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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIE R. 1762.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine .
Chez
Cachin
Silive inn
BytheSoulp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT, quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , grande Salle du Paliis.
Avec Approbation & Privilége du Roi .
BIBLIOTECA
REGIA
MONACENSIS.
}
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
,
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piece.
>
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'est-à-dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourfeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire ve
nir le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provin
ces d'envoyer-par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le paye
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à an¬
noncer , d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes & les conditions font les
mêmes pour une année .
A VIS.
On trouvera le Mercure dans les Villes
nommées ci- après.
ABbeville , chez L. Voyez .
Amiens , chez François , & Godard.
Angers , chez Jahier.
Arras , chez Nicolas , & Laureau.
Auxerre , chez Fournier.
Eâle en Suiffe , à la Pofte.
Beauvais , chez Deflaint.
Berlin , chez Jean Neaulme , Libraire François.
Befançon , chez Briffault.
Blois , chez Maffon.
Bordeaux , chez Chappuis l'aîné , à la nouvelle
Bourfe , Place royale ; les freres Labottiere
Place du Palais ; L. G. Labottiere , rue Saint
Pierte , vis- à- vis le puits de la Samaritaine , &
J. P. Labottiere , rue S. James , & à la Pofte.
Breft , chez Malaffis.
Bruxelles , chez Pierre Vaffe , F. Serftevens , &
J. Vendenberghen.
Caen , chez Manouri.
Calais , chez Gilles Née , fur la grande Place .
Châlons en Champagne , chez Bricquet.
Charleville , chez Thezin.
Chartres , chez Feſtil & Goblin .
Coppenhague , chez Chevalier , Libraire François .
Dijon , à la Pofte , chez Mailly, & Coignard de la
Pinelle .
Falaife , chez Piftel- Préfontaine.
Fribourg en Suiffe , chez Charles de Boffe.
La Rochelle , chez Saluin & Chaboiceau-grandmaiſon,
A iij
Liege , chez Bourguignon .
Lille , chez M Pankouke.
Lyon , à la Pofte , chez J. Deville.
Marſeille , chez Sibić , Molly , oyer', Jayne fils.
Meaux , chez Charles.
Moulins , chez la veuve Faure.
Nancy , chez Nicolas .
Nantes , chez la veuve Vatard .
Nifmes , chez Gaude.
Noyon , chez Bonvalet.
Orléans , chez Rofeau de Monteau.
Poitiers , chez Faulcon l'aîné , & Félix Faulcon.
Rennes , chez Vatar , à la Science , Vatar , Ju
lien - Charles Vatar , & Garnier & Compagnie,
Joanet Vatar, & Jacques Vatar.
Rheims , chez Godard & Cazin.
Rouen , chez Hérault , & Fouques.
Saint-Malo , chez Hovius.
Senlis , chez Desroques .
Soiffons , chez Courtois .
Strafbourg , chez Dallecker.
Toulouse , chez Robert.
Tours , chez Lambert , & Billaut.
Troyes , chez Bouillerot.
Verſailles , chez Fournier.
Vitry-le- François , chez Senenze.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VOEUX
DE LA NOUVELLE ANNÉE
2 .
A UN AMI.
Qu'un froid Rimeur à cerveau creux ,
Dont les Vers oftrogots fans grace , fans génie
Fuyent le nombre & l'harmonie ,
Erre dans le fentier poudreux
Frayé par l'ignoble vulgaire ;
II. Vol A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Pour animer fes débiles éfforts ,
Que de l'enthouſiaſme il feigne les tranfports ;
Tous ces fatras pompeux ne m'éblouiffent guère.
Qu'en imitant des ſtyles furannés ,
Sur la route du Pinde il ſe caffe le néz :
Je n'ai besoin pour échauffer ma veine
Ni d'Apollon , ni d'hipocrène :
Ma divinité c'eft mon coeur.
Infpiré par fa feule ardeur,
De l'amitié fidelle
Il ſe plaît à ferrer les noeuds ;
Et de l'An qui fe renouvelle
Il forme & t'adreffe les voeux .
Ce ne font point des voeux dictés par l'impoſture ;
Ils font naïfs , ils font conftans ;
Ils bravent à jamais les caprices du Temps ;
Dictés par la Nature ,
Ils chériffent les loix :
C'eſt la fincérité qui dirige ma voix.
Ce coeur qui t'aime à tes jours s'intéreſſe ,
Et pour retour ne veut que ta tendreſſe :
J'en connois tout le prix ; ne me refuſe pas ,
Ami :tu n'es pas fait pour craindre les ingrats.
Par B. GUICHARD , Maître de Penfion
à Paris.
JANVIER. 1762. 9
A Madame D. L. V. E. D. M. D. L. V.
M. D. L. V. D. L.
SUR mes chanfons & vous baiſſez les
C'eſt trop flatter ma vanité ſecrette ;
yeux ,
Je vais me croire en ces temps où les Dieux
Préféroient aux concerts des Cieux
Les fons d'une tendre mufette. 7
Autrefois ma mufe indifcrette
Sans connoître l'amour , ofoit le célébrer ;
Plus timide à préfent , & peut - être plus fage ,
Je le connois , & crains de m'y livrer :
Dois- je regretter mon jeune âge ?
Alors tout m'enchantoit ; le frivole enjoûment ,
De l'efprit la vapeur légère ,
Un gefte , un mot me paroiffoft charmant :
Aujourd'hui je fuis plus févère.
L'Amour même ne peut me plaire ,
Que fous les traits du Sentiment.
Mais plus je deviens raifonnable ,
7
Et plus fur mon bonheur j'ai droit de m'allarmer.
Que me fert de trouver aimable
Ce qu'il m'eſt défendu d'aimer ?
J'ai tout le temps encor de parcourir la terre
Pour chercher un coeur pur,un efprit jufte & doux,
Que la Raifon conduife & le bon goût éclaire,
Qui réuniffe enfin , belle LA .....
A v
10 匦MERCURE DE FRANCE.
Les qualités que j'oſe voir en vous.
Oui , pour vous découvrir mon âme toute nue ,
Je dois me repentir de vous avoir connue :
Mes yeux fe font ouverts ; j'aimois mieux mon
erreur.
En m'offrant du mérite une image parfaite ,
Vous m'avez trop appris qu'il faut que je regrette
Les égaremens de mon coeur.
Vous me rendez trop difficile-
Sur le choix d'un tendre lien ;
Et me voilà réduit , pour être trop habile ,
A la néceffité de n'aimer jamais rien .
Ce deſtin eft cruel , je gémis de m'y rendre :
Mais fi vous me plaignez, il me deviendra doux .
J'aime bien mieux encor ce fentiment de vous
Que de toute autre un fentiment plus tendre.
Par M. POINSINET lejeune , de l'Académie
des Arcades de Rome.
VERS fur le nouvel Armement de Breft.
SORTEZ des ondes paiſibles , ΤΕΖ
Séjour d'un trop long repos,
François , & foyez ſenſibles ,
A votre gloire , à nos maux.
JANVIER. 1761 . II
}
Refter fur un doux rivage ,
Loin des coups & de la mort ,
C'eft languir dans l'esclavage ,
C'est faire naufrage au port.
De l'Anglois , de fa furié
Bientôt vous ferez vainqueurs ,
Si l'amour de la Patrie
Unit vos bras & vos coeurs.
Le beau nom d'un Prince aimable ( a )
Animera vos projets ;
Et plus d'un Chef redoutable ( b )
Nous annonce des fuccès.
Qu'autour d'eux la foudre tonne ,
Porte la mort & l'horreur ?
Rien n'affoiblit , rien n'étonne
Leur intrépide valeur.
Sans crainte , au ſein de l'orage ,
Ils vous donneront des loix ;
Soutiendront votre courage
Par mille brillans exploits.
( a ) Le Duc DE BOURGOGNE
Vaiffeau Commandant .
nom du
( b ) MM. de Blénac , Chef de l'Efcadre , de
Sanzay , de Roban , de Brugnon , Desroches , de
Rochechouart , Fouquet , Bory , de Graffe , Doi
fy , Duchilleau,
A- vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Soldats , bravez les menaces
D'un Peuple fier & jaloux ;
De vos Chefs fuivez les traces ,
Et la victoire eft à vous.
Pour captiver la Fortune ,
Pour enchaîner les Hafards ,
Les Favoris de Neptune
Sont joints aux Enfans de Mars ( c) .
Vous ,( d ) que la Valeur entraîne
pas de vos Ayeux ,
Sur les
D'un Rohan & d'un Turenne
Vous allez remplir les voeux .
Amis , chantons la puiffance
Du Miniftre de Titus ;
Il eft grand par fa naiſſance ,
Et plus grand par
fes vertus
Sa main de bienfaits armée ,
L'appui du Trône & des Arts ,
A notre Eſcadre charmée
Fournit deux nouveaux ( e ) Céfars.
(c) Les Régimens de Boulonnois , de Quercy ;
de Foix.
(d ) M. le Chevalier de Rohan commandant
le Défenfeur ; M. le Chevalier de la Tour d'Auvergne
, Colonel du Régiment de Boulonnois.
e ) MM. de Bellance & de Ste-Croix.
JANVIER. 1762. 13
Ces Héros couverts de gloire
Vont fous des climats nouveaux
Animés par la Victoire ,'
Faire trembler nos Rivaux.
Par... à Breft.
VERS adreffés à M. DE FENELON *,
par M. de S. BEARD , le 16 No¬
vembre 1761.
'EST l'âme de Tyrtée , & le pinceau d'Apelle,
Qui font revivre dans tes Vers ,
Ce Héros , le vaingneur d'Arbelle ,
Qui triompha de l'Univers.
Tu triomphes toi-même ; & ta gloire immortelle
Reléve l'éclat de ton nom.
Heureux Mortel , aimable Fenelon ,
Jouis des droits que le talent te donne :
Les Dieux ont formé ta couronne
Des lauriers de Bellone , & de ceux d'Apollon.
* Auteur de la Tragédie d'Alexandre.
14 MERCURE DE FRANCE.
LES SOUHAITS.
Anecdote de la Cour de Lydie.
» Permittes ipfis expendere numinibus quid
>> Conveniat. » Juvenal . Sat. 10.
ور
LA FOLIE cherchoit l'Amour qui
s'étoit féparé d'elle pour unir Abradate
& Penthée . La Déeffe vint loger chez
Candale , Satrape de Lydie , qui la reçut
fi noblement , que par reconnoiffance
elle lui permit de former trois fouhaits
pour fon fils qui venoit de naître : le
Lydien ne manqua pas de préférer à tout
la fanté , l'efprit , la beauté. » Je fuis
» charmée ( dit la Déeffe ) de vous trou-
» ver fi digne de mes faveurs ; je vois
» que vous ne faites pas plus de cas que
» moi de la vertu & de la fageffe; pour
» vous en marquer ma fatisfaction , je
» veux encore que dès fa feiziéme an-
» née, votre fils puiffe fe fouhaiter à lui-
» même , tout ce qui flattera fes defirs
» avec la certitude de l'obtenir : mais-
» à condition que s'il vient à perdre ,
" par fa faute , ce qu'il aura demandé ,
» il ne pourra plus y revenir. Le deftin
JANVIER. 1762. 15
""
» ne me permet pas de lui en accorder
davantage. » Le Satrape prit la Folie:
au mot , fans la moindre inquiétude , &
elle pourfuivit fa courfe jufqu'en Perfe ,
où elle retrouva l'Amour , qui , guidé
par elle , tira für Arafpe , jeune Méde ,
le trait empoisonné qui l'enflamma pour
la vertueufe Penthée.
Rien n'étoit fi poli , fi fpiriruel , fi
vigoureux que le jeune Candale. Il étoit
peint en amour fur toutes les boëtes &
fur tous les éventails de Sardès ; on avoit
orné de fes gentilleffes vingt feuillets
du livre couleur de rofe , & il n'avoit
pas encore quatorze ans , que les femmes
du bon ton fe l'arrachoient.
Candale fe trouva bientôt auffi reffer--
ré à la Cour de Lydie, qu'Alexandre dansles
limites du Continent ; & für de trouver
des conquêtes par- tout où il trouveroit
des coeurs , il follicita , & il ob--
tint d'être de la fameufe Ambaffade qui
alloit à Delphes confulter Apollon , fur
la guerre qui fe préparoit contre Cyrus.
Il fut fort content de la réponfe claire
qui déclaroit que Créfus , en paſſant
l'Halys , détruiroit un grand Empire ; &
comme il étoit à la veille du terme fatal
, il lui prit envie de confulter le Dieu
àfon tour : » puis- je compter , ( dit-il ) »
16 MERCURE DE FRANCE.
» fur la promeffe qui m'a été faite , qu'à
» feize ansje n'aurois qu'à former des
» fouhaits pour être exaucé ? » La Pythie
, d'une voie rauque , rendit cet
Oracle.
>> Tu reçus ( il eft vrai ) ce préfent dangereux ;
» Mais n'en uſe jamais , & laille agir les Dieux. »
Les murailles du Temple en tremblérent
; mais le coeur du jeune - homme
ne futpoint ébranlé . » Voilà ( dit-il tour
» haut ) une réponſe bien fotte ! on voit
» bien que la Pythie ne répond jufte
» qu'à ceux qui ont, comme mon maî-.
» tre , des trésors à lui prodiguer. » On
trouva cette cenfure impie , & on mit le
jeune Candale en prifon . Il s'en ſauva
dès le lendemain , en fouhaitant la liberté.
Après mille avantures éclatantes , que
malheureuſement l'Hiftoire n'a pas confervées
, revenu à la Cour , Candale débuta
par fouhaiter d'immenfes richeffes :
& à point nommé il lui mourut un Oncle
, qui depuis vingt ans , étoit Sur-intendant
des Finances, & dont il fe trouva
le feul héritier .
Bientôt il fouhaita la réputation d'Auteur
; & s'évertuant en conféquence ,
trois mois après il donna une Tragédie..
JANVIER. 1762. 17
qui fut reçue , parce qu'il paya cherement
les Acteurs. Il emporta d'emblée
les fuffrages des femmes , & elles retinrent
par coeur dix ou douze madrigaux
& autant d'épigrammes , qui faifoient
dans ce cadre les plus jolies découpures
du monde .
Malgré ce demi fuccès, fa réputation ,
telle qu'elle , devint pour lui une fource
inépuisable de tracafferies & de chagrins.
L'orgueil du grand Seigneur fut
forcé de s'accommoder à la vanité du
Poëte il rechercha baffement tous les
beaux-efprits qui avoient fçu s'ériger un
petit tribunal ; & malgré fes peines , un
Satyrique qu'il avoit oublié trop imprudemment
, ramaffà toutes fes forces ,
lança la foudre , & pulvérifa l'ouvrage.
Dès-lors méprifé à la Ville & perfifflé
à la Cour , it fentit que tout l'efprit
dont l'avoit doué la nature , ne lui pouvoit
tenir lieu des connoiffances qu'il
n'avoit point acquifes , il reconnut qu'il
n'auroit point dû fortir de fa ſphere
d'homme à bonnes fortunes ; & pour y
rentrer brillamment , il fouhaita d'être
aimé d'une grande Dame , dont la vertu
, depuis long-temps , fcandalifoit toute
la Cour.
Tel étoit l'afcendant de fon étoile, qu'il
18 MERCURE DE FRANCE.
fùt aimé paffionnément . Mais le mari ,
qui n'entendoit pas raillerie , rendit pour
jamais inutile à fon rival le don qu'il
avoit de plaire. Devenu le plus malheu
reux dés hommes , Candale douta s'il ne
fouhaiteroit pas d'être le Grand- Prêtre
de Cybéle. Mais il eut le courage d'af
pirer à la faveur du Roi , & au pofte de
premier Miniftre , qu'il obtint je ne fçait
comment. L'éffai de fon pouvoir fut la
mort de fon ennemi.
Sur ces entrefaites , Cyrus s'avançoit
vers la Capitale à grandes journées. Le
nouveau Miniftre voulut encore envahir
le rang de Général ; & Créfus le lui confia,
fans fçavoir pourquoi . Candale fe mit
a la tête de l'Infanterie Egyptienne , qui
faifoit la principale force de l'armée. Il
fouhaita la victoire ; mais il paffoit fes
pouvoirs , qui fe bornoient à des avanrages
perfonnels. Il fut cependant exaucé
autant qu'il le pouvoit être , & ſe vit
d'abord victorieux au centre qu'il commandoit
; mais faute de fcavoir ufer de
la victoire , en pourfuivant inconfidérément
les fuyards , il donna à Cyrus
( qui ne fouhaitoit pas , mais qui jugeoit
& exécutoit ) le temps de l'inveftir de
tous côtés , & d'écrafer les Egyptiens .
Candale , voulant fuir , fut atteint d'un
JANVIRE. 1762. 19)
javelot qui lui brifa le genouil ; on le fit
prifonnier , & il fallut lui couper la cuiffe.
Bientôt Sardes fut prife ; & les tréfors
du Prince & ceux du Miniftre pafferent
au pouvoir du vainqueur.
lui
que
Candale avoit épuifé prefque tous les
fouhaits : les femmes n'avoient plus pour
des railleries amères ; & il s'étoit
trop mal fervi de fon efprit pour pouvoiry
compter beaucoup . Il ne lui étoit
plus permis de fouhaiter ni la liberté , ni
les richeffes , ni la faveur des Rois . En
cette extrémité , il vit paffer Efope , devenu
l'ami de Cyrus : Efope qu'il avoit
autrefois méprifé : il l'appella en pleurant
, & le Sage lui dit vous n'avez
» encore fouhaité que des fottifes : la
» Folie n'a fait que vous tendre des
piéges ; mais vous pouvez la prendre
» pour dupe à votre tour . Souhaitez la
» fageffe : il cût fallu d'abordne fouhai-
» ter qu'elle . » Candale crut Efope : il
fouhaita la fageffe , & de ce moment ,
quoique privé des richeffes , des honneurs
, des voluptés ; & quoique dans
les fers , il devint fage , & conféquemment
heureux .
"
LECLERC à Nangis.
20 MERCURE DE FRANCE.
LEMOYEN DE
PARVENIR.
AIR : Voila comme on vit à Paris,
Vaudeville DU PRÉTENDU.
F TRE un Critique outré , bizarre ,
D'offre obligeante trop avare ,
C'est renoncer au vrai moyen
De plaire à tous les gens de bien.
Sur les défauts mettre une gaze ,
Défendre l'abfent qu'on écrafe ,
Obliger fans avoir promis :
Voilà comme on fait des Amis.
Fille d'une belle figure ,
De captiver eft- elle fûre ?
La beauté feule eft fans crédit,
Pour un moment on l'applaudit.
Joindre à l'efprit un peu de grace ,'
Des talens illufſtrer la claſſe ,
Mais fans courir après l'encens :
Voilà comme on fait des Amans.
Donner Brochure fur Brochure ,
Eft- ce une réuſſite fûre ?
Sans le génie & l'intérêt ,
Adieu l'Ouvrage , il nous déplaît.
JANVIER. 1762. 21 .
Ne pas être un homme ordinaire ;
Ecrire comme écrit Voltaire ,
Dont l'efprit nous enchante tous ;
Voilà comme on fait des Jaloux.
Par M. FUZILLIER , à Amiens.
AUX OFFICIERS qui doivent s'embarquer
avec M. le Comte de
Α .
逮
BELSUN CE.
*
RGONAUTES plus redoutables
Que ne furent jadis ceux que le fils d'Afon ,
Mena conquerir la Toifon ,
Belfunce vous conduit ; réalisez les fables
Que l'on nous conte de Jafon .
Quel que foit le fameux Dragon
Qui veille fur l'objet de vos riches conquêtes ;
Il fera moins terrible , il aura moins de têtes
Que celui dont la mort illuftra la maiſen *
Du Héros avec qui vous êtes.
*
MM. de Belfunce ont dans leurs armes un Dra→
gon à trois tétes qui fut tué par un Belfunce.
Voyez le Supplément de Moréri , à l' Article Belfunce.
PerM. DE CHABÉ.
22 MERCURE DE FRANCE.
STANCES SUR LISETTE
IRCIS , prête-moi ta mufette ;
Je veux célébrer dans ce jour
L'empire du charmant amour ,
Et les attraits de ma Lifette.
Quelle Beauté dans le Village ,
A plus d'éclat , & de fraicheur ?
Ou bien dis-moi quelle eſt la fleur
Qui brille autant que fon vifage ?
Sur fon front tout peint la décence ;
Sa bouche , eft l'image des Ris :
Elle prête par un fouris
Mille grâces à l'Innocence.
Pour entendre la voix touchante
Philoméle dans ces beaux lieux
Sufpend fes fons harmonieur ;
Tout le taît quand Liſette chante.
Des charmes d'un tendre cſclavage ,
Qui la voit défend mal fon coeur ;
Et pour braver ce doux vainqueur ,
Quel Mortel eft affez fauvage?
JANVIER. 1762. 23
Tous à lui plaire ofent prétendre.
Titire , Licas, Polémon
Ont gravé mille fois ſon nom
Sur l'écorce d'un arbre tendre .
Le beau Daphnis , que chacun vante
Pour elle a fait mille chansons ;
Et Silvandre a par fes leçons.
Rendu la voix plus féduifante .
Seul des Bergers de la contrée ,
Content de l'admirer tout bas ,
Je n'ai point chanté les appas ,
Mais je l'ai toujours adorée.
Comme ma bouche étoit muette ,
On crut que mon coeur la bravoit ;
Tandis que l'Amour y gravoit
Tous les attraits de ma Lifette!
Auffi téméraire que tendre ,
Je lui peins enfin mon ardeur.
Amour ! toi qui lis dans mon coeur ,
Difpofe le fien à m'entendre.
Par M. FRANÇOIS , ancien Officier de
Cavalerie.
24 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. DE LA PLAÇE ,
Auteur du MERCURE.
MONSI ONSIEUR ,
Au milieu des guerres civiles qui
agitent de temps en temps l'Empire Littéraire
, il y a toujours eu des Gens de
Lettres qui ont confervé la neutralité ,
& qui ont mieux aimé employer leurs
talens à inftruire leurs Concitoyens ,
qu'à déchirer leurs Confrères . M. Philippe
de Pretot , Cenfeur Royal , & Profeffeur
d'Hiftoire & de Géographie , cft
du petit nombre de ces fages & laborieux
Ecrivains , qui dirigent le plan de
leurs études vers un but certain d'utilité
générale , & qu'aucune confidération
particuliere n'en fçauroit écarter. Depuis
un grand nombre d'années , il donne les
Dimanches & les Fêtes , un Cours public
& gratuit d'Hiftoire & de Géographie ,
dans lequel il traite ces deux Sciences
d'une maniere claire , préciſe & intéreffante,
Ce Cours attire chez lui une foule
de jeunes gens qui s'en retournent trèsfatisfaits
du défintéreffement du Maître ,
& de fon excellente méthode . Un de
ces
JANVIER. 1762. 25
ces Auditeurs , frappé de l'art avec lequel
M. Philippe leur fait parcourir
'Hiftoire de tous les Sîécles , lui a adreffé
les Vers fuivans que je lui ai dérobés .
Dût fa modeftie me reprocher ce larcin ,
je vous prie , Monfieur , de les inférer
dans votre Mercure. Je compte quevous
vous ferez auffi charmé que moi , de
pouvoir rendre ce double hommage au
zéle de M. Philippe , & à la reconnoiffance
de ceux à qui il communique fi
généreufement fes lumieres. J'ai l'honneur
d'être , & c.
VERS à M. PHILIPPE , Cenfeur
Royal & Profeffeur d'Hiftoire.
J'ai 'ai deux fois traversé la terre ;
J'ai parcouru l'un & l'autre hémisphère :
Qu'ai- je vu ? des Deferts , des Villes , des Palais ,
Des hommes blancs ou noirs , bafannés , beaux
ou laids ;
Des Conquérans cruels ; peu d'âmes bienfaifantesa
Des brigues , des complots , des querelles langlang
tes.
Je reviens dans Paris , mal inſtruit , bien теси :
On m'entoure , on m'admire , on me dit : qu'as
tu vu ?.
Je fais un long narré qui n'amuſe perfonne.
II.Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
O toi , qui voyageas fous l'une & l'autre Zone,
Me dit un Citoyen qui voit mon embarras ,
Voyageons avec fruit : veux tu fuivre mes pas?
Je le fuis : nous allons chez un homime agréable ,
D'une humeur franche & douce , & fçavant , quoiqu'aimable
,
Concis dans les difcours , fage , laborieux.
Je le trouve entouré d'un cercle curieux ,
D'Etrangers ; de François , & d'Artiftes habiles ;
Chacun vient s'enrichir de fes leçons utiles.
Il déploie à nos yeux l'Atlas de l'univers :
Par lui du monde entier les Faſtes font ouverts.
Je parcours ce Jardin fi connu par la Pomme ,
La molle Babylone , & la fuperbe Rome.
Il expofe à mes yeux mille Peuples divers ,
Qui tiennent jufqu'à nous depuis le premier homme
,
Eclipfés tour-à-tour, & trouvant un Vainqueur ,
Sous le poids effrayant de leur propre grandeur.
J'admire ces tableaux , * enfans de fon génie ,
Deflinés avec art , & rendus pleins de vie ,
Par la fublimité d'un burin enchanteur .
*Je vois de fon foyer les Lares de l'Attique ;
* Ces trois Vers font allufion à un Ouvrage
que va donner au Public M. Philippe . Il a pour
Titre : Le Spectacle de l'Hiftoire Univerfelle , Sacrée
& Prophane , Ancienne & Moderne . Le Spectacle
de l'Hiftoire Romaine par où il commence ,
paroîtra dans le courant du mois de Janvier.
1
JANVIER. 1762 . 27
Le Tonneau d'Heidelberg & celui du Cyniqu : ;'
Les trésors du Pérou ; les Mines du Bréfil ;
Les Champs Egyptiens ; & ce limon du Nil
Préférable à tout l'or que roule le Pactole ,
Cet aimant qui foumet notre engeance frivole :
L'un eft le germe heureux de la fécondité ;
Et pour l'autre , aliment de la cupidité ,
Jadis l'Ibère avide , & plus féroce encore ,
Dans le Mexique ouvrit la boëte de Pandore.
Guidé par le flambeau de ce fage Orateur ,
Je defcends avec lui dans le fonds de mon coeur
Dédale tortueux dont l'audace eft fi vaine !
J'en fonde les replis , l'immenfe profondeur.
Enfin , fans m'écarter des rives de la Seine ,
J'obſerve les humains ; j'examine leurs Loix ;
Je compare nos moeurs à celles d'autrefois :
Par les divers écarts de la Raifon humaine ,
Je m'applique à tenir une route certaine ,
A chérir ma Patrie , & le meilleur des Rois ,
Et je vois l'Univers pour la premiere fois.
En enfeignant à l'homme à fe connoître ,
Pour les Mortels tu prouves ton amour.
Le Sentiment , par un jufte retour ,
Dicte mes voeuxô PHILIPPE ! ô mon Maitre
Je te dois plus que de m'avoir fait naître .
D'un autre je reçus le jour ;
Mais tu m'apprends à jouir de mon être
ParM. C***
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE de l'établissement des
François dans les Antilles.
DYEL YEL Dénambuc , Cadet d'une ancienne
Maiſon de Normandie , eft celui
à qui nous devons la découverte & la
conquête des Antilles . Il s'embarqua à
Dieppe en l'année 1625 , fur un Vaiffeau
monté de quatre canons & quelques
pierriers , de trente - cinq à quarante
hommes d'équipage , gens aguerris
& déterminés comme lui , à tout entreprendre
pour leur fortune.
M. Dénambuc arrivé aux Kaymans ,
fut découvert & attaqué par un Gallion
d'Efpagne , monté de trente -cinq piéces
d'artillerie , qui après lui avoir fait éffuyer
pendant trois heures un feu terrible
, & avoir perdu lui -même la moitié
de fon équipage , fut obligé de l'abandonner.
Cette rencontre n'abattit point
le courage de notre Capitaine; il travailla
avec ardeur à radouber fon Vaiffeau , &
procurer à fes bleffés tous les remédes
néceffaires. Dès qu'il les vit en état de
foutenir la mer,il fe rembarqua avec eux
& fit voile vers l'Ifle S. Chriftophle . Il y
à
JANVIER. 1762 .
29
n
es
f
iié
nnt
lla
&
des
de
eux
Ily
aborda heureuſement après quinze jours
de navigation avec ce qui lui reftoit de
foldats , & acheva de réparer le défordre
ou l'avoit mis le combat dont nous venons
de parler . Il y trouva des François
réfugiés qui y étoient venus en différentes
occafions, & y vivoient depuis quelques
années en bonne intelligence avec
les Sauvages . M. Dénambuc charmé de
cette rencontre , jugea ce lieu propre à
l'établiffement qu'il cherchoit. Il y paffa
huit mois aimé & refpecté de la Colonie
naiffante , qui l'avoit choifi pour
fon Chef, & ne la quitta que pour repaffer
en France , où il comptoit former
une Compagnie qui le mît en état de
fournir aux frais de fon entrepriſe ..
Dès les premiers jours de fon entrée
dans l'Ile de S. Chriftophle , un Anglois
, nommé Waërnard , y étoit defcendu
après avoir été également maltraité
par les Efpagnols. Les Sauvages
qui avoient fouffert l'établiffement de
nos réfugiés François parmi eux , commencerent
à craindre dès qu'ils virent
le nombre de ces étrangers fe multiplier
dans leur Ifle. Les deux Capitaines Européens
avertis des mefures que prenoient
contre eux les anciens Habitans
des Antilles , les prévinrent par le maf-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
facre général de tout ce peuple. D'autres
Sauvages même y étant débarqués
pour foutenir ceux de Saint Chriftophle ,
eurent le même fort , & laifferent ces
deux Nations maîtreffes de partager entr'elles
leur conquête.
Mrs Dénambuc & Vaërnard partirent
dans ces circonftances , réfolus de chercher
auprès de leurs Souverains refpectifs
, l'autorité & les fecours dont ils
avoient befoin .
Le Cardinal de Richelieu , que l'élévation
& la fierté de fon géniè avoient
lacé auprès du Trône , gouvernoit déja
le Royaume avec un pouvoir qu'il ne
Tartageoit qu'avec fon Souverain . M.
Dénambuc eut un accès facile auprès de
ce Miniftre , qui en travaillant à la
deur de fon Maître & à la profpérité de
fa Nation , étoit jaloux de donner à fon
miniſtère un nouvel éclat.
gran-
Le Tabac étoit encore à 10 liv. la livre
en France , fomme confidérable aujourd'hui
, que la valeur numéraire de
l'argent eft augmentée de plus du double;
& l'Ile de Saint Chriftophle en produifoit
abondamment.
Le Cardinal convaincu de l'utilité du
nouvel établiffement , forma une com-
Fagnie de Commerce pour les Antilles.
JANVIER. 1761. 31
e
1
כ -
Su
n•
es.
De riches Particuliers intéreffés dans les
affaires du Roi , entrérent dans le traité
d'affociation qui fut paffé fous les yeux
de ce Miniftre le 31 Octobre 1626.
Le Roi accorda à cette Compagnie
de très-beaux priviléges , qui furent renouvellés
le 8 Mars 1642. Il déclara
par fon Edit , que tous ceux qui naî- .
troient efdites Illes , feroient reconnus
regnicoles & naturels François, capables
de poffeder toutes charges , jouiroient
des mêmes honneurs , & hériteroient
de leurs parens qui font demeurans en
France , ainfi que s'ils y étoient nés ; que
tous ceux qui defireroient faire ériger
leurs terres en Marquifats , Comtés
Baronnies fe pourvoiroient devers
elle pour obtenir des lettres à ce nécef- .
faires. Elle accorda auffi plufieurs beauxpriviléges
aux différens Corps de métiers
, qui voudroient aller demeurer efdites
Colonies Françoiſes.
,
M. Dénambuc fut décoré du titre de
Chef& Surintendant du Commerce de
France , avec pouvoir d'établir une Colonie
Françoife dans l'Ifle de S. Chrif- ›
tophle, ou dans toute autre qu'il pourroit
découvrir depuis le onziéme jufqu'au
dix-huitiéme degré de latitude fepten-
B iv
7
32 MERCURE DE FRANCE.
trionale ; Sa Majefté lui donna trois Vaiffeaux
& cinq cens trente - deux hommes
, avec lefquels il partit le 24 Février
1627 , & arriva à S. Chriftophle le 8 du
mois de Mai.
Ce premier embarquement fut peu
avantageux à la Colonie. Il étoit mort
de faim ou de laffitude , une grande partie
des gens de l'équipage ; & la Colonie
elle-même , étoit dans l'état le plus déplorable
, lorfque M.Dénambuc y arriva.
Il fit pourtantavec le Capitaine Anglois ,
dont nous avons parlé , un partage de
l'ifle entiere , & dépêcha le fieur du
Roffey , pour aller chercher de nouveaux
fecours en France.
Celui- ci s'étant mal-à-propos engagé
dans une expédition étrangere , quoique
importante dans les mers d'Irlande ,
laiffa pendant long-temps la Colonie
manquer des fecours les plus indifpenfables
. Il s'embarqua enfin , mais ce fecond
effort ne fut pas plus avantageux
que le premier.
L'état de foibleffe & de langueur auquel
fe trouvoit réduite l'habitation
Françoife , n'échappa point aux Anglois,
lus attentifs à faifir les moyens de s'aggrandir,
qu'à obferver les traités les plus
folemnels . Waërnard & fes foldats ouJANVIER.
1762. 33.
blierent bientôt les limites dont les deux
Nations étoient convenues.
•
M. Dénambuc oppofa à leurs prétentions
les repréſentations les plus preffantes
, & obtint enfin du Capitaine Anglois,
qu'il ne feroit fait de part & d'autre
aucune entreprife jufqu'à fon retour.
Il s'embarqua , en effet , dans ces circonftances
, & vint expofer aux yeux
du Roi & du Cardinal de Richelieu , la
' néceffité indifpenfable de mettre cette
Colonie dans l'état de force & de grandeur
où étoit celle que les Anglois
avoient établie. Ses raifons furent goutées
: fix Vaiffeaux de haut-bord & trois
cens foldats deftinés à la défenfe de la
Colonie , partirent de nos Ports , & arriverent
à S. Chriftophle fur la fin du
mois d'Août 1629. M. de Cufac qui les
commandoit , fut obligé d'en venir à un
combat où les Anglois virent tomber
trois de leurs Vaiffeaux entre fes mains ,
& ils furent forcés d'en faire échouer
trois autres fur les côtes . M. Dénambuc
eut à peine le tems de profiter de l'avantage
que ces fuccès lui promettoient.
Une flotte Espagnole commandée par
Dom Frédéric de Tolede , débarqua une
partie de fes forces dans un des quartiers
de la Colonie Françoife , & y répandit
Bv
34 ' MERCURE DE FRANCE .
la terreur. Du Roffey , celui que M. Dérambuc
avoit chargé plufieurs fois , en
fon abfence , du gouvernement de cette
Colonie , oublia fes travaux paffés , fon
konneur & la gloire de fa Nation . Il
courut jetter l'alarme dans le quartier
que M. Dénambuc avoit choisi pour fa
réfidence. Les Habitans effrayés fe liguérent
avec lui contre leur Chef , &
abandonnérent leur établiſſement. M.
Dénambuc contraint de céder au plus
grand nombre , s'embarqua avec quatre
cens hommes fur deux Vaiffeaux qui
Fortoient les triftes reftes de cette malheureufe
Colonie.Leur deffein étoit d'aller
chercher un nouvel établiſſement à
Antigoa. Mais l'état affreux où ils fe trouverenr
après trois femaines de navigation
, les fit repentir plus d'une fois
du parti qu'ils avoient pris. Aux dangers
de la tempête , fejoignirent les horreurs
de la famine. Ils étaient réduits aux plus
terribles extrémités,lorfqu'ils découvrirent
auprès de S. Chriftophle , dont ils
croyoient être éloignés de plus de cent
lieues , l'Ifle de S. Martin.
La plus grande partie de l'équipage y
débarqua ; & du Roffey eut encore affez
de crédit pour débaucher quelques FranJANVIER.
1762. 35
5
S
at
Y
ez
コー
çois auffi découragés que lui,& pour les
engager à le fuivre en France ; oùle Cardinal
de Richelieu lui fit payer pendant
plufieurs années, aux dépens de fa liberté,
le mauvais fuccès d'une entreprise quer
fa lâcheté avoit rendue fi funefte . Cependant
la féchereffe & la ftérilité de l'Ifle
de Saint Martin ayant achevé de réduire
les débris de cette Colonie érrante aux
plus cruelles extrémités , ils fe rappelle-.
rent alors & fe reprocherent avec dou-.
leur, tous leurs manquemens envers leur
digne Chef.
M. Dénambuc qui s'étoit abfenté , reparut
alors , & rendit le courage aux
François qu'il conduifit à Antigoa . Mais
le mauvais air , la difficulté de s'établir
dans cette Ifle , les forcerent bientôt de
l'abandonner , & de paffer à celle de
Montferrat , où les Sauvages leur donnerent
les rafraîchiffemens dont ils
avoient befoin. M. Dénambuc n'avoit
point perdu de vue l'Ifte de Saint-Chrif
tophle. Il détacha l'Officier qui avoit
conduit fon monde dans les deux Ifles
dant nous venons de parler , & lui dons
na un certain nombre de fuldats pour
aller découvrir l'état oùfe trouvoit alors
leur premiere Habitation. Les Anglois
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
y étoient établis : Waërnard s'étoit mocqué
des engagemens que la fupériorité
des Efpagnols lui avoit fait prendre ; &
loin d'abandonner cette Ifle , il s'y étoit
fortifié , & l'occupoit toute entiere .
Nos Avanturiers , après avoir informé
leur Commandant de l'état où ils
avoient trouvé leurs anciennes poffeffions
, fe réunirent aux François defcendus
dans les Ifles de Saint-Martin
de l'Anguille & de Saint- Barthelemy , &
fe rembarquerent tant fur leurs deux
premiers Vaiffeaux , que fur deux autres
que l'Officier , détaché par M. Dénambuc
, avoit enlevés aux Anglois qui s'é- :
toient oppofés à fa defcente.
M. Dénambuc débarqua fes François
dans l'Ile de Saint - Chriftophe , trois
mois après en être forti , & y rétablit
bientôt fa Colonie , qui devint en peu
de temps plus floriffante qu'elle ne l'étoit
, lorfque les Efpagnols la difperferent.
Dès qu'il fe vit tranquille dans
cette Ifle , fon premier foin fut d'établir
entre les Habitans de fa Nation l'union .
intime & la correfpondance néceffaire .
pour arrêter les entreprifes des Anglois
fes voifins auffi jaloux que puiffans . Cette
attention étoit d'autant plus fage ,
que dès l'année 1634 , les François euJANVIER.
1762. 37
rent befoin de toutes leurs forces pour
pour rentrer dans les droits que le
mier partage avoit établis entre les deux
Nations.
M. Dénambuc, qui s'étoit apperçu trop
tard de l'ufurpation que les Anglois
avoient faite de plus de deux cens cinquante
habitations fur les terres Françoifes
, envoya fommer Waërnard de
les abandonner. Sur le refus de celui- ci ,
il arma jufqu'à fes Efclaves , & fe mit en
état de fe faire juftice. Sa contenance
fiere , & la vue de fes forces , produifirent
l'effet qu'il attendoit. Waërnard ,
obligé de venir traiter en perfonne ,
confentit enfin à fe borner à fes anciennes
limites. L'année fuivante 1635 ,
M. Dénambuc fit un nouvel établiffe-,
ment à la Martinique . Cette Ifle appellée
par les Sauvages Madanina , & par
les Efpagnols Martiniquez, eft une des
principales Ifles Antilles elle eft au
quatrième degré , trente minutes de latitude
feptentrionale , & a feize lieues
de longueur fur quarante-cinq de circonférence
. Le Pere du Tertre évalue
ces mefures à dix - huit lienes de longueur
fur cinquante de circuit , y com
pris les Caps qui s'avancent quelquefois
de deux ou trois lieues dans la Mer,
38 MERCURE DE FRANCE.
MM. Dyel Dénambuc & Dyel du Parquet
fon neveu , furent l'un & l'autre
les fondateurs de la Colonie que nous y
voyons aujourd'hui fi floriffante , & qui
s'eft foutenue dans tous les temps contre
les efforts des Anglois . Cette Ifle ,
dont les Habitans inquiétent encore , &
troublent encore avec fuccès le commerce
des Anglois dans les Antilles ,
doit à ces deux hommes l'état de force.
& de grandeur qu'elle a confervé.
M. Dénambuc ne vécut pas affez pour
jouir de tous les fruits de la hardieffe
de fes entreprifes , & de la fageffe de
fon adminiftration. Il mourut en 1636 ,
également regretté du Roi , de fon Miniftre
, & des Habitans de ces deux Ifles ,
qui commençoient à profiter , fous fon
Gouvernement, des avantages de la paix ,
à s'ouvrir , par leur induftrie , les fources
du Commerce & de l'abondance.
உ
La France , affoiblie par la guerre.
longue & ruineufe de la fucceffion d'Efpagne
, céda enfin aux Anglois ce qu'el
le occupoit dans l'Ifle de Saint- Chriftophle
à la paix d'Utrecht. La Martinique
eur pour Gouverneur M. Dyel du Parquet
dès la premiere année qu'elle fut
occupée par les François . Il en acquir la
propriété de Meffieurs de la Compagnie
JANVIER. 1762. 39
des Indes Occidentales , ainfi que celles
des Ifles Sainte- Aloufie , ou Sainte-Lcie
, la Grenade , & les Grenadins , par
contrat du 27Septembre 1650, approuvé
depuis & confirmé par le feu Roi Louis
XIV. Ce Prince inftruit de la valeur &
des fervices de M. du Parquet , qui avoit
eu l'honneur de l'entretenir jufqu'à trois
fois fur l'état des Colonies Françoifes
dans cette partie du nouveau monde , lui
en donna Gouvernement général par
Lettres- Patentes du mois d'Août 1651 .
Il s'étoit établi dans le mois de Juin de
l'année précédente dans les Ifles de la
Grenade & des Grenadins, que la France
pofféde encore .
M. du Parquet mourut dans les premiers
jours de l'année 1658 , & la faveur
du Prince , jointe aux fervices du
Pere , conferva à fes enfans le Gouver
nement général de ces Ifles , fous la tur
telle de M. Dyel de Vaudroques leur
oncle.
40 MERCURE DE FRANCE .
UN Habitant des rivages du Borifthène,
à CHARLES XII.
ILLUSTR
LLUSTRE deſtructeur qu'environne la gloire ,
Léve un moment ce front que ceignent les lauriers,
Et vois quels font enfin les fruits de ta victoire ,
Pour des Peuples entiers.
Contemple à la lueur des flambeaux de la guèrre ,
L'incendie & le vol , le carnage & la mort :
Tous les maux ont couvert cette fatale terre ,
Profcrite par le Sort.
Ici le Laboureur fous la faulx étrangère
Voit tomber tout l'eſpoir de ſes riches moiſſons ,
Et nos champs qu'a frappés le feu de ta colère
N'offrent que des buiſſons.
La le père vieilli fous le poids de fes peines ,
Pleure fon fils unique expiré par tes coups ,
Et la veuve accablée aux Parques inhumaines
Demande fon époux.
Nous voulons des lauriers , infenfés que nous fommes
;
Un abîme creuſé ne nous fait point pâlir.
Ah ! ne fentons-nous pas que c'eſt du ſang des
hommes
Qu'il faudra le remplir !
JANVIER. 1762. 41
es
Des aveugles humains les forfaits font tes crimes ,
Funeſte ambition ! tu flattes leur orgueil ;
Et ceux que tu féduis font autant de victimes
Qui courent au cercueil .
Qu'importe au vrai bonheur cet éclat qu'on reme
?
Qu'importe à la vettu le fafte des grandeurs !
Eft-ce la foudre en main que Titus a dans Rome
Affujetti les coeurs ?
Marius & Sylla du fang de leur Patrie ,
Au fein du Capitole ont fait couler des flots .
Crois-tu que le vrai Sage encenfant leur furie ,
Les nomme des héros ?
Préféré d'un vrai Roi les actions fublimes
Aux noms de ces Tyrans , fléaux de l'Univers.
Pour un feul qui remplit fes deffeins par des crimes
,
Mille trouvent des fers.
Sur les débris fumans de l'Europe embrasée ,
Oferois-tu vouloir régner en Souverain ?
Arrête , ouvre les yeux , vois ta tombe creusée ;
La mort te tend les mains.
Pharfale de Pompée a terminé l'Hiftoire ;
Lurzen fut le tombeau d'nn héros redouté ;
Ta mort peut à ton trône , ainſi qu'une victoire
Ravir fa fûreté.
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais je veux qu'à ton gré la fortune réponde ;
Que ces climats entiers fléchiffent fous ta loi :
Dis- moi , lequel vaut mieux d'être l'amour du
monde ,
Ou d'en être l'éffroi ?
Qu'êtes-vous devenus , lieux où je pris la vie ?
Quel ennemi cruel vous opprime & vous perd
Hélas , vous n'êtes plus , 6 ma chére patrie ,
Qu'un horrible defert !
Vos Cités n'offrent plus que de vaſtes décombres
Leurs membres difperfés pouriffent en lambeaux.
Heureux vos Citoyens dont les tranquilles ombres
Repofent aux tombeaux !
✪ toi , l'âme & l'Auteur des maux qui nous déchirent
,
D'un oeil moins irrité confidére nos pleurs ,
Grand Prince! que la Paix , que fes charmes t'infpirent
,
'Et rends- nous fes douceurs.
Quand tu couvris ton front du facré diademe ,
Le démon des combats reçut-il tous tes voeux ?
Devois-tu n'imiter dans ton pouvoir fuprême
Que le courroux des Dieux ?
Des maux comme des biens daigne peſer les fommes
....
Va , par quelque motifque ton coeur ait agi ,
JANVIER. 1762.
43
Ceint du bandeau des Rois , pleure le fangdes
hommes ,
Dont ton fer s'eft rougi .
Aux titres que tu prends ( & ta gloire l'exige )
Joins un titre plus beau , plus rare & plus flateur.
L'Autel digne d'envie eft l'Autel qu'on érige
Au Pacificateur.
Aux Demoifelles DE NEVERS ,
pour la nouvelle Année.
PAR
R d'ennuyeux ſouhaits chacun-vous importune
:
Les miens font en trois mots : fanté , paix , &
fortune.
Par M. TILMOLA .
L
LA
BONNEHOMMIE ,
HISTORIETTE.
E Père de Damon étoit entré dans
la Finance dans un temps où il n'étoit
pas encore du bon ton de s'y ruiner à
force d'indécences. Suivant la coutume ,
il avoit donné à fon fils une très-mau44
MERCURE DE FRANCE .
vaife éducation qui avoit couté fort
cher. On avoit employé les Maîtres à la
mode ; c'est - à - dire , ceux qui fçavent
bien & qui enfeignent mal ; qui ne.
voyent l'Écolier que pour prendre un
cachet ; & qui ceffent de mériter leur
reputation auffitôt qu'elle eft faite .
Sorti du Collége , Damon faifit avec
fureur tous les travers. Il amufa fon oifiveté
par des fantaifies , prodigua de
l'argent pour des fottifes , s'endetta fans
fçavoir comment , perdit fa fanté fans
fçavoir où , & ne fe douta de fes inepties
, que lorfqu'il fe vit méprifé par fes
amis méprifables dont il fe croyoit adoré.
Devenu vieux , il fe jetta dans la
Métaphyfique , devint important , fententieux
, diftrait , parla peu , & n'en
penfa pas davantage.
Ce grave perfonnage , oubliant que
Platon avoit dit , qu'il falloit placer fes
enfans non fuivant les facultés de leurs
peres , mais fuivant celles de leurs ames ,
s'embarraffa auffi peu de celle de fon
fils , qu'il s'occupa éffentiellement de fa
fortune : en conféquence il propofa de
lui céder fa place , à condition qu'il
épouferoit Belife , fille unique d'un homme
de Robe , dont les Terres voifines
des fiennes convenoient à fes vues.
JANVIER. 1762, 45
Belife jolie fans grimaces , fage fans
âpreté , fimple fans ridicule , aimoit les
Auteurs de fes jours , & faifoit leurs délices.
L'hymen projetté rencontroit cependant
deux difficultés : D'Orval fe piquoit
d'être Philofophe , conféquemment
célibataire , voilà celle de la chofe.
Celle de la perfonne n'étoit pas moindre.
Comment quelqu'un qui avoit un
fyftême fur la génération des Corps , fur
la formation des idées , fur la correfpondance
des fens & des perceptions ,
fur l'être en général , qui raiſonnoit
avec une obfcurité merveilleufe par analyfe
ou par fynthèſe ; comment un Etre
de cette importance pourroit- il fe réfoudre
à defcendre jufqu'à une espéce
telle que Belife ?... Le Père qui n'entroit
pour rien dans ces diftinctions fublimes,
& qui trouvoit ce mariage avantageux ,
ordonna à fon fils d'en preffer l'accompliffement
fous peine d'exhérédation .
D'Orval , piqué de l'entêtement de fon
Père , crur pouyoir en éluder l'effet , en
fe déterminant à voir Belife , mais de
façon à la dégoûter de lui. Les frais
n'en furent pas confidérables. Il perfiffloit
fi infolemment la Raifon , contredifoit
avec tant de morgue , avoit
tant de prétentions , & fi peu de mé46
MERCURE DE FRANCE.
rite , qu'il réuffit au-delà de fes efpérances.
On étoit fur le point de lui interdire
la maison de fon futur beau-père
, lorfqu'un jour il voulut par forme
d'expérience , faire caufer un honnête
Fermier qu'il y avoit quelquefois rencontré
, & qui avoit dîné auffi éffrontément
avec lui, que s'il eût été fon femblable.
D'Orval étoit curieux d'apprendre
comment les objets extérieurs agiffoient
fur les organes d'un Ruftre; de quelle efpéce
étoient fes idées ; quel nombre il
pouvoit en avoir ; & s'il ne feroit pas
poffible de le conduire à des notions
abftraites par voie d'analogie . Aux queftions
multipliées , preffantes & confufes
du Sophifte , l'habitant de la campagne
répondit dans un patois groffier,
mais énergique , ce qui a été traduit &
énervé par un Rhétoricien dont les
phrafes n'ont pas heureufement toutà-
fait altéré le fens de l'original .
4
» Si vous cherchez le bonheur & la
fageffe , qui en eft la fource , il me
» femble que vous vous y prenez mal :
» ceux qui font des Livres & qui en
» lifent , ne font à ce que je crois ni
» les plus fages , ni les plus heureux .
» Dans le Village où je demeure , nous.
» ignorons tout ce que vous fçavez , &
JANVIER. 1762.
47
» cependant nous nous aimons ; nous
» nous aidons les uns & les autres ; quelquefois
nous avons de la joie , & fur-
» tout quand nous faifons une bonne
» action. J'ignore l'éxcellence de ces
>> Arts dont vous venez de m'entretenir ;
» mais s'ils font fi nobles , il y a plus
» d'arrogance que de mérite à imaginer
» qu'on les protége . A l'égard des Artif-
» tes , fuivant l'idée que vous m'en don-
» nez , je penfe qu'ils honorent ceux qui
» les fréquentent. Mais fi vous compre-
» nez dans cette claffe les gens que j'ai
» quelquefois entendu difputer chez vo-
» tre futur Beau-père , ils ne méritent
» pas qu'on les recherche ; ils font trop
» envieux , & les Envieux nuifent aux
» autres en fe tourmentant eux -mêmes.
» Quant aux découvertes que vous me
» vantez tant , je les crois au moins inu-
» tiles ; on n'eft fùrement pas meilleur
» que quand on en étoit privé , & l'on
» paroît plus inquiet. Tenez, Monfieur ,
» la vie eft courte ; il n'y a de bon que
» la gaîté ; ce ne font pas vos Sciences
» qui la procurent ; j'en ai l'expérience ;
» c'eſt la vertu , c'eſt la fimplicité : on
» refpecte fes parens , on aime à leur
» obéir; on eft toujours l'ami & quel
"
48 MERCURE DE FRANCE.
» quefois l'amant de fa femme, on ché-
» rit fes enfans , on aime fon Roi , on
» eft bon voifin , fincère ami , on ne
» s'embarraffe des affaires des autres
» que pour leur en éviter , & on a
auffi
peu de peines qu'il eft poffible
» d'en avoir quand on eft homme.
"
-
D'Orval étonné , refta muet. Le bon
fens , prèfqu'étouffé en lui , reprit fes
droits c'eft à fon coeur que le vieillard
avoit parlé. D'Orval comprit pour la
premiere fois , qu'il eft très difficile
d'apprendre quelque chofe ; qu'il eft
impoffible de rien favoir parfaitement ;
qu'il y a entre Pignorant & le Savant
une différence fort peu fenfible , &
des reffemblances très-nombreuses. Il
conçut que l'argent ne rapporte en effet
, que lorfqu'on l'employe à obliger ;
il découvrit que les honneurs font des
efpéces de bulles de favon dont l'éclat
difparoît dès qu'on y touche ; qu'il eſt
plus fatisfaifant d'ignorer que de douter
; que l'humeur , l'impatience , les
infirmités font peu voifines de la vie
retirée , des paffions douces , & des defirs
aifés à fatisfaire ; qu'enfin il n'étoit
que d'être bon-homme. Il le devint.
Il époufa Bélife , fut bon mari , abjura
les Sciences abftraites & les faux airs ,
regagna
JANVIER. 1762. 49
regagna un tempérament robufte , &
fit des enfans bien conftitués , qui devinrent
fous fes yeux de très -honnêtes
gens .
VERS préfentés à Madame la Marquife
de ....par une jeune perfonne
qui apprend à deffiner.
S.1 ma timide main étoit aſſez ſçavante
Pour créer un tableau ,
Voici celui que mon efprit invente ;
Voici plutôt celui qui fe préfente
A mon jeune pinceau .
D'abord je tracerois une ifle enchantereſſe ;
Son fein n'enfermeroit que des Mortels heureux;
Et je peindrois une Déelie
Qui recevroit leurs encens & leurs voeux ;
Une Aurore toujours riante
Eclaireroit cet aimable féjour :
Ses Peuples fortunés chanteroient tour - à- tour :
» Notre Divinité le nomme BIEN FAISANTE.
A les côtés je placerois l'Amour ;
Il fe plairoit à répéter fans cele
Le nom chéri de ....
Telle feroit mon ifle enchantereffe.
II. Vol.
B ***
C
50 MERCURE
DE FRANCE,
LETTRE écrite de l'Armée , à Madame
de Val *** .
QUOI!
UOI ! vous daignez , Madame
penfer à moi , qui fuis fi loin , quand
yous avez fi près à qui fonger ! Ma fanté
, dites-vous , vous intéreffe trop pour
n'être pas allarmée de mon filence : vous
voulez fçavoir fi les fatigues que nous
éffuyons ne m'ont point excédé ; vous
voulez des nouvelles & de plus des vers .
Que votre fouvenir m'eft flatteur ! Que
vos ordres me font refpectables ! Mais
quoique je fente tout le prix d'une pareille
faveur , il me fera très - difficile
de vous fatisfaire . Quant au dernier article
, fur-tout. D'abord ma fanté n'a
point varié , quelque pénible qu'ait été
notre fituation ; & cette campagne n'offre
rien de confiderable à caufe de la na- ture du pays,qui, jufqu'ici
l'a rendue
fort
dure
fans être décifive
. Refte
l'article
des
vers nu je vois, bien
des inconvéniens
.
Croyez
-vous
, madame
, qu'il
foit auffi
facile
d'en faire
au bruit
du canon
qu'au
murmure
de vos fontaines
, & que les
Mufes
fe plaifent
parmi
les armes
comme
parmi
vos orangers
? Croyez
- vous
JANVIER. 1762 . SI
que Bellone , traînant après elle les horreurs
de la guerre , foit auffi propre à
infpirer de belles chofes que vous, lorfque
fuivie des talens & des grâces , volis
permettez à la tendre amitié d'être de la
partie ? Voyez donc , Madame , fije fuis
en pofition de rimer à mon aife ; cependant
vous l'ordonnez , j'y foufcris . J'ai ,
felon vous , dégradé l'hymen par des
vers fcandaleux ; vous exigez de moi une
rétractation autentique ; j'y confens encore.
Depuis que j'ai vu le bonheur
dont ce Dieu vous fait jouir , je vous
porte envie.
Le tendre Amour , l'Hymen & la Fortune
Ont , à l'envi , prévenu vos fouhaits.
On les voit donc encore , abjurant la rancune ,
Quelquefois au mérite accorder leurs bienfaits !
›
Non , Madame , je n'avois jamais pû
concevoir les douceurs de l'Hymen
que depuis que j'ai l'honneur de vous
connoître. Ainfi donc mon deftin me
force aujourd'hui à chanter la Palinodie .
C'eft- là le point moral :
Dit -on jamais du mal ,
Dont on ne ſe repente ?
Quand on chante aux dépens
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
Ou des Dieux , ou des Grands ,
Tôt ou tard on déchante.
=
D'ailleurs vous commandez , Madame
, je ne fçais qu'obéir. Je vous fuis
trop dévoué pour ne pas facrifier jufqu'à
mon amour - propre , au plaifir de
remplir fur le champ , & autant qu'il eft
en moi ,la moindre de vos volontés . Cette
lettre & ces vers que je n'ai pas eu le
temps d'abréger , en font une preuve ,
ainfi que du refpectueux & inviolable
attachement , avec lequel je me ferai
gloire d'être toute ma vie , Madame ,
votre très-humble & tres - obéiffant ferviteur
,
LE CHEVALIER DE JUILLY -THOMASSIN.
De l'armée de Soubife
2 le z de Septembre 176 1 .
PALINODIE,par le Chevalier deJU ILLY
THOM ASSIN
- Auteur DES
DANGERS DE L'HYMEN .
T ENDRE interpréte de mon ame ,
O toi, que je reçus des Dieux ,
Pour chanter leurs dons & ma flamme ,
Et pour leur adreffer mes voeux !
JANVIER. 1762.
53
Redouble aujourd'hui d'harmonie ;
Céde , Lyre , aux plus faints tranſports :
Que l'erreur loin de toi bannie
Ne profane plus tes accords !
Aſſez ta douceur menſongère
Abufa les coeurs dans nos bois:
En célébrant une Bergère ,
~J'ai fait des jaloux quelquefois.
Je chantois , plein de l'espérance
D'enflammer fes premiers defirs ;
Et par une feinte conftance ,
Je dérobois de faux plaifirs.
J'imitois du jeune Zéphire
Les feux légers , les vains projets ;
Et je ne fongeois qu'à détruire
D'Hymen le culte & les bienfaits .
Daigneras-tu m'entendre encore ,
Frere charmant , du tendre Amour ?;
Je te blâmois , mais je t'implore ;
Me feras-tu propice un jour ?
J'ofai d'une voix téméraire
Déprimer tes noeuds immortels :
Triomphe; un nouveau jour m'éclaire:
Je vais relever les autels .
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Aux plaifirs fans inquiétude ,
Tu fçais livrer un tendre coeeur !
Mortels , remplis d'ingratitude ,
Connoiffez donc le vrai bonheur.
Les Ariémifes , les Aries ,
Couloient fous toi des jours fi doux ! ...
Vous mourrez , Epouſes chéries !.
Comment furvivre à vos Epoux ?
Que vois- je ? Quelle autre victime *
Du devoir & du ſentiment ,
Lave dans fon fang magnanime
L'attentat d'un perfide Amant ?
Cette union , digne d'envie ,
Ne céde point aux coups du fort :
Elle eft le charme de la vie ,
Et n'a pour terme que la mort.
Vains attraits , coupable déiire ,
Vous ne féduirez plus mes íens :
Hymen , j'adore ton empire.
Tes traits font doux , mais innocens.
Las de prodiguer mon hommage
A de frivoles Déïtés ,
Je veux fixer mon coeur volage
Dans tes conftantes voluptés.
* Lucréce.
JANVIER. 1762 . 55
Déja de l'aveugle jeuneſſe
Je ne reffens plus les accès;
Je reviens à cette tendreffe
Qui n'éprouve point de regrets.
Si je n'afpire qu'à connoître
A qui je dois jurer ma foi ;
Celle pour qui tu m'as fait naître ,
Ne refpire auffi qu'après moi .
Sans doute un pouvoir fympathique
La retient dans les mêmes fers ;
Et la tendreſſe ne s'applique
Qu'à me chercher dans l'Univers.
Quand me rejoindrai-je à moi- même ?
Mon être me femble imparfait .
Hélas ! dans mon ardeur extrême ,
Je prenois l'ombre pour l'objet!
Oui , cent fois je t'ai vu foûrire
Des feux dont j'étois prévenu :
J'adorois en Life , en Thémire ,
Cet objet encore inconnu.
Pouvois -je prévoir la furprife ?
Je n'en voulois qu'à la beauté .
Mais en faveur de la méprife ,
Pardonne à la lé géreté .
&
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Suis-je né pour être infidéle?
Décide & couronne mon choix.
Tu verras ma flamme éternelle
que nos noeuds & tes loix.
Ainfi
Deux coeurs que tu fis l'un pour
Se devineront aisément :
Ciel ! quel deſtin ſera le nôtre !
Hâte donc cet heureux moment.
l'autre
Paiffent jufques dans la retraite
Éclater mes nouveaux tranſports ,
Et faire à fon âme inquiete
Oublier mes premiers accords !
O la plus aimable des Belles !
Quels bords? quels lieux habites-tu ?
A l'Amour je ravis les aîles ,
Et vole au fein de la Vertu .
EN VOI ,
A Madame de Val ***
J'IGNORE 'IGNORE encor qui doit remplir ma deſtinée :
Mais à ces yeux charmans , à cet air noble & dour ,
Si vous ne fubiffiez les loix de l'hyménée ,
Je ferois bien tenté de croire que c'eſt vous.
JANVIER. 1762. 57
ETRENNE S.
A Mademoifelle DANGEVILLE , de la
Comédie Françoise.
AIMABLE Soeur de Melpomène ,
Toi qui, pour enchanter Paris ,
Fais naître à ton gré ſur la Scène
Les Jeux , les Amours & les Ris !
Toi qui , dès ta première aurore ,
Par un charme qui dure encore ,
Et ne ceffera qu'avec toi ,
Devins l'Idôle la plus chère ,
Des Loges comme du Partèrre ,
Et leur fçus impoſer la loi
De ne te voir que pour leur plaire !
Quels voeux peut t'offrir en ce jour
Un coeur qui t'eftime , ou qui t'aime ,
Si l'eftime comme l'amour ,
Sur ton compte penſent de même ?
Par M. D. L. P.
A Mademoiſelle DUMESNIL.
Das Airs dédaignant l'impofture , ES
Noble fans frais , fimple fans fard ,
Digne organe de la Nature
Dont la Vérité fait tout l'Art ! '
Çv
58 MERCURE DE FRANCE .
Parmi les voeux dont tu reçois l'offrande ',
( Eh ! qui n'en forme point pour toi ? )
Mon amitié ne te demande
Que de fourire à ceux * que tu croiras de moi.
Par le même.
* Le détail ne nous en eft point parvenu .
Q
A Mademoiſelle CLAIRON .
UELS Voeux offrir à ma chère Clairon ,
Dans ce fot jour où l'An fe renouvelle ?
Je n'en puis former qu'un pour elle :
Que fon bien- être égale fon renom !
Par le même.
LEE mot de la premiere Enigme du
premier volume du Mercure de Janvier ,
eft la Mufique. Celui de la feconde eft
Aigrette. Celui de la troifiéme eft Virtus
& virus. Celui du premier Logogryphe
eft Moufquetaire , dans lequel on trouve
Timur ( ou Tamerlan ) Soreau, ( ou
Sorel , nom de la belle Agnès ) , Muret,
Arques , Afie , Amérique , Maure , Mitre,
Marie , Mutius ( Scévola ) & Utique.
Celui du fecond eft Energumène. Les
mots qu'on y trouve font Enée , nuée,
JANVIER. 1762 . 59
Nue , Grue , Mûre , la mer Égée , Mégère
, Mer , Négre , Rue , Germe,Murge
, Muc , Mue , Mur , Gêne , Mere ,
Régne.
JE
ENIGM E.
E porte ce qu'on veut , je ne refuſe rien ;
Soit pardevant , foit par derrière ;
Je fuis propre à montrer & le mal & le bien ;
La joie & la mifére ,
Le Paradis , l'Enfer , les Saints & les Démons ,
Et le Ciel & la Terre ,
Les Princes & les Rois avec leurs écuffons ,
Et la Paix & la Guerre.
Mes parens pour moi fans amour ,
Sitôt que je fuis née ,
M'expofent aux rigueurs des faifons nuit & jour ;
Voilà ma deſtinée.
Quoique facile à voir , on me cherche avec foin ,
Sans faire de bévue ;
Et l'on trouve fouvent ce dont on a befoin ,
Sitôt que l'on m'a vue.
AUTRE.
Du matin jufqu'au foir je fuis en mouvement ,
"
Quoique l'on me tienne à l'attache.
C vj
60
MERCURE DE FRANCE .
Mais pour le délaffer , il faut abfolument
Qu'en certains temps on me relâche.
Chez Cloris , on ne peut me toucher feulement ,
Si l'on ne veut qu'elle fe fâche .
Dans un tel eſclavage admirez mon bonheur :
Je diftingue le vrai merite ,
Sans efprit , fans coeur , fans conduite ,
Je ſuis chez certain Peuple une marque d'honneur.
LOGO GRYPH E.
MON
VON habit bleu très-fouvent tient du verd.
Mais ma double couleur toujours à l'eau fe perd ,
Et dans l'inftant je deviens noire.
L'expérience aifément le fait croire .
Le facré vafe où le Maître des Dieux
Se fait verfer le jus délicieux ,
Sans rien changer , fait moitié de mon être.
L'autre moitié , le printemps la fait naître.
Son vif éclat s'efface en un moment.
Je marche fur neuf pieds ; en les déſaſſemblant ,
On trouve un inftrument utile au labourage ;
Ce que doit éviter tout homme , s'il eft fage ;
Ce qu'on aime à gouter, furtout quand oneft las;
Infinitif tranchant; un Prophète ; un repas ;
Tout ce qui n'eft pas vers , tout ce qui n'est pas
Profe.
En d'autres corps encor je me métamorphoſe.
JANVIER. 1762 . 61
Pourfuis ; tu trouveras pour fruit de tes travaux
Celui qui le premier fit parler les oiſeaux ;
Le pénible exercice où brille un homme agile ;
L'héritier de Proclès & l'ami de Taxile ;
Ce qui refte d'un mot après l'avoir coupé ;
Une Ifle où maint matin fouvent s'eft attroupé ;
La Déelle des Bleds ? des Avares l'I dole ;
Un Animal connu qu'à Bacchus on immole ,
Et qu'à fes circoncis interdit le Rabin ;
Un Droit Seigneurial ; dans la Ville un chemin.
Je ne finirois pas , fi je voulois tout dire ;
Cependant je finis , car je te laffe à lire.
Par M. P..... de Châteauchinonen Nivernois.
AUTR E.
HEUREUX pour bien des gens , pour d'autres
malheureux ,
Je fuis de tous les temps comme de tous les lieux.
A d'autres traits , Lecteur,on peut me reconnoître :
Ore un de mes fept pieds , un concerto champêtre
Se préſente à tes yeux . Pourfuis , ce n'eſt pas tout ;
Et fans te rebuter , tranche jufques au bout.
Tu trouveras qu'à fix pieds je fuis maigre ,
Et qu'avec cinq auffitôt je fuis aigre.
Pour le coup tu me tiens ; eh bien tant mieux
pour toi ,
Mais en vafte champ ainfi me tenir coi ?
62 MERCURE DE FRANCE.
Non. Je contiens encor la mere de Mercure ;
Un fage Oriental ; la Vierge la plus pure ;
La mere d'Ifmael ; ce qui croît avec nous ;
Un mal impétueux , qui nous rend plus que fous ;
Ce que fait le pinceau dans une main habile;
Une riviere à Breft ; un mouvement débile .
Une Ville dans l'Inde ; une autre dans l'Artois ;
Et pour tout dire enfin , un agréable mois.
Par le même.
AUTR E.
Dagrandeur & d'éclat monument admirable , E
Je fuis un lieu charmant , un féjour délectable.
Qui jadis auroit pû , cher lecteur , le douter
Qu'au faîte de la gloire on m'auroit vu monter ?
Vous donc qui defirez fçavoir quel eſt mon être ,
Combinez mes dix pieds , & vous verrez paroître -
La femme dont le crime a caufé tous nos maux ;
Un lieu de toutes parts environné des eaux ;
Un invisible corps diffus dans la nature ,
L'ornement ordinaire au cheval de monture
Ce qui préſerve tant de la corruption ,
Ce que tient un Sçavant , ou fa production ;
Je ferai fous une autre idée
、༑
En un poids métamorphofée.
Tous trouverez de plus un timide animals
>
JANVIER. 1762. 63
Le contraire du faux ; un péché capital ;
Ce que dans les repas on met fur une table ';
L'oppofé de la mort ; une fleur agréables
Deux légumes d'un goût piquant ;
D'une liqueur le fédiment ;
Deux notes de musique ; un bourg en Picardie
Célébre par l'honneur qu'on y rend à Marie ;
Une ville au pays Normand ;
Une autre de Provence ; un inſecte rampant ;
Deux enfans de Jacob ; l'une de fes compagnes ;
Dans l'Empire Ottoman le Palais des Sultanes ;
Un Arbre à fleurs ; un des mois du Printemps.
Mais avant de finir , lecteur , quoiqu'il foit temps ,
Si malgré tous ces traits vous m'ignorez encore ,
N'allez pas me chercher du côté de l'aurore.
THIERRIAT , Profeffeur des Humanités .
A S. Florentin , ce 28 Décembre 1761 .
ROMANCE.
AIR. Le Printemps qui vit naître &c .
UNN Ingrat m'abandonne ,
C'est pour un autre objet ,
Reviens , je te pardonne .
Reviens , que t'ai-je fait ?
La Bergère nouvelle
64 MERCURE DE FRANCE .
Qui me ravit ta foi ,
Elt peut-être plus belle ,
Mais moins tendre que moi.
Quand ta flamme inconſtante
Te rendit mon amant ,
Sans doute une autre amante
Pleuroit ton changement.
C'eſt pour changer , volage ,
Que tu me fis la cour ,
Et celle qui t'engage
Va te perdre à ſon tour.
Je me fouviens fans ceffe ,
De combien de plaifirs ,
Ma crédule tendreſſe
A payé tes foupirs ,
Reffouviens-toi de même
Du temps de nos amours.
Quand une fois on aime ,
On doit aimer toujours.
L'HUISSIER.
JANVIER. 1762. 65
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'idée du Droit Naturel :
SCIENCE du Gouvernement, Par M.
DE RÉAL , Tom. 3.
LAA Raifon a été donnée aux hommes
pour leur faire difcerner les biens
& les maux , & pour régler leurs defirs
& leurs actions . Elle leur indique clairement
ce qui eft conforme ou contraire
au Droit Naturel , dans tous les Pays ,
& dans toutes les Religions du monde.
Elle fait fentir à tous les hommes les régles
communes de la Juftice & de l'équité
; elle eft pour eux une lumiére naturelle
qui éclaire l'ame , au milieu des
paffions qui la rempliffent de ténébres ,
lumiére qui la conduit vers le bien , lors
même que les paffions la jettent dans
l'erreur. Le Droit Naturel n'eft pas la
Loi des fociétés particulieres , il eſt la
Loi de la fociété générale. De ce que
les hommes fe font féparés pour former
66 MERCURE DE FRANCE.
différentes habitations , de ce qu'ils occupent
des pays éloignés les uns des auttres
, de ce qu'ils parlent des langues
particulieres , il ne fuit pas que leur efpece
ait ceffé d'être femblable . La différence
des Loix pofitives qui lient les
hommes dans des fociétés particulieres ,
eft abfolument arbitraire ; & chaque
Code a un point de réunion commun
dans les principes du Droit Naturel qui
eft le lien général de tous les hommes.
Il eft des vérités qui ne peuvent être
connues naturellement & que nous devons
à la révélation ; mais toutes les
autres vérités peuvent être facilement
découvertes par la raifon , aidée de l'expérience
.
Chaque homme apporte en venant
au monde la lumiére naturelle qui doit
le conduire . Il trouve la Loi qui doit régler
fes actions , écrite non fur le papier
, fur le bronze , fur des tables d'aitain
, fur des colonnes de marbre & de
porphire , fur ces monumens que le
temps détruit , mais dans fon coeur où
la main du Créateur l'a gravée . C'eſt-là
que la Loi naturelle eft écrite en caractères
intelligibles à tous les hommes de
tous les pays . La Raifon eft une dans
l'Univers , clle n'eft ni dans le temps:
JANVIER. 1762. 67
ni dans le lieu , elle eft la même à la Chine
qu'en France , elle eft la même aujourd'hui
qu'elle étoit hier , & elle fera
toujours la même dans tous les fiécles
comme dans tous les eux .
On ne finiroit point , fi l'on vouloit
rapporter tous les témoignages que le
Paganifme a rendus à la Loi naturelle .
L'un dit que ce qu'il y a de meilleur
dans chaque être , c'eſt ce à quoi il eft
deftiné par la nature & ce qui fait fon
excellence propre ; & que ce qui eſt
tel en l'homme , c'eſt la Raifon (a) . Un
autre (b) reconnoît que nous n'avons
point de meilleur guide pour nous conduire
que la Raifon , & qu'il ne faut
jamais ne rien dire , ni rien faire , fans
l'avoir confulté. Tous lui rendent hommage.
Il y auroit de grandes réflexions à
faire fur les principes de morale où les
feules lumieres de la Raifon ont fait arriver
des Payens . Que cela nous apprenne
au moins jufqu'où notre raifon nous
pourroit mener , fi nous avions quelque
foin de la confulter & de la fuivre.
( a Id in quoque optimum eft qui nafcitur , quæ
cenfetur , in homine optimum quid eft ? Ratio . Senecq
. Ep . LXXVI .
( b) Solon .
68 MERCURE DE FRANCE.
à
Les hommes peuvent avoir , par les
vertus fimplement morales , un commerce
de moeurs avec les peuples les
plus différens de Religion . C'eft par -là
que dans la Religion même , on peut
entretenir l'humanité & la probité ſi
néceffaires au bien public , dans ceux
qui ont le malheur de n'être pas fenfibles
à des motifs d'un autre ordre &
plus importans pour eux . C'eſt par- là
auffi que l'on peut faire remarquer
des perfonnes trop zélées qui paroiffent
méprifer les vertus fimplement morales
, que les vertus chrétiennes font à
l'égard des vertus morales , ce que la
foi eft à l'égard de la Raifon : c'eſt-àdire
, qu'elles leur font fupérieures , fans
leur être jamais contraires . Les grandes
vétités qu'on trouve dans les livres
moraux des Payens , font ( dit Saint
Auguftin ( c) comme l'or des Egyptiens
dont il faut que les Ifraëlites s'enrichiffent.
Cet or appartient à Jéfus- Chrift.
Quelque part qu'un Chrétien trouve
quelque chofe de vrai qu'il fache ( dit
ailleurs ( d ) le même Saint ) que c'eft
fon bien .
Les Jurifconfultes Romains n'ont pas
(£ ) Confeſſ. Liv . VII , Chap. IX.
d ) De la Doctrine Chrétienne .
JANVIER. 1762. 69
te ,
donné une définition exacte du droit
naturel. Le droit naturel ( difoient- ils )
eft celui que tous les animaux apprennent
de la nature ; il n'eft point particulier
à l'efpece humaine, il eft commun
à tous les animaux que la terre porà
tous ceux que l'air foutient , &
à tous ceux que la mer nous cache .
C'eft de ce droit naturel que procédent
la conjonction du mâle & de la femelle
qui s'appelle mariage parmi les hommes
, la naiffance & l'éducation des
enfans. Les bêtes mêmes font censées
fufceptibles de ce droit , s'il en faut
croire ces Jurifconfultes.
Toutes les parties de cette définition
font vicieuſes : elle attribue aux autres
animaux une connoiffance qui eft particuliere
au genre humain , & met les
bêtes en parallèle avec les hommes. Il
n'eft pas étonnant que les Romains
aient mal défini le droit naturel , eux
( e ) Jus naturale eft quod natura omnia animalia
docuit : nam jus iftud non humani generis proprium
, fed omnium animalium quæ in terris , quæ
in mari nafcuntur , avium quoque commune eft :
hinc defcendit maris atque foeminæ conjunétio quam
nos matrimonium appellamus : hinc liberorum procreatio
: hinc educatio . Videmus feras iftius juris
peritas cenferi . Inftit. Lib . I. S. 3 , de Inftit. &
Jure.
70 MERCURE DE FRANCE.
qui le violoient de tant de manieres (ƒ) .
Les feuls Porphyre & Pythagore
peuvent admettre de la juftice dans les
bêtes ( dit un Auteur judicieux (g) .
Grotius ( h ) penfe néanmoins que la
juftice & l'équité font du reffort des bêtes.
Il fe fonde fur une foible lueur de
raifon qui eft en elles , & il rapporte
le témoignage d'un Écrivain ( i ) qui a
rempli fon livre de fables , & attribué
des vertus & des paffions aux bêtes.
Les penfées fe réduifent , généralement
parlant , à trois ordres qui font
les fenfations , les penfées & les fentimens
du coeur ; & les unes & les autres
donnent une grande idée de l'homme
& marquent fa dignité. «J'avoue
» ( dit un grand Philofophe (k) ) que
» les fenfations qui font les fonctions
» de la vue , de l'ouie , de l'odorat ,
( f) Voyez dans le premier Chapitre de ce
Traité , Section II , ce Sommaire : La loi na-
´turelle n'a pas fon fondement dans les coutumes
des peuples .
(g ) Quis adeò Pythagora Porphyroque addictus
juftitiam in brutis admittet ? Mazoni de triplici
hominum vitâ.
9
( h ) De Jure belli & pacis . Lib. I. Cap . I. §. 11 .
( i ) Pline , Hift . Nat. Liv. VIII . Chap. I.
( k ) Abbadie , de la connoiffance de foi- même
, page 35.
JANVIER. 1762 . 71
" du goût & de l'attouchement
» nous paroiffent être communes avec
» les bêtes , ce qui femble beaucoup
» rabattre de leur dignité ; mais qu'il
» nous foit permis de ne point pronon-
» cer fur l'état intérieur des bêtes qui
nous eft inconnu. Dans le fond , le
» fentiment de ceux qui en font des
» automates n'a pas encore été bien
» réfuté. Si les bêtes reffemblent à
» l'homme , certains automates de l'in-
" vention de l'efprit humain ont auſſi
» leur conformité apparente avec nous ;
» & cependant il n'y a point de com-
» paraifon à faire entre le grand Archi-
» tecte qui a fait les premiers , & cc-
» lui qui a fait les autres. Je ne fçais
» ( ajoute ce même Philofophe ) s'il y
» a un homme affez hardi , pour ofer
» dire que Dieu , par fa fageffe infinie
» ne pourroit point faire , s'il vouloit
» un automate qui , fans avoir au-
» cune connoiffance imitât parfai-
» tement les chofes qui en ont. Com-
» ment oferoit-on nier cela de Dieu ?
» puifqu'on voit que cela ne paffe pref-
» que pas la portée des hommes ; &
» fi l'on demeure d'accord que la fa-
» geffe de Dieu pourroit le faire , com-
» ment peut-on répondre que Dieu ne
>
72 MERCURE DE FRANCE.
,
» l'a point fait ? En vérité , je ne fçau-
» rois décider où eft- ce qu'il y a plus
» de difficulté , ou dans le fyftême de
» ceux qui expliquent l'inftinét des bêtes
» par un mouvement machinal Ou
» dans l'opinion de ceux qui le rappor-
» tent au fentiment , ou dans celle de
» ceux qui y ajoutent la connoiffance ;
» mais je fçais bien ( continue-t- il ) que
" fi le préjugé eft contre le premier
fentiment , la raifon fe déclare beau-
» coup contre les deux autres .
""
Le fentiment ne fuffit point pour
expliquer les actions des animaux . Ce
n'eft pas affez qu'une hirondelle par
exemple , ait vû du limon fur le bord
d'un ruiffeau & ailleurs de la paille
des petits bâtons de bois , du crin , de la
mouffe & tous ces petits matériaux dont
la maifon qu'elle bâtit enfuite eft compofée
, il faut outre cela une intelligence
en elle ou hors d'elle , qui ait connu
le rapport qui peut être entre toutes ces
chofes , & qui ait jugé que ce limon
doit être comme le mortier pour unir
ces bâtons & en faire une muraille
que ces poils devoient fervir à entretenir
la chaleur de la couvée , qu'il
falloit que le nid fùt à l'abri , que la figure
de ce nid devoit être ovale pour
concentrer
JANVIER. 1762. 73
concentrer la chaleur , qu'il étoit néceffaire
que fon ouverture fût proportionnée
au corps de l'oifeau qui en eft
l'hôte & l'architecte , & qu'il ne falloit
point qu'il fût trop bas ou trop près de
la terre , de peur d'être à la portée des
animaux qui pourroient tuer ou dévorer
fes petits , & c.
?
·
On ne fe fatisfait pas davantage
quand on appelle la Raiſon au fecours
du Sentiment en attribuant celle -là
aux bêtes. Mettez , fi vous voulez ,l'intelligence
d'un homme dans une hirondelle
qui vient de naître , vous ne la
mettez pas pour cela en état de faire
tout ce à quoi ſon inſtinct la portera .
Cette intelligence ne tirera point fes
conféquences de principes qui lui font
inconnus. Et qui a appris à cette hirondelle
les régles de l'Architecture ? D'où
vient qu'entre les oifeaux de cette efpéce
, les unes ne font pas plus ignorantes
que les autres & que celles
qui
font nées cette année & qui n'ont
rien appris du pere & de la mere qui
font morts auflitôt qu'elles ont été éclofes
, ne manquent pas de faire leur nid
avec la même jufteffe & la même fymmétrie
? Pourquoi d'ailleurs les hommes
fe trompent-ils fi fouvent en ce
II. Vol.
>
D
74 MERCURE DE FRANCE.
re ,
qu'ils font par leur propre connoiffan
ce , & que
les bêtes ne fe trompentjamais
dans ce que la nature leur fait faifinon
ppaarrccee qquuee les hommes fe conduifent
par leur propre raifon , & que
les bêtes agiffent par une raifon étrangère
plus parfaite que celle de l'homme.
Une connoiffance comme celle de
l'homme , qui s'acquiert par degrés , ne
fuffiroit point à une hirondelle. Il fau
droit lui fuppofer de l'enthoufiafme &
de l'infpiration .
On ne feroit peut-être pas dans la prévention
où l'on eft communément fur
ce fujet , fi l'on avoit confidéré que le
mouvement machinal a plus de part
que ni le Sentiment ni la Raifon aux
actions qui nous font communes avec
les bêtes. Par exemple , quand vous
mangez , il eft impoffible que vous expliquiez
l'impreffion que les viandes
font fur votre imagination , fans que
vous confidériez premierement celle
qu'elles font fur votre corps ; & quoique
vous ay ez accoutumé de ne penfer qu'à
celle- là , vous devez reconnoître qu'il
faut un mouvement de l'air qui ébranle
le nerf optique , pour vous les faire voir,
& celui de l'odorat pour vous les faire
fentir , & qui renouvellant une certaine
JAN VIER . 1762. 75
impreffion de votre cerveau , vous repréfente
le plaifir que vous avez déja
eu ; mais en vain votre imagination feroit
chatouillée par l'idée de ce plaifir
que vous allez goûter , fi vous ne fçaviez
faire mouvoir votre main qui doit
porter ces alimens dans votre bouche.
Appellez votre raifon au fecours du
Sentiment. Elle ignore comme lui quelle
route les efprits animaux qui doivent
couler dans la main pour la faire agir ,
doivent prendre ; elle ne fçait ni où ces
efprits font , ni par quels nerfs ils doivent
courir ; & cependant ce mouvement
ne laiffe pas de fe faire dans la
mefure & dans la jufteffe qui eft néceffaire
pour obéir au Sentiment & à
la Raifon . La connoiffance commande ,
mais elle n'exécute rien , & il y a ici ,
outre l'intelligence de l'homme , une
intelligence du dehors', une raifon d'automate
, qu'il faut néceffairement confondre
avec la fageffe & l'intelligence
du grand ouvrier qui nous a formés ;
& pourquoi l'inſtinct des bêtes auroit- il
un autre principe ?
Mais qu'on l'attribue à un mouvement
machinal , ou à une impulfidu
étrangère , ou à quelque efprit d'un of
dre inférieur au nôtre qui animera, les
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
bêtes & c. il n'importe : ce qui réſulte
du fujet fe réduit à deux points inconteſtables
: le premier , que l'état des bêtes
eft quelque chofe de très- obſcur &
de très-inconnu : le fecond , que ce que
nous ne connoiffons point, ne doit point
nous faire rejetter ce que nous connoiffons
diftin &tement.
Le fyftême de Grotius détruiroit le
principe des obligations & des devoirs.
Quel eft ce principe ? fi ce n'eft l'intelligence
par laquelle nous reconnoiffons
un Etre Suprême qui nous donne
des Loix accompagnées de promeffes
& de menaces . Or les brutes deftituées
de raifon , ne connoiffant ni Loi ni
Légiflateur , & n'ayant aucune idée de
peine & de récompenfe , n'ont aucun
principe d'obligation ( 1 ) . A combien
d'abfurdités l'hypothèse de Grotius ne
conduiroit-elle point ? Si les bêtes connoiffoient
la volonté de Dicu , il s'enfuivroit
qu'elles la devroient fuivre , &
que ne le faifant pas elles encourroient
la même damnation que les hommes
qui s'en éloignent . De ce qu'elles auroient
la connoiffance du droit naturel ,
il s'enfuivroit qu'elles pourroient être
fujettes aux Loix civiles , & que ceux
( 1 ) Leg. XIV , f. de Off. præf.
e
JANVIER. 1762. 77
qui les tueroient commettroient un
meurtre. Tout cela ne répugne pas
moins a la raifon qu'à la révélation .
Puffendorff(m) croit que la définition
des Jurifconfultes Romains doit
fon origine au fentiment de la Métempfycofe
ou de la Tranfmigration des
ames , que tenoient les Stoïciens. ' Ce
n'eſt pas excufer le vice de la définition ,
c'eft montrer la fource où ces Jurifconfultes
ont puifé leur erreur .
Les termes de Loi & de droit & autres
, dans leur fignification propre , défignent
une régle prefcrite à des Agens
libres , c'est-à-dire , capables de connoître
la régle , obligés de s'y conformer ,
& difpofés de telle manière que , comme
ils peuvent ne pas la fuivre actuéllement
, ils peuvent auffi la fuivre , & la
fuivent toutes les fois qu'ils agiffent felon
la raifon. Comme cette régle , tant
qu'elle demeure régle , eft conftante &
invariable , furtout la Loi de nature qui
par elle-même , ne fçauroit ceffer d'être
telle , ona apliqué métaphoriquement le
nom de Loi aux mouvemens , non feulement
des bêtes , mais encore des chofes
inanimées produites en conféquen-
( m ) De jure naturali & gentium , Lib . II ,
Cap. III , § . 2.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ce d'un ordre naturel qui ne change
point . C'eft ainfi que les anciens Philofophes
, furtout les Stoïciens , appellent
fouvent Loi de nature , ce qui fe fait
en conféquence de l'ordre , des caufes ·
Phyfiques. C'eft en ce même fens que
les Philofofophes modernes difent que
telle ou telle chofe fe fait felon les Loix
du mouvement. Tout cela eft néceffaire
d'une néceffité Phyfique , qui n'a rien
de commun avec l'ordre moral auquel
on fe foumet par une détermination
libre de la volonté ; & c'eft de l'ordre
moral qu'il s'agit dans la définition que
j'examine .
Le Droit naturel eft tout autre chofe
que ce penchant que la Nature a donné à
toute forte d'animaux vers ce qui leur
eft utile. Le droit eft ce qui doit déterminer
un penchant , mais le penchant
n'eft point le droit. De ce que quelqu'un
a du penchant à faire une action ,
en conclura-t-on qu'il a droit de la faire
? Et ce qui doit déterminer eſt- il la
même chofe que ce qui doit être déterminé?
- Difons donc qu'il y a un ordre de la
Nature , une inclination , un penchant
qui eft commun à tout ce qui refpire.
Dieu a imprimé à tous les animaux ce
JANVIER. 1762 . 79
mouvement univerfel , par lequel ils fe
portent à la multiplication de leur efpéce,
à élever leurs petits , & à fe défendre
quand ils font attaqués ; mais il n'y
a aucun rapport entre ces mouvemens
de la nature qui font du reffort des fens
communs à tous les animaux , & le droit
naturel qui eft du reffort de l'efprit particulier
aux hommes , à qui il enfeigne
à fe conduire felon les régles de leur
Raifon, Il n'y a point de fimilitude entre
les mariages des perfonnes qui font
Fouvrage de la Raifon & que le mutuel
confentement forme , & les accoupleplemens
des bêtes qui ne peuvent donner
de confentement , par cela même
qu'elles n'ont point de volonté. La conjonction
des deux fexes n'eft entre les
bêtes qu'une union brutale , qui ne peut
être comparée avec l'honnêteté du mariage
entre les hommes . De là qu'il ne
peut y avoir de fociété entre les animaux
, il fuit qu'il ne peut y avoir ni
droit ni juftice parmi eux. Dieu a imprimé
dans l'homme l'idée du bien &
du mal , & c'est ce fentiment général
d'équité qui forme le droit naturel. Ce
droit , que la Raifon feule enfeigne, ne
peut pas avoir lieu parmi les animaux
que la Raifon n'éclaire point.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
•
Trois Ecrivains célébres qui ont traité
des devoirs de la fociété , Grotius
Hobbes , Puffendorff, veulent également
que les hommes vivent bien les
uns à l'égard des autres , mais ils différent
dans les motifs fur lefquels ils fondent
ces devoirs. Grotius veut que ce
foit , parce que vivre bien eft conforme
à la fainteté divine ; Hobbes , parce
que fans cela il n'y auroit que guerres.
parmi les hommes ; Puffendorff , parce
que Dieu commande de bien vivre.
Tous ces motifs font bons ; mais il faut
les réunir au lieu de les féparer. Vivre
bien , parce que c'eft imiter la fainteté
divine , ce qui eft le motif de Grotius
eft une idée très raifonnable. Vivre.
bien , parce que Dieu l'ordonne , eſt
encore un très - jufte motif. Celui de
Hobbes qui a fon ufage , feroit fans
doute défectueux , pris tout feul ; ce
n'eft qu'après avoir établi que nous fommes
obligés d'obferver la juftice , qu'on
doit prouver que notre intérêt mutuel
demande que nous l'obfervions ( n ) .
-
Le premier principe de la Loi natu-
(n ) Voyez fur cela un raiſonnement déciſif
de Cicéron dans l'Idée générale de la Science du
Gouvernement, qui eſt à la tête de l'Introduction
.
JANVIER. 1762. 81
relle eft , felon Hobbes , la confervation
propre ; Thomafius vent que ce foit
le bonheur propre , & fon fentiment
revient à celui de Hobbes ; Grotius , la
droite raison ; Puffendorff, la focialité
; Valentin Alberti , la croyance que
nous fommes l'image de Dieu ; Coccejus
, la volonté de Dieu ; Welthenius
l'honnêteté ou la turpitude intrinfeque
des actions ; Trimefuus , Janus & Burlamaqui
, ce principe , il faut aimer
Dieu , nous - mêmes , & le prochain.
Ce dernier fentiment eft incontestable
il réunit ce que les autres féparent ;
mais l'amour de Dieu , l'amour-propre ,
& l'amour du prochain font des principes
particuliers qu'il ne faut développer
qu'après avoir démontré le principe général
, d'où ils émanent & auquel ils fe
rapportent , comme l'effet fe rappporte
à la caufe.
;
Le principe général de la Loi naturelle
, c'eft que la Raifon doit être notre
guide ; qu'il n'appartient qu'à elle
de nous gouverner , & que les paffions
ne peuvent entreprendre de le faire
fans ufurper l'empire légitime qu'elle a
fur nous.
•
Dès que ce principe général eſt établi
, nous découvrons fans peine dans
D v
82 MERCURE DE FRANCE .
la Loi naturelle , trois principes particuliers
, qui en font comme les efpéces
, & qui forment les trois engagemens
qui nous lient à Dieu , à nousmêmes
, & à notre prochain . Ces trois
fortes de devoirs peuvent être apperçus
par les feules lumières de la Raifon , &
font renfermés dans l'idée de la Loi naturelle
prife dans toute fon étendue.
Elle nous éléve à Dieu pour l'adorer ,
& nous fait defcendre jufqu'à nous
pour nous aimer , & jufqu'aux autres
hommes pour les fecourir. L'homme
regardé dans l'ordre de la Nature , travaille
à fa propre confervation ; en le
faifant , il travaille auffi à celle des autres
, & il aime Dieu , fource des biens
que l'homme conferve , en s'aimant luimême
avec le prochain . De là, les trois
principes particuliers que j'annonce . I.
L'amour de nous- mêmes , cette inclination
pour notre confervation , cette
averfion pour tout ce qui peut nous
nuire , eft un mouvement fi naturel
qu'il prévient nos réfléxions. C'eft une
vérité de Sentiment. La volonté de
Etre Suprême qui nous a créés , eſt
que nous nous aimions puifquil a
mis en nous ce penchant naturel qui
nous porte à l'amour de nous - mêmes .
>
JANVIER , 1762. 83
II. Nous fommes deſtinés à la fociété
on l'a vu ( o ) , & c'eft encore une vé
rité de fentiment . La volonté de cet
Etre Suprême eft auffi que nous aimions
les autres hommes , puifque le
penchant qu'il nous a donné pour la
fociété feroit vain & illufoire fans cela,
& qu'il ne peut y avoir , de focialité
fans cet amour d'autrui III. Avec ce
penchant à nous aimer & à vivre avec
les autres hommes , la Divinité nous a
doués de la Raifon . C'eft une vérité de
fait , & cette Raiſon nous dit que nous
devons avoir de la reconnoiffance pour.
les biens que nous recevons , & que
nous devons proportionner cette reconnoiffance
; autant qu'il dépend de
nous , à la grandeur du bienfait,
L'amour de Dieu renferme tous les
devoirs de l'homme envers cet Etre Su
prême. Il est l'auteur de toute la nature
des principes qui conftituent l'homme ,
de cette proportion occulte qui charme
encore plus les yeux de l'efprit , que la
beauté extérieure ne fçauroit plaire aux
yeux du corps , de la lumiere naturelle
qui nous éclaire, Nous tenons de lui la
vie & la raison. Voilà la fource de l'a-
•
( 0 ) Dans l'idée générale de la Science dur
Gouvernement.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
bligation où nous fommes d'aimer Dieu
indépendemment de la néceffité que
révélation nous en impoſe.
la
L'amour-propre renferme tout ce que
l'homme eft tenu de faire directement
par rapport à lui-même. Le Créateur a
mis en nous cette lumière naturelle qui
nous porte à rechercher le bien & à fuir
Je mal. Il s'eft donc propofé la confervation
& le bonheur du genre humain .
Il veut par conféquent que chaque individu
travaille à fe conferver & à ſe
rendre heureux. Voilà la fource de l'amour-
propre , mais de l'amour-propre
éclairé.
L'amour des autres hommes ou la focialité
renferme tout ce qu'on doit à autrui.
La confervation & le bonheur du :
genre humain que Dieu s'eft propofé en
le créant , & le penchant que Dieu a
donné à tous les hommes pour la fociété
, impofent manifeftement à chaque
homme l'obligation de travailler
de toutes fes forces , à la félicité des
autres hommes ; car fans cette obligation
, ni l'objet de fa création ne fçauroit
être rempli, ni le penchant que les
hommes ont à la fociété fatisfait. Dieu
nous a donc créés , afin que nons nous
rendions des fervices réciproques .Voilà
:
JANVIER. 1762 .
P'origine de l'amour du prochain .
85
Ces trois fortes d'amour font facrés,
les engagemens qu'ils nous impofent
doivent nous être chers ; & de là même
pourroit naître une forte d'embarras .
Lorfque les devoirs n'ont que des paffions
à combattre , la Raifon n'a que
des ennemis à vaincre ; mais quand ils
fe combattent les uns les autres , elle
peut douter auquel elle doit donner l'avantage
, parce qu'elle veut fatisfaire à
tous. La Loi naturelle léve nos fcrupules
, & nous y trouvons un quatrième
principe particulier qui , dans ce con-·
flit des devoirs , fixe nos idées , en nous
apprenant que les moins importans
doivent céder à ceux qui le font le plus.
Je diviferai donc ce volume en cinq
Chapitres.
Le premier traitera du principe gé--
néral de la Loi naturelle ou de l'Empire
de la Raifon.
Le fecond , de l'amour de Dieu .
Le troifiéme, de l'amour de foi-même.
Le quatriéme , de l'amour du prochain
.
Le cinquième , de l'ordre & de la
fubordination des devoirs.
Quoique les trois Volumes qui ont
#
•
86 MERCURE DE FRANCE .
déja paru de l'ouvrage immenfe de M.
de Réal, foient les garans de la folidité
& du fublime de fon efprit , l'idée que
nous venons de voir du droit naturel
nous préfente quels hommages un feul
homme a rendu à l'humanité , & à combien
de titres on peut dire de ce Scrutateur
des Philofophes ce que S. Auguf
tin difoit de Cicéron : que la lecture de
fes ouvrages fit unfi grand effetfur fon
coeur , qu'elle lui donna des vues & des
penfées toutes nouvelles , & le porta à
adreffer à Dieu des prieres très-différen
tes de celles qu'il faifoit auparavant.
M. l'Abbé de Burle de Curban a eu
l'honneur de préfenter au Roi , à la Reine
, à Mgr le Dauphin , & à Madame
Adélaïde , ce troifiéme Volume de la
Science du Gouvernement , de feu M. de,
Real , fon Oncle .. o
oli peltob iro shomson folk of ob Lan
nd i al ob
5. LoosólaI
lab 12 orbiolob , omlimpnb s.I
' er ovab zub moitinibvod:
ao iup zemulo don l onpion
JANVIER. 1762 . 87
LES AVANTURES de PÉRIPHAS ,
defcendant de Cécrops , par M. Pu-
JET DE SAINT-PIERRE en 2.
petits Vol. in-12 , ou in-8 ° . d'environ
250 pages chacun . A Amfterdam , &
Je trouve à Paris chez Dufour , Libraire
, même Boutique & fonds de
Cuiffart , au milieu du quai de Gévres
, à l'Ange-Gardien.
NOUS ous rendons compte un peu tard
de cet ouvrage que nous avions déja
annoncé dans notre Mercure d'Août .
Les Ecrivains périodiques
fe font réunis
pour le préfenter au Public comme
un livre intéreffant
, propre à exciter la
curiofité & fait pour infpirer l'amour
des vertus ; & nous joignons avec plaifir
notre fuffrage au leur . C'est un Poëme
héroïque en profe , divifé en 14 Chants , & l'onjuge aifément
l'Auque
teur s'eft propofé
de faire un ouvrage
dans le même genre de Télémaque. Pe
riphas né dufang de Cécrops , Fondateur
de l'Empire d'Athènes , Prince jeune
, orphelin , paroît fur la fcène à l'inf
88 MERCURE DE FRANCE.
tant de fon retour des voyages où l'avoit
accompagné Elmédor , Grand- Prêtre
de Delphes , homme habile dans
la fcience des Cours & des hommes ,
qu'Apollon lui - même avoit chargé de
l'éducation de Périphas . Ce Gouverneur
ne dirige point la marche du jeune
Prince dans le Poeme. Il l'abandonne
à fes propres vertus & à l'appui d'Apollon
; il le laiffe brûlant du defir de parvenir
au trône d'Athènes , dont les enfans
de Cécrops avoient été dépouillés
par la brigue & par la violence ; les
moyens que Périphas employe pour recouvrer
ce trône,font toute l'intrigue de
l'ouvrage , dont les maximes font propres
à former un Prince , & à lui faire
mériter une, réputation & une gloire
proportionnées à l'éclat de fon pofte
éminent. La Phocide , Royaume de la
Gréce , eft le lieu de la fcène.
eŭ
Dans le premier Chant , Périphas
abandonné de fon Gouverneur , livré
à lui feul dans une forêt agréablement
décrite , fe plaint aux Dieux du malr
dont ils l'accablent. Apollon
ouché de fes larmes ordonne à Morphée
d'envoyer un fonge à Périphas
pour le confoler , & pour lui peindre la
carriere éclatante - I que le deftin lui
JANVIER. 1762. 89
9 ,
prépare. Morphée offre à Périphas un
cafque , fymbole des combats , enfuite
une Couronne , préfage affuré de celle
d'Athènes après laquelle il foupire . Enfin
le fonge lui adreffe un difcours plein
de force & de fageffe , & que la circonftance
rend encore plus touchant.
A ce fonge fuccéde la rencontre d'Ociroé
, Reine des Locriens détrônéc
que Périphas ravit aux efforts & à l'attentat
d'une troupe de lâches affaffins
que l'ufurpateur de la Locrie avoit armés
dans l'espoir de fe défaire entiérement
de cette Reine. La reconnoiffance
qu'elle exprime à Périphas , les
difcours qu'elle lui adreffe & les réponfes
du jeune Prince ont le ton & la nobleffe
qui conviennent à l'un & à l'autre.
Enfin Ociroé ramene Périphas à Elatée
capitale de la Phocide, où elle s'étoit déja
réfugiée pour implorer l'appui de la
Cour , mais où elle n'avoit rencontré
que ces regards fuperbes qui achévent
d'humilier la fierté.
Dans le fecond Chant Ociroé femble
découvrir dans Périphas les quali
tés
propres à négocier avec fuccès à la
Cour de Phocide un traité d'alliance
& à déterminer le Roi à armer contre
l'Ufurpateur de la Locrie. Elle com90
MERCURE DE FRANCE.
mence par lui faire entrevoir de quel
fecours elle pourroit lui être pour remplir
fon projet fur la Couronne d'Athènes
, fi elle étoit affez heureuse pour
recouvrer la fienne. Avant de s'expliquer
davantage au Prince , elle en exige
le récit de fes avantures . Ce récit
remplit le fecond , le troifiéme & le
quatriéme Chant,dans lefquels Périphas
racontant l'hiſtoire de fes voyages , offre
le tableau des quatre Cours différentes
où il avoit voyagé. Dans la premiere
il a trouvé un Prince grand par le coeur
& par l'efprit , qui rendoit fes Peuples
heureux ; dans la feconde il a obfervé
les malheurs où entraînent les difputes
de Religion ; dans la troifiéme
il a remarqué combien un Prince enivré
de la cruelle foif des conquêtes eft
un fleau terrible pour fes Peuples &.
pour les Etats qui l'entourent ; dans le
quatriéme il a eu à déplorer la mort
funefte d'un Prince efféminé & les vices
de fes fujets..
-Au cinquiéme Chant Périphas paroît
à la Cour de Phocide , par les ordres
du Roi , & réuffit à l'attendrir fur les
malheurs d'Ociroé.
Dans le fixiéme Chant on convient'
du traité d'alliance entre le Roi de PhoJANVIER.
1762 . 91
eide & Ociroé. On arme pour chaffer
PUfurpateur de la Locrie : à l'armée
Phocéene vient fe joindre l'élite de la
jeune Nobleffe des Empires voifins . De
fon côté Hyperion , ufurpateur de la Locrie,
fe met en état de défenfe & compte
déja dans ſon armée les Géants & les
Athlétes les plus formidables.
Au feptiéme Chant l'Envie irritée
de la gloire du defcendant de Cécrops ,
frappe du pied la terre , elle en flétrit
les herbes ; elle s'élance avec la violence
d'un tourbillon ; elle vole à Paphos. Là
elle engage l'Amour à venir troubler le
coeur de Périphas pour le détourner de
fon objet. L'Amour arrive durant une
fête que donnoit Ociroé , & dont la
defcription eft de la plus grande magnificence;
mais c'eft en vain qu'il employe
tout fon art pour faire porter fes fers à
Périphas. Du haut de l'Olympe Vénus
apperçoit la défaite & la confalion de
PAmour ; dans fon dépit elle defcend
elle-même fur la terre , fe manifeſte à
Périphas dans tout fon éclat. Ravi de
tant de charmes , il fe précipite aveuglément
; dans fon char , & ce char
s'éleve auffi - tôt dans les airs , tranfporte
Vénus & Périphas dans le même
féjour que la Molleffe & la Volupté
92 MERCURE DE FRANCE.
avoient préparé pour Pfyché. Cette évafion
de Périphas ayant caufé les plus
grandes allarmes , la Phocide invoque
en vain les Dieux pour en obtenir quelque
figne qui l'affure du fort du jeune
Prince ; Bellone elle-même implorée par
des Guerriers dont jamais elle n'avoit
dédaigné les voeux , dès qu'elle a apperçu
Périphas devenu le vil efclave de
la Volupté , détourne les yeux avec mépris.
Cependant l'Envie profite de la circonftance
pour faire naître la défiance.
& la jaloufie dans le coeur du Roi d'Athènes.
Un Miniftre du Roi de Phocide
, ennemi d'un autre Miniftre de la
même Cour , qui étoit le protecteur de
Périphas , eft l'inftrument dont fe fert
l'Envie pour aigrir Erectée , Roi d'Athènes
, & pour lui peindre Périphas comme
un rival , dont toutes les démarches
ne tendoient qu'à le détrôner .
#
Dans le huitiéme Chant , on voit les
Dieux affemblés dans l'Olympe obferver
l'état des affaires de la Grèce . Apollon
expofe à Jupiter l'opprobre oùVenus
a plongé Périphas , & en obtient
la permiffion d'aller rompre le charme
qui retient ce Prince dans les
bras de l'Amour . Apollon en effet l'enlévé
dans fon char , le tranfporte au
JANVIER. 1762. 93
,
milieu du Zodiaque , conftellation en
laquelle Cécrops avoit été métamorphofé;
& pour élever fon efprit & fon
ame aux objets les plus fublimes , il lui
montre la gloire des Dieux dans l'Olympe
, enfuite le fpectable horrible du
Tartare , enfin le bonheur délicieux des
Champs Elysées ; après quoi il le rend
à l'armée Phocéene , qui pendant fon
abfence avoit langui dans l'inaction ,
& qui dès fon retour fent renaître
la plus grande ardeur pour les combats.
Au neuviéme chant un Ambaffadeur
du Roi d'Athènes vient interrompre
la marche de l'armée Phocéene qui
s'avançoit vers l'Ufurpateur de la Locrie.
Cet Ambaffadeur s'étant efforcé
de rendre Périphas fufpect au Roi .de
Phocide , exige au nom du Roi, que ce
jeune Prince lui foit livré , & que le traité
d'alliance avec Ociroë foit rompu.
Le Roi de Phocide juftifie Périphas, &
répond qu'il va le députer au Roi d'Athènes.
Périphas fe rend à cette Cour, il
demande une audience publique ; fa harangue
où regnent la plus noble fierté
la plus haute vertu, ne fert qu'à redoubler
les foupçons & la haine du Roi. Il
affemble fon Sénat , dans le deffein de
lui infpirer la même haine dont il eft
94 MERCURE DE FRANCE.
penétré. Le Sénat s'oppofe aux volontés
du Roi ; & loin de confentir qu'on
trouble le projet du rétabliffement de la
Reine des Locriens fur fon Trône , il
infifte fur la justice & la magnanimité de
Periphas qui a dirigé ce projet. Le Roi
n'eft point guéri de fes foupçons ; il
exige qu'on retienne encore Périphas à
Athènes , fous prétexte de mieux éclaircir
fes démarches & leur objet. Cependant
arrive le tems de la célébration des
Myftères de Cérès . Périphas y eft admis .
Les Augures les plus flatteurs lui annoncent
qu'il régnera fur les Athéniens.
Au dixiéme Chant , les Sénateurs affligés
de l'état horrible où les Divinités
Infernales avoient livré leur Roi , imaginent
un moyen pour calmer l'agitation
de fon âme , & pour obtenir que
Périphas foit renvoyé avec des réponfes
dignes de l'équité du Sénat.Le moien
réuffit en effet. Périphas arrive à propos
en Phocide. Les Miniflres de l'Envie
avoient profité de l'abfence de ce
Prince pour employer tous leurs foins
à le rendre fufpect au Roi de Phocide.
Celui- ci , malgré la juftice de fon ame
étoit déjà ébranlé par l'adreffe & la malice
des Courtifans qui l'obfédoient . Il
venge Périphas en redoublant de conJANVIER.
1762. 95
fiance pour lui. Cependant le Roi d'Athènes
avoit à peine appris le départ de
Périphas que fon trouble avoit redoublé
. Un fonge l'avoit livré à toutes les
fureurs de la vengeance . Il avoit même
fait confentir le Sénat à la guerre , fous
prétexte d'appuyer le projet de Périphas
contre la Locrie ; & fous ce prétextè ,
d'aller furprendre le defcendant de Cécrops
dans la mêlée & de lui donner la
.mort.
Dans le onzième Chant , Périphas
prévient le complot du Roi d'Athenes
en accélérant le combat contre Hyperion.
Le plan de ce combat , le champ
de bataille , la chaleur de l'action , là
victoire des Phocéens , ont paru heureufement
imaginés.
Au douziéme Chant , la Reine de
Locrie , le moment d'après fa victoire
, meurt des bleffures qu'elle avoit
reçues dans le combat. On lui rend les
-honneurs funébres . L'Empire de Locrie
eft réuni à celui de Phocide . Périphas
eft nommé Viceroi des Provinces conquifes.
Le Roi d'Athenes privé de l'efpoir
qu'il avoit conçu , s'oppofe haute-
-ment à la réunion de la Locrie au
-Royaume de Phocide . Le Miniftre du
Roi de Phocide démêle les motifs fe96
MERCURE DE FRANCE.
crets du Roi d'Athenes & les dangers
dont une troupe de traîtres menace Périphas.
Pour en fauver le jeune Prince
le Miniftre le fait exiler.
Au treiziéme Chant , Périphas exilé
fe retire fur le Parnaffe , feule reffource
des Grands dans leurs malheurs. La
defcription de cette montagne , celle
des Mufes & de leurs Chants offre l'image
de la Poëfic , & le tableau des
avantages des Sciences & des Lettres.
Uranie enfin , qui vient de lire dans les
Aftres que Périphas touche au terme de
fes voeux, lui ordonne de quitter le Parnaffe
.
Périphas, dans le quatorziéme Chant,
arrive à la Cour d'Egérie dont les États
confinoient au Parnaffe. Il y trouve fon
Gouverneur devenu Miniftre de cette
Princeffe . Enchanté des charmes & des
vertus qu'il voit briller en elle , il lui
fait part d'une paffion à laquelle elle
devient bientôt fenfible. Le Roi d'Athenes
inftruit de la retraite de Périphas,
médite une rufe odieufe pour le faire
périr. Le complot eft découvert . Le
jeune Prince marche à fon ennemi à la
tête des troupes d'Egérie. Le Roi d'Athenes
défait meurt en fuyant ; & Périphas
eft enfin couronné Roi d'Athenes.
LETTRE
JANVIER. 1762. 97
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure , fur l'Annonce promife
dans le P. S. de celle du mois de
Décembre dernier , au fujet des Principes
difcutés , & c. & de la nouvelle
verfion du Pfeautier qui va paroître.
A cette Annonce plus précife on joint :
1. Le Pfeaume LXXIX . traduit feulement
en François & par verſets diftribués
en Stiques : forme qu'on obfervera
dans le Pfeautier & qui a paru
plus analogue à l'efprit poëtique du
Texte .
2°. Le Pfeaume LI. hebr. ou le Miferere
, &c. traduit en Latin & en François
, & fuivi d'une Expofition quant
aufens fpirituel.
MONSI ONSIEUR ,
Je remplis mes engagemens avec
vous ; & voici peut-être trop abondamment
, dequoi remplir les vôtres avec
le Public : mais vous pourrez en faire
à deux fois ; on n'a garde d'abufer du
Mercure de France ; on attend feule-
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ment de lui une plus grande publicité ,
foit parmi les gens du Monde
,
foit
chez les Etrangers . Tous verront dans
la fuite que la Théologie rentrera dans
la Littérature , par la beauté plus lumineufe
des Pfeaumes qu'on pourra choifir.
Ce motif fera le vôtre comme le
mien ; & je n'aurai à me plaindre que
de ma précipitation & de l'excès de
votre indulgence. In magnis voluiffe
fat eft. J'en demeure là , en fupprimant
mon nom un ami , vous le fçavez ,
vous l'a donné malgré moi,
J'ai l'honneur d'être & c.
B. de M. ancien Moufquetaire du Roi ,
Paris , 6 Décembre 1761 .
Au refte l'Imprimeur , auffi
peu Grec
que moi , a fourré ce mot dans ma note
de la page 76 ; & a mis versets , au lieu
de verfion , au Titre du Pfeaume I. p .
81. Mes vers ont un peu fouffert aufli
par le changement d'un le en la , &c,
112.7
JANVIER . 1762. 99
PRINCIPES DISCUTÉS ,
pour faciliter l'intelligence des Livres
Prophétiques , & Spécialement des
Pfeaumes , relativement à la Langue
orig inale
L
, avec cette Epigraphe :
Subfequi grandia noftra lux ,
Non nova , fed nové.
Tomes XI & XII. le premier de 470
& le fecond de 474pag. A Paris , chez
Claude Hériffant , Imprimeur , rie
Neuve Notre - Dame , & à Lille-en-
Flandres , chez Van - Coftenoble , Libraire
, rue des Malades . 1761 .
E onziéme Volume que les PP. Capucins
, Eleves de M. l'Abbé de Villefroy
, viennent de mettre au jour , contient
quatre fections. La premiere regarde
les conjonctions ; la feconde , les
prépofitions ; la troifiéme , les autres
particules Hébraïques , & la quatrième ,
les lettres énergiques qui font dans la
Langue fainte . Ces quatre objets y font
traités en peu de mots , mais fuffifam-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
ment pour juſtifier & le travail des Auteurs
, & l'exactitude des Verfions qu'ils
préfentent depuis plufieurs années au
Public. Pour ne point laiffer longtemps
l'efprit du Lecteur fur ces matieres ftériles
, quoique néceffaires , ils les ont
coupées & féparées les unes des autres
par la traduction de plufieurs Pfeaumes ,
toujours également foutenues & harmonieufes
, précédées d'un double argument
, dont le premier regarde l'Eglife
de l'ancien Ifrael , & l'autre l'Eglife
de J. C. fuivies de notes intéreffantes &
néceffaires
pour la parfaite intelligence
de ces Cantiques facrés.
Parmi celles qui fuivent la verfion du
Pfeaume LXXXIII . Quam dilecta taber
nacula tua , Domine , & c , il en eft une
fur le terme de Paffereau , que nous ne
pouvons paffer fous filence ; elle eft furement
neuve , & offre une explication
dont la beauté eſt peu commune .
Que vos Tabernacles me ſont chers ,
Eternel , Dieu des Armées!
Mon âme brûle & le confume du deſir
De revoir les parvis de l'Eternel , **
Mon coeur & ma chair
De chanter avec allégreffe
Le Tout-Puiſſant qui me rendra la vie.
*
IOIA
JANVIER
. 1762.
Oui , le Paffereau trouvera une retraite,
Et la Tourterelle fon nid
Pour y déposer les petits , &c.
» Le Prophéte , difent les PP. Capu-
» cins , pag. 75 , ne compare point , fans
» raifon , le Peuple d'Ifraël au Paffereau
» qui revole vers fon nid , lorfqu'il eft
» échappé du filet.
» On fentira l'allufion que fait ici le
» Pfalmifte , fi l'on fe fouvient 1 ° . qu'au
» verf. 1. du Pfeaume x. l'Ifraëlite eft
» caractérisé par le terme de Paffereau ;
» & 2°. fi en lifant le chap. XXIV du
» Lévitique , on fait attention à l'uſage
» que l'on fait des deux Paffereaux dans
» le fit prefcrit pour la guérifon de la
» lépré .
»L'un étoit immolé par le Prêtre ; &
» le fecond , trempé dans le fang du
» premier, étoit renvoyé dans les airs.
» Le Peuple d'Ifraël repréfentoit lui
» feul ces deux oifeaux. La partie qui
» mourut en captivité , étoit le Paffe-
» reau immolé ; & celle qui fut délivrée,
» étoit le Paffereau mis en liberté.
» Cependant quelle étoit la lépre que
» le Verbe vouloit guérir par le facrifi-
» ce de ce Paffereau immolé en capti-
» vité ? N'étoit-ce pas l'Idolatrie , lépre
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» invétérée dans Ifraël depuis le fchif
me des dix Tribus ? C'étoit donc
» dans toute la Nation envoyée en cap-
» tivité , que fe trouvoit le Lépreux , le
Paffereau immolé , & le Paffereau
» mis en liberté ».
Il faut couvenir qu'il n'eft guéres d'application
plus heureufe , & en même
temps plus jufte.
2
Les PP. Capucins traitent enfuite le
Pleaume LXXXVII. Attendite Popule
meus , &c , dans toutes fes parties , & à
chaque pas que l'on fait à leur fuite , on
voit fe développer , fous leurs plumes
les Prophéties les plus intéreffantes. Cette
divine Poefie n'eft point , comme on l'a
cru jufqu'à préfent , le récit d'une ancienne
Hiftoire . Elle renferme un objet
plus noble & plus intéreffant four Eglife
, puifqu'elle lui annonce dans les
quatorze derniers Verfets , 1 ° . captivité
des dix Tribus, en punition de leres
révoltes fans nombre . 2º. La délivrance
d'Ifrael ; l'opprobre où tombera Babylone
; le rétabliffement de Sion , & le régne
de l'Eglife d'Ifraël , défignée par le
nom de Sion , au retour de la captivité
.
Il faut lire le Pfeaume dans l'Ouvrage
même avec les preuves & les notes qui
C
1
JANVIER 1762 103
l'accompagnent , pour fe convaincre de
la vérité de l'objet nouveau que nos
Auteurs lui attribuent.
Գ
Trois Sections forment le douziéme
Volume ; la premiere traite des reticences
; la feconde , des énallages ; la troifiéme
des autres hébraïfmes . Les deux
premiers articles , comme plus intéreffans
, font développés un peu plus au
long que le troifiéme . Toutes les difcuf
fions dans lefquelles les PP . Capucins
font obligés d'entrer , prouvent combien
le génie de la Langue fainte eft
difficile à faifir , & combien il faut être
attentif pour faire des fupplémens legitimes
, & débrouiller l'obfcurité que des
temps , des nombres , des perfonnes &
des conjugaifons mi es les unes pour
les autres , jettent fur les Livres infpirés.
Ces détails au refte font courts ; mais
s'il étoit poffible qu'ils puffent caufer un
moment de dégoût , te Lecteur en feroit
bientôt dédommagé par les Verfions
admirables qu'il trouveroit au.fitor fous
fa main. Celle du Preaume LXXIX. Qui
regis Ifrael intende , &c. que je vais
donner , eft feule capable de faire oublier
un jour entier d'ennui. La Nation
d'Ifraël , captive à Babylone , y eft dépeinte
fous l'emblême d'une vigne ra-
910 : 3:5
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
vagée . Elle prie enfuite le Tout- Puiffant
de lui rendre fa liberté.
Paſteur vigilant d'Ifraël ,
Vous qui conduiſez Joſeph
Comme un troupeau chéri ,
Prêtez une oreЯle attentive !
Vous, à qui les Chérubins
Servent de trône ,
Faites éclater votre gloire.
En faveur d'Ephraïm ,
De Benjamin & de Manaſſe ,
Réveillez toute votre puiſſance ;
Volez , brifez nos fers.
Dieu , que nous adorons,
Hâtez notre retour :
Faites briller vos regards ,
Et notre délivrance fera conſommée.
Eternel , Dieu des Armées ,
Jufqu'à quand la fumée de votre colére
Dérobera- t- elle à vos yeux
L'ardente prière de votre Peuple?
Jufqu'à quand le nourrirez- vous
D'un pain pétri de ſes larmes ?
Jufqu'à quand l'abreuverez- vous
D'un calice inépuifable de pleurs ?
JANVIER . 1762.
IOS
Vous nous avez mis en bute
Aux infultes de nos voisins :
Et nous fommes devenus le jouer
De nos perfides ennemis :
Dieu des Armées , hâtez notre retour :
Faites briller vos regards ,
Et notre délivrance fera conſommée.
Vous avez tiré votre Vigne
De la Terre d'Egypte :
Vous avez extirpé les Nations
Pour la tranſplanter à leur place.
Vous avez cultivé
Ses jeunes plans avec foin :
Vous lui avez fait pouffer
De profondes racines ,
Ei la terre en a été remplie.
Son ombre épaiffe
A couvert les Montagnes :
Ses Pampres ont furpaffé la tête
Des Cédres les plus élevés ,
Vous avez étendu les rejettons
Jufqu'au rivage de la Mer ;
Et fes rameaux jufqu'au Fleuve.
7
• Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Comment avez- vous pu
Détruire les murailles ?
Comment eft- elle devenue la proie
De tous ceux qui l'ont traverſée ?
Le fanglier , forti de la forêt ,
L'a entierement ravagée , thank
Et la bête de la plaine
L'a rongée jufqu'à la racine.
Revenez donc , Dieu des Armées,
Nous vous en conjurons :
I'
Jettez un regard du haur des Cieux ,
Confidérez & vifitez.
Cette Vigne défolée..
Examinez cet enclos
Que votre droite avoit planté:
Fixez vos regards fur le fils de l'homme,
Dont la force faifoit votre gloire.
Votre Vigne eft réduite en cendres
Elle eſt entierement détruite :
Que vos regards foudroyans A
Anéantiffent ceux qui l'ont ravagée.
Tendez une main fecourable
A l'homme de votre droite ;
Et relevez le fils de l'homme , 445
Dont la force faifoir votre gloire.
JANVIER 1762. 107
Jamais nous ne nous écarterons de vous :
Rappellez -nous à la vie ,
Et nous célébrerons votre puiffance.
Eternel , Dieu des Armées
Hâtez notre retour :
Faites briller vos regards ,
Et notre délivrance fera confommée.
2
Ce Volume renferme encore un
morceau bien digne d'être lu : c'eft le
Miferere mei Deus , &c. Tout ce Pfeaume
y eft difcuté avec la plus fcrupuleufe
exactitude. Les termes généraux & particuliers
, les expreffions énigmatiques ,
les réticences , les énallages , les lettres
énergiques , &c , font la matiere des dix
obfervations qui fuivent les Verfions
Latine & Françoife ; mais ce qui doit
le plus flatter le Chrétien fidéle , c'eft
que nos Auteurs ont enfuite donné ce
Pfeaume dans le fens fpirituel , pour
que le Pécheur qui demande fincerement
fa converfion , en joignant fa voix
à celle de l'Eglife , puiffe s'en faire luimême
l'application.
Nos Auteurs avertiffent à la fin du
onziéme Volume , que la quatrième édi-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
tion de la Paix intérieure eft fous preffe ,
& qu'ils donneront l'année prochaine
une Verfion Latine & Françoife des
Ffeaumes , en deux vol . in- 12 .
LETTRE à Monfieur DE LA PLACE ,
Auteur du Mercure.
J'AI lu
AI lu , Monfieur , dans un de vos
derniers Mercures , une demande à laquelle
j'aurois bien defiré de fatisfaire :
il s'y agit de fçavoir à qui a appartenu
originairement une Maiſon fife rue
Saint Martin , vis- à-vis l'Eglife de Saint
Julien des Ménétriers , qu'on rebâtit
maintenant , dans laquelle a logé Gabrielle
d'Etrées , où l'on voyoit peint divers
attributs de chaffe , appellée depuis
longtemps la Chaffe Dauphine , au-def
fus de la porte cochère de laquelle , on
lifoit ces deux beaux Vers de Juvenal
en lettres d'or.
Sun mum crede nefas animam præferre pudori
Et propter vitam vivendi perdere caufas.
J'ai fait des recherches jufqu'à préfent
infructueufes : j'efpére donner par lafujte
quelque éclairciffement fuffifant. Tout
JANVIER. 1762. 109
ce dont je me fouviens , pour le préfent ,
c'eft d'avoir lu noviffimè dans la Préface
d'un des quatre Tomes in- 16. d'un Livre
concernant les Jéfuites , qui court depuis
peu , intitulé : Confulte aufujet des
Jéfuites , &c. que ces deux Vers ont été
mis fur la porte par Arrêt du Parlement.
Je compte fuivre cet objet , & vous envoyer
le réfultat de mes recherches .
Mon but , dans la préfente Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer, eft à-peuprès
parcil. Je voudrois avoir une explication
des Infcriptions placées au-deffous
des fenêtres du premier étage , audevant
d'une Maifon , même rue Saint
Martin , faifant d'un côté l'un des coins
de la petite rue Oignard , occupée par
un Serrurier.
On voit du côté de cette petite rue ,
une espéce de tableau en plâtre ou en
pierre , d'environ un pied & quelques
pouces de haut fur un pied au plus de
large ce tableau repréfente les trois
Rois en relief. Au-deffous eft écrit :
1576 , & plus bas une figure d'oifeau
de la groffeur d'une pie , qui béquéte
des raifins & autres fruits liés & attachés
en forme de guirlande fous ce
tableau , & fur laquelle cet oifeau eft
perché.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
Après ce tableau des trois Rois & .un
peu plus bas , fur la même ligne des chifres
1576 , eft une autre efpéce de tableau
en relief & en plâtre où l'on lit
ce Vers hexametre :
Tres Reges triplicem Regem venerantur in uno.
Un autre tableau pareil , à même hauteur
, toujours en allant de la gauche à
la droite , offre aux Spectateurs cet autre
Vers hexametre :
Et domus & Dominus Domino fint utraque munus.
Enfin au côté droit de cette façade de
Maifon , eft un quatriéme tableau où
l'on trouve écrit en François de 1576 :
Art foi loger.
Au-deffous de cette dernière Infcription
, eft un oiſeau & une guirlande de
fruits pareils aux premiers du côté gauche
, fous les trois Rois & les chiffres
1576 , année de la formatiou de la Ligue
fous Henri III .
les Je prie , à charge de revanche ,;
gens inftruits de vouloir bien me donner
fur tout cela les inftructions néceffaires.
Cette Maifon appartient à Meffieurs
les Confuls , qui peuvent fçavoir
JANVIER. 1762. III
par eux - mêmes , ou trouver dans leurs
Archives de quoi aider quelqu'un qui
travaille aux antiquités & curiofités de
Paris . Mille chofes curicufes & utiles ,
avec les anecdotes qui les accompa
gnent, périffent tous les jours dans cette
Capitale & ailleurs , faute d'être recueillies
avant les démolitions de maifons
où elles fe trouvent ; & il feroit bien
étonnant que dans un fiécle auffi éclairé
que le nôtre en tout genre de fcience
& d'érudition , il ne fe trouvât pas quelqu'un
qui voulût donner à ce fujet une
trentaine de lignes d'éclairciffement. Je
vous prie donc , Monfieur , d'inférer ma
Lettre & ma demande dans votre prochain
Mercure , & de vouloir bien l'appuyer
même de votre invitation , pour
la rendre plus efficace.
J'ai l'honneur d'être , & c .
F **
ABRÉGÉ Chronologique de l'HICtoire
Générale d'Italie , depuis la chute
de l'Empire Romain en Occident ;
c'eft -à - dire depuis l'an 476 de l'Ere
Chrétienne jufqu'au Traité d'Aix - la-
Chapelle en 1748. Par M. de S. Marc ,
de l'Académie de la Rochelle. Grøsin112
MERCURE DE FRANCE.
8°. très-bien imprimé. Tome premier,
partie premiere , depuis l'an 476 , jufqu'à
l'an 840. A Paris , 1761. Chez
Jean-Thomas Hériſſant , Libraire , rue
S. Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
ÉLÉMENS de Mufique Théorique &
Pratique , fuivant . les principes de M.
Rameau , éclairés , développés & amplifiés
, par M. d'Alembert , de l'Académie
Françoife , des Académies Royales
des Sciences de France , de Pruffe ,
d'Angleterre , de l'Académie Royale
des Belles-Lettres de Suéde , & de l'Inftitut
de Bologne . Nouvelle Édition, revue
, corrigée & confidérablement augmentée.
In-8°. Lyon , 1762. Chez Jean-
Marie Bruyffet , Imprimeur - Libraire.
Nous parlerons plus au long de cet Ouvrage
, dans le Mercure prochain .
DICTIONNAIRE portatif de fanté ,
dans lequel tout le monde peut prendre
une connoiffance fuffifante de toutes
les maladies , des différens fignes.
qui les caractériſent chacune en particulier
, ddeess moyens les plus furs pour
s'en préferver , ou des remédes les plus
éfficaces pour fe guérir , & enfin de
JANVIER. 1762. 113
toutes les inftructions néceffaires pour
être foi- même fon propre Médecin . Le
tout recueilli des Ouvrages des Médecins
les plus fameux , & compofé d'une infinité
de recettes particulieres & de fpéci
fiques pour toutes fortes de maladies. Par
M. L.... ancien Médecin des Armées du
Roi , & M. de B .... Médecin des Hôpitaux.
Troifiéme Édition , confidérablement
augmentée. In-8° . 2 volumes.
Paris , 1761. Chez Vincent , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc de
Berry , rue S. Severin .
IDYLLES & Poëmes champêtres de
M. Geffner , traduits de l'Allemand, Par
M. Huber , Traducteur de la mort d'A
bel. In- 12. Lyon 1762. Chez Jean-
Marie Bruyfet , Imprimeur - Libraire.
Nous donnerons l'Extrait de cet agréable
Ouvrage.
,
MINERALOGIE , ou nouvelle Expofition
du Régne Minéral. Ouvrage
dans lequel on a tâché de ranger dans
l'ordre le plus naturel les individus de
ce Régne , & où l'on expofe leurs propriétés
& ufages méchaniques : Avec
un Dictionnaire Nomenclateur & des
Tables fynoptiques. Par M. de Valmont
114 MERCURE DE FRANCE.
-
de Bomare , Démonftrateur d'Hiftoire
Naturelle , Membre de la Société Littéraire
de Clermont-Ferrand , de l'Académie
Royale des Belles Lettres de
Caën, de l'Académie Royale des Sciences
, Belles Lettres & Beaux- Arts de
Rouen & c. 2 vol. in - 8 ° . Paris , 1762.
Chez Vincent , Imprimeur - Libraire
rue S. Severin , à l'Ange .
-
ESPRIT DES TRAGÉDIES & Tragi
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jufques en 1761 , par forme de Diction
naire. In-12. 3 vol. Paris , 1762. Chez
Brocas & Humblot , rue S. Jacques entre
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Cuiffart , au milieu du quai de Gêvres,
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& la rue des Auguftins , à la bonne Foi.
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HISTOIRE des Philofophes modernes
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goût du crayon , d'après les Planches
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Peintres. Par M. Saverien ; Publiée par
François , Graveur du Roi & c, rue S
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JANVIER 1762. 115
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maines & Droits domaniaux , & des
Droits de Contrôle des Actes des Notaires
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laïques , Centiéme denier
Petit-Scel , Contrôle des exploits , formules
, greffes , droits -réſervés , francsfiefs
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les principes de chaque matière , développé
leurs conféquences , & fait connoître
la Jurifprudence actuelle , 3 vol .
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du Roi. A Rouen , chez Jacques -Jofeph
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de Conti. Prix , 10 liv. 10 f. chaque
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LE BON JARDINIER , Almanach
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& dans laquelle la partie des fleurs a été
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116 MERCURE DE FRANCE.
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de la Ville de Paris , avec les
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Général , Prévôt , Echevins , Confeillers
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Duc de Chevreufe , Gouverneur de Paris
. Chez le Breton , Imprimeur ordinaire
du Roi , au bas de la rue de la
Harpe ; & chez Durand , rue du Foin ,
au Griffon.
ÉTRENNES Maritimes , pour l'année
1762. A Paris , chez Nyon , quai
des Auguftins. Cet Almanach eft trèsbien
imprimé , très-inftructif , & orné
d'Eftampes auffi bien déffinées
que foigneufement
gravées .
JANVIER. 1762. 117
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
SEANCE publique de l'Académie de
Béfiers , du 15 Août 1761.
MONSIEUR de la Sabliere , ancien
Lieutenant-Colonel de Cavalerie , Directeur
de l'Académie , ouvrit la Séance
par une Differtation fur le fommeil , les
fonges , les fpectres , les phantômes , &
toutes les illufions qui fe préfentent à l'imagination
pendant le fommeil & les
fonges ; il développa dabord en Phyficien
le méchanifme du fommeil , il rapporta
toutes les caufes qui peuvent le
procurer , & les obftacles qui peuvent
l'éloigner.
Il parla enfuite du Réveil , & des caufes
phyfiques qui l'annoncent. Il traita
auffi des fonges naturels dont il établit
le méchanifme par des raifons folides
& par plufieurs exemples , & avança que
la furface du corps étant toute tapiffée
1.
118 MERCURE DE FRANCE.
de nerfs , il fuffifoit que l'extrêmité des
nerfs fut ébranlée , pour que l'âme reçût
des fenfations , & fe formât des repréfentations
, ces deux chofes ne dépendant
que d'une fuite d'ébranlemens intérieurs
des nerfs qui aboutiffent au cerveau
.
Il paffa enfuite à la partie hiftorique
de ces fonges dont les Anciens avoient
formé une fcience , & que les Prêtres
ou les Devins interprétoient à leur gré ;
il remarqua que les fonges finiftres ou
favorables avoient occafionné les plus
grands événemens, & il en cita plufieurs
exemples. Il ajouta que la crédulité fur
les fonges étoit fi forte dans ces temps
reculés , qu'on en compofa plufieurs
Livres ; & que cette extravagance fut
pouffée fi loin , que ceux qui ne rêvoient
pas pendant la nuit , avoient des Amis
des Affranchis , ou des Efclaves qui
étoient chargés de rêver pour eux , &
dont tous les fonges étoient adoptés.
Entre plufieurs exemples , il cita celui
de Claude Céfar , qui , felon Suétone ,
dit en plein Sénat , que fon Affranchi
Narciffe lui étoit fi fidéle , qu'il rêvoit
toutes les nuits pour lui ; celui de Pline
le jeune , qui écrivoit à fon ami Sueca ,
qu'il avoit révélation de ce qui devoit lui
JANVIER. 1762. 119
$
arriver , par un Domeftique fidéle qu'il
avoit chargé de rêver pour lui toutes
dans nuits ; enfin celui de Martial, qui ,
dans une de fes Epigrammes , ſe plaint
à fon ami Nazidien , qu'il fait pour lui
des fonges fi affreux , qu'il feroit obligé
d'employer prèfque tout fon bien en
offrandes pour les expier , & le prie ,
pour éviter fon entiere ruine , de ne
plus rêver pour lui. Il ajouta , que bien
des perfonnes n'étoient point encore
défabufées de l'erreur des fonges , &
qu'il exiftoit de vieilles Matrones , qui
faifoient profeffion de les expliquer , &
des gens affez mal inftruits pour ajouter
une entiere croyance à leur explication.
Il conclut cette partie , en difant que les
fonges naturels ne font qu'un défordre
de raifonnemens, une confufion d'idées,
fouvent fans aucune liaifon , une repréfentation
de différentes images des objets
qui n'ont jamais exifté , ou qui étant
rée's ont le plus frappé l'imagination ; enfin
, qu'un vrai délire de l'efprit humain.
Il parla enfuite des Spectres que les
Anciens définiffoient une image d'une
fubftance fans corps qui fe préfentoit
fenfiblement à l'homme , & lui infpiroit
la frayeur ; & les Phantomes qu'ils
diftinguoient des Spectrés , une imagi120
MERCURE DE FRANCE .
nation fauffe , vaine , & provenante des
fens corrompus. Il dit enfuite , qu'après
ce qu'il avoit expofé dans la partie des
Songes , touchant les formes extravagantes
qu'ils préfentoient à l'efprit , il
n'étoit néceffaire que d'employer un
feul raifonnement pour en combattre
la réalité ; qu'il étoit reconnu par ceux
qui avoient un peu réfléchi , qu'il n'y a
point de liaiſon néceffaire entre la préfence
d'une idée à l'efprit d'un homme ,
& l'éxiftence de la chofe qu'elle repréfente
; qu'il arrivoit fouvent à des perfonnes
abforbées dans une profonde
méditation , de fe repréfenter des objets
qui n'avoient aucune réalité , & de
fe former des images fauffes , étant éveillées
, comme s'ils étoient dans la crife
des fonges : à plus forte raifon , dit- il ,
doit-on éprouver ces effets , lorsqu'on
eft livré au fommeil , d'où naiffent les
fonges les plus bifarres , qui nous repréfentent
fouvent des images , qui n'ont ,
& ne peuvent avoir aucune réalité.
tels que les Spètres & les Phantômes ;
qu'on ne devoit attribuer ces formes
monftrueufes enfantées par les fonges ,
qu'aux impreffions fortes qui parvien
nent au cerveau par l'agitation des nerfs,
des muſcles , & des fibres qui y aboutiffent
,
JANVIER. 1762. 121
Il
fent , aux mauvaiſes difpofitions du
corps , à une violente fermentation
des humeurs , & à une imagination
échauffée par un trop grand mouvement
du fang & des efprits , qui portent
le tumulte & le défordre dans le cerveau .
rappotta enfuite , aux mêmes cauſes ,
les prétendues apparitions des morts pendant
les fonges , & dit : Que dans l'ordre
naturel , dès que nous ceffons de
vivre , toute action ceffe en nous ; que
Saint Auguftin ( De cura pro mortuis
agenda ) dit formellement : Qu'il n'y a
point de corps qui puiffe obéir à l'ame
après fa féparation ; & que les Revenans
doivent être mis au rang des phantômes
enfantés par les fonges ; que Saint Chryfoftôme
( Homélie 15 ) avoit dit également
: Qu'à proprement parler les vifions
des Efprits , pendant les fonges &
toutes les vaines frayeurs de la nuit ,
devoient être mifes au nombre des fables
, des rêveries des fous , & des épouvantails
d'enfans .
M. De la Sabliere termina fon difcours
, en difant : Qu'il avoit tout lieu
de penfer , qu'après l'autorité de ces Pères
de l'Eglife , & tous les raifonnemens
qu'il avoit employés pour prouver la
fauffeté de ces fortes d'apparitions , tout
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
homme , qui feroit pourvû de quelque
raifon , reconnoîtroit facilement qu'elles
ne tirent leur origine que de l'éducation
de l'enfance , & des premiers
préjugés qu'elle grave profondément
dans notre efprit.
Après ce Difcours , M. Bouillet , Sécrétaire
perpétuel de l'Académie , fit valoir
l'utilité des Machines Gnomoniques,
inventées M. l'Abbé Caillé fon Conpar
frère , & en releva les avantages au- deffus
du Sciatère dont le fieur Pardies a
donné la Defcription d'après un Livre
Latin , intitulé Horologium thaumanticum.
M. De la Rouviere parla d'une Chenille
qui , dans le Pays de Gex , s'attroupe
fur des pins pour y faire des gros
cocons , dont on retire une foie d'un
blanc argenté.
On lut enfuite un Mémoire de M. Mazars
de Cazelles , Médecin à Bedarrieux ,
contenant deux Obfervations ; l'une fur
une Catalepfie fingulière , & l'autre fur
une Hydrophobie fpontanée , dont il
eut le bonheur de délivrer fes Malades.
M. d'Abbes termina la Séance par un
Difcours fur la meilleure manière d'étudier
l'Hiftoire : manière qu'il fait conJANVIER.
1762. 123
fifter à comparer les anciens Peuples
entr'eux & avec les Modernes , & à
comparer auffi les Modernes entr'eux ;
& à cette occafion il fit des uns & des
autres des parallèles très-bien frappés.
La Séance à laquelle préfidoit M. I'Evêque
, fe tint à l'Hôtel - de - Ville , en
préfence de MM. les Maires & Confuls,
de beaucoup d'Officiers de la Garniſon,
& d'un grand nombre d'Habitans de
tout fexe & de toute condition.
AVERTISSEMENT.
Le modéle des Machines Gnomoniinventées
ques ,
M. l'Abbé Caillé , par
dont il eft fait mention dans la Relation
précédente , a été donné par M. Bouillet
, Secrétaire de l'Académie , à un Ouvrier
établi à Béziers , nommé Chapper,
qui pour la fomme de dix-huit livres
fait la Machine pour telle hauteur du
Pôle qu'on fouhaite ; & pour trente livres
la Machine univerfelle , qui s'adapte
à toutes les hauteurs du Pôle depuis l'Equateur
jufqu'au Pôle élevé fur notre
hémisphère.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des RÉFLEXIONS fur l'application
du calcul des probabilités à
l'Inoculation de la Petite Vérole ; par
M. d'ALEMBERT.
OUR Pour rendre encore plus fenfible l'impoffibilité
d'appliquer à cette matiére
d'une manière précife le calcul des probabilités
, & pour développer même les
fophifmes qu'on pourroit faire à ce fujet ,
je joindrai ici le raiſonnement fuivant ,
auquel je prie qu'on faffe attention . Si
l'Inoculation étoit avantageufe par cette
confidération feule , que la vie moyenne
des Inoculés eft plus grande que celle
des autres hommes , elle feroit d'autant
plus avantageufe , & on devroit être
d'autant plus empreffé de la pratiquer ,
qu'elle augmenteroit davantage la longueur
de la vie moyenne. Or il eft aifé
d'imaginer une infinité d'hypothèſes ,
où l'inoculation augmenteroit énormément
la vie moyenne , & où néanmoins
on feroit très-imprudent de fe
foumettre à cette opération. Voici ,
par exemple , un de ces cas. Je fuppoferai
que la plus longue vie de l'homJANVIER.
1762. 125
me foit de cent ans ; que la petite Vérole
foit la feule maladie mortelle , &
que cette maladie enleve tous les ans un
nombre égal d'hommes : dans ce cas la
vie moyenne de ceux qui attendroient
la petite Vérole , feroit de cinquante
ans , puifque tous les hommes vivroient
chacun cinquante ans , l'un portant l'autre
, en ne fe faifant point inoculer. Je
fuppofe enfuite que l'Inoculation unet
fois pratiquée délivre de la petite Vérole
pour tout le refte de la vie ; & que
par conféquent les Inoculés foient furs
de vivre cent ans , s'ils échappent à l'Inoculation
; mais que cette opération
enleve une victime fur cinq , enforte
qu'il n'en réchappe que les quatre cinquiémes.
Cela pofé , il eft très - aifé de
voir que la vie moyenne de ceux qui
feront inoculés , fera les quatre cinquiémes
de cent ans , c'eft-à-dire , de quatre
vingt ans , & par conféquent de trente
années plus grande que la vie moyenne
de ceux qui s'abandonneront à la nature.
Si donc on appliquoit à cette hypothèſe
le raifonnement fondé fur l'augmentation
de la vie moyenne des Inoculés
on en concluroit que dans le cas préfent
l'Inoculation feroit très - avantageufe.
Cependant je doute que dans ce
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
même cas perfonne voulût prendre le
parti de fe faire inoculer ; par la raiſon
que le rifque de mourir de l'Inoculation
étant un danger inftant & préfent , &
fe trouvant d'un contre quatre , eft plus
que fuffifant pour balancer la certitude
de vivre cent ans après avoir échappé
à cette opération . En vain répondroiton
que nous avons fait une fuppofition
arbitraire , qui n'a point lieu dans l'état
actuel de la vie des hommes. Cette fuppofition
fuffit pour l'objet que nous
nous fommes propofé , pour montrer
que l'augmentation de la vie moyenne
des Inoculés n'efl pas , un argument fuffifant
en faveur de l'Inoculation ; car
encore une fois , fi ce principe étoit
jufte , il feroit applicable à toutes fortes
d'hypothèſes , fur- tout à celles où la vie
moyenne des Inoculés feroit confidérablement
plus grande que la vie moyenne
de ceux qui ne le font pas. Dans le
cas imaginaire que nous avons pris , le
rifque de mourir de l'Inoculation eft
très-grand , mais la vie moyenne eft
prodigieufement augmentée ; dans le cas
réel , e rifque eft fans doute beaucoup
moindre , mais l'augmentation de la vie
moyenne eft beaucoup moindre auffi .
Ce n'eft donc ni la longueur feule de la
JANVIER. 1762.
12
vie moyenne , ni la feule petiteffe du
rifque , qui doit déterminer à admettre
l'Inoculation ; c'eft uniquement le rapport
entre le rifque d'une part , & de.
l'autre l'augmentation de la vie moyenne
, ou plutôt l'avantage que doit procurer
cette augmentation relativement
au temps & à l'âge où l'on en doit jouir.
Or la difficulté eft de fixer ce rapport.
La fuppofition que nous avons faite
il ny a qu'un moment , toute gratuite
qu'elle eft , peut conduire encore à
une autre confidération qu'on n'a pas ,
ce me femble , affez faite en cette
matiere. On a trop confondu l'intérêt
que l'Etat en général peut avoir à l'Inoculation
, avec celui que les Particuliers
peuvent y trouver ; car ces deux
intérêts peuvent être fort différens .
Par exemple , dans l'hypothefe que nous
venons de faire , il eft certain que l'Etat
gagneroit à l'Inoculation , puifqu'en facrifiant
un Citoyen fur cinq , la fociété
feroit affurée de conferver fes autres
membres fains & vigoureuxjufqujà l'âge
de 100 ans ; cependant nous venons de
voir que dans cette même hypothèſe ,
il n'y auroit peut-être pas de Citoyen
affez courageux ou affez téméraire pour
s'expofer à une opération , ou il rifque-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
roit un contre quatre de perdre la vie.
C'eft que pour chaque individu , l'intérêt
de fa confervation particulière eft le
premier de tous ; l'Etat au contraire confidére
tous les Citoyens indifféremment ;
& en facrifiant une victime fur cinq ,
il lui importe peu quelle fera certe victime
, pourvu que les quatre autres foient
confervées. Or je demande fi aucun
Législateur feroit en droit d'obliger les
Citoyens à l'Inoculation , dans la fuppofition
( d'ailleurs fi favorable à l'Etat )
qu'il en pérît un fur cinq , & que les
quatre qui en réchapperoient , fuffent
affurés de cent ans de vie ? C'eſt une
queftion digne d'exercer les Arithméticiens
politiques ; mais on apprendra du
moins par notre hypothefe , que dans
cette matiére délicate , l'intérêt de l'Etat
& celui des Particuliers doivent être calculés
féparément. On ne penfera pas ,
par exemple , comme le célébre Mathématicien
déjà cité paroît l'avoir cru , que
fi l'Inoculation ne faifoit périr qu'une
victime fur dix , elle feroit encore avantageufe
, par cette feule raiſon , qu'elle
augmenteroit de quelques jours la vie
moyenne. ( a )
(a ) Il est évident par ce principe , que quelques
Partifans de l'Inoculation fe font trompés ,
en avançant que l'Inoculation feroit avantageufe
JANVIER. 1762. 129
*
Il paroît donc que tous les calculs
qu'on a faits jufqu'à préfent , pour déterminer
les avantages de l'Inoculation
, font infuffifans & prématurés .
Mais faut-il en conclure de là que l'Inoculation
doive être profcrite ? Je fuis
bien éloigné de le prétendre . Toutes
nos objections contre les calculs des .
Inoculateurs fe réduifent à prouver.
qu'on n'a ni obfervations ni méthodes
affez exactes , pour appuyer folidement
ces calculs , & pour arriver à un réfultat
précis & fatisfaifant. Mais combien
d'occafions dans la vie , où fans favoir
précisément l'avantage qu'on peut efpérer
en prenant quelque parti , on eſt
déterminé par le feul motif que cet
avantage peut être très-grand ? Il ne
s'agit plus que de fçavoir fi l'Inocula
tion eft dans ce cas.
Je fuppoferai d'abord , comme je l'ai
fait jufqu'ici , d'après les Inoculateurs ,
que l'Inoculation augmente en effet la
vie moyenne des hommes ; je reviendrai
dans un moment fur cette fuppofiquand
elle ne diminûroit le danger que de la moitié
, du tiers &c; parce qu'un danger incertain , &
qu'on envifage dans l'éloignement , eft moindre
qu'un danger préfent , quoique ce dernier foit diminué
de la moitié , du tiers &c.
Fv .
130 MERCURE DE FRANCE .
tion ; admettons-la d'abord pour vraie .
Il eft inconteftable que dans cette hypo
thefe l'Inoculation feroit avantageufe
fi on ne couroit pas quelque rifque de
mourir en fe foumettant à cette opération
. Si donc ce rifque étoit abfolument
nul fi tous les Inoculés , fans exception
, échappoient à la mort , il n'y a
point de citoyen qui dût balancer à fe
faire Inoculer . Or quoique l'Inoculation
ait fait périr quelques victimes , cepen- .
dant les Inoculateurs affurent qu'aucun
de ceux qui ont fubi cette épreuve avec
les précautions convenables , n'y a fuccombé.
Des liftes fidelles , difent - ils ,
prouvent que de douze cens Inoculés
bien choifis , & traités par la même perfonne
dans le même lieu , il n'en eft pas
mort un feul . Il ne s'agit donc , ajoutent-
ils de fe mettre entre les que
mains d'un Médecin habile , fage &
expérimenté ; & on peut alors fe regarder
comme für de fa guérifon .
C'eſt- là , ce me femble , le point éffentiel
, auquel les Partiſans de l'Inoculation
doivent s'attacher ; c'eſt à prouver
qu'on n'en meurt point , quand elle
eft pratiquée & conduite avec prudence
; c'eft à prouver , ( autant que cela eft
poffible en Médecine ) que le petit nombre
d'Inoculés qui ont péri jufqu'à préJANVIER.
1762. 131
fent , ont été la victime , ou de leur imprudence
, ou de celles de leurs guides ,
ou de quelques accidens particuliers
tout-à-fait étrangers à cette maladie . Il
eft certain , & c'eft déjà un préjugé favorable
, que les Médecins fages qui
ont pratiqué cette opération , n'ont jufqu'ici
perdu aucun de leurs Malades . Ces
mêmes Médecins paroiffent perfuadés
que plus ils la pratiqueront , plus il paffera
pour conftant qu'on n'en meurt
jamais , quand elle n'eft pas faite au hazard
. Or , dans une matiere qui ne peut
être fufceptible de démonftrations rigoureufes
, la grande probabilité du fuccès
eft un argument fuffifant pour ne
pas proferire , pour encourager même
des expériences utiles . C'eft pourquoi fi
ces Médecins fe tiennent affurés de ne
faire périr aucun Malade par l'Inoculation
, on ne fçauroit trop les exhorter à
la répandre : c'eft le moyen le plus fùr
de répondre à la principale objection
contre l'Inoculation , la crainte d'y fuccomber
crainte qui aura toujours beaucoup
de force fur le commun des hommes
, quelque peu fondée qu'on la fuppofe
; parce que d'un côté elle a pour
objet un danger préfent , & que de l'autre
ils ne peuvent comparer avec affez
F¹vjvi
132 MERCURE DE FRANCE.
de certitude le rifque qu'ils courent à
l'avantage qu'ils efperent.
Allons plus loin. Quand même l'Inoculation
, faite avec les précautions conyenables
, emporteroit quelques victimes
en très-petit nombre fur une quantité
infiniment plus confidérable qui en
réchapperoit, ce ne feroit pas encore une
raifon pour la condamner. En effet , il
faut confidérer , que la petite Vérole
naturelle emporte tous les ans , année
commune , une certaine partie du genre
kumain , & par conféquent auffi une
certaine partie tous les mois , c'eſt-àdire
, dans un efpace.de temps égal à celui
où l'on fubit le rifque de l'Inoculation
. Ce nombre de victimes de la petite
Vérole naturelle eft à Paris d'environ
un fur fix mille par mois ; c'eſt-àdire
, que fur fix mille perfonnes viyantes
, prifes au hazard & à tout âge , il
en meurt une par mois de la petite Vérole
; encore faut-il obferver , que des
fix mille perfonnes actuellement vivantes
, & de tout âge , dont il meurt une
par mois de la petite Vérole naturelle ,
il y en a un très -grand nombre qui a
déjà eu la petite Vérole , & qui par conféquent
ne doit point être compté parmi
les fix mille perfonnes dont il s'agit.
Suppofons que ce nombre à retrancher
•
JANVIER . 1762 1༡༣
ne foit que de la moitié des fix mille ;
alors le rifque de mourir de la petite
Vérole en un mois , feroit de pour
tous les âges indifféremment. Il eſt même
certainement plus confidérable . Car
on peut affurer , quoiqu'on n'ait point
encore là-deffus d'obfervations exactes ,
que de toutes les perfonnes actuellement
vivantes à tout âge , il y en a beaucoup
plus de la moitié qui ont déjà payé le
tribut à la petite Vérole naturelle .
Si donc l'Inoculation , qui enleve déjà
, comme on vient de le voir , fi peu
de perfonnes , fe perfectionnoit au point
dejn'en faire périr qu'une fur trois mille
ou fur un plus grand nombre , alors la
partie du genre humain que la petite
Vérole enleve chaque mois , ne feroit
pas plus petite , ou même feroit plus
grande que celle qui fuccomberoit à
l'Inoculation , fagement adminiftrée . En
ce cas le danger de cette opération feroit
réellement & abfolument nul ; &
perfonne au monde ne devroit craindre
de s'y expofer , ou pour foi , ou
pour les fiens; car alors on ne courroit pas
plus de rifque , ou même on en courroit
moins à fe donner la petite Vérole ,
qu'à atendre qu'elle vînt naturellement
dans le courant du mois où on fe feroit
134 MERCURE DE FRANCE ..
inoculer ; avec cet avantage de plus ,
que l'Inoculation délivreroit , pour le
refte de la vie , de la crainte d'une maladie
affreufe & cruelle .
il
Or , fi douze cens Inoculés bien choifis
, & traités avec prudence , ont échappé
au danger de l'Inoculation , n'y a- tpas
lieu de croire que trois mille Inoculés
, choifis & traités de même , en
réchaperoient ? On affure qu'à Conftantinople
, dix mille perfonnes inoculées
avec précaution , dans une feule année ,
ont fubi heureufement cette épreuve .
Quand le fait feroit exagéré du triple ,
c'en feroit plus que nous n'en demandons
.
Enfin , quand même le rifque de
• mourir de l'Inoculation ( fagement adminiftrée
) feroit plus grand que celui
de mourir de la petite Vérole naturelle
dans le courant du même mois , ce rifque,
s'il n'étoit en effet que d'un fur
douze cens , feroit encore plus petit que
celui de mourir de la petite Vérole naturelle
dans l'efpace de trois mois . Car ,
fuivant le calcul qu'on vient de faire , le
nombre de ceux qui meurent à Paris de
la petite Vérole , année commune , eft
tout au moins d'un fur trois mille en
un mois ; & par conféquent d'un fur
JANVIER . 1762. 135
mille en trois mois (a) . Donc le rifque
de mourir de la petite Vérole naturelle
en trois mois , feroit au moins
le même , & vraisemblablement plus
grand , que celui de mourir en un mois
de l'Inoculation . Or , rifquer de mourir
au bout d'un mois , ou dans l'espace de
trois , eft à-peu-près la même chose pour
le commun des hommes. On ne devroit
donc pas balancer à préférer celui de
ces deux rifques qui délivre de la crainte
de la petite Vérole naturelle ; par-là on
auroit l'avantage de s'affurer à la fois
une vie plus longue & une plus grande
tranquillité , avantage affez grand , pour
l'emporter fur la légère probabilité de
fuccomber à l'Inoculation , en ne facrifiant
que deux mois de fa vie . Lorfqu'il
eft queftion d'un avantage , même
éloigné , il y a une infinité de cas , furtout
dans le cours de la vie , où une probabilité
très-petite de danger , qui balance
cet avantage , doit être traitée
comme fi elle étoit abfolument nulle .
(a ) On verra dans des Notes très- étendues que
j'ai jointes à ce Mémoire , & qui font imprimées
dans les Opufcules Mathématiques , que le rifque
dont il eft queftion , peut être porté , fans craindre
de fe tromper , à 1 fur 1500 en un mois ,
ce qui réduiroit abfolument à rien ( dans la fuppofition
préfente ) le danger de l'Inoculation,
136 MERCURE DE FRANCE.
Ce principe , pour le dire , en paffant ,
eft très-important dans la théorie des
Jeux de hazard : il peut fervir à réfoudre
des queſtions épineufes & délicates , qui
n'ont point été réfolues jufqu'ici , ou qui
l'ont été mal , mais qui ne font pas de
l'objet de ce Mémoire.
Il ne nous refte plus qu'à examiner la
fuppofition que nous avons faite , que
I'Inoculation augmente la vie moyenne
des hommes . Cette fuppofition eft fondée
fur deux autres. 1° . Que l'Inoculation
garantiſſe de la petite Vérole naturelle.
2°. Que l'Inoculation n'emporte
après elle aucune autre maladie mortelle
ou dangereufe. Les obfervations , felon
les Inoculateurs , paroiffent favorables
jufqu'ici à la premiere fuppofition , ou
du moins n'y paroiffent pas contraires.
On n'a point encore , difent- ils , un feul
exemple inconteſtable d'un Inoculé qui
ait repris la petite Vérole ; & il faut
avouer au refte , que quand même le cas
arriveroit , il pourroit être fi rare , qu'on
feroit en droit de le regarder , dans la
pratique , comme n'exiftant pas . A l'égard
de la feconde fuppofition , on ne
fçauroit , il eft vrai , démontrer en rigueur
, que l'Inoculation , en nous délivrant
de la petite Vérole , ne nous ren
JANVIER. 1762 . r37:
de fufceptibles d'aucune autre maladie
dangereuſe ; mais il eft encore plus vrai
qu'on n'a pas de preuve du contraire .
Jufqu'ici les Inoculés paroiffent avoir
joui d'une auffi bonne fanté après cette
opération , qu'auparavant. Un doute qui
n'eft point appuyé fur des faits , n'eſt
donc point un motif pour rejetter l'Inoculation.
Ce doute , à la vérité , ne pourra
être entiérement détruit , que quand
on fe fera affuré , par l'obfervation de
plufieurs années , que l'Inoculation augmente
la vie moyenne des Citoyens.
Mais cette augmentation étant au moins
déjà très-probable , c'eft une raifon pour
la conftater rigoureufement par l'expérience
. Or , cela ne fe pourra faire qu'en
pratiquant l'Inoculation ; en dreffant des
tables exactes de ceux qui fe feront inoculer
à chaque âge , du petit nombre de
ceux qui en mourront , & du nombre
de ceux qui meurent à chaque âge de la
petite Vérole naturelle .
Concluons de tout ce qui a été dit
dans ce Mémoire , que fi les avantages
de l'Inoculation ne font pas de nature à
être appréciés mathématiquement , il eſt
néanmoins vraisemblable que ces avantages
font réels pour ceux qui la fubiront
avec les précautions convenables i
138 MERCURE DE FRANCE .
qu'il faut donc bien fe garder d'en arrê
ter bu d'en retarder les progrès ; & que
c'est le feul moyen d'acquérir , fur cette
matiere importante , toutes les lumieres
que l'on peut defirer , pour mettre déformais
l'Inoculation à l'abri de toute
atteinte . Mes objections n'attaquent que
les Mathématiciens qui pourroient trop
fe preffer de réduire cette matiere en
équations & en formules ; mais je me
regarderois comme coupable envers la
Société , fi j'avois eu pour but de diffuader
mes Concitoyens d'une pratique que
je crois utile .
Il y auroit encore beaucoup d'autres.
réfléxions à faire fur un fujet fi important
; mais il eft temps de finir cet Ecrit ,
dans lequel je ne crois pas que les Partifans
ni les Adverfaires de l'Inoculation ,
m'accufent d'avoir marqué la plus légere
partialité ; fes Adverfaires , puifque j'ai
tâché de prouver que les calculs qu'on
leur a oppofés jufqu'à préfent , n'étoient
peut-être pas fuffifans pour les convaincre
; fes Partifans , puifqu'en partant d'un
fait avancé par eux , & qui ne paroît pas
leur avoir été contefté , j'en conclus que
l'Inoculation mérite d'être encouragée.
Ce Mémoire ayant été fait pour être
1
JANVIER. 1762. 139
lu dans une Affemblée publique de l' Académie
des Sciences , j'ai été obligé de le
renfermer dans certaines bornes , & d'en
fupprimer les détails de calcul. J'y ai
Supplée par des notes très-étendues , où
la matière eft traitée beaucoup plus à
fond. Ces notes , comme je l'ai déjà dit ,
font imprimées avec le Mémoire , dans un
Recueil d'OPUSCULES MATHÉMATIQUES
, en deux Volumes in-4°. qui
paroît depuis peu.
N. B. A l'occafion de ces Opufcules ,
je crois devoir avertir les Aftronômes
qu'il s'eft gliffé dans mes nouvelles Tables
dela Lune , imprimées au Tome II ,
une faute d'impreffion qui avoit été
corrigée dans les épreuves. Cette faute
dont l'effet ne fçauroit être fort confidérable
, & dont il eft d'ailleurs aifé de
s'appercevoir , fe trouve à la page 291
du Tome II . des Opufcules ; colonne
feconde , Argument VI , au- deffus des
chiffres VI , VII , VIII ; au lieu de
ôtez en defcendant , il faut mettre , ajou
tez en defcendant.
140 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces
Fugitives.
LETTRE à Mgr le Duc DE CHOISEUL
, fur le MEMOIRE HISTORIQUE
de la Négociation entre la
France & l'Angleterre
.
MONSEIGNEUR ,
Les bontés dont vous m'honorez depuis
fi longtemps , me donnent la confiance
de venir vous diftraire un moment
; peut-être qu'au milieu des applaudiffemens
publics , & environné d'hommages
beaucoup mieux exprimés que
les miens , vous voudrez bien reconnoître
la voix d'un Sauvage que vous
avez fouvent entendu avec indulgence :
malgré toute ma répugnance à écrire
fans néceffité , & malgré toute ma Sauvagerie
, je ne puis réfifter , Monfeigneur
, à l'empreffement de vous rendre
compte de l'impreffion profonde de refpect
, d'admiration , & de plaifir dont
m'a pénétré la lecture du Mémoire Hif
torique fur la Négociation entre la Fran--
ce & l'Angleterre.
JANVIER. 1762. 141
Les Faftes brillans de notre âge
Noffriront point aux yeux de la Poſtérité
D'époque plus digne d'hommage
Que le projet de ce Traité
Qui fous l'augufte & ftable gage
De l'inviolable Equité ,
Des Palais de l'Europe écartant tout nuage ,
Annonçoit la lumière & la férénité.
Tous les temps en verront l'éclatant témoi
gnage
Configné par la Vérité
Dans cet illuftre Ecrit , le refpectable Ouvrage
De la noble franchiſe & de la dignité.
Tous les Temps béniront d'une voix unanime
La modération , les équitables loix
La
bienfaiſance magnanime
D'un Roi l'amour du Monde & l'exemple des
Rois.
Comment ce Peuple fier , jaloux du nom de Sage,
Rival de tout génie , ardent admirateur
De tout ce qui porte l'image
De l'élévation & du fublime honneur ,
A-t-il pu méconnoître ou redouter l'ouvrage
De la véritable grandeur ?
Pour quelle fauffe gloire , évitant la lumière ,'
A-t- il manqué l'éclat de ces momens fi chers
Où l'Ange de la Paix , lui montrant la carrière
L'appelloit à l'honneur de calmer l'Univers ?
142 MERCURE DE FRANCE .
En rendant publics les Actes de cette
Négociation , Monfeigneur , vous laiffez
à tout le monde la liberté d'être Politique
pour le moment , ou du moins.
de fe le croire ; pour moi qui jufqu'ici
ne m'étois jamais mêlé de l'être ni bon
ni mauvais , fouffrez que j'ufe de cette
permiffion générale , & que je le fois
pour un inftant , fans conféquence . Il
me paroît , Monfeigneur , que l'oubli
d'un mot très- éffentiel a empêché le
fuccès des conférences ; tout auroit été
concilié files Anglois s'étoient rappellé
un feul inftant le nom de FONTENOI;
il eft affez fingulier que la Nation Britannique
foit la feule Nation de l'Univers
qui ait perdu le fouvenir de ce lieu
à jamais célébre , quoique le Roi ait
daigné , en Perfonne , lui en faire les
honneurs. Mais , Monfeigneur , foit
près de là encore , foit ailleurs , votre
heureux & brillant Miniftère fera fùrement
vouloir la paix , fi les voies de
conciliation ne peuvent y déterminer
plus tranquillement les Ennemis ; que!-
que parti qu'ils prennent , vous êtes
bien für de l'applaudiffement & de la
reconnoiffance de l'Europe. Je ne vois
que deux efpéces de gens dont les remercîmens
feront médiocres , vû que
JANVIER . 1762 . 143
le rétabliſſement du bonheur général
eft toujours pour eux un malheur particulier
.
Les ennemis obfcurs des fublimes talens ,
Tous les Cenfeurs chagrins des actions célébres ,
(Ces chenilles de tous les temps )
Que la fplendeur d'autrui blefle dans leurs ténébres;
Répandront leur venin près du plus pur encens ,
Et feront leur bonheur de reſter Mécontens.
Tous les Nouvelliftes des Villes ,
Ces Oracles bourgeois , Politiques du coin ,
Qui toujours féconds & ftériles ,
Font leurs menus-plaifirs des maux qu'on fouffre
au loin ;
Gens pour qui la Gazette eft du premier befoin ,
Comme l'air & la nourriture ;
Satisfaits , enchantés quand ils ont pour pâture
Une bonne bataille avec fes agrémens ,
Une bonne lifte bien, fûre
De morts , de bleffés , de mourans ,
Et le touchant plaifir des doubles Supplémens ;
Tous ces vaillans caufeurs , aujourd'hui lans courage
,
Même en applaudiſſant ſont de mauvaiſe humeur
A l'afpect de ce Plan , d'une Paix , fans ombrage,
Qui les prive de la douceur
D'efpérer un nouvel orage.
144 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour nous autres Bonnes-gens ,
Nous autres habitans des Champs ,
Nous béniffons l'heureux Génie ,
Qui ſenſible aux maux des Humains,
Pour leur applanir les chemins
Du bonheur & de l'harmonie
Leur rend de fecourables mains ,
Et qui par l'exemple fublime
Du mépris , des détours , des haines , des foupçons,
Doit infpirer partout cet efptit unanime ,
Et de confiance & d'eſtime ,
Lepremier noeud des Nations.
Voilà, Monfeigneur , une foible image
des fentimens qu'infpire la lecture du
Mémoire Hiftorique . Si la renommée
de la grandeur d'âme & de l'augufte fenfibilité
du Roi pouvoit recevoir quelque
accroiffement dans l'univers , cet
Expofé lumineux y ajouteroit. L'Hiftoire
, en tranfcrivant ce titre immortel,
reproduira dans tous les âges la véné
ration tendre qu'il nous imprime ; & la
gloire d'un Monument fi cher fera bien
fupérieure à la trifte célébrité de ces fyftêmes
de difcorde , de conquêtes , & de
calamités que l'Ambition a quelquefois
écrits près du Trône .
Ces
JANVIER. 1762. 145
Ces Romans du pouvoir , ces projets chimériques
Du calme des Etats cet efprit ennemi ,
Préfentent vainement des rêves telpotiques ,
Sous des noms vainqueurs de l'Oubli ;
Tous les Teftamens politiques
( Soit fabriqués , foit authentiques ) .
De Richelieu , Louvois , Alberoni ,
N'auront jamais fur la Nature
Ces droits de la Raifon ,, cet empire établi ,
Ces droits de la Vertu , cette autorité pure ,
Qui confacrent le nom chéri ,.
Le ton intérellant , la marche noble & fûre ,
Et la loyauté de Sulli.
Je fuis avec un très-profond refpect ,
MONSEIGNEUR ,.
Votre très-humble & trèsobéiffant
ferviteur ,
GRES SET.
Novembre 1761 ,
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. DAVIEL, Chirurgien
ordinaire , & Oculifte du Roi , écrite
au très-célébre & très - illuftre M.
le Baron de Halle , Préſident de
l'Académie Royale des Sciences de
Goettingue , des Académies des Sciences
de Paris , Londres &c. Affocié de
celle de Chirurgie de Paris , & du
Confeil fouverain de la République
de Berne.
En fon Château de Roche.
MONSIEUR ONSIEUR , comme rien n'eſt
plus flateur pour un homme ( qui aime ,
& cultive fa profeffion avec foin ) que
de pouvoir mériter la confiance & les
fuffrages des Grands Maîtres & des SçaJANVIER.
1762. 147
vans , j'ai lieu de m'applaudir que vous
m'ayez accordé les vôtres , en m'adreffant
M. de Forel de Lauſanne par préférence
à tant d'habiles Oculiftes : la
même confiance que vous aviez infpirée
depuis longtemps à ce Malade pour
l'extraction de la cataracte , dont vous
fçavez que j'étois l'inventeur , l'a déterminé
fans doute à me venir trouver à
Paris.
Votre approbation , Monfieur , va
donner un nouveau luftre à ma nouvelle
méthode , & me fervira dorénavant
de bouclier , contre tous ceux qui ont
voulu la détruire même dans fon principe
(a) , les uns en la regardant comme
chimérique & impoffible ; d'autres com .
me une opération dangereufe & meurtriére
de l'oeil , & toute remplie d'accidens
, de difficultés , & de rifques à .
courir pendant & après l'opération ( b ).
D'autres enfin , en condamnant les inftrumens
( que j'avois imaginés dans le
commencement pour faire cette opération
) pour en fubftituer d'autres qui ne
( a ) Voyez le Journal de Verdun du mois de
Février 1749 , page .01.
(b)Voyez le Mercure de France de 1752 , page
145 du mois de Novembre.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
font pas meilleurs à beaucoup près (c) ..
Je viens tout récemment de perfec-.
tionner cette méthode , en fupprimant
moi-même plufieurs inftrumens que j'ai
reconnus comme inutiles , & j'en ai
imaginé d'autres infiniment plus commodes
& plus furs vous en pourrez ju
ger , Monfieur , en les comparant avec
les premiers.
J'ai prié M. de Forel & M. le Médccin
Dapples , de vous en rendre un
compte fidele ; le premier en a reffenti
tout le bien , & le fecond m'a vu manoeuvrer
trois fois avec ces inftrumens
fur trois yeux différens , pour extraire la
cataractc , & avec un fuccès parfait,
J'ofe me flatter même que ceux qui ont
voulu s'écarter de la route que j'avois,
tenue pour faire cette opération , feront
forcés de reconnoître la fupériorité de
cette derniere méthode que j'ai rectifiée ,
à un point , qu'elle m'a paru exempte
de
tous les accidens qui fuivoient quelques,
fois la premiere ; & lorfqu'on aura une
fois reconnu les avantages de cette der-
3
(c ) Voyez les Mémoires de l'Académie Royale
de Chirurgie , Edition in- 4 ° pages 563 & 577, I
& le Mercure de France du mois de Decembre
1759 , page 22 de la lettre écrite à M. Hoin ,
Chirurgien à Dijon ."
JANVIER. 1762. 149.
niere méthode , je ne doute nullement
que ceux qui aiment le bien de l'humanité
, ne me fcachent bon gré , & ne
me rendent la juftice qui m'eft due ;
cette façon d'opérer fera amplement détaillée
dans un Mémoire que je me propofe
de donner à l'Académie Royale
de Chirurgie dans fa Séance publique ,
qui fera le premier Jeudi d'après la Quafimodo
de l'année 1752 : fi cette illuftre
Compagnie le juge digne d'y paroître.
Ce Mémoire fera précédé d'une Differtation
fur les cataractes de naiffance ,
& l'entier fuccès de ma méthode , dans
vingt-une que j'ai déjà opérées depuis
que je m'attache aux maladies des Yeux.
Vous aviez examiné les yeux de M.
de Forel longtemps avant qu'il vint
à Paris , & quoique vous en connuffiez
P'état avant moi , permettez cependant
que j'aye l'honneur de vous le rappe! -
ler , pour fçavoir feulement fi j'ai été
affez heureux pour me rencontrer avec
vous.
1. L'oeil droit que j'ai opéré le premier
, m'a paru avoir les mêmes fignes ,
que j'ai toujours obfervés aux yeux des
cataractés de naiffance : un mouvement
involontaire & convulfif; il paroiffoit
dans la prunelle une opacité inégale , a-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
peu - près femblable à une petite veffic
remplie d'un petit lait mal clarifié , dans
le fond de laquelle on remarquoit un
point jaunâtre un peu enfoncé , & fitué
vers la partie fupérieure de cette prunelle
du côté du petit angle , elle avoit la
moitié de fon mouvement ; le Malade
diftinguoit l'ombre des objets , & les
couleurs frappantes , comme le blanc &
le rouge , &c ; ce qui me fit préfumer
que le fond de l'oeil étoit fain , quoique
le criftalin fut prefqu'entiérement fondu
dans fa capfule ; l'oeil gauche étoit à-peuprès
dans le même état que le droit , à la
différence que l'opacité de la prunelle
paroiffoit moins forte , & qu'il pénétroit
encore affez de rayons de lumiére dans
le fond de cet oeil , pour y peindre les
objets , & les diftinguer , à la vérité , de
bien près , à la faveur d'une louppe , &
en cherchant longtemps pour pouvoir
trouver le point de vue qui étoit au bas
de la prunelle , où l'on appercevoit une
efpéce de diaphanéité demi-circulaire
Jorfque cette prunelle venoit à fe dilater
un peu , ce qui fubfifte même encore
aujourd'hui.
J'ai remarqué dans la partie fupérieure
prefque latérale de la cornée de cet
cil ( vers le grand angle ) deux petits
JANVIER. 1762. ISI
points blanchâtres unis l'un à l'autre ,
que j'ai jugé être une petite portion du
criftalin , le refte étant couvert par une
efpéce de mufcofité , comme à l'oeil
droit , dont la prunelle avoit auffi le
même mouvement.
: M. de Forel m'ayant demandé ce
que je penfois de fes yeux , fi je n'avois
aucun doute fur la maladie dont ils
étoient atteints , fi je croyois que l'opération
pourroit réuffir , je ne fis aucune
difficulté d'affurer ce Malade , que
fa cataracte de l'oeil droit pouvoit être
opérée , quoiqu'elle fût fondue en partie
dans fa capfule , & prèfque femblable à
une espéce d'hydatyde , ce que j'ai déjà
obfervé plufieurs fois fur des yeux cataractés
, dont les Malades ont fort bien
vu après l'opération . ( d) Et comme le
rapporte encore le célébre Platner dans
fes Inftitutions Chirurgicales , pag. 883.
De Cataracta , vel de fuffufione.
M. de Forel , & M. Dapples qui m'avoient
confulté , parurent affez contens
de ma réponſe , mais comme des gens
fages , ils voulurent encore affembler un
nombre d'habiles Médecins & Chirur-
(d) Voyez le Journal des Sçavans du mois de
Février 1756 , page 9 de la lettre de mon fils da
6 Décembre 1755 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
2
giens , afin de n'avoir rien à fe reprocher
, & on convoqua les perfonnes ciaprès
nommées , fçavoir , MM. Fer
rein , Thieri & Demours , Médecins , &
M. Tenon , Chirurgien ; le mérite de
tous ces Meffieurs nous étant connu ,
nous confultâmes M. Dapples & moi
avec eux ; & comme la maladie de
M. de Forel parut ne fouffrir aucune
difficulté , les fentimens furent unanimes
, & il fut décidé que l'oeil droit feroit
opéré , mais je ne confeillai pas à
M. de Forel de fe faire opérer de l'oeil
gauche ; je lui fis préffentir qu'il y auroit
de l'imprudence de toucher à un oeil
dont i voyoit encore un peu , d'autant
mieux auffi que le plus habile Chirur
gien n'étoit pas toujours für de réuffir
dans les opérations qu'il entreprenoit ,
même les mieux faites , & j'ajoutai que
l'on feroit toujours à temps d'opérer
l'oeil gauche , au cas que le droit n'eût
pas tout le fuccès qu'on en pouvoit atrendre.
M. de Forel approuva le confeil que
je lui donnois , & tout de fuite M. Thiéri
fut chargé de préparer le Malade à l'opération
, qui fut faite le Jeudi fuivant troifiéme
du courant , à onze heures du mafin
, en préfence de tous les Confultans ;
JANVIER. 1762.
153
1
& quoique la cataracte ne préfentat pas
un coup d'oeil favorable , j'augurai bien
cependant de l'opération que j'allois fai
re , dont j'avois déjà vingt expériences
femblables , fur des cataractes de là même
efpécs ; j'ofai même affurer qu'elles
étoient préfqué toutes fans danger , par
le peu d'effortque le cryftallin faifcitpour
fortir de fa capfule , à caufe de fa moleffe;
cette capfule étoit , pourainfi-dire , prèfque
toujours rompue , ou du moins fi
prête à l'être , que la cataracte fortit fans'
la moindre violence , comme M. Dapples
qui l'a vu , pourra vous le dire , &
comme vous allez l'apprendre vous - même
, par les fuites de l'opération.
A peine la cornée tranfparente futelle
ouverte triangulairement , que l'humeur
acqueufe s'écoula , & tout de fuite
une humeur vifqueufe qui étoit contenue
entre le corps du cryftallin & la membrane
qui étoit rompue ; ce corps commença
d'abord de fuir fous la partie fupérieure
de la prunelle antérieurement ,
comme fous une trappe ; c'eft alors que
je ne perdis pas un moment de temps .
pour faire fortir cette cataracte , mais
d'une façon différente de celle qu'on a
coutume de pratiquer ; c'est-à -dire , en
pallant tantôt au- deffus , tantôt au-def-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
fous du globe de l'oeil ; m'étant apperçu
que le cryftallin préfentoit fon bifeau
au- deffus du bord inférieur de la prunelle
, fi j'avois preffé le bas de l'oeil , toute
l'humeur nitrée feroit fortie , le cryſtallin
auroit demeuré attaché au bord fupérieur
de la prunelle , & tout l'oeil fe
feroit vuidé ; c'eft auffi pourquoi je
portai fur le champ une petite curette
de vermeil fort polie fous la partie poftérieure
du cryſtallin , dans la crenelure
de laquelle j'engageai ce corps , que je
tirai dans un inftant , fans le moindre
éffort , & fans qu'il en réfultât le plus
petit accident ; il est vrai qu'il reſta unc
petite portion de la capfule cryftalline
de fa lame antérieure attachée à la partie
fupérieure de la prunelle , cette portion
de membrane avoit environ une
ligne de largeur , mais je ne jugeai pas à
propos d'emporter cete membrane forcément
, crainte de donner lieu à une
inflammation dans tout le globe , par le
tiraillement que j'aurois excité vers les
procès ciliaires , où vous fçavez mieux
que moi , Monfieur , que la capfule cryftalline
eft fi fortement attachée , de
même qu'au cercle ciliaire interne . Mon
expérience m'a enſeigné à ne jamais tirailler
avec violence ces petites porJANVIER.
1762 . 155
tions de membranes qui reftent quelquefois
après l'opération de la cataracte
, par extraction du cryftallin , puifque
ces mêmes membranes fe défféchent
& fe détachent toujours d'elles- mêmes ,
& quelques mois après elles ne paroiffent
plus.
Lorfque j'eus enlevé le noyau du cryftallin
( qui n'avoit pas une ligne & demie
de diametre , & moins d'un tiers de
ligne d'épaiffeur ) le Malade s'écria qu'il
voyoit fort bien , &mit d'abord la main
fur mon vifage , prit mon nés , ma bouche
, toucha mes yeux , diftingua un
chapeau bordé d'or , une canne à béquille
d'or , un écu de fix livres , & plufieurs
autres objets ; l'opération ne dura
que cinq minutes en tout : il ne fortit
pas une feule goute de fang , & le Malade
avoua devant tout le monde , qu'il
n'avoit reffenti aucune douleur ; il faut
dire auffi à la louange de M. de Forel
qu'il fut d'une tranquillité infinie pendant
tout le temps de l'opération , &
même pendant toute la cure.
Que les Chirurgiens feroient heureux
s'ils avoient toujours affaire à des Malades
auffi fermes & auffi raifonnables !
L'opération achevée , je panfai ce
Malade à l'ordinaire ; il fut mis tout
G vi
156 MERCURE DE FRANCE.
de fuite dans fon lit ; il garda une diete
exacte , fut faigné au bras trois heures
après l'opération , paffa le refte du jour
& la nuit fort tranquillement , dormit
même fix heures fans interruption .
Le Vendredi douze , la faignée fut
réitérée , précédée d'un lavement quelques
heures avant ; ces deux remedes
firent un fi bon effet , que le Malade fe
trouva au mieux quelques heures après ,
& continua d'aller fi parfaitement , qu'il
n'eut pas la plus petite douleur , ni le
moindre accident depuis le moment de
l'opération , jufqu'au Vendredi dix-huitiéme
, que je découvris fes yeux , &
que je lui permis de fe promener
dans la chambre , médiocrement éclai+
rée ; ce Malade fut fagement conduit
à une nourriture folide , & M. Dapples
qui ne le quittoit jamais , l'obfer
voit avec une circonfpe&tion infinie , &
fit connoître à M. de Forel , qu'il eft précieux
de trouver , dans un habile Médecin
, un ami de coeur. J'ai eu la douce
fatisfaction de voir partir ce Malade de
Paris bien guéri , & il a bien voulu fe
charger de vous remettre cette Lettre
avec une petite eftampe affez curieufe
par les circonftances qu'elle renferme
Concernant la fection de l'iris que j'ai été
JANVIER. 1762. 157
obligé de faire à l'oeil droit d'un Malade
; j'ai emporté la moitié de cette membrane
, pour former une prunelle artificiele
, puifque la naturelle étoit prèfqu'entiérement
effacée , & détruite à la
fuite d'une ophtalmic de la chorroïde
qui avoit occafionné une cataracte adhérente
.
Cette opération ne fut fuivie d'aucun
accident , ni même de la plus petite douleur
; & ce Malade voit fi parfaitement
aujourd'hui de fon ceil ( car il n'en a
qu'un ) , qu'il eft en état non -feulement
de lire & d'écrire , mais encore de deffiner
& de peindre avec le fecours d'une
lunette à cataracte du numero 3. Vous
en pourrez juger vous - même , Monfieur
, en voyant l'eftampe dont M. de
Forel & M. Dapples ont vu le deffein
en original.
Ce n'eft pas là la feule fois que j'ai
été obligé d'emporter l'iris , ou d'en
faire la fection , j'ai de grandes obfervations
à donner à ce fujet , fans que
j'en. aye vu réfulter le moindre accident.
Que j'aurois été charmé , Mon
fieur , fi je vous avois eu pour témoin
de toutes ces opérations , & furtout
de celle que j'ai faite à M. de Forel ,
& que je le ferois encore , fi j'avois
158 MERCURE DE FRANCE.
un jour le bonheur de vous voir à Paris
; mais qui pourroit s'en flatter, vous
qui êtes fi utile à votre patrie , dont
vous êtes un des plus zélés fupports.
Nous attendons avec beaucoup d'empreffement
votre grand Ouvrage fur la
Phyfiologie ; continuez- nous donc votre
bonne volonté , fans cependant altérer
votre fanté fi néceffaire au Public
, & permettez que je vous faffe
quelquefois part de mes petits travaux, &
que je vous demande vos confcils , dont
j'ai extrêmement befoin fur un Traité
complet fur toutes les maladie des yeux
que je me propofe de donner bientôt
au Public , moins cependant par envie
de prendre le titre dangereux d'Auteur,
que pour facrifier à ce même Public
mes études & mes veilles ; je me croirai
trop récompenfé s'il veut bien recevoir
mon Ouvrage revoir d'auffi bon
coeur que je préends le lui donner .
J'ai l'honneur d'être , & c .
Paris , ce 30 Septembre 1761 .
DAVIEL.
JANVIER. 1762. 159
ARCHITECTURE.
SUITE des Obfervations fur l'Architecture
& fes Acceſſoires..
CEE que l'on vient de dire de la Sculpture
, on peut le dire de la Peinture employée
dans les dedans ; il feroit également
à defirer que les principales figures
en peinture s'accordaffent de proportion
avec les principales figures de fculpture
les unes & les autres relativement aux
proportions d'Architecture : alors tous
nos Temples , Sallons , Galleries , &
généralement tous les Edifices fufceptibles
de ces acceffoires , nous paroîtroient
plus vaftes & plus élevés qu'ils
ne paroiffent , attendu le méfaccord qui
fe rencontre dans la plupart des plus fuperbes
monumens. Quel mauvais effet
ne font pas les principales figures de nos.
plafonds & des pannaches de nos dômes
lorfquelles font trop fortes? elles paroiffent
plutôt des géants que des faints
pendant que celles des tableaux d'Autels
font d'une grandeur beaucoup moindre.
,
Il eſt cependant certain cas où l'on
160 MERCURE DE FRANCE.
doit déférer totalement aux Peintres &
aux Sculpteurs, comme lorfque la Peinture
& la Sculpture doivent faire le feul
objet intéreffant d'un monument ou
d'une fête , afin que le génie de l'Artiſté
puiffe agir en liberté & placer des figures
coloffales fi le cas le requiert. Nous
avons pour exemple , du Cavalier Bernini,
la Chaire de S. Pierre ,
où les quatre
principales figures ont dix-huit pieds
de proportion : comme fa Fontaine de
la place Navone à Rome. Je dis donc
qu'une des attentions particulières doit
être de faire accorder les acceffoires de
Peinture & de Sculpture avec les proportions
de l'ordre pour lequel ils font
deftinés. L'Architecte doit furtout éviter
la confufion dans les ornemens de
fculpture & n'en pas charger l'Edifice ;'
car pour lors ils difputent trop avec les
ordres où ils font appliqués , comme on
le voit au portail des Jéfuites de la rue
S. Antoine...
Un autre genre d'acceffoires qui ne
mérite pas une moindre attention que
ceux de Peinture & de Sculpture , c'eft!
l'affortiment des marbres de couleur &!
l'application des marbres & dorures :
Lorfque l'on a des marbres à appli
quer dans quelques décorations , il faut
JANVIER. 1762. 161
avoir attention , s'il y en doit entrer de
différentes couleurs , de ne les pas mettre
trop oppofés & trop tranchans , afin
qu'il regne dans leur affemblage autant
d'harmonie que dans un bon tableau.
C'eft à l'Artifte à faifir ces différens tons
de couleur , afin qu'ils foient amenés
par gradation & que leur trop grande
oppofition ne fatigue pas l'oeil délicat de
l'homme de Goût.
•
Quant aux bronzes , comme ils font
ordinairement verdâtres , rougeâtres, &
quelquefois dorés , il eft néceffaire de
bien affortir les fonds fur lefquels ils
doivent être appliqués , afin qu'ils ne
tranchent pas trop à la vue. On peut
lire là- deffus ce que dit M. Daviler au
fujet des compartimens .
Un troifiéme genre d'acceffoires qu'on
néglige prefque généralement , c'eft le
ménagement des jours , qui dans bien
des cas fervent à donner le caractère
que l'intérieur de l'Ed fire doit avoir &
à faire valoir les parties de Peinture &
& Sculpture qui le décorent. Par exemple
: l'intérieur d'un Temple doit , commeje
l'ai dit , infpirer le refpe&t par l'air
de recueillement qui doit y régner , &
l'on ne peut l'annoncer que par le ménagement
des jours dont le Peintre &
162 MERCURE DE FRANCE .
le Sculpteur doivent tirer tout l'effet de
fcurs figures , bas -reliefs & tableaux .
On doit obferver qu'il ne faut mettre
aucuns jours au-deffus ni derrière les
objets que l'on veut faire diftinguer; parce
que la lumière ainfi placée , frappe les
yeux du Spectateur,le prive du plaifir de
jouir de ces objets . Pour éviter donc
cetinconvénient, il faut placer ces jours
au-devant & fur les côtés; alors ils fe trouveront
bien détaillés par la lumière ainfi
difpofée qui ne laiffera rien échapper
aux Spectateurs. Il eft fi néceffaire de
bien placer ces jours , que le bon Peintre
n'entreprendra pas un tableau qu'il
ne fçâche de quel côté il fera éclairé ,
& l'habile Sculpteur en fera autant avant
d'ébaucher fa figure ou fon bas-relief.
Les jours que l'on doit introduire
dans l'intérieur d'un Edifice pour lui
donner le caractere qui lui eft deſtiné ,
doivent également être dirigés obliquement.
Cette direction produit des feconds
jours qui font régner dans un
Temple le recueillement qu'on y defire .
La Coupole des Invalides eft un exemple
bien fenfible de l'effet avantageux
des feconds jours fi heureuſement
placés entre les deux voutes . L'on voit
évidemment que le trumeau qui fait fi
JANVIER. 1762. 163
mal en dehors , ainfi que l'abat-jour
pratiqué dans la croifée du fecond ordre
du Portaif , n'ont été hazardés que
pour diminuer le jour du fond & pour
qu'il n'y en ait que de côté qui puiffe
agir fur la Peinture du Dôme.
Le caractère du Temple eft beaucoup
mieux exprimé en Italie qu'en France ;
l'air de recueillement y eft bien mieux
rendu que dans la plupart de nos Eglifes.
La raifon en eft fimple , c'eft qu'en
France on répand indifféremment des
jours de toutes parts. Cette grande
clarté les rend indécis , les rend pefans
à la vue , & en ôte l'air tranquille
que l'on devroit y trouver pour imprimer
le refpect dû aux Lieux - Saints en
Italie , au contraire , on a eu foin de
n'y introduire que très -peu de jour.
En un mot , l'on n'a befoin de jour
dans nos Eglifes que dans les bas pour
y pouvoir lire ; mais dans les chevets
& dans les voutes il n'y faut que des
feconds jours qui fans être apperçus
éclairent fuffifamment les Peintures &
Sculptures ; auffi eft-il abfolument néceffaire
qu'un Architecte,pour être bon.
Décorateur , ait beaucoup déffiné & converfé
avec de fçavans Peintres & de
grands Sculpteurs, afin de pouvoir con164
MERCURE DE FRANCE.
cilier toutes les parties d'un grand &
fuperbe édifice. Il doit avant l'exécution
fe rendre compte des effets de la lumiere
qu'il veut introduire dans fon
édifice & ce qu'elle y produira car à
cet égard il faut confidérer que la même
raifon qui veut que l'on n'admette
que des feconds jours dans une Eglife
éxige en même temps qu'ils foient premiers
dans un belveder ou autres édifices
qui doivent par leur deftination inviter
à la gaité ; de même auffi les
jours que l'on introduira dans un Palais
de Juftice doivent être moyens
pour infpirer la crainte ; & dans une
prifon la lumière doit fembler s'y refufer
pour annoncer l'horreur du féjour.
Enfin on ne peut trop examiner
les effets du clair- obfcur dans la Nature
, afin de faifir à propos toutes ces
différentes nuances : l'on vient de nous
en donner un bel exemple dans la
Chapelle du Sépulchre à S. Roch.
1
Par M. DUMONT Profeffeur d'Architecture .
M. Dumont ancien Penfionnaire
du Roi , Membre des Académies de
Rome de Florence & de Bologne ,
vient de mettre au jour une partie des
Etudes qu'il a faites , tant à S. Pierre de
,
JANVIER. 1762. 165.
Rome que dans les plus beaux Palais
d'Italie , qu'il a mefurés exactement."
Il y a joint des parties de Bâtimens François
, exécutes fous les Deffeins de M.
Soufflot , Architecte & Contrôleur des
Bâtimens du Roi ; ainfi que des principes
de Compofitions , le tout bien exatement
cotté de façon à pouvoir juger
de l'exécution.
i Cet Ouvrage eft utile & intéreffant'
pour les Artiftes & Amateurs d'Architecture
.
L'Auteur chez lequel fe trouvent toutes
ces Etudes , y a joint un cayer de
Ruines , propres aux Peintres & aux .
Décorateurs.
SCULPTURE.
COPIE d'une Lettre écrite à M. le
Comte de CAYLUS .
PERMET ERMETTEZ - MOI ,
Monfieur , de
vous faire part de la confiance que M.
le Cardinal de Kochouard a bien voulu
avoir en moi. Son Eminence m'a
chargé de la Sculpture d'une fête qu'il
fait exécuter à la face extérieure de fon
Palais . Les figures reprefentent les tois
vertus théologales , & font de dix pieds
*
166 MERCURE DE FRANCE.
de proportion ; de plus , un grouppe
principal pour être mis au milieu de la
façade , lequel repréfente la Religion
Gallicane appuyée fur le globe de la
France , & pofant de la main droite
une flamme fur le chandelier de la
Foi ; un jeune Ange tient dans fes
mains une banderolle fur laquelle font
écrits ces mots : Ut luceat omnibus.
cette figure eft élevée à quarante pieds
& eft d'environ vingt pieds de proportion
affife . La fête publique durera
trois jours , & eft ordonnée pour le
deux ou le trois de Janvier.
J'ai l'honneur d'être & c.
BERRUER.
De ROME, ce 23 Décembre 1761 .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE .
LETOTON
HARMONIQUE , ou nouveaujeu
de hazard, par lequel toutes perfonnes
pourront compofer une infinité
de marches en Trio , en faisant tourner
un Toton , & cela fans fçavoir la
Compofition ni même la Mufique . Ces
marches pourront fe jouer fur toutes
JANVIER. 1762. 167
fortes d'Inftrumens à cordes & à vent
Par M. de la Chevardière. Prix 4 1. 4 f
avec le Toton . A Paris , chez l'Auteur ,
fucceffeur de M. le Clerc , rue du Roule,
à la Croix d'or , & aux adreffes ordinaires.
PREMIER LIVRE de Piéces de Clavecin
, dédiées à Mademoiſelle d'Harcourt
de Beuvron.Par M.Parant , Organiſte des
Quinze-vingts. Prix , 6 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , dans l'enclos des Quinze-
vingts, & aux adreffes ordinaires . Ces
Piéces nous ont paru agréables , & pleine
de Chant , mérite qui malheureuſement
devient un peu rare & ne fçauroit
être trop recommandé.
JOURNAL DE PIECES DE Clavecin,
compofées fur les Ariettes & fur les Airs
choifis dans les Intermédes & dans les
Opéra-Comiques qui ont eu le plus de
fuccès , dédié à M. de la Borde , Receveur
général des Finances , par M. Clément.
Ces Piéces font en même temps
accompagnement avec leurs Airs , &
fe peuvent jouer fur la Harpe. L'abonnement
pour l'année entiére eft de 12
liv. moitié du prix ordinaire ; & il paroîtra
deux fuites de ces Piéces tous les
mois. Les perfonnes de Province qui
1
168 MERCURE DE FRANCE.
voudront s'abonner , payeront 18 liv .
& le Journal leur fera envoyé tous les
mois par la Pofte , franc. de port. Il
faut écrire , pour l'abonnement , à M.
Clément , Cloître S. Thomas du Louvre...
Cet Ouvrage , en retraçant au Public
les Ariettes & les Airs qui lui ont
fait le plus de plaifir , ne pourra qu'être
reçu favorablement. L'Effai fur la Baffe
fondamentale , du même Auteur, également
dédié à M. de la Borde , fait
honneur au goût de cet Amateur , ainfi
qu'aux connoiffances qu'il a acquifes.
de la bonne harmonie,
LE
GRAVURE..
E fieur Mondhar , rue S. Jacques ,
à l'hôtel de Saumur , vient de mettre en
vente deux Eftampes de très - bon goût :
l'une repréfente un Vaiffeau de guérre
Angloisaffale fur la côte ; l'autre un,
Soleil couchant fur mer , vue d'Italie :
l'une & l'autre d'après les tableaux de
M. de Flotte S. Jofeph , gravées à l'eau:
forte par M. Andoyart , & terminéesau
burin par M. Heudelot. Elles font .
dédiées à M. le Marquis de Bandol,
Le
JANVIER. 1762. 169
Le fieur Lattré , Graveur , rue Saint
Jacques , à la Ville de Bordeaux , vient
de publier l'Atlas militaire par M. Rizzy
Zannony , de la Société Cofmographique
de Gottingue , Profeffeur de Géographie
, où l'on a diftingué , par des
couleurs , les marches des Armées , avec
les dattes de tous les chocs & batailles
depuis 1756 , jufqu'à la fin de 1661 .
Pour rendre cet Atlas plus intéreffant
& fe conformer au goût d'un grand
nombre d'Officiers de diftinction , on
y a joint un Journal bien circonftancié
de la guerre préfente , depuis fon commencement
jufqu'à préfent. Le format
in- 18 , fe vend , relié en maroquin , 6
liv , avec le Journal ; 7 liv . en veau , liv.
& avec le Journal , 6 liv.
Le même publie un Atlas du même
Auteur , contenant la Mappemonde &
les quatre parties avec les différens Etats
d'Europe , auffi én- 18 , faifant en tout
trente feuilles , relié en maroquin , 9
liv . en veau , 8 liv .
On trouve chez le même un trèsbeau
plan de Dijon , en deux feuilles
avec une vue & les principaux Edificés
de cette Ville , artiftement ajoutés
autour du Plan. Le fieur Lattré prévient ,
qu'ayant gravé ce Plan pour MM. des
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
États de Bourgogne , il n'en fera vendu
qu'un très-petit nombre dont il a été
gratifié :
Le feur Brion , Ingénieur-Géographe
, déja connu par différens Ouvrages
, vient de mettre au jour une Carte
qui a pour titre La France analyfee
par Gouvernemens Parlemens , Généralités
ou Intendances , & Archevêchés
ou Provinces Eccléfiaftiques . L'art de
cette Carte confifte principalement en
ce qu'une feule Planche tient lieu de
quatre Planches différentes , c'est-à-dire
que les quatre divifions générales du
Royaume font comprifes enſemble
dans une même feuille fimplement enluminée
, ou bien font traitées à part ,
& avec plus de clarté , chacune dans
une feuille lavée. L'Ouvrage eft cu-.
rieux & intéreffant encore à d'autres
égards : l'on y trouve tous les lieux remarquables
foit par leurs productions,
foit par leur commerce ; les Ports & les
Places fortes , caractérisés fuivant leur
plus ou moins d'importance ; ainfi que
les routes de Paris aux principales Villes
du Royaume & des Pays limitrophes ,
avec les diftances de Ville en Ville en
lieues communes , Pour éviter que les
JANVIER. 1762. MI
couleurs couvrent des pofitions par la
largeur des bandes , comme on le voit
fouvent fur les Cartes , même fur fes
premieres épreuves qui ont été diftribuées
de celle - ci , l'Auteur a imaginé
de fimplifier & rendre plus correcte la
maniere dont on y emploie les couleurs.
Le prix eft de 20 f. pour la feuille
enluminée , & 4 liv . 16 f. pour la fuite
des quatre feuilles lavées . A Paris , chez
l'Auteur , rue S. Jacques , à la Croix
blanche , près la Fontaine S. Severin .
Le fieur Brion enfeigne la Géographie
, les Fortifications & le Deffein .
LETTRE de M. BELLIN , Ingénieur
de la Marine , à M. le Chevalier
de *** Capitaine des Vaiffeaux
du Roi.
MONSIEUR,
J'ai l'honneur de vous envoyer la
Carte du Cours du Fleuve de Saint-
Laurent, depuis Quebec jufqu'à la Mer ,
que je viens de publier & fur laquelle
y a longtems que je travaille . J'auois
encore différé de la mettre au jour
Hjj
172 MERCURE DE FRANCE.
malgré les demandes réiterées des Navigateurs
, fi les Anglois n'en avoient
publiés une à la fin de l'année 1760.
qu'ils difent levée par ordre du Vice-
Amiral Saunders.
Cette Carte qui eft en douze feuilles
, ne m'a pas paru , après l'examen
le plus fcrupuleux , avoir ce degré de
précifion & cet efprit de détail qui font
le mérite des Cartes Marines : pour s'en
convaincre il ne faut que la comparer
avec la mienne ; d'ailleurs fa difpofition
n'eft pas commode pour la navigation
; on a peine à trouver du premier
coup d'oeil le rapport de ces douze
feuilles & la fuite des parties qu'elles
contiennent , lorfqu'il s'agit de paffer
d'une feuille à l'autre ; & fi on les réunit
enſemble pour n'en faire qu'une ,
alors fa grandeur eft confidérable &
devient très-embarraffante dans un Navire
.
J'ai évité cet inconvénient en faifant
ma Carte en deux feuilles feulement ,
quoique mon échelle foit un peu plus
grande que la leur , & que j'aye mis
plus de détail dans le contour des côtes.
Une pareille différence vous paroîtra
fans doute étonnante ; elle ne
vient cependant que de la maniere d'o-
2
JANVIER. 1762. 173
rienter la Carte & de la difpofer fur
le papier.
Une autre remarque qu'il eft important
de faire fur la Carte Angloife , c'eft
qu'elle eft tracée fuivant les airs de vent
de la Bouffole , dont ils n'avertiffent
point ; au lieu que j'ai orienté la mienne
fur le Nord du Monde , avec l'attention
de marquer de combien de degrés
l'aiguille aimantée varioit , fuivant
les endroits où elle a été obfervée ; car
cette variation n'eft pas la même par
tout le Fleuve. Par exemple , auprès de
Quebec elle eft de quinze degrés trente
minutes vers le Nord- oueft , & aux
fept Ifles qui font à l'entrée du Fleuve
elle eft de dix-fept degrés trente minutes.
De plus j'ai affujetti ma Carte à
des obfervations de latitude , & je l'ai
marquée , ce que les Anglois n'ont point
fait. Vous fçavez combien cela eſt important
pour la Navigation.
Ces défauts ne font pas les feuls qu'il
y ait dans la Carte Angloife , on y en
trouve d'une autre efpéce , & qui font
très -préjudiciables à la fureté des Navigateurs
; je n'ai point deffein d'entrer
dans un grand détail à cet égard , je me
contenterai de vous indiquer quelquesunes
de ces erreurs.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
1º. Depuis le Forillon qui eft le Cap.
le plus à l'entrée du Fleuve , jufqu'à la
grande Riviere des Montlouis, il y a tout
au plus 28 lieues : La Carte Angloife en
marque 40 au moins. Vous connoiffez
à quels dangers une pareille erreur peut
expofer les Vaiffeaux , fur-tout en tems
de brume ; d'ailleurs , le détail de la
côte entre ces deux endroits y eft fort négligé
& différe beaucoup de la mienne .
2º. Du Cap Chat à l'Ile Saint- Barnabé
, plufieurs habiles Navigateurs ont
trouvé qu'il y avoit 27 à 28 lieues . La
Carte Angloife y met 35 lieues.
3º. Cette Carte marque fort mal la
largeur du Fleuve dans beaucoup d'endroits
; par exemple , de la Riviere
des Montlouis aux fept Ifles , elle met
23 lieues fur ma Carte il n'y en a que
16 tout au plus. Ainfi un Navire qui fe
conduiroit fur la Carte Angloife pour
traverfer des Mont-Louis aux fept Ifles ,
en tems de brume , iroit fe brifer fur
les fept Ifles , lorfqu'il s'en croiroit en
core à 7 lieues. Autre exemple : entre la
pointe de Mille Vaches à la côte dú
Nord & l'Iflet le Biquet à la côte du
Sud , le Canal n'a pas 4 lieues de large .
Cette Carte en marque près de 7.
4" . La côte du Nord n'eft ni plus
JANVIER. 1762. 175
pour
exacte , ni plus détaillée que celle du
Sud; on y trouve entre la Riviere Moiny
fie , auprès des fept Ifles , & les Illes
du Mingen , 27 lieues de diftance , au
lieu que fur ma Carte il n'y en a que
18 à 19 , fuivant l'eftime & les obfervations
de plufieurs bons Navigateurs.
Je crois , Monfieur , cès exemples
fuffifans faire connoître le peu de
confiance qu'on peut avoir à la Carte
Angloife. Mais fi vous vous donniez
la peine de comparer fes parties de dé
tail avec ma Carte , vous feriez étonné
du peu de rapport. Vous me demande→
rez peut-être d'où j'ai tiré les remarques
& les obfervations qui ont fervi
de baſe à mon travail ? je vais vous en
rendre compte le plus fuccintement qu'il
me fera poffible.
Vous fçavez que les François, qui depuis
plus de deux fiécles navigent dans
le Fleuve de Saint Laurent , ont été
très-longtems fans en publier de Cartes.
Ce n'a été qu'en 1686 , qu'on entreprit
de faire des obfervations & de
prendre les connoiffances néceffaires
pour en dreffer une. M. Deshayes , de
l'Académie des Sciences ; fut envoyé
pour cet effet . Cet Académicien vifita .
avec foin la côte du Nord du Fleuve
Giv
176 MERCURE DE FRANCE .
depuis Quebec jufqu'aux fept Ifles , fonda
les paffes & les chenaux , releva les
principaux mouillages , marqua les dangers
, & donna des amets pour les éviter.
Mais il ne prit aucune connoiffance
de la côte du Sud. A fon retour le fieur
de Fer , Géographe , publia une Carte
du Fleuve de Saint-Laurent fur les obfervations
de M. Deshayes ; mais il la
mit en fi petit point qu'elle ne pouvoit
pas être d'une grande utilité pour la
Navigation ; cependant c'étoit toujours
beaucoup , puifqu'on n'en avoit point
alors ; malgré cela elle tomba dans l'oubli
, les planches furent négligées , &
depuis très-longtems elles font perdues .
Heureufement on a confervé au Dépôt
des Cartes , Plans & Journaux de
la Marine , les Manufcrits de M. Deshayes
, & les Cartes qu'il a dreffées en
grand point des parties qu'il avoit relevées
; ces morceaux font précieux ;
j'en ai fait ufage , & j'ai eu la fatisfaction
de voir qu'ils s'accordoient avec
les obfervations poftérieures.
Le Fleuve de Saint-Laurent étant chaque
année de plus en plus fréquenté
par les Vaiffeaux du Roi & par les
Marchands , on fentoit le befoin d'en
avoir une Carte ; plufieurs Pilotes &
JANVIER. 1762. 177
Officiers avoient été obligés d'en dreffer
fur leurs obfervations particulieres ;
& ces Cartes manufcrites qui différoient
toutes entr'elles , n'avoient ni l'exactitude
ni la précifion requife.
Dans ces circonftances , les Officiers
du Roi & le Commerce demanderent
au Miniftre de la Marine de leur faire
donner du Dépôt des Plans , une Carte
hydrographique du Fleuve de Saint-
Laurent.
Ne me trouvant pas alors affez inftruit
, je me contentai de remettre à
chaque Vaiffeau du Roi qui alloit à
Quebec une Carte manufcrite du cours
du Fleuve , avec des remarques fur fa
négociation en forme d'inftructions .
Les Commandans , au retour de leur
Campagne, remettoient ( a ) le tout au
Dépôt , avec les obfervations particu
lieres qu'ils s'étoient trouvés à portée
de faire , tant pour vérifier celles que
je leur avois données que pour y en
ajouter de nouvelles .
En fuivant pendant quelques années
une parcille méthode , je devois par-
( a ) J'ai au dépôt plus de quarante Journaux
de Navigation remplis de remarques & d'oblervations
faites dans le fleuve S. Laurent , tant en
momant qu'en defcendant.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
venir à raffembler des connoiffances
fuffifantes pour former une bonne
Carte.
Dans le même tems le Ministre de
la Marine , fous les ordres duquel le
tout s'exécutoit , & qui accordoit une
protection particuliere à mon travail ,
fit armer en différens tems des bâtimens
à Quebec , avec des Officiers & des
Pilotes expérimentés , qu'il chargea de
vifiter la riviere & d'y faire toutes les
remarques poffibles pour la bien connoître
& en affurer la navigation . Leurs
Journaux & leurs Mémoires font au
Dépôt , & ce font ces matériaux que
j'ai mis en oeuvre , qui m'ont fait connoître
les corrections qu'il convenoit
de faire à la Carte Angloife.
Ne croyez pas cependant , Monfieur ,
fur ce que je viens de vous expofer ,
que je prétende vous donner ma Carte
comme un morceau parfait ; il s'en
faut bien que je le penfe ; je ne crains
pas même de vous avouer que j'ai trouvés
plufieurs parties entierement dénuées
d'obfervations , & que j'ai rendues les
moins mal que j'ai pu . Malgré cela
je puis affurer qu'elle eft fupérieure à
celle des Anglois & préférable en tout ,
Je crois même que je pourrois prou-
?
JANVIER. 1762. 179
ver qu'ils fe font fervis de ces premieres
Cartes manufcrites dont j'ai parlé
ci-devant , qu'ils ont trouvé entre les
mains de nos Navigateurs & qu'ils ont
copiées fans autre examen ni critique .
J'ai l'honneur d'être , & c.
P. S. Vous ferez peut-être bien -aife
de fçavoir le prix de la Carte Angloife.
Elle fe vend 24 liv. de notre monnoie
à Londres , & la mienne quatre
francs à Paris . C'est encore un contraſte
d'une autre efpéce ; mais je penfe que
ces fortes d'ouvrages appartiennent à
là Société & doivent être mis à la
portée de tout le monde..
,
ARTICLE V.
•
SPECTACLE S.
PAYANITAINEDAI SI90 6 9011OM ,
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de
Mufique
continue avec le même fuccès , les repréfentations
d'Armide. Mlle Chevalier
en a repris le Rôle le premier de ce
mois.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
On a continué , les Jeudis , Camille ,
Tragédie.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LE Mardi 29 Décembre 1761 , on a
donné la premiere repréfentation de
Zulime , Tragédie de M. de Voltaire..
Cette Piéce eft tellement différente de
celle qui avoit été repréfentée en 1740
fous le même titre , qu'elle ne peut abfolument
être confidérée comme le
même Ouvrage . Elle n'eft
pas moins
différente d'une Tragédie imprimée ,
fous le titre de Zulime , il y a quelques
mois , & que l'Auteur défavoue à jufte.
titre. Nous avons crû ne pouvoir nous
difpenfer d'en donner un Extrait en faveurde
ceux qui n'en auront pas vu la repréfentation,
ou qui ne pourroient s'en
procurer la lecture dans une Edition
conforme à cette Repréfentation.
JANVIER. 1762. 18t
ANALYSE DE ZULIME ,
Tragédie .
PERSONNAGES.
BENASSAR , Souverain de Trémizene.
ZULIME , fille de Bénaffar.
ACTEURS.
M. Brifart.
Mlle Clairon .
MOHADIR , ancien Officier de
Bénafar.
RAMIRE , Héritier du Royaume
de Valence , prifonnier à la
Cour de Trémizene.
IDAMORE , l'un des Captifs
Efpagnols , Confident de Ra
⚫mire.
ATIDE , Princeffe du fang des
Rois de Valence , mariée fecrerement
à Ramire .
M. Dubois.
M. le Kain.
M. Dauberyal.
Mlle Dubois.
SERAME , Coi fidente de Zulime. Mlle Préville .
La Scène eft dans le Palais qu'occupe Zulime à
Arzenie.
AVANT VANT que d'entrer dans l'analyſe
du fil & de l'action de la Tragédie
nous expoferons
quelques circonftances
antérieures
au temps de cette action,
lefquelles , raffemblées
fous un même
182 MERCURE DE FRANCE.
point de vue , épargneront aux lecteurs
le foin de les rejoindre lui -même pour
l'intelligence de cet Extrait .
Ramire héritier du Royaume de
Valence & Atide Princeffe du même
fang , étoient nés tous deux de Parens
captifs à Trémizene. Ils étoient unis
l'un à l'autre par les liens d'un hymen
contracté de l'aveu de ces mêmes Parens,
& fur lequel ils avoient juré d'obferver
un fecret inviolable , furtout à
l'égard de leurs Tyrans. Un grand nombre
des Sujets des Rois de Valence ,
captifs en Afrique , ainfi qu'Atide
& Ramire les reconnoiffoient pour
leurs légitimes Souverains ; ils fondoient
fur Ramire , l'efpoir de leur retour dans
leur Patrie , & celui de le voir un jour
remonter fur le Trône de fes Pères.
Dans cette vue , Idamore , un des Chefs
de ces Efpagnols , & plus particulierement
attaché à Ramire , s'étant apperçu
de l'inclination de Zulime , Fille du
Souverain de Trémizene , pour fon jeune
Prince , avoit , fans rien promettre
& même fans l'aveu de Ramire , fait
paffer dans le coeur de la Princeffe Africaine
jeune & fans expérience l'efpoir
d'en être aimée , peut- être auffi celui de
pouvoir un jour lui être unie par des
JANVIER. 1762. 183
noeuds folemnels . Benaſſar , Souverain
de Trémizene , qui avoit déja éprouvé
plufieurs revers dans fa vieilleffe , venoit
de voir fes États ravagés par les
Turcomans qui l'avoient furpris luimême
dans Trémizene.
Ramire , brave & généreux , avoit , à
la tête de fes Efpagnols , combattu pour
Benaffar; il l'avoit défendu de la premiere
fureur de ces nouveaux Brigands ;
il avoit garanti par-là les jours de ce Souverain
& ceux de Zulime fa fille; il avoit
procuré àBénaffar les moyens de fuir de
Trémizene , & de compofer une armée
de quelques foldats ralliés . Mais les Turcomans
ayant fait offrir la paix à condition
de leur livrer tous les Captifs
Chrétiens , & les Chefs Affricains paroiffant
difpofés à cette lâche condefcendance
, Zulime tremblante pour les
jours de Ramire , Zulime ainfi que
toutes les âmes vives & courageufes ,
plus enflammée encore pour fon amant
par le danger où elle croit le voir ,
ayant détaché quelques Soldats du parti
de fon Père qu'elle avoit joints aux Efpagnols
, étoit venu avec Ramire, Atide
& toute cette troupe, fe renfermer dans
les murs d'Arzenie fur les bords de la
mer , pour pouvoir plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE.
paffer en Europe & époufer Ramire.Les
Turcomans qui n'étoient encore alors
que des Barbares errans , s'étoient retirés
des Etats de Benaflar & lui avoient
laiffé là la liberté de rentrer dans
Trémizene. Il avoit auffitôt député Mohadir
un de fes anciens Officiers , vers
fa Fille pour lui repréfenter l'attentat
de fa fuite & de fa révolte , & pour
l'engager à rentrer dans tous fes devoirs.
par -
L'inftant , où Zulime , malgré fes remords
, déterminée par fa paffion à renoncer
pourjamais à fa Patrie , congédie
Mohadir député par fon Père , eft
l'inftant où commence la Piéce . Les
premieres fcènes font employées à expofer
une partie de ce que nous venons de
mettre fous les yeux du Lecteur . Dans
l'aigreur de fes reproches Mohadir parle
de Ramire comme d'un Efclave ; la
tendreffe de Zulime s'en indigne , elle le
fait fentir avec énergie ; mais Atide plus
intéreffée encore, en fecret, à l'honneur
de Ramire, rappelle les fervices fignalés
qu'il a rendus aux ingrats Affricains.
Par ce qu'on apprend ainfi deRamire,
la paffion de Zulime devient dès-lors plus
intéreffante en devenant plus excufable.
Zulime développe tout l'amour dont
fon coeur brûle pour Ramire , & c'eſt
JANVIER. 1762. 185
,
à Atide , c'eſt à la tendre époufe de ce
Ramire que fon erreur adreffe cette funefte
confidence. Elle voit Ramire ;
trop fenfible pour n'être pas crédule
elle ne voit , elle n'entend que par fon
propre coeur ; l'amour extrême , toujours
interprête infidéle , lui fait trouver
dans les proteftations de reconnoiffance
& de zéle de la part de Ramire l'expreffion
de la tendreffe qu'elle defire : la délicateffe
de fon âme la rend plus touchante
. Elle refufe les fermens par lefquels
elle s'imagine que Ramire veut
attefter fon amour.
» Ah ! les fermens font faits pour un coeur qui
» peut feindre !
>> Si j'en avois befoin , nous ferions trop à plain-
>> dre , &c.
Benafar, irrité de la réfiftance de fa
fille , approche avec des troupes des
remparts d'Arzenie ; Idamore vient apprendre
à Zulime , que l'on voit déjà ce
formidable orage prêt à fondre fur eux.
Ramire , que la reconnoiffance feule
anime , promet de verfer tout fon fang
pour défendre Zulime ; fentiment jufte
& naturel , mais qui fert encore à féduire
fa crédule foibleffe . Elle ne peut con186
MERCURE DE FRANCE .
fentir que fon Amant combatte contre
fon Père ; elle préfére une prompte fuite
; elle fort pour tout difpofer à cet effet
, & s'embarquer avec Ramire , qu'elle
regarde déjà comme fon époux , fur le
Vaiffeau Efpagnol , qu'il vient de lui
dire avoir vu approcher des bords du
rivage , pour le tranfporter à Valence.
Dans l'entretien fecret de Ramire &
d'Atide , le Spectateur eft parfaitement
inftruit qu'Idamore & Atide ont feuls
occafionné l'erreur de Zulime.Le caractére
de Ramire y eft expofé de maniere
à ne lui laiffer aucune tache d'une feinte
fi fatale à la rendre Zulime. Nous voudrions
pouvoir rapporter tous les Vers
qui tracent ce caractére ; ceux - ci en
donneront le principal trait.
RAMIRE¿ Atide.
こち
» Mon coeur eft dans ves mains , le vôtre en eft
>> le maître ;
» Il fut digne de vous ; en feriez- vous un traître a
" J'ai fubi l'esclavage & fon poids rigoureux s
» Le fardeau de la feinte eft cent fois plus affreux .
Tout l'appareil menaçant des armes
de Benaffar , n'a point encore eu d'effet
; il femble que ce Père tendre ne
veuille point ufer de violence ; Idamore
JANVIER. 1762. 187
fait remarquer à Ramire , que cette circonftance
laiffe un inftant favorable à
fa fuite , s'il veut abandonner Zulime ,
ce qui donne lieu de connoître encore
mieux la nobleffe du caractére de Ramire.
» Crois- tu qu'il foit permis
» D'ètre injuſte , infidéle , & traître à fes amis ?
....
IDAMORE.
Non , fans doute , & ce crime eft infâme.
RAMIR E.
>> Eft-il donc plus permis de trahir une femme ,
» De la conduire au piége & de l'abandonner, & c?
En vain on lui oppofe les intérêts les
plus preffans , pour l'engager à feindre
avec Zulime ; il eft déterminé à la détromper
à quelque prix que ce foit avant
que de paffer en Europe avec elle ; on
lui repréfente le danger certain qui en
réfultera pour Atide , le foin de la garantir
occupe fon âme toute entiere ; &
tandis qu'il recommande à Idamore de
veiller , avec tous les fiens , fur les jours
de cette Epoufe chérie , Zulime , enivrée
de l'efpoir qui la féduit , accourt vers lui
pour fuir fur le champ en Europe . Mais
elle le preffe de rendre auparavant leur
tendreffe , non plus affurée , dit - elle ,
188 MERCURE DE FRANCE.
mais plus refpectable par les fermens de
l'Hymen. Ramire ne peut cacher fon
trouble & fa douleur ; Zulime s'en apperçoit
, s'en étonne , mais n'en prévoit
pas encore les motifs.
( Ramire à Zulime. )
Non je ne puis ...
» Pourrois-je vous trahir?
ZULIME .
Hélas ! je vous en crois fans peine ,
>>Vous fauvâtes mes jours ; je brifai votre chaîne ;
» Je vois en vous , Ramire , un vengeur, un époux ,
» Vos bienfaits & les miens , tout me répond de
» vous.
Ramire veut en vain lui faire préffentir
l'obstacle qui s'oppofe à fes feux ,
par la différence des moeurs ,
des prejugés
, des Loix .
ל כ
Pourquoi ( répond Zulime ) m'éffrayez-vous ?
votre Peuple eft le mien.
» Vos loix feront mes loix , vous le fçavez trop
» bien .
» Et qu'ai- je à redouter des moeurs de vos con-
>>>trées ?
» Quels font donc les Humains qui peuplent vos
Erats?
>> Auroient-ils fait desloix pour former des Ingrats?
JANVIER. 1762. 189
RAMIR E.
Je ſuis loin d'être ingrat : non , mon coeur ne
» peut l'être .
>> Sans doute.
ZULIM E.
RAMIRE.
» Mais en moi vous ne verriez qu'un traître,
» Si tout prêt à partir je cachois à vos yeux ,
>> Un obſtacle fatal , oppofé par les Cieux.
ZULIME , avec une ſurpriſe mêlée de terreur.
>>> Un obftacle !
RAMIRE .
Une loi formidable , éternelle.
ZULIME.
>>> Vous m'arrachez le coeur ! achevez . Quelle eſt-
>> elle ? & c.
On ne peut rendre la vérité d'expreffion
que donne l'Actrice à ce dernier
Vers , ( a ) ni le fentiment avec lequel
elle fait valoir le pathétique de cette
Scène , toujours interrompue par des
applaudiffemens. Cet obftacle , oppofé
par Ramire, eft la différence de Religion ;
Zulime en eft frappée d'abord, elle garde
le filence , mais que ne peut furmonter
l'amour ! Elle a vu , depuis long-temps,
l'horreur que Ramire avoit pour une .
(a ) Mlle Clairon .
190 MERCURE DE FRANCE .
Religion qu'elle avoue connoître affez
mal. Elle a facrifié les liens du fang ,
que ne doit- il pas attendre des éfforts
d'une paffion fi impérieufe ; cette paffion
, fertile en fophifmes , lui préfente
déjà comme un devoir , un culte qu'elle
ignore.
» Fidéle à mon époux & ſoumiſe à mon Maître ,
›› J'attendrai tout du temps & d'un ſi cher lien.
» Mon coeur ferviroit-il d'autre Dieu que le tien ?
C'est ainsi que Zulime , franchiffant
tous les obftacles , attefte déjà le Dieu
de Ramire , pour être garant des fermens
de leur hymen . Elle apperçoit Atide.
Dans fon aveuglement , elle defire
qu'elle foit témoin de cette union , mais
un incident , très-naturel dans le Sujet ,
vient brifer celui-ci , & donner un nouveaumouvementà
l'action théâtrale . Atide
annonce que Benafar eft entré dans
le Palais fans armes & fans efcorte. Les
Gardes de Zulime ont fléchi devant fon
Père ; il approche , il cherche fa fille ;
Atide & Ramire s'éloignent. Benaffar
trouve Zulime mourante de douleur &
d'éffroi , dans les bras de fa Suivante. Il
faudroit copier toute cette Scène pour
en faire fentir tout l'intérêt ; il faut l'aJANVIER
. 1762 . 191
voir vu jouer pour être affecté de tout
le fentiment qu'elle infpire.
Aux pieds de fon Père Zulime détcſte
& pleure fes égaremens ; la violence de
fa paffion & la franchiſe de ſon âme lui
arrachent cependant ce dernier aveu .
» Mais ce crime fi cher a ſur moi trop d'empire :
>> Vous n'avez plus de fille.... & je fuis à Ramire.
Le défefpoir du Père fe tourne en fureur
, furtout lorfque Zulime prend contre
lui- même la défenfe de Ramire , &
qu'elle va jufqu'à le lui préfenter comme
un Gendre dont il doit s'honorer . Benafar
charge de malédictions les plus
finiftres , fa malheureufe fille qu'il abandonne
à fon crime & à fes remords.
Zulime eft épouvantée , mais l'amour
qui l'égare , reprend de nouvelles forces
à mesure qu'il rencontre de nouveaux
obftacles,
>> Dieu ( s'écrie-t-elle ) je me livre à toi fitu
>> veux que j'expire,
>>Frappe : mais réponds-moi des larmes de Ra
» mire.
Zulime , indignée du confeil. que lui,
donne Atide , de renoncer à Ramire,
192 MERCURE DE FRANCE.
commence cependant à concevoir quelques
allarme's fur les fentimens de ce
Prince ; elle entrevoit qu'il eft plus affligé
que tendre ; après ce qu'elle a fait ,
eft-ce ainfi , dit - elle , qu'elle doit être
aimée ? Mais ces foupçons s'évanouiffent
dès qu'elle apprend que Ramire la
cherche pour précipiter leur fuite devenue
alors plus néceffaire . Benafar a rap- .
pellé fes Soldats , il va fe rendre maître
du Palais , dont les Gardes rougiffoient
de hui défendre l'entrée . Ce feu! moment,
où Zulime eft encore maîtreffe des paffages
qui conduisent à la Mer , offre une
occafion dont Ramire la preffe de profiter.
Zulime , dans le plus grand égarement
de fes feux , n'oublie pas le foin de
fa gloire ; elle ne veut partir qu'étant
enfin époufe de, Ramire. C'eft ici que
l'intérêt & l'action dramatiques vont
monter au plus haut période , & donner
lieu à de nouveaux incidens.
Il ne refte à Ramire › pour éluder
l'empreffement de Zulime , que le vain
prétexte de ne point aigrir , par cet hymen
, la vengeance de Benaffar ; il offre .
avec refpect de mettre aux pieds de Zulime
& Valence & fon Roi, quand elle
y fera arrivée . Elle commence à lire
avec horreur dans l'âme de Ramire ; elle
fe
"
JANVIER . 1762. 13
fe reproche fa tendreffe & fes bienfaits.
(à Ramire. )
» Sur ces rochers deferts , ingrat , m'as - tu conduite
?
» Pour traîner en Europe une Eſclave à ta fuite ?
Elle rejette avec dédain les reſpects de
Ramire & de fon Peuple , qui la traiteront
, dit-il , en Reine.
» Va , périffent les noms de Reine , de Princeffe ,
» Le nom de ton épouſe eſt le feul qui m'eſt dû ,
>> Le feul qui me rendroit l'honneur que j'ai perdu;
» Le feul que je voulois : Ah barbare que j'aime !
» Peux-tu me propofer d'autre prix que toi - mê-
>> me ?
Le filence de Ramire l'outrage ; elle
fe tourne du côté d'Atides elle la trouve
confternée ...... Que ne peut - on tranfmettre
ici les étonnantes expreffions du
vifage & de la voix de l'Actrice ! Zulime
, trop certaine de fon malheur , paffe
au defir furieux de la plus cruelle vengeance
; qui ne fert encore qu'à déceler
l'excès de fon amour. Elle veut aller
joindre fon Père , elle veut l'implorer .
( à Ramire. )
Il plaindra des douleurs qui ne te touchent pas.
II. Vol. I }
194 MERCURE DE FRANCE.
> Ou de fes mains du moins il faudra que j'ob
>> tienne ,
›› Dirai- je , hélas ! ta mort ! ... Non , ingrat, mais
>> la mienne.
>> Tu le veux , c'en eft fait &c.
Ramire & Atide s'empreffent de l'arrêter.
Tout fon reffentiment fe porte
fur Atide , dont les pleurs , dont le filence
même l'a éclairé. Elle veut renvoyer
l'un & l'autre aux fers d'où elle
les avoit tirés. Ramire l'implore pour
Atide ; ce mouvement d'intérêt pour fa
Rivale redouble fa colere.
» Ah vil couple d'ingrats ,
>> Du fruit de mes douleurs vous ne jouirez pas.
En effet elle rappelle fes Gardes , elle
ordonne de la fuivre pour aller ouvrir
les portes du Palais aux Soldats de fon
Père.
Que man fang fatisfaffe à fa jufte colére !
Qu'il efface ma honte , & que mes yeux mou❤
» rans ,
» Contemplent deux ingrats à mes pieds expirans,
La tendreffe d'Atide la détermine à
renoncer à fon époux dans ce preffant
danger ; mais Ramire en rejette le projet
comme un crime ; il préféré de périr
JANVIER. 1762. 195
enfemble. Atide , qui connoît le fond
du coeur de Zulime , ne défefpére pas
de la calmer ; el'e fait obferver que Zlime
n'a pas mêine tourné fes pas du
côté où il falloit aller pour exécuter fes
menaces. Kamire s'oppofe en vain au
projet d'Atide. Il ne peut la fuivre pour
arrêter , ou du moins pour guider fes
démarches ; il eft retenu dans ce moment
par Benaffar. Ce Vieillard , toujours
plus père que Souverain , n'a point
ufé de violence , d'autant plus qu'il ne
pourroit prévenir l'évafion du côté de la
mer , tandis qu'il entreroit en vainqueur
dans le Palais. Il tente d'exciter la générofité
de Ramire ; il y réuffit facilement.
Cette Scène eft admirablement faite ;
Benallar & Ramire y confervent chacun
une nobleffe & une candeur de caracère
qui la rend très -touchante . Sans
dévoiler le fecret de fon hymen avec
Atide , fans violer par conféquent la loi
des fermens , Ramire protefte à Benaf
Jar, qu'un intérêt auffi cher que le fien
l'engage à ne lui pas ravir fa fille . Il lui
offre pour gage de fa foi de livrer Atide
en ôtage; Atide qui eft du même fang
que lui ; Atide pour qui feule il déclare
avoir tout entrepris . Il exige feulement
que Benafar promette de protéger les
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
jours & la liberté de cette même Atide.
Les paroles font réciproquement ,
jurées ; mais pendant cette conférence ,
le zèle actif de la trop craintive Atide
en a détruit tout l'effet . Elle eft parvenue
à appaifer Zulime ; l'amour a fait
encore plus qu'elle ; enfin elle l'a conduite
au vaiffeau où Ramire eſt attendu
pour mettre à la voile. Quelle horrible
fituation pour Ramire ! On le croit traî
tre & parjure . Benafar a bientôt appris
que , contre la foi qui vient d'être jurée ,
fa fille eft déja embarquée . Il s'eft rendu
maître de la Place & du Palais : Atide
en ôtage va tomber entre fes mains. Il
ne refte plus à Ramire que les derniers
efforts du défefpoir pour combattre &
pour défendre les jours de cette épouse
fi chérie .
Zulime a été enlevée du Vaiffeau par
les Soldats de fon Père' , & ramenée
dans le Palais où elle eft arrêtée . Elle
avoit perdu l'ufage de fes fens ; dès
qu'elle revient à elle , le péril de Ramire
eft le premier foin qui l'occupe. On
lui dit qu'il combat avec intrépidité ;
elle efpére ainfi que ce n'eft point par
lui qu'elle a été trahie ; mais elle apprend
qu'Atide s'eft precipitée au milieu du
carnage pour le défendre. De quelle
JANVIER 1762. 197
horreur cette circonftance la frappe !
Sa fureur trompe fon âme ; elle va jufqu'à
fe croire indifférente à force d'indignation.
Elle fe perfuade qu'elle renonce
même à la vengeance . Succeffivement
elle apprend que Ramire ayant
' épargné les jours de fon Père , dans l'e
combat , l'ayant même garanti de la
fureur de fes Compagnons , à été fait
fon prifonnier. Elle veut aller fe jetter
aux pieds de fon Père . On l'arrête par
fes ordres . Elle doit attendre les effets
de fa clémence & de fa juftice . Dans
cette cruelle attente , livrée à fes réfléxions
, la jaloufie ajoûte de nouveaux
fupplices à fes remords.
>> Dieux ! qu'Atide eft coupable !!
» Atide me tromper avec tant de noirceur !
Quoi les pleurs quelquefois ne partent point du
coeur ? (b)
On tente inutilement de l'irriter
contre Ramire & contre fa perfidie ;
fon coeur n'accufe qu'Atide . Elle avoue
à fa confidente qu'elle adore Ramire.
Atide alors fe préfente à elle ; Zulime
(b) Ce dernier vers , qui eft fublime en fentiment
, fait autant d'honneur à l'Actrice qui le dit ,
qu'à l'Auteur qui l'a fait.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
en frémit d'horreur & de défefpoir .
Atide convient qu'elle eft fa rivale ;
mais Ramire eft perdu pour toutes deux
fi Zulime ne le fecoure . Sans avoir
vu jouer l'admirable Zulime ( c ) , on ne
fe peindra qu'imparfaitement la force
de tous les fentimens renfermés dans
cette feule queftion qu'elle fait à Aride.
.
» Avez-vous vu Ramire ?
Atide l'a vu combattre ; mais elle
fçait qu'il va être livré aux plus honteux
fupplices ; elle conjure Zulime de s'intéreffer
encore à fes jours. Zulime quoiqu'aigrie
par les prieres d'Atide , céde
au pouvoir d'un amour invincible .
» Je vous fers , vous , Madame ; il le faut , & jy
>> cours.
» Mais vous me répondrez.
..
"
Atide l'interrompt pour lui reprocher
fa colere dans le moment , où confeffant
elle-même fon amour pour Ramire
, elle protefte de lui céder cet amant ,
& même jufqu'à la gloire de le fecourir.
Zulime,fans rien perdre de fou indignation
contre fa rivale , lui répond
(c) Mlle Clairon.
JANVIER. 1962. 199
fierement , qu'elle ne doit pas préten
dre .....
» A l'honneur infultant d'exciter fon courage; &c .
د ر
Qu'elle fçait tout tenter,& même pour un traitre.
On vient annoncer à Zulime , que.
tous les Chefs ont condamné Ramire.
Les frayeurs d'Atide redoublent fes inf
tances. Zulime lui impofe filence.
»Je préviens vos conſeils , n'en doutez point ,
» Madame.
» Ne les prodiguez plus.... Et toi , Nature & toi ,
» Droits éternels du fang toujours facrés pour
›› moi ,
>> Dans cet égarement dont la fureur m'anime ,
Soutenez bien mon coeur , & gardez-moi d'un
>> crime.
Zulime , dans l'excès de cet égare- :
ment , a foulevé en fa faveur quelques
foldats de fon Père , & a pris elle -même
les armes contre lui pour arracher Ra
mire à fon funefte deftin . Elle vient à la
tête de cette troupe ; elle rencontre Benafar
, les armes tombent de fes mains .
Eile exhorte fes Soldats à mériter leur
grace par une prompte retraite , & leur
ordonne de la laiffer, feule livrée à la
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
rigueur de fa juftice. Elle fe profterne
aux pieds de ce Père irrité ; elle baife ,
elle arrofe de fes larmes la main qui doit
lui ôter la vie ; mais pour prix de fon
fang , elle demande la grâce de Ramire.“
Benaffar va faire périr fa fille & un homme
à qui il doit la vie. La tendreffe de
fon âme ne peut réfifter à des confidérations
fi touchantes. Il fait venir Ramire.
Celui- ci ne demande & n'attend
point de grâce ; il protefte contre l'erreur
qui a fait foupçonner la foi de fes
fermens. Il implore la clémence de Benaffar
pour Atide & pour les autres Infortunés
qui ont partagé fon fort. Benaffar
convient que Ramire a des vertus
qu'il admire ; qu'il n'ignore pas lui devoir
deux fois la vie ; qu'un amour funefte
a cependant par fes mains ravi fa
fille & fa gloire ; que ce même Ramire
a fait la honte de fon Etat & de fa Famille
, & qu'enfin :
» Après l'horrible éclat d'une amour éffrénée ,
» Il ne reſte qu'un choix ... la mort ou l'hyménée.
Ramire eft accablé de cette embarraffante
propofition , tandis que l'espoir
& la joie renaiffent pour un inftant dans
le coeur de Zulime. En cette extrémité
JANVIER. 1762. 201
Ramire déclare le fatal fecret de fon
hymen avec Aride , & juftifie Zulime ,
dont le zèle trop ardent d'un ami avoit
abufé la crédule tendreffe .
*
Zulime , dont l'amour alors n'a plus
rien à perdre , veut armer la vengeance
de fon Pere contre Atide . Mais celleci
, après être convenu combien elle
doit paroître coupable , & rappellant à
Zulime la parole qu'elle a donnée de
lui céder Ramire , ne le peut
qu'elle refpirera . Pour acquitter cette
cruelle promeffe Atide va fe percer
fein ; Ramire fufpend le coup . Au même
inftant , Zulime faifit le poignard
des mains d'Atide , en difant :
5)
tant
le
Suis-je affez confondue?
» Tu l'emportes , cruelle ! & Zulime eft vaincue,
>> Oui , je le fuis en tout , j'avoue avec horreur.
» Que ma Rivale enfin mérite fon bonheur.
( à Atide. )
>> J'admire en frémiſſant juſqu'à ton amour même .
» C'eſt à moi de mourir , puifque c'est toi qu'on
›› aime.
En prononçant ce mot , Zulime fe
frappe du poiguard & tombe entre les
* I v
CATIVHAL
1202 MERCURE DE FRANCE
bras d'Atide qui la foutient. Elle dit en
expirant le peu de Vers fuivans , par
lefquels la Tragédie eft terminée :
›› A la fin j'ai rempli mes devoirs.
( afon Père. )
१
» vous , feul des Mortels regretté par Zulime,
» Souvenez-vous de moi ; mais oubliez mon
>> crime.
( à Atide. ) ( à Ramire .)
» Je meurs fans vous hair . Ramire , fois heu
reux .
» Aux dépens de ma vie , aux dépens de mes
feux.
REMARQUES fur la Tragédie
de ZULIM E.
Tout eft tellement rempli dans la contexture
de certe Tragédie , tout y eft d'une telle dépendance
de rapports , que nous n'avons pû donner
moins d'étendue à notre Extrait , fans rifquer
de ne donner qu'une idée très- imparfaite
de l'ouvrage. Dans un affemblage de plufieurs
parties où toutes fe tiennent immédiatement , en
fouftraire une feule , ce feroit faire tour crouler
& tout réduire à la confufion .
Il y a du mouvement , & l'action eſt préparée
avec intérêt dès le premier Acte de cette Piéce
L'arrivée du Vailleau Efpagnol ouvre un eſpoir
JANVIER . 1752. 203
bien fondé pour Zulime & pour ceux qui dépendent
de fon fort ; lorfqu'en même tems les approches
menaçantes de Benaffar rendent leur péril
plus preffant. Dès cet inftant , l'action croft
toujours & les incidens naiffent prefque néceſſairement
les uns des autres , en donnant lieu à
des fituations qui deviennent fucceffivement plus
intéreffantes. On ne trouvera point contraires a
la vraisemblance les entrevues de Benafar avec
fa fille , & même avec Ramire , fans eſcorte &
fans force , dans Arzenie , lorſque l'on fera attention
que ce Vieillard ne ceffe jamais d'être
Pere. Les droits de la Nature & ceux de l'humanité
prévalent toujours en lui fur ceux du
Souverain. Il a voulu impofer à une fille égarée
par l'amour & à des gens qu'il regarde comme
des efclaves révoltés , en faifant approcher
des troupes des murs où ils font enfermés ; mais
il ne doit pas , en ufant de violence , hazarder
de porter à des extrémités funeftes , cette fille
qu'il aime , dont il connoît l'âme intrépide &
violente , & par là plutôt difpofée à périr , qu'à
tomber entre les mains d'un Pere que les remords
ne lui repréfentent plus que comme un
Juge implacable. La conférence de Benafar avec
Ramire eft d'autant plus ingénieufe , que paroiffant
ne tendre qu'à tour pacifier , elle fonde & néceffite
la catastrophe par l'incident très-nature!
du zéle trop actif d'Atide , dont on n'a pû prévenir
l'effet.
Quant aux Caracteres des Perfonnages , celui
de ZULIME eft fans doute fi dominant , qu'il
éclipfe prèfque tous les autres. Ce que l'Amour
a de fureurs & de foibleffes , de violences & de
douceur , tout ce que cette paffion fuggére de
fentimens & d'actions contradictoires , eft réuni
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
dans cette jeune Princeffe. Si l'on doute que
tant de paffion foit dans la Nature , que l'on
obferve deux chofes : 1 ° . que dans la Poëfie
Dramatique , comme dans la Peinture , on raffemble
fur un même fujer tous les traits qui
caractérisent une paffion , parce que quelquesuns
de ces traits feulement, tels qu'ils fe trouvent
quelquefois divifés dans la Nature n'indiqueroient
pas affez fortement. 2 ° . Que fous le Ciel brû-
Jant d'Afrique , on ne doit pas attendre cette
modération que peut -être la Nature ne connoitroit
dans aucun climat fans le frein de l'habitude
à des moeurs plus douces & plus tempérées.
J Ramire n'eft point un féducteur ; il ne fe prête
pas un moment à feindre, pour Zulime , une paffion
qu'il ne reffent pas & qu'il ne pourroit rendre
légitime. Son âme eft noble , franche & généreuse
, & s'il ne s'explique pas plutôt & plus
onvertement avec Znlime , c'eft qu'il eft entraîné
par la rapidité des événemens , & par le plus
grand danger , toujours fufpendu fur une époufe
qu'il adore.
Nous avons dit de Benaffar ce qui conftitue
fon caractere , en juftifiant fa conduite paisible &
mefurée , dans l'excès des outrages qu'il croit
recevoir. Les mouvemens d'une colère , très- jul-
1 en lui , occafionnent ſuffiſamment le péril des
Perfonnages qu'elle pourfuit ; ainfi c'eût été bleffer
gratuitement l'humanité , que de le rendre
plus cruel .
Le caractere d'Atide eſt très- touchant. Si l'intérêt
le plus cher & le plus refpectable la contraint
d'abufer pendant quelque tems , de la crédule
tendreffe de Zulime , elle veut expier par le
facrifice de fon amour & de fa vie , cette diffimulation
que les conjonctures avoient rendue né-
'cellatre .
JANVIER. 1762. 205
Cette Piéce , en général , très-applaudie aux
repréſentations comme elle méritera toujours
de l'être , a eu à combattre l'inconvénient d'un
fujet & de Perſonnages peu connus : ce qui réfulte
ordinairement de toutes les Tragédies , dont
le fond eft de pure imagination . Le foin de raffembler
les points hiftoriques fur lesquels l'action
eft fondée , retarde fouvent l'effet pathétique des
fituations ; d'ailleurs , l'intérêt fur les Perfonnages
exigeant une forte de familiarité contractée
avec notre imagination , ce n'eft qu'à proportion
de ce que l'on connoît davantage les Piéces
de ce genre , qu'on rend , dans toute fon étendue ,
la juſtice qui leur eſt due .
Sans avoir vu les repréfentations
de cette Tragédie , on doit prévoir par
ce que nous venons d'expofer , que le
Rôle de Zulime eft la plus grande &
la plus forte partie de la Piéce. L'inimitable
Actrice qui l'a rendu , a été plus
que jamais au-deffus de tout éloge. C'eſt
un genre d'expreffion & de fentiment
dans lequel le Public n'avoit point eu
encore l'occafion d'admirer l'étendue
de fes talens. On ne fçauroit peindre à
l'eſprit la vérité naturelle , familiere ,
mais fans baffeffe , d'une multitude de
traits répandus dans le jeu de ce beau
Rôle . Mlle Clairon y a été différente
d'elle-mème relativement à d'autres rôles
; & l'on ne craint pas d'avancer
qu'il feroit moralement impoffible
qu'on lui fût jamais égale,
206 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a continué la repriſe deSolimanII.
ou les Sulianes , avec autant de fatisfaction
pour le Public , que d'honneur pour
l'Ouvrage & pour fon agréable Auteur.
,
Le Lundi onze de ce mois , on a donne
la premiere repréfentation d'une
nouvelle Parodie d'Armide. Cet Ouvra
ge comique eft en Vaudevilles . Le Poëme
de l'Opéra y eft parodié par fuite de
Scènes & d'Actes , à l'exception du quatriéme
, fur lequel on a paffé . Le retour
de la gaîeté des anciens Vaudevilles fur
la Scène , genre véritablement national ,
a paru dans le commencement affecter
le Public très - agréablement. Les premiers
Vaudevilles font en effet choifis
avec efprit pour la Parodie , & heureufement
appliqués à des plaifanteries affez
bien trouvées . On n'a pas été également
fatisfait de la fuite de cet Ouvrage . Des
morceaux d'un Chant qui avoit trop de
prétention à la tendreffe ou à l'agrément,
ont peut- être refroidi la difpofition
favorable des Spectateurs ; & plufieurs
parties où le Poëme de l'Opéra
prêtoit des fonds heureux à la faidie
JANVIER. 1762. 207
"
bouffonne & critique , n'ayant pas pari
avoir été faifis , le fuccès de la Parodie a
refté incertain. On n'en doit pas moins
d'éloges aux foins & à la dépenfe que
les Comédiens ont fait pour cette Piéce .
Le Spectacle , ainfi que la plupart
des Ballets a été fort applaudi. Le jeu
parodite de quelques-uns des Acteurs
de ce Théâtre , prêtoit auffi à la plaifanterie
; furtout dans l'efprit de la multitude
, qui rit dans un lieu , à la caricature
de ce qu'el'e admire d'auffi bonne for
ailleurs avec juſtice.
L'attention a été portée ju qu'aux habits
, qui loin de traveftir ridiculement
les Perfonnages de l'Opera , font au
contraire , pour la grace des formes &
pour la vérité du coftume , une forte de
correction de quelques légeres méprifes
où l'on auroit pû tomber au Théâtre
lyrique dans la plus fuperbe & la plus
-admirable repréfentation qu'on ait vue
depuis longtemps .
Ii feroit injufte de ne pas faire mention
d'un trait ingénieux à la fin de cette
Parodie. Lorfque les Chevaliers Danois
approchent de Renaud dans le Palais
d'Armide , on lui fait battre la générale ,
pour le tirer de l'enchantement où il eft.
Ce trait a été faifi ,& afait le plus grand
plaifir.
208 MERCURE DE FRANCE.
MM. Caillot & Champville fe font
particulierement diftingués , l'un , en
parodiant le perfonnage d'Hidraot ; &
l'autre , par traveftiffement , celui d'Armide.
Si le fuccès de cette Parodie s'établit
le nombre des repréſentations
& les fuffrages du Public , on en donnera
l'Extrait dans les Volumes fuivans .
I
par
CONCERT SPIRITUEL.
L y a eu Concert la veille & le jour
de Noël. Après des Symphonies , dont
une en Noëls de M. Balbaftre , qui a fait
beaucoup de plaifir , on y a exécuté les
Motets : Confitemini de M. de Lalande
In exitu , & Venite exultemus de M.
Mondonville , Motets qui renferment de
grandes beautés , que l'on connoît &
que l'on entend toujours avec raviffeanent
. M. Ignace a exécuté des Piéces de
Harpe. Mlle Fel & M. Godart ont chanté
chacun de petits Motet . M. Caperon
a joué un Concerto de M. Gaviniés ,
avec applaudiffement.
JANVIER. 1762. 200
SUPPLÉMENT à l'Article des Arts
agréables.
M. PAPILLON DE LA FERTÉ , Intendant,
Contrôleur général de l'Argenterie
, Menus , Plaifirs & Affaires de la
Chambre du Roi , occupé depuis longtemps
non feulement à connoître , mais
à pratiquer les Arts & les Talens, a com
pofé & gravé un morceau qu'il a eu
l'honneur de préfenter à Sa Majefté le:
premier jour de la préfente année .
Cette Gravure repréfente , en une
grande feuille , plufieurs Eftampes , qui
paroiffent jettées au hafard fur un fond
d'étoffe. Les principales , dont prèſque
toute l'étendue eft découverte , contien
nent les évenemens les plus remarquables
du regne de Louis XV , figurés par
emblêmes fur des médailles , avec les
infcriptions rélatives. Tels font entre
autres , le Mariage de Sa Majefté ; la
Naiffance de Monfeigneur le Dauphin ;
la Bataille de Fontenoy. On y voit la
Carte Géographique de la France , &
près d'elle celle de la Lorraine , pour
marquer l'époque de cette importante
210 MERCURE DE FRANCE .
réunion ; & uine vue de Port - Mahon.
L'Auteur , voulant mettre fous les yeux
du Monarque , une partie des faits les
plus agréables , a ajouté dans cet Ouvra
ge , une Eftampe fur le Pacte defamille
entre Sa Majesté Très - Chrétienne & Sa
Majefté Catholique ; ce Sujet eft compofé
de deux figures repréfentant la
France & l'Espagne, défignées chacune
par leur Ecuffon , qui fe jurent une foi
inviolable . On apperçoit un papier , fortant
de deffous les Eftampes , fur l'extrémité
apparente duquel , font inferits
les noms des Vaiffeaux offerts au Roi ,
& de ceux qui ont été affez heureux ,
pour être en état de donner ainfi des
preuves de leur zéle au Souverain & à la
Patrie. Plufieurs Payfages font mêlés indiſtinctement
dans cette Gravure , pour
en rendre la diverfité plus agréable . Parmi
ces Payfages fe trouve une vie de
Choify-le-Roi.
On connoiffoit déjà quelques morceaux
de Peinture qui approchent de
cette forte de compofition , mais qui
n'ont pour objet que l'imitation du défordre
dans quelques parties d'effets ou
d'uftenciles domeftiques . Nous croyons
que ce morceau de Gravure eft le premier
dans ce genre , & fa deftination
JANVIER. 1762. 2.11
en anoblit l'éffai. Sa Majesté & toute la
Famille Royale ont paru recevoir avec
bonté & fatisfaction cet hommage d'une
occupation d'autant plus louable ,
qu'elle fait partie du goût général pour
les Arts & pour les Talens que l'on doit
chercher à acquérir dans la Charge
qu'exerce M. de la Ferté.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
De WARSOVIE , le 15 Décembre 1761.
SELON les Avis reçus de Turquie , les Habitans
du Grand- Caire , perfiftant dans leur révolte , ont
enfermé Sopalan Achmet Pacha dans une étroite
prifon. La Porte leur donne pour nouveau Gotverneur
le fameux Muſtapha , ci- devant trois fois
Grand-Vifir , qui a ordre d'examiner leurs griefs.
'Le Capitan Pacha revint le 8du mois dernier àConftantinople
avec une partie de la Flotte du Grand-
Seigneur. On a appris par les mêmes Lettres , la
mort de Said Effendi , connu par ' ſon Amballade
à la Cour de France ..
De DEMIN , le 27 Novembre.
Depuis que la plus grande partie de l'Armée
Suédoife eft entrée dans les quartiers d'hyver , les
Pruffiens ont jetté des Ponts fur la Penne , au212
MERCURE DE FRANCE.
deffus de Tollenfen , & ont marché à Dargun .
Ee Colonel Belling a détaché de là quelques Pa-
Drouilles pour reconnoître divers Poftes. Il n'a laif
fé dans Anclam qu'une Compagnie franche &
quelques Huffards , & il a porré de ce côté- ci fes
principales forces. Pendant quelques nuits il a inquiété
notre Garnifon ; mais enfin il a pris le parti
de fe retirer. Le Lieutenant-Colonel Hierta a
fait poursuivre l'ennemi par nos Chaffeurs à cheval
. Ils ont fabré quelques Huffards , & délivré
plufieurs de nos foldats , qui , après avoir été faitsprifonniers
, avoient été contraints de s'enrôler
dans les troupes du Roi de Pruffe:
De HAMBOURG , le 11 Décembre.
Quelques Lettres de Dantzick du 25 du mois
dernier marquent que depuis que le Prince de
Wirtemberg s'eft retiré de devant Colberg , les
Ruffes fe font emparés du Fort qui défend l'embouchure
de la Perfante , & le font tellement approchés
de la Place , qu'ils ont mis lefeu par leurs
boulets rouges à la moitié des maiſons. Des Lettres
de Lubeck , arrivées aujourd'hui affurent que
cet avis a été confirmé par un des dix Vaiffeaux qui
ont tenté inutilement de faire entrer des provifions
dans Colberg . Ces Lettres ajoutent que ,
huit de ces Vaiffeaux étant entrés dans l'embouchure
de la Perfante , les Ruffes s'en font rendus
maîtres. Les deux autres fe font retirés , l'un à
Dantzick , l'autre à Lubeck.
De DRESDE , le 19 Décembre.
→ Les troupes détachées de l'Armée de Loudon
& le Corps du Général Haddik , viennent de
prendre leurs quartiers d'hyver le long de la Mulda
, depuis Nollen jufqu'à Koldiz & Zfchakau. Le
JANVIER. 1762. 213
Corps du Prince Albert de Saxe , compofé de huit
bataillons Allemands , de trois de Croates , de
cinq régimens de Cavalerie , de deux régimens
de Huffards , & de trois compagnies de Challeurs,
a pris les fiens à Hoenchen & dans les environs.
Le Général Lafcy garde ſa poſition à Dalwiz près
de Groffenhayn.
On mande du Mecklenbourg , que le Corps.
Pruffien , commandé par le Colonel Belling ,
ayant manqué fon entrepriſe fur le Pas de Damgarten
, s'eft replié dans le Bailliage de Ribnitz ,
où il a pris des quartiers d'hyver.
De VIENNE le 16 Décembre .
Le Cordon formé par les quartiers d'hyver ,
qu'ont pris tant nos troupes que celles de l'Empire
& de nos Alliés , s'étend depuis les frontieres,
de la Hongrie , par la filéfie , la Saxe & la Weſtphalie
, jufqu'aux frontieres de la République de
Hollande. Il eft difpofé de telle forte , que les différens
Corps peuvent le prêter mutuellement du
fecours. Ainfi , pendant cet hyver , on n'aura point
à craindre les ravages défaftreux , qui ont défolé
différentes Provinces dans les années précédentes ,
& l'on eft en état de s'opposer à toute invaſion de
la part de l'ennemi .
Selon les avis reçus de notre Armée de Silé
fie , le Général Loudon établi fon quartier général
à Waldenbourg entre Schweidnitz & Landfchut;
mais on compte qu'il le transférera bientôt à
Schelifch Friedland . Le Roi de Pruffe a 'le fien
Jordanfmuhl , & par fa pofition il couvre Bref-
Iau . Un détachement des ennemis attaqua dernierement
un de nos poftes avancés près d'Ullefdorff.
Le Général Loudon y envoya du fecours
, qui arriva affez à temps pour repouffer les
Pruffiens.
214 MERCURE DE FRANCE.
2
De LISBONNE le . Décembre.
Une Lettre de Rio de Janeiro , datée du 7 du
mois dernier , marque que les Eſpagnols bloquent
étroitement du côté de la terre, la Nouvelle
Colonie, & que leurs Gardes-Côtes empêchent d'y
jetter aucun fecours.
De MADRID le 15 Décembre.
On lit dans la Gazette de cette Ville , de ce
jour , l'Article fuivant. Depuis plufieurs années
, le Miniftere Britannique traitoit nos af
>> faires avec une injuftice que Sa Majesté ne
pouvoit plus foutenir. Il parloit avec une hau-
3 teur & un mépris fans égal de tous les droits
» qui s'oppofoient à fes idées ambitieufes . Enfin il
», a refufé des conditlons de paix infiniment avantageufes
que la France vient de lui offrir ; ce qui
fait voir , par une conféquence fur laquelle on ne
» peut le tromper , que , non feulement il n'a
point d'autre vue que de perpétuer la guerre
» jufqu'à ce qu'il ait achevé de conquérir le peu
» de poffeffions qui restent aux François dans
alla
continuera
» l'Amérique , mais encore qu'il
*
לכ
>>
2
en attaquant inceffamment celles de l'Espagne ,
>> pour demeurer maître obfolu de la Navigation
& du Commerce . Dans de pareilles circonftan .
aces , le Roi de la Grande- Bretagne a ordonné
au Comte de Briftol fon Ambaffadeur en
cette Cour , de faire vis- à- vis de Sa Majesté la
» démarche hardie de lui demander fi Elle fongeoit
à s'unir à la France contre l'Angleterre ,
» & de déclarer qu'il exigeoit une réponfe cathégorique
; qu'il prendroit le refus d'en faire
une pour une aggreffion & déclaration de
>> guerre , & qu'il le retireroit de la Cour ; Sa
» Majefté lui a fait répondre qu'il pouvoit fe re-
>>
JANVIER. 1762. 215
•
ود
» tirer dans le temps & de la maniere qu'il lui
» conviendroit , & que c'étoit bien plutôt par
» l'efprit d'arrogance & de difcorde , qui avoit
» confeillé une démarche fi téméraire & fi peu
» convenable , que s'étoit faize , de ce moment
» même , la premiere aggreffion & déclaration.
» de guerre. Il réſulte de là , ainsi que de l'or
dre envoyé par le Roi au Comte de Fuen-
» tes , fon Ambaffadeur en Angleterre , de par-
» tir de Londrès fans délai , que toute corref-
» pondance eft rompue entre notre Cour & la
» Cour Britannique Les Sujets du Roi pleins de
›› confiance dans le Tout-Puiffant , croyent fer-
» mement que c'eft par fa permiffion que la Na-
» tion Angloife les a provoqués à ce point , &
» que la Providence veut fe fervir d'eux , pour
» châtier l'orgueil & l'ambition de ce peuple ,
>> avec les forces réunies du Roi & des autres
Puillances qui embraffent , ou qui pourront
>> embraffer une fi jufte cauſe » .
Le Roi a nommé Chevaliers de l'Ordre de
la Toifon d'Or le Duc de Choiſeul , Miniftre
d'Etat , de la Guerre & de la Marine de France
& le Comte de Fuentes , Amballadeur extraor
dinaire de Sa Majeſté à Londres. Par cette marque
de diftinction , dont , indépendemment de
toute autre conſidération , leur illuftre Naillance
les rend très - dignes , le Roi a voulu montrer au
premier route l'eftime due à un Miniftre choift
Sa Majelté Très- Chrétienne pour ferrer les
liens de l'union la plus intime entre les deux Monarchies,
Sa Majeſté a voulu en même tems donner
au fecond un témoignage public de fa fatisfaction
, pourle zéle & la dignité , avec lesquels
il a foutenu à Londres les droits & l'honneur
de la Couronne , dans une occafion où la Cour
216 MERCURE DE FRANCE .
Britannique provoque injuftement l'Eſpagne à la
guerre .
D'ALICANTE , le 16 Décembre.
En conféquence d'un ordre de la Cour , le
Gouverneur de cette Ville fit arrêter le is de
ce mois cinq Navires Anglois , qui fe trouvoient
dans le port. On en débarqua les équipages , &
on enferma dans un Château cent trente hommes
dont ils étoient compofés. Le fcellé fut mis
en même- tems chez le Conful d'Angleterre , &
chez un Négociant de la même Nation.
De FLORENCE le 18 Décembre.
La nuit du 10 au 11 de ce mois , les Prelats
Lante & Palafox pafferent par Pife , allant
s'embarquer à Lerici , pour porter les Barettes ,
le premier aux Cardinaux de Rohan & de Choifeul
, le fecond au Cardinal de Cordoue- Spinola
de la Cerda. Le premier étoit accompagné
du célébre Pere Pacciaudi , Théatin , nommé depuis
peu Bibliothécaire de l'Infant Dom Philippe
Duc de Parme.
Le Bailli de Breteuil reprit avant-hier la route
de Rome.
De GESNES , le 21 Décembre.
Suivant les dernieres nouvelles de Corſe , toute
la Province de Siumorbo eft réduite fous l'obéiffance
de la République , & les Officiers qui commandent
dans cette partie , l'ont miſe en fi bon
état de défenfe , qu'ils ne craignent pas de pouvoir
y être forcès par les Rebelles. Ceux- ci fortifient
plufieurs endroits dans la Province du Cap
Corfe. Un de leur partis fit le 14 une courfe
dans les environs de Brando , d'où ils ont enlevé
quelques habitans..
DE
JANVIER. 1762 . 217
•
De LONDRES , le 29 Décembre.
La Gazette de la Cour , du 26 de ce mois ,
contient l'Article fuivant. « DE Withéall , le 26
Décembre. Jeudi 24 au foir , arriva , un des Meffagers
du Roi , avec des dépêches datées du II
de ce mois , du Comte de Briol ; Amballadeur
Extraordinaire de Sa Majefté à la Cour de Madrid
, par lesquelles on apprend que fon Excellence
, ayant demandé , par ordre du Roi , une
réponſe cathégorique , relativement à certains.
engagemens préjudiciables à la Grande- Bretagne ,
fuppofés avoir été contractés entre les Cours de
Verſailles & de Madrid , & M. Wal , ayant ,
par ordre de Sa Majelté Catholique refuté de
donner aucune fatisfaction fur ce point , le Comte
de Bristol fe préparoit , pour obéir aux ordres
de Sa Majefté , à partir de cette Cour pour revenir
en Angleterre.
> L'Amballadeur d'Efpagne a fait annoncer le
Dimanche 27 à fa Chapelle , que c'étoit la derniere
fois qu'on y célébroit le ſervice. Cet Ambaffadeur
prelle les préparatifs de fon départ.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 6 Janvier.
LEE
Roi a nommé à l'Evêché de Tulles l'Abbé
Thierry , Chancelier de l'Eglife Métropolitaine
& de l'Univerfité de Paris. Sa Majeflé a con ré
II. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE .
l'Abbaye de la Victoire , Ordre de Cîreaux , Diocele
de Senlis , à l'Evêque de Senlis
Le 27 du mois dernier , le Roi reçut Chevaliers
de l'Ordre de Saint Louis , le Duc de Coigny
, Maréchal de Camp & Meſtre de Camp
Général des Dragons ; le Marquis de Ville , Mefare
de Camp Commandant du Régiment de Dragons
, Meſtre de Camp Général ; le Comte du
Roure , le Marquis de Seignelay , le fieur de
Nozieres , Colonels des Régimens de Saintonge ,
de l'Ile de France & de Flandres ; & le Marquis
de Serent , Meſtre de Camp du Régiment
Royal , Cavalerie.
Sa Majefté à accordé la place de Cornette
vacante dans la Compagnie des Chevaux-Legers
de la Garde , par la mort du Comte de Bénouville
, au Comte de Fontaines premier Maréchal-
des- Logis de cette Compagnie.
Le premier jour de l'an , les Princes & Princef
fes , ainfi que les Seigneurs & Dames de la Cour,
rendirent leurs reſpects au Roi , à l'occaſion de la
nouvelle année.
Le Corps de Ville de Paris eut le même honneur.
?
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint Eſprit , s'étant affemblés dans le
Cabinet du Roi , vers les onze heures du matin ,
Sa Majesté tint un Chapitre , dans lequel , après
avoir exprimé fa fatisfaction du Pacte ou Traité de
Famille , qu'Elle a conclu avec le Roi d'Eſpagne
Elle nomma, Chevalier de cet Ordre le Marquis de
Grimaldi , quiréfi de auprès d'Elle en qualité d'Ambafadeur
Extraordinaire & Plénipotentiaire de ce
Monarque , & à qui Elle a voulu donner un témoi
gnage public du cas qu'Elle fait de fa naiffance ,
& du gré qu'Elle lui fçait d'avoir travaillé avec au
JANVIER. 1762. 219
tant de lumieres que de zéle , à un un ouvrage fi
avantageux aux deux Nations , & qui doit perpétuer
heureufement entre les Souverains & leurs
Sujets la plus parfaite union & la confiance la plus
intime . Après le Chapitre , le Roi fe rendit à la
Chapelle , étant précédé de Monſeigneur le Dauphin
, du Duc d'Orléans , du Prince de Condé ,
du Prince de Conty , du Comte de la Marche , du
Duc de Penthiévre , & des Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre . Sa Majefté devant
laquelle les deux Huiffiers de la Chambre portoient
leurs maffes , étoit en manteau , le Collier
de l'Ordre par- dellus , ainfi que celui de l'Ordre
de la Toifon d'Or . Lorfqu'on eut chanté l'Hymne
Veni Creator, le Roi monta fur fon Trône , & reçut
Chevalier le Comte de Choiſeul , Miniftre &
Secrétaire d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangeres. L'Evêque , Duc de Langres , Prélat
Commandeur , célébra la Grand'Melle , à laquelle
la Reine , Madame la Dauphine , Madame
Adélaïde , & Mefdames Victoire , Sophie & Louife,
affifterent dans la Tribune , & après laquelle le
Roi fut recodnuit à fon appartement , en la maniere
accoutumée .
Le même jour , le fiear de Moret , Capitaine au
Régiment de la Sarre , employé par Sa Majeſté à
l'armée Ruffe , eſt arrivé avec la nouvelle de la
réduction de Colberg , dont il a eu l'honneur de
rendre compte au Roi , à qui il a été préſenté par
le Duc da Choifeul. Les détails que cet Officier a
apportés fur ce fujet , font que les Rulles ayant
enlevé le chemin couvert le 9 Décembre , & ayant
établi fur la crête une batterie de vingt - quatre
piéces de canón qui avoit fait une brêche au baftion
du côté de l'embouchure de la riviere , le
Prince de Wirtemberg avoit jugé la fituation de la
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
Place affez critique , pour tout entreprendre , afin
de la fecourir . En conféquence , ce Général & le
fieur de Platen réunis , & formant enfemble un
corps de treize a quatorze mille hommes , font venus
a trois différentes repriſes éffayer de dépofter
le Comte de Romanzo , & de pénétrer jufqu'à
Colberg. Ces tentatives infructueules leur ont coûté
environ trois mille hommes ; & les Ruffes n'en
ont guères perdu dans ces combats que fix à ſept
cens. Enfin , le Comte de Romanzow , ayant forcé
le Prince de Wirtemberg à repaſſer la Rega le
14 , fit fommer le même jour le Commandant de
la Place. Celui-ci le voyant dépourvu de vivres ,
& prêt à éffuyer un aflaut , demanda une fufpenfion
, avec promeffe de ſe rendre dans deux jours ,
s'il n'étoit pas de nouveau ſecouru . En effet , le 16 ,
il envoya deux Officiers , pour recevoir les articles
de la Capitulation ; fuivant laquelle la garniſon
forte de fix bataillons , a été faite prifonniere de
guerre. Les Ruffles ont trouvé dans la Place cent
bouches à feu de différens calibres , & quelques
munitions d'artillerie . On ne fçauroit donner trop
d'éloges aux bonnes difpofitions du Comte de Romanzow
, & à la conftance de fes Troupes dans
une faifon auffi rigoureufe , étant reftées toujours
campées , la plupart fans tentes , juſqu'à la fin de
cette entrepriſe .
Le 2 , Le Roi affifta au ſervice , pour l'anniverfaire
des Chevaliers de l'Ordre du Saint- ELprit
décédés. L'Evêque d'Orléans , Prélat Commandeur
, y officia.
Le 3 , les Députés des Etats de Bretagne eurent
une audience du Roi. Ils furent préſentés
à Sa Majefté par le Duc de Penthiévre , Gouverneur
de la Province , & par le Comte de
Saint Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
JANVIER. 1762. 22.0
conduits par le Marquis de Dreux , Grand-
Maître des Cérémonies. La Députation étoit com
pofée , pour le Clergé , de l'Evêque de Saint-
Malo qui porta la parole ; du Chevalier de
Goyon , pour la Nobleffe ; du fieur de Coniac
Sénéchal de Rennes , Député du Tiers- Etat , &
du Comte de Quelen , Procureur- Général Syndic.
Ces Députés eurent enfuite audience de la
Reine & de la Famille Royale.
Le même jour la Comteffe d'Hautefort eut
l'honneur d'être préfentée à Leurs Majeftés , ainfi
qu'à la Famille Royale, par la Comteffe de l'Ilebonne.
Elle prit le Tabouret chez la Reine.
Sa Majefté a accordé au fieur de Kerdifien-
Tremars , Commiffaire de la Marine , ci- devant.
employé en Canada , une penfion de douze cens
livres fur le Tréfor Royal , en confidération de
l'éxacte probité & du parfait défintéreſſement ,
avec lefquels il a rempli fes fonctions dans cette
Colonie.
De PARIS , le 8 Janvier 1762 .
Selon une nouvelle Ordonnance du Roi , vingtfept
Régimens de Cavalerie doivent être portés
à quatre Efcadrons de cent foixante hommes chacun
, divifés en quatre Compagnies de quarante
homines . Le Régiment d'Aquitaine fera mis fous
le titre de Monfeigneur le Comte d'Artois , &
prendra rang immédiatement après le Régiment
des Carabiniers de Monfeigneur le Comte de
Provence. Le Régiment de Deffalles prendra le
nom de Royal Lorraine ; le Régiment de Fumel,
de Royal Picardie ; le Régiment de la Rochefoucauld
, de Royal Champagne ; le Régiment
de Damas , de Royal Navarre ; & le Régiment
d'Efcouloubre , de Royal Normandie. Ces cing
Kij
222 MERCURE DE FRANCE.
Régimens auront rang après le Régiment Royal
Pologne & avant celui de la Reine , & marcheront
entr'eux , fuivant l'ordre dans lequel ils
viennent d'être nommés .
Il paroît deux autres Ordonnances , la premiere
, pour augmenter de trois Brigades le Corps
Royal de l'Artillerie ; la feconde , pour fuppri
mer les Compagnies franches de la Marine.
Extrait de la délibération des Elus Généraux des
Etats de Bourgogne . Du 16 Décembre 1761 .
L'Evêque de Dijon ayant ouvert la féance par
an difcours très- énergique , il a été unanimement
délibéré, qu'il feroit par les Elus Généraux offert
au Roi le don d'un Vaiffeau de quatre-vingt piéces
de Canon , pour la conſtruction duquel il
fera par eux payé la fomme de fept cens mille
livres, & ladite fomme fournie en la maniere propofée
par M. l'Evêque de Dijon , & conformé
ment aux offres & réquifitions des Officiers de
la Province. Auquel effet la préfente délibération
fera fignée , tant par lesdits Elus Généraux
& le Sécretaire des Etats en exercice , que par
lefdits autres Officiers de la Province , & Extraits
d'icelle envoyés à la Cour par un Courier qui
fera pour ce dépêché cejourd'hui.
Au bas de cette Délibération , faite en la Chambre
- deſdits Etats Généraux à Dijon , eſt ſigné CL. M. A.
Evêque de Dijon . Vienne. Le P. de Vergennes .
Nicaife. Pourches de Muffeaux. Martot. Gouger.
Duval. Bernard de Blancey. Rigoley. Bernard.
Varenne de Beoft . Varenne , Sécrétaires des Etats ,
en éxercice. Rigoley d'Ogny.
*
Les Adminiſtrateurs des Poftes ont fait pareillement
leur foumiffion pour un Vailleau de foixante-
quatorze canons,
JANVIER. 1761 . 223
La Chambre du Commerce & les Négocians
de Marleille , voulant auffi donner une preuve
du zéle qu'ils ont eu dans tous les temps pour
le fervice du Roi & de l'Etat , viennent d'offrir
à Sa Majesté de conftruire à leurs frais un Vaiffeau
percé de même pour foixante - quatorze.canons
, en la fuppliant de vouloir bien le nommer
le Marfeillois .
Quelques Contrebandiers ont commis des violences
à Tulles & aux Environs. Ils ont à leur
tête une femme que l'on dit être la foeur du
fameux Mandrin.
Par Arrêt du Confeil & Lettres-Patentes du
19 du mois dernier , l'Hôpital Royal des Invalides
eft autorifé à faire en fon nom un emprunt
de trois millions , tant pour adquitter les
dépenses arriérées de cet Hôpital , que pour être
en état d'accorder de nouvelles récompenfes aux
Veuves & enfans de gens de mer tués au fervice
du Roi , & aux gens de mer , qui ont été
bleflés fur les Vaiffeaux de Sa Majesté & fur ceux
de fes Sujets.
Le 30 , les Prélats nommés Commiffaires ,
pour donner leurs avis fur quatre articles envoyés
par le Roi , concernant les Jéfuites & leurs
conftitutions , terminerent leurs féances.
Les Etats de Lille , Douay & Orchies , & ceux
de la Flandre Maritime, animés du même zéle que
les autres Etats & Compagnies qui ont offert au
Roi de participer à l'augmentation de la Marine ,
ont fupplié Sa Majefté d'agréer qu'ils fillent conf
truire & armer inceffament à leurs frais une Frégate
de cinquante canons. Les Receveurs des Tailles
de la Généralité de Moulins , defirant de donner
au Roi des preuves de leur zéle pour le bien
de fon fervice , ont adreffé au fieur le Nain ,
In-
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
te dant de cette Généralité , une ſoumiffion , par
laquelle ils fupplient Sa Majefté d'agréer qu'ils
fourniffent une fomme égale à celle que les Rece-
Velis Généraux de leur Province ont donnée pour
la conftruction d'un Vaiffeaux de foixante - qua-
10 ze canons . Les Officiers du Régiment d'Infantene
de la Couronne oat envoyé au Duc de Choifeu
une délibération de tout le Corps , pour (upper
le Roi d'agréer un mois de leurs appointenens
, pour participer à l'augmeutation de la Marine.
Sa Majesté à accepté leur offre , & a Ordonné
que le double de la fomme , qui en faifoit l'objet
, fût donné en gratification aux Officiers dudit
Régiment.
Un Lieutenant-Général des Armées du Roi , a
également envoyé une Ordonnance de penfion
de douze mille livres fur le Tréfor Royal , avec fa
quittance pour en toucher le montant. Enfin ,
chaque jour il arrive de toutes les Provinces du
Royaume des offres de cette efpèce , & chacun
s'empreffe àdonner des preuves qu'il eft auffi fidéle
Sujet que bon Citoyen .
Le 31 du mois dernier , les Religieux Bénétins
de la Congrégation de S. Maur , célébrerent
dans leur Abbaye Royale de S. Girmain des Prez
un fervice folemnel , pour les Officiers & Soldats
morts à l'Armée pendant la derniére campagne.
Le 9 du mois dernier , Don François le Bloir
fut élû Abbé de l'Abbaye de Clairvaux , vacante
par la mort de Dom Pierre Mayeur , & le 20 , it
eut l'honneur d'ètre préfenté au Roi par le Comte
de Saint Florentin .
MORTS.
Meffire Marie- Louis Brulard de Genlis , Abbé
de l'Abbaye de Genlis , Crdre de S. Benoît , Dios
JANVIER. 1762. 225
<
4
鲞
cèle de Noyon , eft mort à Paris , le 2ɔ du mois
dernier , âgé de vingt- trois ans.
Meffire Louis-François de la Fare- Lopis , Abbé
de l'Abbaye Royale de S. Pierre en Vallée , Ordre
de S. Benoit , Diocèse de Chartres , eft mort le 25
à S. Germain en Laye , âgé de foixante- dix- huit
ans.
Dame Charlotte - Elifabeth de Vienne , Veuve
de Meffire Jean- Baptifte Fleuriau, Comte de Morville
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , Chevalier de
l'Ordre de la Toifon d'Or , Gouverneur & grand
Bailli de Chartres , mourut à Paris , le 20 du
mois dernier , âgée de foixante-quatorze ans.
EVENEMENS SINGULIERS.
De STOKOLM , lepremier Décembre 1761.
Anders Erffon , convaincu d'avoir allumé l'incendie
, qui a confummé plus des deux tiers de
la Ville de Fahlun , a ſubi la jufte punition de
fon crime.
De COPPENHAGUE , te 30 Novembre 1761.
La nuit du 8 au 9 de ce mois , il y eut à Chrifsiaua
, dans le Fauxbourg Watescand , un incen--
die , qui réduifit trente mailons en cendres.
D'ESPAGNE.
Selon les avis reçus de Lima , on y a élſuyê ,
depuis le mois de Décembre 1760 , jufqu'au 35
Ja vier 1761 , plufieurs tremblemens de terre .
Celui du 8 Janvier a duré deux minutes , & a
été beaucoup plus violent que celui de l'année
1756.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
De HAMBOURG , le 18 Décembre 1761.
Les quartiers pris par le Maréchal de Butturlin
ne permettant pas au Roi de Pruffe de tirer des
vivres de la grande Pologne , ce Prince a fait fignifier
aux Boulangers de Breflau de ne cuire du
pain , fous peine de la corde , que pour fes troupes.
Une Mère , à qui en conféquence de ces ordres
, l'on a refufé d'en vendre , s'eft tuée d'un
coup de couteau pour ne pas voir mourir les enfans
de faim .
De LONDRES , le 29 Décembre.
>
Un ouragan , qu'on a éffuyé fur les côtes de la
Caroline , & qui a duré avecfurie depuis le 21 du
mois dernier au foir jufqu'au 24 , y a renversé
plufieurs maifons , abattu des arbres fans nombre,
détruit la plus grande partie des maiſons , & fait
échouer divers Navires for le Capféar. Lorfque la
tempête commença ,le vent étoit auSud-eft.Il varia
continuellement les jours fuivans , Ce fur le 22
qu'il foufla avec le plus de violence, & qu'il caufa
le plus de dommage. En un endroit de la Côte,la
Mer s'eft fait un paffage au travers d'une langue
de tèrre , appellée Bald- Head , & y a formé un
canal d'un demi- mille, & en quelques endroits
de trois quarts de mille de large. Au départ des
Lettres par lesquelles on a apris ces détails , il y
avoit dans la marée baffe quatorze pieds de profondeur.
Selon ce qu'on a obfervé , en fondant
à différens jours , il continuoit de s'approfondir.
Par cette irruption des eaux , la Navigation de la
rivière du Cap Féar , de difficile qu'elle étoit , eft
devenue très-aifée & très -fûre dans cette partic
du Continent ; les Vaiffeaux qui font voile au
Nord- Eft , pouvant éviter à préfent le Fryng Pan
& d'autres Bas-fonds.
JANVIER. 1762. 227
De FRANCE.
Le nommé Siméon Aubert , mourut le 2 Décembre
, dans la Paroiffe d'Autreville , près de
Chaumont en Barfigny , âgé de cent-fix ans .
Jeanne Prudhomme , Veuve de Jean de Hon ,
eft morte le 18 du même mois , au Hameau du
Chenot , Paroifle d'Eſqueheries , à trois lieues de
la Ville de Guife, dans la cent-troifiéme année de
fon âge.
SUPPLÉMENT de la Gazette du 26
Décembre 1761 ..
De VERSAILLES , le 24 Décembre 1761.
LE
E Roi & le Roi d'Efpagne ont conclu , lc 15
Août 1761 , un Traité d'amitié & d'union fous la
dénomination de Pacte de Famille ; & les ratifications
en ont été échangées lc 8 Septembre fuivant .
Ce Pacte de Famille doit être imprimé conformé
meur aux intentions de Leurs Majeftés ; mais , en
attendant , on croit devoir en publier un extrait
fimple & fidéle.
Le préambule expofe les motifs & l'objet , qui
ont déterminé les deux Souverains à conclure ce
Traité. Ces motifs font les liens du fang qui les
uniffent , & les fentimens dont ils font animés l'un
pour l'autre. L'objet eft de rendre permanens &.
& indiffolubles les devoirs qui font une fuite naturelle
de la parenté & de l'amitié , & d'établir
à jamais un monument folemnel de l'intérêt réciproque,
qui doit être la base des defirs des deux
Monarques & de la profpérité de leurs Familles
Royales.
K`vj
228 MERCURE DE FRANCE.
Le Traité ou Pacte de Famille contient vingthuit
Articles.
Par l'Article premier , les deux Rois font convenus
qu'ils regarderont à l'avenir comme leur ennemie
, toute Puiffance qui le deviendra de l'un ou
de l'autre dés Souverains contractans.
Leurs Majeſtés , par l'Art . 2 , ſe garantiffent réciproquement
tous leurs Etats , dans quelque partie
du monde qu'ils foient fitués ; mais il eft expreffément
ftipulé que cette garantie n'a pour objer
que les poffeffions refpectives fuivant l'état où
elles fe trouveront , au premier moment où les
deux Couronnes feront en paix avec toutes les autres
Puiffances.
La même garantie eſt accordée dans l'Art. 3 par
les deux Monarques au Roi des Deux- Siciles , &
au Séréniffime Infant Duc de Parme , fous la condition
que ces deux Princes garantiront auffi
les Etats de Leurs Majeftés Très - Chrétienne &
Catholique.
L'Art. 4 porte que , quoique cette garantié inviolable
& mutuelle doive être foutenue de toute
lá puiffance des deux Rois , Leurs Majeftés ont
jugé à propos de fixer les premiers fecours à fournir
de part & d'autre.
Les Articles 5 , 6 & 7 , déterminent la qualité
& la quantité de ces premiers fecours que la Puiffance
requife s'engage à fournir à la Puiffance requérante.
Ces fecours confiftent en Vaiffeaux &
Frégates de guerre , & en Troupes de terre , tant
d'Infanterie que de Cavalerie. Le nombre en eft
déterminé , ainfi que le lieu de l'emplacement &
le temps de fournir lefdits fecours.
Par l'Article 8 , les guerres que le Roi Très-
Chrétien auroit à foutenir en conféquence des engagemens
des Traités de Weftphalie, ou d'autres
JANVIER. 1762 . 229
alliances avec les Princes & Etats d'Allemagne &
du Nord , font exceptês des cas où le Roi Catholique
devra fournir des ſecours à Sa Majeſté Très-
Chrétienne , à moins que quelque Puiffance Mariti
me ne prenne part à ces guerres , ou que laFrance
ne foit attaquée par terre dans fon propre Pays.
Il a été convenu par l'Article 9 , que la Puiffance
requérante pourra envoyer un ou plufieurs
Commiffaires , pour s'affurer que la Puiffance requife
a raffemblé , dans le temps fixé , les fecours
qui ont été ftipulés .
Les Articles 10 & 11 portent que la Puiſſance
requife ne pourra faire qu'une feule & unique
repréſentation fur l'ufage des fecours qu'elle fournira
à la Puiffance requérante , ce qui cependant
ne doit s'entendre que pour les cas où une entreprife
feroit d'une exécution immédiate , & non
pour les cas ordinaires , où la Puiffance , qui doit
fournir le fecours , eft feulement obligée à le tenir
prêt dans les endroits de fa domination qui
feront indiqués par la Puiffance requérante.
Il a été ftipulé par les Articles 12 & 13 , que la
demande du fecours fuffira , pour conſtater d'une
part le befoin de le recevoir , & de l'autre l'obligation
de le donner . Ainfi l'on ne pourra , fous
aucun prétexte , en éluder la preftation ; & , fans
entrer dans aucune difcuffion , le nombre ſtipulé
de Vaiffeaux & de Troupes à fournir , fera regardé
, trois mois après la requifition , comme appartenant
en propriété à la Puiffance requérante.
Par les Articles 14 & 15 , on eft convenu , que
lefdits Vaiffeaux & Troupes feront à la charge de
la Puiffance , à qui its feront envoyés ; & que la
Puiffance qui les aura fournis, tiendra prêts d'autres
Vaiffeaux pour ceux que fa guerre auroit
fait perdre , ainfi que les Recrues & réparations
néceffaires pour les Troupes de terre.
230 MERCURE DE FRANCE .
L'Artcle 16 porte que les fecours ci - deſſus ſtipulés
feront regardés comme ce que l'un des deux
Monarques pourra faire de moins pour l'autre ;
mais comme leur intention eſt que la guerre , fe
déclarant pour ou contre l'un des deux , doit devenir
perfonnelle à l'autre , ils font convenus ,
que dès qu'ils le trouveront tous deux en guerre
contre le même ou les mêmes ennemis , Leurs
Majeftés la feront conjointement , en y employant
toutes leurs forces , & qu'alors Elles feront entre
Elles des conventions particulieres relatives aux
circonftances , & détermineront leurs efforts refpectifs
& réciproques , ainfi que leurs plans & opérations
politiques & militaires , lefquels feront exécutés
d'un commun & parfait accord .
Les Articles 17 & 18 contiennent l'engagement
formel & réciproque de n'écouter ni faire aucune
propofition de paix avec les ennemis communs
que d'un confentement mutuel , & de regarder ,
foit en guerre, foit en paix , comme les intérêts
propres , ceux de la Couronne alliée ; de compenfer
les pertes & les avantages refpectifs , & d'agir
comme fi les deux Monarchies ne formoient qu'une
feule & même Puillance..
Par les Articles 19 & 20 , le Roi d'Eſpagne ftipule
pour le Roi des Deux- Siciles les engagemens du
Traité , & promet de les faire ratifier par ce Prince ,
bien entendu qne la proportion des fecours , à
fournir par Sa Majesté Sicilienne , fera déterminée
fuivant l'étendue de fa puiffance . Les trois Monarques
s'engagent à foutenir en tout & toujours la
dignité & les droits de leur Maiſon , & de tous les
Princes iffus du même Sang .
Il a été convenu par les Articles 21 & 22 , qu'aucune
autre Puiffance que celles qui font de l'augufte
Maiſon de Bourbon , ne pourra être invitée ní adJANVIER.
1762. 231
miſe à accéder au préfent Traité. Leurs Etats &
Sujets relpectifs participeront à la liaiſon & aux
avantages établis entre les Souverains , & ne pourront
rien faire ou entreprendre de contraire à leur
parfaite correspondance.
Par l'Article 23 , le droit d'Aubaine eft aboli en
faveur des Sujets de Leurs Majeftés Catholique &
Sicilienne , qui jouiront en France des mêmes prérogatives
que les Nationaux . Les François feront
également traités en Eſpagne & dans les deux-
Siciles , comme les Sujets naturels de ces deux
Monarchies .
Par l'Article 24 , les Sujets des trois Souverains
jouiront dans les Etats refpectifs en Europe , par
rapport à la Navigation & au Commerce , des
mêmes priviléges & exemptions que les Nationaux
.
L'Article 25 porte qu'on prévieudra les Puiffances
, avec lesquelles les trois Souverains contractans
auroient déjà fait ou feroient dans la fuite
des Traités de Commerce , que le traitement des
François en Espagne & dans les Deux-Siciles , des
Espagnols en France & dans les Deux- Siciles , &
des Siciliens en France & en Eſpagne , ne doit
point être cité ni fervir d'exemple ; Lears Majeftés
Très -Chrétiennes , Catholique & Sicilienne ,
ne voulant faire participer aucune autre Nation
aux avantages de leurs Sujets refpectifs .
Il a été ftipulé par l'Article 26 , que les Parties
contractantes fe confieront réciproquement leurs
alliances & négociations , furtout lorfqu'elles auront
quelque rapport à leurs intérêts communs ;
& leurs Miniftres , dans toutes les Cours de l'Europe
, vivront dans l'intelligence la plus parfaite ,
& avec la plus entiere confiance.
L'Article 27 ne renferme qu'une ftipulation fur
232 MERCURE DE FRANCE .
le Cérémonial que les Miniftres de France & d'ECpagne
devront obferver entr'eux , par rapport à
la préféance dans les Cours Etrangeres où ils réfderont.
L'Article 28 contient la promeffe de ratifier le
Traité.
Tel eft en ſubſtance le Traité dont il s'agit. On
n'y a ajouté aucun Article féparé ou fecret . Les ſtipulations
ne peuvent porter préjudice à aucune
autre Puiffance . La garantie réciproque n'a pour
objet que les Poffeffions dont les Parties contractantes
jouiront à l'époque de la paix générale. Enfin
, toutes les conditions & claufes de ce Traité ;
dans lequel l'Angleterre n'eft ni nommée , ni inême
défignée , font abfolument indépendantes de
L'origine , de l'objet , des motifs & des événemens
de la préfente guerre.
Le Roi d'Efpagne , pour donner un témoignage
public de la fatisfaction que lui a caufée la conclufion
de ce Pacte de Famille , & pour marquer
au Duc de Choifeul le gré que Sa Majefté Catholique
lui fçait du zéle avec lequel il a travaillé à
ce grand ouvrage , a nommé ce Miniftre Chevalier
de la Toifon d'Or.
ORDONNANCE DE POLICE ,
Concernant les Enfeignes & Etalages
des Marchands & Artifans , & autres
Particuliers de la Ville & Fauxbourgs
de Paris.
Du dix-fept Décembre mil ſept cens foixante-un.
Sua se qui Nous a été repréſenté par le Procu
JANVIER . 1762. 233
reur du Roi ; qu'il auroit obfervé que les Marchands
& Artifans établis dans cette Ville , avoient
l'affectation ou la négligence de ne plus fe conformer
aux Réglemens de Police , & notamment
à l'Ordonnance rendue fur les conclufions du Miniftere
public en 1669 , par M. de la Reynie , alors
Lieutenant Général de Police , concernant l'élévation
, la largeur & la faillie de leurs Enfeignes ;
qu'il femble qu'à l'envi les uns des autres , chaque
Marchand & chaque Artifan fe pique d'enchérir
fur fon voifin ou fon confrere , par la hauteur , le
volume & le poids de fon Enſeigne ; qu'il y en a
même qui dans les profeffions les plus communes,
ont pouffé l'excès , jufqu'au point de placer audeſſus
de leurs boutiques les attributs de leur métier
, & des figures , foit en maffif , foit en relief ,
qui bien loin de fervir à la décoration de la Ville,
comme on pourroit préfumer que telle a été leur
intention, choquent les yeux des Citoyens par leur
énormité , ôtent ¡ les vues aux voiſins , & mettent
les Paffans , fur- tout lors des grands vents , dans
le cas de craindre d'en être écrafés ; que cet objet
qui dès 1669 avoit paru au Magiftrat n'être pas
indigne de fon attention , peut aujourd'hui d'autant
plus mériter la nôtre , que d'un côté le Bu
reau des Finances , touché des mêmes motifs pour
le bien public , a , dès le 25 Mai de la préſente
année , rendu une Ordonnance pour réprimer ces
excès ; & que de l'autre les fix Corps des Marchands
, eux- mêmes , fentant les inconvéniens de
l'inexécution de l'Ordonnance de 1669 , Nous
ont préfenté , il y a quelques mois , une Requête ,
par laquelle il fe font flattés de Nous indiquer le
moyen le plus propre & le moins dipendieux
de remédier aux abus actuels , qui ne feroient
qu'augmenter de jour en jour,fi chaque Marchand
234 MERCURE DE FRANCE .
ou Artifan pouvoit jouir à cet égard d'une liberté
indéfinie ; que ce tempérament proposé par les
fix Corps , configné dans leur Requête , & adopté
par les fuffrages des autres Communautés , auxquelles
les réflexions des fix Corps ont été communiquées
, eft d'ordonner que tous ceux qui ont
des Enfeignes faillantes , feront tenus de les appliquer
contre le mur des Boutiques ou maiſons par
eux occupées ; que déja plufieurs Marchands fe
font conformés à cet ufage , & qu'on peut juger
de la bonté de l'idée par les effets qu'elle a produits
que jufqu'à préfent les Enfeignes faillantes
faifoient paroître les rues plus étroites , & que
dans les rues commerçantes elles nuifoient confidérablement
aux vues des premiers étages , &
même à la clarté des lanternes , en occafionnant
des ombres prejudiciables à la fûreté publique ;
qu'elles formoient un péril perpétuellement imminent
fur la tête des Paffans , tant par l'inattention
des Propriétaires ou Locataires fur la véruſté
des Enfeignes ou des potences , que par ces coups.
de vent , qui en ont fouvent abattu plufieurs , &
caufé les accidens les plus funeftes ; que l'expédient
proposé par les fix Corps des Marchands
pourvoit à tout , qu'il pourra procurer dans l'uniformité
une efpéce d'ornement à l'aspect de la
Ville ; & qu'il doit être d'autant plus du goût du
Public , qu'il n'occafionnera pas la moindre dépenfe
à ceux qui font tenus d'y concourir ; qu'il
joindra d'ailleurs ici une obfervation qui augmente
encore la conviction fur l'utilité de ce Réglement ;
fçavoir, que d'après la circonftance de l'Ordonnance
antérieure du Bureau des Finances dont il
nous a parlé ci - deffus , il a cru devoir conférer
avec les Gens du Roi de ce Tribunal , fur le plan
nouveau proposé dans la Requête des fix Corps ,
JANVIER. 1762. 235
qu'il les a trouvés très diſpoſés à concourir à
fon exécution : Or comme il eft du devoir & du
miniftere dudit Procureur du Roi d'entrer dans de
femblables vues , de favorifer tout ce qui peut tendre
jufques dans les moindres parties de l'adminiftration
, à la perfection de la Police déja fi bien
établie dans cette Capitale du Royaume, & d'y
aftreindre même ceux qui par des motifs qu'on
ne peut pas prévoir , quelquefois par obſtination ,
ne voudroient pas s'y foumettre. A CES CAUSES ,
requiert lui être donné Acte de la demande formée
par les fix Corps des Marchands , tendante à
ce que tous les Membres des différens Corps &
Communautés , & généralement tous Particuliers,
de quelque qualité & condition qu'ils foient , qui
ont Enfeigne faillante dans la Ville & Fauxbourgs
de Paris , foient tenus de les appliquer contre le
mur des Boutiques ou Maifons par eux occupées ,
& d'en fupprimer les potences en totalité ; en conféquence
être ordonné qué dans un mois , pour
toute préfixion & délai , à compter du jour de la
publication de l'Ordonnance qui interviendra fur
le préfent Réquifitoire , tous Marchands on Artifans
, de quelque état & condition qu'ils foient ,
ayant Enfeigne faillante dans cette Ville & Fauxbourgs
de Paris , feront tenus de les appliquer
contre le mur des Boutiques ou Maiſons par eux
occupées , & d'en fupprimer les potences en totalité
; à peine contre les contrevenans , d'être affignés
pardevant Nous , à la requête dudit Procureur
du Roi , pour répondre aux conclufions qu'il
aura à prendre contre eux , & être condamnés à
l'amende , fi le cas y échet ; comme auffi , que
l'Ordonnance qui interviendra fur le préſent Réquifitoire
, fera , à la diligence dudit Procureur du
Roi , fignifiée aux Gardes & Jurés defdits Corps &
►
236 MERCURE DE FRANCE.
Marchands & Communautés , imprimée , publiée
& affichée par tout où befoin fera ; être enjoint aux
Commiffaires de chaque Quartier, & aux Gardes
& Jurés des différens Corps de Marchands & ·
Communautés d'Arts & Métiers , de tenir la main
& veiller à l'exécution de ladite Ordonnance , chacun
en droit foi. Vû la Requête des Gardes des fix
Corps , notre Ordonnance de foit montrée au
Procureur du Roi , du treize Octobre dernier , les
Conclufions du Procureur du Roi , en date du
vingt- quatre dudit mois d'Octobre ; & tout confidéré
:
Nous , faifant droit fur le Réquifitoire du
Procureur du Roi , lui donnons Acte de la demande
confignée dans la Requête des fix Corps : en
conféquence avons ordonné & ordonnons que dans
un mois , pour toute préfixion & délai ,, à comp
rer du jour de la Publication de notre préſente Or
donnance , tous Marchands & Artiſans de quelque
état & condition qu'ils foient , & généralement
toutes perfonnes qui le fervent d'Enfeignes , pour
l'exercice & l'indication de leur commerce dans
cette Ville & Fauxbourgs de Paris , feront tenus
de faire appliquer leurfdites Enfeignes en forme
de tableau contre le mur des boutiques ou maifons
par eux occupées , lefquelles Enfeignes ne
pourront avoir plus de quatre pouces de faillie
d'épaiffeur du nud du mur , en y comprenant
les bordures ou tels autres ornemens que le Propriétaire
jugera à propos d'y ajouter , tant pour
la décoration de fadite Enfeigne ou de la profeffon
: Ordonnons pareillement que tous les Eralages
fervant à indiquer tel commerce ou telle
profeffion , & qui feront posés au-deſſus des auvents
, ou au- deffus du rez - de -chauffée des maifons
qui n'auront point d'auvents , feront égalenvent
fupprimés & réduits à une avance de quaJANVIER.
1762. 237
>
•
&
stre pouces du nud du mur ; comme auffi que
tous maflifs & toutes figures en relief fervant
d'Enfeignes , feront fupprimées , fauf aux Particuliers
, Marchands ou Artifans qui les auront , à
réduire lefdites figures & maffifs à un tableau
qu'ils feront de même appliquer aux façades des
boutiques & mailons par eux occupées ; à la
charge par leidits Particuliers , Marchands ou
Artifans , d'obferver la forme & la réduction cideffus
préfcrite pour les autres Enfeignes ou Tableaux
ordonnons en outre que lesdits Tableaux
fervant d'Enteignes , ainfi que les maflifs , étalages
& figures en relief , dont nous avons ordonné
la fuppreflion pour être réduites en Tableaux
feront attachés avec crampons de fer
haut & bas , fcellés en plâtre dans le mur ,
recouvrant les bords du Tableau , ou des fufdits
étalages , & non fimplement accrochés ou
fufpendus ; que tous Particuliers feront tenus dans
lealt temps par nous preferit , d'ôter , & d'enlever
en totalité les potences de fer qui fervoient
à fufpendre leurs Enfeignes , ou à foutenir leurs
maflifs & figures en relief, & que notre préfente
*Ordonnance aura lieu pour toutes Enfeignes qui
fe trouvent fufpendues dans tous les endroits qui
fervent de voie ou de paſſage public , comme le
long des Piliers des Halles & Marchés quai
de Gêvres , & Charniers des Innocens , lefquels
endroits feront tenus de fe conformer aux difpofitions
d'icelle , à peine contre les contrevenans
d'être affignés pardevant Nous , à la requête
dudit Procureur du Roi , pour répondre aux conclufions
qu'il aura à prendre contr'eux , & être
condamnés à l'amende , fi le cas y échet : comme
auffi que notre préfente Ordonnance fera à la
même requête & diligence , fignifiée aux Gardes
& Jurés defdits Corps des Marchands & Com
1
238 MERCURE DE FRANCE.
munautés d'Arts & Métiers. Mandons aux Commiffaires
du Châtelet . & enjoignons à tous Officiers
de Police chacun dans leur quartier , ainfi
qu'aux Gardes & Jurés des différens Corps de
Marchands & Communautés d'Arts & Métiers ,
de tenir la main & de veiller chacun én droit
foi , à l'éxécution de notre préfente Ordonnance
laquelle fera imprimée , lue , publiée , & affichée
par tout où befoin fera , dans cette Ville & Fauxbourgs
de Paris , à ce qu'aucun n'en prétende
caufe d'ignorance.
Ce fut fait & donné par Nous Antoine-Raymond
Jean Gualbert - Gabriel DE SARTINE , Chevalier
, Confeiller du Roi en fes Confeils , Maître
des Requêtes ordinaire de fon Hôtel , Lieutenant
Général de Police de la Ville , Prévôté &
Vicomté de Paris , le 17 Décembre 1761 .
DE SARTINE. MOREAU.
VIMONT, Greffier.
L'Ordonnance ci-deffus a été lue & publiée à
haute & intelligible voix , à Son de Trompe &
Cri public , en tous les lieux & endroits ordinaires
& accoutumés , par mọi Philippe Rouveau ,
Huiffier à Verge & de Police au Châtelet de Paris
, & feul Juré-Crieur ordinaire du Roi & des
Cours & Jurifdictions de la Ville , Prévôté & Vicomté
de Paris , y demeurant rue Saint Denis ,
vis-à-vis l'ancien Grand Cerf, Paroiffe Saint-
Leu Saint - Gilles , fouffigné , accompagné de Louis-
François Ambezar & Claude-Louis Ambezar , Jurés
Trompettes , le 24 Décembre 1761 , & affichée
ledit jour efdits lieux , & autres où befoin
a été , à ce que perfonne n'en prétende cauſe d'ignorance.
Signé, ROUVEAU.
JANVIER. 1762. 239
C
AVIS DIVERS.
Sur la Manufacture des Toiles peintes de l'Arfenal
& du Clos- Payen à Paris .
Nous venons de lire dans un petit Ecrit dont nous
rendrons compte incellamment , que cette Manufacture
le diftingue toujours par les plus grandsfuccès.
Elle ne fabrique que fur des Toiles nationales
, & fupérieures en qualités à celles qui
viennent de l'Etranger. Les deffeins y font abondans
& d'un goût toujours nouveau. MM . JACQUES
COTIN & Compagnie , qui en font les Entrepreneurs,
continuent de faire toutes les dépenfes néceffaires
pour rendre cette entrepriſe toujours de
plus en plus agréable au Public & utile à l'Etat.
A juger par les Atteliers , dont il eft aifé de prendre
connoiffance , on doit concevoir l'idée la plus
avantageufe de cet établiffement. Il poffède tous
les matériaux & uftenciles les plus propres à donner
à cette Manufacture une fupériorité décidée
fur tout ce qui fe fait chez l'Etranger.
MLLE DESMOULINS , par Brevet & Privilége
confirmé par deux Arrêts du Parlement des 17
Mai & 4 Septembre 1747 , depuis plus de so
ans compofe & diftribue le véritable Suc de Reglifle
& Pâte de Guimauve fans fucre , fecret
qu'elle feule tient par feue Madame la Mere de
Mlle Guy , décédée en 1714. Elle continue de
le débiter avec fuccès à Paris , à la Cour de France
, & dans toutes les Cours de l'Europe , de l'aveu
& approbation de MM . les Premiers Mé-
2 decins du Roi & de la Faculté de Paris , leſquels .
s'en fervent eux-mêmes , & en ordonnent l'ulage
à leurs malades.
).
240 MERCURE DE FRANCE .
Propriétés & ufage dudit Suc & Pâte.
Il guérit le rhume , il fortifie la poitrine , dé
gage la parole enrouće , arrête le crachement
de fang ; les Pulmoniques & Afthmatiques , les
Perfonnes fujettes à la pituite s'en trouvent fort
foulagées ; il eft auffi d'une grande utilité aux
perfonnes qui ont la gorge féche & alterée à force
de chanter & d'enfeigner ; on peut en ufer en
tout temps , le jour & la nuit , devant & après
les repas , il faut les couper par petits morceaux ,
les laifler fondre & avaler fa falive , l'on peut
les tranfporter par-tout , & les garder fi longtems
que l'on veut , fans jamais le gâter , ni
rien perdre de leur qualités : comme plufieurs
perfonnes , pour s'accréditer , fe vantent d'avoir
acheté fon fecret , ladite Demoiſelle avertit le
Public qu'elle ne l'a donné ni vendu à perſonne
, & que fa Marchandiſe ne ſe débite point
ailleurs que chez elle , où l'on trouvera auſſi l'Arrêt
du Parlement publié & affiché en 1747 aux
dépens de Mlle Sirano , par lequel il lui eſt défendu
d'ajouer le nom de Guy à fon nom propre
Le prix dudit Suc & Pâte eft de huit francs
la livre , l'on mettra un pareil imprimé dans les
paquets pour la Province .
Mlle Delmoulins demeure rue du Cimetiere
Saint André- des-Arcs , la premiere porte quarrée
à droite en fortant du Cloître, chez Mlle Char➡
meton , au fecond .
RAFFET , Expert Dentiſte , reçu àl'Académie
Royale de S. Côme , & Chirurgien Dentiſte de
Sa Majesté le Roi de Pologne , donne avis qu'il
continue avec fuccès à exercer l'Art de tirer les
Dents & Chicots avec toute la dextérité poſſible ,
les
JANVIER 1762. 241
les lime , les plombe , les nettoye , les rapproche ,
lés redreffe , & en met d'artificielles auffi belles que
les naturelles , fans crainte que dans la fuite elles
jaunillent ni fentent mauvais , ni être obligé de les
ôter pour manger , ni nettoyer, ne demandant
pas plus de foin que les naturelles.
Il averrit auffi qu'il remet les Dents cariées où
gâtées après les avoir tirées & plombées , & qu'elles
deviennent aufli fermes que les autres , ce qui
eft un avantage pour ceux qui les veulent conferver.
Il a une éffence parfaite pour la confervation
des Dents , en emportant la douleur fur le champ ,
& par ce moyen , met la Dent en état d'être plom-
Bée.
Il débite avec fuccès un Elixir pour raffermir les
Dents , & guérir le gonflement & faignement des
gencives , & un Opiat pour fortifier les gencives
& blanchir les Dents.
Il donne avis qu'il fait des envois d'Effence &
d'Opiat pour la Province & le Pays étranger, avec
la maniere de s'en fervir.
Demeurant ci-devant rue d'Argenteuil , vis-àvis
celle des Orties , demeurepréfentement méme rue
d'Argenteuil , vis-à-vis le paffage de S. Roch , la
Porte cochere jaune à côté d'un Vitrier, aupremier.
Son Enfeigne eft à la Porte.
J'Arla ,
APPROBATION
.
Ar lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure du fecond volume de Janvier 1762 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
Fimpreffion. A Paris , ce 14 Janvier 1762.
II. Vol
GUIROY
L
242 MERCURE DE FRANCE.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER
Vaux de la nouvelle Année à un Ami . Page 7
A Madame D. L. V. E. D. M. D. L. D. L.
VERS fur le nouvel armement de Breſt .
VERS adreffés à M. de Fenelon , par M. de
S. Beard.
୨
ΙΟ
13
LES SOUHAITS , Anecdote de la Cour de Lydie . 14
Le moyen de parvenir.
Aux Officiers qui doivent s'embarquer avec
M. le Comte de Belfunce.
STANCES fur Lifette.
LETTRE à M. De la Place , Auteur du
Mercure.
HISTOIRE de l'Etabliffement des François
dans les Antilles.
UN Habitant des rivages du Borifthène ,
Charles XII.
Aux Demoiselles de Nevers , pour la nouvelle
¿. Année.
LA Bonnehommie , Hifloriette.
VERS préſentés à Madame la Marquiſe de...
P
par une jeune perſonne &c.
LETTRE écrite de l'Armée , à Mde de Val***.
PALINODIE , par le Chevalier de Juilly Thomaffin
, Auteur des Dangers de l'Hymen.
ENVOI , à Madame de Val *** .
ETRENNES à Mlle Dangeville , de la Comédie
Françoiſe.
A Mlle
Dumefnil
A Mile Clairon.
20
21
22
24
40
Ibid
54
43
09**80
2452
56
$7
ibid.
5.8
JANVIER. 1762. 243
ENIGMES .
LOGOGRYPHES .
$ 9 & 6Q
61 &61
CHANSON . ag
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES
"
SUITE de l'idée du Droit Naturel : Science
du Gouvernement , par M. de Réal.
LES Avantures de Périphas , Delcendant de
Cecrops , par M. Pujet de S. Pierre &c.
LETTRE à M. De la Place Auteur du
Mercure , fur l'Annonce promife dans le
P. S. de celle du mois de Décembre dernier
, au fujet des Principes difcutés &c.
PRINCIPES difcutés pour faciliter l'intelligence
des Livres Prophétiques &c.
LETTRE à M. De la Place.
ANNONCES des Livres nouveaux .
69
87,
97
99
108
99. &fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES .
SÉANCE publique de l'Académie de Béfiers ,
Août 1761.
du Is
SUITE
des Réfléxions
fur l'application
du
calcul
des Probabilités
à l'Inoculation
de
la petite
Vérole
; par M. d'Alembert
.
SUPPLÉMENT
à l'Article
des Piéces
Fugitives
.
LETTRE
à Mgr
le Duc de Choifeul
fur le
Mémoire
Hiftorique
de la Négociation
entre
la France
& l'Angleterre
.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURG I E.
LITTRE de M. DAVIEL , Chirurgien ordinaire,
117
124
X40
244 MERCURE DE FRANCE.
& Oculifte du Roi , écrite à M. le Baron
de Haller &c.
ARCHITECTURE.
SUITE des Obfervations fur l'Architecture &
fes Acceffoires.
SCULPTURE
COFIE d'une Leure écrite à M. le Comte de
14.6
159
Caylus,
165
MUSIQUE
166
GRAVURE. 168
LETTRE de M. Bellin , à M. le Chevalier de ***
171
ART. V. SPECTACLES.
OPÉRA. 179
COMÉDIE Françoiſe.
180
ANALYSF de Zulime , Tragédie,
181
COMÉDIE Italienne.
CONCERT Spirituel .
Enſeignes & c.
AVIS DIVERS.
REMARQUES fur la Tragédie de Zulime.
SUPPLÉMENT à l'Article des Arts agréables. 209
MORTS .
ART. VI. Nouvelles Politiques.
EVENEMENS finguliers.
211
224
225
232
239 &fuive
ORDONNANCE de Police , concernant les
202
206
208
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY
xue & vis- à- vis la Comédie Françoiſe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIE R. 1762.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine .
Chez
Cachin
Silive inn
BytheSoulp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT, quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , grande Salle du Paliis.
Avec Approbation & Privilége du Roi .
BIBLIOTECA
REGIA
MONACENSIS.
}
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
,
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piece.
>
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raifon de 30 fols
par volume , c'est-à-dire 24 livres d'avance
, en s'abonnant pourfeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
A ij
pays étrangers , qui voudront faire ve
nir le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provin
ces d'envoyer-par la pofte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le paye
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à an¬
noncer , d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes & les conditions font les
mêmes pour une année .
A VIS.
On trouvera le Mercure dans les Villes
nommées ci- après.
ABbeville , chez L. Voyez .
Amiens , chez François , & Godard.
Angers , chez Jahier.
Arras , chez Nicolas , & Laureau.
Auxerre , chez Fournier.
Eâle en Suiffe , à la Pofte.
Beauvais , chez Deflaint.
Berlin , chez Jean Neaulme , Libraire François.
Befançon , chez Briffault.
Blois , chez Maffon.
Bordeaux , chez Chappuis l'aîné , à la nouvelle
Bourfe , Place royale ; les freres Labottiere
Place du Palais ; L. G. Labottiere , rue Saint
Pierte , vis- à- vis le puits de la Samaritaine , &
J. P. Labottiere , rue S. James , & à la Pofte.
Breft , chez Malaffis.
Bruxelles , chez Pierre Vaffe , F. Serftevens , &
J. Vendenberghen.
Caen , chez Manouri.
Calais , chez Gilles Née , fur la grande Place .
Châlons en Champagne , chez Bricquet.
Charleville , chez Thezin.
Chartres , chez Feſtil & Goblin .
Coppenhague , chez Chevalier , Libraire François .
Dijon , à la Pofte , chez Mailly, & Coignard de la
Pinelle .
Falaife , chez Piftel- Préfontaine.
Fribourg en Suiffe , chez Charles de Boffe.
La Rochelle , chez Saluin & Chaboiceau-grandmaiſon,
A iij
Liege , chez Bourguignon .
Lille , chez M Pankouke.
Lyon , à la Pofte , chez J. Deville.
Marſeille , chez Sibić , Molly , oyer', Jayne fils.
Meaux , chez Charles.
Moulins , chez la veuve Faure.
Nancy , chez Nicolas .
Nantes , chez la veuve Vatard .
Nifmes , chez Gaude.
Noyon , chez Bonvalet.
Orléans , chez Rofeau de Monteau.
Poitiers , chez Faulcon l'aîné , & Félix Faulcon.
Rennes , chez Vatar , à la Science , Vatar , Ju
lien - Charles Vatar , & Garnier & Compagnie,
Joanet Vatar, & Jacques Vatar.
Rheims , chez Godard & Cazin.
Rouen , chez Hérault , & Fouques.
Saint-Malo , chez Hovius.
Senlis , chez Desroques .
Soiffons , chez Courtois .
Strafbourg , chez Dallecker.
Toulouse , chez Robert.
Tours , chez Lambert , & Billaut.
Troyes , chez Bouillerot.
Verſailles , chez Fournier.
Vitry-le- François , chez Senenze.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1762 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VOEUX
DE LA NOUVELLE ANNÉE
2 .
A UN AMI.
Qu'un froid Rimeur à cerveau creux ,
Dont les Vers oftrogots fans grace , fans génie
Fuyent le nombre & l'harmonie ,
Erre dans le fentier poudreux
Frayé par l'ignoble vulgaire ;
II. Vol A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Pour animer fes débiles éfforts ,
Que de l'enthouſiaſme il feigne les tranfports ;
Tous ces fatras pompeux ne m'éblouiffent guère.
Qu'en imitant des ſtyles furannés ,
Sur la route du Pinde il ſe caffe le néz :
Je n'ai besoin pour échauffer ma veine
Ni d'Apollon , ni d'hipocrène :
Ma divinité c'eft mon coeur.
Infpiré par fa feule ardeur,
De l'amitié fidelle
Il ſe plaît à ferrer les noeuds ;
Et de l'An qui fe renouvelle
Il forme & t'adreffe les voeux .
Ce ne font point des voeux dictés par l'impoſture ;
Ils font naïfs , ils font conftans ;
Ils bravent à jamais les caprices du Temps ;
Dictés par la Nature ,
Ils chériffent les loix :
C'eſt la fincérité qui dirige ma voix.
Ce coeur qui t'aime à tes jours s'intéreſſe ,
Et pour retour ne veut que ta tendreſſe :
J'en connois tout le prix ; ne me refuſe pas ,
Ami :tu n'es pas fait pour craindre les ingrats.
Par B. GUICHARD , Maître de Penfion
à Paris.
JANVIER. 1762. 9
A Madame D. L. V. E. D. M. D. L. V.
M. D. L. V. D. L.
SUR mes chanfons & vous baiſſez les
C'eſt trop flatter ma vanité ſecrette ;
yeux ,
Je vais me croire en ces temps où les Dieux
Préféroient aux concerts des Cieux
Les fons d'une tendre mufette. 7
Autrefois ma mufe indifcrette
Sans connoître l'amour , ofoit le célébrer ;
Plus timide à préfent , & peut - être plus fage ,
Je le connois , & crains de m'y livrer :
Dois- je regretter mon jeune âge ?
Alors tout m'enchantoit ; le frivole enjoûment ,
De l'efprit la vapeur légère ,
Un gefte , un mot me paroiffoft charmant :
Aujourd'hui je fuis plus févère.
L'Amour même ne peut me plaire ,
Que fous les traits du Sentiment.
Mais plus je deviens raifonnable ,
7
Et plus fur mon bonheur j'ai droit de m'allarmer.
Que me fert de trouver aimable
Ce qu'il m'eſt défendu d'aimer ?
J'ai tout le temps encor de parcourir la terre
Pour chercher un coeur pur,un efprit jufte & doux,
Que la Raifon conduife & le bon goût éclaire,
Qui réuniffe enfin , belle LA .....
A v
10 匦MERCURE DE FRANCE.
Les qualités que j'oſe voir en vous.
Oui , pour vous découvrir mon âme toute nue ,
Je dois me repentir de vous avoir connue :
Mes yeux fe font ouverts ; j'aimois mieux mon
erreur.
En m'offrant du mérite une image parfaite ,
Vous m'avez trop appris qu'il faut que je regrette
Les égaremens de mon coeur.
Vous me rendez trop difficile-
Sur le choix d'un tendre lien ;
Et me voilà réduit , pour être trop habile ,
A la néceffité de n'aimer jamais rien .
Ce deſtin eft cruel , je gémis de m'y rendre :
Mais fi vous me plaignez, il me deviendra doux .
J'aime bien mieux encor ce fentiment de vous
Que de toute autre un fentiment plus tendre.
Par M. POINSINET lejeune , de l'Académie
des Arcades de Rome.
VERS fur le nouvel Armement de Breft.
SORTEZ des ondes paiſibles , ΤΕΖ
Séjour d'un trop long repos,
François , & foyez ſenſibles ,
A votre gloire , à nos maux.
JANVIER. 1761 . II
}
Refter fur un doux rivage ,
Loin des coups & de la mort ,
C'eft languir dans l'esclavage ,
C'est faire naufrage au port.
De l'Anglois , de fa furié
Bientôt vous ferez vainqueurs ,
Si l'amour de la Patrie
Unit vos bras & vos coeurs.
Le beau nom d'un Prince aimable ( a )
Animera vos projets ;
Et plus d'un Chef redoutable ( b )
Nous annonce des fuccès.
Qu'autour d'eux la foudre tonne ,
Porte la mort & l'horreur ?
Rien n'affoiblit , rien n'étonne
Leur intrépide valeur.
Sans crainte , au ſein de l'orage ,
Ils vous donneront des loix ;
Soutiendront votre courage
Par mille brillans exploits.
( a ) Le Duc DE BOURGOGNE
Vaiffeau Commandant .
nom du
( b ) MM. de Blénac , Chef de l'Efcadre , de
Sanzay , de Roban , de Brugnon , Desroches , de
Rochechouart , Fouquet , Bory , de Graffe , Doi
fy , Duchilleau,
A- vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Soldats , bravez les menaces
D'un Peuple fier & jaloux ;
De vos Chefs fuivez les traces ,
Et la victoire eft à vous.
Pour captiver la Fortune ,
Pour enchaîner les Hafards ,
Les Favoris de Neptune
Sont joints aux Enfans de Mars ( c) .
Vous ,( d ) que la Valeur entraîne
pas de vos Ayeux ,
Sur les
D'un Rohan & d'un Turenne
Vous allez remplir les voeux .
Amis , chantons la puiffance
Du Miniftre de Titus ;
Il eft grand par fa naiſſance ,
Et plus grand par
fes vertus
Sa main de bienfaits armée ,
L'appui du Trône & des Arts ,
A notre Eſcadre charmée
Fournit deux nouveaux ( e ) Céfars.
(c) Les Régimens de Boulonnois , de Quercy ;
de Foix.
(d ) M. le Chevalier de Rohan commandant
le Défenfeur ; M. le Chevalier de la Tour d'Auvergne
, Colonel du Régiment de Boulonnois.
e ) MM. de Bellance & de Ste-Croix.
JANVIER. 1762. 13
Ces Héros couverts de gloire
Vont fous des climats nouveaux
Animés par la Victoire ,'
Faire trembler nos Rivaux.
Par... à Breft.
VERS adreffés à M. DE FENELON *,
par M. de S. BEARD , le 16 No¬
vembre 1761.
'EST l'âme de Tyrtée , & le pinceau d'Apelle,
Qui font revivre dans tes Vers ,
Ce Héros , le vaingneur d'Arbelle ,
Qui triompha de l'Univers.
Tu triomphes toi-même ; & ta gloire immortelle
Reléve l'éclat de ton nom.
Heureux Mortel , aimable Fenelon ,
Jouis des droits que le talent te donne :
Les Dieux ont formé ta couronne
Des lauriers de Bellone , & de ceux d'Apollon.
* Auteur de la Tragédie d'Alexandre.
14 MERCURE DE FRANCE.
LES SOUHAITS.
Anecdote de la Cour de Lydie.
» Permittes ipfis expendere numinibus quid
>> Conveniat. » Juvenal . Sat. 10.
ور
LA FOLIE cherchoit l'Amour qui
s'étoit féparé d'elle pour unir Abradate
& Penthée . La Déeffe vint loger chez
Candale , Satrape de Lydie , qui la reçut
fi noblement , que par reconnoiffance
elle lui permit de former trois fouhaits
pour fon fils qui venoit de naître : le
Lydien ne manqua pas de préférer à tout
la fanté , l'efprit , la beauté. » Je fuis
» charmée ( dit la Déeffe ) de vous trou-
» ver fi digne de mes faveurs ; je vois
» que vous ne faites pas plus de cas que
» moi de la vertu & de la fageffe; pour
» vous en marquer ma fatisfaction , je
» veux encore que dès fa feiziéme an-
» née, votre fils puiffe fe fouhaiter à lui-
» même , tout ce qui flattera fes defirs
» avec la certitude de l'obtenir : mais-
» à condition que s'il vient à perdre ,
" par fa faute , ce qu'il aura demandé ,
» il ne pourra plus y revenir. Le deftin
JANVIER. 1762. 15
""
» ne me permet pas de lui en accorder
davantage. » Le Satrape prit la Folie:
au mot , fans la moindre inquiétude , &
elle pourfuivit fa courfe jufqu'en Perfe ,
où elle retrouva l'Amour , qui , guidé
par elle , tira für Arafpe , jeune Méde ,
le trait empoisonné qui l'enflamma pour
la vertueufe Penthée.
Rien n'étoit fi poli , fi fpiriruel , fi
vigoureux que le jeune Candale. Il étoit
peint en amour fur toutes les boëtes &
fur tous les éventails de Sardès ; on avoit
orné de fes gentilleffes vingt feuillets
du livre couleur de rofe , & il n'avoit
pas encore quatorze ans , que les femmes
du bon ton fe l'arrachoient.
Candale fe trouva bientôt auffi reffer--
ré à la Cour de Lydie, qu'Alexandre dansles
limites du Continent ; & für de trouver
des conquêtes par- tout où il trouveroit
des coeurs , il follicita , & il ob--
tint d'être de la fameufe Ambaffade qui
alloit à Delphes confulter Apollon , fur
la guerre qui fe préparoit contre Cyrus.
Il fut fort content de la réponfe claire
qui déclaroit que Créfus , en paſſant
l'Halys , détruiroit un grand Empire ; &
comme il étoit à la veille du terme fatal
, il lui prit envie de confulter le Dieu
àfon tour : » puis- je compter , ( dit-il ) »
16 MERCURE DE FRANCE.
» fur la promeffe qui m'a été faite , qu'à
» feize ansje n'aurois qu'à former des
» fouhaits pour être exaucé ? » La Pythie
, d'une voie rauque , rendit cet
Oracle.
>> Tu reçus ( il eft vrai ) ce préfent dangereux ;
» Mais n'en uſe jamais , & laille agir les Dieux. »
Les murailles du Temple en tremblérent
; mais le coeur du jeune - homme
ne futpoint ébranlé . » Voilà ( dit-il tour
» haut ) une réponſe bien fotte ! on voit
» bien que la Pythie ne répond jufte
» qu'à ceux qui ont, comme mon maî-.
» tre , des trésors à lui prodiguer. » On
trouva cette cenfure impie , & on mit le
jeune Candale en prifon . Il s'en ſauva
dès le lendemain , en fouhaitant la liberté.
Après mille avantures éclatantes , que
malheureuſement l'Hiftoire n'a pas confervées
, revenu à la Cour , Candale débuta
par fouhaiter d'immenfes richeffes :
& à point nommé il lui mourut un Oncle
, qui depuis vingt ans , étoit Sur-intendant
des Finances, & dont il fe trouva
le feul héritier .
Bientôt il fouhaita la réputation d'Auteur
; & s'évertuant en conféquence ,
trois mois après il donna une Tragédie..
JANVIER. 1762. 17
qui fut reçue , parce qu'il paya cherement
les Acteurs. Il emporta d'emblée
les fuffrages des femmes , & elles retinrent
par coeur dix ou douze madrigaux
& autant d'épigrammes , qui faifoient
dans ce cadre les plus jolies découpures
du monde .
Malgré ce demi fuccès, fa réputation ,
telle qu'elle , devint pour lui une fource
inépuisable de tracafferies & de chagrins.
L'orgueil du grand Seigneur fut
forcé de s'accommoder à la vanité du
Poëte il rechercha baffement tous les
beaux-efprits qui avoient fçu s'ériger un
petit tribunal ; & malgré fes peines , un
Satyrique qu'il avoit oublié trop imprudemment
, ramaffà toutes fes forces ,
lança la foudre , & pulvérifa l'ouvrage.
Dès-lors méprifé à la Ville & perfifflé
à la Cour , it fentit que tout l'efprit
dont l'avoit doué la nature , ne lui pouvoit
tenir lieu des connoiffances qu'il
n'avoit point acquifes , il reconnut qu'il
n'auroit point dû fortir de fa ſphere
d'homme à bonnes fortunes ; & pour y
rentrer brillamment , il fouhaita d'être
aimé d'une grande Dame , dont la vertu
, depuis long-temps , fcandalifoit toute
la Cour.
Tel étoit l'afcendant de fon étoile, qu'il
18 MERCURE DE FRANCE.
fùt aimé paffionnément . Mais le mari ,
qui n'entendoit pas raillerie , rendit pour
jamais inutile à fon rival le don qu'il
avoit de plaire. Devenu le plus malheu
reux dés hommes , Candale douta s'il ne
fouhaiteroit pas d'être le Grand- Prêtre
de Cybéle. Mais il eut le courage d'af
pirer à la faveur du Roi , & au pofte de
premier Miniftre , qu'il obtint je ne fçait
comment. L'éffai de fon pouvoir fut la
mort de fon ennemi.
Sur ces entrefaites , Cyrus s'avançoit
vers la Capitale à grandes journées. Le
nouveau Miniftre voulut encore envahir
le rang de Général ; & Créfus le lui confia,
fans fçavoir pourquoi . Candale fe mit
a la tête de l'Infanterie Egyptienne , qui
faifoit la principale force de l'armée. Il
fouhaita la victoire ; mais il paffoit fes
pouvoirs , qui fe bornoient à des avanrages
perfonnels. Il fut cependant exaucé
autant qu'il le pouvoit être , & ſe vit
d'abord victorieux au centre qu'il commandoit
; mais faute de fcavoir ufer de
la victoire , en pourfuivant inconfidérément
les fuyards , il donna à Cyrus
( qui ne fouhaitoit pas , mais qui jugeoit
& exécutoit ) le temps de l'inveftir de
tous côtés , & d'écrafer les Egyptiens .
Candale , voulant fuir , fut atteint d'un
JANVIRE. 1762. 19)
javelot qui lui brifa le genouil ; on le fit
prifonnier , & il fallut lui couper la cuiffe.
Bientôt Sardes fut prife ; & les tréfors
du Prince & ceux du Miniftre pafferent
au pouvoir du vainqueur.
lui
que
Candale avoit épuifé prefque tous les
fouhaits : les femmes n'avoient plus pour
des railleries amères ; & il s'étoit
trop mal fervi de fon efprit pour pouvoiry
compter beaucoup . Il ne lui étoit
plus permis de fouhaiter ni la liberté , ni
les richeffes , ni la faveur des Rois . En
cette extrémité , il vit paffer Efope , devenu
l'ami de Cyrus : Efope qu'il avoit
autrefois méprifé : il l'appella en pleurant
, & le Sage lui dit vous n'avez
» encore fouhaité que des fottifes : la
» Folie n'a fait que vous tendre des
piéges ; mais vous pouvez la prendre
» pour dupe à votre tour . Souhaitez la
» fageffe : il cût fallu d'abordne fouhai-
» ter qu'elle . » Candale crut Efope : il
fouhaita la fageffe , & de ce moment ,
quoique privé des richeffes , des honneurs
, des voluptés ; & quoique dans
les fers , il devint fage , & conféquemment
heureux .
"
LECLERC à Nangis.
20 MERCURE DE FRANCE.
LEMOYEN DE
PARVENIR.
AIR : Voila comme on vit à Paris,
Vaudeville DU PRÉTENDU.
F TRE un Critique outré , bizarre ,
D'offre obligeante trop avare ,
C'est renoncer au vrai moyen
De plaire à tous les gens de bien.
Sur les défauts mettre une gaze ,
Défendre l'abfent qu'on écrafe ,
Obliger fans avoir promis :
Voilà comme on fait des Amis.
Fille d'une belle figure ,
De captiver eft- elle fûre ?
La beauté feule eft fans crédit,
Pour un moment on l'applaudit.
Joindre à l'efprit un peu de grace ,'
Des talens illufſtrer la claſſe ,
Mais fans courir après l'encens :
Voilà comme on fait des Amans.
Donner Brochure fur Brochure ,
Eft- ce une réuſſite fûre ?
Sans le génie & l'intérêt ,
Adieu l'Ouvrage , il nous déplaît.
JANVIER. 1762. 21 .
Ne pas être un homme ordinaire ;
Ecrire comme écrit Voltaire ,
Dont l'efprit nous enchante tous ;
Voilà comme on fait des Jaloux.
Par M. FUZILLIER , à Amiens.
AUX OFFICIERS qui doivent s'embarquer
avec M. le Comte de
Α .
逮
BELSUN CE.
*
RGONAUTES plus redoutables
Que ne furent jadis ceux que le fils d'Afon ,
Mena conquerir la Toifon ,
Belfunce vous conduit ; réalisez les fables
Que l'on nous conte de Jafon .
Quel que foit le fameux Dragon
Qui veille fur l'objet de vos riches conquêtes ;
Il fera moins terrible , il aura moins de têtes
Que celui dont la mort illuftra la maiſen *
Du Héros avec qui vous êtes.
*
MM. de Belfunce ont dans leurs armes un Dra→
gon à trois tétes qui fut tué par un Belfunce.
Voyez le Supplément de Moréri , à l' Article Belfunce.
PerM. DE CHABÉ.
22 MERCURE DE FRANCE.
STANCES SUR LISETTE
IRCIS , prête-moi ta mufette ;
Je veux célébrer dans ce jour
L'empire du charmant amour ,
Et les attraits de ma Lifette.
Quelle Beauté dans le Village ,
A plus d'éclat , & de fraicheur ?
Ou bien dis-moi quelle eſt la fleur
Qui brille autant que fon vifage ?
Sur fon front tout peint la décence ;
Sa bouche , eft l'image des Ris :
Elle prête par un fouris
Mille grâces à l'Innocence.
Pour entendre la voix touchante
Philoméle dans ces beaux lieux
Sufpend fes fons harmonieur ;
Tout le taît quand Liſette chante.
Des charmes d'un tendre cſclavage ,
Qui la voit défend mal fon coeur ;
Et pour braver ce doux vainqueur ,
Quel Mortel eft affez fauvage?
JANVIER. 1762. 23
Tous à lui plaire ofent prétendre.
Titire , Licas, Polémon
Ont gravé mille fois ſon nom
Sur l'écorce d'un arbre tendre .
Le beau Daphnis , que chacun vante
Pour elle a fait mille chansons ;
Et Silvandre a par fes leçons.
Rendu la voix plus féduifante .
Seul des Bergers de la contrée ,
Content de l'admirer tout bas ,
Je n'ai point chanté les appas ,
Mais je l'ai toujours adorée.
Comme ma bouche étoit muette ,
On crut que mon coeur la bravoit ;
Tandis que l'Amour y gravoit
Tous les attraits de ma Lifette!
Auffi téméraire que tendre ,
Je lui peins enfin mon ardeur.
Amour ! toi qui lis dans mon coeur ,
Difpofe le fien à m'entendre.
Par M. FRANÇOIS , ancien Officier de
Cavalerie.
24 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. DE LA PLAÇE ,
Auteur du MERCURE.
MONSI ONSIEUR ,
Au milieu des guerres civiles qui
agitent de temps en temps l'Empire Littéraire
, il y a toujours eu des Gens de
Lettres qui ont confervé la neutralité ,
& qui ont mieux aimé employer leurs
talens à inftruire leurs Concitoyens ,
qu'à déchirer leurs Confrères . M. Philippe
de Pretot , Cenfeur Royal , & Profeffeur
d'Hiftoire & de Géographie , cft
du petit nombre de ces fages & laborieux
Ecrivains , qui dirigent le plan de
leurs études vers un but certain d'utilité
générale , & qu'aucune confidération
particuliere n'en fçauroit écarter. Depuis
un grand nombre d'années , il donne les
Dimanches & les Fêtes , un Cours public
& gratuit d'Hiftoire & de Géographie ,
dans lequel il traite ces deux Sciences
d'une maniere claire , préciſe & intéreffante,
Ce Cours attire chez lui une foule
de jeunes gens qui s'en retournent trèsfatisfaits
du défintéreffement du Maître ,
& de fon excellente méthode . Un de
ces
JANVIER. 1762. 25
ces Auditeurs , frappé de l'art avec lequel
M. Philippe leur fait parcourir
'Hiftoire de tous les Sîécles , lui a adreffé
les Vers fuivans que je lui ai dérobés .
Dût fa modeftie me reprocher ce larcin ,
je vous prie , Monfieur , de les inférer
dans votre Mercure. Je compte quevous
vous ferez auffi charmé que moi , de
pouvoir rendre ce double hommage au
zéle de M. Philippe , & à la reconnoiffance
de ceux à qui il communique fi
généreufement fes lumieres. J'ai l'honneur
d'être , & c.
VERS à M. PHILIPPE , Cenfeur
Royal & Profeffeur d'Hiftoire.
J'ai 'ai deux fois traversé la terre ;
J'ai parcouru l'un & l'autre hémisphère :
Qu'ai- je vu ? des Deferts , des Villes , des Palais ,
Des hommes blancs ou noirs , bafannés , beaux
ou laids ;
Des Conquérans cruels ; peu d'âmes bienfaifantesa
Des brigues , des complots , des querelles langlang
tes.
Je reviens dans Paris , mal inſtruit , bien теси :
On m'entoure , on m'admire , on me dit : qu'as
tu vu ?.
Je fais un long narré qui n'amuſe perfonne.
II.Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
O toi , qui voyageas fous l'une & l'autre Zone,
Me dit un Citoyen qui voit mon embarras ,
Voyageons avec fruit : veux tu fuivre mes pas?
Je le fuis : nous allons chez un homime agréable ,
D'une humeur franche & douce , & fçavant , quoiqu'aimable
,
Concis dans les difcours , fage , laborieux.
Je le trouve entouré d'un cercle curieux ,
D'Etrangers ; de François , & d'Artiftes habiles ;
Chacun vient s'enrichir de fes leçons utiles.
Il déploie à nos yeux l'Atlas de l'univers :
Par lui du monde entier les Faſtes font ouverts.
Je parcours ce Jardin fi connu par la Pomme ,
La molle Babylone , & la fuperbe Rome.
Il expofe à mes yeux mille Peuples divers ,
Qui tiennent jufqu'à nous depuis le premier homme
,
Eclipfés tour-à-tour, & trouvant un Vainqueur ,
Sous le poids effrayant de leur propre grandeur.
J'admire ces tableaux , * enfans de fon génie ,
Deflinés avec art , & rendus pleins de vie ,
Par la fublimité d'un burin enchanteur .
*Je vois de fon foyer les Lares de l'Attique ;
* Ces trois Vers font allufion à un Ouvrage
que va donner au Public M. Philippe . Il a pour
Titre : Le Spectacle de l'Hiftoire Univerfelle , Sacrée
& Prophane , Ancienne & Moderne . Le Spectacle
de l'Hiftoire Romaine par où il commence ,
paroîtra dans le courant du mois de Janvier.
1
JANVIER. 1762 . 27
Le Tonneau d'Heidelberg & celui du Cyniqu : ;'
Les trésors du Pérou ; les Mines du Bréfil ;
Les Champs Egyptiens ; & ce limon du Nil
Préférable à tout l'or que roule le Pactole ,
Cet aimant qui foumet notre engeance frivole :
L'un eft le germe heureux de la fécondité ;
Et pour l'autre , aliment de la cupidité ,
Jadis l'Ibère avide , & plus féroce encore ,
Dans le Mexique ouvrit la boëte de Pandore.
Guidé par le flambeau de ce fage Orateur ,
Je defcends avec lui dans le fonds de mon coeur
Dédale tortueux dont l'audace eft fi vaine !
J'en fonde les replis , l'immenfe profondeur.
Enfin , fans m'écarter des rives de la Seine ,
J'obſerve les humains ; j'examine leurs Loix ;
Je compare nos moeurs à celles d'autrefois :
Par les divers écarts de la Raifon humaine ,
Je m'applique à tenir une route certaine ,
A chérir ma Patrie , & le meilleur des Rois ,
Et je vois l'Univers pour la premiere fois.
En enfeignant à l'homme à fe connoître ,
Pour les Mortels tu prouves ton amour.
Le Sentiment , par un jufte retour ,
Dicte mes voeuxô PHILIPPE ! ô mon Maitre
Je te dois plus que de m'avoir fait naître .
D'un autre je reçus le jour ;
Mais tu m'apprends à jouir de mon être
ParM. C***
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE de l'établissement des
François dans les Antilles.
DYEL YEL Dénambuc , Cadet d'une ancienne
Maiſon de Normandie , eft celui
à qui nous devons la découverte & la
conquête des Antilles . Il s'embarqua à
Dieppe en l'année 1625 , fur un Vaiffeau
monté de quatre canons & quelques
pierriers , de trente - cinq à quarante
hommes d'équipage , gens aguerris
& déterminés comme lui , à tout entreprendre
pour leur fortune.
M. Dénambuc arrivé aux Kaymans ,
fut découvert & attaqué par un Gallion
d'Efpagne , monté de trente -cinq piéces
d'artillerie , qui après lui avoir fait éffuyer
pendant trois heures un feu terrible
, & avoir perdu lui -même la moitié
de fon équipage , fut obligé de l'abandonner.
Cette rencontre n'abattit point
le courage de notre Capitaine; il travailla
avec ardeur à radouber fon Vaiffeau , &
procurer à fes bleffés tous les remédes
néceffaires. Dès qu'il les vit en état de
foutenir la mer,il fe rembarqua avec eux
& fit voile vers l'Ifle S. Chriftophle . Il y
à
JANVIER. 1762 .
29
n
es
f
iié
nnt
lla
&
des
de
eux
Ily
aborda heureuſement après quinze jours
de navigation avec ce qui lui reftoit de
foldats , & acheva de réparer le défordre
ou l'avoit mis le combat dont nous venons
de parler . Il y trouva des François
réfugiés qui y étoient venus en différentes
occafions, & y vivoient depuis quelques
années en bonne intelligence avec
les Sauvages . M. Dénambuc charmé de
cette rencontre , jugea ce lieu propre à
l'établiffement qu'il cherchoit. Il y paffa
huit mois aimé & refpecté de la Colonie
naiffante , qui l'avoit choifi pour
fon Chef, & ne la quitta que pour repaffer
en France , où il comptoit former
une Compagnie qui le mît en état de
fournir aux frais de fon entrepriſe ..
Dès les premiers jours de fon entrée
dans l'Ile de S. Chriftophle , un Anglois
, nommé Waërnard , y étoit defcendu
après avoir été également maltraité
par les Efpagnols. Les Sauvages
qui avoient fouffert l'établiffement de
nos réfugiés François parmi eux , commencerent
à craindre dès qu'ils virent
le nombre de ces étrangers fe multiplier
dans leur Ifle. Les deux Capitaines Européens
avertis des mefures que prenoient
contre eux les anciens Habitans
des Antilles , les prévinrent par le maf-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
facre général de tout ce peuple. D'autres
Sauvages même y étant débarqués
pour foutenir ceux de Saint Chriftophle ,
eurent le même fort , & laifferent ces
deux Nations maîtreffes de partager entr'elles
leur conquête.
Mrs Dénambuc & Vaërnard partirent
dans ces circonftances , réfolus de chercher
auprès de leurs Souverains refpectifs
, l'autorité & les fecours dont ils
avoient befoin .
Le Cardinal de Richelieu , que l'élévation
& la fierté de fon géniè avoient
lacé auprès du Trône , gouvernoit déja
le Royaume avec un pouvoir qu'il ne
Tartageoit qu'avec fon Souverain . M.
Dénambuc eut un accès facile auprès de
ce Miniftre , qui en travaillant à la
deur de fon Maître & à la profpérité de
fa Nation , étoit jaloux de donner à fon
miniſtère un nouvel éclat.
gran-
Le Tabac étoit encore à 10 liv. la livre
en France , fomme confidérable aujourd'hui
, que la valeur numéraire de
l'argent eft augmentée de plus du double;
& l'Ile de Saint Chriftophle en produifoit
abondamment.
Le Cardinal convaincu de l'utilité du
nouvel établiffement , forma une com-
Fagnie de Commerce pour les Antilles.
JANVIER. 1761. 31
e
1
כ -
Su
n•
es.
De riches Particuliers intéreffés dans les
affaires du Roi , entrérent dans le traité
d'affociation qui fut paffé fous les yeux
de ce Miniftre le 31 Octobre 1626.
Le Roi accorda à cette Compagnie
de très-beaux priviléges , qui furent renouvellés
le 8 Mars 1642. Il déclara
par fon Edit , que tous ceux qui naî- .
troient efdites Illes , feroient reconnus
regnicoles & naturels François, capables
de poffeder toutes charges , jouiroient
des mêmes honneurs , & hériteroient
de leurs parens qui font demeurans en
France , ainfi que s'ils y étoient nés ; que
tous ceux qui defireroient faire ériger
leurs terres en Marquifats , Comtés
Baronnies fe pourvoiroient devers
elle pour obtenir des lettres à ce nécef- .
faires. Elle accorda auffi plufieurs beauxpriviléges
aux différens Corps de métiers
, qui voudroient aller demeurer efdites
Colonies Françoiſes.
,
M. Dénambuc fut décoré du titre de
Chef& Surintendant du Commerce de
France , avec pouvoir d'établir une Colonie
Françoife dans l'Ifle de S. Chrif- ›
tophle, ou dans toute autre qu'il pourroit
découvrir depuis le onziéme jufqu'au
dix-huitiéme degré de latitude fepten-
B iv
7
32 MERCURE DE FRANCE.
trionale ; Sa Majefté lui donna trois Vaiffeaux
& cinq cens trente - deux hommes
, avec lefquels il partit le 24 Février
1627 , & arriva à S. Chriftophle le 8 du
mois de Mai.
Ce premier embarquement fut peu
avantageux à la Colonie. Il étoit mort
de faim ou de laffitude , une grande partie
des gens de l'équipage ; & la Colonie
elle-même , étoit dans l'état le plus déplorable
, lorfque M.Dénambuc y arriva.
Il fit pourtantavec le Capitaine Anglois ,
dont nous avons parlé , un partage de
l'ifle entiere , & dépêcha le fieur du
Roffey , pour aller chercher de nouveaux
fecours en France.
Celui- ci s'étant mal-à-propos engagé
dans une expédition étrangere , quoique
importante dans les mers d'Irlande ,
laiffa pendant long-temps la Colonie
manquer des fecours les plus indifpenfables
. Il s'embarqua enfin , mais ce fecond
effort ne fut pas plus avantageux
que le premier.
L'état de foibleffe & de langueur auquel
fe trouvoit réduite l'habitation
Françoife , n'échappa point aux Anglois,
lus attentifs à faifir les moyens de s'aggrandir,
qu'à obferver les traités les plus
folemnels . Waërnard & fes foldats ouJANVIER.
1762. 33.
blierent bientôt les limites dont les deux
Nations étoient convenues.
•
M. Dénambuc oppofa à leurs prétentions
les repréſentations les plus preffantes
, & obtint enfin du Capitaine Anglois,
qu'il ne feroit fait de part & d'autre
aucune entreprife jufqu'à fon retour.
Il s'embarqua , en effet , dans ces circonftances
, & vint expofer aux yeux
du Roi & du Cardinal de Richelieu , la
' néceffité indifpenfable de mettre cette
Colonie dans l'état de force & de grandeur
où étoit celle que les Anglois
avoient établie. Ses raifons furent goutées
: fix Vaiffeaux de haut-bord & trois
cens foldats deftinés à la défenfe de la
Colonie , partirent de nos Ports , & arriverent
à S. Chriftophle fur la fin du
mois d'Août 1629. M. de Cufac qui les
commandoit , fut obligé d'en venir à un
combat où les Anglois virent tomber
trois de leurs Vaiffeaux entre fes mains ,
& ils furent forcés d'en faire échouer
trois autres fur les côtes . M. Dénambuc
eut à peine le tems de profiter de l'avantage
que ces fuccès lui promettoient.
Une flotte Espagnole commandée par
Dom Frédéric de Tolede , débarqua une
partie de fes forces dans un des quartiers
de la Colonie Françoife , & y répandit
Bv
34 ' MERCURE DE FRANCE .
la terreur. Du Roffey , celui que M. Dérambuc
avoit chargé plufieurs fois , en
fon abfence , du gouvernement de cette
Colonie , oublia fes travaux paffés , fon
konneur & la gloire de fa Nation . Il
courut jetter l'alarme dans le quartier
que M. Dénambuc avoit choisi pour fa
réfidence. Les Habitans effrayés fe liguérent
avec lui contre leur Chef , &
abandonnérent leur établiſſement. M.
Dénambuc contraint de céder au plus
grand nombre , s'embarqua avec quatre
cens hommes fur deux Vaiffeaux qui
Fortoient les triftes reftes de cette malheureufe
Colonie.Leur deffein étoit d'aller
chercher un nouvel établiſſement à
Antigoa. Mais l'état affreux où ils fe trouverenr
après trois femaines de navigation
, les fit repentir plus d'une fois
du parti qu'ils avoient pris. Aux dangers
de la tempête , fejoignirent les horreurs
de la famine. Ils étaient réduits aux plus
terribles extrémités,lorfqu'ils découvrirent
auprès de S. Chriftophle , dont ils
croyoient être éloignés de plus de cent
lieues , l'Ifle de S. Martin.
La plus grande partie de l'équipage y
débarqua ; & du Roffey eut encore affez
de crédit pour débaucher quelques FranJANVIER.
1762. 35
5
S
at
Y
ez
コー
çois auffi découragés que lui,& pour les
engager à le fuivre en France ; oùle Cardinal
de Richelieu lui fit payer pendant
plufieurs années, aux dépens de fa liberté,
le mauvais fuccès d'une entreprise quer
fa lâcheté avoit rendue fi funefte . Cependant
la féchereffe & la ftérilité de l'Ifle
de Saint Martin ayant achevé de réduire
les débris de cette Colonie érrante aux
plus cruelles extrémités , ils fe rappelle-.
rent alors & fe reprocherent avec dou-.
leur, tous leurs manquemens envers leur
digne Chef.
M. Dénambuc qui s'étoit abfenté , reparut
alors , & rendit le courage aux
François qu'il conduifit à Antigoa . Mais
le mauvais air , la difficulté de s'établir
dans cette Ifle , les forcerent bientôt de
l'abandonner , & de paffer à celle de
Montferrat , où les Sauvages leur donnerent
les rafraîchiffemens dont ils
avoient befoin. M. Dénambuc n'avoit
point perdu de vue l'Ifte de Saint-Chrif
tophle. Il détacha l'Officier qui avoit
conduit fon monde dans les deux Ifles
dant nous venons de parler , & lui dons
na un certain nombre de fuldats pour
aller découvrir l'état oùfe trouvoit alors
leur premiere Habitation. Les Anglois
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
y étoient établis : Waërnard s'étoit mocqué
des engagemens que la fupériorité
des Efpagnols lui avoit fait prendre ; &
loin d'abandonner cette Ifle , il s'y étoit
fortifié , & l'occupoit toute entiere .
Nos Avanturiers , après avoir informé
leur Commandant de l'état où ils
avoient trouvé leurs anciennes poffeffions
, fe réunirent aux François defcendus
dans les Ifles de Saint-Martin
de l'Anguille & de Saint- Barthelemy , &
fe rembarquerent tant fur leurs deux
premiers Vaiffeaux , que fur deux autres
que l'Officier , détaché par M. Dénambuc
, avoit enlevés aux Anglois qui s'é- :
toient oppofés à fa defcente.
M. Dénambuc débarqua fes François
dans l'Ile de Saint - Chriftophe , trois
mois après en être forti , & y rétablit
bientôt fa Colonie , qui devint en peu
de temps plus floriffante qu'elle ne l'étoit
, lorfque les Efpagnols la difperferent.
Dès qu'il fe vit tranquille dans
cette Ifle , fon premier foin fut d'établir
entre les Habitans de fa Nation l'union .
intime & la correfpondance néceffaire .
pour arrêter les entreprifes des Anglois
fes voifins auffi jaloux que puiffans . Cette
attention étoit d'autant plus fage ,
que dès l'année 1634 , les François euJANVIER.
1762. 37
rent befoin de toutes leurs forces pour
pour rentrer dans les droits que le
mier partage avoit établis entre les deux
Nations.
M. Dénambuc, qui s'étoit apperçu trop
tard de l'ufurpation que les Anglois
avoient faite de plus de deux cens cinquante
habitations fur les terres Françoifes
, envoya fommer Waërnard de
les abandonner. Sur le refus de celui- ci ,
il arma jufqu'à fes Efclaves , & fe mit en
état de fe faire juftice. Sa contenance
fiere , & la vue de fes forces , produifirent
l'effet qu'il attendoit. Waërnard ,
obligé de venir traiter en perfonne ,
confentit enfin à fe borner à fes anciennes
limites. L'année fuivante 1635 ,
M. Dénambuc fit un nouvel établiffe-,
ment à la Martinique . Cette Ifle appellée
par les Sauvages Madanina , & par
les Efpagnols Martiniquez, eft une des
principales Ifles Antilles elle eft au
quatrième degré , trente minutes de latitude
feptentrionale , & a feize lieues
de longueur fur quarante-cinq de circonférence
. Le Pere du Tertre évalue
ces mefures à dix - huit lienes de longueur
fur cinquante de circuit , y com
pris les Caps qui s'avancent quelquefois
de deux ou trois lieues dans la Mer,
38 MERCURE DE FRANCE.
MM. Dyel Dénambuc & Dyel du Parquet
fon neveu , furent l'un & l'autre
les fondateurs de la Colonie que nous y
voyons aujourd'hui fi floriffante , & qui
s'eft foutenue dans tous les temps contre
les efforts des Anglois . Cette Ifle ,
dont les Habitans inquiétent encore , &
troublent encore avec fuccès le commerce
des Anglois dans les Antilles ,
doit à ces deux hommes l'état de force.
& de grandeur qu'elle a confervé.
M. Dénambuc ne vécut pas affez pour
jouir de tous les fruits de la hardieffe
de fes entreprifes , & de la fageffe de
fon adminiftration. Il mourut en 1636 ,
également regretté du Roi , de fon Miniftre
, & des Habitans de ces deux Ifles ,
qui commençoient à profiter , fous fon
Gouvernement, des avantages de la paix ,
à s'ouvrir , par leur induftrie , les fources
du Commerce & de l'abondance.
உ
La France , affoiblie par la guerre.
longue & ruineufe de la fucceffion d'Efpagne
, céda enfin aux Anglois ce qu'el
le occupoit dans l'Ifle de Saint- Chriftophle
à la paix d'Utrecht. La Martinique
eur pour Gouverneur M. Dyel du Parquet
dès la premiere année qu'elle fut
occupée par les François . Il en acquir la
propriété de Meffieurs de la Compagnie
JANVIER. 1762. 39
des Indes Occidentales , ainfi que celles
des Ifles Sainte- Aloufie , ou Sainte-Lcie
, la Grenade , & les Grenadins , par
contrat du 27Septembre 1650, approuvé
depuis & confirmé par le feu Roi Louis
XIV. Ce Prince inftruit de la valeur &
des fervices de M. du Parquet , qui avoit
eu l'honneur de l'entretenir jufqu'à trois
fois fur l'état des Colonies Françoifes
dans cette partie du nouveau monde , lui
en donna Gouvernement général par
Lettres- Patentes du mois d'Août 1651 .
Il s'étoit établi dans le mois de Juin de
l'année précédente dans les Ifles de la
Grenade & des Grenadins, que la France
pofféde encore .
M. du Parquet mourut dans les premiers
jours de l'année 1658 , & la faveur
du Prince , jointe aux fervices du
Pere , conferva à fes enfans le Gouver
nement général de ces Ifles , fous la tur
telle de M. Dyel de Vaudroques leur
oncle.
40 MERCURE DE FRANCE .
UN Habitant des rivages du Borifthène,
à CHARLES XII.
ILLUSTR
LLUSTRE deſtructeur qu'environne la gloire ,
Léve un moment ce front que ceignent les lauriers,
Et vois quels font enfin les fruits de ta victoire ,
Pour des Peuples entiers.
Contemple à la lueur des flambeaux de la guèrre ,
L'incendie & le vol , le carnage & la mort :
Tous les maux ont couvert cette fatale terre ,
Profcrite par le Sort.
Ici le Laboureur fous la faulx étrangère
Voit tomber tout l'eſpoir de ſes riches moiſſons ,
Et nos champs qu'a frappés le feu de ta colère
N'offrent que des buiſſons.
La le père vieilli fous le poids de fes peines ,
Pleure fon fils unique expiré par tes coups ,
Et la veuve accablée aux Parques inhumaines
Demande fon époux.
Nous voulons des lauriers , infenfés que nous fommes
;
Un abîme creuſé ne nous fait point pâlir.
Ah ! ne fentons-nous pas que c'eſt du ſang des
hommes
Qu'il faudra le remplir !
JANVIER. 1762. 41
es
Des aveugles humains les forfaits font tes crimes ,
Funeſte ambition ! tu flattes leur orgueil ;
Et ceux que tu féduis font autant de victimes
Qui courent au cercueil .
Qu'importe au vrai bonheur cet éclat qu'on reme
?
Qu'importe à la vettu le fafte des grandeurs !
Eft-ce la foudre en main que Titus a dans Rome
Affujetti les coeurs ?
Marius & Sylla du fang de leur Patrie ,
Au fein du Capitole ont fait couler des flots .
Crois-tu que le vrai Sage encenfant leur furie ,
Les nomme des héros ?
Préféré d'un vrai Roi les actions fublimes
Aux noms de ces Tyrans , fléaux de l'Univers.
Pour un feul qui remplit fes deffeins par des crimes
,
Mille trouvent des fers.
Sur les débris fumans de l'Europe embrasée ,
Oferois-tu vouloir régner en Souverain ?
Arrête , ouvre les yeux , vois ta tombe creusée ;
La mort te tend les mains.
Pharfale de Pompée a terminé l'Hiftoire ;
Lurzen fut le tombeau d'nn héros redouté ;
Ta mort peut à ton trône , ainſi qu'une victoire
Ravir fa fûreté.
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais je veux qu'à ton gré la fortune réponde ;
Que ces climats entiers fléchiffent fous ta loi :
Dis- moi , lequel vaut mieux d'être l'amour du
monde ,
Ou d'en être l'éffroi ?
Qu'êtes-vous devenus , lieux où je pris la vie ?
Quel ennemi cruel vous opprime & vous perd
Hélas , vous n'êtes plus , 6 ma chére patrie ,
Qu'un horrible defert !
Vos Cités n'offrent plus que de vaſtes décombres
Leurs membres difperfés pouriffent en lambeaux.
Heureux vos Citoyens dont les tranquilles ombres
Repofent aux tombeaux !
✪ toi , l'âme & l'Auteur des maux qui nous déchirent
,
D'un oeil moins irrité confidére nos pleurs ,
Grand Prince! que la Paix , que fes charmes t'infpirent
,
'Et rends- nous fes douceurs.
Quand tu couvris ton front du facré diademe ,
Le démon des combats reçut-il tous tes voeux ?
Devois-tu n'imiter dans ton pouvoir fuprême
Que le courroux des Dieux ?
Des maux comme des biens daigne peſer les fommes
....
Va , par quelque motifque ton coeur ait agi ,
JANVIER. 1762.
43
Ceint du bandeau des Rois , pleure le fangdes
hommes ,
Dont ton fer s'eft rougi .
Aux titres que tu prends ( & ta gloire l'exige )
Joins un titre plus beau , plus rare & plus flateur.
L'Autel digne d'envie eft l'Autel qu'on érige
Au Pacificateur.
Aux Demoifelles DE NEVERS ,
pour la nouvelle Année.
PAR
R d'ennuyeux ſouhaits chacun-vous importune
:
Les miens font en trois mots : fanté , paix , &
fortune.
Par M. TILMOLA .
L
LA
BONNEHOMMIE ,
HISTORIETTE.
E Père de Damon étoit entré dans
la Finance dans un temps où il n'étoit
pas encore du bon ton de s'y ruiner à
force d'indécences. Suivant la coutume ,
il avoit donné à fon fils une très-mau44
MERCURE DE FRANCE .
vaife éducation qui avoit couté fort
cher. On avoit employé les Maîtres à la
mode ; c'est - à - dire , ceux qui fçavent
bien & qui enfeignent mal ; qui ne.
voyent l'Écolier que pour prendre un
cachet ; & qui ceffent de mériter leur
reputation auffitôt qu'elle eft faite .
Sorti du Collége , Damon faifit avec
fureur tous les travers. Il amufa fon oifiveté
par des fantaifies , prodigua de
l'argent pour des fottifes , s'endetta fans
fçavoir comment , perdit fa fanté fans
fçavoir où , & ne fe douta de fes inepties
, que lorfqu'il fe vit méprifé par fes
amis méprifables dont il fe croyoit adoré.
Devenu vieux , il fe jetta dans la
Métaphyfique , devint important , fententieux
, diftrait , parla peu , & n'en
penfa pas davantage.
Ce grave perfonnage , oubliant que
Platon avoit dit , qu'il falloit placer fes
enfans non fuivant les facultés de leurs
peres , mais fuivant celles de leurs ames ,
s'embarraffa auffi peu de celle de fon
fils , qu'il s'occupa éffentiellement de fa
fortune : en conféquence il propofa de
lui céder fa place , à condition qu'il
épouferoit Belife , fille unique d'un homme
de Robe , dont les Terres voifines
des fiennes convenoient à fes vues.
JANVIER. 1762, 45
Belife jolie fans grimaces , fage fans
âpreté , fimple fans ridicule , aimoit les
Auteurs de fes jours , & faifoit leurs délices.
L'hymen projetté rencontroit cependant
deux difficultés : D'Orval fe piquoit
d'être Philofophe , conféquemment
célibataire , voilà celle de la chofe.
Celle de la perfonne n'étoit pas moindre.
Comment quelqu'un qui avoit un
fyftême fur la génération des Corps , fur
la formation des idées , fur la correfpondance
des fens & des perceptions ,
fur l'être en général , qui raiſonnoit
avec une obfcurité merveilleufe par analyfe
ou par fynthèſe ; comment un Etre
de cette importance pourroit- il fe réfoudre
à defcendre jufqu'à une espéce
telle que Belife ?... Le Père qui n'entroit
pour rien dans ces diftinctions fublimes,
& qui trouvoit ce mariage avantageux ,
ordonna à fon fils d'en preffer l'accompliffement
fous peine d'exhérédation .
D'Orval , piqué de l'entêtement de fon
Père , crur pouyoir en éluder l'effet , en
fe déterminant à voir Belife , mais de
façon à la dégoûter de lui. Les frais
n'en furent pas confidérables. Il perfiffloit
fi infolemment la Raifon , contredifoit
avec tant de morgue , avoit
tant de prétentions , & fi peu de mé46
MERCURE DE FRANCE.
rite , qu'il réuffit au-delà de fes efpérances.
On étoit fur le point de lui interdire
la maison de fon futur beau-père
, lorfqu'un jour il voulut par forme
d'expérience , faire caufer un honnête
Fermier qu'il y avoit quelquefois rencontré
, & qui avoit dîné auffi éffrontément
avec lui, que s'il eût été fon femblable.
D'Orval étoit curieux d'apprendre
comment les objets extérieurs agiffoient
fur les organes d'un Ruftre; de quelle efpéce
étoient fes idées ; quel nombre il
pouvoit en avoir ; & s'il ne feroit pas
poffible de le conduire à des notions
abftraites par voie d'analogie . Aux queftions
multipliées , preffantes & confufes
du Sophifte , l'habitant de la campagne
répondit dans un patois groffier,
mais énergique , ce qui a été traduit &
énervé par un Rhétoricien dont les
phrafes n'ont pas heureufement toutà-
fait altéré le fens de l'original .
4
» Si vous cherchez le bonheur & la
fageffe , qui en eft la fource , il me
» femble que vous vous y prenez mal :
» ceux qui font des Livres & qui en
» lifent , ne font à ce que je crois ni
» les plus fages , ni les plus heureux .
» Dans le Village où je demeure , nous.
» ignorons tout ce que vous fçavez , &
JANVIER. 1762.
47
» cependant nous nous aimons ; nous
» nous aidons les uns & les autres ; quelquefois
nous avons de la joie , & fur-
» tout quand nous faifons une bonne
» action. J'ignore l'éxcellence de ces
>> Arts dont vous venez de m'entretenir ;
» mais s'ils font fi nobles , il y a plus
» d'arrogance que de mérite à imaginer
» qu'on les protége . A l'égard des Artif-
» tes , fuivant l'idée que vous m'en don-
» nez , je penfe qu'ils honorent ceux qui
» les fréquentent. Mais fi vous compre-
» nez dans cette claffe les gens que j'ai
» quelquefois entendu difputer chez vo-
» tre futur Beau-père , ils ne méritent
» pas qu'on les recherche ; ils font trop
» envieux , & les Envieux nuifent aux
» autres en fe tourmentant eux -mêmes.
» Quant aux découvertes que vous me
» vantez tant , je les crois au moins inu-
» tiles ; on n'eft fùrement pas meilleur
» que quand on en étoit privé , & l'on
» paroît plus inquiet. Tenez, Monfieur ,
» la vie eft courte ; il n'y a de bon que
» la gaîté ; ce ne font pas vos Sciences
» qui la procurent ; j'en ai l'expérience ;
» c'eſt la vertu , c'eſt la fimplicité : on
» refpecte fes parens , on aime à leur
» obéir; on eft toujours l'ami & quel
"
48 MERCURE DE FRANCE.
» quefois l'amant de fa femme, on ché-
» rit fes enfans , on aime fon Roi , on
» eft bon voifin , fincère ami , on ne
» s'embarraffe des affaires des autres
» que pour leur en éviter , & on a
auffi
peu de peines qu'il eft poffible
» d'en avoir quand on eft homme.
"
-
D'Orval étonné , refta muet. Le bon
fens , prèfqu'étouffé en lui , reprit fes
droits c'eft à fon coeur que le vieillard
avoit parlé. D'Orval comprit pour la
premiere fois , qu'il eft très difficile
d'apprendre quelque chofe ; qu'il eft
impoffible de rien favoir parfaitement ;
qu'il y a entre Pignorant & le Savant
une différence fort peu fenfible , &
des reffemblances très-nombreuses. Il
conçut que l'argent ne rapporte en effet
, que lorfqu'on l'employe à obliger ;
il découvrit que les honneurs font des
efpéces de bulles de favon dont l'éclat
difparoît dès qu'on y touche ; qu'il eſt
plus fatisfaifant d'ignorer que de douter
; que l'humeur , l'impatience , les
infirmités font peu voifines de la vie
retirée , des paffions douces , & des defirs
aifés à fatisfaire ; qu'enfin il n'étoit
que d'être bon-homme. Il le devint.
Il époufa Bélife , fut bon mari , abjura
les Sciences abftraites & les faux airs ,
regagna
JANVIER. 1762. 49
regagna un tempérament robufte , &
fit des enfans bien conftitués , qui devinrent
fous fes yeux de très -honnêtes
gens .
VERS préfentés à Madame la Marquife
de ....par une jeune perfonne
qui apprend à deffiner.
S.1 ma timide main étoit aſſez ſçavante
Pour créer un tableau ,
Voici celui que mon efprit invente ;
Voici plutôt celui qui fe préfente
A mon jeune pinceau .
D'abord je tracerois une ifle enchantereſſe ;
Son fein n'enfermeroit que des Mortels heureux;
Et je peindrois une Déelie
Qui recevroit leurs encens & leurs voeux ;
Une Aurore toujours riante
Eclaireroit cet aimable féjour :
Ses Peuples fortunés chanteroient tour - à- tour :
» Notre Divinité le nomme BIEN FAISANTE.
A les côtés je placerois l'Amour ;
Il fe plairoit à répéter fans cele
Le nom chéri de ....
Telle feroit mon ifle enchantereffe.
II. Vol.
B ***
C
50 MERCURE
DE FRANCE,
LETTRE écrite de l'Armée , à Madame
de Val *** .
QUOI!
UOI ! vous daignez , Madame
penfer à moi , qui fuis fi loin , quand
yous avez fi près à qui fonger ! Ma fanté
, dites-vous , vous intéreffe trop pour
n'être pas allarmée de mon filence : vous
voulez fçavoir fi les fatigues que nous
éffuyons ne m'ont point excédé ; vous
voulez des nouvelles & de plus des vers .
Que votre fouvenir m'eft flatteur ! Que
vos ordres me font refpectables ! Mais
quoique je fente tout le prix d'une pareille
faveur , il me fera très - difficile
de vous fatisfaire . Quant au dernier article
, fur-tout. D'abord ma fanté n'a
point varié , quelque pénible qu'ait été
notre fituation ; & cette campagne n'offre
rien de confiderable à caufe de la na- ture du pays,qui, jufqu'ici
l'a rendue
fort
dure
fans être décifive
. Refte
l'article
des
vers nu je vois, bien
des inconvéniens
.
Croyez
-vous
, madame
, qu'il
foit auffi
facile
d'en faire
au bruit
du canon
qu'au
murmure
de vos fontaines
, & que les
Mufes
fe plaifent
parmi
les armes
comme
parmi
vos orangers
? Croyez
- vous
JANVIER. 1762 . SI
que Bellone , traînant après elle les horreurs
de la guerre , foit auffi propre à
infpirer de belles chofes que vous, lorfque
fuivie des talens & des grâces , volis
permettez à la tendre amitié d'être de la
partie ? Voyez donc , Madame , fije fuis
en pofition de rimer à mon aife ; cependant
vous l'ordonnez , j'y foufcris . J'ai ,
felon vous , dégradé l'hymen par des
vers fcandaleux ; vous exigez de moi une
rétractation autentique ; j'y confens encore.
Depuis que j'ai vu le bonheur
dont ce Dieu vous fait jouir , je vous
porte envie.
Le tendre Amour , l'Hymen & la Fortune
Ont , à l'envi , prévenu vos fouhaits.
On les voit donc encore , abjurant la rancune ,
Quelquefois au mérite accorder leurs bienfaits !
›
Non , Madame , je n'avois jamais pû
concevoir les douceurs de l'Hymen
que depuis que j'ai l'honneur de vous
connoître. Ainfi donc mon deftin me
force aujourd'hui à chanter la Palinodie .
C'eft- là le point moral :
Dit -on jamais du mal ,
Dont on ne ſe repente ?
Quand on chante aux dépens
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
Ou des Dieux , ou des Grands ,
Tôt ou tard on déchante.
=
D'ailleurs vous commandez , Madame
, je ne fçais qu'obéir. Je vous fuis
trop dévoué pour ne pas facrifier jufqu'à
mon amour - propre , au plaifir de
remplir fur le champ , & autant qu'il eft
en moi ,la moindre de vos volontés . Cette
lettre & ces vers que je n'ai pas eu le
temps d'abréger , en font une preuve ,
ainfi que du refpectueux & inviolable
attachement , avec lequel je me ferai
gloire d'être toute ma vie , Madame ,
votre très-humble & tres - obéiffant ferviteur
,
LE CHEVALIER DE JUILLY -THOMASSIN.
De l'armée de Soubife
2 le z de Septembre 176 1 .
PALINODIE,par le Chevalier deJU ILLY
THOM ASSIN
- Auteur DES
DANGERS DE L'HYMEN .
T ENDRE interpréte de mon ame ,
O toi, que je reçus des Dieux ,
Pour chanter leurs dons & ma flamme ,
Et pour leur adreffer mes voeux !
JANVIER. 1762.
53
Redouble aujourd'hui d'harmonie ;
Céde , Lyre , aux plus faints tranſports :
Que l'erreur loin de toi bannie
Ne profane plus tes accords !
Aſſez ta douceur menſongère
Abufa les coeurs dans nos bois:
En célébrant une Bergère ,
~J'ai fait des jaloux quelquefois.
Je chantois , plein de l'espérance
D'enflammer fes premiers defirs ;
Et par une feinte conftance ,
Je dérobois de faux plaifirs.
J'imitois du jeune Zéphire
Les feux légers , les vains projets ;
Et je ne fongeois qu'à détruire
D'Hymen le culte & les bienfaits .
Daigneras-tu m'entendre encore ,
Frere charmant , du tendre Amour ?;
Je te blâmois , mais je t'implore ;
Me feras-tu propice un jour ?
J'ofai d'une voix téméraire
Déprimer tes noeuds immortels :
Triomphe; un nouveau jour m'éclaire:
Je vais relever les autels .
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Aux plaifirs fans inquiétude ,
Tu fçais livrer un tendre coeeur !
Mortels , remplis d'ingratitude ,
Connoiffez donc le vrai bonheur.
Les Ariémifes , les Aries ,
Couloient fous toi des jours fi doux ! ...
Vous mourrez , Epouſes chéries !.
Comment furvivre à vos Epoux ?
Que vois- je ? Quelle autre victime *
Du devoir & du ſentiment ,
Lave dans fon fang magnanime
L'attentat d'un perfide Amant ?
Cette union , digne d'envie ,
Ne céde point aux coups du fort :
Elle eft le charme de la vie ,
Et n'a pour terme que la mort.
Vains attraits , coupable déiire ,
Vous ne féduirez plus mes íens :
Hymen , j'adore ton empire.
Tes traits font doux , mais innocens.
Las de prodiguer mon hommage
A de frivoles Déïtés ,
Je veux fixer mon coeur volage
Dans tes conftantes voluptés.
* Lucréce.
JANVIER. 1762 . 55
Déja de l'aveugle jeuneſſe
Je ne reffens plus les accès;
Je reviens à cette tendreffe
Qui n'éprouve point de regrets.
Si je n'afpire qu'à connoître
A qui je dois jurer ma foi ;
Celle pour qui tu m'as fait naître ,
Ne refpire auffi qu'après moi .
Sans doute un pouvoir fympathique
La retient dans les mêmes fers ;
Et la tendreſſe ne s'applique
Qu'à me chercher dans l'Univers.
Quand me rejoindrai-je à moi- même ?
Mon être me femble imparfait .
Hélas ! dans mon ardeur extrême ,
Je prenois l'ombre pour l'objet!
Oui , cent fois je t'ai vu foûrire
Des feux dont j'étois prévenu :
J'adorois en Life , en Thémire ,
Cet objet encore inconnu.
Pouvois -je prévoir la furprife ?
Je n'en voulois qu'à la beauté .
Mais en faveur de la méprife ,
Pardonne à la lé géreté .
&
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Suis-je né pour être infidéle?
Décide & couronne mon choix.
Tu verras ma flamme éternelle
que nos noeuds & tes loix.
Ainfi
Deux coeurs que tu fis l'un pour
Se devineront aisément :
Ciel ! quel deſtin ſera le nôtre !
Hâte donc cet heureux moment.
l'autre
Paiffent jufques dans la retraite
Éclater mes nouveaux tranſports ,
Et faire à fon âme inquiete
Oublier mes premiers accords !
O la plus aimable des Belles !
Quels bords? quels lieux habites-tu ?
A l'Amour je ravis les aîles ,
Et vole au fein de la Vertu .
EN VOI ,
A Madame de Val ***
J'IGNORE 'IGNORE encor qui doit remplir ma deſtinée :
Mais à ces yeux charmans , à cet air noble & dour ,
Si vous ne fubiffiez les loix de l'hyménée ,
Je ferois bien tenté de croire que c'eſt vous.
JANVIER. 1762. 57
ETRENNE S.
A Mademoifelle DANGEVILLE , de la
Comédie Françoise.
AIMABLE Soeur de Melpomène ,
Toi qui, pour enchanter Paris ,
Fais naître à ton gré ſur la Scène
Les Jeux , les Amours & les Ris !
Toi qui , dès ta première aurore ,
Par un charme qui dure encore ,
Et ne ceffera qu'avec toi ,
Devins l'Idôle la plus chère ,
Des Loges comme du Partèrre ,
Et leur fçus impoſer la loi
De ne te voir que pour leur plaire !
Quels voeux peut t'offrir en ce jour
Un coeur qui t'eftime , ou qui t'aime ,
Si l'eftime comme l'amour ,
Sur ton compte penſent de même ?
Par M. D. L. P.
A Mademoiſelle DUMESNIL.
Das Airs dédaignant l'impofture , ES
Noble fans frais , fimple fans fard ,
Digne organe de la Nature
Dont la Vérité fait tout l'Art ! '
Çv
58 MERCURE DE FRANCE .
Parmi les voeux dont tu reçois l'offrande ',
( Eh ! qui n'en forme point pour toi ? )
Mon amitié ne te demande
Que de fourire à ceux * que tu croiras de moi.
Par le même.
* Le détail ne nous en eft point parvenu .
Q
A Mademoiſelle CLAIRON .
UELS Voeux offrir à ma chère Clairon ,
Dans ce fot jour où l'An fe renouvelle ?
Je n'en puis former qu'un pour elle :
Que fon bien- être égale fon renom !
Par le même.
LEE mot de la premiere Enigme du
premier volume du Mercure de Janvier ,
eft la Mufique. Celui de la feconde eft
Aigrette. Celui de la troifiéme eft Virtus
& virus. Celui du premier Logogryphe
eft Moufquetaire , dans lequel on trouve
Timur ( ou Tamerlan ) Soreau, ( ou
Sorel , nom de la belle Agnès ) , Muret,
Arques , Afie , Amérique , Maure , Mitre,
Marie , Mutius ( Scévola ) & Utique.
Celui du fecond eft Energumène. Les
mots qu'on y trouve font Enée , nuée,
JANVIER. 1762 . 59
Nue , Grue , Mûre , la mer Égée , Mégère
, Mer , Négre , Rue , Germe,Murge
, Muc , Mue , Mur , Gêne , Mere ,
Régne.
JE
ENIGM E.
E porte ce qu'on veut , je ne refuſe rien ;
Soit pardevant , foit par derrière ;
Je fuis propre à montrer & le mal & le bien ;
La joie & la mifére ,
Le Paradis , l'Enfer , les Saints & les Démons ,
Et le Ciel & la Terre ,
Les Princes & les Rois avec leurs écuffons ,
Et la Paix & la Guerre.
Mes parens pour moi fans amour ,
Sitôt que je fuis née ,
M'expofent aux rigueurs des faifons nuit & jour ;
Voilà ma deſtinée.
Quoique facile à voir , on me cherche avec foin ,
Sans faire de bévue ;
Et l'on trouve fouvent ce dont on a befoin ,
Sitôt que l'on m'a vue.
AUTRE.
Du matin jufqu'au foir je fuis en mouvement ,
"
Quoique l'on me tienne à l'attache.
C vj
60
MERCURE DE FRANCE .
Mais pour le délaffer , il faut abfolument
Qu'en certains temps on me relâche.
Chez Cloris , on ne peut me toucher feulement ,
Si l'on ne veut qu'elle fe fâche .
Dans un tel eſclavage admirez mon bonheur :
Je diftingue le vrai merite ,
Sans efprit , fans coeur , fans conduite ,
Je ſuis chez certain Peuple une marque d'honneur.
LOGO GRYPH E.
MON
VON habit bleu très-fouvent tient du verd.
Mais ma double couleur toujours à l'eau fe perd ,
Et dans l'inftant je deviens noire.
L'expérience aifément le fait croire .
Le facré vafe où le Maître des Dieux
Se fait verfer le jus délicieux ,
Sans rien changer , fait moitié de mon être.
L'autre moitié , le printemps la fait naître.
Son vif éclat s'efface en un moment.
Je marche fur neuf pieds ; en les déſaſſemblant ,
On trouve un inftrument utile au labourage ;
Ce que doit éviter tout homme , s'il eft fage ;
Ce qu'on aime à gouter, furtout quand oneft las;
Infinitif tranchant; un Prophète ; un repas ;
Tout ce qui n'eft pas vers , tout ce qui n'est pas
Profe.
En d'autres corps encor je me métamorphoſe.
JANVIER. 1762 . 61
Pourfuis ; tu trouveras pour fruit de tes travaux
Celui qui le premier fit parler les oiſeaux ;
Le pénible exercice où brille un homme agile ;
L'héritier de Proclès & l'ami de Taxile ;
Ce qui refte d'un mot après l'avoir coupé ;
Une Ifle où maint matin fouvent s'eft attroupé ;
La Déelle des Bleds ? des Avares l'I dole ;
Un Animal connu qu'à Bacchus on immole ,
Et qu'à fes circoncis interdit le Rabin ;
Un Droit Seigneurial ; dans la Ville un chemin.
Je ne finirois pas , fi je voulois tout dire ;
Cependant je finis , car je te laffe à lire.
Par M. P..... de Châteauchinonen Nivernois.
AUTR E.
HEUREUX pour bien des gens , pour d'autres
malheureux ,
Je fuis de tous les temps comme de tous les lieux.
A d'autres traits , Lecteur,on peut me reconnoître :
Ore un de mes fept pieds , un concerto champêtre
Se préſente à tes yeux . Pourfuis , ce n'eſt pas tout ;
Et fans te rebuter , tranche jufques au bout.
Tu trouveras qu'à fix pieds je fuis maigre ,
Et qu'avec cinq auffitôt je fuis aigre.
Pour le coup tu me tiens ; eh bien tant mieux
pour toi ,
Mais en vafte champ ainfi me tenir coi ?
62 MERCURE DE FRANCE.
Non. Je contiens encor la mere de Mercure ;
Un fage Oriental ; la Vierge la plus pure ;
La mere d'Ifmael ; ce qui croît avec nous ;
Un mal impétueux , qui nous rend plus que fous ;
Ce que fait le pinceau dans une main habile;
Une riviere à Breft ; un mouvement débile .
Une Ville dans l'Inde ; une autre dans l'Artois ;
Et pour tout dire enfin , un agréable mois.
Par le même.
AUTR E.
Dagrandeur & d'éclat monument admirable , E
Je fuis un lieu charmant , un féjour délectable.
Qui jadis auroit pû , cher lecteur , le douter
Qu'au faîte de la gloire on m'auroit vu monter ?
Vous donc qui defirez fçavoir quel eſt mon être ,
Combinez mes dix pieds , & vous verrez paroître -
La femme dont le crime a caufé tous nos maux ;
Un lieu de toutes parts environné des eaux ;
Un invisible corps diffus dans la nature ,
L'ornement ordinaire au cheval de monture
Ce qui préſerve tant de la corruption ,
Ce que tient un Sçavant , ou fa production ;
Je ferai fous une autre idée
、༑
En un poids métamorphofée.
Tous trouverez de plus un timide animals
>
JANVIER. 1762. 63
Le contraire du faux ; un péché capital ;
Ce que dans les repas on met fur une table ';
L'oppofé de la mort ; une fleur agréables
Deux légumes d'un goût piquant ;
D'une liqueur le fédiment ;
Deux notes de musique ; un bourg en Picardie
Célébre par l'honneur qu'on y rend à Marie ;
Une ville au pays Normand ;
Une autre de Provence ; un inſecte rampant ;
Deux enfans de Jacob ; l'une de fes compagnes ;
Dans l'Empire Ottoman le Palais des Sultanes ;
Un Arbre à fleurs ; un des mois du Printemps.
Mais avant de finir , lecteur , quoiqu'il foit temps ,
Si malgré tous ces traits vous m'ignorez encore ,
N'allez pas me chercher du côté de l'aurore.
THIERRIAT , Profeffeur des Humanités .
A S. Florentin , ce 28 Décembre 1761 .
ROMANCE.
AIR. Le Printemps qui vit naître &c .
UNN Ingrat m'abandonne ,
C'est pour un autre objet ,
Reviens , je te pardonne .
Reviens , que t'ai-je fait ?
La Bergère nouvelle
64 MERCURE DE FRANCE .
Qui me ravit ta foi ,
Elt peut-être plus belle ,
Mais moins tendre que moi.
Quand ta flamme inconſtante
Te rendit mon amant ,
Sans doute une autre amante
Pleuroit ton changement.
C'eſt pour changer , volage ,
Que tu me fis la cour ,
Et celle qui t'engage
Va te perdre à ſon tour.
Je me fouviens fans ceffe ,
De combien de plaifirs ,
Ma crédule tendreſſe
A payé tes foupirs ,
Reffouviens-toi de même
Du temps de nos amours.
Quand une fois on aime ,
On doit aimer toujours.
L'HUISSIER.
JANVIER. 1762. 65
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'idée du Droit Naturel :
SCIENCE du Gouvernement, Par M.
DE RÉAL , Tom. 3.
LAA Raifon a été donnée aux hommes
pour leur faire difcerner les biens
& les maux , & pour régler leurs defirs
& leurs actions . Elle leur indique clairement
ce qui eft conforme ou contraire
au Droit Naturel , dans tous les Pays ,
& dans toutes les Religions du monde.
Elle fait fentir à tous les hommes les régles
communes de la Juftice & de l'équité
; elle eft pour eux une lumiére naturelle
qui éclaire l'ame , au milieu des
paffions qui la rempliffent de ténébres ,
lumiére qui la conduit vers le bien , lors
même que les paffions la jettent dans
l'erreur. Le Droit Naturel n'eft pas la
Loi des fociétés particulieres , il eſt la
Loi de la fociété générale. De ce que
les hommes fe font féparés pour former
66 MERCURE DE FRANCE.
différentes habitations , de ce qu'ils occupent
des pays éloignés les uns des auttres
, de ce qu'ils parlent des langues
particulieres , il ne fuit pas que leur efpece
ait ceffé d'être femblable . La différence
des Loix pofitives qui lient les
hommes dans des fociétés particulieres ,
eft abfolument arbitraire ; & chaque
Code a un point de réunion commun
dans les principes du Droit Naturel qui
eft le lien général de tous les hommes.
Il eft des vérités qui ne peuvent être
connues naturellement & que nous devons
à la révélation ; mais toutes les
autres vérités peuvent être facilement
découvertes par la raifon , aidée de l'expérience
.
Chaque homme apporte en venant
au monde la lumiére naturelle qui doit
le conduire . Il trouve la Loi qui doit régler
fes actions , écrite non fur le papier
, fur le bronze , fur des tables d'aitain
, fur des colonnes de marbre & de
porphire , fur ces monumens que le
temps détruit , mais dans fon coeur où
la main du Créateur l'a gravée . C'eſt-là
que la Loi naturelle eft écrite en caractères
intelligibles à tous les hommes de
tous les pays . La Raifon eft une dans
l'Univers , clle n'eft ni dans le temps:
JANVIER. 1762. 67
ni dans le lieu , elle eft la même à la Chine
qu'en France , elle eft la même aujourd'hui
qu'elle étoit hier , & elle fera
toujours la même dans tous les fiécles
comme dans tous les eux .
On ne finiroit point , fi l'on vouloit
rapporter tous les témoignages que le
Paganifme a rendus à la Loi naturelle .
L'un dit que ce qu'il y a de meilleur
dans chaque être , c'eſt ce à quoi il eft
deftiné par la nature & ce qui fait fon
excellence propre ; & que ce qui eſt
tel en l'homme , c'eſt la Raifon (a) . Un
autre (b) reconnoît que nous n'avons
point de meilleur guide pour nous conduire
que la Raifon , & qu'il ne faut
jamais ne rien dire , ni rien faire , fans
l'avoir confulté. Tous lui rendent hommage.
Il y auroit de grandes réflexions à
faire fur les principes de morale où les
feules lumieres de la Raifon ont fait arriver
des Payens . Que cela nous apprenne
au moins jufqu'où notre raifon nous
pourroit mener , fi nous avions quelque
foin de la confulter & de la fuivre.
( a Id in quoque optimum eft qui nafcitur , quæ
cenfetur , in homine optimum quid eft ? Ratio . Senecq
. Ep . LXXVI .
( b) Solon .
68 MERCURE DE FRANCE.
à
Les hommes peuvent avoir , par les
vertus fimplement morales , un commerce
de moeurs avec les peuples les
plus différens de Religion . C'eft par -là
que dans la Religion même , on peut
entretenir l'humanité & la probité ſi
néceffaires au bien public , dans ceux
qui ont le malheur de n'être pas fenfibles
à des motifs d'un autre ordre &
plus importans pour eux . C'eſt par- là
auffi que l'on peut faire remarquer
des perfonnes trop zélées qui paroiffent
méprifer les vertus fimplement morales
, que les vertus chrétiennes font à
l'égard des vertus morales , ce que la
foi eft à l'égard de la Raifon : c'eſt-àdire
, qu'elles leur font fupérieures , fans
leur être jamais contraires . Les grandes
vétités qu'on trouve dans les livres
moraux des Payens , font ( dit Saint
Auguftin ( c) comme l'or des Egyptiens
dont il faut que les Ifraëlites s'enrichiffent.
Cet or appartient à Jéfus- Chrift.
Quelque part qu'un Chrétien trouve
quelque chofe de vrai qu'il fache ( dit
ailleurs ( d ) le même Saint ) que c'eft
fon bien .
Les Jurifconfultes Romains n'ont pas
(£ ) Confeſſ. Liv . VII , Chap. IX.
d ) De la Doctrine Chrétienne .
JANVIER. 1762. 69
te ,
donné une définition exacte du droit
naturel. Le droit naturel ( difoient- ils )
eft celui que tous les animaux apprennent
de la nature ; il n'eft point particulier
à l'efpece humaine, il eft commun
à tous les animaux que la terre porà
tous ceux que l'air foutient , &
à tous ceux que la mer nous cache .
C'eft de ce droit naturel que procédent
la conjonction du mâle & de la femelle
qui s'appelle mariage parmi les hommes
, la naiffance & l'éducation des
enfans. Les bêtes mêmes font censées
fufceptibles de ce droit , s'il en faut
croire ces Jurifconfultes.
Toutes les parties de cette définition
font vicieuſes : elle attribue aux autres
animaux une connoiffance qui eft particuliere
au genre humain , & met les
bêtes en parallèle avec les hommes. Il
n'eft pas étonnant que les Romains
aient mal défini le droit naturel , eux
( e ) Jus naturale eft quod natura omnia animalia
docuit : nam jus iftud non humani generis proprium
, fed omnium animalium quæ in terris , quæ
in mari nafcuntur , avium quoque commune eft :
hinc defcendit maris atque foeminæ conjunétio quam
nos matrimonium appellamus : hinc liberorum procreatio
: hinc educatio . Videmus feras iftius juris
peritas cenferi . Inftit. Lib . I. S. 3 , de Inftit. &
Jure.
70 MERCURE DE FRANCE.
qui le violoient de tant de manieres (ƒ) .
Les feuls Porphyre & Pythagore
peuvent admettre de la juftice dans les
bêtes ( dit un Auteur judicieux (g) .
Grotius ( h ) penfe néanmoins que la
juftice & l'équité font du reffort des bêtes.
Il fe fonde fur une foible lueur de
raifon qui eft en elles , & il rapporte
le témoignage d'un Écrivain ( i ) qui a
rempli fon livre de fables , & attribué
des vertus & des paffions aux bêtes.
Les penfées fe réduifent , généralement
parlant , à trois ordres qui font
les fenfations , les penfées & les fentimens
du coeur ; & les unes & les autres
donnent une grande idée de l'homme
& marquent fa dignité. «J'avoue
» ( dit un grand Philofophe (k) ) que
» les fenfations qui font les fonctions
» de la vue , de l'ouie , de l'odorat ,
( f) Voyez dans le premier Chapitre de ce
Traité , Section II , ce Sommaire : La loi na-
´turelle n'a pas fon fondement dans les coutumes
des peuples .
(g ) Quis adeò Pythagora Porphyroque addictus
juftitiam in brutis admittet ? Mazoni de triplici
hominum vitâ.
9
( h ) De Jure belli & pacis . Lib. I. Cap . I. §. 11 .
( i ) Pline , Hift . Nat. Liv. VIII . Chap. I.
( k ) Abbadie , de la connoiffance de foi- même
, page 35.
JANVIER. 1762 . 71
" du goût & de l'attouchement
» nous paroiffent être communes avec
» les bêtes , ce qui femble beaucoup
» rabattre de leur dignité ; mais qu'il
» nous foit permis de ne point pronon-
» cer fur l'état intérieur des bêtes qui
nous eft inconnu. Dans le fond , le
» fentiment de ceux qui en font des
» automates n'a pas encore été bien
» réfuté. Si les bêtes reffemblent à
» l'homme , certains automates de l'in-
" vention de l'efprit humain ont auſſi
» leur conformité apparente avec nous ;
» & cependant il n'y a point de com-
» paraifon à faire entre le grand Archi-
» tecte qui a fait les premiers , & cc-
» lui qui a fait les autres. Je ne fçais
» ( ajoute ce même Philofophe ) s'il y
» a un homme affez hardi , pour ofer
» dire que Dieu , par fa fageffe infinie
» ne pourroit point faire , s'il vouloit
» un automate qui , fans avoir au-
» cune connoiffance imitât parfai-
» tement les chofes qui en ont. Com-
» ment oferoit-on nier cela de Dieu ?
» puifqu'on voit que cela ne paffe pref-
» que pas la portée des hommes ; &
» fi l'on demeure d'accord que la fa-
» geffe de Dieu pourroit le faire , com-
» ment peut-on répondre que Dieu ne
>
72 MERCURE DE FRANCE.
,
» l'a point fait ? En vérité , je ne fçau-
» rois décider où eft- ce qu'il y a plus
» de difficulté , ou dans le fyftême de
» ceux qui expliquent l'inftinét des bêtes
» par un mouvement machinal Ou
» dans l'opinion de ceux qui le rappor-
» tent au fentiment , ou dans celle de
» ceux qui y ajoutent la connoiffance ;
» mais je fçais bien ( continue-t- il ) que
" fi le préjugé eft contre le premier
fentiment , la raifon fe déclare beau-
» coup contre les deux autres .
""
Le fentiment ne fuffit point pour
expliquer les actions des animaux . Ce
n'eft pas affez qu'une hirondelle par
exemple , ait vû du limon fur le bord
d'un ruiffeau & ailleurs de la paille
des petits bâtons de bois , du crin , de la
mouffe & tous ces petits matériaux dont
la maifon qu'elle bâtit enfuite eft compofée
, il faut outre cela une intelligence
en elle ou hors d'elle , qui ait connu
le rapport qui peut être entre toutes ces
chofes , & qui ait jugé que ce limon
doit être comme le mortier pour unir
ces bâtons & en faire une muraille
que ces poils devoient fervir à entretenir
la chaleur de la couvée , qu'il
falloit que le nid fùt à l'abri , que la figure
de ce nid devoit être ovale pour
concentrer
JANVIER. 1762. 73
concentrer la chaleur , qu'il étoit néceffaire
que fon ouverture fût proportionnée
au corps de l'oifeau qui en eft
l'hôte & l'architecte , & qu'il ne falloit
point qu'il fût trop bas ou trop près de
la terre , de peur d'être à la portée des
animaux qui pourroient tuer ou dévorer
fes petits , & c.
?
·
On ne fe fatisfait pas davantage
quand on appelle la Raiſon au fecours
du Sentiment en attribuant celle -là
aux bêtes. Mettez , fi vous voulez ,l'intelligence
d'un homme dans une hirondelle
qui vient de naître , vous ne la
mettez pas pour cela en état de faire
tout ce à quoi ſon inſtinct la portera .
Cette intelligence ne tirera point fes
conféquences de principes qui lui font
inconnus. Et qui a appris à cette hirondelle
les régles de l'Architecture ? D'où
vient qu'entre les oifeaux de cette efpéce
, les unes ne font pas plus ignorantes
que les autres & que celles
qui
font nées cette année & qui n'ont
rien appris du pere & de la mere qui
font morts auflitôt qu'elles ont été éclofes
, ne manquent pas de faire leur nid
avec la même jufteffe & la même fymmétrie
? Pourquoi d'ailleurs les hommes
fe trompent-ils fi fouvent en ce
II. Vol.
>
D
74 MERCURE DE FRANCE.
re ,
qu'ils font par leur propre connoiffan
ce , & que
les bêtes ne fe trompentjamais
dans ce que la nature leur fait faifinon
ppaarrccee qquuee les hommes fe conduifent
par leur propre raifon , & que
les bêtes agiffent par une raifon étrangère
plus parfaite que celle de l'homme.
Une connoiffance comme celle de
l'homme , qui s'acquiert par degrés , ne
fuffiroit point à une hirondelle. Il fau
droit lui fuppofer de l'enthoufiafme &
de l'infpiration .
On ne feroit peut-être pas dans la prévention
où l'on eft communément fur
ce fujet , fi l'on avoit confidéré que le
mouvement machinal a plus de part
que ni le Sentiment ni la Raifon aux
actions qui nous font communes avec
les bêtes. Par exemple , quand vous
mangez , il eft impoffible que vous expliquiez
l'impreffion que les viandes
font fur votre imagination , fans que
vous confidériez premierement celle
qu'elles font fur votre corps ; & quoique
vous ay ez accoutumé de ne penfer qu'à
celle- là , vous devez reconnoître qu'il
faut un mouvement de l'air qui ébranle
le nerf optique , pour vous les faire voir,
& celui de l'odorat pour vous les faire
fentir , & qui renouvellant une certaine
JAN VIER . 1762. 75
impreffion de votre cerveau , vous repréfente
le plaifir que vous avez déja
eu ; mais en vain votre imagination feroit
chatouillée par l'idée de ce plaifir
que vous allez goûter , fi vous ne fçaviez
faire mouvoir votre main qui doit
porter ces alimens dans votre bouche.
Appellez votre raifon au fecours du
Sentiment. Elle ignore comme lui quelle
route les efprits animaux qui doivent
couler dans la main pour la faire agir ,
doivent prendre ; elle ne fçait ni où ces
efprits font , ni par quels nerfs ils doivent
courir ; & cependant ce mouvement
ne laiffe pas de fe faire dans la
mefure & dans la jufteffe qui eft néceffaire
pour obéir au Sentiment & à
la Raifon . La connoiffance commande ,
mais elle n'exécute rien , & il y a ici ,
outre l'intelligence de l'homme , une
intelligence du dehors', une raifon d'automate
, qu'il faut néceffairement confondre
avec la fageffe & l'intelligence
du grand ouvrier qui nous a formés ;
& pourquoi l'inſtinct des bêtes auroit- il
un autre principe ?
Mais qu'on l'attribue à un mouvement
machinal , ou à une impulfidu
étrangère , ou à quelque efprit d'un of
dre inférieur au nôtre qui animera, les
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
bêtes & c. il n'importe : ce qui réſulte
du fujet fe réduit à deux points inconteſtables
: le premier , que l'état des bêtes
eft quelque chofe de très- obſcur &
de très-inconnu : le fecond , que ce que
nous ne connoiffons point, ne doit point
nous faire rejetter ce que nous connoiffons
diftin &tement.
Le fyftême de Grotius détruiroit le
principe des obligations & des devoirs.
Quel eft ce principe ? fi ce n'eft l'intelligence
par laquelle nous reconnoiffons
un Etre Suprême qui nous donne
des Loix accompagnées de promeffes
& de menaces . Or les brutes deftituées
de raifon , ne connoiffant ni Loi ni
Légiflateur , & n'ayant aucune idée de
peine & de récompenfe , n'ont aucun
principe d'obligation ( 1 ) . A combien
d'abfurdités l'hypothèse de Grotius ne
conduiroit-elle point ? Si les bêtes connoiffoient
la volonté de Dicu , il s'enfuivroit
qu'elles la devroient fuivre , &
que ne le faifant pas elles encourroient
la même damnation que les hommes
qui s'en éloignent . De ce qu'elles auroient
la connoiffance du droit naturel ,
il s'enfuivroit qu'elles pourroient être
fujettes aux Loix civiles , & que ceux
( 1 ) Leg. XIV , f. de Off. præf.
e
JANVIER. 1762. 77
qui les tueroient commettroient un
meurtre. Tout cela ne répugne pas
moins a la raifon qu'à la révélation .
Puffendorff(m) croit que la définition
des Jurifconfultes Romains doit
fon origine au fentiment de la Métempfycofe
ou de la Tranfmigration des
ames , que tenoient les Stoïciens. ' Ce
n'eſt pas excufer le vice de la définition ,
c'eft montrer la fource où ces Jurifconfultes
ont puifé leur erreur .
Les termes de Loi & de droit & autres
, dans leur fignification propre , défignent
une régle prefcrite à des Agens
libres , c'est-à-dire , capables de connoître
la régle , obligés de s'y conformer ,
& difpofés de telle manière que , comme
ils peuvent ne pas la fuivre actuéllement
, ils peuvent auffi la fuivre , & la
fuivent toutes les fois qu'ils agiffent felon
la raifon. Comme cette régle , tant
qu'elle demeure régle , eft conftante &
invariable , furtout la Loi de nature qui
par elle-même , ne fçauroit ceffer d'être
telle , ona apliqué métaphoriquement le
nom de Loi aux mouvemens , non feulement
des bêtes , mais encore des chofes
inanimées produites en conféquen-
( m ) De jure naturali & gentium , Lib . II ,
Cap. III , § . 2.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ce d'un ordre naturel qui ne change
point . C'eft ainfi que les anciens Philofophes
, furtout les Stoïciens , appellent
fouvent Loi de nature , ce qui fe fait
en conféquence de l'ordre , des caufes ·
Phyfiques. C'eft en ce même fens que
les Philofofophes modernes difent que
telle ou telle chofe fe fait felon les Loix
du mouvement. Tout cela eft néceffaire
d'une néceffité Phyfique , qui n'a rien
de commun avec l'ordre moral auquel
on fe foumet par une détermination
libre de la volonté ; & c'eft de l'ordre
moral qu'il s'agit dans la définition que
j'examine .
Le Droit naturel eft tout autre chofe
que ce penchant que la Nature a donné à
toute forte d'animaux vers ce qui leur
eft utile. Le droit eft ce qui doit déterminer
un penchant , mais le penchant
n'eft point le droit. De ce que quelqu'un
a du penchant à faire une action ,
en conclura-t-on qu'il a droit de la faire
? Et ce qui doit déterminer eſt- il la
même chofe que ce qui doit être déterminé?
- Difons donc qu'il y a un ordre de la
Nature , une inclination , un penchant
qui eft commun à tout ce qui refpire.
Dieu a imprimé à tous les animaux ce
JANVIER. 1762 . 79
mouvement univerfel , par lequel ils fe
portent à la multiplication de leur efpéce,
à élever leurs petits , & à fe défendre
quand ils font attaqués ; mais il n'y
a aucun rapport entre ces mouvemens
de la nature qui font du reffort des fens
communs à tous les animaux , & le droit
naturel qui eft du reffort de l'efprit particulier
aux hommes , à qui il enfeigne
à fe conduire felon les régles de leur
Raifon, Il n'y a point de fimilitude entre
les mariages des perfonnes qui font
Fouvrage de la Raifon & que le mutuel
confentement forme , & les accoupleplemens
des bêtes qui ne peuvent donner
de confentement , par cela même
qu'elles n'ont point de volonté. La conjonction
des deux fexes n'eft entre les
bêtes qu'une union brutale , qui ne peut
être comparée avec l'honnêteté du mariage
entre les hommes . De là qu'il ne
peut y avoir de fociété entre les animaux
, il fuit qu'il ne peut y avoir ni
droit ni juftice parmi eux. Dieu a imprimé
dans l'homme l'idée du bien &
du mal , & c'est ce fentiment général
d'équité qui forme le droit naturel. Ce
droit , que la Raifon feule enfeigne, ne
peut pas avoir lieu parmi les animaux
que la Raifon n'éclaire point.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
•
Trois Ecrivains célébres qui ont traité
des devoirs de la fociété , Grotius
Hobbes , Puffendorff, veulent également
que les hommes vivent bien les
uns à l'égard des autres , mais ils différent
dans les motifs fur lefquels ils fondent
ces devoirs. Grotius veut que ce
foit , parce que vivre bien eft conforme
à la fainteté divine ; Hobbes , parce
que fans cela il n'y auroit que guerres.
parmi les hommes ; Puffendorff , parce
que Dieu commande de bien vivre.
Tous ces motifs font bons ; mais il faut
les réunir au lieu de les féparer. Vivre
bien , parce que c'eft imiter la fainteté
divine , ce qui eft le motif de Grotius
eft une idée très raifonnable. Vivre.
bien , parce que Dieu l'ordonne , eſt
encore un très - jufte motif. Celui de
Hobbes qui a fon ufage , feroit fans
doute défectueux , pris tout feul ; ce
n'eft qu'après avoir établi que nous fommes
obligés d'obferver la juftice , qu'on
doit prouver que notre intérêt mutuel
demande que nous l'obfervions ( n ) .
-
Le premier principe de la Loi natu-
(n ) Voyez fur cela un raiſonnement déciſif
de Cicéron dans l'Idée générale de la Science du
Gouvernement, qui eſt à la tête de l'Introduction
.
JANVIER. 1762. 81
relle eft , felon Hobbes , la confervation
propre ; Thomafius vent que ce foit
le bonheur propre , & fon fentiment
revient à celui de Hobbes ; Grotius , la
droite raison ; Puffendorff, la focialité
; Valentin Alberti , la croyance que
nous fommes l'image de Dieu ; Coccejus
, la volonté de Dieu ; Welthenius
l'honnêteté ou la turpitude intrinfeque
des actions ; Trimefuus , Janus & Burlamaqui
, ce principe , il faut aimer
Dieu , nous - mêmes , & le prochain.
Ce dernier fentiment eft incontestable
il réunit ce que les autres féparent ;
mais l'amour de Dieu , l'amour-propre ,
& l'amour du prochain font des principes
particuliers qu'il ne faut développer
qu'après avoir démontré le principe général
, d'où ils émanent & auquel ils fe
rapportent , comme l'effet fe rappporte
à la caufe.
;
Le principe général de la Loi naturelle
, c'eft que la Raifon doit être notre
guide ; qu'il n'appartient qu'à elle
de nous gouverner , & que les paffions
ne peuvent entreprendre de le faire
fans ufurper l'empire légitime qu'elle a
fur nous.
•
Dès que ce principe général eſt établi
, nous découvrons fans peine dans
D v
82 MERCURE DE FRANCE .
la Loi naturelle , trois principes particuliers
, qui en font comme les efpéces
, & qui forment les trois engagemens
qui nous lient à Dieu , à nousmêmes
, & à notre prochain . Ces trois
fortes de devoirs peuvent être apperçus
par les feules lumières de la Raifon , &
font renfermés dans l'idée de la Loi naturelle
prife dans toute fon étendue.
Elle nous éléve à Dieu pour l'adorer ,
& nous fait defcendre jufqu'à nous
pour nous aimer , & jufqu'aux autres
hommes pour les fecourir. L'homme
regardé dans l'ordre de la Nature , travaille
à fa propre confervation ; en le
faifant , il travaille auffi à celle des autres
, & il aime Dieu , fource des biens
que l'homme conferve , en s'aimant luimême
avec le prochain . De là, les trois
principes particuliers que j'annonce . I.
L'amour de nous- mêmes , cette inclination
pour notre confervation , cette
averfion pour tout ce qui peut nous
nuire , eft un mouvement fi naturel
qu'il prévient nos réfléxions. C'eft une
vérité de Sentiment. La volonté de
Etre Suprême qui nous a créés , eſt
que nous nous aimions puifquil a
mis en nous ce penchant naturel qui
nous porte à l'amour de nous - mêmes .
>
JANVIER , 1762. 83
II. Nous fommes deſtinés à la fociété
on l'a vu ( o ) , & c'eft encore une vé
rité de fentiment . La volonté de cet
Etre Suprême eft auffi que nous aimions
les autres hommes , puifque le
penchant qu'il nous a donné pour la
fociété feroit vain & illufoire fans cela,
& qu'il ne peut y avoir , de focialité
fans cet amour d'autrui III. Avec ce
penchant à nous aimer & à vivre avec
les autres hommes , la Divinité nous a
doués de la Raifon . C'eft une vérité de
fait , & cette Raiſon nous dit que nous
devons avoir de la reconnoiffance pour.
les biens que nous recevons , & que
nous devons proportionner cette reconnoiffance
; autant qu'il dépend de
nous , à la grandeur du bienfait,
L'amour de Dieu renferme tous les
devoirs de l'homme envers cet Etre Su
prême. Il est l'auteur de toute la nature
des principes qui conftituent l'homme ,
de cette proportion occulte qui charme
encore plus les yeux de l'efprit , que la
beauté extérieure ne fçauroit plaire aux
yeux du corps , de la lumiere naturelle
qui nous éclaire, Nous tenons de lui la
vie & la raison. Voilà la fource de l'a-
•
( 0 ) Dans l'idée générale de la Science dur
Gouvernement.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
bligation où nous fommes d'aimer Dieu
indépendemment de la néceffité que
révélation nous en impoſe.
la
L'amour-propre renferme tout ce que
l'homme eft tenu de faire directement
par rapport à lui-même. Le Créateur a
mis en nous cette lumière naturelle qui
nous porte à rechercher le bien & à fuir
Je mal. Il s'eft donc propofé la confervation
& le bonheur du genre humain .
Il veut par conféquent que chaque individu
travaille à fe conferver & à ſe
rendre heureux. Voilà la fource de l'amour-
propre , mais de l'amour-propre
éclairé.
L'amour des autres hommes ou la focialité
renferme tout ce qu'on doit à autrui.
La confervation & le bonheur du :
genre humain que Dieu s'eft propofé en
le créant , & le penchant que Dieu a
donné à tous les hommes pour la fociété
, impofent manifeftement à chaque
homme l'obligation de travailler
de toutes fes forces , à la félicité des
autres hommes ; car fans cette obligation
, ni l'objet de fa création ne fçauroit
être rempli, ni le penchant que les
hommes ont à la fociété fatisfait. Dieu
nous a donc créés , afin que nons nous
rendions des fervices réciproques .Voilà
:
JANVIER. 1762 .
P'origine de l'amour du prochain .
85
Ces trois fortes d'amour font facrés,
les engagemens qu'ils nous impofent
doivent nous être chers ; & de là même
pourroit naître une forte d'embarras .
Lorfque les devoirs n'ont que des paffions
à combattre , la Raifon n'a que
des ennemis à vaincre ; mais quand ils
fe combattent les uns les autres , elle
peut douter auquel elle doit donner l'avantage
, parce qu'elle veut fatisfaire à
tous. La Loi naturelle léve nos fcrupules
, & nous y trouvons un quatrième
principe particulier qui , dans ce con-·
flit des devoirs , fixe nos idées , en nous
apprenant que les moins importans
doivent céder à ceux qui le font le plus.
Je diviferai donc ce volume en cinq
Chapitres.
Le premier traitera du principe gé--
néral de la Loi naturelle ou de l'Empire
de la Raifon.
Le fecond , de l'amour de Dieu .
Le troifiéme, de l'amour de foi-même.
Le quatriéme , de l'amour du prochain
.
Le cinquième , de l'ordre & de la
fubordination des devoirs.
Quoique les trois Volumes qui ont
#
•
86 MERCURE DE FRANCE .
déja paru de l'ouvrage immenfe de M.
de Réal, foient les garans de la folidité
& du fublime de fon efprit , l'idée que
nous venons de voir du droit naturel
nous préfente quels hommages un feul
homme a rendu à l'humanité , & à combien
de titres on peut dire de ce Scrutateur
des Philofophes ce que S. Auguf
tin difoit de Cicéron : que la lecture de
fes ouvrages fit unfi grand effetfur fon
coeur , qu'elle lui donna des vues & des
penfées toutes nouvelles , & le porta à
adreffer à Dieu des prieres très-différen
tes de celles qu'il faifoit auparavant.
M. l'Abbé de Burle de Curban a eu
l'honneur de préfenter au Roi , à la Reine
, à Mgr le Dauphin , & à Madame
Adélaïde , ce troifiéme Volume de la
Science du Gouvernement , de feu M. de,
Real , fon Oncle .. o
oli peltob iro shomson folk of ob Lan
nd i al ob
5. LoosólaI
lab 12 orbiolob , omlimpnb s.I
' er ovab zub moitinibvod:
ao iup zemulo don l onpion
JANVIER. 1762 . 87
LES AVANTURES de PÉRIPHAS ,
defcendant de Cécrops , par M. Pu-
JET DE SAINT-PIERRE en 2.
petits Vol. in-12 , ou in-8 ° . d'environ
250 pages chacun . A Amfterdam , &
Je trouve à Paris chez Dufour , Libraire
, même Boutique & fonds de
Cuiffart , au milieu du quai de Gévres
, à l'Ange-Gardien.
NOUS ous rendons compte un peu tard
de cet ouvrage que nous avions déja
annoncé dans notre Mercure d'Août .
Les Ecrivains périodiques
fe font réunis
pour le préfenter au Public comme
un livre intéreffant
, propre à exciter la
curiofité & fait pour infpirer l'amour
des vertus ; & nous joignons avec plaifir
notre fuffrage au leur . C'est un Poëme
héroïque en profe , divifé en 14 Chants , & l'onjuge aifément
l'Auque
teur s'eft propofé
de faire un ouvrage
dans le même genre de Télémaque. Pe
riphas né dufang de Cécrops , Fondateur
de l'Empire d'Athènes , Prince jeune
, orphelin , paroît fur la fcène à l'inf
88 MERCURE DE FRANCE.
tant de fon retour des voyages où l'avoit
accompagné Elmédor , Grand- Prêtre
de Delphes , homme habile dans
la fcience des Cours & des hommes ,
qu'Apollon lui - même avoit chargé de
l'éducation de Périphas . Ce Gouverneur
ne dirige point la marche du jeune
Prince dans le Poeme. Il l'abandonne
à fes propres vertus & à l'appui d'Apollon
; il le laiffe brûlant du defir de parvenir
au trône d'Athènes , dont les enfans
de Cécrops avoient été dépouillés
par la brigue & par la violence ; les
moyens que Périphas employe pour recouvrer
ce trône,font toute l'intrigue de
l'ouvrage , dont les maximes font propres
à former un Prince , & à lui faire
mériter une, réputation & une gloire
proportionnées à l'éclat de fon pofte
éminent. La Phocide , Royaume de la
Gréce , eft le lieu de la fcène.
eŭ
Dans le premier Chant , Périphas
abandonné de fon Gouverneur , livré
à lui feul dans une forêt agréablement
décrite , fe plaint aux Dieux du malr
dont ils l'accablent. Apollon
ouché de fes larmes ordonne à Morphée
d'envoyer un fonge à Périphas
pour le confoler , & pour lui peindre la
carriere éclatante - I que le deftin lui
JANVIER. 1762. 89
9 ,
prépare. Morphée offre à Périphas un
cafque , fymbole des combats , enfuite
une Couronne , préfage affuré de celle
d'Athènes après laquelle il foupire . Enfin
le fonge lui adreffe un difcours plein
de force & de fageffe , & que la circonftance
rend encore plus touchant.
A ce fonge fuccéde la rencontre d'Ociroé
, Reine des Locriens détrônéc
que Périphas ravit aux efforts & à l'attentat
d'une troupe de lâches affaffins
que l'ufurpateur de la Locrie avoit armés
dans l'espoir de fe défaire entiérement
de cette Reine. La reconnoiffance
qu'elle exprime à Périphas , les
difcours qu'elle lui adreffe & les réponfes
du jeune Prince ont le ton & la nobleffe
qui conviennent à l'un & à l'autre.
Enfin Ociroé ramene Périphas à Elatée
capitale de la Phocide, où elle s'étoit déja
réfugiée pour implorer l'appui de la
Cour , mais où elle n'avoit rencontré
que ces regards fuperbes qui achévent
d'humilier la fierté.
Dans le fecond Chant Ociroé femble
découvrir dans Périphas les quali
tés
propres à négocier avec fuccès à la
Cour de Phocide un traité d'alliance
& à déterminer le Roi à armer contre
l'Ufurpateur de la Locrie. Elle com90
MERCURE DE FRANCE.
mence par lui faire entrevoir de quel
fecours elle pourroit lui être pour remplir
fon projet fur la Couronne d'Athènes
, fi elle étoit affez heureuse pour
recouvrer la fienne. Avant de s'expliquer
davantage au Prince , elle en exige
le récit de fes avantures . Ce récit
remplit le fecond , le troifiéme & le
quatriéme Chant,dans lefquels Périphas
racontant l'hiſtoire de fes voyages , offre
le tableau des quatre Cours différentes
où il avoit voyagé. Dans la premiere
il a trouvé un Prince grand par le coeur
& par l'efprit , qui rendoit fes Peuples
heureux ; dans la feconde il a obfervé
les malheurs où entraînent les difputes
de Religion ; dans la troifiéme
il a remarqué combien un Prince enivré
de la cruelle foif des conquêtes eft
un fleau terrible pour fes Peuples &.
pour les Etats qui l'entourent ; dans le
quatriéme il a eu à déplorer la mort
funefte d'un Prince efféminé & les vices
de fes fujets..
-Au cinquiéme Chant Périphas paroît
à la Cour de Phocide , par les ordres
du Roi , & réuffit à l'attendrir fur les
malheurs d'Ociroé.
Dans le fixiéme Chant on convient'
du traité d'alliance entre le Roi de PhoJANVIER.
1762 . 91
eide & Ociroé. On arme pour chaffer
PUfurpateur de la Locrie : à l'armée
Phocéene vient fe joindre l'élite de la
jeune Nobleffe des Empires voifins . De
fon côté Hyperion , ufurpateur de la Locrie,
fe met en état de défenfe & compte
déja dans ſon armée les Géants & les
Athlétes les plus formidables.
Au feptiéme Chant l'Envie irritée
de la gloire du defcendant de Cécrops ,
frappe du pied la terre , elle en flétrit
les herbes ; elle s'élance avec la violence
d'un tourbillon ; elle vole à Paphos. Là
elle engage l'Amour à venir troubler le
coeur de Périphas pour le détourner de
fon objet. L'Amour arrive durant une
fête que donnoit Ociroé , & dont la
defcription eft de la plus grande magnificence;
mais c'eft en vain qu'il employe
tout fon art pour faire porter fes fers à
Périphas. Du haut de l'Olympe Vénus
apperçoit la défaite & la confalion de
PAmour ; dans fon dépit elle defcend
elle-même fur la terre , fe manifeſte à
Périphas dans tout fon éclat. Ravi de
tant de charmes , il fe précipite aveuglément
; dans fon char , & ce char
s'éleve auffi - tôt dans les airs , tranfporte
Vénus & Périphas dans le même
féjour que la Molleffe & la Volupté
92 MERCURE DE FRANCE.
avoient préparé pour Pfyché. Cette évafion
de Périphas ayant caufé les plus
grandes allarmes , la Phocide invoque
en vain les Dieux pour en obtenir quelque
figne qui l'affure du fort du jeune
Prince ; Bellone elle-même implorée par
des Guerriers dont jamais elle n'avoit
dédaigné les voeux , dès qu'elle a apperçu
Périphas devenu le vil efclave de
la Volupté , détourne les yeux avec mépris.
Cependant l'Envie profite de la circonftance
pour faire naître la défiance.
& la jaloufie dans le coeur du Roi d'Athènes.
Un Miniftre du Roi de Phocide
, ennemi d'un autre Miniftre de la
même Cour , qui étoit le protecteur de
Périphas , eft l'inftrument dont fe fert
l'Envie pour aigrir Erectée , Roi d'Athènes
, & pour lui peindre Périphas comme
un rival , dont toutes les démarches
ne tendoient qu'à le détrôner .
#
Dans le huitiéme Chant , on voit les
Dieux affemblés dans l'Olympe obferver
l'état des affaires de la Grèce . Apollon
expofe à Jupiter l'opprobre oùVenus
a plongé Périphas , & en obtient
la permiffion d'aller rompre le charme
qui retient ce Prince dans les
bras de l'Amour . Apollon en effet l'enlévé
dans fon char , le tranfporte au
JANVIER. 1762. 93
,
milieu du Zodiaque , conftellation en
laquelle Cécrops avoit été métamorphofé;
& pour élever fon efprit & fon
ame aux objets les plus fublimes , il lui
montre la gloire des Dieux dans l'Olympe
, enfuite le fpectable horrible du
Tartare , enfin le bonheur délicieux des
Champs Elysées ; après quoi il le rend
à l'armée Phocéene , qui pendant fon
abfence avoit langui dans l'inaction ,
& qui dès fon retour fent renaître
la plus grande ardeur pour les combats.
Au neuviéme chant un Ambaffadeur
du Roi d'Athènes vient interrompre
la marche de l'armée Phocéene qui
s'avançoit vers l'Ufurpateur de la Locrie.
Cet Ambaffadeur s'étant efforcé
de rendre Périphas fufpect au Roi .de
Phocide , exige au nom du Roi, que ce
jeune Prince lui foit livré , & que le traité
d'alliance avec Ociroë foit rompu.
Le Roi de Phocide juftifie Périphas, &
répond qu'il va le députer au Roi d'Athènes.
Périphas fe rend à cette Cour, il
demande une audience publique ; fa harangue
où regnent la plus noble fierté
la plus haute vertu, ne fert qu'à redoubler
les foupçons & la haine du Roi. Il
affemble fon Sénat , dans le deffein de
lui infpirer la même haine dont il eft
94 MERCURE DE FRANCE.
penétré. Le Sénat s'oppofe aux volontés
du Roi ; & loin de confentir qu'on
trouble le projet du rétabliffement de la
Reine des Locriens fur fon Trône , il
infifte fur la justice & la magnanimité de
Periphas qui a dirigé ce projet. Le Roi
n'eft point guéri de fes foupçons ; il
exige qu'on retienne encore Périphas à
Athènes , fous prétexte de mieux éclaircir
fes démarches & leur objet. Cependant
arrive le tems de la célébration des
Myftères de Cérès . Périphas y eft admis .
Les Augures les plus flatteurs lui annoncent
qu'il régnera fur les Athéniens.
Au dixiéme Chant , les Sénateurs affligés
de l'état horrible où les Divinités
Infernales avoient livré leur Roi , imaginent
un moyen pour calmer l'agitation
de fon âme , & pour obtenir que
Périphas foit renvoyé avec des réponfes
dignes de l'équité du Sénat.Le moien
réuffit en effet. Périphas arrive à propos
en Phocide. Les Miniflres de l'Envie
avoient profité de l'abfence de ce
Prince pour employer tous leurs foins
à le rendre fufpect au Roi de Phocide.
Celui- ci , malgré la juftice de fon ame
étoit déjà ébranlé par l'adreffe & la malice
des Courtifans qui l'obfédoient . Il
venge Périphas en redoublant de conJANVIER.
1762. 95
fiance pour lui. Cependant le Roi d'Athènes
avoit à peine appris le départ de
Périphas que fon trouble avoit redoublé
. Un fonge l'avoit livré à toutes les
fureurs de la vengeance . Il avoit même
fait confentir le Sénat à la guerre , fous
prétexte d'appuyer le projet de Périphas
contre la Locrie ; & fous ce prétextè ,
d'aller furprendre le defcendant de Cécrops
dans la mêlée & de lui donner la
.mort.
Dans le onzième Chant , Périphas
prévient le complot du Roi d'Athenes
en accélérant le combat contre Hyperion.
Le plan de ce combat , le champ
de bataille , la chaleur de l'action , là
victoire des Phocéens , ont paru heureufement
imaginés.
Au douziéme Chant , la Reine de
Locrie , le moment d'après fa victoire
, meurt des bleffures qu'elle avoit
reçues dans le combat. On lui rend les
-honneurs funébres . L'Empire de Locrie
eft réuni à celui de Phocide . Périphas
eft nommé Viceroi des Provinces conquifes.
Le Roi d'Athenes privé de l'efpoir
qu'il avoit conçu , s'oppofe haute-
-ment à la réunion de la Locrie au
-Royaume de Phocide . Le Miniftre du
Roi de Phocide démêle les motifs fe96
MERCURE DE FRANCE.
crets du Roi d'Athenes & les dangers
dont une troupe de traîtres menace Périphas.
Pour en fauver le jeune Prince
le Miniftre le fait exiler.
Au treiziéme Chant , Périphas exilé
fe retire fur le Parnaffe , feule reffource
des Grands dans leurs malheurs. La
defcription de cette montagne , celle
des Mufes & de leurs Chants offre l'image
de la Poëfic , & le tableau des
avantages des Sciences & des Lettres.
Uranie enfin , qui vient de lire dans les
Aftres que Périphas touche au terme de
fes voeux, lui ordonne de quitter le Parnaffe
.
Périphas, dans le quatorziéme Chant,
arrive à la Cour d'Egérie dont les États
confinoient au Parnaffe. Il y trouve fon
Gouverneur devenu Miniftre de cette
Princeffe . Enchanté des charmes & des
vertus qu'il voit briller en elle , il lui
fait part d'une paffion à laquelle elle
devient bientôt fenfible. Le Roi d'Athenes
inftruit de la retraite de Périphas,
médite une rufe odieufe pour le faire
périr. Le complot eft découvert . Le
jeune Prince marche à fon ennemi à la
tête des troupes d'Egérie. Le Roi d'Athenes
défait meurt en fuyant ; & Périphas
eft enfin couronné Roi d'Athenes.
LETTRE
JANVIER. 1762. 97
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure , fur l'Annonce promife
dans le P. S. de celle du mois de
Décembre dernier , au fujet des Principes
difcutés , & c. & de la nouvelle
verfion du Pfeautier qui va paroître.
A cette Annonce plus précife on joint :
1. Le Pfeaume LXXIX . traduit feulement
en François & par verſets diftribués
en Stiques : forme qu'on obfervera
dans le Pfeautier & qui a paru
plus analogue à l'efprit poëtique du
Texte .
2°. Le Pfeaume LI. hebr. ou le Miferere
, &c. traduit en Latin & en François
, & fuivi d'une Expofition quant
aufens fpirituel.
MONSI ONSIEUR ,
Je remplis mes engagemens avec
vous ; & voici peut-être trop abondamment
, dequoi remplir les vôtres avec
le Public : mais vous pourrez en faire
à deux fois ; on n'a garde d'abufer du
Mercure de France ; on attend feule-
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ment de lui une plus grande publicité ,
foit parmi les gens du Monde
,
foit
chez les Etrangers . Tous verront dans
la fuite que la Théologie rentrera dans
la Littérature , par la beauté plus lumineufe
des Pfeaumes qu'on pourra choifir.
Ce motif fera le vôtre comme le
mien ; & je n'aurai à me plaindre que
de ma précipitation & de l'excès de
votre indulgence. In magnis voluiffe
fat eft. J'en demeure là , en fupprimant
mon nom un ami , vous le fçavez ,
vous l'a donné malgré moi,
J'ai l'honneur d'être & c.
B. de M. ancien Moufquetaire du Roi ,
Paris , 6 Décembre 1761 .
Au refte l'Imprimeur , auffi
peu Grec
que moi , a fourré ce mot dans ma note
de la page 76 ; & a mis versets , au lieu
de verfion , au Titre du Pfeaume I. p .
81. Mes vers ont un peu fouffert aufli
par le changement d'un le en la , &c,
112.7
JANVIER . 1762. 99
PRINCIPES DISCUTÉS ,
pour faciliter l'intelligence des Livres
Prophétiques , & Spécialement des
Pfeaumes , relativement à la Langue
orig inale
L
, avec cette Epigraphe :
Subfequi grandia noftra lux ,
Non nova , fed nové.
Tomes XI & XII. le premier de 470
& le fecond de 474pag. A Paris , chez
Claude Hériffant , Imprimeur , rie
Neuve Notre - Dame , & à Lille-en-
Flandres , chez Van - Coftenoble , Libraire
, rue des Malades . 1761 .
E onziéme Volume que les PP. Capucins
, Eleves de M. l'Abbé de Villefroy
, viennent de mettre au jour , contient
quatre fections. La premiere regarde
les conjonctions ; la feconde , les
prépofitions ; la troifiéme , les autres
particules Hébraïques , & la quatrième ,
les lettres énergiques qui font dans la
Langue fainte . Ces quatre objets y font
traités en peu de mots , mais fuffifam-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
ment pour juſtifier & le travail des Auteurs
, & l'exactitude des Verfions qu'ils
préfentent depuis plufieurs années au
Public. Pour ne point laiffer longtemps
l'efprit du Lecteur fur ces matieres ftériles
, quoique néceffaires , ils les ont
coupées & féparées les unes des autres
par la traduction de plufieurs Pfeaumes ,
toujours également foutenues & harmonieufes
, précédées d'un double argument
, dont le premier regarde l'Eglife
de l'ancien Ifrael , & l'autre l'Eglife
de J. C. fuivies de notes intéreffantes &
néceffaires
pour la parfaite intelligence
de ces Cantiques facrés.
Parmi celles qui fuivent la verfion du
Pfeaume LXXXIII . Quam dilecta taber
nacula tua , Domine , & c , il en eft une
fur le terme de Paffereau , que nous ne
pouvons paffer fous filence ; elle eft furement
neuve , & offre une explication
dont la beauté eſt peu commune .
Que vos Tabernacles me ſont chers ,
Eternel , Dieu des Armées!
Mon âme brûle & le confume du deſir
De revoir les parvis de l'Eternel , **
Mon coeur & ma chair
De chanter avec allégreffe
Le Tout-Puiſſant qui me rendra la vie.
*
IOIA
JANVIER
. 1762.
Oui , le Paffereau trouvera une retraite,
Et la Tourterelle fon nid
Pour y déposer les petits , &c.
» Le Prophéte , difent les PP. Capu-
» cins , pag. 75 , ne compare point , fans
» raifon , le Peuple d'Ifraël au Paffereau
» qui revole vers fon nid , lorfqu'il eft
» échappé du filet.
» On fentira l'allufion que fait ici le
» Pfalmifte , fi l'on fe fouvient 1 ° . qu'au
» verf. 1. du Pfeaume x. l'Ifraëlite eft
» caractérisé par le terme de Paffereau ;
» & 2°. fi en lifant le chap. XXIV du
» Lévitique , on fait attention à l'uſage
» que l'on fait des deux Paffereaux dans
» le fit prefcrit pour la guérifon de la
» lépré .
»L'un étoit immolé par le Prêtre ; &
» le fecond , trempé dans le fang du
» premier, étoit renvoyé dans les airs.
» Le Peuple d'Ifraël repréfentoit lui
» feul ces deux oifeaux. La partie qui
» mourut en captivité , étoit le Paffe-
» reau immolé ; & celle qui fut délivrée,
» étoit le Paffereau mis en liberté.
» Cependant quelle étoit la lépre que
» le Verbe vouloit guérir par le facrifi-
» ce de ce Paffereau immolé en capti-
» vité ? N'étoit-ce pas l'Idolatrie , lépre
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» invétérée dans Ifraël depuis le fchif
me des dix Tribus ? C'étoit donc
» dans toute la Nation envoyée en cap-
» tivité , que fe trouvoit le Lépreux , le
Paffereau immolé , & le Paffereau
» mis en liberté ».
Il faut couvenir qu'il n'eft guéres d'application
plus heureufe , & en même
temps plus jufte.
2
Les PP. Capucins traitent enfuite le
Pleaume LXXXVII. Attendite Popule
meus , &c , dans toutes fes parties , & à
chaque pas que l'on fait à leur fuite , on
voit fe développer , fous leurs plumes
les Prophéties les plus intéreffantes. Cette
divine Poefie n'eft point , comme on l'a
cru jufqu'à préfent , le récit d'une ancienne
Hiftoire . Elle renferme un objet
plus noble & plus intéreffant four Eglife
, puifqu'elle lui annonce dans les
quatorze derniers Verfets , 1 ° . captivité
des dix Tribus, en punition de leres
révoltes fans nombre . 2º. La délivrance
d'Ifrael ; l'opprobre où tombera Babylone
; le rétabliffement de Sion , & le régne
de l'Eglife d'Ifraël , défignée par le
nom de Sion , au retour de la captivité
.
Il faut lire le Pfeaume dans l'Ouvrage
même avec les preuves & les notes qui
C
1
JANVIER 1762 103
l'accompagnent , pour fe convaincre de
la vérité de l'objet nouveau que nos
Auteurs lui attribuent.
Գ
Trois Sections forment le douziéme
Volume ; la premiere traite des reticences
; la feconde , des énallages ; la troifiéme
des autres hébraïfmes . Les deux
premiers articles , comme plus intéreffans
, font développés un peu plus au
long que le troifiéme . Toutes les difcuf
fions dans lefquelles les PP . Capucins
font obligés d'entrer , prouvent combien
le génie de la Langue fainte eft
difficile à faifir , & combien il faut être
attentif pour faire des fupplémens legitimes
, & débrouiller l'obfcurité que des
temps , des nombres , des perfonnes &
des conjugaifons mi es les unes pour
les autres , jettent fur les Livres infpirés.
Ces détails au refte font courts ; mais
s'il étoit poffible qu'ils puffent caufer un
moment de dégoût , te Lecteur en feroit
bientôt dédommagé par les Verfions
admirables qu'il trouveroit au.fitor fous
fa main. Celle du Preaume LXXIX. Qui
regis Ifrael intende , &c. que je vais
donner , eft feule capable de faire oublier
un jour entier d'ennui. La Nation
d'Ifraël , captive à Babylone , y eft dépeinte
fous l'emblême d'une vigne ra-
910 : 3:5
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
vagée . Elle prie enfuite le Tout- Puiffant
de lui rendre fa liberté.
Paſteur vigilant d'Ifraël ,
Vous qui conduiſez Joſeph
Comme un troupeau chéri ,
Prêtez une oreЯle attentive !
Vous, à qui les Chérubins
Servent de trône ,
Faites éclater votre gloire.
En faveur d'Ephraïm ,
De Benjamin & de Manaſſe ,
Réveillez toute votre puiſſance ;
Volez , brifez nos fers.
Dieu , que nous adorons,
Hâtez notre retour :
Faites briller vos regards ,
Et notre délivrance fera conſommée.
Eternel , Dieu des Armées ,
Jufqu'à quand la fumée de votre colére
Dérobera- t- elle à vos yeux
L'ardente prière de votre Peuple?
Jufqu'à quand le nourrirez- vous
D'un pain pétri de ſes larmes ?
Jufqu'à quand l'abreuverez- vous
D'un calice inépuifable de pleurs ?
JANVIER . 1762.
IOS
Vous nous avez mis en bute
Aux infultes de nos voisins :
Et nous fommes devenus le jouer
De nos perfides ennemis :
Dieu des Armées , hâtez notre retour :
Faites briller vos regards ,
Et notre délivrance fera conſommée.
Vous avez tiré votre Vigne
De la Terre d'Egypte :
Vous avez extirpé les Nations
Pour la tranſplanter à leur place.
Vous avez cultivé
Ses jeunes plans avec foin :
Vous lui avez fait pouffer
De profondes racines ,
Ei la terre en a été remplie.
Son ombre épaiffe
A couvert les Montagnes :
Ses Pampres ont furpaffé la tête
Des Cédres les plus élevés ,
Vous avez étendu les rejettons
Jufqu'au rivage de la Mer ;
Et fes rameaux jufqu'au Fleuve.
7
• Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Comment avez- vous pu
Détruire les murailles ?
Comment eft- elle devenue la proie
De tous ceux qui l'ont traverſée ?
Le fanglier , forti de la forêt ,
L'a entierement ravagée , thank
Et la bête de la plaine
L'a rongée jufqu'à la racine.
Revenez donc , Dieu des Armées,
Nous vous en conjurons :
I'
Jettez un regard du haur des Cieux ,
Confidérez & vifitez.
Cette Vigne défolée..
Examinez cet enclos
Que votre droite avoit planté:
Fixez vos regards fur le fils de l'homme,
Dont la force faifoit votre gloire.
Votre Vigne eft réduite en cendres
Elle eſt entierement détruite :
Que vos regards foudroyans A
Anéantiffent ceux qui l'ont ravagée.
Tendez une main fecourable
A l'homme de votre droite ;
Et relevez le fils de l'homme , 445
Dont la force faifoir votre gloire.
JANVIER 1762. 107
Jamais nous ne nous écarterons de vous :
Rappellez -nous à la vie ,
Et nous célébrerons votre puiffance.
Eternel , Dieu des Armées
Hâtez notre retour :
Faites briller vos regards ,
Et notre délivrance fera confommée.
2
Ce Volume renferme encore un
morceau bien digne d'être lu : c'eft le
Miferere mei Deus , &c. Tout ce Pfeaume
y eft difcuté avec la plus fcrupuleufe
exactitude. Les termes généraux & particuliers
, les expreffions énigmatiques ,
les réticences , les énallages , les lettres
énergiques , &c , font la matiere des dix
obfervations qui fuivent les Verfions
Latine & Françoife ; mais ce qui doit
le plus flatter le Chrétien fidéle , c'eft
que nos Auteurs ont enfuite donné ce
Pfeaume dans le fens fpirituel , pour
que le Pécheur qui demande fincerement
fa converfion , en joignant fa voix
à celle de l'Eglife , puiffe s'en faire luimême
l'application.
Nos Auteurs avertiffent à la fin du
onziéme Volume , que la quatrième édi-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
tion de la Paix intérieure eft fous preffe ,
& qu'ils donneront l'année prochaine
une Verfion Latine & Françoife des
Ffeaumes , en deux vol . in- 12 .
LETTRE à Monfieur DE LA PLACE ,
Auteur du Mercure.
J'AI lu
AI lu , Monfieur , dans un de vos
derniers Mercures , une demande à laquelle
j'aurois bien defiré de fatisfaire :
il s'y agit de fçavoir à qui a appartenu
originairement une Maiſon fife rue
Saint Martin , vis- à-vis l'Eglife de Saint
Julien des Ménétriers , qu'on rebâtit
maintenant , dans laquelle a logé Gabrielle
d'Etrées , où l'on voyoit peint divers
attributs de chaffe , appellée depuis
longtemps la Chaffe Dauphine , au-def
fus de la porte cochère de laquelle , on
lifoit ces deux beaux Vers de Juvenal
en lettres d'or.
Sun mum crede nefas animam præferre pudori
Et propter vitam vivendi perdere caufas.
J'ai fait des recherches jufqu'à préfent
infructueufes : j'efpére donner par lafujte
quelque éclairciffement fuffifant. Tout
JANVIER. 1762. 109
ce dont je me fouviens , pour le préfent ,
c'eft d'avoir lu noviffimè dans la Préface
d'un des quatre Tomes in- 16. d'un Livre
concernant les Jéfuites , qui court depuis
peu , intitulé : Confulte aufujet des
Jéfuites , &c. que ces deux Vers ont été
mis fur la porte par Arrêt du Parlement.
Je compte fuivre cet objet , & vous envoyer
le réfultat de mes recherches .
Mon but , dans la préfente Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer, eft à-peuprès
parcil. Je voudrois avoir une explication
des Infcriptions placées au-deffous
des fenêtres du premier étage , audevant
d'une Maifon , même rue Saint
Martin , faifant d'un côté l'un des coins
de la petite rue Oignard , occupée par
un Serrurier.
On voit du côté de cette petite rue ,
une espéce de tableau en plâtre ou en
pierre , d'environ un pied & quelques
pouces de haut fur un pied au plus de
large ce tableau repréfente les trois
Rois en relief. Au-deffous eft écrit :
1576 , & plus bas une figure d'oifeau
de la groffeur d'une pie , qui béquéte
des raifins & autres fruits liés & attachés
en forme de guirlande fous ce
tableau , & fur laquelle cet oifeau eft
perché.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
Après ce tableau des trois Rois & .un
peu plus bas , fur la même ligne des chifres
1576 , eft une autre efpéce de tableau
en relief & en plâtre où l'on lit
ce Vers hexametre :
Tres Reges triplicem Regem venerantur in uno.
Un autre tableau pareil , à même hauteur
, toujours en allant de la gauche à
la droite , offre aux Spectateurs cet autre
Vers hexametre :
Et domus & Dominus Domino fint utraque munus.
Enfin au côté droit de cette façade de
Maifon , eft un quatriéme tableau où
l'on trouve écrit en François de 1576 :
Art foi loger.
Au-deffous de cette dernière Infcription
, eft un oiſeau & une guirlande de
fruits pareils aux premiers du côté gauche
, fous les trois Rois & les chiffres
1576 , année de la formatiou de la Ligue
fous Henri III .
les Je prie , à charge de revanche ,;
gens inftruits de vouloir bien me donner
fur tout cela les inftructions néceffaires.
Cette Maifon appartient à Meffieurs
les Confuls , qui peuvent fçavoir
JANVIER. 1762. III
par eux - mêmes , ou trouver dans leurs
Archives de quoi aider quelqu'un qui
travaille aux antiquités & curiofités de
Paris . Mille chofes curicufes & utiles ,
avec les anecdotes qui les accompa
gnent, périffent tous les jours dans cette
Capitale & ailleurs , faute d'être recueillies
avant les démolitions de maifons
où elles fe trouvent ; & il feroit bien
étonnant que dans un fiécle auffi éclairé
que le nôtre en tout genre de fcience
& d'érudition , il ne fe trouvât pas quelqu'un
qui voulût donner à ce fujet une
trentaine de lignes d'éclairciffement. Je
vous prie donc , Monfieur , d'inférer ma
Lettre & ma demande dans votre prochain
Mercure , & de vouloir bien l'appuyer
même de votre invitation , pour
la rendre plus efficace.
J'ai l'honneur d'être , & c .
F **
ABRÉGÉ Chronologique de l'HICtoire
Générale d'Italie , depuis la chute
de l'Empire Romain en Occident ;
c'eft -à - dire depuis l'an 476 de l'Ere
Chrétienne jufqu'au Traité d'Aix - la-
Chapelle en 1748. Par M. de S. Marc ,
de l'Académie de la Rochelle. Grøsin112
MERCURE DE FRANCE.
8°. très-bien imprimé. Tome premier,
partie premiere , depuis l'an 476 , jufqu'à
l'an 840. A Paris , 1761. Chez
Jean-Thomas Hériſſant , Libraire , rue
S. Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
ÉLÉMENS de Mufique Théorique &
Pratique , fuivant . les principes de M.
Rameau , éclairés , développés & amplifiés
, par M. d'Alembert , de l'Académie
Françoife , des Académies Royales
des Sciences de France , de Pruffe ,
d'Angleterre , de l'Académie Royale
des Belles-Lettres de Suéde , & de l'Inftitut
de Bologne . Nouvelle Édition, revue
, corrigée & confidérablement augmentée.
In-8°. Lyon , 1762. Chez Jean-
Marie Bruyffet , Imprimeur - Libraire.
Nous parlerons plus au long de cet Ouvrage
, dans le Mercure prochain .
DICTIONNAIRE portatif de fanté ,
dans lequel tout le monde peut prendre
une connoiffance fuffifante de toutes
les maladies , des différens fignes.
qui les caractériſent chacune en particulier
, ddeess moyens les plus furs pour
s'en préferver , ou des remédes les plus
éfficaces pour fe guérir , & enfin de
JANVIER. 1762. 113
toutes les inftructions néceffaires pour
être foi- même fon propre Médecin . Le
tout recueilli des Ouvrages des Médecins
les plus fameux , & compofé d'une infinité
de recettes particulieres & de fpéci
fiques pour toutes fortes de maladies. Par
M. L.... ancien Médecin des Armées du
Roi , & M. de B .... Médecin des Hôpitaux.
Troifiéme Édition , confidérablement
augmentée. In-8° . 2 volumes.
Paris , 1761. Chez Vincent , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc de
Berry , rue S. Severin .
IDYLLES & Poëmes champêtres de
M. Geffner , traduits de l'Allemand, Par
M. Huber , Traducteur de la mort d'A
bel. In- 12. Lyon 1762. Chez Jean-
Marie Bruyfet , Imprimeur - Libraire.
Nous donnerons l'Extrait de cet agréable
Ouvrage.
,
MINERALOGIE , ou nouvelle Expofition
du Régne Minéral. Ouvrage
dans lequel on a tâché de ranger dans
l'ordre le plus naturel les individus de
ce Régne , & où l'on expofe leurs propriétés
& ufages méchaniques : Avec
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Tables fynoptiques. Par M. de Valmont
114 MERCURE DE FRANCE.
-
de Bomare , Démonftrateur d'Hiftoire
Naturelle , Membre de la Société Littéraire
de Clermont-Ferrand , de l'Académie
Royale des Belles Lettres de
Caën, de l'Académie Royale des Sciences
, Belles Lettres & Beaux- Arts de
Rouen & c. 2 vol. in - 8 ° . Paris , 1762.
Chez Vincent , Imprimeur - Libraire
rue S. Severin , à l'Ange .
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jufques en 1761 , par forme de Diction
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de la Ville de Paris , avec les
Armes du Gouverneur Lieutenant-
Général , Prévôt , Echevins , Confeillers
, & Quartiniers. Dédié à Mgr le
Duc de Chevreufe , Gouverneur de Paris
. Chez le Breton , Imprimeur ordinaire
du Roi , au bas de la rue de la
Harpe ; & chez Durand , rue du Foin ,
au Griffon.
ÉTRENNES Maritimes , pour l'année
1762. A Paris , chez Nyon , quai
des Auguftins. Cet Almanach eft trèsbien
imprimé , très-inftructif , & orné
d'Eftampes auffi bien déffinées
que foigneufement
gravées .
JANVIER. 1762. 117
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIE S.
SEANCE publique de l'Académie de
Béfiers , du 15 Août 1761.
MONSIEUR de la Sabliere , ancien
Lieutenant-Colonel de Cavalerie , Directeur
de l'Académie , ouvrit la Séance
par une Differtation fur le fommeil , les
fonges , les fpectres , les phantômes , &
toutes les illufions qui fe préfentent à l'imagination
pendant le fommeil & les
fonges ; il développa dabord en Phyficien
le méchanifme du fommeil , il rapporta
toutes les caufes qui peuvent le
procurer , & les obftacles qui peuvent
l'éloigner.
Il parla enfuite du Réveil , & des caufes
phyfiques qui l'annoncent. Il traita
auffi des fonges naturels dont il établit
le méchanifme par des raifons folides
& par plufieurs exemples , & avança que
la furface du corps étant toute tapiffée
1.
118 MERCURE DE FRANCE.
de nerfs , il fuffifoit que l'extrêmité des
nerfs fut ébranlée , pour que l'âme reçût
des fenfations , & fe formât des repréfentations
, ces deux chofes ne dépendant
que d'une fuite d'ébranlemens intérieurs
des nerfs qui aboutiffent au cerveau
.
Il paffa enfuite à la partie hiftorique
de ces fonges dont les Anciens avoient
formé une fcience , & que les Prêtres
ou les Devins interprétoient à leur gré ;
il remarqua que les fonges finiftres ou
favorables avoient occafionné les plus
grands événemens, & il en cita plufieurs
exemples. Il ajouta que la crédulité fur
les fonges étoit fi forte dans ces temps
reculés , qu'on en compofa plufieurs
Livres ; & que cette extravagance fut
pouffée fi loin , que ceux qui ne rêvoient
pas pendant la nuit , avoient des Amis
des Affranchis , ou des Efclaves qui
étoient chargés de rêver pour eux , &
dont tous les fonges étoient adoptés.
Entre plufieurs exemples , il cita celui
de Claude Céfar , qui , felon Suétone ,
dit en plein Sénat , que fon Affranchi
Narciffe lui étoit fi fidéle , qu'il rêvoit
toutes les nuits pour lui ; celui de Pline
le jeune , qui écrivoit à fon ami Sueca ,
qu'il avoit révélation de ce qui devoit lui
JANVIER. 1762. 119
$
arriver , par un Domeftique fidéle qu'il
avoit chargé de rêver pour lui toutes
dans nuits ; enfin celui de Martial, qui ,
dans une de fes Epigrammes , ſe plaint
à fon ami Nazidien , qu'il fait pour lui
des fonges fi affreux , qu'il feroit obligé
d'employer prèfque tout fon bien en
offrandes pour les expier , & le prie ,
pour éviter fon entiere ruine , de ne
plus rêver pour lui. Il ajouta , que bien
des perfonnes n'étoient point encore
défabufées de l'erreur des fonges , &
qu'il exiftoit de vieilles Matrones , qui
faifoient profeffion de les expliquer , &
des gens affez mal inftruits pour ajouter
une entiere croyance à leur explication.
Il conclut cette partie , en difant que les
fonges naturels ne font qu'un défordre
de raifonnemens, une confufion d'idées,
fouvent fans aucune liaifon , une repréfentation
de différentes images des objets
qui n'ont jamais exifté , ou qui étant
rée's ont le plus frappé l'imagination ; enfin
, qu'un vrai délire de l'efprit humain.
Il parla enfuite des Spectres que les
Anciens définiffoient une image d'une
fubftance fans corps qui fe préfentoit
fenfiblement à l'homme , & lui infpiroit
la frayeur ; & les Phantomes qu'ils
diftinguoient des Spectrés , une imagi120
MERCURE DE FRANCE .
nation fauffe , vaine , & provenante des
fens corrompus. Il dit enfuite , qu'après
ce qu'il avoit expofé dans la partie des
Songes , touchant les formes extravagantes
qu'ils préfentoient à l'efprit , il
n'étoit néceffaire que d'employer un
feul raifonnement pour en combattre
la réalité ; qu'il étoit reconnu par ceux
qui avoient un peu réfléchi , qu'il n'y a
point de liaiſon néceffaire entre la préfence
d'une idée à l'efprit d'un homme ,
& l'éxiftence de la chofe qu'elle repréfente
; qu'il arrivoit fouvent à des perfonnes
abforbées dans une profonde
méditation , de fe repréfenter des objets
qui n'avoient aucune réalité , & de
fe former des images fauffes , étant éveillées
, comme s'ils étoient dans la crife
des fonges : à plus forte raifon , dit- il ,
doit-on éprouver ces effets , lorsqu'on
eft livré au fommeil , d'où naiffent les
fonges les plus bifarres , qui nous repréfentent
fouvent des images , qui n'ont ,
& ne peuvent avoir aucune réalité.
tels que les Spètres & les Phantômes ;
qu'on ne devoit attribuer ces formes
monftrueufes enfantées par les fonges ,
qu'aux impreffions fortes qui parvien
nent au cerveau par l'agitation des nerfs,
des muſcles , & des fibres qui y aboutiffent
,
JANVIER. 1762. 121
Il
fent , aux mauvaiſes difpofitions du
corps , à une violente fermentation
des humeurs , & à une imagination
échauffée par un trop grand mouvement
du fang & des efprits , qui portent
le tumulte & le défordre dans le cerveau .
rappotta enfuite , aux mêmes cauſes ,
les prétendues apparitions des morts pendant
les fonges , & dit : Que dans l'ordre
naturel , dès que nous ceffons de
vivre , toute action ceffe en nous ; que
Saint Auguftin ( De cura pro mortuis
agenda ) dit formellement : Qu'il n'y a
point de corps qui puiffe obéir à l'ame
après fa féparation ; & que les Revenans
doivent être mis au rang des phantômes
enfantés par les fonges ; que Saint Chryfoftôme
( Homélie 15 ) avoit dit également
: Qu'à proprement parler les vifions
des Efprits , pendant les fonges &
toutes les vaines frayeurs de la nuit ,
devoient être mifes au nombre des fables
, des rêveries des fous , & des épouvantails
d'enfans .
M. De la Sabliere termina fon difcours
, en difant : Qu'il avoit tout lieu
de penfer , qu'après l'autorité de ces Pères
de l'Eglife , & tous les raifonnemens
qu'il avoit employés pour prouver la
fauffeté de ces fortes d'apparitions , tout
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
homme , qui feroit pourvû de quelque
raifon , reconnoîtroit facilement qu'elles
ne tirent leur origine que de l'éducation
de l'enfance , & des premiers
préjugés qu'elle grave profondément
dans notre efprit.
Après ce Difcours , M. Bouillet , Sécrétaire
perpétuel de l'Académie , fit valoir
l'utilité des Machines Gnomoniques,
inventées M. l'Abbé Caillé fon Conpar
frère , & en releva les avantages au- deffus
du Sciatère dont le fieur Pardies a
donné la Defcription d'après un Livre
Latin , intitulé Horologium thaumanticum.
M. De la Rouviere parla d'une Chenille
qui , dans le Pays de Gex , s'attroupe
fur des pins pour y faire des gros
cocons , dont on retire une foie d'un
blanc argenté.
On lut enfuite un Mémoire de M. Mazars
de Cazelles , Médecin à Bedarrieux ,
contenant deux Obfervations ; l'une fur
une Catalepfie fingulière , & l'autre fur
une Hydrophobie fpontanée , dont il
eut le bonheur de délivrer fes Malades.
M. d'Abbes termina la Séance par un
Difcours fur la meilleure manière d'étudier
l'Hiftoire : manière qu'il fait conJANVIER.
1762. 123
fifter à comparer les anciens Peuples
entr'eux & avec les Modernes , & à
comparer auffi les Modernes entr'eux ;
& à cette occafion il fit des uns & des
autres des parallèles très-bien frappés.
La Séance à laquelle préfidoit M. I'Evêque
, fe tint à l'Hôtel - de - Ville , en
préfence de MM. les Maires & Confuls,
de beaucoup d'Officiers de la Garniſon,
& d'un grand nombre d'Habitans de
tout fexe & de toute condition.
AVERTISSEMENT.
Le modéle des Machines Gnomoniinventées
ques ,
M. l'Abbé Caillé , par
dont il eft fait mention dans la Relation
précédente , a été donné par M. Bouillet
, Secrétaire de l'Académie , à un Ouvrier
établi à Béziers , nommé Chapper,
qui pour la fomme de dix-huit livres
fait la Machine pour telle hauteur du
Pôle qu'on fouhaite ; & pour trente livres
la Machine univerfelle , qui s'adapte
à toutes les hauteurs du Pôle depuis l'Equateur
jufqu'au Pôle élevé fur notre
hémisphère.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des RÉFLEXIONS fur l'application
du calcul des probabilités à
l'Inoculation de la Petite Vérole ; par
M. d'ALEMBERT.
OUR Pour rendre encore plus fenfible l'impoffibilité
d'appliquer à cette matiére
d'une manière précife le calcul des probabilités
, & pour développer même les
fophifmes qu'on pourroit faire à ce fujet ,
je joindrai ici le raiſonnement fuivant ,
auquel je prie qu'on faffe attention . Si
l'Inoculation étoit avantageufe par cette
confidération feule , que la vie moyenne
des Inoculés eft plus grande que celle
des autres hommes , elle feroit d'autant
plus avantageufe , & on devroit être
d'autant plus empreffé de la pratiquer ,
qu'elle augmenteroit davantage la longueur
de la vie moyenne. Or il eft aifé
d'imaginer une infinité d'hypothèſes ,
où l'inoculation augmenteroit énormément
la vie moyenne , & où néanmoins
on feroit très-imprudent de fe
foumettre à cette opération. Voici ,
par exemple , un de ces cas. Je fuppoferai
que la plus longue vie de l'homJANVIER.
1762. 125
me foit de cent ans ; que la petite Vérole
foit la feule maladie mortelle , &
que cette maladie enleve tous les ans un
nombre égal d'hommes : dans ce cas la
vie moyenne de ceux qui attendroient
la petite Vérole , feroit de cinquante
ans , puifque tous les hommes vivroient
chacun cinquante ans , l'un portant l'autre
, en ne fe faifant point inoculer. Je
fuppofe enfuite que l'Inoculation unet
fois pratiquée délivre de la petite Vérole
pour tout le refte de la vie ; & que
par conféquent les Inoculés foient furs
de vivre cent ans , s'ils échappent à l'Inoculation
; mais que cette opération
enleve une victime fur cinq , enforte
qu'il n'en réchappe que les quatre cinquiémes.
Cela pofé , il eft très - aifé de
voir que la vie moyenne de ceux qui
feront inoculés , fera les quatre cinquiémes
de cent ans , c'eft-à-dire , de quatre
vingt ans , & par conféquent de trente
années plus grande que la vie moyenne
de ceux qui s'abandonneront à la nature.
Si donc on appliquoit à cette hypothèſe
le raifonnement fondé fur l'augmentation
de la vie moyenne des Inoculés
on en concluroit que dans le cas préfent
l'Inoculation feroit très - avantageufe.
Cependant je doute que dans ce
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
même cas perfonne voulût prendre le
parti de fe faire inoculer ; par la raiſon
que le rifque de mourir de l'Inoculation
étant un danger inftant & préfent , &
fe trouvant d'un contre quatre , eft plus
que fuffifant pour balancer la certitude
de vivre cent ans après avoir échappé
à cette opération . En vain répondroiton
que nous avons fait une fuppofition
arbitraire , qui n'a point lieu dans l'état
actuel de la vie des hommes. Cette fuppofition
fuffit pour l'objet que nous
nous fommes propofé , pour montrer
que l'augmentation de la vie moyenne
des Inoculés n'efl pas , un argument fuffifant
en faveur de l'Inoculation ; car
encore une fois , fi ce principe étoit
jufte , il feroit applicable à toutes fortes
d'hypothèſes , fur- tout à celles où la vie
moyenne des Inoculés feroit confidérablement
plus grande que la vie moyenne
de ceux qui ne le font pas. Dans le
cas imaginaire que nous avons pris , le
rifque de mourir de l'Inoculation eft
très-grand , mais la vie moyenne eft
prodigieufement augmentée ; dans le cas
réel , e rifque eft fans doute beaucoup
moindre , mais l'augmentation de la vie
moyenne eft beaucoup moindre auffi .
Ce n'eft donc ni la longueur feule de la
JANVIER. 1762.
12
vie moyenne , ni la feule petiteffe du
rifque , qui doit déterminer à admettre
l'Inoculation ; c'eft uniquement le rapport
entre le rifque d'une part , & de.
l'autre l'augmentation de la vie moyenne
, ou plutôt l'avantage que doit procurer
cette augmentation relativement
au temps & à l'âge où l'on en doit jouir.
Or la difficulté eft de fixer ce rapport.
La fuppofition que nous avons faite
il ny a qu'un moment , toute gratuite
qu'elle eft , peut conduire encore à
une autre confidération qu'on n'a pas ,
ce me femble , affez faite en cette
matiere. On a trop confondu l'intérêt
que l'Etat en général peut avoir à l'Inoculation
, avec celui que les Particuliers
peuvent y trouver ; car ces deux
intérêts peuvent être fort différens .
Par exemple , dans l'hypothefe que nous
venons de faire , il eft certain que l'Etat
gagneroit à l'Inoculation , puifqu'en facrifiant
un Citoyen fur cinq , la fociété
feroit affurée de conferver fes autres
membres fains & vigoureuxjufqujà l'âge
de 100 ans ; cependant nous venons de
voir que dans cette même hypothèſe ,
il n'y auroit peut-être pas de Citoyen
affez courageux ou affez téméraire pour
s'expofer à une opération , ou il rifque-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
roit un contre quatre de perdre la vie.
C'eft que pour chaque individu , l'intérêt
de fa confervation particulière eft le
premier de tous ; l'Etat au contraire confidére
tous les Citoyens indifféremment ;
& en facrifiant une victime fur cinq ,
il lui importe peu quelle fera certe victime
, pourvu que les quatre autres foient
confervées. Or je demande fi aucun
Législateur feroit en droit d'obliger les
Citoyens à l'Inoculation , dans la fuppofition
( d'ailleurs fi favorable à l'Etat )
qu'il en pérît un fur cinq , & que les
quatre qui en réchapperoient , fuffent
affurés de cent ans de vie ? C'eſt une
queftion digne d'exercer les Arithméticiens
politiques ; mais on apprendra du
moins par notre hypothefe , que dans
cette matiére délicate , l'intérêt de l'Etat
& celui des Particuliers doivent être calculés
féparément. On ne penfera pas ,
par exemple , comme le célébre Mathématicien
déjà cité paroît l'avoir cru , que
fi l'Inoculation ne faifoit périr qu'une
victime fur dix , elle feroit encore avantageufe
, par cette feule raiſon , qu'elle
augmenteroit de quelques jours la vie
moyenne. ( a )
(a ) Il est évident par ce principe , que quelques
Partifans de l'Inoculation fe font trompés ,
en avançant que l'Inoculation feroit avantageufe
JANVIER. 1762. 129
*
Il paroît donc que tous les calculs
qu'on a faits jufqu'à préfent , pour déterminer
les avantages de l'Inoculation
, font infuffifans & prématurés .
Mais faut-il en conclure de là que l'Inoculation
doive être profcrite ? Je fuis
bien éloigné de le prétendre . Toutes
nos objections contre les calculs des .
Inoculateurs fe réduifent à prouver.
qu'on n'a ni obfervations ni méthodes
affez exactes , pour appuyer folidement
ces calculs , & pour arriver à un réfultat
précis & fatisfaifant. Mais combien
d'occafions dans la vie , où fans favoir
précisément l'avantage qu'on peut efpérer
en prenant quelque parti , on eſt
déterminé par le feul motif que cet
avantage peut être très-grand ? Il ne
s'agit plus que de fçavoir fi l'Inocula
tion eft dans ce cas.
Je fuppoferai d'abord , comme je l'ai
fait jufqu'ici , d'après les Inoculateurs ,
que l'Inoculation augmente en effet la
vie moyenne des hommes ; je reviendrai
dans un moment fur cette fuppofiquand
elle ne diminûroit le danger que de la moitié
, du tiers &c; parce qu'un danger incertain , &
qu'on envifage dans l'éloignement , eft moindre
qu'un danger préfent , quoique ce dernier foit diminué
de la moitié , du tiers &c.
Fv .
130 MERCURE DE FRANCE .
tion ; admettons-la d'abord pour vraie .
Il eft inconteftable que dans cette hypo
thefe l'Inoculation feroit avantageufe
fi on ne couroit pas quelque rifque de
mourir en fe foumettant à cette opération
. Si donc ce rifque étoit abfolument
nul fi tous les Inoculés , fans exception
, échappoient à la mort , il n'y a
point de citoyen qui dût balancer à fe
faire Inoculer . Or quoique l'Inoculation
ait fait périr quelques victimes , cepen- .
dant les Inoculateurs affurent qu'aucun
de ceux qui ont fubi cette épreuve avec
les précautions convenables , n'y a fuccombé.
Des liftes fidelles , difent - ils ,
prouvent que de douze cens Inoculés
bien choifis , & traités par la même perfonne
dans le même lieu , il n'en eft pas
mort un feul . Il ne s'agit donc , ajoutent-
ils de fe mettre entre les que
mains d'un Médecin habile , fage &
expérimenté ; & on peut alors fe regarder
comme für de fa guérifon .
C'eſt- là , ce me femble , le point éffentiel
, auquel les Partiſans de l'Inoculation
doivent s'attacher ; c'eſt à prouver
qu'on n'en meurt point , quand elle
eft pratiquée & conduite avec prudence
; c'eft à prouver , ( autant que cela eft
poffible en Médecine ) que le petit nombre
d'Inoculés qui ont péri jufqu'à préJANVIER.
1762. 131
fent , ont été la victime , ou de leur imprudence
, ou de celles de leurs guides ,
ou de quelques accidens particuliers
tout-à-fait étrangers à cette maladie . Il
eft certain , & c'eft déjà un préjugé favorable
, que les Médecins fages qui
ont pratiqué cette opération , n'ont jufqu'ici
perdu aucun de leurs Malades . Ces
mêmes Médecins paroiffent perfuadés
que plus ils la pratiqueront , plus il paffera
pour conftant qu'on n'en meurt
jamais , quand elle n'eft pas faite au hazard
. Or , dans une matiere qui ne peut
être fufceptible de démonftrations rigoureufes
, la grande probabilité du fuccès
eft un argument fuffifant pour ne
pas proferire , pour encourager même
des expériences utiles . C'eft pourquoi fi
ces Médecins fe tiennent affurés de ne
faire périr aucun Malade par l'Inoculation
, on ne fçauroit trop les exhorter à
la répandre : c'eft le moyen le plus fùr
de répondre à la principale objection
contre l'Inoculation , la crainte d'y fuccomber
crainte qui aura toujours beaucoup
de force fur le commun des hommes
, quelque peu fondée qu'on la fuppofe
; parce que d'un côté elle a pour
objet un danger préfent , & que de l'autre
ils ne peuvent comparer avec affez
F¹vjvi
132 MERCURE DE FRANCE.
de certitude le rifque qu'ils courent à
l'avantage qu'ils efperent.
Allons plus loin. Quand même l'Inoculation
, faite avec les précautions conyenables
, emporteroit quelques victimes
en très-petit nombre fur une quantité
infiniment plus confidérable qui en
réchapperoit, ce ne feroit pas encore une
raifon pour la condamner. En effet , il
faut confidérer , que la petite Vérole
naturelle emporte tous les ans , année
commune , une certaine partie du genre
kumain , & par conféquent auffi une
certaine partie tous les mois , c'eſt-àdire
, dans un efpace.de temps égal à celui
où l'on fubit le rifque de l'Inoculation
. Ce nombre de victimes de la petite
Vérole naturelle eft à Paris d'environ
un fur fix mille par mois ; c'eſt-àdire
, que fur fix mille perfonnes viyantes
, prifes au hazard & à tout âge , il
en meurt une par mois de la petite Vérole
; encore faut-il obferver , que des
fix mille perfonnes actuellement vivantes
, & de tout âge , dont il meurt une
par mois de la petite Vérole naturelle ,
il y en a un très -grand nombre qui a
déjà eu la petite Vérole , & qui par conféquent
ne doit point être compté parmi
les fix mille perfonnes dont il s'agit.
Suppofons que ce nombre à retrancher
•
JANVIER . 1762 1༡༣
ne foit que de la moitié des fix mille ;
alors le rifque de mourir de la petite
Vérole en un mois , feroit de pour
tous les âges indifféremment. Il eſt même
certainement plus confidérable . Car
on peut affurer , quoiqu'on n'ait point
encore là-deffus d'obfervations exactes ,
que de toutes les perfonnes actuellement
vivantes à tout âge , il y en a beaucoup
plus de la moitié qui ont déjà payé le
tribut à la petite Vérole naturelle .
Si donc l'Inoculation , qui enleve déjà
, comme on vient de le voir , fi peu
de perfonnes , fe perfectionnoit au point
dejn'en faire périr qu'une fur trois mille
ou fur un plus grand nombre , alors la
partie du genre humain que la petite
Vérole enleve chaque mois , ne feroit
pas plus petite , ou même feroit plus
grande que celle qui fuccomberoit à
l'Inoculation , fagement adminiftrée . En
ce cas le danger de cette opération feroit
réellement & abfolument nul ; &
perfonne au monde ne devroit craindre
de s'y expofer , ou pour foi , ou
pour les fiens; car alors on ne courroit pas
plus de rifque , ou même on en courroit
moins à fe donner la petite Vérole ,
qu'à atendre qu'elle vînt naturellement
dans le courant du mois où on fe feroit
134 MERCURE DE FRANCE ..
inoculer ; avec cet avantage de plus ,
que l'Inoculation délivreroit , pour le
refte de la vie , de la crainte d'une maladie
affreufe & cruelle .
il
Or , fi douze cens Inoculés bien choifis
, & traités avec prudence , ont échappé
au danger de l'Inoculation , n'y a- tpas
lieu de croire que trois mille Inoculés
, choifis & traités de même , en
réchaperoient ? On affure qu'à Conftantinople
, dix mille perfonnes inoculées
avec précaution , dans une feule année ,
ont fubi heureufement cette épreuve .
Quand le fait feroit exagéré du triple ,
c'en feroit plus que nous n'en demandons
.
Enfin , quand même le rifque de
• mourir de l'Inoculation ( fagement adminiftrée
) feroit plus grand que celui
de mourir de la petite Vérole naturelle
dans le courant du même mois , ce rifque,
s'il n'étoit en effet que d'un fur
douze cens , feroit encore plus petit que
celui de mourir de la petite Vérole naturelle
dans l'efpace de trois mois . Car ,
fuivant le calcul qu'on vient de faire , le
nombre de ceux qui meurent à Paris de
la petite Vérole , année commune , eft
tout au moins d'un fur trois mille en
un mois ; & par conféquent d'un fur
JANVIER . 1762. 135
mille en trois mois (a) . Donc le rifque
de mourir de la petite Vérole naturelle
en trois mois , feroit au moins
le même , & vraisemblablement plus
grand , que celui de mourir en un mois
de l'Inoculation . Or , rifquer de mourir
au bout d'un mois , ou dans l'espace de
trois , eft à-peu-près la même chose pour
le commun des hommes. On ne devroit
donc pas balancer à préférer celui de
ces deux rifques qui délivre de la crainte
de la petite Vérole naturelle ; par-là on
auroit l'avantage de s'affurer à la fois
une vie plus longue & une plus grande
tranquillité , avantage affez grand , pour
l'emporter fur la légère probabilité de
fuccomber à l'Inoculation , en ne facrifiant
que deux mois de fa vie . Lorfqu'il
eft queftion d'un avantage , même
éloigné , il y a une infinité de cas , furtout
dans le cours de la vie , où une probabilité
très-petite de danger , qui balance
cet avantage , doit être traitée
comme fi elle étoit abfolument nulle .
(a ) On verra dans des Notes très- étendues que
j'ai jointes à ce Mémoire , & qui font imprimées
dans les Opufcules Mathématiques , que le rifque
dont il eft queftion , peut être porté , fans craindre
de fe tromper , à 1 fur 1500 en un mois ,
ce qui réduiroit abfolument à rien ( dans la fuppofition
préfente ) le danger de l'Inoculation,
136 MERCURE DE FRANCE.
Ce principe , pour le dire , en paffant ,
eft très-important dans la théorie des
Jeux de hazard : il peut fervir à réfoudre
des queſtions épineufes & délicates , qui
n'ont point été réfolues jufqu'ici , ou qui
l'ont été mal , mais qui ne font pas de
l'objet de ce Mémoire.
Il ne nous refte plus qu'à examiner la
fuppofition que nous avons faite , que
I'Inoculation augmente la vie moyenne
des hommes . Cette fuppofition eft fondée
fur deux autres. 1° . Que l'Inoculation
garantiſſe de la petite Vérole naturelle.
2°. Que l'Inoculation n'emporte
après elle aucune autre maladie mortelle
ou dangereufe. Les obfervations , felon
les Inoculateurs , paroiffent favorables
jufqu'ici à la premiere fuppofition , ou
du moins n'y paroiffent pas contraires.
On n'a point encore , difent- ils , un feul
exemple inconteſtable d'un Inoculé qui
ait repris la petite Vérole ; & il faut
avouer au refte , que quand même le cas
arriveroit , il pourroit être fi rare , qu'on
feroit en droit de le regarder , dans la
pratique , comme n'exiftant pas . A l'égard
de la feconde fuppofition , on ne
fçauroit , il eft vrai , démontrer en rigueur
, que l'Inoculation , en nous délivrant
de la petite Vérole , ne nous ren
JANVIER. 1762 . r37:
de fufceptibles d'aucune autre maladie
dangereuſe ; mais il eft encore plus vrai
qu'on n'a pas de preuve du contraire .
Jufqu'ici les Inoculés paroiffent avoir
joui d'une auffi bonne fanté après cette
opération , qu'auparavant. Un doute qui
n'eft point appuyé fur des faits , n'eſt
donc point un motif pour rejetter l'Inoculation.
Ce doute , à la vérité , ne pourra
être entiérement détruit , que quand
on fe fera affuré , par l'obfervation de
plufieurs années , que l'Inoculation augmente
la vie moyenne des Citoyens.
Mais cette augmentation étant au moins
déjà très-probable , c'eft une raifon pour
la conftater rigoureufement par l'expérience
. Or , cela ne fe pourra faire qu'en
pratiquant l'Inoculation ; en dreffant des
tables exactes de ceux qui fe feront inoculer
à chaque âge , du petit nombre de
ceux qui en mourront , & du nombre
de ceux qui meurent à chaque âge de la
petite Vérole naturelle .
Concluons de tout ce qui a été dit
dans ce Mémoire , que fi les avantages
de l'Inoculation ne font pas de nature à
être appréciés mathématiquement , il eſt
néanmoins vraisemblable que ces avantages
font réels pour ceux qui la fubiront
avec les précautions convenables i
138 MERCURE DE FRANCE .
qu'il faut donc bien fe garder d'en arrê
ter bu d'en retarder les progrès ; & que
c'est le feul moyen d'acquérir , fur cette
matiere importante , toutes les lumieres
que l'on peut defirer , pour mettre déformais
l'Inoculation à l'abri de toute
atteinte . Mes objections n'attaquent que
les Mathématiciens qui pourroient trop
fe preffer de réduire cette matiere en
équations & en formules ; mais je me
regarderois comme coupable envers la
Société , fi j'avois eu pour but de diffuader
mes Concitoyens d'une pratique que
je crois utile .
Il y auroit encore beaucoup d'autres.
réfléxions à faire fur un fujet fi important
; mais il eft temps de finir cet Ecrit ,
dans lequel je ne crois pas que les Partifans
ni les Adverfaires de l'Inoculation ,
m'accufent d'avoir marqué la plus légere
partialité ; fes Adverfaires , puifque j'ai
tâché de prouver que les calculs qu'on
leur a oppofés jufqu'à préfent , n'étoient
peut-être pas fuffifans pour les convaincre
; fes Partifans , puifqu'en partant d'un
fait avancé par eux , & qui ne paroît pas
leur avoir été contefté , j'en conclus que
l'Inoculation mérite d'être encouragée.
Ce Mémoire ayant été fait pour être
1
JANVIER. 1762. 139
lu dans une Affemblée publique de l' Académie
des Sciences , j'ai été obligé de le
renfermer dans certaines bornes , & d'en
fupprimer les détails de calcul. J'y ai
Supplée par des notes très-étendues , où
la matière eft traitée beaucoup plus à
fond. Ces notes , comme je l'ai déjà dit ,
font imprimées avec le Mémoire , dans un
Recueil d'OPUSCULES MATHÉMATIQUES
, en deux Volumes in-4°. qui
paroît depuis peu.
N. B. A l'occafion de ces Opufcules ,
je crois devoir avertir les Aftronômes
qu'il s'eft gliffé dans mes nouvelles Tables
dela Lune , imprimées au Tome II ,
une faute d'impreffion qui avoit été
corrigée dans les épreuves. Cette faute
dont l'effet ne fçauroit être fort confidérable
, & dont il eft d'ailleurs aifé de
s'appercevoir , fe trouve à la page 291
du Tome II . des Opufcules ; colonne
feconde , Argument VI , au- deffus des
chiffres VI , VII , VIII ; au lieu de
ôtez en defcendant , il faut mettre , ajou
tez en defcendant.
140 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces
Fugitives.
LETTRE à Mgr le Duc DE CHOISEUL
, fur le MEMOIRE HISTORIQUE
de la Négociation entre la
France & l'Angleterre
.
MONSEIGNEUR ,
Les bontés dont vous m'honorez depuis
fi longtemps , me donnent la confiance
de venir vous diftraire un moment
; peut-être qu'au milieu des applaudiffemens
publics , & environné d'hommages
beaucoup mieux exprimés que
les miens , vous voudrez bien reconnoître
la voix d'un Sauvage que vous
avez fouvent entendu avec indulgence :
malgré toute ma répugnance à écrire
fans néceffité , & malgré toute ma Sauvagerie
, je ne puis réfifter , Monfeigneur
, à l'empreffement de vous rendre
compte de l'impreffion profonde de refpect
, d'admiration , & de plaifir dont
m'a pénétré la lecture du Mémoire Hif
torique fur la Négociation entre la Fran--
ce & l'Angleterre.
JANVIER. 1762. 141
Les Faftes brillans de notre âge
Noffriront point aux yeux de la Poſtérité
D'époque plus digne d'hommage
Que le projet de ce Traité
Qui fous l'augufte & ftable gage
De l'inviolable Equité ,
Des Palais de l'Europe écartant tout nuage ,
Annonçoit la lumière & la férénité.
Tous les temps en verront l'éclatant témoi
gnage
Configné par la Vérité
Dans cet illuftre Ecrit , le refpectable Ouvrage
De la noble franchiſe & de la dignité.
Tous les Temps béniront d'une voix unanime
La modération , les équitables loix
La
bienfaiſance magnanime
D'un Roi l'amour du Monde & l'exemple des
Rois.
Comment ce Peuple fier , jaloux du nom de Sage,
Rival de tout génie , ardent admirateur
De tout ce qui porte l'image
De l'élévation & du fublime honneur ,
A-t-il pu méconnoître ou redouter l'ouvrage
De la véritable grandeur ?
Pour quelle fauffe gloire , évitant la lumière ,'
A-t- il manqué l'éclat de ces momens fi chers
Où l'Ange de la Paix , lui montrant la carrière
L'appelloit à l'honneur de calmer l'Univers ?
142 MERCURE DE FRANCE .
En rendant publics les Actes de cette
Négociation , Monfeigneur , vous laiffez
à tout le monde la liberté d'être Politique
pour le moment , ou du moins.
de fe le croire ; pour moi qui jufqu'ici
ne m'étois jamais mêlé de l'être ni bon
ni mauvais , fouffrez que j'ufe de cette
permiffion générale , & que je le fois
pour un inftant , fans conféquence . Il
me paroît , Monfeigneur , que l'oubli
d'un mot très- éffentiel a empêché le
fuccès des conférences ; tout auroit été
concilié files Anglois s'étoient rappellé
un feul inftant le nom de FONTENOI;
il eft affez fingulier que la Nation Britannique
foit la feule Nation de l'Univers
qui ait perdu le fouvenir de ce lieu
à jamais célébre , quoique le Roi ait
daigné , en Perfonne , lui en faire les
honneurs. Mais , Monfeigneur , foit
près de là encore , foit ailleurs , votre
heureux & brillant Miniftère fera fùrement
vouloir la paix , fi les voies de
conciliation ne peuvent y déterminer
plus tranquillement les Ennemis ; que!-
que parti qu'ils prennent , vous êtes
bien für de l'applaudiffement & de la
reconnoiffance de l'Europe. Je ne vois
que deux efpéces de gens dont les remercîmens
feront médiocres , vû que
JANVIER . 1762 . 143
le rétabliſſement du bonheur général
eft toujours pour eux un malheur particulier
.
Les ennemis obfcurs des fublimes talens ,
Tous les Cenfeurs chagrins des actions célébres ,
(Ces chenilles de tous les temps )
Que la fplendeur d'autrui blefle dans leurs ténébres;
Répandront leur venin près du plus pur encens ,
Et feront leur bonheur de reſter Mécontens.
Tous les Nouvelliftes des Villes ,
Ces Oracles bourgeois , Politiques du coin ,
Qui toujours féconds & ftériles ,
Font leurs menus-plaifirs des maux qu'on fouffre
au loin ;
Gens pour qui la Gazette eft du premier befoin ,
Comme l'air & la nourriture ;
Satisfaits , enchantés quand ils ont pour pâture
Une bonne bataille avec fes agrémens ,
Une bonne lifte bien, fûre
De morts , de bleffés , de mourans ,
Et le touchant plaifir des doubles Supplémens ;
Tous ces vaillans caufeurs , aujourd'hui lans courage
,
Même en applaudiſſant ſont de mauvaiſe humeur
A l'afpect de ce Plan , d'une Paix , fans ombrage,
Qui les prive de la douceur
D'efpérer un nouvel orage.
144 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour nous autres Bonnes-gens ,
Nous autres habitans des Champs ,
Nous béniffons l'heureux Génie ,
Qui ſenſible aux maux des Humains,
Pour leur applanir les chemins
Du bonheur & de l'harmonie
Leur rend de fecourables mains ,
Et qui par l'exemple fublime
Du mépris , des détours , des haines , des foupçons,
Doit infpirer partout cet efptit unanime ,
Et de confiance & d'eſtime ,
Lepremier noeud des Nations.
Voilà, Monfeigneur , une foible image
des fentimens qu'infpire la lecture du
Mémoire Hiftorique . Si la renommée
de la grandeur d'âme & de l'augufte fenfibilité
du Roi pouvoit recevoir quelque
accroiffement dans l'univers , cet
Expofé lumineux y ajouteroit. L'Hiftoire
, en tranfcrivant ce titre immortel,
reproduira dans tous les âges la véné
ration tendre qu'il nous imprime ; & la
gloire d'un Monument fi cher fera bien
fupérieure à la trifte célébrité de ces fyftêmes
de difcorde , de conquêtes , & de
calamités que l'Ambition a quelquefois
écrits près du Trône .
Ces
JANVIER. 1762. 145
Ces Romans du pouvoir , ces projets chimériques
Du calme des Etats cet efprit ennemi ,
Préfentent vainement des rêves telpotiques ,
Sous des noms vainqueurs de l'Oubli ;
Tous les Teftamens politiques
( Soit fabriqués , foit authentiques ) .
De Richelieu , Louvois , Alberoni ,
N'auront jamais fur la Nature
Ces droits de la Raifon ,, cet empire établi ,
Ces droits de la Vertu , cette autorité pure ,
Qui confacrent le nom chéri ,.
Le ton intérellant , la marche noble & fûre ,
Et la loyauté de Sulli.
Je fuis avec un très-profond refpect ,
MONSEIGNEUR ,.
Votre très-humble & trèsobéiffant
ferviteur ,
GRES SET.
Novembre 1761 ,
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. DAVIEL, Chirurgien
ordinaire , & Oculifte du Roi , écrite
au très-célébre & très - illuftre M.
le Baron de Halle , Préſident de
l'Académie Royale des Sciences de
Goettingue , des Académies des Sciences
de Paris , Londres &c. Affocié de
celle de Chirurgie de Paris , & du
Confeil fouverain de la République
de Berne.
En fon Château de Roche.
MONSIEUR ONSIEUR , comme rien n'eſt
plus flateur pour un homme ( qui aime ,
& cultive fa profeffion avec foin ) que
de pouvoir mériter la confiance & les
fuffrages des Grands Maîtres & des SçaJANVIER.
1762. 147
vans , j'ai lieu de m'applaudir que vous
m'ayez accordé les vôtres , en m'adreffant
M. de Forel de Lauſanne par préférence
à tant d'habiles Oculiftes : la
même confiance que vous aviez infpirée
depuis longtemps à ce Malade pour
l'extraction de la cataracte , dont vous
fçavez que j'étois l'inventeur , l'a déterminé
fans doute à me venir trouver à
Paris.
Votre approbation , Monfieur , va
donner un nouveau luftre à ma nouvelle
méthode , & me fervira dorénavant
de bouclier , contre tous ceux qui ont
voulu la détruire même dans fon principe
(a) , les uns en la regardant comme
chimérique & impoffible ; d'autres com .
me une opération dangereufe & meurtriére
de l'oeil , & toute remplie d'accidens
, de difficultés , & de rifques à .
courir pendant & après l'opération ( b ).
D'autres enfin , en condamnant les inftrumens
( que j'avois imaginés dans le
commencement pour faire cette opération
) pour en fubftituer d'autres qui ne
( a ) Voyez le Journal de Verdun du mois de
Février 1749 , page .01.
(b)Voyez le Mercure de France de 1752 , page
145 du mois de Novembre.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
font pas meilleurs à beaucoup près (c) ..
Je viens tout récemment de perfec-.
tionner cette méthode , en fupprimant
moi-même plufieurs inftrumens que j'ai
reconnus comme inutiles , & j'en ai
imaginé d'autres infiniment plus commodes
& plus furs vous en pourrez ju
ger , Monfieur , en les comparant avec
les premiers.
J'ai prié M. de Forel & M. le Médccin
Dapples , de vous en rendre un
compte fidele ; le premier en a reffenti
tout le bien , & le fecond m'a vu manoeuvrer
trois fois avec ces inftrumens
fur trois yeux différens , pour extraire la
cataractc , & avec un fuccès parfait,
J'ofe me flatter même que ceux qui ont
voulu s'écarter de la route que j'avois,
tenue pour faire cette opération , feront
forcés de reconnoître la fupériorité de
cette derniere méthode que j'ai rectifiée ,
à un point , qu'elle m'a paru exempte
de
tous les accidens qui fuivoient quelques,
fois la premiere ; & lorfqu'on aura une
fois reconnu les avantages de cette der-
3
(c ) Voyez les Mémoires de l'Académie Royale
de Chirurgie , Edition in- 4 ° pages 563 & 577, I
& le Mercure de France du mois de Decembre
1759 , page 22 de la lettre écrite à M. Hoin ,
Chirurgien à Dijon ."
JANVIER. 1762. 149.
niere méthode , je ne doute nullement
que ceux qui aiment le bien de l'humanité
, ne me fcachent bon gré , & ne
me rendent la juftice qui m'eft due ;
cette façon d'opérer fera amplement détaillée
dans un Mémoire que je me propofe
de donner à l'Académie Royale
de Chirurgie dans fa Séance publique ,
qui fera le premier Jeudi d'après la Quafimodo
de l'année 1752 : fi cette illuftre
Compagnie le juge digne d'y paroître.
Ce Mémoire fera précédé d'une Differtation
fur les cataractes de naiffance ,
& l'entier fuccès de ma méthode , dans
vingt-une que j'ai déjà opérées depuis
que je m'attache aux maladies des Yeux.
Vous aviez examiné les yeux de M.
de Forel longtemps avant qu'il vint
à Paris , & quoique vous en connuffiez
P'état avant moi , permettez cependant
que j'aye l'honneur de vous le rappe! -
ler , pour fçavoir feulement fi j'ai été
affez heureux pour me rencontrer avec
vous.
1. L'oeil droit que j'ai opéré le premier
, m'a paru avoir les mêmes fignes ,
que j'ai toujours obfervés aux yeux des
cataractés de naiffance : un mouvement
involontaire & convulfif; il paroiffoit
dans la prunelle une opacité inégale , a-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
peu - près femblable à une petite veffic
remplie d'un petit lait mal clarifié , dans
le fond de laquelle on remarquoit un
point jaunâtre un peu enfoncé , & fitué
vers la partie fupérieure de cette prunelle
du côté du petit angle , elle avoit la
moitié de fon mouvement ; le Malade
diftinguoit l'ombre des objets , & les
couleurs frappantes , comme le blanc &
le rouge , &c ; ce qui me fit préfumer
que le fond de l'oeil étoit fain , quoique
le criftalin fut prefqu'entiérement fondu
dans fa capfule ; l'oeil gauche étoit à-peuprès
dans le même état que le droit , à la
différence que l'opacité de la prunelle
paroiffoit moins forte , & qu'il pénétroit
encore affez de rayons de lumiére dans
le fond de cet oeil , pour y peindre les
objets , & les diftinguer , à la vérité , de
bien près , à la faveur d'une louppe , &
en cherchant longtemps pour pouvoir
trouver le point de vue qui étoit au bas
de la prunelle , où l'on appercevoit une
efpéce de diaphanéité demi-circulaire
Jorfque cette prunelle venoit à fe dilater
un peu , ce qui fubfifte même encore
aujourd'hui.
J'ai remarqué dans la partie fupérieure
prefque latérale de la cornée de cet
cil ( vers le grand angle ) deux petits
JANVIER. 1762. ISI
points blanchâtres unis l'un à l'autre ,
que j'ai jugé être une petite portion du
criftalin , le refte étant couvert par une
efpéce de mufcofité , comme à l'oeil
droit , dont la prunelle avoit auffi le
même mouvement.
: M. de Forel m'ayant demandé ce
que je penfois de fes yeux , fi je n'avois
aucun doute fur la maladie dont ils
étoient atteints , fi je croyois que l'opération
pourroit réuffir , je ne fis aucune
difficulté d'affurer ce Malade , que
fa cataracte de l'oeil droit pouvoit être
opérée , quoiqu'elle fût fondue en partie
dans fa capfule , & prèfque femblable à
une espéce d'hydatyde , ce que j'ai déjà
obfervé plufieurs fois fur des yeux cataractés
, dont les Malades ont fort bien
vu après l'opération . ( d) Et comme le
rapporte encore le célébre Platner dans
fes Inftitutions Chirurgicales , pag. 883.
De Cataracta , vel de fuffufione.
M. de Forel , & M. Dapples qui m'avoient
confulté , parurent affez contens
de ma réponſe , mais comme des gens
fages , ils voulurent encore affembler un
nombre d'habiles Médecins & Chirur-
(d) Voyez le Journal des Sçavans du mois de
Février 1756 , page 9 de la lettre de mon fils da
6 Décembre 1755 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
2
giens , afin de n'avoir rien à fe reprocher
, & on convoqua les perfonnes ciaprès
nommées , fçavoir , MM. Fer
rein , Thieri & Demours , Médecins , &
M. Tenon , Chirurgien ; le mérite de
tous ces Meffieurs nous étant connu ,
nous confultâmes M. Dapples & moi
avec eux ; & comme la maladie de
M. de Forel parut ne fouffrir aucune
difficulté , les fentimens furent unanimes
, & il fut décidé que l'oeil droit feroit
opéré , mais je ne confeillai pas à
M. de Forel de fe faire opérer de l'oeil
gauche ; je lui fis préffentir qu'il y auroit
de l'imprudence de toucher à un oeil
dont i voyoit encore un peu , d'autant
mieux auffi que le plus habile Chirur
gien n'étoit pas toujours für de réuffir
dans les opérations qu'il entreprenoit ,
même les mieux faites , & j'ajoutai que
l'on feroit toujours à temps d'opérer
l'oeil gauche , au cas que le droit n'eût
pas tout le fuccès qu'on en pouvoit atrendre.
M. de Forel approuva le confeil que
je lui donnois , & tout de fuite M. Thiéri
fut chargé de préparer le Malade à l'opération
, qui fut faite le Jeudi fuivant troifiéme
du courant , à onze heures du mafin
, en préfence de tous les Confultans ;
JANVIER. 1762.
153
1
& quoique la cataracte ne préfentat pas
un coup d'oeil favorable , j'augurai bien
cependant de l'opération que j'allois fai
re , dont j'avois déjà vingt expériences
femblables , fur des cataractes de là même
efpécs ; j'ofai même affurer qu'elles
étoient préfqué toutes fans danger , par
le peu d'effortque le cryftallin faifcitpour
fortir de fa capfule , à caufe de fa moleffe;
cette capfule étoit , pourainfi-dire , prèfque
toujours rompue , ou du moins fi
prête à l'être , que la cataracte fortit fans'
la moindre violence , comme M. Dapples
qui l'a vu , pourra vous le dire , &
comme vous allez l'apprendre vous - même
, par les fuites de l'opération.
A peine la cornée tranfparente futelle
ouverte triangulairement , que l'humeur
acqueufe s'écoula , & tout de fuite
une humeur vifqueufe qui étoit contenue
entre le corps du cryftallin & la membrane
qui étoit rompue ; ce corps commença
d'abord de fuir fous la partie fupérieure
de la prunelle antérieurement ,
comme fous une trappe ; c'eft alors que
je ne perdis pas un moment de temps .
pour faire fortir cette cataracte , mais
d'une façon différente de celle qu'on a
coutume de pratiquer ; c'est-à -dire , en
pallant tantôt au- deffus , tantôt au-def-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
fous du globe de l'oeil ; m'étant apperçu
que le cryftallin préfentoit fon bifeau
au- deffus du bord inférieur de la prunelle
, fi j'avois preffé le bas de l'oeil , toute
l'humeur nitrée feroit fortie , le cryſtallin
auroit demeuré attaché au bord fupérieur
de la prunelle , & tout l'oeil fe
feroit vuidé ; c'eft auffi pourquoi je
portai fur le champ une petite curette
de vermeil fort polie fous la partie poftérieure
du cryſtallin , dans la crenelure
de laquelle j'engageai ce corps , que je
tirai dans un inftant , fans le moindre
éffort , & fans qu'il en réfultât le plus
petit accident ; il est vrai qu'il reſta unc
petite portion de la capfule cryftalline
de fa lame antérieure attachée à la partie
fupérieure de la prunelle , cette portion
de membrane avoit environ une
ligne de largeur , mais je ne jugeai pas à
propos d'emporter cete membrane forcément
, crainte de donner lieu à une
inflammation dans tout le globe , par le
tiraillement que j'aurois excité vers les
procès ciliaires , où vous fçavez mieux
que moi , Monfieur , que la capfule cryftalline
eft fi fortement attachée , de
même qu'au cercle ciliaire interne . Mon
expérience m'a enſeigné à ne jamais tirailler
avec violence ces petites porJANVIER.
1762 . 155
tions de membranes qui reftent quelquefois
après l'opération de la cataracte
, par extraction du cryftallin , puifque
ces mêmes membranes fe défféchent
& fe détachent toujours d'elles- mêmes ,
& quelques mois après elles ne paroiffent
plus.
Lorfque j'eus enlevé le noyau du cryftallin
( qui n'avoit pas une ligne & demie
de diametre , & moins d'un tiers de
ligne d'épaiffeur ) le Malade s'écria qu'il
voyoit fort bien , &mit d'abord la main
fur mon vifage , prit mon nés , ma bouche
, toucha mes yeux , diftingua un
chapeau bordé d'or , une canne à béquille
d'or , un écu de fix livres , & plufieurs
autres objets ; l'opération ne dura
que cinq minutes en tout : il ne fortit
pas une feule goute de fang , & le Malade
avoua devant tout le monde , qu'il
n'avoit reffenti aucune douleur ; il faut
dire auffi à la louange de M. de Forel
qu'il fut d'une tranquillité infinie pendant
tout le temps de l'opération , &
même pendant toute la cure.
Que les Chirurgiens feroient heureux
s'ils avoient toujours affaire à des Malades
auffi fermes & auffi raifonnables !
L'opération achevée , je panfai ce
Malade à l'ordinaire ; il fut mis tout
G vi
156 MERCURE DE FRANCE.
de fuite dans fon lit ; il garda une diete
exacte , fut faigné au bras trois heures
après l'opération , paffa le refte du jour
& la nuit fort tranquillement , dormit
même fix heures fans interruption .
Le Vendredi douze , la faignée fut
réitérée , précédée d'un lavement quelques
heures avant ; ces deux remedes
firent un fi bon effet , que le Malade fe
trouva au mieux quelques heures après ,
& continua d'aller fi parfaitement , qu'il
n'eut pas la plus petite douleur , ni le
moindre accident depuis le moment de
l'opération , jufqu'au Vendredi dix-huitiéme
, que je découvris fes yeux , &
que je lui permis de fe promener
dans la chambre , médiocrement éclai+
rée ; ce Malade fut fagement conduit
à une nourriture folide , & M. Dapples
qui ne le quittoit jamais , l'obfer
voit avec une circonfpe&tion infinie , &
fit connoître à M. de Forel , qu'il eft précieux
de trouver , dans un habile Médecin
, un ami de coeur. J'ai eu la douce
fatisfaction de voir partir ce Malade de
Paris bien guéri , & il a bien voulu fe
charger de vous remettre cette Lettre
avec une petite eftampe affez curieufe
par les circonftances qu'elle renferme
Concernant la fection de l'iris que j'ai été
JANVIER. 1762. 157
obligé de faire à l'oeil droit d'un Malade
; j'ai emporté la moitié de cette membrane
, pour former une prunelle artificiele
, puifque la naturelle étoit prèfqu'entiérement
effacée , & détruite à la
fuite d'une ophtalmic de la chorroïde
qui avoit occafionné une cataracte adhérente
.
Cette opération ne fut fuivie d'aucun
accident , ni même de la plus petite douleur
; & ce Malade voit fi parfaitement
aujourd'hui de fon ceil ( car il n'en a
qu'un ) , qu'il eft en état non -feulement
de lire & d'écrire , mais encore de deffiner
& de peindre avec le fecours d'une
lunette à cataracte du numero 3. Vous
en pourrez juger vous - même , Monfieur
, en voyant l'eftampe dont M. de
Forel & M. Dapples ont vu le deffein
en original.
Ce n'eft pas là la feule fois que j'ai
été obligé d'emporter l'iris , ou d'en
faire la fection , j'ai de grandes obfervations
à donner à ce fujet , fans que
j'en. aye vu réfulter le moindre accident.
Que j'aurois été charmé , Mon
fieur , fi je vous avois eu pour témoin
de toutes ces opérations , & furtout
de celle que j'ai faite à M. de Forel ,
& que je le ferois encore , fi j'avois
158 MERCURE DE FRANCE.
un jour le bonheur de vous voir à Paris
; mais qui pourroit s'en flatter, vous
qui êtes fi utile à votre patrie , dont
vous êtes un des plus zélés fupports.
Nous attendons avec beaucoup d'empreffement
votre grand Ouvrage fur la
Phyfiologie ; continuez- nous donc votre
bonne volonté , fans cependant altérer
votre fanté fi néceffaire au Public
, & permettez que je vous faffe
quelquefois part de mes petits travaux, &
que je vous demande vos confcils , dont
j'ai extrêmement befoin fur un Traité
complet fur toutes les maladie des yeux
que je me propofe de donner bientôt
au Public , moins cependant par envie
de prendre le titre dangereux d'Auteur,
que pour facrifier à ce même Public
mes études & mes veilles ; je me croirai
trop récompenfé s'il veut bien recevoir
mon Ouvrage revoir d'auffi bon
coeur que je préends le lui donner .
J'ai l'honneur d'être , & c .
Paris , ce 30 Septembre 1761 .
DAVIEL.
JANVIER. 1762. 159
ARCHITECTURE.
SUITE des Obfervations fur l'Architecture
& fes Acceſſoires..
CEE que l'on vient de dire de la Sculpture
, on peut le dire de la Peinture employée
dans les dedans ; il feroit également
à defirer que les principales figures
en peinture s'accordaffent de proportion
avec les principales figures de fculpture
les unes & les autres relativement aux
proportions d'Architecture : alors tous
nos Temples , Sallons , Galleries , &
généralement tous les Edifices fufceptibles
de ces acceffoires , nous paroîtroient
plus vaftes & plus élevés qu'ils
ne paroiffent , attendu le méfaccord qui
fe rencontre dans la plupart des plus fuperbes
monumens. Quel mauvais effet
ne font pas les principales figures de nos.
plafonds & des pannaches de nos dômes
lorfquelles font trop fortes? elles paroiffent
plutôt des géants que des faints
pendant que celles des tableaux d'Autels
font d'une grandeur beaucoup moindre.
,
Il eſt cependant certain cas où l'on
160 MERCURE DE FRANCE.
doit déférer totalement aux Peintres &
aux Sculpteurs, comme lorfque la Peinture
& la Sculpture doivent faire le feul
objet intéreffant d'un monument ou
d'une fête , afin que le génie de l'Artiſté
puiffe agir en liberté & placer des figures
coloffales fi le cas le requiert. Nous
avons pour exemple , du Cavalier Bernini,
la Chaire de S. Pierre ,
où les quatre
principales figures ont dix-huit pieds
de proportion : comme fa Fontaine de
la place Navone à Rome. Je dis donc
qu'une des attentions particulières doit
être de faire accorder les acceffoires de
Peinture & de Sculpture avec les proportions
de l'ordre pour lequel ils font
deftinés. L'Architecte doit furtout éviter
la confufion dans les ornemens de
fculpture & n'en pas charger l'Edifice ;'
car pour lors ils difputent trop avec les
ordres où ils font appliqués , comme on
le voit au portail des Jéfuites de la rue
S. Antoine...
Un autre genre d'acceffoires qui ne
mérite pas une moindre attention que
ceux de Peinture & de Sculpture , c'eft!
l'affortiment des marbres de couleur &!
l'application des marbres & dorures :
Lorfque l'on a des marbres à appli
quer dans quelques décorations , il faut
JANVIER. 1762. 161
avoir attention , s'il y en doit entrer de
différentes couleurs , de ne les pas mettre
trop oppofés & trop tranchans , afin
qu'il regne dans leur affemblage autant
d'harmonie que dans un bon tableau.
C'eft à l'Artifte à faifir ces différens tons
de couleur , afin qu'ils foient amenés
par gradation & que leur trop grande
oppofition ne fatigue pas l'oeil délicat de
l'homme de Goût.
•
Quant aux bronzes , comme ils font
ordinairement verdâtres , rougeâtres, &
quelquefois dorés , il eft néceffaire de
bien affortir les fonds fur lefquels ils
doivent être appliqués , afin qu'ils ne
tranchent pas trop à la vue. On peut
lire là- deffus ce que dit M. Daviler au
fujet des compartimens .
Un troifiéme genre d'acceffoires qu'on
néglige prefque généralement , c'eft le
ménagement des jours , qui dans bien
des cas fervent à donner le caractère
que l'intérieur de l'Ed fire doit avoir &
à faire valoir les parties de Peinture &
& Sculpture qui le décorent. Par exemple
: l'intérieur d'un Temple doit , commeje
l'ai dit , infpirer le refpe&t par l'air
de recueillement qui doit y régner , &
l'on ne peut l'annoncer que par le ménagement
des jours dont le Peintre &
162 MERCURE DE FRANCE .
le Sculpteur doivent tirer tout l'effet de
fcurs figures , bas -reliefs & tableaux .
On doit obferver qu'il ne faut mettre
aucuns jours au-deffus ni derrière les
objets que l'on veut faire diftinguer; parce
que la lumière ainfi placée , frappe les
yeux du Spectateur,le prive du plaifir de
jouir de ces objets . Pour éviter donc
cetinconvénient, il faut placer ces jours
au-devant & fur les côtés; alors ils fe trouveront
bien détaillés par la lumière ainfi
difpofée qui ne laiffera rien échapper
aux Spectateurs. Il eft fi néceffaire de
bien placer ces jours , que le bon Peintre
n'entreprendra pas un tableau qu'il
ne fçâche de quel côté il fera éclairé ,
& l'habile Sculpteur en fera autant avant
d'ébaucher fa figure ou fon bas-relief.
Les jours que l'on doit introduire
dans l'intérieur d'un Edifice pour lui
donner le caractere qui lui eft deſtiné ,
doivent également être dirigés obliquement.
Cette direction produit des feconds
jours qui font régner dans un
Temple le recueillement qu'on y defire .
La Coupole des Invalides eft un exemple
bien fenfible de l'effet avantageux
des feconds jours fi heureuſement
placés entre les deux voutes . L'on voit
évidemment que le trumeau qui fait fi
JANVIER. 1762. 163
mal en dehors , ainfi que l'abat-jour
pratiqué dans la croifée du fecond ordre
du Portaif , n'ont été hazardés que
pour diminuer le jour du fond & pour
qu'il n'y en ait que de côté qui puiffe
agir fur la Peinture du Dôme.
Le caractère du Temple eft beaucoup
mieux exprimé en Italie qu'en France ;
l'air de recueillement y eft bien mieux
rendu que dans la plupart de nos Eglifes.
La raifon en eft fimple , c'eft qu'en
France on répand indifféremment des
jours de toutes parts. Cette grande
clarté les rend indécis , les rend pefans
à la vue , & en ôte l'air tranquille
que l'on devroit y trouver pour imprimer
le refpect dû aux Lieux - Saints en
Italie , au contraire , on a eu foin de
n'y introduire que très -peu de jour.
En un mot , l'on n'a befoin de jour
dans nos Eglifes que dans les bas pour
y pouvoir lire ; mais dans les chevets
& dans les voutes il n'y faut que des
feconds jours qui fans être apperçus
éclairent fuffifamment les Peintures &
Sculptures ; auffi eft-il abfolument néceffaire
qu'un Architecte,pour être bon.
Décorateur , ait beaucoup déffiné & converfé
avec de fçavans Peintres & de
grands Sculpteurs, afin de pouvoir con164
MERCURE DE FRANCE.
cilier toutes les parties d'un grand &
fuperbe édifice. Il doit avant l'exécution
fe rendre compte des effets de la lumiere
qu'il veut introduire dans fon
édifice & ce qu'elle y produira car à
cet égard il faut confidérer que la même
raifon qui veut que l'on n'admette
que des feconds jours dans une Eglife
éxige en même temps qu'ils foient premiers
dans un belveder ou autres édifices
qui doivent par leur deftination inviter
à la gaité ; de même auffi les
jours que l'on introduira dans un Palais
de Juftice doivent être moyens
pour infpirer la crainte ; & dans une
prifon la lumière doit fembler s'y refufer
pour annoncer l'horreur du féjour.
Enfin on ne peut trop examiner
les effets du clair- obfcur dans la Nature
, afin de faifir à propos toutes ces
différentes nuances : l'on vient de nous
en donner un bel exemple dans la
Chapelle du Sépulchre à S. Roch.
1
Par M. DUMONT Profeffeur d'Architecture .
M. Dumont ancien Penfionnaire
du Roi , Membre des Académies de
Rome de Florence & de Bologne ,
vient de mettre au jour une partie des
Etudes qu'il a faites , tant à S. Pierre de
,
JANVIER. 1762. 165.
Rome que dans les plus beaux Palais
d'Italie , qu'il a mefurés exactement."
Il y a joint des parties de Bâtimens François
, exécutes fous les Deffeins de M.
Soufflot , Architecte & Contrôleur des
Bâtimens du Roi ; ainfi que des principes
de Compofitions , le tout bien exatement
cotté de façon à pouvoir juger
de l'exécution.
i Cet Ouvrage eft utile & intéreffant'
pour les Artiftes & Amateurs d'Architecture
.
L'Auteur chez lequel fe trouvent toutes
ces Etudes , y a joint un cayer de
Ruines , propres aux Peintres & aux .
Décorateurs.
SCULPTURE.
COPIE d'une Lettre écrite à M. le
Comte de CAYLUS .
PERMET ERMETTEZ - MOI ,
Monfieur , de
vous faire part de la confiance que M.
le Cardinal de Kochouard a bien voulu
avoir en moi. Son Eminence m'a
chargé de la Sculpture d'une fête qu'il
fait exécuter à la face extérieure de fon
Palais . Les figures reprefentent les tois
vertus théologales , & font de dix pieds
*
166 MERCURE DE FRANCE.
de proportion ; de plus , un grouppe
principal pour être mis au milieu de la
façade , lequel repréfente la Religion
Gallicane appuyée fur le globe de la
France , & pofant de la main droite
une flamme fur le chandelier de la
Foi ; un jeune Ange tient dans fes
mains une banderolle fur laquelle font
écrits ces mots : Ut luceat omnibus.
cette figure eft élevée à quarante pieds
& eft d'environ vingt pieds de proportion
affife . La fête publique durera
trois jours , & eft ordonnée pour le
deux ou le trois de Janvier.
J'ai l'honneur d'être & c.
BERRUER.
De ROME, ce 23 Décembre 1761 .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE .
LETOTON
HARMONIQUE , ou nouveaujeu
de hazard, par lequel toutes perfonnes
pourront compofer une infinité
de marches en Trio , en faisant tourner
un Toton , & cela fans fçavoir la
Compofition ni même la Mufique . Ces
marches pourront fe jouer fur toutes
JANVIER. 1762. 167
fortes d'Inftrumens à cordes & à vent
Par M. de la Chevardière. Prix 4 1. 4 f
avec le Toton . A Paris , chez l'Auteur ,
fucceffeur de M. le Clerc , rue du Roule,
à la Croix d'or , & aux adreffes ordinaires.
PREMIER LIVRE de Piéces de Clavecin
, dédiées à Mademoiſelle d'Harcourt
de Beuvron.Par M.Parant , Organiſte des
Quinze-vingts. Prix , 6 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , dans l'enclos des Quinze-
vingts, & aux adreffes ordinaires . Ces
Piéces nous ont paru agréables , & pleine
de Chant , mérite qui malheureuſement
devient un peu rare & ne fçauroit
être trop recommandé.
JOURNAL DE PIECES DE Clavecin,
compofées fur les Ariettes & fur les Airs
choifis dans les Intermédes & dans les
Opéra-Comiques qui ont eu le plus de
fuccès , dédié à M. de la Borde , Receveur
général des Finances , par M. Clément.
Ces Piéces font en même temps
accompagnement avec leurs Airs , &
fe peuvent jouer fur la Harpe. L'abonnement
pour l'année entiére eft de 12
liv. moitié du prix ordinaire ; & il paroîtra
deux fuites de ces Piéces tous les
mois. Les perfonnes de Province qui
1
168 MERCURE DE FRANCE.
voudront s'abonner , payeront 18 liv .
& le Journal leur fera envoyé tous les
mois par la Pofte , franc. de port. Il
faut écrire , pour l'abonnement , à M.
Clément , Cloître S. Thomas du Louvre...
Cet Ouvrage , en retraçant au Public
les Ariettes & les Airs qui lui ont
fait le plus de plaifir , ne pourra qu'être
reçu favorablement. L'Effai fur la Baffe
fondamentale , du même Auteur, également
dédié à M. de la Borde , fait
honneur au goût de cet Amateur , ainfi
qu'aux connoiffances qu'il a acquifes.
de la bonne harmonie,
LE
GRAVURE..
E fieur Mondhar , rue S. Jacques ,
à l'hôtel de Saumur , vient de mettre en
vente deux Eftampes de très - bon goût :
l'une repréfente un Vaiffeau de guérre
Angloisaffale fur la côte ; l'autre un,
Soleil couchant fur mer , vue d'Italie :
l'une & l'autre d'après les tableaux de
M. de Flotte S. Jofeph , gravées à l'eau:
forte par M. Andoyart , & terminéesau
burin par M. Heudelot. Elles font .
dédiées à M. le Marquis de Bandol,
Le
JANVIER. 1762. 169
Le fieur Lattré , Graveur , rue Saint
Jacques , à la Ville de Bordeaux , vient
de publier l'Atlas militaire par M. Rizzy
Zannony , de la Société Cofmographique
de Gottingue , Profeffeur de Géographie
, où l'on a diftingué , par des
couleurs , les marches des Armées , avec
les dattes de tous les chocs & batailles
depuis 1756 , jufqu'à la fin de 1661 .
Pour rendre cet Atlas plus intéreffant
& fe conformer au goût d'un grand
nombre d'Officiers de diftinction , on
y a joint un Journal bien circonftancié
de la guerre préfente , depuis fon commencement
jufqu'à préfent. Le format
in- 18 , fe vend , relié en maroquin , 6
liv , avec le Journal ; 7 liv . en veau , liv.
& avec le Journal , 6 liv.
Le même publie un Atlas du même
Auteur , contenant la Mappemonde &
les quatre parties avec les différens Etats
d'Europe , auffi én- 18 , faifant en tout
trente feuilles , relié en maroquin , 9
liv . en veau , 8 liv .
On trouve chez le même un trèsbeau
plan de Dijon , en deux feuilles
avec une vue & les principaux Edificés
de cette Ville , artiftement ajoutés
autour du Plan. Le fieur Lattré prévient ,
qu'ayant gravé ce Plan pour MM. des
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
États de Bourgogne , il n'en fera vendu
qu'un très-petit nombre dont il a été
gratifié :
Le feur Brion , Ingénieur-Géographe
, déja connu par différens Ouvrages
, vient de mettre au jour une Carte
qui a pour titre La France analyfee
par Gouvernemens Parlemens , Généralités
ou Intendances , & Archevêchés
ou Provinces Eccléfiaftiques . L'art de
cette Carte confifte principalement en
ce qu'une feule Planche tient lieu de
quatre Planches différentes , c'est-à-dire
que les quatre divifions générales du
Royaume font comprifes enſemble
dans une même feuille fimplement enluminée
, ou bien font traitées à part ,
& avec plus de clarté , chacune dans
une feuille lavée. L'Ouvrage eft cu-.
rieux & intéreffant encore à d'autres
égards : l'on y trouve tous les lieux remarquables
foit par leurs productions,
foit par leur commerce ; les Ports & les
Places fortes , caractérisés fuivant leur
plus ou moins d'importance ; ainfi que
les routes de Paris aux principales Villes
du Royaume & des Pays limitrophes ,
avec les diftances de Ville en Ville en
lieues communes , Pour éviter que les
JANVIER. 1762. MI
couleurs couvrent des pofitions par la
largeur des bandes , comme on le voit
fouvent fur les Cartes , même fur fes
premieres épreuves qui ont été diftribuées
de celle - ci , l'Auteur a imaginé
de fimplifier & rendre plus correcte la
maniere dont on y emploie les couleurs.
Le prix eft de 20 f. pour la feuille
enluminée , & 4 liv . 16 f. pour la fuite
des quatre feuilles lavées . A Paris , chez
l'Auteur , rue S. Jacques , à la Croix
blanche , près la Fontaine S. Severin .
Le fieur Brion enfeigne la Géographie
, les Fortifications & le Deffein .
LETTRE de M. BELLIN , Ingénieur
de la Marine , à M. le Chevalier
de *** Capitaine des Vaiffeaux
du Roi.
MONSIEUR,
J'ai l'honneur de vous envoyer la
Carte du Cours du Fleuve de Saint-
Laurent, depuis Quebec jufqu'à la Mer ,
que je viens de publier & fur laquelle
y a longtems que je travaille . J'auois
encore différé de la mettre au jour
Hjj
172 MERCURE DE FRANCE.
malgré les demandes réiterées des Navigateurs
, fi les Anglois n'en avoient
publiés une à la fin de l'année 1760.
qu'ils difent levée par ordre du Vice-
Amiral Saunders.
Cette Carte qui eft en douze feuilles
, ne m'a pas paru , après l'examen
le plus fcrupuleux , avoir ce degré de
précifion & cet efprit de détail qui font
le mérite des Cartes Marines : pour s'en
convaincre il ne faut que la comparer
avec la mienne ; d'ailleurs fa difpofition
n'eft pas commode pour la navigation
; on a peine à trouver du premier
coup d'oeil le rapport de ces douze
feuilles & la fuite des parties qu'elles
contiennent , lorfqu'il s'agit de paffer
d'une feuille à l'autre ; & fi on les réunit
enſemble pour n'en faire qu'une ,
alors fa grandeur eft confidérable &
devient très-embarraffante dans un Navire
.
J'ai évité cet inconvénient en faifant
ma Carte en deux feuilles feulement ,
quoique mon échelle foit un peu plus
grande que la leur , & que j'aye mis
plus de détail dans le contour des côtes.
Une pareille différence vous paroîtra
fans doute étonnante ; elle ne
vient cependant que de la maniere d'o-
2
JANVIER. 1762. 173
rienter la Carte & de la difpofer fur
le papier.
Une autre remarque qu'il eft important
de faire fur la Carte Angloife , c'eft
qu'elle eft tracée fuivant les airs de vent
de la Bouffole , dont ils n'avertiffent
point ; au lieu que j'ai orienté la mienne
fur le Nord du Monde , avec l'attention
de marquer de combien de degrés
l'aiguille aimantée varioit , fuivant
les endroits où elle a été obfervée ; car
cette variation n'eft pas la même par
tout le Fleuve. Par exemple , auprès de
Quebec elle eft de quinze degrés trente
minutes vers le Nord- oueft , & aux
fept Ifles qui font à l'entrée du Fleuve
elle eft de dix-fept degrés trente minutes.
De plus j'ai affujetti ma Carte à
des obfervations de latitude , & je l'ai
marquée , ce que les Anglois n'ont point
fait. Vous fçavez combien cela eſt important
pour la Navigation.
Ces défauts ne font pas les feuls qu'il
y ait dans la Carte Angloife , on y en
trouve d'une autre efpéce , & qui font
très -préjudiciables à la fureté des Navigateurs
; je n'ai point deffein d'entrer
dans un grand détail à cet égard , je me
contenterai de vous indiquer quelquesunes
de ces erreurs.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
1º. Depuis le Forillon qui eft le Cap.
le plus à l'entrée du Fleuve , jufqu'à la
grande Riviere des Montlouis, il y a tout
au plus 28 lieues : La Carte Angloife en
marque 40 au moins. Vous connoiffez
à quels dangers une pareille erreur peut
expofer les Vaiffeaux , fur-tout en tems
de brume ; d'ailleurs , le détail de la
côte entre ces deux endroits y eft fort négligé
& différe beaucoup de la mienne .
2º. Du Cap Chat à l'Ile Saint- Barnabé
, plufieurs habiles Navigateurs ont
trouvé qu'il y avoit 27 à 28 lieues . La
Carte Angloife y met 35 lieues.
3º. Cette Carte marque fort mal la
largeur du Fleuve dans beaucoup d'endroits
; par exemple , de la Riviere
des Montlouis aux fept Ifles , elle met
23 lieues fur ma Carte il n'y en a que
16 tout au plus. Ainfi un Navire qui fe
conduiroit fur la Carte Angloife pour
traverfer des Mont-Louis aux fept Ifles ,
en tems de brume , iroit fe brifer fur
les fept Ifles , lorfqu'il s'en croiroit en
core à 7 lieues. Autre exemple : entre la
pointe de Mille Vaches à la côte dú
Nord & l'Iflet le Biquet à la côte du
Sud , le Canal n'a pas 4 lieues de large .
Cette Carte en marque près de 7.
4" . La côte du Nord n'eft ni plus
JANVIER. 1762. 175
pour
exacte , ni plus détaillée que celle du
Sud; on y trouve entre la Riviere Moiny
fie , auprès des fept Ifles , & les Illes
du Mingen , 27 lieues de diftance , au
lieu que fur ma Carte il n'y en a que
18 à 19 , fuivant l'eftime & les obfervations
de plufieurs bons Navigateurs.
Je crois , Monfieur , cès exemples
fuffifans faire connoître le peu de
confiance qu'on peut avoir à la Carte
Angloife. Mais fi vous vous donniez
la peine de comparer fes parties de dé
tail avec ma Carte , vous feriez étonné
du peu de rapport. Vous me demande→
rez peut-être d'où j'ai tiré les remarques
& les obfervations qui ont fervi
de baſe à mon travail ? je vais vous en
rendre compte le plus fuccintement qu'il
me fera poffible.
Vous fçavez que les François, qui depuis
plus de deux fiécles navigent dans
le Fleuve de Saint Laurent , ont été
très-longtems fans en publier de Cartes.
Ce n'a été qu'en 1686 , qu'on entreprit
de faire des obfervations & de
prendre les connoiffances néceffaires
pour en dreffer une. M. Deshayes , de
l'Académie des Sciences ; fut envoyé
pour cet effet . Cet Académicien vifita .
avec foin la côte du Nord du Fleuve
Giv
176 MERCURE DE FRANCE .
depuis Quebec jufqu'aux fept Ifles , fonda
les paffes & les chenaux , releva les
principaux mouillages , marqua les dangers
, & donna des amets pour les éviter.
Mais il ne prit aucune connoiffance
de la côte du Sud. A fon retour le fieur
de Fer , Géographe , publia une Carte
du Fleuve de Saint-Laurent fur les obfervations
de M. Deshayes ; mais il la
mit en fi petit point qu'elle ne pouvoit
pas être d'une grande utilité pour la
Navigation ; cependant c'étoit toujours
beaucoup , puifqu'on n'en avoit point
alors ; malgré cela elle tomba dans l'oubli
, les planches furent négligées , &
depuis très-longtems elles font perdues .
Heureufement on a confervé au Dépôt
des Cartes , Plans & Journaux de
la Marine , les Manufcrits de M. Deshayes
, & les Cartes qu'il a dreffées en
grand point des parties qu'il avoit relevées
; ces morceaux font précieux ;
j'en ai fait ufage , & j'ai eu la fatisfaction
de voir qu'ils s'accordoient avec
les obfervations poftérieures.
Le Fleuve de Saint-Laurent étant chaque
année de plus en plus fréquenté
par les Vaiffeaux du Roi & par les
Marchands , on fentoit le befoin d'en
avoir une Carte ; plufieurs Pilotes &
JANVIER. 1762. 177
Officiers avoient été obligés d'en dreffer
fur leurs obfervations particulieres ;
& ces Cartes manufcrites qui différoient
toutes entr'elles , n'avoient ni l'exactitude
ni la précifion requife.
Dans ces circonftances , les Officiers
du Roi & le Commerce demanderent
au Miniftre de la Marine de leur faire
donner du Dépôt des Plans , une Carte
hydrographique du Fleuve de Saint-
Laurent.
Ne me trouvant pas alors affez inftruit
, je me contentai de remettre à
chaque Vaiffeau du Roi qui alloit à
Quebec une Carte manufcrite du cours
du Fleuve , avec des remarques fur fa
négociation en forme d'inftructions .
Les Commandans , au retour de leur
Campagne, remettoient ( a ) le tout au
Dépôt , avec les obfervations particu
lieres qu'ils s'étoient trouvés à portée
de faire , tant pour vérifier celles que
je leur avois données que pour y en
ajouter de nouvelles .
En fuivant pendant quelques années
une parcille méthode , je devois par-
( a ) J'ai au dépôt plus de quarante Journaux
de Navigation remplis de remarques & d'oblervations
faites dans le fleuve S. Laurent , tant en
momant qu'en defcendant.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
venir à raffembler des connoiffances
fuffifantes pour former une bonne
Carte.
Dans le même tems le Ministre de
la Marine , fous les ordres duquel le
tout s'exécutoit , & qui accordoit une
protection particuliere à mon travail ,
fit armer en différens tems des bâtimens
à Quebec , avec des Officiers & des
Pilotes expérimentés , qu'il chargea de
vifiter la riviere & d'y faire toutes les
remarques poffibles pour la bien connoître
& en affurer la navigation . Leurs
Journaux & leurs Mémoires font au
Dépôt , & ce font ces matériaux que
j'ai mis en oeuvre , qui m'ont fait connoître
les corrections qu'il convenoit
de faire à la Carte Angloife.
Ne croyez pas cependant , Monfieur ,
fur ce que je viens de vous expofer ,
que je prétende vous donner ma Carte
comme un morceau parfait ; il s'en
faut bien que je le penfe ; je ne crains
pas même de vous avouer que j'ai trouvés
plufieurs parties entierement dénuées
d'obfervations , & que j'ai rendues les
moins mal que j'ai pu . Malgré cela
je puis affurer qu'elle eft fupérieure à
celle des Anglois & préférable en tout ,
Je crois même que je pourrois prou-
?
JANVIER. 1762. 179
ver qu'ils fe font fervis de ces premieres
Cartes manufcrites dont j'ai parlé
ci-devant , qu'ils ont trouvé entre les
mains de nos Navigateurs & qu'ils ont
copiées fans autre examen ni critique .
J'ai l'honneur d'être , & c.
P. S. Vous ferez peut-être bien -aife
de fçavoir le prix de la Carte Angloife.
Elle fe vend 24 liv. de notre monnoie
à Londres , & la mienne quatre
francs à Paris . C'est encore un contraſte
d'une autre efpéce ; mais je penfe que
ces fortes d'ouvrages appartiennent à
là Société & doivent être mis à la
portée de tout le monde..
,
ARTICLE V.
•
SPECTACLE S.
PAYANITAINEDAI SI90 6 9011OM ,
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de
Mufique
continue avec le même fuccès , les repréfentations
d'Armide. Mlle Chevalier
en a repris le Rôle le premier de ce
mois.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
On a continué , les Jeudis , Camille ,
Tragédie.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LE Mardi 29 Décembre 1761 , on a
donné la premiere repréfentation de
Zulime , Tragédie de M. de Voltaire..
Cette Piéce eft tellement différente de
celle qui avoit été repréfentée en 1740
fous le même titre , qu'elle ne peut abfolument
être confidérée comme le
même Ouvrage . Elle n'eft
pas moins
différente d'une Tragédie imprimée ,
fous le titre de Zulime , il y a quelques
mois , & que l'Auteur défavoue à jufte.
titre. Nous avons crû ne pouvoir nous
difpenfer d'en donner un Extrait en faveurde
ceux qui n'en auront pas vu la repréfentation,
ou qui ne pourroient s'en
procurer la lecture dans une Edition
conforme à cette Repréfentation.
JANVIER. 1762. 18t
ANALYSE DE ZULIME ,
Tragédie .
PERSONNAGES.
BENASSAR , Souverain de Trémizene.
ZULIME , fille de Bénaffar.
ACTEURS.
M. Brifart.
Mlle Clairon .
MOHADIR , ancien Officier de
Bénafar.
RAMIRE , Héritier du Royaume
de Valence , prifonnier à la
Cour de Trémizene.
IDAMORE , l'un des Captifs
Efpagnols , Confident de Ra
⚫mire.
ATIDE , Princeffe du fang des
Rois de Valence , mariée fecrerement
à Ramire .
M. Dubois.
M. le Kain.
M. Dauberyal.
Mlle Dubois.
SERAME , Coi fidente de Zulime. Mlle Préville .
La Scène eft dans le Palais qu'occupe Zulime à
Arzenie.
AVANT VANT que d'entrer dans l'analyſe
du fil & de l'action de la Tragédie
nous expoferons
quelques circonftances
antérieures
au temps de cette action,
lefquelles , raffemblées
fous un même
182 MERCURE DE FRANCE.
point de vue , épargneront aux lecteurs
le foin de les rejoindre lui -même pour
l'intelligence de cet Extrait .
Ramire héritier du Royaume de
Valence & Atide Princeffe du même
fang , étoient nés tous deux de Parens
captifs à Trémizene. Ils étoient unis
l'un à l'autre par les liens d'un hymen
contracté de l'aveu de ces mêmes Parens,
& fur lequel ils avoient juré d'obferver
un fecret inviolable , furtout à
l'égard de leurs Tyrans. Un grand nombre
des Sujets des Rois de Valence ,
captifs en Afrique , ainfi qu'Atide
& Ramire les reconnoiffoient pour
leurs légitimes Souverains ; ils fondoient
fur Ramire , l'efpoir de leur retour dans
leur Patrie , & celui de le voir un jour
remonter fur le Trône de fes Pères.
Dans cette vue , Idamore , un des Chefs
de ces Efpagnols , & plus particulierement
attaché à Ramire , s'étant apperçu
de l'inclination de Zulime , Fille du
Souverain de Trémizene , pour fon jeune
Prince , avoit , fans rien promettre
& même fans l'aveu de Ramire , fait
paffer dans le coeur de la Princeffe Africaine
jeune & fans expérience l'efpoir
d'en être aimée , peut- être auffi celui de
pouvoir un jour lui être unie par des
JANVIER. 1762. 183
noeuds folemnels . Benaſſar , Souverain
de Trémizene , qui avoit déja éprouvé
plufieurs revers dans fa vieilleffe , venoit
de voir fes États ravagés par les
Turcomans qui l'avoient furpris luimême
dans Trémizene.
Ramire , brave & généreux , avoit , à
la tête de fes Efpagnols , combattu pour
Benaffar; il l'avoit défendu de la premiere
fureur de ces nouveaux Brigands ;
il avoit garanti par-là les jours de ce Souverain
& ceux de Zulime fa fille; il avoit
procuré àBénaffar les moyens de fuir de
Trémizene , & de compofer une armée
de quelques foldats ralliés . Mais les Turcomans
ayant fait offrir la paix à condition
de leur livrer tous les Captifs
Chrétiens , & les Chefs Affricains paroiffant
difpofés à cette lâche condefcendance
, Zulime tremblante pour les
jours de Ramire , Zulime ainfi que
toutes les âmes vives & courageufes ,
plus enflammée encore pour fon amant
par le danger où elle croit le voir ,
ayant détaché quelques Soldats du parti
de fon Père qu'elle avoit joints aux Efpagnols
, étoit venu avec Ramire, Atide
& toute cette troupe, fe renfermer dans
les murs d'Arzenie fur les bords de la
mer , pour pouvoir plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE.
paffer en Europe & époufer Ramire.Les
Turcomans qui n'étoient encore alors
que des Barbares errans , s'étoient retirés
des Etats de Benaflar & lui avoient
laiffé là la liberté de rentrer dans
Trémizene. Il avoit auffitôt député Mohadir
un de fes anciens Officiers , vers
fa Fille pour lui repréfenter l'attentat
de fa fuite & de fa révolte , & pour
l'engager à rentrer dans tous fes devoirs.
par -
L'inftant , où Zulime , malgré fes remords
, déterminée par fa paffion à renoncer
pourjamais à fa Patrie , congédie
Mohadir député par fon Père , eft
l'inftant où commence la Piéce . Les
premieres fcènes font employées à expofer
une partie de ce que nous venons de
mettre fous les yeux du Lecteur . Dans
l'aigreur de fes reproches Mohadir parle
de Ramire comme d'un Efclave ; la
tendreffe de Zulime s'en indigne , elle le
fait fentir avec énergie ; mais Atide plus
intéreffée encore, en fecret, à l'honneur
de Ramire, rappelle les fervices fignalés
qu'il a rendus aux ingrats Affricains.
Par ce qu'on apprend ainfi deRamire,
la paffion de Zulime devient dès-lors plus
intéreffante en devenant plus excufable.
Zulime développe tout l'amour dont
fon coeur brûle pour Ramire , & c'eſt
JANVIER. 1762. 185
,
à Atide , c'eſt à la tendre époufe de ce
Ramire que fon erreur adreffe cette funefte
confidence. Elle voit Ramire ;
trop fenfible pour n'être pas crédule
elle ne voit , elle n'entend que par fon
propre coeur ; l'amour extrême , toujours
interprête infidéle , lui fait trouver
dans les proteftations de reconnoiffance
& de zéle de la part de Ramire l'expreffion
de la tendreffe qu'elle defire : la délicateffe
de fon âme la rend plus touchante
. Elle refufe les fermens par lefquels
elle s'imagine que Ramire veut
attefter fon amour.
» Ah ! les fermens font faits pour un coeur qui
» peut feindre !
>> Si j'en avois befoin , nous ferions trop à plain-
>> dre , &c.
Benafar, irrité de la réfiftance de fa
fille , approche avec des troupes des
remparts d'Arzenie ; Idamore vient apprendre
à Zulime , que l'on voit déjà ce
formidable orage prêt à fondre fur eux.
Ramire , que la reconnoiffance feule
anime , promet de verfer tout fon fang
pour défendre Zulime ; fentiment jufte
& naturel , mais qui fert encore à féduire
fa crédule foibleffe . Elle ne peut con186
MERCURE DE FRANCE .
fentir que fon Amant combatte contre
fon Père ; elle préfére une prompte fuite
; elle fort pour tout difpofer à cet effet
, & s'embarquer avec Ramire , qu'elle
regarde déjà comme fon époux , fur le
Vaiffeau Efpagnol , qu'il vient de lui
dire avoir vu approcher des bords du
rivage , pour le tranfporter à Valence.
Dans l'entretien fecret de Ramire &
d'Atide , le Spectateur eft parfaitement
inftruit qu'Idamore & Atide ont feuls
occafionné l'erreur de Zulime.Le caractére
de Ramire y eft expofé de maniere
à ne lui laiffer aucune tache d'une feinte
fi fatale à la rendre Zulime. Nous voudrions
pouvoir rapporter tous les Vers
qui tracent ce caractére ; ceux - ci en
donneront le principal trait.
RAMIRE¿ Atide.
こち
» Mon coeur eft dans ves mains , le vôtre en eft
>> le maître ;
» Il fut digne de vous ; en feriez- vous un traître a
" J'ai fubi l'esclavage & fon poids rigoureux s
» Le fardeau de la feinte eft cent fois plus affreux .
Tout l'appareil menaçant des armes
de Benaffar , n'a point encore eu d'effet
; il femble que ce Père tendre ne
veuille point ufer de violence ; Idamore
JANVIER. 1762. 187
fait remarquer à Ramire , que cette circonftance
laiffe un inftant favorable à
fa fuite , s'il veut abandonner Zulime ,
ce qui donne lieu de connoître encore
mieux la nobleffe du caractére de Ramire.
» Crois- tu qu'il foit permis
» D'ètre injuſte , infidéle , & traître à fes amis ?
....
IDAMORE.
Non , fans doute , & ce crime eft infâme.
RAMIR E.
>> Eft-il donc plus permis de trahir une femme ,
» De la conduire au piége & de l'abandonner, & c?
En vain on lui oppofe les intérêts les
plus preffans , pour l'engager à feindre
avec Zulime ; il eft déterminé à la détromper
à quelque prix que ce foit avant
que de paffer en Europe avec elle ; on
lui repréfente le danger certain qui en
réfultera pour Atide , le foin de la garantir
occupe fon âme toute entiere ; &
tandis qu'il recommande à Idamore de
veiller , avec tous les fiens , fur les jours
de cette Epoufe chérie , Zulime , enivrée
de l'efpoir qui la féduit , accourt vers lui
pour fuir fur le champ en Europe . Mais
elle le preffe de rendre auparavant leur
tendreffe , non plus affurée , dit - elle ,
188 MERCURE DE FRANCE.
mais plus refpectable par les fermens de
l'Hymen. Ramire ne peut cacher fon
trouble & fa douleur ; Zulime s'en apperçoit
, s'en étonne , mais n'en prévoit
pas encore les motifs.
( Ramire à Zulime. )
Non je ne puis ...
» Pourrois-je vous trahir?
ZULIME .
Hélas ! je vous en crois fans peine ,
>>Vous fauvâtes mes jours ; je brifai votre chaîne ;
» Je vois en vous , Ramire , un vengeur, un époux ,
» Vos bienfaits & les miens , tout me répond de
» vous.
Ramire veut en vain lui faire préffentir
l'obstacle qui s'oppofe à fes feux ,
par la différence des moeurs ,
des prejugés
, des Loix .
ל כ
Pourquoi ( répond Zulime ) m'éffrayez-vous ?
votre Peuple eft le mien.
» Vos loix feront mes loix , vous le fçavez trop
» bien .
» Et qu'ai- je à redouter des moeurs de vos con-
>>>trées ?
» Quels font donc les Humains qui peuplent vos
Erats?
>> Auroient-ils fait desloix pour former des Ingrats?
JANVIER. 1762. 189
RAMIR E.
Je ſuis loin d'être ingrat : non , mon coeur ne
» peut l'être .
>> Sans doute.
ZULIM E.
RAMIRE.
» Mais en moi vous ne verriez qu'un traître,
» Si tout prêt à partir je cachois à vos yeux ,
>> Un obſtacle fatal , oppofé par les Cieux.
ZULIME , avec une ſurpriſe mêlée de terreur.
>>> Un obftacle !
RAMIRE .
Une loi formidable , éternelle.
ZULIME.
>>> Vous m'arrachez le coeur ! achevez . Quelle eſt-
>> elle ? & c.
On ne peut rendre la vérité d'expreffion
que donne l'Actrice à ce dernier
Vers , ( a ) ni le fentiment avec lequel
elle fait valoir le pathétique de cette
Scène , toujours interrompue par des
applaudiffemens. Cet obftacle , oppofé
par Ramire, eft la différence de Religion ;
Zulime en eft frappée d'abord, elle garde
le filence , mais que ne peut furmonter
l'amour ! Elle a vu , depuis long-temps,
l'horreur que Ramire avoit pour une .
(a ) Mlle Clairon .
190 MERCURE DE FRANCE .
Religion qu'elle avoue connoître affez
mal. Elle a facrifié les liens du fang ,
que ne doit- il pas attendre des éfforts
d'une paffion fi impérieufe ; cette paffion
, fertile en fophifmes , lui préfente
déjà comme un devoir , un culte qu'elle
ignore.
» Fidéle à mon époux & ſoumiſe à mon Maître ,
›› J'attendrai tout du temps & d'un ſi cher lien.
» Mon coeur ferviroit-il d'autre Dieu que le tien ?
C'est ainsi que Zulime , franchiffant
tous les obftacles , attefte déjà le Dieu
de Ramire , pour être garant des fermens
de leur hymen . Elle apperçoit Atide.
Dans fon aveuglement , elle defire
qu'elle foit témoin de cette union , mais
un incident , très-naturel dans le Sujet ,
vient brifer celui-ci , & donner un nouveaumouvementà
l'action théâtrale . Atide
annonce que Benafar eft entré dans
le Palais fans armes & fans efcorte. Les
Gardes de Zulime ont fléchi devant fon
Père ; il approche , il cherche fa fille ;
Atide & Ramire s'éloignent. Benaffar
trouve Zulime mourante de douleur &
d'éffroi , dans les bras de fa Suivante. Il
faudroit copier toute cette Scène pour
en faire fentir tout l'intérêt ; il faut l'aJANVIER
. 1762 . 191
voir vu jouer pour être affecté de tout
le fentiment qu'elle infpire.
Aux pieds de fon Père Zulime détcſte
& pleure fes égaremens ; la violence de
fa paffion & la franchiſe de ſon âme lui
arrachent cependant ce dernier aveu .
» Mais ce crime fi cher a ſur moi trop d'empire :
>> Vous n'avez plus de fille.... & je fuis à Ramire.
Le défefpoir du Père fe tourne en fureur
, furtout lorfque Zulime prend contre
lui- même la défenfe de Ramire , &
qu'elle va jufqu'à le lui préfenter comme
un Gendre dont il doit s'honorer . Benafar
charge de malédictions les plus
finiftres , fa malheureufe fille qu'il abandonne
à fon crime & à fes remords.
Zulime eft épouvantée , mais l'amour
qui l'égare , reprend de nouvelles forces
à mesure qu'il rencontre de nouveaux
obftacles,
>> Dieu ( s'écrie-t-elle ) je me livre à toi fitu
>> veux que j'expire,
>>Frappe : mais réponds-moi des larmes de Ra
» mire.
Zulime , indignée du confeil. que lui,
donne Atide , de renoncer à Ramire,
192 MERCURE DE FRANCE.
commence cependant à concevoir quelques
allarme's fur les fentimens de ce
Prince ; elle entrevoit qu'il eft plus affligé
que tendre ; après ce qu'elle a fait ,
eft-ce ainfi , dit - elle , qu'elle doit être
aimée ? Mais ces foupçons s'évanouiffent
dès qu'elle apprend que Ramire la
cherche pour précipiter leur fuite devenue
alors plus néceffaire . Benafar a rap- .
pellé fes Soldats , il va fe rendre maître
du Palais , dont les Gardes rougiffoient
de hui défendre l'entrée . Ce feu! moment,
où Zulime eft encore maîtreffe des paffages
qui conduisent à la Mer , offre une
occafion dont Ramire la preffe de profiter.
Zulime , dans le plus grand égarement
de fes feux , n'oublie pas le foin de
fa gloire ; elle ne veut partir qu'étant
enfin époufe de, Ramire. C'eft ici que
l'intérêt & l'action dramatiques vont
monter au plus haut période , & donner
lieu à de nouveaux incidens.
Il ne refte à Ramire › pour éluder
l'empreffement de Zulime , que le vain
prétexte de ne point aigrir , par cet hymen
, la vengeance de Benaffar ; il offre .
avec refpect de mettre aux pieds de Zulime
& Valence & fon Roi, quand elle
y fera arrivée . Elle commence à lire
avec horreur dans l'âme de Ramire ; elle
fe
"
JANVIER . 1762. 13
fe reproche fa tendreffe & fes bienfaits.
(à Ramire. )
» Sur ces rochers deferts , ingrat , m'as - tu conduite
?
» Pour traîner en Europe une Eſclave à ta fuite ?
Elle rejette avec dédain les reſpects de
Ramire & de fon Peuple , qui la traiteront
, dit-il , en Reine.
» Va , périffent les noms de Reine , de Princeffe ,
» Le nom de ton épouſe eſt le feul qui m'eſt dû ,
>> Le feul qui me rendroit l'honneur que j'ai perdu;
» Le feul que je voulois : Ah barbare que j'aime !
» Peux-tu me propofer d'autre prix que toi - mê-
>> me ?
Le filence de Ramire l'outrage ; elle
fe tourne du côté d'Atides elle la trouve
confternée ...... Que ne peut - on tranfmettre
ici les étonnantes expreffions du
vifage & de la voix de l'Actrice ! Zulime
, trop certaine de fon malheur , paffe
au defir furieux de la plus cruelle vengeance
; qui ne fert encore qu'à déceler
l'excès de fon amour. Elle veut aller
joindre fon Père , elle veut l'implorer .
( à Ramire. )
Il plaindra des douleurs qui ne te touchent pas.
II. Vol. I }
194 MERCURE DE FRANCE.
> Ou de fes mains du moins il faudra que j'ob
>> tienne ,
›› Dirai- je , hélas ! ta mort ! ... Non , ingrat, mais
>> la mienne.
>> Tu le veux , c'en eft fait &c.
Ramire & Atide s'empreffent de l'arrêter.
Tout fon reffentiment fe porte
fur Atide , dont les pleurs , dont le filence
même l'a éclairé. Elle veut renvoyer
l'un & l'autre aux fers d'où elle
les avoit tirés. Ramire l'implore pour
Atide ; ce mouvement d'intérêt pour fa
Rivale redouble fa colere.
» Ah vil couple d'ingrats ,
>> Du fruit de mes douleurs vous ne jouirez pas.
En effet elle rappelle fes Gardes , elle
ordonne de la fuivre pour aller ouvrir
les portes du Palais aux Soldats de fon
Père.
Que man fang fatisfaffe à fa jufte colére !
Qu'il efface ma honte , & que mes yeux mou❤
» rans ,
» Contemplent deux ingrats à mes pieds expirans,
La tendreffe d'Atide la détermine à
renoncer à fon époux dans ce preffant
danger ; mais Ramire en rejette le projet
comme un crime ; il préféré de périr
JANVIER. 1762. 195
enfemble. Atide , qui connoît le fond
du coeur de Zulime , ne défefpére pas
de la calmer ; el'e fait obferver que Zlime
n'a pas mêine tourné fes pas du
côté où il falloit aller pour exécuter fes
menaces. Kamire s'oppofe en vain au
projet d'Atide. Il ne peut la fuivre pour
arrêter , ou du moins pour guider fes
démarches ; il eft retenu dans ce moment
par Benaffar. Ce Vieillard , toujours
plus père que Souverain , n'a point
ufé de violence , d'autant plus qu'il ne
pourroit prévenir l'évafion du côté de la
mer , tandis qu'il entreroit en vainqueur
dans le Palais. Il tente d'exciter la générofité
de Ramire ; il y réuffit facilement.
Cette Scène eft admirablement faite ;
Benallar & Ramire y confervent chacun
une nobleffe & une candeur de caracère
qui la rend très -touchante . Sans
dévoiler le fecret de fon hymen avec
Atide , fans violer par conféquent la loi
des fermens , Ramire protefte à Benaf
Jar, qu'un intérêt auffi cher que le fien
l'engage à ne lui pas ravir fa fille . Il lui
offre pour gage de fa foi de livrer Atide
en ôtage; Atide qui eft du même fang
que lui ; Atide pour qui feule il déclare
avoir tout entrepris . Il exige feulement
que Benafar promette de protéger les
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
jours & la liberté de cette même Atide.
Les paroles font réciproquement ,
jurées ; mais pendant cette conférence ,
le zèle actif de la trop craintive Atide
en a détruit tout l'effet . Elle eft parvenue
à appaifer Zulime ; l'amour a fait
encore plus qu'elle ; enfin elle l'a conduite
au vaiffeau où Ramire eſt attendu
pour mettre à la voile. Quelle horrible
fituation pour Ramire ! On le croit traî
tre & parjure . Benafar a bientôt appris
que , contre la foi qui vient d'être jurée ,
fa fille eft déja embarquée . Il s'eft rendu
maître de la Place & du Palais : Atide
en ôtage va tomber entre fes mains. Il
ne refte plus à Ramire que les derniers
efforts du défefpoir pour combattre &
pour défendre les jours de cette épouse
fi chérie .
Zulime a été enlevée du Vaiffeau par
les Soldats de fon Père' , & ramenée
dans le Palais où elle eft arrêtée . Elle
avoit perdu l'ufage de fes fens ; dès
qu'elle revient à elle , le péril de Ramire
eft le premier foin qui l'occupe. On
lui dit qu'il combat avec intrépidité ;
elle efpére ainfi que ce n'eft point par
lui qu'elle a été trahie ; mais elle apprend
qu'Atide s'eft precipitée au milieu du
carnage pour le défendre. De quelle
JANVIER 1762. 197
horreur cette circonftance la frappe !
Sa fureur trompe fon âme ; elle va jufqu'à
fe croire indifférente à force d'indignation.
Elle fe perfuade qu'elle renonce
même à la vengeance . Succeffivement
elle apprend que Ramire ayant
' épargné les jours de fon Père , dans l'e
combat , l'ayant même garanti de la
fureur de fes Compagnons , à été fait
fon prifonnier. Elle veut aller fe jetter
aux pieds de fon Père . On l'arrête par
fes ordres . Elle doit attendre les effets
de fa clémence & de fa juftice . Dans
cette cruelle attente , livrée à fes réfléxions
, la jaloufie ajoûte de nouveaux
fupplices à fes remords.
>> Dieux ! qu'Atide eft coupable !!
» Atide me tromper avec tant de noirceur !
Quoi les pleurs quelquefois ne partent point du
coeur ? (b)
On tente inutilement de l'irriter
contre Ramire & contre fa perfidie ;
fon coeur n'accufe qu'Atide . Elle avoue
à fa confidente qu'elle adore Ramire.
Atide alors fe préfente à elle ; Zulime
(b) Ce dernier vers , qui eft fublime en fentiment
, fait autant d'honneur à l'Actrice qui le dit ,
qu'à l'Auteur qui l'a fait.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
en frémit d'horreur & de défefpoir .
Atide convient qu'elle eft fa rivale ;
mais Ramire eft perdu pour toutes deux
fi Zulime ne le fecoure . Sans avoir
vu jouer l'admirable Zulime ( c ) , on ne
fe peindra qu'imparfaitement la force
de tous les fentimens renfermés dans
cette feule queftion qu'elle fait à Aride.
.
» Avez-vous vu Ramire ?
Atide l'a vu combattre ; mais elle
fçait qu'il va être livré aux plus honteux
fupplices ; elle conjure Zulime de s'intéreffer
encore à fes jours. Zulime quoiqu'aigrie
par les prieres d'Atide , céde
au pouvoir d'un amour invincible .
» Je vous fers , vous , Madame ; il le faut , & jy
>> cours.
» Mais vous me répondrez.
..
"
Atide l'interrompt pour lui reprocher
fa colere dans le moment , où confeffant
elle-même fon amour pour Ramire
, elle protefte de lui céder cet amant ,
& même jufqu'à la gloire de le fecourir.
Zulime,fans rien perdre de fou indignation
contre fa rivale , lui répond
(c) Mlle Clairon.
JANVIER. 1962. 199
fierement , qu'elle ne doit pas préten
dre .....
» A l'honneur infultant d'exciter fon courage; &c .
د ر
Qu'elle fçait tout tenter,& même pour un traitre.
On vient annoncer à Zulime , que.
tous les Chefs ont condamné Ramire.
Les frayeurs d'Atide redoublent fes inf
tances. Zulime lui impofe filence.
»Je préviens vos conſeils , n'en doutez point ,
» Madame.
» Ne les prodiguez plus.... Et toi , Nature & toi ,
» Droits éternels du fang toujours facrés pour
›› moi ,
>> Dans cet égarement dont la fureur m'anime ,
Soutenez bien mon coeur , & gardez-moi d'un
>> crime.
Zulime , dans l'excès de cet égare- :
ment , a foulevé en fa faveur quelques
foldats de fon Père , & a pris elle -même
les armes contre lui pour arracher Ra
mire à fon funefte deftin . Elle vient à la
tête de cette troupe ; elle rencontre Benafar
, les armes tombent de fes mains .
Eile exhorte fes Soldats à mériter leur
grace par une prompte retraite , & leur
ordonne de la laiffer, feule livrée à la
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
rigueur de fa juftice. Elle fe profterne
aux pieds de ce Père irrité ; elle baife ,
elle arrofe de fes larmes la main qui doit
lui ôter la vie ; mais pour prix de fon
fang , elle demande la grâce de Ramire.“
Benaffar va faire périr fa fille & un homme
à qui il doit la vie. La tendreffe de
fon âme ne peut réfifter à des confidérations
fi touchantes. Il fait venir Ramire.
Celui- ci ne demande & n'attend
point de grâce ; il protefte contre l'erreur
qui a fait foupçonner la foi de fes
fermens. Il implore la clémence de Benaffar
pour Atide & pour les autres Infortunés
qui ont partagé fon fort. Benaffar
convient que Ramire a des vertus
qu'il admire ; qu'il n'ignore pas lui devoir
deux fois la vie ; qu'un amour funefte
a cependant par fes mains ravi fa
fille & fa gloire ; que ce même Ramire
a fait la honte de fon Etat & de fa Famille
, & qu'enfin :
» Après l'horrible éclat d'une amour éffrénée ,
» Il ne reſte qu'un choix ... la mort ou l'hyménée.
Ramire eft accablé de cette embarraffante
propofition , tandis que l'espoir
& la joie renaiffent pour un inftant dans
le coeur de Zulime. En cette extrémité
JANVIER. 1762. 201
Ramire déclare le fatal fecret de fon
hymen avec Aride , & juftifie Zulime ,
dont le zèle trop ardent d'un ami avoit
abufé la crédule tendreffe .
*
Zulime , dont l'amour alors n'a plus
rien à perdre , veut armer la vengeance
de fon Pere contre Atide . Mais celleci
, après être convenu combien elle
doit paroître coupable , & rappellant à
Zulime la parole qu'elle a donnée de
lui céder Ramire , ne le peut
qu'elle refpirera . Pour acquitter cette
cruelle promeffe Atide va fe percer
fein ; Ramire fufpend le coup . Au même
inftant , Zulime faifit le poignard
des mains d'Atide , en difant :
5)
tant
le
Suis-je affez confondue?
» Tu l'emportes , cruelle ! & Zulime eft vaincue,
>> Oui , je le fuis en tout , j'avoue avec horreur.
» Que ma Rivale enfin mérite fon bonheur.
( à Atide. )
>> J'admire en frémiſſant juſqu'à ton amour même .
» C'eſt à moi de mourir , puifque c'est toi qu'on
›› aime.
En prononçant ce mot , Zulime fe
frappe du poiguard & tombe entre les
* I v
CATIVHAL
1202 MERCURE DE FRANCE
bras d'Atide qui la foutient. Elle dit en
expirant le peu de Vers fuivans , par
lefquels la Tragédie eft terminée :
›› A la fin j'ai rempli mes devoirs.
( afon Père. )
१
» vous , feul des Mortels regretté par Zulime,
» Souvenez-vous de moi ; mais oubliez mon
>> crime.
( à Atide. ) ( à Ramire .)
» Je meurs fans vous hair . Ramire , fois heu
reux .
» Aux dépens de ma vie , aux dépens de mes
feux.
REMARQUES fur la Tragédie
de ZULIM E.
Tout eft tellement rempli dans la contexture
de certe Tragédie , tout y eft d'une telle dépendance
de rapports , que nous n'avons pû donner
moins d'étendue à notre Extrait , fans rifquer
de ne donner qu'une idée très- imparfaite
de l'ouvrage. Dans un affemblage de plufieurs
parties où toutes fe tiennent immédiatement , en
fouftraire une feule , ce feroit faire tour crouler
& tout réduire à la confufion .
Il y a du mouvement , & l'action eſt préparée
avec intérêt dès le premier Acte de cette Piéce
L'arrivée du Vailleau Efpagnol ouvre un eſpoir
JANVIER . 1752. 203
bien fondé pour Zulime & pour ceux qui dépendent
de fon fort ; lorfqu'en même tems les approches
menaçantes de Benaffar rendent leur péril
plus preffant. Dès cet inftant , l'action croft
toujours & les incidens naiffent prefque néceſſairement
les uns des autres , en donnant lieu à
des fituations qui deviennent fucceffivement plus
intéreffantes. On ne trouvera point contraires a
la vraisemblance les entrevues de Benafar avec
fa fille , & même avec Ramire , fans eſcorte &
fans force , dans Arzenie , lorſque l'on fera attention
que ce Vieillard ne ceffe jamais d'être
Pere. Les droits de la Nature & ceux de l'humanité
prévalent toujours en lui fur ceux du
Souverain. Il a voulu impofer à une fille égarée
par l'amour & à des gens qu'il regarde comme
des efclaves révoltés , en faifant approcher
des troupes des murs où ils font enfermés ; mais
il ne doit pas , en ufant de violence , hazarder
de porter à des extrémités funeftes , cette fille
qu'il aime , dont il connoît l'âme intrépide &
violente , & par là plutôt difpofée à périr , qu'à
tomber entre les mains d'un Pere que les remords
ne lui repréfentent plus que comme un
Juge implacable. La conférence de Benafar avec
Ramire eft d'autant plus ingénieufe , que paroiffant
ne tendre qu'à tour pacifier , elle fonde & néceffite
la catastrophe par l'incident très-nature!
du zéle trop actif d'Atide , dont on n'a pû prévenir
l'effet.
Quant aux Caracteres des Perfonnages , celui
de ZULIME eft fans doute fi dominant , qu'il
éclipfe prèfque tous les autres. Ce que l'Amour
a de fureurs & de foibleffes , de violences & de
douceur , tout ce que cette paffion fuggére de
fentimens & d'actions contradictoires , eft réuni
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
dans cette jeune Princeffe. Si l'on doute que
tant de paffion foit dans la Nature , que l'on
obferve deux chofes : 1 ° . que dans la Poëfie
Dramatique , comme dans la Peinture , on raffemble
fur un même fujer tous les traits qui
caractérisent une paffion , parce que quelquesuns
de ces traits feulement, tels qu'ils fe trouvent
quelquefois divifés dans la Nature n'indiqueroient
pas affez fortement. 2 ° . Que fous le Ciel brû-
Jant d'Afrique , on ne doit pas attendre cette
modération que peut -être la Nature ne connoitroit
dans aucun climat fans le frein de l'habitude
à des moeurs plus douces & plus tempérées.
J Ramire n'eft point un féducteur ; il ne fe prête
pas un moment à feindre, pour Zulime , une paffion
qu'il ne reffent pas & qu'il ne pourroit rendre
légitime. Son âme eft noble , franche & généreuse
, & s'il ne s'explique pas plutôt & plus
onvertement avec Znlime , c'eft qu'il eft entraîné
par la rapidité des événemens , & par le plus
grand danger , toujours fufpendu fur une époufe
qu'il adore.
Nous avons dit de Benaffar ce qui conftitue
fon caractere , en juftifiant fa conduite paisible &
mefurée , dans l'excès des outrages qu'il croit
recevoir. Les mouvemens d'une colère , très- jul-
1 en lui , occafionnent ſuffiſamment le péril des
Perfonnages qu'elle pourfuit ; ainfi c'eût été bleffer
gratuitement l'humanité , que de le rendre
plus cruel .
Le caractere d'Atide eſt très- touchant. Si l'intérêt
le plus cher & le plus refpectable la contraint
d'abufer pendant quelque tems , de la crédule
tendreffe de Zulime , elle veut expier par le
facrifice de fon amour & de fa vie , cette diffimulation
que les conjonctures avoient rendue né-
'cellatre .
JANVIER. 1762. 205
Cette Piéce , en général , très-applaudie aux
repréſentations comme elle méritera toujours
de l'être , a eu à combattre l'inconvénient d'un
fujet & de Perſonnages peu connus : ce qui réfulte
ordinairement de toutes les Tragédies , dont
le fond eft de pure imagination . Le foin de raffembler
les points hiftoriques fur lesquels l'action
eft fondée , retarde fouvent l'effet pathétique des
fituations ; d'ailleurs , l'intérêt fur les Perfonnages
exigeant une forte de familiarité contractée
avec notre imagination , ce n'eft qu'à proportion
de ce que l'on connoît davantage les Piéces
de ce genre , qu'on rend , dans toute fon étendue ,
la juſtice qui leur eſt due .
Sans avoir vu les repréfentations
de cette Tragédie , on doit prévoir par
ce que nous venons d'expofer , que le
Rôle de Zulime eft la plus grande &
la plus forte partie de la Piéce. L'inimitable
Actrice qui l'a rendu , a été plus
que jamais au-deffus de tout éloge. C'eſt
un genre d'expreffion & de fentiment
dans lequel le Public n'avoit point eu
encore l'occafion d'admirer l'étendue
de fes talens. On ne fçauroit peindre à
l'eſprit la vérité naturelle , familiere ,
mais fans baffeffe , d'une multitude de
traits répandus dans le jeu de ce beau
Rôle . Mlle Clairon y a été différente
d'elle-mème relativement à d'autres rôles
; & l'on ne craint pas d'avancer
qu'il feroit moralement impoffible
qu'on lui fût jamais égale,
206 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a continué la repriſe deSolimanII.
ou les Sulianes , avec autant de fatisfaction
pour le Public , que d'honneur pour
l'Ouvrage & pour fon agréable Auteur.
,
Le Lundi onze de ce mois , on a donne
la premiere repréfentation d'une
nouvelle Parodie d'Armide. Cet Ouvra
ge comique eft en Vaudevilles . Le Poëme
de l'Opéra y eft parodié par fuite de
Scènes & d'Actes , à l'exception du quatriéme
, fur lequel on a paffé . Le retour
de la gaîeté des anciens Vaudevilles fur
la Scène , genre véritablement national ,
a paru dans le commencement affecter
le Public très - agréablement. Les premiers
Vaudevilles font en effet choifis
avec efprit pour la Parodie , & heureufement
appliqués à des plaifanteries affez
bien trouvées . On n'a pas été également
fatisfait de la fuite de cet Ouvrage . Des
morceaux d'un Chant qui avoit trop de
prétention à la tendreffe ou à l'agrément,
ont peut- être refroidi la difpofition
favorable des Spectateurs ; & plufieurs
parties où le Poëme de l'Opéra
prêtoit des fonds heureux à la faidie
JANVIER. 1762. 207
"
bouffonne & critique , n'ayant pas pari
avoir été faifis , le fuccès de la Parodie a
refté incertain. On n'en doit pas moins
d'éloges aux foins & à la dépenfe que
les Comédiens ont fait pour cette Piéce .
Le Spectacle , ainfi que la plupart
des Ballets a été fort applaudi. Le jeu
parodite de quelques-uns des Acteurs
de ce Théâtre , prêtoit auffi à la plaifanterie
; furtout dans l'efprit de la multitude
, qui rit dans un lieu , à la caricature
de ce qu'el'e admire d'auffi bonne for
ailleurs avec juſtice.
L'attention a été portée ju qu'aux habits
, qui loin de traveftir ridiculement
les Perfonnages de l'Opera , font au
contraire , pour la grace des formes &
pour la vérité du coftume , une forte de
correction de quelques légeres méprifes
où l'on auroit pû tomber au Théâtre
lyrique dans la plus fuperbe & la plus
-admirable repréfentation qu'on ait vue
depuis longtemps .
Ii feroit injufte de ne pas faire mention
d'un trait ingénieux à la fin de cette
Parodie. Lorfque les Chevaliers Danois
approchent de Renaud dans le Palais
d'Armide , on lui fait battre la générale ,
pour le tirer de l'enchantement où il eft.
Ce trait a été faifi ,& afait le plus grand
plaifir.
208 MERCURE DE FRANCE.
MM. Caillot & Champville fe font
particulierement diftingués , l'un , en
parodiant le perfonnage d'Hidraot ; &
l'autre , par traveftiffement , celui d'Armide.
Si le fuccès de cette Parodie s'établit
le nombre des repréſentations
& les fuffrages du Public , on en donnera
l'Extrait dans les Volumes fuivans .
I
par
CONCERT SPIRITUEL.
L y a eu Concert la veille & le jour
de Noël. Après des Symphonies , dont
une en Noëls de M. Balbaftre , qui a fait
beaucoup de plaifir , on y a exécuté les
Motets : Confitemini de M. de Lalande
In exitu , & Venite exultemus de M.
Mondonville , Motets qui renferment de
grandes beautés , que l'on connoît &
que l'on entend toujours avec raviffeanent
. M. Ignace a exécuté des Piéces de
Harpe. Mlle Fel & M. Godart ont chanté
chacun de petits Motet . M. Caperon
a joué un Concerto de M. Gaviniés ,
avec applaudiffement.
JANVIER. 1762. 200
SUPPLÉMENT à l'Article des Arts
agréables.
M. PAPILLON DE LA FERTÉ , Intendant,
Contrôleur général de l'Argenterie
, Menus , Plaifirs & Affaires de la
Chambre du Roi , occupé depuis longtemps
non feulement à connoître , mais
à pratiquer les Arts & les Talens, a com
pofé & gravé un morceau qu'il a eu
l'honneur de préfenter à Sa Majefté le:
premier jour de la préfente année .
Cette Gravure repréfente , en une
grande feuille , plufieurs Eftampes , qui
paroiffent jettées au hafard fur un fond
d'étoffe. Les principales , dont prèſque
toute l'étendue eft découverte , contien
nent les évenemens les plus remarquables
du regne de Louis XV , figurés par
emblêmes fur des médailles , avec les
infcriptions rélatives. Tels font entre
autres , le Mariage de Sa Majefté ; la
Naiffance de Monfeigneur le Dauphin ;
la Bataille de Fontenoy. On y voit la
Carte Géographique de la France , &
près d'elle celle de la Lorraine , pour
marquer l'époque de cette importante
210 MERCURE DE FRANCE .
réunion ; & uine vue de Port - Mahon.
L'Auteur , voulant mettre fous les yeux
du Monarque , une partie des faits les
plus agréables , a ajouté dans cet Ouvra
ge , une Eftampe fur le Pacte defamille
entre Sa Majesté Très - Chrétienne & Sa
Majefté Catholique ; ce Sujet eft compofé
de deux figures repréfentant la
France & l'Espagne, défignées chacune
par leur Ecuffon , qui fe jurent une foi
inviolable . On apperçoit un papier , fortant
de deffous les Eftampes , fur l'extrémité
apparente duquel , font inferits
les noms des Vaiffeaux offerts au Roi ,
& de ceux qui ont été affez heureux ,
pour être en état de donner ainfi des
preuves de leur zéle au Souverain & à la
Patrie. Plufieurs Payfages font mêlés indiſtinctement
dans cette Gravure , pour
en rendre la diverfité plus agréable . Parmi
ces Payfages fe trouve une vie de
Choify-le-Roi.
On connoiffoit déjà quelques morceaux
de Peinture qui approchent de
cette forte de compofition , mais qui
n'ont pour objet que l'imitation du défordre
dans quelques parties d'effets ou
d'uftenciles domeftiques . Nous croyons
que ce morceau de Gravure eft le premier
dans ce genre , & fa deftination
JANVIER. 1762. 2.11
en anoblit l'éffai. Sa Majesté & toute la
Famille Royale ont paru recevoir avec
bonté & fatisfaction cet hommage d'une
occupation d'autant plus louable ,
qu'elle fait partie du goût général pour
les Arts & pour les Talens que l'on doit
chercher à acquérir dans la Charge
qu'exerce M. de la Ferté.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
De WARSOVIE , le 15 Décembre 1761.
SELON les Avis reçus de Turquie , les Habitans
du Grand- Caire , perfiftant dans leur révolte , ont
enfermé Sopalan Achmet Pacha dans une étroite
prifon. La Porte leur donne pour nouveau Gotverneur
le fameux Muſtapha , ci- devant trois fois
Grand-Vifir , qui a ordre d'examiner leurs griefs.
'Le Capitan Pacha revint le 8du mois dernier àConftantinople
avec une partie de la Flotte du Grand-
Seigneur. On a appris par les mêmes Lettres , la
mort de Said Effendi , connu par ' ſon Amballade
à la Cour de France ..
De DEMIN , le 27 Novembre.
Depuis que la plus grande partie de l'Armée
Suédoife eft entrée dans les quartiers d'hyver , les
Pruffiens ont jetté des Ponts fur la Penne , au212
MERCURE DE FRANCE.
deffus de Tollenfen , & ont marché à Dargun .
Ee Colonel Belling a détaché de là quelques Pa-
Drouilles pour reconnoître divers Poftes. Il n'a laif
fé dans Anclam qu'une Compagnie franche &
quelques Huffards , & il a porré de ce côté- ci fes
principales forces. Pendant quelques nuits il a inquiété
notre Garnifon ; mais enfin il a pris le parti
de fe retirer. Le Lieutenant-Colonel Hierta a
fait poursuivre l'ennemi par nos Chaffeurs à cheval
. Ils ont fabré quelques Huffards , & délivré
plufieurs de nos foldats , qui , après avoir été faitsprifonniers
, avoient été contraints de s'enrôler
dans les troupes du Roi de Pruffe:
De HAMBOURG , le 11 Décembre.
Quelques Lettres de Dantzick du 25 du mois
dernier marquent que depuis que le Prince de
Wirtemberg s'eft retiré de devant Colberg , les
Ruffes fe font emparés du Fort qui défend l'embouchure
de la Perfante , & le font tellement approchés
de la Place , qu'ils ont mis lefeu par leurs
boulets rouges à la moitié des maiſons. Des Lettres
de Lubeck , arrivées aujourd'hui affurent que
cet avis a été confirmé par un des dix Vaiffeaux qui
ont tenté inutilement de faire entrer des provifions
dans Colberg . Ces Lettres ajoutent que ,
huit de ces Vaiffeaux étant entrés dans l'embouchure
de la Perfante , les Ruffes s'en font rendus
maîtres. Les deux autres fe font retirés , l'un à
Dantzick , l'autre à Lubeck.
De DRESDE , le 19 Décembre.
→ Les troupes détachées de l'Armée de Loudon
& le Corps du Général Haddik , viennent de
prendre leurs quartiers d'hyver le long de la Mulda
, depuis Nollen jufqu'à Koldiz & Zfchakau. Le
JANVIER. 1762. 213
Corps du Prince Albert de Saxe , compofé de huit
bataillons Allemands , de trois de Croates , de
cinq régimens de Cavalerie , de deux régimens
de Huffards , & de trois compagnies de Challeurs,
a pris les fiens à Hoenchen & dans les environs.
Le Général Lafcy garde ſa poſition à Dalwiz près
de Groffenhayn.
On mande du Mecklenbourg , que le Corps.
Pruffien , commandé par le Colonel Belling ,
ayant manqué fon entrepriſe fur le Pas de Damgarten
, s'eft replié dans le Bailliage de Ribnitz ,
où il a pris des quartiers d'hyver.
De VIENNE le 16 Décembre .
Le Cordon formé par les quartiers d'hyver ,
qu'ont pris tant nos troupes que celles de l'Empire
& de nos Alliés , s'étend depuis les frontieres,
de la Hongrie , par la filéfie , la Saxe & la Weſtphalie
, jufqu'aux frontieres de la République de
Hollande. Il eft difpofé de telle forte , que les différens
Corps peuvent le prêter mutuellement du
fecours. Ainfi , pendant cet hyver , on n'aura point
à craindre les ravages défaftreux , qui ont défolé
différentes Provinces dans les années précédentes ,
& l'on eft en état de s'opposer à toute invaſion de
la part de l'ennemi .
Selon les avis reçus de notre Armée de Silé
fie , le Général Loudon établi fon quartier général
à Waldenbourg entre Schweidnitz & Landfchut;
mais on compte qu'il le transférera bientôt à
Schelifch Friedland . Le Roi de Pruffe a 'le fien
Jordanfmuhl , & par fa pofition il couvre Bref-
Iau . Un détachement des ennemis attaqua dernierement
un de nos poftes avancés près d'Ullefdorff.
Le Général Loudon y envoya du fecours
, qui arriva affez à temps pour repouffer les
Pruffiens.
214 MERCURE DE FRANCE.
2
De LISBONNE le . Décembre.
Une Lettre de Rio de Janeiro , datée du 7 du
mois dernier , marque que les Eſpagnols bloquent
étroitement du côté de la terre, la Nouvelle
Colonie, & que leurs Gardes-Côtes empêchent d'y
jetter aucun fecours.
De MADRID le 15 Décembre.
On lit dans la Gazette de cette Ville , de ce
jour , l'Article fuivant. Depuis plufieurs années
, le Miniftere Britannique traitoit nos af
>> faires avec une injuftice que Sa Majesté ne
pouvoit plus foutenir. Il parloit avec une hau-
3 teur & un mépris fans égal de tous les droits
» qui s'oppofoient à fes idées ambitieufes . Enfin il
», a refufé des conditlons de paix infiniment avantageufes
que la France vient de lui offrir ; ce qui
fait voir , par une conféquence fur laquelle on ne
» peut le tromper , que , non feulement il n'a
point d'autre vue que de perpétuer la guerre
» jufqu'à ce qu'il ait achevé de conquérir le peu
» de poffeffions qui restent aux François dans
alla
continuera
» l'Amérique , mais encore qu'il
*
לכ
>>
2
en attaquant inceffamment celles de l'Espagne ,
>> pour demeurer maître obfolu de la Navigation
& du Commerce . Dans de pareilles circonftan .
aces , le Roi de la Grande- Bretagne a ordonné
au Comte de Briftol fon Ambaffadeur en
cette Cour , de faire vis- à- vis de Sa Majesté la
» démarche hardie de lui demander fi Elle fongeoit
à s'unir à la France contre l'Angleterre ,
» & de déclarer qu'il exigeoit une réponfe cathégorique
; qu'il prendroit le refus d'en faire
une pour une aggreffion & déclaration de
>> guerre , & qu'il le retireroit de la Cour ; Sa
» Majefté lui a fait répondre qu'il pouvoit fe re-
>>
JANVIER. 1762. 215
•
ود
» tirer dans le temps & de la maniere qu'il lui
» conviendroit , & que c'étoit bien plutôt par
» l'efprit d'arrogance & de difcorde , qui avoit
» confeillé une démarche fi téméraire & fi peu
» convenable , que s'étoit faize , de ce moment
» même , la premiere aggreffion & déclaration.
» de guerre. Il réſulte de là , ainsi que de l'or
dre envoyé par le Roi au Comte de Fuen-
» tes , fon Ambaffadeur en Angleterre , de par-
» tir de Londrès fans délai , que toute corref-
» pondance eft rompue entre notre Cour & la
» Cour Britannique Les Sujets du Roi pleins de
›› confiance dans le Tout-Puiffant , croyent fer-
» mement que c'eft par fa permiffion que la Na-
» tion Angloife les a provoqués à ce point , &
» que la Providence veut fe fervir d'eux , pour
» châtier l'orgueil & l'ambition de ce peuple ,
>> avec les forces réunies du Roi & des autres
Puillances qui embraffent , ou qui pourront
>> embraffer une fi jufte cauſe » .
Le Roi a nommé Chevaliers de l'Ordre de
la Toifon d'Or le Duc de Choiſeul , Miniftre
d'Etat , de la Guerre & de la Marine de France
& le Comte de Fuentes , Amballadeur extraor
dinaire de Sa Majeſté à Londres. Par cette marque
de diftinction , dont , indépendemment de
toute autre conſidération , leur illuftre Naillance
les rend très - dignes , le Roi a voulu montrer au
premier route l'eftime due à un Miniftre choift
Sa Majelté Très- Chrétienne pour ferrer les
liens de l'union la plus intime entre les deux Monarchies,
Sa Majeſté a voulu en même tems donner
au fecond un témoignage public de fa fatisfaction
, pourle zéle & la dignité , avec lesquels
il a foutenu à Londres les droits & l'honneur
de la Couronne , dans une occafion où la Cour
216 MERCURE DE FRANCE .
Britannique provoque injuftement l'Eſpagne à la
guerre .
D'ALICANTE , le 16 Décembre.
En conféquence d'un ordre de la Cour , le
Gouverneur de cette Ville fit arrêter le is de
ce mois cinq Navires Anglois , qui fe trouvoient
dans le port. On en débarqua les équipages , &
on enferma dans un Château cent trente hommes
dont ils étoient compofés. Le fcellé fut mis
en même- tems chez le Conful d'Angleterre , &
chez un Négociant de la même Nation.
De FLORENCE le 18 Décembre.
La nuit du 10 au 11 de ce mois , les Prelats
Lante & Palafox pafferent par Pife , allant
s'embarquer à Lerici , pour porter les Barettes ,
le premier aux Cardinaux de Rohan & de Choifeul
, le fecond au Cardinal de Cordoue- Spinola
de la Cerda. Le premier étoit accompagné
du célébre Pere Pacciaudi , Théatin , nommé depuis
peu Bibliothécaire de l'Infant Dom Philippe
Duc de Parme.
Le Bailli de Breteuil reprit avant-hier la route
de Rome.
De GESNES , le 21 Décembre.
Suivant les dernieres nouvelles de Corſe , toute
la Province de Siumorbo eft réduite fous l'obéiffance
de la République , & les Officiers qui commandent
dans cette partie , l'ont miſe en fi bon
état de défenfe , qu'ils ne craignent pas de pouvoir
y être forcès par les Rebelles. Ceux- ci fortifient
plufieurs endroits dans la Province du Cap
Corfe. Un de leur partis fit le 14 une courfe
dans les environs de Brando , d'où ils ont enlevé
quelques habitans..
DE
JANVIER. 1762 . 217
•
De LONDRES , le 29 Décembre.
La Gazette de la Cour , du 26 de ce mois ,
contient l'Article fuivant. « DE Withéall , le 26
Décembre. Jeudi 24 au foir , arriva , un des Meffagers
du Roi , avec des dépêches datées du II
de ce mois , du Comte de Briol ; Amballadeur
Extraordinaire de Sa Majefté à la Cour de Madrid
, par lesquelles on apprend que fon Excellence
, ayant demandé , par ordre du Roi , une
réponſe cathégorique , relativement à certains.
engagemens préjudiciables à la Grande- Bretagne ,
fuppofés avoir été contractés entre les Cours de
Verſailles & de Madrid , & M. Wal , ayant ,
par ordre de Sa Majelté Catholique refuté de
donner aucune fatisfaction fur ce point , le Comte
de Bristol fe préparoit , pour obéir aux ordres
de Sa Majefté , à partir de cette Cour pour revenir
en Angleterre.
> L'Amballadeur d'Efpagne a fait annoncer le
Dimanche 27 à fa Chapelle , que c'étoit la derniere
fois qu'on y célébroit le ſervice. Cet Ambaffadeur
prelle les préparatifs de fon départ.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 6 Janvier.
LEE
Roi a nommé à l'Evêché de Tulles l'Abbé
Thierry , Chancelier de l'Eglife Métropolitaine
& de l'Univerfité de Paris. Sa Majeflé a con ré
II. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE .
l'Abbaye de la Victoire , Ordre de Cîreaux , Diocele
de Senlis , à l'Evêque de Senlis
Le 27 du mois dernier , le Roi reçut Chevaliers
de l'Ordre de Saint Louis , le Duc de Coigny
, Maréchal de Camp & Meſtre de Camp
Général des Dragons ; le Marquis de Ville , Mefare
de Camp Commandant du Régiment de Dragons
, Meſtre de Camp Général ; le Comte du
Roure , le Marquis de Seignelay , le fieur de
Nozieres , Colonels des Régimens de Saintonge ,
de l'Ile de France & de Flandres ; & le Marquis
de Serent , Meſtre de Camp du Régiment
Royal , Cavalerie.
Sa Majefté à accordé la place de Cornette
vacante dans la Compagnie des Chevaux-Legers
de la Garde , par la mort du Comte de Bénouville
, au Comte de Fontaines premier Maréchal-
des- Logis de cette Compagnie.
Le premier jour de l'an , les Princes & Princef
fes , ainfi que les Seigneurs & Dames de la Cour,
rendirent leurs reſpects au Roi , à l'occaſion de la
nouvelle année.
Le Corps de Ville de Paris eut le même honneur.
?
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint Eſprit , s'étant affemblés dans le
Cabinet du Roi , vers les onze heures du matin ,
Sa Majesté tint un Chapitre , dans lequel , après
avoir exprimé fa fatisfaction du Pacte ou Traité de
Famille , qu'Elle a conclu avec le Roi d'Eſpagne
Elle nomma, Chevalier de cet Ordre le Marquis de
Grimaldi , quiréfi de auprès d'Elle en qualité d'Ambafadeur
Extraordinaire & Plénipotentiaire de ce
Monarque , & à qui Elle a voulu donner un témoi
gnage public du cas qu'Elle fait de fa naiffance ,
& du gré qu'Elle lui fçait d'avoir travaillé avec au
JANVIER. 1762. 219
tant de lumieres que de zéle , à un un ouvrage fi
avantageux aux deux Nations , & qui doit perpétuer
heureufement entre les Souverains & leurs
Sujets la plus parfaite union & la confiance la plus
intime . Après le Chapitre , le Roi fe rendit à la
Chapelle , étant précédé de Monſeigneur le Dauphin
, du Duc d'Orléans , du Prince de Condé ,
du Prince de Conty , du Comte de la Marche , du
Duc de Penthiévre , & des Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre . Sa Majefté devant
laquelle les deux Huiffiers de la Chambre portoient
leurs maffes , étoit en manteau , le Collier
de l'Ordre par- dellus , ainfi que celui de l'Ordre
de la Toifon d'Or . Lorfqu'on eut chanté l'Hymne
Veni Creator, le Roi monta fur fon Trône , & reçut
Chevalier le Comte de Choiſeul , Miniftre &
Secrétaire d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangeres. L'Evêque , Duc de Langres , Prélat
Commandeur , célébra la Grand'Melle , à laquelle
la Reine , Madame la Dauphine , Madame
Adélaïde , & Mefdames Victoire , Sophie & Louife,
affifterent dans la Tribune , & après laquelle le
Roi fut recodnuit à fon appartement , en la maniere
accoutumée .
Le même jour , le fiear de Moret , Capitaine au
Régiment de la Sarre , employé par Sa Majeſté à
l'armée Ruffe , eſt arrivé avec la nouvelle de la
réduction de Colberg , dont il a eu l'honneur de
rendre compte au Roi , à qui il a été préſenté par
le Duc da Choifeul. Les détails que cet Officier a
apportés fur ce fujet , font que les Rulles ayant
enlevé le chemin couvert le 9 Décembre , & ayant
établi fur la crête une batterie de vingt - quatre
piéces de canón qui avoit fait une brêche au baftion
du côté de l'embouchure de la riviere , le
Prince de Wirtemberg avoit jugé la fituation de la
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
Place affez critique , pour tout entreprendre , afin
de la fecourir . En conféquence , ce Général & le
fieur de Platen réunis , & formant enfemble un
corps de treize a quatorze mille hommes , font venus
a trois différentes repriſes éffayer de dépofter
le Comte de Romanzo , & de pénétrer jufqu'à
Colberg. Ces tentatives infructueules leur ont coûté
environ trois mille hommes ; & les Ruffes n'en
ont guères perdu dans ces combats que fix à ſept
cens. Enfin , le Comte de Romanzow , ayant forcé
le Prince de Wirtemberg à repaſſer la Rega le
14 , fit fommer le même jour le Commandant de
la Place. Celui-ci le voyant dépourvu de vivres ,
& prêt à éffuyer un aflaut , demanda une fufpenfion
, avec promeffe de ſe rendre dans deux jours ,
s'il n'étoit pas de nouveau ſecouru . En effet , le 16 ,
il envoya deux Officiers , pour recevoir les articles
de la Capitulation ; fuivant laquelle la garniſon
forte de fix bataillons , a été faite prifonniere de
guerre. Les Ruffles ont trouvé dans la Place cent
bouches à feu de différens calibres , & quelques
munitions d'artillerie . On ne fçauroit donner trop
d'éloges aux bonnes difpofitions du Comte de Romanzow
, & à la conftance de fes Troupes dans
une faifon auffi rigoureufe , étant reftées toujours
campées , la plupart fans tentes , juſqu'à la fin de
cette entrepriſe .
Le 2 , Le Roi affifta au ſervice , pour l'anniverfaire
des Chevaliers de l'Ordre du Saint- ELprit
décédés. L'Evêque d'Orléans , Prélat Commandeur
, y officia.
Le 3 , les Députés des Etats de Bretagne eurent
une audience du Roi. Ils furent préſentés
à Sa Majefté par le Duc de Penthiévre , Gouverneur
de la Province , & par le Comte de
Saint Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
JANVIER. 1762. 22.0
conduits par le Marquis de Dreux , Grand-
Maître des Cérémonies. La Députation étoit com
pofée , pour le Clergé , de l'Evêque de Saint-
Malo qui porta la parole ; du Chevalier de
Goyon , pour la Nobleffe ; du fieur de Coniac
Sénéchal de Rennes , Député du Tiers- Etat , &
du Comte de Quelen , Procureur- Général Syndic.
Ces Députés eurent enfuite audience de la
Reine & de la Famille Royale.
Le même jour la Comteffe d'Hautefort eut
l'honneur d'être préfentée à Leurs Majeftés , ainfi
qu'à la Famille Royale, par la Comteffe de l'Ilebonne.
Elle prit le Tabouret chez la Reine.
Sa Majefté a accordé au fieur de Kerdifien-
Tremars , Commiffaire de la Marine , ci- devant.
employé en Canada , une penfion de douze cens
livres fur le Tréfor Royal , en confidération de
l'éxacte probité & du parfait défintéreſſement ,
avec lefquels il a rempli fes fonctions dans cette
Colonie.
De PARIS , le 8 Janvier 1762 .
Selon une nouvelle Ordonnance du Roi , vingtfept
Régimens de Cavalerie doivent être portés
à quatre Efcadrons de cent foixante hommes chacun
, divifés en quatre Compagnies de quarante
homines . Le Régiment d'Aquitaine fera mis fous
le titre de Monfeigneur le Comte d'Artois , &
prendra rang immédiatement après le Régiment
des Carabiniers de Monfeigneur le Comte de
Provence. Le Régiment de Deffalles prendra le
nom de Royal Lorraine ; le Régiment de Fumel,
de Royal Picardie ; le Régiment de la Rochefoucauld
, de Royal Champagne ; le Régiment
de Damas , de Royal Navarre ; & le Régiment
d'Efcouloubre , de Royal Normandie. Ces cing
Kij
222 MERCURE DE FRANCE.
Régimens auront rang après le Régiment Royal
Pologne & avant celui de la Reine , & marcheront
entr'eux , fuivant l'ordre dans lequel ils
viennent d'être nommés .
Il paroît deux autres Ordonnances , la premiere
, pour augmenter de trois Brigades le Corps
Royal de l'Artillerie ; la feconde , pour fuppri
mer les Compagnies franches de la Marine.
Extrait de la délibération des Elus Généraux des
Etats de Bourgogne . Du 16 Décembre 1761 .
L'Evêque de Dijon ayant ouvert la féance par
an difcours très- énergique , il a été unanimement
délibéré, qu'il feroit par les Elus Généraux offert
au Roi le don d'un Vaiffeau de quatre-vingt piéces
de Canon , pour la conſtruction duquel il
fera par eux payé la fomme de fept cens mille
livres, & ladite fomme fournie en la maniere propofée
par M. l'Evêque de Dijon , & conformé
ment aux offres & réquifitions des Officiers de
la Province. Auquel effet la préfente délibération
fera fignée , tant par lesdits Elus Généraux
& le Sécretaire des Etats en exercice , que par
lefdits autres Officiers de la Province , & Extraits
d'icelle envoyés à la Cour par un Courier qui
fera pour ce dépêché cejourd'hui.
Au bas de cette Délibération , faite en la Chambre
- deſdits Etats Généraux à Dijon , eſt ſigné CL. M. A.
Evêque de Dijon . Vienne. Le P. de Vergennes .
Nicaife. Pourches de Muffeaux. Martot. Gouger.
Duval. Bernard de Blancey. Rigoley. Bernard.
Varenne de Beoft . Varenne , Sécrétaires des Etats ,
en éxercice. Rigoley d'Ogny.
*
Les Adminiſtrateurs des Poftes ont fait pareillement
leur foumiffion pour un Vailleau de foixante-
quatorze canons,
JANVIER. 1761 . 223
La Chambre du Commerce & les Négocians
de Marleille , voulant auffi donner une preuve
du zéle qu'ils ont eu dans tous les temps pour
le fervice du Roi & de l'Etat , viennent d'offrir
à Sa Majesté de conftruire à leurs frais un Vaiffeau
percé de même pour foixante - quatorze.canons
, en la fuppliant de vouloir bien le nommer
le Marfeillois .
Quelques Contrebandiers ont commis des violences
à Tulles & aux Environs. Ils ont à leur
tête une femme que l'on dit être la foeur du
fameux Mandrin.
Par Arrêt du Confeil & Lettres-Patentes du
19 du mois dernier , l'Hôpital Royal des Invalides
eft autorifé à faire en fon nom un emprunt
de trois millions , tant pour adquitter les
dépenses arriérées de cet Hôpital , que pour être
en état d'accorder de nouvelles récompenfes aux
Veuves & enfans de gens de mer tués au fervice
du Roi , & aux gens de mer , qui ont été
bleflés fur les Vaiffeaux de Sa Majesté & fur ceux
de fes Sujets.
Le 30 , les Prélats nommés Commiffaires ,
pour donner leurs avis fur quatre articles envoyés
par le Roi , concernant les Jéfuites & leurs
conftitutions , terminerent leurs féances.
Les Etats de Lille , Douay & Orchies , & ceux
de la Flandre Maritime, animés du même zéle que
les autres Etats & Compagnies qui ont offert au
Roi de participer à l'augmentation de la Marine ,
ont fupplié Sa Majefté d'agréer qu'ils fillent conf
truire & armer inceffament à leurs frais une Frégate
de cinquante canons. Les Receveurs des Tailles
de la Généralité de Moulins , defirant de donner
au Roi des preuves de leur zéle pour le bien
de fon fervice , ont adreffé au fieur le Nain ,
In-
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
te dant de cette Généralité , une ſoumiffion , par
laquelle ils fupplient Sa Majefté d'agréer qu'ils
fourniffent une fomme égale à celle que les Rece-
Velis Généraux de leur Province ont donnée pour
la conftruction d'un Vaiffeaux de foixante - qua-
10 ze canons . Les Officiers du Régiment d'Infantene
de la Couronne oat envoyé au Duc de Choifeu
une délibération de tout le Corps , pour (upper
le Roi d'agréer un mois de leurs appointenens
, pour participer à l'augmeutation de la Marine.
Sa Majesté à accepté leur offre , & a Ordonné
que le double de la fomme , qui en faifoit l'objet
, fût donné en gratification aux Officiers dudit
Régiment.
Un Lieutenant-Général des Armées du Roi , a
également envoyé une Ordonnance de penfion
de douze mille livres fur le Tréfor Royal , avec fa
quittance pour en toucher le montant. Enfin ,
chaque jour il arrive de toutes les Provinces du
Royaume des offres de cette efpèce , & chacun
s'empreffe àdonner des preuves qu'il eft auffi fidéle
Sujet que bon Citoyen .
Le 31 du mois dernier , les Religieux Bénétins
de la Congrégation de S. Maur , célébrerent
dans leur Abbaye Royale de S. Girmain des Prez
un fervice folemnel , pour les Officiers & Soldats
morts à l'Armée pendant la derniére campagne.
Le 9 du mois dernier , Don François le Bloir
fut élû Abbé de l'Abbaye de Clairvaux , vacante
par la mort de Dom Pierre Mayeur , & le 20 , it
eut l'honneur d'ètre préfenté au Roi par le Comte
de Saint Florentin .
MORTS.
Meffire Marie- Louis Brulard de Genlis , Abbé
de l'Abbaye de Genlis , Crdre de S. Benoît , Dios
JANVIER. 1762. 225
<
4
鲞
cèle de Noyon , eft mort à Paris , le 2ɔ du mois
dernier , âgé de vingt- trois ans.
Meffire Louis-François de la Fare- Lopis , Abbé
de l'Abbaye Royale de S. Pierre en Vallée , Ordre
de S. Benoit , Diocèse de Chartres , eft mort le 25
à S. Germain en Laye , âgé de foixante- dix- huit
ans.
Dame Charlotte - Elifabeth de Vienne , Veuve
de Meffire Jean- Baptifte Fleuriau, Comte de Morville
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , Chevalier de
l'Ordre de la Toifon d'Or , Gouverneur & grand
Bailli de Chartres , mourut à Paris , le 20 du
mois dernier , âgée de foixante-quatorze ans.
EVENEMENS SINGULIERS.
De STOKOLM , lepremier Décembre 1761.
Anders Erffon , convaincu d'avoir allumé l'incendie
, qui a confummé plus des deux tiers de
la Ville de Fahlun , a ſubi la jufte punition de
fon crime.
De COPPENHAGUE , te 30 Novembre 1761.
La nuit du 8 au 9 de ce mois , il y eut à Chrifsiaua
, dans le Fauxbourg Watescand , un incen--
die , qui réduifit trente mailons en cendres.
D'ESPAGNE.
Selon les avis reçus de Lima , on y a élſuyê ,
depuis le mois de Décembre 1760 , jufqu'au 35
Ja vier 1761 , plufieurs tremblemens de terre .
Celui du 8 Janvier a duré deux minutes , & a
été beaucoup plus violent que celui de l'année
1756.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
De HAMBOURG , le 18 Décembre 1761.
Les quartiers pris par le Maréchal de Butturlin
ne permettant pas au Roi de Pruffe de tirer des
vivres de la grande Pologne , ce Prince a fait fignifier
aux Boulangers de Breflau de ne cuire du
pain , fous peine de la corde , que pour fes troupes.
Une Mère , à qui en conféquence de ces ordres
, l'on a refufé d'en vendre , s'eft tuée d'un
coup de couteau pour ne pas voir mourir les enfans
de faim .
De LONDRES , le 29 Décembre.
>
Un ouragan , qu'on a éffuyé fur les côtes de la
Caroline , & qui a duré avecfurie depuis le 21 du
mois dernier au foir jufqu'au 24 , y a renversé
plufieurs maifons , abattu des arbres fans nombre,
détruit la plus grande partie des maiſons , & fait
échouer divers Navires for le Capféar. Lorfque la
tempête commença ,le vent étoit auSud-eft.Il varia
continuellement les jours fuivans , Ce fur le 22
qu'il foufla avec le plus de violence, & qu'il caufa
le plus de dommage. En un endroit de la Côte,la
Mer s'eft fait un paffage au travers d'une langue
de tèrre , appellée Bald- Head , & y a formé un
canal d'un demi- mille, & en quelques endroits
de trois quarts de mille de large. Au départ des
Lettres par lesquelles on a apris ces détails , il y
avoit dans la marée baffe quatorze pieds de profondeur.
Selon ce qu'on a obfervé , en fondant
à différens jours , il continuoit de s'approfondir.
Par cette irruption des eaux , la Navigation de la
rivière du Cap Féar , de difficile qu'elle étoit , eft
devenue très-aifée & très -fûre dans cette partic
du Continent ; les Vaiffeaux qui font voile au
Nord- Eft , pouvant éviter à préfent le Fryng Pan
& d'autres Bas-fonds.
JANVIER. 1762. 227
De FRANCE.
Le nommé Siméon Aubert , mourut le 2 Décembre
, dans la Paroiffe d'Autreville , près de
Chaumont en Barfigny , âgé de cent-fix ans .
Jeanne Prudhomme , Veuve de Jean de Hon ,
eft morte le 18 du même mois , au Hameau du
Chenot , Paroifle d'Eſqueheries , à trois lieues de
la Ville de Guife, dans la cent-troifiéme année de
fon âge.
SUPPLÉMENT de la Gazette du 26
Décembre 1761 ..
De VERSAILLES , le 24 Décembre 1761.
LE
E Roi & le Roi d'Efpagne ont conclu , lc 15
Août 1761 , un Traité d'amitié & d'union fous la
dénomination de Pacte de Famille ; & les ratifications
en ont été échangées lc 8 Septembre fuivant .
Ce Pacte de Famille doit être imprimé conformé
meur aux intentions de Leurs Majeftés ; mais , en
attendant , on croit devoir en publier un extrait
fimple & fidéle.
Le préambule expofe les motifs & l'objet , qui
ont déterminé les deux Souverains à conclure ce
Traité. Ces motifs font les liens du fang qui les
uniffent , & les fentimens dont ils font animés l'un
pour l'autre. L'objet eft de rendre permanens &.
& indiffolubles les devoirs qui font une fuite naturelle
de la parenté & de l'amitié , & d'établir
à jamais un monument folemnel de l'intérêt réciproque,
qui doit être la base des defirs des deux
Monarques & de la profpérité de leurs Familles
Royales.
K`vj
228 MERCURE DE FRANCE.
Le Traité ou Pacte de Famille contient vingthuit
Articles.
Par l'Article premier , les deux Rois font convenus
qu'ils regarderont à l'avenir comme leur ennemie
, toute Puiffance qui le deviendra de l'un ou
de l'autre dés Souverains contractans.
Leurs Majeſtés , par l'Art . 2 , ſe garantiffent réciproquement
tous leurs Etats , dans quelque partie
du monde qu'ils foient fitués ; mais il eft expreffément
ftipulé que cette garantie n'a pour objer
que les poffeffions refpectives fuivant l'état où
elles fe trouveront , au premier moment où les
deux Couronnes feront en paix avec toutes les autres
Puiffances.
La même garantie eſt accordée dans l'Art. 3 par
les deux Monarques au Roi des Deux- Siciles , &
au Séréniffime Infant Duc de Parme , fous la condition
que ces deux Princes garantiront auffi
les Etats de Leurs Majeftés Très - Chrétienne &
Catholique.
L'Art. 4 porte que , quoique cette garantié inviolable
& mutuelle doive être foutenue de toute
lá puiffance des deux Rois , Leurs Majeftés ont
jugé à propos de fixer les premiers fecours à fournir
de part & d'autre.
Les Articles 5 , 6 & 7 , déterminent la qualité
& la quantité de ces premiers fecours que la Puiffance
requife s'engage à fournir à la Puiffance requérante.
Ces fecours confiftent en Vaiffeaux &
Frégates de guerre , & en Troupes de terre , tant
d'Infanterie que de Cavalerie. Le nombre en eft
déterminé , ainfi que le lieu de l'emplacement &
le temps de fournir lefdits fecours.
Par l'Article 8 , les guerres que le Roi Très-
Chrétien auroit à foutenir en conféquence des engagemens
des Traités de Weftphalie, ou d'autres
JANVIER. 1762 . 229
alliances avec les Princes & Etats d'Allemagne &
du Nord , font exceptês des cas où le Roi Catholique
devra fournir des ſecours à Sa Majeſté Très-
Chrétienne , à moins que quelque Puiffance Mariti
me ne prenne part à ces guerres , ou que laFrance
ne foit attaquée par terre dans fon propre Pays.
Il a été convenu par l'Article 9 , que la Puiffance
requérante pourra envoyer un ou plufieurs
Commiffaires , pour s'affurer que la Puiffance requife
a raffemblé , dans le temps fixé , les fecours
qui ont été ftipulés .
Les Articles 10 & 11 portent que la Puiſſance
requife ne pourra faire qu'une feule & unique
repréſentation fur l'ufage des fecours qu'elle fournira
à la Puiffance requérante , ce qui cependant
ne doit s'entendre que pour les cas où une entreprife
feroit d'une exécution immédiate , & non
pour les cas ordinaires , où la Puiffance , qui doit
fournir le fecours , eft feulement obligée à le tenir
prêt dans les endroits de fa domination qui
feront indiqués par la Puiffance requérante.
Il a été ftipulé par les Articles 12 & 13 , que la
demande du fecours fuffira , pour conſtater d'une
part le befoin de le recevoir , & de l'autre l'obligation
de le donner . Ainfi l'on ne pourra , fous
aucun prétexte , en éluder la preftation ; & , fans
entrer dans aucune difcuffion , le nombre ſtipulé
de Vaiffeaux & de Troupes à fournir , fera regardé
, trois mois après la requifition , comme appartenant
en propriété à la Puiffance requérante.
Par les Articles 14 & 15 , on eft convenu , que
lefdits Vaiffeaux & Troupes feront à la charge de
la Puiffance , à qui its feront envoyés ; & que la
Puiffance qui les aura fournis, tiendra prêts d'autres
Vaiffeaux pour ceux que fa guerre auroit
fait perdre , ainfi que les Recrues & réparations
néceffaires pour les Troupes de terre.
230 MERCURE DE FRANCE .
L'Artcle 16 porte que les fecours ci - deſſus ſtipulés
feront regardés comme ce que l'un des deux
Monarques pourra faire de moins pour l'autre ;
mais comme leur intention eſt que la guerre , fe
déclarant pour ou contre l'un des deux , doit devenir
perfonnelle à l'autre , ils font convenus ,
que dès qu'ils le trouveront tous deux en guerre
contre le même ou les mêmes ennemis , Leurs
Majeftés la feront conjointement , en y employant
toutes leurs forces , & qu'alors Elles feront entre
Elles des conventions particulieres relatives aux
circonftances , & détermineront leurs efforts refpectifs
& réciproques , ainfi que leurs plans & opérations
politiques & militaires , lefquels feront exécutés
d'un commun & parfait accord .
Les Articles 17 & 18 contiennent l'engagement
formel & réciproque de n'écouter ni faire aucune
propofition de paix avec les ennemis communs
que d'un confentement mutuel , & de regarder ,
foit en guerre, foit en paix , comme les intérêts
propres , ceux de la Couronne alliée ; de compenfer
les pertes & les avantages refpectifs , & d'agir
comme fi les deux Monarchies ne formoient qu'une
feule & même Puillance..
Par les Articles 19 & 20 , le Roi d'Eſpagne ftipule
pour le Roi des Deux- Siciles les engagemens du
Traité , & promet de les faire ratifier par ce Prince ,
bien entendu qne la proportion des fecours , à
fournir par Sa Majesté Sicilienne , fera déterminée
fuivant l'étendue de fa puiffance . Les trois Monarques
s'engagent à foutenir en tout & toujours la
dignité & les droits de leur Maiſon , & de tous les
Princes iffus du même Sang .
Il a été convenu par les Articles 21 & 22 , qu'aucune
autre Puiffance que celles qui font de l'augufte
Maiſon de Bourbon , ne pourra être invitée ní adJANVIER.
1762. 231
miſe à accéder au préfent Traité. Leurs Etats &
Sujets relpectifs participeront à la liaiſon & aux
avantages établis entre les Souverains , & ne pourront
rien faire ou entreprendre de contraire à leur
parfaite correspondance.
Par l'Article 23 , le droit d'Aubaine eft aboli en
faveur des Sujets de Leurs Majeftés Catholique &
Sicilienne , qui jouiront en France des mêmes prérogatives
que les Nationaux . Les François feront
également traités en Eſpagne & dans les deux-
Siciles , comme les Sujets naturels de ces deux
Monarchies .
Par l'Article 24 , les Sujets des trois Souverains
jouiront dans les Etats refpectifs en Europe , par
rapport à la Navigation & au Commerce , des
mêmes priviléges & exemptions que les Nationaux
.
L'Article 25 porte qu'on prévieudra les Puiffances
, avec lesquelles les trois Souverains contractans
auroient déjà fait ou feroient dans la fuite
des Traités de Commerce , que le traitement des
François en Espagne & dans les Deux-Siciles , des
Espagnols en France & dans les Deux- Siciles , &
des Siciliens en France & en Eſpagne , ne doit
point être cité ni fervir d'exemple ; Lears Majeftés
Très -Chrétiennes , Catholique & Sicilienne ,
ne voulant faire participer aucune autre Nation
aux avantages de leurs Sujets refpectifs .
Il a été ftipulé par l'Article 26 , que les Parties
contractantes fe confieront réciproquement leurs
alliances & négociations , furtout lorfqu'elles auront
quelque rapport à leurs intérêts communs ;
& leurs Miniftres , dans toutes les Cours de l'Europe
, vivront dans l'intelligence la plus parfaite ,
& avec la plus entiere confiance.
L'Article 27 ne renferme qu'une ftipulation fur
232 MERCURE DE FRANCE .
le Cérémonial que les Miniftres de France & d'ECpagne
devront obferver entr'eux , par rapport à
la préféance dans les Cours Etrangeres où ils réfderont.
L'Article 28 contient la promeffe de ratifier le
Traité.
Tel eft en ſubſtance le Traité dont il s'agit. On
n'y a ajouté aucun Article féparé ou fecret . Les ſtipulations
ne peuvent porter préjudice à aucune
autre Puiffance . La garantie réciproque n'a pour
objet que les Poffeffions dont les Parties contractantes
jouiront à l'époque de la paix générale. Enfin
, toutes les conditions & claufes de ce Traité ;
dans lequel l'Angleterre n'eft ni nommée , ni inême
défignée , font abfolument indépendantes de
L'origine , de l'objet , des motifs & des événemens
de la préfente guerre.
Le Roi d'Efpagne , pour donner un témoignage
public de la fatisfaction que lui a caufée la conclufion
de ce Pacte de Famille , & pour marquer
au Duc de Choifeul le gré que Sa Majefté Catholique
lui fçait du zéle avec lequel il a travaillé à
ce grand ouvrage , a nommé ce Miniftre Chevalier
de la Toifon d'Or.
ORDONNANCE DE POLICE ,
Concernant les Enfeignes & Etalages
des Marchands & Artifans , & autres
Particuliers de la Ville & Fauxbourgs
de Paris.
Du dix-fept Décembre mil ſept cens foixante-un.
Sua se qui Nous a été repréſenté par le Procu
JANVIER . 1762. 233
reur du Roi ; qu'il auroit obfervé que les Marchands
& Artifans établis dans cette Ville , avoient
l'affectation ou la négligence de ne plus fe conformer
aux Réglemens de Police , & notamment
à l'Ordonnance rendue fur les conclufions du Miniftere
public en 1669 , par M. de la Reynie , alors
Lieutenant Général de Police , concernant l'élévation
, la largeur & la faillie de leurs Enfeignes ;
qu'il femble qu'à l'envi les uns des autres , chaque
Marchand & chaque Artifan fe pique d'enchérir
fur fon voifin ou fon confrere , par la hauteur , le
volume & le poids de fon Enſeigne ; qu'il y en a
même qui dans les profeffions les plus communes,
ont pouffé l'excès , jufqu'au point de placer audeſſus
de leurs boutiques les attributs de leur métier
, & des figures , foit en maffif , foit en relief ,
qui bien loin de fervir à la décoration de la Ville,
comme on pourroit préfumer que telle a été leur
intention, choquent les yeux des Citoyens par leur
énormité , ôtent ¡ les vues aux voiſins , & mettent
les Paffans , fur- tout lors des grands vents , dans
le cas de craindre d'en être écrafés ; que cet objet
qui dès 1669 avoit paru au Magiftrat n'être pas
indigne de fon attention , peut aujourd'hui d'autant
plus mériter la nôtre , que d'un côté le Bu
reau des Finances , touché des mêmes motifs pour
le bien public , a , dès le 25 Mai de la préſente
année , rendu une Ordonnance pour réprimer ces
excès ; & que de l'autre les fix Corps des Marchands
, eux- mêmes , fentant les inconvéniens de
l'inexécution de l'Ordonnance de 1669 , Nous
ont préfenté , il y a quelques mois , une Requête ,
par laquelle il fe font flattés de Nous indiquer le
moyen le plus propre & le moins dipendieux
de remédier aux abus actuels , qui ne feroient
qu'augmenter de jour en jour,fi chaque Marchand
234 MERCURE DE FRANCE .
ou Artifan pouvoit jouir à cet égard d'une liberté
indéfinie ; que ce tempérament proposé par les
fix Corps , configné dans leur Requête , & adopté
par les fuffrages des autres Communautés , auxquelles
les réflexions des fix Corps ont été communiquées
, eft d'ordonner que tous ceux qui ont
des Enfeignes faillantes , feront tenus de les appliquer
contre le mur des Boutiques ou maiſons par
eux occupées ; que déja plufieurs Marchands fe
font conformés à cet ufage , & qu'on peut juger
de la bonté de l'idée par les effets qu'elle a produits
que jufqu'à préfent les Enfeignes faillantes
faifoient paroître les rues plus étroites , & que
dans les rues commerçantes elles nuifoient confidérablement
aux vues des premiers étages , &
même à la clarté des lanternes , en occafionnant
des ombres prejudiciables à la fûreté publique ;
qu'elles formoient un péril perpétuellement imminent
fur la tête des Paffans , tant par l'inattention
des Propriétaires ou Locataires fur la véruſté
des Enfeignes ou des potences , que par ces coups.
de vent , qui en ont fouvent abattu plufieurs , &
caufé les accidens les plus funeftes ; que l'expédient
proposé par les fix Corps des Marchands
pourvoit à tout , qu'il pourra procurer dans l'uniformité
une efpéce d'ornement à l'aspect de la
Ville ; & qu'il doit être d'autant plus du goût du
Public , qu'il n'occafionnera pas la moindre dépenfe
à ceux qui font tenus d'y concourir ; qu'il
joindra d'ailleurs ici une obfervation qui augmente
encore la conviction fur l'utilité de ce Réglement ;
fçavoir, que d'après la circonftance de l'Ordonnance
antérieure du Bureau des Finances dont il
nous a parlé ci - deffus , il a cru devoir conférer
avec les Gens du Roi de ce Tribunal , fur le plan
nouveau proposé dans la Requête des fix Corps ,
JANVIER. 1762. 235
qu'il les a trouvés très diſpoſés à concourir à
fon exécution : Or comme il eft du devoir & du
miniftere dudit Procureur du Roi d'entrer dans de
femblables vues , de favorifer tout ce qui peut tendre
jufques dans les moindres parties de l'adminiftration
, à la perfection de la Police déja fi bien
établie dans cette Capitale du Royaume, & d'y
aftreindre même ceux qui par des motifs qu'on
ne peut pas prévoir , quelquefois par obſtination ,
ne voudroient pas s'y foumettre. A CES CAUSES ,
requiert lui être donné Acte de la demande formée
par les fix Corps des Marchands , tendante à
ce que tous les Membres des différens Corps &
Communautés , & généralement tous Particuliers,
de quelque qualité & condition qu'ils foient , qui
ont Enfeigne faillante dans la Ville & Fauxbourgs
de Paris , foient tenus de les appliquer contre le
mur des Boutiques ou Maifons par eux occupées ,
& d'en fupprimer les potences en totalité ; en conféquence
être ordonné qué dans un mois , pour
toute préfixion & délai , à compter du jour de la
publication de l'Ordonnance qui interviendra fur
le préfent Réquifitoire , tous Marchands on Artifans
, de quelque état & condition qu'ils foient ,
ayant Enfeigne faillante dans cette Ville & Fauxbourgs
de Paris , feront tenus de les appliquer
contre le mur des Boutiques ou Maiſons par eux
occupées , & d'en fupprimer les potences en totalité
; à peine contre les contrevenans , d'être affignés
pardevant Nous , à la requête dudit Procureur
du Roi , pour répondre aux conclufions qu'il
aura à prendre contre eux , & être condamnés à
l'amende , fi le cas y échet ; comme auffi , que
l'Ordonnance qui interviendra fur le préſent Réquifitoire
, fera , à la diligence dudit Procureur du
Roi , fignifiée aux Gardes & Jurés defdits Corps &
►
236 MERCURE DE FRANCE.
Marchands & Communautés , imprimée , publiée
& affichée par tout où befoin fera ; être enjoint aux
Commiffaires de chaque Quartier, & aux Gardes
& Jurés des différens Corps de Marchands & ·
Communautés d'Arts & Métiers , de tenir la main
& veiller à l'exécution de ladite Ordonnance , chacun
en droit foi. Vû la Requête des Gardes des fix
Corps , notre Ordonnance de foit montrée au
Procureur du Roi , du treize Octobre dernier , les
Conclufions du Procureur du Roi , en date du
vingt- quatre dudit mois d'Octobre ; & tout confidéré
:
Nous , faifant droit fur le Réquifitoire du
Procureur du Roi , lui donnons Acte de la demande
confignée dans la Requête des fix Corps : en
conféquence avons ordonné & ordonnons que dans
un mois , pour toute préfixion & délai ,, à comp
rer du jour de la Publication de notre préſente Or
donnance , tous Marchands & Artiſans de quelque
état & condition qu'ils foient , & généralement
toutes perfonnes qui le fervent d'Enfeignes , pour
l'exercice & l'indication de leur commerce dans
cette Ville & Fauxbourgs de Paris , feront tenus
de faire appliquer leurfdites Enfeignes en forme
de tableau contre le mur des boutiques ou maifons
par eux occupées , lefquelles Enfeignes ne
pourront avoir plus de quatre pouces de faillie
d'épaiffeur du nud du mur , en y comprenant
les bordures ou tels autres ornemens que le Propriétaire
jugera à propos d'y ajouter , tant pour
la décoration de fadite Enfeigne ou de la profeffon
: Ordonnons pareillement que tous les Eralages
fervant à indiquer tel commerce ou telle
profeffion , & qui feront posés au-deſſus des auvents
, ou au- deffus du rez - de -chauffée des maifons
qui n'auront point d'auvents , feront égalenvent
fupprimés & réduits à une avance de quaJANVIER.
1762. 237
>
•
&
stre pouces du nud du mur ; comme auffi que
tous maflifs & toutes figures en relief fervant
d'Enfeignes , feront fupprimées , fauf aux Particuliers
, Marchands ou Artifans qui les auront , à
réduire lefdites figures & maffifs à un tableau
qu'ils feront de même appliquer aux façades des
boutiques & mailons par eux occupées ; à la
charge par leidits Particuliers , Marchands ou
Artifans , d'obferver la forme & la réduction cideffus
préfcrite pour les autres Enfeignes ou Tableaux
ordonnons en outre que lesdits Tableaux
fervant d'Enteignes , ainfi que les maflifs , étalages
& figures en relief , dont nous avons ordonné
la fuppreflion pour être réduites en Tableaux
feront attachés avec crampons de fer
haut & bas , fcellés en plâtre dans le mur ,
recouvrant les bords du Tableau , ou des fufdits
étalages , & non fimplement accrochés ou
fufpendus ; que tous Particuliers feront tenus dans
lealt temps par nous preferit , d'ôter , & d'enlever
en totalité les potences de fer qui fervoient
à fufpendre leurs Enfeignes , ou à foutenir leurs
maflifs & figures en relief, & que notre préfente
*Ordonnance aura lieu pour toutes Enfeignes qui
fe trouvent fufpendues dans tous les endroits qui
fervent de voie ou de paſſage public , comme le
long des Piliers des Halles & Marchés quai
de Gêvres , & Charniers des Innocens , lefquels
endroits feront tenus de fe conformer aux difpofitions
d'icelle , à peine contre les contrevenans
d'être affignés pardevant Nous , à la requête
dudit Procureur du Roi , pour répondre aux conclufions
qu'il aura à prendre contr'eux , & être
condamnés à l'amende , fi le cas y échet : comme
auffi que notre préfente Ordonnance fera à la
même requête & diligence , fignifiée aux Gardes
& Jurés defdits Corps des Marchands & Com
1
238 MERCURE DE FRANCE.
munautés d'Arts & Métiers. Mandons aux Commiffaires
du Châtelet . & enjoignons à tous Officiers
de Police chacun dans leur quartier , ainfi
qu'aux Gardes & Jurés des différens Corps de
Marchands & Communautés d'Arts & Métiers ,
de tenir la main & de veiller chacun én droit
foi , à l'éxécution de notre préfente Ordonnance
laquelle fera imprimée , lue , publiée , & affichée
par tout où befoin fera , dans cette Ville & Fauxbourgs
de Paris , à ce qu'aucun n'en prétende
caufe d'ignorance.
Ce fut fait & donné par Nous Antoine-Raymond
Jean Gualbert - Gabriel DE SARTINE , Chevalier
, Confeiller du Roi en fes Confeils , Maître
des Requêtes ordinaire de fon Hôtel , Lieutenant
Général de Police de la Ville , Prévôté &
Vicomté de Paris , le 17 Décembre 1761 .
DE SARTINE. MOREAU.
VIMONT, Greffier.
L'Ordonnance ci-deffus a été lue & publiée à
haute & intelligible voix , à Son de Trompe &
Cri public , en tous les lieux & endroits ordinaires
& accoutumés , par mọi Philippe Rouveau ,
Huiffier à Verge & de Police au Châtelet de Paris
, & feul Juré-Crieur ordinaire du Roi & des
Cours & Jurifdictions de la Ville , Prévôté & Vicomté
de Paris , y demeurant rue Saint Denis ,
vis-à-vis l'ancien Grand Cerf, Paroiffe Saint-
Leu Saint - Gilles , fouffigné , accompagné de Louis-
François Ambezar & Claude-Louis Ambezar , Jurés
Trompettes , le 24 Décembre 1761 , & affichée
ledit jour efdits lieux , & autres où befoin
a été , à ce que perfonne n'en prétende cauſe d'ignorance.
Signé, ROUVEAU.
JANVIER. 1762. 239
C
AVIS DIVERS.
Sur la Manufacture des Toiles peintes de l'Arfenal
& du Clos- Payen à Paris .
Nous venons de lire dans un petit Ecrit dont nous
rendrons compte incellamment , que cette Manufacture
le diftingue toujours par les plus grandsfuccès.
Elle ne fabrique que fur des Toiles nationales
, & fupérieures en qualités à celles qui
viennent de l'Etranger. Les deffeins y font abondans
& d'un goût toujours nouveau. MM . JACQUES
COTIN & Compagnie , qui en font les Entrepreneurs,
continuent de faire toutes les dépenfes néceffaires
pour rendre cette entrepriſe toujours de
plus en plus agréable au Public & utile à l'Etat.
A juger par les Atteliers , dont il eft aifé de prendre
connoiffance , on doit concevoir l'idée la plus
avantageufe de cet établiffement. Il poffède tous
les matériaux & uftenciles les plus propres à donner
à cette Manufacture une fupériorité décidée
fur tout ce qui fe fait chez l'Etranger.
MLLE DESMOULINS , par Brevet & Privilége
confirmé par deux Arrêts du Parlement des 17
Mai & 4 Septembre 1747 , depuis plus de so
ans compofe & diftribue le véritable Suc de Reglifle
& Pâte de Guimauve fans fucre , fecret
qu'elle feule tient par feue Madame la Mere de
Mlle Guy , décédée en 1714. Elle continue de
le débiter avec fuccès à Paris , à la Cour de France
, & dans toutes les Cours de l'Europe , de l'aveu
& approbation de MM . les Premiers Mé-
2 decins du Roi & de la Faculté de Paris , leſquels .
s'en fervent eux-mêmes , & en ordonnent l'ulage
à leurs malades.
).
240 MERCURE DE FRANCE .
Propriétés & ufage dudit Suc & Pâte.
Il guérit le rhume , il fortifie la poitrine , dé
gage la parole enrouće , arrête le crachement
de fang ; les Pulmoniques & Afthmatiques , les
Perfonnes fujettes à la pituite s'en trouvent fort
foulagées ; il eft auffi d'une grande utilité aux
perfonnes qui ont la gorge féche & alterée à force
de chanter & d'enfeigner ; on peut en ufer en
tout temps , le jour & la nuit , devant & après
les repas , il faut les couper par petits morceaux ,
les laifler fondre & avaler fa falive , l'on peut
les tranfporter par-tout , & les garder fi longtems
que l'on veut , fans jamais le gâter , ni
rien perdre de leur qualités : comme plufieurs
perfonnes , pour s'accréditer , fe vantent d'avoir
acheté fon fecret , ladite Demoiſelle avertit le
Public qu'elle ne l'a donné ni vendu à perſonne
, & que fa Marchandiſe ne ſe débite point
ailleurs que chez elle , où l'on trouvera auſſi l'Arrêt
du Parlement publié & affiché en 1747 aux
dépens de Mlle Sirano , par lequel il lui eſt défendu
d'ajouer le nom de Guy à fon nom propre
Le prix dudit Suc & Pâte eft de huit francs
la livre , l'on mettra un pareil imprimé dans les
paquets pour la Province .
Mlle Delmoulins demeure rue du Cimetiere
Saint André- des-Arcs , la premiere porte quarrée
à droite en fortant du Cloître, chez Mlle Char➡
meton , au fecond .
RAFFET , Expert Dentiſte , reçu àl'Académie
Royale de S. Côme , & Chirurgien Dentiſte de
Sa Majesté le Roi de Pologne , donne avis qu'il
continue avec fuccès à exercer l'Art de tirer les
Dents & Chicots avec toute la dextérité poſſible ,
les
JANVIER 1762. 241
les lime , les plombe , les nettoye , les rapproche ,
lés redreffe , & en met d'artificielles auffi belles que
les naturelles , fans crainte que dans la fuite elles
jaunillent ni fentent mauvais , ni être obligé de les
ôter pour manger , ni nettoyer, ne demandant
pas plus de foin que les naturelles.
Il averrit auffi qu'il remet les Dents cariées où
gâtées après les avoir tirées & plombées , & qu'elles
deviennent aufli fermes que les autres , ce qui
eft un avantage pour ceux qui les veulent conferver.
Il a une éffence parfaite pour la confervation
des Dents , en emportant la douleur fur le champ ,
& par ce moyen , met la Dent en état d'être plom-
Bée.
Il débite avec fuccès un Elixir pour raffermir les
Dents , & guérir le gonflement & faignement des
gencives , & un Opiat pour fortifier les gencives
& blanchir les Dents.
Il donne avis qu'il fait des envois d'Effence &
d'Opiat pour la Province & le Pays étranger, avec
la maniere de s'en fervir.
Demeurant ci-devant rue d'Argenteuil , vis-àvis
celle des Orties , demeurepréfentement méme rue
d'Argenteuil , vis-à-vis le paffage de S. Roch , la
Porte cochere jaune à côté d'un Vitrier, aupremier.
Son Enfeigne eft à la Porte.
J'Arla ,
APPROBATION
.
Ar lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure du fecond volume de Janvier 1762 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
Fimpreffion. A Paris , ce 14 Janvier 1762.
II. Vol
GUIROY
L
242 MERCURE DE FRANCE.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER
Vaux de la nouvelle Année à un Ami . Page 7
A Madame D. L. V. E. D. M. D. L. D. L.
VERS fur le nouvel armement de Breſt .
VERS adreffés à M. de Fenelon , par M. de
S. Beard.
୨
ΙΟ
13
LES SOUHAITS , Anecdote de la Cour de Lydie . 14
Le moyen de parvenir.
Aux Officiers qui doivent s'embarquer avec
M. le Comte de Belfunce.
STANCES fur Lifette.
LETTRE à M. De la Place , Auteur du
Mercure.
HISTOIRE de l'Etabliffement des François
dans les Antilles.
UN Habitant des rivages du Borifthène ,
Charles XII.
Aux Demoiselles de Nevers , pour la nouvelle
¿. Année.
LA Bonnehommie , Hifloriette.
VERS préſentés à Madame la Marquiſe de...
P
par une jeune perſonne &c.
LETTRE écrite de l'Armée , à Mde de Val***.
PALINODIE , par le Chevalier de Juilly Thomaffin
, Auteur des Dangers de l'Hymen.
ENVOI , à Madame de Val *** .
ETRENNES à Mlle Dangeville , de la Comédie
Françoiſe.
A Mlle
Dumefnil
A Mile Clairon.
20
21
22
24
40
Ibid
54
43
09**80
2452
56
$7
ibid.
5.8
JANVIER. 1762. 243
ENIGMES .
LOGOGRYPHES .
$ 9 & 6Q
61 &61
CHANSON . ag
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES
"
SUITE de l'idée du Droit Naturel : Science
du Gouvernement , par M. de Réal.
LES Avantures de Périphas , Delcendant de
Cecrops , par M. Pujet de S. Pierre &c.
LETTRE à M. De la Place Auteur du
Mercure , fur l'Annonce promife dans le
P. S. de celle du mois de Décembre dernier
, au fujet des Principes difcutés &c.
PRINCIPES difcutés pour faciliter l'intelligence
des Livres Prophétiques &c.
LETTRE à M. De la Place.
ANNONCES des Livres nouveaux .
69
87,
97
99
108
99. &fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADEMIES .
SÉANCE publique de l'Académie de Béfiers ,
Août 1761.
du Is
SUITE
des Réfléxions
fur l'application
du
calcul
des Probabilités
à l'Inoculation
de
la petite
Vérole
; par M. d'Alembert
.
SUPPLÉMENT
à l'Article
des Piéces
Fugitives
.
LETTRE
à Mgr
le Duc de Choifeul
fur le
Mémoire
Hiftorique
de la Négociation
entre
la France
& l'Angleterre
.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURG I E.
LITTRE de M. DAVIEL , Chirurgien ordinaire,
117
124
X40
244 MERCURE DE FRANCE.
& Oculifte du Roi , écrite à M. le Baron
de Haller &c.
ARCHITECTURE.
SUITE des Obfervations fur l'Architecture &
fes Acceffoires.
SCULPTURE
COFIE d'une Leure écrite à M. le Comte de
14.6
159
Caylus,
165
MUSIQUE
166
GRAVURE. 168
LETTRE de M. Bellin , à M. le Chevalier de ***
171
ART. V. SPECTACLES.
OPÉRA. 179
COMÉDIE Françoiſe.
180
ANALYSF de Zulime , Tragédie,
181
COMÉDIE Italienne.
CONCERT Spirituel .
Enſeignes & c.
AVIS DIVERS.
REMARQUES fur la Tragédie de Zulime.
SUPPLÉMENT à l'Article des Arts agréables. 209
MORTS .
ART. VI. Nouvelles Politiques.
EVENEMENS finguliers.
211
224
225
232
239 &fuive
ORDONNANCE de Police , concernant les
202
206
208
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY
xue & vis- à- vis la Comédie Françoiſe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères