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1762, 03
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS. 1762 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine .
Cochin
Stius inve
HipHom Sculp
Chez
A PARIS ,
( CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à -vis la Comédie Françoife.
PRAULT, quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
Bayesians
Shutsbibliothek
MUNCHEN
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACEN819.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize volumes
, à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'est-à- dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin quele payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranehis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a
jufqu'à préfent foixante-douze volumes
dont la Table générale , rangée par
ordre des Matieres , fe trouve à la fin
du foixante-douzième.
:
MERCURE
DE FRANCE.
MARS . 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PATRIOTISME ,
* Ρ Ο Ε Μ Ε.
CE Peuple enorgueilli de l'Empire des Mers ,
Qui divife l'Europe & trouble l'Univers ,
L'Anglois le croit- il donc le Souverain du Monde ?
Hé quel eſt le triomphe où ſon orgueil fe fonde ?
Voit- on fes Pavillons arborés dans nos Ports ?
Je ne vois que fon fang qui fume fur nos bords !
Que de l'Américain poffédant les Contrées ,
A iij
6. MERCURE DE FRANCE.
Il ferme à nos Vaiffeaux les Mers hyperborées ;
Que de l'or du Bramine Ufurpateur jaloux ,
Aux rivages du Gange il l'emporte fur nous :
Croit- il nous étonner par ce foible avantage ?
Rome n'a pas tremblé des fuccès de Carthage.
Si Louis defira que l'Univers calmé
Vit enfin de Janus le Temple refermé ,
Ce n'eft point d'une main fuppliante & craintive
Qu'aux bords de la Tamife il fit porter P'Olive.
ni fon coeur.
Il n'a déshonoré ni fon rang ,
Sans paroître vaincu , fans fe croire vainqueur ,
Ce Monarque vouloit qu'on mît dans la balance
Les droits de l'Angleterre & les droits de la France
Qu'au gré de l'Equilibre & de l'Egalité ,
Les deux Peuples rivaux fignaffent le Traité.
Sans doute il étoit loin d'employer l'artifice ,
Et la Paix devenoit le fruit de fa juſtice :
Mais , puifqu'on veut la vendre & nous donner la
loi ,
Il la voulut en Père , il la refuſe en Roi.
STANLEI , Toi , qui portas ce refus à ton Maîtres
Que Londres, par ta bouche, apprenne à nous connoître.
Du Commerce étranger nous fermant les canaux .
Londres fe promettoit des triomphes nouveaux.
Elle a cru que preffés du fardeau des fubfides ,
Nous allions à ſes fers tendre des mains timides.
MARS. 1762. 7
Dis-lui , STANLEI , dis- lui que le Cultivateur
Seme en paix les tréſors qui font notre grandeur ;
Que la main qui féconde & moiffonne la tèrre ,
Eft prête, s'il le faut , à lui porter la guèrre.
Dis-lui que le François eft encore aujourd'hui
Ce qu'il fut dans des temps où l'on trembloit
pour lui.
Le dernier de nos Rois , après trente ans de gloire,
Vit , loin de fes drapeaux , s'envoler la Victoire .
Mais, intrépide & fier fur fon Trône ébranlé :
» Non , dit- il , mon malheur n'eſt point encor
comblé .
» J'appellerai mon Peuple. Unis par le courage,
» Le Père & les enfans iront braver l'orage.
Que fon augufte Fils éléve auffi la voix !
Sur les mêmes Sujets il a les mêmes droits .
A des abaiffemens penfiez-vous le contraindre ?
Nous l'aimons ; il peut tout ; c'eſt à vous de le
craindre.
Mais pefons nos vertas & comparons nos moeurs.
Vous,fiers Républicains , vous, fuperbes vainqueurs,
Qui , couvrant de vaiffeaux la ſurface de l'onde ,
Raffemblez dans vos murs les richeffes du Monde,
Quoi! pour armer vos bras , pour ouvrir vos tréfors
,
Il faut donc que la Cour , par de fecrets refforts ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
A travers vos débats , vos lenteurs importunes ,
Captive lefuffrage & les voix des Communes !
Cependant, ces François que votre orgueil jaloux
A privés d'un Commerce interrompu par vous ,
Qui ne vont plus chercher aux deux bouts de la
tèrre ,
L'Or que vous raviffez par une injufte guèrre ;
On les voit , ces François , ces zélés Citoyens ,
Prodiguer à leur Prince & leur fang & leurs biens !
On porte au pied du Trône un tribut volontaire ,
Et Paris a donné quand Londres délibére .
Ce luxe à nos climats reproché tant de fois ,
La pompe de la Cour , le fafte de nos Rois ,
Ces vales , ces métaux qu'étale l'opulence ,
Ces chef - d'oeuvres des Arts dont s'embellit la
France ;
On a vu notre zéle en immoler l'éclat
A la gloire des lys , au foutien de l'Etat .
Les Sujets du Monarque imitoient les exemples .
Du fein de leurs Palais & du fond de leurs Temples
>
Les Prélats & les Grands envoyoient à leur Roi,
" Ces dons de leur amour , ces gages
de leur foi ,
Et le Pauvre , fenfible à la gloire commune ,
Pour la premiere fois pleura ſon infortune ;
Malheureux feulement , fous fes toits ruinés ,
De ne pofféder pas des biens qu'il eût donnés !
Toi , le Maître & l'Ami d'un Peuple qui t'adore ,
MARS. 1762.
9
Louis , quel noble eſpoir doit t'animer encore ?
Une plus belle ardeur embrafe nos efprits.
L'audacieux Anglois , trop fier de nos débris ,
Contemplant de nos Ports l'enceinte abandonnée,
Croit déja voir la France à fes pieds enchaînée.
Il croit que déformais fur l'empire des eaux ,
Lui feul fera tonner l'airain de fes vaiffeaux ;
Qu'aux éclats de fa foudre, ou foibles, ou captives,
Nos flottes n'oferont s'éloigner de leurs rives,
Que dis-je A fon orgueil , tant de fois démenti,
Le Pavillon François femble être anéanti ,
Et l'affreux Léopard refpirant les ravages ,
Déjà gronde & rogit autour de nos rivages.
Cependant , quel Génie , ou quels puiffans efforts
Rouvrent nos Arfenaux & repeuplent nos Ports ?
Déja dans les chantiers de la France indignée ,
J'entends gémir au loin la fcie & la coignée.
Ces chênes & ces pins qui bravoient dans les airs
Et la fureur des vents & le froid des hyvers ,
Qui , touchant de leur cime à la voûte du Monde,
Plongeoient jufqu'aux Enfers leur racine profonde,
Ces coloffes du Nord , par la terre enfantés ,
Sur un autre Elément tout-à -coup tranſportés , i
Fendent le fein des Mers , & les vagues dociles
S'abaiffent fous le poids de ces châteaux mobiles.
Quelles mains à l'Etat ont donné ces fecours ?
C'est vous , Mortels heureux ,mais enviés toujours ;
A v
ΙΟ MERCURE DE FRANCE .
Vous , que de noirs crayons peignent dans l'abondance
,
Vous abreuvant des pleurs verfés par l'indigence .
C'eſt vous , Miniftres faints , Pontifes révérés ,
De l'Autel & du Trône appuis chers & facrés.
C'eſt toi , vafte Cité , qui fidelle à tes Princes ,
Dans les temps malheureux fers d'exemple aux
Provinces.
Tu ranimes leur zéle , & les Fleuves François ,
Unis par leur amour , rivaux par leurs bienfaits
Vont porter , en roulant leurs ondes fortunées ,
De plus nobles tributs aux deux mers étonnées .
Généreux Citoyens , que ne puis - je en ces Vers ,
A la postérité tracer vos noms divers !
Je laiſſe à nos Héros , je laiſſe à la Victoire
Le foin de les infcrire aux Faftes de la Gloire.
Qu'ils doivent leur fplendeur au fuccès des Guerriers
!
Que le lys refleuriffe à côté des lauriers !
Enfans de Mars , comblez une attente fi belle !
Oui , c'eſt à la valeur à couronner le zéle.
Partez , nouveaux Jaſons , & , traverſant les flots,
Allez punir la Crète , allez venger Argos.
Pour ravir la Toifon , par un Monftre gardée ,
Vous n'aurez point l'appui des charmes de Médée .
Il faut du Léopard affronter le courroux ,
Il faut , fans l'affoupir , l'abattre fous vos coups.
Allez , & que bientôt nos mains reconnoiffantes
MARS. 1762.
II
Puiffent orner de fleurs vos Poupes triomphantes !
De l'Empire des Lys , Toi , Miniftre éclairé ,
Du Vaiffeau de l'Etat le Pilote aſſuré ,
Sage CHOISEUL ! pourfuis ; fers ton Maître & la
France.
J'ignore quels deffeins occupent ta prudence.
Ma Muſe n'ira point , par un zéle indiſcret ,
Du cabinet des Rois pénétrer le fecret.
Mais à tes foins actifs la politique unie ,
Les vertus de ton coeur , le feu de son génie ,
L'Aftre prédominant de tes heureux deftins ,
Tour annonce aujourd'hui des triomphes certains.
C'eft
par
ton entremife & fous ton Ministère
Que vont marcher unis le François & l'Ibère.
Ils naiffent ces beaux jours , ces jours trop attendus
,
Où l'Ayeul des BOURBONS dit qu'on ne verroit
plus
Entre l'Espagne & nous les Monts des Pyrénées ;
Où les deux Nations l'une à l'autre enchaînées ,
Dans un même intérêt confondant tous leurs
voeux ,.
Du fang & de l'amour refferreroient les noeuds.
Puille enfin la Tamile , après ces temps d'orage ,
Entrer dans les Traités de la Seine & du Tage !
Puiffai-je voir res foins confacrés par la Paix ,
Et l'Univers heureux jouir de tes bienfaits !
Par M. COLARDEAU.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
"
A L'IMPERATRICE - REINE.
REINE, EINE , l'honneur de ton Sexe & du Trône ,
L'Europe adore en toi la Minerve du Nord.
De ton génie altier , la profondeur étonne :
Tu veilles fous le dais , tu commandes au fort ;
Tu tiens le fceptre en main , la foudre & la balance.
Aux demi- Dieux dont Vienne autrefois prit la loi ,
Tu ne dois rien que la naiſſance.
La Couronne vient d'eux , mais ta gloire eſt à toi.
Par la MUSE LIMONADIERE.
A Madame la Comteffe DE BRIONNE
fur la dot qu'elle a donnée à une Limonadiere.
PAA R une vertu généreuſe ,
Digne du fang dont vous fortez , '
Vous venez de faire une heureuſe
Qui doit fon être à vos bontés.
Loin ces idoles immobiles
Pleines d'orgueilleux préjugés ,
Qui s'entourent de protégés ,
Seulement pour l'air d'être utiles
MAR S. 1762 . 13
· Vous êtes la Divinité
Toujours fenfible , & bienfaifante ,
Qui ne laiffe jamais fur fa trace éclatante
Que le bonheur , & la férénité .
Par la même.
A Madame de *** , en lui envoyant
les Amours de DAPHNIS & de
CHLOÉ , celles de PSYCHE & de
CUPIDON , & le Temple de GNIDE.
EGLE, puiffe l'Amour , armé de ces écrits ,
Faire paffer dans vos fens attendris
Ce goût des voluptés , ce charme irréſiſtible
Par qui les coeurs émus fe laiffent emporter ;
Mais foyez toujours infenfible ,
Si je n'en dois pas profiter.
Par M. GUICHARD .
14 MERCURE DE FRANCE.
SUITE de l'ANNEAU de GYGÉS ,
Conte Lydien.
CHAPITRE VI.
CRÉSUS régnoit fur cette contrée,
& avoit pour Miniftre le fage Efope.
Celui-ci étoit chéri du Monarque , & ,
comme c'est l'ufage , haï des Courtifans.
Il fervoit l'un fans baffeffe , il contenoit
les autres fans orgueil. Il n'opprimoit
point les Grands , quoique né parmi
les petits ; il ne rebutoit point les
petits pour plaire aux grands . Il fit accueil
à Leuxis , qui avoit le bonheur
d'être de la claffe mitoyenne ; il lui accorda
des diſtinctions qu'il avoit autrefois
inutilement méritées & demandées.
Il lui épargna même jufqu'au foupçon
du refus ; Efope prévint toutes les demandes
que Leuxis étoit bien réfolu de
ne pas lui faire.
Le fage Efope avoit pour maîtreffe la
jeune Lycoris , bergère qu'il avoit tirée
du hameau , & fçu préferver jufques-là
des airs de cour. Lycoris n'aimoit point
1- Sage , & le lui difoit. Eſope admiroit
MARS. 1762 . IS
Fit
cette franchiſe ; il ne pouvoit ni fe facher
contre Lycoris , ni fe réfoudre à
l'aimer moins. Il envioit quelquefois
l'air , la taille & l'étourderie de ces jeunes
gens qui venoient rire à fes dépens
dans fon anti - chambre & s'humilier
dans fon cabinet. Avec ces airs-là , difoit
- il , on peut renverfer la tête la
mieux organiſée , fi c'eſt la tête d'une
femme !
Il étoit bien éloigné de confondre
Leuxis parmi ce genre de perfonnages :
Leuxis avoit toutes les belles qualités de
l'âme & du corps , & pas un travers.
C'eût été trop peu pour une femme de
la cour , & même de la ville ; mais ce
devoit être affez pour une bergère . Efope
voulut éffayer quelle impreffion la
vue de cet inconnu feroit fur Lycoris ,
bien perfuadé qu'il n'en abuferoit pas.
Voilà donc Leuxis mis dans le fecret ,
& introduit par Efope même chez celle
qu'il cachoit à tous les courtifans. Leuxis
étoit bien réfolu de ne point manquer
à l'amitié , & de voir Lycoris comme
une belle ftatue qu'un curieux poffeffeur
laiffe examiner à l'étranger qui
le vifite. En effet , à la premiere entrevue
il fe contenta d'admirer. Mais Lycoris
n'avoit que la blancheur & le poli
16 MERCURE DE FRANCE.
du marbre bientôt Lenxis s'apperçut
qu'elle n'en étoit pas , & qu'il étoit difficie
de ne l'envifager que comme un
être inanimé. Efope , au furplus , prenoit
à tâche de les laiffer feuls ; & voici
comment raifonnoit le Sage.
L'amour est un befoin pour une jeune
fille & fouvent même pour une
vieille. Lycoris s'ignore elle - même ;
fon coeur eft tout neuf, il faut aider fes
fentimens à fe développer. Leuxis me
paroît propre à y réuffir ; il ne fera que
ce que je voudrai , & auffi peu de temps
que je le voudrai. Alors il faudra bien
que Lycoris s'attache à quelque objet
vifible pour elle, & je ferai le feul qu'elle
puiffe appercevoir. Je vaux toujours
mieux que rien ; car rien eft déjà bien
peu de chofe pour une fille de quinze
ans , & Lycoris en a dix-huit .
Ainfi parloit , affez peu fenfément ,
le fage Efope ; mais il n'eſt pas le
premier
Sage que l'Amour ait fait dérai
fonner. De leur côté Leuxis & Lycoris
ne raifonnoient prèfque plus quand il
vint les interrompre . Il en étoit temps .
Ce n'eft pas que Leuxis attaquât vivement
; mais il fe défendoit mal ; &
Lycoris qui ne fçavoit point encore
diffimuler , s'étonnoit beaucoup de fa
MAKS. 1762 . 17
froideur. L'ami d'Efope lui fçut quelque
gré de fon arrivée ; mais le Sage parut
plus laid que jamais aux yeux de fa
maîtreffe.
Pour lui, il s'applaudiffoit de l'émotion
qu'il appercevoit fur le vifage de la charmante
Lycoris ; elle ne lui en paroiffoit
que plus belle. C'étoit , d'ailleurs , une
preuve que les affiduités de Leuris produifoient
leur effet , & il eût été trèsfâché
qu'elles n'euffent rien produit.
Encore quelques foins , difoit- il à ſon
ami , dès le jour fuivant , & tout ira
bien pour moi. Je crains tout le contraire
, reprenoit Leuxis , je me crains.
moi -même. Bon ! repliquoit le Phrygien
, vous êtes plus fort & Lycoris
moins foible que vous ne préfumez.
Dailleurs , je me mettrai à portée de
vous fecourir , file danger devient trop
preffant. Raffurez -vous donc & partez.
Il fallut y confentir ; mais pour cette
fois , Efope voulut être témoin du têteà
- tête. Il court fe placer à certaine ouverture
qu'il venoit de faire pratiquer
fecrettement & qui donnoit fur la falle
même où Leuxis & Lycoris devoient
s'entretenir. Il voit cette Belle voler à
la rencontre du Lydien . Il n'y a rien là
que de naturel , difoit l'amoureux Phi18
MERCURE DE FRANCE.
par
lofophe , cette jeune perfonne s'ennuie ;
la folitude n'eft point faite pour fon
âge.... Mais d'où vient l'embarras de
Leuxis? Il va l'obliger à reprendre cet
air timide & déconcerté qu'elle a toujours
avec moi.... Ah bon !' il s'anime.....
Leuxis s'animoit en effet. Il voulut
ler d'Efope & de fes vertus ; mais il fut
malgré lui très-laconique. Oui , reprenoit
Lycoris , on dit qu'Efope eft un
beau génie ; je n'en fais rien .... Avouez,
en même temps , que toute fa perfonne
eft rebutante , fes jambes contrefaites ,
fa taille difforme , fes traits éffrayans
ſes yeux.... Avouez , interrompit vivement
Leuxis , avouez qu'en vous tout
eft divin & au-deffus de l'éloge ? Voilà
qui eft adroit , difoit Efope , fans partir
de fon trou ; Leuxis m'épargne ici la
fuite d'une énumération peu flatteufe ....
Leuxis , de fon côté , en commençoit
une autre plus agréable pour lui-même
& pour Lycoris. Que cette main , difoitil
, ( & il la tenoit ) que cette main eſt
digne des autres beautés de Lycoris !
Que cette taille , ( & il la preffoit ) que
cette taille eft élégante , fine & légère !
Que ces yeux , ( & il les fixoit ) que ces
yeux portent des atteintes sûres & fubites
! Que cette bouche ( &.... ) Arrête !
MARS. 1762. 19
Leuxis , s'écria le Philofophe embufqué
: voici le moment critique , & je
fuis à toi , comme je te l'ai promis. Au
même inftant , il vole , autant qu'il le
peut , vers le lieu de la fcène , & trouve
Leuxis auffi confus que s'il ne l'eût pas
prévenu d'avance. Lycoris étoit feulement
piquée de l'arrivée d'Efope. A
l'égard de ce dernier , il n'étoit que rêveur.
Lorfque chacun d'eux eut repris fes
fens & une forte de tranquillité ; Efope
dit , en élevant la voix : Ecoutez -moi ,
mes amis , je vais vous parler mon langage
ordinaire.
» Un homme voulut un jour imiter
» Prométhée , c'est-à-dire faire naître du
» feu où il n'y en avoit pas . Il frotta
» vivement , l'un contre l'autre , deux
» morceaux de bois très - combustibles.
» Son but étoit de n'en allumer qu'un ;
» le feu prit malgré lui à tous les deux.
Que fit- il du tifon trop prompt à s'allumer
, demanda vivement Leuxis ? Il
le laiffa brûler à fon aife , reprit le Philofophe
; ce tifon né combuftible , n'avoit
fait que céder à fa nature,& l'homme
en queftion fut affez fage pour fentir
que lui feul avoit fait une fottife.
Le fang-froid d'Eſope ne rendit point
20 MERCURE DE FRANCE.
à Leuxis fa tranquillité. Moins il éffuyoit
de reproches de fon ami , plus il s'en
faifoit à lui- même. Pour Lycoris , elle
ne s'en faifoit aucun . J'ai déjà dit qu'elle
étoit franche , qualité qui dans une
femme en vaut bien d'autres . Elle ne
laiffa au bon Efope aucune efpérance
de la toucher. Il prit donc le parti de la
trouver trop jeune pour lui ; mais ce
parti lui couta beaucoup à prendre. On
dit que ce fut à ce fujet qu'il compofa
la Fable du Renard & des Raifins.
Leuxis avoit quitté fon ami fans
lui rien dire . Il erroit en infenfé dans
les alentours du Palais d'Efope ( car
Efope s'étoit vu obligé d'habiter un'
Palais ) . Voilà donc , difoit Leuxis , en
parlant de lui - même , voilà donc cet
homme fi difficile fur le choix d'une
maîtreffe & d'un ami ? fi févére dans les
attentions qu'il en exige , fi prompt
rompre avec eux pour peu qu'ils s'en
écartent ? C'eft lui-même ; & un de fes
premiers foins a été de féduire la maîtreffe
du feul ami qu'il ait pu rencontrer.
Ah ! Palmis ! Palmis ! vous futes
encore moins coupable envers moi.
à
Comme il achevoit ces mots , il apperçoit
à quatre pas de lui le Soldat qu'il
avoit vu autrefois chez Palmis , le même
MARS. 1762.
21
à
qui elle avoit prodigué ces careffes qui .
le rendirent fi jaloux. Il ne peut fe refufer
à un mouvement fubit de curiofité.
Vous me paroiffez , lui dit- il , incertain
fur la route que vous devez fuivre
? peut-être pourrai-je abréger votre
embarras. Seigneur , reprit le Soldat ,
ces lieux me font malheureuſement
connus ! j'y ai fait , comme tant d'autres
, plus d'un voyage inutile. C'eſt
même d'ici que me font venues quelques
graces & quelques injuftices que
je n'avois point méritées . J'y reparois
aujourd'hui , parce qu'on m'a dit qu'un
Sage , un homme jufte y dominoit depuis
quelque temps. Ce début rendit
Leuxis encore plus attentif. Il fongeoit
déjà aux moyens d'être utile à cet inconnu
quoiqu'il le jugeât fon rival .
C'étoit à Efope que ce prétendu Soldat
vouloit parler ..... A Efope ! s'écria
Leuxis Hélas ! il fut mon ami ; il m'écoutoit
, me prévenoit : maintenant il
doit me fuir ..... Il vous cherche , lui
cria Efope , en s'approchant & l'embraffant
..... pourquoi vous fuirois - je ?
pourquoi me fuiriez - vous ? .... Sage
Efope , lui dit Leuxis , je vais réparer
tous mes torts ; je vais vous procurer
une occafion de faire le bien vous me
22 MERCURE DE FRANCE.
pardonnerez , fans doute , à ce prix.
Tout eft déjà éffacé de mon fouvenir ,
reprit le Miniftre . Mais voyons promptement
le bien qu'il faut faire , ou ,
peut - être , le mal qu'il faut réparer.
Etes-vous , dit - il , en s'adreffant à l'inconnu
, êtes - vous ce que vous paroiffez
être , un fimple Soldat ?
Mon père , lui dit ce dernier , commanda
les Armées de Créfus & vainquit
plus d'une fois fes ennemis ; mais
ceux qu'il avoit à la Cour l'écraferent.
On lui imputa un de ces événemens
que les plus grands hommes ne peuvent
parer & que prefque aucun n'a évité.
Mon père , qui avoit été fi lâchement
trahi , fut qualifié lui- même de traître ,
& comme tel , ruiné , profcrit, diffamé.
Je fus enveloppé dans fa difgrace, ainfi
qu'une foeur qui n'avoit jamais été à
portée de trahir l'Etat , & qui , je crois ,
ne trompera jamais perfonne .... Ce
n'eft donc point Palmis , difoit tout
bas Leuxis , en foupirant ! Je trouve du
moins un Hermite de trop chez elle ....
Nous errâmes , pourfuivit le Soldat ,
mon père & moi . L'ennemi qu'il avoit
tant de fois vaincu , lui offrit une retraite
& des emplois ; il les refufa & ne
voulut ni combattre contre fa patrie ,
MARS. 1762 . 23
ni la forcer à rougir . Moi , je pris le
parti de mourir pour la défendre , &
furtout pour me fouftraire à fes injuftices.
Une paix fubite m'en ôta les occafions.
Il fallut me réfoudre à conferver
cet habit qui me déguifoit : mon
père embraffa un genre de vie encore
moins diftingué ; ma foeur fut condamnée
à vivre & à s'ennuyer chez une
antique parente. Ainfi tomba cette famille
floriffante & enviée. Inftruits par
la Renommée , qu'un Sage, & pour tout
dire , qu'Efope étoit refpecté & tour
puiffant à la Cour de Lydie , nous avons
jugé que la vertu opprimée pouvoit y
paroître , qu'elle n'y devoit rien craindre
, qu'elle y pourroit tout efpérer ....
Qui s'écria le Miniftre , ému de pitié
& d'admiration , oui , je veux moi-même
vous préfenter au Monarque . Mais
réuniffez-vous ; qu'il voye d'un coup
d'oeil trois infortunés qu'il a faits. Son
coeur ne réfiftera point à cette attaque .
Alors le faux Soldat s'éloigna , en
ajoutant que ce n'étoit que pour quelques
minutes . Un mouvement fecret
invitoit Leuxis à le fuivre . Il brûloit
d'impatience de voir paroître cetté
foeur qui ne trompoit perfonne . Elle
parut en effet accompagnée du Soldat
24 MERCURE DE FRANCE.
& d'un Hermite que Leuxis reconnut
au premier coup d'oeil.... Ciel , c'eſt
Palmis ! s'écria - t-il.... Ciel , que je fuis
malheureux & coupable ! Voler à fa
rencontre , fe précipiter à fes genoux ,
lui baifer les mains , les couvrir de fes
larmes , fut pour lui l'ouvrage d'un inftant.
Palmis , de fon côté , avoit reconnu
fon volage amant : elle s'étoit
évanouie dans les bras de fon père ; car
il eft inutile d'expliquer que ce père
étoit l'Hermite même. Ni lui , ni fon
fils ne comprenoient rien à cette fcène
pathétique . La vieille parente , qui les
fuivoit lentement , & à qui cet incident
donna le loifir d'arriver , entreprit
d'éclaircir ce mystère . Elle leur apprit
comment elles étoient forties , elle
& fa niéce , pour célébrer la fête de
Diane ; ce qu'elles avoient dit avant de
partir & en partant ; une partie de tout
ce qui s'étoit dit , & tout ce qui s'étoit
fait dans le temple ; le chemin qu'elles
avoient pris pour revenir , la rencontre
du brigand , le bonheur qu'elle avoit eu
de n'être pas apperçue la premiere , la
générofité de Leuxis , & enfin combien
il étoit temps qu'il parût, Ce récit attira
à Leuxis les éloges & les actions de
grâce du pere & du frère de Palmis.
Dans
MARS. 1762. 25
Dans l'inftant on arriva auprès d'Efope.
Quoique Miniftre , il étoit venu à la
rencontre de ceux qui venoient l'implorer.
Il leur épargna même une nouvelle
fupplique & les conduifit fur le
champ à l'audiance de Créfus.
CHAPITRE VII.
PEUEU de Courtifans reconnurent d'abord
les deux infortunés. Le Miniftre
qui les avoit perfécutés n'étoit plus , &
ceux qui s'étoient réjoui de leur chûte ,
s'attriftoient alors de l'élévation de
quelque autre. Créfus eut quelque dépit
d'avoir une méprife à réparer en
préſence de toute fa cour. Il héfita fur
le parti qu'il devoit prendre , & prit enfin
le parti le plus digne de lui . Il releva
le faux Hermite qui s'étoit profterné
, l'embraffa & ordonna que tous fes
biens lui fuffent rendus. Ils étoient au
pouvoir d'un Courtifan qui avoit le
mérite de dire agréablement les petites
chofes & de ridiculifer les grandes. Un
bon mot qu'il dit fur la difgrace de
Phanor ( ainfi fe nommoit le faux Hermite
) lui valut alors fa dépouille . Obligé
enfuite de rendre ce qu'il avoit
B
26 MERCURE DE FRANCE .
reçu , il chercha à s'en dédommager par
quelque Epigramme. Le déguisement
de Phanor & de fon fils la lui fournit
elle fut trouvée délicieufe : l'Auteur
crut avoir moins perdu que gagné ; ainſi
chacun fut content.
Efope voulut juger fi Leuxis l'étoit
lui-même & par quels moyens il pouvoit
l'être. Il le prit à l'écart pour le
queftionner. Parlez-moi à coeur ouvert ,
lui dit- il , j'ai cru vous voir épris de
Lycoris ; vous me femblez l'être aujourd'hui
de Palmis ; à laquelle réfervez- vous
la préférence ? car , fans doute , il faut
l'une des deux l'obtienne.Oui, reprit que
le Lydien , je fus injufte envers Palmis ,
je fus ingrat envers vous ; je veux, autant
qu'il eft poffible , réparer mon injuſtice
& mon ingratitude : je fuis pour jamais
à Palmis.... Autant qu'il eft poffible , reprit
à fon tour Efope en fouriant ; mais
croyez- vous qu'il le foit à une jeune
perfonne ingénue , telle que Lycoris ,
qui s'eft vu aimée , qui , a coup für
aime, de renoncer fitôt à fes efpérances ?
Il vous est plus facile de retourner à
Palmis qu'à elle de revenir à moi . Lycoris
, ajouta le Lydien , vous doit fon
bien-être , elle fera tôt ou tard reconnoiffante
. Ecoutez - moi , repliqua le fage
Efope.
MAR S. 1762. 27
29
" Un Geai , déjà vieux , avoit pour
» pupile une jeune Fauvette : il la tenoit
» en cage & pourvoyoit à fes befoins.
Chaque matin il apportoit la provi-
» fion du jour & rien de plus : fon but
» étoit de fe faire defirer , & , en effet
» chaque matin on le defiroit ; mais il
» ennuyoit le refte de la journée . Un
» jeune Moineau , qui n'apportoit rien ,
» étoit , au contraire , bien reçu en tout
» temps, & n'ennuyoit jamais . C'eft de-
» quoi le Geai ne fe doutoit pas. Je fuis
» bien für, difoit -il , dela reconnoiffan-
» ce de ma Fauvette ; elle n'a point ou-
» blié mes bienfaits , & ce qui vaut en-
» core mieux'; elle fçait que je puis les
» continuer. Ouvrons cette cage , il eſt
" temps que ma pupile foit libre &
» qu'elle vienne chercher elle - même
» dans mon tréfor , ce qui lui eft nécef-
» faire. De fon côté le Moineau difoit
» dans fon langage : je n'ai ni tréſors ni
» richeffe ; mais j'ai beaucoup d'amour
» & je n'ai pas dix mois . La Fauvette
» étoit à jeun : qui croyez-vous qu'elle
" alla chercher , demandagEfope à Leu-
» xis ? Elle fit , du moins , un tour au
» Magafin , répondit ce dernier ... Point
» du tout , elle craignoit que le Moi-
» neau ne s'envolât , & fut gaîment par-
"
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
>> tager fon amour & fon indigence.
C'étoit dans le jardin de fon Palais
qu'Efope converfoit avec Leuxis. Depuis
quelques jours Lycoris étoit libre
de s'y promener. Efope l'apperçut qui
s'entretenoit avec le frere de Palmis ,
& la converfation paroiffoit entr'eux
fort animée. Il le fit remarquer à Leuris
, en difant que la fauvette ne tarderoit
pas à fuivre le moineau ; heureufement
pour elle , ajouta- t- il , ce moineau-
là eft jeune fans être indigent.
Refte à fçavoir s'il eft fort amoureux .
Du moins , ne le fera-t - il pas longtems,
répondit Leuxis , il ignore l'intérêt que
vous y prenez ; je vais l'en inſtruire....
Arrêtez ; je fuis affez fage pour ne pas
multiplier à l'excès mes folies ; c'eſt là ,
je croi , jufqu'où les bornes de la fageffe
humaine peuvent s'étendre.Je dirai
plus , loin de craindre ce que je viens
de prévoir , je le defire , & voudrois
être fondé à l'exiger.... Ah ! s'il eft ainfi ,
leur union eft certaine : Phanor eft trop
reconnoiffant & Lycoris trop belle pour
que votre intention ne foit pas remplie.
Une main , que Lycoris laiffa baifer ,
mais qui le fut refpectueufement , confrma
cette affurance. Efope s'avança
vers le jeune couple ; & Leuxis , un
MARS. 1762. 29
S
S
2.
コー
ca
peu étonné de ce qu'il voyoit , voulut
jouir de l'embarras de Lycoris à fon afpect
; mais Lycoris ne parut point embarraffée
. Pour Phanor , il formoit dèslors
un projet entierement relatif aux
vues nouvelles du Philofophe . Celui- ci
le mit à portée de s'expliquer librement.
Il le fit ; & dès le jour même , après
en avoir prévenu fon père , qui avoit
auffi fon projet , Phanor fut déclaré
l'époux futur de Lycoris , Leuxis celui
de Palmis ; & quant au vieux Phanor ,
il déclara qu'il ne feroit jamais ni époux,
ni courtisan , ni homme du monde . Il
partagea fes biens entre fes enfans , réfolu
de fuir la Cour & , qui pis eft , fa
maifon ; en un mot de refter Hermite,
Efope qui reftoit courtifan , pour faire
le bien , eût defiré retenir à la Cour
les quatre nouveaux époux ; mais il les
aimoit affez pour ne les y pas contraindre.
Allez , leur dit-il enfin , puifque
vous l'avez réfolu , allez jouir des douceurs
& du repos que je ne puis me
promettre ni me permettre ici.Un point
me confole , c'eft l'efpérance de n'être
pas longtemps l'efclave du rang que j'occupe.
Je verrai naître l'orage & ne ferai
rien pour le conjurer : je ne ferai ni
flatteur , ni ne fouffrirai qu'on me flat-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE..
te ; je donnerai tout au mérite & rien
au nom , rien à la faveur ; je ferai juſte
& voudrai qu'on le foit.... Fiez -vous à
moi du foin de ma difgrace prochaine.
On dit que le Philofophe pleura en
embraffant Lycoris. De fon côté , elle .
ne pleura point ; mais elle étoit fort reconnoiffante
de l'époux qu'Efope lui
avoit donné. Palmis s'occupoit encore
plus vivement du fien . On part ; les
deux couples arrivent au féjour qu'ils
fe propofent d'habiter & habitent enfemble
la même demeure. Ils y vivoient
même depuis un mois fans s'y être ennuyés
, ni brouillés , ni réfroidis. Leuxis
jugea enfin , avoir trouvé ce qu'il cherchoit
depuis fi longtemps . Il étoit d'ailleurs
, bien réfolu de ne rebuter aucun
de ceux qui daigneroient n'être pas fes
ennemis ; c'étoient prèfque là les feuls
amis que le fiécle pût produire . Il eſt
vrai , ajoutoit Lexis , qu'Efope fat
mon ami véritable , quoiqu'il habitât
la Cour cela eft heureux. Il est vrai
que Phanor paroît être le mien, quoique
nous foyons beau- frères , cela eft tresheureux.
Il est vrai que Palmis m'aime
toujours , quoique nous foyons époux ;
cela eft encore plus heureux ! mais pour
être à coup für plus tranquille , jettons
MARS. 1762. 31
l'anneau de Gygès dans ce précipice :
qu'il ne ferve jamais à détromper ni
époux , ni amis trop curieux . Leuxis le
fit , & s'en trouva bien.
Par M. de la DiXMERIE.
L'AMOUR DE LA PATRIE ,
ODE
A M. le Duc de FITZ-JAMES , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant
Général de fes Armées , Colonel du
Régiment Irlandois de BERWICK ,
Infanterie, Commandant en Chefpour
le Ror dans le Languedoc , & fur
toutes les Côtes de la Méditerranée .
I ORSQUE ces fiers tyrans des bords de Cilicie
Porterent l'épouvante aux rives d'Italie ,
Et fous leurs pavillons faifoient courber les eaux;
De fes vrais intérêts Rome entiere occupée
A la voix de Pompée
Fit voler fur les mers dinnombrables vaiffeaux .
On vit les Citoyens à leur mère commune ,
Par l'Amour réunis prodiguer leur fortune.
Cet accord enfanta des fuccès éclatans ,
Et de leurs ennemiş les troupes confternées
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Dans les flots entraînées
Semerent les écueils de leurs débris flottans .
O FRANCE ! tes Sujets , qu'un même zéle anime ,
Retracent à nos yeux cet exemple ſublime :
Et déja les forêts deſcendent dans tes ports.
L'onde à regret captive appelle ton courage.
Va , cours , porte l'orage ,
Et d'une ifle orgueilleuſe ofe embrafer les bords.
D'un Miniftre éclairé l'active prévoyance
Dans l'ombre du ſecret ſeconde ta vengeance ;
Sous les yeux de ton Maître il a pefé tes droits ;
Louis eft ton arbitre , ah , remplis fon attente ,
Ta valeur triomphante
Ne fut dans tous les temps que l'amour
Rois.
pour tes
Digne fils de BERWICK ! 6 bienfaifant génie ,
Dont l'oeil veille au bonheur de la Septimanie ,
Qui te fais adorer de ſes enfans heureux :
Je crois voir ces héros que ta préfence inſpire ,
Pour défendre l'Empire ,
Redoubler à l'envi leurs efforts généreux .
Dèja de leurs vertus que l'Univers contemple ,
Tous nos Peuples unis ont imité l'exemple .
$
Vois , Paris , quelle ardeur remplit tes habitans !
Combien de citoyens dignes de nos hommages
Chéris dans tous les âges ,
Survivront à l'airain que dévore le temps.
MARS. 1762. 33
Des Mortels qu'entraîna la fureur de la gloire ,
Le nom ne retentit qu'au jour de la victoire ,
L'ambition barbare a flétri leurs lauriers !
( a ) Mais Boufflers qu'animoit l'honneur de la
patrie ,
Voit fa palme fleurie
Braver en s'élevant l'ombre de ces guerriers.
Amour de la patrie , amour des grandes âmes ,
Source des beaux exploits, à tes brulantes flammes
S'allume cet honneur qui défend les Etats.
Quand l'Anglois des Valois ufurpoit l'héritage ,
Tu fis tomber la rage
En repouffant fur lui le démon des combats.
Autrefois ces rivaux attachés à la France
Oferent lâchement infulter fa puiffance,
Et la haine en grondant les fépara de nous .
Du continent qui s'ouvre une ifle détachée ,
Par les mers arrachée ,
D'accord avec les flots fit mugir leur courroux.
Mais des ondes bientôt franchiſſant les barriéres ,,
Leurs drapeaux eſcortés des fureurs meurtrières ,
De la mort dans nos champs déployerent le deuil..
Ah!rappellons ces tems pour vanger nos outrages.
Emportés fur fes plages ,
D'Albion qui nous brave ofons punir l'orgueil.
( a ) L'amour de la patrie étoit l'âme des actions du
Maréchal de Boufflers , cet habile Défenfeur de Lille.
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
Vous le pouvez , François. De cette Ifle éffrayée
Voyez s'anéantir l'audace foudroyée.
(b ) C'eft un de vos ayeux qui brife fesremparts ;
( c ) Admirez ce Louis & fes troupes vaillantes
Qui de leurs mains fanglantes
Sur ces murs ébranlés plantent vos étendarts.
Eh quoi ! n'êtes-vous pas ces héros indomptables,
Qui toujours généreux & toujours redoutables ,
Commandiez fur les flots de vos voiles couverts ?
Neptune vous attend , il cherche dans fes plaines
Sivous rompez les chaînes
Que vos rivaux altiers étendent fur les mers.
Déja les potentats que leur pouvoir menace ,
Brulent d'exterminer leur déteſtable audace.
Sur ces fougueux tyrans , ils vont porter leurs
coups.
Ah ! n'entendez -vous pas éclater fur leurs têtes
Les horribles tempêtes ,
Que de l'Europe entiere enfante le courroux ?
Si leur rage a vomi les fléaux de la guerre ,
L'équité doit contr'eux armer toute la terre,
La fage Politique en impofe la loi ,
Ou bientôt fur l'amas des couronnes brifées
Des villes embrasées
On verroit s'élever le Trône d'un feul Roi.
( b ) GUILLAUME le Conquérant,
(c) LOUIS VIII , Fils de Philippe - Augufte.
MARS. 1762. 35
Mais que dis- je ! la France aux pieds de la Victoire
,
Enchaînera ce Peuple enivré de fa gloire ,
Et les lys s'uniront aux palmes de la paix .
Lorfque pour foutenir la grandeur d'un Empire ,
La Juftice confpire ,
Le Ciel céde aux vertus , & punit les forfaits.
Eh , que peut d'un vainqueur l'infolente furie
Contre un Roi que défend l'amour de la Patrie ?
Des citoyens armés font les Dieux des combats :
Voyez- les raffermir des murs réduits en poudre ,
Et détourner la foudre
Qui fur leurs ennemis tombe avec le trépas
Quels citoyens pourroient fans fe noircir d'un
crime ,
Refufer leurs fecours à l'Etat qu'on opprime !
{
Les jours de fes befoins font les jours des héros.
C'eft alors que l'honneur père de la nobleffe ,
Diffipant la moleffe ,
Fait fortir les vertus des ombres du repos.
Malheur à ces Mortels guidés par leurs caprices ,
Qui fous de nouveaux Cieux emportant leurs fervices
,
Infultent leur Pays , juſque dans les dangers.
Enfans ingrats ! pareils à ces plantes chéries ,
Qui dans leur fol nourries ,
Vont produire des fruits aux climats étrangers.
SABATIER
36 MERCURE DE FRANCE .
A M. CROMOT , premier Commis des
Finances , fur le Cordon de l'Ordre de
S. MICHEL,que le Roi lui a accordé.
J'AI vû de tes heureux travaux
Briller fur toi la récompenfe ,
Citoyen , dont la vigilance ,
Occupée au bien de la France ,
Fuit les plaifirs & le repos.
CROMOT , de ma reconnoiffance
Reçois un tribut mérité ;
Permets qu'en toi ma main encenſe
L'activité , l'intelligence
La franchiſe & l'égalité.
Tendre ami , protecteur fincère ,
Efprit vif , fans préfomption ,
La fortune aveagle & légère ,
En ta faveur , dément fon nom .
Tandis que d'une main propice ,
Elle te flatte en ſouriant ,
Je m'applaudis en te voyant
Fixer déformais fon caprice.
Ton coeur fenfible & généreux
Au mien s'eft fait affez connoître :
Quand tu peux faire des heureux
Tu fens mieux le plaifir de l'être.
>
MARS. 1762. 37
De tes Ayeux , pleins du Dieu Mars ,
L'impétueufe hardieffe
Jadis au milieu des hazards ,
A leur fang acquit la nobleſſe.
De leur nom aux champs de l'honneur
Ils illuftrerent la mémoire !
Qui travaille à notre bonheur
Dégénére-t -il de leur gloire ?
Pourfuis , redouble chaque jour
Pour un Prince , qui veut qu'on l'aime ,
De refpect , de zéle & d'amour ;
Il daigne t'animer lui-même.
De cette amour , qui fait ta loi ,
Chéris bien ce prix honorable.
C'eft des bontés du meilleur Roi
Un
gage aufli beau que durable.
La récompenſe du talent
A nos yeux doublement honore
Et le Monarque bienfaisant ,
Et le fujet qu'elle décore.
BRUNET .
A Paris , le 28 Décembre 1761 .
38 MERCURE DE FRANCE.
A MM. les Officiers du Régiment de la
COURONNE , fur l'offre qu'ils ont
faite au Roi d'un mois de leurs appointemens
, pour être employé à la
Marine de S. M.
*
LIGION de héros , que la gloire environne ,
Guerriers fi dignes de renom ;
Que vous méritez bien , ſoutiens de la Couronne ,
D'être décorés de ſon nom !
ParM. DE PARDIERE , ancien Officier du Régiment
de la COURONNE , Abonné au Mercure.
* S. M a reçu avec bonté les offres de MM les Offeiers
, & leur a donné le double en gratification.
ÉPITRE ,
A M. le Comte de ***.
ENTOUR du trifte cortége
D'une Garde , d'un Médecin ,
Et de la fièvre qui m'aſſiége ;
Le corps malade & l'efprit fain,
Cher Comte , fans milantropie ,>
Je pourrois , Epictete en main ,
Moralifer le genre humain
MARS. 1762 .
39
Sur tous les dégoûts de la vie.
Mais , tranquille au ſein des douleurs ,
De l'air indifférent d'un Sage
J'ai vu la fleur de mon bel âge
Perdre les plus vives couleurs.
L'Amour feul m'arrache des pleurs
Pour une Maîtreffe volage.
Mais en m'enlevant la ſanté ,
Et le coeur léger de Thémire ,
Les Dieux ne m'ont point tout ôté :
Puifque je touche encor ma lyre. 、
D'Horace avoir l'heureux délire ,
C'eft avoir l'immortalité.
Pour calmer le mal qui me preſſe ,
Je vois fans ceffe à mon côté
L'Amitié , dont l'oeil me careffe ,
Et la compagne la Gaîté ,
Qui badine avec la Sagefle.
Un tel état d'infirmité
Vaut bien la fanté d'un ſtupide ,
Dans fon exiftence infipide
Végétant fans activité.
J'ai prèſque vu l'heure dernière ,
Comte aimable , où j'allois gaîmen
Fermer ma pelante paupière
Pour ne l'ouvrir qu'au jugement.
Puis étendu dans une bière ,
A l'Eglife premierement ,
40 MERCURE DE FRANCE.
En marmotant quelque prière ,
On m'auroit porté triſtement ,
Et dans un coin du cimetière ,
Defcendu dans un monument.
Un Curé fort humainement
M'eût embarqué pour l'autre monde ,
Où de tous côtés on abonde
Dans le plus lefte accoutrement.
J'aurois vu là tous vos confreres
En efprit , en aménité ,
Les Nemours & les Balompieres ,
Vos rivaux en urbanité ,
Nos Maîtres en belles manières.
La Fare , Chapelle , Chaulieu ,
Toujours les mêmes dans ce lieu ,
Epicuriens inféparables ,
Qui libertins , mais agréables ,
Enjoués , polis & galans ,
Joignoient les plaiſirs aux talens ,
Et n'en étoient que plus aimables :
Vous feriez fort bien avec eux.
Mais des Beautés un peu coquettes
Des amis vrais & généreux
Vous trouvent bien mieux où vous êtes :
Reftez-y pour les rendre heureux.
Pour moi , du longe de la vie
J'aime à prolonger le fommeil ;
Etje bénis mon bon génie
MARS. 1762.
41
D'avoir différé mon réveil .
En vain l'orgueil & la folie
D'un vernis de philoſophie
Veulent embellir le trépas :
J'aime mieux être ici Sofie
Que d'être Amphitrion là-bas.
Je vais donc accorder encore
Mon luth que j'avois démonté ;
Et chanter la nouvelle Aurore
Dont la bienfaifante clarté
A mes regards va faire luire
Le jour heureux de la fanté.
D'une main facile & légère
Je jouerai fur mon flageolet
Des airs composés pour Glycère ;
Et malgré fon divin fifflet ,
S'ils ont le bonheur de vous plaire ,
Je n'envîrai rien à Blavet.
S'ils charmoient la belle Livie
Et que Meufe , animant mes fons
D'un regard qui donne la vie ,
Daignât fourire à mes chansons ,
Je ferois un objet d'envie.
Par M. LEGIER.
* Madame la Comteffe de CHOISEUL , Meufe.
42 MERCURE DE FRANCE.
ESSAI fur les Sentimens que nous
devons à nos Amis après leur mort.
LE Sage Lælius ayant perdu par une
mort trop prompte le Vainqueur de
Carthage & de Numance , le plus grand
des Romains , le meilleur des Mortels
& le plus tendre des amis , donne à la
nature quelques larmes dont une raifon
fupérieure tarit bientôt la fource. » Sci-
" pion eft heureux ! s'écrie - t - il , les
» Dieux juftes fe font hâté de couron-
» ner fes vertus : voudrois-je par de ja-
» loufes larmes lui envier fa gloire &
» fa félicité ? C'eft à lui de plaindre un
» ami encore fujet aux malheurs de la
» condition humaine , c'eft à lui d'af-
" pirer à l'inftant de notre réunion , c'eſt
» à moi de l'attendre avec conftance.
» Ce Héros rougiroit pour moi , fi la
» douleur de fa perte m'arrachoit un
» feul jour aux devoirs de la fociété ou
» au fervice de la Patrie.
Voilà fans doute des refléxions bien
fublime & une conduite bien vertueufe.
Orphée perd Euridice, il defcend dans
l'Empire des ombres , il fléchit Pluton ,
MARS. 1762. 43
il ramene Euridice au féjour de la lumière
, il la perd une feconde fois , & pour
toujours. Par une tendre impatience de
la revoir , il fignale fon défefpoir par
des efforts impuiffans pour la reconquérir
, par les regrets éloquens dont il remplit
la Thrace , par les chants lugubres
dont Euridice eft l'objet éternel , par le
refus conftant de toute confolation .
Victime de fa tendreffe pour Euridice &
de fon indifférence pour toute autre
femme , il expire d'une mort cruelle ;
fa tête arrachée de fon corps flotte fur
les ondes de l'Hébre ; le dernier mot
que fa bouche prononce eſt le nom
d'Euridice.
Voilà , peut-être , de grandes fautes ;
mais voilà des fentimens tendres . Lalius
aimoit la gloire , la fageffe , la vertu ;
Orphée aimoit Euridice : admirons Lalius
, imitons Orphée .
Le nombre des hommes qui penfent
eft bien petit , celui des hommes fenfibles
l'eft peut - être davantage ; craignons
, en cherchant un héroifme fupérieur
à la Nature , de fournir de nobles
prétextes à la cruelle indifférence .
Le Sage & l'Infenfible peuvent parler
comme Lælius ; l'Amant feul agira
comme Orphée.
44 MERCURE DE FRANCE.
Toute tendreffe eft néceffairement
intéreffée. On veut voir , on veut en-:
tendre l'objet aimé ; il ne fuffit pas de
croire fa félicité réelle , il faut en être
certain , il faut en être témoin , il faut en
jouir. D'ailleurs fi nos amis nous aiment
encore dans le féjour de la gloire ; ( &)
pourquoi ne nous aimeroient-ils plus ? )
Croyons-nous qu'ils puiffent goûter en
notre abfence une joie inaltérable ? Ne
leur manque-t-il pas toujours de la partager
avec nous ? Sans doute la plénitude
du bonheur eft réfervée au moment
de la réunion . Plaignons-les donc
d'être heureux fans nous , ils le font
trop
imparfaitement. Caftor & Pollux.toujours
féparés , ne font jamais contens .
L'alternative perpétuelle de leur gloire
enléve à Pollux le prix le plus flatteurde
fa tendreffe généreufe , celui d'être
témoin du bonheur qu'il procure à un
frère fi chéri.
Il est donc vrai que nous pouvons ,
que nous devons même pleurer nos
amis morts , & parce que nous fommes
privés d'eux , & parce qu'ils font privés
de nous. Je le répéte , Lælius s'égare
dans fon héroïque fageffe. Le fentiment
cft un guide plus sûr.
J'aime mieux ce même Lælius , lorfMAR
S. 1762. 4
que ramené à la Nature , malgré fa
Philofophie , il s'exprime ainfi.
.
» Le fouvenir de notre amitié , eft
» un bien dont je jouis avec une joie
» tendre & pure . Le bonheur d'avoir
» vécu avec Scipion , me paroît répandre
fur toute ma vie , un éclat qui
» l'embellit & qui l'honore.
tons -
Sentiment délicat & vrai ! Ne fennous
pas en effet que notre Etre
s'aggrandit & s'illuftre à nos yeux au
fouvenir flatteur de nos liaiſons avec
de grands hommes qui ne font plus ? Un
mouvement confus d'orgueil & de tendreffe
, nous éléve jufqu'à eux & nous
affocie à leur gloire. J'ai vu , ( diſonsnous
avec joie , avec douleur , avec
une vanité fecrette ) j'ai vu , j'ai aimé
j'ai intéreffé à mon fort un Rouffeau ,
un Deftouches , un Montefquieu ; l'un
m'enflammoit du feu de fon génie , je
voyois l'autre faifir avec fineffe des ri
dicules qu'il peignoit avec force , le
troifiéme , Philofophe immortel , me
dévoiloit des vérités profondes, & m'of
froit fans ceffe l'image de la vertu fimple
& noble qui animoit fon coeur,
Quels Ecrivains ! Quels Citoyens !
Quels Sages ! Le Ciel les envioit à la
terre .
46 MERCURE DE FRANCE.
Nimium vobis humana propago.
Viſapotens , Superi , propria hæc fi donafuiffent.
:
Non , je ne reverrai jamais des hommes
tels que les Théfées & les Pirithoiis,
difoit naïvement le vieux Neftor aux
Agamemnons & aux Achilles propos
qui flattoit peu
fans doute les héros vivans
, mais qui regagnoit du côté du
fentiment , ce qu'il perdoit du côté de
l'Art.
Lelius rejette avec horreur & avec
raifon le fyftême impie& cruel , qui
bornant toute notre éxift ence à cette
vie fi courte , nous enléve la confolation
de croire nos amis heureux
& l'efpérance de les revoir pour ne
les perdre jamais . L'opinion des Sages
, l'intérêt des hommes , la justice
des Dieux , le defir de l'Immortalité
imprimé dans tous les coeurs , le fentiment
intérieur , tout nous raffure
contre l'affligeante idée du néant .
Non , nous ne mourons pas tout entiers
, ma chère Rofalie ! nos noeuds ne
font pas rompus pour toujours ; la loi
du deftin qui nous férare n'eft point
irrévocable ; nous ferons réunis dans
un féjour plus heureux , nous goûterons
des plaifirs plus durables ; le doute
MARS. 1762. 47
feroit criminel , hélas ! il feroit plus
triſte encore. Quoi ! tu ne ferois plus
rien ! Quoi ! tu ne m'entendrois plus !
Quoi ! cet attachement fi vrai , fi profond
, cette admiration de tes talens &
de tes vertus , cet amour immortel de
tes charmes , ce defir ardent de te rejoindre
, ces monumens que mon coeur
érige à notre amitié , rien ne pourroit
ni te flatter ni t'atrendrir ! Cette âme
fi éclairée , fi fenfible , ne penferoit
plus , n'aimeroit plus ! Le néant l'au
roit engloutie ! Qu'il eft heureux de
ne pouvoir fe livrer fans crime à un
pareil foupçon ! Tu vis , ma chère
Rofalie ! Tu veilles du haut des Cieux
fur l'amant qui t'adore , tu l'attires à
toi par tes voeux , tu le diftingues enfin
de cette foule d'efclaves fugitifs que le
plaifir enchaînoit à ton char , & que la
Mode & la Frivolité emportent dans
leur tourbillon . S'ils ont pu t'oublier
étoient- ils dignes de t'aimer ? Qu'ils
s'enivrent de voluptés & d'erreurs , il
m'eft plus doux de pleurer fur ta tombe
que de partager leurs plaifirs . Eft- il
donc encore des plaifirs ? Eft - il des
beaux jours fans Rofalie , fans la plus
belle , fans la meilleure des femmes ?
Que l'amour étoit tendre dans fes yeux?
48 MERCURE DE FRANCE .
Que l'amitié étoit vive dans fon coeur
Tel étoit fon empire fur les nôtres, que
tous fes amans liés entr'eux par une
chaîne aimable , s'étonnoient d'être rivaux
& amis .
Pourroient -ils fe laffer de payer à la cendre
Le tribut de ces pleurs que l'Amour fait répandre?
Le chef- d'oeuvre des Dieux , le temple des vertus,
Le lien des Mortels , l'humanité n'eſt plus !
Où retrouver ailleurs ce commerce
délicieux , dont l'enjoûment & la fageffe
varioient l'égalité toujours conſtante
toujours animée par le fentiment ? Où
retrouver cette modeftie fi noble qui
cachoit fa fupériorité aux efprits médiocres
& la laiffoit deviner aux efprits
éclairés , cette indulgence généreufe
pour les défauts de l'humanité , cette
horreur des plaifirs honteux de la médifance
, & des plaifirs cruels de la
raillerie ; ce talent inconnu d'obliger
fans fafte,d'affaifonner un bienfait, d'enflammer
la reconnoiffance en la refufant
, de défarmer l'ingratitude en ne
la voyant pas ? Où retrouver enfin cet
affemblage de vertus fublimes & de foibleffes
aimables , qui balancées , embellies
, épurées les unes par les autres ,
formoient
MARS. 1762. 49
formoient un enſemble fi parfait ? Brillante
& légère dans le Monde , folide
& profonde dans la retraite , adorable
en tous lieux , telle étoit Rofalie.
Non , nous ne reverrons jamais
De fi beaux yeux , d'âme fi belle ;
Le Plaifir a perdu fes traits ,
Les Amours font morts avec elle ;
Zéphire , au retour du Printemps ,
Rajeunit en vain la Nature.
De nos jardins & de nos champs ,
De tous les lieux , de tous les
Rofalie étoit la parure.
temps ,
Que m'importent ces fleurs & ces ombrages frais
Dont Rofalie , ô Ciel ! ne jouira jamais .
Ce n'eft plus fur fon fein que la rofe nouvelle ,
Exhale en expirant fes parfums précieux ,
Ce vif émail des prés , ce tendre azur des Cieux.
Ces beaux jours ne font plus pour elle ,
Ce Soleil bienfaiſant n'éclaire plus les yeux.
Quand les frimats glacés , déployant les ténébres ,
Enferment l'Univers dans leurs voiles funébres ,
Je crois de fon tombeau partager les horreurs ,
Cette idée éffrayante a pour moi des douceurs.
Hélas ! dans quel fé ,our plus odieux encore
Ne volerois-je pas pour la voir un infant ?
Eh! qu'importe en quels lieux l'amant tendre &
conftant
S'unille à l'objet qu'il adore ?
C
50 MERCURE DE FRANCE.
O ma chère Rofalie ! Je revois fouvent
avec un plaifir amer les lieux que
tu habitois ; je les crains & je les aime ;
j'y fuis moins privé de toi ; ils me retracent
tes penfées , tes difcours , tes fentimens.
Je crois te revoir & t'entendre ;
avec quelle ardeur je faifis cette illufion
délicieufe !
L'âme de Rofalie en ces jardins refpire ;
Je le fens aux tranfports que leur afpect m'infpire,
Aux foupirs de mon coeur agité tour-à- tour ,
De douleur , de plaifir , de regret & d'amour,
Quand on a perdu l'objet d'un attachement
fi légitime , quels dédommagemens
peut offrir ce monde inconftant
& frivole ! Par quels liens attachet-
il à la vie ? Quelle efpérance laiſſe-t-il
de s'enflammer encore ?
Pour qui ? Pour cet éffain de Beautés étourdies ,
De préjugés honteux fuperbement nourries ,
Automates brillans qu'anime un vain plaifir ,
Qu'on peut toujours tromper & jamais attendrira
O vous , âmes délicates & vertueufestoujours
fidelles à vos premiers
feux dont le tombeau feul a pu éteindre
l'ardeur ; la mort ne vous a ravi aucun
de vos droits : revivez à jamais dans le
MARS. 1762. 51
*
coeur de vos amans ; gravez - y votre
image en traits ineffaçables. Ils n'imiteront
pas fans doute l'exceffive tendreffe
de ce Calife des Sarrazins , qui après
dix-huit jours de larmes & de défeſpoir
mourut fur le cadavre de fa maîtreffe ;
mais qu'ils ne reſpirent du moins , que
pour vous reproduire fans ceffe par le
fouvenir le plus tendre de vos fentimens
& de vos vertus.
Cependant toute la fphére de nos fentimens
doit - elle fe borner à l'Amour ?
Est-ce aux Amans feuls que je recommande
ce fouvenir généreux des objets
qu'ils ont aimé ? Un Ami , un Parent ,
un Bienfaiteur aimable doivent-ils être
oubliés quand ils ne font plus ? Je le demande
aux coeurs fenfibles & capables
de reconnoiffance .
L'Amitié il y a longtemps qu'on
le dit & qu'on l'ignore ) , l'Amitié
eft le plus grand des biens , un Ami
eft le tréfor le plus précieux du Sage.
Il donne de l'éclat à la profpérité ;
il adoucit l'amertume de l'adverfité ; il
diffipe les langueurs de notre áme abattue
; fon feu nous échauffe ; fes lumiéres
nous éclairent ; fon courage nous
*
Yezid 2. Voyez Maimb , Hift . des Iconoclastes.
C jj
52 MERCURE DE FRANCE.
foutient ; fes confeils nous dirigent ; fa
voix calme nos paffions ; fa main ferme
les abîmes qu'elles ouvrent fous nos
pas , & nous applanit les routes de la
vertu. Pourrions - nous ne pas bénir éternellement
la mémoire de ceux à qui
nous devons de tels avantages ? Mais
quand ils n'auroient eu pour nous qu'un
attachement ftérile , n'eft- ce rien que la
douceur d'être aimé , & ne devons- nous
rien à qui nous la procuré?
Le refpect des Parens eft un devoir
facré qu'impofentla Nature & la Loi :
mais ce fentiment néceffaire eft-il un
affez digne prix de tous leurs bienfaits ,
& ne les honoreroit- on pas mieux par
la plus vive tendreffe ? Pourrions-nous
chercher à borner leurs droits , tandis
que nous leur devons tout ? Qu'avonsnous
qui ne foit à eux ? Le bonheur
d'exifter , celui de penfer & de fentir ,
fans lequel le premier feroit peu de
chofe ; tout notre être enfin eft leur ouvrage
, & combien cet ouvrage leur at-
il coûté de travaux , de foins , de dépenfes
, d'inquiétudes , de facrifices !
Avec quelle tendreffe ces Génies tutélaires
veilloient fur nous ! A combien
de dangers & de malheurs que nous ne
connoiffions pas , leur prudence fçavoit
MARS. 1762 . 53
elle nous arracher ! Nous repofions en
paix à l'ombre de leurs aîles ; ils travailloient
, & nous jouiffions ; ils portoient
le fardeau toujours incommode , toujours
pefant des affaires domeftiques ,
& ne nous impofoient que le joug léger
de l'obéiffance & de l'amour. Nous
étions l'objet de toutes leurs entreprifes
, de toutes leurs démarches , de tous
leurs fentimens : fi nous avons rempli
leur efpérance , nous les avons rendus
heureux ; fi nous l'avons trahie , ils nous
ont pardonné , ils nous ont plaints , &
ne nous ont pas moins aimés . Que la
Foudre écrafe ceux dont la noire ingratitude
pourroit vouloir les contrif
ter pendant leur vie ou les oublier après
leur mort! Sans doute une des plus dures
conditions de la Nature humaine , eft la
néceffité de voir frapper des têtes fi chères
, ou de leur laiffer , en mourant avant
elles , le long défefpoir de nous avoir
perdus .
La reconnoiffance n'eft pas le feul
fentiment qu'on doive aux Bienfaiteurs.
Les Titus , les Marc- Aurele , les Louis
XII , les Henri IV , ces Héros bienfaifans
, cés imitateurs fublimes de la Divinité
, ont droit à la vénération & à l'amour
de tousles âges. Que ceux qui , fui-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
vant de fi nobles traces , ont confacré leur
puiffance ou leur fortune au bonheur de
l'humanité , partagent avec eux un prix
fi flatteur ; aimons à célébrer leurs vertus
, à publier leurs bienfaits , à les venger
de la mort , à les fauver de l'oubli ;
fouvenons - nous , fur-tout , que la meilleure
manière de les honorer , eft de les
imiter.
L'excès eft permis dans de tels fentimens
! Puiffe l'horrible empire de la haine
être détruit à jamais ! Puiffe la triſte
indifférence expirer avec elle ! Que , s'il
ſe peut , la tendreffe anime , gouverne ,
uniffe tous les cours ! Mais quels que
foient les objets de notre attachement ,
pères , enfans , amis , maîtreffes ; que
notre fenfibilité ne finiffe point avec leur
vie ; qu'elle les fuive au-delà du tombeau
; qu'elle fe fignale par les regretss
les plus fincères & les plus conftans. Les
défauts de nos amis , leurs foibleffes ,
leurs torts , leurs ridicules font ensevelis
avec eux. Pourquoi s'en fouviendroiton,
quand on n'en fouffre plus? Malheur
à qui goûteroit le plaifir cruel de s'en
entretenir encore leurs talens , leurs
vertus , leurs bontés doivent feuls nous
occuper , nous attendrir , nous arracher
ces douces larmes que la frivolité ne
MARS. 1762. 55
1
S
ES
S
er
connoît point , que la dureté condamne
; mais dont la vertu fent tout le prix .
En effet , interrogeons nos coeurs ,
nous les trouverons pleins de refpect
pour les exemples célébres d'attachement
& de conftance .
Pompeia Gracina pleure pendant quarante
ans la mort de Julie , fille de Drufus
; en vain la jeuneffe & la fortune
lui offrent mille confolations elle
n'en veut point d'autre que celle d'entretenir
l'ombre de fon amie au fond
de fon tombeau , jufqu'à ce que leurs
cendres y foient confondues.
Néron ordonne la mort de Sénéque
qui n'étoit coupable que d'avoir élevé
ce monftre qu'il eût fallu étouffer au
berceau ; Pompeia Paulina fe fait ouvrir
les veines en même temps que fon
mari . Néron , par un mouvement , dirai-
je d'humanité ou de barbarie , fait
arrêter le fang de Paulina , & veut
qu'on prenne foin de fa vie , mais une
pâleur mortelle grava toujours fur le
front de cette femme admirable le témoignage
glorieux de fon courage &
de fon amour.
Qui ne connoît l'étonnante fermeté
de Porcie ! Elle éffaça celle de fon Père
& de fon Epoux ; en vain mille yeux
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
attentifs veillent fur fes jours , en vain
on refufe à fes mains le fecours des armes
; l'horreur de furvivre à Caton , à
Brutus , à la liberté , va lui en fournir ,
elle avale des charbons enflammés . Ce
fupplice horrible lui paroît doux , puifqu'il
la rejoint aux objets de fa tendreffe.
Mais les Anciens étoient-ils feuls capables
de ces grands témoignages d'amour?
La Nature & le Sentiment peuvent-
ils moins fur le coeur des François ?
Les âmes douces & tendres jugeront fi
le Maufolée érigé par la Maréchale de
Montmorenci à la mémoire de fon illuftre
& malheureux époux , fi les pleurs
dont elle arrofa trente ans ce Monument
fuperbe , ne valent pas bien les
charbons de Porcie.
Les troubles d'Italie amènent à Pouzzol
Louis , Comte de Montpenfier ; il
va prier & pleurer fur la tombe où la
faim , la fatigue & la maladie avoient
plongé fon brave & malheureux Père.
Son âme fe recueille toute entiére pour
s'occuper des infortunes de ce Père
adoré ; une émotion vive & tendre
s'empare de fes fens ; une douleur profonde
les pénétre ; la fiévre s'allume dans
fes veines ; on le tranfporte à Naples ,
où il expire.
MARS. 1762. 57
17
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J
L'orgueil & la cruauté immoloient
autrefois des Efclaves fur le bucher de
leurs Maîtres ; on croyoit honorer leurs
funérailles en outrageaut ainfi la Nature .
L'Amour honora , par de plus nobles
victimes, les obféques de Charles VIII.
Des monumens publics atteftent que
deux de fes Officiers , l'un Archer de
fes Gardes , l'autre Sommélier , y moururent
de douleur. Comment l'hiftoire
qui nous a tranfmis les noms & les crimes
de tant de Tyrans & de Rebelles ,
a-t-elle pu oublier les noms refpectables
de ces deux fidéles Sujets ?
Dominique de Vic , ce Héros , dont
la valeur & la vigilance avoient puni
dans Saint-Denis la témérité impétueufe
du jeune Duc Daumale. De Vic donna
auffi au meilleur des Rois ce trifte &
fincére témoignage d'une tendreffe que
les Rois infpirent rarement . Si quelqu'un
méritoit d'être aimé ainfi , c'étoit
fans doute Henri IV. Pouvoit- on
vouloir furvivre à ce Roi citoyen , à ce
Père du Peuple , à cet ami de l'humanité
? De Vic eut la douceur de le fuivre
au tombeau , & de couronner fes longs
fervices par une mort plus glorieufe que
celle qu'il avoit tant de fois cherchée
dans les combats.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Généreufes victimes du fentiment
que vos noms gravés en traits de feu
dans les faftes de la Tendreffe , foient
vainqueurs du temps & de l'oubli !Vous
méritez bien plus d'être immortels que
tous ces Conquérans , dont notre erreur
a tant admiré la valeur féroce & funefte
. Ils furent l'effroi du Monde , vous
en fûtes l'ornement . La véritable gloire
des hommes eft d'être bons & fenfibles.
Mais la tendreffe pour les Morts ne
peut- elle fe prouver que par la mort
même ? Serons- nous exclus du nombre
des vrais Amis , fi nos organes , plus robuftes
, réfiftent aux plus vives impreffions
de la douleur ? Non , fans doute :
La même gloire nous attend , pourvû
que nous rempliffions , à l'égard des
Morts qui nous furent chers , toute l'étendue
de nos devoirs , pourvû que la
malignité qui voudroit troubler leurs
cendres , trouve en nous des contradicteurs
intrépides , & qu'aucune confidération
humaine ne nous empêche de les
défendre , de les louer , de les aimer publiquement
; c'eft-là que la politique cft
un crime , & la tolérance une prévarication
: notre zéle pour leur gloire doit
redoubler ; c'eft à nous feuls que le foin
MARS. 1762. 59
de la défendre eft confié , puifqu'ils ne
font plus .
Charles VII. vient d'expirer , déjà
Meun eft défert ; le Vainqueurs des Anglois
, le Libérateur de la France eft
abandonné ; fes Courtifans ont oublié
fes bienfaits & fa gloire ; les routes du
Brabant font couvertes d'ambitieux &
de flatteurs ; le Comte du Maine court à
Genep préparer la perte du Comte de
Dammartin ; la flatterie ofe féliciter un
Prince dénaturé du malheur d'avoir perdu
un Père refpectable ; on cenfure le
gouvernement de Charles VII. on avilit
fes exploits , on flétrit fon caractere ;
& ces degrés honteux élevent à la faveur
& à la fortune. Voyez d'un autre
côté le grand , le généreux , le magnifique
du Châtel , conduifant à Saint Denis
le convoi du même Charles VII ,
avançant les frais de fa pompe funebre ,
& ne les réclamant point , arrofant fes
cendres de larmes héroïques , mettant
hardiment dans les fers ceux que la voix
publique accufe de la mort du Roi ,
bravant le couroux de l'implacable
Louis XI , dédaignant fiérement le prix
de fes fervices , content d'un afyle où il
puiffe pleurer en paix fon Maître & fon
Ami. Qui de nous à ce double fpectacle
J
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ne fent fon coeur faifi d'admiration &
de tendreffe pour du Châtel , autant que
de mépris pour tous ces vils efclaves de
la fortune? Ainfi la vertu eft toujours
fure de fa récompenfe , ainfi le vice ne
peut échapper à l'opprobre qui le fuit.
> Puis-je encore eftimer Pétrarque
lorfqu'après le trépas de fa chère & fidelle
Laure , il rend graces au deftin
d'avoir brifé fes chaînes , d'avoir entiérement
éteint des feux dont il paroît
rougir & qui faifoient fa gloire ? Puis-je
eftimer cet ingrat , quand il s'applaudit
d'avoir oublié Laure auffi parfaitement
que s'il ne l'eût jamais vue , quand il ne
veut pas même laiffer à la mort & au
temps tout l'honneur de cet oubli , &
qu'il affùre avec complaifance que fa
légéreté avoit déjà commencé l'ouvrage
? Eft-ce Pétrarque qui tient ce langage
odieux ? Pétrarque , moins célébre
par fes Ecrits que par fa tendreffe ,
Pétrarque , le modéle des coeurs fenfibles
? Que le Philofophe eft indigne du
refpect que la poftérité conferve pour
L'Amant !
Cette facilité malheureufe que nous
avons d'oublier les objets qui nous ont
été les plus chers , cft fans doute une
des plus grandes foibleffes de l'humaniMARS.
1762 . 61
té : mais quelle foibleffe plus grande encore
d'ofer s'en glorifier!
L'Homére , le Sophocle , l'Ariftippe.
l'Anacréon François , à qui la postérité
prodiguera une admiration dont les
Contemporains font toujours avares ,
me donne une auffi haute idée de fon
âme que de ſes talens , lorfque dans les
tranſports d'un éloquent défefpoir , il
met au rang des Dieux l'inimitable le
Couvreur , ou lorfqu'après dix ans il
confacre aux Manes de fon ami Genon- '
ville des Vers dignes de l'immortalité.
Suivons ces vertueux exemples ; que
nos amis vivent à jamais dans nos coeurs ;
& méritons de vivre à jamais dans le
coeur de nos amis.
VERS de M. PIRON , à M. De FÉ-
NELON , fur fa Tragédie d'ALEXANDRE.
POURD
Il
UR nous peindre le grand & malheureux
Pompée ,
ne falloit pas moins qu'un Roi de l'Hélicon :
Du fublime Corneille il falloit le crayon.
Pour peindre le cruel & l'implacable Atrée ,
Il nous a fallu Crébillon,
62 MERCURE DE FRANCE.
Pour peindre Bérénice & plaire ,
Il fallut un Racine , un Roi des beaux- Efprits.
Et de Philippe enfin , pour nous peindre le fils ,
Il nous falloit l'efprit d'un Militaire .
,
LEE mot de la premiere Énigme du
Mercure de Février eft la Chape. Celui
de la feconde eft le zéro. Celui du
premier Logogryphe eft Charmante
dans lequel on trouve Char & Mante ;
le premier qui commence le mot eft du
genre mafculin , & le dernier qui le
finit eft du féminin . C'est ce qu'on a
voulu exprimer par ce vers :
Ma tête eſt mâle & ma queue eft femelle.
Celui du fecond Logogryphe eft
Poire , dans lequel on trouve Po, Roie,
roi , ire , pire , or, io , vie , pie , rréé ,
repi , 6 , péri. Celui du troifiéme eft le
dont l'inverfion eft nom. pronom mon ,
J.
ENIGM E.
fuis d'une figure ronde ,
Dans tous les Pays très-connu ;
On ne peut cependant me trouver dans le monde.
Ceci va te paroître un Conte bifcornu :
MARS. 1762. 63
Toujours en paix , jamais en guerre ,
On ne me voit point fur la terre ;
Je tiens le haut rang dans les Cieux ;
Je fuis même au- deffus des Dieux.
Lecteur , enfin , fans un prodige extrême ,
Je fuis un corps fouvent féparé de lui - même.
M. L. M. D. B.
AUTRE.
De l'efprit & du corps je préſente un miroir ,
Je fais ouvrir les yeux & l'on ne peut me voir ;
A ma production , ô merveille étonnante !
Un feul fexe fuffit , fans douleur il m'enfante ;
Je ne puis exifter fans l'efprit & le corps ;
Sans être aucun des deux, ils font mes deux refforts ;
A l'Univers entier je fuis d'un grand ufage ;
Et partout on ſe plaît à tracer mon image ;
Par mon rapide vol je plane dans les airs ;
Je me plais à la Ville ; & me plais aux Deſerts ;
Jefuis agent d'amour ; une fource de haine ;
Un gage précieux de la foi fouveraine ;
Sur tous les animaux mon empire s'étend ;
A mon ordre , par fois , homme & brute fe rend
J'accorde les humains ; c'eft moi qui les divife :
A tous ces traits , Lecteur , connois - tu ma deviſe? ]
Par M. CASSASSOLLES , Médecin à Lifle-endodon
64 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
LES Champs font mes lieux favoris ,
J'ai maints frères grands & petits ;
Souvent dans les Chanfons , nous tenons notre
place ;
Mon nom par un homme illuſtré
Sera tranfmis de race en race .....
Mais où vais-je ? Prenons un vol plus mesuré.
Mon tout décompofé préfente
Un Peuple à fa couleur connoiffable; une plante ;
Un chemin ; ſon obſtacle ; un amas d'eau bourbeux
;
Déſagréable à voir , à ſentir plus affreux ;
Un élément ; ce qui le dompte ;
Chut ! je babille trop .... Tu ne devines pas ,
Lecteur ? Ah ! pour toi j'en ai honte !
Vers la fin du Carême , attends , tu me verras.
DE CHARTRAIT , près Melun.
VOUL
AUTR E.
OULEZ - VOUS me trouver , Thémire ?
Debout je ſuis un arbre. Ecoutez bien ceci ;
Renverfez- moi je fuis... Je n'oferois le dire ,
Carfur ma foi vous diriez fi ! ..

Gracieusem

en
J'aime toi ce rire enfantin, Ce
coeur ou regne l'innocence
, Cet esprit déli -
= cat et
etfin , Cette humble et modeste de_-
=-cence : Du Dieu dont tu portes.
les
traits On admire en toi les attraits,Mais tu n'en
$0
l'inconstan . ce .
as pas
Grave par Me Charpentie
Imprimépar
Tournelle
MARS. 1762. 65
AUTRE.
Je vais au Pré lorsque le foin y roule . E
Prenez un bout, je cours : prenez l'autre , je coule.
CHANSON.
J'AIME AIME en toi ce rire enfantin ,
Ce coeur où régne l'innocence
Cet efprit délicat & fin
"
Cette humble & modefte décence :
Du Dieu dont tu portes les traits ,
On admire en toi les attraits ;
Mais tu n'en as point l'inconftance.
COURTOIS.
66 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXTRAIT d'une Lettre du Pere
BARRE , Chanoine Régulier de
Sainte Geneviève , Chancelier de l'Univerfité
de Paris , fur l'unité de la
Monarchie Françoife.
IL eft certain que l'unité de la Monarchie
Françoiſe a fouffert des interruptions
. Clovis , mort en 511 , laiffa quatre
fils , Thierri , Clodomir, Childebert &
Clotaire , qui partagerent entr'eux fes
Etats ; chaque Prince , dans fon partage
, fut indépendant , & Roi des Francs.
On croyoit alors que tous les Fils d'un
Monarque naiffoient avec un droit égal
à fa Couronne . Le Roi mourut , difent
nos vieilles Chroniques , & fa Monarchiefut
partagée entre fes enfans mâles.
La plupart de nos Publiciſtes fo tiennent
qu'après la mort de Clovis , les quatre
Royaumes furent les membres d'une
feule Monarchie , par , par la raifon que les
MARS. 1762.. Gay
quatre Rois s'accorderent à maintenir
le Gouvernement de leur Père . Mais ,
pour qualifier un Etat , dit un favant
Pfeudonyme ( a ) , on regarde moins à
P'union , qu'aux perfonnes qui gouver
nent fouverainement. Dans une Monarchie
il ne faut qu'un Prince qui commande
; autrement on pourroit donner ce
nom à une République gouvernée par des
Senateurs bien unis (b).
En 560 , Clotaire I. recueillit la fucceffion
des Rois fes frères ; il regna feul
environ un an & deini. L'unité de fa
Monarchie fut interrompue par les Princes
fes fils ; Charibert eut le Royaume
de Paris ; Gontram celui d'Orléans ; Sigebert
fut Roi d'Auftrafie , & Chilperic
de Soiffons : tous gouvernerent par indivis
l'Aquitaine & la Provence. Ce
dernier Gouvernement fut donc Ariftocratique.
Une Province , une Ville qui auroit
trois ou quatre Rois , n'en auroient aucun
; ce fut la deftinée de Paris après la
(a ) Hippolit. à lapide , part. 1. cap, 18.
(b ) Lorfque dans l'Empire Romain regnoient
de concert deux ou trois Empereurs , la Monarchie
étoit changée en Ariftocratie : elle retournoit
à fon unité , quand l'autorité fouveraine revenoit
à un feul Prince.
68 MERCURE DE FRANCE.
mort de Charibert arrivée en 566. Gontram
, Sigebert & Chilperic partagerent
fon Royaume ; Paris en étoit la Capitale
; les trois Rois convinrent de la gouverner
à forces communes. Paris fut
donc foumis à un Triumvirat qui finit
en 613. Telles furent fous la premiere
race des Rois Francs , les viciffitudes de
leurs dominations , tantôt partagées
tantôt réunies ; que cet ufage ait été
conforme ou non à la bonne politique ,
c'eft ce qu'on n'examine pas ici ; il fuffit
, pour le deffein hiftorique de cette
Lettre , que les Succeffeurs de Clovis
l'aient fuivi.
Les partages de la Monarchie Françoife
n'ont point empêché les Sujets
d'un Prince d'être Regnicoles fous la
fouveraineté d'un autre. Un A&te revêtu
des formalités civiles dans le Royaume
de Paris , étoit légitime dans ceux
d'Orléans , de Metz & de Soiffons ; c'eft
en ce fens qu'un Concile de 528 ( c ) ,
déclare que la pluralité des Souverains
n'étoit pas contraire à l'unité dé la Monarchie
Françoiſe , parce que fon Gouvernement
civil étoit le même dans fes
quatre Royaumes : mais lorfqu'il s'agit
c) Concilium Aurelian,
MARS . 1762. 69
de leur Etat politique , il faut revenir à
la maxime , qu'une Monarchie ne fuppofe
qu'un feul Prince pour la gouverner
fouverainement ; partagez - la en
plufieurs Royaumes , vous ferez plufieurs
Monarques .
Carloman & Charles , Princes de la
feconde Race de nos Rois , fuccéderent
à Pepin leur père , le premier , en Auftrafie
; l'autre , dans la Neuftrie : Carloman
mourut en 771. Charles furnommé
le- Grand , regna feul : la vaſte étendue
de fa domination en rendit difficile
le gouvernement. Charles créa des
Royaumes ; mais fon Empire & l'autorité
politique ne perdirent point leur
unité ; il retint la fouveraineté fur les
Etats qu'il avoit donnés aux Princes fes
Fils , & les obligea de lui rendre comp-.
te de leur gouvernement dans les Plaids
généraux,
Louis-le Debonnaire fon fucceffeur
érigea des Royaumes pour fes enfans
mâles : mais , à l'exemple de Charlemagne
, il s'en réferva la fuprême autorité.
Ayant enfuite défigné Lothaire fon aîné
, pour lui fuccéder à l'Empire , il
ordonna aux Rois , Louis , Pepin &
Charles - le -Chauve de préfenter à leur
Frère fon fucceffeur , les dons annuels.
70 MERCURE DE FRANCE .
༡༠
" L'Empereur , dit Agobart , ( d) n'a-
» voit pas intention d'établir desRoyau
» mes indépendans ; il crut conferver
» l'unité de l'Empire , en plaçant Lo-
» thaire au-deffus de fes Frères » . Mais
l'inconftance du Prince Debonnaire , &
fon défaut de fermeté , ruinerent cette
unité : il mêla , dit M. de Montefquieu ,
(e ) toutes les complaifances d'un vieux
mari avec toutes les foibleffes d'un vieux
Roi ; il mit dans fa famille un défordre
qui entraîna la chute de la Monarchie.
Les partages & le rang de la fupériorité
diviferent prèfque toujours Louisde-
Baviere & Charles-le -Chauve ; ils fe
difputerent l'Empire : il y eut entr'eux
des batailles gagnées & perdues ; les
avantages & les pertes furent de part &
d'autre affez femblables , mais toujours
funeftes à l'unité de l'Empire : il ne reftoit
que l'égalité du pouvoir pour accommoder
les deux Rois : c'étoit le
point , oùla naiffance les avoit mis , &
le feul où ils ne purent refter.
Les Seigneurs , de leur côté , ne voyant
point de Maîtres capables de les faire
obéir , tournerent contre les Princes &
(d) Epift. ad Lud. Imper.
(e ) Elprit des Loix , feconde Partie.
MARS. 1762.
leurs
defcendans , les bienfaits qu'ils en
71
avoient reçus : (f) leur liberté dégénéra
en licence , & leur fidélité devint fans
objet. Les uns
changerent de Souverains
, d'autres
s'attribuerent la propriété
de
Provinces , dont ils n'étoient que
Gouverneurs tous enfin
s'arrogerent
les droits régaliens , &
méconnurent
l'autorité fuprême des
Defcendans de
Charlemagne.
» Ces maux , dit l'ingénieux Bodin ,
» furent les douleurs d'une efpéce de
»
Republique groffe d'un Royaume ,
» dont elle accoucha dans le dixiéme
» fiécle . Les malheurs de la France fu-
» rent alors fi grands , qu'ils ne pou-
» voient être guéris que par ce reme-
» de ; » elle crut recouvrer l'unité de
fon Empire , en
reconnoiffant Hugues
Capet pour fon Souverain,
Ce Prince fit couronner fon fils Robert
, mais il ne l'affocia pas au pouvoir
fouverain ; fes premiers Defcendans fuivirent
fon exemple ; leur deffein étoit
d'affurer le Trône à leur fils aîné , & d'obliger
le Clergé & la Nobleffe à le regarder
comme le Succeffeur néceffaire
à la
Couronne .
(f) Origine de la France , tom. II.
72 MERCURE DE FRANCE .
Depuis le Roi Robert , on a fuivi l'ordre
de primogeniture & des lignes dans
l'augufte fucceffion de nos Rois . Cet.
ordre a rétabli infenfiblement l'unité de
la Monarchie Françoife ; car il faut convenir
que , pendant les regnes des premiers
fucceffeurs de Hugues Capet , le
Gouvernement ne fut pas Monarchique
à tous égards . (g ) Les Ducs , les
Comtes les plus puiffans s'arrogerent ,
chacun dans fa Province , les droits de
la fouveraineté ; mais cette ufurpation ,
qui fut tolérée dans les Seigneurs les plus
redoutables , ne parut pas contraire à
P'unité du Gouvernement féodal ; tous,
faifoient au Roi l'hommage de leurs
Fiefs ; foumiffion que l'on crut fuffifante
pour maintenir cette unité ; ce
lien cependant ne fut jamais affez fort
pour
la rendre inviolable .
Il falloit rétablir la Monarchie politi-
(g ) Mezerai , dans fon Difcours fur les Maurs
& Coutumes des François au temps de Hugues Capet
, allure que le Royaume de France , pendant
plus de trois cens ans , s'eft gouverné comme un
grand Fief, plutôt que comme une Monarchie. Le
favant M. Bruffel , dans lon examen de l'ufage des
Fiefs , démontre ce fentiment : la certitude de
fes preuves fatisfait plus que l'exactitude de fon
ftyle.
que
MARS. 1762.
73
que ; la gloire en eft due à Philippe-
Augufte. Le premier ufage que ce Prince
fit de l'autorité à fon avénement au Trône
, fut le premier foin des illuftres Monarques
; attentifà profiter des conjonctures
, pour ramener les grands Vaffaux
du Royaume à la fubordination , il gagna
les uns par des ménagemens , fubjugua
les autres par fes armes ; prèſque
tous furent obligés de reconnoître la
"néceffité d'une Monarchie politique , de
s'attacher à fon unité , & de fe foumettre
à Sa Majesté.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
PRINCIPES généraux & raifonnés de
l'Ortographe Françoife , avec des remarques
fur la prononciation , par
M. DOUCHET , Avocat au Parlement
& ancien Profeffeur Royal en Langue
Latine. A Paris , chez la veuve Robinot
, quai des Auguftins , Lambert
, rue de la Comédie Françoiſe, au
Parnaffe ; Duchefne rue S. Jacques
, au Temple du Goût ; chez Fr.
Didot , quai des Auguftins , à S. Auguftin
; le Clerc
,
Grand' -Salle du
Palais , à la Prudence. Vol. in-8°,
Prix 2 liv. 5 f. broché.
EXTRA Į T.
2
CET Ouvrage eft précédé d'une
Préface dans laquelle l'Auteur fait ſentir
l'utilité du confeil de M. Rollin
d'ouvrir en France la carrière des Etudes
par les régles de la Grammaire Françoife
. Il regarde cette maniere de procéder
dans l'Etude des Langues, comme
le moyen le plus sûr pour inculquer
MARS. 1762. 75
dans l'efprit des jeunes gens promptement
& fans dégoût les premiers principes
, & en même temps comme le
plus propre à leur faciliter l'Etude des
Langues étrangères. Les raifons fur lefquelles
ce fentiment eft appuyé , paroiffent
concluantes & fans replique . Il fe
plaint de l'indifférence des François
pour l'étude des principes de leur propre
Langue. Il voit avec peine les Etrangers
poffeder beaucoup mieux les régles
de la Langue écrite que la plupart
des Nationaux. Il en affigne les principales
caufes ; & apres avoir expofé
les motifs qui l'ont engagé à écrire , indiqué
le point qu'il faut faifir dans un
Traité d'Orthographe d'une Langue
vivante , rendu compte du parti qu'il
prend parmi les différens fyftêmes ortographiques
, il paffe à l'expofition du
plan , de la divifion & de la diftribution
des parties de fon Traité ; & pour en
rendre l'intelligence plus facile , il rappelle
en peu de mots ce qu'il a dit dans
I'Encyclopédie au mot Grammaire.
Ce Traité eft partagé en fix Chapitres.
Les Caractères élémentaires , c'eſt- à-dire
, ceux que l'ufage a deſtinés primitivement
à la repréſentation des élémens de
la parole,forment la matiére du premier.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Ce que les voyelles, les confonnes,les fyllabes,
& les différentes efpéces de diphtongues
peuvent offrir d'intéreffant eft
expofé dans ce Chapitre avec toute la
clarté defirable. Il eft terminé par des
obfervations fur la manière dont nos
diphtongues oculaires , telles que ai ,
ei , au , eau , & c. fe font introduites
dans quantité de mots qui nous viennent
du Latin . Ce morceau eft plein de recherches
utiles & curieuſes , & renferme
des Principes d'Orthographe radicale
, qui répandent beaucoup de lumière
fur le vocabulaire de notre Langue. On
ne fera pas fâché d'en voir ici quelques
exemples.
La diphtongue au , dit l'Auteur , n'a
ordinairement lieu qu'au commencement
de nos mots. Ceux où elle fe
trouve viennent pour la plupart des mots
Latins , dont les fyllabes initiales renferment
un a fuivi d'un b. Ainfi des
mots alter , altare , on a formé les mots
François autre , autel ; de balfamum on
a fait baume ; de Scaldis , Efcaud ; de
falfus , faux ; de Gallus , Gaulois ; de
même de malva , palma , falmo , faltare
falvus , talpa fe font faits les
mots mauve , paume , faumon , fauter
, fauf, taupe. On reconnoît encore ,
MARS. 1762. 77
en fuivant cette analogie , que les deux
mots au & aux , qui ont la valeur de
la prépofition à & de l'adjectif prépofitifle
, font véritablement par contraction
pour à le & à les , que cette formation
a pareillement lieu dans les compofés
maudire , maugré ( vieux mot ) &
qu'elle s'eft étendue fur la plus grande
partie des noms & des adjectifs terminés
en al , tels que métal , tribunal , libéral
, général , qui font au pluriel métaux
, tribunaux, libéraux , généraux.
La diphtongue eau, tout au contraire ,
n'eft prèfque jamais employée qu'à la
fin de nos mots ; & , ce qui eft affez remarquable
, c'eft que prèfque tous ceux
où elle fe trouve viennent des mots Latins
dont la pénultiéme fyllabe renferme
un é fuivi d'un l. De pellis, on a fait
peau ; de gemellus , jumeau ; de annellus
, anneau ; de Melda , Meaux ; de
porcellus , pourceau ; de Marcellus
Marceau ; de caftellum , d'abord châtel ,
& enfuite château ; de cultellus , d'abord
coutel , & enfuite couteau ; de libella ,
d'abord nivelle , & de-là niveler , &
enfuite niveau ; de bellus , novellus , d'abord
bel , nouvel , & enfuite beau ,
nouveau. Enfin , fi l'on vouloit pouffer
plus loin cette obfervation , l'on trou-
D) iij
78 MERCURE DE FRANCE .
veroit que les mots oifeau , damoifeau ,
pour lefquels on difoit anciennement
oifel , damoifel , ainfi que les mots monceau
, cerveau , cifeau , marteau , manteau,
chapeau, vermiffeau & c . fe font formés
de la même manière . Ce feroit donc
aller contre les loix de l'Orthographe
radicale , que d'écrire baume , par
eau , comme beaune par au , parce que
l'un vient de balfamum , où al a été
changé en au , & l'autre de belna
où el a été changé en eau. On pourroit
même , à l'aide de ces obſervations
rectifier l'Orthographe de plufieurs mots
dans lefquels ces diphtongues font employées
l'une pour l'autre , comme dans
pfeaume , Guillaume , dont l'un vient ,
de pfalmus , & l'autre , de Guillelmus.
Les Caractères profodiques , c'est-àdire
, les fignes introduits pour régler la
prononciation de certaines Lettres, font
l'objet du fecond chapitre. Ici fe trouvent
les ufages des Accens de la Cédille,
de l'Apoftrophe, de la Diérèfe & du Tiret.
L'Auteur y propofe des moyens de
remédier à plufieurs imperfections de
notre Orthographe : de déterminer la
prononciation de certaines combinaifons
de voyelles qui expriment différens
fons ; de trouver & d'apprendre la
MARS. 1762. 79
quantité par l'écriture ; de lever les équivoques
que certaines lettres peuvent
former dans la prononciation , comme
le t qui a fouvent la valeur de l ', & le
double y qui a quelquefois celle de l'i
fimple dans plufieurs noms propres. Ces
moyens font de la plus grande fimplicité
, & d'autant plus faciles dans l'exécution,
qu'ils ne produifent aucun changement
dans l'Orthographe des lettres ,
& qu'on n'employe que des fignes connus
, dont on ne fait qu'étendre l'uſage.
Ce chapitre eft terminé par des obfervations
fur les lettres qui n'ont été introduites
que pour rendre la prononciation
ou plus précife ou plus coulante.
Les Caractères étymologiques , c'eſtà
- dire , ceux que l'ufage à confacrés
pour rappeller l'origine des mots étrangers
, adoptés dans notre langue , font
le fujet du troifiéme Chapitre.
Comme la Langue Grecque & la
Langue Latine font les deux fources où
la nôtre a puifé le plus abondamment ,
l'Auteur ne parle que des Caractères étymologiques
des mots que nous avons
empruntés de ces deux Langues .
Les Caractères étymologiques Grecs
ou plutôt les repréfentatifs de ces Caractères
font y, ch, ph , rh , th. L'Auteur
1
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
fait voir le peu d'uniformité de l'ufage
dans l'emploi de ces lettres. Il obferve
que ces variations font une fource de
difficultés dans notre Orthographe . Il
ajoute que le ch eft de ces doubles Caractères
, celui qui caufe le plus d'embarras
dans notre Langue , & il indique
le moyen de faire difparoître les incertitudes
qu'il peut occafionner & qu'il
occafionne effectivement dans la prononciation
de plufieurs mots.
A l'égard des Caractères étymologiques
Latins , & fur - tout de ceux qui
font employés à la fin de nos mots ,
comme de plomb , voix , verds , l'Au- -
teur fait connoître que ce n'eft point
par une vaine parade d'érudition , comme
les Anti- étymologiftes fe le figurent,.
qu'ils ont été confignes ; mais par les
motifs les plus preffans & les plus réfléchis
, pour établir le ſyſtême de la dérivation
, & pour fonder la diſtinction
des homonymes. On a retenu , dit- il , le
b dans plomb pour former la chaîne de
la dérivation entre ce mot & les dérivés
plomber , plombier. On conferve le
x dans voix , pour le diftinguer de voie
( chemins ) & de vois ( verbe ) . Souvent
la même finale étymologique fert à la
fois de caractéristique commune entre
MARS. 1762. 81
les dérivés & le primitif, & de marque
différencielle entre les homonymes :
telle eft le dà la fin du mot verd , qu'on
retrouve dans verdure , verdâtre , & qui
diftingue ce mot de ver ( reptile ) de
verre ( matière tranfparente ) & de vers
( difcours mefuré ) .
Il fait enfuite plufieurs autres remarques
fur l'étymologie , & conclut qu'il
eft prèfqu'impoffible de bien fçavoir
l'Orthographe Françoife , fans avoir
quelque teinture de la Langue Latine .
Le quatriéme Chapitre roule fur les
Caractères Spécifiques , c'eft-à- dire , fur
les fignes que l'ufage a établis pour la
diftinction des efpéces de mots qui fe
reffemblent dans la prononciation .
Les lettres étymologiques & les accens
font les deux moyens que l'ufage
employe pour différencier ces homonymes.
Les mots fein ( finus ) ceint
( cinctus ) fein (fignum ) Saint (Sanctus)
fain (fanus ) fe prononcent de la même
manière ; mais ils font tous diftingués
par quelques lettres de la Langue originale
. Les yeux démêlent , par la différence
de ces caractères , ce que l'oreille
ne peut fentir , ou ne fent que difficilement
à la prononciation .
On met l'accent grave fur les propo-
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
fitions à & dès , pour diftinguer l'une
de a troifiéme perſonne du verbe avoir,
& l'autre de des par contraction pour
de les. On place l'accent circonflexe fur
les adjectifs mûr , sûr , pour les diftinguer,
l'un de mur nom ( murus ) & l'autre
de fur prépofition ( Super. )
L'Auteur fait enfuite quelques obfervations
fur l'inconféquence de l'ufage
dans l'emploi de ces accens & fur
leur inutilité dans ces occafions.
Le cinquiéme Chapitre traite des caractères
accidentels , c'eft-à-dire , de ceux
que l'ufage a établis pour diftinguer les
accidens grammaticaux des mots , tels
que les genres , les nombres , les perfonnes
, les temps & c. L'Auteur , après
avoir annoncé que le Nom , le Pronom
, l'Adjectif, & le Verbe font les
feules efpéces de mots qui entrent dans
la compofition du Difcours , auxquelles
l'ufage ait attaché des idées acceffoires
grammaticales , indique la maniere
dont fe forme le féminin , dans
quelques claffes de noms d'êtres animés
, & cite l'étymologie comme un
moyen qui peut beaucoup éclairer fur
le genre des noms d'êtres inanimés &
de ceux qu'on appelle abftraits . Vienment
enfuite des obfervations fur la forMAR
S. 1762. 83
mation du pluriel des noms , foit fimples
, foit compofés fur les différentes
formes que l'ufage a données à nos pro
noms perfonnels , fur la formation du
féminin & du pluriel des adjectifs , fur
les conjugaifons des verbes , & fur les
caractéristiques des perfonnes & des
nombres du préfent de l'Indicatif. Les
tables de conjugaifons qui font expofées
immédiatement après font frappantes
par l'ordre fimple & méthodique
qui y régne : ces tableaux ont encore
le mérite de renfermer toutes les infléxions
dont un même verbe eft fufceptible
fous quelque fens qu'il foit employé
, actif , paffif , défini , indéfini &
réciproque. Mais ce qui intéreffe , ce
qui concilie particulierement l'attention
, ce font les remarques fur les participes.
Ce Chapitre eft terminé par des
obfervations fur la formation des adverbes
.
Le fixiéme Chapitre a pour objet la
Ponctuation , l'Art de diftinguer la différence
des fens dans l'enfemble du
difcours.
Les Caractères deſtinés à cette fin font
la virgule , le point avec la virgule , les
deux points , le point fimple , le point
interrogatif , le point exclamatif , les
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
trois points , la parenthèfe , les guille-.
mets , l'alinéa.
Il commence par expofer les principales
caufes de l'inftitution de ces
différens fignes : il entre enfuite dans le
détail de leurs fonctions : il les éclaircit
par des exemples , & finit en convenant,
que l'ufage ne décide guère que la forme
des caractères qu'on emploie dansla
ponctuation ; que l'art de s'en fervir
eft plutôt une affaire de goût dont les
décifions font fouvent arbitraires, qu'un
fyftême fondé fur des régles uniformes
& conftantes : mais , ajoute l'Auteur ,
le goût a auffi fes régles , quoiqu'elles
foient moins à la portée du grand nombre.
PIECES EN VERS ET EN PROSE .
DEUX EUX Difcours, en forme de Préface
, un Effai de Poëme fur la Guerre ,
une Ode fur les Eaux de Barége & de
Bagniére , un Envoi de cette Ode à
Themire , font les cinq morceaux qui
forment un petit Recueil in - 8 °. qui ſe
vend chez Duchefne , rue Saint - Jacques
, fous le titre de PIECES en Vers
MARS. 1762. 84
& en Profe , lues à la Séance publique de
l'Académie d'Amiens , lejour de la Saint
Louis de l'année 1761 , par M. VALLIER
, Colonel d'Infanterie , de l'Académie
d'Amiens , & de la Société Littéraire
de Nancy.
Nous ne citerons de ces différentes
Piéces , que quelques morceaux de Poëfie
pris au hafard . Le Poëme nous offre
d'abord le parallèle d'un Roi pacifique
& d'un Conquérant.
Du plus puiffant des Rois qu'on reſpecte , qu'on
aime ,
Le Trône , la grandeur , la Majefté fuprême ,
A nos yeux éblouis n'offrent qu'un vain éclat .
D'un Général d'Armée , au moment du combat ,
La pompe eft plus frappante , & le pouvoir le
niême.
Eft-il un Courtifan qui remplace un foldat?
Au fein de fes Etats , dont il fait les délices ,
Le Prince peut compter fes jours par les bienfaits.
Il y fait des heureux , & c'eft fous fes Aufpices
Que la vertu n'a rien à craindre des forfaits :
Tandis qu'un Conquérant , témoin de mille excès,
Souvent certain du crime , ou foupçonnant le vice
Sans pouvoir arrêter , enchaîner l'injuſtice ,
Voit encor des malheurs au milieu des fuccès .
86 MERCURE DE FRANCE .
D'un Peuple quelquefois indigent , miférable ,
Les larmes & les cris font le tourment des Rois.
C'eft aux cris des Vaincus que le Vainqueur accable
,
C'eſt aux cris des Vainqueurs , qui marchent à ſa
voix ,
Qu'armé d'un fer tranchant , le Guerrier redoutable
Etablit fa grandeur , fa fortune & les droits.
S'il répand en tous lieux l'horreur & l'épouvante ,
S'il entraîne après lui tant de maux imprévus ,
Son coeur en doit gémir ; fa main encore fumante
Doit éffuyer les pleurs de ceux qu'il a vaincus.
Le reffentiment de quelques bleffures
ayant obligé M. Vallier d'aller prendre
les eaux de Barège , & enfuite celles
de Bagniére , il a fait en Vers & en
Profe la defcription de ces deux féjours ,
qui forment un contrafte que nous.
croyons devoir mettre fous les yeux du
Lecteur. Voici d'abord cette defcription
en Profe.
» Rien de plus affreux que Barége ;
» rien de plus riant que Bagniére ; ils
" font cependant fi proches l'un de
» l'autre , que le chemin , fi on avoit pu
» le pratiquer en droiture , ne feroit
» que d'une heure ou deux , au lieu
MARS. 1762. 8-
» qu'il en faut employer fept ou huit à
» tourner autour des montagnes . A Barége
, l'impétuofité du Gave , le bruit
effrayant de fes eaux qui tombent
» fans ceffe avec rapidité fur des ro-
» chers ; la hauteur exceffive des mon-
» tagnes , qui , lorfque vous êtes par-
» venu à leur fommet , offrent fous vos
» pieds les nuages , les éclairs & la fou
» dre ; la ville de Barége , fituée entre
» deux chaînes de rochers qui femblent
» prêts à l'enfevelir fous leur écroule-
" ment , & d'où quelquefois des lavan-
" ges de neige emportent & précipitent
» dans le Gave des arbres , des trou-
» peaux & des maifons entieres ; les
» réfervoirs , les bains où font ces eaux
» falutaires , que l'on vient chercher
» des quatre parties du Monde ; ces ca-
» vernes affreufes , où le jour n'a ja-
» mais pénétré ; le foleil , qui femble
» n'éclairer qu'à regret cette partie de
» la terre , où il luit à peine pendant
quelques heures dans les plus grands
» jours ; enfin , les habitans de ce lieu
» terrible , c'est-à-dire les Etrangers (a) ,
( a ) Barége n'eft habité que pendant la faifon
des eaux ; il n'y refte durant l'hyver , que deux
hommes payés pour garder les maifons , & qui ,
féparés des lieux circonvoifins par les inondations
88 MERCURE DE FRANCE.
» qui vont y chercher là mort ou le re-
» mede à leurs maux , fe traînant à pei-
» ne enveloppés d'écharpes , fous des
» couvertures , portés fur des bran-
» cards ; ces fpèctres vivans , qui ref-
» femblent à des corps exhumés ....
» Voilà les images dont mon imagina-
» tion frappée n'a pu fe refufer de faire
» une efquiffe.De Barége,je paffai à Ba-
» gniére ; je crus refpirer fous un autre
» ciel : la température de l'air , la beauté
"
du climat les eaux douces & agréables
» qui coulent dans toute la Ville ; fes
» ruiffeaux , autant de canaux , qui , fe
» répandant au - dehors , roulent des
» eaux argentées dans des campagnes ,
» dont elles font la fertilité ; cette belle
vallée de Campan , fi renommée ; ces
» côteaux , qui , en s'élargiffant , of-
» frent aux regards étonnés du Voya-
» geur , l'abondance d'une récolte qui
» fe renouvelle jufqu'à trois fois ; tous
» ces objets m'affecterent bien diffé-
» remment. Il n'eft pas jufques aux Ma-
» lades de ce féjour agréable, qui ne pré-
» fentent des idées riantes ; on n'y va
» ordinairement qquuee ppoouurrdes fuites de
» maladies , dont on veut éffacer les
» images , & pour lefquelles ces fortes
& les neiges , s'y approvifionnent de tout jus
qu'au renouvellement de la belle ſaiſon .
MAR S. 1762 . 89
» d'eaux font fouveraines . On vous y
» recommande de vous livrer à la gaî-
» té ; elle y regne vous n'y voyez
» point , comme à Barége , de ces vifa-
» ges haves , cadavereux , qui femblent
» fe difputer à qui peindra le mieux les
>> horreurs & les approches de la mort.
» On y vient fouvent moins pour fe
» guérir , que pour confirmer une con-
» valefcence déjà commencée . On y vit
» donc dégagé de toute crainte & fans
» douleur. A Barége , chacun plaint ce-
» lui qu'il y trouve d'avoir été dans le
» cas d'y venir à Bagniére , chacun
» femble fe féliciter d'y être venu. Cha-
» cun fe prête à faire naître cette gaîté
» fi recommandée : de -là , les fociétés
font charmantes ; on ne perd point
» le temps en cérémonial , & celui qui
» arrive , trouve dans un repas fimple
» & fans façon , dès le lendemain de
» fon arrivée , cette familiarité honnê-
» te , fi néceffaire à la douceur de la
» fociété , & qui ne s'acquiert ailleurs
» qu'avec le temps . On y joue , on y
» donne des fêtes. Chacun y trouve du
» plaifir dans celui qu'il procure aux au-
» tres , & tout le monde le partage » .
» Y
"
Nous croyons que l'on verra avec
plaifir la plupart de ces mêmes idées
90 MERCURE DE FRANCE . 9༠
mifes en Vers dans l'Ode qui fuit ce
Difcours. Nous n'en rapporterons ici
que quelques Strophes .
Quels objets ont frappé ma vuë ?
Si j'ofe regarder les cieux ,
Je vois leur voute ſuſpendue
Sur mille monts audacieux ;
C'eft où réfide le tonnèrre ,
Et c'eft de -là que fur la tèrre
L'Eternel lance fes carreaux .
Ah ! quels réduits triftes & fombres !
Quels habitans ! font - ce des ombres ,
Ou des morts fortis des tombeaux ?
Le Ciel fe couvre de nuages ; ( b )
Ce n'eft plus qu'au feu des éclairs
Qu'on voit ces terrribles images ;
La foudre gronde dans les airs ;
Des monts les rochers fe détachent ;
Les arbres , que les vents arrachent ,
Avec fracas font emportés.
Je vois les hommes qui pâliffent ;
J'entends les taureaux qui mugiffent ;
Les troupeaux font épouvantés.
Quel bruit encor ſe fait entendre ? ( c)
Vient-il des Cieux ou des Enfers ?
(b ) Tempête à Barège en 1760 .
( c) Bruit éffrayant du Gave.
MARS. 1762. 91
Le Dieu du Ciel va- t-il defcendre ?
Les Démons brifent -ils leurs fers ?
J'entends des ondes mugiffantes ;
J'apperçois des eaux bouillonnantes
Où l'on fejette avec fureur.
Le monde a-t- il done ceffé d'être ?
Et fuis-je au moment de paroître
Au Tribunal du Dieu vengeur ,
A ce tableau fuccéde la peinture tou
chante des Militaires bleffés pour la défenfe
de la Patrie , & qui viennent chercher
dans ce féjour du foulagement à
leurs douleurs . Celles qu'ils reffentent
davantage , c'eft la crainte de ne pouvoir
plus fervir le Roi & l'Etat.
L'un dans fes douleurs plus docile ,
Et reprenant un peu l'élor ,
Annonce en fon regard tranquiile
Qu'il efpére fervir encor .
Privé d'un bras dans la fouffrance ,
Ah! bien plutôt fans espérance
De fe revoir à fes drapeaux ,

L'âme , de douleur poffédée ,
Cet autre meurt de cette idée
Bien plus encor que de ſes maux.
Dieu , quelle image attendriffante !
Quel Etat ! quels Sujets ! quel Roi !,
92 MERCURE DE FRANCE.
Non , qu'aucun autre ne ſe vante ,
Louis , d'être heureux comme toi.
Ton Peuple t'aime , il te révere ;
Pour toi feul il craint , il eſpere ,
Et fes peines font ton repos.
Pour tous fes braves militaires ,
Je vous implore , Eaux falutaires ;
Rendez à l'Etat ces héros !
Mais du fommet de ces montagnes ,
Porté fur les aîles des vents ,
Je vois de fertiles campagnes ,
Des pâturages abondans.
Aurois-je changé d'hémifphere ? ( d )
Non c'eft fans doute l'atmoſphere ,
Dont la douceur fe fait fentir ;
Et l'aftre qui brille à ma vue
Ne fe couche plus dans la nuë
Qui fembloit vouloir l'engloutir.
Ici d'agréables prairies ,
Et l'aimable fraîcheur des eaux ,
Des campagnes toujours fleuries
Sont des fpectacles tout nouveaux :
Ce n'eft plus cette onde fougueuſe
Que fur une rive orageuſe
Le Gave roule avec fureur ;
( d ) En approchant de la vallée de Campan près
de Bagniére, on s'apperçoit de la différence de l'air.
MARS. 1762. 93
1
Ce ne font plus ces eaux bouillantes ,
Qué dans des cavernes brûlantes
A renfermé le Créateur.
Ici des fources tempérées
D'une égale & douce chaleur ,
Au fein de la tèrre filtrées ,
Y coulent pour notre bonheur ,'
Et dans des veines trop brûlantes ,
Ces eaux pareffeuſes & lentes
Rétabliffent un calme heureux ;
Elles réparent les outrages ;
Elles éffacent les images
Que les maux laiffent après eux.
L'Auteur craint d'avoir éffrayé Thémire
, par la peinture des Guerriers qui
ont perdu quelque membre à la Guerre.
Illa raffure dans l'envoi de fon Ode , en
lui difant :
J'ai tous les miens , chére Thémire ,
Et je crois en avoir trop peu :
Une langue ne peut
fuffire
Abien parler d'un fi beau feu.
Le Ciel , en faveur de Thémire ,
Me devoit d'Apollon la lyre ,
Pour mieux encor la célébrer ;
Cent bras pour embraffer la Belle ;
94 MERCURE DE FRANCE .
Cent pieds pour courir après elle ,
Et mille coeurs pour l'adorer.
Nous avons cru remarquer de la chaleur
, de l'efprit & de la bonne Poëfie ,
dans les différentes piéces qui compofent
ce Recueil.
PROSPECTUS de la feconde Partie de
PATLAS Méthodique & Élémentaire
de Géographie & d'Hiftoire , dédié à
M. le Préfident HENAULT ; par M.
BUY DE MORNAS , Géographe de
Mgr LE DUC de BERRY.
ΝουOUS avons fait connoître , dans
un de nos Mercures précédens , la première
partie de cet Ouvrage utile , &
généralement eftimé , tant pour le mérite
Littéraire , que pour la beauté de
l'éxécution . Il nous refte à parler de la
feconde partie que l'Auteur propofe
par foufcription. C'est ce que nous
allons faire en analyfant le Profpectus
où M, de Mornas expoſe ainfi le fond
de fon travail , l'ordre qu'il a fuivi pour
MARS. 1762 . 95
le porter à fa perfection , & les conditions
pour les Soufcripteurs.
,
» Nous avons d'abord ouvert le Spec-
» tacle de l'Univers par un Tableau
» Chronologique de l'Hiftoire Univer-
» felle , depuis la Création jufqu'a J. C,
» Enfuite nous avons fait voir fucceffi-
» vement l'Origine du genre humain
» celle de la Société , l'inégalité politi-
" que qui s'eft introduite parmi les hom-
» mes les caufes & les effets du Dé-
» luge , la difperfion des Peuples , la
» confufion des Langues , l'établiffe-
» ment des premiers Empires , les prin-
» cipaux refforts qui les ont confervés
» affoiblis ou renverfés, A ces premiè-
» res connoiffances , qui ne font que
» des lueurs proprement dites , nous en
» avons fait fuccéder de plus lumineu-
» fes , quoiqu'elles tiennent aux pre-
» miers âges , telles que les Moeurs &
» le Caractère des premiers Peuples , les
» Effais Militaires de leurs Conquérans,
" les Loix fingulières de leurs Légifla-
» teurs , l'Origine de l'Idolâtrie , le pro-
» grès des Sciences & des Arts ; tout ce
» qui doit , en un mot , piquer notre
curiofité , & contribuer à notre inf-
" truction . Enfin nous avons placé fé-
» parément dans une Carte toutes ces
96 MERCURE DE FRANCE.
» recherches , entremêlées de Réflé-
" xions , afin de débarraffer notre nar-
» ration de ce qui pouvoit l'interrom-
» pre , ce qui la rendra plus facile à
» faifir.
» Le premier de nos foins , pour
» parvenir au but que nous nous fom-
» mes propofé , a été de faire marcher
» d'un pas égal la Géographie, la Chro-
» nologie & l'Hiftoire. C'eſt par cette
» triple image des lieux , des époques
» & des événemens , que les impref-
» fions fe tracent comme d'elles - mê-
» mes dans l'efprit , & y dépofent ce ca-
» ractère durable , qui réfifte à l'effet
» ordinaire des Temps; & pour remuer
» l'âme plus fortement par les nuances
» de ce Tableau , nous l'avons ménagé
de telle forte , que l'on y voit fuc-
» ceffivement les Empires naître , fe
» former , s'aggrandir , décroître , &
» ceffer d'être. Nous n'avons rempli les
» centres de nos Cartes que dans la
» proportion avec laquelle nous avons
» avancé dans l'hiftoire ; nous avons
» fuivi rigoureufement la Chronologie
» des faits , foit dans la lenteur des pro-
» grès , foit dans la rapidité des Con-
» quêtes.
»
""
Comme nous avons principale-
» ment
MARS . 1762 . 97
» ment enviſagé la jeuneffe dans notre
» travail , nous avons été attentifs à
» mettre la lecture de cet Ouvrage à la
» portée de toutes fortes de perfonnes .
» Nous en avons éloigné , autant qu'il
» nous a été poffible , tout ce qui peut
» avoir l'air de Differtation . Nous nous
» fommes contentés de donner le pré-
» cis & le réſultat des principaux faits
» que nous avons été obligés de difcu-
» ter. Nous avons donné un détail plus
» circonftancié des principaux événe-
» mens , comme Batailles , Siéges mé-
» morables , Campemens , Traités de
» Paix , d'Alliance & de Commerce
» & de tous les faits qui ont fourni ma-
" tière à des Réfléxions Politiques &
» Militaires ; & nous avons paffé légé-
» rement fur les moins intérèflans . Ja-
» loux de l'utile emploi du temps , nous
» ne nous fommes attachés qu'à l'exa-
» men de la conduite des Princes qui
» fe font rendus célébres , ou par l'é-
» quité & la douceur de leur Gouver-
» nement , ou par l'éclat de leurs Vic-
» toires & de leurs Conquêtes , ou mê-
» me fameux par la tyrannie de leur
» Empire & la cruauté de leur régne ,
» qui fouvent ont donné occafion à des
» Révolutions , tantôt funeftes , tantôt
E
Papertoche
Shatabiblotek
MONCHEN
98 MERCURE DE FRANCE .
» favorables aux Peuples foumis à leur
» domination . C'est donc fur ces régnes
mémorables que nous nous fommes
» propofé d'étendre nos réfléxions, fans
» négliger pourtant les moindres évé-
» nemens , lorsqu'ils ferviront à lier
» notre narration . Par ce moyen nous
» aurons un Cours complet d'Hiftoire
Politique, Militaire & Civile que chacun
» pourra étudier relativement à fon état.
22
22
" La précifion pouvant feule éclairer
» ce Tableau , nous nous fommes appliqués
à y jetter une lumière vive ,
» par l'arrangement naturel des idées ,
& par la force mutuelle que fe prêtent
» dans une marche combinée la Géo-
» graphie , la Chronologie & l'Hiftoire ;
» & nous avons eu foin d'indiquer à
» la fin de chaque article le nom des
» Auteurs qui ont le mieux écrit fur
» chaque Nation , le degré de croyan
» ce qu'ils méritent , & l'ordre dans
» lequel on doit les lire un jour pour
» s'inftruire plus à fond .
و د
Tel eft le Plan que nous avons fui-
» vi encompofant cette feconde Partie ;
» en la dégageant , autant que nous
2 avons pu , des Fables que nous
» avons inférées au commencement
» de l'Hiftoire de prèfque tous les
MAR S. 1762. 99
Peuples , nous n'avons marché qu'à
» la clairté du flambeau de la critique ,
» toujours occupés de l'heureux mêlan-
» ge de l'utile & de l'agréable .
"
" Nous avions annoncé dans notre
dernier Profpectus , que , vù les dé-
» penfes confidérables que nous avons
» été obligés de faire pour donner à
" nos Cartes la propreté & la netteté
» du burin néceffaires , nous en aug-
» mentcrions le prix de deux fols , réla-
» tivement aux différentes qualités de .
papier : cette augmentation ne regar-
» de point ceux qui ont pris la premiere
» partie de notre Atlas , ou qui la prendront
avant le premier Avril en fouf-
» crivant pour la feconde ; mais depuis
» ce jour jufqu'au premier Juillet , qui
» fera le terme de la foufcription , les
» Cartes feront payées deux fols de
» plus .
» Nous croyons pouvoir affurer que
» les foixante-dix Cartes de cette partie
» qui comprendra l'Hiftoire du genre
» humain depuis la création juſqu'à
» J. C. feront toutes livrées avant le
» premier Avril 1763 ; & fi , pour la
» perfection , on étoit obligé de don-
» ner quelques Cartes de plus , on paye
ra le furplus fur le pied de la foufcrip-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
» tion . Ceux qui auront pris la premiere
» partie avant le premier Avril 1762 ,
» payeront en foufcrivant » .
Le premier Juin , en
recevant is Cartes. •
Lepremier Septembre ,
en recevant 15 Cartes ...
Le premier Décembre ,
en recevant 15 Cartes .
Le 15 Avril, 1737 , en
recevant 25 Cartes •
• •
Gr. Papier. Moyen. Petit.
18 liv.... 15 ... 12-1.
1 2 liv..... 9......
6.5
9.
70 Cartes .. 42 liv. . 35 l . . 281.
Ceux qui n'auront pas pris la premiere
partie , ou qui ne foufcriront
qu'au premier Avril jufqu'au premier
Juillet , payeront en foufcrivant :
Le premier Juin , en
recevant. Is Cartes
Le premier Septembre ,
en recevant is Cartes
Le premier Décembre ,
en recevant 15 Cartes
Le 15 Avril 1763 , en
recevant is Cartes .
·
Gr. Papier. Moyen. Petit,
24 liv . .. 18 l. 6. 25 l.

.....
6 .....
70 Cartes..49 liv.. 421..35 la
MAR S. 1762. 101
Le premier Juillet , étant le terme de
la foufcription , la feconde Partie coutera
à ceux qui n'auront pas foufcrit.
Gr. Papier. Moyen. Perm
63 liv.... 56 l .... 49 l .
Chaque Carte du grand & moyen
Papier aura un ornement particulier ,
& les Cartes feront lavées.
Les Soufcripteurs font priés de retirer
les Cartes dans les trois mois qui fuivront
le terme indiqué ci-deffus pour
chaque livraiſon , faute de quoi les Cartes
non retirées à cette date , reſteront
au profit des Auteurs : condition fans
laquelle ils ne s'engageroient pas comme
ils le font avec le Public. Ils auront
foin de donner dans une Carte
particuliere la Lifte des Soufcripteurs ,
contenant leurs noms , leurs furnoms ,
leurs titres & leurs qualités , tels que les
Soufcripteurs les auront communiqués
eux-mêmes , & cette Carte fera donnée
gratis.
Les foufcriptions feront fignées de
M.de Mornas & du Sr Defnos fon Affocié,
à qui l'exécution de la premiere Partie
a fait tant d'honneur. Il fe propofe
de redoubler fes foins dans celle -ci , &
de convaincre le Public de fes talens &
de fon goût. E jij
102 MERCURE DE FRANCE.
On foufcrira chez l'Auteur , rue Saint-
Jacques , à côté de Saint Yves , dans la
maifon neuve de l'Univerfité ; chez le
fieur DESNOS , Ingénieur , Géographe ,
même rue , à l'Enfeigne du Globe , &
chez les Libraires des principales Villes
du Royaume.
LE GENTILHOMME Cultivateur , ou
Corps complet d'Agriculture , traduit
de l'Anglois de M. HALE , & tiré de
tous les Auteurs qui ont le mieux écrit
fur cet Art , en 16 vol. in- 12. qui for
ment auffi 8 vol. in-4°.
CETET Ouvrage , dont l'utilité a été
reconnue , & dont nous avons déja annoncé
les deux premiers volumes in-
12. & le premier vol. in-4° eft depuis
un mois à fon troifiéme & quatriéme
volumes qui forment le deuxiéme volu
me in-4°. Le zéle de l'Auteur femble
prendre tous les jours de nouvelles forces
; fon exactitude eft encore un article
éffentiel à ajouter aux fuffrages dont le
Public l'a honoré. Elle eft fi rare dans
les Ouvrages à continuation , qu'en véMARS.
1762. 103
rité on doit tenir quelque compte de la
fienne à M. Dupuy d'Emportes , Auteur
de ce Livre fi néceffaire & fi abondant
en connoiffances utiles pour l'amélioraration
de notre agriculture. Dans les
deux volumes in- 12 que nous annonçons
aujourd'hui , il y a un excellent mémoire
fur l'Orobanche ou herbe léonine ,
plante d'autant plus funefte en France ,
que peu de Cultivateurs la connoiffent ,
& qu'il n'en eft prèfque point qui lui
faffe la guerre. La façon de la connoître
, de la détruire , y eft détaillée avec
clarté , & ne peut que produire d'excel
lens effets dans l'Agriculture : vient après
ce Mémoire une Lettre d'un Correfpondant
, qui pefe avec juftice l'utilité des
principes de la végétation de M. Hume ,
& l'utilité des Effais fur les défrichemens
de M. de Turbilly. On y démontre
que dans l'un , c'eft un Naturaliſte
qui compofe dans fon Cabinet à la faveur
d'une imagination vive , & que
dans l'autre , c'eft un Praticien qui fait
des effais , & qui s'aflure toujours , par
la voie de l'expérience , des principes
fimples , mais clairs , que fon ouvrage
renferme .
Les avantages des clôtures , les différentes
façons d'enclorre , les foffés , leurs
1
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
ufages dans les clôtures , les défféchemens
en général , celui des fondrieres ,
des terres marécageufes , des terres de
niveau fituées le long des rivieres , le
défféchement , l'entretien & la culture
des terres falées , font une partie de
l'objet du troifiéme Livre. On y fait entrer
encore toutes les fortes de hayes ,
leur entretien , la maniere de les élaguer
, le banc de terre , & la maniere
d'y planter des hayes ; la clôture des
murs avec des hayes vives deffus , & un
refumé de tout ce qui a été dit fur les
défféchemens & fur les défrichemens ,
forme ce volume fi utile , & qui fait autant
d'honneur à l'Auteur que les deux
premiers.
Dans le quatriéme Livre qui forme la
plus grande partie du quatriéme volulume
, l'Auteur fait fentir tous les avantages
de la plantation des arbres ; il entre
dans le détail des bois taillis élevés
par tranſplantation , ou de femis. Il
donne toujours la préférence aux femis
; il y fait voir combien la tranſplantation
énerve les arbres , ou les rend
difformes , combien leur végétation
doit être altérée lorfqu'ils changent de
terrein & d'expofition : les arbres de
haute futaye , la meilleure façon de les
MARS. 1762. 105
planter foit en bois , foit dans les terres
labourées , fans qu'ils portent aucun préjudice
aux plantes qui les avoifinent , la
manière de les élever de femence , ou
de les tranfplanter , la tranfplantation
des gros arbres dans les faifons peu convenables
; le chêne , la façon de le faifonner
, de juger de la qualité de fon
bois lorfqu'il eft encore fur pied , le
terrein qui convient à cet arbre utile ;
l'orme , le fol & la culture qui lui conviennent
, la valeur de fon bois ; le frêne
, fon fol , fa culture , les propriétés
de fon bois ; le hêtre , le fol & la fituation
qui lui font le plus favorables , les
ufages de fon bois , & fa valeur ; les
peupliers blancs & noirs, le terrein & la
fituation qui leur conviennent , la qualité
de leur bois ; le fycomorre , le tilleul
& c. Tous ces objets importans ,
traités avec netteté & de la maniere la
plus fatisfaifante pour quiconque veut
faire des progrès dans l'Agriculture ,
forment le quatriéme Volume , que
l'Auteur fermé par le commencement
du cinquiéme Livre , où il donne tous
les moyens poffibles d'établir une Ferme
& toutes les piéces qui la compofent
dans une expofition falubre pour les
hommes & pour les animaux. Nous
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
nous reprocherions comme une injuftice
, fi avant de terminer cet Extrait
nous ne parlions de la modeftie de l'Auteur
dont on voit des traits d'autant plus
remarquables qu'ils font extrêmement
rares, dans une petite Préface qu'il a mife
à la tête du troifiéme Volume , où le
Lecteur le verra confirmer par la pratique,
ce qu'il a avancé dans la Préface du
premier. Un Citoyen généreux & utile
mérite affurément la confidération de
toute perfonne dont les actions font
animées par l'efprit patriotique ; mais
lorfqu'on ajoute à ces deux grandes
qualités la modeftie , cette vertu qui eft
comme la bafe de la bonne fociété ,
que ne doit- on pas à la perfonne qui a le
bonheur de les réunir ? On a oublié
d'annoncer à la fin du quatriéme Vol.
le temps auquel on doit livrer le cinquiéme
& le fixiéme , mais on voit dans
l'affiche qu'ils paroîtront du premier au
10 Avril
Il fe vend à Paris , chez Simon , Imprimeur
du Parlement , rue de la Harpe.
Chez Durand , rue du Foin.
Chez Bauche , quai des Auguftins.
A Bordeaux chez MM . Chapuis , à la
Bourfe.
MARS. 1762. 107
DICTIONNAIRE de l'Académie
Françoife , quatriéme Edition , 2 vol.
in-folio. Paris , 1762. Chez la veuve
de Bernard Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoife , Grand'- Salle du Palais
, & rue baffe des Urfins. Avec Privilége
de S. M. Le feul titre de cet Ouvrage
, foigneufement revu , corrigé &
augmenté d'un très-grand nombre de
mots qui appartiennent foit à la Langue
commune , foit aux Arts & aux
Sciences , nous difpenfe d'en faire l'éloge.
DICTIONNAIRE Domeftique por
tatif , contenant toutes les connoiffan
ces relatives à l'oeconomie domeftique
& rurale ; où l'on détaille les différentes
branches de l'Agriculture , la manière
de foigner les chevaux , celle de
nourrir & de conferver toute forte de
beftiaux , celle d'élever les abeilles , les
vers à foie ; & dans lequel on trouve
les inftructions néceffaires fur la Chaffe,
la Pêche , les Arts , le Commerce , la
Procédure , l'Office ,la Cuifine & c . Otvrage
également utile à ceux qui vivent
de leurs rentes , ou qui ont des terres ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
comme aux Fermiers , aux Jardiniers ,
aux Commerçans & aux Artistes. Par
une Société de Gens de Lettres. In -8°.
Tome I. Paris , 1762. Chez Vincent ,
Libraire , rue S. Severin.
On ne s'est déterminé à faire paroître
la premiere partie du Tome I. de
cet Ouvrage utile , que pour mettre le
Public à portée d'en juger , & d'en attendre
la continuation .
OBSERVATIONS nouvelles fur l'ufage
de la ciguë ; dans lefquelles il eft
démontré , que non feulement on peut
ufer intérieurement de cette plante avec
la plus parfaite fécurité ; mais encore
qu'elle eft un excellent reméde dans
beaucoup de maladies que l'on a jufqu'à
ce jour regardées comme incurables .
Ou feconde Partie , & Supplément néceffaire
; Ouvrage traduit du Latin de
M. Antoine Storck , Médecin de Leurs
Majeftés Impériales , aufquelles on a
joint l'hiftoire de l'ufage interne de la
ciguë , la figure de cette plante , & les
cures opérées & publiées en France jufqu'à
ce jour. In-8° . Vienne , 1762. Et
fe trouve à Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Libraire , quai des Auguftins ,
proche le Pont S. Michel, à S. Auguftin .
MARS. 1762. 109
Avis au Peuple fur fa fanté. Par M.
Tiffot : D. M. Membre de la Société
Royale des Sciences de Londres , & de
la Société Médico- Phyfique de Bâle.In-
8°. Laufanne , de l'Imprimerie de J.
Zimmerti , aux dépens de T. Graſſet ,
1761. Et fe trouve à Paris , chez Guillyn
, Libraire , au bas du quai des Auguftins
.
HISTOIRE de CHRISTINE , Reine
de Suéde. Par M. de la Combe , Avocat.
In- 12. Stockolm , 1762. Et fe trouve à
Paris , chez la veuve Damonneville &
Mufier fils , quai des Auguftins , près
de la rue Pavée , & chez de Hanfy ,
Pont au Change , à S. Michel. Cette hiftoire
eft intéreffante , & nous en donnerons
l'Extrait.
LE MANUEL des Inquifiteurs, à l'ufage
des Inquifitions d'Efpagne & de
Portugal. Ou Abrégé de l'Ouvrage intitulé
Directorium Inquifitorum , compofé
vers 1358 par Nicolas Eymeric
Grand Inquifiteur dans leRoyaume d'Arragon.
On y a joint une courte hiſtoire
de l'Établiffement de l'Inquifition dans
le Royaume de Portugal , tirée du Latin
de Louis à Paramo . In -8° . Lisbonne ,
1762 ; & fe trouve à Paris , chez Def110
MERCURE DE FRANCE.
pilly , Libraire , rue S. Jacques , à la
vieille Pofte.
LES SCIENCES fur Golgotha fous
la Croix du Sauveur ; ou les Sciences qui
viennent adorer fous la Croix. ( c'eft le
titre. ) Songe en forme de Difcours . Brochure
in - 12 , traduction de l'Allemand
par J. C. Pohle. A Strasbourg , 1762. Se
trouve à Paris , chez Guillyn , Librai
re , quai des Auguftins , au Lys d'or.
Prix , 12 f. Cet Ouvrage a le mérite de
la fingularité.
DISSERTATION fur l'Écriture Hiéroglyphique.
Quale per incertam lunam fub luce maligná
Eft iter in fylvis.
Virgil.
Brochure in-12. Amfterdam , 1762. Et
fe trouve à Paris , chez J. Barbou , rue
S. Jacques , aux Cigognes.
MÉMOIRE fur l'Ufage Economique
du Digefteur de Papin , donné au Public
par la Société des Belles - Lettres ,
Sciences & Arts de Clermont- Ferrand.
Par M. *** . Avocat , ancien Secrétaire
de la même Société , & Auteur des Ouvertures
de Paix Univerfelle . Brochure
in-8° . à Clermont-Ferrand , 1761. Chez
MARS. 1762. III
Pierre Vialanes , Libraire , près le marché
au bled .
LE TERNE QUATRAIN , Jeu en
Cartes , nouveau , facile & très -diftingué.
in-8° . Venife , 1762. Par M. Denis ,
Maître en ville pour les principes des
Langues Latine , & Françoife , Orthographe
, &c . à l'Hôtel de Grenoble , rue
de Grenelle S. Honoré.
ALZARAC , ou la néceffité d'être
inconftant. Petit in- 12. Cologne. 1762.
Et fe vend , à Paris , chez Charpentier,
Libraire , quai des Auguftins, à l'entrée
de la rue du Hurepoix , à S. Chryfoftome.
TRAITÉ DES FIEFS fur la Coutume
de Poitou , par feu M. Jean - Baptiste-
Louis Hacher , Lieutenant - Général au
Siége du Duché - Pairie de Thouars ;
augmenté , depuis la mort de l'Auteur ,
de Remarques qui contiennent en
abrégé , les difpofitions & les ufages des
autres Coutumes , & du droit commun
fur les matières féodales ; & d'un Chapitre
de modéles d'actes , & inftructions
concernant les Fiefs , les Francs- aleux ,
les Cenfives , & c. par M***** ; Ouvrage
utile à tous Seigneurs Eccléfiaftiques
112 MERCURE DE FRANCE.
& Laïques , Juges , Avocats , Procu
reurs , Notaires , Intendans de Maifon ,
Gens d'affaires , Receveurs , Régiffeurs,
Fermiers , & c. 2 vol. in-4° A Poitiers ,
chez J. Félix Faulcon , Imprimeur de
Monfeigneur l'Evêque & du Clergé ;
Place & vis-à-vis Notre - Dame la Grande.
1762. Avec Approbation & Privilége
du Roi. Se trouvera à Paris , chez
Guerin & Delatour , Libraires - Imprimeurs
, rue S. Jacques , & chez les principaux
Libraires de la Province.
ON trouve à Paris , chez Durand,
Libraire , rue du Foin ; chez Lambert ,
Libraire , rue & près la Comédie Françoife
; chez Duchefne , Libraire , rue
Saint Jacques , au Temple du Goût ; à
Lyon , cher Aimé Delaroche , Imprimeur
-Libraire , aux Halles de la Grenette
, les Ouvrages fuivans :
DISCOURS couronné à l'Académie
des Jeux floraux de Toulouſe , le 3 Mai
1760. Pourquoi l'Eloquence eft - elle
moins floriffante dans les Républiques
modernes , qu'elle ne l'étoit dans les anciennes
? Brochure in-8 °. Du Pere CERUTTI.
DISCOURS qui a remporté le prix à
MARS. 1762 . 113
l'Académie de Montauban , le 25 Août
1760. Les vrais plaifirs ne font faits
que pour la vertu. Brochure in-8 ° . Du
même.
DISCOURS fur la Queftion propofée
par l'Académie des Jeux floraux , pour
l'année 1761. La lumiere des Lettres n'at-
elle pas plus fait contre la fureur des
Duels que l'autorité des Loix ? feconde
édition , augmentée d'une Lettre fur les
avantages & l'origine de la Gaîté françoife
, brochure in- 8 ° . Du même.
DISCOURS fur l'Origine & les effets
de ce defirfi général &fi ancien de tranf
mettre fon nom à la postérité , brochure
in-8°.
DE LA BIBLIOMANIE , brochure
in-8°.
.. L'AMI DE L'ÉTAT ou Réfléxions
politiques pour l'intérêt général & particulier
de la France , par M. le Comte
de F. brochure in-8°.
MÉMOIRE fur la pratique du Semoir,
& c. brochure in- 12 .
MÉTHODE à fuivre dans le traitement
des différentes Maladies épidémiques ,
qui régnent le plus ordinairement dans
114 MERCURE DE FRANCE.
la Généralité de Paris , par M. Boyer ,
Médecin ordinaire du Roi & c . Brochure
in- 12.
ALMANACH HISTORIQUE de la
Ville de Lyon, & des Provinces de Lyonnois
, Forez & Beaujolois , pour l'année
1762. Cet ouvrage dans lequel on
trouve tous les détails que l'on peut defirer
fur cette Ville & fur ces Provinces
, fe vend à Lyon , chez Aimé Delaroche
, Imprimeur-Țibraire du Gouvernement
& de l'Hôtel- de - Ville , aux
Halles de la Grenette ; & à Paris , chez
Defaint & Saillant , Libraires , rue S.
Jean de Beauvais , vis -à-vis le Collége .
On trouve à Lyon , chez Delaroche,
& à Paris , chez Durand , la Traduction
françoife des remédes de Mademoifelle
Stephens , pour la goutte.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
MONSIEUR ,
Par la Lettre que des Libraires de cette
Ville ont eu l'honneur de vous écrire ,
& que vous avez eu la bonté d'inférer
dans votre premier Mercure de Janvier,
il fembleroit que ces Libraires feroient
MARS. 1761 . 114
les feuls défignés pour recevoir les Soufcriptions
de la nouvelle Edition des
Euvres du grand Corneille , qui s'imprime
à Genève fous les yeux de M. de
Voltaire je me vois obligé d'avertir le
Public que je fuis toujours chargé, comme
ci-devant,de recevoir des Soufcriptions
; qu'à la vérité , fur ce que MM.
Cramer m'en ont écrit anciennement ,
j'ai confenti , avec plaifir , que la veuve
Brunet, le fieur Piffot & autres Libraires
de cette Ville fiffent , ainfi que moi ,
des Soufcriptions , & travaillaffent au
bien d'une entreprife fi digne de M. de
Voltaire.
Je donne avis qu'en fuivant le plan
de M. de Voltaire , je n'exige point à la
rigueur de l'argent d'avance des perfonnes
connues ; il fuffit qu'elles me donnent
leur promeffe de payer la totalité
de la Soufcription ( 48 liv . ) en recevant
P'Ouvrage complet.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir
bien inférer cette Lettre dans votre
premier Mercure . Je fuis ,
MONSIEUR ,
Votre très - humble &
très-obéiffant ferviteur
.DUCHESNE.
116 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
SEANCE publique de la Société Royale
des Sciences & Belles Lettres de Nancy
, tenue le 7 Janvier 1762.
M. le Chevalier de Solignac , Secrétaire
perpétuel , ouvrit cette Séance
par l'annonce des ouvrages qui avoient
remporté les prix . Une partie de celui
des Belles- Lettres avoit été adjugée à un
Difcours ayant pour titre , Projet d'un
nouveau prix & d'une nouvelle Acadé
mie. M. de Bermann , Avocat à la Cour
Souveraine en étoit l'Auteur. Je vou-
» drois , difoit- il d'abord , qu'il y eût
» une émulation de vertus comme il
» en eſt une de talens ; & parce que
» celle-ci ne doit fes progrès les plus
frappans qu'à l'établiffement des So-
» ciétés Littéraires & des lauriers qu'on
» y diftribue , je fouhaiterois que pour
>
1
MAR S. 1762. 117
و د
"
» faire naître l'autre , on établit une nou-
» velle Académie ; que l'on y proposât
» des prix pour les belles actions , com-
» me on en propofe pour les beaux
» Difcours ; en un mot , que l'on fît
» pour les moeurs ce que l'on fait pour
» les Arts,les Sciences & les Belles- Let-
» tres. Ce projet , ajoutoit- il , eft dicté
» par le feul amour du bien public , &
»je me propofe de montrer qu'il eft no-
» ble & jufte en lui-même , avantageux
» à la Société dans fes effets , & facile
» dans l'exécution, » Dans le développement
de ces preuves l'Orateur paroît
pénétré de fon Sujet , & l'avoir conçu
avec force, Il le fuit fans écart , d'un
pas ferme & rapide , mais fage ; dans
une feule idée , il découvre ordinairement
le germe de plufieurs autres ; il
les enchaîne toutes avec ordre , & indépendemment
de l'élégance & de la
précifion de fon ftyle , il leur donne
par leur liaifon feule plus de lumière
plus d'intérêt & de chaleur,
L'autre partie de ce prix fut décernée
à Mlle de Bermann , qui avoit fait un
Ouvrage , ayant pour titre , les Eaux de
Polmerie . C'eft une relation allégorique
de ce qui s'eft paffé pendant le féjour de
Mefdames de France dans cette Provin118
MERCURE DE FRANCE .
ce. Tout le monde admira dans cet écrit
une imagination riante , du choix dans
les allufions , une correction foignée ,
quoiqu'avec un air négligé , un apprêt
exempt de fafte , & cet efprit qui fe fart
fentir fans briller , qui donne la vie au
fentiment , & d'un feul mot forme quelquefois
une image .
M. de Solignac dit auffi ces mots en
parlant de ces deux Difcours : » Dans
» l'incertitude où ils tenoient nos efprits,
» nous nous fommes déterminés à leur
» partager le prix comme ils partageoient
2
nos fuffrages ; mais quel fut notre
» étonnement , lorfqu'après notre déci-
» fion , ouvrant les billets cachetés au
» bas de ces ouvrages , nous y trouvâ-
» mes les noms d'un frère & d'une foeur,
» que nous avons déja une fois couron-
» nés chacun féparément ; & que vous
» ferez Meffieurs , dans un moment
» auffi ravis que nous de voir réunis
» dans ce lieu pour y recevoir nos lau-
" riers , & ce qui les flattera peut-être
» plus , pour y être témoins de vos élo-
" ges ! Quel fujet de furprife & d'admi-
» ration tout à la fois , de voir entre deux
» perfonnes , malgré la différence de féxe
» & d'éducation , une reffemblance auffi
» parfaite d'efprit & de talens ! Seroit- il
MARS. 1762 . 119
» donc vrai que la Nature n'invente pas
toujours , qu'elle fe répéte quelque-
» fois , & qu'elle n'a fait que copier , en
» modélant la four fur le frère ?
»
Le Prix des Sciences & des Arts fut
partagé comme celui des Belles-Lettres ,
& ne fut donné que pour exciter l'émulation
de trois concurrens , dont les ouvrages
bons en eux-mêmes, étoient néanmoins
ou trop foibles ou mêlés de quelques
défauts.
Cette diftribution étant faite , M. de
Sozzi , Avocat au Parlement de Paris
nouvellement élu , prit la parole ; & après
le remerciment d'inftitution & d'uſage :
» C'eſt Pindare , dit - il , qui m'acquit-
» tera aujourd'hui du tribut que m'im-
» pofe la reconnoiffance , plus encore
que vos loix "" . Il fe borna à une traduction
de la premiere Ode des Pythiques.
» Ce tribut , continua-t-il , n'eſt point
» étranger à la folemnité du jour.L'hym
» ne qui chante la victoire remportée
» par Hieron aux jeux Pythiens,dans ces
» jeux inftitués en l'honneur d'Apollon
» pour des combats de poëfie & de mu-
» fique , peut être lue , Meffieurs , dans
» l'Affemblée , où vous couronnez de
» vos mains ceux qui ont mérité les
>> prix de vos favans exercices ». Après
120 MERCURE DE FRANCE.
"
la lecture de cette Ode , M. de Sozzy
dit encore ; » Pour peu que l'on preffe
» cet éloge fi pompeux pour le nombre
» & le faite du difcours, il ne refte rien
» au héros loué .... Vous avez fenti de
» ftrophe en ftrophe la gêne d'un Poë-
» te mercénaire , qui vous a dit ce
» qu'il fouhaitoit que fon héros fut ,
» afin de vous cacher ce qu'il étoit réel-
» lement..... Quoiqu'il en foit , Mef--
» fieurs , plaignons notre Poëte & jouif-
» fons de l'avantage inestimable d'avoir
» pour fondateur & protecteur un Roi ,
» l'objet éternel de notre admiration ,
» comme de notre reconnoiffance & de
» nos hommages. Il me femble voir Pin-
» dare à ma place faifir les principaux-
» événemens d'une vie pleine de mer-
» veilles, & dire , avec le ton de fa poë-
» fie & la vérité de l'histoire : Un jeune
» Roi conquérant , devant qui fuyoient
» les trois autres Puiffances du Nord ,
» qui eût regné avec gloire , fi livré aux
» confeils perfides de la vengeance , il
» ne fe fut pas laiffé emporter à l'ambi-
» tion d'ôter & de donner les couron-
» nes .... Ce jeune Roi doué de ce coup
» d'oeil sur qui fonde les coeurs , & y:
» démêle le caractère & les talens , voit
» Stanislas à-peu- près de même âge , le
» juge
MARS. 1762. Ι2Ι
» juge digne du trône , l'y appelle , lui
» en applanit les routes orageufes . Sta-
»niflas y monte , il s'y maintient au
» milieu des diffenfions civiles contre
» les embuches , la rufe , la force , fe
» concilie l'amour de fon peuple , l'efti-
" me de fon rival , la confiance des
» Nations étrangeres , & fait avouer à
» l'Europe & l'Afie étonnées , qu'on ne
» pouvoit élire un meilleur , ni un plus
» grand Roi. Il falloit être vraiment
» grand pour le paroître à côté de ces
» deux Monarques fi différens & fi ex-
» traordinaires , Charles XII & Pierre
» Alexiowits ». L'Orateur devenu en
quelque forte un nouveau Pindare, parcourut
rapidement les diverfes époques
de la vie du Roi de Pologne. On admira
la variété de fes expreffions fortes &
moëlleufes , de fes images vives & tendres
, de fes fentimens nobles & touchans.
Il cherchoit moins à peindre qu'à
faire fentir ; auffi l'oublia-t-on & le lieu
où l'on étoit , pour ne s'occuper que des
dangers & des reffources , des fentimens
& des vertus du héros dont il célébroit
la gloire.
cn
Le P. Leflie Jéfuite lut enfuite le Difcours
de réception de M.l'Abbé de Saulx
Chanoine de l'Eglife de Reims & Chan-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
celier de l'Univerfité de cette ville. Ce
Difcours tendoit à prouver combien l'affectation
eft nuifible aux Belles-Lettres
& à la Philofophie. Après avoir témoigné
fa reconnoiffance à l'Académie : » Com-
» bien n'en dois-je pas , ajoutoit M. l'Ab-
" bé de Saulx , à l'accueil que vous fites
» l'an paffé à ma mufe timide , qui de-
» venue touchante par fon objet , ofa
» fous vos yeux ébaucher quelques- uns
» des traits du nouveau Marc- Aurèle, que
» tous les jours vous contemplez avec
» cette vénération profonde & ce ten-
» dre amour qu'infpire la vertu fur le
» Trône ! Je reconnus dès-lors , & je le
» vois encore mieux aujourd'hui , que
» pour bien peindre un grand Roi , il ne
» faut confulter que la vérité. L'efprit
» peut feconder le fentiment,mais qu'il
» s'abſtienne de toucher jamais à ces por-
» traits auguftes , plutôt que d'y porter
» le coloris de la flatterie , ou l'empreinte
,, de l'affectation. Je ne fais , Meffieurs,
» fi je me trompe ; mais il m'a paru tou-
»jours que l'affectation étoit une des plus
» dangereufes épidémies dont les Lettres
puffent être affligées . Il me fera facile
» d'en éffayer Phiftoire. Cet éffai me
" conviendra mieux l'envie de
, que
» vous préfencer des réfléxions que mon
"
""
MARS. 1762. 123
» propre intérêt , autant que celui du
» Public veut que j'attende de vos lu-
» mières. Après avoir parcouru ces fiécles
où régnoit dans la Littérature l'ef
prit d'affectation , où tout étoit analyſé,
differté , apprêté ; où rien n'étoit fenti ;
où l'imagination captivée & le fentiment
étouffé n'enfantoient que des differtations
monotones , quelques images enluminées
, beaucoup de portraits fans
couleurs, des perfonnages fans vie & des
Sentences au lieu d'actions, M . de Saulx
ne craint pas d'avancer , que ce même
efprit avec fes parures féches & fymétri
ques , reparoît encore , & que pour fe
déguiſer mieux , il emprunte les tons
mâles & les touches vigoureufes de la
Philofophie . Après l'avoir décrit en détail
, » Heureux encore , ajoute-t-il , fi
» l'étrange ambition de fe faire un nom,
» & d'établir un fyftême nouveau fur
les débris des préjugés vulgaires , ne
nous entraîne pas jufqu'à vouloir bri-
» fer fyftématiquement le frein le plus
puiffant des paffions , & confondie
» avec le plaifir préfent & l'intérêt per-
» fonnel les titres facrés & les loix ir-
» violables de la justice & de la vertu !
Un Difcours qui fut fort gouté dans
la Séance , dont nous donnons l'Extrait,
Fij
124 MERCURE
DE FRANCE .
9
c'eft celui que prononça le R. P. Boule ,
Docteur de Sorbonne , qui venoit le
prêcher l'Avent à la Cour de Lunéville .
Il annonça lui -même ce qui lui avoit
attiré le choix de l'Académie , & il le
Stavec une modeftie qui ne fervit qu'à
relever davantage le prix de fes talens.
Après quelques mots où elle parut comme
à fon infçu , » Appellé , dit-il , dans
» cette Cour pour y exercer le miniſtère
» faint de la parole , déjà j'avois rempli
» fous les yeux du Monarque religieux
» & chéri , votre augufte Fondateur ,
» les deux tiers de ma carrière évan-
» gélique. Occupé uniquement de ce
"
grand objet , je voyois avec tranquil-
» lité approcher le terme de ma miſſion ,
» Par une fuite des impreffions du Maî-
" tre , tout confpiroit à m'en adoucir le
», travail ; fes exemples m'en garantif-
,, foient le fruit . Bénir le Ciel , conti-
„ nuer de lui adreffer mes voeux pour
fa perfonne facrée : c'étoit tout mon
», ouvrage. Et tout-à-coup , non pour
» récompenfer des talens que je n'ai
» pas , mais pour me faire puifer abondamment
dans les vôtres , & me met-
» tre à portée d'acquérir des lumières
» qui puiffent fervir à la Religion , ce
Prince bienfaifant me montre de fa
» main ce Sanctuaire , où à fa voix &
23
"
MAR S. 1762. 125
» fur fes traces font raffemblés les fcien-
» ces, les Arts , les vertus . Il m'eft permis
» de folliciter vos fuffrages ; & comme
» fi mes voeux tout feuls pouvoient me
» tenir lieu de mérite , fes bontés & vo-
» tre indulgence franchiffent l'intervalle
» immenfe qui me féparoit de vous ; &
» vous payez mes éfforts & mon zéle ,
» d'une gloire qui n'eft due qu'aux plus
» brillans fuccès . Quel jour pour moi ,
» Meffieurs , & quelle époque ! ... Pou-
» vois-je croire que me tenant quitte
» d'un tribut que la briéveté du temps
» & ma deſtination à un Ministère qui
`» va m'occuper tout entier , ne m'au-
» roient pas permis de vous offrir , vous
» voudriez couronner la feule envie de
» bien faire , & le mérite commun d'ad-
» mirer , m'autorifer à ne plus regarder
» comme étrangère cette célébrité , cet-
» te gloire , le prix de vos fuccès , & le
» fruit heureux d'un germe toujours prêt
" à éclore & à fe développer au feu du.
» Génie Créateur de ce Roi Philofo-
" phe , de ce Père de la Patrie , de ce
» Monarque fçavant qui vous a raffem-
» blés ? ... Que ne puis-je lui offrir un
>> encens que vous puiffiez avouer vous-
» mêmes ! Que ne puis - je mettre autant
» d'éloquence qu'il y a de vérité dans
"
Fiij .
126 MERCURE DE FRANCE .
» l'image déjà faite tant de fois , & tou
» jours encore à faire , de l'excellence
» de fan efprit , de la beauté de fon
» âme, de la bienfaifance de fon coeur!
» Vous retracer toutes les merveilles de
» fon régne , vous montrer dans ce
» Sage couronné tous les mérites , tous
» les genres de talens réunis , l'Ecrivain
qui plaît , le Moralifte qui éclai
re , le Politique qui difcute , le Philo-
» fophe qui inftruit , l'Artifte qui crée
» & perfectionne , le Citoyen qui dé-
» couvre les bornes invariables de l'o
» béiffance & de l'autorité , le Souve-
» rain qui a pour fceptre la bonté &
» pour couronne la Juſtice .
,
Le R. P. Huffon , Cordelier , Defini
niteur général de fon Ordre , ayant
eté élu en même temps que le Père
Boule donna pour fon tribut un
Difcours,où il fit voir quelle eft la nature
du zéle , quelles font fes qualités &
quels font fes effets dans les Sciences
qui éclairent la Patrie , dans les Loix
qui la gouvernent , dans les armes qui
la défendent. Il n'eft pas poffible fans
copier l'Ouvrage entier , de bien rendre
tous les détails qu'exigeoient ces
trois articles. Tout ce qu'on peut dire ,
c'eft que ce Difcours fut très -applaudi
& qu'il méritoit de l'être.
MARS. 1762. 127
EXTRAIT de l'Affemblée publique de
la Société des Sciences , Lettres &
Arts de CLERMONT EN ÄUVERGNE
, du 25 Août 1761.
LA Séance a été ouverte par la lecture
d'un Difcours fur les avantages que
les Académies procurent & doivent procurer
aux Etats où elles font établies.
Après un Avant - propos général fur
l'utilité reconnue des Académies , & fur
l'objet de leur établiffement , l'Auteur
divife fon Difcours en deux parties.
Dans la premiere , il s'applique à
prouver que les Académies ont inftruit ,
éclairé & policé les peuples.
Dans la feconde , il établit qu'elles
les foulagent , les enrichiffent , & multiplient
les citoyens .
Elles ont inftruit par l'Hiftoire & la
Poëfie , éclairci par l'Hiftoire naturelle
& la Phyfique , policé par l'éloquence.
& la morale .
Elles foulagent les peuples , par les
reffources de l'Art , les enrichiffent par
l'agriculture & le commerce ; multi-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
plient les citoyens par les effets affurés
de la paix & de l'abondance.
Ce difcours a été lu par M. de Feligonde
, Secrétaire de la Société.

M. Jalladon a lu enfuite un Mémoire
fur les hernies d'eftomac.
Après la defcription des différentes
hernies auxquelles les deux sèxes font
fujets , l'Auteur fe fixe à celles qui arrivent
au-deffous du cartillage xiphoïde ,
entre les mufcles droits produits par
l'eftomac .
Il penfe qu'elles ont été comme ignorées
ou peu connues des Anciens ; il rapporte
cependant , que Camerarius &
Renaud en font mention , & que M. de
Garence , parmi les Modernes , a ſuivi
la même méthode que lui pour la cure
de ces accidens .
Ce Mémoire théorique eft fuivi de
P'expofition des différentes cures de cette
maladie , opérées par l'Auteur du Mémoire.
Heureufes les fciences dans lefquelles
une pratique sûre démontre la juftice
des fpéculations d'une bonne théorie !
M. Ozg , Apoticaire-chymifte , a annoncé
, par un Mémoire détaillé , une
découverte tirée de l'ufage du Digefteur
de Papin.
MARS. 1762. 12
Après avoir extrait , par le moyen de
cette machine , un bouillon nourriffant
& agréable , des os de viande dépouillés
de toute chair , & après avoir fait , avec
fuccès , des tablettes de ce bouillon
faciles à conferver , propres à être tranfportées
, & dont l'ufage a été ( par les
foins de M. de Ballainvillers , Intendant
de la Province , d'un grând fecours pour
les Paroiffes de la Province d'Auvergne,
fituées dans les montagnes , & où les
peuples manquent fouvent , dans leurs
maladies , d'alimens gras & nourriffans,
& même du néceffaire , cet Académicien
Chymifte , a formé , par une nouvelle
manipulation , un pain gras , trèsnourriffant
, qui porte fon bouillon ,
& au moyen duquel on peut faire une
foupe , fans autre fecours que de l'eau
& du feu ; il eft facile à conferver &
à tranfporter ; cinq onces , à -peu-près ,
de cette compofition produifent trois
foupes fuffifantes , pour alimenter un
ouvrier, pendant une journée entière ,
& le prix en eft très- modique .
Tel a été l'objet de ce Mémoire intéreffant.
M. l'Abbé Cortigier a terminé la
Séance par la lecture d'une Differtation
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
fur les Familles Sénatoriales des Gaules,
& en particulier de l'Auvergne .
La premiere attention de l'Auteur, eft
de faire une exacte Chronologie , en
diftinguant les temps où les Gaulois pafferent
fucceffivement de leurs propres
loix fous celles des Romains ; des événemens
les plus remarquables fous les
Empereurs , & des Auteurs qui ont été
contemporains ; il évite par-la les anachronifmes
, & il renvoye aux temps
Celtiques & aux temps Romains ce qui
leur appartient en particulier.
Céfar , dans fes Commentaires , a fait
mention des Sénats des Gaulois ; mais
ce Général qui n'entendoit pas la langue
Celtique , & qui rapportoit tout au langage
de fon pays , ne parloit que des
temps qui avoient précédé fes conquêtes
fur les Celtes, Belges , & Aquitains ...
L'Auteur penfe que ces premiers Sénateurs
étoient Druides.
On lit dans Sidoine Apollinaire &
Grégoire de Tours , qu'il y avoit dans
les Gaules , & fur - tout dans la Cité
d'Auvergne un grand nombre de Familles
Sénatoriales , des hommes , des
femmes diftingués par une naiffance ,
d'un ordre ou d'une race Sénatoriale.
MARS. 1762. 131

Les Ecrivains modernes fondés fur ces
textes , & fur la liberté qui fut laiffée
aux Avernes de vivre fous leurs propres
loix après la conquête des Gaules , ont
penfé qu'il y avoit eu un Sénat en Auvergne
fous les Empereurs Romains.
M. Cortigier combat cette opinion ,
& il appuie fon fentiment fur les faits
les plus autentiques .
Il n'y avoit , dit - il , dans l'Empire
d'autre Sénat que celui de Rome. Ce fut
pour favorifer les peuples conquis qu'on
les y admit. Jules- Céfar fit admettre au Sé
nat les principaux de la Gaule Narbonnoife.
L'Empereur Claude y fit recevoir
ceux des trois Provinces conquifes par
Jules- Céfar. C'eft ainfi que plufieurs
d'entre ceux d'Auvergne étoient parvenus
aux premieres dignités de l'Empire.
La Famille des Avit eut un Empereur.
Les Apollinaires , les ancêtres des Gal,
des Grégoire de Tours , de Ferreol Tonance
, furent élevés aux plus grandes
dignités de l'Empire , Sénateurs , Patrices
, Maîtres de la Milice , Préfets du
Prétoire , Confuls , Gouverneurs de Rome.
Un Sénat d'Auvergne auroit -il ouvert
un chemin à toutes ces dignités ?
M. Cortigier donne les extraits des
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs qui autorifent fon opinion . Il
finit en difant , qu'on lit , à la vérité ,
qu'il y avoit des Sénateurs en Auvergne
& dans plufieurs Cités des Gaules ; mais
on ne lit nulle-part qu'il y eût un Sénat
avant le 8 fiécle . Il penfe que la plus .
haute Nobleffe , dont l'origine fe perd
dans ces premiers temps , & dont les
noms ne font point Francs , mais Latins
, eft de race Sénatoriale . Tels étoient
les Ancêtres d'Hugues Capet , defcen-,
dant de Tonantius- Ferreolus , & d'une.
fille de l'Empereur Avitus , lequel étoit
d'Auvergne
.
REPONSE de M. d'ALEM BERT
à une Lettre imprimée de M.
PAMEAU ( a ).
CFUX EUX qui auront lu , Monfieur , mes
Elemens de Mufique , fur lefquels vous
m'avez autrefois témoigné publiquément
votre reconnoiffance dans les termes
(a ) Cetre Lettre , qui a pour objet la critique
des articles FONDAMENTAL & GAMME de l'Encyclopédie
, par M d'Alembert , a paru en mème
temps que le Code de Mufique de M. Rameau.
MAR S. 1762. 133
les plus flateurs (b) , feront un peu furpris
que je fois forcé de me défendre aujourd'hui
contre vous- même. Cela me fera fi
facile, que j'ailong- tems balancé fije prendrois
ce parti , & que je ne m'y ferois jamais
déterminé fans l'attachement que
j'ai pour vous , & fans le defir que vous
marquez d'une réponse de ma part . Je lat
diviferai en plufieurs articles , relatifs aux
différens points fur lefquels vous m'attaquez
.
I. Non , Monfieur , l'Académie des
Sciences n'a point été compromife , com-.
me vous le prétendez , en approuvant ,
d'après mon rapport , les recherches vrai-
(b) Voyez le Mercure de Mai 1752 ; M. Rameau
s'y exprime ainfi , avec beaucoup d'éloges
que je fupprime : M. d'Alembert ... a cherché
dans mes Ouvrages ... des vérités a fimplifier ,
rendre plus familieres , plus luminenfes , & par
conféquent plus utiles au grand nombre ... Il n'a
pas dédaigné de fe mettre à la portée même des Enfans
... Enfin il m'a donné la confolation de voir
ajouter à la folidité de mes principes une fimplicité .
dont je lesfentois fufceptibles , mais que je ne leur
aurois donnée qu'avec beaucoup plus de peine , &
peut-être moins heureufement quelui ... Les fciences
& les arts ... hateroient réciproquement leurs
progrès , fi les Auteurs préférant l'intérêt de la vérité
à celui de l'amour-propre , les uns avoient la modeftie
d'accepter des fecours , les autres la générofité
d'en offrir. མ
134 MERCURE DE FRANCE.
ment neuves & utiles dont la théorie de
votre Art vous eft redevable ; mais elle
n'a point approuvé , & n'approuvera jamais
les efforts que vous avez faits depuis
, pour trouver le principe de la géométrie
dans le corps fonore.
Ce n'eft pas ma faute , fi vous n'êtes
pas encore défabufé des idées plus que
fingulières que vous avez fur ce fujet ,
& auxquelles vous convenez que je me
fuis conftamment oppofé. Le corps fonore
ne nous donne & ne peut nous donner
par lui-même aucune idée des proportions.
1 °. Parce que de votre propre aveu
(c ) on n'y entend point les Octaves ,
du fon fondamental 1 ; 2 °. parce qu'on
entend encore moins les fons des multiples
3 & 5 , qui ne font , felon vousmême
, que frémir fans réfonner ; 3 ° .
( & c'eft ici la raifon principale ) parce
que , quand on entendroit ces octaves
& ces fons des multiples ,le fens de l'ouie
ne peut en aucune manière nous donner
la notion de rapport & de proportion ,
que nous ne pouvons acquérir que par
la vue & par le toucher. Pour avoir une
idée nette des proportions & des rapy
(c) Voyez la Lettre de M. Rameau à M. Euler
fur l'identité des octaves.
MARS. 1762 . 135
,
ports , il eft néceffaire de comparer les
corps par ces deux derniers fens ; la perception
des fons n'y contribue abfolument
en rien , n'y ajoute rien , y eft totalement
étrangère . Pour tout dire en
un mot quand les hommes feroient
fourds , il n'y en auroit pas moins pour
eux , des rapports , des proportions, une
géométrie. En voila , Monfieur , plus
qu'il n'en faut fur ce fujet ; & les Mathématiciens
trouveront à coup
j'en ai encore trop dit.
sûr que
II . En comparant les fons à leur baffe
fondamentale , dont la découverte vous
eft due , Monfieur , vous avez donné
les moyens de fixer d'une manière plus
sûre & plus lumineufe les rapports de's
fons dans les différens genres de Mufi
que ; & c'est en ce fens que la Mufique
eft devenue par votre travail une fcience
plus géométrique , & à laquelle les principes
mathématiques peuvent être appli
qués avec une utilité plus réelle & plus
fenfible qu'ils ne l'ont étéjufqu'ici. Voilà
, Monfieur , ce que l'Académie a
prononcé d'après mon rapport ; mais
ne donnez pas à ces paroles une exten
fion qu'elles n'ont pas , & que cette
Compagnie défavoueroit , ou plutôt
qu'elle n'auroit pas befoin de délavouer.
136 MERCURE DE FRANCE :
La confidération des rapports eft
fans doute néceffaire à quelques égards
dans la Mufique pour la comparaifon
des fons entr'eux ; j'ai fait ufage moimême
des rapports , dans lathéorie du
tempérament & de l'altération des intervalles
; & je n'ai jamais rien avancé
de contraire à cet ufage ; j'ai même dit
expreffément dans l'endroit de l'Encyclopédie
que vous attaquez , que le calcul
( qui n'eft ( d ) autre chofe que l'art
de combiner & de trouver les rapports)
eft utile pour l'intelligence de certains
points de la théorie comme des rapports
entre les tons de la gamme & du tempérament
; mais j'ai dit au même endroit , &
s'il en eft befoin , je le répéte , que la
confidération des rapports eft illufoire
pour rendre raifon du plaifir que la Mufique
nous caufe. On peut en voir les
preuves , ( quoique fommairement expofées
) dans le Difcours préliminairę
qui eft à la tête de la nouvelle Edition
de mes Elémens de Mufique.
3
暑A l'égard des proportions, il eft certain
1 ° . que les proportions arithmétiques &
harmoniques , fi feuvent & fi gratuitement
employées par vous , font entiére-
( d ) Pag. 62. tom. VII.
MARS. 1762. 137
ment étrangeres , & par conféquent inutiles
à l'art mufical ; auffi n'en ai - je fait
abfolument aucun ufage dans mes Elémens
, quoique j'y rende raifon des mémes
faits pour l'explication defquels vous
avez eu recours à ces proportions .
2º. On peut même fe paffer de la théorie
des proportions géométriques dans les
cas où la confidération des rapports géométriques
eft utile , c'eft-à-dire dans la
comparaifon des fons entr'eux ; la notion
de rapport qui eft moins compofée que
celle de proportion (e) , eft alors fuffifante
pour l'objet qu'on fe propofe , & vous
pouvez voir en effet , Monfieur , que
dans mes Elémens je n'ai eu befoin que
de la théorie des rapports fans avoir recours
à celle des proportions ; par la raifon
que j'ai cherché à fimplifier la théorie
le plus qu'il m'a été poffible , & à
n'emprunter du calcul que les notions les
plus indifpenfables.
Néanmoins dans les points de la théo
rie où la confidération des rapports géo-
(e ) Proportion géométrique eft une égalité entre
deux rapports géométriques ; rapport géométrique
eft la maniere dont une quantité en contient une
autre ; ainfi l'idee de proportion renferme au moins
trois quantités , au lieu que l'idée de rapport n'en
renferme que deux.
138 MERCURE DE FRANCE.
métriques doit être employée , je n'empêcherai
pas qu'on ne faffe auffi ufage
( quoique fans néceffité abfolue ) de la
théorie des proportions géométriques ;
mais à condition qu'on n'étendra pas ,
comme vous l'avez fait , la confidération
des proportions à d'autres objets , où elle
eft abfolument déplacée. C'eft cet abus
des proportions que j'avois principalement
en vue , comme il eft aifé de voir ,
pag. 62 du VII . vol. de l'Encyclopédie ,
quand j'ai dit que la confidération des
proportions géométriques , arithmétiques
& harmoniques , eft illufoire dans la
théorie de l'art mufical.
III . Votre Lettre me raffureroit , s'il
étoit néceffaire , fur la vérité de cette
affertion ; déjà vous convenez aujourd'hui
que vous avez employé les proportions
affez mal-à-propos , ( ce font
vos propres termes ) pour expliquer la
diffonance ; avec un peu de réflexion
vous conviendrez de même que vous
auriez pu vous en paffer dans l'explication
d'un grand nombre d'autres faits ;
comme je m'en fuis paffé dans mes Eléquoique
rédigés d'après vos principes
, mais à la vérité d'après vos principes
fimplifiés , dégagés de tout alliage,
& réduits à ce qu'ils contiennent felon
MARS. 1762. 139
moi , d'éffentiel & de vraiment folide.
J'ai donné dans cette nouvelle édition
, une manière très-fimple d'expliquer
le Mode mineur , fans avoir befoin
dufrémiffement des multiples , que
vous aviez employé jufqu'ici pour trou
ver l'origine de ce Mode ; vous dites
aujourd'hui que vous n'avez propofé
cette origine que comme indice ; & vous
prétendez dans votre Lettre en donner
une autre où j'avoue que je ne comprends
rien ; je ne fçais ce que c'eſt
qu'un principe qui s'en repofe fur fes
premiers produits , qui donne à les
premiers droits en harmonie, de forte que.
ce fe rend l'arbitre de la différence des
deux genres. Le langage des fciences ,
Monfieur , doit être plus fimple , plus
clair & plus précis. Celui que vous y
fubftituez ne peut je crois être goûté,
ou du moins célébré que par un feul
Ecrivain ; je veux parler d'un Journalifte
qui n'a pas la plus légère teinture ni
de mufique , ni de calcul , ni de beaucoup
d'autres chofes dont il décide , &
qui en attendant a déja prononcé ( à la
vérité tout feul ) que vous aviez raifon
contre moi.
IV. Vous faites dans votre Lettre de
140 MERCURE DE FRANCE .
nouveaux éfforts pour expliquer com
ment l'échelle diatonique du mode mineur
de la en defcendant , n'a ni diezes
ni bémols , quoiqu'elle ait deux diezes
en montant ; vous aviez dit dans votre
Mémoire préſenté à l'Académie , page
77, qu'il n'y avoit qu'unfeul moyen de
conferver en defcendant l'impreffion du
Mode mineur, fçavoir d'exclure fol de
l'harmonie , & de l'employerfimplement
pour le goût du chant. J'avois fuivi cette
idée , comme vous le pouvez voir à la
fin du chap. IX de la première Partie de
mes Elémens ; ce n'eft pas qu'elle ne
me paroiffe laiffer quelque chofe à defirer
, comme vous le pouvez voir encoré
par la note que j'ai ajoutée au même
endroit. Aujourd'hui vous femblez
abandonner cette explication , pour y
en fubftituer une autre qui fatisfera encore
moins les Philofophes ; vous faites
porter au fi de la baffe fondamentale
un fauffe quinte fa , parce que la fauſſe
quinte , dites-vous , eft prefcrite par l'ordre
même du même Mode. Mais on vous
demandera en premier lieu , pourquoi
l'ordre du Mode feroit- il troublé , fi on
mettoit en defcendant unfa dieze ? Ce
fa dieze ne fait que l'intervalle d'un fémiMARS.
1762. 141
ton avec le fol précédent , & celui d'un
ton avec le mi fuivant ; ainfi il n'y a
point de faut dans l'échelle , puifqu'il ne
s'y trouve point d'intervalle plus grand
que le ton. 2° . Pourquoi l'ordre du Mode
demande-t- il felon vous un fa naturel ,
puifque l'ordre du Mode , dans vos prin
cipes , n'eft déterminé que par la baffe
fondamentale , & que jamais la baffe
fondamentale primitive , ( tirée de la
réfonnance du corps fonore ) ne peut,
donner dans fon accord une fauffe
quinte ?
י י ז
ces
Permettez- moi d'ajouter une réfléxion
que prouvent , Monfieur
variations de votre part , dans la mar
nière d'expliquer le fait dont il s'agit &
quelques autres , finon que le principe.
de la baffe fondamentale ne vous a pas
toujours paru également lumineux à
vous-même , dans les différentes applications
que vous en avez faires ? Soyez
de bonne - foi là- deffus ou permettez
que d'autres le foient ; il vous, reftera
toujours affez de gloire dans l'ufage
que vous avez fait le premier de cette
bafe fondamentale pour éclaircir &
pour fimplifier la théorie & la pratique
de votre Art. 15 (1 )
V. Vous m'accufez fans fondement
142 MERCURE DE FRANCE .
*
d'avoir attribué l'accord de fixtefuperflue
, aux feuls Italiens. Je ne leur en ai
pas même attribué l'invention , ( comme
vous le prétendez ) parce que je n'en
ai point de preuves fuffifantes. J'ai dit
expreffément que vous aviez employé
cet accord dans vos Ouvrages ; mais j'ai
dit auffi , & cela eft vrai ) qu'il eft
pratiqué furtout par les Italiens ; c'eft
pour cela qu'on l'a nommé accord de
fixte Italienne. J'ai ajouté que cet accord
, pratiqué par vous-même
point que je fache , de baffe fondamentale
dans vos principes (f) ; vous
me répondez là-deffus des chofes où je
ne puis rien entendre , fi ce n'eft que
vous convenez que cet accord n'a point
en effet de pareille, baffe ; il eft vrai que
pour lever la difficulté , vous dites que
cet accord n'en eft pas un ; quel eft- il
n'a
(f)Un favant Italien , homme de beaucong
d'efprit , auffi verfé dans la Mufique & dans les
fciences exactes , que dans celles du Gouverne
ment , & qui occupe aujourd'hui avec la plus
grande diftinction la première place dans la Répu
biique , eft le premier qui m'ait fait cette objection
fur l'accord de fixte fuperflue , dès l'année
1752 où parut la première édition de mesElémens
de Mufique. Je ne pus alors trouver de réponſe à
l'objection , & depuis j'en ai cherché une inutile
ment.
MARS. 1762.
143
7
,
donc ? & pouvez-vous croire que perfonne
fe paye de cette défaite , lorfque
vous donnez une baffe fondamentale à
tous les autres accords ? Choififfez donc
ou de ranger , comme je l'ai fait cet
accord parmi les accords fondamentaux
, ( ce qui paroît d'autant plus indifpenfable
que vous-même vous n'attribuez
point à cet accord de renversement
poffible ) ; ou de convenir que la
baffe
fondamentale ne fatisfait point à
tout, puifqu'il y a un accord qui , felon
vous-même , n'a point de baffe fondamentale
. Ce petit inconvénient &
3 quelques autres moins confidérables
n'empêcheront
pas cette baffe d'être le
principe de l'harmonie & de la mélodie ,
comme le fyftême de la gravitation eſt
le principe de l'Aftronomie phyfique
quoique ce fyftême ne rende pas raifon
de tous les phénomènes qu'on obferve
dans le mouvement des corps céleftes.
A cette occafion vous accufez M ,
Rouffeau d'avoir affigné à l'accord de
quinte fuperflue des renverfemens , y
compris la note furnuméraire, Je ne
fais quel fondement peut avoir cette
imputation , car M. Rouffeau a dit expreffément
au mot ACCORD de l'En144
MERCURE DE FRANCE .
cyclopédie , en parlant de l'accord de
quinte fuperflue , que cet accord nefe
renverfe point , & il en donne les raifons
.
VI. C'eft une erreur , fi on vous en
croit , d'avoir dit , comme je l'ai fait
qu'il y a dix accords fondamentaux
lorfqu'il n'y en a , felon vous , que deux,
Ce langage me furprend , & je ne puis
croire que vous me faffiez férieufement
une pareille objection. J'appelle avec
vous accordsfondamentaux , ceux qui
peuvent fe trouver dans la baffe fondamentale
, & que vous y admettez vousmême
, Or ces accords Monfieur
vous le fçavez mieux que moi , font :
1°. L'accord parfait , majeur ou mineur
, ce qui fait deux.
2º. L'accord de dominante tonique
comme folfi réfa compofé d'une tierce
majeure fuivie de deux tierces mineures .
3. Les accords de dominante fimple
qui font au nombre de trois , celui qui
eft formé d'une tierce majeure entre
deux mineures , comme ré fa la ut ;
celui qui eft formé d'une tierce mineure
entre deux majeures , comme ut mifol
fi ; celui qui eft formé de deux tierces
mineures fuivies d'une tierce majeure ,
comme firéfa la.
4°.
MARS. 1762. 145
4°. L'accord de feptiéme diminuée
qui quoique dérivé de l'accord de dominante
& de fous -dominante du mode
mineur eft employé par vous - même
dans la baffe fondamentale.
5º. L'accord de grande fixte ou de
fous dominante , dont la fixte est toujours
majeure & la tierce majeure ou
mineure fuivant le Mode , ce qui fait
deux .
Comptez maintenant , Monfieur , &
vous trouverez neuf accords , qui de
votre propre aveu , peuvent être employés
dans la baffe fondamentale ; ajoutez
ici l'accord de fixte fuperflue qui ne
peut avoir de baffe fondamentale que
lui-même , ou qui du moins doit en
avoir une différente des neuf accords
nommés ci-deffus , & vous aurez dix
accords fondamentaux .
·
Il n'y a , dites-vous , que deux accords
fondamentaux. 1 °. Selon vous même
il y en auroit au moins trois ; l'accord
parfait , celui de feptiéme , & celui
de grande fixte ; & ne dites pas que ce
dernier eft dérivé de l'accord de feptiéme
; car dans vos propres principes ,
cette baffe fondamentale ut fa ut , dans
laquelle ut eft tonique & fa fous- dominante
, ne peut être changée en celle-ci
G
146 MERCURE DE FRANCE .
que
,
ut ré it , dans laquelle ut feroit tonique
, & ré dominante fimple. Il est vrai
dans quelques-uns de vos ouvrages,
vous avez paru dériver l'accord de fousdominante
, ou de grandefixte fa la ut
ré , de l'accord de feptiéme ré fa la ut
tandis que dans d'autres endroits vous
paroiffez dériver ce dernier accord du
premier , & ce me femble avec beaucoup
plus de raifon . Peut-être vos idées
n'ont- elles été jamais bien arrêtées fur
ce fujet ; je crois les avoir développées
& fixées .
2º. En admettant comme il eft néceffaire
ces trois accords fondamentaux
, il faut ajouter qu'ils forment trois
genres , dont le premier & le troifiéme
ont chacun deux efpécès , & dont le
fecond en a cinq , & que toutes ces
efpéces par conféquent fort ellesmêmes
autant d'accords fondamentaux,
puifque la dénomination du genre
convient toujours à l'espéce. Il faut de
plus remarquer que l'accord de fixte
fuperflue forme une claffe ou un genre
à part , foit qu'on doive le regarder
comme un accord fondamental , foit
qu'on doive le regarder comme ne l'étant
point , & comme ayant une baffe
fondamentale encore ignorée ou incertaine,
MARS. 1762. 147
VII. Dans l'article FONDAMENTAL
de l'Encyclopédie,j'ai propofé un grand
nombre d'accords , jufqu'ici non pra-
-tiqués , & fur lefquels j'ai exhorté les
Muficiens à faire des expériences , perfuadé
que je fuis des progrès confidérafi
ceux
bles
que l'art
peut
faire
encore
,
1
qui le cultivent veulent bien ne s'entêter
d'aucun fyftême & ne fe laiffer captiver
par aucune routine ; le plus fimple
de ces accords , & celui qui renferme
le moins de diffonances , ou plutôt
qui n'en renferme proprement aucune ,
favoir ut mi folut , vous déplaît par
cette feule raiſon , que ut faiſant réfonner
fol naturel , ce fol naturel feroit
diffonance avec fol ; mais 19. ne
-devroit - on pas même rejetter d'après
un pareil principe l'accord de quinte
fuperflue ut mi fol fi ré qui eft pour-
- tant en ufage ? 20. Ne devroit-on pas
même rejetter l'accord parfait ut mi fol
ut ; car mi fait auffi réſonner fol * qui
forme une diffonance avec fol ? 3° . La
réponse à votre objection est bien facile
! c'eft que la note qui ne fait que
réſonner étant comme étouffée par celle
qui eft frappée réellement , n'a point
d'effet fenfible. Vous êtes convenu ,
Monfieur , dans plufieurs endroits de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
18
vos ouvrages , qu'il eft inutile de vous
rappeller,de ce pouvoir des harmoniques
pour étouffer les diffonances & pour
en diftraire l'oreille. Sur cela je renvoie
le Lecteur à la premiere partie de mes
Elémens , Chap VII , vers la fin , où je
ne parle que d'après vous.
En un mot , Monfieur , expliqueznous
1 °. pourquoi l'accord ut mifol
ut qui n'eft proprement que l'accord ut
mi fol & qui ne contient réellement
aucune diffonance , ne pourroit pas
être employé en certaines occafions ,
lorfqu'on emploie tous les jours l'accord
ut mi folfi ré, qui ajoute à l'accord
ut mi fol ou ut mi fol ut quatre diffonances
ut fi , ut ré , mi ré , fol ★ ré ?
2º, Pourquoi les accords que j'ai propofés
ou du moins quelques-uns de ces
accords ne pourroient pas être employés
malgré les diffonances qu'ils renferment
, lorfqu'on emploie tous les
jours en Mufique tant d'autres accords ,
comme les accords par fuppofition , où
les diffonances font fi multipliées ?
Pour moi , Monfieur , j'ofe croire que
l'Art ira peut-être un jour plus loin que
vous ne penfez. L'expérience m'a rendu
circonfpect fur les affertions en matière
de Mufique ; avant que d'avoir entendu
MARS. 1762: ·149
vos Opéras , je ne croyois pas qu'on pût
aller au- delà de Lully & de Campra ;
avant que d'avoir entendu la Mufique
des Italiens , je n'imaginois rien au -deffus
de la nôtre.
VIII. L'expérience de M. Tartini eft
atteſtée par d'autres perfonnes , qui même
lui en conteſtent la découverte ,comme
vous le verrez dans le Difcours préliminaire
de mes Elémens . Je l'ai d'ailleurs
faite moi-même à Lyon en 1756
avec plufieurs Muficiens habiles ; tous
ont reconnu le troifiéme fon dont il
s'agit ; on l'entend très- diftinctement
mais il faut pour en apprécier la valeur
des Artiſtes exercés ; & je crois qu'on
peut s'en rapporter fur cela à l'oreille
de M. Tartini , qui vaut bien celle d'un
autre.
Au refte quoique j'aie détaillé dans
l'Encyclopédie cette expérience comme
très-curieufe , & comme pouvant fervir
à la perfection de l'Art mufical , je n'en
ai tiré aucune conféquence contre vos
principes , auxquels en effet elle ne me.
paroît point contraire .
IX. C'eſt à la page 133 des Fêtes de
'Hymen , qu'il fe trouve plufieurs tierces
majeures de fuite ; 233 eft une faute
d'impreffion qu'il vous étoit aifé de cor-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
riger. On trouve en effet en cet endroit
deux parties à la tierce majeure l'une de
l'autre durant un grand nombre de mefures
. Niez-vous le fait ? En convenezvous
? C'est ce que je n'ai pu démêler
dans votre réponfe . Quelque parti que
vous preniez , il reftera toujours certain
que vous avez fait chanter deux parties
pendant plufieurs mefures à la tierce majeure
l'une de l'autre , quoique ces deux
tierces majeures de fuite foient interdites
par tous les Muficiens & par vous- même.
Je n'ai point prétendu blâmer cette licence
; j'en ai feulement fait mention ,
pour montrer combien les licences font
fréquentes en Mufique , & par conféquent
combien on doit être circonfpect
foit à les blâmer fans reftriction , foit à
préfcrire des nouveautés qui peuvent
paroître contraires aux régles reçues .
X. Il ne faut pas , Monfieur, confondre
ces deux propofitions : la baffe fondamentale
eft le principe de la mélodie ;
& l'harmonie Suggére la mélodie. Je
conviens avec vous de la premiere de
ces propofitions , prife dans ce fens ,
qu'il n'y a point de bonne mélodie qui
ne foit fufceptible d'une harmonie régulière
, & qui n'ait fon fondement dans
cette harmonie. A l'égard de la feconde
MARS. 1762.; 151
propofition , je n'ai rien décidé , & j'air
propofé des doutes que vous ne levez
pás en m'objectant les bornes de mon
expérience , & en convenant que la
mélodie eft ce qui frappe principalement
l'homme borné ; car fi la mélodie étoit
toujours fuggérée par l'harmonie , il
vous refteroit à expliquer , Monfieur ,
comment tant d'oreilles bornées , peu
fenfibles à l'harmonie faute d'ufage &
d'exercice , le font pourtant beaucoup à
la mélodie ; & comment des perfonnes
nées avec un goût naturel compofent
même des chants agréables , fans avoir
la moindre teinture d'harmonie . *****
Auffi convenez-vous enfin dans votre
lettre , & même comme d'une chofe
dont il ne faut pas douter , que la
mélodie fuggére la baffe fondamentale ,
( & par conféquent l'harmonie ) mais
vous ajoutez que c'eft avec des reftrictions
; fi c'eft là votte dernier avis , je
n'aurai pas de peine à m'y rendre ; car
j'ai moi-même reconnu & annoncé ces
reftrictions dans l'Article FONDAMENTAL
de l'Encyclopédie , pag. 60 & 61 ,
où je crois avoir expofé d'une maniere
affez exacte , d'après vos principes mê
mes , les droits mutuels & l'influence
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
réciproque que la mélodie & l'harmonie
ont l'une fur l'autre .
[

Je me flatte , Monfieur , d'avoir fuffifamment
fatisfait à vos critiques au
moins à celles que j'ai compriſes ; mais
je me flatte auffi de vous avoir donné
des preuves fuffifantes de complaifance
& d'attachement , en vous répondant
une fois , & je crois par-là m'être acquis
le droit de garder déformais le filence.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D'ALEMBERT.
N. B. Cette nouvelle édition , dont
on trouvera des exemplaires à Paris ,
chez Defaint & Saillant , & chez Duchefne
, eft augmentée , 1 °. d'un Difcours
préliminaire affez étendu fur la
Théorie de la Mufique. 2°. D'un grand
nombre de Notes nouvelles , miſes au
bas du Texte. 3 °. De plufieurs Additions
& améliorations dans le corps du Texte
même . 4°. De la Réponse d'une Lettre
de M. Rameau .
AVIS AU LECTEUR.
IL doit paroître bientôt , peut - être
même avant ce Mercure , un Ouvrage
MARS. 1762. 153
?
intitulé Origine des Sciences , fuivi
d'une Controverfe fur le même fujet. On
prie par conféquent le Lecteur de fufpendre
fon jugement fur les Elémens de
Mufique par M. d'Alembert: à moins qu'il
ne lui vienne à l'efprit que , pour dévoiler
la vérité , rien n'eſt moins conféquent
que des raifonnemens vagues ,
des circonlocutions , des comparaifons ,
des hypothefes , des doutes , des confeils
, des décifions hazardées ; par exemple
tout ce qu'on dit fur l'ancienne
Mufique : après quoi il ne s'agit plus que
de propofitions , de vibrations , de particules
de l'air : Quand une chofe neferoit
pas telle : je ne comprends rien , & c. Je
ne fçais ce que c'eft , & c. Précisément
fur une fauffe citation faite exprès , ou
par inadvertance : On ne confeille telle
lecture à perfonne : le principe de l'har
moniepeut en avoir un autre , après avoir
figné , au nom de l'Académie , que ce
principe étoit puifé dans la Nature même
: qu'En qualité de Géomètre on fe
croit en droit, & c. donnant pour lors à
des propofitions la tournure qu'on veut
qu'on y prenne ; enfin que la Démonftration
du Principe de l'Harmonie n'avoit
pas été préfentée à l'Académie fous
ce titre , prenant pour prétexte que ce
GY
154 MERCURE DE FRANCE.
titre n'eft point fpécifié dans les Regiftres
; quel autre titre peut-on donc donner
à ce qui eft puifé dans la Nature
même ? Mais pourquoi laiffer paffer huit
ou dix ans pour récriminer de la forte
contre ce titre ? Eh ! pourquoi ne s'être
pas foulevé contre , dès la premiere édition
de ces Elémens donnée en 1752 ,
lorfque la Démonftration avoit paru dès
1749 Cependant aucun de MM. les
Académiciens n'en a pris ombrage : ne
le condamneroient - ils pas tacitement
dans une entrepriſe , où , fi j'ofe le dire
il met trop de chaleur ? Lui auroit - on
fait quelques reproches fur les erreurs
dont on taxe les articles fur la Mufique
dans le Dictionnaire Encyclopédique ?
S'il accable de louanges M. Rameau en
le nommant , il femble lui adreffer des
injures en le mêlant dans la foule fans le
nommer. On peut voir fur ce fujet la
Lettre qui termine le Code de Mufique,
à laquelle répond M. d'Alembert , en
revenant fur le même fujet , comme
dans le premier Volume du Mercure de
Juillet 1761 , où la chofe eft expliquée
plus intelligiblement.

MT S
MARS. 1762 . 157
MÉMOIRE fur une Genife monftrueufe,
élevée à Tilly -fur - Seulle , en Baſſe
Normandie,chez M. DE FONTETTE,
Intendant de la Généralité de Caen.
POUR bien entendre les Obfervations
qu'il m'a été permis de faire fur la Geniffe
de Tilly, il faut comparer la planche
23 du quatriéme Volume de l'Hif
toire Naturelle de M. de Buffon , avec
le deffein de la Geniffe.
*
Obfervations à la fimple vue.
PREMIER E.
Le poil de cet animal , qui , dit- on ,
a dix mois , eft mélangé de brun & de
noir fur l'épaule droite , & du haut de
l'épine du dos pend une apparence de
chaperon ( MB ) terminé par deux
pieds foudés ( BY )dans leur longueur)
Voilà ce que la Geniffe a de monstrueux,
& cette fuperfluité doit être diftinguée en
deux parties. La premiere ( u By ) eſt
une espéce de manche, dont l'emmanchu→
re,s'il eft permis d'ufer de ce terme ,paroît
adapté fur les côtes de l'animal , comme
158 MERCURE DE FRANCE.
celle de la manche d'un habit l'eft contre
l'épaule d'un manchot , du côté où il
a perdu le bras en entier. Cette emmanchure
, vers le tiers de fa hauteur , forme
en bas une forte d'aiffelle fur une ligne
droite , & par ce moyen cette efpéce de
manche ne caufe aucun embarras au
mouvement de l'épaule de l'animal. Cette
manche eſt flafque , parce qu'elle eft
vuide en grande partie , comme on verra
dans la fuire. La feconde partie du corps
monftrueux confifte dans les deux pieds
foudés ( Bye) ; elle eft très-folide. Le
pied monftrueux en avant ( 8 ) n'a
point fouffert dans la forme de fon os ;
mais celui auquel il eft foudé , paroît
avoir été contourné , & altéré dans fa
groffeur ; fon fabot eft tourné vers la
partie poftérieure & a pris une figure qui
n'eft pas naturelle , & que le deffein exprime
mieux que le difcours ne pourroit
le repréſenter. On voit auffi qu'il y
a eu quelque dérangement dans le pied
(e ) par la pofition de la partie ( ) le
double fabot ( ) a changé fa forme
la corne eft recourbée vers le mufeau,

II .

La peau dont tout le corps monftrueux
eft couvert m'a paru l'expanfion de celle
MARS. 1762. 159
de la Geniffe ; même poil ; d'apparence
de future nulle-part , pas même au trait,
ou pli de l'efpéce d'aiffelle , dont j'ai
parlé. Cette peau eft néanmoins collée
fur le double pied monftrueux ; mais on
y voit une future tout le long de l'endroit
où ils font foudés , ce qui me fait
juger qu'ils n'ont pas été formés unis
dans le ventre de la mère ; que chacun
étoit complet , & couvert de peau , &
qu'en groffiffant , ils fe font preffés réciproquement
& fe font foudés comme
on le voit.
>
I I I.
Dans le temps de la naiffance de la
Geniffe ce corps monftrueux avoit la
groffeur d'un pouce , & la longueur de
la main. Il a préfentement feizé pouces
depuis le dos de l'animal jufqu'à l'origine
du double pied , & environ onze
pouces de largeur fur la longueur du
dos , fi ma mémoire n'eft point en défaut.
Je crois auffi me rappeller que les
deux pieds foudés ont à-peu -près la longueur
qu'ils doivent avoir naturellement.
I Vc.
La partie monftrueufe n'a point de
1
1
160 MERCURE DE FRANCE.
mouvemens fpontanés ; mais quand on
la remue , l'animal paroît le fentir.
Obfervations par l'ufage du tact.
Ve.
Lorfqu'on fuit le pied ( ) depuis fon
extrémité jufqu'à ( S ) on trouve en
le commencement de l'os qu'on appelle
canon , & on en trouve l'origine en ( S ) .
Cette origine eft l'apophyfe épineufe défignée
par la lettre S. dans la planche du
quatriéme tome de l'Hiftoire Naturelle
que j'ai indiquée. Elle a fouffert beaucoup
de changement , en s'appropriant
le corps monftrueux. Elle eft terminée
par un fort gros bouton arrondi , d'où
pend le canon ( Se ) contenu dans la
manche , libre , & n'y étant point adhérent
; & de ce canon pend le pied ( * )
lequel paroît en dehors revêtu de l'expanfion
de la peau dont la manche eſt
compofée.

V Ie.
Si l'on fuit de la main le pied ( B)
en remontant , on ne trouve point l'os
qu'on appelle le canon ; mais un long
cordon , ayant au tact l'apparence d'un
tendon ; vers les deux tiers duquel la
MAR S. 1762.
161
2
main eſt arrêtée par un corps de la groffeur
d'un oeufde poule , dur , raboteux ,
au-delà la main reprend la fuite d'un
cordon , ce cordon tient à un petit os
long du diametre d'un doigt , gros comme
le petit doigt , on fent l'endroit où
ce petit os a été rompu. Il n'eft pas
douteux que cet os ne foit une portion
du canon auquel devroit appartenir le
pied ( Boy ) & que l'accident d'où eſt
venu la rupture , n'ait empêché qu'il ne
prit la groffeur qu'il devroit avoir. '
INDUCTIONS PHYSIQUES.
PREMIERE INDUCTION.
Les deux corps monftrueux font deux
jambes étrangères à l'animal , dont l'une
a été greffée fur l'apophyfe ( S ) l'autre
fur l'apophyfe ( T ) de la Geniffe . Ce
font deux jambes; puifque chacun de ces
corps confifte dans le canon & le pied ,
& ne confifte qu'en cela .
SECONDE INDUCTION .
La dont ce double corps eft repeau
couvert , n'appartient ni à l'une ni à l'autre
de ces jambes ; car fi cela étoit , chacune
d'elles auroit la fienne propre , elles
n'auroient pas une peau en commun qui
162 MERCURE DE FRANCE.
les contiendroit toutes deux , comme un:
feul bas bien large couvriroit deux jambes
tout à la fois . D'ailleurs l'origine des
jambes eft ( TT ) & celle de la peau que
j'ai appellée une manche eft ( μ ) ; cette
peau eft pliée en deffous pour former
une aiffelle , comme je l'ai obfervé , les
deux canons ne font point foudés comme
le font les pieds ; il n'eft donc pas:
arrivé ce que je crois devoir foupçonner
dans les pieds ; que les deux canons
étant foudés , les peaux cachées par la
foudure ont changé de nature ; comme
l'écorce difparoît & change de nature
dans l'endroit où deux tiges de charmille
fe font unies. Quand on fuppoferoit
cet événement , les notions de la
Phyfique permettroient-elles de préfu-:
mer que ces os fe feroient dépris de
leur chair , & auroient dilaté leur commune
peau au point où elle l'eft préfentement
?
Il eft , ce me femble , beaucoup plus
naturel de fuppofer trois chofes. 1 ° .Que
les productions monftrueufes ont été
attachées aux apophyfes avant que la
peau de la Geniffe eût été formée . 2°.
Que cette peau ayant pris fa confiſtance
, quoique très-mince & très- foible, les.
productions monftrueufes en croiffant
MARS. 1762. 1632
l'ont pouffée en avant , & ont fait comme
une poche lâche. 3 ° . Qu'un accident
a dilaté cette peau , puifqu'à la naiffance
de la Geniffe , l'enfemble du corps.
monftrueux n'avoit de diametre qu'un
travers de doigt. Or la largeur de cette
efpéce de poche ou manche eft de dix
à onze pouces fur le dos de la Geniffe ;
elle a donc été augmentée à proportion
beaucoup plus que les deux canons
qu'elle contient ne l'ont été.
III . INDUCTION.
La peau au-deffous du pli que j'ai
comparé à une aiffelle fait une poche
affez profonde , les deux jambes y
étoient contenues dans leur entier ; mais
les deux pieds féparés inégaux en force,
comme on le verra ci-après , ont pouffe
chacun de leur côté. Le fond de la po
che & la peau ayant alors beaucoup de
confiftance , en fe prêtant a embraffé intimement
chaque pied , en fuifant deux
nouvelles poches , ainfi elle leur a tenu
lieu de la peau qu'ils auroient eue na
turellement. Ces pieds en groffiffant
font devenus contigus dans leur longueur,
fe font foudés , comme on le voit , & ne
font plus qu'un même corps..
164 MERCURE DE FRANCE.
IV INDUCTION .
La caufe de la dilatation ( BY ) eft
fuffifamment indiquée par la deftruction
du canon appartenant au pied ( Boy ) ;
cet os a été vicfé probablement au moment
de la naiffance de la Geniffe
peut-être auffi dans le fein de la mère
par quelqu'accident qu'il n'eft pas facile
de fpécifier , & de inanière que les fucs
deftinés à développer , à accroître les
lames offeufes de l'efpéce de rets où elles
font diftribuées , s'eft épanché autour
des deux corps étrangers , & y a fomenté
& dilaté la manche ou poche , & par
cette opération y a attiré des humeurs.
Le foyer de cette maladie refte encore ,
c'eft probablement ce corps gros comme
un oeuf, où s'eft concentré tout ce qu'il
y avoit de plus folide dans les humeurs
épanchées fous la peau ; & le plus fubtil
de ces humeurs s'eft évaporé par la tranfpiration.
Le cordon dont ce corps dur
fait partie , & qui n'a que les apparences
d'un tendon , eft compofé des tendons
des nerfs dont le canon détruit étoit pourvu
, & du rets de ce même canon deftitué
de lames offeuſes ; ce qui reſte de ce
canon vers fon origine , n'a pas pris d'accroiffement
comme il l'auroit dû. Les
MARS. 1762. 165
vaiffeaux qui déféroient la nourriture au
pied font les feuls qui n'ont pas fouffert
confidérablement de cet accident , puifque
le pied qu'ils font deftinés à pourvoit
, quoiqu'il n'ait pas acquis fa groffeur
naturelle , eft pourtant , du moins en
apparence bien conditionné , & a pris
prèfqu'autant de longueur , mais moins
de groffeur que celui auquel il eft foudé.
Une fuite de l'accident dont nous parlons
, eſt encore que le pied ( Boy ) a
été contourné apparemment dans quelque
convulfion furvenue depuis l'accident
, ou , peut-être , plus probablement
au temps de l'accident même.
Telles font , en raccourci , les inductions
phyfiques que j'ai tirées du petit
Mémoire que je fis fur l'examen de la
Geniffe de Tilly , fur les réponfes que j'ai
reçues de la femme qui en a foin ; & fur
la comparaifon que je fis de tout cela au
fquelette de la vache ou du boeuf, donné
dans le quatriéme Volume de l'Hiftoire
Naturelle , que M. de Fontette me prêta
à Caen , & queje n'ai plus fous les yeux,
j'ai cru devoir diftinguer les corps
trueux de leur enveloppe commune ,
que le phénomène que j'avois à décrire
étoit compliqué. C'eft aux Maîtres de
l'Art à juger fi j'ai bien ou mal rencontré.
monf-
&
166 MERCURE DE FRANCE.
QUESTION PHYSIQUE.
Les deux jambes monftrueufes ont-
-elles été greffées , comme je l'ai infinué,
greffées, dis-je, fur les apophyfes ( ST )?
Sont-ce deux corps détachés d'un autre
animal dont il refte les deux organes
vivans , & qui s'étant attachés à la Geniffe
, en ufurpent continuellement la
- nourriture comme les plantes parafites ,
lés guis , les mouffes , le lierre & c. croif-
-fent & fe nourriffent de la féve d'un ar-
-bre qui leur eft étranger. Sur cette queftion
nos Philofophes modernes font fort
divifés , fuivant le fyftême auquel ils
- s'affectionnent au fujet de la reproduction
des animaux. Ces fyftêmes font, celui
des, molécules organiques inventés
par un Anglois , Auteur d'un petit Traité
fur la Providence . Celui de l'intrépide
Auteur du nouveau Livre intitulé de la
Nature , qui donne pour matériaux &
pour constructeurs des animaux , les animalcules
découverts par Leuwenvek ;
l'ancienne rêverie des formes plaſtiques ,
dont les deux premieres hypothefes ne
peuvent fe paffer , enfin le qua riéme
fyftême eft celui des germes préexiſtans ,
le feul à mon avis qui nous miette à portée
d'entrevoir quelque chofe dans les proMARS.
1762. 167
duction monstrueufes. J'avoue que nos
Philofophes modernes penfent tout différemment
; ils prétendent que les monftres
déconcertent les partiſans de la derniere
opinion , & que l'une ou l'autre
des deux premicres expliquent parfaitement
ce myftere. Mais comme ils n'ont
jamais tiré de leurs fyftêmes le moindre
développement fenfible ou intelligible
des procédés qu'employent les molécu-
-les organiques ou les animalcules de
Leuwenvek pour former un animal dans
le cours ordinaire ; ils n'ont jamais publié
le moindre éffai fur les conformations
monstrueufes. Or ce n'eft pas le
cas où l'on s'en rapporte à la fimple affirmation
d'un homme.
Au contraire les partifans des germes
préexiftans font éclairés en ce qui concerne
la formation des monftres par une
-foule d'analogies que tout le monde a
fous les yeux. Les troncs des charmilles
voifins , dont les courbures viennent à
fe toucher , s'uniffent , & fi l'on coupe
un des troncs au-deffous de l'union , le
refte de l'arbre coupé végéte & fe nourrit
de la féve de l'autre arbre . Le même
phénomène arrive cafuellement entre
des arbres fruitiers , même dans les forêts
, & a produit bien des variétés dans
168 MERCURE DE FRANCE.
les fruits de la même efpéce , & nous
ont fourni l'art de greffer les arbres . Or
les arbres greffés ou incorporés font les
monftres du regne végétal. Deux fruits
même s'uniffent & n'en font qu'un feul ,
tels que ces doubles cerifes produites par
le même pédicule , & c.
Voilà des faits multipliés fous nos
yeux, & qui font femblables à ceux que
nous préfentent les monftres dans le
regne animal. Je vas en efquiffer l'analogie
. Je vois une jambe poftiche pendre
de l'apophyfe ( S ) & une autre pendre
de l'apophyfe ( T ) de notre Geniffe
, je juge que dans le fein de la mere
deux embrions ont été développés , celui
de la Geniffe & un autre plus foible
que le dernier a été collé par l'origine
de deux de fes jambes contre les apophyfes
en queftion , que la preffion a
ouvert des communications entre la Geniffe
& les jambes du ſecond animal ,
n'en a point ouvert depuis l'origine de
fes deux jambes jufqu'à la partie fupérieure
de l'animal auquel elles appartenoient
naturellement , & a de plus intercepté
toute communication entre ces
mêmes jambes , & cette même partie
fupérieure , qu'en conféquence le tronc,
les cuiffes & toutes les parties fupérieures
ont
MAR S. 1762. 169
ont péri , & les jambes ont fubfifté , végété
en tirant leur nourriture du corps
étranger auquel elles ont été greffées.
A Tilly, les Novembre 1761 .
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILES.
GÉOGRAPHIE.
LES PROMENADES des environs de
Paris , in-8°. Par le fieur ROBERT
DE VAUGONDY , Géographe ordinaire
du Roi , de Sa Majefté Polonoife
, Duc de Lorraine & de Bar , & de
la Société Royale de Nancy.
CETET Ouvrage eft de même format
que les Tablettes Parifiennes du même
Auteur , & renferme une defcription
des environs de Paris à 4 lieues à la
ronde . Il eſt accompagné de cinq Cartes
topographiques très-bien gravées
fçavoir d'un petit Plan de Paris & des
H
170 MERCURE DE FRANCE .
Environs de S. Denys , de S. Cloud , du
Bourg- la-Reine & de Vincennes . Les
perfonnes qui defireroient s'étendre davantage
aux environs de Paris , en' trouveront
chez l'Auteur une Carte qui renferme
toute l'étendue du Diocèfe , compofée
d'après l'hiftoire de feu M. l'Abbé
Lebeuf.
Ces Promenades fe vendent 6 liv . reliées
, & 4 liv. 16 f. brochées.
Les Tablettes Parifiennes , 9 liv. 12 f.
reliées , & 8 liv . brochées.
Le Plan de Paris fur le grand aigle ,
3 liv. & 6 liv. monté fur toile & gorge
noire ; & le Mémoire fur les différens
accroiffemens de Paris , 1 liv. 41.
L'on trouve auffi chez le même Auteur
les quatre Parties du Monde & la
Mappemonde chacune de quatre feuilles
nouvellement mifes aujour & très -bien
exécutées .
A Paris , chez le fieur Robert , Géographe
ordinaire du Roi , quai de l'Horloge
du Palais , près le Pont- Neuf.
HORLOGERI E.
No
OUVELLE PENDULE aſtronomique
approuvée de l'Académie Royale
MARS . 1762. 171
des Sciences de Paris , inventée & exécutée
par M. MILLOT , Maître Horloger
de cette Ville , rue S. Dominique
fauxbourg S. Germain :
A demie feconde , fonnant l'heure &
la demie , marquant les heures & minutes
à l'ordinaire fur un cadran d'émail
en plein , de fept pouces & demi
de diametre , dans lequel il y a des ouvertures
bien fymétrifées & par ordre
qui laiffent voir , 1º. le jour de la femaine
; 2° . le mois dans lequel l'on eft
dès le premier moment de fon cours ,
avec la quantité de jours qu'il contient ,
par exemple , Janvier 31 jours , ainfi
du refte,à la réferve des Févriers de biffextil
qui fe trouvent de 29 jours pour
cette année feulement ; 3° . le quantiéme
des mois peint fur le centre du cadran
en demi cercle , indiqué par une aiguille
exprès qui part de leur centre , pour les
marquer tous les jours à minuit & rétrograde
d'elle -même à la minuit fonnante
qui fépare les deux mois , en emportant
avec elle celui qui eft paffé &
mettant à la place celui qu'elle va compter
, ce qui les rend perpétuels. Les
biffextils fe trouvant d'eux- mêmes ; 4º . le
milaire des années pour 9999 ans , y
compris 1762 qu'il en faut fou traire
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
comme révolu ; 5°. les Lettres Dominicales
; 6º. le Cicle Solaire ; 7°. les
Epactes ; 8 °. le Nombre d'Or ou Cicle
Lunaire , & tout ceci perpétuel , vû que
la minuit fonnante d'entre les deux années
en produit tous les effets , à la réferve
des Epactes qui ne changent qu'à
la minuit d'entre Février & Mars.
Et au-deffous du cadran ordinaire eſt
une fphere célefte , à droite & à gauche
de laquelle paroît par deux ouvertures
le lever & coucher du Soleil en chiffre
pour chaque jour de l'année comme il
eft fur le Calendrier.
Et au centre de cette fphere eft celle
de la terre , autour de laquelle font gravés
les principaux Méridiens avec le nom
des Villes & Pays qui fe trouvent fous
chaque ligne , de 20 en 20 degrés de
longitude , avec latitude de chacun , à
commencer de l'Ifle de Fer à Paris ,
& c.
Et d'une diſtance affez éloignée de
cette terre & proportionnée à la groffeur
du Soleil , l'on voit cet aftre fortir tous
les matins ( à la minute précife qui eft
indiquée ) de derriere une nuée fur laquelle
eft peint le crépufcule tel qu'il
eft au Firmament ; & dans trois minutes
de temps tout fon difque eft déMARS.
1762. 173
Couvert , enfuite parcourt notre horizon
, dans chaque figne du Zodiaque
, gravé fur l'écliptique dans lequel
il domine , puis arrive infenfiblement à
l'heure & minute de fon coucher , où
l'on voit une pareille ' nuée que celle de
fon lever , qui dans le même temps de
trois minutes recouvre tout fon difque
, & fur laquelle eft peinte la même
nuance de couleur que celle qui eft
au Firmament les jours qui font fereins
depuis le coucher du Soleil jufqu'à la
nuit ; ce Soleil emmene avec lui cette
nuée & la prépare pour le lendemain
& quand il n'en paroît plus qu'environ
deux lignes au-deffus de l'horizon , c'eſtà-
dire , qu'il eft affez nuit pour voir les
Etoiles au Firmament , l'on voit dans
celui de la pendule qui eft peint en bleu
d'outremer, quatre-vingt-dix globes qui
s'ouvrent doucement , & dans chacun
vient une étoile qui font autant de pierres
brillantes , d'où l'on peut dans cette
quantité reconnoître toutes les étoiles ent
général qui font remarquables au Firmament
& chacune à leur rang , lefquelles
reftent levées fur l'horizon juf
qu'au crépufcule du lendemain qui étant
affez fort pour nous les éclipfer , les retire
de leurs globes , qui après fe ren-
Н üj
174 MERCURE DE FRANCE.
ferment d'eux - mêmes : infenfiblement
le grand jour paroît & le lever du foleilfuccéde
, & ainfi continuera toujours.
Tous ces différens effets ayant été trouvés
nouveaux , ou exécutés d'une maniere
nouvelle & très-fimple , Meffieurs
de l'Académie ont permis à l'Auteur de
les annoncer , après lui en avoir donné
leur approbation , à l'Académie le 13
Février 1762.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
VÉNUS & ÉNÉE , Eſtampe nouvelle
, d'après M. Natoire , gravée par J. J.
Flipart , & dédiée à M. le Duc de Chevreuse
, deſtinée à fervir de pendant à
celle de Pyrame & Thiſbé , de M. Lempereur
, eft digne de figurer avec cette
dernière , pour laquelle cet habile Artiſte
a été agréé à l'Académie de Peinture &
de Sculpture. L'une & l'autre fe vendent
chez l'Auteur , rue de la Harpe , vis-à-vis
la rue Serpente.
Deux Projets de Fontaines , inventés
& déffinés par M. Simon Challes , Scul
MARS. 1762. 175
pteur du Roi , toutes deux de très-bon
goût , fe vendent à Paris , dans la maifon
de M. Pierre Remy , ancien Directeur
de l'Académie de S. Luc , rue Poupée,
la deuxième porte cochére à gauche,
en entrant par la rue Hautefeuille.
On trouve , à la même adreffe , les
Portraits de M. le Duc de Chevreufe , &
de M. le Comte de Dunois , fon fils ,
ainfi que toutes fortes d'Eftampes , tant
anciennes que modernes , & notamment
celles de M. Feffard , Graveur du Roi &
de fa Bibliothèque.
LA
MUSIQUE.
A GRACE du Goût , Cantatille ,
à voix feule & Symphonie , dédiée à
Madame la Marquise de Pompadour ,
mife en Mufique par M. Trézin. Prix ,
3 liv. 10 f. à Paris , aux adreffes ordinaires.
On nous affure qu'elle a été exécutée,
avec fuccès.
LES Plaifirs de la Société , ou nouveau
choix de Chanfons , avec les Airs
notés. Tome premier, année 1762. in- 12.
Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Dufour , Libraire , au milieu du quai de
Gêvres , à l'Ange - Gardien , même boutique
& fonds de Cuiffart. Ce Recueil ,
agréable , a commencé en 1761. On
peut foufcrire en tout temps , en prenant
les Volumes précédens : pour Paris , 9
livres , & 11 livres pour la Province ,
rendu tous les 15 jours franc de port ,
24 cahiers l'année . Les foins qu'il apporte
pour le choix des Chanfons , celles qui
lui viennent journellement , & les Recueils
qui lui font communiqués , lui
font efpérer que les Soufcripteurs auront
lieu d'être de plus en plus fatisfaits ..
LA premiere Edition du Livre intitulé
la Mufique rendue fenfible par la Méchanique
, ou nouveau Syftême pour apprendrefacilement
la Mufique foi- même ,
Ouvrage utile & curieux , approuvé par
l'Académie Royale des Sciences , fe trouvant
épuifée , l'Auteur vient d'en donner
un feconde Edition dans laquelle il a fait
des corrections & des augmentations éffentielles
; il a eu l'avantage de rectifier le
Monochorde dans les fémi-tons ; de façon
que les tons & fémi- tons qu'on trouvera
fur ce nouveau Monochorde , feront plus
uftes que fur quelques inftrumens de
Mufique que ce puiffe être ; cette nouvelMARS.
1762. 177
le rectification démontre la fauffeté des
clavecins en général dans les fémi-tons, &
& conféquemment dans les modulations
chargées de diefes ou bémols ; de orte
le Public trouvant dans cette nouvelle
que
Édition le moyen de rectifier les Clavecins
, cet Inftrument deviendra parfait ,
& la bafe de tous les autres fans exception.
Cette feconde Edition eft de la même
forme que la précédente ; c'eft-à- dire
in-8°. grand format , & eft augmentée
d'environ 24 pages outre les corrections
éffentielles en la feuille D..
L'Auteur a fait graver en grand l'échelle
des tons & fémi-tons du Monochorde
, dont il s'étoit contenté de donner
la figure en racourci , on y a joint
cette échelle, de forte que ceux qui voudront
fe faire des monochordes fans
avoir la peine d'en tracer & divifer les
tons & demi-tons , fuivant les nouvelles
proportions qui font dans ce Livre, n'auront
qu'à coller cette échelle fur un ais
bien uni , d'un pouce d'épaiffeur, en obfervant
que le papier ne s'allonge pas
plus d'un côté que de l'autre , & en y
appliquant des filets de fer dont on trou→
vera la figure dans cette nouvelle Edition
; le monochorde fera parfait & four
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
nira tous les tons & fémi-tons de la Mufique
pendant trois octaves de fuite dans
la plus grande jufteffe.
Le prix eft de 3 liv.
On en trouvera chez l'Auteur au Caffé
d'Orléans , vis-à-vis la Compagnie des
Indes , rue Neuve des Petits -Champs.
Chez les fieurs Ballard , Duchefne &
Lambert , & aux adreffes de Mufique.
On trouvera auffi chez l'Auteur des
Monochordes toutes montées.
MECHANIQUE.
Сомм O M M E il est néceffaire pour ceux
qui travaillent à la lumiere de l'avoir
près de l'ouvrage , & par conféquent
près des yeux , il eft plus éffentiel qu'on
ne croit communément de garantir les
yeux de la lumiere qui y vient directement
du corps lumineux , lorfqu'il en
eft auffi près.
On a fait pour cela des garde-vues
de toutes les façons . Ceux qui renvoyent
la lumiere fur l'ouvrage , livre , papier ,
métier à tapifferie ou autre , font fans
contredit les meilleurs . On en fait depuis
quelque temps qui font portés par la
bougie même, ou par la chandelle , &
MARS. 1762 . 179

defcendent à mefure qu'elles s'ufent.
Comme on ne peut les mettre à la
hauteur la plus commode , & que le
tuyau de fer - blanc qui porte le gardevue
échauffe , fond & fait couler la bougie
on a cru que les perfonnes foigneufes
de conferver leur vue , tant les
Dames qui travaillent fur des métiers à
tapifferie ou autre , que ceux qui travaillent
dans le cabinet , s'accommoderoient
tout autant , pour ne pas dire
mieux , d'un chandelier , le long de la
tige duquel coulent deux boëtes de ferblanc.
L'une de ces boëtes porte la bougie
& l'autre le garde-vue , qu'on peut met
tre enfemble ou féparément , à telle
hauteur qu'on veut & auffi bas qu'on
veut. Les garde-vues font propres &
légers & ils n'obfcurciffent pas beaucoup
la chambre où l'on s'en fert ,
parce qu'ils ne font compofés que de
trois épaiffeurs de papier blanc en dedans
& neuf en dehors pour moins fatiguer
la vue , & par la maniere dont
ils font faits ; ils ont néanmoins tout
le corps néceffaire pour conferver leur
forme. Le pied & la tige du chandelier
font de bois travaillé proprement ;
ils font légers & commodes..
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Maunory , Ferblantier , fous
la porte du Palais du côté de la place
Dauphine , fait ces Chandeliers & gardes-
vues , qu'il vend enſemble ou féparément
, comme on veut.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
LE Jeudi 4 Fevrier , on a repris Zaïs
qui n'a été continué que pendant quelques
jours. Tout le charme d'une Mufique
également agréable & fçavante , n'a
pu foutenir , à cette reprife , le vice &
l'abfurdité des paroles de cet Opéra.
Peut - être que la comparaifon du chefd'oeuvre
de Quinault , depuis trois mois
fur le Théâtre , n'a pas peu contribué à
cette impreffion fur le Public . L'efpéce
de vénération très-juftement acquire au
génie du célébre Auteur de la Mufique de
Zaïs a fait fentir avec regret l'erreur d'un
fyftême dont les Partifans prétendoient
que la Mufique feule décidoit du fort
d'un Opéra , & que le Poëme n'avoit
MARS. 1762.
181
prèfque point d'influence fur fon fuccès .
L'Académie Royale de Mufique a repréfenté
le 18 des Fragmens qu'elle a
continués les jours fuivans , avec le con
cours & l'applaudiffement des Spectateurs
. Ces Fragmens font compofés 1 ° .
Du Bal ( Actes des Fêtes Vénitiennes )
2º. De Pigmalion , A&te dont l'admirable
Mufique eft de M. Rameau . 3°. De
l'Amour & Pfyché,Mufique de M. Mondonville.
Ces divers Ouvrages font trop
connus & leur fuccès trop décidé pour
répéter les éloges qu'ils ont déja reçus
dans plufieurs de nos Journaux. Nous
dirons un mot de ce qui en rend aujourd'hui
la repréſentation agréable au Public.
Dans le Bal , Mlle le Mierre joue le
rôle de Maître à chanter. Ce traveftiffement
eft d'autant plus applaudi , qu'elle
y réunit aux grâces libres & faciles du
maintien cette intelligence fine de talent
qui produit le comique de l'efprit , par
fequel fans charger les caractères on en
préfente les traits les plus amufans. Nous
croyons inutile de faire obferver ce que
la voix & l'art du chant de cette Actrice
ajoutent d'agrément aux airs de tous les
genres que ce rôle donne lieu d'exécuter.
Dans la même Scène M, Delaval repréſente
le Maître à danfer avec applau
182 MERCURE DE FRANCE.
diffement, & feconde très-bien le charmant
Maître à chanter. Le Public a remarqué,
à l'avantage de M. Pillot , qu'après avoir
reçu les témoignages les plus flatteurs
de fon approbation dans les premiers rô →
les , il n'avoit pas dédaigné d'en chanter
un , dans ce même Acte , qui ne fert qu'à
introduire & faire valoir les talens des
autres.
, A l'occafion de la Scène entre la
Dame du Bal & le Prince inconnu , dont
l'exécution demande un débit qui rapproche
le chant de la converfation familiere
, nous fommes obligés de céder
aux inftantes follicitations que nous recevons
de toutes parts, pour avertir quelques-
uns des Sujets de ce Théâtre , dont
les talens font chers au Public , qu'ils.
en perdront toute fa faveur s'ils perfiftent
dans l'habitude d'une lenteur à laquelle
on ne peut plus fe prêter. L'affectation
de donner des fons pleins ou éclatans
fur toutes les fyllabes , de prolonger des
cadences , ou de faire valoir tous les
ornemens du chant , en produit néceffairement
une très-grande dans le jeu ;
& le tout enſemble produit, avec l'ennui ,
les contrefens les plus choquans contre
la vraisemblance du Dialogue . Ce n'eft
-point à notre Mufique nationale mais
MAR S. 1762. 183
fouvent à la manière de l'exécuter, qu'il
faut attribuer le ridicule dont veulent la
couvrir fans réfléxion des Etrangers qui
la connoiffent mal , ou des Patriotes qui
la décrient de mauvaiſe foi , cela doit
s'entendre particulierement du récitatif.
Au refte , qu'on ne croye pas que cet
avis ne porte directement que fur la
Scène qu'on vient de citer , elle n'en eft
qu'une légère occafion . Il regarde encore
peut- être plus éffentiellement l'exécu
tion des morceaux pathétiques , pour lefquels
c'eft une une très- grande erreur
de croire que la mefure de lenteur qu'on
y met , détermine la meſure du fentiment
qu'on veut exprimer. L'expreffion vraie
de la Nature eft d'une précifion fi délicate
, qu'on n'en peut excéder les bornes
fans tomber dans les grimaces de
l'Art. Ce que ne devroient jamais ou →
blier certains Sujets qu'il femble que
la Nature ait formés exprès pour rendre
les paffions tendres , mais qui s'a
bandonnant trop à leurs difpofitions ,
négligent d'autant plus facilement cette
précifion , que leurs défauts font féduc¬
teurs . Nous avons cru qu'en affe&tant
d'infifter fur l'éloge des A& eurs ou des
A&trices qui s'attachoient à débiter ; les
autres nous entendroient , & que l'ému
184 MERCURE DE FRANCE .
lation nous difpenferoit de communiquer
à cet égard les reproches univerfels du
Public. Notre efpoir n'ayant pas été
rempli jufqu'à préfent , nous nous flattons
que ceux mêmes qui pourroient
être bleffés de cette digreffion , en profiteront
& nous la pardonneront en faveur
de l'importance dont elle eft pour le
foutien du premier de nos fpectacles &
du plus agréable des amuſemens du
Public.
On auroit defiré dans le divertiffement
du Bal , que les danfes euffent été
plus analogues au Sujet , & que l'on eût
profité de cette occafion , par quelques
imaginations' nouvelles , pour varier un
peu la pratique commune des Ballets
d'Opéra.
Dans Pigmalion , M. Muguet chante
le principal rôle. Le Public a paru
fatisfait de la préciſion de fon chant &
de l'attention avec laquelle il dirige les
diverfes infléxions de fa voix , dont le
ſon eſt très-agréable.
Ce qui ajoute un nouvel ornement à
cet Acte , duquel la Mufique garantit
toujours le fuccès , eft d'y voir la Statue
repréſentée par Mlle Allard , dont l'organe
s'eft trouvé fuffifant àlla petite fcène
de chant de ce rôle ; la partie éffentielle
MARS. 1762. 185
& brillante eft la danfe , dans laquelle
elle paroît s'inftruire graduellement par
les leçons des Grâces dont elle devient
bientôt elle -même la maîtreffe & le modèle.
Le Ballet de cet Acte eft charmant,
& par les airs & par la compofition des
entrées.
L'Amour & Pfiché , Opéra en un
Acte , ouvrage fi ingénieux & fi applaudi
toutes les fois qu'il reparoît fur le théâtre
, eft devenu encore plus intéreffant
en rendant au Public Mlle Arnoud , des
talens de laquelle il avoit été privé depuis
long - temps. Elle n'a rien perdu de ce
qu'elle avoit de voix , ni des grâces de
Faction théâtrale ; Le trouble & l'émotion
, inévitables après une abfence auffi
longue , avoient peut être feulement
occafionné un peu de lenteur dans fon
chant , ce que l'ufage fans doute aura
bientôt corrigé.
Dans ce même A&te , Mile le Mière
chante le rôle de l'Amour avec les grâces
propres à l'illufion du rôle & à faire voir
dans l'Actrice le Dieu qu'elle repréfente.
Le plaifir que procurent tant de talens
réunis eft couronné par celui de voir danfer
Mlle Lany fur des Airs harmans &
fufceptibles de développer fes talens , c'eftà-
dire , tout ce que la danſe a juſqu'à ce
186 MERCURE DE FRANCE.
jour pu produire de plus parfait & de plus
enchanteur. Un nouveau pas de Tiois
termine le Ballet général de cet Acte . Il
eft très- bien danfé & compofé , comme
plufieurs des Entrées d'Opéra , pour apprendre
au Spectateur ce que ceux qui
les exécutent ont de talent dans leur Art .
Mlle Duplan , jeune Eléve de l'Académie
, qui étoit depuis quelque temps
dans les Choeurs , a débuté dans le Divertiffement
du premier Acte de ces
Fragmens. Cette voix eft une de celles
dont on peut concevoir les plus grandes.
efpérances , tant par le volume que par
la qualité du fon . Tel eft le jugement
que nous en avons entendu porter &
que malgré la circonfpection que nous
nous fommes prefcrite fur les débuts ,
nous ne devons pas nous difpenfer de
publier dès à préfent : dans la fuite ,
nous rendrons un compte plus détaillé
des talens de ce nouveau Sujet , fi fes
progrès mettent le Public en état d'en
juger définitivement.
On a redonné , le Vendredi 27 Février,
le magnifique Spectacle d'Armide ,
en continuant les Fragmens certains
jours de la femaine. Il y a eu erreur dans
le précédent Mercure fur le montant
des recettes de cet Opérajufqu'à la fin
MAR S. 1762. 187
de Janvier. On n'avoit pu ftatuer alors
que d'après une évaluation conjecturale
qui s'eft trouvée inférieure au produit effectifdes
37 Repréſentations de cet Opéra
, qui a été de 106294 liv .
COMÉDIE
FRANÇOISE .
APRÈS avoir continué les repréſentations
de l'Ecueil du Sage , Comédie
nouvelle dont nous avons donné l'extrait
dans le dernier Mercure , les Cor
médiens François ont remis plufieurs
Tragédies , fçavoir Iphigénie en Tauride
de feu M. de la Touche, Romefauvée de
M. de Voltaire, Heraclius de P. Corneille
, Tancrede , Orefte de M. de Voltaire.
Ces Tragédies ont été repréſentées alternativement
avec les meilleuresComé→
dies du Répertoire. On fera peut-être
furpris dans quelques années que l'on
ait eu lieu de remarquer , avec un peu
d'étonnement aujourd'hui , que quelques
-unes de ces repréfentations telles
que celles d'Héraclius, de Tancrede , & c.
où jouoit Mlle Clairon , ayent été honorées
quelquefois d'un affez nombreux
auditoire , malgré la concurrence de
quelques Opéra-comiques , fort : con+
nus depuis un an ou deux renouvel-
>
188 MERCURE DE FRANCE.
lés feulement par la tranfmigration
d'un Théâtre fur un autre.
On a remis en dernier lieu le Triom
phe du Temps , Comédie de feu M. Legrand
, en trois Actes , avec trois Divertiffemens.
Cette Piéce n'avoit pas reparu
en entier depuis fa nouveauté
l'acte du Tems paſſe étant le feul qui fût
refté au Théâtre . Les talens des Acteurs
& les foins qu'ils ont pris de rendre les
divertiffemens agréables ont contribué
beaucoup au fuccès de ce fpectacle , qui
eft en effet amufant & qui avoit paru tel
à la Cour où il a été repréfenté cet hyver.
Mlle Drouin , qui joint l'art du chant
à celui d'Actrice très-intelligente, exécute
Ies duo & chante quelques couplets du
premier divertiffement où elle repréfente
Îa Belle Javotte. Elle y danfe enfuite avec
le Beau Cléon repréfenté par M. de Bonneval
, d'une maniere qui rappelle trèsplaifament
, fans caricature , P'ancienne
mode & les beaux airs des gens de qualité
du Temps paffé.
Mlle Dangeville , traveftie en valet ,
rend une partie de l'acte du Temps préfent
très-piquante . On doit juger de ce
que produit la grace élégante de la figure
& de la taille , jointe aux talens
fupérieurs de la premiere , & fans conMARS.
1762. 189
tredit , de la plus excellente A&trice comique
des trois Temps ( a ) qui font le
fujet de cette Comédie. Mlle Dubois qui
joue dans ce même acte , traveftie en
Chevalier , chante dans le divertiſſement
avec une voix & un talent fort agréable
, auxquels la timidité dérobe beaucoup
, fans néanmoins pouvoir lui enlever
les applaudiffemens du Public. On
doit auffi rendre juftice à l'agrément de
la voix & du chant de la jeune Mlle du
Rancy , ( b) qui exécute avec goût &
juſteffe un petit air italien adapté à des
paroles françoifes.
La plaifanterie qui fait le fond de
l'acte du Temps futur , devient faillante
par le jeu de M. Armand , de M. & de
Mlle Preville , & eft fort bien foutenue
par celui des jeunes enfans qui repréfentent
la petite Soeur & le petit Amoureux
; celui- ci avec une affurance qui
produit actuellement un effet affez comique
, mais qui pourroit nuire au pro-
(a ) Du temps paffé , du temps préfent & , trop
probablement , du temps futur.
(b) Mlle du Ranci , eft fille des Sr & Dlle du
Ranci; cette derniere connue fur un autre Théâtre
fous le nom de Mlle Darimath a été admife depuis
quelque temps pour feconder dans les rôles de
caractère , & fa fille dans les rôles de Soubrettes.
190 MERCURE DE FRANCE.
grès de fes talens dans un âge plus avancé
s'il eft deftiné au Théâtre.
Le Ballet des âges termine toute cette
repréſentation.
On préparoit , à la fin du mois , des
nouveautés pour ce Théâtre , nous en
rendrons compte dans le Mercure prochain.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE premier de Février on donna les
Boffus rivaux , Comédie bouffonne , en
deux Actes mêlée d'Ariettes . Cette Piéce
, préfentée comme bouffonnerie &
comme imitation de l'Italien , n'a pas
eu un fuccès heureux fur notre Scène .
Le Public n'a pas été plus favorable à
la Mufique , quoique faite en Italie , &
le tout a été borné à cette unique repréfentation.
Le Mercredi 3 du même mois , fe fit
l'Ouverture du Spectacle de l'Opéra-
Comique , nouvellement réuni à celui
de la Comédie Italienne , par Blaife le
Savetier & On ne s'avife jamais de tout,
précédés de la NouvelleTroupe,Comédie,
MARS. 1762. 191
mêlée de chant , du Théâtre des Italiens
. (a ).
Jamais la curiofité naturelle à la Nation
n'a été plus fenfiblement marquée
que dans cette occafion . Non -feulement
jufques aux troifiémes loges étoient
louées pour cette repréfentation , mais
dès le matin les portes & toutes les avenues
de ce Théâtre étoient pour ainfi
dire affiégées par un concours extraordinaire
foit pour garder , foit pour occuper
les places de la falle qui ne peuvent
fe louer & fe retenir en avance.
,
Le fujet de la Nouvelle Troupe , Piéce
du Théâtre Italien étant une efpéce de
Recrue que vient faire un Directeur de
Spectacles , repréſenté par M. de Heffe ,
fervoit naturellement à introduire les
nouveaux Acteurs réunis au nom defquels
parloit M. Clairval. Il adreffa au
Public un compliment prononcé de fort
bonne grâce & avec une honnête modeftie
, par lequel en reconnoiffant pour
fes camarades & pour lui , qu'ils devoient
aux fuffrages du Public fur un autre
Voyez dans le Mercure du mois de Février ,
à l'art. Comédie Italienne , les noms des Acteurs
& des Actrices du Théâtre de l'Opéra Comique ,
affociés aux Comédiens Italiens ordinaires du
Roi,
192 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre l'honneur d'être devenus Comédiens
du Roi , ils avoient befoin pour
foutenir ce titre , d'une indulgence qu'ils
s'efforceroient de mériter par de nouvelles
marques de leur zéle ; ce qui fut trèsbien
reçu & fort applaudi . Après la
nouvelle Troupe , dans laquelle M. Caillot
avoit débuté autrefois , & où il
développoit ce jour-là avec éclat tout
le charme de fa voix & des talens
plus formés , on donna Blaife le Savetier.
Malgré la prévention publique ,
malgré le mérite inconteftable de la Mufique
de cet Opéra - Comique , on ne
peut difconvenir qu'il parût faire dans ce
nouveau cadre ( b ) un effet très - différent
de celui qu'il produifoit dans fon
pays natal. Cela fut marqué par un froid
général répandu fur tous les Spectateurs
& qui auroit , peut -être injuftement ,
profcrit toute autre Piéce moins connue
& moins comblée des applaudiffemens
publics que n'avoit toujours été
( b ) La Salle de la Comédie Italienne eſt en
général bien plus vafte qu'aucune de celles où fe
repréſentoit l'Opéra - Comique . Depuis la reftauration
de cette Salle , devenue une des plus
agréables de Paris , l'ouverture du Théâtre ,trèsgrande
& très - élevée , forme un avant-fcène décoré
avec toute la nobleffe & la magnificence qui
fuffiroient à la pompe d'un Théâtre de Cour.
celle - ci.
MARS. 1762. 193
celle - ci. Au contraire , On ne s'avife
jamais de tout , autre Opéra-Comique ,
où il y a de l'intrigue , de l'action , du
Dialogue dans le Drame , beaucoup de
galanterie & de naturel dans la Mufique
, fit plus de plaifir & en fait encore
davantage fur cette Scène qu'il n'en faifoit
fur l'autre , parce que le jeu , les
actions & les tableaux qui en font agréables
& qui ne fortent point du genre de
comique auquel nous fommes accoutumés
fur les Théâtres réglés , font bien
mieux développés qu'ils ne pouvoient
l'être. Mlle Neiffel & M. Clairvaly méritent
& y reçoivent beaucoup d'applaudiffemens
, ainfi que M. de la Ruette ,
auquel indépendemment de l'intelligence
& du tact mufical , on reconnoît aujourd'hui
des talens pour la partie de la
Comédie qui étoient moins en évidence
fur un autre Théâtre . La Scène du Mendiant
par M. Clairval eft un de ces traits
originaux , devenus propres à celui qui
les a le premier travaillés , & qu'il y a
lieu de croire que tout autre Acteur
plus confommé dans fon Art , ne rendroit
pas peut-être avec le même degré
de perfection , de vérité & de bonne
plaifanterie.
Il femble que l'impreffion du Public
I
194 MERCURE DE FRANCE.
d'ouà
cette premiere repréſentation ait judicieufement
déterminé le
genre
vrages & de talens de l'Opéra-Comique
propres à paffer & à refter fur un plus
grand Théâtre. Ce n'eft pas qu'il y ait rien
d'abfolument bas en foi dans la Nature
pour des yeux philofophiques ; mais on ne
peut fe refufer à deux vérités. 1º . A la
réalité du mauvais effet des difparates
produit par la comparaifon des chofes à
certains lieux , à certaines circonstances ,
lorfqu'il s'y trouve une oppofition trop
fenfible. 2°. A ce que dans les chofes
ou dans les objets les plus vils que l'art
fe propoſe d'imiter , il y a divers afpects
dont les uns ont certaine grâce , certain
agrément propres à la nature de cette
chofe , lefquels bien faifis , fans altérer
la vérité , plaifent davantage que la Nature
même ne plairoit ; mais il y a
auffi d'autres afpects qui font plus dégoutans,
par leur groffiereté, que l'objet
réel ne l'eft en nature. Lorfque ce font
ceux-ci que l'on choifit , le goût adroit
de les rejetter , fans que le raifonnement
le plus métaphyfiqué ait celui de condamner
fa répugnance.
Le Peintre amoureux de fon modéle ,
dont le genre du Drame & celui de la
Mufique font affez analogues aux ouMARS.
1762. 195
vrages que des conventions raifonnées
ont admis avec bienféance fur notre
Scène , jouit des mêmes avantages ; &
la repréſentation en eft devenue encore.
plus agréable que lorfqu'elle étoit confondue
dans la foule turbulente des Spectateurs
de l'ancien Opéra - Comique.
noi-
On joue auffi le Cadi dupé & le Maréchal.
La réuffite de ce dernier a été
trop connue & trop publiée par tous
les papiers publics , dans fon temps ,
pour répéter les éloges qu'il mérite . Le
fond en eft affez naturellement intrigué,
& il préfente des fituations & des coups
de Théâtre vraiment comiques, quoique
d'abord les images en foient un peu
res. Ce qu'on y a ajouté n'a pu être que
très - favorablement reçu , puifque cela
donne lieu de faire jouir le Public des talens
de M.Caillot dont avec juftice on eft
toujours fi agréablement affecté. M. Audinot
a reçu des applaudiffemens dans le
rôle du Maréchal légitimement dûs à la
préciſion muficale de fon chant & à la vérité
très -naturelle de quelques parties de
fon jeu.L'Auteur des paroles pour adapter
fa Piéce à la nouvelle pofition ( a ) a fait
(c) Le Maréchal & On ne s'avife jamais de tout
avoient été repréfentés à la Cour,avant la réunion
par des Acteurs appartenans au Roi.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
chanter par le Maréchal à la fin du Vaudeville
qui la termine , le couplet fuiant
:
Je fais un pauvre Maréchal ,
Et par un bonheur fans égal
On m'a tiré de mon village ,
Pour m'employer fuivant la Cour .
Meffieurs , dans ce nouveau féjour
Pour mettre en bon train mon ménage ,
Τότε , τότε , τότ ,
Battez chaud ,
Tôt , tôt , tôt ,
Bon courage ,
C'eft me donner coeur à l'ouvrage.
Le même Auteur nous apprend , par
une lettre fignée de lui , qu'en foumettant
ce couplet à l'examen , le Cenfeur
pour approbation écrivit fur le champ le
couplet fuivant fur les mêmes rimes :
Bravo , Monfieur le Maréchal ,
Ma foi , vous ne faites pas
De fortir de votre village ,
mal
Pour venir briller à la Cour ;
Car c'eft là votre séjour.
De vos talens faites uſage ,
Τότ , τότ , τότ &ς,
3
197
MARS. 1762.
Ayez toujours coeur à l'ouvrage. ( d)
Malgré l'affluence du Public & fon
empreffement également foutenu tous
les jours depuis la réunion, comme dépofitaires
de la vérité des faits & garants
des Anecdotes hiftoriques du Théatre ,
nous ne pouvons diffimuler que l'on convient
unanimement de la difficulté d'entendre
fur ce Théâtre la plupart des Acteurs
de l'Opéra-Comique , tant par la
foibleffe de voix de quelques- uns d'entr'eux
, trop difproportionnée à l'étendue
locale , que dans les autres , par le défaut
d'habitude de prononcer les paroles , trop
accoutumés comme ils font à n'articuler
que les fons dans les volubilités empruntées
de la Mufique Italienne ; cette Mufique
eft originairement analogue à une
Langue dont la volubilité fait le caractère
ordinaire de prononciation & fur laquelle
elle a été formée , ce qui la rend en
( d ) Le Maréchal ferrant , Opéra-Comique
repréſenté pour la premiere fois fur le Théâtre
de l'Opéra Comique de la Foire S. Laurent , le
22 Août 1761. Par M. Quetant. La Muſique de
M. Philidor , feconde Edition , revue , corrigée ›
& augmentée par l'Auteur . Se vend à Paris chez
Hériffant , Imprimeur- Libraire , rue Neuve Notre-
Dame , aux trois Vertus. Prix 24 fols avec les
Vaudevilles notés .
ܐ܂
1
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
cela très -oppofée au caractère modéré de
la Langue Françoife ; d'où l'on doit conclure
qu'elle ne pourra jamaislui être convenablement
ni agréablement appliquée.
Quand les Muficiens voudront -ils bien
Le prêter à concevoir que la cacophonie de
mots & celle des chofes à laquelle ils donnent
lieu fi fouvent, eft aumoins auffi douloureufe
à l'efprit , que peut l'être à leurs
oreilles la cacophonie des fons ? Pourquoi
ne pas confentir à ce que fans être
tout oreilles , on puiffe prendre quelque
plaifir à leurs productions ? Nous ne pouvons
nous refufer à rapporter la remarque
d'un Académicien ( dont le nom feroit
autorité s'il nous étoit permis de le citer )
fur les différens genres de Mufique des
Opéra - Comiques qu'on vient de donner
: c'eft qu'en général de toutes les
Mufiques qu'on fait entendre , fous le
tître même de Mufique Italienne , il n'y
en a d'univerfellement agréable que celle
qui fe trouve être de la Mufique Françoife.
Avant de finir l'Article des Opera-
Comiques , nous ne devons pas omettre
que le Public a été fenfible au zéle avec
lequel les plus anciens Acteurs du Théâtre
Italien fe font prêtés à tout ce qui
pouvoit contribuer à feconder deurs nouMARS.
1762. 199
veaux Camarades & à rendre leurs repré
ſentations plus agréables & plus brillantes.
On donna le Lundi 15 Février , la premiere
repréſentation d'Annette & Lubin,
Comédie en un Acte en Vers , mêlée d'Ariettes
& de Vaudevilles , par Madame
Favart & M. *** . (e ) Cette Piéce qui
eft repréſentée par les anciens Acteurs
de la Comédie Italienne , fut écoutée &
reçue avec tranfport. Sans rien ajouter à
l'exacte vérité , elle mérite , plus qu'on
ne fçauroit dire , la foule & l'extraordinaire
empreffement qu'elle a occafionné
jufqu'à préfent. Il ne paroît prèfque ja
mais d'ouvrage au Théâtre en aucun
genre , qui , comme celui - ci foit exempt
de toute efpéce de contradiction particuliere
fur le plaifir & l'applaudiffement
général du Public . Nous avouons l'embarras
que nous caufe l'extrait que
nous allons donner , par l'impoffibilité
d'en fouftraire la moindre partie fans
dérober un trait de grâce , d'efprit ou de
fentiment , & toujours néceffaire à la
conduite & à l'action. Dans cet embarras
nous nous déterminons , pour la fa-
(e ) Le Sujet eft tiré des Contes moraux de
M. Marmontel. V. Annette & Lubin , 11. vol , de
la feconde Edition .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
tisfaction de plufieurs de nos Le&eurs ,
à préférer de rapporter les morceaux qui
peuvent former des chanfons fort agréables
, indépendemment du fil des dialogues
, quoique dans la Piéce , çes morceaux
concourent à le faire marcher au
but où il doit arriver. S'il eft quelques
gens affez malheureux pour nous accufer
de prolixité par l'étendue de ce que
nous tranfcrirons nous espérons au
moins qu'ils auront affez d'amour -propre
pour ne s'en pas vanter.
x
EXTRAIT d'ANNETTE & LUBIN ,
, Comédie en un Acte , en Vers mêlée
d'Ariettes & de Vaudevilles , par
Madame FAV ART & M *** (ƒ).
PERSONNAGES.
LE SEIGNEUR ,
ACTEURS.
M. le Jeune.
LE BAILLI ,
LUBIN ,
ANNETTE ,
M. Rochard.
M. Caillot.
Madame Favart.
UN DOMESTIQUE du Château. M. Desbroffes.
(f)La premiere Edition , déjà prèfqu'épuisée,
fe trouve à Paris chez Duchefne , Libraire , rue
S. Jacques , au Temple du Goût , ainfi que celle
de Soliman Second par M. Favart.
MARS. 1762 . 201
Le Théâtre repréfente une Campagne ;
on voit un Bois d'un côté , & de l'autre
un Côteau. Sur le devant du Théâtre il
y a une cabane de verdure à moitié
faite.
LEE Bailli rencontre le Seigneur à la
Chaffe , fortant du bois & écarté de fon
équipage. Le Seigneur lui demande s'il
n'a point vu fes Piqueurs , fon Cerf ? Le
Bailli , que cela intéreffe peu , jaloux
de Lubin , veut reclamer contre lui l'autorité
du Seigneur. Pendant que l'un parle
de Cerf, de Chiens & c. l'autre parle
d'Annette . Ils ne s'entendent point, le fon
du cor rappelle le Seigneur ; mais le
Bailli l'arrête pour lui expliquer enfin fa
plainte.
LE BAILLI.
» Oui , Monfeigneur , l'affaire eft criminelle :
» Annette eft fille & Lubin eſt
>> Ils s'aiment tous les deux ,
garçon ;
LE SEIGNEUR.
La chofe eft naturelle.
LE BAILLI.
" Quoi! s'aimer fans permiffion ?
LE SEIGNEUR..
> En faut-il pour s'aimer ? &c .
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Le Bailli fait le portrait des charmes
d'Annette au Seigneur qui ne la connoît
pas.
AIR: Quand la Bergère revient des Champs.
Annette , à l'âge de quinze ans ,
Eft une image du Printemps ;
C'eſt l'aurore d'un beau matin ,
Qui ne veut naître
Et ne paroître
Que pour Lubin .
Son tein , bruni par le foleil ,
Eft plus piquant , eft plus vermeil.
Blancheur de lys eft fur fon fein ;
Mouchoir le couvre ,
Et ne s'entrouvre
Que pour Lubin ,
Sa bouche appelle le baiſer ;
Son regard dit qu'on peut ofer ;
Mais tout autre oferoit en vain.
C'eft une rofe ,
Qui n'eft éclofe
Que pour Lubin.
Il fait enfuite le portrait de Lubin.
» C'eft , dit-il , un drôle bien taillé , bien
>> nourri. »
Lubin eft d'une figure
Qui met tous le monde en train ;
MARS . 1762. 203
Sa Gaîté naïve & pure
Annonce un coeur fans chagrin;
C'est l'instinct de la Nature ;
C'eſt le regard du defir ;
Du bonheur c'eſt la peinture ;
C'est le rire du plaifir ;
Il ne s'inquiétte
De rien , de rien ,
Et le coeur d'Annette
Eft tout fon bien.
A
Le Bailli voit avec envie que ces jeunes
gens ne font jamais au Village & vivent
pour eux feuls . Le Seigneur réfléchit
fur les douceurs de la vie champêtre
il finit cependant par conclure que
ce feroit dommage qu'Annette fut le prix
d'un amour villageois ; il ordonne au
Bailli de le conduire pour aller rejoindre
la chaffe , confentant qu'enfuite il revienne
épier les deux jeunes amans.
Lubin arrive portant fur la tête un faifceau
de feuillage qu'il travaille en chantant
& qu'il arrange pour achever la cabane.
Il difpofe avec joie un petit repas
ruftique & toûjours relativement à fon
Annette. Il s'inquiete de ce qu'elle ne revient
pas; il mefure le tems à fon impatience
plus qu'à lahauteur du Soleil . Enfin il
entendfa Bergere ; elle chante en defcen-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
dant la côte ; il vole au devant d'elle ; elle eft
hors d'haleine. Lubin la gronde , la plaint:
cette petite fcène eft très-jolie , & peint
toutes les délicateffes du fentiment avec
un coloris de naïveté qu'il faut lire en entier
ou plutôt voir repréfenter pour en fentir
tout le prix. Annette eft enchantée des
foins s'eft donné Lubin pour orner
faretraite; on reconnoît que l'amour eft le
premier maître de tous les Arts. Ils ſe félicitent
mutuellement des biens que la nature
leur prodigue dans la vie champêtre.Commentfe
refufer icià les écouter eux-mêmes.
que
ANNETTE.
Toutes ces maifons magnifiques
Qu'à la Ville on trouve partout ,
Ne valent pas nos toits ruftiques.
Ces feuillages nouveaux font bien plus de mon goût
Que ces planchers pleins de dorure ,
Où l'on ne voit le bonheur qu'en peinture.
LUBIN .
Les Grands ne font heureux qu'en nous contrefailant
Chez eux la plus riche tenture
Ne leur paroît un ſpectacle amusant ,
Qu'autant qu'elle rend bien nos champs , notre
verdure ,
Nos danfes fous l'ormeau, nos travaux, nos loiſirs .
Ils appellent cela , je crois , un Payfage.
MARS. 1762. 205
1
ANNETTE.
Ah ! Lubin ! nous devons bien aimer nos plaiſirs ,
Puifqu'il faut tant d'argent pour en avoir l'image.
LUBIN.
Pauvres gens! leur grandeur ne doit pas nous tenter.
Ils peignent nos plaifirs au lieu de les goûter.
AIR. Des fleurettes,
Ces lits où la molleffe
S'unit avec les maux ,
Nourriffent la parelle
Sans donner le repos.
Sur nos gazons l'on fommeille
Tranquillement & d'abord .
LUBIN.
Comme on y dort !
ANNETTE.
Comme on y veille !
& c. & c. & c.
Lubin donne des rofes à fon Annette ;
il l'invite à prendre leur repas ruftique.
Ce tableau eft charmant , & le dialogue
refpire la gaîté tendre & naïve de la nature
& du fentiment. Le chant des oifeaux
qu'ils entendent donne lieu à la
plus jolie penfée.
LUBIN.
Entends-tu les oifeaux , Annette ? Leur ramage
Pendant notre dîner femble fe rapprocher.
200 MERCURE DE FRANCE.
ANNETTE.
Nous ne fommes pas faits pour les effaroucher ;
Nous nous aimons, nous parlons leur langage.
Lubin , qui préfére la voix d'Annette au
ramage des oifeaux, l'invite à chanter ;
elle ne fe fait pas prier , & dit une eſpèce
de Romance villageoife , dont le ftyle
& le chant font parfaitement dans ce caractère.
Il eft queftion de la petite rufe ,
par laquelle une Fille de campagne fe
dérobe aux pourfuites d'un Seigneur. Le
dernier couplet fait maxime.
Cela vous apprend comme
On attrape un méchant :
Quand on le veut , on le défend ;
Mais on ne voit plus guères
De ces filles d'honneur
Refufer un Seigneur .
Annette veut que Lubin chante à fon
tour. Il lui propoſe de lui apprendre un
air qu'il a entendu chanter au Château .
Il commence une Ariette connue de
l'Opéra .
Du Dieu des coeurs ,
On adore l'empire , &c.
Annette l'interrompt ; les paroles & te
MARS. 1762. 207
chant de cet air l'ennuyent ; elle ne veut
pas que l'on chante ni que l'on aime
comme à la ville. Pendant ce temps -
là , le Bailli , qui eft revenu pour les
épier , les regarde & les écoute à travers
la feuillée . Il enrage de leur union & du
bonheur de Lubin. Ce dernier s'écarte
un moment pour aller veiller fur les troupeaux
de l'un & de l'autre. Le Bailli faifit ,
cet inſtant pour éffrayer Annette par les
menaces les plus terribles des malheurs
qu'attirera fa conduite avec Lubin . Elle
a peine d'abord à s'en allarmer. Selon elle,
Lubin n'eft pas un garçon , mais fon
coufin. Elle dit plaifamment au Bailii ,
que fi cela le fâche , il n'a qu'à avoir
une coufine auffi . L'efpéce d'interroga-.
toire que le Bailli fait fubir à Annette , eft
ménagé avec une délicateffe qui ne laiſſe
pas échapper la plus légère indécence dans
les réponſes franches & fans détour de la
jeune fille , fur ce qu'elle accorde de faveurs
à Lubin & fur la crainte de ne lui
en pas accorder affez. Le ravage
des
vents , celui des loups , de la grêle , du'
tonnerre , de la féchereffe , enfin tous les
maux , qui arriveront dans le Pays feront
imputés , felon le Bailli , à la pauvre
Annette. La pureté de fon âme défend fon
efprit contre toutes ces menaces ; mais
208 MERCURE DE FRANCE.
un fentiment que l'on fent être l'instinct
de la Nature , l'a fait fuccomber à la terrible
menace d'être défavouée & maudite
par fes enfans , quoiqu'elle n'eût encore
penfé de fa vie à ce que c'étoit que d'avoir
des enfans , & comment elle en auroit.
On doit faire honneur aux Auteurs
d'avoir commencé à indiquer l'état actuel
de cette fille , fuite affez naturelle de la familiarité
dont elle vit avec fon coufin . Le
Bailli la laiffe défeſpérée . Lubin la retrouve
en cet état ; elle lui apprend la caufe de
fes pleurs . Lubin répond qu'ils n'ont point
d'enfans; mais Annette lui dit que le Bailli
a prédit qu'ils en auroient , qu'elle en
feroit la mere , & que Lubin en feroit le
pere. Celui -ci s'en réjouit. Il ne peut cependant
ni confoler ni raffurer la craintive
Annette ; elle raconte , en fanglottant ,
que le Bailli lui a dit entre autres menaces
qu'ils feroient la caufe que dans le
Pays les vignes géleront ; à quoi Lubin
répond gaillardement :
Nous ne gelerons pas nous , cela me confole .
Mais Annette ne peut être tranquille
depuis qu'elle a appris que c'étoit de l'amour
& non de l'amitié qu'ils avoient
l'un pour l'autre. Elle en exprime fes regrets
par les couplets fuivans :
MARS. 1762. 209
ROMANCE de M. DE LA BORDE : Il eft donc vrai ,
Lucile.
ANNETTE .
Jeune & novice encore ,
J'aime de bonne foi ;
Cet amour que j'ignore
Eft venu malgré moi ;
Je ne fçavois pas même
Son nom jufqu'à ce jour :
Hélas ! dès que l'on aime ,
On a donc de l'amour !
Ta voix feule me touche
Par un charme fatteur 3
Chaque mot de ta bouche.
Paffe jufqu'en mon coeur.
Loin de toi , ta Bergère
N'auroit pas un beau jour ;
Hélas ! comment donc faire
Pour n'avoir point d'amour ?
Des fleurs que tu me cueilles
Je me pare au matin ;
Le foir tu les effeuilles ,
Pour parfumer mon fein ;
Ton foin eft de me plaire ,
C'eſt le mien chaque jour.
Hélas , comment donc faire
Pour n'avoir point d'amour ?
210 MERCURE DE FRANCE.
La chanfon qui fuit , en dialogue , ne
mérite pas moins d'être copiée .
LUBIN.
AIR : Je vous trouve plus belle.
Le coeur de mon Annette
Et le mien ne font qu'un ,
Moutons , chien & houlette ,
Chez nous tout eft commun.
ANNETTE.
Eh ! mais , oui-dà ;
Comment peut- on trouver du mal à çà ?
ENSEMBLE.
Oh ! nenni dà.
Peut-on trouver du mal à ça ?
LUBIN.
Tes lèvres demi- cloſes.
Refpirent un air frais ;
Croyant (entir des roſes ,
Je m'approche tout près.
Eh mais &c. 14
Une abeille farouche
Un jour piqua ta main ,
ANNETTE.
Un baifer de ta bouche
En fut le médecin.
Eh mais & c.
**
MARS. 1762.
211
LUBIN.
Tu te fens à la gêne
Le foir dans ton corlet ,
Moi tevoyant en peine ,
Je défais ton lacet .
Eh mais & c.
Quelquefois to fommeilles
Doucement dans mes bras.
ANNETTE.
Quelquefois tu m'éveilles ,
Mais je ne m'en plains pas.
Eh mais &c.
Annette apprenant à Lubin les lecons
qu'elle a reçues , lui dit que pour rendre
l'amour légitime il faut fe marier : l'honnête
Lubin ne demande pas mieux , mais
ils ne fçavent ni l'un ni l'autre ce qu'il
faut faire pour cela.
Lubin appercevant le Bailli , Annette
fe cache dans la cabanne . Lubin reproche
au Bailli les inquiétudes qu'il caufe à
Annette , le Bailli veut l'intimider auffi
mais il n'eft pas fi facile à épouvanter qu'
Annette: il veut abfolument que le Bailli
les marie. Le Bailli oppofe l'obftacle de
l'indigence de biens . Lubin réfout fort
bien cette difficulté . Enfuite il oppofe les
loix qui font contraires ; mais Lubin ne.
peut entendre cela il s'échauffe .
212 MERCURE DE FRANCE.
La timide Annette , fort de fa cabanne
pour l'appaifer & l'empêcher de battre le
Bailli.Dans le fort de fa querelle ,furvient
le Seigneur ; la Bergère rentre vite dans
fa cachette. Le Seigneur veut que Lubin
explique fon affaire. Ce Garçon expoſe
naïvement le mutuel fentiment qui
les attache , Annette & lui . Ils ne demandent
,dit-il, que la permiffion d'être -heureux
, à quoi le Seigneur répond qu'il
faut l'être avec bienfeance & que la loi le
condamne. Lubin reclame l'innocence
de fes fentimens & implore la bonté du
Seigneur , avec cette éloquence du coeur
qui touche plus fenfiblement que tous les
efforts de l'Efprit. Il termine fa prière ,
avec la même vivacité & la même chaleur
par ces quatre Vers :
Votre bonté nous prévient tous
Vous fecourez le miférable :
>
Quand le Bailli nous donne au Diable ,
Nous nous recommandons à vous.
par
Il va chercher fon Annette , pour l'aider
à flêchir le Seigneur ; elle réfifte
timidité ; Lubin , l'encourage , le Seigneur
eft frappé de fes grâces , il la raffure
& veut fçavoir d'elle la vérité de fa
conduite ; elle en rend compte avec ingenuité
par les couplets fuivans :
MARS. 1762. 213
AIR : Dans ma cabane obſcure ,
Monſeigneur , Lubin m'aime
Sauf votre bon plaifir ;
Moi , je l'aime de même ,
Il fait tout mon defir ;
Enſemble , dès l'enfance ,
Nous étions de loifir ,
Nous fimes connoiffance
Sauf votre bon plaifir,
J'avois perdu ma mère ,
Je me fens attendrir :
Lubin perdit fon père ,
Je l'entendois gémir ;
Nous voilà fans famille ,
Hélas , que devenir ?
fille ?
Mei furtout pauvre
Sauf votre bon plaifir,
Le befoin , l'habitude ,
Parvint à nous unir ,
Et norre unique étude
Fut de nous fecourir :
Quel fort étoit le nôtre !
Nous fçumes l'adoucir ;
Nous nous aidons l'un l'autre.
Sauf votre bon plaifir.
Le Bailli recommence fes imprécations
. La terre devoit, dit-il , s'entrouvrir
Tous leurs pas.
214 MERCURE
DE FRANCE.
Au contraire ( dit Annette ) les fleurs fembloient fe
careffer.
Le Soleil auroit dû s'éclipfer felon le
Bailli : au contraire , felon eux :
Lorſqu'Annette eft avec Lubin ,
Il fait le plus beau temps du monde, & c .
Le Seigneur , deplus en plus touché de
la naïveté d'Annette , la trouve raviffante
; fur quoi Lubin de bonne foi & par
un mouvement naturel lui dit.

AIR ; Dodo , l'Enfant dormira tantôt.
Monſeigneur , vous ne voyez rien :
Quand elle eft en habit de fête ,
Oh ! c'eſt une grâce , un maintien !
Qui vous feroit tourner la tête : 2.
De même en fimple négligé ,
Si vous fçaviez... quel plaifir j'ai ,
LE SEIGNEUR , avec transport.
Qu'elle eft , qu'elle est bien!
LUBIN
Monfeigneur , vous ne voyez rien.
Lubin fait faire la révérence au Seigneur
par Annette. Il la préfente avec
toute la complai ance de la tendreffe &
du bonheur ; il veut lui faire faire des haMARS.
1762. 215
bits à la ville , parce qu'elle étouffe dans
ceux qu'elle porte , manière adroite de
faire entendre au fpectateur l'état d'Annette.
Mais que l'efpoir de Lubin eſt
trompé ! Le Seigneur fe charge de la faire
habiller ; maisilla fait conduire parfes gens
au château , & Lubin ne peut la fuivre ;
on lui ordonne avec rigueur de lui faire
fes adieux. La malheureufe Annette en
larme appelle à grands cris Lubin ; il fort
de la fcène dans le plus violent défeſpoir
en arrachant , fans être vu , un des bâtons
de la cabanne.
Le Bailli triomphe & après avoir
bien tourné , demande au Seigneur la
permiffion d'époufer Annette en quatriéme
Nôces. Ce n'eft pas là , à ce qu'il paroît
, l'objet de l'enlevement que le Seigneur
avoit ordonné.
Lubin , avec le bâton qu'il avoit arraché
, a couru après les domeftiques du
Seigneur ; fa vigueur naturelle animée
par fon amour , les a mis tous hors de
deffenfe. Il a enlevé de leurs mains fa
chère Annette il a les cheveux épars ,
il la raméne , il la tient dans fes bras ;
ce tableau eft frappant d'intérêt. A la
vue de fon Seigneur il jette fon arme, il
Le précipite à fes pieds , il attend de lui
216 MERCURE DE FRANCE.
ou la vie ou la mort. Annette joint fes
larmes aux prieres de Lubin ; elle déclare
que c'eft elle qui aima la premiere,& que
c'eft elle qu'il faut punir. Ce ne font que
les jours d'Annette pour qui Lubin s'inquiette.
De fon côté Annette craint que
les malheureux enfans , prédits par le
Bailli , ne viennent fur fa tombe lui reprocher
leur naiffance. Elle ne defire de
vivre qu'autant qu'il faudroit pour que
ces enfans n'euffent plus befoin de fon
affiftance. Le Seigneur ne peut cacher
le trouble que lui caufe une fituation fi
touchante. Lubin fait un dernier effort ,
par le difcours qu'à genoux il adreffe au
Seigneur , & dont nous nous reprocherions
de fupprimer un feul vers.
Je conviens de mon tort , mais je vous le répéte ,
Monfeigneur , prenez ſoin d'Annette.
S'il faut me féparer d'Annette abſolument ;
Recevez-moi foldat dans votre Régiment ,
Pour vous , avec plaifir , j'expoferai ma vie ;
Je ne veux rien de plus : Annette m'eſt ravie !
Quand il falloit applanir des chemins ,
Piocher , bêcher & faire des levées ,
Enclôre vos Parcs , vos Jardins ,
On me voyoit toujours le premier aux corvées ;
C'étoit par amitié plutôt que par devoir.
Je ne veux pas m'en prévaloir :
Mais
MARS. 1762. 217
Mais à votre bonté fi j'ai droit de prétendre ,
Qu'Annerte feule en foit l'objet ,
i
Et j'en fentirai mieux le prix de ce bienfait.
Ah ! Monſeigneur , daignez m'entendre ;
Quand vous voyez des malheureux ,
Vous vous intéreſſez pour eux;
Vous dites à part vous : ils font ce que nous fommes
;
Oui , ces pauvres gens font des hommes.
Cet endroit de la Piéce a toujours attendri
jufques aux larmes , tant par le
pathétique naturel qui eft dans ce morceau
, que par la manière dont le rend
l'Acteur (g) , qui paroît d'autant plus
pénétré , qu'il ſemble que l'Art n'ait
nulle part à la chaleur & au fentiment
de fon expreffion .
Le Seigneur fait lever Lubin avec une
vi.acité qui tient encore du dépit &
qui fufpend un moment l'intérêt , en difant
au Bailli , de noter ce qu'il va ordonner
. Annette & Lubin fe croyent
perdus , & le Bailli au contraire croit que
fa jaloufie va être vengée. Après avoir
un peu balancé , le Seigneur enfin prononce
en regardant les deux jeunes ,
Amans :
(g) M. Caillot.
K
218 MERCURE DE FRANCE .
Notez bien .....
que je leur pardonne ;
Hélas ! pourquoi les défunir ?
Vous pourrez vous aimer fans crime
Oui ; mès enfans , vous allez obtenir
Ce qui rendra votre amour légitime.
;
L'un & l'autre veulent exprime : leur
reconnoiffance au Seigneur , qui les en
empêche généreufement , en difant que
celui qui donne eft plus heureux que
celui qui reçoit . Il admire encore , à part,
les charmes d'Annette ; il fait embraffer
ces jeunes gens , promet d'avoir foin
d'eux , & termine la Piéce par la réflexion
fuivante :
Du vrai bonheur voilà l'image,
Ils jouiffent de tout , en vivant fimplement :
Gens de Cour , venez au Village ,
Pour connoître le Sentiment.
Par ordre du Seigneur , les garçons &
les filles du Village viennent célébrer le
bonheur d'Annette & de Lubin . Le Carillonneur
& le Bedeau leur apportent
un petit berceau orné de fleurs. On
chante un Vaudeville & une Ronde,
L'un & l'autre font imprimés à la fin de
la Piéce.
MARS. 1762. 219
N. B. Ce n'eft point faire trop d'éloge
des Acteurs qui jouent cette piéce ,
que de dire de tous en général qu'elle ne
peut être mieux rendue. A la manière
dont Mile Favart a faifi le véritable fens
du genre & la fineffe de tous les détails
du rôle d'Annette , on ne peut méconnoître
en elle un des Auteurs de cet aimable
ouvrage. A ce même talent & à
celui du plus heureux naturel dans le
jeu , M. Caillot ajoute encore , fi l'on
peut dire , l'agrément du Portrait de
Lubin , que nous avons rapporté dans
l'Extrait. C'est l'inftinct de la Nature.....
C'eft le regard du defir..... C'est le rire
du Plaifir & c..... La figure de cet
Acteur , le fon agréable de fa voix , les
grâces de tout genre dans le chant , &
la difpofition de tout fon maintien rempliffent
parfaitement l'idée que les vers
préfentent:mais le pathétique avec lequel
il récite les endroits de cette Piéce qui en
font fufceptibles , eft d'autant plus remarquable,
qu'il n'avoit pas eu encore occafion
de le faire valoir, & qu'il paroît par là
difpofé à toutes les fortes d'expreffions.
Le degré de fentiment avec lequel il rend
les deux fcènes avec le Seigneur , eft
un bien réel de la Nature,l'art n'a que de
vains fignes pour y ſuppléer.
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
REMARQUES fur ANNETTE ET
LUBIN , Comédie en Vers , mêlée
d'Ariettes & de Vaudevilles &c.
S1 jamais on eft parvenu à cacher , avec la plus
judicieule adrelle , les fineffes de l'efprit fous le
coloris du fentiment & de la naïveté , c'eſt dans
cette petite Comédie. Elle préfente partout l'image
de la Nature , & cette image eft partout crayonnée
par l'art le plus ingénieux. Si l'on compare avec
cette Piéce le joliConte de M.Marmontel, en rendant
juftice au premier créateur du Sujet, on admirera le
talent des Auteurs du Drame , qui ont trouvé le
moyen de faire entrer tous les détails heureux du
Conte en Profe dans des Vers ſouvent affujettis à
la gêne des Ariettes , prèfque toujours à la coupe
tyrannique des couplets . Le brillant des détails
eft diftribué avec goût & avec une intelligence qui
donne même quelquefois un nouveau jeu & des
grâces nouvelles à ce qu'on a emprunté du Conte.
Quoique le fond du Sujet foit la peinture des actions
qu'infpire la nature dans fon état primitif,
fans connoiffance d'aucunes loix , tout est préfenté
avec tant de délicateffe , que la décence la
plus févère n'en peut jamais être allarmée. Le
ton du ftyle eft foutenu , & toujours à l'uniffon
du genre de l'ouvrage. Il ne paroît interrompu
qu'un inftant par la diftinction que fait An
nette d'amans & d'amis . Diftinction dont elle
peut avoir pris l'idée dans ce que le Bailli lui a
dit , mais dont le tour d'élocution a paru à pluMARS.
1762.
221
fieurs gens trop recherché & trop oppofé à l'état
de fimplicité de cette jeune Bergère. Comme ce
n'eft que dans des ouvrages du plus grand fuccès
que l'on peut espérer quelques fruits de la critique
, nous ne devons pas , à l'égard de celui-ci ,
diffimuler celle de quelques Cenfeurs , qui voudroient
que le Seigneur ne ternît pas la pureté &
la générofité de fon caractère par l'enlèvement
d'Annette . Cet enlévement , felon eux très cruel,
dans le premier inftant qu'il voit certe fille &
qu'il remarque fes charmes , ne peut être excufé
ni par la violence d'une longue paffion , ni par
le feul intérêt de la vertu . Mais fans cet enlévement
comment produire le pathetique du dènoûment
? Comment amener le tableau touchant
de Lubin venant d'arracher Annette à fes
ravilleurs C'eft entre les Auteurs de la Comédie
& les Critiques que cette queftion doit être
difcutée. C'eft au Public à juger ce qu'il croit devoir
préférer entre l'impreffion que procurent
ces fituations & le défaut dont on accufe le
moyen qui les produit.
Quand nous avons reclamé les loix du goût ,
celles de la Raifon & des vraisemblances , contre
la frénéfie de mettre indiftinctement des Comédies
en Mufique , nous n'avons pas entendu celles
du genre d'Annette & Lubin , ni le genre de
chants dont elle est mêlée. Il faut encore diftinguer
le tour qu'on a donné à ce Sujet pour le
rendre plus fufceptible de l'agrément du chant.
Le choix des airs n'eft pas le moindre mérite de
l'Ouvrage , par l'analogie qu'ils ont chacun.
avec les fentimens , les penfées ou les fituations
& par celle que le total des airs paroît avoir avec
le fond même du Sujet. Le peu qu'il y a d'Ariettes
eft rempli par des paroles qui vont au fil
1
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
>
de l'action & n'arrêtent pas , par d'éternelles répétitions
d'un feul mot , l'intérêt ou la curiofité
de l'Auditeur , comme dans quelques faftidieux
chefs-d'oeuvres du nouvel Opéra Comique. Outre
l'avantage de dialogner d'une façon plus piquante
& qui rend pour ainfi dire en même
temps l'image de la penfée ou du fentiment
qu'expriment les vers les airs qu'on a choifis
font d'un chant facile & propre à refter dans
la mémoire. La coupe de plufieurs parties de ce
Drame en couplets de Romance ou de Vaudevilles
eft une attention de goût , qui mérite d'ètre
remarquée en ce qu'elle entretient l'ima
gination dans le lieu & dans les ufages de la
Scène champêtre, Il n'y a dans la quantité de
ces airs à reprocher que l'Ariette d'Annette à la
Scène VI . Pauvre Annette ! Ah! Pauvre Annette
! &c. où elle déplore fes allarmes,qui par les
Tours affectés du goû: Italien & par le travail de
te chant , difcorde avec tous les autres airs ainfi
qu'avec la fituation où elle ſe trouve , & furtout
avec la critique qu'elle a faite auparavant de l'air
du Dieu des coeurs certainement plus fimple &
plus naturel que celui qu'exécute alors fans leçons
& fans maître une jeune fille élevée dans les
champs fous une cabanne. On peut penfer & dire
de même du morceau que chante Lubin ,
finiffant d'affommer les domeftiques du Seigneur.
Aucun danger ne m'étonne ; fur moi que le
Ciel tonne &c. L'invitation du bruit du tonnerre
celle de l'effervefcence du fang fur le not bouil
lonne paroiffent à quelques perfonnes , un peu déplacées
en cette occafion & le font prèfque toujours.
Les imitations des bruits ou des effers phyfiques
devant être réſervées à la fymphonie , & non
au Perfonnage qui eſt affecté des chofes qu'il nom
en
MARS. 1762. 223
me. Qu'il feroit à defirer pour l'intérêt du bon
goût & de la vérité , qu'on n'eût que ce nombre
de reproches à faire dans tous des Ouvrages de
Mufique dramatique de ce temps !
CONCERT SPIRITUEL.
Du 2 Février , fête de la Purification.
>
ONNa exécuté une fymphonie fuivie
de Venite exultemus Motet à grand
choeur de M. Davefne , M. Duport y a
joué une Sonate de Violoncelie ; il a
paru auffi furprenant que la premiere fois
qu'il a joué. M. Godart a chanté Laudate
cæli , petit Motet de M. Lefebvre.
M. Balbaftre a joué un Concerto d'Orgue
de fa Compofition . Mlle Fel a chanté
un petit Motet , & ce Concert a fini
par les Titans , Poëme François , mis en
Mufique par M. Mondonville.
LETTRE d'un Académicien de Rouen
à M. DELAGARDE , Adjoint au
Privilége du Mercure pour la partie
des Théâtres.
SOUFFREZ , Monfieur , que je paye à
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE .
M. Bernaud ( a ) le tribut de louanges
qu'il mérite de nos concitoyens. Du
Théâtre de Paris , où il eft , il ne laiſſe
rien à defirer pour celui- ci , quant à la
pompe , à la préciſion , à la variété &
enfin à tous les acceffoires qui en dépendent.
C'eft un de ces hommes actifs avec
intelligence qui tirent parti de tout. Il fcait
mettre à profit les inftans où ces phénoniènes
qui font , chez vous , le deftin des
ouvrages dramatiques , font libres de
prendre quelque repos , il les engage
à venir ici recevoir des fuffrages moins
brillans peut-être que dans la Capitale
mais qui peuvent être encore flateurs
pour eux par le tranfport que leurs talens
excitent dans nos âmes & par l'admiration
dont nous fommes frappés .
Nous avons vu tour-à-tour M Grandval
& Mile Clairon . Il ne m'appartient
pas de faire leur éloge , il eft au-deffus
de ce que je pourrois dire . Dans le petit
nombre de repréſentations où M. Grandval
s'étoit borné , on lui redemanda plufieurs
fois la Métromanie & Nanine , où
l'on ne pouvoit fe laffer de l'admirer &
de l'applaudir .
Mlle Clairon évoqua du fein des
( a ) Entrepreneur des Spectacles de Rouen.
MARS. 1762 . 225
cette
morts l'ombre d'Iphigénie en Tauride
ou plutôt Iphigénie elle-même , Idamé,
Alzire , Hypermneftre. Nous fentimes ,
en la voyant , dans tous ces rôles
impulfion tumultueufe qu'Homère dépeint
fi bien lorfque quelque Divinité ,
fous une forme mortelle , venoit réchauffer
les efprits , remuer les coeurs ,
& changer la face de la Nature . Mais
que ces momens de délices ont été
courts ! L'éclat d'un météore lumineux
qui écarte pour un inftant les ombres
de la nuit , fe diffipe enfuite & rend les
ténébres moins fupportables , n'a pas un
paffage plus rapide. Nous ne nous confolons
que par l'efpérance qu'on nous
donne de la revoir encore. Les coups de
Théâtre d'Hypermneftre ont paru à Mlle
Clairon plus frappans qu'à Paris. C'eſt
une juftice qu'elle a rendue elle - même
publiquement aux juftes mefures qu'a
prifes pour cela M. Bernaud qui croit
avec raifon , qu'on ne doit rien négliger
pour l'embelliffement du Spectacle &
pour la plus parfaite illufion de la Scène.
Les voyages de cet Entrepreneur ici ,
quoique rares , ont toujours quelque
chofe d'utile pour notre Théâtre . Nous
avons remarqué à la feconde repréſentation
du Père de Famille , qu'il a fait
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
donner pendant fon dernier féjour , des
retranchemens fenfibles de 30 ou 40 lignes
qui affoibliffoient l'intérêt ; cette
Piéce est toujours vue ici avec plaisir &
affluence. Dans ce même temps M. Bernaud
joua dans l'Avare , Turcaret , l'Ecole
des Femmes & Efope à la Cour.
C'eft à jufte titre qu'il a réuni dans ces
rôles les applaudiffemens qu'il méritoit.
Il nous fait difpofer la Tragédie de
Tancrede qui n'a été retardée que par
les préparatifs de la pompe que cette
Tragédie exige. Comme il craint les inftans
de langueur où le Public pourroit
fe livrer en voyant toujours les mêmes
objets ; il vient de nous envoyer un débris
choifi des Acteurs de l'Opéra- Comique
de Paris , & nous jouiffons par
fes foins d'un nouveau genre de Spectacle
qui jete une diverfité agréable
dans nos amufemens.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A VIS.
Il feroit à defirer que ceux qui font
en état , dans chaque Ville du Royaume
, d'informer le Public de ce qu'il y a
d'intéressant à leurs Spectacles , fuivif
fent l'exemple de Académicien de
MARS. 1762. 227
Rouen. Nous contribuerions avec plaifir
à publier ce qu'ils daigneroient nous
communiquer.
SUPPLÉMENT à l'Article des Théâtres.
O N nous prie d'ajouter la Piéce fuivante
à tous les vers par lefquels on a
déja célébré le talent de M. de Fénelon
pour le genre dramatique .
VERS de M. l'Abbé DE NOÉ , adreffés
à M. DE FÉNELON , fur fa
nouvelle Tragédie d'ALEXANDRE.
T
01 quicher au Dieu des beaux- Arts ,
Sçais combattre , penſer & plaire ,
Enfant de Minerve & de Mars ,
Reçois un hommage fincère ,
Que ton Poëme ma dicté :
Je dois à ton divin ouvrage
Cer authentique témoignage ,
Je le dois à la Vérité.
Qui , tu triompheras , en dépit de l'Envie
Et du caprice des Cenfeurs ;
Je dis plus , & fans flatterie ,
Du temps qui détruit four , excepté le génie
K vj
228 MERCURE DE FRANCE .
Ne redoute point les rigueurs ;
Rentre encore dans la carrière ,
Sublime & vaillant Fénélon ,
Et de nouveaux lauriers cours y ceindre ton front;
Regarde avec dédain l'Envie & fes fureurs ;
Et la Ville , & la Cour entière
De tes Cenfeurs te dédommageront.
Nota. L'étendue des matières nous
ayant entraîné au-delà des bornes ordinaires
de cet Article , nous fommes forcés
, avec regret , de remettre au mois
prochain à rendre compte de la nouvelle
Edition des Cuvres de Théâtre de M.
de Saint-Foix annoncée dans le précédent
Mercure .
SUITE des Nouvelles Politiques, de
Février.
De HAMBOURG , le 5 Janvier 1762.
Les Lettres de Schwerin marquent que le Comte
de Heffenftein , entré à la tête de huit mille Suédois
dans le Mecklenbourg , y prend de telles mefures
, qu'il fera difficile aux Pruffiens de le lui
faire abandonner.
Nous apprenons de Berlin , que le Corps Pruffien
aux ordres du Général Plathen , y eſt arrivé
extrêmement affoibli . Le bruit général eſt que le
Prince Eugene de Wirtemberg s'eft retiré avec les
troupes dans l'Uckermarck .
MARS. 1762 . 229
Le Comte de Goës vient enfin de recevoir les
paffeports qu'il demandoit au Prince Ferdinand de
Brunfwick , & il fe prépare à partir pour Vienne.
De DRESDE , le 25 Décembre 1761 .
Dans une affaire qui s'eft paffée le 20 de ce
mois entre un Corps Pruffien , & quelques-unes
des troupes commandées par le Général Haddick ,
les Autrichiens ont fait quatre Officiers & deux
cens Soldats prifonniers.
De LONDRES , le 12 Janvier 1762.
La Déclaration de guerre contre l'Eſpagne fut
publiée , le 4 de ce mois , avec les formalités accoutumées.
On affure cependant que le premier
de ce mois , le Comte d'Egremont avoit fait allurer
nos Négocians , qu'il n'y auroit aucune espéce
d'Embargo . Néanmoins plufieurs Navires Efpagnols
, qui étoient fortis depuis peu de nos Ports ,
viennent d'être pris par des Frégates du Roi , &
ramenés tant aux Dunes qu'à Plimouth & à Portmouth.
On les y retiendra , dit- on , jufqu'à ce qu'on
foit inftruit du traitement qui aura été fait aux
Bâtimens Anglois dans les Ports de Sa Majesté
Catholique.
Les Lettres de Copenhague certifient qu'il n'y a
aucun fondement au bruit qui s'eft répandu d'une
négociation pour une alliance défenfive entre Sa
Majefté Danoife & les Cours de Londres & de
Berlin .
En conféquence d'un ordre du Roi , les Commillaires
de l'Amirauté délivrent actuellement des
Commiffions ou Lettres de marque , pour aller
en courſe contre les Espagnols.
On a fait paffer depuis peu beaucoup d'argent
& de munitions à Gibraltar , & l'on parle d'en
230, MERCURE DE FRANCE .
renforcer la garniſon , déjà composée de ſix Régimens
, chacun de neuf cens hommes..
Pendant quelque temps , on a dit ici que notre
Cour avoit réfolu de faire évacuer Belle- Ifle. Ce
qui a donné lieu à ce bruit a été le rappel de cinq
Régimens qui y étoient . Mais il eft certain qu'il
y refte environ trois mille hommes.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 20 Janvier 11762.
Le Comte de Mifnie eft parti d'ici , le 7 de ce
mois , pour le rentre à Munich .
Lei , le Comte de Fuentes , ci - devant Ambaf-
Cadeur d'Espagne à la Cour de Londres , fut préfenté
au Roi par le Duc de Choifeul . Il eut de Sa
Majefté , le même jour , une Audience particuliere
, après laquelle il fut préſenté à la Reine ,
ainsi qu'à la Famille Royale.
Le 10 , l'Académie Françoiſe préfenta à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale la nouvelle édition
de fon Dictionnaire.
E La Duchelle de Brancas , feconde Douairiere ,
Dame d'Honneur de Madame la Dauphine , n'étant
plus en état , parfon grand âge , de remplir
des fonctions de cette Charge , a demandé & obzenu
du Roi , ainfi que de Madame la Dauphine ,
la permiſſion de s'en démettre. En conféquence .
la Duchelle de Brancas , fa belle- mere , qui avoir
fa furvivance , devient Titulaire , & la furvivance
paffe à la Ducheffe de Brancas, feconde Douairiere.
Le 17 , le Duc d'Orléans préſenta au Roi le
MARS. 1762. 231
Comte de Thiard , à qui il vient de donner , avec
l'agrément de Sa Majefté , la Charge de fon premier
Ecuyer , vacante par la retraite du Marquis
d'Oiſe Brancas ; & le Chevalier de Clermont- Gallerande
, qu'il a nommé un de fes' Chambellans
à la place du Comte de Thiard . Ce Prince préfenta
en même temps le Marquis de Montaufier,
pour faire les remercimens comme Colonel-
Lieutenant du Régiment d'Orléans , vacant par
la promotion du Comte de Blot au grade de Maréchal
de Camp.
>
Le même jour , Leurs Majeftés & la Famille
Royale fignerent les Contrats de Mariage du
Marquis d'Efparbès avec Dile Rougeot , du Vicomte
d'Aubuffon de la Feuillade , avec Dile de
l'Etoil de Graville , & du Comte de Mailly avec
Dlle de Périgord .
Le 18 , Monſeigneur le Dauphin , en vertu des
pouvoirs qu'il avoit reçus du Roi d'Eſpagne , revêtit
des marques de l'Ordre de la Toifon d'Or
le Duc de Choiſeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
ayant le Département de la Guerre & celui de la
Marine.
Le même jour , le Maréchal de Broglie prêta
ferment entre les mains du Roi , en qualité de
Maréchal de France , & il reçut des mains de Sa
Majefté le Bâton de Maréchal . Le ferment fut
û par le Duc de Choifeul .
Le Roi a accordé le Brevet de Colonel au fieor
de Moret , qui a apporté à Sa Majefte la nouvelle
de la prife de Colberg.
De PARIS , le 22 Janvier
Le 30 du mois dernier , les Religieux Feuillans
de la rue Saint- Honoré , en exécution d'un Décres
du Chapitre général de leur Ordre , célébre232
MERCURE DE FRANCE.
rent dans leur Eglife un Service folemnel pour
les Officiers & Soldats , morts dans les Troupes
du Roi pendant la préſente Guerre.
Les Comtes de Lyon , s'étant aſſemblés , ont délibéré
d'offrir au Roi une fomme confidérable ,
pour participer à l'augmentation de la Marine.
En conféquence , ils ont remis cette fomme au
Tréforier , que le fieur de la Michaudiere a chargé
de la recevoir .
La Cour des Monnoies , Sénéchauffée & Préfidial
, ainfi que les Tréforiers de France de la même
Ville , ont aufli fait remettre à la Caiſſe qui
leur a été indiquée , beaucoup d'argent pour le
même objet . Toutes les perfonnes de diftinction
, & un nombre infini d'autres , de tous états ,
fe font empreffés de fuivre cet exemple.
Les Receveurs des Tailles du Bourbonnois ont
offert la même fomme , que les Receveurs Généraux
de cette Généralité ont donnée pour la conftruction
d'un Vaiffeau.
La même offre a été faite par les Receveurs des
Tailles du Berry.
Plufieurs Régimens ont voulu facrifier leurs
appointemens ; mais le Roi , defirant plutôt augmenter
les fecours qui leur font néceſſaires , pour
continuer à lui donner des preuves de leur zéle ,
& à foutenir la gloire de fes armes , les a fait remercier.
Sa Majefté , en même temps , a ordonné
qu'on leur témoignât fa fatisfaction .
Les Habitans de la Paroiffe de la Suze , dans le
Maine , ayant fupplié le Roi d'accepter une foinme
proportionnée à leurs facultés ; Sa Majesté qui ,
bien éloignée de vouloir furcharger le Peuple ,
n'eft occupée que du foin de le foulager , n'a point
déféré à leur priére.
Le Vaiffeau le Saint -Jean , appartenant à la ReMAR
S. 1762 . 233
ligion de Malte , & commandé par le Chevalier
d'lfnar , a ramené à Toulon plufieurs des Chevaliers
François , qui , pour obéir à la citation faite
par le Grand Maître & le Confeil de l'Ordre , s'étoient
rendus à Malte l'année derniere .
Le Parlement de Bordeaux , toutes les Chambres
affemblées , a pris une délibération d'offrir au
Roi une fomme confidérable , pour être employée
à l'augmentation de la Marine . En même temps ,
il a invité tous les Sénéchaux , Villes , Corps &
Communautés du Reffort , de concourir de tout
leur pouvoir à la construction d'un Vaiffeau de
guerre , pour être offert à Sa Majeſté . Voici la
Lettre que le premier Préfident a écrite le 9 de ce
mois , au Duc de Choifeul à ce fujet.
" MONSIEUR ,
» Le Parlement , toujours empreffé de donner
» au Roi des marques de fon zéle pour fon fer-
>> vice , & de fon amour pour fa Perfonne facrée ,
» prit hier une délibération , dont j'ai l'honneur
» de vous envoyer la copie . S'il avoit en fa dif-
» pofition , Monfieur , quelques fonds ou quelques
> revenus , il auroit affurément fait mieux ; mais
vous n'ignorez pas combien font bornées les
» fortunes des Magiftrats , & furtout de ceux qui
» compofent les Parlemens. Celui de Bordeaux
» efpére beaucoup de l'exemple qu'il donne aux.
» Habitans de cette Ville & à ceux de fon Reffort ,
» & de l'invitation qu'il leur fait . Il fe flatte auffi
» qu'avec votre ſecours, Monfieur, Sa Majesté vou-
» dra bien lui fçavoir gré de la délibération , &
» la regarder comme un témoignage autentique.
» du defir qu'il a de lui plaire , & de contribuer
» au fuccès de fes vues.
Je fuis , &c.
Signé LE BERTHON .
234 MERCURE DE FRANCE.
La Chambre du Commerce de la même Ville.
a pris auffi une délibération conforme à celle du
Parlement. Il n'eft pas douteux que les autres .
Ordres de cette Ville & de la Province , ne s'empreffent
de fuivre cet exemple.
Nous avons reçu la fâcheufe nouvelle que le
Vaiffeau de la Compagnie le Boullongne , revenant
des Indes , avoit été pris fur le point d'arriver
au Port de l'Orient , & que le Comte d'Eſtain ,
qui le trouvoit für ce Navire , avoit été conduit
Prifonnier en Angleterre.
Le tirage de la Loterie de l'Ecole- Royale- Militaire
fe fit , le 11 de ce mois , dans l'Hôtel-de-
Ville , en la maniere accoutumée. Les numeros
fortis de la roue de fortune , font , 11 , 45 , 3 ,
90 , 82. Le prochain tirage fe fera le 9 Février.
MORTS.

Dame Magdelaine de Thumery de Boiffife ,
veuve de Meffire N. de Flecelles , Comte de Bre :
gy , mourut à Paris , le 11 Janvier , dans la quatre-
vingt-fixième année de fon âge.
Dame Louife Geneviève de Druy , Abbelle du
Chapitre des Chanoineffes de Sainte-Marie aur .
Dames , de Metz , y eft morte il y a quelque
temps.
Meffire Pierre- Paul Hebert , Maître des Requê
tes Honoraire , mourut à Saint - Germain - en-
Laye le 10 Janvier , âgé de foixante- dix- fept ans.
Dame Marie-Jeanne de Mailly Dubreuil , veuve
de Meffire François de Touftain de Frontéboſc
d'Efcrennes , eft morte le 14 du même mois , au
Château d'Efcrennes en Beaulle , dans la foixantedouzième
année de fon âge.
De WOLFENBUTTEL , le 31 Décembre 1761.
Don Diegue de Silva , qui , fervant en qualité
MARS. 1762 . 234
de Volontaire dans les Troupes de France , avoit
eu , à l'attaque de cette Ville , une jambe emportée
& une autre fracaffée par un bouler de
canon , mourut ici la femaine derniere , après
avoir beaucoup fouffert de fes bleffures . Il auroit
mérité de jouir plus longtemps des bienfaits , dont
fa valeur avoit été recompenfée par le Roi d'Eſpagne,
TRADUCTION de la Déclaration faite au
Miniftere Britannique par le Comte de Fuentes ,
Ambaffadeur d'Espagne.
» Le Comte de Fuentes , Ambaffadeur du Roi
» Catholique près le Roi de la Grande- Bretagne ,
>> vient de recevoir un Exprès de la Cour , avec
>> la nouvelle que Mylord Bristol , Amballadeur
» de Sa Majesté Britannique près Sa Majellé Catholique
, ayant déclaré à Son Miniftre d'Etat
» fon Excellence Don Richard Wall , qu'il avoit
» ordre de lui demander une réponſe pofitive &
cathégorique , par laquelle il pût fçavoir fi l'El-
" pagne fongeoit à s'unir à la France contre l'An-
" gleterre , & de déclarer en même temps , qu'il
" prendroit un refus pour une aggreffion & dé-
>>
claration de guerre , & qu'en conféquence il
» feroit obligé de fe retirer de la Cour d'Eſpagne;
» il lui a été répondu par ce Miniſtre d'Etat , que
» c'étoit bien plutôt par l'efprit d'arrogance & de
» difcorde , qui avoit confeillé une démarche fi
inconfidérée , & qui , pour le malheur du genre
» humain , n'avoit point celle d'animer le Gouver-
" nement Britannique , que le faifoit , dès ce mo-
» ment- là même , la Déclaration de guerre , &
» une infulte à la grandeur du Roi , & qu'il pouvoit
fonger à fe retirer dans le temps & de la
» maniere qu'il lui conviendroit.
236 MERCURE DE FRANCE .
"
» En conféquence , le Comte de Fuentes a recu
» ordre de fortir de la Cour & des Etats d'Angle-
>> terre , en faisant connoître au Roi Britannique
» & à la Nation Angloiſe , ainſi qu'à tout l'Uni-
» vers , que l'arrogance & l'ambition démesurée
» de celui qui a tenu les rênes de fon Gouver-
» nement , & qui paroît les tenir encore dans
» d'autres mains , eft la caufe de l'abîme de malheurs
où vont fe précipiter les Nations Efpagnole
& Angloife. Que , fi le Roi Catholique
» s'eft exculé de répondre , lorfqu'on lui a de-
→ mandé , s'il étoit vrai que le Traité , que l'Eu-
>> rope croyoit avoir été figné par Sa Majesté Catholique
& Sa Majefté Très- Chrétienne le 15
Août , exiftât , & s'il contenoit des articles relatifs
à l'Angleterre ; il ne faut en chercher la
raifon que dans un jufte reffentiment du manque
d'égards , & de la maniere infultante , avec
lefquels les affaires concernant l'Espagne ont été
traitées pendant tout le Miniftere de M. Pitt ;
» fa façon la plus familiere de terminer les difcuffions
fur ces matieres , lorsqu'il n'avoit plus
» rien à objecter aux preuves victorieufes qui lui
» étoient apportées de la légitimité des préten-
≫tions du Roi Catholique , étant de dire qu'il ne
» céderoit fur rien que quand la Tour de Lon-
כ כ
dres auroit été prife à la pointe de l'épée , &
» enfin dans le ton impératif avec lequel on a
» demandé à Sa Majefté Catholique le contenu
» du Traité . En effet , les Miniftres Espagnols
» auroient pû dire tout naturellement aux Mi-
» niftres Anglois , ainfi que le Roi Catholique ordonne
aujourd'hui , de fon propre mouvement
au Comte de Fuentes de dire publique-
» ment , que le Traité en queſtion fe réduit à un
Pacte de Famille entre les deux branches de la
MARS. 176?. 237
כ כ
כ כ
» Mailon de Bourbon , qui ne contient rien de
» relatif à la guerre préfente , & que même dans
la garantie mutuelle des Etats , il eft (pécifié
qu'il ne s'agit feulement que de ceux qui demereroient
a la France après la guerre. ) Que
» quoique Sa Majefté fût très - offenlée de la ma-
» niere auffi injurieuſe que peu réguliere , avec
laquelle on avoit renvoyé au Miniftre de France
» M. de Buily , le Mémoire qu'il avoit préfenté ,
» & où l'on faifoit voir combien il étoit à fou-
» haiter que les différends de l'Elpagne & de
l'Angleterre fe terminaffent en même temps
» que la guerre de l'Angleterre & de la France ,
» afin de rendre la paix auffi durable qu'il feroit
" Foffible , cependant elle avoit voulu renfermer
» en Elle-même fon mécontentement , & que
» dans un Mémoire remis à Mylord Briſtol , Elle
» avoit fait voir l'ingénuité & la convenance de
» cette démarche de la France , qui avoit choqué
"
ככ
و د
le Miniftre Pitt , & qu'enfin Elle avoit écrit au
» Roi Très Chrétien fon coufin , que puifque l'u-
» nion des intérêts de l'Espagne étoit pour les Anglois
une confidération qui les éloignoit de la
» pair Elle aimoit mieux les abandonner que d'ap
» porter le moindre obſtacle à la fin de a guerre;
» mais qu'Elle n'avoit point tardé à reconnoître
» que ce n'étoit qu'un prétexte , dont le Miniſtre
» Anglois avoit tiré avantage pour éviter de con-
» clure la paix , paifque les François ont continué
» à négocier , fans faire mention de nouveau des
» affaires de l'Eſpagne , & que leur defir de la
paix les a engagés à accepter des conditions ,
» qui , au jugement de l'univers , ont paru exceffi
» vement avantageufes pour l'Angleterre. Que
» malgré cela , le Miniftre Anglois a rompu la
» négociation , qu'il a laiffé éclater fon animo-
"
ود
238 MERCURE DE FRANCE.
fité contre l'Elpagne , d'une maniere qui a révolté
tout le Confeil Britannique ; & que , par
» malheur , il eft parvenu au but de fes perni-
>> cieux defleins .
» Cette Déclaration étant faite , le Comte de
>> Fuentes fupplie Mylord Egremont de préſen-
» ter fes profonds refpects au Roi d'Angle-
» terre , fon Maître , & de lui obtenir les palle-
>> ports & les autres ordres néceffaires , pour qu'il
» puiffe , fans être inquiété , fortir avec la famille
, des Etats de la Grande- Bretagne , & pour
la courte navigation qu'il a à faire pour fe ren-
>> dre fur le Continent. >>
EXTRAIT de la Gazette de la Cour de Londres .
A la Cour de Saint- James , le fecond jour de
Janvier 1762 Préfents . Le Roi , le Duc d'Yorck ,
P'Archevêque d'Yorck, le Lord Préfident , le Lord
Garde du Sceau Privé, le Lord Chambellan, le Duc
de Newcaſtle , le Lord Grand- Maître de la Maifon
du Roi , les Comtes de Huntingdon , d'Albemarle
, de Cholmondeley , de Kinnoul , de Bute ,
de Powis, d'Egremont, de Hardwicke , & de Thomond
; les Vicomtes de Falmouth , de Barrington ,
& Ligonier ; l'Evêque de Londres, le Lord Berkeley
de Stratton , les Lords Bathurst , Sandys , Anfon ,
Melcombe , & Grantham; les fieurs James- Stuart-
Mackenzie, George Grenville , & Charles Towshend
:
Il a plù ce jourd'hui à Sa Majeſté de figner une
Déclaration de guerre contre le Roi d'Eſpagne ,
& d'ordonner que ladite Déclaration feroit publiée
Lundi prochain , en la forme & manière
ufitée .
MARS. 1762. 239
REPONSE de la Cour d'Angleterre à la Décla
ration du Comte de Fuentes , An.baladeur
d'Espagne.
Le Comte d'Egremont , Secrétaire d'Etat de
Sa Majesté Britannique , ayant reçu de fon Excellence
le Comte de Fuentes , Ambaſſadeur du
Roi Catholique à la Cour de Londres, un écrit dans
lequel , outre la notification de fon rappel & la
demande des paffe- ports néceffaires pour fortir
des Etats du Roi , il a trouvé bon d'entrer en
matière fur ce qui vient de le paffer entre les deux
Cours , dans la vue de faire enviſager celle de
Londres , comme la fource de tous les malheurs
qui pourront s'enfuivre de la rupture furvenue.
Afin que perfonne ne foit féduit par la Déclara
tion qu'il a plû à fon Excellence de faire au Roi ,
à la Nation Angloife , & à tout l'Univers nonobftant
l'infinuation auffi déftituée de fondement
que de bienféance , & l'efprit de hauteur &
de difcorde que fon Excellence prétend régner
dans le Gouvernement Britannique , par malheur
pour le genre humain & nonobftant l'irrégularité
& l'indécence de faire appel à la Nation Angloife
, comme fi elle pouvoit être féparée de fon
Roi , pour lequel les fentimens les plus décidés
d'amour , de devoir & de confiance , font gravés
dans le coeur de tous les Sujets , ledit Comte d'Egremont
, par ordre de Sa Majeſté , écartant de
cette réponſe tout eſprit de déclamation & d'aigreur
, & évitant toute parole offenfante qui pût
bleffer la dignité des Souverains , fans s'abailler
jufqu'aux invectives contre de fimples particuliers ,
fe bornera aux faits , avec l'exactitude la plus fcrupuleufe
, & c'eft fur cet exposé de faits , qu'il en
240 MERCURE DE FRANCE.
appelle à toute l'Europe & à l'Univers entier fur la
pureté des intentions du Roi , & fur la fincérité
des voeux que Sa Majesté n'a pas ceflé de faire ,
auffi bien que fur la modération qu'Elle a toujours
montrée, quoiqu'inutilement , pour le maintien
de l'amitié & de la bonne intelligence entre
les deux Nations Britannique & Efpagnole.
Le Roi ayant reçu des informations certaines
que la Cour de Madrid avoit fecrétement contra-
Até des engagemens avec celle de Verſailles , que
les Miniftres de France s'efforçoient de repréfenter
dans toutes les Cours de l'Europe comme
offenfifs à la Grande- Bretagne ; & combinant ces
apparences avec la démarche que la Cour d'Efpagne
avoit faite , quelque peu de temps auparavant
, envers S. M. en avouant fon confentement ,
( quoique cet aveu eût été fuivi d'apologies ) au
Mémoire préfenté le 23 Juillet par le Sr de Buffy ,
Miniftre Plénipotentiaire du Roi Très - Chrétien ,
au Secrétaire d'Etat du Roi : & S. M. ayant reçu
après , des intelligences peu douteuses , des marches
de troupes & des préparatifs militaires qu'on
faifoit dans tous les Ports d'Espagne , jugea qu'il
étoit de fa dignité, comme de fa prudence , d'ordonner
à fon Ambaſſadeur à la Cour de Madrid ,
par une dépêche en date du 28 du mois d'Octobre ,
de demander dans les termes pourtant les plus
mefurés & les plus amicals , la communication
du traité récemment conclu entre les Cours de
Madrid & de Verſailles , ou du moins des articles
qui pourroient avoir rapport aux intérêts de la
Grande - Bretagne ; & afin d'éviter tout ce qui
pourroit être cenfé de porter la plus légère atteinte
à la dignité ou même à la délicatelle de Sa
Majefté Catholique , le Comte de Bristol fe trouvoit
autorifé de fe contenter des affurances ,
cas que le Roi Catholique offrît d'en donner que
lefdits
en
MAR S. 1762. 241
lefdits engagemens ne contenoient rien qui fût
contraire à l'amitié qui fubfiftoit entre les deux
Couronnes , ou qui fût préjudiciable aux intérêts
de la Grande -Bretagne , fuppofé qu'on fit difficulté
de montrer le traité. Le Roi ne pouvoit donner de
preuve moins équivoque du cas qu'il faifoit de la
bonne foi du Roi Catholique , qu'en lui témoignant
une confiance fans bornes dans une affaire
fi importante & qui intéreffoit fi effentiellement
fa propre dignité , le bien de fes Royaumes &
le bonheur de fes peuples .
1
Quelle fut donc la furprife du Roi , quand au
lieu de recevoir la jufte fatisfaction à laquelle il
étoit en droit de s'attendre , il fçut par fon Ambaſſadeur
que , s'étant adreffé au Miniftre d'Efpagne
pour cet effet , il n'en put jamais tirer qu'un
refus de donner une réponſe fatisfaisante aux juftés
réquifitions de Sa Majefté ; .qu'il l'avoit accomcompagné
de termes qui ne refpiroient que la
hauteur , l'animofité & la menace , & qui fembloient
fi fort vérifier les foupçons de la difpofition
peu amicale de la Cour d'Espagne . Qu'il ne
falloit rien moins que la modération de Sa Majefté
& la réfolution priſe de faire tous les efforts
poffibles pour éviter les malheurs inféparables
d'une rupture , qui puffent la déterminer à ſe prêter
à une derniere tentative, en donnant des ordres
à fon Ambaffadeur de s'adreffer au Miniftre d'Efpagne
pour lui demander de l'informer des intentions
de la Cour de Madrid vis- à- vis celle de la
Grande - Bretagne dans cette conjoncture ; fi elle
avoit pris des engagemens , ou formé le deffein
de fe joindre aux ennemis du Roi dans la préfente
guerre , ou de s'écarter en aucune façon de la neutralité
qu'elle avoit obfervée jufqu'ici ; & de faire
fentir à ce Miniftre , que fi on perfiſtoit à refuſer
L
242 MERCURE DE FRANCE .
toure fatisfaction fur des demandes fi juftes , fi né..
ceffaires & fi intéreffantes , le Roi ne pourroit que
regarder un pareil refus comme l'aveu le plus autentique
que le parti d'Efpagne étoit pris , & qu'il
ne reftoit a Sa Majefté qu'a prendre les mefures
que fa prudence Royale lui dicteroit pour l'honneur
& la dignité de fa Couronne , & pour la
profpérité & la protection de fes peuples , & de
rappeller fon Ambafladeur.
Malheureufement pour la tranquillité publique,
pour l'intérêt des deux Nations , & pour le bien
de l'humanité , cette derniere démarche fut auffi
infructueule que les précédentes. Le Miniftre Efpagnol
, ne ménageant plus rien , répondit féchement
: >> Que ce fut dans ce moment- là que la
» guerre fut déclarée , & la dignité du Roi atta-
» quée , & que le Comte de Briſtol pouvoit le
» retirer , comme & quand bon lui ſembleroit » .
Et afin de mettre dans fon vrai jour la déclaration
: >> Que fi on auroit ménagé le reſpect dû à
» Sa Majefté Catholique on auroit eu des éclair-
» ciffemens fans aucune difficulté , & les Miniſtres
dire franchement , com- » d'Eſpagne auroient pu
» me M.- de Fuentes , par un ordre exprès du Roi,
» déclare publiquement , que ledit traité n'eſt
» qu'une convention entre la famille de Bourbon ,
» où il n'y a rien qui ait le moindre rapport à la
» préfente guerre , & que la garantie qui eſt ſpé-
» cifiée ne doit s'entendre que des Etats qui refte-
> ront à la France après la guerre ».
On déclare que , bien loin d'avoir fongé à manquer
au respect que l'on connoît être dû aux Têtes
couronnées , les inftructions données au Comte de
Bristol ont toujours été de faire les réquifitions , au
fujet des engagemens entre les Cours de Madrid &
de Versailles , avec toute la décence & tous les mé⇒¬
MARS. 1762.
243
nagemens poffibles ; & la demande d'une réponie
cathégorique n'a été faite qu'après les refus réitérés
& les plus piquans de donner la moindre fatisfaction
, & à la derniere extrémité . C'est pourquoi,
fi la Cour d'Espagne eut jamais le deffein de
donner cette fatisfaction fi néceffaire , elle n'avoit
pas la moindre raiſon , qui dût l'engager à la différer
jnfqu'au moment où elle ne pouvoit plus
être utile. Mais heureufement les termes,dans lefquels
la déclaration eft conçue , nous épargnent
les regrets de ne l'avoir pas reçue plutôt ; car on
s'apperçoit d'abord que la réponſe n'eft nullement
conforme à la demande. On cherchoit à être inftruit
, fi la Cour d'Espagne avoit intention de fe
joindre aux François nos ennemis , pour faire la
guerre à la Grande Bretagne , ou de fe départir de
fa neutralité ; au lieu que la réponſe ne regarde
qu'un feul traité qu'on dit être du 15 Août , évitant
foigneufement de dire le moindre mot qui
pût expliquer en aucune façon les intentions de
I'Efpagne envers la Grande Bretagne , ou les engagemens
ultérieurs qu'Elle peut avoir contractés
dans la préfente crife.
Après une déduction aufſi exacte que fidelle de
ce qui s'eft pallé entre les deux Cours , on laiffe
au Public impartial à décider laquelle des deux a
toujours été portée à la paix , & laquelle étoit
décidée à la guerre.
Au refte , le Comte d'Egremont a l'honneur
de faire fçavoir à Son Excellence le Comte de
Fuentes , par ordre du Roi , que les paffe ports néceffaires
lui feront expédiés , & qu'on ne manquera
pas de lui procurer toutes les facilités poffibles
pour fon trajet vers le Pont qu'il jugera lui
être le plus convenable.
Lij
244 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
De CONSTANTINOPLE , les Janvier 1762 ,
UNB des Femmes du Grand - Seigneur eft
accouchée , le 24 du mois dernier , entre fept &
huit heures du matin , d'un Prince , qui a été
nommé Sultan Selim .
2
De PETERSBOURG , le 9 Janvier.
Elifabeth Petrowna , Impératrice de Ruffie
mourut en cette Capitale , les de ce mois , vers
les deux heures après midi. Auffi - tôt après la mort
de cette Princeffe , Charles- Pierre- Ulric de Holf- .
tein- Gottorp , Grand Duc de Ruffie , a pris les .
rênes de cet Empire. Tout fe palla dans le plus
grand ordre & dans une tranquillité parfaite.
Le lendemain , Leurs Majeftés Imperiales res
çurent les Complimens des Ambaffadeurs &
Miniftres Etrangers .
De VIENNE , le 3 Février.
Depuis que le Maréchal de Daun eſt à la Cour,
le Comte Odonel commande en Saxe l'Armée
de l'Impératrice Reine.
Ce Général , ayant refolu d'inquiéter le Cordon
des ennemis , fit marcher le Baron de Ricd
avec un détachement , du coté de Meiffen en
avant de Katzenhaufer . Cette marche s'éxécuta
MARS. 1762. 245
dans le plus grand filence. Les ennemis furent
furpris , & fept différens retranchemens furent
forcés. En morts ou en déferteurs , la perte des
Pruffiens eft au moins de cinq cens hommes ;
on leur a enlevé quatre piéces de Canon , &
fait prifonniers trente-un Officiers , quarantecinq
bas- Officiers & quatre cens douze foldats .
Le Baron de Ricd les a pourfuivis par Illendorf,
jufques derriere fa redoute de Radowitz. Nous
n'avons eu que quatre hommes tués , & quatorze
blelés. Le du mois dernier , le Feld Maréchal
Comte de Daun prêta ferment entre les mains
de Leurs Majeftés Impériales, en qualité de Préſident
du Confeil de Guerre.
De HAMBOURG le 3 Février. "
Le Duc & la Ducheffe de Mecklenbourg
Schwerin fe font retirés à Lubeck. A leur exemple
, la plupart des Mecklenbourgeois abandonnent
leurs foyers , & emportent leurs meilleurs
effets. Ce Pays continue d'être traité avec'
la plus grande rigueur. Une lettre de Breslau ,
dont le fens étoit équivoque , a donné lieu au
bruit , qui s'étoit répandu que le Roi de Pruffe
étoit dangereufement malade . Des Lettres poftérieures
ont détruit pleinement cette nouvelle.
Les enrôlemens en Siléfie font fi violens , que
l'on a enlevé au Margrave Charles , par ordre du
Roi de Pruffe ,fes gens de livrée pour en faire des
foldats. Les Comtes de Butturlin & de Romanzow
font rappellés , & ont déja pris la route de Pétersbourg
.
DE COLOGNE , le 2 Janvier.
Marie- Eléonore de Sulzbach , fille de Théodore
Prince Palatin de Sulzbach , & de Marie-
Eléonore , Emilie de Heffe- Rothenbourg , mourut
Liij
246 MERCURE DE FRANCE.
le 18 de ce mois en cette ville , dans le Monaftere
des Carmelites . En s'y faifant religieute , elle avoit
pris le nom de Soeur Marie - Eléonore- Thérefe de
la fainte Croix . Pendant quarante- fept ans qu'elle
a pallés dans le Cloître , elle ne s'eft relâchée d'aucune
des auftérités , auxquelies fes voeux l'affujétifloient
, & elle a été l'exemple de plufieurs
Communautés de fon Ordre . Elle étoit Tante de
l'Electeur Palatin , & foeur de la Princeſſe Abbelle
de Thorn & d'Effen.
DE ROME , le 27 Janvier.
Nous apprenons de Naples qu'un accident fâcheux
y a caulé une triftelle générale , le jeune
Duc de la Motta , fils unique du Duc de Bagnara,
& dernier rejetton de la Maiſon Ruffo , étant forti
de la Ville en Caléche , fes chevaux ont pris le
mords aux dents ; il est tombé de la voiture ,& une
roue lui ayant paffé fur le corps , il eſt reſté mort
fur la place.
DE LONDRES , le
Février 1762.
Chaquejour , on reçoit des nouvelles affligeantes
des dommages effuyés par nos vaiffeaux de
guerre & nos navires marchands. Pluſieurs ont
péri avec leurs équipages.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
De VERSAILLES , le 17 Février 1762.
LE Roi a fait dans fa Marine une promotion
MARS . 1762. 247
K
port ;
de quinze Capitaines , cinquante fix Lieutenans ,
& foixante Enfeignes de vaiffeaux . Les Capitaines
de Vaiffeaux font les Sieurs Riouffe , Capitaine de
de Menildot- Rideauville ; Chevalier du Bos ;
la Combe-Benneville ; la Tullaye ; Boiffeau de la
Galernerie ; Raymondis ; Barras- Saint - Laurent ;
Chevalier de Craffe- du-Bar ; Durban de Jouques ;
Janvry , Moriès- Caftellet ; la Touche- Beauregard ;
de la Motte - Piquet ; Hector.
Sa Majefté a nommé en même temps vingtneuf
Lieutenans de Vaiffeaux , Chevaliers de l'ordre
de Saint Louis.
Elle a accordé des penſions de retraite à plufieurs
Capitaines , Lieutenans & Enfeignes de
Vaiffeaux .
Le Roi s'étant fait repréfenter les anciens réglemens
& états , qui fixent les appointemens
des Officiers de ſa Marine , & ayant reconnu que
le traitement de la plupart de ces Officiers étoit
devenu infuffifant ; Sa Majesté voulant d'ailleurs
qu'animés du defir de l'honneur & de la gloire ,
ils ne foient jamais dans le cas de fe lailler entraîner
par des vues qui les éloignent du véritable
objet de leurs fonctions ; Elle a ugé à propos
de leur procurer , par une augmentation d'appointemens
, les moyens de fe foutenir convenablement
à fon fervice . Elle a aufli rendu une Ordonnance
, portant fixation du nombre des Gardes
de la Marine , & Réglement pour leur folde
qu'Elle a bien voulu également augmenter.
Le 23 du mois dernier , Leurs Majeftés & la Famille
Royale fignerent le contrat de mariage du
Marquis de Levis , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , avec Demoiſelle Michel .
Le 26 du même mois , Monfeigneur le Dauphin
& Madame Louiſe tinrent fur les fonts de
Liv
248 MERCURE DE FRANCE.
baptême une fille du Marquis de Soulanges , &
la nommerent Louife- Marie. Elle fut baptilée par
l'Archevêque de Narbonne , Grand- Aumonier de
France.
Le Comte de Luface arriva ici le 25 .
Le Marquis de Puyfieulx , Miniftre d'Etat , a
remis entre les mains du Roi la place qu'il occupoit
de Confeiller d'Etat d'Epée. Sa Majesté a accordé
cette place au Marquis d'Oſſun , ſon Ambafla
deur Extraordinaire à Madrid , à qui le Roi
a bien voulu donner une marque diftinguée de fa
fatisfaction , pour les fervices que ce Miniftre lui
rend dans la Miſſion importante dont il eſt chargé
auprès du Roi Catholique.
Le 24 le Marquis d'Anlezy , Lieutenant- Général
des Armées du Roi , prêta ferment , entre les
mains de Sa Majefté pour la Lieutenance- Générale
du Charolois. Le Marquis de Saint-Amand
prêta auffi ferment , entre les mains du Roi , pour
la Lieutenance - Générale du Nivernois & du Donzyois.
Le mêmejour , la Marquife de Clermont -Tonnerre
fut préſentée à Leurs Majeftés , ainfi qu'à la
Famille Royale , par la Comteffe de Clermont-
Tonnerre.
Le 31 , le Sieur Dufort , Introducteur des
Ambaffadeurs , alla prendre dans les carolles
du Roi & de la Reine le Cardinal de Choifeul
à l'Hôtel de Gefvres ; il le conduifit chez le
Roi avec l'Abbé Lante , Camérier Secret du Pape ,
nommé par Sa Sainteté pour apporter le Bonnet
au Cardinal de Choiſeul . Avant la Meſſe du Roi ,
l'Abbé Lante fut conduit , avec les cérémonies
accoutumées , à l'audience que le Roi lui donna
dans fon Cabinet , & il préfenta à Sa Majeſté un
bref de Sa Sainteté . Après cette audience , le Roi
MARS. 1762. 249
defcendit à la Chapelle , où le Cardinal de Choifeul
fe rendit à la fin de la Meſſe , étant conduit
par le fieur Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le Marquis de Dreux , Grand - Maître des
Cérémonies , & le fieur Defgranges , Maître des
Cérémonies , reçurent à la porte de la Chapelle le
Cardinal de Choifeul , qui alla fe placer près du
Prié-Dieu du Roi , & fe mit à genoux fur un carreau.
L'Abbé Lante revêtu de fon habit de cérémonie ,
ayant remis entre les mains du Cardinal de Choifeul
le bref du Pape , alla prendre fur la crédence
du côté de l'Epître un bafflin , fur lequel étoit le
Bonnet qu'il préfenta au Roi ; Sa Majesté prit le
Bonnet , & le mit fur la tête du Cardinal de Choifeul
, qui , en le recevant , fit une profonde incli
nation , & à l'inftant même ſe découvrit. Dès que
le Roi fut en marche pour fortir de la Chapelle
le Cardinal de Choifeul entra dans la Sacriftie , où
il prit les habits de fa nouvelle dignité. Il monta
enfuite chez le Roi , étant accompagné du Grand-'
Maître , & du Maître des Cérémonies . Le fieur Dufort
introduifit fon Eminence dans le Cabinet du
Roi , où elle fit fon remerciment a Sa Majesté. Le
Cardinal de Choifeul fut conduit avec les mêmes
cérémonies à l'audience de la Reine , à laquelle
il préfenta l'Abbé Lante , qui remit à Sa Majesté
un bref du Pape. Pendant l'audience , on approcha
un tabouret , fur lequel le Cardinal de Choifeul
s'affit. Il fut enfuite conduit aux audiences de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Monfeigneur le Duc de Berry , de Monfeigneur
le Comte de Provence , de Monfeigneur
le Comte d'Artois , de Madame , de Madame Adelaïde
, & de Mefdames Victoire , Sophie & Louife.
Après toutes ces audiences , le Cardinal de
L v
250 MERCURE DE FRANCE .
Choiſeul fut reconduit par le fieur Dufort , Introducteur
des Ambaffadeurs , dans les caroffes du
Roi & de la Reine , avec les cérémonies ordinaires.
Le 1r. de Février , le Cardinal de Rohan reçut
auffi des mains du Roi , dans la Chapelle , le Bonnet
de Cardinal avec les mêmes cérémonies , qui
avoient été observées la veille pour le Cardinal de
Choi feul. Le Sieur Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs
, qui étoit allé le prendre dans les carroffes
du Roi & de la Reine , le conduifit à la Chape!
le , où il fut reçu par le Grand - Maître & le Maître
des Cérémonies. Après avoir fait fon remerciment
au Roi dans le Cabinet , & être allé chez la
Reine , chez Monfeigneur le Dauphin , chez Madame
la Dauphine , chez Monſeigneur le Duc de
Berry , & chez les autres Princes & Princelles de
la Famille Royale , il fut reconduit à fon Hôtel ,
dans les caroffes du Roi & de la Reine , par le
même Introducteur.
Le 2 , Fête de la Purification de la Sainte Vierge
, les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
F'Ordre du Saint- Elprit , s'étant affemblés vers les
onze heures du matin dans le Cabinet du Roi ; Sa
Majefté tint un Chapitre , & nomma Chevaliers de
cet Ordre le Duc de Chartres & le Marquis de Caftries
. Le Maréchal Duc de Broglie , & le Marquis
de Grimaldi , Ambaſſadeur Extraordinaire & Plénipotentiaire
de Sa Majefté Catholique , furent enfuite
introduits dans le Cabinet , où ils furent reçus
Chevaliers de l'Ordre de Saint Michel . Le Chapitre
fini , le Roi fortit de fon appartement , pour
aller à la Chapelle Sa Majefté étoit précédée de
Monſeigneur le Dauphin , du Duc d'Orleans , du
Prince de Condé , du Prince de Conty , du Duc de
Penthievre , & des Chevaliers , Commandeurs &
MARS. 1762. 251
Officiers de l'Ordre. Le Maréchal de Broglie & le
Marquis de Grimaldi , en habits de Novices , marchoient
entre les Chevaliers & les Officiers. Le
Roi , devant qui les deux Huiffiers de la Chambre
portoient leurs maffes , étoit en manteau , le collier
de l'Ordre par- deffus , ainfi que celui de la Toifon
d'Or. Lorfqu'on eut chanté l'Hymme Veni Creator,
le Roi monta fur fon trône & reçut Chevaliers
le Maréchal de Broglie & le Marquis de Gri
maldi. L'Evêque Duc de Langres , Prélat Commandeur
, célébra la Grand'Meffe , à laquelle la
Reine , accompagnée de Madame la Dauphine , de
Madame Adelaïde , & de Meldames Victoire , Sophie
& Louife , affifterent dans la Tribune , & après
laquelle le Ro fut reconduit à ſon appartement en
la maniere accoutumée.
Le Comte de Czernichew , Ambaſadeur Extraordinaire
& Plénipotentiaire de Ruffie , eut le
mêmejour une audience du Roi , dans laquelle cet
Ambaffadeur notifia à Sa Majeſté la mort de l'Im
pératrice Elifabeth , ainfi que l'avénement du Grand
Duc au trône de Ruſſie ſous le nom de Pierre III,
Il remit en même temps les nouvelles lettres de
créance , par lesquelles le nouvel Empereur affure
le Roi du defir qu'il a de maintenir & d'affermir
de plus en plus l'union qui ſubſiſte entre les deux
Empires. Le Roi a décidé que , le 7 , on prendroit
le deuil pour trois ſemaines.
Le 31 du mois de Janvier , les Prévôt des Marchands
& Echevins de la Ville de Paris préfenterent
au Roi le modéle de la Statue Equeſtre , dont
l'exécution eft confiée au fieur Bouchardon , & qui
eft deſtinée pour la nouvelle Place entre le Cours
& les Thuilleries. Ce modéle a été exécuté par le
fieur Vallé .
Le Marquis de la Valette , Lieutenant de Vail
L vj
252 MERCURE DE FRANCE.
feau , prêta ferment le même jour entre les mains
de Sa Majefté , pour la Lieutenance Générale de
Bourgogne aux Bailliages d'Autunois , d'Auxois &
du Comté d'Auxerre .
Ce même jour , la Comteffe de Langeron fut
préfentée au Roi & à la Reine , ainfi qu'à la Famille
Royale , par la Marquife de Langeron .
Le 3 de ce mois , pendant la meſſe du Roi , le
Cardinal de Choifeul prêta ferment entre les mains
de Sa Majesté.
Le Roi ayant nommé Commandeurs Eccléfiaftiques
des Ordres Royaux Militaires & Hofpitaliers
de Notre - Dame du Mont - Carmel & de
Saint Lazare de Jérufalem , l'Abbé de Sailly , Au
mônier de Madamela Dauphine , & Chantre de la
Sainte Chapelle ; D'Anteroche , Comte de Brioude
, & Vicaire Général des Diocèles de Cambray
& d'Arras ; de Schulemberg , Promoteur Général
de la Chambre Souveraine du Clergé ; de Chambaltan
, Vicaire Général du Diocèle de Nantes ,
Préfident Honoraire au Parlement de Bretagne ;
& Chevaliers des mêmes Ordres les Sieurs Comte
de Saint- Point , Maréchal de Camp , Lieutenant
des Gardes- du-Corps de Sa Majeſté ; Comte de
Narbonne- Pelet , Brigadier , Commandeur de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint - Louis ; Comte
de Beauvilliers , Meftre de Camp de Cavalerie ;
Chevalier d'Arcy , Colonel d'Infanterie Etrangere;
Comte de Langeac , Colonel d'un Régiment
de Grenadiers Royaux de fon nom ; Comte de Dur
fort , Lieutenant des Vaiffeaux du Roi ; Comte de
Faudras , Capitaine de Cavalerie ; Marquis d'Audiffret
, Lieutenant des Vaiffeaux du Roi ; Marquis
de Meneffaire , Premier Gentil homme de la
Chambre du Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar ; Marquis de Crevecoeur ; Marquis de
MARS. 1762 . 253
Tenance ; & de Montami , Premier Maître d'Hôtel
du Duc d'Orléans : ces Commandeurs & ces
Chevaliers , à l'exception de l'Abbé de Sailly qui
s'eft trouvé indifpofé , & du Comte de Langeac em.
ploié actuellement à l'Armée ,furent reçus les de
ce mois , dans l'appartement & en préfence de
Monfeigneur le Duc de Berry , Grand- Maître def
dits Ordres , après avoir fait leur profeſſion & l'émiffion
de leurs voeux , entre les mains du Comte
de Saint- Florentin , gérent & Adminiſtrateur de
ces Ordres pendant la Minorité de Monfeigneur le
Duc de Berry. Les nouveaux Chevaliers , ainfi que
les Commandeurs Eccléfiaftiques , furent admis à
baiſer la main du Prince Grand- Maître , en ſigne
d'obédience. Un grand nombre de Chevaliers &
de Commandeurs-Eccléfiaftiques , & les Grands
Officiers defdits Ordres , ont affifté à certe Cérémonie.
Le 7 , le Roi prit le deuil pour trois femaines
à l'occafion de la mort de l'Impératrice
de Ruffie .
Le 7 , la Princeffe de Robecq fut préfentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale , par la
Maréchale Ducheffe de Luxembourg , & prit le
Tabouter.
Le Roi a difpofé du Régiment de Normandie,
vacant par le changement du Marquis de Perulle
à une place de Colonel réformé , en faveur du
Comte de Puyfegur , Brigadier , Colonel du Régiment
Royal Comtois ; & Sa Majesté a nommé
au Régiment Royal Comtois le Comte de Noë ,
Guidon des Gendarmes de Berry.
Le 15 , Leurs Majeftés & la Famille Royale
fignerent le contrat de mariage du Comte de
Sabran & de Demoiſelle de Champeron . Le 16 ,
Elles fignerent celui du Duc d'Havré & de De254
MERCURE DE FRANCE.
moiſelle de Croy ; celui du Comte de Boifgelin
& de Demoiſelle Turgot ; & celui du Marquis de
Monteil & de Demoiſelle de Bercy .
DE PARIS , le 19 Février.
Les Prieur & Religieux de l'Abbaye du Relecq ,
Ordre de Citeaux , Dioceſe de Laon , informés
que les cent pieds d'arbres , dont ils avoient obtenu
la permiffion de difpofer pour leur ufage ,
étoient propres pour la Marine , les ont offerts
au Roi pour être employés à la conſtruction de
fes Vaiffeaux. Le fieur Hocquart , Intendant à
Breft , à qui le Prieur de cette Maiſon a remis
l'offre par écrit , a mandé qu'on ne peut rien
ajouter à l'empreffement avec lequel ce Religieux
a demandé de contribuer , par cette foible marque
de fon zéle , à l'augmentation de la Marine.
Sa Majesté a permis au fieur de Bourlamaque ,
Brigadier d'Infanterie , & Commandeur de l'Ordre
de Saint Louis , de porter la Croix de Malte ,
qui lui a été donnée par le Grand- Maître de la
Religion .
Le tirage de la treiziéme Loterie de la Ville
de Paris le fit le 19 du mois dernier dans l'Hôtel
de Ville , avec les formalités ordinaires. Le premier
lot qui étoit de cinquante mille livres , eft
échu au No. 12790 ; celui de vingt mille au Nº.
9418. Les deux lots de dix mille font échus aux
Numéros 9265. & 11714.
"
Le 18 du mois dernier , tous les Membres qui
compofent les Etats de la Province d'Artois , fe
font affemblés extraordinairement à Arras &
ont réfolu d'une voix unanime , pour témoigner
leur zéle au Roi dans la conjoncture préfente , de
lui offrir une Frégate de 44 piéces de canon. L'EMARS.
1762 . 255

vêque d'Arras , le Comte Delaizer de Siougeat ,
& le fieur Anfart , Premier Confeiller Penfionnaire
de la Ville & Cité d'Arras , Députés defdits
Etats à la Cour , ont avec le Duc de Chaulnes ,
Gouverneur Général de la Province , préſenté au
Duc de Choifeul l'offre de la Province , & lui ont
remis une Lettre que les Etats ont pris la liberté
d'écrire à Sa Majesté . Le Roi a eu la bonté de
permettre que cette Frégate fut nommée l'Artéfienne
.
L'Intendant d'Auvergne ayant , à la follicitation
de différens Ordres & Etats de la Province ,
défigné une perfonne pour recevoir les hommages
volontaires des citoyens qui defireroient de contribuer
à l'augmentation de la Marine ; le Préfidial
de Clermont s'eft empreflé de faire remettre
une fomme à la Caiffe . Plufieurs Particuliers
ont fuivi cet exemple.
Le Corps des Notaires de Lyon a délibéré d'offrir
auffi une fomme pour le même objet.
Le Bureau des Finances de la Généralité de
Bordeaux a également offert une fomme de dix
mille livres , pour être employée à la conſtruction
du Vaiffeau que la Province s'eft proposée de donner
au Roi.
Le Roi vient d'accorder des Lettres de Nobleffe
au fieur le Cat , Docteur en Médecine , Chirurgien
en Chef de l'Hôtel Dieu de Rouen , Lithotomiste ,
Penfionnaire de la même Ville , Démonftrateur
Royal en Anatomie & Chirurgie , Membre de plufieurs
Académies les plus célèbres de l'Europe , &
Secrétaire perpétuel de celle de Rouen .
Le premier de ce mois , le fieur Fourneau , Recteur
de l'Univerfité , accompagné des Doyens
des Facultés , & des Procureurs des Nations , fe
rendit à Verſailles , & fuivant l'ancien uſage , il
256 MERCURE DE FRANCE.
eut l'honneur de préfenter un Cierge au Roi , ainfi
qu'à la Reine , à Monfeigneur le Dauphin , à Madame
la Dauphine , & à Monfeigneur le Duc de
Berry.
Le même jour , le Pere Aubert , Commandeur
de l'Ordre de Notre- Dame de la Mercy , accompagné
de trois Religieux de fa Maiſon , cut auffi
T'honneur de préſenter un Cierge à la Reine , pour
fatisfaire à une des conditions de leur établiſſement
fait à Paris en 1615 , par Catherine de
Médicis.
Le Prince Camille de Lorraine , étant reſté le
feul Prince de fa Maiſon dans la Branche de Marfan
, vient , avec l'agrément du Roi , d'en prendre
le nom , & il s'appellera déformais le Prince
de Marfan.
LaVille de Strasbourg a délibéré d'offrir au Roi
deux cens mille livres , pour contribuer à l'aug
mentation de la Marine.
Il a été unanimement réfolu par les Doyen ,
Dignités & Chanoines de l'Eglife Métropolitaine
de Bordeaux , d'offrir à Sa Majefté , pour le même
objet , une fomme de dix mille livres , qui doit
être remife entre les mains du fieur Raymond
Dubergier , Négociant chargé par la Chambre
du Commerce de recevoir les fommes deftinées
à cet ufage.
Les Officiers de la Chancellerie près la Cour
des Monnoies de Lyon ont offert fix mille livres.
Les Receveurs des Tailles de la Généralité de
Poitiers ont fait leur foumiffion de fournir la même
fomme que les Receveurs Généraux de la Provin
ce donnent pour la conftruction d'un Vaiffeau .
Ceux de la Généralité d'Alençon ont pris une
femblable délibération.
MARS. 1762. 257
MARIAGES.
Meffire Louis-François Marquis d'Efparbés de
Luffan , Fils de Meffire Michel d'Efparbés , Comte
de Laffan , & de Dame Marie -Anne de Blazy , fut
marié , le 21 du mois de Janvier à Demoiselle
Marie - Catherine - Julie , fille du fieur Claude-
François Rougeot , Fermier Général , & de Dame
Marie de Clorcy. La béné liction nuptiale leur fut
donnée dans la Chapelle du Château de Soily
fous Etioles par l'Abbé Hurault de Saint- Denis ,
Vicaire- Général de l'Evêché de Dijon.
Louis - Marie Comte de Mailly , Capitaine-
Lieutenant des Gendarmes Ecoffois , & Gouverneur
d'Abbeville , fut marié le 25 du même mois ,
à Marie - Jeanne , fille de Gabriel Marie de Talleyrant-
Périgord , Comte de Périgord , Grand d'Efpagne
de la premiere Claffe , Gouverneur-Général
de la Province de Berry , Maréchal des Camps
& Armées de Sa Majefté , Menin de Monfeigneur
le Dauphin ; & de Marie-Françoife - Marguerite
de Talleyrand- Périgord , Dame du Palais de la
Reine . Le Comte de Mailly eft fils de Jofeph- Auguftin
, Comte de Mailly, Marquis d'Haucourt ,
Lieutenant- Général des Armées du Roi , Infpecteur-
Général de la Cavalerie , Lieutenant - Général
& Commandant en Rouffillon , & de Marie-
Michelle d'Eclainvilliers .
Charles- François Jufte , Marquis de Monteil ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , ci - devant
fon Ambaſſadeur auprès du Roi & de la Républi
que de Pologne , époufa , le 22 de ce mois , Charlotte-
Philippe de Malon de Bercy , fille de Meffire
Nicolas Charles de Malon de Bercy , Chevalier
Seigneur de Bercy , les Carierres , Charenton , la
Grange aux Merciers , Conflans & autres lieux ,
258 MERCURE DE FRANCE.
Maître des Requêtes honoraire de l'Hôtel , ci - devant
Rapporteur au Tribunal de Meffieurs les Maréchaux
de France , & de Dame Marie- Françoiſe
Tachereau de Baudry fon épouſe.
La Bénédiction nuptiale leur a été donnée par
M. l'Evêque de Valence , dans la Chapelle du
Château de Bercy.
Le rang des anciens Seigneurs du nom de Monteil
, en Dauphiné , eft fuffifamment connu dans
l'Hiſtoire. Il luffit de dire que Rolland de Monteil
de Serves en Dauphiné , poffédant les mêmes
Fiefs que Noble & Puiffant Seigneur Hugues de
Monteil de Serves en 1345. Reymond & Rolland
de Monteil , Damoifeau de Serves , en 1312. Pons
de Monteil qui tenoit la Châtellenie de Serves en
1287. Noble & Puiffant Seigneur Amien de Monteil,
qui reconnut la Suzeraineté du Dauphin en
1262 , époufa en 1375 Marguerite Duport , veuve
de Jean de Batarnay , héritiere de la Maifon Du
port Saint- Vallier en Vivarais , Mandement d'Auzon
, Diocèfe de Vienne , dont il prit le nom.
La poftérité directe & mafculine dudit Rolland
de Monteil & de Marguerite Duport , s'eft perpétuée
en Vivarais fous le nom & avec la poffeffion
du fief Duport jufques en 1596 que Amien de
Monteil Duport , fixiéme Ayeul da Marquis de
Monteil d'aujourd'hui , fit un échange avec Balthafard
de Chalancon , Vicomte de Châteauclos ,
par lequel le fief Duport , les Ports & péages du
Rhône , les fiefs du Dauphiné & les Seigneuries
d'Auzon & d'Eclaffan qui appartenoient audit
Amien de Monteil , pafferent dans la Maiſon de
Polignac. Amien de Monteil avoit l'honneur d'appartenir
aux Comtes de Dreux , iffus de la Maiſon
Royale , par Alix de Prunnelay ſa mère , à la Maifon
de Savoye , par Béatrix de Miolans fa grande
MARS. 1762. 259
3
Mere maternelle ; & à plufieurs grandes Maiſons
de l'Europe par Louife de Scey de la Maifon de
Scey Montbelliard fa Grand - mere paternelle .
Il faifoit fa réfidence dans le Château de Boucieu
en Vivarais , qui avoit été donné à ſa Famille
par Louis XI , en récompenſe de ſervices
rendus à la guerre. Il fut impliqué dans les troubles
de fon temps , & perdit la plus grande partie
de les biens par fon attachement à la Cour (a ) .
Il avoit épousé en premiere nôce Sidoyne Baron
, qui fut dotée par fes tantes Catherine &
Françoife de Martel , Chanoinefies de Remiremont:
il n'en eut point d'enfans , & il époufa
dans la fuite Anne De la Font , fille de Balthafar
De la Font , Lieutenant - Général du Bailliage de
Valentinois dont il eut un fils nommé Jean de
Montel Duport qui fut Gouverneur de la Ville &
Château de Saint- Agrève au pays de Velay pendant
les troubles du régne d'Henri IV , & du
commencement de celui de Louis XIII.
Celui- ci épousa Diane de Plainé , des Seigneurs
de la Gouterie & de Maifon - feule en Vivarais ,
dont il eut un fils nommé Balthafar de Monteil ,
qui fervit avec la Nobleffe du Vivarais à la bataille
de Leucate fous le Maréchal de Schomberg,
& qui eut de fon mariage , avec Françoiſe de Romanet
, fille du Baron de Bodiner , fept enfans
mâles , dont fix ont été tués au fervice de Louis
XIV. Le feptiéme , nommé Jean de Monteil , fut
d'abord Capitaine au Régiment de Jonzac , enſuite
( a )M. de Thou cite , en parlant de la guerre civile , &
du Baron des Adrets , les Députés de la Nobleffe Catholique
de Dauphiné qui lui furent envoyés pour le détourner
de la révolte ; & l'on voit parmi ces Députés un Daport,
qui n'étoit autre qu'Amien de Monteil Duport, dont il
s'agit.
260 MERCURE DE FRANCE.
Colonel d'un Régiment d'Infanterie levé par
la Province de Languedoc en 1585.
Il époufa Marie de Chambaud fille de Louis
de Chambaud , tué Maréchal de Camp au fiége
de Montmedi fous le Maréchal de la Ferté Sennetere,
& de Martine de Gineftoux de la Tourette.
il eut un fils nommé Pierre- Louis de Monteil Seigneur
de S. Queintein qui fut fait Colonel d'Infanterie
en 1709 , & qui époufa Antoinette de
Mathias Fille de Guillaume de Mathias & d'Aimare
de Clarieres . Son fils Balthazard Aimar de
Monteil, Seigneur de S. Vincent , S. Lierge , Pranles
, Bavas , Š . Queintein & autres lieux en Vivarais
, & par fucceflion du côté de fa femme , Françoile
de la Farge , Baron de Ville Falte & du Lac ,
Seigneur de ontpezat , Mattes & Roquefort au
Diocèle de Narbonne, mort en 1756 ; a laiflé quatre
enfans mâles , fçavoir , Charles - François Jufte
de Monteil , dit le Marquis de Monteil , Maréchal
des Camps & Armées du Roi dont il s'agit ; Anne-
Antoine de Monteil , dit le Comte de Monteil ,
Lieutenant pour le Roi au Gouvernement de Nar 、
bonne ; Pierre-Louis Aimard de Monteil , aujourd'hui
Capitaine en fecond du Vaiffeau du Roi
le Minotaure ; Balthazar Aimare de Monteil , Cōlonel
de Dragons & Aide-Maréchal des Logis de
11 Cavalerie à l'Armée du Bas-Rhins & une fille
nommée Juftine de Monteil Religieufe au Couvent
de la Vifitation de Tournon en Vivarais.
Les titres originaux qui prouvent les faits énoncés
dans cette notte , tant ceux qui précédent que
ceux qui ont fuivi la tranfmigration de la maiſon
de Monteil de Dauphiné en Vivarais, font actuel
lement déposés a la Chambre des Comptes du
Dauphiné , qui après les avoir vus , confrontés &
examinés, les a reçus en dépôt perpétuel par Arrêt
du 7 Mai 1759 .
MARS. 1762.
261
R
MORTS.
Le Pere Gilles- Anne de la Sante , Jésuite ,
mourut le 16 de Janvier , dans la foixante-dixhuitième
année de fon âge , au Collège de Louisle-
Grand , où il avoit profeffé la Rhéthorique ,
avec diltinction , pendant vingt-cinq ans.
Le Marquis de Bruflard , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , mourut à Montargis le 12 du
même mois , âgé d'environ foixante- cinq ans.
Mellire François Walter , Comte de Lutzelbourg
, Lieutenant- Général des Armées du Roi ,
eft mort le 17 à Fulde , où il commandoit.
Charles-Emmanuel de Cruffol , Duc d'Uzès, premier
Pair de France , Prince de Soyon en Vivarais,
Brigadier d'Infanterie , ci - devant Gouverneur &
Lieutenant-Général des Provinces de Saintonge
& d'Angoumois , mourut en cette Ville le 3 de
Février , dans la cinquante-fixième année de fon
âge.
Jean-Baptifte- François Defmaretz , Marquis de
Maillebois , Grand d'Eſpagne , Maréchal de France
, Chevalier des Ordres du Roi , Gouverneur
d'Alface , & Lieutenant- Général pour Sa Majesté
das le haut Languedoc , mourut à Paris , le 7 du
même mois , dans la quatre-vingtiéme année de
fon âge.
Le fieur Pierre-Alexandre l'Évefque de la Ravaliere
Penfionnaire de l'Académie Royale des
Belles- Lettres , mourut en cette Ville le 4.
Le feur Camille Falconnet , Penfionnaire de la
même Académie , & Médecin- Confultant du Roi,
eft mort le 8 .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
Bayezinake
Stoutskibliothek
MONCHER
262 MERCURE DE FRANCE.
AP PROBATION.
Ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure de Mars 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 28 Février 1762. G UIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LE PATRIOTISME , Poëme.
Al'Impératrice Reine.
Page s
12
A Madame de *** en lui envoyant les "
Amours de Daphnis & de Chloé &c.
A Madame la Comteſſe de Brionne.
SUITE de l'Anneau de GYG's , Conte Lydien ,
Par M. de la Dixmerie , Auteur du Conte
d'Amalthée.
L'AMOUR de la Patrie , à M. le Duc de Filtz-
James.
A M. Cromot, premier Commis des Finances.
A MM . les Officiers du Régiment de la
Couronne & c.
EPITRE à M. le Comte de *** ,
ESSAI fur les fentimens que nous devons à
nos Amis après leur mort.
ibid.
13
14
3 L
36
38
ibid .
42
61
62 &63
VERS de M. Piron , à M. de Fénelon , fur
fa Tragédie d'Alexandre.
ENIGMES.
MARS.
1762.
263
64 & 65
ibid.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT d'une Lettre du Père Barre , fur
l'unité de la Monarchie Françoife.
PRINCIPES généraux & raiſonnés de l'Ortographe
Françoife , par M. Douchet.
PIECES en Vers & en Profe.
PROSPECTUS de la feconde Partie de l'Atlas
Méthodique & Elémentaire de Géographie
& d'Hiftoire , par M. Buy de Mornas.
LE
GENTILHOMME
Cultivateur , ou Corps
complet d'Agriculture , traduit de l'Anglois
de M. Hale.
66
74
84
94
102
ANNONCES des Livres nouveaux. 106 &fuiv.
LETTRE à M. De la Place.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES .
ACADÉMIE S.
SEANCE publique de la Société Royale des
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
EXTRAIT de l'Aflemblée publique de la Société
des Sciences , Lettres & Arts de
CLERMONT en Auvergne.
114
116
127
REPONSE de M. d'Alembert à une Lettre imprimée
de M. Rameau . 132
152
Avis au Lecteur .
MÉMOIRE fur une Géniffe monstrueuſe ,
élevée à Tilly-fur Seulle , en Baffe- Normandie
, chez M. de Fontette.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
GÉOGRAPHIE.
LES PROMENADES des environs de Paris,
157
264 MERCURE DE FRANCE.
par le fieur Robert de Vaugondy.
269
HORLOGERIE. 170
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE .
MUSIQUE.
MECHANIQUE.
ART . V. SPECTACLES.
OPÉRA.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne,
174
175
178
180 .
187
290
EXTRAIT d'Annette & Lubin , Comédie en
un Acte en Vers , mêlée d'Ariettes & de
Vaudevilles , par Madame Favart.
CONCERT Spirituel.
LETTRE d'un Académicien de Rouen à M.
Delagarde.
SUPPLEMENT à l'Article des Théâtres.
VERS de M. l'Abbé DE NOÉ , adreffés à M.
de Fénelon , fur la Tragédie d'Alexandre.
SUITE des Nouvelles Politiques de Février.
MORTS.
200
223
ibid.
227
ibid.
228
234
ART. VI . Nouvelles Politiques. 244
MARIAGES . 260
MORTS, 264
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
revis-à-vis la Comédie Françoife.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le