore
plus longtemps le fang humain : & pour
» cet effet Sa Majefté Impériale leur confeille ,
» dans la meilleure intention , d'employer de leur
» côté tout leur pouvoir à l'accompliſſement d'un
"ouvrage fi grand & fifalutaire.
ور
AVRIL 1762.
201
دو
» A Saint-Petersbourg , ce 12 Février 1762 .
Le Baron de Breteuil ayant envoyé cette Piéce
au Roi , Sa Majesté lui a ordonné de donner en
réponſe une autre Déclaration , qui exprime fes
fentimens & les principes invariables de fa conduite
; elle eft conçue en ces termes :
ود
כ כ
» Le Roi , foutenant à regret depuis fix années
» une double guerre pour la propre défenſe &
pour celle de fes Alliés , a fuffisamment fait
» connoître en toute occafion l'horreur qu'il a
pour l'effufion du fang humain , & le defir dont
sil a été conftamment animé de faire ceffer un
»fléau fi cruel . Son défintérellement perfonne!
» les démarches qu'il a cru pouvoir allier avec fa
» dignité , & les facrifices qu'il a offerts pour pro-
» curer à l'Europe le bien defirable de la paix ,
» font de fûrs garans des fentimens d'humanité ,
» dont fon coeur eft rempli , Mais en même tems
»fa tendreffe paternelle , qui lui fait un devoir
» du bonheur & de la confervation de fes Sujets ,
ne peut lui faire oublier la premiere loi que
» Dieu preferit aux Souverains , celle qui fait la
fureté publique & qui fixe l'état des Peuples &
des Empires , la fidélité à exécuter les traités ,
» & l'exactitude à remplir toute l'étendue des
» engagemens par préférence à toute autre con-
» fidération .
» C'eſt dans cette vue , qu'après avoir donné
"de fi grands exemples de conftance & de géné-
» rofité , Sa Majefté déclare qu'Elle eft prête à
écouter favorablement les propofitions d'une
paix folide & honorable , mais qu'Elle agira
» toujours dans le plus parfait concert avec fes
» Alliés ; qu'elle ne recevra de confeils que ceux
»qui lui feront dictés par l'honneur & par la
" probité ; qu'Elle ſe croiroit coupable d'une dé-
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
و ر » fection , en le prêtant à des négociations´ fe-
>> crettes , qu'Elle ne ternira point fa gloire &
> celle de fon Royaume par l'abandon de fes Al-
» liés , & qu'Elle fe tient affurée que de leur côté
>> chacun d'eux fera fidéle aux mêmes principes.
Le Corps de la Nobleffe de Provence a délibéré
d'offrir au Roi une fomme confidérable
courir à l'augmentation de la Marine.
pour con-
La Ville de Salon , faiſant partie des terres adjacentes
de la même Province , a pris la même
délibération .
Le Corps de la Ville de Bordeaux , qui s'eſt diftingué
dans tous les temps par fon zèle pour le
fervice du Roi , vient de lui offrir une fomme de
cinquante mille livres pour le même objet .
Le 28 du mois dernier , le Marquis d'Armantieres
prêta ferment, entre les mains du Roi ,
pour la Lieutenance Générale de la Haute - Guyenne
, vacante par la mort du Maréchal de Lautrec .
Le même jour , Leurs Majeftés fignerent le
Contrat de Mariage du Comte de Cely , Meftre
de Camp de Dragons , & de Demoiſelle de Mery.
La Vicomtelle d'Aubuffon fut aufli le même
jour préfentée à Leurs Majeftés , ainfi qu'à la
Famille Royale , par la Comteffe de la Feuillade
.
Le Roi a donné l'Abbaye de Genlis , Ordre de
Prémontré Diocèfe de Noyon , à l'Abbé de la
Galaiziere , premier Aumônier du Roi de Pologne
. Duc de Lorraine & de Bar.
L'Abbaye Réguliere de faint Jacques de Vitri
le françois , Ordre de Citeaux , Diocèle de
Châalons fur Marne , à la Dame du Hamel ,
Religieufe de l'Abbaye de l'Etanche , même Ordre
, Diocèle de Toul.
Er à la Dame le Tellier , Prieure des BénédicAVRIL.
1762. 203
tines de Montmirail , l'Abbaye de l'Amour- Dieu,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Soilfons , transfé.
rée par la Commiffion au Monaftere de ce
Prieuré.
Le fieur Caftellas , Lieutenant-Général des
Armées du Roi , & Colonel d'un Régiment Suiffe
de fon nom , a obtenu une place de Comman
deur dans l'Ordre Militaire de Saint Louis , à
trois mille livres .
La Charge d'Infpecteur Général des Régimens
Suilles , qu'avoit le Sieur Caftellas , a été donné
au Baron de Bezenval , Maréchal de Camp ,
Commandant de Bataillon au Régiment des
Gardes Suiffes .
Le 2 de ce mois , le Baron de Reifchach , Chambellan
de l'Empereur , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle , après avoir remis
fes lettres de Créance à Sa Majefté , il notifia ,
de la part de Leurs Majeftés Impériales , l'heureux
accouchement de l'Archiducheffe , Epoufe de
l'Archiduc Jofeph. Le Baron de Reifchach fuc
conduit à cette audience , ainfi qu'à celle de la
Reine & de la Famille Rovale par le Sieur
Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
>
Le Duc d'Aumont , Premier Gentilhomme de
la Chambre du Roi , vient d'obtenir de Sa Majefté
la furvivance de cette Charge , pour le
Duc de Villequier , fon Fils , Mettre de Camp
du Régiment Royal Pologne, Cavalerie.
Sa Majesté a pareillement accordé au Duc de
Chatillon , Colonel du Régiment Royal Rouffillon
. Infanterie , la furvivance de la Charge de
Grand Fauconnier de France , dont eft revêtu le
Duc de la Valliere , fon Beau- pere.
Les Huifiers Ordinaires du Roi en la Grande
Chancellerie de France ont eu l'honneur de re-
#
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
mettre au Roi un exemplaire des Procès - Verbaux
des Séances que Sa Majefté a tenues pour
les Scéaux pendant les années 1757 , 1758 ,
1759 , 1760 & 1761 .
L'Aubé Raynal , de la Société Royale de
Londres & de l'Académie de Berlin , a préfenté
à Sa Majefté un Ouvrage en trois Volumes ,
intitulé Ecole Militaire , qu'il a composé par
ordre du Gouvernement.
> >
Le de ce mois , le Comte de Saint Florentin
, Gérent & Adminiftrateur Général des
Ordres Royaux , Militaires & Hofpitaliers de
Notre- Dame de Mont Carmel & de faint Lazare
de Jérufalem , pendant la Minorité de
Monfeigneur le Duc de Berry , Grand- Maître ,
reçut dans l'appartement & en prèfence de ce
Prince , Chevaliers Novices defdits Ordres , les
Sieurs de Rouvenac , de Combles , de Paviot
Chevalier d'Agoult , de Carbonnel , de Belcaſtel,
de Mongeot , d'Ure , Drouard , de Cicé , de
Collier , du Croizet , de Changin , du Peroux,
de Beaudreuil de Veziers , du Montet
de Novion , de Rogue , de Thienlin , Chevalier
de Lort , Chevalier de Feruffac , de
Myon , de Corvol , de Fars : de Chamborant,
O - Connor , de Bermondes , de Florans , Chevalier
du Tertre , de Flechac , de Boisdeffre ,
Chevalier de Lunretan , de Chevry , tous Eléves
de l'Ecole Royale Militaire , placés dans
différens Régimens. Ces Chevaliers Novices ,
après leur réception , furent admis à bailer
en figne d'obédience , la main du Prince , Grand-
Maître . Plufieurs Chevaliers , Commandeurs Eccléfiaftiques
, & les Grands Officiers , affifterent
à cette Cérémonie .
Le Sieur de Saint- Hilaire , ancien Officier au
AVRIL. 1762. 205
Régiment de la Marck , a eu l'honneur de préfenter
au Roi & à la Famille Royale le Poëme
intitulé La Nation , composé par le Sieur Darnaud
, fon Frere , Confeiller d'Ambaffade du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe & Membre
de l'Académie de Berlin.
DE GOTTINGUE , le 12 Mars .
Le Comte de Vaux , Commandant de cette
Place , fit fortir le 10 plufieurs Détachemens aux
ordres du Marquis de Loftanges , Maréchal de
Camp , & des Sieurs Gell , Brigadier ; de Larre,
d'Efterhazy & Marquis de Gontaut , Colonels .
Ces Détachemens fe porterent à Gittelet Kallefeld
, diftant d'environ dix lieues de cette
Ville. A leur approche , les ennemis leverent
leurs quartiers ; mais le Marquis de Loftanges
ayant fait attaquer leur arrière - garde , ils fe
jetterent avec confufion dans les bois voisins
laillant plufieurs de leurs morts. On leur a fait
environ cent prifonniers , du nombre de quels
eft le Commandant des troupes , qui étoient
dans Gittel. On a auffi fait quelques prifonniers
au Village de Kallefeld . Nous n'avons eu de
notre côté, que deux hommes bleffés . Le Chevalier
de la Féronnays , Cornette de Dragons ,
a été fait prifonnier.
De PARIS , le 9 Avril.
Le 23 du mois dernier , on célébra , dans
l'Eglife de l'Abbaye Royale de Saint Denis , le
Service folemnel du bout de l'an pour feu Monfeigneur
le Duc de Bourgogne. L'Archevêque
de Narbonne , Grand Aumônier de France ,
officia à la Meffe , qui fut chantée par la Mu
206 MERCURE DE FRANCE .
fique du Roi , les Réligieux étant revêtus de Châpes
. Le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres ,
le Prince de Condé , le Prince de Conti , le Comte
de la Marche , le Duc de Penthiévre & le Prince
de Lamballey affifterent . Le Duc de la Vauguyon ,
Gouverneur de Mgr le Duc de Bourgogne , les
Sous- Gouverneurs , les Gentilshommes de la Manche
, & toutes les autres perfonnes qui avoient
compofé la Maiſon de ce Prince , ont afliſté auffi
à ce Service.
Le 22 , on fit la Proceffion folemnelle qu'on
a coutume de faire tous les ans , en mémoire de
la Réduction de certe Capitale fous l'obéillance
de Henri IV , le Corps de Ville y aſſiſta ſelon
l'ufage.
Le Roi fenfible à la perte qu'ont faite dans l'incendie
arrivé a la Foire S. Germain les Marchands
etablis dans cette Foire , a ordonné qu'il fût remis
une fomme de deux cens mille livres pour
les fecourir . Cette fomme eft prife fur les dons
que plufieurs Corps de la Ville ont faits pour l'augmentation
de la Marine ; & la grace actuelle du
Roi , en procurant un foulagement à des Sujets
malheureux , ne ralentira pas la conftruction des
Vaiffeaux que Sa Majefté a ordonnée pour cette
année. Le fieur de Sartine , Lieutenant Général
de Police , eft chargé de la diftribution de dits
deux cens mille francs.
Les nouveaux Drapeaux du Régiment des
Gardes Françoifes & de celui des Gardes Suifles ,
furent portés le 27 a l'Eglife Métropolitaine , où
ils furent bénis par l'Archevêque de Paris .
Le 3 de ce mois , le Roi fir dans la plaine
des Sablons , la Revue du Régiment des Gardes
Françoiles & de celui des Gardes Suitles . Ces deux
Régimens après avoir fait l'exercice , défilerent
AVRIL. 1762. 207
en préſence de Sa Majefté . Monfeigneur le Dauphin
& Monfeigneur le Duc de Berry affifterent
à cette Revue.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , dans fon Affemblée du 26 du mois dernier
a éiû le fieur Bejot , Garde des Manufcrits
de la Bibliothèque da Roi , & l'Abbé Arnaud ,
Auteur du Journal étranger , pour remplir les
deux places d'Académiciens Affociés , vacantes par
la promotion des Sieurs Gibert & Bougainville ,
à la Penfion .
On vient de publier un Edit du Roi , portant
création de trente mille parties de Rentes via geres
ou Actions de Tontines de quarante livres chacune
, avec accroiffement , en faveur des Matelots
François & Etrangers , donné à Verfailles au mois
de Février , & regiftré en Parlement le 30 du
mois dernier.
MORTS.
Meffire René -Jofeph de Goyon - Launay- Commats
, Archidiacre & Vicaire général de Quimper
, Abbé de l'Abbaye de S. Martin de Pontoife ,"
Ordre de S. Benoît , Diocèſe de Rouen , & de celle
de Sainte Croix de Guingamp , Ordre de S. Au-.
guftin , Diocèfe de Treguier , Aumônier ordinaire
de la Reine , mourut à Verſailles le 21 Mars , âgé
de quarante-huit ans.
Le fieur Nicolas Louis de la Caille , de l'Académie
Royale des Sciences , des Académies de
Berlin , de Pétersbourg & de Stockholm , de la
Société Royale de Londres , de celle de Gottingue,
de l'Inftitut de Bologne . & Profeffeur de Mathe- .
matiques au College Mazarin , eft mort à Paris le ,
même jour & au même âge.
Dame Marie Anne de Napier, Abbeffe de l'Abbaye
Royale de S. Jacques , près Vitri-le-François,
208 MERCURE DE FRANCE .
Ordre de Câteaux , Diocèle de Châalons en Cham
pagne , mourut en fon Abbaye , le 14 du même
mois , âgée de foixante -feize ans Il y en avoit quarante
quatre qu'elle étoit Abbeffe .
Meffire N. Plantavit de la Paule- Margon ,
Doyen des Prédicateurs du Roi , & Abbé de l'Abs
baye Royale de S. Hilaire , Ordre de S. Benoît ,
Diocèle de Carcaffonne , eft mort à Paris le 28 ,
âgé de foixante- ſeize ans.
Melfire Germain- Louis Chauvelin , ancien Garde
des Sceaux , & Commandeur Honoraire des
Ordres du Roi , mourut en cette Ville le premier
Avril , dans la foixante-dix-huitième année de fon
âge.
LETTRE , écrite de Naples .
Plufieurs Gazettes ont annoncé prématurément
la mort du Duc de la Motta , fils du Duc de Bagnara.
Ce jeune Seigneur a vécu un mois après fa
chûte. Les mêmes Gazettes fe font trompées , en
difant qu'il étoir le dernier rejetton de la Maiſon
de Ruffo . Il a un frère , & d'ailleurs fa Maiſon ſubfifte
par plufieurs autres branches , dont la principale
eft celle du Prince Scilla.
PHÉNOMENE
INTERESSANT.
De LONDRES , le 16 Mars 1762 .
Le 3 de ce mois , fur les huit heures & demie
du foir, il parut à Bratton , dans le Comté de
Witz , un Phénomène
remarquable . De chaque
côté de la Lune , & dans le même parallèle , on
obferva un corps lumineux . Un de ces corps étoit
près de l'épaule d'Orion ; l'autre étoit voifin du
bras de Perfee. Au- deffus de la Lune , paroiffois
AVRIL. 1762. 209
un arc de lumière , formant une espéce de demiéllipfe
, & dont la partie fupérieure touchoit prèſque
l'étoile Capella. Chacun des deux corps lumineux
étoit entouré d'un cercle parallèle à l'Horifon
, & prèfque égal en largeur au diametre de la
Lune. La diftance de la Planette à chacun de ces
corps étoit d'environ trente degrés .
Antoine Joly Marquis de Blaify , ancien Confeiller
honnoraire au Parlement de Bourgogne ,
eſt mort à ſa terre de Norge près Dijon le 20
Octobre dernier : il étoit le dernier de fa Branche
, & le Marquifat de Blaify paffera par fubftitution
à M. Joly de Fleury , Procureur Général
au Parlement de Paris fon parent ; de la Famille ,
nom & Armes duquel il n'y avoit perfonne Membre
du Parlement de Bourgogne , depuis les lettres
d'honoraires accordées à Antoine Joly qui
fait le fujet de cet article .
AV 1 S.
Sur la réquifition de quelques- uns de nos Agriculteurs
, on avoit invité le Payfan Suédois , qui a
inventé une Machine pour battre le grain , à envoyer
en France un modéle de cette Machine. Il
eft inutile de recourir à l'Etranger , pour avoir ce
qu'on pofféde chez foi . Dès le mois de Septembre
dernier , le fieur Loriot , connu par plufieurs inventions
également utiles & ingénieuſes , avoit
imaginé une pareille Machine , qu'il a montrée
dès ce même temps à divers Membres de l'Aca
démie des Sciences , & dont ils ont approuvé le
Méchanifme. L'Académie étant alors en vacances ,
& le fieur Loriot ayant été obligé de fe rendre en
Bretagne , où il eft depuis le mois d'Octobre ; il
n'a pu encore préfenter fa nouvelle invention à
cette Compagnie.
210 MERCURE DE FRANCE.
Comme on a mis dans plufieurs Gazettes que
M. le Chevalier de Launay Commandant de
Bataillon étoit mort de fa bleffure à l'affaire du
15 au 16 Juillet dernier, c'eft M. le Chevalier de
Launay , Commandant du Bataillon au Régiment
de Limousin qui eft mort de maladie fans avoir
été bleflé ; & M. le Chevalier de Launay , Commandant
de Bataillon au Régiment de Champagne
, qui a été griévement bleffé à l'affaire du
15 au 16 Juillet dernier , eft rétabli & guéri de
fa bleſſure , & actuellement vivant & employé à
Gottingue. Il elt éffentiel de rectifier cette erreur
occafionnée par les mêmes noms & grades.
Le Vinaigre Romain pour la confervation de
de la bouche le ditribue toujours avec les plus
heureux fuccès , tant dans les Cours étrangeres
qu'à celle de France ; l'Auteur donne avis que
différens Particuliers flattés par l'eſpoir du
gain le mêlent de le contrefaire , се que l'on peut

éviter en s'adreffant directement à l'Auteur. Ce
Vinaigre eft fpiritueux , pénétrant , defficatif ,
balfamique & anti-fcorbutique ; il a la vertu de
guérir les affections locales de la bouche qui s'attachent
aux gencives ; il raffermit les dents dans leurs
alvéoles les blanchit parfaitement , arrête le
progrès de la carie & empêche que les autres dents
ne fe carient , prévient l'haleine forte & rafraîchit
les lévres . L'Auteur vend auffi différentes fortes
de Vinaigres pour blanchir la peau , guérir les
dartres farineufes , les boutons , noircir les cheveux
roux ou blancs , fourcils , ôter les taches de
roufleur & mafque de couche , & guérir le
mal de dents , & le véritable vinaigre des quatre
voleurs , préfervatif de tout air contagieux , généralement
toutes fortes de Vinaigres tant pour les
AVRIL 1762. 211
bains que pour la table au nombre de deux
cent fortes. L'on diftribue toujours en fon maga
zin de Sévé près Paris , le nouveau Caffis blanc
pour aider à la digeftion des alimens , & le
nouveau ratafia des Sultannes & le ratafia double
des Dames ou le Pavôt des Jaloux , & généralement
toutes fortes de liqueurs tant Françoifes
qu'érrangeres & eau d'odeur . L'on s'adreffera
pour les Vinaigres au fieur Maille , à Paris
rue S. André des Arcs , la troifiéme Porte Cochere
entre la rue Mâcon & la rue Hautefeuille
, de l'autre côté , & pour les liqueurs & eau
d'odeur en fon Magazin à Seve près Paris , route
de la Cour Le prix des moindres bouteilles de
Vinaigre , foit pour les dents ou autres fortes de
propriétés , et de trois livres ; le Caffis blanc
quatre livres la pintè le ratafia des Sultannes
& celui des Dames fix livres . En écrivant au
fieur Maille , foit à Paris ou en fon Magazin ',
& en remettant l'argent par la Pofte le tout franc
de port , l'on fera les envois exactement avec la
façon de s'en fervir.
Avis aux Gouteux , de la part de M. CHAVY
DE MONGERBET .
Fabricando fabri fimus.
Les premiers fuccès de mon reméde pour le
foulagement de la goure , ont été fi éclatants que
je l'ai annoncé comme un fpécifique propre à calmer
toutes les affections gouteufes. L'expérience
de plufieurs années , des faits de pratique fans
nombre & des obfervations continuées m'ont appris
à en faire une jufte application & ont formé
une pratique à laquelle eft attaché le bien de la
fociété. Je ne dis donc plus qu'il faut faire une ti
fane générale avec ma poudre balfamique dans
toute espéce de goute , parce que le froid & le
212 MERCURE DE FRANCE.
chaud ne peuvent être combattus avec fuccès par
un feul & même moyen. L'expérience qui perfectionne
toutes les découvertes a formé mes connoiffances
; & c'eft ce frait précieux que j'offre au
Public. Les plantes Béchiques & adouciffantes qui
font la bafe de mon reméde ne peuvent jamais
agacer les entrailles & leur caufer la moindre irritation
, j'en ai démontré la bénignité aux Chefs
des Facultés de Médecine de Paris & Montpellier
à qui j'en ai confié la compofition : cette conduite
eft celle d'un médecin qui ne doit jamais en impofer
au Public ; mais cela ne fuffit pas , il faut le
perfuader par des faits. Voici donc ma propofition.
Les fymptômes de la goute font ifi multipliés
qu'il n'eft pas poffible de les adoucir ou de les détruire
fans en connoître la cauſe. La goute graveleufe,
celle qui eft avec rougear & inflammation &
celle qui ne fe manifefte que par l'enflure & le
refroidiſſement de la partie , ne peuvent être
traitées de même ; il faut donc que les goureux
me faffent un détail circonſtancié de leur maladie,
de fon origine , de fes progrès & des différens
effets des remédes qu'ils ont employés afin qu'ils
me mettent en état de décider de l'efpéce de goute
qui les affecte & que je puiffe leur procurer des
moyens de foulagement allurés dans tous les cas ;
& j'invite ceux qui font chargés de la diftribution
de mon reméde de n'en remettre à aucun gouteux
fans cette attention . Je dis plus ; au moyen
d'une entiére confiance & de quelque docilité , •
je me flatte de changer confidérablement la qualité
de l'humeur ; ce qui eft très- poffible quand
on attaque la cauſe avec connoiſſance . En deux
mots , voici mon traitement général ; j'employe
ma poudre Ballamique , en prifane , en bouillon
ou en bols &c. & j'en affure les effets en l'apAVRIL.
1762. 213
propriant à la qualité de l'humeur ; ce qui ne
peut fe faire fans une inftruction particuliére.
Je prefcris un régime relatifau tempérament d'un
chacun , par le moyen de quelques plantes qui
ôtent le mauvais goût de la manne &c & en
adouciffent & facilitent les effets : j'indique te
purgatif le plus convenable à cette maladie. La
critique & le préjugé peuvent fufpendre le cours
de mes progrès & faire le malheur de la fociétés
mais ils ne peuvent les détruire . Pour démontrer
au Public que la voie de l'intérêt n'eft pas mon
objet , je confens avec plaifir que les perfonnes
connues ne payent mon reméde qu'après en
avoir reffenti les bons effets , n'éxigeant que mes
honoraires de confultation . Afin que l'on foit
fervi promptement & fûrement , j'offre aux Hôpitaux
la diftribution de mon ſpécifique , & le leur
céde un tiers en faveur des Pauvres. Je loge chez
M. Delafont , petite rue S. Roch quartier Monmartre
, à Paris. Les lettres qui ne font pas affranchies
refteront au rebut .
CHAVY DE MONGERBET .
M.DEODATI ,Auteur de la Traduction Italienne
des Lettres Péruviennes & de la Differtation fur
l'excellence de cette Langue , fait (avoir aux Amateurs
de l'Italien , qu'il commencera le 14 Avril fon
se. Cours , lequel durera quatre mois à trois leçons
par femaine. La leçon commencera à quatre
heures préciſes . Ceux qui voudront fuivre ce Cours,
auront la bonté de le faire infcrire chez lui avant
ce temps - là ; il demeure à l'hôtel Notre-Dame ,
rue du Jardinet.
Le fieur MAUPETIT , Entrepreneur actuel de la
Manufacture Royale d'armes blanches , établie de214
MERCURE DE FRANCE .
puis 30 ans à Klingenthal , à 6 lieues de Strasbourg
& à de Scheleftadt , fabrique toutes fortes de
lames de fabres , tant pour Grenadiers & Fantaffins
, que pour Cavaliers , Dragons & Huliards
baguettes de fufil , lames , efpontons , hallebar-'
des , piques , bayonnettes , lames d'épée de toutes
efpéces , vuides & plates , fleurets , couteaux de
chaffe , & généralement tout ce qui s'appelle armes
blanches. Le tout en acier & non en fer , & des
mêmes qualité & bonté que celles qui fe fabriquent
à Solingen Il y a beaucoup d'avantages à fe pourvoir
à cette Manufacture , parce que le Roi pour
la foutenir a impofé un droit de 30 liv . pour cent
pefant fur les lames qui viennent de l'Etranger ;
on fçait de plus combien l'éloignement augmente
le prix du transport & retarde l'arrivée des Marchandiſes
, au lieu que la Manufacture d'Alface
peut faire 4 envois par mois tous les Mardis ; que
par les plus mauvais temps les voitures ne font que
13 jours en route , & que la Marchandiſe eft rendue
à Paris à raifon de 8 liv . le cent pefant .
ΑΙ
AP PROBATION.
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du fecond volume d'Avril 1762 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris, ce 14 Avril 1762. GUİROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE aux Mufes.
Page s
AVRIL. 1762. 215
CONTĚ , imité du l'octeur Swift. 15
SUITE du Conte , Heureux les Epoux qui ne s'aiment
pas.
MES Malheurs , Ode.
REMERCIMENT fur une lanterne très-jolie ,
faite & donnée à l'Auteur par Mlle de C ..
& M. de M ...
EPITRE à M. Dutillot , Miniftre , Secrétaire
d'Etat &c.
SUITE des Penfées fur la Philofophie , les
Sciences , les Opinions , les Systêmes & c .
Par M. l'Abbé Trublet .
EPITRE à Mlle de B..
VERS prononcés par une jeune Penfionnaire
de la Congrégation de Châteauroux & c .
LETTRE à Madame la Marquise de P *** .
ENIGMES.
LOGOGRYPHIS.
COUPLETS à Madame de ** & c.
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
EXPLICATION d'un Paffage d'Hérodote .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les Antiquités
de Paris.
19
31
35
37
39
52
56
ibid.
64 & 65
65 &66
67
69
79
81
82
86
99 &fuiv.
LETTRE Concernant un Manufcrit de M.
l'Abbé Fleury.
LE SALLON , Poeme. Par M. Piron.
A LA Nation , Poëme. Par M. d'Arnaud.
ANNONCES des Livres nouveaux.
ART . III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S.
SEANCE publique de la Société Royale des
Sciences & Belles - Lettres de Metz.
ALGEBRE , ARITHMÉTIQUE , à l'Auteur du
Mercure .
1.04
117
216 MERCURE DE FRANCE.
*** *** à M. ou SECONDE LETTRE de M.
Extrait d'une Controverfe entre le Géomètre
& l'Artiſte , fur l'origine des Sciences.
ART. IV. BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES.
AGRICULTURE .
LETTRE de M. de Maffac , Receveur Général
des Fermes du Roi , à M. Dupleix de
Bacquencourt.
GRAVURE .
ARTS AGRÉABLES.
ART. V. SPECTACLES,
SUITE de la Notice des Piéces contenues
dans la nouvelle Edition des OEuvres de
M. de Saint-Foix .
EXTRAIT de Zarucma , Tragédie par M.
Cordier.
REMARQUES fur la Tragédie de Zarucma.
THEATRES .
125
IAA
156
159
-167
181
191
ART. VI . Nouvelles Politiques. ibid.
MORTS. 207
AVIS.
209
Dé l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife .
MERCURE ..
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MA I. 1762 .
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Jus
PerionSculp 1718.
Cochin
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT, quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
I
AVERTISSEMENT,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port ,
les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
1
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront lesfrais
du
port fur leur compte , ne pyeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'eft-à-dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourfeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
jufqu'à préfent foixante-quinze volumes
dont la Table générale, rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douzième.
MERCURE
DE FRANCE.
MA I. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA LIBERTÉ OU LA PARFAITE
INDIFFÉRENCE ,
ODE , imitée du Métaftaze.
GRACES à ta coquetterie ,
Je refpire , ingrate Nicé ;
Indigné de ta perfidie ,
Le Dieu même qui m'a bleffé ,
Contre toi m'a prêté des armes
La liberté m'offre fes charmes ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mon coeur a brifé fes liens :
Loin de moi , funeſte menſonge !
Si j'aimai Nicé... c'eſt un ſonge.
Dont à peine je me ſouviens.
L'Amour quelquefois le déguiſe ,
Et prend le mafque du dépit ;
Le Sentiment bleffé l'attife ,
Tel qu'un feu captif il jaillit ;
Mais mon âme vraîment paiſible ,
Au dépit n'eft plus acceffible ;
Si l'on vient à parler de toi ,
Je ne change plus de viſage ;
Du bord je contemple l'orage ;
Et mon coeur enfin eft à moi.
--Je céde aux pavots de Morphée ,
Je dors du plus profond fommeil ,
Sans que ton importune idée
Occafionne mon réveil :
Si je m'abfente , ton image
N'eft plus aujourd'hui du voyage ,
Ne m'arrache pas un foupir ;
Libre d'une incommode chaîne ,
Je m'éloigne de toi fans peine
Et je te revois fans defir.
Je parle à préfent de tes charmes
Sans intérêt , fans rien fentir
Et fi je verfe encor des larmes
MA I. 1762.
Ce font des larmes de plaifir.
Je me rappelle tes caprices ,
Tes faveurs , & tes injuſtices ,
Et n'en fuis piqué , ni flatté :
C'eſt maintenant Lindor qui t'aime ,
Eh bien , hier avec lui-même
Je m'entretins de ta beauté .
D'un air & languiffant & tendre
Tu peux accueillir ce rival ;
Cet air pour moi tu peux le prendre :
Dédain , douceur , tout m'eft égal.
Ta bouche a perdu cet empire
Qu'avec un féduifant fourire
Elle prenoit fur tous mes fens ;
Tes yeux , à préſent ſans langage
Tes yeux ont perdu l'avantage
De me peindre ce que tu fens.
>
Si je pince aujourd'hui ma lyre ,
Si je lui fais rendre des fons ,
Nicé , qui peut-être en foupire ,
N'eft plus l'objet de mes Chanfons.
Tu connois ce bois folitaire...
Ces gazons frais .... cette fougere...
Tu fais pourquoi je les aimois... ?
Tu n'y couronnes plus ma flâme 3 .
Et cependant toujours mon âme
Y trouve les mêmes attraits.
A iv
$ MERCURE DE FRANCE.
Il fut un temps que ta préſence
Pouvoit feule embellir ces lieux :
A préfent , malgré ton abſence ,
Je les trouve délicieux .
C'eft que la naïve Nature
N'a pas befoin de la parure
Que lui prêtoient tes agrémens.
Cette grotte autrefois chérie ,
Maintenant avec toi m'ennuye ,
Et me fait compter les momens .
D'une confidence nouvelle
Admire la naiveté !
"
Nicé , je te trouve encor belle
Après ton infidélité.
Mais tu n'es plus une merveille ;
Tous les jours on voit ta pareille ;
Même , ne t'en offenſe pas ,
Je remarque fur ton viſage
Des défauts , un léger nuage ,
Que je prenois pour des appas.
Quand je voulus brifer ma chaîne ,
Je l'avourai , je crus mourir ;
Prêt à fuccomber à ma peine
Je renaiffois par un foupir.
J'ignore encore par quels charmes
Je ne pouvois verfer les larmest
Qui venoient inonder mes yeux.
Mon âme étoit anéantie >
MA I. 1762. 9
Et je ne tenois à la vie
Que par l'espoir des malheureux.
Mais pour fortir de l'esclavage ,
Il faut mépriſer les tourmens ;
Et pour quitter un coeur volage ,
Il faut qu'il en coute aux Amans.
L'Oiseau furpris par artifice ,
Fait volontiers le facrifice
Des plumes prifes aux gluaux :
Le temps répare ce dommage ;
L'expérience le rend ſage ,
Et lui fait fuir d'autres panneaux .
Mais , Nicé, tu croiras peut-être
Que ce langage eſt affecté ;
Que l'Amour est encor mon maître
Sous cet air de fécurité ?
Tu penferas que je t'adore ,
Parce que je répéte encore
Que je fuis libre de tes fers.
Mais non , il est dans la Nature
D'aimer à faire la peinture
Des maux que nous avons foufferts .
C'eft le foible d'un Militaire
De parler fouvent des hazards:
Aufquels fon bras l'a fçu fouftraire
Sous les brillans drapeaux de Mars :
Et fes périls & fes fervices
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Sont marqués par les cicatrices.
Qu'il fe plaît à nous découvrir.
L'esclave libre fait trophée
De la chaîne qu'il a portée...
Je jouis du même plaifir .
Je parle pour me fatisfaire ;
Et je ne m'inquiéte pas
Si mon langage peut te plaire ,
S'il te caufe quelque embarras.
Crois encore mon coeur fenfible
Croi-le troublé , croi- le pailible :
Doutes flateurs , foins fuperflus !
Qu'à mon nom feul tu fois émue ;
Que tu craignes ou non ma vuë ;
Va... je ne m'en occupe plus.
J'étois conftant , tu fus perfide :
J'ai fecoué ton joug honteux.
Qu'entre nous la Raifon décide
Qui doit s'eftimer plus heureux.
Tu peux afpirer aux hommages
Nicé , de ces Etres volages
Dont les fens dirigent le coeur :
Moi , je mépriſe une conquête ,
Quand il faut que l'efprit l'achete
Au vil prix d'un foupir trompeur.
Par une Dame de D.......
MA I. 1762.
11
MOTS qui ont été donnés à remplir ,
par Mlle d'AL ... à M. P ...
Tournefol. Factice.
Cabriolet . Electricité.
Cadran. Chimère.
Charenton. Bonhommie .
Judée . Myfantrope. Perfil. Calotin.
En vain , près d'un objet touchant ,
Le coeur le mieux conduit , veut cacher fon pen
chant.
Comme le Tournefol, une invincible chaîne,
Vers l'objet qu'il adore inceffamment l'entraîne ;
Tout le refte eft factice & n'en impofe pas :
L'Amour n'eft jamais en demeure ;
Et quand le Cadran marque l'heure ,
Le timbre a beau fonner bien bas.
La Réſerve eft une chimère ,
Dans l'Empire d'un Dieu jaloux de fon pouvoir ;
C'et un malin enfant qui , nié par la mère ,
Affecte de le faire voir.
Prenez la Coëffure brillante ,
Ou le fimple Cabriolet :
On le devinera ; fa flamme pétillante ,
De l'Electricité peint le rapide effec.
Partout de proche en proche elle fe communique ;
De Rome à Charenton fon pouvoir ſouverain ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
A la Raifon faifant la nique ,
Se répandroit de main en main.
Croyez- moi donc , ma chère Amie :
Quand on aime , la Bonhommie
Eft le parti d'un efprit ſain.
Rougir d'un fi beau feu c'eſt une fauffe idée ;
Et l'on peut fans dépit s'en dire poffédée ,
Lorsqu'on n'ignore pas qu'un fameux Souverain ,
Pour une Reine de Judée ,
Eût quitté fans regret tout l'Empire Romain.
Si quelque Myfantrope auſtère ,
A titre de foibleffe ofe vous reprocher
Les loix de l'Enfant de Cythère ;
Ofez n'en pas faire myſtère ;
Vous le verrez le rapprocher.
S'il perfifte , il faut lui permettre
De fuivre fon mauvais deſtin .
Imitez la fierté des Roſes du matin :
Daignent- elles fe compromettre
Avec le Perfil & le Thin ?
Trop de diſtance les fépare .
L'Amour n'eft pas toujours pour les fleurs-un lutin;
Et fouvent du Zéphire un feul baifer répare
Du fougueux Aquilon le tranfport Calotin .
MA I. 1762. 13
L'AMOUR ET LARAISON ,
FABLE à Madame G ..
L'AMOUR
Bannit un jour
La Raifon de fon Empire.
Pourquoi , dit celle- ci , voulez-vous m'éconduire ?
Serois-je inutile aux Amans ?
Je dirige les fentimens
Qu'en leur coeur vous avez fait naître....
Oui , dir l'Amour , cela peut être ;
L'amant docile à votre voix ,
Je le tiens pour fage , fans doute :
Mais quand on veut fuivre mes loix ,
Bien malheureux qui vous écoute !
Ainfi parloit l'aveugle Enfant
Dont vous croyez que je porte les chaînes.
Non , non , Cloris ; je fais trop quelles peines
Suivent les plaifirs qu'il nous vend.
Sans ceffe contraire à lui - même ,
Cruel & tendre tour- à-tour ;
Quand on connoît fi bien l'Amour ,
Comment voulez-vous que l'on aime ?
14 MERCURE DE FRANCE.
ALCANOR ,
OU L'HEUREUSE MÉTAMORPHOSE.
Conte traduit fur un Manufcrit de la
Bibliothèque de Priam , par M. de C***
Tréforier de France & Membre de
plufieurs Académies , Abonné au Mercure.
DANS
>
ANS LA PHRYGIE , à cinq ou fix
milles de Troye , en un lieu fauvage où
de jeunes filles diftinguées par le hazard de
Ja naiffance & par l'éclat de la vertu
loin du bruit & du tumulte du monde
ont élevé des Edifices plus commodes
que fomptueux , dans lefquels elles fe
raffemblent de temps en temps pour vaquer
au fervice des Autels ; au-deffus
des foibleffes de l'humanité , ou dumoins
affez fortes pour en triompher
elles ont la réputation de chafteté qu'avoit
l'Amante d'Endimion avant fa défaite.
Les Bergers d'alentour . laiffent
érrer leurs troupeaux & ne s'occupent
qu'à former des chants dignes de leur
plaire. Quelquefois attentives à leurs
concerts champêtres , elles payent d'un
MA I. 1762. IS
foûrire leurs efforts impuiffans . Ils redoublent
pénétrés d'amour & d'admiration
. Orphée lui- même en eft jaloux.
Jamais il n'a tiré de fa flute harmonieufe
des fons auffi touchans, Les Oifeaux
attentifs s'agitent amoureuſement fur
les arbres ils s'accordent avec les bergers.
Leurs divers ramages peignent
toute l'énergie du fentiment . La plus belle
portion de la Nature confpire contre
l'infenfibilité de ces mortelles fortunées,
On fent en brulant pour elles l'excès de
fon audace. Mais leurs rigueurs ont des
charmes qui les font fupporter. On ne
fe permet point le plus léger murmure ;
leur préfence infpire un faint refpect.
A peine laiffe-t- on échapper des foupirs ,
trop fouvent les enfans de la témérité.
Les fatyres n'ont jamais prophané de
leur haleine impure les lieux qu'elles habitent
le culte qu'on leur rend eſt le
plus pur qu'on puiffe rendre à la beauté.

Zanacé, dès fa plus tendre jeuneffe , a
été mise au nombre de ces Vierges . On
n'entreprend pas de peindre Zanacé. La
blancheur de fon tein , & la régularité
de fes traits font au -deffus de nos éloges.
Sa phyfionomie infpire une douce
mélancolie. La fierté de Pallas y paroît
tempérée par les Grâces. Son efprit eft
16 MERCURE DE FRANCE.
plein de jufteffe & de vivacité. Son caractère
tient tout ce que promet fon vifage.
Alcanor , fils d'un riche Paſteur de
cette contrée , paya cher le plaifir qu'il
prit à contempler les charmes naifans
de Zanacé. L'amour fe rendit maître de
fon coeur. Ce jeune homme étoit aufſi
beau qu'Adonis. Il méprifa les agaceries
des Bergeres. Il dédaigna un triomphe facile
; & le petit audacieux fe crut permis
d'adorer Zanacé. Qui la voit craint de lui
parler. L'infenfé ne craignit rien . L'aimable
naïveté de fa converfation acheva fa
perte . Il ne remarqua pas l'enſemble
délicieux que nous offre Zanace ; il le
fentit & dès-lors fon mal augmenta
fans efpoir de guérifon.
Alcanor fe promenoit à pas lents , la
tête baiffée en rêvant à Zanacé.
Quelquefois femblable à un Cerf pourfuivi
par
des Chaffeurs , il franchiffoit d'un
pas léger les vallons & les collines portant
partout l'image de Zanacé: on l'a
vû fe rouler fur la pouffiere en implorant
la clémence des Dieux fans ſe plaindre
de la rigueur de fon fort . On ne
l'entendit jamais fouhaiter de n'aimer
pas. O Vénus ! difoit - il , augmente
fi
tu peux le feu qui me dévore . Que
ton fils armé de fes fléches les plus ai-
+
M A I. 1762. 17
guës épuife fur moi toute fa malice':
mais que Zanacé apprenne que je l'adore
, & que je trouve ma félicité dans
les maux qu'elle me fait fouffrir. Dis- lui
que j'allois chercher fous les Drapeaux
de Mars une gloire folide ; que la feule
gloire où j'afpire aujourd'hui , eft de
mourir à fes pieds... Dis- lui que j'avois
envie de voir des climats éloignés , &
que l'univers n'eft plus pour moi que
dans les lieux où elle habite ; dis-lui que
cette guirlande de fleurs qu'elle a trouvée
par hazard : c'étoit moi qui l'avois
faite, & l'avois mife fur fon chemin afin
quelle la trouvât.S'il eft vrai que j'ai quelque
reffemblance avec le fils de Mirrha,
fois propice à mes voeux. Vante à Zanacé
cet avantage qu'elle dédaigne . O
Déeffe d'Amathonte,n'épargne rien pour
foumettre à ton empire un coeur... qui
a juré de ne jamais aimer ! Quand j'apperçois
de loin Zanacé , mon efprit
s'égare ; il femble que l'activité de mes
fens augmente. Quand elle approche ,
je ne me connois plus ; mon âme cherche
la fienne... il femble qu'elle voudroit
me quitter... mes forces s'épuifent ;
& je croirois avoir perdu la vie , fi je
ne confervois encore le fentiment de
mon amour.
18 MERCURE DE FRANCE.
C'eft ainfi que l'imprudent Alcanor
fe confumoit en plaintes fuperflues
en fouhaits inutiles . Ses mains chargées
de préfens agréables à Vénus, décoroient
fes Temples fans fruit. L'Écho frappé du
fon de fa voix , répétoit au loin le nom
de Zanacé. Ce nom fi chéri étoit gravé
fur l'écorce des Arbres , & fur le
fable mouvant. Les Bergeres rioient des
maux d'Alcanor , & les Bergers plaignoient
fon fort.
Les Dieux en eurent enfin pitié. Un
jour qu'il rempliffoit de fes gémiffemens
ordinaires les antres les plus profonds
, il fe fentit changer tout- à- coup
Dans le criſtal tranfparent d'une onde
argentine , il fe vit fous la forme d'une
Biche. La Reine de Cythère s'offrit à fa
vue dans un char éclatant , traîné par
deux Colombes plus blanches que la
neige. Elle étoit entourée de légers
nuages qui répandoient dans les airs un
parfum délicieux . La foudre n'annonce
point Venus aux mortels furpris. L'aimable
langueur , la douce volupté, l'oubli
de foi-même font les fruits de fa
préfence. Les ris & les grâces , compagnes
néceffaires de la Beauté , voltigeoient
autour de la Déeffe , & foutenoient
Cupidon fur les genoux de fa
M A I. 1762. 19
Mere . Elle n'étoit point telle que les
Dieux la virent fortant du fein du vafte
Océan , ou telle qu'elle apparut à l'heu
reux Paris lorfqu'il balançoit entre
Minerve & Pallas , & qu'elle voulut fixer
fon choix incertain. Ses cheveux
tomboient jufques fur fa, ceinture ; le
tendre zéphir les agitoit amoureufement
; la pudeur avoit pris foin de fa
parure. On y remarquoit cependant ces
négligences touchantes qui vont fi bien
à Vénus , & qui déparent toute autre
qu'elle.
» Alcanor , dit- elle , c'eſt à moi que
» tu dois ta métamorphofe. Nul Mor-
» tel dans les lieux où l'on m'adore n'a
» mérité les faveurs de l'amour à plus
» jufte titre que toi . Mon fils a fouvent
» quitté les bofquets d'Idalie pour écou-
» ter tes plaintes , & pour éffayer fes
» traits fur l'infenfible Zanacé. Il nous
» eft facile d'enflammer quand il nous
» plaît les hommes & les Dieux. Les
» hôtés des forêts reconnoiffent notre
» voix. La chaleur de l'amour pénétré
jufqu'au fond des eaux . Les habitans
» des airs font nos plus fidéles fujets.
» Toute la Nature femble obéir à nos
» loix .... & nous ne pouvons rien fur
» le coeur de Zanacé ! Sous cette forme
20 MERCURE DE FRANCE .
» chère à Diane , tu plairas peut -être à
» Zanacé. J'aurois voulu t'ôter ton
» amour ; mais je fens qu'il eût fallu
» t'anéantir pour te faire oublier Za-
» nacé.
A ces mots Vénus difparut. Alcanor ,
par un fecret préffentiment,prit fa courfe
du côté du temple de Diane. Zanacé s'y
rendoit pour offrir fes hommages à cette
Déeffe. Elle fut frappée de la beauté de
la biche qu'Alcanor animoit. Elle courut
à elle. Ce charmant animal fuyoit
lentement ; elle n'eut pas de peine à l'attraper.
Que cette vierge fut contente !
qu'elle prodigua de baifers innocens à
fa biche fortunée ! Alcanor enhardi fous
cette forme étrangère , lui témoigna fa
fenfibilité par fes careffes. Tantôt il
portoit fa tête fur fes genoux ; tantôt
il lui préfentoit la patte avec des grâces
infinies. Ces foins empreffés , fes gentilleffes
variées avec goût , acheverent
de lui gagner le coeur de fa maîtreffe .
L'attachement de Zanacé pour fa jolie
biche , payé d'un fincére retour , fut
longtemps un fujet d'admiration dans
tout le hameau. On s'épuifa en vaines
conjectures fur le deftin d'Alcanor.
Les uns prétendoient qu'il étoit allé
chercher dans des climats éloignés une
MA I. 1762.
21
diffipation néceffaire . D'autres affuroient
qu'il s'étoit précipité dans les flots. Les
Bergers lui drefferent un maufolée ruftique
avec cette Infcription qu'on peut
traduire ainfi en mauvais vers françois :
Malheureux Alcanor,Mortel trop fait pour plaire !
Tu pouvois rencontrer le bonheur en ces lieux ,
Si tu n'avois brulé d'un amour téméraire .
Tremblez , jeunes audacieux :
De vos voeux indifcrets la mort eſt le falaire.
Zanacé , dit-on , n'apprit pas . fans
chagrin le trifte effet de fes charmes.
Mais fa biche lui fit bientôt oublier un
Amant dont le fouvenir auroit pu altérer
fa tranquillité. Nous fommes nés
pour aimer. Il faut au coeur un objet
qui le rempliffe . Une biche eft d'une
grande reffource à une jeune Beauté :
on peut l'aimer beaucoup fans l'aimer
trop. Zanacé éprouva cependant que
l'attachement le plus innocent coûte
fouvent autant de peine qu'il a couté de
plaifir.
Dans une forêt ombragée par des chênes
antiques qui portoient leurs têtes
fuperbes jufques dans les nues , Zanacé
goûtoit la fraîcheur du matin en
penfant aux merveilles de la Nature . Ses
22 MERCURE DE FRANCE.
idées favorifées par le filence , érroient
avec une fecrette fatisfaction fur ces
grands objets que le Vulgaire n'a jamais
confidérés. Un bruit confus de cors
& de chiens fe fit entendre. Sa biche
la fuivoit. L'inftin&t qui veille à la confervation
de l'animal , l'emporta malgré
elle .Elle prit la fuite. Zanacé la fuivit des
yeux , & bientôt ne la vit plus. Elle regagna
triftement fon habitation.Sa foeur,
qui lui reffemble , fa foeur , vierge comme
elle , s'apperçut avec éffroi de la
douleur que Zanacé laiffoit paroître .
La caufe ne lui en fut pas plutôt connue,
qu'elle fit affembler tous les Bergers . Ils
s'emprefferent tous de chercher Biche * ;
mais ce fut en vain. Le Soleil avoit fini
fon cours. La nuit avoit étendu fur ce
vafte Univers fes voiles fombres , fi
propices à l'amour fortuné , que Zanacé
n'avoit encore aucune nouvelle de l'objet
de fes tendres inquiétudes . Ma Biche,
difoit-elle , éxpire peut-être percée d'un
trait fatal , décoché par une main impie !
Je ne te verrai plus , charmant animal
qui juftifiois fi bien l'excès de ma tendreffe
! Ni la Biche qui nourrit de fon lait
le fils d'Hercule , ni toutes celles que
* C'eſt ainfi que s'exprimoit l'ancien Texte en
parlant de ce cher animal,
MAI. 1762. 23
Diane traîne à fa fuite , ne peuvent entrer
en comparaifon avec toi ! .... C'eſt
ainfi que Zanacé témoignoit fes regrets.
en fe promenant dans une allée de Peupliers
qui bordoient fon habitation. Ses
regards s'égaroient de tous côtés. Elle
découvrit dans le lointain un animal qui
accouroit vers elle. Quel fut l'excès
de fa joie ? C'étoit fa Biche chérie ! Qui
auroit pu exprimer la douleur qu'elle
eut de l'avoir perdue , feroit feul digne
de rendre l'expreffion de joie que lui caufa
fon retour. Sa fidélité fans exemple
fut célébrée dans la Contrée par des fêtes
qui durerent trois jours. Depuis cet inftant
Alcanor n'a point quitté fa maîtreffe.
Il jouit de l'ombre du bonheur quelquefois
plus flatteufe que le bonheur
même . L'amour & fa mère s'applaudirent
de cette heureufe métamorphofe.
C'eft un fecret qu'ils m'ont révélé, fans
me défendre d'en parler.
24 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur
l'Atlas Géographique de M. DE
MORNAS.
MONSIEUR ,
Cet Ouvrage a été très- bien accueilli
dans notre Province ; l'utilité qui doit en
réfulter pour la jeuneffe , paroît fi fenfible
qu'il n'eft nullement douteux que
toute la France ne defire la fuite d'un
Atlas dont nous n'avons encore que la
premiere partie , & quelques feuilles de
la feconde. Une perfonne éclairée &
remplie de zéle pour le bien Public, a cru
crú
être l'interprête des fentimens de la Nation
en faifant à ce fujet les Vers fuivans
que j'ai l'honneur de vous adreffer , en
vous priant de vouloir bien leur donner
place dans votre Ouvrage ?
STANCES adreffées à M. de MORNAS.
Pour ce nouvel Atlas ', que la gravure enfante ,
Ma Muſe a compofé ces Vers :
Sage Mornas , c'eſt toi dont la plume fçavante
Fait ce préſent à l'Univers.
Eclairé par le goût , fûr d'inftruire & de plaire ,
TU
M A 1. 1762
Tu vas à l'efprit par les yeux ;
Toujours tu le verras s'ouvrir à la lumière ,
Quand tu l'auras féduit par eux.
Ce fut pour affurer cet heureux ſtratagême
Que Defnos prêta ſon burin :
L'oeil croit , en le voyant , que la Nature même
A voulu conduire la main.
Rarement le deffein a vu tant de jufteffe
S'unir à tant de propreté ;
Tout y paroît brillant , & la délicateffe
N'y nuit point à la vérité.
Sous ce Pinceau flateur dont s'embellit l'Hiftoire ,
Qui peut ne pas chérir les traits ? ar. L
Ingénieux Auteur , il ne manque à ta gloire
Que de couronner tes fuccès .
Le Profpectus que M. de Mornas a
fait paroître pour la feconde Partie de
fon Atlas mérite toutes fortes d'éloges ;
jamais perfonne n'a mieux faifi le vrai
but de l'Hiftoire. Je crois que l'on ne
peut trop concourir à encourager l'Auteur
dans cette entreprife immenfe , ni
trop en defirer l'accompliffement .
J'ai l'honneur d'être , & c .
L. C. R...
A Baigne, en Saintonge , ce 30 Mars 1762,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ÉPITRE ,
A Milord T...
AIMIMAABBLLEE favori des Grâces,
Citoyen plein d'humanité,
Dont l'Amour embellit les traces
Des roſes de la volupté :
Loin des champs où tour vous appelle ,
Vous alliez donc buvant vos eaux ,,
Faifant des Vers comme Chapelle ,
Et fur votre violoncelle
Jouant fouvent des airs nouveaux
Que l'Amour fit pour quelque Belle ?
On dit qu'en arrivant à Spa
Du ſoin délicat de vous plaire ,
Plus d'une Beauté s'occupa.
La Nymphe , à la taille légère ,
aimoit à fe parer ;
Pour vous,
La jeune & timide
Bergère
Prenoit
plaifir
à meſurer
,
Des pas brillans
fur la fougère.
Mais amufant
, vif & léger ,
Sur tous les objets du bel âge
Vous vous plaifiez à voltiger,
Sans que jamais
rien vous
engage.
En changeant
d'objets
chaque
jour ,
1.
1702.
Vous cueilliez des rofes nouvelles :
Vous aviez les traits de l'Amour:
Vous vouliez en avoir les aîles.
Par quel heureux enchantement ,
Des Alcides & des Orphées
Réuniffez -vous l'art charmant ?
Mylord , il faut aſſurément
Que la grave troupe des Fées
Vous ait doté fi richement ,
Lorſqu'au moment qui vous vit naître ,
Ouvrant les tréfors de leurs mains ,
Elles ont enrichi votre être
Des dons épars chez les Humains.
Enfant gâté de la Nature ,
Entre les Arts & les Amours ,
Près d'Ariftipe & d'Epicure ,
Sans ceffe vous coulez vos jours.
Vous fçavez joindre avec adreſſe
Le Sentiment à la Raiſon ,
Et les rofes d'Anacréon
Aux lauriers brillans de Lucréce.
Si comme vous j'avois le don
D'aller fur les bords du Permeſſe
Suivre l'Amante de Phaon ,
J'irois des fleurs de la jeuneſſe
Couronner mon jeune Apollon ,
Qui n'eft pas celui de la Gréce ,
Et dont je vous tairai le nom .
Adieu , Mylord , le plus aimable
1
1
1
Bij
Qu'on ait vu depuis amilton .
Sçâchez toujours à plus d'un ton
Monter votre Lyre agrérable .
Quelquefois à votre côté
Plaçant Terpficore & Thalie ,
Prenez des mains de la Folie
La coupe de la Volupté.
Quand m'offrirez-vous la magie
De ces foupers délicieux ,
Où l'on eft affis près des Dieux
Dans une libre & vive orgie ,
Qu'animent encor deux beaux yeux ?
Des lieux ou mon âme s'élance ,
Revenez vers ces bords fleuris
Où la Seine, avec complaifance ,
Promenant fa magnificence ,
Se mire au milieu de Paris.
Revenez pour calmer nos peines , ¹
Brillant de joie & de ſanté ,
Et plein d'amour pour Des.....
De les mains recevoir des chaînes
Plus douces que la liberté.
Cette Beauté qui vous adore ,
Tous les matins avant l'Aurore ,
Pour vous , dans les Vers ingénus,
Offre un coq au Dieu d'Epidaure
Et deux colombes à Vénus.
Par M. LEGIER.
MAI. 1762. 29
ODE ANA
CRÉONTIQUE.
Ακου MOUR , combien fous ton empire ,
J'ai pleuré les maux que tu fais !
Je t'ai fléchi ; Daphné ſoupire ;
Je chante aujourd'hui tes bienfaits.
Jadis amoureux de Glicère ,
Epris de fa fière beauté ,
Je brûlois : mon ardeur fincère
Augmentoit encor ſa fierté.
J'adorai la coquette Ifmène :
Mais , rien ne pouvoit la flatter ,
Que d'appéfantir une chaîne ,
Qu'elle nevouloit pas porter.
Bientôt après la jeune Aftrée……………
Ce fut le comble de mes maux :
Sans ceffe elle étoit enivrée
De l'encens de mille rivaux,
Thémire , & Climène , & Silvie ,
Tour-a- tour reçurent mes voeux.
Caprices, humeurs , perfidies ,
Mon fort en devint plus affreux.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
A la félicité fuprême
Tu m'as conduit par tes rigueurs :
Je te rends grâces ! Daphné m'aime ,
Daphné vient d'éffuyer mes pleurs.
Avec quelle délicateffe
Son âme peint ſes mouvemens !
Dans fon efprit que de fineſſe !
Dans fon coeur que de fentimens !
Généreuse , tendre , & fidelle ,
Son voile eft l'aimable pudeur.
Amour , je trouve tout en elle ,
Beauté , modeftie , & candeur.
Par M. MENU DE CHOMORCEAU.
BOUQUET
A Son Excellence Mgr le Comte de N.
Grand d'Espagne .
L'AURO AURORE annonce votre fète t
Koffignol femble la publier ;
Le doux Zéphir , fur votre tête ,
Badine à travers le laurier
Dont Mars vous fit une couronne.
Je vois fourire aufli Bellone ;
Et fur les lévres d'Ar.... ,
L'Amour vous fair ſon plus beau don .
MA I. 1762. 31 .
HYMNE ,
SurPAIR de la Romance On ne s'avife jamais
JUSQUE
de tout .
USQUE dans la moindre chofe ,
De Dieu l'on voit la grandeur 3.
Si j'examine une roſe ,
J'admire fon Créateur.
Le Moucheron qui reſpire
Eft l'ouvrage de fa main.
Tout ici-bas femble dire:
Adore un Dieu fouverain.
On admire les ouvrages
De ces Artiſtes fameux.
Mais pourquoi fur ces images ,
Attacher fi fort nos yeux?
N'eft-il pas dans la Nature
D'objet qui foit plus touchant , 1.
Qui montre à la Créature ,
Un Créateur plus puiſſant ?
Fermons à jamais l'oreille
A ces dangereux accens ,
Qui , lorfque l'âme fommeille ,
S'emparent de tous nos fens.
L'ennemi veut nous ſurprendre :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Craignons fon charme flatteur.
Si l'oreille ofe l'entendre ,
Que va devenir le coeur ?
Parl Abbé PICHENOT.
SUITE des PENSÉES fur la Philofophie
, les Sciences , les Opinions
les Syftêmes &c. Par M. l'Abbé
TRUBLET. 9
L
XXIII
A premiere impreffion qué nous recevons
des chofes , eft fouvent la plus
jufte , parce qu'elle eft moins alterée par
le préjugé , ou par la paffion . A la premiere
vue d'un objet , c'eft l'objet feul
qui nous frappe ; il occupe l'âme toute
entière. Mais quand on vient à le confiderer
avec réfléxion , alors le préjugé
& la paffion fe mettent de la partie , On
fait des éfforts , mêmefans s'apercevoir
qu'on en fait , pour voir les chofes comme
on a intérêt & envie de les voir ,
& l'on y réuffit, C'eft ainfi qu'il arrive
quelquefois qu'en examinant , on voit
moins bien .
L'éxamen n'eſt utile que lorsqu'on le
MA I. 1762.* 33
fait , non feulement de bonne foi , mais
encore avec défiance des motifs perſonnels
qui pourroient nous incliner d'un
côté ou d'un autre. Sans cela il ne fert
qu'à nous écarter de plus en plus de la
vérité qui s'étoit préfentée d'abord , &
qui forte de fa nouveauté , & nous prenant
au dépourvu , avoit fait fur nous
une vive impreffion. L'examen , pour
être plus lent & plus raifonné , n'en eft
quelquefois que plus fufceptible de la
féduction des paffions & des préjugés ;
s'il ne détruit pas ces préjugés , il les
affermit ; en forte que ce qui devoit
être le reméde du mal , y met le comble,
& le rend fouvent incurable.
Indépendamment des préjugés & des
paffions , il y a des efprits qu'il faut ,
pour ainfi dire , prendre à leur premier
mot. S'ils regardent plus attentivement
& plus longtemps , leur vue fe trouble ;
ils voyent mal , confufément , ou même
ne voyent plus rien , & ainfi ne diftinguent
plus le vrai du faux . Ces gens -là
pour le remarquer en paffant ) parlent
mieux , ou du moins parlent plus fenfément
qu'ils n'écrivent , lorfqu'ils écrivent
lentement & avec foin. Dailleurs
la compofition eft pour eux un travail
long & pénible. Plus ils reviennent fur ce
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
qu'ils ont fait , plus ils font incertains
fur le choix des penfées & des expreffions.
On manque le vrai en parlant ,
faute d'examen ; on le manque en écrivant
, par trop d'examen . En un mot
( je le répéte ) il y a des gens qui ne
favent que voir , & qui ne favent point
regarder , confidérer , examiner.
La vue de l'efprit reffemble en beaucoup
de chofes à celle du corps , & entreautres
en ce que fixée trop longtemps
fur le même objet , elle fe trouble &
s'éblouit, enforte que l'efprit n'apperçoit
plus que confufément ce qu'il avoit vu
d'abord très-diftinctement ; d'où il arrive
que ce qu'on fait pour éclaircir de plus
en plus une idée, ne fert quelquefois qu'à
Pobfcurcir. Il y a peu de méditatifs
qui ne l'ayent éprouvé. Dès qu'on s'en
apperçoit, il faut interrompre fa médita
tion , & la remettre à une autre fois.
XXIV .
Plus je fuis perfuadé de quelque chofe,
plus j'écoute volontiers les gens d'efprit
impartiaux qui ne font pas de mon
avis. 19. C'eft pour moi un objet de curiofité
de favoir ce qu'on peut objecter
contre un fentiment qui me paroît certain.
2°. je crains l'erreur , & je me crois
M A I. 1762. 35
très-capable de l'avoir embraffée , malgré
toutes mes précautions
Lorfqu'on n'eft pas de l'avis de quelqu'un
, & qu'on fe contente de lui dire
qu'on n'en eft pas , il dit ordinairement :
donnez moi donc des raifons , des preuves.
Mais il n'eft pas toujours à propos
de lui en donner , & de s'engager dans
l'examen & dans la difpute. Souvent
ce quelqu'un eft vif , on l'eft auffi , &
la difpute pourroit trop s'animer. Souvent
encore celui avec lequel on raifonneroit
, eft bien décidé , par préjugé
ou par paffion , à demeurer dans fon
fentiment ; ou bien faute de jufteffe &
de pénétration d'efprit , il ne fentiroit
point la force des raifons & des preuves
qu'on lui donneroit. On pourroit donc
dire affez fouvent à ceux qui en demandent
, qu'on leur en donneroit volontiers
, fi auparavant on pouvoit leur
donner tout ce qu'il faut pour les fentir
, de l'efprit , de l'impartialité , &c.
Mais la politeffe ne permettant pas
de
parler ainfi , il faut fe borner à dire fimplement
& modeftement fon avis , fans
entreprendre inutilement de le juftifier.
XXV.
Si l'on raifonne pour juftifier fon opi-
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
nion , la politeffe veut encore qu'on évi
te le mot de prouver , & qu'on ne donne
à fes preuves que le nom de raifons.
Ce dernier terme eft plus poli , parce
qu'il eft plus modefte. Donner des rai-
Jons , c'eft propofer un examen ; donner
des preuves , c'eft porter un jugement.
On fait le conte ; je vais vous le prouver....
Prouver? Je ne veux pas qu'on
me prouve.
D'autres vont plus loin encore &
donnent toujours leurs preuves pour
des démonſtrations, C'eft prononcer un
arrêt,
f
On a quelquefois remarqué ce défaut
dans des gens qui faifoient profeffion
ouverte de pirrhonifme , & par exempleoir
dit qu'il doutoit de tout ple , dans feu M. Boindin. * Un inf,tant
lui
nioit - on quelqu'un de ces paradoxes
qu'il avançoit fi fréquemment , je le démontre
, repliquoit- il. Son extrême vivacité
, peut-être auffi un peu de vanité ,
lui faifoient oublier fon fyftême , & le
tempérament , comme c'eft l'ordinaire ,
l'emportoit fur la Philofophie,
T
XXVI.
Bien loin que l'utilité & l'importan-
* De l'Académie des Infcriptions & Belles
Lettres
M A I. 1762. 37
ce d'une vérité foient un motif d'être
moins févére dans le choix des preuves
dont on l'appuye , c'en eft un au contraire
de l'être davantage , puifque les
mauvaiſes preuves ne peuvent que nuire
, tôt ou tard , à la caufe pour laquelle
on les employe.

Lorfqu'on croit ne fe rendre qu'à la
Raifon , on céde encore à l'autorité, &
elle a toujours , du moins auprès de la
multitude , beaucoup de part à la conviction.
Or les mauvaiſes preuves affoibliffent
cette autorité, en faiſant naître
des doutes fur l'habileté ou fur la
bonne foi de celui qui s'en fert.
On fait la fameuse diftinction entre
la voie d'examen & celle d'autorité
tant débattue entre les Proteftans & les
Catholiques . C'eft fur l'autorité de leurs
Miniftres difoit à cette occafion M.
Nicole , & non fur un examen dont
ils font évidemment incapables , que la
plupart des Proteftans rejettent la voie
d'autorité.
Lorfqu'on ne peut examiner par foimême
, & qu'on ne reconnoît point
d'autorité infaillible , il faudroit refter.
dans le doute. Mais le doute fixe & conftant
eft auffi impoffible au grand nom
bre que l'examen , & le premier leur
38 MERCURE DE FRANCE .
répugne autant que le fecond furpaffe
leur portée.
Voilà donc les hommes. Ce ne font
point les bonnes raifons qui les éclairent
, ou les fophifmes qui les féduiſent ,
c'eft l'autorité qui leur impofe. Elle eft
le principe de leurs premieres opinions ,
vraies ou fauffes . S'ils en changent dans
la fuite , c'est encore , pour l'ordinaire,
d'après quelque nouvelle autorité . Enfans
pendant toute leur vie , & à tous
égards , ils le font encore plus fur leurs
opinions , que fur toute autre chofe ;
ils le font plus dans leur croyance &
dans la théorie , que dans leur conduite
& dans la pratique . L'irréligion même
eft en grande partie l'effet de l'autorité
de quelques Philofophes irréligieux ,
ou regardés comme tels ; & les paffions,
tout ennemies qu'elles font d'une Religion
qui les gêne , ne fuffiroient pas feules
pour la faire abandonner au commun
des hommes .
Il s'enfuit de là qu'on ne fauroit être
trop refervé à accufer d'irréligion des
hommes célébres par leurs talens & par
leur fçavoir , l'accufation fût-elle fondée.
On veut, par ces accufations , s'oppofer
aux progrés de l'inc édulité , & on les fa
vorife. Il eft faux que la plupart des fçaM
A I. 1762.
39
vans & des gens d'efprit n'ayent point de
Religion ; mais quand cela feroit vrai
il faudroit bien fe garder de le dire. Tous
les fophifmes des incrédules , font beaucoup
moins dangereux que cette affer- .
tion calomnieufe; & bien loin de la répéter
après eux , il faudroit la combattre
avec force , lorfqu'ils la font. Du moins
l'intérêt de la Religion doit l'interdire à
fes défenfeurs , fi un intérêt contraire la
dicte à fes ennemis.
Les préjugés , vrais ou faux , ont encore
plus de pouvoir fur l'efprit de la
plupart des hommes , que les paffions
mêmes.
XXVI.
Toutes les Sectes font contre le
Pyrrhoniſme , & le Pyrrhoniſme eft contre
toutes les Sectes. Dans un autre
fens , il les flatte toutes. Il dit à toutes
& à la plus extravagante comme
aux autres ; C'eft peut-être vous qui
avez raifon. S'il n'affirme rien , il ne
nie rien. Dans ce fens , l'oppofition du
Pyrrhonifme aux autres Sectes eft moindre
que celle des autres Sectes entr'elles.
D'un autre côté , il n'y a point de Secte
qui ne s'accorde avec une autre fur quelque
chofe. Elles ont des principes com40
MERCURE DE FRANCE.
muns d'où elles partent ; ou bien
malgré la diverfité de leurs principes
elles conviennent dans quelques conféquences.
*
XXVII.
Tel Syftême eft plus fin , mieux imaginé
, & plus philofophique que tel autre
; mais il ne s'enfuit pas delà qu'il
foit plus vraisemblable. Ainfi il y a
beaucoup de différence entre Philofophe
& philofophe , très- peu entre
3

* Montaigne , difoit M. Pafcal , à M. le Maître
de Sacy , eft incomparable pour défabufer
» ceux qui croyent trouver dans les Sciences des
» vérités inébranlables ; & pour convaincre fi
>> bien la raison de fon peu de lumières & de fes
» égaremens , qu'il eft difficile après cela d'ê-
» tre tenté de rejetter les Myſtères , parce
» qu'on croit y trouver des répugnances ; car
l'efprit en eft fi batru , qu'il eft bien éloigné de
»juger files Myſtères font poffibles , ce que les
>> hommes du commun n'agitent que trop fou
ود
>> vent .
» Je vous avoue , Monfieur , difoit encore M.
Pafcal à M. de Sacy , que je ne puis voir fans
»joie dans cet Auteur la fuperbe Raiſon ſi invin-
>> ciblement froiffée par fes propres armes..
>>J'aurois aimé de tout mon coeur le Miniftre
>>d'une fi grande vengeance , fi humble difci-
» ple de l'Eglife par la Foi , il eût fuivi les ré-
....
gles de la Morale &c. Mémoires pour fervir à
Hiftoire de Port- Royal. Par M, Fontaine, T. 3.
MA 1. 1762. 41
philofophie & philofophie, entre Syftême
& Syftême , quant à la vérité & même
quant à la vraisemblance.
En matiere de Syftêmes , le vraifemblable
n'eft tout au plus que le poffible
entre une infinité de poffibles. La '
vraisemblance d'un Syftême n'en eft
donc pas une dans le fens dont il
s'agit ici ; c'eft-à-dire , dans le fens qu'il
y ait plus à parier pour ce Systême que
pour un autre.
>
La Nature eft , dit-on , une grande
Enigme dont les Philofophes ont cherché
à deviner le mot. Mais 1 °. en a- !
t-on trouvé un qui quadre à tout ce
qu'on connoît de l'Enigme ? 2°. Connoît-
on l'Enigme toute entiere ? 3 ° .
Quand même on la connoîtroit toute entiere
, & qu'on trouvât un mot qui quadrât
à tout, s'enfuivroit - il delà qu'on eût
trouvé le véritable mot ? nullement , parce
que plufieurs mots peuvent quadrer
également bien à tout.
Qu'on donne à un habile Méchanicien
qui ne fauroit pas comment fe
fait une épingle , à imaginer comment
elle fe fait ? il trouvera plutôt cent
maniéres dont elle pourroit fe faire ,
que celle dont elle se fait effectivement.
42 MERCURE DE FRANCE .
Cela eft vrai , répondra -t-on ; mais
fi le Méchanicien n'a pas trouvé une
maniére de faire des épingles à auffi bon
marché qu'on les fait , il faura bien
qu'il n'a pas trouvé la maniére qu'il
cherche .
Je réplique qu'il y a plufieurs manieres
poffibles de faire des épingles
à auffi bon marché qu'on les fait . Par
conféquent , quand même on auroit
trouvé une de ces maniéres , on n'auroit
encore aucune certitude d'avoir trouyé
la maniére qui eft en ufage. Mais , je
le répéte , les Philofophes font encore
bien loin , à tous égards , de notre Méchanicien.
XXVIII.
On a beau dire aux Philofophes :
Attachez-vous à bien voir la Nature
plutôt que de chercher à la deviner. Ils
ne feront jamais l'un fans l'autre , &
c'eft leur commander l'impoffible , c'eft
leur dire de voir ftupidement. Il eft impoffible
à un homme de beaucoup d'ef
prit d'obferver & de voir , fans penfer
& fans raifonner fur ce qu'il voit &
ce qu'il obferve. Or voilà les Syftêmes .
On en fait malgré foi ; & dans une tête
penfante , ils font une fuite néceffaire
MA I. 1762. 43
des expériences & des obfervations .
Tout grand efprit eft un efprit fyftématique
mais tout grand efprit n'eft
pas un bon efprit. Voilà pourquoi il y
a eu & il y aura toujours beaucoup de
Syftêmes , peu de bienfaits , encore
moins de bons.
que
La multitude des faux Systêmes anciens
qui ne dégoûte point le Public de
croire aux Systêmes modernes , dégoûtera
encore moins les Philofophes d'en
faire de nouveaux. Indépendamment de
l'amour-propre , les Philofophes futurs
pourront fe flatter de mieux réuffir
leurs Prédéce ' eurs , parce qu'ils auront
plus de fecours. Les Syftêmes doivent
fe multiplier avec les découvertes qui
en font les matériaux ; plus on connoîtra
d'effets d'une même caufe , moins
il fera difficile de parvenir à connoître
cette caufe ; un nouvel effet connu
a quelquefois expliqué beaucoup d'autres
effets , jufques-là inexpliquables .
Après tout ce qu'il faut du coté de
l'efprit & des connoiffances pour faire
un bon Systême , il y a encore une
choſe bien importante à recommander ,
c'eft la bonne foi.
M. de Fontenelle m'a quelquefois dit ;
Je crois que j'aurois fait des Systêmes
44 MERCURE DE FRANCE.
tout comme un autre ,fi j'avois voulu en
faire ; j'en ai même fait ; mais comme je
ne m'y fiois point du tout , je n'en ai
pointparlé , & ilsfont reftés dans ma tête.
XXIX.
Il y a entre les hommes , par rapport
à leurs opinions une différence plus
étonnante encore que la diverfité même
de ces opinions , je veux dire la diver
fité , & quelquefois même l'oppofition
des preuves qui les attachent à la même
opinion . On auroit de la peine à trouver
deux hommes qui fuffent du même
précifément fur les mêmes raifons
; en forte que pour demeurer d'accord
, il eft bon ordinairement de ne pas
trop s'expliquer,
avis
XXX.
Pourquoi les Écrivains polémiques
s'accufent- ils fi fouvent les uns les autres
de mauvaife foi ? 1 ° . L'accufation
eft fouvent très -fondée ; mais 2°. l'accufation
la plus forte & la plus odieuſe
eft toujours celle qui plaît le plus à l'accufateur.
3°. La plupart des hommes
ne fauroient croire que ce qui leur
paroît évident , ne le paroîffe pas auffi
aux autres , ou du moins ils ne peuMA
I.. 1762. 45
vent comprendre comment & pourquoi
il ne le leur paroît pas .
Je me fouviens d'avoir lû ce qui fuit
dans un Ouvrage polémique : Je vous.
accufe de mauvaife foi , difoit l'Auteur
à fon adverfaire , parce que je ne puis
douter de vos lumières , & que votre probité
m'eft un peu moins connue.
Le Philofophe a deux yeux , l'un par
lequel il voit les chofes comme elles
font , l'autre par lequel il voit comme
les autres peuvent les voir , & devine
les différens jugemens qu'ils en doivent
porter en conféquence .
Il faut avoir égard dans fa conduite
à ce que les chofes font en elles-mêmes
à la vérité ; mais autant & plus
encore à la manière dont les autres en
jugent .
,
X X X I.
En général , fçavoir douter , eft une
qualité très -rare de l'efprit . On veut ,
dit-on , fçavoir à quoi s'en tenir. Mais
fur la plupart des chofes , il faudroit fçavoir
s'en tenir à douter.
Celui qui fçait douter eft toujours
prêt à recevoir la lumière. Il n'a point
pris d'engagement , à moins pourtant
qu'il ne fe foit trop engagé à douter ,
46 MERCURE DE FRANCE ,
& à réfifter à l'évidence, ce qui feroit un
autre excès plus dangereux que la facili
té de croire trop légérement ; mais encore
une fois , cet excès eft très-rare ;
on ne fçait point douter.
XXXII.
Un Pyrrhonien eſt ſouvent un homme
qui , avec un peu d'efprit & de fçavoir,
a beaucoup de vanité & de pareffe.
Cette incuriofité dont parle Montaigne
, & qu il dit être un doux oreiller
pour une tête bien faite , ne fe trouve
pourtant guéres dans un homme d'efprit ;
ordinairement les gens d'efprit font curieux.
Mais la pareffe peut l'emporter fur
la curiofité ; & alors pour fe juftifier de
la premiere , on fe dira exempt de la feconde.
On fe fera même un mérite d'avoir
renoncé à celle- ci par la prétendue
impoffibilité de la fatisfaire.
XXXIII.
Il faut bien diftinguer ce qui eft preuve
de la fauffeté d'une opinion , d'avec
ce qui n'eft qu'une difficulté contre cette
opinion. Telle difficulté infoluble n'eſt
pourtant qu'une difficulté.
Un Sot ignore, un moinsfot juge & fe
trompe , un habile homme doute. Un
MA I. 1762. 47
plus habile voit clair , & faifit le vrai.
XXXIV.
Les hommes ne croyent pas , ou ne
doutent pas toujours à proportion que
les raifons de douter , ou de croire leur
paroiffent plus ou moins fortes, Souvent
il y a quelque chofe au fond de l'âme
qui s'oppose à la croyance ou au doute
qui devroient naturellement naître de
l'impreffion des raifons . La feule habitude
de croire d'une certaine façon , produit
quelquefois cet effet. Il y a donc bien
de la différencé entre la vue des raifons.
& le jugement qui en eft la fuite. Vous
raifonnerez longtemps avec quelqu'un ,
vos raifons lui paroîtront bonnes ; & ce
pendant vous ne lui perfuaderez rien. Ce
n'eft pas qu'il ait d'autres raiſons plus
fortes à oppofer aux vôtres ; c'eft que
par quelque motif, il a de l'éloignement
pour ce que vous voulez lui faire croire .
Il eft plié par l'habitude à croire le contraire.
Il eft fubjugué par différens préjugés.
D'où il arrive que tout l'effet de
vos raiſons eft de lui faire voir qu'il faudroit
croire ceci ou cela , & non de le
lui faire croire effectivement . Ainfi on
peut être très -intelligent , fans être raifonnable
au même degré , car être intel48
MERCURE DE FRANCE.
ligent , c'eft bien yoir. Etre raisonnable ,
c'eft croire à proportion qu'on voit. Mais
de même qu'on peut croire fans agir ,
on peut auffi voir fans croire ; & cela ,
parce que l'efprit ou le coeur font préve
nus , ou bien , comme je l'ai déjà obfervé
faute d'une certaine force &
d'un certain courage d'efprit , encore
plus rares peut - être , & néanmoins
auffi néceffaires dans la recherche de la
vérité , que toutes les qualités qui font
proprement l'homme d'efprit .
S
i
1
De là il s'enfuit , ( je le répéte ) que
faute de cette force & de ce courage , on
peut avec tout l'efprit du monde , n'être
point Philofophe . Pour mériter ce nom,
il faut un efprit également fort & éclairé.
XXXV.
21.
S'il y a une fotte foibleffe qui empêche
d'atteindre le but , il y a auffi une audace
folle qui le fait paffer. Il ne faut pas
que la hardieffe d'une opinion foit un
attrait pour l'embraffer. Cette difpofition
feroit très-dangereufe ; mais heureuſement
elle eft affez rare.
XXXVI.
Un enfant élevé avec quelque foin,
fait plus de chofes à dix ans , qu'il n'en
pourroit
MA I. 1762. 49
roit apprendre dans le refte de fa vie ,
vécut-il cent ans dans l'étude .
De toutes les chofes que nous fçavons ,
on trouvera , fi l'on y fait réfléxion , que
celle qu'il a dû être plus difficile d'apprendre
, c'eft de parler. Cependant nous
l'avons apprife fans fonger à l'apprendre ,
& de gens qui ne fongeoient point à nous
l'enſeigner.
XXXVII.
Pour être parfaitement propre à la converfation
, il faudroit reffembler à un
Marchand bien afforti.
Par cette raiſon un Savant profond
dans une feule Science , y eſt moins
propre qu'un Savant fuperficiellement
univerfel. Il fait beaucoup , mais de peu ,
& ce qu'il fait eft de peu de débit.
On pourroit dire de quelques Savans,
dans un fens très - véritable , qu'ils font
les hommes du monde les plus ignorans.
Ils favent ce que perfonne ne fait ; mais
en même temps , ils ignorent ce que perfonne
n'ignore. Ils favent les chofes les
plus difficiles & les plus rares. Ils ignorent
les plus faciles & les plus communes.
Ordinairement ceux qui ne parlent
que de certaines chofes , les gens grippés
d'un feul objet , ont encore le dé-
C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
faut de ne vouloir entendre parler que
de ces chofes- là. Renfermés
dans un
petit cercle , ils veulent y renfermer les
autres ; & quiconque ne s'y renferme pas
avec eux , eft un impoli. C'eft un des
caractéres du pédantifme
; car le pédantifme
ne confifte pas à favoir bien ou
mal , encore moins à favoir peu ou
beaucoup. Il confifte dans un certain
ufage qu'on fait de ce qu'on fait ; &
eet ufage c'eft d'en parler toujours , furtout
pour en differter , en expofer les
régles , les principes. Le pédant eft un
Profeffeur. Ainfi , comme on l'a dit ,
il y a des Pédans de toute efpéce , Pédans
de Mufique , de Peinture , de Poëfie , de
Politique & c . auffi bien que de Grec & de
Latin .
>
XXXVIII.
X
Il y a des fous , tels que Cervantes a
peint Don Quichotte , qui ne le font
que fur une certaine chofe . Parlez-leur
de toute autre vous les trouverez
fages & fenfés. Il faut éviter de les
mettre fur leur folie. Quant à ces
gens grippés & fous d'un feul objet
dont je viens de parler , c'eft tout le
le contraire. Il faut les mettre fur leur
folie, fi l'on veut en tirer quelque chofe
de raisonnable.
MA I. 1762. <1
En mettant les gens fur ce qu'ils favent
, on leur plaît & on s'inftruit . On
leur procure le plaifir de dire de bonnes
chofes , & à foi-même celui d'en
entendre .
XXXIX.
Il y a des gens qui à la honte d'ignorer
ce qu'ils devroient favoir , joignent le
ridicule de favoir trop bien ce qu'il feroit
même mieux qu'ils ignoraffent entiérement.
XL.
On a dit que s'il faut du génie pour
inventer , l'efprit fuffifoit pour ajoûter
aux chofes inventées ; & on en
a conclu en général , que cela étoit facile
; facile eft inventis addere. Oui ,
pourvu que ces chofes inventées ne
foient pas encore fort avancées . Ordinairement
il eft facile de continuer les
chofes commencées ; mais il eft quelquefois
plus difficile d'achever les chofes prefque
achevées , qu'il ne l'avoit été de
les commencer . Le fecond pas dans les
Sciences , eft ordinairement plus aifé à
faire que le premier ; mais le troifiéme eft
fouvent plus difficile que le fecond , &,
le dernier plus que le premier même.
XLI.
Rien ne peut fatisfaire notre efprit
C ij
52 MERCURE DE FRANCE .
& notre coeur. Le bonheur & la vérité
nous fuyent , la vie ſe paſſe à defirer
& à douter.
ODE
CONTRE l'abus de la Philofophie en ma
tiére de Religion,
DESCENDS de la céleſte Voute ,
Feu divin , daigne m'éclairer :
J'oſe me frayer une route ,
Où l'homme ne peut pénétrer .
Seconde l'ardeur qui m'inſpire ,
Et mêle aux accords de ma lyre
Des fons mâles , & vigoureux.
De ta loi , je prends la défenſe ;
Contre l'orgueil , & la licence ,
D'une Secte de faux heureux.
Philofophe vain & ſuperbe ,
Quelle eft donc ta témérité ?
L'infecte qui rampe fous l'herbe
Eft-il aujourd'hui révolté ?
Tu prétends , dis-tu , faire uſage
D'un don qui fut ton appanage ;
Apprends qu'il ne peut t'éclairer.
Sans Foi la Raifon eft un guide
M A 1. 1762. 53
Orgueilleux , trompeur , & perfide
Qui ne luit que pour égarer.
Du faux nom de Philofophie
En vain couvrant tes noirs deffeins
Tu veux, guidé par ton génie,
Pénétrer nos Myſtères Saints.
Penſes-tu , foible créature ,
Forcer l'Auteur de la Nature
A te dévoiler les ſecrets ?
Sçais que ce n'eft point en ce monde
Que s'éclaircit la nuit profonde ,
Qui cache à nos yeux les decrets.
Eh! pourquoi de la Loi nouvelle
Condamnant la douce rigueur ,
Vouloirfur la Loi naturelle ,
Régler ton eſprit , & ton coeur ?
Sous fon joug efclave du vice ,
L'homme au gré de fon vain caprice ,
Erroit fans guide & fans appui .
Tout couvert d'un épais nuage ,
Ses yeux ne voyoient qu'une image
Du flambeau qui brille aujourd'hui.
Une douce & brillante Aurore
Diffipant ces jours ténébreux ,
Pour nous enfin a fait éclore
Des joursfereins & lumineux.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
Guidé du Soleil de Juftice ,
Je marche loin du précipice ,
Où la Raiſon va s'égarer :
Ou bien fi quelquefois je tombe
Je lens que lorsque je fuccombe ,
Ses rayons viennent m'éclairer.
Aux traits de ces clartés céleſtes ,
Connoillez votre aveuglement.
Cherchez de vos erreurs funeſtes
Le principe & le fondement .
De vos paffions vils efclaves ,
Vous trouverez dans leurs entraves
Le fond de ces impiétés ., .
Que vos railonnemens frivoles ,
Fruit de vos opinions folles ,
Nous donnent pour des vérités.
Dans le fystême d'Epicure,
Puifant un venin danger eux ,
Vous croyez fa morale impure
Capable de vous rendre heureux,
Suivant les coupables maximes ,
Vous voulez que les plus grands crimes
Faffent notre félicité ;
Et que la Religion même ,
Au mépris de l'Etre Suprême ,
Approuve votre iniquité.
MA I, 1762.
55
t
Contre elle votre main perfide
Lancera des traits impuiffans :
L'Auteur fur la pièrre folide
En a pofé les fondemens.
En vain mille Sectes impies ,
Pour les fapper fe font unies ;
Toutes ont fait de vains efforts :
Toujours plus ferme & triomphante ,
Elle reparoît plus brillante ,
Et brave les coups les plus forts.
Ainfi l'on voit d'épais nuages
S'élever dans les plus beaux jours.
Le Soleil au fort des orages
Semble avoir terminé fon cours:
A peine traverſant la nue ,
Cet Aftre n'offre à votre vue
Que feux pâles & languiſſans. ;
Mais bientôt après le tonnèrre ,
On le voit éclairer la tèrre ,
De fes rayons les plus brillans.
Ceffez donc d'appeller fageffe ,
Ces impiétés , ces horreurs :
Réveillez- vous de votre ivreffe ,
Et reconnoiffez vos érreurs.
Celui-là feul eſt vraîment lage ,
Qui prenant Dieu pour fon partage ,
Vers la Foi porte tous les pas ;
Civ
38 MERCURE DE FRANCE.
Et de nos auguftes Myſtères
Fait fes délices les plus chères ,
Adorant ce qu'il n'entend pas.
Heureux celui qui dès l'enfance
Au Seigneur fut toujours foumis !
Qui vivant fous fa dépendance ,
De fon joug fut toujours épris !
Il ne va point , Sujet rebelle ,
D'une main fiére & criminelle ,
Sonder fes décrets éternels .
Etre peu fait pour les comprendre ,
Il est toujours prêt a fe rendre
A l'Oracle de fes Autels.
Par M. C ... Chanoine Régulier.
RONDE A U.
N'E'ESSTT--IILL pas vrai , belle Bergère ,
Qu'entre nous un peu de myſtère
Fait éclore plus d'un beau jour ?
Qu'Amour dans nos coeurs tient fa Cour ,
Auffi brillante qu'à Cythère ?
D'un fouris tu fais mon falaire ;
Tout mon defir eft de te plaire :
Ce foin demande du retour
N'est-il pas vrai?
MA I. 1762. 57
Tu ne me ſembles pas légère ;
Je dois te paroître fincère ;
Et puis m'expliquer fans détour.
Laiffons fouvent parler l'Amour :
Nous n'avons rien de mieux à faire ;
N'eft-il pas vrai ?
Par M. le Comte D. G....
LE
E mot de la premiere Enigme du
fecond volume d'Avril eft le Sentiment.
Celui de la feconde eft le fer à cheval.
Celui du premier Logogryphe eft main,
dans lequel on trouve Ami , Man , Iſle
d'Angleterre , Mi , An , Mai,Ma,Nam,
Iman , Ain , riviere en Provence
Mina , autre en Barbarie. Celui du fecond
eft Epigramme , dans lequel on
trouve Epire , ire , rime , arme,pie,ame,
Pirame , game , rame. Celui du troifiéme
eft Emir , qui renverfé , fait rime.
ENIGM E.
, la
INVENTI pour tromper , & fait pour l'impofture
,
Le plaifir & l'erreur compofent ma nature.
Je ne fus point créé lorfque le Tout-Puiffant
C v
<8 MERCURE DE FRANCE.
Tira par fa bonté , le monde du néant.
Chaque Printems je dois renaître ,
Pour ne durer qu'un feul inftant ;
Car je vois terminer mon Etre ,
Dès que j'ai fait un mécontent.
U tile à tout féxe , à tout âge.
..Chacun de moi ſait faire uſage;
Et quoique je fois très- connu ,
Perfonne jamais ne m'a vu .
Si je prenois un corps , j'habiterois dans l'Onde :
Mais telle eft ma condition ,
Que je ne dois jamais figurer dans le monde ,
Que comme un être de raiſon.
AUTR E.
J fais , quand je travaille , un pénible exercice ,

Je monte , je defcends ; & voici mon fupplice :
Quand je fuis defcendu ,
Je me trouve pendu.
Je fuis cent fois le jour en fi belle pofture.
Au commencement je fuis nud ;
Mais en revanche , plus j'endure ,
Et mieux je me trouve vêtu .
Je travaille à faire la corde
A laquelle enfuite on me pend.
Si j'aide à ce travail , le fecours que j'accorde
Me rend plus gros & plus pefans.
M A I. 1762. 59
LOGO GRYPH E.
E fuis , Lecteur , un Saint , qu'on chante cependant
,
table , à l'Opéra , de même qu'à l'Eglife ,
ans que le plus dévot jamais s'en formalife.
Teux-tu me difféquer ? Tu verras fûrement ,
e doux nom qu'un Amant par fois donne à ſa
Belle ;
Deux notes de Mufique ; un fougueux élément ;
E par un dernier trait j'embarrafai ſouvent
U Poëte fameux à qui j'étois rebelle.
BETY.
AUTRE.
ARRÉ TE un peu paſſant pour me confidérer :
L'éat où tu me vois a fait rire & pleurer.
#
Sept pieds forment mon tout ; range- les , & de-
Je t'offre
vine.
pour manger une tendre racine ;
Un cube pour jouer : un titre glorieux ;
La lettre malheureufe ; un terme injurieux
Un endroit fouterrain d'un important ufage ;
Un vice trop fouvent pris pour le vrai courages
C vj
65 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui jour & nuit occupé de fon or ,
Croit au plus petit bruit qu'on pille fon tréfo ;
Je fournis la couleur dont l'habile nature
Forma de nos vergers la riante peinture ;
Un Peuple de Scythie ; & pour les nautonnier
Un abris ; l'arme enfin des anciens guerriers.
Par M. l'Abbé P ** des environs d'Ifigny
ROMANCE à Madame De B **
>
DIANE , IANE , pour Endimion ,
S'inquiette & foupire;
La jeune Aurore , pour Titon ;
Palemon , pour Delphire ;
Près d'une Nymphe , s'adoucit
Le Géant Poliphême ;
Près de Vénus Mars s'attendrit :
Moi , c'eft Églé que j'aime.
Son langage eft la vérité ,
La candeur , la fimpleffe ;
Sa modefte & noble fierté
Irrite ma tendreſſe :
Sans dépendre de ſa beauté ,
Tout en elle intéreſſe ;
Tout annonce la volupté
Et la délicateffe.
Nairem
Diane
pour
Endimion
S'inquiète
et soupi - re, Lajeune Aurore
W
pour
T
ton, Palemon pour Delphi
re:
Près d'une Nimphe s'adoucit Le géant Poli
W
-pheme, Pres de Venus Mars s'attendrit; Mo
W
c'est Iris que j'ai-
Gravé par M Charpentie.
.me .
Imprimé par Tournelle .
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
MA I. 1762.
61
Des charmes que l'art prête aux traits ,
Ignorant l'impoſture ;
Pour plaire , ſes premiers fecrets
Sont ceux de la Nature :
Parmi tant de dons précieux ,
Seroit-il bien poffible
Qu'elle n'eût point reçu des Cieux
Celui d'être fenfible ?
Lorfque je l'apperçois , mon coeur
Auffitôt n'eft que flâme ;
Un preſtige tendre & vainqueur ,
Surprend , féduit mon âme.
Pourquoi faire encor de mes feux
A les yeux un myſtère ?
En ferai-je moins amoureux ,
Quand je fçaurai me taire ?
Oui , fans crainte de l'offenfer ,
J'aime , & j'ofe le dire .
Ce tendre aveu peut-il bleffer
Un coeur qui me l'inſpire ?
Ah ! fi pour avouer mes feux ,
Ma bouche eft criminelle ;
Mes yeux, depuis longtemps , mes yeux
Le font encor plus qu'elle !
Par M. GAULLARD fils
62 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE II. :
NOUVELLES LITTERAIRES
REFLEXIONS fingulières fur la ma
nière d'enfeigner la Géographie.
CHAQUE jour on imprime de nouvelles
méthodes pour apprendre la Géographie
. La plupart paroiffent inftru&ives,
mais très-peufont amufantes ; & ce n'eft
jamais que parla route de l'agrément qu'il
faut conduire la jeuneffe aux Sciences.
Au lieu de révolter leur goût , flattez
leur curiofité ; au lieu de charger leur
mémoire , éveillez leur jugement. Faites
-leur un jeu de l'étude ; ne leur laifpas
même foupçonner qu'elle puiffe
être un travail. C'est par des fleurs qu'il
faut fixer un Papillon
fez
L'Abbé Lenglet du Frefnoi , qui a fait
tant de livres & fi peu de bons ouvrages
, ( a ) a publié une Géographie des
enfans. Je ne connois rien de fi ennuyeux.
Un tas de définitions qui ne di-
(a ) Il n'y a que fa manière d'étudier l'Hiftoire
qui vaille quelque chofe.
MA İ. 1762. 63
fent rien , un Catalogue de noms propres
qui n'apprennent rien , un Style fec
& fans agrément ; tel eft fon livre. Il
tomberoit des mains du Savant le plus
laborieux : le moyen qu'un enfant
puiffe s'en occuper ?
Qu'est-ce que la Géographie ? Ne
nous arrêtons pas à définir le mot. Je
pourrois dire tout auffi bien qu'un autre
, qu'il vient de và terra & de vapo
defcribo ; mais prenons ce terme felon
l'acception qui lui convient mieux dans
un fiécle qui n'eft plus celui des mots ,
mais le fiécle des chofes. La Géographie
eft la connoiffance des Peuples &
des Nations qui habitent la terre.
Ce n'eft donc pas feulement la nomenclature
des Royaumes , & des Provinces
qui partagent notre globe , des
Fleuves & des Rivieres qui arrofent les
terres , des Ifles & des Rochers qui s'élévent
du fein des mers. Ce font là , fi
l'on veut , des chofes qu'il ne faut pas
ignorer : à proprement parler ce ne font
pas celles qu'il faut favoir. Ces noms ,
ces pofitions de lieux on les apprend
comme par hazard , ils doivent aider la
mémoire & non pas la charger. En ferois-
je beaucoup plus avancé quand je
connoîtrois exactement tous les étages ,
64 MERCURE DE FRANCE.
& toutes les chambres de ma maison ,
fi je ne connois pas ceux qui l'habitent
avec moi ?
Le Spectacle des ufages & des cou
tumes des différens Peuples , a quelque
chofe de varié & d'agréable : c'eft par
là qu'il faut commencer à flatter l'efprit
d'un enfant. Le Spectacle de leurs
moeurs & de leurs Religions , de leurs
loix & de leurs gouvernemens offre la
même variété , le même agrément , &
beaucoup plus d'utilité ; c'eft par -là que
vous l'inftruirez. Vous le verrez s'intéreffer
à vos leçons , & être le premier
à vous en demander de nouvelles.
Ouvrons nos livres de Géographie.
Veulent-ils , par exemple, donner quelque
idée de cette vafte étendue de terre que
nous avons nommée l'Afie ? Ils commencent
par la divifer en Orientale ,
Meridionale , & jufques- là il n'y a point
de mal. Ces grandes divifions font néceffaires
dans l'étude de toutes les Sciences.
Elles ont le même avantage que les
époques dans l'hiſtoire , celui de fixer
l'imagination. Que font-ils enfuite ? Ils
décrivent d'abord le Japon . C'eft, vous
difent-ils , un vafte empire compofé de
plufieurs Ifles dont les principales font
celles de Niphon & de Bongo ; la CaMA
1. 1762. 65
pitale de l'Ifle de Niphon & de tout
' Empire étoit autrefois Meaco , mais
c'eft Yedo aujourd'hui ; dans l'Ifle de
Bongo eft Nangazaqui , le feul port de
mer où les Europeans , & pour parler
plus jufte , les Hollandois puiffent commercer
; le pays eft montagneux , l'air
tempéré , la terre fertile en ris & en thé ,
les habitans font braves & fpirituels.
Je le demande : quel agrément peutil
y avoir dans cette notice du Japon
que je n'ai prefque fait que tranfcrire
des méth des les plus répandues ? Sunt
verba & voces , prætereaque nihil. Un
enfant fait de grands efforts pour favoir
tout cela ; il étudie beaucoup , retient
peu , & n'apprend rien . Moi , j'aurois
commencé par lui décrire les ufages des
Japonois.Jelui aurois fait remarquer que
c'est celui de tous les Peuples dont les
maniéres font le plus directement oppofées
aux nôtres .
Pour faluer , nous nous découvrons la
tête en ôtant le chapeau ; les Japonois
fe découvrent le pied en pouffant une
efpéce de fandale qui leur fert de chauffure.
Quand quelqu'un nous vifite , nous
nous levons , nous allons à fa rencontre
; un Japonois s'affied . Nos Cavaliers
portent l'épée du côté gauche &
66 MERCURE DE FRANCE.
,
eux du côté droit. Nous prenons
nos plus beaux habits . quand nous
avons à paroître en Ville ; ils les quittent
pour fortir , & ne les mettent que
lorfqu'ils font à la maifon . Le noir eft
ici la couleur du deuil ; là c'eft le blanc,
Nos Dames aiment à fe parer de riches
habits ; les Japonoifes fe diſtinguent
par la quantité : il n'eft pas rare
d'en voir qui mettent jufqu'à cent robes
l'une fur l'autre ; heureuſement elles
font très-legères. Lorfqu'une femme
de, condition va en Ville , elle fe fait
fuivre. d'une troupe d'autres femines ,
dont l'une porte un Parafol , l'autre un
Eventail , celle-là des parfums , celle-ci
des fruits , & c.
>
Ces détails foutiennent l'attention d'un
enfant & piquent fa curiofité. Tout de
fuite il vous fera mille queftions fur le
Païs de ce Peuple , fes moeurs , fa religion
fon gouvernement ; & c'eft-là
que fe place naturellement la defcription
des Ifles . du Japon & tout ce qui
a quelque rapport au Gouvernement ,
à la créance , aux cérémonies de ceux
qui les habitent. Il voudra favoir quels
en font les voifins ; & c'eft ici que vous
peignez ce Peuple que la beauté de fa
Porcelaine fait connoître à la multitu
M A I. 1762. 67
de , & que la profondeur de fa moralé
fait admirer du Philofophe. Figurezvous
ùn nez applati , un large front
des petits yeux , de grandes oreilles
un crâne tout pelé , a l'exception d'un
petit bouquet de cheveux noués au-deffus
de la tête : coëffez tout cela d'un
chapeau rond , pointu & orné de fils de
foie de diverfes couleurs ; voilà un Chinois
. Si cette figure a dequoi nous
faire rire , que de chofes intéreffantes
& inftructives ne nous offrent pas la
morale , le Gouvernement , les ufages
de ce Peuple ! Son attachement à fes
coutumes a quelque chofe de fingulier :
Un de leurs Empereurs voulut les obliger
à fe rafer la tête ; des milliers de
Chinois aimerent mieux fouffrir la
mort & préférérent un Bourreau à un
Barbier.
Ace portrait des Chinois , vous faites
fuccéder celui des Tartares dont la vie
érrante & vagabonde fournit des détails
d'un goût nouveau. Vous n'oubliez
pas furtout ces Tartares nommés Kaimakites
, dontle Chef qui n'a pour tous
Sujets qu'une poignée de voleurs , &
pour tout potage qu'un peu de lait de
Jument fermenté , fe regarde comme
le premier des Monarques. Dès qu'il
68 MERCURE DE FRANCE.
a dîné , un Hérault crie de toute fa force
à la porte de la Tente , Que fon Maître
permet aux autres Princes de la Terre
de fe mettre à table. Ainfi , dans fon
opinion , chaque homme fe met audeffus
des autres. Toute femme feroit
une Vénus , & tout rimeur un Voltaire.
En faifant la defcription des moeurs d'un
Peuple , il ne faut jamais obmettre les ufages
qui ont quelque chofe de fingulier.
L'étude qu'on en fait , apprend à connoître
les hommes & à ne pas juger de
tout d'après les coutumes de fon Païs ;
méthode vicieufe qui naît de la fuffifance
& devient la mère de la fatuité.
Eh ! quel eft le Sauvage qui ne trouvât
pas nos maniéres & nos ufages bien
ridicules s'il les apprécioit d'après
ceux de fon Pays ? En Europe , diroitil
, on achete un chapeau pour le porter
fous le bras ; on coupe fes cheveux
pour fe parer de ceux des autres. Veuton
vous faire une vifite ? on vous envoye
un Domeftique avec un morceau
de papier. Quelqu'un vous aborde -t-il ?
vous le prendriez pour un Médecin ; la
premiere chofe qu'il fait , c'eft de vous
demander comment vous vous portez ,
&c. Tout dépend de la maniére de voir
les choſes. M. de Fontenelle a dit quel
MA I. 1762. 69
que part : Ceux qui croient qu'on ne
peut s'habiller , ni faire la révérence autrement
qu'eux ; je fuis d'avis qu'ils
courent le monde. Une Géographie telle
que je la propofe , éloigneroit les jeunes-
gens de ce défaut. Ils ne trouveroient
pas ridicules les coutumes des
autres Nations ; les leurs n'auroient rien
qui leur parût préférable ; ils ne verroient
que l'homme à travers cette bifarrerie
étonnante d'ufages & de maniéres.
Rapportons-en quelques-uns.
Les femmes des Floupes , Peuple des
Côtes de Guinée , fe rempliffent la bouche
d'eau , lorfqu'elles travaillent enfemble
, afin d'éviter la médifance. Les
(b ) Omaguas , qui habitent les bords
du Maragnon , préfentent avant le repas
une feringue à chacun de leurs convives
, & l'on ne fe met à table qu'après
en avoir fait ufage. Les Chinois
font dreffer autant de tables qu'ils ont
de gens à régaler. Les Canadiens regardent
comme un impoli celui qui ne
mange pas tout ce qu'on lui fert . Ils
n'ont d'autre effuye-main que le dos
d'un chien ; une marmite eft le plus
(b ) M. de la Condamine rapporte cet ufage
dans la relation de fon retour de Quito par le
Maragnon.
70 MERCURE DE FRANCE .
précieux de tous leurs meubles . Quand
on voulut leur donner une idée de la
puiffance de LOUIS XIV. on eut beau
leur parler du nombre de fes Sujets ,.
de l'étendue de fes Provinces , de la
richeffe de fes États ; tout cela ne les
frappoit point : on leur dit qu'il poffédoit
beaucoup de marmites , & ils le
regarderent comme un grand Roi . Un
Européen a-t-il été infulté ? fon épée
fert auffi-tôt fa vengeance ; il va égorger
fon ami , ou s'en fait égorger luimême
pour réparer fon honneur . Un
Groenlandois fait autrement ; il cite celui
qui l'a outragé devant une affemblée
nombreufe ; & là , le tambour à
la main , il chante à fon adverfaire des
injures qu'il a bien préparées . Celui-ci
les lui rend de la même maniére , jufqu'à
ce que l'un des deux fe taife , &
par-là femble avouer fa défaite , &c.
C'eft quelque chofe d'humiliant ,
mais
de bien inftructif fans doute de contempler
les paffions parcourant toutes
les Contrées de la terre & faisant tout
plier fous leur bras defpotique. Ce fpectacle
, il ne faut pas en priver un enfant
à qui vous enfeignez la Géographie :
il s'agit de former un homme & non
pas de dreffer un perroquet. L'envie de
ΜΑΙ. 1762. 71
plaire oblige ici les femmes à fe couvrir
fe vifage de plâtre ; à la Chine, elles s'eftropient
les pieds pour les faire paroître
plus petits. La crainte de l'infamie porte
le fier Japonois à fe fendre le ventre
d'un coup de fabre. La foif des richeffes
de l'Europe engage l'Africain à vendre
fon père & fes enfans à ces Marchands
qui font le trafic de leurs femblables.
L'ardeur de la vengeance force
Phabitant du Marava à s'arracher un
cil , à fe couper un bras pour contraindre
fon ennemi à en faire de même
parce que la loi du Talion eft rigoureu
fement obfervée parmi eux. On y a vu
des femmes aller fe caffer la tête contre
la porte de leurs voifines , pour
que celles- ci fuffent condamnées par
la Loi à en faire autant , & c.
Infenfiblement ces exemples me meneroient
trop loin' : je ne veux pas faire
une nouvelle méthode de Géographie.
Je veux feulement dire que fi j'en faifois
une , je m'y prendrois tout autrement
que les autres .J'attacherois d'abord
mon Lecteur par une idée des Coutumes
& des ufages du Peuple dont je
vais parler ; je l'éclairerois par le détail
de fes moeurs , de fes Loix , de fa Religion
; je l'inftruirois par un précis de
72 MERCURE DE FRANCE .
I'Hiftoire naturelle du Païs qui m'oc
cupe : les noms des Villes & des Provinces
ne feroit que la derniere chofe
à quoi je m'arrêterois ; mon objet feroit
de faire connoître les hommes. Je
n'ai ni le courage , ni le loifir d'exécurer
ce plan mais occupé à chercher
la vérité , flatté de l'entrevoir quelquefois
, j'aime à le faire connoître ; & il
me femble que de la maniere dont j'envifage
la Géographie elle cefferoit
d'être une fcience fatiguante & ftérile ,
qu'on apprend avec peine & qu'on pofféde
prèfque fans fruit.
>
Par un Savant de Province.
L'HYPOTHÉSE
M A I. 1762.
L'HYPOTHESE DES PETITS
TOURBILLONS , juftifiée par fes
Ufages : où l'onfait voir que la Phy
fique qui doit fon commencement aux
Tourbillons , ne peut mieux être perfectionnée
, qu'en pouffant le principe
qui l'a fait naître . Par M. de KERANFLECH
, à Rennes chez Julien
Vatar , Père , place du Palais & rue
de Bourbon , & Charles Vatar fils
au coin des rues Royales & d'Eftrées »
au Parnaffe, un vol. in- 12.
DESCAR
ESCARTES en imaginant le fyftême
des Tourbillons , n'a pas tiré de
cette idée tout l'avantage qu'elle pouvoit
apporter à la Phyfique. C'eft pour
y fuppléer , que M. de Keranflech a
compofé l'Ouvrage que nous annonçons
, & qui en effet peut être d'une
grande utilité pour l'explication & l'intelligence
des divers Phénomènes de la
Nature & de l'Univers . L'Auteur ne
craint point d'avancer , que ce méchanifme
approfondi & bien développé
D
74 MERCURE DE FRANCE .
réduit la Phyfique en général , & tous
les effets particuliers , à des idées intelligibles.
Il penfe qu'en retenant le fyftême
de Defcartes , & en donnant à ce
fyftême toute la perfection dont il eſt
fufceptible , nous aurions une Phyfique
fondée fur les notions les plus communes
de la méchanique , & du bon
fens ; une Phyfique naturelle & lumineufe
, qui ne confiftera point en Paradoxes
; dont toutes les parties auront entre
elles une dépendance réciproque , &
feront très - fimplement liées les unes
avec les autres,
C'eft ce que prouve M. de Keranfech
dans vingt - trois chapitres qui divifent
ce volume , & dans chacun defquels
eſt traité un des principaux points de
la Phyfique. La lumiére , les couleurs
les liquides , les minéraux , le Magnétifme
, le feu , la fermentation , le tonnerre
, l'air , le vent , l'électricité , les
tuyaux capillaires , l'élafticité , les corps
folides , le mouvement des planétes ,
la pefanteur , le flux & reflux de la
mer, & c, font les divers objets qui
occupent notre Phyficien toujours dans
l'hypothéfe des Tourbillons .
Un grand ordre dans les idées , de
la clarté dans le Style , l'art d'attacher
l'efprit à des matières très-abftraites
MAI. 1762. 75
des principes folidement établis , des
conféquences déduites avec jufteffe :
voilà en général ce qui nous a paru être
le caractère de cet ouvrage qui eft écrit
dans le vrai ton philofophique.
EPITRE à M. COLARDEAU , à
l'occafion de fon Poëme fur le PATRIOTISME.
Par M.POINSINET
le jeune.
LEE Poëme de M. Colardeau , que
nous avons rapporté en entier dans un
de nos précédens Mercures , a donné
lieu à M. Poinfinet , fon ami , de lui
adreffer une Epître , où , en d'autres
Vers , on revoit avec plaifir les principales
idées du Patriotisme.
Lejeune Poëte convient d'abord qu'avec
le même zéle , il n'a pas pour l'art
des vers , le même talent que M. Colardeau
. Cet aveu modefte le conduit naturellement
à faire l'éloge du Poëte , fon
ami , & il lui dit :
Au feu de tes accens , tout bon François s'anime
Ton nom dans tous les coeurs eft gravé par i en
me ....
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Que ne puis-je au gré de mon zéle
Imiter ton vol glorieux !
J'irois cueillir dans les Jardins des Cieux
Les Lauriers les plus frais , la Palme la plus
belle , & c.
2
Les perfonnes louées dans le Poëme
de M. Colardeau le font auffi dans
P'Epître de M. Poinfinet. De là il paffe
à ces différens corps de Citoyens qui
chaque jour enrichiffent notre Marine.
Par eux dans tous nos Ports déja l'écho raiſonne ;
L'air retentit au loin des éclats des marteaux ;
Du grand coeur des François les monumens
nouveaux
Afferviffent déja la vague qui bouillonne ;
Et du fuccès de nos hardis travaux ,
L'Océan lui-même s'étonne.
Vents orageux , qui gourmandez les flots ;
Vous Roches qui brifez les Ondes écumantes ,
Reſpectez ces voiles naiſſantes ;
Favorifez nos braves Matelots.
On ne peut difconvenir qu'il n'y ait
dans l'Epîtrede M. Poinfinet , des vers
très - aifés , & qu'on n'y remarque un
grand defir de témoigner auffi du zéle
pour la patrie..
MA I. 1762. 77
ODE AUX FRANÇOIS fur la Guerre
préfente. Par un Citoyen. 1762.
Les Spartiates , ce Peuple fi belliqueux,
durent la victoire aux vers de Tyrthée ;
c'eſt dans la même vue que nos jeunes
Poëtes , pleins d'amour pour l'Etat ,
font
ufage de leurs talens , & qu'on voit
paroître chaque jour quelque piéce de
Poëfie propre à animer le courage de
nos compatriotes. Il femble du moins
que c'eft- là le but que s'eft propofé
F'Auteur de l'Ode aux François , dont
nous allons citer quelques Strophes.
François , éveillez-vous aux cris de la victoire ;
Aux armes , Citoyens ! il faut tenter le fort.
Il n'eft que deux fentiers dans les champs de la
gloire ,
Le triomphe ou la mort.
Le Poëtefait paroître la patrie en pleurs
qui éxhorte les guerriers François
à imiter les héros qui fe font immortalifés
en embraffant fa vengeance. Si
le fouvenir de Créwelt & de Minden
décourage quelques François , la patrie
leur oppofe auffitôt Lauffeld & Fontenoi
, & tous nos fuccès dans les précédentes
guerres. Ces différentes Strophes
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
font fuivies de deux portraits qui ont
été généralement applaudis ; celui de
l'héroïfine , & celui de la lâcheté. Le
héros ,
Plus ardent que les feux qui des fombres Ardènnes
,
Embrafent les forêts de fapin en fapin :
Plus fier que l'Aquilon , précipitant les chênes
Du haut de l'Appennin.
Il vole , il fait briller la flamme vengereſſe ;
La terreur le devance , & la mort fuit fes coups.
Le fer , le feu , le fang échauffe encor l'ivrefle
De fon noble courroux.
Au fortir des combats , l'immortelle Victoire
Fait affeoir ce Mortel fur fes genoux facrés ;
Tandis que les neuf Seeurs , éterniſent fa gloire
Par des chants révérés.
Dans les plaines de Mars s'il doit trouver fa
tombe ;
Sa tombe eft un Autel refpectable aux Guerriers
Et couvert de cyprès, heureux vainqueur , il tombe
Sur un lit de lauriers.
Les traits qui caractérisent l'homme
lâche , nous ont paru touchés avec encore
plus de force.
Mais celui dont la fuite ofe acheter la vie ,
:
MA L. 1762. 79
Revient , les yeux baiffés , par de fombres détours :
Il craint tous les regards ; la peur , l'ignominie
Enveloppent fes jours.
C'est l'opprobre éternel des bords qui l'ont va
naître ,
Du fein qui l'a nourri , des flancs qui l'ont porté.
D'un Père , d'une Epouſe , il fe voit méconnoître :
Ses fils l'ont rejetté.
Vil aux yeux de l'Amour, vil aux yeux du courage,
Lui-même il fe dédaigne , il refpire l'affront ;
Le fardeau de la vie eſt un poids qui l'outrage ,
Et lui courbe le front.
Il y a dans cette Ode , du génie & de
la nobleffe , des idées neuves & brillantes
, & l'on remarque dans les Strophes
un tour nombreux qui plaît à l'oreille.
Les penfées affranchies des liaifons pro
faïques , fe tiennent imperceptiblement
& forment un tableau digne de la main
d'un excellent Peintre..
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
ÉPITRES Sur divers Sujets ; par M.
BARTHE de l'Académie des
>
Belles- Lettres de Marfeille ; à Paris ,
chez l'Efclapart , le jeune , Quai de
Gévres , 1762.
CB Recueil , que nous n'avons fait
qu'annoncer dans le Mercure précédent ,
contient fix Epitres qui traitent des
Maurs de Paris , de l'influence des
femmes fur les Mours , de l'enjoûment ,
de l'ennui , du génie confidéré par rapport
aux Beaux-Arts , & des beautés de
l'Art & de la Nature dans les Campagnes.
Elles font adreffées à M. Dulard ,
Madame du Boccage , à Mefdames
Seimandy , à Thémire , à M. Thomas &
à M. le Baron d'Aiguines.
Nous ne pouvons pas entrer dans un
long détail fur chacune de ces Piéces :
nous nous contenterons de les parcourir
légérement , & d'offrir à nos Lecteurs
quelques traits qui feront connoître la
verfification ingénieufe de M. Barthe.
Nous commencerons par ce qui l'a le
M A I. 1762. 81
plus frappé dans Paris lorſqu'il arriva de
fa Province.
Grands talens , Spectacles
magiques ,
Tantôt courus , tantôt fifflés ;
Seigneurs vils , Midas bourfouflés ;
Bas Flateurs , Amis politiques.
Cabriolets à jeune guide ;
Moines vermeils ; riches Prélats ;
Abbés , Adonis en rabats ;
Sçavans au tein pâle & livide ;
Populace de Beaux- Eſprits ;
Magiftrats aux Difcours fleuris';
Marquis bruyans à tête vuide ;
Amans volages ; bons Maris.
Dans les cercles chacun déploie
L'art profond de tout éffleurer.
Un noeud léger d'or & de foie
Unit les coeurs fans les ferrer .
Vous pâliffez , les fronts pâliffent ;
Et vos plaifirs & vos douleurs
Dans les regards fe réfléchiffent ;
Mais fans pénétrer juſqu'aux coeurs.
Telle est une brillante glace ,
Tels ces marbres durs & polis ,
Où les objets font reproduits ,
Mais s'arrêtent à la furface.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup
d'efprit dans ces huit derniers Vers , &
que cette comparaifon ne foit abfolument
neuve fans ceffer d'être vraie.
Nous y ajouterons ces quatre autres
Vers qui caractériſent affez bien le Peuple
de Paris :
Il aime avec idolâtrie
Les bons Danfeurs , les Airs nouveaux ;
Et vante peu fes Généraux
S'ils n'ont fauvé que la Patrie.
Dans l'Epitre à Madame du Boccage ,
M. Barthe fait ainfi le Portrait de fon
Héroïne :
..... Paris voit une Mortelle ,
Simple par goût , belle fans fard ,
Fine fans air , vive ſans art ,
Et toujours égale & nouvelle,
Comme Vénus elle fourit ;
Comme l'Amour elle nous bleffe :
De Minerve elle a tout l'efprit ,
Hélas ! & toute la fageffe.
Le Poëte parcourt enfuite tous les
Ouvrages de la Dame Auteur , & il en
fait un éloge auffi flateur pour Madame
du Boccage , qu'il nous a paru à nousmêmes
équitable & bien mérité. M. Barthe
finit par ce trait galant & ingénieux :
MA I. 1762. 83
Votre féxe qui vous envie ,
En faveur de votre génie ,
Pardonne à vos charmes brillans ;
Tandis qu'en faveur de ces charmes ,
Le nôtre , qui vous rend les armes ,
Vous pardonne tous vos talens.
Nous pourrions rapporter plufieurs autres
endroits de ces Epîtres , qui confirmeroient
de plus en plus l'idée avantageufe
que de pareils Vers nous donnent
des talens de M. Barthe. Il faut dire à la
louange de ce jeune Auteur , qu'il connoît
les beautés propres de la Poëfie. Ce
font des Images délicates , des Peintures
aimables & riantes , où il n'y a pas moins
de fentiment que d'efprit.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
ABRÉGÉ de la vie desplusfameux Peintres
, avec leurs Portraits gravés en taille-
douce; les indications de leurs principaux
Ouvrages , quelques réfléxions
fur leurs caractères , & la maniére de
connoître les Deffeins & les Tableaux
des grands Maîtres , par M. d'ARGENVILLE
, des Sociétés Royales
des Sciences de Londres & de Montpellier
; nouvelle Édition revuë
,
corrigée & augmentée
de la Vie de
plufieurs Peintres ; à Paris chez de
Bure , l'aîné , Quai des Auguftins
',
du côté du Pont S. Michel , à S. Paul;
2762 , avec Approbation
& Privilėge
du Roi. 4. Vol. in-8°. dont le
prix eft de 36 liv. reliés.
ENN comparant cette Édition avec la
précédente , nous y avons remarqué
des corrections des additions & des
changemens fi con idérables & en même
temps fi heureux , que nous ne craignons
pas d'affurer que cet Ouviage ,
M A I. 1762. 85
tel qu'il eft actuellement , eft bien fupérieur
à tout ce qui a paru jufqu'à
préfent dans le même genre . Nous
avions déja plufieurs Vies des Peintres ;
mais dans le nouveau Recueil de M.
d'Argenville , il y en a près de cent
dont les Portraits & l'Hiftoire ne fe
trouvent dans aucun autre Livre. Il ne
s'eft point propofé de parler des Peintres
Grecs , ni même de ceux d'Italie .
qui ont précédé Raphaël. C'est donc
à ce dernier que commence cet Ouvrage
qui contient deux cens cinquante-
cinq Vies des Peintres les plus célébres.
L'Auteur n'a rien omis de ce
qui les concerne éffentiellement , c'eftà-
dire le vrai nom & le lieu de la naiffance
de chaque Maître , de qui il a été
le diſciple , les Peintres qu'il a fuivis , fes
talens particuliers , les relations qu'il
a eues avec les Puiffances , les Eléves
qu'il a formés , le temps où il a vêcu
& celui de fa mort. On y trouve de plus,
des réfléxions fur le caractère de chaque
Artifte , fur les beautés & les défauts
de fes Ouvrages , & enfin plufieurs
Anecdotes qui contribuent à égayer
la matiére , & à réunir dans ce Recueil
l'agréable à l'utile. Nous allons nousmêmes
en rapporter quelques - unes qui
ferviront auffi à égayer cet Extrait,
,
86 MERCURE DE FRANCE .
>
André Sacchi , Peintre Romain , étoit
contemporain du Bernin , & un peu
jaloux de fa gloire . Ce dernier voulant
lui faire voir la Chaire de S. Pierre ,
avant que de l'expofer aux yeux du Public
alla prendre Sacchi dans fon
carroffe ; mais il ne put jamais parvenir
à le faire habiller, Sacchi fortit en
pourpoint , en bonnet & en pantouffle .
Cet air de mépris ne fe termina pas là ;
il s'arrêta en entrant vers la croifée de
l'Eglife de S. Pierre & dit au Bernin :
» Voilà le principal point de vue d'où
je veux juger votre Ouvrage . Il le
confidéra enfuite attentivement &
cria de toute fa force : » Ces Figures
devroient être plus grandes d'un bon
»palme ; " & il fortit de l'Eglife fans
dire autre chofe . Le Bernin fentit la
jufteffe de la critique , dit M. d'Argenville
; mais il ne jugea pas à
de refaire l'Ouvrage.
,
propos
Romanelli , né à Viterbe , & Éléve
de Pietre de Cortone , fut préfenté au
Cardinal Mazarin , qui le chargea des
Ouvrages de Peinture qui étoient à
faire dans fon Palais. Louis XIV &
toute fa Cour alloient fouvent le voir
travailler. Un jour qu'il étoit entouré
de toutes les Dames , il s'avifa de ret
MA I. 1762. 87
préfenter dans le plafond celle qui lui
parut la plus belle. Les autres s'en étant
apperçues , en concurent de la jaloufie ,
& lui en firent de fanglans reproches.
Le Peintre , pour les appaifer , les peignit
toutes dans le même plafond " , &
feur dit : » Comment vouliez-vous qu'avec
une feule main , je vous peigniffe
» toutes à la fois. « C'eft ce même Peintre
qui a peint les Bains de la Reine ,
au vieux Louvre .
Un Peintre Romain fe plaignoit à
Carlo Maratti , de la cherté de fes Tableaux.
Ce dernier répondit : » Qu'il
» y avoit une groffe dette dont tout le
» monde étoit redevable envers les fa-
» meux Artistes fes prédéceffeurs , &
» qu'il étoit venu pour être payé des
» arrérages .
L'Aretin , ce fameux Satyrique d'Italie
, avoit mal parlé du Tintoret , Peintre
de Venife . Celui-ci l'invita un jour
à venir chez lui pour faire fon portrait.
L'Aretin s'y rendit : avant que de
commencer , le Tintoret tira de deffous
fa robe un piftolet chargé à balles ; ce
qui éffraya grandement PAuteur fatyrique
. N'ayez point peur , dit le Peintre
c'eft pour prendre votre mefure.
Puis commençant par la tête & pour88
MERCURE DE FRANCE .
fuivant jufqu'aux pieds , » vous avez
» dit-il , deux longueurs & demie de
"mon piſtolet. « L'Aretin ne put s'empêcher
de rire ; mais il devint dans la
fuite plus réfervé .
Dans un voyage que fit Paul Veroneze
, aux environs de Venife , il fut
furpris par un mauvais temps , & vint
demander l'hofpitalité dans la maiſon
de campagne des Pifani. On lui fit la
réception la plus gracieuſe . Pendant le
peu de temps qu'il y refta , il y peignit
fécrettement la famille de Darius. Elle
étoit compofée de vingt figures grandes
comme Nature . Paul roula le Tableau
fous fon lit , s'en alla , & manda
enfuite aux Pifani , qu'il leur avoit
laiffé dequoi payer fa dépenfe.
On reprochoit au Guide qu'il ne faifoit
point fa cour au Cardinal Légat de
Boulogne , qui ne cherchoit qu'a lui
rendre fervice. Le Peintre répondit qu'il
ne troqueroit pas fon pinceau contre la
barette de cette Eminence . Le Pape venoit
le voir travailler , & le faifoit couvrir
en fa préſence. » Si Sa Sainteté ne
» m'eût
pas accordé cette grâce , difoit
» le Guide , je me ferois fuppofé une
» incommodité , & me ferois couvert de
» moi-même , comme une chofe due à
M A I. 1762. 89
» mon art. Il ne rendoit point de vifite
aux Grands , difant que quand on le
venoit voir , c'étoit fon talent que l'on
cherchoit , & non pas fa perfonne.
La Reine de Suede vint voir le Guerchin
, à fon paffage à Boulogne . Elle lui
tendit la main & prit la fienne , en lui
difant quelle vouloit toucher une main
qui opéroit de fi belles choſes.
Les Peintres de Rome avoient refufé
de recevoir dans leur Académie de S.
Luc un Peintre qui étoit en même temps
Chirurgien. Salvator Rofa qui étoit fort
railleur , leur dit qu'ils avoient grand
tort , attendu qu'ils auroient extrêmement
befoin d'un Chirurgien, pour res
mettre les membres aux figures qu'ils
éftropioient journellement. Un jour que
Salvator touchoit un clavecin qui ne
valoit rien , « je vais , dit -il , le faire va-
» loir au moins cent écus ; » & il peignit
deffus un fi beau morceau , qu'il
fut vendu fur le champ ce qu'il l'avoit
eftimé.
Deux Particuliers de la Ville de Naples
firent faire leurs portraits par Lucas
Jordane. Comme ils ne fongeoient
ni à les retirer ni à les payer , Lucas
s'avifa de peindre à l'un une tête de
boeuf, & à l'autre un bonnet de Juif ,
90 MERCURE DE FRANCE .
en lui faifant tenir de vieilles hardes . I
éxpofa enfuite ces Tableaux en Public.
La crainte du ridicule les fit bien
vîte retirer.
Rembrant le glorifioit de n'avoir jamais
vû l'Italie . Un jour qu'il le difoit
devant Vandick qu'il ne connoiffoit pas ,
& qui l'étoit venu vifiter à Amſter
dam , Vandick lui dit : je le vois bien.
Rembrant, naturellement brufque, reprit :
qui es-tu , pour me parler de la forte?
Vandick répondit : Monfieur , je fuis
Vandick , pour vous fervir.
Un Peintre ayant placé aux Chartreux
, un mauvais Tableau à côté de
celui de Jouvenet , difoit que ce dernier
avoit retouché fon Tableau depuis qu'il
avoit vu à côté du fien celui de fon
ival. C'eft vraiment lui , répondit Jouvenet
, qui a retouché mon Tableau , en
plaçant le fien à côté. Dans le procès
qu'eut Jouvenet avec les Religieux du
Prieuré de S. Martin , qui ne vouloient
pas recevoir les Tableaux qu'ils lui
avoient commandés , parce qu'il leur
avoit promis de traiter la vie de S. Benoît;
il dit en préfence des Juges devant qui
l'affaire fe plaida , qu'il avoit deffiné
fur une grande toile la vie de ce Saint ,
& que cela ne pouvoit réuffir en peine
MA I. 1762. 91
ture. « Que vouliez - vous , ajouta-
» t-il , en s'adreffant aux Religieux ',
» que je fiffe dans une grande compo-
» fition de trente facs à charbon tels
» que vous les portez ? » Il gagna
procès.
fon
Il n'y a guére de Vies dans ce Recueil,
qui ne préfentent quelques-uns de ces
traits , qui rendent la lecture de l'Ouvrage
extrêmement agréable. Non feulement
l'Auteur s'eft attaché à faire connoître
les principaux Peintres qui compofent
cette Collection ; mais lorsqu'un
Maître a eu des Difciples qui n'étoient
que de la feconde Claffe , & qui font
privés par conféquent d'un éloge féparé
, on trouve à la fuite même defon article,
une courte mentionde leur caractère,
de leur mérite , & pour l'ordinaire l'année
de leur naiffance & de leur mort. On nous
apprend auffi que les Portraits des Artif
tes ont été fidélement deffinés & gravés
d'après ce que nous avons de plus reffemblant
; que ceux qui viennent des
Pays Etrangers , ont été copiés avec foin ,
fur les Portraits trouvés dans les familles
des Peintres en Italie , en Efpagne , en
Angleterre, en Hollande & en Flandres ;
que d'autres ont été pris dans l'Académie
de S. Luc à Rome , d'après les Originaux
92 MERCURE DE FRANCE .
qui s'y confervent ; que les Planches
ont été conduites par deux habiles Profeffeurs
de l'Académie Royale de Peinture
; qu'on a eu foin furtout de ne donner
aucun Portrait équivoque. Lorfqu'il
en eft échappé quelques -uns aux recherches
de l'Auteur , par l'impoffibilité de
les trouver , on a mis à leur place des
cartouches hiftoriés & relatifs au caractère
de chaque Peintre.
Après avoir parlé de ce qui concerne
la perfonne de l'Artifte & de fes Eléves ,
M. d'Argenville entre dans le détail de
fes Ouvrages , de fes Deffeins , de fes
Tableaux , les caractérife , les apprécie ,
indique les lieux où ils fe trouvent , joint
les réflexions aux récits , les remarqués
aux defcriptions , cite les Eftampes gravées
d'après chaque Maître , leur nombre
, le nom des Graveurs , diftingue le
mérite de ces derniers , comme il a diftingué
la manière & le caractère de chaque
Peintre. Par là , fon Livre devient
également néceffaire & au Peintre & au
Graveur , & à l'homme du monde qui
veut s'inftruire , & à l'Amateur déjà inftruit
, mais qui veut l'être encore davantage
.

M A I. 1762 . 39
ANNONCES DE LIVRES.
ÉLOGE funébre de Mgr LE DUC DE
BOURGOGNE , Par l'Abbé M. Couanier
Deflandes. In-4° . Paris , 1762. Chez
Didot,Libraire & Imprimeur, rue Pavée,
près du quai des Auguſtins , à la Bible
d'or. Cet Ouvrage qui renouvelle
dans l'efprit des François la plus jufte
douleur , eft d'une éloquence noble
fimple , & digne du Sujet.
Le Sieur POUGET fils , Marchand Orfévre
Jouaillier , vient de mettre au jour
un Traité des Pierres précieufes , & de
la manière de les employer en parure”, en
un Volume in-4° . orné de 80 Planches.
On trouvera dans ces Planches les deffeins
de tout ce que l'on peut exécuter
en Diamant. Dans cet ouvrage technique
,
auffi convenable aux Naturaliſtes
qu'aux Jouailliers , on a joint , pour le
rendre plus utile , une Table Chronologique
& Hiftorique de tous les Ordres
de l'Europe qui fervent à décorer la Nobleffe
. Cette Table eft divifée en quatre
colonnes , afin que l'on puiffe voir d'un
coup d'oeil le nom de l'Ordre , celui du
Fondateur , l'année de la création &
94 MERCURE DE FRANCE.
le lieu; au-deffous on rend compte de l'oc
cafion pour laquelle il a été créé , & l'on
fait la defcription de faCroix. Après leTraité
des Pierres précieufes & des Métaux
on trouvera le Catalogue de tous les Auteurs
qui ont écrit fur cette matière , depuis
Theophrafte jufqu'à nos jours : le
fiécle où ils ont vécu , & le titre de leurs
ouvrages ; enfin les noms des Orfévres
qui fe font le plus diftingués dans leur
Profeffion , avec une notice des ouvrages
qui leur ont acquis de la célébrité ,
&quelques anecdotes concernant les fix
Corps , leur origine & leurs Statuts.
L'on en trouve des Exemplaires à Paris
, chez l'Auteur , Quai des Orfévres ,
au Bouquet de Diamant ; & chez Tilliard
, Libraire , Quai des Augustins ,
à S. Benoît. Prix , 10 liv. broché.
LA VIE & les Avantures de Jofeph
Thompson , Ouvrage traduit de l'Anglois.
In-12 . 3 vol . A Londres , 1762 ;
& fe vend à Paris , chez Charpentier ,
Libraire , quai des Auguftins , à l'entrée
de la rue du Hurepoix , à S. Chryfoftɔ̃-
me. Prix , 6 liv. brochés. Nous donnerons
l'Extrait de cet Ouvrage , où l'on
trouve de l'intérêt.
VRAIE MÉTHODE pour apprendre
MAI. 1762. 95
facilement à parler , à lire & à écrire
l'Anglois ; on Grammaire générale de
la Langue Angloife. Par M. Th. Berry,
Anglois de Nation , Maître de Langue
Angloife. In-8° . Paris , 1762. Chez
Aug. Mart. Lottin l'aîné , Imprimeur-
Libraire de Mgr le DUC DE BERRY ,
rue S. Jacques , près S. Yves , au Coq.
Cette Grammaire nous paroît auffi bien
faite qu'utile pour les Amateurs de la
Langue Angloife.
SeleЯæ Fabulæ ex libris Metamorphofeon
Ovidi Nafonis , capitibus &
notis gallicis enucleate ; quibus accefferunt
eximia quædam ex Virgilii Georgicis
loca. Ad ufum Scholarum inferiorum.
In-12. Parifiis , 1762. Apud Petrum
Guillyn , Bibliopolam , ad ripam
Auguftinianorum , propè Pontem fancti
Michaëlis , fub figno Lilii aurei.
L'ART de s'enrichir promptement
par l'Agriculture , prouvé par des expériences.
Par M. Defpommiers . In-12.
Paris , 1762. Chez le même Libraire .
RÊVE d'un Ariftarque moderne. Brochure
in- 12 . Genève , 1762 ; & ſe trouve
à Paris chez les Libraires qui vendent
les nouveautés.
96 , MERCURE DE FRANCE.
LE Sieur ROUSSELOT , Chirurgien
reçu à Paris pour les dehors , qui s'eft
particuliérement attaché à la guériſon
des cors ; après s'être acquis par fes talens
une réputation qui lui a mérité la
confiance de Madame la Dauphine , de
Mefdames de France , & généralement
de tous les Grands , vient de donner au
Public un Traité fur cette efpéce de
maladie , fous le titre de Nouvelles Ob
fervations , ou Méthode certaine fur le
traitement de cors & c. On trouvera dans
cet Ouvrage non feulement la théorie
quant à l'efpéce , mais encore .la prati
que quant à la façon de guérir cette incommodité.
Ce Citoyen défintéreffé n'a
pas craint d'y dévoiler fa fcience & fes
fecrets au Public . Il feroit à fouhaiter
que tous ceux qui en poffédent de relatifs
aux infirmités humaines fiffent
preuve d'un pareil défintéreffement . Cet
Ouvrage ne contient que 45 pages in-
12 ; il fe trouve chez le Prieur , Imprimeur
du Roi & de l'Académie Royale
de Chirurgie.
ARTICLE
M A I. 1762. 97
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de la Société Litté
raire de Chaalons -fur-Marne.
CETTE
ETTE Séance s'eft tenue fuivant
l'uſage le Mercredi de la premiere ſemaine
de Carême 3 Mars.
M. Fradet à préfent Secrétaire perpétuel
de la Société , y a fait lecture , pour
les Auteurs qui n'ont pu affifter à la féance
, de quatre Mémoires concernant l'Agriculture
, & de quelques Vers adreffés
par M. Ganeau , à la Société , pour s'excufer
de ce qu'il ne lui envoyoit pas un
Ouvrage digne d'être préfenté à l'Affemblée.
Trois de ces Mémoires avoient été
remis dès le mois de Septembre de
l'année dernière , le temps n'avoit pas
permis d'en faire lecture dans la Séance
publique tenue au commencement
du même mois ; cependant l'Auteur du
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Journal oeconomique , annonce qu'ils
y ont été lus ; & il ne feroit pas tombé
dans cette méprife , s'il avoit jetté
les yeux fur le Mercure du mois d'Octobre
.
Par le premier Mémoire , M. Noël ,
Seigneur de Vouzy , fe propofe de faire
connoître la charrue à femoir dont il
fe fert , & les avantages qui en réſultent
; ce femoir eft une espèce de baril
ou de tambour de fept pouces &
demi de long , de quatorze & demide
diametre par un bout , & de treize par
l'autre , revêtu aux deux bouts de cercles
de tôle percés à diſtances égales fur
une même ligne circulaire , de dix- neuf
trous éloignés l'un de l'autre de deux
pouces ou environ , chaque trou ayant
fept lignes de diametre en dehors , &
de fix en dedans feulement pour éviter
l'engorgement du grain. Un autre cercle
de tôle auffi percé de trous femblables
& correfpondans à ceux du tambour
, eft attaché fur le femoir de manière
qu'il peut tourner librement ,
quand on veut élargir ou rétrécir les
trous du tambour , pour femer plus ou
moins épais , & fuivant la groffeur des
graines qu'il s'agit de femer. Enfin le
tambour eft couvert d'un dernier cerMA
I.
1762.
cle de
cuirfort , qui fert à
boucher les
trous , afin
que la
femence n'en forte
que
lorfqu'il eft
queſtion de la
répandre.
Ce
femoir
s'adapte aux
charrues
communes en
ufage dans la
Champagne
;
l'ouvrier qui les fait fur le
modéle
de celui de M. de
Vouzy , ne les vend
que fix livres au-delà du prix
d'une
charrue
ordinaire & la
modicité de
cette
dépenfe
donne lieu de
croire
que les
Laboureurs , qui
commencent
à
connoître par les
expériences de M.
de
Vouzy ,
l'utilité d'un
femoir fi fimple
, fe
détermineront fans
peine à
s'en
fervir pour
jouir des
avantages
qu'il
préfente. Ces
avantages ,
comme
on le fait déja , font
d'abréger le travail
d'épargner d'un quart
aumoins les
femences
, de les
couvrir
également dans
l'inftant
même
qu'elles font
répandues ,
& de les
préferver par ce
moyen , des
accidens
auxquels elles font
exposées
quand on feme à la main.
Le
fecond
Mémoire eft de M. Var
nier ,
Docteur ,
Médecin à Vitri ; il a
pour objet ,
d'exciter fes
compatriotes
à la
culture de l'orge qu'il
nomme nud
du feigle de
printemps , & du colfa ;
l'orge nud eft une
éfpèce de
froment
à figure
d'orge par l'épi & par le grain ,
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui différe cependant de l'orge par le
goût qu'il a du froment , & qui n'eft
pas déshonoré par une écorce pailleufe
comme les différentes efpèces d'orges
ordinaires. Il peut fe femer indiftinctement
partout où fe feme l'orge
commun ; l'expérience a appris à
M. Varnier , qu'il convenoit de le mettre
en terre vers la mi-Mars & de le
ferrer auffi -tôt qu'il étoit coupé. Cet
orge eft d'une merveilleufe fécondité :
un feul boiffeau femé par un Laboureur
d'Helmaurup , en a rendu douze.
D'ailleurs fi on le fait carteler après
qu'il a été féché au four , quand le
pain en eft tiré , pour ôter certaine
vifcofité qui pourroit être regardée
comme un défaut , il en résulte un
gruau parfait , peu différent du riz de
Piedmont ; deux livres de ce gruau
qui peut valoir deux fols la livre
avec trois ou quatre pintes d'eau , &
un peu de fel , peuvent nourrir amplement
une famille de dix perfonnes ;
il eft auffi fort bon avec de la viande
.
Le feigle de printemps eft lefecale vernum
vel minus de Bauhin ; il ne différe
point du feigle ordinaire , il lui reffemble
par la feuille , la fructification , l'épi ,
M A I. 1762. 101
le grain ; toute la différence qu'on y
trouve , c'eft qu'il ne paffe pas l'hyver
en terre , il fe feme au printemps après
deux labours , & il eft auffi-tôt mûr
que le feigle d'hyver . La paille en eft
auffi bonne & auffi haute . M. Varnier
en a eu l'année derniere de la hauteur
de cinq pieds ; il l'avoit femé le deux
Avril , & il a été mûr & coupé le fept
de Juillet . Ce feigle eft un vrai préfent
de la Providence pour remplacer
celui d'hyver , quand les grands froids
l'ont fait périr.
Le colfa eft très-connu & cultivé en
Flandres ; c'eft une efpèce de chou qui
ne pomme point & donne une graine
ronde & noire comme la navette ,
très -abondante , beaucoup plus groffe ;
on en tire une quantité plus confidérable
d'huile bonne a brûler , & qui
entre dans la compofition du favon
noir. Cette plante éxige une bonne terre
, bien meuble. M. Varnier a voulut
éprouver fi elle réuffiroit dans les environs
de Vitri ; fes tentatives ont eu
le fuccès qu'il eſpéroit ; & il s'eft rendu
certain , en fuivant les procédés en
ufage dans la Flandres , que le colfa
peut être cultivé avec avantage dans
des vallons gras , dans le Pertois &
E iij
102 MERCURE DE FRANCE,
dans tous les bons fonds de terre.
M. de Villiers , dans le troifiéme Mémoire
, traite du rétabliffement de la
culture des terres en Champagne , & il
indique les Prairies artificielles comme
le moyen qui lui paroît le plus propre
pour y parvenir. 11 .
Dans les bons Cantons de cette Province
, la luzerne & le tréfle peuvent être
employés utilement à cet effet ; le fainfoin
doit être réfervé pour les tèrres légères
& maigres de la haute Champagne
; il y réuffit parfaitement , la lu
zerne & le tréfle n'y viendroient pas. M.
de Villiers, en parlant des défrichemens,
avance que ce font eux , qui ont produit
la difette des pâturages dont on fe plaint
à préfent. On a défriché depuis trente
ans , en Champagne , des endroits qui,
à la vérité ne fourniffoient pas beaucoup
d'herbes , & qui donnoient cependant,
lieu à un plus grand nourri de Beftiaux
Quelques bonnes récoltes faites dans les
terres nouvellement défrichées , ont encouragé
à étendre les défrichemens ; on
s'eft trouvé par là furchargé de terres
labourables , & on s'eft privé du fecours
le plus néceffaire à la nourriture des
Beftiaux , qui font indifpenfables pour
les cultiver . M. de Villiers ne blâme
M A I. 1762, 103
pas cependant tous les défrichemens ;
mais il defire que l'on établiffe d'abord
des Prairies artificielles capables de dédommager
des herbages dont ils nous
privent. Il penfe que dans les bons Pays "
tels que le Pertois , où les tèrres font pré- '
cieufes , il fuffit de mettre la quarantiéme
partie de fon terrein en Prairies artificielles
; ainfi dans une Ferme compofée
de 80 Journaux , il en fera mis deux en
luzerne & en treffe , qui procureront
tout ce qui fera néceffaire pour augmenter
les Beftiaux de cette Ferme ; ce qui ,
joint à l'augmentation des fumiers que
ces Befiiaux donneront , produira un
changement fubit dans la culture des terres
. Dans la haute Champagne où les terres
font légéres & les poffeffions d'une
grande étendue , on peut ne pas fe borner
à la quarantiéme partie , & en mettre
une plus grande quantité en fainfoin.
Le dernier Mémoire , qui concerne
l'Agriculture , a été envoyé cette année
à la Société par M. Dupleffis , qui en eft
l'Auteur. Il a pour objet les Prairies naturelles
, que les artificielles ne doivent
pas faire négliger. Trois fortes de plantes
croiffent dans ces Prairies , les unes
font falutaires aux Beftiaux , ils en re-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
jettent quelques autres , & il en eft qui
leur font entierement nuifibles. S'il eft
indifpenfable d'anéantir les dernières ,
une bonne oeconomie éxige que l'on
détruife auffi les fecondes , furtout celle
qui eft connue fous le noms vulgaire
de mors du Diable & ainfi défigné par
les Botaniftes Scabiofa folio integro
hirfuto velglabro . Elle fe multiplie à l'infini
, & n'eft jamais touchée par les Beftiaux.
En mettant pendant quelque tems
les prés en terres labourables , on détruit
les plantes dont ils étoient garnis.
Pour les rétablir en prés , il eft d'ufage
de les laiffer en friche , ou d'y répandre
le fond des meules ou des greniers à foin;
& l'on perd ainfi tout le fruit de fes peines
; en y répandant les fonds des greniers
ou des meules , on y remet les
bonnes & les mauvaifes plantes dans la
même proportion qu'elles y étoient avant
le défrichement. M. Dupleffis defire que
pour obvier à cet inconvénient , on exa--
mine quelles font les plantes que les
Beftiaux aiment le plus , & qu'on en ramaffe
la graine avant que les Prés foient
labourés. C'eft une attention que M.
Dupleffis a eue & qui lui a réuffì . Il n'a
point fait écobuer & brûler le terrein
fuivant la méthode de M. de Turbilly ,
M A I. 1762. 105
qui mériteroit la préférence , fi elle étoit
connue en Champagne , moins difpendieufe
& ne privoit pas d'une année de
récolte , facrifice que les Laboureurs de
cette Province font hors d'état de faire.
Il s'eft contenté de faire labourer les Prés
auffitôt que la récolte des foins a été faite
, les chaleurs de l'été ont défféché les
herbes & leurs racines , les pluies & les
gelées de l'hyver ont achevé de les confommer
& de divifer la terre. Au printemps
il a fait donner un fecond labour
& femer de l'avoine , qui a produit une
ample moiffon. A peine a-t-elle été coupée
que l'on a retourné la terre ; ce labour
en détruifant encore les mauvaiſes
herbes , a enterré les chaumes qui ont
fervi d'engrais ; au printemps fuivant:
il a fait femer dans le même terrein des
pois , qui croiffant fort ferrés ', ont
étouffé le refte des mauvaiſes herbes
qui auroient pu encore végéter ; la
vefce ou les plantes analogues produiront
le même effet. Au printemps de la
troifiéme année , après un nouveau labour
, il a fait enfin femer la graine
qu'il avoit amaffée ; il avoit eu l'attention
de répandre un peu de fumier bien
confommé ou quelqu'autre engrais lors
de chaque labour , & fon pré ainfi
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
renouvellé lui a donné avec abondance
la récolte d'un fourrage de bonne
qualité.
• Dans la même Séance M. Meunier
a lu une Fable par laquelle un enfant
& un perroquet , qui en font le Sujet
, apprennent aux Pères & Mères .
qu'ils ne peuvent travailler de trop
bonne heure à l'éducation de leurs
enfans.
- M. de Velye a fait lecture de la fuite
de fon Hiftoire de la Ville & du Pays
de Vertus ; cette Partie comprend les
Loix & les Coutumes qui s'y obfervent
& les Jurifdictions qui y font établies.
"
Enfin M. Rouſſel , Curé de S. Germain
, a continué de faire part au Public
de fes Réfléxions fur les caufes volontaires
du rétréciffement de l'efprit humain
; le défaut de bon goût eft une
de ces caufes ; & fa Differtation a roulé
fur cet objet. If a donné la définition
du bon goût , il a indiqué les fources où
l'on doit puifer pour le former ; & ce
Morceau n'eft pas inférieur à ceux qu'il
a déjà compofés furle même Sujet.
M Á Í. 1762. 107
PHYSIQUE.
A l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
Si la découverte que fit Jacques Aimar
, du meurtre commis à Lyon en
1692 , au moyen de fa baguette , mérita
de trouver place dans les Mercures
d'alors , & donna un vaste champ à
l'ignorance raifonnée de ceux qui
vouloient en expliquer les caufes : la
découverte que fait de l'eau Marie Conf
tans d'Aguillé , époufe de Charles Artaud
, n'eft pas moins furprenante par
les circonftances qui la fuivent , & me
paroît digne d'être annoncée au Monde
Savant. Elle tient entre fa main une
baguette fourchue d'Olivier qui lui tourne
comme à tant d'autres fur les fources
; mais qui lui indique la profondeur
& la quantité de l'eau par une voie
fingulière .
Elle roule en cercle un brin d'herbe
telle qu'elle fe trouve fur le local ; paffe
cet anneau à une branche de fa baguette
qui refte immobile , fi le diametre
de ce cercle n'eft pas égal à celui
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
de la fource. Il l'augmente & le rétrécit
; & quand il eft au point égal, la baguette
recommence fon mouvement :
& pour favoir la profondeur de la fource
, elle compte les tours de fa baguette
armée de cet anneau , depuis le moment
qu'elle a l'intention de trouver la
profondeur , jufqu'à ce qu'elle s'arrête .
Elle évalue chaque tour une canne de
huit pans de profondeur , & s'il y a quel
ques pans de plus , la baguette ne décrit
pas le dernier tout entier , mais
elle s'arrête au quart , à la moitié , au
tiers du tour.
Nos Confuls envoierent chercher cetté
femme à baguette . Je la fuivis dans
les opérations qui ont été juftes fur
une fource & fauffes fur l'autre. On
creufa l'endroit qu'elle indiquoit , &
où devoit fe trouver une fource à 14
pans qu'on trouva qui fourniffoit à un
réfervoir , & une plus profonde à 32
pans fur le même lieu qu'on na pas
trouvée.
Vous fentez , Monfieur , que les circonftances
qui accompagnent cette recherche
, ne détruifant pas les caufes
Phyfiques, l'effet devroit toujours être
le même , & ne point s'acommoder au
defir de celui qui tient la baguetre ,
M A I. 1762. 109
ou la confulte ; une penfée & un defir
ne pouvant faire remuer du bois. La
caufe de ce tournoyement ne paroît
nullement affujettie à la regle éffentielle
aux corps & à la matière , d'agir toujours
de la même manière dans les mêmes
circonftances. Celle de rouler un brin
d'herbe à la branche d'une baguette ne
doit point l'arrêter , puifque le brin
d'herbe ne l'empêche point , lorsqu'il
forme un cercle égal à celui par où
fort la fource , ce qui n'établit qu'une
circonftance morale. Et d'ailleurs les caufes
Phyfiques fubfiftant toujours , la
baguette ne devroit jamais difcontinuer
de fe mouvoir lorfqu'elle eft ébranlée
, & ne point s'arrêter au premier ,"
fecond , troifiéme tour & c ; & n'en décrire
qu'une partie d'un autre pour défigner
la profondeur , tandis qu'elle
vient d'en faire fur le même endroit un
nombre infini lorfqu'il ne s'agiffoit pas .
de chercher la profondeur.
Tant d'autres effets produits par la
baguette déconcertent les efprits les
plus profonds ; & bien loin d'en vouloir
expliquer les phénomènes , il feroit
plus raisonnable à l'efprit humain de
reconnoître fon infuffiffance , comme
fit M. Boile, qui après avoir propofé
110 MERCURE DE FRANCE. :
» dans les Actes Philofophiques d'An-
» gleterre de 1666, utrum virgula devi-
" natoria adhibeatur ad inveftigationem
» venarum propofitarum fodinarum , &
»fifit quo idfiat fucceffu . » Après bien
des recherches ce Savant avoue dans
fes Ellais Phyfiologiques n'en favoir
rien. Quid de hoc arduo experimentoftatuendumfit
, fateor me ignorare.
Autant l'ufage de la baguette eft
ancien , autant eft-il difficile d'en expliquer
les effets . On s'en fervoit autrefois
pour deviner les événemens &
produire des changemens. On s'avifa
enfuite de l'apliquer à d'autres recherches
.
Nous lifons dans les pages facrées
que le Prophéte Ofée dit Ch. 4. V. 12.
Populus meus in ligno fuo interrogavit
& bacculus ejus annuntiavit ei. Et
que Moife s'en fervit miraculeufement
pour produire des chofes extraordinaires
Depuis , les Auteurs fabuleux
font opérer à leur Divinité des prodiges
au moyen de leur baguette . Pallas
donne à Ulyffe tantôt la forme d'un jeune
homme , tantôt celle d'un vieillard .
Circé changea Picus en oifeau, transforma
en pourceaux les amis d'Ulyffe en les
touchant de fa baguette.
MA I. 1762. 111
On fit du Dieu Mercure un Moïse
fabuleux ; & pour marquer fa puiffan
će on lui mit à la main un caducée
ou baguette d'or entrelaffée de deux
ferpens. On le mettoit pour fauve-garde
fur les portes , & les voleurs crédules
croioient qu'au moyen de ce caducée ,
il décéloit les vols. De là on s'eft imma
giné d'appliquer la baguette à la découverte
des voleurs de l'étendre
même jufqu'à l'ufurpation des térres
& de trouver les chemins perdus ; puifque
Mercure eft appellé Deus femitalis
itinerum præfes ; & l'on voyoit dans les
foutes des tas de pierres érigées en
fon honneur au témoignage même
de l'Ecriture : ficut qui mittit lapidem
in arcervum Mercurii , ita qui tribuit
infipienti honorem . Proverbe 26. Cé
Caducée étant d'or , on crut qu'il indiqueroit
les métaux ; on appliqua là
Ons
baguette aux métaux . On s'avifa enfui
te de s'en fervir pour l'eau , dont l'ufage
n'eft que du dernier fiécle , felon le
Père Lebrun , dans fon Traité des pratiques
fuperftitienfes , & dont les prédictions
font incertaines felon M. Liger
dans fa Maifon ruftique , ce que confir
me l'opération de notre baguettière.
Quoique les effets de la baguette me
112 MERCURE DE FRANCE.
paroiffent furnaturels quand ils ne dépendent
que des circonftances morales
, j'avoue cependant , Monfieur , que
l'eau fouterraine affecte certains corps
indépendamment de toute intention. Je
rapporterai fur le témoignage de M. Feraporte
, ancien Commiffaire de l'Intendance
, que M. Denans , Avocat à
Aups , repofant fous un arbre avec un
homme de fa compagnie , l'apperçut
trémouffer , & le crut en convulfion.
Cet état le troubla ; & le prétendu Convulfionnaire
lui dit qu'il reffentoit de
pareilles fecouffes toutes les fois qu'il
repofoit fur un terrein qui renfermoit de
l'eau. On creufa & on découvrit la fource
la plus abondante.
Qu'on faffe dépendre les fecouffes de
la percuffion des corpufcules qui s'élévent
de la fource , cela ne paroît pas
probable car l'eau de plufieurs fources
fe trouve fouvent fous un rocher fi
dur , qu'il faut employer la poudre pour
le brifer.Comment les corpufcules pafferoient
-ils à travers cette carrière ? Il eft
plus raifonnable de croire que l'origine
des fources dépendant de la chûte des
pluies , des vapeurs & de la fuccion des
humidités que la terre pompe ( a ) &
( a ) Les Ingénieurs diftinguent un terrein
MA I. 1762. 113
réunit enfuite dans un endroit où les
couches font difpofées à les contenir ;
il eft plus croyable , dis-je , que les parties
aqueufes , bien loin de s'exhaler, fe
précipitent avec force au point de leur
réunion par une puiffance approchante
de celle des tuyaux capillaires qu'on fait
être immenfe , furtout quand leur pofition
favorife la gravité des liqueurs ; &
il en faut de fupérieurs en force pour
vaincre ces efforts , tels que font ces arbres
qui élévent à une hauteur prodigieufe
les fucs de la terre. Eadem fuccus
vis qua fcilicet & vinearum farmentis
fugitur hydrargirum ad 38 pollices,
feu aquam ad 45 pedes circiter extulit,
eaque vis eft quinquies major vi fanguinis
intra canis eadem arteriam . Halai.
ftat. vegt. cap. 3. p. 99 .
Je ne veux point établir des tuyaux
cylindriques dans l'intérieur de la terre
pour faire cette fuccion ; il fuffit que
les lames de la terre ou de pierres qui
font fur la fource ou aux environs , fe
touchent affectant la perpendiculaire ,
pour que l'eau fe gliffe entre-deux & foit
dépofée dans fon lit. Cet arrangement
s'eft obfervé dans le creufage de notre
fource .
miné lorsqu'il n'eft pas couvert de rofée , fi les
environs en font imbibés,
114 MERCURE DE FRANCE.
Il ſe préfenta à l'extérieur une terre
légère & poreufe , qui fut fuivie d'une
couche de gravier de figure prèfque
quarrée , brillant en plufieurs points ,
fortement affemblé par une terre liante,
& coupé par des efpaces d'une aréne
cendrée qu'on ne féparoit qu'à coup de
pic. Vint enfuite un fable brillant couleur
d'or légérement lié par une terre
graffe , fous lequel fe trouva un lit de
pierre tendre femé de quelques brillans
dont les feuilles écailleufes & planes ,
affectant la perpendiculaire , fe féparoient
aifément . Parut après un banc de
pierre dure , féparé par des fentes perpendiculaires
nombreufes. S'en préfenta
un autre dont les fentés fuivant la
même ligne étoient fournies d'une terre
glaife , & d'où découloit quantité d'eau,
fource de notre réfervoir , fous lequel.
fe trouva à quelques pieds de profondeur
un rocher de couleur bleue femé
de quelques pains blancs qui ne cédoit)
qu'au pétard.
Toutes ces différentes couches étoient
coupées par des veines formées du corps
folide blanc , donnant du feu comme
une pierre à fufil , lié par de petites 1-
mes tirant fur le jaune en forme de
talc. Ces veines fuivoient la perpendiM
A 1. 1762.
1
·
.
115
culaire courbe , & l'une d'entr'elles arrivée
au rocher bleu fe détournoit
pour
fuivre l'horizontale .
Ces divers lits qui doivent fuivre le
même arrangement dans la colline vers
le milieu ( b ) de laquelle parut la fource
à 14 pans , profondeur défignée par
la baguette , la rendirent intariffable
l'année de féchereffe 1733 , qui régna
en Provence, puifque le réfervoir qu'elle
fourniffoit ne manqua jamais . En voici,
ce me femble , la raiſon.
Les couches de la colline difpofées en
lames approchantes de la perpendiculaire
attirant avec force les eaux des pluies
& l'humidité de l'air , les dépofent fur
la couche du fable brillant. Là la direction
des lames interrompues , la defcente
de l'eau eft rallentie . Elle eft reprife
à travers ce fable lié d'une terre graffe ,
par les fentes perpendiculaires des pier
tes , & fouffre autant de délais qu'il y a
de couches différentes de pierre qui la
reçoivent , & des fentes défquelles couloit
continuellement de l'eau quand on
creufoit .
- Les différentes couches font néceffai-
(b) La ligne perpendiculaire de la colline eft
de ro toiles. De fon fommet à fa fource on en
trouve 21 .
1
+
1
116 MERCURE DE FRANCE.
res , autrement les lames attireroient
l'eau avec une vîteffe extraordinaire, &
la dépoferoient au réfervoir qui s'en
déchargeant continuellement tariroit s'il
tardoit de pleuvoir ou l'air d'être nébuleux
. Au lieu que ces différens lits rendant
la marche extrêmement lente , l'eau
attirée par la furface de la colline (c) ne
va au réfervoir que longtemps après fon
introduction , fans être perdue dans le
fein de la colline qui en avoit fait un fi
grand amas , que malgré le défaut de
pluie elle donna toujours.
Les grandes rofées & le ferein ne pour
roient- ils pas fuppléer au défaut de la
pluie & fournir légèrement , pour quelque
temps , aux fources ? Selon l'eftimation
de M. Mufchembroeck , la quan
tité de la rofée qui tombe dans l'année' ,
peut être évaluée à quatre livres fix onces
fur chaque pied quarré par année ;
& cette humidité eft fi pénétrante , qu'au
rapport de Keil , un jeune homme pefa
18 onces de plus après avoir dormi une
nuit au ferein. Cette augmentation de
poids malgré la perte de la tranfpiration
& peut-être des excrémens , ne provenoit
que de la fuccion des vaiffeaux ab-
( c ) Elle fe termine à fon fommet par une
plaine qui porte vignoble.
M A I. 1762.. 117
forbans de la peau ; & pourquoi la terre
ne pomperoit pas dans le vuide de fes
lames cette humidité ?
Mais revenons , Monfieur, aux fecouffes
qu'éffuya le Compagnon de M. Denans.
C'eft là le noeud gordien ; & me
feroit-il permis , au rifque de raiſonner
dans le délire , d'hazarder quelques conjectures
qu'on pourroit appliquer au
tournoyement de la baguette par l'eau
indépendant de toute circonftance morale
?
On fçait que le calibre des vaiffeaux
qui aboutiffent à la peau eft extrêmement
petit , & qu'elle eft parfemée d'un
nombre infini de pores. S'il faut en croire
Leuwenhoeck , dans l'efpace égal à un
grain de fable , il s'en trouve 125000 .
S'il s'eft trompé dans fon calcul , il eſt
indubitable qu'elle n'ait nombre de vaiffeaux
abforbans , infiniment petits , qui
pompent l'humide & dont la force eft
exceffive , puifque dans un tuyau de verre
, dont le diametre n'eft pas plus grand
qu'un cheveu , les liqueurs y montent à
l'élévation de 12 pouces , an rapport de
Mufchembroeck , & felon Hales , un d'un
dix- huitiéme de ligne l'éléve à 13 pouces
, & un autre encore plus étroit à 22
pouces.
118 MERCURE DE FRANCE.
Or , il peut fe faire que certaines per
fonnes aient des vaiffeaux abſorbans plus
petits & plus attractifs que d'autres , &
dont la force de fuccion foit fupérieure
à celle des lames de la terre qui pompent
les humidités. Si cette perfonne marche
fur un terrein qui renferme de l'eau , fes
tuyaux abforbans & fes pores infinis fe
rencontrant avec l'intervalle intermédiaire
des lames de la terre , vaincront la
puiffance de celle- ci . Le liquide tenu
qu'elles contenoient rétrogradera avec
éffort , fera reçu par les vaiffeaux abforbans
qui le faifoenit paffer avec force
dans le corps , & y établira ce dérangement
fenfible aux uns & infenfible
aux autres ; mais fuffifant pour exciter
un mouvement dans nos liqueurs &
dans les fibres , qui ébranla à l'oeil le
compagnon de M. Denans , & feulement
la baguette de notre femme .
Le Microſcope nous découvre que
lorfqu'on oppofe quelque foible réfiftance
dans les petites artérioles des grenouilles
, les globules fanguins retournent
fur leur route . , & vont verfer
dans les vaiffeaux latéraux voifins pendant
quelques minutes . Ce retour ne fe
fait pas fans un dérangement dans la
marche des liqueurs qui affecte la cir
M A I. 1762. 119
culation. Pourquoi donc ces vaiffeaux
abforbans attirant avec force ces liquides
déliés , & les verfant dans les vaiffeaux
lymphatiques , ne pourront- ils
pas refufer la lymphe , en déranger la
marche qui porteroit fur celle du fang ,
& les vaiffeaux gorgés faire effort pour
fe débarraffer & mettre en jeu la machine
?
Mais , dira-t-on , les gens à baguette
n'appuyant que des pieds à terre , cette
furface ne peut être fuffifante pour opérer
cet effet ; mais qui ne fait l'effet
de la fabine portée fous la plante des
pieds ? ne provoque-t- elle pas les menftrues
? Qui ne s'apperçoit pas d'une
tranſpiration reffentant l'ail par l'application
de fes gouffes fous les pieds ?
On ne fera pas furpris fi l'on confidére
que quoique cette pénétration fe faffe
par un petit efpace , il eft pourtant fourni
des vaiffeaux abforbans & criblé
des pores , puifqu'on en compte 125000
dans l'efpace d'un grain.
Les pieds chauffés n'apporteront pas
un grand obftacle à cette réunion , car
l'humide fe gliffe puiffamment dans les
bois , les cordes entre les interſtices
ferrés du drap , & pénétre également
le cuir & la peau dont font formés les
2
120 MERCURE DE FRANCE,
fouliers. Et quand même il fe rencontreroit
d'autres corps intermédiaires plus
difficiles à pénétrer , la fuccion s'en
feroit auffi . Ne voit- on pas reparoître
des caractères écrits au frontifpice
d'un Livre épais de quatre doigts ,
en frottant la derniere page de ce Livre
d'une liqueur compofée d'un fel cauftique
& volatile , lorfque ces caractères
ont été écrits avec une encre de fympathie
, faite d'une diffolution de plomb
& d'orpiment ? Son éfficacité fe fait
fentir au travers d'un mur , fi on lunit
avec les parties ignées de la chaux : faits
opérés au laboratoire du Savant Morrifices
, difficiles à expliquer , mais pourtant
naturels .
Que cette impreffion fe faffe auffitôt
fentir jufqu'au bout des doigts , cela
ne paroit pas fi extraordinaire. Qui ignore
la promptitude de la matière électrique
, la mobilité du fluide nerveux ,
l'ébranlement foudain de plufieurs boules
de billard rangées en ligne , dont la
derniere fe mcut dès qu'on touche la
premiere ?
Mais quelqu'un dira , ces gens à baguette
font fabriqués comme nous :
pourquoi la baguette refte -t-elle immobile
à fes femblables ? Je lui demanderai
AVRIL 1762. 121
Qu
>
rai pour lors , pourquoi le chatouille
ment fous les pieds & fur les perfonaffecte
voluptueufement les uns ,
leur rappelle les efprits engourdis , tandis
qu'il eft infupportable aux autres ,
jufqu'à les faire entrer en convulfion
fi l'on s'opiniâtroit de les agacer de la
forte ? Pourquoi des perfonnes à l'afpect
d'un rat , d'un chat , d'un fromage
ou de quelque fruit , tombent en défaiilance.
J'ai connu M. Perdrios, Capitaine
desGrenadiers duRégiment de Diesbach,
Suiffe , qui étoit fait au feu , & qui ne
pouvoit fupporter la vue d'une pomme.
Qui peut produire ces effets fur ces per- ,
fonnes , fi ce n'eft l'application des par
ticules émanées de ces corps ? Et fi ces .
parties fubtiles opérent la fufpenfion des
fonctions , la rencontre , la fuccion de
certaines autres , pourront fur des corps .
différens , opérer divers effets.
2
D'où provient donc cettte différen- .
ce dans les corps également organifés ?
on ne peut l'attribuer qu'aux refforts
primitifs qui compofent l'enfemble de
notre machine qui plus ou moins tendus
dans les uns que dans les autres, établiront.
des idiofincraties différentes , & répon
dront à des impreffions qui feront infenfibles
à plufieurs ; ce qui paroit aufli
F
122 MERCURE DE FRANCE.
dans le frémiffement qu'éxcite le bord.
d'un verre , ou celui d'un corps fonore
qui réfonant , ébranle l'air d'une fa
çon insupportable aux uns , & indifférente
aux autres , & cela avec une action
auffi véhémente que prompte. Ainfi
quoique les gens à baguette foient de
la même nature que nous , elle peut tellément
varier dans le calibré des vaiffeaux
le tiffa de fes fibres premieres ,
lá tenfion & la délicateffe des nerfs
qu'elle établira des rapports & des convenances
avec certains corps & certains
mouvemens étrangers qui , quoique incompréhenfibles
, ne font pas moins relatifs
à l'organisme de certaines perfonnes
qui les diftinguera des autres.
Mais vous m'objecterez , Monfieur
que la baguette devroit rouler indiftinctement
fur toute l'étendue du terrein qui
ramaffe les eaux , & non feulement à leur
point de réunion. A cela , j'alléguerai la
puiffance attractive des lames adoffées
enfemble ; fi l'on met une goutte d'eaut
entre-deux, elle monte avec d'autant plus
de force , que ces lames font proche les
unes des autres ; elle doit donc defcendre
avec plus de puiffance , fon action étant
aidée de la gravité qui la déterminé en
bas. Cette pente elf alors trop forte pour
MAI. 1762. 123
être vaincue par les vaiffeaux abforbans
des gens à baguette : car felon les loix
du
mouvement , la viteffe des corps augmente
à mesure qu'ils
s'éloignent du
point de leur chûte , vires acquirunt ca
dendo , & leur force eft plus confidérable
s'ils viennent de bien haut. Or les
James qui ramaffent l'eau font toujours
plus longues que celles qui répondent
perpendiculairement à la fource , qui outre
leur briéveté, about flent à un fond
rempli du même liquide ; elles fe déchargeront
moins facilement , les humidités
qu'elles
contiennent trouvant plus d'obftacle
à leur chûte , àcaufe de l'abondante
réplétion de l'entre-deux des lames qui
diminue la forceattractive de haut en bas
& leur donne plus d'aptitude à attirer
L'eau en haut , parce qu'elles en font pénétrées
par leurs
extrémités inférieures ,
& par la tendance de l'eau qui s'efforce
de monter prefqu'au niveau d'où elle
vient , quand elle peut vaincre les réfiftances,
Auffi voit-on certaines fources
à
découvert s'élever ; & fi elles ne montent
pas bien haut , c'eft qu'il n'y a pas
de tuyaux pour réunir cette force , &
qu'elle fe perd dans la quantité d'eau qui
la couvre on Benvironne de tout côté.
Ces lames
répondantes à la fource , opi
A
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
poferont donc une foible réfiſtance aux
efforts que font les tuyaux abſorbans de
la peau pour pomper les liquides qu'elles
contiennent , qui rétrogradant monteront
contre leur gravité par la force des
lames , & entreront plus facilement dans
leur calibre , qui par eux-mêmes étant
doués d'une force attractive , pomperont
avec plus de facilité un liquide prêt à s'élancer
, dont l'action jointe à la leur ,
peut , par fon abord véhément , faire
impreffion fur certaines perfonnes , &
produire un effet capable de fecouer ce
lui-ci , & remuer la baguette d'un autre.
L'aiman attire le fer de bas en haut à
3 & 4 pieds de diſtance , & le ſuſpend
contre la gravité. Je n'entre point dans
ce Méchanifme. Et pourquoi les vaiffeaux
abforbans auxquels on ne peut refufer
une vertu attractive , puifqu'on l'obferve
aux tuyaux capillaires de verre qui
n'ont point de mouvement, ne pourrontils
pas, dis-je, dans certains qui les auront
doués d'une plus grande force comme
les gens à baguette , attirer les liquides
déliés , contenus dans l'entre - deux des
lames décrites lorsque ces lames ne leur
oppoferont pas une grande réfiſtance ,
comme il a été dit , & cette introduction
altérer le méchanifme de leur corps &
MA I. 1762. 125
ébranler une baguette tenue dans fes
mains ? Que ce tournoyement dépende
de la perfonne & non du bois , cela eft
inconteftable ; car toute baguette roulera
dans les mains de plufieurs , & la même ,
foutenue par deux pivots , reftera immobile
fur l'endroit où elle rouloit dans
leurs mains .
J'avoue , Monfieur , qu'il feroit plus
naturel de penfer que puifque les gouttes
d'eau qui lors gliffent entre deux lames
ferrées montent avec effort contre leur
poids , les lames de la terre difpofées perpendiculairement
, & touchant d'une extrémité
à la fource devroient attirer puiffamment
l'eau qui fortant d'elle-même
de ces lames , affecteroit d'une manière
délicare la perfonne difpofée à être émie
de cette impreffion ; mais les bancs de
rochers qui fe trouvent quelquefois avant
quede parvenir à lafource,détruifent cette
idée. Elle s'opoferoit même à l'infinuation
des eaux dans les terres ( d ) qui font
toujours effort pour defcendre & dont
ZIVIYO
(d) Les Mineurs ne pratiquent point de foupiraux
pour humer l'air extérieur lorſqu'ils trouvent
de l'eau. C'eſt une preuve que cette eau
vient de la furface de la terre par des tuyaux
qui communiquant à l'extérieur , renouvellent
l'air de leur prifon.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
l'humidité ne peut être attirée que par
une force fupérieure, telle que les vaiffeaux
abforbans dela manière expofée qui
demande indulgence , eu égard à l'obfcurité
de la caufe. Peut- être qu'à force
de battre dans les fentiers de la Nature ,
on parviendra au centre de fon Méchanifme
. Jufqu'alors on ne raifonnera qu'à
tâtons , & ce ne feront que doutes & des
difputes , tradidit mundum difputationi
bus eorum , dit ce fage & éclairé Génie ,
qui a difputé depuis le Cédre qui eft fur
le Liban jufqu'à l'hyffope qui fort de
la muraille.
Voilà de foibles éffais ,Monfieur , que
je ne regarderois pas comme inutiles, s'ils
faifoient naître aux clairvoyans des idées
plus juftes , capables de redreffer les
miennes , de répandre du jour fur une
matière obfcure, & de mériter place dans
votre Mercure.
J'ai l'honneur d'être &c.
OLIVIER , Docteur en Médecine.
AS. Tropês en Provenec,
MAI. 1762. 127
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
ARCHITECTURE..
LAA
publication du voyage d'Italie par
M. Cochin en 1758 eft l'époque de nos
réfléxions fur la mauvaife forme de nos
Salles de Spectacles ; tous les Ouvrages
Périodiques qui en rendirent compte ,
applaudirent à fes Fiéfléxions fur les
Théâtres d'Italie , entre autres fur le
Théâtre de Vincenze. Depuis ce temps
on a inféré fur le même fujet plufieurs
Lettres ou Differtations dans différens
Journaux. L'on peut juger,par ces Ecrits
combien il y a de perfonnes qui fentent
la néceffité d'une meilleure difpofition
foit dans la Salle , foit dans le Théâtre..
On doit diftinguer furtout les Réfléxions
fur les Salles de Spectacle , inférées
dans le 8 Volume de l'Année Littéraire
1760. page 98. L'Auteur , après avoir
fait l'Hiftoire des Salles de Spectacle en
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
France , & en avoir fait ſentir la mauvaiſe
diſtribution , fouhaite que l'on donne
aux Eléves de l'Académie d'Architecture
pour fujet de prix , le plan d'un
Théâtre auffi bien comme on leur donne
le plan d'un Palais , d'un Temple
d'un Lycée & c. Mais l'Auteur d'un Ecrit
fur les Salles de Spectacle inféré dans le
Mercure de Mai 1761 , qui s'annonce
pour Architecte , croit qu'il feroit plus à
propos de donner ce Sujet à traiter aux
perfonnes qui prétendroient à être Membres
de l'Académie d'Architecture ; on
ne peut que l'approuver en cela . Artiſte
il a fenti toutes les difficultés d'une pareille
compofition foit pour le plan,foit pour
la décoration intérieure. Le Profcenium
feul lui paroît plein de difficultés ; furtout
fi l'on veut le traiter comme l'a fait
Palladio dans fon Théâtre de Vicenze
' c'eft-à-dire avec trois ouvertures ; je ne
penfe pas qu'on puiffe fe difpenfer de
le traiter de la même façon , puiſqu'elle
eft la feule bonne , & la feule , comme
l'a très judicieufement remarqué M.
Cochin , qui permette de rendre les à
parte , comme ils doivent l'être , c'està-
dire avec vraisemblance. En donnant
alors un peu plus de grandeur aux deux
ouvertures latérales ; on pourroit r pré-
-
MA I. 1762. 129
fenter prèfque toutes nos Tragédies &
nos Comédies , fans fortir de cette vraifemblance
, & fans violer , pour ainfi
dire , l'unité de lieu.
>
Si nos Sallesa voient été difpofées
ainfi , quoique je penfe qu'on pourroit
faire mieux , le Père de notre Théâtre
n'auroit pas été obligé de fe juftifier
prèfque à chaque Piéce de l'unité de
lieu & d'action plus ou moins violée ;
& M. de Voltaire , par la pompe & la
magnificence théâtrale nous eût fait
voir jufqu'à quel point on peut faire
illufion aux yeux les plus connoi Teurs ;
à en juger par ce qu'il a déja fait éxécuter
fur un Théâtre , non pas mieux
difpofé que du temps de Corneille
mais feulement débarraffé d'une foule
de Spectateurs incommodes. Comme
fon fentiment fur la difpofition des Théâtres
, peut , je crois , être compté pour
beaucoup , je vais mettre fous les yeux .
des Lecteurs ce qu'il fouhaitoit dans les
Théâtres . ( a ) Après s'être plaint de ce
que les nôtres ne font point de ces édifices
fuperbes dans qui les Athéniens
mettoient toute leur gloire , & de ce
( a ) Differtat , fur la Tragédie ancienne & mc❤
derne fervant de Préface à la Tragédie de Sémi-
Tamis. 1748.
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
que nous ne prenons pas les mêmes
foins qu'eux de ces Spectacles , qui font
devenus fi néceffaires dans nos Villes
immenfes , & de ce que nos Théâtres
font fi peu dignes des excellens Ouvrages
que l'on y repréfente , & de la
Nation qui en fait fes délices ; il ajoute :
un des grands obftacles qui s'oppofent
fur notre Théâtre à toute action grande
& pathétique , eft la foule des Spectateurs
mais ce défaut n'eft pas le feul
qui doit être corrigé.
Un Théâtre conftruit felon les régles.
doit être très- vafte ; il doit répréfenter
une partie d'une place publique , le périftile
d'un Palais , l'entrée d'un Palais,d'un
Temple ; il doit être fait de forte qu'un
Perfonnage vu par les Spectateurs puiffe
ne l'être point par les autres Perfonnages
, fuivant le befoin ; il doit en
impofer aux yeux , qu'il faut féduire
les premiers. Il doit être fufceptible de
la pompe la plus majeftueufe ; tous les
Spectateurs doivent voir & entendre
également en quelque endroit qu'ils
foient placés.
Malgré cela
Auteur de la Lettre
inférée dans le Mercure de Mai 1761 ,
trouve l'ouverture du Théâtre de la
Comédie Françoife , fuffisamment granMA
I. 1762. 131
de , quoiqu'elle n'ait que trente pieds
& penfe qu'au plus elle ne pourroit
être augmentée que du tiers , fi l'on
conftruifoit un Théâtre neuf ; même ,
ajoute - t - il , cela ne feroit néceffaire
qu'en le faifant fervir à la répréſentation
des Opéra. Il y a cependant plufieurs
des Théâtres d'Italie, dont le profcenium
a cinquante pieds d'ouverture & quelques-
uns davantage , autant qu'il m'en
fouvient. Celui de Lyon même , conftruit
fur les deffeins de M. Soufflot ,
a quarante pieds d'ouverture au moins ,
& perfonne ne le trouve trop grand ,
quoiqu'il ne ferve qu'à la répréfentation
des Tragédies & des Comédies.
»
N'auroit-on pas plutôt à craindre
qu'en admettant ce fentiment , on ne
fut toujours expofé au reproche fondé
que fait l'Auteur des réfléxions fur les
Salles ci - devant cité , ( Année littéraire.
) Quant à la Scene , elle peut
» reſter d'une forme quarrée , mais la
"grande profondeur , au-delà de celle
» qu'exige le jeu des Acteurs , eft au
» moins inutile : & fi l'on dit qu'elle
» aide à Pillufion des Décorations , je
réponds que cette illufion doit être
réllervée pour la perfpective de la toile
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
» du fond , fous peine de choquer la
»vraiſemblance d'une façon révoltante
" par le fpectacle ridicule d'un Acteur
» dont la tête , quand il fort du fond
» du Théâtre , eſt de niveau avec les
» chapiteaux des colonnes,& dont la tal-
» le femble décroître à vue d'oeil à
» mefure qu'il avance vers les Spectateurs.
( c )
Cette réfléxion très-jufte ne ceffera de
l'être tant qu'on donnera feulement
trente ou quarante pieds d'ouverture au
Profcenium , & que la hauteur fera
proportionnée à cette largeur.
Mais fuppofons d après M. de Voltaire
qui penfe que nos Tragédies nommées
Opéra font le feul Spectacle qui
nous donne une image de la Scène Grec
que ; fuppofons , dis -je , un Théâtre de
cent vingt pieds de largeur , en y comprenant
l'efpace de deux à parie , &
l'emplacement de quatre colonnes qui
enfermeroient le Profcenium , & 120 ou
150 pieds de profondeur , la principale
ouverture ayant 72 pieds de largeur , les
décorations 50 à 55 pieds de hauteur ;
il n'y aura point à craindre que la tête
(c ) Les perfonnes qui ont vu la nouvelle Décoration
du Théâtre François pour Athalie , doivent
fentir combien ce reproche elt fondé.
1
MA I. 1762. 133
de l'Acteur , quand il fortira du fond du
Théâtre , touche au chapiteau des colonnes
quand on emploiroit même un
petit ordre d'architecture dans un grand,
fa taille ne femblera plus décroître à
vue d'oeil à mefure qu'il avancera vers
le Spectateur.
Je crois entendre toutes les perfonnes
qui liront ceci s'écrier , quel édifice immenfe
! à quelle diftance placer les Spectateurs
? Les plus éloignés ne feroient
qu'à 60 pieds de l'Acteur , faifant la Salle
demie circulaire ; ainfi tout le monde
feroit également bien placé pour voir &
pour entendre. Pour peu que l'on y faffe
attention , on ne trouvera point cette
diftance trop confidérable. Les Loges du
fond de la Salle de l'Opéra à Paris font
auffi éloignées du Théâtre que le font
les Places que j'indique.
Mais quelle différence cette nouvelle
difpofition de Salle & de Théâtre apporte
dans la repréſentation des Opéra !
Sur le Théâtre actuel , tous les Acteurs
font pêle - mêle avec les Chanteurs des
Choeurs ; qui cependant pour laiffer plus
d'efpace , fe rangent en file , partie fur
le bord du Théâtre , partie dans les couliffes.
C'eſt bien pis lorfque les Danfeurs
viennent à paroître . Tout le monde fait
134 MERCURE DE FRANCE .
combien ce Théâtre trop étroit gêne le
Compofiteur des Ballets , qui eft obligé
de les de finer tous relativement à la
profondeur du Théâtre . On peut juger de
ce que j'avance par comparaifon ; il n'y
a perfonne qui n'ait vu les Spectacles que
donnoient tous les ans les R. P. Jéfuites ;
nos Théâtres actuels peuvent- ils la foutenir
à l'égard de la Danfe , vis - à- vis de
celui qu'ils font conftruire dans leur
Cour pour les Ecoliers ? Quels effets différens
produiroient encore ces Ballers , fi
tous ceux qui les exécutent étoient auffi
difpofés pour la danfe noble & de caractère
que le font les Danfeurs de l'Opéra!
Nota. On pourroit cependant fouhai
ter qu'ils s'exerçaffent davantage à perfectionner
l'ufage de la Pantomime dans
les Ballets , ou pour mieux dire , qu'ils
en préféraffent l'ufage à celui des caprioles
dans beaucoup de circonftances où la
premiere convient mieux. M. Noverre a
donnédans ce genre des exemples qui ne
fçauroient être trop imités. On peut voir
à ce fujet ce qu'il a écrit,ainfi que M. Diderot
& M. Cahuzae.
Fajoute plus ; cette largeur & certe
profondeur font néceffaires , non feulement
à l'égard de la danfe mais encore
à l'égard de la pompe Théâtrale. Les
MA I. 1762. 135
Choeurs s'y trouvent fi fouvent liés à l'action
principale qu'ils ne quittent dans
plufieurs le Théâtre que fort peu. C'eft
alors qu'en confultant un bon Peintre
d'Hiftoire , on pourroit mettre fous les
yeux des Spectateurs des Tableaux bien
ordonnés : parce que les Choriftes , au
lieu d'être rangés fur deux files , pourroient
être difpofés par grouppes , fuivant
que l'action l'exigeroit , & avec
d'autant plus d'intelligence, que le Peintre
qui préfideroit à cette difpofition & à
cet arrangement , maître d'un terrein
fuffisamment étendu , pourroit former
différens plans. Quel plaifir & quelle fatisfaction
éprouveroient alors les Spectateurs
, furtout fi l'on pouvoit animer
un peu la plus grande partie de ces Choriftes
, qui femblent réferver toute leur
âme & toute leur fenfibilité pour des
momens dont le Public en général ne
leur tient pas grand compte ! On ne les
verroit pas alors refter immobiles ent
chantant , que la terre tremble fous leurs
pieds ; au moins s'il eft abfolument impoffible
de les animer & de les faire
concourir à la perfection de l'exécution
de l'action principale , au moins , dis-je,
en réfulteroit-il un coup d'oeil plus fatisfaifant
pour les Spectateurs. D'ailleurs
136 MERCURE DE FRANCE.
n'a-t-on pas des marches , des facrifices ,
des combats ( d ) à repréſenter fur le
Théâtre de l'Opéra ? & peut- on fe flater
de faire illufion aux yeux des perfonnes
éclairées qui voyent donner des
combats dans un efpace que l'imagination
croit devoir être immenfe , pendant
qu'il eft à peine propre aux Fantoccini.
Quels avantages réfulteroient , à ce
que je crois , de cette difpofition des
Cho iftes pour rendre fenfible la perfpective
harmonique , que l'on me paffe
cette expreffion , perfpective que beaucoup
de perfonnes fentent , regardent
comme néceffaire , & qu'ils fe contentent
de defirer , vu le peu de grandeur
de notre Théâtre qui ne permet pas
d'employer la diftance réelle des lieux
au défaut de la diftance fentie qui pourroit
produire les mêmes effets , fi `chacun
en particulier ne vouloit pas briller
& briller feul aux dépens du bon fens ,
de la vérité dans l'exécution & de la
perfection de notre Opéra ? Ne pour-.
roit-on pas profiter de la grandeur de
( d ) Malgré tout l'art de M. Chaffé pour difpofer
140 perfonnes fur le Théâtre de l'Opéra
en 1757. dans le fiége & le combat du fecond
Acte d'Alceste peut - on croire que celui que
j'indique n'eût été plus favorable ?
MA I. 1762. 137
ce Théâtre pour placer ce qu'on appelle
les inftrumens du grand Choeur , vers
le milieu du Théâtre, ou fur l'un des cotés,
& ne placer dans l'orcheftre fur le devant
que les inftrumens du petit Choeur
qui accompagnent les voix récitantes ?
Lorfque M. Cochin dans la relation de
fon voyage d'Italie a propofé de faire
avancer le Théâtre dans la Salle , afin
que les Acteurs prèfqu'au milieu des
Spectateurs en fuffent mieux entendus ,
il n'a pas fait attention dans ce moment ,
que ce feroit diminuer la vérité de l'ac
tion. Toutes les Scènes forment dés
Tableaux ; les décorations du Théâtre
leur fervent fouvent de fond ; la décoration
du Profcenium eft la bordure du
Tableau , & faire faillir le Théâtre dans
la Salle au- delà même de la décoration
du Profcenium , c'eft mettre les figures
qui ne doivent pas fortir du Tableau
en avant même de la bordure.
J'ofe avancer que toutes les Scènes
d'une Tragédie ou d'une Comédie
peuvent former des tableaux qui feront
plus ou moins agréables ou terribles ,
felon les circonftances , à proportion de
l'intelligence des Acteurs , en rendant
leur perfonnage & en difpofant les
grouppes de figures fur la fcène ; & que
138 MERCURE DE FRANCE
ce qu'on appelle improprement coup de
Théâtre , n'eft autre chofe qu'un tableau
où l'action plus animée répréfente
un événement intéreffant , où la ca
taftrophe de la Piéce.
D'après ce que je viens de dire ,
quoique je n'aye fait qu'indiquer ces
idées , il eſt aifé de juger que je fuis
un peu éloigné du fyftême actuel :
mais fuis-je le feul qui penfe comme
je le fais & quand cela feroit , ( ce
que je n'ai pas lieu de croire , ) il faut
examiner mes idées , les combattre fi
elles font fauffes , par des raifons , ou
garder le filence. Je ferois cependant
faché qu'on prit ce parti , parce que
le Public n'acquéreroit point de nouvel
les connoiffances fur la difpofition & la
forme de nos Salles & de nos Théâtres :
car de l'aveu de tout le monde , les
chefs-d'oeuvres de nos Poëtes dramatiques
& lyriques faifant la plus grande
partie de notre gloire littéraire , je crois
qu'on devroit chercher à connoître les
moyens de l'augmenter par la beauté
d'éxécution ; peut- être même des vuës
politiques pourroient-elles fe joindre à
celles de la perfection du Théâtre & des
Arts.
Pour parvenir à cette connoiffance ,
MA I. 1762. 139
voici quelques queftions que je prie
au nom du Public , dont les plaifirs y
font intéreffés , Meffieurs les Architec
tes , Amateurs & Phyficiens de vouloir
bien éxaminer.
1º. Quelle forme doit - on donner à
l'extérieur aux édifices deftinés aux repréſentations
des Opéra ou Comédies ?,
Doit-on par cette forme extérieure indiquer
celle du dedans , & l'ufage auquel
eft deftiné l'édifice ? En partant
cet égard , d'après la coutume des Grecs
& des Romains , nos maîtres en architecture
& les feuls qui ayent conftruit
des Théâtres , y ajoutant fur les côtés
des portiques , pour faciliter l'arrivée &
la fortie des fpectateurs ; le climat &
le grand nombre des équipages rendent
ces galleries abfolument néceffaires .
2°. Quelle espéce de matériaux doiton
préférer dans la conftruction d'un
Théâtre & de la Salle où font placés
les Spectateurs , pour conferver & même
augmenter le fon ? Le bois eft - il pré
férable à la pierre ?
3°. Quelle forme doit- on donner à
la Salle qui contient les Spectateurs ?
La forme demi- circulaire eft - elle la
meilleure ?
4°. Si on employe cette forme , cctte
140 MERCURE DE FRANCE.
Salle doit- elle être couverte en voûte ;
portion fphérique , furbaiffée ou en
plat-fond ?
5°. Dans l'ufage de l'un ou de l'autre
de ces moyens , doit- on éviter des renfoncemens
au plafond & les angles
dans la voûte? Quels avantages ! & c.
6°. Ne pourroit-on pas orner de caiffes
la voûte fphérique , fi on l'employoit ,
& les former avec des lames de cuivre ?
Par ce moyen rendroit- on la Salle plus
fonore ?
Nota. On fe récriera fur l'immenfité
de la dépenfe ; mais fi une Ville du
fecond ordre a dépenfé 800000 livres ,
pour une feule Salle de Comédie ,
peut-on objecter la dépenfe d'un Théâtre
qui feroit la gloire de la Capitale ?
(e )» Les anciens Romains avoient des
»prodiges d'architecture pour faire com-
» battre des bêtes , & nous n'avons pas
» fçu depuis un fiécle , bâtir feulement
» une Salle de Spectacle paffable poury
» faire repréfenter les Chefs- d'oeuvres de
» l'efprit humain. Le centiéme de l'argent
» dépensé aux jeux de Cartes fuffiroit
» pour avoir des Salles de Spectacle plus
» belles que le Théâtre de Pompée .
( e ) M. de Voltaire , Lettre à un premier Commis
en 1733
?
M A I. 1762 . 141
7. Quelles autres raifons qu'un ufage
ridicule qui doit être compté pour rien ,
peuvent faire donner la préférence aux
Loges fur les gradins & amphithéâtres ?
Nota. Les Romains n'avoient que des
gradins en amphithéâtres , & fçavoient
y diftinguer les différens ordres de la République
les Confuls , les Sénateurs ,
les Chevaliers & tous les Magiftrats y
avoient leur places marquées. Certainement
s'ils n'avoient pas eu un fi grand
nombre de Spectateurs à placer , & s'ils
avoient pû vouter leurs Théâtres , au lieu
de tendre des voiles de pourpre de Tyr
pour les mettre à l'abri des chaleurs , ils
n'auroient pas pensé que la meilleure manière
de placer les Spectateurs & de décorer
un Théâtre couvert , fût de les
mettre dans des cages , & d'imiter leurs
Columbarii. De plus , en employantles
Loges , il n'y a que le premier rang qui
foit placé commodément ; tous les autres
ne voyent qu'en plongeant , ce qui doit
être évité dans tout Théâtre ; mais furtout
à l'Opéra , dont le mérite confifte
en partie dans les Danfes , les Décorations
& les Machines ; au lieu qu'en
conftruifant des gradins en amphithéâle
plus éloigné des Spectateurs ,
dans celui que j'ai propofé pour exem
tres ,
142 MERCURE DE FRANCE.
ple , ne feroit élevé que de 8 à pieds
au-deffus de l'Acteur. En divifant ces gra
dins en 3 parties féparées par des baluf
trades , & les partageant de fix en fix
pieds avec de légers apuis de Menuiferie,
ne trouveroit-on pas toute la diftinction
& les commodités qu'on croit avoir dans
l'ufage des Loges ? Nos Loges font copiées
fur celles des Italiens ; mais heu
reufement nous ne fommes pas obligés
d'y paffer le temps comme eux ; nous
n'en avons donc pas befoin.
8°. Auroit-on réellement à craindre
que la voix fe perdît dans un Théâtre tel
que celui que j'ai propofé ? Et les plaintes
qu'on fait à cet égard fur la Salle des
Machines du Palais des Thuilleries , ne
doivent-elles pas être attribuées plutôt à
fa mauvaiſe forme , aux matériaux qui
entrent dans fa décoration intérieure & à
fon plafond , qu'à fa grandeur ?
Nota. Comment peut-on faire cette
objection , quand on fçait que les Théa
tres des Romains , trois fois plus grands
que celui dont je parle , & découverts ,
n'empêchoient pas les Spectateurs d'entendre
, & que celui de Parme , que tout
le monde connoît , eftfavorable à la voix
malgré fa grandeur ? Si l'Architecte qui
l'a conftruit a employé quelque moyen
MAI. 1762. 143
pour cela , il faut tâcher de le rendre
public .
9°. Eft - il impoffible de faire mous
voir dans le milieu du Théâtre des
décorations découpées qui faffent réel
lement trois percés au lieu de les exprimer
feulement en peinture fur la toile
du fond , furtout par des routes de forêt
, rues de villes , de camps , ou portiques
de Palais , fuivant que l'action
Péxigeroit , pour être rendue avec plus
de vérité , foit en une ou deux parties
fuivant la grandeur du Théâtre ? Seroitil
même néceffaire que ces décorations
fuffent montées fur des chaffis ? Ne
pourroit on pas les faire dérouler comme
les toiles de fond ?
- Nota. Si l'on fait attention à ce que
M. de Voltaire fouhaite pour la décoration
d'un Théâtre , on doit penfer
qu'il ne parle que relativement à la
Tragédie ; qu'il fait fes décorations de
relief , & pofées à demeure. Telles qu'il
les imagine , elles feroient préférables
à celles qu'employoient les Romains ;
trois ordres d'Architecture Pune fur l'autre
en pierre ou en marbre , trois portes
dans la grande largeur du fond , une
feule de chaque côté, des décorations
peintes & mobiles dans ces trois portes

144 MERCURE DE FRANCE .
-1
t
du fond feulement ne femblent point
fufceptibles de cette vérité , que nos
décorations nous rendent fi aifée.
La grandeur de nos Théâtres moins
confidérable que celle des Théâtres
Romains , nous permet de faire ce qu'ils
n'ont pu ; ainfi non feulement nos Acteurs
peuvent paroître au milieu des décorations
qui repréfentent le lieu où l'action
eft cenfée fe paffer ; mais encore
en changer , toutes les fois qu'il est néceffaire
, furtout à l'Opéra , qui eft le
pays des merveilles.
On peut aller plus loin , je penſe :
fupprimer la décoration de l'avant-fcène
& faire paroître tout d'un coup le Tableau
aux yeux des Spectateurs en donnant
d'ouverture au Théâtre toute la largeur
de la falle , laquelle on pourroit
fixer , pour l'Opéra à 100 pieds . Il faudroit
employer alors des décorations découpées
dans le fond du Théâtre pour
représenter avec plus de vérité les rues
d'une Ville , d'un Camp, les, routes d'une
Forêt & c, par où les Acteurs pourroient
paffer. Il en faudroit auffi fur les côtés
pour faciliter les à parte , pour lefquels
la décoration employée par Palladio à
Vicenze & celle que j'ai indiquée cideffus
au profcenium étoit faite ; & au
lieu
MA I. 1762. 145
lieu de la toile tendue qui cache maintenant
le Théâtre on employeroit un rideau
pittorefquement retrouffé , qui cacheroit
la naiffance du ciel , des décorations
, & formeroit feul , en tombant ,
la féparation de la Salle & du Théâtre .
1. Eft-il impoffible de faire mouvoir
des chaffis de décoration de 50 à
55 pieds de haut ? Et fi cela l'eft part
la manière actuelle de pofer les chaffis ,
ne pourroit-on pas , au lieu de les faire
couler , les monter fur des pivots ?
Je prie d'examiner tout ce que j'avance
, & de ne le condamner qu'en
prouvant l'impoffibilité de l'exécution ;
j'ai pu me tromper , mais on doit m'excufer
en faveur de ma bonne intention.
J'ai eu deffein de procurer fur ce fujet
des connoiffances fûres aux jeunes Eléves
de l'Académie d'Architecture
qui voudroient s'exercer à cette com→
pofition ; mais je ne me fuis pas cru en
état de difcuter tout ce que je penfe
fur ce qui concerne le Théâtre ; ainfi
j'expofe mes idées , & j'efpére que des
perfonnes plus éclairées que moi voudront
bien employer quelques momens
pour procurer au Public des connoiffances
nouvelles fur un objet dont il
fait fes délices.
G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'on ait beaucoup écrit fur les
Théâtres , il femble qu'on n'ait eu en
vue que d'expliquer ce qu'étoient ceux
des Anciens , & point de déterminer en
quoi nous pouvions les imiter , ou éviter
de les fuivre , relativement à nos uſages
, en tant qu'ils ne font pas trop ri
dicules & contraires au bon fens.
SURBLED.
CHIRURGIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure
ILYLy
a quelque
temps
, Monfieur
, qu'étant
allé
vifiter
une
malade
à Rambouillet
, qui
eft le lieu
de ma réfidence
,je
trouvai
les
entrailles
d'une
poule
que
l'on
avoit
gardée
pour
être
obſervée
.
J'examinai
le
tout
fcrupuleufement
;
je ne vis
rien
d'extraordinaire
; le foye
étoit
d'un
volume
plus
confidérable
qu'il
ne
devoit
l'être
, mais
de
couleur
naturelle
&
fans
obftruction
; j'obfervai
quatre
groffes
tumeurs
qui
étoient
adhérentes
par
une
mufcofité
gommeufe
; fans
trop
de
violence
je les
féparai.
A
l'afpe
&t &
au
tact
je m'imaginois
qu'elles
contenoient
plufieurs
oeufs
,

MA I. 1762. 147
mais après avoir ouvert une premiere
membrane qui en revêtiffoit une autre
, je ne vis rien de ce que j'attendois ;
j'incifai la feconde & femblablement
jufqu'à la vingtiéme ; je n'y reconnus
que des membranes d'oeuf que l'on
appelle ardées ;la vingt-uniéme en conte→
noit deux autres féparées par petits pelotons
en forme de parchemin roulé dans
les mains fans être percés ni déchirés
dans leur figure d'oeuf.
Je difféquai la feconde comme la
premiere jufqu'à la quantité de dixneuf,
& dans la vingtiéme étoient contenues
cinq autres membranes féparées
comme autant de tumeurs ou
veffies.
La troifiéme fut de même divifée
jufqu'au nombre de dix -huit , & la
dix-neuviéme en contenoit huit autres
entaffées , les unes fur les autres, & de
même nature que les deux précédentes.
Enfin la quatriéme plus ondulante
que les autres , contenoit une espéce de
fédiment tartreux , qui paroiffoit être l
diffolution des coques ; toutes ces
membranes contenoient chacunes un
peu d'air ; mais il n'y avoit ni blanc
ni jaune , quoique la poule en portât
une vingtaine adhérens à fes reins
- Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
qui étoient de matiére & de forme ordinaires.
Je n'ai pu favoir fi cette poule avoit
pondu , n'ayant point de vagin.

AUTRE.
Le jour de Pâques dernier , chez le
nommé Marie , Cabaretier au Perray
près Saint Hubert , il arriva une chofe
extraordinaire . Sa femme ayant caffé
un oeuf fut furpriſe de voir une épingle
dont la pointe fortoit du blanc . Elle s'obferva
pour voir fi elle n'étoit point tombée
de fes habillemens ; elle eut d'autant
moins lieu de le foupçonner , que l'épingle
étoit dans le corps du blanc ; elle la
tira toute rouillée de la longueur d'environ
fix à fept lignes. Sa furprife fut
encore plus grande , lorfqu'elle en apperçut
une feconde dans le jaune qui formoit
une petite tumeur pour fortir ,
& percer la membrane qui la retenoit ;
elle fut tirée après que l'on eut donné
de la liberté au jaune ; on fit enfuite
la découverte d'une troifiéme.
La feconde avoit quatre lignes &
demie de longueur , & la troifiéme étoit
un petit camion . Je n'ai point vu ce
phénomène ; je le tiens de M. le Curé ,
de la femme Marie, & de plufieurs habitans
, tous témoins oculaires.
MA I. 1762. 149
Ces obfervations m'ont paru nouvelles,
& affez importantes pour mériter d'être
communiquées. Si vous en portez
le
même jugement : je pourrois vous faire
part de quelques autres que le hazard
m'a également procurées , & que j'abandonnerai
ainfi que celles- ci , aux conjectures
de gens plus habiles que moi.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Rambouillet.
TROUFFLAULT , Chirurgien.
ASTRONOMIE . MECHANIQUE .
ON fe plaint depuis longtemps , Monfieur
, avec raifon , du défaut de juftef
fe & d'exactitude dans les inftrumens
de Méchanique & d'Aftronomie . Les régles
mêmes , les équerres & tout ce qui
tient à la formation des lignes droites &
des angles,quelque faciles qu'elles paroiffent
dans l'exécution , font encore bien
éloignées de la perfection géométrique
, & cependant il eft impoffible de
rien faire d'exact fans leur fecours . C'eſt
donc contribuer au progrès des Sciences
, que de donner à cette partie toute
la jufteffe dont elle eft fufceptible. Le
fieur Bouffard , Maître Ecrivain de la
Ville d'Angers , ofe fe flatter d'avoir
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
rempli à cet égard les voeux des Artiſtes ;
& il vous prie de.vouloir bien inférer
cette lettre dans votre Mercure , pour
qu'elle y puiffe tenir lieu d'avertiffement
au Public. Il a inventé depuis quelques
années une Machine füre & d'autant
plus précieufe , qu'elle eft plus fimple
, avec laquelle il a travaillé des cubes
, des régles , des équerres & c , de
fer & de bronze ,d'une exactitude qui
approche de la jufteffe mathématique ;
& ce n'eft pas trop dire , puifque les
différentes faces des ouvrages qui en
fortent , forment entre elles des parallèles
fi parfaites avec les côtés d'une régle
qu'on y applique , qu'on n'en découvre
à la faveur du jour entre les deux
intrumens amn appuques aucun trait
de lumiere . Il eft de même de l'angle
faillant d'une équerre , avec Pangle
faillant d'une feconde équerre ; les
fommets des deux angles ainfi joints ,
ne laiffent jamais dans aucun de leurs
points de paffage à la lumiere. Il a travaillé
depuis quelques jours un quadre ou quadrilataire
le plus parfait qui foit peutêtre
forti de la main des plus habiles
Artiftes fa largeur & fon ouverture
font égales dans tous les côtés extérieurs
& intérieurs ; & il foutient avec
re même fuccès dans fes angles rentrans &
MA I. 1762. 151
faillans l'application de l'équerre . Cette
machine qui n'eft encore pour fa par
tie éffentielle qu'en bois , donneroit fans
doute la plus grande jufteffe , travaillée
en fer ; cependant on ne peut rien
defirer jufqu'ici à l'exactitude des ouvrages
de fer & de bronze qui en font
fortis. Elle n'en travaille pas au - delà
de 18 pouces de longueur ; mais on
peut l'étendre, & l'agrandir au point d'en
tirer des Ouvrages de 12 à 15 pieds , &
plus s'il étoit néceffaire . Le fieur Bouffard
avertit ceux qui voudront fe procurer
des régles , des équerres & autres
inftrumens en ce genre , qu'ils peuvent
s'adreffer à lui avec confiance.
Comme le premier des avantages de
Cette Machine eft la célérité dans l'éxécution
, il en résulte qu'il peut donner
les Ouvrages qui en fortent , à un prix
honnête & au-deffous de celui des Artiftes.
Il prend 40 fols par pieds des régles
& équerres de fer ou de bronze
dont l'épaiffeur n'eft pas au- deffus de fix
lignes d'épaiffeur , & trois livres pour
celles qui les éxcéderont.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Angers , le 10
Avril 1762.
R. P. de S. A. Secr. de l'A. R.
9
des S. & B. L. d'Angers.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
On prie ceux qui écriront à l'Auteur
d'affranchir
le port.
U
GÉOMÉTRIE.
N Citoyen , après plus de vingtcinq
ans d'application & de travail , vient
enfin de découvrir que le Diamétre pouvoit
être à la circonférence
23099 eft à 72576.
comme
Il prie inftamment MM. les Géomètres
, à qui feuls l'examen de cette décou
verte appartient , de vouloir bien dire leur
fentiment , fur la précifion de ce rapport.
Si cette précifion eft , à leur avis ,
géométrique , le rapport ne l'eft pas
moins ; & il ne faut , pour le démontrer ,
qu'ouvrir les yeux , prêter un moment
d'attention , & calculer.
L. B. D. M.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
RECREATIONS de Polymnie ,
ou choix d'Ariettes , Monologues , &
Airs tendres & légers, avec accompagne
mens de Violon , Flute , Hautbois , ParMA
I. 1762. 153
deffus de Viole &c. Dédiées , au beau
Séxe. Prix , 3 liv . 12 fols . On les trouve
à Paris , chez le fieur Leloup , Maître de
Flute , rue du Mouton , dans la Maifon
du fieur Pinelle , Maître Teinturier ; &
aux adreffes ordinaires de Mufique.
SUPPLÉMENT à l'Art. des Sciences.
QUATRIÈME LETTRE de M. JAUSSIN
, ancien Apoticaire Major des
Camps & Armées du Roi , Maître
Apoticaire à Paris , à M. de B ....
ancien Commiffaire des Guèrres.
SUITE des Obfervations fur quelques
Parties de l'Hiftoire Naturelle de la
GORSE &c.
L A Balagne , Monfieur , feroit une
Province de la Corfe très - abondante &
très fertile , fi les terres y étoient bien
cultivées, c'eft-à-dire celles qui peuvent
l'être , y en ayant au moins un tiers
qu'on ne peut labourer , & une autre
partie qui, parla maigreur de fon terrein ,
ne rapporte que tous les cinq ou fix ans.
On y laiffe croître les brouffailles que
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
l'on brûle après les avoir coupées ; ce'a
met les terres en état de produire une
année ; ainfi il n'y a guères plus de la
moitié de la Province qu'on cultive &
fort mal.
La Balagne peut contenir environ quз-
torze ou quinze mille âmes. Au refte il
s'y recueille dans une bonne année
20000 mines d'orge , 10000 ftars de froment5,000
ftars de feigle ; très -peu d'au
tres menus grains y croiffent. La mine
eft compofée de quatorze bazins , & le
ftar de douze. Le bazin de froment peſe
dix-huit à vingt livres. Le bazin d'orge
en peſe douze ou treize. L'orge y valoit
de notre temps fept francs la mine. Le
prix ordinaire du froment étoit de dix
à onze livres le ftar ; celui du feigle , neuf.
: Il alloit à moins dans les bonnes années ,
mais elles étoient rares : comme les Habitans
confomment ordinairement des
châtaignes , vingt mille mines ou ſtars
fuffifent pour leurs femailles & leur
nourriture.
La Balagne , Monfieur , dans une année
féconde peut recueillir quarantecinq
ou cinquante mille barils d'huile.
Les années ne font abondantes , dans
la Corfe , en olives , que quand l'hyver
eft très-froid , & généralement les oliMA
I. 1762. 155
viers qui font fitués dans les lieux froids
font plus fertiles que les autres. Lorsqu'il
tombe de la neige en abondance , &
qu'elle tient quelque temps fur la terre ,
ce qui n'arrive pas fouvent , l'année eft
extrêmement féconde . On

m'affura
qu'en 1709 , il fit froid dans ce pays
comme par-tout ailleurs , & que la récolte
fuivante produifit cent dix-fept
mille barils d'huile ; quand l'hyver au
contraire eft doux , la récolte eft mau-.
vaife , & lorfque le mois de Septembre
eft chaud , il fe met un petit ver dans
l'olive qui la fait tomber. Les habitans
ne prennent aucun foin de leurs oliviers
; il n'y a pas de doute , que s'ils
étoient bien cultivés , ils ne rapportaffent
davantage.
La pieve de Giufani & la demie
pieve d'Oftriconi , n'ont point d'oliviers.
Elles en font dédommagées, la premiere
par une grande quantité de grains , &
P'une & l'autre par beaucoup de pâturages
, ce qui les met en fituation d'avoir
de nombreux troupeaux de beftiaux
de toutes les espéces , principalement de
chevres , dont le refte de la Balagne eft
prèfque dépourvû , à caufe du tort qu'elles
font aux oliviers,
Lorfque je partis de France pour la
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
Corfe , Monfieur , on me dit que j'y
trouverois une efpéce d'Aloës fort commune
en Amérique , & qu'on y appelle
aloë's pite. Le fuc qu'on en tire, à ce qu'on
m'aflura , eft puant & un peu gras quand
il eft épaiffi . On fait de cet Aloës une efpéce
de foie en battant les grandes feuilles.
Je cherchai vainement cette espéce,
dans l'Ifle , elle n'y étoit point. Ce n'eft
pas que l'aloës vulgaire ne fourniffe aufi
une forte de foie connue parmi les
Botanistes , fous le nom de la Pite.
Vous me demandez , Monfieur , la
defcription de l'arbriffeau que je trouvai
du côté de San- Pelegrino en 1741 , dont
je vous parlai alors. La voici :
Cet arbriffeau eft de la hauteur d'un
homme d'une taille médiocre. Il fort du
fond de ces racines de longues tiges re-.
vêtues d'une écorce un peu purpurine ;
fes feuilles font d'une grandeur inégale ,
d'un verd très -pâle en deffus , & d'une
couleur tirant fur le gris en deffous. Ce
côté-là eft plein de duvet ; elles font
irréguliérement dentelées dans leurs
bords , & leur forme eft un peu ronde.
Les fleurs fortent des feuilles par petits.
bouquets en ombelles attachés enfemble
: leur couleur eft d'un blanc fale , &
leur odeur approche légérement de celle
M A I. 1762., 157
du laurier ordinaire felon Tournefort ,
Laurus vulgaris.Il leur fuccéde des bayes
groffes comme celles du Génévrier ,
noirâtres , d'un goût fort & aromatique ,
fortant d'autant de calices. On trouve
dedans quelques femences brunes &
de forme longue.
Ayant examiné attentivement cet arbriffeau
, qui d'ailleurs eft très - beau
je n'héfitai point de le croire une efpéce
de celui qu'on appelle en France vaciet ,
& que quelques fçavans Botaniftes, comme
Jean Gérard & c , appellent vaccinia
alba. Virgile femble avoir parlé d'une
autre efpéce dans la feconde Eglogue
de fes Bucoliques ; car il y a dit au Vers
dix-huit :
Alba liguftra cadunt , vaccinia nigra leguntur.
Le dernier hémiſtiche fignifie au moins
des arbriffeaux portant des bayes noires.
Jean Minellius , dans fes Notes fur Virgile
, Edition de Rouen en 1702 , dit
fur le mot vaccinia , les uns prétendentque
ce font des arbriffeaux qui portent
des mûres fauvages , d'autres foutiennent
que ce font des violettes noires , ou des
hyacinthes noires. Alii mora agreftia
ftatuunt , alii nigras violas , aut hyacinthos
nigros. Au refte , Monfieur , voilà
158 MERCURE DE FRANCE.
de ces difficultés dont je parle dans la
Préface ( a ) de mes Mémoires , & qu'on
a beaucoup de peine à lever quand il s'agit
de concilier certaines phraſes de l'ancienne
Botanique avec la moderne . Quoiqu'il
en foit de l'arbriffeau en queſtion ,
je l'appellai le vacier de Corfe , ou le vaciet
à fleurs en ombelles, de couleur d'un
blanc fale. Vaccinium Corficanum , five
vaccinium floribus umbellatis , albo fordido
colore. Après la defcription que je
viens d'en donner , je n'en laiffe pas
moins à nos célébres Botaniftes la liberté
de le ranger dans la claffe qu'ils jugeront
propos. Je refpe&terai toujours leur décifion
.
à
Je rencontrai hier M. Duteil l'aîné ,
ancien Officier d'Artillerie ; il arrivoit de
fa Province . Il vous eftime toujours beaucoup,&
affurément il a raiſon . Il m'affura
qu'il ne pouvoit oublier la Corfe & les
doux inftans qu'il y avoit paffés , furtout ,
ajouta-t-il, pendant tout le tems que M.
le Comte de Maillebois y demeura. Il Y
arriva enJuillet 1740 ; & durant tout fon
féjour à Baftia , qui fut d'environ quatre
mois , il y forma une Académie compofée
d'Officiers & d'autres perfonnes d'ef-
( a ) Pag. 18,
J
MA I. 1762. 159
prit, de goût & de talens . Ils s'affembloient
trois fois la femaine chez lui , & ils s'exerçoient
utilement fur toutes fortes de genres
de Littératures & de Sciences . L'Hiftoire
naturelle du Pays n'y étoit pas oubliée
.
J'ai l'honneur d'être , & c.
La fuite au Mercure prochain.
P. S. Il eft vrai , Monfieur , que le
fameux Leuwenhoek , né en Hollande
dent vous me parlez dans votre Lettre du
12 Septembre & qui fut au fiécle dernier
auffi grand Phyficien , que Chymifte &
Naturalifte profond , travailla beaucoup
fur le cinnabre naturel. On en voit la
preuve dans une Lettre qu'il adreffa en
1686 , à la Société Royale de Londres
dont il étoit un des Membres . Il l'intitula,
Anatomie & Defcription nouvelle du
Cinnabre naturel & c . On l'imprima depuis
à Leyde, & les Auteurs de la Bibliothéque
Univerfelle & Hiſtorique en parlerent
alors.
Un Sçavant Chymifte de fon Pays
croyoit que la matière combuſtible du
cinnabre n'étoit que du fouphre . M. Leu
wenhoeck ne pouvoit fe le perfuader ;
mais pour s'en affurer d'une manière cer
160 MERCURE DE FRANCE.
taine & décifive , voici l'opération qu'il
fit .
Il brûla du cinnabre dans un lieu expofé
à l'air. Il en fortit d'abord une flamme
qui à la vérité étoit fort ſemblable
à celle du fouphre ; mais il ne voulut pas
conclure fur cette reffemblance , que la
matière combuftible du cinnabre natuturel
fût du fouphre. Il prit done du fouphre
, & le paffant pardeffus le feu , fans
l'allumer , il en vit fortir de la fumée ,
qui s'étant conglutinée , formoit diverfes
particules de figures irrrégulières , compofées
de petits globules , & qui reffembloient
fort au fouphre. Les corpufcules
qui s'éléverent un peu plus haut ,
étoient auffi irréguliers dans leur configuration
, mais reluifans comme de
l'huile au lieu que ceux qui monterent
au-deffus de ceux-ci étoient parfaitement
ronds & transparens. Plus ils s'élévoient
plus ils s'appetiffoient , jufqu'à ce qu'enfin
ils devinffent imperceptibles. Cela fit
comprendre à l'Auteur que la matiére
combuftible du Cinnabre étoit fort différente
du fouphre , parce qu'il n'y
avoit aucune conformité entre les particules
de l'un & de l'autre , & qu'un
feu très- médiocre élevoit beaucoup plus
haut les corpufcules du fouphre ; qu'un
M A I. 1762.
161
J
très-grand ne faifoit ceux du cinnabre.
Je vous acheverai une autre fois
Monfieur , le détail de l'opération de
Leuwenhoek. Quant à M. Royer , il
s'empreffera toujours de répondre autant
qu'il pourra à vos queftions : ainfi il dit
qu'en 1687 , M. Paul Herman , illuftre
Profeffeur de Médecine & de Botanique
à Leyde , donna un catalogue alphabétique
de toutes les plantes qui fe trouvoient
alors dans le Jardin de Médecine
de cette Ville ; & comme il y avoit
beaucoup de nouvelles plantes qui
étoient venues de l'Afrique , de l'Amérique
ou des Indes , qui d'ordinaire n'avoient
aucun nom , & que ceux qu'elles
avoient dans les langues de ce Pays-là ,
n'étoient pas intelligibles , M. Herman ,
s'avifa fort fagement de donner à ces
plantes de nouveaux noms , tirés des
Simples auxquels ces plantes inconnues
ont le plus de rapport. Par exemple :
il donna le non d'Auronne de Barbarie
, ( b ) à une plante qui reffembloit à
l'auronne fauvage & qui venoit de la
Mauritanie Tingitane ; celui de Mauve
des Indes , ( c ) à une plante de l'Ifle :
de Ceylan , dont la racine étoit blanche
(b ) Abrotanum Tingitanum.
(c) Althea Indica.
"
162 MERCURE DE FRANCE
& ligneufe , les feuilles femblables à
celles de la vigne , & qui pouffoit une
tige de deux coudées , d'où pendoient de
grandes fleurs jaunes.
M. Royer fe fera un vrai plaifir , Monfieur
, de s'étendre un de ces jours davantage
fur la même matière , afin de
vous obliger.
Au refte , je n'ai jamais oui dire que
Rabelais eût été enterré à Meudon, Je
me reffouviens au contraire d'avoir lû
dans un vieux recueil de Remarques &
d'Anecdotes fingulières , imprimé à Paris
en 1567 , qu'il y mourut l'an 2553
dans la rue des Jardins , Paroiffe S. Paul ,
& qu'il y étoit enterré dans le Cimetiere
au pied d'un grand arbre. Je crois auffi ,
autant que je puis me le rappeller , que
Gui Patin a dit la même chofe dans une
de fes Lettres. Au furplus , c'eft le fentiment
de plufieurs de mes Amis , fort verfés
dans une Littérature agréable. Il pa
roît encore certain que Rabelais étoit
Moine à S. Maur-des-Foffés , vers l'an
2532 , & que ce fut là qu'il fit les deux
premiers Livres de fon Pantagruélifme.
C'étoit d'ailleurs un maître homme , pour
me fervir de vos expreffions.
M.A I. 1762.
163
DESCRIPTION de différentes Pompes
Pneumatiques , fans robinet , qu'un
enfant peut manoeuvrer , & dont les
perfonnes les moins éclairées comme
les plus expérimentées peuvent faire
ufage. Par le fieur N. THILLAYE ,
Pompier privilégié du Roi , demeurant
à Rouen , rue des Bons- Enfans.
L
E fieur Thillaye , connu pour avoir
porté les Pompes à Incendie à leur degré
de perfection , toujours occupé du
même objet , fe flatte d'être parvenu à
fimplifier & perfectionner la Machine
Pneumatique , qui doit être confidérée
comme le chef-d'oeuvre du Pompier.
C'est une Pompe Pneumatique fimple,
& fans robinet , qu'une perfonne manoeuvre
aifément , par le moyen d'un
Levier horizontal . Le corps de Pompe ,
a deux pouces & demi de diametre. Il
eft fixé par l'extrémité fupérieure dans
un Pied triangulaire , par un collier ,
dont chaque branche eft arrêtée par chacon
un écrou ; l'autre extrémité fe viffe
fur la bafe où eft une autre Vis qui porte
164 MERCURE DE FRANCE.
le tuyau de communication du corps
de Pompe à la tige , fur laquelle eft viffée
la Platine , qui reçoit le Récipient.
A cette tige eft une Vis ou Clef , deftinée
à reftituer l'air du dehors au dedans
du Récipient lorfqu'on le juge à
propos.
La 2°. Pompe repréfente une Machine
Pneumatique double , auffi fans Robinet
, avec laquelle un enfant peut aifément
faire le vuide ; & ce qui en fait le
mérite , c'est que l'agréable s'y trouve
joint à l'utile , & qu'elle peut tenir fon
rang dans le cabinet d'un Phyficien ,
parmi les curiofités . Celles qui ont été
faites jufqu'à préfent , caufoient beaucoup
d'embarras par leur monture &
leur conftruction , demandoient un
homme pour la manoeuvre , procuroient
& gardoient difficilement le vuide Pneumatique
, & étoient fujettes à beaucoup
d'inconvéniens.
Cette Machine conftruite avec toute
la propreté , tout le foin & toute la précifion
poffibles , n'a que dix pouces dé
hauteur , autant en largeur , & douze
de longueur , repréfente un ordre d'Architecture
, dont on a tâché d'obferver
les principes. Elle eft compofée de deux
corps de Pompes de chacun 21 lignes
M A I. 1962. 165
de diametre , fe montent à vis fur leurs
bafes foudée fur une Platine qui reçoit
le Récipient ; le tout eft ajusté fur une
Plate-forme de bois étranger,
Sur le haut des corps de Pompe , eft
un Plan vertical , en menuiferie , qui
les couronne en forme d'entablement
& qui eft arrêté par deux colonnes , à
qui deux vafes fervent auffi de couronnement
& d'écroux. Dans ce Plan.vertical
, eft une Roue de cuivre , dans laquelle's'engraine
la'crémaillére de chaque
pifton ; cette roue fe meut par le moyen
d'un Levier vertical , avec une fi grande
aifance , qu'on ne reffent aucune réfiftance
en opérant.
Entre les deux corps de Pompe , eft
une Clefà vis , dont l'uſage eft de reftituer
l'air dans le Récipient , lorſque
le cas l'éxige,
La III , eft une petite Pompe fimple
à main , de dix lignes de diametre
auffi fans Robinet , avec laquelle on
peut faire prèfque toutes les expériences
ordinaires. Cette Pompe peut fe démonter
& fe mettre à la poche . La Platine
fur laquelle elle fe monte à vis , a cinq
pouces & demi de diametre ; elle eft
ontée fur une plate-forme de bois fort
propre. Au bas dudit corps de Pom166
MERCURE DE FRANCE
pe , eft une Clef à vis , dont l'ufage eft
comme aux précédentes , de reftituer
l'air dans le Récipient.
Avec une de ces Machines , on peut
faire toutes les expériences qu'on peut
defirer , expériences par lefquelles on
prouve :
1 °. Que l'Air eft un corps pefant. 2°.
Que la pefanteur de l'Air le retient dans
un état de compreffion . 3 ° . On évalue
la force avec laquelle l'Air eft comprimé.
4°. On prouve que le volume &
la compreffion de l'Air fe diftribuent.
également dans tous les espaces qui
fe
communiquent. 5°. On prouve auffi que
la preffion de l'Air eft proportionnée à
l'étendue de la furface preffée. 6°. Que
la preffion de l'Air eft la feule caufe qui
faffe monter l'eau dans les Pompes afpirantes.
7°. Que l'Air eft un reffort parfait
, dont la force réactive le dilate autant
& auffi puiffamment qu'il a été
comprimé. 8°. Que la pefanteur fpécifique
d'un corps diminue , foit par la
diminution de fa mafle , foit par l'augmentation
de fon volume , & au contraire.
9°. Que l'Air eft mêlé à la fubftance
de la plupart des corps. 10 °. Que
l'Air eft un corps impénétrable. 11
Que l'Air eft néceffaire à la tranfmifM
A I. 1762. 167
fion du fon. 12°. Que l'Air diminue la
cohéfion des corps. 13. On fait quelques
expériences tendantes à éclaircir
cette Queſtion : l'Air eft-il , ou n'eft-il
pas un obftacle à la propagation de la lumiére
? 14º. On prouve que l'Air eſt
néceffaire à la propagation du feu. 15 °.
Que certainesVapeurs nuifent à la propagation
du feu . 16°. Que l'Air doit être
renouvellé pour fervirà la propagation du
feu. 17 °. Que le développement du feu ,
contenu dans certains corps , fe fait avec
plus de violence dans le vuide . 18° . Que
l'Air eft néceffaire à la vie des animaux ,
& avec les mêmes circonftances que pour
la propagation du feu.19° .Enfin on prou .
ve que l'Air ne change rien à l'action des
tuyaux capillaires.
Le fieur Thillaye fournit à ceux qui
font acquifition de fes machines , un
livre qui renferme un recueil de foixantedix
ou douze Expériences , toutes relatives
aux Articles ci - deffus,
Ce même livre renferme auffi la maniére
de démonter & de remonter chaque
Machine , enfemble la maniére de
s'en fervir avec fuccès.
Nota. M. le Cat , dont le nom eft
tinu , & dans le Public , & dans les
Académies de l'Europe ; ce célébre Académicien
a fait acquifition d'une de ces
168 MERCURE DE FRANCE.
Machines , quoiqu'il en eût une ancienne
; & il ne balance pas de dire qu'elle
mérite la préférence fur toutes les autres
parfon bon effet &par fa fimplicité.
M. l'Abbé Vregeon , Membre de l'A-
-cadémie de Rouen , & Affocié de celle
de Clermont , a donné un Mémoire fur
la Machine Pneumatique ordinaire . Il
avoit fait des rectifications éffentielles à
celle qu'il avoit fait conftruire fous fes
yeuxpourfon ufage , & elle paffoit pour
parfaite dans fon genre : il l'a cependant
remplacée par une autre , à laquelle
il donne hautement la préféren
ce à tous égards fur celles dont on s'eft
toujours fervi , & avec laquelle il a éffayé
avec fuccès de joindre en grand les
expériences du vuide à celles de l'Electricité
, & celle de faire defcendre le Mercure
à fon niveau . Ces expériences fe trouvent
dans le recueil dont on a parlé cideffus.
Le fieur BARBIER , feul chargé de la Commiffion
du fieur THILLAYE , & porteur de Procuration
pour la Vente defes Pompes à Incendies ,
tient auffi Magafin defes Pompes Pneumatiques ,i
Paris , chez les Révérends Peres Feuillans ,
vis la Place Vendôme.
vis-à-
Les Perfonnes qui defireront de plus grands éclairciffemens
, pourront s'adreffer directement
fieur THILLAYE, à Rouen ; il répondra aux objec
tions qu'on lui fera , fi on a l'attention d'affranchir
les Lettres. ARTICLE
M A I. 1762. 169
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert fpirituel a continué le Lundi
, le Mardi , le Vendredi & le Dimanche
de l'Octave de Pâques.
On a exécuté , dans ces Concerts , des
Symphonies compofées de différensMorceaux,
entr'autres d'Ariettes Italiennes &
de la premiere Sonate de M. Mondonville.
Les Moters à grands Choeurs de divers
Auteurs qui y ont été exécutés font : Diligam
te, de M. Gilles . Venite exultemus ,
de M. Davefne. Deus venerunt gentes ,
de M. Fanton. Ceux de M. Mondonville
étoient Laudate Dominum , Motet d'Orgue;
In exitu Ifrael. Cæli enarrant , les
Poëmes François, les Fureurs de Saül, & -
les Titans.
Mlle Fel a chanté de petits Motets à
chaque Concert . M.Larrivée en a chanté
un , Mlle Vilette a chanté Quàm dilecti ,
de M. Naudé , un petit Air Italien &
H
170 MERCURE DE FRANCE .
Confitemini , de M. Cordelet , ce dernier
Motet en duo avec Mlle Bernard. Plus le
Public a entendu la voix de cette nouvelle
Cantatrice , & plus elle a reçu d'applaudiffemens.
M. Lepetit a chanté &
fait exécuter un petit Motet de fa compofition
, c'étoit pour la feconde fois ; on
a applaudi fon chant & fa compofition .
M. Canavas & M. Capron ont joué
des Sonates & Concerto de violon.
M. Meyer fur la harpe des Piéces de
fa compofition.
M. Balbaftre a exécuté fur l'Orgue ,
avec les applaudiffemens qu'il y reçoit
toujours & qu'il mérite à jufte titre , des
Concerto & la fuite de Symphonie qui
commence par l'ouverture des Fêtes de
Paphos. Mlle Sambard , fon Eléve , a
reparu & a confirmé les fuffrages dont
nous avons fait mention dans le précédent
Mercure.
M.Duport,qui avoit été annoncé pour
le Lundi , n'a pu fe rendre au Concert.
On ne répétera point les éloges déjà
faits des Sujets connus & dont le Public
ehérit les talens.
On doit dire à l'égard des Directeurs
actuels de ce Spectacle, que chacun a contribué
de tout fon pouvoir & fuivant fes
facultés à le rendre agréable au Public.
MA I. 1762. II
A la quantité de débuts & au mérite
de quelques-uns des nouveaux Sujets
qu'on a entendus dans le cours de ces
Concerts , il ne paroît pas que la prochaine
diffolution de leur Société ait
rallenti les foins des Entrepreneurs.
*
COMÉDIE
FRANÇOISE,
LE Lundi 19 Avril , les Comédiens
François ordinaires du Roi firent l'ouverture
de leur Théâtre par la quatriéme
repréſentation de Zarucma , Tragédie
nouvelle , qui avoit été interrompue
avant la clôture . ( a )
M. Molé , chargé du rôle de Siamek
dans la Tragédie en l'abfence de M. le
Kain , prononça avant la Piéce le Difcours
fuivant à l'occafion de l'ouverture
du Théâtre.
MESSIEURS ,
» Le fuffrage public a de tout temps
* Au mois de Juillet prochain l'entrepriſe du
Concert doit paſſer à une nouvelle Société .
(a ) L'Extrait de cette Tragédie & les Remarques
font dans le précédent Mercure , fecond vol .
'Avril,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
» été le vrai mobile des Arts. Il en eft
» le principe & la récompenfe. Pour ob-
» tenir ce prix honorable , il n'a femblé
» rien d'impoffible à qui étoit vivement
» animé par le louable defir de le mé-
» riter. Telle eft , vous le fçavez , Mef-
» fieurs , le pouvoir de cette émulation
victorieufe , l'âme de tous les talens.
» Elle les éléve au-deffus d'eux - mêmes ;
» & dans le courage qu'elle leur infpi-
» re pour entreprendre , elle leur fait
» trouver les moyens de réuffir. C'eſt
» ce qu'ont heureufement éprouvé ceux
» dont vous avez jufqu'ici couronné les
» travaux. Le but qu'ils ont atteint nous
» y afpirons tous avec la même ardeur
» & nous ofons compter pour y par-
» venir , fur les foins affidus d'un zéle
» que rien ne peut borner ni rallentir.
" Aidés des fecours de plufieurs de ces
» hommes recommandables par leur
génie , que la Nature a choifis pour
» acquérir par notre organe la célébri-
» té que donnent vos fuffrages , nous
» voyons encore de nouveaux moyens
» de remplir par eux tous les projets de
» notre ambition . Ne la défapprouvez
» pas , Meffieurs elle eft utile à vos
» plaifirs. Elle ne nous en devient que
» plus précieuſe.
,
MA I. 1762. 173
» En vous faifant part de nos regrets
» les plus fenfibles , je vais auffi exci-
» ter les vôtres ; vous les accorderez
» fans doute à M. Grandval ( b ) que
» nous venons d'avoir le malheur de
» perdre pour le Théâtre . ( c ) C'eſt le
(b) CHARLES- FRANÇOIS RACOL
GRANDVAL , fils de Nicolas Grandval , Mulicien-
Organiſte , prit à 17 ans le parti de la Comédie.
Pendant le cours de deux ans , il s'exerça
dans ce talent en diverſes Villes de Provinces , à
Rouen , Metz & Lille. Appellé & foutenu par
les confeils de la célèbre Mile le Couvreur , il débuta
à Paris à l'âge de 19 ans le 19 Novembre-
1729 par Andronic & par Mélicerte dans Ino ,
Piéce que l'on remit en fa faveur , & quieut alors
un très - grand fuccès. 11 fut reçu après avoir débuté
à la Cour , le 4 Décembre de la même an
née. Il n'avoit joué d'abord que dans le Tragiques
fon goût & fes talens le porterent à jouer le haut
Comique , dans lequel il a excellé . Il eut les deux
Quinauts pour modéles. La retraite de M. Dufrefne
le laiffa en poffeffion du premier Emploi dans
l'un & l'autre genre ; comme la fienne le donne
aujourd'hui , dans le Comique , à M. Belcourt ,
qui a eu le temps d'étudier cet utile modéle ; ce
qu'il a fait avec fruit , mais fans copier ; en homme
qui connoît fon Art , qui en a´ raisonné les
principes & qui, par des moyens particulierement
propres à lui , cherche à atteindre le même
degré de vérité dans l'imitation de la Nature.
(c ) La retraite de M. Grandval doit fans doute
exciter d'autant plus de regrets , qu'elle n'a été
précédée d'aucune de ces décadences qui quelque-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
» dernier falaire dont vous honorez le
» mérite. Il a droit d'efpérer de votre
» juftice cette flatteufe confolation . En
» s'attirant vos applaudiffemens , cet ex-
» cellent modéle enfeignoit les vérita-
» bles moyens de les mériter. Mais vos
» lumières nous reftent. Éclairé par elles
» il s'eft rendu digne enfin de vos re-
» grets. Ce font elles que nous conful-
» terons pour les adoucir s'il eft poffible.
» Nous allons remettre fous vos yeux
» le coup d'éffai d'un Auteur que vous
» avez jugé digne d'un accueil diftin-
» gué. Ce n'eft pas pour lui que je re-
» clame aujourd'hui des bontés dont il
fois obfcurciffent l'éclat des plus célébres réputations
dans les talens vers la fin de leur carrière .
Jamais A&teur avant lui n'avoit faifi avec tant de
fineffe & d'efprit le ton & les nuances les plus délicates
de ce qu'on appelle parmi nous les Petits-
Maîtres de bonne efpéce. Dans les rôles de la premiere
jeuneffe, tout lefeu de l'étourderie apparente
étoit toujours fubordonné à l'intelligence & à la
nobleffe. Il a porté ces deux qualités à un degré
éminent dans tous les différens caractères qu'il a
repréſentés , en forte que ce qui n'étoit auparavant
dans les meilleurs Comédiens que copie bien travaillée
, devenoit par lui l'original même. Son
Succeffeur femble en cela fuivre la même méthode
& chercher le même but, Le Public l'avoit déja
défigné par fes ſuffrages.
MA I. 1762.
175
» a reçu déja un gage fi flateur , c'eſt
» pour moi à qui il a confié en l'abfen-
» ce du fieur le Kain le rôle important
où vous avez applaudi les talens de
» cet Acteur , favorifé à jufte titre de
» votre bienveillance . Je ne fens que
» trop le danger du devoir que j'entre-
» prends de remplir ; mais rien ne peut
» mettre obftacle aux efforts de mon
» zéle
& tout me répond de votre
» indulgence.
" Si votre goût daigne éclairer ma
» docilité peut-être aurai-je le bon-
» heur de vous offrir un jour avec fuccès
le fruit de vos leçons. Des talens
» qui feroient votre ouvrage devenus
❞ plus agréables à vos yeux, n'en feroient
» que plus chers à mon coeur.
"
Le Difcours de M. Molé , fur le compte
duquel nous avons déja rapporté les
fentimens favorables du Public , fut
d'autant plus applaudi qu'il annonçoit à
la curiofité des Spectateurs le plaifir
de le voir dans un grand rôle d'une
Piéce nouvelle. L'efpoir qu'on en
avoit conçu ne fut point trompé : il y
fit paroître une chaleur d'expreffion &
une intelligence admirables . Dans plufieurs
parties éffentielies de ce ce rôle ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
les gens de goût remarquerent avec fatisfaction
une vérité de fentiment trèsprécieufe.
Il y a lieu d'efpérer que l'organe
de ce jeune Acteur s'affermira, &
alors ce que la Nature, lui a donné
d'ailleurs & ce qu'il a acquis d'art promettent
à ce Théâtre un Sujet qui en foutiendra
l'honneur dans plus d'un genre.
,
Nous avons à ajouter à ce que nous
avons dit précédemment de Zarucma ,le
changement qu'on a fait non dans le
fond , mais dans la forme du dénoûment.
Ce changement eft entierement
conforme à ce que nous avions indiqué
dans nos Remarques & que l'Auteur
avoit apparemment fenti avant nous ,
n'ayant eu aucune communication de cet
avis. Le fidéle Aſſan fait le récit de la
révolution en faveur du Roi légitime
d'une façon plus vive & plus concife .
Le Tyran , avant que de fe poignarder
, explique avec fierté les motifs qui
le forcent à ne pas profiter de la clémence
du Roi. Ce changement fait un bon
effet & rend la cataſtrophe très- régulière .
Nous perfiftons, avec & d'après les Connoiffeurs
du vrai genre tragique , à regarder
cette Piéce comme une des productions
dramatiques travaillées avec le
plus d'art. Il eſt malheureux pour l'étenMA
I. 1762. 177
due de ce genre & pour fes progrès fur
notre Scène , que le plus grand nombre
des Spectateurs ne connoiffe , ne fente
que le feul intérêt des larmes , & n'en
puiffe être dédommagé que par l'éclat de
la verfification .
A
On prépare des nouveautés dans le
Tragique & dans le Comique que l'on
doit donner fucceffivement. Nous aurons
lieu d'en rendre compte dans les
Mercures fuivans.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE même jour 19 Avril , les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , ont
fait l'Ouverture de leur Théâtre : M. le
Jeune y prononça le Difcours fuivant.
MESSIEURS ,
"Voici le réveil de nos âmes. Le tems
"de votre abfence fut pour nous un tems
"de fommeil ; vous reparoiffez , le jour
»renaît à nos yeux.Comblés de vos bontés
pendant le cours de l'Année der-
»niere , nous ofons les reclamer encore
» pour celle que nous commençons . Ac-
»coutumés à voir en vous de généreux
appuis plutôt que de rigoureux Cen-
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
feurs, les fuffrages dont vous avez bien
» voulu
nous honorer jufqu'ici ne
"nous ont point aveuglé fur nous- mê-
»mes ; nous favons trop que le zéle qui
»nous anime eſt le feul fonds fur lequel
"nous puiffions appuyer nos efpérances .
»Vous avez toujours pris plaifir à l'ex-
»citer , & nous ofons nous flater qu'il
»fera toujours exemt de reproches. Mais
»quelque confiance qu'il ait droit de nous
infpirer , quelque fuccès que nous en
"attendions , nous ne fommes pas entiè-
»rement raffurés fur l'incertitude des évé-
»nemens.Croyez, Meffieurs , qu'il ne tien-
»dra pas à nous de fixer fur notre ſcène
»votre attention & votre bienveillance ,
>>par des nouveautés auffi heureuſes , que
»celles que vous y avez couronnées les
»Années précédentes. Daignez au moins
»vous reffouvenir que fi le germe de quel-
»ques talens a paru fe développer en
"nous , nos progrès font devenus les
"fruits de vos applaudiffemens ; vous
>>implorer en notre faveur , Meffieurs ,
"c'eft vous recommander votre propre
Douvrage.
M.. le Jeune qui avoit été extrêmement
applaudi au Compliment de la
Clôture (a ) ne l'a pas moins été
pour
fa )Ce Compliment eft imprimé dans le fecond
vol. du mois d'Avril.
MA I. 1762. 179
celui-ci. Cet Acteur eft cher & doit
l'être au Public , ayant fait voir par des
progrès fenfibles , qu'en effet fes talens
font le fruit des encouragemens qu'il
a mérités , & qu'il continue de plus en
plus de juftifier. L'intelligence & la forte
de nobleffe , dans fon jeu , convenable
aux rôles de fon emploi , le rendent
auffi agréable qu'indifpenfablement utile
à ce Théâtre pour la partie de la
Comédie , & pour toutes celles d'agré
ment qui ont encore quelque rapport à
ce genre , lequel doit être regardé toujours
comme le fond le plus folide.
Des cinq Sujets de l'ancien Opéra-
Comique admis fur le Théâtre des Italiens,
trois feulement font reftés & reçus à
trois quarts de parts , favoir Mlle Def
champs , MM. la Ruette & Clairval, Mile
Neffel & M. Audinot fe font retirés.
Le jour de l'Ouverture on a repréfenté
le Peintre Amoureux de fon modéle
& le Soldat Magicien, Opéra- Comiques.
Mife Vilette a joué le rôle de
Laurette , & Mlle Defglands , dans celui
de Jacinte a été très -applaudie ; aucun
rôle n'avoit fait encore tant d'honneur
à cette Actrice , dans le genre
de fes Talens , & le Public auquel ils
étoient déja agréables lui en a donné
H vj
185 MERCURE DE FRANCE.
en cette occafion les témoignages les
plus fatisfaifans.
On a joué depuis Ninette à la Cour
Mazet , la Bohémienne , l'Ifle des foux
& plufieurs autres Opéra - Comiques
ou Intermédes , dans lefquels Mlle Vilette
a rempli les principaux rôles . Mlle
Colet en a fait auffi d'autres . Dans ceux
où a joué & chanté M. Rochard , il a
été d'autant plus applaudi , qu'en effet il
a paru renouveller , pour ainfi dire , les
talens qui lui ont fi fouvent mérité des
fuffrages unanimes . Il fembloit , au nouvel
accueil que lui vient de faire le Public
& aux applaudiffemens qu'il a
donnés à Mlle Defglands , qu'il ait
voulu déclarer avec éclat , combien il
juge les anciens Sujets de ce Théâtre
non feulement propres à foutenir , mais
encore à faire valoir le nouveau genre
que l'on vient d'y réunir.
On attend auffi fur cette Scène des
nouveautés dont nous informerons - le
Public.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique
a fait l'ouverture de fon Théâtre
le Mardi 20 Avril par la repriſe de Dar-'
M. A I. 1762.
181
danus dont elle a continué les repréfenrations
pendant le courant du mois ainfi
que celles des Fragmens , en attendant
les Fêtes Grecques & Romaines , Ballet
héroïque.
La retraite de Mlle Carville vient de
faire perdre à ce Spectacle un des meilleurs
modéles pour la danfe défignée
dans le Public par l'expreffion de terre
à terre. Les Connoiffeurs avoient toujours
admiré entre autres perfections
des talens de cette Danfeufe , le plus
beau fini dans les pas , le moelleux qui
caractériſoit tous les mouvemens du célébre
M. Dupré , les grâces les plus
fouples & les plus accomplies dans le port
des bras & dans leur jeu , en un mot ce
bel enfemble dans l'action de la figure.
que le goût diftingue & apprécie avec
tant de plaifir dans cet art . Ce genre de
danfe , auquel un plus vif & plus éclatant
a peut-être trop fait de tort depuis
quelque temps , eft cependant fi éffentiellement
analogue à celui du Spectacle
de l'Opéra , qu'il devroit y être
moins négligé & par les gens du talent
& par les Spectateurs qui en regrette-,
ront la perte.
182 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De PETERSBOURG , le 9 Mars 1762.
CN fe hâte de compléter les régimens deftinés
à paffer dans leHolftein , & l'on enléve de force
tous les Colaques qui fe trouvent ici , même ceux
qui font au fervice des Seigneurs . Huit mille
hommes de ces nouvelles recrues ont été déja
conduits à Oranji- Boom , où le Czar doit les paſfer
en revue. Ce Prince a réuni à fon Domaine
toutes les terres du Clergé , à qui on a aſſigné des
penfions pour indemnité. Par cette réforme l'Etat
profite , à ce qu'on dit , de deux millions de roubles
chaque année . Si l'on confidere que tel Couvent
avoit jufqu'à cent mille Payfans fous fa dépendance
, ce calcul ne paroîtra pas exagéré ;
chaque Payfan en Ruffie étant compré pour un
rouble dans les revenus du Seigneur.
De VIENNE , le 7 Avril.
Le 30 du mois dernier au foir , le Général Baron
de Loudon partit pour la Siléfie , d'où l'on
mande que les troupes Ruffes , qui étoient dans
cette Province fous les ordres du Comte de Czermichew
, fe font mifes en marche le 24 , pour aller
rejoindre leur grande Armée ſur la Viftule.
Des Lettres du Lieutenans Feld Maréchal Baron
MA I. 1762. 183
de Lucfinsky contiennent les détails fuivans . La
Garnifon de Hall , ayant été renforcée de trois
bataillons & de deux cens Huſſards de Kleiſt , faifoit
de fréquentes courſes dans les environs . Pour
délivrer le Pays du dommage qu'elle lui caufoit ,
le Capitaine Otto eut ordre de s'avancer à Lauchlted.
Y étant arrivé le 27 du mois dernier , il détacha
par deux chemins différens plufieurs Patrouilles
de fes Chaffeurs , à qui il recommanda
de tâcher d'attirer l'ennemi en rafe Campagne.
En même temps , il prit pofte avec fon Infanterie
à Lauhfted , & il plaça de droite & de gauche fa
Cavalerie en embuscade , derriere quelques ravins.
Auffitôt que le Major Sidow , Commandant
de Hall , découvrit nos Patrouilles , il fit occuper
par trois cens hommes la Colline de Stadt- Hugel
en deça de la Saale , & il marcha avec quelque
Cavalerie , foutenue de foixante Fantaffins , contre
nos Coureurs. Ceux- ci , fuivant ce qui leur avoit
été prefcrit , fe replierent & fe laifferent pouffer
julqu'à Prefichen - Holleben. Le frere du fieur Otto
fortit alors de derriere les ravins , & fondit fur le
flanc gauche de la Cavalerie Pruffienne , tandis que
le Capitaine Otto lui-même la chargea du côté de
Bleichlitz. Elle fut bientôt difperfée. Nos Troupes
tomberent enfuite fur l'Infanterie ennemie ; on
en fabra une partie , & le Major Sidow fut fait
prifonnier , ainfi qu'un Lieutenant , & foixantedix
, tant Soldats que Bas- Officers. Le refte de
fon détachement fut pourfuivi jufqu'à Stadt- Hugel.
Les Troupes qui étoient postées n'oferent tenrer
de s'y défendre , & elles retournerent précipi
ramment fe renfermer dans Hall . Nous n'avons
su que deux Chaſſeurs tués & deux bleſſés .
184 MERCURE DE FRANCE.
De GLOGAU , le 23 Mars.
On ramène ici des matériaux propres à conftruire
une Fortereffe . L'Armée Pruffienne ſe difpole
à fortir de fes quartiers , & l'on compte qu'elle
fe railemblera près de Strelin.
De HAMBOURG , le Avril.
On mande de Siléfie que les Pruffiens ont enlevé
à Sorau un pofte de quarante Maîtres .
Si l'on en croit diverles Lettres , le Roi de Prulle,
avec l'agrément du Czar , fair lever deux mille
cinq cens hommes dans la Pruffe Ducale . Ces Let- "
tres ajoutent que les Ruffes ont vendu à Sa Majefté
Pruffienne le Magafin qu'ils avoient établi à
Stargard.
De NAUMBOURG , les Avril.
Un détachement des Troupes de l'Empire attaqua
hier , entre Grimm & Borna , un pofte des
ennemis , fit quarante prifonniers , & le faifit de
centvingt chevaux.
Le Comte de Schenkendorff , à ce que nous
apprenons , eft parti de l'Armée du Prince Henri ,
avec un Corps de Troupes deſtiné à remplacer
dans la Luface celui du Baron de Schmettau .
De NUREMBERG , le 6 Avril.
On affure que les Régimens François , qui font
cantonnés fur les bords du Mein , ont ordre de fe
tenir prers à marcher. Le Régiment de Naffau-
Saarbruck eft parti de Francfort pour la Heile.
Un bataillon de Royal-deux-Ponts eft autfi parti de
la même Ville pour aller remplacer à Hanau le
Régiment du Roi qui apris la route du Landgra
ΜΑΙ . 1762 .
184
viat. La plupart des chevaux d'Artillerie ont été
conduits de Heffe-Schwartzenfels & d'Altengronau
à Neukirchan .
Les Alliés , de leur côté , ont fait marcher à
Hardeglen une partie des Troupes qu'ils avoient ,
affemblées à Eimbeck. Le Corps du Général Sporcken
doit auffi , dit-on , fe mettre bientôt en mouvement.
De LISBONNE , le 10 Mars.
Si l'on en croit des Lettres d'Efpagne , l'Armée
affemblée en Caftille a dû fe mettre en marche
vers Arravallo , où elle arriverà le 13 de ce mois.
De là , elle paffera les Montagnes de Guadamara ,
& fe rendra à Salamanque. Les Troupes, dont l'aî
le droite de la premiere ligne eft composée ,font
attendues le 18 à Xamora . L'aile gauche prendra
la route de Ciudad- Rodrigo.
De NAPLES , le 27 Mars.
Aujourd'hui le tonnerre est tombé ici , dans le
Tréfor de l'Eglife Métropolitaine , & il n'y a caufé
d'autre mal que d'endommager une corniche de
marbre ; mais dans la maifon des Carmes il a tué
trois Religieux. Un quatrième , qu'il a bleſſé , eſt
à toute extrémité.
De FLORENCE , le 26 Mars .
La nuit du 14 au 15 de ce mois , on fentit dans.
la Toſcane & dans le Bolonois plufieurs fecouffes
de tremblement de terre ; mais on en a été quitte
pour beaucoup d'effroi.
186 MERCURE DE FRANCE.
De TURIN , le 7 Avril.
La nuit du 3 au 4 de ce mois , la Princeffe de
Carignan eft accouchée d'une Princefe.
Frere Mautice de Solar , Bailli de la Religion
de Malte , & Grand- Prieur de Lombardie , mou→
rut le 1 Avril en cette Ville , dans la foixantetreizième
année de fon âge. Il avoit été pendant
dix ans Ambaffadeur du Roi en France , & il s'y
étoit acquis beaucoup de confidération .
De LONDRES , le 10 Avril .
Le 20 du mois dernier , à fix heures trois quarts
du matin , il y eut à Shaftsbury , dans le Comté
de Dorfet , une ſecouffe de tremblement de terre ,
accompagnée d'un bruit fouterrain très- confidérable.
CAPITULATION des Fort & Ville de Saint-
Pierre.
Article Préliminaire.
On conviendra d'une fufpenfion d'armes pour
quinze jours; & , s'il n'eft point arrivé de fecours
à l'expiration de ce terme , la Capitulation fuivante
aura lieu. Réponse . On accorde vingt-quatre
heures au Général , pour accéder aux conditions
offertes , à compter du moment que MM. de Bourran
& de la Toucheferont débarqués à Saint Pierre ;
& fi les conditions font acceptées , les troupes de
S. M. B. feront mifes auffi-tôt en poffeffion de
tous les Poftes & Forts que le Général de S. M. B.
jugera à propos d'occuper.
ARTICLE I. Tous les Forts & Poftes de l'lfle
feront évacués par les troupes de S. M. T. C. foit
troupes réglées , ou milice , ou compagnies franches
de Flibuſtiers ou Domeftiques . Elles fortiront
avec quatre piéces de campagne, leurs arM
A I. 1762. 187
mes , deux coups à tirer par hommes , leurs enfeignes
ou drapeaux déployés , tambours battans ,
& tous les honneurs de la guerre , après quoi
lefdits Forts & Poftes feront occupés par les troupes
de S M. B. Réponfe. Les troupes & les habitansfortiront
de toutes leurs Gamifons & Pofles ,
avec leurs armes , tambours battans , & drapeaux
déployés. Les troupes auront quatre piéces de canon
, avec deux charges pour chaque pièce , &
deux coups à tirer par homme , à condition que
les habitans poferont enfuite les armes , & que tous
les Forts, Garnifons , Poftes , & Batteries de canons
ou mortiers , avec toutes les armes munitions
& attirails de guerre , feront remis aux perfonnes
nommées parnous pour les recevoir.
ART. II . Les Bâtimens de tranſport feront
fournis aux dépens de S. M. B. & ils feront fuffifamment
approvifionnés , pour porter à la Grenade
les troupes réglées fus-mentionnées, ainfi que
les Officiers & Commandans , avec les quatre
piéces de canon , les armes , le bagage , & en
général tous les effets des Officiers & des troupes.
Réponse. Accordé pour aller en France feulement.
ART. III . M. Rouillé , Gouverneur de la Martinique
; le Lieutenant du Roi de ladite Ifle , les
Officiers de l'Etat- Major , les Ingénieurs & Sous-
Ingénieurs , retourneront en France , fur les Vaiffeaux
& aux dépens de S. M. B. Accordé .
ART. IV. Il fera pareillement fourni , aux dépens
de S. M. B. , un Vaiffeau & l'approvifionnement
néceffaire , pour tranfporter à la Grenade M. de
Vaffor de la Touche , Commandant Général
pour S.M. T. C. des Ifles Françoiſes du Vent err
Amérique ; fa femme , & toutes les perfonnes
qui l'accompagnent , attachées au ſervice du Roi ,
ou de la maifon dudit Commandant Général ,
188 MERCURE DE FRANCE.
& avec tous leurs effets . Réponse Accordé , pour la
France , la Grenade étant bloquée .
ART. V. M. de Rochemore , Inſpecteur des
Fortifications & de l'Artillerie de cette lfle , fera
pareillement tranfporté à la Grenade fur le même
Bâtiment , avec les perfonnes qui l'acompagnent
, & qui font attachées au ſervice du Roi ,
leurs Domeftiques & leurs effets. Accordé pour la
France.
ART. VI . Il fera fait par deux Commiſſaires
qui feront nommés à cet effet , un de chaque
Nation , un inventaire exact de tous les effets
qui le trouveront appartenir à S. M. T. C. dans
les arcenaux , dans les magafins , ainfi que fur
les batteries, & en général de toutes les armes, uftenfiles
& munitions de guerre ; & le tout fera
remis au Commandant des troupes de S. M. B.
Accordé
ART. VII . Les marchandiſes qui ne font point
des armes ni des munitions de guerre , & qui
fe trouveront dans les fufdits magafins ou fur
les fufdites batteries , ne feront point cenfées faire
partie dudit Inventaire , à moins que ce ne foit
pour être rendues aux propriétaires . Réponse . Tou
tes les munitions de guerre , & autres employées
comme telles , appartiennent à S. M. B.
ART. VIII . Tous les prifonniers faits pendant
le fiége , ou à la mer avant le fiége , de quelque
Nation & qualité qu'ils foient , feront rendus de
part & d'autre ; ceux qui ont été faits dans la
Citadelle , s'ils font partie des troupes , fuivront
le fort des autres troupes , & , s'ils font habitans ,"
ils fuivront le fort des autres habitans . Réponfe.
Les troupes , conformément au Cartel . Les habitans
feront relâchés , en fignant la Capitulation .
ART. IX. Les Négres libres & les Mulâtres faits
M A I. 1762. 189
prifonniers de guerre, feront traités comme tels, &
rendus comme les autres prifonniers , afin qu'ils
continuent de jouir de leur liberté . Réponses.
Tous les Negres pris les armes à la main feront
regardés comme efclaves . Le refte eft accordé.
ART. X. Les fieur Nadau- Dutreil , de la Poterie
& Coruette , prifonniers d'Etat , feront pareillement
conduits aux dépens & fur les Vaiffeaux
de S. M. B. à l'Ifle de Grenade , où ils
feront remis entre les mains de M. le Vaffor
de la Touche. Réponse. Les fieurs de la Poterie
& Cornette feront rendus , lorfqu'on les aurapris ;
mais , le fieur Nadau ayant notre parole , du moment
où il a été fait prifonnier , qu'on lui procurera
un paffage en France , & qui lui fera laiſsé
un temps raisonnable pour arranger fes affaires ,
on lui accorde trois mois à cet effet , à compter
ce jour.
de
ART. XI . L'Ile de la Martinique reſtera entre
les mains de S. M. B. jufqu'à ce que fon fort
ait été décidé par un Traité entre les deux
Puiffances ; & les habitans ne pourront être contraints
, en aucun cas , de prendre les armes , foit
contre le Roi de France , ou contré fes Alliés ,
ou même contre quelque autre Puiffance que
ce foit. Réponse . Ils deviennent Sujets de S. M.
B., & doivent prêter ferment de fidélité ; mais on
ne les forcera point de prendre les armes contre S.
M. T. C. , jufqu'à que la paix ait décidé dufort
de l'Iflè.
ART. XII . Tous les habitans de la Martinique
préfens ou abfens , même ceux qui font actuellement
au fervice de S. M.T. C. , ainfi que les
Maifons & Communautés Religieufes , feront
maintenus & confervés dans la poffeffion & propriété
de leurs biens réels & perſonnels , de leurs
190 MERCURE DE FRANCE.
Negres , Navires , & en général de tous leurs
effets , foit que leurs biens réels & perfonnels
foient actuellement à la Martinique , ou dans
quelque autre Ifle ; & les eſclaves , qui leur ont
été pris pendant le fiége , leur feront rendus.
Réponse. Les habitans , ainfi que les Ordres Religieux
, jouiront de ce qui leur appartient ; &,
comme ils deviennent Sujets de la Grande- Bretagne
, ils jouiront des mêmes priviléges que dans
les autres Ifles du Vent de S: M. B. Par rapport
aux efclaves , on s'en tient à la réponſe de l'Article
IX.
ART. XIII. Les Bateaux ou autres Navires de
la Martinique , qui font actuellement en mer ou
dans les Ports neutres , armés en guerre ou non,
pourront revenir dans les Ports où rades de cette
Ifle , fur la déclaration qui fera faite
› par les
Propriétaires , des difpofitions où ils font de leur
envoyer ordre auffitôt de revenir , & fur les can
tions perfonnelles données par eux , que lesdits
Navires n'entreprendront rien contre les Bâtimens
Anglois ; en conféquence de laquelle déclaration
il leur fera accordé des paffeports pour
qu'ils puiffent revenir en toute fûreté. Réponse.
Refufé , comme objet étranger à la Capitulation.
Mais on aura égard , fuivant les regles de lajustice
& de laguerre , aux repréſentations qui feront fai
tes par la fuite fur cet objet.
ART. XIV. Les habitans de la Martinique con
ferveront l'exercice libre & public de leur relgion.
Les Prêtres , Moines & Religieufes feront
maintenus dans l'exercice public de leurs font
tions , & dans la jouiffance de leurs priviléges ,
prérogatives & exemptions. Accordé.
ART. XV. Les Juges fupérieurs & inférieurs feront
pareillement maintenus dans leurs fonc
M A I. 1762. 191
7
tions , priviléges & prérogatives. Ils continueront
d'adminiftrer la juftice aux habitans de cette Ifte
fuivant les Loix , Ordonnances , Coutumes &
Ufages , qui ont été ſuivis juſqu'à préſent. Aucun
Etranger ne pourra avoir place , comme Juge ,
dans le Confeil ; mais , s'il vient à vaquer quelque
place dans la Magiftrature , le Confeil ſupérieur
de la Martinique en difpofera provifoirement
, & la perfonne choifie par ce Confeil en
remplira les fonctions , jufqu'à ce qu'il en ait été
autrement ordonné par l'une ou l'autre des deux
Cours, après que le fort de la Martinique aura
été fixé par un Traité entr'elles . Réponse . Ils
deviennent Sujets de la Grande-Bretagne ; mais ils
continueront d'être gouvernés par leurs Loix actuelles
, jufqu'à ce qu'on fçache l'intention de
S. M. B.
ART. XVI . Le Baron d'Huart , Commandant
des Troupes & de la Milice de cette Iſle, ſera tranſporté
à la Grenade , ainfi que M. de Bourran ,
Major- Général , fur le même Bâtiment où l'on
embarquera les Grenadiers Royaux. On y tranfportera
auffi les domeftiques & les effets de ces
deux Officiers auffi bien que ceux de tous les
Officiers du même corps. Lefdits Officiers auauront
la permiffion de raffembler les effets qui
font difperfés dans différentes parties de l'Ifle , &
on leur accordera pour cela un temps fuffifant . Il
fera donné des ordres aux habitans débiteurs des
Officiers de ce corps , de les payer avant leur dêpart
, & les Officiers feront pareillement obligés
d'acquitter les dettes qu'ils ont contractées dans
l'ifle. Réponse. Ils feront envoyés en France . Le
refte accordé.
ART. XVII . Tous les Officiers de terre & de
mer, qui fe trouvent dans l'Ile , foit en fervice
192 MERCURE DE FRANCE .
actuel ,foit par congé , auront une année de temps
pour arranger toutes les affaires qu'ils peuvent y
avoir. Réponse. Ilfera accordé un temps convenable,
avec les reftrictions d'ufage, à ceux qui ont des biens
dans l'Ifle , & à ceux qui auront la permiſſion de M.
de la Touche, Gouverneur Général.
ART. XVIII. La Noblefle fera maintenue dans
tous les priviléges & exemptions , qui lui ont toujours
été accordés. Réponse. Accordé , pourvu qu'il
n'y ait rien de contraire aux Loix Britanniques.
ART. XIX . Les Eſclaves qui ont été déclarés libres
pendant le Siége , ou à qui la liberté a été promife
, feront réputés & déclarés libres , & ils jouiront
paisiblement de leur liberté. Accordé .
ART. XX. Tous les droits de capitation , ceux
d'importation & d'exportation , & en général tous
les impôts établis dans cette Ifle , continueront d'è.
tre payés à l'avenir fur le même pied qu'auparavant.
Répondu par l'ART. XV.
ART. XXI . Comme il eft de la gloire & de
l'intérêt de tout Prince , quel qu'il foit , que tout
le monde fçache qu'il honore d'une protection
particulière tout ce qui porte le caractère de zéle,
d'affection & de fidélité pour fon Roi ; il a été
convenu que les fournitures faites à la Colonie, à
l'occafion du fiége , foit avant ou pendant icelui ,
fçavoir , provifions , uftenfiles , munitions , armes
ou argent , continueront d'être confidérées com.
me dettes de la Colonie , ainſi qu'elles étoient &
devoient être lors de fon premier état . En conféquence,
la Colonie fera tenue au payement du
montant de ces fecours , en quelques mains que
le fort des armes la faffe paffer. Attendu la nature
& la qualité de ces dettes , il eft de la grandeur
de S. M. B. de leur accorder toute forte de
protection ; & ainfi elles feront acquittées avec
les premiers fonds qui proviendront tant de la
capitation
MA I. 1762. 193
capitation que des droits d'exportation & d'importation
fur les marchandifes qui y font fujettes.
A l'effet de quoi l'état de ces dettes fera drellé
& vérifié par M. de la Riviere , Intendant des
Ifles du Vent de l'Amérique. Réponse . Les Généraux
conviendront ensemble fur cet Article , qui eft
étranger à la Capitulation.
ART. XXII . En conféquence du même principe
& fur la néceffité de fournir promptement des provifions
à cette Colonie , il a pareillement été convenu
que les Marchands du Bourg S. Pierre , qui ,
fur l'ordre de l'Intendant ( M. de la Riviere ) ont
pris des mesures , & fait des marchés pour faire
venir ici des provifions des Ifles neutres , auront
la permiffion de remplir leurs engageméns , tant
pour leur fauver la perte qu'ils fouffriroient , que
pour procurer plus promptement à cette Ifle les
fecours dont elle a befoin. Qu'en conféquence ,
deux mois leur feront accordés , à compter de
la fignature de cette Capitulation , pour remplir
lefdits engagemens ; mais que , pour éviter tous
les abus à cet égard , M. de la Riviere donnera
une note de la nature & de la quantité des provifions
qu'il avoit donné ordre de tirer des Ifles
neutres ; & que comme il avoit promis & accordé
une exemption de tous droits pour cette importation
, ladite exemption aura lieu , ainſi qu'elle
a été promife , & ainſi qu'il ſe pratique actuéllement
attendu que c'eft un profit , auquel la
Colonie & le Marchand participent également.
Réponse Toutfecours quelconque qu'il étoit convenu
de jetter dans l'Ifle , par quelque Puiffance neutre ,
pour la fubfiftance & le foutien des troupes & de
la Colonie de S. M. T. C. fera jugé de bonne prife
, fi les Vaiffeaux de S. M. B. s'en emparent ;
& tous marchés avec des Puiffances neutres , pour
I
194 MERCURE DE FRANCE.
de pareils fecours , qui ont été faits avant la réduction
de l'Ifle, étant actuellement nuls , il ne pourra
être fait à l'avenir de commerce que fur les Navires
Anglois.
ART. XXIII . Il fera permis à M. le Vaffor de
la Touche d'emmener avec lui cinq des habitans
, qu'il fera mettre à bord des Vaiffeaux qui
doivent tranfporter les troupes de S. M. T. C. Sa
demande eft fondée fur ce qu'il importe à toutes
les Puiffances , de ne point accorder de protection
à quiconque manque à la fidélité qu'un Sujet
doit à fon Roi. Réponse . Cela ne peut être accordé,
attendu que nous leur avons déja affuré la protec
tion de S. M. B.
ART . XXIV . M. de la Riviere , Intendant , &
M. Guinard , Commiffaire Contrôleur de la marine
dans cette Ifle , pourront y refter le temps
néceffaire pour arranger toutes les parties de leur
miniſtere reſpectif, & pour faire tout ce qui fera
indifpenfablement néceflaire à cet égard. Un
Vaiffeau avec des provifions fera enfuite fourni
aux dépens de S. M. B. afin de tranſporter à
la Grenade ledit Intendant , fa femme , fes enfans
, fes Secrétaires , & fes domestiques , avec
tous leurs effets . Ledit Commiffaire Contrôleur
de la Marine fe rendra à bord du même vaiffeau ,
& fera tranfporté à la même Ifle . Réponse . Accordépour
être envoyés enfuite en France.
ART. XXV . Les perfonnes employées dans
l'adminiftration du domaine , de la Marine , des
Claffes & des Finances de cette Ifle , qui voudront
retourner en France , y feront tranfportées
avec leurs effets fur les Vaiffeaux & aux dépens
de S. M. B. Accordé.
ART. XXVI . Les regiftres publics feront dépofés
inceffamment dans les lieux d'où ils ont été
MA I. 1762. 195 .
tirés , & le Gouverneur pour S. M. B. accordera
toute protection à cet égard . Réponse . Il faut
qu'ils foient remis aux perfonnes que le Général
nommera pour les recevoir.
ART. XXVII . Par rapport à tous les papiers
de comptabilité , ils feront rendus aux Comptables
, pour qu'ils puiffent procéder à la reddition
de leurs comptes , & en juftifier par les piéces
néceffaires à leur décharge. Accordé.
ART. XXVIII . Les habitans , Marchands , &
autres particuliers , réfidans ou non dans l'ifle ,
auront la permiffion d'aller à Saint- Domingue
ou à la Louifiane , avec leurs Negres & effets ,
fur des Vaiffeaux de cartel , à leurs propres dépens.
Accordé.
ART. XXIX . Si quelques Grenadiers vou
loient refter dans l'Ifle ou s'échapper , il fera accordé
une protection particuliere pour empêcher
leur défertion & ce qui refte defdits Grenadiers ,
fera embarqué complet. Réponse. Accordé , excepté
dans les cas particuliers.
ART. XXX . Les Vaiffeaux marchands , appartenans
aux Commerçans François d'Europe , qui
font actuellement dans les Ports & Rades de cette'
Ifle , feront confervés à leurs propriétaires , avec
la liberté de les vendre , ou de les expédier pour
France fur leur left . Réponse. Refufé pour les Cor
faires & Vaiffeaux qui naviguent dans des lieux
éloignés. Accordé , pour ceux qui naviguent entré
Les différens Ports de cette Ifle.
A la Martinique , le 13 Février 1762. Sig té L
VASSOR DE LA TOUCHE.
Fait au Fort Royal dans l'Ile de la Martinique
, le 13 Février 1762. Signé C. B. RODNEY
ROBERT MONCKTON.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE...
De Dublin , le 30 Mars 1762.
On trouva le 15 de ce mois à la porte de la
Pofte de Lismore , dans le Comté de Waterford
un placard par lequel il étoit ordonné aux habitans
de fe tenir armés & prêts à monter à chevál
. La nuit fuivante , plufieurs féditieux s'affemblerent
dans le même Bourg. De là , ils marcherent
à Tallow ; ils y enfoncerent les portes des
prifons , & ils donnerent la liberté aux criminels
qui y étoient détenus. Sur leur route , ils commirent
divers autres défordres , comblerent les
foffes , abattirent un grand nombre d'arbres . Ils
ajouterent à ces excès l'audace d'annoncer publiquement
un nouvel attroupement , & de menacer
de plus grandes violences.
Le Viceroi & le Confeil , par une Proclama
tion publiée le 24 , ont promis une récompenſe
de cent livres sterlings à quiconque feroit connoître
quelqu'un des coupables. Ces factieux marchent
par troupes de mille à quinze cens hommes.
On répand qu'ils ont parmi eux quelques
Officiers François & Eſpagnols , qui diftribuent
beaucoup d'argent. Mais l'opinion la plus vraifemblable
eft que ces émeutes font ſuſcitées par
des ennemis domeftiques . Certains Proteftans font
d'autant plus foupçonnés d'y avoir part , qu'ils
témoignent être fort irrités du traitement favorable
que le Parlement de ce Royaume a deſſein
d'accorder aux Catholiques.
MA I. 1762. 197
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c,
De VERSAILLES , le 21 Avril 1762 .
Le 12 de ce mois , le Duc de Villequier prêta
ferment entre les mains du Roi , pour la furvivance
de la charge de Premier Gentilhomme de
la Chambre , que Sa Majeſté a bien voulu lui accorder
.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de S. Martin de
Pontoife , Ordre de S. Benoît , Diocèle de Rouen,
l'Abbé de Maftin , Vicaire Général de l'Evéché
d'Orléans ; & à celle de Molaize , Ordre de Cîteaux
, Diocée de Châlons-für-Saone , la Dame
Mangot , Prieure de l'Abbaye de S. Antoine à
Paris.
Le Roi a donné au Marquis de Toulongeon ,
Capitaine dans le Régiment de Dragons d'Autichamp
, l'agrément du Guidon de Gendarmes de
la Garde de Sa Majeſté , vacant par la démiſſion
du Marquis de Valbelle , Maréchal de Camp .
Sa Majesté a accordé le brevet de Meftre de
Camp de Cavalerie au Marquis de Vilennes , Capitaine
à la fuite du Régiment Royal- Pologne.
Le 15 , Leurs Majeftés & la Famille Royale fignerent
le Contrat de Mariage du Marquis de
Mireville & de Demoiſelle de Fremur.
Le 16 au foir , le Roi quitta le deuil que Sa
Majeſté avoit pris le 13 pour la mort de la Ducheffe
de Brunfwick-Wolfenbuttel.
Le Maréchal Prince de Soubife , après avoir pris
congé du Roi , eft parti le 12 , pour aller fe met-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
tre à la tête de l'Armée, dont Sa Majeſté lui a donné
le commandement.
Le 14 de ce mois , le Roi déclara les Officiers
qui doivent compoſer fa Maiſon & être chargés
de l'éducation de Mgr le Comte de Provence . Sa
Majefté a nommé le Duc de la Vauguyon ,
Gouverneur de la Perfonne , premier Gentilhomme
de la Chambre , Grand- Maître de la Garderobe
! & Sur-intendant de la Maiſon de ce Prince ; l'ancien
Evêque de Limoges , Précepteur ; le Chevalier
de la Ferrière , le Chevalier de Beaujeu & le
Marquis de Sinetty , Sous-Gouverneurs ; l'Abbé
de Radonvillers & l'Abbé de Moftuejouls , Sous-
Précepteurs ; l'Abbé d'Argentré , Lecteur, le Comte
Luppé , le Marquis de Montefquiou , le Marquis
de Marbeuf, le Chevalier d'Angevillé , le Comte
de Montaut & le Vicomte de Boisgelin , Gentilshommes
de la Manche .
!
Le fieur Mafgontier fera Premier Valet- de-
Chambre ; le fieur Tortilliere , premier Valet de
Garderobe , & le fieur Silveftre , Porte-Arquebule.
Le 18 , après les Cérémonies accoutumées ,
Monfeigneur le Comte de Provence a paflé aux
hommes & a été remis entre les mains du Duc de
la Vauguyon par Sa Majesté.
Le Prince de Condé , devant partir après demain
pour l'Armée , prit hier congé du Roi.
Le Roi a donné au fieur Defport , ancien Chi
rurgien- Major en chef des Camps & Armées de
S. M. la Charge de premier Chirurgien de la Rei
ne , & au fieur Hevin , premier Chirurgien de
Madame la Dauphine , la place de premier Chirurgien
de Monfeigneur le Dauphin ; l'une & l'au
te de ces places étant vacantes par la mort du
Geur Dulattier.
Le fieur de la Lande , de l'Académie Royale des
M A I. 1762. 199
Sciences , chargé par le Roi de compofer annuellement
le Livre qui a pour titre : Connoiffances des
Mouvemens Celeſtes , a préſenté à Sa Majeſté le
Volume de l'année 1763. Ce Volume , indépendamment
des calculs ordinaires , renferme de
nouvelles Tables Aftronomiques , une nouvelle
méthode pour le calcul des éclipfes , une hiftoire
du dernier paffage de Vénus fur le Soleil , & plufieurs
autres articles intéreffans.
De PARIS , le 23 Avril.
La Frégate du Roi le Tigre , de vingt - quatre
canons , dont vingt de huit livres de balle , &
quatre de fix , armée à Bordeaux en courfe & en
marchandiſe , & commandée par le fieur Fabre ,
Lieutenant de Frégate , étant partie de ce Port le
10 du mois de Janvier dernier , rencontra le 30 ,
à la hauteur du Cap Finifterre , un convoi de
treize voiles faifant route pour la Manche , & efcorté
par une Frégate Angloife , de trente-huit
canons , dont trente de douze livres de balle , &
huit de fix. Le fieur Fabre éllaya d'abord d'éviter
cetteFrégate d'une force trop fupérieure à la fienne.
Mais , comme elle avoit fur lui l'avantage de la
marche , il ſe détermina au combat qui devenoit
inévitable . l'Action dura quatre heures & demie
avec la plus grande vivacité , & prèfque toujours
à la portée du fufil ou du piftolet. Enfin , après
avoir tenté trois fois l'abordage que l'ennemi refufa
, il l'obligea , par fon feu continuel , & par
l'habileté de fa manoeuvre d'abandonner le
combat ; & les deux Frégates fe féparerent , toutes
deux très- endommagées dans leurs agrêts , &
ayant une partie de leurs mâts à bas,
L'équipage de la Frégate le Tigre étoit de cent.
quatre- vingt-cinq hommes,y compris les Mouffes
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Fabre a eu dans l'action dix-huit hommes
tués , parmi lefquels quatre Officiers des Colonies
Paffagers ; & quarante bleffés , du nombre
defquels font le Capitaine en fecond , & deux
Lieutenans . Sa Frégate avoit vingt coups de canon
à la flotaifon , & vingt- huit pouces d'eau dans la
cale. Elle a tiré cinq cens coups de canon , & trois
mille coups de fufil .
La Frégate ennemie étoit fort maltraitée , ayant
fait fignal d'incommodité aux Bâtimens de fon
convoi qu'elle a rejoints avec précipitation , & qui
l'ont environnée fur le champ pour lui donner du
fecours.
Le fieur Fabre fait le plus grand éloge de la
bravoure de fes Officiers , & de celle de ſon équipage.
Le Roi , en confidération de l'intelligence & de
l'intrépidité que cet Officier a montrées dans cette
occafion , lui a accordé le grade de Lieutenant de
Vailleau , & Sa Majesté a ordonné que cette grace
auroit fon effet à compter du 30 Janvier dernier ,
jour du combat dont on vient de voir le détail.
Les quatre Bataillons des Gardes- Françoiſes ,
deftinés à faire la campagne , font partis les 9 ,
11 , 13 & 15 de ce mois. Ils ont été fuivis le
17 & le 19 par les deux Bataillons des Gardes-
Suffes qui doivent ſervir à la même Armée.
MORTS.
Charles Chapt de Raftignac , Marquis de Laxion
, Comte de Lambertie , 'mourut le 4 Avril
au Château de Laxion en Périgord , âgé de foixante-
neuf ans.
Matthieu- Guillaume, Baron de Schildel, Grand
Chambellan héréditaire du Pays de Paderborn ,
Colonel au fervice de l'Electeur Palatin , & ciM
A I. 1762 . 201
devant Chambellan du feu Electeur de Cologne,
eft mort à Cleves le 31 Mars , dans la cinquantiéme
année de fon âge. Il s'étoit trouvé dans
cette guerre à plufieurs batailles , & s'étoit diftingué
à celle de Lutzelberg , dans laquelle après
la bleffure du Vicomte de Belſunce , il commanda
tous les Piquets des Grenadiers de l'armée .
Gabrielle Anne de Chamillart , veuve de Melre
de Lomenie , Comte de Brienne , mourut à
Verſailles le 18 Avril , âgée de foixante ans.
Anne-Marguerite de Baffompierre , épouse du
Marquis de Boiffe , mourut à Lunéville , le 17
du même mois , âgée d'environ vingt fix ans.
Dom Prudent Maran , Religieux Bénédictin de
la Congrégation de S. Maur , & qui s'étoit acquis
beaucoup de réputation par les ouvrages ,
ainfi que par les Editions qu'il a données de
plufieurs Pères de l'Eglife , eft mort le 2 du même
mois , à Paris , dans le Couvent des Blancs -Manteaux.
NOTE PARTICULIERE.
De NAPLES , le 20 Mars.
C'eſt par erreur qu'il a été déja dit deux fois
dans les Nouvelles Politiques des deux Mercures
d'Avril que le Duc de la Motta étoit mort ; la
vérité eft que ce jeune Duc a été fort malade. On
avoit réfuté dans le fecond volume ce qui avoit
été avancé mal - à - propos dans le premier , que
ce Seigneur étoit le dernier Rejetton de la maifon
Ruffo ; on doit ajouter ici que le Prince de
Scilla , Comte de Sinopoly eft le Chef de cette
Maifon ; que fon fils le Prince de Palazzolo a
de fon mariage avec Mile de Campoflorido deux
11
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
enfans mâles , & que la branche de cette Mai
fon , qui a paffé en France a la fuite de la Reine
Jeanne , Comtelle de Provence , connue fous le
nom des Comtes de Roux de la Ric , n'eft pas
prête à finir.
AVIS DIVER S.
Les fleurs STOUCRAD & Compagnie renouvellent
l'Avis au Public de l'Etabliffement avec Privilége
d'une Manufacture de Toiles vernies , dorées &
argentées a deflein de toutes couleurs , enluminées
& peintes avec beaucoup de goût , ces deffeins
compofés par les Deflinateurs du Roi &
d'autres des plus habiles Maîtres , imitant ceux
de damas & des plus riches étoffes des Indes &
de la Chine , & d'autres à fond d'or & argent ,
dans le goût de cuirs dorés. Ces Toiles qui ont
26 pouces de largeur font enduites & couvertes
d'une compofition a verris pliant , réfiftant à l'hunidité
, les garantit auffi d'infulte de l'air , de la
"part des infectes , des rats , fouris , &c.
Lefdits fieurs Stoucrad & Compagnie en font
les feuls Inventeurs & les ont portées au plus haut
degré de perfection , auffi le débit qu'ils ont eu
dans la Capitale ne leur a pas permis plutôt de l'é
tendre dans les Provinces , comme ils auroient
fouhaité , par la difficulté de ſe procurer des ouvriers
; mais comme ils ont fait bon nombre d'éléves
ils font en état aujourd'hui non feulement
d'en fournir aux autres Villes du Royaume , mais
encore d'exécurer les mémoires qui leur font demandés
pour les Ifles de l'Amérique où ces Toiles
confervent comme en Europe pendant très longtemps
de même que les tableaux leur éclat & leur
fraîcheur.
On s'en fert à tapiffer les Chambres , AntiM
A I. 1762 . 203
chambres , Salles , Sallons à manger , Garde-
Robes , & autres Appartemens , tant en Ville qu'à
La Campagne , où elles font également un très-bel
effet.
On en fait auffi de très -beaux écrans , paravents
, chaſſis , fauteuils & canapés que l'on peut
mettre & s'en fervir dans les Jardins & les laiffer
expofés à toute l'injure des temps , on en fait
même des lits. Il faudra leur défigner exactement
l'étendue ou contour de l'appartement qu'on youdroit
tendre , ainfi que la hauteur de la tapifferie,
en y comprenant la bordure affortie fi l'on en
fouhaite , finon on aura foin de l'expliquer , afin
qu'ils puiffent arranger les deffeins & les rapports
& les exécuter avec l'art & la fymétrie convenables.
Les prix font depuis so f. 3 liv. 10 f. s 1. s l .
10 f. 6 liv. jufqu'à 7 liv . l'aune, Il eft aifé de voir
qu'on ne fçauroit tendre ou décorer des appartemens
à meilleur marché , ni d'un auffi bon goût
qu'avec des toiles dont le brillant & la folidité
font reconnues ; les feuilles s'ajuſtent l'une contre
l'autre avec des petites pointes , en forte que
le
tout dans une même chambre paroît d'une même
piéce .
La Fabrique des fieurs Stoucrad & Compagnie
eft à l'Hôtel de Gournai , rue Charenton , attenant
les Enfans- Trouvés.
Si on ne veut pas fe donner la peine d'aller
à la Fabrique , on n'a qu'à avertir le fieur Stoucrad
par la petite Pofte , il fe rendra auffitôt chez
les Particuliers avec différens échantillons & prendra
la meſure lui- même.
I vi
204 MERCURE DE FRANCE .
PROSPECTUS de l'Etabliſſement d'une Maiſon
d'Affociation , en faveur des Filles de Boutiques,
Ouvrieres & Domestiques.
Le Public eft le juge naturel des idées qu'infpire
le defir d'être utile à la Société. Je mets donc
fous les yeux le Projet de l'Etabliſſement d'une
Maifon , dans laquelle un certain nombre de Filles
, moyennant une petite rétribution par an , feront
reçues toutes les fois qu'elles feront malades,
ou hors de condition . La Religion , les moeurs &
la faine politique , font également intéreffées à
fon fuccès.
Les perfonnes qui feront à la tête de la Maiſon
feront éclairer de près la conduite de ces Filles ,
qui fouvent ne fe derangent,que parce que perfonne
ne les furveille. Elle récompenferont celles qui
fe conduiront bien , & feront punir les coupables ,
proportionnellement à leurs fautes ; le coup
d'oeil le plus fuperficiel fuffit pour appercevoir
tout le bien qui doit réfulter d'un pareil Etabliffement
; ainsi , je me bornerai ici à un détail fommaire
de fon exécution .
Dans la Maifon que je propofe , ouverte aux
Filles Malades , & à celles qui feront hors de condition
; on établira pour les dernieres , différens
ouvrages qui procureront un fort plus ou moins
avantageux à celles qui y feront occupées , fuivant
que l'ouvrage fera plus ou moins lucratif ,
& que l'ouvriere fera plus ou moins habile . Les
Filles qui ne s'affocieront que pour s'allurer des
fecours en maladie , trouveront dans cette Maiſon
les reffources les plus efficaces pendant le cours de
celles qui peuvent leur furvenir , & ne payeront
que neuf livres par an pour cet objet ; celles qui
voudrontjoindre à ce premier avantage celui d'une
retraite lorfqu'elles feront hors de condition.
MA I. 1762. 205
trouveront dans cet Etabliffement le logement
chauffage & lumière , moyennant trois livres de
plus par an. On employera autant qu'il fera poffible
aux ouvrages généraux de la Maiſon & à la
garde des malades celles qui y feroient propres ,
& qui ne feroient pas capables de travailler aux
différentes Manufactures qu'on y établira , & on
les payera à proportion de leurs fervices.
Indépendamment de ces avantages , il fera tiré
sous les ans une Loterie au profit des Alfociées ,
à raison de deux Lots par cent de celles qui y feront
admifes.
Les Affociées dont la conduite aura été irréprochable
pendant le courant de l'année , & qui en
rapporteront des Certificats , feront les feules qui
auront droit à cette Loterie gratuite , puifqu'aucun
Billet ne fera payé , mais donné à toutes celles
qui apporteront ces Certificats .
Une récompenfe pour celles qui le conduiront
bien : des punitions proportionnées aux fautes : &
enfin une infpection continuelle fur la conduite
de ces Filles , font les moyens les plus propres de
faire tourner au bien toutes celles qui en feront
fufceptibles .
On aura grand foin de renvoyer de cette eſpéce
de Société toutes celles qui feront vicieuſes , &
d'en avertir la Police : ainfi , toutes les perfonnès
qui s'adrefferont à l'Etabliſſement proposé pour
avoir des Domestiques , feront certaines de n'en
avoir que de fûres , au moins pour les chofes principales
; d'ailleurs , en les prenant dans cet Etabliffement
, elles fe débarraíferont de l'inquiétude
& des foins que donne une malade , de la peine
de lui chercher un lieu , fi elles ne veulent pas la
garder chez elles , & du foin de la remplacer :
I'Etabliffement s'engageant de leur envoyer pen206
MERCURE DE FRANCE.
dant la durée de la maladie une Fille en état de
faire le fervice de celle qui fera malade , à laquelle
fuppléante , on continuera feulement les gages &
la nourriture de la malade qui n'en a pas befoin ,
puifqu'elle fera reçue dans la Maifon . Les Maîtres
s'aflurent donc par cet Etabliffement de bonnes
Domestiques , & une continuité de ſervice que rien
n'interrompra ; les Domeftiques s'affureront une
retraite lorfqu'elles feront hors de condition , tous
les fecours les plus efficaces lorſqu'elles feront
malades , & une récompenfe , fi elles fe comportent
bien.
Pour procurer ce double avantage aux Maîtres
& aux Domeſtiques , on ne leur demande , comme
il a été dit , que douze livres par an , il feroit
naturel que chacun donnât fix livres.
Dans les commencemens , on ne recevra que
trois mille perfonnes dans cette Aſſociation , &
pareil nombre d'Expectantes , qui ne payant rien,
n'auront aucun droit dans cette Maiſon ; mais
qui par ordre de date de leur infcription , entreront
à la place de celles qui feront renvoyées , ou
qui fortiront. Par ce fystéme , on étendra davanta
ge le bien réfultant de cette propofition , puifque
celles même qui ne feront pas encore admiſes ,
feront intéreffées à le bien conduire , pour mériter
des Certificats qui les y faffent entrer dans la
fuite.
L'Hôtel- Dieu le trouvera déchargé par cette
opération de beaucoup de maladies , qui fouvent
font devenues graves , parce qu'on a négligé pendant
quelque tems les indifpofitions qui les annonçoient.
Cet Etabliffement formé , " dès l'inftant
qu'une Fille fe trouvera indifpofée , elle viendra
recevoir les fecours néceffaires pour empêcher la
maladie de faire des progrès.
MA I. 1762 . 207
On fuppofe que l'on n'admettra dans les commencemens
que trois mille Filles , qui , à raifon
de douze livres par an , provenant d'elles ou de
leurs Maîtres , donnent 36000 livres de revenu .
Pour faire face aux maladies de ces trois mille
Filles , il faut toujours entretenir trente- fix Lits ,
qui , à raifon de 300 liv. chacun , forment une
Dépenfe de ..
Cent cinquante de ces Filles toujours
hors de condition fur les trois
mille , à raifon de 6 fols par jour ,
pour le chauffage , logement , coucher
, &c, coûtent quarante-cinq livres
par jour & par an
10 , 800 liv.
16 , 200.
TOTAL .... 27,000
.
Ainfi , il restera 9000 liv . qui , jointes aux gains
qu'on pourra faire fur le travail général , metfront
en état de payer les appointemens de ceux
qui feront a la tête de cette Maifón , les Dépenfes
extraordinaires , celles d'une Epidémie qui pourroit
ſurvenir , & enfin , les cent louis faifant le
fonds des Lots de la Loterie de récompenfe .
Comme on n'y admettra que celles qui apporteront
les Certificats les plus clairs & les plus authentiques
, on croit que l'on fera fort heureux ,
fi fur trois mille Abonnées , on en a deux mille
qui méritent cette faveur par une conduite exempte
de tout reproche: or , deux mille perfonnes à
deux Lots pour cent-, obligent de faire quarante
Lots.
SCAVOIR ,
10 Lots d'un louis chacun 10.
208 MERCURE DE FRANCE .
10. Idem de deux . .
10. Idem de trois
10. Idem de quatre

20 •
30.
40.
100.
Au furplus , fi une fage adminiftration peut
procurer des oeconomies , elles feront diftribuées
à celles de ces Affociées qui mériteront le plus
par leur bonne conduite & leur befoin.
J'ai le Projet de joindre à cet Etabliſſement un
objet qui n'eft pas moins intéreffant pour l'Etat ,
qui occuperoit un nombre de ces Filles avec utilité
, & qui fourniroit par conféquent à une grande
partie de leur dépense.
Dans ce moment , il ne s'agit que de connoître
par des Soufcriptions le goût du Public , &
celui des perfonnes pour lesquelles cet Etabliffement
eft imaginé. On le prêtera volontiers à
établir différentes claffes .pour celles qui voudront
Y entrer , en payant davantage , & même une
Maifon particulliere , fi le nombre de celles qui
la demanderoient étoit fuffifant pour la foutenir ;
mais comme ces différens prix , & ces différentes
pofitions doivent être relatives à la maniere de
penfer de ceux qui auront deffein de fe fervir de
cet Etabliffement , je crois plus fage d'attendre
qu'ils faffent connoître leurs defirs , que de leur
faire des propofitions . Elles doivent être certaines
de l'empreffement avec lequel on faifira tout ce
qui fera praticable , & qui pourra leur plaire.
On trouvera depuis neuf heures du matin jufqu'à
une heure , & depuis quatre heures après
midi jufqu'à huit heures , au Bureau Général de
la Porte de Paris , rue & place du Chevalier du
M À I. 1762. 2.09
Guet , près le grand Châtelet , des perfonnes également
prêtes à recevoir du Public toutes les idées
utiles , à répondre à toutes les queftions qu'il
pourra faire fur cet objet , & à infcrire ceux qui
le voudront .
Je crois que ceux qui auront pris la peine de lire
ce Profpectus avec attention , feront convaincus
de ce qui y eft annoncé au commencement ; que
cet Etabliffement intereffe la religion , les moeurs
& la faine politique : ainfi , j'ai lieu de compter ,
non feulement fur les avis de tous ceux qui font
animés de l'amour du bien ; mais même , pour
les premieres dépenfes de cette oeuvre , fur les fecours
de tous ceux qui en fentiront la bonté. On
donnera à ceux qui le defireront , la fatisfaction
de voir l'emploi qu'on en fera ; d'ailleurs , cet
objet ne peut être que d'une très- petite conféquence;
comme par exemple , une année une fois
payée pour les frais d'Etabliſſement.
LETTRE de M. de CAMPIGNEULLES , Tréforier
de France , & Membre de plufieurs Académies ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
C'eſt à votre Tribunal , Monfieur que les Plagiaires
font dénoncés , que les Aureurs portent leurs
plaintes fur les larcins qu'on leur a faits , qu'ils
reclament contre les traits de la fatyre & de l'im
pofture , qu'ils revendiquent des Ouvrages qu'on
s'efforce de leur ravir , & qu'ils défavouent ceux
que l'envie de nuire veut faire paſſer fous leurs
noms. Je me fuis trouvé dans tous ces cas , & je
me fuis déjà fervi de la voie du Mercure dans le
dernier. Permettez - moi , Monfieur , de m'en fervir
encore pour apprendre au Public que je n'ai
eu aucune part à un Livre nouveau qui paroît
fous le titre de Bibliothèque des Petits- Maîtres ,
& qui jouit , dit- on , de quelque fuccès.
210 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur ou l'Editeur de cette Bibliothèque y a
inféré mor pour mot les Réflexions qui font à la
fuite de la troifiéme Edition de mes Anecdotes
moralesfur la Fatuité. Il a feulement pris la peine
de faire des changemens à ma Préface , dont je
fuis bien éloigné de lui avoir obligation ..
J'ai l'honneur d'être &c .
THOREL DE CAMPIGNEULLES.
A Paris , le 15 Avril 1762.
VERTUS & Usage du Selfondant , purgatif& cal
mant , découvert par M. DESCROISILLES ,
Marchand Apothicaire à Dieppe , Affocié de
l'Académie Royale des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Rouen , & ancien Prieur-Juge-Conful
des Marchands .
Quelques perfonnes refpectables de l'Art ,
m'ayant demandé un précis des vertus & de l'ufage
de ce Sel qui en premier lieu a été approuvé
par l'Académie des Sciences de Rouen , en date
du 14 Janvier 1759 , & qui vient d'être approuvé
de nouveau par l'Académie Royale des Sciences
de Paris ; j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de
préfenter au Public , & en particulier à MM. lest
Médecins l'Approbation même de l'Académie
Royale des Sciences puifqu'elle mettra fuffifamment
les Médecins en état d'ordonner & de prefcrire
à leurs malades ce reméde quia eu les plus heureux
fuccès dans plufieurs cas de maladies chroniques
défefpérées , comme en font foi les différentes
guérifons qu'il a opérées , & que je préfente
auffi au Public fous le titre de nouvelles Obfervations
, à la fuite du premier Traité fur ce Sel ,
imprimé à Rouen chez Befongne , en 1760 , &
réimprimé..... en 1762 .
MA I. 1762.
211
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie Royale des
Sciences , du 13 Mars 1762.
Nous Commiffaires nommés par l'Académie ,
avons examiné un nouveau Sel neutre , découvert
par Monfieur DESCROISILLES , Marchand Apothicaire
a Dieppe , & Affocié de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres de Rouen.
Ce Sel à qui l'Auteur a donné le nom de Sel
purgatif , fondant & calmant , eft composé de
trois Sels , faciles à reconnoître ; fçavoir , du
tartre vitriolé , du Sel marin , & d'une petite
quantité de Sel figuré en paralellipedes , à-peuprès
comme le Sel d'Ipfom.
Ces trois Sels fe trouvent dans une feule plante
, d'où on les retire par une opération facile
& fimple. L'Auteur ayant fupplié l'Académie de
ne rien publier de cette préparation , nous ne
pouvons nous expliquer plus clairement.
Monfieur Heriffant , l'un de nous , s'eft chargé
, comme Médecin , de faire prendre de ce
Sel à plufieurs malades ; & voici ce qu'il a obfervé
fur un affez grand nombre.
Ce Sel , qui a affez d'analogie avec les eaux
thermales , a été employé de deux façons ; fçavoir
comme purgatif & comme altérant . Les
perfonnes qui en ont fait ufage comme purgatif,
l'on pris à la doſe de trois gros , en trois
verrées d'eau , dans l'efpace d'une demi - heure ,
le matin à jeun , & enfuite quelques taffes de
thé léger ou de bouillon , comme il ſe pratique
dans les médecines ordinaires . Les verrées ont
été prifes comme les eaux minérales ; le malade
étant levé & faifant quelques promenades. Cette
doſe qu'on peut réitérer au bout de quelques
jours , a purgé très bien. Ce purgatif n'eft pas
délagréable a prendre , il n'a occalionné aucune
irritation , il agit doucement fans caufer aucu-
-
212 MERCURE DE FRANCE.
he tranchée , ni tenefme. Il a opéré , non-feulement
par les felles , mais encore par les urines
& par la tranſpiration .
Ce reméde a encore été employé comme altérant
à la dofe d'un demi gros , ou d'un gros
par jour, dans un verre d'eau de riviere pendant
plus ou moins de temps ; il agit infenfiblement,
en tenant le ventre libre , & cette façon de le
prendre a paru préférable dans les maladies lentes
ou chroniques. Ses principales vertus paroif
fent venir d'une certaine qualité tonique & apéritive
, qui le rend propre à ranimer l'élafticité
des folides & l'énergie des fluides .
Ce Sel a été employé avec grand fuccès dans
certaines incommodités , qui provenant d'un relâchement
confidérable de l'eftomac & des intef
tins , auffi plufieurs malades , dont les uns étoient
affectés de vomiffemens habitaels & opiniâtres ,
d'autres de cours de ventre immodérés & an
ciens , ont été pour la plûpart guéris par l'ufage
de ce Sel , donné tantôt comme purgatif,
tantôt comme altérant , fuivant l'indication : d'où
il fuit que nous ne pouvons nous diſpenſer de
conclure que ce nouveau genre de reméde nous
paroît devoir mériter l'Approbation de l'Académie
& l'attention des Médecins , que nous invitons
à en faire ufage dans leur pratique de médecine
, comme étant un reméde qui ne peut être
que très- avantageux au Public . Signé HELLOT ,
de la Société Royale de Londres , HERISSANT,
Docteur - Régent de la Faculté de Médecine de
Paris , Profeffeur en Pharmacie de la Société
Royale de Londres , & c .
Je certifie l'Extrait ci - deſſus conforme à fon
original & au Jugement de l'Académie . A Paris ,
le 14 Mars 1762. Signé GRAND - JEAN DE FOUCHY
, Secrétaire Perpétuel de l'Académie Royale
des Sciences.
M A I. 1762. 213
Vû & approuvé , à Paris ce 23 Mars 1762 ,
Signé , THUILIER , l'aîné , Doyen de la Faculté
de Médecine de Paris.
Vû l'Approbation . Permis d'imprimer , ce 23
Mars 1762. DE SARTINE.
L'entrepôt de ce Sel, dont on commence à faire
ufage dans les Hôpitaux d'Armées , ſera chez M.
Goyn , Marchand Joaillier , quai des Morfondus ,
à la Couronne d'or , à Paris.
Ledit Sel fe trouve auffi chez M. Desprez
Marchand Apothicaire , rue Sainte- Avoye , vis - avis
la rue Simon- le- Franc , à Paris .
Et à Rouen , chez Madame la Veuve Aubin
Marchande Confifeur , rue Grand - Pont. Et à
Dieppe , chez l'Auteur.
Un Etudiant , qui en fortant des Univerſités ,
a parcouru les principales Cours d'Europe , & demeurant
actuellement à Paris , defireroit s'attacher
à la Maiſon d'un Prince , ou grand Seigneur , en
qualité d'Intendant , Secrétaire , ou Gouverneur ,
Loit pour donner une éducation convenable à un
jeune Seigneur , foit pour l'accompagner dans fes
Voyages.
Comme il poffède auffi en perfection la Langue
Allemande , il feroit affez volontiers la Campagne
au Bas-Rhin , avec un Général qui auroit befoin
d'un Secrétaire pour les deux Langues. Il
offre même , pour le faire connoître , de fervir
fans appointemens , fi au bout d'un certain temps
il en pouvoit obtenir un Pofte honorable qui le
fixât à Paris.
Ilfaut s'adreffer à l'Auteurdu Mercure de France,
à Paris.
Le fieur ROYER , Marchand Epicier-Droguiſte ,
grande rue Fauxbourg S. Martin , au Jardin des
214 MERCURE DE FRANCE .
Plantes , a l'honneur d'avertir MM. les Elèves en
Chirurgie , en Pharmacie , &c, qu'il ouvrira cette
année lon Cours ordinaire de Botanique le 10 de
Mai. Il fera la démonſtration des Plantes à toute
heure du jour ; cependant il n'y en aura point le
Mercredi & le Samedi. Il ira auffi herborifer à la
Campagne , comme l'an dernier , les Lundis.
Le prix de fes Cours eft toujours le même ,
c'est-à- dire , fix francs la premiere année , trois
livres la feconde , & le refte de la vie fera gratis
pour ceux qui auront payé ces deux années- la . Il
prie de venir le faire infcrire d'avance. Au reſte ,
MM. les Etudians en Botanique peuvent déjà vẻ-
nir vifiter ſes jardins . On y verra cette année une
ample collection , & une grande quantité de Plantes
rares & curieufes , capables d'exciter de plus
en plus chez MM. les Eléves , leur émulation &
leur goût pour cette belle partie de l'Hiſtoire Naturelle
.
Au furplus , le fieur Royer fuivra toujours dans
fes démonftrations la méthode qu'il a adoptée ,
& qui eft fi expreffément indiquée dans le Catalogue
des Plantes de fes Jardins , qu'il diftribue
chez lui.
Il fupplie auffi les Dames & les Demoiselles de
fe refiouvenir qu'il annonça l'année paffée , que
les Mercredis & les Samedis étoient deftinés pour
elles , & que ces jours- là elles avoient la libre jouiffance
de fes Jardins , quoiqu'elles foient d'ailleurs
les maîtrelles d'y venir quand bon leur femblera .
Elles ne payeront pas plus chérement leurs Cours
que MM . les Etudians .
Errata pour le fecond volume du Mercure d'Avril.
P. 41.lig . 11. Dans le fecond , c'eſt celui du coeur ; quelquefois
encore c'eft une preuve , lifez Dans le ſecond ,
c'eft quelquefois encore celui du coeur , une preuve
P. 52. 1. 6. Enſuite il régle , lifez enſuite je régle ,
1
MAI. 1762 . 215
7
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
e Mercure de Mai 1762 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 30 Avril 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
LA LIBERTÉ ou la parfaite Indifférence ,
Ode , imitée du Métaftaze.
Mors qui ont été donnés à remplir , par
Mlle d'Al... à M. P ..
Pages
L'Amour & la Raifon , Fable à Madame G..
ALCANOR , ou l'heureuſe Métamorphofe
Conte.
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur l'Atlas
Géographique de M. de Mornas.
EPITRE à Milord T...
ODE Anacréontique .
BOUQUET à Son Excellence Mgr le Comte
de N. Grand d'Eſpagne.
HYMNE , fur l'Air de la Romance , On ne
s'avife jamais de tout.
SUITE des Penfées fur la Philofophie , les
Sciences , les Opinions , les Syſtèmes &c.
Par M. l'Abbé Trublet.
ODE contre l'abus de la Philofophie en matière
de Religion .
RONDEAU,
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
ROMANCE , à Madame de B *
**
II
13
14
24
26
29
30
31
32
$2
$5
57 &58
52
60
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
REFLEXIONS fingulières fur la manière d'enfeigner
la Géographie. 62
216 MERCURE DE FRANCE .
L'HYPOTHESE des petits Tourbillons,juſtifiée
par fes Ufages &c. Par M. de Keranflech .
EPITRE à M. Colardeau , à l'occaſion de fon
Poëme fur le Patriotifme . Par M. Poinfinet
le jeune.
EPITRES fur divers Sujets ; par M. Barthe
de l'Acad . des Belles- Lettres de Marſeille .
ABRÉGÉ de la vie des plus fameux Peintres ,
avec leurs Portraits gravés en taille- douce.
Par M. d'Argenville , Extrait.
ANNONCES de Livres.
73
75
80
84
93 & fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE
S.
SEANCE publique de la Société Littéraire de
Chaalons -fur-Marne.
PHYSIQUE.
A l'Auteur du Mercure.
<
97
107
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES .
CHIRURGIE .
ARCHITECTURE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
SUPPLÉMENT à l'Article des Sciences .
ASTORONOMIE. MECHANIQUE .
GEOMÉTRIE.
DESCRIPTION de différentes Pompes Pneumatiques.
Par M. Thillaye.
127
146
149
ibid.
152
163
ART. V. SPECTACLE S.
CONCERT Spirituel.
169
COMÉDIE Françoiſe .
171
COMÉDIE Italienne . 177
OPÉRA. 180
ART. VI . Nouvelles Politiques. 181
MORTS. 200
Avis divers.
203 &fuiv.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU A U ROI.
JUI N. 1762.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Filine inv
Popillo Scrip 1718.
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer
francs de port ,
les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feizevolumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'est-à-dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourfeize volumes,
Les Libraires des provinces ou des
A ij
vo- pays étrangers , qui voudront faire
nir le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refleront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
- Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
jufqu'à préfent foixante feize volumes
dont la Table générale, rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douzième.
-
MERCURE
DE FRANCE.
JUI N. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à l'occafion des fommes offertes
au Roi pour le rétabliſſement de la
Marine.
It eft donc vrai que la richeſſe
Peut quelquefois fervir à la félicité !
Fier d'une inutile ſageſſe ,
J'avois tort de chérir ma médiocrité.
Lorfque chaque Sujet s'empreſſe
De prouver fa fidélité ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Je fens vivement ma foibleſſe
Et le poids de la pauvreté.
Quoi ! la Marine languiſſante ,
Par le plus noble éffort d'un zéle généreux ,
Prend une forme renaiſſante ;
Et moi Citoyen malheureux ,
Au plus aimé des Rois , à ma chére Patrie ,
La fortune trop ennemie
Ne me permet d'offrir que de ftériles voeux !
ENVOI des Vers précédens à Mgr le
DUC DE CHOISEUIL.
SAGE Pilote de la FRANCE ,
Daigne dans un de tes momens ,
Lire avec des yeux indulgens
Ces vers ,fruits de mon indigence !
Quel qu'en puiffe être le fuccès ,
Mon intention me raffure ;
Ils font dictés par la Nature ,
Et partent d'un coeur tout François.
TÉLINGE , Employé à l'Armée.
JUI N. 1762,
ÉPITRE
A Mademoiselle LISETTE BARREAU.
Que fontdevenus ces momens
Où la Raifon & la Folie ,
Partageant nos amuſemens ,
Faifoient le charme de ma vie ?
Ils ne font donc plus , ces beaux jours
Que j'ai paffés dans ton Village !
Hélas ! ils ont eu dans leur cours
La rapidité du nuage.
En vain , pour charmer mes ennuis ,
Je cherche encore la Nature ;
Je ne vois plus fa beauté pure :
L'art perce partout où je fuis.
A la charmante bonhommie ,
Que j'ai vu régner à Digny ,.
Il faut fubftituer ici
La plus froide cérémonie.
Les Flateurs , les mauvais Plaifans ,
La Sottile , la Pruderie ,
Nos Coquettes & leurs Amans ,
Y font paffer pour complimens
Une ennuyeuſe pfalmodie
Qu'ils vont puifer dans des Romans.
Souvent la bonne Compagnie
A iiij
8
MERCURE DE FRANCE.
N'eft qu'un affemblage de gens
Qui , fatigués de l'éxiſtence ,
Ne cherchent qu'à paffer un temps
Si précieux lorſque l'on penſe.
Dieux ! quand je vois la différence
De ces infipides loisirs ,
Avec les champêtres plaifirs
Que j'ai goûtés près de Lifette ;
Quand je compare fa retraite
Aux cercles , dit- on , élégans ;
Je répéte fans flatterie ,
Que font devenus ces momens
Où la Raifon & la Folie ,'
Partageant nos amuſemens ,
Faifoient le charme de ma vie?
Ils ne font plus , ces jours chéris !
Ils ne font plus ! ... Une humeur noire
Occupe mes fens interdits ,
Quand je rappelle à ma mémoire
Que ces temps heureux font finis.
Lifette , ce qui me confole ,
C'eſt que mon coeur fouvent revole
Vers ton féjour délicieux
L'ennui contre moi n'a plus d'armes
Lorsque je retrace à mes yeux
Ton coeur , ton eſprit & tes charmes.
Avec quel tranfport je me peins
Nos petits jeux , nos promenades ,
Nos yers , nos ris , nos entretiens
JUI N. 1762. 9
Nos bouquets , & nos maſcarades ;
Enfin tous ces aimables riens
Où le coeur libre ſe déploie !
Nos plaifirs n'étoient point forcés.
Je n'ai point vu dans notre joie
De ces grands ris ſouvent glacés
Toujours fuivis d'un froid filence.
J'aimois furtout la liberté ,
Peut -être même la licence.
Qu'on accordoit par indulgence
A moi qu'on n'a que trop gâté.
J'aimois auffi l'abord affable ,
La complaifance & la gaîté
D'une Maman * bien reſpectable.
J'aimois encore , outre cela ,
L'air tapageur , l'efpiéglerie ,
De qui ? .... Tu devines déja ....
De ta friponne de Julie ;
Tout ravit chez cette enfant- là :
Elle plaît fans art , fans parure
Comme on plaifoit dans l'âge d'Or ș
Son jeune coeur paroît encor
Sortir des mains de la Nature :
Dis- lui de garder ce tréfor.
Mais où m'emporte mon délire ?
Je n'en reviens qu'avec effroi:
Je croyois être auprès de toi ;-
Et je luis reduit à t'écrire ! .
* Elle a plus de 80 ans.
A
10 MERCURE DE FRANCE..
Que font devenus ces momens.
Où la Raiſon & la Folie ,
Partageant nos amuſemens ,
Faifoient le charme de ma vie ?
Par M...
VERS au fujet de la mort de Mademoifelle
de TOISINGE , âgée de
17 ans. Celui que l'on fait parler ,
eft un Officier qui l'aimoit tendrement ,
& qui a déposé dans une caffette les
cheveux de cette aimable Perfonne.
UNIQUE fource de mes larmes ,
Toi , dont la fageffe & les charmes
Eclaterent fi vivement :
Souffre du Ciel où tu réfides ,
Chère Ombre , que mes mains timides
Te confacrent ce Monument !
Depuis le moment déplorable
Que par la Parque inexorable ,
Tu fus infcrite au rang des morts 3
Ma raifon d'ennuis obfédée ,
Pour te bannir de mon idée
N'a fait que d'impuiſſans efforts.
JUI N. 1762. II
Dépouilles chères , & funeftes ,
Cheveux précieux , triſtes reftes
De l'objet qui cauſe mes pleurs ;
Puifque de vous ſeuls je diſpoſe ,
C'est ici que je vous dépofe
Pour éternifer mes douleurs .
Ce n'eft point pour nourrir mon ame
D'une vaine & coupable flamme ,
Que je vous mets dans cet Ecrain :
Un motif plus pur m'intéreffe :
C'eſt pour déplorer ma foibleſſe ,
Et le néant de mon deftin .
Lorfqu'enfoncé dans ma retraite
Je fixerai cette Caffette ;
Ces triftes reftes me diront :
TOISINGE eut des vertus fans nombre ;
Ses jours pafferent comme une ombre ;
Ainfi les tiens écouleront.
Mortels , lorfque la deftinée
Aura ma trame terminée ,
Plaignez & pleurez mon malheur ;
Songez à votre heure dernière ,
Et mettez auprès de ma bière
Ce monument de ma douleur.
Par M. SIMEON VALETTE. Pour M、DE
MOREL , Officier dans le Régiment de
Chablais , à Chambery.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
LA VÉRITABLE AMIE.
LE
NOUVELLE.
-
E Marquis de Blincourt , d'une des
plus riches & des plus illuftres Maiſons
de la Provence , laiffa en mourant une
Fille à peine fortie de l'enfance , qu'il
élevoit lui même avec beaucoup de
foin , & à laquelle il efpéroit donner
une éducation beaucoup au-deffus de
celle que l'on donne communément aux
femmes. Après fa mort , elle tomba
malheureufement entre les mains d'une
mère , dont les idées ne s'accordoient
point avec celles de M. de Blincourt.Avide
de plaifirs , elle cherchoit avec empreffement
tous les moyens de s'en
procurer ; uniquement occupée de frivolités
qui faifoient fes délices , elle ne
voulut point s'enfevelir dans la retraite
pour achever ce que M. de Blincourt
avoit heureuſement commencé ; elle
fe croyoit encore trop jeune pour renoncer
à cette vie tumultueufe & diffipée
du monde , à laquelle on donne
mal-à-propos le nom de plaifirs. Elle
relégua donc Mademoiſelle de Blincourt
dans un Couvent , donna une penfion
confidérable afin qu'on eût foin de fon
JUIN. 1762. 13%.
entretien & querien ne dérangeât fa façon
de vivre. Cette Demoifelle abandonnée
, pour ainfi dire , à elle-même ,
trouva dans cette folitude des fecours
qu'elle n'eût peut - être pas trouvés dans
le fein de fa famille , & l'indifférence de
fa mère lui fut plus avantageufe que
nuifible.
Depuis quelques années Madame de
Préville s'étoit retirée dans ce Couvent
pour y terminer fa carrière dans le
repos . Cette Dame dont la vertu étoit
fans fafte , & les moeurs pures fans être
trop févéres , n'eut pas plutôt vù Mademoifelle
de Blincourt , qu'elle fentit
pour elle l'amitié la plus vive. Cette
jeune perfonne avoit reçu de la Nature
une figure charmante fans être
réguliére , quelque chofe dans l'air du
vifage de fi doux & de fi touchant
qu'il n'étoit pas poffible de la voir fans
s'intéreffer à fon fort. Dès ce moment
Madame de Préville chercha.à fe l'attacher
; elle n'eut pas de peine à gagner
fa confiance , & Mademoifelle de Blincourt
répondit à fon amitié par les caref
fes les plus tendres ; elle forma le projet
de lui donner une éducation qu'elle n'avoit
pas lieu d'attendre des perfonnes à
qui elle avoit été confiée. Destinée
14 MERCURE DE FRANCE.
à paroître dans le plus grand monde ,
les idées propres à la folitude & à la
contemplation ne pouvoient lui convenir
, & Madame de Préville fçavoit
que des premieres impreffions dépend
le refte de la vie. » Ma fille lui difoitelle
quelquefois , ( car c'eſt ainfi qu'elle
» l'appelloit , ) vous avez perdu votre
père dans un âge où vous n'étiez point
» en état de fentir cette perte ; je m'ef-
» time heureufe de pouvoir faire ce
» qu'il auroit fait lui-même fi le Ciel
» vous l'eût confervé. J'ai longtemps.
» vêcu dans le monde : je connois fes
agrémens & fes difgraces ; mon ex-
» périence vous fera fans doute utile
» lorfque vous y entrerez vous ne ſe-
»rez point éblouie par le faux éclat de
» fes frivoles amufemens ; vous faurez
» les apprécier à leur jufte valeur. Vous
» ne ferez point comme tant d'autres ,
» la victime de votre bonne foi & des
» votre fincérité. Votre figure vous at-
» tirera nombre d'adorateurs qui fe dif
» puteront l'honneur de votre conquête ;
» la louange fera le premier moyen qu'ils
23.
employeront pour vous féduire. Que
» d'écueils dans le monde pour une
»jeune perfonne qui n'a contre les
» piéges de la féduction que le rempart
JUIN. 1762. I'4
"
d'une vertu foible & minucieufe ! J'ef
» pére que la vôtre fera forte & courageufe
, que vous aimerez vos de-
» voirs , que rien enfin ne détruira le
refpe&t que vous aurez pour vous-
» même.
Indépendamment de ces converfations
particulieres où Madame de Pré
ville s'attachoit à former le coeur & .
l'efprit de fon écolière , elle lui faifoit
lire les meilleurs livres de morale , les
lui expliquoit , les commentoit même
quelquefois.
Mademoiſelle de Blincourt , dont la
Raifon étoit extrêmement avancée, fentoit
toute la jufteffe des raifönnemens
de Madame de Préville ; elle lui témoignoit
fa reconnoiffance dans les termes
les plus expreffifs . » Ma chere Maman !!
» car je ne rougis pas de vous appeller
» ainfi , puifque celle qui m'a donné le
»jour, m'a , pour ainfi dire , abandon-
» née , & qu'elle ignoreroit même fi
» j'exifte , fans la Penfion qu'elle eft
" obligée de payer : Que je fuis heu-
» reufe que fon indifférence m'ait con
» duite dans cette retraite , & que vous:
nayez eu pitié de ma jeuneffe & de mon
» infortune ! Sans vous confondue
» avec mes autres compagnes , peut-
"
16 MERCURE DE FRANCE .

»être ferois -je reftée beaucoup au-def-
» fous d'elles . C'eft à vous que je dois
» mes idées mes fentimens , mon
» amour pour la vertu ; vos bontés fe-
» ront éternellement gravées dans mon
» coeur ! ... En prononçant ces mots ,
elle laiffoit échapper quelques larmes
qui la rendoient encore plus belle &
plus touchante. Madame de Préville , au
moment où elle s'y attendoit le moins ,
reçut une lettre de fa famille qui l'invitoit
à en venir rétablir l'union que quelques
difcuffions d'intérêt y avoient fait
naître . Une niéce , qui depuis quelque
temps avoit perdu fon mari , la preffoit
auffi de venir l'aider à élever fes enfans.
Cette Dame plus attachée encore à fa
famille par les liens de l'amitié , que par
ceux du fang, fe vit alors forcée de quitter
fa retraite . Mais comment annoncer
cette trifte nouvelle à Mademoifelle de
Blincourt ? L'inclination ,F'attachement ,
P'habitude étoient autant de liens qui
les uniffoient étroitement. Partagée entre
le defir de voler au fecours de fa
famille , & la douleur de s'éloigner de
celle qu'elle aimoit , elle tomba dans
une mélancolie dont Mademoiſelle de
Blincourt s'apperçut auffi - tôt.
» Hélas ! s'écria - t-elle , des qu'elle en
JUI N. 1762.. 17
fçut la caufe ; c'étoit avec raifon que
» j'appréhendois de lire dans votre coeur
» & d'y découvrir la caufe de votre
» trifteffe : j'avois un préffentiment fe-
» cret du malheur qui me menaçoit.
Eloignée de vous , que vais-je deve-
» nir Errante au milieu de mes com-
» pagnes , je n'aurai d'autre confolation
» que celle de me rappeller les jours
» heureux que j'ai paffés avec vous !
"
"
» Il eſt , ma fille , des momens dans
la vie où il faut raffembler toutes fes
» forces pour réfifter à fa mauvaiſe def-
» tinée. Vous avez plus que perfonne
» befoin de courage & de fermeté.
» Votre tendreffe vous fait regarder mon
» éloignement comme l'événement le
» plus fâcheux qui pût vous arriver ;
»je n'attendois pas moins de la fenfi-
» bilité de votre coeur. Mais il en eſt
» d'autres qui vous attendent & qui éxi-
» gent une force d'efprit peu commune
» à notre fexe , & que j'ai tâché de vous
» infpirer. Cette féparation inattendue
» ne précéde peut-être que de quelques
»mois celle qui devoit fe faire tout
» naturellement . Deftinée à vivre dans
» le monde , vous fortirez d'ici pour y
» paroître ; puiffiez - vous n'y jamais
» oublier mes leçons ! Quelle douleur
18 MERCURE DE FRANCE.
»pour moi , fi vous trompiez mes ef
pérances !
Madame de Préville , craignant de
trop s'attendrir & d'augmenter l'agita
tion où étoit Mademoiſelle de Blincourt,
fe retira dans fa chambre pour y arranger
fes paquets & fe préparer à par
tir le lendemain . Avant de monter dans
le carroffe qui l'attendoit à la porte du
Couvent , elle fut au lit de fa chère
éléve : elles s'embrafferent fans pouvoir
fe parler. Mais quand Mademoiſelle de
Blincourt , vit fortir Madame de Préville
de la chambre , fes larmes qui
avoient été comme fufpendues , coulerent
avec abondance ; elle fe leva avec
précipitation , courut à la fenêtre , &
Tuivit des yeux le caroffe jufqu'à ce
qu'elle l'eût perdu de vue , & ne revint
de cette extafe que pour verfer un nouveau
torrent de larmes. » Hélas ! difoit-
» elle , le Ciel fembloit avoir pris part
» à mes malheurs ; ils étoient adoucis par
» l'amitié. Un fort heureux m'avoit fait
» trouver une amie plus tendre que celle
» de qui je tiens le jour : un fort cruel
» m'en fépare. Ce Couvent , qui faifoit
» mes délices , va devenir pour moi la
» folitude la plus affreuſe. Infenfiblement
pourtant elle forma de nouvelles
JUI N. 1762. 19
Haifons , qui fans éffacer la premiere
qu'elle eut toujours grand foin d'entretenir
, lui rendirent plus fupportable
l'éloignement de Madame de Préville.
Un des amis de Madame de Blincourt,
qui s'étoit acquis une certaine autorité
dans fa maifon , avoit dans le Militaire
un neveu qui s'appelloit Dorival. Ce
jeune homme , maître de lui -même à
un âge où l'on connoît rarement ſes véritables
intérêts , avoit tous les défauts
des jeunes Militaires fans éducation . Orgueilleux
d'un nom qu'il tenoit de fes
Ayeux & qui faifoit tout fon mérite , il
regardoit les autres hommes comme des
êtres d'une nature fubordonnée à la
fienne. Il ne cherchoit dans une femme
qu'une dote confidérable pour acquitter
les dettes que le jeu , le luxe , & la
débauche lui avoient fait contracter.
Dorival fut amené par fon oncle chez
Madame de Blincourt , & préfenté comme
un jeune homme qui n'avoit d'autre
defir que celui d'être allié à fa famille . Il
étoit, difoit- il , d'une naiffance illuftre, en
faveur à la Cour , & à la tête d'un des
premiers Régimens du Royaume . Madame
de Blincourt , fur l'efprit de laquelle
l'oncle de Dorival avoit beaucoup
d'afcendant , accepte avec joie pour

20 MERCURE DE FRANCE.
gendre le neveu d'un homme qu'elle
avoit toujours aimé , & pour lequel elle
confervoit encore beaucoup d'eftime.
Le ton & les manieres de Dorival , fes
propos de Cour , fes louanges étudiées ,
l'éclat de fon habillement , charmerent
Madame de Blincourt , qui fe trouva
trop heureuſe de donner fa fille à un
homme fi accompli . L'empreffement
qu'elle eut de conclure au plutôt cette
alliance , la conduifit bientôt , & pour la
premiere fois , au Couvent de fa fille.
Elle lui annonça avec des tranfports de
joie fon bonheur futur , & le defir qu'elle
avoit de terminer au plutôt une affaire
d'une fi grande importance . Elle lui ordonna
de faire fes adieux à fes amies &
de monter avec elle dans fon caroffe .
Dorival , inftruit de leur arrivée , vola
chez Madame de Blincourt. Quoique trèsrichement
vêtu , il la pria d'excufer la
négligence de fon habillement : l'empreffement
qu'il avoit de voir Mademoifelle
de Blincourt ne lui avoit pas permis
de fonger à fa parure. Il répéta cent
propos fades vanta l'origine de fa
Maifon , fes grandes efpérances , fon
train , fes équipages , fes chevaux &
fes chiens. Mademoiſelle de Blincourt ,
quoique fans expérience , ne tarda pas
JUI N. 1702. 21
longtemps à fentir que le brillant Dorival
n'étoit pas auffi accompli que fa mère
l'imaginoit , & que fi tous les hommes
lui reffembloient , la retraite étoit préférable
au bonheur qu'on lui propofoit.
Elle fe hâta de faire part de fes réflexions
à fa mère. Mais cette femme
abfolue , & prévenue en faveur de Dorival,
ne lui donna que huitjours pour
fe difpofer à l'époufer. Mademoiſelle de
Blincourt fe retira dans fa chambre les
larmes aux yeux. Les voilà , difoit- elle ,
ces malheurs que Madame de Préville
m'avoit annoncés ! Elle fçavoit , cette
amie vertueufe , qu'une mère qui n'aime
pas fes enfans eft toujours difpofée à
être injufte à leur égard.... encore fi j'avois
à choifir entre ce mariage & la retraite
, je me trouverois moins à plaindre ;
mais cette cruelle alternative ne m'eft pas
même accordée.
Pendant que tout s'arrangeoit pour
ce mariage , Madame de Blincourt la
mena avec elle chez une Dame de fes
amies. Le hazard y avoit conduit un jeune
homme de qualité , dont l'air noble
& modefte la frappa. Il eft des âmes qui
femblent faites les unes pour les autres ;
il ne faut qu'un inftant pour les réunir.
Ce jeune homme , appellé S. Clerc ,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
fut auffi touché des charmes de
Mademoiſelle de Blincourt ; la douleur
& la trifteffe qui étoient peintes fur fon
viſage lui donnoient un air de langueur
qui augmentoit fes grâces , & rendoit fa
figure encore plus intéreffante. Leurs
yeux qui fe rencontroient à chaque inftant
furent les feuls interprétes des mouvemens
de leurs ames ; un trouble nouveau
& inconnu qui s'éleva dans celle
de Mlle de Blincourt , lui rendit encore
Dorival plus odieux . Après quelques
heures de converfation Madame de
Blincourt embraffa la Dame & lui fit
fes adieux ; ceux de fa fille & de S.
Clerc fe firent dans le filence : mais ils
>
n'en furent pas moins tendres ; leurs
regards dévoiloient ce qui fe paffoit
dans leur coeur.
Madame de Blincourt , preffée par
l'oncle de Dorival qui avoit à coeur le
mariage de fon neveu , annonça à fa
fille que la répugnance qu'elle avoit
pour Dorival ne la faifoit point changer
de fentiment , & que tout étoit difpofé
pour la cérémonie. Mlle de Blincourt
ne répondit rien à fa mere. Prête
à tout entreprendre pour éviter un mariage
dont elle ne pouvoit entendre parler
fans frémir , elle fe reffouvint de fa
JUIN. 1762. 23
chère Madame de Préville , & fe détermina
à fe réfugier chez elle.
Madame de Préville étoit informée
des triftes circonftances dans lesquelles
fe trouvoit Mlle de Blincourt ; mais elle
n'avoit pu l'être de fon départ : il avoit
été trop précipité. Quelle furpriſe lorfqu'elle
la vit arriver ! Cette tendre amie,
loin de lui faire des reproches d'une fuite
qui alloit jetter fa famille dans l'affliction
& peut-être augmenter fes malheurs
, tâcha de la confoler ; mais Mlle
de Blincourt ne put longtemps réſiſter
au chagrin qui la confumoit. Madame
de Préville allarmée pour les jours de
fa chère éléve , envoya chercher des
Médecins qui regarderent fon état comme
très-dangereux . Madame de Blincourt
reçut la nouvelle de la maladie de
fa fille prefqu'auffitôt que celle de fon
arrivée chez Madame de Préville. La
tendreffe maternelle dont elle n'avoit
donné jufqu'alors aucune marque , fe
réveille avec force dans fon coeur ; elle
ferme les yeux fur la fuite de fa fille ,
& ne la voit que prête à expirer , fe
hâte de voler à fon fecours , arrive chez
Madame de Préville , demande l'appartement
de fa fille , & la trouve mourante.
Mlle de Blincourt , ranimée par
24 MERCURE DE FRANCE .
le bruit , ouvre les yeux , & reconnoît
fa mere. » Je ſuis coupable , lui dit - elle
» d'une voix baffe & prèfqu'éteinte , je
"fuis coupable aux yeux des hommes qui
» ne jugent que fur l'extérieur. Ma dé-
» marche , dont je ne fuis que trop pu-
» nie , a pu fans doute jetter des nuages
» fur ma conduite ; mais je meurs avec ma
» vertu . J'euffe été criminelle fi j'avois
» époufé Dorival, je lui aurois promis un
» coeur qui n'étoit point à lui. » Madame
de Blincourt accablée de remords ne répondoit
à fa fille que par fes larmes . Pendant
cette fcène de douleur on vient
annoncer à Madame de Préville que
fon neveu S. Clerc arrive. A ce nom
Mlle de Blincourt perd toute connoiffance
& bientôt on la croit morte.
Sa mere fe précipite fur fon lit , & pouffe
les gémiffemens les plus douloureux . La
Malade , après un long foupir prononce
enfin ces mots : Ah ! S. Clerc , vous
venez affez tot pour recevoir mes der
niers adieux...... je ne regrette point
la vie , puifqueje ne la pafferois pas avec
vous. Madame de Préville qui étoit defcendue
pour recevoir fon neveu : » vous
» arrivez lui dit-elle , en l'embraffant ,
» dans une trifte circonftance ; Mlle
» de Blincourt , qui s'étoit réfugiée ici
"
tốt

» pour
JUI N. 1762. 25
pour éviter un mariage qui lui étoit
odieux , eft fur le point d'expirer : elle
eft entre les bras de fa mère qui eft d'autant
plus affligée , qu'elle eft la caufe du
malheureux état de fa fille . Au nom de
Mademoiſelle de Blincourt : ah ! ma
tante , s'écria-t-il ; ah ! que m'apprenez-
vous ? je croyois Mademoiſelle de
Blincourt unie à Dorival. Je l'ai peu vue;
mais , grand Dieu , qu'il m'en coûte !
Son image me fuit par-tout , fes traits
font gravés dans mon coeur , & ne s'en
éffaceront jamais. A ces mots , il tombe
dans un fauteuil ; & fa tante inquiéte de
la fituation où elle avoit laiffée Mademoifelle
de Blincourt , le quitte & remonte
chez elle . La mère lui répéta ce
qu'avoit dit fa fille , & lui en demanda
l'explication . Madame de Préville
après l'avoir fait paffer dans une chambre
voifine , lui dit que S. Clerc & Mademoifelle
de Blincourt ne s'étoient vus
qu'une feule fois ; qu'un même penchant
les entraînoit apparemment l'un
vers l'autre ; que Mademoiſelle de Blincourt
ne lui en avoit jamais parlé ; mais
que fon neveu , qui venoit d'arriver , lui
avoit déclaré fa paffion pour elle.
» Madame , ajouta--telle , il n'y a rien
» de fi flatteur pour quelqu'un que de
B
26 MERCURE DE FRANCE.
» contribuer à la félicité d'un autre ;
"c'eft le plaifir le plus pur que nous
»puiffions avoir. dans cette vie. Quelle
» douleur que celle de s'être fervi de fon
>> autorité pour faire des malheureux ! Et
quel défefpoir lorfque ces malheureux
» font nos enfans .... ! Ah ! que ma fille
» vive , s'il eft poffible , répondit Ma-
» dame de Blincourt , qu'elle oublie mes
" torts & fes chagrins ; elle peut vous
» regarder dès à préfent . comme fa
» tante , &. S. Clerc comme mon fils.
Mademoiſelle de Blincourt à qui Madame
de Préville fut annoncer cette
nouvelle , commença à craindre la mort
qu'elle defiroit auparavant. Mais la
force de la jeunéffe , la bonté de fon
tempérament & plus que tout cela ,
la joie d'époufer S. Clerc , lui rendirent
en peu de temps llaa ffaannttéé.. Alors
les deux amans enchantés l'un de
l'autre , furent unis chez Madame de
Préville la trifteffe qui regnoit dans
cette maifon,, fit place à la joie ; &
Madame de Blincourt connut qu'il
étoit encore des plaifirs beaucoup audeffus
des fauffes joies , & des frivoles
amufemens du monde.
Des bords de la Conie.
JUI N. 1762. 27
VERS.
A M. LE KAIN , reprefentant le
Rôle de Ciceron , dans Rome-fauvée.
AINSI INSI dans le confeil des Maîtres de la Terre,
Tonnoit cet éloquent Romain
Contre fon farouche adverfaire :
Tel il parut aux yeux d'un Sénat incertain ,
Lorfque renfermant dans fon fein
Tout le feu des vertus qu'oublioit la patrie
A l'audace du crime oppofant fon génie ,
Il bravoit le fier aflaffin.
Tel contre la rage infolente
Il déployoit ce zéle illuftre & vertueux
Ce courroux noble , impétueux ,
Et la vérité foudroyante !
Je crois encor le voir en toi ,
3
Le Kain ; tu nous rends ce grand homme,
Sans fonger à l'Acteur , tout Paris avec moi
Admire le vengeur de Rome.
Tes talens peuvent tout: tu fcais être à la fois
Ce Conful généreux , digne organe des loix ;
Cet Impofteur armé contre Zopire ;
L'implacable Gengis , ce fier Tyran des Rois ;
Ou l'Amant forcéné qui brûle pour Zaïre ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Qui gémit dans la rage & menace en pleurant ;
Immole fon Amante & meurt en l'adorant.
Toutes les paffions t'ont rempli de leurs flâmes ;
Tu fçais exprimer tout en écoutant ton âme.
Pourfuis ; & de Clairon fecondant les fuccès ,
Soutiens la fplendeur du Théâtre :
Triomphe du faux goût de ce Peuple idolâtre
Et de Chanfons & de Ballets.
Tu ne le fçais que trop : cette Scène divine ,
Où l'on entend gémir Racine
Dans les éloquentes douleurs ,
Où s'élève Corneille en fon orgaeil fublime ,
Où Voltaire égalant leurs éfforts magnanimes ,
Plaça la pompe des grandeurs
Et d'intéreffantes horreurs :
Ce Théâtre brillant voit fa gloire avilie
Par un aveuglement fatal .
Je vois de jolis riens éclipfer le génie ,
Le François pour Lindor abandonne Athalie ,
Et Brutus pour le Maréchal.
Faut- il rougir de ma Patrie !
C'eſt à toi d'oppoſer à des goûts auffi vains
Ce talent admiré dont l'attrait nous enchaîne ;
Et le Sceptre de Melpomène ,
Pour ne pas chanceler , a beſoin de tes mains.
JUI N. 1762. 29
STANCES à Mlle de R .....
BILLE Eglé , quelle voix ! quel gofier enchanteur
!
Heureux celui qui peut vous voir, & vous entendre !
Que vous animez bien les fons qu'on vous voit
rendre ,
Et qu'ils font bien en vous les fentimens du coeur !
Des Spectacles François qu'on vante les Actrices;
Laiffons- les captiver tout Paris fous leurs loix :
Vous les éclipferiez dans vos fimples caprices ;
Les grâces d'un beau corps animent votre voix.
Ces tendres fentimens que la Nature inſpire ,
Eglé, vous les peignez avec fincérité ;
Votre air,votre entretien , tout femble nous le dire ;
Votre coeur , & vos yeux disent la vérité.
Qui pourroit réfilter à tous ces traits de flâmes ,
Que lancent dans nos coeurs vos féduifans appas ?
Avec le plus beau corps , avec la plus belle âme,
Qui ne vous aime point , qu'aime-t-il ici -bas ?
SONNET
A la même , qui me demandoit ce que
c'eft que l'Amour ?
Quoi ! voi ! vous voulez fçavoir ce que c'eſt que
l'Amour ?
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Eglé ,je vous en parle aujourd'hui fans mystère:
C'eſt un Enfant aimable & beau comme le jour ,
Portant tous les Plaiſirs fur une aîle légère.
Chaque jour il paroît fous un nouvel atour ;
De tout le genre humain , il rît d'être le père 3
Il eft léger , conftant , trifte , gai tour- à-tour ,
Il caufe des plaifirs , & des pleurs à fa mère.
Tel que l'Abeille agile à voler fur nos fleurs ,
Eglé, de belle en belle il voltige en volage ;
Il cherche à triompher des Nymphes de votre âge.
Il vous quitte & s'enfuit lorſqu'il a vos faveurs :
Tout eft trompeur chez lui jufques à fon image.
Belles , après cela , confiez- lui vos coeurs .
LETTRE de M. DE FONTENELLE à
Mademoifelle d'ACHY , depuis Marquife
de MIMEURE.
1
*
JE voudrois bien , Mademoiſelle , me
faire quelque forte de mérite auprès de
vous en vous écrivant ; mais pour celui-
* On peut confulter fur Mlle d'Achy , les Mémoires
pourfervir à l'Hiftoire de M. de Fontenelle,
par M l'Abbé Trublet . Cette Lettre eft une réponfe.
Mile d' Achy , alors en Picardie , avoit prić
M. de Fontenelle de lui écrire quelquefois.
JUIN. 1762. 31
je n'ade
la générofité , je vous avoue que je
fuis obligé d'y renoncer. L'inclination
me l'ôte entiérement ; & par malheur
, toutevive & toute naturelle qu'elle
eft , elle n'a jamais pu devenir un mérite
auprès de vous . C'étoit elle qui auroit
bien dû m'en tenir lieu , fi vous aviez .
voulu lui rendre juftice . Je fens que ma
Lettre prend un ton tout différent de
celui que je voulois prendre
vois deffein que de vous réjouir dans votre
folitude , s'il étoit poffible ; mais je
fuis trop preffé par quelque chofe qui
échappe de mon coeur malgré moi , &
qui eft devenu encore plus violent depuis
la derniere fois que je vous ai vue . Je
vous demande pardon de tout ce que je
vais vous dire ; je tâcherai que ce foit
pour la derniere fois ; je crois préfentement
vous écrire en pleine liberté , & il
faut que je me dédommage de la longue
contrainte où j'ai été. Vous fçavez à quel
point j'ai été frappé de vous , & combien
j'en étois occupé dans les temps où je
vous voyois fans peine . Vous faifiez le
feul plaifir de ma vie , & cependant
je n'eus jamais un moment d'e pérance
, jamais un moment d'une agréable
erreur. Ma raifon qui ne ine fervoit
de rien pour me défendre , me laiffoit
B iv
32 MERCURE DE FRANCE .
encore affez de lumière pour me faire
voir la difproportion de votre caractère
& du mien. Je vous l'ai dit cent fois ,
avec tout cela je vous adorois ; je n'en
appelle à témoin que vous-même ; jamais
perfonne n'a eufur moi un empire fi naturel
que vous , & qui ait été plus facile
à exercer ; il ne vous en coutoit que de
vous laiffer voir. Quand je ceffai de
vous voir fouvent , je crus que l'abfence
me pourroit guérir ; je ne voulois attribuer
qu'à beaucoup d'eftime & d'amitié
un intérêt tres-fincére que je prenois à
tous vos maux ; & je donnois à la bonté
de mon coeur ce qui ne venoit en effet
que de fon trop de paffion . Cependant je
vous avouerai naturellement qu'à force
d'être longtemps fans vous voir , j'avois
quelquefois une efpéce de tranquillité
que je prenois pour une guérifon . Dans
ces temps-là , je ne cherchois pas tant à
vous voir , ni à entendre parler de vous
parce que je croyois affermir ma fanté.
Mais le moment que je vous vis la veille
de votre départ , m'a bien défabufé
de ces fauffes idées. Jamais vous ne me
parutes
fi aimable ni fi touchante . Vous
me fites l'effet de la premiere furpriſe.
Depuis ce temps-là je n'ai eu l'efprit rempli
que de vous , & je fens votre abfenJUI
N. 1762. 33
ce comme fi j'avois été accoutumé à
vous voir tous les jours , comme fi je
perdois tous les plaifirs d'une paffion
heureuſe. Voilà , Mademoiſelle , ce que
je n'ai pu m'empêcher de vous dire préfentement
; je ne vous prie pas feulement
d'y répondre , & je ne fçai pas pourquoi
j'ai voulu vous dire des chofes à quoi
je n'attends point de réponse , & que je
fçai qui ne vous feront nulle impreffion .
Le feul fruit que je fouhaite d'en retirer
eft que vous ne me faffiez plus des efpéces
de complimens qui me bleffent
par l'horrible oppofition qu'ils ont à mes
véritables fentimens . Je ne vous parlerai
plus fur ce ton , n'ayez point de peur ;
je vous ramafferai des Nouvelles , des
Vers , & me croirai encore trop heureux
de vous réjouir fimplement. Tout ce
qui a rapport à vous , tout ce qui vous
convient , eft d'un très-grand prix pour
moi. Adieu , mon coeur s'emporteroit ici
à vous dire cent chofes que je fupprime ;
mais de vous appeller Mademoifelle , il
n'y a pas moyen .
*
* On nous promet quelques autres Lettres du
même à la même.
By
34 MERCURE DE FRANCE.
MOTS à remplir , donnés à M. B....
par Mlle D ....
Apogée.
Ciclades. Arlequin .
Muphti .
Zenit. Taverne.
Pollux. Riviere. Phare.
Galant. Dragon. Conftantinople.
De la bonté vous êtes l'Apogée ; E
Vous avez l'oeil bien plus malin que doux ;
Et quand j'irois courir la mer Egée ,
Les Ciclades n'ont rien de fi méchant que vous.
Songez qu'un mauvais tour un autre tour attire.
J'aimerois mieux le gros fens d'Arlequin ,
De fa naïveté le Muphti pourroit rire ;
Carar que craint- on d'un baladin ?
Mais voyez quel travail m'accable :
Las de me trouver peu d'eſprit ,
J'ai pensé me donner au diable
Qui loge filoin du Zenit.
Je vous entends rire de mon dépit ,
Vous qui remportez la victoire ;
Et la difficulté fi bien vous réuffic ,
Que ma vengeance ajoute à votre gloire :
Auffi mon courroux s'en aigrit .
A la Taverne même où la paix verſe à boire,
* M. B... avoit donné à Mlle D.. , des mots qu'elle avoit
templis avec fuccès.
JUI N. 1762.
35
Nous ferions ennemis encor ,
Eût-elle pour enfeigne & Pollux & Caflor.
Je l'avouerai pourtant , votre adreffe eft entière ;
Votre ftyle qui charme , embellit la matière :
Je crois voir fur un fable d'or
Couler l'onde d'une rivière .
Je ſuis vaincu , je ne fçais où j'en fuis ;
Votre exemple feul m'encourage :
Il est pour moi ce qu'au milieu des nuits
Eft au vaiffeau fortant d'un long orage,
Le Phare heureux qui brille du rivage.
C
Mais je vais devenir galant :
Je ne fçai quor m'appaife en vous lifant .
C'eſt en vain qu'avec vous le reffentiment fronde ;
De peur d'être battu je ne fuis point battant ,
Et je crains ceux en qui l'eſprit abonde.
A la malice près qui vous rend un Dragon
Dans les combats d'efprit , je vous prendrai pour
maître :
De Conftantinople au Japon
Fout homme , s'il n'eft pas Lapon' ,
Dira qu'on perdroit trop à ne pas vous connoître .
REPONSE de Mille D .... à M. B ....
fur les mots donnés à remplir , & remplis
en Vers par ce dernier.
E
1
N vain votre Apollon provoque mon coufroux ;
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Il faut que ma bonté foit à fon Apogée ,
Ou qu'un torticolis , dont ma nuque eſt chargée,
M'ôte jufqu'au defir de m'armer contre vous.
Mais penfez que cette indulgence
Ne tire point à conféquence ;
Et qu'aucun des Mortels , dans un autre moment ,
Ne m'appelleroit pas méchante impunément.
Pour me vanger de vous , dans ma juſte colère ,
Tout moyen feroit bon jufqu'à celui de plaire ;
J'irois malignement attaquer votre coeur.
Et fuffiez-vous logé dans une des Ciclades ,
Fuffiez -vous défendu par une hydre en fureur,
Je vous attaquerois fous trente maſcarades.
Tantôt Prude , tantôt plus folle qu'Arlequin ,
J'emploîrois tous les airs , les tons , le badinage ,
Dont les Coquettes font ufage
Depuis Paris jufqu'à Tonquin ;
Puis je vous traiterois dans mon humeur mutine ,
Comme un dévot Muphti traiteroit un Bramine.
Redoutez d'une femme & l'adreſſe & l'eſprit !
Quand par quelque trait on l'offenſe ,
Elle iroit à l'inftant du Nadir au Zénit
Chercher l'objet de fa vengeance.
Mais enfin , Seigneur , je l'ai dit ,
Mon âme eſt toute pacifique ,
Et ce jour ne nous verra pas
Chercher à la Taverne une union bacchique ,
Qui fufpende entre nous & plaintes & débats.
Faifons mieux , prenons pour modéles
JUI N. 1762. 37
De la pure amitié les images fidelles.
Venez , tendres amis , vous Pollux , vous Caftor ,
Pour le bonheur du Monde ofez revivre encor!
Mais me dira quelqu'un de la morale auftère ,
Vous propofez une chimère :
Vous,femme , vous voulez qu'on fente près de vous
Tout ce que l'amitié peut avoir de plus doux ,
Sans que jamais l'amour vous lutine & vous gêne?
Sçâchez qu'on ne croit plus à ce beau Phénomène :
On fixeroit plutôt la Riviere en fon lit
Quand un affreux torrent l'agite & la groffit.
Montrons le faux de ce ſyſtême ;
Que la fage Amitié ne foit plus un problême ;
Prouvons que les coeurs droits craignent peu le
poiſon ,
Et qu'ils trouvent toujours un Phare en leur
Raiſon.
Laiffons donc raiſonner le peuple fatyrique ;
Evitons feulement les airs tendres , galants ,
Les petits riens trop féduifans :
Ces Dragons de vertu cauftique
N'oferont plus , par leur Logique ,
Nous interdire les douceurs
D'un fentiment cher à nos coeurs ,
Quant à nos Adonis , à nos jeunes Déeffes ,
Qui mettent leur fouverain bien
Dans leurs paffagéres tendreffes ;
Laiffons-les jouir de ce rien.
C'eft un trop frivole avantage
38 MERCURE DE FRANCE.
Pour en envier le partage ;
Conftantinople eft fait pour ces plaifirs peu fûrs.
Nous fommes à Paris goutons- en de plus purs.
VERS àune Dame qui avoit mené l' Auteur
à l'Opéra d'Armide.
J'AI vu, conduit par vous , trop charmante Ifidore, ΑΙ
Dans le brillant féjour où régne Terpficore ,
Ou Bathille & Linus uniffent leurs talens ,
Et dont les Citoyens font des êtres chantans ,
Renaud quitter Armide & voler à la gloire .
Mais il feroit resté chez Armide à jamais ;
A jamais ? ... Oui , j'aine à le croire ,
Si pour le retenir elle eût eu vos attraits.
Par un Poëte de 12 ans.
VERS à M. le Chevalier d'A **
NOUVEAU Tacite , Auteur aimable ,
Dont les triomphes font certains ,
Qui n'avez pas votre ſemblable
Dans les combats & les feſtins ;
Né pour la gloire & fait pour plaire ,
Aimez , combattez , écrivez :
Sur le Parnaffe & dans Cythère
Tous vos exploits feront gravés .
C'eſt à vous , fils de la Victoire ,'
JUIN. 1762. 39
De confacrer chez nos neveux ,
Dans les Archives de l'hiſtoire ,
Les nobles faits de nos ayeux.
Mais par quelle étrange avanture
Interrompez-vous vos travaux ? *
Vos écrits ni votre figure
N'ont point à craindre de rivaux.
Sans doute la beauté nouvelle
Qui tient votre coeur fous fes loix ,
N'aime pas la gloire immortelle.
On prend tous les goûts d'une Belle ;
Près de Vénus tout perd les droitsz
Le fier Guerrier file pour elle ,
Et la Raifon n'a plus de voix.
De vos beaux jours faites uſage :
Vous plaifez , foyez amoureux .
L'Amour est encor pour votre âge ;
La Gloire ne rend pas plus fage ;
Et le Plaifir rend plus heureux.
Par M. BLIN , Auteur de l'Héroïde de
GABRIELLE D'ESTRÉES.
Les deux premiers Volume de l'Histoire générale
des Guerres font defirer que cet Ouvrage foit continué .
40 MERCURE DE FRANCE.
IMITATION de CATULLE ,
Vivamus , mea Lesbia ....
Je vis pour toi feule , ô Lesbie !
E
Vis pour adorer ton Amant :
Ton âme eft l'âme de ma vie ,
Mourons tous deux en nous aimant !
Laiffons l'importune vieilleſſe ,
Dans fon glacé raiſonnement ,
Déclamer contre la tendrefle
Qui nous fait un fort fi charmant.
Phabus au bout de fa carrière
Tombe dans les bras de Thétis ,
Et les rayons de fa lumière
Semblent en elle anéantis :
Monté fur le char de l'Aurore ,
Il recommence un nouveau cours ,
Et fe replonge tous les jours
Au fein de celle qu'il adore.
Pour nous hélas ! foibles humains ,
Soumis aux fureurs de la Parque
Bientôt dans la fatale barque
Nous verrons nos beaux jours éteints.
Ce feu fi beau , chère Lesbie ,
L'amour n'eft point vainqueur des temps ;
De cette précieuſe vie
JUI N. 1762. 41
Mettons à profit les inftans ...
D'une félicité fi pure
Rendons nos enne mis jaloux ;
Et fans écouter leur murmure ,
Soyons heureux , vivons pour nous.
SUR DEUX SOEURS ,
MADRIGAL.
ACCORDEZ-VOUS, mon coeur , Thémire eft adorable
;
La raviffante Ifmène a droit de tour charmer.
Hélas ! vous ne pouvez toutes deux les aimer ,
Encor moins décider quelle eft la plus aimable !
ÉPITAPHE de M. GUIMOND
DE LA TOUCHE , Auteur d'IPHIGÉNIE
EN TAURIDE , & de l'É-
PITRE A L'AMITIÉ.
fa
Qui connoît l'amitié doit pleurer ſa mémoire :
UI
Cet heureux fentiment dont il fçavoit le prix ,
Refpiroit dans fon coeur comme dans fes écrits.
Il a trop peu vêcu , mais affez pour la gloire.
42 MERCURE DE FRANCE .
LETTREà M. le Marquis de CARACCIOLI
, Colonel au fervice du Roi
DE POLOGNE , Electeur de SAXE.
TRROOUUVVEZ bon , s'il vous plaît ,
Monfieur , qu'un fimple Particulier qui
n'a l'honneur de vous connoître que par
vos productions , vous rende le tribut
d'hommages 'qu'elles méritent. Des
louanges qui ne font dictées ni par l'inté
térêt, ni par la flatterie , ne doivent point
vous être füfpectes ; cet encens ne peut
bleffer votre modeftie . Habitant d'une
Campagne prèfque déferte , éloigné ,
beaucoup plus par goût que par néceffité
, de cette multitude d'hommes qui fe
meuvent dans le monde faus deffein &
fans raifon ; votre Ouvrage intitulé La
Converfation avec foi-même , ne pouvoit
quer de me plaire : je l'ai lu plufieurs
fois , toujours avec une nouvelle fatiffaction
. La vérité y eft éxpofée dans un
fi beau jour ; les principes certains que
vous pofez , font liés fi étroitement avec
leurs conféquences , qu'il n'eft plus permis
de douter de la néceffité où nous
fommes de converfer avec nous -mêmes .
JUIN. 1762, 43
Rien n'eft plus beau que de travailler à
rendre fes femblables heureux ; il n'y a
même qu'un homme paffionné pour la
vertu , qui puiffe former ce louable projet.
Le fuccès répondroit certainement
à vos travaux , fi la bonté d'un Ouvrage
pouvoit déffiller leurs yeux & diffiper
les préftiges de l'erreur. Mais amateur du
fpécieux , l'homme abandonne prèfque
toujours la réalité pour courir après un
vain phantôme qui lui échappe ; fa vie
fe confume en defirs ; le paffé ne le
rend ni plus timide ni plus circonfpect ;
à peine a-t-il échappé au naufrage dont
il étoit menacé , qu'il s'expofe de nouveau
à une tempête encore plus violente.
C'eſt avec raiſon , Monfieur , que vous
faites enviſager la Religion comme le
feul fondement du véritable bonheur.
Celui qui cherche même malgré lui ,
fon repos dans de vains fyftêmes élevés
par une raiſon foible & orgueilleufe ,
s'apperçoit quelquefois de fon égomm
ment. Son âme qui ne perdjamais tous
fes droits , s'éleve en fecret contre les
raifonnemens captieux de fon efprit , &
lui fait fentir combien il s'éloigne de
cette félicité qu'il cherchoit . Toutes ces
opinions enfantées par l'incrédulité tom44
MERCURE DE FRANCE.
bent devant la Religion comme les idoles
devant l'Arche - d'alliance : fa ftatue,
pofée par la Divinité même, refte immo
bile au milieu des ruines fous lefquelles
font ensevelis ceux qui d'une main te
méraire travaillent à la renverfer.
vous
On ne peut trop donner d'applaudi
femens au courage avec lequel
élevez la voix dans un temps où la vertu
tournée en ridicule par le vice , eft a
chée chez quelques Particuliers qui ge
miffent en fécret fur les déréglemens de
leurs femblables. Un Ouvrage où onau
roit fait l'apologie des vices du fiécle ,
eût peut-être été lu avec plus d'avidité
que les préceptes falutaires que vous
donnez au genre humain : un Moralifte
n'eft fouvent regardé que comme un
cenfeur auftère & chagrin qui s'exagére
à lui -même les défordres de fon temps
pour avoir le droit de les combattre.
Mais il y a des hommes dont on ne
doit jamais confulter le jugement , &
dont les fuffrages déshonorent. Ce n'eft
point à leur plaire qu'un Auteur doit
afpirer. Si malheureufement fon coeur
eft affez corrompu pour vouloir capti
ver leur bienveillance , il eft auffit
flétri par le mépris des gens fenfs
Malgré la corruption qui s'étend de jou
JUI N. 1762. 45
n jour & qui rend la plupart de nos
Villes le fiége de la débauche la plus
ffrénée , il eft encore des hommes
ertueux qui favent apprécier votre Ourage
; & la poſtérité verra avec plaifir
ue dans un fiécle corrompu , il y avoit
es fages qui confacrant leurs veilles &
eurs travaux au bonheur des humains
'opofoient autant qu'il étoit en eux aux
rogrès du vice.
>
·
Quoiqu'on puiffe regarder notre fiéle
comme très-éclairé ; qu'il eft encore
eu de perfonnes qui connoiffent tous
es avantages de la converfation avec
oi - même ! Il faut efpérer que votre
Ouvrage arrachera les hommes à la difipation
& à la frivolité & qu'il leur
erfuadera que la folitude qu'on regarle
injuftement comme le tombeau des.
laifirs , eft une fource inépuifable d'iées
utiles & délicieufes. Il n'y a point
le méditation qui ne foit préférable à
ine partie de nos converfations . Souent
elles font infipides & ennuyeufes ,
. moins que la médifance néceſſaire à
out homme oifif, ne vienne ranimer
'attention des Auditeurs & diffiper
' ennui qui regne dans leurs entretiens .
Parcourons les différens cercles de la fo-:
iété , nous y verrons prèfque toujours
>
46 MERCURE DE FRANCE.
des hommes occupés à faire leur éloge
& à cenfurer leurs femblables . Comme
la profeffion de médifant n'éxige ni étude
ni réfléxion & qu'elle eft à la portée de
tout le monde ; chacun critique les actions
d'autrui , avec autant de malignité
que s'il étoit incapable de commettre
des fautes. De quelque côté qu'on fe
tourne on n'entend que des éloges ridicules
, ou des fatyres injuftes & mépri
fables. L'homme qui vit avec lui - même
goûte des plaifirs purs & innocens qui
le dédommagent avec ufure de ces plai
firs faux & bruyans qu'on n'acher
fouvent dans le monde qu'aux dépens
de fa fortune & de fa fanté. C'eft ce
qu'éprouvoit Pline le jeune , dans fa
maifon de Laurentin . » Soit que je life ,
» foit que j'écrive , difoit-il , foit qua
» mes études je mêle les exercices &
» corps dont la bonne difpofition infle
» tant fur les opérations de l'efprit ; je
» n'entends rien , je ne dis rien que je
» me repen e d'avoir entendu & d'avoir
» dit. Perfonne ne m'y fait d'ennemis ,
» par de mauvais difcours. Sans defirs
»fans crainte , à couvert des bruits fa
» cheux , rien ne m'inquiéte, je ne m'e
» tretiens qu'avec moi-même , & ave
» mes livres.
JU IN. 1762. 47
}
Je fçai qu'un Philofophe moderne
prétend que les Sciences corrompent
les hommes en les amoliffant , & qu'el
les produifent néceffairement une multitude
de vices inconnus aux Peuples ignorans
& groffiers ; il appuye fon opinion
fur les exemples d'une infinité de Sauvages
, qui n'étant pas encore fort éloignés
de l'état de nature , vivoient tranquilles
& heureux avant d'avoir eu communication
avec les Nations Européennes.
Mais fi l'on peut reprocher aux beaux
Arts quelques défordres dont on les regarde
avec raifon comme le principe
n'ont -ils pas le droit de reclamerles vertus
dont nous nous glorifions aujourd'hui
? En nous éclairant fur nos devoirs,
ils ont fait d'un Peuple de bêtes féroces
toujours prêtes à fe dévorer à la moindre
querelle , un Peuple d'amis réunis
par les liens facrés de l'intérêt général.
C'eft aux lettres que nous fommes redevables
de cette douceur , cette bonté
cette commifération , cette bienveillance
qui caractérisent les Nations policées.
Tous les membres de la fociété fontattachés
aujourd'hui les uns aux autres
par une chaîne immenfe qui embraffe
la plus grande partie de l'Univers. N'eft-
-ce pas aux beaux Arts ainſi qu'à la Re48
MERCURE DE FRANCE.
ligion que nous devons l'aboliffement
de ces facrifices inhumains qu'on faiſoit
aux Dieux du Paganifme ? Si les ténébres
de l'ignorance & du préjugé qui
l'accompagnent toujours, couvroient encore
cette partie du globe que nous habitons
, nos autels feroient fans doute
arrofés du fang des humains qui y feroient
immolés , & nous ne regarderions
qu'avec une extrême vénération ces
énormes ftatues dans lesquelles on enfermoit
des malheureux , pour y être
confumés par les flammes.
Quant aux Peuples fauvages dont
parle le Philofophe que j'ai cité, peu différens
des animaux avec lefquels ils vivoient
, occupés comme eux tout le jour
à pourvoir à leur fubfiftance , ils jouiffoient
du même repos jufqu'à ce que
leurs defirs venant à fe réunir fur le même
objet, ils fe livraffent une guèrre d'autant
plus terrible, que rien n'étoit capable
de réprimer leur fureur. D'ailleurs l'homme
a eu en partage la puiffance de combiner
les idées qu'il reçoit , il peut en
acquérir de nouvelles par de nouvelles
combinaiſons , il peut donc tendre de
plus en plus vers la perfection . Mais cette
perfectibilité qui l'éléve au- deffus des
animaux , lui fût devenue inutile fi , errant
JUI N. 1762 .
49
rant au milieu d'eux , il n'avoit que les
idées relatives à fes befoins phyfiques.
En reſtant dans une ſphère deſtinée à des
êtres inférieurs , il fe feroit dégradé .
Pour être encore plus certains que les
Sciences maintiennent chez les humains
toutes les vertus fociales , jettons les yeux
fur les grands hommes dont l'étude fait
l'unique occupation , nous les verrons
prèfque toujours remplis de douceur , de
franchife , & de fimplicité. Leur coeur
n'eft point la victime d'une multitude de
vices dont le monde fournit tant d'exemples.
Ils ne connoiffent point les artifices
de la diffimulation & de la fourberie .
Toutes leurs actions ne refpirent que la
candeur. Si quelquefois ils fortent de leur
folitude , la bienfaifance conduit leurs
pas. Jamais ils ne participent à ces guèrres
Littéraires , qui font la honte de la
Littérature. La paix qui régne dans leur
âme s'étend fur tout ce qui les approche.
Mais outre tous ces avantages , quelles
reffources ne trouvons - nous pas dans la
converfation avec nous- mêmes , contre
l'ennui , cette maladie fecrette de l'âme
qui , en abforbant toutes fes facultés
la rend infenfible à tous les plaifirs qui
la flattoient
auparavant ? L'homme ne
peut confidérer longtemps le même ob-
C
50 MERCURE DE FRANCE .
jet,à moins que par fes divers mouvemens
& les différentes couleurs , il ne lui procure
des fenfations toujours nouvelles. Il
ne peut réfléchir longtemps fur la même
idée , à moins que les différentes faces
fous lefquelles il l'enviſage, ne produifent
dans fon efprit des impreffions qui la réjouiffent.
L'homme veut à chaque inftant
jouir de fon éxiſtence ; & la même
impreffion continuée ; il feroit dans une
efpéce de langueur , il exifteroit , pour
ainfi dire , fans s'en appercevoir. Combien
n'éprouve-t- il pas de momens où la
confervation de fes femblables le fatile
gue , où les occupations lui déplaifent,
où il defire en même temps l'agitation ,
repos , la folitude , la compagnie ? où
il éprouve un mal-être qui n'eft pas une
véritable douleur , mais qui , par la
continuité , devient une efpéce de fupplice
? Les objets qui l'environnent
ne
font plus fur lui aucune impreffion , ils
n'excitent dans fon efprit aucune idée , ou
celles qu'ils y occafionnent paffent avec
une fi grande rapidité, qu'il ne s'en apperçoit
pas. Mais celui qui de bonne heure
s'eft accoutumé à converfer avec luimême
, ne connoît point cet état cruel.
Son âme eft un fpectacle toujours nouveau
, toujours intéreffant . Elle lui fourJUI
N. 1762 . SI
,
nit une multitude de réfléxions tantôt
férieufes & profondes , tantôt agréables
& riantes , qui non feulement lui rendent
fupportable la privation de la fociété
, mais qui lui donne beaucoup d'amour
pour la folitude. Le filence des
fôrets qui infpire une horreur fecrette
à la plupart des humains a pour lui
des charmes inexprimables . C'eſt- là que
féparé du refte des hummes , il s'élève
jufqu'aux idées les plus abftraites , &
qu'il découvre ces vérités grandes &
utiles à l'Univers. Si fon efprit fatigué
par une longue méditation a befoin
d'être égayé , il promene alors fes regards
fur une vafte prairie émaillée de
fleurs au milieu de laquelle coule un
ruiffeau dont le murmure fe mêle agréablement
au ramage des oifeaux . Rien
de ce qui exifte dans la Nature ne lui
eft indifférent. Mais vous dites , dans un
endroit de votre Ouvrage , que quelque
fatisfaction qu'on trouve à s'aſſocier
des amis , on ne peut ignorer qu'on
entre alors dans une fociété de peines
& d'inquiétudes & dans une carrière
de diffipation , & c. Je ne puis croire
Monfieur , que l'amour de la folitude
exclue l'amitié. C'eft le feul attachement
qui laiffe à l'homme toute fa rifon ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
C'eft le feul qui foit digne de lui . L'amitié
eft à la vérité quelquefois le principe
de nos chagrins. Quoique jeune ,
l'expérience malheureufe que j'en ai
faite ne me permet pas d'en douter,
Mais elle eft auffi la fource de nos plus
grands plaifirs ; j'en appelle aux âmes
fenfibles. Quel charme ne trouvons- nous
pas dans le commerce d'un véritable
ami ? Quelle douceur de partager avec
lui nos joies , nos chagrins , nos craintes
, nos espérances ! L'amitié , dit Ciceron
, eft le plus beau préfent que les
Dieux ayent pú nous faire , excepté la
fageffe. Je finis , Monfieur, cette Lettre ,
qui peut-être n'eft déjà que trop lon-
J'aurois fans doute mieux fait de
gue.
refpecter dans le filence vos talens , &
d'en profiter. Mais pardonnez , je vous
prie , ma témérité , à mon amour extrême
pour les Sciences , & pour ceux
qui les cultivent .
J'ai l'honneur d'être , & c.
DARTOIS , Curé de Moléans
pres Châteaudun.
JUI N. 1762. 53
A Mademoiſelle de M *** qui avoit
dit à l'Auteur qu'on ne pouvoit mettre
en Vers , Tout plein de choſes.
Sur l'air Jufques dans la moindre chofe .
PUIS
UISQUE l'on veut que je mette
Tout plein de chofes en vers ,
Que la beauté de Minette
Soit le fujet de mes Airs !
Minette a l'éclat des roles ,
Elle a la blancheur des lys ;
Minette a tout plein de chofes
Toutplein de coeurs y font pris .
Son regard fait pour féduire
Eft celui de la candeur
Sa voix celle de zéphire
Quand il careffe une fleur .
Ses grâces à peine éclofes
Du Printemps ont la fraîcheur ;
Son air dit tout plein de chofes
Sans rien dire en ma faveur.
Le fourire ouvre fa bouche ,
La pudeur eft fur fon teint ;
C'eſt un enſemble qui touche ,
Et que mes Vers ont mal peint.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Tant d'appas font lettres cloſes ;
Mais ceux dont l'oeil peut jouir ,
Ont laillé tout plein de chofes
A deviner au defir.
Par le Rival de l'Ennui .
ÉLOGE DE LA MUSIQUE.
ON Mon but en entreprenant l'éloge d'un
Art qui fait aujourd'hui l'apanage de l'éducation
de la jeuneffe , n'eft point de
l'élever au-deffus des autres Sciences en
les abaiffant . J'admire trop les différentes
connoiffances qui fervent à orner
l'efprit & régler le coeur , pour refufer à
chacune le rang qui leur eſt eſt dû. Mais
élevé dès l'enfance dans la pratique d'un
Art qui eft devenu , pour ainfi dire, mon
élément , par la profeffion que je fais de
l'enfeigner aux autres , ne me feroit- il pas
permis de dicter ce que mon coeur penfe
à fon fujet? N'eft -ce pas un jufte tribut
que je dois à ce qui fait ma plus férieuſe
occupation , & le plus doux charme
de ma vie ? L'apologie que j'en fais eſt
déjà juftifiée d'avance par l'empreffement
général que marquent pour elle toutes
les perfonnes d'efprit & de goût.
JUI N. 1762. 55
Si je voulois emprunter le fecours des
Fables de l'Antiquité , je vous repréfenterois
la Mufique adouciffant la férocité
des animaux(a) , donnant du mouvement
aux êtres infenfibles & inanimés ( b ) ,
faifant reffentir fon pouvoir dans le féjour
même de la mort ( c ) ; mais laiffons
ces allégories pour nous arrêter aux
impreffions qu'elle fait fur le coeur humain
.
N'eft-ce pas elle qui fait l'harmonie
de nos penfées , la beauté de nos difcours
& la jufteffe de nos mouvemens?
L'orfqu'elle porte l'accord de fes tons
à nos oreilles , elle force la bouche de
s'ouvrir pour chanter ; elle émeut l'ame
par la cadence de fes impulfions ; elle
forme l'ouïe & devient un laborieux
plaifir par l'application qu'elle demande.
( a ) Arion étant prêt d'être égorgé par les matelors
de fon Vaiffeau , attira les Dauphins par
l'harmonie de fa lyre , & fe jetta fur l'un d'eux qui
le porta à bord.
(b ) Amphion bâtit les murs de Thebes avec les
accords de fa lyre ; les pierres fenfibles à cette mélodie
, fe rangeoient d'elles- mêmes à leurs places.
(c )Orphée defcendit aux Enfers pour redemander
fa femme. Il charma tellement les Divinités
infernales , en y touchant de la lyre ,qu'elle lui
fut rendue.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
Sort-elle du fein mystérieux de la Nature
avec tous fes agrémens , elle exerce fur
nos fens un pouvoir abfolu . Elle maîtrife
toutes nos penfées pour fixer délicieufement
notre attention . Elle égaye
l'humeur fombre ; elle adoucit la farouche
; elle change la cruauté en douceur
; elle fait un vaillant d'un tímide ;
elle ranime l'indolence , bannit les agitations
, ramene au devoir , en charmant
fes loifirs , celui qu'un amour criminel
veut retenir dans l'esclavage . Elle arrache
de l'efprit ce caractère chagrin qui
s'oppose à l'action de la Raifon.La haine
ceffe par elle , elle forme & reffèrre les
liens de la fociété ; & par un heureux
genre de guérifon elle n'a point d'autre
remede pour déraciner les paffions , que
la douceur des plaifirs qu'elle infpire.
David , par l'harmonie de fa harpe ,
chaffoit l'efprit malin qui poffédoit Sail :
& bien loin qu'elle corrompe les inclinations
, Platon vouloit qu'on apprît aux
enfans , par le moyen de la Mufique ,
les différentes affections de l'âme , afin
qu'ils difcernaffent ce qui paroiffoit bon
d'avec ce qui leur fembloit mauvais .
La Religion elle-même ne dédaigne
pas de s'en fervir dans fes cérémonies
les plus auguftes & les plus facrées. Elle
JUI N. 1762. 57
la regarde comme un moyen puiffant ,
tantôt pour élever l'âme à Dieu par l'harmonie
de fes accens , tantôt pour remuer
le coeur & exciter fes affections par la
douceur de fa mélodie , tantôt pour attacher
l'efprit & fixer fa légéreté par l'accord
de fes fons.
Il est donc pardonnable à celui qui
fait fon étude principale de la Mufique, de
parler de cet Art d'une manière conforme
à fon éxcellence . Tous les anciens
Philofophes en ont parlé : S. Auguftin
même n'a pas cru qu'il fut indigne de fa
plume de s'étendre fur cette matière.
Que les enfans fe gardent donc de
négliger
un Art que leurs Parens regardent
aujourd'hui comme le premier
mobile de leur éducation . L'utile & l'agréable
qui en font & les fleurs & les
fruits font faits pour les encourager.
Heureux & mille fois heureux
fi ce foible éloge que j'en trace peut
faire naître en eux une noble émulation
! c'eft le feul defir , c'eft l'unique
efpérance qui flatte celui qui fe dit avec
tout le refpect poffible , & c .
A. FRIZON , Maître de Mufique.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
U
A Madame **
N des Sylphes enfans de Pope ,
Qui jadis porterent aux Cieux
L'illuftre Boucle de cheveux
Qu'on n'y voit plus fans télescope ,
Chez * * * étoit l'autre jour ,
Tout près de vous , dans une place ,
Qu'eût ambitionné l'Amour .
Alors vous comptiez la difgrace
D'un fac chéri de votre bras ;
Et vous maudiffiez , non tout bas ,
Cette confole malheureufe
Qui pleine d'un caffé fatal ,
Vous avoit fait la tache affreufe
Que le favon ôte fort mal.
Le Sylphe écoutoit en filence ,
Car comme vous , qui ſçait narrer ?
Puis s'élevant d'un vol léger ,
Des airs il fend la plaine immenſe ,
Fait quelques tours , & tout-à - coup
S'abbat fur le Palais des Fées.
Toutes alors fort occupées
En cercle travailloient beaucoup ,
Et parloient encore davantage.
Cependant on quitte l'ouvrage ;
Tout ceffe , la langue & les doigts ,
JUI N. 1762. 59
On environne le Génie ;
Et dans ce moment , la Féérie
Se tut pour la premiere fois.
Lors découvrant ce qui l'amène
Le Sylphe explique fes deffeins :
Il faut que d'elles il obtienne
Un nouveau fac tiſſu de grains ,
Et dont la beauté non commune
Puiffe enfin confoler ***
De la déplorable infortune
Qui lui fit perdre le premier .
Le Sylphe leur parloit encore :
A l'ouvrage elles font déja.
L'une prend les grains , les colore ,
Celle-ci les jojnt , celle la
Par ordre avec foin les enfle ,
Et toute cette troupe agile
A l'ennui travaille au panier :
» C'eft , difent-elles , pour
» Son adreſſe égale la nôtre ,
» Et nous avons le goût moins fin .
» Redoublons d'ardeur & de zéle ,
›› Et rendons du moins digne d'elle
>> Ce fac forti de notre main .
***
>> Que la fienne avec complaifance
» Aime fouvent à s'en charger
» Que fon bras le trouve léger ,
» Et le porte par préférence ;
» Mais que furtout avec dédain ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
» Jamais au loin il ne le jette :
לכ Enfin que
ce foit dans fon fein
» Que fa main cache la navette
» Qui l'aide a former mille noeuds
>> Où fe prend le Dieu de Cythère ;
>> Tandis que par un art heureux ,
» Son époux maintient & reffèrre
» Ceux qui malgré l'Anglois jaloux ,
» Uniffent le Sund & la Seine ,
" Et de la Tamife hautaine
» Bravent les vagues en courroux.
Elles dirent ; & le Génie ,
Reçoit foudain le fac nouveau
Marqué du fceau de la Féérie,
Il l'admire , il les remercie ,
Puis repart tout fier du fardeau
Qui le charge dans le voyage.
***
Belle recevez l'hommage
Que par mes mains il vous en fait.
Et fi cet heureux don vous plaît ,
S'il doit de votre bienséance
Obtenir quelque récompenfe ,
Pour cette infinité de grains ;
Rendez -m'en un de bienveillance,
Alors content de mes deftins ,
De joie élevant des trophées ,
Je bénirai tous les matins ,
Le Sac , vous , le Sylphe , & les Fées !
JUIN. 1762:
61
VERS fur M. LARRIVÉE , jouant la
Haine dans Armide.
TOI qui peins fi bien la Haine !
D'un trait , je te peins à mon tour :
Nul n'infpira fi bien l'Amour ,
En montrant à brifer fa chaîne.
Par Madame D ****.
EPITHALAM E
A Mlle de C ***
L'AMOUR
, la veille defon
mariage.
'AMOUR va ſe maſquer demain ,
Pour tromper la coutume
Sous l'apparence de l'hymen ,
Souvent plein d'amertume ,
Lorsqu'il abandonne la Cour
Du plus fecret myſtère ,
Et qu'il peut donner en plein jour
La main à fa Bergère.
L'Hymen eft , dit- on , le tombeau
Des plus vives tendreſſes ;
C'eſt le plus terrible fléau
Des volages careffes .
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais les charmes & les appas
Peuvent le rendre aimable
Climèné, que n'avez- vous pas
Pour le rendre adorable !
Vous êtes Fille de l'Amour
Et de la blonde Aurore ,
Cette avant-courière du jour
Qui fait la rofe éclore .
Elle a répandu fon éclat
Sur votre beau viſage ;
Et l'Amour , ce vifincarnat
Auquel on rend hommage.
Si la querelle de Pâris
Et des belles Déeffes
Naifoit par hazard à Paris
En ce jour d'allégreffe ;
Le Berger , au lieu de Cypris ,
Vous croiroit la plus belle ;
Et vous adjugeroit le prix
Qui nefur que pour elle:
Il naîtra bientôt un Amour
Auffi beau que fa mère ;
Et l'on prendra ce beau féjour
Pour l'Ifle de Cythère.
Coupleheureux , trop heureux Amans;
Bergère fortunée
JUI N. 1762. 63
Tu vas couler des jours charmans
Par l'hymen couronnée !
Par un Auteur anonyme de 17 ans , Abonné
au Mercure.
LE
"
E mot de la premiere Enigme du
mois de Mai eſt le Poiſſon d' Avril. Celui
de la feconde eft le Fufeau. Celuidu
premier Logogryphe eft Remi , où l'on
trouve mie , re , mi mer , rime rebelle
à Boileau. Celui du fecond eft Cadavre,
dans lequel on trouve rave , dé , Duc.
La lettre C eft appellée malheureuſe par
Cicéron , parce qu'elle commence le
mot Condamnation ; raca , cave , audace
, avare , verd , Dace , Peuple qui
habite la Scythie Européenne , rade ,
arc pour décocher des flèches.
F
ENIGM E.
' ILLE d'un Médecin qui fçat plus d'un Métier ,
Je fuis belle , très - belle ; & plus que belle , encore
Que depuis ma premiere aurore ,
Je compte prèſque un fiècle entier .
Un Génie envieux de ma beauté parfaite
M'avoit marqué indignement ;
64 MERCURE DE FRANCE .
Et comme quelque objet d'une laideur complette ;
Je me tenois cachée , & paffois triftement
Mon premier âge au fonds d'une retraite .
Au grand plaifir de ceux
Que mon funefte fort touchoit jufques aux larmes;
Un plus puillant Génie , ami du Beau comme eux,
A fait tomber mon mafque & découvert mes
charmes.
O vous , dont la voix méne à l'Immortalité ,
De mon libérateur , chantez la bienfaisance !
Vous aurez pour échos , la France ,
L'Europe , l'Univers , & la Poftérité.
Par M. PIRON .
AUTRE,
Vous me
ous me voyez affez ſouvent ,
Et mon ufage eft très -fréquent .
Si je fuis habillé , vous n'avez rien à craindre ;
Je ne donne , en ce cas , nul fujet de le plaindre.
Mais lorsqu'un imprudent me regarde tout nud ;
Seroit- il le plus fier & le plus réfolu ,
Je fçai par d'invincibles armes
Lui caufer bien de la douleur ,
Et lui fais répandre des larmes
Sans lui pouvoir toucher le coeur,
JÚ IN. 1762. 65
LOGO GRYPH E.
A L'AUTEUR du Logogryphe fur le
mot Chalumeau , inféré dans le Mereure
d'Avril 1762 , page 59 & verfo.
SUR ton Logogryphe plaiſant ,
Tircis , ton espérance eſt vaine :
Car pour parler exactement ,
J'en ai trouvé le mot fans peine.
Celui que je t'offre à mon tour ,
Ne te fera point perdre haleine.
Mais en lui procurant le jour ,
J'ai fur fon fort bien des allarmes !
Que n'ai-je de tes Vers les charmes ? .
Sept pieds font mon appui parfait ;
Ecoute bien , voici le fait.
On fe fert de mon miniſtère
Vis-à-vis de tout demandeur ;
Et lorsque j'ai traité l'affaire ,
Je fais plaifir ou mal au coeur.
Suis-je douce , j'ai l'art de plaire ;
Mais auffi c'eft tout le contraire ,
Quand je parois avec aigreur.
Faut-il t'en dire davantage ?
Auffitôt je t'offre une fleur ;
Un fleuve ; même un pâturage ;
66 MERCURE DE FRANCE .
Un métail qui fait ton bonheur 3
Un inftrument de jardinage ;
Ce qui donne beaucoup d'ardeur
Au cheval ; le frêne fauvage ;
Un Sermon ; un commun langage ;
Ce qu'on cherche après le labeur.
J'abandonne enfin cet ouvrage ,
J'en ai trop dit ; aimable Auteur ,
Cherche à préfent mon affemblage.
CHALUMEAU de S. Domingue.
A UTR E.
SPT pieds font tout mon aſſemblage :
Et quoique l'on m'emploie à des foins différens ,
Parmi les Petits & les Grands
Je fuis toujours fort en uſage.
Je brille beaucoup plus en Ville qu'à la Cour ;
Tantôt je fuis efclave & libre tour-à-tour ;
Mais auffi quelquefois je fçais mettre à la gêne
Quiconque ne prend point la peine
D'affortir mon pouvoir au fien.
Je doute qu'à ces mots l'on me connoiſſe bien :
Mais , écoute Lecteur ; i tu veux me connoître ,
Par mon décompofé vois ce que je puis être.
Tu trouveras en moi le nom d'un grand Seigneur ;
Ce qui peut exprimer la joie ou la douleur ;
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY.
ASTOR,
LENOX AND
TILDEN
FOUNDATIONS.
Gai
D'épui-
Oh ! vous qui prenés pour sistême, D
ser toujours le desir Croyés vous trouver le plai =
*
W
- sir Bien au delà duplaisir mé me : Employ
Refrain
-ons mieux un doux loisir, Pour éterniser notre
W
gloire Et menager des biensfaits pour
nous enchan
W W
-ter;Laissons du vin
amis
a "boi -re ,Quelques
baisers à prendre et des airs à chanter.
Gravé par M. Charpentie. Imprimé par Tournelle.
JUI N. 1762. 67
Un infècte incomode ; une herbe (pécifique ,
Le panache léger d'un oiſeau domestique ;
Ce qui fert bien fouvent l'Hyver comme l'Eté
A cacher la mifère ou la malpropreté ;
Deux Villes de Province au Royaume de France ;
Ce qu'on double fur mer quand une terre avance ;
Ce qui porte le fruit , qui donne la liqueur
Dont Noé futjadis le premier inventeur ;
Un des quatre Elémens qui fert à ma ſtructure ;
Le premier vêtement que donne la Nature
Enfin , & pour conclufion ,
Une rivière , un ornement d'Eglife
Entrent dans ma diviſion ,
Et le tout forme ma devife.
Je crois , mon cher Lecteur , t'en avoir affez dit :
Devine ! ....
ah ! je vois bien que tu vas me connoître
,
Puifque dans ce moment peut- être ,
Je ne fuis pas logé fort loin de ton eſprit .
Par M. FABRE , Licentié en Droit,
à Strasbourg.
ECONOMIE DU PLAISIR ,
OYOUS
Ronde de Table.
ous qui prenez pour ſyſtême
D'épuiſer toujours le defir !
68 MERCURE DE FRANCE.
Croyez- vous trouver le plaifir
Ben au- delà du plaifir même ?
Employons mieux un doux loifir :
Pour éternifer notre gloire ,
Et ménager des biens faits pour nous enchanter }
Laillons amis , du vin à boire ,
Quelques baifers à prendre , & des airs à chanter.
Sur le velours & fur la mouffe ,
Dans un fallon , dans un verger ;
Pour le Prince & pour le Berger
Du Plaifir la pointe s'émouffe ,
Si l'on ne çait le ménager.
Pour éternifer , & c.
Les, Rofes que fait naître Flore ,
Ne font pas faites pour vieillir.
C'est donc an fage à les cueillir :
Mais laiffons les boutons éclore ,
Si nous defirons d'en jouir.
Pour éternifer , &c.
Pour notre bonheur le Ciel veille :
Des Dieux la bienfaiſante main
Réſerve pour le genre humain
Quelques guirlandes de la veille ,
Pour embellir le lendemain .
Pour éternifer , &c.
La Mufique eft de M. LEGAT DE FURCY.
Les Paroles de M. P***.
JUIN. 1762 . 69
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LA VIE ET LES AVANTURES de
JOSEPH THOMPSON ; traduit de
l'Anglois ; trois vol. in- 12 ; à Londres
, & fe vend à Paris chez Charpentier
, Libraire, quai des Auguftins,
à l'entrée de la rue du Hurepoix , à
S. Chryfoftome. 1762.
CETET Ouvrage eft diftribué en foixante-
quatre Chapitres ; & c'eft le héros du
Roman qui eft cenfé raconter lui- même
fes avantures. Il eft né dans un village
de la Province d'Yorck , dont fon père
étoit Curé. Nous pafferons fous filence
les premieres années de fon éducation
qui ne préfentent que des tours d'efpiéglerie.
Thompfon devient amoureux de
la fille d'un Gentilhomme de fon voifinage
, appellée Mifs Louife , dont il eſt
également aimé ; mais un voyage qu'il
eft obligé de faire à Londres, interrompt
70 MERCURE DE FRANCE .
leur liaiſon . Quand il eft question de
choifir un état , fon père lui tient un
difcours que nous croyons devoir rapporter
pour ceux qui pourroient fe trouver
dans le même cas.
» Vous êtes maintenant , mon fils ,
» dans l'âge de fonger à un état qui
" puiffe dans la fuite vous mettre à por-
" tée de vivre heureux , & de rendre
» fervice à la patrie . Je n'ai pas jugé à
» propos de vous envoyer à l'Univerfi-
» té ; vous avez dû fentir par là que je
" n'ai pas deffein que vous preniez le
» parti de l'Eglife. Non , mon fils
» croyez - moi , les défagrémens indif-
» penfables de cet état , & le mépris gé-
» néral & quelquefois trop bien fondé
» qu'éprouvent quelques- uns de ceux
» qui l'ont embraffé , font des raifons
» fuffifantes pour vous en détourner.Vcs
" difpofitions perfonnelles m'auroient
» engagé à vous proposer le Service
» préférablement à toute autre chofe ;
» mais il faut avoir des amis en place ,
» & une fortune à l'abri des revers ; fans
» cela , le mérite le plus folide n'y fait
» pas grande fortune '; & je crois qu'on
» ne peut guères y trouver le bonheur ,
» pour peu qu'un Officier fe fente de
» penchant pour le mariage. Je ne vous
JUIN. 1762 . 71
" confeillerai pas non plus le parti du
» Barreau , fur le pied où il eſt main-
» tenant , par la faute de ceux qui en
» font profeffion . A l'égard de la Mé-
" decine , j'y trouve autant & même
plus d'inconvéniens encore que dans
» les états précédens. Vous fçavez que
» j'aime ma patrie , & que je defirerois
" pouvoir la fervir en vous procurant
» un fort heureux ; ainfi ne ſoyez pas
» furpris fi j'ai la plus haute eftime pour
» les Négocians. Ce font eux qui en ré-
» pandant dans le Public tous les avan-
» tages du Commerce , foutiennent les
" richeffes de l'Etat & l'indépendance
» de la Nation . Dans les autres Pro-
» feffions dont je viens de parler , un
» homme qui veut réuffir doit néceſſai-
» rement fe prêter à une efpéce de fer-
» vitude & de baffeffe , & je ne vou-
» drois pas pour tout au monde vous
» y contraindre ; au lieu que vous pouvez
porter dans le Commerce une
généreufe indépendance , pourvu que
" vous vous y conduifiez avec fageffe
» & probité : vous deviendrez un Mem-
» bre néceffaire & confidérable dans
», l'Etat , & à portée de rendre fervice
à vos parens & à vos amis.
و د
??
Thompfon eft mis chez un Marchand
72 MERCURE DE FRANCE.

?
à Londres pour y apprendre le Commerce.
Il y avoit dans cette maiſon une`
fervante jeune & jolie , dont il devient
amoureux , ou plutôt qui devient amoureufe
de lui , & lui fait une déclaration ,
Cette fille devient groffe ; il la met dans
une chambre garnie , en a foin jufqu'à
ce qu'elle accouche , & continue à vivre
avec elle , jufqu'à ce qu'il en
éprouve des infidélités. Depuis ce
moment jufqu'à la fin du premier
volume la vie de Thompson ne
préfente que des avantures de cabaret
, de maifons de jeu & de lieux
de proftitution. Le jeune homme s'en
retourne dans fa famille. Il revoit Mifs
Louife , fa premiere inclination ; & el'e
lui renouvelle tous les fermens de fon
amour.Le père de la Demoiſelle qui avoit
promis fa fille à un de fes parens , défapprouvoit
par conféquent fes liaifons avec
Thompson. Ayant un un jour furpris ce
dernier qui embraffoit Mifs Louife , il
la chaffa de fa maifon. Les deux Amans
font obligés de fe féparer. Thompfon le
retrouve engagé dans d'autres avantures
dont nous fupprimerons le détail , pour
le ramener à Mifs Louife. Il apprend
que cette fille a été mife fous la conduite
JUI N. 1762 . 73
duite d'une tante dans la Province de
" Sommerfet. Bientôt après on lui marque
que fa maîtreffe eft morte , & cette
nouvelle le jette dans la plus grande
confternation . Pour fe confoler, il imagine
de s'enivrer de vin & de liqueurs ,
& dès ce moment il prend le parti de ne
plus vivre qu'au cabaret. De là d'autres
avantures qu'entraînent néceffairement
l'ivrognerie & la débauche , & dont le
détail offre des fcènes peu différentes
de celles qui ont précédé . Il fe bat , fe
ruine au jeu , eft mis en priſon ; & à
cette occafion l'Auteur fait les réfléxions
fuivantes : » Il n'y a point d'état
"
plus fâcheux & plus déplorable que
» celui d'un infortuné , emprifonné
» pour dettes. Ses amis fatigués de fes
» importunités l'abandonnent bientôt
» à fon fort , & fe contentent de lui
» reprocher févérement fes extravagan-
» ces & fa faute . Pour fes ennemis
» comme ils le voyent hors d'état d'é-
" xercer fon reffentiment , ils l'acca-
» blent des invectives les plus amères
» que la méchanceté & leur fot orgueil
» peuvent leur fuggérer. Ses créanciers
» irrités du tort qu'il leur fait , ne font
» que trop portés à trouver de la juftice
» dans fa détention ; & s'arrogeant avec
D
74 MERCURE DE FRANCE .
» fierté l'autorité du Ciel qui s'eſt réfer-
» vé la vengeance , ils fe font une efpé-
» ce de plaifir d'augmenter fes tour-
» mens , fans fonger que Dieu a recom-
» mandé la douceur & la charité envers
» les prifonniers , comme une des prin-
» cipales vertus du Chrétien . Si l'on doit
» des égards à tous les hommes en gé-
» néral , combien plus n'eft-on pas obli-
» gé d'en marquer pour des gens que
» le malheur plutôt que leur faute a
» ainfi féqueftrés du refte des autres hommes.
Combien n'en ai -je pas vu qui
» auroient rendu les plus grands fervi-
» ces au Public , réduits à la mifére
» dans le fond d'une prifon , & hors
» d'état de faire ufage de leurs talens !
» La faim les minoit infenfiblement, &
» l'oppreffion continuelle qu'ils y fouf-
» froient , les réduifoit au point de mou-
» rir dans l'état le plus trifte, Nos pri-
» fons font remplies de gens qui , dans
» l'amertume de leur coeur , maudiffent
» à chaque inftant le jour de leur naif-
» fance , & appellent la mort à leur fe-
» cours , comme le feul remede à leur
» mifére. O Angleterre ! terre de liber-
» té ! comment peux-tu enviſager une
» pareille difgrace , & fouffrir fous ton
» gouvernement , que les Arts, les ScienJUI
N. 1762. 75
.
ces & les travaux utiles foient privés
» d'un fi grand nombre de gens qui les
» feroient fleurir ?
.
La mère de Thompſon vient le tirer.
de fa prifon . Il eft envoyé aux Indes
Orientales pour y faire le Commerce.
Ce voyage occupe une bonne partie du
troifiéme volume , où l'on trouve toutes
les avantures qui arrivent ordinairement
à ceux qui voyagent fur mer. Ce
font encore des détails que les loix de
l'analyſe ne nous permettent pas de préfenter
à nos Lecteurs.
A fon retour en Angleterre , Thompfon
eft pris par les François ; ce qui lui
procure un voyage à Paris. Il retrouve
dans cette Ville cette Mifs Louiſe dont
nous avons dit qu'il avoit été amoureux.
Cette fille qu'on vouloit marier
malgré elle à un homme qu'elle n'aimoit
pas , avoit feint d'être morte ; &
de concert avec fa tante , elle s'étoit
évadée & fait conduire à Paris . Les deux
Amans s'en retournent en Angleterre ;
& le père de la Demoiſelle devenu plus
raiſonnable , ne s'oppofa plus à une inclination
qui eft enfin couronnée par
un heureux hymen .
Ce Roman qui peut fervir d'inſtruction
aux jeunes gens d'une condition com-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
mune
eft un excellent Traité de
Morale bourgeoife . Les ombres du vice
y font tellement ménagées , qu'elles y
font briller la vertu dans tout fon éclat.
Si les perfonnages ne font pas toujours par
eux-mêmes des êtres bien importans ,
les
caractères en font d'ailleurs fi bien foutenus
, on les place dans des occafions
quelquefois fi attendriffantes , que le
Lecteur ne peut s'empêcher de s'y intéreffer
vivement. Quant au ftyle du
Traducteur , on en peut juger par les
différens morceaux que nous
cités.
avons
HISTOIRE dufiécle d'ALEXANDRE,
par M. LINGUET , un volume in-
12 , 1762 , chez Defaint & Saillant ,
rue S. Jean de Beauvais,
L étoit difficile de choisir un plus beau
plan que celui de cette Hiftoire. C'eft
le portrait en grand du premier Siécle
fameux dans les Annales du Monde
précédé d'une critique fage , mais éclairée
de beaucoup de traits avancés!,
à ce que penfe l'Auteur , un peu légé-
Lement par les Anciens , & crus plus
JUI N. 1762. 77
légérement encore par tant de modernes.
Tous les Savans pourront ne pas lui accorder
les conféquences qu'il tire de
bien desfaits : mais il nous femble qu'aucun
ne pourra lui refufer les louanges
dues à la nobleffe , à la rapidité , à la
fimplicité énergique de fon ftyle.
En écrivant l'Hiftoire d'un Siécle
guerrier , il n'a pu fe refufer à des réfléxions
vraies & touchantes , fur les
malheurs qu'occafionne cette gloire dont
tant de Rois font avides ; comme cependant
les révolutions les plus fanglantes
, font ordinairement fuivies dans les
Etats , d'un calme profond ,& d'une autre
eſpèce de gloire plus utile & plus confolante
, qui eft celle des Arts & des Leftres
; c'eft fous ce double point de vue
que l'Auteur a envisagé le Siècle d'Atexandre.
Il commence par un coup
d'oeil rapide fur les anciens Empires &
' Etat du Monde vers le temps où parut
le Conquérant & avant lui ; nous en
citerons quelques morceaux pour don
ner une idée du ftyle de M. Linguet ,
& de la manière dont il s'exprime.
» La nuit des temps couvre entie-
» rement les premiers Ages du monde.
» L'Ecriture nous en apprend très-peu
» de chofe deftinée à fournir au Chrif
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
» tianiſme foumis , des règles de con
» duite , elle n'offre aucune reffource
» à notre curiofité : pour ces Siécles que
» l'éloignement dérobe à notre vue ,
» nous fommes abfolument bornés aux
» Ecrivains profanes. Mais dans ce qu'ils
» nous en apprennent , on eft bien em-
» baraffé quand on veut concilier l'Hi-
» ftoire avec la vraifemblance . Leur ré-
» cit nous donne l'idée d'une popula
» tion , d'une opulence fi prodigieufe
» qu'on ne fçauroit la concevoir. Les
» Princes ne fe mettoient en campagne
» qu'avec des millions d'hommes ar-
» més ils trouvoient partout des Peuples
à combattre , & des dépouilles à
»
:
?? remporter.
ne
» Les Ouvrages attribués à Ninus , à
» Sémiramis , à leurs fucceffeurs
» font point les entrepriſes d'une trou-
» pes de Sauvages ignorans & barba-
"
res ; ils prouvent des notions fort
» étendues , & la connoiffance de plu-
» fieurs Arts qui ne peuvent avoir lieu
» que chez des Peuples policés depuis
» longtemps. On peut croire , fans dou-
» te , que Ninive n'avoit pas tout-à-fait
» trente-une lieues de tour , que les
» murs de Babylone avoient un peu
» moins de trois cens pieds de haut ,
JUI N. 1762. 79
& de quatre-vingt-fept de large , &
» que les Hiftoriens ont eu autant de
» part que les Architectes au merveil-
» leux qu'on trouve dans les entrepriſes
» des Monarques de ce temps- là .
"
» Cependant leur poffibilité eft dé-
» montrée par l'éxiftence de la grande
» muraille de la Chine . Cette prodi-
» gieufe & inutile défenfe préparée par
» la Chine civilifée contre la férocité
» de fes voifins , eft continuée fur une
» étendue de cinq cens lieues , malgré
» les obftacles infinis qui ont dû s'op-
» pofer à fa conftruction. Elle peut ren-
» dre plus vraisemblable l'énorme en-
» ceinte de Ninive & de Babylone , &
» la grandeur étonnante de tous les bâ-
» timens qui embéli oient cette partie de
» l'Afie.
Après plufieurs réfléxions de cette
nature fur les Siécles qui précédérent
celui d'Alexandre , M. Linguet nous
donne une idée des Monarques Perfans
& furtout de Darius qui fut le rival
du héros de Macédoine. Il dit , en parlant
des Etats de ce dernier Empereur
de Perfe » l'Empire fe reffentoit en-
» core des fecouffes qui l'avoient agi-
» té fous le Gouvernement d'Ochus
les Provinces nouvellement remifes
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» fous le joug , devoient le porter avec
impatience ; les Grands occupés de
» leurs intérêts , peu fenfibles à la gloire .
»du Trône , n'en voyoient que l'avilif-
» fement ; & les Peuples fatigués par
» tant de changemens fubits , ne pou-
»voient avoir ni amour ni refpect pour
» un Prince jeune , à peine connu , &
» qui n'avoit d'autre droit à la fouve-
» raine puiffance , que d'avoir fçu plaire
» à l'infame affaffin de deux Rois. Ces
obfervations que les Hiftoriens ne font
point , aident à concevoir pourquoi les
progrès d'Alexandre furent fi rapides.
M. Lingues parle du refte de l'Afie ,
de Carthage , de Rome avec la même
rapidité & le même agrément. » Une
chofe fingulière , dit - il ce font les
éloges qu'on prodigue à la vertu de
ces anciens Romains. La pauvreté ,
» la pudeur étoient , dit -on , le foutient
» de la République. On voit dans les
» Poëtes des defcriptions touchantes de
» l'innocence qui regnoit à Rome dans
» les premiers tems . A les entendre , tous
» les Citoyens étoient autant de Philofophes
pratiques , dont la continen-
» ce & la modération faifoient la hon-
» te de leur postérité.
ןכ
ور
?
» Je veux croire que quand Rome &
JUIN. 1762.
81
fon Empire n'occupoient que deux
» lieues de terrein , les moeurs y étoient
» encore reſpectées : il ne pouvoit y
» avoir de luxe chez des Brigan groffiers
à qui une terre peu fertile four-
» niffoit à peine la fubfiftance. Ils n'avoient
pas de quoi payer les vices.
» Mais cet état dura peu. Le premier
» fruit de leurs pillages fut chez eux ,
» comme chez les autres Peuples , facri-
» fié à la volupté .
>
» Dès le temps de leur quatriéme
» Roi , les Laboureurs
qu'on nous peint
fi ennemis de la molleffe , firent une
" Divinité de la Courtifanne Flora . On
» confacra la plus belle faifon de l'année
» à celle qui avoit confacré fes plus beaux
» jours auxplaifirs des Citoyens. L'agréable
emploi qu'elle avoit fait de fes
> charmes lui valut l'empire des fleurs .
» Jefçai qu'elle paya les honneurs qu'on
» lui rendit. Ce fut du prix de fa beauté
» qu'elle acheta des Autels. Le Peuple
» Romain ,inftitué par elle héritier de fes
richeffes , crur qu'un culte religieux
» pouvoit feul prouver fa reconnoiffance.
Mais en bonne foi , eft-ce chez
" un Peuple vertueux qu'on récompenfe
» le libertinage par rapothéofe ? Eft-ce
» dans une Ville bien réglée , quon
82 MERCURE DE FRANCE.
» bâtit des Temples à une femme publique
? Eft-ce avec des Particuliers ,
❞ pauvres & attachés au travail , qu'elle
» trouve moyen d'amaffer des tréfors ?
» Les Auteurs qui racontent l'hiſtoire de
» la belle Flora auroient dû, ce me ſem-
» ble , vanter la générofité , & non pas
» la fageffe des Romains qui l'enrichif
» foient.
La Gréce , Sparte , Athènes , la Macédoine
, paroiffent à leur tour ; enſuite
M. Linguet nous donne un réci trèsabrégé
des exploits d'Alexandre . Quelque
ufé ufé que
foit ce fujet , il devient intéreffant
, il paroît neuf fous fa plume.
Voici comme il décrit ce trait fi connu
d'Alexandre malade , & de Philippe ,
fon Médecin .
» Cependant Alexandre profitoit de
» fa victoire . Il avoit déja foumis plu-
" fieurs Provinces. Le bruit de la mar-
», che de Darius lui donnoit encore une
» nouvelle vivacité. Il fe flattoit de
» trouver enfin un rival & des dangers
dignes de lui , & on fçait que les dan-
» gers ne l'intimidoient point. Un jour
» après une marche longue & fatigan-
» te , il arriva dans une Ville où paffoit
» une petite rivière connue par la beauté
» & la fraîcheur extrême de fes eaux
"
JUIN. 1762. 83
» L'envie lui prit de s'y baigner , il s'y
» jetta tout échauffé comme il étoit .
» Mais à peine y fut-il entré , qu'il fe
» fentit faifi d'un friffon mortel ; il fal-
" lut l'en retirer & le porter dans ſa
» tente fans force & fans connoiffance.
» On fçait que cette rivière fut fatale à
" plus d'un grand homme. Dans les
» Croifades , l'Empereur Frédéric , ce
» défenfeur intrépide des droits de l'Em-
» pire , fi connu par fes démêlés avec
» les Papes , y trouva la mort avec les
» mêmes circonstances.
» Cet accident imprévu produifit un
» effet terrible dans l'armée . Rien ne
" peut exprimer la frayeur & la confteranation
des Soldats , & cette frayeur
" cette confternation faifoient d'une fa-
» çon peu fufpecte le plus bel éloge du
» mourant. Il fembloit que la vie de
» chacun d'eux dépendît de celle d'Alé-
» xandre : ils ne voyoient plus de ref-
» fource que dans une fuite honteufe
» s'il venoit à leur être enlevé.
» Les premiers Officiers n'étoient ni
» moins troublés , ni moins inquiets . Se
» voyant à la veille de perdre & leur
» fortune & un Maître qu'ils adoroient ,
» ils attendoient en tremblant autour
» de fon lit qu'il eût repris connoiffan-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
" ce mais les allarmes redoublerent
quand les forces lui furent un peu
» revenues. La vivacité de fon caractère
"parut alors dans toute fon étendue. Ii
es frémiffoit de fe voir retenu dans un
» lit , tandis
que fon ennemi
approchoit
» les armes à la main . Il accufoit les
» Dieux , fa fortune , le bonheur de
» Darius ; il demandoit à grands cris la
» mort ou la ſanté & ne promettoit
» fa confiance qu'aux Médecins qui entreprendroient
ou de le guérir prompte-
» ment , ou de terminer promptement fa
» vie.
··
>
» Ceux-ci , qui dans l'occafion prodí-
& guent fi légèrement aux malades, fartout
quand ils font Princes , les remédes
& l'efpérance , étoient alors plus
» timides & n'ofoient rien ordonner.
» Enfin un d'entr'eux nommé Philippe
» fe chargea de l'événement , & répon-
» dit d'une prompte guérifon : mais il
> demandoit du temps pour préparer fon
remede.
» Tandis qu'il y travailloit , Alexan-
» dre reçoit des avis , où on lui mande
» de ſe défier de ce même Médecin , qui
» a reçu de grandes fommes de Darius ,
& s'eft engagé de l'empoifonner. Il
falloit avoirun eſprit bien ferme , un
JUI N. 1762 . 85
"
,
courage bien décidé pour s'arrêter
» au parti qu'il prit . Quand Philippe
parut avec la potion qu'il avoit pra-
» mife Alexandre la reçoit , l'avale
» fans héfiter , & lui préfente en même
» temps l'avis qui doit la rendre fufpec-
» te. Le fidéle Médecin ne montra que
» de l'indignation : mais comme il craignoit
que ces idées fâcheufes ne nui-
» fiffent a l'effet du reméde & qu'il
» cherchoit à le tranquilifer : Tranquili
» fez-vous vous- même , lui dit le Prin-
» ce en lui prenant la main ; car je vous
» crois doublement inquiet , de ma gué-
» rifon d'abord , & enfuite de votre juf-
» tification . Si l'on fait attention à l'âge
» d'Aléxandre , & dans quelles circonf-
→ tances il parloit ainfi à un Sujet ac-
» cufé , on ceffera d'être furpris de le
» voir aimé avec tant de paffion de tous
ceux qui l'approchoient.
» Le reméde opéra avec une promp
» titude étonnante. Au bout de trois
» jours le Roi fut en état de fe montrer
à fon armée. Si la défolation avoit été
» extrême en craignant de le perdre ,
و د
les tranfports allerent jufqu'à la dé-
» mence. En le voyant hors de danger,
ils couroient en foule baifer la main
➡ du Médecin qui l'avoit guéri. Ils au86
MERCURE DE FRANCE.
» roient dreffé volontiers des autels à un
» homme qui leur rendoit leur Prince .
» La poftérité n'aura pas de peine à dé-
» mêler dans notre hiftoire une époque
» abfolument ſemblable ; elle y trouvera
un Roi jeune adoré , prêt à périr
» au milieu d'une campagne glorieuſe ,
» fauvé contre toute apparence , & ren-
» du à l'amour des Peuples au défefpoir ,
» qui croyoient déja n'avoir plus qu'à
» le pleurer.
Le traitement fait à la famille de Darius
, la mort de ce malheureux Prince ,
toutes les époques célébres de la vie
d'Alexandre fe retrouvent embellies .
Le caractère de ce Prince moins étendu
, moins réfléchi qu'on ne l'attendroit
peut - être , eft fuivi par des chapitres
où l'on traite du Gouvernement
Militaire , de la Politiquedes Grecs, deleurs
Commerces, de leurs Arts, de leursUfages
dans la vie commune , leurs Spectacles ,
leur Poëfie , leur Religion & enfin de leur
Philofophie.Tous ces articles font développés
fucceffivement avec autant de précifion
que de netteté : ils font même
rendus plus piquans par des allufions fines
& ingénieufes à nos moeurs ,
l'Auteur en fe permettant des critiques ,
n'oublie point la modération d'un Citoyen
fage.

JUIN. 1762. 87
Malgré le mérite général de l'Ouvrage
, on y trouve des défauts ; l'impartialité
exacte nous oblige d'avertir l'Auteur
de creufer quelquefois davantage
les réfléxions , de joindre à la beauté du
ftyle l'étude & les recherches qui fembloient
naturellement devoir entrer dans
fon plan , de condamner moins précipitamment
des chofes reçues, approuvées
jufqu'ici par de très- grands hommes.
M. Linguet eft encore fi jeune qu'il
ne peut que nous fçavoir gré de ces
avis ; il annonce lui - même dans fon
Ouvrage avec une modeftie bien eftimable
, que fon deffein eft d'en profiter.
Nous croyons au refte qu'il n'y aura
qu'une voix fur fon Livre ; un ſtyle
fi brillant , plein d'efprit , fans affectation
, & furtout d'une netteté , d'une
énergie fingulière , découvre des talens
diftingués en plus d'un genre.
ÉPITRE à M. de VOLTAIRE , par
M. LE SUIRE , contenant près de
250 Vers , Brochure in-12.
NOUS ous nous reprochons de n'avoir
pas rendu compte plutôt de cette Epî88
MERCURE DE FRANCE.
tre , où nous avons trouvé des Vers
dignes d'être adreffés à M. de Voltaire ,
& d'être lus par tous ceux qui ont du
goût pour la bonne verfification. On
y repréfente d'abord l'Auteur de la
Henriade , environné de nuages formés
par l'encens des humains , & l'haleine
de l'envie . On lui donne enfuite des
éloges comme à l'homme univerfel qui
réunit tous les Arts & tous les talens.
De-là l'Auteur paffe à chacun de fes
Ouvrages en particulier , & il dir en
parlant de la Henriade :
Henri , de la nuit éternelle ,
Evoqué par tes chants hardis ,
Paroît à nos yeux interdits
Sur un monceau de morts affis ,
Panché fur le fein d'une Belle.
Tendre Amant , terrible Vainqueur ,
Dans les yeux la foudre étincelle ;
L'amour foupire dans fon coeur.
Héros , Monarque malgré Rome ,
Semant la tendreffe & l'éffroi ;
Il fait des amis , il eft homme ,
Il fait des heureux , il eſt Roi.
Faifant enfuite le caractère général des
Ouvrages de M. de Voltaire, M. le Suire
ajoute
JUI N. 1762 .
89
Mais la plus brillante étincelle
Qui décore tes Vers chéris ,
C'eſt cette humanité fi bellė ,
Cette vertu fi naturelle ,
Et chez les hommes fi nouvelle ,
Qui refpire dans tes Ecrits.
C'eft en lifant ces mêmes Ecrits que
l'Auteur s'eft formé dans l'art des Vers.
Auffi dit-il à M. de Voltaire :
A tes talens j'en fais hommage :
Oui , tu m'as formé , tu m'as fait.
Heureux , fi ton front fatisfait
Ne rougit point de ton ouvrage.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
la Maifon de FAUDO AS .
IL
L paroît , Monfieur , un Livre nouveau
intitulé le Calendrier des Princes &
de la Nobleffe de France , annoncé pour
l'année 1762 , imprimé chez. Duchesne ,
Libraire à Paris. Vous trouverez bon
que je vous faffe part des remarques que
j'ai pu faire en feuilletant par hazard ce
Livre ; il me paroît,Monfieur , que l'Auteur
eft peu au fait des Familles de Fran90
MERCURE DE FRANCE.
ce , & qu'il n'a pas même voulu fe donner
la peine de lire les Hiftoriens qui en
traitent . Il eft certain qu'un Auteur qui
s'engage envers le Public à lui donner
un ouvrage auffi intéreffant & qu'il prétend
être un extrait fidéle de fon Dictionnaire
généalogique , doit auparavant
tout , fe mettre au fait des Familles dont
il traite ; & ce n'eft qu'en travaillant fur
des Mémoires exacts , ou fur ce qu'en dit
un Hiſtorien fidéle , qu'il peut travailler
avec certitude & fe mettre par ce moyen,
à couvert des reproches qu'on pourroit
lui faire fur fon peu d'exactitude à confondre
les Familles les unes avec les autres
fans donner aucunes diftin &tions ,
tel que la Famille de Faudoas avec celle
de Rochechouart , que l'Auteur confond
en renvoyant à la lettre fle nom de Faudoas
à celui de Rochechouart . La Maifon
de Faudoas eft totalement diſtincte de
celle de Rochechouart. Elle tire fon origine
du Bourg & Baronnie de Faudoas
anciennement fituée dans le Diocèfe de
Toulouze , & aujourd'hui dans celui de
Montauban ; elle eft connue depuis des
fiécles , tant par fes alliances que par fes
emplois militaires; elle a toujours confervé
le titre & qualité de premierBaron Chrétien
de Guyenne .Le premier Baron du nom de
,
JUI N. 1762. 91
Faudoas dont on peut avoir connoiffance
, s'appelloit Raymond , & vivoit
en 1161. L'Auteur du Calendrier généalogique
, en parlant du nom de Faudoas ,
auroit dû confulter les annales du Monaftère
des Cordeliers de Toulouze dont
cette Maiſon eft fondatrice en 1222 ; il
auroit pu également confulter l'ancien &
le nouveau Moreri , ainfi que différens
Hiſtoriens qui en font mention tel que
les Archives de la Chambre des Comptes
de Paris , comme auffi l'Hiftoire généalogique
de la Maifon de Dupleffis Richelieu
, par André Duchefne. L'Auteur
auroit pu remarquer que la Maiſon de
Faudoas eft totalement diftincte de
celle de Rochechouart , que l'Hiſtoire
nous apprend être fortie des anciens
Comtes de Limoges , & qui enfuite a
pris fon nom du Bourg de Rochechouart,
fitué dans le Poitou . Le premier que
l'Hiftoire nous fait connoître s'appelloit
Aimery , Vicomte de Limoges , furnommé
Ofto -Francus , & fut le premier
qui prit le nom de Vicomte de Rochechouart.
Il vivoit en 1018 ; L'Auteur du
Calendrier Généalogique auroit pu remarquer
dans les Hiftoriens qui ont
traité de ces deux Maifons , que ces
deux Familles tirent leur origine de deux
92 MERCURE DE FRANCE.
.
Provinces différentes , & auroit dû rapporter
ce qui a donné lieu à une branche
de Rochechouart de porter le nom
de Faudoas ; il n'avoit qu'à lire l'Hiftoire
de la Maifon de Dupleffis - Richelieu
, qui en fait mention . Ce fut Antoine
de Rochechouart , qui épouſa au
Château de Faudoas , le 25 Octobre
1517 , Catherine de Faudoas , Fille &
héritière de Beraud , cinquième Baron
de Faudoas , Barbazan , & c , lequel en
faveur du mariage , donna les Baronnies
de Faudoas & de Montegu , à Antoine
de Rochechouart , à condition de
prendre le nom & armes de la Maifon
de Faudoas ; de cette branche eft
iffue celle des Rochechouart , Seigneurs de
S. Amant & de Clermont , perpétuée
aujourd'hui dans la perfonne de François-
Charles , Comte de Rochechouart ,
Marquis de Faudoas , premier Baron
Chrétien de la Guyenne , né le 27 Août
1703 , Lieutenant- Général des Ármées
du Roi , Chevalier de fes Ordres .
J'ai cru , Monfieur , devoir vous faire
part de mes réfléxions au fujet de la
diftinction qu'auroit dù faire l'Auteur
du Calendrier Généalogique , des Maifons
de Faudoas & de Rochechouart ,
en faifant connoître au Public ce qui
JUI N. 1762. 93
a donné lieu à une des branches de
cette Maiſon , de prendre le nom & les
armes de la Maifon de Faudoas. Je vous
prie de vouloir bien inférer cette Lettre
dans votre premier Mercure.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Caen , le .... 17628
AVIS DE L'AUTEUR.
FIGURES de la Bible mifes en Vers.
PLAN DE L'OUVRAGE .
DANS l'Ouvrage annoncé , l'Auteur
ayant eu principalement en vue la jeuneffe
, s'eft propofé de l'exciter davantage
, par la précifion & par la forme des
Vers , à lire & à apprendre par coeur
l'Hiftoire de l'Ancien Teftament jointe
à la morale , qui eft le fruit qu'on en
peut retirer & tout le monde fçait
que la verfification fournit une aifance
infinie à la mémoire , même dansles enfans.
Cet Ouvrage eft moins une Poëfie
qu'une verfification . L'Auteur n'ayant
pu , ni dû employer les fictions & leftyle
figuré de la Poëfie dans un Sujet
Hiftorique tel que celui de l'Ecriture
Sainte , dont le langage au refte eft noble
par lui-même & facré , & dont cer94
MERCURE DE FRANCE.
1
tains détails ne feroient pas d'ailleurs
également fufceptibles des mêmes ornemens.
Cettte noble fimplicité rendra
même l'Ouvrage plus à la portée des enfans
, qu'on a particuliérement envifagés.
On s'eft donc principalement åttaché
à la fidélité la plus fcrupuleuse pour
I'Hiftorique , à la clarté du ftyle , & à
l'exactitude de la verfification ,
FIGURE 36. Moïfe expofe fur
le Nil. Exod. 2.
Tandis que dans l'Egypte Ifraël triftement
Languiffoit dans l'opprobre & l'afferviffement ,
Tandis qu'un Prince ingrat , dans ſa fureur fanglante
,
S'acharnoit à détruire une race innocente ,
A qui même jadis fes Ancêtres les Rois
Avoient dû leur Couronne & leur vie à la fois : ( * )
L'Ifraëlite Amram , dans ce contre- temps même
Eut de fa femme un fils d'une beauté ſuprême ;
Celui-là même un jour qui devoit des Hébreux
Terminer les malheurs & l'esclavage affreux.
Docile au cri da fang , de fes graces touchée ,
Sa mère tint trois mo fa na fance cachée.
Mais , ne pouvant plus fur les recherches du Roi,
( * ) Jofeph , par fa fage prévoyance , avoit préfervé
de la famine & de la mort les Rois & les Egypriens de
fon temps.
JUI N. 1762: 95
Il lui fallut enfin fuivre la dure Loi ,
Et rendantfon enfant victime de l'envie ,
Se fauver elle-même aux dépens de ſa vie,
De joncs entrelacés elle fit un berceau
Qui prêtât à fon fils l'office d'un tombeau ,
L'enduifit au-dehors de poix & de bitume ;
Et prenant cechèr fils , le coeur plein d'amertume,
Trois fois elle l'y mit , trois fois elle l'ôta .
Sur la tendreſſe , enfin , la crainte l'emporta.
Le ferrant fur fon ſein , comme en derniere grace,
De baifers & de pleurs elle inonda fa face ;
Puis elle l'y coucha de les tremblantes mains ,
Maudiffant en fecret les ordres inhumains.
Enſuite , conſommant ſon triſte ſacrifice ,
Elle gagna le Nil , l'inftrument du fupplice.
Là , plaintive , éplorée , au cours , au gré de l'eau
Elle laiffa couler l'enfant & le berceau .
A peine elle eut lâché ce gage cher & tendre ,
Qu'elle fit fes efforts foudain pour le reprendre
Mais , vaine tentative , & fuperflus efforts !
L'onde l'avoit déja voituré loin des bords.
Pour s'en dédommager , d'une active prunelle
D'abord elle fuivit cette frêle nacelle :
Mais , l'afpect encor plus redoublant fa douleur ,
Elle s'enfuit au loin déplorer fon malheur.
A la foeur de l'enfant toutefois cette mère
Prefcrivit de veiller fur le fort de fon frére.
96 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES DE LIVRES.
DICTIONNAIRE de Droit Canonique
& de Pratique bénéficiale conféré
avec les Maximes de la Jurifprudence de
France , c'est-à- dire avec les Ufages &
Libertés de l'Eglife Gallicane , les Pragmatiques
& Concordats , les Ordonnances
, Edits & Déclarations de nos Rois ,
les Arrêts du Parlement & du Grand-
Confeil , les faines Opinions des Auteurs
François , & la Pratique des Officialités
. Le tout mis dans un ordre qui
donne une connoiffance exacte des Canons
de difcipline , des Ufages de la
Cour de Rome , des Pays d'Obédience
& des Pays libres , de la Pratique & des
régles de la Chancellerie Romaine , de
la forme des Provifions qui en émanent
pour ce Royaume ; des Indults , des
Expectatives , des Exemptions de la Hiérarchie
Eccléfiaftique , des droits & de
l'autorité du Pape en France , & généraiement
de tout ce qui peut regarder
dans le Droit Canonique les biens &
la Police extérieure de l'Eglife. Par M.
Durand de Maillant , Avocat au Parlement.
In-4°. 2 vol . Paris , 1761. Chez.
Cl. Jean - Baptiſte Bauche , Libraire
quai
JUI N. 1762. 97
quai des Auguftins . Avec Approbation
& Privilége du Roi.
Le titre de l'Ouvrage qu'on publie ,
femble difpenfer d'en faire remarquer
les avantages & la néceffité. Un Dictionnaire
de Droit Canonique déja promis &
en vain attendu , livré dans un temps
où le nombre & l'ufage des Dictionnaires
ont décidé le goût des Lecteurs , pour
l'ordre Alphabétique , ne peut qu'être
bien reçu . Favorifé même par ces circonftances
, l'on eût peut-être pu comme
bien d'autres , prendre bien moins de
peine & compter également fur le débit
fi l'on étoit plus jaloux du fuccès . Le
premier Dictionnaire d'une Science n'a
jamais manqué de plaire ; mais il faut felon
nous qu'il plaife long-tems , & s'il fe
peut , toujours , quand le fond en eft
auffi important , que fa forme en peut
être agréable ou commode .
C'eft fur cette derniere idée , que l'on
a entrepris de conférer dans un Dictionnaire,
leDroitCanon avec notreJurifprudence
; l'ordre Alphabétique eft le moindre
des avantages que l'Auteur s'eft propofé
de procurer au Public dans cet
Ouvrage.
» Donner au Lecteur la connoiffance
» générale & particuliere des principes
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» du Droit Canonique , relativement au
» For extérieur.
» Mettre ce Lecteur dans la certitude
que tels & tels principes qu'il vient de
» découvrir dans leur fource , font ou ne
» font pas fuivis dans la pratique du
» Royaume.
,
Ce font là les deux grands objets de
ce travail , tout le plan de l'Ouvrage .
L'Eglife une , certaine immuable
dans fa Foi , conftante & toujours divine
dans fa morale , eft variable dans fa
difcipline , c'est-à - dire , dans la Police
extérieure de fon Gouvernement. Il faudroit
n'avoir aucune connoiffance de
l'Hiftoire , pour ignorer les changemens
que cette Police a reçus & qu'elle peut
recevoir tous les jours dans un Pays du
Monde Chrétien.
Sans recourir à d'autres exemples , la
France, tout le monde le fçait , a fes libertés
, fes Ufages ; l'Italie a les fiens : cependant
il n'eft qu'un Corps de Droit Canon ,
& lesLoix qu'il renferme prèfque fans méthode
, font générales. On les étudie ces
Loix , & à grand frais , dans leur défordre
: on les fçait , on veut en faire ufage ,
& on fe trompe. Qu'arrive -t- il ? On n'y
revient pas à deux fois pour ne plus fe
tromper, on oublie ce que l'on a appris ,
JUI N. 1762. 99
1
on fe dégoûte des Canons ; & on les
laiffe pour s'attacher aux Ordonnances ;
aux Arrêts ; mais autre embarras . Les
Canons apprenoient trop de chofes ; les
Ordonnances , les Arrêts en apprennent
trop peu , prèſque rien . Les Canoniftes
qui traitent ces vaftes matières , en parlent
chacun felon le génie & les ufages
de leur nation , ou même de leur fiécle :
& de - là cette variété , ou pour mieux
dire , ce cahos dont on fe plaint. On ne
voit ni certitude , ni clarté dans cette
Science ; on n'en veut plus : le Juge ,
l'Avocat fe bornent à l'examen des queftions
qui fe préfentent : le Clerc , le Religieux
ceffent d'étudier le Droit Canonique
, fans ceffer de vouloir l'apprendre,
& ils ne doivent pas l'ignorer.
Quel remede à ces inconvéniens ? Y
en a-t-il ? Quelques Auteurs François
ont cru avec fondement , qu'il confiftoit
dans la conciliation des Canons avec
nos Ufages ; en conféquence ils l'ont
employé , mais imparfaitement : leurs
ouvrages étoient trop bornés , ou leur
méthode & leur diftinctions trop peu
fenfibles. L'ordre & l'étendue de ce Di-
&tionnaire ont paru fe prêter mieux à
l'exécution de ce grand deffein , on l'a
donc fuivi;& voici fous quelle forme: on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE .
a rappellé les anciens principes avant les
nouveaux ; parmi ces derniers , on a diftingué
ceux qui font fuivis en France ,
d'avec ceux qui ne le font pas ; c'est-àdire
, qu'en faifant à chaque mot l'hiftoire
de fa matière , autant qu'elle en
eft fufceptible , on conduit le Lecteur
jufqu'à la diftinction nette & préciſe de
ce qui étoit anciennement fuivi & ne
l'eft plus , & principalement de ce qui
fe pratique au -delà & en -deçà des Monts.
L'endroit de cette dernière & importante
diſtinction eft marqué par un aftérifque
(* ) dont le fréquent ufage demande
quelque explication.
Lorfque fous cette étoile , on ne remarque
rien de différent ni de contraire
aux principes expofés auparavant , ou qui
la précédent fous le même mot , on
doit conclure que ces principes font ou
peuvent être fuivis dans la pratique , felon
les circonftances , fans inconvéniens.
Quand ils font contraires à nos Ufages ,
on ne manque jamais de le marquer ,
comme nous avons déjà dit , & c'eſt- là
le principal objet de la méthode : Oppofita
juxta fe pofita magis elucefcunt.
Ariſt. ·
Lorfque la matière du mot fe tire
toute de notre Droit François particuJUI
N. 1762. ΙΟΙ
lier ou qu'elle eft fimplement hiftorique
ou briéve , on ne fait point alors
ufage de l'étoile ou c'eft feulement
pour dire qu'elle eft inutile .
Les chrochets ( 1 ) que l'on trouvera
fous plufieurs mots , fervent à couper
une trop longue matière , & la terminent
comme fi l'on avoit à traiter un
nouveau mot , fuivant les principes généraux
du Droit Canonique , ou un autre
article en petites capitales du même
mot. On y voit l'étoile & les obfervations
qu'elle annonce.
Ce font - là tous les éclairciffemens
qu'on peut donner fur l'emploi de l'aftérique
que l'on trouve prèfque fous
chaque mot de ce Dictionnaire . Ces
éclairciffemens font éffentiels ; on doit
les prendre une fois pour toujours , afin
de ne point trouver d'obſcurité où l'on
a voulu répandre la lumière ; car nous
devons avertir , & on ne doit pas l'oublier
, que cette nouvelle méthode a
pour but , non de rendre certaine ou
invariable la Jurifprudence Canonique,
c'eft aux Législateurs à faire ce prodige
, mais de faire connoître au Lecteur
celle que l'on fuit à préfent , après lui
avoir donné une idée moins générale
des Canons qui n'ont été en ufage que
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
pendant un temps , ou qui étant encore
fuivis , n'ont pas la même application
dans tous les Pays , ni par conféquent
dans tous les Livres : Habentes fub una
fide varios ritus & mores. C. quoniam 14.
de off jud. ord.
On s'eft abftenu de parler de ce qui
appartient à la Théologie , au Dictionnaire
de la Bible , & aux Ouvrages de
Droit Civil. On n'a dû employer l'Ancien
& le nouveau Teftament qu'en autorité.
Quant au Droit Civil , à la procédure
près , qui fuivant nos Ufages fe
regle par les Ordonnances dans les Officialités
, comme dans les Tribunaux Séculiers
, on a tâché d'en féparer abfolument
nos matières. On ne s'eft donc
pas arrêté à tous ces Décrets & Décrétales
qui n'ont pour objet que la décifion
des cas purement civils & profanes.
On a à cet égard confidéré que le Ditionnaire
de Droit Civil de M. de Ferrieres
, où se trouvent déjà la nomenclature
du Droit en général , feroit vraifemblablement
entre les mains de quiconque
doit par état fçavoir la Jurifprudence
; & dans cette fuppofition on a fait
imprimer celui -ci , ( que l'on eût pu divifer
en trois Volumes , ) à l'inftar du
précédent, pour en faire au moins le pendant
quant à la forme.
JUI N. 1762. 103
On a chargé ce Dictionnaire de plus
de textes & d'autorités qu'on n'en voit
dans le Dictionnaire de Droit Civil ; &
le Lecteur n'y trouvera rien d'avancé
fans preuves ou du moins fans garant.
L'importance & l'univerfalité des matières
, la nature même de l'Ouvrage l'ont
éxigé , & on l'a fait exactement avec des
guillemets ou des citations , qui laiffent
néanmoins le mérite d'avoir voulu préfenter
au Public l'édifice d'autrui fous
un plus agréable & plus utile point de
vue ; enforte que , fi l'on ne donne rien
de nouveau pour le fond des régles que
l'on trouvera toujours écrites , on apprend
au moins leur origine , leur progrès
, & le fort qu'elles ont aujourd'hui ;
ce qui n'a pas beaucoup d'exemples. On
apprend ce qu'ont pen é ou ce qu'ont
écrit fur le Droit Canonique , les Aueurs
Ultramontains & François . Un feul
d'entre les premiers tient lieu fouvent
d'Interprête à toute la Nation ; on n'en
cite pas beaucoup. A l'égard des Canoniftes
François , les plus Modernes ont
paru meilleurs à fuivre pour attefter par
les Arrêts , ou autrement , la plús nouvelle
Jurifprudence du Royaume , foit
aux Parlemens ou au Grand - Confeil.
On a rapporté dans le même deffein ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
les Ordonnances & les Déclarations
dont les difpofitions introduifent un nouveau
Droit François , ou affermiffent
celui dont on doutoit. On les trouve
pre que toutes avec leur préambule ,
dans un ordre & avec des explications ou
des renvois dont le commun des Lecteurs
a fouvent befoin pour les entendre ,
cu du moins pour en faire ufage. Les articles
de nos Libertés , recueillis par M.
Pithou , avec les citations marginales
des preuves , les Pragmatiques & Concordats
, le Texte même de certains Canons
& particuliérement de ceux du
Concile de Trente , enfin les Formules
de quelques Actes Eccléfiaftiques fréquens
en Pratique , ont auffi paru devoir
trouver place dans un Livre qui
devenant à la faveur de fon Titre , plus
familier que les meilleurs Ouvrages , doit
épargner à plufieurs de fes Lecteurs , la
peine & même les frais de chercher la
lettre d'une Loi , d'une Décifion , dont
on ne leur préfenteroit pas toujours l'efprit
& le vrai fens .
A tout cela l'on trouvera jointe une
efpéce de Table des nouveaux Mémoires
du Clergé qu'ont formé naturellement
& prèfque fans aucune affectation ,
les citations continuelles & néceffaires
JUI N. 1762. 105
,
de cet important Ouvrage. Le prix en
eft confidérable , ce qui le rend peu
commun & d'autant plus recherché
mais comme ce n'eft pas là le feul Livre
dont on fe paffe , à caufe de fa cherté
il fuffit de fçavoir où il eft , & les matières
dont il traite , pour qu'une Table
raifonnée en épargne la dépenfe. Quand
on a une queftion à difcuter , un doute
férieux à éclaircir , on y a recours comme
à d'autres Collections que les Particuliers
n'achetent pas communément.
Quant aux répétitions fi difficiles à
éviter dans les Dictionnaires , on a tâché
d'y obvier par le moyen ordinaire des
renvois ; on en a même multipliés à tel
point pour éviter ce défaut , que l'on en
pourra trouver de beaucoup moins néceffaires
les uns que les autres. Il eft certaines
matières , pour ainfi dire contextuelles
, qu'on ne fçauroit divifer fans
les rendre moins claires ; il en eſt d'autres
qui répondent prèfque à toutes les
parties de l'Ouvrage , mais dont l'origine
eft commune à tous les noms qui les
réclament. Dans tous ces cas on a ufé
des crochets dont il a été parlé , ou des
renvois en telle forte , qu'on diftinggue
aifément les principes fondamentaux
d'avec
ce qui n'en eft que la fuite où les
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
"
M&
*
conféquences. Par ce moyen on ne fera
jamais embarraffé de trouver le principe
dont on veut s'inftruire , fous quelque
mot qu'on le cherche . Au furplus , on
ne regardera pas comme une répétition
ce qui eft dit fouvent fur les mêmes piincipes
, dans les deux endroits que fépare
l'étoile . Pour apprendre qu'un Canon
n'eft pas fuivi , il faut néceffairement
parler de ce Canon ; & enfuite de l'Ordonnance
, de l'Arrêt ou de l'Ufage qui
lui ôte fa vigueur. Parler de l'un fans
l'autre , c'eft laiffer dans l'esprit du Lecteur
( non initié ) ce doute ordinaire , où
il eft prèfque toujou s , en fermant un
Livre de Droit Canonique ; fi ce qu'il
vient de lire eft Ultramontain ou François
, fuivi ou non dans la Pratique du
Royaume .
On a cru devoir parler des Conciles
Généraux fous le nom de chaque ville
où ils furent tenus pour en donner au
moins une idée , & en faire comme autant
d'époques dans l'étude du Droit
Canonique dont on ofe dire que l'Hiftoire
fait une des parties les plus éffentielles
. On parle auffi des Provinces du
Royaume que certains Ufages particu
liers ont fait appeller improprement
Pays d'Obédience ; mais c'eft à quoi fe
JUI N. 1762.
107
borne la Topographie dans ce Diction-

naire . On a réuni fous le mot Provinces
Ecclefiaftiques , tout ce qu'il y avoit
à dire des Priviléges en général de certains
Siéges , diftingués autrefois par
des Primaties , Patriarchats Vicairies
Apoftoliques , &c , fans rappeller dans
le cours de l'Ouvrage le lieu où le nom
de chacun de ces Siéges , pour traiter
des Priviléges particuliers qui y font attachés
ou que prétendent leurs Titulaires.
Pour ce qui eft de la manière d'étudier
le Droit Canonique , de ce qui le
compofe , & de fon autorité , on n'a rien
à ajouter à ce qui en en eft dit fous les
mots Canon Droit Canon , Office ,
Conftitution , Abus , & c. On remarque
feulement ici en finiffant , que l'on a
beaucoup à fe promettre de ce Dictionnaire
pour furmontér fes dégoûts & fixer
fes doutes dans l'étude de cette Science ,
auffi féche & épineufe dans fa forme ,
qu'elle eft intéreffante & fublime dans
fes matières.
ESSAI ANALYTIQUE furles facultés
de l'âme , par M. Charles Bonnet , de la
Société Royale d'Angleterre , de l'Académie
Royale des Sciences de Suéde ,
de l'Académie de l'Institut de Bologne ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Correfpondant de l'Académie Royale
des Sciences & des Sociétés Royales de
Montpellier, & de Gottingue . vol. in -4 °.
A Coppenhague,chez les frères Cl. & Ant.
Philibert; & fe trouve à Paris chez le
Clerc , quai des Auguftins , à la Toiſon
d'Or.Je me propoſe de rendre compte de
ce fçavant Ouvrage.
TRAITÉ de la défenfe intérieure &
extérieure des REDOUTES , avec la méthode
de les conftruire , tant en plaine ,
qu'au fommet & au pied des Montagnes
, enfin entre le fommet & le
pied des Montagnes , & dans les Vallons.
Par M. de Touzac , Lieutenantréformé
du Régiment de Poitou , & Ingénieur-
Géographe du Roi. vol. in-8°.
gravé par M. Chambon , de la Société
Littéraire-Militaire. A Paris , chez Cl.
Hériffant , Imprimeur - Libraire , rue
Notre-Dame, 1762. Cet Ouvrage, orné
de Planches très- bien ' exécutées , peut
être très utile dans les circonstances
préſentes.
-
CONSIDÉRATIONS fur l'État préfent
de la Littérature en Europe.
Tolerabile , fi ædificia noftra diruerent ædificandi
capaces.
JUI N. 1762. 109
In-12, Londres, 1762 ; & fe trouve à Paris
, chez Fournier , Libraire , quai des
Auguftins. C'eft un coup d'oeil rapide de
quelqu'un qui paroît bien voir , & dont
nous rendrons compte inceffamment .
MÉMOIRES pour fervir à l'histoire
de la vertu , extraits du Journal d'une
jeune Dame. In- 12. 4 vol . Colog. 1762 ;
& fe trouve à Paris chez Delormel
Libraire , rue du Foin. On les attribue
à un Auteur dont les Ouvrages dans ce
genre ont conftamment droit de plaire
au Public. Nous en donnerons l'Extrait
dans le Mercure prochain.
AMÉLIE , Roman de M. Fiedling
traduit de l'Anglois , par Madame Riccoboni.
Premiere Partie , in - 12 , 1762 ;
chez Brocas & Humblot , Libraires , rue
S. Jacques , entre la rue des Mathurins
& S. Benoît , au Chef S. Jean. Cette
premiere Partie fait attendre impatiemment
la feconde.
DE LA GAIETÉ.
Semper gaudet.
S. P. Ep. ad Theff. c. s.
Par M. le Marquis Caraccioli , Colonel
10 MERCURE DE FRANCE.
au Service du Roi de Pologne , Ele&eur
de Saxe , in-12. Francfort , 1762 ; & fe
trouve à Paris chez Nyon , quai des
Auguftins , près la rue Git-le - coeur , à
l'Occafion . Le nom feul de l'Auteur
indique ce que l'on doit attendre de ce'
nouvel Ouvrage que je reçois dans le
moment.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADEMIES.
ASSEMBLÉE publique de l'Académie
des Sciences.
LAA Séance fut ouverte par M. de
Fouchy , Secrétaire perpétuel , qui annonça
que l'Académie avoit adjugé le
Prix de cette année 1762 à la Piéce N°.
6 , dont l'Auteur eft M. l'Abbé Boffut ,
Profeffeur de Mathématiques aux Ecoles
Royales du Génie , & Correfpondant
de l'Académie. Le Sujet propofé étoit
d'examiner fi la réfiftance du milieu ,
JUI N. 1762.
·III
dans lequelfe meuvent les planètes , produit
quelque altération fenfible fur leurs
mouvemens. Ce n'eft pas la première fois
que M. l'Abbé Boffut a été couronné
par notre fçavante Académie . Il partagea
le Prix de l'année dernière avec
L'illuftre M. Euler , & on n'ignore pas
qu'il a eu cette année pour concurrens
des rivaux redoutables & célèbres par
plufieurs victoires remportées dans le
même genre . L'Académie a donné enfuite
des éloges , & le premier acceffit, à la
Piéce No. 1. & le fecond acceffit à la Piéce
N°.3, dontelle n'a pas nommé les Auteurs .
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie
Royale des Sciences.
Du 24 Avril 1762.
M. BARON a demandé qu'il lui fût
permis de faire imprimer dans le Mercure
la fuite de la conteftation qui s'eft élevée
au fujet de l'inflammabilité du Vinaigreradical
, dont le commencement a été
imprimé dans le premier Volume du
Mercure de ce mois , & d'y joindre le
Rapport qui en a été fait par MM. HEL112
MERCURE DE FRANCE.
LOT , BOURDELIN , & DE MONTI
GNY. Ce qui lui a été accordé , en foi
de quoi j'ai figné le préfent Certificat , à
Paris le 24 Avril 1762.
GRANDJEAN DE FOUCHY ,
perp . de l'Ac . R. des Sciences. Secrét.
ECLAIRCISSEMENS fur l'expérien«
de l'inflammabilité du Vinaigre-
COMME
radical.
OMME l'Académie ne me paroît pas
encore fuffisamment inftruite de ce qui
concerne l'inflammabilité duVinaigre-radical
à la manière de l'efprit- de-vin, pour
pouvoir porter fon jugement fur la nouveauté
de cette expérience, il eft de mon
devoir & de mon honneur de juftifier
l'exactitude du rapport qu'elle m'avoit
chargé de lui en faire.Les éclairciffemens
que j'ai à produire à ce fujet font d'autant
plus indifpenfables , qu'il ne s'agit
pas feulement i de prouver que j'ai
entendu un Paffage contefté , dans fon
véritable fens , mais qu'il eft queſtion
principalement de démontrer que je n'ai
JUIN. 1762. 113
pas eu la témérité d'abufer de la confiance
dont l'Académie m'a honoré,jufqu'au
point de falfifier les paffages d'un Auteur,
ni la mauvaiſe foi d'interpréter ces paffages
dans un fens forcé , le tout à deffein
de foutenir une caufe qui , en la fuppofant
mauvaiſe , ne peut dans le fond intéreffer
l'honneur des parties que par la
nature des procédés qu'elles fuivroient
pour la défendre.
Voici ma manière de procéder ; j'ai
dit dans mon rapport que l'expérience de
l'inflammabilité du Vinaigre-radical à la
manière de l'efprit-de-vin , n'étoit pas une
nouvelle découverte ; qu'elle étoit rapportée
par Juncker dans le deuxiéme tome
de fon confpectus chemia , pag. 581 ,
dans les termes fuivans , qui ne laiſſent
pas la moindre équivoque. Si acetum
per viride æris vel per cuprum faturatur
& indè iterùm abftrahitur ,flammam concipit
& ardet inftar fpiritus vini. Or
pour peu qu'on y faffe attention , on ſe
convaincra que ces expreffions ne peuvent
jamais défigner dans Juncker , autre
chofe que l'inflammabilité entiere
du Vinaigre - radical , & non pas feulement
l'inflammation d'une portion d'efprit-
de-vin furabondante , puifque des
114 MERCURE DE FRANCE.
B
หร
77
72
Chymiftes bien inftruits comme Bec
cher , Stahl , Zwelfer , Lemery & bear
coup d'autres , & fpécialement Juncker f
lui-même , pag. 586 du volume déjà
cité , ne connoiffent point cette furabondance
& qu'ils conviennent tous au
contraire que l'efprit - de - vin fait une
partię tellement éffentielle de la compofition
du Vinaigre , qu'il eft abfolument
impoffible de l'en féparer fans
changer la nature de cet acide végétal.
Il faut donc de toute néceffité prendre
le mot inftar à la rigueur , & convenir
qu'il défigne une reffemblance expreffe ,
directe & complette entre la manière
de brûler du vinaigre - radical & celle
de l'efprit- de-vin , & illa défigne fi bien
cette reffemblance , que M. Geoffroi ,
dans un Mémoire fur la concentration
du Vinaigre par la gelée , imprimé par
mi ceux de l'Académie pour l'année
1729 , rapporte un fait qui a une trop
grande anologie avec la queftion préfente
, pour ne le pas faire entrer en
preuve de ce que j'avance.
Ilfemble , dit - il , que lorfqu'on
concentré le Vinaigre par la gelée &
qu'on en a féparé le flegme furabondant ,
il devroit s'enflammer , mais cependant
il ne le faitpas. Ilfaut donc diftiller cei
JUI N. 1762. 115
liqueur concentrée afin que l'efprit - devin
qui en eft la partie la plus légérepuiffe
fe dégager;c'est lui qui reparoît le premier
des cette premiere diftillation ; il
n'eft d'abord inflammable que comme
l'eau-de-vie ; mais en le rediftillant de
nouveau au bain marie , il met le feu à
la poudre comme l'efprit-de-vin le mieux
rectifié.
Voilà bien , fi je ne me trompe , la figaification
propre du mot inftar de Juncker
fixée irrévocablement. En effet fi le
Vinaigre - radical dans l'expérience de
Inncker ne brûloit pas en entier , il ne
brûleroit plus à l'inftar de l'efprit - devin
, mais ne feroit inflammable que
comme l'eau-de-vie. Il eft donc bien vifible
que Juncker n'a pas pu avoir en vue
& défigner dans le paffage en queftion
autre chofe que l'inflammabilité entiere
du Vinaigre-radical . Car quoiqu'il y ait
une différence totale entre la manipulation
qu'il faut néceffairement employer
pour mettre feu à cette liqueur & celle
qui fuffit pour faire prendre flamme à
Fefprit -de-vin ; quoique l'efprit-de -vin
comme tout le monde fçait , n'ait befoin
que d'être allumé a froid pour fe confu-.
mer en entier , tandis qu'au contraire le
Vinaigre -radical éxige abfolument d'ê116
MERCURE DE FRANCE . Hat
bi
tre chauffé jufqu'à une très-forte &
ne ébullition pour s'allumer & fe con- lig
fumer enfuite en entier , il n'eft pas pof ch
fible que Juncker ait méconnu cere ce
différence , quoiqu'il n'en faffe aucune e
mention. Car puifqu'il rapporte le fat re
précisément tel qu'il fe paffe , il feroit vi
abfurde de fuppofer qu'il ait pu ignorer ti
une condition dont dépend uniquement lu
la réuffite de l'expérience. Mais void pe
des preuves d'une toute autre efpéce & a
qui vont fans doute diffiper jufqu'à la es
moindre obfcurité qui pourroit refter d
fur cet objet.
Tout le monde convient que ce n'eſt
pas d'après un paffage unique , ifolé , a
détaché de tout ce qui peut y avoir rap
port & en développer le véritable fens ,
qu'on doit juger du fentiment d'un Au
teur. Ecoutons donc Juncker lui-même ,
c'eft un témoignage qu'on ne peut ré
cufer , puifque perfonne ne peut mjeur
que lui-même nous expliquer fa penfé
Or voici ce que dit Juncker , non pas
( comme on l'a voulu donner à enter
dre ) immédiatement après avoir parlé de
l'inflammation du Vinaigre - radical tit
du verdet , mais feulement dans la fuite
du narré qu'il fait des expériences ou
des phénomènes que préfente la difti ·
JUI N. 1762. 117
ation du vinaigre , tant feul , que cominé
avec différentes fubftances métaliques.
No. 3. Quod fi vero fimile facharum
Saturni cum oleo vitrioli mifeatur
& deftilletur , Spiritus ardens
umdem effectum quem fpiritus è cuprò
ecuperatus exerit . C'eft-à- dire que le
inaigre qui diftille dans cette opéraion
eft inflammable de même que cei
qui a été tiré du verdet dans l'exérience
du N°. 1. & enfuite No. 4. Il
joute : interim in parte ab aceto relicta
ximius acor deprehenditur , qui vero
leftillatione in aperto igne valde infrinritur.
C'eft-à-dire bien évidemment que
e réfidu du fel de Saturne , lorfqu'on en
retiré par la diftillation tout ce qu'il
contenoit de Vinaigre-radical inflamnable
dans tout fon entier , eft d'une
creté confidérable , mais qui s'affoilit
beaucoup en pouffant la diftillaion
à feu nud , parce qu'en effet l'actiité
du feu nud dépouille alors le plomb
lu reftant d'acide concentré & furtout
l'acide vitriolique qu'on avoit emloyé
comme interméde pour dégager
e vinaigre radical qui lui étoit intimement
uni , & que l'on en a féparé d'a-
Jord.
Voici encore un autre Paffage du mê118
MERCURE DE FRANCE.
me Auteur qui n'eſt pas moins pofitif.
Confp. chemice tab . de cupro pag. 909.
Si deftillentur cryftalli veneris reddunt
acetum valde concentratum , cujus pars
inftar fpiritus vini ardet , pars altera
valde acida & tamen aliquantulum vo
latilis eft , unde integra à folutis corporibus
iterum abftrahi poteft. C'est- à-dire
fi l'on veut prendre le véritable fens de
ce Paffage , que lorsqu'on diftille les
cryftaux de verdet , on retire d'abord
un efprit ardent , & que l'acide qui
s'élève enfuite en augmentant le feu
pars altera eft un acide des plus forts
qui conferve encore quelque volatilité ,
& que c'eft à raifon de cette volatilité
qu'il peut fe dégager d'avec les corps
auxquels il étoit uni , comme par exemple
d'avec le cuivre dans l'expérience
dont l'Auteur parle dans ce paffage , &
d'avec le plomb dans une autre expérience
à laquelle Juncker renvoye luimême
, & que l'on lit à la page 974 de
fon premier volume où il dit Saccharum
Saturni deftillatum præbet 1 ° . Spiritum
ardentem volatilem , deinde oleum potens
acidiffimum fere inftar olei vitrioli. Or
je laiffe à penfer ce que fignifie ce
deinde , & s'il ne donne pas l'explication
de ces mots pars altera du paffage
JUI N. 1762. 119
précédemment cité. Il est clair que dans
l'un & l'autre paffage , la feconde
portion
du vinaigre dont il y eſt parlé ne
doit s'entendre de même que les mots
parte relicta dans le paffage rapporté cidevant,
que du produit de la diftillation
continuée plus longtemps & à plus
grand feu , & non point du tout du réfidu
de l'inflammation d'un vinaigre qui
ne brûleroit pas dans tout fon entier à
la manière de l'efprit- de-vin .

Mais il eft temps de mettre fin à toutes
ces difcuffions . J'ajouterai donc pour
dernier éclairciffement qu'il pourroit
très-bien fe faire que tous les Chymiftes
de l'Académie, qui certainement avoient
lu Juncker & avoient auffi entendu le
paffage contefté dans le fens naturel
dont je viens de parler , fe foient trouvés
dans le même cas que moi , c'eſtà-
dire dans celui de l'avoir oublié , ainfi
qu'une foule d'autres expériences curieufes
& intéreffantes , dont l'Ouvrage
de cet Auteur eft un répertoire à confulter
fans ceffe . De là vient fans doute
que l'Académie , quoiqu'elle eût été rémoin
de la réuffite de l'expérience qui
a été faite devant elle a appréhendé
de fe compromettre en adoptant
comme nouveau ce qui ne l'étoit peut-
,
,
120 MERCURE DE FRANCE .
être pas , & qu'elle
a différé
fon
jugement
jufqu'après
un mûr
éxamen
, dont
elle
s'eft
rapporté
aux
Commiffaires
qu'elle
a nommés
à cet
effet
. J'ai
eu
l'honneur
, & je puis
bien
dire
auffi
le malheur
tout
à la fois , d'en
être
un.
J'ai
cru
qu'il
m'étoit
permis
, & que
j'étois
même
obligé
pour
répondre
à
ce que ma commiflion
éxigeoit
de moi
,
de dire
la vérité
fans
flatterie
. J'ai
eu
le courage
de la dire
; j'ai aujourd'hui
celui
de la foutenir
, & il m'en
reſte
encore
affez
pour
me foumettre
avec
confiance
à tout
ce qu'il
plaira
à l'Académie
de décider
, d'après
le rapport
qui
en fera
fait
par tels Commiffaires
de la
claffe
de Chymie
qu'elle
voudra
bien
nommer,
Lû le 10 Mars 1762.
Signé BARON .
COPIE du Rapport des Commiffaires
fouffignés,
Nous Commiffaires nommés par
P'Académie , pour concilier les rapports
con radictoires du Mémoire de M. le
C. ce L. fur l'inflammabilité du VinaigreJUIN.
1762.
121
J
gre - radical , lus à l'Académie par M.
Macquer , & par M. Baron ; après avoir
examiné ces deux Mémoires avec attention
, nous croyons qu'on peut décider
comme il fuit la conteftation .'
Le Vinaigre radical ne s'enflamme
point à froid , il faut le chauffer jufqu'à
une forte ébullition pour y mettre le feu.
Ceft ce que M. le C. de L. a démontré
dans deux expériences faites en préfence
de la Compagnie , & que M. Baron
a répétées depuis .
Juncker , pag. 581 , du fecond vol .
de fon Confpectus Chemic , paroît avoir
connu cette expérience , puifqu'il dit
que le Vinaigre- radica ! flammam concipit
& ardet inftar fpiritus vini , c'eſtà-
dire qu'il brûle jufqu'à fec , comme
brûle l'efprit - de - vin & comme brûle
le Vinaigre - radical dans l'expérience
de M. de L. Or Juncker n'a pu le
faire brûler inftar fpiritus vini , fans le
faire bouillir, Mais il ne le dit pas. Ces
fortes de réticences font affez familieres
aux Chymiftes Allemands . Le
célébre Stahl lui- même eft quelquefois
impénétrable par cette affectation de
préfenter des faits curieux fans dévclopper
les moyens de réuffir en les vérifiant.
M. le C. de L. a donc l'avan-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
tage fur Juncker , d'avoir publié la néceffité
de l'ébullition ou le véritable
tour de main fans lequel l'expérience
ne peut réuffir.
Le vin brûle auffi , non pas jufqu'à fec,
inftar fpiritus vini , mais à peu-près
comme une eau-de -vie foible. Si l'on
n'ajoute pas qu'il faut le faire bouillir
pour y mettre le feu , jamais on ne
l'enflammera .
Nous croyons donc que M. Baron
doit ajouter dans fon premier rapport ,
avant la citation du paffage de Juncker ,
les mots fuivants : Il nous paroît que
Juncker a dû connoître cette expérience
, puifqu'il dit : acetum radicaleflammam
concipit & ardet , &c. Nous croyons
auffi que le Mémoire de M. Macquer ,
& la réponse de M. Baron , ne doivent
être imprimés ni l'un ni l'autre , pour
mettre fin à cette conteftation,
A Paris , ce 27 Mars 1762.
DE MONTIGNY , BOURDELIN
#
HELLOT.
b
JUI N. 1762. 123
SÉANCE publique de l'ACADÉMIE
ROYALE DE CHIRURGIE. 22
Avril 1762.
M. Morand , Secrétaire perpétuel , a
ouvert la Séance par ce Difcours :
Le Sujet du Prix propofé par l'Académie
pour cette année étoit : détermi
ner la manière d'ouvrir les abfcès , &
leur traitement méthodique fuivant les
différentes parties du corps.
L'ordre fuivant lequel l'Académie a
procédé dans le choix de plufieurs queftions
pour les Prix , établit d'une part
le degré d'importance de ces questions ,
& de l'autre le defir qu'elle a d'étendre
tes bornes que des préceptes trop généraux
femblent mettre à nos connoiffances.
Comme les tumeurs font un genre de
maladie qui , fuivant la divifion admife
par les Anciens , compofent la moitié
de la Chirurgie , il eft aifé de comprendre
combien il y avoit de points à difcuter
pour éclairer cette Doctrine , & de
voir en li ant les Auteurs , combien leur
ont échappé.
L'Académie avoit propofé dans les
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
commencemens de déterminer quelles
font les tumeurs qu'ilfaut ouvrir & celles
qu'ilfaut extirper ; dans quels casfautil
employer le fer , dans quels cas les
cauftiques ? Cette queftion noyée , pour
ainfi dire dans les Ouvrages des Auteurs
qui ont embraffé toute la Chirurgie , &
traitée fuperficiellement par ceux quien
ont fait un objet particulier de travail ,
avoit- elle été difcutée comme il faut
avant les Ouvrages couronnés par l'Açadémie
en 1733 ? Je ne le crois pas , & je
penfe que ces Mémoires ont fatisfait à
beaucoup de points éffentiels : mais fil'on
détache de cette queftion la partie qui
concerne les tumeurs à ouvrir , les réflé
xions que préfente naturellement la différence
des parties où fe forment les abfcès ,
doivent faire appercevoir que cette circonftance
particuliere n'a pas été approfondie
, & que confidérée à part elle
préfente la matière d'un Traité de Chirurgie
qui nous manque.
En effet , & par les fimples notions
de l'Anatomie , l'on voit que le procédé
de l'ouverture doit varier fuivant la différence
des parties , fi l'abfcès eſt dans
le corps graiffeux fimplement , ou dans
les glandes , dans les jointures , dans
les os , dans les grandes cavités au foye ,
JUI N. 1762. 123
à la veffie , au cerveau , aux yeux , & c.
qu'il y aura tantôt de fimples incifions
à faire , quelquefois de grandes ouvertures
; qu'il faudra en certains cas ménager
les tégumens , en d'autres , les
emporter , s'inftruire avec le doigt du
fond de l'apoftême ou en ménager les
parois trop minces ; & quant à la
cure ou traitement méthodique , pan
fer platement en certaines occafions ',
en d'autres tamponner , faire dans
telle partie des injections titiles , lefquelles
feroient dangereufes ailleurs ici
établir un féton là rapprocher les
vuides , & c. Détails dont quelques- uns
ont pu être faifis par ceux qui ont traité
ad hoc , d'une espèce d'apoftême , mais
qui ne fe trouve nulle-part réunis en
un corps de doctrine que le Sujet propofé
comporte..
,
D'après ce fimple expofé , l'on doit
fentir toute l'importance de cette matiere
qui n'a été que légèrement éffleurée
par quelques - uns de ceux qui ont
concouru pour le Prix , & qui femble
même n'avoir pas été entendue par plufieurs.
L'on ne fera donc pas étonné
d'apprendre que le Prix n'a pas été,
remporté.
De quatorze Mémoires reçus , un ſeul
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
dont la devife eft : Inter utrumque tene ,
medio tutiffimus ibis. Ovid. Met. lib. 2 .
mérite des éloges , mais on voit que
P'Auteur pourroit encore mieux faire,
& l'Académie l'exhorte à fe donner de
nouveaux foins pour mettre au grand
jour un Sujet fi digne d'y être ; c'eft
pourquoi le même Sujet eft remis pour
Fannée 1764 , avec promeffe d'un Prix
double , c'eft -à-dire deux Médailles d'or
chacune de la valeur de 500 livres ,
ou une Médaille & la valeur de l'autre
en argent , au choix de l'Auteur dont
la Pièce aura été couronnée .
L'Académie n'a point trouvé non plus
de Mémoires qui méritât le fecond
Prix ou d'émulation qu'elle a fondé.
Elle a adjugé les cinq petites Médail
les à MM. Garre & le Laumier , Académiciens
libres ; Brouillard , Correfpondant
de l'Académie à Avignon ; Campardon
, Chirurgien à Maffeube , Pays
d'Armagnac , & Bacquié , Chirurgien
penfionné de la Ville de Touloufe.
M. Bordenave , a lu un Mémoire fur
les playes des parties aponévrotiques.
M. Morand, a lu une obfervation fur
la cure qu'il a faite d'une très - grande
fracture au crâne , dont il a enlevé cinq
morceaux ayant enfemble la largeur de
la main,
JUI N. 1762. 127
On a lu pour M. Daviel , un Mémoire
fur des perfections ajoutées à fa métho
de de faire l'opération de la cataracte par
l'extraction du criſtallin .
M. Louis , a lu un Mémoire fur la
rétraction des muſcles après l'amputation
de la cuiffe & fur les moyens de
la prévenir.
M. Pipelet , le jeune a lu une obfer
vation fur une hernie particuliere de
veffie.
Nous rendrons compte de ces Mé
moires par la fuite,
Vu par moi fouffigné Secrétaire perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie.
Ce 27 Avril 1762. MORAND.
EXTRAIT de la Séance publique
de l'ACADÉMIE des Sciences , Arts
& Belles-Lettres de DIJON.
L
Da 16 Août 1761.
E Secrétaire , après avoir annoncé le
Sujet du Prix de Phyfique pour 1762 ,
déclara que l'Académie n'en adjugeroit
point cette année 1761 , attendu qu'on
n'avoit reçu qu'une feule Piéce ,& qu'une
feule Piéce ne pouvoit concourir.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
M. Bouillet , Académicien honoraire ,
ouvrit la Séance par la lecture d'une
Differtation fur l'ancienne Chevalerie. Il
n'eft point de Sujet qui femble plus épuifé
que celui de la Chevalerie. Tous nos
Hiftoriens en ont parlé ; mais fon orig
ne n'en eft guères plus connue.
M. de Sainte-Palaye ne la fait remon
ter qu'au onzième fiécle , & il l'attribue
à la Politique des Souverains. , qui voulurent
, par cet établiffement , refferrer
les liens de la Féodalité. Occupé feulement
de la nouvelle Chevalerie , il n'examine
point l'ancienne , ou il ne la confidére
que comme une cérémonie , par
Jaquelle les jeunes gens de condition
noble recevoient leurs premières armes ,
& étoient enfuite attachés au fervice des
Palais des Rois & des Princes . C'eſt ain-
Gi que ce fçavant Académicien femble
confondre en quelque forte les Ecuyers ,
& les anciens Chevaliers.
M. le Préfident Hénault , donne à la
Chevalerie plus d'antiquité & d'éclat . Il
prétend du moins , qu'elle commmença
à être connue fous la feconde Race de
nos Rois , & qu'elle donnoit un rang
dans la Milice , indépendamment de celui
qui étoit attaché aux Charges Militaires.
JUIN. 1762. 129
Mais avant ces époques , Grégoire de
Tours , le plus ancien de nos Hiftoriens ,
parle d'un grand nombre de Seigneurs ,
décorés par nos Rois de la première
Race , du titre & des honneurs de la
Chevalerie . On pourroit même remonter
jufqu'à Clovis ; mais on fe contente
de citer Léonard , fait Chevalier par
Chilpéric , mari de Frédégonde.
Le deffein de M. Bouillet n'étant pas
d'entrer dans l'Hiftoire des différens ordres
de Chevalerie ; il fe borne à rechercher
quelles étoient fes fonctions & fes
priviléges ,avant qu'elle eût été reconnue
par des titres particuliers. Il fait mention
des Chevaliers Romains , & il croit qu'ils
furent l'occafion de l'établiffement de la
Chevalerie parmi les Francs , qui choifirent
le baudrier pour en faire le figne
diftin &tif.
M. Bouillet parcourt enfuite , de fiécle
en fiécle , l'état de la Chevalerie parmi
nous , & termine cette Differtation , en
obfervant que le funefte accident de
Henri II. en 1559 , fut la caufe de l'abolition
des Tournois , & de ces combats
, que la valeur & l'amour enfanglantoient
fi fouvent ; & que leur extinction
, ainfi que nos guerres civiles , qui
fuivirent de près la mortde ce Monarque,
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
portérent le dernier coup à la Chevalerie.
M. le Préſident de Broſſe , lut enfuite
un Mémoire fur l'abdication , la mort &
lesfunérailles de Sylla. Nous ne donnerons
point ici l'extrait de cette Piéce
qui fera imprimée en entier dans le premier
recueil des Mémoires de l'Académie.
La Séance a été terminée par la lecture
d'une Differtation de M. Hoin fur la vitalné
des Enfans. Un enfant ne peut être
viable qu'autant qu'il naît avec les difpofitions
propres à le faire parvenir à un
certain âge , ou au moins avec une conf
titution affez forte pour qu'on ait lieu
d'efpérer qu'il vivra. Mais à quel terme ,
après fa conception, eft-il en état de naître
& de furvivre longtemps à fa naiffance ?
Les Loix Romaines l'ont fixé au 182º
jour , ou au commencement du feptiéme
mois de la groffeffe de fa mère , par
ce qu'Hippocrate avoit regardé ce terme
comme le premier de la vitalité naturelle
ou phyfique d'un enfant . En forte que
depuis l'établiffement ou l'adoption de
la Loi , tout enfant né vivant au ſeptiémois
commencé, a une vitalité légale ,
& que celui qui naît avant ce mois de
groffeffe , n'eft pas légitimement viable.
JUI N. 1762. 131
Quoique les Jurifconfultes aient toujours
regardé ce terme comme légitime , quoiqu'il
ait fervi de fondement au prononcé
de plufieurs Arrêts en différens temps &
en divers lieux ; il a été cependant conteftépar
quelques Phyficiens qui , moins
occupés à s'élever contre la Loi qui le
détermine , que contre l'opinion d'Hippocrate
, fur laquelle la Loi eft fondée
fe font appuyés d'un affez grand nombre
d'obfervations pour prouver qu'il falloit
l'avancer ou le retarder.
Les exemples d'enfans nés au 5° & au
6 mois , qui ont vécu longtems felon
le témoignage de plufieurs Auteurs
paroiffent confirmer dans leur fentiment
ceux qui prétendent qu'un enfant eft viable
avant le 7 mois de la groffeffe de fa
mère. L'hiftoire de l'Avorton de Marfeil
lan , racontée par M. Brouzet , leur fournit
une nouvelle preuve. Cet enfant , né
en 1748 , fa mère étant dans le mois
de fa groffeffe , a vécu à la manière des
Foetus pendant les quatre premiers mois
après fa naiffance, c'eft -a -dire , fans crier,
fans tetter , fans faire aucune excrétion
apparente , fans aucun autre mouvement
que celui d'avaler quelques gouttes
de lait tiéde . Après ces quatre mois
ou neuf mois après fa conception , il eft
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
forti tout-à-coup de cette efpéce de léthargie
, a crié , tetté , remué fes membres
, & crû au point de devenir à feize
mois plus fort que ne le font ordinairement
les enfans de cet âge. Thebefuus
dit à-peu-près la même chofe d'un enfant
du feptiéme mois , qui ne cria qu'au neuviéme
, quoiqu'il eût refpiré dès le moment
de fa naiffance ; mais celui- ci étoit
'encore foible à l'âge de 25 ans.
Ceux qui révoquent en doute de pareils
faits,vont jufqu'à dire que les enfans
même du feptiéme mois ne vivent pas :
ils s'autorifent de quelques paffages
d'Auteurs & particuliérement de Mauriceau
qui déclare avoir toujours remarqué
que les enfans qui naiffent à fept
mois , font fi petits & fi foibles , qu'il
n'en a jamais vû un feul vivre plus de 15
jours ; fans prendre garde que l'obfervation
de cet Accoucheur fi renommé,
de quelque poids qu'elle paroiffe , ne
doit pas l'emporter fur un grand nombre
d'autres qui lui font contraires ,
ni fur l'autorité de M. Levret , Accoucheur
encore plus célébre , plus éclairé
& mieux inftruit , qui n'hésite pas d'avancer
qu'il eft prouvé inconteſtablement
qu'il y a des femmes qui accouchent
à fept mois d'enfans auffi forts &
JUI N. 162 .
133
auffi vigoureux que s'ils en avoient neuf.
Ce feroit fe refufer à l'évidence que de
ne pas reconnoître qu'il y a eu quelques
enfans du 5º. du 6º . & du 7º . mois , qui
ont vécu un certain nombre d'années.
M. Hoin en cite à tous ces termes qui
font devenus adultes , & qui vivent même
actuellement à Dijon : ce qui lui
donne lieu de rechercher la caufe de la
vitalité des enfans.
Il la trouve dans la force que les poumons
acquièrent par la compreffion a laquelle
ils font exposés , tandis que le foetus
renfermé dans le fein de fa mère ne
reſpire pas encore , & cette force leur
eft abfolument néceffaire pour remplir
leurs fonctions après la naiffance . Les
poumons doivent être dans l'enfant
d'une fubftance rare , fpongieufe , facile
à fe dilater & à fe refferrer pour recevoir
ou rejetter l'air qui aura pénétré dans les
véficules il faut encore que` celles-ci
fupportent le poids de la colomne d'air
de l'Atmofphère qui leur correfpond , &
qu'elles foutiennent en même-temps un
réſeau vafculeux , compofé non feulement
d'artères que le fang chaffé du coeur
avec force parcourt rapidement , après
que la refpiration a diftendu les véficules
; mais encore de veines , où le fang
134 MERCURE DE FRANCE.
perfectionné paffe pour retourner au
coeur , afin d'être diſtribué à toutes les
parties du corps par ce principal agent
de la circulation. Or , les poumons ne
rempliront ces fonctions qu'autant
que les fibres conftitutives des véficules
& des vaiffeaux pulmonaires réuniront
la force avec la petiteffe , qu'elles
feront fléxibles , grèles & denfes en
même temps ; fans quoi , elles ne pours'étendre
pour recevoir l'air
& le fang , les foutenir & fe replier fur
elles-mêmes pour les expulfer.
roient pas
C'eſt la compre lion que les poumons
ont foufferte dans le foetus tant de la
part du thymus , que de celle du coeur
& du diaphragme pouffé vers la poitrine
par le foye , dont le volume est trèsremarquable
alors , qui , de concert
avec l'humeur particulière féparée par
les glandes bronchiques & trachéales ,
& peut-être auffi par le thymus , donne
les qualités aux fibres conftitutives des
véficules & des vaiffeaux pulminaires.
Mais quoique les poumons foient affujettis
par leur préparation à des loix générales
, que la Nature enfreint rarement
; ils ne laiffent pas d'éprouver quelquefois
, comme les autres parties du
corps humain , des variations dans le
JUI N. 1762. 133
emps qu'elle a coutume d'employer à
les difpofer toutes aux ufages qui leur
conviennent. Nous n'expoferons pas ici
les principes Phyfiologiques , les comparaifons
& les exemples que M. Hoin
préfente à ce fujet ; il nous fuffira de faire
remarquer qu'ils le conduisent à reconnoître
deux vérités importantes :
La premiere , qu'un enfant eft viable
lorfque fes poumons bien préparés avant
fa naiffance , peuvent alternativement
fupporter l'effort que l'air & le fang font
fur eux en les pénétrant , & fe débaraffer
de l'un & de l'autre , quand ils commencent
à en être furchargés.
La feconde , que le premier terme
de fa vitalité n'eft pas abfolument fixe ;
parce que dépendant de celui auquel les
poumons ont acquis le degré de forces
néceffaires pour remplir leurs fonctions
il fera.variable comme lui : prématuré ,
fi la Nature a préparé de bonne heure
& promptement ces organes ; tardif, fi
elle a commencé un peu tard des opé
rations qu'elle n'a exécutées qu'avec
lenteur.
Il s'enfuit , felon M. Hoin , un enchaînement
d'autres vérités également
prouvées par le raifonnement , l'obfervation
& l'expérience.
136 MERCURE DE FRANCE.
1º. Le terme le plus ordinaire de la
vitalité phyfique des enfans eft au neuviéme
mois de la groffeffe de leur mere
; temps auquel les poumons font prèfque
toujours en état de fervir aux nouveaux
-nés. Cependant il y a quelques
enfans du neuviéme mois qui , quoiqu'ils
ayent une vitalité légale , ne font
pas phyfiquement viables , quand même
ils feroient de grandeur proportionnée
à la date de leur naiffance & qu'ils
auroient des membres bien conftitués ,
parce que leurs poumons ne font pas encore
bien difpofés aux ufages auxquels
ils font deftinés.
-2°. Le plus grand nombre des enfans
qui naiffent avant le neuviéme mois ,
meurent après la naiffance , faute d'avoir
des poumons en état de recevoir les
impreffions de l'air & du fang : & le
nombre de ces morts augmente en proportion
de l'éloignement du terme de
l'accouchement prématuré de leur mere ,
à celui de l'accouchement naturel
forte qu'un enfant du huitiéme mois fera
plutôt préfumé viable qu'un du feptiéme
, celui-ci qu'un autre du fixiéme .
de
3°. Tous les enfans qui naiffent vivans
au fecond , troifiéme & quatriéme mois
de la groffeffe, n'ont aucune vitalité, foit
JUI N. 1762 . 137
"
pas
Phyfique , foit Légale , & ne tardent
à mourir ; parce qu'alors leurs poumons
ne font pas bien organifés. Mais comme
la mort enléve auffi prefque tous les
enfans nés au cinquiéme & au fixiéme
mois , ils ne font pas viables felon la
Loi ; quoique la furvie d'un très - petit
nombre d'entre - eux , atteftée par les
obfervations , démontre que leurs poumons
font quelquefois préparés d'affez
bonne heure pour rendre phyfiquement
viables quelques enfans de ce terme.
4°. Ceux du feptiéme & du huitiéme
mois au contraire ont toujours une vitalité
légale ; parce que plufieurs parviennent
à un âge avancé , malgré le
préjugé populaire qui condamne tous
ceux du huitiéme mois à une mort prochaine.
Mais comme le nombre des
enfans qui futvivent à leur naiffance
dans le cours de ces deux mois de
groffeffe , n'égale pas celui des enfans
aux mêmes termes qui meurent peu
de
temps après être venus au monde ; i's
n'ont une vitalité Phyfique qu'autant
que les organes de la refpiration font
bien conftitués chez eux.
5°. La bonne conftitution de ces organes
étant ordinairement préparée par
la nature avant celle de plufieurs autres
138 MERCURE DE FRANCE .
>
organes moins néceffaires à la vie &
avant celle des membres ; les enfans
qu'elle rendra phyfiquement viables ,
ne cefferont pas de l'être , parce que
leurs organes de moindre néceffité &
leurs membres feront ou petits ou mal
conftitués. Ceux du cinquiéme du
xiéme & du feptiéme mois qui font
nés foibles , qui ont vécu valétudinaires ,
ou qui n'ont acquis qu'avec le temps
des forces proportionnées à leur âge , le
démontrent de même que la mort
prompte de quelques enfans qui naiffent
avec des membres bien conftitués &
des poumons mal organifés , prouve
que le bon état des membres dont le
développement plus parfait , auroit précédé
, contre l'ordinaire celui des poula
vitalité Phyfine
donne mons
que.
pas
6°. Le pronoftic fur la vitalité Phyfid'un
enfant qui vient de naître , ne doit
pas être tiré de l'infpection de fes membres
; mais de la maniere dont fe fait la
refpiration chez lui. Ainfi un enfant du
9. mois,dontl'organiſation des membres
fera parfaite pour le terme de fa naiffance
& qui refpirera difficilement ; fera phyfiquement
moins viable qu'un enfant d'un
des quatre mois précédens , qui auroit mê
JUIN. 1762. 139
me des membres plus petits qu'ils n'ont
coutume de l'être à ces termes , & qui
en même temps auroit la refpiration li
bre , aifée.
7. Enfin , la Nature étant quelquefois
tardive en tout , comme elle eft d'autres
fois précoce en tout ; il y a des enfans
nés au 9. mois , dont les organes font
trouvés plus petits & plus foibles qu'on
ne les voit ordinairement à ce terme ,
fans que cette foibleffe les empêche toujours
d'être viables : de même qu'il y a
des enfans du 7. mois , non feulement
quinaiffentavec des membres bien nourris
& des poumons bien conftitués pour
la vitalité; mais encore qui font mieux
formés qu'on n'avoit lieu de les attendre
cette datte .
OBSERVATIONS de M. RAMEAU ,
fur fon Ouvrage intitulé , ORIGINĖ
DES SCIENCES .
Il ne s'agit nullement ici des régles
de Géométrie 2 mais uniquement du
principe de fes principes qui font les
proportions.
L'idée d'un principe peut- elle fe pré140
MERCURE DE FRANCE .
fenter à l'efprit autrement que dans un
objet unique qui contient tout fans
rien perdre de fa totalité , & fans poïvoir
être contenu ? Est-il un phénomène
dans la Nature , autre que le corps fonore
, qui puiffe répondre à cette idée ,
lorfqu'il eft foumis au jugement des
trois feuls fens dont on puiffe tirer
quelques lumières , entre lefquels le ju
gement de l'ouie eft le feul infaillible ?
Auffi avons - nous été prévenus dès l'enfance
en faveur de l'art qui s'en déduit ,
pour que fenfibles aux rapports continuels
qui s'y trouvent , & que l'oreille
même nous fait apprécier d'avance par
les degrés qui nous font naturels , la
raifon nous engageât , à fon tour, à voir
fur ce même corps fonore quels pourroient
être ces rapports , de manière
qu'ils fuffent applicables aux feuls objets
vifibles. Je m'arrête , parce que
les Curieux pourront confulter les nouvelles
réflexions qui terminent mon
Code de Mufique , & furtout les pages
9 , 12 , 13 & 25 de l'Origine des Sciences
fur ce que je vais prefcrire à l'ordre
qu'ils doivent tenir dans leurs jugemens.
Pour réduire au néant un principe
incontestable , il faut, avant toute chofe,
prouver que les régles de Géométrie ne
JUI N. 1762 . 14Y
font pas le réſultat d'une infinité de conféquences
iffues les unes des autres , qui
depuis la derniere remontent jufqu'aux
proportions , & que conféquemment ,
& contre le jugement général , toutes
les Sciences ne font pas fondés fur ces
proportions puis prouver en même
= temps que le modéle de toutes les
proportions continues ne fe diftingue
pas évidemment dans la réfonance du
corps fonore , en y comprenant le ren-
= verfement de l'harmonique en celle de
l'Arithmétique , qui naît en Mufique
d'un changement d'ordre entre les tierces
dont le compofe la quinte , feule
choifie par le principe ; c'eft-à-dire , par
l'unité repréfentant le corps fonore
pour conftater ces deux dernieres proportions
, en fervant de terme moyen
à l'harmonique de plus encore , que
la réunion de ces deux mêmes proportions
, naturellement infpirée , ne donne
pas un quatriéme terme poffible aux
continues qui n'en ont que trois , avec
toutes les règles qu'a pu imaginer le
Géomètre fur ce fujet. Je paffe fous filence
bien d'autres conféquences dont
ce Géomètre a profité à force de recherches
, fans en reconnoître l'origine dans
notre Phénomène ; mais loin que cela
142 MERCURE DE FRANCE.
puiffe donner atteinte à fes grandes &
belles découvertes qu'il ne doit › pour
ainfi dire , qu'à fon imagination , ren
n'ajoute plus à fa gloire que de les voi
aujourd'hui confirmées par les Loix que
la Narure , elle-même , a gravées dans
un Phénomène unique , dont les conféquences
ne lui ont échappé que pour
s'être trop laiffé féduire par les premieres
voies dont cette bonne mere s'étoit fervie
pour l'engager à confulter le fon ,
au lieu qu'il s'en eft tenu à fes plus
fimples produits , qui l'ont tellement
charmé qu'il n'a pas cru devoir porter
fes vues plus loin .
Quoique ce que j'ai attribué aux
Egyptiens paroiffe affez vraisemblable ,
puifque la mufique faifoit partie de leurs
Sciences , & qu'elle a dû y tenir naturellement
le premier rang : fi l'on vouloit
bien examiner tout ce qui réfulte de
deur tétracorde qui ne peut être infpiré,
qui ne peut naître d'une fantaisie fans
fondement , & qui ne peut être que le
produit de l'harmonie reconnue dans la
réfonance du corps fonore , on jugeroit
de -là qu'ils ont bien pu cacher à leurs
Eléves un principe dont ils pouvoient
être jaloux , en retournant la phrafe dans
leurs Ecoles , à moins que les Grecs ne
JUI N. 1762. 143
l'aient fait de leur propre autorité , en
prenant les grandeurs pour guides dans
leurs recherches ; mais enfin que le tout
foit vrai ou faux , le Phénoméne n'en
éxifte pas moins.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
LE
CHIRURGIE.
E 13 Avril 1762 , M. DEJEAN ,
Maître en Chirurgie de Paris , a fait dans
fon Infirmerie , en préfence de MM .
Potron , Léger , Capdeville , & Jarry,
fes Confréres ; l'opération de la pierre
dans la veffie avec le biftouri caché ,
à l'enfant de Louis la Rottie , Charpentier
à Cormeille en Parifis , près Franconville.
L'opération a eu tout le fuccès
poffible . L'enfant a été radicalement guéri
en trois ſemaines .
De Paris , ce 23 Mai 1762.
144 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLES.
ARCHITE C TU R E.
NoOuUsS avons annoncédans les Mercures
précédens , nombre de gravures
fur l'Architecture données au Public par
les foins & fur les études de M. Dumont
, Membre des Académies d'Italie ,
& Profeffeur d'Architecture à Paris.
L'Auteur engagé par nombre de Connoiffeurs
& d'Artiftes célèbres , continue
, à leur follicitation , ce travail profond
, & vient d'ajouter au cayer de S.
Pierre de Rome , qu'il a annoncé ci-devant
, un Supplément de 13 Planches ;
ce qui , réuni , complette cette Suite de
25 feuilles , dont 21 renferment des détails
de la fameufe Bafilique de S. Pierre
de Rome , & les 4 autres , 2 Portes du
chevet de l'Eglife de Sainte Marie- Majeure
, & la Porte & le Profil de la Ville
Farneze. Nous pouvons affurer
près nombre d'Artiftes , que l'exactitude
& la précifion des gravures de M. Dumont
les rendent auffi intéreffantes pour les
monumens modernes, que l'Auteur nous
rapporte , que le Livre du célèbre Defd'agodets
1
JUI N. 1762. 145
godets l'eft pour les monumens antiques .
Les Notes & Remarques que ce fçavant
Artiſte a jointes à ce travail , complettent
maintenant la partie du grand
Dôme de l'Eglife de S. Pierre de Rome
au point où on peut juger fûrement non
feulement de l'enfemble de cette étonnante
machine, mais même de fes détails.
Le prix que l'Auteur a fixé aux Cayers
réunis , nous fait voir fon défintéreffement.
Ces 25 feuilles fe débitent chez lui
à l'Hôtel de Jabac , rue neuve S. Médéric
, & fe vendent 6 liv.
Il fe fera un devoir de débiter particulierement
le Supplément aux perfonnes
feules , qu'il croit munies des 12 premieres
Planches . Le prix du Supplément
fera de 3 liv.
Le fieur MOND- HARD , rue S. Jacques
, à l'hôtel de Saumur , vient de
mettre en vente un Ouvrage gravé ,
d'environ 70 planches , petit in-fclio
intitulé Architecture des Jardins , délié
à M. Joly de Fleury , Confeiller d'Etar .
Par M. Galimard fils. Le Prix eft de 8 1 .
G
146 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
EUX Concerto choifis pour le Clavecin
, avec accompagnement de deux
Violons & Baffe continue par M. de
Vagenfeil , premier Compofiteur de
Leur Majefté Impériale & Royale , mis
au jour par MM . Lemenu & Haberty ,
OEuvre 7. Prix . 6 1.
Soliman Second , ou les trois Sultanes
, parties féparées.
61.
Recueil d'Airs choifis avec accompa
gnement de Guitarre , dédié à Madame
la Ducheffe d'Egmont par M. Godart.
61.
Le tout fe vend chez M. Lemenu,Auteur
& Marchand de Mufique , rue du
Roule , à la Clef d'Or ; lequel a donné
dernierement le Triomphe de la lyre , la
Leçon d'Amour, la Délicateffe , le Retour
d'Amynthe , & les Effets de l'abfence. 2
Cantatilles fpirituelles , l'une , les charmes
de la Solitude , dont les paroles font
de M. Lefranc. L'autre , la Reconnoiffance
, paroles du fameux Rouffeau.
Ies Soirées de Choify-le - Roi , Recueil
de Chanſons , dont plufieurs font avec
accompagnement de Harpe, de Guitarre,
JUI N. 1762. 147
de Clavecin , de Flûtes , & de Violons ,
& c. Dédié à Mlle Courlefvaux : par M.
Légat de Furcy , Maître de Chant , &
Organiſte de S. Germain-le-vieux . Prix
6 liv . à Paris , chez l'Auteur , rue de
Long-Pont , près S. Gervais . Ce Recueil
, tant par le goût connu du Muficien
, que par le choix des Paroles , nous
paroît très-digne de plaire aux Amateurs.
SINFONIE a più Stromenti , compoſte
da vari Autori.
1 Beck .
2 Filtz.
3 Vagenfeil.
4 Bode
.
5
Canabick.
6 Back .
Opera XIII.
Les fix Symphonies priſes enſemble ;
font de 9 liv.
Et chacune d'elles prife féparément ,
de 2 liv . 8 f.
A Paris , chez le fieur Venier , Editeur
, à l'entrée de la rue S. Thomasdu-
Louvre , du côté de la Place du Palais-
Royal , vis-à-vis le Château-d'eau , &
aux Adreffes ordinaires.
Il compte mettre au jour dans le courant
du mois de Juin prochain un nouvel
oeuvre de Symphonies à grand Orcheftre
compofées par le Signor Beck ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
production capable d'augmenter la grande
idée que l'on a conçue de ce célèbre
Compofiteur.
Le fieur Venier a toujours foin de faire
mettre fur les Frontifpices des Ouvrages
qu'il fait graver,fon nom & fon adreffe.
Il fuffit d'y regarder pour s'affurer de ce
que l'on achete, & pour éviter les mépriſes
qui peuvent réfulter de la quantité des Ou
vrages donnés fous un mêmetitre par différens
Editeurs. Il fera une remife honnête
aux Marchands de Province qui voudront
fe charger de fa Mufique.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique a
donné le Mardi 4 Mai la premiere repréfentation
de la remife des Fêtes
Grecques & Romaines , ( a ) ( Poëme de
(a ) La réimpreffion des paroles de ce Ballet
indique fauffement cette repréſentation le Mardi
27 Avril. Les Ecrivains qui compofent ou qui
continuent les anecdotes théâtrales doivent peu
s'en rapporter à ces livres de paroles pour la juf
effe des dates.
JUI N. 1762. 149
feu M. Fufelier , Mufique de feu M. Colin
de Blamont. ) Ce Ballet , donné la
premiere fois en 1723 , a été repris en
1733 , 1741 , & 1753. Ainfi c'eft pour
la cinquième fois qu'il paroît fur le
Théâtre .
"
La remife de cet Opéra a été bien
dirigée ; elle a été applaudie , & on le
continue avec fuccès. La diftribution
des principaux rôles , dans les différentes
entrées , fera connoître l'heureufe application
des premiers talens de ce Théâ
tre. La voix , la manière de chanter ouverte
, facile & galante de M. Larivée
ainfi que fon jeu , conviennent très-bien
au caractère d'Alcibiade qu'il repréfente.
Mlle Dubois rend avantageufement les
chants du rôle de Timée. Dans la deuxième
me Entrée, la figure intéreffante de Mile
Arnould , la féduction de fon chant & de
fon 'action dans les morceaux de tendreffe
, font autant de circonftances favorables
à l'illufion pour le rôle de
Cléopatre. La force mâle de la voix
de M. Gelin n'eſt pas moins propre à
remplir le caractère idéal d'un Empereur
Romain,dans le rôle de Marc-Antoine.
La troifiéme Entrée , intitulée les
Saturnales , eft comme l'on fçait , une
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
efpéce de Comédie galante. On fçait
auffi que dans cette Entrée il y a pour
le rôle de Délie que joue Mlle le Mierre
, des morceaux de chant très-agréa
bles . On doit juger combien les grâces
, la jeuneffe & les agrémens de la
voix de cette Actrice , les font valoir &
combien l'art de fon chant joint à fon
intelligence dans le dialogue mufical lui
donnent d'avantages pour rendre toutes
les parties de ce rôle avec fuccès.
Elle y eft fecondée par les talens que
l'on reconnoît aujourd'hui généralement
à M. Pilot pour les Scènes . Nous
devons conftater les motifs d'encouragement
que nous avons recueillis dans
le Public en faveur de Mlle Bernard,
jeune Sujet dont nous avons eu occafion
de parler avec éloge dans l'Article
du Concert Spirituel ( b ) . Elle a débuté
fur le Théâtre de l'Opéra par des morceaux
de peu d'importance , mais qui ont
fuffi pour confirmer l'opinion qu'on
avoit déja de l'agréable qualité de fa
voix & de fes talens pour le chant, dans
un genre furtout qui eft aujourd'hui néceffaire
à ce Spectacle pour les Airs
détachés. Il feroit à defirer qu'on n'en
(b)Voyez le deuxième vol. d'Avril & le Mercure
de Mai.
JUI N. 1762. 151
levât pas ce Sujet au Public & en même
temps au progrès qu'on a lieu d'en attendre
.
Les Danfes ont toujours été regardées
dans ce Ballet comme une partie
de confidération ; elles font traitées
avec autant de foin que de génie , &
exécutées d'une manière auffi brillante
qu'elles puiffent l'être . Mlle Allard , au
Prologue , repréfentant Terpficore , a
eu un très-grand fuccès à la premiere
repréſentation ; mais ayant été bleſſée
au pied par une chûte , après avoir danfé
, le Public a été privé du plaifir de la
voir . On y a fuppléé par le début fur ce
Théâtre de Mlle Guimard , jeune Sujet
nouvellement paffé de la Comédie Françoife
à l'Opéra . Elle a été bien reçue , &
a doublé cetteEntrée avec beaucoup d'agrément.
On remarque avec plaifir &
l'on applaudit beaucoup à la compofition
& à l'éxécution de l'Entrée des
Luteurs dans laquelle fe diftinguent
M M. Laval & Gardel , par l'adreffe
la précifion , la jufteffe , ainfi que la
force d'expreffion de leurs pas & de toute
leur action . MM . Dauberval & Groffet,
reçoivent auffi des applaudiffemens mérités
dans l'Entrée des Coureurs M. &
Mlle Veftris ne démentent point la
>
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
célébrité de leur réputation dans les
danfes qu'ils éxécutent. M. Lany &
Mlle Lyonnois en Paſtres , font au Public
le plaifir qu'ils font en poffeffion
de lui donner & qu'il a droit d'attendre
de leurs talens . Les Décorations
ont la plupart la fraîcheur du neuf
font convenables & bien adaptées aux
Sites des divers fujets dont ce Ballet
eft compofé. On apperçoit dans un des
habits ( celui de Délie , ) un commencement
des progrès vers l'obfervation
du coftume & un espoir pour les Spectateurs
d'y voir enfin abolir l'ancienne
barbarie des petites formes déchiquetées
& du fatras d'ornemens ou richeffes
fuperflues multipliées en tant de
petites parties.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LEE 26 Avril , M. Dufrefni a débuté
fur ce Théâtre par le rôle d'Orefte dans
Iphigénie en Tauride. Il a continué fon
début par le rôle de Polieucte , par celui
de Ninias dans Sémiramis , & celui de
Guftave dans la Tragédie de ce nom.
On a trouvé du feu à cet Acteur , mais
plufieurs des Spectateurs auroient defiré
JUIN. 1762 . 153
plus d'ordre dans ce feu & moins de ce
qu'on appelle manière dans l'action &
dans la contenance , reproches inévitables
pour tout Sujet qui a refté un peu
tard éloigné du Théâtre de la Capitale ,
& qu'avec les difpofitions qu'avoit cet
Acteur , on n'auroit point eu a lui faire ,
s'il eût été plutôt dans l'habitude de pratiquer
d'après les bons modéles . M. Dufreui
n'ayant paru que dans le rôle de
Damis de la Métromanie , on n'a pu affeoir
aucune opinion fur fes talens pour
le Comique.
Le Jeudi 6 Mai on a donné
la premiere repréfentation de Zelmire ,
Tragédie de M. de Belloy. Elle fut reçue
avec les plus grands applaudiffemens &
l'éclat du plus brillant fuccès ; ce qui s'eft
foutenu jufqu'à préfent par le concours
nombreux des Spectateurs . Nous
croyons fervir nos Lecteurs en leur donnant
l'Extrait de cette Tragédie le plutôt
& le plus fidélement qu'il nous a été
poffible , on peut compter fur l'exactitude
des citations de Vers , ce qui ne fe
trouve pas dans quelques analyſes de
cette Piéce qui ont déjà paffé au Public.
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT de ZELMIRE , Tragédie ,
par M. DE BELLOY.
PERSONNAGES. ACTEURS.
POLIDORE , Roi de Leſbos. M. Brifart.
ANTENOR. M. Le Kain.
ZELMIRE , Fille de Polidore.
ILUS , Prince de Troye & mari de
Zelmire.
RHAMNÉS , Général des Armées
de Leſbos.
ÉMA , Amie de Zelmire.
EURIALE , Officier Troyen .
UN SOLDAT THRACE.
Mile Clairon
M. Molé.
M. Dubois.
Mile Préville.
M. Blainville.
M. d'Auberval.
PRESTRES , GUERRIERS , PÉUPLES & autres
PERSONNAGES de repréfentation .
La Scène eft dans l'Ifle de Lesbos , près de la Villè
de Mytilene.
LEThéâ EThéâtre repréſente d'un côté la porte
d'un Temple , un Tombeau entouré
de cyprès & de rochers .De l'autre des arbres
entre lefquels eft le chemin de la
Ville de Mitylene ; au fond on voit la
mer.
JUIN. 1762. 155
A&te premier. Zelmire apprend à
Ema fon amie , qui arrive de Samos
tous les malheurs que fa Patrie a éprouvés
pendant fon abfence. Polidore Roi
de Lesbos & Père de Zelmire a été
détrôné par Azor fon fils , jeune Prince
ambitieux l'Idole du Peuple & de
l'armée.
,
» Uniffant , fous les traits d'un vifage enchanteur ,<
» Le froid de la prudence au feu de la valeur :
» Raffemblant des Héros tous les talens fublimes,
» Dangereufes vertus fouvent meres des crimes.
Ce fils impie avoit formé le projet
de laiffer périr Polidore de faim & de
mifére dans la prifon où il le tenoit
renfermé. Zelmire , qui connoiffoit l'âme
cruelle de fon frère n'avoit imaginé
qu'un moyen de fauver Polidore ; c'étoit
d'approuver en apparence la révolte
d'Azor , Tu feais , dit- elle à Ema ,
,
» Tu fcais que les mortels , vertueux ou coupables ,
» Dans les autres toujours penfent voir leur fem--
» blables ,
» Azor me crut fans peine un coeur dénaturé.
En effet Zelmire ayant fçu s'introduire
dans la prifon , y trouva fon malheureux
père rendant les derniers fou
pirs. G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
» J'écoutai la Nature ; elle vint m'inspirer
» D'ofer changer les Loix pour la mieux honorer;
» Son trouble impérieux ne connoît point d'ob-
>> ſtacles ,
» La Nature allarmée enfante des miracles :
>> Du lait que pour mon fils elle avoit deſtiné ,
» Mon ſein même a nourri mon père infortuné.
Un Thrace la furprit en ce moment :
» Mais l'infléxible airain de l'âme la plus dure
S'ébranle & s'amollit au cri de la Nature .
Ce Garde , attendri d'un fpectacle fi
touchant , fournit á Zelmire les moyens
de fauver fon père . Elle l'a caché dans
le tombeau des Rois , où il reſpire depuis
trois jours ; elle l'y nourrit des dons
qu'elle feint d'offrir aux Dieux dans le
Temple voifin . Pour tromper les recherches
d'Azor , elle lui a fait croire que
fon père , enlevé
par des amis , s'étoit
réfugié
dans un autre
Temple
confacré
à Cérès , où quelques
Partiſans
du
Monarque
déthrôné
fe défendoient
contre
l'Ufurpateur
. Azor furieux
a fait mettre
le feu au Temple
, & Zelmire
, crue
complice
de cet horrible
attentat
, n'en
a été que plus chérie
de fon frère & du
Peuple
rébelle
. Cependant
la nuit même
qui précéde
l'action
de la Piéce , Azor
JUI N. 1762. 157
a été affaffiné dans fa Tente par une
main inconnue. Zelmire vient apprendre
ce nouvel événement à l'infortuné Po
lidore , qui s'écrie :
» Dieux ! faut- il que mon fils , ma plus chère eſ-
» pérance ,
» Ne'me laiſſe en mourant pleurer que fa naiffan-
» ce ....
Quand tu me l'as donné , Ciel , devois- je m'at-
>> tendre
» Que j'aurois pour ſa mort des grâces à te ren-
>> dre ?
Cette mort redouble les dangers du
Roi. Son fils avoit autorifé fa rébellion
du fpécieux prétexte que Polidore attentoit
à fes jours. Dès que le Peuple faura
que Polidore eft vivant & Azoraffaffiné
, il ne doutera plus que la mort du
fils ne foit le crime du père. Telles font
les frayeurs de Zelmire , & la fuite fait
voir combien elles étoient fondées. Elle
détermine donc Polidore à fuir avec elle.
Antenor eft nommé Régent du Royaume
, elle lui demandera des Vaiffeaux
pour fe retirer à Troye auprès d'Ilus
fon Epoux ; & elle fauvera facile ment
fon père dans la foule de ceux qui la
fuivront, Polidore eft pénétré de la géné
158 MERCURE DE FRANCE.
rofité de Zelmire , qui ajoute à tant de
marques de tendreffe ,le courage de fouffrir
le foupçon d'un parricide. Elle répond
:
» Que fait la Renommée au coeur qui la dément ?
» En paix avec foi- même on la brave aisément ;
» Mais on fouffre en tremblant fa faveur infidele
» Lorſqu'un témoin fecret vient dépoſer contre
elle .
Éma , qui veilloit à l'entour pendant
cet entretien , vient annoncer qu'Antenor
& les Chefs de l'armée s'avancent
vers le Temple. Zelmire éffrayée renferme
fon père dans le tombeau & fe retire
, en ordonnant à Ema d'obſerver
tout ce qui va ſe paſſer.
» Dieu , dérobe mon père à cent périls divers ,
» Laiſſe encor ton image en ce triſte Univers :
» Accorde à nos befoins cette faveur infigne ,
» Et ne regarde pas fi le monde en eſt digne.
Antenor refufe la couronne que le
Peuple & l'Armée lui offrent. Il la conferve
au fils de Zelmire , enfant encore
au berceau , il fe contente du titre de
Régent du Royaume . Cette générofité
apparente, qui en impofe même au SpecJUI
N. 1762 . 159
tateur , fait bientôt place au développement
du caractère le plus odieux.
Antenor a été conduit par fon ambition
à fes premiers forfaits . C'eſt lui
qui a divifé Polidore & ſon fils . Il croit
le père immolé & il a lui-même affaffiné
Azor. Mais au moment qu'il le frappoit
, il a entendu des Soldats accourir
vers la tente , il s'eft vu contraint de
fuir ; il frémit qu'Azor meurant n'ait eu
le temps de l'accufer ; & c'eft la néceffité
de couvrir ce premier crime , qui lui
fait commettre tous ceux que l'on va
voir dans le cours de la Piéce. Il n'y
avoit pas de milieu ; il falloit qu'il fe
livrât lui- même au fupplice , ou qu'il y
échappât à force d'impoftures. Cruelle
extrémité d'une âme une fois abandonnée
au crime !
Ce fourbe ne fe confie à Rhamnès ,
Général des Armées de Lesbos , que
parce qu'il ne peut fe paffer d'un complice
. Il choifit pour fon feul Confident
cet homme qui lui doit tout & dont la
deftinée dépend de lui . Rhamnès eft en
effet un Courtifan intéreffé qui voudroit
parvenir à la fortune par des voies honorables
, mais qui ne fe refufe pas aux
moyens honteux , quand ce font lés
feuls qui peuvent le conduire à fon but.
160 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs Antenor fe promet bien de ft
défaire de fon Confident dès qu'il n'e
aura plus befoin. Son projet pour n'ê
tre pas foupçonné de l'affaffinat d'Azor,
eft d'en impofer au Peuple par le refus
de la Couronne. Il fçaura bien , quand
il en fera temps , faire difparoître le jeune
enfant à qui il donne le nom de Roi
& dont il eft héritier. En fecond lieu il
veut accufer quelqu'ancien ami de Polidore
& le faire périr comme meurtrier
d'Azor. Il charge Rhamnès de rechercher
avec foin quels font ceux qui
ont pu entrer dans la tente au moment
où le jeune Prince expiroit. Voici quelques-
uns des Vers qui peignent cette
âme profonde & barbare.
,
» J'ai fondé ma grandeur fur l'eftime publique ,
» D'un fage Ufurpateur , utile Politique :
» Je feins de fuir un trône où tendent tous mes
›› pas ;
J'adore des Dieux vains que mon coeur ne croit
» pas ;
Et tu vois que la Cour & le People & l'Armée ,
» De cent titres divins chargent ma renommée ;
>> Mon nom n'eft prononcé qu'entouré de vertus...
» L'intérêt eft le noeud , la chaîne qui nous lie ,
Ce Dieu des Courtiſans me répond de ta foi ;
>> Ce Dieu des Souverains te répondra de moi.
JUI N. 1762.
161
tenor ,
A &te II. Zelmire , trompée comme
tout le Peuple par les fauffes vertus d'Anvient
apprendre à fon père
que ce Prince a refufé généreufement
la couronne. Elle veut lui confier la deftinée
du Roi . Polidore y confent ; il a
été abufé lui - même par ce traître , qui
l'avoit averti des complots d'Azor quand
il n'étoit plus temps d'y mettre obftacle.
On frémit de cette réfolution du père
& de la fille , lorfqu'Ema annonce le
Soldat Thrace qui avoit aidé Zelmire à
fauver fon père de la prifon . Il avoit eu
le fecret de s'en excufer auprès d'Azor ,
& de lui ôter tout foupçon fur fa fidélité .
C'est lui qui , chargé de quelque meſſage
par ce jeune Prince , revenoit à fa tente
au moment où Antenor le poignardoit .
Azor , en mourant ne lui a demandé
d'autre fecours que de l'aider à laiffer un
monument de tous les crimes d'Antenor,
qui feul l'avoit rendu parricide , & qui
l'en puniffoit. Il a laiffé au Soldat un écrit
de fa main , tracé de fon propre fang ,
& il eft mort avec la joie d'apprendre
que fon père n'avoit pas été la victime
de fes fureurs . Polidore verfe des larmes
fur la mort de fon fils.
» Antenor m'a couté ta vie & ta vertu ,
» O pertes pour mon coeur également cruelles !
162 MERCURE DE FRANCE.
Il veut fur le champ montrer l'écrit à
l'Armée , & immoler Antenor. Le Solda
s'oppofe à ce deffein , auffi bien que
Zelmire. Il dit qu'il n'a ofé apporter en
plein jour la Lettre d'Azor au milieu de
tant de traîtres dont il eft obfédé . Il doit
dans la nuit la remettre à Zelmire. Il annonce
d'ailleurs qu'on fe prépare à renvoyer
la Princeffe à Ilus. Il en conclut
qu'il faut perfifter dans la premiere réfolution
, fe retirer à Troye , revenir avec
Ilus & une Armée , & qu'alors on fera
paroître l'écrit d'Azor ; auquel la perfidie
d'Antenor & de Rhamnés fçauroit
peut-être échapper , fi ceux qui le mon
treront aux yeux du Peuple ne font foutenus
par la force . Cette raiſon & plufieurs
autres , font leur effet. Le Soldat
fort pour difpofer tout à la retraite
de Polidore. Ce bon Roi fait cette réflexion
fur le zéle du Soldat .
→ Quels fentimens ma fille , en cette humble
>> fortune !
>
O leçon pour les Grands , trop vaine & trop
>> commune !
A ces derniers humains , quel Roi vient s'a-
>> baiffer ?
» Quand ils font malheureux , daignons-nous y
>> penfer ?
JUI N. 1762 . 163
» Nos yeux remarquent- ils leur obfcure exiſtence ?
» Leur zéle la prodigue à notre indifférence ;
» Et loin de ſe vanger de nos mépris honteux ,
» Ils font hommes pour nous quand nous fouf-
» frons comme eux.
Le Soldat revient annoncer Antenor ,
qu'Ema retient ; on renferme Polidore.
Le Tyran , paré des dehors de la vertu ,
reproche à Zelmire le meurtre de fon
père , lui déclare qu'il ne fouffrira point
que fon fils ait devant fes yeux l'exemple
d'une mère fi coupable , & qu'il faut
qu'elle fe décide à partir dès le lendemain
pour Troye . Il la menace de la
colère d'Ilus , jeune Prince vertueux ,
qui connoît à peine le coeur de Zelmire ,
& qui a été obligé de la quitter peu de
jours après fon mariage , pour retourner
à Troye & défendre fon père , attaqué
par des Peuples voifins . Zelmire effaye
d'obtenir qu'on laiffe partir avec elle
quelques amis. Antenor le refufe & lui
dit qu'il vifitera lui- même les Vaiffeaux
qu'il lui accorde. Elle tremble pour fon
père . On annonce Ilus dont les Vaiffeaux
paroiffent. Mais ce jeune héros qui
croit venir à la Cour de fon beau - père ,
prend les devants fur un Efquif léger .
Il ignore tous les malheurs arrivés à
164 MERCURE DE FRANCE .
Lesbos depuis fept jours. Il paroît devant
Antenor avec un feul ami. Il court
à Zelmire , demande à voir Polidore. On
lui apprend la mort tragique de ce Prince
; & la part que Zelmire a eue dans
cet affreux parricide. Il ne peut fe le
perfuader. Il interroge Zelmire. La Princeffe
, qui voit fon mari feul au milieu
de tous les ennemis de fon pére , &
furtout des Thraces , Gardes ordinaires
d'Antenor & vendus à tous fes crimes ,
eft obligée , pour ne pas expofer Polidore ,
de fe charger aux yeux d'Ilus , du forfait
dont elle fe voit accufée .
( Elle dit à part. )
» Mon coeur , immole - toi , la cauſe en eſt trop
>> belle !
( à Ilus . )
› Oui , réduite à choiſir de mon père ou d'Azor...
» Ce que j'ai fait enfin , je le ferois encor.
Cet aveu met en fureur le vertueux
Ilus. Il abandonne fa femme , menace
Lesbos de fa vangeance , & court redemander
fon fils au Peuple affemblé. Antenor
le fuit. Zelmire ordonne à Ema de
courir fur les pas d'Ilus , & de l'inftruire
en fecret. Elle fort en fe flatant que fon
deflin va changer , & qu'Ilus une fois
JUI N. 1762. 164
éclairé fur fon innocence , va devenir le
libérateur de Polidore . On ne peut exprimer
avec quelle force & quelle vérité
Mile Clairon a peint fur fon viſage ,
& dans toutes fes actions , les embarras
cruels , & les douloureux efforts de l'âme
héroïque de Zelmire. Jamais cette fublime
Actrice n'a été plus fupérieure , ou
pour mieux dire plus égale à elle -même ,
Acte III. Antenor feul réfléchit fur
la nouvelle fituation où il fe trouve. Le
Peuple le couronne malgré lui & rend à
Ilus fon fils privé du Diadême. Antenor
perd donc l'ôtage dont il avoit befoin.
Si ces crimes font un jour découverts
, fi Azor a parlé en mourant , &
que les témoins de cet attentat profitent
de la préfence d'Ilus pour le révéler
, que deviendra -t-il ? Ce danger
l'épouvante. Il fe détermine à tâcher de
fe défaire d'Ilus , qui prêt à partir a laiffé
fon eſcorte fur fes Vaiffeaux.
» Lui mort , fon fils me refte & je peux braver
» Troye :
» Je ne crains en un mot qu'Ilus , dans l'Univers,
»Er par un crime heureux les autres font couverts,
Il defireroit fort de trouver un moment
pareil à celui où il a immolé
166 MERCURE DE FRANCE .
,
Azor. Le hazard femble le lui offrir.
Ilus vient fur le rivage avec Euriale ,
déplorant fon malheur , & la fituation
défefpérante d'un amant qui ne trouve
plus qu'un monftre dans l'objet dontil
faifoit fa Divinité. Euriale lui dit
que
Zelmire a fait demander par Ema un
fecret entretien. Ilus , que l'aveu de
Zelmire a convaincu , refufe de l'entendre
& envoye Euriale preffer le départ
de fon fils qu'il attend . Antenor faiſit
le moment où Ilus eft feul , il vient
pour le poignarder. Zelmire , qui accouroit
fur le rivage pour l'expliquer avec
Ilus , arrive voit le poignard levé ,
vole , & l'arrache des mains d'Antenor ;
Ilus fe retourne , voit le fer dans la main
de Zelmire. Antenor profite de cette fituation
avec une préfence d'efprit finguliére.
Il faifit le bras de Zelmire , &
l'accufe d'avoir voulu affaffiner fon mari.
Zelmire à ce comble d'atrocité tombe
évanouie . Son faififfement , la perfuafion
où Ilus eft encore qu'elle a livré fon
pere à la mort , l'audace d'Antenor
fa réputation de vertu , tout dépofe contre
Zelmire. Antenor à tout événement
court appeller fa garde. On efpére que
Zelmire revenant à elle pourra s'expliquer
au moment qu'elle va parler, AnteJUI
N. 1762. 167
nor revient avec fes Thraces. Elle l'accufe
avec indignation du crime dont il l'a
chargée . Antenor s'en juftifie avec le
calme paifible de l'innocence la plus pure.
Accuſe -moi donc auffi , lui dit-il,du
meurtre de ton père. Zelmire ne peut répondre
. Elle prie fon mari de faire defcendre
les Troyens fur le rivage , de ne
pas abandonner un gage précieux qu’Ema
peut remettre entre fes mains. Ilus
& Antenor croyent qu'elle parle de fon
fils . On emmene Zelmire. Antenor en
la fuivant promet , par un à parte , de
nouveaux coups au malheureux Ilus . Ce
jeune héros , refté feul , fe rappelle que
Zelmire a fouvent regardé le tombeau.
Y cacheroit - elle un complice ? Couronsy
le fer à la main, Hélas ! fi la cendre
de Polydore y repofoit , je pourrois l'abreuver
du fang d'un traître ! Il prononce
ces mots à la porte du tombeau ,
il y va entrer. Un bruit foudain l'arrête.
La porte s'ouvre . Polidore a reconnu la
voix d'Ilus , il vient à lui. Ilus l'apperçoit
& s'écrie , Zelmire eft innocente . Il
ordonne à Euriale, qui furvient , de faire
defcendre fes Soldats. Ema accouroit
pour défabufer Ilus , mais elle s'applaudit
d'être prévenue. Elle lui annonce
que le Soldat Thrace l'attend vers la
168 MERCURE DE FRANCE.
porte de Mars pour lui remettre l'écrit
d'Azor. Ilus fait ordonner au Soldat d
fe rendre au rivage . Polidore veut al
ler combattre pour délivrer fa fille. Ilus
s'y oppofe. Vous ferez reconnu tous
les coups fe tourneront fur vous . Polidore
répond , pour déterminer Ilus,qu'il
combattra parmi les Troyens habillé &
armé comme eux. Voici quelques vers
qui ont beaucoup réuffi .

>> .... Je lens fous les glaces de l'âge ,
>> Le feu de mon amour rallumer mon courage.
» Malgré mes ſens flétris je retrouve mon coeur ,
» Et mes bras énervés reprennent leur vigueur.
» Hélas ! ce tendre foin de défendre fa race ,
» A l'être le plus foible inſpire quelqu'audace...
25 .... Près de vous combattant fans éclat ,
>> Souverain déthrôné je ne fuis qu'un Soldat.
Acte IV. Zelmire arrive délivrée par
les Troyens. Ilus combat encore près
la porte de Mars pour enlever fon fils.
Euriale veut conduire Zelmire fur les
vaiffeaux où l'on a retenu Polidore.
Tout-à- coup on entend des cris
voit des renforts qui vont envelopper
Ilus. Zelmire fait voler tous les Troyens
à fon fecours . Elle obferve de loin le
combat ; elle voit le premier avantage ,
&

JUIN. 1762. 169
H
re
reb
& enfuite la défaite d'Ilus que le nombre
accable . Elle tombe dans les bras
d'Ema. Un Troyen échappé du combat
fe retire dans le tombeau. Ema & Zelmire
ne peuvent voir fes traits que fon
cafque & fa fituation leur dérobent.
Zelmire s'applaudit de ce que fon pere
n'eft plus dans ce tombeau , où l'on
pourra chercher le Troyen . En effet
Rhamnès arrive , cherche des yeux le
vaincu qu'il pourfuit ; & croyant qu'il a
fui jufques dans les vaiffeaux Troyens
il ordonne d'y mettre le feu . Zelmire
frémit pour fon pere qu'elle croit fur les
mêmes vaiffeaux. Elle arrête Rhamnès
& fes Soldats , leur dit que le Troyen
n'eft pas allé fi loin , qu'elle l'a vu. A
la premiere repréſentation elle indiqusit
nettement l'afyle du Troyen. Depuis ,
P'Auteur le fait deviner à Rhamnès fur
le trouble de Zelmire . Les avis font partagés
fur ces deux leçons différentes .
Peut-être y auroit-il une troifiéme manière
à préférer . En effet le Troyen eſt
Polidore lui-même qui eft defcendu des
vaiffeaux après , Itus , & malgré fa
promeffe. L'amour paternel l'a . emporté
fur tout. Il eft venu combattre ; &
apprenant qu'on avoit déja forcé la tour
bu Zelmire étoit enfermée , il venoit
H
>
170 MERCURE DE FRANCE.
l'attendre dans le tombeau où l'on lui
difoit qu'elle devoit fe rendre. Zelmire
livre donc fon pere lorfqu'elle veut le
fauver. C'eft peut-être la fituation la plus
pathétique de la Piéce. Combien ne
perd-t-elle pas de fa force fi Zelmire ne
découvre la retraite du Troven que par
des regards inquiets ? Il eft vrai qu'elle
ne doit pas fans répugnance livrer un
innocent pour fauver fon père ; mais à
toute extrémité c'eft fon devoir. Il eft
poffible à l'Auteur de rendre le darger
du père plus preffant , & de faire mieux
fentir que le Troven ne court pas danger
de la vie afin
> que le Spectateur
voye fans déplaifir que Zelmire ne facrife
que la liberté du Troyen à la vie de
fon père. Voilà le voeu des Connoiffeurs.
Rhamnés veut faire, entraîner Polidore
aux yeux du Tyran . Zelmire fe jette audevant
des Soldats . Ce font des Leſbiens ,
Sujets de Polidore, qui n'ont pas la cruauté
des Thraces. Elle les prie avec les plus
tendres inftances , elle prend Rhamnès
par fon foible. On ſe ſouvient que dans
le premier Acte il a fait voir une âme
intéreffée , mais peu faite au crime .
» Rhamnès , un rang illuftre a flatté tes fouhaits ;
» Mais tu n'as point vieilli fous le joug des forfaits,
JUI N. 1762. 171
» L'exemple d'Antenor , fes fuccès déteſtables ,
» Auront pu t'entraîner fur ces traces coupables ;
Quelque prix qu'à tes voeux la faveur puiſſe
» offrir ,
>> Ferons-nous moins pour toi , fi tu veux nous
>> fervir ?
» Epure ta grandeur & la rends légitime ;
» Obtiens par la vertu ce que tu dois au crime.
( à Polidore. )
» Seigneur, il s'attendrit......
Elle tombe aux genoux de Rhamnès.
Antenor arrive avec les Thraces & Ilus
enchaîné. Tout change. Rhamnès eſt
forcé de livrer Polidore. Antenor éffrayé
au premier afpe&t , fe raffure &
remplit fon projet du premier Acte en
accufant Polidore lui-même du meurtre
d'Azor. Toutes les apparences font contre
Polidore ; fon fils l'avoit accufé de
fon vivant d'avoir voulu attenter à fes
jours. Ce fils eft affaffiné , & le père
qu'on croyoit mort reparoît : circonftances
qu'Antenor fait valoir avec l'adreffe
la plus perfuafive , foutenue d'ailleurs
de la réputation de probité qu'il
s'eft faite. Il fait conduire Polidore, Zelmire
& Ilus devant le Peuple pour être
jugés. Ilus le menace de l'y confondre
On entrevoit qu'il a l'écrit d'Azor. Meie
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
cette menace donne de la défiance à
Antenor ; il annonce qu'il va prendre
des précautions cachées , & l'Acte finit
en laiffant le fpectateur dans cette cruelle
perpléxité.
Ace V. Ilus & Euriale font con- A&te
duits feuls au Peuple. Antenor a fait
condamner d'avancePolidore & Zelmire,
comme meurtriers de ce jeune Azor ;
l'Idole des Lesbiens. Ilus annonce que
leur mort est déja prononcée , & que
Rhamnès l'ayant fouillé , lui a enlevé
l'écrit d'Azor. Antenor arrive , il feint
d'être attendri du fort de fes Victimes ,
il dit à Ilus ;
» L'Arrêt eft rigoureux , ne l'imputez qu'à vous.
» Si , d'y mêler ma voix vous m'euſſiez laiſſé
>> maître ,
» L'indulgente pitié l'eût adouci peut- être.
>>
Après tous les affronts dont vous m'avez char-
» gé ,
» Je vais gémir encor de me voir trop vengé.
,
Ilus lui répond avec la plus grande
hauteur & fort pour aller entendre
fon Arrêt. Antenor dit à Rhamnès
qu'Ilus ne mourra point , & qu'il s'en
fait un Otage contre les Troyens. Il fe
félicite du fuccès de tous fes crimes. 2
1
JUI N. 1762. 173
& furtout de la man'ère dont il a fé
duit le peuple en faifant renouveller l'ancien
ufage d'immoler les meurtriers des
Rois, par la main du Chef des Guerriers,
avec l'appareil d'un facrifice,& fur letombeau
même des Souverains. Ce fanatifme
ajoute à la fureur du Peuple déja
irrité à l'excès contre les affaffins
d'Azor.
» Tel eſt l'art de régir ces crédules humains
Qui , fermes dans le pli que leur donnent nos
>> mains ,
»Aveugles inftrumens du héros qui les guide ,
» Avec un eſprit foible ont un coeur intrépide ,
» Qu'au nom de la Patrie on rend féditieux ,
» Qu'on méne au facrilége avec le nom des
>> Dieux .
Le Peuple paroît avec les deux Vic
times Polidore & Zelmire . Cette malheureufe
Princeffe s'abandonne à tout
fon défefpoir dans l'imprécation la plus
forte , dont voici les derniers vers qu'elle
adreffe à ce Peuple parricide.
Que vos fils arrachés de leurs berceaux brifés
» Soient à vos yeux mourans fur la pièrre écralés ,
Que l'Enfer foulevant les abîmes des ondes
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
❤ Faffe écrouler votre le en fes flâmes profon
» des ,
» Qu'il dévore à jamais ce monftre furieux ,
»
› L'opprobre des mortels & la honte des Dieux.
Antenor ordonne à Rhamnès, comme
au Chefdes Guerrièrs , de prendre le fer
facré & de vanger Azor fur fon meurtrier.
Rhamnès prend le fer , le leve fur
Polidore , & fe retournant tout-à- coup
frappe Antenor lui- même. Les Soldats
yeulent fe jetter fur Rhamnès , ils font
arrêtés par les Prêtres & furtout par le
Billet d'Azor que Rhamnès déploie & lit.
Tout le Peuple eft confondu , attendri
les Thraces même qui étoient les plus attachés
à Azor , n'en deviennent que plus
furieux contre Antenor. On emporte ce
Monftre expirant. Tout tombe aux pieds
du Roi . Zelmire jouit de fon triomphe.
Rhamnes a fait délivrer Ilus. Il arrive
pour combler lajoie de fa tendre épouse ;
il voit que le Billet enlevé par Rhamnès
eft précisément ce qui a achevé de déterminer
cette âme chancelante ; fûr de
convaincre Antenor , Rhamnès n'a plus
balancé à le punir. Jufques-là il le connoiffoit
affez pour craindre les dangereufes
reffources de fon génie inépuifable.
La Piéce finit par ces quatre vers de
Polidore.
JUI N. 1762 . 175
>> Juſtes Dieux , pour ma fille , exaucez mes fou-
>> haits ;
›› Je n'ai pas à jouir longtemps de ſes bienfaits ,
» Vous-mêmes chargez-vous de ma reconnoif-
>> fance ,
>> Dans le coeur de fon fils , mettez la récompenfe
Na Jamais éloges n'ont été donnés avec
plus de juftice que ceux qu'on vient de
lire dans l'Extrait fur la manière dontMlle
Clairon rend le rôle de Zelmire . Toujours
au-delà de la plus haute perfection , on
n'a plus de termes pour rendre compte
de fes talens. Jamais auffi tous les principaux
Acteurs de cette Tragédie n'ont
fi légitimement mérité les applaudiffemens
que le Public ne ceffe de leur prodiguer
aux repréſentations de cette Piéce.
M. Brifart , fi propre par tant de
qualités naturelles ainfi que par le noble
pathétique de fon expreffion, à repréfenter
un Roi dans la fituation de Polidore
ajoute encore s'il eft poffible , à
P'intérêt que l'Auteur a mis fur le fort
de ce malheureux Prince. Par un prefti
ge de talent très -fingulier , on croiroit
qu'au moment de la catastrophe , lorfque
ce Roi , toujours en danger , tou
jours accablé par tous les genres de
malheurs reprend la dignité avec
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
fon fceptre & que les Peuples fe profternent
à fes pieds , on croiroit , dis - je ,
qu'il fe fait un changement dans le
Phyfique par rapport à la figure & à
toute la conftitution de l'Acteur , auffi
confidérable & auffi frappant qu'eft, dans
le moral , le changement de fortune du
Perfonnage qu'il repréfente .
M. le Kain développe dans fon rôle
& met en ufage toutes les reffources
de l'intelligence & d'un raifonnement
réfléchi fur les principes & la prarique
d'un Art dans lequel il eft
confommé & a toujours été encouragé
par les fuccès . Ún caractère auffi
neuf, auffi fingulier que celui d'Antenor,
en un mot , on pourroit dire le plus
grand effort de l'invention dramatique
, demandoit pour paroître avec tous
fes avantages un Acteur tel que celui
qui en eft chargé.

On ne peut trop fe féliciter des talens
que l'on admire de plus en plus dans
M. Molé. Il a rempli le rôle d'Ilus
avec une vérité un intérêt & une
chaleur qui ont fait paffer tous les mouvemens
de fon ame dans celles des
Spectateurs. Il a toujours ému & quelquefois
tranfporté.
On doit à M. Dubois la justice de reJUIN.
1762. 177
marquer qu'il a parfaitement rendu le
moment du cinquiéme Acte où tous les
regards font fixés fur lui. Quel feu ,
quel pathétique n'a-t- il pas mis dans
la harangue par laquelle il change &
attendrit tout ce Peuple rebelle ?
Ceux qui aiment le Théâtre François
, ont lieu auffi d'être fatisfaits de
voir les rôles du genre de celui d'Ema ,
& du Soldat Thrace , fecond's rar des
talens tels que ceux de Mlle de Préville
& de M. d'Auberval Ces rôles auroient
fait une difparate fort défagréable
s'ils n'étoient rendus aujourd'hui
que comme on les a vus dans le temps
où notre Théatre jouiffoit de la plus brillante
réputation.
REMARQUES fur la Tragédie de
ZELMTRE.
N peut fe flatter que l'Extrait dont nous ve→
nons de faire part doir fuffire a tout Lecteur
pour donner lieu à fes propres réflexions & pour
le me tre en état de juger les nôtres far cette
Tragédie.
On trouvera lans doute la conflitution de la
Fable rès- forte , mais nous pensons qu'on ne
dont pas la croire pour cela trop compliquée ,
fur: out , fi l'on prenoit cerme an un
défavan ageux ; les Crinques - même de projetfion
n'évitent pas toujours cette équivoque dans
Ην
is
178 MERCURE DE FRANCE.
l'expreffion ; à plus forte raiſon les gens qui ne
jugent que légèrement & qui ne difcutent que
pour parler. La complication , dans le fujet ou
dans l'action , fuppofe & emporte toujours l'idée ,
finon d'une duplicité fenfiblement diftincte , au
moins de quelques mêlanges d'incidens ou de
moyens qui ne tiennent au tilfu que par des
rapports éloignés . Alors l'effort qu'on a fait
pour les rapprocher , ou fe décéle d'abord , ou
jette une confuſion qui empêche de faifir nettement
l'enſemble. Un Sujet peut donc être trèsplein
, l'action qui le développe très - chargée
d'incidens ; dès que tous les moyens feront liés &
que les incidens naîtront progreffivement les uns
des autres , ſans interruption & ſans le fecours
de certaines repriſes d'expoſition nouvelle , il y
auroit alors injuftice ou défaut de préciſion dans
les termes de ſe ſervir de celui de complication.
Tel eft précisément ce qu'on doit obſerver à l'é-
´gard de la Tragédie dont nous rendons compte ;
l'analyse en fait preuve , & nous diſpenſe d'infifter.
Les Scènes d'expofition font claires , fondent
dès- lors un grand intérêt, & me laufent rien ignorer
de ce qu'il eft néceffaire de fçavoir pour attacher
toute l'attention . Le premier Acte eſt rempli
de beautés , ainfi que le fecond. Le troisiéme
eſt d'une force dont on ne peut donner d'idée
exacte. Le quatrième , fans avoir le même avantage
, ne laiffe place à aucune langueur , parce
qu'il ne contient rien que de néceſſaire & de relatif
à la cataſtrophe. Le dénoûment,dans le cinquiéme
Acte , eſt d'autant plus beau , qu'au plus
haur période du péril , il eft entierement inatfenda
& n'eft produit cependant que par une
quite naturelle de l'enchaînement des incidens
JUIN. 1762. 179
qui ont précédé. Sans aucun fecours de machine
étrangère il parvient à la plus heureuſe péripétie.
Il y a peu d'Ouvrages dramatiques où régne
tant de feu dans l'action ; ce feu produit une
chaleur dans le ftyle que l'on a pu remarquer
dans les vers que les bornes d'un Extrait nous
ont permis de rapporter. Toute cette Piéce
eft remplie des plus grands mouvemens tragiques
, & l'on ne rifquera jamais d'exagérer en
exaltant fes beautés . L'intérêt y eft conduit avec
un tel art qu'il s'augmente & s'accumule pour
ainfi dire à chaque inftant , en le diſtribuant
par de juftes proportions , mais en
ne le partageant
jamais de manière à fe détacher de celui
qui fait la baze de tout le ſujet & l'âme de
toute l'action , c'eft à dire de la tendrelle
d'une fille pour fon père , qui lui a fait non ſeulement
intervertir l'ordre naturel des inſpirations da
fang pour la fubfiftance, mais qui, pour le fauver ,
lui fait facrifier la réputation de la manière la plus
douloureuſe & la plus flétrillante.On ne peut trop
Jouer l'Auteur du degré où il a porté cefentiments
l'impreffion en eft encore auffi forte fur tous les
Spectateurs , qu'elle auroit pu l'être avant que la
corruption des moeurs & les nouvelles idées d'une
fauffe Philofophie euffent altéré en nous les principes
des vertus de premiere & d'univerſelle inf
titution .
· ·
Tous les caractères , dans cette Tragédie, fome
Etablis convenablement à l'action & bien foutenus
, mais celui d'Antenor eft d'une diftin&tion
fupérieure & porte à une obſervation particuliere.
Ce qu'il faut remarquer en faveur de l'art avec
lequel l'Auteur a conftitué ce caractère , c'et
l'ingénieufe adrelle qu'il aa employée pour fertir
d'une route dont les plus gramis Maîtres ont
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
fouvent négligé de s'écarter. On nous avoit prèfqu'accoutumés
à ne voir auThéâtre que des Tyrans
bêtement méchans & maladroits dans leurs crimes.
Au contraire celui - ci ( Antenor ) fçait ourdir
fa trame , la renforcer fi l'on peut le dire de
crimes en crimes , fans qu'aucun obftacle l'arrête
juſqu'au dénoûment , que toute la fagacité humaine
ne pourroit prévoir. C'est la noirceur , la
cruauté , furtout la profonde diffimulation de
Cléopatre dans la Tragédie de Rodogune . Peutêtre
même l'Auteur a -t- il eu en vue de crayonner
l'âme de ce Tyran célébre qui fous le voile
de la Religion , & au nom de la liberté , devint
l'opprelleur d'un reuple qu'il avoit foulevé contre
fon Roi légitime. Tous les détails de ce caractere
atroce feroient difficiles à expofer fur notreThéatre ;
l'Auteur de Zelmire paroît s'être borné aux feuls
traits qui pouvoient y être foufferts . La vertu
n'en eft que plus intéreffante quand elle a pour
Perfécuteur un Scélérat habile , dont le génie fécond
en refources multiplie fans celle les dangers
du héros qu'il opprime.
>
Quelques perfonnes ont cru qu'il y avoit un
défaut de convenance à charger Rhamnès du
facrifice. Elles n'ont pas réfléchi que les Prêtres
n'étoient pas toujours les feuls qui immolaffent
des victimes humaines. Achille ne facrifie t-il
pas lui- même des Troyens fur le tomb au de
Patrocle & Pyrrhus , Polixene fur le tombeau
d'Achille ? Ces exe aples fullent pour autorifer
l'ufage que M. de Belloy a fuppofé établi à
Lefbos. Qui pourra prouver que certe loi n'y
exiftoit pas Elle ne répugne point aux coutumes
des Anciens ; elle produit un très -grand efet
, que veut- on de plus ? Le rigorifme des
Centeurs n'eft fouvent que l'eter caché de la
21
JUI N. 1752. 181
colére honteufe des efprits ftériles contre tout ce
qui obt ent les grands fuccès .
Nous donnerons dans le Mercure prochain des
Vers de M de Belloy a Mlle Clairon .
COMÉDIE ITALIENNE.
LESES Comédiens Ita'iens ont alternativement
donné fur leur Théâtre les Comédies
& Opéra- Comiques dont nous
avons parlé dans nos précédens Articles.
Le 19 Mai , on donna la premiere repréfentation
d'une Piéce en 3 A&tes ,
mêlée d'Arriettes , intitulée le Procès ,
ou la Plaideufe. On applaudit dès -lors
beaucoup & avec juftice à plufieurs Arriettes
de M. Duni , extrêmement ingénienfes
& qui,loin de démentir la reputation
de l'Auteur du Peintre amoureux
defon Modéle , prouvent encore mieux
que ce Muficien , quoiqu'étranger , peut
fervir de modéle lui -même , pour l'art
d'adapter avec goût & rui onnement ce
nouveau genre de Mufique à notre langue.
La totalité de l'Ouvrage , c'eſt- àdire
, le Sujet & les détails du Drame ,
joints à la Mufique , ont été fort applaudis
aux re réfentatiuas fuivantes , a rès
quelques légers changemens. On en rendra
compte dans les pochains Mercures.
182 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL
dujour de l'Afcenfion.
Il n'y apoint eu de Nouveautés à ceCon
cert. M. l'Abbé Boilly y a fait exécuter
pour la troifiéme fois fon Motet à grand
Choeur : Beatus vir qui timet. M. Capron
a joué une Sonate de Violon , Mlle Bernard
a chanté un petit Motet de Mouret.
M. Balbaftre a joué fur l'orgue un Concerto
de fa compofition. Ce Concerto eft
de la Mufique la plus agréable , & variée
avec goût. Mlle Fel a chanté un petit
Motet , & le concert a fini par le beau
Motet : Dominus regnavit , de M. Delalande.
Nota. Le mois courant étant le dernier
du Bail des Directeurs actuels , il ne
leur refte que les Concerts du jour de la
Pentecôte & dujour de la Fête du S. Sacrement.
La nouvelle Société , dont le premier
Concert fera celui du jour de l'Affomption
, eft compofée 1 °. de M. Dauvergne,
Auteur connu & déjà célèbre en différens
genres de Mufique , & par quelques
Opéra de fuccès . 2°. de M. Capran
JUIN. 1762.
183
Affocié de la
précédente entrepriſe. 3°
de M. Jolivot , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Mufique.
ARTICLE VI.
NOUVELLES
POLITIQUES.
De
PETERSBOURG , le 16 Avril 1762.
Le Duc de Biren , qui avoit été d'abord exilé à
Pelim en Sibérie , puis transféré à Jeraflaw , arriva
ici le 30 du mois dernier. Cet homme , fi
connu dans l'hiſtoire de Ruffie par la faveur dont
il a joui fous le régne de la Czarine Anne , a été
traité par le Czar avec diftinction . Sa Majefté lui
a rendu le Cordon de Saint- André ; en même
temps Elle a déclaré les deux fils de ce Duc , l'un
Général- Major de Cavalerie l'autre Général-
Major d'Infanterie.

Le Feld-Maréchal Comte de Munich eft auffi
de retour de Sibérie , où il a paffé vingt-deux ans
enfermé dans une affreuſe priſon.
les
De WARSOVIE , le 21 Avril.
Selon les avis reçus du Royaume de Pruffe
troupes Ruffes, qui y étoient cantonnées , fe
raffemblent fous Konigsberg , d'où le premier da
mois prochain , elles continueront leur marche
pour retourner en Ruffie. On ne parle encore
d'aucun mouvement de celles que le Général
Romanzow commande en Poméranie.
184 MERCURE DE FRANCE .
Lo
De VIENNE , le 8 Mai.
3 , le Feld - Maréchal Comte de Daun partie
pour aller prendre en Siléfie le commandement
de l'Armée .
On apprend de cette Province , que le Roi de
Prutie a envoyé quelques troupes au camp de
Strehla , & renforcé tous les poftes avancés . Les
mêmes nouvelles affurent que Sa Majefté Pruffienne
a fait tranfporter à Breflau les magafins
qu'Elle avoit formés a Glogau , & que ceux de
Kolel avoient été conduits a Neifs . Nos troupes
de leur côté ont commencé à faire quelques
mouvemens , & toute notre Infanterie et actuellement
campée .
De RIBNITZ , le 18 Avril.
Il a été convenu entre les Suédois & les Pruffiens
d'une fufpenfion d'armes qui doit durer
deux mois. Les différens articles concernant cet
armistice ont été fignés ici de part & d'autre le
7 de ce mois.
De Rome , le 28 Avril.
Le 23 de ce mois, le Cardinal de Rochechouart
ci- devant Amballadeur Extraordinaire du Roi de
France auprès du Saint Siége , eut une audience
du Pape , dans laquelle il prit congé de Sa Sainteté
. Dans la même audience , il prétenta au Pape
Je Chevalier de la Houze , que Sa Majeſté Très-
Chrétienne a chargé de les affaires en cette Cour.
De FLORENCE , le 23 Avril.
La fecoufle du tremblement de terre que nous
fentimes le 15 , n'étoit qu'une fuite d'une beaucoup
plus forte qu'on élluya dans le Mugello. On
JUIN. 1762. 185
y en éprouva le 17 une autre auffi très - violente ,
qui s'étendit en différens endroits , & qui renverfa
plufieurs Bâtimens.
De LONDRES , le 10 Mai.
Nous venons d'apprendre la nouvelle de la réduction
de la Grenade & des Ifles de Sainte Lucie
& de S. Vincent. Le Gouverneur de la Grenale
comme celui de la Martinique a été forcé
de capiruler par les habitans qui avoient déja figné
lear capitulation les Mars au foir .
Nous apprenons auffi que l'Eſcadre Françoiſe
parut le 8 Mars au Vent de l'Ile de la Martinique
à la hauteur de la Trinité ; que le foir elle
envoya une chaloupe pour prendre langue ; que
les gens de cette chaloupe n'étoient point defcendus
à terre , & qu'ils étoient retournés à l'E
cadre , après avoir parlé à un François & à
quelques Négres qui travailloient dans un
champ près du rivage ; que l'Efcadre avoit
mis à la cape , & s'étoit tenue au Vent jufqu'au
10 à une heure du matin ; qu'alors , en tenant
toujours le Vent , elle s'étoit approchée de l'Iſle
de la Trinité ufqu'à la portée du canon ; ce qui
avoit fait croire au Major Gordon Graham qui
fe trouvoit dans l'lfle avec le bataillon des Montagnards
Royaux , que les François alloient débarquer
; mais qu'auffitôt ceux ci avoient changé
de route , & mis le Cap fur l'Ile de la Dominique
; que l'Amiral Rodney n'avoit pas plutôt
appris que l'Ennemi étoit au Vent, qu'il avoit
appareillé pour aller à la pourſuite , & qu'il n'avoit
pas été affez heureux pour l'atteindre.
Différentes lettres écrites d'Irlande confirment
que les Rebelles de ce Royaume font tous pris
ou difperfés , & qu'il y en a deux cens trente186
MERCURE DE FRANCE.
fept dans les prifons , mais qu'ils ont fait tant
de ravages dans le Pays , que l'on y appréhende
une famine.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de l'Armée ,
de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 19 Mai 1762.
I B 3 de ce mois, pendant la Meffe du Roi ,
I'vêque de Treguier prèta ferment entre les
mains de Sa Majelté.
Le même jour , le Roi a tenu fon Conſeil privé.
Sa Majefté s'eft rendue , avec Mgr le Dauphin,
dans la Salle de ſon Château deſtinée à fon Confeil.
Toutes les perfonnes qui étoient venues avec
le Roi s'étant retirées , les Gardes- du - Corps ont
gardé les portes de la Salle en dehors , & les Se
crétaires Greffiers du Confeil , fe font placés der
rière le fauteuil de Sa Majefté . L'ordre ordinaire
de la Séance a été obſervé , & les Maîtres des
Requêtes ont rapporté les affaires dont ils étoient
chargés.
Sa Majesté a donné l'Evêché de Tulles à l'Abbé
de Bourdeilies , Vicaire Général de Périgueux ;
l'Abbaye de S. Pierre en Vallée , Ordre de S.
Benoît , Diocèle de Chartres , à l'Abbé de Very ,
Auditeur de Rotte à Rome pour la France.
Et celle de S. André- le- Haut , même Ordre ,
Diocéle de Vienne , à la Dame de Chabannes ,
Religieufe de Sainte Colombe- lès - Vienne.
Lë , Leurs Majeſtés fignerent le Contrat de
JUI N. 1762. 187
mariage du Marquis de Pimodant & de Dame de
Gouffer.
Le 4 , le Baron de Reiſchach , Chambellan de
l'Empereur , étant présenté par le Comte de
Starhemberg , Ambaladeur de Leurs Majeftés
Impériales , eut une Audience particulière du
Roi , dans laquelle il prit congé de Sa Majefté. Il
fut conduit a cette Audience , ainfi qu'a celles de
la Reine & de la Famille Royale , par le fieur Dufort
, Introducteur des Amballadeurs
Le 6 , le Roi fit dans le Bois de Boulogne la
revue des deux Compagnies des Moufquetaires de
fa Garde . Sa Majefté palla dans les rangs , & après
que les deux Compagnies eurent fait l'exercice ,
elles défilerent devant Sa Majefté . Madame la
Dauphiné & Meldames de France ont affifté à
cette revue .
Sa Majesté a accordé un brevet de Lieutenant-
Colonel au Chevalier de Voffeil , Capitaine dans
le Régiment de Cavalerie du Roi , pour récompenfer
cet Officier de l'action diftinguée , dans laquelle
, le 25 Janvier de l'année derniere , avec
un détachement de foixante-quinze Maîtres , il
obligea trois cens Praffiens de mettre bas les ar
mes , & les fit prifonniers.
Le fieur de Vareilles , Enſeigne des Gardes-du-
Corps dans la Compagnie de Beauvau , paffe à
la Lieutenance , vacante par la retraite du Marquis
de Landreville , dont la Brigade eft donnée
au Marquis de Montmorency , Meftre de Camp
de Cavalerie , ci - devant employé dans l'Inde.
Le détachement des Gendarmes de la Garde
ordinaire du Roi , partit d'ici le 14 pour l'Armée ,
& celui des Chevaux- Légers le 16 .
Ceux des deux Compagnies des Moufquetaires
font partis le 12 & le 14. Ces différens détache
mens doivent fe rendre à Aire en Flandre.
188 MERCURE DE FRANCE .
Le 16 , les Députés des Etats d'Artois eurent
Audience du Roi Ils furent préfentés à Sa Majefté
par le Duc de Chaulnes , Gouverneur de la
Province , & par le Duc de Choifeul , Miniftre &
Secrétaire d'Etat de la Guerre & de la Marine ,
ayant le Département de cetre Province &
conduits par le Marquis de Dreux , Grand-Maitre
des Cérémonies. La Députation étoit compofée
, pour le Clergé , de l'Evêque d'Arras ,
qui porta la parole , du Comte de Siougeat, Colonel
à la fuite du Régiment de Béarn , pour la
Nobletfe ; du freur Anfart , Chevalier de l'Ordre
de S. Michel , & premier Confeiller , Penſionnaire
de la Ville & Cité d'Arras pour le Tiers- Etat .
Le même jour , Leurs Majeftés fignerent le
Contrat de Mariage du Marquis d'Estampes & de
Demoiſelle Joly de Fleury , fille de l'Avocat Général.
Le Roi a difpofé du Régiment d'Infanterie de
Monfeigneur le Dauphin , vacant par la démiſſion
du Marquis de Boufflers , en faveur du
Comte du Roure , Colonel du Régiment
d'Infanterie de Saintonge ; de celui de Saintonge
, en faveur du Chevalier de Berenger , Capitaine
dans le Régiment Royal Piémont Cavale
rie ; du Régiment d'Infanterie , vacant par la
démiffion du Marquis de Saint - Chamond , en
faveur du Marquis de Rofen , Mettre de Camp
incorporé dans le Régiment Royal-Allemands
du Régiment Royal Rouffillon , Infanterie , vacant
par le changement du Duc de Châtillon à
la Charge de Meftre de Camp , Lieutenant du
Régiment de Cavalerie de Sa Majeſté en faveur
du Comte de Levis , Capitaine dans le Régiment
du Meſtre de Camp Général de la Cavalerie
; & du Régiment de Grenadiers Royaux ,
JUI N. 1762.
vacant par la retraite du Chevalier de Chabriant,
en faveur du fieur de Miromenil , Sous- Lieutenant
dans le Régiment des Gardes Françoiſes .
Sa Majefté a nommé à trois Guidons vacans
dans la Gendarmerie , par les démiffions du Comte
de Cuftine , du Marquis de Liré & du Comte
de Lambertye , de Gerbeviller , le Chevalier de
Cuftine , Lieutenant en fecond de Dragons dans la
Légion Royale , le Comte de Sabran , Cornette
dans le Régiment de Cavlerie de Chartres ; & le
Chevalier de Cruffol , Cornette dans le Régiment
Royal Champagne.
De PARIS , le 21 Mai.
Les Prélats & les Députés du fecond Ordre ,
qui compofent l'Aſſemblée Générale du Clergé de
France , s'aflemblerent le 1 de ce mois chez l'Archevêque
de Narbonne , pour remettre leurs procurations
. Le 4 ils tinrent une ſeconde aſſemblée ,
dans laquelle leurs procurations furent admifes.
Le 6 , l'ouverture folemnelle de cette affemblée fe
fit dans l'Eglife des Grands- Auguftins parla Meffe
du S. Efprit. L'Archevêque de Narbonne y officia
& tous les Députés y communierent. Le Sermon
fut prononcé par l'Evêque de Condom . Les Députés
font , pour la Province de Paris , l'Evêque
de Meaux & l'Abbé de Saint Marfault ; pour la
Province de Lyon , l'Evêque d'Autun & l'Abbé de
Chabans : pour celle de Rouen , l'Evêque de Séez
& l'Abbé de Noé ; pour celle de Sens , l'Evêque
de Troyes & l'Abbé de Siougeat ; pour celle de
Rheims , l'Evêque de Noyon, Pair de France , &
l'Abbé de la Freffonniere ; pour celle de Tours
l'Evêque de S. Malo & l'Abbé de Goyon ; pour
celle de Bourges , l'Evêque de Clermont & l'Ab- '
bé de Valory; pour celle d'Alby , l'Evêque dé Rho
>
190 MERCURE DE FRANCE .
dés & l'Abbé Saintor ; pour celle de Bordeau ,
l'Evêque de Condom & l'Abbé de Narbonne- Lara
; pour celle d'Auch , l'Evêque d'Oléron & l'Ab
bé de Duglas ; pour celle de Narbonne , l'Archevêque
de Narbonne & l'Abbé de Lordat ; pour
celle de Touloufe , l'Archevêque de Touloule &
l'Abbé de Saint- Simon ; pour celle d'Aix , l'Evêque
de Riez & l'Abbé de Peignier; pour celle d'Embrun
, l'Evêque de Grafle & l'Abbé de Moriés ;
pour celle de Vienne , l'Evêque de Dye & l'Abbé
de Boifle ; pour celle d'Arles , l'Archevêque d'Arles
& l'Abbé du Guain de Linars . L'Allembiće a
élu pour Préfidens les Archevêques de Narbonne,
d'Arles & de Toulouſe , & les Evêques de Noyon ,
de S. Malo & de Séez . L'Abbé de Jigné Agent
Général du Clergé eſt Promoteur , & l'Abbé de
Broglie , Secrétaire.
Le 9 , les Archevêques de Narbonne d'Arles &
de Touloufe ; les Evêques de Noyon , de S. Malo
& de Séez , Prétidens de l'Aflèmblée & les au res
Prélats & Députés du fecond Ordre , allerent à
Verſailles rendre leurs refpects au Roi Ils s'afleblerent
dans l'Appartement qui leur avoit été deftiné
, & le Comte de Saint - Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , étant venu les prendre pour
les préfenter a Sa Majelté , ils furent conduits à
l'Audience du Roi avec les honneurs que reçoit le
Clergé lorfqu'i eft en Corps. Le Gardes du Corps
étoient en haye dans leur falle , & les deux battans
des portes étoient ouverts . L'Archevêque de Narbonne
harrangua le Roi , & préfenta enfuite les
Députés a Sa Majefté , ils eurent le même jour
Audience de la Reine , de Monteigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine
étant conduits
& préfentés avec les mê nes honneurs.
Le 11 , le fieur Feydeau de Brou , Confeillerd'E
JUIN. 1762.
1Q1
tat ordinaire au Confeil Royal; le Comte de Saint-
Florein , Miniftre & Secrétaire d'Etat ; le fieur
Trudaine,Confeiller d'Etat ordinaire & au Confeil
Royal & Intendant des Finances ; le fieur d'Ormelon
d'Amboife , Confeiller d'Etat & Intendant
des Finances , & le fieur Bertin , Confeiller ordinaire
au Confeil Royal & Controlleur Général des
Finances , fe rendirent en qualité de Commiffaires
du Roi a l'Allemblée du Clergé , où ils furent
reçus avec les cérémonies ufirées en pareille occafion.
Le fieur Feydeau de Brou porta la parole.
Le même jour , l'Allemblée Générale du Clergé
a accordé par une délibération unanime , le
Don Gratuit de fept millions cinq cens mille liv.
dont les Commilaires du Roi avoient fait la demande
, fuivant les ordres qu'ils avoient reçus de
Sa Majesté . En même-temps , l'Affemblée à délibéré
d'offrir un million au Roi , pour contribuer
au rétabliſſement de la Marine.
a
Le 8 , les Chevaliers de l'Ordre de S. Michel ,
tinrent dans le Couvent des Religieux de l'Oblervance
, un Chapitre auquel le Duc de Chevreuſe ,
Chevalier des Ordres du Roi , préfita en qualité
de Commillaire du Roi . Il reçut Chevaliers , avec
les cérémonies accoutumées , les fieurs Mazieres
de S. Marcel , Vice- Bailli du Viennois & Lientenant
Général Civil , Criminel & d'Epée au Bailliage
de Vienne ; Anfart, premier Confeiller, Penfionnaire
d'Arras Député des Etats d'Artois à la
Cour ; Pierre , Peintre d'Histoire du Roi , & premier
Peintre du Duc d'Orléans ; Fager , Avocat
du Parlement , ancien Capitoul , Chef du Confiftoire
a Touloufe , Député aux Etats de Languedoc
en 1751 ; & de Varenne , Secrétaire Général des
des Etats de Bourgogne.
Les dernieres Lettres de Madrid annoncent que
192 MERCURE DE FRANCE .
l'Armée Espagnole devoit entrer le 23 de mois
dernier fur les terres de Portugal , & qu'elle fe
difpofoit à faire le Siége de Miranda . On a appris
par les mêmes Lettres , que Don Joſeph
Thorrero & le fieur O- Dunne , le premier , Ambafladeur
d'Espagne , le fecond , Miniftre Plénipotentiaire
de France , à la Cour de Liſbonne ,
s'étoient retirés de cette Cour fans prendre congé ,
& qu'ils étoient arrivés le 30 fur la Frontiére de
Portugal. Don Jofeph de Silva , Amballadeur de
Sa Majefté Très- Fidelle en Eſpagne , avoit pareillement
reçu fes Pafleports , & il devoit partir de
Madrid pour retourner à Liſbonne.
Le Maréchal d'Eſtrées eſt arrivé à Caffel le 8
de ce mois. Il y a trouvé le Maréchal de Soubife,
de retour de la vifite qu'il a faite des quartiers les
plus avancés de la droite de l'Armée.
Quelques avis annoncent que le Prince Ferdiand
doit raffembler vingt - cinq à trente mille
hommes à Hoxter & a Brackel , où on dit qu'il
fait établir des Magaſins confidérables.
Le Prince Héréditaire a marché le 17 du
mois dernier fur Atenfberg , & en a attaqué
le Château par les hauteurs de la Juſtice le 18 au
foir , en faisant tirer fon canon à boulets rouges ,
qui ont mis le feu au Château , & ont embraſé
une partie de la ville . Le fieur de Muret qui y
commandoit , a rendu le Château le 19 au matin
en capitulant. La Garnifon , composée de
trois cens hommes , a été faite prifonniere.
Après cette expédition , le Prince Héréditaire
s'eft avancé jufqu'à Perlohn , & a pouflé des détachemens
fur la Haute Lenne. Mais apprenant
que le Comte de Vogué avoit raflemblé un corps
de troupes à Elverfeld , & qu'il marchoit des
détachemens de la gauche des quartiers de la
Helle
JUI N. 1762. 193
Heffe fur Winterberg & Brillon , il a replié fes
détachemens avancés , a abandonné Arensberg ,
& a fait repaffer le Roër à toutes les troupes entre
Mendem & Neheim.
Le Prince de Condé ayant été averti le 6 de ce
mois au matin , que le Prince Héréditaire , a la
tête de fept à huit mille hommes , avoit paffé le
Roer , & s'avançoit dans le Duché de Berg , s'eſt
porté le même jour , de fa perfonne avec quatre
bataillons jufqu'à Medman , où il a raſſemblé en
deux jours huit à dix mille hommes d'Infanterie ,
avec cinq cens chevaux. Il fe propofoit de marcher
, à l'arrivée de ces troupes , le 8 au matin ,
fur Elverfeld , où il avoit appris que les ennemis
étoient en force , mais le Prince Héréditaire n'a
pas jugé à propos de l'y attendre , & s'eft retiré
avec précipitation pendant la nuit du 7 au 8. Le
Prince de Condé , ne pouvant plus le joindre , s'eſt
contenté de faire harceler fon arriers-garde par
les Volontaires de Conflans foutenus des Grenadiers
& Chaffeurs de Boisgelin , qui ont fait quelques
prifonniers , & qui , défefpérant de pouvoir
Pentamer , le font réduits à mettre cent cinquante
Huflards à leur fuite , avec ordre de ne pas les
dre de vue jusqu'au Roër.
per-
Il n'a réfulté de cette incurfion des ennemis que
l'enlevement de quelques ôtages.
Le huitiéme tirage de la troifiéme Lotterie
Royale établie par Arret du Confeil du 11 Novembre
1755 , s'étant fait le 19 du mois dernier
& les jours fuivans dans l'Hôtel de Ville , avec les
formalités accoutumées , le principal Lot eſt échu
auruméro 37391 , & le ſecond au numéro 1941 .
Le Public eft averti de vérifier les Liftes des fix
premiers tirages , parce qu'il reíte nombre de
Lots , qui jufqu'a préfent n'ont pas été reclamés,
I
194 MERCURE DE FRANCE .
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
s'eft fait le 7 de ce mois à l'Hôtel - de- Ville ,
en la maniere accoutumée. Les cinq numéros fortis
de la roue de fortune font , 27 , 76 , 59 , 17,
& 75. Le prochain tirage fe fera les du mois
prochain.
MORT S.
Le Pere Euſtache , Protonotaire Apoftolique ,
Bibliothécaire des Auguftins de la Place des Vi-
Яoires , & ancien Supérieur Général de leur Congrégation
, mourut le premier de ce mois , dans
la loixante- dix- feptiéme année de fon âge. La
grande connoiffance qu'il avoit des Livres l'avoit
rendu célébre.
Urbain-Pierre- Louis de la Pelleterie , Brigadier
d'Infanterie , ancien Chef de Brigade da
Corps Royal de l'Artillerie , eft mort à Paris le 3 ,
âgé de quarante - cinq ans.
Scholaftique de Fontaine de Vilneuve , veuve
d'Antoine de Guifcard , Lieutenant- Colonel du
Régiment de Dragons du Colonel Général , eft
morte le 28 du mois dernier dans la Terre , près
de Verberie , âgée de 100 ans .
JUI N. 1762. 195
EXPOSE des motifs de l'entrée des Troupes Espagnoles
dans le Portugal ; où l'on voit le droit
qu'elles ont d'y entrer comme Troupes amies , &
qu'on nepourroitfans injuftice les y recevoir comme
ennemies ; ou MANIFESTE dans lequel on
fe contente de rapporter les Mémoires préfentés de
part & d'autre.
MÉMOIRE PREMIER .
Que préfentèrent au Roi de Portugal S. E. Don
Jofeph Torrero , Ambaffadeur d'Espagne , &
M. O- Dunne , Miniftre Plénipotentiaire de
France , par les mains de S. E. Don Louis de
Acunha , Sécrétaire d'Etat de S. M. T. F.
DONON Jofeph Torrero , Ambaſſadeur du Roi Catholique
, & Don Jacques O -Dune , Minitre Piénipotentiaire
du Roi Très - Chrétien en cette Cour,
chacun par l'ordre exprès & pofitif de leurs Souverains
refpectifs , expofent refpectueufement au
Roi Très - Fidéle.
» Que les Rois de France & d'Espagne , ſe
» voyant forcés à foutenir la guerre contre les
» Anglois , ont cru convenable & néceffaire de
က
former l'un avec l'autre différens engagemens, &
» de prendre enſembleplufieurs autres mefures indifpenfables
, pour parvenir à réprimer, dans la
» Nation Britannique , l'orgueil que lui infpire le
>> projet ambitieux de fe rendre defpotique fur
I ij
106 MERCURE DE FRANCE.
> les mers & d'envahir tout le commerce mari-
» time , ainfi que de mettre dans fa dépendan-
>> ce les Etats que les autres Puiſſances poflédent
» dans le nouveau monde , en s'y établiflant par
>> une ufurpation déguiſée , ou a force ouverte , l'é-
>> tat de foibleffe , qui réſulte de l'aſſerviſſement
» où elle les tient , leur en facilitant la conquête.
פ כ
ככ
>> Que le premier point , qui a été réglé & con-
> venu par leurs fufdites Majeſtés , a été qu'Elles
→ feroient en forte d'engager le Roi T. F. à ac-
» céder à leur alliance offenfive & défenfive , & à
» fe joindre fans retardement à Leurs Majeſtés ,
» pour travailler avec Elles à l'objet fufdit , ainfi
qu'il eft naturel de l'efpérer de ce que le Roi
>> T. F. fe doit à foi-même & à fon Royaume ,
>> puiſque le joug que la Nation Angloiſe a impofé
aur Sujets du Portugal , & qu'elle veut encore
étendre fur la navigation de toutes les
Puiffances qui ont des Etats au- delà des mers ,
leur eft plus onéreux & plus incommode qu'il
>> ne l'est encore a aucun autre Peuple : que d'ail-
>> leurs il feroit injufte que l'Eſpagne & la France
>>fe facrifiaflent pour un objet où le Portugal n'eſt
pas moins intereflé qu'elles , fi même il ne l'eſt
pas davantage , & que cette Puiflance , au lieu
de les aider dans leur entrepriſe , en rendit le
>> fuccès impoffible ; ainſi qu'il arriveroit , fi elle
> continuoit d'enrichir l'ennemi , & de nourrir les
>> forces , en lui confervant la liberté de foncom-
>> merce & l'entrée de ſes Ports , qui non- feuleɔ
ment ſerviroient d'aſyle aux Anglois , mais en-
» core où ils feroient a portée d'attaquer les Su-
>> jets de l'Espagne & de la France , qui défen-
>> droient la caufe du Portugal.
כ ג
>> Que les fuidits Amballadeurs d'Espagne &
JUI N. 1762. 197
» Miniftre Plénipotentiaire de France , conformé-
>> ment à cet accord , demandent au Roi T. F. de
>> fe déclarer pour Leurs Majeftés C. & T. C. , &
> de s'unir à Elles dans la préſente guerre contre
> les Anglois , en rompant tout commerce &
→ communication avec cette Puiſſance , ennemie
> commune des trois Royaumes , ainfi que de
toutes les Puiffances Maritimes , en challant de
>> fes Ports tous les Vaiffeaux de guerre ou de
commerce de cette Nation , & en leur en fer-
> mant l'entrée , enfin en joignant les forces ,
que lui a données le Tout- Puiffant à celles de la
France & de l'Eſpagne , pour réduire celles de
» l'ennemi à un jufte équilibre.
C'est en conféquence de ce qui a été arrêté &
convenu entr'Eux , que les deux Rois de France
& d'Espagne font aujourd'hui cette déclaration au
Roi T.F. mais fa Majefté C. pour obtenir plus
facilement & plus promptement du coeur magna.
nime du Roi T. F. ce qu'on lui demande par cette
Déclaration , & afin que des impreffions étrangeres
ne l'empêchent point de prendre le feul parti
qui convienne à la gloire & à l'avantage commun
de L. M. a ordonné à fon Ambaffadeur de
lui faire obferver que c'eſt un frere de la Reine
fon époule , un véritable ami , un voifin pacifique
& moléré qui le lui propofe & qui l'a embraffé
lui- même , qui regarde fes intérêts comme les
fiens propres , & qui n'a d'autres vues que de les
réunir de telle forte les uns aux autres que , foit
dans la paix , foit dans la guerre , la Peninſule
puille étre regardée comme appartenante à un feul
& même Maître , & que , fi quelque Puiffance fe
propofe de faire la guerre aux Eſpagnols , elle
ne puifle pas fe flatter de trouver dans la propre
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
les
Maifon du Roi d'Eſpagne quelqu'un qui lai donne
una ſyle , & lui fourniffe les moyens d'attaquer
Sa Majefté C. comme l'a fait le Portugal dans
guerres que le Roi Philippe V. de glorieuſe mémoire
, pere de Sa Majefté C. & beau - pere de Sa
Majefié T. F. a eues à foutenir contre la même
Nation Angloife. Le Roi T. F. peut avoir pour
allié un Roi Catholique , à qui il eſt déja étroitement
uni par le fang , & dont les Etats font voifins
des liens en Amérique ainfi qu'en Europe au
grand avantage des uns & des autres. Combien
une pareille alliance ne lui eft -elle pas plus glorien'e
& plus utile que celle de la Nation Angloife,
a qui fon orgueil ne permet point de traiter fur
un pied égal avec aucun autre Souverain & far.s
faire une vaine oftentacion de fon pouvoir ! C'eſt
ce qu'aucune Nation n'a autant éprouvé que le
Portugal: & quel befoin auroit- il des fecours de
l'Angleterre , s'il étoit uni offenfivement & défenfivement
à l'Espagne & à la France ?
Ces confidérations ont tant de poils & de force
, que le Roi C. eft fermement perfuadé que le
Roi T. F. fon beau- frere , n'hélitera pas un mo
ment à embraffer le parti qu'on lui propoſe ; furtout
après les allurances qui lui feront données ,
qu'avant de lui expofer ces raifons , Sa Majesté C.
prévoyant que les Anglois , dès qu'ils feroient infruits
du parti qu'auroit pris Sa Majeſté T. F. enverroient
des forces pour s'emparer de fes Places
maritimes & de fes Ports , Elle a fait placer de
relle maniere les fiennes furla frontiere du Portugal,
qu'elles pourront avant peu de jours, garnir
les Ports principaux , ce qu'elles feront fur la réponſe
de Sa Majesté T. F. réponſe qui fûrement
fera auffi prompte & auffi claire & déciſive que
JUI N. 1762. 199
l'éxige la nécefité qu'on a fait voir de gagner l'avance
fur l'ennemi , & d'empêcher qu'il ne traverfe
, aufli - tôt qu'il en aura connoiffance , les deffeins
que Sa Majeſté C. a décidément réſolu d'exécuter.
A Lisbonne , le 16 Mars 1762 .
SECONDE PIECE.
MÉMOIRE remis par S. E. Don Louis de Acunha
à S. E. Don Jofeph Torrero & à M. O- Dunne
, en réponse à leur Mémoire du 16 Mars.
D ON Louis de Acunha , Secrétaire d'Etat du
Roi Très - Fidéle , ayant mis fous les yeux du
Roi fon Maitre le Mémoire que S. E. Don Joseph
Torrero , Ambaffadeur du Roi Catholique , & M.
Jacques O-Dunne , Miniftre Plénipotentiaire du
Roi Très-Chrétien , à cette Cour , lui remirent
le 16 du mois de Mars , par lequel Mémoire ,
après avoir expofé les motifs de la guerre que les
deux Monarques foutiennent actuellement contre
l'Angleterre ; S. M. T. F. eft requife d'adopter
comme la caule propre les mêmes motifs , & de
fe déclarer unie offenfivement & défenfivement
avec LL. MM. C. & T. C. pour la íufdite guerre,
rompant tout commerce & toute communication
avec les Anglois , les traitant comme ennemis
communs des trois Puiffances alliées & comme
ennemis de toutes les autres Puiffances maritimes
, chaffant de fes Ports ces mêmes Anglois
ainfi que leurs Vaiffeaux de guerre & marchands
, unifant fes propres forces avec celles de
France & d'Espagne jufqu'à ce qu'on ait obtenu
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
la fin qu'on fe propofe dans la préfente guerre
par lequel fuffit Mémoire il eft de plus déclaré
de la part de S. M. C en outre de ce qui a été
rapporté ci-deffus , que ce Monarque , avant de
faire préfenter à cette Cour le Mémoire dont il
s'agit , avoit fait marcher les troupes juſqu'aux
frontieres de ce Royaume , afin de prévenir le
danger qu'il y auroit que les Anglois ne vinilent
en furprendre les Places maritimes & les Ports ,
aufitôt qu'ils feroient informés que le Portugal
étoit entré dans la fuidite ligne.
S. M. T F. , après avoir entiérement réfléchi
fur ce Mémoire , & avoir confidéré la matière
importante , qui y eft traitée , avec toute l'attention
qu'elle mérite , ( néanmoins autant que le
Jui a permis le court délai de quatre jours dans lequel
on lui a déclaré qu'il étoit indifpenfablement
néceflaire qu'Elle donnát fa réponse ) ; ce Monarque
a donné a fon fufdit Secrétaire d'Etat
l'ordre de répondre fur le contenu dud . viémoire .
ל כ
» Que rien au monde ne pouvoit le toucher
» plus fenfiblement que de voir le feu d'une fanglante
guerre fi fortement allumée entre des
» Puiffances auxquelles il s'intéredoit fi particu-
>> lierement , foit par des motifs d'une étroite Pa-
» renté , d'une intime Amitié , de Confanguinité,
» ou enfin de pactes folemnels , comme il le fait
» à l'égard des trois Monarques qui font aujour
» d'hui engagés dans la guerre.
» Que S. M T. F. delire très ardemment que
» les mêmes motifs de Parenté , d'Amitié , d'Al-
» liances , & celui de la Neutralité qu'Elle a fi
» bien obfervée , puiffent la mettre à portée de
» faire agréer , en qualité de Médiateur , fes
» foins les plus actifs , afin que les Conférences ,
qui le fontrompues à Londres , foient renouées
כל
ג ל
2)
JUI N. 1762. 201
» en quelqu'autre lieu que l'on croira plus propre
& plus convenable , & que l'on parvienne
>> par cette voie a la conciliation des intérêts & à
> rapprocher les efprits au point d'ajuiter une
» paix réciproquement agréable & utile , (ans une
» plus grande & ultérieure éffufion du fang hu-
›› main.
» Que fes defirs les plus ardens étant égaux
» pour complaire , en tout ce qu'on lui propofe ,
» à LL. MM. C. & T. C. ce Monarque le trouve
» dans l'indifpenfable néceffité de les prer de vou-
» loir bién réfléchir fur les empêchemens invin
cibles qui ne lui permettent pas d'entrer dans la
» ligue offenfive qu'on lui propofesqu'ayant contracté
avec la Couronne d'Angleterre d'ancien-
» nes Alliances purement défenfives & par conté-
» quent innocentes , foutenues fans interruption
» depuis tant d'années , lefquels ſe voyent danstant
» deTraités folemnels ; & la Couronne de Portugal
n'ayant reçu de l'Angleterre aucune offenfe
» directe qui puiffe autoriler S. M. T. F à man-
» quer légitimement aux dits,Traités , Elle fe mertroit
, en les rompant , dans le cas d'offenfer
» la Religion , la Fidélité & la Dignité qui font
inféparables des fentimens de S. M. T. F aina
» que de ceux de tous les Monarques auffi religieux
& auffi magnanimes que LL. MM. T. C.
» & C.
5)
>>
>
Que d'ailleurs cette nouvelle ligue que le
» Roi T. F. feroit , paroîtroit fufpecte , & feroit
» d'autant moins approuvée , qu'elle auroit été
» precédée par une infraction des plus irégu-
>> lieres :
" Qu'on devoit ajouter à ce motif que S. M.
>> T. F. chériffant fes afiaux comme Pere . &
» devant les protéger comme Roi , il ne lui écoir
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
ג כ
ود
» pas permis , ainfi qu'il eft facile de l'apperce-
> voir , de les faire entrer dans une guerre of-
» fenfive , & que fefdits Vallaux n'étoient pas
» en état d'y entrer après ce qu'ils ont ſouffert par
» les calamités occafionnées , premierement par
>> les huit années d'infirmité du Roi Jean Vjen ſe-
» cond lieu par le tremblement de terre du 15
→ Novembre 1755 , & enfin par tous les défor-
» dres qui ont fuivi la conjuration dans laquelle
» avorta l'attentat du 3 Septembre 1758 :
ور
>> Que S. M. T. F. ayant établi , d'après ces
>> principes notoires de Religion , de décence &
ɔ d'humanité , le ſyſtème de la neutralité de ſes
» Ports & de fes Places maritimes , Elle avoit or-
» donné que les uns & les autres fullent réparés ,
gardés , & fournis des munitions nécefiaires ;
qu'elle avoit ordonné en même temps , que
» fes Ports fullent affurés par le nombre de
» Vaiffeaux de guerre qu'elle avoit ordonné que
fes troupes fullent prêtes & placées de manière
a fe porter facilement dans toutes les Places
maritimes où elles feroient nécellaires pour
» le commun & égal avantage de toutes les Puiffances
belligérantes , fans diftinction en faveur
> d'aucune , en ordonnant également que toutes
» & chacune d'Elles fuffent reçues & traitées
» dans feldits Ports avec le même accueil & la
>> même affistance , comme il avoit été ordonné
» en ce Royaume dans toutes les guerres qu'il y
» a eu depuis cent ans & plus , & autfi conformé-
➜ment au droit des gens & à la conduite que
» tiennent ordinairement toutes les Cours , qui
> ne font pas engagées par un intérêt immédiat
à entrer dans la guerre que fe font d'autres
>> Puiffances .
Le Roi T. F. a en même temps ordonné à ſon
JUIN. 1762. 203
fufdit Sécrétaire d'Etat de declarer , comme il
le fait , à S. E. Dom Jofeph Torrero , afin que cet
Ambaſſadeur en rende compre au Roi C. que S.
M. T. F regarde comme certain qu'aufitôt que
S. M. C. voudra bien combiner l'évidence des raifons
ci-deffus rapportées , avec l'exacte & fucceffive
confidération , qui a toujours engagé S. M.
T. F. à préférer à toute efpéce d'intérêt le foin de
manifefter à l'égard de S. M. C. les fentimens
d'un frère & beau- frère le plus rempli d'amour ,
d'un ami le plus cordial & le plus lincère & d'un
voifin le plus incliné à concourir à la fatisfaction
de S. M C. & cela depuis le commencement de
fon heureux regne en Espagne jufqu'à préſent
S. M. T. F. ayant porté ces fentimens juſqu'à ſtipuler
dans le dernier Traité du 12 Février de l'année
pallée , qu'Elle préféroit à tout & à quelque
intérêt que ce fût ( s'agilant alors des fiens propres
) l'avantage de faire celler & d'ôter juſqu'à
'occafion la plus éloignée qui pourroit altérer
la mutuelle harmonie & bonne correfpondance
que requiérent les liens de fon intime amitié &
de fon étroite Parenté , & auli l'avantage de
conferver l'union la plus amicale entre les Vaffaux
refpectifs des deux Couronnes S. M. T. F.
le répéte , Elle regarde comme certain qu'auffitôt
que S. M. C. fera cette combinaiſon avec les
grandes lumières de fon royal diſcernement
Elle verra d'un côté qu'il n'y a que les impoffibilités
morales ci-deus rapportées , lesquelles
ne font point de nature à dépendre de la volon➡
té dudit Monarque T. F. qui puident l'empêcher
d'entrer dans la ligue qu'on vient de lui
propofer ; & S. M C. verra d'une autre part qu'il
eft de toute impoffibilité qu'il foit pratiqué , ni
de près ni de loin , la plus petite chofe contraire
>
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
à fes intérêts dans les Ports de ce Royaume , &
avec infraction de la conftante neutralité , qui eft,
devenue le lystême néceffa re de cette Cour.
Au Palais , le 20 Mars 1762 .
Signé , DON LOUIS DE ACUNHA.
MÉMOIRE préfenté à Don Louis Acunha , par S.
E. Don Joleph Torrero & par M. O Dunne ,
en replique à celui du 20 Mai.
DON ON Jofeph Torrero , Ambaffadeur du Roi
Catholique , & Don Jacques O-Dunne , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi Très Chrétien , près Sa
Majefté Très fidelle : le premier , en vertu des nouveaux
ordres que lui a donnés S. M C. apres avoir
vu la réponſe de S. E. Don Louis de Acunha , en
datte du 20 Mars dernier , au Mémoire que nous
lui avons remis l'un & l'autre , & le fecond en conféquence
da Syftême qu'ont adopté le Roi fon
Maître & le Roi C. d'ètre fi unis que la réfolution
prite par l'un foit expreflément regardée comme
prife par tous les deux : ledit Ambafa deur & ledit
Miniftre , pénétrés des fentimens de refpect dû au
Roi de Portugal, & voulant répondre fur les points
que S. E. Don Louis de Acunha , Secrétaire d'Etat
de S. M. T. F. a touchés dans fadite réponſe du so
Mars par ordre de ce Monarque , mais infiſtant en
même temps fur ceux qui étoient portés dans leur
Mémoire du 16 du même mois , expofent trèshumblement
à S. M. T. F.
ל כ >>QueLL.MM.C.&T.C.luirendentlajuftice
» de croire qu'Elle ne regarde point avec indifférence
les maux de la guèrre que ſouffrent LL
JUI N. 1762 . 205
» MM . & qu'Elle fouhaiteroit que LL MM . puf
>>fent recouvrer les douceurs de la paix , mais que
par malheur il n'eft pas au pouvoir du Roi de
>> Portugal de la leur procurer , quoiqu'il puilie les
aider efficacement , ainfi que LL. MM . I'y invi-
>> tent , à réduire l'ennemi a des termes où il ne
> lui foit pas poffible de la méprifer , comme il a
>> faitjufqu'ici.
>>
» Que s'il étoit queftion de quelque nouvelle
» négociation de paix , L. M. T. C. & C. accepte-
» roient bien volontiers la médiation du Roi T.
F. eu égard à la dignité & a la grandeur de fa
» Couronne. Mais que la partialité , que le Miniftere
de Portugal a , montrée pour les Anglois
» par la manière dont il a maintenu fa neutralité
dans la guèrre prélente , feroit craindre avec
» jute raiſon au Roi T C. que la médiation de
» S. M. T. F. ne lui fût trop peu favorable ; &
» que le Roi C. manqueroit à la dignité de fa
» Couronne , s'il acceptoit cette médiation , vu
Le
le mépris avec lequel la Cour de Lisbonne a
» rejetté l'offre que le Roi C. lui faifoit de la fien-
> ne pour arranger les différens de cette Cour avec
» celle de Rome , la Cour de Lisbonne ayant
» marqué fi peu de confiance à la Cour de Ma-
>> drid , & fi peu de defir de réconciliation avec le
Saint - Siéget chofe incroyable ) qu'elle s'e con-
» tentée de dire pour toute réponſe quejufqueslà
Dieu n'avoit pas encore voulu que
» d'une réconciliation jút arrivé . Que LL. MM.
» C & T. C. ont donné des preuves affez écla-
>> tants de leur averfion pour la guèrre & du fincere
& conftant defir qu'elles ont de la paix.
Que leurs ennemis mê ne font bien voir qu'ils
» connoiffent la bonne foi de ces difpofitions ,
» quand ils croyent en pouvoir tirer quelqu'avan
→ tage.
moment
206 MERCURE DE FRANCE.
›› peu
Que les alliances défenfives avec la Cour de
» Londres , alléguées par S. M. T. F. pour perfuader
qu'il lui eft impoffible d'accepter l'allian-
>> ce offenfive & défenfive qui lui eft propolée , ne
» peuvent être regardées comme un empêche-
>> ment réel: que les raifons apportées à ce ſujet ne
> font nullement fondées ; & que les alliances
en question ne font pas à beaucoup près auffi
offenfives qu'on voudroit le faire croire.
L'empêchement n'eft pas invincible , parce que
tout doit céder lorfqu'il s'agit de fecouer le joug ,
& loriqu'une Puiffance veut l'impoſer a une autre
, ainfi que l'Angleterre fe le propofe par rapport
au Portugal ; entreprife dans laquelle elle a
déjà même fait bien des progrès. IIlI manque auffi
à cet empêchement un fondement raifonnable ,
car il paroît bien étrange d'entendre dire que la
Couronne de Portugal n'a reçu aucune offenfe
qui autorife une infraction au Traité , quand tout
le monde fçait le contraire. En effet n'étoit-ce pas
la plus grande offenfe que l'Angleterre pût faire
au Portugal , lor qu'une Elcadre Angloiſe en attaqua
une Françoife dans un Port de ce Royaume ?
Cette offenfe fuffiroit feule , pour que S. M. T. F.
déclarât légitimement la guerre a S. M. B. fi elle
ne lui en a point fait une fatisfaction convenable ;
& ,fi cette latisfaction a été faite , comme S.M.T.F.
n'en a pas fait reffentir les effets au Roi T. C.
en lui procurant la reftitution de fes Vailleaux ,
c'eſt un motif fuffifant pour S. M. T. C. de déclarer
la guèrre au Roi de Portugal . Enfin les alliances
du Portugal & de l'Angleterre , quoiqu'on
les dife purement défenfives , ne peuvent point
être exemptes du foupçon d'être offenfives ; car
la fituation des Etats du Portugal & la nature des
forces des Anglois rendent ces alliances réellementtelles.
Les Efcadres Angloifes ne pourroient
JUI N. 1762. 207
ſe maintenir à la mer , où elles font perpétuellement
expolées à fes caprices , ni croiler dans les
principales ftations du Portugal pour intercepter
la navigation des François , fi les Anglois n'étoient
pas allurés de trouver un afyle & des fecours
dans les Ports de ce Royaume . Ces Infulaires
n'infulteroient pas à toutes les Puiflances maritimes
de l'Europe ; ils laileroient chacun jouir
tranquillement de fes poffeffions & partager le
commerce général , fi le Portugal fermoit pour
eux la fource d'où ils tirent leurs richelles . Il eft
donc fenfible que le Portugal leur fournit les
moyens de foutenir la guerre. Par conséquent
l'alliance eft offenfive . Autrement , pourquoi l'Angleterre
feroit - elle obligée d'envoyer des troupes
au fecours du Portugal , tandis que le Portugal
n'en enverroit pas au fecours de l'Angleterre ?
C'eft fans doute parce que l'Angleterre trouve
fon avantage dans les fecours que lui fournit indirectement
le Portugal , pour faire la guerre à
l'Espagne principalement , & en même temps à
la France.
Ces alliances ont été faites , dans le temps où
fubfiftoient les animofités produites au commen .
cement de ce fiécle par la poffeffion de l'Eſpagne ,
& n'ont été faites que pour le temps pendant lequel
ces animofités pouvoient durer. De telles animofités
n'ont plus lieu ; ce font deux freres qui
pollédent aujourd'hui l'Efpagne & le Portugal.
Seroit-il poflible que deux freres priffent l'un
contre l'autre les mêmes armes , qui ont fervi à
deux ennemis ? La néceffité des temps a pû alors
autorifer le Portugal à contracter une alliance fi
contraire aux véritables intérêts & à la gloire de
cette Couronne. Aujourd'hui S. M. T. F. doit s'eftimer
heureuſe , qu'il y ait d'autres Puiſſances in208
MERCURE DE FRANCE.
térellées à la voir ufer de fa raiſon , rentrer dans
le fentier que fa gloire lui trace , &travailler pour
l'intérêt général .
pas
Que fi S. M. T. F. aime fes Sujets comme un
bon Pere & en qualité de leur Roi eft obligée
de les conferver ; LL. MM C. & T. C.qui applaudiffent
à de fi beaux fentimens , favent auffi imiter
fon éxemple , & elles ne font moins touchées
des maux que fouffrent leurs Peuples refpectifs
Mais ce n'est pas leur faute fi leurs Peuples
ont à gémir des calamités de la guerre , de même
que ce ne fera pas non plus celle de S. M T. F.
fi elle engage les propres Peuples dans ce malheur
, dès qu'Elle le fera avec de bonnes & fuffifantes
raisons , & devant eſpérer avec l'aide de
Dieu & le fecours de fi bons Alliés d'augmenter
l'éclat de la Couronne , & d'allurer le bon eur
de les Sujets pour qui elle fent tant d'amour. Les
Peuples du Portugal jouiront par ce moyen des
avantages d'un fyftême fixe & folide pour la paix
& pour la guerre , au lieu que le peu de folidité
du fyftême de l'union avec l'Angleterre , & les
rifques qui l'accompagnent , font démontrés fenfiblement
par les précautions mêmes que prend
le Portugal pour s'allurer des fecours & pour fe
défendre contre l'Espagne , quoiqu'il doive fuppofer
qu'une pareille conduite ne peut être indif
férente à S. M. C. & qu'Elle doit s'en montrer offenſée
.
LL. MM . T. C. & C. ne fe plaignent pas de ce
que S. M. T. F. a commencé à réparer les Places
fortes , à y metre des garnifons & des munitions ,
à garnir fes Ports de Vailleaux de guèrre , & à
mettre les troupes en état de ſe porter où il feroit
befoin : Elles ont pris les mêmes précautions de
leur côté , & il eft de la fagelſe & de la prudence
JUI N. 1762. 209
de tous les Princes de faire la mê.ne chofe . Mais
LL. MM. T. C. & C. peuvent le plaindre de ce
que le Portugal a donné ia préférence a l'angleterre
, pour le procurer l's fecours néceffaires
à cette précaution ; & de ce qu'il y a actucllenient
a la Cour de S M. T. F. un Général An -`
glois , plufieurs Adjadans & autres Oficiers
puifqu'i n'eft pas poffible de s'aveugler au point
de ne pas croire que ce ne foit pour concerter
des projets militaires , contéquens aux mouvemens
que fe donne à Londres , ay içû de rout
le monde , le Miniftre Portugais , & que les Anglois
ne prennent guères la peine de cacher.
Mais comme il est encore temps que S. M ... F.
prenne le parti le plus jute & le plus rafonnable
, les deux Rois d'Elpagne & de France fe
flattent que le Roi T. F. ne fait ces préparatifs
que pour qu'ils trouvent en lui un Allié en bon
état qui leur foit peu a charge , & de qui ils
puiffent tirer beaucoup de fecours . Si les Anglois
étoient perfuadés que les préparatifs de S. M.
T. F. ne font dirigés que contre quiconque manquera
de refpecter la neutralité , ils n'y contribueroient
pas avec tant d'ardeur , puiſqu'ils donneroient
des armes contre eux-mêmes. S. M. C.
fent tout le prix des marques d'amitié & de
bonne volonté que S M. T. F. lui a données ,
depuis fon avénement au Trône d'Espagne , &
particulièrement de la promptitude avec laquelle
S. M. T F. a reconnu que le Traité de limites du
Pérou devoit être annullé , comme il l'a été en
effet par celui du 12 Février 1761 , pour éviter
les fâcheufes conféquences qui pouvoient résulter
de ce qu'il n'avoit point été rempli par fes Gouverneurs
& Officiers ; mais l'amitié & l'affection
de S. M. C. pour S. M. T. F. n'a pas moins
210 MERCURE DE FRANCE.
éclaté en cette occafion , puiſque c'eft Elle quis
propolé ce moyen de terminer ces différents, fans
recourir à d'autres expédiens font Elle auroit pu
faire ufage . Dans ce que S. M. C. fit alors , dans
ce qu'Elle propoſe aujourd'hui de concert avec
S. M T. C. Elle fait voir que la conſidération des
liens du fang a plus de force fur Elle qu'aucune
idée flatteule de grandeur & de pouvoir. Enfin
les fufdits Amballa leur d'Elpagne & Miniftre plénipotentiaire
de France , répétent à S. M. T. F.
tout ce qu'ils ont exposé dans leur Mémoire du 16
du mois dernier . Ils infiftent fur la demande
qu'il contient , & ils déclarent que , fans qu'il foit
fait d'autres repréſentations & fans qu'on deman
de de nouveau le confentement de S. M. T. F. les
troupes Espagnoles raffemblées fur les frontieres du
Portugal entreront dans ce Royaume , feulement
pour s'aflurer des Ports , & empêcher qu'ils ne
foient à la difpofition de l'ennemi . En même tems,
ils déclarent qu'il fera défendu aux troupes , fous
les peines les plus rigoureufes , de faire , fans de
juftes & valables motifs , la plus petite violence
aux Sujets du Roi T. F. & qu'elles ont ordre de
payer aux Portugais tout ce qu'ils fourniront , &
de les traiter comme fi les deux Nations n'avoient
qu'un même Roi. De cette maniere , il fera au
choix de S. M. T. F. de recevoir comme alliées
les troupes Espagnoles , ou de leur réſiſter comme
à des troupes ennemies ,en mettant des empêchemens
& des difficultés à leur paſſage & à leur
fubfiftance . Les deux Alliés prendront de leur côté
toutes les précautions qu'ils pourront , d'après
les foupçons bien fondés qu'ils ne peuvent manquer
d'avoir que la Cour de Lisbonne , qui eft
depuis longtemps d'intelligence avec la Cour
de Londres , pourra leur oppofer des forces AnJUI
N. 1762. 211
gloifes pour empêcher l'effet de leur jute deffein,
& pour les forcer à verfer du fang , ce qui eft la
chofe qu'ils ont le plus en horreur.
A Lisbonne , & c .
Le Lundi 17 Mai 1762 , Louis d'Estampes , Marquis
d'Eftampes , & Baron de Mauny , fils de
Louis Roger , Marquis d'Eftampes , & de Marguerite
Lidye de Becdelievre de Cany , époufa *
Françoife-Bonne , Geneviève Joly de Fleury , fille
d'Omer Joly de Fleury , premier Avocat Général ,
& de Madelaine - Genevieve Melanie Defvieux .
Il avoit épousé en premieres nôces le 11 Fevrier
1755 , Adélaïde -Godefroy- Julie de Fouilleufe de
Flavacourt , décédée le 31 Décembre 1759 , qui
n'a laiffé d'autre enfant qu'Adélaïde- Théreſe d'ELtampes.
La Maiſon d'Estampes eft trop connue par les
grandes dignités de l'Eglife & de l'Etat , dont elle
a été illuftrée & par les grandes alliances qu'elle
a contractées , pour qu'il foit nécellaire de rappeller
ici fa généalogie.
Voyez ce que nous avons dit au Mercure du
mois de Mai 1755 , les Tablettes généalogiques
& l'Hiftoire des grands Officiers de la Couronnne.
Voyez auffi le quatriéme Tome de Moreri à
l'Article Eftampes , page 243 de la lettre E , édit .
de 17 9 .
A l'égard de M. Joly de Fleury , voyez ce que
nous en avons dit dans le Mercure du mois de
Février 1747 , à l'occafion de M. Joly de Fleury ,
Procureur Général .
Nous ajouterons feulement que cette Famille
originaire de Bourgogne , étoit attachée au ſervice
des Ducs de Bourgogne avant la réunion de cette
Province à la Couronne & qu'elle defcend , ainfi
*
Paroiffe de S. Sulpice .
21 MERCURE DE FRANCE .
que les autres branches de Blaify & de la Borde,
dont la premi re vient de s'éteindre par le décès
de M le Marquis de Blaify fans postérité , de lean
Joly,lequel fe trouve au nombre des 107 Ecuyers
dont M. de Cottebrune Maréchal de Bourgogn
fit montre le dernier Août : 417.
Voyez le Catalogue & Armoiries des Gentilshommes
qui ont affilié aux Etats de Bourgo
gne tié des Regiſtres de la Nobleſſe & imprimé
par ordre des Etats en 1760 , Page 52 .
Voir fur la fin de la branche de Blaify ce que
nous en avons dit au Mercure d'Avril 2e Volum.
1762 .
C
Voyez auffi le 6 Tome de Moreri à l'article de
te Famille , Page 362 , Lettre J. Edit. 1759.
Le 25 Avril dernier le Roi & la Famille Royale
fignerent le Contrat de mariage de Louis - François
Marquis de Chambray , Chevalier Honoraire
de l'O: dre de Malthe, Meftre de Camp de Cavalerie
, Cornette des Chevaux - Légers de la Garde
ordinaire du Roi , fils de Louis , Marquis de Chambray
& defeue noble Dame Marie Elifabeth- Françoile
de Bourgalle avec Demoiſelle Marie- Angélique
Rouillé de Fontaine , fille de Meffire Michel
Rouillé de Fontaine , Chevalier Confeiller du Roi,
Honoraire en la Cour de Parlement de Paris , &
de noble Dame Angélique - Elifabeth Sezille . Le 29
du même mois , la célébration du mariage fur
faite par Monfeigneur l'Evêque de Treguier , dans
la Chapelle de l'Hôtel de Soubife.
Le 24 Avril , M. Jean- Jacques de Biandos ,
Abbé commendataire de l'Abbaye Notre - Dame
de la Noë , Diocéfe d'Evreux , Grand Doyen de
de la Cathédrale de Bayeux , un des Vicaires généraux
de ce Diocéfe , donna , préfence du fieur
JUI N. 1762. 273
Eziers Curé de S. André de Bayeux , dans l'Efe
de S. Malo , où le fait l'office de la Paroille
e S. André , la bénédiction nuptiale à Mcture
ean Louis , Marquis de Courtarvel , Chevalier
e l'Or tre Militaire de S. Louis , ancien Capitalne
du Roi Infanterie , & à Dlle Marie- Anne de
Faudoas Canify. Le Marquis de Courrarvel , Seigneur
& Patron de Baillon Berfay , Romainville
& c , veuf de Dame Marie Louife Petit de la
Guierche qu'il avoit époulée en 1757 , eft fils de
feu Meffire Célar de Courtarvel , Chevalier , Seigneur
de S Remi , & de feue Dame Marie- Jeanne
de Prunelé. Sa maiton originaire du Mine eft
une des plus anciennes & des mieux alliées de
cette Province . Voyez la Généalogie de cente
Maiton dans le Dictionnaire de Moréri , Edit . de
1759 , fous le mot de Courtalvert , ortograpi.ié
pour celui de Courtarvel.
La Dame de Courtarvel eft fille de Meffire Marie.
Charles- Antoine de Faudeas , Marquis de
Faudoas - Canify , Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , Lieutenant de Roi pour Sa Majelté
en balle Normandie , Gouverneur des Ville &
Château d'Avranches , & ci- devant Capitaine de
Gendarmerie , & de Dame Marie Therefe de
Boran de Caftilly . Elle a pour frères Auguftin
Hervé , dit le Comte de Faudoas , Enfeigne de
la Compagnie des Gendarmes du Roi fous le titre
de Flandres : Leonor , Cornette dans la G ndarmerie
& Marie-Jacques Leonor , reçu de
mmorité à l'Ordre de Malthe , & pour foeurs
Marie Therefe de Faudoas , Veuve de Meffire
Georges René de Clerel , Seigneur de Tocqueville
Capitaine de Cavalerie au Régiment de Chabrillant
bleffé d'un coup de fou à la bataille de Luterzoerg
le 11Octobre 1758 & mort le mêmejour ; & Mi- II
214 MERCURE DE FRANCE .
chelle de Faudoas , non encore mariée. La Généa
logie de la Maifon de Faudoas fe trouve tout tu
long dans l'édit. de Moreri , édit de 17 59 .
APPROBATIO N.
' ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure de Juin 1762 , & je n'y ai rien trouvé
qui puifle en empêcher l'impreffion . A Paris ,
ce 29 Mai 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
V ERS à l'occafion des fommes offertes au
Roi pour le rétabliſſement de la Mine. P.s
ENVOI des Vers précédens à Mgr lucde
Choifeul.
EPITRE a Mile Lifette Barbeau.
VERS au fujer de la mort de Milee Toifinge
&c .
LA VÉRITABLE AMIE , Nouvelle.
VERS a M. le Kain , repréfentant le rôle de
Cicéron , dans Rome fauvée .
STANCES à Mile de R.....
6
7.
10
12
27
29
SONNET à la même. ibid.
LETTRE de M. de Fontenelle à Mlle d'Achy,
depuis Marquife de Mimeure. 30
MOTs a remp ir , donnés à M. B .... par
Mlle D .... 34
RÉPONSE de Mile D .... à M. B.... fur les
mots donnés à remplir. 35
JUI N. 1762 . 215
VERS à une Dame qui avoit mené l'Auteur
à l'Opéra d'Armide.
VERS à M. le Chevalier d'A **
IMITATION de Catulle .
SUR deux Soeurs , Madrigal.
ÉPITAPHE de M. Guimond de la Touche, Auteur
d'Iphigénie en Tauride , & de l'Epitre
à l'Amitié.
LETTRS à M. le Marquis de Caraccioli ,
Colonel au Service du Ro1 DE POLOGNE
, Electeur de SAXE.
A Mlle de M ***
ÉLOGE de la Mufique.
A Madame ***
VERS fur M. Larrivée , jouant la Haine
dans Armide.
38
ibid.
40
45
ibid.
42
53
54
58
61
ibid.
63 & 64
65 & 66
67
ÉPITHALAMB à Mlle de C ***, la veille de
fon
mariage.
ENIGMES.
LOGOGRYMES.
CHANSOM 9.
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LA VIE & bes Avantures de Jofeph Thompfon
, traduit de l'Anglois. Extrait .
HISTOIRE du fiécle d'Alexandre , par M.
Linguet. Extrait
69
76
87
93
95 & fuiv.
ÉPITRE à M. de Voltaire , par M. le Suire.
Avis de l'Auteur. Figures de la Bible mifes
en Vers.
ANNONCES de Livres.
ART, III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
ASSEMBLEE publique de l'Académie des
Sciences.
110
216 MEP CUPE DE FRANCE .
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie Royale
des Sciences,
ÉCLAIRC S. EMENS fur l'expérience de l'inflammabilité
du Vinaigre -radical .
SEANCE publique de l'Académie Royale des
Chirurgie.
EXTRAIT de la Séance publique de l'A.adémie
des Sciences , Arts & Belles - Lettres
de Dijon .
OBSERVATIONS de M. Rameau fur fon
Ouvrage intitulé Origine des Sciences.
>
ART. IV . BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES.
ARTS AGRÉABLES.
II!
112
12}
127
139
CHIRURGIE .
143
ARCHITECTURE . 144
MUSIQUE. 146
ART. V. SPECTACLES.
OPÉRA.
148
COMÉDIE Françoife. 152
EXTRAIT de Zelmire , Tragédie , par M. de
Belloy.
154
COMÉDIE Italienne.
CONCERT Spirituel .
MORTS.
REMARQUES fur la Tragédie de Zelmire.
ART. VI. Nouvelles Politiques,
177
181
182
183
194
De l'Impri erie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis- a-vis la Comédie Françoile.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le