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1760, 07, vol. 1-2, 08-09
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MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE A U DÉDIÉ A U ROI.
JUILLE T. 1760 .
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'eft ma devife . La Fontaine.
Cesisin
Stevesin
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis à vis la Comédie Françoife
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
PUBL
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
335208
ASTOR, LENOX AND
TILDEN
FOUNDATIONS
1905
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier , Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch, à côté du Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à
M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols pièce .
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou qui prendront les frais du port
Jur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'est-à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
>
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
De la Place , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure .. Le format , le nombre de
volumes & les conditions , font les mêmes
pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET . 1760 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE
A M. le Comte de **.
ADIEU
DIEU tous mes pinceaux dorés ,
Mes crayons aux jeux confacrés ,
Mes touches vives & légères ,
Mes tableaux nombreux , variés ,
Mes deffeins fi multipliés
De Déeffes & de Bergères !
Adieu , mes brillantes couleurs ,
I. Vol.
A jij
6 MERCURE DE FRANCE

Du char de l'aurore empruntées ,
Adieu mes corbeilles de fleurs
Que Fiore m'avoit apportées ;
Adieu mes monceaux éclatans ,
Mon abondance enchantereffe
D'argent , d'or , d'azur , de brillans ,
De diamans de toute espéce ,
D'émeraudes , & de rubis ,
D'efcarboucles aux Dieux ravis
Adieu donc toutes mes richeffes !
Ma pauvre imagination ,
Qui jadis verfoit ces largeffes
Avec tant de profufion ,
Préfentement fe voit à peine
De vils cailloux entre les mains :
Tel eft le cercle des deftins !
C'étoit une fuperbe Reine ;
Qu'ai-je dit ? une Déité,
Que de fa fplendeur fouveraine ,
Entouroit l'Immortalité :
La fortune aujourd'hui l'entraîne
Au limon de l'humanité ,
Sous le travail & fous la peine ,
Dans la derniere pauvreté ,
Et de fa main même l'enchaîne
Dans une affreufe obfcurité.
Votre bon coeur , à cette image ,
S'émeut ; il s'émeut aifément .
La tendrelle , eft votre partage ;
JUILLET. 1760 . ?
En vous ce bas-mondeenvila ge
Le favori du fentiment.
Dans un fi cruel changement ,
Vous voyez pourtant votre ouvrage !
Oui , c'est vous qui me raviffez
Tous mes beaux trésors de fééries ,
Cher voleur , & vous me laiſſez
Pour tout bien , des voeux infenfés ,
Et quelques vaines rêveries ,
Reftes de mes plaiſirs paflés .
Ceci pour vous , a la nature
De l'énigme la plus obfcure ?
Si l'amitié vous infpiroit ,
Votre coeur vous en donneroit
Aifément le mot , je vous jure.
Eh quoi , ne fentez -vous donc pas
Tous les maux que cauſe l'abſence ?
Ce mot , vous dit l'Auteur , hélas !
De ma déplorable indigence.
Je n'ai pas même , une chanſon .
Ma ftérilité vous étonne ?....
Quand le fentiment l'abandonne ,
Que peut l'imagination ?
Les Amours , les Plaifirs , les Grâces
Tous mes Dieux ont fui fur vos traces
Il ne m'eft resté , dans ces lieux
Que l'efpérance chimérique ,
La Déeffe des malheureux .
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Je fçais que fon verre magique
Nous flatte fur tous les objets ;
Et que ce font tous vains portraits ,
Que nous préfente fon optique.
Je connois fa frivolité ,
Comte , mais je fuis le malade
Que fon Médecin perſuade ,
Quand il lui promet la fanté ;
Ou l'Amant , dont une maîtreffe
Trompe à fon gré
l'égarement ,
Lorfqu'hélas ! de l'aimer fans celle
Elle lui fait le vain ferment.
Quand c'eft le coeur qui nous abufe ,
Rarement l'efprit ſe refuſe
A des imenfonges auffi doux :
Ma'gré toute ma défiance ,
Il faut bien croire à
l'efpérance ,
Quand elle me parle de vous.
Souvent la menteufe Déeffe
Vient , de fa voix
enchantereffe ,
M'annoncer que le Ciel met fin
A ma létargique tristeffe ;
Que je vais vous revoir ... foudain ,
D'un beau jour la vive lumière ,
L'aurore de l'illufion ,
De mon imagination
Vient couvrir le fombre hémisphère :
Elle rompt fes chaînes de fer ,
JUILLET. 1760 . 9
Elle renaît , elle s'élève ,
La métamorphofe s'achève ,
La voilà qui vole dans l'air.
Oma Divinité fuprême ,
Vénus ! c'eſt ta colombe même ,
Qui du piége rompant les noeuds ,
Reprenant fon vol amoureux ,
Rafe les plaines embaumées
De Chypre à tes regards fi cher ,
Et brulant de fe rapprocher
Des grâces fur elle allarmées ,
Avec les ailes parfumées
A ton char court fe rattacher :
C'eft ton aigle fier & rapide ,
Jupiter qui vers tes lambris ,
Fixant fa prunelle intrépide ,
Se perd dans l'immenfe fluide
Aux yeux de ce globe furpris ,
Et loin de cent fphères nouvelles ,
Qu'il voit fous fon vol s'abbailler ,
Perçant les voutes éternelles ,
A tes genoux va fe placer.
C'étoit un ruilleau , qui dans l'herbe
Cachant fon murmure ignoré ,
Traînoit un limon altéré ;
C'eſt un fleuve vafte & fuperbe ,
Un fleuve partout étendu ,
Sur le monde entier répandu .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
C'eft un jet d'eau, dont l'onde altière ,
S'indignant d'être prisonnière ,
Des canaux force la barrière ,
Jufques à l'Olympe étonné
S'élance , & brille courronné
D'une gerbe de pierreries ,
Qui de leurs couleurs réfléchies
Diaprant l'écharpe d'Iris ,
Viennent , d'écume blanchiffantes ,
En mille perles jailliſſantes
Se brifer aux yeux éblouis.
Ton courfier , aux aîles magiques ,
Aflolphe , me prête ſon dos !
J'ai franchi le fommet d'Athos ;
Déjà j'ai vû les deux Tropiques ;
J'ai connu des mortels nouveaux :
Mes excurfions poëtiques ,
Embraffent la terre & les eaux :
Je pénétre les mers profondes ;
Emporté , de mondes en mondes ,
Je m'élance de cieux en cieux ,
Dans l'Empirée , au fein des Dieux ;
Lorfque du féjour du tonnèrre ,
Tombant comme un rapide plomb ,
Qu'engloutit un gouffre profond ,
Je viens me brifer fur la tèrre.
L'efpérance m'avoit trompé ,
Comte quelque malin génie ,
JUILLET. 1760 .
11
A melutiner occupé ,
Depuis quelque temps rend ma vie
Le jouet de fa diablèrie :
De tous les coups je fuis frappé ;
Votre préfence , m'eſt ravie !
Comme cet effronté brigand ,
Comme ce fripon , que Cervante
Nous dépeint , volant Roffinante ;
Ce démon fi perfecutant ,
Qui va fur moi levant fa griffe ,
M'a dérobé mon hippogriffe ,
Entre mes jambes ne laiſſant
Qu'un vieux Pégale d'Arcadie ,
Que traîne ma mufe engourdie ,,
Et qui s'en va tout haletant .
Je puis dire avec le Poëte ,
Qui depuis Moliere a tenté:
De corriger l'humanité ,
»Je fuis redevenu Lifette !
Et Lifette, avec cent regrets ,
Plus pauvre , en un mot , que jamais..
A vous parler , fans métaphore ,.
Cher Comte , n'exigez donc plus.
Que loin d'un Ami que j'adore ,.
Loin des Grâces , je rime encore
Des riens peu faits pour être lûs..
Ces Dieux, dont j'étois le poëte ,
Les jeux, qui toujours vous fuivront ,
A vij
1
12 MERCURE DE FRANCE.
M'attendent dans votre retraite ,
Que les Mufes embelliront :
Près de vous feul , ils me rendront
Et mes pinceaux , & ma palette.
Par M. D'ARNAUD , Confeiller & Ambaffade de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
LA PEINTURE A LA MODE ,
A M. L. M. D. M.
ÉNUS , un jour , du bout de fon fufeau,
Ellayoit d'une main légère ,
De former de mes traits le relfe.nblant tableau :
Pour toile , Amour lui prêtoit fon bandeau.
Tandis, qu'occupé de lui plaire
J'efpérois de me voir , & plus jeune , & plus beau;
Le fufeau fe rompit ; & d'abord , à fa mere ,
L'Amour préfente fon flambeau.
D'un ton mocqueur , & d'un air de myſtère ,
Il le lui donne , en ajoutant ces mots :
C'eftpour acheverde lepeindre.....
Je ne fçais fi je dois m'en plaindre :
Mais il m'a brûlé juſqu'aux os !
Par M. D .... Abonné du Mercure.
JUILLET. 1760.
13
IMITATION DE L'ODE IV. DU I. LIV.
DES ODES D'HOR. Solvitur acris hyems &c.
L'HHIYVVEERR a difparu : fur l'aîle des Zéphirs ,
Flore , avec les beaux jours, ramène les plaifirs.
Déjà le Nocher avide ,
Fend l'humide fein des eaux ,
Et la bouffole pour guide
Cherche des climats nouveaux .
Les troupeaux bondiffans , loin de la Bergerie ,
Brouttent déja l'herbe fleurie ;
Le Laboureur flatté des prochaines moiffons ,
Quitte fon toît & les foyers tranquiles ;
Déjala neige & les glaçons ,
Ne couvrent plus nos campagnes fertiles .
Les Grâces & Vénus , fe tenant par la main ,
Lorfque l'Aftre du jour a fini fa carrière ,
En cadence frappent la tèrre.
Tandis qu'en fon antre , Vulcain ,
Du Cyclope preffant l'ouvrage ,
Du Souverain des Dieux forge les traits vengeurs;
Le front orné de myrthes , & de fleurs ,
Dans le fombre réduit de ce voifin boccage ,
Offrons un bouc au Dieu protecteur des hameaux,
Des bergers & de leurs troupeaux .
En vain , heureux Seftus ! fier de ton opulence ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Ta penfes de la Parque éviter la rigueur :
Non ! l'erreur te féduit : à fes yeux la grandeur ,
N'a rien de plus que l'indigence.
Sous fes coups , tombent confondus
Le Monarque fuperbe , & le Sujet timide.
L'éclat du fang , la valeur , les vertus ,
Ne çauroient nous fouftraire à fa main parricide.
Le Temps , au tombeau nous conduit ;
Rien n'échappe à ſon aîle agile :
Prévenons donc le regret inutile ,
De n'avoir fçû jouir d'un inſtant qui nous fuit.
Livrons-nous aux plaiſirs où l'âge nous convie ;
Ne perdons rien du Printemps de nos jours,
La mort , au milieu de la vie ,
Trop fouvent , en tranche le cours !
ParM. J. B. GROSSIER , d' Amiens.
REMERCIMENT
, à M. le Marquis DE
PAULMY, AmbassadeurdeS.M.enPologne.
LOIN
OIN de fentir , à vos faveurs ,
Quelle reconnoiffance eſt due' ;
Mon enfant crie , & par des pleurs ,
Paye au monde la bienvenue .
Mais s'il pouvoit , dès aujourd'hui
Connoître les bontés propices
JUILLET. 1760 . 15
Dont vous comblez fa mere , & lui !
S'il fçavoit,qu'il eft né fous les plus doux aufpices
Que Jumillac , & d'Argenſon ,
Dont il fuffit de prononcer le nom ,
Pour faire entendre leurs louanges ,
Se font faits fes parains, ou plutôt ſes bons angest
De joie , & de tendreffe , & d'admiration ,
Il tréffailliroit dans fes langes.
Par Madame BOURETTE , la Muſe Limonadiere
CINNAME ,
Ou , LES ARTISANS D'ATHENES.
CINNAME , fille INNAME , fille d'un Statuaire de Sicyone
, avoit à peine dix-fept ans , quand
la mort de fon pere fit changer toutes les:
difpofitions qu'il avoit faites , pour l'établir
dans l'Achaie . Agora , fa mere , originaire
d'Athenes , avoit toujours les yeux
tournés vers cette grande Ville , & n'attendoit
qu'une occafion pour retourner
dans fa premiere patrie. Sa fille , dont
elle étoit idolâtre , avec une taille admirable
& la plus féduifante figure , lui
paroiffoit n'être pas faite pour traîner
une vie obfcure , dans Pattelier d'un Artifan
, à qui fon Pere l'avoit deftinée. Il
16 MERCURE DE FRANCE.
lui échut fort à propos, à Athenes , une petite
fucceffion , qu'il fallut aller recueillir .
Cette circonftance , jointe à l'envie de
voir les grandes Panathenées * , dont le
retour étoit prochain , lui fit précipiter
fon voyage ; & elle partit , avec fa fille
pour la Capitale de la Grèce .
Peu de jours après leur arrivée à Athenes
, le Théâtre & tous les Portiques retentirent
de la beauté de Cinname . Une
belle , dans tous les lieux du monde , ou
n'eft pas longtems étrangere , ou eft bientôt
naturalifée . Cinname fut démêlée
dans la foule des beautés que les Fêtes
de Minerve avoient attirées à Athenes.
La fimplicité de fa parure , ne déroba rien
de fes charmes aux yeux des Spectateurs
élégans ; & l'éclat répandu dans toute
fa perfonne lui fufcita mille rivales , jaloufes
des avantages que l'art le plus recherché
leur refufoit. On ne la voyoit pas
impunément ; on foupiroit après l'avoir
wuë ; & ceux qui ne pouvoient avoir aucune
forte de prétentions , entraînés par
le même attrait que les autres , par le
feul plaifir de la voir , étoient attachés
à fes pas. Elle fut chantée par tous les
Poëtes d'Athenes . Sa taille noble , légère ,
* Fêtes de Minerve , qui ſe célébroient tous les
inq ans.
JUILLET
. 1780.
17
aifée , étoit comparée à celles des Nymphes.
Son cou d'yvoire, & fes beaux bras ,
reffembloient , difoit-on , à ceux de la Junon
de Policlète : elle avoit l'eftomach
dePallas ; on lui trouvoit le doux foûrire,
& l'air fin de la Vénus de Cnide.
Cinname , dans l'âge heureux où l'on
plaît fans fonger à plaire , fans chercher
à rien ajouter aux grâces naïves que la
nature fçait mieux ordonner , mieux faire
valoir que tout l'art de la coquetterie ,
ne penfoit prèfque point à fes charmes ;
& elle fut quelque tems à s'appercevoir
qu'elle avoit été remarquée. Attentive à
tous les objets nouveaux que la magnificence
d'Athenes lui préfentoit de toutes
parts , elle étoit fort diftraite fur elle -même,
& feulement occupée des autres. Mais
Agora, qui avoit fondé de grandes efpérances
fur elle , vit avec le plus vif intérêt
le triomphe de fa beauté , & bâtit
mille projets de fortune.
Après la clôture des Fêtes de Minerve
, il fortit d'Athenes beaucoup d'étrangers
mais les beaux yeux de Cinname
en arrêterent
plufieurs , fur qui Agora
forma des deffeins où fa fille n'eut jamais
aucune part. Parmi plufieurs amans de
toutes conditions, qui s'offroient avec des
intentions
différentes , Agora panchoit
18 MERCURE DE FRANCE:
beaucoup pour Strabon, riche Olynthier,
qui faifoit une belle dépenfe. Elle avoir
jugé de fon opulence par fon extérieur ;
& fans examiner la perfonne , la fortune
lui convenoit . Strabon , avec le fafte infolent
dont il étoit environné , crut d'abord
qu'il ne s'agiffoit que de fe montrer
dans toute la pompe , & que le coeur de
Cinname , de la fille d'un artifan , feroit
au prix que fes bienfaits , ou fes
profufions , voudroient bien y mettre. Il
crut l'honorer , en la marchandant
. Mais
fon amour impétueux vint échouer contre
des obftacles , qu'il n'avoit pas
foupçonnés .
même
Agora , galante dans fa jeuneſſe , avoir
tiré de fa condition tous les agrémens
qu'une jolie figure procure à celles qui
les cherchent , fans penfer jamais à fa
fortune. Elle vouloit donc que fa fille
profitât de fon expérience ; elle prétendoit
que la jeuneffe de Cinname réparât
le mauvais ufage qu'elle- même avoit fait
de la fienne . Les premieres ouvertures
que Strabon lui fit de fes vues fur fa fille,
furent reçues avec une fierté qui le confondit.
Il s'étoit préfenté , pour corrupteur
on lui fit voir fi peu d'apparence
à pouvoir pofféder Cinname à des conditions
indignes d'elle , qu'il fut obligé
JUILLET. 1760 . Ig
de changer de langage. Le pétulant Olynthien
, s'enflamma par la réfiftance. Son
goût pour Cinname , dans lequel il entroit
d'abord plus de vanité que d'amour,
prit peu- à- peu le caractère d'une véritable
paffion ; & ne pouvant l'avoir pour
maitreffe , il réfolut d'en faire fa femme.
C'étoit où on avoit voulu l'amener. Du
côté de la condition , il y avoit entr'eux
peu de diftance. Agora ne voyoit rien
dans Strabon qui le mît au-deffus de fa
fille , ou qui ne fût bien compenfé par
tous les attraits , par tout le mérite dont
la Nature avoit , difoit- elle , eu foin de
compoſer fa dot.
Quand l'Amour eut applani les obftacles
que la fortune feule oppofoit à l'ambition
d'Agora , il fallut difpofer Cinname
à comprendre ce qu'on appelloit
fon bonheur, à écouter les voeux de Strabon
, & à lui donner de bonne grace tous
les droits qu'il vouloit acquérir fur elle.
Cinname , élevée fimplement dans les
bornes de fa condition , n'avoit pas même
encore formé de defirs . Elle avoit toute
l'innocence que fon pere , fage & vertueux
furveillant , avoit fcu lui conferver
par une éducation excellente , dont il
n'avoit jamais permis à fa mere de fe
mêler. Cinname ne connoiffoit point
20 MERCURE DE FRANCE.
l'Amour , ou fembloit le confondre encore
avec l'amitié ingénuë qui l'attachoit
à fes compagnes. Il s'agilfoit
de la préparer à fouffrir celui de Strabon
, à y répondre , & à tourner fon
attachement vers un homme qui prétendoit
la rendre heureufe par tous les
moyens apparens qui font au pouvoir de
la fortune. Ce fut de la bouche de fa
mere qu'elle entendit , pour la premiere
fois , fortir cet étrange mot d'Amour ,
qu'on ne lui avoit jamais prononcé.
Agora fut elle - même l'interprête des
tendres empreffemens de Strabon.
Cinname étoit aufli née tendre & fenfible.
Avec toutes les qualités aimables ,
elle avoit celles qui difpofent à aimer :
mais elle étoit en même temps délicate ,
fenfée , raisonnable & vraie. Sa mere
auffi fuperficielle qu'elle étoit folide , ne
voyoit, en elle, que fa figure ; & elle ne
penfoit pas qu'il y eût d'autre mérite à
chercher dans fa fille . Cinname avoit eu
peu d'occafions de produire les qualités
de fon âme & furtout celles de fon efprit.
Elle étoit d'ailleurs trop charmante , pour
qu'en la voyant on pût faire attention à
d'autres avantages qu'à fon éblouiffante
figure ; & tout ce qui lui échappoit d'ef
prit , de raifon , étoit à peine remarqué.
JUILLET. 1760 .
Tel eft le malheur des belles perfonnes !
On les veut tout extérieures ; on ne leur
demande que des dehors ; & on les quitte
de tout le refte . Quand elles réuniffent à
leurs agrémens naturels un efprit un peu
élevé au- deffus de leur éducation , il eft
prèfque perdu pour elles ; & difons - le , à
la honte des hommes , on leur en tient
très - peu de compte . Agora crut done
qu'un coeur tout neuf prendroit aifément
les impreffions & la forme qu'elle voudroit
lui donner ; qu'elle y feroit entrer ,
fans peine , au défaut d'autres fentimens
une partie de fon ambition. Qu'elle connoiffoit
peu fa fille ! Cinname , pour renverfer
fes projets , n'eut befoin que d'interroger
fa Raifon ; un fimple retour fur
elle-même , l'éclaira fur toutes les fuites
du facrifice qu'on exigeoit d'elle. Son
coeur ne lui avoit encore rien dit : mais
l'averfion qu'elle y trouva pour l'amant
qu'on lui préfentoit , lui fit fentir qu'elle
étoit capable d'aimer quelqu'un plus digne
d'elle ; & il n'en fallut pas davantage
pour la défendre contre l'amour de Strabon
. Elle vit fon opulence ,fans goût, fans
defir ; elle n'apperçut fous le brillant extérieur
dont il cherchoit à l'éblouir, qu'une
figure abjecte qui lui déplut ; elle y vit
22 MERCURE DE FRANCE.
tous les ridicules , tous les travers que la
fortune n'apporte pas toujours avec elle ,
mais qu'elle donne ou qu'elle augmente
fouvent, & dont elle nous laiffe du moins
l'entiere & libre poffeffion . Elle ne voulut
pas s'immoler au goût frivole d'un
amant trop peu digne de fa fortune pour
n'en pas abuſer un jour contre elle- même
furtout , elle redoutoit l'infolence
d'un homme qui , pour l'avoir enrichie ,
fe croiroit en droit d'humilier un coeur
plus grand que fes richeffes , & qui peutêtre
deviendroit fon tyran. Sa pénétration
lui tint lieu d'une connoiffance que
l'on n'acquiert qu'au prix d'une funefte
expérience ; & fon parti fut bientôt pris .
Un refus conftant , ferme & décidé , mit
fin aux pourfuites de Strabon . En vain
Agora voulut s'armer d'ue autorité que
fa fille ne pouvoit & ne devoit plus reconnoître
; en vain elle employa fucceffivement
les rigueurs , les flatteries , les
menaces rien ne put vaincre la réfiftance
de Cinname. Et l'orgueilleux Strabon ,
offenfé des rebuts d'une fille fupérieure
à toute la fortune , crut la punir par une
prompte retraite.
L'absence de l'Olynthien , dont l'opulence
avoit éclipfé ou écarté tous fes
rivaux , fit éclorre une foule d'amans qui
JUILLET. 1760. 23
vinrent , comme lui , porter leurs voeux à
la mere. L'amour importun de Strabon ,
qui n'avoit pu toucher Cinname , avoit
cependant réveillé ce fentiment de la
Nature qui naît avec nous , & dont le
germe fe développe aux premiers rayons
de lumière qui nous éclairent au fortir
de l'enfance. Cinname n'aimoit point
encore ; mais fon coeur , devenu moins
tranquille , n'attendoit qu'un objet digne
de le remplir , pour s'y lier fortement .
Elle comprit, qu'elle ne pouvoit être heureufe
qu'avec un époux dont la condition
feroit affortie à la fienne , ou dont le
coeur bien éprouvé feroit à l'uniffon du
fien.
Elevée dans le fein des Arts , elle en
avoit confervé le goût , goût vif , & qui
étoit la feule paffion qu'elle fe fût permife.
Parmi les jeunes gens d'Athenes , qui
obfédoient Agora , Cinname avoit remarqué
deux Artiftes : Paufias , Peintre , élève
de Pamphile , qui l'avoit été du divin.
Apelles , & Charès , Sculpteur , élève de
Lyfippe , avoient attaché fes premiers
regards. Tous deux bienfaits , aimables ,
empreflés, & très - diftingués dans leur art ,
ils étoient également dignes de Cinname.
Charès avec une taille élégante , une figure
touchante & noble , avoit un carac24
MERCURE DE FRANCE.
tère de douceur fait pour fentir délicatement
& pour infpirer la tendreffe. Paufias,
vif, impétueux , étoit un volcan : fon
âme & fon efprit , étinceloient dans fes
yeux. Le caractère du Sculpteur paroiffoit
fympathifer davantage avec cel
de Cinname , qui n'étoit qu'un compo .
de grâces , de délicateffe & de fentiment.
Cependant le coeur de cette fille , après
avoir été quelque temps bien balancé
par cet Artifte , s'étoit arrêté fur le Peintre.
Paufias étoit l'Amant chéri de Cinname
; mais le mérite de Charès , l'obligeoit
de diffimuler . Elle lui voyoit plufieurs
avantages fur fon rival ; & fouvent elle
fe reprochoit fa prévention pour Paufias .
Charès plus tempéré , plus liant , lui fembloit
encore beaucoup plus attaché , plus
tendre ; mais le jugement de fa Raifon
étoit puiffamment combattu par celui de
fon coeur , qui entraînoit fon penchant .
La réputation de Paufias , étoit faite : c'étoit
le premier Peintre d'Athènes . Charès ,
avoit feulement commencé la fienne :
mais fes derniers travaux annonçoient
qu'il laifferoit bientôt loin de lui les plus
habiles Statuaires . Cinname , preflée d'opter
entre deux amans dont le mérite ne
pouvoit qu'honorer fon choix , quel qu'il
fût , fe trouva fort embarraffée. Après
beaucoup
JUILLET. 1760.
beaucoup d'indécifion , pour ne point défefpérer
Charès , à qui elle ne pouvoit refufer
toute l'eftime qu'il méritoit , & cependant
affurer fa main à Paufias qui
avoit déja fon coeur , elle s'avifa de cet
expédient. Elle propofa aux deux Artif
tes de faire chacun fon portrait , l'un fur
la toile , l'autre en relief ; & elle promit
de fe donner à celui qui , au jugement des
Athéniens , auroit le mieux réuffi dans fon
genre . Cinname , en fe mettant à ce prix ,
ne doutoit point que Paufias ne l'eniportât
fur fon rival , & ce Peintre accepta le
concours avec une entiere confiance .
Pour Charès , il ne s'y foumit qu'en tremblant
; mais il attendit,de fon amour, des
efforts qui feroient fecondés par toutes
les reffources de fon art .
Cinname livrée à l'empreffement des
deux Artiftes qui travailloient à mériter
fa poffeffion , leur partageoit fucceffivement
, avec l'égalité la plus circonfpecte ,
tous les momens qu'elle pouvoit leur donner.
Elle s'obfervoit à leur égard avec une
attention infinie , pour ne point laiffer appercevoir
la plus légère préférence, & pouvoir
refter jufqu'à la fin maîtreffe du fecret
de fon coeur . Cependant, fans chercher à favorifer
Paufias , & fans paroître y contribuer
, elle n'étoit jamais plus belle que
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quand cet Artifte la peignoit. L'amour
fembloit l'embellir encore : la préfence de
fon amart animoit fes traits , fes couleurs ;
elle attiroir toute fon âme au dehors . Elle
affect it pourtant quelquefois avec lui de
négliger ta parure ; mais dans cette négligence
même , Paufias trouvoit encore
de nouveaux charmes , précieux à faifir .
Charès étoit de fon côté trop amoureux
& trop clairvoyant , pour ne pas voir les
avantages que fon rival avoit fur lui : malgré
tous les foins que Cinname prenoit
pour cacher fon amour , il n'avoit pas été
longtemps à pénétrer fon inclination pour
le Peintre. Elle étoit ordinairement plus
agréable & plus gaye avec le Sculpteur :
mais il n'avoit pas pris le change ; & la
tendre mélancolie , la douce langueur
dont Cinname ne pouvoit fouvent le défendre
en préfence de Paufias , n'avoient
que trop éclairé Charès for la fituation de
fon coeur. D'ailleurs il ne fe diffimuloit
po'nt que toute la recherche du ciſeau ne
pouvoit rendre beaucoup de chofes réfervées
à la foupleffe du pinceau , & à l'énergie
des couleurs . Il fentoit que , quand
le buffe de Cinname auroit toute la vérité
poffible ; quand on pourroit y retrouver
toute la fineffe de fes trairs , toutes
les grâces de ſon viſage , il reſteroit tou
JUILLET. 1760 . 27
jours fort au- deffous du tableau ; que fes
beaux yeux feroient éteints , & prefque
muets; que fes couleurs fi fraîches & Gi
vives , ce teint charmant qui lui d › nnoit
tant d'éclat , & quantité d'autres agrémens,
difparoîtroient dans le relief. Il falloit
donc chercher les moyens de regagner
par quelque endroit ce qu'il devoit
perdre infailliblement du côté de l'expreffion
, & ce que la nature refufoit à
fon art. Paufias ne pouvoit montrer , que
la plus belle tête du monde : le corps qui
lui reftoit voilé , devoit l'être auffi dans
fon tableau fous la draperie qui lui ferviroit
d'ornement . Charès entreprit de
montrer Cinname toute entiere , & de
découvrir les beautés interdites au pinceau
de fon rival . Il s'agiffoit de voir Cinname
dans un état où fa pudeur ne laiffoit
pas la moindre efpérance à Charès de
la voirjamais. Comment pouvoir obtenir
d'elle des complaifances , qu'il étoit fûr
qu'elle n'accorderoir pas même à Paufias ?
Il alla trouver le Maître du Bain où
Cinname alloit très fouvent avec une
jeune Efclave Bifantine , que fa mere lui
avoir donnée. Il vint à bout de gagner
cet homme , à force d'argent : il obtint
de lui,que chaque fois que Cinname viendroit
fe baigner , il feroit fecrettement
·
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
introduit dans l'hypocaufte ( * ) attenant
la chambre du bain ; qu'on y difpoferoit
deux tuyaux d'un diamètre convenable ,
qui paroîtroient deftinés à la conduite de
T'eau chaude ou froide ; & qu'au moyen
de la direction qu'en donneroit à ces
tuyaux , il pourroit obferver à fon gré
l'aimable baigneufe , pour la modéler
d'après nature. Quand tout fut bien concerté
entre eux , Charès fit porter dans
fon nouvel atelier tous les inftrumens dont
il avoit befoin. Dès le premier avis qu'il
reçut que Cinname étoit au bain , il fe
gliffa dans la maifon , & fe rendit à fon
pofte . Là , les yeux attachés à fes tuyaux ,
il vit fans obftacle des beautés dont la
plus vive imagination ne peut fe tracer
qu'une ombre imparfaite. Il crut voir
Diane au bain , où Venus même au milieu
des eaux ! Il ne pouvoit plus que
regarder , qu'admirer ftupidement les tréfors
que Cinname , ( fur la foi d'un aſyle
qu'elle croyoit inviolable ) lui découvroit
fans réferve. Son âme étoit toute dans fes
yeux ; elle erroit avec les regards fur toutes
les parties de ce chef d'oeuvre vivant ,
fans pouvoir s'arrêter fur aucune. Cinname
étoit , dans cet état , comme un de
ces beaux jours du Printemps , où la vuë
* L'étuve,
JUILLET. 1760 . 29
d'un ciel pur , ferein , fans nuage , remplit
délicieufement les yeux , & l'imagination.
L'oeil en foutient à peine l'éclat ;
mais la lumiere femble le nourrir : il s'y
replonge à chaque inftant ; il la cherche
toujours. Le foible Charès , ébloui de
tant d'attraits , raffemblés en foule dans
le plus beau corps qu'il eût jamais vû ,
deux fois effaya de former quelques traits
d'après fon modéle , & deux fois laifla
tomber fes crayons. Enfin , après avoir
joui plufieurs jours du même fpectacle ,
fans avoir pû faire autre chofe que raffafier
fes regards , & peut-être fe confumer
en defirs , fon génie le rappellant à
lui- même , il recouvra la liberté néceffaire
pour commencer fon travail.
Comme , dans le bain , le hafard feul
dirigeoit toutes les attitudes que prenoit
Cinname , & qu'elles n'étoient point arrêtées
; Charès ,qui avoit befoin de la voir
dans les pofitions les plus propres à développer
les principaux avantages , crut
devoir encore gagner l'Efclave qui l'accompagnoit
, & que Cinname faifoit toujours
baigner avec elle . Cette Efclave, en
rendant à fa maîtreffe les offices ordinaires
du bain , pouvoit lui faire prendre chaque
fois la fituation que defiroit Charès ,
& la fixer affez de temps pour qu'il pût
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
la déffiner à plufieurs reprifes. Ce nou
veau projet lui réuffit , au- delà de fes efpérances
. L'Esclave , inftruite par Charès ,
en badinant avec Cinname , fous prétexte
de confiderer les diverfes beautés de fon
corps , l'engageoit par fes flatteries à
prendre toutes les attitudes que le Sculpteur
avoit demandées. C'eft ainfi que ,
fans le fçavoir , l'amante du confiant
Paufias fervoit elle- même fon rival . Bientôt,
fous la main de Charès , l'argile ingénieufe
& docile prit la forme , les propor
tions , les contours , & jufqu'aux moindres
plis du corps de Cinname. Quand il eut
mis la derniere main à ce modèle charmant
; il choifit un bloc du plus beau
marbre de Paros , & fans aucune tache
ainfi que le corps de Cinname , pour y
tranfporter fa figure.
>
Pendant tout le temps que Charès avoir
travaillé dans le bain , il n'avoit pas négligé
d'aller affidûment chez cette fille
pour profiter de tous les momens qu'elle
avoit bien voulu lui donner. C'eſt là, qu'il
avoit principalement étudié la belle tête ,
& toutes les parties qu'un vêtement léger,
mais toujours modefte , ne l'empêchoit
pas de voir de plus près que dans le bain ,
où il étoit féparé de Cinname par une
barrière infurmontable.
JUILLET. 1760. 31
Paufias , dont l'amour avoit conduit le
pinceau , & qui , d'ailleurs , étoit fort expéditif
, eut bientôt terminé fon portrait.
Prévenu de fa fupériorité , & tranquille
fur fon concurrent , il s'empreffa de le
montrer, fans attendre l'ouvrage du Sculp
teur. La moitié d'Athènes avoit vû fon tableau,
longtemps avant que Charès eût feulement
fini fun modéle ; & tous les Artiftes
, & tous les Amateurs lui déféroient
d'avance le prix. On n'imaginoit pas que
le cifeau de Charès pût atteindre à l'expref
fion du pinceau ; & Paufas etoit déjà regardé
comme l'Epoux de la belle Sicyonnienne
. En effet , le portrait de Cinname
étoit digne de la main d'Apelles. Jamais
Campafpe , dont la beauté , dont l'amour
furent à la fois le prix de fon Art , n'avoit
été peinte avec plus de grâce . Cinname ,
avoit voulu être repréfentée, en Canéphore
; * & de cette idée fimple , peut-être
ingrate , Panfias avoit fçu tirer les plus
heureux effets .
Une draperie blanche , bordée de pourpre
, légère , déliée , flotante , marquant
partout les belles formes & les contours
* Les Canéphores , étoient de jeunes filles , qui
dans des cérémonies religieufes , portoient fur leur
tête , dans des corbeilles les offrandes confacrées
aux Dieux,
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle parcouroit , defcendoit majeftucufementjufques
à fes pieds . Elle avoit , fur
la tête , une jolie corbeille de fleurs ingénieafement
afforties . Cette corbeille étoit
tenue par un bras d'albâtre qui laifoit
voir , en s'élevant , toute fa rondeur , &
l'agréable mouvement de fes mufcles. La
figure tenoit de l'autre main une couronne
de rofes , dont Glycère * eût envié la fraîcheur.
Cinname étoit elle- même étonnée
de fe voir fi reffemblante , & fi belle. Elle
fe contemploit , chaque jour , avec une
nouvelle furprife , & toujours avec plus
de complaiarce , & toujours avec plus
d'amour pour le Peintre . Quoiqu'elle eût
tâché de garder l'égalité la plus exacte entre
les deux Artifles , & de n'en favorifer
aucun plus que l'autre , elle n'avoit pû
s'empêcher de fuggérer en fecret plufieurs
idées à Paufias ; & ce Peintre lui devoit
quelques uns de fes plus heureux coups de
Finceau. Cependant Charès , feul , dans
l'obfcurité , fans demander ni recevoir
aucune forte d'avis , fans rien communiquer
à perfonne , & cachant même foigneufement
fon travail , l'avançoit avec
une fage lenteur , & l'amenoit peu-à- peu
àfa perfection.
Le jour marqué , pour l'expofition des
* Fameufe Bouquetiere d'Athènes.
JUILLET. 1760 . 33
ouvrages , dont le jugement étoit réservé
au peuple d'Athènes , Charès fit porter ,
fous le Pécile , ſa ftatue enveloppée d'un
grand voile ; & le tableau de Paufias fut
mis ,à côté , couvert d'un fimple rideau . Le
Portique fut d'abord inondé d'une foule de
curieux , d'Artiftes , de fpectateurs de
toute efpéce. Auffitôt que le portrait de
Cinname fut découvert , il s'éleva un cri
général de furprife & d'admiration ; des
applaudiffemens redoublés éclaterent de
toutes parts. On ne fe laffoit point de le
voir ; & chaque fois qu'on y reportoit les
les yeux , on y découvroit des beautés nouvelles
, on renchérifoit encore fur les
louanges qu'on avoit déjà prodiguées au
Peintre . Charès pâlit, deux ou trois fois , à
la vue de cet attrayant tableau ; mais il ne
put s'empêcher de joindre fon fuffrage à
ceux des fpectateurs , & ne s'occupa point
à y chercher des défauts : le vrai génie eft
incapable des petiteffes de l'envie , & des
baffeffes de la fauffeté. Le génie de Charès ,
fubjugué par les charmes de cette peinture
, reconnut celui de Paufias : feulement
il foutint fa préfence ; & il ofa marcher fon
égal.
Quand les regards furent épuifés fur le
portrait de Cinname , on découvrit la
ftatue , & Charès eut foin de fe cacher
B V
14 MERCURE DE FRANCE.
dans la foule. A l'afpect de cette figure ;
l'admiration d'abord fut muette , & tint
tous les efprits , tous les yeux réunis , fixés
, arrêtés fur ce délicieux objet. Un filence
profond régnoit dans la tumultueufe
affemblée ; & l'on eût dit que la ftatue ,
comme la tête de la Gorgonne , eût pétrifié
tous les fpectateurs . On ne vit plus , ou
l'on oublia qu'on voyoit du marbre ; on
crut voir Cinname elle - même , dans l'état
où Venus difputa la pomme aux deux
Déeffes fes rivales. Son attitude, étoit cependant
plus modefte : fes jambes étoient
croifées , avec une grâce infinie ; un voile,
jetté d'une main fage & fçavante , flottoit
autour de la ceinture : mais le marbre vivifié
par Charès , fembloit avoir pris la
molleffe & le fentiment de la chair . On s'imaginoit
appercevoir le doux mouvement
de fon fein , la voir refpirer. On eût dit ,
qu'une main divine , que le flambeau de
Prométhée, eût répandu fur cette figure un
foufle de vie ; il paroiffoit prèfque tranfpirer
à travers la chair & les mufcles. On
jettoit, de temps en temps, encore quelques
regards fur le portrait : mais on revenoit
bientôt à la ftatue ; & la vérité du relief,
fembloit achever l'illufion que la peinture
avoit commencée. Les yeux s'arrêtoient,à
la furface du tableau ; mais ils tournoient
JUILLET. 1760 . 35
autour du marbre , & retrouvoient partout
la nature . Un Poëte , dans le tranfport
foudain que lui caufa la vue de cette figure
, écrivit cette infcription fur fa bafe :
» Eft ce Cinname , qui a fubi le fort de
» Niobe ? Ou n'eft ce , en effet , que fa
ftatue , qui vient d'être animée par Vé-
» nus ? »
"

Quoique l'ouvrage de Charès parût
avoir réuni toute l'attention , & tout l'intérêt
des fpectateurs , on étoit encore incertain
auquel des deux chef d'oeuvres adjuger
le prix. Les partifans de Paufias , qui
étoient en grand nombre , faifoient valoir
les avantages que l'expreffion du pinceau ,
& la magie des couleurs , donnoient au
portrait fur la monotonie du relief. Ils
faifoient remarquer la vie , le ton vrai des
chairs , la tranfparence de la peau , l'artifice
délicat des teintes , l'intelligence de
la lumière , le grand effet des ombres ;
enfin l'ame qu'une touche fuave &
mocleufe , avoit feu verfer dans toutes les.
parties de la figure. D'autre part , on les
faifoit convenir de la précision furprenante
avec laquelle le Sculpteur avoit heureufement
exprimé les belles formes de la nature
, dont le tableau ne préfentoit que
l'image réfléchie , ou l'ombre. Ils étoient
contraints d'avouer,qu'elles étoient fi pu
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
res , fi vraies , fi fenfibles , que ce n'étoit
plus les yeux feuls qui fuffent trompés ; &
que le charme s'étendoit , en quelque forte
, aux autres fens.
Il y avoit , parmi les fpectateurs , quelques
Thefpiens , qui frappés de la beauté
de la Statue , propoferent de l'acheter ,
& firent des offres confidérables . Ils vouloient
, difoient - ils , en orner leur fameux
Temple de l'Amour : ils promettoient
de la confacrer fous le nom de
l'Hebé Athénienne . Cette propofition fit
d'abord une grande impreffion fur le peuple
d'Athènes , mais ne décidoit rien
encore. Le Portrait & la Statue refterent
expofes pendant quatre jours ; & le jugement
qui devoir couronner l'un des
deux rivaux ne fut point prononcé. Enfin ,.
un incident extraordinaire termina l'irréfolution
des Athéniens.
Le temps de l'expofition expiré , Paufias
fit emporter fon Tableau : mais le
Magiftrat qui préfidoit cette année aux
travaux publics , fe chargea de la ftatue.
de Charès , jufqu'à ce qu'on eût décidé
fi on l'accorderoir aux Thefpiens , ou fi
on l'acheteroit pour en décorer quelque
Temple , ou quelque portique d'Athènes.
* Apparemment celui qui fur bâti par Charmus ,
à. Thelpies. Plutarq
JUILLET. 1760. 37
En conféquence , il la fit mettre dans une
falle du Prytanée * , avec défenſe d'y
laiffer entrer perfonne . Dès le jour même ,
unjeune homme de la ville de Mynde ,
Graveur de pierres fines , qui pendant
toute l'expofition n'avoit pas retiré fes
yeux de deffus la féduifante ftatue , fe
glifa par une fenêtre dans cette falle ,
& y pafla toute la nuit. Le lendemain
matin , quelques Magiftrats étant venus
au Prytanée , pour examiner la ftatue ; la
falle leur fut ouverte , & on y trouva le
jeune Myndien. On crut qu'il avoit def
fein d'enlever ce beau monument , &
qu'il n'étoit là que pour prendre toutes
les mefures néceffaires pour faciliter fon
vol. Il fut interrogé par les Magiftrats ;
& fur les réponses embarraffées , on alloit
le juger , & le condamner comme un
voleur public , pris en flagrant délit ; lorfqu'il
fit l'aveu d'une foibleffe , qui n'avoit
peut- être pas eu d'exemple depuis le fameux
Statuaire de l'Ile de Chypre. ** Il
confeffa , qu'il avoit conçu pour la ſtatue
de Cinname , un amour iníenfé , dont la
violence l'avoit contraint d'entrer dans
cette falle. Si cette étrange paffion furprit
tous ceux qui en furent témoins , leur
* Efpéce d'Hôte de Ville , à Athènes.
* Pygmalion , pere de Paphos , ou Paphus.
38 MERCURE DE FRANCE.
étonnement diminua , en confidérant la
ftatue ; & le jeune homme , fut renvoyé
chez lui. L'aventure ne tarda pas à être
repandue dans Athènes ; elle fut généralement
regardée comme le jugement de
la Nature ; & il fut décidé , que Charès
avoit remporté le prix du concours .
Cinname , à cette terrible nouvelle ,
fut extrêmement confternée ! Obligée de
fubir la loi qu'elle s'étoit impofće ellemême
, elle s'abandonna d'abord à fa
douleur , à fes larmes . Elle eut , enſuite , à
foutenir de rudes combats . Elle confiléroit
, d'une part , la juftice qu'elle devoit à
Charès & qu'il méritoit à tant de titres ; ·
puis fa tendrelle pour Pautias , & les efforts
qu'il avoit faits pour obtenir une
récompenfe dont il étoit auffi bien digne .
Toute la Ville d'Athenes avoit les yeux
fur elle : on fçavoit fon inclination pour
le Peintre ; on s'intérefloit pour Charès ;
& chacun e représentant la fituation de
Cinname, étoit dans l'attente du dénouement.
Après beaucoup d'agitations , de
déchiremens & d'incertitudes , fa raifon
reprit toute fa force , fit taire les murmures
de fon coeur , & la détermina à
prendre le parti le plus glorieux pour
elle. Cinname déclara , publiquement
qu'elle étoit prête à époufer Charès . PauJUILLET.
1760. 39
lias fit de vains efforts pour l'engager à
fuivre fon penchant , que perfonne ne
pouvoit contraindre : il employa tous fes
amis , pour la réfoudre à couronner un
amant qui, de l'aveu des Athéniens même,
avoit mérité de la pofféder , & dont
Charès n'avoit triomphé que par un événement
inoui. Il fit parler inutilement fon
amour , fa douleur , fes larmes , fon défelpoir
, même fa fureur : Cinname , fut
incbranlable. Elle s'étoit foumife au jugement
du peuple d'Athènes ; elle en
avoit fait dépendre fon fort ; il devoit
difpofer de fa main ; & c'étoit lui qui
prononçoit en faveur du Statuaire. Elle
regardoit ce jugement , comme une loi
qu'elle ne pouvoit éluder , fans manquer
au plus facré des devoirs , fans violer
la foi publique à laquelle fa parole étoit
liée. Elle prit donc la réfolution courageuse
d'acquitter fidélement fa promeffe
, aux dépens de fes plus chers intérêts
; & elle fit dire à Charès, de préparer
tout pour leur union .
Déjà toute la Ville d'Athènes confidéroit
cet agréable hymen comme une
fête publique , où chacun fe propofoit
de prendre part. La veille du jour fixé
pour leur mariage , Chares revenant du
Port de Phalère , où quelques affaires
40 MERCURE DE FRANCE.
l'avoient arrêté un peu tard , fut affaffiné
par un fcélérat , banni depuis quelque
tems d'Athènes . L'infortuné Sculpteur
fut trouvé , près du Temple des
Amazones ,percé de plufieurs coups mortels
, & on le porta dans fa maifon. Cinname
, qui en fut avertie fur le champ ,
courut toute éplorée chez Charès. Quel
Spectacle pour cette fille tendre , qui venoit
de fe priver du feul homme qu'elle
eût defiré pour époux, & qui perdoit dans
fon époux le feul homme qui pût la
confoler de la perte de fon Amant !
Charès , appercevant Cinname , tourna
fes yeux préfque éteints vers elle ; il la
conjura de vouloir bien lui donner la
main , afin qu'il pût mourir fon époux ,
& lui laiffer ce qu'il avoit de fortune. Que
pouvoit elle refufer à un homme qui ,
après avoir fi bien acquis fa poffeffion ,
la payoit encore de fon fang ? Ils furent
mariés , dans la chambre du mourant ;
& à peine ils fe furent juré réciproquement
la foi conjugale , que Charès , les
yeux attachés fur fon époufe qui fondoit
en larmes , expira doucement dans fes
bras.
On foupçonna Paufias d'avoir fait af
faffiner fon rival ; & fon défefpoir fombre,
& farouche ,ne confirma que trop ces
JUILLET. 1760 . 41
foupçons. Dès que Cinname en fut inftruite
, elle paffa, des regrets les plus tendres,
à la plus vive horreur pour ce Peintre.
Devenue veuve auffitôt qu'époufe ; pour
punir ce barbare amant , en s'ôtant tous
les moyens de pouvoir jamais récompenfer
fon crime , & pour le préferver de
fes propres
foibleffes , elle refolut de fe
confacrer au culte de Vefta . Elle demanda
à être admife parmi les femmes veuves
à qui feules on confioit à Athènes la garde
du feu facré , fi précieufe à l'Etat ; & elle
fut reçue avec diftinction . Cette réfolution,
qui furprit tous les Athéniens, infpira
pour elle une admiration infinie . On difoit
, que jamais Vefta n'avoit été fervie
en aucun endroit par une veuve fi pure
& fi digne du nom de Vierge , ni par une
Vierge plus digne du fort le plus heureux
des femmes.
Par M. de Q ***
42 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON à M. d'E... Int. D. N...B...
& G. d'Au . pour le jour de fa fête.
AIR : Un Sot qui veut faire l'habile &c.
INTENDAN NTENDANT , habile & fidèle ,
A nos malheurs tu daignes prendre part !
Tu régles moins fur notre zèle ,
Que fur nos biens , le tribut de Céfar.
Au feul aſpect de ta vertu rigide ,
Le partifan avide recule d'effroi.
Qui fçait mieux fervir que toi ,
Le peuple & fon Roi ?
Je voulois , au jour de ta fête ,
Orner ton front par d'immortelles feurs :
Mais je n'ai qu'une chanſonnette ,
Pour acquitter l'hommage de nos coeurs !
Pour te chanter , il faudroit des Horaces ,
Puifque tu nous retraces
L'heureux fiécle d'or.
-Puiffes-t paffer encor ,
Les ans de Neftor !
Par L. A. B.
JUILLET. 1760.
SONNE T.
FIERS Suivans de Thétis, abandonnez fa cour ;
Al'aimable Clugny* , venez tous rendre hom uage:
Eile aura fur vos coeurs tout autant d'avantage ,
Que la Divinité qui chez vous vint au jour.
Ne manquez pas , Tritons, de chanter,à fon tour,
Le fortuné mortel auq ei l'hymen l'engage.
Qu'entre ces deux Amans votre foin ſe partage ,
Tout le tems qu'avec vous ils feront leur féjour.
Chaffez les Aquilons de vos liquides plaines ,
N'y laiffez triompher que les douces haleines
Des Dieux dont l'Univers reçoit tous les appas.
Que fur l'onde , pour eux , triomphe ' allégreffe .
Doit-on connoître encor le trouble & la trifteffe,
Où l'Amour & Pfyché daignent porter leurs pas ?
DE VILLEMAIRE.
Epoufe de l'Intendant de S. Domingue.
44 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE ,
A M. de K.. ancien Capitaine au Régiment
de M. & Général de la Calote.
MorONTÉ , fans étrier , fans botte ,
Sur la croupe d'un âne gris ,
Illuftre Chef de la Calote ,
C'est en courant que je t'écris !
Peut-être feras-tu furpris ,
De voir qu'un avorton profane ,
Du mont facré que tu chéris ,
Elevant vers toi fes efprits ,
Pour fon Pégale ait pris un âne ?
Mais , grand Général , il est bon ,
De prévenir ta Seigneurie ,
Que ce Héros , né dans Mahon ,
N'a jamais mangé de chardon ,
Qu'il ne fût cuit au bain- maries
Et qu'il defcend , fans tricherie ,
De l'incomparable grifon ,
Qui fous un écuyer glouton ,
Galopa jadis l'Ibérie.
Cela pofé : tu permettras ,
Que fans balancer je poursuive ;
Et bientôt inftruit tu feras ,
Des plairs , que fans embarras
JUILLET. 1760 . 45
On goûte fur l'aimable rive ,
D'où j'ai fait partir la miflive,
Que de rage tu brûleros ,
Si vers toi jamais el'e arrive.
Mais enfin voici , fans détour ,
La peinture exa &e & naïve ,
Des agrémens de ce féjour.
Apeine la brillante A rore ,
Vers l'Orient encore obfcur ,
Paroit fur un trône d'azur ,
Que de fes rayons elle dore ;
Que d'un Prieur , gros comme un veau ,
Dont la bouche tient à l'oreille ,
Et qui , fans mentir , a la peau
Auffi noire qu'une corneille ,
La vieille fervante Ifabeau ,
Régulièrement nous éveille.
De fes bras, à demi perclus ,
Elle ufe , en dévote chrétienne ,
Pour carillonner tant & plus ,
Afin que chacun fe fouvienne ,
De réciter fon Angelus .
Le blon ! Damis , notre cher frère ,
Indoci e au rite Romain ,
Fáché de le voir fi matin ,
Eveillé par cette mégère ,
La damne , & jure en vrai corfare ?
Et ton très-bilieux beau père ,
Fait quelquefois un pire train
46 MERCURE DE FRANCE
Lindor , qui rit de leur colère ,
Entend la cloche , fans chagrin ;
Mais , bon ferviteur de Calvin ,
Il n'en eft pas plus prêt à faire
Aucune prière en Latin.
L'élégant Abbé d'Orinie ,
Au nez rouge , au triple menton ,
Inpetto , jure auffi , dit- on ,
Contre cette cérémonie :
En un mot , la vieille eft honie ,
Par tous les dormeurs du canton.
Mais tel qui lui cherche anicroche ,
Tous les jours , d'un air fi fâché ,
Au chevet bientôt raccroché ,
Dormiroit , fans la même cloche ,
Jufqu'après le foleil couché ,
Quand , à midi , la vieille exacte
Redo blant fes pieux efforts ,
En nous invitant au même acte ,
Répare heureufement fes torts.
Enfin , à-peu -près , voilà l'heure ,
Où chacun du fommei! laffé ,
N'a point de defir plus preflé ,
Que d'en fuir la douce demeure .
On s'habille donc pro nptement.
Tu fens affez , que la toilette ,
A la campagne eft bientôt faite ,
Et qu'on n'y donne qu'un moment
Garde-toi par la de conclurre ,
JUILLET. 1760 . 47
Qu'on y foit mis indécemment :
On est , dans ce féjour charmant ,
Peu recherché dans fa parure ,
Fort fimple en fona uſteneat ;
Et l'art ne prête à la nature ,
Que le plus léger agrément.
De fa toilette , en diligence ,
Damis , lui-même étant forti ;
Notre troupe, avec complaifance ,
Sous un riant berceau s'avance.
Là, fans crainte d'être rôti ,
Par les feux que le ſoleil lance ,
Et d'un fiége pliant nanti ;
Par les propos les plus aimables ,
Chacun fait briller fes talens ;
L'un lit des vers , l'autre des fables ,
L'autre fait des contes galans :
On chante, on folâtre , on badine ;
E: dans ce paffe temps joyeux ,
Arrive l'heure , où la cuifine
Fixe nos defirs , & nos voeux.
Bientôt , d'une cloche argentine ,
On entend les fons enchanteurs ;
Et de nos pareſſeux dormeurs ,
Aucun ne fait alors la mine.
Un petit page , à taille fine ,
Vient annoncer qu'on a ſervi ,
Et notre efcadron s'achemine ,
Vers la foupe..........
48. MERCURE DE FRANCE.
On fait ici très -grande chère :
Les mets exquis , les meilleurs vins,
Abondent à notre ordinaire ;
Et puifqu'il faut être fincère ,
Tous nos repas font des feftins.
Peut-être as-tu mis dans ta tête ,
Que dans cette aimable retraite ,
Eglé , Céliméne & Doris ,
Sont les feules beautés qu'on fête ,
Et par qui l'on craint d'être pris ?...
Mais fors d'une erreur fi parfaite :
Dans ce féjour délicieux ,
Nous avons cent beautés réelles ,
Dont l'air noble & majestueux ,
L'efprit , les grâces naturelles ,
Peuvent difputer à ces Belles
Le droit de plaire à tous les yeux.
Mais ce riant cercle , où les grâces
Siégent , en négligé galant ,
Seroit à mes yeux moins brillant ,
Si Lindor ne fuivoit leurs traces.
Aimable , ingénieux , badin ,
Il plaît , il inftruit , il amuſe ;
Il a l'efprit un peu malin ,
Mais rarement il en abuſe .
Ses tours font neufs & délicats :
Quoiqu'à vous pincer il foit lefte ,
On diroit qu'il n'y touche pas ,
Tant il a l'air doux & modefte.
Enfin
,
JUILLET. 1760. 49
Enfin tout prévient nos defirs ,
Dans cette demeure tranquille ;
Er des amours & des plaiſirs ,
C'est ici le riant afyle.
Soir & matin , nous y voyons
Des Préfidents , des Préfidentes ,
Des Confeillers , de vieux Barons ,
Des beautés jeunes & fringuantes ,
Et des
Gentilshommes gafcons.
Par ce mêlange fait pour plaire ,
Tu fens bien , mon cher général ,
Qu'on ne fçauroit dire aucun mal
Du doux léjour de S. Hilaire.
Adieu , bon foir ,
porte- toi bien ,
Nos Dames , à l'envi, t'en prient ;
Lis ces vers , n'en dis jamais rien ;
Et pleure quand les autres rient.
Par M. FRANÇOIS, ancien Cornette de
Cavalerie.
LETTRE à M. l'Abbé BLOT , fur les
inconvéniens de l'éducation domestique.
DEPUIS
EPUIS longtemps , Monfieur , on
difpute fur les avantages de l'éducation
privée , & fur ceux de l'éducation publique.
De grands hommes ont donné la
préférence à cette derniere , & leur lenti-
I. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
ment paroît appuyé fur des raifonnemens
très -folides. D'autres, non moins illuftres,
font l'éloge de l'éducation privée ; & ils
n'oublient rien de tout ce qui peut rendre
leur opinion la plus plaufible . Mais je
n'envisage, dans cette lettre,que les inconvéniens
de l'éducation domeftique : ils
font feuls l'objet des réfléxions fuivantes . Il
n'eft point de parens , ou du moins il en eft
peu qui , à la vue d'un enfant qui vient de
naître , ne fe propofent de lui donner
une éducation conforme à leur naiffance
, à leur état & à leur fortune . Chacun
fçait que les hommes ne font tels
que
ce qu'on les fait , & qu'un enfant , femblable
à une cire molle , reçoit toutes les
formes qu'on lui veut donner. Ceux mêmes
qui s'imaginent que de naître d'un
tel pere , fuffit pour avoir des fentimens
nobles & élevés , font les premiers à
faire leur poffible pour que leurs enfans
reçoivent des leçons qui en faffent un
jour d'utiles & de vertueux citoyens. Mais
il en eft de l'éducation , comme de tous
les autres objets que les hommes fe propofent.
Ils prennent tous différens chemins
pour parvenir à leur but ; & malheureufement
il n'y en a qu'un très - petit
nombre qui y arrive : les autres s'égarent ;
leurs yeux fe fafcinent ; la plus mauvaiſe
éducation leur paroît la meilleure ; fem'
JUILLET. 1760 .
blables au pilote Achamas , ils
pour Ithaque , la ville de Salante.
prennent
Le premier foin qu'on doit avoir d'un.
enfant , eft celui de fa fanté : il y a une
correfpondance fi intime entre l'efprit &
le corps , que le premier refte dans l'inaction
fi le fecond eft languiffant & fans vigueur.
Où font , Monfieur , les parens irréprochables
fur cet article ? Où font les
peres qui apportent des foins véritables
pour former à leurs enfans un tempéra
ment fort & robufte , une fanté qui puiffe
réfifter à toutes ces petites incommodités
qui dérangent ces corps moûs & foibles
qui traînent une vie douloureufe ? Les uns
perfuadés qu'une nourriture trop abondante
eft pernicieuſe par la quantité d'hu
meurs qu'elle procure , font obferver à
leurs enfans une diéte rigoureuſe qui les
exténue ; ces victimes malheureufes de
Textravagance de leurs parens féduifent
des domeftiques qui , par commifération ,
leur accordent ce qu'ils demandent : alors
ces eftomachs débiles fe trouvent fuffoqués
par une nourriture à laquelle ils
n'ont point été habitués ; & ces enfans
terminent leurs carrières en y entrant , où
ils reftent fi foibles que leurs jours font
perpétuellement en danger. Les autres ,
donnent dans une extrêmité oppofée ; ils
Cij
42 MERCURE DE FRANCE.
veulent , difent ils , rendre la fanté de leurs
enfans inaltérable , en les accoûtumant à
prendre indifféremment toute forte de
nourriture. Il n'y auroit, fans doute , aucun
inconvénient , fi nos tables n'étoient coude
mets favorables à la fanté :
mais la fomptuofité qui s'eft introduite
dans nos repas , nous a fait inventer des
affaifonnemens qui excitent l'appétit
mais qui détruifent infenfiblement nos
jours en detruifant notre tempérament.
vertes que
Nos corps n'acquiérent de force, qu'autant
que nous les exerçons ; plus les exercices
font fréquens plus nos membres fe
fortifient. Nous remarquons , qu'un homme
privé de l'uſage des jambes , en eft en
quelque forte récompenfé par la force
extraordinaire de fes bras. La République
de Lacédémône , ne voulant renfermer
dans fon fein que des hommes propres à
la défendre , ne s'accommodoit point de
corps lâches & efféminés pour mettre
tous les citoyens en état de fupporter les
fatigues de la guerre , elle envoyoit les
enfans à la campagne , afin qu'accoutumés
de bonne heure au travail , ils dewinffent
robuftes & propres à tous les
exercices militaires ; » mais nous n'avons
plus , dit M. de Montefquieu , une jufte
idée des exercices du corps. Un homme
33
JUILLET. 1760. 53
13
"
qui s'y applique trop , nous paroît méprifable
, par la raison que la plupart de
» ces exercices n'ont plus d'autre objet
que les agrémens.
Le peu d'ufage que nous faifons du bras
gauche, nous le rend prèfqu'inutile : car
outre qu'il eft beaucoup plus foible que le
droit, il nous eft encore impoffible de lui
faire faire les mêmes chofes Celui qui, de
la main droite , lance une pierre avec la
plus grande force , peut à peine la jetter
à quelques pas de lui de la main gauche .
Quel avantage cependant ne tirerionsnous
pas de l'ufage de nos deux mains ?
Combien d'occafions où une force égale ,
où une adreffe égale dans les deux bras ,
nous feroient de la plus grande utilité ?
Mais on ne veut point qu'un enfant fe
ferve de la main gauche ; on le châtie , fi
docile à la voix de la nature & de la raifon
, il fait un ufage égal de tous fes
membres . Si l'exercice eft abfolument
néceflaire pour acquérir de la force , il
n'eft pas moins néceffaire pour la confervation
de notre fanté. Celui qui méne
une vie molle & oifive , reffent de bonne
heure les infirmités qui ne doivent accompagner
que la vieilleffe la plus décrépite.
Languir dans la parelle , c'est s'expofer
volontairement aux douleurs les plus
C iij
54 MERCURE DE FRANCE
cruelles ; c'eft précipiter fes pas vers le
tombeau. L'homme de campagne , épuifé
par des travaux exceffifs , n'eft point fujet
à un grand nombre de maladies qui font
fouffrir les voluptueux habitans des Villes.
M. de Montefquieu , dans fon Tem- .
ple de Gnide , s'exprime ainfi , en décrivant
les moeurs des Sibarites. » La moleffe
a tellement affoibli leurs corps ,
qu'ils ne fçauroient remuer les moindres
fardeaux ; ils peuvent à peine fe
» foutenir fur leurs pieds. Les voitures les
plus douces, les font évanouir ; lorfqu'ils ,
» font dans les feftins , l'eftomach leur .
» manque à tous les inftans. Ne ferionsnous
pas , Monfieur , ceux dont parle cet
illuftre Auteur ? Ou du moins , ne pourroit
on pas nous appliquer ce qu'il dit ?
Nos enfans, affoiblis avant leur naiſſance,
39
par
la mauvaiſe conftitution & les défordres
des parens , ne peuvent acquérir la
force dont l'homme eft capable. Renfermés
dans des chambres dont ils ne fortent
que rarement , ou transportés nonchalament
d'un lieu à un autre dans les voitures
les plus douces , toujours à couvert
des intempéries de l'air ; tout les incommode
, le moindre exercice les fatigue ,
leur fanté en eft altérée. Quelle différence
entre ces enfans parvenus à l'âge viril,
JUILLET. 1760 . SS
& ces hommes dont parle le Philofophe
de Genéve ! » accoûtumés dès l'enfance
»aux intempéries de l'air & à la rigueur
» des faifons , exercés à la fatigue , &
»forcés de défendre nuds & fans armes ,
» leur vie & leur proie contre les autres
bêtes féroces , ils fe forment un tempérament
robufte & prèfque inalté-
» rable.
Mais , direz - vous , fi les parens ont une
négligence auffi marquée par rapport à la
fanté de leurs enfans , ils employent fans
doute tous leurs foins à cultiver leur efprit?
Ah , Monfieur ! ils me paroiffent auffi
négligens fur cet article , que fur le premier.
Tout occupés d'eux - mêmes & de
ce qui concerne leur luxe & leur magnificence
; à peine daignent ils jetter de
temps en temps les yeux fur ces êtres infortunés
aufquels ils ont donné le jour .
Relégués dans un appartement de leurs
maifons , oubliés , pour ainfi dire , dans
le fein de lenr famille , leur enfance eft
confiée à une femme dont les idées , conformes
à l'éducaion qu'elle a reçue , & à
l'état de fervitude dans lequel elle a vécu ,
ne peuvent convenir à des enfans qui
peut- être doivent remplir un jour les premieres
charges. Un fecond maître , direzvous
, réformera cette éducation ? de nou-
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
velles idées détruiront les premieres ? ils
connoîtront la puérilité des difcours de
leur gouvernante ? Ces premieres impreffions
, Monfieur , ne s'effacent pas avec
autant de facilité qu'on fe l'imagine. Un
enfant gouverné par une femme fuperftitieufe
& crédule , qui lui racontera fans
ceffe des hiftoires de fantômes & de revenans
, ne pourra peut être , quelque efforts
qu'il faffe , bannir ces idées de fon
efprit : & fi ces premieres idées fubfiftent
toujours , quelque foin que l'on
prenne de les déraciner , il eft probable
que beaucoup d'antres ne feront pas une
moindre impreffion , & qu'elles fubfifteront
auffi lo gremps. » Les idées des efprits
, dit Locke , n'ont pas plus de rap-
» port aux ténébres qu'à la lumière : mais
» fi une fervante étourdie vient à incul-
» quer fouvent ces différentes idées dans
l'efprit d'un enfant , & à les y exciter.
» comme jointes enfemble , peut- être que
» l'enfant ne pourra plus les féparer tout
» le reste de la vie , & qu'il ne fera non
plus capable de fouffrir l'une
99
99
>>
» tre.
que
l'au-
Il est donc important de ne pas mettre
un enfant entre les mains d'une gouvernante
imbécille , dont les leçons , fi elles
ne font pas pernicieufes , font au moins
JUILLET. 1760 . 57
vaines & inutiles . Si nous avions , pour nos
enfans , une tendreffe vraiment paternelle;
fi nous avions toujours devant les
yeux , qu'ils feront un jour des hommes ;
que ces hommes feront peut - être un
jour chargés des affaires les plus importantes
; confierions- nous leur enfance à
des femmes ignorantes , qui n'ont de talens
que celui de bien remplir les devoirs
de la fervitude ? Nous traitons nos enfans ,
comme s'ils devoient toujours demeurer
rels. Mais fi nous méprifons leur enfance
refpectons leur âme , dont les qualités , en
fe développant , les rendent femblables à
nous , & les élévent quelquefois beaucoup
au-deffus. Un enfant, forti d'entre les mains
des femmes , paffe dans celles des hommes
; c'eft ici que commence la véritable
éducation : mais il s'agit du choix de celui
qui doit remplir cette charge fr pénible ,
& en même-temps fi glorieufe : car rendre
un homme tel qu'il doit être , en faire un
citoyen utile à la patrie & à la fociété , me
paroît être de tous les emplois le plus honorable.
Mais quelles qualités doit avoir
celui qui s'en acquittera ! Quels talens ,
quelle vertu , quelle connoiffance du monde
, des lois de la focieté , des droits refpectifs
entre les hommes ! quelle nobleffe
de fentimens , quelle élévation d'âme ,
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
quelle force ne doit- il point avoir , pour
donner , à ſon élève , des idées juſtes du
vice & de la vertu , dans un fiécle furtout
où l'on encenfe publiquement le
crime , où la vertu méprifée n'ofe plus
fe montrer au grand jour ? Nous voyons
revivre , aujourd'hui , ces temps malheureux
de la République Romaine
où Caton d'Utique fe plaignoit , dans les
affemblées du Sénat , qu'on abufoit du
nom des chofes ; qu'on appelloit libéral ,
celui qui faifoit des largeffes du bien d'autrui
; courageux , celui qui commettoit
des forfaits. Qu'il eft dangereux d'être
vrai , & qu'il eft rare de l'être , lorſque le
crime eft décoré du beau nom de vertu ,
& que les actions les plus vertueules font.
regardées , finon comme des crimes , du
moins comme ridicules & extravagantes!
Mais ce choix ne paroît pas fi difficile aux
parens : ils ne veulent que ce qu'on appelle
, dans le monde , un honnête homme ;;
& pour un qu'on defire , il s'en préſente
vingt. Chacun brigue une place , dont les
appointemens font confidérables ; chacun
emploie des amis , pour entrer dans cette
maifon , dont le maître pofléde les revenus
de toute une Province : mais ce n'eſt
point un homme confommé dans l'art
d'inftruire la jeuneffe , qui obtient ce pof
JUILLET. 1760. 39
te c'eft un jeune homme fans expérience
, qui vient à peine de fecouer la pouffiere
de l'école ; & qui s'imagine que la
connoiffance des Auteurs claffiques lui
fuffit , pour être en état de former des
hommes.
Ce n'eft point , malheureufement , l'amour
de nos femblables qui nous porte
à nous charger de leur éducation. Les
coeurs fenfibles & généreux , ne font pas
communs . Horace avoue, que la néceſſité
fut le premier démon qui lui infpira des
vers. Si tous ceux qui fe chargent d'élever
la jeuneffe , avoient autant de fincérité
que le Poëte latin , n'avoueroient- ils pas
auffi que l'indigence , l'amour du luxe ,
l'envie d'obtenir quelque pofte lucratif ,
font les feuls motifs qui les engagent à demander
un emploi dont ils ne peuvent
s'acquitter dignement ? Quelle préfomption
, chez une partie des humains , de
fe croire en état de former des hommes
vertueux , des hommes , dont l'état puiffe
un jour agréer les fervices ! Au lieu d'un
efclave , vous en aurez deux , difoit un
Romain à un de fes concitoyens qui vouloit
mettre fon fils entre les mains d'un
efclave en qui il connoiffoit des talens.
Ne pourroit on pas dire la même chose à
ces peres , qui , indifférens fur le fort de
C vj.
60 MERCURE DE FRANCE.
وو
parens
leurs enfans , les confient , pour ainfi dire
, au premier venu ? » Vous eſpérez ,
» de vos enfans , en faire des hommes
» illuftres ; vous vous flattez que la poſté-
» rité les citera , comme des modéles de
fagefle & de vertu : vous n'en ferez que
hommes vains & ignorans , qui , peut-
» être , feront gémir l'humanité fous le
poids de leur orgueil . » Mais fuppofons
que celui auquel on confie l'éducation
d'un enfant , ait toutes les qualités néceffaires
pour remplir fa charge avec honneur
, je vois des obftacles que les
oppoferont eux - mêmes à fa bonue volonté
: fans ceffe , fon ouvrage fera détruit
, fes leçons fe trouveront contradictoires
à celles des parens , des amis de la
maifon. Le maître , ami des hommes , lui
tiendra ce langage , que l'auteur du Pere
de famille fait tenir à une mere. » Sça-
» chez qu'il y a, autour de vous , des hom-
» mes comme vous , peut être plus effentiels
que vous , qui ont à peine de la
paille pour fe coucher , & qui manquent
» de pain ! » Il employera fes foins pour
lui former un coeur fenfible , il voudra
qu'il foit ému à la vue d'un malheureux
qu'il s'attendriffe au récit d'une belle action
, qu'il verfe des larmes à la lecture
d'une tragédie intérellante , il n'oubliera
29
JUILLET. 1760.
61
tien pour lui faire connoître que , s'il eſt
au- deffus de la plupart de les femblables ,
il ne doit leur faire fentir fon élévation
que par fes bienfaits ; qu'il doit être le
protecteur des hommes & non le fléau.
Ces idées qui devroient être profondément
gravées dans l'efprit des grands , feront
bientôt effacées par des idées contraires ,
que la vanité de fes parens lui communiquera.
Nous fommes malheureufement
convenus de ne nous ettimer qu'à propor
tion de notre naiffance , de nos dignités ,
de nos richelles , de nos efclaves ; c'eſt
dans toutes ces chofes , tout-à- fait étrangères
à nous-mêmes , que nous nous admirons;
& c'eft par leur moyen, que les autres
ont pour nous de Feftime , du refpect , &
de la vénération.
Un enfant entend tous les jours parler ,
dans des termes refpe&tueux , de ceux qui
poffedent de grands biens ; il entend tous
les jours faire l'éloge de ceux qui font en
faveur ; il entend , au contraire , parler
avec mépris de ceux qui vivent dans la
pauvreté , de ceux qui n'ont ni appui , ni
protection. Un homme opulent , qui devroit
être deshonoré par le déréglement
de fes moeurs , eft reçu , en fa préfence ,
avec toutes les marques de l'honneur &
du refpect ; & il doit traiter, avec dureté ,
62 MERCURE DE FRANCE.
un malheureux cultivateur , mais honnête
homme.
L'homme eft enclin au mal , le chemin
qui l'y conduit , eft facile & battu , & celui
qui le conduit à la vertu eft femé de
mille obftacles qui l'effrayent . Un enfant
profite , avec beaucoup plus de facilité ,
des leçons pernicieufes de fes parens , que
des fages avis de fon maître ; il regarde ce
dernier comme un homme qui ne connoit
point les loix de la fociété , & qui , peu
verfé dans le monde , en ignore les ufages.
Le faux , prévaut fur le vrai : l'efprit de
l'enfant fe remplit d'idées funeftes ou ridicules
, que le maître tente vainenfent de
détruire. Il ne conçoit de l'eftime que pour
ces hommes opulens , qui , par leur vanité
, femblent infulter aux malheureux , ou
pour ceux qui peuvent compter une longue
fuite d'illuftres ayeux . Des habits magnifiques
, lui en impofent ; mais , il fait
peu de cas de ceux qui vivent dans la médiocrité
un vêtement fimple & modefte,
n'attire point fes regards ; ou , s'il jette
les yeux fur celui qui le porte , il le regarde
comme un être beaucoup au - deffous
de lui . Celui qui vient à pied , dans la maifon
de fon pere , lui paroît mériter moins
d'attention celui qquuii yy arrive dans
que
une voiture richement ornée & traînée
JUILLET. 1760. ส่ง
par de fuperbes courfiers. Qui eft- ce qui
l'accoûtume à porter un jugement fi injuf
te: L'accueil que fes parens font à l'un &
à l'autre. A Lacédémône , les enfans n'avoient
de maîtres que le Public : il étoit
inutile qu'ils en euffent de particuliers ;
tout étoit pour eux des leçons de fagefle
& de vertu , tout fervoit à leur infpirer des
moeurs . Chez nous , la maison piternelle
eft , quelquefois , pour un enfant , l'école
la plus pernicienfe : c'est là qu'il puife des
leçons de luxe , d'orgueil , & devanité.
Un enfant doit honorer fon maître ; il
doit avoir pour lui une vénération fans
bornes ; mais accoûtumé , de bonne heure
, à mettre de la différence entre les
hommes , à établir cette différence fur
l'opulence & la pauvreté , la naiffance
illuftre & la baffe extraction , à ne refpecter
les uns , à ne méprifer les autres que
fuivant cette difference ; cet enfant , disje
, peut il avoir beaucoup de reſpect pour
un maître , qu'il fçait n'être entré chez
lui que pour éviter l'indigence ? qu'il
fçait né de paren pauvres & obfcurs ? 11
le range dans la clafe de ceux qui lui paroiffent
mépriables ; & il n'y a plus que
la crainte qui puiffe le contenir dans le
devoir. Mais files i lees qu'il a acquifes lui
font regarder fon maître comme un
64 MERCURE DE FRANCE.
homme qu'il ne doit pas refpecter ; que
de raifons , pour ne le pas craindre !
L'autorité d'un maître fur fon éleve ,
eft établie fur la confiance des parens ,
& fur leur propre autorité. Des peres
nous & indulgens , qui trouvent mauvais
que leurs enfans foient punis , qui ne
veulent point qu'on ufe de févérité , mais
que tout fe faffe par la voie de la douceur
, de tels parens détruifent l'autorité
du maître, & le mettent dans l'impuiflance
d'inftruire fon élève. La premiere & la
plus éffentielle de toutes les qualités dans
un enfant , c'eft la docilité : or , la docilité
ne peut s'établir que par la crainte.
Les enfans font ordinairement pareffeux ,
livrés à eux-mêmes ; ils refteroient dans
la nonchalance & dans l'inaction ; mais
la crainte les rend actifs & laborieux.
Lorfqu'un enfant , attentif à découvrir le
foible de fon maître & de fes parens , a
reconnu qu'il peut impunément fortir desbornes
de fon devoir ; que fon maître ,
encore plus dépendant que lui , ne peut
rout au plus lui faire que de légères répri
mandes ; fa défobéiance rend les leçons
du gouverneur inutiles : il devient
par la fuite un fujet ignorant & vicieux.
Il eft certain , dit M. Faiquet , que la
» moleffe dans l'éducation peut devenir
JUILLET. 1760.
65
funefte ; qu'il faut par conféquent une
» forte de vigilance & de févérité pour
» contenir les enfans , & pour les rendre
» dociles & laborieux . C'eft un mal , j'en
» conviens mais c'eſt un mal inévitable .
L'expérience confirme, en cela , les ma-
» ximes de la fageffe : elle fait voir que
» les châtimens font quelquefois nécef-
» faires , & qu'on ne doit point les rejet-
» ter tout à -fait . » Des parens qui ſe familarifent
trop avec leurs enfans , qui
leur prodiguent des careffes exceffives ,
qui adhérent à tous leurs caprices , ne
peuvent plus , dans quelques circonſtances
, ufer de févérité. L'enfant accoûtumé
à ne fuivre que fes fantaisies , n'écoute
point leurs réprimandes ; affuré de l'impunité
, il ſe roidir contre leur volonté :
c'eft un cheval fougueux qui n'a point de
frein . Mais, en condamnant une trop grande
indulgence , je fuis bien éloigné d'ap
prouver l'excès de févérité ; ce font deux
écueils qu'il faut également éviter . Un
maître ne doit fuivre que la raiſon &
l'équité ; il doit toujours avoir en vue
l'inftruction & les progrès de fon élève ;
toutes les actions doivent tendre uniquement
à ce but . Mais la plupart des maîtres
obéiffent plus fidélement à leur caractère,
qu'à la raifon s'ils font naturellement
66 MER CURE DE FRANCE.
violens & emportés , ils ne font aucun
effort pour reprimer les fougueux accès
de leur colère ; ce font des tyrans , qui ne
cherchent plus qu'a affouvir leur rage fur
les victimes malheureufes qui leur ont
été confiées . Bien loin de proportionner
la punition à la faute ; comme leur paffion
la groffit à leurs yeux , ils ne confultent
qu'elle dans les châtimens qu'ils infligent.
Ainfi l'extrême févérité , fi vantée par
quelques - uns , ne me paroît nullement
propre à ranimer l'attention d'un enfant :
fon efprit totalement abforbé par la crainte
, manque de la liberté néceffaire pour
produire quelque chofe de bien ; il devient
alors comme ftupide , & il n'avance
qu'à pas lents dans le chemin de la fcience.
Tous les parens defirent l'avancement
de leurs enfans , fans cependant chercher
les moyens de le procurer. Les uns , après
s'être déchargés de ce travail fur un étranger
qu'ils ne connoiffent point , ou trèsimparfaitement
, ne s'en mêlent plus du
tout ; ils ne veulent déranger ni leur repos
,
ni leur plaifir l'un & l'autre feroient
interrompus , s'ils veilloient euxmêmes
à l'éducation de leurs enfans : ils
s'en repofent entierement fur un homme
qui peut abufer de leur confiance ; qui eft
peut- être incapable de les inftruire ; dont
JUILLET. 1760.
67
les moeurs peuvent être auffi corrompues
qu'elles ont paru réglées , qui peutêtre
à feu fe mafquer pour occuper ce
pofte qui le met à fon aife , qui peut- être
a l'efprit rempli d'idées fauffes & pernicieufes
qu'il inculquera à fon élève , &
qui le feront regarder avec raifon comme
un homme dangereux . Il me femble que
cet examen eft très- important , & qu'un
pere attentif aux véritables intérêts de fes
enfans , & au fien propre , doit veiller
fur l'a conduite du maître , éclairer fes ac-,
tions , & ne pas s'en rapporter entierement
à lui, » Je veux , dit M. Touffaint ,
» qu'un pere , foit le Précepteur de fon
fils ; qu'il fe faffe aider dans cette im-
"portante fonction
» d'un mérite éprouvé à la bonne heure;
» il n'en réuffira que mieux. Mais qu'il
»foit toujours maître en chef , infpec-
» teur & fur-intendant ; & que les gou-
"verneurs à gages , ne foient que fes adjoints
, ou fes feconds.
par
des hommes
D'autres , fans avoir les talens néceffaires
pour inftruire leurs enfans , dirigent
eux - mêmes le plan de leur éducation :
les avis qu'on leur donne , les inconvéniens
qu'on leur fait appercevoir , rien
n'eft capable de changer leur deffein . Ils
veulent que leurs enfans apprennent en
68 MERCURE DE FRANCE.
même- temps le Latin , l'Allemand , l'Hiftone
, la Géographie , les Mathématiques,
le Deflein , la Muſique , à monter à Cheval
, à faire des Armes . Mais des idées
trop nombreuſes & totalement difparates
, fe confondent dans l'efprit de ces
enfans ; ils n'ont tout au plus qu'une
foible teinture de toutes ces chofes ;
quelquefois même , après beaucoup d'années
, ils les ignorent entierement. M.
Faiquet , que je cite d'autant plus volontiers
, que depuis longteras il inftruit
Ies jeunes gens avec beaucoup de fuccès
prétend qu'il eft nuifible aux progrès des
enfans d'être embaraffés & furchargés de
livres ; qu'il en faut voir un d'un bout à
l'autre , & ne pas expliquer dans le même
jour trois ou quatre Auteurs de lati
nité.
Que d'hommes célébres fe formeroient
au milieu de nous , fi chacun peu
jaloux de paroître univerfel , fe concentroit
dans un art , & fe propofoit de le
conduire à fa perfection ! Les pas que
nous faifons vers les autres fciences , retardent
notre marche , & fouvent noust
empêchent d'arriver au but. Je ne puis ,
Monfieur,me refufer,d'obferver en paffant,
que ces hommes univerfels qui fe font
fait un grand nom dans leur fociété , s'arJUILLET.
1760 . 69
rogent fans raifon le titre de fçavans :
comme ils n'ont rien approfondi , mais
qu'ils n'ont qu'effleuré les matières , ils
ne peuvent fubir le moindre examen :
femblables à ces décorations de Théâtre ,
qui de loin charment les yeux des fpectateurs
, mais dont la beauté difparoît à
mefure qu'ils en approchent.
J'avoue que la néceffité de placer des
enfans , de bonne heure , afin qu'ils puiffent
un jour parvenir aux premiers emplois
, engage fouvent des peres à leur
donner une éducation fuperficielle. Mais
je voudrois que le temps qu'ils y confacrent
, fût bien employé , & que la plus
grande partie ne fe paffat point dans des
Occupations vaines & puériles. Dans un
College , où les moniens font regardés
comme quelque chofe de très - précieux ,
quels progrès ne feroient point des jeunes
gens , fi l'éducation ordinaire qui les retarde
étoit réformée ? Un travail fréquemment
interrompu , ne produit pas
les mêmes fuccès qu'un travail continuel
& affidu : outre que la diffipation
diminue l'amour de l'etude , en augmen
tant l'amour du plaifir , elle fuggére encore
à un enfant une foule d'idées différentes
qui fe préfentent fans ceffe à
fon efprit , & qui lui font perdre de vue
70 MERCURE DE FRANCE.
l'objet qui doit l'occuper uniquement.
Cet inconvénient n'eft que trop commun ,
dans l'éducation domestique : tout y conf
pire à faire perdre à un enfant les années
les plus précieufes de fa vie. Prèfque
toujours élevé mollement , il conduit fon
fommeil beaucoup trop loin ; le foin de
fa parure , les vifites qu'on lui fait rendre
afin que de bonne heure , il apprenne
l'ufage du monde , la longueur de fes
repas , des incommodités fréquentes ou
feintes ou véritables , interrompent à chaque
inftant les études , lui donnent de
l'averfion pour le travail , & rendent les
foins du maître infructueux . Qu'il y a
dans l'éducation privée , d'obftacles
qui s'oppofent néceffairement aux
progrès des enfans , & que les maîtres ne
peuvent lever quelque habiles & quelque
éclairés qu'ils foient ! ... Mais un détail
plus ample, demanderoit un traité d'éducation
.
Il me refte , Monfieur , à parler des
moeurs. Je fai que , dans l'éducation domeftique
, on les conferve prèfque toujours
dans leur pureté ; qu'un enfant y eft
éloigné de tout ce qui pourroit donner
atteinte à fon innocence ; qu'il eft plus
facile à un maître de veiller fur un ou
deux enfans , que fur une multitude . Mais
JUILLET. 1760. 71
la moleffe dans laquelle on éléve les enfans
dans la maifon paternelle , l'amour
du luxe qu'on leur infpire , l'intempérance
dont ils ne voyent que trop fouvent
des exemples , font des germes pernicieux
que l'indépendance féconde prèfque
toujours. Maîtres d'eux-mêmes, à un
âge où les paffions font écoutées plus favorablement
que la raifon , ils fe répandent
dans le monde , flattés des plaifirs
qu'il leur offre ; ils s'y livrent fans réferve;
& bientôt ils rougiffent de leur prémiere
innocence. Quand la fociété eft
prèfqu'entièrement corrompue , qu'il eft
difficile de fe conferver fain au milieu de
la contagion ! ... J'ai l'honneur d'être , &c.
LE mot de la première Enigme du
Mercure de Juin , eft Quatorze d'As. Celui
de la feconde , eft la Barbe.
Le mot du premier Logogryphe , eſt
Orage. On y trouve , Or , Age ; en ôtant
l'O, refte rage ; en ôtant l'A, refte Orge :
ro ,
Celui- ci fert, entr'autres , à la compofition
de la Biére . Celui du fecond eft Moufqueton
, dans lequel on trouve que tu n'es
qu'un Sot ; qu'on s'en mocque ; qu'une
Mufe fouvent ment,
72 MERCURE DE FRANCE.
T
ENIGM E.
E fuis de figure invisible :
Il faut me pofléder , pour fçavoir qui je fuis.
Mon être eft incompréhensible.
On m'eftime par tout , & très- fouvent je nuis.
Par une route imperceptible ,
Plufieurs , de la poulière illus ,
Au faîte des grandeurs , par moi , font parve
nus.
Du pauvre vertueux , du Fou comme du Sage ,
Je fuis quelquefois l'apanage ;
Tandis qu'un avare Créfus ,
Pour m'avoir , donneroit en vain fon héritage ;
En dépit des jaloux , j'ai toujours le deffus.
Dans l'un & dans l'autre hémisphère ,
Je forme l'adreile & le goût.
Je m'étends par toute la tèrre .
L'Univers entier me révère ;
Et fans yeux , je pénètre tout.
L. P. MOLINE , de Montpellier.
'AUTRE .
JUILLET. 1760. 73
DANS
AUTRE.
ANS un même pays , deux Rois le font la
guèrre.
Chez eux , point de fufil , fabre , ni cimetèrre ;
On attaque , on déffend , on fait des prifonniers ;
Et jufqu'auféxe même, on n'y voit que guerriers :
De la poudre perfide , on ne fait point d'ufage ;
Auffi tous les combats s'y paſſent fans carnage.
Mais à peine fouvent finit une action ,
Que le même tombeau , joint fans diftinction ,
Et vainqueurs & vaincus ; dont la haine immortelle
,
Fera bientôt entre eux revivre la querelle.
U
LOGO GRYPHE.
NE de mes moitiés , m'avoit mis en ufage ;
Et j'étois pour le fexe , un modeſte ornement :
Mais comme il arrive fouvent,
Je fus bientôt banni par la mode volage .
Mais fi des pieds , Lecteur , dont je ſuis compolé
,
Tuveux en t'amufant renverfer l'affemblage ,
Je t'offre un mouvement indigne d'un vrai Sage ;
Ce qui fouvent , fans te toucher ,
Sur tes pieds te fait trébucher ;
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Un cri dont au combat fe fert l'homme farouche ,
Et que fouvent auffi l'enfant a dans la bouche ;
L'agrément dont, furtout , jouillent les couvreurs ;
Ce qu'on enterre, afin de lui rendre la vie ;
Un grand pays , enfin , & deux fleuves d'Afie.
I
AUTRE.
E dérive du Grec , & ne fuis pa's fort rare.
Exerce-toi , Lecteur , tu verras dans mon nom
Ce qui produit la conftellation ;
"
Un mouvement furprenant & bizarre ;
Ce qui donne au palais l'agrément de la voix ;
Un inftrument pour la Mufique ;
T
Un meuble où l'on repofe ; un livre où font les
loix ;
Un nombre de l'arithmétique ;
Un Prophéte qui fut enlevé dans les Cieux
Des Seigneurs à Paris , la demeure & l'afyle ;
Un prédefliné bienheureux ;
Une humeur active & mobile ;
Une bande bénite ; un homme très- picux ,
Qui vit incendier fa Ville ;
Un volatile gris , habitant des marais ;
Une piéce d'artillerie ;
Et la liqueur douce , & chérie ,
Du fruir de l'arbre de la paix.
Ce n'eft pas tout , pourfuis ; tu t ouveras encore
Ce qui fut , de tout temps , utile aux ouvriers ;
mour. Ah! Ahrens, rens moi mon coeur,
Ou nomemoi l'objet demon martire, Est-ce Doris
Est-ce Philis? Est- ce Cloris? Cruel tu te
+
tais et tu ris. Dans ce séjour Dieu d'amourje con
now ton empire,Maisjene conoispas Helas Ce
queje de-si - re Dans ce séjour Dieu d'amourje con
F
now ton empire je ressens tesfureurs ,je lan
+ Tendrem
guis, je memeurs, Quen'est- ce pourThémi -re.
Dans ce séjour Dieu d'amourje conneis ton em
pire, Maisje ne connois pas Hélas: Ce
Aw
queje desire,Dans ce séjourDieu d'amourJee con
nois ton empi re,Maisjene connoispas quels ap
Fin
-pas. Mon coeur soupi re . Toi quicause mon
troubleet mon ardeur Viens au moins Viens m'en ins
truire, Viens au moins, Viens, Kens m'en instrua
re Dans. Affreux etcrueldélire h: traitre a
JUILLET. 1760 . 75
L'épithète d'une Pécore ;
Ce qui fert à porter les fruit des Jardiniers ;
Ce que donne fouvent à Rome le S. Pere ;
Ce que portent les Cavaliers ;
D'un pauvre Hère la chaumiere }
Ce qu'on prend pour remède ; un corps fec ; un
boidsrond's

Et le nocturne oifeau de très- mauvaise sugure,
Si ce n'eft point affez te dévoiler mon nom
Devine qui je fuis , par cette conjecture :
Douze pieds , cher Lecteur , compofent ma figure.
Je fuis fort utile aux Sçavans :
Jerenferme la nourriture
Qui forme , & fait fleurir , le germe des talens.
L.P. MOLINE , de Montpellier.
IDE'E, tirée du Temple de Gnide.
Sur l'Air de la Mufette de M. Lefebvre : Dans
ce Verger , mon Berger &c.
DANS ANS ce féjour ,
Dien d'Amour ,
Je connois tón empire ;
Mais je ne connois pas ,
Ce que je defire.
Hélas !
Dans ce féjour,
Dieu d'Amour ,
Je connois ton empire ; Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Mais je ne connois pas ,
Pour quels appas ,
Mon coeur foupire .
Toi qui caufes mon trouble & mon ardeur !
Viens au moins , viens m'en inſtruire :
Viens au moins , viens , viens m'en inſtruire.
Dans ce féjour ,
Dieu d'Amour , &c.
Affreux & cruel délire ! ....
Ah , traitre Amour ! ... Ah ! ... Ah !
mon coeur ;
000 rends - moi
Ou nomme moi l'objet de mon martyre .
Eft-ce Doris ? ....
Eft ce Philis ? ..
Eft-ce Cloris ? ....
Cruel ! ... tu te tais , & tu ris !
Dans ce féjour ,
Dieu d'Amour ,
Je connois ton empire ;
Mais je ne connois pas ,
Ce que je defire.
Hélas !
Dans ce séjour ,
Dieu d'Amour ,
Je connois ton empire....
Je reffens tes fureurs....
Je languis.... Je me meurs……….
Que n'est-ce pour Thémire !
Par M. Du. M.
JUILLET. 1760 . 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ESSAI de Politique & de Morale calculee.
LE titre de ce livre, m'a d'abord étonné
je concevois fort bien qu'on peut
rapprocher & combiner l'intérêt phyfique
des Etats ; mais je n'imaginois pas qu'on
pût porter le calcul dans la morale. Mon
étonnement a ceffé quand je me fuis apperçu
, par une lecture réfléchie de ce
livre , que ce calcul débarraffé de toute
expreffion algébrique n'étoit qu'une chaî
ne de raifonnemens dont toutes les parties
font liées , & fe prêtent un fond réciproque.
La politique eft un pays , dont on ne
connoiffoit guère que les côtes , avant les
découvertes de l'illuftre Montefquieu : il
eft le premier qui fe foit aidé de la bouffole
, pour pénétrer dans l'intérieur. En
partant des mêmes principes qu'il a établis
, mais placés dans un ordre nouveau ,
l'Auteur de cet Effai parcourt , analyfe le
corps Politique , en homme qui paroît en
avoir étudié toutes les parties , & qui en
faifit bien l'enſemble. Il a pénétré , ajouté
, aux vues de l'immortel Auteur de
Diii
78 MERCURE DE FRANCE.
L'Esprit de Loix. Montefquieu a ofé , le
premier , franchir les limites de l'univers
Politique ; & l'Auteur de cet Effai , eft le
premier qui ait tenté de foumettre au
calcul les mouvemens de cet univers :
l'un & l'autre fe font frayé des routes
nouvelles. M. de Montefquieu part de la
conftitution , pour établir fes principes ;
& fi j'ai bien faifi l'efprit & le plan de
cet Effai , l'Auteur defcend de la fource
d'où découlent les principes , & il remonte
avec eux à la conftitution qu'ils
forment. Je ne fçai fi cette manière de
procéder , n'eft pas plus méthodique : on
fent , en effet , que Lycurgue,endonnant
des loix à Sparte , s'étoit propofé d'établir
l'égalité , & avec elle la liberté , avant
que de former le plan de la conftitution
dont cette liberté devoit fortir.
Toutes les parties du Tableau que ce
Livre préfente,font tellement liées enfemble,
qu'on n'en peut rien détacher fans en
affoiblir le coloris : toutes les vérités s'y
prêtent un jour réciproque. Je vais cependant
détacher quelques morceaux de
ce bel édifice , pour donner une idée du
génie de l'Auteur.
2
En examinant d'abord comment les
fociétés fe font formées, & la divifion des
moyens qu'entraîne la multiplication des
hommes , l'Auteur envifage fous différens
JUILLET. 1760 79,
points de vue les différens rapports qui
font entre eux, leurs befoins réciproques,
les devoirs qui les lient les uns aux autres ,
& les obligations qu'ils ont contractées ..
En établifant différens rapports entre les
hommes , la Nature & la Raifon ont travaillé
de concert pour leur confervation ;
elles ont établi des loix inviolables , pour
l'harmonie des fociétés : cet acccord de.
la Nature & de la Raifon eft, ce qu'on ap
pelle la politique .L'Auteur diftingue cette
politique , de celle qu'on appelle les intérêts
des Princes : celle- ci eft l'intérêt des
Etats , imaginée pour le bonheur de l'hu
manité.
En traitant à fond la queftion du luxe ;
l'Auteur , par des combinaifons fuivics ,
prouve combien il eft dangereux de laiffer
faire au luxe abfolu des prog . ès trop rapides
dans un Etat. Ce qu'il entend par
luxe abfolu , eft un degré de luxe qui
anéantit tous les autres; c'est - à dire qu'un
feul homme, ou un feul corps, poffède tous
les biens de l'Etat . On fent en effet , que
ce luxe eft une maladie du corps politique
, qui le mine infenfiblement ; &
comme le gouvernement doit , fur toutes
chofes , avoir en vue la confervation des
hommes , il doit toujours avoir l'oeil fur
le luxe abfolu qui en eft le deftructeur .
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
25
Par les progrès du luxe ábfolu , l'opulence
du riche va toujours en augmentant ,
le peuple anéanti diminue continuellement
de forte , qu'il fe trouve réduit à
rien. » C'eft ainfi que l'on vit le clergé de
» France acheter les fonds de ceux qui
vendoient leur patrimoine , pour courir
» à la conquête de la Paleftine . Il est
» clair , que fi la manie des Croisades eût
» duré plus longtems , & que toujours
» ambitieux le Clergé eût continué d'acquérir
comme il avoit commencé , tous
» les fonds de l'Etat füllent néceffaire-
» ment paffés entre fes mains. Il y a appa
"rence qu'uniquement dévoué à l'Autel , il
» n'eût pas été capable de conferver de tels
» biens : mais fi après de pareilles acqui-
» fitions , les Seigneurs
les Seigneurs Eccléfiaftiques
» étoient devenus guerriers , c'en étoit
fait de l'Etat. Car ils auroient eu en
» main la force & les moyens de faire la
guerre ; & les idées de religion venant
» fe joindre à tout cela , ils auroient en-
» chaîné les Peuples dans une fervitude
» & une ignorance qui feroient devenues
» éternelles , parcequ'elles leur auroienț
" toujours été néceffaires .
و د
En montrant les abus du luxe abfolu ,
l'Auteur fait connoître les avantages du
luxe relatif : il le fait entrer dans la confJUILLET.
1760. 81
titution d'unÉtat où la population eft fort
grande parce qu'on doit augmenter les
moyens de travaux & d'induftrie, à raifon
de la multiplication des homines , Or ,
pour entretenir l'induftrie , il faut encourager
les arts, & le luxe , » qui font goûter
» les douceurs de l'aifance ; & qui , de
» concert avec la parure , travaillent à
» faire éclore & à fatisfaire des befoins
» nouveaux. Le Czar Pierre , qui vouloir
» faire fleurir l'induftrie dans fon pays ,
» commença par y naturalifer les Arts :
» il encouragea le luxe , en appellant à
» fa cour un fexe qui eft fi bien fait pour
elle. On vit , au contraire , l'industrie
tomber à Conftantinople lorfque les
Arts reparurent en Italie ; & la Gréce
» devint barbare.
» Certaines profeffions donnent l'aifance
par elles - mêmes , & produifent
la parure & la tranquilité ; parce qu'elles
» font accompagnées d'une forte de luxe
» qui leur eft propre , & qui conduit aux
» Sciences , filles de la fpéculation & du
" repos. La Chaldée & l'Egypte, qui nour-
» riffoient des peuples pafteurs , furent
le berceau des Sciences ; & les Arts ,
» des bords du Nil , furent tranfplantés
» dans la Grèce. L'induftrie fuit toujours
» le luxe dans fa marche : elle l'élève , ou
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
30
tombe avec lui . Ce fut , lorfqu'Athènes
fe trouva par fon opulence la premiere
» des Villes de la Grèce , que Péricles
employa des Artiſtes de toute eſpéce .
» On vit à la fois des Poëtes & des Ora-
» teurs ; tandis que des Peintres fameux ,
» des Sculpteurs habiles , & des Graveurs
ingénieux,travailloient à embellir la Vil-
» le : tous les Arts parurent en même tems
» que le commerce & l'Architecture fleu-
» riffoient . Les Sciences vinrent éclairer
» Rome , & y porter la politeffe , dans le
même temps que Lucullus lui rappor-
» toit les dépouilles & le luxe de l'Afie ..
"
Ces exemples préfentés dans un beau
jour , par le nouvel Apologifte du luxe ,
ne donnent pas peu de force aux raifonnemens
folides dont l'Auteur étaye fon ſyſtême.
Après nous avoir démontré l'utilité du
luxe , dans un Etat où il n'y a point d'égalité
dans les moyens ; l'Auteur, par des
calculs fuivis , s'efforce de nous prouver
le danger auquel l'avarice de quelques
particuliers expofent un Etat ; puifqu'elle
empêche la circulation , qui porte l'aifance
& la vie dans toutes les parties du
corps Politique.
En examinant , avec Montefquieu , les
principes qui diftribuent & modifient les
JUILLET. 1760. 83
trois pouvoirs , l'Auteur part de l'extrême
opulence de quelques particuliers , &
de l'extrême pauvreté du plus grand
nombre , pour fonder le principe conftitutif
du pouvoir abfolu. Pour en retarder
la marche , pour en arrêter les progrès ,
il faut néceffairement arrêter ceux du luxe
abfolu ; & pour y parvenir , une fage
adminiftration doit contenir & reprimer
l'ambition des Grands . Si l'on n'y met des
bornes , le luxe effréné fe montre à découvert
: le nombre des riches diminue ; les
plus accrédités , & les plus habiles , s'élévent
& fe liguent enfemble pour écrafer
tous les autres. C'est ainsi , qu'en Angleterre
, » lorsque le peuple étoit peu
nombreux , la puiffance de la Noblee
étoit exceffivement grande ; les Sei-
»gneurs étoient feuls maîtres , feuls
pro-
» priétaires des Terres : c'étoit comme
» autant de Souverains , qui tenoient leurs
» Cours féparées dans les Provinces , &
qui y exercoient leur domination ou
» leur tyrannie . . . . . Les Communes ,
» étoient leurs Vaffaux : Ils étoient obli-
» gés de prendre les armes , par leurs
» ordres ; de fervir à la guerre , fous leur
» conduite ; & de paroître à leur fuite ,
» dans toutes les occafions publiques . De
» forte que ce peuple , aujourd'hui ft
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» jaloux de fa liberté , étoit alors : ferf. "
Réunis entre eux , pour accabler le plus
grand nombre , les puiffans fe diviferent
bientôt , pour s'écrafer eux mêmes : des
querelles , on palle au combat ; la force
marque le vainqueur ; une victoire mène
au pouvoir abfolu ; & relativement aux
circonftances & au génie du vainqueur ,
on voit s'élever une monarchie , ou un
état defpotique . Si le Prince a de la modération
dans le caractère , de la douceurdans
les moeurs , ou s'il ne croit pas fon
autorité affez abfolue pour renverfer des.
loix de l'Etat qu'il a foumis, il les conferve
& ne fait que de légers changemens
dans la forme du gouvernement ; & c'eſt
une monarchie. Ici l'Auteur , d'après les.
idées du célébre Montefquieu , établit.
T'honneur , pour principe conftitutif de
la monarchie il admet des rangs , des
diſtinctions des corps , des priviléges >
attachés à la nobleffe : fuites néceffaires :
du premier principe , qui fe forme fur
Fidée de fes diftinctions . Les affoiblir , feroit
affoiblir le principe. » Il doit donc
» y avoir des familles illuftres placées.
» entre le Monarque & le peuple ; ces
ود
familles doivent être foumifes aux loix ;
» & par conféquent au Prince , de la
» volonté duquel les loix font l'expref-
» fion. "
JUILLET. 1760 . 8's
L'Auteur fait fentir la néceffité d'établir
des loix qui entretiennent la nobleffe
dans une diftinction convenable , &
qui l'empêchent de tomber dans l'avilif
fement : il propofe plufieurs moyens :
mais il s'efforce de prouver le danger
qu'il y auroit de lui permettre de commercer,
& plus encore de lui laiſſer la
liberté exclufivé d'une branche de commerce,
fuivant les idées de commerce du
célèbre Abbé de S. Pierre. » Le luxe de la
» nobleffe , dit l'Auteur du nouvel Effai ,
"procure une partie du débit de nos Ma-
» nufactures , & porte l'argent dans les
>> Provinces : mais file noble vendoit au
» noble , on fermeroit les canaux qui
» conduifent l'aifance dans le corps du
"peuple. Il ajoute , que le commerce
" porte par lui-même à l'efprit d'écono-
» mie. Le permettre à la nobleffe , cût
» retranché une partie de ce luxe falutaire
qui fait vivre tant d'Artifans , qui
» travaillent pour lui . Mais lorsque la
noblefle eft appauvrie par le luxe , quelle
refſource trouvera- t- elle pour fortir de
l'obfcurité que l'indigence entraîne ? ... Il
faudra qu'elle s'attache au Roi , par les
emplois dont il peut difpofer. Mais n'eftil
pas à craindre qu'en s'attachant à lui ,
& tenant tout de fes feules bontés , elle
$6 MERCURE DE FRANCE.
re ceffe de former un corps intermédiai
re dans l'Etat ? De là, plus d'équilibre dans
la balance : La puiffance du Prince est
portée à fon période : fon pouvoir devient
exceffif : bientôt il n'a plus d'autres
loix que fa volonté & fes caprices : il
marche à grands pas vers le defpotifme ,
» forte de conftitution monftrueufe , la
» honte de l'humanité , jufqu'à préfent
» reléguée en Afie , & qui s'appuye fur
» les principes odieux dont Machiavel a
» tenté d'infecter l'Europe !
Ce Sujet, fait la matière du fecond Livre.
C'est ici , que l'Auteur donne l'effor à
fon génie. Il penfe librement : c'est là
qu'il développe toute l'étendue de fes
connoiffances , tous les fentimens d'uir
bon citoyen , & les idées profondes d'un
grand Politique , en fuivant toujours les
principes établis par M. de Montefquieu .
L'Auteur pofe la crainte , pour bafe du
gouvernement defpotique : » Lorfqu'un
» homme compare fa force avec celle
» d'un autre , s'il eftime que la fienne
»foit plus grande : c'eft-à- dire, s'il ne fent
" pas fa foibleffe , il a du courage . S'il
» tient que fa force foit égale , il a ce
qu'on appelle du coeur . Mais s'il appréhende
que fa force ne foit moindre
; c'est-à- dire , s'il fent quelques de-
ود
"3
JUILLET. 1760. 87
»
grés de foibleffe , il eft découragé. En-
» fin , s'il imagine que fa force eft infiniment
moindre , fa crainte eft extrême.
» C'est ainsi que dans l'état defpotique ,
où le particulier comparant fa puiffance
» à celle du Defpote , voit qu'elle eft in-
» finiment moindre , il faut qu'il vienne
néceffairement à craindre le Despote ....
» D'autre part , fi le Defpote vient à
comparer la puiffance qquu''iill a par fes
» facultés perfonnelles à celle du peuple
» en corps , il verra que fa puiffance eft
» infiniment petite par rapport à celle
» du peuple : il viendra donc à craindre
» le peuple. La crainte fe communi-
»que donc aux Sujets & aux Princes ,
par la nature de leur conftitution : elle
empêche le peuple d'attenter à la puif-
»fance du Defpote , & celui- ci d'atten
» ter à la fureté du peuple.
» Comme le peuple ne peut pas fi fa-
» cilement fe réunir en corps que le Def-
» pote , il a plus à craindre du Defpote
» que le Defpote n'a à craindre du peuple...
Il eft même à propos que cela foir :
» car , par la nature des chofes , chaque
» particulier eft porté à fouhaiter la def-
"
truction d'une puiffance qu'il craint ex-
» trêmement. Donc fi la puiffance du parculier
étoit quelque chofe , il tendroit
88 MERCURE DE FRANCE.
""
» à toujours détruire le Defpote qui eft le
» noeud de la conftitution, & le protecteur
» de la forte de Société qui refte.Il tendroit
» donc à offenfer cette forte de Société ,
qui toute défectueufe qu'elle eft , a
» droit d'être maintenue. Il faut donc
» que la force du particulier ne foit rien .
C'est par une fuite du même principe ,
que le Defpote eft intéreflé à ne fouffrir
aucuns corps diftingués qui partagent fa
puiflance. Comme il eft dangereux de
développer un principe odieux , l'Auteur
prétend que le Defpote doit aller à
fon but par les maurs , plutôt que par
la force. Il faut , dit- il , qu'il fe garde
» bien d'entretenir le peuple dans une
» crainte exceffive , quoiqu'elle doive être
» continuelle : autrement les fujets feront
"
toujours voisins du défefpoir; & le Def-
» pote ne fera pas un moment en fûreté.
» Ainfi l'humanité de fes moeurs doit gra-
» ver l'efpérance dans les efprits ; tandis
que fon pouvoir imprime la crainte dans
» tous les coeurs. La crainte , étant un
» fentiment défagréable , les hommes fe
» livrent volontiers à l'efpérance qui leur
»promet de les délivrer d'un fentiment qui
leur eft à charge . Il y a telles circonf
» tances où les Defpotes étoient perdus ,
»fi l'espérance eût manqué un moment.
"
JUILLET. 1760.
89
Rome, foutint pendant quelque tems
les attentats de Néron : mais lorsqu'on
» vit que ſa fureur alloit en augmentant ,
»Rome fe fouleva , & Néron difparut.
Ce livre fe trouve chez Defaint & Saillani
, rue S. Jean de Beauvais .
REPONSE à la Lettre de M. l'Abbé
TRUBLET , inférée dans le premier
volume du Mercure d'Avril.
J'A1 été bien furpris , Monfieur , de
voir , dans le Mercure de de Février dernier,
les Lettres que M. de Fontenelle
m'avoit fi gratuitement écrites , quelques
années avant la mort , & que j'avois.confiés
à M. Dubois - de- la - Garde , comme à
mon ami. Mais je fuis encore plus furpris
, qu'en le remerciant de ces Lettres ,
vous lui faffiez l'injuftice de les croire
ou fuppofées ou altérées. Il eft trop galant
homme & trop bon Littérateur pour en
impoſer au Public ; & vos foupçons lui
font trop injure , Monfieur , pour que je
ne me hâte pas de vous faire connoître
combien il y fera fenfible ; & qu'il n'a
rien hazardé, en vous envoyant ces Lettres
, comme étant entierement de Fon90
MERCURE DE FRANCE.
tenelle. Son zèle pour moi , l'a porté fans
doute à faire en ma faveur ce que fa
modefie l'auroit empêché de faire pour
lui- même ; & je lui pardonne avec peine
, cette infidélité . Je le prie de n'avoir
pas tant à coeur d'étendre ma petite ré
putation Littéraire , dont je ne fais après
tout que le cas qu'elle mérite ; & que
des occupations , étrangères à ce genre
de gloire , m'empêcheroient d'ailleurs de
foutenir. Quant à la part que je dois naturellement
prendre à tout ceci ; comme
je me crois au- deffus de toute difcuffon
d'Auteurs , & que je fuis fans prétentions
du coté des Talens ; je pardonne
volontiers à ceux qui penfent que ces
Lettres ne font pas de cet illuftre Ecrivain.
En effet , il ne paroît pas vraifemblable
, qu'un tel connoiffeur ait don
né tant de louanges à quelqu'un qui les
méritoit fi peu , lui qui ne les prodiguoit
pas ordinairement. Mais je ne conviendrois
pas , que le ftyle dûr les faire croire
d'un autre que de lui. Il écrivoit à
une jeune Demoifelle , à un jeune Militaire,
qu'il falloit encourager par des cajoleries.
La politeffe lui étoit fi particuliere
: vous le fçavez , Monfieur : & felon
les circonftances , tous les ſtyles lui
étoient fi propres que , propres que fi l'on peut dire
JUILLET. 1760 .
97
t
Jufqu'à un certain point la même chofe
des autres Auteurs , il n'eft pas plus poffible
aux critiques de les diftinguer à leur
manière d'écrire , qu'aux Empiriques de
connoître les maladies par les urines.
Pardonnez , Monfieur ! quelque triviale
que foit cette comparaifon , elle me paroît
fort jufte. Si vous vous en étiez rapporté
à vous- même , vous n'auriez peutêtre
pas fait connoître au Public que vous
avez pris le change fur le ftyle d'un Auteur
que vous connoiſſez fi bien . Comme
M. Dubois - de- la- Garde a publié ces Lettres
, contre mon gré ; je vous prie de ne
de ne point les inférer parmi celles que
vos amis vous ont communiquées : elles
y figureroient trop mal , & me feroient
trop de tort , ainfi qu'à celui qui les a
écrites. A l'égard de leur datte ; je ne
peux vous fatisfaire quant à préfent : j'écris
de mon quartier, où je n'ai pas mon pupître.
Tout ce que je peux vous affurer ,
Monfieur , c'eft que je les reçûs en 1753 ,
ou 54. Je fuis bien fâché que la premiere
fois que j'ai occafion de vous écrire
, ce foit pour autre chofe que pour
vous témoigner le plaifir que me font
tous vos ouvrages , & l'eftime parfaite
avec laquelle j'ai l'honneur d'être , &c.
192 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRE fur des armes anciennes.
Tous les hommes font curieux de
par
connoître les moeurs de l'Antiquité , furtout
les ufages qui ont été fuivis leurs
ancêtres , & les arts qu'ils ont cultivés.
C'est par cette raifon que l'hiftoire la
mieux écrite fait quelquefois moins de
plaifir , que , que la vue d'un ancien monument.
Je voudrois donc pouvoir mettre
fous les yeux de cette affemblée , une découverte
que je vais décrire , qui fut faite
il y a quelques années fur l'ancien territoire
de l'Auvergne , & que j'ai euë à ma
difpofition . Je ne prévoyois pas , alors ,
que j'aurois l'honneur d'être aſſocié à
un établiffement qui a pour objet principal
d'éclaircir l'hiftoire civile & naturelle
de cette Province. Je me procurai à peu
de frais la plus grande partie de ces
monumens finguliers : j'en fis ma cour
à une perfonne de confidération , qui les
envoya à l'Académie Royale des Infcrip-
* Ce Mémoire eſt de M. de la Chapelle , de
la Société Littéraire de Clermont ; & a été lû
dans la Séance de cette Académie , du 25 Août
'dernier.
JUILLET. 1760 . 93
tions & Belles- Lettres , à qui feu M. le
Duc d'Orléans les fit demander . C'eſt un
affez grand préjugé pour le mérite de ces
antiquités , qu'elles ayent été jugées dignes
d'accompagner les richeffes & les
curiofités du Palais- Royal .
Ce monument fut trouvé à Janzat
anciennement Genfac , Paroiffe affez condérable
du Diocèfe de Clermont , à une
lieue & demie & au nord de Gannat ,
fur l'ancienne route de Clermont. Il n'y
a pas de doute que Jenzat n'ait été renfermé
dans les anciennes limites de l'Auvergne
, ainfi que les autres lieux attri
bués au Bourbonnois , qui fe trouvent
enclavés dans l'Auvergne, entre Gannat &
Aigueperfe.Feu M. l'Abbé de Longuerue,
confidérant la bifarrerie de cet enclavage,
croyoir en appercevoir la raifon , dans la
fuppofition que les Comtes Héréditaires
d'Auvergne avoient détaché ces membres
de leur domaine , en faveur d'une
fille qui les avoit portés en dot dans la
Maiſon de Bourbon . Cette diſcuſſion m'écarteroit
trop de mon fujet : il fuffic
de remarquer ici , que c'eſt à juste titre que
nous revendiquons la découverte dont il
s'agit.
Le Seigneur de Janzat , ayant donné
une montagne inculte à défricher ; un
94 MERCURE DE FRANCE.
Payfan qui y travailloit au commencement
du mois de Mai 1751 , fentit quel
que chofe qui lui réfiftoit , à la profondeur
d'environ deux pieds : il s'apperçut ,
en même temps , qu'il avoit caffé une fort
belle poulie de métal . Il s'en trouva une
autre à côté , avec fept épées , une pointe
de javelot , plufieurs plaques faites en
umbo de bouclier , une infinité de petits
uftenciles , d'anneaux , de viroles , de
cloux. Mais ce qu'il y a de fingulier ,
c'est que tout étoit d'airain ; & qu'il n'y
avoit pas un feul clou de fer dans ce faifceau
de plus de cent livres de matière , qui
n'occupoit qu'un espace de deux ou trois
pieds de diamètre , fur le fommet de la
montagne , au coin d'un bois.
La piéce la plus remarquable . eft la
poulie je dis remarquable , par fa fructure
, fa folidité , & le beau vernis qu'elle
a contracté. Elle eft proprement travaillée
, à cinq rayons : elle a un éffieu
d'environ trois pouces de diamètre , fixe ,
cylindrique & allongé ; une coulile de
deux doigts de profondeur , percée dans
fon contour de plufieurs petits trous : elle
pefe 25 liv. Il n'y en a point de pareille
dans les cabinets deParis . Mais M.Schephlin
, Profefleur en Hiftcire &: Belles Lettres
à Strasbourg , Correfpondant de l'AJUILLET.
1760 . 95
cadémie , fe fouvint d'en avoir vu une
toure femblable à Rome.
Il feroit fort difficile de deviner l'ufage
qu'on pouvoit faire de ces fortes de
poulies , à moins qu'on ne les ait employées
dans l'Artillerie des Anciens.
Jufte. Lipfe a décrit une machine dont on
fe fervoit pour commencer une brèche ,
avant de faire jouer le bélier ; on la nommoit
terebra, tarrière . C'étoit une poutre,
armée d'une longue pointe , qu'on pouffoit
en avant fous les murs d'une Ville ,
dans un canal de bois monté fur des
rouleaux . Pour exécuter ce mouvement ,
on attachoit deux fortes poulies au bout
de la poutre du côté de la poinre , & on
y palloit des cordes de nerfs qui tenoient
l'autre . Des hommes cachés fous ce
canal , en tirant les cordes qui paffoient
dans chaque poulie , forçoient la poutre
de gliffer , de fortir en partie hors de fon
canal , & d'aller frapper le mur de fa
pointe : on la retiroit enfuite , par le
moyen de deux tourniquets. Les petits
trous percés autour de la couliffe , pouvoient
fervir à y paffer des cordes , pour
y retenir la corde principale. Cette méchnique
nous paroît auffi ridicule qu'embarraflante
aujourd'hui , que nous poffédons
un art de démolir des murs beau96
MERCURE DE FRANCE.
coup plus expéditif & plus efficace.
Les épées font de 18 à 20 pouces de
long , tranchantes des deux côtés ; elles
ont 20 lignes de large , & plus de 2
d'épaiffeur auprès de la garde , la moitié
moins vers la pointe. Il y en a deux qui
font proprement travaillées , à côtes & à
filets , & deux autres plus communes.
On voulut éprouver le tranchant des
trois autres , le jour même qu'elles furent
découvertes ; elles fe cafferent comme
des morceaux de bois fec : le long séjour
qu'elles avoient fait dans la tèrre , avoit
défuni les parties du métal ; mais il reprit
fa dureté en peu de jours . C'eft aux
Phyficiens , à expliquer cette propriété
de l'air.
On ne peut point attribuer ces armes
aux Auvergnats , car ils étoient Celtes ;
& tous les Auteurs nous apprennent que
les Celtes combattoient avec de longues
épées de fer , plattes , minces , & de
mauvaiſe trempe , dont ils avoient coûtume
de frapper de taille ; qu'au premier
coup , elles fe fauffoient & qu'il falloit
les redreffer avec le pied : c'étoit un trèsgrand
défaut dans la milice Gauloife. Les
Romains , au contraire , fe fervoient d'épées
courtes , & frappoient de la pointe.
Cesvainqueurs des Nations,fe mocquoient
de
JUILLET. 1760. 97
de leurs ennemis , lorfqu'ils les voyoient
frapper de taille . En effet , celui qui manie
un fabre , eft obligé de découvrir fon
corps; & pour peu que fon adverfaire foit
prète , il a reçu le coup avant qu'il aic
achevé de lever le bras. Les Romains ne
laiffoient pas de frapper auffi de taille
quandl'occafion s'en préfentoit :leurs épées
étoient à deux fils , tranchantes des deux
côtés , renforcées auprès de la garde &
dans toute la longueur de la lame. C'eſt
cette épée qui le nommoit l'épée Efpagnolle
, gladius hifpanienfis . Jufte Lipfe ,
dans fon Traité de la Milice Romaine
l'a décrite après Polybe , & l'a vérifiée
fur des épées trouvées dans le fein de la
terre. La lame , dit il , n'avoit pas tout à→
fait deux pieds de long , ( ce qui revient
¿ zo de nos pouces ) mais elle étoit d'une
force & d'une folidité parfaite , duos pedes
in lamina non explevit , vi tamen &
firmitate maxima. Il ajoute , que quoique
l'épée courte n'ait pas été inconnue
dans les anciens temps de la République ,
néanmoins l'ufage général de l'épée Ef
pagnolle ne fut introduit que dans le
temps des guerres Puniques : ce fut une
des leçons d'Annibal,
* Lib. 3. Dial. 3.
I. Vol.
3
8 MERCURE DE FRANCE.
Ces épées font donc inconteftablement
de la forme des épées Romaines . Mais
pourquoi font- elles d'airain , & non de
fer ? Je ne trouve point que les Romains
ayent employé l'airain pour fabriquer des
armes offenfives; l'uſage en étoit aboli long
temps avant qu'ils euffent perfectionné leur
milice. Car il faut obferver que dans
les temps héroïques, on ne connoiffoit guè
res que des épées & des lances d'airain.
Cimon fit ouvrir le tombeau de Théfée,
& y trouva , dit Plutarque , la lance d'ai
rain & l'épée de ce héros . Lucréce &
Horace, prétendent que les premiers hommes
fe font déchirés avec les ongles , fe
font d'abord battus à coups de poings,
& puis à cours de bâtons , unguibus &
pugnis , dein fuftibus. Dans la fuite, a'oute
Lucréce , en eut recours aux armes de
fer & d'airain ; mais celles d'airain eurent
la préférence : ce n'eft que peu-àpeu
que l'ufage des armes de fer s'eft
établi fur les ruines de celles d'airain.
Poflerior ferri vis eft æriſque reperta :
Sedprior aris erat quàm ferri cognitus ufus.
Inde minutatim proceffit ferreus enfis ,
Verfaque in opprobrium fpecies eft falcis ahena.”
On trouve dans toute l'Iliade , Aixù xxxxM,
JUILLET. 1760. 99
cufpis arca , χαλκήρεα δούρα , aratas hallas ,
χάλκεον ούκος , aratum jaculum , οξέι χαλκώ ,
acutoare. Hector eft représenté, tout co'rvert
d'airain ; Mars lui même eft appelle
Mars d'airain , xdaxeos A'gns . On trouve,
dans Virgile, les mêmes expreffions, arcus
enfis , aratas acies , aratam quatiens Tarpeia
fecurim. Proclus , dans fon Commentaire
fur Héfiode , a prétendu que les Anciens
fçavoient donner une trempe au
cuivre, qui le rendoit auffi dur que le fer :
que ce fecret s'étant perdu , on eut recours
au fer pour fabriquer les inftrumens
de guerre & d'agriculture . Ce n'eft pas
que le fer n'ait été connu du temps d'Homère
, & même longtemps auparavant ;
mais il y a apparence qu'on n'avoit pas
encore perfectionné l'art de le travailler.
: Les autorités que je viens de citer ,
ne peuvent point s'appliquer aux armes
qui font l'objet de ce mémoire ; elles ont
été adoptées par les Romains , dans un
temps où il n'étoit plus queftion d'épées
de cuivre ; il faut donc qu'on les ait faites
de ce métal, pour quelqu'aurre ufage , ou
dans quelqu'autre vue.
M. l'Abbé Lebeuf , me fit l'honneur
de m'écrire , qu'un fçavant de les amis ,
' eftimoit pas que ces armes euffent plus
de soo ans d'ancienneté ; qu'il les regar
E jj
535308
Too MERCURE DE FRANCE:
Ait comme des armes courtoiſes , avec
lefquelles notre Chevalerie s'efcrimoit
dans les Tournois , & donnoit aux Das
mes des fpectacles qui paffoient pour
galans dans des fiécles guerriers où la
galanterie devoit être inféparable de l'exercice
des armes. La probabilité de ce
fentiment feroit très - grande , fi on me
faifoit voir que les Chevaliers François
joûtoient avec des armes d'airain : mais il
me femble que l'hiftoire les repréſente
dans les Tournois , comme à la guerre,
armés de fer de toutes pièces , & non
d'airain .
> Du refte , je demeure d'accord que du
temps de Saint Louis , les épées courtes
de même forme que celles dont il s'agit ,
ont été en ufage. Ceft ce que nous apprend
dans Duchefne , tom. s. Hugues
de Bauçoi , un des Chevaliers qui fuivirent
Charles d'Anjou , frere du Roi ,
à la conquête du Royaume de Sicile .
Il remarque , en parlant de la bataille
de Bénévent , où Charles défit fon compétiteur
Mainfroi , que les François per
çoient les flancs des Ennemis avec leurs
courtes épées ; ex brevibus fpathis fuis
latera eorum perfodicbant . Ces épées cour
tes, avoient de la pointe , & étoient tranchantes
des deux côtés. Charles crioit à
JUILLET. 1760. 101
fes Chevaliers , frappez de la pointe , Soldats
de Jefus- Chrift ! & il ne faut pas
s'en étonner , ajoûte l'Auteur , car ce
Prince habile avoit lû , dans le livre de
l'Art Militaire , que les nobles Romains
n'avoient pas imaginé de meilleure maniere
de combattre , que de percer les
ennemis avec la pointe de l'épée . Sous
les regnes fuivans on fe dégouta de
l'épée courte , & on en revint à l'ufage
de l'épée longue , témoin celle de la
Pucelle d'Orléans.
>
Un autre fentiment , eft celui de M.
l'Abbé Bellei. Cet Académicien diftingué
, fat choisi pour examiner les piéces
que j'ai décrites , & en faire fon rapport
à l'Académie. Je lui rendis mes
devoirs en 1752 , & il eut la bonté d'entrer
dans quelque détail avec moi. Il
me fit obferver que le manche de ces
épées , qui n'eft qu'une continuation brute
de la laine , terminé par un bouton , eft
trop court pour que la main puiffe s'y placer
commodément . Cela eft très-vrai , & il
eft vrai auffi que la plus belle de ces
épées a été échancrée , en croiffant , audeffous
de la garde , pour y avancer le
doigt index , qui , autrement , fe trouveroit
gêné dans la poignée. M. l'Abbé
Bellei a conclu de là , & de la matière
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
inufitée qu'on a fait ſervir à la conftruction
de ces inftrumens , qu'ils n'ont ja- *
mais été faits la
pour guerre , mais pour
une image de la guerre , pour décorer
quelque trophée élevé par les Gaulois
en mémoire de quelque avantage remporté
par eux fur les Romains , de qui
ils ont figuré en cuivre les épées , les javelots
, les boucliers , & une partie des
inftrumens fervant à leur Artillerie.
Les Romains n'ont pas toujours battu
les Gaulois ; ils ont été quelquefois fort
maltraités par ceux- ci , nommément Céfar
par nos Auvergnats , lorfqu'ils l'obligerent
de lever le Siege de Gergovia ,
& de fe retirer avec beaucoup de précipitation.
C'étoit bien le cas d'ériger
un trophée , pour célébrer une victoire
dont les fuites auroient délivré les Gaules
des armes Romaines, fi les autres Provinces
avoient ſecondé la nôtre.
" น
Je crois , Meffieurs , après l'expofé
que je viens d'avoir l'honneur de vous
faire , que vous n'exigerez pas de moi que
je vous donne une entiere folution de
ce problême. Il a été foumis à l'examen
des perfonnes les plus habiles , & les
plus verfées dans la connoiffance de
l'Antiquité c'eft de leur décifion qu'il
faut attendre les éclairciffemens qu'on
JUILLET. 1760. 1034
per:
parpourroit
defirer. De plus , parmi les
fannes devant qui j'ai l'avantage de
ler, il s'en trouve un grand nombre qui
font en état de fuppléer par leurs lumières
à ce qui a été omis , pour donner
une jufte idée de l'ancienneté & des
ufages de ces inftrumens guerriers.
MONUMENS antiques trouvés à Cotecote,
près Dieppe.
2
4
5
..URNE , dans
laquelle
T
il y avoit
quelques cendres , & des reftes d'offe-.
mens confumés en partie par le feu .
Cette Urne porte deux pouces & demi ,
d'affiétte en diamétre ; elle s'évafe tout
d'un coup , jufqu'à la concurrence de
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fixt huit pouces de diamètre. Elle porte
pouces de hauteur , & quatre pouces
d'ouverture en diamètre. Cette Urne eft.
de terre brune , cuite en grès ; fon couvercle
eft de terre rouge , très fine &
très - cuite , revêtue d'un vernis rouge.
Ce couvercle porte fix pouces de diamètre;
& avec le cercle qui le couronne , eſt
d'une élévation de deux pouces .
J'ai trouvé , fous cette Urne , l'obole
payée , fuivant les Payens ,pour le droit
de paffage dans la barque de Caron :
ceft une monnoie , que je foupçonne de
cuivre , avec de l'alliage , vû fa pefanteur.
Cette pièce porte un pouce de diamètre ,
& près d'une ligne d'épaiffeur , & eft empreinte
de la tête d'un Empereur Romain,
ceinte d'une couronne de laurier , & autour
est une infcription , dont l'on ne
peut lire que ces mots ... toninus aug.
pius p... Le revers repréfente une femme
debout, qui s'appuye un peu, & repoſe
fon bras droit fur une demi colonne ; &
de l'autre main , fépare deux têtes qui
veulent le réunir : ces deux têtes pa
roiffent comme de ferpens , & fortir d'un
même corps ; autour eft une infcription
dont on ne diftingue facilement que ...
EN .... AUG. COS. I III. à côté du
bras droit , eft un S. & du côté gauche
JUILLET. 1760. 105
eft un V. ces deux lettres , marquoient
fans doute la valeur de la monnoie. L'on
diftingue le cordon crénelé , que quelques
Empereurs firent frapper fur la monnoie ,
pour empêcher les faux monnoyeurs de
la contrefaire.
2. Un por propre à contenir de la liqueur
, portant une anfe attachée fur le
col. L'affiette de ce pot , porte trois pouces
de diamètre ; fon évafion eft de cinq
pouces & demi , laquelle fe réduit peu-àpeu
à un orifice de cinq lignes de diamétre,
& s'élargit au- deffus jufqu'à un pouce
de diamètre. Ce pot eft de terre
blanche affez fine & très-cuite .
3. Petit pot , en forme de Théire, qu'om
préfume avoir fervi à mettre de l'huile ,
ou avoir fervi de lampe funebre. Ce
peric pot , porte un pouce trois lignes
d'affiette en diamétre , s'évafe tout d'un
coup jufqu'à trois pouces quatre lignes de
diamétre , & fe termine par un col qui
a cinq lignes d'orifice en diamètre. Sur
ce col eft une anfe qui defcend fur le
côté,& a deux pouces ; & à gauche du côté
eft une eſpèce de biberon , qui a près
de deux lignes d'orifice en diamètre , par
lequel on pouvoit faire pafferune méche,
ou qui fervoit feulement à faire couter
Fhuile. Ce petit pot et de terre jaune ,
Ev
106 MERCURE DEFRANCE.
originairement ou moins cuite , ou dont les
parties , par le laps de temps , en ont été
divifées & mollifiées par l'huile qui y a
pû être enfermée.
4. A côté de ces derniers pots , & autour
de cette Urne,fe trouvoient plufieurs
petits vafes lacrymatoires , dont l'affiette
eft d'un pouce de diamètre & s'évale
jufqu'à trois pouces de diamètre , pour
fe réduire enfuite à une ouverture de deux
pouces de diamètre . Lefdits vafes portent
quatre pouces de hauteur , & font également
de terre brune cuite en grès.
A trois pieds de là , s'eft trouvé une
autre Urne , s . dans laquelle il y avoit
quelques cendres , & des reftans d'offemens
qui paroiffoient avoir auffi été en
la plus grande partie confumés par le
feu. Cette Urne porte , d'affiette , deux
pouces & demi de diamètre , s'évaſe juſ-,
qu'à fix pouces de diamètre , & diminue
peu- à - peu jufqu'à une ouverture de trois
pouces & demi de diamétre. Elle eft de
neuf pouces de hauteur , fans y com- .
prendre le couvercle , qui , avec le bouton
qui le furmonte , porte un pouce de
hauteur.Cette Urne eft également de terre
brune , cuite en grès ; mais le couvercle,
eft de terre fort blanche . Sous l'affiette
JUILLET. 1760. 107
de cette Urne , l'on a également trouvé
une monnoie , portant d'un côté la tête
d'une Impératrice , dont l'infcription au--
tant qu'on la peut lire , eft, diva Aruflina:
ou Aruftilia ; & le revers porte une fi- ,
gure de femme debout , couverte d'une
toge ou grande robe , fans qu'on puiffe en .
diftinguer les caractères , à caufe du rouillé. ›
Il ne m'a pas été poffible de voir fi
ces deux Urnes contenoient les cendres ;
d'une feule perfonne. Il y a cependant
lieu de penser que la diftinction de leurs
formes & de leurs couvercles , indiquent ,
deux différentes perfonnes ; les Romains,
pouvant affecter le rouge lorfqu'ils étoient
en fervice militaire , & les Dames Romaines
étant ordinairement vêtues en
blanc , ainfi que les adolefcens : de plus ,
les Dames Romaines , ni les Adolefcens
ne buvoient point de vin . Auffi , à côté
de la feconde Urne , il n'y avoit ni pot
à liqueur , ni pot pour contenir d'huile.
Il n'y avoit, d'ailleurs,qu'un vafe lacrymatoire
à côté de cette feconde . Urne. L'on
voudra bien décider , fi ces deux Urnes
contiennent les cendres d'une feule ou
de deux perfonnes .
L'on prie auffi les fçavans de décider ,
fi ces deux médailles font totalement de
cuivre , comme la couleur paroît l'indi
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
quer ,s'il n'y auroit point d'alliage ; d'a
tant plus que les Philippes & les Antonins
ne firent marquer leurs noms en
infcription , que fur les monnoies d'or &
d'argent.
L'on voudra bien décider fi ces cendres
font celles d'un , Romain ou d'un
Gaulois. L'on croit y reconnoître les caractères
des cérémonies funébres des Ro
mains : cependant ces derniers mettoient
l'obole dans la bouche des morts avant
de faire brûler leurs corps dans la toille
Amiante ; ils avoient foin de mettre un
anneau au doigt de ce même mort , quand
même il n'auroit point été de dignité en
fon vivant pour porter l'anneau. Or , en
fuppofant ces faits , l'on auroit dû trou
ver les oboles & les anneaux dans les
Urnes . On a trouvé l'obole , deffous l'Urne
; & on n'y a trouvé aucun anneau.
L'endroit où ces Urnes ont été trou
vées, eft tenant au Fauxbourg de Dieppe ;
endroit qui n'a été habité , ainfi qu'une
Heue & demi des environs , que dans le
Ruitiéme fiècle , puifque ce fut Charle
magne qui y fit conftruire un petit fort ,
écarter la defcente des Normands ou
pour
Barbares du Nord , par cet endroit. Ce
petit fort fut appellé Bertheville
> en
honneur de la Reine Berthe. Ce ne fut
JUILLET. 1760. fog
que dans le neuvième ſiècle , que les
Normands ayant détruit & raſé ce petic
fort de Bertheville , en conftruifirent un
plus confidérable fous le nom de Dieppe
Dyppe en vieux Danois , fignifiant canal
ou entrée d'eau. L'on tire , de cer
état des lieux dans le fecond- fiécle de
Ere Chrétienne , la conféquence que
c'eft ou quelque Officier , ou quelque
Soldat Romain , alors dans la feconde
Lionnoife , qui eft mort en cet endroit ;
ou enfin , quelque voyageur qui y étoit
abordé pour paller à Arques , une lieuë
& demie plus avant dans les terres , qui
faifoit alors une ville notable , bâtie &
formée quatre à cinq cens ans avant l'Ere
Chrétienne, parune Colonie Phénicienne.
Ces Urnes & vafes étoient enfouis à
cinq pieds & demi de profondeur , près
de chemin creux qui traverſe le hameau
de Cotecote , Paroiffe de Saint Remi de
Dieppe.
• J'aurois crû manquer , Monfieur au
refpect que je dois aux Sçavans , fi je ne
leur avois fait part de cette découverte .
Privé de livres , que mon pere a fait encaiffer
, pour jetter dans une cave , en
cas de bombardement ; je n'ai pû recourir
aux Auteurs d'anciennes hiftoires.
J'ai tâché d'y fuppléer, par un récit exa&
110 MERCURE DE FRANCE:
de la forme & arrangement de chaque.
vafe , & par la defcription des médailles.
Une partie des vales ont été fracaffés.
par les ouvriers , qui croyant y trouver
de l'argent , s'empreffoient de détruire le
prix de cette découverte ; j'y arrivai par
bonheur affez à temps pour en confer-...
ver une grande partie ; & ne trouvant
point d'obole dans les Urnes , j'en grattai
le deffous avec un couteau ; & j'eus la
fatisfaction d'en faire tomber les deux
piéces dont je viens de rendre compte.
+
J'attends , Monfieur , votre décifion
pour fçavoir le cas que je dois faire de
ces antiques. Si vous en parlez , dans le
Mercure , je croirai avoir eu faifon de
ne pas les négliger. Si au contraire, vous
gardez le filence ; je regarderai l'attention
que j'ai eu de les conferver , comme,
un acte indifférent . J'ai l'honneur , d'ê-
&c. tre ?
རྭ་ཀྱི་
>
JUILLET. 1760.
LA NATURE DEVELOPPÉE.:
Athis oriuntur cunéta duobus. Ovid. Met. L. I.
PROSPECTUS.
CE n'eft point le goût d'un titre faſtueux
qui dicte celui de cet Ouvrage , c'eſt
encore moins le penchant à la Satyre.
Mon objet eft de développer la Nature ,
elle me paroît inconnue à notre fiécle ;
qu'on me pardonne la hardieffe de cet
aveu : mais il me femble que les erreurs
dont fe trouve enveloppée la fcience la
plus étendue , la plus intéreffante , ont
répandu plus d'obfcurité que jamais ne le
frentfur leterrain del'Egypte, les plus épaif
fes ténèbres. Qu'on fe récrie contre mon
entrepriſe , qu'on publie les lumières du
Gécle , qu'on compare mon vol à celui
d'Icare ;j'oferai malgré ces préjugés entrer,
en lice : j'oferai, dire que l'ignorance où
l'on eft de la premiere fource , conduit
néceffairement à l'erreur ; que toutes les
fois qu'on écrit , en fe fondant fur de
faux principes , on s'égare de plus en
plus dans un labyrinthe où il n'eft plus
poffible de fe reconnoître ; ainfi les uns
12 MERCURE DE FRANCE
donnent-ils abfolument dans les contrai
res; d'autres , qu'un certain génie femble
éclairer , ne laillent entrevoir que des
bluettes. Voilà donc le cahos véritable ,
cahos malheureux qui nous prive des fruits
les plus utiles & les plus agréables. Eh !
comment efpérer de recueillir des fruits ,
l'on ne fçait pas connoître la racine
d'où ils doivent fortir, & fi l'on ne choifit
pas pour cette racine le terrein qui lui
eft propre ?
La Nature eft compofée de trois ré
gnes , du Minéral , du Végétal & de l'Animal.
Ces trois régnes ont un feuf &
même principe qui produit & régénére.
Il en eft un fecond qui opére leur décom
pofition , leur tranfmutation dégénérative.
En connoiffant bien une fois ces deux
principes , toute la fcience des trois ré
gnes fe développe d'elle -même . Ceft
Fignorance où l'on eft de ces principes
qui a égaré nos Ecrivains dans les recherches
qu'ils en ont faites. Demandons
aux Pharmaciens , aux Chymiftes , Alchymiftes
& aux Maîtres de Phyfique
Expérimentale , l'origine de ces trois régnes
, leurs propriétés , leurs effets ; les
réponſes ne nous laifferont tout au plus
que des lumières bien foibles , bien bor
nées , peut- être même ne feront-elles
JUILLET. 1760. 11f
dues qu'au hafard ; je dis au haſard , car
il n'eft pas jufqu'aux termes d'Analyſe ,
de Chymie, de Phyfique , qui ne foient
mal entendus ; les connoiffances font dégénérées
avec les termes , ou du moins
avec la manière de les expliquer. Autre
fois le nom de Mage annonçoir un Sage,
un. Phyficien , un homme éclairé dans
la Nature ; au nom de Mage on a ſubſtitué
celui de Magicien , enfuite celui de
Sorcier , ces nome ne fe font affurément
corrompus , qu'à mesure que les connoif
fances s'évanouiffoient. C'eft pour faire
revivre ces connoiffances précieufes que
fécris. Autant il a fallu d'art pour nous
aveugler; autant pour recouvrer les lumières
que nous avons perdues , faut- il
obferver la vraie fimplicité. Les jeunes
gens qui fuivront pendant le cours d'une
année cet ouvrage , en tireront plus de
lumières , que de dix ans d'étude fuivant
la méthode ordinaire. Ceux qui auront
été nourris des ſyſtèmes à la mode , feront
par le mêine moyen à portée d'en
bien fentir les erreurs , & de pouvoir pen
fer fagement de la Nature. Il n'y aura
perfonne qui n'y trouve des connoillan
ces allez entieres , affez fatisfaifantes
pour être en état de parler à l'avenie de
114 MERCURE DE FRANCE.
Phylique , & pour difcerner les vrais
principes des faux.
Comme il n'eft perfonne dans la Société .
que cet Ouvrage n'intéreffe , j'ai cru
pourvoir à la facilité & à l'utilité d'un
chacun , en me propofant de donner tous
les mois deux petits Volumes d'une étendue
à peu- près égale , & qui feront diſtribués
de quinze en quinze jours. Je pren- .
drai mes textes dans les Ouvrages Périodiques,
& furtout dans les différens Auteurs
qui ont traité des matières relatives à la
Science de la Nature . En recueillant avec
foin ces volumes , on verra que je remplirai
infenfiblement l'étendue de l'objet
que l'annonce. Ces volumes , quoique
détachés , tiendront tout-à-fait lieu d'un
Ouvrage fuivi ; & je tâcherai , autant qu'il
fera poffible , d'écrire à la portée de tout
le monde. Ce n'eft pas néanmoins par
une fimple & rapide lecture qu'on le
pourra goûter , & en tirer tout le fruit
qu'on doit en attendre.
Il fera diftribué, de quinze jours, en
quinze jours , un petit volume d'une étendue
à - peu- près égale au premier qui pa
roîtra. Le prix de chaque volume , fera de
liv . 4 f.
4. pour les perfonnes qui ne le
prendront point par foufcription.LesSouf
cripteurs payeront 24 liv. entre les mains
1
JUILLET. 1760.
de SÉBASTIEN JORRY, Imprimeur- Libraire,
demeurant rue & vis- à-vis la Comédie
Françoife , au Grand Monarque & aux
Gigognes ; & on leur fera tenir avec exactitude
les vingt-quatre volumes de l'année
dans leur temps : c'est- à-dire , un volume
tous les quinze jours. Les Soufcriptions
fe feront fur un Regiftre , paraphé à chaque
page. La paraphe fera
& précédée de ces deux lettres L.G. Les
Perfonnes de Province auxquelles on enverra
ces brochures par la Pofte , & qui
ne voudront point fe charger des frais ,
payeront 30 pour l'année , & elles les
recevront franches de port. Elles écriront
à l'adreffe ci - deffus , & auront foin
d'affranchir leurs Lettres. Le premier volume
paroîtra le is Juin de cette année
1760.
BIBLIOTHEQUE MILITAIRE , hiftorique
& Politique , contenant le Général d'Armée,
ouvrage traduit du Grec d'Onofan
der ; la Campagne de Louis , Prince de
Condé , en 1674 ; le Cours du Rhin ,
d'après un Manufcrit attribué au Vicomte
de Turenne ; l'explication de tous les cols
& paffages du Dauphiné , verfants en Savoye
& Piémont , & de tous ceux qui
116 MERCURE DE FRANCE
font dans le Dauphiné verfants dans les
différentes vallées ; Mémoire de M. le
Baron de Zurlauben , fur Arnaut de Cefvole
, ou Cerevole, dit l'Archiprêtre, Che
valier , Chambellan du Roi de France
Charles V , Capitaine général des Rou
tiers , Compère & Confeifler de Philippe
Duc de Bourgogne & c. Abrégé de la
vie d'Enguerrand VII. du nom , Sire de
Couci , avec un détail de fon expédition
en Alface & en Suiffe , par M. le Baront
de Zur-Lauben ; Mémoires & Lettres
Politiques ; Relation de la bataille de
Stafarde , en 1690 , trouvée parmi les
papiers de M. de Surbeck , Lieutenant
général ès Armées du Roi , Infpecteur
d'Infanterie , & Colonel d'un Régiment
Suiffe de fon nom , mort à Paris les Mat
1714 ; Deſcription de la bataille d'Al
manza , du as Avril 1707 , & autres
Piéces curieufes recueillies par le même
Auteur , M. le Baron de Zur- Lauben
Chevalier de l'Ordre Militaire de S. Louis
Brigadier ès Armées du Roi , Capitaine
au Régiment des Gardes - Suiffes de S. M.
& Affocié-Correfpondant honoraire de
l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles- Lettres , vol . in - 12. A Coſmo
polis , 1760 ; & le vend à Paris chez
Vincent , Imprimeur Libraire de Mgr le
Duc de Bourgogne , rue S. Severin.
JUILLET. 1766% 119
>
RECHERCHES SUR LES AQUEDUCS DE
LYON, conftruits par les Romains : par
M. Delorme , de la même Académie. Cet
Ouvrage manquoit à l'Hiftoire de Lyon.
Les Hiftoriens n'ont dit que très peu de
chofe des Aqueducs , & fe font trompés
fur leur deftination . L'Auteur fait connoître
trois Aqueducs fur la montagne
de S. Irénée , anciennement dans la
ville ; l'un y conduifoit les eaux du Montd'or
, qui eft au Nord ; l'autre celles de
la Loire prifes à Feurs ; & le troifiéme
amenoit à Fourvieres autre montagne
dans la ville , les eaux du Mont-Pila, qui
eft près de S. Etienne. Les deux premiers,
étoient deftinés pour les bains & les jardins
des Citoyens dans le quartier de
S. Irénée & des environs ; le troifiéme
fournifloit l'eau au Palais , aux jardins des
Empereurs , & à l'Amphithéâtre , dont
on voit les veftiges dans la vigne des
Minimes. C'eft de ce dernier Aqueduc ,
dont l'Auteur donne la defcription , fon
étenduë de 15 lieues de cours , les lieux
où il paffe , & fes différens Ponts , dont
les uns portoient un fimple canal , & les
antres des fiphons renversés pour traverfer
les vallons les plus profonds. Il y
a joint dés détails très -intérellans fur la
conftruction de ces édifices , furtout fur
18 MERCURE DE FRANCE.
la caufe de leur durée furprenante & c. in
12 Lyon, 1760 , chez les frères Duplain,
rue Merciere ; & fe vend à Paris , chez
Durand , Libraire , rue du Foin S. Jacq.
TABLEAU DE LYON , avec un Plan
géométral & proportionnel de la même
Ville , où font défignés fes 28 quartiers
où Pennonages , avec deux Tables, l'une
alphabétique & numérale qui indique le
nom & emplacement de chaque rue
l'autre les maifons qui limitent les quar
Hiers. Brochure in- 8°. avec permiffion ,
1760.
L'ART de conduire & de régler les Pendules
& Montres : à l'ufage de ceux qui
n'ont aucune connoillance d'Horlogerie,
Par M. Ferdinand Berthoud , Horloger.
A Paris , chez l'Auteur , rue du Harlai ,
& chez Michel Lambert , Libraire,à côté
de la Comédie Françoife. 1760 , avec
Approbation & Privilége.
MES PRINCIPES , ou la Vertu raiſonnée,
Par Madame B *** . Seconde Partie.Prix,
1 liv. 4 . A Amfterdam , 1760 ; & le
trouve à Paris , chez Cuifart , Libraire
au milieu du quai de Gèvres , à l'Ange
Gardien.
JUILLET. 1760 . 719
FABLES
NOUVELLES , divifées en cing
Livres. Par M. Ganeau , Affocié externe
de la Société
Littéraire de Châlons- fur-
Marne. Volume in- 12 . Paris , 1760 , chez
Ganeau ; Libraire , rue S. Severin , aux
armes de Dombes . Avec
Approbation &
Privilége du Roi.
CONVERSATIONS
LATINES ,
expliquées;
ou LE
PRÉCEPTEUR ZÉLÉ , tirées des meilleurs
Auteurs ,
accompagnées
d'obfervations
fur chaque régle & fur chaque mot ;
avec une
Syntaxe fur
l'application des
mêmes régles , & deux Tables des déclinaifons
&
conjugaifons . Cet
Ouvrage eft
utile aux peres curieux de
l'éducation
de leurs enfans , & à ceux qui defirent
d'apprendre à parler Latin & Franç › is ;
par principes.
Affiduitate
quotidiana , &
confuetudine
oculorum, affuefcit animus . Cic.
Par BRUXELLE , Maître de Penfion.
Volume in 8 °. Paris , 1760. Chez Ga
briel Valleyre , rue S. Severin , vis - à - vis
l'Eglife , à
l'Annonciation , & chez ·la
veuve Robinot ,
attenant les Grands Auguftins
, quai de la Vallée , avec Approbation
&
Privilége.
"
120 MERCURE DE FRANCE.
TABLE GÉNÉRALE , Alphabétique & rai
fonnée du Journal hiftorique de Verdun ,
fur les matières du Tems , depuis 1697 ,
jufques & compris 1756 ..
Ita decretum eft minorem gratia , quàm
utilitatum vita refpectum habere. Plin.
hift . nat. lib. 28. in Prooemio.
Tomes 7 , 8 & 9 , contenant les Lettres
O-P-Q, in-12. 1759. A Paris , chez Ganeau
, Libraire , rue S. Severin ,à S. Louis
& aux Armes de Dombes, avec Approbation
& Privilége.
PLAIDOYERS ET MÉMOIRES , contenant
des Queſtions intéreffantes , tant en Matières
Civiles , Canoniques , & Criminelles
, que de Police , & de Commerce ;
avec les jugemens , & leurs motifs fommaires
, & plufieurs difcours fur diffé
rentes matières foit de droit public, ſoit
d'hiftoire. Par M. Mannory , ancien Avocat
au Parlement. Tome 5 , in-12.Paris,
1760. Chez Claude Hériffant , Libraire-
Imprimeur , rue Neuve Notre- Dame , à
la Croix d'Or. Avec Approbation & Privilége.
L'ÉLIXIR DI LA MORALE INDIENNE ,
ou ECONOMIE DE LA VIE HUMAINE , COMpofé
JUILLET. 1760.
121
pofé par un ancien Bramine , & publié
en Langue Chinoife par unfameuxBonze
de Pekin ; avec une lettre écrite par
un Gentilhomme Anglois , demeurant
actuellement à la Chine , contenant la
manière dont le manufcrit de cet Ouvrage
a été trouvé. Le tout , traduit de l'Anglois
. in-12 . Paris , 1760. Chez Ganeau ,
rue S. Severin , aux Armes de Dombes.
Avec Approbation & Privilége .
LETTRE de M. d'ALEMBERT , à l'Auteur
du Mercure.
IL
"
L vient , Monfieur , de me tomber
entre les mains une Lettre de l'Auteur de
la Comédie des Philofophes au Public ,
pour fervir de Preface à la Piéce . Dans cette
brochure , on cite la phrafe fuivante ,
comme tirée du Difcours préliminaire de
l'Encyclopédie. L'inégalité des condi-
» tions eſt un droit barbare : aucune fujet-
» tion naturelle dans laquelle les hom
mes font nés à l'égard de leur pere ,
ou de leur Prince , n'a jamais été regar
» dée comme un lien qui les oblige
»fans leur propre confentement . Pernettez
- moi , Monfieur , d'apprend e au
Public , par la voie du Mercure , que
"
1. Vol F
122 MERCURE DE FRANCE
ni cette propofition , ni aucune partie
de cette propofition , ne fe trouve ni
dans le Difcours préliminaire de l'Encyclopédie
, ni dans aucun de mes ouvrages.
Je fuis & c.
A Paris , ce 2 Juin 1760 , D'ALEMBERT.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES. ,
ACADÉMIES.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE ,
Envoyé à l'Académie de Nancy , par M.
MARIN , de cette Académie , de celle
de Marfeille , & Cenfeur Royal.
Nota. Pour abréger un peu cette Piéce , on
en a retranché le commencement. M. Marin y
remercie l'Académie qui venoit de le choisir pour
un de fes membres , & à l'occafion de fon Hiftoire
de Saladin , qui lui avoit valu cet honneur. Il
foumet aux lumières de fes nouveaux Confreres
les réfléxions fur l'hiftoire en général qu'on va lire.
L'HISTO HISTOIRE , qui Tejoint fans ceffe la
chaîne des temps , que les temps ne cef-
Lent de détruire qui parcourant
d'un oeil
JUILLET. 1760. 723

rapide l'immensité des fiécles , voit les
événemens s'anéantir & reparoître, compare
le préfent au paffe , & juge de l'avenir
par les exemples de l'un & de l'autre
; l'Hiftoire a pris naiffance avec la fageffe
des premiers hommes. Ils prévirent
que la leçon la plus puiffante qu'ils pouvoient
laiffer à leurs enfans , étoit de les
rappeller à la nobleffe de leur origine ,
de leur montrer les liens auguftes qui
uniffent le Ciel à la Terre , & la Terre
avec elle-même , d'attendrir leur coeur
- par l'image des vertus de leurs Ancêtres ,
& de les éffrayer par le récit des malheurs
attachés à l'inobſervation des loix.
Tels font les principes d'inftruction que
l'on trouve dans ces livres refpectables
-que tous les Peuples doivent regarder
comme leurs premieres Annales , dont
tous les hommes doivent admirer les
fublimes beautés. Mais la Nation Sainte
qui forma des Nations Infidelles, qui fouvent
le devint elle- même , vit ces Nations
forties d'une feule famille fe répandre
infenfiblement fur toute la Terre ,
& l'inonder comme un fleuve qui ſe dborde.
Elles rompirent bientôt les noeuds
qui les attachoient à leur tige , & chaque
colonne devint un peuple féparé.
Lorfque les hommes réunis par les
Fij
124 MERCURE DE FRANCE
befoins qui les avoient défunis , fe choifirent
des Maîtres , s'aſſujettirent à des loix,
eurent entr'eux de nouveaux intérêts ,
établirent diverfes efpéces de Gouver
nemens , créérent un droit des gens ; lorfque
le commerce rapprocha les extrémi
tés du monde , que les connoiffances
fe multipliérent , que efprit humain
s'aggrandit ; l'Hiftoire prit l'empreinte &
le caractère des différentes Nations. Sans
doute , ce peuple , le premier des peuples
éclairés qui communiqua aux autres
Les découvertes & fes erreurs , connut
& pratiqua l'art de tranſmettre les événemens
paffés à l'avenir : mais fes Annales
confignées apparemment dans les
hyeroglyphes , objet éternel des recherches
& du défefpoir des Sçavans , font
couvertes d'un voile impénétrable que le
travail & l'érudition n'ont pû encore déchirer.
Les Grecs traiterent l'Hiftoire avec
cette fupériorité qui diftingue tous leurs
Ouvrages. Ils dûrent leurs fuccès autant
à leur génie , qu'à d'heureufes circonf
tances . Eh ! comment n'auroient - ils pas
réuffi ces Hiftoriens , eux qui alloient
s'inftruire au loin des moeurs & des actions
des peuples étrangers , eux qui après avoir
gouverné la République , couroient la
JUILLET. 1760. 129
défendre à la tête des armées ; eux , enfin ,
qui avoient été prèfque tous les témoins
des faits dont ils ont confervé le fonvenit ?
Le fujet principal d'Hérodote , étoit les
victoires des Grecs contre les Perfes ,
contre une puiffance énorme qui menaçoit
de tout réduire en fervitude . Quel
motif d'intérêt pour les Grecs ! quel heureux
choix pour l'Auteur ! il mériteroit
encore plus nos éloges , fi les Juges qui
préfidoient aux jeux Olympiques , & qui
mirent un prix fi glorieux à fes Ouvrages,
en applaudiffant à la pureté , à l'élégance,
à la douceur de fon ftyle, à fon impartialité
, l'avoient averti de ne point profaner
la dignité de l'hiftoire par le mêlange de
tant de fables & de menfonges . Xenophon
exécuta, en grand Capitaine, cette fameuſe
retraite dont il traca les détails en grand
Ecrivain. Thucydide , auquel on ne peut
reprocher que des beautés déplacées , des
harangues qui auroient fait la réputation
d'un Orateur , qui nuifent à celle d'un
Hiftorien; injuftement banni de fa patrie,
la fervoit encore dans fon exil par cet
Ouvrage immortel , où rappellant aux
Grecs les funeftes effets de leurs guerres
inteftines , il leur apprenoit que la force
& le bonheur de cette République célèbre
compofée de plufieurs Républiques , con-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fiftoient à ne jamais rompre les liens qui
les uniffoient entr'elles. Tout , dans ces
Hiftoriens refpire l'amour de la patrie ,
out anime les efprits contre les ennemis
communs de la Gréce , tout excite le defir
de la paix & de l'harmonie fi néceffaires
à la gloire , à la fureté de ces différens
Etats. Après Alexandre , ce ne fut plus le
bien public qui dirigea la plume des
Ecrivains. L'Hiftoire fe rapporta prèfque
toute entiere à ceux qui gouver-
Roient. Malheureufement , l'homme qui
caufa cette révolution , étoit un conquérant:
Les idées devinrent exagérées. Aléxandre
imprima un fi grand mouvement
à l'Univers , il frappa les imaginations
par tant de merveilles , que tous fes fucceffeurs
voulurent être des héros , tous
les Hiftoriens des Panégyriftes.
L'Hiftoire, chez les Romains , s'occupa
d'abord de deux objets principaux , de la
butte continuelle du Sénat & du Peuple ,
& de l'aggrandiffement de la puiffance
Romaine. Elle nous peint les prétentions,
les droits , les entreprifes du Sénat & du
Peuple , les révoltes, les féditions, des inimitiés
d'autant plus vives qu'elles fe formoient
entre des parens , entre des Citoyens
d'une même patrie,toujours prêtes
à s'allumer dans le fein de la paix , touJUILLET.
1760. 127
jours prêtes à s'éteindre au moindre danger
de la République. Un gouvernement fans
ceffe ébranlé par des factions, & fe raffer
miffant tous les jours, malgré les fecouffes
qui devoient le détruire ; l'accroiffement
d'une puiffance... Non , Meffieurs , ce
n'eft plus un Conquérant qui ravage
comme un torrent les Royaumes voisins,
& ne laiffe après lui que des traces funefres
de fon paffage ; ce n'eft plus un ambitieux
qui s'élance tout- à- coup du ſein de
l'obscurité , agite , bouleverfe les Etats ,
fe faifit du pouvoir fuprême , écrafe les
hommes furpris & confternés , & tombe
avec fracas du Thrône où il s'étoit affis ;
ce n'eft plus une révolution fubite qui
change la face de la terre étonnée ; c'eft
une effort lent,prèfqu'imperceptible, mais
continué vers la domination univerfelle.
Les revers, ne font que le fufpendre ; chaque
fuccès en augmente l'activité ; chaque
fuccès eft permanent , & devient un
droit. Tel eft le cédre , qui élève la tête
jufqu'aux nuës , fe foutient dans fes premieres
années par fa propre foibleffe ,
paroiffant céder aux affauts de la tempête,
fe relevant de fa chûte , prenant tous les
jours de uouvelles forces ; la durée de
fon accroiffement ne fert qu'à l'attacher
plus folidement à la terre , qu'à étendre
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
fes racines & fes rameaux. Ce font là les
objets que l'Hiftoire Romaine développé
à nos yeux. Elle confidére cette Nation
toujours en guerre avec elle- même , portant
dans fon fein les principes de fa
grandeur & de fa deftruction , dans un
befoin continuel de nouvelles loix , mais
toujours foutenue par cette politique
étonnante qui fait jouer les refforts les
plus puiffans pour parvenir à fes fins ,
l'amour de la patrie , les diftinctions, les
honneurs , le defir de la gloire, les vices ,
les vertus , & les préjugés mêmes. Tous
les faits le tiennent, par une grande chaî
ne ; & l'Hiftoire de la République Romaine
, n'eft plus que l'hiftoire d'un fyftême
profond qui préparoit des fers au
Monde.
Harrive enfin ce dénouement , où fe
rapportoient toutes les Scènes de ce
grand Théâtre la grandeur Romaine ,
fait difparoître toutes les autres grandeurs
: Rome donne des loix à l'Univers
foumis. Parvenue au dernier degré d'élévation
, elle eſt dans fon premier degré
de décadence . Ses principes s'altérent
, fes vertus dégénérent , tous les
vices accourent à la fuite de la puiffance
& du luxe : c'eft une nouvelle carrière
pour les Hiftoriens. Ils ne font occupés
JUILLET. 1760.
129
que des cruautés de ceux qui gouvernent ,
des malheurs de ceux qui obéiffent. L'âme
vile & mercénaire prodigue des éloges
faftueux à des Princes dignes de l'exécration
publique , l'âme vertueufe venge
la Patrie par la peinture odieufe des
oppreffeurs de la liberté. L'un , avili comme
fon fiècle , outrage la vérité
par des
louanges qu'elle défavoue ; l'autre aigri ,
irrité contre la dépravation générale ,
l'altére fouvent par des traits chargés ,
par les couleurs trop fortes que lui prête
fon indignation.
Parmi les Tyrans qui défolèrent Rome
& l'Univers , on vit des Princes nés pour
le bonheur de l'Empire , des Trajans ,
des Antonins : mais la révolution qui fit
tomber toutes les idées Républicaines ,
éteignit le flambeau du génie : la fervitude
avoit retréci tous les efprits ; ils
n'eurent point d'Ecrivains célèbres pour
faire paffer avec éloge leur nom , le
fouvenir de leurs vertus à la poftérité.
La mémoire de la plupart de leurs fuce.
ceffeurs , ne nous a été tranfmife que
par des traits qu'il faut recueillir de tous
côtés , & dont la réunion ne forme point
d'enſemble . Plus on s'enfonce dans les
ténébres du bas Empire , plus on voit l'hiftoire
défigurée par la barbarie des temps.
Fy
30 MERCURE DE FRANCE:
Ces Grecs , fi méchans & fi fuperftitieux ,
qui joignoient tant de fierté à tant de
baffeffe , efclaves orgueilleux qui mordoient
en frémiffant le frein qu'ils n'avoient
pas le courage de brifer , ont cru
fe venger de leur oppreffion , en peignant
avec les couleurs les plus odieufes les
maîtres qui les tenoient en fervitude.
Les Arabes , qui par la révolution la
plus prompte , la plus fingulière , la plus
étonnante , donnerent tout -à- coup un fi
grand ébranlement au monde, n'ont point
fçu écrire comme ils ont fçu conquérir.
Chez eux , l'Hiftoire n'eft qu'une
Chronique féche & décharnée , où les
événemens ne font , pour ainfi dire ,
qu'indiqués , fans détails , fans agrément,
fans liaiſon , fans cette magie du ftyle qui
attache, qui intéreffe , qui féduit . Ou c'eft
une déclamation pompeufe , furchargée
d'ornemens ridicules , d'expreffions outrées
, de phraſes fymétriquement cadencées,
d'images gigantefques, de comparaifons
quelquefois fublimes , plus fouvent
abfurdes , toujours livrés à leur paffion ,
rarement fidéles à la vérité. Ces derniers
Ecrivains ne nous ont laiffé que des Satyres
, ou des Panégyriques.
Ces défauts, que nous leur reprochons ,
ces fauffes beautés dont ils s'applaudiffent,
JUILLET. 1760 . 131
ne fe rencontrent point dans nos premiers
Hiſtoriens , parce que l'imagination
, ce principe fécond de nos idées ,
cette partie fublime de notre âme , ( s'il
eft permis de divifer cet être inconcevable
qui nous fait agir , penſer & vivre , )
eft moins ardente en Occident , & moins
déréglée que dans l'Orient. Mais , comment
les juftifier de la féchereffe , de la
petiteffe des détails , de la fuperftition ,
de l'ignorance , des préjugés qui en font
une fuite ? il a fallu des écles pour difhiper
ces ténèbres , pour faire tomber cette
rouille qui couvroient l'efprit humain.
Enfin l'Hiftoire a repris la vie & la dignité
qui lui convient. On a vû des hommes
de génies peindre avec des couleurs
fidelles les vices & les vertus , &
avoir le courage d'obéir à la premiere
loi de l'Hiftoire : celle d'ofer dire la vérité.
Oui , Meffieurs, ce genre d'écrire, dans
lequel vous offrez vous- mêmes des modéles
, eft arrivé au point de perfection
dontil étoit capable. Malheur à nous , fi
nous ne profitons pas des lumières de notre
fiécle , des avantages que nous avons
fur les Anciens ! l'efprit philofophique :
qui n'eft autre chofe que la raifon éclairée ,
a porté fon flambeau fur toutes les par-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ties de la Littérature , dans toutes les parties
de la fociété : il a banni ces vaines
erreurs que des Phénomènes inconnus
excitoient parmi les Nations , que les
Hiftoriens ne rapportoient qu'en tremblant
, ces fables qui fe tranfmettoient
desunes aux autres , ce goût du merveilleux
fi nuifible à la fimple vérité , & dont ils
noutriffoient l'imbécille crédulité de leur
fiécle ; il a étouffé les cris de la fuperftition
, arrêté le bras du phanatifme ; il
a dévoilé le jeu des paffions & leur puiffante
influence fur les grands événemens
qui fixent l'attention des hommes ; il a
introduit une critique qui difcute , qui
balance , qui examine , un certain ref
pect entre les Nations mieux connues ,
une décence qui ne permet plus d'ap
peller barbares les peuples étrangers , à
l'exemple des Grecs & des Romains. La
Géographie , la Navigation , toutes les
Sciences plus approfondies, fourniffent à
' Hiftorien des traits propres à jetter de
l'intérêt dans fa narration . Les connoiffances
plus répandues dans la fociété ,
lui donnent la fatisfaction d'être lû ,
d'être fenti , d'être apprécié , le difpenfent
du travail d'éclaircir des faits connus
, de s'étendre fur des applications,
heureuſes , de mettre fes tableaux en pa
JUILLET. 1760. 1337
rallèle avec ceux que nous fournit l'Antiquité.
Ses plus fecrettes intentions , font
prévenues. Parle - t -il d'un Roi , qui affis
fur un des premiers Thrônes du monde ,
n'a jamais eu d'ambition que celle de
faire le bonheur de fes peuples ; n'a
jamais entrepris de guerre , que forcé
par l'injuftice de fes ennemis ; n'a jamais
pris les armes , que pour parvenir
à la paix ; n'a répondu à l'amour de fes
fujets , que par un amour plus grand
encore les Lecteurs le rappellent auffitôt
les fentimens des Titus & des Tra
jans. Parle - t-il d'une Reine , plus ref
pectable encore par fes hautes qualités
que par le rang fuprême qu'elle occupe ;
n'ufant de fon pouvoir que pour le bien
de l'humanité , pour foulager des malheureux
; qui exerce , fans fafte, les vertus
les plus éclatantes ; dont la voix , dont
les regards n'infpirent que du reſpect ,
que de l'amour , jamais de la crainte
que la douceur , la bonté , la générosité
caractérisent ; d'une Reine , dont la religion
& la piété fervent d'exemple à l'Univers
: il fe rappelle le nom des Clotil
des. Parle- t- il d'une Famille augufte ,
vivant dans une parfaite union , culti
vant les Arts agréables , l'ornement &
les délices de la Cour la plus . brillan
134 MERCURE DE FRANCEte
, attentive à plaire , n'employant fon
crédit que pour procurer les feules grâ
ces qui ne font pas des injuftices : les ef
forts inutiles que l'on fait pour en trouver
des modéles dans l'Antiquité , prou+
vent que de teiles vertus font bien rares,
font bien fublimes !
Le gout épuré , a fait difparoître le défordre
, la confufion qui défiguroient nos
ouvrages, & l'hiftoire en particulier. Une
méthode admirable régle , dirige le développement
de nos penfées , le dévelop
pement des faits . L'on a fçu enfin , qu'il
falloit bannir toutes les beautés déplacées;
qu'il falloit que la narration marchât fans
trop de lenteur , fans trop de rapidité ;
que les digreffions tinffent au fujet principal
, non à la vanité d'étaler du fçavoir
; que les réfléxions fortiffent des évé
nemens , & fuffent plutôt indiquées que
développées ; qu'on employât felon les
circonftances les grâces , la nobleffe , la
force. Comme la plupart des faits ſe font
renouvellés plus d'une fois dans les Annales
de tous les Peuples ; un de nos avantages
, c'eft en les comparant , d'en faire
fortir les caufes , d'en fuivre les effets ,
de les fuppléer , de les repréfenter avec
les couleurs qui leur font propres , &
pour ainfi dire , de n'en être point acca-
My
JUILLET. 1760. 135
blé car le défaut d'expérience augmente
la ſurpriſe ; & , de la furpriſe, naiſſent
des efforts capables de décréditer la vérité.
Un Hiftorien ne doit être en garde aujourd'hui,
que contre lui- même ; autrefois
il auroit dû l'être contre lui - même & contre
fon fécle. Plus un fiécle eſt éclairé ,
plus le témoignage des Auteurs contemporains
a de poids . Oui , Meffieurs , vous
en ferez crus , lorfque nos derniers neveux
apprendront de vous ce que vous
admirez aujourd'hui ; lorfque vous leur
repréſenterez un Prince dont l'âme ferme
& vigoureuſe ne fut jamais enorgueillie
par les fuccès , ne fut jamais ébranlée
par les revers ; que le Ciel n'a fait régner
fucceffivement fur des Nations différentes
, que pour partager entr'elles le
bonheur de vivre fous fes loix ; qui aime
les Arts & les cultive , qui protége les
Sciences & les poffède. Eh ! pourroientils
vous foupçonner d'erreur ou de menfonge
, lorfqu'ils jetteront les yeux fur
ces ouvrages immortels , fruit de fon génie
? lorfqu'ils verront cette ville embellie
par fes foins ? cette place, monument
éternel de fa magnificence & de fon
amour pour le Roi le plus digne d'être
aimé ces Palais fuperbes répandus aux
environs de la Capitale , où l'Art a dé136
MERCURE DE FRANCE.
ployé toutes les richeffes , où l'induftric
humaine a dévoilé toutes fes reſſources ?
ce boulevard oppofé aux entrepriſes de
la fraude & de la chicane ; cet édifice
élevé à la gloire de la religion , où des
hommes évangéliques font chargés de
veiller fans ceffe pour arrêter les progrès
du vice , & repouffer les attaques de
l'impiété cet afyle ouvert à la jeune
nobleffe indigente ; ce lycée , d'où s'éléveront
dans tous les temps mille voix
pour chanter la gloire du Fondateur ?
tant d'établiffemens , qui atteſtent fes
bienfaits , tant de grandes chofes exécutées
dans un fi petit efpace , dans un fi
court intervalle de temps ? Enfin , Meffieurs
, l'Hiftorien de STANISLAS LE BIENFAITEUR
, forcé de prendre le ton d'un
Panégyriste , parce qu'il n'aura que des
vertus à célébrer , aucun reproche à faire
à fa mémoire , jouira d'un avantage unique
celui de n'être point accufé d'avoir
trahi la vérité.
JUILLET. 1760. 137
AVERTISSEMENT.
La partie du Mémoire ci- après eft la
fuite de celle qu'on a inférée dans le Mercure
précédent. Selon l'Avertiffement qui
la précède dans le volume de Juin , l'on
fçait qu'elles ne font enfemble qu'un méme
corps d'ouvrage. Par conféquent pour
entendre cette feconde Partie , il faut indifpenfablement
avoir lû la premiere &
fe rappeller tous les Principes qu'on y a
établis.
GÉOMÉTRIE.
Sur l'Analogie qui eft entre la Logarithmique
& l'hyperbole Equilatere ; & de
quelques propriétés de ces deux courbes.
Suite du Mémoire lû à l'Académie des
Sciences par JEAN- ANTOINE GLENAT
en 1760 , dont on a vu la premiere
partie dans le Mercure de Juin
de cette année.
II. COROLLAIRE VII, ET PROBLEME 11.
8.A Fant la conftruction d'une hyperbole
Equilaière , trouver reciproque115
MERCURE DE FRANCE.
ment celle de la Logarithmique.
• PREPARATION.
Il faut prendre une des afymptores ,
laquelle on voudra , par exemple m 2 M
pour l'axe de la
Logarithmique : enfuite
déterminer fur ce diamètre un
point B , d'où on tirera perpendiculairement
à B M la droite B Bb :
on menera enfuite par s la ligne ƒ ра
rallèle à B 2 M.
RESOLUTION.
L'Equation différentielle de l'hyperbole
eft ady1 + yx — d ∞ , d'où
on tire ,
conformément au C. 4. N. 5. )
L'Equation de la Logady
I + Y
des
rithmique eft b dy =
i➡yxdx ,
d'où on déduit ( T. n. 1. )
dy
1+ y
dx
Or fi dans la
premiere
Equation on
fubftitue à la place de =
@
do
fa valeur
dx
b
la premiere Equation devient
dy
dx
b
>
14y
qui eft ( T. n. 1. ) l'Equation
de la
Logarithmique . Si l'on multiplic
JUILLET. 1760.
139
les deux membres de la derniere Equabbdy
tion par ( b ) on aura = b d x ,
1+ y
qui font chacun les élémens de l'aire
de deux figures ; l'une d'un quadrilatere
hyperbolique entre les afymptotes ;
& l'autre d'un Rectangle. Or fi on fuppofe
la quadrature de ces deux figures ,
bbdy S. b d x expriles
intégrales S.
K + I
meront les aires de ces deux quadrilatères.
Par conféquent fi après avoir pris
BB PT, l'on conçoit chacune de
ces droites comme l'origine des quadribbdy
I + y
latères repréfentés par S. S.bdx,
c'est-à- dire , comme deux quadrilatères
qui par leur infinic petiteffe ne différent
pas de zéro , & qu'on prolonge enfuite
chacune de ces droites B B , TP ,
le point C où elles fe rencontreront
fera un point de la courbe. On aura de
fuite tous les autres points de la courbe
allant vers 2 M en faifant chaque rectangle
B D B ( S. b d x ) égal à chaque
quadrilatère hyperbolique p q RT
( S. ) ; & prolongeant enfuite les bbdy
1+ y
P
côtés o D , R Q de ces figures parallélement
à B & à T p le point E où ſe ß
140 MERCURE DE FRANCE.
rencontreront les droites + E , RE fera
un autre point de la courbe . De même
on aura lesautres points de la courbe qui
font vers la gauche de l'unité , allant
vers ( m ) en faifant chaque rectangle
ad B Bégal à chaque quadrilatère hyperbolyque
puXT, c'eſt- à- dire , en faisant
S. - bdxS.
que
В
bb dy
&
en forte
I + y ' prolongeant
après les côtés ad , u X
parallèlement
à B B & à Tp , le point
( e ) où fe rencontreront
les droites
a e ,
Xe fera cncore un point de la courbe
;
& ainfi fucceffivement
de tous les au
tres. Ce qu'il falloit trouver
.
DEMONSTRATION.
Par l'hypotheſe chaque quadrilatère
bbdy
eft
1+ y

hyperbolique repréfenté par S.
égal à chaque rectangle repréfenté par
S. bdx: par conféquent fi l'on conçoit
chacun de ces quadrilatères , pris deux
à deux dans l'ordre d'égalité où ils doivent
fè répondre, partagés dans le même
nombre infini d'élémens égaux , chaque
élément Den ( bdx ) du Re &angle
fera égal à chaque élément R q x p
(bbdy
du quadrilatère hyperbolique ;
JUILLET. 1760 . 14!
ce qui formera cette Equation b d x
I + Y
bbdy
d'où on tirera d y. d x :: b.
bb
bb

; par
I +y
zy
Mais 1 y. b :: b.
conféquent , après avoir ſubſtitué à la
place du rapport
b
b
fon égal ****, elle
b
deviendra dy. dx :: 1+ y. b , d'ou
on déduira b dy = dxx1 + y qui eft
la même Equation qu'on a trouvé ( T.
N. 1. ) pour la Logarithmique . Partant
la conftruction de l'hyperbole Equilatère
donnera celle de la Logarithmique. Ce
qu'il falloit prouver,
COROLLAIRE VIII.
9. La Logarithmique étant décrite , fi
l'on détermine fucceffivement chaque
ordonnée , l'une aprés l'autre à repréfenter
l'unité ; toutes les ordonnées
confecutives 1-+y allant vers la droite.
de l'unité, prifes depuis l'unité , divergeront
en même temps que les or
1
données allant vers la gauche pri-
1+ y
fes depuis l'unité , convergeront dans
la même progreflion Geométrique. Co
qui eft évident
142 MERCURE DE FRANCE.
COROLLAIRE IX.
10. Il fuit de là , qu'en conçcvant le
demi axe, M T de l'hyperbole @ =1
égal à une ordonnée , quelconque de
la Logarithmique prife pour l'unité ,
les ordonnées divergeantes 1+ yde la
Logarithmique feront confécutivement
égales à la droite changeante no de
l'hyperbole , & les ordonnées convergeantes
de la même Logarithmique
feront fucceffivement égales à la
droite changeante reo qui eft en
tre l'afymptote & l'hyperbole.
I +y
On fuppofe l'axe T2 a ; les
coupées Mu; les ordonnécso =*;
& l'Equation de la courbe xxa auo
, qui eft l'Equation d'une
hyperbole Equilatère.
DEMONSTRATION .
= &
Par une propriété de l'hyperbole en
général 20— + √ u u —— a a ;
ΥΩΣ Ο — u — Vu u aa ; & par
une autre proprieté de la même cour-
2
0x00 = MT ; car be
uruu— a axu
- Yuu
αν
JUILLET. 1760. 143
MT; par confequent le demi- axe
MT ( a ) eft moyen proportionnel entre
20 & rn =10 . Or , dans la fuppofition
que (a ) foit égal à l'ordonnée de
la Logarithmique qui eft prife pour
l'unité , il est évident que les ordonnées
croifantes y feront u = -
Vuua a , & les ordonnées de croifantes
I
14y
feront u
Vuu -
aa.
Ainfi dans cette feconde fuppofition ( en
mettant à la place de 1 +y fa valeur (2) )
la fomme
-
aa
{ = u + Nu u — a
7
ии - аа 2u ; qui devient
aa23u
+ zz = 0 , d'où on
déduit par les méthodes
du fecond dégré
, z = uVuua
a , c'ft- à- dire ,
u + V uu — a a pour la valeur de la
plus grande ( ) ; & u — ▼ u u — aa
.Fuu
pour la valeur de la moirdre
( z ) ; &
remettant
à la place de la plus grande
( z ) fa valeur iy ; & à la place de
la moindre
( ) fa valeur
1 - y = γ
I les valeurs des ordonnées diver-
1+ y
geantes de la Logarithmique feront
I + y = u + √ uu ~ a a ; & les
valeurs de fes ordonnées convergeantes
144 MERCURE DE FRANCE.
feront i Vuu - aa ; ce
qui fait voir
démonftrativement que les
ordonrées croifantes y de la Logarithmique
font confécutivement éga-
Ies à la droite changeante no de l'hyperbole
, & fes ordonnées décroifantes
I
fucceffivement égalės à la changeante
rno de la même hyperbole
, ce qu'il falloit prouver.
COROLLAIRE
11. Dans la
fuppofition que l'hyperbole
foit Equilatère , les ordonnées
divergentes
y de la Logarithmi- ·
que prifes depuis l'unité fuppofée
▲ Μ ( α = 1 ) , feront de plus confécutivement
égales à la droite changeante
de l'hyperbole ; & fes ordon
nées convergeantes
I
I ++ I
feront fucceffivement
égales à la droite cuangcanteo
, qui eft entre l'hyperbole , & fon
afymptote.
DEMONSTRATION.
Par la propriété de
l'hyperbole en général
JUILLET. 1760. F41
a
néral ww xa-+ Vuu- aa;
a
& 0 == —= × × + Yuu➡aa ,
a
u
mais en fuppofant que l'hyperbole eſt
Equilatère , le grand axe 9 T ( 2 a ) =
l'axe conjugué ▲ ♪ ( 2 ) par conféquent
∞ ∞ = u + Yuu-
12
a a ; & a
Vuu - aa , or ayant prouvé ( C.
9. N. 10. ) que ces deux dernieres expreffions
étoient la valeur de chaque
ordonnée I + y ,
1
I++ y
de la
Logarithmique
prife depuis l'unité , il s'en-
I
fuit que ces ordonnées , 1 → y , i +y
de Logarithmique font encore égales a
ces droites changeantes @@ & α a de
l'hyperbole . Ce qu'il falloit prouver.
COROLLAIRE XI.
12. Mais en fuppofant que l'hypothe
fe ne foit pas Equilatère ; fi l'on conçoit
fon demi axe conjugué M A
( * = 1 ) égal à une ordonnée de la
1. Vol.
·
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Logarithmique prife pour l'unité, les or
données divergeantes y feront
confécutivement égales à la droite
changcante de l'hyperbole ; & les
ordonnées convergeantes
feront
fucceffivement égales à la droite chạngeante
o qui cft entre l'hyperbole &
fon afymptote.
DEMONSTRATION.
Nous venons de dire dans la précédente
propofition , que par la propriété
de l'hyperbole en général ● ☛ =
u Vu u - a a ; & o
a
X
√uu
a a. Par
une
autre
propriété de la même hyperbole w ×
3
MA ; car
« u➡V® u u— a @
a
a
yuu
a a a a
= MA . Ainfi par les mêmes conféquences
qu'on a déduit ( C. 9. N. 19. )
on trouve que les ordonnées croiffantes
de la Logarithmique , prifes depuis l'unité
( « = 1 ) ſont & ➡+ y =
α
a
*
JUILLET. 1760 : 147
u → √ uu➡a a ; & que fes ordonuru
nées décroiffantes font
-
I
1 -
+ y
a
a
Yuu - aa; car après avoir fubfritué
à la place de 1 + y fa valeur z ,
κα
-
a
u,
deviendra
leur fomme
= 2 +
u +vu u +
a
20
a
·Xu Yuu.
2 a
a
aa
?? uz taa a a
par
lesméthodes du
a
xu→ Yuu- aa
α
plus grande ;
o; d'où l'on tire
fecond degré =
pour la valeur de la
a
& z= * u
u ul a a
pour la valeur de la moindre ; & après
avoir remis à la place de ( z ) fa valeur
1 + y , l'on aura iyu
→ Vu u — aa , eft
I
I ++ y
a
a
a
Vuu ― aa, qui font voir démonftrativement
que les ordonnées 1 +y,
I
I + y
font encore égales aux droites chan
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
0 w geantes & d'une hyperbole en
général. Ce qu'il falloit prouver,
COROLLAIRE XII. ET DERNIER.
13. Les efpaces compris entré la Logarithmique
, fa coupée & fon ordonnée
font une progreffion géométrique divergeante
en allant de l'origine B vers
2 M, & convergeante en allant de la
même origine B vers ( m) dans le même
temps que pris dans le même ordre.
les efpaces hyperboliques formécs fur
l'afymptote , l'ordonnée & l'hyperbole
font une progreffion arithmétique diyergeante.
DEMONSTRATION.
L'élément de l'efpace Logarithmique
BCJ Heft d xx I + y ; où mettant à la
dy
place de (dx ) fa valeur (C. 2. N.3 . ) I ++ y
on a ( dy ) ; dont l'intégrale eft (y ) , qui
étant completée devient 1 + y : ce
qui fait voir que la coupée étant la mefure
du nombre des rapports , pris depuis
l'unité , dont chaque ordonnée corefpondante
eft compofé , l'intégrale de
la différentielle dxx y eft cette
JUILLET. 1760. 149
ordonnée même 1+y qui lui répond,
laquelle renferme autant de petits rapports
compofans égaux pris depuis l'unité
que ( x ) contient de fois fa différence
( dx. ) Or la valeur du quadrilatère
qui lui répond , eft 1x 1xy
2
1 y ² + 1 y
3 I 4 ----
y ++ & c. qui étant
divifée par ( 1x1 ) eft aufli celle
de la coupée ( x ) ; on tirera de cette
expreiſion i ++ ¦x² + ïxx' +
I
12 X3 X4
2
3
x4 + & c . qui eft la valeur de
l'ordonnée 1 + y . Or fi à la place de
l'intégrale y déja trouvée , on fubftitue
fa valeur trouvée en (x) , on aura
-
x I
la fuite infinic 1 + += x² +
I
2 × 3
x3 +
I
2 × 3 × 4
I
x &c. pour la
valeur de l'efpace B C JHde la Logarithmique.
Ou bien fi l'on fubftitue à la
place de y la fuite qu'on vient de
trouver pour fa valeur , dans la différentielle
dxx iy , on aura la nouvelle
différentielle dx + x d x +
I
2
x
xx dx + &c. dont l'intégrale eft
I
+
I
x + & c.Et comme
2 2 × 3
G.iij
so MERCURE DE FRANCE:
à l'origine B , la différence ( dx ) y cft
zéro , c'eft pourquoi l'intégrale trouvéc
ſe trouve avoir une unité de moins ,
qu'il faut lui ajouter afin de la rendre
complete ; & cette intégrale , eft, comme
l'on voit , la même que celle que l'on a
trouvé précédemment . Or puifque cetx
te intégrale + +
I
I
2
+ ,x.
&c. qui eft égale à chaque ordonnée
I +y , qui répond à chaque coupée
x = y
2
y² + & c. eft tirée de
chaque quadrilatère hyperbolique correfpondant
; & que ces ordonnées (felon
T. n. 1. ) croiffent confécutivement
en progreffion géométrique ( ce qui eft
également évident pour les ordonnées
Jy convergeant dans la même progreffion
géométrique ) il s'enfuit qu'al
lant de l'origine B vers 2 M , ces efpaces
Logarithmiques , font une progreffion
géométriqne divergeante ; & allant
de B vers (m) , ils font une progreffion
géométrique convergeante , en même
temps que ( Coroll. 5. N. 6. ) les quadrilatères
hyperboliques
, pris dans le
même ordre fort une progreffion arithmétique
divergeante. Ce qu'il falloit
prouver dans cette derniere Propofition.
EIN .
JUILLET. 1760.
>
EXTRAIT du Difcours prononcé le 13
Mars 1760 , pour l'ouverture des Ecoles
de Chirurgie établie en la Ville
d'Orléans ,fous la protection de S. A. S.
Monfeigneur le Duc d'Orléans , par
Lettres- Patenteș du Roi du 23 Juin
1759 , regiftrées au Parlement
le J
Septembre , & au Bailliage d'Orleans ,
le 4 Décembre fuivant ; Par Louis le
Blanc , Profeffeur- Démonftrateur Royal,
Chirurgien Lithotomifte de l'Hôtel-
Dieu , Affocié de l'Académie Royale
des Sciences , des Belles- Lettres & des
Arts de Rouen , Correſpondant de celle
de Chirurgie de Paris .
L'AUTEUR commenc epar expoſer, dans
fon Avant- propos , que dans le fiécle ou
nous vivons , » les Sciences & les Arts
» donnent à ceux qui les cultivent de la
" confidération ; que les honneurs & les
dignités font les récompenfes des ta-
» lens ; que l'oeil du Prince fçait diftin-
" guer l'homme que fon fçavoir rend
» vraiment utile ; & que celui- ci , encou-
»ragé par une diftinction fi flateufe , s'occupe
fans relâche du foin de s'en ren
לכ
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.

و د
ود
les
» dre digne. C'eft à ce zéle, excité par
» graces du Prince , que la Chirurgie
en particulier doit fes progrès.... qui
» avoient été retardés " par l'aviliffement
» dans lequel les Chirurgiens étoient
" tombés... Que fes principes feroient en-
" core obfcurs & couverts de ténébres ,
» file Roi , au milieu des foins importans
qui l'occupent, ne les eût étendus ,
» par des vues fupérieures , fur les Scien-
» ces utiles qui peuvent contribuer au
» bien de l'humanité. Comme il n'en eft
" point dont l'objet foit plus intéreffant
» que celui de la Chirurgie , cette Scien-
" ce paroît avoir fixé fes regards , & mé-
» rité par préférence fon attention ... Que
depuis l'établiffement de la célèbre
» Académie de Chirurgie & des Ecoles
» dans la Capitale & dans les principales
Villes du Royaume, l'émulation s'eft in-
» troduite parmi les Chirurgiens ; l'Art
» s'eft enrichi de nouvelles découvertes ;
» & par une fuite néceffaire, fous le gou-
» vernement d'un Prince éclairé , les bien-
» faits dont il lui a plu de combler ceux
» qui fe diftinguent dans cette profef-
» fion , ont dévoilé les yeux du public ,
qui , dépouillé de fes anciens préjugés ,
applaudit à leur illuftration . Qu'à l'exem-
"ple de Sa Majefté , S. A. S. Monfei-
و ر
"
""
JUILLET. 1760.
153
Б gneur le Duc d'Orléans , voulant s'in-
» téreffer aux progrès de la Chirurgie
frappé des avantages qu'elle procure ,
» defirant qu'elle fûr enfeignée, publi-
» quement dans la Capitale de fon арра-
» nage ; le Roi lui a fait expédier des Let-
» tres patentes , & vient de jetter les yeux
»furl'Auteur & fur deux de fes Confréres,
»pour remplir les vues que ce Prince
» s'étoit propofées. Nous fentons , con-
» tinue- t- il , combien ce choix nous ho-
» nore mais nous fommes effrayés de
» l'étendue des obligations qu'il nous impofe.
Qu'il eft difficile , en effet , de
développer avec netteté les principes
» d'une fcience que les travaux réunis des
»fiécles précédens n'ont point encore
» conduite à fa perfection ! .. Il donne enfuite
les moyens d'y parvenir : » En ré-
» fléchiffant fur une vérité connue , on
»parvient à la découverte d'une vé- .
» rité cachée.En maniant , pour ainsi dire,
» un principe , en retouchant un fait ,
» il en fort de nouveaux principes & de
» nouveaux faits , & un premier point
» phyſique en enfante fouvent un fecond.
Il cite les découvertes de la circulation
du fang par Servet & Harvée , la communication
du Chyle avec le fang , par
Afelltus , celle du canal Thorachique par
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Péquet & c. C'eft ainfi, dit l'Auteur , que
» d'une connoiffance on paffe à l'autre.
» La Chirurgie eft une tèrre immenſe ,
» dont la découverte ne s'eft faite & ne
» fe fait encore que par degrés : les ex-
» périences & les obfervations y ont
» beaucoup contribué ; elles nous fervent
» pour ainfi dire de bouffole. Après avoir
détaillé les expériences , les obfervations
& les découvertes qui ont enrichi l'Art :
» C'eſt ainfi , dit- il , que nos connoiffan-
» ces s'etendent , & que la Chirurgie ar-
» rive infenfiblement à fa perfection.
"
"
» La perfection de l'Art & l'inftruction
des Elèves , dit l'Auteur , font la
» matière de ce Difcours, & font les deux
points de vue fous lefquels on doit envifager
l'établiſſement de nos Ecoles ,
» pour en reconnoître toute l'utilité . Cet
établiffement eft utile aux Maîtres ,principalement
à ceux qui font chargés
d'enfeigner , parce qu'il donne les
» moyens d'étendre & de perfectionner
» les connoiffances qu'ils ont acquifes. Il
» eft de néceffité abfolue pour les Elèves,
qui y trouveront des fecours pour fe
» former à la perfection à laquelleils
» fe deſtinent. ...
20
כ
»
» Que l'on doive cultiver les Sciences
& les Arts , dans un Etat policé , c'eft
JUILLET. 1760. 135
une de ces vérités qui faififfent par leur
» propre évidence , & qui ne peuvent
» jamais former la matière d'un Pro-
»blême aux yeux de la Raifon . Mais ,
»comme toutes les Sciences ne contri-
» buent pas également au bonheur de
l'humanité , toutes ne méritent pas
» d'une manière égale les regards du
» Souverain. Il eft de la gloire d'un
» Prince rempli de bontés pour fes fu-
»jets , de fçavoir diftinguer les Sciences
» utiles , des Arts de pur agrément , &
de régler la protection dont il honore
» chaque Science en particulier , fur le
plus ou le moins d'utilité que cette
»Science procure à la Société. Entre les
» Sciences utiles , la Chirurgie tient fans
» contredit un des premiers rangs. Son
objet eft de conferver la fanté & de
prolonger la vie . Quel eft l'Art qui
» puiffe prétendre à des avantages fi pré-
» cieux ? Après avoir rappellé une partie
des miracles qu'elle opére. " Repréfen-
» tons-nous , continue-t- il , ces temps
» de trouble & de confufion , où le dé-
» mon de la guèrre armé du flambeau
» de la Difcorde , femble exciter les Nations
à la deftruction entiere de l'humanité.
Combien de grands Capitai-
℗nes , combien de braves Soldats heu-
33
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
"
32
» reuſement échappés des horreurs du
» carnage, périroient de leurs bleffures , fi
» la Chirurgie ne venoit à leur fecours? ...
Après avoir fait connoître la lenteur des
progrès de la Chirurgie , l'Auteur en attribue
la caufe au défaut des Etudes publiques
. Les Elèves , bornés à des études
particulières , ne puifoient dans les Livres
que des notions imparfaites ; &
» les Maîtres, diftraits par leurs occupa-
» tions journalières , ne pouvoient médi-
» ter tranquillement fur les différens
» Phénomènes que la Nature préfentoit
» à leurs yeux dans la variété des mala-
» dies chirurgicales Mais depuis qu'il a
plû à Sa Majesté d'établir des Ecoles
publiques de Chirurgie dans la Capi-
» tale & dans les principales Villes du
Royaume , cette Science honorée des
regards du Souverain , a pris un nou-
» veau luftre les Eleves guidés & inf
truits par des Maîtres habiles , ont appris
non feulement les régles de l'Art ,
» mais encore la manière de les appli-
» quer avec méthode & difcernement :
» avec fagefle , dans ces cas fi furpre-
» nans , dans ces cas fi variés où la Na-
"
"
وو
ޔ
*
ture femble s'être écartée des loix or-
» dinaires... Les Profeffeurs , obligės par
» état à des recherches continuelles , fe
JUILLET. 1760 . 157
font vus dans la néceffité d'examiner
» les objets qu'on n'entrevoyoit que con-
» fulément ; & à l'aide des Expériences
Phyfiques , ils ont fait la plupart des
» découvertes précieufes dont l'Art s'eft
enrichi depuis plufieurs années .
L'Auteur , dit enfuite , d'après Quintilien,
que la meilleure manière de s'inftrui
Te , eft de fe charger d'enfeigner les autres.
Pour rendre cette vérité fenfible , il
fait le parallèle d'un Maître chargé d'enfeigner
, avec le Chirurgien le plus employé
, dont les courfes continuelles & les
grandes occupations journalieres font
autant d'obftacles aux progrès de fes connoiances
; que le Profeffeur trouve , au
contraire , dans les obligations que fa
place lui impofe , les moyens de vaincre
ceux qui pourroient s'oppofer à les progrès.
"
Que l'étude à laquelle il fe livre , étend
» fes connoiffances & fes lumières : porte
» plus loin fes vues , multiplie fes idées ,
» les rend plus variées , plus diftinctes &
plus vives . Elle corrige encore les préjugés
, donne à fes pen'ées & à fes raifonnemens
de la jufteffe & de l'exac-
» titude ; elle l'accoûtume à mettre de
» l'ordre & de l'arrangement dans les
» matieres qu'il doit traiter. Et ceft ainsi ,
» qu'à force de travaux , un génie patient
2
ر د
r58 MERCURE DE FRANCE
& laborieux , parvient enfin à s'inf-
» truire des vérités qui font l'objet de ſes
» récherches.
Il donne enfuite les moyens de rendre
l'étude fructueufe , & recommande expreffément
de ne point fe laiffer féduire
par des fyftêmes ingénieux , & par un
enchaînement de raifonnemens & de confé
quences , qui impofent fouvent aux efprits
même les plus éclairés . Il établit
que rien ne doit paroître certain , que ce
qui eft appuyé de témoignage de la nature
; que le Profeffeur doit l'interroger ,
la fuivre dans fes démarches , & puifer
dans fes fources fécondes les principes &
les régles de l'Art qu'il eft chargé d'enfeigner.
Il fait voir enfuite les dangers
de fe livrer fans réſerve à la conjecture ,
à l'analogie , qui guident la plupart des
Praticiens , fans avoir auparavant acquis
une infinité de connoiffances. Il entre
dans le détail des erreurs dans lesquelles
les Anciens ont donné , en s'y livrant
trop légèrement ; il les regarde , cependant
, comme des fources de lumière
pour celui qui fcait fe conduire avec une
circonfpection éclairée .
Il dit enfuite , » que celui qui eft chargé
d'enſeigner , doit embraffer dans fes
études , dans fes recherches , toutes les
JUILLET. 1760 : 159
parties de l'Art qu'il profeffe... Qu'il
» eft rare que l'on fçâche parfaitement
» la partie de la Chirurgie à laquelle
»on borne fes études; l'Art étant un tout
» dont les parties fe prêtent des fecours
» mutuels... Qu'elles font liées par des
>> rapports néceffaires & fenfibles , &
qu'on ne peut en fçavoir bien une , fans
» les pofféder toutes... » Après avoir fait
connoître la néceffité de confulter les
obfervations difperfées dans les ouvrages
des Maîtres de l'Art , il termine cette
premiere partie par dire : » Si les Maîtres,
chargés d'enfeigner, trouvent dans les
obligations de leur état les moyens
» d'étendre & de perfectionner les con-
» noiffances qu'ils ont acquifes ; il eft
» un fecond avantage , non moins pré-
» cieux que le premier , qui doit natu-
»rellement réfulter de l'établiffement de
"nos Ecoles : c'eft qu'elles vont procurer
» aux Elèves des fecours pour ſe former à
» la profeffion à laquelle ils fe deftinent...
Le Profeffeur paffe enfuite à la feconde
partie de fon Difcours. Elle a pour objet
la néceffité d'étudier fous les yeux d'un
Maître , lapréférence desEcoles publiques,
l'infuffifance des études privées. Plus
les Sciences font abftraites , dit- il , plus
e on a beſoin d'inftruction pour les étu-
"
160 MERCURE DE FRANCE.
23
ور
» dier avec fuccès. Il faut qu'un Maître
» conduife nos pas dans la carrière qu'on
» veut parcourir , & l'on fe flatteroit en
» vain de trouver dans la lecture des Au-
" teurs tous les fecours néceffaires pour
atteindre au but qu'on fe propofe. Il en
eft de la Chirurgie , comme des autres
Sciences : les Maîtres de l'Art ont beau-
» coup écrit ; l'envie de fe faire un nom
» dans la République de Lettres, a enfan-
» té des milliers de volumes. Mais, com-
» bien de ces productions , loin d'aug-
» menter nos vraies richelles , n'ont fer-
» vi qu'à nous en rendre l'ufage plus
difficile ! s'il eft , en effet , quelques livres
précieux qui contiennent de vrais
principes & des régles fûres , il en eft
» un plus grand nombre encore qui ne
" peuvent nous dédommager du temps
" qu'on perd à leur lecture. Or, comment
» un Eleve , livré à lui même , pourra - t - il
"
"
35
donc fe déterminer fur le choix des
» Auteurs? s'abandonnera- t- il au premier
» qui lui tombera fous les mains ? C'eſt
s'expofer à fe laiffer conduire par un
guide infidèle , qui ne lui préfentera que
» des fyftêmes de pure imagination , &
» lui donnera des explications arbitrai-
» res pour des vérités confirmées par ·
T'expérience , & avouées par la Nature
و د
JUILLET. 1760 .
161
و ر
D
elle - même .... Il entre dans le choix
des moyens qui peuvent accélérer les
progrès des Elèves ; il les avertit de fe tenir
en garde contre ces Livres dange
reux qui n'offrent à l'efprit que des fyftêmes
ingénieux , & deviennent par là
d'autant plus féduifans. » Un Elève , dit-
» il , qui prétend fe former par la feule
» lecture des chef- d'oeuvres de l'Art , doit
» trouver à chaque pas des difficultés qui
l'arrêtent Tantôt ce font des termes
» obfcurs qu'un Auteur plein de fa ma-
» tière a négligé de définir , ou d'expli
" quer ; tantôt ce font des conféquences
» dont on n'apperçoit point la liaifon
» avec les propofitions qui les précédent,
» quoiqu'elles en foient les fuites nécef-
" faires ; plus fouvent encore ce font des
principes pofés fans les démontrer :
» parce que l'Auteur , à qui ces principes
» font familiers , n'a pas penfé qu'ils puf-
» fent faire la matière d'un doute raifon-
" nable. Comment donc un Elève par-
» viendra - t - il à furmonter tant d'ob-
» ftacles , s'il n'a point de Maître qu'il
" puiffe interroger pour fixer fes incerti
» tudes ? Il n'avancera , qu'en tremblant,
» dans la recherche de la vérité ; toutes
» les difficultés de l'entrepriſe fe préfen
» teront en même tems àfes yeux ; & il
162 MERCURE DE FRANCE
»
» eft à craindre que le découragement me
fuive de près des tentatives toujours
infructueufes , & ne le force enfin d'a-
» bandonner des études qu'il auroit faites
» avec fuccès , fi elles euffent été dirigées
» & conduites par un Maître éclairé. En
faifant voir la néceffité des Ecoles publiques
, l'infuffifance des études particulières
, il prefcrit la marche des bonnes
études. Le Profeffeur & l'Elève y
trouvent la régle des devoirs que l'honneur
, l'émulation & la reconnoiffance
leur impofent. Il feroit trop long de le
fuivre dans tous ces détails , qui font préfentés
avec clarté. » Tels font , dit- il , les
avantages qui doivent réfulter de l'é-
» tabliffement de nos Ecoles : établiffe-
» ment utile au Public , puifque fon objet
eft de perfectionner l'art impor-
» tant de la Chirurgie , & de former des
» Elèves qui , par leurs études & leurs
" travaux , parviennent à d'heureufes dé-
» couvertes ; nous pouvons les affurer
» que nous n'épargnerons rien pour nous
» mettre en état de leur enfeigner avec
» netteté , les régles de l'Art. Qu'i's s'appliquent
donc à profiter de nos leçons ;
» il ne fuffit pas qu'un Laboureur répande
la femence : il faut que la terre, après
avoir ouvert fon fein pour la recevoir ,
و د
JUILLET. 1760. 163
la couve , pour ainfi dire , l'échauffe ,
» l'entretienne & l'humecte. Il en eft de
» même de l'inftruction ; fon fruit dé-
" pend de la parfaite correfpondance du
» Maître & du Diſciple . Si le premier ne
»peut montrer trop de zèle ; le fecond
» ne peut trop apporter de docilité , ni
» trop d'application : il faut que leurs ef-
» forts communs fe réuniffent pour at-
» teindre à la perfection qu'ils fe propofent.
"
"
"
Heureux ! donc , fi dans la carrière
que nous allons courir, nous pouvons
à force de travaux , enrichir la Chirurgie
de quelque nouvelle découverte :
plus heureux , encore , fi nous pouvons
» parvenir à former des Elèves en état
» de nous furpaffer un jour ! Voilà l'objer
» de l'établiffement de nos Ecoles , & le
» but de notre ambition, Puis , en s'adreffant
à l'Affemblée :
>> Quel heureux préfage pour nous ,
Meffieurs , de nous voir aujourd'hui ho-
» norés de la préſence des perfonnes les
plus refpectables dans tous les Etats !
» Cette preuve de votre bienveillance ,
» nous pénètre de la reconnoiffance la
" plus vive , & nous annonce que vous
» reffentez les avantages que la fociété
» peut retirer de ce nouvelétabliffement.
164 MERCURE DE FRANCE.
» Elle nous fait efpérer de mériter un jour
» leftime & la confidération de nos Con-
» citoyens. C'eft le motif le plus puiſſant
» pour nous encourager dans la carrière
que nous allons parcourir & la ré-
و ر
» compenfe la plus glorieufe que nous
puiffons attendre de nos travaux.
و د
LETTRE de M.... à M... .
fur l'Architecture.
V us aimez les Arts , Monfieur , &
yous les avez cultivés avec fruit . L'Ary
chitecture furtout vous a paru digne
d'une attention particuliere , & vous vous
êtes attaché. Je l'ai étudiée comme
vous par goût , & je la profeffe aujour
d'hui par état. A quelque haut degré que
cette fcience ait été portée en Europe .
je fuis bien loin de penfer qu'elle foit encore
parvenue à fon point de perfection .
Eft - ce le défaut de nos génies ? Je ne le
crois pas , Monfieur , mais ne feroit- ce
point plutôt le défaut de culture de ces
génies , ou même le défaut d'intelligence
dans cette culture ? C'eft ce que je
me propofe d'examiner avec vous.
En effet , quelque talent que nous
ayons , tout dépend des principes que l'on
JUILLET. 1760. 165
>
nous donne ; & tel dans les mains de
Perrault feroit devenu grand homme ,
qui formé par un fubalterne
à peine
fait un bon maçon. Voilà , Monfieur ,
une des cauſes principales du peu d'avancement
des Arts & des Artiſtes . On confie
indiftin&tement la jeuneffe à des
Maîtres , qui fouvent ne fçavent tout au
plus que quelques termes d'Architecture,
& qui cependant fe croyent en droit de
la profeffer , parce que quelques mois de
deffein les auront mis en état de crayonner
ou une porre ou une fenêtre . Il
feroit aifé de corriger cet abus : mais
il faudroit aller à la fource ; & l'on ne
peut y parvenir qu'en donnant une nouvelle
forme aux études des jeunes gens
deftinés à cette partie.
La Peinture & l'Architecture fe tiennent
par la main ; & la premiere ſcience
d'un Architecte , c'est d'être bon Deſſinateur.
Je defirerois donc qu'un jeune
homme que l'on deftineroit à l'Architecture
, commençât par la Peinture, & paffat
chez nos meilleurs Maîtres un temps
affez confidérable pour le mettre au fait
de cet Art. Mais comme nous ne fommes
que ce que nos Maîtres nous foat ;
je voudrois que la fcience de ces Peintres
fût reconnue & confirmée ; que ces mê
166 MERCURE DE FRANCE:
mes Peintres fuffent approuvés & bré
- vetés par M. le Directeur des Bâtimens
& Manufactures Royales de Sa
Majefté. Par ce moyen , étant fürs de
l'habilité du Maître , nous le ferions de
l'avancement du Difciple , pour peu qu'il
eût quelque difpofition. Mais pour mettre
nos jeunes gens dans la néceffité abfoluë
de commencer par cette école , je
ne les recevrois dans nos Académies
d'Architecture , qu'après avoir mérité
dans celle de Peinture une des médailles
que l'on diftribue tous les trois mois à
ceux qui ont les mieux deffiné une Aca
démie d'après le naturel.
Il ne s'agit après cela , Monfieur , que
de donner à ces Elèves des Architectes
capables de les conduire dans la carrière
qu'ils veulent parcourir nous fommes
en état de leur en fournir. Que d'Artiſtes
qui anciennement ont remporté les prix
dans nos Académies , & qui de là , ont
paffé dans celles de Rome le temps ac
cordé par le Roi , languiffent actuélle
ment dans la Capitale , fans occupation
& fans emploi ! Il eft un moyen trèsfacile
de les tirer de cet état d'anéantiffement
& d'oubli , de leur procurer une
fortune honnête & toujours fûre , & en-
En de ranimer en eux cette émulation
1
4

4
JUILLET. 1760. 167
qui eft l'âme des talents . Elle s'affoiblic
fenfiblement dans l'indigence , & les Arts
ne l'éprouvent que trop.
Que l'on prenne fix de ces meilleurs
Architectes , que M. le
Bâtimens de S. M. les
Directeur des
choififfe luimême
, & donne à eux feuls la permiffion
de former chacun une Académie
d'Elèves : ces Elèves repandus aujourd'hui
chez des Maîtres , ou mauvais ou médiocres
, fe raffembleroient dans ces nouvelles
écoles , y puiferoient les bons principes
, & feroient à cet Architecte un
état folide & conftant. Tous les ans , il
fe donne des prix dans l'Académie d'Architecture
: je n'admettrois au concours
que les jeunes gens qui fortiroient des
mains de l'un de ces fix Profeffeurs. Ce
Leroit faire en même temps , & le bien
des Maîtres , & celui des Difciples.
Je defirerois encore , que l'Académie
Fetînt un peu plus longtemps nos jeunes
gens en France . S. M , vous le fçavez ,
Monfieur , envoye & entretient à Rome
un certain nombre de ceux que l'Académie
a jugé les plus dignes de la penfion
: par là , on les met dans le cas d'acquérir
toutes les connoiffances néceffaires
pour former un bon Architecte , de
vifiter les bons ouvrages , d'y voir &
168 MERCURE
CURE
DE FRANCE.
imiter les grands modèles , & en un mot
de perfectionner leurs talens. Mais pour
mériter cette faveur , il fuffit d'avoir rem
porté le prix dans un feul genre : pour
moi j'exigerois davantage , & je voudrois
que la penfion ne fût accordée qu'à celui
qui auroit été couronné trois fois
Pune , fur la belle décoration , l'autre ,
fur la bonne diftribution , & la troifiéme
enfin , fur les jardins. Alors nos jeunes
gens partiroient de France beaucoup plus
inftruits qu'ils ne le font ordinairement ;
ils feroient en état de faire dans leurs
voyages des progrès plus rapides & plus
confidérables ; jugeroient fainement de
tout, & verroient par leurs propres yeux
ce que bien fouvent ils ne peuvent voir
que par ceux des autres. Permis , après
cela , lorfqu'ils feroient de retour , de
fuivre la partie pour laquelle ils fe fentiroient
le plus de goût , & qui conviendroit
le mieux à leur génie. Dans tous
les Arts , Monfieur , nous ne choifillons
bien le genre qui nous eft propre , qu'après
avoir embraffé cet Art tout entier ;
& plus il nous eft connu , plus il nous
donne de lumière , & d'aptitude à en développer
les branches.
Voilà , Monfieur , à- peu- près ce que
j'exigerois de nos Elèves. Mais de notre
côté ,
JUILLET. 1760: 169
C
côté , il faut contribuer à leur avancement
, en nous interreffant à leur progrès :
i fant les animer , & répandre da . s
leur Académie cet efprit de gloire , & .
même de rivalité , qui vivifie tous ces
Arts. Ce n'est qu'a ce même efprit que
nous devons les chef-d'oeuvres que la
Peinture nous offre tous les jours . Entrez
au Louvre , Monfieur , parcourez
le falon , & vous en jugerez par vousmême
. Quelle prodigieufe quantité d'ouvrages
! quelle foule de Peintres naiffans !
les Vanloo , les Boucher , les Halley ,
travaillent pour foutenir ou augmenter ,
s'ils le peuvent , la réputation dont ils
jouiffent, & les jeunes gens pour égaler
feur maîtres : ils fçavent que leurs productions
feront expolées aux yeux du public,
ils brulent d'en mériter le fuffrage ; un
rival heureux en a été trouvé digne : ils
ont fur ce fuffrage les mêmes prétentions
que lui ; veilles , foins , travaux , rienn'eft
épargné juſqu'à qu'ils ayent atteint ,
ou même ſurpaſſé ce rival.
Pourquoi l'Architecture ne fe fert - elle
pas des mêmes voies , pour animer fes
élèves ? Qu'el bien ne feroit pas une expofition
de projets , qui , comme en peinture
, feroient offert de temps en te ps
au Public ce feroit alors , Monfieur ,
1. Vol. H
170 MERCURE DE, FRANCE.
"
que les bons Architectes fe trouveroient
diftingués de tous ceux qui n'en ont que
le nom diftinction d'autant plus fateufe
, qu'ils ne la devroient qu'à leurs
ouvrages. L'Académie prendroit une nouvelle
forme , les Architectes un nouvel
efprit. Mais quel progrès peut faire un
Artifte , renfermé dans fon cabinet , &
abandonné à lui- même ? le Public eft
privé du plaifir de l'applaudir & de l'en
courager , l'Architecte de celui de s'entendre
nommer , & de fe voir rendre jultice
par les connoiffeurs , & même de
fe corriger de fes défauts , d'après les
différens jugemens que l'on porteroit de
fes ouvrages. Tant que nous n'aurons
point d'expofition , ces productions demeureront
dans l'obscurité , & nous ne
connoîtrons d'Architectes , que ceux que
le hazard aura mis à la tête de quelque
bâtiment confidérable , & dont le nombre
eft très- petit. Je fouhaite que l'on ouvre
les yeux fur tout cela , Monfieur , & quẹ
l'on ait plus de zéle pour faire fleurir
un Art auffi néceffaire.

Les chef - d'oeuvres que M. d'Hqually
a mis cette année au Louvre , font un
commencement d'expofition que l'on
peut continuer : la pureté de fon deflein ,
la force de fon pinceau , & en un mos
JUILLET. 1760. 171
?
la beauté & l'enfemble de fes ouvrages ,
'peuvent fervir de modele à fes confreres,
Ce n'est qu'en brulant du même
zéle , qu'ils mériteront les éloges dont
cet Artiſte a été comblé à ſi juſte titre.
J'ai l'honneur d'être , & c.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de BAUX ,
Dofteur en Médecine , Aggrégé au Collége
de Médecine de Marſeille, à M. DE
LA CONDAMINE„
M.D· DE LA CONDAMINE , dans le
dernier P. S. de fa feconde lettre à M.
Daniel Bernoulli , Merc. d'Avril 1760 .
II. vol. pag. 175 , a déclaré qu'il ne
feroit pas d'autre réponse que ce même
P. S. à l'écrit intitulé LETTRE APOLOGETIQUE
DE M. GAULLARD
LE FILS . L'extrait de la lettre fuivante,
172 MERCURE DE FRANCES
d'un docteur en médecine de Marfeille
eft une raifon de plus , pour difpenfer M.
de la Condamine de répondre. Elle a été
Jue à l'Académie des Sciences & nous en
avons vu l'original. M. de la Condamine
fupprimé, dans cet extrait, les termes défobligeans
pour M. Gaullard .
De Marseille le 4 Mai 1760 .
Vos deux mémoires, Monfieur , avoient
déja fait fur l'efprit de M. & de Madame
Guis la même fenfation , que fur
le mien ; de forte qu'ayant vû le fuccès
de l'inoculation de mon fils , ils m'ont
donné le leur , âgé de quatre ans & demi
à inoculer. L'enfant a eu 45 à sa boutons,
point de fiévre de fupuration : le huitiéme
jour de l'éruption , il étoit debout.
Un fils unique , âgé de fept ans , né d'un
pere aſthmatique , a eu le même fort que
le premier : il a eu feulement quelques
boutons de plus. J'en prépare quelques
autres . Je ne vous parlerai plus que du
nombre & de l'âge de mes inoculés , pour
éviter les répétitions.
Je vous avouerai ingénuement , avec la
partie penfante de notre ville , qu'on
vous a condamné d'avoir accepté le défi
propofé par le fieur Gaullard. Ses lettres
auroient dû demeurer fans réponſe.
JUILLET. 1760 . 173
Quelques perſonnes m'ont dit , ici , qu'après
avoir longtemps héfité fur le parti
qu'elles prendroient pour leurs enfans ,
elles ont été décidées en faveur de l'inoculation
, par la maniere dont le Sr. Gaullard
a écrit contre elle. Six perfonnes font
actuellement inoculées à Nîmes ; plus de
trente toutes notables , m'ont prié d'inoculer
leurs enfans l'automne prochain, temps
où je dois porter l'inoculation à F ... de ...
dans la famille de Madame L'I .....
de la M ... . . l'Hôpital de M. le D.
de Villars , eft ouvert publiquement à
Aix. Voyez le courier d'Avignon , du 29
Avril dernier. Il n'y a qu'une chofe à
craindre , pour l'inoculation : c'eft que
Pignorance & la cupidité ne faffent trop
entreprendre , & qu'il n'arrive quelque
événement fâcheux , que des ... impateront
malignement à la méthode &
non aux imprudences. &c .
Signé DE BAUX , Médecin ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
M.
HORLOGERIE
• LEPAUTE , Horloger du Roi ,
du Roi , vient
d'expofer à la curiofité du Public une nouvelle
Pendule , que l'on voit chez lui ,
Place de la Croix touge , dont les, Connoiffeurs
font extrêmement fatisfaits..Il
apublié en même- temps une defcription
de cette Piéce , pour fervir de fupplé
ment à un grand ouvrage d'Horlogeria
qu'il donna au Public il y a quelques an
nées. Nous allons en rendre compte en
faveur de ceux qui ne font pas à portée
de voir la Pićce même.
M. Lepante, ayant eu occafion de faire
pour les Maifons Royales, un affez grand
nombre d'horloges , s'eft appliqué beaucoup
à les perfectionner ; il eft parvenu
à en faire , pour ainfi dire , des pendules
d'agrément . Il en la fimplifié le mécanifme
, diminué le volume , il les a fait marcher
avec auffi peu de poids qu'une pendule
, & fans qu'elles fiffent même plus
de bruit ; il leur a fait marquer les heures,
les minutes , les fecondes , les jours du
mois , & fuivre le temps vrai ; enfin toutes
les perfections de l'Horlogerie fe font
trouvées raffemblées dans ces pièces , qui
JUILLET. 1760.
17
dans leur origine n'étoient destinées qu'a
faire fonner des cloches , & marquer feu
lement l'heure , fans aucune précifion .
Devenus un objet de curiofiré , les
Horloges de M. Lepaute fembloient demander
une place dans les appartements ,
od elles pouvoient , devenir un objet de
décoration. Dans cette vue , l'Auteur a
imaginé un moyen de les у faire fervir
à plufieurs fins . Une feule Pendule , dans
ce gout là, peut marquer l'heure dans
différentes pièces d'un Palais ou d'un Château
, à differens étages , fur les jardins ,
& fur les cours : c'eft ce qui lui a fait
donner le nom de Pendule Polycamérati
que.Renfermée dans une boëte ornée , elle
peut diminuer encore beaucoup la dépenle
d'un ameublement ; puifqu'à l'endroit
où elle fera placée , elle tiendra lieu d'un
trumeau , d'une glace , d'une horloge , &
de plufieurs Pendules.
Deux piéces fingulieres remédient, dans
cette Pendule , à trois inconvéniens inévitables
jufqu'à ce jour , dans toutes les
Horloges ; la premiére , eft une courbe
placée fous la fufpenfion de l'Horloge
Pour racourcir le Pendule dans les temps
o la chaleur pourroit y produire un allongement
, & l'allonger lorfqu'il fait
froid. Au moyen de cette courbe , on
Hiy
78 MERCURE
DE FRANCE
évite tout l'effet que la dilatation des mé
taux peut produire en Eté , pour faire retarder
les Horloges ; & l'on remédie encore
à un autre effet peu connu , mais
que M. Lepaute a eu occafion d'obſerver
plufieurs fois je veux dire , à l'étenduë
des ofcillations
qui deviennent
trop petites
en Hyver , par la coagulation
& la
réfiftance des huiles ; ce qui fait avancer
les Horloges en Hyver , & les fait retar
der en Eté.
On avoit lieu de regarder jufqu'ici, com
me une chofe impratiquable , de faire fuivre
le temps vrai à une Horloge , parce
qu'on ne pouvoit adapter ni les roues annuelles
, ni les cadratures compliquées
qu'exige l'équation : mais l'Auteur,par une
méthode très- fimple , a fçu faire accourcir
ou allonger le Pendule , fuivant les
différens temps de l'année ; & par ce
moyen, a fait marquer le temps vrai, fans
équation .
Pour faire de l'Horloge dont il s'agit
une pièce d'ameublement ; M. Lepaute l'a
placée dans une bocte ornée de fculpture,
de dorure , de fymboles & d'attributs ,
furmontée d'un vafe antique , fur la circonférence
duquel tournent les heures &
les minutes , environné d'un ſerpent dont
la langue s'élève vers les heures , tandis
JUILLET. 1750. 177
-
que la queue retombe vers les minutes ;
enforte que le ferpent tient lieu d'éguille .
C'eft ainfi que l'on a raffemblé les fymboles
du temps & de la prudence qui
fçait en faire ufage , en même temps
qu'on a donné une forme élégante au
cadran. Tout ce qui l'accompagne eſt
d'une très belle forme d'Architecture ,
au jugement des gens de l'Art de forte
qu'il en résulte un ornement qui ne tient
point de la futilité moderne , & qui n'a
pas non plus la féchereffe & la févérité
que nous reprochons quelquefois aux
Amateurs de l'Antique.
·
Des perfonnes de la Cour,dignes d'être
prifes pour Juges , fe font déja empreffées
d'en faire exécuter de femblables ; & elles
font un très-bel effet dans les apparte
mens,
3.
N
178 MERCURE DE FRANCE;
MECHANIQUES.
MEMOIRE des Ouvrages de Mécha nique
du fieur MILLET HEBRAHIME
Machinifte de Sa Majefté të Roi de
Pologne.
འཀ ། །
.IL peut faire une machine hydraulique
, compofée de feize corps de
Pompes , de quarre à cinq pouces de dias
métre , qui donneront foixante - quatre
coups de piftons à chaque tour de cylindre
, dont ladite Machine peut lever plus
de mille muids d'eau par heure , à telle
hauteur que l'on defire. Deux hommes
font l'opération.
2º. Il a une autre machine hydraulique ,
que l'on peut pofer fur un puits,& qui peut
fever leau à foixante , à quatre -vingt pieds
de hauteur , ce qui peut procurer des jets
d'eau partout.
la
3°. Il peut faire le grand oeuvre , qui eſt
pompe perpétuéte , poſée ſur une piéce
d'eau , ayant quatre corps de pompes ,
dont deux tomberont dans la machine
qui lui donnent fon mouvement , & les
deux autres corps de pompes fe diftribueront
à la volonté ; de forte que cette maJUILLET.
1760 . 179
chine étant mife en mouvement , elle
n'aura point de fin.
4°. Il a fait une machine en grand volume
, propre à écrafer toutes fortes de
mariére dure; ou un homme , dans cette
occafion , fait l'ouvrage de cinquante.
5. Il a le plan & profil d'une chaloupe
qui peut porter foixante à quatre- vingt
milles de charge. Cette machine peut aller
--contre vent , fur mer , & remonter les rivieres
Quatre hommes y feront l'ouvrage
de cent cinquante rameurs ; & elle peut
aller en rout fens.
, 6. Il a fait , chez le Roi de Pologne
des . Moulins à manivelle , au moyen
defquels un feul homme peut moudre un
feptier de bled , par heure , avec facilité.
·
7. 11 a les plans & profils d'une machine
, avec laquelle il peut repêcher toutes
fortes de marchandifes , à foixante à
quatre vingts pieds au fond de la mer,
d'où deux hommes peuvent enlever huit
à dixmilles pefant , en cinq à fix minutes.
La même machine peut curer les ports de
mer ; avec beaucoup de diligence.
8. Une autre machine qui peut enfever,
vingt- quatre pieds cubes de terrein d'un
canal , & les tranfporter de dix à douze
pieds du bord avec deux hommes.
2. Il a une autre machine , propre
H vj
18 MERCURE DE FRANCE.


a ter inage des monnoyes , dont il
1 f. re plufieurs lames à la fois , & où
ceex hommes font l'ouvrage de huit chevaux.
10°. Une machine excellente pour la
fabrication des monnoyes , avec laquelle
deux hommes peuvent faire travailler
douze monnoyeurs , qui feront plus
de cinq cens mille piéces , en moins de
vingt - quatre heures.
11°. Une autre qui peut forer ou percer
quatre piéces de canon à la fois , én
moins de huit heures , & peut également
fraifer douze canons de fufil , le tout avec
deux hommes.
12 °. Il a préfenté à Monfeigneur le
Dauphin , un caroffe qui va fans che
vaux , plufieurs perfonnes dedans , faifant
toutes fortes d'exercices , & avec une
grande diligence.
L'adreffe du fieur Millet eft , chez M. le
Marquis de Caftellanne , rue de Bourbon,
fauxbourg Saint Germain. Ceux qui luiferont
l'honneur de lui écrire , font pries
d'affranchir les lettres.
AVIS.
LE SIEURLE ROUGE , Ingénieur Géogra
phe du Roi , vient de publier un Livre
intitulé : Le Parfait Aide-de- Campo
JUILLET. 1760 . 181
l'on traite du devoir de l'Aide - de - Camp ,
& de tout ce que doit fçavoir un jeune
homme qui veut faire fon chemin à la
-Guerre ; enrichi de ss planches , avec les
plans d'une Planchette nouvelle , pour
le vér promptement toute forte de plans .
1 Vol. in-4°. Prix 6 liv. teliée , 4 liv.
broché .
PERSONNE n'ignore que les humeurs
froides , ou écrouelles , ne foient un des
plus grands fléaux qui affligent l'humanité
; & que , quelque commune que foir
cette cruelle maladie , elle eft prèfque
toujours l'écueil des Médecins & Chirur
giens les plus expérimentés. C'eft donc
avec plaifir que nous annonçons au Pu-
- blic que M. de la Roche , Médecin des
Miniftres du Roi de Portugal en cette
~ Cour , demeurant rue S. Louis au Matais
, a traité , & guéri toutes les perſonnes
affectées de cette maladie , qui tui
ont été confiées depuis plufieurs années ;
& que toutes les cures qu'il a faires, font
certifiées par un grand nombre de figna
tures connues & non ſuſpectes.
Effence volatile d'Ambre gris.
Les propriétés extraordinaires de cette
182 MERCURE DE FRANCE.
Effence l'ont rendu d'un uſage univerfel
parmi nous.
La Nobleffe en porte conftamment un
flacon dans la poche ; & en général il fait
équilibre du côté oppofé avec la tabatière.
La décadence des célébres eaux de
la Reine d'Hongrie & de Lavande a commencé
dès que celle- ci a paru : elles ne
font prèfque plus d'ufage aujourd'hui.
Cette liqueur eft douée d'une odeur plus
vive & plus pénétrante qu'aucun fel d'Angleterre,
dès qu'on la fent, elle ranime les
efprits défaillans , rappelle les perdus , &
porte un reméde auffi fubit qu'efficace ,
aux affections hiftériques. Nos Dames
s'en fervent heureufement , dans les manx
de tête , Défaillances , affections -netvenfes
, hypocondriaques , & pour s'ai
gayer l'imagination dans les affections fo
poreules , & en recommandens inſtamment
l'ufage aux étrangères .
Manière de fefervir de cette Effence
volatile,
Quand il s'agit de ranimer & de rafrai
chir les efprits , il ne faut que fentir légérement
cette Effence .
Pour faire diffiper toute mauvaile
JUILLET. 1960. 183
odeur , & pour le garantir de la petite vérole,
des fièvres malignes , & de toutes maladies
contagieufes , on en verfe un peu
dans fon mouchoir, & l'on en refpire l'odeur.
Dans les défaillances & affections hifftériques
, on en frotte un peu le deffous
des narines & des tempes , & on en prend
une dizaine de gouttes dans un verre
deau.
Dans les affections Hypocondriaques.
& nerveuſes , on en prend de même dix
gouttes dans un verre d'eau , auffi bien
quà chaque fois qu'on le trouve les ef
prits opprimés & languiffans. Si l'on eft
habituellement affujetti à ces maux , il
convient d'en prendre vingt gouttes dans
un verre d'eau foir & matin , pendant
Pefpace d'un mois ou de fix femaines ,
& on en retirera des avantages merveilleux..
Dans les maux de tête , on en prend
une goutte ou deux dans les narines , &
dix dans un verre d'eau .
Dans les maux de coeur , on en prend
dix goutres également dans un verre d'eau.
Six gouttes, prifes dans une taffe de thé
froid , previennent les inconveniens nombreux
& trop fréquens qui furviennent
184 MERCURE DE FRANCE.
à ceux qui font un trop grand ufage du
thé.
Il faut remuer le flacon toutes les fois
qu'on fe fert de cette Effence. On met le
doit fur le trou , & en le refermant on
tourne le bouchon, fans quoi cette E
ce volatile s'évaporeroit . Il fuffit de fentir
le bouchon de ces flacons .
Cette Effence fe vend , à Paris , chez
M. Leduc , Marchand Epicier - Droguifle
, au Magafin de Provence ,
Dauphine. Les flacons font de 3 livres,
& avec leurs étuis , font de 4 livres.;
rue
On vend, chez le même Marchand, le
véritable Elixir de Garrus.
4
ARTICLE V.
SPECTACLE SA
OPERA.
LE Vendredi 6 Juin , le fieur Larrivée
fe trouvant malade , le fieur Défentis
JUILLET. 1760. 185
chanté les rôles de Teucer & d'Ifménor. Le
Public a paru remarquer avec plaisir que
cer Acteur faifoit des progrès & fe developpoit
par rapport à l'exécution Théâtrale
. On lui defireroit plus de cette chaleur
fi propre à animer la Scène , & à
faire paffer dans l'âme du Spectateur l'im
preffion des différentes paffions que l'Acteur
eft fenfé éprouver. Il a continué de
jouer ces rôles,fans interruption , jufqu'à
préfent.
Le même jour 6 Juin , le fieur Jaubert
a fait le rôle d'Antenor , & l'a auffi conti
nué juſqu'à préfent. Ce jeune Acteur ,
dont la voix eft forte & fonore , mérite
d'être encouragé.
Le Dimanche 8 , le fieur Muguet a remplacé
le fieur Pillot dans le rôle de Dardanus
, & y a reçu des applaudiffemens
marqués , qui l'on même été davantage
le Mardi fuivant . Sa voix , qui s'égalife
& s'arondit , dans le haut , a fait plaifir ,
furtout dans le quatriéme Acte. Il eſt à
fouhaiter qu'il continue de travailler avec
la même application à acquérir ce qui
lui manque encore du côté de cette affurance
noble , indifpenfable dans les perfonnages
héroïques , & fans laquelle l'illufion
n'eft jamais complette.
Le Mardi 10 , Mlle Arnoud a repris
186 MERCURE DE FRANCE .
le rôle d'Iphife , & y a juftifié le goût em
preffé du Public pour fes ralens. Elle a
continué ce rôle le Vendrdi 13 & le Dimanche
15 .
MHe Davaux l'a joué le Mardi 17 ,
& Mile Dubois l'a repris le Vendredi 20
Le Mardi o , fa Dlle Chefdeville a
remplacé la Dile Lionnois dans l'Entrée
du premier Afte , & a donné de nouvelles
efperances.
Le Vendredi, 13 , Mile Carville a danfe
feule & avec le freur Hus , les Entrées
du quatrieme Acte. Elle a reçu de juftes
applaudiffemens.
Le Vendredi 3 , & le Dimanche 15
le fieur Gardel a danfé celles du fieur
Veftris , dans la Chaconne du cin
quiéme Acte , & y a été fort applandi.
Ce jeane Danfeur , dont les progrès font
rapides , fair concevoir les plus juftes
efpérances de fon talent , auquel on voit
qu'il s'applique beaucoup.
Le Dimanche 15 , le fieur Veftris a
repris fes Entrées du cinquième A&te ,
& y a reçu les plus grandes marques de
Ja fatisfaction du Publis
JUILLET. 1760 .
-COMEDIE FRANÇOISE.
}
LE Samedi 7 Juin , les Com - diens
François ont donné une repréſentation
de l'Orphelin de la Chine . Le rôle d'Idamé
a été joué par Mlle Dubois , jeune
Actrice qui a les plus grandes difpofitions .
Le Public l'a vue avec plaifir, dans ce role
, joué fifupérieurement par l'inimitable
Clairon , que fa fanté enipêche , pour
quelque temps , de paroître fur la Sçène .
A travers les regrets que l'on a d'en etre
privé , on a feu gré à Mlle Dubois des
efforts qu'elle a faits pour approcher de
te grand Modéle. Un bel organe , la prononciation
la plus nette , une figure Theatrále
& agréable , tout donne lieu d'attendre
d'elle, ce que promettent de fi
rares difpofitions . Le 8 , le St Gafparini
a débuté , par le rôle d'Eſope à la Cour .
Le Jeudi 12 , il a joué Cléante dans le
Tartuffe , & Orgon dans le Confentement
forcé. Le Dimanche 15 , Damon dans le
Préjugé à la mode , & Orgon dans la
Pupile. Le naturel qu'il a mis, dans le
rôle d'Orgon , quoiqu'on y eût defiré
plus de chaleur , lui a attiré des applaudiffemens.
A la fin de la piéce d'Efope ,
188 MER CURE DE FRANCE
il a débité une fable, relative à lui-même,
qui a été bien accueillie. Il feroit peut-être
à fouhaiter que les Débutans ne s'accoutumaffent
point à gêner les fuffrages du
Public par ces fortes de cajoleries , que je
crois déplacées fur la Scène Françoife. Son
début eft fini .
Le fieur Veftris , le cadet , choifi pour
la compofition des Ballets de la Comédie
Françoife , & pour y danfer , a débuté
entre les deux Piéces par une Chaconne ;
& a danfé à la fin du Spectacle , dans un
Ballet de fa compofition , intitulé Ariane
dans l'Ile de Naxos , qui a été généralementapplaudi.
La danfe du fieur Veftris eft
propre, agréable, on y reconnoît le gente
& le tact de fon frere , & c'eſt en dire
affez. Le pas de Deux , entre Ariane &
Bacchus, plein de fentiment & de volupté,
a produit le plus grand effet. Mlle Alard
y a réuni les grâces , la force , & l'expreffion.
COMEDIE ITALIENNE.
N continue toujours les repréfentations
de la Soirée des Boulevarts , dont
le fuccès ne fe dément point. Deux Actrices
nouvelles ont débuté , depuis peu
JUILLET. 1760. 18%
dans le genre Italien ; la Dame Savi, dans
les rôles de premiere amoureuſe ; & la
femme du fieur Colati , Pantalon , dans
ceux de feconde . Il ne manque à la premiere,
que la pratique du goût François :
Ellejoue avec bon fens & intelligence ,
maisun peu froidement . La Dame Colati
a débuté le même jour , fans fe faire annoncer
; & cette tentative , qui n'indiquoit
aucune prétention , l'a mife à l'abri
de toute critique.On a remis au Théâtre,
Le Nauffrage au Port- à- l'Anglois , Piéce
ancienne , & la premiere qul y ait été
jouée en François. On ne l'a repréfentée
que deux fois . Mlle Camille a joué dans
PEpreuve , le rôle de Lifette ; & le Public
en a paru d'autant plus fatisfait , qu'on
s'eft à peine apperçu qu'elle fût Italienne.
སྙིདི།
190 MERCURE DE FRANCE
CONCERT SPIRITUEL.
L E Concert de la Fête-Dieu, méritoit
un plus nombreux Auditoire.
Le Confumini, Motet à grand choeur
de Lalande ; Un petit Moret , que Mile
Lemiere a chanté, & qui prouve que toute
la Mufique de M. Mondonville eft chantante
; un Motet , dans le goût Italien ,
où Mlle Fel a développé prèfque tous les
talens ; les fureurs de Saul , Poëme
de M. l'Abbé de Voifenon , Mufique
de M. Mondonville font des mor
ceaux qu'on ne fe laffera point d'enter
dre. MM. Gelin , Défentis , & Muguet,
ont très bien chanté. Le Signor Leoni a
joué de la Mandoline , avec beaucoup
d'habileté. M. Hochbrucker n'a point joué
de la Harpe , quoiqu'il fût annoncé :
une indifpofition en a été la caufe.
JUILLET 1760 191
ARTICLE VI
NOUVELLES POLITIQUES:
De DANTZICK , le 24 Mai 1760 .
Las Lettres de Pétersbourg apprennent que la
Cour de Coppenhague a accédé au traité conclu
Pannée derniere, entre la Ruffie & la Suéde , pour
maintenir la liberté de la navigation dans la mer
Baltique.
Nous apprenons de Pomeranie , qu'un corps de
cinq cens Cofaques , fous les ordres du Colonel
Lukowkin , a furpris près de Belgard deux Efçadrons
de Dragons & de Huffards Praffiens , qu'il a
mis en déroute. Il a ramené de cette expétition
quarante-fept prifonniers & un grand nombre
de chevaux. Un autre corps de ces troupes a mis
àcontribution Wartenberg , fur les confins de la
Silégie.
S.
On a célébré à Konisberg , le 6 de ce mois
avec beaucoup de magnificence , l'Anniverfaire
du Couronnement de l'Impératrice de toutes les
Ruffies.
Les troupes Ruffes , qui campoient en quatre
divifions , font aujourd'hui+aſſemblées dans deux
Camps ,l'un à Mewe , & l'autre près de Culm . La
premiere de ces divifions eft commandée par le
Général Jacoblef , & fa feconde par le Général
Maquinoff. Le Comte de Schwaloff vient remplacer
le Prince de Menzicoff,qui eft rappelle . On
Croir que le motif de ce rappel , eft le peu d'intel191
MERCURE DE FRANCE.
ligence quirégnoit entre ce Prince & le Maréchal
de Soltikoff.
Les troupes qui doivent agir cette année contre
le Roi de Prufle montent , fuivant un état authentique
, à 113517 hommes. On n'y comprend
point un Corps de 10352 hommes , deftiné à
garder la Prufle & les bords de la Viftule.
De STOCKOLM , le 24 Mai.
Les recrue's deſtinées à renforcer notre Armé
en Pomeranie s'embarqueront, partie à Dalerve ,"
& partie à Carllcroon .
Nous apprenons de Hambourg , que quantité
de familles de la Pomeranie Pruffienne tant en
delà qu'en deçà de l'Oder , & même du Brandebourg
, fe font retirées dans cette Ville , pour é
ter les malheurs dont ces Provinces font menacées
par l'approche des Armées ennemies.
De VIENNE , le 4 Juin.
L'Impératrice Reine a fait remettre aux Etats-
Géneraux , par le Baron de Reifchach , Ambaffadeur
Plénipotentiaire de Leurs Majeſtés Imriales
, une déclaration en réponſe à celle des Rois
d'Angleterre & de Pruile.
Elle porte que , pour répondre aux deſirs de
Leurs Majeftés Britannique & Pruffienne pour le
rérabliſſement de la paix , Leurs Majeſtés l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , le
Roi Très-Chrétien , & l'Impératrice de toutes les
Ruffies , également animées du defir de contri
buer au rétabliffement de la tranquillité publiqua
fur un pied folide & équitable , déclaren:,
Que Sa Majefté Catholique ayant bien voulu
» offrir la médiation pour la guèrre qui fubfifte
» depuis quelques années entre la Erance & l'An-
» gleterre
JUILLET. 1786.
>>
gleterre ; & cette guèrre n'ayant d'ailleurs rien
de commun avec celle que foutiennent égale
ment depuis quelques années les deux Impératrices
avec leurs Alliés contre le Roi de Pruffe
; Sa Majefté Très-Chrétienne eft prête à trai
ter de la paix perſonnelle avec l'Angleterre, par
les bons offices de Sa Majefté Catholique, dont
elle s'eft fait un plaifir d'accepter la médiation.
"Quant à la guerre qui regarde directement
Sa Majefté Pruffienne; leurs Majeftés l'Impérasitrice
Reine de Hongrie & de Bohême , le Rai
Très- Chrétien , & l'Impératrice de Ruffie, font
>> difpofés à donner les mains à l'établitlement du
Congrès propofé. Mais comme , en vertu de
leurs traités , elles ne peuvent prendre aucun
engagement relatif à la paix , que conjointe-
» ment avec leurs Alliés ; il fera nécellaire pour
qu'elles puiffent s'expliquer définitivement fur
ce fajet , qu'avant tout il plaife à Leurs Majeftés
Britannique & Pruffienne de faire parvenir
lear invitation à un Congrès , à toutes.
celles des Puiffances qui fe trouvent directement
en guèrre contre le Roi de Prulle ; nommément
à Sa Majefté le Roi de Suéde , ainfi
» qu'à Sa Majefté le Roi de Pologne , Electeur
» de Saxe , lefquels fpécialement doivent être
invités au futur Congrès.
L'Impératrice Reine nomma , le 3 du mois
dernier , jour de l'Invention de la Sainte-Croix ,
I'Infante Ifabelle, Dame de l'Ordre de la Croix
Etoilée. L'Archiducheffe Marie-Anne reçut , en
fon nom , la Croix , des mains de Sa Majesté.
Le 13 du même mois , la Cour , raſſemblée à
Schonbrun , fut en Gala , à l'occafion de l'Anniverſaire
de l'Impératrice Reine , qui eſt entrée
de ce jour , dans la quarante-quatrième année.
I, Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE:
Le Baron de Breteuil , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi de France auprès de l'Impératrice de
Ruffie , eft parti d'ici pour continuer la route
après avoir pris congé de Leurs Majeſtés .
On apprend de Warfovie , que le Duc
de Courlande eft dangereufement malade. Le
fieur Benoit , Sécrétaire de Légation du Roi de
Pruffe , à la Cour de Pologne , a remis un Mémoire
, en réponse à celui que cette Cour lui avoit
fait remettre parfon Vice- Chancelier . Il nie dans
ce Mémoire la plupart des griefs allégués par
ce Miniftre , & il y forme contre le Roi & la
République de Pologne , un grand nombre dé
plaintes, énoncées d'une maniere fort vive.
Le Prince Charles de Lorraine , & la Prin
ceffe fa foeur , arriveront le mois prochain de
Bruxelles en cette Ville , pour affifter au mariage
de l'Archiduc Jofeph . On travaille aux prépaatifs
des fêtes que l'on donnera à cette occafion.
Toutes les troupes,aux ordres du Baron de Lau
don , campèrent le 31 du mois dernier , dans
les environs de Frankenſtein.
Le Marquis de Paulmy, Miniftre , ci - devant
Secrétaire d'Etat de la Guerre , eft arrivé depuis
peu , dans cette Ville , pour le rendre a Warfovie
en qualité d'Ambafladeur de Sa Majesté Très-
Chrétienne auprès du Roi & de la République de
Pologne. Il a été préfenté , le z de ce mois , à
Leurs Majeftés Impériales & Royales , & à leur
Famille , par le Comte de Choifeul , Ambaffadeur
de France en cette Cour ; & l'Ambaffadrice
a préfenté le même jour , à Sa Majesté Impériale
& Royale Apoftolique , la Marquise de Paulmy.
a
De DRESDE , le 28 Mai.
Le Maréchal de Daun a été indifpofé penJUILLET.
1760 . 195
dant
plufieurs jours , d'un violent accès de goutte ;
mais il est
aujourd'hui
parfaitement rétabli. Il
vifita
dernierement le pole de
Freyberg , & il
alla
reconnoître les portes avancés des
Ennemis.
Le
Général Comte de Lafcy a fon
quartier à
Neudorff , & le Baron de Beck eft pofté à Ullerfdorff.
On a appris,de Leipfick , que le Roi de Pruſſe a
condamné les
Magiftrats de cette Ville à payer
quarante mille écus , fous prétexte que
quelques
Négocians avoient
entrepris de faire paffer à
Drelde
quarante chariots qu'ils avoient déclaré
être deftinés pour Breflau. On
procéde , par
voie
d'exécution , à faire payer cette taxe .
L'Armée
Pruflienne fe difpofe à
abandonner
Ton camp de Meiffen . Une partie de cette Armée
s'eft replice fur Torgau , que l'on fortifie fans relâche.
Les portes de Léipfick font fermées depuis
quelques jours. On compte que cette Ville fera
incellamment
évacuée.
L'Armée
Autrichienne
paroît prête à
marcher fur Meiffen , où il ne
refte qu'un petit nombre de Pruffiens.
"
De
BAMBERG , le 28 Mai.
Le Feld
Maréchal , Prince de Deux- Ponts , eft
allé à
Francfort , afin d'y
concerier avec le Maréchal
de Broglie les
opérations des
Armées refpectives
. Il fera
inceffamment de retour.
, marqua
Le
Général
Haddick , ayant
reconnu les terreins
convenables pour '
Infanterie
quatre
camps
différens , où elle eſt aujourd hui
raflemblée. La dioite de la
premiere ligne eft ,à
Culmbac , & la gauche à Hafs urt ; la feconde
ligne campe en partie à Eltman , & entre Lichtenfels
&
Staffelitein. Les
cantonne.nens de la
Cavalerie ont été
rapprochés , & le Parc de l'Actillerie
eft à
Forcheim .
I ij
96 MERCURE DE FRANCE
Le Général Prince de Stolberg, occupe toujours
fes poftes fur la Saala. Le Corps qu'il commande
forme un Cordon , qui s'étend depuis Saalfeld
jufqu'à Naumbourg il met une partie de la
Thuringe à couvert des incurfions des Pruffiens.
De BERLIN , le 26 Mai.
Il ne s'eft encore rien paſſé d'intéreſſant dans
la Saxe, ni dans la Siléfie.
L'Armée du Prince Henri continue de fe raf
fembler. Ce Prince s'eft rapproché des bords de
l'Oder. On croit qu'il établira bientôt ſon quartier
général à Cuftrin , afin d'être plus à portée
du Corps que le Général de Forcade affemble
dans la Poméramie.
Un Corps confidérable de Ruffes occupe encore
Bublitz , d'où il fait des courfes dans la Poméranie.
Mais ces troupes fe replient à meſure
que le Général de Forcade avance contre elles.
Il y a eu , depuis peu , près de Beerwald , une vive
efcarmouche entre les troupes légères Ruſſes &
les nôtres. Les Ruffes fe font retirés , & ont em❤
mené avec eux leurs bleffés.
De CASSEL , le 30 Mai.
L'Armée alliée,eft prefque entierement raſſemblée.
L'Infanterie entra le 20 de ce mois , dans
le Camp tracé près de Fritzlar . Sa droite eft
appuyée à cette Ville , & fa gauche à Nieder-
Melrich. La Cavalerie fortit le lendemain de ſes
cantonnemens. Le Quartier Général de l'Armée ,
eſt toujours à Vavern . Le Général Imhoff occupe
Kirckain avec un Corps de fix mille honmes
environ. Hirſchfeld , fur la Fulde , eft occupé
par le Général Gilfe.
Le Général de Sporcken , qui doit commanJUILLET.
1760. 197
der l'Armée deftinée à faire tête aux François du
côté du Bas-Rhin , a établi for Quartier Général
à Dulmen.
De MADRID , le 27 Mai.
Le Roi Très- Chrétien , ayant nommé le Prince.
des Afturies Chevalier de l'Ordre du Saint ECprit
; Sa Majesté revêtit , le 18 de ce mois , ce
Prince du Collier de cet Ordre, qui lui fut renfis
par le Marquis d'Offun , Ambaffadeur extraordinaire
du Roi de France en cette Cour ,
Il y a préfentement dans nos Ports quarantehuit
Vaiffeaux de ligne , douze Frégates & quinzo
Schebecs armés & en état de partir aux premiers
ordres.

De ROME , le 24 Mai.
Le démêlé de notre Cour avec la République
de Gênes , occupe beaucoup le Sacré Collège.
II fe tint , le neuf de ce mois , une Congrégation
de Cardinaux , où l'on agita cette matière ;
& il s'en eft tenu deux autres le 11 & le 13 , fur
le même fujet . On afficha , le 15 , dans les endroits
accoutumés , un Bref par lequel Sa Sainteté
annulle le Décret du Gouvernement de Gênes
contre le Visiteur Apoftolique de Corfe . Ce Décret
promettoit deux mille écus à celui qui livreroit
ce Vifiteur. On a publié le Bref , par lequel
le Pape commet ce Viſiteur : on a auſſi rendu
public le difcours pathétique prononcé par
Sa Sainteté dans le Confiftoire fecret tenu le So
On travaille à dr fer un Mémoire qui fera envoyé
à tous les Nonces dans les Cours étrangè
res , pour juftifier la conduite du Pape dans
cette affaire. Sa Sainteté a adreflé à la République
de Gênes un Bref exhortatoire , pour l'en-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE:
gager à donner au Saint Siege une fatisfaction »
convenable de fon procédé.
Le Chevalier de Saint Georges , eft toujours
dans un état fort critiqué. Il y a déjà près d'un
mois que le Pape lui a envoyé fa bénédiction, in
articulo mortis.
1.
De LONDRES , le n. Juin.
On a été fort déconcerté ici de la réfolution
prife par les Puiflances du Nord de fermer à nos
Flottes l'entrée de la Mer Baltique . On ne s'atten
doit pas à la triple alliance qui vient d'être conclue.
L'impoffibilité de fecourir le Roi de Pruffe
de ce côté , paroît avoir déterminé la Cour à faire
de plus grands efforts en Allemagne
On a reçu , de Bo on , laitre nouvelle de
trois incendies confécutifs arrivés dans cette Ville.
Le dernier , qui a été le plus confidérable , a réduit
en cendres plus de quatre cens maiſons &
magazins remplis d'effers de toute espéce . Cet
événement eft du zo Mars.
Les nouvelles arrivées, depuis peu , de Madras,
font évanouir le bruit qui s'étoit répandu de la
prife de Pondichéri Elles contiennent des détails
du Combat donné , au moi d'Octobre dernier ,
entre notre flote commandée par l'Amiral Pocock
& celle de France fous les ordres du fieur
Daché , Chef d'Efcadre. Ce combat a duré trois
heures , pendant le quelles nous avons eu cinq
cens hommes tués ou bleflés . Les Lettres du continent
confirment au la nouvelle du combat
de Vandavachi , & du défavantage que nos troupes
y ont eu.
Le prétendu Comte de S. Germain , qui avoit
été arrêté dans cette Ville , & confié à la garde
d'un Mellager d'Etat , a été relâché fous la conJUILLET.
1760.
23111 :
199
dition de fortir inceffamment du Royaume : ce
qu'il a exécuté.
1. 3
+
Laurent Shirley , Comte de Ferrers , Pair d'An- ,
gleterre , fubit , les du mois dernier , la peine
portée contre lui le 18 du mois précédent. Il fue
conduit à Tiburn , dans fon Caroffe à fix chevaux ,
& vêtu de fon habit le plus magnifique. L'échafaur
& la potence , étoient tendus de noir. Il monta
avec fermeté fur féchafauty & après une courte
priere , il fe livra à l'Exécuteur . Une heure après
T'exécution , fon corps fut envoyé, fuivant la Sentence
, à l'Amphithéâtre des Chirurgiens . Après
y avoir fervi à une jours à
démonstration anatomique, &
avoir été expofé deux jours à la vue du Public ,
il a été rendu à fes parens qui l'ont fait tranfporter
dins le Comté de Leiceftre , buieft lehchef lieu
de fa maifon & la fepulture de fes Ancêtres. Le
cercueil oùil a été dépofé , porté cette Infcription go
Laurent Ferrers éxécuté le 5 Mai 1760. La maifon!
de Shirley , dont le chef fur décoré en 1711. des
Titres héréditaires de Comte , Vicomte & Pair ▸
d'Angleterre, eft une des plus anciennes du Royau
me. Elle tire fon origine de Safwato , qui étoit un
des premiers Seigneurs Anglo- Saxons , lors de la
conquête de l'Angleterre par Guillaume , Duc de
Normandie.
DOLA HAYE ,le 12 Mai.
1
L
Les Etats- Généraux ont réfolu de faire un der.
nier effort pour obtenir du Miniftere Anglois la
juftice qu'ils pourfuivent depuis fi longtems , au '
fujetde la faifie de nos Vailleaux. Les inftructions
du fieur Meermann, chargé de cette Négociation ,
portent qu'il déclarera aux Miniftres Anglois ,que
Leurs Hautes- Puillances avoient lieu de s'attendre
à une juftice plus prompte de leur part ; & que l
fi la conclufion de cette affaire eft encore fort
I iv
100 MERCURE DE FRANCE
éloignée , elles font déterminées à rappeller en
tierement la Députation qu'elles avoient envoyée.
Les Miniftres des Puiffances Belligérantes , qui
font dans cette Cour , continuent d'avoir de fre
quentes conférences avec divers Membres du
Gouvernement.
FRANCE.
1
Nouvelles dela Cour, de Paris , &c.
LELS
De VERSAILLES , le 12 Juin.
E 25 du mois dernier,fète de la Pentecôte,les
Chevaliers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre
du Saint- Esprit , s'étant aſſemblés vers les onze
heures du matin dans le Cabinet du Roi ; Sa Ma
jefté fortit de ſon appartement pour aller à la
Chapelle , accompagné de Monfeigneur le Dau
phin , du Duc d'Orleans , du Prince de Condé
dn Prince de Conty , du Comte de la Marche
du Comte d'Eu , du Duc de Penthiévre , & des ,
Chevaliers, Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
La Grand'Mefle fut célébrée par l'Evêque de
Langres , Prélat-Commandeur ; & le Roi fut reconduit
enfuite a fon appartement , en la maniere
accoutumée.
Le Comte d'Affry , qui eft arrivé de Hollande
depuis plufieurs jours , fut préſenté à Sa Majelté
le 25 .
Le même jour , le Roi , la Reine , & la Famille.
Royale, fignerent le Contrat de mariage du Marquis
de Nargut , Cornette de la premiere Compagnie
des Moufquetaires , avee Demoiſelle DuJUILLET.
1760. 201
hamel de Melmont ; & celui du Marquis de Salutes
, avec Demoifelle de Molde.
Le 26 , Sa Majeſté tint le Sceau .
Le même jour , la Comteffe de Gaucourt a été
préſentée à Leurs Majeftés & à la Famille Royale;
par la Comteffe de Marfan.
Le Roi a difpofé de la Charge de Confeiller
d'Etat , vacante par la mort du fieur Bidé de li
Grandville , en faveur du fear Barentin , intendant
d'Orléans.
Le Roi a nommé le fieur de Cypiere , Maître
des Requêtes , Intendant d'Orléans , à la place du
feur de Barentin .
Le Juin , Fête du S. Sacrement , le Roi & la
Reine, accompagnés de Monſeigneur le Dauphin,
de Madame la Dauphine , de Madame , & de
Meſdames Victoire , Sophie & Louiſe , ſe font rendus
à l'Eglife de Notre - Dame ; Leurs Majeſtés
y ont entenda la Grand- Meffe , après avoir affifté
à la Proceffion , qui eft venuë , felon l'uſage , à
La Chapelle du Château.
י
Le 12 , le Roi a fait , dans la Cour du Châteam,
la revue des deux Compagnies des Mouſquetaires
de fa Garde,
Le même jour , Sa Majeſté a tenu le Scean.
La fanté de Mgr le Duc de Bourgogne , donne
toujours d'heureuſes efpérances. La Faculté et
contente du panfement & de la fuppuration.
Le Roi a accordé l'Abbaye d'Ivry , Ordre de
S. Benoît , Diocèle d'Evreux , à l'Abbé de Monclar
, Grand-Vicaire d'Orléans , fur la démiſſion
de l'Abbé Aniffon.
L'Abbaye aux Bois , Ordre de Citeaux , Diocèls
& Ville de Paris , à la Dame de Richelien , Abbelle
du Tréfor .
Celle du Tréfor , Ordre de Cireaur , Diocéfe
A 7
202 MERCURE DE FRANCE.
de Rouen , à la Dame d'Alégre , Grande- Prieure
de l'Abbaye de Saint George à Rennes.
Et celle de la Joye , Ordie de Cîteaux , Diocéfe
de Vannes , à la Dame de Bertin , Religieufe
du Monaftère de Coiroux , Diocèle de Limoges.
Le o du mois dernier , le Marquise de Lité ,
née Princeffe Lubomirska , a été préfentée a Leurs
Majenés & à la Famille Royale , par la Ducheſſe
d'Aiguillon.
De l'Armée à Francfort , le 4 Juin .
Il a été convenu le 16 Mai , entre Sa Majeſté
Très-Chrétienne & le Duc de Virtemberg , que
ce Prince retirera fes troupes de l'Armée Françoiſe
pour les faire rentrer dans fes Etats , où elles continueront
d'être à la difpofition du Roi de France
& de fes Alliést
Le Maréchal de Broglie ayanteu avis le 143
que le Corps avancé des Ennemis s'étoit porté
le même jour , de grand matin , fur Butzbach
& que les détachemens qui occupoient ce poſte
avoient été obligés de céder au nombre , fe rendit
le 25 àFriberg, où il apprit que les ennemis s'étoient
retirés de Butzbach , & que des détachemens de
nos Huffards y étoient rentrés . Il fe porta jufqu'à
Butzbach , où il eut nouvelle que le corps des Ennemis
, commandé par le fieur Luckner , avoit paffé
la Lohn entre Giellen & Marburg , & qu'il s'étoit
retiré fur les hauteurs de Krofdorf. Il apprit en
même tems que le Baron du Blaifel , Commandant
a Gieffen , avoit attaqué avec des détachemens
de la Garnifon l'arriere - garde du fieur
Luckner , & qu'il avoit fait plufieurs prifonniers.
Le Maréchal de Broglie eft revenu ici , après
avoir donné tous les ordres néceflaires pour les
pofte de Butzbach & de Fridberg , dont il a remis
le Commandement au Comte de Vaux , LieuJUILLET.
1760. 203
tenant -Général . Depuis ce tems on n'a point entendu
parler des ennemis , & l'on juge que l'Armée
du Prince Ferdinand n'a fait aucun mouvement.
Le Comte de Luface commande la réferve
de notre Armée, qui s'eft affemblé a Lohr.
L'Electeur de Cologne arriva ici , le 31 du mois
dernier , vers le midi. Le Maréchal Duc d. Broglie
alla le recevoir à Sakenhaufen , où les Grenadiers
de France étoient fous les armes. Ce Prince
entra dans la Ville au bruit de l'Artillerie des
Remparts. Il foupa chez le Maréchal de Broglie ;
& il partit, le premier de ce nois , pour Bonn ,
lieu de la réfidence ordinaire.
Les Alliés travaillent à mettre la Citadelle de
Munſter , en état de faire une bonne défenfe. C'eſt
le Comte de la Lippe- Schaunbourg , qui dirige
ces travaux,
De PARIS , le 14 Juin.
1
-Le 18 du mois dernier , le Prince Louis de
Rohan, Evêque de Canope, Coadjuteur de l'Evêché
de Strasbourg , fut facré dans l'Eglife Métropolisaine
, par l'Archevêque de Paris , affifté des
Evêques du Puy & de Blois. Un grand nombre .
d'Archevêques , d'Evêques , & de perfonnes du
premier rang, affiftèrent à cette cérémonie.
Le 19 , l'Ordre Royal , Militaire & Hofpitalier ,
de Notre-Dame du Mont- Carmel,& de S. Lazare ,
de Jérufalem , fit célébrer dans la Chapelle du
Louvre,l'Anniverfaire duRoi Henri IVde glorieufe .
mémoire , Fondateur de l'Ordre. Le Service a été
célébré par l'Abbé de Sainte Hermine , Aumônier ,
de la Reine Gommandeur Eccléfiaftique de.
l'Ordre. LeComte de Saint-Florentin , les grands
Officiers , & plufieurs Chevaliers de cet Ordre y
oar affifté. the
Sa Majefté ; conduite par l'efprit de piété qui a
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE
tonjours caractérisé les Rois Très - Chrétiens , a
voulu , au commencement de cette Campagne ',
implorer la bénédiction du Ciel fur les armes.
Elle a écrit à l'Archevêque de Paris , ainfi qu'à
tous les Archevêques & Evêques de fon Royaume ,
la Lettre fuivante.
» MON COUSIN, le maintien de la tranquillité
» de l'Europe a toujours été le principal objet de
» mes voeux & de mes démarches : ce fentiment
» s'eft fortifié par le defir que j'ai de contribuer
>> au bonheur de mes Peuples , & de diminuer les
>> charges qu'ils fupportent d'une manière digne
» de leur zéle pour la gloire de mon régne , &
>> de l'amour que j'ai pour eux. C'eft pour leur
> en faire reffentir les effets , que je n'ai négligé
>> aucun des moyens capables de déterminer les
>> Puiffances qui m'ont forcé à reprendre les ar-- ·
» mes , à concourir au rétabliſſement d'une paix
dont on pût affurer la duréc.Mais avant quel'on
ait pû parvenir définitivement au but defirable
> de la paix générale , la continuation des hofti-
» lités des Ennemis de la France m'oblige à de
> nouveaux efforts pour la défenſe de mes propres
» Etats , & pour foutenir les Engagemens que j'ai
» pris avec mes fidéles Alliés . Quelque confiance
que j'aye dans la volonté de mes Troupes , dans
leur zéle pour mon fervice , je n'en dois pass
moins implorer le Dieu des Armées ; & je vous
» fais cette Lettre pour vous dire , que je ſouhaiter
»que vous ordonniez des prieres particulieres
» dans toutes les Eglifes de votre Diocéfe , pour
» obtenir du Tout- puillant qu'il daigne répandre
fa bénédiction fur mes armes , & favorifer le
fuccès de mes juftes entrepriſes. Sur ce &c.
L'Archevêque de Paris a donné, en conféquence
de cette Lettre , fon Mandement , par lequel il
indique des prieres publiques dans toutes les
JUILLET. 1760. 205
Eglifes de fon Diocèle . Ce Mandement eft ter
miné par une priere fervente & pathétique pour
leurs Majeftés & la Famille Royale , & en particulier
pour le jeune Prince dont l'état chancelants
excite notre inquiétude. » Attendriſſons - nous
» dit le Prélat , fur les dangers qui ont menacé les
>>-jours d'un jeune Prince , déja l'amour de la Na-
»-tion , en attendant qu'il foit la terreur des En-
>>>nemis. Qu'un rejetton fi précieux n'ait pas le
fort des fleurs de la Campagne qui , felon le
langage de l'Ecriture , naiſſent & périffent prèf-
»>que dans le même temps. Que le fils de tant de
» Rois , nous faffe recueillir en fa perfonne les
»fruits de l'éducation Chrétienne qu'il reçoit des
» mains de la Vertu ; éducation toute propre à
>>fervir de baſe & de principe aux leçons qui for
» ment le grand homme:
Sa Majesté s'étant fait rendre compte , enfon
Confeil , des différentes plaintes qui lui ont été
faites de la conduite que les Magiftrats & Habitans
de la Ville de Hambourg ont tenue au
préjudice de la France & de fes Alliés , en favo
rifant les enrôlemens que les Ennemis font continuellement
dans leus Ville , & ne voulantpoint
faire éprouver à cette Ville tous les effets de fon
reffentiment ; elle s'eft contentée d'ordonner , par
um Arre de fon Confeil d'Etat , qu'à l'avenir &
à commencer du jour de la publication de cer
Arrêt , cette Ville ceffera de jouir , dans tous les
Ports & Villes du Royaume & de la domination
de Sa Majefté , de tous les avantages accordés
aux Villes Anféatiques , par le traité de Com
merce , fait à Versailles le 28 Septembre 1716,
entre elle & lefdites Villes. 1 .
On a appris,de la Martinique, que le Capitaine
Mares, de Bordeaux , Commandant un Corfaire
de cette life de douze canons , a pris un Senaw
206 MERCURE DE FRANCE
7.
Anglois , richement chargé, & armé de quatorze
canons. Ce Capitaine , étant venu à l'abordage ,
& s'étant jetté dans le Vaiffeau Anglois , s'y trouva
feul. Il ne perdit point courage ; après avoir
tué le Capitaine ennemi & un autre homme ,
il- remonta fur le pont , & il fondit l'épée à la ‹
main fur l'équipage Anglois , qui , le croyante
fuivi d'une troupe nombreule , s'enfuit par les
écoutilles, Il les ferma , & ayant eu bientôt après
du fecours , il conduifit fa prife à la Martinique .
Sa cargaifon eft eftimée trois cens mille livres.
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire,
s'eft fait , en la manière accoutumée , le
6 de ce mois. Les numéros qui font fortis de :
la roue de fortune font , 71 , 58 , 30 , 35 & 64
Le prochain tirage , fe fera le 8 du mois de .
Juillet

Le fieur Richard, premier Médecin des Camps
& Armées du Roi , à qui Sa Majeſté , en confidération
de fes Services , avoit accordé des Let- :
tres de Nobleffe , l'année derniere , vient d'avoir
l'inſpection des Hôpitaux Militaires du Royaume ,
aux appoinsements de 3000 liv. Sa Majesté l'a ..
nommé , en même temps , Chevalier de fon Or- ·
dre de Saint Michel , & l'un de fes, Médecins
confultans
MARIAGES.
Methre René - Antoine de Raity de Villeneuve,
Marquis de Vitré , Capitaine de Cavaletie au Ré
gment de Fumel , Chevalier de l'Ordre Militaire
de Saint Louis fils de fea Mellite Antoine'
de Raity de Villeneuve, Marquis de Trans , &
de Marie-Anne-Therefe de Caftellane ; a épouJUILLET.
1760. 207
fé le quatre de Mai , a Angoulême , Demoiſelle
Renée - Marguerite d'Allogny , fille de Meffire
Thomas d'Allogny , Marquis d'Allogny , & de
feue Marguerite le Berthon.
-L'on ne donne pomt de généalogie de ces deux
grandes & anciennes Mailons. On les trouvera
dans l'Ordre de Malthe, & les grands Officiers
de la Couronne.
> Louis , Marquis de Melun Comte de Nogent
, fils de feu Armand , Comte de Melun ,'
Gouverneur du Fort de Sainte Croix de Bordeaux
, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , & de Marie - Françoiſe de Saint Si
mon Rouvroy , veuf d'Henriette- Emilie de Bautru
, Comteffe de Nogent le Roi ; a été marié
lę 28 Avril dernier , dans l'Eglife de Saint Sulpice
de Paris , avec Angelique - Geneviève de
Guiry - Chaumont , fille de Jean - Baptifte René ,
Comte de Guiry , Maréchal des Camps & Ar
mées du Roi , & d'Angelique - Marguerite de Pitard
d'Ivry.
Voyez le deuxième volume du Mercure dé
Juin 1743. où eft rapporté l'article du mariage .
du Marquis de Melun , avec la Comtelle de
Nogent ; & celui de Janvier 1798 , où eft l'article
de fa mort .
La nouvelle Marquife de Melun eft d'une des
plus anciennes & illuftres maifons du Vexin François.
L'aîné de fa maifon , eft Maréchal héréditane
du Vexin. Il eft en poffeffion de ce titre ,
dès l'an 1475 , fuivant les actes de ce temps ;
& autres jufques à nos jours.
Cette Mailon avoit fait don , précédemment , de
la cinquième partie de fa terre de Guiry , à l'Ab- 7
baye de Notre Dame du Tréfor, Ordre de Citeaux™
dans le Vexin Normand , en 1243. Ce don fut
208 MERCURE DE FRANCE
1
confirmé par la Reine Blanche & par le Rof
Saint Louis , par Lettres données à Vincennes erc
Juillet 1245. Les Religieufes s'engagerent , pir
Use tranfaction , de recevoir en reconnoiffance
de cette donation , dans leur Abbaye , fans
dot & à perpétuité une Demoiſelle de la maifon
de Guiry , defcendante en ligne directe der
mâle en mále. Elle jouit toujours de ce privi
lége.
Cette Maiſon a donné à l'Etat , deux grands
Veneurs de France en 700 , & 820 , un grand
Chambellan en 883 , un Evêque de Lifieux en
900 , un chef de la Légion de Normandie , en
912 , puis Lieutenant Général de Richard- fanspeur
, Duc de Normandie en 954 , un Seigneur
de Guiry , ancêtre de la Marquise de Melun
qui fue choifi & donné en ôtage pour la Per
fonne du Roi Jean , après la bataille de Poitiers
deux Lieutenants Généraux du pays d'Aunis
Ville & Gouvernement de la Rochelle , Meftress
de Camp de Cavalerie pere & fils.
Cette maifon de Guiry , deſcend de Philippes
de Guiry , qui époufa en 1755 , Marguerite de
Dreux , fille de François de Dreux , Seigneur de
Morainville , lequel avoit pour dixiéme ayeul le
Roi Louis-le-Gros.
-Les deux freres de la Marquife de Melun ,
Capitaines de Carabiniers , Chevaliers de Saint
Louis , ont été tués , l'aîné à la bataille de Fontenoi
, & l'autre à celle de Laufeld .
MORTS.
Meffire Jean de Pujol , Brigadier des Armées
du Roi , eft mort le 30 Mai dernier au Château de
La Grave en Albigeois , dans la 83 ° année de fon
JUILLET. 17600. 200
age ; fans avoir pris d'alliance . Il'a fait ſon héritier
Meffire Pierre- Louis-Jacques de Pujol , Baron de
la Grave , Capitaine de Cavalerie au Régiment de
Royal-Piémont , fon arriere-petit- neveu Breton
M. de Pujol avoit mérité, par des fervites diftin
gués, des penfions confidérables,
-Le ſeize du mois de Mai dernier , mourut au
Château de Magreville,près Anvers , Marie Conftance
de Buiffy.
Elle étoit de l'ancienne Maifon de Builly , connue
en Arrois dès le commencement du douzième
frécle. On voit encore dans l'Abbaye de S. Aubert
en Flandres une chartre de l'an 1178, par laquelle
on prouve , que Hagues , fils de Thiebault de
Buifly fit plufieurs donations confidérables a cette
Abbaye. It s'y voit encore un autre Acte de donation
fait par un autre Thiebault de Buifly, en
Pan 1262. *
Les premiers qui foient connus,par une filiation
faivie , appuyée fur des actes authentiques , & done
les trois branches de ce nom actuellement exiftanres
en Picardie, prouvent leur defcendance , font :
• Premierement , Jean de Buiffy , premier du
nom , Ecuyer , Seigneur de Villers- Broulin , de
Villerelle , & de Noullette qui vivoit en 1380 ; il"
époufa Saincte de Gribauvalle. Il eut de ce ma
riage Jean fecond du nom , Seigneur defdites'
terres , qui prit pour femme Catherine de Mailly
en 1414.
Antoine, premier du nom, leur fils Ecuyer Seigheur
de Villers- Broulin & de Noulette , fur
marié en premieres noces à Catherine de Lieftre ,
dont il n'eut point d'enfans ; & en fecondes nôces,
à Marie du Lonvault, en 1459.
Hiftoire Généalogique des Pays- Bas , ou Hiftoire de
Cambrai & du Cambrefis. Par Jean Charpentier , pagy
178 & 38. Imprimé à Leyde , en 1664
I
218 MERCURE DE FRANCE.
Jean , troifiéme du nom , Ecuyer , Seigneur de
Villers Broulin & de Noulette,fils aîné d'Antoine
épo faJeanne de la Rivierre en 1479.Dont Jacques,
Philippe , François & Pierre , Auteurs de la branche
établie en l'icardie , rapportée après celle des
ainés.
Jacques ,de Bully , premier du nom, époufa
Francode d'Erces.
Thilippe ,fut allié avec Catherine de Poix.
*
Frans Builly , I'd non , époufa en premieres
noe Catherine de Boufflers , en fecondes,
Claire All Lis eurent pour enfans François de
Builly fecond du nom , Ecuyer Seigneur de
Noulette , mort fans alliance. En lui finit cette
bran , he,
Mariede Buifly,fa focur , Dame & héritiere de
Noulette, fur mariée avec laques de Brias , Chevalier
Seigneur de Brias, Gouverneur & Capitaine
de Marienbourg. Elle mourur, fans pofténté.
I
latelle de Bly , fa lceu & héritie e , époufa
Char es de Bonnieres , Chevalier Seigneur de
Souaftres , Comte de Guilnes , Gouverneur &,
Grand Bill de S. Omer . Par cetre alliance , les
te res de Villers Breulin & de Noulette fortirent
de la branche mafculine .
Pierre de Builly , premier du nom , Ecuyer ,
quatrieme fils de Jean de Buity , troifiéme du
nom , & de Janne de la Rivierre , eut pour femme
Agnette de Caullins.
De Cade de Buifly , fecond du nom , Chevalier
Seigneur Dumefnil Yvrench * , qui époufa
Marie- Marguerite l'Herminier , defcendante au
fixiéme degré dudit Pierre , premier du nom
& d'Aguette de Caullins , font fotti les trois
branches qui fubfiftent aujourd'hui .
Ces Terres font fituées dans le Comté de Ponthieu
en Picardie,
JUILLET. 1760 .
21
Pierre de Builly , fecond du nom , Chevalier
auffi Seigneur Dumefnil Yvrench , aîné par la
mort de fon frere , a formé la premiere bran
che. Il époufa , le 8 Juillet 1688 , Marie- Marguerite
Leblond d'Acqueft. De ce mariage font
nés Pierre- Paul de Builly , Prêtre Religieux de
Clugny , Prieur de Saint Gelais & de Saint Brilfon
, Vicaire général de l'Abbé de Clagny,
Trois autres fils morts fans pofterité , & trois
filles Religieufes .
François Jofeph de Buiffy , Chevalier Seigneur
Dumefnil Yvrench d'Acqueit &c. cinquiéme filsh
devenu aîné, fut marié le 27 Avril 1717 , à Ma
rie Marguerite Marthe le Bel d'Huchennevilleg
Dame de la Vicomté Dumefnil ; de laquelle il
eur 1 ° , un fils mort en bas âge , 1 °. Paul François
de Builly , Vicomte Dumefnil , Moufquetairer
Roi , né en 1731 , 3 ° . & 4º. Claude, Che
valier de Buiffy , Seigneur de Tacerville , Capi→
taine au Régiment de Lorraine , & Honoré Abbé
de Builly , Grand-Vicaire de Lombez , tous,
deux jumeaux nés en 1732.
Les tilles font , Marie- Marguerite- Marthe de
Builly , née en 1728 , & mariée en 1752 , à
Marc Antoine de Carpentier , Chevalier Seigneur
de Neuville Gapenne & autres lieux , Capitaine
au Régiment de Lorraine Infanterie , & Marie-
Thérele de Builly , dite Mademoifelle de Beal
court , morte fans avoir été mariée.
La feconde branche eut pour Chef Honoré de
Buifly , Chevalier Seigneur dudit Lieu , Châtelain
de Long , Seigneur , Fondateur & Patron de l'Eglife
Collégiale de Longprez aux Corps Saints,fe
cond fils de Claude de Buiffy , fecond du nom ,
Chevalier Seigneur Dumefnil Yvrench , & de
Marie- Marguerite l'Herminier. Il prit pour fem
me , l'an 1692 , Marie-Marguerite Fuzelier. De
112 MERCURE DE FRANCE
cè mariage, naquirent Honoré- Charles, qui faits
Jacques , Prêtre , Chanoine de la Cathédrale &
Grand-Vicaire de l'Evêque d'Arras, N *** de Buif
fy, Moufquetaire du Roi, & plufieurs filles mortes
fans être mariées.
: Honoré-Charles de Buiffy, Chevalier Châtelainde-
Long , Seigneur , fondateur & Patron de l'Eglife
Collégiale de Longprez , aux Corps Saints
&c. &c. &c. époufa , le 20 Février 1733 , The
refe - Genevieve Ravot-d'Ombreval. De ce mariage
font nés plufieurs garçons , morts en bas
age . Il ne refte que Pierre de Buiffy , troifiéme
du nom , Chevalier Seigneur de Longprez , né
en 1737 , reçu Chevaux - Léger de la Garde du
Roi en 1758 , & Officier au Régiment des Gar
des Françoiſes en 1759', & trois filles.
-L'Auteur de la troifiéme branche , eft Claude
Jofeph de Builly , Chevalier Seigneur de Moromainil,
Fontaine-lez-fec &c. troifiéme fils de
Claude de Builly. Il eut de fon mariage avec
Françoife de la. Caille , Pierre - Joſeph de Buiffy
qui fuit , & Françoife - Marguerite - Félicité de
Buiffy , Demoifelle de Ponthoille , morte fans être
mariée.
Pierre-Jofeph, épouſa Marie-Elizabeth Fuzelier.
Il eut de ce mariage quatre garçons & trois
Billes.
Les armes font d'argent , à la face de gueule ,
chargée de trois boucles d'or. Le cris d'armes , attente
nuit Buiffy. ・・
Dame Françoife Elizabeth de Rouxel de Gran
cey , veuve de Mellire Gabriel - Etienne - Louis
de Texier , Marquis d'Hautefeuille , Lieutenant
Général des Armées du Roi , & Meltre de Camp
Général des Dragons , mourut en cette Ville , le
Mai , dans la 88 année de fon âge.
JUILLET. 1760. 273
Therefe de Ligneville , fille de Jean-Jacques ,
Marquis de Ligneville , Comte du Saint Empire ,
& de Dame Soreau , eft morte à Marly , âgée
de 24 ans.
Claude-François de Narbonne- Peler , Evêque
de Leictour , eit mort dans fon Diocèfe , le 14
Mai , âgé de 68 ans.
Jeanne-Elizabeth , Douairiere de Chriſtian - Augufte
, Prince d'Anhalt - Zerbft , foeur du Roi de
Suéde , & mere de la grande Ducheſſe de Ruſ
fie , eft morte le 30 du mois dernier dans cette
Ville , où elle s'étoit retirée depuis deux ans , à
l'occafion des troubles qui regnent en Allemagne.
Cette Princeffe étoit dans fa 48º . année. Son
corps fera tranfporté en Allemagne , pour y
être inhumé dans le tombeau de la maifon d'Anhalt-
Zerbft.
Meffire Louis - Gabriel le Preftre , Marquis de
Vauban , Brigadier des Armées du Roi , mou
Fut le 22 du mois dernier , dans fon Châteam
de Vauban , âgé de 55 ans,
214 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATION.
J'Arlu, par ordre de Monfeigneur de Chancelier
le premier Mercure du mois de Juillet 1760 ,
je n'y ai rien trouvé qui puille en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 30 Juin 1760. ĠUIKOY.
до
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
E
ARTICLE PREMIER,
PITRE à M. le Comte de **
Page 4
La Peinture ala mode , à M. L. M. D. M.
Imitation de l'Ode IV. du 1. Livre des Odes
E d'Horace. Solvitur aciis hyems & c .
Remercîment à M. le Marquis de Paulmy ,
Ambafladeur de S M. en Pologne.
Cinnaine , ou les Artifans d'Athènes.
43
14
τις
Chanfon à M. d'E... Int . D. N .. B ... & G.
d'Au .pour le jour de fa fête.
42 Sonnet.
43
Epître , à M. de K.. ancien Capitaine au Régiment
de M. & Général de la Calotte.
Lettre à M. l'Abbé Blot , fur les inconvéniens
de l'éducation domestique.
54
49
Enigmes.
Logegryphes.
Chanion .
72 & 73
73 & 74
75 &76
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Effai de Politique & de Morale calculée. 77
JUILLET 1769.-
215
Réponse à la Lettre de M. l'Abbé Trublet ,
inférée dans le Ivold Mercure d'Avril .
Mémoire , fur des armes anciennes.
Mongmens antiques , trouvés à Gotecote ,
près Dieppe.
La Nature développée.
103
Annonce des Livres nouveaux. ITS &fuiv.
Lettre de M. d'Alembert , à l'Auteur du
Mercure. M 2
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
Difcours fur l'Hiſtoire , envoyé à l'Académie
de Nancy , par M. Marin , &c.
GÉOMÉTRI E.
Suite du Mémoire lû à l'Académie des
Sciences , par Jean- Antoine Glenat .
Extrait du Difcours prononcé le 13 Mars
1760 , pour l'ouverture des Ecoles de
Chirurgie établie en la Ville d'Orléans .
Lettre de M.... à M... fur l'Architecture.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES .
CHIRURGIE.
122
137
151
164
Extrait d'une Lettre de M. de Baux , Docteur
en Médecine , à M. de la Condamine. 171
Horlogerie.
MECHANIQUES.
Mémoire des Ouvrages de Méchanique du
fieur Miller Hebrahime , Machinifte de
Sa Majesté le Roi de Pologne, "
174
216 MERCURE DE FRANCE .
ART. V. SP J -CTACLE 6,
Opéra.
184
Comédie Françoile. 211 & 188
Comédie Italienne. 188 & 189
Concert Spirituel.
190
ART. VI. Nouvelles Politiques. 191
Mariages & Morts .
!
LaChanfon notée , doit regarder la page 75.
206 &fuir,
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
sue & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU A U ROI.
JUILLET. 1760 .
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Shusim
17.
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis a vis la Comédie Françoife
PRAULT, quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi:

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier , Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch, à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs,
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à
M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols pièce .
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou qui prendront les frais du pore
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'est - à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci deffus.
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces
envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fuit d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
De la Place , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Le format , le nombre de
volumes & les conditions, font les mêmes
pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET . 1760.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE , SUR LA SANTÉ ,
A M. DE MON TULE' , pendantfa
CE
convalescence.
Mens fana , in corpore fano. Mart.
E n'eft point , Montulé , la Gloire , la Nobleffe
,
La Faveur , les Plaifirs , enfans de la Molleffe ,
Qui peuvent , ici-bas , verfés à pleines mains ,
De leur fort malheureux , confoler les humains .
La gloire eft,à mes yeux , une étoupe enfâmée ,
LI. Vol.
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Qui brille, & qui s'éteint , fans bruit & fans fumée;
La perfide Molleffe un Tyran fuborneur ,
La Fortune un écueil , le Plaifir une erreur ,
La Faveur un fignal d'une chute prochaine ,
La Nobleffe un fardeau , les Honneurs une chaîne.
La Nature a femé , fur les pas des Mortels ,
Peu de folides biens , beaucoup de maux réels ,
Leur importun effain nous affiége fans ceffe ;
Mais , aprés la Vertu , l'Amitié , la Sageſſe ,
Des biens que nous départ la célefte bonté ,
Le plus pur , le plus doux,quel eft- il ? LA SANTÉ.
Je la vois ! l'incarnat brille fur fon viſage :
Mille fleurs , à l'envi , naiflent fur fon pallage ;
Auprès d'elle eft la joie au front calme & ferein ;
Le tranquille fommeil repofe dans fon ſein ;
Le fourire embellit & fes yeux & fa bouche ;
Elle fuit du chagrin l'afpect fombre & farouche ;
Les plaifirs innocens folâtrent fous les pas ;
Mars lui doit fa vigueur , & Vénus les appas.
Sans clle , tout larguit dans la Nature entière ;
Notre ceil est offenté des traits de la lumière ;
Notre corps affaillé , qui fe traîne à pas lents ,
Fait plier, fous fon poids , nos genoux chancelans :
Sanselle , le Nedar n'eft que fiel & qu'Ablynthe ,
La liberté fe change en pénible contrainte ;
L'Amour , en foupirant , renverfe fon Rambeau;
Et la mort , fous nos pieds , creufe notre tombeau.
O bienfaifante Hygie ! 6 fanté defirable !
JUILLET. 1760 .
י ד
Aux richeffes des Grands mille fois préférable ,
Trop heureux le Mortel qui , goûtant tes douceurs
,
Sçait connoître & fentir le prix de tes faveurs!
Mais l'homme inconféquent , qu'un vain phantôme
attire ,
Préfente te méprife , abfente te defire.
L'Amant présomptueux d'une jeune beauté ,
La néglige , & s'endort dans la fécurité :
Mais fiquelque Rival lui ravit fa conquête ,
Il foupire , il connoît la perte qu'il a faite ;
Il promet , il menace , il fupplie , il gémit ;
Tous les efforts font vains , l'infidéle s'en rit:
De même la fanté s'enfuit & nous échape.
Déeffe d'Epidaure & Fille d'Efculape ,
La Gréce l'adoroit fous ce nom emprunté .
La Gréce fe trompoit : c'eft la frugalicé
Jointe avec le travail , qui lui donna la vie ,
Et la pareffe fut fa mortelle ennemie.
Voyez ces laboureurs qui , la bêche à la main ,
Sont courbés vers la tèrre , & déchirent fon fein :
Sur le foir , en chantant , ils gagnent leurs chaumiércs
,
Oà Morphée , à grands flots , inonde leurs paupiéres
:
Tandis que , mê ne au fein de fon oifiveté ,
Martyr de l'abondance & de la volupté,
Verrès , par mille cris , dans l'accès de fa goute ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE
De fon vaſte palais fait retentir la voute.
» Une ſanté durable eſt un bien précieur ,
>> Rare chez les Mortels , l'appanage des Dieux
Mais , hélas ! dites-vous , l'homme eft foible &
» fragile ,
» Il porte ce tréfor dans un vaſe d'argile 3
» Et je gémis de voir ce Roi des Animaux
» Plus malheureux qu'eux tous , en proye à plus
>> de maux ?
›› La Nature a voulu , fans doute , mere fage;
>> Entre tous les enfans faire un égal partage ,'
»Aux brutes n'accorder qu'un inftin& limité ,
» Mais au lieu de l'eſprit , leur donner la ſanté ?
La Nature n'eft point une injufte marâtre ,
Elle a mieux partagé l'homme qu'elle idolâtre.
Eh ! dans un corps mal fain,qu'importe la Raifon
C'est un Cocher adroit , affis fur le timon
D'un char tout fracaffé , fans foûpente & fans roues
C'eſt un Pilote expert , ſur un Vaiſſeau fans proue
Dans un hommefouffrant , l'efprit n'a point d'ef
for ;
Le mal , le mal l'enchaîne ; & s'il conſerve encor
De fon activité le facile exercice ,
It oppofe à loifir , pour croître fon fupplice ,
La douleur du préfent à fon bonheur paffé ,
Et fouffre tous les maux dont il eft menacé.
Ainfi le paffager , dans la nuit de l'orage ,
Appelle le beau tems , redoute le naufrage
JUILLET. 1760!
Mais fi l'éclair découvre à fes yeux effrayés
Le vafte gouffre d'eau qui s'ouvre ſous ſes piés ,
Le Navire panché fans mât & fans cordage ,
Et tous les Matelots ſe ſauvant à la nage ;
Dans ce moment d'horreur,quel fera fon effroi ?
Vous avez vû ſouvent l'hiſtoire de ce Roi
Qui , d'un fceptre de fer , gouvernoit l'Etrurie ,
Mizence étoit fon nom : fon affreuſe induſtrie
Inventa , dans Agylle , un fupplice nouveau.
Dans les bras d'un cadavre arraché du tombeau ,,
Outrageant doublement la Nature indignée ,,
Ce Tyran étendoit fa victime enchaînée :
Ses facriléges mains preffoient avec effort.
La bouche du vivant fur la bouche du morts
Et de ces deux moitiés formant un tout horrible ,
Il goûtoit à longs traits ce fpectacle tèrrible.
Sur des corps exhumés , ces hommes expirans ,,
De notre âme attachée à des membres fouffrans ,,
Sont l'emblême parfaite & le tableau fidèle ;
Sa lumière n'eſt plus qu'une foible étincèle ;
Elle foufle & ne peur , malgré les vains efforts ,
S'affranchir des liens qui l'enchaînent au corps.
Aux traits de la douleur , lorſque l'homme eft:
en bute ,
Ah ! que n'est- il réduit à l'inſtinct de la brute ::
De la feule Nature implorant le fecours ,
Du , ſes mains renoûroient la trame de les jours ,,
Virg. L. VIII.
10 MERCURE DE FRANCE.
Ou , fi le noir trépas , lui fermant la paupière ,
Du mbeau de fa vie éclipfoit la lumière ;
Sans craindre le réveil , fans effroi , fans remord ,
Il s'abandonneroit au fommeil de la mort.
O Mortel! animal , imprudent & fuperbe !
Si le Cerf vagabond , qui pait & broute l'herbe ,
Jouit de plus de vie & de plus de fanté ,
C'eil toi qui l'as voulu : regarde à ton côté ;
Vois-le , fuivant les loix de la fimple Nature ,
Trouver , à chaque pas , fa boillon , fa pâture ,
Lorique pour contenter des frivoles beſoins ,
Tu te livres , fans ceffe , à de pénibles foins .
Ignorant du plaifir les fubtiles amorces ,
La molle volupté n'énerve point les forces ;
Et l'Amour ce tyran , qui voit chez les mortels
Tous les maux raffemblés , autour de fes autels ,
Exerçant fur nous feuls fa barbare furie ,
N'afecte point , chez lui , les fources de la vie.
Aufli, voyez l'Aiglon planant au haut des airs ;
Entendez le Lion rugir dans les Délerts;
L'un fixe du Soleil la face étincelante ,
L'autre, dans les forêts fene , au loin l'épouvantes
Tous deux font éclater cette bouillante ardeur ,
Qui fut avec le fang tranfmife dans leur coeur.
Mais , parmi les humains , hélas ! tout dégénère ,
La force , la fanté , la vertu , tout s'altère:
Nos pères ont déchu , nous avons empiré ,
Le vice , en circulant, s'augmente par degré
UILLET. 1760. II
Le neveu d'un Achille eft un lâche Therfite ,
Et le fils d'un Hercule un vil Hermaphrodite.
Ces Avortons flétris par le foufle empeſté
De l'affreufe débauche , au regard effronté ,
Foibles & languiffans , au fein de la jeuneſſe ,
Eprouvent les dégoûts de la trifte vieillelle ,
Et leurs fronts , dépouillés des rofes du Printems ,
Sont déja fillonnés par les rides du tems.
O fortunés Mortels de l'âge d'or du monde !
O nos premiers ayeux ! fi de la nuit profonde,
Vouspouviez reparoître un inftant parmi nous,
Vos mânes indignés frémiroient de courroux .
Un tranquille fommeil , fur un lit de verdure,
D'un ruiffeau tranſparent l'onde agréable & pure ,
Les fruits de vos vergers , le lait de vos brebis ,
Dont la toifon formoit vos plus riches habits , *
Réparoient de vos corps les forces abbattues ;
Sous vos toîts , dans les champs , vos moitiés ingénues
Partageoient vos travaux , & leur prodigue amour
Vous déla foit la nuit des fatigues du jour ;
Vos enfans vigoureux , images de leurs peres ,
S'abreuvoient d'un lait put , dans le fein de leurs .
meres ;
Leur effain floriffant ne s'offroit à vos yeux ,
Que comme un gage fûr de la faveur des Cieux ;
Du joug des paffions votre coeur étoit libre :
Confervant des humeurs le parfait équilibre ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE:
Le travail , l'innocence , & la fobriété ,
Vous préparoient des ans filés par la fanté ;
Et le Soleil fuivi des faifons & des heures ,
Des Signes inclinés parcourant les demeures ,
Avoit cent & cent fois recommencé fon cours ,-
d'éclairer le dernier de vos jours .
Avant que
Que les teups font changés ! Quel art , quelle
défenſe
Pourra dérober l'homme aux dangers de l'en--
fance ?
Des foyers paternels , triftement éloigné ,
Et par la propre mere , en naiffant dédaigné ,
On le jette , au hazard , dans un fein mercenaire ?
Jouet infortuné d'une vile Etrangère,
Que de maux à la fois affiégent fon berceau!
Combien ne font qu'un pas de la vie au tombeau!
L'una puifé , neuf mois , créature éphémère ,
Unfuc envenimé , dans les flancs de la mère
L'autre , d'une marâtre enfant abondonné ,
Dépérit , en fuçant un lait empoisonné :
La plupart , infectés de ce venin funeſte
Que mit dans notre fang la colère célefte ,
Tombent, dès le matin, comme ces tendres fleurs
Que tranche fans pitié la faulx des moiffonneurs
Si de l'heureux Tronchin , l'habile expérience ,
De ce germe empefté corrigeant l'influence ,
Dans leurs frêles vaiffeaux , n'introduit un levais
Qui challe le poifon recelé dans leur fein
JUILLET. 1760.
Heureux l'enfant ! .. que dis-je ? il vaudroit
mieux encore
Expirer dans cet âge où ſoi-même on s'ignore ,
Quede croître pour être Efclaves malheureux ,
Les indignes jouets d'un âge impétueux.
Quel déluge de maux menace la jeuneſſe ! ⠀
Qui pourra l'arracher à fa propre foibleffe ?-
La chaleur de fon fang irrite ſes deſirs ;
Elle vole à la mort , en courant aux plaifirs ....
Fuyez , jeune imprudent ! la volupté perfide
Vous offre , en fouriant , une coupe homicide...-
Fuyez !... Mais il a bû le breuvage empefté .
Déjà du noir poiſon ſon ſang eſt infecté ;
Il perd & fa couleur & fa forme premiere :
Honteux de fon état & fuyant la lumière ,
Sur un lit de douleurs il gémit abattu ,
Et pleure fa fanté bien plus que fa vertu.
Infortunés humains ! pour combler vos misères
Il vous manquoit un mal ignoré de vos pères s
Colomb le fut chercher fous un Ciel ennemi ,
Où de fes flancs impurs , l'Enfer l'avoit vomi
Ce Génois intrépide a , du brulant Tropique
Tranſplanté dans nos murs cette peſte publique,
Et la fatale boëte a produit moins de maux ,
Qu'il n'en fortit du fein de fes affreux vaiſſeaux?
L'Amérique , il eſt vrai , fous nos loix eft rangée;
Mais fon mal nous détruit: l'Amérique eft vangée!
Si ce venin fubtil empoiſonne nos jours ,
Et de notre jeuneffe abrége l'heureux cours 3 A
14 MERCURE DE FRANCE.
Le Luxe, enfant des Arts , & fa foeur la Molleffe,
Par le vice engendrée au fein de la Richeffe ,
Verlant,fur l'age mûr, leurs trompeufes douceurs ,
Enerventnotre corps & corrompent nos moeurs.
Voyez ce Sibarite , enyvré de délices :
Sa table tous les jours gémit fous trois fervices ;
Les plus rares liqueurs , les vins les plus parfaits
Brillent dans les cristaux qui parent fes Buffers ,
L'air , les eaux & la terre en fa faveur s'épuilent ;
Tout ce que dans leur fein les deux mondes produifent
,
Se raffemble , à grands frais , dans fes brillans.
feltins.
Qu'arrive- t-il brulé de ragoûts & de vins ,
Le fuc mal digéré , qui dans fon fang abonde ,
Eft pour lui de cent maux la fe mence féconde ;
Et peut- être qu'un jour , victime du trépas ,
Il tombera , fans vie , après un long repas.
De tant d'infirmités , telle eft la triste fource !
Ainfi font arrêtés , au milieu de leur courfe ,
Tous ces hommes livrés à leurs groffiers defirs ,
Vieillis par la molleife , ufés par les plaisirs .
Cependant,j'en conviens , la fobre Tempérance
N'étouffe pas toujours l'invifible femence
De certains maux pro fuits par le tempérament ,
Qui dans nos foibles corps fermentent fourdement
Hélas ! tu viens d'en faire une épreuve ter ible ,
Toi, qui , fage en tes mocurs , Philofophe fenfiole ,
JUILLET. 1760 . IS
Mariant au travail les plaifirs & tes goûts ,
Sçavois en faire un choix & les modérer tous .
Je te vois , tout - à coup , foutirant , pále , immobile
,
Victime des combats du fang & de la bile ,
Eten lu fur un lit arrofé de ton fang ;
Un inviſible trait te déchire le fanc ,
La fiévre a redoublé fa courfe violente ,
Et la mort fecouant fa faulx étincelante ,
Brave l'Art de Petit , & malgré les fecours ,
Menace de couper le titlu de tes jours.
Le coeur gros de foupirs & navré de triftefle ,
Ton aimable moitié , foible par fa tendieffe ,
Forte par la raison , te dérobe les pleurs ,
Et dévore tout bas les trop juſtes douleurs :
Les ombres du tombeau... mais le jour vient d'éclore
;
Déja de ta fanté , j'ai vû briller l'Aurore ,
Le Ciel eft plus ferein , les Altres font plus beaux,
Et l'Univers entier fort pour toi du Cahos.
Jouis de a Nature & de ton nouvel etre :
Ainfi que toi mourante , elle vient de renaître ;
Chaque jour l'embellit & lui rend fa couleur ;
Chaque jour te rendra ta premiere vigueur.
Va l'obferver de près , dans ce champêtre afyle ,
Arrolé par les eaux de la Seine tranquille.
C'est là que fous un ciel & de pourpre & d'azur,
Dans le fein du repos , refpirant un air pur ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Tu verras les plaifirs , entr'eux d'intelligence ,
Hâter les pas tardifs de la convalefcence ,
Et bientôt , en triomphe , amener dans tes bras ,
La fanté fugitive , avec tous les appas.
Tu fentiras , alors , libre d'inquiétude ,
Les charmes des beaux arts , les douceurs de l'é
tude.
Ici , tu mêleras la profe avec les vers ;
Là , tu feras la guèrre aux habitans des airs 3
Et nous verrons fouvent ta main libre & facile
Animer le paftel fur la toile docile.
Ainfi , tu jouiras de ton oifiveté ,
En mettant à profit les jours de la ſanté.
Mais rendus à la vie , en faire un doux uſage 5
C'eſt affez pour le peuple,& trop peu pour le lage.
L'homme fain fe relâche & néglige les moeurs :
Affligés & fouffrans nous enfommes meilleurs.
Par un foible lien attachés à la vie ,
L'amour , l'ambition , l'intérêt & l'envie ,
N'excitent dans nos coeurs que dégoûts & mépris ;
Les feu Isbiens dont , alors , nous connoiffons le
prix ,
Sont la fanté , l'honneur , ierepos , l'innocence.
Nous partageons déja , dans l'ombre du filence ,
Les momens defirés d'un avenir douteux ,
Entre nos vrais amis , la lecture & les jeux.
A nos yeux déffillés , épris de la Nature ,
Le monde n'offre plus que fard & qu'impoſture ;
JUILLET. 1760.
Ses faftueux plaifirs n'ont plus d'attraits pour nous.-
Les objets innocens de nos voeux les plus doux ,
Sont les grottes , les fleurs , les eaux d'une fontaine.
Du préjugé vaincu , la lueur incertaine
S'éteint au feul aſpect de la vive clarté
Que répand fur fur nos yeux la pure vérité.
Les Sceptiques alors , malgré leurs vains phan
tômes.
Sentent qu'il eft un Dieu , les Rois qu'ils font des
hommes.
Je renfermerai donc les volumes entiers
Des Grecs & des Latins , Philofophes altiers ,
Dans ce feul mot que Pline apprit à ma jeuneffe
» Voulons-nous à nos pas , enchaîner la Sageſſe
>> En voici le moyen : foyons tels en fanté ,
»Que nous étions , Ami , dans notre infirmité.
QU'IL EST DANGEREUX DE MENTIR !
NOUVELLE ANGLOISE.
CHARLO HARLOTTE & MARIE , avoient été
élevées enſemble ; elles étoient à- peuprès
de même âge , également aimables ,
& de même condition ; mais Charlotte ,
en qualité de fille unique , devoit être
beaucoup plus riche. Auffi ne tarda- t-elle
18 MERCURE DE FRANCE.
pas à être recherchée par un Officier aux
Gardes , nommé Friman ; mais dont la
fortune ne parut pas affez confidérable
aux parens de Charlotte , pour qu'ils confentiffent
à cette union. Ce refus déconcerta
les deux amans , qui avoient du
goût l'un pour l'autre ; & l'on crut , pour
éteindre plus fûrement cette paffion naiffante
, devoir envoyer Charlotte à la
campagne. L'abfence , au bout de quelques
mois , avoit produit fur elle fon effet
ordinaire ; lorfque fon père vint la
voir , accompagné dun jeune , aimable ,
& riche Baronet , que nous appellerons
Sir James , qu'il lui deftinoit pour
époux. Charlotte, ennuyée de la fclitude ,
éblouie du rang de fon amant , & preffée
pir fon père , ne fit foupirer Sir James
qu'antant que la décence l'exigeoit ; &
confentit enfin à fe voir appeller Myladi.
Les nouveaux époux ne revinrent à Londres
que quelques mois après ; & la tante
de Charlotte , qui l'avoit reçue à la campagne
, confentit d'autant plus ailément
à les y accompagner , que fa fille l'importunoit
depuis longtemps , du defir de
voir cette Capitale.
Friman , informé du mariage de Charlotte
, en avoit été véritablement affligé.
Il avoit connu Marie chez fon infidelle :
JUILLET. 1760 : 19
il l'avoit été voir ; & les charmes de cette
fille , autant que le dépit d'avoir été trahi
par l'autre , l'avoient engagé à la demander
à les parens , qui la lui avoient ac-
" cordée .
L'amitié des deux jeunes époufes , parut
platot augmentée que diminuée par
leur mariage. Elles devinrent inféparables.
Mais Sir James , d'une part , &
Miftris Friman , de l'autre , ne pouvoient
réfléchir fans quelque inquiétude fur des
entrevues auffi fréquentes & auffi familieres
, entre un amant & une maîtreffe ,
que l'autorité feule avoit empêchés
´d'être uais l'un à l'autre ; & quoiqu'ils
fuflent témoins de ces mêmes entrevues ,
Sir James devint infenfiblement auffi jaloux
de fa femme , que Miftris Friman de
fon mari.
2 Sir James , au mois de Mai fuivant
fut obligé de s'abfenter , pour l'élection
d'un Membre du Parlement. Il n'alloit
qu'à quelques lieues de Londres , & ne
devoit revenir que le lendemain. Le jour
de fon départ , Myladi alla paffer la foirée
chez Miftris Friman , dont l'époux étoit
de garde chez le Roi ; & les deux Dames
, après fouper , firent un Piquet , qui
les conduifit , fans qu'elles s'en apperçuflent
, jufqu'à trois heures du matin.
to MERCURE DE FRANCE
Lady James , effrayée , vouloit s'en fefourner
chez elle : mais fon amie , pour
déguifer peut-être mieux fes fentimens
fecrets , la preffa fi vivement d'attendre
le retour de Friman , qui ne pouvoit
tarder, que Myladi ſe vit forcée d'y confentir.
Le Capitaine arriva , vers cinq
heures du matin. On fit chercher vainement
des porteurs : il fallut fe contenter
d'un caroffe de place ; & le Capitaine
voulut accompagner Myladi jufques chez
elle. Myladi s'en défendit , avec quelque
efpéce d'émotion : elle le regardoit , probablement
, d'un eil moins indifférent
qu'elle n'eût defiré ; & fentoit d'autant
mieux l'embarras où la jettoit cette offre.
Mais quelles que fuffent fes raifons pour
fe difpenfer de l'accepter , le Capitaine
infifta fi fortement fur les dangers qu'elle
pourroit courir , qu'elle fe vit obligée
de céder. Friman , par cette politeffe
importune , ignoroit combien if genoit
Myladi, & combien il indifpofoit fon
époufe. Celle- ci ne pouvoit cependant
s'y oppofer , fans laiffer tranfpirer des
fymptômes de jaloufie qu'elle vouloit
cacher à fon amic. Avec un air d'aifance ,
capable d'en prévenir jufqu'au moindre
foupçon , elle pria fon mari , lorfqu'il reneroit,
de ne point troubler fon fommeil;

JUILLET. 1760.
& ajouta même , en bâillant , qu'elle dord
moit déjà. Il étoit cinq heures & demie ;
quand le Capitaine & Myladi partirent :
La matinée étoit belle ; l'efpéce de conteftation
qui avoit précédé leur départ ,
avoit écarté toute difpofition au fommeil
; & Myladi , lâcha , fans trop y penfer
, qu'elle eût préféré un tour de promenade
, dans le Parc , au befoin de s'aller
coucher. Le Capitaine applaudit à
cette idée ; & propofa de le faire defcendre
à la porte de S. James. Myladi ,
qui devoit encore plus craindre d'être
vue feule à la promenade avec Friman ,
& furtout à pareille heure , que d'en être
reconduite dans un caroffe de place , ne
trouva qu'un expédient pour ſe tirer du
nouvel embarras où fon imprudence venoit
de la jetter. Ce fut de propofer de
faire arrêter chez fon père , dont la maifon
étoit voifine ; & d'y prendre avec
eux fa coufine , qu'elle fçavoit être fort
matinale. Ce projet fut exécuté. Mais
cette coufine , qui fe trouva fort enrhumée
, ayant confeillé à Myladi de refter
plutôt chez elle , & de ne retourner
au logis qu'après le déjeûner : » Non !
( s'écria Myladi , ) j'ai cette promenade
» en tête.... Mais , pour me débarraſſer du
Capitaine , je vais lui faire dire que
j'accepte vos offres.
22 MERCURE DE FRANCE.
Le Capitaine , informé de la réfolution
de Myladi , renvoya le caroffe . Mais ,
piqué de ce que lui avoit dit fa femme ,
& fe fentant peu de difpofition au fommeil
, il entra dans le Parc , pour y gouter
la fraîcheur du matin.
Lady James, ne doutant pas que le Capitaine
ne fût retourné chez lui , & fe félicitant
d'en être délivrée , ne tarda pas
elle -même à s'y rendre.
Friman , avoit déjà gagné le haut du
mail ; & fut fort étonné , en fe retournant
, d'appercevoir Myladi vers l'autre
bout de l'allée , & venant droit à lui .
Des que Myladi le reconnut ; le fouvenir
de la défaite dont elle venoit de fe fervir
avec lui , le motif qui l'y avoit engagée
, le démenti qu'y donnoit fa préfence
, le trouble qui naiffoit d'une fitua
tion qu'elle avoit tant d'intérêt d'éviter
tout fembla concourir pour ajouter à
un excès de confufion qu'il n'étoit guères
poffible de cacher. La vanité pourtant
, & le faux air du monde , l'emporterent
bientôt fur la prudence & fur .
la vérité. Le defir d'écarter de l'efprit
du Capitaine l'idée même du foupçon
qu'elle le méprifât , ou le craignît , lui
fit aflez prendre fur elle pour l'aborder
d'un air riant , & pour rejetter ce que.
JUILLET. 1760 . * 23 ...
fon procédé avoit de contradictoire avec
ce qu'elle lui avoit fait dire l'inftant
auparavant
, fur une fantaifie momentanée ,
dont elle- même ne pouvoit fe rendre
compte. Elle ne penfoit pas que ce propos
, peu réfléchi , rendoit pour le moment
fa retraite impoffible. Auffi leur
promenade dura -t - elle jufqu'à près de
neuf heures. Alors , le Ciel s'étant couvert
, & les menaçant d'un orage ; Friman
appella des porteurs , & prit congé de
Myladi.
Le hazard avoit voulu que Sir James ,
dont les affaires l'avoient retenu moins
qu'il ne penfoit en partant , étoit revenu
chez lui la veille , au foir ; où il avoit
appris , de fes gens , que fa femme étoit
chez le Capitaine Friman ; & cette vifite
, pendant fon abfence , lui avoit fécrettement
déplu . La jaloufie exagère ,
& réalife tout. Il ne tarda pourtant pas
à fe condamner lui même , en fe rappellant
que la préfence de l'époufe du Capitaine
, devoit lui être un fûr garant de la
conduite de la fienne. Mais les foupçons
revinrent , & groffirent à proportion que"
la nuit s'avançoit . Il la pala dans les
horreurs de la crainte & du reffentiment , 1
attentif au moindre bruit , en s'égarant
& fe perdant lui- même dans la multitu24
MERCURE DE FRANCE
de des fuppofitions les plus extravagan
tes. Au point du jour , flotant encore
dans l'indécifion ; tantôt , voulant attendre
l'événement chez lui , tantôt , prêt
à fortir pour aller chez le Capitaine
mais toujours retenu par la honte de
paffer pour jaloux : rien ne pouvoit égaler
le fupplice de fa fituation ! Enfin ,
la curiofité fut la plus forte. Il fortit ,
vers huit heures , pour fe rendre chez
Friman : mais en difant , chez lui , qu'il
n'alloit qu'au Caffé le plus prochain.
Miftris Friman , malgré l'indifference
qu'elle avoit affectée la veille , au mo
ment du départ du Capitaine & de My
ladi , avoit paffé la nuit la plus cruelle ,
c'est-à- dire , à- peu- près femblable à celle
de Sir James. Elle étoit encore debout ,
lorfqu'on lui annonça fon arrivée. Cet
époux inquiet , vit bientôt qu'elle avoit
pleuré. Ses craintes redoublerent : il augura
quelque accident arrivé à fa femme,
& il en frémit. Mais il n'apprit que
trop tôt , pour fon malheur , que My
ladi étoit fortie de chez fon amie avec
Friman à cinq heures du matin ; &
que Friman n'étoit pas encore de re
tour.
>
Miftris Friman , de fon côté , apprit de
SirJames que fon épouſe n'avoit point
encora
JUILLET. 1760 . 25
encore parue chez lui. Voilà fes foupçons
confirmés ; & dans les efforts mêmes
que la crainte d'un duel entre les deux
époux lui fait employer vainement pour
cacher fa jalousie , elle fournit au malheureux
Sir James tout ce qu'il falloit
pour confirmer les fiens. Il obtint pourtant
fur lui- même de refter chez Mifiris
Friman , & de lui déguifer la violence
des fentimens qui l'agitoient , jufqu'au
retour de fon mari ; & jamais deux mortels
, peut-être , ne furent plus embar
raffés de la préſence de l'un l'autre.
Tandis qu'on préparoit le déjeûner , le
Docteur Taule le préſenta pour ſouhaiter
le bonjour à Miftris Friman ; & ( au grand
foulagement des deux Parties fouffrantes )
fut introduit dans le moment. Le Docteur
, eft une de ces Commères mâles ,
un de ces êtres bavards , qui font partout
, qui fçavent tout , rient de tout ,
difent tout fans réfléchir fur rien , vrais
fléaux de fociété , & que l'opinion vul
gaire prône partout comme amufans.
A l'efpéce d'accablement qu'il crut démêler
dans les yeux de Miftris Friman ,
il tenta fans fuccès tous les moyens de
l'en diftraire. Bientôt , piqué de tant de
réfiſtance , & d'un air ironiquement important
: » Il ne tiendroit qu'à moi (dit - il )
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
"
"

>
-- -
» de donner un fondement plus férieux à
» la mauvaiſe humeur de Madame.....
» Car le Capitaine... Eh bien , le Capi-
» taine ? qu'a- t- il dit ? qu'a- t- il fait, pour
m'indifpofer contre lui ? ( interrompit
avec vivacité Miftris Friman ? ) » Je
l'ignore , ( reprit le Docteur , d'un air
malin , ) mais je l'ai vû , dans l'inftant
» même près de la porte d'un Bai-
» gneur , à quatre pas du Parc , & con-
» duifant très galamment une belle Dame
jufqu'à fa chaife... L'émotion que ce
propos produifit tout à coup fur la
phyfionomie des deux Auditeurs , ayane
convaincu M. Tattle qu'il en avoit trop
dit : Ah Madame ! ( ajouta- t- il avec
empreffement ) " gardez - vous d'en être
jaloufe ; car , malgré l'apparente ma-
» lignité de mon rapport , je dois vous.
avouer qu'à fon maintien , ainfi qu'à
»fon ajuftement , cette Dame ne fauroit
» m'être fufpecte. Il ne manquoit que
cette derniere particularité , pour confirmer
tous les foupçons qu'il imaginoit
diffiper ; & le Docteur , lifant trop dans
les yeux qu'il n'étoit pas fi bonne compagnie
que d'ordinaire , ſe hâta de prendre
congé. Mais le Capitaine, qui le rencontra
à la porte , le fit bientôt rentrer
avec lui. Sa préſence , quoique d'un poids
"
JUILLET. 1760. 27
affez léger , en impofa pourtant aflez
pour contenir le refte de la compagnie ;
& Sir James , d'un ton auffi badin qu'il
fut capable de le prendre , demanda au
Capitaine , ce qu'il avoit fait de fa femme
? A quoi , le Capitaine , après avoir
un peu hélité , répondit , qu'il l'avoit defcendue
de grand matin chez fon père ;
d'où elle lui avoit fait dire que fa coufine,
qui étoit incommodée , l'avoit priće
d'y rester à déjeûner. Friman , qui ne favoit
rien de l'anecdote racontée par le
Docteur , avoit jugé qu'il pouvoit hazarder
ce petit menfonge indirect , pour
cacher la vérité du fait tant à fon époufe
qu'à Sir James. Il fentoit pourtant
bien que Sir James , en allant chercher
fa femme chez fon père , apprendroit
fans doute qu'elle n'y étoit pas reftée à
déjeûner. Mais , comme il ne s'enfuivoit
pas de là , que lui , Friman , eût pallé cet
intervalle de temps avec elle , il laiffoit
à cette Dame à juftifier fon abfence comme
elle le trouveroit bon, ne doutant nullement
qu'elle ne fût encore plus intéreflée
que lui à ne point parler de leur
promenade. Sir James , après cette explication
, fortit de chez Friman , & fut
fuivi par le Docteur.
Dès que Friman & fon époufe furent
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
fenls , elle le queſtionna , avec chaleur ;
fur le compte de la Dame qu'il avoit conduite
à fa Chaile. Et Friman , en apprennant
que cet incident avoit été raconté
en préſence de Sir James , craignit vivement
que Myladi n'eût augmenté les
foupçons de fon mari , en éffayant de lui
cacher ce qu'une enquête , à laquelle il fe
trouveroit forcé , ne pourroit manquer de
lui découvrir. Il fe reprocha fa réticence ;
& comptant à la fois tranquilifer la femme
, & obtenir fon affiftance pour tirer
Lady James & lui-même de ce mauvais
pas il lui déclara ingénuement tout
ce qui s'étoit paffé , & combien il en redoutoit
les conféquences : il la fupplia
même de voler fur le champ chez la Cou
fine de Myladi , qui lui confirmeroit la
vérité de fon rapport , de qui elle apprendroit
les difpofitions de Sir James ,
qui pourroit avertir Myladi des dangers
qu'elle courroit , & l'exhorter à ne rien
taire à fon mari de toute cette avanture.
Miftris Friman , après cette explication ,
fut convaincuë de la fincérité de fon
époux , non feulement par l'avis qu'il la
prioit de faire donner à Myladi , mais
par la vraisemblance de l'hiftoire , & la
façon dont il en étoit affecté. Ses mouvemens
de jaloufie, fe changerent en ceux
JUILLET. 1760 . 29
de la pitié pour fon amie , & d'appréhenfion
pour fon époux. En arrivant chez
la Coufine , elle apprit que Sir James ,
après avoir interrogé les Domeſtiques fur
le compte de fon épouſe , avoit appris
d'eux qu'elle étoit arrivée de grand matin
chez fon Pere avec le Capitaine , &
qu'elle en étoit fortie quelques inftans
après lui. Miftris Friman , alors , inftruifit
la Coufine de tout ce qui étoit arrivé
chez elle ; & croyant qu'il étoit poffible
que Sir James eût pû ne pas retourner directement
chez lui , elle prit le parti d'écrire
à Myladi la Lettre fuivante :
CHERE LADY ,
Je fuis , pour vous , dans la plus grande
inquiétude ! Sir James a conçu des foupçons
, que la vérité feule peut diffiper. Si
je n'avois déguisé combien je defirois le
retour du Capitaine , votre projet pour
vous défaire de lui , & dont je viens d'étre
informépar votre Coufine , auroit eufon
fuccès. Sir James , eft venu déjeuner chez
moi ; il a paffé de là chez votre père , d'oùje
vous écris. Ilfait que vous n'y êtes restée
qu'un moment; &je le fais fondé à croire que
le Capitaine vous a remife dans une chaife
porteurs , quelques heures après , à la
porte du Parc. J'espère , chère Lady , que
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
cette Lettre vous fera parvenuë affez a
temps pour vous empêcher de lui rien cacher.
Ii eût fans doute mieux valu que
Sir James n'eût rien appris de ce qu'il fait.
Mais ,
maintenant , fi vous voulez être
juftifiée dansfon efprit , il faut qu'il fache
tout. Pardonnez , fi je vous écrisfi librement,
& croyez- moi, de tout mon coeur,
&c.
MARIE FRIMAN.
P. S. Le Porteur a ordre de dire , qu'il
vient de la part de Miftris Fashion , Marchande
de modes .
Miftris Friman , avoit cru devoir prefdre
cette précaution , de crainte que Sir
James , après avoir rencontré le porteur ,
ne fe fût emparé de la lettre ; & que fa
jaloufic ne l'eût porté à queftionner Myladi,
fans lui en communiquer le contenu.'
Sir James , par les réponfes qu'on lui
avoit faites , chez le pere de fa femme ,
bien convaincu que fon époufe avoit
paffé la matinée chez un baigneur, revint
directement chez lui.Myladi y étoit arrivée
, l'inftant auparavant . Son trouble &
fa confufion étoient également extrêmes ,
après avoir appris que Sir James étoit
revenu la nuit précédente : elle préffentoit
JUILLET. 1760 . 31
enfin toutes les conféquences de fon indifcrétion
. On lui avoit appris , en même
tems , qu'il étoit actuellement dans un
Caffé voifin ; & l'on peut juger de l'excès
de fa terreur , lorfque l'inftant après Sir
James fe préfenta chez elle. Le premier
coup d'oeil qu'il jetta fur fa femme, fut dé
cifif. Il vit tout fon trouble avec rage;& ne
l'attribua qu'au fentiment intérieur de fon
crime. Il faut pourtant affez fe pofféder ,
pour lui demander d'un ton de voix , en
apparence indifférent , où , & comment
elle avoit paffé la nuit ? .. Chez le Capi
taine ( lui dit- elle ; ) il étoit de garde ; fa
femme a voulu que je lui tinffe compagnie
jufqu'à fon retour: il prétendit alors
m'accompagner jufques chez moi : mais
j'ai voulu deſcendre chez mon père , où
il m'a laiffée.....
Le Capiraine , qui la vit héfiter , lui
demanda, d'un ton plus ferme, fi elle revenoit
directement de chez fon père ? ..
Cette question , & l'air dont elle étoit faite,
mit le comble au trouble de l'infortunée.
Myladi. Elle fe repentit , alors, de n'avoir
pas tout dit d'abord . mais le paffé ne
pouvoit être rappellé ; & d'en faire
après coup l'aveu , c'étoit peut - être s'expofer
à fe faire croire coupable . I fe
pouvoit , d'ailleurs , que fon mari n'eût
!
Biv
2 MERCURE DE FRANCE
pas été plus loin que dans le voifinage ;
& qu'il ne fût inftruit de rien. Après de
fitumultueufes réfléxions, qui furent l'ouvrage
d'un moment ; elle hazarda d'affirmer,
qu'elle étoit reftée chez fa coufine
jufqu'à huit heures , qu'elle étoit revenue
à la maiſon. Mais elle prononça ce peu
de mots avec tant d'embarras , de honte ,
& de timidité , qu'il n'en fallut dapas
vantage à Sir James , pour ne pas plus
douter de l'infidélité de Myladi que fa
propre éxiſtence. Comme cette Hiſtoire
étoit la même que celle que lui avoit faite
le Capitaine & que l'un avoit fupprimé la
même vérité qui étoit déniée par l'autre ;
il en conclut qu'ils étoient véritablement
d'intelligence ; & fortit, brufquement , de
la maifon.
En mettant le pied dans la rue , il rencontra
le commiffionnaire de Miftris Friman
à Myladi , avec fa lettre à la main. Il
en lut l'adreffe ; & après avoir appris
qu'elle étoit d'une Marchande de modes ;
il congédia le porteur , en murmurant
& la mit dans fa poche.
Sir James , n'ayant pas trouvé le Capitaine
à la maifon , y laiffa un billet, par
lequel il lui donnoit rendez - vous à une
taverne du voisinage ; & l'avertiffoit, qu'il
n'avoit pas oublié fon épée.
JUILLET. 1760 . 33
Tandis que ceci fe paffoit ; Myladi ,
mourant de peur que le menfonge
qu'elle avoit fait à fon mari ne fût découvert
, dépéchoit de fa part un autre
billet au Capitaine , par lequel elle le
fupplioit ( pour des raifons extrêmement
effentielles ) de n'avouer ni à ſon mari ,
ni à qui que ce fût , qu'il l'eût revue après
l'avoir defcendue chez fon pere. Elle en
écrivit un femblable à fa Coufine , afin
qu'elle certifiât à Sir James que fon épouſe
étoit véritablement reftée avec elle jufqu'à
huit heures du matin.
Ce billet , à la coufine , n'arriva qu'au
moment où le commiffionnaire qu'elle
avoit envoyé à Myladi venoit de lui rendre
compte de celle dont il avoit été chargé
; & Miftris Friman venoit juftement
de partir pour aller apprendre à fon mari
un incident dont il étoit fi important qu'il
fût inftruit avant qu'il revit Sir James.
Mais le Capitaine , qui avoit paffé au logis
avant elle , avoit reçu en même tems
& le billet de Sir James & celui de fa
femme.
Il fe rendit , immédiatement , à la taverne
; où , après avoir demandé Sir James
, il fut conduit dans une chambre
écartée , fur le derrière . Sir James, après
avoir reçu fon falut fans le lui rendre ,
1
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
courut s'emparer de la porte , qu'il ferma
en dedans . Sa jaloufie , enflammée
par un fentiment mêlé d'indignation &
de mépris pour un homme qu'il croyoit
avoir droit de regarder comme fon inférieur
, lui fit perdre toutes mesures. Il
demanda arrogament au Capitaine , s'il
étoit vrai , ou non , qu'il eût revû Myla
di le matin même , après l'avoir defcen
due chez fon Père ?
Le Capitaine , mortellement offenfé
de la hauteur de fon ami , & qui fe
croyoit engagé d'honneur à garder le fe
cret de la Daine , lui repondit , qu'après
ce qu'il lui avoit dit à lui-même le matin
, perfonne n'avoit droit de fuppofer
qu'il eût revû Myladi ; Qu'en prétendant
infinuer le contraire , c'étoit l'accufer indirectement
de fauffeté ; & qu'il étoit
prêt à vanger fon honneur contre qui
conque oferoit l'attaquer.

Sir James , à cette réponſe , qui lui
parut une nouvelle infulte cédant à
toute fa fureur , accufe Friman d'impofture
, lui donne un foufflet , met l'épée
à la main , & l'attaque .
Quelque difpofé que fêt d'abord le
Capitaine à fe juftifier lui- même , ainſi
que Myladi ; l'indignité du procédé de
fon ami , lui fit oublier toute efpéce de
JUILLET. 1760. 35
ménagemens. Ils fe battirent , en défefpérés
; & après quelques bleffures réciproques
, le malheureux Friman , percé
d'un coup dans la poîtrine , tomba bientôt
aux pieds de fon ami.
Le bruit du combat avoit attiré beaucoup
de monde à la porte de la chambre
, qui fut forcée au moment où le
Capitaine tomboit . Sir James , fut arrêté ;
& l'on envoya chercher un Chirurgien.
Friman , qui fe fentoit prêt à mourir ,
confidérant tout-à - coup d'un autre oeil ce
qu'on appelle point d'honneur , exigea
des affiftans qu'il lui fût permis de dire
quelques mots en particulier à Sir James.
Tout le monde fe retira ; on garda la
porte au dehors ; & le Capitaine , d'une
voix mourante , ayant prié fon ami de
s'agenouiller à côté de lui , lui déclara ,
que quelque propos que la crainte ou
la vauité eût pû faire tenir à Myladi ,
elle étoit entierement innocente du cri
me dout fa diffimulacion avoit pû la faire
préfumer coupable.
Alors il raconta les chofes telles qu'elles
s'étoient paffés ; & en ferrant la main de
fon ami , il lui montra une fenêtre , par
laquelle il le preffa de s'échapper. Vivez ,
-lui dit - il , en foupirant , ) pour être le
protecteur de ma femme , & de l'enfant
B vj
36 MERCURE DE FRANCE:
dont elle eft enceinte fi tant eft que
a mort de fon père, ne mette point obftacle
à fa naiffance... Sir James , malgré
P'horreur de ſes regrets , fe vit forcé de
céder à de pareils motifs , & fuivit avec
fuccès le confeil de fon ami.
Dans la route , de Londres à Douvres ,
illut la lettre qu'il avoit prife du commiffionnaire
de la coufine de fa femme ;
& la lui renvoya , dès le jour même ,
avec ces lignes .
CHERE CHARLOTTE.
Je fuis le plus infortuné des hommes :
mais je ne faurois vous reprocher d'en étré
la caufe. Plut au Ciel , que je ne fuffe
pas plus coupable que vous ! Nous fommes
tous les victimesde la diffimulation:par
elle , le cher Friman fut induit à paſſer
avec vous les trois heures qu'il eût paffees
avec l'épouse malheureuse qui avoit crû lui
devoir diffimuler fes véritables fentimens.
Comptant fur le fuccès de votre diffimulation
, vous avez hazardé une promenade
dans le Parc , où vous avez rencontre celui
que vous appréhendiez d'y voir. Par la
certitude que j'avois malheureufement
acquife de celle du pauvre Capitaine , mes
foupçons furent augmentés ; & voire
JUILLET. 1760. 37
'diffimulation foutenue , a achevé d'y mettre
le comble. Mais fi la vôtre a été fans
effet , ceux de la mienne font affreux :
car , je n'avois dit à mes gens que j'allois
au Caffé voifin , que pour vous empêcher
de foupçonner que j'euffe pû trouver affez
de lumières pour vous convaincre . Par le
fuccès d'un menfonge préfcrit à un commiffionnaire
, j'ai négligé de lire une lettre
qui eût fuffi pour me déprévenir contre
vous ; & en perfiftant dans fa diffimulation
, le Capitaine a fait de fon ami un
fugitif, & de fon épouse une veuve. O ma
chère Charlotte ! .. Si jamais nous nous
revoyons....en paix , la chofe eft impoffi
ble !... fi pourtant nous nous revoyons
jamais , jurons tous deux d'être fincères .
Etre fincère , c'eft être fage , c'eft être innocent
, c'est être à l'abri de toute crainte.
Nous rifquons à commettre des fautes ,
que la honie ou la crainte préviendroient,
fi nous n'eſpérions pas de les couvrir
par un mensonge. Mais dans le Dédale
ténébreux de la fupercherie , l'homme rencontre
tous les mêmes maux qu'il vouloit
éviter. Si c'eft dans les étroits fentiers
de la vérité feule , qu'il voit clair de
vant lui ; c'eft dans ces fentiers mêmes ,
qu'il peut chercher avec fuccès la félicité
83
38 MERCURE DE FRANCE .
qu'il defire . Adieu ! adieu , chère & dé
plorable Charlotte ! ... Que je frémis en
t'écrivant ! ... Je ne faurois figner ma
lettre , fans prendre aucun titre qui n'ir
ritát & mes remords & mon fupplice....
Adieu donc ! ... Adieu , trop , trop malheureufe
épouse... Et probablement pourjamais !
Quelques jours après la réception de
cette Lettre , l'infortunée Myiadi appric
que le vaiffeau dans lequel il s'étoit embarqué
, avoit fait naufrage, en le paſſant
en France.
VERS à Mademoiselle PUVIGNE ' , fur
fa maladie , &fur fa retraite.
DÉJÀ
l'impitoyable Parque ,
Vous envoyant aux fombres bords ,
Vous alliez en bellir a Cour du Dieu des Morts :
Près de vous paffer dans fa barque ,
Le Nautonnier de l'Achéron ,
Déjà préparoit l'aviron ;
Quand il vit la troupe légère
Des Grâces , des Amours , qui formant tous vos
pas ,
JUILLET. 1760. 39
Pour vous fuivre aux Enfers abandonnoient Cythère.
Surpris , il s'écria , je ne me trompe pas !
C'eſt la Déeſſe de la Danſe ....
Divine Terpficore , oui, c'eſt vous en effet !
Puis-je vous méconnoître , au portrait qu'on m'a
fait
De vos rares talens , & de votre décence ?
De là , tombant à vos genoux;
Vous ne pouvez , dit-il , traverser le Cocyte
Aux inmortelles comme vous ,
Des Etats de Pluton , l'entrée eft interdite :
Oui , tel eft du deftin l'irrévocable arrêt .
Mufe charmante , adieu ; fur ces bords je vous
laiffe :
Retournez fur ceux du Permeffe.
Tout vieux , tout barbare qu'il eft ,
D'un tendre ſentiment , fon âme étoit atteinte !
En s'éloignant de vous , il pouffa quelque plainte.
Aimable Puvigné , tout Paris , enchanté
"
De votre heureux retour , rend grace aux Dieux
propices.
Mais , hélas , il s'étoit flatté
De revoir vos talens faire encor fes délices !
Par M. D. L....
40 MERCURE DE FRANCE.
LE PALMIER ET L'ORANGER.
T
FABLE.
A M. le Comte de .
.
RANSPLANTE loin des bords fleuris
Où l'avoit placé la nature ,
Un jeune oranger fans culture ,
Voyoit tomber l'honneur de fes rameaux flétris ,
Leur fleur naiffante & leur verdure.
Près de cet oranger, un palmier s'élevoit
Une féve abondante & pure
Dans fa tige qu'elle abreuvoit ,
En la fertilifant porteit la nourriture.
Négligé , fans appui, fous ce ciel étranger ,
Je languis , difoit l'oranger ;
Tandis qu'un arbuſte ſtérile ,
Tel que l'if ou le chévrefeuil ,
Baiffant fous le ciſeau ſon front toujours fervile ,
A côté de ce lys s'élève avec orgueil.
Je vois autour de moi l'orage qui s'apprête :
Le vent va déflécher la fleur de mon printemps 3
Et je vais voir courber ma tête
Sous les coups redoublés des rapides Autans.
Si j'étois arrosé des larmes de l'Aurore,
Carellé du Zéphir , je senakrois encore !
Je porterois du fruit avec fécondité
Je pourrois devenir , dans mes beaux jours d'été ,
JUILLET. 1760. 41
L'ornement des jardins de Flore !
Attendri fur les maux de l'arbufte expirant ,
Le fenfible palmier lui dit en foupirant :
Je vois avec regret votre tige fleurie
Se flétrir fous un ciel dont l'air pur me fourit ;
Et je voudrois , avec la vie ,
Porter dans vos rameaux le fuc qui me nourrit.
Contre un foleil brûlant, couvert de mon feuillage,
Puiffiez-vous par mes foins reverdir déſormais ;
J'étendrai mes rameaux épais ,
Pour vous garantir de l'orage.
C'eſt remplir mon deftin, que verfer mes bienfaits
Sur les infortunés qui cherchent mon ombrage....
Vous fentez mes malheurs,& vous êtes heureux !
Répondit l'Oranger au Palmier généreux .
Vous daignez écouter une plainte importune !
Je déplorois mon infortune ;
Vous la plaignez : mon fort devient moins rigoureax.
Vous êtes mon appui : mes forces vont renaître.
Avoir pour protecteur un Grand digne de l'être ,
C'eft celler d'être malheureux.
Je fuis l'Oranger de ma Fable ,
Dont les foibles rameaux tombent dans la langueur
,
Comte ! vous connoiffez le Palmier fecourable ,
Qui peut leur rendre la vigueur.
Par M. L
42 MERCURE
DE FRANCE
LEÇON
D'AMOUR
,
Sur l'AIR : Un Epoux , une Hirondelle. &c.
A Mile ***
ECOUTEZ
par M. L. De P.
COUTEZ , jeane Lifette ,
La leçon d'un tendré amant ,
Dont la bouche eft l'interprète
Du coeur , & du fentiment .
Vous touchez à l'heureux âge
Où le charme des defirs ,
Sur les pas du badinage ,
Mène aux amoureux plaifirs.
Profitez- en , ma Bergère ,
On ne jouir pas toujours,
L'Amour , d'une aîle légère ,
S'envole avec les beaux jours.
Mais fivous voulez , Liferte,
Goûter un bonheur parfaits
Cachez votre ardeur difcrette ,
Sous le voile du fecret.
C'eft à l'ombre du mystère ,
Qu'amour brave l'oeil jaloux .
Pfyché dut, à la lumière,
La perte de fon époux.
JUILLET. 1780. 47.
Prenez furtout , pour maxime ,
Qu'il n'eft pas de vrais amans
S'ilsne captivent l'eftime
Par l'efprit & les talens.
Jaloux de la double gloire ,
D'unir le myrthe au lautier ;
Mars ne tend à la victoire ,
Qu'afin de la publier.
Redoutez le beau Narciffe ,
De lui feul il eſt épris :
Je l'ai vû quitter Clarice ,
Pour voler aux pieds d'Iris.
Mais , au code de Cythère ,
Vous lirez , jeune Lifon ,
Qu'un fimple Berger fait taire
Les écarts de la Raiſon .
Jamais dupe de lui- même ,
Ni par les faveurs gâté ,
Il n'immole ce qu'il aime
A fa folle vanité .
DIEU
EN VOI.
>
IEU d'amour , dont ma mufette
Vient d'interpréter les loix ,
Fais que l'aimable Lifette
Sur moi feul fixe fon choix !
44 MERCURE DE FRANCE.
LE SAUT DE LEUCADE ,
Traduit de l'Espagnol du Pere FEI100 ,
Bénédictin : Théâtre critique des erreurs
Tome 9 . communes ,
LEUCAD
EUCADE eft une Ifle de la mer Ionienne
, ou mer de Gréce , de cinquante milles
de circuit , placée en face de l'Iftme
qui fépare l'Achaie du Péloponnefe, autre
ment dit, la Morée. Elle conferve encore,
parmi les Grecs modernes , à- peu près le
même nom qu'elle avoit du temps des
anciens. Nos Géographes l'appellent plus
communément
Sainte Maure , donnant
à toute l'Ifle le nom de fà Capitale . Un
Promontoire,formé de rochers très-efcarpés,
& qui par la grande élévation avance
beaucoup fur la mer , termine cette fle
du côté du midi . C'étoit dans cet endroit
que les amans malheureux par l'indifférence
, les rigueurs ou le mépris de leurs
maîtreffes , trouvoient un remède au feu
qui leur dévoroient les entrailles , & dont
ils ne pouvoient fupporter la violence ,
ni la calmer d'une autre manière . Ce reméde
confiftoit à fe jetter dans la mer
JUILLET. 1760. 45

du haut de ce promontoire ; d'où lui vint
le nom de Saut de Leucade , ou Saut des
Amans. On conçoit aisément que l'action
étoit très- périlleuse , & qu'il y avoit tout
à craindre pour la vie ; d'autant plus que
les hiftoriens s'accordent à nous repréfenter
ce promontoire,comme fe perdant
dans les nuës. Il eft vrai qu'on prenoit la
précaution de tenir nombre de barques.
autour de l'endroit où devoit tomber l'amant
infortuné , afin de pouvoir le fauver
, au cas qu'il ne parvînt pas déjà mort
fur l'eau , ou qu'il ne mourût point de fa
chûte. ( Saut de Leucade , Lieu élevé,ďoù,
dit-on , on fe jettoit dans la mer , pour
fe guérir de la paffion de l'amour , fans
courir aucun péril de fe faire mal. Dictionnaire
abrégé de la fable, par Chompré.
)
Un rit fuperftitieux, en ufage dans cette
Ifle , donne lieu de conjecturer qu'on ne
s'en tenoit pas à cette feule précaution
pour conferver la vie aux amoureux qui
s'y rendoient de toutes parts. Tous les
ans , à un jour marqué , on précipitoit
du haut du Cap un criminel
, par forme
de facrifice expiatoire ; fans , pour cela ,
rien négliger , pour éviter que les pauvres
amans ne périffent : car, outre les barques
difpofées pour leur fecours , on avoit
46 MERCURE DE FRANCE,
encore le foin de couvrir leurs corps d'une
grande quantité de plumes, & même d'y at
tacher des oifeaux vivans , afin que la chûte
fût plus lente. De leur côté , ceux qui
ofoient volontairement hazarder ce terrible
faut, n'étoient pas affez tranquilles fur
toutes ces précautions, pour ne pas recourir
à Apollon qui avoit un fameux Temple
fur le promontoire , & dont parle Virgile
dans fon Enéïde ;
Mox , & Leucata nimbofa cacumina montis ,
Et formidatus nautis aperitur Apollo.
C'eft dans ce Temple qu'ils venoient
d'abord faire des facrifices , & implorer
bien dévotement la protection de la Divinité
qui y étoit adorée , pour qu'elle
les préfervât d'une mort prèfqu'inévitable.
Les mêmes Auteurs qui nous donnent
ces connoiffances , rapportent plufieurs
événemens les uns heureux , les autres
malheureux. Il y eut des amans qui
trouverent la mort dans le reméde ; il y
en eut auffi , qui non feulement échapè
rent au danger , mais qui furent encore
totalement guéris du mal d'amour . L'un
& l'autre fexe fit des expériences. Celles
des femmes, furent toutes finifires . Parmi
les hommes , on compte Deucalion , mari
JUILLET. 1760. 47
de Pyrrha ; Phobus , fils de Phocée , le
Poëte Nicoftrate , amant de Tettigidée ,
un autre Poëte , nommé Charin. Un certain
Macès , naturel de Brutonte , de qui
on raconte l'étonnante fingularité , qu'étant
retombé plufieurs fois dans les délires
de l'amour, ( je ne fçai fi ce fut pour
le même objet , ou pour différens , ) fit
quatre fois le faut périlleux , qui toujours
lui fut falutaire. Du nombre des
femmes qui tenterent ce reméde , on en
cite deux très- célèbres dans l'Antiquité ,
la fçavante Sapho , & Artemife , Reine
de Carie. Voilà en gros l'Hiftoire du fameux
faut de Leucade. Faifons maintenant
quelques réfléxions : la matière est
bien fufceptible de critique.
M.Hardion , de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres * , qui eft la fource
où j'ai puilé en partie cette Hiftoire ,
la met dans un rang d'où j'efpere pouvoir
la tirer pour la conftituer parmi les
erreurs communes. Voici fes propres paroles.
» Il me paroît qu'on ne peut pas
douter de la vérité des faits rapportés.
» Outre qu'ils font certifiés par un grand
»nombre d'Auteurs , il n'eft pas natu-
» rel de penfer que le remède ſe fûr
fi longtemps foutenu en crédit , s'il
n'eût point guéri quelqu'un : l'expé-
* Et de l'Académie Françoife.
33
48 MERCURE DE FRANCE.
rience étoit trop coûteufe pour qu'on
»fe hazardât à la faire , fans fonder fon
» efpérance fur quelques exemples in-
» conteftables . » Pour , moi je trouve
beaucoup à douter dans ce qui paroît
probable à M. Hardion .
En premier lieu , la hauteur énorme
du rocher , qui quoique non déterminée
géomètriquement , doit cependant être
bien confidérable , pour que les Hiſtoriens
ne craignent pas d'exagérer , en difant
que la pointe s'en perd dans les
nues , ou du moins qu'elle est toujours
couverte de nuages , ne permet pas de
douter que le faut ne fût toujours mortel
, malgré la précaution des plumes
d'oifeaux & des barques . Il eft certain ,
en outre , que les oifeaux devenoient
totalement inutiles ; parce que le corps
qui les entraînoit avec lui , devoit leur
couper l'impulfion dès le principe de la
defcente , & ne leur laiffer aucune aptitude
au vol. Leurs ailes ne pouvoient
pas avoir le jeu néceffaire , pour retarder
d'un inftant la chûte. Il eft au contraire
très- naturel de croire, qu'étant étourdis par
fa rapidité forcée , ils fe laiffaflent tomber
comme des pierres.
En fecond lieu , les Auteurs que l'on
cite ne font pas en auffi grand nombre ,
ni
JUILLET. 1760. 49
ni d'un tel poids ( quoiqu'en dife M. Hardion
) pour qu'ils puiffent nous forcer à
croire des faits de cette nature . Ce Savant
cite les mêmes dont avant lui Bayle
avoit fait mention dans fon Dictionnaire
critique : V. Leucade ; & tous ( mettant
part les Poëtes qui ne font point foi ,
& ceux qui s'appuyent uniquement fur
leur témoignage ) fe réduifent au nombre
de deux ; & encore parlent- ils d'événemens
différens .
à
En troifiéme lieu , quelques- uns des
faits manquent de vraiſemblance. Prenons-
en deux pour exemple , celui de
Deucalion , & celui d'Artémife. On dit
que la maladie qui porta Deucalion à
faire le faut de Leucade , ne venoit d'aucun
amour impur , mais de celui dont
il bruloit pour fa femme Pyrrha ; & qui ,
quoique très -légitime, lui caufoit un tourment
fi cruel , qu'il ne put y trouver d'autre
reméde. Il faudroit en vérité être des
plus crédules , pour ne pas traiter cette
Hiftoire de Fable. Un amour auffi ardent ,
auffi actif , d'une eſpèce à caufer une
maladie qui ne peut être guérie que par
un remède qui préfente la mort inévitable
, eft- il bien compatible avec l'union
conjugale ? Suppofons, pour un moment,
que cet état puiffe occafionner de vio-
II. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
,
lens accès de fiévre d'amour ; n'eft - il
pas naturel , & même certain , qu'il
mitige tout le monde fçait qu'on
n'eft heureux dans le mariage › qu'à
proportion de l'attachement & de la
tendrelle réciproque qu'on y porte &
qu'on y conferve . Si on ne nous établit
donc pas auparavant une averfion naturelle
, ou quelqu'autre caufe de cette
force , de la part de Pyrrha pour fon
mari, nous dirons hardiment que l'amour
extravaguant & dénaturé qu'on fuppofe à
Deucalion, eft une pure chimére. Et nous
en dirions de même, quoiqu'on nous aſſurât
cette antipathie .
Le faut, attribué à Artémife, demande
que nous entrions dans un détail hiftorique.
Nous connoiffons dans l'Antiquité
deux Artémifes , toutes deux Reines de
Carie, & également célèbres ; la premiere
par fon courage héroïque , & fon grand
génie pour les affaires d'état. ( Nous en
avons parlé dans notre premier tome :
16 Difcours , nombre 25 ) la feconde ,
par le tendre amour qu'elle conferva dans
fa viduité pour fon époux Maufole , & par
le fuperbe tombeau appellé Maufolie ,
qu'elle lui fit ériger , & qui fut mis au
nombre des fept Merveilles du Monde.
Quelques Auteurs ont confondu les
JUILLET. 1760.
deux Artémifes , quoiqu'il fe fût écoulé
plus d'un fiécle de l'une à l'autre . On peut
compter parmi eux Pline, qui , dans le 25e
livre , chap. 7 , dit qu'Artémife , femme
de Maufole , donna fon nom à l'herbe
que nous appellons ainfi aujourd'hui ; &
qui avant cette Reine , portoit celui de
Parthénis. Pline,fe trompe ; parce qu'Hipocrate,
qui floriffoit avant Artémifè femme
de Maufole , fait mention de cette
plante fous le nom d'Artémife . Ainfi ,
fi l'une des deux Reines lui donna ce
nom , ce fut fans doute la premiere. Jofeph
Scaliger , & d'autres après lui , les
ont pareillement confondues par raport au
faut deLeucade, qu'ils ont mis fur le compte
de la feconde : ce qui, outre le défaut
d'être appuyé par aucun ancien Auteur ,
eft encore manifeftement oppofé à ce que
nous apprennent tous les Hiftoriens du
tendre & conftant amour de cette Reine
pour fon époux , pendant la vie & après
fa mort , comme nous allons le
prouver.
Le motif qui porta Artémiſe à expofer
fa vie, dans le faut de Leucade , fut , fuivant
l'histoire , le grand amour qu'elle
prit , étant veuve , pour un beau jeune
homme, nommé Dardanus . L'infenfibilité,
& peut - être le mépris de la part de ce
favori, piquèrent fi vivement cette Reine,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
que l'ayant furpris un jour dans le fommeil,
elle lui arracha les yeux. Sa colère fùt
fatisfaite ; mais fon amour ne le fut pas :
Le repentir fuccéda à la rage , & ne fit
que rendre fa paffion encore plus furieufe.
Dans l'état cruel où les remords & l'amour
avoient plongé fon coeur , elle fut
confulter l'Oracle . Sa réponſe lui apprit
qu'elle pouvoit trouver un reméde dans
fon courage ; qu'il falloit qu'elle fe précipitât
du haut du Rocher de Leucade
dans la mer . Artémiſe l'exécuta : mais ce
fut pour perdre l'amour & la vie en mème-
temps. On voit que cet événement
ne peut pas être adapté à la feconde Artémife
, que tous les Hiftoriens affurent
avoir furvécu deux ans à fon époux , & les
avoir paffés dans les larmes & les foins
de la conftruction de fon fuperbe Maufolée
. Il y a même des Auteurs qui ajoutent
, que fon attachement ne fe borna
pas là ; & qu'elle le porta jufqu'à fe nourrir
des cendres du cadavre qu'elle avoit
fait brûler. Reffource bien ingénieuſe
d'un amour jufques- là , & même juſqu'ici ,
fans exemple !
C'eft donc feulement à la premiere Artémiſe
qu'on doit rapporter l'hiftoire de
l'Amour pour Dardanus , & fes funeftes
fuites. Cette avanture , à la vérité , n'eſt
JUILLET. 1760 . 53
ni totalement contraire , ni entierement
conforme au caractère de cette Reine.
Elle y répugne , dans ce qu'elle renferme
de fa paffion amoureuſe ; elle peut lui convenir
dans ce qui eft tragique. Artémiſe
fut une Princeffe d'un grand efprit , extrêmement
hardie , rufée , ambitieufe ,
guerriere illuftre , femme de tête & de
mains. Un critique moderne , d'un grand
nom, a fort bien dit , que les femmes
qui s'adonnent aux grandes affaires , font
très rarement fufceptibles de la paffion
de l'amour ; & moi j'ajoute , qu'elles le
font encore bien moins , lorfqu'elles s'en
Occupent par un effet de leur génie . Et
fur ceci , il eft aifé d'obferver dans les
hiftoires la différence confidérable qui fe
trouve entre les deux fexes. On rencontre
à chaque pas des hommes qui , quoique
grands Généraux , politiques profonds
, d'un efprit capable de conduire à
leur fin les plus belles entreprifes , les projets
les plus difficiles & les plus ambitieux
, font cependant d'un tempérament
très-porté aux paffions amoureuſes.
Parmi les femmes , au contraire , on aura
de la peine à en trouver , qui avec un
efprit fublime , & un courage héroïque ,
foient fujettes à ces indignes foibleffes.
Comme cette régle fouffre cependant des
Cij
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
exceptions , il n'en faut pas conclure que
le grand coeur d'Artémife fuffife feul, pour
mettre au rang des fables fon aveugle attachement
pour le jeune Dardanus .
Mais fi cette foibleffe ne paroît pas
pouvoir fe concilier dans cette femme
avec fon grand génie , on doit en mêmetemps
avouer que la vengeance lui étoit
naturelle
, lorfqu'elle fe vit méprifée.
De quelle rage , de quelle fureur ne devoit
pas être capable uneReine barbare &
orgueilleufe , contre un amant capable de
méprifer fa tend refle ? En fuppofant donc,
fa paffion pour Dardanus , & l'inutilité
des moyens qu'elle employa fans
doute pour s'en faire aimer ; il faut convenir
qu'elle devoit naturellement s'en
venger ; & qu'elle put le faire en lui arrachant
les yeux. Il étoit encore naturel
qu'après avoir affouvi fa rage , elle en conçût
un cruel repentir ; que fon amour devint
encore plus furieux ; & qu'enfin le
coeur de cette malheureuſe Reine fût
fans relâche déchiré par fes remords ,
& par fa paffion , comme par deux
furies.
C'eft en raisonnant ainfi , que cet évé
nement est en partie impropre , & en
partie naturel dans le fujet à qui on
JUILLET. 1760 . 55
Pattribue. Mais il ne répugne en aucune
façon ; car fi la poffibilité fuffifoit feule
pour y faire ajuter foi , nous en trouverions
affez pour accréditer l'hiftoire.
Mais comme la faine critique doit , en
outre , confidérer la vraisemblance des
faits , & la force des témoignages ; nous
nous attacherons à ces deux principes ,
pour décider la queſtion.
Je dis d'abord , que le fait , orné de
toutes fes circonstances , eſt peu ou point
du tout vraisemblable , & qu'il reffemble
plus à une avanture de Roman qu'à
un trait d'Hiftoire. Nous avons déja vû
que le caractère de cette Reine , étoit fort
oppofé à la paffion dominante qu'on lui
fuppofe. La ferme réfiftance de Dardanus
, eft encore plus incroyable. Accordons
que l'amour d'une grande Reine ,
victorieufe , & qui par fon âge & par fes
charmes pouvoit peut - être plaire à bien
d'autres , n'eût rien d'attrayant pour lui :
fuppofons encore que les prieres , les larmes
, les promeffes , les préfens fuffent
des foibles armes pour le vaincre ( quoique
ce foit trop préfumer de la vertu d'un
payen ) , comment fe perfuader , qu'il eût
refifté aux menaces qui dûrent fans doute
précéder la fanglante exécution ? Auroit- il
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
donc fait affez peu de cas de la vie , on
de ſes yeux , pour ne point ſe rendre , du
moins en apparence ? Enfin la réfolution ,
& beaucoup plus encore , l'action de fe précipiter
du haut du promontoire de Leuca
de, quoique dictée , fi l'on veut par l'Oracle
, répugne fi fort à la Nature , qu'il n'y
a perfonne qui ne foit en droit d'exiger
des témoignages plus autentiques pour y
ajouter foi.
Mais quel est donc le fondement fur
lequel on appuye un concours de circonftances
auffi irrégulieres , & auffi extraordinaires
: Le plus foible du monde : toute
cette Hiftoire n'a pour garant qu'un feul
Auteur ; & Auteur , peu connu , puifqu'il
n'eft refté de lui d'autres écrits que quelques
petits lambeaux que le Patriarche
Phocius inféra dans fa Bibliothéque , &
dans l'un defquels fe trouve la fable qui
nous occupe. Il s'appelloit Ptolomée ďEpheftion
, c'est - à - dire , fils d'Epheftion.
Tous ceux qui ont rapporté cet étrange
événement l'ont copié de lui , étant le
feul qu'ils cirent. Un Hiftorien unique ,
quand même il feroit d'ailleurs très - re
commandable , auroit bien de la peine
à perfuader un fait de cette espéce . Que
devons-nous donc penfer, d'un Auteur obfcur
? Suidas fait mention de celui- ci ,
JUILLET. 1760 : 57
& dit qu'il vivoit du temps de Trajan &
d'Adrien , c'eft- à- dire , fix cens ans ou
environ après Artémiſe : circonftance qui
prouve encore le peu de créance qu'il
mérite fur des faits qui lui étoient fi antérieurs
.
Le quatrième motif qui nous porte à
condamner comme apocryphe tout ce
que l'on dit de ce prétendu faut , eft le
mêlange que
l'on a fait dans cette hiftoire
de quelques fables ou chimères de la
Mythologie.Voici comment ce mêmePtolomée
d'Epheftion rapporte l'heureuſe découverte
de la vertu curative de l'amour ,
dans le rocher de Leucade. Auffitôt que
Vénus apprit la trifte mort de fon cher
Adonis , elle fe donna tous les foins polfibles
avoir fon
pour
corps , le flattant
que ce feroit pour elle une grande confolation
que de pouvoir l'arrofer continuellement
de fes larmes. Elle le trouva
enfin dans un Temple de me de
Chypre mais cette vue , loin de produire
l'effet qu'elle en eſpéroit , ne fervit
qu'à augmenter fa douleur & fon
amour dont la violence infurmontable
la força de recourir à Apollon
comme au Dieu de la Médecine. Ce
Dieu,l'ayant conduite au promontoire de
Leucade , lui promit une parfaite guéri-
Су
9
$ 8 MERCURE DE FRANCL.
fon , fi elle fe précipitoit dans la mer:
Vénus exécuta l'ordonnance , & ne fut
pas trompée. Surprife d'un effet auffi prodigieux
, elle demanda à Apollon d'où
il fçavoir que ce rocher avoit la vertu
admirable de guérir de l'amour ? Le Dieu
lui répondit , que le premier qui en avoit
fait la découverte , & l'heureufe expérience
, étoit Jupiter , qui accablé par fon
extrême paffion pour Junon , fut , en
en cherchant le reméde , s'affeoir fur
la pointe de ce promontoire. Quel tiffu
d'extravagances !
Je ne crois pas , enfin , devoir omettre
que , quoique la tragique avanture de la
fçavante Sapho , une des malheureufes
amantes à qui on fait faire le faut de
Leucade , fe trouve répétée dans nombre
d'Auteurs ; tous cependant ( autant
que j'ai pû m'en affurer ) ont puiſé à la
même fource , je veux dire , dans Ménandre.
Et qui étoit- il ? Un Poëte comique
d'Athènes. Cette feule notice auit fuffire
, pour juger du degré de foi qu'il mé
rite ! Sapho fut d'un tempérament trèsamoureux
; elle fe rendit auffi infâme
par fon impudicité , que
célébre par
génie poetique . Elle étoit l'amante de
Phaon , qui pendant un temps lui témoigna
du retour. Dégouté d'elle , & fafon
R JUILLET. 1760. 59
tigué de fes importunités , il s'éloigna de
Lefbos , d'où ils étoient l'un & l'autre ,
& paffa en Sicile. Sapho pouffée par le
feu qui la confumoit , fut l'y trouver ;
mais elle n'éprouva de fa part que de
nouveaux mépris : tout cela fe lit dans
plufieurs anciens Auteurs : mais toujours
tourmentée des fureurs de l'amour , elle
refolut d'y chercher un reméde ; & fe
précipita du haut du promontoire de Leucade.
Mais cette dernière circonftance
ne fe trouve que dans une Comédie de
Ménandre , dont Strabon a confervé un
fragment .
J'ofe donc me flatter, d'avoir fuffifamment
prouvé par les réfléxions que je viens
de faire , que tout ce que rapportent les
Auteurs anciens & modernes , du faut
de Leucade , eft pour le moins très douteux
; & que M. Hardion n'eft pas mieux
fondé que les autres , à nous donner ces
faits pur conftans .
Après avoir traité le fulet, dans ce qu'il
a d'historique , il nous refte à examiner
une queftion purement philofophique :
fçavoir , fi ce faut , à fuppofer qu'il ait été
fait par quelques amans , qui auroient
eu le bonheur de n'y pas perdre la vie ,
a pû les guérir de la paffion de l'amour ?
Les Auteurs qui ont écrit leurs hiftoires ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
affurent en même temps l'efficacité du
reméde à leur égard. Il eft vrai qu'ils ne
prétendent pas , que la cure fût naturelle ;
ils penfent ,au contraire , que c'étoit l'ouvrage
du Démon, qui par llàà,, augmentoir
la célébrité du culte d'Apollon dans le
Temple attenant au rocher ; & dans lequel
, nous avons déjà dit que les amans
alloient faire des prieres & des facrifices ,
avant que de fe précipiter. Pour moi j'ofe
avancer, qu'en fappofant que ces malheureufes
victimes ne perdiffent pas la vie
par le faut , leur cure pouvoit être naturelle
; & qu'il n'étoit befoin d'aucune
intervention diabolique , pour rendre le
reméde efficace.
Pour preuve de cette affertion , il faut
fe rappeller la Doctrine que nous avons
établie dans notre difcours , fur les remédes
d'amour : Elle doit fervir à expliquer le
phénomène moral , dont nous traitons
maintenant. Suppofons la vérité de l'Hiftoire
de Sapho ; qu'elle fe fût réellement
précipitée de la Roche Leucadienne ; &
qu'elle eût furvécu à la chute : què feroitil
arrivé , lorfque fon cher Phaon lui
feroit revenu à la mémoire ? qu'infail
liblement cette idée auroit été accompagnée
du fouvenir du faut de Leucade :
parce que ces deux objets , en vertu de
JUILLET. 1760 .
ce qui auroit précédé , auroient contracté
une certaine union mentale " Ou
une connexion objective;en forte que lorf
que le premier fe feroit préſenté à l'ima
gination , le fecond l'auroit néceſſairement
frapée dans le même temps. Et quel
effet auroit produit la préfence de ce
dernier d'effacer entiérement , ou d'affoiblir
l'impreffion que le premier auroit
été capable de faire , en agitant par
une impulfion contraire les fibres du cerveau.
Si donc le fouvenir de Phaon avoit
pû exciter quelque mouvement de tendreffe
; au même inftant l'idée du fauc
terrible en auroit cauféun autre d'horreur
& de crainte , qui auroit détruit le premier
, comme une onde en brife une autre.
La grandeur du péril dans lequel Sapho
fe feroit vue , auroit fait dans fon imaginarion
, en fe le rappellant , une impreffion
auffi vive que fi elle fe für trou
vée de nouveau fur la pointe da rocher, &
dans l'élancement pour fe précipiter dans
la mer. Quand quelqu'un eft bien affecté
du danger extrême qu'il a couru ,
fon imagination ne le lui repréſente pas
comme paffé mais comme réellement
préfent dans toutes fes circonf
tances . Combien de fois celui qui a échap
pé au naufrage , à force de bras , ne s'eft-il
62 MERCURE DE FRANCE.
pas figuré, depuis, combattre actuellement
contre les ondes ? L'impreffion profonde
que le peril fait dans le cerveau , donne
une fi grande chaleur à l'imagination ,
que malgré la perfuafion contraire de
l'entendement , il fuffit d'y jetter , pour
ainfi dire , les yeux , pour qu'il le préſente
de nouveau comme inévitable. Il eft donc
naturel , qu'il en naiffe une commotion
tumultueufe dans le cerveau & dans
le coeur , affez puiffante pour diffiper toute
autre affection.
Voilà la Doctrine que nous avons donnée
dans ce difcours , & dont l'appli
cation au faut deLeucade eft route fimple,
en fuppofant toujours qu'il fût un reméde
contre l'amour. Mais plus je réfléchis fur
cette matière , plus je trouve que ce faut
a pu avoir pour quelques uns une vertu
curative , non feulement par la peur qu'il
leur caufoit , mais par un autre caufe
peut- être encore plus efficace..
Tout objet qui fait fur l'efprit une trèsgrande
& très vive impreffion , foit d'horreur
, d'épouvante , ou de crainte , et capable
de produire quelque nouvelle dif
pofition habituelle & conftante , en vertu
de laquelle il furvient un pareil change
ment dans le caractère , ou dans les in
clinations. Cette nouvelle difpofition peut
JEILLET. 1760 . 63
être relative au tempérament ( qu'on le
falle confifter en ce que l'on voudra )
ou feulement à la conftitution du cerveau
; mais de quelque façon que ce
foit , elle peut toujours caufer un grand
changement dans la vie morale , foit par
la fameufe maxime, Mores fequuntur temperamentum,
foit parceque la conftitution ,
ou la contexture du cerveau étant variée ,
les objets n'y font plus la même imprefqu'ils
y faifoient auparavant.
On trouve , dans les hiftoires , nombre
d'exemples de l'une & de l'autre mutation
, par la caufe que j'indique. Nous
fçavons qu'il y a eu des perfonnes à qui
les cheveux ont blanchi dans une nuit ,
par l'effet d'une très - grande frayeur ; ce
qui n'a pu arriver qu'autant que le tempérament
a effuyé une aktération confidérable.
On fçait auffi,qu'une grande peur
a rendu des hommes fous , ou préfque
fous pour toute leur vie : ce qui fuppofe
un changement bien extraordinaire dans.
la conftitution primitive du cerveau.
Peut- être, ces deux principes n'en fontits
qu'un car tel eft l'empire du cerveau
fur toute la machine animée , qu'une
grande altération dans cette partie
principale , doit néceffairement en occa64
MERCURE DE FRANCE.
fionner d'autres dans les différentes par
ties de ce tout . Ainfi, l'action immédiate
d'un objet de terreur , né portant que fur
le cerveau feulement , comme il eft
vraiſemblable ; c'eft par lui , comme
par un canal néceſſaire , qu'elle doit
paffer jufqu'au coeur , & aux autres parties
qu'elle peut affecter. Au furplus , il
fuffit pour notre fujet d'expliquer comment
cette opération peut toute feule
conduire à une mutation confidérable
dans les inclinations , dans les paffions ,
ou dans les affections.
Qu'un grand objet de terreur faſſe une
vive impreffion dans le cerveau , c'eſt un
fait qu'on ne peut révoquer en doute ;
d'où il fuit qu'elle peut être quelquefois
affez forte pour produire une altération
permanente , ou pour changer en quelque
chofe fa premiere conftitution , foit en
rompant quelqu'une de fes fibres , foir
en les relâchant , ou en les racorniffant
foit en dérangeant de diverfes manières
la contexture de la fubftance médulaire
& c. comme lorfqu'une partie extérieure
de notre corps reçoit un coup :
s'il eft léger , la partie bleffée fe remet
facilement dans fon premier état , quoiqu'elle
ait fouffert d'abord quelque dérangement
; mais fi ce coup eft violent ,
JUILLET. 17601
ou fi la playe eft confidérable , il doit en
réfulter dans la ftructure de la partie
quelque défordre , quelque vice permanent.
Il faut en dire de même des
commotions que reçoit le cerveau , par
l'action des objets. Si la commotion eft
foible , elle ne cauſe qu'une altération
paffagère ; mais elle peut auffi être affez
grande pour qu'il s'enfuive une inverfion
habituelle & conftante .
En fuppofant cette nouvelle & extraordinaire
difpofition du cerveau , il eſt aiſé
de comprendre comment elle peut produire
un changement habituel dans les
paffions ou dans les affections des hommes.
Les objets ne font plus les mêmes impreffions
qu'ils faifoient auparavant, parce
que la difpofition de la partie paffive
étant changée , l'agent , quoique toujours
le même , n'opére plus en elle le même
effet : ce qui plaifoit autrefois , peut déplaire
maintenant ; ce qui ne faifoit aucune
imppreffion de crainte , peut faire
trembler de peur &c. Le caractère , le
génie , les paffions de l'homme , peuvent
donc changer par cette feule raiſon , &
fe conferver dans une inverſion habituelle
& conftante , relativement à bien des
objets .
par
Un fait , que me fournit hazard ma
mémoire , fera, je croi, très- propre à con66
MERCURE DE FRANCE.
vaincre les Lecteurs les moins indulgens
de la vérité du raifonnement que
je viens de propofer. Les Armées Françoife
& Impériale , étant jen préfence fur
le Rhin , & à la veille d'une Bataille ,
la premiere commandée par le Maréchal
de Turenne , & la feconde par le Général
Montecuculli ; M. de Turenne fut
reconnoître avec M. de S. Hilaire , Lieutenant
Général de l'Artillerie , une hauteur
fur laquelle il comptoit faire dreffer
une batterie. Le moment fatal de ce Héros,
étoit arrivé un boulet de canon , qui
d'abord emporta un bras à M.de S.Hilaire,
vint frapper à mort le Maréchal de Turenne.
Larrey , qui rapporte cet événement
, ajoute comme une choſe bien digne
de remarque , que cette fatalité pro
duifit un fi grand changement dans M. de
S. Hilaire , que de cruel & féroce qu'il
étoit naturellement , comme il l'avoit
prouvé dans nombre d'occafions , il devint
dans ce moment doux , humain &
fociable. Une circonftance que l'Hiftorien
n'a pas omife , confirme que ce fut
moins la perte de fon bras , que celle de
fon Général , qui fit dans le cerveau de
M. de S. Hilaire cette vive & grande impreffion
néceffaire pour changer fubitement
fon caractère. Son fils , pénétré de
douleur de l'accident qui venoit de
JUILLET. 1760 . 87
lui arriver , fe répandoit en larmies ....
Cette âme vraiment héroïque & affligée ,
lui dit ; Ce n'eft pas moi , mon fils , qui
dois être l'objet de vos pleurs : voyez ,
voyez ce grand homme étendu für la
terre ! Perte a jamais irréparable ! ... C'étoit
là un de ces événemens tragiques , auquel
l'efprit de M. de S. Hilaire n'étoit
nullement préparé. Il étoit donc naturel ,
qu'en frappant fubitement fon cerveau ,
ily excitât une commotion extraordinaire
, & qu'il en altérât la difpofition
habituelle , au point que certains objets
ne fiffent plus les mêmes impreffions , &
n'occafionnaffent plus les mêmes idées.
De là vint que la cruauté & la vengeance ,
qui étoient de fon caractère , fe convertirent
en humanité & en douceur . Peutêtre
fon efpritchangea t- il encore à beaucoup
d'autres égards , quoique l'Auteur
déjà cité, ni aucun autre, n'en aient point
fait la remarque.
Si quelqu'un fouhaite philofopher autrement
fur ce phénomène , ou fur d'autres
femblables , je lui laiffe le champ
libre. Il me fuffit que l'on m'accorde la
maxime , que les objets terribles ont
affez d'efficacité pour changer certaines
paffions ou affections , fans que j'infifte
pour prétendre que cette mutation s'opère
de cette manière plutôt que de l'autre.
63 MERCURE DE FRANCE
que
Le Saut de Leucade pouvoit donc, par
ees deux principes , être un reméde falu→
taire aux amans infortunés. Ce feroit trop
de vouloir encore que tous ceux dont
les Auteurs raportent l'heureuſe épreuve,
fe fuffent guéris par le fecond moyen.
Mais je crois pouvoir affurer , qu'alors ,
la cure auroit été radicale pour eux.
LEE
mot de la premiere Enigme , du
premier volume du Mercure de Juillet ,
eft l'Esprit. Celui de la feconde eft , le
Jeu d'Echecs. Celui du premier Logogryphe
eft Vertugadin . On y trouve ire ,
vin tuë , vuë , vie , grain , l'Inde ,
Tigre , & le Niger. Celui du fecond eft ,
Bibliothèque.
JE
ENIGM E.
le
E fuis, je ne fuis pas ; on me voit, fans me voir
J'ai des membres,un corps ,fans pourtant en avoir;
Hélas , à peine en fuis-je l'ombre !
Du plus brave , pourtant , je rends fouvent l'air
Combre ;
Je porte dans fon âme une fourde terreur :
Il me croit , tout au moins , d'un ſiniſtre préſage.
Mais l'homme fenfé , l'homme fage ,
Admire la foibleffe , & rit de fon erreur.
Per M. MOREAU.
JUILLET. 1780 ; 65
AUTRE ENIGME.
AVANT
AN T ma naiſſance ,
Régnent la Licence ,
Les Jeux & les Ris.
Que je vienne à naître ,
On ne voit paroître
Que triftes foucis.
C'eſt le temps des larmes ;
Il n'eft plus de charmes ,
Que dans les douleurs :
Adieu l'allégreffe !
La fombre trifteffe
Régne dans les coeurs.
Sitôt que j'expire ,
Un chacun refpire ,
Joyeux de ma mort :
Des cris d'allégreſſe ,
Répetés fans ceffe ,
Terminent mon fort,
Par le même.
70 MERCURE DE FRANCE:
J
LOGOGRYPHE.
E fuis fille de l'Art , & je fers la Nature
Contre un ennemi dangereux ,
Qui par mille traits venimeux
La détruit ou la défigure.
Or pour prévenir les affauts ,
Je me fers de fes propres armes ;
Et je caufe l'effroi ; mais je bannis les larmes ,
N'en déplaife à tous les propos .
Si l'on veut à préfent décompofer mon être ,
J'en forme trente différens ;
Un fleuve renommé ; la langue des Savans ,
Dont je me fervirai peut être ;
Plus , un fier animal ; un Sage , dont le nom
Flatte l'homme de bien , par la comparaiſon.
Item , je puis encor paroître
Une Nymphe célébre ; un infecte bruyant ;
Un frein , l'appui des bons & l'effrordu méchant ;
Le Miniftre effrayant des fureurs du falpêtre ;
Mais laiffant le champ libre aux lecteurs plus hardis
,
Je m'interromps ici par de fages avis ,
Et finis mon portrait facile à reconnoître,
Mes pieds font nombre impair , j'en compte plus
de dir ,
JUILLET. 1760 . 71
Dont fix font fuffifans pour peupler un Royaume;
Et quand un vieux Romain du temps de Régulus,
Plebeien, Senateur , fût- ce le plus grand homme,
Perdoit tous ceux que j'ai de plus ,
Il ne pouvoit plus revoir Rome.
AUTRE .
Sous un feuillage épais , fur un lit de verdure,
L'homme , dans l'âge heureux de la fimple Nature
,
Sçavoit , fans le fecours de mes fombres drapeaux,
Joair innocemment de l'ombre & du repos ;
Mais du Fafte & de l'art la pompe enchantereffe ,
Sçat bientôt aux befoins joindre le fuperflu ;
Et deftiné dès- lors à couver la moleile ,
Je ne pus voir le jour que pour être pendu.
Près de l'Autel , pourtant , j'ai fçu trouver entrée ;
Au Théâtre je fais également connu ;
Et dans un autre fens , je puis , au dépourvû ,
Couvrir une manoeuvre & fauver une Armée.
Lecteur , ce n'eft pas tout : je vais , nouveau Prothée
,
Me métamorphofer fous bien des traits divers.
Commençons : mon afpect doit confondre l'Athée;
J'exifte... & ma puiffance a créé l'Univers.
C'eft fur moi qu'un fruit d'or, offert à la plus belle ,
Après un examen exempt de préjugé ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Fut jadis ( dit la Fable ) à Vénus adjugé ,
Par un Berger choiſi pour vuider la querelle.
Je fuis un Compliment fimple , mais précieux
Dans l'inftant d'un départ auquel le coeur s'op
pofe.
D'un Monarque autrefois les illicites feux ,
Allumés dans un bain , de ma mort furent cauſe.
Avant de faire voile , en des temps hazardeux ,
Toute Flote à l'abri dans mon fein fe repoſe.
Je flétris tôt ou tard & mets en défarroi
Les attraits paffagers qu'un fol Amour encenſe.
Bon droit , dit le Proverbe, a bon befoin de moi
Outre deux Elémens , j'offre une Iſle de France ;
Et , fous un même nom , deux diverſes Cités .
Sous quelques traits encor je pourrois me pro
duire :
Mais je m'en tiens , Lecteur , à ces variétés.
Pour me faire connoître , elles doivent fuffire."
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limousin.
IMPROMPTU
JUILLET. 1760. 75
IMP ROMPTUpréfenté à M. Le Duc de
CHARTRES , le 16 Juin 1760 , à S. Cloud,
par un jeune Ecolier * du Landi.
Sur l'AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
N
ous fommes remplis d'allégreffe ,
Quand votre Alteffe a la bonté,
De nous laiffer voir la richeЛfe ,
Du Palais par elle habité .
Mais nous le ferons davantage ,
Lorfque dans peu tout l'Univers ,
S'emprefiera de rendre hommage ,
Grand Prince , à vos talens divers .
Autre, à M. de P ....
Sur l'AIR : De tous les Capucins du monde.
Quand on vante le Maître habile ,
Qui jadis inftruifoit A hille ;
Que dit-on de ces tems heureux ,
Qu'on ne dife aujourd'hui du nôtre?
Puifque nous voyons ainfi qu'eux ,
Un Héros en former un autre.
* Du Collège du Cardinal le MOINE.
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE 11.
NOUVELLES LITTERAIRES.
HISTOIRE des Révolutions de l'Empire
de Ruffie , par M. LA COMBE, Avocat ,
Paris , chez Jean-Th. Hériffant, Librai
Te , rue S. Jacques , à S. Paul & à §.
Hilaire. 1760 .
IL y a peu d'hiftoires plus intéreffantes
Ly
pour l'inftruction
des Peuples , que celle
du Pays dont l'Auteur de cet Ouvrage
nous préfente les révolutions
. C'eſt un tableau
digne de fixer à jamais les regards
des Philofophes
& des Rois . On y voit
un Peuple barbare , longtemps
inconnu
des Nations policées , qu'il fe faifoit luimême
une loi de méprifer & d'ignorer ,
forcé tout-à-coup , par l'impulfion
de fon
Souverain
, de fe faire connoître
, & de
fortir malgré lui de l'obfcurité
& de la
barbarie où il étoit plongé depuis plufieurs
fiécles . M. de la Combe fait remarquer
dans un court avertiffement
la beauté
du fujet qu'il a choifi , & la difficulté
de le bien traiter. Il trace enfuite, en peu
JUILLET. 1760. 73
de mots , les obligations d'un Hiftorien ;
& ce morceau me paroît digne d'être cité.
Je crois , dit- il , qu'un Hiftorien doit
» imiter en partie l'art du Poëte Epique.
» Il donnera une efpéce d'unité à fon ou

رد
vrage , en traitant principalement &
» avec force les grands événemens & les
caufes fondamentales de la grandeur
» ou de la décadence d'un Empire ; il inté-
» reffera, en peignant autant qu'il eft poffi-
→ ble, les actions, le génie & les travaux de
ces hommes fameux que la Providence
femble avoir diftribués avec économie
dans chaque contrée , pour la gloire ou
»pour le bonheur des Peuples; il inftruira en
liant & relevant les faits par des réflé
» xions courtes & préciſes. L'art de l'E-
» crivain confifte encore , à ménager des
épiſodes qui tiennent à l'action principale
; qui foient courts , bien amenés
» & qui faſſent un repos pour le Lecteur,
» qu'une attention trop continue fur le
» même objet fatigueroit . Les longs dé-
» tails , appartiennent aux Mémoires ;
"» l'hiftoire ne s'occupe effentiellement
» que des faits qui font de nature à paroître
intéreffans dans tous les temps
» & chez toutes les Nations. La vérité ,
furtout , fait le mérite principal en ce
genre : mais il y a fans doute un choix
"
"
Dij
G MERCURE DE FRANCE:
و ر
و ر
3)
à faire. Il feroit difficile de préfcrire
» le ftyle le plus convenable ; c'eft au
génie à conduire la plume de l'Hifto-
» rien. La narration fera fimple , dans les
» objets ordinaires ; vive & rapide , dans
» les objets intéreffans ; pittorefque , dans
» les traits qui demandent de la verve &
» de la chaleur. Affecter un ftyle particulier
& uniforme , c'eft imiter ces
» Peintres qui n'ont qu'un même coloris
pour exprimer des compofitions oppo-
» fées.
و د
"
33
ود
La Ruffle eft un des plus vaftes Etats
qui foient fur la terre. L'Auteur, après une
courte defcription de fa fituation & de
fon étendue , de la nature du climat , de
l'origine & des moeurs de fes premiers ,
habitans , de leur profonde ignorance ,
de leur religion , & de leur gouvernevernement
, paffe à l'hiftoire de Wolodimir
I. qui régna en 976 & fçut fe diſtinguer
des autres Souverains de cette vafte
contrée. Héritier d'un pere conquérant ,
il en impofa par la fupériorité de fes forces,
il recula les bornes de fon Royaume,
& fut le premier qui fit goûter à fes
fujets les douceurs de la paix , &
qui s'éleva au- deffus des moeurs & des
foix de fon pays ; il époufa une Princeſſe
étrangere , Anne four de Bafile & de
JUILLET. 1760 . 77
Conftantin , Empereurs d'Orient , & renonça
aux fuperftitions du Paganifme. Il
mérita d'être apellé, de fon vivant, l'Apótre
& le Salomon de la Ruffie , & d'être
honoré comme un Saint après fa mort.
Mais il laiffa douze fils , & divifa fon
trône , ce qui fit retomber fon empire
dans fon ancienne barbarie. La plupart
de ſes ſucceſſeurs , firent la même faute .
Leur imprudence entretint la confufion
dans la Ruffie , & y perpétua le fpectacle
horrible des trahifons , des affaffinats ,
des haines domeftiques , des fratricides .
Les nations voisines profitent de ces défordres
, & ce vafte empire eft dévasté
& affervi tantôt par les Folonois , tantôt
par les Tartares . Enfin en 1450 , Jean
Bafilowits III , defcendant & fucceffeur
des Ducs de Mofcovie , patut & devint
le Conquérant & le Libérateur de fon
pays . Il força le Tartare à s'humilier devant
lui ; la Pologne lui reftitua fes anciennes
conquêtes ; & tous les Souverains
de Ruffie devinrent fes Vaffaux . On doit
regarder ce Prince , dit M. de la Combe
comme un des Fondateurs du vafte Empire
de Ruffie . Il eut le talent de changer
en foldats , & d'affujettir à une forte de
difcipline des hommes féroces & fauvages
, qui ne mettoient aucun ordre , au-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE
cun art dans l'attaque & dans la défenſe:
Il eut les qualités qui font les conquérans
, un génie actif, une âme intrépide ,
un corps infatigable . Sa démarche étoit
impofante , fa taille gigantefque , fa force
furprenante , fon regard fier & terrible.
Mais tant de belles qualités étoient dégradées
par les moeurs d'un fiécle barbare,
dont il avoit tous les vices & toute la
groffiéreté. On ne peut lui pardonner la
fureur à laquelle il fe laiffa emporter
contre fon fils Démétrius ; il lui porta ,
dans fa colere , un coup qui l'étendit mort
à fes pieds. Cependant il avoit un coeur
capable de remords ; il en fut fi cruellement
déchiré , qu'il tomba dans un état
de langueur & de démence. Il avoit défigné
d'abord pour fon fucceffeur au trône
, Démétrius , fils de celui qu'il avoit
tué ; mais une injufte marâtre , Sophie
Paléologue , profita de la foibleffe de fon
mari pour écarter l'héritier préfomptif
de la Couronne , & y fubftituer Bafile fon
fils. Elevé fur le trône de Ruffie par les
intrigues de fa mere , Gabriel Bafile
Swarcowits immola à fon ambition le
jeune Démétrius fon unique concurrent ;
& fe voyant fans rival , Souverain d'un'
Pays immenfe , il dédaigna la qualité de
Grand Duc, & prit celle de Car , terme
JUILLET. 1760:
qui dans la Langue Efclavonne répond à
celui de Roi. Mais il eft plus aifé de
prendre un titre , que de s'en rendre digne.
Bafile avoit une âme pufillanime :
il ne put foutenir avec honneur le poids.
d'une Couronne encore mal affermie.
Les Tartares l'obligerent de fe foumettre
à un tribut ; Mendligeri , l'un des Chefs
des Tartares , fit élever fa ftatue au milieu
de Moſcow , & contraignit le Czar
de venir s'humilier , la tête contre terre ,
devant fon image , en apportant lui-même
la contribution à laquelle il étoit af
fujetti. Ce monument de fervitude , avoit
befoin de la préfence des Tartares pour
fubfifter ; lorfqu'ils fe retirerent de la
Ruffie , le Peuple fe fouleva , & s'affranchit
du joug d'une domination étrangère.
Après la mort de Bafile , l'autorité fouveraine
paffa toute entiere à fon fils aîné,
Jean Bafilowits , plus connu fous le nom
de Bafilides le Tyran. Une trifte expérience
avoit prouvé , combien il eft dan
gereux de divifer le pouvoir fuprême. C'éoit
un monftre que ce Jean Bafilowits :
un regard farouche , une humeur fombre,
des paffions violentes annoncerent toute
la cruauté de ce Tyran. Le récit de fes
barbaries , fait frémir. Ce fut ce Czar ,
qui fit clouer un chapeau fur la tête d'un
Div
80 MERCURE DE FRANCE:
Ambaffadeur étranger, qui s'éroit couvert
devant lui . Peu de temps après , Jérôme
Béze , Ambaffadeur de la Reine Elifabeth
d'Angleterre , ofa encore fe couvrir en fa
préfence. Ne fçais- tu point , lui demanda
Bafilides , le traitement que j'ai fait à un
Miniftre , pour unefemblable témérité ? ...
Je le fçais , lui répondit cet homme généreux
, mais je fuis l'Envoyé d'une Souve
raine quife vengera comme elle le doit,fi elle
reçoit en moi la moindre offenfe . Le Czar
s'écria : Voilà un brave homme ! ...Qui de
vous ,dit- il à fes Boïards , eût agi & parlé de
laforte , pour foutenir mon honneur & mes
intérêts ? C'est pourtant à ce Prince cruel ,
que la Ruffie a l'obligation de fes loix
écrites . Avant lui on ne connoiffoit que
des ufages & des queſtions décidées , qui
fervoient de régles dans les jugemens.
Bafilides les fit raffembler en un recueil ,
qui devint le Code de la Nation . Théodore
, fils & fucceffeur de Bafilides , mourut
fans enfans , & l'ancienne famille des
Czars s'éteignit en lui. Boritz Gudenow ,
beau-frere de Théodore , qui s'étoit attribué
, fous ce Monarque , toute l'autorité
fouveraine , acheva d'ufurper le Trône.
après la mort. Il s'en applanit le chemin
par une politique fanguinaire. Le jeune
Démétrius,frere duCzar, avoit péri par les
JUILLET. 1760 . 81
mains des affaffins , qu'il avoit envoyés à
Uglitz , & qu'il fit enfuite égorger. Après
avoir écarté tous les piétendans à la
Couronne , & préparé tous les refforts
qui devoient l'élever , il difparut tout- àcoup
, s'enferma dans un cloître , & força
le Peuple à demander fon rappel.
Boritz fortit de fa retraite , & fut élû
Czar avec de grandes acclamations. Une
conduite injufte & barbare , lui attira
bientôt la haine & le mépris de toute la
Nation. Un impofteur habile en profita .
Griska Utropeia , natifde Jaroflaw , Moine
de S. Bafile , conçut dans la folitude
du cloître , le projet de fe faire paffer pour
Démétrius , que Boritz avoit fait maffacrer
dans les ténébres , & dont il avoit enfuire
anéanti les affaffins . Ce fourbe fe conduifit
en homme de génie , jufqu'au moment
où il renverfa la fortune de Boritz ;
mais il ne donna pas à la fienne le tems
de s'affermir. A peine fut- il fur le trône ,
qu'il manqua de politique : il fouleva toute
la Nation , en montrant du mépris
pour fes ufages . Il voulut , avec trop de
précipitation , introduire en Ruffie une
Religion & des moeurs étrangères . Zuski ,
l'un des principaux Seigneurs Ruffiens ,
forma une confpiration. A la tête
d'un parti nombreux , il excita beau
DY
82 MERCURE DE FRANCE.
coup de troubles dans l'Etat ; mais il ne
put tenir contre les troupes réglées il
fut pris & condamné à périr fur un échafaut.
Le Czar fit publier fa grace, au mo
ment que le bourreau avoit le bras levé
pour lui porter le coup de la mort . L'implacable
Zuski , fut infenfible à ce trait
de clémence : il réveilla les feux mal
éteints de la fédition. Il arme de nouveaux
conjurés , fe met à leur tête , fait
égorger la garde qui veille aux barrières
dů Palais , pénétre dans l'appartement
du Czar , qui veut en vain s'échapper ;
on arrête la mere de Démétrius , qui eft
forcée de dévoiler l'impofture du Czar ;-
& le faux Démétrius , eft tué d'un coup
de piftolet. L'Auteur de cette révolu
tion , reçoit les éloges du Peuple ; on
le nomme le libérateur de la patrie , le
vengeur de l'impofture , le défenfeur
de la religion & des loix. L'enthoufiaf
me s'empare de tous les efprits ; & par
un des caprices finguliers de la fortune ,
ce même homme , à peine defcendu dé
l'échaffaut , eft porté fur le trône par les
voeux unanimes de toute la Nation. Zuski
fut ébloui de fa nouvelle grandeur : Devenu
Souverain , il fe fouvint des injures
qu'il avoit reçues étant particulier; ik
s'en vengea , & fit des mécontens. Il indifpofa
le Sénat , en lui témoignant des
JUILLET. 1760. 83
mépris; & toute la Nation, en l'accablant
d'impôts. Un nouvel impofteur parur.
Sigifmond Roi de Pologne , tenta de
profiter des troubles de la Ruffie : il y
parut en perfonne ; mais il affoiblit beaucoup
le parti du nouveau Démétrius , en
rappellant les troupes Polonoiſes & les
Cofaques pour les joindre à fon armée .
L'impofteur fe trouva réduit aux feuls
Tartares, qui l'affaffinérent dans un feftin ,
pour fe venger de la mort d'un de leurs
chefs qu'il avoit fait noyer. Mais la mort
de ce fourbe , ne mit pas Zuski dans une
fituation plus favorable ; fes troupes fe
laifferent maſſacrer par un petit nombre
de Polonois . On lui fit un crime de fes
difgraces ; & toute la Nation le profcrivit
avec la même chaleur qu'elle l'avoit
élevé : Il fut dépouillé des marques de la
Souveraineté , & obligé de fe retirer dans
un Couvent. Les Boïards , pour prévenir
les maux des guerres civiles , décernerent
la couronne à Uladiflas , fils aîné de Sigifmond
. Zuski fut livré à ce nouveau
Roi , qui le fit enfermer dans les prifons
de Smolensko , où il mourut bientôt de
chagrin. Uladiflas , par fon imprudence ,
Laiffa échapper la couronne : il ne fçur
pas contenir fes foldats. Les Polonais ,
dans l'ivrelle de la victoire , traitérent
B vj
84 MERCURE DE FRANCE.
les Mofcovites comme leurs efclaves, & là
Ville de Mofcow , comme une Ville prife
d'affaut . Le peuple , indignement outragé
& perfécuté , court aux armes : les Polonois
font affaillis de tous côtés . Dans cette
extrémité, ils mettent le feu aux maiſons ;
un incendie effroyable dévore toute la
Ville. Les Citovens renoncert à leur vengeance
, pour fauver leurs effets les plus
précieux. Mais au milieu de ce défordre ,
les Polonois fondent impitoyablement fur
les Mofcovites ; & fe précipitant les armes
à la main, à travers les flames , malfacrent
ces malheureux chargés de leurs femmes
& de leurs enfans . Mofcow fut entierement
faccagé. Enfin un généreux Citoyen,
Zacharie Lippanou , affemble à la hâte
une armée nombreuſe , délivre Moſcow,
& force les Polonois d'abandonner la
Ruffie. La nation rentra dans fes droits.
Elle choifit fon Souverain : tous les fuffrages
fe réunirent en faveur de Michel Faderiowitz
Romanow , fils de Fodor Nikititz
, Archevêque de Roftow , & de
Marie Iconomafie , fille du Tyran Bafilides.
Ea mere du jeune Romanow, répand
des larmes , jette des foupirs à la nouvelle
de cette élection , elle craint pour fon
fils le fort des derniers Czars , elle le refufe
aux Ruffes , & les conjure par pitié
pour elle & pour fon fils , de faire un autre
JUILLET. 1760. 85
choix. Mais un Prélat répondit , que le
Ciel lui avoit fait connoître en fonge fes
décrets ; qu'il vouloit , que le jeune Romanow
régnât fur la Ruffie. Dans la
crainte d'être accufée d'irréligion , la
mere laiffa conduire fon fils à Moſcow ,
où il fut reçu comme un Souverain envoyé
du Ciel. Le nouveau Czar , qui fentoit
la fupériorité de la Suéde , défarme
par la négociation cette puiffance formidable
. Mais il ne fut pas fi facile envers
les Polonois qui l'attaquerent , & qui pénétrérent
jufqu'aux portes de Mofcow.
il repouffa vivement Uladiflas , & l'obligea
d'abandonner fes prétentions à
la Couronne de Mofcovie. Sous fon régne,
il s'éleva un nouvel impofteur , encore
fous le nom de Démétrius . Son rôle
dura peu ; il fut conduit pieds & mains
liés au Czar , qui le fit pendre à une
des portes de Mofcow. Ce Prince eut
pour fucceffeur , fon fils Alexis Michaelowitz
, fous lequel ofa paroître encore un
impofteur , qui n'adopta point le perfonnage
ufé & fans vraisemblance des Démétrius
; il fe dit le fils de Jean Bafilowitz
Zuski. Mais cet Avanturier ne canfa que
de foibles mouvemens dans la Ruffie , &
finit comme les autres . Ce Czar entra
dans le détail du gouvernement , & ré86
MERCURE DE FRANCE
forma beaucoup d'abus ; il fit imprimer
& publier les loix que les Juges avoient
manufcrites; il fit traduire en langue vulgaire
plufieurs livres étrangers , qui traitoient
des Sciences & des Arts ; il entretint
dans les Etats une milice réglée , il
favorifa le commerce , il établit quelques
Manufactures de toile & de foie ; plufieurs
Colonies étrangères peuplèrent ,
par fes foins , les déferts de la Ruffie ; il
fonda des Villes & des Bourgs. Ce Prince'
aimoit à fe déguifer & à s'introduire ,
fous un habit fimple , dans les maiſons
de fes fujets , pour entendre la vérité
qui parvient fi rarement au trône ; il l'écoutoit
fans colere , fans efprit de vengeance
; & fouvent il fe réformoit luimême,
lorfque les reproches étoient bien
fondés. Juge équitable & févère , Légifla
teur judicieux , Roi vigilant , Protecteur
du mérite en tout genre , Alexis doit être
mis au rang des Souverains les plus célèbres
de la Ruffie ; & l'on peut dire, que'
fon régne fut digne d'annoncer & de préparer
celui de Pierre- le- Grand fon fils ,
qui ne fuccéda pas néanmoins immédiatement
à fon pere. Théodore Aléxiowitz
, l'aîné des fils d'Alexis , régna quel
que temps & mourut fans enfans ,
latf
fant deux freres , Jean âgé de treize ans
JUILLET. 1760 .
87
& Pierre , qui quoique plus jeune de trois.
ans , fut défigné pour fon fucceffeur.
Théodore, dans ce choix, n'avoit envifagé
que le bien de fes Etats : il crut devoir
préférer le fecond , qui paroiffoit
avoir une fanté vigoureufe & un caractère
mâle & actif , au premier , qui étoit
d'un tempérament délicat , & d'un efprit
encore plus foible. Mais l'ambition de
la Princeffe Sophie , foeur de ces Princes ,
qui vouloit ufurper le pouvoir fuprême
renverfa cet arrangement par fes artifi
ces. Jean fut affocié à fon frere ; & com→
me l'un étoit trop foible , & l'autre trop
jeune pour gouverner ; elle fe fit décla
rer Régente de l'Empire. Les Czars fongérent
enfuite à punir les Auteurs de la
fédition qui avoient opéré ce changement.
Les plus mutins qui furent condamnés
, fe foumirent avec une docilité.
qui n'a pas d'exemple. Ils fe raffemblerent
, en filence , au nombre de deux
mille hommes;& tels que des pénitens volontaires
, ils prirent congé de leurs familles
, fe préparerent à la mort , communiérent
, & allérent chercher la peine
de leurs crimes , portant eux- mêmes les
inftrumens de leurs fupplices. Ces mal
heureux firent, ainfi procéffionnellement,
douze lieuës , avec tous les fignes du re88
MERCURE DE FRANCE.
pentir & de la douleur. Ils s'arrêtérent
fous les fenêtres des Princes . Là , dans
la plus grande confternation , & jettant
des foupirs & des fanglors , ils s'écriérent
: Nous fommes coupables , nous ar
tendons , nous demandons notre jugement.
On condamna trente des plus criminels ,
à avoir la tête tranchée , les autres obtinrent
leur grace. Les victimes dévouées
à la mort , s'y préfentérent , fans plainte
& fans murmure .
Je me fuis étendu fur la partie qui
fans doute n'eft pas la plus intéreſſante
de cette hiftoire ; mais elle eft moins
connuë que les événemens qui fuivent &
qui concernent le régne du Czar Pierre
& de fes
fucceffeurs , dont on ne peut
rien retrancher fans affoiblir l'idée que
nous devons en concevoir. On perdroit
trop , en abrégeant l'hiftoire de Pierre -le-
Grand. Les changemens prodigieux qu'il
fit dans fon empire , fes entreprifes , fes
voyages , fes défaites , fes triomphes, fes
défauts , fes vertus forment un tout
dont on ne peut féparer aucune partie , &
qu'il fant voir dans l'ouvrage de M. de
La Combe , qui fe fait lire avec plaifir ,
autant pour l'ordre , la clarté & l'élégance
qu'il a fçu mettre dans la rapidité de les
récits , que par l'importance de fon fujet.
>
JUILLET. 1760.
DISCOURS
Prononcé à l'Ecole Royale Militaire , le
27 Mars 1760 , à l'Ouverture du
Cours de la Langue Françoife . Par M.
B
MISSI ESSIEURS ,
Les Citoyens éclairés qui préfident à
votre éducation , ont repréfenté au Roi
la néceffité où ils étoient d'ajouter une
nouvelle branche aux études de l'ECOLE
ROYALE MILITAIRE . SA MAJESTÉ a daigné
permettre cette augmentation , &
créer en votre faveur , la premiere Chaire
qui ait été fondée dans fes Etats , pour
la Langue Françoife .
Je ne ferai point ici l'éloge de cette
Langue mes louanges feroient trop audeffous
du fuiet & de mon zéle . Quelle
richeffe , quelle force , quelle harmonie ,
quelle nobleffe , qu'elle pompe & quelle
majefté ne faudroit - il pas employer pour
dire que toutes ces qualités qui font la
perfection du ſtyle dans les Langues anciennes
& modernes , forment éffentielyo
MERCURE DE FRANCE.
lement les caractères de la Langue Fran
çoife ? D'ailleurs , avec l'amour exceffif
que je lui porte , comment pourrois - je
éviter l'enflure , l'hyperbole , l'emphaſe
ou l'oftentation ; défauts qu'elle ne fau
roit fouffrir ?
La feule maniere de la louer dignement,
c'eft de l'offrir à vos yeux dans nos meilleurs
Auteurs. Ces chef- d'oeuvres de l'efprit
François où notre Langue embraffe
tous les genres dans tous les ftyles , ces
tréfors précieux où l'on conferve , pour
ainft dire , l'organe , l'âme & le génie de
nos grands Ecrivains , me fuggéreront les
préceptes dont vous aurez befoin , &
vous fourniront les exemples que je ne
puis vous donner. C'eft là , que vous verrez
la Langue Françoife marcher avec
circonfpection & avec décence , entre
le Goût & la Raifon , & fuivre pas- àpas
l'ordre naturel des idées : c'eſt là , que
vous la trouverez tout à la- fois , grave
& douce , retenue & enjouće , judicieufe
& brillante, délicate & énergique , fublime
& légere , élégante & majeftueufe :
c'est là, qu'elle vous paroîtra fouvent tranquille
, fans être traînante, vive fans obfcurité
, méthodique fans affectation , claire
fans prolixité , fimple fans baffeffe , modefte
fans hypocrifie & fiere fans orgueil
-
JUILLET. 1760
و ل ا
Quant à préfent , je dois me contenter
de vous dire, que cette Langue n'étoit
dans fes commencemens qu'un idiôme
affez groffier , formé du Tudefque , du
Celtique & de la Romance , c'est-à- dire
du Romain ruftique ; que dans la fuite ,
elle s'eft polie peu à peu ; & qu'enfin ,
fous le régne de Louis XIV , elle a acquis
ce degré de perfection qui la fait reconnoître
aujourd'hui pour la plus belle
des Langues vivantes . *
Seroit- il permis à des François , & furtout
à des François qui comme vous ,
Meffieurs , le font à tant de titres , leur
feroit- il permis d'ignorer les principes &
même les fineffes & les grâces de leur
propre Langue? tandis que dans les Cours
& dans les principales Villes de l'Europe
des Profeffeurs publics en préfcrivent les
régles , en indiquent les beautés ; &
que les Etrangers font entrer dans le
* Quelques Ecrivains de nos jours, fort eſtimables
d'ailleurs , le plaisent à relever de prétendus
défauts de la Langue Nationale. Je ne veux pas
dire qu'elle foit parfaite ; la perfection ne fe trouve
point dans les ouvrages des hommes : mais
j'efpére avoir bientôt occafion de faire voir que
les reproches étranges de ces Ecrivains , font trèsmal
fondés. Il fuffit de remarquer, dès à préſent,
que ces Meffieurs ne les font , que comme Tra
ducteurs,
92 MERCURE DE FRANCE.
plan de leur éducation , l'art de parler
& d'écrire correctement le François !
Nous fommes trop éloignés de ces tems
d'ignorance , où la Nobleffe Militaire ne
fçavoit que combatre les ennemis de l'Etat.
Aujourd'hui les Sciences font liées à
l'Art de la guerre : nos Officiers , aufli
infruits que braves , fe font un devoir de
parler purement , & auroient honte d'ignorer
la Langue univerfelle de l'Europe.
Eh , comment , fans une connoiffance
raifonnée de cette Langue , pouroient - ils
fafir promptement les ordres concis du
Prince ou des Généraux , les expliquer
clairement aux troupes , pénétrer avec
facilité ,
, ou exprimer fans équivoque
les conditions des traités , des conventions
, des Cartels , des Capitulations &
des autres Actes Militaires , dont les termes
ambigus font fouvent couler le fang
des hommes ?
Le reproche que faifoit la Bruyere, ne
tombera point fur vous , Meffieurs ; vous
n'emploierez pas à apprendre votre Langue
, le temps même destiné à en faire ufage.
Si votre attention & vos efforts fecondent
notre zèle & nos travaux ; vous aurez
appris , de bonne heure , non ſeulement
la PHYSIQUE ou la pratique du langage
, mais encore la METAPHYSIQUE &
JUILLET. 1760 .
93
la RHETORIQUE de la Langue Françoife :
car ce font là les trois parties du Cours
que nous allons commencer.
Qu'il eft glorieux pour vous, Meffieurs ,
de voir ainfi votre AUGUSTE PROTECTEUR
fubvenir à tous les befoins de votre esprit,
& vous rappeller l'affection dont il vous
honore , par des bienfaits toujours nouveaux
! Ces marques éclatantes de fes
bontés , ne doivent- elles pas exciter en
vous les fentimens de la plus vive reconnoiffance?
Oui, Meffieurs ! je vous crois tous enflammés
du noble defir de verfer votre fang
pour la défenſe de fon Trône. Votre jeune
courage n'attend que le moment où
vos forces vous permettront de marcher
aux combats , pour faire refpecter les
droits de fa couronne , & pour foutenir
la gloire d'un Empire qui devra une partie
de fa grandeur aux bienfaits dont fon
Augufte Chef vous a comblés .
Mais , en attendant ce temps heureux ,
vous pouvez dès à préfent vous acquitter .
de ce que vous devez au Roi & à l'Etat .
Chaque âge a fes vertus. Faites vous, dans ,
votre jeuneffe , des principes d'honneur ;;
& vous en aurez toujours. Donnez aujourd'hui
le bon exemple qu'on exigera
de vous dans les armées ; l'efprit d'obéif
1
94 MERCURE DE FRANCE
fance vous conduira , par degrés , à l'ef
ptit du commandement ; dans la fubordination,
vous reconnoîtrez l'importance
de la difcipline militaire ; votre affiduité
à vos devoirs & votre application à les
-bien remplir , vous accoûtumeront à l'exactitude
du fervice ; enfin les récompenfes
que vous mériterez ici , vous prépareront
aux diftinctions flatteufes que
le Roi accorde au mérite militaire.
Meffieurs , vous êtes les enfans de l'Etat
; l'Edit par lequel l'Ecole Royale a
été fondée , vous tient lieu de lettres d'adoption
: la Nation a les yeux ouverts fur
vous ; toute la gloire eft devenue votre
héritage ! Ne fentez-vous pas quelle eft
l'étendue de vos devoirs & l'obligation
où vous êtes de répondre à l'attente de
toute la France ?
Soyez toujours pénétrés des fentimens
d'AMOUR & de RECONNOISSANCE que vous
devez au MEILLEUR DES ROIs . Ces deux
objets font le précis de tous vos devoirs ;
votre bonheur , en eſt le prix.
Regardez -vous , pendant toute votre
vie , comme ces dix-fept cens hommes
nés le même jour que Séfoftris , fils de
Memnon ; & qui , à caufe de ce privilége
de leur naiffance , furent élevés par ce
Roi , avec les mêmes foins qu'on don
JUILLET. 1760 . 95
hoit à l'inftruction de fon fils . N'oubliez
jamais que ces Egyptiens ont tellement
profité de leur éducation , que bientôt
is ont été nommés Capitaines des troupes
de Séfoftris ; & que , devenus avec
fui les premiers guerriers de l'Egypte , ils
ont répandu dans fes armées la bravoure,
la difcipline , l'amour du Prince , & ont
porté leur reconnoiffance & fa gloire juſqu'aux
extrémités du monde.
N. B. M. Bacon , Profeffeur de Langue Françoife
, Auteur de ce Difcours , eft venu me prier
de ne point faire ufage de cette Piéce. Mais, alors,
eile étoit déja prèfque imprimée .
LETTRE d'un Voyageur, à M. Fréron
Parme , le 17 Mai 1760 .
MONS ONSIEUR , SIEU
Comme mon objet , en voyageant , eft
non-feulement de m'inftruire, mais encore
fi je le puis , d'être utile à mes concitoyens ;
je me hâte de vous informer d'un changement
dont j'ai été le témoin , & qui
vient d'être fait dans la forme dont les
Opéra Italiens ont été compofés jufqu'à
préfent. Vos feuilles étant avec raifon reMERCURE
DE FRANCE.
gordées comme une partie des archives
de la Littérature & des Arts ; je vous prie
d'y inférer cette Lettre , qui peut devenir
par la fuite d'autant plus intéreffante qu'
elle fervira d'époque pour fixer le tems de
la révolution qui eft prête à le faire à ce
fujet dans toute l'Italie . *
Les gens de goût , de toutes les Nations
, qui connoiffent les Opéra Italiens ,
& les François , defiroient depuis longtemps
que des deux genres on n'en fit
qu'un ; & croyoient , fi l'on pouvoit jamais
arriver à ce point de réunion , qu'on
toucheroit de pres à la perfection de l'Art.
Mais les obftacles que la nature de ce
Spectacle devoit néceffairement entraîner
après foi , avoient rendu les voeux de
tous les gens de goût impuiflans ; & jufqu'à
l'année derniere , que pour la premiere
fois , on vit paroître , fur le Théâtre
de Parme , la fublimité de la mufique
Italienne , unie fi naturellement avec les
grâces & le merveilleux de la compofition
du drame François , l'Opéra Italien
étoit tel qu'on le voyoit depuis un fiécle ,.
* Le premier Opéra , de ce genre , fut donné le
21 Mai de l'année derniere : c'étoit Hypolite &
Anicie. Celui de cette année eft Caftor & Pollux,
fous le titre des Tyntarides.
c'eft
JUILLET. 1760. 97
deft-à - dire , un fort beau concert , mais
qui attachoit fi peu , que le jeu , la converſation
& les vifites d'une loge à l'autre,
rempliffoient au moins les trois quarts &
demi du temps que duroit ce Spectacle.
Ce n'est plus cela , depuis le mêlange des
deux genres , les ridotto font déferts .
Que ne pouvez- vous , Monfieur , aſſiſter
à une de ces repréfentations ! vous
Vous croiriez tranfporté à Paris , par le
filence qui régne dans toute la falle , &
qui n'y avoit jamais été obfervé juſqu'à
cette époque , & élevé jufqu'aux Cieux ,
par la force de l'harmonie & l'accord
parfait de tout ce qui entre dans la compofition
de ce Spectacle. Ce que j'avois
entendu dire dans les différentes villes
d'Italie de l'Opéra de Parme , de l'année
derniere , avoit piqué ma curiofité ; je
fis donc mon itinéraire de façon à pouvoir
me trouver dans cette Ville pour la
premiere repréſentation du fecond Opéra
de ce genre , qui y fut donné le 14 de
ce mois. J'avoue que ce que j'y vis , furpaſſa
mon attente , & que je trouvai que
rien n'avoit été exagéré : habits , décorations
, mufique , Acteurs , falle de Spectacle,
tout cela eft fi loin de ce que nous
*
* Endroits où l'on va jouer, pendant l'Opéra,
11, Vol.
E
I
8 MERCURE DE FRANCE.
>
voyons à Paris , furtout les trois derniers
articles , qu'on ne peut s'en former ni en
donner une idée qui ne foit réellement
fort au-deffous de ce que la chofe eft par
elle-même. Enfin , Monfieur c'eft un
Spectacle à voir , & qui par la fuite ne
déterminera pas moins les curieux à faire
le voyage d'Italie , que n'ont fait jusqu'à
préfent les tableaux , ftatues & c . On ac
coure en foule à Parme : tous les autres
Théâtres d'Italie font déſerts . Il eſt vrai
que la ville de Parme eft peut- être la
feule où ce genre puiffe être porté au
point de perfection dont il eft fufcepti
ble. La quantité d'hommes à talens que
les bienfaits du Prince retiennent à fon
fervice , & la protection immédiate qu'il
accorde aux Arts , qu'il ne dédaigne pas
lui - même de cultiver , ni fon augufte
Famille , font des moyens à la vérité
qui manqueront dans beaucoup d'autres
Villes , mais auxquels cependant le défir
d'avoir un Spectacle généralement
reconnu pour le meilleur , fuppléera peutêtre
par la fuite. On a déja effayé à Tutin
, le Carnaval dernier, de faire un Opé
* L'Infante Ifabelle a fait un très-beau tableau ,
en pafiel , qui eft dans la Salle de l'Académie ,
& qui en fait l'ornement.
JUILLET. 1780. 25
ta dans ce genre * ; on m'a dit , ici , que
T'on écrivoit d'une Cour connue par la
magnificence de fes Spectacles & par
le goût qui y régne , pour que le célébre
Trada , Napolitain , Maître de la
Chapelle du Prince , & Auteur des deux
Opéra qui font aujourd'hui tant de bruit ,
en compofât un pareil.
C'eft à quelques particuliers qui font
en cette Cour , & au génie du célébre
Abbé Frugoni , Auteur des deux Poëmes
du nouveau genre , que le Théâtre Italien
doit cette nouvelle fplendeur. On avoit
d'abord craint , & les Italiens eux -mêmes
( je parle des gens de goût ) que ce
nouveau genre de Spectacle ne plût pas
généralement.Pour y préparer la Nation,
& fonder fon goût , avant de rifquer cette
innovation , on avoit eu foin de repréfenter
plufieurs fois l'Opéra de Caftor
& Pollux , du grand Rameau ; & l'enfemble
de ce Spectacle François , avoit
fait affez de plaifir , pour être fûr que ce
nouveau genre ne déplairoit point. C'eft
ce qui eft effectivement arrivé : Le fuccès
a répondu aux efpérances qu'on en
avoit conçues. Le Spectacle eft le plus
grand & le plus beau qu'on puiffe imaginer.
Toute l'Italie retentit des louan-
Enée & Lavinie.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ges de l'Opéra de Parme , & ne s'occupe
que des moyens de le voir & de
s'en procurer un femblable . Voilà , Monfieur
, ce qu'on appelle des innovations
utiles . Qu'il eft heureux pour les Arts ,
d'être protégés par un grand Prince , &
dirigés par des hommes de goût ! Nẹ
Vous imaginez- vous pas voir le regne des
Médicis que de grands hommes vont
* ?
naître de cette émulation & quelle
reconnoiffance la poftérité ne confervera-
t- elle pas pour un bienfaicteur adoré de
fes fujets ! La multitude ne voit, dans ce'
nouveau genre de Spectacle , que de
l'amufement ; les politiques y envifagent *
de grands avantages pour le bien du
Pays , par la confommarion qui eft une
fuite de la quantité d'étrangers que l'Opéra
attire. Pour moi , qui ne fuis que
voyageur ; fans chercher ce qu'il y a de
plus ou de moins avantageux pour les
Parmefens , je continuerai demain ma
route dans le deffein de faire de nouvelles
obfervations & de vous les communiquer
fi elles peuvent être de quelque
utilité pour le progrès des Arts .
J'ai l'honneur d'être , &c.
* La Ville de Parme a auffi une Académie
Peinture fondée par le Prince , & dans laquell
on diftribue tous les ans quatre prix confidéra
bles,
JUILLET. 1760. 101
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
C'EST, probablement , faute d'avoir été
mieux inftruit , Monfieur , que l'Auteur
d'un livre nouveau , intitulé Piéces Fugitives
, pour fervir à l'Hiftoire des Rois
de France & c. a omis dans le fecond
tome de fon ouvrage , divers faits qui intéreffent
la généalogie de la maifon de
Merle de Lagorce, & defquels on croit
devoir faire un détail abrégé.
A l'article, de Noble Antoine de Merle,
qui fit fon teftament le 20 Mars 1755 ,
avant qu'aucun de fes enfans fuffent en
âge d'entrer au fervice , & qui fut pere
de Mathieu de Merle , Baron de Lagorce ,
qui a donné occafion à la généalogie
dont il s'agit , il n'y eft point fait mention
de l'origine dudit Antoine , qui la
tiroit de Noble Raymond de Merle ,
qui étoit fils de Noble Pierre de Merle .
Seigneur de Baume , de Corneirette &
Cofeigneur du Château & Mandement
de Nave , au Diocèfe d'Ufez ; ainfi qu'il
eft prouvé par Acte , du 3 Avril 1391 .
Mathieu de Merle , fils d'Antoine de
Merle , & de Demoiſelle Marguerite de
E iij
102 MER CURE DE FRANCE:
Virgili , mariés avant 1550 , fut retenu
au nombre des Gentilshommes du Roi
de Navarre , par brevet du 28 Avril
1578. Il fut non-feulement Gouverneur
de Mende , mais encore du Gevaudan ,
ainfi que le porte expreffément l'aveu
du Roi de Navarre , dont l'original exiſte
encore ; par lequel ce Prince reconnoît ,
que ledit de Merle s'étoit comporté en
toutes chofes , comme un bon &fage Gouverneur
, fuivant le droit devoir de la
Guerre , & fes Ordonnances militaires. Il
fe trouve de plus énoncé , dans des Lettres
Patentes , que ce Monarque devenu
Roi de France , fit délivrer à fes hoirs
le 15 Septembre 1595 , par lesquelles il
déclare pofitivement , qu'il étoit mémora➡
tif des ordres qu'il avoit lors donnés audie
feu Capitaine Merle , & des fervices qu'il
lui avoit faits. Ces lettres furent enregiftrées
à la Chambre des Comptes de
Montpellier le 23 Septembre 1596.
Ledit de Merle eut commiſſion d'Henri
de Bourbon , le 13 Février 1581 , de
convoquer la Nobleffe de fon Gouvernement
, ( qui etoit le Gevaudan ) il eft
lui - même compris dans un catalogue
d'icelle , figné par ce Prince , qui eft du
30 Décembre 1580. Il fut accompagné
dans les expéditions , par un nomJUILLET.
1766 ) 105.
bre de Gentilshommes , ainsi qu'il l'écrivit
au Roi de Navarre , en lui faifant la
narration de fes fuccès.
Sur le degré d'Hérail de Merle , Baron
de Lagorce &c. Gentilhomme ordinaire
de la Chambre du Roi , fils du fufdit
Mathieu , il n'y eft point dit qu'il fûr
Capitaine de cent hommes , bien qu'il
le fût par commiffion du 13 Février
1611 ; on n'y parle point de fes actions
mémorables, non plus que de fa mort, arrivée
en 1622 , ayant été tué à la guerre
contre les Rebelles du Vivarais , dans
une occafion où il commandoit. Ces derniers
faits , font rapportés dans des Mémoires
manufcrits du temps , qui font au
pouvoir de M. de Saintpierreville , Gentilhomme
du bas Vivarais , dont l'Auteur
n'a pas eu connoiſſance,
Sur le degré d'Henri de Merle , premier
fils d'Hérail , on a omis de dire ,, par
la même raifon que deffus , qu'il fut tenu
fur les fonts baptifmaux par M. de
Montmorenci , Gouverneur du Languedoc
, auquel il avoit l'honneur d'appartenir
au quatrième degré , ainfi qu'à Charlotte
de Montmorenci fa foeur , Princefle
de Condé ; & que le château de Salavas,
apartenant audit Merle , foutiat un fiége
de huit jours contre l'Armée du Seigneur
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
de Rohan : ce qui l'arrêta au point d'empêcher
la ruine du Pays de Vivarais , qui
étoit infaillible , fans cette réfiftance, qui
fut caufe de celle de ce château qui fur
entierement pillé, ruiné , démoli & abattu;
ce qui procura une perte très- conſidérable
à la maifon de Lagorce , ainfi qu'il eſt
expreffément dit dans une délibération
des Etats particuliers de ce Pays , du cinquiéme
Septembre 1628. Ledit Henri
de Merle , Baron de Lagorce , qui avoit
d'abord été Capitaine dans le Régiment
du Comte du Roure , fon proche parent ,
fut enfuite pourvu d'une Compagnie de
cent hommes , au régiment de la Reinemere
, par commiffion du vingt- cinquiéme
Juin 1643. Il fervit , en cette qualité,
en Flandre & en Allemagne ; il fut griévement
bleffé au fiége de Rotheville ; &
peu de temps après , fait prifonnier de
guerre à Etlinghen & Melinghen . Gafpard
de Merle , Chevalier de Lagorce ,
Capitaine au Régiment de Caftries , fon
fecond fils , fut tué à la prife de Girone ,
en 1684. L'aîné , qui fut Henri de Merle ,
II. du nom , Baron de Lagorce , Vicomte
d'Eue , fur auffi Capitaine au Régiment
de Caftries , par commiffion du premier
Mars 1674 , & enfuite Colonel de Milices.
Il avoit encore fon Régiment, lorfJUILLET.
1760. 105
qu'il fut tué à Vagnas, en 1793. Gui-Jofeph
de Merle de Lagorce , fon fecond
fils , Chevalier de l'Ordre de S. Louis ,
ancien Capitaine de Grenadiers du Régiment
Dauphin , retiré avec penfion du
Roi , a épousé le 27 Octobre 1725 ,Marguerite
de Beauvoire du Roure , héritiére
de fa branche , de laquelle il a deux
fils ; l'aîné eft Capitaine au même Régiment
; le cadet, Chevalier Delagorce, eft
Lieutenant dans celui de Flandres.
Louis Scipion , de Merle, appellé Comte
Delagorce , arriere - petit - fils d'Henri
tué au combat de Vagnas , qui a pour
trifayeul maternel Scipion Comte du
Roure , qui fut Chevalier des Ordres du
Roi, eft actuellement Page de Sa Majesté,
à la petite écurie.
On a auffi omis , faute d'inftruction ,
d'obferver que de tout temps la Baronie
de Lagorce a donné entrée , féance &
voix délibérative aux Etats particuliers de
Vivarais , dans l'ordre de la Nobleffe , Ses
poffeffeurs ont joui de ce droit depuis
Mathieu de Merle, qui en fit l'acquifition
le 28 Juin 1531 , jufques à préfent , fans
interruption.
Ey
106 MERCURE DE FRANCE
LETTRE , à l'Auteur du Mercure.
LA bonté, Monfieur , avec laquelle
vous avez traité ma premiere Lettre * fur
'Bolbec , me fait eſpérer que vous voudrez
bien en recevoir une feconde fur le
même fujet. Celle- ci contiendra, avec plus
d'étendue, une partie de l'Hiftoire Naturelle
, du lieu & des environs . Je ſouhaiterois
pouvoir vous donner un Mémoire
affez parfait pour fervir à l'Hiſtoire natu
relle générale de la France , que les Sçavans
entreprendront peut-être quelque
jour.
J'ai déja touché légèrement cette ma→
tiere , en parlant d'un lit de coquillages ,
foffiles & de fables verdâtres , auprès duquel
tous les objets femblent prendre
une teinte de laque , foit par la force des
rayons verds qui en laiffent paffer plus
de rouges que des autres couleurs , foir
par quelques exhalaifons minérales ou métalliques
, à travers lefquelles les objets
paroîtroient rouges. Mais ce lit de fable
verd, ne s'étend que dans un petit eſpace
de terrein ; prèfque tout le refte contient,
Mercure d'April 1760
JUILLET. 1760 : 107
fous la terre labourable , une couche plus
ou moins épaiffe de fable commun , fur
des lits de moëllon , de marne & de pierre
à bâtir.
C'eft à- peu-près la même difpofition
de terrein dans l'étendue de plus de dix
lieues , compriſe dans l'angle de terre
dont le Havre fait la pointe. De l'autre
côté , c'eft-à-dire vers Rouen & Dieppe,
on trouve plus communément le moellon
fous la terre labourable : le pays de Bray
eft plus abondant en terre glaife, & toute
la furface ſe ſent de cette qualité.
Ici des blocs de grès qui femblent fortir
de terre , répandus ça & là dans tour
le pays , annoncent affez que le fond eft
d'un fable fort ancien . Tous les côteaux
du val-au-grès , font une mine inépuifable
de cette efpéce de pierre , d'où on la tire
à grands frais pour paver les chemins ou
pour l'employer aux fondemens des édifices
durables. Pour caffer le grès & l'exploiter
, on fe fert d'une barre de fer , ou
pince fort pefante , dont une extrémité
bien acerée eft faite en bifeau. Un homme
robufte la fouléve perpendiculairement
comme un pilon de mortier , & la
fait tomber avec effort , à plufieurs repri
fes , toujours fur le même point , afin de
creufer dans le grès un trou affez pro-
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
fond . On en fait, ainfi, plufieurs à quelque
distance l'un de l'autre, fur une même ligne
: on remplit de poudre à canon ces
trous , qu'on rebouche enfuite avec des
morceaux de bois qui laiffent un paffage
au feu ; la pierre fe fend avec un bruit
effroyable , & un tremblement de terré
qui fe fait fentir aux environs. On débite
enfuite ces piéces féparées , en morceaux
plus petits , & différents felon l'uſage
auquel on les deftine. Pour tailler les pierres
des édifices , avec la pince ou la
pointe du marteau , on fait , le long d'une
rainure tracée fur la pièce de grès , plufeurs
trous moins profonds que les autres
; on y chaffe , à force , des coins de
fer ou d'acier : ainfi on fépare , à coup de
malle , les carreaux qu'on achève enſuite
avec le marteau . C'eft avec cet inftrument
, qu'on taille le pavé . Toutes ces
piéces ne font point polies en fortant des
mains de l'ouvrier ; on pourroit cependart
les polir par le frottement , mais
l'ouvrage feroit trop coûteux.
Le grès , eft rempli de parties de feu
comme le caillou ; & lorfqu'au fortir de
la mine, on frotte deux morceaux de grès
dur l'un contre l'autre , ils rendent beaucoup
d'étincelles , qui brillent furtout dans
les,ténèbres mais ils répandent aux en
JUILLET. 1960. 109
virons une odeur défagréable , à- peu près
femblable à celle de la mauvaife poudre
à canon .
Parmi les fables qui compofent la
furface du pays , on trouve affez près de
nous , quelques veines d'argile, de la terre
à potier & des glaifes. La plus remarquable
eft , fans contredit , celle dont nos
foulons fe fervent pour dégraiffer les étoffes
de laine , que les Fabriquans font
porter à leurs moulins . C'eft une terre
grife , molle , favonneufe qu'on tire près
de Bolbec , de trous creufés en forme de
puits.
Sous la couche du fable , on trouve le
moëllon , la marne & la pierre à bâtir.
L'on tire communément la marne de trous
percés, comme dans les carrieres deMontrouge.
Notre pierre à bâtir fe coupe ordinairement
dans des couches inférieures :
on ouvre les carrieres horisontalement ,
vers le pied des collines ; de ferte que les
charrettes peuvent y entrer par la vallée.
On a la commodité de charger la pierre, au
fond de la carriere, fur des voitures tirées
par plufieurs chevaux , qui la rendent au
lieu de fa deftination fans qu'on foit obligé
de la décharger & recharger à plufieurs
repriſes. C'eſt l'avantage que nos carrieres
ont fur celles de Mont- rouge mais
ro MERCURE DE FRANCE
notre pierre ne vaut pas celle de Pariss
Ce n'eft qu'une eſpèce de * moellon fort
blanc & fort tendre , difpofé dans la carriere
par couches de pluſieurs pieds d'épaiffeur
, & féparées les unes des autres
par des couches de marne beaucoup
plus tendres & des lits affez inégaux de
pierre à fufil. On remarque la même
difpofition & la même pierre aux Falaiſes,
le long de la mer de Normandie.
**
Tout le fond du terrein eft difpofé de
la même manière jufqu'à une couche
affez épaiffe de cailloux fort durs, où l'on
trouve l'eau à une profondeur confidérable
fur la terre glaife. Dans la vallée
même de Bolbec , les puits & les commodités
qu'on perce jufqu'à l'eau , ont
douze à quinze toifes de profondeur.
Les carrières fervent dans l'hyver de
retraite non feulement aux carriers , qui
n'y travaillent que dans cette faiſon ;
mais encore à des familles entieres , qui
y vont paffer la journée avec leur ouvrage.
Les jeunes gens , dont le froid
**
* Cette pierre ſe durcit à l'air , & fait de bons
ouvrages , quand elle eft employée à propos.
La marne eft une terre foffile, graffe & blan
she, dont on fe fert à engraiffer les terres & à
les rendre fertiles . On en fait auffi de la chaux,en
la cuifant dans des fourneaux.
JUILLET. 1760.
interrompt les travaux , vont diffiper leur
ennui en courant en troupe dans ces triftes
lieux , où ils fe conduisent à la fom→
bre lueur d'une tourbe allumée. J'ai quelquefois
été témoin de ces courfes , lorfla
curiofité m'a conduit dans ces mêmes
lieux pour y confidérer, le flambeau
en main , la qualité & la diſpoſition descouches
de pierre.
que
S'il m'étoit permis, Monfieur, de péné~
trer jufques dans le fanctuaire réfervé aux
Sçavans, je propoferois quelques idées fur
la difpofition intérieure & extérieure de
notre terrein. Les grandes montagnes des
autres contrées pourroient bien avoir une
origine plus ancienne que nos côteaux ,
& remonter jufqu'au troifiéme jour de
la création , mais notre pays n'eft , probablement
, pas plus ancien que le déluge.
Les mouvemens alternatifs de la
mer jetterent fur fes bords des fables mê→
lés de coquilles , & des terres détrempées
; qui dépofées par couches affez
régulières , s'inclinoient cependant vers
la mer ou leur pente alloit fe perdre.
Ces terres fe foulérent par leur poids ;
leurs parties fe réunirent par la conden
fation ; mais elles fe durcirent peu, faute
d'eau qui continuât de délayer & de char◄
112 MERCURE DE FRANCE.
rier des parcelles pétrifiantes . La mer ,
rongea donc bientôt fes bords ; & gagnant
toujours du terrein, en fappant, elle
a laiffé ces falaifes qui la bornent far
nos côtes . Cependant les pluyes & les
eaux qui couloient des montagnes anciennes
, coupérent les plaines de divers
canaux , qui fe font creufés avec le temps.
en forme de vallées. Les eaux qui ne
s'écouloient point fur la terre , la pénétroient
jufqu'à une certaine profondeur
par les fentes perpendiculaires que le défféchement
avoit occafionnées ; & jailliffant
par les iffuës qu'elles trouvoient à
la fuperficie , elles formerent ces fources ,
ces ruiffeaux , ces rivieres qui ont beaucoup
contribué à creufer les vallées , en
rongeant leurs rives tantôt d'un côté ,
tantôt de l'autre .
J'ai moi - même obfervé ces vallées
que je puis appeller nouvelles , parce
qu'elles ne doivent leur origine qu'à un
chemin nouveau qu'on a pratiqué fur la
pente d'une colline ou à quelque canal
qu'on a tracé pour l'écoulement des
eaux : L'eau qui coule dans ce chemin, ou
dans ce canal , en mine le fond & les
bords , qui s'abbaiffent continuellement .
Une ravine qui s'y forme peu à peu ,
achève d'en faire un vallon , qui paroît
-
JUILLET. 1760.
113
gagner tous les ans fur la plaine élevée
où il commence.
Le Pays de Caux , eſt tout coupé par
ces vallées ; mais en général la pente
des collines qu'elles forment , eft affez
douce, & prèfque toujours couverte d'une
couche de bonne terre fur le moëllon
ou le fable . Ce lit de bonne terre , ne
doit peut -être fon origine qu'aux dépôts
que les rofées & les pluyes y laiffent ,
lefquels , fe mêlant avec le fable ou le
moëllon qu'ils diffolvent , font un fol fertile
ce qui rend les côteaux agréables
& utiles , foit par les bois dont ils font
couverts , foit par les grains qu'on y recueille
, foit par l'herbe qu'ils produiſent.
Les troupeaux de moutons qu'on nourrit
fur les côteaux du Val - au- grès , font
d'un goût exquis & d'un grand prix : le
ferpolez & les autres plantes , dont la
bonne odeur fe fait fentir dans ces lieux ,
ne contribuent pas peu , fans doute, à rendre
ces paturages excellens. Les moutons
font fort bons dans tout les Pays de Caux ,
& on y en nourrit en grand nombre : tout
Laboureur , qui fait valoir foixante acres
de terre & au - deffus , a fon troupeau
de moutons. Les laines , qu'on coupe
tous les ans , s'employent en partie dans
nos Manufactures , les autres fe tranf
414 MERCURE DE FRANCE
portent en dehors. On ne nourrit point
d'autres bêtes dans ce Pays , fi ce n'eft
des chevaux pour le cultiver , des vaches
pour le fournir de lait & de beure , du
veau , du pore & de la volaille pour la table
; la Baſſe - Normandie nous envoye les
Boeufs qu'elle engraiffe dans fes prairies.
Le Pays de Caux produit d'ailleurs
tout ce qui eft néceffaire à la vie ; da
bled & de l'avoine plus qu'il n'en peut
confumer , affez de feigle pour l'uſage
qu'on fait de fa paille , du foin, du trefle
& des pois fecs pour la nourriture des
bêtes , de l'orge pour la volaille , des
pommes pour faire le cidre , prèſque la
feule boiffon des Cauchois , du bois pour
tous les befoins du pays , de la rabette
dont on tire de l'huile , peu de chanvre ;
mais beaucoup de lins qui fe filent fus
les lieux , & qui font la baze de notre
principal commerce , puifqu'on en fair
toutes nos toiles fi eftimées fous le nom
de toiles de Rouen : ces fils entrent encore
avec le coton dans les mouchoirs & les
fiamoifes.
Toutes les perfonnes qui ont voyagé
dans le Pays de Caux , connoiffent l'agréable
variété de fes campagnes. Chaque
Laboureur habite au milieu de fon
champ , dans un verger environné d'un
JUILLET. 1760. nj
foffe & d'un parapet : deux ou trois rangs
de grands arbres qui environnent le ver
ger , fourniffent au Fermier le bois pour
fe chauffer , & au Propriétaire de quoi
réparer les édifices : La demeure du La
boureur , celles de fes bêtes , fon four
fa grange , font diftribués dans les diffé
rentes parties du verger ; de maniere
que de chez lui , il voit tous fes Bâtimens.
Chaque habitation femble à l'E
tranger un bouquet d'arbres : l'horifon
eft bordé tout au tour de ces plantations
agréables. Les allées d'arbres fruitiers plan
tés ordinairement le long des chemins ,
procurent au voyageur une ombre plus
douce que les fruits qu'il y trouve.
Si Bolbec étoit un pays éloigné , je reż
marquerois que le fang y eftgénéralement
affez beau , & le teint fort bon dans tout
le Grand-Caux. Les environs de Paris ,
& les Pays de vignes , font fort étran
gers pour nous , tant le Payfan y eft différent
de nos Laboureurs , & par la couleur,
& par la figure & par l'habillement :
les femmes furtout , font chez nous fore
amies d'une parure fimple & de bon goûr
dans fon efpéce. Et comme Bolbec n'eſt
pas riche, il y a bien des filles à marier
qui pourroient dire , comme le Philo
fophe ; omnia mea mecum porto. Je porte
tour mon bien avec moi,
18 MERCURE DE FRANCE.
>
Avant que de finir cette Lettre , il faut
Monfieur , que je corrige deux fautes
principales qui fe trouvent dans la premiere
: l'une , erreur inévitable , fur le
patronage de Bolbec. Mlle de Fontaine
- Martel , en fe mariant * , vient de
le tranſporter à M. le Duc de Charoft ,
avec la Terre & Seigneurie de Fontaine-
Martel. Ce Seigneur les poffédoit par
Madame la Comteffe fon époufe , " héritiere
, non des Deftaings , comme porte
ma premiere lettre ; mais des Martels , anciens
Seigneurs & Patrons de Fontaine &
Bolbec.
L'autre inattention , peut être auffi excufable
, fur le nombre des Jurifdictions
de Bolbec . A celle de Lillebonne & de
la Valaſſe , dont j'ai parlé , il faut ajourer
la haute Juftice de Halboc qui appartient
à M. le Duc de Luxembourg.
Mais ici l'on connoît fi peu la voix de la
chicane , qu'on diftingue à peine les Tribunaux
où elle fe fait entendre.
Je ne fais , Monfieur , s'il n'y a pas
encore une faute , à la ligne onzième du
corps de ma premiere lettre . Je crois
qu'il faut lire Bolbec ou Bofclebec ; car ,
comme je l'ai remarqué , le bourg tire
fon nom du ruiffeau nommé Bofclebec ,
Ce mariage eft du 19 Février 176 ; ma
lettre eft de 1759. ·
JUILLET. 1760.
117
& par corruption Bolbec. Les noms, comme
les rivieres , changent fouvent beaucoup
en s'éloignant de leur fource. La
Carte du Diocèfe de Rouen, porte Bofclebec
; je n'ai lû Bolabec nulle-part. Mais je
foumets , Monfieur , cette critique à votre
jugement. Je fuis &c.
SEANCE de MM. les Maréchaux de
France , au Siége général de la Connétablie
& Maréchauffée de France , à la
Table de Marbre au Palais , à Paris.
MM.les Maréchaux de France ont été,
le 6 Mai 1760 , tenir leur Séance en la
Connétablie ; & y ont fait lire , publier
& regiſtrer une Ordonnance du Roi du 19
Avril dernier , concernant la fubordination
, la diſcipline & le fervice des Maréchauffées.
A cette Séance , ont affifté MM. les
Maréchaux de Noailles , Doyen , de Bali- '
court , Clermont-Tonnerre , de Riche
lieu , de l'Autrec , de Biron , de Luxem
bourg , d'Eftrées , de Thomond, de Conflans,
& de Soubife.
* La derniere Séance de MM. les Maréchaux de
France , eft du 25 Juin 1742. Elle a été inférée
dans le Mercure de Juillet 1742 .
18 MERCURE DE FRANCE.
Le Cortége, précédé &. & fuivi de plu-
Geurs détachemens de Maréchauffée,étoit
accompagné d'un détachement des Gardes
de la Prevôté de la Connétablie à cheval;
il y avoit , à chaque portiere du caroffe de
M. le Maréchal Doyen , un Officier de la
Prevôté de la Connétablie , & un Garde
à chaque portiere des caroffes où étoient
MM. les Maréchaux de France, au nombre
de deux dans chaque caroffe ; leurs gens
de livrée,à pied, formoient deux hayes le
long de ces caroffes , à la fuite defquels
étoient les caroffes vuides de ceux de
MM . les Maréchaux de France qui ſe
trouvoient conduits par leur ancien.
MM. les Maréchaux de France font
partis en cet ordre de l'Hôtel de M. le
Maréchal Duc de Noailles où ils s'étoient
raffemblés fur les dix heures du matin , &
font entrés au palais par la Porte Ste Anne.
Ils ont été reçus au pied de l'efcalier des
la Ste Chapelle par un détachement des
Gardes de la Prevôté de la Connétablie ,
commandé par le fieur Letourneur , Chevalier
de S. Louis , & Lieutenant de cette
Compagnie; ce détachement les a accompagnés,
trompettes fonnantes, dans les falles
du Palais jufques aux portes de la
Chambre d'Audiance de laConnétablie, où
ils ont été reçus par les Officiers de ce
Siége précédés de leurs Huiffiers.
JUILLET. 1760.
Après que MM.les Maréchaux de France
ont été placés , ainfi que les Officiers du
Siége & le Prevôt de la Connétablie ; MM .
Thomas de Pange , & Tavernier de Boulongne,
Tréforiers Généraux de l'Extraor
dinaire des Guerres , le Févre , & Dulondel
, Robineau & Delafaye , Commiffaires
& Contrôleurs ordinaires des Guerres
, Proa , Prévôt de l'Ile de France , de
Cambon , Chevalier de S. Louis , Major
& Prévôt de Rouen , & Infpecteur des
Maréchauffées , & Dauphin Prévôt d'Auvergne
, ont pris féance fur leurs bancs
dans l'enceinte du barreau , ainſi que les
fieurs Letourneur , Chevalier de S. Louis
& Lieutenant de la Prévôté de la Connétablie
, Rulhiere , premier Lieutenant
de la Prévôté de l'Ile de France , & Le-
Pape , Lieutenant en la Maréchauffée de
Melun.
L'Audiance ayant été ouverte , M. le
Maréchal Duc de Noailles a annoncé le
fujet de la Séance , ainſi qu'il fuit :
Nous apportons , Meffieurs , à votre
Siége une nouvelle Ordonnance, dans laquelle
le Roi s'eft proposé pour objet de
réformer différens abus qui s'étoient introduits
depuis celle de 1720 , & d'établir
une régle conftante & uniforme pour
le fervice des Maréchauffées,
120 MERCURE
DE FRANCE.
Les motifs qui ont déterminé Sa Ma
jefté , & dont Elle a bien voulu que nou
fuffions informés , nous répondent du
zéle avec lequel vous vous porterez à l'enregiſtrement
de cette loi , & de la fidélité
avec laquelle nous vous verrons concourir
à fon exécution .
M. Dugai , Lieutenant général du
Siége , a prononcé le Difcours ci - après
étant affis & couvert.
MESSIEURS ,
Il fe renouvelle donc ce moment heureux
! & le public voit dans le temple de
la Juftice, participans à fes fonctions , ces
héros auguftes qui ont fi fouvent & fi
glorieufement combattu lui !
pour
Egalement occupés de la défenfe de
la Nation contre fes ennemis étrangers
comme de l'établiſſement & du maintiende
la paix intérieure , on vous a vû dans
tous les temps vous repofer de vos victoires
dans les travaux d'une profonde politique
, ou dans ceux d'une équitable adminiſtration
dela Juſtice.
Attentif au bonheur de l'Etat , le Prince
chéri qui nous donne des loix connoît
trop bien le prix du tréfor qu'il poffede
en vous , pour ne pas être convaincu que
vous le fervez dans toutes fortes de cir
conftances
JUILLET. 1760 :
727
Conftances avec une utilité toujours éga
le ; & c'est à fon difcernement que nous
devons le plaifir d'admirer tout à la fois
dans le Chef de cette illuftre Compagnie
un Général d'Armée auffi fage que vaillant
, un Miniftre d'Etat auffi cher à fon
Roi qu'à fes concitoyens ; réunion de
qualités defirable , dont les effets font
pour nous une fource féconde de bonheur.
Qu'ils tombent , à cet afpect , ces faux
préjugés qui fembleroient vouloir établir
une efpéce d'incompatibilité entre les
fonctions militaires , & celles du cabinet,
ou de l'adminiftration de la Juftice : les
unes & les autres fe réuniffent par leur
objet ; & quand , les armes à la main , le
Général affronte la mort , s'il a pour but
la félicité de fon Pays , & la gloire de fon
Maître , le Miniftre & le Magiftrat en
ont- ils donc un autre , quand ils confacrent
tant de foins & tant de veilles à
des négociations importantes , & à des
études pénibles ?
Un grand Empereur , l'a dit. » La ma-
»jefté du Trône eft également appuyée
fur les armes & fur les loix . Sans cet
accord harmonique qui les affocie , l'Empire
le plus floriffant perdroit bientôt
toute fa fplendeur. Principaux appuis de
F II. Vol.
122 MERCURE DE FRANCE.
la Patrie , la vérité de cette maxime fe
confacre par vos exemples.
;
Votre empreffement pour les travaux
militaires , n'a pas enlevé tous vos foins
vous en avez réfervé une portion qui ·
n'en eft pas la moins précieufe ; & la Nobleffe
y a trouvé , aves la connoiffance
du véritable honneur , le moyen de le
conferver fans atteinte.
Il falloit des prodiges ... il vous en falloit,
Meffieurs, pour anéantir jufques dans
leur fource , ces difcuffions d'autant plus
fatales à la Nobleffe Françoife, que l'honneur
, la plus chère portion , ou pour
mieux dire, l'ame de fon exiſtence, y paroiffoit
intéreffée !
Il falloit faire oublier ces temps d'erreurs
& de ténébres , où l'aveugle férocité,
fous le phantôme d'un vain honneur , ne
faifoit tomber deux ennemis que pour en
faire naître de leurs cendres.
Eloignons de nous le fouvenir de ces
difcuffions héréditaires , qui n'éffacoient les
traces du fang verfé pour elles par les
ayeux , que par les flots de celui des enfans
; barbare & monftrueufe coutume !
elle privoit la nation de fes plus généreux
défenfeurs .
En vain la raifon élevoit- elle la voix
pour en arrêter le cours ; un point d'honJUILLET.
1760 . 125
neur mal entendu la faifoit taire. Plus
vainement encore un Monarque, à jamais
grand par excellence, lui auroit- il oppofé
fon autorité : qu'eût - elle opéré feule contre
ce monftre , fi la fageffe de ce Prince
ne vous en avoit diſpenſé l'uſage ?
Ce que plufieurs fiécles avoient vû tenter
fans fuccès , vous l'avez , Meffieurs ,
heureuſement exécuté , par les travaux les
plus pénibles , par les exploits les plus
glorieux , par le mépris le plus abfolu de
la mort dans les combats ; vous avez convaincu
la Nobleffe Françoife, qu'il eft des
voies permiſes , & utiles pour établir
des preuves non fufpectes de fon courage
: par vous , elle a connu que les voies
de fait entre particuliers bleffent également
la Majefté Divine , le refpect dû au
Roi , l'obéiffance aux loix , les lumières
enfin de la faine Raifon . En devenant les
Juges du point d'honneur , vous avez
établi votre autorité bien plus fur la
perfuafion des exemples, que fur la rigueur
des peines ; & la paix intérieure eft devenue
le fruit de vos paternelles attentions.
Pour les grands coeurs , avoir accordé
une grace , eft un motif de plus pour en
préparer de nouvelles vous avez bien
voulu étendre vos foins julcu'aux difcuffions
pécuniaires qui dériv . nt des enga-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
gemens d'honneur. Eh ! jufques où ne
les porteriez - vous pas , fi l'immenfité des
détails ne vous impofoit des bornes né
ceffaires !
Mais ce que vous n'avez pû prendre
fur vous-même , vous avez voulu qu'il
s'exécutât fous vos aufpices ; & la difpenfation
a été confiée à ce Siége, qui a l'hone
neur de vous repréfenter. Il ne ceffera
jamais , Meffieurs , de répondre par fon
zèle & fes foins à ce qu'exige de lui le
partage honorable qu'il fait de cette portion
de vos fonctions , à ce que vous devez
en attendre vous - mêmes. Quoi de
plus flateur en effet pour nous , que de
trouver dans l'accompliffement exact de
nos devoirs , le moyen de nous rendre
utiles au Public , & celui de mériter la
bienveillance dont vous avez toujours
donné des marques, foit au Siége en général
, foit aux Officiers en particulier qui
le compofent !
M. le Maréchal-Duc de Noailles a ré
pondu :
Les éloges , Monfieur , que vous venez
de nous donner, font un hommage rendu
à l'autorité du Roi , & une preuve de votre
confiance dans fa fageſſe.
Le Tribunal des Maréchaux de France
eft, dans fon inftitution , deſtiné à faire réJUILLET.
1760% 125
gner l'honneur, à maintenir la bonne fol,
& à conferver les moeurs. Affociés à ces
fonctions auguftes , & fous ce point dé
vue , dépofitaires des principes les plus.
précieux de l'Etat ; continuez , Meffieurs ,
comme vous l'avez fait juſqu'ici , à mériter
par votre zéle , par votre affiduité ;
par votre application , la bienveillance
des Chefs de la Nobleffe du Royaume ,
qui comptent au nombre de leurs avantages
, celui d'avoir des Repréſentans auffi
dignes de leur eftime , & parmi leurs
obligations celle de maintenir les droits
& les prérogatives de votre Siége.
Enfuite M. Procope , Procureur du Roi
au même Siége , s'eft levé ; & étant ganté
& couvert , a dit :
MESSIEURS ,
Cette Jurifdiction , trop longtems fé
parée de les illuftres Chefs , quoiqu'inféparable
de leurs dignités , a donc enfin
l'avantage de vous voir placés à fa tête !
& l'objet qui vous y conduit , eft d'autant
plus intéreffant qu'il renferme une
partie de la Police générale du Royaume.
Comment pourrons- nous exprimer notre
reconnoiffance à des guerriers fameux
qui , par leur fang prodigué pour la Patrie
; ont tant de fois affuré le falut de
F iij
126 MERCURE DE FRANCE
la Nation ? Et vous , Monfieur * , dont le
vafte génie a toujours éclaté dans la conduite
des affaires d'Etat & dans celle des
armées , par quelles offrandes pourrons
nous acquitter envers vous ce Siége d'une
démarche qui lui rend votre décanat fi
précieux & fi favorable ? Un feul tribut
eft en notre pouvoir.... c'eft celui des
coeurs qui vous font le plus éffentiellement
attachés. Heureux fans doute que
le difcours ** ingénieux dont l'éloquence,
vient de fixer votre attention , nous permette
du moins l'honneur de vous é
fenter leurs hommages! daignez les agréer,
Meffieurs ; & voyez dans l'enceinte de ce
barreau , les différens ordres *** qui vous
appartiennent. Ces Officiers , diftingués
entr'eux par leurs fonctions , mais femblables
par leur zéle , s'empreffent tous
de jouir de votre préfence , & viennent
recevoir en ce moment le prix le
plus flatteur de leurs travaux . Puiffent
* M. le Maréchal- Duc de Noailles , Premier
Maréchal.
** Celui de M. Dugai, Lieutenant Général de la
Connétablie , dont le Difcours eft rapporté cideffus.
*** Les Officiers du Siége de la Connétablie ;
les Tréforiers , Commiffaires , & Contrôleurs des
Guerres ; les Prévôts & Lieutenans de Marée
chauffée.
JUILLET. 1760 .
127
leurs fentimens , dont ma voix eft le foible
organe , vous attirer déformais plus
fouvent en ces lieux ! fi nos voeux réunis...
mais que difons-nous ? malgré des foins
indifpenfables & multipliés , notre auguf
te Monarque , attentif au bonheur de fes
Peuples , pour perfectionner le fervice
dans l'intérieur de l'Etat , donne une
loi nouvelle qui doit fa naiffance à vos
fages obfervations , & aux confeils d'un
Miniftre éclairé ... vous venez , ( en daignant
prendre part à nos travaux ) imprier
vous - mêmes à cette loi le fceau
de l'autenticité ... n'eft- ce pas nous rap
peller ces temps mémorables , où plus
fouvent encouragés par vos illuftres prédéceffeurs
, les Officiers de ce Siége maintenoient
dans toute fa force une autorité
qui prend la fource dans celle du Souverain
que vous faites paffer jufqu'à nous ?
Les vertus héréditaires dans vos maiſons ,
promettent à vos neveux les places qu'avant
vous ont occupé vos ancêtres ... pourquoi
, fous ces heureux préfages , ne nous
feroit- il pas permis d'eſpérer que
l'exemple
de vos ayeux fe perpétuant en vous ,
deviendra le modéle de vos fucceffeurs ?
Et fi votre préfence & votre appui répandent
fur nous quelque lumière , en
contribuant au bien public qui fait l'ob-
Fiv
18 MERCURE DE FRANCE:
jet de tous vos foins , elle n'éclairera
que vos trophées .
Placés fous des lauriers tutélaires , de
fimples arbriffeaux s'empreffoient d'unir
leurs feuillages pour entourer leurs protecteurs
; fous ce puiffant abri les pluies
les plus fréquentes n'étoient pour eux que
d'utiles rofées ; les rayons même du Soleil
, heureuſement interceptés , ne leur
tranſmettoient qu'une chaleur convenable
à leur exiſtence : mais bientôt agités
par des vents contraires , ces fuperbes lauriers
refferrérent leurs branches fur leurs
tiges élevées... Les triftes arbriffeaux ...
fans appui ... llaanngguuiiffffaannss ... dépouillés
de verdure ... n'ofoient plus efpérer leur
premiere fplendeur ... lorfqu'aux rayons
d'un Soleil favorable , les magnanimes
lauriers , ranimans leur ardeur , étendirent
de nouveau leurs branches protectrices.
Ah généreux lauriers ! ( s'écriérent
les arbriffeaux ) puiffions- nous déformais
conferver cet abri falutaire ! Nous en ferons
plus dignes de vous ; & l'éclat que
vous nous procurerez, ne nous fervira qu'à
vous en faire de trop juftes hommages.
Réponse de M. le Maréchal Duc de
Noailles.
Le Miniftère dont vous êtes revêtu
JUILLET. 1760. 129
Monfieur , & dont vous rempliſſez dignement
les fonctions , vous donne le droit
de rendre le premier tribut d'obéiffance
qui eft dû aux Ordonnances ; & vous impofe
le devoir de veiller fans ceffe à leur
exécution. Puiffions nous concourir avec
vous à ce double objet , & vous prouver
que notre bienveillance pour ce Siége s'éfendra
toujours fur un Officier qui en parrage
les travaux & l'honneur.
Les difcours finis , M. Chicaneau de
Gaffey a prêté ferment , & en conféquence
a été reçu en l'Office de Commiffaire
Ordinaire des Guerres , & il a pris
féance fur leur banc .
Enfuite il a été procédé , fur les Conclufions
du Miniftère Public , à la lecture ,
publication , & enregistrement de l'Ordonnance
dont il a été ci- deffus parlé. Les
Placets ayant été appellés , l'Audience
donnée aux Parties a été continuée au
premier jour ; & MM. les Maréchaux de
France font fortis du Palais pour retourner
en l'Hôtel de M. le Maréchal Doyen ,
dans le même ordre qu'ils en étoient partis.
SUITE DE L'ORACLE des nouveaux Philofophes
, pour fervir de fuite & d'éclairciffement
aux OEuvres de M. de Voltaire .
in- 8°. A Berne , 1760. Et fe trouve à
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Paris , rue S. Jacques , chez les Libraires
qui ont débité le premier volume.
ORNITHOLOGIE , ou Méthode contenant
la divifion des Oifeaux en ordre , fections,
genres , efpéces , &leurs variétés ;; à la➡
quelle on a joint une defcription exacte
de chaque efpéce , avec les citations des
Auteurs qui en ont traité : les noms que
leur ont donné les différentes Nations ,
& les noms vulgaires , en Latin & en François.
Par M. Briffon , de l'Académie
Royale des Sciences. 6 volumes in- 4° .
avec plus de 259 planches , gravées en
taille - douce. Prix 120 liv. en feuilles ,
pour les perfonnes qui voudront foufcrire.
A Paris , quai des Auguftins , chez
Claude-Jean Baptifte Bauche , Libraire ,
à l'Image Sainte Genevieve , & à S. Jean
dans le Défert . 1760 , avec approbation &
privilége du Roi. Les deux premiers volumes
, contenant 83 planches très - bien
gravées, paroiffent actuellement. Les Soufcripteurs
font inftamment priés de retirer
leurs Exemplaires.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ ET UNIVERSEL
des Animaux , ou le Regne Animal , confiftant
en Quadrupédes , Cétacées , Oifeaux
. Reptiles , Poiffons , Infectes , Vers,
Zoophites , ou Plantes Animales ; leurs
"
JUILLET. 1760. 131'
propriétés en médecine , la claſſe , la famille
, ou l'ordre , le genre , l'efpece avec
fes variétés , où chaque Animal eft rangé ,
fuivant MM. Linnæus , Klain, & Briffon.
Par M. D. L. C. D. B. Ouvrage compofé
d'après ce qu'ont écrit les Naturaliſtes
anciens & modernes , les Hiftoriens , &
les Voyageurs. 4 volumes in- 4°. 60 livres ,
reliés en veau . A Paris , chez le même
Libraire , avec approbation & privilége
du Roi.
LETTRES SUR L'ELECTRICITÉ , dans lef
quelles on foutient le principe des effluences
& affluences fimultanées contre la
Doctrine de M. Franklin , & contre les
nouvelles prétentions de fes partifans ,
avec figures en taille - douce . Par M. l'Abbé
Nollet , de l'Académie des Sciences , & c.
&c. vol. in-8°. feconde partie. A Paris ,
chez H. L. Guerin & Delatour , rue
S. Jacques , vis - àvis les Mathurins , à
'S. Thomas d'Aquin , avec approbation &
privilége . La premiere partie de cet Ouvrage
parut en 1753 ; & vient d'être
réimprimé , chez le même Libraire qui
publie cette feconde partie.
PANÉGYRIQUE DE SAINT LOUIS , Roi de
France , prononcé par M. l'Abbé Journu ,
dans la Chapelle du Louvre , devant
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
MM. de l'Académie Françoife , l'an 1719
Le prix eft de 1 liv. 10 f. A Paris , chez
Duchefne , au Temple du Goût , rue Saint
Jacques .
EPITRE AUX MUSES , fur les inconvé
niens attachés à la Métromanie , Par
M. Gazon d'Ourxigné , broch. in - 8 °. A
Paris , chez Cuiffart , Libraire , au milieu
du quai de Gêvres , à l'Ange Gardien ,
1760.
FABLES CHOISIES , miſes en Vers , par
J. de la Fontaine in folio . Tome IV &
dernier. A Paris , chez Defaint & Saillant ,
rue S. Jacques. Je rendrai compte de ce
grand & fuperbe Ouvrage.
LES CÉRAMIQUES , ou les Aventures de
Nicias & d'Antiope , par M. de S. S.
2 vol . in 12. A Londres , chez Jean Nourſe ,
dans le Strand , 1760. Et à Paris , chez
Ravenel , Libraire , quai des Auguftins ,
près du pont S. Michel,
JUILLET. 1760 Y33
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
THEOLOGIE.
PREUVE Métaphyfique de l'Existence
Il n'ya,
de Dieu.
ya ,a, ni ne peut
y avoir
rien
d'abfo
lu dans
les chofes
fenfibles
. Ce font
deux
vérités
dont
la premiere
eft démontrée
par l'expérience
univerfelle
, & la feconde
par toutes
les répugnances
qui s'enfuivroient
néceffairement
de la propofi- tion
contraire
, répugnances
qu'on
faifira
aifément
fi on y réfléchir
comme
il faut.
Pour juger qu'il n'y a , ni ne peut y
avoir rien d'abfolu dans les chofes fenibles
, il faut néceffairement concevoir
quelque chofe d'abfolü . C'eſt une autre
vérité également sûre , puifqu'il eft certain
qu'on ne peut le juger que par une
comparaiſon priſe dans la notion que l'on
a de quelque chofe d'abfolu.
Partant de là , je dis que ce quelque
thoſe d'abfolu , que nous concevons é
1
134 MERCURE DE FRANCE
eft un être différent des êtres que nous
appercevons ?
Que cet être eft évidemment tout ce
qu'il eft évident que ne font point les
êtres fenfibles , tout ce que ces êtres
nous laiffent toujours defirer vainement
dans eux.
Qu'il eft le milieu précis , le centre
parfait , la vérité effective où nous tendons
réellement par la voie des milieux
fans précifion , des centres imparfaits ,
des vérités relatives qui font les objets
apparens de notre tendance.
Qu'il eft le repos entier , l'ordre invariable
, l'état fixe dont nous cherchons
fans ceffe à jouir par le moyen de tout ce
qui nous paroît en approcher de plus près.
Qu'il eft le Prototype que nous avons
tous pour objet , & auquel nous nous
efforçons fans ceffe de reffembler.
Qu'il eft tout ce généralement à quoi
les hommes afpirent , fans qu'il foit jamais
poffible qu'ils ceffent d'y afpirer
qu'ils y parviennent entierement , qu'ils
foient parfaitement ce qu'il eft feuf exclufivement.
Qu'il eft la feule chofe qui ne fouffre
ni augmentation ni diminution.
Qu'il eft le dernier degré du plus , ou ,
te qui eſt la même chofe , du moins ;
JUILLET. 1760. 135
le principe , ou fi l'on veut , la fin ; l'infiniment
grand , ou fi l'on veut , l'infiniment
petit ; l'éternité , ou fi l'on veut ,
le point précis entre le paffé & le futur ,
le préfent.
Qu'il eft le nec plus ultrà , qu'on ne
peut ni voir ni imaginer , de tout ce l'on
peut voir & imaginer de plus ou de moins.
Qu'il eft enfin toute fouveraine perfection
, tout dernier point de préciſion
fous quelque refpect phyſique ou moral
que ce foit ; & tout cela , dans le fond ,
ne dit rien autre chofe finon qu'il eft
ab folu.
PHILOSOPHIE.
LETTRE à l'Auteur des Réfléxions criti
ques , fur le fyfiéme de l'Attraction.
MONSIEU ONSIEUR ,
J'ai vu vos réflexions critiques fur le
fyftême de l'Attraction . Comme je ne
fuis pas Newtonien , rien ne m'empêchoit
d'en fentir la force ; auffi en ai je trouvé
plufieurs qui m'ont paru concluantes ,
& auxquelles je penfe que les partiſans
136 MERCURE DE FRANCE.
de Newton ne répondront jamais . Mais
je dois vous dire, avec franchiſe , que j'en
ai trouvé d'autres qui m'ont paru foibles
, & même fauffes , & que j'aurois
voulu ne pas voir dans votre livre pour
l'intérêt que j'y prens. Vous dites , par
exemple , à l'article 200 , que fuivant le
principe du fyftême de l'Attraction , en
connoiffant les diftances des planetes ,
il faudroit qu'on pût déterminer leur
cours périodique indépendamment de la
connoiffance qu'on en a. Vous dites encore
à l'article 241 , que fuivant les mêmes
principes ,Vénus achevant fon cours
dans l'efpace de 224 jours , Mercure
devroit l'achever dans l'efpace de 28
jours. Ce font des erreurs où vous êtes
tombé pour n'avoir pas fait attention à
un principe de Méchanique par lequel ,
les vitelles des mobiles , qui font muës antour
du centre , font entr'elles en raifon
inverſe des denfités des mêmes mobiles,
toutes chofes d'ailleurs égales. Au refte ,
Monfieur , votre livre contient de fort
bonnes chofes : mais en fupprimant quelques
articles , il feroit encore meilleur
qu'il n'eft. L'article 189 , eft au nombre
de ceux que j'en voudrois retrancher ,
s'il étoit poffible ; fi vous vous étiez donné
la peine de calculer l'action du Soleil
JUILLET. 1760. 157
& celle du globe terreftre fur les corps
qui pefent fur la terre , fuivant la proportion
inverſe du quarré des diftances ,
vous n'auriez pas été furpris qu'en admettant
le fyftême de l'Attraction on ne
trouve aucune différence dans le poids
de l'hyver à l'été & du jour à la nuit .
J'ai l'honneur d'être , &c.
HISTOIRE NATURELLE.
ADDITION au Projet fur les Fofiles
de France
M. D'Argenville Maître des Comp
tes à Paris , & M. Bomare de Valmont ,
Profeffeur & Démonftrateur d'Hiftoire
Naturelle dans la même ville , à qui je
l'ai communiqué , m'ont fait fentir , le
dernier plus que l'autre , que ce projet
fe trouvoit tout entier dans un Mémoire
de M. de Réaumur fur la Porcelaine .
Je refpecte , en mon particulier , la
célébrité d'un Auteur dont la mémoire
fera précieuſe à la postérité mais je
puis certifier , dans toute la vérité de
l'honnête homme , qu'à mon très - grand
regret , je n'ai jamais lû un feul ouvrage
de ce Sçavant , & qu'ainfi je n'ai point
238 MERCURE DE FRANCE
prétendu me faire honneur de fon travail
, & des peines qu'il s'eft données
pour faire des découvertes qui puffent
illuftrer fon fiécle en l'enrichiffant.
Si j'ai eu le bonheur peu commun
de me rencontrer avec lui fur ce projet ,
fi intéreffant pour les progrès de l'Hiftoire
naturelle ; c'eft un pur hazard qui
auroit de quoi flatter beaucoup mon
amour-propre , fi je n'étois dans le cas
d'annoncer moi même mon infuffifance ,
& mon peu de lumière dans cette partie
fi fatisfaifante de la Phyfique , qu'un
goût naturel pour les belles chofes , m'a
fait cultiver avec la paffion d'un curieux ,
& d'un amateur qui n'a été éclairé ni
encouragé de perfonne , dans le fond
de la baffe Normandie , où l'on n'avoit
pas même l'idée d'un cabinet d'Hiftoire
Naturelle .
J'ai ofé entreprendre d'en former un ,
qui s'eft embelli peu-à - peu par les bienfaits
de beaucoup de perfonnes , & qui
m'a procuré l'honneur & l'agrément d'étre
en correfpondance épiftolaire avec
MM . d'Argenville , le Cat, de Bleville du
Bocage , Guettard , Morand fils , Mlle
de la Gardie Suédoife , & autres.
C'eft précisément la Collection que
j'ai commencée , qui m'a fait naître l'idée
JUILLET. 1760. 139
trop
du projet en queſtion ; trop heureux , &
bien recompenfé , fi ma foible voix
pouvoit quelque jour fe faire entendre ,
& faire fouvenir du moins , que la voix
puiffante de M. de Réaumur a parlé fur
cet article fi intéreffant pour le Public !
LETTRE à M. DALLET , fur fon Projet
de faire connoître les productions foliles
de la France , inférée dans le Mer
cure de Mars 1760 .
VOTR
OTRE projet , Monfieur , me paroît
fi utile , fi fimple , fi facile à exécuter ,
qu'il doit avoir été applaudi par tout
amateur , non - feulement de l'Hiftoire
naturelle , mais du bien public . Vous
ne manquerez pas de ces efprits minutieux
& fertiles en difficultés , qui vous
feront paffer leurs objections par la voie
du Mercure , ou autrement : pour moi ,
je ne fçai qu'approuver le bien ; & fuivant
la route que vous indiquez à tout
Patriote , je commence à remplir vos
vuës far un objet des plus intéreffans.
C'eft précisément celui par ou vous débutez
, en parlant des Foffiles.
J'ai envoyé , & j'enverrai à chaque
140 MERCURE DE FRANCE
nouvelle découverte , des échantillons de
Marbres , Jafpes & Albâtres , aufſi précieux
que ceux d'Italie & d'Eſpagne . En
attendant le grand entrepôt que vous
propofez ; ces échantillons font dépofės ,
à Paris , chez MM. Crefp & Roux , rus
S. Denis , près de S. Sauveur. En voici
la notice .
LaVille de Graffe en Provence , fi connue
par fes Pommades , fes Huiles & fes
Savonettes , mérite de l'être encore plus
par les productions foffiles de fes montagnes.
On y a découvert , depuis 1756 ,
des carrières des plus beaux Marbres ,
Jafpes & Albâtres , qu'il y ait en Europe.
Les Marbres font blancs , veinés de rouge
& de bleu , bréche antique variée
d'un grain très - fin & prenant un trèsbeau
poli. Blancs moirés de gris de lin ,
fleuri & herborifé ; blancs communs propres
pour des baluftrades , tables à buffets
, tablettes de fenêtres , degrés &
pavés de fales & d'Eglifes. Il y a auffi
du blanc ftatuaire tranfparent & plus
beau que celui de Maſſa - Carrara , dont
on fera l'extraction à la premiere demande
qu'on en fera.
Les Jafpes font fond corallin , pourpre
, violet , avec de grandes maches
de jaune doré qui repréfentent tantốt
JUILLET. 1760. 141
des coquilles turbinites , & des huitres
parfaitement deffinées & nuancées de
toutes ces couleurs , tantôt des rubans ,'
des aîles de Papillon , ou des yeux de
Paon fur lefquels ces riches couleurs fe
combinent avec les plus beaux verds
clairs & bruns , avec les couleurs de rofe ;
d'aurore & de gris de lin . Ces figures
font fans confufion de proche en proche
, tant en grand qu'en petit , & y
font des variétés à l'infini . On en peur
faire les plus belles colonnes ou pilaftres
qu'on ait jamais vus en combinant ces
Jafpes avec un marbre jaune de paille
& pourpre clair , qui fe trouve dans les
y
mêmes carrières .
Les Albâtres ont la dureté du Marbre ,
la tranſparence & la variété des couleurs
en blanc , rouge , verdâtre , chatain-clair
& brun , noir , roux , & imitent les Agathes
& les plus beaux cailloux. Ces trois
carrières , font en pleine fabrication . Des
ouvriers Italiens y fculptent & y luftrent
des tables , des encognures , des cheminées
, des colonnes , &c. fur les dimenfions
qu'on leur envoye. On peut
auffi leur envoyer les deffeins pour les
ornemens qu'ils exécutent au grè du Pu
blic.
Les Albâtres , qui partout ailleurs , ne
742 MERCURE DE FRANCE.
font qu'en petites piéces pour le placage
ou le rapport ; dans cette carrière,
fourniffent des blocs dont on fait des
tables & des cheminées dont la beauté
éblouit & enchante tous ceux qui les
voyent. C'est l'Albâtre fleuri , dur &
oriental.
On s'adreffe à M. Barquin , adjudicataire
des carrières de Marbre , à Graffe.
On vend les Marbres travaillés dans cette
Ville , ou bien on fe charge de les
faire transporter au Golphe de la Napoule
; & de là à Marſeille , & ailleurs.
Vous voyez , Monfieur , par ce détail
que j'ai fait fur les piéces travaillées ,
qu'on peut trouver en France les Marbres
précieux qu'on tire à grands frais
du pays étranger ; & qu'on peut , déformais
, ne plus envoyer , à cet effet , tant
d'argent en Espagne , en Sicile & en
Italie. Outre les frais du tranfport , on
peut fe pourvoir à Graffe , à beaucoup
meilleur marché. Je fuis , Monfieur , & c.
JUILLET. 1760. 143
PHYSIQUE.
ERREURS COMMUNES ,
Sur le choix de l'Eau à boire.
C'EST ' EST fans réfléxion qu'on donne à
l'eau de pluie la préférence fur celle des
Fontaines ou des Rivieres , fur le faux
préjugé qu'étant compofée de légères
vapeurs , purifiée par le Soleil , elle doit
être la plus falutaire. Si les rayons du
Soleil purifioient l'eau , il n'y en auroit
pas d'auffi pure que celle des Rivieres
de long cours , qui en eft frappée plufieurs
jours de fuite , tandis que celle des
nuages ne l'eſt quelquefois pas un jour
entier. Les rayons du Soleil corrompent
au contraire celle - ci , bien loin de la
purifier. Suppofons que l'eau élevée en
vapeurs , foit la plus légère & la plus
pure ( fuppofition , qui fi elle étoit vraie ,
prouveroit que l'eau bouillie , & ďoù
s'est détaché une grande quantité de
vapeurs , feroit la plus groffiere , &
par conféquent la plus nuifible , ce qui
eft faux ) que peut - on en conclure en
faveur de l'eau de pluie , puifqu'à ces
144 MERCURE DE FRANCE.

mêmes vapeurs fe joignent & s'incorpo
rent , foit en montant , foit en defcendant
, un nombre infini de corpufcules
de l'Atmosphère qui la rendent plus graffe
? la plus grande partie des nuages eft
compofée de vapeurs élevées de la mer,
qui quoique dégagées de la partie faline
confervent néanmoins toujours une efpéce
de craffe bitumineufe , qui rend
l'eau qui la renferme amère & pernicieufe.
S'il en étoit autrement , il feroit
aifé aux Navigateurs de faire , de l'eau de
la mer , une faine boiffon. Nombre d'expériences
prouvent que l'eau de pluie ,
non d'une pluie d'orage) , ni recueillie
à fa chûte des toîts , mais d'une pluie
douce du Printemps , prife foigneufement
, comme fes partifans l'exigent ,
dans des vafes propres , en pleine campagne
, & telle qu'elle vient directement
des nuages , a cependant un mauvais
goût , une couleur étrangère , une eſpéce
d'odeur qui n'eft pas agréable , &
qu'elle eft peu diaphane.
La propriété de l'eau de pluie , de cuire
plus promptement tout ce qu'on y fait
bouillir , de décharger les teintures , de
detacher mieux que toute autre les draps
& les toiles , eft une raifon un peu plus™
plaufible , & paroît faire une preuve de
fa
JUILLET. 1780. 143
fa plus grande délicateffe & de fa plus
grande fubtilité. Mais tout cela peut s'y
trouver , fans cette fupériorité de qualités
falutaires que fes Partiſans lui attribuent.
Il fuffit pour les cas cités , qu'elle
renferme quelque diffolvant affez effica
ce, mais qui par la même raiſon ſera
peut être pernicieux au corps humain.
L'eau de la Fontaine d'Arcadie , appellée
le Styx , étoit un des plus grands diffolvans
, & pour cela même un poifon . La
même obfervation peut s'appliquer aux
eaux de fource , qui peuvent quelquefois
être nuifibles , parce qu'elles font trop
légères.
La précaution d'expofer au Soleil l'eau
de Citerne, pour corriger fes vices , eſt une
autre erreur pernicieuſe. Il n'y a prèſque
point d'eau qui ne renferme une grande
quantité de femences , ou d'oeufs
de petits infectes , & l'eau de pluie beaucoup
plus que toute autre. On peut s'en
convaincre par les expériences de M.
Hakoucher, rapportées dans les Mémoires
de la République des Lettres , au mois
de Juin 1699. C'eft la chaleur qui féconde
ces petits oeufs ; & c'eſt la raiſon pour
laquelle la même eau fe corrompt & fe
purifie plufieurs fois dans les Navires.
En produifant fucceffivement différentes
IL. Vola G
146 MERCURE
DE FRANCE.
efpéces d'infectes , il feroit naturel de
penfer que cette vermine s'engendre dans
le bois des tonneaux ; cela n'eft pourtant
pas ainfi , car il en arrive tout autant à
úne eau gardée & renfermée dans un vaſe
dé terre. La fécondité des oeufs , ne peut
venir que d'une chaleur affez confidéra
ble ; c'est pourquoi l'eau fe corrompt plu
tôt dans les tonneaux qui font au fonds
d'un Navire. M. Deflandes rapporte ( Mémoires
de l'Académie
des Sciences , an
née 1722 ) avoir vu la liqueur du Termomètre
monter plus haut au fonds d'un
Navire armé à Breft depuis trois femaines
, qu'elle ne monte dans ce Port au
jour le plus chaud de l'été. Cet Académicien
propofe deux moyens , qu'il dit
avoir expérimentés
, pour éviter cette corruption.
Le premier , de brûler un peu
de foufre dans les tonneaux , après les
avoir bien rinfés avec de l'eau chaude ;
le fecond , de mêler avec l'eau une trèspetite
quantité d'eſprit de vitriol. Ces
deux ingrédiens
empêchent
la fécondité
des rufs , & tuent les infectes avant leur
naillance. On voit dans les Mémoires de
Trévoux , année 1730 , art. XXII , que
l'eau , après s'être corrompue
& purifiée
trois ou quatre fois , fe conferve enfuite
excellente ; & que le fameux Robert Boyle
JUILLET. 1760. 147
achetoit celle que les Vaiffeaux rappor
toient à Londres , après un long voyage .
Un grand Médecin de Breft en faifoit de
même , & s'en trouvoit très- bien. Quel
avantage peut- on donc fe promettre de
l'expofition de l'eau au Soleil ? qu'elle fe
corrompe plus ou moins par la production
de plus ou moins d'infectes , à proportion
du degré de chaleur qu'elle y
prendra. D'ailleurs , ceux qui prétendent
que l'eau convertie en vapeurs eft la por
tion la plus déliée & la plus fubtile , feront
obligés d'avouer que l'eau expofée
au Soleil reste plus groffiére qu'elle ne
l'étoit auparavant , parce que le Soleil
lui aura enlevé ce qu'elle avoit de plus
léger & de plus délicat.
Une autre erreur non moins nuiſible ,
eft de prendre la prompte corruption de
l'eau pour preuve de fa bonté . Plus l'eau
eft pure , plus elle approche de la fimplicité
élémentaire , & fe corrompt plus
difficilement. La corruption fuppofe des
parties hétérogènes. Moins il s'en trouvera
dans l'eau , moins elle fera fujette
à fe corrompre
.
Le peu de poids de l'eau , dans une balance
, n'eft pas une marque
de fa bonté.
Une eau qui pefe plus qu'une
autre , peut
être plus légère
à l'eftomach
par la plus
Gij
148 MERCURE DE FRANCE:
grande flexibilité , ou la plus grande diffolution
de la forme de fes particules ; ce
qui fait qu'elle paffe plus facilement &
s'accommode mieux dans les voies qu'elle
doit fuivre. La plus grande légèreté de
l'eau , peut venir d'une plus grande mixtion
d'air. Dans ce cas , la plus légère ne
fera pas la plus falutaire. On voit dans
les alimens , que les moins pefans en euxmêmes,
ne le font pas pour l'eftomach. Le
fuif eft plus leger que la chair , mais plus
lourd à l'eftomach. C'est donc là qu'il faut
pefer les eaux , & non dans une balance.
Nombre d'expériences confirment cette
maxime. Celles qu'on fait tous les jours
dans la machine Pneumanique , prouvent
qu'il n'y a point d'eau qui ne renferme
quelque quantité d'air , divifé en petites
parties . Or tout étant égal d'ailleurs , l'eau
qui en contiendra le plus fera bien la plus
légère. Mais qui la préférera , pour cette
raifon ? Sans s'arrêter au volume d'air
plus ou moins grand , il peut fe trouver
des eaux, qui, quoique moins pures, foient
plus légères que d'autres ; ce qui doit néceffairement
arriver , lorfque les parties
hétérogènes qu'elles renferment font plus
légères qu'un égal volume d'eau.
C'eft mal- à-propos qu'on rejette , comme
mauvaiſe,une eau qui ayant été glacée
JUILLET. 1760.
149
ou rafraîchie avec de la neige , perd er
fuite cette grande fraîcheur. On dit communément
qu'une telle eau eft paffée ,
expreffion qui ne fignifie rien . On fe trompe
, fi par une eau paffée , on entend une
éau corrompue. La corruption de quelque
liqueur que ce foit fe manifefte dans
fes parties fenfibles , & aucune de celles
dé l'eau ne s'altére pour être rafraîchie.
Si cela arrive quelquefois , on doit l'attribuer
au vaſe qui a fervi pour la faire
rafraîchir , & qui lui aura communiqué
quelque odeur , ou un goûr étranger : ce
qui feroit arrivé de même , quand on ne
Fauroit pas faite glacer. Qu'on faſſe uſage
d'un vafe de verre bien propre ; on trouvera
que l'eau ne change ni en couleur ,
ni en faveur , ni en odeur , la fit - on
glacer dix fois. L'erreur vient fans doute
de l'expérience que l'on a des boifons
compofées. Celles - ci fe corrompent , ou
changent fenfiblement dans les deux ou
trois premiers jours ; comme l'orgeat, par
exemple, non parce qu'elles ont été glacées
, ou feulement rafraîchies , mais à
caufe de la fermentation des parties hétérogènes.
L'eau des Rivieres de long
cours , eft cent fois rafraîchie par l'air
froid de la nuit , & cent fois échauffée
par le Soleil , fans que pour cela elle perde
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
rien de fa qualité . C'eft une frivole raifon
de dire que dans cet exemple , la
fraîcheur eft naturelle , & extraordinaire
dans l'autre . Si la fraîcheur que la glace
communique à l'eau lui étoit violente ,
elle le feroit pareillement quand elle eft
occafionnée par Pair le plus froid de la
nuit. L'une & l'autre fraîcheur font de
la même efpéce , & viennent de la même
caufe ; c'eft - à - dire , du nitre incorporé
dans la neige , ou la glace , & répandu
dans l'air. Mais quand même on accorderoit
que la fraîcheur communiquée par
la glace feroit un peu extraordinaire ,
cela ne prouveroit rien contre notre fentiment.
La chaleur communiquée par le
feu , eft beaucoup plus violente ; on a cependant
beau faire bouillir l'eau , elle ne
fe corrompt point, tant qu'elle bout feule.
La naiffance d'une fource à l'Orient ,
eft regardée fans fondement comme la
plus favorable à la bonne qualité de l'eau.
On voit tous les jours des Fontaines d'une
eau parfaite , qui ont leur fource au Couthant
. Ceux qui adoptent l'opinion cómmune
, prétendent que le Soleil purifiant
l'atmosphère , doit produire le même effet
fur l'eau : raifon qui cloche par plu
fieurs endroits. 1 °. Si le Soleil purifie l'atmo.
phère ; plus il aura de force , plus il
JUILLET. 1760. -1-5-1
"
Ja purifiera : Or le Soleil du Midi , étant
plus actif que celui du matin , l'eau qui
fource au Midi doit être meilleure que
celle qui fort à l'Orient. 2 ° . La pureté ou
l'impureté de l'atmosphère ne peut contribuer
en rien à la pureté ou à l'impureté
de l'eau. La pureté de l'atmosphèse
ne peut pas la purifier dans fa courfe
fouterraine , puifqu'elle n'y eft point fujette
à fon action . Elle ne la purifie pas
non plus , lorfqu'elle parvient à la lumiere
; car fi elle fort impure , elle refte
impure ; & fi elle fort pure , elle fe conferve
telle , pourvu qu'on la prenne au
moment qu'elle fort , avant que l'atmofphère
puifle la vicier. 3 ° . Bien loin que
le Soleil purifie l'atmosphère , il y ajoute
au contraire mille efpéces d'exhalaifons
qu'il attire de la terre , & qui occafionnent
la corruption . Le Père Regnaule
veur , au contraire , qu'on donne la préférence
aux eaux qui fourcent au bas
des Montagnes qui regardent le Nord ;
par la raifon oppofée , que ces lieux n'étant
pas expofés au Soleil , il ne diffipe
pas ce qu'elles ont de plus fpiritueux.
Ce fondement n'eft pas plus folide que
l'autre. Ce Père auroit dû d'abord expliquer
ce qu'il entend , par le plus fpiritueux
des eaux. S'il s'agit de ce qu'elles
Giv
52 MERCURE DE FRANCE
ont de plus léger & de plus fubtil, &
que le Soleil foit capable de le leur enlever
; il s'enfuivroit que les eaux des Rivieres
de long cours feroient extrêmement
groffiéres , ce qui eft contraire à
l'expérience. En outre , quoique la fource
foit au midi ; fi le conduit eft tant ſoit
peu profond , la chaleur du Soleil'ne peut
pas y pénétrer. La preuve qu'elle n'y
pénétre pas, c'eft que l'eau fort aflez frai
che. Il faut donc conclure , qu'il vient de
bonnes & de mauvaiſes eaux de tous les
côtés du monde.
La preuve la plus commune de la bonté
de l'eau , qui eft de n'avoir point de
couleur , d'odeur ni de faveur , ne fert
pas pour faire choix de la meilleure , mais
pour juger de la plus mauvaiſe , étant
fûr que des eaux bien lourdes ont ces
qualités. C'eft improprement qu'on dir ,
que l'eau n'a point de couleur , ni de
faveur : il n'y en a point qui n'ait une
couleur , fans quoi elle ne feroit pas vifible.
Il eft vrai que l'eau en a moins que
les corps opaques. Ce qui eft parfaitement
diaphane n'a aucune couleur , &
c'est ce qui le rend invifible. L'Eau , le
Criſtal , le Diamant , le Verre , font des
corps imparfaitement diaphanes ; auffi
ont- ils leur couleur , quoique foible à la
JUILLET. 1760 ! 153
ue. La bonne eau , a pareillement fa faveur
; autrement elle ne pourroit pas flatrer
le goût , qui ne peut étendre fa perception
hors de fon propre objet , qui eft
la faveur , ou la chofe favourée.
Si la bonne eau fe fait connoître , foit
en cuifant , en s'échauffant , ou en fe
refroidiffant plus promptement qu'une
autre , on doit plus furement la diftinguer
au tact. Ceci paroîtra un paradoxe
à bien du monde. Il n'eft cependant pas
moins vrai , que j'en ai pardevers moi
des preuves irrévocables. Ce qu'on ap
pelle une eau légère , ou pefante , n'eft .
autre chofe que d'avoir fes particules plus
ou moins adhérentes. Moins elles le font ,
moins elles réfiftent au tact , & y font
une moindre impreffion par leur plus
grande facilité à fe défunir. Il y a plu
fieurs années que je fais ufage de deux
eaux différentes , également pures & criftallines
, l'une pour boire , & l'autre pour
me laver les mains . J'ai reconnu dans
V'inftant la mépriſe de mon domestique ,
lorfqu'il lui eft arrivé de me verfer fur
les mains l'eau deftinée à boire. Tout le
monde n'appercevra pas , au tact , cette
différence entre deux eaux ; ce que je ne
penſe pas confifter dans la groffiéreté dis
ract , mais dans celle du fentiment com
Gy mun.
I
154 MERCURE DE FRANCE.
!
Voilà affez d'erreurs , relevées fur le
choix de l'eau à boire. Je pourrois en
rapporter de bien plus importantes encore
, fur l'appréhenfion de ſes effets :
mais je pafferois les bornes que j'ai fixées
à ces réfléxions. J'obferverai feulement
que l'eau , & même l'eau froide , a fes
partifans parmi les Medecins comme les
autres remédes. On en a vu des effets
furprenans dans des grandes maladies ,
& dans celles même où elle fembleroit
contraire. Les Mémoires de Trévoux
, année, 1718 , tome II , font mention
d'une femme hydropique , qui fe
rétablit parfaitement , au moyen de fept
grands pots d'eau qu'elle bût dans un
jour. Un événement femblable eft attefté
par un Docteur Efpagnol. Le Medecin
Anglois, Hancocke,fit imprimer en 1722 ,
un traité , intitulé le grand febrifuge ; &
ce fébrifuge n'eft autre chofe que l'eau
froide . M. Lemery , le jeune , trouva par
nombre d'expériences , que l'eau eft un
diffolvant général de tout genre de fels :
( Mém . de l'Acad. des Sciences , année
1715 ). Il eft certain que l'eau , par fon
poids , fa fluidité , & par la délicateffe
de fes particules , doit brifer les obftacles
qui empêchent la fortie des humeurs
groffiéres. Il n'y auroit donc rien de furJUILLET
1760 * 135
.
prenant qu'une grande quantité d'eau ,
bue prefque de fuite , & non en différens
temps éloignés , opérât auffi efficacement
the fes partifans le prétendent. Extremis
rbis extra exquifitè remedia optimafunt,
Hypocrate. Je n'oferois cependant
en confeiller l'ufage dans les maladies
du premier ordre , qu'après avoir éprou
vé inutilement tous les remédes qu'on
fuppofe y être propres ; non que j'adopte
aveuglément l'opinion de ceux qui combattent
celui - ci, peut - être parce qu'il eft
trop fimple ) fe fondant fur ce qu'il a
fouvent conduit le malade au tombeau.
Leur objection peut ailément le réfuter .
N'en meurt- il pas nombre que l'on faigne,
que l'on purge , qui prennent du
Quinquina , qui fe droguent toute l'année
, qui obfervent fcrupuleufement un
régime de vie ? Quid inde ? Qu'on préfcrive
donc tous les remédes , puifqu'il
n'y en a aucun , après l'ufage duquel il
ne meure pareillement bien du monde.
Si on me prouve que de douze malades
abandonnés & incurables par les remédes
ordinaires , un ou deux fe font radicalement
guéris en bâvant copieufement
de l'eau ; il ne m'en faudra pas
davantage , pour préconifer ce reméde
comme merveilleux ; de même que je le
G vj
56 MERCURE DE FRANCE
-
>
traiterai de poiſon , fi de douze hydropiques
, par exemple , dont la vie ne
feroit pas abfolument en danger , on me
prouve que quatre ou fix font morts
très-peu de jours après qu'ils en auront
fait uſage. Quant aux maladies du fecond
ordre , & même aux plus férieufes
dans leur principe , j'en croirois affez le
Médecin Anglois que j'ai ciré. Voici le
réfumé de fa doctrine , tel que le donne
le Père Regnault , dans fes converſations
Phyfiques , tom. II , converf. 17. » L'eau
» fraîche eſt un fudorifique excellent ,
» quand elle eft adminiftrée à temps ;
» d'eft- à-dire , le premier ou le fecond
»jour . Elle fe mêle avec le fang , fer-
» mente , ou remplit les vaiffeaux de
façon à occafionner une fueur qui en-
» leve avec elle la matière viciée , & la
»fiévre. Une demi chopine fuffit pour
»faire fuer un enfant , & une ou deux
chopines pour un homme. Les Rhu-
» mes , les Vapeurs hiftériques , les Rhu-
» matifmes , les Fiévres , rien ne réſiſte
» à une certaine quantité d'eau fraîche.
»Ne pourroit- on pas s'en promettre le
» même avantage contre la pefte ? » L'expreffion
, certaine quantité d'eau , dénote
qu'il y a des cas , où la dofe doit être
plus forte qu'elle n'eſt indiquée ci- deſſus.
>>
JUILLET. 1760. 157
1
Quand je dis que je me rangerois vo-
Fontiers du parti du Médecin Anglois , je
n'exprime qu'à moitié mon fentiment ;
parce qu'il fe fixe uniquement à l'eau
froide , & que je fçais avec certitude
qu'adminiftrée dans le principe , en quaittité
, & le plus chaudement qu'il eft poffible
, elle coupe pied aux maladies les
plus dangereufes. L'expérience fouvent
répétée par des perfonnes de connoiffance
intime , très- raifonnables , & auffi dignes
de foi , me convainc mieux que les argumens
, la prévention & l'entêtement (fi
j'ofe m'expliquer ainfi ) des Médecins.
Une mère refpectable , ayant tout lieu de
s'allarmer de l'indifpofition d'un de fes
aimables enfans , en qui tous les fymptomes
d'une férieuſe & traîtreffe maladie fe
manifeftoient , accompagnés de la fiévre
la plus violente , la confia aux foins d'un
habile Médecin. En difant que c'étoit à
Paris , c'eft lever tout doute fur la thé
rie & la pratique de l'homme de l'Art.
Celui- ci, après les premieres vifites & l'ordonnance
des remédes ordinaires,fetrouva
de fon côté aſſez indifpofé pour charger
un de fes Confreres de fuivre cette maladie.
Le rapport qu'il lui en fit , auroit été
un coup de poignard pour la tendre mère,
elle l'avoit entendu , puifqu'il ne s'agif
148 MERCURE DE FRANCE.
foit que de combattre contre une mort
prochaine . Ce fecond Médecin , fe tranfporte
chez la malade ; entre avec un
morne filence ; s'approche de même du
lit d'une jeune perfonne ; & ne trouvant
rien de relatif à l'expofé de fon Confrere :
voilà, dit-il , un petit dérangement , dont
» on pourra bien fe rétablir fans notre fe-
» cours : allons au férieux & au plus preflé .
Jamais on n'a été auffi furpris que le fut
le Médecin , quand on lui affura qu'il n'y
avoit point d'autre malade dans la mai-
-fon. Le reméde de l'eau chaude avoit été
mis en uſage la veille , & avoit opéré au
point d'étonnement où reftoit celui qui
pour rien au monde n'auroit voulu le permettre
. Comme c'étoit un galant homme ;
il crut ne pouvoir mieux prendre congé
de la mere,qu'en lui adreffant ces paroles :
"
Madame , vous avez fait un miracle.
Mon unique embarras étoit de vous annoncer
le facrifice de Mlle votre fille
que j'avois tout lieu de fuppofer que
" Dieu exigeoit de vous . Il feroit inutile
» de vous confeiller la pratique du reméde
» que vous avez employé ; l'effet en eft
trop furprenant , pour que vous pui
fiez l'oublier dans l'occafion . Auffi n'at-
elle eu garde de le faire ; & le même
fuccès , toujours auffi prompt & auffi heuJUILLET.
1760. 159
reux , a répondu à fes efpérances. Rien ,
d'ailleurs, de plus fimple que la méthode .
Le malade eft d'abord difpofé , par une
faignée du bras ; une heure après , on lui
fait avaler une bonne écuellée d'eau bien
chaude ; une feconde fuit , dans cinq minutes
; & la troifiéme, cinq minutes après.
Ces trois bouillons d'eau , adminiftrés
dans l'espace d'un quart d'heure , opèrent
une fueur fi confidérable , avec évacuation
, que tous les fymptômes de petite
vérole , de pourpre, & d'autres maladies
non moins critiques , difparoiffent dans
vingt - quatre heures , & que le malade
eft rétabli prèſqu'auffitôt qu'il est tombé.
Que pourroit - on oppofer à de pareils
faits ?
Je finis par une erreur , dont je m'attends
bien de ne pas convaincre . Il n'y
a peut être pas dix perfonnes en France
qui ofaffent boire un verre d'eau , avant
qu'une Médecine eût fait fon effet , ni
même dans la journée. Quelles belles
épithètes ne donneroit - on pas à celui qui
nonfeulement permettroit l'eau froide en
pareil cas , mais qui ordonneroit encore
Pean glacée , & en quantité ? Qu'on les
diftribue donc à pleines mains à tous les
Médecins de Rome.Voici leur fentiment,
apporté par le Docteur Tozzi : Verum
160 MERCURE DE FRANCE.
enimverò pluries expertum in praxi magnòs
pere promoveri purgationes Catharticorum,
epota aquafrigida ; quinimo ufuaffimum eft
Medicis Romanis largiffimas aquæ gelida
potiones commendare his , qui Catharticum
affumpferunt , utfubinde abundantibus
egerant , & abfquefiti , laxaris
nimirum , humectatifque ductibus , atque
lubriciori alvo reddita , qua non rard ·
conftipatur , & contrahitur à medicamento
fibras inteftinorum ex irritamento
corrugante. Y a - t - il en effet de círconftance
où l'eau froide, foit plus convenable
? elle tempére l'ardeur , elle calme
les inquiétudes du Malade , elle empêche
les renvois , elle aide doucement
à l'opération. 11 feroit facile de prouver
phyfiquement , que les tranchées ne
viennent que du ravage que fait l'ennemi
qu'on a introduit dans le corps par
ordonnance ; & qu'il ne pourra jamais
expulfer les mauvaiſes humeurs fans
en entraîner autant des bonnes , & vicier
tout ce qui refte.
>
C'est donc une cruauté Néronienne, de
refufer un verre d'eau'à un Malade tourmenté
de la fièvre la plus violente, & qui
meurt de foif ; tout comme c'eſt une
puffillanimité de s'en priver pendant le
temps qu'on fuppofe néceffaire à la digeftion
, ou avant que de fe coucher , on
JUILLET. 1780.
ลง
durant la nuit. L'eau ne fera jamais de
mal , fi on ne confulte que fa foif pour
la boire. Mais on doit diftinguer la véritable
foif , d'avec l'apparente ou paffagere.
Cette derniere ne fe fait fentir qu'à
la bouche , & l'autre à l'eftomach .
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
MÉDECINE.
LETTRE , à M. DE LA PLACE
Auteur du Mercure.
MONSIEU ONSIEUR ,
Permettez-moi de vous faire part d'une
obfervation fort intéreffante dans l'art de
guérir ; les obfervations font néceſſaires
pour la perfection de la Médecine ; &
quoique différentes dans un même genre
de maladies , elles peuvent avoir leur uti
fité. M. le Camus , Docteur- Régent de la
Faculté de Médecine de Paris , des Académies
royales d'Amiens &c. ayant trai162
MERCURE DE FRANCE.
ré dans fept Mémoires différens plufieurs
fujets de Médecine * , s'eft très vivement
récrié contre l'ufage des huileux
dans les maladies inflammatoires . Il pouffe
fi loin fon jugement , qu'il les profcrit
entierement dans tous les cas inflammatoires
, furtout lorfqu'ils menacent les
vifcères des deux ventres . Ce favant Auteur
y foutient que l'huile fe décompose
dans l'eftomach, que les parties intégrantes
font changées dans leur forme , d'où
s'enfuit néceffairement un effet pernicieux
de leur ufage. Le nom feul de M.
le Camus , fuffiroit pour convaincre , fi
l'expérience n'apportoit quelque contradiction
, qui , fans vouloir détruire abfolurnent
le fyftême de M. le Camus , prouveroit
au moins que les huiles ne fe décompofent
pas toujours dans l'eftomach,
les inteftins & les voies lactées ; plufieurs
cas m'ont affuré du contraire. Je vais en
-rapporter un , avec toutes les particularités
qui ont accompagné & fuivi la maladie
& l'ufage de l'huile.
En 1754 , aux mois d'Octobre & de Novembre
, un grand nombre de fièvres
malignes de differentes elpéces affligérent
notre Province ; mais les plus facheufes
* Mémoires fur divers Sujets de Médecine,in-
8. A Paris , chez Ganeau , Libraire . 1760.
JUILLET. 1760. 163
& les plus rebelles , ont été les fiévres cathartiques
& colliquatives.
Une fille, d'environ 35 ans,fut attaquée
d'une fiévre très confidérable , accompagnée
de naufées & vomiffemens , d'une
toux exceffive & d'un flux de ventre trèsabondant
les matières qu'elle rendoit
étoient très- crues & fort acrimonieuſes ;
les fucurs , qui étoient continuelles , exhaloient
une odeur aigre , qui devint trèsfétide
dans les progrès de la maladie.
Toutes les parties de la bouche & de la
gorge, & particulierement les gencives &
la langue , étoient féches & noires ; enfin
elle avoit des foubrefauts convulfifs dans
les tendons , un délire perpétuel & conftant
, & même de légères défaillances à
chaque redoublement.
Je débutai par quelques faignées, pour
détendre le fyftême vafculeux , & calmer
la violence des accidens . Je lui fis enfuite
prendre de l'émétique étendu dans beaucoup
d'eau , & lui préfcrivis l'ufage d'une
boiffon ordinaire compofée avec le chiendent,
la régliffe & un peu de racine d'Altoea .
Je lui donnai encore, à diverfes reprifes , les
jours fuivans, quelques minoratifs aigui
fés avec le kermès mineral. Mais la toux
devint alors fi véhémente & fi importune ,
que dans l'intention de calmer une irri164
MERCURE DE FRANCE:
tation auffi vive , je confeillai qu'on don
nât de l'huile d'olive dans toutes les boif
fóns , foit bouillon , foir ptifanne qu'on
Jui préfenteroit. J'eus bientôt lieu d'être
extrêmement fatisfait du parti que j'avois
pris car non feulement la force &
la fréquence de la toux- diminuérent confidérablement
; les douleurs qui fe fai
foient fentir dans les extrémités fe calmérent
; & les tranchées , qui étoient des
plus douloureuſes, cefferent ; mais les déjections
du ventre devinrent auſſi moins
fétides , les urines furent moins cruës ; &
la fueur , dont l'abondance parut augmenter
, changea totalement de caractè
re. Ce fut environ vers le douzième jour
de la maladie que j'apperçus ces changemens
favorables & f
peu attendus. Je
me crus alors bien autorifé à continuer
l'ufage de l'huile ; mais j'eus foin d'y
joindre , par intervalles , de doux purgatifs
compofés avec la manne & le tamarin.
Je crus devoir fupprimer , dans cet
état , l'ufage de la caffe , d'autant plus
que j'avois obfervé qu'elle caufoit ordinairement
aux malades beaucoup de tranchées
, fans doute à raifon de l'acidité
qu'elle contracte aifément en pareilles
occurrences. J'eus la fatisfaction , par ces
Amples fecours combinés , de conduire
JUILLET. 1760 . 165
heureuſement cette pauvre fille jufqu'au
42 jour de fa maladie , où la fièvre
céda fans aucun retour.
Un fuccès auffi heureux m'a déterminé
depuis à employer cette méthode curative
, dans quelques fiévres de ce même
caractère ; & j'ofe avancer , avec la plus
exacte vérité , que je m'en fuis très- bien
trouvé , & que tous les malades qui ont
voulu être dociles aux confeils que je leur
donnois , ont guéri . H eft cependant effentiel
de remarquer , que le moyen dont je
me fuis fervi ne me fut fuggéré que par le
hafard,& à caufe que la malade fe décida
d'elle-même pour ce fecours.
Il eft encore.effentiel de remarquer, que
je.n'ai pas donné , à ces malades dont j'ai
ci - deffus parlé , une auffi grande quantité
d'huile que celle qu'a employée cette
fille, & dont je ne fus informé qu'après
fa guérison. Je fus en effet très étonné
d'apprendre , que pendant le cours de fa
maladie , elle en avoit ufé huit livres : je
me contentois d'en préfcrire quelques onces
, dans les vingt quatre heures . Mais
voici ce que j'ai obſervé conſtamment ,
dans tous les fujets qui ont été traités
par cette méthode. Quatre à cinq jours
après qu'ils ont eu commencé à faire
ufage de l'huile , la fueur , d'aigre qu'elle
166 MERCURE DE FRANCE.
étoit , eft devenuë plus abondante & prèlque
fans odeur ; les urines qui étoient
fort crues , & qui ne venoient qu'en trèspetite
quantité , fe font chargées , &
couloient plus abondamment ; les déjections
fe trouvoient un peu plus liées &
de meilleur caractère ; & le ventre s'eft
toujours détendu : mais la noirceur & la
féchereffe de la langue , & des autres
parties de la bouche & du gozier n'ont
point diminué , & ne cédoient que vers
le déclin de la maladie . J'ai auffi remarqué,
que la fièvre n'a jamais ceffé avant le
quarante-deuxième jour. Mais , qu'aucun
de ces malades n'eft refté bouffi , & avec
les extrémités enflées , comme cela eft
ordinaire ; leur peau s'eft à la vérité dépouillée
plufieurs fois de fon épiderme
cependant tous ceux qui ont été exacts
& dociles ont confervé leurs cheveux , qui
tomboient à la plupart des autres . L'accident
le plus familier & même le feul
que j'aye eu à combattre après la ceffation
de la fièvre , a été un flux de ventre
continuel qui arrivoit à ceux des
convalefcens qui s'écartoient trop tôt
du régime convenable que je leur préf
crivois . Mais j'y ai toujours remédié affez
promptement , par l'ufage d'une boillon
préparée avec le ris , la rapure de corne
JUILLET. 1760.,
167
de Cerf & de Santal - citrin , la Rhubar
be & un peu d'écorce de Grenades .
Je crois être obligé d'avouer , que j'ai
été induit à me fervir de l'huile dans la
cure de la maladie dont j'ai donné lé
détail , & enfuite dans le traitement des
autres fièvres du même genre , par des
conjectures théoriques qui me paroiffoient
bien fondées . Je penfois en moi - même
que , dans les Pleuréfies & les Péripneumonies
qui reconnoiffent prèfque toujours
pour caufe , à moins qu'elles ne
foient épidémiques ou fymptômes de fiévres
malignes , la fuppreffion fubite de la
tranſpiration infenfible , occafionnée le
plus fouvent par le paffage d'un lieu fort
chaud à un air très- froid , les fucs rerenus
& qui fe portent fur le poulmon , y
caufent des froncemens inflammatoires
d'où naiffent la difficulté de refpirer , là
douleur du côté , la fiévre , la toux , lé
crachement de fang , &c. : En réfléchif
fant aux moyens que l'Art oppofe aved
le fuccès le plus ordinaire à des accidens
auffi preffans , je ne voyois que de copieufes
faignées promptement répétées ,
des adouciffans & des relâchans , des
huileux mucilagineux , & en particulier
l'huile d'amandes douces , qui eft la bafe
des Lochs péctoraux que l'on préfcrit pout
158 MERCURE DE FRANCE
détendre les parties froncées , procurer
du rélâchement , & provoquer l'expectozation.
Or , dans ces idées , je crus que
d'huile elle- même ferait également propre
dans toutes les maladies où il feroit
queftion d'adoucir , de relâcher , de diffiper
des crifpations fpafmodiques , & de
lubrifier les parties internes affectées &
irritées par l'acrimonie de la maſſe des
humeurs.
Ces idées m'ont conduit plus loin :
J'ai cru que l'ufage de l'huile pourroic
auffi être avantageux dans les fiévres cathartiques
, ou accompagnées de diarthées
, & qu'elle pourroit adoucit l'acrimonie
des fucs qui fe fixent fur les glandes
des inteftins , & qui provoquent
le
flux de ventre. Je comptois , d'ailleurs ,
trouver un fecours d'autant plus avantageux
dans l'huile , que j'avois fouvent
remarqué , que , dans ce genre de
fiévre , l'acrimonie fe portoit fur différens
vilcères , & particuliérement fur le poulmon
, puifque la plupart de celles que
j'ai eu à traiter étoient accompagnées
de douleurs au côté , & d'hémophtifie.
La dureté du poulx & fa petiteffe qui fe
remarquoient ordinairement dans ces maladies
, prouvoient encore affez le froncement
, & la rigidité des folides caulés
par l'acrimonie des fucs. De
JUILLET. 1760 . 169.
De pareilles difpofitions paroiffoient
donc indiquer l'ufage d'un reméde rélâchant
& adouciffant ; qualités qui fe trouvent
éminemment dans l'huile. Au furplus
, j'ai remarqué que l'huile après avoir
enduit l'eftomach & les inteftins , fe diftribuoit
facilement dans toute la maffe
des humeurs ; car , je voyois fur la furface
des urines , nager l'huile , que je
n'avois garde de confondre avec cette
matière oléagineufe qu'on trouve quelquefois
fur la fuperficie de cette liqueur
excrémenteufe , & qui vient uniquement
de la fonte des graiffes. Ainfi tous ces
indices me déterminerent dans ces différens
cas , à faire uſage de ce reméde qui
m'avoit fi bien réuffi. Mais pour éviter
les mauvaiſes difpofitions , ou plutôt la
dépravation qu'auroit pû acquerir l'huile
dans l'eftomach par fon mêlange avec
les fucs pervertis retenus dans ce vifcère
, j'avois l'attention de préfcrire toujours
auparavant un lavage d'émétique ,
que je répétois plus ou moins , pour évacuer
ces fucs vicieux , dont le paſſage
dans les fecondes voies auroit d'ailleurs
été des plus préjudiciable aux malades.
Cependant fi j'avois foupçonné quelque
difpofition inflammatoire dans les premieres
voies , je n'aurois pas eu recours
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
fi hardiment à ce reméde , car je penſe
qu'il ne pourroit être que très défavantageux
en pareil : cas.
Mon amour pour l'art de guérir n'eſt
jamais plus flatté que lorfque je trouve
les occafions de rendre compte des faits
particuliers que mes foibles talens peuvent
me faire obferver ; j'efpére que vous
voudrez bien , Monfieur , rendre celuici
public ; & que M. le Camus ne me
fçaura pas mauvais gré de lui avoir fourni
mes obfervations fur l'ufage des huileux
elles ont en 1755 mérité quelque
attention de MM, de Senac , Quefnay
& de la Caze , Medecins du Roi. Au refte
je ne fuis qu'Obfervateur , & en cette
qualité j'expofe ce que je vois & ce qui ſe
palle dans tous les cas qui ont quelque
rapport à l'art de guérir .
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.
A Nemours le 14 Mai 1760. RozZ E.
JUILLET. 1760 . 171
.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
HYMNOLOGIE ,
OU HYMNES , & PROSES du Breviaire
de Paris , pour les principales Fêtes
de l'année , mifes en chant fuivant leur
Profodie , & traduites en vers françois ,
de la même mefure & profodie que
les vers latins ; de façon qu'ils peuvent
fe chanter indifféremment fur la même
note , & qu'en les chantant , la mesure
des vers s'accorde d'elle- même avec la
mefure du chant : Ouvrage d'un goût
nouveau , & qui peut faire naître des
idées heureufes fur la Poëfie Lyrique
- & fur la Mufique. Par M. D. M **
ancien Secrétaire du Roi.
Legitimumque fonum , digitis callemus , & ore.
Hor. de Art. Poët.
CE feul vers , tout fimple qu'il eſt , bien
médité , fuffit pour nous mettre en état
de juger fainement de la Pocfie lyrique ,
& de la Mufique : ces deux Arts ont une
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
reffemblance fi parfaite , qu'on peut , fans
danger , leur appliquer les mêmes regles ,
& les mêmes principes. Le premier eſt un
vrai chant que le fecond ne fait qu'aider ,
développer , & rendre plus fenfible ; l'un
& l'autre ne confiftent que dans la modulation
& dans le mouvement : & vous
les privez de ces deux qualités , fi vous
leur en refufez une feule , vous manquez
infailliblement l'effet du vers , & du
chant.
On entend , par modulation en Poëfie ,
la variété d'expreffions analogues entre
elles , & propres au fujet ; de même
qu'en Mufique , la modulation n'eſt autre
chofe qu'une fucceffion agréable des
différens tons qu'on peut parcourir dans
un mode.
Malheureufement , nous ne nous attachons
pas affez à la feconde qualité effentielle
à ces deux Arts ; nous négligeons
la cadence , & le mouvement, qui
cependant contribuoient fi fort au brillant
des Pocfies & Mufiques Grecques &
Latines , qu'on feroit tenté de croire ( à
en juger par ce qui nous refte ) qu'il n'y
a réellement qu'un feul ton dans la Nature
; & que les différens modes des
Grecs fi vantés , n'étoient au fond qu'une
grande variété de mouvemens dans leur
JUILLET. 1760 .
173
Mufique ; de même , qu'en fait de poëfie
lyrique , le mouvement feul conftitue le
genre du vers.
On dira peut- être , qu'il faut bien que
notre Mufique ait du mouvement , puifqu'on
en bat la mefure ? perfonne n'en
doute , il feroit même ridicule de le contefter
mais en même temps , la plus
grande preuve de la foibleffe de fa mefure
, eft qu'on foit obligé de la battre
à la honte du Muficien , & aux dépens
de l'oreille de l'Auditeur. Si elle fe faifoit
affez fentir , on la fuivroit de foimême
fans avoir befoin de guide . On
marche feul , quand on eft dans un chemin
facile , & frayé.
Si jamais la Mufique a opéré des effets
furprenans , fi elle a guéri des maladies ,
i elle eft encore aujourd'hui un reméde
fouverain contre les piqûures de la tarentule
; on ne dira pas affurément , que
cette propriété lui vienne de fa modulation
, ni de fon paffage d'un ton à un
autre ces fortes de paffages endor
ment plus qu'ils ne réveillent. ) C'eſt
donc à la feule cadence , à la feule vivacité,
au feul contrafte de fes mouvemens,
que nous devons tout l'enchantement de
la Mufique. Nous l'éprouvons encore
dans celle de guerre , & dans la Mufique
1
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
de danfe , où la plus belle Sonate fera
toujours fans effet.
Comme il n'eft que trop ordinaire ,
que les chagrins & les maux attachés à
la condition de l'homme , l'expofent aux
crifes , & aux accès , foit comme du malheureux
qui eft piqué de la tarentule , ou
du foldat qui monte à l'affaut ; fi l'on
veut qu'il tire avantage de la Mufique ;
fi on l'a fait réellement pour fon utilité
, & pour fon plaifir ; il lui en faut
une qui foit capable d'émouvoir , & de
calmer fes paffions.
La cadence , & le mouvement , fe
perdant de vue , pour ainfi- dire , & ne
nous affectant pas affez , faute d'habitude;
au lieu d'une Mufique fimple , & puifée
dans la nature ; au lieu d'une Poefie lyrique
, & cadencée ; il ne nous reſte d'un
cóté qu'une Mufique de convention ,
toujours en contradiction dans fes accompagnemens
, toujours changeant de ton ,
fans affierte , ni point fixe ; & de l'autre
qu'une Pocfie fourde , & pour ainfi - dire ,
paralytique , fans cadence ni mouvement,
que mal à
mal à propos traite-t -on de lyrique ,
puifqu'elle eft faite pour la parole , &
pour la déclamation plutôt que pour
le chant .

On fe perfuade que ce défaut de la
JUILLET. 1760 . 175
Mufique , fe pourroit peut-être facilement
corriger , en réformant le feul
triton qui fe trouve dans la gamme , &
qui la fait changer de ton malgré le
compofiteur. L'on a tenté fur cela différentes
voies , dont la plus fimple &
la plus facile à exécuter , feroit de baiffer
d'un quart de ton
la fixiéme note de
la gamme en G. fol ut , par exemple ,
on baifferoit le la d'un quart deton : au
moyen de quoi , les tons de la gamme
fe trouveroient diftribués comme ciaprès.
D'ut à re
De re à mi
ton .
De mi à fa
De fa à fol
De fol a la
De la à fi
De fi à ut
6

Il réfulceroit de cette légère réforme
qui ne cauferoit aucun dérangement dans
la Mufi que , trois avantages confidérables .
Le premier , qu'on pourroit à fon aife
parcourir la gamme fans changer de ton ;
parce que le tricon fe trouveroit fupprimé.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE
I
Le 2 , que cette 6 ° note qu'on pour
roit défigner par ce figne b feroit connoî
tre à chaque inftant le ton ; & par- là mettroit
le Compofiteur en état de ne jamais
s'écarter du véritable acompagnement
de fon fujet.
Le 3 enfin , qu'on ne feroit plus obligé
d'avoir recours à un tempérament
faux & arbitraire , pour l'accord du Clavecin
, qui par ce moyen feul fe trouveroit
d'accord avec tous les autres inftru
mens.
Au furplus , on ne donne pas cette découverte
, comme bien merveilleufe ; elle
eft même ſi ſimple , que peut- être en ferat-
on peu de cas cependant on croit l'avoir
éprouvée avec fuccès ; il paroît mê
me que la voix fait ces de ton naturellement
, & avec plus de facilité que le
ton entier elle fuit fans gêne l'inftru
ment où ces de ton font exactement
marqués. Ce fera aux Maîtres , ou plutôt
aux Amateurs & aux Connoiffeurs à en
juger fans prévention .
A l'égard du défaut de la Poëfie Lyrique
; quoiqu'il provienne en quelque façon
du vice de la Langue Françoife , qui
par fes E muets , & par fa marche pefante
& uniforme , femble réfifter au
fon & au mouvement ; il paroît qu'on
JUILLET. 1760. 177
Fourroit parvenir à le corriger , en imprimant
à cette Poefie une cadence factice
empruntée de la Poëfie Latine .
C'eft ce dernier objet , qu'on a envisagé
dans cet Ouvrage : on a tâché de le mettre
en pratique , en traduifant les hymnes
des principales fêtes de l'année , ſuivant
le Breviaire de Paris. On y trouvera
donc les vers françois à peu-près égaux
aux vers latins , tant pour la mefure que
pour la profodie , autant que notre Lan--
gue a pû le permettre fans gêner le fens
des paroles.
On remarquera, que dans les vers Fran
çois , l'on n'a fait , ni pu faire ufage des
rimes féminines , par la raifon qu'elles
font incompatibles avec la mefure du
chant. Il est même à propos d'obferver ,.
que toutes rimes y de quelque nature
qu'elles foient , font obftacle à l'exacte
profodie ; parce qu'elles affujettiffent le
Poëte à faire la même fyllabe, tantôt longue
, & tantôt bréve : mais , au fond , cen'eft
pas un grand défagrément pour nous ,
qui fommes fi peu faits à la cadence des
yers , que nous la bleffons perpétuelle--
ment , jufques dans nos chants des Hym--
nes & Pocfies Latines , & cela fouvent
fans nous en appercevoir. Aufli le véri
Hy
1-8 MERCURE DE FRANCE.
table point de vue de l'Auteur , n'eſt pas
tant de faire cadencer parfaitement les
vers François ,qui ne font pas fufceptibles
d'une profodie exacte & uniforme , que
de leur imprimer par le chant un mouvement
bien marqué qui les rende plus
fonores, & plus d'accord avec la Mufique ;
& cela , en s'affujettiffant fimplement à ne
pas employer des fyllabes longues, au lieu
de breves, & vicé verfa , dans des endroits
où ce renversement deviendroit choquant
& défagréable à l'oreille ; comme feroit
celui d'appuyer fur une brève la cadence
de la pénultiéme fyllabe du vers ; ou de
faire un dactyle de trois fyllabes longues;
ou enfin de terminer le chant par un e
muet : toutes fautes , qui le commettent
tous les jours , & qui ne devroient pas
être rolérées.
Néanmoins , pour faire connoître que
la Profodie , n'eft pas abfolument indiffe
rente à la Pocfie lyrique Françoife; & que
s'il étoit poffible de s'y affujerrir , celle - ci
n'en feroit que plus réguliere & plus
coulante ; on a mis , à la fin de ce Recueil,
la premiere ftrophe de l'Hymne de l'Avent
en vers François , dont les fyllables font,
autant qu'il a été poffible de le faire , en
oppofition avec la profodie & le chant-
Par ce moyen l'on pourra juger, en chanJUILLET.
1760 . 179
tant cette ftrophe en deux facons , laquelle
doit affecter le plus agréablement
.
Quoique tous les chants de ces Hymnes ,
qui ont été faits par l'Auteur des paroles ,
foient d'accord avec la profodie des vers ;
cela n'empêche pas qu'on ne puiffe les
chanter , fi l'on veut , en francois comme
en latin , fur le chant de l'Eglife .
Comme l'Auteur n'a eu d'autre vuë ,
que de contribuer autant qu'il eft en lui
a ranimer la Poefie lyrique , en lui donnant
une cadence plus marquée ; il s'eftimera
fort heureux , fi cet éffai peut
être gouté du Public ,, & donner occafion
à quelque nouvelle découverte qui
puifle fi bien marier la Poefie lyrique
avec la Mufique , qu'on les reconnoifle
à l'avenir comme foeurs inféparables .
On les a l'une & l'autre embaraffées
d'énes qui ne font point dans la naare
, & qui rendent leurs approches
rebutantes : il en eft ainfi de tout ce
que
l'homme veit entendre , & commenter
à force de retourner les idées les
plus fimples , il les enbaraffe , les affoiblit
& en fait des énigmes . La nature
eft fimple ; tout ce qui ne l'eft pas s'en
écarte & dès lors ne vaut rien , parce
qu'il n'est plus analogue aux fenfations
que la nature nous a données .
-
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE
Nous l'éprouvons tous les jours , en Mu
fique : on ne s'attache qu'aux difficultés ,
fans s'embaraffer du chant ; c'est une
fureur fur laquelle on s'aveugle , parce
qu'elle eft de mode ; on faifit avidement
l'accefloire , en laiffant le principal , fans
faire attention que le fimple eft le vrai ,
beau en toutes chofes. Une mélodie bien
cadencće , affectera toujours davantage
qu'une abfurde fonate qui n'émeut point ,
& qu'on applaudit triftement ; de même
qu'un beau menuet fera toujours plus
goûté des connoiffeurs , que la danſe la
plus figurée.
Au furplus , qu'on ne s'y trompe pas ;
le fimple qu'on méprife tant , eft au fond
de plus difficile exécution que le compofe
; parce que le premier demande les
difpofitions rares de la nature ; & qu'il ne
faut pour le deuxième , qu'une routine
d'art fort commune. Nous n'avons eu ,
depuis un demi fiècle , qu'un BAPTISTE &
qu'un MARCELLE : au lieu qu'on pouvoir
citer dans le même intervalle de tems ,
une infinité de bons Joueurs de Sonates ,
& de brillans Sauteurs .
Montagne a bien raifon de dire , que
c'est un témoignage merveilleux de la
foibleffe de notre jugement , qu'il ait
les chofes en recommandation , plutôt
JUILLET. 1760. 181
par leur difficulté , que par leur beauté .
SIX SYMPHONIES , à quatre parties obligées
, avec Cors de Chaffe ad libitum ,
compofées par M. Fitz , mifes au jour
par M. Huberty , ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique. OEuvre 2. prix
9. livres. On vend les Parties de Cors
de Chaffe féparément . A Paris , chez
l'Editeur , rue de l'Arbre- fec , & aux :
adreffes ordinaires. A Lyon , chez les
Frères le Gout , place des Cordeliers ,
avec Privilége du Roi.
RECUEIL périodique en Symphonies ;
dont il paroît une nouvelle Symphonie ,
chaque femaine , des meilleurs Auteurs™
étrangers , chez M. de la Chevardiere ,
Editeur , rue du Roule , à la Croix d'or.
Chaque Symphonie eft numerotée , ainfi
qu'ilfuit :
PREMIERE Symphonie périodique del
.Signor Toüefchi. Prix. 2 livres 8 fols.
2º. Symph. idem del Signor Fitz. 2 1. 8 f.
3. Symph. idem del Signor Holtzbaur.
2 1.8 f.
Symph. idem del Signor Fitz . 2 1. 8 f.
s . Symph. id. del Signor Canaby, 2 l . 8 f.
Symph. id. del Signor Fitz. 2 1, 8 f
182 MERCURE DE FRANCE.
7. Symph. idem del Signor Holtzbaur
2 1. S f.
8. Symph . id. del Signor Fitz. 21. 8 f.
9. Symph. id . del Signor Abel. 2 I. S. C.
10. Symph. id. del Signor Fitz. 2 1. 8 £.
11. Symph. idem del Signor Berefcinilo.
2 1.8 f
12. Symph. idem del Signor Stamitz
2 1.8 f.
13. Symph. idem del Signor Berefciollo.
2 1.8 f.
PEINTURE.
AVIS fur la Peinture Eludorique.
LE Sieur Vincent de Montpetit , inventeur
de la peinture éludorique , croit devoir
prévenir le Public , que beaucoup de
perfonnes tâchent de contrefaire fa maniere
de peindre , d'après les annonces ,
& quelques procédés qui ont été inférés
dans plufieurs Journaux , & plus au long ,
dans le fupplément de la troifiéme édition
du Dictionnaire des Beaux Arts , par
M. de la Combe . Ces explications , publiées
de fon nouveau genre de peinture ,
font fuffifantes , à la vérité , pour en donner
une idée aux Amateurs & aux CuJUILLET.
1760. 183
rieux ; mais elles ne découvrent point
aux Artiftes les fecrets particuliers &
néceffaires , dans la pratique , qui font
les fruits d'une infinité d'expériences , de
beaucoup de temps & de recherches. En
effet , il s'agit d'abord de dépouiller , le
plus qu'il eft poffible , cette peinture , de
fon huile ; & comme il faut que les couleurs
foient portées & attachées fur le
tableau , en traverfant l'eau avec le pinceau
, il y a beaucoup de couleurs ufitées
dans la peinture ordinaire , qui ont dû
être rejettées , & beaucoup de nouvelles
qui leur ont été fubftituées . En fecond
lieu , il a fallu trouver un mordant bien
tranfparent , fans couleur , fans altération
, pour fixer folidement le criftal fur
le tableau , lorfqu'il eft fini ; & en même
tems , avoir la facilité de le détacher à
volonté. Or , l'on fait que les gommes
jauniffent , plus ou moins , par le plus léger
degré de chaleur. Ce dernier moyen eft
fans doute le plus difficile : il ne s'en eſt
bien affuré , & ne l'a fait connoître au
Public , qu'après le fuccès conftant de plus
de neuf années.
Cependant , beaucoup d'Artiftes , féduits
par le brillant , par les avantages &
la vogne de certe nouvelle peinture , &
voulant contenter la curiofité des per184
MERCURE DE FRANCE.
fonnes qui leur demandent des tableaux en
ce genre, peignent à l'ordinaire, fans les précautions
requifes ,des portraits ou des ſujets
d'hiftoire ; & croyent fatisfaire aux conditions
de la peinture éludorique, en colant,
à l'aventure ,leur toile fous glace : mais le
temps ne tardera pas à faire connoître
tous les inconvéniens de leur mauvaiſe
manoeuvre , d'autant que les huiles & les
effences renfermées , travaillant fur des
couleurs faites pour l'air , les bruns & les
clairs s'altéreront & feront des taches
difgracieufes ; le tableau fe détachera
dans de certaines parties , & dans d'autres
, il fe colera fi fortement , qu'il faudra
, en cas d'accident , déchirer la toile
ou la peinture , pour pouvoir en ôter le
criftal. Il est donc jufte & néceffaire d'avertir
les Curieux & les Amateurs , d'être
fur leur garde , par rapport aux morceaux
défectueux qu'on leur préfente , & de
ne point imputer à la nouvelle peinture
éludorique , les défauts d'une imitation
trompeufe. En même temps , le fieur de
Montpetit , propofe aux Artiftes qui ont
travaillé dans fon genre , & qui font par
venus à l'imiter en partie dans le choix
des couleurs & dans les procédés de la
pratique , de s'adreffer à lui- même , pour
faire attacher leurs ouvrages fous glace .
JUILLET. 1760 . 185
afin de leur en affurer la folidité. Il ne
donne pas encore les fecrets de fa Peinture
Eludorique , parce qu'il fe propoſe
d'en publier quelque jour un traité raifonné
& détaillé .
Sa demeure eft au fecond étage , dans
une maison à porte cochere , la premiere
à main droite en entrant par la rue du
Gros- Chenet , rue S. Roch, quartier Montmartre.
GRAVURE.
lui à M. DA
EXPLICATION de l'Eftampe gravée par
le fieur NOEL LEMIRE , d'après le
Deffein du fieur FRANÇOIS DEVOGE
, Peintre , dédié par
VIEL, Chirurgien du Roi , par quartier
, & Oculifte de Sa Majefté , le
Mardi premier Janvier 1760 .
LEE fieur DEVOGE , Peintre , de Grai
en Franche - Comté , réfident aujourd'hui:
à Paris , rue Mêlée , étant reſté aveugle à
l'âge de vingt ans , par deux cataractes
de la plus mauvaiſe efpéce , ( puifqu'elles:
étoient adhérentes ) fut opéré fans au186
MERCURE DE FRANCE.
cun fuccès , de l'oeil gauche , par un trèshabile
Chirurgien en 1753. Il vint enfuite
à Paris en 1756 , trouver M. DAVIEL ,
qui l'opéra de l'oeil droit , le Lundi 24 de
Mai de la même année . Quoique cette
cataracte fût encore plus mauvaiſe que
la précédente , ( puifqu'elle étoit non- feulement
adhérente , mais offeufe , l'opération
a cependant été fuivie du plus heureux
fuccès : on en peut voir le détail
dans les Obfervations de l'Académie
Royale des Sciences de Stokolm , des
mois de Janvier , Février & Mars 1759 ,
page 43 , communiquées à cette Académie
par M. DAVIEL,le 10 Septembre
1758. Le fieur DEVOGE , plein de reconnoiffance
pour fon bienfaiteur , vient de
fui dédier un deffein allégorique , qui fair
connoître combien il eft redevable à l'extraction
de la catara&te , dont M. DAVIEL
eft l'inventeur.
Ce deffein eft une Allégorie compofée
de huit figures en trois groupes , dont la
principale repréfente l'Invention , qui fait
le fujet du deffein. Cette figure paroît
fous la forme d'une jeune fille , affife fur
un nuage , tenant dans fa main gauche un
caducée, fympole de la Science , & une
main , au milieu de laquelle on remarque
un oeil ouvert.
JUILLET. 1760. 187
L'Invention montre avec la main droite
leTemple deMémoire dans le lointain ,
à la grande figure droite , qui paroît au
bas du nuage : cette figure repréfente
l'Auteur de l'extraction de la cararacte ,
qu'un Génie tient avec la main gauche
par la main droite ; ce Génie eft celui
de l'Auteur , caractérisé par une flamme
de feu fur le milieu du front , figne d'une
conception vive : le même Génie tient
dans fa main droite les deux principaux
inftrumens qui fervent à faire l'extraction
du cryſtallin hors de l'oeil , qui font
une aiguille en forme de lance , & des
cifeaux courbes convéxes.
Sur la gauche de l'invention , on apperçoit
une autre figure affife fur le
même nuage , un peu plus bas ; cette figure
repréfente la Pratique, fous la forme
d'une Vieille, qui s'appuye fur un compas
ouvert , au milieu duquel on remarque
un plomb , pour montrer qu'une véritable
& faine Pratique doit être folidement
appuyée fur des régles certaines & évidentes.
Derriere l'Invention & la Pratique
, on voit une Renommée tenant un
flambeau allumé de la main droite , &
de la gauche une trompette. Le flambeau
eft le fymbole d'une Renommée éclairée,
qui publie à tout l'Univers les heureux .
fuccès de l'extraction du cryftallin.
188 MERCURE DE FRANCE.

Au- deffus de la Renommée , & tout-afait
dans l'angle à gauche , on voit pa
roître un Soleil brillant , couvert un peu
avant , par des nuages épais , que les
rayons du Soleil chaffent à droit & à
gauche ; ces nuages font allufion à la ca
taracte , qui offufquoit l'oeil avant l'opé
ration.
Tout-à- fait en bas , & dans l'angle in
férieur à gauche , on apperçoit deux pe
tits Génies foutenant un Médaillon , qui
repréſente M. DAVIEL : le Génie debout
repréſente le fieur DEVOGE , Auteur du
deflein , caractérisé par le Génie de la
Santé , qui montre au Génie affis, que
c'est le portrait de l'Auteur , qui lui a
rendu la vuë. La Santé eft figurée par un
Cocq perché fur un caducée : on remarque
au bas du Génie droit un groupe d'inftrumens
relatifs aux maladies des yeux ;
& au-deffous du Temple de Mémoire ,
plufieurs Rochers efcarpés qui montrent
l'inacceffibilité de ce Temple , où il eſt
fort difficile de parvenir , fans de longs
travaux, des études bien réfléchies, & fans
une fuited'expériences confommées, nombre
de fois répétées & bien conftatées .
Cette Eftampefe vend , à Paris , chez le St Mauvée,
Marchand d'Hiftoire Narurelle , demeurant
dans lepaffage du Palais Royal, par lapetite porte.
qui donne dans la rue de Richelieu.
JUILLET. 1760. 189
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
LE
OPER A.
E Mardi , 24 Juin , l'Académie
Royale de Mufique a donné la premiere
repréſentation des Fragmens , compofés
du Prologue de l'Opera d'Ifbé , de M.
de Mondonville , d'Eglé , Ballet Héroïque
, de M. de la Garde , & de l'Amour
& Pfyché , de M. de Mondonville.
La réputation juſtement établie
des Auteurs de ces trois ouvrages , & les
extraits qu'en ont donnés mes prédéceffeurs
au Mercure , me difpenfent d'entrer
dans de plus grands détails . Je dirai
feulement , qu'ils ont eu tout le fuccès
dont ils étoient dignes ; & que le Public
n'a pû qu'applaudir à la fupériorité
des talens des Dlles Lemiére , Arnoud ,
& des autres Acteurs qui s'y font dif
tingués.
Če Spectacle , ayant cependant paru
un peu trop long , pour la faiſon ; le
Prologue en a été retranché le Vendredi ,
4 de ce mois.
190 , MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
LE Lundi , 30 Juin , on a donné une
repréſentation d'Hypermnefire , Tragédie
de M. Lemiére . Mlle Dubois a prouvé ,
dans ce Rôle , qu'on avoit eu raiſon de
l'encourager dans celui d'Idamé. La Piéce
a été donnée trois fois ; & les changemens
qu'elle a fait fucceffivement à fon
rôle , font beaucoup efpérer de fes talens.
Le Jeudi , 3 Juillet , on a remis au
Théâtre Efope à la Ville , Comédie en
cinq Actes & en Vers , de Bourfault
avec les Folies Amoureufes de Regnart.
La Dlle Dubois , cadette , foeur de celle
dont nous venons de parler , a débuté
dans ces deux Piéces , par les rôles de
Soubrette. Le Public a vû avec plaifir
cette jeune perfonne , qui eft bien faite, &
d'une figure agréable. A travers la crainte
inféparable d'un début , on lui a trouvé
de la vivacité , & de la fineffe : c'eſt
beaucoup pour fon âge. Elle a joué les
mêmes roles le Dimanche 6 , avec encore
plus de fuccès ; & fon début fe
continue.
Les Comédiens ſe diſpoſent à donner
JUILLET. 1760 . 191
inceffamment le Caffé , ou l'Ecoffoife ,
Comédie en cinq actes , que nous avons ,
depuis peu , vue imprimée .
COMEDIE ITALIENNE..
LE Mercredi , 2 Juillet , on remit au
Théâtre l'Embarras des Richeffes , Comédie
en trois Actes de feu M. d'Alinval ;
où la jeune Actrice , qui avoit débuté
par le rôle de Jeannette , dans les Enfor
celés , joua celui de Chloé , & fut reçuë
avec beaucoup d'indulgence . Le Lundi 6 ,
on donna la premiere repréfentation de
Samfon , Piéce héroïque , en cinq Actes
& en vers , des fieurs Lélio pere & Roma
gneft. Les Acteurs y out fait voir, par une
égale émulation , le defir qu'ils ont de
ramener chez eux le Public, & de mériter
fes applaudiffemens . Ils y ont réuffi ; & là
deftruction du Temple , qui termine le
Spectacle , n'a pas fait moins d'effet à
cette Salle qu'à leur Théâtre ordinaire.
LE
OPERA- COMIQUE.
E 28 Juin , l'Opera Comique a ou
vert fon Spectacle , à la Foire Saint Lau
192 MERCURE DE FRANCE.
rent , par une petite Piéce , intitulée : Le
Procès des Vaudevilles , dont le Public a
paru fatisfait. En attendant plufieurs nouveautés
, ce Spectacle occupe fes Ama-
Teurs, avec des Piéces qu'on revoit toujours
avec plaifir ; le Peintre amoureux , Blaiſe
le Savetier , le Maître en droit & la
Parade,
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
LE
De DANTZICK , le 18 Juin 1760 .
(
E Feld - Maréchal , Comte de Soltikoff , eft
arrivé depuis peu de jours à l'Armée avec plufieurs
Officiers- Généraux . L'Armée eft en pleine marche
vers les Etats du Roi de Pruffe : l'avant - garde
doit avoir pallé la Wartha ; elle eft fous les ordres
du Lieutenant - Général de Czernichew ; elle paroît
diriger fa marche fur Cuftrin .
Le Général de Tottleben , continue avec fuccès
les opérations en Poréranie. Après divers
avantages remportés fur les Pruffiens , près de
Coflin , il les a attaqués près de Neugart . Il a défait
entierement deux Bataillons francs , & il leur
a fait plus de deux cens prifonniers . Il vient d'être
renforcé par deux Régimens , & il a pris poffeffion
de Neugart. Le Général de Forcade s'eft replié par
Rugenwalde fur Stargart ; enforte que la Poméranie
eft prefqu'entiérement abandonnée aux
Troupes
JUILLET. 1760. 195
Troupes Ruffiennes. Le Général de Tottleben.
poulle des partis jufqu'aux portes de Colberg.
De VIENNE , le 22 Juin.
On a reçu de Saxe les détails fuivans d'un avantage
remporté le 2 de ce mois fur les Pruliens
par un détachement du Corps du Comte de Lafcy.
Ce Général avoit reçu du Maréchal , Comte
de Daun , l'ordre de reconnoître les portes de
l'Armée Pruffienne du côté de Torgau . Pen fant
qu'il exécutoit cette commiffion , il fut informé
que le Régiment des Huffards de Ziétaen & un
détachement de celui de Kleift étoient poftés à
Nichtewitz & à Katewitz , en deça de l'Elbe ,
& qu'ils pouloient de la des partis vers différens
endroits pour faire payer les contributions impofées.
Il prit auffitôt la résolution de les déloger de
ces poftes , & il chargea le Général - Major , Prince
de Lichtenftein de l'exécution de cette entrepriſe .
Ce Prince , à la tête d'un corps de fix cens hommes
, tant de Cavalerie Allemande , que de Huffards
& de Ulans , marcha aux Pruffiens , & il
les attaqua le 2 avant le jour . Ces derniers firent
une réfiftance opiniâtre , mais ils furent obligés
à la fin de fe retirer en défordre vers Torgau .
Us furent pourfuivis jufqu'aux portes de cetteVille
par nos Troupes légeres , qui leur firent cent
vingt- huit prifonniers . Le nombre le leurs morts
eft de leurs blés et beaucoup plus confi térable.
Il n'y a eu de notre côté que treize hommes tués ,
& vingt fpt de bleflès .
Au retour de cetre expédition , le Prince de Lichtefrein
apperçut fur l'Elbe trois bateaux chargés
de grains & de farine deftiné pour l'Armée Pruf-
Genne. Il en fit couler deux a fond , & bruler le
troifiéme.
Les Pruffiens ont évacué Landshut avec réci
1
1
I
194 MERCURE DE FRANCE:
pitation le ; & le Général de Wolfersdorff s'en
et mis en poffeffion. Nous y avons trouvé un
Magazin confidérable.
Les Généraux de Jahnus & de Wolfersdorff
ont occupé depuis peu la Ville de Hirſchberg ,
& ils lui ont impofé une contribution de cent mille
écus.
Nous fommes maîtres de tous les paffages du
Comté de Glatz ; ainfi les communications de
notre Armée avec la Bohême , ſont parfaitement
libres. On n'attend plus que la groffe
Artillerie , qui eft en marche , pour pouffer vigoureufement
le Siége de la Capitale du Comté de
Glatz , que l'on a inveftie. Le Général Baron de
Laudon a pris une pofition qui menace à la fois
Schweidnitz , Neiff & Brieg. Les Pruffiens ont
abandonné les poftes de Lauban & de Lowenberg
, dont le Général Beck a pris poffeffion.
Ce Général eft actuellement fur la Queiff , & il
eft à portée de fe joindre , s'il en eft befoin , avec
le Baron de Laudon .
On apprend de Conftantinople , que la pefte
fait de grands ravages dans la Palestine & dans
une partie de l'Afie , cependant elle ne s'eft point
encore déclarée dans cette Capitale . Les mêmes
avis apprennent que le Prince Cherim-Chan ,
l'un des deux Prétendans au Trône de Perfe ,
a remporté dernierement une grande victoire
fur le Prince Affad - Chan , ſon rival , & que celuici
s'eft retiré avec les débris de fon Armée dans
la Province d'Hammadan .
Du Quartier général de l'Armée de l'Empire ,
à Tfchoppau , le 18 Juin.
L'Armée s'eft remiſe en mouvement le 13 de ce
mois, & elle s'eft portée en s ,marches confcutives,
par Oelnitz , Langfeld, Zwickau & Stolberg, dansJUILLET.
1760. 195
le nouveau Camp qu'elle occupe. Le Corps du
Prince Stolberg forme aujourd'hui l'avant-garde,
il occupe Chemnitz & Auguftsbourg ; le Général
de Kleefeld eft à Glaucha . Le Général de Lucfinfkyrefte
fur les confins de la Franconie , chargé de
veiller à la fureté. Il a fait occuper Eisfeld , Ilmenau
, & divers autres poftes.
De BERLIN , le 20 Juin.
L'Armée du Roi paffa l'Elbe le 15 de ce mois à
Zehren. Ce paffage fur effectué fans aucun obſtacle
de la part de l'ennemi. Le Quartier général
eftpréfentement à Profchnitz . Il reste encore dans
le Camp de Schelettau quelques troupes commandées
par les Généraux de Hulfen & de Bulow.
Deux ponts fur l'Elbe aflurent la communication
de ce Corps avec la grande Armée.
Nous apprenons en même temps que , fur l'avis
que notre Armée avoit paffé l'Elbe , le Maréchal
Comte de Daun avoit aufli paffé ce fleuve
avec la fienne , & que le 18 les deux Armées ſe
font trouvées en préſence près de Radebourg. On
attend avec la plus grande inquiétude l'iffue d'une
action qui paroît inévitable.
Le Prince Henri , dont l'Armée campoit près
de Sprottau , étant informé de l'arrivée prochaine
des Ruffes , s'eft avancé vers Francfort fur l'Oder,
Son Armée eft de plus de quarante mille
hommes. Les Corps de Généraux de Goltz & de
Schmettau s'y font réunis. Celui que le Général
Forcade commandoit dans la Pomeranie , eſt auſſi
en marche pour s'y rendre.
Le Cartel conclu à Butow avec la Cour de
Ruffie , pour l'échange des prifonniers refpectifs ,
eft entierement rompu . Cette Cour refufe abfolu
ment de comprendre dans ce Cartel le Comte de
I ij
1.96 MERCURE DE FRANCE.
Horn . Le Roi a fait publier un expofé des motifs
qui l'ont engagé à rompre cette convention.
De MADRID , le 19 Jnin.
On continue les préparatifs néceffaires pour célébrer
l'avénement de Leurs Majestés au Trône .
Ces fêtes auront lieu vers la fin de ce mois.
De ROME , le 19 Juin.
La fanté du Chevalier de S , Georges s'affer
mit de jour en jour . Il s'eft trouvé le 21 du mois
dernier , en état de fe lever & de manger en Public
. On a reffenti le 26 à Mezzo , petite Ville de
la République de Ragufe , une fecouffe de tremblement
de terre ; elle a duré quatre minutes ,
mais elle a caufé peu de dommage .
Il fe tint , les de ce mois , en préſence de Sa
Sainteté , une Congrégation , dans laquelle il fut
réfolu d'annuller le fecond Edit de la République
de Gênes. On efpére cependant que , moyennant
les bons offices de quelques Puiffances
démêlé , avec cette République , ne tardera pas à
s'arranger. Le Sénat de Gênes paroit fe difpofer
à faire , à la Lettre exhortatoire du Pape , une ré
ponſe propre à concilier les efprits.
De GENES , le 10 Juin.
> notre
Les Colonels Baffo , Gianai & Gallo , viennent
de fortir de la prifon , dans laquelle ils avoient
été renfermés , fur l'accufation de s'être mal comportés
à l'affaire de Furiani en Corfe . Ils ne jouiffent
cependant pas d'une entiere liberté. Il est enjomt
au premier , de ne point fortir de la ville ;
& aux deux autres , de refter dans leur maison ,
jufqu'à ce que les preuves de leur innocence
-foient complettes . L'Archevêque de cette ville , a
JUILLET. 1760.
197
communiqué le Bref exhortatoire , adreffé par le
Pape au Sénat ; on ne fait point encore quelle
réfolution la République prendra , fur ce Bref. On
a mis à Baſtia , ainfi qu'à Calvi , des Gardes aux
portes des Evêques & des Religieux , afin de lear
interdire toute communication avec le Vifiteur
Apoftolique. Il leur eft défendu de fortir , fans la
permillion du Gouverneur . Au reste , tout eft .
tranquille dans l'Ifle .
De LONDRES , le 24 Juin.
Quoique les forces navales de l'Angleterr
n'ayent jamais été fi formidables qu'à préfent , le
commerce de la nation ne laiffe pas de fouffrir
beaucoup des prifes que les Armateurs François
font continuellement. On compte deux cens de
nos Vailleaux pris depuis le commencement de
Mars ; fçavoir , trente deux au mois de Mars ,
quarante-fept dans le cours d'Avril , quatre- vingt
en Mai & quarante- un depuis le commencement
de ce mois . On obferve, avec chagrin, cet accroiffement
journalier de nos pertes . Toutes ces prifes
font évaluées à quatre cens cinquante mille livres
fterlings.
On s'apprête dans la Caroline à pouffer vigoureulement
la guerre contre les Chiroquois Nous
avons remporté fur cux quelques avantages , mais
peu décififs . Les Colons qui habitent leurs frontierés
font toujours dans la derniere confternation ,
& ils abandonnent le pays de crainte d'être les
victimes de leur cruauté.
Les Négocians qui ont fait des envois pour
Québec , font dans de grandes allarmes depuis
lés fâcheufes nouvelles que l'on a reçues de la
défaite des troupes du Brigadier général Murray .
On dit que les François , profitant de leur avan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
tage , ont continué leur marche vers cette Capitale
du Canada , & que nos troupes l'ont abandonnées
De LA HAYE , le 25 Juin.
On n'eſpére plus aucun fuccès de la négociation
entamée pour porter la Cour de Londres a rendre
juftice à la République , fur les déprédations des
Armateurs Anglois. C'eft pourquoi le fieur Meerman
, qui devoit aller remplacer à Londres le
fieur Boreel chargé de cette négociation , a reçu
contre-ordre .
Les Lettres de Bruxelles , de Cologne , & de
divers autres lieux des environs , parlent d'une fecouffe
de tremblement de terre qu'on y a reffentie
le 20 de ce mois , vers les onze heures du matin.
Mais elle a été encore plus légère que celle du
mois de Janvier,& elle n'a caufé aucun dommage.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de l'armée , de
Paris , &c.
De VERSAILLES , le 3 Juillet.
LE 29 du mois dernier , le Roi a donné l'Evêché
de Leictoure à l'Abbé de Jumilhac , ci - devant
Agent Général du Clergé ;
L'Abbaye de Saint Jean d'Amiens , Ordre de
Prémontré , à l'Abbé de Crillon , ci-devant Agent
Général du Clergé ;
à
Et fur la démiffion de l'Evêque , Duc de Laon ,
Ambaffadeur Extraordinaire de Sa Majefté ,
Rome , le Prieuré de Saint Michel de Charray
Ordre de Saint Auguftin , Diocèfe de Viviers , à
JUILLET. 1760. 199
F'Abbé d'Elvincourt , Secrétaire de cet Ambaffadeur.
Le même jour , le Compte d'Affry , Ambaſſadeur
du Roi , près des Etats- Généraux des Provinces-
unies .; le Marquis de Monciel , Miniftre
Plénipotentiaire de Sa Majefté , près du Duc de
Wirtemberg ; & le Marquis de Bauffet , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi , près l'Electeur de Cologne
, eurent l'honneur de prendre congé de
Leurs Majeftés & de la famille Royale , pour fe
rendre incellamment chacun à fa deftination .
1625
Du Camp de Dortmund , le 25 Juin.
Le Corps de troupes , aux ordres du Comte de
S. Germain , pafla la Roer le 17 à Mulheim ; il ſe
remit en marche le lendemain , & il fe porta à
Steyl. Le 19 , toutes les troupes furent raſſemblées
près de Dortmund , où ce Général a établi fon
Quartier. A fon approche , les troupes avancées
des Ennemis fe repliérent fur Luynen. Il y eut
quelques efcarmouches entre les Chaffeurs de Ficher
& la Légion Britannique , dont il déferta une
grande quantité de Soldats ; on lui fit auffi quelques
prifonniers.
On apprend de Wefel , qu'un Corps de trois
mille hommes des Alliés , fous les ordres du Genéral
Scheiter , vint le 15 au matin camper à deux
lieues de cette Ville. Il paroiffoit avoir le deffein
de paſſer le Rhin , pour enlever quelques - uns de
nos Magazins. Le fieur de Ca mbefort fut envoyé
avec fon détachement , & avec quelques Dragons
& quelques Volontaires , pour obferver ce
Corps ennemi. S'étant mis en embuscade dans
un Bois , il y attira une troupe de Chaffeurs qu'll
battit ; il leur tua quelques hommes, & il leur
fit plufieurs prifonniers . Le Général de Scheiter ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
reconnoillant qu'on étoit partout fur les gardes ,
renonça à fon entreprife , & fe retira le même
jour par Bucholtz & Borcklen , vers la réſerve des
Allés.
Du Camp de Schreinsburg , le 26 Juin.
Le Maréchal de Broglie , apres avoir donné
les ordres néceffaires , pour raflembler l'armée
dans les environs de Hungen & de Grunberg ,
partit de Francfort le 11 de ce mois pour aller
reconnoître lui- même la poſition qu'il lui feroit
prendre , & pour être plus à portée d'avoir des
nouvelles des Ennemis , que l'on fçavoit occuper
encore le Camp de Fritzlar. Ce fut près de la Ville
de Grunberg, que toutes le troupes fes réunirent .
Dès le : 2 , la réferve , commandée par le Comte
de Luface , avoit eu ordre de quitter le pays de
Fulde & de fe rapprocher du gros de l'armée ;
& elle campa le même jour à environ une lieue en
avant , près du village de Merlau. Les troupes ,
aux ordres du Comte de Guerchy , qui étoient
reliées depuis quelque temps dans le Vestervald ,
fe remirent auf en marche , & arrivérent le 12 ,
dans les environs de Giellen , Le Comte de Melfort
fut déta hé , avec fix cens hommes , pour
aller reconnoître le corps des ennemis , qui depuis
quelque temps campoit fur la riviere de
Lohn , dans les environs de Kirchayn. Ce Corps
occupoit les hauteurs de Langenftein , & tous les
po es de la riviere , principalement celui de
Hombourg.
Le Maréchal de Broglie reçut avis de l'arrivée
d'un train confidérable d'artillerie des ennemis ,
à Ziegenhayn , & que le Prince Fer tinand devoit
arriver avec toute fon armée , le 24 , à Neutadt ;
il ne douta pas qu'il n'eût l'intention de ſe porter
JUILLET. 1760 .
201
enfuite fur la Lohn , pour lui en difputer le paffage.
II fe détermina donc à faire marcher l'armée dès
le 23 au foir , afin de prévenir le Prince Ferdinand
. On marcha toute la nuit . Le Corps des
ennemis , campé à Langenftein , n'attendit point ,
non plus que la garniton de Hombourg. Le Prince
de Robecq , qui avoit eu ordre de les fuivre dans
leur retraite , leur fit quelques prifonniers , & leur
prit plufieurs chariots . On trouva auffi un magafin
d'avoine à Langenftein. Le Maréchal de Broglie
fit les difpofitions , fans perdre de temps ,
pour paffer la riviere dans les environs de Schreinf
burg, & l'armée campa près de cette ville , de
l'autre côté de la riviere. La réſerve du Comte de
Luface fut portée en avant de l'armée , près de
Kirdorff. Le Comte de Guerchy avoit joint l'armée
, & le Comte de Chabot , Maréchal de Camp ,
fut chargé , avec les troupes qu'il conduifoit , d'inveftir
Marburg , que les ennemis , par leur retraite
, abandonnoient à fes propres forces . On
fut qu'ils n'y avoient laillé que quatre cens hommes
& quelques Huffards ; & que le Corps qu'ils
avoient eu dans cette partie , fe retiroit par la
grande chauffée de Marburg à Caffel.
Le Prince Ferdinand , de lon côté , s'étoit mis en
marche , & il arriva le 24 à Neustadt. Rien ne
féparoit plus les deux armées , & l'on ne pouvoit
prefque pas douter que l'on ne fût obligé d'en
venir à une action : mais on a fçû ce matin , que
le Prince Ferdinand a quitté Neustadt & s'eſt
retiré derriere le Schvalm près la petite Fortereffe
de Ziegenhayn. Nous comptons que l'armée marchera
demain pour aller occuper le camp de
Neustadt , que le Prince Ferdinand a quitté. On
ne peut rien ajouter à la volonté que nos troupes
ont témoigné pendant les marches fatigantes
qu'elles ont faites , & à la vivacité defquelles on
Ly
202 MERCURE DE FRANCE
doit la retraite des Ennemis fur Ziegenhayn , &
l'abandon de la riviere de Lohn , pofte important
pour fermer l'entrée de la Heffe.
De PARIS , les Juillet.
Un Courier , arrivé de Lisbonne , en a apporté
la nouvelle que , le 6 du mois dernier, la Princelle
de Beyra a époufé l'Infant Don Pedre , fon oncle.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar , a confirmé l'élection de la Dame Comteile
de Gouffier-Thois , en qualité d'Abbeffe du Cha
pitre de Bouxiere.
Extrait de la Gazette Extraordinaire de la Cour
de Londres , du 17 Juin.
»Un Officier arrivé aujourd'hui d'Hallifax ,
" Ville de la nouvelle Ecofle , en a apporté la
nouvelle que , le 28 du mois d'Avril dernier ,
» le Brigadier Général Murray , avec trois mille
>>hommes de la garnifon de Québec , avoit at-
» taqué près de cette Place l'Armée des Fran-
» çois , que l'on fuppofoit être compoſée de tou-
>> tes les forces qu'ils ont en Canada , & qui étoit
>> en marche pour venir elle - même attaquer
>> cette Ville ; qu'après un combat fort vif &
>> une perte confidérable de ſes troupes , il avoit
» été obligé , par la fupériorité des Ennemis , de
» fe retirer derrière Québec , & d'abandonner
» même aux Troupes Françoifes plufieurs piéces
>> de canon qu'il n'avoit pû emmener. Le Briga-
>> dier Murrai ajoute , qu'il faifoit toutes les dif-
>> pofitions nécellaires pour faire dans cette Place
» la plus vigoureuſe défenſe juſqu'à l'arrivée des
» vailleaux de Sa Majefté Britannique , partisd'Hallifax
fous les ordres du Lord Colville ,
>> pour ſe rendre dans la riviere de S. Laurent.
JUILLET. 1760. 203
Les Lettres particulieres de Londres , d'après
les notions données par le Ministère Britannique
, difent que l'armée du Général Murrai
perdu onze cens hommes tant tués que priſonniers
, tout ſon canon & fon bagage ; & que l'on
croit que la Ville de Québec s'eft rendue au
vainqueur , fon ancien Maître. Depuis cette nouvelle
, les papiers publics ont baiffé confidérablement
en Angleterre.
Nous avons appris le 30 du mois dernier , la
nouvelle que le Général de Laudon avoit attaqué
près de Landshut un Corps de Troupes Pruffiennes
commandé par le Général Fouquet . Ce
Corps qui , de l'aveu de plufieurs Officiers Pruffiens
, étoit de quinze mille hommes , a été totalement
détruit ; & tout ce qui n'a pas été tué ,
a été fait prifonnier. On ne compte pas qu'il fe
foit échappé deux à trois cens hommes. Le Général
Fouquet a été bleffé & fait prifonnier avec
quatre autres Généraux . Toute l'artillerie , dont
on ne fait pas encore la quantité , & tous les bagages
, ont été pris. L'attaque a commencé le 22 ,
à une heure après minuit , & a fini à 8 heures du
matin. L'ennemi s'eft défendu avec beaucoup d'opiniâtreté
, d'une montagne à l'autre , & il a été
fuivi partout avec la plus grande ardeur de la
part des troupes Autrichiennes , qui ont fait des
merveilles. Deux ou trois petits Corps ont pris
l'ennemi par les derrières ; ils ont décidé fa perte,
par la frayeur que ces attaques inattendues lui
ont caufée .
MORTS.
Le 2 Juin , Dame- Anne-Françoife- Céleste Jac--
quier de Vielsmaifons , Epoule de Guy - André-
I vi
204 MERCURE
DE FRANCE.
Marie Jofeph , Comte de Laval , mourut à Paris
dans la fizićme année de fon âge.
Cette Famille , originaire de Bourgogne , vint
s'établir en Champagne en 1580. Nicolas Jacquier
étoit pour lors Commillaire des Guerres
dans la Province . Claude fon fils , époufa la fille
d'un Tréforier de France à Châlons ; fa mere
s'appelloit Marie Godet de Renneville , famille
Noble & ancienne dont étoit M. de Renneville ,
Lieutenant général des Armées , tué au combat
de S. Antoine , en 1652. Il fut chargé du foin des
vivres dans la Province de Champagne & fut fait
Tréforier Commiffaire dans trois Evêchés. François
fon fils époufa , en 1648 , Philippe de Châtillon
d'une famille Noble & ancienne de Champagne.
Il eut le gouvernement général des vivres des
Armées , avant qu'ils fuffent en régie , & depuis
l'année 1650 , temps où les provinces en furent
déchargées, il fut placé à la tête de cette régie pour
en être le Chef , jufqu'à la mort , arrivée en 1684 .
des Lettres du grand Condé, du Cardinal Mazarin ,
de M. deTurenne , de M. de Luxembourg & des Miniftres
à lui adreflées & confervées dans la famille,
font les preuvesde l'eftime finguliere qu'ils faifoient
de fes talens & de fes connoiffances .M. de Turenne
en faifoit un fi grand cas , & avoit tant de confiance
en lui , que fouvent it le chargeoit de
commiffions délicates & très- importantes . Ce
Général le faifoit entrer au Confeil de Guerre ,
ponr avoir fon avis fur les projets qui étoient
propofés. Il avoit été reçu Secrétaire du Roi
en 1643. Jean Jacquier , Vidame de Vielsmaifons
fon frere qui avoit acquis la terre de Vielsmaifons
- le- Vidame en 160 , avoit été recu Confeiller
d'Etat en 1660 , & mourut en 1665. Antoinette
leur foeur fut mariée en 1642 à Nicolas
de Morvilliers , Seigneur de Nuiſement. FranJUILLET.
1760 . 201
çois Jacquier de Vielsmaifons , fils de François
Jacquier & de Philippe de Chatillion , fut reçu
Confeiller au Parlement & Commillaire aux Requêtes
du Palais en 1680 , il avoit époufé Nicole
de Rocherau de Hauteville , four ainée de la
Préfidente de la Michodiere , mere de l'Intendant
actuel de Lyon : il mourut , en 1727 , ſans enfans,
Philippe Jacquier d'Hemecourt fut marié en 1698
à Thérefe Ilerinx , famille de Flandre , qui , en
1640 , avoit donné un Evèque au Siége d'Ypres.
La Dame Heliot , femme d'un Confeiller de la
Cour des Aides , morte en odeur de Sainteté , &
la mere de MM. Mandat , le Maître des Requêtes,
& le Maître des Comptes , étoient de cette famille.
Hugues - François Jacquier de Bobigny ,
ancien Officier de Dragons , époufa Louiſe Robert
de Depreuil , fille du Préfident de la Chambre
des Comptes : il avoit été reçu Chevalier de Saint
Lazare en 1670 , & mourut en 1744 , fans poſtérité.
Marie - Antoinette Jacquier fut mariée en
1681 à Jofeph d'Epinai - Saint - Luc , Marquis de
Lignery , Lieutenant Général des Armées , Gouverneur
de Perone , Roye & Montdidier , commandant
la Maiſon du Roi , tué à Nerwinde en
1693. Le Comte d'Epinai- Saint - Luc d'aujourd'hui
, eft fon petit - fils . La Maiſon d'Epinai - Saint-
Luc eft ancienne & illuftre elle a produit un
Grand Maitre d'Artillerie, un Maréchal de France,
des Gouverneurs de Province , & quatre Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit . Marie Jacquier de
Fontenay , fille de Philippe Jacquier d'Hemecourt
*& de Therefe Herinx fut mariće en 17 : 8 à Joſephe
de Ste Marie d'Agneau , maiſon noble &
ancienne de Nora andie , qui poflédoit il y a plus
de 250 ans les charges de Lieutenans généraux
de la Baffe Normandie. De ce mariage font fortis
deux enfans qui ont été Pages du Roi. Elifabeth
:
206 MERCURE DE FRANCE.
Jacquier de Sully a épousé en 1731 Jofeph de
l'Aubanie , neveu du Lieutenant Général de ce
nom , célébre au commencement de ce fiécle
par la défenſe de Landau. Leur fille unique a été
mariée à M. le Comte de Luberfac- Savignac
dont la nobleffe eft très- ancienne dans la Province
du Limofin . Enfin , Philippe Guillaume Jacquier *
fut reçu Confeiller au Parlement , en 17 32. Il a
époufé , en 17 36 , Louife - Magdelaine Hatte , &
a recueilli toutes les fucceffions de fes père , mère
& oncle , en vertu d'une donation faite entre-vifs,
dans l'année 1741 , par M. de Bobigny , en fa
faveur ; il n'étoit refté de ce mariage qu'une fille
unique. Cette riche héritière avoit été mariée le
14 Avril au Comte de Laval , fils du Duc de Laval-
Montmorency , Chef du nom & des armes de
la Maifon de Laval , Lieutenant Général des Armées
du Roi , & c. & de Marie -Jacqueline- Hortenfe
de Bullion Farvaques , fille du Marquis de
Farvaques , Lieutenant Général des Armées du
Roi , Gouverneur du Maine , & Chevalier des
Ordres.
Meffire Louis-Gui- Guérapin deVauréal , ancien
Evêque de Rennes , Abbé de l'Abbaye Royale de
Jouy , Congrégation de Saint Maur , Diocèfe de
Sens ; de celles de Molefme , Diocèse de Sens
de Saint Aubin , Diocèle d'Angers ; & de Saint
Saron , Diocèfe de Meaux , toutes du même or
dre de S. Benoît ; Maître de la Chapelle Mufique
du Roi ; ci- devant fon Ambaſſadeur Extraordinaite
près de Sa Majefté Catholique , Grandd'Eſpagne
, & l'un des Quarante de l'Académie
* Vidame de Viels - Maifons , Seigneur de Bobigny-
Joui , Villeblevin , Belle- Affife , &c. Tou
tesces Terresfont dans la famille depuis cent vingt
Ans.
JUILLET. 1760. 207
Françoife , eft mort à Nevers le 17 Juin , âgé de
foixante-dix ans.
Le Marquis d'Anjony de Foix , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , eft mort en fon Châseau
d'Anjony le 28 , dans la quatre- vingt- quinziéme
année de fon âge.
Melfire Henri-François de Colombe du Lys ,
Chanoine de Champeaux & Prieur de Coutras
mourut en cette Ville le 29. Il étoit le dernier
mâle de la race de Jeanne d'Arc , fi célèbre dans
l'Hiftoire , fous le nom de la Pucelle d'Orleans.
M. de Mirabeau , ancien Secrétaire perpétuel
de l'Académie Françoife , eft mort le 7 de ce mois ,.
âgé de 8 ans. Il étoit fils d'un Ecuyer du Roi..
Après avoir été élevé dans les Caders , il fervit
dans le Régiment de Champagne , & fit fes premieres
Campagnes aux fiéges de Mons & de Namur
, c'étoit un homme d'une grande érudition
Ses Traductions de l'Ariofte & du Taffe , qui lui
ont fait beaucoup d'honneur , font pourtant les
feuls ouvrages que fa modeftie connue lui ait permis
de nous laiffer. Il avoit été Secrétaire de feue
S. A. R. Madame , Ducheffe d'Orleans , femme
du Régent. On ne fçauroit donner trop d'éloges
à la douceur de fes moeurs , à fon jugement , &
à ſon caractère : il a emporté l'eftime & les re
grets de toutes les perfonnes qui l'ont connu.
Le 28 du mois dernier , fut élue Abbeffe de
Finfigne Eglife Collégiale & féculiere de Notre-
Dame de Bouxieres près de Maney en Lorraine ,
Madame Charlotte Sidonie Rofe , Comteffe de
Gouffier - Thois , Dame & Chanoineffe dudir
Chapitre fille de feu Meffire François- Louis ,
Marquis de Gouffier-Thois , Baron des Baronnies
de Catheux & Doué , & de Madame Armande-
Louife de Gouffier- Caravas , Comteſſe de Paſſavant
, Baronne de la Chaffée , & Defaubier en
208 MERCURE DE FRANCE.
Poitou. Cette Election a été faite d'une voix unanime
par la voie du fcrutin , ainfi que l'avoit été ,
en 1716 , celle de feue Madame Anne- Marie, Comteffe
d'Eitz d'Ottange,& de même les précédentes,
conformément aux droits & Priviléges du Chapitre
de Bouxieres , dep is près de neuf fiécles
fans trouble & fans interruption . Il eſt à remarquer
que la défunte Dame Abbelle avoit été apprébendée
à l'âge de 3 ans , & qu'elle a vêcu 95
ans 6 mois ; elle étoit depuis longtems la plus
ancienne Chanoineffe du Monde , & elle en a
toujours été la plus refpectée & aimée par les
rares qualités de fon âme & de fon efprit .
Avis au Public fur la feconde Lotterie de la
Souveraineté de BOUILLON.
Les Entrepreneurs de cette Lotterie donnent
avis au Public , que le peu de recette qu'il y a
eu , ne leur permettant pas de la mettre à exécution
, & de remplir leurs projets , ils rembourferont
le montant des fommes qui ont été payées
par ceux qui ont pris des billets de ladite Lotterie
; ceux qui y font intérellés font priés de vouloir
bien remettre les billets qu'ils ont entre les
mains , à ceux qui les leur ont délivrés ; on leur
rendra en totalité les fommes , qu'ils auront
payées.
L'empreffement avec lequel les Entrepreneurs
fe font déterminé à remettre au Public les fonds
qu'ils ont reçus , autfitôt qu'ils ont reconnu qu'il
n'étoit pas poflible d'effectuer le tirage de la Lotterie
, leur fait efpérer que lorfque dans des circonftances
plus heureufes il fera établi une nou
velle Lotterie fous l'autorité de Son Alteffe Monfeigneur
le Duc de Bouillon , le Public voudra
bjen s'y intéreller. Il doit être convaincu par la
JUILLET. 1760 . 209
Conduite auelle des Entrepreneurs , de leur
bonne fui & de leur exactitude à remplir leurs
engagemens.
M. le Marquis de Turbilly ayant préfenté à
l'Académie Royale des Sciences , fon Ouvrage fur
Les défrichemens , cette Compagnie n'a pas crû
pouvoir mieux témoigner le cas qu'elle faifoit de
ce préfent , qu'en accordant à l'Aureur l'entrée à
fes affemblées , & la qualité de correfpondant ,
qu'elle lui a confiee dans l'aſſemblée du 21 du préfent
mois de Juin.
LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre
en date de Montauban du 12 Fevrier
1760 , inférée au Mercure d'Avril.
ONSIEUR ,
Permettez -moi de prendre la défenſe du Compilateur
des Piéces fugitives &c. Vous le blâmez
Monfieur , d'avoir inféré dans fon Recueil les jugemens
de M. de Bezons , dont il compare ,
dites-vous, ( ou lui faites-vous dire ) les opérations
à celles de M. de Caumartin .
>> On donne ici ( je copie ayant le livre fous les
> yeux ) les généalogies dreflées d'après les jugemens
rendus par M. de Bezons , Intendant de
cette Province ( le Languedoc. ) Les articles J
font faits avec le même foin que ceux du No-
>>biliaire de Champagne , & y font réduits d'après
>> leurs bornes effentieiles . Le Compilateur , ce
me femble , ne prétend pas dire que M. de Bezons
ait apporté,dans fes jugemens,le même ſoin & le
210 MERCURE DE FRANCE.
même fcrupule que l'intendant de Champagne
dans les fiens . J'entens que lui , Compilateur , a
donné aux extraits qu'il a faits des jugemens la
forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. Je
ferois bien tro pé fi ce n'eſt là ſa penſée.
» Ces jugemens , qui font des piéces périodi-
" ques , affurent l'état de la Nobleffe de Langue-
> doc , & la font connoître d'une maniere qui
>> n'eft ni douteufe ni équivoque.
Il y a vraiment quelque chofe de trop dans
ces dernieres expreffions , furtout après le jufte
reproche de M. de Bafville , fur la facilité de fes
prédéceffeurs. Le Compilateur eft excufable de
n'avoir lu le Mémoire de ce grand Intendant,
rapporté par extrait dans l'état de la France , par
le Comte de Boulainvilliers ,ou, s'il l'a lu, le trait lui
a échappé. Il n'a pas mérité , à mon avis , le reproche
que vous lui faites d'avoir rerni une ſeconde
fois l'éclat de la vraie Nobleſſe , en faisant
revivre un ouvrage que le mépris le plus fondé
fembloit avoir anéanti . Le Public , qui n'a que
des idées confules fur les filiations & fur les allian
ces des vrais Nobles , furtout de ceux dont les
familles font tranfplantées , s'éclaircit au moyen
de ces jugemens ; & les gens verfés dans la partie
généalogique , peuvent , à l'aide des connoiffances
qu'ils ont , juger fi le relaxe eſt de grace
´ou de juſtice.
Tout le monde fait , dites- vous , Monfieur , que
la bonne Nobleffe de Languedoc ne fe fert jamais
du relaxe de M. de Bezons ; elle fait bien.
Moi-même je me cite , parce que je garderai
l'Anonyme bien décidément ) moi- même dans
l'occafion je me fuis fervi de mes titres de préférence
au jugement de M. de Bafville , lequel
rappelle une Ordonnance que j'ai auffi de MM.
les Commiffaires à la recherche des francs-fiefs,
JUILLET. 1760 .
218
Il y a des Gentilshommes , ajoutez-vous , qui
n'ayant pas été recherchés , ne font pas infcrits
fur ce prétendu Catalogue des Nobles ( le terme
deprétendu me paroît un peu hazardé ) il faudroit,
pour qu'il fût un terme propre , que les deux tiers
au moins des jugemens de M. de Befons , fuffent
de faveur , ce que vous auriez peine à prouver
Monfieur. Mais n'arrêtons pas fur un mot : permettez-
moi , Monfieur , d'obſerver que l'oubli des
traitans , à moins d'être , ou d'avoir été dans le
cas des exemptions portées par l'édit , n'eft pas
avantageux aux familles dont les titres n'ont été
ni vérifiés , ni difcutés , & qui ont quitté le berceau
de leurs peres.
Il en eft d'autres ( Gentilshommes ) qui , dites
vous Monfieur , n'ont produit que les preuves de
quatre générations & qui remontent par de bons
actes , jufqu'en 1100 .
Le filence du Compilateur eft légitime : il igno
roit ces actes , & en eût-il été inftruit , il fe feroit
bien donné de garde de les confondre dans fes
extraits . Mais pour les diftinguer , il les eût fans
doute placés dans des notes léparées du corps de
Pouvrage , ou marginales.
Tout le monde fait ( ce font vos termes ) que
la plupart des Gentilshommes fe faifoient décharger
fur le premier titre qui leur tomboit
fous la main. De là vient que des meilleures
Maiſons de la Province ne remontent qu'au pre
mier , deuxième ou troifiéme degré.
Oh pour le coup , Monfieur , vous prenez vo
tre opinion pour celle du Public. Il vous fera difficile
, peut-être même impoſſible , de le ramener
à la vôtre. Quoi la fureur des ennoblis fera -t - elle
de n'avoir jamais commencé leur nobleffe , &
d'en cacher le titre primordial jufqu'à l'extrême
néceffité ? tandis que des Gentilshommes de Race
212 MERCURE DE FRANCE.
auront négligé la production des titres qui la
leur affurent. Cela eft infoutenable , Monfieur . Je
fuis convaincu que la plûpart fe font bornés aux
termes de l'Edit . Mais je n'en connois point qui
n'y ayent pas voulu fatisfaire ; & certainement
la peine d'affembler des titres fuffifans étoit fi légère
, leur recherche fi peu difpendieufe , qu'il
n'y avoit lors de la recherche, qu'un fiécle à remplir
pour être confirmé dans la poffeffion d'une
Noblent de Race
Je me flatte , Monfieur , que l'Auteur du Mercure
aura a mon égard , la même complaifance
qu'il a eue pour vous . J'ofe croire , que vous
n'improuverez point oppofition de mes fentimens
aux vôtres , pénétré des louables motifs
(je euque ici vos expreffions & m'en honore ]
qui femblent vous nimer , je crois devoir détruire
la confiance que le Public pourroit prendre à
vos opinions. Elle m'ont féduit d'abord ; l'examen
en a enfuite éffacé l'impulfion . Vous me
par lennerez cet aveu & la liberté que je prends
de vous l'écrire. J'ai l'honneur d'être , &c .
AVIS.
LABBE , prend Penfionaires des deux féxes ;
mala les infirmes & en démence . Il demeure rue
de la Clef , au coin de la rue Tripellay , Fauxbourg
S. Marceau , dans une très - belle Maiſon ,
grande Cour & beau Jardin , dans un air très -falubre.
11 fe contente d'un prix raisonnable.
LAD MOISELLE HENRIET , qui demeuroit cidevant
à l'Arcenal , tient préfentement fa fabrique
de Chocolat chez le fieur Bertaut , rue S Antoine ,
au coin de la rue fercée , au Magazin général
des Eaux Dardel ; & c'eft maintenant le feul eng
droit où le débite ce Chocolat.
JUILLET. 1760. 273
La veuve de M. MICHEL - ANTOINE BELLOSTE ,
Médecin de Turin , fils unique du célébre M. Auguftin
Belllofte , Premier Chirurgien de S. A. R.
Madame de Savoye , Auteur des fameuses Pilules
mercurielles , dites Bellofte , dont la renommée
eft fi grande en France , en Italie , Angleterre , &
la plupart des Pays de l'Europe , pour les cures
éclatantes qui fe font faites & le font journellement
, defquels on poura fe convaincre en li
fant le Traité du Mercure , écrit par M. Bellofte
même , & en parlant aux perfonnes qui en ont
fait ufage , ( s'entend toutefois ceux qui en auront
eu des véritables ; ) car nonobftant les ordresprécis
du Roi , qui défend à tout autre qu'à la fufdite
veuve , ou à fes véritables correfpondans qui
feront prépoles par elle- même , de difer buer les
pilules de Bellofte , la fufdice veuve voit non fans
chagrin , que quantité de perfonnes en débitent
fous fon no , & defquels elle ignore même
les noms , ce qui prouve qu'ils n'ont aucune correfpondance
avec elle La veuve s'eft cruë obligée
pour le bien du Public , de l'avertir que l'on
abule de la bonne foi , outre le rifque qu'il y a
à faire ufage d'un reméde préparé par des perfonnes
qui font obligées d'emprunter le nom d'au
trai , pour faire valoir leur marchan life , & accréditer
un reméde falcifié aux tépens d'une famille
entiere , dont il cauferont la ruine totales
car les fautes Pilnles dites de Bellofte , feront infenfiblement
perdre par les mauvais e fers qu'ils
profuifent, les vraies . Ainfi que chacun fojt averti
que les véritables fe diftribuent chez la veuve Bel
lofte à Paris, demeurant dans la maison neuve de
S.Sulpice.fur la Pace-près ladite Pglife.Quicor que
fouhaitera fçavoir les noms de fes vrais corref
pondans , s'adreffera à elle- même.
14 MERCURE DE FRANCE .
APPROBATION.
J'At lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le fecond Mercure du mois de Juillet 1760 , &
je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 14 Juillet 1760. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREMIER.
E.PITRE fur la Santé , à M. de Montulé ,
pendant la convalefcence. Page f
Qu'il eft dangereux de mentir ! Nouvelle
Angloife.
Vers a Mile Puvigné , fur fa maladie , &
fur fa retraite.
Le Palmier & l'Oranger , Fable. A M. le
Comte de...
Leçon d'Amour ,
17
38
60
à Mlle *** par M. L. de P. 42
Le Saut de Leucade
, traduit de l'Eſpagnol
du Pere Feijoo .
Enigmes.
Legogryphes.
Chanfon.
44
68 & 69
70 &71
73
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire des Révolutions de l'Empire de Raffe
, par M. la Combe , Avocat.
74
JUILLET. 1780. 275
Difcours prononcé à l'Ecole Royale Militaire
, à l'Ouverture du Cours de la Langue
Françoiſe. Par M. B **** .
Lettre d'un Voyageur , à M. Fréron.
Lettre , à l'Auteur du Mercure.
Lettre , à l'Auteur du Mercure.
Séance de MM. les Maréchaux de France ,
au Siége général de la Connétablie & Maréchauffée
de France , à la Tabie de Marbre
au Palais , à Paris .
Annonce des Livres nouveaux .
89
95
ΙΟΙ
106
117
129 &fuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
THEOLOGIE.
Preuve métaphysique de l'Exiſtence de
Dieu.
PHILOSOPHIE.
Lettre à l'Auteur des Réfléxions critiques ,
fur le fyftême de l'Attraction .
HISTOIRE NATURELLE.
133
135
Addition au Projet fur les Foffiles de France. 137
Lettres à M. Dallet , fur fon Projet de faire
connoître les productions foffiles de la
France.
PHYSIQUE.
Erreurs communes , fur le choix de l'eau à
boire.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
139
14
MÉDECIN E.
Lettre , à M. De la Place , Auteur du
Mercure. 161
216 MERCURE DE FRANCE.
ARTS AGRÉABLES .
MUSIQUE.
Hymnologie , ou Hymnes , & Profes du
Breviaire de Paris , &c.
PEINTURE.
Avis fur la Peinture Eludorique.
GRAVURE.
Explication de l'Eftampe gravés par le feur
Noël Lemire , d'après le deffein du fieur
François Devoge , Peintre , dédié par lui
à M. Daviel , Chirurgien du Roi.
Opéra.
ART. V. SPECTACLES.
171
182
185
189
Comédie Françoiſe.
190
Comédie Italienne. 191
Opéra- Comique.
ibid.
ART. VI . Nouvelles Politiques. 192
Lettre à l'Auteur anonyme d'une Lettre en
date de Montauban & c.
Avis divers.
209
212
Fante d'impreffion éffentielle à corriger à la page
15 , dupremier volume de Juillet.
Les Artifans d'Athènes , lifez les Artiſtes , comme
dans tout le refte de l'Hiftoire
1
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à- vis la Comédie Françoile.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI .
A O UST. 1760 .
Diverfité , c'eft ma devife . La Fontaine.
Cochin
Shesin
1
Chez
A PARIS ,
( CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT, quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
1
1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du
Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier , Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch, à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreſſer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à
M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abon
nant , que 24 livres pourfeize volumes
à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou qui prendront les frais du port
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'est- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les
Libraires des
provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci-deſſus.
A ij
Oa fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
De la Place , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Le format , le nombre de
volumes & les conditions, font les mêmes
pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
A OUST. 1760 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE de M. D' ARNAUD ,
M. DE LA PLACE , Auteur du
LE
MERCURE.
E MERCURE , Monfieur , étant au
nombre de ces Journaux qui font les
dépôts du fentiment ainfi que de l'efprit ;
je me flatte , à ce premier titre , que vous
ne refuferez pas d'inférer dans un de vos
recueils un ouvrage auquel mon refpect
& ma reconnoiffance pour un des plus
Août, A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
auguftes Souverains de l'Europe peuvent
feuls donner quelque prix ; c'eft une Ode
adreffée à Sa Majefté le Roi de Dannemarc
, à l'occafion de la naiffance de
Son A. R. le Prince Frédéric , fon fécond
fils. Je la compofai en Allemagne ; j'étois
d'autant plus engagé à la rendre publique
, que j'ai reçu des marques diftinguées
de l'indulgence & de la bonté de
S. M. Danoife : la protection généreufe
& éclairée qu'Elle accorde à tous les talens
, lui fait répandre fes bienfaits fur
ceux qui cultivent les Arts avec le moins
de fuccès. La lettre obligeante que S. E.
M. le Baron de Bernfdorff, dont vous
connoiffez le mérite perfonnel , ajouta
aux faveurs du Roi , n'a fait que me les
rendre plus précieufes. C'étoit une invitation
des plus flatteufes pour moi , &
pour la Littérature dont je voudrois augmenter
la gloire , de venir admirer de
près un Monarque qui foutient tout l'éclat
de fa réputation ; je crois ce trait
particulier à fon éloge. Mon retour en
France un malheureux enchaînement
d'affaires domeftiques , la mort de mon
refpectable ami M. le Comte de Frife ,
perte qui me fera toujours fenfible , &
qui m'enleva à moi - même & à cet otium
litterarium fi néceffaire à quiconque veur
"
AOUST. 1760:
penfer & écrire ; toutes ces raifons , qui
ne font que trop
fuffifantes pour m'excufer
, m'ont empêché jufqu'à préfent de
m'acquitter d'un devoir , un des plus effentiels
peut- être que j'euffe à remplir. Je
ne facrifie donc point en ce moment à
ma vanité ; je connois affez mon art pour
en fentir toutes les difficultés ; & pour
favoir que des vers , françois furtout , ne
peuvent être affez corrects ; que l'élégance
la plus fcrupuleufe , en doit être le
premier mérite : mais je fuis forcé de
n'écouter que la reconnoiffance. C'eſt
elle qui m'impofe aujourd'hui la loi de
foumettre mon Ode au grand jour de
l'impreffion. J'ai cherché à la rendre intéreffante
, en y répandant des traits de
l'Hiftoire de Dannemarc revêtus du coloris
de la Mythologie propre à cette
Nation. Nous revoyons tant la vieille fable
de Jupiter , qu'Odin ne pourra manquer
d'exciter du moins le plaifir de la
curiofité il y a du mérite , quelque foible
qu'il puiffe être , à préfenter aux yeux
de nouveaux tableaux. J'ajouterai même ,
que j'avois recueilli quelques matériaux
fur l'ancienne Religion des Peuples du
Nord ; & que j'étois dans le deffein d'en
faire ufage, quand j'ai appris que M.Mallet
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
m'avoit prévenu. Ce que j'ai lû de fon
ouvrage m'a donné lieu de n'être point
fâché d'avoir abandonné ce travail. Indépendemment
de fes talens , reconnus ,
M. Mallet eft à la fource des connoiffances
néceffaires à la perfection de fon
entreprife ; je l'applaudis donc de tout
mon coeur , perfuadé que nous devons
aimer les Lettres pour leur propre gloire
, & non pour notre vanité.
Vous favez beaucoup mieux que moi ,
Monfieur , que le genre de l'Ode eft
extrêmement varić je me fuis étendu
dans celle - ci plus que dans une Ode
fondée fur le pur enthouſiaſme ; il s'agiffoit
d'attacher , pour ainfi dire , les
premiers regards d'un Prince naiffant ſur
' Hiftoire de fon Pays , & d'appuyer le
précepte de l'exemple. C'eft à vous à
juger fi j'ai eu raifon de préférer le langage
de la mâle vérité , la hardieffe de
l'inftruction à l'imitation groffière & triviale
de l'Eclogue de Virgile , Sicelides
Mufe ; ridicule où tombent nos Verfificateurs
, à chaque naiffance de Prince . C'eſt
ce qu'ils appellent beautés poëtiques , &
ce que les gens fenfés traitent de non
fenfe ,, pour rifquer une expreffion Angloife
qu'on ne peut guères rendre en
AOUST. 1960. 9
notre Langue que par le mot de galimathias
, ou de fons vuides de fens.
Pope , eft le feul Pocte que je fache ,
depuis l'Auteur Latin , qui ait tiré parti
de ces lieux communs dans fon Eclogue
intitulée le Meffie , où il a encore beaucoup
plus emprunté d'faïe , bien audeffus
de Virgile pour le fublime d'images
& l'énergie de pensées.
Je me fuis trouvé dans le cas indifpenfable
, de groffir mon Ode de notes ; la
Mythologie Danoife n'étant point affez
familiére à la plupart de nos Lecteurs
François . Ce feroit bien ici l'occafion de
vous confulter fur l'emploi du rithme
dans l'Ode ; de vous demander , fi à l'exemple
des Anglois , dont la Littérature
vous eft fi connue , nous ne pourrions
pas faire des ftrophes à mefure inégale ,
& éviter par-là ce retour fariguant &
monotone de la même mefure que ces
mêmes Anglois comparent judicieufement
à un carillon uniforme de cloches .
Je pourrois encore vous prier de faire
revenir * notre Public d'un préjugé que
* Le Publie, dont il eft ici quetion , vantera l'O
de à lafortune , qui n'eft qu'une riche amplification
d'un excellent Ecolier ; l'Ode à la Veuve ,
qui réanit, deux tons difcordants , le gracieux & le
plaifant ; celle far la Naiffance du Duc de Breta
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
je trouve répandu . On s'efforce de nous
dire que les III & IV livres des Odes du
célebre Rouffeau doivent être mis au
nombre de les mauvais ouvrages , de fes
Comédies fi médiocres . Vous devriez ,
dans l'occaſion , vous charger du foin de
faire obferver à ce même Public qu'il y a
peut - être plus de poefie , plus de fublime ,
& de ce que les Latins nommoient mens
divinior , dans ces dernieres Odes que
dans les premieres ; en convenant pourtant
qu'elles font beaucoup moins correctes
pour la Langue. C'est une onde
qui jaillit & s'élève avec force , mais
moins pure que lorfqu'elle n'étoit qu'un
fimp le ruiffeau. Mais je m'égare dans des
difc uffions trop longues pour une Lettre
où je dois me borner à vous répéter l'affu
ance de l'eftime refpectueufe avec la
uelle j'ai l'honneur d'être & c.
9
Ene , où la Poëfie eft en querelle avec la Raiſon ;
& qui , à propos d'un Prince de France , vous ex-
Po fe le Crocodile ne troublant point les eaux du
Nil , les lions bondiffant avec les agneaux: peintures
auffi abfurdes que déplacées : & perfonne
ne par le de l'Ode à M. le Comte du Luc , le chefd'envre
de la Poène Françoife ; de l'Ode aux
Princes Chrétiens , qui n'eft pas moins fublime
de celle enfin au Prince Eugène , le modéle de
énergie & de la Nobleffe ; on y pourroit ajouter
Odefur la bataille de Petervaraden.
AOUST. 1730: II
ODE
A S. M. LE ROI DE DANNEMARC
fur la Naiffance de S. A R. le Prince
FREDERIC.
PERE
ERE ( a ) de l'éloquence & de la Poësie ,
Jadis au rang des Dieux du Danois adorés ,
Par qui de fes héros les exploits confacrés
Triomphoient ( b ) du Dragon , & de ſa jalouſie !
Toi , qui près ( c ) d'Odin étonné ,
Elevois le courage ( d ) au Valhall fortuné ;
( a ) Pere de l'Eloquence . Brag , Dieu de l'Eloquence &
de la Poéfie , adoré des anciens Danois, Dans les feftins
folemnels , on finiffoit par boire le Bragarbott , c'efi- adire
, la coupe en l'honneur du Dieu Brag.
(b ) Du Dragon. Le Dragon noir , étoit le Pluton de la
Mythologie Danoiſe ; c'étoit la Divinité mal faiſante .
(c) Près d'Odin . Odin , felon la même Mythologie ;
étoit le premier des Dieux. Ce Dieu Odin , avoit été un fameux
Magicien , le Numa des Danois.
(d ) Au Valhall. C'étoit le Paradis du Dieu Odin. Il
n'y avoit que ceux qui mouroient à la guerre , ou de quel.
ques bleffures , qui puffent y être admis. On n'eft pas d'accord
fur le lieu où ce Palais étoit fitué ; les uns le placent
dans la ville d'Afgard en Scithie, d'autres , dans les Cieux ,
d'autres , dans l'air , d'autres , enfin , dans un antre fou
terrain ; ce dont on convient , c'eft que l'or & les diamans
n'y étoient pas épargnés . C'eſt ainfi que , de tout tems ,
hommes ont attaché fur les idées qui doivent être les
plus fpirituelles , l'empreinte groffiére de leur fens. Le Vale
hall n'eft pas plus ridicule & déraisonnable que l'Olimpe ,
les champs élifés , le Paradis de Mahomet,
les
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Fais jaillir dans ta coupe un nectar plein de flâmė;
Que je boive à longs traits ta divine fureur :
Puiffes-tu me prêter tous les feux de ton âme ,
Toi- même tout entier t'épancher dans mon coeur !
Le Cédre , antique fils du Temps & de la Terre ,
Dont les pieds vont le perdre aux voûtes des Enfers
,
Qui ſemble fur un front , vainqueur des noirs Hyvers
,
Affeoir le lourd fardeau du féjour du Tonnerre ;
Orgueilleux de nouveaux appas ,
Pour couvrir le Liban , étend de nouveaux bras :
Le Mont frémit de joie , & fa cine s'écrie :
» Fleurs, Fruits, Ruiffeaux,Vallons, partagez mes
>>tranfports !
>> De l'honneur des mes champs , la gloire eft af-
>> fermie .
Un ombrage nouveau , protége vos tréfors .
Cet Aftre bienfaifant ,l'âme de la Nature ,
Qui dans fes fancs cachés nourrit le diamant ,
D'azur , d'or , de rubis pare le Firmament ,
Et verfe fur nos prez la riante verdure ;
Dans un nuage radieux
Se peint & reproduit fon front brillant de feux,
Pour admirer la Terre en filence s'arrête ;
Dans l'Erébe , la Nuit va rentrer pour toujours.
AOUST. 1760. 13
Terre , un fecond foleil fe léve fur ta tête ;
De beaux jours éternels , il t'affure le cours.
Ta tige , FREDERIC , en rejettons féconde ,
Pouffe un nouveau rameau , s'éleve jufqu'aux
Cieux.
Peut-elle croître affez ? des tyrans odieux ,
Que la race s'écoule & paffe comme l'onde !
Dans les gouffres les plus profonds ,
Que le Temps engloutiffe & dévore leurs noms !
Mais des Rois bienfaifans, de ces Rois qu'on adore,
Dont FREDERIC en lui réunit tous les traits ,
Que la poſtérité s'étende plus encore
Que l'herbe qui couronne & couvre nos marais !
J'entens bruire tes eaux , ô Mer hyperborée !
Du fond de ton abîme , avec un cri vainqueur ;
»Mon Maître , nous dis - tu , de ſa juſte grandeur,
» Voit fe perpétuer , s'établir la durée !
» Le Ciel lui donne un ſecond fils ;
» Un fecond Dieu des mers , à mes flors eft pro-
» mis.
Ce cri frappe la Terre , & l'émeut d'allégreffe .
Un beau jour s'y répand ; ces vaftes ( e ) champs
d'horreurs ,
Où la Nature fombre expire de trifteffe
(e ) Champs d'horreurs. Les terres feptentrionales qui
font fous la domination du Roi de Dannemarc.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sous la glace fondue , ont vu germer des fleurs .
Efprits qui préfidez aux grandes deſtinées ,
des Empires du monde Arbitres fouverains ,
Vous qui tenez la Terre & le Sort dans vos mains !
Quittez pour un moment vos fphères fortunées ;
Et defcendez tous à la fois
Sur ce berceau facré d'où s'élevent les Rois .
Ange du Dannemarc , développe tes aîles ;
Et vous qui de ces Dieux groffiflez le concours ,
(f) Nornirs, de cet Enfant , gardiennes fidelles ,
Chargez de foye & d'or la chaîne de les jours.
Monftres nés du menfonge & de la tyrannie ,
Qui rampez dans les Cours qu'infectent vos poifons
;
Meres des attentats , des lâches trahisons ,
Obfcure Politique , affreufe Calomnie !
Epouvantés d'un jour nouveau ,
Expirez dans la rage au pied de ce berceau.
Toi , Sainte Humanité , fur leur tête écrasée ,
Chafte Vierge , affermis ton régne triomphant;
Que ton lait pur , femblable à la douce rofée ,
S'écoule & fe répande au fein de cet Enfant !
Les yeux d'Achille , à peine ouverts à la lumière,
Cherchent à fe fixer fur l'horreur des combats ;
( f) Nornirs. C'eft ainfi que les premiers Danois appel-.
loient les Parques , défignées toutes trois par cestrois noms,
Vrdr , Verdande & Sckulde.
AOUST. 1760 . IS
Dans fon premier foupir s'exhale le trépas ,
Toute la rage enfin de la fureur guerriere ;
De fa voix , les premiers accens ,
Murmurent du Dieu Mars les arrêts menaçans ;
Déja fon pied fatal a fait gémir la terre ;
Et fon bras , l'inftrument des vengeances du fort ,
Demande un fer fanglant , les carreaux du tonnerre
,
Et brûle de frapper & de lancer la mort.
Le fils de FREDERIC bien plus divin fans doute ,
L'image des vertus refpire leur douceur ;
C'eſt un Héros clément , un Dieu confervateur ;
Qui médite le bien , & qui déja le goûte.
S'il répand des pleurs quelquefois ,
Ce font des pleurs d'amour pour le Peuple Danois
Il appelle en fa main l'olive & la balance ;
Il veut verfer des dons , foulager , ranimer ;
Ou fifon bras naiſſant après un fer s'élance ,
C'est pour venger le Monde & non pour l'opprimer
Mortels, vous connoîtrez le Héros véritable,
Sa fuprême vertu remplira l'Univers ;
Pour lui tous les humains feront facrés & chers ,
Le mérite à fes yeux ſera ſeul préférable ;
De la fouveraine grandeur
Il n'éprouvera point le charme corrupteur ;
Héros , il foutiendra le poids de la Couronne ;
Il ne fera pas Roi , mais un homme immortel ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Soumis aux loix du fort il n'aura pas de Trône ;
Mais il méritera d'obtenir un Autel.
Eh , que font les grandeurs , l'éclat du diadême ,
Auprès de la vertu fublime fans orgueil ?
Elle voit le ciron & l'aigle du même oeil ,
La fimple Vérité fait fa fplendeur fuprême ;
De foi-même elle fçait jouir ,
Rien ne peut la tromper , rien ne peut l'éblouir ;
Elle nourrit fon coeur dans une paix profonde ;
Et foulant à fes pieds le faſte ambitieux ,
Le fceptre altier des Rois , tous les Trônes du
monde ,
Va s'affeoir dans le Ciel , même à côté des Dieux.
(g) Bernsdorff, Beaux arts , vertus , quel nom fort
de ma bouche ?
Je vous peins à la fois & Mécène & Mornai ;
Ma Patrie applaudit à cet éloge vrai ;
Elle a fçu dépouiller ce préjugé farouche ,
Qui fur le mérite étranger ,
Fermant les yeux jaloux , craint de l'envifager ;
Elle envie aux Danois & redemande encore
Ce Miniſtre éclairé , qui ne dédaigne pas
De joindre aux qualités dont fon Pays s'honore ,
(g) Bernsdorff. M le Baron de Bernsdorf eft fait
connoîte parmi nous dans fon Ambaffade. Il est aujours
d'hui un des Miniftres de la Cour de Dannemarc & Gouver
neur du Prince FREDERIC fecond fils de Sa Majeftè
Danoif . Les Arts ont danse Seigneur un foutien éclairé§
& es Gens de Lettres un ami refpe&able .
AOUST. 17%0: 17
L'efprit , les agrémens de nos heureux climats .
Bernsdorff, nou eau Mentor du nouveau Télémaque,
Lui donnera les goûts , festalens & fes moeurs;,
Aux charmes d'Eucharis , à des bords féducteurs ,
Lui fera préférer la fageſſe d'Ithaque ;
Lui montrera la Vérité
Avec toute la force & fa févérité.
Favoris des tyrans , qui dégradez les ames ,
(h) Greppa, vils courtifans , fuyez tous devant lui .
Il faura démêler vos odieufes trames ,
Et ( i ) d'Eric vertueux fe déclarer l'appui.
Muſes , Filles du Ciel , apportez vos guirlandes ,
Ces lauriers qui toujours de fleurs s'embelliront ;
De mon jeune héros venez parer le front ,
Venez lui préſenter vos plus riches offrandes ;
Dans vos doux concerts répété
Que déjà fon nom vole à l'Immortalité !
( h ) Greppa. Un de ces courtifans qui rampent auprès
des Souverains, pour la honte du Trône & le malheur des
peuples. Il penfa bouleverser le Royaume , fous le régne de
Frothon 111. furnommé Auguſte du Nord. 11 abrogea les
loix , & en créa de nouvelles qui ne tendoient qu'à l'oppreffion
des Danois.
( i ) Eric , farnommé le Sage , arriva de Norvége au moment
que Greppa alloit caufer la ruine totale du Dannemarc.
Les hautes vertus du premier , malgré les artifices
de l'indigne favori , pénétrérent jufqu'au Trône de Frothon
, qui eut le bonheur d'ouvrir les yeux , de con oître
la vérité , & de l'aimer dans Eric , dont la faceffe éciairée
rétablit le gouvernement , & triompha de la balle envie
& des cal ales de Greppa.j
MERCURE DE FRANCE.
Il chérira vos voix , il montera vos lyres ,
A côté de fon frere il vous appellera ;
Il faura que le Temps détruit tous les Empires &
Qu'à leur écroulement le vôtre furvivra.
Non , il ne fera pas de ces Princes barbares ,
Refte impur de ces Goths dans la Tèrre rentrés ,
Qui dédaigneux desArts,pour leurs accords facrés
N'ont qu'une oreille ingrate , & des âmes avares
Vile populace de Rois ,
Près de qui le Talent reclame en vain fes droits ,
Diſparus fous la mort , comme l'herbe féchée
Difparoît fous la faulx , ou fous les jeux du vent ƒ
Dans l'urne de l'oubli que ta cendre cachée ,
Laille à peine ton nom s'échapper du néant !
Enfant de la foibleffe , idole du vulgaire ,
Deſtructeur des Etats , & père des forfaits ,
Toi , qui contre les Rois t'armant de leurs bienfaits
,
Du feu de l'encenfoir allumes ta colére ,
Premier Tyran de l'Univers ,
Fanatifme cruel ! va , retombe aux Enfers.
Mon Prince aux Dieux foumis combattra leurs
phantômes ;
Il ofera penſer , pour attendrir fon coeur ;
Avec les yeux du Sage il verra tous les hommes ,
Et ne confondra pas le crime avec l'erreur.
AOUST. 1760 .
Heureux préfent du Ciel , fource pure & féconde ,
D'où s'écoulent , pareils au fleuve bienfaiſant
Qui traîne dans l'Egypte un limon nourriffant ,
Les biens & les plaiſirs néceſſaires au monde ;
Chafte Paix , dont les doux liens
Des Peuples défarmés font des concitoyens ,
Ce héros chérira votre Olive innocente ;
A ces hommes de lang , illuftres affafſins ,
Il laiffera l'éclat d'une gloire éffrayante ,
Ne voulant recueillir que l'amour des humains.
Crains , démon des combats , d'irriter fon cou
rage ,
Odin l'enflammera ' k ) de fon efprit guerrier ,
Il armera fon bras du fatal bouclier ,
Remettra dans fa main le glaive du carnage :
Ce Dieu lui-même , à fon côté ,
Déploira dans les airs ( 7 ) l'étendart redouté ;
Devant lui marcheront (m) les Valkires ſanglantes .
Ombre (n ) de Stercather, tu viendras l'applaudir,
( k ) De fon efprit guerrier. Ceux qu'Odin favorifoit ,
fe préfentoient au combat , poffédés d'une fureur guerriere ,
qu'on appelloit berfeckic.
il) L'étendard rédouté. Le fameux Raunfær ou Réafar ,
l'Oriflamme des Danois ; il étoit chargé de la figure d'un
corbeau , en broderie , travaillé par les filles du Roi Regnerlodbroch.
Ces peuples fe croyoient invincibles , avec
cet étendart .
(m) Les Valkires . C'étoient des filles qui choififfoient
, dans les armées , ceux qui devoient être tués . Elles
habitoient le Valhall.
(n) Stercather fut l'Hercule Danois , femblable à celui
des Grecs à qui l'on attribue les actions d'une infinité de
Héros,
20 MERCURE DE FRANCE.
181
Et de ſes ennemis les âmes gémillantes
Iront dans (0) le Naſtrond ſe perdre & s'engloutir.
Alors , vaillants Danois , nous verrons reparaître
(p) Ces Cimbres indomptés maîtres de leurs deftins ,
Qui défiant les Dieux ainſi que les Romains ,
Pour mourir en héros fembloient toujours renaî
tre :
Les femmes même , fur vos pas ,
Reprendront cette ardeur, cette âme des combats ,
Qui dans leurs faibles mains porta le cimeterre ;
Qui leur fit de leur fein arracher éplorés ,
Ecrafer leurs enfans fous le Char de la Guèrre ,
Et fe donner la mort fur leurs corps déchirés...
Mais où t'égares - tu ? Sur quelle image fombre
Emportes tu les yeux éffrayés de ces traits ,
Mufe amante du calme & du ciel de la Paix ?
A cet azur fi doux , peux-tu mêler quelqu'ombre ?
Chaffe les orages affreux ,
Et replonge la Guerre au gouffre ténébreux ;
Le fils de Frédéric eft une belle aurore
(0) Le Naftrond, la demeure du Dragon noir , l'imagigination
qui avoit cree un Paradis n'avoit pas eu plus de
peine à inventer un Enfer.
(p) Ces Cimbres. C'eft un des morceaux les plus brillants
de PHiftoire Romaine : Marius fit un horrible carnage de
ce Peuple de Héros. Les femmes qui les avoient fuivis, écraferent
leurs enfans fous les roues des chariots , & s'étranglerent
fur leur corps ; elles aimerent mieux donner la mort
à ces innocentes victimes , que de les voir tomber dans les
mains des Romains pour fubir Pignominie de l'esclavage.
AOUST. 1760. 21
Qui , loin de nous ravir la premiere clarté ,
Promet au Dannemarc un jour plus pur encore ,
Délices de la Tèrre & de l'humanité.
Tribut du vil Flatteur & de fa perfidie ,
Titres par qui les Grands penfent nous attacher ,
Que la Vérité même accourt leur arracher ,
Quandapeine au tombeau leur cendre eft refroidies
Noms arrogans & faftueux ,
Bien au- deffous de l'homme vertueux ,
Menfongère fplendeur , des ténébres ſuivie ,
Loin de lui mon Héros fçaura vous rejetter ;
Le nom (q ) de Dana- aft fera fa fcule envie
C'eſt là l'éloge feul qui pourra le flatter.
Le Vieillard , entouré de ſa naiſſante race ,
De les yeux expirans , laiffant couler des pleurs ,
Pour fon coeur prèfqu'éteint encor plein de dou+
ceurs,
Al'afpect de ce Prince , & de fa noble audace ,
Dira d'une touchante voix :
» Vous revoyez, mes fils, le meilleur de nos Rois !
>> Ainfi fut FREDERIC , l'amour de la Patrie ,
»Voilà ſes traits , fon port , fa douce Majefté ,
» Voilà cette belle âme au fentiment nourrie ,
»Où s'étoit peint le Ciel dans toute la bonté !
Soyez les premiers fons qui frappiez ſon oreille ,
( q) Dana aft . Ce nom fignifie délices des Danois.
22 MERCURE DE FRANCE.
Cris d'un Peuple qui vante & bénit à jamais.
De fon illuftre ( r ) Ayeul les immortels bienfaits ;
Quelle gloire , Danois , à la fienne eft pareille ?
Difparoiffez , barbares loix ,
Qui de l'humanité violez tous les droits.
Mortel infortuné , qu'elles chargent d'entraves ,
Reprends ta liberté , ce premier don du Ciel :
Ce Roi veut des Sujets , & non pas des Eſclaves ;
Et tous font des enfans pour fon coeur paternel .
Que tes regards naiffans , ouverts fur cette image,
Fils des Rois , dans ton coeur , portent fes traits
divins .
Voilà ce qu'aux Sujets doivent les Souverains ;
Des Sujets , à leur tour , voilà quel eft l'hom
mage.
Jufques dans le féjour obſcur ,
L'Amour à ton Ayeul porte un encens fi pur ;
Son ombre tous les ans vient revoir,vient entendre
Ces fêtes , qui diront à nos derniers Neveux ,
Qu'un Roifut affez grand, affez fenfible & tendre ,
Pour foulever le Sceptre & faire des heureux .
CHRISTIAN,( ) fur ton front attache la Couronne,
Sans craindre que ton frere en puiſſe être jaloux ;
( r ) De fon illuftre Ayeul. Frédéric IV. Bifayeul da
jeune Prince , a rendu la liberté aux Payfans de fon
Royaume , qui avant lui naiffoient efclaves ; ils le célé
brent & le béniffent encore dans des fêtes annuelles.
( s ) CHRISTIAN , frere aîné du Prince FREDERIC,
AOUST. 1760: 23
Tels ( t ) qu'Helgon & Roé , chers Princes , aimez
vous.
'Autel de l'Amitié , fois à côté duTrône,
Oui , tonlaurier fera le fien ,
Et fon modefte éclat , fçaura céder au tién.
CHRISTIAN pour ta gloire , à fa gloire infidéle
Sur tes feuls intérêts , toujours plus affermi ,
Ton plus zélé Sujet , des freres le modéle ,
Il fera plus encore , il fera ton ami.
Si jamais... les Flatteurs, hélas , ont tant d'adreſſe
Les Rois peuvent fi peu fe parer de l'écueil
Où les pouffe à l'envi la grandeur & l'orgueil
Leplaifir de régner touche tant à l'ivresse !
Si jamais tes Peres fameux
Méconnoiffoient leur fils... ton frere courageux
Alors te prêtera fa vertu ſecourable :
C'eftlui qui peu frappé de l'abſolu pouvoir ,
T'ofera préfenter ( u ) l'Egide formidable ,
Et te montrer enfin ta faute & ton devoir,
Qu'ai-je dit?Dans les champs où la riche Amalthée,
De fa corne féconde épuiſe les préfens ,
La Terre ouvrant fon ſein à des fucs malfaifans ,
Du mortel Aconit ſe voit-elle infectée ?
( 1) Tels qu'Helgon & Roé. Roé par un exemple auffi
beau que rare , voulut partager le Royaume avec fon frere
Helgon ; & ce partage du Trône ne diminua rien de l'amour
fraternel .
( a) L'Egide formidable . Les Chevaliers Danois ar
rachérent ainfi Renaud des bras d'Armide. Voyez le
Tassen
24 MERCURE DE FRANCE.
Le Pactole en fon cours altier ,
Parmi l'or de fes flots roule-t- il le gravier ?
Le Ciel qu'admire Eden , ce beau Ciel fans nuages,
Qui fait mûrir les fruits , qui peint l'émail des
Aeurs ,
S'eft-il jamais couvert de ténébreux orages ?
Aurore , tu lui dois tes rubis & tes pleurs !
Le fang de FREDERIC n'eft pas fait pour produire
( x ) Des Lothers , des tyrans , des guerriers
odieux ;
Non, ce ne fera point un torrent furieux ,
Dont le débordement demande à tout détruire ;
Qui des digues rompant l'éffort ,
Roule en tous lieux l'éftroi , le ravage & la mort ;
Ce fera l'heureux cours d'une fource féconde
Qui groffit , fe répand par différens canaux ,
Apporte les bienfaits , la vie avec fon onde ,
Couvre un vafte pays de les fertiles eaux.
Conſervez donc , grands Dieux , cette Tête ſacrée ,
Eclairez-la toujours d'un rayon favori ;
Voeux que j'ofe former pour cet Enfant chéri ,
Avec mon pur encens , montez vers l'Empirée.
O Ciel , que ce tendre Arbriffeau
Croiffe , s'éleve , & foit le cédre le plus beau!
Que des peuples entiers s'afféyant fous fon ombre ,
( x ) Des 1 others , III Roi de Dannemarc , le plus
Cruel des tyrans ; il fut mis à mort , & dans une telle exéexation
, qu'aucun Prince Danois n'a voulu porter ſon nom .
Y refAOUST.
1760 :
Y refpirent la paix , des jours délicieux !
Qu'il foit chargé de fruits , & de rameaux fans
nombre.
O Dieux , recevez-vous ma priere & mes voeux ?
Quel jour brillant me frappe ? Un globe de lumière
Se développe ... s'ouvre à mes regards furpris !
Du céleste ( y) Valhall j'admire les lambris ,
Son éclat éblouit ma trop foible paupière.
Grandes ames des Suenons , ( z )
Des fages Valdemars , des Canuts , des Frothons ,
Des palmes dans la main , de lauriers couronnées ,
Je vous vois fouler l'or & l'azur ſous vos pas:
De l'Empire Danois , peſez les deſtinées ,
Et déployez fur lui vos tutélaires bras .
Sur un trône , au- deffus des voutes éternelles ,
Devant qui tout s'abaiffe , eft le fuprême Odin.
(y) Du céleste Valhall . Qu'on fe fouvienne que l'or &
les diamans y étoient répandus avec profufion , comme
dans nos Palais de Fée.
(2) Des Suenons. Parmi les Suenons , Rois de Danil
y en eut un qui protégea & cultiva les Belles-
Lettres , autant que l'ignorance de ce tems pouvoit le pernemarc
,
mettre.
Des fages Valdermar. Valdermar le Grand &
Valdermar le victorieux ; ils furent les premiers Rois Légiflateurs.
Ils recueillirent les Loix des Cimbres & des
Danois.
Des Canuts. Il y en a eu pluſieurs . Canut II , furnommé
le Grand , fut Roi d'Angleterre , de Dannemarc
& de Norvége.
Des Frothons. Le Dannemarc compte auffi plufieurs
Rois de ce nom. Frothon III. fut un grand Ro..
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ses deux couriers allés ( a ) Munnin , le
prompt Hugin ,
Des plus lointains climats lui portent des nouvelles,
Les deftins vont le révéler ;
Sa bouche s'ouvre , Odin lui- même va parler.
Vents , reftez enchaînés , mer , que les flots s'ap
pailent.
Il impofe filence , & tout céde à fa loi ;.
Les mondes attentifs s'arrêtent & fe taifent ;
Ecoute , Dannemarc ton Dieu s'adreffe à toi.
Reconnois mes bontés, ô ma fille , ( b ) ô Cimbrie!
» C'est moi qui pour combler tes célestes bienfaits,
>>Pour affermir ta gloire , accorde à tés ſouhaits
>>Ce nouveau rejetton de ta tige fleurie ,
>> Digne appui d'un frere adoré ,
» De qui , par mes décrets , le régne eft affuré,
>> Il fera l'ornement , l'amour de tes Provinces ,
Il aura la grandeur , les vertus ( c) de Brunfvic ,
» Tu reverras en lui tes plus illuftres Princes ,
>> Tous les héros enfin , il fera FRÉDÉRIC ,
( a ) Munnin , le prompt Hugin. C'étoient les noms de
deux corbeaux qui fe pofoient fur les épaules du Dieu Odin.
Il les envoyoit tous les matins parcourir le monde , & ils
lu en rapportoienr des nouvelles à midi ; Hugin lignifie la
penfée , Minnin , la mémoire ; il faut croire que le créa
feur de la Mythologie Danoiſe avoit des idées d'Iris &de
Mercure.
( b ) Cimbrie. Le Dannemarc s'appelloit Cimbrie.
(1) De Brunfvic. Aycul maternel du Prince Frédéric
AOUST. 1760. 27
Qu'il le foit , mais grands Dieux , confervez fon
modèle ;
Puiffe toujours le pere embraffer fes deux fils !
Sur la mere , (d) Freya , verfe tes dons chéris ,
Protége ton image , & la rend immortelle .
Et vous enfans fi defirez ,
J'entens vos premiers fons , vous ne demanderez'
Qu'à rejetter au loin ( e ) la coupe de mémoire,
Qu'à ne boire à jamais que dans (f celle des Dieux ,
En faveur de ce pere environné de gloire ;
Et votre amour encor ſurpallera mes voeux.
Par les hardis fentiers de Pindare & d'Horace,
Ainfi , grand Roi , ma mufe avec témérité ,
S'appuyant de Bernsdorff & de la vérité,
Julques à FRÉDÉRIC éléve fon audace .
Du foleil le fils orgueilleux
Ofa franchir le Ciel dans fon char lumineux :
11 tomba ; dans fa chûte il écrafa l'Envie .
Un feul jour , Phaeton domina dans les airs ;
La terre fut ce jour de fa gloire éblouie ,
( d) O Freya. La Déeffe Freya avoit auffi fon Paradis ,
qu'on nommoit la large demeure. Elle préfidoit aux
ames des femmes .
( e ) La Coupe de mémoire . Les anciens Danois , dans
leurs feftins , avoient des coupes confacrées à divers ufages
. La coupe de mémoire ne fe buvoit qu'aux funerailles
des Rois l'héritier s'afléyoit fur un banc , au - devant du
Trône , jufqu'à ce que l'on lui eût préfenté cette coupes
& après l'avoir buë , il montoit fur le Trône.
(f) Celle des Dieux . On buvoit dans cette coupe , pour
demander aux Dieux des graces , ou pour fouhaiter à wa
Prince un régue heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et fon bucher encor éclaira l'Univers .
Né Sujet de Louis , mon premier Roi fans doute ,
Et dans le cours changeant de mes deſtins divers ,
Adeux autres (g ) foumis , toujours libre de fers ,
Aimant ces Souverains que l'Eſclave redoute ,
Dépendant de leurs volontés ,
Refpectant leur pouvoir , chériffant leurs bontés ,'
Marchant fur ce reptile écrasé par eux-mêmes ,
Sur le Flatteur rampant fous le joug abbattu ,
Je reconnois encor pour mes Maîtres ſuprêmes ,
Pour les Maîtres des Rois , les Dieux & la Vertu.
Ce font eux , FRÉDÉRIC , ces Arbitres du Sage ,
Qui reçoivent en toi mon légitime encens :
Mon âme indépendante a dicté mes accens ;
Et c'eft elle aujourd'hui qui te rend mon hom
mage.
Ennemi des Tyrans cruels ,
Dans le fond de mon coeur je brife leurs Autels ;
Et de la même main , plein du même courage ,
Sur leursTemples détruits , j'éleve un Temple aux
Rois ,
Qui du Ciel bienfaifant font la vivante image ;
Et tout entier mon être eft ſoumis à leurs loix.
Mon âme avec tranſport, vers ton Trône élancée,
Contemple , admire , goûte , & vante tes vertus ;
(g ) A deux autres foumis. Le Roi de Pruffe , & enſuite
Je Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
AOUST. 1760. 29
Depuis longtemps aux pieds du moderne Titus ,
Le fentiment emporte & fixe ma penſée.
Ah ne puis-je du même effor ,
S'il fe peut plus rapide & plus ardent encor ,
Jufques à toi voler fur l'aîle du Génie ,
Voir le Héros , le Pere , & le Dieu des Danois ;
De cent yeux , embraffer fa grandeur infinie ,
Et proclamer fa gloire avec autant de voix !
Dieux , qu'un jaloux nuage entoure & couvre
encore ,
Epaiffiffez la nuit qui vous cache aux humains ;
Mais du moins dans un Roi,le préfent de vos mains ,
Souffrez que l'oeil mortel vous voye & vous adore!
Qu'à fes genoux , je puiſſe un jour
Dépofer mes refpects , que dis - je ? mon amour.
Grand Roi, cefeul tribut peut flatter ta belle âme.
Par tes bontés , préviens ce jour trop différé ,
Jette fur mes travaux un regard qui m'enflâme ;
A ce prix éclatant , mes voeux ont aſpiré.
Aveugle Déité , miférable Fortune
Sur l'avare vulgaire , épanche tes faveurs !
Je te foule à mes pieds , & tous ces vains honneurs
Qui n'ont , près du talent , qu'une fplendeur commune.
Germe divin des beaux écrits ,
Paffion du grand homme ,& fon unique prix ,
Bi
30 MERCURE DE FRANCE.
O Mere des ( h ) Klopftoks , des ( i ) Holbergs , des
(k ) Corneilles ,
Gloire ! c'eſt à toi feule à m'infpirer tes feux .
Gloire ! I FREDERIC daigne approuver mes veilles,
J'obtiens ton laurier même , & je fuis dans les
Cieux.
Chy Klopsroks. Auteur d'un Foëme intitulé: le Meffias
, dont les premiers chants ont paru , & lui ont déja
acquis le furnom du Milion de l'Allemagne. S. M. le Roi
de Dannemare Pa appellé dans fes Etats , cù il jouit d'une
fortune hennête , & de tous les agrémens que les Vir
giles & les Horaces trouvoient à la Cour d'Augufte.
( i ) Des Holbergs . M. le Baron de Holberg, le Tirelive
le 1 érence des Danois , comblé des bontés du Roi fon
Maître , & revéré de fa Nation , deux récompenfes les plus
Batteules pour un Sage & pour un homme de Lettres. M.
le Baron d'Holberg vivoit encore , quand cet ouvrage fut
préfenté au Roi de Dannemarci après la mort , on ne peut
qu'ajouter à l'éloge.
vre,
(k ) Des Corneilles . Le Grand Corneille eft mort pauà
la honte du fiécle où il vivoit parce que fon âme
Romaine , incapable de le plier à la baflefle & à l'intrigue ,
Peiprit général des Cours , n'étoit enflammée que de l'amour
de la belle gloire. La gloire feule pouvoit aufli récompenfer
an fi grand homme , en lui affurant une réputation éter-
Helle qui , peut être , furvivra à celle des hommes qu'on
nomme héros , & aux noms faftueux des Souverains.
C'EN
ÉPITRE.
EN eft donc fait , Iris , on comble nos mal.
heurs ,
Le deftin contre nous fert nos perfécuteurs !
Par un ordre cruel , on m'exile , on m'entraîne
AQUST. 1760 .
Loin des murs de Paris & des bords de la Seine,
J'ai beau remplir les airs de mille cris perçans ;
J'ai beau par des regrets & des voeux impuiflans ,
Reclamer une amante , une épouſe chérie ;
Oa dirige mes pas vers ma trifte Patrie.
C'est là , que de douleur , & d'ennuis dévoré ,
Ton malheureux amant mourra défefpéré.
Trop heureux mille fois , le mortel terrible ,
Qui du plus tendre amour , nous fait un crime
horrible ,
Epuiloit fur moi feul , fon injufte courroux,
Iris , & jufqu'à toi , n'étendoit pas les coups :!
Mais tu brules pour moi , d'une flâme trop pure ,
Pour ne partager pas les peines que j'endure.
Non , à notre infortune , il ne manque plus rien :
On a percé ton coeur , en déchirant le mien.
Notre douleur eft jufte autant qu'elle eft amère:
Mais elle éclate en vain , pour atten frir ton père ;
L'orgueil a dans fon coeur étouffé fans retour
La voix de la Nature , & celle de l'Amour.
C'est ainsi que fouvent pour un titre frivole ,
Le véritable honneur , au faux honneur s'immole
,
Et que la vertu voit les modeſtes appas ,
Méprifés , où Plurus ne les embellit pas .
Ton pere adoptant trop ces maximes affreufes ,
Achangé nos beaux jours en des nuits ténébreuſes ;
En faisant à mon coeur , par un arrèt fatal ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE
Des fautes du deftin , un crime capital.
Ainfi , fi la fortune , inconftante & bizarre,
Prodigue à ton égard , envers moi trop avare ;
M'eût tranfmis un tréfor par la fraude amaffé ;
Ou dans un rang fublime , enfin m'avoit placé s
A ta poffeffion , j'aurois droit de prétendre :
Je pourrois être heureux,autant que je fuis tendre.
Mais né dans l'indigence , & dans un rang obſcur,
Le mépris eft le fruit de l'amour le plus pur.
Ton Père ingénieux à redoubler ma peine ,
Unit pour m'accabler , l'impofture à la haine.
Pour moi dans l'univers , Iris tout a changé.
L'Amour voit , fans frémir , fon pouvoir outragé
Non , je ne verrai plus la retraite charmante ,
Où mille fois affis aux pieds de mon amante >
L'aimant avec excès , & fûr d'en être aimé,
Je peignois les tranfports de mon coeur enflammé.
Pour nous , les plus longs jours couloient dans
les délices.
Loin de nous voir en proie à d'odieux caprices ,
Par fes plus doux liens , l'Amour nous unifloit ,
Et de notre bonhenr , ce Dieu s'applaudiffoit.
Cet heureux temps n'eft plus ! une main criminelle,
Arompu les accords d'une union ſi belle ;
Et nos coeurs féparés par des vaftes climats ,
Se demandent fans ceffe , & ne fe trouvent pas.
Devions-nous éprouver tant d'horreur , l'un &
l'autre ?
AOUST. 1760 . 33
Etoit- il un bonheur plus parfait que le nôtre ,
Quand nos coeurs éblouis , par un frivole éſpoir ,
Scurent bien tout ofer, mais non pas tout prévoir?
Rappelle-toi ce jour d'eſpérance & d'allarines ,
Où d'un nouvel éclat , les pleurs ornoient tec
charmes ;
Où, tandis que l'amour , le plaifir , la douleur,
Enchantoient tour-à-tour , & déchiroient mon
coeur.
» En vain notre union , me dis- tu , touche au
terme ,
» Ou l'on doit la détruire , ou la rendre plus ferme:
>> Efpérons tout du Dieu qui forma nos liens ;
>>Notrecrainte l'outrage, & nos droits font les fiens.
S'il eft peu de mortels qu'un grand revers n'abbatte
,
Il n'en eft guère auffi , qu'un doux espoir ne flatte:
Tu fais par quels tranſports mon coeur te répondit ,
Et fi ce même jour mon amour te perdit.
Sans doute que les Dieux n'ont plus voulu permettre
Qu'un mortel fût heureux , autant qu'ils peuvent
l'être .
Hélas ! fi c'est ainsi , nos coeurs infortunés ,
Afouffrir fans repos , Iris , font condamnés.
Mais , loin de rallentir le feu qui nous dévore ,
Nos tourmens ferviront à l'augmenter encore,
Il croîtra chaque jour ; & malgré nos tyrans ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Nos écrits en feront les fidéles garans.
Oui , du a oins dans un fort fi triſte & ſi funeſte ,
Quand tout nous eft ravi , cette douceur nous
refte.
Dieux ! avec quel plaifir je lis ces traits charmans
Où ton coeur a mes yeux trace fes fentimens.
Avec quelle chaleur l'Apollon qui me guide ,
Pour aller jufqu'à toi prend un vol plus rapide !
Heureux , fi ces écrits qui te plrent jadis ,
De nouveau par ton coeur peuvent être applaudis!
Plus heureux , fi toujours auffi tendre que belle ,
Au malheureux Lindor tu demeures fidelle ;
Et fi , malgré le coup qui nous a féparés ,
Quelque jour par l'hymen nos noeuds font refferrés.
Adieu !Vis pour m'aimer, je vivrai pour te plaire ;
Le fort peut à nos voeux ceffer d'être contraire .
Quand avec un coeur ferme on fçait lui réſiſter,
'11 fe lafle à la fin de nous perfécuter .
Nos plaifirs font éteints ;mais ils peuvent renaître.
Pour triompher de tout , le temps eft un grand
maître.
Comme tout changement par lui peut s'opérer
Plus on eft malheureux , plus on doit eſpérer.
La conftance , en un mot , quand le fort nous
opprime ,
Eft le plus noble appui d'un coeur né magnanime.
Par M. D...
AQUST. 1760. 35
CONSEILS A UN AMI.
NE connoîtrez - vous jamais vos torts
& vos injuftices , jeune & aimable Damon
? N'aurez -vous donc de l'efprit que
pour dévoiler les ridicules de vos concltoyens
, & ferez -vous toujours aveugle
fur les vôtres ? Tout Paris vante votre ef
prit précoce , vos grandes connoiffancet
dans un âge peu avancé ; j'entends parler
partout avantageufement de vos ouvrages
: ils vous ont valu des places dans
plufieurs Académies recommandables : à
la bonne heure , je fuis enchanté que le
Public vous rende juftice & connoiffe vos
rares talens. Je contribue même , par l'ef-
-time que j'ai pour vous , à maintenir cette
haute réputation ; mais le Public ne fçait
pas comme moi que vous avez une époufe
tendre & fidelle ; que vous la négligez ;
que vous l'abandonnez ; & que vous n'êtes
époux que de nom ; qu'elle vous a
donné un fils aimable qu'à peine vous regardez
; qu'on n'a jamais vu la tendreffe
paternelle éclater chez vous , & prodiguer
à ce jeune enfant des careffes qui
perfuadent que celle qui lui a donné le
B vj
36 MERCURE DE FRANCE:
jour eft aimée. Votre indifférence pour
l'une & l'autre , eft extrême ; vous n'en
faites pas même mystère ; vous le dites
vous l'écrivez. Si vous partez pour voler
en des bras étrangers , vous ne manquez
pas , à votre retour , de faire des portraits
fi paffionnés des femmes que vous
quittez , qu'ils décélent la fatisfaction de
votre âme , & le faux plaifir dont vous
vous êtes enivré. On vous entend répéter
, qu'elles font adorables. Quelle légé
reté , dites-vous , dans la converſation !
quelles heureufes faillies , quel enjoûment
!.. Et moi je dis de votre récit , quel
écart , quel aveuglement ! Songez que
vous frondez l'amour conjugal ; ouvrez les
yeux , & voyez qu'il faut que votre épouſe
ait une vertu bien peu commune , pour
réfifter à de fi cruels attentats . Si elle n'a
pas la légèreté & l'enjoûment de ces fem
mes que vous idolatrez ; elle a des moeurs ,
& elles n'en ont pas : elle n'a pas fait ,
comme elles , une étude de paroître aimable
au milieu des chagrins & des peines
; elle ne fait point jouer la volupté
qu'elle ne reffent pas , ni fe montrer cha
que jour fous une forme nouvelle . Mais
auffi elle eft épouſe : ces rufes honteuſes
font indignes d'elle ; fes appas ne doivent
tien à l'art , elle eſt toujours elle-même :
AOUST. 1760 . 37
fes foins fe réduifent à vous complaire , à
entretenir l'ordre dans votre maiſon ; fes
plaifirs font l'éducation de fes enfans.
Voilà tout ce qu'elle vous doit . Rentrez
donc en vous- même , reſpectez la vertu ,
rendez toute votre amitié à une épouse
qui en eft digne ; & réfléchiffez que c'eſt
peu d'être Philofophe profond & Poëte
aimable , fi vous n'êtes en même temps
un époux fidéle , complaifant même , &
un père fenfible . Ces dernieres qualités
font abfolument effentielles & néceffaires :
elles font partie de l'honnête homme ;
elles en font même les caractères diftinctifs.
Elles donnent auffi un nouveau relief
aux premieres , qui , fans elles , ne font
que de belles chimères. Réuniffez - les donc
toutes , & vous ferez un homme comme
je le defire c'est-à - dire , généralement
eftimé .
J. HA *** de la Société Littéraire de B.
L'HOMME HEUREUX POSSIBLE.
LAvie eft un inftant , il en faut profiter ;
Rejetter avec foin tout préjugé nuifible ,
Croire un Dicu bienfaiſant , croire un ami poſſible,
Et connoître le prix du bonheur d'exiſter.
38 MERCURE DE FRANCE.
Careffer la folie , eſtimer la ſageſſe ,
Aimer un feul objet , en être un peu jaloux ,
Etre toujours fidele , & jamais n'être époux ,
Effleurer les talens , les aimer fans foibleffe.
Se croire indifférent fur le mépris des Sots ,
Avoir le coeur ouvert fur fes propres défauts ,
Etre content de foi , fans jamais le paroître
Se croire heureux enfin : c'eft le moyen de l'être.
Par Madame **
VERS à M. C. D. Auteur d'un Effai
d'Hiftoire de la Chine.
TON Zéle pour mon fils,jeune & docte Darène ,
N'eft qu'un ingénieux détour.
En écrivant pour lui , d'Augufte & de Mécène ,
Il t'échappe fouvent un couplet pour Ifmène ,
Et ta piume e peut- être un des traits de l'Amour.
Sans doute que ce Dieu t'avoitformé pour plaire ;
Puifque tu réunis encor ,
A la douceur du caractère ,
Les traits de Télémaque , au fçavoir de Mentor,
Par la même.
AOUST. 1760. 39
VERS à Madame A ***
pour lejour
de fa fête.
PLUS diligent qu'à l'ordinaire ,
Cupidon ce matin eft parti de Cythère ,
Pour aller chercher un bouquet.
Promptement , a - t - il dit , allons réveiller Flore ;
Et tandis que le jour ne paroît point encore ,
Entrons dans ce prochain bolquet.
Quel objet féduilant vient s'offrir à fa vue ?
O Dieux quel fpectacle enchanteur;
Flore fur le gazon , mollement étendue ,
De fes charmes fans voile étaloit la fraîcheur ,
L'Amour à cet aſpect ſent dans ſon ame émue
Un nouveau degré de chaleur.....
Flore s'éveille & foupire.
Mais Dieux ! quel étonnement ?
Lorfqu'au lieu de fon amant ,
Dans le plus tendre délire ,
D'un air de contentement ,
Elle voit l'Amour fourire ! ..
Que cherchez-vous , jeune enfant ,
Si matin dans mon Empire ?
Lui dit- elle en rougiffant.
Aujourdui de Thémire on célébre la fête ;
Je viens , répond l'Amour , vous demander des
fleurs :
40 MERCURE DE FRANCE.
Je dois à fes appas vainqueurs ,
Le prix de plus d'une conquête :
D'un devoir fi preffant je voudrois m'acquitter.
Accordez à mes voeux une roſe nouvelle ;
Et de tous mes Sujets , Tircis le plus fidéle ,
Ira pour moi la préfenter.
Déeſſe , à vos bontés , fi j'ai droit de prétendre ,
Je les implore en la faveur !
Et ne vous fâchez pas fi j'ai pû vous furprendre....
Il lui donne à ces mots un baifer plein d'ardeur,
La Déeffe rougit. Le foupir le plus tendre ,
A l'inſtant fur fon ſein , fait éclorre une fleur ,
Qu'Amour me charge de vous rendre.
JE
EN VOI.
E viens , adorable Thémire ,
M'acquitter d'an emploi fi doux.
Je vois avec regret , & mon coeur en ſoupire ,
Qu'il n'eft rien ici-bas qui ſoit digne de vous.
Mais Vénus tous les jours , de myrthe ſe couronne.
Et fi l'Amour n'a rien de plus à vous offrir ;
Une fleur fait toujours plaifir ,
Lorfque c'eft ce Dieu qui la donne.
Par M. D *** de N***.
AOUST. 1760.
LES SOUHAITS PUNIS ,
A
CONTE ORIENTA L.
,
MANA , fille du Berger Sandab ;
tiroit de l'eau à un de ces puits que
l'on trouve dans les plaines de l'Arabie ;
quand une Caravanne , qui avoit traverfé
le défert , arriva au même endroit. Le
Conducteur des Chameaux mit pied à
terre , pour les faire boire. Les premiers
qui fe prefenterent aux puits , appartenoient
au Marchand Nouraddin , qui apportoit
de l'Egypte des effets de prix.
Amana eut à peine vû la Caravanne
s'approcher , qu'elle fe couvrit de fon
voile. Un des domeftiques de Nouraddin ,
pour fatisfaire une curiofité groffière ,
vice attaché à cette efpéce de gens , fit
quelque violence à cette jeune perfonne
pour lui ôter fon voile : Amana indignée
de cettte brutalité , & encouragée
par la préſence des autres voyageurs
, le frappa . Il alloit fe porter à des
extrémités ; lorfque Nouraddin , fon
maître , qui l'apperçut de loin , lui donna
ordre de venir à lui , & de laiffer
Amana, Lui -même il courut vers la fille
>
42 MERCURE DE FRANCE .
du Berger. Son voile étoit tombé dans la
difpute : Nouraddin , approche ; léve les
yeax ; & il eft captivé par la beauté même.
L'aimable confufion d'une modeftie
offenfée , qui éclatoit fur fes joues , la
colère qui agitoit fon fein , & qui prêroit
un nouvel éclat à fes yeux ; tous ces
charmes réunis enfemble , fpectacle que
Nouraddin , n'avoit pas encore vû , excitérent
dans fon coeur des tranfports
qu'il n'avoit point reffentis jufqu'à ce
moment. Il étoit dans l'aurore de la
jeuneffe ; fes fens étoient tout neufs pour
les paffions. Les marchandifes dont il
étoit poffeffeur , avoient été achetées paz
fon père , qui venoit de mourir pendant
le voyage : les premiers momens
de l'indépendance , & ceux de la fortu
ne , n'étoient pas affurément des circonftances
propres à modérer l'impétuofité
des defirs de Nouraddin : auffi ſe hâtat-
il de courir aux parens d'Amana , la
demander en mariage ; & la propofition
fut reçue avec joie. Nouraddin différa
peu de temps à emmener fon épouſe
future en Egypte , où il retourna après
avoir puni févérement le Domeftique infolent
qui avoit infulté Amana . Notre
amant attendoit que le temps du deuil
de fon père fûc expiré , pour célébrer
AQUST.. 1760. 43
fon mariage ; il goûtoit même une efpéce
de plaifir à retarder l'inftant de
l'accompliffement de fes voeux , en reculant
un bonheur qui lui étoit affſuré . Il
fembloit l'augmenter , & accumuler les
moyens de fe rendre heureux , comme un
avare jouit d'avance des fommes qu'il fait
profiter par la voie de l'ufure. Amana ,
revint de l'étourdiffement que lui avoit
caufé fa fortune fubite ; fon ambition ,
fi l'on peut le dire , étoit raffafiée : l'Amour
feul eut alors toute fon âme. Nouraddin
s'occupoit à lui donner les lumières
d'une éducation cultivée , que
l'obscurité de fa naiffance lui avoit refufée
fes leçons étoient celles d'un
amant aimé ; c'eft à - dire , qu'mana faifoit
des progrès rapides elle defiroit
que fa tendreffe pût payer les foins &
l'ardeur de Nouraddin. En ce temps - là ,
Ofmin étoit affis au Trône des Califes.
Les paffions de ce Souverain avoient
l'impétuofité des torrents , & produifoient
les ravages des tempêtes. Il ne
s'étudioit qu'à exciter ces paffions violentes
, & à les fatisfaire. Il trouvoit
toujours un vuide immenfe dans fon
coeur ; & la vie étoit un tiffu de jours
d'ennui & d'amertume. Mille beautés
étoient enfevelies dans fon Serrail ; il
44 MERCURE DE FRANCE
avoit , fi l'on peut s'exprimer ainfi , épuifé
la jouiffance de leurs charmes : il lui
falloit de nouveaux objets , pour lui procurer
de nouveaux plaifirs. Son Eunuque
Nardic , le miniftre le plus zélé de fes
intrigues fecrettes , qui avoit une infpection
générale fur toutes les femmes de
l'Empire , fit publier au nom de fon
Maître , que quiconque produiroit à la
Cour , dans l'efpace de deux foleils , la
plus jolie fille , feroit admis à l'Audience
du Calife & recevroit tous les honneurs
dûs à la troifiéme perfonne de
l'État . Caled , c'eft le nom du Serviteur
qui avoit été puni par Nouraddin
étoit de retour avec fon Maître en Egypte .
11 nourriffoit dans fon coeur un fombre
defir de vengeance : l'impuiffance où il
avoit été jufqu'alors de la remplir , ſembloit
aigrir fon défeſpoir . Il n'eut pas
plutôt entendu la proclamation que
Nardic avoit rendue publique , que la
joie s'élança dans fon âme , & y répandit
un rayon d'efpérance auffi rapidement
qu'un éclair parcourt l'horifon
& en chaffe la profonde obfcurité. Il
avoit offenfé Amana : il en étoit plus
ardent à fe venger. Il n'ignoroit point
qu'elle étoit encore vierge ; mais que le
moment approchoit qu'elle devoit cef-
>
AOUST. 1760. 43
fer de l'être. Il vole au Palais ; demande
à être introduit devant Nardic , qui paroiffoit
environné d'un cercle de flateurs ,
dont l'éclat ne faifoit que rendre fa baffeffe
plus remarquable. Caled eft admis
, fe profterne , & lui apprend qu'il
fe trouve dans l'Empire une beauté raviffante
, digne de partager le lit de fon
Souverain ; en un mot , il lui nomme
Amana ; il ajoute , qu'elle eft prête de
s'unir à Nouraddin , & qu'on ne fçauroit
trop fe hâter de l'appeller à la
Cour. On peut bien s'attendre aux tranſports
de reconnoiffance que Nardic fit
éclater : Caled fut comblé de careffes
& de promeffes brillantes ; & on remit
entre les mains une lettre , fignée du
Sceau fuprême , qui ordonnoit qu'Amana
, l'écrit reçu , fût confiée à Caled.
Il ſe mit en marche , pour exécuter l'ordre
, fuivi d'une troupe de foldats qui
devoient appuyer la demande de l'efclave.
Ce jour- là - même , le deuil de
Nouraddin expiroit : il avoit changé fes
vêtemens de trifteffe contre les habits
les plus galans , & les plus fomptueux ;
les parfums les plus exquis de l'Arabie
n'avoient point été épargnés ; les tranfports
de l'Amour heureux brilloient fur
fon viſage ; un feftin fuperbe réuniffoit
46 MERCURE DE FRANCE.
fes amis , autant de témoins du bonheuf
qu'il fe préparoit à gouter : enfin , c'étoit
le foir même que Nouraddin alloit être
le plus fortuné des amans . Amana , de
fon côté , avoit toute la fplendeur de l'étoile
de Vénus ; elle cachoit fon amour
& fa rougeur dans le fein de Nouraddin ,
qui s'applaudiffoit de fa félicité ; lorfque
Caled parut , avec l'ordre & les Gardes.
Les Domestiques n'avoient pû lui interdire
l'entrée des apppartemens : il étoit
parvenu à la falle du feftin. Nouraddin
, à la vue de ce méchant ferviteur ,
fut ému de colère & d'indignation ;
cette troupe de foldats l'étonna. Caled ,
fans être frappé de fon trouble , avança
vers fon Maître , avec un front infolent
, & lui préfenta l'ordre fatal . Nouraddin
, appercevant le cachet impérial ,
s'agenouilla pour recevoir cet écrit avec
plus de refpect. La fufcription , augmenta
fon effroi , il éleva la lettre fur fon
front , en figne de vénération. Son agitation
, devenant toujours plus grande ;
le malheureux Domestique jouiſſoit de
l'état affreux de fon Maître , qui perdit
l'ufage de fes fens , & n'eut pas la force
de lire le funefte papier. Le cruel Caled ,
pour lui percer le coeur , lui fit part de
ce qu'il contenoit .... Perdre Amana ! ...
AOUST. 1760.
à ce trait , Nouraddin demeura comme
un voyageur qu'auroit piqué un fcorpion
: il tomba anéanti. Ce fpectacle ne
toucha point le barbare efclave . Nouraddin
, forti du fommeil de fa douleur ,
pour la fentir peut-être encore plus vivement
, eut recours aux prieres , aux larmes
; il fe traîna mourant aux pieds de
Caled ; il les embraffa de fes mains défaillantes
; il lui préfenta fes derniers
foupirs. L'ordre fut exécuté . Amana , fur
arrachée de la maifon de fon amant, conduite
au Serrail , remife entre les mains
de Nardic ; qui fur l'élégance de fa taille,
fur la nobleffe de fon port , jugea que
le Calife alloit pofféder une femme accomplie.
Il balançoit cependant entre
la crainte & l'espérance . D'une main incertaine
, il léve le voile d'Amana : il
croit voir, il voit la Déelle de la beauté!
Il fe profterne devant elle , comme devant
fa Souveraine. Elle fut menée
l'appartement des femmes. Caled , au
même inftant , reçut le prix de fa trahifon
; on lui affigna une demeure dans le
Palais ; & il fut élevé à la dignité de Capitaine
des Gardes de la porte. Nouraddın
, qui étoit retombé dans fon évanouiffement
, ne revint à la vie que pour
apprendre qu ' Amana venoit d'être con8
MER CURE DE FRANCE:
duite au Serrail . Le défefpoir le plus vio
lent s'empara de cet amant malheureux ;
il n'eft point d'expreffion qui puiffe rendre
ce qu'il fouffroit. Il paffa la nuit dans
ce défordre horrible ; & le matin , il
vola vers la chambre d'Amana , s'y précipita
fur un fopha , déterminé à ne
prendre aucune nourriture , & à finir
une vie auffi agitée. Y a- t- il quelque confolation
pour des malheurs de cette efpéce
?... Tandis que l'infortuné Nouraddin
, étoit livré à la plus profonde douleur
, Nardic faifoit au Calife la defcription
des charmes de fa nouvelle conquête.
Ofmin , à ce récit , fe réveilloit
du fein de fa léthargie le feu des defirs
rentroit dans fon coeur. Les ordres font
donnés pour qu'Amana le prépare à recevoir
la vifite de fon Souverain . Ce
Prince , le maître & le poffeffeur d'un
peuple de beautés , à qui les charmes
les plus rares ne pouvoient être étrangers
, voit Amana en larmes ; il imagine
que fes pleurs font des effets de
la pudeur & de l'embarras ; que la majefté
de fon nouvel amant , peut- être ,
les fait couler ; il eſpére que la douceur
& les careffes les arrêteront. Il
s'approche d'Amana ; elle ſe jette à ſes
pieds ;
AOUST. 1760. 49
33
ود
pieds , le fupplie de l'écouter , & lui
fait cette demande avec des inftances
auxquelles il eft forcé de céder : il la reléve
, lui tend les bras , & la prie de
s'expliquer. » Mon Souverain , dit elle ,
n'auroit- il pas compaffion d'une infor-
» tunée , qui reclame fa pitié feule ? Le
plaifir ne peut être où eft le malheur :
»je fuis indigne des regards de mon
» Maîtfe , du Maître de la Terre . Je ne
» fuis que la fille d'un miférable Berger ,
» accordée au Marchand Nouraddin , rê
» te à l'époufer : la perfidie d'un vil` ef-
» clave , m'a arrachée de fes bras ; mais
» elle n'a pû lui arracher mon âme ,
» unie à la fienne par des noeuds indif-
» folubles ... Souverain Empereur , daigne
m'épargner ces regards de couroux !
» Adoucis par bonté ce front terrible ,
» l'arbitre de l'Egypte. Le fils du Ciel
» s'abbaiffera- t- il jufqu'à un enfant de la
» pouffiere ? Le Juge des Nations favo-
» riferoit- il un rapt honteux , l'ouvrage de
» la trahifon la plus noire ? Celui enfin ,
» pour qui dix mille Beautés font en ce
» moment des voeux fecrets , & afpirent de
» voler à fes pieds , goûteroit- il quelques
» plaifirs dans les larmes , dans les fouf-
» frances d'une malheureuſe créature
égarée par la douleur ? .... Ofmin , à ce dif-
33
و د
و د
"
"
"
C
56 MERCURE DE FRANCE .
cours touchant , eft percé de mille traits ,
éprouve mille paffions , mille déchiremens
de coeur : il veut parler , commander
; fes yeux tombent fur ceux d'Amana;
elle l'emporte , & il la laiffe fortir , fans
avoir la force de prononcer un feul mot.
Ofmin eft livré à tous les orages immobile
, hors de lui-même , bientôt l'amour
reprend fon empire , & étouffe la générofité.
Le Calife s'abandonne à tous
fes tranfports , d'autant plus vifs qu'ils
avoient été retenus ; il ordonne qu'on annonce
à la rebelle Amana , qu'elle n'a
que trois heures à fe préparer pour répondre
aux volontés de fon Maître ; &
que , dans trois heures , fon refus fait
tomber la tête de l'Esclave pour lequel
il est dédaigné. L'Eunuque , chargé de
cette commiffion , & les femmes deftinées
à fervir Amana , ne purent refuſer
leur pitié au fort qui la menaçoit ; ils
cherchérent même à la garantir de fes
coups . Ils lui confeillérent de faire demander
au Calife le délai de trois jours ,
pour qu'elle pût reprendre la tranquillité
d'efprit néceffaire à fa nouvelle fituation ,
& fe remplir du fuprême bonheur qui
l'attendoit ; ils ajoutérent qu'il falloit
qu'elle joignît à fa requête , comme un
gage de fon obéiffance & de fa réfignaAOUST.
1760 .
tion aux ordres de leur Maître , une
taffe de forbet , dans laquelle une perle
auroit été diffoute , & dont elle auroit
bu la premiere. Le confeil ne fut reçu ,
de la part d'Amana , qu'avec les témoignages
du plus vif défefpoir. Enfin , vaincue
par la circonftance , elle fe rendit ,
& confentit à tour ; elle reculoit encore
fon malheur de trois jours ... l'infortuné
Nouraddin n'étoit pas dans un état moins
déplorable ; il s'étoit réveillé de fon fommeil
de douleur , pour être rendu à une
agitation aufli cruelle. Mille penfées rapides
, & toutes fixées fur l'horreur de
fa fituation , le partageoient. Il ne put
s'empêcher de s'écrier , » hélas ! fi la fageffe
& la bonté éclatent dans les ouvrages
de la Toute - Puiffance ; fi elles
» en font les attributs ; pourquoi ce globe
» est - il abandonné à l'oppreffion , à l'in-
» juſtice , à la cruauté ? Quand je fuis
» le feul qui ai quelque droit fur le coeur ,
fur les charmes d'Amana , pourquoi
e - elle au pouvoir d'Ofmin ? Plût au
» Ciel que fon équité , dans ce moment
" affreux , fe manifeftât en ma faveur !
» dans cet inftant , que ne fuis - je Ofmin !
» & qu'Ofmin n'eft-il Nouraddin ? ...»
Il n'avoit pas achevé ces mots , que fa
chambre fut obfcurcie d'un nuage épais ,
"
Cij
52 MERCURE DE FRANCE:
39
qui fe diffipa par un grand éclat de tonnerre
; & une fubftance , qui paroiffoit
être de l'Espèce humaine , fe montra à
fes yeux. Nouraddin ( lui dir- elle ) je
» fuis d'une région fupérieure à la tienne ;
» mais mon emploi eft de veiller fur les
» enfans de la Terre. Tu as defiré d'être
Ofmin ton fouhait fera accompli.
» Autant qu'il eft en notre pouvoir , tu
» pourras prendre fa refleniblance , &
» exercer fon autorité fouveraine . Je ne
» fais point encore s'il me fera permis
» de cacher Ofmin fous la figure de Nouraddin
: mais , jufqu'à demain , il ne
t'interrompra point : c'est tout ce que
» je puis te promettre . » Nouraddin revint
de fa frayeur & de fa furprife , pour
envifager un confolateur & un ami dans
l'efprit célefte. Il alloit lui témoigner fa
reconnoiffance & fa joie , quand le Génie
lui attacha un talifnan au bras gauche ,
en lui faifant part de fon pouvoir. » Auffi
fouvent ( dit le Génie ) que tu appro-
" cheras ce braffelet de ton coeur , tu feras
changé alternativement de Nouraddin
dans la perfonne d'Ofmin , & d'Ofmin ,
» dans celle de Noureddin . Le bienfaiteur
Acrien difparut ; & Nouraddin , impatient
de recouvrer Amana , approcha
braffelet de fon coeur. Au même inf
ود
i
AOUST. 1780. 53
tant , il fe trouva feul dans un appartement
du Sérrail ... Pendant ce temps , le
Calife , qui attendoit le fuccès de fon
ordre , prononcé à Amana , éprouvoit
le trouble le plus violent . Son impatience
& fon agitation lui firent quitter fon
appartement ; il entra dans fes jardins ;
il les parcourut. Il alloit , revenoit fur fes
pas. Toujours déchiré par fa nouvelle
paffion , fes yeux errans & diftraits ,
s'arrêterent à la fin fur la furface claire
d'une fontaine , qui couloit à petit bruit
au milieu d'un bofquet : ce fpectacle le
fit tomber dans une profonde reverie . Il
en fortit fubitement , pour s'écrier :
» Quelle est donc ma félicité ? Et quel
» eft mon pouvoir ? ... Je fuis ... le plus
» malheureux de mon Empire ; & pour-
» quoi ? Parce que je fuis privé , ... que
dis -je , tout me manque , parce que
le caprice d'une femme me refufe ce
qu'elle s'empreffe de prodiguer au
plus vil de mes Efclaves ! Je puis me
» venger , mais non pas infpirer cet
» amour qui me dévore. Ah , je puis ar-
» racher à mon rival fon bonheur ;
» mais ce bonheur , que je lui enleve-
» rois , pourrois je me l'approprier O ,
» que ne m'eft- il poffible de prendre les
» apparences qui favoriferoient mes de-
"
و د
و ر
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
מ
»firs ? Si j'étois Nouraddin , Amana me recevroit
avec tranſport dans fes bras ! ...
Ce fouhait le fit dépendre auffitôt du Génie
, qui venoit de tranfporter Nouraddin
au Palais. Le defir d'Ofmin fut donc entierement
exaucé. Il continuoit de fixer
fes regards fur la fontaine ; il apperçoit ,
avec étonnement & plaifir , tout à la
fois , qu'il avoit changé de figure , & que
l'eau refléchiffoit une autre image que la
fienne. Frappé de ce prodige , il n'en eft
que plus impatient de fe livrer à fon
amour. Il court au Palais , fans penfer
qu'étant inconnu fous cette forme nouvelle
, l'entrée lui en feroit refufée . Il
s'avance avec précipitation vers une des
portes : il eft arrêté par les Gardes ; Caled ,
qui les commandoit , eft appellé . Abuſé
par la reffemblance , il croit que Nouraddin
, emporté par fa paffion , a efcaladé
les murs des jardins pour enlever ſa Maitreffe.
Il faifit foudain l'occafion de fe
venger ; & au même inftant qu'il lui donne
un coup de poignard , il eft frappé par
celui du Calife. Tous deux tombent , &
tous deux expirent , leTyran & le Miniftre
de fa tyrannie. Dans le même temps ,
celui que l'on croyoit égorgé , repofoit
tranquillement fur un fopha. Amana avoiť
envoyé fa réfignation , fi l'on peut le dire ,
AOUST. 1760
avec la coupe ; Nouraddin les reçut , fous
les noms & les traits du Calife . Il fut
pénétré de joie : il apprenoit
, par cer
envoi , qu'Amana n'avoit point encore
cédé aux volontés d'Ofmin . Au milieu de
ces tranfports , il prit , des mains de
l'Eunuque , la coupe , qu'il but toute entiere
; il la lui rendit , & ordonna que ,
fur le champ , Amanu fut conduite en fa
préfence. Ses femmes l'amenérent
mourante
à la porte de l'appartement
. Elle
entra feule , pâle , tremblante : fon coeur ,
fi l'on peut le dire , paroiffoit fur fon
front , avec toute la haine qui l'animoit
contre le Calife. Ces mouvemens
de répugnance
& de défefpoir enflammoient
la tendreffe de Nouraddin . Qu'Amana
étoit belle à fes yeux ! Il ne pouvoit douter
qu'il ne fût aimé : vers elle ; il
la prend dans fes bras ; il voit qu'Ofmin
eft abhorré , qu'il ne peut arracher une
carelle d'Amana ; qu'elle repouffe toutes
les fiennes avec horreur : Nouraddin eft
au comble du bonheur : il applique le
talifman contre fon coeur . Sa figure reprife
, il veut embraffer Amana avec plus
de tranfport : elle s'écarte , faifie d'étonnement
, de confufion & de terreur . Nouraddin
cherche à la raffurer , par un fourire
il lui rappelle même quelques cir-
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
conftances qui ne pouvoient être fçues
que d'elle & de lui ; il lui fait part de fa
métamorphofe ; il la preffe enfin de fuir
avec lui , impatient de laiffer le fardeau
du rôle de Souverain au malheureux Calife
, dont il avoit pris la reffemblance.
Amana ne ceffoit de fixer des regards fur
Nouraddin. Ses foupçons fe diffipérent
enfin ; & elle étoit affurée d'avoir retrouvé
fon Amant. Mais , tout - à- coup , s'arrachant
de fes bras , elle déchire fes habits
, regarde le Ciel avec fureur , s'abandonne
à des imprécations ; la voix lui
manque , & elle fond en larmes ... Nou
raddin eft immobile de douleur , à la vuë
d'un pareil fpectacle , il ne peut developper
la raifon de ce défefpoir d'Amana.
» Ah ! malheureufe. ( s'écrie - t - elle )
» Qu'ai je fait , Nouraddin ? ... Appre-
» nez que vous avez bû la coupe de la
» mort. Je defirai , quand je l'approchai
» de mes lèvres , que la liqueur qui ref-
» teroit , pût devenir du poifon. Auffitôt
» une main invifible y jetta une poudre
qui m'étoit inconnue ; & j'entendis une
» voix qui m'annonça , que quiconque
» boiroit dans cette coupe , perdroit la
» vie. Elle n'a pas achevé ces mots , que
Nouraddin fent l'effet du fatal venin il
voit fa fin s'approcher ; fes genoux chan-
و د
AOUST. 1760. 57
celent ; fes yeux fe couvrent d'un nuage ;
il fait des efforts pour fe traîner vers
Amana , pour lui parler : mais ils font
impuiffans. Il tombe en défaillance , &
dans fa chûte , le braffelet vient à toucher
fon coeur ; & l'infortuné Nouraddin , par
une derniere métamorphofe , meurt fous
les traits d'Ofmin. Amana , qui voloit
dans fes bras , pour le fecourir ; à la vuë
de ce nouveau changement , fort de l'appartement
avec précipitation . L'allarme
fe répand dans le Serrail ; le corps du faux
Ofmin , examiné par les Médecins , eft
reconnu empoisonné ; les foupçons fe
réuniffent fur Amana ; & par l'ordre
d'Omar , Succeffeur & fils du Calife , on
lui alloit donner la mort.... lorfqu'après un
éclat de tonnerre , on vit defcendre le
même Génie qui étoit apparu à Nouraddin.
» Calife , arrête ! ( lui dit - il . ) Le
» Ciel , depuis longtemps , importuné
» de voeux dictés par les paffions des
» Mortels , a voulu , dans ces lieux , faire
» un exemple qui en manifeftât l'extravagance
& la témérité.... Le Génie
raconta alors toute l'hiftoire de Nouraddin
, d'Ofmin & d'Amana ,
ainfi que
les métamorphofes des deux premiers ,
& tout ce qui avoit occafionné la funefte
catastrophe , dont on croyoit la derniere
C
58 MERCURE DE FRANCE.
"
coupable. Qa'Ofmin & Nouraddin re-
» viennent à la vie ( s'écria-t - il ; ) l'un, pour
» expier fes forfaits , par un regne digne
» d'un vrai Commandeur des Croyans ;
» l'autre , pour récompenfer les vertus
» de l'innocente & fidelle Amana. Tels
» font les decrets du Très - Haut.... Mor-
» tels , obéiſſez ... ou , craignez ſa ven-
» geance !
رد
M
*
juſtifié de l'imputation de
partialité pour M© M **** n .
UI , l'on m'accuſe à tort de trop de complaifance
,
En tout ce qui regarde Églé ;
Plus que tout autre un tel foupçon m'offenfe:
Et loin que de fes yeux l'éclat m'ait aveuglé ,
Depuis fix mois & plus... le dirai - je ? J'enrage
D'un defir véhément de la mortifier .
Je cherche , à cet effet , d'un oeil critique & fage ,
Ses défauts pour les publier :
Mais je n'y puis trouver qu'un brillant affemblage
De cent vertus , qu'en vain , je voudrois oublier.
Ma curiofité chagrine ,
Me porte à faire alors l'examen de fes traits :
Tous foins perdus : elle s'obſtine
A les avoir jolis , piquans & vrais,
AOUST. 1760. 39
Enfuite... & c'eft ici ce qui me défefpére ;
Parmi tant d'agrémens chez elle répandus ,
J'en choisis un qui me femble ordinaire ,
De ceux que dans la foule on croiroit confondus ,
Malignement , je le compare
Au même que l'on vante en une autre Beauté ;
Mais par un accident bizarre ,
J'ai le chagrin de voir que ma fubtilité
Ne fert qu'à confirmer fa gloire ;
Et que , ce qui chez elle eſt peu confidéré ,
Sans balancer emporte la victoire
Sur ce qui chez un autre eft le plus admiré.
Je paffe à la taille , & me flatte
D'y trouver un fujet d'exhaler mon dépit ;
Mais , par malheur pour moi , fa taille eft délicate
,
Et mon eſpoir encor ſur ce point eſt détruit :
Je n'y trouve rien qui n'enchante ;
Finelle , grâce , expreſſion ,
Cette aifance, cet air qu'en tant d'autres on vante,
Tout cela , près d'Églé , n'eft qu'affectation .
Je foupçonne auffitôt quelque rufe lecrette ,
Qui chaque jour lui donne un nouvel agrément ;
Je cherche à m'éclaircir , & vole à fa toilette ;
Je vois ... un négligé , pour tout ajuſtement .
Bon ! me dis-je à moi-même , ah pour le coup
la Belle ,
Le défordre de vos habits
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Vous fera perdre un peu du prix
Que vous donne à la Citadelle *
Un art trop impofant à nos yeux éblouis .
Mais hélas , quelle eſt ma ſurpriſe !
Tous les appas font vrais ; rien d'artificiel' :
C'efl-là qu'elle triomphe ; un charme naturel
Au plus adroit Cenfeur ne laiffe point de prife ;
Et confus , pénétré d'un dépit trop réel ,
J'abandonne mon entrepriſe .
Eh ! qu'auroit fait de plus un ennemi cruel ?
Mais ce n'eft pas tout , j'étudie
De tourner à profit la moindre occafion ;
Je fais charmé , fi quelque maladie
Vient mettre les appas à contribution .
Aveugle illufion d'une trompeuſe joie !
Elle a dans cet état un air intéreffant,
Qui fait que nous fommes en proie ,,
Plus qu'elle , au mal qu'elle rellent.
Une reſſource encor me reſte ;
Je travaille à l'aigrir par d'ennuyeux difcours :
J'excite fon courroux , j'argue & je conteſte ,
Je parle plus haut qu'elle & prends tout à rebours ;
Espérant, par cet artifice ,
Que pour faire quelque injuſtice ,
A fa mauvaife humeur elle va donner cours.
Mais en vain ; malgré mon adreffe ,
De tous les mouvemens , Eglé toujours maîtreffe ,.
Ne fait voir à nos yeux qu'un air calme & riant
Promenade de Turin .
AOUST. 1760.
61
Ou , gronde - t- elle ? il faut qu'on le confeffe ,
Elle fçait nous plaire , en grondant ,
Plus qu'un autre qui nous
careffe.
Puifque tel eft du fort l'arrêt irrévocable ,
Sans injuſtice on ne peut me blâmer :
Eglé n'ayant rien que d'aimable !
Peut-on s'empêcher de l'aimer ?
ODE AUX PHILOSOPHES ,
Sur leur impuiffance à découvrir la vérité.
LEE Roi du Ciel , dans fa colère ,
Raffemble fes foudres épars ;
Ses yeux fur ce vaſte hémisphère ,
Lancent de menaçans regards .
Sa voix puiflante & redoutable ,
De fa demeure impénétrable
A parcouru nos régions :
Les Cieux, les Mers l'ont entendue ,
Les feuls humains l'ont confondue
Avec le cri des paffions.
Jufques à quand , peuple coupable ,
Verra- t-on votre impiété ,
De ma conduite irréprochable ,
Blåmer & l'ordre & l'équité ?
Pour fermer votre bouche impure ,
Faut-il , qu'avec vous la Nature
62 MERCURE
DE FRANCE.
Vous montre fes rapports divers ?
Ou reconſtruifant mes ouvrages ,
Irai- je confulter vos Sages
Sur le plan d'un autre Univers ?
Vcus , dont la voix enchantereffe ,
Séduifant l'efprit des mortels ,
Honore du nom de fagelſe ,
Tant de fyftêmes criminels !
Que faifiez vous , lorfque du monde * ,
Plongé dans une nuit profonde ,
Ma main jettoit les fondemens ?
Ou lorfque d'un fombre nuage ,
J'enveloppai l'humide plage ,
Pour lui fervir de vêtemens ?
Alors , pour commencer fa courſe ,
Le temps avec rapidité ,
Comme un fleuve fort de fa fource ,
S'élança de l'éternité.
Au même inftant , le vieil efpace ,
Contraint de fuir , céda la place ,
Aux corps naifans de toutes parts 3
L'homme enfin reçut l'existence ,
Et des Etres la chaîne immenfe
Se découvrit à fes regards.
Cependant , jaloux de ma gloire ,
* Job. chap. 38. v .
AOUST. 1760.
63
Par un aveuglement fatal ,
L'homme s'oublia jufqu'à croire
Qu'au Seigneur il étoit égal,
Après ce crime , la Nature
Se trouble , s'agite , murmure ,
S'arme contre l'homme profcrit ;
Et dès- lors ma jufte vengeance ,
Des ténébres de l'ignorance ,
Vint envelopper votre esprit.
N'efpérez donc plus , téméraires ,
De comprendre le Créateur ;
L'homme des célestes myſtères
Ne peut percer la profondeur .
Tel , on voit un vaiffeau qu'enchaîne
Le calme de l'onde inhumaine ,
Au milieu d'une obfcure nuit :
Pour toucher au port qu'il defire ,
Il faut , fur le liquide empire ,
Que par les vents il foit conduit,
Le defir brû'ant de connoître
La vérité dans tout fon jour ,
Montre que le Ciel devroit être
Votre véritable féjour."
C'est là qu'au fein de l'allégreſſe ,
Admirateurs de ma fagelle ,
Vous m'offririez un pur encens ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Et dans vos âmes épurées ,
Defcendroient ces clartés facrées
Dont fe nourriffent mes enfans.
Mais au fond du terreftre abîme,
Pleurez fur vos triftes deftins ;
Reconnoillez , que par le crime ,
Le mal fondit fur les humains.
Cet Univers , qu'avec audace ,
Votre efprit mefure & compaffe ,
Ne doit-il point vous avertir ,
Qu'en aimant l'ordre & l'harmonie ,
Le Dieu qui vous donna la vie ,
Ne vous créa pas pour fouffrir ?
Ainfi donc l'état déplorable
Où ma juftice vous réduit ,
Devient une fuite immuable
De cet amour qui me conduit.
Les élémens vous font la guerre ,
La mort triomphe fur la terre ,
Dans vos coeurs eft un vuide affreux :
Mais , malgré ce concours funefte ,
Dans la Nature l'ordre reſte ,
Et mon Chriſt vous rouvre les Cieux.
O vous , fage & puiffant Génie ,
Digne Organe de l'Eternel !
Sur les erreurs de cette vie ,
AOUST. 17601
65
Jettez un regard parernel.
Qu'un jour , de la prifon obfcure ,
Où notre ame aujourd'hui s'épure ,
Nous puiffions par votre faveur ,
Prenant un vol vers l'Empirée ,
Saifir la vérité facrée ,
Et polléder le vrai bonheur !
Par F. C. de Périgueux.
EPITRE à M. DELAV AL Prieur à
T

Cantleu , proche Rouen.
ANDIS que fous l'antre fauvage ,
Où l'affreux deftin m'a plongé ,
J'endors par une étude fage ,
Les foucis dont je fuis rongé :
Que fais tu dans ton hermitage ,
Dans ce délicieux féjour ;
Sous ces berceaux où la molleffe ,
Fixeroit le volage Amour ;
Où les foibles rayons du jour ,
Laiffent une ombre enchantereffe ;
Et que la folle Sibaris
Auroit jadis , dans fon yvreffe ,
Confacrés au Dieu de Cypris ?
Y conduis-tu toujours les ris ,
A la fuite de la Sagefle ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Cher Abbé dont l'heureuſe adreffe ,
Connoît le fecret fi vanté ,
D'ètre aimable avec dignité,
Volage fans frivolité ,
Et Philofophe fans rudeſſe ?
Toi qui fçais , fans fard emprunté ,
Joindre les lys de la fageſſe ,
Aux roſes de la volupté :
Sous ces lauriers , fous leurs ombrages ,
A chaque inftant tu viens puifer ,
Dans l'entretien de mille Sages ,
De quoi t'inftruire & t'amufer.
Tantôt des bolquers les plus fombres ,
Tu vois fortir les tendres ombres ,
Des Chaulieux , des Anacréons ,
Des Lafares & des Ninons .
Autour de ces ombres aimables
Tous les amours font arrêtés ,
Les jeux les plaifirs délectables ,
Les granes ont à leurs côtés.
De fa Corine tant chérie
Ovide chante les attraits ;
Mais au fouvenir de Julie ,
Il repren la trifte élégie ,
Et fe couronne de cyprès.
Là , de fa charmante Lesbie ;
Catulle exalte les faveurs ;
Ici , Tibulle tout en pleurs,
Se plaint des rigueurs de Délie ,
A O UST. 1760.
67
Et fur fa mufette attendrie
Soupire de lugubres airs :
Plus loin , couché fur la fougere ,
Et couronné de pampres verds ,
L'amant de la jeune Glycere ,
Célébre encore tour-à tour ,
D'une voix fublime ou légère ,
Mécène , Bacchus & l'Amour ...
O que de plaifirs ineffables
Te caufent les chants adorables
De ces Maîtres de l'Helicon ,
Dont l'aimable Philofophie ,
Banniffant la mélancolie
Et de Sénéque & de Caton ,
Sçait faire accorder la Raiſon
Avec l'amoureuſe folie !
Ah ! que ne puis- je en ces beaux lieux ,,
Près de cette rive chérie ,
Séjour habité par les Dieux ,
Paller le reste de ma vie!
Quand reviendront ces doux momens
Où dans tes demeures tranquilles
Je partageois
les fentimens
D'une troupe d'amis faciles ,
Qui fuyant le fracas des villes ,
Et les plaifirs tumultueux ,
Venoient fouvent dans tes afyles ,
Prendre de toi l'art d'être heureux ?
Oui , charmant Abbé ce font eux ,
68 MERCURE DE FRANCE.
C'est cette chere cotterie ,
Ces beaux efprits de tous les temps ,
Qui connoiffent les agrémens
Er les vrais charmes de la vie :
Toujours légers , toujours conftans ,
D'une fageffe atrabilaire
Banniffans les triftes accès ,
Ils méprifent avec fuccès
Les vains préjugés du vulgaire.
Loin des prudes & des pédans ,
Des cagots & des faux Sçavans ,
Au fein de l'aimable nature ,
Ils trouvent cette gaîté pure ,
Cette volupté qu'Epicure
Peut-être en vain chercha longtemps.
Le nouveau Mentor de Veuftrie , *
D'une faine Philofophie
Leur révéle les profondeurs ,
Tandis que tu cueilles les feurs
De la plus belle Poëfie.
Mais quelle éloquente harmonie ,
Quels fons , quels fublimes accens ,
Frappent mon oreille ravie ›
C'eft Ferri ** , c'est lui que j'entends ,
Lui , dont l'éloquence divine
Quelqu'un , que l'on nomme ainfi , à caufe de fon
air fententieux .
** Jeune Avocat , fort éloquent .
AOUST. 1760 .
69
Dans d'inimitables difcours ,
Nous a retracé les beaux jours
Et de Démosthène & d'Efchine ;
Lui qu'on prendroit pour Cicéron ,
A l'air grave qui l'accompagne ,
S'il n'avoit l'efprit de Montagne ,
d'Anacreon .
Et les graces
Enfin lui dont l'ardent génie ,
Le fon de voix ferme & touchant ,
Sçait réveiller l'âme affoupie
D'un Juge ftupide ou méchant ,
Et la tendrelle de Julie...
Toutefois fi votre fuffrage
Couronne ce petit ouvrage ,
Plaignez quelquefois les tourmens
D'un malheureux Anachorète ,
Qui févré des tendres plairs ,
Réduit à pouffer des foupirs
Dans une lugubre retraite ,
Tourne vers vous tous les defirs ! ...
Dans cette aimable Confrérie
Puillai-je un jour me voir admis !
En attendant , tendres amis ,
Puifiez-vous demeurer unis
Sous les aufpices de Sylvie * !
Ne fongez qu'à femer de fleurs
Tous les momens de votre vie ;
Femme d'efprit.
70 MERCURE DE FRANCE.
Et riez de ces vieux Cenfears ,
Dont l'austere milantro vie
Fronde vos plaifirs féducteurs.
Que les délices de la table ,
Que mille entretiens amufans ,
Et qu'une étude raisonnable ,
Orne & partage vos inftans :
Puifque c'est le confeil du Sage ,
Connoiffez tout le prix du temps.
CARACTÈRES.
THE OTH HEOPHILE tient un rang illuftre
dans le premier Corps de l'Etat , chéri
du Peuple , refpecté des Grands , eftimé
des Princes , admiré de l'Etranger.Théophile
ne mourra point dans la mémoire
des hommes : il a des vertus , & il ne les
affiche pas ; des lumières , & il ne rejette
pas les confeils. On lui fait mille excellentes
qualités ; & fa modeftie en laiffe
bien plus à deviner. On vante furtout fa
Religion , fon équité , la candeur de fon
âme , fa douceur , l'égalité de fon caractère
, fa bienfaiſance , le foin qu'il prend
d'épargner au malheureux la honte des
explications , fon affabilité qui femble
AOUST 1760. 71
ne laiffer aucune distance entre la grandeur
& la médiocrité , fa prudence , fon
activité fupérieures à tous les obftacles
qui déconcertent les hommes ordinaires ;
on vante jufqu'à l'ufage qu'il fait de fon
repos. La paix , la tranquillité de fon
coeur eft peinte dans fes traits, & fe communique
à ceux qui l'approchent. La févérité
des Loix ne touche prèfque jamais
à la racine du mal ; elle contient les tranf
ports de la haine & les éclats de la vengeance
, mais elle n'étouffe pas la paffion
qui les infpire ; l'orgueil & l'intérêt fe
concentrent au coeur du féditieux : Théophile
fait plus que les Loix ; il pénétre ,
& perfuade les efprits ; il fubjugue &
change les volontés. Il fait régner l'harmonie
& l'union , où régnoient le défordre.
& l'horreur. Heureux le C.... en qui le
Ciel a mis cet efprit pacificateur , préférable
peut-être à la vertu des miracles !
Heureux auffi le Peuple qui jouit de fes
bienfaits & de fa vertu !
PHILONOUS et l'Oracle d'une Ville ,
tout reffortit à fon Tribunal , & l'on n'appelle
point de fes decrets . Mais fi fon crédit
eft immenfe , s'il jouit d'une réputation
brillante , on convient qu'il a fondé
l'un & l'autre fur des talens , fur des fer72
MERCURE DE FRANCE.
vices effentiels . Judicieux & profond , rien
n'échappe à fes recherches : ce qu'il a
gravé dans fa mémoire , ne s'efface point.
Hiftoire , Morale , Connoiffance de Langues
& des Arts , Jurifprudence , Théologie
; tous ces objets lui font familiers .
Il fait par coeur les Anciens ; il fe plaît
avec Montagne , Bayle , Locke , & quelques
autres Modernes ; mais comme il ne
les croit pas infaillibles , il prend quelquefois
la liberté de les contredire. Il
faifit un fyltême , débrouille un fophifme
avec une facilité étonnante : on admire
dans les raifonnemens toute la clarté ,
toute la précifion des Géomètres . Son élocution
et rapide , victorienfe . Il femble
qu'il ait à la main la folidité , la juſteſſe
des pensées , l'énergie & la propriété des
mots. J'ai peint l'efprit de Philonois ; je
vais ébaucher le tableau de fon coeur.
Philonous aime l'ordre & s'y attache invariablement.
Une probité exacte , incorruptible
, une franchife , une fincérité qui
n'eft guères de fon fiécle , une inclination
naturelle à faire du bien , voilà le fond de
fes moeurs. Comme il paroît ce qu'il eft ,
il eft auffi tout ce qu'il doit être ; Philofophe
fans fafte , ami de la fociété , religieux
fans fuperftition , fans cagotifme . 11
foue volontiers le mérite où il l'apperçoit .
11
AOUST. 1760 . 73

Il fait plus ; il le recherche , le deterre
& le couronne. On n'a point à lui
reprocher les perfonnalités odieufes de
l'amour propre . Ce qu'il pourroit emporter
par l'autorité , il aime mieux le devoir
à la conviction des perfonnes qu'il
veut foumettre. Cette voie n'eft pas toujours
la plus courte , mais elle convient
mieux à la bonté de fon coeur. Supérieur
aux préjugés , fa cenfure ou fon mépris
ne tombe jamais fur de vains phantômes.
Il rapproche & combine les circonstances
qui pourroient juſtifier une action , parce
que c'eft le crime , & non le Coupable
qu'il pourfuit. Que l'on doit ménager , &
qu'il feroit trifte de perdre l'eftime & la
confiance d'un protecteur auffi raiſonnable
!
FAUSTUS Vivoit fans amis , fans ennemis,
dans une obfcure médiocrité . La trempe
de fon efprit ne lui promettoit pas
un avenir plus heureux . On l'a jetté dans
la roue de Fortune , & il vient d'en fortir
les mains pleines de richeffes , avec
tout l'appareil de la dignité. On s'eft d'abord
demandé ce qu'étoit devenu Fauftus
; on ne le reconnoifoit pas. Humble
& modefte , tant qu'il fut ce qu'il devoit
être, il prend depuis fon clevation les airs
D
74 MERCURE DE FRANCE.
de fuffifance , & le ton de l'homme en
place . Il eût bravé tout un jour le vent ',
le foleil , la pluie , la fange des ruiffeaux ,
& l'on fe rappelle encore qu'il fe démêloit
affez adroitement dans les rues les
plus embarraſſées . Il ne fçauroit allet
comme autrefois : il lui faut une chaife
pour voir fon plus proche voifin. Eh ! le
moyen , quand on eft riche , de marcher
à quarante ans ? Il fait à peine lire , mais
on a fait retentir à fes oreilles les noms
fameux de Corneille, de Racine , de Boileau
: il affecte d'en parler. Il vous dira ,
bonnement , qu'il eft enchanté de la Phédre
de Corneille , du Cid de Racine , & des
Comédies de Defpréaux. Ainfi le changement
de fa fortune étale , aux yeux les
moins attentifs , fes impertinences , fes ridicules
, fon impéritie , fa ftupidité , que
l'on ignoreroit encore , s'il étoit lui - même
ignoré . Fauftus voudra peut-être s'illuftrer
, dans le commerce des femmes à la
mode , leur donner des fêtes , les charger
de préfens ; & ſemblable à ces Phoſphores ,
qui fe montrent ,pour s'abîmer preſqu'auffitôt
, dans l'immenfité de l'air , nous le
verrons , après quelques mois , defcendre
au-deffous de fon premier état , avec le
jufte regret d'en être forti.
QUE vous ai je fait ,
"
Zoile ›, pour ef
AOUST . 1760. 7)
fuyer tous les traits de votre malignité ?
ai- je terni votre réputation ? ébranlé l'édifice
de votre fortune ? Vos intérêts &
les miens ne font pas oppofés , la carrière
que je cours ne fut jamais la vôtre ;
& je vous affure, que vous n'entrez point,
dans la claffe des perfonnes , dont je m'oc
cupe. Cependant vous vous attachez ame
détruire ; vous comptez toutes mes démarches
; vous y cherchez ce qui n'y fautoit
être. Le fiel de votre langue fe répand
fur més actions les plus innocentes , fur
mes difcours les plus mefurés Votre paffion
les explique , & les empoifonne.
J'entrevois le principe de vos noirceurs
ma franchife , & le defir que j'ai
d'être utile , m'ont concilié la faveur de
quelques honnêtes gens , qui vous ont
peut-être trop connu , pour vous confidérer
toujours. Voilà ce qui vous aigrit :
mais , Zoile , en m'attaquant , comme
vous faites , fourdement & dans les ténébres
, y penfez vous ? Vous n'allez pas à
votre but. On croira d'abord que vous
me craignez ; & cette opinion , qui me
flatteroit peu , vous humilieroit beaucoup.
Bientôt on ne vous croira plus. La
vérité fe plaît au grand jour ; & fi vous
n'étiez pas en état de la defendre , oferiez-
vous penfer, qu'elle dût refter fans
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
défenfeurs ? non , votre amour- propre ne
va point jufques- là , vous feriez moins
jaloux fi vous étiez plus vain .
ALCIPPE a des moeurs & du favoir. Il
écrit & parle purement. Dans cet âge
impétueux , où l'ivreffe du coeur eft le
feul objet de l'activité de l'efprit , où les
organes fe dilatent , pour ainfi dire , à
la vue des objets qui doivent exciter le
plaifir , Alcippe méditcit profondément
Dieu , les hommes , la Nature , les loix ,
& lui- même. Par fon zéle , par fon application
, il devient tous les jours plus
utile à la Société . C'eſt un témoignage
que je me plais à lui rendre . Mais je voudrois
auffi , qu'il fe renfermât dans la ſphére
de fes connoiffances . Jamais un Grammairien
fut-il appéllé , pour éclaircir une
queftion de droit , juger les hommes , les
profcrire , ou fulminer l'arrêt de leur
mort ? Pourquoi donc Alcippe s'engaget-
il , dans des difputes étrangeres à l'objer
de fes études ? Qu'il foit Jurifconfulte ,
Orateur , Antiquaire , Hiftorien ; & qu'il
veuille en impofer, par ces différens attributs
: la chofe eft affez naturelle . Mais qu'il
n'aille pas chercher des erreurs , dans une
Langue , qu'il n'entend pas affez : qu'il ne
prétende pas anéantir , par une cenfure
AOUST. 1760. 77
hardie , le mérite des Arts dont il ignore
les principes. Le cas du Grammairien ,
que l'on feroit affeoir fur le trône de la
Juftice, feroit plus dangereux : mais feroitil
plus ridicule ?
Lindor,avec une fauffeté palpable dans
l'efprit & dans le coeur, a donné, pendant
vingt ans , le ton & la forme aux fociétés.
Inconféquence , étourderie , frivolité ;
voilà fur quels titres il avoit établi fa domination.
Les jeux , les tables , les Spectacles
étoient abandonnés ; les Cours fe
changeoient en deferts affreux, fi on ne l'y
voyoit; les Petits Maîtres, fes éléves & fes
admirateurs, périffoient d'ennui , les femmes
étoient accablées de vapeurs ; tout
ce qui n'étoit pas Lindor , les excédoit.
il prononçoit, fur les queftions même qu'il
n'entendoit pas mais d'un air fi abfolu ,
fi tranchant , qu'on n'ofoit pas repliquer.
C'est ainsi , qu'il a confacré mille vices ,
& foudroyé mille vertus ! Philofophe à
fon lever , le foir le plus diffolu des hommes
, il faifoir quelquefois à Pafcal l'honneur
de l'eftimer, & de penfer comme lui ;
bientôt il ne trouvoit de lumière & de
vérité , que dans le Spinoffme . Enfin c'étoit
l'homme de fon fiècle dont le fentiment
fût le moins refpectable & le plus
reſpecté. Que cette réflexion eft humi-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
liante pour des hommes qui valoient fans
doute mieux que Lindor : mais qui n'ont
pas eu la force de lui réfifter !
CIDALISE avoit des qualités & des
avantages , qui fembloient devoir affurer
le bonheur d'un époux ; naiſſance , for
tune , efprit , fageffe , beauté , Cidalife
étoit un tréfor. Eternellement obsédée
par une foule d'adorateurs , enfin fon
goût s'eft déclaré pour Alcefte. Mais Al
cefte n'eft pas heureux. Il ne s'eft point
apperçu qu'il époufoit avec elle tous les
caprices de l'humeur , & toute la fierté
d'une Impératrice. Il avoit des amis , &
Cidalife les écarte ; ils ne lui conviennent
pas : Il avoit les principes , fes goûts , fes
plaifirs , il étoit lui- même , avant d'être à
Cidalife : il ne penfe , il ne defire , il ne
rit , qu'autant qu'il plaît à Cidalife. S'il
s'avifoit d'oppofer des raifons , à de pures
fantaifies ; quelle tempête il exciteroit ,
quelle fureur il verroit s'allumer ! Alcefte
aime la paix pour en jouir , il facrifie
fes droits , & laifle régner Cidalife . Que
de femmes de ce caractère , dont il ne
faudroit pas dire , qu'elles font en puiffance
de maris : mais bien de leurs maris ,
qu'ils font en puiffance de femmes ?
AOUST, 1760.
7.9

ON vous l'a dit , Léandre ; depuis
trente ans on le répéte , & vous le croyez
comme nous ; oui , vous êtes le prodige.
de votre fiécle . Cette éloquence , ce génie
créateur , cette étendue de connoiffances
, cette force d'expreffion , qui étonnent
dans vos écrits , n'appartiennent
qu'à vous. Vous avez épuré le goût des
Arts , reculé les bornes de la Philofophie
, & confervé à la Nation , le premier :
rang du monde littéraire. Envain , l'envie
a frémi de vos fuccès ; le cri général de
l'Europe , vous a trop élevé, pour en reffentir
les atteintes . La poftérité mettra
le fceau à votre gloire , en vous décernant
les honneurs de l'immortalité
. Mais,
Léandre , il eft un fyftême plus intérefant
que tous les fyftêmes de la philofophie ,
un fyftême appuyé fur l'évidence des faits,
le fur le témoignage
de l'Univers ; que
flambeau de la plus exacte critique , allumé
depuis dix-huit Siécles , a rendu plus
fenfible , & range au niveau des vérités
géométriques
; & ce fyftême , vous le réprouvez
il ne tient pas à vous , qu'il ne
foit anéanti ; dans mille occafions , que
vous faites naître , vous lui faites eluyer
toutes les bordées de votre efprit ; fi l'on
vous en croit fur votre parole, on ne pouvoit
rien imaginer de plus abfurde ,
de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
plus contradictoire. Quoi donc ! Seriezvous
d'un côté , la lumière des hommes ,
& de l'autre, un prodige d'aveuglement ?
Ce que des millions d'intelligences auront
conçu , vous échapperoit , à vous qui fondez
les profondeurs de la Nature , &
qui embraffez l'immenfité des Cieux ! Si
vous n'êtes , Léandre , une Enigme inexplicable
; quelle idée voulez - vous que
j'aie de vous ? il faut bien que je vous
fuppofe au moins de la mauvaiſe foi.
AURELE n'a point ces talens précieux,
qui tirent de la foule , & donnent de la
célébrité. Mais il refpecte les Sçavans ,
eftime les Artiftes , & voudroit leur reffembler.
Il dévore leurs productions ,
& en fent quelquefois le prix. Si l'ufage
& l'emploi de les facultés , étoient l'effet
de fon choix ; s'il vivoit feulement pour
travailler, au lieu de travailler pour vivre;
s'il étoit foutenu & dirigé, par les confeils
d'un fage Cririque , qu'il ' uivroit exactement
; peut-être alors il feroit de quelqu'utilité.
On s'apperçoit qu'il penfe , &
il lui échappe même dans la compofition ,
des traits , qui ne dépareroient pas l'ouvrage
du Génie . Il parle peu , parce qu'il
s'applique à dire des chofes. Aurele n'eft
point flatteur ; fon âme fe laiffe lire , &
AOUST . 1760.
81
s'explique d'elle - même comme il eſt
fans orgueil , il eft auffi fans entêtement ,
& conviendroit aifément de fes torts.
Il néglige les complimens , les démonftrations
, & tout le vain cérémonial de
la politeffe ; mais il en a l'effence & le
fond. Une fleur , dont il étudie la génération
, le développement & la parure ,
l'attache bien plus que l'or . Par l'effuſion
de fon coeur fur tous les malheureux
par l'intérêt , qu'il prend à leur fortune ,
il femble s'unir , & fe confondre avec
eux. Il a des principes & des fentimens ,
qui n'admettent aucune baffeffe : on lui
croit cependant , un goût trop- vif pour le
plaifir ; on lui a reproché des foibleffes
& des écarts. Mais l'a - t - on vû d'aſſez près,
ou ne l'a-t- on vû que par les yeux de la
malignité ? Les Méchans n'épargnent que
ceux qui leur reffemblent.
Roscius eft fier , dédaigneux, arrogant ;
il contredit tout , jufqu'à fes propres
naximes ; excellente méthode , pour un
Sot , qui veut avoir quelquefois raifon ?
Il exige les refpects , les adorations de
la multitude , & paye fouvent par des
mépris , les fervices qu'il en reçoit ; c'eſt
fans doute , dans Kofcius , un vice de l'efprit;
peut- être auffi un défaut d'éducation :
Dv
82 MERCURE
DE FRANCE.
fes Peres n'en avoient pas , & ils n'ont pa
lui en procurer . Mais vous , Arifte , élevé
au fein d'une famille illuftre , vous , formé
par les foins des plus grands Maîtres ,
vous, dont les fuccès ont égalé leurs foins ,
& furpaffé leurs efpérances ; s'il eft vrai
que l'on ait à fe plaindre de votre orgueil,
cet orgueil ne peut être qu'un vice de
votre coeur , & Rofcius même vous fera
préféré.
P. D. D. D.D. Q.
Le mot de la première Enigme , du
E
fecond volume du Mercure de Juillet ,
eft , Phantome ; Celui de la feconde eft ,
Carême.
Le mot du premier Logogryphe , eſt ,
Inoculation ; on y trouve Nil , Latin
Lyon , Caton , Io , Taon , Loi , Canon ,
Nation , Oculi. Celui du fecond , eft ,
Rideau ; on y trouve Dieu , Ida , Mont
célèbre, par le jugement de Pâris ; Adieu ,
Urie , Rade , Ride , Aide , Air & Eau ,
Ré , Aire en Gafgogne , fur l'Adour , &
Aire en Artois , fur la Lis.
A OUST. 1760 .
83
T
ENIGM E.
u vas me deviner , fans faire un gran 1 éffort.
Je lers affidûment une blanche maîtreffe ;
Malgré moi quelquefois, je lui donne la mort ,
Sans en être puni : c'eft un défaut d'adreffe
De quiconque eft mon conducteur.
Il n'entre dans mon corps , que noirceur , que mifére
;
Et bien que je fois fans iueur ,
Je fais renaître la lumière .
Par M. P. DUBOIS WARIN , de S. H.
AUTRE ENIGME.
QUOIQUE
UOIQUE feul , dans l'obfcurité ,
Sans moi point de falut & point l'Eternité.
Je ne fuis ni Cérès , ni Flore , ni Pɔmone ;
Sans moi point de printemps , point d'été , point
d'automne.
Sans être Dieu , de tout le principe & la fin ,
Je commande au trépas , je forme le deftin.
Sans paroître en Public , je parois en Spectacle.
J'exile après la mort , & le tout fans iracle ;
Mais j'en dis trop Lecteur , cherche ; enfia l'on me
voit ,
Au bout du doigt.
Par G** de Nevers.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
JE
LOGOGRYPHE.
E nais dans des climats , où toujours radieux ,
L'Aftre du jour le plaît à prodiguer les feux .
Six lettres font mon nom. Otez les deux premieres
,
Dérangez ce qui fuit , fans toucher aux dernieres ,
Je renferme un précepte utile aux Matelots.
N'ayant plus que cinq pieds , je fouleve les flors ;
Dans quatre , on trouve un mal qui ſe guérit dans
l'Onde.
Ma tête eft d'un métal recherché dans le monde.
Le reste de mon corps , n'eft qu'éclat & fplendeur.
Enfin ,, pour terminer tout ces rapports , Lecteur ,
Joins ma tête à mes pieds , il va naître une plante,
Qui nourrit l'Animal , & que la terre enfante.
Par M. le Chevalier de DE CHALIGNAC.
J
AUTRE.
E fuis un être fingulier ,
D'un efprit bifarre & fauvage ;
Content dans mon particulier ,
Sans me prêter au fot ufage.
Combine mes dix pieds : divers arrangemens,
AOUST. 1760.
85
Te donnent de Neptune, un fils ; deux élémens ;
Un Chef du Peuple Juif; un Juge du Ténare ;
Un Dieu marin ; le nom de la chienne d'Icare ;
Nourrice de Bacchus ; Déeffe du vin doux ;
Nymphe du Mont Ida , dont Capis eft l'époux ;
Médecin de Pluton ; l'ordre le plus auftère ;
Un courageux cocher célébré par Homère ;
L'ami d'un bon vieillard , dans les froides faifons ;
Ce qu'on ne peut trouver aux Petites -Maifons ;
Un vent des Pays-Bas ; un Porteur de Couronne ;
Et ce que poliment tu rends à qui te donne;
Un vaillant Argonaute ; un jus médécinal ;
D'un Mortel glorieux l'ornement principal ;
Un Dieu des Laboureurs ; un des Rois de Micène ;
Ce qu'en prenant beaucoup de peine ,
Tu perds peut- être à me chercher ;
Et ce que tu ne peux cacher ;
Une conjonction fouvent mife en ufage....
Il eſt minuit... Je dors ... Bon foir... & bon courage.
Par M. DESNOYERS , Avocat en Parlement,
& Confeiller en l'Election d'Etampes.
AUTR E.
LECTUR ECTEUR , qui te crois l'eſprit vif ,
Cherche , trouve un Infinitif,
En huit lettres , dont les premieres,
Compofent les quatre dernieres.
Par le même.
86. MERCURE DE FRANCE.
PASTORALE.
Par M. LEGAT DE FURCY .
ENN vain un coeurbien enflammé,
Dans les chaînes murmure ;
De celle dont il eft charmé ,
Tout lui fait la peinture.
On retrouve l'objet aimé
Dans toute la Nature.
On voit , dans un champ parfemé
De fleurs & de verdure ,
D'un tein par l'Amour animé
Le
favorable augure.
On retrouve & c.
Un tendre fon eft- il formé ,
Au bord d'une onde pure :
Dans ce chant , on voit exprimé
Le tourment qu'on endure.
On retrouve & c.
Les Paroles , font de M ***
7
Naivem
22
Envain un coeur bien enflamé Dans ses chai =
nes murmu re De celle dont il est char
= me Tout luifait la peinture On retrou -
ve
l'objet aimé Dans toute
W
la natu ...re
Grave
par
Imprimé
par
Tournelle
.
Mr Charpentie.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY .
A ASTOR, LENOX AND
TILDEN POUNDATIONS
AOUST. 1760.
87
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES,
LES CÉRAMIQUES.
TANDIS qu'un Traducteur , épris des
beautés répandues dans le Poëme de la
mort d'Abel , travailloit, dans une copie ,
à nous faire connoître le génie & les
reſſources de la Langue Allemande ; un
Auteur François rendoit à la fienne , dans
un ouvrage original , un hommage , dont
le fuccès doit être d'autant plus flatteur ,
qu'il ne le partagera avec perfonne. Les
Amateurs de la Poefie Grecque , trouveront
, dans les Céramiques , tout ce qu'elle
offre d'intéreflant ; les amis de la vérité
y découvriront des inftructions févéres ,
qui font honneur à la raison , & qui doivent
produire un effet d'autant plus certain
, que le foin d'inftruire , y eft caché
fous l'art de plaire.
Ce Poeme , intitulé les Avantures de
Nicias & d'Antiope , contient douze Livres
, dont chacun nous fourniroit un
extrait , que les bornes d'un ouvrage pé88
MERCURE DE FRANCE.
riodique ne nous permettent pas de donner.
Nous nous contenterons d'en préfenter
une idée.
Charidéme , qu'une longue fuite de
victoires, rendoit redoutable à Alexandre,
eſt banni de la Gréce , fur la demande
de ce Prince , qui ne donne la paix aux
Athéniens , qu'à cette condition ; & laiffe
à Athènes fon fils Nicias , qui fortoit à
peine de l'enfance. Phædria , fon parent ,
fe fait une étude de corrompre les moeurs
innocentes de ce jeune homme ; fes funeftes
leçons l'entraînent dans plufieurs
folles intrigues ; il le plonge dans un luxe
immodéré , qui confume l'héritage de ſes
peres , & l'expofe aux plus terribles malheurs.
Nicias , après avoir trompé Philotis
, Antiphile & plufieurs autres belles ,
eft rebuté par Charifte, auprès de laquelle
il effayoit de mettre en pratique les maximes
de Phædria : éclairé par cette humiliante
épreuve , il reconnoît la fauſſeté
de ces maximes ; il rencontre Antiope ,
qu'il fauve d'un grand danger ; il conçoit
pour
elle un amour violent . Cynire , ami
de Nicias , devient amoureux d'Antiope ,
& obtient l'aveu de Cratès , de qui la
jeune Grecque dépendoit. Cependant ,
Nicias , éffrayé fur le défordre de fa fortune
, veut immoler fon amour au repos
AOUST. 1760.
89
d'Antiope : mais , entraînée vers Nicias ,
elle réfifte à Cratès , brave le courroux
du fier Cynire. Des accidens imprévus
font fortir d'Athènes , Nicias , qui veut
cacher aux Grecs le fpectacle honteux
de fa mifére . Cratès cherche à profiter
de fon abfence. Il éffaya une feconde fois
de difpofer d'Antiope . Il lui préfenta Sadocus
, Thrace d'origine & de Sang Royal,
& il éffuya le même refus. Crates , irrité
de voir les vues déconcertées pour la
feconde fois , forma le lâche projet de la
livrer entre les mains de Sadocus. Il l'attira
à une maiſon de plaifance , qu'il avoit
dans l'Ifle d'Eubée un Vaiffeau y étoit
préparé, pour la tranfporter dans la Thrace;
Cratès s'étoit engagé, par d'effroyables
fermens , à n'épargner aucune violence
pour la foumettre à cet hymen. Cynire , né
vertueux , touché des reproches d'Antiope
& de l'infortune de Nicias , cherchoit
ce dernier dans toute la Grèce , pour le
forcer de partager les biens avec lui il
apprend le danger, qui menaçoit Antiope .
Il vole pour la dérober à la tyrannie de
Cratès . Après avoir noirci fon beau teint ,
& caché fes longues treffes blondes , il
arrive , couvert de fueur , dans l'Ile d'Eubée
, fous le nom de Parmenon , affranchi
d'Antiphon , frere d'Antiope , qui
90 MERCURE DE FRANCE
avoit été tué dans une expédition du.
Général Charés . Le faux Parmenon , inf-.
truit Antiope du complot de Cratès ;
enfuite la trompant par une fauffe hiftoire
, il lui remet des pierreries & de.
l'argent , dont il feint qu'Antiphon l'a.
chargé pour elle en mourant. Antiope ,
pleine d'horreur pour Sadocus , & pour ,
fon parent barbare , preffe Parmenon de
la tirer fur le champ.de l'Eubée. Joyeuse ,
dit elle , de pouvoir exécuter une fuite ,
qui , fans la ha barie de Cratès , lui auroit
paru plus affenfe que la mort . Parmenon
lui apporte des habits , pour déguiſer fon
fexe , dont la connoiffance l'auroit expo-.
fée à trop de dangers . Je pris , dit- elle ,
ces funeftes vêtemens , après avoir baigné
de mes larmes ceux que je quittois ; &
profternée devant Diane ( prife ici pour
Hecare , Déeffe de la nuit ) dont le påle
flambeau alloit guider ma fuite timide , je
la priai le me protéger , en faveur de l'innocence
de mes fentimens.
Nicias, après avoir enduré mille maux ,
avoit vêcu quelque tems inconnu à Phyle,
où s'étoit retirée, fous un nom emprunté ,
Bacchis , la plus dangereufe Courtifanne
qu'eût vû la Grèce Cette femme artificieufe
, le féduifit ; & après lui avoir arraché
fon fecret,& celui de fon amour, pour
AOUST. 1760.
Antiope , elle lui déroba des tablettes où
fe lifoient mille gages innocens de cet
amour. Nicias , plein de confufion, fuyoit
cette retraite ; lorfque defcendant , dans
les vallons de la Theffalie , il rencontra
fon fidéle ferviteur Ilée, qui le cherchoir,
pour lui annoncer le retour d'une fortune
plus grande que celle qu'il avoit perdue.
Dans le même temps , Antiope erroit incertaine
, dans la Theffalie. Elle avoit ren
contré Bacchis , qui faifant ufage des tablettes,
qu'elle avoit dérobées à Phyle,s'en
prévaloit pour prendre le nom d'Antio
pe , & pour le dire époufe de Nicias . Antiope
, confervant fou déguiſement , arrache
les tablettes à l'étrangère , devant
Nauficlès ,qui alloit commander des troupes
qu'Athènes envoyoit au fecours des
Phocćens . Nicias trouva , quelques jours
après , Nauficlès en chemin , qui lui raconta
l'enlèvement des tablettes ; & le
même foir , s'étant égaré & féparé d'llée ,
il fut furpris par des voleurs , qui l'entraînérent
dans leur caverne. Là , Nicias vit
fon portrait & celui d'Antiope dans une
même boëte : ces voleurs l'avoient enlevée
, la veille , à un inconnu , qu'à leur récit
, Nicias reconnut être le même dont
Nanficles lui avoit parlé. Preffé par une
curiofité jalouie , Nicias ne pense qu'à
92 MERCURE DE FRANCE.

fuivre les traces de l'inconnu , qu'il prend
pour un rival heureux , auquel Antiope
doit avoir facrifié ce gage commun de leur
tendreffe. Cependant llée , continuoit
de chercher fon Maitre dans les campagnes
voifines : il trouva les tronçons
épars de fon épée , & un cadavre dévoré
par des bêtes fauves , qu'il crût être
celui de Nicias. Antiope paffoit à peu de
diſtance de ce lieu : les cris douloureux
du fidéle Ilée , l'ayant attirée , elle reconnut
ce Serviteur , & apprit de fa
bouche le fujet de fa trifteffe . Antiope ,
frappée de cette nouvelle , comme
d'un coup mortel , donne une bourfe
à Ilée , lui recommande d'élever un
bucher à Nicias . & s'éloigne avec précipitation
. Le lendemain , elle couche
à Scoture , à côté de Nicias , qui s'étoit
arrêté au même lieu. Nicias , attendri
par les foupirs & les fanglots, qu'il
entend , dans une chambre voifine de la
fienne , attend le jour avec impatience ,
pour demander quel eft l'étranger qui a
paffé la nuit à côté de lui. Les réponſes
de l'Hôte, lui faifant juger , que ce Voyageur
eft le même, dont il fuit les traces ; il
court le chercher au Temple d'Ifis , où
il offroit des facrifices funebres à l'ombre
d'un ami qui faifoit couler fes pleurs.
AOUST. 1760. 93
Les Prêtres de ce Temple , trompés par
une reffemblance fatale à Nicias , le
prennent pour un jeune Déferteur des
Autels de la Déeffe ; & l'enferment dans
leurs prifons , où il fe voit exposé au plus
terrible danger qu'il eût couru jufqu'alors.
Enfin , arraché , contre toute attente , à
leur fainte fureur , il prend le chemin
d'Athènes , où il voit le tombeau d'Antiope
que Cratès lui avoit élevé pour
cacher la honte de fa fuite. Nicias ayant
appris d'Ilée les généreux foins que le
jeune inconnu avoit cru donner à fon
ombre , quitte une feconde fois Athènes
, pour le chercher de nouveau dans
la Theffalie. Un naufrage l'ayant jetté à
l'embouchure du Pénée , il y rencontre
Agafthène , fon parent , qui , le croyant
mort , alloit recueillir , dans l'Attique ,
les grands biens qu'il devoit hériter de
lui . Nicias preſſe en vain Agaſthène d'aller
jouir de ces biens : celui ci , joyeux d'en
être fruftré , & de retrouver , à ce prix ,
les restes d'un fang qu'il chérit , s'attache
opiniâtrément à fuivre Nicias , & prend
avec lui le chemin de Phères. Là , l'impie
Thébé , ayant conçu un amour violent
pour Nicias , affaffine fon époux
Alexandre ; & irritée du mepris que le
jeune Grec oppoſe à fes emportemens ,
94 MERCURE DE FRANCE.
elle le dévoue à une mort cruelle. Mais ,
Antiope , qui fe trouvoit arrêtée , malgré
elle , dans cette Cour , lui ouvre fa prifon
, fans le connoître , & le preffe de
s'éloigner de ces funeftes lieux , qu'elle
abandonne au même inftant Nicias, ayant
rejoint Agafthene , rencontre Diophite ,
un des Généraux Athéniens , dans la Phocide
, qui entraîne les deux amis au camp
des Phocéens. Là, après des exploits fans'
nombre , Nicias & Agafthène , tombent
vivans entre les mains des Thraces , qui
trafiquent des Efclaves dans l'Afie. Agaf
thène , féparé de Nicias , eft vendu à
Thoante , riche habitant de l'Ile d'Arcouere
, dans le Golfe Céramique : &
Nicias eft conduit à l'armée d'Idriée , où
il recouvre fa liberté. Il part de là , pour
aller brifer les fers de fon parent : il voit
en chemin , Phadria , tranfplanté dans
l'Afie mineure , & le châtiment terrible
que les Dieux lui envoyent , par la mort
cruelle d'Aflinome , dont ils permettent
qu'il foit le meurtrier. Nicias arrive enfin
chez Thoante , où il retrouve Antiope ,
qui étoit tombée entre les mains des
Thraces , & que Thoante avoit achetée
pour un jeune Efclave , deftiné à cultiver
fes jardins.
C'eft de ce fujet qui famble devoir
AOUST. 1760. 95
peu fournir à l'imagination , que l'Auteur
a fçu tirer de grandes beautés . Le
titre de l'ouvrage eft pris du lieu où les
deux amans font réunis : l'Auteur en indique
le motif par cette infcription , qu'il
rapporte au commencement de fon premier
livre. Après que la Grèce affervie
eut été dépouillée des monumens de fa
fplendeur , on voyoit encore près des murs
d'Athènes, un Autel confervé feul , au milieu
des ruines d'un vafte palais , fur lequel
cette infeription fe lifoit toute entiere : NICIAS
SAUVE DE MILLE DANGERS
PAR LES DIEUX , ET RENDU AÙ
SEIN DE SA PATRIE , COMBLE' DE
LEURS FAVEURS , A DE'DIE' CET
AUTEL A JUPITER. HOSPITALIER
ET AUX DIVINITE'S CERAMIQUES
QUI REÇURENT ANTIOPE SUR
LEURS BORDS . Une invocation courte
& fimple achéve l'exorde . Filles du Pinde
, difons quels malheurs & quels bienfaits
des Dieux excitérent dans le coeur
de Nicias une fi tendre reconnoiffance :
combien il outragea l'Amour , & combien
il fçut l'appaifer ; mais que nos chants
coulent fans contrainte. L'Auteur s'affranchit
de la gêne du vers . Apollon
feul , dit- il , peut foutenir un fon captif
dans des bornes févéres , dont le prompt
96 MERCURE DE FRANCE.
retour vient frapper l'oreille & fçait la
charmer. Apollon ne nous infpire plus.
Le ton d'aménité regne dans cet ouvrage
d'un bout jufqu'à l'autre il s'y
foutient partout , à côté de la nobleffe &
de l'élévation . L'action d'un Poëme ( s'il
peut en exifter fans verfification ) commence
au naufrage qui prépare la rencontre
de Nicias & d'Agafthène. Quand
les deux parens fe font reconnus , ils vont
enfemble chez un riche Theffalien , ou
Agafthène raconte fes aventures ; ce qui
engage Nicias à raconter à fon tour tout
ce qui lui eft arrivé . Ce récit , quoique
fort étendu , ne retarde point l'action ,
parce qu'il remplit le temps qui s'écoule,
pendant que les deux amis font le chemin
de Phéres. Les longues déclarations
d'amour , & ces fituations ufées dont
chacune fournit des volumes à nos Romanciers
, font rejettées de cet ouvrage.
L'Auteur ne s'attache qu'à ces circonfftances
qui ajoutent à tout l'intérêt d'une
fituation .QuandNicias rencontre Antiope ,
deux ou trois traits peignent l'impreffion
que cette belle perfonne fit fur fon coeur.
Il parcouroit rêveur le rivage fleuri où lę
Chepife ouvre fes bras , pour embraffer ces
deux Ifles , qu'ilfemble ne pouvoir quitter...
mes regards diftraits tombérent tout- à-coup
fur
AOUST. 1760 . 97
Jur une jeane Athénienne : ébloui de fa
figure , je jettai avidement les yeux fur
elle , & je les y tins attachés, fans faire réfléxion
qu'une curiofité fi marquée pouvoit
offenfer celle qui en étoit l'objet. Un
Dieu , fans doute , m'arrêta : que n'a i il
voulu confommer fon ouvrage ! hélas , le
bonheur qu'il me préparoit en ce moment ,
empoisonnera ma vie pour toujours ! ... Ce
Dieu l'arrêtoir pour fauver les jours d'Antiope
, qu'un accident avoit fait tomber
dans le fleuve. Après un long évanouiffement
, la jeune Grecque ouvrit enfin fes
beaux yeux : & fi la douleur profonde où
étoient plongées toutes les perfonnes de la
maifon , leur eût permis de remarquer la
mienne , elles auroient vû qu'Antiope &
moi fumes rendus à la vie en même tems...
Antiope elle même me tendit fa belle main,
en figne de reconnoiffance : je la reçus avec
un tremblement , dont je ne connoiffois pas
la caufe ; le cruel Amour s'en fervit , pour
porter dans mon coeur le trait qui devoit
le percer... Que de mouvemens intéreſſans
furent enfévelis dans le trouble qu'un refte
d'allarmes laiffoit parmi nous ! Après l'accident
qui venoit d'arriver à Antiope , elle
étoit dans un appareilfimple , qui donnoit
plus d'éclat à fa beauté , que celle des autres
n'en reçoit de la parure la plus recher
E
98 MERCURE DE FRANCE.
chée. Nicias n'apprend qu'il eft aimé
"d'Antiope , qu'à la derniere extrémité. N
étoit aux portes dù trépas , & N vouloit
il
mourir , fans fui déclarer les fentimens
qu'il avoit pour elle : des tablettes devoient
les lui apprendre après la mort.
Antiope furprend ces tablettes ; elle envoye
dire ces paroles à fon Amant : Antiope
vous ordonne de vivre pour l'aimer :
elle ne vous permet d'autre fouti , qu'un
impatience que l'espoir doit rendre tran
quille. On comprend bien qu'an tel meffage
, eur fon effet. Telle , dit Nicias
qu'en une foirée d'hyver , au coin d'un
foyer ruftique , on voit une lampe prête à
s'éteindre , pendant qu'un vieillard raconre
quelqu'hiftoire de fes tendres années à la
jeuneffe affemblée du hameau ; un refte de
fumiere à peine fenfible erre , fuit & revient
fur la pointe de la méche , & va
s'évanouir tout- à -fait ; mais une vieille
qui craine le danger des ténèbres , fe leve ,
court & porte fa cruche. Aux premières
gouetes d'huile qui tombent dans la lampi,
on la voit tout à coup se ranimer , & ripandre
une lueur importune à plus d'un
Amant : el fut l'effet que firent fur moi
les paroles d'Alcine . On commença le mê
me jour à ne plus défifpérer de ma vie ; &
ma jeuneffe acheya ce que l'amour avoit
AOUST. 1760.
فو
commence . Pour raconter les malheurs de
fon pere & les fiens , fes amours avec
Eglé & leur féparation cruelle , Agasthène
emploie un peu moins de la moitié du
Livre le plus court de tous.
Iphitus, pere d'Agaftène, l'entretient des
dangers . auxquels eft expofée la jeuneffe
, quand elle commence à jouir de
la liberté. Il appuye furtout fur l'infamie
de la féduction. Vous trouverez , lui ditil
, des crimes accrédités , qui m'allarment
d'autant plus pour votre jeuneffe , qu'ils
vous fembleront moins devoir allarmer
votre probité. Ces crimes font , aux yeux
d'Iphitus , les piéges'amoureux
qu'on tend
à la crédulité , ou à lafoibleffe ... Il prorefte
que , par ces rufes funeftes , on conmet
, à l'égard des femmes , un crime
plus honteux que le vol & l'affaffinat : la
baffe trahifon qui prend fa hardieffe de
l'impunité. Enfuite , après avoir prouvé ,
par une comparaifon fans repliqué , que
ceux qui bleffent ce fexe timide , auquel
ils font profeffion d'être plus particulie
rement dévoués , font plus coupables que
Jes malfaiteurs publics ; & après avoir
établi , qu'entre les amis & les hommes
même qui n'ont que des liaiſons de civilité
, il regne une confiance réciproque,
fondée fur un pace tacite ; il de-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE
mande à ſon fils , s'il voudroit enlever , de
chezfon Hôte , un vafe d'or , ou quelqu'autre
meuble précieux qu'il abandonneroit àfa
difcretion ? Et fur cela , il s'écrie : Vous
n'êtes pas moins larron , fi vous attentez
fur l'honneur defa femme ou fur celui defa
fille : mais larron , comme celui qui , laiffe
dans les Temples des Dieux , en déroberoit
les vafesfacrés qu'on lui auroit donnés
en garde !
Il faut lire , dans l'ouvrage même
les morceaux que je vais indiquer
pour fentir ce qu'ils ont d'intéreffant
le naufrage de deux jeunes Grecs ;
leur reconnoiffance , la defcription du
Vallon du Tempé , la pompe funebre de
Nilée , la peinture des plaifirs champê
tres de Gorcus , les amours touchantes
d'Eglé , le détail des prix que Nicias pro
pole pour des jeux funébrés , le tableau
de la corruption d'Athènes , celui de nos
moeurs , fous le nom du MONDE d'Athènes
; les Satyres de Phædria contre les
femnies , les rufes d'Antiphile , le combat
de Nicias avec Antiphon , la confufion
qu'il s'attire chez Charifte , fon en
trevue avec Trafidée , fes combats de générofité
avec Alcine & Antiope , & celui
d'Antiope avec Cynire ( qui font autant
de Scénes Dramatiques fort intéreffantes
); le Temple de Théoné , qui feroit
AOUST. 1760 . ΤΟΥ
feul un Poëme d'une grande beauté , l'extrémité
où le trouve Nicias , fur la côte
d'Héraclée , l'entrevue du fils de Panthous
, l'ingratitude d'Eurydice & d'Achamas
, les difcours d'Afplédore fur l'amitié
, la Fable merveilleufe d'Até & du
fupplice des Aloides , l'Epifode de Bacchis
à Phyle , l'aventure furprenante des
Prêtres d'Ifis , les amours de Daphnis &
Galatée & leurs nôces.
Ce Livre intéreffant , imprimé à Londres
, en deux volumes in-douze , d'un
format élégant & correct , fe trouve à
Paris chez Ravenel , Libraire , fur le quai
des Auguftins à la defcente du Pont S.
Michel.
LETTRE , à l'Auteur du Mercure.
U
N Citoyen , amateur de fa patrie ,
Monfieur , & par conféquent intéreflé
à fon honneur , vient aujourd'hui à fa
défenſe , dans l'intention de défabufer
le Public au fujet d'un Article inféré , à
ce qu'on dit , il y a quelque temps , dans
un Ouvrage périodique. L'Auteur ,homme
d'efprit & de bon fens , n'avoit appa-
L'Année Littéraire.
*
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
remment fuivi que quelques mémoires malins
, & n'avoit certainement pas confulté
les gens du pays , ou des fpectateurs dé
fintereffes , au fujet de la fameufe Procef
fion qui fe fait à Aix le jour de la Fête- Dieu.
Il en rendit un compte abfolument ridicu
le ; & G le cérémonial de cette Procéllion
étoit tel qu'il le décrit , il feroit plus capable
de faire rire , ou plutôt gémir , que
d'exciter la vénération .
L'Inftituteur de ce cérémonial , eft René
d'Anjou , Roi de Jérufalem & des Deux-
Siciles , Comte de Provence , qui s'appli
qua , par des vues de Religion & de politi
que tout enfemble , à le rendre le plus
augufte qu'il feroit poffible. Comme il
étoit entierement pénétré de ces vues ,
il
fit entrer dans ce triomphe les gens de
tous les états , de tous les âges & de toutes
les conditions , afin que la reconnoiffance
for aufli générale que les graces
fpirituelles répandues en ce jour. Les intérêts
temporels entrérent auffi pour quelque
chofe dans cette inftitution ; & pour
dire un mot, en paffant, de ce dernier Article
; quel concours d'Etrangers cette
fête n'a- t- elle pas attiré à la Ville d'Aix
du temps de fon royal. Inftituseur , & n'y
attire - t - elle pas encore tous les ans ?
Quels avantages n'en retire pas cette VilA
OUST: 1760. 1037
7
le , où il s'eft établi à cette occafion une :
Foire des plus confidérables de la Provence
? Auffi je ne crois pas qu'elle foit
fort portée à laiffer tomber cette infti- )
tution , dont le privilége & les fonds :
néceffaires pour exécuter le cérémonial
ainfi que la Foire , font réverfibles à la
Ville d'Arles , fi celle d'Aix le néglige ,
comme le portent les intentions de René,
expreffément énoncées dans les Chartesi
J
Ces raifons feules fuffiroient pour jur
tifier la mémoire du grand & fage Prince
qui en fut l'inventeur , & que l'on a
traité & que l'on traire encore à ce sujetv
de génie très médiocre. ATurément il n'eft
rien de trop bas pour un Souverain, quande
il s'agit de procurer le bien de fes fujers.:
Mais notre Comte avoir des vuës endo
core plus relevées , comme je l'ai déjà,
marqué. Il
qui, réponut infituer un cérémonial,
à la grandeur du mystère
qu'on honore en cette folemnité Auffirien
de plus conforme à fon deffein, & de plus ,
afforti dans toutes les parties , ainsi que le
détail de ce qui fe pratique encore aujourd'hui
va le démontrer.
Comme J. C. e l'accompliffement
des Figures de l'Ancien Teflament , & le
Soleil de Juftice qui vient diffiper les té-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
nébres du Paganiſme répanduës fur toute
la furface de la terre , on a voulu marquer
les deux prérogatives de la Religion
Chrétienne . On a d'abord repréſenté ces
ténébres générales du Paganifme, par une
marche nocturne qui fe fait la veille
de la fêre , & qu'on appelle le Guet. Elle
eft formée par des gens
ridiculement habillés
, repréfentant toutes les Nations
Payennes. Les uns font montés fur des
mulets , d'autres fur des ânes , & quelques-
uns fur des chevaux. On choifit , pour
cela , les hommes les plus défigurés. On y
voit tous les fymboles du culte abominable
des Payens , leurs déteftables changemens
de fexe & même d'efpéce. Cette
marche eſt ſuivie & fermée par un grand
char couvert de feuillage , traîné par
quatre boeufs ; dans le fond duquel on
voit une grande femme, qui repréfente la
Déefle Cybelle , ayant à fon côté Saturne
, & au- devant plufieurs petits garçons
& divers animaux qui fymbolifent fa prétenduë
maternité. Faites attention , je
vous prie , Monfieur , que ce qui fe préfente
du Paganifme en cela , n'y eft que
pour relever davantage le luftre de la.
Religion Chrétienne , qui en a fait voir
l'illufion , la vanité & l'erreur . Les dépouilles
remportées fur les ennemis font
AOUST. 1760. 105
étalées dans un triomphe , pour exaltér
davantage la gloire du vainqueur.
J'oubliois de vous dire que le foir, avant
la nuit fermée , quelques uns de ceux qui
doivent paroître le lendemain à la fuite
de l'Abba , du Roi de la Bazoche & du
Lieutenant de Prince tels que leurs
Guidons & Bâtonniers , font dans les ruës
divers exercices, avec leurs piques & leurs
bâtons , pour amufer les étrangers.
Le lendemain jour de la fête , la Meffe
fe célébre folemnellement , & eft chantée
en Mufique , en préfence de tous les
Membres du Parlement. Sur les onze
heures , la Procéffion s'ouvre par la Croix
de la Métropole, qui originairement étoit
fuivie d'une troupe de jeunes gens, repre
fentant les Chevaliers de S. Jean de Jérufalem,
avec la vefe rouge marquée d'une
Croix blanche , traînant une multitude
de captifs de diverfes Nations , pour
marquer le triomphe de l'Eghfe militante.
Après , viennent les bannieres de toures
les Confréries & Corps de Métiers ,
accompagnées de tous ceux qui y font
immatriculés , portant des cierges allumés.
Enfuite on voit venir les Corps
mixtes Eccléfiaftiques , tous les Hôpitán ,
les différentes troupes de Pénitens bleus,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Pénitens blancs , Pénitens pairs ; qui font
fuivis des Corps réguliers , précédés cha
cun d'une Croix qui doit avoir un drapeau.
Le deffein de l'augufte Inflituteur
fut , que tous les Etats. Friffent part ay
triomphe de J. C
A cet effet, trois différens Corps repré
fentent les Etats Laïques. Le premier eft
celui des Marchands & des Artilles , dont
le Chef le nomme l'Abba , cu l'Abbé ; le
fecond eft celui des gens de Palais , dont
le Commandant fe nomme le Roi de ta
Bazoche. Ces deux Corps font armés de
moufquets & d'épées , & font différentes
falves pendant la marche. Ceux qui compofent
le premier Corps, n'ont d'autre uniforme
qu'un ruban bleu, en bandoliere,fur
leur habit bourgeois ; les Clercs de Procureurs
qui compofent le fecond , ont par
deffus leur habit , une espéce de petite
cafaque bleue , en forme de dalmatique.
Je ne parlerai pas des priviléges don
jouit pendant l'année le Roi de la Bazoche
,de l'efpéce de Jurifdiction qu'il peut
exercer ; tout cela n'entre pour rien dans
le cérémonial que je décris.
L'Abba & le Roi de la Bazoche font,
auffi bien que le Chef du troifiéme Corps
en manteau Royal de damas blanc . Cet
le Parlement qui les nomme ou les élit.
A O UST. 1760. 107
Le 3 Corps eft compofé de gens de la
premiere diftinction, qui avoient autrefois
pour Chef un Prince d'Amour ou de la
jeuneffe . Celui- ci avoit fon Lieutenant,
Les grandes dépenfes qu'occafionnoit
l'honneur d'être Prince , ont donné lieu
à la fuppreffion de cette charge ; on ne
voir plus aujourd'hui que le Lieutenant
de Prince , dont les dépenfes fant encore
allez confidérables. Il eft vrai que fa fuite
eft bien compofée : il eft accompagné de
Capitaines de quartier , tous en grande
écharpe blanche , & de tous les jeunes
gens de fa connoiffance & de fon état,
qui marchent avec toute la gravité & la
modeftie qu'exige le triomphe de celui
par qui les Princes régnent.
On voit enfuite paroître les jeux facrés,
qui font des représentations tirées de
l'ancien & du nouveau Teftament. Il Yb
en a qui repréfentent les fignes de Moile
en Egypte, & les preftiges des Egyptiens,
le veau d'or & la prévarication des Juifs
dans le défert. Les contradictions & les
punitions de ce Peuple à tête dure , y font .
repréſentées par la troupe de ceux qu'on
appelle Rafcuffets , c'est - à- dire, teigneux ,
La Reine de Saba vient avec toute la fite
& des préfens à la main, Paroît , enfuite,
devant Salomon, la vraie figure de J C
E vj
108 MERCURE DE FRANCE..
dans fa gloire. Le grand Précurfeur Jean-
Baptifte , n'y eft pas oublié. L'adoration
des Mages , premier effet de la vocation
des Gentils , forme la repréfentation fuivante
, dont une étoile dirige tous les
mouvemens. Le martyre des innocens,fait
le fujet du jeu fuivant. Les Apôtres & les
Evangéliftes , ſe font diftinguer par le fym-"
bole de leur martyre , ou de l'office qu'on
leur attribue .
La troupe des diables , a fourni le plus
à la critique du Journaliste. Il a voulu
faire rire les Parifiens , aux dépens des
Provençaux. Il est vrai qu'il y a des repréfentations
de diables , dont les rôles
font diftribués à l'Hotel- de-Ville. Pendant
la marche ils luttent enfemble , & avec
un petit enfant aîlé , appuyé fur une
croix. Qui n'appercevra pas , là , le combat
de Satan avec l'Archange Saint Michel ?
Le fujet est tiré de l'Apocalypfe , & marque
la protection de Dieu, en faveur de
fon Eglife ; laquelle eft repréfentée par
une grande femme , que le petit Peuple
ignorant appelle très - improprement la
diableffe. Une figure Coloffale , fymbole
affez vulgaire, puifqu'on le voit à l'entrée,
& fur les bénitiers de beaucoup de gran
des Eglifes , paroît auffi dans notre procéffion.
C'eſt le Chriftophore , c'eſt-à- dire,
A OUST. 1760. 109
16
l'emblême de la Religion Chrétienne ,
qui confifte à porter Jefus-Chrift , felon
l'expreffion du mot . C'est bien mal -à - pro- .
pos qu'on le confond , avec un Saint du
même nom.
Quand tous les différens jeux font paf-"
fés , ce qui narrive guères que vers les fix
heures du foir ; on voit paroître la banniere
ou l'étendart de l'Archiconfrérie
da S. Sacrement , qui eft fuivie de MM.
les Adminiftrateurs & de gens de tous
les Etats , portant des flambeaux allumés.
Après cela , M. fe Recteur de PUniverfité
marche à la tête des Profeffeurs , Docteurs
, Licenties & Bacheliers de toutes
les Facultés. Le vénérable & nombreux
Clergé de l'Eglife Métropolitaine fuit.
immédiatement. La marche en eft pompeufe
, tant par l'éclat des riches chapes
dont MM. les Chanoines font revêtus ,
que par le chant d'un grand Corps de
Mufique qui les précéde..
Deux Thuriféraires feulement encen→
fent continuellement l'adorable Sacrement
qui eft porté par Mgr l'Archevêque
, ou par celui qui occupe la premiere
Place du Chapitre , fous un riche dais
aux armes de la Ville. Le dais eft foutenu
par le Lieutenant Civil & les Confuls
& Affeffeurs , qui font les Magiſtrats.
*
110, MERCURE DE FRANCE.
propres de la Ville , pour faire connoître
que c'eft là le triomphe qu'elle dreffe à
fon divin Sauveur. Immédiatement après
le dais , fuivent Noffeigneurs du Parlement,
en robes rouges , & le Gouverneur
de la Province, qui marche entre le premier
& le fecond Préfident, MM. les
Tiéforiers de France,& les . Officiers de la
Sénéchauffée viennent après . Ceux- ci ,
font fuivis du Prévôt de la Maréchauffée ,
à la tête de toutes les Brigades. La Cour
des Comptes & des Aides n'accompagne
le S. Sacrement , que le jour de l'Octave.
S'il y a des troupes en garnifon , elles
bordent la haye le long des rues. Le ſym
bole de la mort marche après toute la !
populace , & finit la file de la Procéffion.
Voilà , Monfieur , comment s'exécute i
encore aujourd'hui. le cérémonial , dans .
lequel on ne trouvera rien que de faint
& de louable , foit que l'on regarde l'in- .
rention du Roi qui en fut l'Auteur , foit.
que l'on confidére la chofe en elle- même.
Tous les Corps de la Ville , fans exe
ception , fant honorablement employés
au triomphe de l'adorable Sacrement,
Les repréfentations, mystérieufes qui s'y
font , retracent au Public , & furtout au
bas, Peuple , dont tout l'efprit femble
être dans les yeux , ce qu'il y a de plus
·A·O UST. 1769.0
augufte dans la Religion . N'en eft- ce pas
affez pour juftifier la mémoire de l'illuf
tre René d'Anjou , notre augufte Souve
rain ? Vous ferez un vrai plaifir à toute
la Province , & furtout à la Ville d'Aix
fi vous voulez bien inférer dans le Mer
cure la préfente, qui doit faire la juftification
devant le Public , & la preuve de
Feftime avec laquelle j'ai l'honneur d'être
& c.
L'Abbé Donchant.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LE Poème de Tompson , que je viens
de lire , m'a confirmé , Monfieur , dans
Popinion où j'étois déjà , que la Poche
Angloife plaît davantage que la nôtre. Je
ne crains plus actuellement de convenir ,
que les Anglois nous font bien fupérieurs
en ce genre , & qu'on peut les citer pour
leur poefie , comme on cite les Italiens
pour leur Mufique . C'eft à ce fujet que je
vais vous communiquer quelques réflé
xions , que vous inférerez dans votre
Mercure , fi vous le jugez à propos.
La Poefie Françoife , reffemble , felon ,
moi , à une belle femme , qui plaît par
la régularité de fes traits , & par quel
THE MERCURE DE FRANCE.
ques autres beautés particulieres ; mais
dont les yeux & le teint n'ont ni cette
vivacité brillante , ni cette riante fraî
cheur , dont l'impreffion fubite & violente
enchante , ravit , & enléve l'âme.
La Pocfie Angloife , me paroît reffembler
à une beauté fort irréguliere ; mais que
mille appas , qui naiffent de fon irrégularité
même , font adorer ; qui joint une
noble fierté à une douceur aimable ; qui
réunit tous les agrémens de la jeuneſſe ;
& qui poffède , en un mot , tout ce qu'il
faut pour charmer.
La raison de cette différence , fi fenfible
, eft que les François trop timides
n'ofent franchir la barriere qu'oppofe à
leur génie cette trop exacte juftelle ,
dont ils font efelaves ; & que les Anglois
au contraire , pleins de hardieffe , mépri
fent la plupart des regles , & le livrent
prèfqu'entierement à leur imagination.
Cette timidité de nos Auteurs , fi elle
n'est dans le caractère particulier de la
Nation , vient , fans doute , de la trop
grande févérité de nos Critiques. Un ou
vrage , paroît- il ? Quelqu'intéreffant qu'en
foit le fujet ,
quelqu'heureufement com
biné qu'en foit le plan , quelque nobles.
& fublimes qu'en foient les penfées ; enfin
, quelque pur & élégant qu'en foit le
AOUST . 1760.
11
ftyle , on veut y trouver
des défauts. If
femble
que plus il eft parfait
, plus il y á de gloire à y découvrir
des incorrec
tions ; & en effet , on voit que c'eft aux meilleurs
ouvrages
que l'on s'attache
avec
plus d'acharnement
, pour les critiquer
. Un Auteur
inftruit
& éffrayé
, par cet exemple
( qu'il a fouvent
fous les yeux ) de la rigueur
, avec laquelle
il doit être jugé ; & convaincu
d'ailleurs
, que dans le cours d'un ouvrage
de longue
haleine
, le vol du génie ne peut pas toujours
ſe, foutenir
également
, n'écrit
qu'en trem blant ; & cette crainte
, jointe au foin trop attentif
qu'il prend de mettre
les productions
à l'abri de tous les traits de la critique
, ne manque
pas de lui re
froidir
l'imagination
. L'on trouve , pour l'ordinaire
, beaucoup
de défauts
dans les ouvrages
An- glois ; mais ce defordre
& ces écarts
qu'on a coutume
d'y appercevoir
, font
l'effet même du génie , qui en fait tout le mérite , & qui n'y éclateroit
pas d'une maniere
auffi diftincte
& auffi vive , fi
leurs Auteurs
euffent été plus fcrupuleufement
affervis à l'Art & à fes préceptes
. Notre Poëfie , malgré l'exactitude
& la
jaſteſſe qui y regnent
, feroit , à mon gré , beaucoup
plus eftimable
, fi elle avoit ces
défauts aux mêmes conditions
.
114 MERCURE DE FRANCE.
Les Anglois , pour rendre l'imagination
plus libre , & la mettre par conféquent
en état de mieux produire , l'ont délivrée
du joug tyrannique de la rime ; & c'eft
encore une raifon pourquoi leur Poefie
offre , fi fréquemment & fi vivement , des
tableaux d'une vérité , qui fait croire que
c'eft la Nature elle- même qu'on voit , &
non pas fon imitation . Si les Français euffent,
fuivi leur exemple , il eſt à croire ,
qu'ils fuffent pour le moins devenus
leurs égaux. Mais, ce qu'on a peine à concevoir
, c'eft que ce peuple , fi fpirituel
& fi éclairé , ait pu conferver , jufqu'à ce
jour , la rime dans la Pocfie. E il poffi
ble qu'il foit affez ennemi d'un Art , qu'il
paroît cependant chérir , pour ne pas abofir
un ufage qui en retarde le progrès a
Les Francois awon beau dire , pour leur
défenſe , que la rime prête des charmes,
a l'harmonie que l'oreille en eft plus dé-
Hcatement flattée ; & qu'enfin plufieurs
de leurs Poctes , quoiqu'affujettis à la rime
, ont balancé le mérite des Anciens :
ce fera toujours avec regret , que les .
vrais Amateurs de la Poche verront que
pour charmer l'oreille par de vains fons ,
on prive l'imagination , de beautés, plus
réelles & plus précieufes , que le génie du
Poëte , ne manqueroit pas de produire ,
C
AQUST, 1760.
λους
LIS
s'il n'étoit pas , pour ainfi dire , glacé par
la frivole , mais pénible attention qu'exi
ge la rime. Ils fe plaindront toujours , de
ce qu'on leur refufe un plaifir qu'on eft
à même de leur procurer. Les ouvrages
de quelques uns de nos Poctes renfer
ment , il eft vrai , des beautés fublimes ,
touchantes & vraies mais on y en découvre
plus rarement que dans la Pocie
Angloife ; & quelque obligation que nous
foyous obligés de leur avoir de s'être
efforcés de nous plaire , nous ferions encore
portés à la reconnoiffance par des
motifs bien plus preffans , fi , par une
noble hardieffe , ils euffent ofé brifer les
entraves de la rime. Ils y étoient eux
mêmes intéreffés ; car leur gloire eût été
proportionnée au mérite de leur ouvrage.
en effet , je ne crois pas qu'on puifle rais
fonnablement douter que nos Poëtes les
plus célèbres ne l'euffent encore été bien
davantage , file Parnaffe François défan
bufé eût , il y aun fiécle ou deux , fup
primé la time. Le fublime Corneille & le
tendre Racine , qui , en imitant Sophocle
& Euripide , font devenus plus origi
naux que leurs modèles , euffent peut- être
atteint à la plus haute perfection , où le
génie , quand il eft libre , puiffe s'élever.
M. de Voltaire , dont les écrits font
116 MERCURE DE FRANCE..
.
fi remplis d'imagination , de nobleffe &
d'élégance , eût peut-être laiffé bien loin
derriere lui Homere & Virgite. Quelle ima
gination ne devoient-ils pas avoir , puifqu'elle
brille encore dans leurs ouvrages ,
malgré les obftacles qu'ils ont eus à furmonter?
puifqu'on ne peut leur refufer
fon admiration , & qu'on va même jufqu'à
les imiter?Je ne fçais pas trop ce qui
peut avoir aveuglé nos Poëtes fur leurs
propres intérêts , à moins que ce ne foit
Pufage qui a tant de force fur les hommes
en général , & particulierement fur notre
nation qui , par une inconféquence étonnante
, raiſonne admirablement bien fur
toutes fortes de matieres , & ne réforme
prèſque aucun abus. Mais qu'est- ce qui
peut avoir engagé plufieurs d'entr'eux à
s'opposer aux tentatives qu'on a dejà faites
de bannir la rime de notre Poefie?Je croirois
volontiers , qu'ils n'ont pris ce parti
que, parce qu'étant vieux, ils n'ignoroient
pas la fupériorité que les ouvrages de
Poefie , d'où l'on auroit exclu la rime ,
pouvoient avoir fur les leurs ; & que
n'ofant pas fe promettre de nouveaux
fuccès , dans la carriere où ils s'étoient
autrefois diftingués , ils ont voulu , pour
n'avoir pas le chagrin de voir diminuer la
réputation éclatante dont ils jouilloient ,
AOUST. 1760. 117
4
"
foumettre ceux qui vouloient introduire
des licences dans la Poefie , & tous ceux
qui viendroient après eux faire leur cour
aux Mufes , aux mêmes difficultés qu'ils
avoient eues à vaincre. Quoi qu'il en
foit, il est toujours temps de tirer le génie
Poetique de notre nation , de l'efclavage
où la rime le fait languir. Que ne puis -je
moi - même lui rendre la liberté & porter'
par- là notre Poefie à ſa perfection ! Je le
ferois moins pour contenter ma vanité ,
que pour céder à l'amour exceffif que j'ai
pour cet Art prèfque divin. Mais mon
zèle ne me fuffit pas ; & le fentiment que
j'éprouve de mes propres forces , ne m'af
fure que trop que tous mes éfforts feroient
impuiffans. C'eft , fans doute , à
ceux de nos jeunes Poctes , dont les talens
naiffans font naître les plus belles efpérances
, qu'il eft réfervé de remplir ;
cet égard , les voeux empreffés de la plus
faine partie du Public . Dignes Eléves
d'Apollon & des Mufes ! puifque la gloire
a pour vous tant de charmes , fengez
que celle que vous voulez mériter ne peur
être appuyée que fur nos fuffrages ; &
qu'elle ne fera rien autre chofe , que la
reconnoiffance que nous vous devrons ,
pour nous avoir fçu plaire.
Par un Abonné au Mercure.
a
118 MERCURE DE FRANCE
MEMOIRE fur le Révérend Pere DOMI
NIQUE L'ECUREUIL , Commiffaire
Général & Provincial des RR. PP.
Récollets.
AMBRO
MBROISE L'ECUREUIL , nâquit en 1696,
a Rillé , petite Ville d'Anjou, fur les confins
de la Touraine. Son péré , Procureur
Fifcal de cette Baronie , l'envoya faire fes
études à la Fléché. Le jeune L'Ecureuil s'y
fit bientôt eftimer & aimer de fes maîtres,
par la vivacité de fon efprit , & par une
application fort au- deffus de fon âge : il
parut avec éclat dans tous les exercices
claffiques. Les Jefuites, également habiles
dans le choix des fujets , dans l'art de les
former & de les employer , cultiverent
avec foin ſes heureufes difpofitions ; leurs
attentions furent fenties , & jetterent
bientôt dans un coeur tendre & reconhoillant
les femences d'une vocation prématurée.
L'époque de fon départ pour
le Noviciat , fut fixée à la Rhétorique.
Tout étoit arrangé pour le voyage ; forl
que fes párens , en ayant été informés ,
le retirèrent du Collège de la Fléche. Par
les confeils d'un frere aîné , qui fortoit
AOUST. 1760. 119
-
de S. Sulpice , où il s'étoit fort diftingué
, ils l'envoyerent à Beaupreau , petit
College dirigé par les Sulpiciens. Le
jeune homme ne fut pas longtemps à
s'appercevoir de la différence qu'il y avoit
entre les deux Colléges ; le peu d'émulation
qu'il trouva dans le dernier , l'en dégouta
tout à fait . Par fes importunités,
il arracha de fes parens , la permiffion de
rétourner à la Flèche. Et déja il penfoit à
renouer les premiers engagemens avec
les Jéfuites , quand il fe fentit tout d'un
coup entraîné chez les Récollets . L'air
de fimplicité , de recueillement , & furtout
d'humilité , qu'il erut appercevoir
dans ces Religieux , firent fur lui la plus
vive impreffion : il ne tarda pas à en
prendre l'habit , & il fit profeffion , en
1716 , fous le nom de Frere Dominique.
Sa piété fervente ne rallentit pas fon
goût vif pour les Belles- Lettres , ni fon
ardeur pour les Sciences : il étoit bien éloigné
de penfer que l'étude pût nuire à là
Religion ; il regardoit ce préjugé comme
un refte de barbarie , accrédité par l'ignorance
& par la pareffe.
Devenu Profeffeur , dès qu'il ceffa d'être
écolier , le Pere Dominique fubftitua,
dans la Logique , la clarté & la précision
aux futiles obfcurités des Péripatéticiens.
120 MERCURE DE FRANCE.
Il avoit l'efprit trop jufte & trop canféquent
, pour s'accommoder des qualités
occultes de l'ancienne Phyfique : partagé
entreles différents fyftêmes de la nouvelle,
il fe décida pour l'impulfion & les tourbillons
de Descartes ; mais fans paffion
& fans idolatrie : toujours animé du defir
& de l'amour de la vérité.
La Théologie , qu'il ne profeffa pas
avec moins d'éclat que la Philofophie ,
lui ouvrit une carrière bien différente.
Dans la Philofophie , furtout dans la Phy
fique , une nouvelle vérité eft favorablement
accueillie ; dans la Théologie , au
contraire , la nouveauté eſt un titre de
réprobation . Le Pere Dominique , fçut apprécier
la Scholaftique ; fans en negliger
les avantages : il en retrancha toutes les
faftueuses & trop fubtiles inutilités. La
Pofitive , c'eft à - dire , cette partie éſſentielle
de la Théologie , puifée dans l'Ecriture
, les Conciles & les Peres , fut l'objet
principal de fes études. Il ne fe laffoit
point de fuivre & d'admirer cette belle
chaîne de la Tradition , fi propre à convaincre
tous les efprits , & à les plier fous
le joug de la foi.
Perfonne ne poffeda mieux que lui les
grands principes de la Morale , & n'en
fçut faire des applications plus heureuſes ;
les
A OUST. 1760 . 121
les Cafuiftes les plus judicieux n'en tirérent
jamais des conféquences plus juftes
& plus lumineufes . Il a compofé un Traité
des Loix , rempli de recherches intéreffantes
, & écrit avec une force , une
exactitude , une précifion admirables ; le
pieux & fçavant Evêque de Saint Malo ,
M. de la Baftie , a la cet excellent ouvrage
, & lui a donné de juftes éloges ,
préfage certain de l'approbation générale
, qu'il ne peut manquer d'obtenir ,
quand il fera imprimé.
Cet Ouvrage ne fut pas le feul du Pere
Dominique ; ayant été fouvent confulté
par des Négocians éclairés , il eut avec
eux plufieurs conférences fur les négociations
de l'argent dans le commerce ; fentant
d'un côté , la néceffité de ces fortes
de négociations , & refpectant de l'autre
les décifions des Cafuiftes, peut -être trop
rigides fur cette matière , il s'attacha à
examiner férieufement fi les différens
textes de l'Ecriture & du Droit Canon fur
le prêt , devoient s'appliquer au commerce
Pour donner un plas grand jour
à cette queftion fondamentale , il commença
de fçavantes differtations en forme
de Lettres ; où après avoir établi içs
vraies notions de l'ufure , & du prêt , il
développe l'injuftice , l'odieux & tous les
F
122 MERCURE DE FRANCE.
abus de l'une avec l'obligation , le défin-*
téreffement & les principales circonftances
de l'autre ces Lettres font pleines
d'idées neuves , & cependant fort exactes.
Quoique cet ouvrage ne foit qu'ébauché
, on invite les Confreres de l'Auteur
à le donner tel qu'il eft : le fentiment
d'un habile homme ne peut qu'être d'une
grande autorité dans un point de morale
auffi effentiel, & plutôt rebattu qu'approfondi.
Le Pere Dominique , étoit confulté de
toutes parts ; il y a des Univerfités qui ont
eu recours à fes lumieres. L'Oracle & le
Pére des Religieux de fa Province , il ne
négligeoit aucun des moyens , propres
entretenir , parmi eux , l'émulation , &
à les rendre pius utiles aux hommes , &
plus agréables à Dieu . Quelqu'occupé
qu'il fût d'ailleurs , il rédigeoit lui- même
les conférences de Morale , qu'il avoit
inftituées. Il auroit pû fe faire un nom
par la prédication , fi fa voix foible , comme
fa fanté , lui eût permis de fe livrer à
la chaire ; toutes les fois qu'il y montoit ,
il étoit ſuivi d'une foule d'Auditeurs , qu'il
charmoit par la douceur & les graces de
fon élocution . L'étude de l'Ecriture Sainte
& des Belles - Lettres , rendoit fes compofitions
également brillantes & folides.
AOUST. 1760. 123
Il s'étoit fait une petite Bibliothèque choifie
, qui , en le délaffant , lui procuroit les
plus
lus délicieux momens. Il excella dans
le genre épiftolaire , que la délicateffe &
le naturel rendent fi difficile , & que l'efprit
affaiſonne d'autant mieux qu'il paroît
moins. Auffi étoit- il admirateur & prèſque
idolâtre de l'inimitable Sévigné. Il réuffic
même dans l'art critique des complimens
: fon refpect pour la vérité lui faifoit
écarter ces louanges fades & outrées
qui font l'écueil de la plupart des harangueurs
; fi les faits ne lui fourniffoient
pas des vérités , il ofoit donner des leçons,
en paroiffant louer . Il écrivit au nom des
Récollets à M. le Duc d'Aiguillon , fur la
victoire de S. Caft : ce Seigneur , qui
comme Céfar , fçait écrire & combattre
fut extrêmement
fatisfait de cette lettre ,
& conçut de l'eftime pour l'Auteur.
Le Pere Dominique joignoit le bon
coeur au bel efprit , affemblage qui ne
devroit pas être rare , & qui ne l'eft que
trop à la honte des Lettres , ou plutô de
ceux qui les cultivent . Il avoit été fort lié
avec M. Bertrand , Avocat de Nantes ,
également célébre dans le Barreau & dans
la Littérature . La mort de cet illuftre
ami , ne lui en fit pas perdre le fouvenir ;
bien différent de ces vulgaires amis qui
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
oublient bientôt ceux qu'ils ne voyent
plus , il entreprit l'éloge funébre de M.
Bertrand ; il le prononça devant une
aflemblée choifie , avec un applaudiffement
général. Il acquitta ainfi là Ville de
Nantes , de ce qu'elle devoir à la mémoire
d'un Citoyen du premier Ordre.
Il feroit à fouhaiter que cette pieuſe pratique
d'honorer les morts célèbres , fût en
afage chez nous comme chez les Egyptiens
ce feroit peut- être le plus für
moyen de multiplier les bons Citoyens.
Úr homme tel que le Pere Dominique ,
méritoit d'avoir des amis ; il en eut plufieurs
recommandables par leur fçavoir ,
par leur naiffance , ou par leurs places.Pendant
qu'il demeuroit à Angers , il fe lia
étroitement avec les principaux Membres
de l'Académie des Belles - Lettres de cette
Ville , ils le confultoient & l'admettoient
dans leur Licée . Sa converfation étoit aimable
& enjouée ; mais jamais aux dépens
de la décence. Perfonne n'eut une
plus belle ame. Bon Religieux , bon Supérieur
, & bon ami , il remplit toute l'étendue
des devoirs que ces différens titres
impofent. Il mourut , à Nantes , le 31 Décembre
175 S. Quoique fa mort fût ſubice ,
elle ne le furprit point : il s'y préparoit
depuis longtemps ; tous les jours il apAOUST
. 1760. 725
prochoit des Sacremens avec une nouvelle
ferveur. Plus fes forces diminuoient,
plus il redoubloit de vigilance & de préparation.
On a peu vú de Religieux auffi génétalement
regretté , on n'en a point vit
plus digne de l'être . On dit qu'un de fes
confières a fait l'éloge funébre de cet
homme refpectable , dans le Chapitre Provincial
des Récollets , tenu depuis peu à
Orléans ; c'eft une action bien louable..
Prouver par des exemples que les Belles-
Lettres peuvent s'affortir avec tous les
états , c'est étendre leur empire , & les
venger des perfécutions de l'ignorance.
C'eft d'ailleurs accréditer la vertu , & la
rendre encore plus aimable que de la préfenter
parce de toutes les grâces de l'efprit .
L'homme pieux fait un fpectacle édifiant ,
l'homme de Lettres en fait un très -intéreflant
; mais l'homme Religieux , éclairé
& bienfaisant , donne le fpectacle le plus
grand , le plus magnifique , & le plus propre
à honorer la nature humaine & fon
Auteur.
ed
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE ET PHÉNOMÉNES DU Vésuve,
expofés par le Pere Dom Jean- Marie della
Torre , Clerc Régulier Sommafque , Garde
de la Bibliothèque & du Cabinet du Roi
des Deux Siciles , & Correfpondant de
l'Académie Royale des Sciences de Paris.
Traduction de l'Italien , par M. l'Abbé
Péton .
.
(Quæ juga , quàm Nifæ colles plus Bacchus amavit...
Cuncta jacent flammis , & trifti merfa favilla.
Martial. Libr. 4. Epigr. 44. )
Volume in- 8°. A Paris , 1760 , chez Jean-
Thomas Hériffant , Libraire , rue S. Jacques
, à S. Paul & à S. Hilaire , avec approbation
& Privilége du Roi. Prix 3 live
relié .
L'Hiftoire du Véfuve fut publiée à Naples
en 1755 , en Italien. L'Auteur étoit
alors Profeffeur de Phyfique & déja Correfpondant
de l'Académie des Sciences
de Paris. Depuis ce temps , le Roi des
Deux Siciles , régnant à préfent en Efpagne
, l'a fait Garde de fa Bibliothéque &
de fon Cabinet , & Directeur de l'Imprimerie
Royale . Dès le mois de Janvier
1756, M.Fréron donna, dans fon Journal
AOUST. 1760. 127
Etranger , un Extrait de cette Hiftoire . Le
P. Zacharie & le Docteur Lami en firent
auffi de grands éloges dans les Nouvelles
Littéraires d'Italie. On en voit auffi un
Extrait , en forme de Lettre , envoyé de
Rome , & inféré dans le Journal de Trévoux
( Novembre 1757. ) On y compare
l'Hiftoire du Véfuve avec la Differtation
du P. d'Amato Jéfuite , Ouvrage qui parut
à Naples en 1756. Il est évident que
l'Auteur a deffein de réfuter quelques
opinions du P. Della Torre.
On trouve dans cette Traduction , outre
l'Hiftoire du P. Della Torre , telle
qu'elle a été imprimée en 1755 , 1 °. Les
nouvellesObfervations qu'il m'a envoyées
manufcrites. 2 °. La Differtation du P.
d'Amato . 3 ° . La Réponſe du P. Della
Torre ; & enfin quelques Remarques qui
font jointes à l'Hiftoire , & qui font toutes
du Traducteur.
Les nouvelles Obfervations du P.Della
Torre fe trouvent placées dans les différens
endroits , où elles ont rapport. On
les reconnoîtra , par les dates qui ſont
poftérieures à l'année 1755. On verra
furtout , à la p. 176 , un détail de l'éruption
, qui a duré prefque fans interruption
depuis 1754 jufqu'en 1760. La Planche
V , dont j'ai reçu le deffein en même
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
temps , repréfente l'état actuel du Volcan,
où il eft arrivé des changemens bien
finguliers , pendant cette éruption . La Lettre
du Médecin D. Jean Vivenzio , que
l'on trouve p. 193 , faifoit partie des additions
que le P. Della Torre m'a envoyées
. Elle contient une relation curieufe
d'une maladie épidémique attribuée à
l'éruption de 1755.
Il eft ailé de voir , par ce détail , que
ce Morceau de Phyfique & d'Histoire Naturelle
eft auffi complet qu'il puiffe l'être .
Les Planches font gravées avec beaucoup
de foin . Le prix de l'ouvrage , eft de 3 liv.
rélié.
ÉLOGE DE HENRY FRANÇOIS D'AGUESSEAU
, Chancelier de France , prononcé
à l'Audience Préfidiale par M. de Morl
hon , Juge Mage , Lieutenant - Général ,
Préfident Premier du Tribunal de Touloufe
, le 3 Mars 1760 , à l'occafion de
l'enregistrement de l'Arrêt du Confeil du
18 Septembre 1759 , qui termine toutes
conteftations fur l'exécution de l'Edit de
réunion des Vigueries , Prévôtés & Juftices
Royales aux Siéges Préfidiaux &
Sénéchauffées du mois d'Avril 1759.
In memoria æterna , erit Juftus . Pfalm. 3.
A Touloufe ; chez Dalles , Libraire, rue
des Changes, 1760 , avec Privilége du Roi .
AOUST. 1760. 129
Cet éloge m'a paru préfenter un tableau
vif , énergique & fidéle , des talens
, des moeurs & du caractère de l'illuftre
Chancelier de France , dont la mémoire
vivra à jamais dans le coeur du
Magiftrat , de l'homme vertueux , & de
tout véritable Citoyen . C'eft le jugement
qu'a porté de cet ouvrage, & de celui qui
en eft l'objet , M. l'Abbé de la Dainte
Cenfeur Royal , & auquel tout bon
François doit applaudir .
LETTRE fur quelques nouveaux points
d'Aftronomie , brochure in - 8 °. Paris
1760 , chez la veuve Robinot , quai des
Auguftins ; & chez l'Auteur , rue de la
Parcheminerie , chez le fieur le Brun..
Avis très-important au Public , fur
différentes efpéces de corps , & de bottines
d'une nouvelle invention . Par le fieur
d'Offemont , M & Marchand Tailleur
de Corps. Brochure in- 12 . Paris , 1760 ,
de l'Imprimerie de P. Al. le Prieur , rue
S. Jacques , à l'Olivier.
OBSERVATIONS , fur la culture des arbres
à haute tige , particulierement des
Pommiers , fur la manière de faire le
Cidre , & fur celle de convertir les plu
mauvaiſes terres en bois : ouvrage dan
lequel on trouvera quelques remarques
F
30 MERCURE DE FRANCE .
re ,
de l'Auteur , fur la fécondité de la Terfur
la circulation de la féve , & fur
la cauſe du dépériffement des forêts . Par
M. Thierriat , Confeiller du Roi , & ſon
Procureur à l'Hôtel - de- Ville de Chauny.
Nil abfque labore.
Volume in - 12 . A Noyon , 1760 , & le
vend à Paris , chez la veuve Damonneville
, Libraire , quai des Auguftins , à
S. Etienne. Avec permiffion.
DÉCOUVERTE d'un reméde purgatif ,
fondant & calmant ; ou , Traité fur un
nouveau Sel neutre.
Non fingendum , aut excogitandum , fed inve
niendum quid natura faciat aut ferat. Bac.
Par M. Deferoizilles , Apotiquaire à Dieppe,
ancien Prieur Conful des Marchands,
Affocié de l'Académie Royale des Sciences
, Arts & Belles- Lettres de Rouen , in-
12. Rouen , chez Befogne , Cour du Palais
, & fe trouve à Dieppe, chez Dubuc,
fils , Libraire.
LETTRE d'un ancien Officier de la Reine
à tous les François , fur les Spectacles.
Quirites , hoc puto , non juftum eft.
Avec un Poftcriptum , à toutes les Na
tions, 1760, fans nom d'Auteur, de Ville,
AOUST. 1760. 131
ni de Libraire. On en trouve des exemplaires
chez Cuiffart Libraire , quai de
Gêvres .
ESSAI fur l'hydropifie , & fes différentes
espéces. Par M. Monro , le fils , Docteur
en Médecine : Ouvrage traduit de
l'Anglois , fur la feconde édition , & augmenté
de notes & d'obfervations : par
M. S. D. M. P. , Médecin du Roi & de
Marine , à Breft ; in - 12 . Paris , 1760.
Chez Louis Etienne Ganeau , Libraire ,
ruë S. Severin : à S. Louis , & aux armes
de Dombes. Avec Approbation & Privilége.
HISTOIRE de la vie , & du culte de .
S. Leonard du Limofin , par M. l'Abbé
Oroux , Chanoine de Saint Léonard de
Noblac. Volume in 12. Paris , 1760.
Chez J. Barbou , rue S. Jacques , aux
Cigognes . Prix , 2 liv . 1of. rélié .
-
MÉMOIRES DE MILEDI B... Par Madame
R... 4 parties , en deux volumes in-
16 , joliment imprimés. A Amfterdam
1760 ; & fe trouvent à Paris , chez Cuiffart
, Libraire au milieu du Quai de
Gêvres , à l'Ange Gardien . Ces Mémoires
nous ont paru intéreffans ; & nous comptons
en parler plus au long dans le Mercure
prochain.

F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
-
N. B. Nous croyons devoir avertir le
Public , que le Journal Etranger le débite
actuellement chez Jacques-François .
Quillau , Libraire , rue S. Jacques , visà-
vis le Collège du Pleffis , dans la maifon
de M. Lan , Graveur du Roi ; & que
c'eft au fieur Quiltau qu'il faut s'adreſſer
l'abonnement de ce Journal.
pour
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES:
V.
MATHÉMATIQUES.
ofer un Problême , Monfieur ; &
je defirerois favoir , fi on peut le réfoudre
par des méthodes connues , ou en
trouver qui ne feroient pas embarraffées
de calculs difficiles : parce que , fi on
n'en donne point la folution , ou qu'on
ne la donne que par de longs calculs ;
j'ai , dans ce cas , une méthode aifée , qui
n'exige ni algébre ni apalyfe , & mêmefort
peu de calculs arithmétiques , & qui
- peut s'étendre à d'autres problêmes qu'à
ceux des jeux , dont je ferois part au Public.
Depuis que j'ai trouvé cette méAOUST.
1760. 133
thode , & d'autres , j'ai lu le traité des
combinaiſons de M. de Montmort , qui
fait partie de fon fameux ouvrage de l'Analyſe
des jeux de hazard : j'y ai bien vu
des méthodes pour réfoudre les problêmes
qu'on peut propofer fur le Piquet ,
l'ombre & autres jeux ; même fur celui du
Trit , quoiqu'il ne fût pas encore né ;
mais je n'en ai point vu, par lefquelles on
puiffe réfoudre celui- ci & autres femblables
; & même qu'on puiffe fournir fur le
Quadrille.Je vous prie donc, Monfieur, de
donner place , à ce problême , dans votre
Mercure ; je l'efpére d'autant plus , que
cette partie des Mathématiques , eft la
plus utile ; & fi peu de Géométres l'ont
traitée , elle a l'avantage de l'avoir été
par les plus fameux , comme les Defcar
tes , les Leibnits , les Bernoulli , les Hu
gens , les Fermat , & quelques autres.
Je fuis , & c .
A
PROBLEME.
Un nombre quelconque de cartes N ,
eft partagé également entre quelque nombre
de perfonnes que ce foit M. trouver
combien il y a à parier qu'une partie
quelconque de ces cartes P , eft diftribuée
fuivant un arrangement déterminéH ,
134 MERCURE DE FRANCE.
plutôt que fuivant un autre arrangement
déterminé B , ce qui eft trouver le rapport
& des combinaifons de l'arrangement H
à celles de l'arrangement B ; & plus généralement
, trouver le rapport à des combinaiſons
d'un arrangement à celles d'un
autre , ou à celles de plufieurs , ou à celles
de tous , ou de celles de plufieurs à plufieurs.
Pour expliquer ce qu'on entend par ces
divers arrangemens , on va donner un
exemple tiré du jeu de Quadrille.
D
B с
Un des Joueurs jouë , fans prendre
avec padille manille 6 en noir ; il refte
trente cartes , partagées également entre
les trois autres Joueurs , dont cinq atouts ,
qui font fufceptibles des arrangemens
fuivans. 1. 2. H
2. 1 1. 1. 3. 1 2. 3. I
4. 5.14 F 5.1 C'eſt - à - dire , qu'un
des trois Joueurs a un atout , & les deux
autres chacun deux ; ou l'un trois , & les
deux autres chacun un ; ou l'un deux ,
l'autre , trois , & le troifiéme , point , &c.
On demande combien il y a à parier pour
l'arrangement H , contre l'arrangement
B ou C , ou D & c , ou contre plufieurs
enfemble , ou contre tous , ou pour plufleurs
contre plufieurs , ou ce qui eft la
même chofe , trouver le rapport X des
AOUST. 1760. 135
combinaiſons , d'un arrangement à celles
d'un autre , ou à celles de plufieurs ou
de tous , ou de celles de plufieurs à celles
de plufieurs ; le rapport à des combinaifons
de l'arrangement H à celles de tous
les autres arrangemens enſemble , donnera
ce qu'il y a à parier , pour que celui
qui joue , ce fans prendre , le gagne.
On voit , dans cet exemple , que le
nombre 12 du problême , eft 30 , le nombre
des perfonnes entre lefquelles il faut
partager les cartes eft 3. Le nombre P
de la partie des cartes , dont il faut cher--
cher le rapport des différens arrangemens
, eft , l'arrangement A , celui r .
2. 2. , l'arrangement B , celui 1. 1. 3 .;
l'arrangement C , celui 2. 3 .; l'arrangement
D , celui 4. 5. ; l'arrangement F ,
celui S.
HISTOIRE NATURELLE.
LETTRE à M. B... fur quelques particularités
de l'HiftoireNaturelle du Bou.
LONNOIS.
RAr,dans fon Catalogue Méthodique
des Plantes de la Grande-Bretagne (
136 MERCURE DE FRANCE .
9
nopfis methodica ftirpium Britannicarum )
indique une espéce de chou , dans les falaifes
de Douvres , qu'il dit être le Braffica
arboreafeu procerior ramofa Morifoni.
Il rapporte, à cette même efpéce, le Braf
fica rubra vulgaris J. B. Cette espéce
dont il n'eft fait mention dans aucun Catalogue
des plantes de ce Royaume
croît abondamment dans les falaifes de
Blanés , qui font précisément vis- à- vis
celles de Douvres. J'eus le plaifir de l'y
voir , il y a cinq ans : je dis voir , parce
qu'il n'y avoit pas moyen d'en arracher ,
il étoit trop haut. Je crus , pour lors , que
cette plante s'étoit multipliée , dans la
falaife par des graines de jardins que le
hazardy avoit tranfportées. Mais depuis la
lecture de l'Article cité dans Ray , je vois
bien que ces deux falaifes font le lieu
natal de ce chou , qui a paffé dans nos
jardins.
·
M. Chanlaire , Officier aux claffes , s'étant
trouvé à peu de diſtance des lieux
où il croît, a bien voulu , non fans courir
quelque rifque , en arracher plufieurs
pieds qu'il m'a rapportés . Il s'étoit porté
à cela par des vues d'utilité publique.
On les montra à un Jardinier connoiffeur
, qui ne put les diftinguer due chout
cabus des jardins , dont il ne diffère qu'en
AOUST. 1760: 137
ce qu'il devient prèfque toujours rameux,
& fe partage en cinq , fix & fept branches,
qui partent toutes du même point de
divifion.
Ne pourroit- on pas mettre à profit des
terreins confidérables dans le Royaume ,
qui ne font couverts d'aucunes productions
? Ce chou,planté par les mains de la
nature , dans une falaife toute de craye ,
où il vient parfaitement fans culture , ne
réuffiroit- il pas dans les ravins, qui fe forment
dans les collines de craye qui bordent
les vallons où coulent des rivieres ?
Les falaifes de Douvres & du Blanés
bordent ce grand ravin , que les eaux de
la mer ont creufé , & que nous appellons
lepas de Calais .
Je lis , dans Baunin , que j'ai actuel
Tement fous les yeux, qu'il avoit vû, pendant
plufieurs années , cette espéce de
chou profpérer fur une muraille fituée visà-
vis de fes fenêtres .
On trouve encore , dans plufieurs endroits
des falaifes , le cochlearia J. B. qui
n'eft indiqué dans aucun de nos catalogues.
Mais ce n'eft point dans les falaifes
de craye. Je l'ai trouvé la premiere fois
au Grinés , & depuis au-delà d'Outreau.
Toutes les plantes du Continent qui
viennent dans les Dunes , font pygmées ,
pour parler à la maniere de Linnaus ;
138 MERCURE DE FRANCE.
& on feroit porté à croire , qu'on voit de
nouvelles espéces . Hieracium frucicofum
angufti folium majus B. Pin . Galium lateum
Pin. Centaurium minus Pin . rapun
culus fcabiofa capitulo carulao . Pin , Toutes
ces plantes font ici réduites à leut
plus fimple expofant : elles font très- humbles.
J'ai vu des furfaces affez larges , couvertes
de petite centaurée toute fleurie ,
qui n'avoit pas un pouce de hauteur . Chaque
pied n'avoit qu'une fimple fleur , pour
tout appanage. Le Synopfis methodica de
Ray eft fort commode à ceux qui herborifent
dans ces cantons , où fe trouvent
prefque toutes les plantes marines de ce
recueil. Pareillement , les arbres expofes
aux vents , font de vrais nains. Les vents
du Sud- oueft ne manquent guères d'exci
ter tous les ans vers la fin du mois d'Août ,
où en Septembre , des ouragans qui
répandant au loin la falure des eaux de
la mer , font rétrograder la féve à l'extrémité
de toutes les branches , noirciffent
& fanent les feuilles qui tombent
quelques jours après ; & au milieu de la
belle faifon , ces malheureufes victimes de
la fureur d'Eole , nous préfentent l'image
de l'hyver. Auffi pouvons - nous dire ,
avec Ovide :
Rara nec hæc felix in apertis eminet arvis ,
Arbor & in terra eft alrera forma inaris,
AOUST. 1760 . 139
L'extrémité des branches étant morti
fiée , la féve fe fait de nouvelles routes ,
& pouffe de perites branches latérales, qui
ont le même fort l'année fuivante. Enfin
la féve , toujours détournée de la ligne
droite , s'épuife en ramufcules , dont l'entrelaffement
forme toujours un plan incliné
d'environ 45 degrés , oppofé à la
direction du Sud-Oueft. On diroit que ces
arbres ont été tondus , au Croiffant.
Les animaux expofés à l'air , font auffi
de plus petite ftature. Cambden , après
plufieurs autres , a obfervé la même chofe
des animaux d'Irlande , Pays qui , à beaucoup
d'égards , reffemble à celui- ci , étant
montueux , couvert de forêts , exposé aux
vents , fertile en pâturage, abondant en lait,
beurre , chevaux. Le bledy eft court & menu.
Adieu. Voilà ce que je veux vous
mander aujourd'hui , à propos de chou .
A Boulognefur mer , ce ...
140 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
MÉDECIN E.
LETTRE écrite à M. D. L. C. par M.
MALLET , Profeffeur de Belles- Lettres
Françoifes , à Coppenhague , le 25 Juin
1760.
MONSIEUR ONSIEUR ,
Quoique je n'aye pas l'honneur d'être
connu de vous , je ne puis me refufer le
plaifir de vous apprendre une nouvelle ,
qui ne peut qu'intéreffer le zéle que vous
avez montré pour l'humanité , en défendant
avec tant de fuccès la caufe de l'inoculation
. S. A. R. M. le Prince héréditaire
, vient d'être délivré , par le ſecours
de cette falutaire méthode , des craintes
trop fondées que les épidémies cruelles
des dernieres années donnoient pour fes
jours. Il a été inoculé le 10 ° . de ce mois ;
AOUST. 1760 . 141
& après la plus légère fiévre , qui l'a à
peine obligé de tenir un jour le lit , &
l'éruption d'un petit nombre de puftules
de la plus bénigne eſpéce , il a été parfaitement
rétabli . L'honneur que j'ai de lui
être attaché , le courage & la raifon prématurée
qu'il a montré dans cette occa
fion , en demandant lui -même à être
inoculé , l'impreffion qu'un fi grand
exemple ne peut manquer de faire fur les
efprits , enfin le tribut de reconnoiffance
que vous doivent tous ceux , qui fçavent
combien vous avez contribué aux progrès
de cette importante vérité ; tout cela me
fait un devoir , Monfieur , de me hâter
de vous faire part d'un événement qui
par lui-même , comme par fes fuites ,
mérite l'intérêt que vous voudrez bien
fans doute y prendre.
J'aurois bien fouhaité de contribuer à
en répandre la connoiffance & augmen
ter , fi je peux ainfi dire , l'attention que
de pareils exemples doivent exciter ; mais
tout mon zèle n'a produit que les vers
fuivans , qui font fort au-deffous du fujet
& de ce que je penfe & fens . Si cependant,
tels qu'ils font , vous jugez qu'en les
rendant publics , ils puiflent n'être pas
abfolument inutiles ; j'y confentirai d'au
tant plus volontiers qu'ils ne difent du
142 MERCURE DE FRANCE:
moins rien que de vrai , & que les vérités
qu'ils contiennent , ne peuvent que faire
honneur au Prince qui en fait le fujet.
Je fuis & c.
VERS adreffés à Mgr le Prince Royal de
DANNEMARC & de NORWEGE , au
fujet de fon inoculation , & de fon heureux
rétabliffement,
LEvoilà E voilà donc enfin , ce terme defiré
D'une crainte toujours préfente ,
Ce jour qui vous illuftre,& comble notre attente !
Cejour , oùfous les yeux d'un Mentor éclairé ,
Vous-même de Vohlert armant la main ſçavante,
Prince , vous éteignez ce venin dangereux ,
Ce feu qui naît , s'accroît , & s'enflamme en nos
veines ,
En l'allumant dans l'âge heureux
Où l'art à fa fureur , peut oppofer des chaînes.
Ah ! qu'un effort fi généreux
'Annonce noblement une longue carrière!
Du matin d'un beau jour quelle douce lumière !
Qu'il eft digne d'un rang qui fixe tous les yeux !
Quelle gloire pour ceux que l'univers contemple ,
D'accréditer par leur exemple ,
Non tous ces vains talens , nés de l'oifiveté,
AOUST. 1760 149
Que le luxe chérit , que vante la molleffe ;
Mais ces arts vertueux qu'approuve la fageffe ,
Qui fecourent l'humanité .
Tel eft eet art heureux , fi cher à la beauté ,
Précieux à l'État , fauveur de notre espéce ,
Que décrioit l'erreur , que craignoit la foibleſſe.
Dans le Nord à peine adopté ,
Prince, il avoit befoin d'un appui reſpecté :
Il va vous le devoir ; votre noble courage
Paſſe déjà dans tous les coeurs ;
Fentends dire partout » quel est ce jeune Sage ,
» Qui rompe l'enchantement de nos vaines ter-
>> reurs?
» Quoi de nos préjugés diffiper le nuage ,
» Vaincre de fatales erreurs ,
» Sont-ce donc les jeux de fon âge ?
» Et couronné des fleurs de fa jeune faifon ,
» N'annonçant que les ris , les grâces de l'enfance;
Fait- il ce que n'ont pu les calculs, l'éloquence,
» La Condamine & la Raiſon ? »
Ah ! qu'une fi belle victoire ,
En affurant vos jours , y fait briller de gloire !
Puiffent-ils, déformais , par vous-même affermis ,
Couler paiſiblement , fans crainte , fans orage !
Et puiffiez - vous , fidéle à ce même courage ,
De nos feules erreurs faifant vos ennemis ,
D'un Monarque chéri , digne & précieux Fils ,
Ne cueillir, comme lui , que les palmes du Sage !
144 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE , à l'Auteur du Mercure.
Si l'illuftre Baron de Haller , Monfieur ,
I
n'étoit pas connu pour un fage amateur de
la vérité , qui la cherche partout avec la
plus grande exactitude , & la découvre
aux yeux de tout le monde Littéraire ; il
ne tiendroit qu'à quelques demi - Sçavans
de ternir la gloire que ce grand Phifiologifte
s'eft acquife par une étude longue &
réfléchie , & par des travaux pénibles. Il
fe trouve toujours quelqu'un qui court
après la renommée d'Eroftrate . On ofe
encore , Monfieur , comme vous le fçavez,
s'élever gratuitement contre le fystême
des parties fenfibles & irritables , après
que tant de Phyficiens éclairés le font
occupés à vérifier cette nouvelle doctrine ;
& l'on fe félicite de ce qu'un Médecin
Anglois en a , foi- difant , ruiné les fondemens.
Ily auroit trop de danger , dit on ,
à bâtir fur des obfervations malfaites ...
Ces nouvelles idées nous euffent jetté dans
les plus grands écarts.... Et quels font
les dangers dont le fyftême menaçoit le
genre humain ? Tout homme qui n'eft
nouveau dans l'Ecole d'Efculape , eni
Pas
bien
AOUST. 1760! 145
bien loin de mépriler les faifeurs d'expériences
, les admire, les applaudit , & ſe met
à portée de les entendre ; & tout Juge avi
ne décide la queftion qu'après avoir vû le
pour & le contre , penfera bien autrement
du fyftême de l'irritabilité , & de la fenfibilité
des parties de la machine animée.
Ceft par l'irritabilité , que le célébre
M. Gaubius explique les phénoménes de
plufieurs maladies , dont on étoit embarraffé
ci-devant de déterminer la caufe * ;
& tout le monde fait , combien il eſt effentiel
de connoître la cauſe , pour en
faire ceffer les effets. La Chirurgie , fondée
fur l'infenfibilité de prèfque toutes
·les parties du corps humain , manie avec
plus d'affurance la pointe & le tranchant
, au profit des malades , qui ſe recommandent
à fes foins falutaires. Lorfqu'il
s'agit d'un tendon coupé , dont les
bouts ne peuvent fe réunir par d'autres
moyens que par la future , on la pratique
fans crainte ; on n'hésite point de pratiquer
, toutes les fois qu'un vrai befoin
l'exige , des incifions fur les mufcles , fur
les aponevrofes , les membranes , les ligamens.
L'on fait au péricrane offenfé
des grandes dilatations , qui ont été re-
* V. Inftit. Pathol. medicin. A. H. D. Gaubio-
Lugd. Bat. 1758.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
commandées en tout temps ; & dans le
cas d'un dépôt de fang extravafé , ou de
matière purulente entre la dure-mere , la
pie- mere , & le cerveau, l'on peut , à coup
fûr , donner iffue à cette humeur , par une
bleffure falutaire de ces membranes. A
Dans ces différentes conjonctures , il
n'y a ni douleurs ni convulfions à craindre
de la part de ces parties ; & à cela
près , quel danger y a- t- il encore à envifager
dans la Doctrine de M. de Haller,
que l'on cherche à décréditer , fans la
connoître ? On tremble , & l'on ne fait
pourquoi. Mais faudra- t -il croire que le
Docteur Anglois , ait donné le démenti
aux conféquences légitimes qui émanent
des ingénieufes expériences de M. de
Haller. Je ne faurois me le perfuader ,
d'après quelques faits que j'ai affez heureufement
remarqués fur l'homme , &
qui prouvent , de plus en plus , l'infenſibilité
de certaines parties.
Un Paylan avoit reçu fur le dos de
la main , un coup de fabre qui lui avoit
coupé prèfqu'entierement le tendon extenfeur
du doigt du milieu , à moitié ce
lui de l'index , & avoit éffleuré ceux de
l'annulaire & du petit doigt , près de leur
articulation , avec les os du métacarpe ,
qui les foutiennent. Le malade eut à foufAOUST.
1760 . 147
fcir dans le premier panfement , lorfqu'on
lui ouvrit , à force , la main , qui
étoit restée fermée depuis le coup reçu ;
mais quand je le panfai plufieurs fois
de fuite , j'avois beau porter de la charpie
contre les tendons pour effuyer la
playe , ou les coucher exprès avec le bout
du doigt , cet homme ne me témoignoir
nullement d'y être fenfible , & il m'afluroit
qu'il ne fentoit que par les bords de
la playe. J'ai fait la même obfervation
fur un Muet , à qui après une faignée du
bras , il étoit furvenu un petit abcès , dont
la matière avoit mis à découvert le tendon
du biceps ; & fur une fille qui avoit
la main abfcédée. A celle - ci je fus obligé
de faire quatre incifions , dont deux
romboient fur les tendons fléchiffeurs du
doigt index , & de celui du milieu : ces
tendons étoient dépouillés de leur gaîne ,
fans être d'ailleurs altérés, & touchés d'une
manière quelconque : ils n'offroient
aucune idée de fenfation.
Hé bien ? ne font- ce pas là des expériences,
ou pour mieux dire, des obſervations
réitérées , ou la nature s'explique
en faveur de l'infenfibilité des tendons ?
N'eft ce pas avec raifon que M. de Haller
difpute à ces parties des prérogatives que
fes prédéceffeurs , & de fes contempɔ .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
rains leur attribuent mal-à-propos ? Je
vais prouver par d'autres faits femblables,
que les membranes ne font pas plus anf
inées que les tendons ; & l'on verra , parlà,
qu'il n'eft plus guère poffible de reffufciuer
L'ancienne harmoniefympathique, & derétablirprefque
toutes nos maladies dans lemême
fiége où les Médecins les avoient jufqu'ici
unanimement placées.
Un garçon robufte , à qui on avoit fair
quatre jours auparavant une grande dilatation
d'une playe de tête, fut obligé de ſe
foumettre à l'opération du trépan , parce
que n'ayant tiré nul avantage de tout
ce qu'on lui avoit pratiqué jufques- là ,
on avoit jugé qu'il y avoit du fang extravafé
, entre le crâne & la dure- mere ;
on appliqua la couronne dans l'aire de
la playe. Le Malade , dans le temps qu'on
l'opéroit , étoit dans tout fon bon . fens ;
fe plaignit que du bruit que faifoitt
la couronne en fciant l'os , & ne donna
pas le moindre foupçon d'avoir ſenti aucune
douleur : la pièce d'os fut entraînée
par la couronne, & l'opération n'eut point
le fuccès auquel on s'attendoit .
il ne
Le Malade mourut deux jours après ;
l'on me permit l'infpection anatomique
de fon cadavre. Après avoir enlevé le
crâne , je trouvai fur la dure-mere , l'emAOUST.
1960, 149
preinte des dents de la couronne , qui en
avoit déchiré la lame extérieure pour le
moins.
Dans une playe contufe, qu'un homme
s'étoit faite à la jambe , je cherchai en
vain la fenfibilité de l'aponevrofe du fafcialatu
, & du périofte qui couvre le tibia
; & j'ai obfervé plufieurs fois que
dans l'opération de la hernie , les malades
ne difent rien, pendant que l'on coupe,
ou que l'on déchire le fac herniaire qui
n'eft autre chofe que le péritoine dilaté.
Or fi le filence ou les cris des malades
que la Chirurgie traite , fi l'abſence ou
la préſence des fymptômes que l'on a
toujours craints , par rapport à la prétendue
fenfibilité des parties en queftion ,
peuvent décider pour ou contre M. de
Haller ; vous fentez , Monfieur , qu'il
n'eft pas croyable que l'on ait triomphé
de lui , comme le fuppofe le nouvel
Athléte. Il faut que j'en convienne avec
une infinité d'Obfervateurs : L'étude de
la Nature eft longue & pénible . Il eft plus
difficile qu'on ne penfe de lui furprendre
fes fecrets ; elle n'en fait probablement préfent,
qu'à ceux qui ont le mérite de lafuivre
de plus près & le plus conftamment.
Ainfi on ne doit point s'étonner que l'on
ait pris le change fur la matière dont il
s'agit.
Gij
150 MERCURE DE FRANCE.
Vous devez être perfuadé , Monfieur ,
que ce n'eft ni par démangeaifon d'écrire ,
ni par une envie mal placée d'entrer en
lice avec de grands hommes , ni pour
employer des termes ampoulés , des expreffions
hazardées , des pensées mal conçues
, que j'ai entrepris de parler fur ce
fujet. Ce n'eft pas non plus par une envie
indifcrette de critiquer l'Auteur
de la Lettre contre le Docteur Journalifte
, inférée dans le Mercure d'Avril :
j'y euffe , au contraire , applaudi le premier
, s'il s'étoit borné à réfuter ce que
l'autre a publié fans fondement ; que les
Chirurgiens , dans l'opération de l'anévrifme
, après avoir féparé le nerf d'avec
l'artére , font la ligature à l'un & à l'antre.
On ne peut paffer une pareille affertion
, qu'à une perfonne qui n'eft pas fort
verfée dans la Chirurgie. L'amour de la
vérité , m'a mis la plume à la main ; &
j'espère que ce même amour , vous engagera
à faire part de ma Lettre au Public,
afin de le raffurer de la terreur panique
qu'il pourroit avoir conçue , à l'égard
du fyftême des parties fenfibles & irritables.
Je fuis , &c.
PERENOTTI , Membre du Collège de Chirurgie ,
dans l'Univerfité Royale de Turin , Penfionnaire
du Roi de Sardaigne.
AOUST. 1760.
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences.
GÉOMÉTRI E.
COURS de Mathématiques dédié au Roi
T
..
DE POLOGNE, DUC DE LORRAINE,L
ET DE BAR , &c . à l'ufage de MM.
les Cadets Gentilshommes de Sa Majeflé.
Par M. PLAY , Chanoine Ré
gulier, de l'Académie Royale des Scien
ces & Belles- Lettres de Nanci , Profef
feur de Mathématiques de l'Ecole Roya
le & Militaire de Luneville . A Paris
chez Jombert , Imprimeur- Libraire , rue
Dauphine à l'Image Notre-Dame,
LESES trois volumes de ce cours , qui
paroîtront inceffamment , contiennent ,
favoir :
Le premier , le calcul arithmétique &
algébrique..
Le fecond , les élémens de Géométrie ,
traités de la maniére la plus claire & la
plus méthodique , avec l'application de
l'Algébre à la Géométrie.
Le troifiéme , les fections coniques ,
leur application à la conftruction , les
équations indéterminées du fecond de-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE:
gré , & à la réſolution des problêmes dé→
terminés du troifiéme & quatrième degré ;
la Méchanique & la Statique.
Le choix des matières qui compofent
ces volumes , a paru fait avec difcernement
; & on croit que ceux qui étudieront
ce cours avec fuccès , ne feront guère
arrêtés par aucune des autres parties
de Mathématiques . Quant à la méthode
, voici ce que l'Auteur en dit
dans une courte Préface , qui eft à la tête
du premier volume.
"
"
"
»
»Pour éviter la confufion où peut jetter
» la multitude des combinaiſons mathématiques
, j'ai coupé mon objet en
" grandes maffes , que j'ai continuelle-
» ment fubdivifées ; c'eſt- à- dire , que j'ai
diftingué les objets généraux , auxquels
j'ai vu que l'on pouvoit rapporter, le.
plus d'objets particuliers , difpofant ces
» objets principaux felon leur degré de
» compofition , rangeant , fous chacun.
" d'eux , les fuppofitions qui leur font:
fubordonnées , obfervant de ne faire
qu'une même claffe des fuppofitions, de:
» même efpéce , de les compofer par une
gradation foutenue , & d'éviter les rap-.
" ports trop éloignés ; j'ai vu naître un
» édifice régulier & fymétrique , dont
» l'efprit parcourt toutes les parties fans
33
"3
AOUST. 1760. 153
éffort , les embraffe d'un même coup
» d'oeil , & en voic , avec plaifir , réſulter
» l'unité , parce que la chaîne en eft
» continue.... Il ne fuffit pas de mettre ,
» entre les vérités mathématiques , la
» liaiſon la plus immédiate ; je m'appli-
» que à la rendre fenfible : lorfque je
» traite chaque propofition , j'en fais for-
» tir les conditions. Comme ces condi-
» tions font , pour ainfi dire , le fil qui
» lie la propofition avec des vérités , ou
» évidentes ou déjà démontrées ; l'exa-
» men que j'en fais , donne à l'inftant le
principe de la démonſtration , & rẻ-.
» pand , fur la propofition , la lumière la
plus vive & la plus fatisfaifante pour
quiconque a du plaifir à penfer.
"
"
"
Ce que M. Play a avancé dans fa Préface
, il l'a pleinement exécuté ; il a trèsbien
vu fon objet , & il le préfente avec
ordre & clarté ; fon plan eft bien entendu ,
fa maniére de démontrer eft nette & précife.
Ce qui fait furtout le mérite de
l'ouvrage , & l'éloge de l'Auteur , c'eft
qu'en rapprochant , comme il le fait , les
vérités , & en marquant leur liaiſon , de
la maniére la plus fenfible , il force , pour
aink dire , l'efprit à penfer , & l'éléve à
la fource des connoiffances , en lui com .
muniquant l'art de trouver lui- même les
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
démonftrations des propriétés déja découvertes
, & de fe conduire dans la rechercherche
des autres.
Le Public ne peut manquer d'accueillir
cette méthode , déja accréditée depuis.
plufieurs années , par les progrès de l'Ecole
Militaire de Sa Majefté le Roi de
Pologne , dans laquelle cet Augufte Fondateur
fe plaît à faire former , fous fes
yeux , à la fcience militaire , la jeune
Nobleffe de fes Etats .
>
LETTRE de M. NORMAND , Médecin
Major & Penfionné de la Ville de Dole
à M. VACHER Chirurgien Major
Confultant des Camps & Armées du
Roi , & des Hôpitaux Militaires de
Befançon.
MONSONSIEUR ,
Les nouvelles découvertes qui fe font
faites fucceffivement en Chirurgie , m'ont
fourni des réflexions que j'ai toujours cru
devoir vous communiquer. C'eſt une eſpéce
d'engagement que j'ai pris avec
vous , & qui a fa fource dans l'eftime
particuliere que j'ai toujours faite de vos.
AOUST. 1760 . 155
lumiéres & de vos talens , ainfi que dans
l'amitié qui nous unit depuis longues années.
Vous vous rappellez , fans doute ,
celles que je vous envoyai , il y a plus de
feize ans , par une Lettre imprimée dans
le Mercure d'Août 1741 , au fujet de la
taille latérale , dont l'on avoit cru Frère
Jacques Beaulieu , le premier inventeur.
Je vous fis obferver qu'elle avoit été pratiquée
, il y a environ dix fiècles , par le
célébre Paul d'Egine ; & que la méthode
de cet Ancien , étoit le fonds de celle de
Frère Jacques , & de tous les autres qui ,
après lui , ont mis en ufage , ou perfectionné
cette opération . Si ce Religieux
eût eu des Lettres , & qu'il eût connu les
écrits de l'Auteur Grec , il auroit pû s'ap •
puyer de fon autorité , & éviter , par - là , '
les contradictions de ceux-là même qui
devoient , dès- lors , adopter fa méthode ,
& qui , lui étant fort fupérieures en lu
mieres , devoient s'en fervir pour la perfectionner.
Son filence , par rapport à un
garant fi authentique , me paroît prouver
qu'il ignoroit abfolument que perfonne
eût jamais fait l'opération latérale avant
Jui. Il y a même lieu de croire , qu'elle
étoit totalement oubliée . Il y a cependant
un paffage de Foreftus , qui femble op
pofé à cette conjecture , & prouver que
G vj
156 MERCURE DE FRANCE
la taille latérale fe pratiquoit encore il
y a environ deux cens ans. Cer Auteur ,
étant confulté par un Calculeux en 1570 ,
s'exprime en ces termes , après avoir prefcrit
différens remédes : Sed fi neque hac
fuffecerint , confului ut ad fectionem tranfiret
, eo modo quo à Paulo , cap. 60.
lib. 6. docetur. Ce paffage , dis-je , pourroit
faire foupçonner que la taille latérale ,
avoit encore lieu du temps de Foreftus.
Mais l'on voit clairement dans Pari ,
& les Auteurs du même fiècle , qu'il n'en
reftoit pas le moindre veftige. Il paroît
d'ailleurs que le Calculeux de Foreftus
étant un enfant. Il étoit d'avis qu'on le
taillat par le petit appareil ordinaire ;
car celui de Paulus , quoique latéral, étoit
une eſpèce de petit appareil , comme je
vous l'ai fait obferver dans un Écrit public.
Quoiqu'il en foit , comme la méthode
dont il s'agit , étoit dans l'oubli
du temps de Frere Jacques , & qu'il eft
plus que vraisemblable qu'il n'a pu rien
emprunter de Paul d'Egine , cette découverte
paroît lui être propre ,
peut avec juftice lui en faire honneur ,
ou du moins le regarder comme le ref-
*
& en
* Lettre imprimée , dans le Mercure du mois
d'Août 1741 .
AOUST. 1760: ST
taurateur d'une opération infiniment utile
, qui fans lui , feroit peut-être encore
enfevelie dans les ruines de l'Antiquité.
Mais il est encore plus glorieux pour lui
de s'être dévoué au foulagement des pauvres
, de les avoir fervis de fes talens
avec le même zéle & les mêmes égards
qu'il avoit pour les riches ; & outre cela ,
de les avoir affiftés de fes aumônes qu'il
leur faifoit avec une efpéce de profufion
fuivant en cela , mais dans des vues plus
épurées que les Anciens, le confeil d'Hippocrate
, remarquable par fa conformité
avec le précepte de l'Evangile : Quod fi
occafio fefe offerat prabenda agris extraneo
& egeno
, iis maximè fuccurrendum. Vous!
n'avez pas oublié ce beau trait dans la
vie de ce Religieux , que vous avez donnée
au Public.
Mais il ne doit pas nous fuffire , d'avoir
affuré à fa mémoire ce tribut d'eftime & :
de reconnoiffance que lui devoit l'humanité.
Nous ferions coupables envers la
Patrie , fi nous laiffions plus longtemps
dans l'oubli d'autres grands Maîtres de
l'Art ,, qui l'ont auffi illuftrée par leurs
découvertes. La fuite de ma lettre fera
voir que vous y êtes intéreffé perfonnellement
à certains égards. Quoique votre
réputation n'ait pas befoin d'un nouveau
rys MERCURE DE FRANCE :
luftre , peut-être avez- vous été trop indifférent
fur vos avantages. Avant que
d'en venir là , trouvez bon , Monfieur ,
que je faffe quelques réflexions fur l'in
vention de l'inftrument de Chirurgie ,
que l'on nomme Tourniquet. Il paroît
qu'on en a voulu dérober l'honneur à
notre Province , ou du moins en céler
llinventeur. Mon deffein eft de le revendiquer
pour elle , & de tirer l'Auteur de
l'oubli où il a été replongé ', après avoir
paru quelques momens fur la Scène des
Arts de l'Europe.
Dans la:2 , 3º , & la 4. édition des
opérations de Chirurgie de Dionis , dans
l'endroit où il eft parlé du tourniquet , au
fujet de l'opération de l'anévriſme , on lit
ces mots : Il fut inventé, ily a longtemps
pendant le Siége de Besançon , en Franche-
Comté , par un des Chirurgiens de l'Armée
, & on s'en eft toujoursfervi depuis cé
temps ld. 1
D'autre part M. Sharp , dans fes recherches
critiques fur l'état préfent de
la Chirurgie, rapporte que Dionis dit , que
Morel inventa cet inftrument au Siége de
Befançon , en 1674.
Ces deux pailages forment un fens tout
oppofé. Dans le premier , c'eft un Chirur
gien de l'Armée qui inventa le tourniquet.
AOUST. 1760. i cig
-Cela ne peut s'entendre que de l'Armée
des affiégeans , il n'y en avoit point d'autre
dans la Province : Il faudroit abfolument
ignorer l'Hiftoire , pour le fuppofer
autrement ; & dans ce fens , le fait eft entierement
faux. Dans le fecond paffage ,
c'eft Morel qui inventa l'inſtrument , pendant
le Siége , en 1674. Et cela eft vrai :
c'eſt une tradition dans la Province , qui
s'eft foutenue conftamment jufqu'à nous.
Mais le Chirurgien Morel étoit Citoyen
de Besançon , où fon fils & fes defcendans
exiſtent encore. C'eft,donc un Chirurgien
de la Ville affiégée , & par conféquent
€ de notre Province , qui a inventé le tourniquet
, & pon un Chirurgien de l'Armée,
Cela fournit matiére à bien des réflexions.
Où M. Sharp a t- il pris le paffage
de Dionis , qui dit que Morel l'inventa
au Siége de Befançon ? Ce n'eft certai-
-nement pas dans les trois dernieres éditions
de fon livre. C'est donc dans la premiere
, qui ne paroît plus. A quel deſſein
auroit- on fait ce changement dans les
trois dernieres éditions ? n'y a- t- il pas lieu
de foupçonner,que les Editeurs ont voulu
laiffer ignorer le véritable inventeur du
Tourniquet ?
L'Auteur du Dictionnaire de Médecine
a voulu réparer cette omiffion fortui166
MERCURE DE FRANCE:
te ou volontaire, mais il ne l'a fait qu'imparfaitement
, pour la Patrie. Il dit feulement,
que l'Inventeur étoit Franc- Comtois,
&Chirurgien d'Armée très- ingénieux.
Peut-être a- t-il été trompé fur cette derniere
qualité , par les dernières éditions
du Livre de Dionis.
Voilà , Monfieur , les erreurs que j'ai
crû devoir relever pour l'honneur de la
Patrie. Je fuis perfuadé que les Maîtres
célébres qui ont travaillé à perfectionner
cet inftrument , verront avec plaifir
la vérité dévoilée , & me fauront gré de
l'avoir mise en évidence.
Ces recherches m'ont rappellé l'ufage
que vous avez fait du tourniquet , dans
une opération que vous me paroiffez avoir
pratiquée le premier. Mais en fuppofant
que quelque autre Maître en Chirurgie
l'ait tentée à-peu- près dans le même
temps que vous , & fans avoir connoiffance
de ce que vous aviez fait ( ce que
je ne crois pas ) il ne feroit pas moins
vrai que vous ne la tenez d'aucun autre ,
les circonstances vous ayant mis dans la
néceffité de l'inventer. C'eft d'avoir décolé
la tête de l'humerus d'avec l'omoplate
, dans un temps où l'on auroit crû
MM. Petit , & Morand
AOUST. 1766. ion
commettre une grande faute contre les
régles de l'art , en faifant l'amputation
à aucune articulation , excepté feulement
celles des doigts. Le fait me parut fi fingulier
dans ce terns-là pär fa nouveauté
que le nombre des années qui ſe font
écoulées depuis , n'ont pu l'effacer de ma
mémoire Vous verrez vous- même fi je fuis
exact & fidèle dans mon récit.
Environ le milieu de l'année 1719 , un
Soldat faifant l'exercice à Befançon , fut
bleffe par mégarde d'un coup de fufil. La
bale fe porta fur le col de l'humerus droit,
perça la capfule articulaire , & s'enfonça
dans le corps de l'os fort près de fa tête.
Le malade fut porté à l'hôpital , où vous
vous trouvâtés en confultation avec le
Chirurgien Major & quelques autres Chirurgiens
, en particulier feu M Bernier.
La playe étant fort proche de l'articulation
, & ne permettant de faire l'ampu
tation qu'à l'articulation même , vous
faces d'avis qu'il falloit décoler la tête de
l'humerus d'avec l'omoplate , & amputer
ainſi le bras dans fa totalité. On në pouvoit
s'empêcher de convenir de la néceffité
d'opérer de cette maniére ; mais la
difficulté de fe rendre maître du fang , au
fortir d'une artère auffi groffe que l'axillaire
, arrêtoit MM. vos Confreres. Une
161 MERCURE DE FRANCE.
opération qui jufques là n'avoit point été
tentée , leur fai'oit appréhender un mauvais
fuccès. Vous tçûtes les raffurer par
votre fermeté , fondée fur la connoiffance
particuliere que vous aviez des
avantages du Tourniquet. Vous appuyates
l'inftrument fur l'épaule oppofée ,
plaçant des compreffes matelaffées fous
l'ailfelle droite, de manière qu'elles comprimoient
les vaiffeaux contre le col
de l'omoplate , & y arrêtoient totalement
le fang , y étant affujetties par le
tourniquet. Vous commençâtes l'opération
, en ménageant la peau & les mufcles
, par le grand pectoral , le deltoïde ,
enfuite les deux têtes du biceps , & rout
ce qui couvroit la partie fupérieure de
l'humerus , ainsi que la capſule articulaire.
Vous dégageâtes la tête de l'os , en
lui faifant faire la bafcule. Les vaiffeaux
paroiffant alors à découvert , vous en
fires la ligature , y compris le nerf brachial
, fans être arrêté par la crainte des
convulfions & autres accidens qu'on fuppofe
mal - à propos toujours inévitables
en pareilles circonftances , comme en effet
il n'en arriva aucun. Vous coupâtes.
enfuite les chairs , & enlevâtes entierement
le bras , laiſſant un petit lambeau
en deffous , aux environs des vaiſſeaux.
AOUST. 1760 . 163
4
Vous montriez par cet exemple, que l'amputation
à lambeau qui n'avoit point encore
été pratiquée , pouvoit avoir fon
utilité en certains cas. Je dis en certains
gas , car je fais bien éloigné de croire
qu'elle foit bien fûre en toute occafion.
Je fais , qu'elle a les avantages qui peuvent
néanmoins être compenfés par d'autres
méthodes ; je pourrois les expofer
ici , & remonter même jusqu'à la premiere
époque de fon invention. Mais
cela m'écarteroit trop de mon fujet ; je
dirai feulement que le principal mérite
de cette amputation , lorfqu'elle eft pratiquable
, eft de rendre une très grande
playe , affez petite , ce qui diminue confidérablement
la fuppuration , & par conféquent
la fièvre fymptomatique , & les
autres accidens qui en réfultent. :
Pour en revenir à votre opération ;
j'appris qu'elle eut un très- heureux fuccès.
La fuppuration fut de bonne qualité,
quoiqu'abondante la cavité glenoide
fe trouva bientôt recouverte de bonne
chair ; & la playe étant prête à cicatrifer ,
le Soldat mutilé partit pour l'Hôtel des
Invalides de Paris, où la cure fut achevée
par M. Morand fils , qui imagina une
efpéce de cifeaux pour couper la ligature ,
laquelle tint ferme pendant plus de trois
mois.
164 MERCURE DEFRANCE.
Votre exemple , Monfieur , a excité
l'émulation de quelques autres grande
Chirurgiens, pour chercher à perfectionner
cette opération , en commençant
par la ligature des plus gros vaiſſeaux ,
afin de fe rendre maitre du fang avant
toute ouverture . A cet effet ils ont employé
une aiguille fort grande , & fort
groffe , & très - courbée , tranchant für
les côtés, & enfilée de fix ou huit brins de
fil que l'on fait entrer à la diftance d'enviton
trois travers de doigt du creux de
l'aiffelle , ayant foin de paffer l'aiguille
le plus près de l'os qu'il eft poffible ,
dans la crainte d'ouvrir les vaiſſeaux ,
de caufer les plus grands défordres. Le
refte de l'opération , telle qu'ils l'ont
pratiquée , a été conforme à peu- près à
votre méthode ; fi ce n'eft qu'ils ont laiſſe
en bas un lambeau de chair plus grand ,
duquel on tire l'avantage dont j'ai parlé
ci-deffus.
&
Ce qui les a engagés à commencer l'opération
par la ligature des vaiffeaux ,
c'eft qu'il leur a paru d'abord que le tourniquet
n'y pouvoit fervir. Mais s'ils fe
fuffent avifés de le placer à la partie oppofée
, comme vous l'avez fait , peutêtre
euffent-ils jugé ce moyen préférable.
Car avec cette méthode on fait la
AOUST. 1760. 165
ligature des vaiffeaux à découvert , en
une feule fois , & l'on fe rend également
maître du fang ; au lieu qu'avec celle
qu'ils ont mife en ufage , outre qu'elle
eft fort douloureufe , l'on rifque , en
émouffant la pointe de l'aiguille contre
l'os , de la rendre inutile pour achever
l'opération. Mais fi , pour éviter cet in- :
convénient , on s'écarte un peu trop de
l'os , on rifque de paffer l'aiguille à travers
les vaiffeaux , & l'on n'eft pas moins
obligé d'y faire encore une ligature
lorfqu'au moyen de l'incifion on les a
mis à découvert.
Il a fallu d'auffi habiles mains que
celles de ces Meffieurs , pour éviter l'un
& l'autre de ces inconvéniens . Mais il
me paroît que dans les cas où cette amputation
fera néceffaire , il fera toujours
plus prúdent à des opérateurs moins expérimentés
, de préférer votre méthode ,
qui eft fans contredit la plus fûre.
Votre modeftię , Monfieur , ne vous a
peut- être pas laiffé appercevoir l'avantage,
que vous procuriez au Public dans
cette circonftance. Elle vous a empêché
du moins de vous en attribuer le mérite ;
mais la juftice m'oblige d'établir vos
droits à cet égard , & j'aurois à me reprocher
de n'en avoir pas faifi l'occaſion .
1
. י
166 MER CURE DE FRANCE:
Elle m'oblige encore de rappeller ici,
mais plutôt pour l'intérêt du Public , que"
pour votre gloire particuliere , une autre
découverte de votre façon , du fuccès
de laquelle je puis rendre bon témoignage
, en ayant vu moi-même l'expérience
dans votre Hôpital . Je fouhaiterois
ardemment qu'elle fût connue de
tous les Médecins & Chirurgiens de
l'Europe ; & je vous invite fort à la rendre
publique dans un détail plus ample'
& plus circonftancié que l'idée que j'en
vais tracer légèrement , après l'avoir vu
réuffir au-delà de mes efpérances : il s'agit
de la luxation du femur , dans fon articulation
avec l'os Ifchium.Tout le monde
fçait combien il eft difficile d'en faire la
réduction , & que les forces immenſes
qu'il faut y employer , ne fervent quelquefois
qu'à tourmenter le malade fort
inutilement. Cette réduction eft devenue ,
par votre méthode , auffi facile qu'aucune
autre , pour ne pas dire , plus facile encore
que la plupart de celles des autres
Membres.
L'on y procéde , en fléchiffant la cuiſſe
luxée , & l'élevant en ligne droite fur
l'hypocondre du même côté , le pied dirigé
bien en dehors . Ce mouvement , exé
cuté fur le fquelette , fait voir qu'on déAOUST
. 1760. 167
gage , par ce moyen , la tête du femur du
trou ovalaire . Le refte de cet os , faifant
la fonction de levier , dont le point d'appui
, eft proche le fourcil de la cavité cotiloide
, la tête du femur le trouve élevée
de niveau à l'éminence
du rebord de cette
cavité. Cette premiere manoeuvre
faite ,
on porte ce membre en ligne droite , de
l'hypocondre
du même côté , à l'hypocondre
oppofé . Par ce fecond mouvement
, on détermine
la tête du femur à le
porter en dehors , jufqu'au point de parvenir
à fe placer directement
vis- à - vis de
fa cavité. Enfuite , l'on rapporte le mem- bre dans fa direction naturelle . Cette troifiéme
manoeuvre
, fait rentrer la tête dans
fa cavité , même avec force , par une contraction
générale de tous les mufcles &
des ligamens articulaires
. Cette contrac
tion eft même fi violente , qu'elle occafionneroit
un choc affez vif de la tête de
l'os , au moment qu'il rentre dans fa cavité
, fi l'on n'avoir la précaution
d'embraffer
l'extrêmité
fupérieure de la cuifle , pour la contenir , en l'attirant à foi.
la
Ce que je dis ici , ne regarde que
luxation interne du femur, Je vous laiffe
le foin d'indiquer la manière dont il faudroit
procéder à la réduction de la luxation
externe .
68 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ignore pas que quelques fçavans
Chirurgiens ont prétendu que la luxation
de la tête du femur étoit impoffible
en tout fens , alléguant pour raifon que
la tête de cet os eft retenue dans fa cavité
par des attaches fi fortes qu'elles ne
peuvent ni fe prêter , ni fe rompre ; &
que ce que l'on prend pour luxation de
la tête du femur , eft une fracture de fon
col. On fçait, que c'étoit le fentiment du
célébre Boerhaave . Mais ces autorités
font détruites par un grand nombre
d'expériences , & la certitude de cet accident
eft fi bien établie, qu'il n'y a plus de
fujet d'en douter,
Au refte , Monheur , je ne puis que
vous inviter à continuer des recherches fi
profitables à l'humanité. Tout homme
qui a des talens , & furtout celui de l'invention
, doit les regarder comme un
dépôt précieux , qu'il n'a reçu de la Providence
, que pour le faire fervir à l'avantage
général de la fociété. Il n'eft pas
moins tenu de le cultiver avec foin , de
l'étendre , & de l'enrichir. Un Médecin
qui aime les hommes , aime fon art , dit
Hippocrate dans fon livre des Préceptes.
Je fuis avec les fentimens d'eftime les
plus diftingués , Monfieur , votre &c.
A Dole, ce 15 Août 1758.
ART'S
AOUST. 1760. 169
ARTS AGRÉABLES .
MUSIQUE.
M. VENIER , Editeur de pluſieurs oùvrages
de Mufique Inftrumentale , donne
avis au Public que depuis peu il a mis au
jour le XI Euvre de Vari Autori intitulé
la Melodia Germanica , dans lequel
font inférées les dernieres fymphonies
qu'a compofées Stramitz. Prix 91.
IV. Concerti per Cembalo , compofti da
Vari Autori. Prix
15 l .
VI. Symphonie
, compofte
da Leopoldo
Hofman
. Prix
9 1.
VI. Sinfonie a piu Stoomenti , compofte
da Franceſco Xaverio Richter. Prix 9 1:
VI. Sinfonie , compofte da Carlo Sarti.
Prix. 91.
Ces Mufiques fe trouvent à Paris chez
PÉditeur , rue S. Thomas du Louvre ,
vis- à- vis le Château d'Eau , & aux adreffes
ordinaires de Mufique.
GRAVURE
.
Le fieur BULDET , Marchand d'Eftampes
, rue de Gêvres à Paris , avertit le Pu
H
470 MERCURE DE FRANCE .
blic , qu'on trouve chez lui plufieurs
nouvelles Eftampes d'un très -bon goût.
SCAVOIR :
Une Eftampe d'après M. BOUCHER, gra
vée par M. Gaillard , qui repréfente Jur
pirer fous la forme de Diane, &la Nymphe
Califto. Elle fert de pendant à celle
de Jupiter & Léda, qui a paru dès l'année
paffée. On peut dire que la délicateffe du
Burin y imite parfaitement la beauté du
pinceau , & c'eft la louer affez.
Deux Eftampes de marines gravées d'après
M. VERNET par M. Daullé ; l'une a
pour titre les différens travaux d'un Port
de mer ; & l'autre le pélérinage elles
font toutes deux de 20 pouces de haut fur
28 de large. Les noms de leurs célébres
Auteurs fuffifent pour les faire eſtimeṛ
des Amateurs .
Deux Eftampes de 15 pouces de haut
fur 10 de largeur , gravées par M. Chevillet.
L'une a pour titre la jeune Coquet
te , & elle eft d'après M. Raoulx ; l'autre
eft intitulée la Beauté dangerenfe ; le fameux
Santerre en eft le Peintre.
Deux Eftampes d'environ 14 pouces
de haut fur o de large , gravées par
AOUST. 1760 . 171
M. Tardieu ; l'une eft nommée le petit
Donneur d'Avis. M. Eifen dont on connoît
l'habileté, en a peint le tableau . Elle
repréſente un jeune Berger qui fait peur
à une jeune Bergere , en lui annonçant
l'approche d'un loup ; l'autre eft appellée
les Enfans bien avifès ; elle vient du pinceau
de M. G. S. Aubin , & repréfente
une petite fille & un petit garçon ,
qui affis fous un Cerifier n'en ménagent
pas le fruit. Enfin le fieur Buldet va donner
inceffamment quatre Contes du fameux
la Fontaine , qui ont pour titre :
La Gageure des trois Commeres.
Le Cas de Confcience .
Promettre & tenir font deux.
Et les deux Gafcons.
Ils peuvent entrer dans la fuite de
ceux de feu M. Larmeffin d'après M.
Lanotet & autres ; & M. Eifen qui en
eft le Peintre , y a obfervé tout ce qui
convient à la pudeur la plus fcrupuleufe.
On trouvera encore chez lui , dans peu de
jours , un cahier de 13 Planches , qui contiennent
divers Sujets Militaires, inventés
& gravés par M. De la Rue.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE , à l'Auteur du Mercure,
J'AIVA AI vû , avec beaucoup de furpriſe ;
Monfieur , dans le Mercure de Juillet , à
l'article où se trouve rapportée la généalogie
de la maifon de Buiffi , qu'une branche
de cette maiſon , qui poffède aujourd'hui
les Terres de Lonc & de Longpré ,
a le droit de Patronage , en vertu de ces
Seigneuries , fur le Chapitre de Longpré
aux Corps- Saints . Je ne reclame pas ce
droit , il eft inconteftable , puifqu'il eft
attaché à la Terre & Seigneurie ; mais
on y ajoute une autre prérention , celle de
Fondateur. Comme cette derniere qualité
pourroit attaquer un des plus anciens titres
de ma maifon , je vous prie d'inférer
dans votre prochain Mercure , l'article
fuivant , pour que cette qualité de Fondateur
ne puiffe préjudicier.
Fondation du Chapitre de Longpré aux
Corps- Saints au Diocèfe d'Amiens.
Meffire Aleaume de Fontaines , Seigneur
de la Neuville- au-bos, Lonc, Longpré
& autres terres , fonda en fa terre
de Longpré en 1183 une Chapelle avec.
fon Chapelain; il contracta mariage avec
AOUST. 1760 . 173
Lorette de S. Valleri , du Sang Royal de
France . Elle étoit fille de Bernard troifiéme
du nom , Seigneur de S. Valleri ,
Gammaches , Aouft , Bouin , Dommart ,
Bernaville , & autres lieux . Ledit Seigneur
Aleaume de Fontaines, palla quinze
ans à la Terre- Sainte ; il fut un des principaux
Seigneurs , à qui le Roi Philippe-
Auguite laila le commandement de fon
armée à fon retour en France .
Aleaume de Fontaines décéda en la
Terre - Sainte . Avant de moutir , voulant
gratifier fon Eglife de plufieurs Corps
Saints qu'il avoit raffemblés aux lieux
Saints , il chargea fon Chapelain nommé
Valbert , de ce précieux dépôt , qu'il fit
empaqueter foigneufement & fceller du
fceau de fes armes , lui enjoignant de
l'apporter au plus vite en France & en
faire préfent à fon Eglife.
Son époufe , Lorette de S. Valleri , &
fon fils aîné Hugues de Fontaines , qui le
croyoient par avance trépaffé ( cela fe
conjecture des titres ) avoient déja fait
ériger cette Chapelle de Longpré en
Eglife Collégiale , & augmenté de beaucoup
fon revenu en 1205 ; Ifambart &
Gauthier de Fontaines , fils puiné d'Aleaume
, augmenterent la fondation & accrurent
le nombre des Chanoines jufqu'à
F
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
douze. Le fervice de l'Eglife fut réglé , &
le bien confirmé tant par Innocent III ,
que par Richard , Evêque d'Ainiens .
Tous les titres ci- deffus font exiftans
dans le Chartrier du Chapitre de Longpré
aux Corps - Saints , ainu que les différentes
donations faites par les Seigneurs
defcendans dudit Aleaume.
La maison de Fontaines fubfifte encore
aujourd'hui , dans plufieurs branches.
Sa généalogie fe trouve imprimée dans
le Nobiliaire de Picardie , où elle tient un
rang confidérable parmi les plus anciennes
; elle fe trouve auffi détaillée au long
dans les Antiquités d'Amiens , ainfi que
dans l'hiftoire d'Abbeville.
Il en refte deux branches, l'une eft celle
des Seigneurs de Fontaines - la- Neuvilleau-
bos , & c'eft la branche aînée ; l'autre
eft celle des Seigneurs de Fontaines de
Voencourt . C'eft de cette derniere branche
dont eft le Chevalier de Fontaines,Exempt
desGardes du Corps Compagnie de Noail
les. J'ai Phonneur & c.
Le Chevalier de Fontaines .
AOUST. 1760. 175
LETTRE d'un Homme de Province , fur
l'Ouvrage qui a pour Titre , ÉTAT OU
TABLEAU DE PARIS.
ΑΙ 'Ai teçu , Monfieur , avec reconnoif-:
fance , & lû avec bien de la fatisfaction ,
le Livre que vous m'avez envoyé ; on
donne , de la Ville de Paris , une idée
plus détaillée que je ne l'ai jamais eue :
tien ne me paroît plus propre à faire connoître
cette célèbre Capitale , non feulement
aux Etrangers , & aux perfonnes
de Province qui ne l'ont jamais vue , mais
même à ceux qui l'habitent , lequels environnés
de tant d'objets intére fans , en
ignorent fouvent la plus grande partie Cet
Ouvrage offre à leur curiofité , l'origine
& l'enchaînement de toutes les parties
qui forment ce grand tout que l'on nomme
PARIS , où les fecours de toute ef
péce , ont été fi confidérablement multipliés
, que rien n'y manque , de tout ce
qui peut être néceffaire , utile , ou agréable
à la vie.
Faire l'éloge de ce vafte Enfemble , de
fon harmonie établie par les plus grandes
vues , confervée par la plus fage des ad-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
miniſtrations , qui veille à la confervation
d'une fi grande multitude d'hommes , à
leur fubfiftance , à leurs plaifirs & à leur
fureté ce feroit répéter le Tableau qui ſe
trouve à la tête de l'Ouvrage.
Je ne m'arrêterai pas davantage à ce
qui regarde l'agréable & l'adminiftration :
le goût des plaifirs , donne bientôt la connoiffance
de l'un ; la néceffité ne tarde
pas
à faire connoître l'autre.
J'invite les Citoyens & les Etrangers
à lire ces différens articles dans l'ouvrage
même.
Je me borne à ce qui m'a frappé le plus,
comme père de famille , & c'eft l'article
de l'éducation , que l'Auteur a fagement
divifé , relativement aux conditions , aux
vues & aux facultés , en éducation néceffaire
, utile , agréable , gratuite , ou qui
fe paye pour les enfans de l'un & de l'autre
fexe.
C'est une chofe intéreffante , que de
favoir à quel prix on peut ( fuivant les
différentes fortes d'inftructions que l'on
veut procurer à fes enfans ) placer fon fils
dans un College ; lui procurer une Bourſe ;
le mettre dans un Séminaire ; faire élever
fa fille dans un Couvent ; lui faire prendre
un état dans un Monaftère , ou confentir
à fa retraite dans une Communauté ;
A O UST. 1760 . 177
leur donner aux uns & aux autres , felon
l'état & l'étendue de leur fortune , des
Maîtres de Langue , d'Hiftoire , de Géographie
, de Mufique , de Danfe , &c.
Mais ce qui mérite , fans contredit , le
plus de reconnoiffance & d'attention
c'eft de voir que , pour toutes les différentes
parties d'éducation , & pour tous
les différens degrés de profeffions , depuis
les Métiers les moins diftingués en apparence
, mais les plus néceffaires en effet ,
jufqu'aux Profeffions les plus confidérables
dans l'ordre de la dignité , cette
Ville renferme des établiffemens de la
plus grande utilité .
Il me paroît en un mot que cet Ouvrage
eft pour l'Almanach Royal un
·Supplément qui manquoit au Public , &
-qui préfente avec beaucoup de méthode
& de clarté , même avec des vues
politiques & philofophiques expofées
dans le Difcours préliminaire de l'Ouvrage
, & dans plufieurs autres endroits du
Livre , toutes les indications que les Citoyens
ou les Etrangers qui font attirés
dans cette grande Ville pour leurs affaires
, leurs plaifirs ou leur curiofité , peuvent
defirer fur les chofes de néceffité ,
d'utilité , d'agrément & de commodité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
LA BONNE ÉDUCATION.
LA bonne Education eft le plus grand
héritage que les pères & les mères puiffent
laiffer à leurs enfans : elle fupplée
aux biens ; mais les richeffes , les dignités
& les honneurs , ne peuvent jamais remplacer
la bonne Education. Dans tous les
états , elle rend bon Chrétien , bon Fils ,
bon Mari , bon Pere , bon Parent , bon
Ami , bon Citoyen , bon Sujet ; elle éclaire
l'efprit , elle corrige , ou elle rectifie au
moins les inclinations vicieuſes , & elle
donne enfin les connoiffances utiles &
néceffaires pour remplir les emplois auxquels
chacun , fuivant fon état , eft appellé
pour fervir fon Prince & fa Patrie.
Quo femel eft imbuta recens , fervabit odorem
tefta diù. Horat.
L'arbre qu'on a ployé dans la tendre jeuneffe ,
Retient le même pli dans l'extrême vieilleſſe..
AOUST. 1760.
179
PENSION
.
Pour la bonne Education de la Jeuneffe ,
à Versailles , chez le fieur DORG EO ,
Maitre de Penfion , rue des Bourdonnois.
Où l'on enfeigne :
1º. La Religion. On a une attention
particuliere à inftruire les jeunes gens des
préceptes de leur Religion , & à les leur
faire pratiquer; à les convaincre que , fi on:
fe relâche fut ce point , on tombe dans
de grands égaremens , on rend fon commerce
dangereux , on eft méprifé des
honnêtes gens , & on devient fouvent la
victime de fes paffions.
2°. A lire. Et à faire prendre , en li
fant , le ton qu'on exige dans les bonnes
Compagnies.
3 °. A écrire correctement
, & à bien
orthographier
.
4. L'Arithmétique
. On s'attache particulierement
à ce qui eft d'uſage ordinaire
, afin qu'un jeune homme puiffe en
faire aifément l'application , dans quelqu'état
qu'il fe trouve .
5°. La Géographie
. Par laquelle on fait
connoître, non feulement
le nom & la
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
fituation des pays de la Terre , mais on
obferve encore ce qui s'y eft paffé de plus
mémorable.
6°. La Chronologie. Qui eft la connoiffance
des temps où les événemens que
l'Hiftoire rapporte , font arrivés .
7°. L'Hiftoire ancienne & moderne.
Etude fi néceffaire , pour orner la mémoire
d'anecdotes , & de traits curieux &
intéreffans ; pour donner de la jufteſſe à
l'efprit , & pour former le coeur : foit en
infpirant de l'horreur pour les actions vicieufes
que l'Hiftoire condamne , & dont
elle fait voir les fuites funeftes : foit en
propofant des exemples de vertu qu'elle
invite à imiter : foit enfin en fourniſſant
des régles de conduite pour réuffir dans
le monde , & pour mériter l'eftime des
honnêtes gens .
8°. La Mythologie , qui donne l'intelli
gence de l'Antiquité fabuleufe , des Monumens
anciens , des Statues , des Bas-reliefs
, des Tableaux & d'un grand nombre
de traits répandus dans les Poëtes anciens
& modernes , qu'on ne peut entendre que
par le fecours de la Mythologie.
9°. La Langue Françoife , qu'on fe pique
à préſen: de bien parler dans toutes les
Cours de l'Europe , & dont il feroit honreux
d'ignorer les régles dans fon propre
AOUST . 1760. 181
Pays. On fait voir l'application de ces
régles fur des exemples tirés des Ouvrages
de nos meilleurs Ecrivains , qui
contribuent encore à former le goût de
la jeuneſſe .
10°. La Langue Latine , qu'on entend
partout & qu'on parle très - familiérement
même parmi le Peuple , dans plufieurs
Royaumes de l'Europe , & qui devient
par-là indifpenfable à ceux qui ne fe propofent
pas d'apprendre l'Allemand ou les
autres Langues vivantes.
Pour donner de la facilité à s'exprimer
en Latin , on a compofé & on fait
apprendre des Dialogues dans lesquels
font entrés les mots d'ufage ordinaire :
car ces mots fe préfentant rarement dans
les Auteurs qu'on explique , il arrive trèsfouvent
que le meilleur Ecolier , après plu
fieurs années de travail , ne peut pas
foutenir une converfation Latine d'un
quart d'heure. Par le fecours de ces Dialogues
, un jeune homme étant exercé fur
toute forte de fujet , parle com..ne fi cette
Langue lui étoit naturelle.
11°. L'ordre ou l'arrangement des Livres
dans leurs Claffes. On profite de ce
petit exercice , pour faire connoître les
meilleurs Ecrivains en tout genre ; afin
qu'un jeune homme , après fes études
131 MERCURE DE FRANCE.
claffiques , foit inftruit des Livres qu'il
doit confulter,, foit pour fuivre fon goût ,
foir pour acquérir les connoiffances particulieres
qu'exige l'état qu'il embraſſera.
Le freur FAGONDE , Marchand , rue S.
Denis , près celle des Lombards ,,à la Toi
lette , continue de vendre feul les petits
pains de pâtes , appellés ,Guzellik , ci -de-'
vant annoncés dans les feuilles néceffai-"
res , dont la propriété eft de nétoyer , de
blanchir , d'adoucir , de rafermir , & de
parfumer la peau. La façon de s'en fervir
eft de la tremper un inftant dans l'eau ,
de s'en frotter enfuite , & de fe laver
avec la même eau , fi elle eft tiéde , l'effet
en fera plus prompt . Le prix de chaque
pain eft de 24 fols. Un pain dure environ
trois mois quand on ne s'en fert que pour
les mains. Cette pâte fe tranfporte pár-
& ne fe corrompt jamais : Le parfum
en eft très agréable , & refte longtemps
fur les mains après que l'on s'en'
eft fervi.
tout ,
Le fieur Fagonde n'avance rien qui ne
foit conforme au témoignage de toutes
les perfonnes qui en on fait l'expérience ,
& il ofe fe flatter qu'on les trouvera beau
coup plus parfaits qu'ils n'ont jamais été.
AOUST. 1760. 183
Le fieur MESSIER donne avis qu'il vient
d'inventer une lampe , laquelle par fon
utilité , & toutes les commodités furpaffent
toutes celles, qui ont été imaginées
jufqu'à préfent. Elle eft propre pour le
cabiner , le bureau , la table , pour les
cuifines , pour aller & venir , & enfin
pour être employé au même ufage que la
bougie & la chandelle . Cette lampe eft
de la forme d'une bougie , ou chandelle ,
dans leurs flambeaux , & eft fufceptible
de tout ornement ; elle n'eft point fujette
à répandre , & même peut fe pancher juf
qu'à 45 degrés & plus , fans que l'huile
tombe , avantage qui furpaffe la bougie
& la chandelle , qui coulent lorsque l'on
veut les tranfporter , & lorfqu'elles font
expofées au moindre vent : la lumiere en
eft très-belle ; & tout le monde fçait l'économie
de bruler de l'huile. Il fe fait de
ces lampes , non feulement à une bougie ,
mais même à deux , en girandoles . Les
lampes à une bougie fe vendent 12 liv. &
avec un chapiteau , ou garde- vue , 15 liv.
celles à deux , 24 I. avec le garde- vue 30 l.
H s'en fait en argent dont on ne peut fixer
le prix lefdites lampes contiennent au
moins une demie livre d'huile. La demeure
du fieur MESSIER eft rue Charonne ,
184 MERCURE DE FRANCE.
Fauxbourg S. Antoine ; & pour la com
modité du Public , l'on en trouvera chez
le fieur Chapelon , Marchand fur le Pont
Notre- Dame , au Chat de Foreſt ; chez
le fieur Macé , rue de la Féronnerie , à la
hure de Sanglier; & chez le Sieur Degland ,
Maître Potier d'Etain , fur le Pont Marie ,
à Paris.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique continue
avec fuccès la repréfentation des
Fragmens , en attendant le Pigmalion de
M. Rameau , que l'on doit bientôt y
ajouter.
COMEDIE FRANÇOISE.
MLLELLE Dubois cadette a continué fon
début par les rôles de Dorine dans le
Tartuffe , & de Colette dans les trois Coufines
; elle a auffi joué celui de Cléanthis,
AOUST. 1760 . 185
dans Démocrite , & de Marton dans le
Galant Jardinier. Le Public , qui eſpére
beaucoup d'elle , a continué de l'encourager
par fes applaudiffemens. Elle eft , diron
, reçuë à l'éffai .
Le 27 , on a donné la , premiere repréfentation
du Caffé , ou de l'Ecoffoife ,
Comédie en Profe & en cinq Actes , qui
avoit déja paru imprimée . Elle a été trèsbien
jouée , & fort applaudie.
COMEDIE ITALIENNE.
LEE Lundi 14 , on donna la premiere
repréſentation du Petit Philofophe ,
, Comédie
nouvelle , en un Acte en vers , de
M. Poinfinet , & mêlée de couplets faits
par M. Davefne. Ces couplets ont été
généralement goûtés . Quant à la Piéce ,
elle n'a pas eu tout le fuccès que l'on
en attendoit.
Les repréſentations de Samfon
continué d'être abondantes.
> ont
Cette Piéce , qui n'eft qu'une Traduction
de l'Italien , a été mife en vers par
fou Romagnefi feul . Lélio père , n'y a ,
dit-on , point travaillé , comme on l'a
voit cru,
186 MERCURE DE FRANCE.
OPERA- COMIQUE.
LE Mercredi 22 Juillet , on donna
fur ce Théâtre la premiere repréſentation
des Précautions inutiles ; Piéce dont la
conduite eft calquée fur l'Impromptu de
Campagne , Comédie de Poiffon . Les incidens
font differens ; quelques - uns font
heureux , & furtout un double traveftiffement
qui mène d'une manière inattendue
au dénoûment de l'intrigue. L'Auteur
des paroles , qui ne fe fait pas connoître
, a du feu , & autant d'imagination
que l'exige le genre qu'il a embraffé, genre
que la faillie gaie doit animer. La
Mufique eft da fieur Chrétien , de la Mufique
du Roi , & qui vient d'être enlevé
au milieu de fa carrière , à fes protec
teurs , à fes amis & à fes admirateurs .
On prépare plufieurs nouveautés , entr'autres
, un Opéra Comique , dont la
mufique eft du fieur la Ruette , déjà connu
par le Docteur Sangrado & le Médecin
d'amour. Cette nouveauté eft intitulée ,
la Coquette punie. C'eft un titre qui appartient
à tout le monde.
Le Ballet pantomime du fieur du Quef
AOUST . 1760. 187
ney , mérite toujours les applaudiffemens
qu'il reçoit. Ce Danfeur , & la Dlle Menaffier
, font prèfque oublier les Danfeurs
& les Danfeufes que l'on a vu juſqu'à
préfent fur ce Théâtre.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES:
UN
De VIENNE , le 6 Juillet 1760.
N Officier,dépêché par le Général d'Infanterie
Baron de Laudon , apporta le 25 du mois
dernier a Leurs Majeftés Impériales , la nouvelle
de la victoire remportée le 23 près de Landshut ,
par nos troupes fur celles du Roi de Prufe , commandées
par le Lieutenant Général de la Motte
Fouquet. Voici les détails de cette action .
Le Baron de Laudon , ayant jugé à propos de
faire l'ouverture de la campagne par le fiége de
Glatz , avoit laiffé fa cavalerie à Frankenftein. Il
avoit garni de troupes les défilés de Silberberg ,
de Wartha & de Reichenbach , ainfi que le pofte
de Landshut & les retranchemens voilins. La fortereffe
de Glatz étoit inveſtie par le refte de l'infanterie
, & les ordres étoient donnés pour le
tranfport de la grolle artillerie , qui devoit arriver
inceffamment.
Toutes ces difpofitions perfuaderent le Général
188 MERCURE DE FRANCE
Fouquet , que ce fiége étoit l'objet principal des
opérations. Il ne lui reftoit d'autre moyen d'y
mettre obſtacle , que de s'ouvrir un paffage par
Landshut. Dans cette vue il fit avancer , le 17 ,
vers cette Ville tout le corps qu'il avoit à fes ordres.
Les troupes Autrichiennes , fort inférieures
en nombre , abandonnerent ce pofte , & elles fe
replierent fur Reich - Hennersdorff, & fur la montagne
de Langenberg , où elles furent renforcées
par un détachement confidérable , Les Pruffiens ,
en poffeffion de Landshut & des retranchemens
de Buchberg , refterent tranquilles ce jour &
les fuivans , fans rien entreprendre contre elles.
Le Général Baron de Laudon , informé de ces
mouvemens & de la poſition du Corps Pruffien ,
prit auffitôt la réſoluiton de l'attaquer. Il fe mit
en marche le 18 avec fon Corps de réſerve ; il
pafla la montagne de Joannefberg , & il arriva le
19 près de Schwartzwald , à peu de diſtance
des retranchemens occupés par les Pruffiens . Ces
retranchemens confiftoient en ouvrages folides ,
munis de fortins fraifés & paliffadés , de pontlevis
& de foflés très-profonds. Ils embraffoient
& couvroient huit montagnes , dont la plûpart
avoient entr'elles des lignes de communication ,
fervant à leur défenſe mutuelle. Nos troupes
rencontrerent dans leur marche , un Corps de fix
cens hommes de troupes légères , commandé
par le Général de Malachowsky . Deux escadrons
de Dragons , avec quelques Huffards & Grenadiers
, eurent ordre de l'attaquer , & ils le firent
avec tant de vivacité que ce Corps ennemi fur
enfoncé dans l'inftant . On lui tua cinquante
hommes , & on lui fit cent trente - cinq prifonniers
, parmi lesquels fe trouverent deux Capitaines
& trois Lieutenans, Gette attaque ne nous
AOUST. 1760. 189
a couté que dix hommes tués & une vingtaine
de bleflés .
Le dellein du Baron de Laudon étoit de combattre
, auffitôt après fon arrivée , le Général Fouquet
, s'il n'avoit pas encore toutes les forces.
Mais il apprit que ce Général les avoit raflemblées
; & qu'il avoit fait venir de Schweidnitz un
train confidérable de groffe artillerie , dont il
avoit garni fes retranchemens. Sur cette nouvelle
, le Baron de Laudon jugea à propos de fufpendre
fon attaque . Ses ordres furent donnés ,
aux Commandans des troupes qui étoient reſtéos
dans le Comté de Glatz , de marcher en diligence
pour le joindre , en n'y laiflant que celles qui
étoient nécellaires pour garder les défilés , & continuer
le blocus de Clatz. D'un autre côté ,
le
Lieutenant- Feld Maréchal de Beck , agiffant de
concert avec le Baron de Laudon , occupa la Ville
de Schmiedeberg , pour fermer ce paffage à l'Ennemi.
Le 22 , toutes les troupes arriverent. Elles firent
halte pendant quelques heures pour reprendre
haleine. Le Général de Laudon fit le foir fes difpofitions
pour l'attaque. Le fignal fut donné le 23 ,
à une heure trois quarts du matin , par quatre
bombes. A ce fignal , les attaques commencerent
de tous les côtés avec la plus grande vivacité . Les
deux redoutes principales, conftruites fur les Montagnes
appellées Buchberg- et- Doctorsberg, furent
emportées en moins de trois quarts d'heure. La
ligne de communication , tirée entre ces deux
Montagnes , fut enfuite attaquée & forcée ; l'en
nemi fut challé d'une montagne à l'autre , &
délogé de la Ville de Landshut.
Quelques Corps ennemis tenterent de ſe frayer
un pallage du côté de Schmiedeberg ;mais le Géné⚫
ral Navendorff, à la tête des Régimens de Nadafti
190 MERCURE DE FRANCE.
de Bethlem , de Saxe - Gotha & de Loweftein ;
les repouffa toujours. Un bataillon de Grenadiers,
commandé par le Général Fouquet , ne voulant
point fe rendre , fut entierement détruit , & ce
Général fut pris dans cette occafion , après avoir
été bleffé. Enfin vers les huit heures du matin ,
les derniers bataillons & efcadrons ennemis jetterent
bas les armes , & ils fe rendirent à difcrétion
. Tous les paffages avoient été gardés avec
tant de foin , que des dix- huit bataillons & des
dix- fept elcadrons qui compofoient le Corps ennemi
, il s'eft à peine fauvé deux ou trois cens
hommes.
Le nombre des prifonniers monte à près de
neuf mille hommes , parmi lesquels font le Lieutenant
général Fouquet , les Généraux Majors
de Schenkendorff , & de Malachowky , trois Colonels
, un Lieutenant - Colonel , cinquante- neuf
tant Majors que Capitaines , & cent cinquantefept
Lieutenans , fous- Lieutenans & Enfeignes.
Toute l'artillerie ennemie , confiftant en foirante
piéces de canon , & neuf obus de différens calibres
, tous les drapeaux , étendards , bagages &
munitions , font tombés en notre pouvoir. Notre
perte n'excéde guères trois mille hommes tant
tués que bleflés .
Le Comte de Montazet , Lieutenant général
des Armées de Sa Majellé Très Chrétienne , arriva
dernierement dans cette Ville , d'où il prit lä
route de l'Armée de l'Impératrice Reine , dans
laquelle il deit faire la Campagne.
On prétend que le Prince Ferdinand a eu ordre
de faire enlever le Landgrave de Helfe- Caffel,
& de le faire conduire , fous une efcorte de cinq
cens cavaliers, à Stade , dans le Duché de Bremen.
Le Maréchal Comte de Daun a renforcé le
Général Baron de Laudon , de plufieurs régiAOUST.
1760 : 1gr.
mens , afin de le mettre en état de pouffer fes
opérations fans retardement. Le Baron de Beck ,
a reçu ordre de joindre , avec le Corps qu'il
commande , l'Armée du Baron de Landon , & de
ne lailler dans la Luface , que les troupes néceſſaires
pour couvrir les frontieres de la Bohême.
L'Armée Ruffe s'avance vers celle du Prince
Henry.
Le Prince Charles de Lorraine eſt arrivé des
Pays-Bas depuis la fin du mois dernier .
Le Quarur général du Maréchal de Daun eft
à Ubigan. Après plufieurs tentatives pour furprendre
ce Maréchal & quelques efcarmouches
de part & d'autre , les Prufkens le font repliés
fur Grofs Dobritz. On enleva près de Grollenhayn
, le Lieutenant de Holtzendorff , Aide de
Camp du Général de Zaftrow , qui venoit de
Schweidnitz porter au Roi de Pruffe , la nouvelle
de la défaite du Général Fouquet.
Le Maréchal de Daun vint le 28 reconnoître
le Camp de Radebourg , & celui que l'Ennemi-
Occupe actuellement. Il y eut cette journée plufieurs
actions très-vives , entre -nos Corps avan
cés . Un détachement ennemi de deux mille hom- '
mes vint attaquer le pofte d'Ebersbach & quelques
autres qu'il poufla jufqu'a Radebourg . Le
Général de Lafcy leur envoya da renfort , &
nos troupes repoufferent à leur tour les Pruf→
fiens jufqu'au - delà d'Ebersbach . Nous reſtâmes
entin en podelion de ce pofte.
1-
Les derniers avis venus de Warlovie apprennent
que le Marquis de Paulmay , Miniftre d'Etat ,
& devant Séciétaire d'Etat de la guerre,
Amballadur de Sa Majesté Très - Chiéenne
auprès du Roi & de la République de Pologne ,
eſt a rivé dans cette ville , le 21 , & qu'il a eu fa
premiere Audience de Sa Majesté Polonoife .
Suivant les mêmes avis , le Roi de Pruſſe a
192 MERCURE DE FRANCE.
fait remettre en liberté le Prince de Sulkowsky ,
Grand-Veneur du Duché de Lithuanie.
Du Quartier général de l'Armée de Siléfie à
Schwartz-walde , le 28 Juin.
. L'Armée fe repofa dans fon Camp le 24 de
ce mois. Le Baron de Laudon détacha enfuite les
troupes aux ordres du Général de Navendorff ,
pour le porter à Freybonrg , Ce Général y arriva
le même jour , & il tira depuis Boyenberg julqu'à
Munckeftin un cordon , au moyen duquel la
Comnfunication de l'Armée avec le Corps du Baron
de Beck eſt établie. Le Général de Navendorff
pouffa des patrouilles de divers côtés , les
unes le porterent jufqu'à Goldberg & Probeftein
& les autres s'avancerent juſqu'à Neumarck &
jufqu'aux environs de Breslau .
Le Baron de Beck s'elt emparé d'un gros Magazin
, que les Ennemis avoient à Lowenberg.
Le Baron de Jahnus campe préfentement à quelques
milles de Schweidnitz . On allure que le Géméral
de la Motte Fouquet eft mort à Schatzlar
de fes bleffures.
Notre perte , dans l'action du 23 , confifte en
fept cens foixante-fept hommes tués. On compte
dans ce nombre dix- huit Officiers. Le nombre
des bleffés monte à deux mille quatre-vingt-ſept ,
parmi lesquels font quatre-vingt- un Othiciers. Les
Généraux de Potz Daski , de Ñavendorff & d'Elrichſauſen
, font du nombre des derniers ; mais
leurs bleffures font légeres .
Du Quartier général de l'Armée de l'Empire , à
Drefde , le Juillet.
Le Maréchal Prince de deux Ponts a renforcé
par
AOUST. 1760. 193
par quelques détachemens d'Infanterie Alle
mande , les poftes avancés de l'Armée qui font à
Freyberg , à Wilsdruff & à Keffeldorf. Le Géné.
ral de Lucfinsky eſt toujours à Romſchild ; il
mande qu'il a envoyé des renforts , au détachement
qui eft pofté à Frawen - Prifnitz. Le Général
Salomon s'eft replié fur Merfebourg . On a fait
occuper Naumbourg , Altenbourg , Poenig &
Rachlitz.
DeLISBONNE , le 15 Juin.
> avec
Le Roi a fait arrêter le Nonce du Pape , & a
ordonné que ce Miniftre fût conduit , fous bonne
efcorte , fur les frontieres du Royaume
défenſe , de la part de Sa Majefté , de rentrer en
Portugal. On ne fçait point encore ce qui peut
avoir occafionné ce traitement.
De MADRID , le 25 Juin.
Le 21 de ce mois , Don Joſeph de Sylva , Amballadeur
Extraordinaire de Portugal en cette
Cour , eut une audience particuliere du Roi, auquel
il remit les Lettres , par lesquelles Sa Majesté
Très-Fidelle lui fait part du mariage célébré, le 6 ,
entre la Princeffe de Bréfil, fille aînée de ce Monar.
que , & l'Infant Don Pedre , oncle de cette Prin →
cefle.
De ROME , le 22 Juin.
Le Chevalier de S. George eft parfaitement
rétabli. Un de fes Gentilshommes , a remercié de
La part le facré Collége , de l'intérêt qu'il a pris
à fa maladie.
194 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de l'Armée , de
Paris , &c .
LE
DeVERSAILLES , le 17 Juillet.
E 27 du mois dernier , le Roi tint le Sceau.
Le 30 le fieur Boyer , Médecin ordinaire de
Sa Majefté , Doyen de la Faculté de Médecine ,
Chevalier & Secrétaire de l'Ordre de S. Michel ,
eut l'honneur de préfenter au Roi la mé faille,qui
doit être offerte à Sa Majeſté , à chaque tenue
du Chapitre de cet Ordre , conformément à la
fondation faite, par le fieur Perrotin de Barmond,
Chevalier du m me Ordre.
Le 3 de ce mois , la Princeffe Triwulfi, Dame
d'honneur de feue Madame Infante , eut l'hon.
neur de prendre congé de Leurs Majeftés, pour
Le rendre incellamment à Parme.
Le 11 de ce mois , le Roi tint le Sceau.
Le même jour , le Comte de Starhenberg,Am
baffadeur de l'Empereur & de l'Impératrice Reine
de Hongrie & de Bohême, eut une Audience particuliere
de Sa Majesté , à laquelle il fut conduit
par le fieur de la Live , Introducteur des Ambaſfadeurs.
la
Le 14 , le Roi difpofa de la Charge de Grand-
Aumônier de France , qui étoit vacante par
mort du Cardinal de Tavannes , en faveur de
l'Archevêque de Narbonne.
· AOUST. 1760. 195
3
De l'Armée commandée par le Maréchal de Broglie,
le 4 Juillet.
Le 30 du mois dernier , on a appris que le
Commandant du château de Marbourg , qui avoit
refufé de le rendre aux différentes fonimations
que lui avoit faites le Comte de Chabot , Maréchal
de Camp , s'étoit rendu à la fixiéme bombe,qu'on
avoit jettée fur la Ville & le château ; la garnifon
, confiftant en trois cens quatre-vingt dix - fept
hommes , a été faite prifonniere de guerre.
Du Camp de Nider-Enfeprès de Corbach, le 1 1 Juillet.
Le Maréchal de Broglie , ayant eu l'avis , que
le Comte de S. Germain devoit arriver le 9 de ce
mois à Corbach , ne perdit pas un inftant, pour
fe mettre en état d'exécuter la marche qu'il avoit
projetté de faire , pour prévenir les ennemis au
point de Corbach ,& effectuer la jonction avec lui .
Dès le même jour,il renvoya fes gros équipages.
Le 8,à deux heures du matin , l'Armée partit de fon
Camp de Neuftadt , & arriva après une marche
de près de fept lieues à Frankenberg , ſur le haut
Eder. Les corps féparés , aux ordres du Comte de
Rooth & du Marquis de Poyanne , Lieutenans-
Géneraux , s'avancèrent le même jour de Frankenberg
& de Holfdorff jufqu'a Sachfenberg , & le
Baron de Clauſen , Brigadier , qui étoit à Franken .
berg avec un détachement de deux mille quatre
cens hommes , eut ordre de s'avancer , juſqu'à
Radern fur le chemin de Corbach . La réſerve
commandée par le Comte de Luface , fit l'arrieregarde
de l'Ara.ée,en partant du Camp de Neufradt,
& alla camper le même jour à Raunhenberg.
Le Comte de Stainville , Lieutenant - Général ,
ayant fous les ordres le Comte de Lillebonne , le
Prince de Robecq , & le Baron du Blaifel . Maréchaux
de Camp , fut chargé de couvrir la droite.
I ij
796 MERCURE
DE FRANCE:

de la marche de l'Armée , & d'en faire l'arriere
garde. Il n'y eut que quelques efcarmouchesentre
les troupes légères.
Le 9 de grand matin , le Baron de Claufen
eut ordre de fe porter , ayec fon détachement , du
côté de Saxenhafen , afin d'avoir des nouvelles
de la marche des ennemis . On apprit , quelque
tems après qu'ils avoient quitté, le 8 , dans l'aprèsmidi
, le Camp de Ziegenhayn , & qu'ils fe dirigeoient
fur l'Eder ; auflitôt les différentes colonnes
de l'Armée , qui , en attendant que l'on eût des
nouvelles de la direction des ennemis , s'étoient
avancées jufques fur cette riviere près de Frankenberg
, eurent ordre de la paffer . Les corps ,
aux ordres du Comte de Rooth & du Marquis de
Poyane , marcherent fur Imminghaufen
, ou
l'Armée devoit aller camper , & la réſerve du
Comte de Luface eut ordre de fe porter à Frankenberg
Le Maréchal de Broglie devança les troupes &
fe pofta , avec le Prince le Condé , fur Corbach
Il reçut en chemin , des nouvelles du Baron de
Claufen ,qui l'affuroit que les ennemis avoient, en
tre Saxenhaufen & Corbach, deux camps dont on
ne pouvoir découvrir la force , à caufe des bois
qui en cachoient une partie. Le Maréchal de Broglie
eut bientôt joint le Baron de Claufen , il re
connut lui -même les Ennemis , & une hauteur
très - avantageule , qu'ils occupoient en force . Le
détachement du Baron de Claufen n'étoit pas
affez confidérable , pour entreprendre de les chal
fer ; & la nuit arriva , avant que l'on pût avoir
les troupes néceffaires pour les attaquer. Le détachement
du Baron de Claufen reſta , près de
Corbach. Le to , de grand matin , le Maréchal
de Broglie fit avancer deux Brigades d'Infanterie,
les Carabiniers & plufieurs Corps de troupes
1
AOUST. 1760 . 197
légères. On vit que les Ennemis étoient plus en
force,que la veille , fur les hauteurs dont ils étoient
maîtres , & qu'ils y amenoient du canon . Il y
eut une efcarmouche très- vive, entre nos Huffards
& les troupes légères des Alliés .
Ce fut dans ce moment , que le Comte de
S. Germain arriva , feulement avec deux Brigades
d'Infanterie de fa réferve , & le Régiment de
troupes légères des Volontaires de Flandre , commandé
par le Chevalier de Jaucourt. Le refte
ainfi que fon artillerie , n'avoit pû le fuivre , à
caule de la difficulté des chemins , & de la lon
gueur des marches forcées qu'il avoit faites.
Le Maréchal de Broglie fit occuper un Bois ,'
vis -à - vis celui où étoient les Ennemis , par les
Volontaires de Flandre . Il les fit foutenir , par les
deux Brigades de la Tour-du- Pin , & de la Couronne.
( Cette derniere formée de ce Régiment &
de celui d'Aumont, aux ordres du Comte de Montbarrey
, Brigadier , & du Duc de Mazarin , Colonel
) que le Comte de Saint Germain avoit
amenées avec lui . Les Brigades de Royal Suédois
& de Caftellas, qui arriverent peu de temps après ,
furent placées derriere le même bois , & on y
amena du canon . Les Volontaires de Flandre ,
furent attaqués vivement. Comme ils étoient foutenus
, par les deux Brigades d'Infanterie , ils réterent
pendant quelque temps ; mais la fupériorité
du nombre , leur fit céder une partie du
Bois aux ennemis .
Les quatre Briga les d'Infanterie, que le Maréchal
de Broglie avoit fait avancer , arrivoient , &
elles étoient fuivies de quatre brigades de Cavalerie
, & de vingt- quatre piéces de canon . A peine
celles de Navarre & du Roi , comman lées par
le Comte de Guerchy , étoient - elles arrivées à la
Juftice de Corbach , que deux colonnes des enne
I iij
198. MERCURE DE FRANCE.
mis déboucherent. Mais le Maréchal de Broglie
ayant reconnu le peu de profondeur de ces colonnes
, le détermina à envoyer ordre à toutes les
troupes de le venir joindre. Il manda en même
temps au Comte de S. Germain , de faire attaquer
le bois ,avec les deux brigades qu'il avoit ; celle de
Caftellas , formée de ce Régiment & de ceux de
Diesbach & d'Eptinguen, aux ordres du fieur Dies
bach, Brigadier, & du Sr d'Eptinguen Colonel ; &
celle de Royal Suédois formée de ce Régiment &
de celui de Royal de Deux- Ponts , & commandée
par le Baron de Claufen , Brigadier , & par le
Comte de Spar , Colonel. Cette derniere fut placée
fur une hauteur qui prenoit à revers l'endroit
du bois par où les ennemis arrivoient, & qui découvroient
la plaine. Le Maréchal de Broglie
plaça fes vingt - quatre piéces de canon , fur le'
haut du bois , pour battre l'artillerie que les ennemis
avoient a la pointe droire , & dont nous
étions incommodés .
Le Comte de S. Germain attaqua le bois, avec
fes trois autres Brigades , qui étoient aux ordres
du Marquis de Voyer , Lieutenant-Général , du
Marquis de Roquepine , & du fieur de la Mor
lière , Maréchaux de Camp , du Marquis de la
Tour - du - Pin & du Comte de Montbarrey
Brigadiers.
Le Comte de Guerchy marcha fur la droite,avec
celles de Navarre & du Roi ; celles d'Auvergne
& d'Orléans furent placées en réſerve , à l'entrée
du bois.
La Brigade de Navarre, formée par ce Régi-'
ment & par celui de la Marche Prince , & commandée
par le Comte de Waldner , Maréchal de
Camp , le Comte du Chatelet , Brigadier , & le
Marquis de Chamborand , Colonel , ſe poſta vers
la batterie des Ennemis ; & celle du Roi , com→
AOUST. 1760. 199
mandée par le fieur de Meyronnet , Brigadier ,
entra dans le bois, entre Navarre & les Brigades
du Comte de S. Germain . Le feu fut alors trèsvif
, & les Ennemis furent entierement chaffés
du bois. La Brigade de Navarre, qui, à la faveur
d'un fond, s'étoit poftée jufqu'à cinquante pas de
la batterie , s'en étant apperçue , l'attaqua avec
beaucoup de vivacité ; elle s'en empara & chaffa
les troupes qui la gardoient . Il y eut dans cet endroit,
un affez grand nombre d'Ennemis , qui fu
rent tués à coups de bayonnette.
Les Ennemis fortirent du bois en très - grand
défordre ; mais ils furent reçus par leur Cavalerie,
qui étoit en bataille derriere ce bois , & qui
empêcha notre Infanterie de les fuivre.
Alors les troupes, qui étoient à leur gauche fur
la hauteur de la Tour , s'ébranlerent , cominę
pour venir attaquer la Brigade de Navarre. Le
Maréchal de Broglie , la fit joindre par celles
d'Auvergne & d'Orléans ; & il fit marcher fur
leur flanc droit, quatre ou cinq cens chevaux de
troupes légères, qui étoient à la Juftice de Cor
bach , aux ordres du Comte de Chabot , Maréchal
de Camp, & du fisur de Vio menil , Colonel,
dix efcadrons aux ordres & il les fit foutenir par
du Prince Camille de Lorraine , Lieutenant- Gé
néral. Ce mouvement détermina les Ennemis à
fe retirer. Nos troupes légères joignirent un Régiment
de Dragons Anglois qn furent tous tués
cu faits prifonniers ; le refte entra dans un bois ,
qui fut tourné par nos troupes légères , fouteues
des Dragons de Beaufremont. Ces troupes
harcelerem , un Corps affez gros d'Infanterie, qui
fe retroit en fort bon ordre , & elles s'emparérent
, fous leur feu , d'une pièce de canon , dans
le moment même qu'elle venoit de tirer fur eux .
Comme une grande partie de l'Armée des en-
1 iv
200 MERCURE
DE FRANCE.
nemis étoit fur la hauteur , if fur impoffible de les
fuivre plus loin , d'autant que notre Armée n'étoit
pas encore arrivée. La tête de cette Armée ne fut
à la hauteur de Corbach , qu'à fix heures du foir.
Le Maréchal de Broglie fait les plus grands éloges
de toutes les troupes , qui ont combattu ; de
leur courage , & de l'ordre qu'elles ont obfervé ,
quoique combattant dans les bois . L'action a du-
Té quatre heures dans toute la force. Elle avoit
kté précédée , par de vives eſcarmouches , & par
un feu de canon prèſque continuel , depuis fept
Keures du matin jufqu'à près de quatre après- mi
di , que l'action a fini .
Notre perte est très- peu confidérable , en égard
au feu prodigieux , que les ennemis ont fait. Elle
ne fe monte pas à plus de fix à fept cens hommes ,
* taés ou bleflés ; le Comtede Waldner , Maréchal
de Camp, & le fieur d'Eptinguen , Colonel, font
tes feuls Officiers fapérieurs qui ayent été bleffés 3
on ignore ce que les ennemis ont
perdu ; mais
nous avons cinq ou fix cens de leurs bleflés , qu'ils
unt laifles fur le champ de bataille , ou que l'on a
trouvés dans les villages voisins.
Nous avons préfentement au Parc , douze pić
res de canon , & quatre obufiers qu'on a pris aux
le Ennemis. Notre artillerie , commandée par
Chevalier Pelletier , Lieutenant Général ,
très-bien fervie , & a fait beaucoup d'effet.
a été
Après l'action , l'Armée a campé furle terrein ,
où elle s'eft paffée ; celle des Ennemis a paffé la
nuit au Bivouac , fur les hauteurs de Saxenhaufen ,
& ce matin, ils y ont établi un Camp , qu'on affure
être celui de leur Armée entiere .
On vient d'apprendre que le Prince héréditaire
de Brunſwick , a été bleffé d'un coup de feu dans
les reins .
AOUST. 1760. 201
De PARIS , le 19 Juillet.
L'affemblée générale du Clergé ayant fini fes
Séances , les Prélats & autres députés qui la compofoient
, fe rendirent à Verſailles le 13 de ce
mois . Ils eurent audience du Roi avec les honneurs
qu'on rend au Clergé,quand il eft en Corps,
& avec les mêmes cérémonies , qui furent obfervées
, lorfque les mêmes députés rendirent leurs
refpects à Sa Majeſté , le s du mois de Mars
dernier. L'Archevêque de Narbonne , Préfident
de l'Affemblée , étoit à la tête des députés , &
l'Evêque du Puy porta la parole.
Le Limoufin eft défolé , par des infectes qui
mangent & gâtent les grains dans les greniers,
& furtout le bled. Le fieur Bertin , Contrôleur
Général des Finances , touché d'un accident , dont
la vigilance de l'Intendant de Limoges ne lui a
laillé ignorer aucuns détails , a écrit à l'Acadé
nie des Sciences , pour l'inviter a ' chercher les
moyens de détruire ces infectes. L'Académie a
nommé les fieurs Duhamel & Tillet , connus par
leurs ouvrages fur l'Agriculture , pour le tranfporter
fur les lieux , & pour y donner tous les fecours
, que leurs lumieres pourront leur fuggérer.
On apprend , par la voie d'Angleterre , qu'après
la défaite du Brigadier Général Murray , l'armée
Françoife avoit auffitôt mis le fiége devant Québec.
Mais l'arrivée des vaiffeaux du Lord Colville & du
Capitaine Swanton , avec un fecours confidérable
qu'ils amenoient d'Halifax , l'ont obligée de renoncer
à fon entrepriſe . Elle a levé le fiége le 17
de Mai , & s'eft retirée en bon ordre , & lans être
enramée. Quelques canons, dont la plupart étoient
les mêmes que ceux qu'elle avoit pris , à la faite de
l'action du 26 du mois précédent , ont été abandonnés.
Cette armée a repris la premiere pofition
Iv
202, MERCURE DE FRANCE.
à Montréal , & dans les environs . Le Général
Hamherst ne compte pas pouvoir recommencer les
opérations , avant la fin de Juillet.
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Mili
taire , s'eit fait en la maniere accoutumée , dans
l'Hôtel de Ville de Paris , le 8 de ce mois . Les
numéros qui font fortis de la Roue de fortune ,
font 68 , 41 , 58 , 56 , 11. Le prochain tirage fe
fera le 7 du mois d'Août.
MORTS.
Marie - Jeanne d'Hautefort , épouſe de Pierre
Arnand , Vicomte d'Aubuſſon de la Feuillade ,
niourut à Perigueux , le 21 du mois dernier , dans
la vingt-feptime année de fon âge.
Anne- Marie - Maurice de Montmorency - Luxembourg
, Princelle de Robecq , eft morte le 4
de ce mois en cette ville , âgée de trente- un ans,
Elle étoit fille de Charles- François - Frédéric de
Montmorency - Luxembourg , Pair & Maréchalde
France , Capitaine d'une Compagnie des Gar
des du Corps , Chevalier des Ordres du Roi , &
Gouverneur de la Province de Normandie , &
de Dame Marie- Sophie - Emilie - Honorate Colbert
de Seignelay. Elle avoit époufé , le 26 Février
1745 , Anne Louis- Alexandre de Montmorency
, Prince de Robecq , Grand d'Espagne de
la premiere clafle , & Maréchal des Camps & Armées
du Roi.
Marguerite Bofc , Dame du Palais de la feue
Reine d'Elpagne, Louife- Elifabeth d'Orléans,veuve
de Bertrand- Célar , Marquis du Guefclin , Chef
du nom , & ancien Mettre- de- Camp de Cavalerie,
AOUST. 1760. 203
premier Gentilhomme de la Chambre de feu
Monfeigneur le Duc d'Orléans , eſt décédée à Paris
le 15 Juillet 1760 ; ágće de 52 ans pallés Elle
étoit fille de Jean Baptifte Bole , Procureur- Général
de la Cour des Aydes , Chancelier Garde des
Sceaux de l'Ordre de S. Lazare , & de Françoife
le Gendre , & petite -fille de Claude Bolc , Seigneur
d'Ivry fur Seine , Prevôt des Marchands , Confeiller
d'État,& Procureur Général de la Cour des Aydes :
elle n'a laillé qu'une fille unique , qui eft Françoife
Marie du Guefclin , mariée à Louis- Joachim
Paris -Potier de Gefvres , Marquis de Gefvres ,
qui eft en furvivance de M. le Duc de Tremes
fon père , Gouverneur du Gouvernement de l'Ifle
de France , Gouverneur particulier des Villes &
Châteaux de Soiffons , Laon , & Pont- au- Demer,
Gouverneur & Capitaine de la Maison Royale
& Capitainerie de Monceau , Lieutenant , pour
Sa Majefté du Bailliage de Rouen , & pays de
Caux .
La Maiſon du Guefclin eft affez connue pour
n'entrer ici dans aucun détail à fon fujer. V.
Hiftoire Généalogique du Père Sim plicien.
Meffire Benigne Bouhier, Brigadier des Armées
du Roi , mourut à Dijon le 9 Juin dernier , âgé
de 72 ans. Il étoit frere de M. Jean Bouhier , Préfident
à Mortier au Parlement de Dijon , & de
l'Académie Françoiſe ( mort en 1746 ) & de M.
Claude Bouhier , fecond Evêque de Dijon mort
en 1755.) Illaille pour fils unique , . Benigne
Bouhier , Marquis de Lanthenay,Préfident à Mor
zier au Parlement de Dijon.
1 vj
104 MERCURE DE FRANCE
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON..
Vingt- uniéme Traitement confécutifdepuis
Son Etabliffement.
Les nommés
COUR-DE- ROY
Auguftin ,
Divertillant ,
Moreau ,
Lafortune ,
Clermont ,
D'Avennes ,
Lafrance ,.
Ponlay ,
La Cour ,
Léchaudé ,
Lapierre ,
Compagnies.
d'Afpremont
de Villers.
de Villers.
d'Afpremont.
de Pronlerox.
de Graffe.
de la Tour
de Villers .
d'Anteroches.
de la Tour.
de Villers.
de Viennay.
Ces douze Soldats étoient attaqués des maladies
les plus graves ; la plus grande partie avoit
été inutilement traitée, plufieurs fois, par les frictions
, & ils font tous fortis parfaitement guéris ,
dans les mois de Janvier & de Février , de l'année
1760.
M. Keyfer a l'honneur d'informer le Public que
plufieurs Hôpitaux du Royaume , après des
épreuves bien conftatées , & des fuccès également
reconnus , ont adopté fon reméde & fa méthode
AQUST. 1760. 205
& qu'il s'y fait tous les jours des cures très - confidérables
, dont les détails feroient trop longs
pour les inférer ici.
Il le prévient auffi , qu'il vient de le faire à
Londres , onze épreuves publiques , dont le Docteur
Couper a annoncé les détails , dans les écrits
qu'il a publiés,& répandus dans toute l'Angleterre.
Que la Compagnie des Indes de France,fait actuellement
faire à l'Orient , de nouvelles épreuves
fur les Soldats qui font à fa folde ; & qu'il fera
rendu un compte public & exact defdites épreuves.
I ofe fe flatter enfin , qu'à force de montrer
des faits , & d'en faire voir la multiplicité ,
il parviendra à faire percer une vérité conftante ,
que fes ennemis ont cherché continuellement à
éloigner des yeux du Public .
Ill'avertit en même temps , & le fupplie d'être
bien en garde,fur divers remédes que l'on imagine
tous les jours de faire , & de propofer fous le
nom de fes dragées ; remédes contrefaits, & d'autant
plus dangereux , qu'il fçait plufieurs perfonnes
qui , fous la bonne foi de faire ufage de fes
dragées par des mains étrangères , fe font trèsmal
trouvées de certain reméde maſqué & contrefait
;, & le prie de n'accorder de confiance
qu'à celui qui fera préfenté par lui ou par MM.
Bourbelain & Dieuzayde , Maîtres en Chirurgie
de Paris , qui en font munis depuis longtemps , &
ont fait avec , des cures très - confidérables.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
ONSIEUR ,
L'avertiffement amphibologique du Libraire de
Madame R.... Auteur des Mémoires de Milady
2C6 MERCURE
DE FRANCE
>
B.... meforce à vous prier inftamment de vou-.
loir bien inftruire le Public , que l'Auteur des
Lettres de Fanny Butler , & de celles de Milady
Juliette Catesby n'a aucune prétention fur un
Quvrage, qui fans doute feroit beaucoup d'honpas
même
neur à fa plume ; mais qui ne lui eft
connu . Un de mes amis m'apporta hier une copie
de ce fingulier avertillement , & ne put me,
rendre compte de l'hiftoire de Milady B .... Mon génie peu fertile en événemens , & l'extrême
parelle de mon efprit , ne me permettront
jamais , je crois , d'entreprendre
un Livre en
quatre parties. Le Libraire de Madame R.... par
fa mal adroite façon de s'exprimer , a riſqué de lui enlever un avantage qu'elle a fur moi.Je lui en
reconnoîtrois bien d'autres , peut- être,fi j'avois le
temps de lirefon Livre. Jele penfe , & j'ai d'autang
plus de raifon de me le perfuader , qu'il n'eft,
pas ordinaire de rappeller au Public des Ouvra
ges,qui ont eu le bonheur d'obtenir fon fuffrage,
fans être bien für de l'agrément , de celui qu'on
préfente à leur fuite. J'en juge par moi -même,
Le fuccès de Milady Catesby m'a fi fort éffrayée, que je n'ai encore olé tenter un nouvel éffai. Il
elt fi rare de plaire deux fois ! R.
LIVRES nouvellement arrivés chez
Briaffon , Libraire Tue S. Jacques , à
la Science , à Paris.
Commentarii novi Academiæ Petropolitanæ , 4%
Tome 4º.
Thomafii (J. M. ) Opera omnia Theologica , 4
7 vol. Romæ 1747 à 1754-
AOUST. 1760. 207
Mifcellanea Philofophico - Mathematica Societatis
Taurinenfis , 4. Aug. Taur. 1759 .
Commercium litterarium ad rei medice & fcientiæ
naturalis incrementum , 4º. 15 vol . Norimberga
1731. ad 1745.
Gefneri ( Jo . Th . ) Ópera botanica , fol . fig. 2 vol
enluminés . Norimberga 1754. & 1759.
Cornelius Nepos cum notis variorum & Vanftaveren
, 8 ° . Lugd. Bat. 1734,
Pomponius Mela , cum notis variorum & Grono
vii , 8. Lugd. Bat. 1748.
Euleri Leon . ) Mechanica , five Scientia motus ;
4.2 vol fig. Petrop . 1736 .
Ejufd. Seientia Navalis , 4°. fig. 2 vol.
Petrop. 1749.
Théorie de la Lune , par M. Clairaut , 4° . fig.
Petersbourg 1752.
Les Epithetes Françoifes ,rangées fous leur fubftan
tif , par le Pere d'Aire , 8 °, Lyon. 1759 .
Eloges des Académiciens de Berlin , par M. Formey
, in- 12 . 2 vol. 1757 .
Mémoires Hiftoriques , Militaires & Politiques
fur l'Ile de Corfe , in- 12 . 2. vol . fig . Laufanne.
17,8 .
Mémoires Critiques fur l'Hiftoire ancienne de la
Suiffe , par Bochat , in 4 ° . 3 vol fig . Lauſanne.
1747 & 1749.
Bonamici ( Caftr. ) de rebus ad Velitras , in - 4
Lugd. Bat. 1719%
Ejufd . de Bello Italico , 4. 4 vol. Lugd.
Bat. 1750.
Vocabularium Juris , Brilonii , Heineccii & aliorum
, 8 %. 3 vol . Lauſanna. 1759 .
208 MERCURE DE FRANCE.
Traité des Combats finguliers & des Duels , par
le P. Gerdil , in - 8°.
Traité de Méchanique , de l'Equilibre , des Solides
& des Liqueurs, par le P. Lami , in- 12. Amſterd.
1735 .
Traité de Perſpective, par le même , in - 12 Amfterd.
1734.
Extrait de quelques Poefies des XII . XIII . & XIV.
Siécles , in- 8°. Lausanne. 1749.
Histoire de Bertholde , trad. de l'Italien , in-8 °.
La Haye. 1750.
Sens littéral de l'Ecriture - Sainte , trad. de l'Anglois
de Stachoufe , 80. 3 vol. La Haye . 1741 .
Obfervations Phyfiques fur le Thermométre &
le Barométre , réglé par Bianchi , in-4 ° . fig.
Manheim. 1718.
Recherches fur quelques principes de nos connoiffances
, in-12 Leyde. 1756.
Elément de Phyſique , par Jean Locke , in- 8°,
Amsterd. 1757.
Acta Eruditorum , 4° . Lipfia. Ann. 1759 .
Fabricii Jo. Alb . ) Bibliographia antiquaria , editio
tertia , cum additionibus Pauli Schaffshaufen
, in-4° . Hamburgi. 1760.
Homeri Opera omnia , Gr. & Lat. cum notis S.
Glarcke & variantibus lectionibus Joa . Aug.
Ernefti , 8 ° . 2 vol . Lipfiæ. 1759.
Commentarii de rebus in fcientiâ naturali &
medicinâ , 8 ° . tom. 8: partie premiere & feconde.
Lipfia. 1759.
AOUST. 1760 209
.
*
Avis au Public.
On vient d'attribuer , dans l'Avant - Coureur ,
T'ouvrage de l'Art du Chant , à M. Berard , fur la
foi d'un Arrêt du Conſeil du 2 Mai 1757. On croit
devoir avertir,que le Confeil n'y a point prononcé
fur les droits d'Auteur , mais fur la validité du
privilége de M. Berard. On peut en juger par l'at
teftation fuivante.
Je fouffigné , Avocat au Parlement & ès Confeils
du Roi , certifie avoir été chargé , en l'année
1757 , de la défenſe de M. Blancher , contre
le fieur Berard , dans un Procès , au Confeil d'Etat
privé du Roi , jugé le 2 Mai , fur l'avis de MM .
les Commiffaires du Bureau de la Chancellerie &
Librairie . L'objet de difcuffion , étoit les Brevets
que chacune des Parties , avoit obtenus pour l'im
preffion d'un livre intitulé : l'Art du Chant. Le fieur
Berard argumentoit de la datte du fien , anterieur
à celui du fieur Blanchet , & fontenoit avoir rempli
fes conventions avec lui . Le fieur Blanchet
foutenoit le contraire de ce dernier moyen , &
demandoit fix Commiffaires de l'Académie , afin .
d'entendre les Parties , les interroger fur l'ouvrage
, & examiner les manufcrits. Ce qui ne fut
point accordé Je certifie de plus , que l'Arrêt n'a
point condamné le fieur Blanchet en cent liv. d'amendes
: ce que j'aicependant lû dans plufieurs Imprimés
du difpofitif de l'Arrêt, qui furent affichés ,
difpofition contre laquelle , j'avois confeillé ledit Sr
Blanchet de fe pourvoir , foit contre le fieur Berard
, foit contre l'Auteur defdites affiches . En foi
de quoi j'ai délivré le préfent Certificat , pour fervir
& valoir ce que de raiſon. A Paris , ce 7 Juillet
PENOL
3760.
210 MERCURE DE FRANCE
C'eft au Public éclairé & impartial , d'apprécier
les raifons , fur lefquelles M. Blancher, Auteur de
la Logique de l'efprit & du coeur , & Membre de
l'Académie Royale & Militaire de Besançon , fe
fonde pour revendiquer le traité de l'art du chant ?
elles font exposées, dans l'avertiffement qui est à
la tête des Principes Philofophiques du Chant 2 .
Edition corrigée & augmentée.
AUDOU , Maître Vitrier , rue S. Victor , vis - àvis
le Séminaire de S. Nicolas , proche la rue du
Paon , tient Magafin de très beaux Verres blancs
de Bohême & autres , propres aux Eftampes , Paltels
, Voitures , Pendules , Mignatures , & pour
les Croilées. Il monte les Eltampes en Bordures.
de toutes couleurs . Il colle les Cartes , Thefes , far
Toille ; entreprend le Batiment . Le tout à jufte
prix , a Paris.
Le Geur BEAUVARLET , Graveur, rue S. Jacques,
vis- à - vis celle des Mathurins , vient de mettre
au jour deux Eftampes qui justifient les grandes
efpérances que ce jeune Artie , plein de feu &.
d'émulation , a déja fait concevoir de les talens .
L'une eft intitulée Action métamorphofé en Cerf,
elle elt dédiée à M. le Cote de Coigny , gra-,
vée de même grandeur que le Tableau , dont les
figures font peintes par Rothenhames , & le
Paysage par Benghel de Velours . L'autre eft
un Colin-Maillard, qui fait le pendant à la baf
cule , qui eft aujou depuis quelque temps. Cerie.
Etampe eft des plus he reufes pour la compofition,
Le Graveur a fçu conferver la fraîcheur &
la touche du pinceau ; leafemble eft , on ne peut,
plus agréable . Noas ofons préfumer que les Con
noilleurs ne pourront qu'en admirer le faire ,
tout à la fois favant & gracieux. Tel eft l'effet
AOUST. 1760. 211
4
que produit celle qui a pour titre , Adéon métamorphofé
en Cerf : plus on la regarde , plus elle
plait , plus elle fatisfait , tant par le précieux que
par le fini.
Nous croyons devoir avertir le Public , que le
même Artiſte a entrepris quatre grands morceaux
d'après Luc Jourdans : il eft après le premier, dont
le fujet eft L'enlevement des Sabines . Quand il
l'aura fini & mis au jour , il propofera les trois
autres par foufcription . Il a cru devoir en agir
ainfi , afin de mettre les Amateurs, à portée de fe
décider plus fûrement. Ceux qui defireroient voir
les admirables Tableaux dont il s'agit , peuvent
fe fatisfaire en allant chez le fieur Beauvarlet ,
qui fe fait un plaifir de les faire voir.
APPROBATION.
'Arlu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois d'Août 1760 , & je n'y ait
rien trouvé, qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 30 Juillet 1760. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
ARTICLE PREMIER.
LETTE ETT E de M. d'Arnaud , à M. de la Place ,
Auteur du Mercure. Page
Ode a Sa Majesté le Roi de Dannemarc ,
212 MERCURE DE FRANCE.
fur la Naiffance de S. A. R. le Prince
FREDERIC.
Épître .
Confeils à un Ami.
L'homme heureux poffible.
Vers à M. C. D. Auteur d'un Effai d'Hiftoire
de la Chine.
Vers à Madame A ***
fête.
Envoi.
It
30
35
37
38
pour le jour de fa
39
40
48
38
61
Les Souhaits punis , Conte Oriental.
M ****** juſtifié de l'imputation de partialité
pour
M M * n .
Ode aux Philofophes , fur leur impuiffance
à découvrir la vérité.
Epitre à M. Delaval , Prieur à Cantleu , proche
Rouen.
Caractères.
Enigmes
Logogryphes.
Chanfon .
...65
70
83
84 & 85
86
ART. II.NOUVELLES LITTERAIRES."
Les Céramiques.
87
Lettre , à l'Auteur du Mercure. 101
Lettre , à l'Auteur du Mercure.
Mémoire fur le Révérend Pere Dominique
L'écureuil , Cominiſfaire Général & Pro
vincial des RR. PP . Récollets.
118
Annonce des Livres nouveaux. 126 &fuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
Mathématiques .
HISTOIRE NATURELLE.
Lettre à M. B... fur quelques particularités
132
AOUST. 1760 . 213
de l'Hiftoire Naturelle du Boulonnois .
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
MÉDECINE.
135
Lettre écrite à M. D. L. C. Par M. Mallet,Profeffeur
de Belles- Lettres Françoifes , & c. 140
Vers adreffés à Mgr le Prince Royal de
Dannemarc & de Norvége , au ſujet de
fon inoculation & c.
Lettre , à l'Auteur du Mercure.
GEOMÉTRIE.
142
144
Cours de Mathématiques dédié au Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , & c. 151
Lettre de M. Normand , Médecin Major &
Penfionné de la Ville de Dole à M.
Vacher , Chirurgien Major , & c.
ARTS AGRÉABLES.
154
Mufique.
Gravure .
Lettre , à l'Auteur du Mercure.
Lettre d'un Homme de Province , fur l'Ou
vrage qui a pour Titre , État ou tableau
de Paris.
La bonne Education .
ART. V. SPECTACLES.
Opéra.
Comédie Françoife .
Comédie Italienne.
Opéra-Comique .
ART. VI. Nouvelles Politiques.
59
ibid.
172
175
178
184
ibid.
186
186
187
214 MERCURE DE FRANCE.
Morts.
Hôpital de M. le Maréchal Duc de Biron .
Lettre , à l'Auteur du Mercure.
202 &203
204
205
206
209 &fuiv.
Livres nouvellement arrivés chez Briaffon .
Avis.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
ruë & vis - à-vis la Comédie Françoiſe.
MERCURE
DE FRANCE
,
DÉDIÉ AU ROI .
SEPTEMBRE . 1760 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine
Colin
Shovefo
MagilleyScalp.
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis a vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi,

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier , Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire ,
M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols pièce .
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront les frais du port
fur leur compte , ne payeront comme
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'est- à-dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci deffus.
A ij
On Supplie les perfonnes des provincis
d'envoyer par la pofte , en payant le droit
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit.
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent des.
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix,
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
De la Place , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Le format , le nombre de
volumes & les conditions, font les mêmes
pour une année,
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE . 1760 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
PARAPHRASE DU PSEAUME VI.
Domine ne in furore , &c.
SEIGNEU EIGNEUR , de ta jufte colére ,
Que je redoute les effets !
Hélas ! d'un vifage févére,
Ne regar les plus mes forfaits,
Que ton bras terrible s'arrête ,
Diffipe l'affreufe tempête ,
Que forma mon iniquité ;
Allez , & trop longtemps victime
A iij
MERCUR EDE FRANCE
De ta fureur & de mon crime ,
J'éprouvai ta févérité.
Toi qui fçais quelle eſt ma foibleſſe ,
Tu fçais quelles font mes douleurs ;
Mes os deffechés de triſteſſe ,
Ne font arrofés que de pleurs.
Daigne oublier mon injuftice ;
Je fouffre un affez grand fupplice
De perdre l'objet de mes voeux ;
Adoucis le mal qui m'accable ,
Et ceffe de voir le coupable ,
Pour ne voir que le malheureux,
Mille fonges affreux faifiſſent
Mon âme en la tranquilité ;
Mes fens appefantis languiffent,
Dans une trite obfcurité !
De la mort , la voix éffrayante ,
Frappe mon oreille tremblante ,
Me fait tréfaillir de frayeur.
Quel Mortel pourra me défendre ?
Etjufqu'à quand , Père â tendre ,
Te plairas- tu dans mon malheur
Il est vrai , ta jufte vengeance ,
Sur moi, doit épuifer les traits ,
Moi , qui rejettai ta préfence ,
Pour quelques féduifans attraits.
Fils ingrat, Exclave perfide ,
SEPTEMBRE. 1760 7
"
Ma paffion fut mon feul guide ;
Mais , malgré mon iniquité ,
Ne permets pas que je périffe ;
Plus j'ai mérité ra juftice ,
Plus j'ai besoin de ta bonté !
Quand , de la mort , trifte victime ,
On a fubi les dures Loix ;
Peut-on , du fond de cet abîme ,
Faire entendre fa foible voix ?
Ces lieux , qui n'ont d'autre lumiére ;
Que celle des feux du Tonnerre ,
Vers toi , portent-ils quelques voeux ?
Hélas ! dans leurs tourmens extrêmes ,
Ce ne font que d'affreux blafphêmes ,
Que prononcent ces Malheureux !
De mes cris , les bois retentiffent ,
Et répondent à mes accens ;
Mes genoux tremblans s'affoiblident ;
J'ai perdu l'ufage des fens.
Mes yeux , fermés à la lumiére,
Refuſent d'ouvrir leur paupiére ,
Si ce n'eft pour verfer des pleurs ;
Ceux qui m'accablent de leur haine ,
Ne reconnoîtroient qu'avec peine ,
Le trifte objet de leurs fureurs.
Vous , qui courez d'un pas rapide ,
Sur les pas de l'iniquité ;
A iv
༠..
MERCURE DE FRANCE.
Vous , dont le coeur lâche & timide ,
N'aima jamais la vérité ;
Fuyez , je vois l'Erre fuprême ;
Armé d'une puiffance extrême ,
Defcendre pour me confoler ;
Et déjà , ce Dieu plein de charmes ,
S'empreffe d'effuyer les larmes ,
Que mes malheurs faifoient couler.
Il vient exaucer ma priere ;
Il prête l'oreille à mes cris :
Il déclare à fon tour la guerre,
A mes dangereux ennemis.
Les cruels penfent par la fuite ,
Qu'ils éviteront la pourſuite ,
Du bras qui vient pour les punir.
Que les infenfés en frémillent ;
Et qu'avec leur grandeur , périffent ,
Leur aémoire & leur fouvenir.
Par M. L. Compan
A Mille Le G*** Penfionnaire de l'Abbaïe
Royale de S****.
QUEze UBL eft ce bel enfant , qui loge dans vos
youx ?
Ab , qu'il eft féduifant ! Rien n'égale fes charmes
SEPTEMBRF. 1760. 9
D'où vient qu'à fon afpect , j'éprouve tant d'al
larmes ?
Ila , je ne fçai quoi , des Dieux.
Daignez me le faire connoître ;
Apprenez -moi ſon nom ,quel pays l'a vu naître ?..,
Ciel ! qu'est- ce que j'apperçois ?
Un bandeau dans la main , une fléche , un carquois
! ...
Ah ! je n'en doute plus , c'eſt l'Amour ,
traître !
c'eft ce
A fon fatal flambeau , puis - je le méconnoître ?
Perfide enfant , ce font là de tes coups :
Tu foumets , en jouant , le Ciel , la Terre , l'Onde ;
L'Univers eft à toi ; ton bonheur le plus doux ,
Eft de fubjuguer tout le monde .
Vous , en qui la vertu févere
Eclate dans fon plus beau jour !
Le Dieu leplus puiffant , vous adopte pour mere,
Puifque c'est dans vos yeux qu'il fixe fon féjour.
Vous avez fçu dompter ce Vainqueur de la terre;
Il fera plus docile , en regnant dans vos fers :
Songez que vous devez un compte à l'Univers ,
De tout le mal qu'il pourra faire.
DARNAUD DE FAVANTIN .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ÉNÉE ET DIDON.
ROMANCE.
LE pieux , mais galant Enée ,
Aimoit Didon malgré les Dieux
Et Didon , malgré fon Sichée ,
Bruloit d'une flamme cachée ,
Pour ce Héros chéri des Cieux.
Nos deux amans , par avanture ,,
Chalfoient un jour dans les forêts;
Leurs traits faifoient mainte bleffure ::
Mais l'Amour , d'une main plus fure;,
Lançoit fur eux , bien d'autres traits .
Soudain quelle effroyable guerre,
Vient agiter les élémens ?·
Les ténébres couvrent la terre ;
Aux bruyans éclats du tonuerre ,,
S'uniffent la pluie & les vents.
Le Héros , faifi d'épouvante ,
Prend la fuite , & Didon le fit.
Que la fuite devient charmante ,
Quand l'amant fuit avec l'amante ,
Et que le defir les conduit !.
Amour , par bonté pour føn frère ,
SEPTEMBRE. 1760. -11
Guide leurs pas précipités :
Son flambeau brillant les éclaire ,
Et dans une antre folitaire ,
lls arrivent épouvantés.
Tout concourt à leur deſtinée ,
Le Lieu , le Ciel même , & l'Amour
La peur , entre les bras d'Enée ,
Jette la Reine confternée ;
L'Amour l'y retient à fon tour.
Hymen , qui conduit l'entreprife ,
Donne lui-même le fignal ;
Et l'époufe du vieil Anchife,
Sur fon cher fils & fur Elife
Etend le voile nuptial .
Aux myſtères qui s'accomplirent',
Par fes feux le Ciel applaudit ;
Et les Dryades qui les virent ,
Dans leurs Grottes , en tréffaillirent ...
Fut-ce de joie , ou de dépit ? -
A l'Amour , les Antres fauvages ,
Depuis ce jour , font confacrés.
Quand il furviendra des orages ,
Fuyez , amans , dans les bocages :
Vos triomphes font affurés.
X
*
D A...
Avi
12 MERCURE
DE FRANCE
:
LA NUIT.
D'après un Manuferit Grec.
N
UIT tranquille ! nuit charmante
Nuit paisible , confidente
Des myftères de l'Amour !-
De ta fraîcheur qui m'enchante ,
Quand verrai-je le retour à
Par toi, la terre épuiſée,
Goûte un repos defiré ;
Les tréfors de la rofée
Calment fon fein alteré :
Tu rafraîchis la prairie ;
De l'Amaranthe flétrie
Tu ranimes les couleurs :
Et la Rofe épanouie
De tes mains , avec la vie
Reprend l'Empire des fleurs.
Mais quand des jardins de Flore ,
Sous les ardeurs du midi ,
Le vif éclat a péri :
Croiffez , hâtez-vous d'éclore ,
Jeune élève de la quit ;
Embelliffez- vous encore
Dans ce champêtre réduit ;
*Belle de Nuit.
SEPTEMBRE
. 1760. 13
Et du jour même enviće ,
Que la pompe variée
De vos plus riches trésors ,
En filence déployée ,
Autorife mes tranſports.
Nuit tanquille ! nuit charmante !
Nuit paisible , confidente
Des myſtères de l'Amour !
De ta fraîcheur qui m'enchante
,
Quand verrai -je le retour ?
Déjà , dans le fein des mers
Le foleil prêt à defcendre ,
Quitte le Trône des airs ;
Viens , hâte-toi de te rendre ,
Aux voeux de notre Univers.
C'eſt après toi que ſoupire
Le Roffignol dans nos bois :
Ton calme profond l'inſpire ,
Toi feute embellis fa voix,
Le Paffereau folitaire ,
T'appelle dans les déferts ;
Et ton aſpect met aux fers ,
L'inftinct brute & fanguinaire,
De mille montres divers .
Mais au travers de tes voiles ,
Queléclat frappe mes yeux ?
14 MERCURE
DE FRANCE.
J'apperçois , au haut des Cieux ,
De la Reine des étoiles ,
Briller la paifible Cour.
Moins vive encor que le jour ,
Un crêpe léger modére
Sa bienfaifante lumiere :
Tandis que le Dieu du Repos ,
Touchant ma foible paupiere ,
D'un Sceptre armé de pavots ,
Vient fur la Nature entiere ,
Verfer l'oubli falutaire ,
Et des faux biens & des maux.
Que te manque-t-il pour plaire ?
Si je revois la Bergere ,
Dont j'adore les appas ;
Si je la tiens dans mes bras ,
Dès que ta voir l'y rappelle.
Comme toi , Philis eft belle ,
Elle eft franche comme toi.
Pour tout foumettre à ſa loi,
De même qu'à ta puiffance ,
Il fuffit de fa préſence :
Régnez toutes deux fur moi.
Nuit tranquille ! nuit charmante !
Nuit pailible , confidente
Des myſtères de l'Amour !
De ta fraîcheur qui m'enchante ,
Quand verrai-je le retour ?
TRICOT
.
SEPTEMBRE. 1760. IS
LES FEMMES GÉNÉREUSES ,
FLOR
ANECDOTE MODERNE.
LORIO n'avoit que 20 ans ; fa figure &
fon efprit lui attiroient déjà l'attention
de toutes les femmes de la Cour. Il étoit
d'une naiffance illuftre , & poffédoit de
grands biens. Son coeur avoit paru jufqu'alors
infenfible à l'amour. Son pere
defiroit qu'il prît un établiſſement digne
de lui ; il lui propofa la jeune Cordelia.
elle étoit d'un mérite accompli , & fa
fortune furpaffoir encore celle de Florio.
Florio , qui depuis longtems avoit été
frappé des charmes de Cordelia , accepta
avec tranfport la propofition de fon pere;
il chercha l'occafion de peindre , à cette
Beauté,les fentimens qu'elle lui avoit inf
pirés. Elle y parut fenfible. Bientôt il
obtint l'aveu de fon amour ; & du confenrement
de leurs parens , l'hymen couronna
leurs feux . Jamais époux ne furent
mieux affortis : ils étoient nés l'un pour
l'autre. Florio fe félicitoit fans ceffe d'avoir
trouvé une époufe fi adorable ; elle
faifoit le bonheur de fa vie. Il lui donnoit
chaque jour de nouveaux gages de
16 MERCURE DE FRANCE
fa tendreffe & de fa fidélité . Ils étoient
heureux , ils fe le difoient fans ceffe , &
chaque inſtant voyoit accroître leur félicité.
Mais l'inconftance , que des plaifirs
trop faciles amènent fouvent à leur fuite,
vint troubler une union fi belle.
Florio & fon époufe,allerent à la campagne
; ils y pafferent quelques jours chez
un ami , qui raſſembloit chez lui la bonne
compagnie on y accueilloit même les
hommes célèbres par leurs talens ; & la
confidération , dont ils y jouiffoient , les
dédommageoit du mépris que l'ignorance
opulente affecte quelquefois pour eux.
Parmi toutes les Beautés que le plaifir
y raffembloit , on en diftinguoit une qui
les effaçoit toutes. Les charmes de fon
efprit , les graces de fa perfonne , l'enjoûment
de fon caractere , enchaînoient
tous les coeurs ; fon nom étoit Sylvie.
Ses rivales mêmes contraintes de l'admirer
, s'efforçoient de cacher leur jaloufię
& leur dépit .
De retour à la Ville , Cordelia rechercha
l'amitié de Sylvie. Elle preffa fon
mari de l'engager à fe lier avec elle .
Hélas ! pour fon malheur , Florio ne
réuffic que trop bbiieenn. Il . Il y a des paffions
qui fe manifestent tout - à - coup avec
éclat ; d'autres naiffent dans le filence ,
уа
SEPTEMBRE. 1766. 17.
croiffent lentement & fe développent
par degrés. Florio fut entraîné par une
paffion violente. Les charmes de Sylvie
firent fur fon coeur une impreffion, qui lui
fit oublier fes devoirs. Lui qui n'aimoit
que fon époufe , & qui lifoit dans fes yeux
le bonheur de fa vie , ne croyoit pas.
qu'un autre objet pût entrer dans fon
coeur. 11 le fentit s'émouvoir , fe troubler
& s'abandonner à l'ivreffe d'une nouvelle
paffion. Son premier amour , difparut
comme un fonge. Sylvie , fans
deffein , avoit enlevé à fon amie le coeur
de fon époux. Il devint trifte , languiffant
, rêveur , fon inquiétude s'augmentoit
à chaque inftant , & faifoit croître
encore fes feux . Il cherchoir à les étouffer
mais l'image touchante de Sylvie
s'offroit fans ceffe à lui . Il vouloit l'éviter
, & la cherchoit toujours. Plus il réfléchiffoit
, plus il étoit tourmenté. Il
croyoit entendre déjà la voix de fon
époufe , qui reclamoit fes droits : il éclatoit
en reproches contre lui-même.
Que je fuis malheureux , ô Cordelia !
J'aime un autre objet que toi , mon coeur
eft criminel , malgré tous mes efforts.
Oui , je fuis à tes yeux un monftre d'ingratitude.
Mais , que dis-je ! plains ton
époux , plains un infortuné qui t'adore ,
18 MERCURE DE FRANCE
& que l'amour voudroit te ravir . Non ;
non , Sylvie , vous ne ferez point un infidéle
de Florio ! Vos vertus , votre beauté,
tous vos charmes ne me feront point
outrager mon eftimable épouſe .
Mais hélas ! adorable Cordelia , c'eft
toi , qui es le complice & l'inftrument de
mon infidélité. Les louanges que tu pro-`
diguois à Sylvie , ton empreffement à la
voir , tes careffes, tes foins, ont jetté dans
mon âme le feu dévorant qui me confume.
Envain mon devoir me crie & me
preffe de fuir cet objet , fi fatal à mon
répos je ne puis obéir . Je me plais à contempler
Sylvie. Ton amour m'appelle ,
ô chere époufe ! il m'attendrit, il m'arrête.
Ha ! laiffe-moi mourir... je cefferai de t'être
infidelle... mais permets- moi de voir
Sylvie encore une fois !
Tout rempli de fa paffion , il vole chez
elle . Sa préfence l'intimide,il n'ofe parler.
Sylvie,qui reconnut fon embarras , cherchoit
à pénétrer fon coeur ; elle jouit longe
temps de fon trouble. Enfin il ſe raffura ,
& lui parla en ces termes .
8
Pourrez -vous imaginer , belle Sylvie ,
les tourmens que j'endure ? J'étois heuréux,
aimé mon coeur fatisfait, ne voyoit
plús de bornes à fa félicité : lorfque touts
SEPTEMBRE. 1760. TO
à-coup,votre préfence a troublé ma tranquillité.
Que dis -je ? l'amour le plus violent
, l'amour le plus cruel s'eft emparé
de mes fens: voyez l'ouvrage de vos yeux .
Envain j'ai combattu , ma réfiftance n'a
fervi qu'à m'enflammer de plus en plus.
L'amour me foumet à vos loix , & m'ordonne
de vous adorer ; l'amant le plus
tendre vient tomber à vos pieds ; vos
bontés peuvent feules lui conferver la
vie. Objet précieux à mon coeur, & néceffaire
a mon bonheur , ferez -vous infenfible
à mes foupirs ?
Sylvie fe défendit. Elle lui fit connoître
l'injuftice de fon procédé , & lui rappella
l'eftime & la tendreffe , qu'il devoit
à fon époufe. Florio n'écoutoit que fa
paffion. Qui peut fe flatter de réfifter aux
efforts continuels d'un amant empreffé ,
foumis & généreux ? Sylvie s'attendrit ;
Elle laiffa échapper un foupir . Florio lui
paroiffoit moins criminel : elle commençoit
déjà à le plaindre.
Florio profita de cet inftant de foibleffe
; il redoubla fes foins ; il devint plus
preffant ; il intéreffa ; il fut heureux .
Mais le fouvenir de Cordelia troubla
bientôt fes plaifirs. Le repentir vint à
leur fuite. Tout lui reprochoit fon infidélité.
Son amour étoit fon bourreau..
,
20 MERCURE DE FRANCE.
Cordelia déploroit , en fecret , les éga
remens de fon mari , & dévoroit fa douleur.
Elle n'étoit pas moins empreffée à
plaire à cet époux infidéle. Son amour
fembloit s'accroître. Elle vouloit ramener
le coeur de fon mari , par des égards ,
& non l'aigrir par des plaintes. Elle paroiffoit
même applaudir à fon choix. En
louant les charmes de fa rivale , elle excufoit
fon mari. Hélas ! difoit- elle , pour
avoir quelques foibleſſes , ceffe t on dêtre
vertueux ?
Tous les amis de Florio & de Cordelia,
étoient étonnés d'une conduite fi fage ,
& admiroient une femme fi extraordinaire
: mais Sylvie ne méritoit pas moins
d'admiration. Florio , dont la magnificence
combloit , tous les jours , Sylvit
de préfens , vit enfin la fortune épuiſée.
Cordelia n'en fut point allarmée. Mais
Florio , fe voyant prèfque fans refſource ,
& fans crédit , devint mélancolique . Il
n'ofoit parler , ni fe plaindre à fon épouſe.
Il n'ofoit revoir la maîtreſſe , s'étant fait
une loi de lui offrir , chaque jour , un nouveau
préfent. Il réfolut de s'abfenter. Sa
générofité , qu'il ne pouvoit plus fatisfaire
, le retint éloigné de Sylvie. Il l'a
doroit toujours ; & craignant qu'elle ne
ſoupçonnât la tendreſſe , il lui écrivit en
SEPTEMBRE. 1760. 21
Amant défefpéré. Il erroit dans les bois ,
dont le filence favorifoit fa douleur. 11
éprouvoit quelquefois des remords . Le
fouvenir de Cordelia le tourmentoit ; il
l'aimoit encore , il gémiffoic fur fon infortune
; la faute n'étoit qu'à lui , &
le malheur étoit commun .
Il rencontra dans fa retraite un de fes
anciens amis , homme brufque & rude
en fes manieres , mais dont l'âme étoit
noble & généreufe : cet ami s'appelloir
Du Refe.
Quel malheur t'eft - il donc arrivé ,
mon cher Florio ? lui dit cet ami. Ton
vifage défait , abbattu , ton air fombre ,
& défefpéré , me touche. Parle , eft- ce une
affaire d'honneur ? Repoſe- toi fur mon
amitié ouvre-moi ton coeur ; je veux
partager ton infortune. Difpofe de mon
bien & de ma vie ; fouffre une fois , au
moins , que je m'acquitte envers toi.
Florio s'ouvrit avec peine à fon ami.
Du Rofe fut touché de fa fituation , & lui
demanda avec franchiſe ce qu'il exigeoit
de lui . Florio le pria de porter , à fa maîtreffe
, la lettre qu'il venoit d'écrire . Il
partit. Il arriva chez Sylvie , qui le reçut
comme un ami de Florio. Elle parut
tranfportée de recevoir des nouvelles de
fon amant ; elle baifa fa lettre , l'ouvrit
22 MERCURE DE FRANCE.
avec impatience , & verfa des larmes en
la lifant. Ami refpectable & rare ! lui ditelle
, foyez témoin de toute ma tendreffe.
Je reffens une douce fatisfaction de
pouvoir réparer les malheurs, où j'ai précipité
mon amant. C'eft moi qui fuis l'auteur
de tous les maux : je veux les guérir.
Un penchant invincible & coupable
m'a entraînée , m'a féduite : la fenfibilité
eft un préfent funefte ; elle a fait tous
nos maux ; c'eſt elle feule que j'accuſe.
Aidez- moi ; je veux rendre à mon amant
défolé , fa liberté & fes biens . Portezlui
ces contrats , ces pierreries . Engagezle
à reprendre fes préfens. Puiffe fa tendreffe
les accepter de ma main avec autant
de joie , que je les ai reçus de la
fienne. Dites- lui, qu'accoutumée à une vie
fimple , les prodigalités dont il m'a comblée
, ne m'ont jamais féduite un feul inftant.
Dites - lui, que je l'aime toujours; &
que je veux vivre pour lui, Je ne rougirai
point de ma foibleffe : fon mérite la
juftifie ; la nature & les fentimens ont
guidé toutes mes démarches . Perfuadezlui
, fi vous le pouvez , que la feule crainte
qui m'agite & qui m'occupe fans celle,
eft ,, que Cordelia ne me pardonne jamais.
Du Rofe , impatient de confoler fon
ami , prit congé de la généreuſe, Sylvie ,.
SEPTEMBRE, 1760. 23
& lui promit un heureux fuccès. Il vole
dans les bras de Florio . Il le trouve ,
comme un homme qui fort d'un profond
fommeil , qui commence à peine d'entrevoir
la lumière , & qui fouffre de fon
éclat. Que tu es heureux , cher ami !
s'écrie Du Rofe : voila ce que Sylvie m'a
chargé de te remettre . Accepte tout ,
n'hésite pas , ou renonce à la voir.
Florio, frappé d'une générofité ſi rare ,
fort de fa folitude. Le premier mouvement
qu'il éprouva, fut d'aller fe précipiter
aux pieds de fon époufe . Il le fuivit.
Cordelia gémiffoit dans l'incertitude affreufe
du fort de fon mari : il fe jetta à
fes genoux , lui donna les marques du
repentir le plus fincére , & lui fit connoître
le défintéreffement de fa rivale.
Elle admira un procédé fi noble . Pour
reconnoître tant de générofité , les deux
époux réfolurent de n'accepter que les
contrats. Ils partirent avec Du Rofe , pour
aller trouver Sylvie , & pour l'engager à
reprendre les pierreries . Cordelia & Du Rofe
entrerent chez Sylvie, fans Florio , qui ne
voulut pas être témoin de cette premiere
entrevuë. Sylvie rougit, en les voyant pároître.
Elle le défendit longtemps d'accepter
ces nouveaux préfens ; mais Cor24
MERCURE DE FRANCE
delia , la menaçant de la priver de fon
amitié , elle fe rendit.
Ces deux rivales , devenues tendres
amies , s'ouvrirent mutuellement leurs
coeurs,& y virent fans jaloufie tout l'amour
que Florio leur avoit infpiré. Il entra
chez Sylvie. Il s'évanouit à fa vuë.
Ne rougiffez plus , mon cher époux ,
lui dit Cordelia , d'avoir aimé avec fureur
la plus aimable & la plus vertueuſe
des femmes. C'eft moi qui vous ai fait
connoître cette adorable perfonae ; &
fur le récit fidéle que je vous en ai fait ,
j'embrafai innocemment votre coeur. Je
n'accufe que moi du trouble où vous êtes
encore. Vous n'êtes point coupable , ni
vous , généreufe Sylvie ! Vos fentimens ,
votre droiture , éffacent à jamais de mon
efprit la bleffure légére qu'une foibleffe
aveugle avoit faire far lui , fans le fçavoir.
Je vous dois tout , puifque vous me rendez
le coeur de mon mari , & fa fortune.
Vivons enſemble , dans une union fi belle
& fi rare notre bonheur fera éternel ;
mais il fera fans exemple.
Le Capitaine Du Rofe , charmé des ver
tus & de la beauté de Silvie , lui offrit
fa main . Dès le foir même , le mariage fe
conclut à la foilicitation de Cordelia &
de
SEPTEMBRE. 1760. 25
de Florio , qui étoient intéreffés que l'acte
de générofité de Silvie , fût dignement
récompenfé.
Par M. DE LA COMBE.
L'ANE ET SON MAITRE.
UN
FABL E.
Par M. l'Abbé Aubert. *
N Ane des plus fots , fe vouloit faire accroire,
Que fa cervelle étoit un tréfor de bon fens :
On en parleroit dans l'Hiſtoire.
Les Dieux avoient fué vingt ans,
Pour former les refforts qui jouoient là dedans.
Raiſon , fageffe , eſprit , mémoire ,
Il avoit tout en un degré parfait.
Si l'avenir regrette un Socrate Bauder ,
La race des Baudets , lui devra cette gloire.
Le Galant enyvré de cet orgueil fi vain ,
Réfiftant un jour à fon Maître ,
Refufa d'aller au moulin.
Cet emploi dégradoit fon être :
Le beau métier pour un Caton !
Il nous prépare une nouvelle édition de fes
Fables , beaucoupplus ample que lapremiere.
B
16 MERCURE DE FRANCE
Hà je trouve celui-là bon ,
Dit Gros- Jean le Meunier ! Et que prétens-tu faire ?
Penfer , reprit l'Aliboron ;
Je ne veux plus déſormais d'autre affaire.
Faites porter vos facs à quelque Ane vulgaire ;
Et refpectez un Sage comme moi.
Le bon-homme fe tût . Quelle mouche le pique ,
Difoit-il en lui - même ? 11 eft fou fur ma foi ;
Gros-Jean , la tête tourne à ta pauvre Bourique :
Ce mal lui vient , je ne fçais d'où.
Laiffons-la penfer tout fon faou ;
Et cependant retranchons fa pitance.
Ce parti n'étoit pas trop fot pour un Meunier.
L'Ane bientôt fe laffa d'un métier ,
Qui ne remplifoit point la panfe :
Il fe plaignit. Gros- Jean , tout auffitôt ,
Lui dit Impertinente bête ,
Me prens-tu pour un idiot?
Quel fruit me revient-il des rêves de ta tête ?
Reprends ton bât , travaille , & l'on te nourrira,
Tout en iroit mieux fur la terre,
Si chacun ſe bornoit à faire ,
Le métier pour lequel Jupiter l'appella .
1
SEPTEMBRE. 1760 . 27
VERS de Madame la M. D. V. L. A...
à M. LEGAT DE FURCY , qui
vient de lui dédier une Cantatille de fa
compofition , qui apour titre : LA NAIS◄
SANCE DE VÉNUS.
EST- ST - IL quelque deftin que le vôtre n'éfface ?
Qui de nous , eft plus cher aux Dieux ?
L'honneur d'être iffu de leur race ,
Vaut-il l'art de chanter comme eux ?
ÉLOGE DE LA JALOUSIE .
DUU trait des amans jaloux ,
Blege - moi , Bergère ;
Quand on fe plaint de fes coups ,
C'eft qu'on n'aime guère.
Dois-je fuir un mai fi doux ,
Qui te rend plus chère ?
Quand j'entens autour de toi
Bourdonner l'abeille ;
Je crois que leur nouveau Roi ,
Te parle à l'oreille ,
Et qu'il veut tenter ta foi
Par cette merveille.
B
23 MERCURE DE FRANCE
Si pour éviter l'encens
Des Dieux de Cythère ,
Dans les antres tu defcens
Au fein de la tèrre ,
Je crains les riches préfens
Qu'un Gnome peut faire.
Près du feu , quand je te vois
Seulette m'attendre ;
Je m'imagine cent fois ,
Qu'un beau Salamandre ,
En te réchauffant les doigts ,
Met ton coeur en cendre,
Lorfque tu portes tes pas
Sur quelque rivage ,
Sans crainte je n'y vois pas
Briller ton image ;
Narciffe , pour moins d'appas,
Se trouva volage,
Je crois que chaque élément,
Te rend infidelle ,
Zéphir n'eft qu'un foible vent ;
Mais , près d'une Belle ,
Hélas ! il ne faut fouvent ,
Qu'un petit coup d'aile.
M. DE LA LOUPTIERE , de l'Académie des
Arcades de Rome , Auteur de cet Éloge de la ja
I
It
SEPTEMBRE. 1768. 20
Youfie , demande , lequel feroit plus flatteur pour
un Berger , d'être aimé de fa Bergere fi éperdument
qu'elle fouhaitât de l'aimer moins ; ou d'en
être moins aimé , & qu'elle fouhaitât de l'aimer
davantage ?
VOUS ,
LE RUISSEAU ,
IDILLE.
ous , qui metenez lieu du célébre Hypocrene,
Menfonge ingénieur au Parnaſſe adopté ,
Vous , qu'une fage volupté
Préfére à la brillante & magique fontaine ,
Où le Chantre Tofcan , dens fa riche gaité ,
Nous fait , d'un amour enchanté ,
Beire à longs traits , l'yvreffe fouveraine ;
Ruiffeau de qui l'onde incertaine ,
Et l'aimable fimplicité ,
Ont entraîné des vers de ma facile veine ;
Enfans du Sentiment & de la Vérité :
Une feconde fois , mon coeur , la liberté ,
Sur vos humbles bords me ramene ;
Une feconde fois , près de vous je reviens ,
Goûter le doux plaifir de m'éloigner du monde ,
Et traîner les ennuis , & les péfans liens ,
D'une âme qui s'échappe , & coule avec votre onde.
Je vous revois foumis à cet heureux penchant ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Que vous a donné la Nature :
Votre onde toujours auffi pure ,
Sur un fimple gravier , roule un liquide argenti
Et le même rivage , & la même verdure ,
M'offrent leur fpectacle touchant.
Vous n'avez point changé de lit ni d'agrément
De vos rofeaux parée , & fans art embellie ,
La même Nymphe , avec empreffement ,
Veille à votre fource chérie ;
Sous vos faules touffus , dont la cime épaillie
Vous prête un ombrage conſtant ,
Je retrouve , ô Ruiffeau , la douce rêverie ,
Cette Mere du fentiment ,
Qui des Cités des Cours , fuit le fafte impofant,
Solitaire Beauté , toujours plus attendrie ,
Et que cherchent également ,
Le véritable Sage , & le fincére Amant.
L'ingénue & jeune Silvie ,
Fraîche comme la rofe , à peine épanouie ,
Delle comme le jour naiffant ,
Ici viendra s'occuper librement ,
Du Berger aimable & fidelle ,
Le premier enchanteur de fon âme nouvelle ,
Et l'Auteur d'un trop cher tourment ;
Où dans votre glace polie,
Vous la verrez , Ruifeau charmant ,
Faire paffer , en rougiſſant ,
De fes appas naïfs , l'image réfléchie .
SEPTEMBRE. 1760. 31
Dans votre cours modete & bienfaifant,
Vous allez abbreuver la riante prairie ,
Qui , recevant de vous la fraîcheur & la vie ,
Vous ouvre un fein reconnoillant.
De fes divers tréfors , la campagne fleurie ,
Semble vous préfenter le tribut innocent .
Trop fortuné Ruiffeau , que je vous porte envie !
Que vous êtes heureux ! .. hélas! quel eft mon fort!
Un éternel orage ,
Un éternel naufrage ,
Sans jamais atteindre le port,
O Dieux ! qu'est- ce que notre vie ?
Qu'est- ce , & Dieux ! que notre trépas ?
La Mer attend tes flots ; & nous ne fçavons pas ,
Malgré cette Raifon ( orgueilleufe folie ,
Qu'envain la Nature humilie ! )
Après bien des revers , des affauts , des combats ,
Dont notre carriere eft remplie ,
Où nous irons porter nos malheurs & nos pas !
Par M. D'ARNAUD , Confeiller d'Ambaffade
de S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
Biv
72 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. l'Abbé N. à Madame de
M.fur l'âme des Bétes ; à l'occafion d'une
petite Chienne de cette Dame qu'elle a
inftruite elle-même.
VOUS ous ne voulez point , Madame, que
la petite Rofette foir une machine , vous
vous moquez de la Philofophie de Defcartes
, qui explique tous les mouvemens des
animaux , par les impreffions que les chofes
extérieures font fur leurs organes ; &
de celle que j'ai fuppofée quelquefois ,
felon laquelle les animaux n'auroient de
mouvemens que par une fuite de celui que
Dieu auroit donné au premier animal de
chaque efpéce en le créant . Ce mouvement
auroit été combiné de maniere ,
qu'il auroit produit non feulement dans
le premier chien , mais encore dans les
autres , jufqu'à la deftruction de l'efpéce
, ces courſes , ces fauts , ces tours ,
ces carefles , cette adreffe & c. que nous
leur remarquons . C'eft à cette caufe que
nous devrions tout ce que fait Rosette ,
fes révérences , fes danfes , fes exercices
militaires , fa marche aux Invalides , fa
chûte,lorfque vous lui caffez la tête comme
à un déferteur , fon adreffe à tirer
SEPTEMBRE . 1760. 33
une carte d'entre deux autres fans toucher
à la carte du milieu , fa politeffe
en faifant tirer les fiches pour une partie
, fon falut , lorfqu'on éternue ou qu'on
boit à fa fanté , enfin tout ce que vous
croyez lui avoir enfeigné. Mais envain ,
Madame , vous êtes - vous donné tant de
peine, pour lui apprendre à fauter pour le
Roi , pour la Reine , & non point pour
M. l'Abbé : la machine étoit montée làdeffus
; & Rofette ne faute , lorfque vous
lui ordonnez , que parce que l'heure eft
venue pour fauter, comme à une horloge ,
pour fonner. Dans ce fyftême , il nous arriveroit
la même chofe qu'à un Sauvage ,
lequel ayant une montre qui fonne l'heure
, s'exerceroit à la faire fonner à commandement.
C'eft Rofette , que vous portez
d'abord de la main pardeffus votre
bâton , pour l'inftruire à fauter : la montre
fonne enfuite d'elle- même , lorfque,
le Sauvage lui parle aux heures juftes :
tous fes compagnons admirent : bientôt
Rofette faute à vos ordres , & nous admirons.
Mais , objectez- vous , la montre
fonne , fans que le Sauvage ordonne , &
fouvent elle ne fonne pas , lorfqu'il parle.
Si l'ouvrier eût pû prévoir les heures &
les momens où le Sauvage ordonne ou
n'ordonne pas , & qu'il eût été affez has
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
bile pour exécuter fa montre fur ce plan,
il auroit fait un ouvrage auffi parfait en
ce genre que Rofette . Mais votre petite
chienne faute- t - elle donc toujours à l'ordre
, & n'eft- elle pas tombée morte une
fois fans que vous lui fiffiez faire l'exercice
de lui caffer la tête ? Ces conféquences
de mon fyftême ne fervent qu'à l'ap
puyer.
Vous ne pouvez vous perfuader , Madame
, que toute l'adreffe de votre petite
chienne , ne foit que le mouvement
d'une machine infenfible , prévu & combiné
depuis 6000 ans ; & dans cette hypothèſe
, vous me reprochez ma tendrelle
pour Rofette , au moins comme feinte. Je
ne m'excuferai pas fur l'exemple de ces
femmes , qui fe faifoient gloire d'aimer
leur Pantin , qui auroient pleuré fa perte,
& qui s'amufoient des mouvemens & des
fauts de cette machine ridicule : c'étoit folie
. Mais je n'ai point honte d'avoir été ſenfible
à l'inftinct de la petite chienne. C'eſt
cet instinct , dont le nom exprime une qualité
occulte ,que j'explique par l'hypothèſe,
difficile à la vérité dans fon exécution , mais
dont on ne peut prouver l'impoffibilité.
Toutes les tendres careffes de Rofette, ne
font donc que des apparences ; mais c'eſt
l'amitié à la mode que celle-là : & quel
SEPTEMBRE. 1760. 35
François ne fe laiffe pas prendre aux apparences
? Je fuis François .
Vous vous accommoderez mieux , Madame,
du fyftême de l'Auteur du Langage
des bêtes : Il leur donne une connoiffance
affez parfaite. Selon lui , Roferte a de l'efprit
; elle entend , elle raifonne , elle
aime , elle careffe , elle fait une grande
révérence , lorsqu'on lui parle de quelqu'un
qui pense à elle ; elle parle tantôt
par figne , tantôt de bouche , elle le fait
entendre , & on fçait ce qu'elle demande
& ce qu'elle veut dire ; elle s'entretient
avec l'Ile ( nom de chien ) elle lui dit
bien de jolies chofes , il entend & répond.
Tel eft l'efprit raisonnable & le langage
que l'Auteur fuppofe dans les bêtes . Voilà
le fyftême qui vous plaît , Madame , &
vous n'en voulez pas d'autre ; car vous
voulez que Rofette foit raisonnable , à
quelque prix que ce fuit . Elle est donc
animée de l'efprit que lui donne l'Auteur
du langage des bêtes . Mais penfez-y bien ,
Madame ! c'eſt un démon qui anime Rofette
, c'est un petit diable : pourrez- vous
encore l'aimer ? Pour moi j'aime mieux
une machine. Avouez donc que la chienne
en eft une jolie , ou je dirai que c'eſt
un petit diable.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour Mlle LEMIERE , fur fon róle
de l'Amour , dans PSYCHÉ .
Sous les traits enchanteurs de l'aimable Lemiere
,
L'Amour, pour nous charmer , vient de fe déguifer.
Pour enchaîner nos coeurs , & mieux les maîtriſer,
Il a choifi l'objet le plus fûr de nous plaire.
Par M. de M.
TRADUCTION de la Priere d'ABEL.
SOMME OM MEIL , quitte tes voiles fombres :
Compagnons de la nuit, qui regnez dans les airs,
Songes , fantômes vains , fuyez avec les ombres ,
Difparoiffez de l'Univers.
La Raifon , qu'offufquoit votre vapeur groffiére ,
Rend à l'efprit fa premiere clarté ,
Comme on voit au matin la vague obfcurité ,
Se diffiper aux traits de la lumiére .
Je te falue , Aftre brillant des Cieux !
Toi , qui du haut de ces montagnes ,
Par les feux bienfaifans de ton front radieux ,
Rends la forme & la vie à nos vertes campagnes
SEPTEMBRE. 1760. 37
Source inaltérable du jour ,
Le monde , à ton aſpect , reprend fon allégreffe
La Nature entiere s'empreſſe ,
De fe montrer à ton retour ,
1
Dans tout l'éclat de fa jeuneſſe.
Ici , des plus belles couleurs ,
La Terre au loin fe couronne & fe pare ,
Un parfum gracieux s'exhale de nos fleurs ;
Là , les riches préfens que fon fein nous prépare
Développant leurs germes précieux ,
Qu'échauffe ta douce influence ,
D'un agréable eſpoir déjà flattent nos yeux ,
Et femblent fe hâter de croître en ta préſence.
Retirez -vous de l'univers ,
Fuyez dans vos retraites fombres ,
Songes , vains phantômes divers.
O Nuit où font - elles tes ombres ?
Nous les retrouverons fous nos berceaux épais ,
Dans le creux des rochers , dans le fein des Forêts'
Et quand l'Aftre qui nous éclaire ,
Au milieu de fa courfe , embrafera les Cieux ,
Elles nous offriront la fraîcheur falutaire
De leurs réduits délicieux.
Que ta création , Seigneur , eſt magnifique !
Qui pourra , dignement , célébrer tes bienfaits ?
Que chaque Etre , avec moi , t'adreflant fon Cantique
,
38 MERCURE DE FRANCE.
De ta bonté fuprême exalte les effets.
Ta même main toute-puiffante
Qui les a tirés du néant ,
Invisible , & toujours préfente ,
Soutient leur force chancelante ,
Et les conferve à chaque inftant.
Pourquoi , Grand Dieu , pourquoi , fortant de ce
filence ,
Où tu le renfermois dans ton éternité ,
Après avoir produit cet Univers immenſe ,
Formas- tu,du limon, l'homme à ta reſſemblance?
O merveille de ta bonté !
Tu voulois que ta Créature ,
Fidelle & docile à ta loi ,
De ton être immortel partageât la nature ,
Et fût heureuſe comme toi.
Que mon âme, ô mon Dieu , te loue avec l'Aurore ;
Que le jour finiffant , elle te loue encore.
Dans mes tranfports reconnoiffans ,
Mêlés de refpects & de crainte ,
Daigne jufques aux pieds de ta Majesté Sainte
Elever le tribut de mes humbles accens .
Que cet admirable femblage ,
Ce fpectacle pompeux , ce fuperbe appareil ,
De la Nature , à fon réveil ,
Me retrace une vive image ;
De ce premier matin , où le Dieu Créateur,
SEPTEMBR E. 1760 . 39
Porté fur la face de l'onde ,
Qui couvroit du cahos , la ténébreuſe horreur ,
Fit entendre fa voix féconde.
Le cahos retentit dans fes vaftes deferts ;
D'Etres harmonieux une brillante Armée ,
A la voix du Très- Haut , s'élance dans les airs ,
Et par mille bruyans concerts ,
Célébre , avec éclat , le Dieu qui l'a formée.
Tu parles , & des flancs de la terre entr'ouverts ,
Tes innombrables créatures ,
Sous mille étonnantes figures ,
Courent peupler les monts , & les champs & les
mers .
Déjà , levant fa tête altière ,
L'orgueilleux Quadrupede , au courage indompté
Secoue en henniffant fa mouvante criniére :
Il fuit avec légéreté ,
Dans fon nuage de pouffière ,
Semblable au tourbillon , par les vents emporté.
O prodige ! cette colline ,
Du champ qui la retient , dégageant ſa racine ,
En corps organisé fe transforme à tes yeux.
C'eſt l'éléphant qui s'achemine ,
D'un pas lent & majestueux .
Etre imparfait , à moitié terre encore ,
Ici le fier lion impatient t'implore ;
Et libre , au fond des bois , s'échappe en rugiffant..
Ainfi , chaque matin , ta faveur immortelle ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Redonne un nouvel Etre au monde languillant :
Il fort de fon fommeil , image du néant ;
Il s'éveille , & bénit ta bonté paternelle.
Un jour viendra , que cent peuples divers ,
Habitans de cet Univers ,
Sur mille & mille Autels , élevés à ta gloire ,
Avec le jour nailfant , t'adreſſeront leurs voeux ;
Et jfqu'à nos derniers neveux ,
De tes bienfaits , fur nous , publîront la mémoire.
LETTRE , à l'Auteur du Mercure.
Ou réponse aux obfervations inférées dans
le Mercure d'Avril 1759. pag. 45 .
O N peut arriver à la gloire , par la
culture des Lettres , comme par la voie
des Armes. Mais un jeune écolier , qui
peut n'être pas deftiné à fervir , eft un Juge
fufpect dans la queſtion dont il s'agit. Les
Lettres font un champ vaſte , dont l'entrée
eft ouverte à tous les états : elles ont
même cet avantage fur la profeffion des
Armes , qu'on arrive à la gloire par des
routes différentes , telles que celles de
l'Hiftoire , de la Morale , de la Géométrie
, de la Phyfique , de la Philofophie ,
& des différens genres de Poëfie.
SEPTEMBRE. 1760. 41
Le Littérateur a donc le choix du genre ,
pour lequel il fe fent le plus d'aptitude.
Il n'en eft pas de même de l'art de la
Guerre. Un habile Ingénieur , un bon
Tacticien , un excellent Maréchal général
des Logis , ont féparément chacun
de grands talens pour chaque partie ;
mais ne conftituent pas ce qu'on appelle
un grand Général , Epithète qui feule
conftate une gloire acquife , & qui ne peut
véritablement s'acquérir , qu'en réunifant
toutes les parties fublimes de l'art de la
guerre.
Il me femble que le jeune Auteur auroit
pû favorifer davantage fon fyftême ;
& que, dans la preféance qu'il accorde
aux Lettres , il auroit dû fe fervir d'armes
plus triomphantes : mais , peut-être
a-t il voulu , par là , ne pas s'affujettir à
une analyſe trop fcrupuleufe , qui l'auroit
forcé ( pour éviter le reproche de partialité
) à mettre les avantages & les défavantages
dans un jour également évident.
Mais je crois qu'il s'eft encore plus relâché
,dans l'apologie qu'il devoit au véritablement
Grand Homme de guerre . C'eſt
ce que je vais examiner avec toute l'impartialité
dont je me crois capable.
Voyons d'abord quelle eft la véritable
gloire dans le Littérateur , comme dans
42 MERCURE DE FRANCE.
le Général . Chez le premier , felon moi ,
elle doit confifter dans les lumiéres que ,
par fon étude , il doit procurer à l'humanité
, foit dans la Phyfique , la Philofophie
, la Morale ou l'Hiftoire : voilà les
Sciences par lesquelles on peut fe rendre
recommandable & utile à la Société.
Tels furent Defcartes , la Rochefoucaut
, de Thou , Montefquieu &c. Quoique
la Pocfie & les Romans renferment
fouvent de très - excellentes choſes ; je
les regarde comme dépendans du genre
agréable. L'Auteur y travaillant autant
pour l'amuſement de la Société , que
pour la gloire de fon efprit , je ne faurois
lui décerner la même couronne qu'à celui
qui , indépendamment de fa gloire perfonnelle
, s'eft occupé de l'utilité publique.
Un Militaire , avide de la vraie gloire ,
travaille à acquérir des connoiffances ,
dans la feule vue de fe rendre un jour
utile à fa patrie. S'il agit par d'autres
motifs , pour lors c'est l'ambition feule
qui le guide , & jamais celui-là ne doit
prétendre à la gloire folide , puifque chez
lui , l'intérêt perfonnel étouffera toujours
la voix de l'intérêt général . La vanité
fuccéde à la foif des honneurs , quand il
eft arrivé au nec plus ultrà des récom
SEPTEMBRE. 1760 . 43
penfes militaires ; & les batailles qu'il
gagne , font moins pour le faire un plus
grand nom , que pour fe conferver celui
qu'il s'eft fait.
J'ignore fous quel point de vue, le Profeffeur
de Rhétorique du Collège d'Orléans
a préfenté les Lettres ; je dis qu'on
doit les regarder comme très-utiles à bien
des égards , néceffaires mêmes. Mais s'il
les a confidérées comme nuifibles aux
maurs , il n'eft pas le premier qui ait
foutenu publiquement cette opinion.
Sans l'adopter dans fon entier , je crois
que s'il étoit poffible de brûler tous les
livres inutiles ou dangereux , les Bibliothéques
deviendroient peu volumineuſes,
& la République des Lettres moins étenduë.
Mais revenons au fait. Le jeune Auteur
avance , dans fon entoufiafme ( après
avoir dit que peu de Généraux connoiffoient
la véritable gloire ) que la plus
grande partie des Guerriers illuftres ne
devoient leur réputation qu'à des crimes
heureux. Je conviens que les fiécles de
Barbarie , nous préfentent des tableaux
frappans de la férocité des hommes ; j'ajouterai
même que nous ne devons peutêtre
les heureux changemens , que nous
éprouvons aujourd'hui , qu'aux progrès
44 MERCURE DE FRANCE.
des Lettres . Mais s'il s'eft trouvé des
Peuples féroces & des Conquérans fanguinaires
; on a vû auffi des Princes occupés
de la feule félicité de leurs Sujets ,
contents des bornés de leur empire , n'être
jamais les aggreffeurs , & fe contenter
de repouffer la force par la force , &
par la ſcience de la guerre. Je ne placerai
jamais au rang des héros , un Prince
ambitieux , que le defir d'étendre les limites
de fes États , porte à envahir celui
de fon voifin ; & qui , de conquêtes illégitimes
en conquêtes odicules , devient
par fes fuccès le perturbateur du repos
général , la terreur des Royaumes voifins
& l'oppreffeur du genre humain.Voilà
celui fur qui la main divine devroit déployer
toure fa colére , lorfque tous les
Potentats ne fe font pas réunis à temps
pour mettre de juftes bornes à fon avidité
criminelle. Je le répéte, un tel Prince
fera un Conquérant ; mais , felon moi ,
jamais un Héros . J'accorderai ce titre at
un Roi qui , comme Henri IV , légitimement
appellé au Royaume de France ,
pour lors déchiré par les factions , en fait
la conquête à la pointe de l'épée , payant
partout de fa perfonne ou de fes bienfaits ;
& qui , paisible poffeffeur du Trône , loin
de penfer à de nouvelles conquêtes , ou
SEPTEMBRE . 1760. 41
blie la grandeur de fes forces , la profon
deur de les talens militaires , pour ne
s'occuper que du bonheur de fes nouveaux
Sujets. Braves Guerriers , Sujets fidéles
, Hommes d'Etats , Sulli , Mornai ,
vous ferez encore mes Héros ! vous ne
gagnâtes point de bataille , parce que
votre Maître les gagnoit toutes ; mais
vous n'en fûtes pas moins de Grands
Hommes .
Quel homme de Lettres peut- on citer
qui ait rendu à fes Concitoyens , à fon
Roi , autant de fervices fignalés que Turenne;
qui, avec des armées peu nombreufes,
donnoit la loi aux Ennemis de l'État ,
vivoit dans leur pays , & par conféquent
éloignoit de nos Provinces le théâtre de
la guerre & les horreurs qui l'accompagnent
. Quels éloges ne méritent, pas le
défintéreffement , l'humanité & la candeur
de ce grand homme ? Que feroit
devenu le Royaume , fans les talens des
Généraux , qui ont repouffé les coups impuiffans
de toute l'Europe , réunie contre
Louis XIV ? Quel eft le Savant qui ofera
mettre en parallele les productions de
fon génie ( toujours relativement au bien
de l'Erat ) avec la Journée de Denain ,
où le Maréchal de Villars trouva , dans fes
talens ,le falut du Royaume, épuilc de ol
46 MERCURE DE FRANCE
dats & d'argent, en déconcertant les projets
des deux plus habiles Généraux, que la
France ait jamais eus contre elle? Voilà les
faits & les hommes que le jeune Auteur devoit
citer , fans s'arrêter à la réponſe du
Chevalier Bayard , qui n'eft au fond que
celle d'un guerrier brave & vertueux , pénétré
de fes devoirs envers fon Prince ;
& qui , fecondé par la Nature , conferve
jufqu'au dernier moment,la préfence d'efprit
que les approches de la mort ne font
que trop fouvent évanouir .
La guerre entre deux Puiffances rivales
, eft dans le Grand , ce qu'est dans
le petit, un procès entre deux particuliers .
Les Généraux devant être les Avocats
des Princes , il y va de leur gloire de faire
triompher ceux qui leur ont confié leurs
intérêts. Si un Avocat au Parlement acquiert
de la célébrité , fans fortir de fon
cabinet ; le Général , chargé avec cent mille
hommes , d'opérations vaftes & difficiles
qu'il vient à bout d'exécuter , doit en
acquérir encore davantage , furtout lorfque
l'ennemi lui oppofant des forces
égales , le talent feul doit décider la fupériorité.
Au refte , pour en revenir au paralelle
de l'homme de lettres & du Général , je
crois que ce dernier fert beaucoup plus
SEPTEMBRE. 1760. 47
utilement fa patrie en la défendant, lorfqu'elle
est injuſtement attaquée , qu'un
Sçavant, qui auroit fait à lui feul un Journal
Encyclopédique approuvé par le Pape
& par toutes les Univerfités de l'Europe.
Le Militaire a fes Cotins , comme la République
des Lettres de cent Lieutenans-
Généraux , à peine il s'en trouve un qui
ait les lumières requifes pour commander
une Armée ; de cent Poëtes, quatre-vingtdix
- neuf viennent échouer contre le
Drâme mais le Militaire trouvera plus
de Guftave dans les faftes de Bellone ,
qu'il n'y a de Virgile & d'Homere.
L'hiftoire nous fournit mille traits de
la méfintelligence des Généraux , des
Miniftres & c. Funeftes effets de l'Amourpropre
défordonné de la plupart des
hommes , chez lefquels rarement l'amour
du bien public l'emporte fur l'intérêt perfonnel.
Mânes de nos plus fages Philofophes ,
de nos plus illuftres Ecrivains ! venez préfenter
au jeune Ecolier le Tableau fidéle
des perfécutions , qui ont empoisonné la
douceur de vos jours , afin de lui faire
chanter la palinodie , & de le défabufer
de l'erreur, dans laquelle il eft, que la littérature
foit l'empire de la paix , de la
concorde & de l'union ! Combien d'exern28
MERCURE DE FRANCE:
ples le paffé ne nous offre- t-il point de
ce que j'avance! & pouvons - nous ,à moins
d'un renversement général dans la maniere
d'être des hommes , ne pas craindre
la même chofe pour l'avenir ? Quel
eft effectivement l'Auteur qui n'a pas été
en bute à l'envie , même à la calomnie
de quelques-uns de fes rivaux contemporains
? Les Annales du Parnaffe font
pleines d'anecdotes, qui conftatent la défunion
des favoris des Mufes. N'avonsnous
point vû , à la honte de l'humanité,
les talens les plus fublimes & le mérite
le plus univerfellement reconnu, en proie
à la noire jaloufie de l'imbécille ou de
l'envieux ? Ne fommes - nous pas témoins
aujourd'hui , que le monde fourmille de
ces infectes méprifables , qui fous les dehors
de l'amour du bien , ne font occupés
qu'à trouver du venin dans les pensées les
plus innocentes & les moins fufceptibles
de mauvaiſes interprétations, lorfqu'on en
fuivra le fens littéral ? Il femble que l'efprit
foit l'afyle de l'erreur , & que ceux
qui en ont , ne puiffent pas donner l'effor
à leur imagination, fans enfanter quelques
propofitions captieufes , qui renferment
des opinions contraires à l'ordre.
Tout vife felon eux à l'indépendance ,
au matérialifme , ou bien au renverfement
SEPTEMBRE. 1760. 49
ment de la morale reçue craintes chimériques
& puériles ; le mal a toujours
été en exécration à l'homme de bien. Il
y a eu des traîtres à l'Etat , dont nos
ayeux n'ont point fuivi l'exemple, & des
fentimens defquels nous avons hérité :
les Déiftes , les fauteurs d'héréfie des fiécles
paffés ont pû faire que des profélytes
dignes de leur perverfion , & n'ont
porté que des coups impuiffans au Catholicifme
: la main divine l'a gravé dans nos
coeurs rien ne fauroit'en effacer l'empreinte
; & toute morale qui ne s'accordera
pas avec les fentimens d'honneur &
de probité , ne fera jamais d'impreffion
que fur les coeurs des fcélérats . Que les
loix féviffent contre l'Auteur de tout ou
vrage qui peut altérer la pureté des
moeurs ; mais que ceux qui les adminiftrent,
examinent fans partialité , & avec
bonté , avant de condamner avec tyrannie
; & que jamais le fanatifme de nos
opinions , ne nous faffe , fáns examen
rejetter l'opinion contraire .
Je ne défabuferai pas le jeune Auteur ,
du parti qu'il femble avoir pris , d'aller à
la gloire par des chemins femés de fleurs :
celles qu'il répand dans fes écrits , annoncent
qu'il en a déjà goûté les charmes.
Puiffe- t-il en jouir longtemps !..
C
So MERCURE DE FRANCE
LEE mot de la première Enigme du
Mercure d'Août , eft , la Mouchette .Celui
de la feconde , eft la lettre T.
".
Celui du premier Logogryphe , eft
Orange. Dans lequel on trouve Orage ,
Rage , Ange , Orge. Celui du fecond eft
le Mifantrope ; dans lequel on trouve
Aon , Air , Mer , Moïfe , Minos , Saron,
Mera , Nyfe , Metina , Naïs , Péon, trape
, Mérion , tifon , raifon , Roi , main,
Jafon , ptifane , mitre , Sator , Meftor ,
tems , nez &c. Celui du troifiéme eft le
mot , chercher.
POUR
ENIGM E.
OUR m'acquérir , on dépouille mon père :
Tel eft mon malheureux deftin !
Cependant s'il fe laiffe faire ,
C'eſt qu'on a la force à la main.
Dans l'aurore de ma jeuneffe ,
De fupplice en fupplice on conduit tous mes pas
On abuſe de ma foibleffe ,
Je fouffre tout , & je ne me plains pas.
Enfin après bien des allarmes ,
Mon fort devient beaucoup plus doux.;
SEPTEMBRE. 7760. SE
Et l'on trouve fur moi des charmes.
Je fers peu les amans , mais beaucoup les époux .
Je préfide fouvent aux plus fecrets mystères ;
"
Mais pour me faire rajeunir ,
On renouvelle ma mifère ,
Et je redeviens neuf, à force de languir.
On m'écorche , on me bat , on me met tout en
piéce ,
Et ce cruel martyre accroît mon embonpoint ,
On me reffèrre avec adreffe.
Dans l'horreur d'un cachot , qu'on ferme point à
point ,
Je fuis remis à mon ufage ;
Etje m'occupe encore à faire des heureux.
Je fers aveuglément le libertin , le fage.
Lecteur , ce ſoir in, me connoîtras mieux.
JADIS,
N. P. Monfallé.
AUTRE.
ADIS , en qualité d'Empereur des Romains ,
J'ai rangé fous mes loix prèſque toute la tèrre ;
Mais aujourd'hui par un fort tout contraire ,
Je puis fervir au dernier des humains .
J'ai confervé des mains de ma forme paffée ;
Mais pour des bras je n'en ai pas ;
Tandis qu'affez fouvent je metrouve placée ,
Entreplufieurs voisins qui fans mains ont des bras.
Par P. D. de Paris .
Cij
31 MERCURE DE FRANCE:
N
AUTR E.
ous fommes plufieurs frères ,
Qui nous livrons des inteftines guèrres ,
Aux dépens des foibles humains.
Leur fort eft en nos mains.
A chaque inftant du jour , fur tout ce qui refpira
Dans ce vafte Univers ,
Chacun de nous exerce fon empire';
Ee par nos mouvemens & nos combats divers ?
Mortel , tu nais , crois , meurs, & tombes en ruine.
Lecteur , fi tu le peux , devine.
LOGOG RYP HE.
DANS ANS mon individu , j'offre tout à la fois
Un mot latin , un mot françois ,
Qu'un Amateur du badinage
Dans la fociété met fouvent en ufage.
Mais fi de mes huit pieds tu veux , ami lecteur
Changer à ton gré la ſtructure ;
Je préſente un oifeau ; une méchante humeur
Un des cinq Sens de la Nature ;
Un mot funefte à maint époux ;
Un habitant du Ciel ; un vieillard charitable ;
Un défaut de mémoire ; un endroit remarquable,
SEPTEMBRE. 1760.
53
Où vifent rarement les foux ;
Un lieu fale & vilain , d'où fort maint Financier
Un jufte ; unjeu ; du corps une partie ;
Deux Saints ; un meuble utile au Chevalier ;
Un endroit élevé , terme d'Anatomie ;
Ce qui gêne un Sujet , & ce que donne un Roi ;
Un Magiftrat ignare , ou qui paffe pour l'être
Ce qu'un Frocard porte de moins que toi
Un inftrument qui t'a ravi peut-être
Par fes effets prodigieux ;
Enfin un terme en Médecine
Déjà conçû de nos ayeux.
C'en eft affez , Lecteur , pour que tu me devine.
AUTRE.
E fuis un être indéfini ,
Jouet infortuné du fort le plus bifarre ,
Y
Et par un affemblage auffi trifte que rare ,
Je forme moi tout feul un Tout bien réuni.
Combine maintenant, treize pieds me compofent.
J'offre ce que bâtit autrefois Dardanus ;
Une Ville de Gréce ; un furnom de Vénus ;
Le Dieu par qui tous les hommes repofent ;
Un élément utile , une belle faifon ;
Le fynonyme d'aviron ;
Un fleuve ; un fruit dont on n'eſt point avare ;
L'inftrument de David ; un monftre du Ténare ;
Une ville fameufe ; Oracle d'Apollon ;
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
Deux Filles d'un Géant ; celle d'Eriſicon ;
Trois des Soeurs d'Hypermneſtre ; une Muſe lya
rique ;
L'Epouſe de Téléphe ; un Poëte héroïque;
La Nymphe qui fuyoit Phaſis ;
Un cri fameux ; la Fille de Chloris ;
La Suivante de Rhée ; un mont de Theffalie
Encor un autre Mont , connu dans la Phrygie
Une Parque ; un Deftin toujours triſte & fâcheuxs
L'Ennemi d'Ariftée ; un homme impérieux ;
Ce qu'on gardoit au Capitole ;
Des Héritiers , la favorite idole ;
Un Prince infortuné , fils de Laomédon
Le Fils inceſtueux du bon Lacédémon ;
Le Sceptre de Momus ; l'Amante de Léandre
Le cruel petit-fils d'un grand- pere peu rendre
Une Divinité jeune , pleine d'appas ;
Ce qu'on croit fouvent être , & ce que l'on n'eft
pas ;
! L'Epoux d'Alceſte ; & le féjour du Pape ;
Un Métal dangereux , dont la beauté nous frappề:
Enfin j'ai ce dont on peut ſe paſſer.
Mais , pardon , cher Lecteur , c'eft trop t'embar
4
raffer :
Pour bien me découvrir , la façon la plus füre
Eft, fauf meilleur avis, de chercher chez Mercures
Par M. DE GROU BENTAL , 'filsu
Ah ! sic'estsur vous Glicere Qu'amour
a pu leformer, Si commevous ilsait
Doux
plaire, Comme moi sait-il ai- mer ner ?
Gracieusem Ou lesDieux l'ont ilsfaitnaitre
Basse en bourdon Violon ou Flute .
W
L'objet qu'ils m'ont destiné . Et comentpour
le conaitre Seroisje assésfortu -né
SEPTEMBRE. 1760. 55
MUSETTE ,
Dont les paroles ont été mises dans le
Mercure de Juin , par M. le Chevalier
de JUILLY THOMASSIN .
OvU les Dieux l'ont-ils fait naître
L'objet qu'il m'ont deſtiné ?
Et comment pour le connaitre ,
Serois- je affez fortuné ?
Ah ! fi c'eft pour vous , Glicere ,
Qu'Amour a pû le former ;
Si comme vous il fçait plaire ,
Comme moi fçait-il aimer ?
Envain l'écho nous répéte ;
Qu'il eft doux de s'engagers'
Effayons fur ma mufette ,
D'en faire voir le danger.
Que le choix eft difficille ,
D'où dépend notre bonheur !
Pour un bon , il s'en fait mille
Dont s'éffraye un tendre coeur.
Lorfque d'un tendre efclavage.
Vous voulez fubir les Loix ,
Tourtereaux de ce bocage ,
Vous faites fans crainte un choix
Civ
56 MERCURE DE FRANCE:
Vous ignorez les allarmes ,
Que l'hymen caufe aux époux ;
Pour vous , il n'a que des charmes ,
Et
que des regrets
pour
nous
.
Dois-je céder à l'envie ,
D'imiter vos tendres feux ;
Une compagne chérie ,
Manque fans doute à mes voeux.
Mais , malgré mon coeur , j'hélite ,
Afuivre un fi beau penchant,
Chez vous , tout m'en follicite
Chez nous , tout me le défend.
"
Une jeune Tourterelle
Remplit- elle vos fouhaits :
De fon coeur toujours fidelle ,
Vous ne vous plaignez jamais.
Les doux fruits de cette flamme ,
N'éteignent point vos ardeurs ;
Hélas ! fouvent dans notre âme
Le dégoût naît des faveurs.
Puifque je ne puis atteindre
A votre félicité ,
Je vis en paix fans me plaindre ,
Au fein de la liberté ,
Dans mes chanfons boccagères ,
Je rends hommage aux amours ;
Mais j'évite les Bergères...
Puiffai-je les fair toujours
SEPTEMBR E. 1760. 57
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
M.
• DE SAINTFOIX avoit préfenté à M.
le Lieutenant Criminel une Requête , au
fujet d'un article du Journal Chrétien
mois de Mai de cette année , fur fes Effais
hiftoriquesfur Paris . Des perfonnes de confidération
lui ont parlé , & ont fouhaité
accommoder cette affaire . M. de Saintfoix
s'eft comporté avec cette noble indifference
de tout honnête homme,
qui ,
s'étant juftifié , par fon Mémoire , dans
l'efprit du Public , abandonne toute autre
pourfuite . Meffieurs les Auteurs du Journal
Chrétien , s'expriment de la façon fuivante
, dans le Journal du mois d'Août
dernier.
» par
» Nous n'avions point lû les Effais hiftoriquesfur
Paris ; ce Livre n'étant pas ,
fon titre , du genre de ceux dont
» nous rendons compte dans notre Jour-
» nal. On nous envoya une Lettre fur cet
ouvrage ; on nous dit qu'il étoit imprimé
fans nom d'Auteur & d'Impri-
» meur. Dans un temps où la Religion
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
» & les moeurs font fi fouvent attaquées ;
» nous crûmes que tout ce qui étoit con
» tenu dans cette Lettre , étoit exact.
» Nous avons vû la réponſe de l'Auteur
» des Effais hiftoriques : nous avouerons ,
» fans peine , que nous n'euffions point
» inféré cette Lettre , fi ces éclairciffe-
» mens nous fuffent parvenus plutôt ; &
» que nous ferions fâchés qu'elle donnât
» de mauvaiſes impreffions contre fes
» ſentimens & ſon reſpect pour la Reli-
» gion.
OBSERVATIONS
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70

cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
LETTRE de M. d'AL EMBERT ,
à l'Auteur du Mercure.
COMME je vais , Monfieur , affez rarement
aux Spectacles , je n'ai vu aucune
des repréſentations de l'Ecoffoife ; cela
n'intéreffe guéres le Public , mais cela
fuffit pour le détromper (s'il eſt neceſſaire)
fur ce qu'on a avancé dans une feuille péjodique
, que c'eft uniquement par pru
dence, & par l'incertitude du fuccès , que
je n'ai point affifté à la premiere repréfentation.
Il n'eft point vrai non plus ,
que j'aye appris d'acte en acte le fort de
la Piéce ; fi j'avois été fort empreffé de le
fçavoir , je me ferois placé plus prés du
lieu de la fçène , que n'est l'endroit où
l'on prétend que j'étois alors ; je n'ai appris
le fuccès qu'avec le Public , & après
la fin du Spectacle . Jefuis &c. D'ALEMBERT,
SEPTEMBRE. 1780. 767
MEMOIRES de MILEDI B .... , par
Madame R.....
Grs
Mémoires , qui m'ont paru très-
VES
3
joliment écrits , ne peuvent faire que
beaucoup d'honneur à leur Auteur. Le ftyle
en eft fleuri , délicat , clair & varié.
On peur dire même qu'il fait tout l'inté
rêt de cet ouvrage , un peu vuide d'événemens.
En voici l'extrait. Miledi B...
étoit fille d'un Gentilhomme François
de la Religion Proteftante. Cet homme
ayant parcouru , dans fa jeuneffe , l'Efpagne
, l'Allemagne & l'Italie , finit fes
voyages par l'Angleterre , où il devint
amoureux de la fille de Milord Duc...
qu'il enleva & emmena en France où la
mort de fon pere le rappelloit . La mere
de Miledi B .. mourut en la mettant au
monde ; & le parent d'un Miniftre ayant
époufé la foeur du pere de Miledi , qui
étoit Catholique & avoit été élevée au
Couvent , on fit le procès au père de Miledi,
qui étoit Proteftant, pour s'emparer de
fes biens , & il fut banni du Royaume . Il
fe retira avec ce qui lui reftoit de biens en
papier , dans un defert en Ecoffe , où il
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pere .
éleva fa fille , avec tous les foins d'un bon
Il fçavoit trois Langues, qu'il lui apprit
, ainfi que la Philofophie , la Muſique
& la danfe , où il la forma lui-même
avec un fuccès digne de fes attentions.
il étoit naturellement Mifantrope , & de
toutes les femmes , qu'il avoit vues dans
les différens pays qu'il avoit parcourus ,
la feule Angloife eut le don de le rendre
fenfible.
Un Milord , du parti du Roi Jacques ;
voyant la fermentation qui commençoit
à troubler l'Angleterre , & voulant mettre
en fureté les jours de fon fils , l'envoya
en Ecoffe avec un gouverneur , &
ce jeune homme fut élevé dans le voilînage
de la retraite où s'étoit réfugié le
pere de Miledi. Parvenuë à l'âge de feize
ans , Miledi , qui n'avoit jamais rien vû ,
s'éloigna un jour plus qu'à l'ordinaire , de
la maifon qu'elle habitoit ; & fa curiofité
l'ayant conduite dans une prairie affez
vafte , elle y rencontra le jeune Milord
qui étoit feul , fe promenant avec un
chien. Surprife de part & d'autre , la connoiffance
le fait , on prend goût à fe voir ,
on fe donne rendez- vous pour le lende-
& sinf on continue à fe voir pen-
Az preis . Alors le pere de Milord ,
obligé de fuir en France avec le Roi
SEPTEMBRE. 1760. 109
Jacques , rappelle fon fils auprès de lui ,
pour voyager enſemble. Adieux touchans,
regrets inexprimables de nos deux Amans.
Le pere de Miledi n'étoit point informé ,
& ne le doutoit nullement de l'amour de
fa fille. Il prenoit fa douleur , pour l'ennui
que lui caufoit la folitude . Il fe détermine
à quitter fa retraite , & à revenir
en France. L'espoir d'y revoir fon Âmant ,
ramène la férénité fur le vifage de Miledi.
Prêt à partir , le pere meurt ; & après lui
avoir rendu les derniers devoirs , Miledi ,
fuivant les ordres qu'elle en avoit reçus ,
part pour se rendre en France , chez Madame
de Volancourt , fa tante , qui l'avoir
fruftrée de fes biens . En chemin , elle
rencontre , dans une hôtellerie , un Milord
appellé de Workinfcheton , homme
très-aimable , mais un peu mifantrope ,
& qui fe prend pour elle d'une paffion
qui augmente à chaque moment. Elle lui
déguife l'amour qu'elle reffent
pour Milord
B. Ils arrivent en France & à Paris.
Miledi fe rend chez fa tante , où elle eft
reçue de la façon la plus humiliante ;
mais les libéralités de fon compagnon de.
voyage , qui lui fait tenir tous ces préfens
de la maniere la plus galante , la
mettent en état de fe faire aimer de fa
τα; τς , afte en l'éblouifant par fon fafte.
Fro MERCURE DE FRANCE:
Elle lui fait préfent d'une bague de dix
mille écus , qui la met très- bien dans fon.
efprit. On la loge beaucoup mieux , &
rang de Milord Duc de Workinfcheton ,
lui procure un accès libre chez la glole
rieufe Madame de Volancourt.
Madame de Volancourt , coquette remplie
de piété , s'occupe bientôt du foin
de convertir fa niéce au Catholicifme .
On la fait exhorter par un Docteur du
bel air , qui fe trouve fcandalifé qu'elle
puiffe réfifter à fon éloquence ; & par
la fuite , il employe les moyens de vengeance
les plus noirs . Il perfuade à la
tante d'obtenir un ordre du Miniftere ,
pour faire enfermer fa niéce dans un
Couvent , & de s'emparer du bien que
fon pere a recueilli dans fa retraite, étant
odieux des billets de banque apparque
tiennent à une Proteftante . Il réuffit auprès
de la tante , mais la tante ne réuffit
pas auprès du Miniſtre .
Miledi étant allée à la Comédie avec
le Duc de Workinfcheton & Madame de
Volancourt , y voit Milord B. avec la
Princeffe de ... La jaloufie la fuffoque ,
elle verfe un torrent de larmes ; on croit
que c'est l'illufion de la pièce qu'on joue ,
qui lui caufe cette révolution ; mais le
Duc a Pefprit plus pénétrant. Milord B..
SEPTEMBRE. 1760. 11
eft venu le voir , il n'a pas fait femblant
de reconnoître fa Miledi , qui paroiffoit
empreffée à lui parler ; c'eft après qu'il
eft parti , qu'elle fe défefpére. Rien n'échappe
aux regards d'un Amant. Il fe
doute de quelque chofe , & il ne fe trompe
pas.
Miledi apprend que Milord B... étant
venu en France y fut recherché de toutes
les femmes ; la Ducheffe de ... prit foin
de fon éducation ; & la Princeffe de ...
l'avoit fixé. Mais le jeune Prince de ...
lui difputa par la fuite cette conquête ,
& leur rivalité eut une fuire funefte pour
Milord B... Miledi ayant toute la confiance
imaginable en la probité du Duc de
Workinfcheton , lui fic l'aveu de fa paffion
pour Milord B... Cet aveu jetta le Duc
dans la plus amère confternation . Som
malheur devient égal à fon amour.
Pendant cet événement , on fait les
nôces de la fille de Madame de Volancourt
, que M. de Villebrun , fon oncle ,
homme de la plus aimable gaîté , a ſauvée
du célibat , où la mere vouloit l'engager,
pour augmenter l'héritage d'un fils
qu'elle idolâtre , & qui n'a d'autre qualité
remarquable , que celle de réunir en
lui tous les vices des petits maîtres.
Miledi, étant au Palais avec fa tante , y
112 MERCURE DE FRANCE.
trouva Milord B... Ils fe joignent , ils fe
parlent & fe réconcilient : il promet de
fa venir voir le lendemain . Le Duc de
Workinfcheton eft affez généreux , pour
travailler lui - même à détacher Milord
B... des fers de la Princeffe de... pour le
ramener à Miledi. Milord eft reçu aufi
favorablement chez la tante , que le Duc
l'avoit été. La tante propofe d'aller paffer
le printems à une maifon de plaifance
qu'elle avoit près de Paris. Le Duc refufe
d'être de la partie , & Milord , dans cette
campagne , fe juftifie auprès de Miledi de
fa pafon pour la Princeffe de ... & lui
avoue que c'est un certain Marquis de
Leuquieres qui lui a donné les mauvais
principes qu'il a faivis jufqu'à préfent.
Il lui fait les plus belles promeffes de
n'être qu'à elle . Il lui fait même le facrifice
d'une Lettre de la Princeffe de ....
qu'il reçoit devant elle , & qu'il rend fans
daigner la lire, On revient de la campague
, où le Duc avoit été retrouver
Miledi, dont il ne pouvoit s'abfenter, malgré
les efforts pour vaincre fon amour.
Ceft alors que les intrigues du Directeur.
de Madame de Volancourt , brouillent la
tante & la niece . Nous avons dit , cideffus
, les mauvais confeils que cet homme
noir avcit ofé donner à Madame de
SEPTEMBRE . 1760. 113
Volancourt , contre Mitedi . Elle remet
fon fort entre les mains de M. de Villebrun
, qui la détermine à fe -retirer dans
un Couvent , où elle va fe mettre à l'abri
des pourfuites de fa tante. Le Duc de Wor-'
kinfcheton vient l'y voir , & M. de Villebrun
y méne Milord B ... Comme elle
avoit permiffion de fortir, M. de Villebrun
la méne chez une Madame de Sainte-
Héléne , femme dont le caractére eſtimable
gagne le coeur de Miledi. Elle y trouve
auffi une fociété choifie , qui lui plaît
infiniment. On travailloit toujours à obtenir
du Miniftre , une lettre de cachet contre
Miledi. Le Miniftre vient la voir au
Couvent ; elle fe juftifie des accufations
intentées contre elle , & le Miniftre Fen-
Bace
à fe convertir. Elle va dîner chez
, puis elle eft préfentée à la Reine
d'Angleterre , alors à Paris . Elle en eft
accueillie avec diftinction , & elle excite
la jaloufie de toutes les Dames de la
Cour. La Princeffe de... rengage Milord
B ... & le Duc de Workinfcheton
défefpérant de fe faire aimer de Miledi ,
malgré l'inconftance de Milord B ... , fe
tue d'un coup de piftolet. Son Valet de
chambre , apporte à Miledi , une boëte ,
& une lettre , par laquelle il lui fait fes
adieux de la maniére la plus touchantė.
Miledi , en apprenant la mort du Duc ,
114 MERCURE DE FRANCE .
tombe évanouie , & elle refte longtemps
enfévelie dans la plus profonde douleur.
Revenue à elle , elle ouvre la boëte
& y trouve un diamant fuperbe , avec le
portrait du Duc enrichie de pierreries ,
& pour cent mille écus de lettres de
change avec ces lignes :
"9
Daignez accepter les foibles expreffions
d'un amour, que la mort feule peut
» éteindre. Du moins que , quand je ne
» ferai plus , quelque chofe me retrace
dans un coeur , dont l'oubli me paroît
encore plus terrible que le moment
qui va me dérober à vous pour jamais.
Miledi étoit inconfolable , lorfqu'on lui
annonça, pour loger avec elle, une Provinciale
appellée Madame la Marquife de
Revennes. La defcription du caractère admirable
de cette Dame, eft un peu longue.
Miledi fe lie avec elle de l'amitié la plus
étroite , & cette Dame la confole des
perfidies du Milord ; mais M. de Villebrun
vient lui annoncer que Milord eft revenu
de fes égaremens, & qu'il veut s'unir à elle
par des noeuds indiffolubles ; mais Milord
eft tué près de Vincennes par le Prince de...
jaloux de la Princeffe de... & il prie fon
pete de lui accorder la fatisfaction de voit
Miledi avant que de mourir. Le pere va la
chercher lui-même. Il l'inftruit du malSEPTEMBRE.
1760. 115
heur de fon fils , elle va le trouver , le
pere les fait unir enfemble , & Milord
perd la vie . Après quinze jours de la plusviolente
douleur , le vieux Milord remet ,
à fa bru , les formalités qui lui affuroient
le titre de Miledi. Elle fe retire pendant
quelque temps avec lui ; mais ce vieillard
infortuné , ayant été rappellé dans fa Patrie
, par le parti du Roi Jacques , périt
fur un échafaud , & Miledi paffe fa vie à
regretter fon époux & fon beau - pere.
On voit , par la conduite de ces Mé
moires , qui ne font ornés d'aucuns faits
importans , que le ftyle feul doit en faire
tout le mérite. Et en effet , il remplit
avec fupériorité le vuide d'intérêt. Ces
Mémoires , divifés en quatre parties , qui
contiennent deux volumes , fe vendent à
Paris , chez Cuiffart , au milieu du quai
de Gefvres , à l'Ange-Gardien.
REPONSE à la Lettre de M. de GRACE,
inférée dans le Mercure de Mai dernier.
J
un peu
' At lû avec plaifir , Monfieur, quoique
tard ; comme il arrive à tous ceux
qui font à la campagne , où les Journaux
n'arrivent pas régulierement , la lettre
116 MERCURE DE FRANCE.
fcavante & polie, que vous m'avez adref
fée dans le dernier Mercure de Mai
Agréez que je réponde à vos civilités
plutôt qu'à votre differtation . Je penfe
que chez les anciens Egyptiens , le culte
des animaux & des objets terreftres étoit
une religion matérielle & groffiere , refte
de l'ancienne barbarie , qui s'eft conſervé
comme ufage antique & facré , dans les
fiécles poftérieurs où la Nation s'eft policée
. Je dis que l'Egyptianifme, dans fon
origine , étoit à- peu près la même choſe
que le Fétichisme actuel des autre : Africains,
dont les moeurs n'ont point encore
changé , & j'ai tâché de faire voir par
des faits très - clairs , très - connus , plus
puiffans que les raifonnemens , que les
explications allégoriques qu'on s'eft avifé
d'en donner , dans un temps où les efprits
plus éclairés ont fenti le befoin de
pallier cette doctrine puérile , étoient
fans force , inadmiffibles & ſe détruifoient
mutuellement . Votre fentiment eft
au contraire que ce culte eft purement
intellectuel & métaphyfique. Que réfulte-
t-il de là , finon que nous avons chacun
notre opinion fur une question de
très- petite importance ? Chacun de nous
deux , voulant avoir la fienne , reconnoît
par là dans l'autre le même droit.

SEPTEM BR E. 1760 . 117
Nous les avons toutes deux propofées au
Public i choifira celle qu'il jugera la
meilleure , & c'est tout ce qu'il demande
de nous . Une plus longue difcuffion ne
feroit que nous fatiguer , & ne l'intérefferoit
nullement .Les gens de Lettres font
fujets à fe faire une affaire de ce qui n'en
eft point du tout une pour le Public ; &
je doute que la queftion dont il s'agit ici
lui tienne beaucoup au coeur. Il nous feroit
facile à tous deux d'écrire de gros
livres fur cette matiere abondante . Vous
voyez que je n'ai pas prétendu donner
l'hiftoire complette de l'Egyptianiſme ni
du Fétichifme : mais feulement établir un
feul point de fait , qui me paroît être le
mot de l'Enigme ; & foutenir le parallèle
entre les deux cultes par un tableau rapide
, où je conviens que les objets font
trop entaffés dans leur grande varieté :
mais je courcis à mon but , & je n'ai fongé
qu'à les préfenter en paffant , comme des
chofes allez connues. De votre côté, vous
avez fait un difcours très bien écrit , où les
chofes que vous fuppofez prouvées d'ailleurs,
font arrangées comme a la main, &
donnent pour séfultat une doctrine fort
abftraite.Tenons -nous - en là, fi vous m'en
crovez ; & plutôt que de nous épuifer en
redites , employons notre temps à quel
18 MERCURE DE FRANCE.
que nouvel ouvrage. C'eft ainfi que j'en
uferai , quelque parti que vous preniez ,
& quelque flatteufe que fût pour moi ,
T'efpérance de pouvoir ramener à mon
avis une perfonne remplie d'érudition ,
telle que vous êtes , & qui poffède le talent
beaucoup plus déſirable , & ſi peu
pratiqué de nos jours , de critiquer avec
politeffe. On peut être heureux en amu→
fant fon loifir à de petits ouvrages de
Littérature mais on fe rend à coup für
malheureux en prenant trop d'intérêt, ou
en mettant trop de prix aux bagatelles
qu'on s'avife d'écrire. Nous en voyons de
Triftes exemples ! Auffi me fuis-je promis
de n'entrer jamais dans aucune difpute
littéraire. Le Lecteur , comme je vous le
difois , entre deux fentimens préſentés ;
adopte le mieux prouvé , fans s'embarraffer
par qui il eft propofé , fans fe foucię
Tavis qu'il préfére vient de vous
Du'a moi.
Au fond notre differend n'auroit qu'un
point. Il ne confifte , ainfi que vous l'avez
très-bien remarqué , qu'en ce que
votre marche eft inverfe de la mienne.
J'ai dit que les Egyptiens
, comme
prèf
que tous les Peuples
de la Tèrre , avoient
été fauvages
avant que d'être policés
; & que les hommes
étoient
enfans
avant que
SEPTEMBRE. 1760. 11
de parvenir à l'âge de raifon . Vous dites
au contraire que les hommes paffent de
l'âge mûr à l'enfance , ce qui arrive auffi
quelquefois , mais moins fouvent ; &
que les Egyptiens ont paffé d'un état de
Police , de Philofophie & d'intelligence
parfaite , à un état d'ignorance & de
croyance puérile : gradation finguliere ,
dont je cherche en vain l'époque dans
les faits de leur hiftoire. Je vois feulement
que vous l'attribuez à la perte des
hieroglyphes , qu'on fçait par l'exemple
des Méxicains & des Algonkins avoir été
une écriture de Sauvages ; & que vous
convenez que les Prêtres n'étoient plus
en état d'expliquer leurs fyftêmes abftraits
& mystérieux dès le temps de Pythagore,
d'Hérodote & de Diodore. Vous voulez
dire , fans doute , qu'ils n'étoient plus
en état de les expliquer d'une maniere
fatisfaifante , en quoi nous fomme ' accord.
C'est là néanmoins le temps
bre de la Police , des Arts & des Sciences
de l'Egypte par où il femble que vous
conveniez avec moi , que ces connoiſſances
n'étoient pas incompatibles , dans la
Nation , avec une croyance puérile , &
une mauvaiſe logique fur ce point. Vous
niez que les Egyptiens ayent été Sauvages
: vous rejettez le rapport de Diodore
é120
MERCURE DE FRANCE.
B
& de quelques autres qui s'expliquent G
pofitivement là - deffus , d'après les Egyptiens
eux-mêmes vous dites qu'il ne
faut faire aucun fond fur Diodore , qui
dit le pour & le contre. Pour moi , j'avoue
que je fais un tout autre cas de
Diodore, homme fçavant , bien informé
des vieilles Traditions , qui a voyagé
pour s'inftruire , & qui écrit avec la plus
grande candeur , que des rêveries de
Jamblique & autres Allégoriftes de fon
temps , qu'on pourroit appeller le bas empire
du Platonifme. Mais Diodore dit le
pour & le contre . C'eft ce qu'on pour
roit , avec beaucoup plus de fondement ,
objecter à Plutarque,fur le rapport de qui
vous appuyez furtout votre opinion . Je
me garderai bien de faire un pareil reproche
, à l'un des plus excellens efprits
qu'il y ait jamais eu. Si Plutarque , Hérodote
, & Diodore difent le pour & le
contre , ne nous en prenons point à eux;
mais à la nature finguliere du fujet qu'ils
traitoient. Ils avoient à parler de l'Egyptianifme
: ils ont fidélement rapporté d'une
part les faits , les rites de ce culte ;
de l'autre les difcours que leur tenoient
là - deffus les Prêtres Egyptiens de leur
temps. Par malheur , ce qu'ils voyoient
étoit fort oppofé à ce qu'ils entendoient.
SEPTEMBRE. 1760.
121
doient. De là , naît cette contrariété
qu'on croit trouver dans leurs écrits , &
qui n'eft que dans la chofe , par le faux
affemblage d'un it & d'une doctrine , qui
ne vont point du tout enfemble : De là
vient que ces allégories paroiffoient dèslors
à tant de gens , fi forcées , fi inconféquentes
, fi peu relatives à leur objet .
Il paroît difficile de nier férieufement ,
que la plus grande partie du genre humain
foit tombée dans un état de barbarie ,
par la révolution terrible qui le réduiſit à
trois Chefs de famille . Une feule réflexion
cela foit démontre qu'il eft impoffible que
autrement. Car enfin , qu'est - ce qu'être
fauvages , fi ce n'eft manquer d'arts & de
connoiffances ? Et quand même trois perfonnes
auroient eu dans leur efprit , tout
ce qui s'étoit fçu & pratiqué depuis la
création du monde , au bout de fort peu
de temps , tout auroit été perdu tout
auroit été oublié , faute d'exercice ; puifqu'il
n'y a fi petit art , fi petite profeſſion ,
qui ne fuppofe le concours préalable
d'une multitude d'hommes & d'inftrumens
. Mais tout manquoit alors , même
les matieres premieres . Il eft donc évident
que la deftruction des hommes & de la
furface de la terre , a mis l'efprit humain
au premier pas , & formé pour lui une
F
22 MERCURE
DE FRANCE
1
*
nouvelle époque. Cette obfervation
n'eft pas moins applicable aux Sciences ,
qui , en comparaifon des Arts néceffaires ,
font une espèce de luxe pour l'efprit. On
fçait qu'un Peuple ne s'y adonne , que
lorfqu'il eft nombreux , riche & tranquille
fur les befoins du corps . Les genres de
connoiffance , qui demandent de l'étude
& de la méditation , font le fruit de l'aifance
& du repos . Surtout la Philofophie
& la Métaphyfique abftraite , fur laquelle
vous voulez que les Egyptiens ayent été
fi précoces , font communément
les dernieres
Sciences , aufquelles une Nation
s'applique.
Cependant, comme après les faits , rien
n'eft & fort , fur une pareille thèse , que
que les autorités originales & authentiques
, j'ai été frappé , en commençant ,
de lire le beau morceau de Théologie
Egyptienne , que vous avez inféré dans
votre difcours, Je vais , dites- vous , rap-
* Un Auteur généralement approuvé & eftimé
, M. Goguet ) pole partout ceci pour maxime
dans fon Traité de l'Origine des Connoiffan
ces humaines. Il s'exprime là- deſſus d'une mapiere
très forte t . 1. p. 264. » Dans les premiers
temps, la plupart des Peuples,dénués des Arts
» & des connoiffances
les plus néceſſaires , me-
» noient une vie errante & peu différente de
>celle des bêtes,
SEPTEMBRE. 1760. 123
porter ce que je trouve dans un fragment
de Cofmogonie Egyptienne . Sur cette annonce
, & fur les marques ordinaires que
l'on joint aux paffages , que l'on tranfcrit
d'un Auteur original , i'ai cru d'abord
que ce long fragment fi clair , fi décifif
pour votre opinion , étoit un morceau
précieux jufqu'à préfent enféveli dans la
nuit des temps , & nouvellement recouvert
; tel à peu près fur la Cofmogonie
Egyptienne , qu'eft le fragment de Sanchoniation
fur la Cofmogonie Phénicienne
Ce morceau eft très intellectuel ',
très - métaphyfique, très abftrait , quoiqu'en
même temps clair , méthodique , parfaitement
bien arrangé & bien déduit . Il
m'a fait un véritable plaifir à lire . Mais
comme je me trompe, peut être, en conjecturant
que vous y avez fourni une partie
de la matiere & prèfque toute la forme
, je fouhaiterois , que vous euffiez bien
voulu citer , en marge , d'où vous l'avez
tiré . Seroit- ce d'un li re Anglois de Cuddworth
, ce fameux défenfeur des natures
Plaſtiques , juftement intitulé true intellectual
fyftem ; car jamais ouvrage n'a
mieux mérité le nom de fyftême . J'ai dans.
mon cabinet ce Livre affez rare ; mais
je ne fuis pas à portée de vérifier ce qui
en eft. En ce cas, vous fentez, Monfieur .
F₁j
124 MERCURE DE FRANCE.
que pour former une autorité en pareille
matiere , il faut un paffage authentique
& original ; & que le paffage d'un écrivain
moderne , pour fçavant qu'il foir
tel que vous ou Cuddworth , ou même
peu ancien , tel que Jamblique , ne forme
qu'une opinion , ou qu'une hypothèſe ingénieufe
. Vous ajoutez , après avoir rapporté
ce fragment : J'y apperçois beaucoup
de Philofophie : je ne puis m'empêcher
même d'y trouver du figuré & des al-
Légories faciles à expliquer. Tout le monde
conviendra de ceci. Il y en a beaucoup
en effet. Elles y font très- claires ,
très - faciles à trouver & à expliquer . Rien
n'eft plus fimple , que de retrouver dans
les chofes , ce qu'on y vient de mettre .
Mais , permettez- moi d'y oppofer Hécatée
, Manéthon , Charemon , & même le
mystérieux Porphyre , qui ne vous fera
pas fufpect. Je tranfcrirai ici un paffage
des Hiftoriens Anglois , qui fe trouve par
hazard fous ma main. C'eft dans leur
traité des Cofmogonies , p. 21. Après avoir
copié celle des Egyptiens , telle que la
donne Diodore , ils ajoutent ; » Cette
» Cofmogonie , comme on l'a remarqué (e),
» eft , pour le fonds , la même que la pré-
» cédente ; ( la Phénicienne ) mais plus
(a) Grot. Rel. Chriſt . L. 1. Se&t. 16.
ود
SEPTEMBRE. 1760. 125
«
"
» étendue ( ce qui eft ordinaire , en fait
d'explications ) & tâche follement à expliquer
méchaniquement la création du
»monde , fans y faire intervenir Dieu (a):
» ce qui prouve queThoyht eft la fource, où
» lesEgyptiens & les Phéniciens ont puiſe
leurs fentimens. Et Eufébe fait la même
»remarque fur le fyftême des uns & des
autres ; fçavoir, qu'il n'y eft pas feulement
» fait mention du nom de Dieu : mais
qu'une formation de l'Univers , fortuité
" & fpontanée , y eft miſe à fa place ( b ) .
»Pour confirmer ce jugement , il rap-
» porte dans un autre endroit , un paffa-
" ge de Porphyre , qui , dans fon épitre à
» Anébo , Prêtre Egyptien , écrit que
» Charemon & d'autres croyoient , qu'il
» n'y avoit rien d'antérieur à ce monde
» vifible ; que
les plantes & les étoiles du
Zodiaque , étoient les vrais Dieux des
» Egyptiens ; & que le Soleil devoit être
»regardé , comme étant l'artifan de cet
» Univers. D'où Eufebe conclut , que
" même la Théologie fécrette des Egyp
» tiens , n'avoit point d'autres Dieux que
» les étoiles & les plantes , & n'attribuoit
» la formation de l'Univers , ni à quelque
principe fpirituel , ni à une ou plufieurs
"
"
( a ) Cumberl. on Sanchon . p. 9.
(b ) Eufeb. Præpar.L.1.C.7 .
Fii
116 MERCURE DE FRANCE
"
» Divinités , ni enfin à quelque Puiſſance
»invifible : mais au Soleil , par fon ac-
» tion fur les élémens ( a ) . C'eſt principalement
à quoi revient , fur ce fujer ,
» l'abrégé que nous a donné de la Philo-
» fophie Egyptienne, Diogène Laerce (b) ,
» & qu'il a tiré de Manéthon & d'Hécarii;
fçavoir que la matière a été le pre-
» mier principe , dont enfuite les quatre
» élémens ont été tirés , & tous les ani-
»maux formés ; & que le Soleil & la
» Lune , étoient leurs Divinités , dont
*
20
:
l'une s'appelloit Ofiris , & l'autre Ifis .
» Un très -habile homme ( c ) a fait tous
»fes éfforts , pour juftifier les Egyptiens,
à l'égard de l'imputation , de n'avoir
» reconnu d'autres Dieux , qu'une matié-
» re ftupide & c. C'eft Cuddwort , dont
ils donnent en abrégé , le fyftême, fur le
Dieu Kneph & fur le Dieu Phta , ainfi
que les raifons qu'on peut avoir de juger
que les Egyptiens ont cru que le monde
avoit eu Dieu pour Auteur , parmi lefquelles
il y en a une alléguée par Simpli
cius L.VIII. pag. 268. que nous ne recevrons
, ni vous , ni moi . Venons donc à
l'autorité que vous avez citée , en difant
( a ) Ibid. L. III . C. 4.
( b ) In prom . p. 8.
(c) Cuddworth. Syft . intell . p. 317.
SEPTEMBRE. 1966. 127
>
que l'ancien Egyptien connoiffoit & ado
roit le vrai Dieu : fur quoi vous me renvoyez
au voyage d'Abraham en Egypte .
Genef. Chap. XII. Le temps ne peut être
mieux choifi , non plus que l'Auteur. Ou
tre la foi divine qui lui eft duë , nul autre
ne mérite auffi bien la foi humaine ,
n'eft mieux inftruit du fait , ni ne connoît
mieux le pays. J'y recours , & j'y trouve
feulement , que le Seigneur frappa le Roi
de grandes playes , pour avoir enlevé la
femme d'Abraham. Flagellavit autem Dominus
Pharaonem plagis maximis & do
mum ejus propter Sarai uxorem Abram.
. 17. Je n'ai garde d'infifter , ni de croire
que vous ayez voulu donner ceci pour
une démonftration. Tant de paffages du
même Auteur , qui difent que l'Egypte
adoroit de fauffes Divinités , font affez
préfens à votre mémoire . C'eft fur ces
autorités décifives , c'eft fur celle de Sanchoniaton
, qui regarde l'Egyptien & le
Chananéen comme un même peuple , qui
attribue la même doctrine à Iftris , & à
fon frere Chis , dit Phenix , que je perfifte
à croire que ces Nations avoient deux
efpéces de Divinités ; Sçavoir, des Dieux
naturels & immortels , tels que les aftres
& les élémens , & des Dieux mortels &
Fiy
128 MERCURE DE FRANCE.
terreftres , tels que des pierres , des,
poteaux de bois , des plantes , des animaux
divinifés , & des hommes inventeurs
des Arts , déïfiés , ou , fi vous vou
lez , honorés du culte héroïque après.
leur mort qu'en Egypte , le culte des
objets terreftres , étoit , dans fon origine ,
une Religion groffiére , à- peu-près femblable
au Fetichifme des Négres : que
cette croyance , dont les étrangers fe.
moquoient , a continué d'être le rit public
, & la croyance du peuple , partout
fuperftitieux & ignorant ; mais que dans
les fiécles éclairés , elle ne fut plus celle
des gens lettrés , qui en fentoient la pué
rilité , & le befoin qu'elle avoit de pren
» Pour l'intelligence de ce qui va ſuivre , die
en fa Préface Philon de Biblos , Traducteur
du Phénicien , il faut fçavoir que les plus anciens
des peuples barbares , furtout les Phéni-
» ciens & les Egyptiens , de qui les autres Na<
» tions ont reçu les uſages , mettoient au nombre
des grands Dieux , tous ceux qui avoient
» inventé les chofes néceffaires à la vie , & a qui
» le genre humain étoit redevable de grands bien-
>> faits Is leur ont rendu les honneurs divins ,
» comme aux Auteurs des biens principaux.....
Parmi eux , il n'y avoit de Dieux naturels , que
» le Soleil , la Lune , les Etoiles fixes , les Elémens
» & autres êtres de ce genre , tellement qu'ils
avoient des Dieux mortels , & d'autres immor
> tels.
SEPTEMBRE. 1760. 129
dre une face plus honnête. Ceux - ci y
fubftituerent , foit la doctrine des deux
principes,où les vieilles Hiftoires d'Ofiris
& de Typhon jouerent un grand rôle ;
foit un nombre infini d'allégories forcées ,
fans liaiſon entr'elles , ni avec leur objet ;'
car il ya autant d'opinions différentes que
de Commentateurs , comme il arrive
toujours , lorfqu'au lieu de s'attacher à la
vérité des faits , on fe livre à l'arbitraire
de l'imagination ; foit enfin un naturalifme
un peu plus fupportable . De tout cela
on a formé un corps de Doctrine moderne
, moitié Phyfique , moitié Métaphyfique,
affez ingénieux , quoique mal affemblé
; & dont Eufébe , dans fon troifiémé
livre (fije ne me trompe ; car je n'ai pas
ici l'ouvrage ) rapporte un curieux extrait,
qu'il a tiré de Porphyre. Expliquonsnous
cependant, fur ce mot Naturalisme
pour éviter l'inconvénient trop sommun
en matiere abftraite de fubftituer aux chofes
, des termes vagues qui ne fignifient
rien . Sanchoniaton détaille les trois plus
anciens Cultes,que les hommes ayent eu
felon lui , & dont les objets furent les
germes terreftres , le Soleil , les pierres &
les poteaux de bois. A fon rapport , les
germes terreftres furent les plus anciens.
» Les premiers de tous les hommes , dit
Fr
130 MERCURE DE FRANCE.
&
il , prirent pour des Etres facrés les
» germes de la terre ; & au lieu de Divi-
» nités , rendirent un culte d'adoration à
» ces germes , par le moyen defquels ils
» foutenoient leur vie , ainfi qu'avoient
fait leurs Ancêtres , & que feroit leur
» postérité. Ils leur firent des libations ,
» des éffufions. Là- deffus l'Auteur , ou
fon Traducteur , qui interpole quelquefois
le texte , ajoute , » une telle penſée
» fur le Culte divin , étoit bien conforme
» à la petiteffe & à la timidité de leur ef-
» prit » Cette réfléxion marque que l'Auteur
regarde ce Culte , comme infpiré
par l'ignorance , la crainte & le befoin ,
non comme une grande vue jettée ſur la
nature féconde ; qu'il défigne plutôt ici un
Fétichisme , ou Culte fimple & direct des
objets terreftres , qu'un Naturaliſme abftrait
, qui n'eft pas fans quelque Philofophie.
Auffi l'Evêque Cumberland , dans
fon Commentaire , a-t-il entendu ce texte
de la maniere la plus fimple , la plus conforme
au refte du récit , & à l'ufage connu.
du Rit facré des premiers temps . Il dit ,
» qu'ils déifierent les plantes , & leur don-
» nerent à manger & à boire. Au reste ,
ces mots , Natureféconde , ne font qu'u-
* Cumberl. on. Sanchon. ap. Hift. Angl. com
SEPTEMBRE. 1760. 131
ne façon de parler , une maniere abftraite
d'exprimer l'effet phyfique de la produc
tion des êtres terreftres particuliers , par
un terme vague & général , que probablement
les Sauvages n'avoient pas en
leur langue. Ainfi , l'ordre naturel des
penſées & des chofes , eft que les hommes
fimples , groffiers , & touchés de leurs
befoins , ont d'abord adoré fpécifiquement
, & directement , les fruits de la
Terre , au moyen defquels ils entretenoient
leur vie , forte de Culte qui a quelque
rapport au Fétichifme des Sauvages ;
& qu'on a dans la fuite appellé Natura-
Lifme , lorfque les efprits ont commencé
d'acquérir cette teinture de Philofophie
qui généralife les idées , & forme dans le
langage des termes abftraits , propres à
exprimer d'un feul mot tout un genre d'idées
ou d'êtres particuliers. Alors les
hommes , aumoyen des termes abftraits ,
dont ils faifoient un ufage habituel , ont
pû & dû confidérer leur premiere & ancienne
Religion,fous un afpect moins terreftre
, & plus métaphyfique en apparence
, comme un hommage général rendu
à la Nature féconde . Mais cette idée générale
eft venue des idées particulieres ,
infpirées par le fentiment du befoin , que
les hommes avoient de la réproduction des
F vi
1 :2 MERCURE DE FRANCE.
plates , & du Culte qu'ils leur adreffoient
à ce fujet.
Vous dé approuvez que j'aye dérivé le
motMythologie de l'EgyptienMuth, mors.
Quand je me ferois trompé , ceci ne fait
rien à notre theſe. Je n'ignore pas que
Mythologie , vient immédiatement de
Migos & de xiyos. Mais je vous avouerai
que dans l'habitude où je fuis de confidérer
l'étymologie , dans fes principes organiques
& radicaux , & de l'employer
comme inftrument univerfel , je fais fouvent
la faute de remonter rapidement
aux primitifs , en fupprimant les intermédiaires
, & de prendre tout d'un coup
les mots dans chacune de leurs racines
ou clefs primitives , qui comprend toute
une claffe de fons , de figures, ou d'idées.
Il m'arrivera , par exemple de dire , que
Journal vient de l'Oriental di , lumiere ,
Soleil ; au lieu qu'il eût fallu dire qu'il
vient d'abord de Diurnale , de dies & c.
Au refte , la dérivation des mots eft un
point fur lequel on eft rarement d'accord
, parce que peu de gens ont voulu
prendre la peine d'examiner les principes
phyfiques & métaphyfiques de cette
matiere très- abftraite & très - philoſophique.
Les étymologies que vous donnez ,
trouvent des contradicteurs. Vous dites
SEPTEMBRE. 1760. 233
qu'Offris fignifie le Seigneur fabricateur.
Ón fçait qu'ofiris eft un mot grécité ,
que les Egyptiens , felon l'apparence ,
prononçoient ou écrivoient y-fer , &
qu'il fignifie le Seigneur , le Sire ; titre
d'honneur générique , convenable à la
Divinité , au Soleil , au Roi , à l'Aftre
Seth ou Sirius ; à quoi vous ajoutez fabricateur
; & vous divifez ainfi le mot
Os-iri , quoiqu'il paroiffe qu'on doit le
divifer ainfi , O-firis , comme le montrent
les noms Egyptiens compofés de ce mot
Bonfiris ; Petofiris , Calafiris , Chenofiris ,
&c. ainfi que le nom Sirius , de la belle
étoile caniculaire , par laquelle ils calculoient
leur grande période de 1460 ans ;
& le titre Sar , fi commun aux Rois d'AL
fyrie , que Buxtorf dérive de la racine
Schur, Principatum tenuit.Vous dites qu'I -fi
fignifie le receptable commun. La langue
Cophie , dit ici beaucoup en une fyllabe ';
mais auffi elle dit une chofe bien vague.
Qu'entend elle par-là ? Eft- ce l'Univers ,
la Terre , le Chaos , la matiere premiere ,
la nature , la fubftance étendue & c . Selon
l'opinion ordinaire , Ifis n'eft qu'un Gracifme
du mot Oriental Iſcha , c'eſt- à- dire , la
femme , la femelle : ce qui rend cette
expreffion applicable à la Terre , à la Lu134
MERCURE DE FRANCE.
ne , à l'Etoile caniculaire , à la Reine , à
la Mere , à l'ancienne de la Nation , &
autres objets aimés ou honorés du genre
féminin ; raifon pour laquelle auffi Ifis ek
quelquefois fynonyme de Rhea ( Ďomina
) de Neith ( Virgo ) de Venus ( Puella)
& c.
Encore un mot , avant que de finir ,
fur le noeud principal de la difficulté.Les
Egyptiens , dites- vous , trouvent fort
mauvais qu'on faffe d'eux une peinture
peu avantageufe , ( fur cet Article , s'entend
; car je fuis tombé d'accord des éloges
, qu'ils ont mérités fur beaucoup d'autres
) & qu'on les mette en paralléle avec
les autres Afriquains . Parlez- vous , Monfieur
, des Egyptiens d'Aménophis ? Je ne
le crois pas. Ea cura quietos follicitat
Pour les Egyptiens modernes , cela pourroit
être comme vous le dites . On n'aime
pas à voir que ce qu'on a pris de loin
pour un vaiffeau, ne foit qu'un bâton flottant.
Rien , cependant , ne feroit plus
éloigné de mon intention , que de les fàcher.
Il y en a beaucoup parmi eux , que
j'eftime & que j'honore infiniment. Les
fçavantes explications , qu'ils ont données
* Ifis apud eos fidus eft quod Egyptiace, Sothis,
Grace Asgoxúc dicitur, quod in reliqua figna ter
gnare videtur. Plutarch. in Ifid.
SEPTEMBRE. 1460. 135
de l'Egyptianifme , en le confi térant fous
la belle face , refteront toujours également
ingénieufes & utiles,, dans tous les
cas où l'on doit faire ufage de la Poefie
& des Symboles. Après tout , je ne puis
me réfoudre a croire , qu'ils trouventfort
mauvais , qu'on foit d'une autre opinion
que la leur , fur une queftion fi indifférente
pour nous. Platon ne défapprouve
pas qu'on foit plus ami de la vérité , que
de fon fentiment . En deux mots , je conviens
qu'il feroit plus à fouhaiter que les
chofes fuffent comme vous le dites , & je
crois qu'il eft plus vrai qu'elles étoient
comme je le dis. Si je me trompe , c'eſt
une petite erreur de ma part , & tout eft
dit. Je fuis & c.
LETTRE fur la Tragédie de SPARTACUS,
à Madame D. M.
Vous
2
Ous me demandez, Madame , ce que je pense
de la Tragédie de Spartacus : à quelques défauts
près , non moins marqués que faciles à corriger
elle eft faite pour vous plaire à tous égards ; &
c'eft- là fon plus bel cloge. Vous avouerez du
moins , pardonnez - moi ce ton décifif qui me
convient li peu , qu'il n'eſt point en ce genre de
Piéces modernes qui foient plus en droit d'inté
refler les honnêtes gens. Tout y réveille l'ame la
136 MERCURE DE FRANCE.
plus vulgaire, & y fatisfait celle du fage ; parce
que tout y refpire la générosité , la juftice , l'hun
anité , le véritable héroifme.
C'eft un tableau où l'on apprend au commun
des femmes fur quels objets elles doivent diriger
leur pente à la tendreffe , & aux hommes jufqu'à
quel point & vis - à vis de quelles femmes , ils peavent
s'y livrer. L'Auteur y affigne à la piété fi
hale , à la naiflance , au mérite perfonnel , leurs
droits & leurs véritables rangs. Il y apprend pour
quelle caufe il eft permis d'entreprendre la guerre
, commentil la faut faire , & ce qui , felon moi,
eft le comble de la magnanimité ; comment
après avoir eu le malheur de s'oublier dans un
moment de vivacité ou de colere , l'on doit réparer
Les torts pour en métiter le pardon & l'oubli : &
tout cela , M. Saurin m'a paru le tracer le plus
fouvent avec des traits , des images & une conduite
que ne défavoûroit ni Voltaire , ni Cerneille.
Voilà l'idée que j'ai conçue de cette Tragédie.
A la premiere repréſentation qui nous en
fut donnée avant-hier , avec des applau tiffemens ,
non moins flateurs , j'ofe le dire, pour les Spectateurs
mêmes que pour l'Auteur & ceux des
Acteurs qui fe font le plus rapproché de fon
beau feu.
Hâtez donc , Madame , votre retour à la
Ville , & en rendant à notre Spectacle un de fes
principaux ornemens qu'il perd toujours par votre
ablence , venez y jouir d'un des plaifirs les plus
purs que puiffe goûter une perfonne de votre
trempe. Après le bonheur intime de pratiquer le
beau , le grand , l'honnête , eft -il une fatisfaction
plus délicieufe que celle de leur rendre hommage
dans un fujet même idéal ? car ( fans vous -
parler d'Emilie , caractére qui appartient en propre
à l'Auteur , & qu'il a créé , ce femble , exprès
SEPTEMBRE . 1760. 137.
pour épurer & annobli un fentiment, qui à force
de vous être dû , ne fe juftifie pas moins bien en
vous ) Spartacus n'eft point ici , Madame , tel
que nous le peint l'hiftoire , un vil gladiateur , un
elclave qui veut ufurper la place de les maîtres
pour n'y montrer que les mêmes vices : c'eſt un
héros modélé fur les plus grants perfonnages , fur
les Pyrrhus a , les Fabricius ( b ) , les Titus , & fingulierement
fur ce grand Roi ( c ) que révérera
toujours la France , & dont vous ne prononcez
jamais le nom qu'avec tranfport : c'eft le vengeur
de la juftice & de la tyrannie , c'eft l'ami , le bienfaiteur
du genre humain , un grand homme enfin
qui reclamera toujours & contre ces conquérans
qui ne s'arment que pour le malheur des vainqueurs
& des vaincus , & contre ces âmes altieres
& féroces , qui ne favent ni réparer une offenfe,
ni la remettre, & contre ces héros, quif; achant tour
dompter , hors leur propre coeur , finiffent lâchement
par fouiller leurs lauriers & les perdre dans
( a ) ,, Cet or , cette rançon que vous m'offrez , dit un'
jour Pyrrhus aux Ambafladeurs Romains qui venoient
traiter avec lui de la délivrance des prifonniers ,,, font in-
,, dignes de moi . Je ne les regrette pas les armes à la
,, main , je ne fuis que foldat , je ne fais point de la guerre
ɔ , un vil trafic. Ecoutez & connoiffez Pyrrhus ; fon coeur
,, eft trop grand pour ne pas refpecter la liberté & ceux
,, dont la fortune a refpecié la valeur . Je vous les rends
,, je vous les donne . Pyrrhus , en l'ordonnant ainsi , obeït
aux Dieux . Off. de Cicer , l . 1. c. 12.
(b ) Un Déferteur vint offrir au Sénat d'empoisonner
Pyrrhus . Mais cet augufte Corps , & Fabricius qui commandoit
alors l'Armée Romaine , livrérent ce traître à ce
Prince , ne voulant pas acheter par un crime la mort même
d'un ennemi puiffant & redoutable Off. de Cicer. ,
1. 1. c. 13 .
(c) Peu de gens ignorent le beau trait de Henri IV.
qui ne dédaigna point de réparer de la maniere la plus
fatisfafante , & en préfence de fon armée, unr eproche
affez dur qu'il avoit fait à un de ſes principaux Offciers,
138 MERCURE DE FRANCE.
les gouffres de l'avarice ou dans le fein de la mo
1 :ffe. L'on doit en fçavoir d'autant plus de gré à M.,
Saurin qui mérite une palme encore plus précieu-,
fe que celle de l'efprit & des talens , je veux dire,
l'eſtime & la confi lération univertelle , fi , comme
je le crois , il a puifé tous les traits fublimes,
& nerveux dont il a parfemé cet Ouvrage bien
moins dans fon imagination que dans fon coeur.
C'est bien ainfi du moins que devroit toujours parlerla
Poësie. Votre ton , Madame, le ton de la belle
nature , des grâces , du fentiment , des moeurs ;
voilà fon vrai langage , & non celui qu'on lui
fait tenir fi fouvent , dans ces écrits infernaux,
où l'on prodigue aux Gens de Lettres les plus,
refpectables par la beauté de leur génie & l'ufage
qu'ils en font , les qualifications les plus odieufes.
J'ai l'honneur d'être avec respect , Madame
votre &c.
Par un Abonné au Mercure.
N. B. L'ACADÉMIE Françoife , n'ayant
été fatisfaite d'aucune des Piéces qui lui
ent été adreffées , pour concourir au prix
de Poefie , a bien voulu accorder un délai
de trois mois aux Auteurs. Ceux qui
n'ont point concouru , feront admis au
concours ; & ceux qui ont déjà envoyé
des ouvrages , pourront , ou les corriger ,
ou en préfenter de nouveaux. Le prix
qui eft une médaille d'or , de la valeur
de fix cent livres ,fera donné à une Epître
en vers Alexandrins , ou en vers de dix
fyllabes , dont le fujet eft au choix des
Auteurs. L'Epitre fera de cent vers , au
SEPTEMBRE. 1760 . 132
moins. Les Piéces feront remiſes avant
le premier Décembre de cette année , &
fous les conditions ordinaires , au fieur
Brunet , Imprimeur de l'Académie .
LES DROITS DE L'EPISCOPAT , fur le
fecond Ordre , pour toutes les fonctions
du Miniſtère Eccléfiaftique
, Brochure in-
12. 1760. On en trouve des Exemplaires
chez Defprez , Libraire , rue S. Jacques .
OBSERVATION , fur l'Art des Accouchemens
, nouvelle découverte , par
laquelle
on peut prévenir tous les funeftes
accidens qui arrivent aux femmes qui
meurent en couche : le tout fondé fur les
principes de la Méchanique , conforme
à la ftructure des Parties , & confirmé
par l'expérience . Par M. Bichet , ancien
Chirurgien Major des Hôpitaux du Rof
en Allemagne & en Espagne , & depuis
Chirurgien de Meffeigneurs les Princes &
Enfans de France , & du Roi dans fa
plus tendre jeuneffe , fous les ordres de
Madame la Ducheffe de Ventadour. In-
11. Paris , chez la veuve Delormel &
fils , Imprimeurs- Libraires , rue du Foin
à Ste Geneviève. Avec Approbation &
Privilége.
DISSERTATION, fur l'uſage de la Ciguë,
140 MERCURE DE FRANCE.
dans laquelle on prouve , qu'on peut non,
feulement la prendre intérieurement avec
fureté , mais encore qu'elle est un remede
très utile dans plufieurs maladies , dont,
la guérifon a paru jufqu'à préfent impoffible.
Traduction du Latin de M. Antoine
Storck , Médecin de Vienne & de
l'Hôpital Ste Marie de la même Ville.
In- 12 . 1760. A Vienne ; & le trouve à
Paris, chez J. P. B. Valleyre fils , Libraire,
rue S. Jacques , près la Fontaine S. Severin
, au Bon Pasteur.
ORAISON FUNEBRE de très- haute , trèspuiffante
, très excellente , & très-pieufe
Princefle , S. A. S. Madame Charlotte-
Godefride- Elifabeth de ROHAN- Soubise ,
PRINCESSE DE CONDÉ ; pro oncée le 7 Mai
1760, dans l'Églife des Dames Religieufes
de l'Affomption , de la rue S. Honoré. Par
M l'Abbé DE CLOZEST, in -4°. Paris, 1760,
chez Prauit fils , quai de Conti , à la defcente
du Pont- Neuf.
QUATRIÈME DISCOURS , fur la Botanique
, de la génération des Plantes , par
M. Pierre - Jofeph Buc'hoz , Docteur en
Médecine , in-4°. 1760 ,à Pont - à - mouffon ,
de l'Imprimerie de F. Thouvenin , Imprimeur
de l'Univerfité.
SEPTEMBRE. 1760.
EXPLICATION de la Mofaïque de Paleftrine
, Par M. l'Abbé BARTHELEMI , Garde
des Médailles du Roi , de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles Lettres ,
& des Académies de Londres , de Madrid,
de Cortone & de Pefaro , in - 4° . Paris ,
1760. Chez H. L. Guérin , & L. F. De-
Latour , rue S. Jacques , à S. Thomas
-d'Aquin . Avec Approbation & Privilége
1
F
du Roi.
ORAISON FUNEBRE DE MAURICE, COMTE
DE SAXE , Maréchal Général des Camps
& Armées du Roi , Duc de Curlande , &
de Semigalle , Chevalier des Ordres de
Pologne & de Saxe &c . in- 8°. A Drefde,
1760 , & fe trouve à Paris , chez J. Chardon
, Imprimeur - Libraire , rue Galande ,
à la Croix d'Or ; & chez Humblot , Libraire
, rue S. Jacques , vis - à - vis l'Eglife
des Jéfaites. Nous comptons parler plus
: amplement de cet Ouvrage dans le Mercure
prochain.
PRÉLIMINAIRES du Systême de la fplendeur
des Empires . Brochure in- 12 . A
Amfterdam , 1760 , chez Merkus. Et le
trouve à Paris , au Palais , chez la veuve
Legras , Gallerie des Prifonniers , &
chez Leclere , quai des Auguftins.
142 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS qui a remporté le Prix d'Éloquence
à l'Académie des Jeux Floraux
de Toulouſe , le 3 Mai 1760 , par le P.
CERRUTTI, Jésuite , in-8 ° . A Lyon , chez
Aimé de la Roche , Imprimeur- Libraire ,
de la Ville & du Gouvernement
Halles de la Grenette , avec permiffion ;
& le trouve à Paris chez Durand , rue
du Foin , & chez Lambert , rue de la Comédie.
DISCOURS , fur le Philofophe Epicète,
dédié à quelques Philofophes de ce tems.
A Paris , chez les mêmes Libraires.
LA VRAIE PHILOSOPHIE , ou l'Art d'ê
tre heureux ; Épître, en vers libres, in 8°.
1760. A Genève . Et fe trouve à Paris ,
chez Duchefne , Libraire , au Temple du
Goût.
LE RITUEL des Efprits - forts , ou le
Voyage d'Outre- monde , en forme de
Dialogues. in- 12 , 1760 , chez Berthiet ,
Libraire , fous la Porte des Grands Auguftins:
Prix 1 liv. 4 f. I
LETTRES de M ***. in- 12 , Manheim ,
1760 , & fe trouvent à Paris , chez Bauche
, Quai des Auguftins , Durand , rue
du Foin , & Duchefne , rue Saint Jacques.
Cet Ouvrage eft , dit - on , du même AuSEPTEMBRE.
1760. - 14$
teur que celui des Effets de l'Airfur le
Corps Humain , confidérés dans le fon
ou Difcours fur la nature du Chant , annoncé
dans le Mercure de Février dernier.
Nous en rendrons compte dans le prochain
Mercure.
ÉDITION des Auteurs Latins , Hifto
riens , Petes , & Philofophes. A Paris ,
chez J. B. Barbou , Libraire & Imprimeur,
rue Saint Jacques , aux Cigogues ,
1760.
A VIS.
COUSTELIER entreprit en 1742 de
donner dans le goût d'Elzévir , une Collection
des Auteurs Latins , dont les pre-.
miers parurent fous fon nom. BARBOU ,
devenu feul poffeffeur de fon fond , quant
à cette partie , continue cette entrepriſe ;
& pour rendre les Frontifpices plus uniformes
, tous les volumes portent aujourd'hui
fon nom.
ON a confulté , comparé les Manufcrits
& toutes les Editions précédentes ,
pour rendre celles ci plus correctes . On y
trouve la vie des Auteurs , les jugemens
qu'en portent les Sçavants , l'année , & le
lieu des éditions précédentes , un choix!
144 MERCURE DE FRANCE.
de variantes , une table exacte , & quelques
notes excellentes par leur briéveté &
leur exactitude . Ce font de petits in- 12 ,
où brillent le choix du papier , & la netteté
des caractéres. Planches , eftampes
vignettes , culs- de- lampe , fleurons , fron
tifpices ornés , portraits des Auteurs d'après
les plus anciens monumens , figures
relatives aux fujets , tout y annonce la
main du célébre Cochin & des meilleurs
Artiſtes de Paris . Ainfi le Deffein , la Gravure
, & la Typographie , répondent également
au mérite des Ecrivains de Rome.
Voici la notice de ces Auteurs , fuivant l'or
dre des années , où ils ont été publiés dans
cette Capitale.
> CATULLE TIBULLE , PROPERCE , &
CORNELIUS GALLUS , Auteurs connus par
leurs amours , font réunis dans un même
volume qui préſente leurs portraits . Le
texte de Catulle conforme à l'édition, faite
à Veniſe en 1738 , a des avantages qui lui
font propres. Des vers placés dans un ordre
différent , & le changement de certains
mots , répandent un plus grand jour
fur les poëfies de cet Auteur . Comme il a
des expreffions peu communes , ou qui
font d'un ufage rare , on en donne l'intelligence
au Lecteur, dans une table où elles
font rangées felon l'ordre alphabétique.
Од
SEPTEMBRE. 1760 .
145
On a confervé fous fon nom le Pervigilium
Veneris , & quelques autres Piéces
que beaucoup d'Auteurs lui attribuent .
Tibulle & Properce ne font pas moins
exacts. On a profité des folides corrections
de Jofeph Scaliger & des meilleurs critiques
, corrections préférables à celles qui
ont été hafardées dans les éditions de
Cambridge 1702 , & de Londres 1715.
Les pocfies attribuées à Cornelius Gallus ,
confervent ici leur place . ( vol. en
J743 . )
On trouve les mêmes agrémens & la
même correction dans LUCRECE. Les ornemens
& les Gravures font travaillés avec
un goût fupérieur ; ce qui rend la préfente
édition préférable à toutes les autres du
même Auteur. ( ì vol. en 1744. ) .
Dans l'édition de SALUSTE , on a revû
tous les manufcrits ; on a inféré deux Lettres
écrites à Céfar , & attribuées à notre
Hiftorien ; on a recueilli les fragmens
des Hiftoires de cet Auteur , qui étoient
difperfés dans différens Ouvrages . ( 1. vol.
en 1744.)
VIRGILE eft purgé de plufieurs fautes
fur un manufcrit de treize cens ans de la
Bibliotheque de Laurent de Médicis . Il
forme trois vol . ornés d'un grand nombre
de vignettes , & de dix - huit grandes Plan-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ches relatives aux plus beaux traits que
renferment les livres à la tête defquels
elles font placées. ( 3. vol. en 1745. )
La même attention fe fait remarquer
dans CORNELIUS NEPOS . On y voit des
têtes des Généraux Grecs , gravées d'après
les monumens de l'Antiquité. Les Fragmens
fe trouvent encore ici réunis avec
une chronologie par les Olympiades . ( 1 .
vol. en 1745. )
HORACE n'eft pas moins élégant ; tout ,
dans fon édition , répond au mérite de
cet aimable Poëte de la Cour d'Augufte.
( 1. vol. en 1745. )
EUTROPE , eſt décoré & imprimé avec
le même foin. ( 1. vol. en 1746. )
VELLEIUS PATERCULUS , eft accompagné
d'une nomenclature géographique .(i . vol.
en 1746. )
JUVENAL paroît à la tête de fes poëfies ,
environné de deux jeunes Satyres. On le
reconnoît à fon air ; & les moeurs plus
douces de Perfe qui l'accompagne , ne
font point défroncer le fourcil à ce Poëte
cauftique & myfantrope. ( 1 . vol.en 1746. )
PHEDRE , ce Fabulifte agréable par la
candeur des pensées , la naïveté de la
narration , & la pureté du ſtyle , tient un
rang diftingué dans cette collection. Le
frontispice , repréſente Mercure , qui reSEPTEMBRE
. 1760 . 147
çoit les Fables des mains de l'Auteur ,
pour les répandre chez tous les Peuples-
Dans les vignettes & les culs de- lampe ,
l'Artiste a traité quelques- unes des Fables
, rélativement aux livres , auxquels
elles fervent d'ornement. Après les Fables
de Phédre , on en trouve quelques autres ,
tirées d'un ancien manufcrit . On ý a
ajouté auffi , celles que nous ont laiffées
les anciens Auteurs , foit en profe , foit
en vers. On aura , par ce moyen , le plaifir
de la comparaifon . On lit à la fuite ,
les fables de Flavius Avianus , en vers élégiaques.
Comme Publius Sirus eft un Aureur
propre à former les moeurs , & qu'il
entre dans le même plan que Phédre , il
eft naturellement affocié à ce dernier. Ses
Sentences font admirables par le fens
qu'elles renferment en peu de mots , &
par l'utilité dont elles font dans la conduite
de la vie. Ce volume eft terminé
par quelques notes courtes & choifies ;
notes néceffaires pour éclaircir le texte ,
& qu'on defireroit trouver dans les éditions
d'Elzevir. ( 1 vol . en 1748. )
L'ÉDITION DE MARTIAL , cn.deux volumes
, eft auffi élégante que fa poéfie. La
Gravure de ces deux volumes eft dans le
goût des Grecs , dont parle Pline , Graca
res eft nihil velare. ( 2 vol. en 175 4. )
Gij
148 MERCURE DE FRANCE:
CÉSAR figure avec honneur dans cette
collection. Il est comparable aux éditions
les plus parfaites d'Elzevir .( 2 vol.en 1755.)
QUINTE-CURCE préfente un Frontifpice
& des Vignettes qui font honneur au
burin françois . Le texte , eft celui de l'édirion
de HENRI SNAKENBURG . Il a été
revu fur les Manufcrits de la Bibliorhéque
du Roi, 1 vol . en 1757. )
BEZE , MURET , JEAN SECOND. On trou
ve en entier , dans ce volume , les Juve
nilia du premier. On y a joint un choix
des Poéfies badines des deux autres Auteurs
, & on l'a intitulé Juvenilia . On y
voit les portrairs de Beze & de Muret
gravés avec une fidélité & une préciſion
de burin qui eft peu commune. Ce choix
eft courouné par la Pancharis & le Pervigilium
Veneris de Bonnefons , dont les
efprits délicats connoiffent le mérite. ( 1 .
vol. en 1757. )
SARCOTIS. C'est- à- dire la nature humai
ne. Ce Poëme Latin du Pere Mafenius ,
e accompagné de la traduction fran
çoife. Cet ouvrage ingénieux , eft la production
d'une imagination belle & féconde
, qui ne laiffe rien à defirer du côté
de l'invention & des ornemens du ftyle ,
On a prétendu que Milton avoit pris dans
cet ouvrage , le fond de fon Poëme , le
SEPTEMBRE. 1760 . 149
PARADIS PERDU . On trouvera, dans notre
édition , les lettres inférées à ce fujet , &
dans le Journal étranger , & dans les Mémoires
de Trévoux. ( 1. vol. en 1757. )
IMITATIO CHRISTI . Certe édition eft
due aux foins de M. l'Abbé Valart . I a
revu le texte fur les Manufctits les plus
anciens , fur les premieres éditions : il a
corrigé plus de 600 fautes. Une Differtation
, que l'on y a ajoutée , nous apprend
que Gerfen , Abbé de Verceil , en eft
l'Auteur. Cette édition , qui peut être regardée
comme la premiere , eft exécutée
d'une maniere qui répond au mérite de
cer excellent Livre. ( 1. vol. en 1758. )
La traduction Françoife de cette Imitation
, eft dans le même format ; on y
trouve la fimplicité & l'onction , qui font
le caractére de l'original. ( vol . in - 12 .
3 liv. )
IMITATIO CHRISTI. C'eſt la même que
la précédente , mais en in - 24. Cette édition
faite pour être le Veni mecum des
Eccléfiaftiques & des perfonnes pieufes ,
eft d'un format commode , & ne laiffe
rien à défirer du côté de la beauté du caractère
& pour l'exactitude de l'exécution.
3 liv.
MATTH. CASIMIRI SARBIEVII CARMINA.
Cette édition , la plus complette
Giij
905 MERCURE DE FRANCE.
de toutes celles qui ont paru juſqu'à ce
jour , renferme beaucoup de Piéces qui
n'avoient pas encore été imprimées. Entre
les Poètes Lyriques modernes , celuici
tient un des premiers rangs. Les Savans
en connoiffent le prix . Nous refpectons
trop leurs connoiffances Littéraires ,
pour effayer d'en relever le mérite. ( vol.
en 1759. )
PLAUTE Occupe un rang fi diftingué
dans la Littérature , que les Gens de Lettres
fçauront gré à l'Imprimeur de le
trouver dans cette Collection . On en avoit
donné différentes éditions depuis la renaiffance
des Lettres;mais elles laiffoient
encore beaucoup de chofes à défirer pou la
perfection de ce Poète Comique. On croit
le préfenter ici dans l'exactitude la plus
parfaite. On a confulté & comparé les
éditions précédentes , & cette comparaifon
a fourni des corrections importantes.
On trouve ici un Index pour l'intelligence
des mots obfcurs & peu ufités
dans la Langue Latine. L'oeil des Connoiffeurs
fera également fatisfait , & de
l'élégance des gravures , & de la beauté
des caractéres. ( 3 vol . en 1759. )
FRANCISCI -JOSEPHI DESBILLONS , è Sợ
cietate Jefu , Fabularum fopiarum Libri
quinque priores diligenter emendati. Editio
tertia , quam folam Auctor agnofcit ,
SEPTEMBRE. 1760. 151
& Libri quinque Alteri , nunc primum
editi. L'Auteur , par la maniere de narrer,
& d'exprimer en un Latin également pur
& concis ce que la fiction peut fournir de
plus fpirituel en ce genre , peut être comparé
à Phédre , & ne le céde qu'à lui.
Athènes y reconnoîtroit le bon efprit
d'Elope , & Rome le ftyle de Phédre.
C'est un choix précieux des plus belles fables
d'Efope , & des autres Auteurs célé- .
bres , anciens & modernes . ( 1 vol . en
1759. )
C. CORNELIUS TACITUS . Cet Auteur
méritoit fans doute de trouver fa place
dans cette Collection. Jamais Écrivain
ne fut plus propre pour former dans la
bonne politique & pour apprendre à
connoître les hommes ; il doit être l'ami
& des Savans & de ceux qui font deſtinés
au gouvernement des Peuples . On n'a
rien négligé pour la perfection & l'intelligence
du Texte. Toutes les anciennes.
éditions ont été revues & comparées avec
foin ; cette édition doit être regardée
comme la plus parfaite. L'Ouvrage eft
orné de frontifpices & de vignettes relatifs
à des traits frappans & bien choisis
entre ceux que l'Ouvrage préfente . Chaque
volume eft terminé
par
des
notes
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
propres à éclaircir les difficultés qu'on
peut trouver dans la lecture de cet Auteur
, dont le ftyle concis , fententieux ,
renferme plus de chofes que de mors. Les
Notes font fuivies d'un Index. ( 3 vol . en
1760. )
OVIDE , eft fous preffe. On aura pour
cet aimable Poète , les mêmes attentions
que pour les Auteurs précédens. Nous
nous emprefferons de donner une édition
de fes poéfies , qui réponde au mérite de
ce favori de l'Amour & des Mufes.
Ces Auteurs feront fuivis de Juftin , ' de
Tite- Live , de Cicéron & des autres Auteurs
célébres , exécutés dans le même
goût.
Le prix de cette Collection , qui forme.
aujourd'hui 28 vol. reliés en veau , dorés
fur tranche , avec filets d'or , eft de 160
1.5.f.
Il reste encore quelques Exemplaires en
papier de Hollande .
HISTOIRE D'ANGLETERRE , depuis la defcente
de Jules - Céfar , jufqu'au Traité
d'Aix- la - Chapelle , en 1748. Par M. T.
Smolett , M. D. Traduite de l'Anglois par
M. Targe, Correfpondant de l'Académie
SEPTEMBRE. 1760. 153
Royale de Marine. in - 8 °. 1760 , tomes
3 & 4. A Orléans , de l'Imprimerie de
Jean Rouzeau Montaut , Imprimeur du
Roi , de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans ,
& de la Ville. Avec Approbation & Privilége
du Roi. Et fe vend chez d'Expilli,
Libraire rue S. Jacques .
LES ORIGINAUX , ou les Fourbes punis,
Parodie des prétendus Philofophes , Comédie
en 3 Actes , & en vers . Par M. ***
Nanci , 1760 , & fe trouve à Paris ,
chez Cailleau , Libraire , quai des Auguftins
, à S. André . Prix , i liv . 4 f.
On trouve chez le même Libraire , les
Philofophes manqués , 3 ° . Édition , corrigée
, & augmentée.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES .
ACADÉMIE D'AUXERRE
DANS ANS notre Mercure du mois de Juin
dernier , en publiant l'Extrait du Mémoire
lu par M. le Pere , Secrétaire perpétuel
. de la Société des Sciences & Belles- Lettres
Gw
154 MERCURE DE FRANCE :
d'Auxerre , à l'Affemblée publique que
cetré Société tint le 29 Octobre 1759 ,
nous annonçâmes que nous donnerions
inceffamment l'Extrait du Mémoire qu'il
avoit lu l'année précédente à l'Aſſemblée
publique de la même Société , tenue le 7
Août 1758 nous rempliffons aujourd'hui
notre promeffe. Nos Lecteurs fe rappelleront
, fans doute , que nous les inftruifimes
alors de l'ufage établi dans cette Société ,
où le Secretaire , après le Difcours prononcé
par le Directeur , lit un Mémoire dans
lequel il analyfe toutes les Piéces , Differtations
, Mémoires , ou autres Ecrits que
la Société a examinés dans fes affemblées
particulieres , pendant le cours de l'année
précédente ; & nous prévinmes , pour lors ,
que l'étendue de cet Extrait , qui eft une
fuite néceffaire de la multiplicité des pièces
que le Secrétaire eft obligé d'y analyſer ,
nous contraignant de le réduire , far rapport
aux bornes où nous nous trouvons
refferrés nous-mêmes , nous eſpérions que
l'Auteur ne nous fçauroit point mauvais
gré de la néceffi é où nous fommes de nous
renfermer dans le peu de place que nous
pourrons lui donner.
M. Le Pere commence par s'applaudir
avec raifon de fe voir convaincu par luimême
des travaux de la Sociéte , par fes
SEPTEMBRE. 1760. 155
propres Regiftres , dont il eft devenu le
dépofitaire, par fon élection au Secrétariat .
Ils lui préfentent la même abondance de recherches
& de Mémoires. Il prévient enſuite
fes Auditeurs, qu'il n'entreprendra point de
leur en rendre un compte détaillé , parce
que , dit-il , les matieres académiques font
fonvent féches & peu agréables. Des problêmes
de Géométrie , des difcuffions anatomiques
, des defcriptions de Plantes , ne
préfentent rien d'amufant à l'efprit . Ce
n'eft que dans les ouvrages d'imagination
que l'on peut femer des fleurs ou en cueil
lir. Les idées abftraites fatiguent , & tout
ce qui fatigue l'Auditeur l'ennuye & le rebute
Il abrége donc le plus qu'il peut
P'Extrait & les Mémoires purement fcientifiques
, mais fans les affoiblir , s'il eſt
poffible , afin qu'on puiffe juger du mérite
de ces Ouvrages .
D'abord il auroit lieu de prouver ce qu'il
vient d'établir , que dans les Ouvrages
d'imagination l'on y peut cueillir des fleurs.
Mais la modeftie du nouveau Directeur
l'empêche de parler du Difcours de fon
inftallation : cependant il ne fçauroit l'empêcher
d'y remarquer fon attachement
pour le corps auquel il préfide , fon zèle
pour le progrès des Sciences , & fon éloquence.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
L'ouvrage de M. Sylvefire de S. Abel',
eft le premier dont l'extrait eft du nombre
de ceux qui préfentent quelqu'amuſement,
joint à l'inftruction . Cet Académicien, tou
jours laborieux , ne s'effraye ni de la lecture
fatiguante des Manufcrits Gothiques ,
ni de la difcuffion des vieilles chroniques
de l'Auxerrois. Il a déchiffré un grand
nombre de Cartes anciennes , d'où l'on
peut tirer des connoiffances utiles à l'Hif
toire . Il en a . expofé la fubftance dans
plufieurs affemblées ; & a épargné , par
fon travail , celui qu'il auroit fallu faire
pour profiter de ces fources , toujours peu
abondantes , & femblables à ces mines qui
ne s'exploitent qu'à grands frais , & ne dédommagent
pas toujours de la peine & de
la dépenfe. Un fuiet moins faftidieux qu'il
a manié , peut- être par forme d'amufement
, eft un trait des Annales de S. Bertin
, rapporté au mois de Mai de l'an 846 ,
& que les réflexions fuivantes vont faire
connoître. Qu'un ouragan furieux , dit
M. le Pere , déracine des arbres , abbatte
des maifons ; qu'une trombe d'eau inonde
un canton , lui faffe fubir un nouveau dé
luge , & entraîne jufqu'à des cuves ; il n'y
a rien- là dont on n'ait des exemples fami
liers : mais qu'une pièce de vigne , toute
entiere, foit tranfportée d'un côté à l'autre
SEPTEMBRE. 1760. 1ST
de la riviere d'Yonne , fans que les feps ni
les arbres qu'elle porte foient dérangés ,
ni que le terrain fe diffolve , c'eft ce qu'il
femble qu'on ne peut admettre que par un
excès de cette crédulité , fi commune au
temps de l'écrivain du neuviéme fiécle ;
Auteur des Annales de S. Bertin. Plufieurs
des affociés ne parurent point difpofés à fe
laiffer perfuader par la naïveté de ce récit ,
& un d'eux fit une courte differtation ,
pour prouver que cet Hiftorien , très élogné
du lieu de la fçène , avoit été la dupe
de fa crédulité. M. Sylveftre a paru d'un
avis contraire , & il a entrepris de juftifier
le récit de l'Auteur de ces Annales , dans
deux mémoires très- bien faits , remplis
de recherches curieufes , & de fçavantes
explications , & de rendre vraisemblable
le tranfport merveilleux de la vigne , &
de fes plans. Soit qu'il parle férieufement ,
ou plutôt pour s'égayer , on ne peut nier
que fon fyftême ne foit fort ingénieux, & ne
paroiffe donner de la réalité à ce qui n'eft
peut être que fabuleux . Quoi qu'il en foit,
voici comme il établit ce fait . Il conçoit
que le terrein de cette vigne étoit de
longue main , miné en deffous , & formoit
comme une croute ou calotte d'une caver
ne; que les eaux s'y font précipitées avec:
fureur , l'ont templi brufquement, ont four158
MERCURE DE FRANCE.
levé cette calotte , qui dans l'hypothèſe aura
cédé tout d'une pièce à leur action , fi
elle étoit d'un terrain compact & glaiſeux ,
embaraffé d'ailleurs , & lié par les racines
des arbres & des feps qu'il portoit ; que le
torrent, croiffant toujours , aura entraîné
la vigne du lieu élevé où elle étoit , ( & il
eft rare que des vignes ne foient pas dans
des lieux élevés ) que le torrent l'aura ,
dit- il , entraîné dans une direction qui a
pû croifer celle de la riviere débordée , &
l'aura emportée jufqu'à quelqu'endroit de
la plaine , où il l'aura dépofée , en ſe
retirant avec la rapidité ordinaire aux
eaux de pure inondation. A la faveur de
cette fuppofition , qne la brièveté des Annales
laifle la liberté de faire , M. Sylvef
tre leve l'objection d'impoffibilité du fait ,
& l'appuye même d'exemples affez fembla
bles , rapportés par des Hiftoriens dignes
de foi. Mais c'eft une fuppofition à laquel
le la nature du territoire Auxerrois ſemble
répugner ; & il restera toujours permis de
douter d'un fait merveilleux , qui n'a pour
garant qu'un Ecrivain de peu d'autorité ,
crédule , & trop éloigné des lieux où la cho
fe s'eft paffée , pour s'en dire le témoin.
Cette réflexion ne doit rien ôter cependant
au mérite des differtations de M. Sylveftre,
qui perdent beaucoup à n'être vues que
dans un extrait.
SEPT FMBRE. 1760. Isg
La Notice de Palteau , faite par le même
Académicien , y perdra moins. Palteau
eft un château & un hameau de la Paroiffe
d'Armeau , près Ville- neuve- le - Roi . Son
exiſtence eſt moderne , ce n'étoit autrefois
qu'une forêt , faiſant partie de la forêt
d'Othe. Cette terre dépendoit de la terre
& châtellenie Royale de Malay, près Sens ,
dont elle faifoit la huitième partie , fuivant
un partage du 7 Mars 1545. Alors
la Seigneurie de Malay appartenoit à de
fimples roturiers.Palteau fut le lot de quel
ques- uns d'eux ; & a paffé, en 1660, à la famille
du Seigneur actuel . Le château ,
quoique bâti fur une hauteur , paroît néanmoins
enféveli fous les collines qui l'environnent.
Il doit à fa fituation cachée ,
l'avantage fort rare d'avoir été à l'abri des
ravages de nos guerres de Religion . Cette
Seigneurie a haute Juftice & droit de Corvée
fur quarante-huit des habitans du hameau
, compofé de foixante feux . Le terroir
préfente pour curiofités naturelles ,
quelques ourfins , & quelques pétrifications
de végétaux .
Un Mémoire , far l'utilité dés Bibliotéques,
eft encore l'Ouvrage du même Affocié.
Il ne pouvoit choisir une matiere qui
convînt mieux à remplir - l'idée que la Société
avoit conçue de ſes talens , puifqu'il
160 MERCURE DE FRANCE.
eft l'un des deux d'entre fes Membres , à
qui elle a confié le foin de fa Bibliothèque.
Mais , comme tout le monde paroît à préfent
convaincu de l'utilité de ces précieux
dépôts , je me contenterai de dire que M.
Silveftre , après avoir établi cette utilité ,
palle en revue les plus célébres Bibliothéques
, foit anciennes ou modernes . Celles
de Pergame & d'Alexandrie , dans l'antiquité
. Depuis la renaiffance des Lettres ,
celle de Florence , qui doit fon origine à
Côme de Medicis , celle du Vatican à
Rome enrichie des dépouilles de la Bibliothéque
Palatine , qui , dans le dernier ſiécle
, manqua d'éprouver , de la part des
Allemands , le même fort qu'avoit fubi
celle d'Allexandrie dans le feptiéme fiécle
par les Sarazins. La fuperbe Bibliotéque du
Roi à Paris n'eft pas oubliée dans ce fom-
- maire hiftorique . Elle doit fon commence-
- ment, à Charles V. furnommé le Sage; fon
augmentation ,à Louis XII . appellé le Pere
du Peuple ; fon rétabliſſement , à François
1. le Pere des Lettres ; fon agrandiflement,
à Louis- le Grand; fon étendue & ſon éclat,
au régne de Louis le Bien - aimé. La forme
de fon adminiftration , eft un établiffement
de Louis - le - Grand, ou, fi: l'on veut,
- de M. Colbert , ce Mecéne de l'Augufte
François, & l'on fait qu'elle eft aujourd'hui
-
SEPTEMBRE. 1766. 161
la plus magnifique & la plus nombreufe de
l'Europe , c'est- à- dire , de l'Univers : car
il ne faut pas aller chercher de ces richelfes
fcientifiques en Afie , quoique plufieurs
ayent voulu y citer la Bibliothèque du
Grand -Seigneur : encore moins en Afrique ,
& au nouveau monde. Peut-être qu'à préfent,
l'amour des Sciences , qui a paffé dans
cette derniere partie , avec les Colonies
Européennes qui y ont formé det établiffemens
, a infpiré , dans ces contrées , du
goût pour la lecture , & néceffairement
pour l'amas & la confervation des livres :
mais , ce ne peut être encore que l'aurore
d'un beau jour ; c'eft- à- dire , que de fimples
cabinets , en comparaifon même de nos
Bibliothèques ordinaires . A l'imitation de
ces fameufes Bibliothèques , dont on vient
de parler , il s'en eft formé dans toutes les
grandes parties de l'Europe . Plufieurs , en
France , offrent aux Sçavans des reffources
qui fe multiplient tous les jours. La ville
d'Auxerre , n'a rien préfentement à envier
aux autres villes , de ce côté- là. Quelque
foible que foit encore l'ébauche de celle
dont la Société a rendu la communication
libre à fes concitoyens , on peut dire
qu'elle est déjà remarquable par une fuite
très -utile & prèfque complette des Mémoi
res des plus célébres Académies , actuélleT62
MERCURE DE FRANCE.
ment exiftantes , non - feulement en Fran
ce , mais encore en Europe . Puiffent
ces concitoyens , en tirer le fruit que la
Société s'eft propofée , y puifer , ou y nour
rir le goût de la Littérature & du fçavoir ,
fi généralement répandu , & lui procurer
la douce fatisfaction d'avoir été utile à fa
Patrie !
M. Houffet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier , &c . auffi laborieux
dans fon genre , que M. Sylveftre
dans le fien , a rempli un grand nombre
de féances par différens Mémoires fur la
matiere très-fouvent difcutée de l'Irritabilité
. Cette Irritabilité , eft la faculté
qu'ont certaines parties du corps animal
de fe contracter & de s'étendre , ou de
produire des mouvemens d'ofcillation , indépendamment
du concours de la volonté
de l'animal , & même après qu'il a perdu
la vie . Egorgez un boeuf , un mouton ;
étranglez un chien , un chat ; arrachezleur
le coeur , il palpitera pendant un tems
confidérable ; laiffez éteindre ce mouvement,
vous pourrez le reffufciter en irritant
le coeur avec la pointe d'un fcalpel ,
ou d'une épingle , avec les cauftiques &
certaines préparations chymiques. Vous
y reviendrez même à plufieurs fois ; jufqu'à
ce que le froid ait roidi le fujer
SEPTEMBRE. 1760) 163
de votre expérience , vous en tirerez de
nouveaux mouvemens de contraction &
d'expansion. Voilà proprement ce qui
conftitue l'Irritabilité , faculté ſpéciale &
propre à la fibre mufculaire , & qu'il ne
faut pas confondre avec la fenfibilité.
Celle- ci ne peut exifter que dans un fujet
vivant. Phyfiquement, elle eft bien, comme
l'Irritabilité , le mouvement , la commotion
d'une partie quelconque du corps
animal , en conféquence de laquelle l'animal
fent du plaifir ou de la douleur ,
éprouve une impreffion agréable ou choquante
: mais telle partie eft fenfible , qui
n'eſt pas irritable. Au contraire toute partie
irritable eft fenfible , mais toute partie
qui eft fenfible n'a point d'irritabilité . La
fenfibilité & l'Irritabilité ne doivent donc
point être confondues , quoiqu'elles marchent
fouvent d'un pas égal dans la même
partie du corps animal . Les dégrés
de celle - ci , font très variables , foit
dans les différentes parties d'un même
corps , foit dans les différens animaux .
Ces différences font expliquées dans un
fçavant détail dans les Mémoires de M.
Houffet ; & quoique préfentées en abrégé
dans celui de M. le Pere , il ne nous eſt
pas poffible d'y entrer ici . Il en eft de même
du grand nombre d'expériences fur lef-
-
*
164 MERCURE DE FRANCE
quelles M. Houffet appuye les affertion
qu'il avance dans fes différens Mémoires ,
& que nous ne préfentons ici qu'en ra
courci . Elles prouvent la fagacité , fa conftance
& fon ardeur dans la recherche des
fecrets de la nature . Il en a été récompen
fé par les applaudiffemens du célébre M.
de Haller , qui le premier paroît avoir
agité cette matiere , qui n'étoit pourtant
pas inconnue avant lui , mais fur laquelle
il a le premier donné des notions claires ,
& fixé les idées des Anatomiftes , il en a
été récompenfé par les éloges de l'Academie
de Montpellier , qui l'a mis au nom
bre de fes correfpondans , & plus encore ,
ce femble , par une heureufe découverte ,
que fes recherches lui ont donné occafion
de faire de l'exiftence de certains vers
plats , roulés far eux- mêmes , qu'on trou
ve dans certaines veines des animaux , &
qui leur donnent infailliblement la mort
au bout de quelque tems , & font la caufe
ordinaire des maladies épidémiques du bé
tail. J'ai regret , dit M. le Pere , d'être
obligé de me renfermer dans une fimple
indication de cette utile decouverte . L'Auteur
l'exige , parce qu'il travaille actuéllement
à l'éclaircir , à la circonftancier , à
en chercher l'origine , ainfi que les moyens
de remédier aux maux qui en font la fuite,
SEPTEMBRE. 1760. 165
Je ne dois pas , continue M. le Pere ,
omettre une autre découverte , faite par
M. Houffet dans le cours de fes expériences
fur l'Irritabilité , qui eft que le fiége
de la fenfibilité & des convulfions du cerveau
, eft dans les corps cannelés . Un de
fes Mémoires en contient les preuves, auxquelles
nous fommes obligés de renvoyer.
M. Lefferé , à qui on doit fçavoir d'au- .
tant plus de gré de fes travaux académi- .
ques, que les occupations ne lui laiffent
prefqu'aucun temps pour s'y livrer , a donné
deux Mémoires , non moins fçavans
que bien travaillés. Le fecond roule furt
les playes de tête , & l'operation du tré- ›
pan ; mais fa lecture faifant partie de la
féance , rendoit inutile l'Extrait que M.
le Pere en auroit pu faire ici . Le premiera
mérité à M. Lefferé un prix de l'Académie
Royale de Chirurgie , ce qui en fait
l'éloge. Ce prix eft une médaille d'or ,
poids d'un quadruple. Voici en fubftance
ce que contient le Mémoire qu'elle a cou
ronné. Il roule entierement fur les playes
compliquées de fracas d'os , faites par les
armes à feu , ou autrement , aux extré
mités du corps , & à leurs articulations .
L'Auteur s'y propose d'établir , qu'il eft :
bien des cas , où il faut éviter l'amputa- .
tion , quoiqu'elle femble indiquée par les .
du .
166 MERCURE DE FRANCE.
régles ordinaires de l'Art. En effet , l'amputation
eft une opération très- dangereufe.
Je puis affurer , dit M. Lefferé , qu'en
général j'ai vu guérir au moins les trois
quarts de ceux que j'ai entrepris de fauver
fans amputation , tandis qu'il eft péri les
trois quarts au moins de ceux à qui il a
été obligé de la faire. Il en conclut , avec
raifon , qu'on ne doit s'y déterminer que
dans le cas d'une néceffité abfoluë ; & il le
prouve par différens exemples qu'il rapporte
, d'après fa propre expérience . Nous
voudrions bien pouvoir le fuivre dans ce
détail ; mais l'intérêt de l'humanité nous
engage au moins àciter ces exemples , ce
que nous allons faire en abrégeant. Une
bleffure à la partie moyenne latérale externe
de la jambe gauche avec fracas des
deux os , arrivée par un coup de fufil à un
Payfan de Villeneuve S. Salve ; une autre
que reçut un jeune homme de feize ans ,
d'un coup d'arquebuſe qui lui perça la jambe
gauche avec fracture du tibia , & hémorragie
confidérable. Une troifiéme arrivée
à un Garde- Bois de S. Cyr , à qui
fon fufil écartela la main jufqu'au poignet ,
en fit tomber une partie fur la plaie , &
dont l'autre fut toute fracaffée. Une quatriéme
, que fe fit un jeune homme , en
voulant décharger fon fufil chargé de petit
SEPTEMBRE. 1760 167
plomb , & d'une balle , qui lui emportérent
entièrement le doigt du milieu , & .
une partie de l'annulaire , fracafférent le
condile interne du fémur de la cuiffe droite,
en forte que la bale paffa fous la rotule ,
& s'arrêta dans la partie fupérieure du tibia
, à côté de la tubérofité . Un coup de
petit plomb , qui avoit pénétré dans un
Sujet de 56 ans , dans l'articulation du genouil
, fous la rotule ; une jambe caffée ,
par la roue d'une voiture. Un abcès confidérable
à une jambe , qui avoit altéré le
tibia jufqu'à la rotule , & en procura le
détachement , & l'extraction entiere . Un
bras caffé avec tant de fracas , que l'humerus
avoit femé , d'efquilles , la manche du
bleflé. Enfin , un bras engagé pendant, un
quart d'heure , & miférablement fracallé
depuis le bout des doigts jufques vers le
coude , entre les alluchons de la roue , &
a lanterne d'un moulin à eau . Toutes ces
playes fi dangereufes , fi compliquées , &
qui fembloient exiger l'amputation , que
M. Lefferé a cependant guéries fans en venir
à cette dangereufe extrémité , prouvent
qu'elle eft moins indifpenfable , que ne le
penfe le vulgaire des Chirurgiens ; & qu'il
faut beaucoup de fagacité & de prudence ,
dans le traitement de ces fortes de playes.
En général , on doit chercher à conferver
168 MERCURE DE FRANCE.
U
les membres fracturés , lorfqu'on ne défefpére
pas de les fauver de l'amputation.
Tels font les confeils que nous devons aux
expériences chirurgicales de M. Lefferé.
Jettons maintenant les yeux fur des fujets
bien moins férieux.M . l'Abbé de Precy
nous a donné , les années précédentes , un
long & bel ouvrage, dans lequel il recherche
les raifons pour lesquellesHomère, qui eſtle
pere du Poëme Epique , l'a porté à ſa perfection
. Il donne des raifons des beautés
particulieres de l'Iliade. Il a continué, cette
année , de s'exercer fur l'Odyffée. C'eft à
regret que je fuis obligé de paffer pardef
fus cette partie non moins curieuſe que les
précédentes de l'extrait de M. le Pere , mais
je m'y trouve contraint par l'étendue de
ce morceau. Au refte , il ne pouvoit pas
en dire moins d'un Mémoire qui eſt déjà
confidérable par lui-même, mais en mêmetemps
agréable par la lumière qu'il jette
fur l'Odyffée, dont il dévoile les merveilles.
Ce Mémoire n'eft pas le feul qui foit forti
cette année de la plume de M. l'Abbé de
Precy : il nous avoit donné auparavant un
Dialogue,dont les Interlocuteurs font Aléxandre
& Diogene.
En revenant à des fujets plus férieux ;
le premier , eft un problême d'Arithmétique
propofé & réfolu par M, le Pere. Il
en
SEPTEMBRE . 1760 . 169
en fupprime lui - même jufqu'à l'expofé ,
qu'il ne pouvoit faire fans parler un langage
, qui n'eft bien intelligible que fur le
papier . Le fecond , eft un dépouillement
fait par le même du procès-verbal de vifite
des Elus de Bourgogne , en 1673. Ce
procès verbal avoit pour objet de connoître
le nombre & les facultés des habitans
d'Auxerre , afin de pouvoir régler en conféquence
leur part des impofitions de la
Province. Il établit un fait bien capable
d'exciter la curiofité . Il n'y avoit , à la fin
d'Août 1673 , que 2366 habitans ou feux
à Auxerre. De là naiflent plufieurs réflexions
, qui donnent occafion à M. le Pere
de rechercher les monumens de la même
Ville , d'où l'on peut déterminer le nombre
de fes habitans en différens fiècles ,
pour en déduire les différens accroiffemens
ou diminutions . Il trouve d'abord dans
les Mémoires de M. le Beuf, qu'en 1364
elle ne contenoit que 1034 feux. Il trouve
enfuite qu'en 1478 , il n'y avoit qu'en
viron 1000 feux. Il ne voit rien qui induife
à fuppofer la Ville plus peuplée dans
le feiziéme & dix - feptiéme fiècles . Le
feizième fiécle , eft le temps des guerres de
Religion. Le dix- feptiéme eft plus heureux:
c'eft le fiécle de Louis XIV . Mais , c'eft en
même- temps celui du proces- verbal qui
H
170 MERCURE DE FRANCE.
nous occupe , & qui réduit le nombre des
habitans à celui que l'on compte aujourd'hui.
Cependant tout eft imbu à Auxerre ,
qu'il y a moins d'un fiècle , cette ville contenoit
30 mille âmes ; mais , on n'en apporte
aucune preuve , & en voici de contraires
, qui la réduiſent au même point
où elle eft actuellement. Rien n'eft donc
plus incertain que cet état floriffant de
cette Ville ; & M. le Pere fe croit fondé
à le révoquer en doute . Pour appuyer fon
opinion , il rapporte d'après le Procèsverbal
de 1673 , le dénombrement des
habitans de Seignelai , S. Brie , Cravan ,
Vermanton; & il en réſulte, qu'aujourd'hui
toutes ces petites Villes font plus peuplées
qu'elles ne l'étoient alors . Pourquoi Auxerre
feul, au milieu de fes voifins, feroit-il
diminué ? Telle eft la fubftance du Mémoire
de M. le Pere , fur la population de
de notre Ville .
On répondit de vive voix à ce Mémoire
; mais comme cette difcuffion meneroit
cet Extrait trop loin , je me contenterai
de dire qu'il réfulta de cet examen que
l'inspection du terrein d'Auxerre femble
prouver , qu'il a été plus rempli qu'il ne
l'eft actuellement : ce qui conduit à donner
une explication du mot de feux , dont
la fignification varie , felon les différentes
SEPTEMBRE . 1760. 171

Provinces ; & l'on prétendoit que c'étoit
cette variation qui faifoit illuſion à M. le
Pere. Mais , on concluoit de fes repliques ,
que , quoiqu'il fût bien clair que le dénombrement
du mois d'Août 1673 , n'entendoit
par le mot feux , qu'un ménage , il
n'en étoit pas moins vrai , cependant , que
la queftion de la population d'Auxerre ,
demeureroit un problême difficile à réfoudre
. Au reste , il eft bon de dite que les
différens dénombremens qui fervirent à
M. le Pere , à établir fes raifons , avoient
été faits dans le deffein de répandre avec
équité fa cotte - part , felon les forces
d'une impofition établie par Louis XI ,
pour achever la conftruction du château
de Dijon .
De cette question , à laquelle M. le Pere
n'a donné , une certaine étendue que par
l'intérêt qu'il a cru que les Citoyens , fes
auditeurs , y prendroient , il paffe aux obfervations
météorologiques de M. Robinet.
Voilà la huitième année qu'il les fair ,
avec la même conftance & la même exactitude.
Il n'eft pas douteux qu'un pareil détail
ne foit d'une très-grande utilité , pour
le bien commun de la Société ; mais ,
comme fon langage n'eft pas à la portée de
tout Lecteur , je crois devoir auffi le fupprimer
, pour abréger. Il fuffit d'indiquer
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
aux perfonnes que ces matiéres intéreffent
par état , comme les Magiftrats , les Médecins
&c , où ils peuvent les trouver ,
pour y avoir recours dans l'occafion . D'ailleurs
, cet article fe trouveroit une repétition
de plufieurs autres Journaux , où ces
fortes d'obfervations font déduites, & dont
la différence ne peut être bien confidérable
, entre une Province qui nous avoifine
autant que la Bourgogne , & la difpofition
de notre climat .
,
Dès l'année 1756 , le P. le Bardonnenche,
l'un des plus fçavans correfpondans de la
Societé & des plus laborieux avoit
communiqué un Ouvrage , qu'il avoit fait
fur la Géographie de la Paleftine, confidérée
dans fes différens Etats, & relativementaux
différens peuples qui l'ont habitée : il en a
donné la fuite , en l'année 1757.M. le Pere a
regret que cet ouvrage fe refufe à fon Extrait.
Rien de fi fec par foi-même que
defcriptions Topographiques , des liftes de
noms de Villes & de Peuples , la plupart
ignorés .
des
A cet Ouvrage , fur la Paleftine , le P. le
Bardonnenche a fait fuccéder un Mémoire
fur les mesures nouvelles de la Ville de
Troyes. C'est une fuite des recherches en ce
genre,qu'il avoit communiquées à la Socié
té fur les mesures de Dijon, de Beaune &c.
1
SEPTEMBRE. 1760. 173
Tel eft le Tableau racourci des travaux
académiques de la Société, pendant l'année
1757. Puiffent- ils , continue M. le Père
en adreffant la parole à l'Aſſemblée , mériter
vos fuffrages , & fuffrages , par là devenir une
>
fource d'émulation ! C'eſt le but où tendent
tous nos efforts ; heureux , fi jamais nous
parvenons à yatteindre !
M. le Pere, terminant fon Mémoire par .
une tranſition très heureufe & fort naturelle
, témoignoit enfuite l'envie qu'il por
toit à ceux à qui il auroit été jaloux de
reffembler , en poffédant les talens qu'une
noble émulation avoit produits en eux ,
afin de les employer , à leur exemple , à
peindre à fes concitoyens , à l'occafion des
événemens publics , les fentimens & les
tranfports de la Compagnie , dont il a
P'honneur d'être le fidéle Interprête . C'eſt
alors qu'il fe croiroit en état d'emboucher
la trompette , pour chanter & célébrer dignement
les vertus de notre Augufte Monarque
; & parcourant rapidement les faftes
glorieux de fon régne , repréfenter avec
les plus riches couleurs , le vainqueur de
Fontenoy , le médiateur & le pacificateur
de l'Europe , à Aix - la - Chapelle , fon amour
conftant pour la paix , fa clémence & fa
modération qui le fait différer à punir
les attentats , qu'après avoir convaincu
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
de la juftice de fa caufe tous les Souverains
qui font bien intentionnés . Forcé
donc de reprendre les armes , Port-Mahon
fuccombe fous leurs poids , & nous rappelle
Tournay , Philifbourg , & tant d'autres
qui ont eu l'honneur , dans la guerre
précédente , de remettre leurs clefs entre
mains mêmes de ce grand Roi ; ſa tendreffe
pour fes peuples , qui ne peut être
égalée que par leur attachement inviolable
pour fa Perfonne facrée ; fon amour paternel
, qui lui concilie le coeur & les fentimens
de fon angufte famille ; les vives allarmes
de fes Sujets , à la nouvelle de fa
maladie , & des autres dangers qui ont
menacé des jours fi chers & fi précieux.
Mais , il tire le rideau fur des tableaux fi
douloureux , pour ne voir que la gloire de
fon régne éclater par tant de qualités les
plus brillantes d'un fi excellent Prince,
rchauflées encore par le témoignage qu'il
a reçu de l'amour & du refpect du plus
fidele de tous les Peuples.
SEPTEMBRE. 1760. 175
ETABLISSEMENT d'une Société
Royale des Sciences & des Arts , dans
la ville de METZ , fondée par Monſeigneur
le MARECHAL DE BELLEISLE.
ON paroît prévenu contre l'établiffement
des Académies , qui fe font beaucoup
multipliées dans les provinces du
Royaume , & on a peut-être raifon de
les croire propres à détourner plufieurs
Citoyens de leurs occupations éffentielles
; mais ce reproche ne peut jamais
regarder des établiffemens qui ont pour
objet l'utilité publique , dans les genres
les plus intéreflans , & qui peuvent effectivement
y contribuer.
Il est néceffaire qu'il y ait , dans un
Royaume comme la France , quelques
Académies pour les Sciences fpéculatives
& pour les Belles Lettres , dont le féjour
doit être fixé dans la Capitale , & dans
un petit nombre des plus grandes villes ;
où fe réuniffent beaucoup de Sçavans &
des fecours de toute efpéce ; mais il n'en
est pas de même des Académies qui tournert
toutes leurs vues vers la pratique ,,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
qui ne s'occupe que des befoins effentiels
de l'homme , dont l'objet principal
eft de diriger le travail des Citoyens
répandus dans la campagnes , & de le
perfectionner. Ces fortes d'Académies ,
font auffi utiles qu'elles font rares ; & leur
place naturelle , eft la province , parce
qu'elles y font plus à portée de fuivre &
de remplir leur destination . Il paroît éronnant
qu'un Royaume auffi éclairé que la
France , n'ait pas encore fenti que l'agriculture
doit faire la fource la plus abondante
& la plus affurée de la puiffance &
de fon bonheur ; qu'elle peut trouver dans
fon fein des richeffes plus intéreſſantes ,
plus durables , & moins cafuelles , plus
faciles à acquérir & à conferver , que
celles qu'on va chercher au - delà des
mers , aux dépens de la vie d'un grand
nombre de Citoyens.
Un Etat , dont le fol ingrat ne fournit
pas aux befoins des habitans , fait biende
tourner fes vues vers le commerce
maritime ; la néceffité donne de l'induftrie
, & l'exemple général ennoblit le
commerce aux yeux des Citoyens ; il doit
donc y réuffir , parce qu'il n'a pas d'autres
reffources .
Mais en eft il de même d'une puiffante
Monarchie , dont toutes les parties
SEPTEMBRE. 1760. 177
renferment des richeffes intariffables , &
où , par conféquent , le commerce ne
pouvant jamais acquérir un grand degré
de confidération, doit être abandonné à la
portion la plus commune des habitans ?
Cette Nation , fagement dirigée , doitelle
chercher ailleurs , à grands frais , ce
qu'elle peut trouver fans peine chez elle ?
& convient-il qu'elle fe rende , pour ainfi
dire , tributaire des autres , quand elle
peut les tenir dans fa dépendance ?
Il y a peu d'Etats dans le monde qui
jouiffent d'un fol & d'un climat auffi heureux
que la France. Mais , toutes les terres
font- elles cultivées , ou peuvent - elles
l'être Il y en a peut- être la moitié qui
n'eſt pas en valeur , & l'autre partie eft
peut- être fufceptible d'amélioration . Voilà
un objet digne des recherches & des
obfervations de ces . Compagnies , que le
Souverain établit pour l'avantage de fes
peuples.
La France peut produire de quoi fournir
, année commune , au moins le dourble
de la confommation de fes habitans.
Ses productions font de nature à être recherchées
par l'étranger; elle peut fe procurer
ce qu'elle tire du dehors ; & fûrement
, elle peut fe paffer de ce qui fe refuferoit
à la nature de fon fol & de fon
climat Hv
178 MERCURE
DE FRANCE
.
On peut donc avancer que , fi la France
a befoin du Commerce
; fi elle ne
trouve pas chez elle tout ce dont elle a
befoin ; c'cft que l'Agriculture
, cette mere
des Nations , fi chérie des Romains & des
Peuples les plus éclairés , n'eft pas en
vigueur parmi nous , & n'y eft pas affez
honorée ; c'eft que les Cultivateurs
, au
lieu d'être aidés & encouragés , font énetvés
par les différentes charges qu'on leur
impofe ; c'eft que nous donnons fans raifon
aux denrées & aux ouvrages étrangers
la préférence fur les productions
du
Royaume. Le commerce de mer, au loin, a
fans doute des avantages ; mais il a bien
des inconvéniens
: ik enléve à l'État quantité
de Citoyens , il lui ramène fouvent le
luxe , la licence & les vices de l'Étranger :
il porte fans retour dans des régions éloignées
l'argent du Royaume , fouvent pour
des marchandifes
, ou des productions
bien inférieures
à celles de nos Manufactures
ou de nos climats , & trop
fouvent pour des denrées que la Nature
n'a point préparées pour nous , dans
des climats fi differens du nôtre. En
temps de paix , ce Commerce
améne
le luxe & le relâchement
des moeurs ;
en temps de guerre il dépeuple l'État &
SEPTEMBRE. 1760 . 179
ruine beaucoup de Citoyens. Ainfi on
pourroit pofer en problême fi le Commerce
des Indes & des Ifles eft utile ou
nuifible à la France. Mais il eft certain
que , pour le faire avantageufement , il
faudroit avoir dans le Royaume abondance
des denrées qui doivent être tranfportées
, pour être vendues ou échangées
contre les productions étrangères ; &
foit qu'on veuille fe livrer au grand
Commerce de mer ou non , notre premier
objet doit être de procurer au fol
de la France toute la fertilité dont il eft
fufceptible , de tirer de nos différentes
Provinces ce que peut fournir leur furface
& leur intérieur , de veiller à la
confervation des hommes , des animaux
& des Plantes , d'encourager & multiplier
nos Manufactures , & de faire fleurir
tous les Arts utiles , enfin de diriger ,
encourager & récompenfer les Cultivateurs
. Par ce moyen , la France abonderoit
bientôt en richeſſes , qui attireroient
l'Etranger de toutes parts ; elle feroit le
grand Commerce du dehors , fans riſque
& avec avantage, fans fortir de chez elle.
Nous ne manquons pas de bons Ouvrages
, par lefquels on a taché de donner
de l'émulation aux Propriétaires & aux
Cultivateurs , en leur faifant fentir l'im-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
portance de l'Agriculture dans toutes fes
parties & des Manufactures du Royaume :
mais ou les particuliers n'ont pas le courage
& le moyen de faire des effais ; ou ils .
font affervis à une routine qu'ils ne peuvent
abandonner ;ou leur exemple ne fait
pas grande impreffion fur leurs Concitoyens.
Il n'en eft pas de même des efforrs
qui partiroient d'une fociété d'hommes
éclairés , qui joignant de fages réfléxions
à des expériences bien conftatées & fouvent
répétées , travailleroient à détruire
les préjugés de nos cultivateurs , de nos
Artiftes & de nos commerçans. Des déconvertes
utiles , publiées par une Académie,
corrigeroient infenfiblemeut les abus
dont on fe plaint ; ou portées aux pieds
des Souverains , elles occafionneroient des
loix qui produitoient plus promptement
l'effet defirable dont il s'agit.
Ainfi on verra avec plaifir l'établiſſement
d'ung Académie qui laiffant à celles
de la Capitale , le foin d'approfondir les
fciences spéculatives , & de perfectionner
L'étude des Belles Lettres , confacrera
toutes les veilles & fes recherches au fou
lagement & au bonheur des Citoyens
en enfeignant la maniere de défricher les
terres incultes, de mettre en valeur celles
qui n'y font
pas , d'améliorer celles qui
SEPTEMBRE. 1766.
181
font d'un petit rapport , & de tirer des
bonnes , ce qu'on peut en attendre ; en ,.
s'attachant à perfectionner les Arts utiles ,
à trouver & employer les richeffes abondantes
que
la terre verfe dans fon fein ;
enfin , en s'occupant éffentiellement de
tous les objets économiques . Une Académie
de cette nature , eft mieux placée
dans la Province que dans la Capitale ;
& on pourroit regarder comme peu éclairés
ou peu affectionnés au bien public ,
ceux qui en blâmeroient l'établiffement.
Telle et la deftination de la Société
Royale des Sciences & des Arts que le
Roi vient d'établir dans la Ville de Metz.
par fes Lettres - Patentes , en datte du
poumois
de Juillet de cette année. Elle
- voit compter fur la protection d'un grand
Miniftre , qui , attaché invariablement
à
la gloire de fon Souverain & au bien de
fes Peuples , a toujours faifi , avec empreffement
, les occafions d'être utile à la Patrie
, & de favorifer les établiſſemens
qui
pouvoient contribuer au bonheur & à la
gloire de la France. Auffi ,M . le Maréchal
Duc de Belle-ifle ne s'eft pas borné à lui
procurer des Lettres Patentes , pour fon
établiffement:il l'a fondée, généreusement
,
de fes propres deniers . Ce Minire infatigable,
dont tous les travaux font confa
182 MERCURE DE FRANCE.
crés à l'Etat , après avoir procuré , à la
Ville de Metz , l'établiffemeut d'un Collége
Royal , fous le nom de S. Louis ,
occupé par les Chanoines réguliers de
Lorraine , pour l'éducation de la jeune
Nobleffe , a voulu donner encore à ladite
Ville & à la Province , dont il eft Gor
verneur Général , une preuve de fa bienveillance
, en donnant à l'Hôtel de Ville
de Metz , une fomme de 60000 1. pour
former une rente annuélle de 3000 liv.
applicable aux befoins & à l'entretien
de la Société Royale des Sciences & des
Arts . Le Roi a déterminé, par fes Lettres-
Patentes , le nombre des Sujets dans les
différentes claffes d'Honoraires , d'Académiciens
nés , de Titulaires , d'Affociés
& de Correfpondans , ainfi que les régle
mens de cetre Société . Sa Majeſté veut ,
pour marquer combien elle eft fatisfaite
des fervices importans & continuels du
Fondateur , que fon effigie foit empreinee
, à perpétuité , fur les Prix ou grandes
Médailles , que la Société diftribuera annuellement
, & fur les jettons qui feront
délivrés aux préfens dans les Affemblées.
La Médaille d'or de 400 liv. deſtinée à
l'Auteur de l'ouvrage qui remplira le
nieux , chaque année , le fuiet indiqué
par la Société , aura , d'un côté , l'effigie
SEPTEMBRE. 1760. 18;
de fon illuftre & généreux Fondateur ,
& au revers cette infcription : Ch. Louis
Aug. Foucquet , Duc de Belleifle , Pair
& Maréchal de France , Minif. & Secr.
d'Etat & de la Guerre , Gouv. Gen. des
Evêchés , & Fondateur de la Soc . Royale
des Sciences & des Arts de Metz , 1760 .
Le Jetton aura d'un côté , la même effigie
, & au revers la devife de la Société
fçavoir, les trois Génies de l'Agriculture ,
de l'Architecture civile & de l'Architecture
Militaire , qui conférent debout entr'eux ,
avec la Legende utilitati publica . à l'exergue
, Fondatur Metis. M. DCC. LX.
Le Roi , en préfcrivant l'objet des travaux
de cette Société, lui accorde les mêmes
priviléges qu'aux Académies de la
Capitale. Elle tiendra fa premiere féance
publique le 17 Novembre de cette
année , dans la grande Salle du Collége
Royal de S. Louis , où elle a tenu fes affemblées
depuis fa formation . Elle invite
tous ceux qui ont fait , ou qui fe propofent
de faire des recherches fur les objets
indiqués , à lui faire part de leurs
découvertes , en les adreffant à M. Dupré
de Genefte , fon Secrétaire perpétuel , demeurant
, Place Ste Croix à Metz.
184 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE NATURELLE
PROJET d'une Hiftoire Naturelle des
Plantes de la LORRAINE, par le Sicur
BUC'HOZ , Docteur en Médecine.
LA Botanique eft une fcience qui nous
apprend à connoître les plantes , & à les
ranger par ordre, en les divifant par claſ
fes & par familles. Parmi les Botaniftes,
les uns fe font contenté feulement de nous
les indiquer , fuivant la méthode qu'ils
fe font tracée ; d'autres nous en ont donné
des deſcriptions ; d'autres , enfin , ont
traité de leurs propriétés & de leur culture.
Nous tâcherons de réunir dans notre
Traité , les trois avantages ; mais auparavant
nous traiterons de l'anatomie ,
de la végétation , de la génération des
plantes , & des différens fyftêmes de bo
tanique , ce qui fera le fujet de fix Difcours
Préliminaires celui qui eft imprimé
en dernier lieu , eft le quatriéme.
Après avoir fait précéder les Difcours
, on entrera dans le détail particulier
de chaque plante , qui fera le fujet
d'autant de Differtations. Les Differtations
fur chaque Plante , feront rangées
SEPTEMBRE . 1760. 188
fuivant le fyftême de l'Auteur. Il commencera
d'abord à donner la defcription
de la Plante fur la nature même ; il défignera
l'endroit de la Lorraine où elle
croît ; il rappellera fes différens noms ,
fuivant les différens Auteurs ; il fera l'analyfe
de la Plante ; il donnera la maniere
de la cultiver ; il expliquera enfuite
fes propriétés , tant pour la Médecine
galénique , que pour les Arts & Métiers;
il n'avancera rien fur chaque Plante ,
qu'après des obfervations plufieurs fois
réitérées ; il rejettera donc ce qui eſt fabuleux
; enfin , il fera voir que la Lorraine
peut fe paffer de l'étranger pour
fes médicamens ; que les Plantes qui s'y
trouvent au nombre de près de deux
mille , font même plus propres pour
remplir les indications des maladies qui
y régnent communément , que les remédes
qu'on tire des Pays lointains , qui
font pour la plupart falfifiés , & qui ne
font nullement analogues à notre tempérament
: voilà le principal but de l'Auteur.
Ceux qui auront fait quelques obfervations
fidelles fur les Plantes , font
priés , pour le bien de la fociété , d'en
faire part à l'Auteur , franc de port,
fon adreffe à Nancy : il en fera ufage
dans le cours de fon Ouvrage ; & fera
à
186 MER CURE DE FRANCE.
mention de ceux qui les lui auront communiquées.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. Thiéry, Médecin de Paris,
d l'Auteur du Mercure.
MONS ONSIEUR ,
J'ai été affez étonné, quand on m'a fait
lire , dans le deuxième Mercure d'Avril
de cette année , page 160 , la Critique
d'un endroit de ma Thèfe fur l'Aneuvryfme
. On m'y prête des fentimens
que je n'eus jamais , pour avoir occafion
de les combattre . L'Auteur de la Critique
, qualifié Maître - ès- Arts , voudroitil
que l'on crût , qu'il n'eft pas en état
de lire cette Thèfe en Latin ? S'il avoit
confulté l'original , il auroit trouvé que
le Parag. IV. commence par ces propres
paroles præterea , fi dum Aneuryfmati
* An tutior faciliorque , vulgari , detur Anevryfmatis
chi urgica cutario ? Affirmat. Parif.
1750. 49. Prælid . M. Jacobe- Alberto Hazon.
SEPTEMBRE. 1760. 187
operatur Chirurgus , in feparando ab arteriâ
nervo , eaque folâ vinciendâ , major
difficultas occurrat , utrumque fimul colligu
& ligari poffe abfque gravioribus fymptomatibus
, experimenta demonftrant. Si
dans la traduction Françoife qu'on a faite
de ma Thèfe , le texte étoit entierement
différent de ce que je dis en Latin ,
comme cela ne me regarde pas , je n'ai
rien à y répondre : quant à mon Texte
Latin , il fe défend par lui - même . J'ajouterai
feulement pour le Public , que je
fuis accoutumé à refpecter , que dans ces
expériences régulières fur les nerfs , j'apportai
non feulement toure l'attention
dont je fuis capable ; mais que pour éviter
tout foupçon d'erreur , j'eus foin d'avoir
des témoins éclairés. Je conſervai
dans l'efprit - de - vin les efpéces de ganglions
formés par les nerfs liés , tantôt
feuls , tantôt avec les artères ; j'ai montré
, pendant plufieurs années, ces étonnantes
productions. Il ne fert de rien de
dire qu'on a vu quelquefois des convulfions
naître à la fuite de la ligature du
nerf avec les vaiffeaux : car elles ont eu
lieu auffi quelquefois , quand les nerfs
n'ont pas été liés . C'eft que , dans l'un
& dans l'autre cas , le nerf aura été
piqué ou tiraillé ;-malheur qui peut ar188
MERCURE DE FRANCE.
river à des Opérateurs d'ailleurs fort
inftruits. Rien de plus aifé furtout que
de bleffer le nerf , quand on veut ,
pour ainfi dire , le difféquer , pour le féparer
de l'artére , lorfqu'ils font fort voifins
. Cela même eft un affez grand inconvénient
; & je propofe de l'éviter , en
liant le nerf avec l'artére , lorfqu'il eft
trop difficile de les féparer. Si cette méthode
n'eft pas approuvée de quelques
Chirurgiens , elle a d'un autre côté ua
grand nombre de partifans affez illuftres
pour l'autorifer dans le cas dont il s'agit.
J'ai cité Valfalva Anatomiſte , de la claffe
de Morgagni fon ami. L'Auteur cite luimême
, à la fin de fa lettre , des Chirurgiens
François qui doivent lui être refpectables
, M. Thibaut , M. le Dran même.
Nous ne faurions certainement être
trop réfervés dans nos jugemens fur les
nerfs comprimés . Le grand Morgagni
nous en avertit , Adverf. Anatom . VI.
Animadverf. 24. L'Auteur de la Critique
voudra donc bien me difpenfer de le
fuivre dans ces queftions fi ufées & fi obfeures,
fur la nature & le mouvement des
efprits animaux. Ce n'eft point manquer
à un Maître-ès- Arts , que de le renvoyer
à une Thefe Larine que j'ai donnée autrefois
, où il pourra voir combien eft
SEPTEMBRE . 1760. 189
douteuse l'existence même de ces efprits.
Pour ce qui eft de la diſpute fur l'irritabilité
dont il veut le mêler , elle est ici
totalement étrangère . Je me contenterai
de dire , qu'ayant été excitée par un Auteur
auffi renommé dans tous les genres
que l'illuftre M. le Baron de Haller , il
eft téméraire d'en préfumer déjà la décifion
en faveur de fon Adverfaire , quelque
fortes que paroiffent les objections.
J'efpére , Monfieur , que la briéveté de
cet écrit fera une raifon de plus pour luifaire
accorder une place dans votre prochain
Mercure ; & que vous ajouterez à
cette grace , celle de me croire avec une
parfaite confidération &c.
Le fieur BICHET , ancien Chirurgien des
Armées du Roi en Allemagne , & Chirurgien
des Enfans de France , & du Roi
dans fa plus tendre enfance , a découvert
un reméde qu'il a nommé le Baume
Royal , pour la guérifon , ou foulagement
de toutes fortes de gangrennes ,
dont il a fait des expériences , tant à
Verfailles qu'à Paris. Ce Baume eft cncore
bon pour la guérifon de toutes fortes
de bleures de la peau , ulcères putrides
, calcinomateux , dont la guériſon
Le fait par une bonne fuppuration , &
190 MERCURE DE FRANCE.
réunit les parties. Et il n'y a point de
guérifon d'aucunes playes , ulcères ni
gangrennes , fans fupuration .
Il donne de ce baume aux pauvres , gratis
. Sa demeure eft à Versailles, & à Paris,
rue Montmartre, au coin de la rue du jour.
Le fieur DUGÉS , Chirurgien herniaire
à Paris , donne avis au Public , qu'il a
imaginé un bandage d'une conftruction
nouvelle , propre à contenir les hernies
inguinales & crurales. Ce bandage , dont
le reffort n'exige point , comme les autres
, de ceinture de fer , contient les defcentes
, de maniere à ne gêner ancun
exercice du corps ; & de quelque délicateffe
que puiffent être les perfonnes , il
fe
porte fans la moindre gêne . Son action
& fa force , font toujours les mêmes , vû
les refforts qui le compofent.
Le fufdit bandage, a été agréé de l'Académie
Royale de Chirurgie , le 22 Mai ,
& de la Faculté de Médecine , le 30 Juin
1760.
Extrait des Regiftres de l'Académie Royale
de Chirurgie , du 22 Mai 1760 .
M. de la Faye , qui avoit été nommé
par l'Académie , pour examiner un nouveau
bandage pour les hernies inguinales
SEPTEMBRE. 1760. 191
& crurales , préſenté par M. Dugés , Chirurgien
herniaire , en ayant fait fon rapport
; l'Académie a jugé que le bandage
pouvoit convenir à beaucoup de ces hernies
, & leur être plus avantageufe que
les autres bandages. En foi de quoi j'ai
figné le préfent Extrait de nos Regiftres ,
le 23 Mai 1760. Signé Morand , Secrétaire
perpétuel .
Extrait du Rapport de la Faculté.
3.
Meffieurs D. Vaffe , Boullaud , Bertrand
& Petit , qui avoient été commis
par la Faculté , pour examiner le bandage
à reffort , inventé nouvellement par
le fieur Dugés , en ayant fait leur rapport
à la Faculté , le Mardi premier du
préfent mois de Juillet ; & ledit bandage
, en conféquence , ayant été approuvé
pat ladite Faculté , je lui ai délivré le
préfent Extrait , pour fervir ce que de
raifon . A Paris , ce 3 Juillet 1760 ,
BOYER , de l'ordre du Roi , Doyen de la
Faculté de Médecine.
Le fieur Dugés demeure rue S. Antoine , vis-à-vis
la vieille rue du Temple , chez un Marchand
Quinquaillier, aupremier.
192 MERCURE DE FRANCE .
Inftruction , pour l'ufage d'un Emplâtre
propre à guérir les vapeurs des Femmes
& Filles.
Comme il y a quantité de perfonnes
du féxe , qui font fujettes à un dérangement
de matrice , qu'on nomme vulgai
rement vapeurs , & que cette maladie
ne peut fe traiter par la voie ordinaire
de la Médecine , qu'avec un fuccès trèsincertain
, & pour ainfi dire , fort rare:
Le fieur PITARA , eft le feul qui ait
trouvé le fecret de les guérir , par le
moyen d'un emplâtre , qu'il diftribue depuis
environ fept ans , qu'il a le privilége
du Roi.
Un nombre de lettres & certificats qui
lui ont été envoyés de toutes parts, prouvé
l'effet qu'il produit chaque jour.
Il s'agit de faire connoître la nature
de cetre maladie occafionnée , ordinairement
, par trois différentes cauſes.
La premiere , par un retard de regies .
La feconde , par une peur.
Et la troifiéme , par un chagrin.
Les perfonnes attaquées de cette maladie
, furvenue par une de ces trois
caufes , peuvent fe fervir dudit emplâtre
que l'on applique fur le nombril , lequel
doit y refter jufqu'à ce qu'il tombe de lui-
Quoique même.
SEPTEMBRE. 1760. 193
Quoique le premier emplâtre puife
opérer la guérifon , comme il arrive trèsfouvent
, il confeille cependant de le répéter
trois à quatre fois , parce qu'il eſt à
préfumer que dans le cours de trois à
.tre emplâtres qui durent fept à huit mois,
elles doivent être entierement guéries ,
comme l'expérience lui a fait connoître:
qua-
Le motif qui l'engage à le faire continuer,
eft le changement qui arrive chaque
mois aux femmes & filles , ce qui
-leur occafionne des révolutions.
Ledit emplâtre a encore la vertu , én
l'appliquant au même endroit , de conferver
le fruit d'une femme enceinte qui
n'a jamais pu le porter jufqu'au terme ,
à moins qu'il n'arrive un accident , dont
elle feroit dangereufement bleffée.
Le fieur Pitara a reçu un certificat d'une
Dame de diftinction de Paris , qui étoit
-à fa quatriéme fauffe couché : l'ufage dudit
emplâtre lui a confervé le fruit de fa
cinquiéme groffeffe ,& elle a continuée du
depuis d'accoucher dans fon temps ; plufieurs
autres qui ont été dans le même
cas ont éprouvé le même effet .
Il avertit que celles qui fe ferviront
dudit emplâtre, ne pourront faire ufage de
caffé à l'eau , ni de liqueurs , & ne fe feront
faigner ni purger , à moins qu'une autre
I
194 MERCURE DE FRANCE.
maladie ne les y oblige : auquel cas elles
laifferont toujours ledit emplâtre , jufqu'à
ce qu'il tombe de lui - même.
On obferve , auffi que cet emplâtre
eft encore propre pour les femmes qui
doivent perdre leurs régles , dans lequel
temps elles fouffrenr beaucoup ; & par
l'expérience qui a été faite en pareil cas
de l'ufage de ce reméde , les perfonnes
ont été exemptes des maux que la ſuppreffion
des régles occafionne toujours.
En 1751 & 1752 , le Sr Picara a été annoncé
fur le Mercure du mois d'Octobre.
Le 24 Juillet 1752 , il a été annoncé
fur les petites affiches, avec un certificat
tout au long de la fufdite Dame de Paris.
Le 30 Mars 1753 , fur la Gazette
d'Hollande.
Le 14 Septembre 1753 , fur la Gazette
d'Avignon .
Le 10 Janvier 1754 , répété fur les petites
nouvelles , avec différentes preuves
de l'efficacité de fon reméde.
Ledit emplâtre peut fe conferver dix
ans , & peut s'envoyer dans une Lettre.
Le Sieur PITARA demeure à Paris , rue Saint
Sauveur , à côté de l'Hótel de Navarre. Le prix eft
de fix livres.
SEPTEMBRE. 1760. 195
ARTS AGRÉABLES
.
MUSIQUE.
LE Public eft averti que Madame FLUTE
, à l'enſeigne de la Mufique moderne ,
rue S. Honoré , auprès du Trait galant ,
vient de lever une boutique affortie de
toute forte de bonne Muſique , Italienne
& Françoife . Elle fait à fçavoir auffi à
tous les Libraires des Provinces , qu'elle
entretiendra avec eux une correfpondance
exacte, & la moins onéreuse pour cette
partie de commerce , ainfi qu'avec ceux
des Pays étrangers. Mde Vendôme , Graveufe
de Mufique , loge auffi chez elle.
GRAVURE.
La protection que les Souverains accor
dent aux Arts , eft trop glorieufe aux Artif
tes,pour ne pas publier ici l'honneur que
la Reine de Suéde vient de faire à M.
Chardin. Cette Princeffe , fenfible à la
refpectueufe attention qu'a eue l'Auteur ,
de lui dédier la Gravure de deux de fes
Tableaux choifis parmi plufieurs qui font
dans le cabinet de Sa Majefté , l'a honoré
d'une magnifique Médaille portant
l'empreinte de fon Portrait.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
LE Mardi 29 Juillet , & les Vendredi 1 , &
Dimanche 3 Août , la Dlle Saint-Hilaire a rem❤
placé Mile Arnoud dans le rôle de Psyché , avec
applaudiffement.
*
Le 10 Août , on a donné une nouvelle repriſe
d'Imène , fuivie de Pigmalion , que le Public a
accueillis avec une fatisfaction digne du mérite
de ces deux Ouvrages , & de la célébrité des talens
de leurs Auteurs . Le Sieur Muguet a joué, &
continue dejouer le rôle de Pigmalion,avec ſuccès;
& feroit encore plus de plaifir , s'il travailloit utilement
à corriger fon articulation , de temps en
temps nuifible à l'effet des fentimens qu'il exprime
, ainfi qu'à l'exécution muficale . La Dlle
Chef- deville a produit la fenfation la plus délicieufe
, dans le rôle de la Statuë : on peut tout eſpérer
des talens de cette jeune perfonne , qui continue
de plaire comme Actrice , & qui acquiert.
journellement du côté de la Danfe. Une indifpofition
a forcé Mile Lemiere de quitter le rôle
d'Ifmène la Dlle Dubois la remplace depuis le
Dimanche 17 , & doit être flattée d'y être reçuğ
auffi favorablement du Public.
Le Sieur Jolly , a débuté , le Mardi 19 , par un
morceau de haute contre de 1 Opéra de Daphnis -
Chloé , ajouté à l'acte d'Imène , qui commen
ce par ces vers Beaux lieux , où j'ai goûté les
SEPTEMBRĚ. 1760. 197
plaifirs les plus doux . On lui trouve la voir fenfi
ble & fuffifamment forte , les cadences heureufes
, des difpofitions pour le Chant , & même
pour le Théâtre , fecondées par une jolie figure,
& une taille très-convenable. Il continue de
chanter le même morceau, & de recevoir de nouveaux
encouragemens .
Le Dimanche 24 , M. Gardel, & Mlle Carville,
ont remplacé avec fuccès M. & Me Veftris , dans
les Pas de l'Acte d'Ifmine.
COMEDIE FRANÇOISE.
L15 Comédiens François ont continué de jouer ES
la Comédie de l'Ecofoife , que le Public a fuivi
avec la plus grande chaleur . Ils fe préparent à
donner inceflamment Tancrède , Tragédie nouvelle
de M. de Voltaire.
COMEDIE ITALIENNE.
L E Samedi , 9 du mois dernier , on donna la
premiere repréfentation de la Nouvelle Troupe ,
Comédie nouvelle , en un acte , & en vers , de M.
Anfeaume , déjà connu par de très -jolis Opera
Comiques. Deux Scénes charmantes , ont fait
principalement le fuccès de cette Piéce , trèsgaye
, d'ailleurs , & écrite avec beaucoup d'efprit
& de vivacité. La premiere , eft celle où Madame
Favart contrefait à la fois , la Provençale ,
le Gafcon , & le Normand. Cette Actrice qui ,
par la variété de fes talens , eft toujours nouvelle
au théâtre , a faifi & rendu , avec tout le naturel
poffible, ces trois Idiomes , fi différens entr'eux.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Elle a embelli fon rôle de toutes ces graces , que
le Public ne fe laffe point d'admirer & d'applaudir
en elle. La feconde Scéne , eft celle où le fieur
Cailleau vient , en payfan , demander de jouer
dans les Opera. Cet Acteur , qui avoit débuté ,
avec le fuccès le plus brillant , & le mieux mérité ,
dans les Amours Champêtres , & Ninette à la Cour,
par les rôles de payfan , a mis , dans cette Piéce ,
le comble aux efpérances qu'il avoit données de
lui dans les précédentes. Sa voix naturelle , eft la
baffe- taille ; & l'on voit , avec l'étonnement le plus
agréable , que , dans cette nouveauté , il contrefait
la haute- contre avec les proportions auffi harmoniques
, & les tons auffi juftes que fi c'étoit fa
voix propre. Il eft d'une taille très-avantageufe
pour le Théâtre ; ſon jeu , qui n'a rien de guindé ,
plaît d'autant mieux , qu'il ne copie perfonne ;fa
figure prévient en fa faveur , & eft propre à faire
valoir les talens auxquels on applaudit avec le
plus grand plaifir. Il eſt arrivé ici de Lyon ; &
l'accueil qu'on lui fait à Paris , ne lui donne pas
lieu de regretter une Ville , où il réuniſſoit tous
les fuffrages.
.
En un mot , cette Piéce , qui eft très bien jouée,
fait également honneur à l'Auteur & aux Acteurs.
Elle eft fuivie d'un Ballet héroïque , intitulé ,
Thémire , ou les Sauvages vaincus , de la compofition
da fieur Billoni. Il a paru , jufqu'ici , qu'il
foutenoit parfaitement bien la Piéce , à laquelle
on l'a joint. C'est le premier , de ce genre , que
l'on ait donné à ce Théâtre , depuis le départ du
fieur Pitro ; & il ne fait pas moins de plaiſir que
ceux de cet excellent Maître. Il eft deffiné avec le plus
grand art, & exécuté avec la plus grande précision.
On y admire furtout le pas de deux , entre Mlle
Camille , qui repréfente Thémire , & le fieur Grenier,
lous la figure d'un faune. Elle s'eſt égarée à
SEPTEMBRE. 1760. 199
la chaffe ; & furpriſe par le faune , qui en devient
fubitement amoureux , tout eft expreffion dans fes
pas , dans fes attitudes , fes traits & fes regards.
La précipitation avec laquelle elle veut fuir
l'excès de la frayeur , qui lui en ôte la force , l'accablement
où elle tombe après les vaines réfiftances
; tout, en elle , forme le tableau le plus vrai ›
& le plus intéreffant. Le faune l'enchaîne , & l'emméne
dans fa caverne ; fon Amant arrive au moment
où elle est enlevée ; il appelle ſes chaffeurs à
fon fecours ; & Thémire eſt délivrée. D'une voix
générale , on ne fauroit danfer avec plus de graces
que Mlle Camille en prodigue à la fin de ce
Billet , où le feur Billoni repréfente lui-même
le principal perfonnage . Il y recueille les applaudiffeniens
qu'il mérite. Une très - jolie Pantonine
de Bucherons , exécutée par Mile Catinon , & les
fieurs Berquelor & Gervais , n'a point paru déplacée
au milieu d'un Ballet héroïque , dont la
Scéne fe paffe dans une forêt.
OPERA- COMIQUE.
LE 14 Août , on donna fur ce Théâtre , la
premiere repréſentation du Soldat Magicien, Piéce
en un acte , en profe , mêlée de Vaudevilles
& d'Ariettes. Les paroles font , dit- on , d'un jeune
homme de condition , qui aime les Lettres , & les
cultive. Legrand, Auteur du Bon Soldat , & l'Auteur
du Soldat Magicien , ont puisé leur Sujet
dans la même fource ( les Contes du Sr d'Ouville)
. Ainfi le reproche de Plagiat , qu'on voudroit
faire au nouvel Auteur , tomberoit de luimême.
Le vrai Plagiaire , eft celui qui mécon-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE
reit , qui déguife , ou qui détourne les fources
où il puife. La Mufique eft du Sr Philidor, Auteur
de celle de Bluife-le-Savetier : c'eſt tour dire.
CONCERT SPIRITUEL,
ONNAaCexécuté au Concert Spirituel de la Fête
de l'Allomption de la Vierge , une fymphonie de
M. Rameau le neveu,& le Confitebor Motet à grand
choeur de Lalande
Mlle Defecins , do Concert de Nantes , qui
n'a que 17 ans , avoit déja chanté l'année derniere
à celui- ci . Elle y a paru pour la feconde
fois , & a chanté le petit Motet , Quemadmodum de
Mouret Sa voix & lon goût ont généralement plû
M. Piffet , que l'on n'avoit entendu depuis long ,
temps, a joué un Concerto de la compofition, qui
lui a fait beaucoup d'honneur.
Mile Fel, a chanté un petit Motet ; & le Con
cert a fini par le beau Motet à grand choeur,
Dominus regnavii de M. Mondonville , dans l'exé
cution duquel l'on admirera toujours un Duo de
Mile Fel & de Mlle Lemiere.
SEPTEMBRE. 1766. 201
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De DANTZICK , le 24 Juillet 1760.
'Armée Ruffienne , qui s'étoit raffemblée en
Pofnanie , eft en pleine marche , depuis plu
fieurs jours , pour le porter fur la Siléfie. Elle,
eft actuellement dans les environs de Militsch ,
fe dirigeant fur Vohlau entre Glogau & Breſlau.
La communication , entre cette armée & celle du
Baron de Laudon , eft fur le point d'étre ou
verte .
L'armée du Prince Henri , campe encore dans
les environs de Landsberg . Le Général de Goltze ,
eft en avant , entre Zienlig & Meferitz . Les détachemens
Rules , font fouvent aux prifes avec
ceux de l'armée Pruffienne La flote Ruffe a mis
à la voile de Cronstadt , le 8 de ce mois , fous les
ordres de l'Amiral Mifchakoff. Elle est composée
de dix Vailleaux de ligne & de cinq Frégates ,
auxquels fe joindront quelques autres Vailleaux
de guerre équipés à Revel. Cette flote ira enfuite
fur les côtes de Scanie , pour s'y réunir à celle de
Suéde.
De COPPRNHAGUE , le premier Juillet.
On fit , le to du mois dernier , l'inoculation
au Prince Royal . Cette opération a eu tout le fuc
cès qu'on pouvoit cfpérer.
I v
202 MERCURE DE FRANCE
De VIENNE , le 2 Août.
Extrait d'une Lettre de Vienne , du 29 Juillet.
Nous avons appris , le 27 de ce mois , la nouvelle
de la prife de Glatz . L'artillerie, confiftant
en quatre-vingt-deux canons & mortiers , diſtribuée
en quatorze batteries , n'avoit commencé à
tirer que le 26 à trois heures du matin . Le général
Laudon , qui étoit arrivé la veille pour juger
par lui- même des travaux & des progrès du fiége
, a fait attaquer à ſept heures du matin , par
deux Compagnies de Grenadiers , foutenues d'un
Bataillon , un ouvrage qui couvroit le chemin
couvert , & qui fut emporté fans réſiſtance . Les
Affiégeans ont pourfuivi les Pruffiens dans le chemin
couvert , & de là ils font entrés pêle-mêle
dans la Ville. Auflitôt la Garnifon s'eft rendue
à difciétion , & l'on s'eft emparé de la Ville &
du Château. Il reftoit encore un petit Fort , détaché
de la Place , qui eft abfolument dominé parle
Château , & qui s'eft rendu dans la journée .
La conquête de cette Place , ne coûte pas deux
cens hommes à l'Impératrice. L'artillerie n'a tiré
que pendant quatre heures , & l'emplacement
des batteries étoit fi bien choifi , & le feu fi bien
dirigé, que dans ce court efpace elle a caufé beaucoup
de dommage.
On a trouvé dans Glatz 22570 quintaux de farine
, 4.83 mefures de froment , 34828 mefures
d'avoine , 21870 quintaux de foin , & une grande
quantité d'autres provifions.
L'artillerie & les munitions de guerre confiftoient
en deux cens trois canons , mortiers ou
obufiers , avec quatre mille boulets , quatre mille
trois cens bombes , fix mille neuf cens grenades,
& dix-fept cens mille cartouches , tant de fufil
que de carabine.
SEPTEMBRE. 1760. 203
Lorfque nos troupes font entrées dans cette Pla
ce , la plupart des foldats qui compofoient la
garnion ont jetté bas les armes , & le font déclarés
déferteurs. Air fi , quoique leur nombre fût ,
au moment de la prife , de près de deux mille
cinq cens , nous n'avons pas fait plus de mille
prifonniers Pruſſiens .
Le Général Laudon a retiré fur le champ quinze
mille hommes des troupes employées au Siége
Pour renforcer fon armée , & dès aujourd'hui il
fe met en marche pour Breſlau.
Extrait du Journal de l'armée aux ordres du
Maréchal de Daun , le 28 Juillet.
Le Roi de Pruffe , après avoir fait plufieurs
marches & tentatives inutiles pour rentrer dans
la Siléfe, & ayant toujours eu en tête le Maréchal
Daun , retourna en Saxe , & s'étant préfenté
, le 13 de ce mois , devant Drefde , il tenta de
l'emporter d'emblée. Mais il fut vigoureuſement
repoutlé à plufieurs fois , ce qui lui fit prendre la
rétolation d'en faire le fiége dans les formes . L
17 au foir , quatre batteries de canon commencerent
à tirer avec beaucoup de vivacité. Il fir
aufli jetter une grande quantité de bombes fur la
vieille Ville. Plufieurs quartiers furent bientôt enflammés
; mais le fecours de la Garniſon & des
habitans , empêcha que le ravage ne devînt confi
dérable.
La certitude d'être inceffamment ſecouru par
le Maréchal de Daun , foutint la Garnifon . Le
Genéral Maquire fit le 16 une fortie du côté de
la Ville neuve . Il prit en flanc les troupes qui
bloquoient Drefde de ce côté ; & il les obligea
de plier après une affez grande perte . Le Générai
de Ried les attaqua en même temps , & les
obligea d'abandonner le poste de Weitenhirfch.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE .
;
On apprit que le Maréchal de Daun n'étoit plus
qu'a deux marches de la Ville ; il arriva , en
effet , le 18 après midi , & il établit ſon camp à
Schonfeld. I alia , le 19 de grand matin , reconnoître
la pofition du corps Pruſſien qui aſſiégeoit
la Villeneuve , fous les ordres du Prince de,
Holstein . Sa réfolution fut auflitôt prife , de l'obliger
a paller l'Elbe, En conféquence , le Maréchal
de Daun envoya au Général de Ried un renfort
de plufieurs Basaillons & Escadrons , avec
ordre d'attaquer ce corps . Le Baron de Riederé
cuta cette commiffion avec autant d'intelligence
que de valeur . Il attaqua les Pruffiens de front
& en flanc , pendant qu'un gros corps de Croates
, forti de Drefde , les chargeoit d'un autre
côté. Les ennemis abandonnerent leurs retranchemens
& repafferent l'Elbe fur les ponts qu'ils
avoient à Ubigau & à Kaditz. On leur fit quatre
cens trente-fix prifonniers. Notre perte nefur que
de quatre-vingt- quatre hommes.
Le 20 , quelques Efclavons perent l'Elbe à la
nage ; ils s'emparerent de cinc, ' bateaux chargés
de grains qu'ils amenerent de notre côté. Les
Pruffiens en brûlerent eux- mêmes le lendemain.
quatre autres qu'on n'avoit pu leur enlever. Le
Roi de Pruffe fit brûler les Fauxbourgs de Wihdruff
& de Pyrna. Le 2 , il commença à faire
battre en brêche le cinquiéme bastion . Le Maréchal
Daun fit entrer dans la Ville feize Bataillons
de troupes fraîches; & il changea la poſition de
fon arniée . La droite fut placée le long de l'Elbe ,
depuis le jardin de Neumann jufqu'a Radebéal.
Le Prince de Loweſtein occupa , avec la réterve,
le pofte de Bordorf , & le Baron de Ried eut
ordre de pouler des partis du côté de Meilen
jufqu'à Torgau.
On fit , la nuit du 21 , au 22 , la fortiequia
!
SEPTEMBRE. 1760. 205
décidé la levée du fiége de Drefde. Neuf Ba
taillons , dix Compagnies de Genadiers , & cinq
Efcadrons le portereat vers le Fauxbourg de
Pyrna , fous les ordres du Lieutenant Général
Angers. En même tems , cinq Bataillons , autánt
de Compagnies de Grenadiers , & trois Elcadrons
pénét érent dans le Fa xbourg de Wilsdruff. Le
fuccès fut égal & complet des deux côtés . Toutes
les batteries de l'ennemi farent ruinées ; fes
canons furent encloués & les affurs brifés . On ne
put emmener cette artillerie , à caufe des décombres
qui embaraffoient les chemins . Notre perte
eft d'environ cinq cens hommes , tant tués que
bleffés . Celle des Pruffiens , eft incomparablement
plus confidérables. Nous leur avons fait
trois cens trente- fix prifonniers.
Le fuccès de cette attaque obligea le Roi de
Pruffe à fe mettre lui- même fur la défenfive. Il
reira , le 13 , de la ligne qui faifoit face à l'armée
de l'Empire , toute la cavalerie & plufieurs
Régimens d'infant " ie , pour en renforcer celle
qui étoit devant Dde. Le Maréchal de Daun
fit entrer le même jour , dans cette Ville , un détachement
de huit cens hommes pour foulager
la Garnifon , & pour l'aider à éteindre entierement
le feu. Quatre cens Pionniers y furent auffi
envoyés pour réparer es fortifications.
Il ne fe palla rien de remarquable le 25. Les
Pruffens travaillerent à élever des retranchemens
fur les flancs de leur camp. On fit de la Ville
un feu continuel fur eux , & ils ne tirerent pas
un feul coup de canon .
Le Maréchal de Daun alla à Dreſde le 26 ; il
fit le tour des remparts , avec le Comte de Maquire
, à qui il témoigna fa fatisfaction . On ache
va , le même jour , de ruiner dans les Fauxbourgs
de Wils ruff & de Pyrna tout ce qui ref
toit des travaux des ennemis.
206 MERCURE DE FRANCE
De l'armée aux ordres du Général Baron de
Laudon , le 26 Juillet.
Nous n'avons fait encore aucun nouveau mouvement
vers l'intérieur de la Siléfie . On a feulement
travaillé à s'ailurer des pallages de l'Oder
dont nous fommes maîtres , & a s'étendre davantage
au-delà de ce fleuve. Le Général de Caramelli
eft chargé de garder celui de Leubus.
De KATISBONNE , le premier Août.
Les Troupes du Duc de Wirtemberg font en
marche pour fe rendre en Saxe . Elles confiftent
én douze Bataillons , vingt Compagnies de Grenadiers
, quinze Elcadrons , & un corps de trois
cens Chafleurs , faifant en tout douze mille hom
mes . Elles feront rendues , le 13 de ce mois, à
Smalkalde. Le Général de Luzinsky , qui s'étoit
mis en marche de Romschild pour le réu
nir à l'armée de l'Empire , a eu ordre de rétrograder.
Le Corps qu'il commande formera l'avant-
garde de cette nouvelle armée, qui eſt commandé
par le Duc de Wirtemberg lui -même.
De MADRID , 23 Juillet.
Le Roi & la Reine , avec la Famille Royale ,
firent leur entrée folemnelle dans cette Ville ,
le 13. Il y eut à cette occafion des réjouiffances
publiques , qui durerent plufieurs jours . Le Samedi
fuivant , le Roi reçut le ferment de fidélité
du Prince des Afturies , des Infants , des Prélats,
des Grands , des Nobles & des Députés des
Cours. Celui par lequel on reconnut Don Carlos
Antonio pour héritier préſomptif de la Couronne
, fut prêté entre les mains du Duc d'Albe.
SEPTEMBRE. 1760. 207
De ROME, le 15 Juillet.
Le Comte de Almada y Mendoça , Miniftre
de Sa Majesté Très- Fidèle , étoit fur le point de
partir fans prendre congé de Sa Sainteté ; mais
le Cardinal Corfini , Protecteur de la Nation
Portugaile , ayant interpofé fa médiation pour
un accommodement , le Miniftre Portugais avoir
fufpendu fon départ , & l'on eſpéroit que la
bonne intelligence pourroit renaître entre notre
Cour & celle de Lisbonne. De nouvelles circonftances
ont déterminé ce Miniftre à fe retirer de
Rome , fans attendre l'effet de la négociation
du Cardinal Corfini.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , de
l'Armée , & c.
LE
De VERSAILLES , le 14 Août.
E 20 du mois dernier , l'Archevêque de Narbonne
prêta ferment entre les mains du Roi pour
la Charge de Grand Aumônier.
Le fieur de Berulle , ci devant Intendant de
Moulins , prêta auffi ferment , le même jour ,
pour la place de Premier Préſident du Parlement
de Grenoble.
Le 22 , le fieur Tiepolo , Ambaſſadeur de la
République de Venife , qui avoit eu audience de
Sa Majefté , le 22 Juin , n'ayant pu être admis ,
le même jour , à celle de Madame Victoire , qui
étoit indifpofée , eut audience de cette Princeſſe.
208 MERCURE DE FRANCE.
Il y fut conduit par le fieur de la Live , Intro
ducteur des Ambaffadeurs .
Le Roi a fait préfent d'une épée au Capitaine
Bernard de Paimpol , en confidération de fes actions
diftinguées fur mer .
Sa Majefté a accordé au Comte de Rannes ,
Gouverneur des Ville & Château d'Alençon , des
Lettres de commandement dans la Ville & le
Château
Le 17 du même mois dernier , le Roi a donné
au Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat
au département des Affaires Etrangeres , le
Gouvernement de Tourdine , vacant par la mort
du Comte de Charolois.
Le 29 , Sa Majesté tint le Sceau .
Le même jour , Don Jaime Maffones de Lima,
Ambaffadeur Extraordinaire du Roi d'Espagne ,
eut une audience particuliere du Roi , dans laquelle
il préfenta à Sa Majefté le Comte de
Aranda , Grand d'Espagne , & Ambaſſadeur Extraordinaire
du Roi fon Maître , auprès du Roi
de Pologne , Electeur de Saxe . Don Jaime Ma
fones de Lima , fut conduit à cette audience ,
ainfi qu'à celle de la Reine & de toute la Famille
Royale , par le fieur de la Live , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le Roi a donné l'Abbaye de Chambre- Fontaine,
Ordre de Prémontré , Diocèle de Meaux , à
l'Abbé de Grimaldi , Grand- Vicaire de Rouen ;
Celle de Saint Acheuil , Ordre de Saint Auguflin
, Diocèle d'Amiens , à l'Abbé le Gros ,
Chanoine de la fainte Chapelle de Paris ;
Celle de Notre Dame des Alleuds , Ordre de
Saint Benoit , Diocèle de Poitiers , à l'Abbé de
Graves , Grand Vicaire de Saintes ;
Celle de Chante- Merle , Ordre de Saint Auguftin
, Diocèfe de Troyes , à l'Abbé de Cicé ,
Vicaire Général du même Diocèle.
SEPTEMBRE. 1760. 209
Celle de Vierzon , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèle de Bourges , à l'Abbé le Corgne de Launay
, Docteur de Sorbonne ;
Cele de Saint Symphorien , lès - Bauvais , Ordre
de Saint Benoît , à l'Abbé de Gauville , Grand
Vicaire d'Evreux ;
Celle de la Mercy - Dieu , Ordre de Citeaux ,
Diocèle de Poitiers , à l'Abbé de Jons , Grand
Vicaire de Couzerans ;
Celle de Celle -Frouin , O dre de Saint Auguf
tin , Diocèle d'Angoulême , à l'Abbé de Montgazin
de Mérie , Grand Vicaire de Boulogne ;
Celle de Bourfas , Ordre de Citeaux , Diocèle
d'Auxerre , à l'Abbé d'Ailly de faint Vidal , Chanoine
d'Ainay , à Lyon ;
Celle de Pleine- Selve , Ordre de Prémontré ,
Diocèle de Eo deaux à l'Abbé de Blanquefort ,
Grand Vicaire de Carcaflonne ;
Le Prieuré de Boulogne , Ordre de Prémontré
, Diocèle de Blois , à l'Abbé de Broves , Grand
Vicaire de Fréjus ;
Le Doyenné de Vezelay , Diocèle d'Autun , à
l'Abbé de Phalles ;
Et la Prevôté de l'Eglife Métropole de Lyon ,
à l'Abbé de Ciuni , Comte de Lyon , Aumônier
de Sa Ma efté.
Le ro de ce mois , Don Jaime Maffones de
Lina , eat une audience particuliere du Roi ,
dans laquelle il préfenta à Sa Majesté le Comte
d'Aranda , qui prit congé de Sa Majefté , pour
fe rendre auprès du Roi de Pologne , Electeur
de Saxe. Don Jaime Maffones de Lima fut conduit
à cette audience , ainfi qu'à celle de la Rei
ne , de Monfeigneur le Dauphin , de Madame
la Dauphine , de Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, de Monfeignear le Duc de Berry , de
Monfeigneur le Comte de Provence , de Mon210
MERCURE DE FRANCE.
feigneur le Comte d'Artois , de Madame Adé
laide , & de Mefdames Victoire , Sophie & Louife
, par le fieur de la Live , Introducteur des
Ambaffadeurs.
De l'Armée commandée par le Maréchal Duc de
Broglie , le 6 Août .
Nos avons appris que le Corps de troupes
qui avoit été laifié aux ordres du Baron de Glaubitz
, Maréchal de Camp , pour couvrir Marbourg,
& qui avoit eu ordre de ſe porter
Embsdorff für le chemin de Treyla , a été furpris
, le 16 du mois dernier , par un Corps fort
fupérieur , commandé par le Prince héréditaire
de Brunswick , & que le fieur de Glaubitz a été
fait prifonnier avec une partie des troupes qu'il
commandoit. Le Comte d'Helfenberg , Colonel
du Régiment de fon nom , a été fait prifonnier.
Le Château de Dillenbourg , s'eft rendu le 15.
La Garnifon , compofée de cinq cens hommes ,
a été faite prifonniere de guerre.
Dans la nuit du 24 au 25 , le Prince Ferdinand
fut obligé , par les bonnes difpofitions que le
Maréchal de Broglie avoit faites , d'abandonner
fon camp de Saxenhaufen. Ce Prince marcha
fur Callel , couvrant fa retraite par une forte ar-'
riere- garde . {
Le 31 au matin , le Comte de Luface fe porta
fur Caffel. 11 attaqua , avec les Saxons & la Brigade
de la Marck , les retranchemens qui couvroient
la Ville. Les ennemis y avoient un corps
de fept à huit mille hommes , aux ordres du
Général Kilmanfeg , qui fut forcé de les abandonner.
Ce Corps fut vivement barcelé dans fa
retraite par les Volontaires de Haynaur par ceux
d'Auftrafie , & par les Dragons qui avoit paffé
la Fulde au- deffus & au- dellous de Callel. On a
SEPTEMBRE. 1760. 117
trouvé dans ces retranchemens dix huit piéces
de canon , avec une grande quantité de chariots
d'équipages , de chevaux & de vivres. Les ennemis
ont laiffé dans Caffel beaucoup de malades
& de munitions.
Le Maréchal de Broglie entra dans Caſſel , le
31 au foir. Il apprit , a fon arrivée ,
que le Che
valier de Muy avoit été attaqué le même jour ,
près de Varburg , par un Corps fort fupérieur à
celui qu'il comandoit. Il paroît que le Corps
des ennemis étoit fort de quarante mille hommes
, aux ordres du Prince héréditaire de Brunfwick
, & qu'il étoit foutenu par l'armée du Prince
Ferdinand. Le combat fut vif & des plus opiniâtres
pendant plus de quatre heures ; jamais
les troupes ne combattirent avec plus de fermeté
& d'ordre , ainfi que les Officiers généraux &
particuliers. Le Chevalier de Muy le porta partout
, & il n'ordonna la retraite que lorsqu'il s'y
vit forcé par la trop grande fupériorité des ennemis.
Elle fe fit en bon ordre , & les troupes ,
après avoir repaffé la Dymel , camperent , le
même jour , près de Volkmiffen.
La perte a été grande de part & d'autre. Le
Marquis de Caftries , Lieutenant Général , qui a
combattu pendant toute l'action à la tête de l'Infanterie
, a reçu une forte contufion d'un Bifcayen
. Le Marquis d'Amenezaga , Maréchal de
Camp , le Prince de Rohan Rochefort , le Comte
de Valence , Brigadier , Colonel du Régiment de
Bourbonnois , le Comte de Montbarey , Briga
dier- Colonel du Régiment de la Couronne , &
le Chevalier de la Tour du Pin , Aide- Major◄
Général , ont été bleffés. Le Chevalier de Muy ,
fait les plus grands éloges de la conduite de tous
ces Officiers , & de ceile du Marquis de Ségur ,
Lieutenant Général , qui a été chargé d'une des
212 MERCURE DE FRANCE
principales attaques. Le Marquis de Lugéac ,
Maréchal de Camp , a affuré la retraite de l'Infanterie
, par la charge qu'il a faire avec la Brigade
de Cavalerie de Bourbon , compofée de ce
Régiment & de ceux d'Archiac & de Beauvilliers.
Il s'eft fort diftingué , ainfi que les Colonels de
ces Régimens. Le Marquis de Champagne , Colonel
du Régiment de Rovergue , le Comte de
Gamache , Colonel du Régiment de Cavalerie-
Royal-Piémont , & les fieurs Jenner & Lockmin,
Colonels des Régimens Suiffes de leurs
noms , ont auffi combattu avec la plus grande
diftinction. Nous ignorons encore les noms & le
nombre des Offciers & des Soldats tués ou bleffés
& faits prifonniers. Le fieur de Lockman , eft
du nombre des derniers.
Le Comte de Luface eft campé , avec fa réſerve
, à la tête des défilés de Munden , près da
Village de Mulhaufen. C'eft le premier de ce
mois qu'il fit attaquer la Ville de Munden , dans
laquelle les ennemis avoient laiffé trois cens cinquante
hommes. Elle fut emportée , l'épée à la
main , par les Volontaires de Haynaur & d'Auftrafie
, commandés par les fieurs de Grandinaifon
& de Vignolles , & par les Grenadiers de la
Brigade de la Marck. On fit plus de trois cens
prifonniers , & l'on trouva plufieurs piéces de
canon , avec une grande quantité de munitions de
guerre & de bouche.
De PARIS , le 16 Août.
On a appris des Pays bas , qu'on y a reffenti
le 16 du mois dernier , plufieurs fecoufles de
tremblement de terre . La principale s'eft fait
fentir vers les deux heures du matin ; elle a
duré près de d.ux minutes. Les autres ont été
peu fenfibles.
SEPTEMBRE. 1760. 213
Le Comte de Charolois , Prince du Sang ,
Gouverneur de Touraine , eft mort en cette
Ville , le 22 , vers les onze heures du foir , âgé
de foixante ans , un mois & trois jours . Ce Prince,
qui fe nommoit Charles de Bourbon Condé,
étoit fils de Louis , Duc de Bourbon Condé ,
Prince du Sang , Grand - Maître de la Maiſon du
Roi , & Gouverneur du Duché de Bourgogne,
mort le 4 Mars 1710 ; & de Louife - Françoite
de Bourbon , légitimée de France , fille du feu
Roi , morte le 16 Juin 1743 .
L'Ordre Royal Militaire & Hofpitalier de Notre
Dame du Mont- Carmel & de Saint - Lazare
de Jérufalem , fit célébrer , le 21 du mois dernier
, dans la Chapelle du Louvre , la Fête folemnelle
de Notre - Dame du Mont Carmel , Patrone
de l'Ordre. L'Abbé de Bouville , Commandeur
Eccléfiaftique de l'Ordre , officia , & les
Grands Officiers , ainfi que plufieurs Chevaliers ,
y affilterent. Le 11 du même mois , Monfeigneur
le Duc de Berry , Grand - Maître de cet Ordre ,
reçut , a l'illue de fa Melle , & dans fon appartement
, par le miniflere du Comte de Saint Florentin
, en qualité de Chevaliers novices , les
fieurs de la Rocheblave & de Feriet , Gentilshommes
élevés a l'Ecole Militaire . Cette cérémonie
fut faite en préfence des Grands Officiers
& de plufieurs Chevaliers.
Le 20 du même mois , on commença à paffer
fur le nouveau pont que Sa Majetté a fie
conftruire à Orléans. Ce pont , l'un des plus
beaux de l'Europe par fa grandeur , par la beauté
de fes proportions , & par la magnificence
de fes abords , et formé de neuf arches , dont
celle du milieu a cent pieds d'ouverture . La
longueur eft de mille pieds. Il a été contruit
far les defleins & fous la direction du fieur Hu
214 MERCURE DE FRANCE.
peau , premier Ingénieur des ponts & chauffées
de France .
Le tonnerre tomba , la nuit du 19 au 20 du
même mois , fur le Couvent des Peres Récollers
de la Ville de Melun , & confuma leur Eglife ,
ainfi qu'une partie de ce Couvent.
Le corps du Comte de Charolois , après avoir
été embaumé , a été expofé pendant plufieurs
jours , dans une Chambre de parade , éclairée
par un grand nombre de lumières & tendue de
noir.
On avoit élevé , aux deux côtés de l'Eftrade ,
deux Aurels. Aux pieds de l'Eftrade étoient les
Hérauts d'Armes , vêrus de leur robe , le chaperon
en tête , & le caducée à la main ; à la droite
étoient douze Prêtres de la Paroille , qui avoient
été priés de la part du premier Gentilhomme de
la Chambre , de venir garder le corps ; à gauche
, étoit le même nombre de Cordeliers.
Le 26 , le Curé de Saint Gervais vint avec fon
Clergé jetter de l'eau bénite fur le Corps. Le
29, l'Univerfité , le Parlement , la Chambre des
Comptes , la Cour des Aides , la Cour des onnoyes
& le Corps de Ville , ainfi que plufieurs
Communautés , rendirent au Corps les mêmes
devoirs. Le Chapitre de l'Eglife de Paris y vint
le 30 , ainfi que le Châtelet.
Le Roi avoit choifi le Comte de la Marche ,
pour jetter l'eau bénite fur le Corps ; Sa Majesté
avoit nommé en même temps le Duc de Rohan
& le Marquis de la Salle pour accompagner ce
Prince. Le 28 , le Comte de la Marche ſe rendit ,
à quatre heures àprès midi , à l'Hôtel du Comte
de Charolois , dans le caroffe du Roi , accompagne
du Duc de Rohan , du Marquis de la Salle,
& du Marquis de Dreux , Grand- Maître des Cérémonies.
Un détachement des Cent- Suilles préSEPTEMBRE.
1760 . 215
-
cédoit le caroffe , après lequel marchoit un déchement
des Gardes du Corps du Roi.
Le Comte de Clermont , Prince , qui faifoit
les honneurs , & les Ducs de Boutteville , de
Briffac , & le Comte de Montmorency , ainſi que
tous les Gentilshommes & les Officiers de la
Maiſon , fe trouverent au bas de l'elcalier pour
recevoir le Comte de la Marche, Le Marquis de
Dreux le conduifit dans la chambre du dépôt , où
l'Aumonier' du Roi lui préfenta le goupillon. II
fut conduit jufqu'à fon carofle , ainfi qu'il avoit
été reçu ; peu de temps après , le Comte de la
Marche revint pour faire , en fon nom , la même
cérémonie.
Le 30 , le coeur du Comte de Charolois fut
transporté aux Jéfuites de la Maiſon Profeffe , où
il fut préfenté par l'Archevêque de Bordeaux ; &
le premier de ce nois , le corps fut porté à Enghien
pour y être inhumé. Le Curé de S. Gervais
, accompagné de fon Clergé , fe rendit proceffionnellement
à l'Hôtel du Prince , où l'Archevêque
de Bordeaux , qui devoit faire la cérémonie
, le trouva . Après les prieres accoutumées,
le corps fut defcendu de la chambre du dépôt par
douze valets de chambre. Les quatre coins du
poëte étoient portés par quatre Gentilshommes.
Le cortège du convoi étoit compoté de vingt
Suiffes du Régiment des Gardes , tenant chacun
un flambeau , de douze Pages , des Officiers , des
Suiffes , & des Valets - de Chambre du Prince à
cheval , de plus de cent cinquante Valets de pied ,
des quatre Hérauts & le Roi d'Armes , de huit
carolles drappés , à fix chevaux , harnachés & caparaçonnés
de noir , qui étoient remplis par les
Ecuyers , les Gentilshommes & les principaux
Officiers. Le dernier de fes carolles , étoit occupé
par le Comte de Luffan , premier Gentilhomme
216 MERCURE DE FRANCE.
de la Chambre , & par le fieur de Nantouillet ,
Maître des Cérémonies. Enfuite marchoit le ca-
Toile à huit chevaux , dans lequel étoit le corps
du Prince , entouré de quatre Aumôniers , porsant
les quatre coins du poèle, du premie: Ecuyer
à cheval , & du Capitaine des Gardes , de quatre
Suilles , & d'un grand nombre de Valets de pied.
Lorfqu'on fut arrivé a Enghien , le Corps fut reçu
par le Général des Peres de l'Oratoire ; & le lendemain
, après le Service , auquela ffiftérent le
Comte de la Marche , accompagné des Ducs de
Bouteville , de Briffac , & du Comite de Montmorenci
, il fut inhumé dans le Caveau deftiné à la
fépulture des Princes de la Maifon de Condé.
Une Efcadre Angloife, compotée de deux Vaiſfeaux
de ligne & de trois Frégates , parut le 28
du mois dernier , devant l'ifle de Grouais & elle
vint mouiller , à dix heures du matin , dans la
rade. Le Lord Hervey , Commandant de cette
Elcadre , envoya auffitôt un Officier fommer le
Château de Sainte- Croix de fe ren fre . Cette fommation
étoit accompagnée de la menace de mettre
l'Ile au pillage , & de ne faire aucun quartier
aux habitans & à la Garniſon, Le Comte de Véné
rofi Peſciolini , Commandant pour le Roi dans
l'Ifle & dans le Château , répondit qu'il étoit réfolu
de fe défendre. Sur cette réponſe , le Lord
fit avancer dix-huit bâtimens de tranſports , el
cortés de quelques Frégates qui entrerent dans la
rade le lendemain au matin . On fit les difpofitions
néceffaires pour le bien défendre . Ce të
contenance en impofa aux Anglois , & lear flote
fe retira , peu de temps après , fans aucune at
taque. Les cinq Vaiffeaux de guerre re'ierent
feulement , pendant pufieurs jours , devant le
Fort ; ils tirerent quelques bordées auxque les
l'artillerie du Fort répondit. On leur a tué quel
ques
SEPTEMBRE. 1760. 217
ques hommes dans une de leurs Chaloupes.
On écrit des environs d'Aufch & de Commiąges
qu'il y eft tombé , le 20 du même mois ,
une grêle qui a fait dans ce Pays le plus grand ravage
dont on ait conſervé la mémoire . Les hom-
' mes & les animaux qui fe font trouvés trop éloignés
de quelque abri , ont été tués . Les arbres
fruitiers ont été dépouillés de leurs branches ,
les campagnes enfin font dans l'état le plus déplorable
, & comme dans le milieu de l'hyver.
Les grains étoient auffi gros que des oeufs de
poule d'inde , & quelques - uns avoient cinq pouces
de diamêtre.
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
s'eft fait , dans l'Hôtel de Ville , en la maniere
accoutumée , le 7. Les Numéros qui font
fortis de la roue de fortune , font 46 , 77 , 49 ,
88 , 50. Le prochain tirage ſe fera le 6 du mois
de Septembre:
NAISSANCE.
La Comteffe de Chabannes , Marquise de Curton
en Guienne , l'une des Dames nommées pour
accompagner Madame , eft accouchée , le de
ce mois d'Août 1760 , d'un fils qui , le même
jour , a été tenu fur les fonds de Baptême en la
Paroiffe de Saint Sulpice , à Paris , par l'Abbé de
Chabannes , Abbé de Notre - Dame de Bonport ,
Ordre de Citeaux , & par la Marquife de Talleyrand
, Dame du Palais , & mere de la Comtelle
de Chabannes , & a été nommé Jacques - Gilbert-
MARIE DE CHABANNES .
MORT S.
Dame Marguerite Bofc , Dame du Palais de la
K
218 MER CURE DE FRANCE
fene Reine d'Eſpagne, Louife- Elifabeth d'Orléans,
veuve de Bertrand- Céfar du Guefclin , Meftre de
Camp de Cavalerie , & premier Gentilhomme
de la Chambre du Duc d'Orléans , mourut ici le
15 du mois dernier.
Charles Martel , Comte de Fontaine- Balbec ,
Maréchal de Camp & Armées du Roi , eft mort ,
en fon Château de Montréal , le 17 de ce mois ,
âgé de foixante & dix -fept ans.
Meffire Louis Duffon , Comte d'Alion , ci- devant
Miniftre Plénipotentiaire du Roi , auprès de
l'Impératrice de Ruffie , eft mort en cette Ville ,
le 31 Juillet dernier . Il avoit épousé haute &
puiffante Demoiſelle Louiſe Choart de Bufenval,
fille de haut & puiffant Seigneur Meire Guillaume
Choart de Bufenval , Seigneur de Bufenval
& autres lieux , Capitaine- Lieutenant des Chevaux-
Légers de la Reine , & de hautę & puiſſante
Dame de Thuilier.
Très-haute & très-illuftre Madame Anne-Ma
rie-Marguerite de Bullion , Ducheffe Douairiere
d'Uzèz , veuve de très - haut , très- illuftre Monfeigneur
Jean - Charles de Cruffol , Duc d'Uzèz ,
premier Pair de France, Prince de Soyons , Gouferneur
& Lieutenant- Général , pour le Roi , des
Provinces de Saintonges & Angoumois . Chevalier
des Ordres de Sa Majefté , eſt décédée au
Couvent de la Vifitation de Sainte Marie , à Chaillot
, où elle s'étoit retirée ; elle étoit âgée de foixante-
feize ans , fix mois & trois jours , étant née
le 30 janvier 1684 .
Le fieur de Bombelles , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Commandant fur
la frontiere de la Lorraine Allemande , & ci -devant
Gouverneur du Duc d'Orléans , premier
Prince du Sang , mourut à Bitche , le 29 du
SEPTEMBRE. 1766. 219
mois dernier, dans la quatre-vingtiéme année de
fon âge.
Melfire Louis le Peletier de Rozambo , Préfi
dent du Parlement , eft mort le neuf du mois
d'Août , âgé de quarante- cinq ans.
AVIS.
Les Créanciers de l'Hôpital de S. Jofeph de la
Grave , de la Ville de Touloufe , qui vient de faire
une faillite de 680839 liv . 10 f. 10 d. de rente ,
ont obtenu de la Juſtice , & bonté de Sa Majeſté ,
une évocation générale de cette affaire , qu'elle a
envoyée pardevant MM. les Commiffaires de fon
Confeil par Arrêt & Lettres-Patentes du 20 Juin
1760.
Les Commiffaires nommés font
MESSIEURS
DE BROU .
DE LA BOURDONNAY
DE SENOZAN .
BARENTIN .
Confeillers d'Étate
MESSIEURS
DE TENELLES.
DE BACQUENCOURT.
TABOUREAU.
DE VILLEVAULT.
M:5, des Requêtes.
Mlle DENI , enfeigne l'art Héraldique , ou la
fcience du Blafon , deffine & peint toutes fortes
d'Arbres Généalogiques & d'Ecuffons , d'Armoiries
, avec leurs ornemens . Elle demeure Ife S.
Louis , quai de Bourbon , dans la premiere porte
cochere , par le bout du Pont-Marie.
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
Pâte de Guzellik , ou Ekmecq Ture , pour la
propreté , à l'ufage du Serrail.
La propriété de cette Pâte eft de nétoyer ,
blanchir , adoucir & parfumer la peau.
La façon dont on s'en fert en Afie , eft de la
tremper un inftant dans l'eau , de s'en frotter à
volonté , de fe laver enfuite avec la même eau :
felle efl tiéde , l'efer en fera plus prompt.
On ne s'étend point fur la vertu & les bons
effets de cette Pâte , pour le bien & la propreté
de la peau : l'ufage les fera allez connoître.
Le prix de chaque Pain , et de livre 4 fols ,
& dure au moins trois mois , lorfque l'on ne s'en
fert que pour les mains. Elle fe tranfporte partout,
& ne le corrompt jamais.
Cette Pâte ne le trouve que chez fieur FAGONDE,
Marchand , à Paris , rue S. Denis , près celle
des Lombards , à la Toilette ; & à la Foire S. Germain
, chez le même , au Magafin de Parfums ,
an bout de la grande rue , entre les deux Caffés.
On trouve aufli chez lui tout ce qui concerne
les plus agréables Parfums.
FAGONDE , Marchand : vend toutes fortes
d'Eaux de fenteurs , Poudres , Pommades pour
les cheveux & à différens ufages , Savonnettes
marbrées de Provence & de Paris , de différentes
odeurs , Elfences & Quintéllences fines , Sachets ,
Sultans , Potpourris de Montpellier , Pommade
d'ours au noyer , Graille d'ours véritable , qu'il
tire d'Hollande , très- beau Rouge en pot , en taffe
& en poudre , Cara in très-fin , Etuits & Broffes
à Rouge , Boètes de Bergamotte , Paftilles de parfoms
a brûler , Boules d'acier de Nancy , Opiat
liquide & en peuire du meilleur Dentiſte de
SEPTEMBRE. 1760. 221
Montpellier , & généralement tout ce qui concerne
les plus agréables parfums qu'il tire de Provence,
de Rome & de Montpellier.
Il tient auffi la marchandife de Modes afforties
en Mantelets , Taffetas , Gazes , Blondes & Dentelles
de toutes fortes , & généralement tout ce qui
concerne ledit Commerce , en gros & en détail.
Le tout à juſte prix & en confcience.
APPROBATION.
J'Arlu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Septembre 1760 , & je
n'y ai rien trouvé , qui puifle en empêcher l'im→
preffion. A Paris , ce 30 Août 1760. GUIKOY .
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER.
PARAPHI ARAPHRASE du Pleaume V. Domine , ne
In furore, &c.
Pag. 5
A Mile Le G*** Penfionnaire de l'Abbaïe Royale
de S **** .
Enée & Didon , Romance .
La Nuit , d'après un manufcrit Grec .
8
10
12
Les Femmes généreules , Anecdote moderne. 15
L'Ane & fon Maître , Fable par M. l'Abbé Aubert.
25
Vers de Madame la M. D. V. L. A... à M. Legat
de Furcy , qui vient de lui dédier une Cantille
222 MERCURE DE FRANCE .
de fa compofition , qui a pour titre : la Naiffance
de Venus.
Éloge de la jaloufie.
Le Ruiffeau , Hille.
27
ibid.
29
Lettre de M. l'Abbé N. à Madame de N. fur
P'âme des Bêtes ; à l'occafion d'une petite
Chienne de cette Dame , qu'elle á inftruite
elle-même. 32
Vers pour Mile Lemiere , fur fon rôle de l'amour,
dans Pfyché.
Traduction de la Priere d'Abel
Lettre , à l'Auteur du Mercure. Ou réponſe
aux Obfervations inférées dans le Mer
cure d'Avril 1759.
36
ibid.
Enigm.es.
Logogryphes.
Mulette .
40
50 & 51
32 &53
55
ART . II. NOUVELLES LITTÉRAIRES,
Obfervations fur la Langue Françoiſe.
Lettre de M. d'Alembert , à l'Auteur du
Mercure.
38
106
Mémoires de Miledi B .... par Madame R.... 107
Réponse à la Lettre de M. de Grace, inférée
dans le Mercure de Mai dernier .
Lettre fur la Tragédie de Spartacus , à
Madame D M.
Annonce des Livres nouveaux.
115
135
139 &fuiv.
ART. III. SCIENCES AT BELLES-LETTRES.
Académie d'Auxerre .
Etabliffement d'une Société Royale des
Sciences & des Arts dans la Ville de Metz
&c.
HISTOIRE NATURILLE.
Projet d'une Hiftoire Naturelle des Plantes
153
175
SEPTEMBRE. 1760. 223
de la Lorraine , par le fieur Buc'hoz &c.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE .
Lettre de M. Thiéry , Médecin de Paris.
ARTS AGRÉABLES,
184
186
Mufique.
GRAVURE.
ART. V. SPECTACLES.
195
Opéra. 196
Comédie Françoife. 197
Comédie Italienne,
ibid.
Opéra- Comique.
199
Concert Spirituel.
200
ART. VI. Nouvelles Politiques.
201
Avis. 219
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le