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1762, 02
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
FEVRIE R. 1762 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine .
Chez
Pay
Cuchin
Sitive inv
wilson Screly.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à- vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTHECA
KEGIA.
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port ,
les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir, ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'est-à- dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourfeize volumes .
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin quele payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font les
mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à M. D. L. P.pour la nouvelle
Année.
CONSACRÉ par l'Antiquité
A Janus , au double visage ,
Symbole de la fauſſeté ,
Ce mois * nous ramène un uſage
Qui , par les temps trop reſpecté ,
Pour jamais devroit être aboli par le Sage.
* Janvier.
A iij
6
MERCURE DE FRANCE.
Du coeur & de la vérité ,
Le Compliment parjure empruntant le langage ;
Dame Cérémonie en pompeux équipage ,
Dans ces jours d'importunité ,
Font regretter du premier âge
Cette heureufe fimplicité
Qu'on ne retrouve qu'au village.
Oui , c'est là que du Siécle d'or
Les moeurs , la bonne foi fe font réfugiées.
A la Ville , à la Cour il eft pourtant encor
Des âmes privilégiées ,
Qui fans détour , fans les apprêts de l'art ,
Ont la franchife du Picard.
Soit dit fans compliment , ami, telle eft la tienne.
Quoique d'un pays très-fufpect ,
( Car je fuis , fauf votre refpect ,
Normand pour vous fervir ) telle eft, auffi la
mienne.
Si le Ciel , propice à mes voeux
Daignoit les exaucer , que tu ferois heureux !
Om , fi c'étoit toujours le plus digne de l'être ,
Quel mortel , cher ami , le feroit plus que toi ?
Peut- on un moment te connoître ,
Et ne penfer pas comme moi ?
Par M. D. L....
FEVRIER. 1762.
VERS de M. l'Abbé YG *** de
***
,
l'Académie Royale des Belles - Lettres
de Caën , à Madame de M* en
réponse à une Lettre où cette Dame .
lui exprimoit obligeamment fon inquiétude
fur le danger d'une fiévre
dont ilétoit malade.
PAR l'horreur des maux combattu ,
Tout n'offroit à mes fens qu'un éffrayant préfage
Prêt d'expirer , l'oeil mourant , abbatu ,
Sans efpoir , je penchois vers le fombre rivage ;
Mais un billet de vous , en mes mains parvenu ,
Du plus tendre intérêt me préfentant l'image ,
De mes vives douleurs a diffipé l'orage.
O billet merveilleux , de mon coeur feul connu !
De Sévigné c'est l'aimable langage ;
Comme elle , en écrivant , vous avez obtenu
Du Dieu du Goût le plus précieux gage ,
Son feu , les agrémens, fes graces , fon fuffrage.
Oui , j'ai foudainement ce billet reconnu
A votre élégant badinage ;
Eh ! qui n'auroit pas apperçu
Aux traits étincelans dont vous l'avez conçu ,
L'efprit , le fentiment , qui font votre partage ?
En vain d'un ton inflexible & bourru ,
H iv
8 MERCURE DE FRANCE .
La Parque , au finiftre vifage ,
Me menaçoit de l'infernal paffage ;
7ès qu'à fes noirs regards votre ſtyle a paru ,
on ciſeau meurtrier a bientôt difparu.
Ainfi le ténébreux nuage ,
Par le brûlant Phébus eft à l'inſtant fondu .
Auffi mon Médecin , du prodige éperdu ,
De fon art incertain ayant fait l'étalage ,
Jura par Galien , que jamais il n'a vu
Chaffer la fiévre fans breuvage ;
Et que votre ſecret , Phénomène imprévu ,
En aucun temps ne fût de l'appanage
Dont Efculape étoit pourvu.
Je fus pourtant , malgré ce verbiage ,
A vous , à mes amis , à moi-même rendu ,
Et le mérite à vous feule en eſt dû .
Je retournerai donc dans ce riche héritage
Qu'habite avec vous la Vertu ;
Irès de vous j'irai faire encor quelqu'in- promptu,
Où ma reconnoiffance aura fon témoignage.
C'eſt là qu'échappé du naufrage ,
Et qu'admirant cet empire abfolu
Que fur les coeurs vous cède un Dieu volage ,
Je rirai de fon esclavage ,
Je rirai le voyant , malgré lui , réſolu
A voir ma guériſon , fans en prendre d'ombrage.
Affis fous un épais feuillage,
Et cherchant à fixer le plaiſir ingénu ,
Loin de l'ennuyeux perfiflage ,
* Le Château de B ***.
FEVRIER. 1762. 9
Je veux jouir des voluptés du Sage ;
Vous lire Anacréon ; puis après l'avoir lu ,
Chanter tous vos talens , & ce rare aſſemblage ,
De dons faits pour vous rendre adorable à tour
âge ,
Et ce billet divin , cent & cent fois relu ,
Que plus je lis & plus à relire il m'engage ;
Les échos rediront , de boccage en boccage,
Que par les charmes j'ai reçu ,
Des jours qui font à vous , qui vous doivent hommage
,
Puifque vous en avez renoué le tiffa....
Enfin , je vis , je penſe & je fuis votre ouvrage.
A Madame de B... fur fa Biche perdue
& retrouvée .
Si d'un poëtique délire
Connoiffant les heureux tranſports ,
Ma main de la favante lyre
Sçavoit marier les accords ;
J'aurois d'une biche chérie.
Chanté la fuite & le retour
Et de la maîtreffe attendrie
Peint le déſeſpoir & l'amour.
De là , dans ma docte manie ,
Je vous aurois repréſenté
A y
10 MERCURE DE FRANCE .
D'une jeune Biche fuivie ,
Semblable à la Divinité
Qui de l'Amour bravant le charme ,
Porte un carquois remplis de traits ,
Et le plaît à femer l'allarme
Parmi les Hôtes des forêts.
Mais de cette prude Déelle
Que vous égalez en beauté ,
Si vous poffédez la Sageffe ,
Vous en corrigez l'âpreté .
Tout jufqu'au nom de la tendrelle
Devant elle fut un forfait :
Vous fçavez l'entendre fans ceffe
Sans jamais en fentir l'effet. "
Dans la double ardeur qui l'anime,
Acteon au bain la furprit ;
Soudain il devint la victime.
Hélas ! pour un fi foible crime
Falloit il faire tant de bruit ?
Tandis qu'à l'ombre de la nuit ,
Voilant fa lumière argentine ,
La Belle avec Endymion ,
Se foulageoit à la lourdine ,
Du fardeau d'un fi grand renom.
De la vertu trifte & fauvage ,
Méfions-nous toujours un peu :
Telle a fouvent le nom de Sage,
Qui ne fait que cacher fon jeu.
FEVRIER. 1762. II
VERS mis au bas d'un transparent qui
repréfentoit leTemple de la FÉLICITÉ
dans lequel des enfans avoient placé
l'image de leur Père, le jour de fa fête.
DANS le Temple charmant de la Félicité
D'un Père bien- aimé l'Amour place l'image.
Là de nos fentimens la fimple vérité
De nos coeurs attendris lui préſente l'hommage.
Mais malgré notre zéle â lui plaire empreſſé ,
Ce Monument qui brille en traits de flammes,
Exprime foiblement celui que dans nos âmes
La Reconnoillance a dreflé.
Lyon , le 24 Décembre 1761 .
Par D ***.
LE BERGER ÉVEILLÉ,
ÉPIGRAMME de l'Anthologie.
C OMMENT dois- jete punir
Hirondelle malheureufe ?
Ton chant m'enlève au plaifir .
D'une illufion flatteuſe .
Des bras d'un tendre fommeil
Il m'arrache avant l'Aurore .
>
T
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Life me parloit encore....
Je la perds à mon réveil !
LETHINOIS .
LA FAUSSE AVARE.
Es beifers , dit Philis , je n'en donne à per-
Lonne.
Philis en reçoit cependant.
Elle fait trop bien , la friponne ,
Qu'on les donne en les recevant.
Par le même.
L'ANNEAU DE GYGÉS ,
CONTE LYDIEN.
CHAPITRE PREMIER.
HEEUREUX ! difoit Leuris , heureux
qui trouve un ami fincere & une
maîtreffe fidelle ! Mais en eft- il de cette
efpéce , & tels , fur - tout , que je me
les repréfente ? Premierement , j'exige
qu'un ami foit le mien pour le feul plaifir
de l'être ; j'exige qu'une maîtreffe
m'aime autant pour moi-même que pour
ale je veux que mon ami ne prétende
FEVRIER. 1762. 13
pas toujours avoir raifon ; je veux que
ma maîtreffe ait rarement tort ; j'entends
que mon ami trouve ma maîtreſſe aimable
, & fe difpenfe de l'aimer , par
la raifon qu'elle fera ma maîtreffe ; j'entends
,, qquuee ,, de fon côté , ma maîtreffe
l'eftime , par la raifon qu'il fera mon
ami , & fur-tout qu'elle ne l'aime point ,
parce qu'elle devra n'aimer que moi...
Leuxis exigeoit une infinité d'autres
chofes également impratiquables , ou
du moins peu pratiquées. Du refte c'étoient
- là les feuls voeux qu'il formât ,
& les feuls qu'il crût devoir former : il
étoit affez riche pour être révéré du
peuple , & affez fage pour fuir l'amitié,
des grands. Il aimoit fa patrie , l'avoit
fçu défendre , refpectoit fon Prince , ne
lui demandoit rien , vivoit en philofophe
& n'avoit pas trente ans.
Il érroit un jour fur les frontieres de
la Lydie , climat qui l'avoit vu naître .
Un fpectacle des plus touchans l'arrêta.
Il vit un vieillard qui éffayoit en vain
de fortir d'un lac profond ; tout annonçoit
qu'il alloit y périr . Grace aux
Dieux ! dit alors le Lydien , c'eft peutêtre
un ami que la fortune me préfente ;
c'eft , du moins , une occafion de faire
le bien. Il étoit déja fur les bords du
14 MERCURE DE FRANCE.
lac ; & bientôt , non fans danger pour
lui -même , il y plaça le vieillard. Leuxis
lui offrit d'autres fecours . Vous m'avez
rendu le feul dont j'avois befoin , reprit
l'inconnu ; il eft trop jufte que j'en fois
reconnoiffant : recevez cet anneau ; je
lui dus autrefois une couronne , & vous
pourriez lui devoir un jour davantage .
Leuxis l'accepta ; & vit avec étonnement
le vieillard prendre une nouvelle
forme , un extérieur des plus majeftueux.
Vous voyez en moi , pourfüivit
ce dernier , un des plus anciens Rois de
la Lydie : mon nom étoit Gygès , &
c'eft vous dire affez de quelle utilité peut
vous être cet anneau. J'aimois mon
peuple , & jamais je ne commis volontairement
une injuftice ; mais j'en tolérai
une par foibleffe , & par orguel je
ne la réparai pas : Elle a fuffi pour m'cmpêcher
d'être admis parmi le très- petit
nombre des Rois juftes. Les Dieux ,
après ma mort , me condamnerent à
prendre la forme hideufe que je viens
de perdre , & à refter dans ce lac , jufqu'à
ce qu'un paffant , guidé par la feule
générofité , m'en retirat. Je nageois depuis
bien des fiécles : ce féjour eft peu
fréquenté , & j'ai confervé l'idée de tous
ceux qui ont paffé fans me fécourir , ou
FEVRIER. 1762. 15
qui m'ont mal fecouru . J'ai donc vu
fucceffivement paroître :
Un jeune Babylonien . Il alloit tout
parfumé aux noces d'Hector & d'Andromaque:
la crainte de fe mouiller l'empêcha
feule de me fecourir.
Deux Bergers de Lydie . Ils me retirerent
du lac , & coururent demander
à une Bergere le baifer promis à celui
d'entre eux qui auroit le mieux nagé.
Un Aftrologue Chaldéen. Je crus
qu'il venoit à moi ; mais il tomba luimême
dans le lac qu'il ne voyoit pas ,
& eut befoin de mon fecours pour en
fortir. Il s'éloigna , en m'affurant qu'il
avoit lu dans le figne des Poiffons , que
je nagerois encore une demi-heure fans.
me noyer.
Un Poëte. Il me tira du lac & m'obligea
d'entendre huit mille vers.
Un jeune Lydien. Il venoit d'être
quitté par fa maîtreffe , & me félicita fur
le bonheur que j'avois d'être là.
Une jeune Lydienne. Elle accourut
promptement vers moi , & ne s'en éloigna
qu'après avoir vu mes cheveux
blancs.
A ces articles , Gygès en joignit beaucoup
d'autres ; & tous fervoient à prouver
que , fans l'arrivée de Leuxis , le
16 MERCURE DE FRANCE.
Monarque Lydien eût pu nager bien
des fiécles de plus . Il jugea d'ailleurs que
ces exemples pouvoient être utiles à
Leuxis même ; & cette énumération
finie , il difparut .
LE
CHAPITRE I I.
,
EUXIS rêvoit à l'ufage qu'il feroit
de fon anneau . La facilité qu'il lui
donnoit de fe rendre invifible , étoit
d'une grande reffource pour éprouver
la fidélité d'une maîtreffe & la fincérité
d'un ami. Il réfolut d'en faire l'éffai ;
mais il gémit fur la foibleffe de la nature
humaine , qui exigeoit de pareilles
épreuves.
Un fentier qu'il fuivoit en rêvant , le
conduifit jufqu'à un vallon folitaire .
Des cris redoublés frappent tout -à-coup
fon oreille. Il s'avance , il acccourt , &
voit un brigand , qui entraînoit une
jeune fille vers la forêt la plus voifine.
Une vieille les fuivoit, en jettant des cris
furieux. Secourons- les , dit Leuxis
dût cette jeune perfonne être encore
une habitante de l'Elifée. Le brigand
étoit déjà en défenſe . Heureufement le
Lydien étoit vigoureux , brave & armé:
FEVRIER. 1762. 27
"
il ne daigna pas même faire ufage de
fon anneau. Il tua le brigand à force
ouverte ; mais ce ne fut qu'après en
avoir reçu quelques bleffures , à la vérité
peu dangereufes. La jeune perfonne
étoit évanouie , la vieille à-peu-près
dans le même état. Leuxis les fecourut
une feconde fois , & l'inftant après
les vit à fes genoux. Il les releva l'une &
l'autre , & commença par la vieille. O
brave inconnu ! lui dit- elle , quoi c'eft
donc par pure générofité que vous venez
d'affronter le brigand ? Venez dans
notre afyle , venez vous remettre de vos
fatigues & agréer nos foins . Il les fuivit ,
autant par curiofité que par befoin . La
jeune perfonne le regardoit par intervalles.
Pour lui , il la fixoit prèfque fans interruption.
Il vit bientôt qu'il avoit retiré
des mains d'un miférable bandi une
beauté digne de captiver les plus puiffans
Monarques.
La vieille lui apprit , chemin faifant ,
qu'elle & Palmis , fa niéce , la même
qu'il venoit de fecourir , revenoient de
célébrer la fête de Diane. Toutes deux ,
en effet , portoient l'habit réfervé aux
feules Vierges qui fe dévouoient au culte
de cette Déeffe. La vieille apprit encore
à Leuxis, qu'elle & fa niéce étoient
18 MERCURE DE FRANCE.
en droit de porter cet habit , & qu'en
fon particulier,elle conferveroit ce droit
là toute fa vie . C'étoit de quoi Leuxis
s'inquiétoit fort peu ; mais il n'avoit pas
la même indifférence fur le parti que
prendroit Palmis. Déjà même il formoit
des voeux pour l'enlever au culte
de Diane.
Enfin , on arrive auprès d'un vieux
bâtiment qui avoit eu le nom de château
, & que la vieille honoroit encore
de ce titre . On traverfe un vieux pont ,
que le foffe comblé rendoit inutile. Une
efclave , auffi antique , en apparence ,
que le château même , ouvre une porte
rongée par les vers ;
vers ; quelques meubles
mutilés garniffent la falle où Leuxis eſt
introduit : tout , dans ce lieu , annonce
les ravages du temps , ou de l'infortune;
mais la jeune Lydienne y paroît aux
yeux de Leuxis comme Vénus au milieu
des ruines de fon Temple.
Elle éffuyoit , d'un air charmant , les
bleffures qu'il avoit reçues pour la défendre.
La main lui trembloit & le coeur
battoit à Leuxis . L'eau dont elle fe
fervoit fembloit au Lydien un feu qui
s'introduifoit dans toutes fes veines . Il
voulut baifer la main qui le fecouroit ,
& fut très-furpris de n'ofer le faire .
FEVRIER . 1762 . 19
ans ,
On préparoit une colation : la vieille
tante cherchbit la coupe d'honneur ,
celle qui depuis trois générations fervoit
à la famille dans les jours de cérémonie
. Il n'y a pas plus de cinquante
difoit-elle à Leuxis , qu'un Satrape
Babylonien , qui avoit dit la vérité à
fon Maître , vint fe réfugier dans ce
château & but dans cette coupe. Il me
femble que c'étoit hier. Qu'il étoit galant
ce Satrape ! Il me donna plus d'éloges
en deux jours que je n'en ai reçu
depuis trente ans. Leuxis imitoit cependant
le Satrape ; mais c'étoit auprès
de Palmis.
Elle ne répondoit prèfque rien à fes
difcours ; mais elle les écoutoit , & il
étoit facile de voir que c'étoit avec
plaifir. Elle joignoit aux traits les plus
réguliers & les plus touchans , un air de
candeur qui ne laiffoit pas même la liberté
du doute . Son âme fe peignoit
dans fes regards , & jamais plus belle
glace ne fervit de tranfparent à plus
beau portrait. Leuxis prolongea fon féjour
auprès d'eile autant que la bienféance
put de lui permettre . Il regrettoit
en quelque forte de n'avoir pas
été
plus griévement bleffé dans le combat.
Il obtint facilement la permiffion de re20
MERCURE DE FRANCE.
venir & en profita en homme vivement
épris ; c'eft-à-dire qu'il reparut deux
jours après. Ces deux jours n'avoient
d'ailleurs été employés qu'à fonger à
Palmis. Il fe la repréfentoit avec tous
les charmes que la nature peut prodiguer
, charmes d'autant plus vrais , d'au
tant plus précieux , que l'art n'y entroit
pour rien. Son imagination le ſervoit
à merveille ; cependant , lorfqu'il revit
Palmis , il trouva le modéle infiniment
au - deffus de l'image qu'il s'en étoit retracée
; & il en étoit toujours ainſi chaque
fois qu'il la revoyoit.
Que je fuis heureux ! s'écria-t - il , j'ai ,
enfin , obtenu ce que j'ai tant de fois defiré
en vain ; une maîtreffe qui fçut m'aimer
& qui n'en fçut point affez pour
me trahir. O précieux anneau ! c'eft ,
fans doute , à ton influence que je fuis
redevable de cet avantage. Tu valus une
couronne à Gygès , mais Gygès eût cédé
volontiers cette couronne pour une
Palmis.
Déja un mois s'étoit écoulé , & Leuxis
étoit toujours plus amoureux. Il
manquoit cependant à fon bonheur un
point qu'il prévoyoit n'y devoir pas manquer
long-temps ; mais il ne vouloit point
éffaroucher l'innocence de Palmis. A
FEVRIER . 1762. 217
cette innocence près , qu'elle confervoit
encore , Leuxis en avoit eu toutes
les preuves d'amour qu'une jeune perfonne
ingénue & fincere peut donner ;
& ces fortes de preuves en valent bien
d'autres. Un jour il lui prit envie de retourner
le chaton de fon anneau , c'eſtà-
dire de fe rendre invifible : non pour
dérober ce qu'il efpéroit obtenir , non
pour vérifier des foupçons qu'il n'avois
pas ; il ne vouloit que jouir du plaifir de
voir Palmis fans être vû. Il parut donc
avoir pris congé & revint für fes pas ,
enchanté de pouvoir accompagner ainfi
tous ceux de fa charmante maîtreffe.
Elle étoit plongée dans une douce &
profonde rêverie , & Leuxis fe difoit
avec tranſport : c'eft moi qui la lui caufe
, c'eft à moi feul que Palmis rêve !
La nuit étoit déja proche , & la porte
du château fermée. Leuxis entend frapper
à cette porte d'une maniere qui annonçoit
quelque intelligence . La vieille
Efclave y court , autant qu'elle peut courir
; elle ouvre avec empreffement à
un Hermite que la vieille tante reçoit
avec joie. Tout cela , dans le fond ,
fignifioit très-peu de chofe ; mais ce qui
lui parut fignifier davantage , fut de voir
Palmis l'embraffer avec tranfport , &
22 MERCURE DE FRANCE .
l'Hermite lui rendre avec profufion fes
careffes. L'un & l'autre verfoient des
larmes..... C'eft de joie qu'ils pleurent ,
difoit Leuxis en lui-même , tandis que
je fuis prêt à pleurer de rage. Il reftoit
immobile & pétrifié ; mais toujours invifible.
Dans l'inftant même , l'Hermite,
Palmis & la vieille , entrent dans une
chambre qu'ils ferment fubitement fur
eux . Nouveau creve-coeur pour Leuxis,
que fon anneau ne transformoit point
en un corps fluide , ou aerien . Ce ne fut
pas tout ; la nuit étoit déja fort avancée
lorfque l'Hermite fortit de cette chambre
pour quitter enticrement la maifon
. Leuris étoit tenté de le fuivre & de
lui arracher ,à force de menaces , l'entier
aveu de fon intelligence avec Palmis.
D'un autre côté il vouloit refter , fe
faire voir à fon ingrate , lui reprocher
fa perfidie & la quitter enfuite pour jamais.
Tandis qu'il balançoit ainfi , l'Hermite
s'éloignoit toujours , & Leuxis finit
par ne rien faire de ce qu'il avoit
projetté. Il prit le parti de diffimuler encore
quelques jours , & d'obferver foigneufement
ce qui fe pafferoit dans l'intérieur
& même dans l'extérieur de ce
lieu fufpect. Il n'obferva pas long-temps
fans faire de nouvelles découvertes."
FEVRIER. 1762 . 23
A la même heure que l'Hermite s'étoit
préfenté la veille , un Soldat vint frapper
comme lui , & fut reçu avec les mêmes
démonstrations par l'efclave , par la tante
, & qui plus eft par la niéce . Alors la
fureur de Leuxis fut au comble. Ce
fut bien pis lorfqu'il apperçut Palmis
faire tous fes efforts pour entraîner le
Soldat dans la même falle où l'hermite
avoit été admis la nuit précédente . II
alloit , peut - être , immoler ce rival
qu'on ofoit ainfi lui préférer : la réponfe
du Soldat modéra un peu cet emportement.
Je ne puis ajouter qu'un mot,
» difoit-il à Palamis je vole où mon
» devoir m'appelle , & peut - être où la
» mort m'attend . Souvenez - vous tou-
» jours de moi , & n'oubliez pas qui
» vous êtes » . Palmis au lieu de répondre
, étoit à demi-pâmée dans les bras
des deux vieilles , & le Soldat s'éloigna
en faisant un gefte de défefpoir.
Quant à Leuxis , il avoit repris un
peu de fon fang froid & de fa philofophie.
Les dernieres paroles du Soldat lui
en donnoient une idée affez avantageufe.
Il eût peut-être pardonné à Palmis
l'amour qu'elle témoignoit à ce rival ,
fi elle ne lui en eût marqué autant à luiinême,
C'étoit ce coupable partage qu'il
24 MERCURE DE FRANCE.
ne pardonnoit pas. Il voulut voir cependant
jufqu'où elle porteroit la feinte
& la diffimulation ; il fe rendit viſible
à fes yeux. Palmis encore toute éplorée
, parut tréffaillir à fa vue. Ah la
perfide difoit Leuxis , toutes les
paffions fe peignent à fon gré fur
fon vifage ! Elle les joue toutes & n'en
reffent aucune . Venez , lui difoit Palmis
de l'air le plus fincére & le plus naturel
, vous ne pouviez arriver plus à
propos.... N'en doutez pas , interrompit
Leuxis ; je fuis même arrivé plus à
propos que vous ne penfez. Le ton
avec lequel il prononça ce peu de mots,
rendit Palmis interdite . Elle chercha
dans fes yeux quelque chofe qui démentît
ce ton févére ; elle n'y vit que
du courroux . C'en eft donc fait , s'écriat-
elle, il faut que tout m'accable aujourd'hui
! Je l'avoue reprit ironiquement
Leuxis , la fituation eft critique :
on s'affligeroit à moins : perdre deux
amans en un jour ! ... Mais il vous en
refte un troifiéme ; & quoique moins
jeune que les deux autres .... Ciel,quelle
injure ! quelle injuftice ! .... Ah ! barbare
! ... Palmis n'en put dire davanta
ge ; elle tomba entre les bras de fa tante,
qui vouloit à la fois & la fecourir & détromper
>
FEVRIER. 1762. 25
"
tromper Leuxis. En vérité , difoit-elle
les jeunes gens font à plaindre , ils ne
fçavent ni s'entendre ni s'expliquer ;
que feroient-ils fi nous ne parlions
pour eux ? Voici en deux mots tout ce
que cela veut dire.... Alors elle commença
un difcours dont le feul préambule
parut à Leuxis auffi long qu'inintelligible.
Palmis avoit repris en partie fes
fens , & Leuxis qui n'attendoit que ce
moment pour s'éloigner , s'enfuit avec
la précipitation d'un homme qui craint
que fon penchant ne le retienne. Il lui
en avoit couté pour foutenir le ton
grondeur: c'étoit une véritable affliction
pour lui, que de mortifier quelqu'un ;
& l'évanouiffement de Palmis l'occupoit
chemin faifant. Hélas ! dit- il après
y avoir bien penfé , que peut fignifier
une pareille preuve ? Ne fçait-on pas
qu'une femme eut toujours l'art de s'évanouir
à propos ?
CHAPITRE II I.
LEUXIS EUXIS s'éloignoit donc en maudiffant
la perfidie des femmes les plus
fimples ; & cependant réfolu de chercher
ailleurs ce qu'il avoit cru trouver
B
26 MERCURE DE FRANCE .
dans Palmis. Un bois & une plaine lui
offroient deux routes qui aboutiffoient
au même canton ; mais celle du bois
étoit la plus dangereufe ; ce fut celle
que choifit Leuxis. A peine y étoit-il
entré que deux brigands fondirent fur
lui. Il étoit brave & venoit d'être outragé
; il fe défendit en homme qui attaquoit
, & mit bientôt un des brigands
hors de combat. L'arrivée d'un inconnu
de fort bonne mine , obligea l'autre
à prendre la fuite . L'inconnu le pourfuivit
, l'atteignit & le tua. Leuxis qui
étoit accouru pour le feconder , le remercia
de fa générofité . Vous vous
mocquez , reprit l'autre , n'eft-on pas
fait
pour fe rendre ces petits fervices ?
J'ai vingt fois rifqué ma vie pour mes
amis , & je le ferai toujours volontiers
pour quelqu'un qui peut le devenir.
Voilà , fije ne me trompe , difoit Leuxis
en lui-même , un des héros de l'amitié ;
fans doute elle m'offre cette rencon~.
tre pour me dédommager des caprices
de l'amour ? Il continua fa route avec
l'inconnu , qui fe fit bientôt connoître .
Son nom étoit Bragantidès ; & Leuxis
vit avec un plaifir infini qu'ils étoient
voifins nouvelle raifon pour eux de fe
lier; car ils n'étoient pas affez proches
1
FEVRIER. 1762. 27
K
voifins pour avoir des raifons de fe haïr.
Bientôt même ils furent inféparables.
Leuxis oublioit la moitié de fon projet ;
peut- être auffi le fouvenir de Palmis
ne lui permettoit-il pas de chercher à
la remplacer. Ah ! ingrate , ah ! perfide
Palmis ! s'écrioit-il fouvent , à qui fautil
déformais fe fier ? Qui ne me trompera
pas , fi vous m'avez trompé ? Bragantides
lui faifoit fouvent confidence
de fes bonnes fortunes. Hélas , difoit
Leuxis , peut- être ne vous favorife-t- on
qu'en trahiffant quelqu'un. N'en doutez
pas , reprenoit Bragantides; mais
mon triomphe en eft d'autant plus doux.
De deux femmes qui fe difputent ma
conftance , l'une trompe un mari , l'autre
un amant. Ce dernier facrifice eft ,
à-coup-fur , le plus flatteur. Il est vrai
que cet amant fut mon ami , & le feroit
-même encore , s'il ne fe fut pas avifé
d'être jaloux ......AA propos de jaloux ,
j'ai promis de me rendre au vallon prochain
pour une petite affaire qui fera
bientôt terminée . Etes-vous curieux de
faire cette promenade ? Peut-être trouverez-
vous de quoi vous amufer. Leuxis
accepta l'offie fans autre explication
; mais il fongeoit à cet ami- que
· Bragantides aidoit à tromper. On arri-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
-ve , & deux hommes inconnus à Lexis
, viennent pour fondre fur fon compagnon
, en fe difputant l'honneur de
le tuer feul. Bragantidès les pria froidement
de s'accorder , & de faire fucceffivement
de leur mieux contre lui. Leuxis
, de fon côté , éffaya de les accorder
tous trois. Ses foins furent inutiles ,
& il finit par fe battre contre l'un des
deux , tandis que Bragantidès s'exerçoit
contre l'autre. Leuxis & Bragantidès
mirent leurs adverfaires hors de combat.
Hélas ! difoit ce dernier , peut-être
ai-je tué l'ami que je cherchois ! Heureufement
, il pouvoit recevoir encore
des fecours , & Leuxis en procura de fi
efficaces , qu'au bout de quelques jours
ils le mirent hors de danger. Leuxis
l'avoit fait tranfporter chez lui , & le
vifitoit fouvent . L'autre bleffé avoit été
fecouru avec le même bonheur par Bragantidès
même , qui dès - lors méditoit
de chagriner de nouveau l'un & l'autre
rival , aux rifques de fe battre une ſeconde
fois . Leuxis qui n'aimoit ni à
mortifier ni à tuer perfonne , exhortoit
-Bragantidès à fupprimer fes vifites clandeftines.
Pour lui , il continuoit journellement
les fiennes à Darès ( c'eſt le nom
de celui qu'il avoit bleffé ) ; mais ces
FEVRIER. 1762. 29
affiduités , & encore plusles remontrances
de Leuxis déplurent à Bragantides ;
il fongea à rompre avec cet ami trop
peu politique & trop incommode. Dèslors
Leuris ne parla plus fans être vivement
contredit , & ce qui le mortifia le
plus , c'eft que Bragantidès eut toujours
tort de contredire . Un jour enfin , qu'ils
fe promenoient dans une plaine femée
de fleurs , & environnée de bofquets
agréables , Leuxis loua beaucoup la
beauté de ce Payfage : c'en fut affez
pour que Bragantidès le trouvât détef
table. Qu'il eft à plaindre , difoit Leuxis
en lui-même , il ne voit , ne fent , ni ne
raifonne ; mais ce n'eft point un motif
fuffifant pour rompre avec un ami : paffons-
lui ces défauts ; ils font encore préférables
à certaines grandes qualités que
celui qui les pofféde , fait fouvent trop
valoir. Cependant fes déraifonnemens
ne finiffoient pas, & Leuxis continuoit à
le plaindre. Ce ne fut pas tout ; Bragan
tides prétendit qu'il l'approuvât ; mais
la complaifance de Leuris ne put s'étendre
fi loin . Ils difputerent donc &
Bragantides eut recours à fa maniere
favorite de réfoudre une difficulté. Il
ajouta que le vaincu auroit néceffairement
tort , & conviendroit de la lai-
Biij
30 MERCURI DE FRANCE.
derr , ou de la beauté de la plaine Leuxis
indigné , mais qui ne vouloit ni
thr Bragantides , ni que Bragantides
' e tuâ“ , eut recorsanneau , & défarr
a ce forcené . Ce fut alors que Bragantidis
fe crut perdi , & eut la frayeur
que manquent rarement d'avoir ces
fortes de Braves , quand il faut affron
ter une mort qu'une eftocade ne peut
parer. Mais il en fut quitte pour quelques
remontrances que lui fit Leuxis .
Ce dernier avoit fait fes preuves en matiere
de courage ; & d'ailleurs , il n'em
étoit pas en Lydie comme dans quelques
autres contrées ; on pouvoit , fans
déshonneur , s'y difpenfer de faire certaines
fottifes .
A
CHAPITRE IV.
SON retour , Leuxis aua voir celui
qui pouvoit lui en reprocheune
de cette efpéce , & qui l'avoit ma ! hetreufement
partagée ; il étoit guéri de
fes bleffures , & très- reconnoiffant des
foins de fon vainqueur. Peut-êne , difoit
Leuxis , vais-je trouver , dans Darès , ve
que je n'ai pu rencontrer jufqu'à prefent.
Darès eft délicat , il a rifque fez
FEVRIER 1762. 31
jours pour fe venger d'une trahifon ; il
eft fans doute incapable de trahir ; &
lorfqu'il m'arrivera d'avoir une maîtreffe
, il n'éffay era point de me fupplanter
auprès d'elle : il ne voudra point
fe rendre coupable d'un crime qu'il a
éffayé de punir. Leuxis agit d'après ces
réfléxions , & en peu de temps lui &
Darès furent inféparables.
<
Leuxis eût voulu oublier Palmis dont
l'image ne le quittoit pas. Il fçavoit que
l'unique moyen de ne l'aimer plus étoit
d'en aimer une autre. Le hafard parut
affez bien le fervir. Il fit connoiffance
avec une jeune veuve qui paffoit pour
n'avoir aimé que fon Epoux avant , &
même depuis fa mort ; jamais veuvage
ne fut , difoit-on , plus réel ni affliction
plus vraie. Ce fut un aiguillon de plus
pour Leuxis : il redoubla fes affiduités
& infenfiblement la jeune veuve lui
trouva beaucoup de l'air de fon Epoux ;
on dit même qu'infenfiblement il lui
parut mieux que le défunt n'avoit jamais
pu être. De fon côté , Leucis ne
fongeoit plus à Palmis quand il voyoit
Zelis , (c'est le nom de la jeune veuve) ;
& ils s'accoutumérent tellement à fe voir,
qu'ils ne fe quittoient plus . On préfuma
bien que Darès fut admis dans cette fo-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
ciété. Il en ufa dabord très-fobrement :
fes vifites n'étoient ni trop longues , ni
trop fréquentes , ni faites à contretemps.
Il paroiffoit n'avoir nulles prétentions
fur Zelis ; Zelis , de fon côté n'avoit
Four lui que de ces égards confacrés par
P'ufage. Tous deux fans doute , agiffoient
de bonne foi, & Leuxis étoit fans
inquiétude. Malheureufement Leuxis fut
obligé de s'abfenter pour huit jours.
Dans les premiers inftans qui fuivirent
fon départ, on ne s'occupa que de
fon éloge. Zélis ne tariffoit point fur
cette matiere ; Darès enchériffoit encore
fur elle . Un & deux jours s'écoulent &
l'éloge continue. Au troifiéme jour on
parle de chofes indifférentes ; au quatriéme,
Darès parle à Zelis d'elle- mêine ;
au cinquiéme, elle s'apperçoit que Darès
tourne agréablement ce qu'il dit ; au
fixiéme , elle répond à fes douceurs ; au
feptiéme , elle dit froidement : c'eft demain
que Leuxis arrive ; au huitiéme
Leuxis arrive en effet. Il avoit retourné
le chaton de fon anneau , uniquement
pour jouir de l'impatience , ou de la langueur
que fon abfence ne manquoit
pas de caufer à la tendre Zelis . Il trouva
Darès chez elle & n'en fut point étonné;
mais il le fut beaucoup d'entendre
FEVRIER . 1762. 33
Zelis s'exprimer ainfi : Avouez , Dares
qu'une femme ne peut guères compter
fur elle-même, ni un ami fur fon ami, ni
un abfent fur des promeffes ? Je croyois
aimer Leuxis , & cependant il n'en est
rien ; je croyois vous voir fans péril , &
cependant il n'en eft rien : j'aurois dû
vous réfifter , & cependant.... N'ache
vez pas , s'écria Leuris en fureur , &
toujours invifible , rougiffez & tremblez,
perfide que vous êtes ! Zelis trembloit
effectivement , d'entendre la voix de
Leuxis & de ne rien voir. C'étoit un
grand embarras pour la femme la plus
fidelle qu'un amant qui pouvoit la furprendre
ainfi à toute heure! Darès n'étois
guères moins déconcérté que Zelis ; il
avoit même quelques remords que Zelis
n'avoit pas. Quant à Leuris après
avoir réfléchi fur la fituation où ils fe
trouvoient tous trois, il finit par là trouver
plaifante , unique ; il fortit , en laiffant
échapper un grand éclat de rire ,
qui confola un peu Darès & déſefpéra
Zélis.
"
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
CHAPITRE V.
1
LEUXI
EUXIS pritalors le parti d'aller chercher
à laCour ce qu'il n'avoit pu rencontrer
ni à la ville niau village. C'étoit un
parti défefpéré , & ille fçavoit bien . Il
fe fentoit néanmoins quelque impatience
de revoir un Grand à qui dans une
bataille il avoit fauvé la vie . Il arrive ,
fe préfente chez le Perfonnage ,fe nomme
, & n'attend que deux heures dans
l'antichambre . Enfin il eft introduit.
Quoi , c'est vous ? s'écria l'homme de
cour en l'embraffant ; je ne me confole
point de vous avoir fait attendre . Pardon
, votre nom m'étoit échappé ! La
cour nous expofe fouvent à ces fortes
-de diffractions. Je faurai m'en garantir
déformais. Comptez fur moi , comptez
fur un ami. Clétoit ce que cherchoit
Leuxis. Il ne voulut pas toutefois prolonger
fa vifite pour ne point trop fatiguer
ce nouvel ami . Mais dès cette premiere
fois,il jugea néceffaire l'épreuve de
l'anneau ; tant d'expériences multipliées
rendoient cette défiance bien légitime.
Leuxis paroît vouloir fe retirer , &
FEVRIER. 1762 . 35
l'homme de cour appelle fes principaux
efclaves . Il leur ordonne d'envifager
Leuxis avec attention pour ne le pas
faire déformais attendre . L'inftant après,
on le croit forti , mais il eft rentré.
Le courtifan s'adreffe de nouveau à
fes efclaves. Avez-vous bien remarqué
cet homme , leur demande- t- il ? ... Oui,
Monfeigneur.... Le reconnoîtrez-vous
bien une autre fois ? ... Oui ; Monfei
gneur... Hé bien , fouvenez -vous que
je ne dois jamais y être pour lui... Oui ,
Monfeigneur. Leuxis s'éloigna , bien
réfolu de ne mettre jamais ces efclaves
dans le cas de mentir.
>
Il murmuroit contre ce genre de perfidie
, fi commun parmi les honnêtes
gens du grand Monde , & même du
petit. Il rencontre à quelques pas de là
un autre Courtifan que le hazard lui
avoit fait connoître autrefois ; le même
hazard permit qu'il en fût reconnu ; &
ce qui redoubla fon étonnement , fut
d'entendre l'homme de Cour lui faire
des reproches de l'avoir négligé. Des
offres de fervice fuccédent à ces repro- .
ches. Voilà Leuxis qui efpére encore
une fois trouver l'ami qu'il cherche , Il
va le jour fuivant faire une vifite à cet
ami futur ; il eft introduit fur le champ .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
il s'apperçoit , il eft vrai , qu'on en ufe
ainfi avec tous ceux qui fe préfentent ;
mais Leuxis n'étoit point jaloux de diftinctions
exclufives , & il auguroit bien
d'un homme qui fe rendoit fi acceffible,
C'étoit une preuve qu'il ne craignoit ni
la cenfure, ni l'examen ; raifon qui oblige
tant d'autres Grands à ne ſe laiffer
voir que dans la perfpective. Chryfis
( c'eft le nom de celui - ci ) exhorta fi
vivement Leuxis à mettre fon zéle &
fon crédit à l'épreuve , que ce dernier
s'y détermina. Il parut ambitionner un
poſte qu'il n'avoit nul befoin ni nul deffcin
de remplir. Peu de jours après
Chryfis lui annonça qu'il pouvoit en aller
prendre poffeffion. Il y trouva un homme
qui avoit les mêmes prétentions &
les mêmes droits que lui. On difpute
longtemps , & comme c'est l'ufage
furtout en matieres d'intérêt ; on finit
par ne point s'accorder. Leuxis eût vqlontiers
terminé la difpute en renoncant
à fes prétentions ; mais il vouloit
jufqu'au bout éprouver le zéle de Chryfis.
Ainfi chaque Afpirant retourne auprès
de fon Patron . Mais quelle fut leur
furpriſe de fe retrouver tous deux chez
le même , chez Chryfis ? En effet , c'étoit
lui qui les avoit fervi l'un & l'au-
7
FEVRIER. 1762. 37
tre , & l'un contre l'autre. Il parut peu
étonné de cette méprife. Mon penchant
à obliger , leur dit-il , me met
fouvent dans le cas oùje me trouve avec
vous : je me fuis d'autant mieux trompé
que vos noms m'étoient peu familiers.
Il n'est qu'un moyen pour fortir de
cet embaras ; c'eft de vous en rapporter
au fort , il décidera qui de vous deux
j'ai voulu fervir & qui doit l'emporter.
Leuxis répondit qu'il n'y prétendoit plus :
il renonça avec la même facilité au defir
de fe lier avec un ami , qui pour paroître
celui de tout le monde , n'étoit , au
fond , celui de perfonne.
Chryfis avoit une four bien moins
communicative. On parloit de fa vertu
à la cour , & elle étoit fort aiſe qu'on
en parlât. Son principal foin étoit de ne
donner aucune prife fur fa conduite &
de blâmer hautement celle des autres.
Un nouveau motif lui fit condamner
celle de fon frère envers Leuxis ; elle
laiffa même entrevoir à ce dernier,qu'elle
n'eût point fait un pareil quiproquo . Il
le crut d'autant mieux ,que fans amourpropre
il fentoit à tous égards fa fupériorité
fur fon rival ; mais Aldazire ( c'eſt
le nom de la Dame ) la fentoit encore
mieux que lui. Elle-même le mit à por
38 MERCURE DE FRANCE.
tée de s'expliquer librement. Alors , il
lui avoua que l'ambition n'étoit point
ce qui l'amenoit à la cour ; & elle fut
très - furprife d'apprendre le véritable
motif de ce voyage. C'étoit chercher
dans ce féjour ce qu'on préfume ordi-
'nairement s'y trouver le moins. Elle
avouoit cependant que Lenxis méritoit
de ne pas entierement perdre fes pas ;
&
-déja naiffoit en elle une fecrette envie
d'y contribuer. Voilà , difoit Aldazire ,
'un amant tel qu'il me le faut , puifqu'enfin
il en faut un , quelque mine que l'on
faffe ; il ne s'agit maintenant que de le
plier à ma façon de vivre ; & fon projet
m'annonce qu'il s'y prêtera facilement.
Aldazire ne fe trompoit point ; Leuxis
fe prêta à tout ce qu'elle voulut ; il fe
conduifit avec la plus extrême prudence
, & déjà il avoit tout obtenu qu'on
ne parloit encore de rien . Aldazire de
fon côté parloit toujours vertu , &
fréquentoit d'antiques douairieres que
l'âge réduifoit à parler comme elle , &
fuyoit les femmes , & qui plus eft les
hommes , qui s'exprimoient autrement.
Qui l'eût cru , difoit Leuxis , qu'on pût
trouver ici une maîtreffe affez fidelle
pour fuir jufqu'aux occafions de ne l'être
plus ? Ce feroit déjà beaucoup de ne
X
FEVRIER. 1762 . 39
n
lês point chercher. Il prit' tant de confiance
dans Aldazire , qu'il lui avoua le
myftère de l'anneau. Elle fut enchantée
de la découverte, & fentit d'abord combien
il étoit commode pour une prude
d'avoir un Amant qui pût fe rendre
invifible à propos ; car elle n'avoit pour
le moment aucun motif de craindre
qu'il le devînt à contretemps . Leuxis
en ufa donc fouvent ; mais toujours
fans fe défier d'Aldazire , & toujours
fans rien voir qui pût autorifer fa défiance.
L'admirable anneau ! s'écrioit- elle
un jour, que ne puis-je , moi-même en
ufer quelquefois ! Quel plaifir de tout
voir fans être vue d'être témoin des
fecrettes actions des autres fans, qu'ils
s'en méfient ! d'affifter , par exemple ,
aux rendez-vous nocturnes de la prudente
Orphiſe & de fon Mage ; aux
tête-à-têtes fucceffifs d'Aménide & de
fes fix amans ; aux fréquentes perfidics
que la fage Murcie fait à fon cher époux;
aux ridicules entretiens du vieil & riche
Garibas & de fa jeune maîtreffe , ou
à ceux de la vieille & riche Cinthie &
de fon jeune amant . Leuxis jugea
par ce difcours que la fidelle Aldazire
étoit un peu médifante ; mais , ajoutoitil
, c'eſt toujours beaucoup qu'elle foit
+
40 MERCURE DE FRANCE.
fidelle , & qu'elle ne s'ennuie pas de l'ê
tre. Il porta même la complaifance juf
qu'à lui laiffer faire l'éffai de l'anneau
myftérieux ; mais il arriva qu'Aldazire
étoit plus vifible que jamais . Non feule→
ment cet anneau ne pouvoit fouftraire
une femme aux regards d'autrui ; il l'obli
geoit encore à dire tout ce qu'elle avoit
réfolu de taire. Aldazire fit à Leuxis
quelques confidences qui femblaient
devoir en amener d'autres . Heureufement
elle s'apperçut qu'elle en avoit déjà
trop dit ; & elle quitta promptement
ce dangereux bijou , bien réfolue de
ne jamais l'éffayer par la fuite. L'inftant
approchoit où il lui eût été encore plus
à charge.
Un rival , d'autant plus dangereux en
amour , qu'il brufquoit tout , fe propofoit
d'enlever Aldazire à Leuxis . C'étoit
Lindor , jeune courtifan , couru des
femmes qu'il trompoit toutes également.
Il ne vouloit ni garder celles qui
lui cédoient , ni rester à celles à qui il
fembloit céder . Cependant , prèfque
toutes briguoient l'avantage d'en faire
leur conquête , ou de devenir la fienne.
Aldazire étoit la feule beauté de la Cour
qui n'eût encore ni éffuyé , ni prévenu
fes attaques. Enfin , fon tour étoit venu ;
FEVRIER. 1762.¨·· 41
Lindor la regardoit comme une tourterelle
qui manquoit à fa voliere ; il vouloit
abfolument remplir ce vuide , & il
tendit fes rets avec tout l'art dont il étoit
capable . Mais tous fes foins euffent été
inutiles fi l'amour - propre d'Aldazire
n'eût combattu pour lui ; auffi n'épargnoit-
il rien pour le flatter. Il le flatter. Il parut renoncer
à toutes fes intrigues & même
fuir quelques femmes qui le prévenoient
pour s'attacher à la feule Aldazire. Il
affecta de prendre jufquà fes goûts . Elle
ne fe montroit point aux jeux publics ;
Lindor ceffa d'y paroître . Elle fréquentoit
fouvent les Temples , il eut foin
de l'y devancer ; il parvint même à l'inf
truire qu'elle feule étoit la divinité qu'il
y cherchoit. Tant de perfévérance &
ce qui prouve encore plus aux yeux
d'une femme , tant de facrifices toucherent
Aldazire : il fut permis à Lindor
de la voir ailleurs que dans les Temples
& en préfence de témoins. D'abord
elle ne le reçut chez elle que dans des
momens où Leuxis ne devoit point s'y
trouver; mais bientôt elle eût defiré que
Leuxis s'y trouvât moins fouvent; bientôt
la faculté qu'il avoit de fe rendre
invifible commença à l'inquiéter ; bientôt
enfin elle ne l'inquiéta plus ; elle eût
42 MERCURE DE FRANCE.
vou , pour abréger toute contrainte ,
qu'il eût pu déja voir ce qu'on ne fe foucioit
plus de lui cacher. Mais Leucis
avoit déjà vu tant de chofes , qu'il fe jugeoit
fuffifamment inftruit ; il voulut
juger de plus , comment la prude Aldazire
foutiendroit les reproches que méritoit
fa trahifon . Il reconnut bientôt
qu'à la Cour ces bagatelles ne gênent
pas plus une Prude qu'une Coquette ,
& il prit fagement fon parti , comme il
avoit déjà fait plus d'une fois. N'y penfons
plus , difoit - il , j'obtiendrois plutôt
une couronne à l'aide de cet anneau
mystérieux , que la maîtreffe & l'ami
dont je me fuis fait une idée fi chimérique.
Il altoit , pour jamais , retourner
dans fa folitude , quand une liaiſon
nouvelle & de nouvelles espérances le
retinrent à la Cour de Lydie .
Le reste au Mercure prochain.
FEVRIER. 1762. 43
EPITRE à M. CORB ... Capitaine.
au Pégiment de G. & qui eftvenu
paffer fon quartier d'hiver chez M.fon
Père en Breffe.
AH! que la vie à peu de charmes
7
• Pour qui vile au fort des Héros !
Après fept ou huit mois d'allarmes ,
Qu'il fait bon goûter le repos !
Avouez -le , mon Capitaine ?
En retrouvant le paternel logis ,
Ses connoiffances , les amis ,
On oublie aifément la peine .
Après avoir bien combattu ,
Avoir longtemps couché fans couverture ,
Tout fatigué , tout abbattu , : SA”
Un lit de bonne fourniture a
'
Offre à nos yeux bien des
Jouillez donc de ces
appas.
gros matelats
Qui vous manquoient , je gage , en Allemagne ;
On fçait que pendant la campagne , "I
Il vous manquoit encor quelque choſe la bas !
Retrouvez donc le goût & la délicateileञ
Avec plaisir dans vos repas ; om
Vivez , cédez à la tendrefle ,
Au Dieu du vin , fur- tout à la pareffe ,
Quand Mars fommeille , & ne l'empêche pas.
Vous aimez , jele fçais , le mirthe , & le lièrre
44 MERCURE DE FRANCE.
A mon avis , c'eft très-bien fait ;
Et je tiendrai toujours pour cavalier parfait ,
Pourpreux de prud'hommie entière ,
Quiconque avec honneur de Mars fuit la ban
nière ,
Et quand l'occafion lui plaît ,
Avec Bacchus fe délaffe à Cythère.
ParM. J.....& Cha ...
NOEL NOUVEAU préſenté à Mefdames
ADELAIDE & VICTOIRE de
France , à la fin de l'année 1761 ,
par les Manans & Habitans de la
FERTE -SOUS-JOU ARE.
Sur l'AIR : Un jour Guillot voyant Margot &c.
Ou bien , Michot qui caufoit ce grand bruit.
DEPUIS que j'ons lû le fermon
+
De Monfeigneur la Roche- Aymon
Et la harangue de la ville s *
Je grillons du zéle fi beau
De faire auffi l'offre civile
Le don nouveau , le don nouveau
D'un grand baqueau , le don nouveau
D'un grand baqueau.
Les difcours de M. l'Archevêque de Narbonne , & de
M. le Prevôt des Marchands de la Ville de Paris .
FEVRIER. 1762. 45
Mais pauvres chétifs païfans ,
Je n'ons que des voeux impuiſſans ,
Et le defir n'eft point richeſſe :
Ah! j'avions beaucoup de quoi ,
Je voudrions avec largelle
En faire emploi , en faire emploi
Pour notre Roi , en faire emploi
Pour notre Roi.
Du moins fi je poſſédons peu ,
Je fons prêts à tous mettre enjeu
Pour le bien d'un Roi qui nous aime :
Oui , j'offrons gaîment en pur don
Nos joyaux , nos biens , tout nous- même
Pour le renom , pour le renom
Du grand Bourbon , pour le renom
Du grand Bourbon.
Par tendre égard pour les fujets ,
Ce bon Roi propoſoit la paix
A ces grands forbans d'Angleterre !
Hélas ! avec les gens mauvais ,
Bien moins vaut la paix que la guerre ;
Braves François , braves François
Sus aux Anglois , braves François
Sus aux Anglois.
L'avenir fe montre à nos yeux
Les Bourbons vont de ces hargneux
46 MERCURE DE FRANCE.
Venge , punir l'outrecuidance.
Ils donnont la paix en tous lieux ;
Et Louis avec complaifance
Nous voit heureux , nous voit heureux ;
Ce font fes voeux , nous voit heureux ,
Ce font fes voeux.
PRINCESSES , qui de la Ferté
Parûtes voir avec bonté
3
Le fimple & zélé badinage :
Quand j'ofons encore en ce jour
Vous offrir un ruſtique hommage ,
Refpect , amour refpect , amour
Vous font la cour , relpect , amour
Vous font la cour.
PREMIERE LETTRE d'Auteur du
Mercure
MONSIEUR ,
Il eft dans notre Ville une Société de
jeunes Chanoines qui , par le raifon
qu'ils ne vivent point dans leur particulier
, mais chacun d'eux chez quelqu'un
de leurs Confrères , fe donnent le titre
de Garçon. Comme beaucoup de zéle
& d'attachement pour notre digue PréFEVRIER
. 1762. 47
lat , eft un des premiers articles de leur
Règle , i's lui ont envoyé en commun
les vers fuivans , pour leur tribut de
voeux de bonne Année.
O toi qui des Paſteurs ainfi que du Troupeau ,
Par ta fageffe es le guide fidèle ;
Par tes moeurs faintes , le mo fèle ,
Par tes lumières le flambeau :
Prélat , que tout Nevers aime , admire & révére $
De l'ordre des Garçons , daigne , en cet an nou
veau ,
Agréer les fouhaits , & l'hommage fincère.
De tous les coeurs jaloux de te faire leur cour ,
Nul n'en formera , dans ce jour ,
Où plus d'ardeur ofe parcître :
Pour toi, Seigneur, en zéle , en refpect , en amour,
Chaque Garçon eft paffé Maitre.
A Nevers , le 1 Janvier 1762,
SECONDE LETTRE à l'Auteur du
Mercure.
MONSIEU ONSIEUR >
Si les exemples frappans de générofité
& de vertu étoient plus communs parmi
les hommes , on pourroit peut- être
48 MERCURE DE FRANCE.
fe difpenfer de les recueillir pour les retracer
aux yeux du Public. Mais , Monfieur
, ces âmes fublimes , ces âmes privilégiées
font fi rares , que tout ami de
l'humanité,jaloux de concourir au bonheur
de fes femblables , doit confacrer
fes talens à célébrer les belles actions
& à propofer des modéles inftructifs.
Je ne m'éléverai point contre mon fiécle
, en critiquant fes moeurs. Plaindre
les erreurs de fes femblables , fans les
aigrir par des fatyres amères , ramener
les hommes à la vertu par des traits
qui intéreffent leur fenfibilité , c'eſt le
devoir d'un Citoyen. C'eft prendre
l'homme par fon foible que de parvenir
à toucher fon coeur.
J'ai éffayé de peindre un de ces traits
qui caractérisent parfaitement le coeur
tendre & plein d'humanité de l'augufte
Famille de Bourbon. Le Journal Encyclopédique
m'a fourni mon Sujet.
C'est ainsi qu'il s'explique :
» Les Defcendans de cent Rois , les
" Filles d'un Monarque adoré de fes
» Sujets , doivent être néceffairement
" bienfaifantes. Dans le voyage de
» Mefdames , leurs pas comme ceux
» des Dieux , ont été marqués par de
» continuels bienfaits. Voici un trait
,
» qui
FEVRIER . 1762. 49
» qui prouve qu'à l'humanité la plus
» tendre , l'augufte Adélaïde fçait unir
» l'amour éclairé des Lettres .
""
Lorfque Mefdames pafferent à
Château-Thierry , on préfenta à Ma-
» dame Adélaïde une jeune fille de cinq
» ans , charmante pour la figure & les
» difpofitions de l'efprit : ' c'étoit l'arrié-
» re-petite-fille du célébre la Fontaine.
» Elle récita avec une grace infinie une
» Fable dont voici le fens :
"
>> Je fuis ce lierre abandonné ,
>> Vous ce chêne divin que ma foibleffe embraffe ;
>> Je vous ai peint mon fort infortuné ,
» Votre appui feul peut en changer la face.
Madame Adélaïde écrivit fur le champ
à l'Abbaye de Fontevrault , où elle a
depuis, envoyé cet enfant , en déclarant
qu'elle fe chargeoit de fon fort.
VERS fur ce Sujet à Madame
ADELAIDE.
DIGNE Sang des Bourbons , illuftre Adélaïde
Augufte Fille de nos Rois!
Permets qu'une Mufe timide
Eléve ici fa foible voix
Pour confacrer au Temple de Mémoire
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Ce coeur fublime & généreux ,
Ce coeur fenfible & refpirant la gloire ,
...
Ce coeur tranfmis par tes Ayeux ! ..
Louis ! les pas de ton augufte Fille ,
A l'exemple des Immortels ,
Comptés par les bienfaits , feront pour ta Famille
L'heureux oblet de nos voeux éternels.
Ola Fontaine ! ombre chérie !
De tes vertus un trifte rejetton ,
Prèſque fans chaleur & fans vie ,
Va renaître , & le doit au beau fang de BOURBON .
Non , ta fille n'eſt plus un arbriſſeau débile ;
La main qui la foutient lui fournit un afyle .
Adélaïde eft ce chêne divin ,
Qu'un lierre languiffant étroitement embraſſe .
Jeune enfant , bénis ton deftin ;
Que d'autres maintenant voudroient être à ta
place !
J'ai l'honneur d'être , & c.
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
A Paris , ce 18 Janvier 1762.
1
FEVRIER. 1762.
SI
TROISIEME LETTRE à l'Auteur d
JE
Mercure.
E vous écris , Monfieur , d'une ville
fameufe autrefois par l'avanture * des
bottes de foin , tant célébrée par le Pere
Du Cerceau. Cette nouvelle aventure
eft peut - être auffi digne d'être confignée
dans les Faftes du Mercure . Depuis
quelque temps la Communauté
des Barbiers de cette ville étoit en procès
avec un homme qui , fans être
pourvu comme eux de privilége , s'ingéroit
de coëffer les Dames . L'affaire
paffée entre les mains des Avocats , chacun
plaignoit Thémis ; & en lui voyant
fon bandeau fur les yeux , imaginoit que
pour le coup , c'étoit pour ne pas rire.
Cependant un jeune homme qui femble
promettre de l'efprit , s'avifa de faire
imprimer un Mémoire comme prenant
fait & caufe de l'Architecte de la
coëffure des Dames , ce font fes termes.
Le Mémoire fe répandit : on le lut avec
indulgence ; l'âge de l'Auteur en demandoit.
Voyez le P. Du Cerceau , Tome I.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Heureux fi l'on en eût été quitte à
ce prix ! Mais les petites caufes produifent
fouvent les grands événemens ,
L'Auteur dans le Mémoire avoit eu
l'imprudence de traiter MM. les Barbiers
d'Automates A ce blafphême ; tout eſt
en mouvement : la Communauté s'affemble
en défordre ; toutes les boutiques
font fermées.
A force de douleur , on demeure immobile ; *
Mais la voix s'échappa nt au travers des fanglots :
Chacun parle , ou plutôt chacun crie .
L'indignation dicte mille avis divers ,
offre autant de plans de vengeance.
Quel Bill va donc lâcher cette impétucufe
Chambre des Communes ? Catilina
renfermé avec fes complices , les
fait boire tour-à-tour dans une coupe
remplie de fang humain. Ici le Chef
de la Communauté , moins féroce que
ce fameux Confpirateur , & fans doute
de meilleur goût , n'implore pour animer
le courage de fes Confréres , que le
fecours du bon Bacchus. Auffitôt par
l'effet ordinaire des vapeurs bénignes
réfultantes des libations réitérées à l'honneur
de ce Dieu , tout le reffentiment
* Boil. Lut, Chant 4.
FEVRIER. 1762 . $3
des Conjurés fe borne à figner un A&te,
par lequel celui d'entre eux qui à l'avenir
fe trouvera convaincu d'avoir
prêté ou fon razoir , ou fon fer à friſer ,
ou fon peigne à l'audacieux Auteur du
Mémoire , fe foumet à payer 200 liv.
d'amende au Tréforier de la Communauté
, pour être employées aux récréations
ordinaires de ces Meffieurs.
J'ai l'honneur d'être & c.
A Chartres , le 5 Janvier 1762.
SUR
ÉPITRE A ***
U R ces monts escarpés , dans ce vallon facré ,
Où le Dieu des Beaux-Arts fut toujours adoré ,
Qui pourroit , cher ami , mieux que toi me conduire
?
C'eft à toi de penfer , de parler , & d'inftruire.
La même main qui de Newton ,
A nos yeux étonnés , dévoile le ſyſtême , 0
Peut auffi quelquefois , par une adreffe extrême
Toucher la lyre d'Apollon .
Quoiqu'en dife ta modeftie ,
La calculatrice Uranie ,
En te prodiguant les faveurs ,
Ne t'a point exilé de la cour de fes Soeurs
Si de tous les fecrets cette augufte Déeſſe
C iij
3
34 MERCURE DE FRANCE.
#
Te montre à découvert la fombre profondeur ;

Les autres Nymphes du Permeſſe
Te font auffi goûter de leur art enchanteur
Et les charmes , & la douceur.
Pour moi , qui dans les mains du docte Fontenelle ,
Admire & le compas , & la lyre immortelle ,
Sans afpirer au double honneur
Qui le couvre de tant de gloire ;
Comme lui , cependant , d'Euclide , & d'Apollon
Tour-à-tour je prends ma leçon.
Quelquefois éclairé du flambeau de l'hiſtoire ,
Je fouille avec Clio , la fombre nuit des temps ;
ì es fiécles écoulés rappellant la mémoire ,
Je ſuis de l'Univers les grands événemens :
La terre d'abord libre , & depuis affervie ,
Les Peuples diviſés , ſoumis aux paſſions ,
La fureur , la haine , & l'envie ,
Mère de leurs diffenfions ,
Semant de tous côtés la guerre & le carnage ,
Des malheurs de nos jours me retracent l'image.
Souvent, non moins hardi, mais plus refpectueux,
Dans l'oeuvre de ſes mains , je cherche Dieu luimême
:
Frappé de la beauté de cet Etre Suprême ,
Je porte un regard curieux
Sur ces merveilles innombrables ,
Où la nature a peint , en traits inéffaçables ;
La majefté du Tout-puiffant.
FEVRIER. 1762 . 55
+
Le compas à la main , & d'un oeil intrépide ,
Je fuis cet Aftre éblouillant ,
Qui d'un pas égal , mais rapide ,
Pourſuivant fa carrière , annonce tour- à- tour
Et le commencement & le déclin du jour.
r;
Ces globes pleins d'éclat,de fplendeur, & de gloire,
Qu'une main éternelle a femés dans les Cieux ,
Se montrent encore à mes yeux.
D'un avenir douteux fans y chercher l'hiſtoire
Que Dieu , qui les forma , nous interdit toujours ,
Et content d'admirer leur cours ,
J'adore avec reſpect la fageffe infinie ,
Qui donne à tout l'être & la vie.
Je contemple auffi quelquefois
Les prodiges divers , qu'opére la Nature ,
Ces refforts variés , ces différentes loix ..
Qui de cet Univers compofent la ftructure.
Ne changeant point d'objet , mais d'occupation ,
Tantôt avec Pafchal , Boffuet & Nicole ,
Bourdaloue & Flechier , Arnaud & Fenelon ,
Je m'inftruis des devoirs de ma Religion ;
Et dans cette brillante Ecole ,
Des affauts de l'Erreur & de l'Impiété ,
J'apprends à délivrer l'augufte Vérité.
Accompagné de la Bruyere ,
Le profond la Rochefoucault ,
De nos moeurs , de nos goûts deflinant le tableau ,
1
"
Civ
$6 MERCURE DE FRANCE.
Des replis de mon coeur dévoile le mystère ,
Et répand un jour lumineux
Dans ce dédale ténébreux .
Enfin j'unis Deftouche & Regnard & Molière ,
Corneille , Racine & Boileau ,
Crébillon , la Motte & Rouffeau ,
La Grange , Greffet & Voltaire.
Dans des momens moins férieux
A tous ces Mortels fi fameux ,
Ces Dieux du goût & du génie ,
Par la douceur de leurs accens
Enchantent , raviffent mes fens ,
Et dans l'aimable Poëfie
Me font trouver mille agrémens.
C'eſt ainfi , cher ami , que je paſſe ma vie .
Délivré de tous foins , fans fouci , fans envie ,
Exempt de peine & de defirs.
Occupé de l'Etre Suprême ,
De les oeuvres & de moi- même ,
Loin du monde & de fes plaifirs ,
Réunifant toujours l'agréable à l'utile,
D'un ceil philofophe & tranquille
Je vois tous les événemens ;
Eternel ennemi de tout plaifir frivole ,
Du temps qui s'échappe & s'envole
Je calcule tous les inftans ,
Et tâche à l'arrêter au moins quelques momens.
A Sab... en Saintonge
ce 24 Décembre 1761.
>
Par M. B .... Ch . R.
FEVRIER. 1702. 57
LE
E mot de la premiere Énigme du
fecond Mercure de Janvier eft Enfeigne.
Celui de la feconde eft la Jarretiere.
Celui du premier Logogryphe eſt
Couperofe , minéral qui fert à faire de
l'encre, & qui eft toujours bleu ou verd.
On y trouve coupe , rofe , foc, procès ,
repos , couper, Ofée , fouper , profe ,
vers , Efope , courfe , Sois , Porus , céfure
, Corfe ( Ifle qui s'eft fouvent révoltée
) Cérès , or , porc , corvée & rue.
Celui du fecond eft mariage , où l'on
trouve ramage , maigre , aigre , Maia ,
Mage , Marie , Agar , age , rage , image
, Aar , ire , Goa , Aire & Mai. Celui
du troifiéme
eft Verfailles
, dans lequel
on trouve
Eve , ifle , air , felle ,
fel , livre à lire , & livre poids
, liévre ,
vrai , ire , vaiſſelle
, vie , lis , ail & rave,
lie , la & re , Lieffe
, Vire , Arles , Ver ,
Afer , Levi , Lia , ferrail
, Lilas, arbre,
& Avril.
J
ENIGM E.
dois à l'homme une ancienne exiſtence.
Inventée autrefois pour ſon utilité ,
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
Je fervois beaucoup plus en hyver , qu'en été ;
C'étoit le temps de mon enfance .
Plus que ma forme en vieilliffant
J'ai vu mon fort changé. Qui ne change en vivant !
-De' inée au dehors à couvrir de la pluye ,
D'abord je n'étois point d'uſage à la maiſon ;
Je menois donc une très - dure vie.
L'Elfe , qui jamais ne fit rien que de bon ,
doucit bien mon fort : éclatante & dorée ,
Faite à préfent pour brillereau dedans ,
Telle qu'une femme parée ,
Je ne fors plus que pendant le beau temps.
Par M. N. de Bolbec.
AUTRE.
DE moi , quand je fais ſeul , on ne s
emploi ;
Ceft pour cela qu'on m'affocie
Avec certaine compagnie
e peut faire
Dont le plus petit membre est encor plus que
moi.
Jefuis pourtant de bonne eſcorte :
Par le puiffant effet d'un talent fingulier ,
Avec mes compagnons quand je vais le dernier ,
La troupe en eft neuf fois plus forte.
FEVRIER. 1762.
59
LOGO GRYPH E.
A Madame le ..... du Tréfor Royal.
}
SANS. pouvoir m'exprimer j'exprime quelque
chofe :
La Ville me connoît de même que la Cour ,
Et le Galant me prodigue en amour,
Souvent mal-à-propos , quelquefois avec cauſe.
Mais pour prendre moins de détour ,
Ma tête eft mâle & ma queue eft femelle.
Neuf Soeurs composent lefoutien
De ma ſtructure corporelle :
Voulez- vous me connoître bien?
On me trouve toujours dans la perſonne aimée;
Et celle qui par moi peut être renommée ,
A droit de le montrer partout.
Chacun voudra la fuivre , & l'envîra , ſurtout !!
Iris , de cent façons je fuis votre partage ;
On le voit , on le fent : agréez cet hommage.
Par M. CHALUMEAU de S. Domingue,
Abonné au Mercure
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
FTRE TRE utile & fouvent aimable ,
Ornement des Jardins , je plais encore à table.
Ami , de nies cinq pieds combine les rapports:
Tu dois en rencontrer au moins quinze ; & d'abord
Je te préfente un fleuve d'Italie ;
Une ville de France ; un Chef de Monarchie ;
Une pièce aux échets ; un péché capital ;
Un adjectif; un dangereux métal ;
La Fille d'Inachus an oifeau domeftique !
Un autre oileau bavard ; un terme de Muſique ;
Ce qu'obtient rarement un mauvais débiteur ;
Une interjection ; un prétéric d'ufage ;
Ce qui doit.... Mais pourquoi m'épuifer davantage
?
Si tu fçais deviner , tu me connois , Leccur.
MISSONNET , Avocat en Parlement.
Paris , ce 20 Janvier 1762.
LICTEUR ,
AUTR E.
ECTEUR , de plein abord , je ne fuis qu'un pronom
;
Mais je change d'état , contemplé par derrière :
mes délices , Ce vin fil_tré par
5 6 σ 666
les
amours,
Fournit sans cesse aux sa _cri -
6
5
5
fices Que mon
coeur
6-
t'offre tous lesjours.
6 4
Air tendre.
Charmante Iris lorsqueje boi , Tu te
5
plains sans savoir pourquoi,Tu te plains
sans sa =
=voir pourquoi : quoi : Si le bon vin
6
vinfait
W
FEVRIER. 1762. 61
Prends-moi fur ces deux tons ; & de cette manière,
Tu pourras parvenir à rencontrer mon nom .
ParM. de LANEVERE , ancien Moufquetaire du
Roi ; à Dax , le 5 Septembre 1761 .
CHANSON.
CHARMANTE Iris , lorfque je boi,
Tu te plains fans fçavoir pourquoi.
Si le bon vin fait mes délices ;
Ce jus filtré par les Amours
Fournit fans ceffe aux facrifices
Que mon coeur t'offre tous les jours.
La Mufique eft de M. ANTHEAUME de l'Académie
Royale de Mufique.
62 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
FABLES NOUVELLES , divifées en
6 livres , avec des Notes & un Difcours
fur la maniére de lire les Fables
, ou de les réciter. Nouvelle Edition
revue , corrigée & confidérablement
augmentée. Par M. l'Abbé Au-
BERT . Volume petit in- 12 , foigneufement
imprime ; qui fe vend à Paris
chez l'Auteur , Place Dauphine ; chez
Defaint & Saillant , rue S. Jean-de-
Beauvais ; Duchefne , rue S. Jacques
; & Langlois fils au bas de
la rue de la Harpe. Deux parties réunies
en un vol. Prix 2 liv. broché.
,
QUOIQUE nous n'ayons fait qu'indiquer
ces Fables dans le premier vol.
du Mercure de Juillet dernier , notre
deffein étoit d'en rendre compte , dès
FEVRIER. 1762. 63
que nous en aurions le loifir. Nous
avons été prévenus par tous les Journaliftes
, qui fe font empreffés , en les
mettant immédiatement après celle de
la Fontaine , d'en faire l'éloge le plus
flatteur ; éloge confirmé en dernier lieu
par M. de Voltaire , qui avoit déjà honoré
de fon fuffrage la prem ere édition
, & par l'Académie Françoife , qui
a reçu avec applaudiffement l'hommage
de celle-ci . Parmi tant de témoignages
glorieux pour M. l'Abbé Aubert , nous
ne devons pas oublier la faveur que
M. le Comte de S. Florentin lui a faite
d'accepter la dédicace de fes Fables.
L'Epitre qu'il adreffe à ce Miniſtre , eft
fuivie d'un Avant-Propos dont l'objet
eft de prouver , relativement à la Fontaine
, que quelque réputation qu'un
Auteur ait acquife dans un genre , on
doit avoir le courage , quand on s'y
fent appellé par la Nature , de courir
à fon tour la même carriere , malgré
l'enthoufiafme du Public pour ce premier
Auteur , malgré cette admiration
exclufive qui écarte d'avance des honneurs
qu'on lui décerne , les Ecrivains
qui pourroient les mériter après lui.
Nous admirons la fimplicité d'Eſope
l'élégance de Phédre , la naïveté de le
64 MERCURE DE FRANCE.
Fontaine : ces trois Fabuliftes ont par
conféquent enchéri l'un fur l'autre. Il
y a dans la Fontaine même deux efpéces
de Fables , dont les dernieres
celles dont il eft l'inventeur , ou qu'il
a , pour ainfi dire , créées de nouveau
par la tournure finguliere qu'il leur a
donnée , femblent autant différer des
autres , que celles- ci différent de leurs
originaux . On y trouve plus de Philophie
dans la morale , plus d'élévation
dans les penfées , plus de force dans les
expreffions telles font le Philofophe
Scythe , le Paifan du Danube , le Juge
arbitre , l'Hofpitalier & le Solitaire
Fables bien fupérieures par le grand
fens , par la beauté des fentimens , &
par la fineffe des allufions , au Geai paré
des plumes du Paon , aux Grenouilles
demandant un Roi , aux deux Mulets
& c. Si donc , ni Efope , ni Phédre ,
ni la Fontaine lui- même dans fes premieres
Fables , n'avoient encore montré
l'Apologue paré de toutes les graces
dont il étoit fufceptible , qui empêche
de croire qu'on peut même
après le plus agréable de ces trois Fabuliftes
, y en ajouter de nouvelles ? Si
la Fontaine , par la fuite , a pu fe tracer
des routes inconnues jufqu'à lui ,
FEVRIER. 1762. 6.5
dont Patru , l'un des plus grands Maî
tres de notre éloquence , vouloit d'abord
le détourner , & où cependant il
a trouvé le moyen de s'enrichir abondamment
; pourquoi feroit- il défendu
à tout Fabulifte qui commence , d'avoir
la même hardieffe & d'afpirer au
même fuccès ? Tel eft en fubftance le
raifonnement fur lequel roule tout l'Avant-
propos de M. l'Abbé Aubert . Au
refte , la complaifance avec laquelle il
revient fouvent fur les Fables auxquelles
la Fontaine avouoit luî-même ( a )
avoir jugé à propos de donner un tour
différent de celui qu'il avoit donné aux
premieres , fait voir affez que ce font
celles-là fur-tout qu'il a choifies pour
modèles. C'eſt par une fuite de ce choix
qu'il combat le préjugé des perfonnes
qui veulent qu'un Fabulifte fe borne
à travailler pour les enfans ; & il tire
fes preuves de la fublimité des pensées ,
de la hardieffe du coloris de ces mêmes
Fables où la Fontaine s'eft livré entiérement
à fon génie , & qui font devenus
la nourriture des efprits les plus
délicats , les plus cultivés , les plus pro
fonds.
( a)Dans un Avertiſſement qui eft à la tête du
7° Livre de quelques Editions de cet Auteur.
66 MERCURE DE FRANCE.
་ ༧
,
Cet Avant Propos eft fuivi d'un
autre morceau dans lequel l'Auteur rend
compte au Public , de la maniere dont
il a cru devoir travailler fa nouvelle
édition. Il y a joint des Notes relatives
à l'Hiftoire à la Géographie , à
la Mythologie & à l'Hiftoire Naturelle ,
afin d'y répandre le plus d'inftruction
qu'il lui étoit poffible. Il y a quelquefois
attaqué l'abus de la Philofophie ,
parce que , dit-il , il eft du devoir d'un
Fabulifte de comprendre dans le plan de
fes critiques , les vices & les ridicules les
plus frappans du fiecle pour lequel il
écrit. Mais il avertit en même-temps ,
que les vrais Philofophes agiroient contre
leurs intérêts & contre leur propre
confcience , s'ils s'avifoient de prendre
pour eux la critique d'une morale qui
n'eft que celle de leurs prétendus imitateurs
.
Le difcours fur la manière de lire les
fables , ou de les réciter , étoit déja dans
la prémière édition. La lecture en a été
recommandée par tous les Ecrivains périodiques
; & plufieurs d'entre eux l'ont
analyfé , de façon qu'il feroit inutile de
arrêter. Nous nous contenterons
de faire obferver que M. l'Abbé Aubert
y a ajouté , ainfi qu'aux autres morceaux
nous y
JANVIER. 1762. 69
de ce recueil qui avoient deja paru ,
des développemens néceffaires & qui y
jettent plus de clarté & plus de méthode.
Pour donner une idée du talent de M.
P'Abbé Aubert pour l'Apologue , nous
allons tranfcrire trois de ces Fables , qui
font d'un genre abfolument différent.
LA FAUVETTE.
Aux branches d'un tilleul , une jeune Fauvette
Avoit de les petits fufpendu le berceau.
D'écoliers turbulens une troupe inquiéte ,
Cherchant quelque plaifir nouveau ,
Apperçut , en paffant , le nid de la Pauvrette.
Le voir , être tentés , l'affaillir à l'inftant ,
Chez ce Peuple enclin à mal faire ,
Ce fut l'ouvrage d'un moment.
Tous fans pitié lui déclarent la guerre .
Le pauvre nid vingt fois penfa faire le faut.
Il n'étoit fi petit marmot
Qui ne fit de fon mieux pour y lancer la pierre.
L'allarme cependant étoit grande au logis.
La Fauvette voyoit l'inftant où les petits
Alloient périr ou fubir l'esclavage ;
Un esclavage , hélas ! pire que le trépas !
Les gens qu'elle voyoit là - bas ,
Etoient allurément quelque peuple fauvage
68 MERCURE DE FRANCE.
Qui ne les épargneroit pas .
Que faire en ce péril extrême !
Mais que ne fait- on pas pour fauver ce qu'on aime?
Elle vole au - devant des
coups ;
Pour fa famille elle fe facrifie ;
Efpérant que ces gens , dans leur affreux courroux ,
Se contenteront de fa vie .
Aux yeux du peuple fcélérat
Elle va , vient , vole & revole ,
S'éléve tout-à-coup , & tout- à-coup s'abbat ,
Fait tant qu'enfin cette race frivole
Court après elle & laiffe là le nid .
Elle amufa long- temps cette maudite engeance ,
Les mena loin , fatigua leur conftance ;
Et pas un d'eux ne l'atteignit .
L'amour fauva le nid , le Ciel fauva la mère.
A fes petits elle en devint plus chère.
Dieu fçait la joie & tout ce qu'on lui dit
A fon retour de touchant & de rendre !
Comme ils avoient paffé tout ce temps fans rien
prendre ,
Elle appaifa leur faim ; puis chacun s'endormit.
LE LION ET LES ANIMAUX.
Le Lion rouloit dans fa tête
Un projet qui devoit étonner l'Univers.
La Terre frémiroit au bruit de la tempête
FEVRIER. 1762. 69
Dont étoient menacés mille Animaux pervers ,
Ennemis de fon régne , & jaloux de fa gloire ,
Ingrats que fon courroux étoit las d'épargner .
Tremblez , peuple rebelle ; enfin je vais régner.
Puifque c'eft aux Tyrans à briller dans l'hiſtoire ;
J'éffairai , malheureux , d'y briller à mon tour.
De fon' antre , à ces mots , dans les bois il s'élance,
Réfolu d'arracher le jour
A tous les Animaux qui fuiroient fa préſence ;
Signe , felon lui , très - certain
Du trouble de leur confcience.
Dieu préſerve le genre humain
De toute Majesté raiſonnant de la forte !
Sire Lion, que fa fureur emporte ,
Dépeuple en un inftant les bois :
Tout fuit à fon approche , innocens & coupables ;
De fon injufte arrêt tous fubiffent les loix.
Le Soleil en pâlit . Les Taureaux toutefois ,
Du pouvoir du Monarque ennemis implacables ,
Mais marchant à pas plus pefans ,
Gens d'ailleurs peu craintifs & par fois redoutables,
L'attendant de pied ferme : il les juge innocens ;
Et cependant pourfuit les Anes , les Gazelles
Et les Moutons , fujets fidéles ,
Et les Liévres peureux, foibles mais bonnes gens,
La colére eft aveugle alors qu'elle eft extrême ;
Rois , ne vous y livrez jamais :
L'injuftice , la haine , & la lâcheté même
En dirigent fouvent les traits.
70 MERCURE DE FRANCE.
LE PARTERRE ET LE POTAGER .
Retire-toi de là , tu me choques la vue ;
Tu fens le chou , l'ofeille & la laitue ,
Cette odeur m'importune : ami , retire -toi,
Difoit au Potager fon voifin le Parterre.
Ha ha ! dit l'autre ; par ma foi ,
Vous êtes délicat , mon frère !
Je m'éloignerois bien, pour ne vous plus déplaire ;
Mais cela dépend- t - il de moi ?
Unis tous deux par la Nature ,
Il n'eft pas en ma liberté ,
Malgré votre orgueilleux murmure ,
De détruire la parenté.
J'en fuis fâché pour votre vanité ;
Mais je ne bougerai d'ici , je vous le jure.
Tant-pis , lui répondit le Parterre irrité ,
Tant- pis : cette union m'afflige & me fait honte.
Ingrat , reprit le Potager ,
Je fuis bien vil à votre compte ;
Mais apprenez à ne plus m'outrager.
Je me fouviens que notre commun père
A pris à vous former des foins infructueux.
Il vous a décoré de l'emploi de Parterre ,
Parce qu'il n'a pu faire mieux ;
Emploi brillant , mais nullement utile.
S'il eût trouvé chez vous la nature docile ,
FEVRIER. 1762.
7I
Il vous eût fait Potager comme moi .
Chaque jour encor je le voi
Regretter le frivole ufage
Des dons verfés dans votre fein .
Frère , il a pris fur moi quelque peu de terrein
Pour vous aggrandir davantage ;
Et cependant , malgré les foins ,
Vous êtes plus brillant , mais vous valez bien
moins.
Ces trois Fables fuffifent pour faire
connoître le ton général du recueil de
M. l'Abbé Aubert. Il s'eft appliqué à le
varier , fuivant les fujets qui fe font
préfentés à fon imagination : il a tâché
ainfi qu'il le dit lui-même , que le fonds.
de fes fujets , qu'il a prefque tous inventés
, fut toujours un peu philofophique.
La Fable de la Fauvette que l'on
vient de lire , & quelques autres qui ont
déjà été ínférées dans notre Journal ,
prouvent que le fentiment eft fa partie
favorite . Il le fait même entendre
dans fes Prologues , ainfi qu'on en peut
juger par celui qui ouvre fon recueil :
L'homme n'écoutant plus qu'un orgueil téméraire }
Qu'il appelle vertu , fageffe , liberté ,
Outrage la Divinité ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Les loix , les Souverains , la Raifon qui l'éclaire ,
A l'oubli des devoirs joint le mépris des moeurs ,
Et dans fes coupables erreurs ,
Par une inconféquence extrême ,
Fait confifter le bien ſuprême
A ramper avec mes Acteurs .
Puiffé je le guérir de cette frénéfie !
Puillé-je réprimer l'effor ambitieux
De fon impatient génie ;
Lui faire refpecter les Dieux ,
Chérir les Rois , & fervir fa patrie ,
» Lui rappeller les droits , ces droits fi précieur
وو
Que fur fon coeur ingrat la Nature reclame s
Le rendre à fes parens , à la fociété ;
>> Et renouveller dans fon âme
>> La fource dés vertus , la rendre humanité !
Ce goût naturel pour la partie du fentiment
, éclatte furtout dans le Conte
moral intitulé : Thélamon & Zirphé , Hi-
Las & Zénéïde , qui termine le troifiéme
Livre.
LETTRE
FEVRIER. 1762. 73.
LETTRE à l'Auteur de la Traduction
des Saifons de THOMSON , en lui
envoyant le projet de Soufcription qui
vient d'être propofé en Angleterre
pour élever un Monument au Poëte
THOMSON , dans l'Abbaye de Weftminfter.
M....
La Traduction des Saifons de Thom
fon que vous avez préfenté aux yeux
du Public fous des couleurs fi aimables ,
en embelliffant même votre Auteur , a
augmenté ma vénération pour ce Peintre
de la Nature . J'ai toujours été le fecret
admirateur de votre Ouvrage ; mais
ce qui fe paffe aujourd'hui en Angleterre
touchant ce grand homme & qui doit
vous intéreffer beaucoup , m'enhardit
à vous apporter le tribut de mes hommages
dont je n'avois pas encore ofé
élever la voix. J'ai cru être obligé de
vous faire part de cet événement, parce
que j'ai fénti toute l'étendue de l'engagement
que vous avez contraété avec
D
74 MERCURE DE FRANCE .
ce Poëte célèbre, en le faifant connoître
à notre Nation . Vous avez confacré à
fa mémoire un monument qui doit être
auffi précieux à fa Patrie que celui qu'elle
veut lui ériger aujourd'hui , & qui ne
fera pas moins durable . C'eft un double
lien pour vous de partager & d'achever
de faire revivre la gloire de ce grand
homme. Il vous devra plus qu'à aucun
de fes Concitoyens , le gage de fon
immortalité .
J'ai l'honneur d'être & c.
Avocat en Parlement.
EXTRAIT DULON DON CHRONICLE
du 24 Novembre 1761.
ONN propofe d'imprimer par foufcription
une Edition foigneufe & correcte
des Ouvrages de Thomfon , en 2
vol . in-4°. avec les corrections & augmentations
qu'il y a faites . On mettra
en tête de l'Ouvrage un précis de la
vie de cet Auteur par Patrick Murvoek
de la Société Royale.
On y a ajouté les conditions fuivantes
.
FEVRIER. 1762. 73
1°. Que ce Livre fera imprimé fur
Papier Royal & orné de Planches en
taille-douce , parmi lefquelles il y aura
deux Portraits de Thomfon , l'un à l'âge
de 25 ans , & l'autre à celui de 46.
2. Le prix de la Soufcription eft de
deux guinées pour chaque exemplaire
en feuille , il faut payer cette fomme
en foufcrivant.
3°. Cet Ouvrage fera délivré aux Soufcripteurs
dans le courant du mois de
Janvier prochain .
4°. Tout le produit de cette Edition
fera employé à élever un monument
à l'Auteur dans l'Abbaye de Wefminfter
, &
faire
fubfifter
quelquespour
uns de fes pauvres parens.
,
N. B. Les perfonnes qui voudront
payer tribut à la mémoire d'un Poëte
fi fublime , & d'un fi excellent homme
auront la bonté d'envoyer leur
nom avant le 25 de Décembre à M. Millard
, Libraire dans le Strand , ils feront
infcrits comme protecteurs de ce projet.
Les reçus feront fignés & délivrés
par le même Libraire .
3+
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
IDYLLES ET POEMES CHAMPETRES
de M, GESSNER , traduits
de l'Allemand par M. HUBER ,
Traducteur de la MORT D'ABEL.
A Lyon chez Jean-Marie Bruyffet ,
Imprimeur-Libraire. Avec approbation
& privilége du Roi. 1762 .
M. GESSNER , Poëte Allemand , &
Imprimeur-Libraire à Zurich , compofa
, il y a quelques années , un Poëme
Epique intitulé la Mort d'Abel. Comme
Virgile , avant que de s'élever au ton
fublime de l'Epopée , il s'étoit effayé
dans le genre paftoral . Ses Idylles ont
eu en Allemagne un fuccès plus brillant
que fon Poëme , & M. Huber nous
en avoit déjà fait connoître quelquesunes
dans l'avertiffement qui précéde fa
traduction du Poëme d'Abel. Il les redonne
aujourd'hui avec le refte du recueil
de M. Geffner , compofé de vingt Idylles
& de quatre petits Poëmes qui
par leur objet & par le ton qui y regne
, lui ont paru pouvoir être réunis
fous le titre de Poëmes champètres .
FEVRIER. 1762. 7
,
>
le
Ces fortes de petits ouvrages ne font
guère fufceptibles d'une analyfe fuivie ;
nous nous contenterons d'en indiquer
les fujets , & d'en mettre quelques morceaux
fous les yeux de nos Lecteurs .
Dans la premiere Idylle
le Poëte
célébre les louanges de fa Bergere ,
& ne demande , pour récompenfe de
fes chants , que l'approbation de fa
chere Daphné. Dans la feconde
Berger Milon invite Chloé à le fuivre
dans fa grote dont il fait la defcription .
La Bergere tendre & docile fe laiffe
conduire au gré de fon Berger. Idas
apprend à Micon , dans la troifiéme ,
l'hiftoire du Chêne de Palémon . » Paz
» lémon avoit un petit troupeau ; il en
» facrifia plufieurs brebis au Dieu
» Pan. O Pan ! s'écria - t -il fais
» que mon troupeau fe multiplie , afin
» que je puiffe en donner une partie à
mon pauvre voifin : Pan fit qu'en
» une année le troupeau de Palemon
» s'augmenta de moitié , & Palemon
" donna la moitié de fon troupeau à
» fon pauvre voifin . Puis il fit un fa-
» crifice à Pan fur cette colline , &
» y planta un chêne en difant : O Pan !
» que ce jour où mes voeux font rem-
» plis , foit à jamais facré pour moi !
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
bénis ce Chêne , afin que chaque an-
» née je te faffe un facrifice fous fon
» ombre ! "
Idas chante enfuite à Micon la chanfon
qu'il a faite fur ce Chêne qu'il regarde
comme facré. » O vous , bran-
» ches infléxibles , qui vous élevez en
» ceintre fur ma tête , votre ombre
m'infpire un faint tranfport. Doux
Zéphirs , quand votre fouffle me ra-
» fraîchit , il me femble qu'une divi-
» nité invifible voltige autour de moi.
» Et vous chèvres & brebis , épargnez ,
» ah ! épargnez le jeune lierre qui naît
» au pied de ce Chêne. Ne l'arrachez
» Fas ; qu'il monte le long de fa tige
>> blanchâtre & qu'il forme autour
des guirlandes de verdure !
arbre que jamais la foudre
» que jamais les vents impétueux ne
» renverfent ta cime élevée ! Les Dieux
» l'ont ainfi voulu ; tu feras dans tous
» ces temps un monument de bienfai-
» fance. Ta tête fuperbe s'élance dans
» les nues. Le Berger l'apperçoit de
" loin , & la montre à fon fils en l'inf-
» d'elle "
»
,
TR
?
truifant ; la tendre mere la voit , &
» raconte l'aventure de Palémon à fon
» jeune enfant qui l'écoute attentive-
» inent , affis fur fes genoux. Ah ! BerFEVRIER.
1762. 79
» gers laiffez après vous de pareils mo-
» numens ; afin qu'un jour errant dans
» l'obfcurité de nos boccages nous
» éprouvions à leur afpect de faints
» tranſports ! »
La quatriéme Idylle , intitulée Daphnis
, eft la defcription de l'hyver , &
» l'éloge de Philis , » Ah ! Philis , que
» tu es belle ! mais ta beauté feule n'a
» point allumé l'amour que je reffens ,
» Je t'aimai du jour que les deux Che→
» vres du jeune Alexis fe précipiterent
» de la cime du rocher. Il pleuroit . Mon
» pere eft pauvre , difoit-il; voilà que
» j'ai perdu deux Chevres dont l'une
» étoit pleine. Hélas ! je n'ofe plus re-
» tourner à notre cabane ! Tu vis cou-
» ler fes pleurs , & la pitié te fit pleurer
» auffi . Puis effuyant tes larmes , tu pris
» dans ton petit troupeau , deux de tes
» meilleurs Chevres ; & tu dis au Ber-
" ger affligé Alexis , prends ces deux
» Chevres ; l'une des deux eft pleine . Il
» pleuroit de joie . Tu pleurois auffi de
» joie d'avoir réparé fon malheur . O
» hyver , quelque rigoureux que tu
fois , ... je ne chanterai pas moins
» des airs tendres pour ma Philis. Tu
as dépouillé nos arbres de feuilles ;
tu as noiffonné les fleurs de nos prai-
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE.
» ries ; mais je fçaurai encore compo
> fer une guirlande pour ma Philis.
» J'entremêlerai la verdure éternelle du
» lierre flexible avec fes grapes bleuâ-
» tres. Cette méfange que je pris hier ,
» chantera dans la cabane de ma Phi-
» lis , & c. "
+
La cinquiéme Idylle de M. Gener
eft une de celles qu'on lit avec plus de
plaifir. Pendant un beau clair de Lune ,
Mirtile voit fon pere endormi fur le
gazon auprès de fa cabane . Il le regarde
avec attention ; des larmes de joie coulent
de fes yeux , & fans troubler le
repos de ce vieillard , Mirtile lui adreffe
ces paroles à voix baſſe.
" O toi , que j'honore le plus après
» les Dieux ! ô mon pere , comme tu
" repofes doucement ! que le fommeil
du jufte eft riant ! tu auras fans doute
porte tes pas chancelans hors de la
» cabane , pour célébrer le foir par de
» faintes prieres , & tu te feras endor-
» mi en priant. Tu auras auffi prié pour
» moi , ô mon pere ! Ah ! que je fuis
» heureux. Les Dieux entendent ta
» priere ; car autrement pourquoi notre
» cabane feroit-elle à l'abri de tous
» dangers , & ombragée par des ra-
» meaux courbés fous le poids de leurs
FEVRIER. 1762 . 81
"
» fruits ? Pourquoi la bénédiction du
» Ciel feroit -elle fur nos troupeaux ,
» & fur les productions de nos champs?
» Lorfque fatisfait de mes foibles foins
" pour le repos de ta vieilleffe , tu ver-
» fes des larmes de joie ; lorfque tour-
" nant tes regards vers le Ciel , tu me
» donnes ta bénédiction d'un air con-
» tent : Ah ! mon pere , de quel fen-
» timent fuis-je alors pénétré ! ma poi-
» trine s'enfle , & des larmes preffées
» ruiffelent de mes yeux . Encore aujourd'hui
, quittant mes bras pour
al-
» ler hors de la cabane te ranimer à
» la chaleur du foleil , & contemplant
» autour de toi le troupeau bondiffant
» fur le gazon , les arbres chargés de
>> fruits & la fertilité répandue fur
» toute la contrée ; mes cheveux , difois-
» tu , font blanchis dans la joie . Cam-
" pagnes chéries , foyez bénies à jamais !
» mes regards obfcurcis n'ont pas enco-
» re longtemps à vous parcourir . Bientôt
» je vous quitterai pour d'autres campa-
» gnes plus heurenfes ! Ah ! mon pere ,
» mon meilleur ami , je dois donc bien-
» tôt te perdre ! ô trifte penfée ! alors ,
» hélas ! j'érigerai un autel à côté de
» ta tombe ; & toutes les fois qu'il me
» luira un jour propice , où j'aurai pu

Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
faire du bien à quelqu'infortuné , ô
» mon pere , je répandrai du lait & des
fleurs fur ton monument .
לכ
,
La fixiéme Idylle de M. Geffner eft
une imitation de la troifiéme Eglogue
de Virgile. Deux Bergers Lycas &
Milon , fe difputent le prix du chant.
Un troifiéme Berger doit être juge de
la vidoire. Et comme dans Virgile ,
il leur adjuge un prix à l'un & à l'autre.
Dans la feptiéme , le Berger Amyntas
ayant empêché un chêne de périr ,
la Divinité tutélaire de cet arbre veut
Tui en marquer fa reconnoiffance par
un bienfait ; le Berger ne lui demande
d'autre grace que la guérifon de fon
voifin Palemon , qui eft malade depuis
la moiffon.
Damon & Daphné contemplent enfemble
les merveilles de la Nature . Rien
ne leur paroît comparable au raviffement
qu'ils éprouvent à la vue de ces
objets , fi ce n'eft le charme de l'amour
qui
les unit. » Admirons enfemble
» dit la Bergere , les raïons naiffans de
l'Aurore , la fplendeur du Soleil cou-
» chant , & l'éclat paifible de la Lune.
» Que nos poîtrines palpitent , ferrées
» l'une contre l'autre ; que nos paroles
» inarticulées fe confondent & balbu-
ود
, ་
FEVRIER . 1762. 83
tient notre étonnement ! Quelles dé-
» lices inexprimables , quand un pareil
» tranfport fe mêle aux tranfports de
» l'amour le plus tendre ! ». Tel eft le
fujet de la huitiéme Idylle. Dans la
neuviéme , le Berger Damon & la Bergere
Philis expriment mutuellement
& avec une naïveté enfantine , leurs
feux naiffans ; cependant Philis s'apperçoit
que Damon a dérangé fa chevelure
; elle craint de paroître dans cet
état devant les autres Bergers. La dixiéme
eft intitulée la Cruche caffée. Ce
font les plaintes d'un Faune qui a caffé
la cruche qui contenoit fon vin , &
qui en voit , en gémiflant , les morceaux
autour de lui. Il fait la defcription
de cette cruche , fur laquelle,
étoient gravés plufieurs traits de l'Hiftoire
poëtique. Dans la onzième , Alexis
qui n'a jamais aimé , enténd Chloé
& Daphnis chanter leurs amours. » Ah,
» maintenant , dit-il aux deux amans
» je fens que l'amour est un bonheur ;
>>-vos, chants , vos regards & vos tranf
» ports me l'ont appris » . La douziéme`
eft l'Invention des Jardins. Lycas fe retrouve
dans dans le lieu où il a reçu
plufieurs faveurs de fa Bergere. Il veur
que cet endroit foit à jamais confacré
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
à l'Amour. Il l'embellira de fleurs , il:
y formera un bofquet , il y conduira :
la fource voifine ; il l'environnera d'une
haye ; il y invite les oifeaux . » Ac-
» courez plaintives Tourterelles , vous
» qui vivez d'amour , venez gémir fur
» la cime de l'ormeau ; venez petits
» oifeaux , pourfuivez vos compagnes
à travers les buiffons de rofes ; chan-
» tez votre bonheur fur les rameaux
» & c. » Telle fut la premiere origine
de nos jardins.
99.
"
Le vieux Palémon , âgé de quatrevingt-
dix ans , fait affembler autour de
lui toute fa famille , & retrace avec une
éloquence noble & touchante , le bon- ›
heur & l'innocence de fa longue vie . ›
Il meurt en béniffant la Divinité des -
douceurs qu'elle a répandues fur fes
jours , & fon corps eft changé en cyprès
. On regrette que ce miracle poftiche
vienne terminer une feène fi naturelle
, & détruire toute l'illufion du
tableau. Chloé attend fur le bord d'un
fleuve , le retour de fon amant, Un ba
teau renverfé flotte fur les ondes , &
Chloé n'apperçoit point fon cher Daphnis.
De douleur elle fe précipite dans
le fleuve. L'Amour veille à fa confervation
; elle eft portée dans une Ifle
.". FEVRIER. 1762. 83
que Daphnis avoit gagnée à la nage . La
ces deux amans fe retrouvent avec des
tranfports de tendreffe . Une autre Chloé
attend avec impatience le retour du
Printems pour revoir fon amant. Elle
fait part aux Nymphes d'une grotte de
fes fentimens tendres pour Lycas qu'elle
aime , fans qu'il fache encore combien
il eft aimé. Ce font là les fujets de la
treiziéme , quatorziéme & quinziéme
Idylles.

La feiziéme eft entre Menalque & le
Chaffeur Efchine. Ce dernier s'étant éga
ré dans un bois , accablé de faim , de
foif & de laffitude , rencontre Menalque
qui lui procure les petits fecours
dont il eft capable. Par reconnoiffance
Efchine veut le mener avec lui à la ville.
» Là , lui dit-il , on n'habite point fous
des toîts de chaume. Des palais de
, marbres , entourés de colonnes fu-
» perbes s'élevent jufqu'aux nues. Tu
boiras dans des coupes d'or , & tur
» mangeras des mets fomptueux dans
» des plats d'argent. MEN ALQUE, qu'i➡
» rai-je faire dans la ville? Je fuis en fûreté
» dans ma petite cabane ; elle me met
» à l'abri de la pluie & des vents impé
» tueux. Si elle n'eft pas entourée de
22 colonnes , elle eft environnée d'arbres
86 MERCURE DE FRANCE .
"
» fruitiers & de pampres verds. Je vais
» puifer de l'eau claire à la fontaine voi-
"
fine dans une cruche de terre : j'ai
» auffi du vin doux ; je mange ce que
» mes arbres & mon troupeau me don-
» nent , & fi je n'ai point de vafe d'or
» ou d'argent , je pare ma table de fleurs
odorantes.ESCHINE.Viens avec moi,
berger; on a auffi à la ville des arbres
» & des fleurs. L'art a planté ceux - là en
» allées bien droites , & raffemblé cel-
» les - ci dans des parteres fymétriques.
" On y voit auffi des fontaines que des
» hommes & des Nymphes de marbre
» verfent dans des baffins magnifiques.
" MÉNALQUE. Nos bois ombragés par
» la fimple nature , font encore plus
» beauxavec leurs routes tortueufes ; nos
" prairies parées de mille fleurs feméesau
» hafard , font encore plus agréables.
» J'ai auffi planté des fleurs autour de
» ma cabane ; de la marjolaine , des lys
» & des rofes. O que nos fontaines font
belles lorfqu'elles fortent en bouillon-
» nant du creux des rochers , ou lorf-
» qu'elles tombent du haut des collines
» à travers les buiffons , pour ferpenter.
» enfuite dans les prés fleuris . Non ! je
» ne vais point à la ville.ESCHIME . Là
n tu verras de jeunes filles vêtues de foie,
}
FEVRIER. 1762 . 87
» & dont le teint n'eft point terni par
les ardeurs du foleil. Elles font blan-
» ches comme du lait ; parées d'or &
perles précieufes. Là des Muficiens habiles
enchanteront tes oreilles par des
» concerts harmonieux. MEN ALQUE,
Ma brune bergere eft belle auf . Je
» voudrois que tu la viffe , quand elle
fe pare avec des rofes fraîches , ou
» avec une guirlande de différentes couleurs.
O que nous avons de plaifir ,
» quand nous fommes affis à l'ombre
» d'un bois fur le bord d'un ruiffeau
» qui murmure ! ele chante alors. Ah !
» qu'elle chante agréablement ! J'accompagne
fa voix avec ma flûte . Nos
chants retentiffent au loin , & l'écho
?? les répéte après nous. Quelquefois
auffi nous prêtons l'oreille au doux
ramage des oifeaux qui chantent fur
la cime des arbres , ou fur les branches
des buiffons. Vos Muficiens
chantent - ils mieux que le roffignol
» ou que la gentille fauvette ? Non ,
non ! je ne vais point avec toi à la
ville , &c.
??
"
"
Dans les Idylles fuivantes , Philis &
Chloe fe félicitent , l'une de la jolie
chanfon qu'a fait pour elle Alexis , l'au
tre du beau panier dont lui a fait pré88
MERCURE DE FRANCE.
fent Amintas . Le vieux Menalque , à la
pricre de fon fils , chante la parure de
la campagne pendant l'Automne , & exhorte
le jeune homme à imiter les arbres
qui , pendant cette faifon , répandent
libéralement leurs fruits mûrs . Une
jeune Bergere imite le chant mélodieux
des oifeaux ; fon Amant pour l'accompagner
, ajufte des cordes à de petites
baguettes ; c'eft l'origine du chant &
de la lyre. Un Faune s'eft vu enlever fa
maîtreffe ; il en eft au défefpoir : un autre
Faune l'exhorte à s'en confoler par
l'inconftance & dans le vin. L'Auteur
s'eft autorisé par l'époque & le lieu
qu'il choifis pour établir la fcène de fes
Paftorales , à fuivre le fyftême de la Mythologie
Grecque , & à introduire des
Faunes & des Nymphes . Auffi les a - t-il
exactement deffinés d'après l'antique.
Ses Faunes ont cette gaîté pétulante qui
accompagne l'ivreffe , & qui donne à
quelques-unes de fes Idylles une nuance
de comique . C'eſt par-là qu'il les finit.
Ses Poëmes champêtres font intitulés
: La ferme Réfolution , le Printemps,
en attendant Daphné à la promenade ,
& le Souhait. Le premier eft un homme
qui fe retire dans une folitude affreufe ;
& là , nouvel hermite , il renonce à l'aFEVRIER.
1762 . 89
3
mour pourjamais . A quelques pas de-là
fe préfente unejeune fille,& adieu toutes
fes réfolutions. Dans le fecond , l'Auteur
fait la defcription des charmes du Printemps.
L'Amour , Bacchus & les Mufes
en chantent les douceurs. Bacchus , raconte
comment il a donné naiffance à la
» roſe. Je voulois , dit- il , embraffer une
» jeune Nymphe. La Belle fugitive vo-
» loit d'un pied léger fur les fleurs , &
» regardoit en arrière . Elle rioit mali-
» gnement en me voyant chanceler ,
» & la pourfuivre d'un pas mal affuré.
» Par le Styx , je n'aurois jamais atteint
» cette Belle , fi un buiffon d'épine ne
» s'étoit embarraffé dans un pan volti-
» geant de fa robe. Enchanté , je m'ap-
» prochai d'eile ; & lui frappant tendrement
les joues , Belle , lui dis -je , ne
» t'éffarouche pas tant ; je fuis Bacchus
» dieu du vin , dieu de la joie , éternel-
» nellement jeune . Alors , faifie de refpect
, elle fe laiffa baifer. Pour marquer
ma reconnoiffance au buiffon
» d'épine , je le touchai de ma bagner-
» te , & j'ordonnai qu'il fe couvrit de
» fleurs , dont l'aimable rougeur imite-
» roit la nuance que la pudeur étendoit
» fur les joues de la Nymphe .
Un Amant attend Daphné qui doit
90 MERCURE DE FRANCE .
22
le venir joindre à la promenade. Il employe
ces momens à obferver autour
de lui la campagne. Tandis qu'il eſt
occupé des divers objets qu'elle lui of
fre, & dont il fait une agréable defcription
, il apperçoit le jeune Hyacinthe
qui paffe avec fon bel habit
» tout éclatant d'or. Il traverfe a la hâte
» le vil gazon qu'il foule aux pieds ; il
" paffe à côté de la nature en fifflant.
» C'eft en vain qu'elle lui fourit ; c'eſt
" pour lui une beauté trop antique. Il
court chez la divine Henriette ; c'est
2 là que le beau monde fe raffemble au-
» tour d'une table de jeu ; c'eſt là que
» fon habit ravira les yeux des plus fins
connoiffeurs , bien mieux que l'éclat
» enflammé d'un beau foir. Oh ! qu'il
» va rire , s'il me voit loin du beau
» monde , ramper fur l'herbe , parmi
» des infectes. Mais daignez m'excufer
?? illuftre Hyacinthe , fi j'ai la fottife
" de perdre l'occafion de contempler
» l'élégance de votre démarche , & l'éclat
de votre habit. Je fuis occupé
» confidérer un vermiffeau qui monte
» fur ce brin d'herbe. Ses aîles changeantes
étalent pompeufement fur un
» fond d'un verd doré , toute la variété
» des couleurs de l'arc-en- ciel. Pardon-
»
FEVRIER. 1762. 91
» nez , illuftre Hyacinthe , pardonnez à
» la Nature d'avoir donné à un miféra-
» ble infecte un habit plus magnifique
» que le vôtre !
Enfin dans le quatriéme Poëme,l'Auteur
fouhaite tout ce qui peut rendre
une vie agréable . Ce ne font ni les richeffes
, ni les honneurs , ni l'éclat des
villes &c. Tous fes defirs fe bornent à
la campagne qui offre feule ce qui peut
contribuer à un parfait bonheur .
le
On reconnoît dans les divers ouvrages
de M. Geffner , l'empreinte du même
génie. Il nous femble qu'il a traité
genre de l'Idylle d'une maniere neuve
, en évitant également la rufticité
dans laquelle font tombés quelques Anciens
, les lieux communs poetiques
tant rebattus par leurs imitateurs , & la
fade galanterie que les Modernes y ont
fi fouvent fubftituée . Peu d'Auteurs ont,
comme M. Geffner , donné à ce genre
d'ouvrage toute l'étendue dont il eft
fufceptible. Il a peint les bergers comme
des hommes fujets à tous les befoins
& à toutes les affections de l'humanité
. Ils font pauvres , ils deviennent
vieux ; leur pauvreté & leur vieilleffe
ne les rendent que plus intéreffans . La
générofité , la bienfaifance , l'amour pa92
MERCURE DE FRANCE.
ternel , la tendreffe filiale , le refpec
pour la Divinité , la douce joie qui accompagne
l'innocence , font des fentimens
qui ne leur font pas moins familiers
que l'amour. Leurs entretiens préfentent
partout le tableau de la vertu
parée des graces de la naïveté . Pour
rendre toutes ces beautés dans notre
Langue , il falloit fçavoir également
l'Allemand & le François . Ce double
avantage s'eft trouvé dans M. Huber ,
qui , quoiqu'élevé dans la Langue Allemande
, pofféde toutes les fineffes de
la nôtre .
LETTRE à M. DE LA PLACE.
IL vient , Monfieur , de me tomber
entre les mains une brochure qui a pour
titre : Second Supplément à la France
Littéraire. On m'y attribue page 39 ,
une Lettre critique fur la Tragedie de
Tancréde. Je ne fçais ce que c'eft que
cette Lettre . Bonne ou mauvaife , elle
n'eft point de moi . J'étudie dans le filence
de mon cabinet les Ouvrages de mes
Maîtres pour m'inftruire, & n'écris point
contre mes amis . C'eſt avec une ligne
FEVIRER. 1762 :
93
telle que celle qu'on lit dans la brochure.
en question , qu'on réuffit à brouiller
deux hommes de bien. Je vous prie ,
Monfieur , d'inférer ce défaveu dans
votre prochain Mercure,
Je fuis avec les fentimens de l'eftime
la plus vraie & c.
Ce 15 Janvier 1762-
DIDEROT,
LETTRE au même.
QUAND UAND la France Littéraire , Monfieur
, ce Catalogue des Ecrivains de
notre fiécle , parut , j'eus l'honneur
je ne fçais à propos de quoi , de m'y
voir érigé en précepteur d'un Art de
converfer, moi , quí de préférence me
renferme le plus qu'il m'eft poffible ,
dans celui de fe taire. Je connoiffois
le Poëme r'habillé qu'on m'attribuoit ,
j'en avois même quelques feuillets d'une
ancienne Edition avec le Frontispice
portant le nom de l'Auteur , je les envoyai
à M. de Boiffy chargé pour lors
du Mercure , & il eut la bonté de joindre
à ina Lettre de défaveu une notę
pour détromper pleinement le Public
94 MERCURE DE FRANCE.
& rendre à Céfar ce qui appartenoit à
Cefar ( a ) . Aujourd'hui dans le nouveau
fupplément de cette France Littéraire
, au lieu d'avoir , à mon article ,
relevé l'erreur dont je m'étois plaint ,
on retombe dans une autre ; après l'annonce
du Voyage de Chantilly qui eft
de moi , tel quel , on ' it : ENTENDONSNOUS
, en fociété avec M. de Graville.
Quel ouvrage eft- ce-là ? Je me rappelle
bien le comique Entendons- nous de M.
Gobemouche dans la Soirée des Boulevards
, mais voilà tout ; il n'eft point
venu à ma connoiffance , je le protef
te , d'autre Entendons - nous . Je me fuis
trouvé , il eſt vrai , en fociété avec M. de
Graville , fort aimable homme , j'ignore
s'il a , comme moi , quelquefois la manie
d'écrire , au moins fuis -je très -sûr de
n'avoir fait avec lui qu'un dîner ou deux.
L'Entendons- nous dont il s'agit, peut être
bon , il peut auffi être mauvais , & je ne
fuis curieux ni d'éloges , ni de critiques
mérités par un autre. Quelques paroles
de Cantatilles exécutées dans différens
Concerts , un petit Acte à l'Opéra- Comique
intitulé l'Amant Statue tombé à
la douziéme repréfentation , plufieurs
Piéces fugitives inférées dans les Jour-
( a) V. le premler vol. du Mercure d'Avril 1758 .
FEVRIER, 1762,
95.
naux , ce font-là toutes mes célébres
productions. Je vous prie , Monfieur
d'inférer cette Lettre dans un de vos'
Volumes afin que fi l'Editeur de la
France Littéraire croit ces ouvrages que,
j'avoue dignes d'être placés dans fon catalogue
, il les fubftitue à ceux que je
ne puis , en confcience , reconnoître.
J'ai l'honneur d'être , & c.
GUICHARD.
Paris ce 6 Janvier 1762.
LETTRE au même , pour rectifier un
Paffage de la France Littéraire , au
fujet de Madame LEPAUTE.
Il s'eft gliffé , Monfieur , une faute L
dans la France Littéraire , au fecond
Supplément page 23. Quoique la méprife
foit en ma faveur , j'ai cru qu'il feroit
injufte de ne pas la faire connoître ; &
je vous prie de vouloir bien m'accorder
pour cet effet quelques lignes dans le
Mercure .
Madame Lepauté , occupée depuis
longtemps , & avec quelque fuccès , des
Mathématiques, & en particulier de l'Af4
96 MERCURE
DE FRANCE.
tronomie , étoit entrée en correfpondance
avec les Académiciens de Beziers,
& elle leur avoit envoyé des piéces de
calcul d'affez longue haleine . Ces Meffieurs
cruren que celle qui rempliffoit
les devoirs d'Académicien pourroit en
avoir le titre malgré fon fexe , & ils la
la placerent dans la lifte de l'Académie ,
qui fut dreffée l'année derniere.
La rareté du fait a été caufe que dans
la rédaction de la France Littéraire , ne
foupçonnant pas le nom d'une femme .
dans une lifte d'Académie , on y a placé
fon mari ; on a même renvoyé expreffément
par un aftérique au corps du
Livre qui renferme un ouvrage de moi..
Telle eft , Monfieur , la méprife que je
me fuis cru obligé de relever, ne voulant
point partager la gloire des travaux académiques
auxquels je n'ai aucune part,
J'ai l'honneur d'être & c .
LEPAUTE , Horloger du Roi.
A Paris , le 10 Janvier 1762.
LETTRE
FEVRIER. 1762. 97
LETTRE de M. l'Abbé DELAPORTE
à M. DE LA PLACE.
JEE vous prie , Monfieur , de vouloir
bien inférer dans votre prochain Mercure
, que je n'ai eu aucune part au ſecond
Supplément de la France Littéraire
qui a paru au commencement de cette
année 1762. Je prie les gens de Lettres
de ne m'attribuer aucune des fautes
dont ils pourroient avoir à fe plaindre .
J'ai l'honneur d'être & c .
C
AVIS au fujet des ANNALES TYPOGRAPHIQUES
, ou Notice dupro
grès des connoiffances humaines , par
une Société de Gens de Lettres.
O Na vu par l'Avertiffement qui a
paru en 1760 , le plan que les Auteurs
de cet Ouvrage fe font propofé en le
commençant. Ce feroit en vain que
nous rappellerions ici l'utilité dont il
eft. On fent aisément qu'une Notice de
ce que renferme chaque Livre , & fur-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
200
tout de ce qu'il offre de nouveau ; qu'un
Recueil de tous les Ouvrages imprimés
en Europe , fur quelque fcience & en
quelque langue qu'ils foient écrits , que
' des Annales , où l'on voit le progrès
des Arts , des Sciences & de la Littérature
, eft un Journal non feulement néceffaire
aux grandes Bibliothéques , mais
qui convient à tous les Auteurs, à tous
les Sçavans , ainfi qu'aux Gens de Lettres
de tous les ordres, Le Philofophe
y voit avec plaifir le tableau des progrès
de l'efprit humain en général , & celui
de chaque Nation en particulier ; enfin
on peut s'affurer qu'il n'échappe rien de
ce dont la connoiffance peut être utile .
Outre les Livres annoncés dans les différens
Journaux & Gazettes littéraires >
il y en a beaucoup d'autres que nous
avons raffemblés ici , tant par l'annonce
de nos correfpondances, que par les catalogues
; de forte que c'eft le feul Ouvrage
qui raffemble tous les Livres de
l'Angleterre , de l'Italie , de l'Allemagne ,
du Danemarck , de la Suede , de l'Eſpagne
, du Portugal, en même- temps qu'il
réunit tous les Livres de France. C'eſt
pour cette raifon qu'un Sçavant de nos
jours l'appelle Mappemonde littéraire.
Quel autre Journal , mieux que celui- ci,
FEVRIER. 1762. 99
peut faire connoître les nombreuſes productions
que l'Europe voit naître tous
les ans dans les différentes parties de la
Littérature & des Sciences ?
Cette entrepriſe ne dépendant pas
d'une feule main , ne pouvoit manquer
de réuffir , & ne court point le rifque
d'être difcontinuée . C'eft le travail réuni
de cinq ou fix Sçavans en différens
genres & en différentes langues , qui
traitent chacun la matiere & la langue
qui leur font familieres ; & la retraite
de l'un ne peut en interrompre le cours.
C'est pour fatisfaire aux voeux du plus
grand nombre de nos Soufcripteurs ,
que nous annonçons aujourd'hui avec
plaifir, que nous allons nous rapprocher
du temps préfent pour l'annonce des
Livres ; les correfpondances actuéllement
bien établies dans les principales
Villes du monde littéraire , procurant à
nos Auteurs tous les fecours qu'ils en
attendoient , les ont mis en état de regagner
l'année qui étoit restée jufqu'ici
en arriere. Le Public eft donc averti .
que fans interrompre le courant de l'année
prochaine , & outre la diftribution
accoutumée d'un cahier par mois ,
il verra paroître fucceffivement deux
par deux , à compter du mois prochain
Eij
100 MERCURE DE FRANCE .
jufqu'à celui de Mai , les 12 cahiers de
l'année 1760 , qui étoit arriérée . Le
premier cahier de l'année 1761 paroîtra
à l'ordinaire le premier Janvier 1762 ;
& ainfi des fuivans de mois en mois.
La collection des Annales Typographiques
, & ce qu'il y en a d'imprimé
dans le format in-8° , tel qu'il continue
& qu'il continuera de s'imprimer , commence
aux Livres qui ont paru en 1758;
cette année compofe douze Cahiers , au
' moins de fix feuilles chacun , qui ont
été imprimées en 1760. Le prix eft de
9 livres 12 fols

Les Livres qui ont paru en 1759 , ont
été recueillis en 1761, & forment douze
femblables Cahiers ; prix 9 livres 12
fols.
Ce fera dans le courant de l'année
1762 , que feront publiés ceux qui ont
paru en 1760 & 1761 , en 24 Cahiers ;
prix 19 livres 4 fols.
On fouferit chez VINCENT , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin , à Paris ,
& chez les Libraires des différentes Villes
de France & des Favs étrangers . Le port
de chaque Cahier par la Pofte eft fixé à
quatre fols , pour toutes les Villes du
Royaume.
FEVRIER. 1762. ΙΟΥ
AVIS pour le renouvellement des Souf
criptions des Annales Typographiques
, pour l'année 1762.
Les Soufcripteurs font priés d'envoyer,
dans le courant du mois de Décembre
, leur nom & leur adreffe diftinctement
écrits à Vincent, Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin , à Paris. Le
prix pour les 24 Cahiers , que l'on leur
délivrera dans le courant de la fufdite
année , eft de dix- neuflivres quatrefols.
Les perfonnes qui ne demeurent pas
Paris, ou qui n'y ont pas de Correfpondant
, pourront lui faire tenir cette fom
me par la Pofte , franche de port , en
lui donnant une Lettre d'avis; la quittance
fera jointe au premier Cahier.
à
MANUFACTURE de Toiles peintes à
l'Arcenal de Paris.
Nous avons annoncé dans notre
dernier Mercure un Écrit au fujet des
Toiles peintes qui fe fabriquent à Paris
à l'Arcenal & au Clos-Payen , par MM ..
Cottin & Compagnie . Cet Ouvrage
nous a paru affez intéreffant pour devoir
en donner ici une courte analyfe.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
On fçait que le goût de la Nation
pour les toiles peintes , faifoit paffer
toutes les années plus de quinze millions
chez l'Etranger , d'où, malgré les défenfes
les plus rigoureufes , on tiroit une
grande quantité de ces toiles . Le Gou--
vernement s'eft enfin déterminé à en
permettre l'entrée , le commerce & la
fabrication dans le Royaume ; & c'eſt
en partie à M. Jacques Cottin , ancien
Négociant à Paris , & l'un des Directeurs
de l'ancienne Compagnie Royale
de la Chine , que nous devons cet heureux
changement dans l'adminiftration ;
de notre commerce . Il eft le premier
qui ait fait voir , par expérience , que
nous pouvions nous affranchir du tribut
que notre luxe payoit à l'induftrie de
nos voisins. Dès l'année 1718 , il avoit
demeuré en Hollande pour y apprendre
le commerce . Connoiffant par lui - même
l'avantage que les Hollandois retiroient
de leurs indiennes en France , il
conçut le projet d'en arrêter le cours.
Pour cet effet , il n'épargna ni foin , ni
recherches , ni dépenfes , jufqu'à ce qu'il
eût découvert le fecret des opérations
néceffaires à leur fabrique . Il attira en
France , en 1753 , un Artiſte Anglois ,
qui nous apporta , au fujet des couleurs,
FEVRIER 1762. 103
des lumieres que nous ignorions ; mais
comme il n'y avoit alors dans le royaume
qu'une fimple tolérance fur le fait de
l'indienne , & que cet Artifte étoit obligé
d'imprimer fes couleurs dans les nuances
qui lui étoient prefcrites , il étoit
gêné dans fes opérations , ce qui nuifoit
infiniment à la perfection de fon travail.
Il falloit donc qu'il fe trouvât un Citoyen
zélé , & en état par fes facultés &
par fon crédit , de faire des dépenfes
immenfes , & d'obtenir la permiffion
authentique d'élever des Manufactures
d'indiennes en France . Il falloit de plus
avoir affez de fermeté pour fupporter les
fréquentes faifies de fes productions ,
en folliciter les main - levées , & foutenir,
les pertes des marchandifes qui
fouffroient fous les engards des douanes
, & c. C'est ce qu'a fait , avec un
courage & un zéle qu'on ne peut trop
louer , M. Jacques Cottin , coufin germain
de M. Jean Cottin , l'un des Directeurs
. de la Compagnie de Indes . Il
eft le premier en France qui , avec l'agrément
du Confeil de Commerce , ait
formé une Manufacture d'indienne de
toute efpéce . Celle de Bolbec , dit- on ,
dans cet écrit , prétend remonter à l'année
1730 ; mais s'il n'eft queftion que
r
E iv
1C4 MERCURE DE FRANCE .
de maiquer le temps où l'on a acquis des
fecrets pour faire des indiennes , il y a
plus de quatre - vingts ans qu'il existe en
France des écrits qui en font mention .
Les fabriques même de Marfeille pafferoient
avant celles de Bolbec ; mais depuis
la chute de ces Manufactures , des
Joix prohibitives en ont interdit l'établiffement.
Orange & Bolbec ne faifoient
point d'indienne en 1754 , temps
auquel M. Cottin ayant fait l'acquifition
d'un fecret propre à teindre les toiles à
froid , & les rendre plus parfaites que
celles de l'étranger , en a établi une Manufacture
à l'Arcenal & au Clos-payen ,
fous la protection du Ministère . L'événement
a répondu à fes foins ; & rien
ne nous donne une plus grande idée de
cette entrepriſe , que le détail de tout ce
qui compofe fes atteliers . On y voit ,
1º. deux teintureries , l'une pour teindre
des toiles imprimées à la cire , & l'autre
pour paffer dans le bain de la garence
les toiles imprimées avec des mordans .
2º. Plufieurs falles pour les Imprimeurs ,
les Graveurs & les Femmes qui mettent
les couleurs fur les toiles . 3 ° . D'autres
falles pour les moules , qui vont à plus de
4000 formes gravées ; d'autres pour les
drogues , & d'autres pour l'entrepôt des
toiles . 4° . Des machines dont la méchaFEVRIER.
1762. 105
nique eft ingénieufe , & qui fervent
pour fouler les toiles , les calendrer , les
preffer , & les liffer. 5 °. Des prés immenfes
pour étendre les toiles , & c . Les
autres perfonnes occupées à cette grande
Manufacture , font un Garde - magafin
, un Directeur , des Deffinateurs ,
des Coloriſtes , un Menuifier & plus de
50 Ouvriers de toutes les Nations , qui
travaillent l'hyver & l'été; auffi ces toiles
furpaffent-elles en beauté celles de nos
voifins . Les couleurs en font plus vives
& plus tenaces. Elles ne font fujettes ni
à fe ternir , ni à être emportées par l'eau
chaude ou par les leffives . Les deffeins
en font auffi mieux entendus & plus
' correas. S'il y en a qui ne foient point
du goût des particuliers , on en exécutè
d'autres au choix des perfonnes qui les
demandent , & dans le goût qu'elles le
defirent. Les prix au- deffous des indiennes
étrangeres font une autre raifon de
préférence. On en peint de différentes
couleurs, & fur des toiles de toutes fortes
de qualités. Toiles pour robes & pour
meubles; toiles de Florence & des Indes ;
fiamoifes de toutes les largeurs des fabriques
de Rouen ,toiles de Troyes, Chollet,
Demi - Hollande , Laval , Beaujo lois ,
Saint-Quentin , & c. Toiles de coton de
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
la Compagnie des Indes ; toiles neuves
que
l'on fournit foi- même , fi l'on veut,
ou d'autres qui ne font plus en état de
fervir qu'à cet ufage . La vente de ces
indiennes fe fait en gros & en détail ; &
il y a des Bureaux établis à Paris pour
éviter la peine aux perfonnes qui veulent
fournir elles- mêmes la toile , de la
porter à la fabrique de l'Arcenal , ou au
Clos -Payen , Faubourg S. Marcel.
LE GENTILHOMME Cultivateur, ou
Corps complet d'Agriculture , traduit
de l'Anglois de M. Halle , & tiré des
Auteurs qui ont le mieux écrit fur cet
Art. Par M. Dupuy d'Emportes , de
l'Académie de Florence . Volume in-4 °.
Tome 2. Paris , 1762. Chez P. G. Simon
, Imprimeur du Parlement , rue de
la Harpe & à Bordeaux , chez Chapuis
l'aîné. Avec Approbation & Privilége
du Roi . Nous avons rendu compre
dans le fecond volumé du Mercure
d'Octobre , de ce très-utile & très- eftimable
Ouvrage . Nous ne tarderons pas.
à en faire de même de celui - ci.
Ou
QUERELLES LITTÉRAIRES
Mémoires pour fervir à l'hiftoire des
révolutions de la République des LetFEVRIER.
1702 . 107
tres , depuis Homère jufqu'à nos jours .
Tante ne animis coeleftibus iræ !
Virg. Æneid. Lib. I.
In- 12 , 4 vol . 1761. A Paris, chez Durand
, Libraire , rue du Foin .
LA FOI juftifiée de tout reproche
de contradiction avec la Raifon ; & l'Incrédulité
convaincue d'être en contradiction
avec la Raifon dans fes raifonnemens
contre la Révélation
une Analyſe de la Foi.
avec
Dicentes enim ſe effe fapientes , ftulti facti funt.
Rom. 1. 22.
Grand in-12. Paris , 1762. Chez Brocas
& Humblot , Libraires , rue S. Jacques
, entre la rue des Mathurins & S.
Benoît , au Chef S. Jean.
CALENDRIER des Princes & de la
Nobleffe , contenant l'état actuel des
Maifons Souveraines , Princes & Seigneurs
de l'Europe , & de la Nobleffe
de France , par ordre alphabétique ;
extrait du Dictionnaire Généalogique
Héraldique , Hiftorique & Chronologique
avec des additions
changemens
& augmentations , par le même
Auteur. Pour PAnnée 1762. Petit in-
,
E vi
108 MERCURE DE FRANCE .
12. A Paris , 1762. Chez Duchefne ,
rue S. Jacques , au Temple du Goût.
SECOND Supplément à la France
Littéraire de l'Année 1758 , pour les
Années 1760 & 1761. in- 12. chez le
même Libraire .
ODES Anacréontiques , par M. De
Sauvigny. Petit in- 12. Paris , 1762.
Chez Jorry , Imp . Lib. vis-à-vis la Comédie
Françoife. Cet Ouvrage ne dément
pas fon Titre , & nous nous propofons
d'en donner bientôt l'Extrait.
L'ERREUR Confondue , Poëme.
Lux in renebris lucer.
In-8°. A Avignon , 1762 ; & fe trouve
à Paris cher Ant. Boudet , Imprimeur
du Roi , rue S. Jacques , à la Bible d'or.
CANTIQUES Spirituels à l'ufage des
Miffions Royales du Diocèfe d'Alais .
Nouvelle Édition revue , corrigée &
augmentée . In- 12. Avignon , 1761. Se
trouvent à Sens , chez la Vigne , Libraire
, Place S. Etienne ; & à Paris , chez
Lottin le jeune , Libraire , rue S. Jacau
coin de celle de la Parcheminerie.
ABRÉGÉ des quatre premieres opérations
d'Arithmétique , par différentes
FEVRIER. 1762. 109.
méthodes très -aifées. Dédié aux Enfans.
Seconde Edition , corrigée & augmentée.
Par M. Roflin , Syndic des Experts
- Ecrivains Jurés & Vérificateurs
des Écritures , Comptes & Calculs conteftés
en Juftice . In-8°. oblong. Paris ,
1761. Chez Etienne Ganeau , rue S. Severin
, à S. Louis , & aux Armes de
Dombes ; & chez la veuve Lamefle, rue
vieille Bouclerie , à la Minerve.
P. OVIDII Nafonis Opera quæ fuperfunt.
In- 12. 3 vol . Parifiis , 1762.
Typis J. Barbou , viâ San -Jacobæâ, fub
figno Ciconiarum . Cette Edition eft
auffi foignée & auffi élégante que toutes
celles que nous a déja données M.
Barbou des Auteurs Claffiques . Il en a
quelques exemplaires en papier d'Hollande
; & il fe difpofe à donner bientôt
un Cicéron complet.
LE COMMERCE du Nord.
Charitas patrii foli.
Par M. d'Eprefmenil. In- 12.Amfterdam,
1762. Et fe trouve à Paris , chez Fourpier
, Libraire , quai des Auguſtins.
ALMANACH Hiftorique & Géogra
110 MERCURE DE FRANCE.
phique de la Picardie . Année 1762.
Contenant l'Etat Eccléfiaftique , Militaire
, Civil & Littéraire de cette Province.
Les Foires & francs-marchés ;
l'appréciation des grains pour 1761.Une
Table des dixiémes & vingtiémes & c.-
Dédié à Mgr le Duc de Chaulnes . Prix ,
1 liv. 4 f. broché. Imprimé à Amiens ;
& fe vend à Paris , chez Lambert , rue
de la Comédie Françoife ; chez Ganeau,
rue S. Severin , & chez Duchefne , rue
S. Jacques.
ALMANACH Parifien , en faveur des
Étrangers & des perfonnes curieuſes ,
indiquant par ordre alphabétique tous
les monumens des Beaux-Arts , répandus
dans la ville de Paris & aux environs
; ce qui a pour objet les lieux
remarquables ou par la grandeur du
Deffein , ou par les morceaux de Peinture
& de Sculpture qu'on y voit , Edifices
facrés , Châteaux & Maifons Royales
, Palais , Hôtels , Ouvrages publics
Maifons de plaifance & c . Chez Duchefne
, rue S. Jacques , au Temple du
Goût.
CALENDRIER Eccléfiaftique & Civil
du Limouſin. Pour l'Année 1762.A
FEVRIER . 1762.
Limoges , chez Martial Barbout , Im".
primeur du Roi & du Collége.
REMEDE Contre l'Amour. Poëme
en 4 Chants , dédié aux Dames aimables.
In- 8 °. 1762.Se trouve chez Prault
Libraire , quai des Auguftins , au coin
de la rue Git-le-coeur.
ABRÉGÉ du Commentaire de la
Coutume de Touraine contenant au
commencement de chaque Titre les
principes généraux des matieres qui y
font traitées. La conférence de chaque
Article de la Coutume avec ceux qui y
ont trait ; les Notes de Dumoulin fur
les Articles de la même Coutume ; une
explication précife des difpofitions y
contenues ; & une décifion claire & .
jufte des questions qui en peuvent naîrre
, appuyée des Loix Romaines , des
Ordonnances , Édits , Déclarations du
Roi , d'une infinité de Réglemens &
Arrêts émanés de différens Tribunaux
du Royaume & du fentiment des Auteurs
les plus accrédités ..
Par M. JACQUET , Avocat au Parlement.
Quoique l'Auteur ne le donne que
comme un Abrégé d'un plus grand Óuvrage
, il contient tout ce que le Pu
112 MERCURE DE FRANCE .
blic peut defirer d'une Coutume auffi
difficile que celle de Tours .
Se trouve à Paris , chez Samfon
Libraire , quai des Auguftins , au coin
de la rue Git-le- coeur à Paris . Le prix
15 liv. relié & 12 liv . en feuilles juf
qu'au premier Mars , 2 vol. in -4 ° . d'environ
800 pages chacun. Les perfonnes
de Province pourront s'adreffer à l'Auteur
, rue & ifle S. Louis , près celle de
la Femme fans tête.

LE POUR ET CONTRE fur cette
queftion propofée par l'Académie de
Befançon , pour le prix de 1761 : Le
defir de perpétuerfon nom & fes actions
dans la mémoire des hommes , eft- ilconforme
à la Nature & à la Raifon ? A
Lyon , chez les Freres Périffe , grande
rue Merciere , & fe trouve à Paris
chez Rollin , Libraire , quai des Auguftins.
Brochure in-8°. 1761 .
PIÉCES DIVERSES , en vers & en
profe , lues à la Séance publique de l'Académie
d'Amiens , le jour de la Saint
Louis de l'année 1751 , par M. Vallier,
Colonel d'Infanterie , de l'Académie
d'Amiens , & de la Société Littéraire de
Nancy. A Paris , de l'Imprimerie de
Vincent , rue S. Severin. In-8 °. 1762. ·
FEVRIER. 1762. -113-
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la Séance publique de
l'Académie des Belles- Lettres de Caën
pour fa rentrée du 3 Décembre 1761 .
L'OUVERTURE de la Séance où préfidoit
M. de Fontette , Intendant de la
Généralité de Caën & Vice - Protecteur
de l'Académie , fe fit par un Difcours
de M. le Paulmier Duclos , Recteur de .
l'Univerfité , dans lequel il établit Qu'll
eft plus facile de vivre que de mourir en
héros.
On fit enfuite la lecture du Diffours
qui a remporté le prix que M. de Fontette
donne depuis trois ans , fur des
queftions economiques. Il s'agiffoit.
d'indiquer quelles branches d'Agriculture
font ou feroient les plus avantageufes
en baffe Normandie? Le fieur Guillot âgé
feulement de vingt- deux ans , eft l'Auteur
du Difcours couronné . Il avoit
114 MERCURE DE FRANCE .
conclu que la culture du bled eft la
» baze de toutes les autres cultures , de
» la population , des manufactures , en
" un mot , de la force & de la richeffe
» de l'État .
Cette lecture fut fuivie d'un Difcours
de M. l'Abbé Yart , Membre des Aca-*
démies de Rouen & de Lyon , & Affocré
de celle de Caen , fur le Principe &
l'effet de la Poëfie , qu'il fait réfider uniquement
dans le fentiment .
M. de Fontette réfuma ces trois Difcours
& même ceux qui avoient concouru
pour le Prix , afin de ne pas priver
le Public des idées particulieres qui pouvoient
mériter fon attention . Il parla
furtout du Patriotifme d'une façon à en
pénétrer tous les coeurs. » Bien loin
» dit-il , qu'il foit éteint en nous , il fe
» montre aujourd'hui avec plus d'éclat ›
" que jamais. Nous l'avouerons ; il étoit
» affoibli par une guerre longue & mal-
» heureufe dont les dépenfes accablan- >
» tes nous faifoient defirer la paix à quel- :
» que prix que ce fut. Notre décourage- ,
» ment a percé jufqu'au trône ; le Roi,
» comme un pere qui fe prête à la foi-
» bleffe de fes enfans , a tenté tous les
» moyens poffibles pour nous donner.
» cette paix fi defirée; il a voulu faire les
FEVRIER. 1762. IIS
"
facrifices les plus chers à un Prince
» accoutumé aux victoires; facrifices que
» notre amour-propre auroit peut-être
» eu l'injustice de défavouer , fi d'ambi-
» tieux Infulaires euffent été affez fages
» pour en profiter. Leurs refus mépri-
» fans raniment en nous l'amour de la
» Patrie ; il fe révolte à la lecture des
» lettres impérieufes du Miniftre qui
» conduifoit les projets d'une Nation
» aveugle dans fa fortune ; l'injure de- '
» vient perfonnelle à chacun de nous.
» C'étoit par affection pour nous qu'un'
» Roi bien aimé , & fi digne de l'ê-
» tre , avoit eu le courage d'offrir des
» conditions défavantageufes ; les pré-
» tentions arrogantes de nos ennemis
» ont irrité le génie de la Nation ; elle
» eft prête à tout entreprendre , & elle
» ne mettra bas les armes que par une
» paix honorable & folide qui puiffe
» nous faire jouir longtemps des biens
que la fageffe de notre Monarque '
» nous prépare du milicu même des
» malheurs de la guerre.
»
M. de Fontette parla enfuite de l'Arrêt
du Confeil du 16 Août 1761 , dont
l'objet eft de favorifer les défrichemens ,
& il expofa la néceffité & les difficultés
du partage des Communes. » Dans
116 MERCURE DE FRANCE.
» ces circonstances , ajouta-t- il , tout .
» Citoyen doit chercher les moyens
» de lever les difficultés. L'amour de
» la Patrie doit infpirer des idées & en-
» gager à les communiquer au Gouvernement
; la Prudence les pefera &
>> profitera de celles qui pourront fervir
» au bonheur de chacun en particulier
» & de l'État en général.
»
C'eſt pour entrer dans ces vues &
pour accélérer l'heureux effet dudit Arrêt
, que l'Académie propofe pour Sujet
du Prix de l'Année 1762 : Quels font
les moyens de vaincre juridiquement ,
fans frais , & fans nuire aux intérêts
des Propriétaires , les obftacles que la
confufion & l'incertitude des droits de
propriété apportent au défrichement des
terres incultes.
Les Difcours pour le Prix feront
adreffés ( franc de port ) à M. Maffieu
de Clerval, Secrétaire perpétuel de l'Académie
, & ne feront reçus que juf
qu'au premier de Novembre 1762.
FEVRIER. 1762. 117
DISCOURS Préliminaire de la nouvelle
Édition des Elémens de Mufique de
M. D'ALEMBERT.
O N peut confidérer la Mufique ou
comme un Art qui a pour objet l'un des
principaux plaifirs des fens , ou comme
une fcience par laque.le cet Art eft réduit
en principes . C'eft le double point
de vue fous lequel on fe propofe de la
- traiter dans cet Ouvrage.
Il en a été de la Mufique comme de
tous les autres Arts inventés par les hommes
; le hazard a d'abord appris quelques
faits ; bientôt l'obfervation & la
réflexion en ont découvert d'autres , &
de ces différens faits rapprochés & réunis
, les Philofophes n'ont pas tardé à
former un corps de fcience qui s'eſt enfuite
accru par degrés.
Les premieres théories de la Mufique
remontent prèfque jufqu'au premier âge
connu de la Philofophie , au fiécle de
Pythagore ; & l'Hiftoire ne nous laiffe
aucun lieu de douter que depuis le temps
de ce Philofophe , les Anciens n'ayent
fort cultivé la Mufique , & comme Art
118 MERCURE DE FRANCE .
& comme Science . Mais il nous refte
beaucoup d'incertitude fur le degré de
perfection où ils l'avoient portée ; prèfque
toutes les queftions qu'on a propofées
fur la Mufique ancienne ont partagé
les Sçavans , & vraisemblablement
les partage ont toujours , faute de monumens
fuffifans & inconteſtables don
on puiffe fubftituer le témoignage au
fuppofitions & aux conjectures . N'ayant
aucune lumiere nouvelle a repandre à
ce fujet , nous nous contenterons de
renvoyer nos Lecteurs aux différens
écrits où l'on a traité de la Mufique ancienne
. Nous fouhaiterions beaucoup
que pour éclaircir , autant qu'il eft poffible
, ce point important de l'Hiſtoire
des Sciences , quelque Homme de Lettres
également verfé dans la Langue
Grecque & dans la Mufique, s'occupat à
réunir & à difcuter dans un même ouvrage
les opinions les plus vraisemblables
établies on propofées par les Savans fur ou
une matiere fi difficile & fi curieufe.
Cette Hiſtoire raifonnée de la Mufique
ancienne est un ouvrage qui manque
notre Littérature .
à
En attendant qu'il fe trouve quelqu'un
d'affez inftruit dans cette partie
des Arts & de l'Hiftoire pour pouvoir
FEVRIER. 1762. 119
fe charger de ce travail, nons prendrons
la Mufique dans l'état où elle est aujourd'hui
,& nous nous bornerons à expofer
dans cet Ouvrage les accroiffemens que
la théorie a reçus dans ces derniers
temps.
La Mufique a deux parties , la mélodie
& l'harmonie. La mélodie eft l'art
de faire fuccéder plufieurs fons les uns
aux autres d'une maniere agréable à
l'oreille ; l'harmonie eft l'art de flatter
l'organe par la réunion de plufieurs fons
qu'on fait entendre à la fois . La mélodie
a exifté de tous les temps , il n'en eft
pas de même de l'harmonie ; on ne
fait fi les Anciens en ont fait ufage ,
& quand on a commencé à la pratiquer.
Ce n'eft pas que les Anciens n'aient
employé dans leur Mufique quelquesuns
des accords les plus parfaits & les
plus fimples , comme ceux de l'octave ,
de la quinte & de la tierce ; mais on
doute s'ils en ont connu d'autres , &.
s'ils ont même tiré des accords fimples
qu'ils connoiffoient , les mêmes avantages
que l'expérience & la combinaiſon
en ont tirés depuis.
Si l'harmonie telle que nous la prațiquons
eft due aux expériences & aux
réflexions des Modernes , il y a beau120
MERCURE DE FRANCE .
coup d'apparence que cet Art a eu com-
-me prèfque tous les autres , des commencemens
foibles , & comme infenfibles ,
& qu'enfuite peu-à-peu augmenté par
les travaux fucceffifs de plufieurs hommes
de génie , il s'eft élevé au point où
nous le voyons. On ignore le premier
Inventeur de l'art harmonique , par la
même raifon qu'on ignore le premier
Inventeur de chaque Science , parce
"que ce premier Inventeur n'avoit fat
qu'un premier pas , qu'un fecond en
a fait enfuite un autre & que les
premiers éffais en tout genre ont été
comme éffacés par les vues plus parfaites
, que ces éffais ont produites . Ainfi
les Arts dont nous jouiffons , n'appartiennent
pour la plupart , à aucun
- homme en particulier , à aucune Nation
exclufivement ; ils appartiennent à l'humanité
entiere ; ils font le fruit des réflexions
réunies & continues de tous les
hommes , de toutes les Nations & de
tous les fiecles.


>
Il feroit néanmoins à defirer , qu'après
avoir conftaté autant qu'il eft poffible
par le peu d'Écrivains Grecs qui
nous reitent , l'état de la Mufique ancienne
, on s'appliquât enfuite à dêmé-
-ler dans les fiécles poftérieurs les premieres
FEVRIER. 1762. 12.1
res traces inconteftables de l'harmonie
& à fuivre ces traces de fiécle en fiécle.
Le réfultat de ces recherches feroit fans
doute tres-imparfait , à caufe du peu de
livres & de monumens que nous avons
du moyen âge ; ce réfultat néanmoins
feroit toujours précieux aux Philofophes
, qui aiment à obferver l'efprit humain
dans fon développement & dans
Les progrès .
Les premiers Ouvrages que nous connoiffons
fur les loix de l'harmonie ne
remontent qu'à environ deux fiécles ;
& ils ont été fuivis de beaucoup d'autres .
Mais aucun de ces ouvrages n'étoit capable
de fatisfaire l'efprit fur le principe
de l'harmonie ; on s'y étoit prèfque uniquement
borné à recueillir des regles
fans en donner les raifons , on n'en
avoit point vu l'analogie & la fource
commune , une expérience aveugle étoit
l'unique bouffole des Artiftes .
M. Rameau a le premier commencé
à débrouiller ce cahos. Il a trouvé dans
la réfonnance du corps fonore l'origine
la plus vraisemblable de l'harmonie , &
du plaifir qu'elle nous caufe : il a déve- :
loppé ce principe , & montré comment
les phénomènes de la Mufique en
naiffent: il a réduit tous les accords à
F
122 MERCURE DE FRANCE.
un petit nombre d'accords fimples &
fondamentaux , dont les autres ne font
que des combinaifons & des renverfemens.
Il a fçu enfin appercevoir & faire
fentir la dépendance mutuelle de la mé-
Jodie & de l'harmonie.
Quoique ces différentes chofes foient
contenues dans les écrits du célèbre Arsifte
& puiffent y être entendues par des
Philofophes verfés dans l'Art mufical ,
les Muficiens non Philofophes , & les
Philofophes non Muficiens , defiroient
depuis longtemps qu'on les mît encore
plus à leur portée : tel eft l'objet du
Traité que je préfente au Public. Je
l'avois d'abord compofé pour l'ufage
de quelques amis . L'ouvrage leur ayant
paru clair & méthodique , ils m'ont engagé
à le mettre aujour, perfuadés (peutetre
trop légérement ) qu'il ferviroit à
faciliter aux Commençans l'étude de
l'harmonie. C'eſt le feul motif qui ait
pu me déterminer à publier un livre
dont je n'héfiterois pas à me faire honneur
fi le fonds m'en appartenoit , mais
dans lequel je n'ai d'autre mérite que
avoir éclairci , développé & peutêtre
perfectionnié à certains égards les
idées d'un autre ( a )
( a ) Voyez la lettre de M. Rameau fur ce lujet
dansle Mercure de Mai 1752.
FEVRIER. 1762. 3
123
La premiere Edition de cet ouvrage ,
publiée en 1752 , ayant été favorabicment
reçue du Public , & fe trouvant
épuisée , j'ai tâché d'ajoûter à celle-ci de
nouveaux degrés de perfection ; l'expofé
que je vais faire de mon travail donnera
au Lecteur une idée générale du principe
de M. Rameau , des conféquences
qu'on en tire , de la maniere dont j'ai
préfenté ce principe & ces conféquences
; enfin de ce qui peut refter encore
à defirer dans la théorie de l'Art mufical
, de ce que les Sçavans ont à faire
pour perfectionner
cette théorie , des
écueils qu'ils doivent éviter dans cette
recherche , & qui ne ferviroient qu'a
retarder leurs progrès.
Tout corps fonore fait entendre ,
outre le fon principal , la douziéme &
la dix-feptiéme majeure de ce fon. Cette
réfonnance multiple , connue depuis
longtemps , eft la bafe de toute la théorie
de M. Rameau , & le fondement fur
lequel il éléve tout fyftême mufical.
On verra dans nos Elémens comment
on peut tirer de cette expérience, par une
déduction facile , les principaux points
de la mélodie & de l'harmonie ; l'accord
parfait tant majeur que mineur ;
les deux tétracordes de la Mufique an-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
cienne , la formation de notre échelle
diatonique, la différence de valeur qu'un
même fon y peut avoir fuivant la marche
qu'on donne à la baffe ; l'altération
qu'on remarque dans cette échelle , &
la raifon de l'infenfibilité totale de l'oreille
à cette altération ; les regles du
mode majeur ; la difficulté d'entonner
trois tons confécutifs ; la raifon pour
laquelle deux accords parfaits de fuite
font profcrits dans un ordre diatonique
; l'origine du mode mineur ; fa
fubordination au majeur & fes variétés ;
l'ufage de la diffonance ; la caufe des
effets que produifent les différens genres
de mufique diatonique , chromatique
& enharmonique ; le principe &.
les loix du tempérament. Nous ne faifons
qu'indiquer ici ces différens objets ;
notre ouvrage étant deſtiné à les développer
avec le détail & la précifion qu'ils
exigent.
Nous avons eu pour but dans ce Traité,
non feulement de mettre dans le
plus grand jour les recherches de M.
Rameau , mais même de les fimplifier.
à certains égards . Par exemple , outre
Fexpérience fondamentale dont nous
avons parlé ci -deffus , ce Muficien célébre
, pour parvenir à l'explication de.
FEVRIER . 1762 . 125
certains phénomènes , employoit encore
une autre expérience , favoir celle
qui apprend qu'un corps fonore frappé
& mis en vibration ,force fa douziéme
& fa dix-feptiéme majeure en defcendant
à frémir & à fe divifer. M. Rameau
faifoit principalement ufage de cette
feconde expérience pour trouver l'origine
du mode mineur , & pour rendré
raifon de quelques autres regles de l'harmonie
, & nous l'avions fuivi à cet
égard dans notre premiere édition ;
dans celle-ci nous avons trouvé moyen
de tirer de la preiniere expérience toute
feule, la formation du mode mineur ,
& de dégager d'ailleurs cette formation
de toutes les queftions qui y font étran
gères.
Il en eft de même de quelques autres
points ( comme l'origine de l'accord de
fous - dominante , & l'explication de
certains accords de feptiéme ) fur lefquels
nous croyons encore avoir fimpli
fié & peut-être un peu étendu les principes
du célébre Artifte.
Nous avons d'ailleurs banni de cette
édition , comme nous l'avions fait de la
premiere , toutes confidérations fur les
proportions & progreffions géométriques
, arithmétiques & harmoniques ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
qui paroiffent réfulter de la réfonnance
du corps fonore ; parce qu'il nous a
femblé que M. Rameau atroit pu fe
difpenfer d'avoir aucun égard à ces
proportions , dont nous croyons l'ufage
tout-à-fait inutile , & même, fi nous
l'ofons dire , tout-à-fait illufoire dans
la théorie de la Mufique. En effet, quand
rapports de l'octave , de la quinte ,
de la tierce & c , feroient tout autres
qu'ils ne font , quand on n'y remarqueroit
aucune progreffion ni aucune
loi , quand ils feroient incommenfurables
entr'eux , la réfonnance du corps
fonore & les fons multiples qui en dérivent
, fuffiroient pour fonder tout le
fyflême de l'harmonie .
les
Au refte en deftinant cet ouvrage à
éclaircir la théorie de la Mufique , & à
la réduire en un corps de fcience plus
complet & plus lumineux qu'on n'avoit
fait jufqu'ici , nous devons avertir ceux
qui liront ce Traité , de ne fe point faire
illufion fur la nature de notre objet , &
fur celle de notre travail.
Il ne faut point chercher cette évidence
frappante , qui eft le propre des
feuls ouvrages de Géométrie & qui fe
rencontre fi rarement dans ceux où la
Phyfique fe mêle. Il entrera toujours
FEVRIER . 1762. 127
dans la théorie des phénomènes muficaux
une forte de Métaphyfique que ces
phénomènes fuppofent implicitement ,
& quiy porte fon obfcurité naturelle, on
ne doit point s'attendre en cette matiere
à ce qu'on appelle démonftration ; c'eſt
beaucoup que d'avoir réduit les princi
paux faits en un fystême bien lié & bien
fuivi , de les avoir déduits d'une feule
expérience , & d'avoir établi fur ce fon
dement fi fimple les régles les plus connues
de l'Art mufical. Mais d'un autre
côté , s'il eft injufte d'exiger ici cette perfuafion
intime & inébranlable , qui n'eft
produite que par la plus vive lumiere ,
nous doutons en même temps qu'il foit
poffible de porter fur ces matieres une
lumiere plus grande.
On ne fera point étonné , après cet
aveu , que parmi les faits qui fe dédui
fent de l'expérience fondamentale , il y
en ait qui paroiffent dépendre immédia
tement de cette expérience , & d'autres
qui s'en déduifent d'une maniere plus
éloignée & moins directe : dans les ma
tieres de Phyfique , où il n'eft guère
permis d'employer que des raifonnemens
d'analogie & de convenance , il
eft naturel que l'analogie foit tantôt plus
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
"
bien
tantôt moins fenfible ; & ce feroit, nous
ofons le dire , le caractère d'un efprit
peu philofophique , de ne favoir
pas reconnoître & diftinguer cette gradation
& fes différentes nuances . Il n'eft
pas même furprenant que dans un Sujet
où l'analogie feule peut avoir lieu ,
ce guide vienne à manquer tout- à - coup
pour l'explication de certains phénomènes.
C'eft ce qui arrive auffi dans la
matiere que nous traitons , & nous
n'avons pas diffimulé qu'il eft certains
points ( quoiqu'en petit nombre ) où le
principe paroît laiffer quelque chofe à
defirer. Telle eft, par exemple, la marche
diatonique de l'échelle du mode mineur
en defcendant , la formation de l'accord
appellé par les Italiens accord de fixté
fuperflue , & quelques autres faits moins
importans , dont nous ne pouvons gue
re jufqu'ici alléguer de raifon fatisfaifante
que l'expérience feule.
Ainfi quoique la plupart des phénomènes
de l'Art mufical paroiffent fe déduire
d'une maniére fimple & facile , de
la réfonnance du corps fonore , on ne
doit peut-être pas fe hâter encore d'affirmer
que cette réfonnance eft démonftrativement
le principe unique de l'harFEVRIER
. 1762. 129
monie ( b ) . Mais en même temps on ne
feroit pas moins injufte de rejetter ce
principe , parce que certains phénomènes
ne paroiffent pas s'en déduire auffi
heureufement que les autres. Il faut feulement
en conclure , ou qu'on parvien
(b) La démonftration du principe de l'harmonie
par M. Rameau ne portoit point ce titre dans le
Mémoire qu'il a préſenté en 1749 à l'Académie
des Sciences , & que cette Compagnie a approuvé
d'ailleurs avec tous les éloges que l'Auteur mérites
le titre étoit , comme le portent les registres de
l'Académie. Mémoire où on expofe les fondemens
d'unfyftême de Mufique théorique & pratique . C'eſt
auffi fous ce titre qu'il a été annoncé & approuvé
par les Commillaires , qui dans leur rapport imprimé
& que tout le monde peut lire à la faite du
Mémoire de M. Rameau , n'ont jamais qualifié fa
théorie que du nom de fyflême ; feul nom qui lui
convienne en effet . M Rameau qui depuis l'appro.
bation de l'Académie , a cru pouvoir donner à fon
fyftême la qualité de démonftration , ne s'eft pas
fans doute rappellé ce que l'Académie a déclaré
plufieurs fois , qu'en approuvant un ouvrage , elle
ne prétend pas en adopter les principes comme démontrés.
Enfin M. Rameau lui - même dans des
écrits poftérieurs à ce qu'il appelle fa démonftration,
eft convenu que fur certains points de la théorie
de l'Art mufical , il avoit été obligé d'avoir recours
aux analogies & aux convenances ; ce qui
exclut toute idée de démonflration , & fait rentrer
la théorie de l'Art mufical donnée par M. Rameau,
dans la claffe qui lui convient, dans celle des probabilités.
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
1
dra peut-être par de nouvelles réflexions
à réduire ces phénomènes au principe ,
ou que l'harmonie a peut- être quelqu'autre
principe inconnu , plus général que
celui de la réfonnance du corps fonore
, & dont celui -ci n'eft qu'une branche
; ou enfin qu'il ne faut peut-être pas
chercher à réduire toute la Science muficale
à un feul & même principe ; effet
naturel de cette impatience fi ordinai ,
re aux Philofophes même , qui leur fait
prendre la partie pour le tout , & juger
de l'objet entier par le plus grand nombie
de fes faces.
Dans les fciences qu'on appelle Phyfico-
mathématiques , ( & la fcience des
fons peut être mife de ce nombre ) il en
eft qui ne dépendent que d'une feule expérience
, d'un feul principe. Il en eft
qui en fuppofent néceffairement plufieurs
, dont la combinaiſon eft indifpenfable
pour former un fyftême exact
& complet ; & la Mufique eft peut-être
dans ce dernier cas. C'eft pourquoi en
applaudiffant aux travaux & aux découvertes
de M. Rameau, on ne doit point
négliger d'exhorter les Sçavans à les
perfectionnner encore ; en y ajoûtant
s'il eft poffible les derniers traits qui peuvent
y manquer.
FEVRIER. 1762. 131
Quel que foit le fruit de leurs efforts,
la gloire du fçavant Artiſte n'a rien à
craindre ; il aura toujours l'avantage d'avoir
le premier rendu la Mufique une
fcience digne d'occuper les Philofophes,
d'en avoirfimplifié & facilité la pratique
& d'avoir appris aux Muficiens à porter
dans cette matiere le flambeau du raifonnement
& de l'analogie.
Nous invitons d'autant plus volontiers
les Savans & les Artiftes à fuivre
& à perfectionner les vues de leur célébre
Précurfeur , que plufieurs d'entre
eux ont déja fait des tentatives louables,
& heureufes même à certains égards ,
pour porter de nouvelles lumieres dans
la théorie de l'Art mufical. C'eſt dans
cette vue que le célébre Tartini nous
a donné en 1754 un Traité de l'harmonie
fondé fur un principe différent
de celui de M. Rameau. Ce principe
confifte dans une très - belle expérience
; fi on tire à la fois de deux inf
trumens femblables deux fons différens
, ces deux fons en produiront un
troifiéme différent des deux autres . On
peut voir dans l'Encyclopédie au mot
FONDAMENTAL le détail
de cette expérience , rapporté d'après
M. Tartini , & nous devons apprendré
"
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
T
au Public à cette occafion un fait que
nous ignorions en écrivant cet article .
M. Romieu , de la Société Royale des
Sciences de Montpellier avoit donné à
cette Société en 1753 , avant que l'ou
vrage de M. Tartini parût , un Mémoire
imprimé la même année , & où l'on
trouve cette même expérience préfentée
dans un grand détail ; en rapportant ce
fait comme nous le devons
prétendons rien ôter à M. Tartini , nous
fommes perfuadés qu'il ne doit cette
découverte qu'a fes propres recherches
, mais nous ne pouvons nous difpenfer
de rendre un témoignage public
à celui qui l'a annoncé le premier.
nous ne
Quoi qu'il en foit , c'eft dans cette
expérience que M. Tartini tâche de
trouver l'origine de l'harmonie ; mais
fon livre eft écrit d'une maniere fi obfcure,
qu'il nous eft impoffible d'en por
ter aucun jugement ; & nous apprenons
que des Savans il'uftres en ont penfé de
même. Il feroit à fouhaiter que l'Auteur
engageât quelque Homme de Lettres
verfé dans la Mufique & dans l'Art d'écrire
, à développer des idées qu'il n'a
pas rendues affez nettement , & dont
l'Art tireroit peut - être un grand fruit fi
elles étoient mifes dans le jour conve
FEVRIER. 1762 . 133
nable. J'en fuis d'autant plus perfuadé ,
que quand même on ne voudroit pas
regarder avec M. Tartini l'expérience
dont il eft queftion , comme le fondement
de l'Art mufical , il eft néanmoins
vraisemblable qu'on pourroit en faire
un ufage fort avantageux pour éclairer
& pour faciliter la pratique de l'harmonie
( c ) .
En exhortant les Philofophes & les
Artiſtes à faire de nouveaux efforts pour.
perfectionner la théorie de la Mufique ,
nous devons les avertir en même temps
de ne fe point méprendre fur ce qui
doit être le vrai but de leurs recherches .
L'expérience feule en doit être la bafe ;
c'eft uniquement en obfervant des faits ,
en les rapprochant les uns des autres ,
en les faifant dépendre ou d'un feul fait,
s'il eft poffible , ou au moins d'un trèspetit
nombre de faits principaux , qu'ils
pourront parvenir an but fi defiré d'établir
fur la Mufique une théorie exacte
(c) Voyez à l'article FONDAMENTAL dans
l'Encyclopédie Tom . VII p 65 , les vues que
nous avons propofées fur ce fujet . Cet article de
l'Encyclopédie contient d'ailleurs l'examen de plufieurs
autres queftions , dignes d'exercer les Muficiens
& les Philofophes , mais dont la difcuffion
détaillée ne convient point à des Elémens de Mufique.
134 MERCURE DE FRANCE .
complette & lumineufe . Les Philofophes
éclairés fe difpenferont du foin
d'expliquer les faits , parce qu'ils favent
à quoi s'en tenir fur la plupart de ces
fortes d'explications . Si on veut les apprécier
ce qu'elles valent , il fuffit de
jetter les yeux fur les tentatives faites
par de très -habiles Phyficiens , pour expliquer
par exemple la réfonnance multiple
du corps fonore . Ceux - ci après
avoir remarqué ( ce qui n'eft pas difficile
à concevoir ) que la vibration totale
d'une corde muficale eft le mêlange
de plufieurs vibrations particulieres ,
en concluent que le fon produit par le
corps fonore doit être multiple , comme
il l'eft en effet. Mais pourquoi ce
fon multiple n'en paroît - il renfermer
que trois , & pourquoi ces trois préférablement
à d'autres ? Ceux - là prétendent
qu'il y a dans l'air des particules
tendues à différens tons , & que ces
particules différemment ébranlées font
la caufe de cette réfonnance multiple ;
que favons - nous de tout cela ? Et en
fuppofant même la prétendue diverfité
de tenfion dans les particules de l'air ,
comment cette diverfité de tenfion les
empêcheroit-elle d'être toutes indiſtinctement
ébranlées par les mouvemens
FEVRIER . 1762. 135
du corps fonore? Que devroit - il donc
en réfulter pour l'oreille qu'un bruit
multiple & confus , où l'on ne pourroit
diftinguer aucun fon particulier (d) ?
Si les Muficiens Philofophes ne doivent
pas perdre leur temps à chercher
des explications phyfiques , des phénomènes
muficaux , explications toujours
vagues & infuffifantes , ils doivent encore
moins fe confumer en efforts pour
s'élever dans une région plus éloignée
de leurs regards , & pour fe perdre dans
un labyrinthe de péculations métaphyfiques
fur les caufes du plaifir que
l'harmonie nous fait éprouver . En vain
entafferoient - ils hypothèſes fur hypothèſes
, pour expliquer pourquoi certains
accords nous plaifent plus que d'autres ?
En creufant ces hypothèſes ils en reconnoîtroient
bientôt le foible. Jugeonsen
par les plus vraisemblables qu'on ait
jufqu'à préfent imaginées pour cet effet.
Les uns attribuent les différens degrés
de plaifir que les accords nous font
éprouver , à la concurrence plus ou
moins fréquente des vibrations , les autres
à la fimplicité plus ou moins grande
du rapport que ces vibrations ont
.
( d) On peut voir un plus grand détail fur ce
fujer dans l'Encyclopédie au mot FONDAMENTAL.
136 MERCURE DE FRANCE.
entre elles . Mais pourquoi la concurrence
des vibrations , c'eft-à - dire , leur
direction dans le même fens , & la propriété
de recommencer fréquemment
enſemble , eft- elle une fi grande fource
de plaifir ? Sur quoi eft fondée cette
fuppofition gratuite ? Et quand on l'admettroit
, ne s'enfuivroit - il pas alors
que le même accord nous feroit éprouver
fucceffivement & rapidement des
fenfations fort contraires , puifque les
vibrations feroient alternativement concourantes
& oppofées ? D'un autre côté
, comment l'oreille eft- elle fi fenfible
à la fimplicité des rapports , lorfque le
plus fouvent ces rapports font inconnus
à celui dont l'organe eft d'ailleurs le plus
vivement affecté par une bonne mufique
? On conçoit fans peine comment
l'oeil juge des rapports ; mais comment
l'oreille en juge-t-elle ? Pourquoi d'ailleurs
certains accords fort agréables , tels
que la quinte , ne perdent - ils prèfque
rien de leur agrément quand on les altére
, & que par conféquent on détruit
la fimplicité de leurs rapports , tandis
que d'autres fort agréables auffi , tels
que la tierce , deviennent durs à l'oreille
par une foible altération , tandis enfin
que le plus parfait & le plus agréable de
FEVRIER. 1762. 137
tous les accords, l'octave , ne peut fouffrir
l'altération la plus légère ? Avouons
de bonne foi notre ignorance fur les
raifons premieres de tous ces faits. Il
en eft vraisemblablement de la Métaphyfique
de l'ouie , fi on peut parler de
la forte , comme de celle de la vifion ,
dans laquelle les Philofophes ont fait
jufqu'à préfent fi peu de progrès , &
vraisemblablement ne feront quere furpaffés
par leurs fucceffeurs. ( e )
Puifque la théorie de la Mufique ,
( même pour celui qui veut s'y borner )
renferme des queftions dont tout Muficien
fage doit s'abftenir , à plus forte
raifon doit-il éviter de s'élancer au-delà
des limites de cette théorie & de vouloir
trouver entre la Mufique & les autres
Sciences des rapports chimériques.
Les opinions fingulieres avancées à ce
fujet par quelques - uns des Muficiens les
plus célébres ne méritent pas d'être relevées
, & doivent feu'ement être regardées
comme une nouvelle preuve des
écarts où peuvent tomber des hommes
de génie , lorfqu'ils parlent de ce qu'ils
ignorent.
- ` ( e ) A ces raiſons on en peut joindre encore
d'autres qu'on trouvera dans l'article CONSO
NANCE de l'Encyclopédie , où cette question
été fort bien difcutée par M. Rouleau.
138 MERCURE DE FRANCE.
Les régles que nous venons d'établir
fur la route qu'on doit fuivre dans la
théorie de l'Art mufical , fuffifent pour
faire connoître à nos Lecteurs le but
que nous nous fommes propofé dans
cet Ouvrage .
Il ne s'agit point ici , nous le répétons
, du principe phyfique de la réfonnance
des corps ffoonnoorreess ,, qu'on a vainement
cherché jufqu'ici , & que peutêtre
on cherchera longtemps en vain ;
il s'agit encore moins du principe métaphyfique
du fentiment de l'harmonie ;
principe encore moins connu , & qui
felon toutes les apparences reftera toujours
couvert de nuages. Il s'agit uniquement
de faire voir comment on peut
déduire d'une feuie expérience les principales
loix de l'harmonie , que les Artiftes
n'ont trouvées , pour ainfi dire ,
qu'à tâtons.
Dans le deffein de rendre cet Ouvrage
d'une utilité prèfque générale , j'ai
tâché de le mettre à la portée des perfonnes
même qui n'ont aucune teinture
de Mufique : voici le plan que j'ai
fuivi pour cela .
Je commence par une courte Introduction
, où je définis les termes les
plus ufités dans cet Art , accord , harFEVRIER.
1762. 139
monie , ton, tierce , quinte , octave , & c.
J'entre enfuite dans la théorie de
Pharmonic , que j'expofe d'après M.
Rameau , le plus clairement qu'il m'eft
poffible. C'est la matiere du premier
Livre , qui ne fuppofe , ainfi que P'In
troduction , aucune autre connoillance
de Mufique , que celles des fyllabes ut',
ré , mi , fa , fol , la , fi , que tout le
monde fait.
La théorie de l'harmonie demande
quelques calculs arithmétiques , néceffaires
pour qu'on puiffe comparer les
fons entr'eux . Ces calculs font trèscourts
, très-fimples , & j'ai fait enforte
de les rendre fenfibles à tout le monde ;
ils n'exigent aucune opération qui ne
foit clairement expliquée , & qu'un enfant
ne puiffe faire avec la plus légère
attention . Cependant pour épargner
même cette peine à ceux qui voudroient
s'en difpenfer , je n'ai point inféré ces
calculs dans le texte ; je les ai rejettés
dans des notes, qu'on pourra ne pas lire,
fi on le juge à propos , enfe contentant
de fuppofer comme vraies les propofitions
énoncées dans le texte , & dont la
preuve fe trouve dans les notes .
Je n'ai point cherché à multiplier ces
calculs , j'aurois même voulu les fuppri
140 MERCURE DE FRANCE .

mer , s'il eût été poffible , tant il me pa
roît à craindre que la plupart des Lecteurs
ne prennent le change fur ce fujet,
& qu'ils ne croyent ou qu'ils ne me
foupçonnent de croire toute cette arithmétique
très-importante pour former
un Artifte. Le calcul peut à la vétité faciliter
l'intelligence de certains points
de la théorie , comme du rapport entre
les tons de la gamme & du tempérament
; mais ce qu'il faut de calcul pour
traiter ces deux points eft fi fimple ; &
pour tout dire , fi peu de chofe , que
rien ne mérite moins d'étalage . N'imitons
pas ces Muficiens qui fe croyant
Géométres , ou ces Géométres qui fe
croyant Muficiens , entaffent dans leurs
écrits chiffres fur chiffres , imaginant
fans doute que cet appareil est néceffaire
à l'Art. L'envie de donner à leurs
productions un faux air fcientique , n'en
impofe qu'aux ignorans , & ne fert qu'à
rendre leurs traités plus obfcurs & moins
inftructifs. En qualité de Géométre , je
crois avoir quelque droit de proteſter
ici , ( s'il m'eft permis de m'exprimer de
la forte ) contre cet abus ridicule de la
Géométrie dans la Mufique.
Je le puis avec d'autant plus de raifon
, qu'en cette matiere les fondemens
FEVRIER, 1762, 141
des calculs font hypothétiques jufqu'à
un certain point , & ne peuvent même
être qu'hypothétiques : le rapport de
l'octave comme 1 à 2 , celui de la quinte
comme 2 à 3 , celui de la tierce majeure
comme 4 à 5 , & c , ne font peutêtre
pas les vrais rapports de la nature
mais feulement des rapports approchés ,
& tels que l'expérience les a pu faire
connoître. Car l'expérience donnet-
elle jamais autre chofe que des à-peuprès
?
Mais heureufement ces rapports approchés
fuffifent , quand ils ne feroient
pas exactement vrais , pour rendre raifon
des phénomènes qui dépendent du
rapport des fons , comme de la différance
des tons de la gamme , de l'altération
néceffaire des quintes & des tierces
des différentes manieres d'accorder
les inftrumens , & d'autres faits femblables
. Si les rapports de l'octave , de la
quinte & de la tierce , ne font pas exaÉtement
tels que nous les avons fuppofés
, du moins aucune expérience ne
peut prouver qu'ils ne le font pas ; &
puifque ces rapports ont une expreffion
fimple , & fuffifent d'ailleurs à la théorie
, il feroit inutile & contraire même
à la faine maniere de philofopher , de
142 MERCURE DE FRANCE.
vouloir imaginer d'autres rapports pour
en faire la baſe de quelque fyflême de
Mufique , moins facile & moins fimple
que
celui dont nous donnons l'expofé
dans cet Ouvrage.
Le fecond Livre contient les principales
régles de la compofition , ou ce
qui eft la même chofe la pratique de
l'harmonie . Ces regles font fondées fur
les principes expofés dans le premier.
Livre ; cependant ceux qui voudront
fe renfermer dans la pratique , fans en
approfondir les raifons , peuvent fe borner
à lire l'Introduction , & le fecond
Livre. Ceux qui auront lu le premier
Livre , trouveront à chaque régle que
contient le fecond , un renvoi à l'endroit
du premier Livre , où l'on donne
la raison de cette régle.
Pour ne point préfenter à la fois un
trop grand nombre d'objets & de préceptes
, j'ai rejetté dans les notes de cette
feconde partie plufieurs régles & obſervations
d'un ufage moins fréquent ,
qu'il fera peut-être bon de réſerver
pour une feconde lecture , quand on
fe fera bien inftruit des régles éffentielles
& fondamentales expliquées dans le
texte. /
Ce fecond Livre ne fuppofe non plus
FEVRIER. 1762. 143
à la rigueur aucune habitude de chant,
ni même aucune connoiffance de Mufique
; il demande feulement qu'on fache
non l'intonation , mais fimplement
la pofition des notes dans la clef de fa
fur la quatriéme ligne , & dans celle
de fol fur la feconde ; encore pourrat-
on acquérir cette connoiffance dans
mon Ouvrage même ; car j'explique au
commencement du fecond Livre , la
pofition des clefs & des notes. Il n'eft
queftion que de fe la rendre un peu familiere
, & on n'aura plus de difficulté.
,
On ne doit pas s'attendre à trouver
ici toutes les regles de la compofition ,
fur-tout celles qui concernent la Mufique
à plufieurs parties , & qui étant
moins rigoureufes , s'apprennent principalement
par l'ufage , par l'étude des
grands modeles , par le fecours d'un
bon Maître & für-tout par l'oreille
& par le goût. Cet Ouvrage n'eſt proprement
, fi je puis m'exprimer ainfi
qu'un rudiment de Mufique deftiné à
développer aux commençans les principes
fondamentaux , & non les détails
pratiques de la compofition . Ceux quit
defireront s'inftruire plus à fond de ces
détails , les trouveront ou dans le Traite.
de l'harmonie de M. Rameau , ou dans
144 MERCURE DE FRANCE .
le Code de Mufique , qu'il a publié depuis
peu (f) , ou enfin dans l'expofition
de la théorie & de la pratique de la
Mufique par M. Bethizi ( g ) : ce dernier
Livre m'a paru clair & méthodique. On
peut le regarder ( quant aux détails de
pratique ) comme un fupplément au
mien ; je rends cette juftice à l'Auteur
avec d'autant plus d'empreffement , qu'il
m'eft entiérement inconnu , & qu'il a ,
ce me femble , critiqué affez légérement
mon propre Ouvrage ( h).
Eft - il néceffaire d'ajouter , qu'il ne
fuffit pas pour faire de bonne Mufique ,
de s'être bien familiarifé avec les principes
expofés dans ce Livre ? On pourra
feulement y apprendre jufqu'à un certain
point la méchanique de l'Art ; c'eſt
à la nature à faire le refte : fans elle on
ne compofera pas de meilleure Mufique
pour avoir lu ces Elémens , qu'on ne
fera de bons vers avec le Dictionnaire
de Richelet. Ce font , en un mot , des:
Elémens de Mufiqne , & non des Elé-
(f) J'excepte de ce Code les Réfléxions fur le
principefonore , qui font à la fin , & dont je ne
confeille la lecture à perfonne.
( g ) Paris 1754 ›
chez Lambert .
( h ) On peut voir cette critique & mes réponfes
dans les Journaux Economiques de 1752 .
mens
FEVRIER. 1762. 1 +5
mens de génie que je prétends dcnner.
Tel eft l'objet pour lequel j'ai com
pofé , & tel eft l'efprit dans lequel il faut
fire cet Ouvrage dont , encore une fois,
le fond ne m'appartient en aucune mamere
. Mon unique but a été de me rendre
utile ; je n'ai rien oublié pour y parvenir
, & je fouhaite y avoir réuffi (i)..
( i) Je ne puis me difpenfer de reconnoître ici
les obligations que j'ai à M. l'Abbé Rouffier , cidevant
Curé au quartier des Comtes a Marſeille ,
& qui demeure aujourd'hui à Lyon . Il a bien voulu
me communiquer un grand nombre de remarques
très-juftes qu'il a faites fur la premiere édition
de ces Elémens , & dont j'ai profité pour
perfectionner celle- ci.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
RÉPONSE de M. le Baron de HALLER
à la Lettre de M. DAVIEL , inférée
dans le Mercure de France du mois de
-
Janvier II. vol . pag. 146,
ON I
C'EST
C
ÉST avec beaucoup de plaifir ,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur, que j'ai revu le 10 Novembre
M. de Forel bien confolé & bien fatiffait
de fon voyage de Paris , & de la
promptitude , de l'adreffe & de la sûreté
de vos manoeuvres. Il voit fort
bien pour fe conduire , & ne fe fert que
d'une loupe médiocre de quatre pouces
de foyer: fon oeil gauche auquel vous
n'avez pas touché , n'a point changé :
fon oil droit n'a plus que deux marques
d'infirmité , la premiere eft la cicatrice
très-bien faite , qui coupe obliquement
la cornée le long du point .
qui répond au petit angle intérieurement
, & la feconde eft un chiffon
blanc au-deffus de l'équateur de la prunelle
contre le grand angle qui paroît
être un lambeau de la capfule antérieure
du criftalin . M. de Forel affure que ce
lambeau.ne l'incommode que fort peu ,
& qu'il diminue même tous les jours.
J'ai toujours bien auguré de votre
méthode , Monfieur, par la connoiffance
des parties que vous traverfez , &
de celles que l'on bleffe dans toutes les
autres méthodes ; vous n'avez aucun
nerf à craindre , le criftalin ne sçauroit
remonter , voilà deux bien grands avantages.
Il me paroiffoit feulement par l'anaFEVRIER.
1762. 147
tomie que je fais de l'oeil , qu'il faut
plus d'adreffe pour votre méthode , pour
entamer la cornée & pour éviter la fortie
du vitré comme je ne l'ai jamais
vu exécuter , je ne fçaurois apprécier au
jufte une objection , qui dans le fond
n'en eft pas une ; car il eft jufte qu'il
n'y ait que des mains dirigées par les
connoiffances qui attaquent l'oeil .
Le détail que vous me faites de l'opération
de M. de Forel m'a fait beaucoup
de plaifir , il est très-inftructif.
Je vous fuis très- obligé , Monfieur ,
de ce que vous me dites fur l'iris ; j'euffe
cru qu'elle étoit fenfible ; & que fes
bleffures feroient une plus grande difficulté
; je n'avois pas là-deffus des expériences
, & je vous prie bien de me
raffurer encore fur la fenfibilité de cet
anneau ; l'avez -vous pu ouvrir fans dou
leur , & fans des fuites inflammatoires
? J'ai bien trouvé qu'elle n'étoit pas
irritable .
Je vous prie bien encore , Monfieur ,
de m'inftruire fur un autre fait. Dans votre
grande pratique il vous fera bien arrivé
de faire l'opération fur des aveugles
nés ces perfonnes-là , après que vous
leur avez rendu la vue , ont- ils d'abord
reconnu les diſtances les rondeurs ?
Gij
148 MERCURE DE FRANCE ,
en un mot leur a-t-il fallu de l'expérience
pour fe déprévenir de l'idée que
ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un tableau
plat qui touchoit leurs yeux ? Je fuis
fort curieux de favoir là-deffus vos obfervations
.
M. Volxer, oculifte de Hanovre
mon éléve , m'a affuré que ces gens-là
voyent en perfection , & qu'ils diftinguent
tout de fuite les perfonnes & les
distances ; mais votre témoignage me
décidera.
Je confens bien agréablement à la
publication de votre Lettre , & me
trouve très-honoré de l'amitié d'un
homme de votre mérite.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Rocke Novembre 1761 .
HALLER.
QUESTIONS INTÉRESSANTES .
UN Eccléfiaftique
de la Giotat propofe
aux Savans deux queftions à réfoudre
fur la pefte dont Marfeille eft
quelquefois affligée .
Peut-être que la découverte des caufes
de la premiere queftion , fi elle eft
FEVRIER . 1762. 149
poffible , pourroit prévenir ce terrible
fléau , & par conféquent procurer un
avantage infini pour fa Province , &
même pour tout le Royaume.
PREMIERE QUESTION.
Pourquoi la Pefte n'afflige jamais plu→
tôt Marfeille , qu'après la révolution de
foixante années ni jamais plus tard
qu'après foixante & quinze ans ?
,
Je fçais qu'au temps de la contagion,
on attribua la communication de ce
mal à des Marchandifes du Levant , à
la négligence des Intendans de fanté.
Mais alors la vigilance de ces Officiers
dont le choix eft fait avec tant de fageffe
, ne fe démentoit point ; & à l'égard
des Marchandifes contagieufes , il n'eft
point d'années qu'il n'en arrive par plufieurs
Vaiffeaux .
SECONDE QUESTION.
Pourquoi lors de l'irruption de la peftedans
toute la Province & même dans les
Provinces voifines , la feule Ville de la
Ciotat n'eft jamais affligée de ce fléau ,
quoique tous ceux qui y font nés s'y
réfugient de tous les endroits fufpects ,
& qu'on les reçoive dans cette ville avec
affez peu de précaution , & que d'ail-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
leurs fon port fe trouve alors ouvert à
bien des marchandifes qu'on y apporte
furtivement des Ports peftiférés, & dont
le débarquement mériteroit certainement
plus d'attention & plus de vigilance
? Cette feconde queftion paroît
aifée à réfoudre. Mais la premiere eft
infiniment plus intéreffante pour l'Etat ,
& fa réfolution mérite toute l'attention
des honnêtes gens.
ARCHITECTURE.
Le
E moyen le plus für de faire des
progrès dans les Arts , eft celui de fet
101mer fur les productions des Artiſtes
les plus célébres ; mais pour faire un
choix judicieux de ces rares chefd'oeuvres
& en tirer un fruit utile , il
faut être muni d'un talent fupérieur ,
foutenu par l'étude & l'expérience.
Le fieur Dumont , en qui les Académies
de Rome , Florence & Boulogne
ont reconnu ces qualités en l'admettant
au nombre de leurs Membres
apres s'être formé fur des précieux
modéles , tant en Italie qu'en France
, jaloux de communiquer les fçavantes
remarques qu'il y a faites , vient
de joindre aux planches qu'il a données
FEVRIER 151
n . 1762.
au Public , & dont nous avons parlé
dans le courant de Janvier , un nouveau
cahier de fix planches , dont la
premiere eft une très-belle Fontaine du
Bernin , executée dans la Ville de Panfili
, près de Rome *.
La deuxiéme & la troifiéme donnent
le plati, le profil & l'élévation d'une des
Fontaines de la Place S. Pierre du Vatican
; les principales mefures Françoifes
font appliquées à ces deux planches
avec autant de foin que de précifion .
1
La quatriéme donne le plan de S.
Pierre du Vatican , avec nombre de
notes & de mefures Françoifes très-
Curieufes is Far
10 )
La cinquiéme & fixiéme planches
contiennent le plan & l'élévation perfpective
d'un Temple des Arts , de là
compofition de l'Auteur , qui eft fon
morceau de réception à l'Académie de
Rome.
L'accueil que les Artiftes & les Amateurs
ont fait à cet ouvrage , eft un sûr
garant de l'eftime de ceux qui le connoîtront
, & nous donne lieu d'efpérer
qu'il voudra bien donner au Public les
* Dédiés à M. Dazincour , Lieutenant- Colonel
d'Infanterie , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fçavantes études qu'il a faites fur cet
Art , ainfi que fes fages compofitions.
Cet ouvrage fe débite entier ou en partie
, à l'hôtel Jabac , rue Neuve S. Médéric.
MÉCHANIQUE
NOUVELLE INVENTIΟΝ
POUR OUR les Meubles d'armées par le
Sieur DULIN, Menuifier Ebéniste ,
pour les Lits , Tables , Fauteuils , Sié
ges, Secrétaires , Boîte à Poulet , Bidets ,
Chaife de commodité , garnie de fon
néceffaire , Bâtons de Tentes pour les
Officiers & Soldats ; le tout à l'épreuve
des plus fortes fecouffes.
Ayant confidéré toutes les fujeftions
qu'exigent néceffairement les meubles
ordinaires , joint à leur pefanteur & au
grand nombre de piéces dont ils font
compofés , qui les rendent très - embaraffants
à monter , attendu les circonftances
où l'on fe trouve dans les différens
changemens de lieux , il a trouvé
le moyen de les fimplifier , fans pourtant
en diminuer la folidité .
Il a réuni fa conſtruction , en une feule
FEVRIER. 1762 . 153
piéce , toutes celles qu'il faut ord nairement
pour les compofer. Elles fe trouvent
par ce moyen plus faciles à monter
que celles dont on a fait jufqu'à préfent
ufage , & le prix n'en eft pas plus confidérable.
On en trouve chez lui des Modéles
; il demeure Porte du Pont- aux-
Choux , fur les Foffés.
ARTS AGRÉABLES.
LES
MUSIQUE.
ES SOIRÉES de Choify- le-Roi , ou
Recueil de Chanfons , dont plufieurs font
avec accompagnement de Harpe & de
Guitarre , dédié à Mlle COURLESVAUX,
par M. Legat de Furcy , Maître
de Clavecin & de Chant ; prix 6 liv. en
blanc . A Paris , chez tous le Marchands
de Mufique , & chez Leclerc , rue Saint
Honoré , à Sainte Cécile , à côté de la
rue des Prouvaires.
Le fieur VENIER donne avis
qu'il travaille actuellement à completer
le treiziéme Recueil de Symphonies
de différens Auteurs . L'accueil favorable
que les Amateurs ont fait aux précédentes
, lui eft d'un bon augure pour
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
celles- ci , & l'excite à redoubler fes
fcins , tant pour le choix de la Mufique
, que four l'exactitude & la netteté
de la Gravure.
On fera libre d'acheter féparément les
Symphonies de ce Recueil , ainfi que
l'on achetoit celles du précédent.
Il y en a déja quatre au jour , une
de Beck , no. 7. Une de Filiz, nº. 8,
Une de Vagenfeil , nº . 9. Et une de
Bode , nº. 10.
Le prix de ces Symphonies fera de
2 liv . 8 f. chacune .
Plufieurs perfonnes , après avoir envoyé
chercher aux boutiques de Mufique
les Recueils du fieur Venier , ont
été furprifes d'avoir acheté ce qu'elles
ne demandoient pas. La quantité des
piéces de Mufique gravées fous le nom
d'un même Auteur , a fouvent caufé
cette mépriſe. On pourra obvier à cet
inconvénient, en regardant les titres qui
feront toujours numérotés , & fur lef
quels feront le nom & l'adreffe du fieur
Venier qui demeure rue S. Thomas du
Louvre , vis -à-vis le Château d'eau .
LES AMUSEMENS d'une heure &
demie , ou les jolies Airs variés , contenant
fix divertiffemens champêtres pour
FEVRIER. 1762 . 155.
violons , flutes , hautbois , par-deffus de
viole , vielle & Mufettes. Par M. Bouin ,.
Maître de Vielle ; in folio , Euvre 4 .
Prix 6 liv . Ces fix divertiſſemens font
gravés de façon qu'ils peuvent fe jouer
J'un ton gracieux fur toutes fortes d'inf
trument. Les trois premiers font en duo,
& les trois derniers avec un deffus &
une baffe. L'on continuera de les vendre
féparément pour la commodité du
Public. Le prix de chaque divertiſſement
féparé fera de 1 liv. 4 f. & des
fix enfemble 6. liv. A Paris, chez l'Auteur
, rue & ifle S. Louis , proche la
rue Regratier , & aux adreffes ordinaires.
SIX SONATE Sà trois , our avec
tout l'Orcheſtre , dédiées à' S. A. S. Mgr
lel Prince de Monaco , par le Signor
Valentin Razer , Muficien de Sadite Alteffe.
Premier oeuvre , gravé par Mlle
Vendome , cher M. Moria , près la Comédie
Françoife. Prix 9 liv. A Paris
chez l'Auteur , rue de Varenne , à l'hô→
tel de Matignon , & aux adreffes ordinaires
de Mufique , avec privilége du
Roi. -
SONATE da camera , a violino folo
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
& violoncello , o cimbalo . Da Lorenzo
Somis , virtuofo di camera di fua Maefta
il Re di Sardegnia &c. Opera fecunda.
Prix 6 liv. A Paris chez la veuve Boivin
, rue S. Honoré , à la règle d'or ;
& chez Leclerc , MMaarrcchhaanndd , rue du
Roule , à la Croix d'or.
GRAVURE.
ON vient de mettre en vente deux
Estampes nouvelles , gravées par N. le
Mire , d'après les tableaux peints d'après
nature , par M. de la Croix , éleve
de M. Vernet , dont l'une repréſente
le Mont Vefuve & fès volcans , ruiffelant
de la lave. On voit au bas le fort
& partie de la ville de Portici. Sur le
devant , au bord du rivage , font des
pêcheurs retirant leurs filets ; plufieurs
rochers & barques à voiles ornent auffi
le devant de l'Eftampe. Elle n'eſt éclairée
que du croiffant de la Lune & des
flammes qui fortent du haut du Mont ,
ce.qui la rend d'un effet très piquant &
forme une eftampe des plus agréables...
Elle eft gravée avec toute la fineffe &
la précifion qui regnent dans les ouvrages
de cet Artifle .
FEVRIER. 1762. 157
Le pendant eft éclairé d'un beau fobeil
couchant , & repréfente une vue
extérieuré d'un ancien temple de Vénus
dans l'Ifle de Nifida près Pouzole , au
golfe de Naples ; au bord du rivage on
voit des pêcheurs & quelques vaiffeaux
dans le lointain .
Elles fe vendent à Paris chez l'Auteur
, rue Pavée , quartier S. André des
Arts .
LE ' fieur Magny , Ingénieur- Phyficien
, & Auteur du nouvel Art de rendre
le deffein au crayon , vient de mettre
en vente un cayer de fix petites têtes
de femmes , faites d'après les études de
Vateau. Elles font au crayon eftampé
& conviennent aux perfonnes du beau
Sexe qui s'adonnent au deffein . Le prix
du Cahier de fix feuilles eft de 3 liv.
Sa demeure eft à l'Abbaye S. Germain ,
cour des Religieux.
ON trouve chez M. Salvador , demeurant
chez M. Dupuis , Graveur du
Roi , rue de la Vannerie , à l'Ange S.
Michel , un petit Portrait du Roi d'Efpagne
, dont le prix eft de 10 fols .
ON vient de mettre au jour quatre
beaux morceaux de Gravure d'après Mi158
MERCURE DE FRANCE ,
chel Mariefchi , célébre Deffinateur &
Peintre Vénitien .
Ces Eftampes font : 1 °. Vue du veftibule
d'un fuperbe Palais orné de plufieurs
genres d'Architecture . Ce morceau
tout entier de l'invention de Mariefchi
, donne par fa magnificence &
fon intelligence , une haute & jufte
idée de la fertilité du génie de cet Auteur.
2º. Entrée de la Ville de Venife venant
de Chirgia avec l'Ifle de S. Georges
le majeur fur le côté.
3°. Le grand canal de Venife ayant
à droite le Couvent de Sainte Claire
& l'Eglife des Carmes Déchaus , & à
gauche celle de S. Simon S. Jude.
4°. Petite place à la gauche de l'Eglife
de S. Marc à Venife & vue de
la grande Place terminée par l'Eglife de
S. Géminien.
Ces trois dernieres ont été deffinées
d'après nature avec la précifion la plus
fcrupuleufe & répondent parfaitement
à l'idée que toute l'Europe a de cette
célébre Ville.
Outre que ces quatres morceaux font
admirablement bien fous verre , ils font
auffi un effet merveilleux à l'optique ,
& les curieux de ce genre ne peuvent
FEVRIER. 1762. 159
en faire l'acquifition qu'à leur plus
grande fatisfaction , car on leur affure
qu'ils n'ont point dans leur collection
de morceaux plus intéreffans , nifi bien
gravés.
On les a fixés au prix le plus modéré
, afin que le Public puiffe aifément
fatisfaire fa curiofité. Le prix eft de
5 liv. les quatre .
Ils fe trouvent à Paris chez Beauvais
, rue S. Jacques , au-deffus de cellet
des Mathurins , & chez Mde Dubos ,
rue Sainte Croix de la Bretonnerie
au coin de celle des Singes au Marais.
2
On trouvera auffi ces morceaux enluminés
d'une perfection finguliere chez
Beauvais ci-deffus indiqué , ainfi que
toutes autres vues fines & communes ,
enluminées le mieux poffible & au plus
juſte prix.
Les adreffes ci-deffus données font
les marques auxquelles du premier coup
d'oeil on reconnoîtra ces bonnes Eftampes
; on en prévient le Public , parce
qu'il pourroit dans la fuite en paroître
des copies qui ne feroient que mauvaiſes.
160 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPER A.
L'ACADÉMIE MIE Royale de Mufique
a continué toujours , avec le plus
grand fuccès , les repréfentations d'Ar- `·
mide , jufques au Dimanche 31 Janvier
inclufivement. Les 37 repréſentations
de cet Opéra , donné trois fois la femaine
fans interruption , depuis le 4
Novembre 1761 , ont produit environ
105000 liv . de recette. Le Public a juftifié
, & fupérieurement confirmé ce que
nous avons dit de cet admirable ouvrage
dans notre Mercure de Décembre ;
ainfi que les juftes éloges donnés aux
principaux Acteurs . Ils ont foutenu cette
Remife , non feulement par le mérite
prouvé de leurs talens , mais par une
affiduité de fervice , d'autant plus remarquable
, qu'elle paroît avoir été le
fruit des applaudiffemens & du concours
perpétuel des Spectateurs . Mlle
Chevalier dans le nombre de tant de
FEVRIER. 1762. 161
repréfentations n'a interrompu le rôle
d'Armide , le plus fort & le plus fatigant
de ce Théâtre , que trois fois , par
caufe forcée de maladie ; M. Pillot également
& par une caufe auffi légitime.
Les autres Acteurs ont joué fans interruption
. Mlle le Mierre , qui mettoit tant
de charmes dans le quatriéme A&te , &
du chant de laquelle on ne peut exprimer
la perfection , n'a privé que trèspeu
le Public du plaifir toujours nouveau
de l'entendre ; & cela n'eſt arrivé
que par des raifons indifpenfables.
On a donné le Jeudi 28 Janvier , la
derniere repréſentation de Camille ,
Tragédie réfervée pour les Jeudis de
chaque femaine depuis la S. Martin .
Jeud 4 du préfent mois de Février on
reprendra Zaïs , Opéra de M. Rameau
& de feu M. de Cahufac , que l'on continuera
le Vendredi & tous les autres
jours de Spectacle fuivans.
On avoit remis Zaïs au commence
ment de l'Été dernier . Nous avons dans
le temps parlé de la remife de cet Opéra
& même donné une analyfe du Poëme.
On remarque avec fatisfaction que les
bals que donne chaque femaine l'Académie
Royale de Mufique , font plus
nombreux & plus fréquentés cette an162
MERCURE DE FRANCE.
née que les précédentes , malgré les
fuperbes bals des Ambaffadeurs qui
peuvent être confidérés comme des fêtes
publiques , par la magnificence qui
y régne , & par le grand nombre des
perfonnes invitées.
COMÉDIE
FRANÇOISE .
APRES avoir continué les repré-
Tentations de Zutlime , toujours applau
dies & dans chacune defquelles on pou
voit croire que Mile Clairon ajoutoit
un nouveau degré de perfection à fon
talent par l'impreffion nouvelle que
produifoit fon jeu ; on a donné le 18
Janvier , la premiere repréfentation de
PEcueil du Sage , Comédie nouvelle en
Vers de dix fyllabes & en cinq Actes .
Cette premiere repréſentation a été reçue
avec beaucoup d'applaudiffemens
la vérité, la fageffe & l'affectueufe dignité
de la morale qui régne depuis le troifiéme
Acte de cette Piéce jufqu'à la fin ,
exciterent même en quelques endroits ,
-ce qu'on peut appeller le cri du fentiment.
Ce genre de pathétique , dont l'effet
ordinaire eft le plus grand fuccès , avoit
dès-lors fait prévoir celui de la nouvelle
FEVRIER. 1762. 163
Piéce. Le concours du Public , & fes
applaudiffemens ont confirmé la conjecture.
Nous nous hâtons de donner
l'Extrait de cet Ouvrage , en regrettant
de ne pouvoir faire jouir nos Lecteurs
du plaifir que lui procureroit la lecture
entiere de tous les détails.
EXTRAIT DE L'ÉCUEIL DU SAGE
Comédie en Vers , en cinq Actes.
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE MARQUIS DU CARRAGE, M. Grandval.
LE CHEVALIER ou GERNANCE
,
LE BAILLI ,
MATHURIN , fermier.
M. Molé.
M. Préville.
M. Paulin.
DIGNANT , ancien Domeftique
du Marquis ,
DORMENE ,
M. Briffart.
Mlle Préville.
ACANTE , jeune fille élevée
chez Dignant ,
Mile Gauffin.
BERTHE , feconde Femme
+
de Dignant ,
Mlle Drouin ,
COLETTE , jeune Villageoife , Mlle Dangeville.
CHAMPAGNE , Valet- de-
Chambre du Marquis ,
Autre Valet- de- Chambre ,
Plufieurs Domeſtiques.
M. Duranci .
M. Daubervat.
164 MERCURE DE FRANCE.
1
ta
Dans les deux premiers Actes
Scène eft fous les arbres du Bourg ; &
aux trois derniers , dans le Château du
Marquis.
ACTE PREMIER.
MATATHURIN , riche Fermier , a
réfolu d'époufer Acante ; mais la répugnance
de cette fille à fe donner à lui
& même celle du vieux père à la lui
accorder , l'inquiétent un peu ; jufqu'au
nom d'Acante , qu'il ne trouve pas être
un nom de Payfane , lui donne quelque
fouci. Il confulte le Bailli. L'étalage
d'érudition de celui-ci fur ce nom , pro
duit le comique de cette Scène . Le Bailli
fait craindre à Mathurin des oppofitions
de la part de Colette , qui fe flattoit de
l'époufer à caufe de fon bien. Cela ne
change rien à la réfolution du Fermier,
qui croit que la richeffe difpenfe de tout,
& doit faire jouir de ce qu'on defire. Il
voudroit terminer fon mariage dès le
jour même , parce qu'il craint fur-tout ,
P'arrivée du Marquis , Seigneur du lieu ,
dont au contraire le Bailli lui confeilloit
d'attendre la permiffion.
FEVRIER . 1762 , 164
.....
MATHURIN.
» Eh ! oui. Ma tête eſt peu ſçavante ,
» Mais on connoît la coutume impudente
>> De ces Seigneurs de ce Canton Picard ,
» C'eſt bien affez qu'à nos biens on ait part...
>> Sans avoir droit...
LE BAILLI,
Ce droit eft fort honnêre..
» II eft permis de parler tête-à- tête
» A fa Sujette , afin de la tourner
» A fon devoir & de l'endocriner.
On voit ainfi dès le commencement
en quoi confifte ce droit du Seigneur ,
qui va faire la bafe & le reffort de toute
l'action comique. Le Bailli veut en
vain expliquer l'origine antique de la
domination univerfelle des Seigneurs
fur leurs vaffaux ; le brufque Mathurin
ne peut s'y prêter. Il prétend , dans fon
ruftique raifonnement , que la Nature
ayant mis une parfaite égalité entre
tous les hommes , aucun ne doit avoir
droit fur l'autre. Mais le Bailli combat
ainfi ce raifonnement.
» C'eft très-bien dit , Mathurin ; mais je gage ,
Si tes valets te tenoient ce langage , $5
» Qu'un nerf de boeuf appliqué fur leur dos
Réfuteroit puiffamment leurs propos,
166 MERCURE DE FRANCE .
» Tu les ferois rentrer vîte à leur place.
ནཝཱ་ ཻ
Cet argument embaraffe Mathurin . Il
finit par fe fâcher contre le Bailli qui
veut lui faire entendre le droit féodal
& le renvoye aigrement.
MATHURIN.
• •
» Bailli trop fuffifant ,
» Oui , je dois tout , j'en enrage dans l'âme ,
» Mais palfandić je ne dois point ma femme..
» & c. & c. & c .
Colette vient faire des reproches à ce
Mathurin. Il lui déclare brufquement
qu'il ne veut plus d'elle , & qu'il ne
defire qu'Acante . Celle-ci vient avec
Dignant que Mathurin preffe de terminer.
Colette s'y oppofe , fondée fur
ce qu'il la trompe depuis 14 mois . Elle
prie Acante de le renvoyer. Hélas ( dit
Aeante ) très - volontiers. Ces oppofitions
, ces réfus animent l'obftination
du riche Fermier. Dignant s'excufe fur
ce qu'il ne doit rien finir fans le confentement
du Seigneur . Il eft , de père
en fils , domeftique & né dans cette
terre ; il doit tout à ce Seigneur ; c'eft
par lui qu'il fubfifte ; le peu d'argent
qu'il a amaffé lui a fervi à faire élever
FEVRIER. 1762 167
Acante. Il tient du Bailli que l'éducation
de cette fille eft fort fupérieure à
fa condition ; mais elle eft fi maltraitée,
ainfi que lui-même , par la jaloufe envie
de Berthe qu'il defireroit l'établir. Cette
prétendue belle-mere furvient. Mathurin
a recours à elle ; il irrite fon humeur
impérieufe . Elle gronde fon mari ;
elle injurie Acante elle ne veut plus
nourrir dans fa maifon une indolente
inutile aux travaux du ménage , qui
employe le temps à lire des Romans.
Elle ne connoît aucun ménagement
pour les volontés d'autrui ; c'eſt la fienne
qu'on doit fuivre. Elle yeut que fur
le champ toutes les parties fe rendent
avec elle chez le Bailli pour figner le
contrat. Le bonhomme Dignant obtient
feulement , qu'on y attendra Acante
pour la laiffer refpirer un moment
& prendre fon parti.
Acante , défolée , confie fon chagrin
à Colette. Elle s'informe avec inquiétude
fi le Seigneur doit bientôt arriver
dans fa terre ? Colette dit qu'on l'attend,
mais elle n'en fait pas davantage. Elles
efpérent qu'il les protégeroit. Acante
raconte à Colette avec plaifir qu'elle a
entendu dire de grandes chofes de lui .
Il a fait des merveilles à Metz ; & Char-
C
168 MERCURE DE FRANCE
les-Quint même a loué fa valeur. Ce
trait , ingénieufement placé , détermine
l'époque de l'action dramatique , &
fonde le droit fur lequel elle eft établie.
Ces circonstances touchent peu Colette,
elle ne cherche qu'à engager Acante
a ne lui pas nuire. Celle-ci y eft toute
difpofée. Elle a été menée quelquefois
chez Dormene & chez une vieille Dame
nommée Lauré , dans ce qu'elle appelle
un château voifin , mais ce que Colette
ne regarde que comme une mafure
moins belle que le logis de Mathurin.
Acante reprend Colette de fon dédain
pour la pauvreté de ces Dames.
. >> Les gens d'un certain nom ,
» (J'ai remarqué cela , chère Colette , )
« En fçavent plus , ont l'âme autrement faite ,
Ont plus d'efprit , des fentimens plus grands,
» Meilleurs que nous , & c.
59
COLETTE.
» Oui , dès leur premiers ans ,
"Avec grand foin , leur âme eft façonnée ;
» La nôtre , hélas ! fanguit abandonnée.

Comme on apprend à chanter , à danſer ,
Les gens du monde apprennent à penfer..
Acante dit que fon âme s'éléve ; elle
avoue qu'elle a de l'orgueil quand elle
converfe
FEVRIER. 1762. 169
converfe avec ces Dames . Colette l'exhorte
à fuir Mde Berthe & M. Mathurin;
mais elle n'ofe l'entreprendre . Elles fe
promettent réciproquement de faire
leurs éfforts ; l'une pour avoir ce Mathurin
, & l'autre pour ne le pas avoir.
ACTE I I.
LE Bailli établit
comiquement fon
audience fous les arbres ; Colette y comparoît.
Cette Scène eft très - piquante.
- Pour s'en repréfenter tout l'agrément ,
il faut fe rappeller que la plus excellente
Actrice comique & le Comédien le plus
agréable & le plus aimé dans fon genre,
en rendent toutes les fineffes ( a ) . L'affectation
des formules du Barreau & la
manie de l'érudition , fourniffent d'abord
plufieurs traits comiques au rôle
du Bailli , & foutiennent fon caractère.
Il preffe Colette de produire les Lettres
mais Mathurin n'écrivoit point . Elle
ajoute :
>> Quand tous les jours on parle tête-à - tête
» A fon Amant , d'une maniere honnête ,
3
Pourquoi s'écrire ? A quoi bon? ...
( a ) Mlle Dangeville. M: Préville!
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Témoins ? Pas davantage .
………………… » Mon témoin , c'eſt moi- même.
» Eft-ce qu'on prend des témoins quand on
s'aime ?
»Je l'écoutois , & c'étoit en préſence
» De mes Moutons , dans fon pré , dans le
>> mien ,
>> Ils ont tout vu ; mais ils ne diſent rien.
Sans écrits , fans témoins , on ne peut
rien conftater. Colette gémit de ce qu'un
Mathurin aura impunément abufé l'innocence
..... Le Bailli , fuivant l'efprit
de fon état , faifit cette expreffion pour
établir un délit ; mais le verbal du Bailli
choque la délicateffe de Colette . Cependant
le defir de réuffir la rend moins
difficile. Le Bailli l'interroge encore &
veut des détails ; l'honneur & la réputation
font allarmés ; Colette fe fâche férieufement
; le Bailli prend de l'humeur,
& prononce ainfi :
>> Depuis longtemps en vain je vous écoute ;
>> Vous n'avez rien prouvé , je vous déboute.
Colette ne peut fupporter d'être déboutée.
Cette injure la chagrine & la
met en fureur. Elle s'obftine avec le
FEVRIER. 1762. 171
Bailli qui la quitte. Dès qu'elle apperçoit
Acante , elle lui confie le malheur
d'être déboutée. Celle - ci lui confirme
encore fon invincible répugnance pour
Mathurin. Elle fe reproche d'avoir des
fentimens trop hauts ; elle les a puifés
dans des Romans que lui prête le Bailli.
Colette ne fait ce que c'eft que les Romans
; mais l'idée de ces Romans rappelle
à Acante celle du Marquis . Elle ne
l'a vu qu'une fois dans le Pays , il y a plus
d'un an ; cependant elle ſe reſſouvient
combien il étoit affable & comme il l'avoit
gracieufement accueillie. Il parloit ,
felon elle , une langue toute étonnante
quoique naturelle ; elle auroit voulu l'entendre
tout le jour. Colette n'a que des
idées confuſes de ce qui eft très - diſtinctement
préfent à la mémoire d'Acante.
Dans une occafion , où il perça un fanglier
qui s'élançoit fur lui , Acante auroit
defiré qu'il eût démêlé fa voix à travers
toutes celles qui s'éleverent alors . Son
départ eft ce qui l'avoit le plus affectée :
» On l'entouroit , je n'étois pas bien loin ;
» Il me parla .... Depuis ce jour , ma chère ,
» Tous les Romans ont le don de me plaire ;
» Quand je les lis , je n'ai jamais d'ennui.
» Il me paroît qu'ils me parlent de lui.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
Colette foupçonne qu'Acante pourroit
bien avoir un fecret penchant pour
le Marquis. Acante n'ofe fe le permettre;
mais elle ne cache pas à fon amie,
que depuis qu'elle l'a vu , elle ne peut en
aimer d'autre. On parle de ceux qui
l'accompagnoient , & particulierement
de fon parent le Chevalier, Acante l'a
trouvé étourdi , fuffifant, entreprenant,
fes airs , fon infolence , l'avoient révolté.
Elle avoit même été obligée de
réprimer la hardieffe de fes pourfuites ;
il avoit paru étonné par fa fermeté . Elle
convient pourtant que ce Chevalier ſeroit
affez paffable , s'il étoit plus modefte
. ( Ménagement adroit dans ce portrait
relativement au dénoûment de
l'intrigue. ) Acante revient à fa fituation
; elle va être fiancée ; le Seigneur
arrivera trop tard ; elle a deffein d'aller
fe réfugier chez Dormene. Colette l'affermit
tant qu'elle peut dans ce projet ;
elle lui offre le fecours de fa mere ; elle
veut l'emmener fur le champ ; mais
tout est déconcerté par la fâcheuſe
belle-mère .
Mde Berthe furprend Acante qui prenoit
une autre route que celle de fon
logis , elle la traite durement. Acantę
implore Dignant & n'adreffe fes excuFEVRIER.
1762. 173
fes qu'à lui , comme étant fon père .
Quoique Colette voye les fiançailles
toutes prêtes , elle n'en menace pas
moins Mathurin qu'il n'aura pas Acante.
Champagne , Avant-coureur du Marquis
, arrive en ce moment. On a ſauvé
Metz , la campagne eft terminée . Il
parle de fon Maître , fuivant l'ufage
des Valets , il vante beaucoup fon courage
, mais il lui reproche d'être trop
férieux . Il fait amitié à tout le monde ;
il apprend avec joie les apprêts d'une
nôce ; il promet que fon Maître en fera
les frais & protégera les mariés . Comme
Champagne annonce la prochaine
arrivée du Marquis , Acante conjure
fon père & même fa belle - mère
( qu'elle n'implore que cette fois ) de
différer fon mariage jufqu'à ce moment.
Dignant y confent volontiers ,
mais l'impérieuſe Berthe s'y oppofe . Elle
veut au contraire que l'on fe hâte davantage
de terminer ; elle ordonne à
fon mari de tout difpofer pour cela ,
& emméne d'autorité toute la famille
avec elle .
Le Chevalier Gernance a devancé le
Marquis , qu'il accufe de n'être preflé
de rien & de voyager comme un Ambaffadeur.
Il expofe toute l'étourderie
"
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
de fon âge & de fon caractère , par le
projet qu'il confie à Champagne d'enlever
la jeune Fiancée avant que le Marquis
foit arrivé. Il fe propofe de la conduire
dans la maifon de Dormene & de
Laure , qu'il a rencontrées allant chez
quelques vieilles du canton . Le nom de
Laure rappelle à Champagne que cette
Dame a été jeune & que le Pere du
Chevalier avoit eu avec elle une liaiſon
où chacun d'eux avoit fait une affez
mauvaiſe affaire. Ce Pere étoit,dit Cham-
Fagne , un maître débauché , enlevant
les Belles , & s'en moquant après . Il
doute que cet enlevement paroiffe auffi
-plaifant au Marquis qu'au Chevalier ;
celui - ci le raffure . On entend du bruit ;
en voit de loin arriver le Marquis ; cela
n'empêche pas Gernance d'affigner le
rendés-vous au foir pour le projet qu'il
a formé. Ils vont au-devant du Marquis.
АСТЕ I I I.
( La Scène change & devient un fallon
du Château ).
LE
E Marquis entre avec le Chevalier.
te felicite de retrouver dans fa terre
FEVRIER . 1762. 175
la paix du coeur , loin de l'illufion & du
manége des cours.
>> Tous ces grands riens , ces pompeuſes chi-
» mères ,
» Ces vanités , ces ombres paffagères ,
>> Au fond du coeur laiffent un vuide affreux ;
» C'eſt avec nous que nous ſommes heureux .
Le Chevalier eft fort loin de ce goût
que voudroit lui infpirer fon Parent .
Il s'occupe de la noce qu'on prépare ;
le Marquis en eft déjà prévenu . Acante
eft fage , Mathurin eft riche , il approuve
ce mariage .
» C'eſt ajoute - t - il ) un bonheur bien digne
>> de mes voeux ,
» En arrivant , de faire deux heureux.
Sur ce que le Chevalier s'échappe à
dire qu'Acante pourroit en faire un troifiéme
, il lui reproche fon libertinage ,
mais fans févérité & en homme du monde
, dont l'honneur & la probité guident
la morale . Il lui remet fous les yeux
la conduite de fon père ( du Chevalier )
qui a fait mourir fa mere de douleur
& qui a péri lui- même affaffiné . Toutes
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
ces circonftances font pathétiques &
font en même - temps autant de cordes
néceffaires à l'intrigue. Le Chevalier foutenant
fon caractere , ne croit pas qu'il
dépende toujours de foi d'être fage . Le
Marquis fe propofe pour exemple , en
convenant qu'il a réprimé à l'égard d'Acante
, dés defirs qui lui auroient occafionné
des peines , s'il n'avoit pas réuffi ,
& le fuccès , des remords éternels . Sur
la menace que lui fait le Chevalier du
titre ridicule de Philofophe , le Marquis
( replique ) :
.. » Oh l'étrange ſcrupule !
» Ce noble nom , ce nom tant combattu ,
Que veut- il dire ? Amour de la vertu .
>> Le fat en raille avec étourderie ;
Le for le craint , le méchant le désie.
>> L'homme de bien dédaigne les propos
» Des étourdis , des méchans & des fots.
>> & c.
Le Marquis confie à fon parent qu'il
veut s'établir à la campagne , & pour
cela fe marier. Il lui propofe d'en faire
autant ; le Chevalier rejette fort loin cette
offre. Le Marquis veut choifir une femme
moins jeune & moins jolie que d'un
caractere aimable , plus noble que riche;
Dormene enfin eft l'objet de fes
FEVRIER. 1762. 177
vues . Le Chevalier oppofe la pauvreté
de cette Dame , à quoi le Marquis répond
avec quelque vivacité :
>> Tant mieux .
» C'eſt un bonheur fi pur fi précieux ,
» De relever l'indigente noblelle.
» De préférer l'honneur à la richeffe .
» C'eſt l'honneur feul qui chez nous doit former
>> Tout notre fang ; lui feul doit animer
>> Ce fang reçu de nos braves Ancêtres ,
» Qui dans les camps doit couler pour nos Maî-
>> tres.
Dormene n'a point été informée des
deffeins du Marquis ; il veut les mûrir
& les pefer , le Chevalier le menace
de fuccomber quelque jour.
·
» Les étourdis efquivent l'esclavage ,
» Mais un coup - d'oeil peut fubjuguer un Sage.
Toute la nôce entre dans le fallon
le Bailli à la tête & faifant le Maître
des cérémonies . Tous les garçons du
Bourg font cortége. Le tout forme fur
la Scene un tableau qui feroit un agréable
Pendant à celui de la dot par M.
Gruze , tant admiré, & qui a déja fourn
Hv
1-8 MERCURE DE FRANCE.
un fujet au Théâtre ( b ) . Le Bailli
commence une harangue où il fait venir
les Grecs . Le Seigneur le tire d'embarras
avec bonté , en lui difant les
Grecs font fuperflus ; je fuis Picad.
Colette déclare fes motifs d'oppofition ,
mais le Bailli dit gravement qu'elle eft
déboutée ; elle foutient qu'on engage
Acante contre fon gré & qu'on la violente
fur ce mariage . Ceci intéreſſe vivement
le Seigneur ; il l'interroge elle-
-même fur cela. Acante n'ofe en cette
occafion déclarer fes vrais fentimens.
► Je dois ( dit- elle ) d'un père , avec raiſon chéri ,
» Suivre les loix ; il me donne un mari.
Cette réponfe modefte ne peut éclairer
le Marquis. Il promet , en faveur
des fervices de Dignant , de protéger
les Mariés. Colette qui demande fa protection
l'aura auffi. Il veut laiffer ces
bonnes gens libres , & invite le Chevalier
à fe retirer avec lui . Le Bailli le
rappelle pour le faire reffouvenir de fes
droits , ce qui fâche beaucoup Mathurin.
Le Marquis laiffe au Bailli le foin
de tout arranger en homme fage.
(b) Ce Tableau eft dans le Cabinet de M. le Marquis
de MARIGNI..
FEVRIER. 1762 179
» Car de mes droits ( dit - il ) je ne veux diſpoſer
» Qu'avec décence & n'en point abuſer.
Il fixe Acante ; il la fuit des yeux ;
le Chevalier le remarque , & gage contre
lui qu'il deviendra bientôt amoureux
.
Le Bailli renvoye tous les gens de
la nôce à l'exception d'Acante. Dignant
la charge expreffément de remettre
, avant tout , au Marquis un paquet,
de papiers cacheté qu'il lui confie , &
lui dit un adieu dont elle ne peut alors
pénétrer le fens .
Mathurin a toujours de l'humeur contre
la cérémonie , quoique le Bailli l'affure
qu'elle ne confifte qu'en un quart
d'heure de converfation , chacun fur un
fiége à fix pas de diftance : c'eft la condition
, fine qua non , lui dit le Bailli ;
ce Latin l'impatiente ; il faut cependant
qu'il forte. Le Bailli difpofe deux fiéges,
& laiffe Acante attendre fon Seigneur .
(c) Le Marquis , en s'afféyant , prévient
( e ) On ne peut extraire cette Scène fans dérober
au Lecteur une partie de l'art avec lequel
elle eft filée , de l'agrément du coloris & de la
maniere admirable dont elle eft rendue par M. !
Grandval , ainfi que de l'intérêt que produit tou- ,
jours le jeu de Mlle Gauſſin,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
poliment Acante des préfens d'ufage
qu'il a envoyés chez elle . Celle - ci fui
exprime , avec une noble modeftie ,
toute fa reconnoiffance , & lui remet
le paquet de papiers ; il croit , avec vraifemblance
, que c'est un détail de fes
terres , il les met dans fa poche fans les
lire , il a d'autres intérêts . Ilpreſſe Acante
d'expliquer , avec toute liberté , fes
fentimens fur fon mariage. Elle convient
que c'est trop tard déclarer fes
dégoûts ; que la vie des champs la retenant
fous les loix du Marquis devroit
lui devenir plus chere :
В
» Mais après tout , Mathurin , le Village ,
» Les Payfans , leurs moeurs & leur langage
» Ne m'ont jamais infpiré tant d'horreur.
» De mon efprit , c'eft une injufte erreur ;
>> Je la combats , mais elle a l'avantage ;
» En frémillant je fais ce mariage.
LE MARQUIS (fortant vivement
de fes réflexions . )
›› Mais vous n'avez pas tort.
Acante fe jette à fes pieds pour lui
demander fa protection & la liberté. Il
la reléve promptement. Il ne peut concevoir
que , même avec de l'efprit , on
puiffe avoir au village , ce ton , ce tour
FEVRIER . 1762 . 181
& le langage fi pur ; elle lui explique
modeftement qu'un peu de foin & de
lecture ont pu corriger en elle la nature.
Le Marquis eft moins ébloui , dit - il ,
qu'il n'eft enchanté . Les fentimens d'Acante
commencent à fe développer.
6
» C'eft vous ( au Marquis ) furtout , vous qui
» dans ce moment
>> Formez en moi l'efprit , le fentiment.
» Qui m'élevez , qui dans moi faites naître
» L'ambition , d'imiter un tel Maître.
Le Marquis fe fent alors encore plus
touché du mérite d'Acante. Il ne peut
confentir qu'elle s'éloigne , il convient
que Mathurin cependant mérite peu de
la pofféder. Acante lui demande fa faveur
pour la placer auprès de Dormene
& de Laure de qui elle eft aimée. Cette
idée plaît affez au Marquis , & lui paroît
propre à rompre un indigne mariage.
Cependant ce mariage et bien
avancé , cela l'embarraffe , il flate néanmoins
Acante de la faire vivre avec
honneur , même dans fon château , au
près de Dormene. Il veut lui communiquer
un projet. Il s'arrête , on fent d'où
proviennent fes réticences , elles font
admirablement ménagées pour faire
182 MERCURE DE FRANCE.
fentir combien , malgré lui , Acame
s'oppofe dans le fecret de fon âme à
tout engagement. Mais le temps preffe ,
il faut prendre un parti. Il s'approche
d'Acante.
>> Ecoutez - moi.
A CANT E.
» Jufte Ciel ! fi j'écoute !
>
En cet inftant le Bailli , homme
d'ordre , entre fuivi de Mathurin. Le
quart-d'heure eft expiré ; en regardant
fa montre , le Marquis en convient.
Mathurin demande s'il aura enfin fa
Fiancée . Nous verrons , répond brufquement
le Marquis. Il ordonne qu'on
remene Acante chez fes parens. La réponfe
& le ton du Marquis déplaiſent
fort à Mathurin , & lui donnent de violentes
allarmes .
ACTE I V.
LⓇ Marquis véut fe flatter qu'il n'a
qu'une très-forte eftime pour Acante ,
& qu'il n'en eft pas amoureux . Il reprend
fon premier projet à l'égard de
Dormene. Il eft convenable de lui écrire,
avant que d'aller la voir ; il s'y difpofe,
il ne peut y parvenir.
FEVRIER. 1762. 183
1
( En fe frappant le front ) .
» Acante eſt là qui m'empêche d'écrire.
Dignant , Berthe & Mathurin arrivent
; & après des plaintes amères ,
ils apprennent au Marquis que la Fiancée
a été enlevée par quatre hommes
qui l'ont conduite on ne fçait
où. Le Marquis envoye tous fes domeftiques
à leur pourfuite. Il fait de
vifs reproches à Dignant de n'avoir
pas mieux défendu fa fille . Ce bonhomme
dit ingénûment qu'il a dû croire
qu'elle étoit enlevée par fon ordre. Le
Marquis indigné croit que tous ces genslà
ont perdu la tête ; il les fait retirer
il en rappelle un feul . C'eft Dignant.
Le Marquis juge que Gernance eft l'auteur
de cet événement ; il fe promet
qu'il en fera puni . Dignant s'approche
en tremblant & lui demande s'il a lû
les papiers qu'Acante a dû lui remettre.
Le Marquis rejette cela comme
hors de propos. Dignant frémit de ce
que le paquet n'eft pas encore ouvert.
Le Marquis le reprend ; il s'étonne de
le trouver cacheté du fceau de fa maifon
; il l'ouvre , il n'y voit rien d'abord
que d'heureux pour Acante ; il connoît
qu'elle eft d'un fang illuftre ; que Laure
184 MERCURE DE FRANCE.
a remis ce dépôt précieux entre les
mains de Dignant. Mais Laure eft donc
fa mère?
» Mais ( dit-il à Dignant ) pourquoy donc lui
>> ferviez -vous de pere ?
» Indignement pourquoi la marier ?
Dignant n'a que le temps de répondre
qu'il en avoit l'ordre ; on annonce
Dormene , & le Marquis court au-devant
d'elle. Dormene apprend au Marquis
que c'eft dans fa maifon que le
Chevalier a conduit le trifte objet de
fon crime , il en paroît encore plus
énorme. Mais Gernance eft plus coupable
qu'il ne croit... Cet intéreffant entretien
eft interrompu par Mathurin
qui annonce le retour d'Acante. Le
Marquis ordonne à Dignant de retourner
dans fa famille , d'y veiller fur Acante
; que qui que ce foit n'en approche.
L'ordre eft même pour Mathurin , ce
qui le fait fortir tres-mécontent.
Dormene & le Marquis reprennent
l'entretien. C'eft peu , dit-elle, qu'Acante
foit née en fecret de cette infortunée
Laure. Que fous fes yeux elle ait été
prête à époufer un Fermier ; ce Ger
nance,qui l'avoit enlevée , eft fon frere.
FEVRIER. 1762. 185
La preuve de tous ces faits eft dans les
papiers que tient encore le Marquis , il
les relit avec horreur ; il eft accablé de
tant de coups. Il veut quitter des lieux
fi funeftes.... Il apperçoit Gernance qui
traverse le Sallon & paroît vouloir venir
à lui. Il prie Dormene de s'épargner
la vue d'un coupable qui l'a offenfée ;'
c'eſt à lui feul de lui parler.
En voyant approcher Gernance qui
héfite & n'ofe avancer , le Marquis fait
de fages remarques
.
» Il femble, ô Ciel ! qu'il connoiffe fon crime !
» Que dans les yeux je lis d'égarement !
» Ah ! l'on n'eft pas coupable impunément !
>> Comme il rougit ! comme il pâlit , le traître !
>> A mes regards , il tremble de paroître !
» C'eſt quelque choſe. ( d )
Gernance approche enfin , tombe aux
pieds du Marquis , confeffe & déteste
fon extravagance . Le Marquis conferve
une févérité digne & tempérée par un
fond de bonté; il exige de l'honneur
( d) Tout ce qu'indiquent ces Vers , eft le détail
exact de l'expreffion du vifage de M. Molé , chargé
de ce rôle , qui , en totalité , ne pourroit être
rendu avec plus de jufteffe & de pathétique par le
Comédien le plus confommé.
186 MERCURE DE FRANCE ANCE .
& de l'amitié du Chevalier un aveu
complet & fans réſerve , il lui eſt juré.
En convenant qu'il eft libertin , le Chevalier
protefte qu'il a toujours eu le
menfonge en horreur. Il avoue donc
qu'il s'attendoit aux cris , aux larmes ,
aux injures.
» Mais qu'ai -je vu ? La fermeté , l'honneur ,
L'air indigné , mais calme avec grandeur.
Il avoit voulu , pourfuit- il , recourir
à cette déférence , genre de féduction
plus dangereux fouvent que la violence .
Pour toute réponſe , Acante l'avoit
conjuré à genoux de la remener chez
le Marquis ; ce n'étoit qu'à ce fujet
qu'elle avoit commencé à répandre
des larmes.
LE MARQUIS , avec intérêt. "
» Que dites-vous ?
LE CHEVALIER .
>> Elle vouloit en vain
Me les cacher de fa charmante main ,
» Dans cet état , ſa grâce attendriſſante ,
» Enhardiffoit mon ardeur imprudente ;
>> Et tout honteux de ma ſtupidité ,
>> J'ai voulu prendre un peu de liberté ;
» Non , il n'eſt point de mere reſpectable
FEVRIER. 1762. 187
» Qui , condamnant l'erreur d'un fils coupable ,
» Le rappellât , avec plus de bonté ,
» A la vertu dont il s'eft écarté , &c. &c. &c.
Le Chevalier ajoûte qu'elle offroit les
vertus du Marquis pour modéle ; qu'elle
a fouvent parlé de lui . Qu'interdit , plein
de refpect , honteux de fes fureurs , il
les avoit réprimé ; lorfque les deux Dames
à leur retour éffrayées de le voir
maître de leur logis accompagné de
trois bandits , la plus âgée s'étoit écriée.
>> Ah ! je crois voir Gernance ; c'eft fon fils ....
» C'eſt lui .... Je meurs.... A ces mots je frémis
» Et la douleur , l'effroi de cette Dame ,
>> Au même inſtant ont paffé dans mon âme.
» Je tombe aux pieds de Dormene & je fors ,
>> Confus , foumis , pénétré de remords.
Le Marquis lui prédit que fon repentir
augmentera en lifant les papiers
qu'il lui remet;il exige encore que quand
reverra Acante , il ne lui dira point
ce qu'il aura lû.
Le Marquis refte feul un moment;tout
l'étonne & l'afflige. Acante la belle Acante
eft de fa famille ! mais fon fang a été
fouillé par l'action de fon pere ! le beau
nom de fa mere a perdu fes droits par
188 MERCURE DE FRANCE.
un hymen , que les loix ont profcrit.
L'hymen a été condamné. Que de maux
raffemblés ! Acante n'en eft pas moins
aimable , n'en eft pas moins vertueufe.
Mais les préjugés l'emportent.
Dormene a vu Gernance , elle compte.
fur la fincérité de fon repentir. Le Marquis
s'entretient avec elle du fort d'Acante.
Le Marquis , en y réfléchiffant ,
ne trouve plus fa naiffance illégitime,
Sa mere avoit été trompée par un mariage
qu'elle devoit croire très- régulier ,
& que la feule tyrannie de fes parens
avoit fait caffer. Le projet d'avoir voulu
unir Acante à un Fermier le révolte toujours.
Dormene excufe Laure fa mere.
» Elle eft fans biens ; l'âge , la pauvreté ,
Un long malheur ôte la vanité.
Ceci donne lieu à la réfléxion du
Marquis , elle devroit être gravée dans
l'efprit & dans le coeur des grands ou de
tous les gens opulens.
LE MARQUIS, en parlant de Laure.
>> Elle eſt fans bien ! votre noble courage
>> La recueillit !
DORMEN E.
» Sa mifere partage
» Le peu que j'ai.
FEVRIER. 1762. 189
LE MARQUIS.
» Vous trouvez le moyen ,
» Ayant fi peu , de faire encor du bien ?
» Riches & Grands , que le monde contemple,
» Eh ! Suivez donc un fi touchant exemple !
» Nous contentons à grands frais nos defirs ,
» Sçachons goûter de plus nobles plaifirs !
» Quoi ! pour aider l'amitié , la mifere ,
>> Dormene a pu s'ôter le néceffaire ,
>> Et vous n'ofez donner le fuperflu ?
» &c.
Dormene repréſente au Marquis que
ce fut fon Pere même , homme infléxible
, qui opprima Laure & qui priva
Acante de fon état en faifant caffer le
mariage dont elle est née . Nouveau
motif pour autorifer le penchant du
Marquis , il fe promet de tout réparer.
Mais que doit- il faire ? Il craint d'aller
trop loin. Dormene veut le faire expliquer
fur cette crainte . Il élude en la
priant de le confeiller elle-même ; Dormene
s'en excufe poliment. Il fe borne
à la prier de l'aider à confoler Acante
qui ne fçait encore rien de fon fort ni
de fa naiffance .
?
190 MERCURE DE FRANCE .
ACTE V.
ACANTE, dans la premiere Scène ,
eft inftruite par Colette que le Marquis a
déchiré le contrat que lui avoit préſenté
Mathurin au lieu de le figner , & qu'il a
obligé fon Fermier d'époufer Colette.
Que le bruit fe répand qu'Acante eft deftinée
au Chevalier , & qu'en conféquence
l'enlevement s'étoit fait de l'aveu du
Marquis.
Le Chevalier vient , par l'ordre du
Marquis , folliciter fon pardon auprès
d'Acante; il en éprouve de juftes reproches
; elle retient Colette auprès d'elle ;
& Colette trouve pourtant ce raviffeur
affez aimable. Le Chevalier perfifte ; en
parlantà Acante , il lui donne le titre de
Madame ; elle s'en offenfe comme d'une
dérifion infultante :
» C'eft s'avilir que d'ofer recevoir
» Un faux honneur qu'on ne doit point avoir.
» Je fuis Acante , & mon nom doit ſuffire ;
» Il eft fans tache.
Le Chevalier l'affure qu'elle oubliera
tout , qu'elle l'aimera , qu'il n'eft point
FEVRIER. 1762. 191
amoureux , & qu'il doit refter auprès
d'elle . Colette voit venir Dormene . Confervant
jufqu'à la fin fa naïve gaîté , elle
finit ainfifon compliment d'adieu à
Acante :
Pour moi je fuis condamnée au village ,
cc On ne m'enléve point , & j'en enrage:
» On vient , adieu ; fuis ton brillant deſtin ,
» Et je retourne à mon gros Mathurin.
Acante fe plaint à Dormene de ce
qu'on la laiffe avec fon Raviffeur. Elle
a recours à Dignant qu'elle croit encore
fon pere; celui - ci lui déclare qu'elle
n'en a plus , qu'il n'eft pas le fien , &
la prépare ainfi au changement d'état
que Dormene lui révéle ,
en lui apprenant
qu'elle eft fille de Laure & que
le Chevalier eft fon frère . Acante demande
pourquoi fa famille lui a fi longtemps
caché fon nom & fa naiffance ;
elle doute encore du bonheur d'être de
la famille du Marquis . On lui dit qu'elle
fera inftruite de tout . Elle est allarmée
de n'avoir pas été informée de cet important
fecret par le Marquis ; il paroît
au même inftant , il entre fort réveur
192 MERCURE DE FRANCE.
& fort occupé. il veut affecter du fang
froid. Il s'informe fi l'on a inftruit Acante
de fon fort. Le fentiment qui dicte
tous les difcours d'Acante lui fait répondre.
» Tel qu'il puiffe être il paffe 'me's fouhaits ,
» Je dépendrai de vous plus que jamais.
Le Marquis fe propofe de faire plus
d'un heureux en ce jour. Le Chevalier
lui repréſente la difficulté de remplir
tous les voeux , & de rendre parfaitement
content. C'eſt par lui que le Marquis
veut commencer. Il s'adreffe à
Dormene pour fçavoir fi elle a oublié
fon offence , felon elle tout eft réparé
à fon égard , felon le Marquis tout ne
l'eft pas. Un grand nom & une mauvaife
fortune ne laiffent pas à fon âme
bienfaifante de quoi fatisfaire fes defirs
Il lui offre , avec la main du Chevalier ,
un très - beau domaine , en lui demandant
fi elle permet cet offre . Une femme
aimable & fage , eft le meilleur frein
qu'il puiffe oppofer aux moeurs & à l'âge
de fon parent. Le Chevalier dit , avec
une forte de crainte , qu'à peine il fe
croit digne de cet honneur , & Dormeme
furpriſe avec décencé , mais d'un ton
qui
FEVRIER , 1762. 193
t
qui affure de fon confentement & de fa
reconnoiffance pour le Marquis , qu'elle
ne peut en ce moment que l'admirer.
Il vient à Acante. Il remarque qu'il
tremble en lui parlant. Il lui annonce
qu'elle va commencer une nouvelle vie
avec un frère une mère , une amie ;
il lui demande la permiffion de lui faire
un fort heureux & indépendant. L'acte
en eft paffé. Elle vivra riche , honorée
& contente , autant au moins cela
dépend de lui . Son embarras augmente
en finiffant.
que
» J'aurois voulu ... Mais goûtez toutes deux
» Dormene & vous , les douceurs fortunées
» Que l'amitié donne aux âmes bien nées.
» Un autre bien que le coeur peut ſentir
» Eſt dangereux... Adieu , je vais partir.
A ces derniers mots , la douleur faif
Acante. Le Chevalier s'en apperçoit &
fait remarquer fes pleurs ; elle ne veut
ni ne peut les cacher. En s'adreſſant au
Marquis elle déclare que le coeur plein
de fes bienfaits , elle n'eft pas heureufe ;
fon fort a changé , mais fon âme eit
la même. Elle implore fa bonté pour
pouvoir aller pleurer dans le fein d'une
$
194 MERCURE DE FRANCE.
mere. Le Marquis , vivement ému , veut
pénétrer le fecret de fa douleur :
De quel chagrin vos lens font agités ?
» Qu'avez- vous donc ? Qu'ai je fait ?
*
ACANTE , ( en pleurant. )
→ Vous partez.
L'effet de cette replique eft admirabe.
Le Marquis ne garde qu'un inſtant
le filence , & lui adreffe avec tranſport
les Vers fuivans qui complettent le dénoûment.
» Ah ! c'en eft trop ; je n'y tiens plus !
» Les préjugés font ici fuperflus .
כ כ
Régnez fur moi , courons chez votre mère ;
» Je lui dirai , combien vous m'êtes chère.
ACANTE.
» Ah ! je tombe à vos pieds.
LE CHEVALIER.
ל כ
Allons , ma foeur,
Que votre hymen acheve fon bonheur . ( e)
Je fus bien fon ; fon coeur fut infenfible ;
Mais on n'eft pas toujours incorrigible.
Ainfi finit cette Comédie , dont le
fuccès a juflifie la fingularité du genre .
7
(e ) En montrant le Marquis.
FEVRIER. 1762. 195
Nous regrettons de ne pouvoir ajouter
à cet Extrait , qui exigeoit de l'étendue ,
un détail fuffifant pour rendre à tous les
Acteurs qui la repréfentent , la justice.
qu'ils méritent au - delà des éloges ordinaires.
Nous avons indiqué, autant qu'il
nous a été poffible , le talent fupérieur
avec lequel chaque rôle a été rendu .
Nous aurions defiré occuper , remplir
tous nos Lecteurs de la vérité inexprimable
avec laquelle eft peinte la fageffe
noble, facile & touchante d'un Seigneur
plus grand par fon âme encore que par
fa fortune,dans le rôle du Marquis. Nous
aurions voulu faire éprouver l'impreffion
fenfible que fait fur les Spectate irs
le jeune M. Molé par l'art & par le fentiment
avec lequel il joue le rôle du Chevalier.
Onpeut , quand on connoît les
talens & la figure de l'inimitable Mlle
Dangeville , concevoir combien elle.
rend agréable le caractère de Colette ;
combien elle y répand ce feu naïft
piquant qui paroît toujours être en elle
l'ouvrage de la nature & du momen .
M. Preville , dont le jeu varié faiva t
la nature de chaque rôle n'en eſt j
mais que plus agréable , a faifi préciſ -
ment tout ce qui pouvoit faire fortir clui
du Bailli , & il en a fait l'âme di
-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
comique de cette Piéce . L'intérêt qu
peut produire un fon de voix en poffel
fion des coeurs depuis long- temps , un
talent que la nature & l'art ont confacré
toujours à la tendreffe noble & touchante
, fe trouve réuni dans le rôle
d'Acante.
Les noms des Acteurs chargés des
rôles les moins confidérables de cette
Comédie , font garants du talent avec
lequel ils font rendus,
REMARQUES fur PECUELL DU SAGE.
SI au premier afpect , cette Comédie paroît ,
pour ainfi dire , partagée en deux genres & en
deux actions ; fçavoir , entre les deux premiers
Actes & les trois derniers : en l'examinant avec
quelqu'attention , on trouvera, au contraire , qu'il
en eft peu d'auffi bien enchaînée, & dont le tifla
foit plus artificieuſement conſtruit . La néceffité
nous a peut-être mis en état de porter unjugement
à cet égard moins fufpect d'erreur , parce qu'en
ayant fait l'analyfe , nous avons été obligés d'en
étudier plus froidement la contexture , que ceux
qui ne voyent les Piéces que pour les admirer fans
réflexion , ou pour les critiquer fans motif légiti❤
me. La premiere fois queT'on voit ou quel'on
lira l'Ecueil du Sage, il fera difficile d'appercevoir
la relation néceffaire & indifpenfable des parties
du Dialogue à l'intrigue , au noeud , & furtour
au dénouiment de cette Comédie ; en force
FEVRIER. 1762. 197
que celles mêmes qui paroiffent les plus indifférentes
, & n'être que de pur rempliflage , dans
l'inftant où les Interlocuteurs les débitent , font
prèfque toujours les plus indifpenfables , pour
préparer , pour fonder ou pour éclaircir , dans un
autre moment , quelques parties importantes de
l'action. Si les bornes de ce Journal nous le permettoient
, nous en donnerions la preuve complerre
, en reprenant tous les détails de la Piéce:
Quelques obfervations , auxquelles nous nous burnerons
, indiqueront aux Lecteurs impartiaux tou
tes les autres qu'ils pourront faire eux- mêmes.
Il femble , à l'ouverture de la Scène , que Mathurin
ne s'inquiéte du nom d'Acante que pour
donner lieu au comique du Bailli ; mais dès que
l'on eft éclairci fur le fort d'Acante , on fent bien
que les Parens qui l'avoient confié à Dignant , n'avoient
pû réfilter à lui donner un nom diftingué
au moins des perfonnes d'un état plus vil dans
l'ufage de ces temps qu'il ne l'elt aujourd'hui ,
par la fervitude qu'autorifoit le droit féodal. Il
eft naturel que ce riche Fermier qui entrevoit les
dédains d'Acante , la répugnance même de Digrant
, raflemble dans fa tête ces idées avec celles
que lui fait naître encore un nom qui n'eft
pas ordinaire dans ſon canton .
L'action de ce mariage , où l'on veut contraindre
Acante & l'inconftance du riche Fermier qui
rejette Colette , loin d'être détachées de l'action
principale , font autant de circonftances fans lefquelles
elle ne marcheroit que difficilement , &
d'une maniere forcée . La comparaison du ruftique
mari auquel Acante va être livrée, avec l'idée
qui refte à cette jeune perfonne du mérite du
Marquis , eft ce qui réveille en elle l'impreffion
qu'elle en avoit éprouvée ; c'eft ce qui développe
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.

à ton propre coeur , & l'inſtinct ( fi l'on ( peur dire)
de fa naiffance , & des fentimens de tendreffe
pour ce Seigneur , qui fans cela feroient peut- être
expirés à la longue dans le fecret de fon âme
faute d'un espoir fuffifant pour les nourrir. Il eſt
dans la nature de ne fe livrer pas entiérement
aux paffions dont le fuccès feroit chimérique , à
moins qu'on n'offre d'autres objets auxquels on
ne peut le plaire , & qui alors raniment des defirs
que la raifon avoit alloupis . L'injure faite à
Colette , l'intérêt de fortune qui la porte à tout
tenter pour ne pas perdre Mathurin , étoit néceffaire
pour en faire une confidente d'Acante, active , intérelle
& propre par-là à exciter & à encourager fa
jeune amie à lui faire fentir à elle - même & à
faire connoître bientôt aux autres les vrais motifs
de la répugnance pour un tel mari ; ce que fans
cela elle feroit obligée de faire de fang froid &
tout uniment pour le befoin de l'expofition . Lorfque
Colette déclare en préfence des prétendus parens
d'Acante , les droits que lui ont donné les
promelles de Mathurin , en agillant pour elle-mê
nie, alors elle fournit un prétexte honnête à l'éloignement
que marque la jeune Acante ; elle
denne lieu à faire agir l'humeur impérieuſe de la
Berthes elle dénonce au troifiéme Acte la violence
que l'on fait à Acante , ce que la bienſéance & la
t midité lui interdifoient alors ; Colette donne donc
licu par là à la Scène la plus intéreflante entré
le Seigneur & Acante , à la Scène qui fert à
• chacun d'eux à fe déclarer , à s'allurer , fans'
Je vouloir , du fentiment qui les unit à la fin.
Cette intrigue de Colette elt donc fi relative &
fi liée à l'intrigue principale , qu'elle en eſt le plus
Fuiffant & le plus utile reffort .
Il étoit fans contredit de conyenance , dans les
FEVRIER. 1762. 199
1
moeurs du temps , que l'on différât le mariage
d'Acante jufqu'au retour du Seigneur & l'action
feroit arrêtée fi le bon Dignant n'étoit fubjugué
par ſa femme Berthe . Que ceux qui ne'
trouveroient pas ce moyen naturel, jettent les yeux
fur ce qui les environne , peut-être fur eux-mêmes
, & qu'en concluant par raifon fupérieure , ils
confiderent ce que doit être un homme âgé , d'un
caractère doux & paifible , remarié à une femme
acariâtre & jaloufe du mérite d'une jeune fille
pour laquelle il eft perſécuté.
Rien n'eft fi ingénieufement conçu , ni plus naturellement
pratiqué que la fufpenfion produite
par le paquet cacheté qu'Acante remet au Marquis
& qu'il garde dans fa poche fans le lire .
Trop d'intérêt , trop de trouble agite cette jeune
perfonne en ce moment , pour preffer le Seigneur
de lire ces papiers , quelque forte & quelqu'énergique
qu'ait été la recommandation de Dignant
fur ces papiers. A l'égard du Marquis , il doit
croire qu'en effet de la part d'un homme de confance
placé pour le foin de fes intérêts dans fa tèrre
, c'eftun détail bien inférieur en ce moment au
véritable & fecret intérêt d'entretenir une jeune
perfonne qu'il foupçonne fe livrer malgré elle à
un mariage qu'elle détefte & pour laquelle le
Marquis a déja avoué avoir éprouvé des atteintes
allez vives..
La meilleure preuve de la relation intime des
parties de cette Comédie eft dans l'impreffion
qu'elle produit. La différence réelle du ton , la
différence apparente du genre des deux pre
miers Actes n'a jamais affoibli l'effet du Pathétique
des trois autres qui les fuivent , ce qui n'eſt
pas une marche ordinaire & favorable dans d'au- '
tres cas. Il faut donc que ce foit cette vérité de
Fiv
200 MERCURE DE FRANCE...
relation qui dérobe à l'efprit l'élévation dufaut ,
( fil'on peut hafarder l'expreffion , ) que cette marche
nouvelle lui fait faire.
On n'a pas beſoin d'infifter fur les beautés inconteftables
du troifiéme & du quatriéme Acte ,
ni fur le caractère admirable du Marquis . Il n'y
auroit que les vues affez groffieres pour ne pas dil .
cerner les nuances , qui ne conviendroient pas que,
ceue efpéce de fage eft nouvelle au Théâtre . A
l'égard du Chevalier, on lui fait gré prèfque d'a--
voir été libertin , par ce que produit de beautés
touchantes la noble fincérité de fon repentir . II .
étoit d'ailleurs néceffaire que ce Gernance commençat
ainsi , pour donner lieu de rappeller les
vices & les malheurs de fon Pere , qui ont occafionné
la fingularité du fort d'Acante , & par-là
le principal intérêt de la Piéce.
Quant au coloris , les fragmens que nous en
avons rapportés ne font que de foibles échantillons,
propres néanmoins à faire connoître qu'il eſt de
cette touche , faite pour éblouir ceux- mêmes qui
fe refuferoient obſtinément à la véritable admis
ration qu'elle mérite toujours.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON
Na continué la Parodie d'Armide
à laquelle on a fait quelques retranchemens
; ce qui joint à la gaîté du genre
& à une exécution plus affurée & plus
precife , a fait fuivre cette nouveauté
depuis la premiere repréfentation dont
nous avons rendu compte dans le fecond
vol. de Janvier.
FEVRIER. 1762 . 201
On a affacié aux Comédiens Italiens
les fieurs la Ruette , Clairval , Audinot,
ainfi que les Diles Defchamps & Neiffel.
Ils joueront fur ce Théâtre pour la
premiere fois Mercredi 3 Février Blaife
le Savetier & On ne s'avife jamais de
tout , Opéra-Comiques dont le Specta
ele ne fera plus repréfenté au Théâtre
des Foires .
ANNONCE INTÉRESSANTE
pour les Amateurs du Théâtre .
Cuvres de Théâtre de M. DE SAINTFOIX
, nouvelle Edition , revue , corrigée
& augmentée , 4 vol in- 12.
Chez Prault petit-fils , quai des Auguftins
, près la rue Git - le-Coeur. "
It
L parut en 1748 , ( dit M. de Saintfoix
dans fa Préface ) , deux Volu
» mes de mes Comédies. Je n'étois
» point à Paris ; ainfi je ne pus pas veil-
» ler à cette Edition. Apparemment que
" le garçon Imprimeur , quand il ne
pouvoit pas lire le manufcrit , y fuppléoit
par des phrafes de fon ftyle ;
» c'eft furtout dans les Piéces du fe-
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
» cond Volume , qu'il y a le plus de
» négligences , de Scènes . tronquées ,
» & de fautes ridicules & groffieres.
» Quelle fut ma furpriſe & mon cha
grin , lorfque je vis en 1750 qu'un
" Imprimeur à Rouen , venoit de con-
» trefaire & par conféquent de multi-
» plier cette mauvaiſe & mortifiante
» Edition . Voici un Recueil en qua
» tre volumes , de toutes les Comédies
» que j'ai fait repréfenter. Du moins
» on n'y trouvera que mes fautes ; &
» c'eft bien affez . ui neg
+
Nous rendrons compte dans le prochain
Mercure de cette nouvelle Edition
des OEuvres de Théâtre de M. de
Saintfoix. Nous dirons feulement quant
à préfent , qu'il y a une Préface à , la
tête de chaque Piéce , & que ces Préfaces
nous ont paru écrites avec ce naturel
cette candeur , cette préciſion
ee goût & cet agrément qui caracté
rifent tous les OEuvres de l'Auteur.
FEVRIER. 1762. 203
2
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES."
DE STOCKHOLM , le 15 Décembre 1761
AVANT-hier , le Vicomte de la Herreria arriva
ici , pour réfider en qualité d'Envoyé Extraordi
naire de Sa Majesté Catholique.
De VIENNE, le 8 Janvier 1762.
L'Impératrice Reine a créé Grand- Croix de fon
Ordre de Thérefe , le Feld Maréchal Serbelloni &
fes Généraux Odonel & Wied .
A
Le Roi de Pruffe ayant fait fortir de la Citadelle
de Magdebourg le Comte de Tierheim , Lieutenant
Feld Maréchal , & le Marquis de Vitelelsky ,
Général Major , l'Impératrice Reine a envoyé or
dre de faire également fortir du Château de Kuff->
ftein les Généraux Finck & Dierecke , qui y avoient
été mis par repréfailles . Depuis peu Sa Majeftés
Pruffienne a rappellé le Prince Lichtenſtein & le
Prince Augufte de Lobckowitz , qui ont été faits
prifonniers par les Troupes , & à qui il avoir permis
de fe rendre fur leur parole , l'un a Vienne ,
& l'autre à Prague.
Le Feld- Maréchal Comte de Daun , le Général
Loudon , & le Duc de Bragance font actuellement
ici. Ce dernier eft arrivé le z de l'Armée de Saxe . 2
De COLBERG , le 23 Décembre 1761 .
Conformément à la Capitulation dont le Colo-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
nel Heyden eft convenu avec le Général Romanzow
, la garnifon fortit le 17 de ce mois , & dépola
fes armes dans le lieu indiqué. Elle fut reçue
par le fieur de Brand , Brigadier , qui la conduifit
à Coffin. Les Prifonniers de guerre faits en cette
occafion font, le Colonel Heyden ; le Colonel
Schmaling , qui commandoit fous lui ; le Lieutenant-
Colonel Schofffledt , les Majors Schladen ,
Barkfleben , Dargewitz , Minardier , Unruhe ,
Schetzel & Reifewitz ; foixante- neuf autres Officiers
; & environ trois mille Soldats , en y comprenant
les Malades & les Bleffés. On a trouvé dans
la Place onze mortiers & cent trente - cinq canons ,
dont vingt-fept de fonte , parmi cette artillerie &
celle que les Ruffes avoient perdue au fiége précédent.
Ils ont trouvé auffi trente milleboulets , trois
mille bombes, & cinquante mille cartouches. Trois
Officiers & deux cent trente-fix Soldats , que la
Garnifon avoit faits prifonniers , ont été mis en
liberté .
Le Comte de Romanzow a confié le Commandement
de la Place au fieur de Gerbel , Coloneldu
Corps des Ingénieurs , & il a donné ordre de réparer
les fortifications , dont la plus grande partie
eft détruire.
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
FEVRIER 1762. 205
ORDONNANCE
DU BUREAU DES FINANCES
DE LA GÉNÉRALITÉ DE PARIS ,
QUI ardonne que toutes les Enfeignes ferent appliquées
fur les murs de face des maifons , tant
dans les rues de la ville des fauxbourgs de
Paris , que le long des piliers des Halles &
Marchés , quas de Gêvres , charniers des Innocens
ou autres lieux couverts , fervant de voies ou
paffages publics ; & que toutes Figures en relief,
・formant maffif & fervant d'Enfeignes , ferone
fupprimées.
Du 17 Décembre 1761.
DE PAR LE ROL
LES PRESIDENS TRÉSORIERS
de France , Généraux des Finances & Grands-
Voyers en la Généralité de Paris.
SURUR ce qui nous a été rémontré par le Procu
reur du Roi , que dans le mois de Mai de la préfente
année , il crut que fon ministère exigeois
de lui , de nous propofer d'arrêter le cours d'une
efpéce d'émulation très- contraire au bien public ,
qui s'étoit allumée entre plufieurs Marchands de
cette ville , qui à l'envi les uns des autres , aug
mentoient le volume de leurs Enfeignes , les furchargeoient
ou y fubftituoient des malli fans ,
aucune régle ni meſure : Que dans ce temps ,
206 MERCURE DE FRANCE.
confiderant l'ancienneté de l'ufage des Enfeignes
en faillie , quoique contraire à la régle générale
qui affranchit de toute fervitude le fol & le ciel
de la voie publique , & craignant d'introduire une
nouveauté qui pourroit paroître préjudiciable au
commerce , il ne s'étoit pas permis d'étendre fes
vues au - delà de la néceffité d'arrêter les excès
énormes de ces faillies > en nous propofant de
déterminer une mefure fixe , d'après le voeu des
réglemens intervenus fur cette matiere dans le ,
fiécle dernier : Que le Magiftrat qui eft à la tête
de la Police de cette ville , ayant de fon côté
formé les mêmes vues , foit fur la néceffité de retrancher
cet abus , foit fur le danger de nuire à
l'activité du commerce , s'étoit trouvé à portée
par les relations de la jurifdiction ordinaire qu'il
exerce , de s'informer des Marchands eux-mêmes
de ce que l'intérêt du commerce peut exiger ou
permettre ; qu'il avoit interpellé les fix Corps des
Marchands de lui donner des Mémoires à ce fujer ;
que les ayant reçus , il les avoit communiqués aux
autres Communautés , qui lui avoient donné des
réponſes délibérées , defquelles il réfultoit, qu'on
pouvoit encore affurer davantage la liberté des
rues , en obligeant les Marchands à fe contenter
de la fimple faillie d'une Enfeigne en tableau ,
appliqué à la muraille des Batimens qu'ils occupoient;
que même une grande partie des membres
de ces Communautés avoient prévenu fon
zéle & avoient été au -delà de ce que le nôtre nous
avoit dicté dans notre Ordonnance du mois de
Mai , & fans attendte d'ordonnance plus particulière
, s'étoient empreffés de donner un témoignage
public de leur vou à ce fujet , en appliquant
à leurs murs les Enfeignes qui auparavant étoient
en faillie: Que le Lieutenant général de Police
.
1
FEVRIER. 1762. 207
defirant réunir toutes les forces de l'ordre public
pour une opération qu'il envifageoit comme contenant
une utilité fenfible , lui a communiqué fes
vues & lui a fait part de fes recherches en l'invitant
à interpofer fon miniſtère , pour que , ce qui
fous un point de vue feroit jugé au Tribunal de la
Police , fous un autre , le foit en même temps & de
la niême manière au Bureau ; qu'il n'a pu s'empêcher
de recevoir avec reconnoiffance cette inviration
, ni d'applaudir à cet exemple précieux du
concert qui doit toujours diriger au même objet
les ministères différens , ordonnés pour le fervice ,
de la caufe publique ; que d'ailleurs il ne voit dans
le nouveau plan qu'une exécution plus parfaite de
notre ordonnance du z's Mai dernier , & l'objet
que ce Bureau s'étoit propofé , remplit au- delà
des espérances qu'on auroit pu fe former ; que
l'empreffement d'une partie confi térable des Marchands
& Artiſans de la Ville , pour exécuter ce
plan , avant qu'il fût revêtu d'aucun caractère.
d'autorité , lui paroiffoit faire la folution dé toutes
les difficultés qu'on auroit pu propofer au contraire
; que même peut-être n'eût- il pas été néceffaire
d'interpofer l'autorité des Magiftrats ' , ' fi ce n'eft '
qu'on eft malheureuſement dans le cas de prévoir
toujours la réfiftance de quelques gens , en petit
nombre fans doute , qui fuivant des vues particulières
, ne fe laifferoient point entraîner au voeu
commun, fi l'autorité légitime ne les contraignoit;
que par l'effet des mesures de prudence , par lef
quelles le Lieutenant général de Police avoit prò-.
pofé cette opération , il n'eft plus question que
d'attribuer au fuffrage de la plus grande & de la
plus faine partie des Marchands & Artifans de
cette Ville , la prépondérance qui lui eft due for
les réclamations qui pourront s'élever de la
208 MERCURE DE FRANCE.
part de quelques- uns , & de prévenir une diffor
mité dans l'afpect des rues de cette Ville , qui
bien loin d'avoir aucune utilité , contient au contraire
une contradiction avec tous les réglemens
d'une faine police. A ces caufes , requéroit le
Procureur du Roi , qu'il Nous plût ordonner.
1. Que tous Particuliers , Marchands , Artiſans
ou autres généralement quelconques de la Ville
& Fauxbourgs de Paris , avant fur rues , cul-defacs
, lieux , places ou paffages publics , des Enfeignes
en faillie , fufpendues au bout d'une potence
de fer ou autre matiere , feront tenus , dans
le cours du mois de Janvier prochain , de retirer
lefdites Enfeignes , fauf à eux à les faire appliquer
contre les murs & façades de leurs maiſons .
2°. Que toutes Enfeignes on Tableaux appliqués
aux trumeaux , croilées ou autres parties des
murs de face fur la voie publique , ne pourront
avoir plus de quatre pouces d'épaiffeur ou de fail
lie du nud du mur , y compris bordures , chapiteaux
, foubaſſemens , pilaftres , & tels autres or
nemens ou marques diftinctives de commerce ou
de profeflion, qui feroientjoints auxdits Tableaux
ou Enfeignes.
3. Que tous Etalages défignant la profeffion
ou le commerce , qui feront pofés au- deffus des
auvents ou au-deffus du rez-de- chauffée des maifons
qui n'auroient point d'auvents , feront égale.
ment fupprimés ou réduits à la faillie de quatre
pouces du nud du mur.
ד
4°. Que toutes figures en relief, formant ma
fifs & fervant d'Enfeignes , feront entierement
fupprimés, faufaux Particuliers qui auroient lef
dites Enfeignes en mallif, à appliquer aux murs
de face de leurs mailons , un Tableau dans la for-
3.
FEVRIER. 1762, 209 ,
me prefcrite par le fecondArticle de l'Ordonnance
qui interviendra.
5°. Que les Tableaux fervant d'Enfeignes , en
femble les écalages mentionnés en l'Article III ,
qu'il fera libre d'appliquer aux murs de face des
maiſons , feront attachés avec crampons de fer
haut & bas , fcellés en plâtre dans le mur , & recouvrant
les bords defdits Tableaux ou des fufdits ;
étalages , & non fimplement accrochés ou fufpendus,
6°. Que toutes potences de fer ou autres , qui
fervoient précédemment à la fufpenfion des Enfeignes
, feront entierement fupprimées dans ledit
temps , par les Propriétaires d'icelles.
7. Que tous Particuliers ayant Enfeignes ou
Etalages , tels que ceux mentionnés en l'Article
III , le long des piliers des Halles & Marchés ,
Quai de Gevres, Charniers des Innocens ou autres,
lieux couverts qui fervent de voies ou paſſages,
publics , feront tenus de le conformer , pour leurs,
Enfeignes & étalages fufdits , aux difpofitions de
l'Ordonnance qui interviendra.
8 °. Ne pourront les Commiffaires généraux de
la Voirie de la Ville & Fauxbourgs de Paris , pen-,
dant ledit temps prétendre aucuns droits à raiſon
de l'application defdites Enfeignes , aux murs de
face des maisons , en exécution de l'Ordonnance à
intervenir , fi ce n'eft qu'il n'y eût Enfeignes nonvellement
pofées en lieux où il n'y en avoit point
précédemment , ou mutations de Marchan is ou
Artifans ; & ledit temps paffé , lefdits droits feront
dûs comme auparavant , & pourront faire affigner
les Particuliers pour le voir condamner au paye
ment defdits droits en la maniere accoutumée.
9° . Qu'ils feront tenus , lefdits Commiffaires
généraux de la Voirie , dans les permiſſions qu'ils
210 MERCURE DE FRANCE.
expédieront à l'avenir pour les Enfeignes , d'expri
primer les difpofitions de l'Or lonnance à intervenir
, relatives foit à la faillie qu'elles doivent
avoir , foit à la fûreté publique ; & à l'effet qu'il ne
foit contrevenu auxdites difpofitions , feront tenus
de fe tranſporter , fuivant le dû de leurs Charges ,
fur les lieux , avant d'expédier leflites permiffions ,
& d'y retourner enfuite pour vérifier fi lefdits Tableaux
ou Enſeignes auront été pofés conformément
aux Réglemens , & donneront avis des contraventions
, pour être les Contrevenans pourfuivis
à fa requête. Et afin que perfonne n'en prétende
caufe d'ignorance , que l'Ordonnance qui
interviendra fera imprimée , lue , publiée & affichée
partout où befoin fera , & notamment dans
le Bureau des Commiffaires généraux de la Voirie
fur un Tableau permanent qui y fera mis à cet
effet , & en outre fignifiée aux Gardes des fix Corps
des Marchands , & aux Jurés de tous les autres
Corps & Communautés des Arts & Métiers de
cette Ville & de fes Fauxbourgs. Ouï le rapport de
Mre Delmoulins , Préfident en ce Bureau , & tout
confidéré. Nous , faifant droit fur le requifi-"
toire du Procureur du Roi , avons ordonné & ordonnons
ce qui fuit :
ARTICLE PREMIER.
Tous Particuliers , Marchands & Artifans ou
autres généralement quelconques de la Ville &
Fauxbourgs de Paris , ayant fur rues , cul-de-facs ,.
lieux , places ou paffages publics , des Enfeignes
en faillie , fufpendues au bout d'une potence de
fer ou autre mariere , feront tenus dans le cours
du mois de Janvier prochain , de retirer lesdites
Enfeignes , fauf à eux à les faire appliquer contre
les murs & façades de leurs maifons.
FEVRIER. 1762 .
211
II. Toutes Enfeignes & Tableaux appliqués
aux trumeaux , croifées ou autres parties des murs
de face fur la voie publique , ne pourront avoir
plus de quatre pouces d'épailleur ou de faillie du
nud du mur, y compris les bordures , chapiteaux,
foubaffemens , pilaftres , & tels autres ornemens
on marques diftinctives de commerce ou de profeffion
qui feroient joints auxdits Tableaux ou
Enfeignes .
III. Tous Éralages défignant la profeſſion ou
le commerce , qui feront pofés au- deffus des auvents
ou au- deflus du rez -de chauffée des maifons
qui n'auroient point d'auvents , feront égale
ment fupprimés , ou réduits à la faillie de quatre
pouces du nud du mur.
IV. Toutes figures en relief formant maſſifs
& fervant d'Enfeignes , feront entièrement fuppri
mées , fauf aux Particuliers qui auront lefdites
Enfeignes en maffif , à appliquer aux murs de
face de leurs maifons , un tableau dans la forme
prefcrite par l'article II. de la préfente Ordon
nance.
V. Les Tableaux fervant d'Enfeignes , enfemble
les Etalages mentionnés en l'Article III . de la préfente
Ordonnance , qu'il fera libre d'appliquer
aux murs de face des maifons , feront attachés
avec crampons de fer haut & bas , fcellés en plâtre
dans le mur , & recouvrant les bords du Tableau
ou des fuflits Etalages , & non fimplement accrochés
ou fufpendus.
* VI . Toutes porences de fer ou autres , qui fervoient
précédemment à la fufpenfion des Enfeignes
, feront entiérement fupprimées dans ledic
temps par les Propriétaires d'icelles .
Éta
VII. Tous Particuliers ayant Enfeignes ou
lages tels que ceux mentionnés en P'Article III . le
212 MERCURE DE FRANCE.

long des piliers des Halles & Marchés , quai de
Gêvres , charniers des Innocens ou autres lieux
couverts qui fervent de voies ou paffages publics ,
feront tenus de fe conformer pour leurs Enfeignes
& Etalages fufdits , aux difpofitions de la préſente
Ordonnance.
VIII. Ne pourront les Commiffaires généraux
de la Voierie de la Ville & Fauxbourgs de Paris ,
pendant ledit temps , prétendre aucun droit , à
raifon de l'application defdites Enfeignes aux murs
de face des maifons , en exécution de la préfente
Ordonnance , fi ce n'eft qu'il n'y eut Enfeignes
nouvellement poftes en lieux où il n'y en avoir
point précédemment , ou mutations de Marchands
ou Artifans; & ledit temps pallé , ledit droit leur
fra du comme auparavant , & pourront faire affigner
les Particuliers , pour le voir condamner
au payement dudit droit en la maniere accoutumée.
IX. Seront tenus lefdits Commiffaires géné
raux de la Voierie , dans les permiffions qu'ile
expédieront à l'avenir pour les Enfeignes , d'exprimer
les difpofitions de la préfente Ordonnance
, relatives foit à la faillie qu'elles doivent avoir ,
foit à la fûreté publique ; & à l'effet qu'il ne foit
contrevenu auxdites difpofitions , feront tenus de
fe tranfporter, fuivant le dû de leurs Charges ,
fur les lieux avant d'expédier lesdites permiffious
, & d'y retourner enfuite , pour vérifier fi lefdits
Tableaux ou Enfeignes auront été posés conformément
aux Réglemens , & donneront avis
des contraventions , pour être les Contrevenans
pourſuivis à la requête du Procureur du Roi.
?
Enjoignons au Procureur du Roi , de tenir la
main à l'exécution de notre préfente Ordonnance
, quifera fignifiée , à fa requête , aux Gardes des
FEVRIER. 1762. 213
Ex Corps des Marchands , & aux Jurés de tous les
autres Corps & Communautés des Arts & Métiers
de la Ville & Fauxbourgs de Paris , & imprimée,
lue , publiée & affichée par- tout où befoin fera
notamment dans le Bureau des Commiſſaires généraux
de la Voierie , ſur un Tableau permanent ,
à ce que perfonne n'en prétende caufe d'ignorance
, & exécutée nonobftant oppoſitions ou appetlations
quelconques , & fans y préjudicier. FALT
au Bureau des Finances , à Paris , le Jeudi dix-fept
Décembre mil fept cent foixante- an , les Semeftres
affemblés. Collationné , figné DESMOULINS ,
DE VISIEN , MAZOIS , DURANT
POIRIER , D'ARIGNY MARTIALOT
DE FONTENAY , MORON , LE ROY DE
VALMONT LE COUT EU LX DE VLÁ
HACHETTE , LE BONVALLAT ,
JOURDAIN DE LA SELLE , ROULL
LARD , MOUETTE. Et par mesdits fieurs ,
ISSALT.
ΤΟΝ "
ر د
9
"
La préfente Ordonnance a été lue , & publike à
Audiance du Bureau des Finances , par nous pres
mier Huiffier fouffigné , le dix-huit Décembre mi
fept cent foixante-un, Signé HAMRY.
214 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATIO N.
Alu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure de Février 1762 , & je n'y ai rien
trouvé qui puifle en empêcher l'impreflion. A
Paris , ce 31 Janvier 1762. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
3
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER.
VERS à M. D. L.P. Pour la nouvelle année.Page s
VERS de M. l'Abbé Yg & c.
***
A Madame de B.... &c .
VERS mis au bas d'un tranſparent & c.
LE Berger éveillé .
LA Faulle Avare.
L'ANNEAU de Gygés Conte Lydien
EPITRE à M. Corb.... & c.
7
9
II
ibid.
12
ibid.
43
NOEL nouveau préfenté à Mefdames Adélaïde &
Victoire de France . & c. 44
PREMIERE Lettre à l'Auteur du Meréure .
46 SECONDE Lettre à l'Auteur du Mercure. 47
TROISIEME Lettre à l'Auteur du Mercure.
EPITRE à **
5x
**
53
ENIGMES.
57858
LOGOGRYPHES .
59 &60
CHANSON . 6I
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
FABLES nouvelles , divifées en fix Livres,par
M. l'Abbé Aubert.
62
FEVRIER. 1762. 215
LETTRE à l'Auteur de la Traduction des Sai- .
fons de Thomfon
EXTRAIT du London chronicle.
IDYLLES & Poemes de M. Geffner,
LETTRE à M. De la Place .
LETTRE au même.
LETTRE au même.
LETTRE de M. l'Abbé Delaporte à M. De la
Place.
73
7.4
76
492
93
95
.97
Avis au fujet des Annales Typographiques . ibid.
MANUFACTURE de Toiles peintes à l'Arcenal
de Paris.
ANNONCES des Livres nouveaux.
ΙΟΙ
106 &fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la Séance publique de l'Académie
des Belles Lettres de CAEN .
DISCOURS Préliminaire de la nouvelle Edition
des Elémens de Mufique de M. d'Alembert.
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES .
113
117
CHIRURGIE.
RÉPONSE de M. le Baron de Haller à la
Lettre de M. Daviel.
QUESTIONS intéreflantes .
ARCHITECTURE .
MECHANIQUE .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
GRAVURE .
145
148
150
152
153
156.
216 MERCURE DE FRANCE.
ART. V. SPECTACLES.
OPERA.
COMÉDIE Françoiſe.
REMARQUES fur l'Ecueil du Sage.
COMÉDIE Italienne.
ANNONCE intéreffante pour les Amateurs du
Théâtre.
ART. VI. Nouvelles Politiques.
ORDONNANCE du Bureau des Finances de
la Gcnéralité de Paris.
160
162
196
200
281
203
205
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue &vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le