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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROL
NOVEMBRE . 1759 .
ג
Diverfité , c'est ma devil . Ia Fontaine,
Pupils July
Co nim
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis à vis la Comédie Françoile.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguitins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
GELIGA HECA!
REGIA
MINACENSIS
AVERTISSEMENT.
**
LEE
Bureau du
Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du
Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure,rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
deport , les paquets & lettres , pour remetere
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
༣ ༽
Les perfonnes de province
auxquelles on
enverra le Mercure par la pofle , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les
recevront francs
de port.
Celles qui auront des
occafions pour le
fairevenir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'eft- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16. volumes.
Les
Libraires des
provinces ou des pays .
'étrangers
qui
voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus .
A ij
3
1
On fupplie les perfonnes des Provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
Leurs ordres , afin que le payement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mafique a annoncer,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer
par la voie du
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui de Mufique
, de Liége , ainfi que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils annoncent
.
•
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
M.
Mercures & autres Journaux
, par
Marmontel , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Le format , le nombre de
volumes & les conditions font les mêmes
pour une année.
Il prie Meffieurs les Abonnés du Mercure
de vouloir bien prendre cette qualité
en fignant les Avis & les Piéces qu'ils lui
envoyent,
#J.
ف س ا
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBR Ë . 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'OMBRE DE LAFONTAINE.
A M. l'Abbé de Breteuil , Chancelier de
S. A. S. M.8" le Duc d'ORLEANS :
à l'occafion de la penfion qu'il a procurée
de la part de ce Prince à Madile de
Lafontaine , petite fille du célèbre
fabulifle.
TANDIS
·
ANDIS qu'au temple de la gloire ,
D'un ftérile laurier , les Filles de mémoire
A iij
7 MERCURE DE FRANCE..
Couronnent mon brillant tombeau ,
Tu portes juſqu'à moi l'éclat d'un fort plus beaut
Par la voix de la renommée
J'apprends que ton ame formée
Pour adoucir les maux & faire des heureux )
Sur la fatale deſtinée
De ma famille infortunée ,
A tourné les regards d'un Prince généreux .
Ah ! que n'eft-il en ma puiflance
De te peindre l'excès de ma reconnoiffance !
Que n'ai - je encor ces vers qu'il faut mettre en
oubli!
Car , hélas ! en entrant dans le Royaume fombre,
Mon ftyle s'eft bien affoibli.
Je ne t'offre aujourd'hui qu'un effai de mon ombre ,
Par le fujet feul ennobli.
LE CONNOISSEUR
ET
LES REJETTONS.
CHERI
FABLE.
HERI de Pomone & de Flore ,
Un bel arbre avoit fait grand bruit
par fes fleurs & par fon fruit ; Et
NOVEMBRE. 1955.
Mais le temps cruel qui dévore
Avec les vils objets , les plus délicieux ,
Détruifit par degrés cet arbre précieux.
De foibles rejettons qui fubfiftoient encore ,
Loin de fe voir multipliés ,
Malgré le nom qui les décore ,
Languiffoient , périſſoient triftement oubliés,
Heureufement fur fon paſſage
Un Philofophe les trouva :
( Quel tréfor véritable échappe aux yeux du fage ?)
Avec foin il les conferva.
Tranfplantés , grace à lui , dans un terrein fertile,
A l'abri du befoin & de la vanité ,
Ils prouvèrent bientôt que la Divinité ,
De ce quel'on croit mutile ,
Fait le bien de l'humanité.
Laiffons donc à des coeurs ou de bronze ou de
marbre
L'oubli des qualités qu'en toi nous reſpectons :
BRETEUIL qui fçut bien juger l'arbre
Devoit foigner les rejettons.
}
A iv
MERCURE DE FRANCE.
"
A MADAME LA C. D.
LACONDAMINE a beau prêcher au Louvre
<
Et répéter aux Sçavans affemblés ,
» Voici l'état de cent inoculés ,
>> Et tous les jours , Meffieurs , on en découvre :
» Voici des faits à Londres calculés ;
» Voici bien plus , la médaille authentique
» Dont un Sénat , par une voix publique ,
» Vient d'honorer la Comteffe de GERS ,
» Qui la première apprit à la Suéde
و د
Cet art nouveau fauveur de l'univers ,
>> Où le mal même eft fon propre remède.
» C'eſt vainement qu'aux Curés de Paris
>> On a crié dans de mauvais écrits
ככ
Qu'inocular c'eft faire un facrilege :
» Des Cardinaux fur ce point appellés , ¿.
>> Tous les neveux vont être inoculés ,
>> Et j'ai pour moi tout le facré Collège.
>> On inocule au fond de la Norvège
> En Dannemarc , & ces Peuples fenfés
>> Par nous inftruits , nous ont bien dévancés .
Cent beaux difcours valent moins qu'un exemple :
It c'eft à vous que tour Paris contemple
A répéter cet exemple fameux .
On laifle dire un Sage ; & nos modèles
Ce font les Grands , ce font auffi les belles.
4
NOVEMBRE. 1759.
Vous uniffez ces titres précieux .
HOSTY va d'une main prudente
Éteindre en votre fang un venin dangereux,
En l'allumant dans l'âge heureux
Où fa fureur eft innocente.
Graces à fes foins éclairés ,
Vos jours vont être délivrés
D'une crainte toujours préſente :
C'est un fleuve qu'il faut paſſer ;
Son onde foible eſt tranquile à ſa ſource ;
Mais groffi des torrens qu'il trouve dans fa courſe,
Plus on defcend , moins on peut traverler.
Les inventeurs de cet art falutaire ,
Jeune d'E***, vous doivent leur ſecours :
C'eft aux écôles de Cythère
Qu'il fut trouvé par les amours.
Ils ont fçu les premiers , d'une main courageufe,
Dompter & tenir dans les fers
Cette pefte contagieufe ,
Nouveau fléau de l'univers ,
Qui moiffonnant dans fes ravages ,
Les graces , les traits féduifans ,
Fait à la beauté des outrages
Plus redoutés que ceux des ans :
De leur découverte profonde
Ils ont dans le ferrail fait les premiers effais ,
Puis ont voulu , fiers du fuccès ,
Que le ferrail devint utile au monde :
A
To MERCURE DE FRANCE
Et quels attraits leurs font plus chers
Que les vôtres , jeune Comtelle ?
Autour de votre lit , les yeux toujours ouverts
ils veilleront fans ceffe.
Sur -vous ,
Suivez donc vos nobles projets ,
Et vous unirez déſormais
La gloire d'être un grand modèle
Au plaifir d'être toujours belle.
EPITHALAME
SUR le mariage de M. le Duc D***.
C'EN eft donc fait, dans ces retraites
Les graces fixent leur féjour ;
Par l'ordre du charmant amour ,
Un foleil pur luit fur nos têtes ;
Et G***. du fein des tempêtes ,
Voit éclorre le plus beau jour.
L'Amour , dont elle eft le modèle
Afon afpect s'enorgueillit :
Il la careffe , il n'aime qu'elle
C'eſt une fleur toujours nouvelle ,
Qu'à chaque inftant il embellit.
Le héros qui lui rend hommage ,
Jadis fous les drapeaux ' e Mars ,
Signala fon bouillant courage.
NOVEMBRE. 1759. 12.
Aujourd'hui fous les étendards ,
Un dieu moins terrible l'engage ;
Il charme , il fixe fes regards ,
Mais fon choix eft celui d'un fage.
Déjà les plus douces odeurs
Ont parfumé l'augufte temple ,
Où l'Amour couronné de fleurs
Yeut que l'hymen à ſon exemple
A jamais enchaîne leurs coeurs .
Partout des plus brillantes fêtes
Je vois les appareils divers ;
Déjà des mirthes les plus verds
Ces amans ont paré leurs têtes.
Quelle foule au temple les fuit ?
Tout court , tout vole , tout s'empreffe s
C'eſt partout la même allégreffe ,
Et partout l'Amour la produit .
Héros charmant que je revère ,
Et vous dont l'heureux caractère
Affortit les attraits brillants ;
Jeune Beauté toujours plus chere.
Aux Muſes , au dieu des talens ;
Couple illuftre à qui je dois plaires
Si l'hommage le plus fincere
Obtient vos applaudiffemens ,
De l'union la plus parfaite
Quand je chante les agrémens ,,
Quand je fuis de vos fentimens
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
L'admirateur & l'interprête ;
Ce peuple qui par mille voeux ,
Et par le plus joyeux murmure ,
Applaudit, à de fi beaux noeuds ,
En portant vos noms jufqu'aux Cieux ,
Prend une route bien plus fûre ,
Pour peindre à nos dernies neveux
Qu'on goûte une allégreffe pure.
Quand nos bienfaiteurs font heureux.
SUR la contrainte où se trouva l'auteur
auprès d'une Demoifelle qu'il aimoit ,
& qu'il ne pouvoit voir que chez elle..
ONparloit des beautés qui brillent dans:
Paris ,
Et moi foudain j'allai nommer Iris .
Ce nom fut prononcé d'un ton qui fit com
prendre
Combien mon coeur en devoit être épris ;
Mais d'une ardeur fi fidèle , fi tendre ,
Chacun m'a demandé quel étoit donc le prix ,
Le prix de tant d'ardeur ! Dieu d'amour , le
dirai-je?
C'eſt le ftérile privilege .
De voir Iris dan un trifte féjour
Qu'on nomme maiſon paternelle,
#
A
NOVEMBRE. 1759 13
Où fi j'entre un moment pour lui faire ma cour ,
Mere & tante auffitôt ſe placent auprès d'elle
Pour me dire , Monfieur , hé bien , quelle nouvelle
?
Quand je vois deux beaux yeux qui me parlent
d'amour.
EPITRE
A Madame ***
COMPAGNE OMPAGNE & rivale des
graces ,
Digne objet des foins de l'amour ,
Souffrez que ma main dans ce jour
Sème des roles fur vos traces.
Vous êtes dans cet âge heureux ,
Où fous vos pas on voit éclore
L'effain des plaiſirs & des jeux
Que ma jeunelle fuit encore.
Pour vous au dieu qui dans nos fens
Verfe des torrens de délices ,
Vous n'offrez plus de facrifices ;
Et Minerve a tout votre encens.
Cette déeffe qu'on n'adore
Qu'après la faifon des amours ,
Devroit- elle obfcurcir l'aurore
Qui brille au matin de nos jours ?
Pourquoi dans un trifte veuvage.
MERCURE DE FRANCE
245
Confumez-vous des jours fi beaux ?
Ofez rallumer les flambeaux
Du frere de ce dieu volage
Qui vous offre ſes dons nouveaux,
L'amour enchaîné par les graces
Au char brillant de la beauté ,
Doit encor embellir vos traces
Des myrthes de la volupté.
Telle dans les jardins de Flore,
Aur bailers du zéphir preffant ,
La rofe s'embellit encore :
Bientôt au fouffle careffant
Du volage amant qui l'adore ,
Elle ouvre fon bouton naiffant.
Eprouvez l'agréable yvreffe
De ces momens délicieux ,
Coulés au fein de la tendreffe ;
L'amour eft นด don que les Cieux
Ne verfent que fur la jeuneſſe.
Goutez le prix du ſentiment ;
Et brulant de feux légitimes,
Fuyez avec empreſſement
Le ton de ces prudes fublimes
Qu'effarouche le nom d'amant ,
Et pour qui des jeux font des crimes.
Oui fi jamais l'amour vainqueur
A quelque amant tendre & fidèle
Donnoit des droits fur votre coeur †
Lié d'une chaîne immortelle
NOVEMBRE. 1759
Le fen , en adorant vos fers ,
Et vous trouvant toujours plus belle ,
Croiroit régner fur l'Univers :
Vous le verriez fous votre empire ,
Près de vous toujours foupirer,
Exifter pour vous adorer ,
"
Õ་
Et vous aimer pour vous le dire.
Pour moi qu'un délire charmant,
Des erreurs d'un amant volage
Ramène au gout du ſentiment ,
Je paffe les jours du bel âge-
Dans un aimable amuſement ;;
Et des plaifirs du badinage
Je vole , fans emportement ,
A cet amour tranquille & fage
Qui fut l'ouvrage d'un moment :
Je tais l'objet de mon hommage ,
Je le perdrois en le nommant.
L'Amour est un enfant timide ,
Qui craint fouvent de ſe montrer §
Mais fi vous alliez pénétrer
Les progrès d'un feu trop rapide ,
Songez que fur les bords de Gnide
Adonis adoroit Cypris
Et qu'autrefois cette immortelle
Régna fur le coeur de Pâris :
Soyez la Minerve fidelle
De mon coeur & de mes écrip
16 MERCURE DE FRANCE.
LE TILLEUL ET LE PINSON.
A M. le C. de *** le jour defa fête.
FABLE.
UNTilleu NTilleul , l'honneur du rivage ,
Qu'il protégeoit de ſon ombrage,
Donnoit aux oifeaux d'alentour
L'hofpitalité d'un feuillage
Impénétrable aux traits du jour.
Hôte charmant , lui dit dans fon petit langage
Certain Pinſon reconnoiffant ,
Vous nous préſervez en naiſfant
Et de péril & de dommage :
Avant même qu'un doux plumage
Nous élève au milieu des airs ,
Dans un nid ſuſpendu fous vos feuillages verds ,
Nous croiffons à l'abri du vent & de l'orage ;
Vous daignez écouter notre premier ramage,
Et de nos timides concerts
Recevoir le confus hommage.
Vos bienfaits s'étendent plus loin :
Il femble que vous preniez foin
De former le fallon des danfes du Village
L'innocente gaîté régne fous vos rameaux ,
La Bergere s'y rend au fon des chalumeaux ;
Le voyageur charmé s'y répofe au ppaafſfſaaggee
NOVEMBRE. 1759.
Et de fes pénibles travaux
Le laboureur s'y dédommage.
Du fiècle d'or , de ce bel âge
Où l'homme étoit heureux ainfi que les oifeaux,
Cet afyle commun nous retrace l'image ;
Mais trop heureux vous- même en faiſant des
heureux ,
Vous n'en tirez point avantage ,
Et vous êtes modefte autant que généreux.
Pourquoi , dit le Tilleul , ferois - je plus fuperbe
Que ce rofeau , que ce bin d'herbe ?
Qu'aurois-je audeffus d'eux en vivant pour moi ſeul?
Quand je répands les dons que m'a fait la nature,
Et mon ombrage & ma verdure ,
Jeremplis le fort d'un Tilleul :
>
Il ne m'en coûte rien , l'on me cultive, on m'aime ;
Difpenfer mes bienfaits , c'eſt en jouir moi même,
Et l'on a peu de gloire à fuivre fon penchant.
Ah ! s'écria l'oiſeau , du ton le plus touchant
Je vois que la bonté des vertus eft la mere ;
Celles qui coûtent durent peu ;
C'eſt un travail , & je préfere
Les vertus qui ne font qu'unjeu,
Je fuis , mon bon ami , le Pinſon de ma fable
Il eft aifé d'imaginer
Quel est le Tilleul adorable ;
Vous feul n'ofez le deviner.
Par le jeune M. de V ***
8 MERCURE DE FRANCE
SUITE de la Lettre à M. d'Alembert ;
fur l'art de traduire.
JEE ne prétends pas que la diverfité des
langues entraîne avec elle une diverfité de
penfées : un apophtegme peut fe traduire
également bien en toutes fortes de langues.
La nature eft toujours une , fous la variété
de fes formes , & quoiqu'on en dife ,
les idées du bien & du mal , du jufte &
de l'injufte , du vrai & du faux , font
communes à toutes les nations , & s'expriment
dans toutes les langues fans que
leur différence les change ou les altère :
mais comme il y a des vérités , des maximes
, des axiomes qui fortent d'eux-
` mêmes , pour ainfi dire , & qui n'ont pas
befoin de coloris de l'expreffion pour faire
leur effet , il eſt auffi des idées qui moins
fortes & moins lumineufes , ne peuvent
fe paffer d'être embellies par les images ,
& foutenues par la cadence : rompez la
chaîne des paroles qui les arrêtent , tranf
portez en un feul chaînon , elles languiffent
, elles tombent avec l'harmonie qui
les animoit.
Tel est le temeritas filii comprobavit ,
dont parle Cicéron ; le dérangement d'un
1
NOVEMBRE. 1759
1
feul mot , dans cette chûte de période ,
auroit détruit tout l'artifice & tout l'effet.
Comme cet effet naît de l'harmonie
comparons, une période qui le produit à
un inftrument de mufique , à un violon ,
par exemple. Il y a une proportion exacte
entre toures fes parties , entre le corps du
- violon , fa concavité , la groffeur & la
longueur des cordes , leurs vibrations ,
l'archet & c. de ces rapports naît la fymphonie
qui charme notre oreille ; changez
- en un feul , vous n'aurez plus les
mêmes fons , & l'inftrument ne pourra
plus faire fa partie. Tranfportez fur un
autre inftrument une fymphonie faite
pour le violon , vous aurez de la peine à
la reconnoître. Il en eft de même des
langues ; renverfez l'or tre des paroles ,
Nous rompez Pharmonie,& la penſée difparoît
ou s'affoiblit ; tranfportez les mots
d'une autre langue à la place des premiers
, votre oreille ne retrouve plus
cette cadence qui la flattoit.
Longin , qui m'a fourni cette comparaifon
( a ) , cite un paffage de Démofthène
, dont voici le fens. Le danger qui
environnoit la Ville difparut comme un
(a) Long de fublimitate , § 39. p . 218. Def
préaux , Traité du fublime , Chap. 32 ..
26 MERCURE DE FRANCE.
nuage. Otez , dit - il , une fyllabe de cès
deux mots woep vecos ut nebula , en fubftitutant
wo vεpos ut nubes ; ajoutez - en
une aσwεper repos ficuti nubes , l'harmonie
difparoît elle -même comme un nuage.
་ ་
Si donc , comme Cicéron , Quintil .
lien & Longin nous l'affurent , en tranf
pofant un mot , en ajoutant ou en retranchant
une fyllabe , la cadence tombe
fi chaque langue a ſon harmonie produite
par un arrangement particulier de mots
qui lui font propres , j'en conclus qu'on
ne peut traduire cette partie de l'élocution
en quelque langue que ce
foit ; j'en conclus que nous la connoiffons
bien peu fi nous croyons la retrouver
dans nos traductions en vers , & fi
nous exigeons des traducteurs qu'ils la
tranſportent dans leurs verfions. Avant
de leur donner des loix , il faudroit approfondir
, comme le dit le Marquis Maffey,
le génie , la force , les propriétés , les
règles des différentes langues , en comparer
les mots , les expreffions & les
tours , effayer enfuite ; fi l'on peut , en
traduifant le grec ou le latin , déranger
la période , changer les inverfions , fubftituer
le ftyle propre au figuré , l'abondance
à la préciſion fans altérer la grace ,
NOVEMBRE. 1759. 21
fans énerver la force , fans anéantir le
caractère , & fans effacer tout le coloris.
du difcours. Nous verrions , après un tel
effai , que loin de conferver dans toute fa
pureté l'harmonie & le génie de la langue
, il n'en refteroit pas feulement le
plus léger veftige.
Il eft des façons de parler , des images,
des figures , qui font un effet merveilleux
dans une langue , y donnent de la vie &
de l'éclat à la penfée : tranfportez - les
dans une autre , elles jettent de la langueur
& de l'obfcurité dans le difcours ,
elles l'aviliffent & le défigurent. Les métaphores
que vous faites paffer mot-à- mot
d'une langue dans une autre , dit Saint
Jérôme ( b ) , étouffent la grace & la vie
du difcours , comme les ronces & les
épines fuffoquent le germe des autres
plantes. Ce qu'il dit de la métaphore
doit s'appliquer aux autres façons de par
ler affectées exclufivement à une certaine
langue. Hécube dit à Ulyffe dans Euripide
( c ) , pov VEVELOV . Rien n'eft plus
doux & plus tendre que cette expreffion
grecque ; traduifez la en latin , en françois
, en italien , elle devient ridicule,
Auffi le traducteur italien , au lieu de dire.
( b) Lib. 2. in Rufin .
f) Act. 11. v. 286.
22 MERCURE DE FRANCE.
ó cara' barba , a-t-il traduit fimplement
caro Ulyffe. On n'a jamais dit dans nos
langues modernes , ma chere barbe , faites-
moi ce plaifir ; mais les Anciens, comme
le remarque Pline ( d ) , fe conjuroient
par leur barbe en y portant la main .
D'ailleurs quelle différence pour l'oreille
entre le mot françois & le vevelov.
des ? Homere , & les autres poëtes
grecs
de fa nation , donnent à Junon l'épithéte
de Bois aux yeux de boeuf, à une jeune
fille , celle de εuspiça aux beaux talons.
Ces deux expreffions feroient froides
baffes ,
dégoutantes en notre langue.
A ces difficultés , ajoutez- en mille autres
, comme la différence des cas , la
variété de la conftruction , les diminutifs ,
les augmentatifs , les mots compofés , les
ellypfes , &c. & vous verrez de combien
d'écueils un traducteur eft environné. S'il
veut en éviter un , il tombe dans l'autre ."
Il eft plat , obfcur & forcé , s'il traduit
mot à mot ; il eft froid , diffus & fouvent
infidèle , s'il s'éloigne de fon texte pour
fe livrer au génie de fa langue naturelle.
brevis effe laboro ;
Obfcurus fio ; fectantem levia , nervi
Deficiunt animique , profeffus grandia turget.
( d ) Hift. nat. Lib. x1 . Cap. 44.
Hor. de art. poet.
}
NOVEMBRE. 1759. 23
•
Auffi Cicéron (c) embarraffé de traduire
certaines expreffions grecques , & në trouvant
point d'équivalent dans fa langue ,
s'eft fervi plus d'une fois du grec même :
Zenon au contraire inventa de nouveaux
mots latins pour conferver la force des
grecs.
•
Après de tels exemples , nous flatte-
Tons-nous de peindre au naturel dans no
tre langue le génie de celles des anciens
qui font mortes pour nous , & que nous
n'entendons que très - imparfaitement?
Dans l'impoffibilité de traduire exactes
ment nos modèles , nous fommes réduits
à les imiter foiblement , foit en profe ,
foit en vers ; à les fuivre de loin ne pou
vant les atteindre ; & le meilleur traducteur
laiffe entre l'original & fa copie
un intervalle immenſe.
Proximus huic , longo fed proximus intervallo,
Virg.
On prouveroit par mille exemples ,
qu'en traduifant un ancien felon le génie
des langues modernes , on le change , on
le tronque , on l'affoiblit ; & qu'en lé
traduifant littéralement, on manque tou-
(c) Cic. de finibus , Lib, 111, §. 21. ad Herenà
Lib, Aks
་
24 MERCURE DE FRANCE.
jours le génie des deux langues ; celui
de l'ancienne , parce qu'il s'évanouit avec
l'harmonie , la force & l'arrangement des
mots ; celui de la moderne , parce qu'on
l'affujettit avec violence à des formes
étrangères.
Cette alternative a fait naître deux
partis parmi les traducteurs & parmi les
écrivains qui leur donnent des loix. L'un
combat pour la lettre , & condamne les
traducteurs à l'esclavage ; l'autre protége
& défend leur liberté : de là ces difputes
éternelles entre S. Jerôme & Rufin , Catena
& Cafaubon , Huet & Omfroi : difputes
qui remontent au temps d'Aulugelle
(f) , & même au fiécle de Ciceron
( g) & d'Horace ( h ) , dont le premier
appelle interpretes indiferti les traducteurs
qui s'affujerriffent fcrupuleufement
à la lettre.
- De là cette foule de traductions qui
nous en laiffent toujours défirer de nouvelles
tant les régles font équivoques ;
tant il eft difficile de repréfenter le génie
de la langue & le caractère des auteurs
que l'on traduit.
Chaque homme a fon caractère : ainfi
(f) Noct. att. L. 1x . Cap. 19 .
( g Cic., de fin. Lib . 111.
(n ) Hor. de Arte voet,
que
NOVEMBRE. 1759.
25
que fa phyfionomie qui n'eft qu'à lui ;
chacun a fa maniere de penfer & de fentir.
Les images & les idées que les objets
excitent au dedans de nous , fe configurent
, pour ainfi dire , dans nos organes,
comme les métaux fondus, dans le moule
où l'artifan les jette . Choififfez , s'il eft
poffible , un certain nombre d'hommes
parfaitement organifés , & dont l'efprit
aura reçu la même & la meilleure culture,
vous verrez des differences fenfibles dans
leurs goûts & leurs paffions , dans leur
maniere d'agir & de penfer Enfans de la
même mère , nous avons tous un fond de
reffemblance , mais chacun de nous a fon
air qui le diftingue de tous les autres.
Facies non omnibus una
Nec diverfa tamen , qualem decet effe fororum.
Ainfi , toutes les montres d'un habile'
ouvrier ont les mêmes mouvemens , les
mêmes rouages & la même perfection ;
mais vous n'en trouverez jamais deux
fur le plus grand nombre , dont l'aiguille
dans le même moment , marque exactement
la même heure.
·
J'applique cette réflexion aux traducteurs
, & je dis qu'il eft impoffible que
le même écrivain , quelque parfaite con- :
noiffance qu'il ait des deux langues qu'il
B
26 MERCURE DE FRANCE.
manie , traduife également bien tous les
ouvrages faits dans l'une de ces langues .
Le traducteur a fon caractère particulier,
ainfi que tous les auteurs qu'il traduit.
Le même homme , fût- il un Prothée , ne
rendra jamais avec la même perfection
Anacréon & Pyndare , Virgile & Catulle.
Malheur à lui , s'il ne fait pas un choix
heureux s'il n'eft pas lui- même la copie
vivante de fon original. Il forcera fon
genie , il écrira malgré la Nature &
Minerve ; il mafquera fon auteur en ſe
déguifant lui- même ; & deux caractères
bons féparément & chacun dans fon efpéce
, deviendront , fondus enſemble ,
un affemblage bizarre , & le monftre
d'Horace .
Pourquoi avez-vous traduit fi heureufement
Tacite , cet hiftorien profond ,
éloquent & philofophe ? Parce que vous
lui reffemblez ; parce que vous avez le
talent de faire penfer vos lecteurs quand
vous écrivez de génie ; que vous poffedez
l'art de fupprimer les idées communes &
intermédiaires ; que vous joignez la précifion
à la vivacité , l'image à la penſée ,
la force à la clarté . Auffi avez- vous prouvé
par votre exemple la vérité de cette réflexion
que je ne fais qu'après vous.
Eh ! comment un homme d'une imag
NOVEMBRE. 1759. ~27
gination légère , tendre & fleurie , traduiroit-
il exactement un écrivain mâle ,
dont les ouvrages profonds & folides feroient
marqués au coin du raiſonnement
& de la force? Comment un homme d'un
goût févère & d'un caractère dur , tranf
porteroit il dans fa langue un ouvrage
plein de douceur & d'agrément ? Boileau
eût-il bien traduit le Taffe & Guarini ,
L'Esprit des Loix ?
Cette réflexion en amène naturellement
une autre . Prenez tel Auteur ancien
pour modele , nous crient , tour - àtour
, la plupart des maîtres ; formez
votre ftyle fur celui de Cicéron , foyez fort
& concis comme Démosthène . C'eft ainfi
qu'entraînés par leur caractère particulier,
ils font des loix arbitraires & exclufives
de goût & d'éloquence .
Tyrans du génie , ils fe refferrent dans
les entraves d'une imitation fervile ; ils
ignorent qu'en fe nourriffant des Anciens
, il faut avoir fa maniere & fon
style , qu'il faut être foi-même & ne pas
reffembler aux autres.
Quelques littérateurs Italiens , fanatiques
de Pétrarque , font tombés dans cet
excès ; ils ne connoiffoient & ne propofoient
d'autre modèle en Poefie que les
ouvrages de cet Auteur : ils frondoient
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tous les vers où ils ne retrouvoient pas
la dolce guerrera , l'angelico fembianie ,
l'amorofe chiavi & les expreffions favorites
du Chantre de Laure : comme file
charme de la poëfie , ainfi que les enchantemens
magiques , étoit attaché à
certains mots finguliers , plutôt qu'à la
vivacité des peintures , à la fimplicité paffionnée
du fentiment , à la hardieffe des
penfées qui entraînent avec elles , fi elles
font fortement conçues , l'expreffion la
plus belle & la plus heureuſe. Mais chaque
homme a fes goûts & fes préjugés ;
il n'eft point de femme laide aux yeux
de fon amant , & les autres ne paroiffent
belles à celui- ci qu'à proportion de la
reffemblance qu'elles ont avec la pre
miere.
A propos de Pétrarque , Monfieur ; les
Poetes anciens , dont il faut défefpérer
d'avoir de bonnes traductions en notre
langue , foit en profe , foit en vers , ne
font guères plus difficiles à traduire que
cet écrivain du XIV fiécle. C'eft un de
ces auteurs , dont vous parlez , plus inė
grats que tous les autres , par l'harmonie
foutenue, & l'agrément toujours nouveau
d'un ftyle original : au moins ne connois-
je pas de moderne plus intraitable
& plus rebelle à la traduction . Cent fois
NOVEMBRE : 17597 29
j'ai effayé d'imiter quelques- unes de fes
poefies , cent fois la plume m'eft tombée
des mains. Si je me fuis quelquefois roidi
contre les difficultés , le fuccès ne m'a
jamais dédommagé de mes efforts & de
mes peines.
Voici une de ces foibles imitations que
je vous prie de comparer avec l'original ,
pour l'honneur du poëte Italien.
L'aigle de Jupiter , d'un regard intrépide
Fixe & brave l'éclat de l'aftre qui nous luit ;
Et l'oifeau de Pallas n'ouvre fon oeil timide
Qu'à la fombre lueur , compagne de la nuit .
Le papillon , forcé par l'inftinct qui le guide ,
Vole autour du flambeau , dont l'éclat le féduit,
Et périt dans le fein de la flamme perfide.
Hélas ! tel eft l'état où Laure me réduit.
Trop foible pour fixer l'éclat de cette belle ,
Dans l'ombre des forêts , & foupirant loin d'elle ,
Je devrois me fouftraire à fon regard vainqueur.
Je vois tout le danger où mon ardeur m'apelle,
Mais j'y vole , & les feux dont fon oeil étincelle
Eblouiffent mes yeux & confument mon coeur.
SONETTO XVII.
Son animali al mondo , di fi altera
Viſta , che'ncontra il fol pur fi difende ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE
Altri , però che'l gran lume gli offende ,
Non efcon fuor , fe non verfo la fera.
E altri , co'l defio folle che fpera
Gioir forfe nel fuoco , perchè fplende ,
Provan l'altra virtù , quella ch'incende .
Laffo ! il mio loco è'n quefta ultima fchiera :
Ch'i non fon fortè ad afpettar la luce
Di queſta donna , e non ſo fare ſchermi
Di luoghi tenebrofi o d'hore tarde ;
Però , con gli occhi lagrimofi e'nfermi
Mio deftin à vederla mi conduce ,
E fo ben , ch'io vo dietro à quel che m'arde.
Si je jugeois de la force d'autrui par
ma foibleffe , je ne craindrois pas d'avancer
qu'il eft impoffible de traduire exactement
les Poëtes. Mais quelques talens
qu'ait un traducteur , combien de fois ne
doit- il pas être réduit au défefpoir , en
cherchant à rendre la poefie de ftyle &
d'expreffion , le rithme & l'harmonie , les
tours & les images , le défordre éloquent
d'une paffion forte , & la fimplicité naive
d'un fentiment délicat ?
Plaçons à côté d'Homère fon traduc-.
teur italien Salvini , & Mde Dacier . Le
premier a traduit en vers avec une fidélité
{
10
NOVEMBRE. 1759. 31
fcrupuleufe ; la feconde a traduit en profe
& très- librement. Qu'en réfulte - t - il ? Jamais
la langue italienne livrée à fon génie
n'auroit employé les expreffions de
Salvini ; jamais Homère n'a penſé les
chofes que Mde Dacier lui fait dire.
Horace a été fort bien traduit en italien
par Borgianelli. Choififfons un endroit
facile du Poëte latin , & comparons - le
avec la traduction .
·
potare & fpargere flores
Incipiam , patiarque vel inconfultus haberi.
Quid non ebrietas defignat ? operta recludit ,
Spes jubet effe ratas , inprælia trudit inertem ,
Sollicitis animis onus eximit , addocet artes.
Voici la verfion italienne.
Ora commincio a bere , e mi´metto
A fparger de ' fior lieto & feftofo ,
E non mi cal' fe avrò taccia d'inetto.
E che non fa l'ebrezza : apre l'aſcolo
Arcano , e certe le fperanze accoglie ,
E l'inerme a pugnar fpigne animofo ,
Ogni arte inſegna , e'lcuor d'affanno toglie.
)
Le traducteur a ajouté e mi metto pour
avoir fa meſure & pour faire la rime :
après avoir dit commincio , il étoit inutile
de dire e mi metto. Lieto e feftofo eft agrća-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
•
ble ; mais il n'eft pas dans l'original , &
c'eft encore la rime & la mefure qui ont
amené ces deux épithètes. Inetto ne rend
pas inconfultus. Quid non ebrietas defignat
? eft bien traduit ; mais le certe fperanze
accoglie n'exprime pas la penſée du
Poete latin , & s'éloigne même du génie
de la langue italienne. Inerme répond - il
à inertem ? Le premier fignifie defarmé ,
fenza arme; le ſecond veut dire , timide ,
lâche , pareffeux , pigro , poltrone , timido.
Le dernier vers eft bon ; mais l'image
que fait le mot onus n'eft pas rendue .
Que de fautes dans la traduction de
moins de cinq vers que j'ai choifis , cependant
parmi ceux qu'Horace appelle
lui même fermoni propiora ! Eh , que
feroit ce fi j'examinois ainfi la verfion de
l'Ode fublime ,
Defcende calo , & dic , age , tibia , &c.
la rime ,
Quel chef d'oeuvre , malgré cela , que
la traduction de Borgianelli , toute gênée
qu'elle eft par la mefure & par
en comparaison de celle de Dacier , qui ,
à dire vrai , a plutôt travefti qu'il n'a
traduit fon original ! Ne parlons pas de
nos traductions en vers françois & convenons
de bonne foi qu'elles n'ont qu'un
défaut , c'est qu'on ne peut les lire. Je ne
NOVEMBRE. 1759 $ }
que
parle pas ici de quelques lambeaux ifolés
que nos bons écrivains ont tranfportés
dans notre langue ; ils les ont imités
plutôt que traduits & quelquefois ce n'a
éré ni l'un ni l'autre ; mais des pensées
heureuſes & nouvelles ont brillé tout-àcoup
à leur efprit , au milieu des efforts
qu'il faifoient , pour en traduire ou pour
en imiter d'anciennes. C'eſt ainfi que
l'opiniâtreté du Poëte à chercher une rime
qui le fuit , lui fait trouver une idée qu'il
ne cherchoit pas. Ce n'eft pas aux modernes
feulement , mais aux anciens , à
Virgile même , que cela eft arrivé. Jettons
les yeux fur Aulugelle ( i ) & Macrobe
( 4) , qui ont comparé quelques morceaux
que le Poëte de Mantoue a empruntés
de Théocrite & d'Homere , &
nous verrons combien il est loin de fes
modèles , fans leur être toujours inférieur.
Si cependant il étoit poffible de faire
paffer toute l'ame d'un Poëte grec ou latin
dans une traduction , ce feroit fans
doute par le moyen de la langue italienne
, l'inftrument le plus flexible qui
foit entre les mains des modernes. Som
analogie avec les deux langues anciennes ,
par fes détails & fes nuances ,
par
fes
( i ) Noct. att . L. 1x . C. 1x .
(b ) Saturnal. L. v . C. 11. &c.
BW
34 MERCURE DE FRANCE.
tours & les inverfions , par fes licences & ..
fa variété , par les mots compofés , fes ,
diminutifs , fes augmentatifs , fes peggio- ,
ratifs , ( paffez-moi le terme , il eft italien
) tout cela lui donne le plus grand
avantage fur toutes les langues modernes.
Qu'eft il befoin de le prouver ? Cette foule
de bonnes traductions qu'elle enfante ,
tous les jours publie affez fes reffources
& fa fécondité.
Mais en approchant plus que nous du
bur , qu'ils ne fe flattent pas de l'avoir :
atteint. Ils traduiront les penfées ; mais
la manière de les exprimer ne fe rend
jamais Or c'eft dans cette manière , i
bien plus que dans les chofes mêmes ,
que confifte la plus grande beauté de la
poëfie , celle qui la caractériſe exclufivement.
Un traducteur quelconque fe
perfuade cependant de bonne foi avoir
tranſmis tout entier , dans fa langue , un
Poëte grec ou latin , & d'avoir fait un
heureux mêlange du caractère de l'un &
du génie de l'autre. Un lecteur croit éga--
lement fur la parole du traducteur , connoître
à fond l'original , lorfqu'il n'en a
vû qu'une foible & légère efquiffe. L'erreur
eft égale des deux côtés. Remontons
donc à la fource , comme vous nous le
confeillez ; puifons - y ces belles connoifNOVEMBRE.
1759. 35
fances & ce goût exquis que nous chercherions
en vain dans ces ruiffeaux détournés
dont les eaux troubles & bourbeufes
font corrompues par le mêlange
des matières étrangères qu'elles entrainent.
Magno de flumine mallent
Quam ex hoc fonticulo tantumdem fumere. Hor.
Mais fi cette fource m'eft inacceffible
j'en approcherai le plus qu'il me fera
poffible. Si , par exemple , je ne puis voir
Homère de près & face à face , pour ainfi
dire , je l'obferverai de loin & comme au
travers d'un verre où je verrai en petit
fa figure & fes proportions. Je lirai Salvini.
Si cette reffource me manque , je
tâcherai de démêler quelques uns de ces
traits à travers les nuages dont Mde Dacier
l'enveloppe dans fa traduction.
Il me paroîtroit en effet bien dur de
faire tout - à - fait main baffe fur les
traductions des Poëtes. Pour les connoître
àfond , il faut apprendre leur langue.
C'eft fans doute le meilleur parti. Il faut
aller à Rome pour voir le tableau de la
transfiguration : mais ne ferois- je pas bien
aife de m'en former une idée , même
fur une copie imparfaite Eloigné de
L'objet que j'aime , la vue de fon portrait
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
charmeroit mes ennuis & tromperoit
ma douleur. Qu'est ce qu'un portrait cependant
, auprès de la perfonne même ?
La traduction d'un Poëme eft foible , à
la vérité ; c'eſt beaucoup qu'elle approche
de la reffemblance ; cette qualité me
paroît la plus effentielle ; la rime & la
mefure ne m'en dédommageroient pas.
Il faut donc encourager les traducteurs
bien loin d'ajouter de nouveaux dégouts
à ceux qui font inféparables de leur profeffion.
Qu'ils adouciffent le joug qu'on
a appéfanti fur eux ; mais qu'ils fe gardent
bien de le fecouer tout- à- fait . Si le
Traducteur corrige , embellit , ajoute ,
élague , j'aurai peut- être un bel ouvrage :
mais je demandois la copie d'un tel ouvrage.
Si nous ne traduifions que pour en
richir notre littérature ; bien loin qu'il nous
fût interdit d'enchérir fur les beautés de
nos modèles , nous devrions nous en faireune
loi ; mais le but de la traduction eft
je crois de nous donner une idée da
génie du caractère , du goût national &
particulier des orginaux. Si nous recti'-
fions leurs traits , fi nous paffons l'éponge
fur leurs défauts , ceux de nos lecteurs
qui ne peuvent remonter aux fources ,
feront- ils en état d'en juger fainement &
de s'en former une jufte idée ? Ils cher
NOVEMBRE. 1759. 37
.cheront envain l'enflure, les fentences & la
déclamation de Lucain , ils ne retrouveront
plus dans le Taffe les gentilleffes , le
concetti & le clinquant que lui reproche
trop rigoureufement le févère Defpréaux.
Que les écrivains libres imitent & fondent
dans leurs ouvrages les plus beaux morceaux
des anciens ; que les maîtres ne faffent
apprendre & traduire que ceux- là à
leurs élèves : mais la tâche d'un traducteur
eft , fi je ne me trompe de nous les donner
tout entiers & tels qu'ils font. Un graveur
, corrige le deffein , déguiſe les défauts
, relève les beautés d'un tableau ,
on lui en fçait bougré , j'en conviens ;
mais pardonneroit- on cette licence à un
copifte dont le principal mérite doit être
la reffemblance & la fidélité ? Je ne le
penfe pas or une traduction me paroît
plutôt la copie d'un original que l'eftampe
d'un tableau.
Approfondir le génie des deux langues
dont on a befoin pour traduire ; fentir
leurs fineffes , connoître leurs refſources ,
obferver leurs marches ; s'étudier foimême
& la trempe de fon caractère ,
choifir un original qui lui foit analogue ,
s'échauffer , s'embrafer au feu de fon
Auteur , n'adopter aucun fyftême , ne pas
fe faire une loi de traduire toujours lit38
MERCURE DE FRANCE.
téralement ou toujours librement ; em
ployer tour-à-tour les deux manières ,
felon le befoin & le génie de la langue;
fçavoir quelquefois choifir un milieu entre
P'une & l'autre voilà je penfe , en peu
de mots,tous les fecrets de l'art de tra
duire. Mais
La critique eft aifée & l'art eft difficile .
Il n'appartient qu'à vous , Monfieur,
de donner tout-à-la fois des confeils &
des exemples , d'établir de véritables rè
gles & d'en faire la jufte application.
J'ai l'honneur d'être & c.
Qo
HEROIDE.
DIDON A ÉNÉE.
UOI ! tu pars , cher Amant ! quoi tu quittes
ces lieux
Sans être retenu par le noeud le plus tendre !
Tu pars ! fans que les pleurs qui coulent de mes
yeux ,
Ni mes triftes foupirs puiffent fe faire entendre !
Va , perfide ! pourfuis ton deffein odieux :
Va chercher les dangers jufques au bout du
mondes
NOVEMBRE. 1759 39
Fuis fans attendre ici mes funeftes adieux ,
Laiffe mon coeur en proye à fa douleur profonde.
Qu'attends- tu ? ton vaiffeau prêt à fendre les flots ,
Au gré d'un doux zéphir laiffe agitér fes voiles :
Le jour attire au port le chef, les matelors ,
Et l'éclat de l'aurore a chaffé les étoiles.
Hâte-toi , le temps preſſe , & déjà loin des mers
Le Ciel vient de cacher fes plus fombres nuages ;
L'onde eft calme , & les vents enchaînés dans les
airs 5.
Ne la foulèvent plus par d'effrayans orages, :
Mais que dis-je ? Où mon coeur va -t- il donc s'égarer
?
Je fouffre en te parlant le plus cruel martyre ...
Jetremble ...je gémis ...je voudrois t'abhorrer,
Et... ma eimide voix fur mes lèvres expire.
O moitié de mon être ! ô foutien de mes jours !
Objet digne d'horreur & digne de tendreffe !
Cher amant ! fouviens - toi de nos premiers amours;
Viens effuyer mes pleurs , & calmer ma triſteſſe.
Viens par un prompt retour appaiſer mes tranf
ports ;
Fais taire mes foupirs , diffipe mes allarmes :
Ne livre plus mon ame aux regrets , aux remords
D'un aimablerepos fais-lui gouter les charmes..
40 MERCURE DE FRANCE.
Que te dirai-je enfin ? rappelle tes fermens ;
Rends- moi le feul efpoir fur qui mon coeur fe
fonde ;
Viens , viens me ranimer dans tes embraffemens ,
Et qu'avec toi je puiffe oublier tout le monde.
E
8
PORTRAIT
de Madame la Comteſſe de ***,
TRE toujours coquette & femme à ſentiment,
Fuir l'amour par raifon , l'aimer par caractère ,
Erre tout à la fois & conftante & légère ,
Vouloir tout enchaîner , & n'avoir qu'un amant ,
Avoir un coeur paîtri de raifon , de tendreffe ,
L'efprit d'indifférence & de légèreté ,
Calculer du plaifir la trop flatteufe ivreffe ,
S'y livrer fans idée avec vivacité ,
S'affliger d'avoir ri , rire de fa trifteffe ,
Eft le fort de l'objet que trace mon pinceau ;
L'affemblage eft charmant , mais bizarre & nouyeau
;
Et fa bouche , fes yeux ... l'art n'y fçauroit atteindre.
Craigrons un doux regard par l'amour animé:
Ce que les graces ont formé , ´
Elles feules peuvent le peindre.
NOVEMBRE. 1759. 41
EPITRE
A Madame COR*** de VER** de Marfeille,
le jour de Sainte Claire fafête.
LORSQ ORSQUE le Dieu de la lumière
Du haut de les douze maifons ,
Sur Paris darde ſes rayons
D'une moins oblique manière ,
On voit fortir de tous côtés
Du fein de cette ville immenfe
Des Citoyens dont l'opulence
Tyranniſe les volontés ;
Ils vont loint du bruit , fous l'ombrage ,
S'ennuyer encor davantage
Qu'ils ne s'ennuyoient dans Paris :
Malheureux jouets de l'ufage ,
Ils ont pour bien , pour avantage ,
Le pouvoir de changer d'ennuis.
Un de ces Créfus de nos villes ,
M'a conduit dans ces doux afyles ,
Dont mon coeur connoît mieux le prix :
Il voit , il cenfure ,il menace ;
Je vois , j'admire , j'applaudis ;
Il baille , il dort , il joue , il chaffles
Je bois , je médite , je lis.
MERCURE DE FRANCE
Ma lecture n'eft point abftraite ,
Daulnoi , l'Auteur ingénieux
Du Bélier , bélier merveilleux ,
M'occupent feuls dans ma retraite.
Tu vois , objet de tous mes voeux ,
Que je donne dans la férie.
Mais tout mortel , durant la vie ,
Se laiffe aller au merveilleux.
Trop refferré dans fes limites ,
Notre efprit prenant fon effor
S'élance & vole avec tranſport
Au-delà des bornes prefcrites ;
La folle imagination ,
Dans une immenfe région ,
Le berce de mille chimères ;
Elles le flattent , lui font chères :
Tout ce qui nous flatte eſt chéri.
L'autre jour , l'eſprit tout rempli
D'un conte , agréable lecture,
Affis aux bords d'une onde pure
Qui ferpentoit à petit bruit ,
Ton fidèle amant s'affoupit.
Une Fée , en fon char fublime ,
Le tranfporta dans ces climats *
Où la fraîcheur de tes appas
Brave l'ardeur qui les anime ;
Je te voyois , j'étois heureux.
* La Provence.
NOVEMBRE. 1759.
43
Dans un miroir mystérieux
Se peignoient toutes tes pensées ;
Je les lifois toutes tracées
Dans ton coeur , que je feuilletois ;
Tandis que je les méditois ,
(Mon bonheur peut-il fe comprendre ! ))
Du milieu de ce coeur fi tendre
Mon ame vit avec plaifir
S'échapper ce tendre defir.
» Je vois venir le jour de má naiffince ,
» Galans bouquets vont être fuperflus !
J'aimai les fleurs ;je ne les aime plus.
» Mon cher amant , dont je pleure l'abſence ,
» Mon cher amant n'en pare plus mon ſein 3.
» J'aimai les fleurs , mais venant de fa main .
» Ah ! ſi du moins il m'envoyoit pour gage
>> Du tendre feu dont il brûla pour moi ,
›› Un mot , un rien , qui m'aſſurât ſa foi ,
s: Je l'aimerois , s'il fe peur , davantage.
Le voilà donc ce mot , ce rien intéreſſant ,
Ce Bon-jour tendre & careffant ,
Ce ferment de t'aimer qui n'eft point un men
fonge : ..
Le fommeil m'a prédit qu'il feroit bien reçu ;
Cet efpoir m'auroit- il deçu ,
Et n'aurois-je fait qu'un beau fonge !!
Par M. D. D. B.V..
44 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
DES MORTS.
Sur la néceffité de la méthode dans les
ouvrages d'agrément .
ARISTOTE & CYRANO de Bergerac .
VOUS
CYRANO.
ous venez d'entendre mon hiftoire
; convenez , Seigneur Ariftote , que
j'ai fait bien du chemin en peu de tems ,
pui qu'après m'être élevé dans la lune je
fuis defcendu rapidement ici bas .
ARISTOT E.
La relation de ce dernier voyage ne
feroit pas moins curieufe que le récit de
l'autre mais j'y voudrois plus de méthode
, ainfi que dans tous vos ouvrages.
CYRANO.
De la méthode , dites- vous?
Sans doute.
ARISTOTE.:
CYRANO.
Dans les ouvrages d'agrément ?
ARISTOT E.
Pourquoi non , s'il vous plaît
NOVEMBRE. 1759. 45
CYRANO.
Sçavez- vous , Seigneur Ariftote , que fi
l'on vous entendoit parler ainfi , le Précepteur
d'Alexandre le Grand paroîtroie
bien petit ?
ARISTOTE.
Aux yeux de Cyrano , fans doute.
CYRANO.
A ceux de tout le monde. Que devien
droient , grands Dieux ! le goût , le génie,
les graces , s'ils fe trouvoient une fois renfermés
dans les liens de la méthode & du
raifonnement ?
ARISTOTE.
Ils deviendroient plus raiſonnables.
CYRANO.
C'est bien-là ce dont ils ont befoin.
ARISTOTE.
J'y trouverois des avantages , & n'y
verrois point d'inconvéniens. Premierement
...
CYRANO,
Miféricorde ! Vous allez raiſonner
en forme ; ce trait eft digne de l'auteur
de la Synthefe , de l'Analyfe , & des
Syllogifmes,
ARISTOTE.
En premier lieu , dis je , la néceffité
de faire un bon plan donnant naturellement
l'occafion d'examiner à fond le fujet
46 MERCURE DE FRANCE.
que l'on a choifi , on eft d'autant plus für
de ne pas travailler en vain .... Lorfque
l'architecte a bien fondé le fol , & meluré'
le terrein , il bâtit avec d'autant plus de
folidité.
CYRANO.
Vous verrez qu'il faudra faire tracer
les plans de nos poëmes par Euclides ,
Vitruve , Defcartes ou Newton.
ARISTOTE.
Pourquoi non ces plans n'en feroient
que mieux. Lorfque l'efprit de
l'homme de lettres eft une fois délivré
des embarras de l'arrangement , il prend
dans l'exécution un vol plus rapide &
plus affuré. S'il arrive au contraire , que
faute d'avoir bien pris d'abord fes points
d'appui , il foit obligé en exécutant de
s'occuper encore de l'orde & de la difpofition
, fon imagination le refroidit , fa
tête s'appefantit , la légereté s'évanouit
& la froideur prend fa place ; mais lorfl'efprit
eft débarraffé des foins qu'impofe
la jufteffe , & que l'imagination eſt ,
fi j'ofe parler ainfi , quitte avec le jugement
, on fe livre aux détails avec cette
agréable liberté , qui met à portée de
répandre fur un fujet toutes les graces
dont il eft fufceptible.
que
NOVEMBRE. 1759. 47
CYRANO.
Les efprits vifs & d'une certaine étendue
font à la fois tout cela. Les beaux
ouvrages de fonte fe coulent d'un feul
jet.
ARISTOTE.
Oui. Mais le moule étoit fait auparavant
circonftance effentielle à mes
principes. Penfez - vous que les habiles
architectes fe foient jamais avifés
de bâtir au jour le jour , & fans un plan
fixe & déterminé ?
CYRANO.
Paffe pour un plan , pourvu que vous
n'exigiez pas qu'en le faifant on s'affujettiffe
à cette régularité fymétrique.
ARISTOT E.
Je ne vous ferois pas grace fur cet article
du plus léger défaut de jufteffe & de
raifon. C'est bien affez de vous permettre
dans l'exécution quelques écarts
d'imagination.
nui.
CYRANO.
Gare la féchereffe , la froideur & l'en-
ARISTOTE.
Ne diroit- on pas que d'un Palais manifiquement
orné , il faudroit bannir la
dorure , trouver les Peintres de trop , &
les Sculpteurs des mauvais goût parce
48 MERCURE DE FRANCE.
que dans le plan général de l'édifice , les
règles auroient été rigoureuſement obfervées
& les appartemens merveilleuſement
bien diftribués ?
CYRANO.
Vous ramenez tout à l'architecture ;
un roman , un poëme , une comédie ne
font pas des bâtimens .
ARISTOTE.
Pour les enviſager comme tels , ils ne
faut que rapprocher les objets.
CYRANO.
Vous me foutiendrez bientôt que pour
compofer un ouvrage d'efprit il fuffira de
fçavoir manier le compas , l'équerre &
la règle. Voilà de beaux inftrumens pour
un Poëte !
ARISTOTE.
: Ce ne font pas les feuls , mais ce font
les premiers qu'il lui faut.
CYRANO.
Tranchez net , & dites que l'on pourra
très-bien fe paffer de l'imagination , qui
crée les fujets , de l'efprit qui les embellit
, du fentiment qui les fait goûter.
ARISTOT E.
A Dieu ne plaife que je veuille les
exclurre ! La raifon n'en tient pas lieu :
Elle les fuppofe & les gouverne. Il faut
qu'on les trouve enfeinble. C'eft de leur:
accord
NOVEMBR E. 1759. 49
accord que réfulte la véritable harmonie.
C'eft de leur union que naiffent les véritables
beautés.
CYRANO.
Quoi ? Vous voulez que dans tous les
genres d'ouvrages votre méthode foit
toujours la même ?
ARISTOTE.
Non , mais qu'il y en ait toujours.
Le premier fondement de tout art , c'eſt
fans contredit la jufteffe ; mais le premier
principe de la jufteffe eft de fe prêter ,
de s'accommoder , de fe proportionner
au fujet .
CYRANO.
Il feroit fort fingulier en effet de traiter
un roman comme un problême de géométrie
, & nos Poëmes comme une propofition
mathématique .
ARISTOTE.
Tout auffi ridicule que fi le Mathé
maticien croyoit faire un roman & le
Géomètre un Poëme.
CYRANO.
A quoi nous en tiendrons - nous donc
enfin ?
ARISTOT E.
A vouloir toujours , en tout , & partout
des graces & de la raifon , pourvu
que nous fçachions régler leur rang : le
C
fo MERCURE DE FRANCE.
premier ( par exemple ) fera inconteſtablement
pour la raifon dans les ouvrages
d'inftruction & de raifonnement ; mais
elle n'aura que le fecond dans les écrits
particulièrement confacrés au plaifir , à
Ï'amuſement.
CYRANO.
Enforte que ( felon vous ) les ouvrages
même de goût & d'agrément , peuvent
être calculés , mefurés , compaflés.
?
ARISTOT E.
On n'en fçauroit douter.
CYRANO.
Vous me permettrez toutefois de n'en
rien croire.
•
ARISTOT E.
Homere& Virgile, Corneille & Racine,
Terence & Moliere m'en confoleront.
CYRANO..
Et vous prétendez auffi ( fans doute ,
pour achever de vous rendre ridicule , )
que les mathématiques & les autres
fciences abftraites font fufceptibles d'une
forte de graces ?
14 ARISTOT E.
C'eft ce dont je fuis très- perfuadé .
CYRANO.
Et moi je le fuis de toute la bizarrerie
d'une pareille propofition.
NOVEMBRE. 1759 .
ARISTOT E.
Je vais m'en dédommager avec M. de
Fontenelle , & la Marquiſe du Chatelet.
LA CALOMNIE.
Qui
O D E.
UEL monftre à l'oeil fombre & farouche
Vient d'épouvanter ces climats !
Le fiel diftille de fa bouche ,
Des ferpens fifflent fur fes pas ;
La vérité fuit à ſa vue ,
La probité pleure éperdue ,
Un trait perfide eft dans fes mains :
La trahifon & l'infamie .
Le menfonge & la baffe envie ,
Raffurent les pas incertains.
O calomnie impitoyable ,
Je te reconnois à ces traits !
Si je peins ta rage effroyable,
Si je révèle tes forfaits ,
C'est pour arrêter ta furie ,
Pour venger la vertu ternie
Par tes odieufes couleurs :
Heureux , même en fouillant mes rimes ,
Si je peux enfin de tes crimes
Infpirer de juftes horreurs.
C ij
$ 2 MERCURE DE FRANCE
Quelles affreufes injuſtices
Préparent , fuivent tes progrès ?
A quels coupables facrifices
Dois -tu tes funeftes fuccès ?
La gloire du jufte t'offenſe :
Dès que tu le vois fans défenſe
Ton bras s'arme contre fon fein.
En fuivant la vertu pour guide
Il marche d'un pas intrépide
Sur les piéges de l'affaffin.
A la honte de la Nature
Tu trouves des coeurs affez bas
Pour fe livrer à l'impoſture
Dont tu couvres tès attentats ]
La vérité fimple & fincere
Ne peut défarmer ta colere ;
Son triomphe t'eſt odieux :
Tu pourfuis au Ciel ta rivale,
Et fouvent ta haine infernale
L'outrage au ſein même des Dieux ,
Je vois des haines homicides
S'éternifer jufqu'aux tombeaux :
Des parens traîtres , parricides
Je vois dreffer les échaffauts ;
Dieu Vengeur ! le glaive étincelle ,
L'innocent meurt , le fang ruiffelle ,
L'Univers eft rempli d'horreur
NOVEMBRE. 1759.
ر ہ ا و ج
De tant de maux qui dans leur courſe
Nous inondent , quelle eft la fource >
Un mot du Calomniateur.
Ne croyez pas de ce barbare
Pouvoir éviter la fureur ,
Le coup que fa main vous prépare
Il l'a médité dans fon coeur :
Monftres des antres d'Hircanie ,
On craindroit moins votre furie ;
On vous apperçoit , on vous fuit.
11 eft un monftre plus fauvage
Qui pour mieux affouvir fa rage
Marche dans une obfcure nuit.
Par un horrible privilége
Que le Ciel permet en courroux
Il emprunte l'art facrilége
De confacrer jufqu'à fes coups :
Vous le verrez d'un ton modefte ,
Prenant un langage céleſte ,
Tromper les crédules mortels ,
Et perfuader leur foibleffe
Que le trait affreux qui vous bleſſe
Sa main l'a pris fur les autels.
O toi *, mâle & brillant génie ,
Digne d'un immortel burin ,
Le célèbre Rouſſeau .
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Toi , fur qui l'âpre calomnie
Verfa conftamment fon venin ,
Tu meurs... Ta vertu dévoilée
Du haut de la voute étoilée
Reçoit les plus juftes honneurs.
Hélas ! la vérité tardive
De ton innocence plaintive
Répare-t-elle les malheurs ?
SUITE des réfléxions inférées dans le
Mercure d'Octobre , fur cette question :
Jufqu'à quel point les fens influent-ils
fur les ouvrages de goût ?
L'IMAGI
IMAGINATION eft cette puiffance
de l'ame , qui ajoute des images à nos
penfées & qui donne des couleurs à nos
fentimens ; elle leur prête , pour ainſi
dire , un corps à l'un & à l'autre & nous.
les offre fous des traits fenfibles : elle leur
donne du mouvement , de la chaleur &
de la vie ; elle emprunte les figures detous
les objets qui frappent nos yeux ,
pour les en revêtir : elle les unit , elle
les fépare , ou les fait choquer & contrafter
elle les ordonne , elle les difpofe
& regle leur marche : tantôt elle les
ferre & les précipite avec force & avec
NOVEMBRE. 1759. SS
violence ; tantôt elle les laiffe s'étendre
& les fait couler avec lenteur & majesté :
elle les fait faillir avec vivacité , ou les
enchaîne avec grace ; elle les approche
lorfqu'ils demandent à être vus de près ;
elle les éloigne , lorfque l'effet en eft plus
agréable à une certaine diſtance . Quelquefois
elle nous les découvre tout entiers
, elle nous en montre toutes les
faces , & elle y répand une lumière
douce , uniforme , & toujours la même :
quelquefois elle met un des côtés dans
l'ombre , afin de rendre la lumière des
autres plus vive & plus brillante , & de
lui donner plus de jeu.
Nos penfées , comme nous l'avons
déjà dit , n'ont rien de commun avec les
mouvemens de la matière ; notre ame
eft fufceptible d'une infinité de fentimens.
que la feule émotion des fens ne peut
faire naître ; mais il ne faut pas croire
pour cela que les plaifirs que nous goûtons
alors foient abfolument purs , & que
les impreffions de nos organes ne s'y
mêlent en aucune manière. L'union établie
entre les deux principes de l'homme
eft auffi intime & auffi étroite qu'elle
peut l'être. Les fens portent jufqu'à l'ame
toutes les impreffions qu'ils ont reçues ;
Fame à fon tour communique toujours
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
au corps une partie du mouvement done
elle eft agitée ; & cette impreffion faite
fur nos organes venant à rejaillir fur
l'ame elle- même , elle donne aux fentimens
qui l'affectent une folidité, un corps,
des couleurs , une fenfibilité qu'ils n'avoient
pas d'abord.
Il y a au dedans de nous un fens intérieur
qui recueille & qui réunit toutes les
impreffions qui ont occafionné nos fenfations
précédentes. Il les conferve moins
vivement , il eft vrai , mais d'une manière
bien durable que nos organes extérieurs
ne confervent leurs ébranlemens. L'imagination
emprunté les figures des corps
pour en orner les penfées. Ces images
réveillent les traces confervées dans notre
fens intérieur , & les impreffions de ce
fens reportées à l'ame , ajoutent aux idées
dont elle eft occupée , & aux fentimens
qui l'affectent des fenfations qui s'y mêlent
& s'y confondent. Tel eft donc le
preftige de l'éloquence & de la poëfie ,
qu'elles nous rendent tous les objets préfens
, & qu'elles nous les font , pour ainfi
dire , voir , entendre & fentir.
Oppofez deux glaces l'une à l'autre ;
l'image qui eft tracée dans la premiere eft
portée fur la feconde , d'où elle ſe réfléchit
enfuite vers le lieu dont elle est
NOVEMBRE. 1759. 57
partie . Voilà ce qui fe paffe dans notre
ame. L'imagination nous offre des idées
& des fentimens fous des traits fenfibles ;
notre fens intérieur eft ébranlé , & cette
émotion agiffant fur l'ame à fon tour ,
nous croyons voir ce que nous avons
fenti , nous croyons toucher ce que nous
avons penfé mais alors les fens n'agiffent
plus qu'en fecond ; l'impreffion directe
fe fait fur l'ame ; celle des fens eft
une action réfléchie & qui dérive de la
première .
Mais quelle eft donc la partie des ouvrages
de goût qui appartient immédiatement
à nos fens , & quels font les
plaifirs qui ne dépendent que des impreffions
faites fur nos organes extérieurs ?
Nous avons déja diftingué dans ces ouvra
ges les penfées , les fentimens , & les traits
fenfibles que l'imagination y ajoute . Tout
le reste appartient à nos fens , c'est-à-dire,
le choix & l'arrangement des mots , le
tour heureux des phrafes , le nombre ,
T'harmonie & l'élégance du ftyle . S'il étoit
poffibl
poffible de fufpendre pour un moment
l'effet des loix qui établiſſent la communication
de notre ame avec cette portion
de la matière à laquelle elle eft attachée
elle trouveroit encore dans les ouvrages
de goût des pensées grandes & fublimes
Cy
*
8 MERCURE DE FRANCE.
qui lui peindroient la vérité avec énergie,
des fentimens vertueux & touchans qui
pourroient l'attendrir , des images qui la
fraperoient vivement. Rendez à ces loix:
leur cours naturel ; nos fens vont reprendre
fur nous leur premier empire ..
La pensée la plus vraie , la plus élevée
ou la plus délicate ne nous affectera plus
que foiblement , fi elle n'eft exprimée
d'une maniere heureufe. Il faut que les
charmes du ftyle l'embelliffent , & que
fon élégance flatte agréablement l'oreille.
Il faut que le mouvement des mots foit
réglé fur celui de nos idées & de nos
fentimens ; qu'il imite l'action ou le repos
de l'ame ; que les impreffions faites:
fur nos organes foient toujours analogues
à celles qui font faites fur l'efprit & fur
le coeur & qu'enfin les fenfations qui
naiffent de ces impreffions foient toujours
d'accord avec tous les autres mouvemens
de notre ame.
La lecture des ouvrages de goût nous
fait donc éprouver des fenfations de deux
efpéces nous avons des fenfations renouvellées,
& fi je puis m'exprimer ainſi,
des fenfations actuellement fenties. Lorfque
l'imagination embellit nos penfées
& nos fentimens , les anciennes traces
confervées dans notre fens intérieur fontNOVEMBR
E. 1759 . 59
réveillées , & les fentimens qu'excitent
dans notre ame ces ébranlemens font ce
que j'appelle des fenfations renouvellées.
Lorfque les expreffions fe fuccédent d'une
manière aifée & coulante ; lorfque l'enchaînement
heureux & naturel des mots
agite mollement nos organes ; lorfq e
T'harmonie , l'élégance & les charmes du
ftyle flattent délicieufement notre oreille,
ees douces impreffions font naître dans
l'ame des fenfations agréables je les
nomme des fenfations actuellement fenties.
Les premieres ne dépendent que de
l'émotion du fens intérieur ; les fecondes
font attachées à l'action des objets fur
les organes extérieurs. Les images qui
accompagnent les penfées & les fentitimens
font naître les unes ; l'heureufe
liaifon , la douce harmonie des mots excitent
les autres . Celles- ci doivent par
conféquent avoir plus de vivacité , parce
que la caufe qui les produit a plus de
reffort & d'action , & que tous nos organes
font plus fortement ébranlés ; celleslà
au contraire font toujours plus foibles,
parce que tout fe paffe dans le fens intérieur
qui s'ébranle , pour ainfi dire , de
lui-même , & fans l'action d'aucune caufe
extérieure.
Les ouvrages qui ne font faits que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
pour inftruire , occupent l'efprit ou atta
chent le coeur. Ce qui caractériſe les ouvrages
de goût , c'eft qu'ils cherchent à
exercer tout à la fois toutes les facultés
de notre ame , & à tendre tous fes
refforts. Tandis qu'ils enlevent & qu'ils
raviffent l'efprit par la nobleffe des penfées
, & par la beauté des tableaux , ils
touchent , ils remuent le coeur par la tendreffe
ou par la force des fentimens ; ils
animent , ils preffent le jeu de nos organes
, & rempliffent l'ame de fenfations
délicieufes ; en un mot ils y font entrer
tous les plaifirs à la fois , & par toutes
les routes qui peuvent les y conduire.
Quand je dis que les ouvrages de goût
doivent faire fentir à notre ame tous les
plaifirs , je n'ai garde de prétendre qu'on
puiffe y faire naître indifféremment toures
fortes de fentimens & de fenfations.
On ne doit chercher à y exciter en même
temps que ceux qui peuvent fubfifter enfemble
, qui s'aident mutuellement , qui
s'augmentent & qui s'aggrandiffent par
leur union , & qui fe prêtent l'un à l'autre
de la vivacité , de la force , de la fenfibilité.
L'action des objets fur l'ame doit
être une ; les penfées , les fentimens , les
images & les expreffions doivent fe
réunir pour faire une impreffion unique
NOVEMBRE. 1759.
61
•
& frapper , pour ainsi dire , un feul &
mêrne coup. Si les affections diverſes par
lefquelles vous voulez agiter mon ame
vont en fens contraires , leur action fe
détruira mutuellement , & elles ne produiront
plus fur moi aucun effet . Dans
les ſujets triftes & terribles , nos fenfations
doivent préparer , fortifier, accroître
le trouble de notre ame. Dans ceux au
contraire qui ne font faits que pour inf
pirer la joie & la gaîté , en nous préfentant
des tableaux naïfs & rians de la vie
humaine des paffions des hommes , les
fenfations ne doivent point ébranler
l'ame fortement , mais l'effleurer & la
remuer avec délicateffe. Elles ne doivent
point nous mettre dans un état violent ,
nous tranſporter & nous enlever à nousmêmes
; mais dans une fituation paifible
& tranquille nous faire fentir tous les
attraits du plaifir & les impreffions flatteufes
de la volupté.
Voulez - vous me faire éprouver une
partie des horreurs qui déchirent l'ame
du malheureux Orefte , après le meurtre
du fils d'Achille ; qu'aux penfées les plus
fombres & les plus terribles il joigne des
tableaux effrayans ; qu'il rencontre fans
ceffe fon rival percé de coups ; que des
ruiffeaux de fang. coulent autour de lui
62 MERCURE DE FRANCE.
que les Euménides s'offrent à fa vue dans
l'appareil le plus affreux ; que fes expreffions
même tiennent de la fureur dont
il eft agité ; que fes difcours foient fanst
liaifon & fans fuite , & que le défordre
qui y régne exprime tout celui de fon
ame. En général nos fenfations doivent
être vraies , c'est- à-dire , qu'elles ne doi
vent avoir qu'un feul & même objet avec
les penfées qui occupent notre esprit &
les autres fentimens dont on cherche à
remplir notre ame ; qu'elles doivent concourir
aux mêmes effets , & que loin de
nous écarter du but principal , elles doivent
tendre au contraire à nous en approcher
fans ceffe. C'eft de cet heureux
accord de toutes les affections de notre
´ame que naiffent les doux tranfports de
la joie , ou ces mouvemens de terreur &
de compaffion qui ferrent , preffent &
déchirent le coeur , & lui font fentir des
plaifirs & des douceurs qui font peut- être
encore au- deffus de tout ce que la joie
& la volupté ont de plus vif & de plus
féduifant.
Plus les caufes qui font naître nos fenfations
font proche de nous , plus ellesexercent
d'action fur nos organes ; &
plus auffi nos fenfations ont de force , &
en général , toutes nos émotions de vivaNOVEMBRE.
1759 63
cité . Les ouvrages de goût ne font jamais
für nos fens d'impreffions plus profondes .
que celles que nous recevons au théâtre.
C'est là que tout concourt à l'enchantement
des fens. L'illufion du fpectacle.
nous rend , pour ainfi dire , préfens à
l'action , & nous tranfporte dans le lieu
de la fcêne. Tous les mouvemens qui fe
fuccédent rapidement fur les vifages nous
font fentir le trouble , le , tumulte , la
variété , le choc des paffions : toutes les
agitations du coeur fe peignent jufques
dans le fon des mots . La douceur , la
véhémence , l'attendriffement , les éclats
de la voix expriment tour-à- tour les defirs,.
fa joie , la fureur , les foupirs , la douleur,
le défefpoir. Ce n'eft pas que le vain fon
des mots fuffife feul pour émouvoir &
agiter notre ame. Nous dépendons beau
coup de nos fens ; mais nous n'en fommes
point eſclaves. Les impreffions faites
fur les organes peuvent bien difpofer
l'ame à recevoir les fentimens qu'on veut
y exciter ; elles peuvent les y faire entrer
avec plus de facilité , les y graver plus
profondément , & les accompagner de
mille charmes & de mille plaifirs inexprimables
; mais elles ne peuvent jamais
produire ni la penfée qui éclaire & éleve
l'esprit ni le fentiment qui attache
remue , & attendrit le coeur,
>
64 MERCURE DE FRANCE.
A
Le chant ne différe de la déclamation
naturelle qu'en ce qu'il augmente , qu'il
aggrandit & qu'il éxagere nos fenfations.
La mufique doit donc être affervie aux
mêmes régles que celles que prefcrit le
goût pour le ton & le mouvement du
ftyle , ou pour la déclamation 'ordinaire.
Elle n'a en effet , & ne peut avoir d'autre
objet que de prêter des charmes à la
poëfie , de donner aux impreffions faitesfur
notre ame un nouveau dégré de force
& de fenfibilité , & d'ajouter les plaifirs
les plus vifs & les plus flatteurs des fenst
aux plaifirs nobles de l'efprit , & aux
plaifirs touchans du coeur.
C'eft mal juger de la mufique que de
ne l'eftimer qu'à proportion des difficultés
qu'elle laifle à vaincre dans l'exécution .
Elle doit être pleine d'expreffion ; elle eſt
faite pour peindre le fentiment , & c'eſt
au coeur à l'apprécier. Elle eft toujours
belle lorfqu'elle eft touchante , & lorfque
les fenfations qu'elle excite font entrer
plus avant dans notre ame les fentimens
qu'elle orne & qu'elle embellit . Eh ! que
m'importe que vous me forciez à admirer
les efforts & les prodiges de votre
art , fi vous ne fçavez point parler à mon
coeur , & le faire fortir de l'état d'infen
1
NOVEMBRE. 1759. 64
fibilité où il fe trouve ; & fi fubftituant
des fons à des images , & du bruit à des
expreffions , vous ne me laiffez ſentir &
appercevoir que l'étrange contradiction
qui régne entre les chofes que vous exprimez
, & les inutiles ornemens dont
vous les accompagnez ?
S'ennuyer , c'eft ne pas penfer , ou ne
rien fentir ; ou ce qui revient au même
au moins quant à l'effet , c'eft être occupé
continuellement des mêmes penfées , ou
éprouver toujours les mêmes fenfations .
C'est donc une régle de goût que de chercher
à varier fans ceffe dans un ouvrage
les penfées , les fentimens , les images &
les tours. Notre ame fuit le repos , elle
aime l'action & la furprife ; on eft toujours
für de lui plaire , lorfqu'on lui préfente
des chofes nouvelles , & lorfque ,
fans épuifer une penfée , on femble lui
montrer peu de chofes pour lui en laiffer
découvrir beaucoup. Un mouvement trop
uniforme ceffe bientôt de fe faire fentir ;
il faut dans ceux du coeur , de l'agitation ,
des fecouffes & des écarts. Pour l'intéreffer
il ne faut jamais le laiffer tranquille ;.
mais le mener continuellement de l'admiration
à l'horreur , de l'efpérance à la
crainte & de la terreur à la pitié. Ik
n'eft point d'objet dont la vue ne laſſe &
>
66 MERCURE DE FRANCE.
ne fatigue à la fin. Tous les tableaux que
renferment les ouvrages de goût doivent
donc , pour faire d'agréables impreffions,
fe fuccéder rapidement , & ne s'arrêter
que peu de temps devant nous. Toutes
les richeffes que nous offre la nature
doivent nous fournir des traits & des
couleurs pour les nuancer & les varier à
Pinfini. Les plaifirs les plus grands & les
plus vifs , c'eft-à dire , ceux qui naiffent
des fens , font auffi ceux que l'ame eft
plutôt laffe de fentir , s'ils ne font point
variés. L'ennui & le dégoût naiffent toujours
de l'uniformité. Le retour fréquent
des mêmes mots , des mêmes chûtes , des
mêmes périodes , des mêmes cadences ,
accable néceffairement dans un ouvrage
de goût. Un auteur ne plaira jamais , s'il
n'eft attentif à éviter cette monotonie du
ftyle , à faire un choix d'expreffions heu
reufes , & à les placer avec tant d'art ,
qu'il nous faffe éprouver des fenfations
Toujours différentes & toujours nouvelles .
Ce que j'ai dit jufqu'à préfent a dû
nous conduire à la diftinction de deux
ordres de beautés différentes dans les ouvrages
de goût. Il y a des beautés inva
riables , abfolues , éternelles : il y en a
d'autres qui font arbitraires , relatives &
contingentes. Les premieres font celles
- NOVEMBRE . 1759 .67
9
qui font fondées fur la nature même de
notre ame & dont tous les hommes
connoiffent également les charmes les
autres font celles qui dépendent de la
délicatelle & de la vivacité de nos fens ,
& qui varient d'un climat à l'autre. Les
penfées doivent toujours nous paroître
également vraies , élevées & fublimes ;
& les fentimens également nobles & vertueux,
quelle que foit la mefure de la fenfibilité
de nos organes. Il n'en eft pas
ainfi des images & du ftyle. Tout ce qu'if
y a dans le ſtyle d'élégant ,. de touchant ,
d'harmonieux, dépend de la délicateſſe de
nos fens , de la vivacité de leur émotion
& de leur action fur l'ame. L'imagination,
comme nous l'avons déja dit , eft une
puiffance de l'ame qui orne nos penſées.
de trairs & de figures fenfibles . Ainfi plus
nous avons vu d'objets , mieux nous les
avons vus , plus les impreffions faites fur
notre ame ont été profondes , plus notre
fens intérieur a été fortement ébranlé ,
plus les traces qu'il conferve font faciles
à réveiller ; & plus auffi en général nos:
images font vives , brillantes , expreffives,
& pleines de feu .
Il fait de là qu'il y a deux fortes de
goût un goût univerfel & un goût
national. Le premier ne regarde que
>
les :
68 MERCURE DE FRANCE.
penfees & les fentimens ; le ſecond a
pour objets les images & l'élégance du
ftyle. La vérité eft une ; tout ce qui la
peint avec force & avec nobleffe élève
& aggrandit tous les efprits . La vertu
n'eft point arbitraire ; tous les fentimens
qu'elle a diétés doivent émouvoir &
échauffer tous les coeurs. La nature n'a
qu'un foupir & qu'une voix pour ſe faire
entendre ; il n'eft pas deux manières de
remuer & d'attendrir le coeur. Il y a
donc un goût général & commun à tous
les hommes ; il y a une régle fixe , certaine
, invariable , felon laquelle on doit
dans tous les lieux juger de la vérité , de
la grandeur & de la beauté des penſées ,
de la nobleffe & de l'élévation des fentimens.
Mais tous les hommes ne fentent:
pas de la même manière ; leurs organes
font plus ou moins délicats ; tous les
objets ne fe préfentent pas de même à
leur imagination : ils doivent donc s'exprimer
de mille manières différentes. Les
figures qu'ils employent , les images fous
Iefquelles ils offrent leurs penfées & leurs
fentimens , leurs tours , leurs expreffions ,
tout leur ftyle en un mot , doit varier à
Finfini ; parce que toutes ces chofes dépendent
de leur manière de voir & de fentir
, & doivent être proportionnées à la
NOVEMBRE. 1759. 69
y a
mefure de leurs fentimens & de leurs
plaifirs. Outre le goût général , il
donc un goût particulier & national , qui
varie comme la fenfibilité des organes
fur laquelle il eft fondé.
Tous les Orientaux aiment les figures
hardies & les images exagérées ; toutes
leurs expreffions font exceffives : ils ont
l'imagination ardente ; & comme ils fentent
tout avec vivacité & avec force , ils
peignent tout avec feu nous croyons
qu'ils vont au- delà de la nature ; ils ne
font qu'exprimer ce qu'ils fentent &
autant qu'ils le fentent. C'eft mal juger
de leur ftyle , que d'en juger d'après nos
fenfations ; pour pouvoir le faire , il faudroit
fentir comme eux ; il faudroit avoir
les tranfports , l'yvreffe , l'emportement
de leurs plaifirs : ce qui nous paroît raifonnable
, fenfé & naturel , ils le trouvent
froid : ce que nous trouvons chez
eux d'exceffif & d'outré , ne leur paroft
être que l'expreffion & la peinture de ce
qu'ils ont fenti. Cette différence des
goûts fi fenfible à des diſtances confidérables
, ne laiffe pas que de fe faire encore
appercevoir autour de nous : il y a dans
les ouvrages de goût des peuples du Nord,
une rudeffe naturelle & originale , des
tours mâles , une fombre profondeur
70 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne trouve pas dans les ouvrages des
peuples du Midi : il y a dans les ouvrages
de ces derniers , une imagination , un feu ,
des faillies , des écarts brillans , qu'on ne
remarque pas dans ceux des autres .
Moins les peuples font éloignés , &
moins auffi cette différence du goût national
devient fenfible : nous formes
également éloignés des deux extrêmités ,
& par- là notre goût fe rapproche davantage
de celui des autres nations . Un
Italien trouvera en général nos ouvrages
de goût plus vifs , plus animés , plus
remplis de jeu & de graces , que ceux
des Auteurs Allemands ou Anglois ;
& un Anglois réciproquement trouvera
nos faillies plus naturelles , notre enjouement
plus fage , & nos emportetemens
mieux réglés que ceux d'un Auteur
Italien. Nous pouvons donc regarder
notre goût particulier comme le plus
général , & comme celui , qui chez tous
les peuples qui nous environnent doit
plaire davantage , après le goût national.
Cela ne veut pas dire cependant qu'au
fond il foit préférable & qu'il vaille
mieux que tous les autres ; cela fignifie
feulement qu'en matiere de goût , comme
dans le chemin de la fortune , tout dépend
prefque toujours du bonheur de la
Lituation.
NOVEMBRE. 1759 : 71'
Un des plus beaux génies de ce fiècle
a dit quelque part que notre manière
d'être eft entiérement arbitraire ; que
nous pouvions avoir été faits autrement
que nous ne fommes,& qu'alors nous aurions
fenti autrement ; qu'un organe de
plus ou de moins dans notre machine
auroit fait une autre éloquence, une autre
poefie . Mon deffein a été de développer
l'idée de cet homme célèbre ; je ne crois
pas que j'aie eu à la combatre : mais
quand même cela feroit , j'ai toujours
penfé qu'on pouvoit oppofer des railonnemens
à un grand nom.
LETTRE de M. ALGAROTTI à Madame
DUBOCCAGE, des Académies de
Padoue , de Bologne , de Rome , & de
Lyon.
ONN me fait trop d'honneur en
France , Madame , de me croire un des
Triumvirs littéraires qui prétendent réformer
la poëfie Italienne , & profcrire les
Auteurs qui brillent le plus dans notre
langue.Le tableau des profcriptions contre
le Dante & Pétrarque a paru fans que
j'en euffe aucune connoiffance ; & on y a
72 MERCURE DE FRANCE.
inféré,contre mon intention , quelques- uns
de mes vers que j'avois confiés au Pere
Bettinelli ; il me demanda la permiſſion
de les imprimer avec les fiens , d'y joindre
quelques piéces fugitives de M. l'Abbé
Frugonni , & de former entre nous une
efpece de ligue poëtique ; comme je ne
voulois entrer dans aucune brigue litté
raire , je m'oppofai à fon deffein le plus
honêtement qu'il me fut poffible , & non
avec les refus fimulés d'un Auteur , qui
comme une jeune fille , refufe ce qu'il
voudroit qu'on lui enlevât. Je croyois ce
projet entièrement oublié , quand avec
furprife , j'appris au commencement de
cette année à Bologne que quelqu'unes de
mes Pocfies jointes à celles du Pere Bettinelli
& de M. l'Abbé Frugoni , étoient
imprimées à Venife, précédées d'une Lettre
contre le Dante & contre Pétrarque
qui fcandalifoit fi fort nos Littérateurs
qu'on la réfutoit même avant qu'elle fortit
de la preffe. Elle en fortit enfin ; &
voila , Madame , comme à mon infçu on
m'a fait Triumvir. Pour m'en difculper
je fis mettre à la tête d'une partie de mes
ouvrages , qui s'imprimoit alors , un avertiffement
où j'affurois le Public qu'en fait
de Poëfie j'étois un vrai républicain ; en
effet , dit Bacon , la plupart des Auteurs
en
NOVEMBRE.
1759.
73
en ufent
comme les
Ottomans , qui pour
s'affurer la
domination de leur
contrée ,
égorgent
impitoyablement
leurs
freres.
Je
contemple au
contraire d'un oeil trèsrefpectueux
nos Peres de la Poefie qui ,
depuis
plufieurs
fiècles, en dépit de la mort
qui nous les
enlevés ,
vivent dans la
mémoire & les écrits des gens de goût.
Le Dante
vraiment
fublime ,
quoique né
dans un fiècle un peu
barbare , doit être lû
& relû par ceux qui
veulent
exceller dans
le genre
héroïque.
È ſe la voce ſua ſarà moleſta
Nel primo gufto , vital
nutrimento
Lafcerà poi quando fara digefta .
Quiconque ne goûte pas
Pétrarque ,
malgré fa
méthaphyfique
d'amour , fe
montre
infenfible aux graces du ſtyle &
à la
délicateffe des
expreffions du coeur.
E non fa come dolce egli fofpiri.
J'ai fait ,
Madame , de ce
tendre Auteur
une
étude
fuivie fans que ` mon
affection pour les
ouvrages m'en voilat
les tâches . En
comparant fes
beautés avec
les règles non moins
invariables
qu'infiniment
variées de la
Nature , fource de toute
imitation , je
m'éloigne autant de l'adoration
aveugle de la
plupart des
hommes
D
74
MERCURE
DE FRANCE
.
du
pour leurs célèbres prédéceffeurs ; que
peu d'eftime qu'ofent en faire quelquesuns
des modernes. Quoique les premieres
places de notre Parnaffe foient remplies ,
je pense qu'il en refte encore pour les
Ecrivains du fiècle préfent , qui par leur
fçavoir & leurs talens , s'efforcent de les
mériter.
Non fipriores Mæonius tenet
Sedes Homerus , Pi daricæ latent
Cejæque , & Alcæi minaces ,
Stefichorique graves camænæ ,
Nec fi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit ætas.
Quels que foient mes Effais poëtiques ,
j'ai la témérité de vous les adreffer , Madame
, à vous qui fçavez fi bien dans votre
langue faire raifonner la trompette
épique. Vous trouverez dans ce petit
Recueil des Epîtres qui n'ont point encore
paru.
In numero piu fpeſſe , in ſtil più rare .
Mon feul defir feroit , Madame , qu'on
les trouvât dignes de paroître devant
vous , qui feriez le digne fujet des vers
d'un Pétrarque & d'un Dante
NOVEMBRE. 1759. 75
LEE mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft gland. Celui du Logogryphe
françois eſt Babel , dans lequel on trouve
Abel & bel. Le mot du premier Logogryphe
latin eft Domus , dans lequel on
trouve do & mus. Celui du fecond eft
Nomen , dans lequel on trouve omen &
nemo.
JE
ENIGM E.
E fuis l'effroi des courtifans ;
Souvent le foupçon eft mon pere:
Le paffé , qui vous défefpere ,
Par moi de l'avenir vous fait des maux préfens.
Je change un lieu charmant en un défert fauvage;
Je conduis la triſteſſe où régnoit le plaiſir , ``
Et rends odieux le loifir
Qui fait les délices du Sage.
LOGOGRYPHE.
L'ON ne ' on ne me voit prefque jamais enfant :
Je pleure ... & puis je ris , & je n'ai plus de
Maître.
Dij
MERCURE DE FRANCE.
Que ne fçais -je toujours garder ce fort charmant
Deux lettres font mon nom, Lecteur ; & cependant
Cinq membres compofent mon être.
Tu trouveras , mais en les combinant ,
D'un grand nombre d'enfans la mere ,
Ce qu'on cherche & ce qui fçait plaire ,
Soit qu'on veuille bâtir , foit en fe promenant.
Qu'on prenne tous mes pieds ,& que l'on les tranf
pole ,
En faisant à l'un d'eux un léger changement ,
L'on y verra toujours la même chofe.
4. 2. 3. 1. § ; I. §.3.4 . & deux ,
3. 2. 1. 4 & 5 , même objet ſe préſente ;
4.5.3.1.2 . ( combinaiſon plaifante ! )
Le même être toujours vient s'offrir à tes yeux.
4.2.1.3.5 . rien encore ne change,
Prends- t -y donc autrement ; il feroit bien étrange
Que l'on trouvât fans ceffe même mot :
3.5.4. 1 & 2. Ma foi tu n'es qu'un fot.
C'eſt même objet encor ; & malgré ce mêlange
Cher Lecteur , fi tu veux en croire mon avis ,
Pour ne pas me laiffer , à ta femme furvis.
ST
LOGOGRYPHUS.
I totum fumas , ah ! quot fum caufa dolorum !
Lector , fi tollas, fum fine patre , caput,
Modéremt.
De l'amour faire un badinage C'est bien l
plus
sure
façon, Mais d'une aussi sage
con , Est - il aisé de faire usage ?
Tout doucement Onforme un engagement,Toutdous
= ment On forme un engagement , Pour nous la
femme est un aimant Pour nous lafemme estun aim
NOVEMBRE. 1959.
puth
D
L'AIMAN T.
CHANSON.
E l'amour faire un badinage ,
C'eſt bien la plus fûre façon :
Mais d'une auffi bonne leçoni
Eſt- il aiſé de faire ufage ?
Tout doucement
On forme un engagement , (bis . )
Pour nous la femme eft un aimant. ( bis. )
On fe fait un plan d'être fage;
On veut jouir fans le livrer ,
Goûter de tout fans s'enyvrer ,
Servir l'amour fans eſclavage :
Tout doucement
Ce beau projet fe dément , (bis. )
On fent l'attrait de fon aimant.
( bis . )
ourt
stund
On a vû Thémire au paffage ,
Sans le vouloir on s'en fouvient :
Le foir fon image revient ;
Le matin encor fon image.
Tout doucement
On foupire en la nommant ,
Le coeur reconnoît fon aimant .
(bis. )
( bis. )
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
On veut être admis chez Thémire ,
A fon papa l'on fait accueil ;
On va la voir, & d'un coup d'oeil
On peint ce que l'on n'ofe dire.
Tout doucement
Laiguille du fentiment
S'agite autour de ſon aimant.
On affecte un ton de fageffe ,
A la mere on parle raiſon ;
On eft l'ami de la maiſon ,
Au petit chien l'on fait careffe.
Tout doucement
(bis.)
(bis. )
Sous l'air de l'amufement
On s'approche de fon aimant.
D'une main timide & tremblante
De Thémire on preſſe la main ;
Deux foupirs croisés en chemin
Font rougir l'amant & l'amante.
Tout doucement
(bis. )
(bis.)
On dit un mot ſeulement ,
Le coeur s'attache à fon aimant.
(bis. )
(bis. )
Laiffez- moi , vous dit la friponne ,
Conduire le fil du roman ;
Faites votre cour à maman ,
Et ménagez furtout ma bonne.
Tout doucement
On attend l'évènement , (bis. )
L'eſpoir eſt un nouvel aimant. (bis. )
Sar Thémire en vain chacun veille ,
Argus s'endormit à la fin ,
Elle échappe à l'oeil le plus fin ;
Mais l'amour jamais ne fommeille.
Tout doucement
Il arrive au dénoûment ,
Enfin il atteint fon aimant,
( bis . )
( bis. )
NOVEMBRE. 1759. 79
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LA Mort du Maréchal Comte DE SAXE,
Poëme, Par M. D'ARNAU D.
AVAN VANT que d'entrer dans l'examen
de ce Poëme , je commence par reconnoître
dans M. d'Arnaud le vrai talent
de la Poëfie héroïque ; & c'eft pour cela
même que je vais lui parler avec cette
franchife honnête que doit aimer tout
homme de génie qui a le courage de
tendre à la perfection de fon art . Il eft
important pour lui de fçavoir combien
dans un effai qui lui fait honneur , il eſt
encore au -deffous de lui-même . Peut-être
me trouvera-t-il un peu févère dans mes
remarques ; mais je tâcherai de les motiver
; & qu'elles foient bien ou mal fondées
, la fincérité de mes critiques garantira
du moins celle de mes éloges .
Je ne m'arrête point aux incorrections
de fa profe : tout le monde fçait que
l'on
dit , l'éloge des citoyens illuftres , & non
pas l'éloge d'illuftres citoyens excepter
"
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
du nombre des grands hommes , & non
pas excepter des grands hommes : être
placé dans une claffe , & non pas être
placé parmi une claffe , ainfi du refte .
Venons au plan & au détail du Poëme .
Maurice jouiffoit de fa gloire au fein
de la paix ; l'envie irritée de voir les exploits
de ce héros confacrés dans le temple
de la victoire , vole au féjour de la
mort , implore fon fecours , & lui deniande
la perte de ce grand homme , dont
la vie eft pour elle un fupplice. La mort
obéit , & le héros expire. Telle est l'action
de ce Poëme. Les perfonnages en font
allégoriques , la fable devoit donc l'être
auffi , & préfenter la vérité fous le voile
de la fiction. C'eft ainfi qu'en ont ufé
tous les Poëtes qui ont employé ce genre
merveilleux. Or quel eft le fens que préfente
cette fable ? Que Maurice eft mort
la victime des complots tramés contre
lui par des ennemis
envieux
de fa gloire.
Rien
au monde
n'eft plus contraire
à la
vérité
hiftorique
. La fable
de ce Poëme
n'eft donc
qu'une
pure
fiction
; mais
la
fiction
même
la plus
éloignée
de la vérité
, doit avoir
fa vraisemblance
dans le
fyftême
du merveilleux
. Il faudroit
, par
exemple
, pouvoir
ſuppoſer
ici que l'envie
a le droit
d'évoquer
la mort
pour tranNOVEMBRE.
1759.
81
cher les jours de tous les héros dont la
gloire l'importune & la bleffe. Il faudroit
pouvoir fuppofer que les grands hommes
n'ont pas un Dieu qui les protége & qui
veille fur eux , ou que l'Envie , arbitre des
deftinées , eft plus puiffante que les Dieux
qui protégent les grands hommes : ce qui
eft dur à imaginer.
Il me femble donc que l'Auteur n'a pas
affez réflechi fur la fiction de fon Poëme ;
mais fi la beauté des détails ne peut juſtifier
ce manque de jufteffe dans la compofition
de la fable , au moins le fait- elle
oublier quelquefois.
Le Poëte invoque les Mufes qui donnent
l'immortalité .
Mufes , qui de la Mort diffipez les ténèbres ,
Qui , mêlant vos concerts à fes accens funèbres ,
De cyprès immortels couronnez les tombeaux ;
Vous , dont le charme heureux fçait ravir à fa
•
faulx
Ce rayon échappé des bornes de notre être ,
La gloire , par qui l'homme affuré de renaître ,
Ainfi que le foleil , aux portes du couchant ,
En s'éloignantdes yeux devient toujours plus grand,
Soutenez mon ellor : qu'une ombre magnanime
S'élève dans mes vers avec un front fublime.
Avec cet appareil de fang & de terreur ,
Dv 1
82 MERCURE DE FRANCE.
Qui fuiyoit aux combats le char d'un fier vaing
queur ,
Maurice reparois.
On fent bien que la faulx de la Mort
ne moiffonne pas des rayons , & qu'un
rayon ne s'échappe point des bornes de
l'être ; que la gloire d'un homme qui n'eſt
plus doit être comparée aux rayons du
foleil couché , & non pas du foleil couchant
, & qu'alors la comparaifon ne feroit
pas heureufe. Un Orateur , dans l'éloge
de Louis XIV , a dit de ce Roi aux
derniers momens de fa vie : » & fembla-
» ble au foleil , il ne parut jamais ſi beau
que dans fon couchant. » Ici l'image eft
fenfible & jufte.
Si l'Auteur retouche fon invocation ,
je lui confeille d'éviter la longueur de
cette période à perte d'haleine , qui n'a
de repos qu'au neuvième vers. Je lui confeille
furtout de préférer à cette accumulation
d'idées & d'images , la clarté , la
fimplicité qui fied fi bien au début d'un
Poëme où doit régner la douleur.
Virgile a peint la fureur des ( combats
enchaînée & frémiffante dans le Temple
de la Paix.
Furor impius intus
Sævafedensfuper arma , & centum vin& us ahenis
NOVEMBRE. 83 59.
Poft tergum nodis , fremet horridus ore cruento .
M. d'Arnaud a pris une image tout
oppofée .
Le Démon de la Guerre affis fur les drapeaux ,
Couronné d'oliviers mêlés aux doux pavots ,
De fon bras fatigué laiſſant tomber ſes armes ,
Dans le fein de la paix dépofoit les allarmes ,
Et replongeoit enfin la Difcorde aux Enfers.
Je doute qu'il foit dans le caractère du
démon de la guerre de fe couronner de
pavots & d'oliviers , ni de replonger la
difcorde aux enfers en dépofant les allarmes
dans le fein de la paix. Le Dieu des
mers auquel le Poëte le compare , peut
diffiper les orages ; mais il n'eft pas uniquement
le Dieu des tempêtes : il foulève
ou calme les flots : l'une & l'autre
action lui conviennent ; au lieu que le
démon de la guerre ne refpire que la
guerre on l'enchaîne , on ne l'appaiſe
point : il frémit , mais il ne dort jamais :
le couronner d'olivier & de pavots c'eft
comme fi l'on couronnoit l'aquilon de
myrte & de roſes.
A la fin de fon Poëme , M. d'Arnaud
femble avoir oublié qu'il a laiffé le dé
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mon de la guerre repofant au fein de la
Paix.
On dit que l'on a vu le Démon des combats
Sortir en rugiffant des gouffres du trépas.
C'eft réellement là qu'il devoit être.
Mais voici une peinture de la paix ou
brillent les talens du Poëte , & dans
laquelle quelques traits de plume ne laifferoient
rien à defirer.
Les plaifirs & les arts , foutiens fi néceffaires ,
Qui nous font fupporter la vie & fes miféres ,
Bannis par la trompette & le bruit des combats ,
Compagnons de la Paix revoloient dans fes bras .
Cérès ne craignoit plus qu'une main infolente
Ravit à fes guerets leur richeffe naiffante ;
Et Flore en fouriant voyoit briller des fleurs
Qui cédant au Printems l'émail de leurs couleurs ,
Avides d'acquitter leurs utiles promeffes ,
Affuroient à l'Eté de fécondes largelles .
Content d'avoir repris fon léger chalumeau ,
Le tranquille habitant de l'innocent hameau ,
A l'ombre de fes bois , d'une voix libre & pure ,
Chantoie la Paix , les Dieux , la riante culture :
Sur les pipaux naïfs , fes fils à fon côté ,
Ellayoient leur haleine & leur timidité.
La rouille dévoroit ces intrumens imples
H
+
NOVEMBRE . 1759 .
* 5
Qui tranchent fans pitié la trame de nos vies.
Le fer , préfent des Dieux & qu'un abus fatal
A rendu dans nos mains un préfent infernal ,
Surpris , ne fervoit plus les crimes de la guerre ,
Et retournoit au foc pour enrichir la terre.
Dans fon humide char , le front ceint de rofeaux,
L'Elbe effleuroit l'azur de fes paiſibles eaux ,
Elles s'applaudifoient d'un augufte hymenée ;
Tandis que dans fon cours la Seine fortunée
Alloit redire aux mers le nom de ce grand Roi
Qui borne fon pouvoir & fçait garder ſa foi .
Fille aimable d'Aftrée , ô vierge fecourable ,
Qui reviens confoler ce Globe déplorable ;
Mere du vrai bonheur , Paix , immortelle Paix ,
Tout béniffoit ton régne & goûtoit tes bienfaits .
Voyons les traits que le Poëte auroit à
retoucher dans cette peinture.
Cérès ne craignoit plus qu'une main infolente.
Main infolente eft dur par la rencontre
des deux nafales , & infolente n'eft pas
le mot propre c'est défolante qu'il falloit
dire.
Avides d'acquiter leurs utiles promeſſes.
Les fleurs du Printems peuvent être impatientes
d'acquitter leurs promeffes , mais
non pas avides,
".
86 MER CURE DE FRANCE.
Ses fils à fon côté
Elfayoient leur haleine & leur timidité .
On peut dire , effayer ſon haleine & fa
voix timide ; mais haleine & timidité ne
vont point enſemble.
Je fuis bien éloigné de vouloir bannir
de la Poëfie une métaphore hardie & juſte;
mais je ne pense pas qu'on doive attribuer
au fer le fentiment de la furpriſe , ni
qu'après avoir peint l'Elbe effleurant fes
eaux , on doive dire que fes eaux s'applaudiffent.
C'eft animer deux fois le même
fleuve ; encore n'eft- ce pas le moment
d'animer les eaux que le moment où le
char les effleure.Ce défaut d'analogie d'une
image à l'autre bleffe un lecteur judicieux
.
Le Poëte peint fon Héros d'après le
Taffe & d'après M. de Voltaire , au milieu
des plaifirs & des amours :
Toujours plein de la guerre , & digne de fon Roi.
Mais il le compare à un volcan , qui ,
fous les dehors d'un afpect enchanteur ,
Recélant tous les traits de la fureur divine ,
Prépare à l'Univers ſa chute & fa ruine.
Je doute que ce foit ainfi qu'on doive
NOVEMBRE. 1759. 87
préfenter aux yeux des nations un Héros
digne de leurs larmes ; & l'Auteur eût
mieux fait de s'en tenir à la comparaifon
du cédre. La gloire de Maurice irrite
l'Envie.
Ce monftre empoisonné de fes propres venins ,
Qui fait fon défeſpoir du bonheur des humains ,
Qui , ferpent tortueux , rampe dans le filence,
Audacieux Dragon , s'étend , fiffle & s'élance ,
fon audace & fon fou He odieux
Et
porte
Jufqu'aux trônes des Rois , jufqu'aux autels des
Dieux ;
Ce vautour renaiffant dont la haîne obſtinée,
Déchire les vertus , toujours plus acharnée ,
Cette furie enfin qui partout nous pourſuit ,
Jufques dans les tombeaux que fa fureur détruit.
L'envie encor plus pâle & plus envenimée ,
Au feul nom d'un Héros , de rage confumée ,
De cent regards jaloux dévorant fes fuccès ,
Vainement ſur Maurice épuifoit tous les traits.
}
Ce portrait de l'envie eft plein de force
& de vérité . Les vers qui le fuivent ont
le défaut que j'ai tant de fois remarqué
dans ce Poeme , le défaut de jufteffe dans
les images. On dit de noirs poifons , &
non pas de fombres poifons . Les fléches
fe brifent , & n'expirent pas . Rien n'eft
plus facile à obferver que ces rapports ,
88 MERCURE DE FRANCE.
quand on veut s'en donner la peine.
La defcription du Temple de la Victoire
a bien des beautés ; mais je ne vois
pas pourquoi le Poëte a placé
Un pur Autel d'albâtre au milieu de ce Temple
< où l'on voit
Bellonne menaçante,
L'oeil en feu , les bras nuds & la bouche écumante
Il me femble que l'Autel de la Victoi
te devroît être un Autel d'airain inondé
de fang. J'ai cru d'abord que la blancheur
de cet Autel d'albâtre exprimoit l'innocence
des héros que la victoire avoit couronnés
, & la juftice de leur caufe ; mais
j'ai vu Alexandre , Céfar &c. au nombre
de ces héros.
En général il y a beaucoup d'imagination
dans cette defcription du Temple
de la Victoire ; il y en a plus encore dans
la defcription du féjour de la Mort ; mais
'y trouve une inadvertance que j'ai peine
concevoir.
Cette terre effroyable , inculte , défolée ,
Du plus foible rayon n'eft jamais confolée ;
La verdure jamais n'a couronné fes champs ;
Nul germe n'eft conçu dans fes ftériles flancs.
Son fein , fon fein de fer , indocile & rebelle
NOVEMBRE. 1759.
par
Aux vains efforts dufoc qui fe brife fur elle ,
Eft la foudre feule en tout temps labouré :
Du Ciel qui l'a proferit toujours plus abhorré ,
Il ne boit que des pleurs ; fes avares entrailles,
Ne s'ouvrent en grondant qu'au fang , qu'aux
funérailles .
Il n'eft pas vraisemblable qu'il y ait des
laboureurs dans le féjour de la mort , &
qu'on effaye de rendre cette terre fertile.
On ne peut donc pas dire qu'elle foit rebelle
aux vains efforts du foc qui fe brife
fur elle. Comment quelque chofe d'auffi
choquant a-t-il pû échapper au Poëte ?
Des troncs couverts de mouffe , & courbés fous
les ans ,
Supportent avec peine un amas de nuages ,
Trône du deſtructeur & du pere des âges,
Qu'un prodige conſtant vieillit & rajeunit ,
Et qui tout à la fois & meurt & ſe ſurvit.
Ces mots , le deftructeur & le pere des
âges , rempliffent la définition du temps ;
& jufques - là ce font les âges qu'il détruit
& qu'il fait renaître. Dans les vers fuivans
c'eft le temps lui- même qui meurt
& fe furvit. Il falloit opter entre ces deux
images qui ne pouvoient fe concilier , &
la premiere me paroît plus fenfible .
Des torrens qui roulent les ennuis & la
90 MERCURE DE FRANCE.
peur ; un rayon qui éclaire les terreurs
d'une nuit effrayante ; des fléaux qui
mafquent leurs traits perfides fous cent
noms divers ; tout cela préfente des idées
confufes que l'imagination ne peut fe
peindre. Il n'en eft pas ainfi de ce tableau
du trône de la Mort : il eft écrit de génie.
Sur des monceaux épars de trônes renversés ,
De tombeaux , de cercueils , & de morts entaffés ,
Domine un fpeare affreux , horrible , épouventable
:
L'oeil ne peut foutenir fon afpect effroyable ;
Un voile tout fanglant couvre fon corps hideux ;
Son bras toujours levé fur nos jours malheureux ,
Son bras toujours armé d'une faulx meurtrière ,
Appéfantit fes coups fur la nature entière.
A fes pieds eft écrit « Peuples , Rois , Conquérans ,
» Héros que la fortune appelle aux premiers rangs,
» Tombez tous confondus aux pieds de votre
>> Reine ;
сс
» Sur la terre tout céde à fa loi fouveraine ;
» Tout meurt , tout difparoît fous mes coups en-
> nemis.
›› Reconnoiſſez la Mort à qui tout eft foumis,
Le difcours que l'Envie tient à la Mort
peint vivement fon caractère ; mais c'eft
là que l'on fent le défaut de vraiſemblance.
1
NOVEMBRE. 1759. DI
que j'ai remarqué dans la compofition de
fable.
O Mort , tu vois l'Envie implorer tes bienfaits.
Vengeons- nous toutes deux : notre injure eft com
mune.
Ofe attaquer Maurice , & combats fa fortune.
Puiffes-tu le plonger aux gouffres de l'oubli !
Puifle avec lui fon nom périr enſeveli !
Ouvre- lui des enfers le cachot le plus fombre...
Hélas ! ... mes yeux jaloux verront encor ſon
ombre.
Je fçai trop que , victime échappée à tes coups ,
Aux plaines de la Flandre il brava ton courroux ;
Mais l'Ange de la France , alors de fon égide
Couvroit cefier vainqueur dont il étoit le guide :
Ce bouclierfatal qui repouſſoit ta main
Ne le dérobe plus àfon mortel deftin.
Aujourd'hui fans défenſe amulant fon courage ,
Ilfemble jufqu'à lui nous ouvrir un paffage.
Si l'on demandoit au Poëte pourquoi
P'Ange de la France qui couvroit Maurice
de fon égide dans les champs de Fontenoy
, l'abandonne au fein de la paix , &
le laiffe aux complots de l'Envie & aux
traits de la Mort ; il auroit je crois bien
de la peine à répondre.
De la Mort le héros ne fçauroit fauver l'homme.
MERCURE DE FRANCE.
Ce vers prouve bien que Maurice doit
mourir ; mais non pas qu'il doit mourir
dans l'inftant marqué par l'Envie.
Monftres , ou courez- vous ? ... Barbare Déité ,
Si tu veux dans le fang baigner ta cruauté ,
O Mort , coupe à ton choix des trames moins
fublimes ;
Le monde offre à ta faulx tant d'obfcures victimes !
Enlève ces enfans , qui ne connoiffent pas
Le malheur de la vie & l'horreur du trépas .
On dit fe baigner dans le fang , y afſouvir
fa cruauté ; mais on ne dit pas baignet
fa cruauté dans le fang. De même une
trame eft précieufe , mais elle n'eft pas
fublime du refte ce mouvement eft beau
& plein de véhémence ; mais je le crois
pouffé trop loin. Si l'Auteur fe fût moins
livré à fon imagination , & qu'il eût confulté
fon ame , il n'eût offert à la Mort
que des têtes coupables. Il n'eft pas dans
la Nature de fouhaiter un maffacre de
victimes innocentes pour fauver la vie
à un héros. En général il y a dans ce morceau
un peu de déclamation ; mais le dernier
trait en eft admirable. Veux- tu , dit
le Poëte au ſpectre qui menace les jours
de Maurice ,
Veux-tu te fignaler par un plus noble effort ?
Réunis tes fureurs , tous les traits de la Mort ,
NOVEMBRE. 1759.
و ر
Pour détruire , extirper jufques dans fa racine ,
Ce mal , de tous les maux la funeſte origine ,
Ces indignes flatteurs qui corrompent les Rois ,
Dégradent les vertus , & renverfent les loix..
Le Poëte appelle au fecours de Maurice
les Dieux protecteurs de la France ;
mais il les appelle en vain.
Le fort qu'à fes decrets foumet fa volonté ,
Fait pancher la balance ... ah ! l'arrêt eſt porté,
Je demande à préfent fi c'eft le fort qui
a fait agir l'Envie ; ou fi c'eft l'Envie qui
a déterminé le fort ? la premiere fuppofition
eft révoltante , la feconde feroit abfurde
; & cependant , à moins d'admettre
l'une ou l'autre , la machine du Poëme
eft abfolument inutile , & l'Envie un per
fonnage épifodique totalement fuperflu .
La Mort même fe trouble & détourne les yeux.
Ce vers eft un de ceux qui frappent au
premier afpect, mais que la réflexion défavoue.
Le célèbre Pigale , dans le Mau
folée du Maréchal de Saxe , s'eft bien
gardé de repréfenter la Mort détournant
la tête. Ce mouvement ne peut être que
de crainte ou de pitié ; la Mort n'eft fufceptible
ni de l'une ni de l'autre.
Le deuil de la Saxe & de la France , la
94 MERCURE DE FRANCE.
douleur des deux Rois , les regrets des
peuples à la nouvelle de la mort du héros ,
font exprimés ici d'une manière touchante.
A la pâle clarté des flambeaux funéraires ,
On fuivoit au tombeau ces dépouilles fi chères ,
Qui ſembloient emporter tous les coeurs attendris ;
Le vieillard affligé les montroit à ſes fils .
» Mes enfans , diſoit-il , quelle touchante image !
>> Puiffiez-vous parvenir au terme de mon âge !
>> Vous ne reverrez plus un ſemblable mortel :
Mes fils , les vrais héros font des préfens du Ciel.
Ce morceau eft digne d'Homère .
L'apothéofe de Maurice & fon difcours
adreffé à la France & à la Saxe , me femblent
une invention plus ingénieufe &
plus naturelle que tout le refte de la fable.
Le Poëte y faifit habilement l'occafion
de louer quelques - uns de nos Officiers
les plus diftingués.
Le Poëme eft terminé par le même
tableau que le Difcours de M. Thomas.
On voit de vieux Guerriers couverts de cicatrices
Courbés fous foixante ans d'exploits & de ſervices,
Se traîner au tombeau , le baiſer en pleurant ,
S'écrier , des Héros eft ici le plus grand.»
D'autres , de qui le bras moins affoibli par l'âge ,
NOVEMBRE. 1759 . 95
Peut aider les tranfports & fervir le courage ,
Accourent aiguiſer à ce marbre facré
Un glaive étincelant de vengeance altéré ,
Invoquent à grands cris les mânes de Maurice ,
Impatients d'offrir un fanglant facrifice :
Comme au Dieu de la Guerre ils lui portent leurs
voeux.
Dans leur fein intrépide il verſe tous les feux.
C'est là ce qu'on appelle de la poëfie ,
c'eft- à- dire la vérité exagérée & mêlée
avec la fiction . Dans le difcours de M.
Thomas , c'est la vérité toute fimple, c'eft
à-dire telle que l'éloquence doit la préfenter
, quand elle eft fublime par ellemême.
La piété , la douleur , la confternation,
le reſpect fuperftitieux de ces foldats
pour la cendre du héros fous lequel.
ils ont tant de fois vaincu , font les fentimens
que doit exprimer ce tableau pathétique.
Un filence morne & fombre en
fait le caractère. L'idée de faire toucher
leurs armes à cette tombe ne fût jamais
venue à des foldats en fureur ; & fi l'on
veut fçavoir qui a le mieux faifi la vérité
de cette action ou de l'Orateur , ou du
Poëte , on n'a qu'à demander aux grands
Peintres s'ils avoient à traiter ce Sujet ,
lequel des deux ils prendroient pour mo
dèle ?
96 MERCURE DE FRANCE.
Pour réfumer ce que je penfe du Poëme
de M. d'Arnaud , fa fable manque de
jufteffe comme allégorie , & de vraifemblance
comme fiction. Il n'y a aucune
proportion entre la partie épique & la
partie dramatique : l'action n'a qu'un inf
tant, & les defcriptions quoique remplies
de beautés , font d'une longueur démefurée.
Le ſtyle eft négligé , peu correct &
chargé de fauffes images. Il y a un grand
nombre de beaux vers, mais un plus grand
nombre encore de vers à retoucher. En
un mot M. d'Arnaud a tout ce que la nature
peut donner à un Poëte. C'eft à l'étude
, à la méditation , au travail de perfectionner
ces talens.
HEROIDES nouvelles , précédée d'an Effaifur
l'Héroïde en général. Par M. da
la Harpe.
DAANS le premier Mercure de Janvier ,
en rendant compte de l'aéroïde intitu
iće , Aimide à Renaud , je propofai aux
jeunes Poëtes qui fe len n da ralent
pour la ragédie , d'exercer aans le
genre de l'héroïde & d'en rendre les limites.
» Cuoiqu'Ovide , felon ion génie,
I
» ait
NOVEMBRE. 1759. 97
"
" ait confacré , difois - je , l'héroïde à l'a-
» mour il me femble que ce genre de
pocfie peut avoir beaucoup plus d'é-
» tendue , & que tout fujet pathétique
" peut y être employé avec fuccès. Par
ود
exemple , une Lettre de Sénèque mou-
» rant à Néron , de Caton d'Utique à
» Céfar , de Platon à Denys de Syracufe ,
» de Scrate à Platon qui n'affifta point
» à fa mort , de Cornélie à fes enfans ,
après la mort de Pompée , & une infi-
» nité d'autres fujets qui le préfentent en
» foule , ennobliroient encore le genre
» de l'héroïde , fans en affoiblir l'intérêt .
L'Auteur des deux Epitres , dont je
vais rendre compte , veur bien être de
mon avis .
» H femble , dit- il , qu'on ait confacré
» l'héroïde uniquement à l'Amour . C'eſt
"referrer dans des limites trop étroites un
" genre qui peut s'étendre bien pius loin.
Il donne quelques exemples des fitua
tions & des caractères que l'héroïde pourroit
peindre. » Tantôt , ce feroit , dit -il ,
» une intrépidité tranquille, & Charles I.
adreffant fes dernières paroles à fon
» fils , pardonneroit à fon peuple , & dé-
» voueroit Cromwel à la vengeance des
" Rois & du Ciel : tantôt ce feroit un
courageux défeſpoir , & Caton écrivant
E
8 MERCURE DE FRANCE.
1
"
» à Céfar , avant de fe donner la mort ,
déployeroit cette ame indomptable ,
élevée au- deffus des revers , au-deffus
du monde & de Céfar : tantôt ce feroit
l'inflexibilité d'une haine nationale , &
Annibal reprochant à Flaminius fa lâche
» perfécution , mourroit plein d'horreur
pour les Romains , & fier de la haine
qu'il leur avoit infpirée . »
❤
»
Tous ces fujets font avantageux , & je
ne puis qu'inviter l'Auteur à remplir la
carrière qu'il s'eft ouverte. Il fentira fes
forces s'augmenter à chaque pas ; & fes
premiers effais , quoique défectueux , font
préfumer favorablement des fuccès qui
doivent les faivre .
L'une de ces Epîtres héroïques eft de
Montézume à Cortès . On fçait que Cortès
preffé par les Mexiquains dans le Palais
où il retenoit captif Montézume , l'obligea
de paroître fur les murs pour appaifer
leur furie , & que Montézume y fut bleffé
d'un coup de pierre dont il mourut trois
jours après. C'eft la circonftance que le
Poëte a choifie.
Montézume expirant reproche à Cortès
Les fureurs , & fe reproche à lui-même fa
foibleffe .
Enfin de tes forfaits tu recueilles le fruit :
Tu régnes , je fuccombe , & Mexique eft détruit,
NOVEMBRE. 1759. 99
Ah ! je l'ai mérité : ma foibleffe eft mon crime.
J'ai fouffert tes fureurs , & j'en fuis la victime.
Il pardonne à fon Peuple & lui demande
vengeance
.
Ah ! peuple trop cruel , qui m'arraches la vie,
J'ai vu ton repentir : partage mes tranſports ;
Ton Prince à res fureurs connoîtra tes remords.
Mais il eft effrayé des nouvelles hor
reurs où cette vengeance les entraîne.
Il fe repréſente le renversement de fon
Empire.
Palais de mes ayeux , féjour enfanglanté ,
Trône de la grandeur fi longtemps reſpecté ,
Lieux où je vois régner un ennemi barbare ,
Où triomphe Cortès , où ma mort le prépare ,
Murs , qui ne m'offrez plus que mes fujets mou
rants ,
En tombant fur ma tête , écrafez nos tyrans.
O gloire du Mexique ! ô puiffance abbaiffée ,
Splendeur de cet Empire en un jour éclipfée !
Malheureux Mexiquains ! je vous laiſſe des fers ,
Et le deuil de la mort couvre cet Univers.
Il voit donc fon peuple réduit à fubir
le joug des Eſpagnols .
Tyrans! quel eft leur crime , & quel droit eſt le
vôtre ?
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Ce monde eft-il l'opprobre & l'esclave de l'autre
Non , vous n'eutes jamais , barbares deſtructeurs ,
Que les droits des brigands , le fer & vos fureurs ;
Et yous n'avez fur nous que le triſte avantage
D'avoir approfondi l'art affreux du carnage,
Et vous ofez encor nous vanter votre Dieu ?
Il reconnoît l'impuiffance de fes idoles;
mais file Dieu des Efpagnols leur permet
le crime , il lui refufe fon hommage.
Va , laiffe-moi , Cortès , ceffe de te promettre
Qu'à ta Religion je puiffe me foumettre.
Autant que tes fureurs je détefte ta loi ,
Et le Dieu des tyrans eft un monftre pour moi,
Il invoque, non l'idole des Mexiquains,
non le Dieu fanguinaire qui fert la furie
de Cortès ,
Mais cet Etre puiffant , ce Dieu de l'avenir ,
Ce Dieu que je conçois , fans l'ofer définir ,
Lui , dont le malheureux , au fein de l'innocence,
Embraffe avec plaifir & chérit l'exiſtence ,
Juge que tout forfait doit fans doute outrager.
Cet Etre , quel qu'il foit , eft fait pour me venger.
Toi donc , & Dieu des Cieux dont la main
fouveraine
Des deftins & des tems conduit l'immenfe chaîne,
Toi qui vois d'un même oeil tous ces êtres divers
NOVEMBRE. 1759. 101
Difperfés aux deux bouts de ce vafte Univers ;
N'as- tu , près de ce monde où je régnois fans
crainte ,
Creufé de tant de mers l'impénétrable enceinte ,
Qu'afin que ces brigands de rapine altérés
Forçaffent ces remparts par tes mains préparés ?
Du moins entends ma plainte & mes cris légitimes.
Venge- toi , venge- nous ; que nos brillants abîmes
Entr'ouvrent des tombeaux fous ces monftres pervers
;
Qu'en cherchant les tréfors , ils trouvent les enfers
:
Que la mer , dont leur art croit dompter les caprices
,
Engloutifle avec eux leurs frêles édifices ;
Ou , s'il faut qu'en Europe ils retournent jamais ,
Puiffe l'or de ces lieux y porter les forfaits !
Puiffe-t- il y fenter , pour leur jufte fupplice ,
Tous les fruits déteſtés que produit l'avarice ,
Les defirs effrénés , la pâle avidité ,
La difcorde , la haine & l'infidélité !
On voit que c'eft là le vrai ton , le
ftyle , la marche de l'héroïde ; mais il me
femble que le caractère de Montézume
n'eft pas bien faifi , & fa lettre y perd
ce qu'elle auroit eu , felon moi , de plus
intéreſſant. Il n'eft pas décidé , comme
l'auteur le croit , que Montézume diffi
E iij
102 MERCURE DE FRANCE:
mulât fa haine contre les Efpagnols . Antonio
de Solis , qui fait bien ce qu'il peut
pour rendre odieux Montézume , le repréfente
cependant comme fe livrant à
Cortès de bonne foi. C'étoit donc cette
bonne foi qu'il falloit mettre en contraſte
avec la perfidie de ſes ennemis. Si Montézume
, au lieu de ces menaces vaines
qui ne conviennent ni à ſa fituation ,
ni
à fon caractère , eût rappellé à Cortès les
moyens dont il s'étoit fervi pour l'attirer
dans le piége , les vertus qu'il lui avoit
fait paroître & dont l'éclat l'avoit ébloui ;
s'il avoit comparé fes maximes avec fes
actions , fes promeffes avec fes parjures ;
fi l'humanité eût défendu & reclamé fes
droits avec la fimplicité touchante qui
convenoit fi bien aux moeurs d'un Roi du
Mexique , & furtout au caractère d'un
Roi foible , opprimé , expirant ; l'oppofition
de cette candeur naturelle avec les
vices des Espagnols , eût été une leçon
auffi touchante que falutaire ; & en général
la poefie n'eft qu'un jeu d'enfant
quand elle n'a pas fa moralité .
La feconde Epître a pour Sujet les
Amours d'Elifabeth & de Dom Carlos.
» Un an après le mariage de Philippe II
» avec Elifabeth , Dom Carlos fut au moment
de périr à Alcala d'une chute de
NOVEMBRE. 1759. 103
7
» cheval ; il fit porter fes derniers adieux
» à la Reine , qui n'étant plus maîtreffe
» d'elle- même , écrivit une lettre où ref-
» piroit tout l'amour qu'elle avoit caché
»jufqu'alors au Prince qui l'adoroit , &
» à qui elle croyoit parler pour la der
» niere fois. L'Infant guérit , & cette let-
» tre fatale , trouvée dans fes papiers , fut
» dans la fuite une des principales caufes
» de fa mort.
*
Ce trait d'hiftoire a donné lieu à l'héroïde
fuivante. Elifabeth , dans fon effror,
a fait l'aveu de fon amour ; mais pouvoitil
ne pas lui échapper ?
La gloire eft de ſe vaincre , & non de fe tromper.
Je m'adreffois au Ciel , à la terre , à moi -même .
Malheur à la beauté qui , trompant ce qu'elle
aime ,
Indigne de ces feux dont je me fens brûler ,
Peut fentir tant d'amour & le diffimuler !
Hélas ! l'efpoir flatteur d'un heureux hymenée ,
Nourriffoit dans mon fein ma flamme infortunée,
Et le Ciel à tes voeux m'arrachant fans retour ,
Pour comble de rigueur m'a laiffé mon amour.
Elle fe peint Dom Carlos lifant fa lettre.
Je crois te voir ouvrir d'une tremblante main
1
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Cet écrit , confident de mon triſte deftin ,
Lever avec effort à cette douce image
Tes yeux enveloppés d'un funèbre nuage ;
Et parcourant ces traits , garants de mon ardeur,
Revivre quelque temps pour fentir ton bonheur ,
Baifer avec tranſport cette lettre chérie ,
Jetter en foupirant un regard vers la vie ...
Hélas ! ton oeil inourant , fermé par la douleur ,
Sur un affreux tombeau retombe avec horreur.
Elifabeth efpere que le Ciel , touché de
fes larmes , lui rendra fon amant ; mais à
ce nom fa vertu fe réveille.
Que dis-je ? Quand le Ciel attendri par ma plainte,
Loin de toi , de la mort écarteroit l'atteinte ;
L'infléxible vertu , mon hymen , mon devoir ,
Ce coeur connu de toi , te défendent l'eſpoir.
Que l'amour eft affreux aux coeurs- fans efpérance t
Elle fe repréfente le moment de fon
hymen avec le Roi. Tu m'accompagnois ,
dit -elle à Carlos.
L'un de l'autre accablés , dans un morne filence ,
Pâles & pénétrés d'un défefpoir mortel ,
Comme on marche au trépas nous marchions à
l'autel.
Toute entiere attachée à cet objet horrible ,
NOVEMBRE. 1959. 105
Tranquilleen ma douleur , j'y femblois infenfible ;
Egaré dans le fein d'un ténébreux repos ,
Mon coeur anéanti ne fentoit plus fes maux.
Le Roi vint. Quel abord ! & qu'il dût le furprendre
! :
Je lui donnai la main , fans le voir , fans l'entendre
;
Pour moi dans ce moment tout s'étoit éclipſé.
Que j'ai langui depuis dans un dur eſclavage !
Quels efforts ! quels combats ont laffé mon cou→
rage !
Qu'il en coutoit au tien !
Les réflexions fuivantes ne me femblent
pas affez naturellement exprimées
pour une amante dans la douleur . Elifa→
beth n'auroit pas dit en parlant de l'amour
,
Ce mouvement fi vif , enfant de nos defirs ,
Lien de la nature , & reffort des plaifirs.
Le reste de cette Epître eft foible , jufqu'au
moment où Elizabeth croit voir
Carlos expirant.
Carlos , mon cher Carlos ! .. mes cris font fuperflu st
J'ai perdu tout efpoir , je ne te verrai plus.
C'en eſt fait... Ah ! du moins fi je pouvois encore
Pour la derniere fois voir l'objet que j'adore :
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
1
Jufques dans Alcala , fi je pouvois voler ,
Te baigner de mes pleurs , t'entendre , te parler ,
Teferrer dans mes bras !.. ta malheureuſe amante
Ne redouteroit point la pâleur effrayante
Empreinte par la mort fur ton front expirant :
Ces traits défigurés font ceux de mon amant.
Le Ciel m'a refuſé ce plaiſir ſi funefte.
Le malheur & l'amour, c'est tout ce qui me reſte !
Adieu , cher Prince , adieu . Du moins puiffe le fort
S'attendrir fur mes maux , & m'accorder la mort !
Que bientôt à côté de l'amant le plus tendre ,
Dans un même tombeau l'on renferme ma
cendre.
Ce n'étoit pas ainfi qu'on devoit nous unir.
Ce que le fujet de cette Epître pouvoit
avoir de nouveau & de plus pathéthique
, c'étoit la fituation d'une femme
vertueuse & paffionnée , auprès d'un
époux dont elle adore le fils . Mais cette
fituation violente étoit délicate à traiter.
Il est difficile & peut-être impoffible de
la rendre décemment avec toute fa force :
il falloit donc fe permettre tout , comme
Ovide dans les amours de Biblis & dans
celles de Myrrha , ou fe réfoudre à tirer
le rideau fur la partie de ce tableau la
plus capable d'intéreffer & d'émouvoir.
On ne peut que louer l'Auteur d'en avoir
eu la modeftie & le courage.
NOVEMBRE. 1759. 107
LETTRE fur le Livre intitulé l'Ordène
de Chevalerie.
NOTA. Le ton de plaifanterie qui règne dans
cette Lettre m'eût empêché de l'inférer dans le
Mercure fi elle avoit quelque chofe de perfonnel
ou de grave. Mais tout cela roule fur des étymologies
, objet fur lequel il eft affez égal d'avoir
tort ou d'avoir raiſon.
JEE fuis , Monfieur , un Provincial auffi
ambitieux de la qualité de Sçavant , que
l'eft un Petit-Maître de celle d'Homme
à bonne fortune. Malheureufement je lis
beaucoup , & j'apprends fort peu de chofes
; car dans notre bonne Ville nous ne
connoiffons guère que les Livres nouveaux.
Si , par miracle , je trouve parmi
les Modernes quelqu'un qui s'écarte de la
mode , & qui fapiat antiquitatem , c'eſt
pour moi un plaifir pareil à celui qu'eût
gouté un Sçavant en us , en découvrant
quelques lambeaux d'un manufcrit de
cinq ou fix cens ans.
Il me tomba dernierement entre les
mains un Livre intitulé , l'Ordéne de Chevalerie
, avec une Differtation fur la Langue
Françoiſe, Ordine me parut un mot
L
E vj
108 MERCURE DE FRANCE:
fcientifique , c'en étoit affez pour exciter
ma curiofité. Je vis que le fujet du Livre
étoit un Conte , & ce Conte m'apprit que
l'Ordéne de Chevalerie vouloit dire , la
cérémonie qui s'obfervoit à la réception
d'un Chevalier.
Je jettai un coup d'oeil fur la differtation
préliminaire , qui fait la plus grande
partie du Volume ; & pour abréger , je
paffai bien vîte à la conclufion. On y lit
que tous les grands hommes qui ont
écrit fur notre langue , ne l'ont pas poffé.
dée , qu'ils ne nous ont laiffé que d'épais
nuages ; en un mot , qu'ils étoient des
fçavans non éclairans. Pour profiter des
lumières qu'un fçavant éclairant me promettoit
, je repris fa differtation ab ovo.
M. Barbazan , Auteur de cette Differtation
, fait defcendre notre Langue en
droite ligne de la Langue Latine feule &
fans aucun mélange. Je fuis tenté de penfer
comme lui ; car le Latin eft la feule
langue fçavante ou étrangère dont j'aie
quelque teinture. Ma vanité étoit offenfee
toutes les fois que je trouvois des
étymologiftes qui faifoient dériver notre
langue en tout ou en partie d'une autre
que le Latin , par exemple , du Grec ,
comme Budée & Nicod en avoient la
ridicule manie ; ou de l'Hébreu , comme
1
NOVEMBRE. 1759. log
Guichard le croyoit fottement ; ou de
l'Allemand , comme Ménage vouloit nous
le faire entendre ; ou du Celtique , comme
Cluvier s'imaginoit l'avoir prouvé &c.
Il faut que je dife en paffant , qu'un fçavant
Miffionnaire de mes parens qui croit
entendre le Chinois , m'écrivoit il y a
quelques années , qu'il avoit de fortes
raifons de croire que la Langue Chinoiſe
s'étoit gliffée parmi nous pour former
notre Langue Romanſe , fans que la Nation
s'en fût apperçue , où du moins fans
qu'elle en ait confervé la mémoire. Avec
les connoiffances de M.B. je ne craindrois
pas de rompre une lance contre tous ces
Chevaliers des Langues. 3
Ce fçavant Auteur croit que la langue
françoife a été formée dès les premiers
fiècles de la Monarchie , au moment de
l'irruption des Romains dans les Gaules.
Du Soule eft , des Auteurs dont j'ai oui
parler , celui qui , avant M. B , lui donne
l'origine la plus ancienne , en la faiſant
remonter jufqu'au régne de Pharamond.
Il y a apparence qu'on n'a pas ofé aller
plus haut , crainte de ne pouvoir expliquer
comment une nation auffi nombreu
fe & auffi étendue que l'étoit celle des
Gaulois , auroit pû fitôt apprendre une
langue étrangère , & oublier entièrement
Tro MERCURE DE FRANCE.
fa langue maternelle. Mais ces Romains
faifoient tant de prodiges ! Les Francs
n'étoient pas ffii hhaabbiilleess , à beaucoup
près ; je préfume fur le filence de M.
B. qu'ils la perdirent en paffant le Rhin ,
en changeant de climat , comme il
arrive dans certaines maladies que l'on
perd la mémoire ou la raifon . Cependant
le peuple des fcavans penfe que
le Tudefque a été longtemps parlé à
la Cour , d'où il eft defcendu parmi le
peuple. Un canon d'un Concile tenu à
Tours en 813 , cité par l'Auteur lui-même,
ordonne aux Evêques de traduire les homélies
en langue Romaine ruftique , ou
en langueTudefque , pour être entendues.
L'Auteur dans fa traduction s'eft abftenu
fort habilement de rendre le mot
Theotifcan : c'est un bon ouvrier qui taille
à fon gré les matériaux de fon édifice . Il
auroit peut-être bien fait auffi de retrancher
le mot de grec de quelques endroits
où , pour prouver que le latin étoit commun
dès les premiers fiècles , il dit que
dès-lors il y avoit des écoles de latin &
de grec. Il auroit peut- être encore mieux
fait de retrancher tous ces paffages qui
fembloient contredire fon opinion. Mais
on ne s'avife jamais de tout.
Prefque tous les étymologiftes , lorf
i
NOVEMBRE. 1759. IFF
?
qu'ils n'ont pas connu l'origine d'un mot ,
n'ont pas manqué de dire qu'il étoit Celtique
. Mais qui leur a dit qu'il étoit Celtique,
demande M. B. Il feroit ridicule de
lui répliquer qui vous a dit qu'il ne l'étoit
pas ? Sa réponſe feroit fauffe. 1 ° . M. B.
poffède la langue , il en a la vraie fource ;
au lieu que tous nos linguiftes l'ont ignorée
, & que la plupart , comme Borel ,
Ducange , le Préfident Fauchet , M. Pluche
& c. n'ont pas même fçu lire , comme
l'Auteur le prouve , pp . 98 , 99 , &c.
2. Il n'y a point de mot prétendu Celtique
, ou Tudefque qu'on ne puiffe faire
venir à toute force du latin ; & fi on en
doute , on n'a qu'à voir dans l'ouvrage
comment Baron vient de vir ; coeffe de
Sepes; orage d'hora; cuider s'imaginer , de
quidam ; jafer de Gallus; bifarre de vir
gatus ; Parlement de parabola &c. Ah !
que de gens carefferoient M. B. s'il s'étoit
attaché à la généalogie des familles comme
à celle des mots !
r
Examinons quelques-uns de ces termes
dont l'origine n'eft pas réputée latine . Pafquier
nous dira hardiment que le mot bec
eft gaulois. Point du tout , c'eſt le mot
vectum , participe de vehere : car le bec ;
dit l'Auteur , p. 21. eft un conduit , un
canal pour conduire la nourriture des
#
"
712 MERCURE DE FRANCE
oifeaux dans l'eftomac. Dans ce cas- là il
auroit été plus convenable de donner au
gozier le nom de bec ; mais le Gaulois
qui inventa ce mot , voulut déguiſer fon
larcin ; & il fit fi bien , que les Latins
eux - mêmes le prenoient pour un mot
Gaulois. Becus , dit Suetonne ( vie de
Vitell. ) fignificabat roftrum apud Gallos.
Céfar , L. III. de Bell. Gall. affure que les
nobles Gaulois avoient fous eux des vaffaux
, gens à leur dévotion , qui expofoient
leur vie pour eux : on les appelloit
foldurios. Faut- il croire pour cela que le
mot foldat eft dérivé de celui- ci non
fans doute , puifqu'on peut lui donner
une origine latine .
Franc , franchife , affranchir , paffent
pour des mots allemands : il n'en eft rien.
Ils viennent de fractum : frangere obfta
» cula , franchir des obftacles. On a prétendu
qu'un peuple de la Germanie étoit
yenu donner aux Gaules le nom de France.
Mais ces gens-là ne parloient pas
Latin ; ainfi c'eft nous qui leur avons
donné le nom de France ; à leur pays
celui de Franconie ; à la Gaule celui de
France , parce que fous leur domination
nâquit la liberté frangere vincula.
Moqueur vient de Mufca, (p. 44. 45. ) la
mouche étant déclarée railleufe & mocNOVEMBRE.
1759
"
queufe , dit l'Auteur , dans ces vers de
Phédre.
Calvi momordit mufca nudatum caput ,
Quam opprimere captans , alapam fibi
Dedit gravem .
Tunc illa irridens ...
Il y a bien auffi loin de coeffe à fepes
que d'alfana à equus ; mais M. B. remarque
fort bien qu'il n'eſt pas étonnant
que les mots changent & s'eftropient en
chemin , comme les hommes en voyageant.
Il n'y a rien à répliquer.
Je n'ai pas un grand fond de fcience
étymologique , car je n'ai jamais étudié
le François. Je fçai du latin affez pour
entendre la moitié d'Horace , c'est- à- dire
prefqu'autant que les traductions nous
en font connoître . Mais en lifant ce Re
cueil mon efprit s'eft électrifé , mon imagination
s'eft exaltée , & je me ſuis écrié :
& moi auffi je fuis étymologifte . Voici
donc quelques étymologies que je préfente
à M. B. afin qu'il daigne m'adopter
pour fon diſciple .
Tête , Tefte , eft , dit- on , Celtique ; &
moi je dis qu'il eft Latin : il vient de tectum
, ou de teftari , teftis , ou de textus
&c. car la tête eft le toît , la couverture
14 MERCURE DE FRANCE.
Te de l'homme , le témoin , l'organe par
quel on rend témoignage ; une efpéce de
tiffu , le texte , ou la premiere partie de
l'homme & c.
Sabre paffe encore pour Celtique ; &
point du tout , il vient du verbe fapere.
Ce nom a été donné a une forte d'arme ,
pour rappeller fans ceffe dans l'efprit de
celui qui la porte , avec quelle fageffe il
faut s'en fervir. C'eft peut- être un compolé
de fe habere. Chez nos anciens tout
guerrier croyoit être maître de lui , &
non efclave , tant qu'il étoit armé. Mais
la meilleure origine eft celle de falubre.
Le fabre fut inventé pour la défenſe &
le falut de l'homme ; cependant comme il
pas toujours falutaire aux deux combattans
, & qu'il en prive quelques-uns
de la lumière , on a retranché lu ou lux ,
& il eft refté fabre.
n'eft
Maréchal paffe pour Franc ou Tudefque;
il eft Latin comme les autres : c'est le
même que Mars excellens , le Mars par
exellence ; il peut venir auffi de Mars
Squallens, Mars fouillé de fang & de pouffière
: il peut dériver encore de Mars
calens ou de Mars callens , Mars en
feu , Mars habile &c. Mais je m'apperçois
que je vais fur les brifées de mon
Maître. Oh la belle , la fçavante étymo-
9
NOVEMBRE . 1759. TIS
ne
logie qu'il donne de ce mot ! Maréchal
eft , dit- il , formé de margine capitalis.
C'étoit le Capftal ou le Chef , le Gouverneur
des marches , limites ou frontières
, qui font les marches d'un Royaume?
En admirateur fincere de M. B. je ne
dois pas diffimuler qu'on l'accufe de s'être
endormi plufieurs fois comme Homère
dans le cours de fon ouvrage. II
prétend par exemple que tous les mots
de la Province qui ne font pas dans le
François , & qu'on croit Celtiques
font que des ordures balayées de la Cour
& de Paris . Meffieurs les Provinciaux , &
furtout nos Provençaux s'imaginent avoir
contribué à former beaucoup plus que la
Capitale , la Langue que les Troubadours
répandirent en Italie , en Espagne &c. Ils
demandent où eft le privilége exclufif que
l'Auteur attribue à Paris d'avoir formé
des mots ? Je crois pouvoir répondre pour
M. B. que ce privilége fe trouve dans un
grand recueil des titres qui autorifent notre
Nation à s'arroger depuis longtemps,
l'avantage de poffeder feule le bon goût
& le vrai bel efprit. J'aurois été charmé
qu'après les mots Picards , Normands & c.
que l'Auteur explique & fait dériver du
Parifien , il fe fût un peu exercé fur quelques
mots Provençaux , comme repepiaire,
malavalifque &c.
116 MERCURE DE FRANCË.
Quels progrès n'ont pas fait la langue
& les lettres au moyen des origines ,
gloffaires , étymologies de Ducange , dè
Ménage , de Petau , &c. ? Eft- il poffible
d'écrire & de parler fans fçavoir d'où font
nés les termes en ufage , & fans connoître
ceux qu'on a laiffé perdre ? Frappé des
fortes raifons que M. B. employe pour
prouver la néceffité d'un nouveau gloffaire
, je fuis très- impatient d'en voir un
de fa façon. Je ne doute pas qu'il ne lui
foit aifé d'abattre ( Vaftare ) tout ce fretin
( fretum ) de demi- fçavans qui prétendent
que nous avons reçu des Allemands les
articles & les verbes auxiliaires . Il prouvera
fort bien que les Latins ont pu nous
donner des articles , fans que leur langue
en eût , des noms fans cas , des phraſes
fans tranfpofition, quoique leur langue en
fût remplie. Et ne voyons - nous pas tous
les jours des enfans qui ne reffemblent
point à leurs peres ? J'ai quelque peine à
concilier ce que l'Auteur dit fur les variations
de notre langue ; fçavoir , que fi
elle a varié ce n'a été que dans la maniere
de l'écrire & de la prononcer , comme elle
varie tous les jours , avec ce qu'il dit à
l'article de la richeffe de notre langue ,
quand il fe plaint qu'elle s'eft appauvrie
par la profcription d'un grand nombre
NOVEMBRE. 1759. 117
de mots très- expreffifs , &c. mais je fens
tous les inconvéniens de cette profcription.
Par exemple , je fuis fâché comme
lui que nous n'ayons plus les mots aherdre
& terdre. Si on ne les eût pas fuppri
més , Scaron , comme le remarque l'Auteur
, n'eût pas été embarraffé de rimer
à perdre , ce qui eft de la derniere conféquence.
Je ne voudrois pourtant pas comme
lui introduire le mot de contempt qui
fonne fort bien à fon oreille encore
moins borner la fortune du mot doux
contre lequel il témoigne beaucoup d'humeur.
On a toujours affez de termes pour
exprimer les mépris ; mais pour les dou
ceurs on n'en fçauroit trop avoir . Je ne
fçai pas pourquoi il prétend qu'aménité
a été banni du langage & du ftyle : n'eftil
pas permis de dire , par exemple , que
l'érudition de M. de B. eft pleine d'aménité
Je finis , comme lui , par une
obfervation fur le mot bougie . Il affure
que ce mot eft de ce fiècle , & je le crois
fur la parole ; mais ce qui m'étonne , c'eft
que Ménage qui n'eft point de ce fiècle ,
ait donné l'étymologie de ce mot. Apparemment
que les Etymologites ont le
don de lire dans l'avenir : pour moi qui
lis à peine dans le préfent , je fais l'aveu
€
18 MERCURE DE FRANCE.
de mon ignorance , & j'ajoute que je fuis
très- peu fenfible aux vérités dures que
l'on peut me dire. Ainfi , qui viendroit.
me traiter de vifionnaire , ou de mauvais
raiſonneur , auroit le chagrin de ne m'en
faire aucun. Je vous prie , Monfieur , &
je prie le Public , s'il voit cette lettre , de
me pardonner en faveur de l'habitude ,
le défaut de parler un peu trop de moi.
Je fuis homme , François , & demi- litté
rateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Baron DES ECARTS .
A Avignon le Sept. 1759.
SUITE des Tablettes anecdotes & hiftoriques
des Rois de France.
L
1
E premier Extrait de cet ouvrage n'a
été que jufqu'au régne d'Henri II. Je vais
parcourir ce régne & les fuivans , & en
recueillir les traits que je croirai les plus
remarquables. Le règne de François II ,
quoique très- court , fut un des plus funeftes
à la France. C'eft fous ce règne qu'on vit
fe développer l'ambition des Guifes, qui a
été la fource de tant de malheurs. Ce
NOVEMBRE. 1759 119
Prince ne régna guères plus d'un an ; &
l'on a prétendu qu'il étoit mort empoifonné.
Je rapporterai à ce fujet une réflexion
très-fage du plus grand de nos Hiftoriens
: c'étoient des bruits fans fonde-
» ment , ( dit M. de Thou ) auxquels les
» troubles des temps donnoient lieu
» comme fi les Grands ne pouvoient mou-
» rir naturellement . François avoit tou-
» jours été d'un tempérament très - foi-
» ble , & l'on prétend que l'amour ex-
" ceffif qu'il avoit pour la Reine fon
épouſe ne contribua pas peu à abréger
fes jours.
99.
"
L'horrible journée de la Saint Barthélemi
flétrira à jamais la mémoire de Charles
IX , quoiqu'il foit bien fûr que ce ne
fut ni la cruauté ni le fanatifme qui lui
arrachèrent l'ordre de cet abominable
maffacre. Une Mere cruelle , des Minif
tres violens , abuferent de fa jeuneſſe . Ce
Prince aimoit la gloire , la juftice , & pour
être un bon Roi il n'avoit befoin que d'être
abandonné à fon propre caractère.
Il fut facré à dix ans . Catherine de
Médicis fa mere lui demanda s'il auroit
bien la force de fupporter la fatigue de '
ces longues cérémonies . Oui, oui , Madame,
répondit-il , ne craignez rien ; qu'on
me donne des fceperes à ce prix , la peine
120 MERCURE DE FRANCE.
me paroîtra bien douce : la France vaut
bien quelques heures de fatigue.
Dans l'affaire de Meaux , où les Proteftans
avoient réfolu de ſe faifir de fa
perfonne , le Roi qui étoit dans le centre
d'un Corps de Suiffes & marchoit en bataille
au milieu d'eux , loin de fe rebuter
du mauvais temps & de la fatigue qu'il
tut à éprouver , les anima lui- même :
Courage , leur dit - il , mes amis ; j'aime
mieux mourir libre & Roi avec vous , que
vivre captif. Rien ne l'aigrit tant contre
les Calvinistes que cette entrepriſe qu'il
n'oublia jamais.
Le Poete Jean Daurat: lui ayant préfenté
quelques vers fur les victoires de
Jarnac & de Montcontour, dans leſquelles
il louoit la valeur du Roi qui n'y avoit
pas paru. Toutes ces louanges ne font que
menfonges & pures flatteries , lui dit Charles,
puifqueje ne les ai pas méritées ; adref
fez- les au Duc d'Anjou qui vous taille tous
les jours de la befogne.
Charles écrivoit très bien en profe &
faifoit agréablement des vers. Parmi les
morceaux de Pocfie qu'on nous a confervés
de ce Prince , on en trouve un d'une
exactitude pour le ftyle & la verfification,
d'une élégance même bien extraordinaire
pour le temps. Ce font des vers adrefrę
fés
NOVEMBRE. 179. 121
}
€
fés à Ronfard , & quoiqu'ils foient trèsconnus
, ils font trop d'honneur au Monarque
, au Pocte & à la Poefie même
pour ne pas les citer encore ici .
L'art de faire des vers , dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner :
Tous deux également nous portons des couronnes
Mais Roi , je les reçus ; Poëte , tu les donnes .
Ton efprit enflammé d'une céleſte ardeur
Eclate par foi même , & moi par ma grandeur.
Si du côté des Dieux je cherche l'avantage ,
Ronfard eft leur mignon , & je fuis leur image.
Ta lyre qui ravit par de fi doux accords ,
T'aflervit les efprits dont je n'ai que le corps;
Elle t'en rend le Maître , & te fçait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Charles étoit généreux . Les Rois , difoit-
il , doivent donner facilement. L'Etat
eft un grand fleuve , le trefor royal eft une
• mer ; mais il ne doit pas être un gouffre ,
x & l'argent doit y avoir fon flux & reflux.
Henri III fut regardé comme un héros,
dans l'âge le plus tendre ; il avoit gagné
deux batailles à dix - fept ans il joignoit
aux qualités de l'ame les plus brillantes
la figure la plus aimable . Sa réputation
le fit appeller au trône de Po-
F
122 MERCURE DE FRANCE
logne & il y fut adoré ; il eût été l'un des
plus heureux & des plus grands Princes ,
fi la molleffe & les plaiſirs , les mignons
& les flatteurs , n'euffent corrompu fes
vertus & fes talens .
Guillaume Rofe , Evêque de Senlis ,
connu par fes écarts & fes emportemens,
ayant ofé dans un fermon repréſenter
avec les couleurs les plus odieufes les
plaifirs que le Roi avoit pris pendant les
deux derniers jours du carnaval , le Roi
l'envoya chercher , & lui dit fans aigreur
& même en fouriant : En vérité M. Roſe
vous n'épargnez guères vos amis ; vous
feroit-on plaifir fi l'on en ufoit ainfi avec
vous ? Il y a dix ans que je vous laiffe
courir les rues fans rien dire , &
fois que cela m'arrive , vous me diffamez
dans un lieu faint , où l'on ne doit prêcher
que la parole de Dieu. N'y retournez
pas , je vous prie , il est encore plus tems
pour vous que pour moi de devenir fage.
pour une
On connoît la prodigalité d'Henri pour
les gens qu'il aimoit ; il fit un jour un
don de cent mille écus à Gilles de Sommieres
, maître de fa garde - robe , & qui
fut depuis Gouverneur de Louis XIII.
Sommieres eut la générofité de refuſer
un préfent fi confidérable , & le courage
de dire au Roi : non , Sire , je craindrois
NOVEMBRE. 1759. 123
t
que V. M. ne fit par le don d'une fi grande
fomme une brêche à fes finances , qu'elle
feroit obligée de réparer aux dépens de fon
peuple.
Après ce beau trait de nobleffe & de
défintéreffement , que penfera t- on de ces
Poëtes qui compofoient ce qu'on appelloit
la Pleyade Françoife , & que le Roi
combloit de bienfaits ? S'étant divertis
pendant un mois entier dans un cabaret ,
ils en fortirent en chantant impudemment
: Vive la tyrannie , nous venons de
manger trente -fix mille francs .
La vie d'Henri IV a offert à notre
Compilateur une moiffon abondante de
traits finguliers de courage , de bonté , &
de plaifanterie : quoique la plûpart de ces
traits foient fort connus , on revoit toujours
avec plaifir ce qui nous peint l'ame
& le génie de ce grand Roi , dont la mémoire
ne mourra jamais dans le coeur des
François .
Il difoit quelquefois que Dieu lui feroit
peut- être la grace dans fa vieilleffe de lui
donner le temps d'aller deux ou trois fois
la femaine au Parlement , & à la Chambre
des Comptes , comme y alloit le bon Roi
Louis XII, pour travailler à l'abréviation
des procès , & mettre un fi bon ordre dans
fes finances , qu'à l'avenir on ne pût plus
les diffiper. Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Un courtisan lui demandoit grace pour
fon neveu qui avoit commis un affaffinat ;
je fuis bien fáché , lui dit le Roi , de ne
pouvoir vous accorder ce que vous me demandez
; il vous fied bien de faire l'oncle ,
à moi de faire le Roi j'excufe votre demande
, excufez mon refus .
On lui confeilloit d'arrêter le Duc de
Savoye , qui étoit venu à fa Cour fur la
foi d'un fauf- conduit , fous prétexte que
ce Prince lui avoit manqué fouvent de
parole. Henri méprifa ce lâche confeil
Si le Duc de Savoye a violé fa parole,
dit -il , l'imitation de la faute d'autrui
n'eft pas innocente , & un Roi uſe bien
de la perfidie de fes ennemis , quand il la
fait fervir de luftre à fa foi.
Un Ambaffadeur lui témoignant fa furpriſe
de le voir environné d'une foule de
Courtifans , qui le preffoient même un
peu , le Roi lui dit fi vous m'aviez vu
un jour de bataille ! ils me preffent bien
davantage.
Lorfque les affaires preffantes le détournoient
des pratiques de dévotion , il
difoit : quand je travaille pour le Public ,
il me femble que c'eft quister Dieu pour
Dieu même.
Ce bon Roi marchoit fouvent feul , ou
mal accompagné ; il fe croyoit affez
NOVEMBRE. 1759 12
gardé par fon courage & fes vertus. It
n'appartient qu'aux tyrans , difoit - il
d'être toujours en crainte . La peur ne doit
point entrer dans une ame Royale : qui
craindra la mort n'entreprendra rien fur
moi ; qui méprifera la vie fera toujours
maître de la mienne , fans que mille gardes
l'en puffent empêcher. Séneque avoit dit :
Contemptorfuamet vita dominus aliena.
Le Parlement de Paris refufant de vérifier
le célébre Edit de Nantes , le Roi
manda les Chefs , de cette Compagnie :
voici quelques traits du difcours qu'il leur
tint. Je vous reçois non en habit à la Ro→
maine , ni avec la cape & l'épée comme
mes prédéceffeurs ni comme un Prince
?
qui reçoit des Ambaffadeurs , mais vêtu
comme un pere de fimille en pourpoint ,
pour parler librement à fes enfans . Je vous
prie de vérifier l'Edit que j'ai accordé à
ceux de la Religion pour le bien de la paix.
Je l'ai faite au dehors , je veux la faire
au dedans de mon Royaume ..... Je fçais
qu'on a fait des brigues au Parlement ,
qu'on a fufcité des Prédicateurs féditieux ,
c'eft le chemin qu'on a pris pour parvenir
aux barricades , & au parricide du feu
Roi ; je couperai les racines à toutes ces
factions , je ferai accourcir tous ceux qui
les fomenteront ; j'ai fauté fur des mu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
railles de villes , je fauterai bien fur des
barricades.... Qu'on ne m'allégue point
la Religion Catholique , & le refpect du
S. Siége , je fçais ce que je dois à l'une &
à l'autre. Ceux qui penfent être bien avec
le Pape s'abufent , j'y fuis mieux qu'eux.
Quand je l'entreprendrai je vous ferai
déclarer tous hérétiques , pour ne m'obéir
pas , &c.
2 Le meilleur canon que j'ai employé
difoit ce Prince , c'est le canon de la Meffe,
il a fervi à me faire Roi.
Il écrivoit à un de fes fujets que l'on
tâchoit de noircir auprès de lui , le moyen
de défefpérer les méchans e'eft de bien faire .
Il écrivit au célébre Crillon après la
victoire d'Arques , pends- toi, brave Crillon ,
nous avons combattu & tu n'y étois pas....
Adieu , brave Crillon , je vous aime à tort
& à travers. Ce même Crillon étant venu
lui faire fa cour un jour , le Roi dit en le
voyant arriver , voilà le plus brave homme
de mon Royaume : vous en avez
menti ,
Sire , dit Crillon , c'est vous . Cette franchife
militaire ne pouvoit convenir qu'à
Henri IV , au brave Crillon , & à ces
temps- là.
Un fameux négociant qu'Henri IV
combloit de careffes , ayant abandonné le
commerce pour acheter des lettres deNOVEMBRE.
1759. 127
nobleffe , Henri ne le regarda plus. Il ofa
en demander la raifon au Roi qui lui répondit
, Je vous confidèrois comme le premier
Marchand de mon Royaume , & je .
vous regarde à préfent comme le dernier des
Gentilshommes.
L'Edit des confignations ayant été rejetté
au Parlement , & le Préfident Séguier
lui en expofant les motifs : Je ne vous de
mande que celui- là, lui dit le Roi, ne me le
refufez pas, finon vous m'obligeriez d'aller
moi-même le vérifier , & peut- être en porterois
je une demi - douzaine d'autres. Eh!
Meffieurs , continua- t- il , avec ce badinage
naif & plein de bonté qui lui étoit ordinaire
, traitez-moi au moins comme on
traite les Moines , & ne me refuſez pasvictum
& veftitum. Vous fçavez que je
fuis fobre , & quant à mes habillemens
regardez , M. le Préfident , comme je fuis
accouftré. Perfonne n'étoit vêtu plus fimplement
que lui .
Le célébre Dupleffis Mornai ayant reçu
des coups de bâton d'un Gentilhomme
nommé S. Phal , écrivit au Roi pour lui
demander juftice ; Henri lui répondit ,
M. Dupleffis , j'ai un extrême déplaifir que
vous avez reçu , auquel je participe &
comme Roi & comme votre ami ; pour le
premier je vous en ferai juftice & à moi
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
auffi . Si je ne portois que le fecond titre ,
vous n'en avez nul de qui l'épée fût plus
prête à dégaîner , ni qui apportát sa vie
plus gaiment que moi , &c.
Des bouffons eurent l'audace de repréfenter
fur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne
une farce , dans laquelle on attaquoit
vifiblement Henri IV , fur le penchant
à l'avarice qu'on lui reprochoit :
Louis XII avoit été joué de même fur
le théâtre. Henri IV méprifa , comme..
Louis XII , cette infolence , & traita de
fots ceux qui vouloient qu'on en punît
les auteurs. Je ne fçarois me fâcher , ditle
Roi , contre des gens qui m'ont fait rire.
jufqu'aux larmes . Ce n'eft que fous les
régnes heureux qu'on trouve l'exemple :
de pareils abus ; moins les Peuples font
à plaindre , & plus leurs plaintes font
libres ce font des plaintes d'enfans ,
qu'un bon pere pardonne .
L'auteur de ces Tablettes a recueilli avec;
un grand foin toutes les Hiftoires de preffentimens
, de préfages & de prédictions:
que l'on prétend avoir annoncé la mort
d'Henri IV , comme on l'a prétendu de ,
celle d'Alexandre , de Céfar , & d'autres
grands hommes. Ces Hiftoires imaginées
après coup , ou ajufiées à l'événement ,,,
ou peut- être produites par des cauſes na-
I
NOVEMBRE. 1759. 129
turelles , ou des hazards finguliers , ne
prouvent que l'ignorance du temps , &
l'importance qu'on mettoit au deftin du
meilleur des Rois répéter ces fables
férieuſement , c'eft préfenter un appas
aux imaginations pufillanimes , toujours
prêtes à adopter des idées extraordinaires
qui nuifent aux progrès de la raifon , &
peuvent fervir d'inftrument au fanatifme.
La mère d'Henri IV chanta une chanfon
Béarnoife en accouchant de ce Prince. Il
n'eft pas étonnant qu'il fût d'un caractère
fi gai , ajoute férieufement notre Auteur.
Il feroit fuperflus de s'arrêter fur les détails
de la mort d'Henri IV ; mais je ne
fçaurois fupprimer ce trait rare & fublime :
de Vic , Gouverneur de Paris , expira lorfqu'il
en apprit la nouvelle.
Peu de régnes ont été plus glorieux à
la France que celui de Louis XIII , & peu
de Princes ont été auffi malheureux que
lui. Il vécut dans la trifteffe & la contrainte
, & mourut prefque dans l'abandon
& le befoin. Dans les derniers momens
de fa vie la Reine lui fit dire , de
ne pas croire qu'elle eût trempé dans la
Conjuration de Chalais , ni qu'elle eût
jamais eu le deffein qu'on lui avoit imputé
d'attenter à la vie de S. M. & d'époufer
Monfieur. Dans l'état où je fuis , ré
F w
130 MERCURE DE FRANCE.
pondit le Roi , je dois la pardonner , mais
je ne dois pas la croire .
L'Article de Louis XIV eft fort étendu
dans ces Tablettes ; mais les traits
qu'on y trouve n'ont pas le mérite de la
nouveauté. L'Auteur avoit été prévenu
dans cette partie de fon travail par M. de
Voltaire , qu'il critique quelquefois , &
qu'il copie encore plus fouvent . Je vais
rapporter quelques traits qui me paroiffent
les moins connus.
Le Prince de Condé étant allé faire
fa cour à Louis XIV, après la bataille de
Senef,le Roi fe trouva fur le haut du grand
efcalier , que le Prince avoit de la peinet
à monter à caufe de la goutte. Je demande
pardon à V. M. lui dit- il, fi je lafais
attendre. Mon Coufin, lui répondit le Roi,
ne vous preffez pas , on ne sçauroit marcher
bien vite quand on eft auffi chargé de
lauriers que vous l'êtes .
On a cru que l'attachement du grand
Turenne pour la belle Marquife d'Humieres
ne contribua pas peu à faire obtenir
le bâton de Maréchal de France à
fon mari. Le Roi après l'avoir nommé ,
demanda au célèbre Chevalier de Grammont
s'il fçavoit qui il venoit de faire
Maréchal de France . Oui, Sire , c'eft Madame
d'Humieres , répondit le Chevalier
NOVEMBRE. 1759. Izr
de Grammont , qui fut puni de ce bon
mot par l'exil.
L'extrait que j'ai donné de ces tablettes
fuffit pour prouver que l'Auteur a
rempli fon objet , & qu'il a fait un ouvrage
agréable à lire , & par- là même utile.
On y trouve des recherches , ou du moins
une grande lecture. On pourroit defirer
feulement en quelques endroits plus de
précifion dans la manière de raconter ,
plus de fineffe dans les réflexions , & plus
de choix dans les anecdotes : mais en
total le Public ne peut manquer de lui
fçavoir gré de fon travail.
•
MEMOIRES de Charles PERRAULT,
de l'Académie Françoife , & premier
Commis des Bâtimens du Roi ; contenant
beaucoup de particularités & d'anecdotes
du ministère de M. Colbert. A
Avignon , 1759.
CHARLES HARLES PERRAULT eft le même qui a
été fi fouvent & fi amérement critiqué
par Defpréaux , pour avoir critiqué maladroitement
les Anciens. Son Livre des
parallèles a été le fignal de cette vive &
interminable difpute fur la prééminence
des anciens ou des modernes. Les Mé→
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE.
moires qu'il a laiffés ne font pas un de
ces monumens de la vanité qu'infpire .
l'envie d'entretenir encore les autres de
foi après fa mort. Il ne les avoit compofés
que pour l'inftruction de fa famille ;
& la fimplicité trop négligée avec la--
quelle ils font écrits , prouve bien que
Perrault ne les avoit pas faits pour le:
public . Il rend compte naïvement à ſes
enfaus de la part que fes freres & lui
ont eue à différentes affaires fous le régne
de Louis XIV, & durant le ministèrede
M. Colbert. On fçait qu'il étoit dans
la confiance intime de ce grand homme ,
& qu'il fit fervir le crédit qu'il avoit auprès
de lui à l'avancement des Arts & des.
Sciences ainfi perfonne n'étoit plus en
état de nous inftruire d'un grand nombre:
de particularités intéreffantes de fon admi
niftration , qui font ignorées ou peu
Co nnues :
Charles Perrault étoit né en 1628 , &
il est mort en 1703. Sa vie privée ne
préfente aucun détail intéreſſant ; je ne
m'attachererai qu'aux traits qui tiennent
à l'Hiftoire Littéraire .
Le premier ouvrage de Perrault et un
portrait d'Iris , que Quinault trouva fi
bien , qu'il l'envoya à une jeune Demoifelle
dont il étoit amoureux , à qui il laiffa
croire qu'il l'avoit compofé pour elles
NOVEMBRE. 1759. ry .
de forte que le portrait courut tout Paris
fous le nom de Quinault. Perrault de fon
côté déclara qu'il étoit de lui , & Quinault
fe trouva un peu embarraffé : cependant
comme il avoua franchement qu'il avoit
été utile à fon amour qu'on le crut Auteur
de cette piéce , cela ne lui fit aucun
tort dans le monde.
C'eſt une choſe prodigieufe que tout ce
que M. Colbert imagina pour le progrès
& l'encouragement des Arts , qu'il n'avoit
cependant pas cultivés , auxquels même il'
ne fe connoiffoit que médiocrement. Ce
grand homme femble avoir honoré &
protégé les Lettres , moins par un goût
naturel , que par des confidérations politiques.
Dès qu'il eut prévû que le Roi
lui donneroit la furintendance des bâtimens,
il fentit l'importance de cette place,
& les grandes chofes qu'elle pouvoit lur
donner occafion de faire , pour la gloire
du Roi & l'embelliffement du Royaume :
il fentit en même tems la néceffité de
confulter des gens de goût , & des hommes
inftruits pour feconder fes vues , l'éclairer
fur le mérite des Artiftes , lut
fournir des projets , & l'aider dans leur
exécution. Il fe fit donc un petit confeil
compofé de Chapelain , Perrault , l'Abbé
de Bourfejs , l'Abbé de Caffagne & Char
134 MERCURE DE FRANCE.
pentier. Cette petite Académie fut éri
gée après la mort de Colbert en Acadé
mie des Infcriptions & Belles- Lettres, par
M. de Louvois .
Colbert établit bientôt après une Académie
des Sciences , dont la naiſſance &
les commencemens font très-bien développés
dans ces Mémoires.
Dès que Colbert fut nommé Surintendant
, il s'occupa à donner au Louvre une
façade digne de la grandeur de l'édifice
& de la magnificence du Prince : il ne
gouta point le deffein qu'avoit donné M.
le Vau, premier Architecte , & il demanda
des projets à tous les Architectes.
Claude Perrault frere de notre Auteur
propofa un deffein preſque ſemblable à
celui qui a été exécuté depuis : Charles
Perrault dit que c'eft lui qui donna l'idée
du périftile , mais que fon frere l'embellit
beaucoup en l'employant. M. Colbert
fut très content de ce deffein ; mais il
ne crut pas devoir s'en tenir là ; il voulut
confulter encore les plus fameux Artiſtes
de l'Italie . Frappé de la grande réputation
du Cavalier Bernin , il prit le parti
de l'inviter à venir en France , & lui offrit
les conditions les plus avantageufes
& les plus honorables. C'eſt une chofe
incroyable que les honneurs que l'on fir
NOVEMBRE. 1759. 135
à cet Artifte. Quand M. de Créqui notre
Ambaffadeur alla prendre congé du Pape,
colla folita pompa , il alla enfuite chez
le Cavalier Bernin , colla medefima , le
prier de venir en France ; & quand il partit
de Rome , toute la Ville fur dans une
grande allarme , à ce qu'on dit , dans la
crainte que le Roi ne le retînt en France
pour toujours . Il reçut fur toute fa route
des honneurs qu'on ne rend qu'aux Souverains.
M. de Chantelou , Maître- d'Hôtel
du Roi , alla au- devant de lui jufqu'à
Juvifi. Son hôtel fut meublé des meubles
de la Couronne , & on lui donna des Officiers
pour le fervir.
"
» Le Bernin , dit Perrault , avoit l'ef
prit vif. & brillant , & un grand talent
» pour fe faire valoir ; fon âge avancé
» & fa grande réputation lui donnoient
beaucoup de confiance : il étoit beau
» parleur , tout plein de fentences , de
» paraboles , d'hiftoriettes & de bons
» mots , dont il affaiſonnoit la plûpart de
» fes réponſes.
"
Perrault ne fait pas un portrait avan→
tageux du Bernin : on remarque dans ce
qu'il en dit quelque reffentiment du peu
d'égard que l'Artiste Italien lui marqua .
Cependant la fimplicité & la candeur qui
régnent dans ces Mémoires , & des traits
136 MERCURE DE FRANCE.
connus du Cavalier Bernin , ne laiffent
pas douter qu'il n'eût autant d'orgueil
& de forfanterie que de talens . Perrault
en a donné des exemples dans des anecdotes
affez curieuſes.
On avoit propofé de faire l'appartement
du Roi dans un des pavillons du
Louvre ; mais ce pavillon n'avoit que
trois croifées , deux defquelles étant employées
pour la chambre de cérémonie ,
il n'en reftoit qu'une pour la chambre à
coucher , qui par là fe feroit trouvée de
beaucoup trop petite . Le Cavalier promit
qu'il penferoit à cet inconvénient . Trois
jours après il apporta à l'aſſemblée des
bâtimens un deffein qu'il tenoit appuyé
contre fa poitrine , & il dit à M. Colbert,
qu'il étoit perfuadé que l'Ange qui préfide
au bonheur de la France l'avoit inf
piré ; qu'il reconnoiffoit fincèrement n'ê
tre point capable de trouver de lui - même
une chofe auffi belle , auffi grande ,
auffi heureufe que celle qui lui étoit venue
dans la penfée : Io fono intrato in
penfiere profondo , pourfuivit il avec une
emphafe burlefque , & après un long difcours
capable d'impatienter le plus patient
des hommes , il montra enfin fon.
deffein avec le même refpect que l'on
découvre il vero ritratto d'el vero crucia
NOVEMBRE . 1759. 137
fxo. Cette profonde penfée n'étoit qu'un
petit morceau de papier colé fur un autre
, au deffein du pavillon du Louvre ,
fur lequel il avoit marqué quatre croisées
au lieu des trois de l'ancien deffein : j'en
conferverai deux, ajouta- t-il , à la chambre
de parade ; je donnerai les deux autres à
la chambre de commodité , & en repouffant
un peu la cloifon qui les fépare , je rendrai
à la vérité, la chambre de parade un peu.
moins grande , mais auffi j'aggrandirai
celle de commodité. Il faut remarquer
qu'on ne pouvoit pas même exécuter cette
fublime idée fans abattre tout le pavillon
& même les trois autres qui font
en fymétrie , chofe à laquelle on étoit
convenu de ne penfer jamais. La charlatanerie
de cet Architecte n'eft pas plus
incroyable , que la condefcendance de
M. Colbert qui paroiffoit approuver les
idées du Bernin quoiqu'il en fentît auffi
bien que perfonne tout le ridicule.
Le Bernin difoit une autre fois à M.
Colbert , qui louoit beaucoup fon deffein
pour le Louvre , que ce n'étoit pas
lui qui en étoit l'Auteur , mais que c'é
toit Dieu.
Le Cavalier ne louoit & n'eftimoit que
Les ouvrages & les hommes de fon pays ;
il ne faifoit aucun cas de le Brun , & il
138 MERCURE DE FRANCE.
traitoit fouvent Charles Perrault avec le
plus grand mépris , jufqu'à lui dire qu'il
n'étoit pas digne de décrotter la femelle de
fes fouliers. Il avoit l'orgueil de dire que
le plus grand ennemi qu'il avoit à Paris
étoit la grande opinion qu'on avoit de
lui.
Enfin cet homme qui fembloit n'être
venu en France que pour infulter à nos
Artiftes , qui n'avoit pas même refpecté
M. Colbert dans fes propos , qui n'avoit
donné aucune idée dont on pût fe fervir,
reçut en fortant du Royaume des récompenfes
auffi peu méritées que les honneurs
qu'on lui avoit rendus à fon arrivée , mais
qui n'honorent pas moins la magnificen→
ce de Louis XIV & de fon Miniftre.
Charles Perrault lui porta la veille de fons
départ trois mille louis d'or avec un brevet
de douze mille livres de penfion &
un de douze cens livres pour fon fils.
Le Bernin dit pour toute réponse que de
pareils bonjours feroient bien agréables
fi l'on en donnoit fouvent ; qu'à l'égard
du brevet , il croyoit qu'il pourroit être
payé un an ou deux , & pas davantage.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'eſt
qu'on offrit à cet homme , dont le voyage
avoit été fi parfaitement inutile , trois
mille louis d'or par an s'il vouloit refter ,
NOVEMBRE. 1759. 139
fix mille livres pour fon fils , & autant au
Seigneur Mathias fon élève ; neuf cens livres
au fieur Jules , fix cens livres au fieur
Cofme Camerier , & cinq cens livres à
chacun de fes Eftaffiers.
Quel contrafte entre les honneurs &
les dignités dont on combla le Cavalier
Bernin , dont les deffeins n'ont fervi à
rien , & les défagrémens qu'eut à effuyer.
Claude Perrault pour l'exécution de fon
beau periftile , l'une des plus grandes
idées qui foient jamais forties de la tête
d'aucun Architecte ancien & moderne.
On ne pouvoit pas concevoir qu'un homme
qui n'étoit pas Architecte pût faire
de belles chofes en architecture , & l'on
difoit en plaifantant que l'architecture
étoit bien malade , puifqu'on la mettoit
entre les mains des Médecins. M. le Vau ,
premier Architecte , & M. le Brun qui fe
connoiffoit à tous les Arts, n'approuvoient
point le deffein de Perrault , & difoient
qu'il n'étoit beau qu'en peinture , mais
qu'affurément on s'en trouveroit mal dans
l'exécution. Ce n'eft qu'avec peine que
l'on voit tout ce qu'il en a couté à un
homme de génie pour faire goûter une
idée que toute l'Europe admire aujourd'hui
fans contradiction. Il n'a tenu qu'à
fort peu de chofe que les deffeins de
140 MERCURE DE FRANCE .
Bernin ou de Levau n'obtinffent la préférence
, & que nous ne fuffions privés
par là du plus beau monument d'architecture
qui exifte aujourd'hui dans le
monde.
C'eft Perrault qui propofa à l'Académie
Françoiſe d'ouvrir fes portes aux jours de
réception , & de fe laiffer voir au Public
dans ces fortes de cérémonies : cette idée
que l'on crut fuggérée par M. Colbert, fut
approuvée d'une commune voix , & depuis
elle a été foivie .
M. Colbert mena un jour M. Hughens
à Versailles pour le lui faire voir ; ce
Sçavant admira tout , mais ayant vu une
tour fort haute fur la chaufféé de l'étang
de Clagny , it demanda pourquoi l'on
avcit bâti là cette tour ; on lui dit que
c'étoit pour élever l'eau de l'étang : eft- ce
qu'on veut faire une fontaine fur cette tour,
reprit il ? non , répondit Perrault , c'eſt
pour la faire aller delà dans les réfervoirs,
& des réfervoirs à toutes les fontaines. Il
n'étoit pas néceffaire , dit Hughens , de faire
monter l'eau fur cette tour ; pompe l'auroit
portée auffi aisément dans les réfervoirs ,
fans aucuns entrepôts , & la dépense de
la tour eft affurément très - inutile. Ce qu'il
y a de fingulier , c'eſt qu'on a fait la même
faute à Marly , où l'on a bâti une tour
la
NOVEMBRE. 1759. 141
encore plus large & plus haute , & d'une
dépenfe incomparablement plus grande
que celle de Verfailles , & qui n'eft pas.
moins inutile.
·
Le Roi , pour fubvenir aux frais de la
guerre , demanda à M. Colbert un fonds
de foixante millions par an pour l'extraordinaire
des guerres ; le Miniftre effrayé
de la propofition , dit d'abord qu'il ne
croyoit pas qu'il fût poffible de fournir
à cette dépenfe. Le Roi lui dit d'y fonger
, qu'il fe préfentoit un homme qui
l'entreprendroit s'il ne vouloit pas s'y engager.
On prétend que M. Colbert eut
dès-lors l'envie de fe retirer , & qu'il ne
refta que par amour pour le bien public.
Mais on remarqua depuis un grand changement
dans fon caractère. M. Colbert ne
connoiffoit guères d'autre repos que celui
qu'on trouve à changer de travail , ou à
paffer d'un travail difficile à un autre qui
l'eft moins. On le voyoit auparavant fe
mettre au travail avec un air content , &
en fe frottant les mains de joie ; mais
depuis , il ne s'y mettoit guères qu'avec
un air trifte & même en foupirant de
facile & aifé qu'il étoit , il devint ſi difficultueux
& fi chagrin , qu'il n'y avoit plus
moyen d'y fuffire ni d'y réfifter.
Quand le jardin des Thuilleries fut re1142
MERCURE DE FRANCE.
planté , & mis dans l'état où il est aujourd'hui
, M. Colbert voulut le faire fermer ,
& en défendre l'entrée au Public , de peur
qu'on ne le gâtât. C'eft Perrault qui l'engagea
à laiffer ce beau jardin ouvert à
tout le monde. Je fuis perfuadé , lui di-
-foit- il , que les jardins des Rois ne font
fi grands & fi fpacieux , qu'afin que tous
leurs enfans puiffent s'y promener.
Perrault ayant lû à l'Académie Françoife
fon Poëme du fiècle de Louis le
Grand , dans lequel il met les anciens
fort au deffous des modernes , en reçut
des complimens de la plûpart de fes
confrères. Defpréaux qui en fut très-fcandalifé
, après avoir grondé longtems tout
bas , fe leva & dit que c'étoit une honte
qu'on lût en pleine Académie un ouvrage
qui blâmoit les plus grands hommes de
l'Antiquité. M. Huet , alors Evêque de
Soiffons , lui dit de fe taire , & que s'il
étoit queftion de prendre le parti des Anciens
, cela lui conviendroit mieux qu'à
lui , parce qu'il les connoiffoit beaucoup
mieux ; mais qu'ils n'étoient là que pour
écouter. Cette avanture défagréable fut le
motif des épigrammes offenfantes que
Defpréaux fit depuis contre Perrault.
NOVEMBRE . 1759 . 143
7
LE BANQUIER & Négociant univerfel ,
contenant les Changes , Arbitrages ou
Viremens de Place en Place , pour apprendre
facilement fans Maître ; avec
trois grandes Cartes très - bien gravées.
En 2 Volumes in- 4 . ° propofés parfoufcription
. Par M. Thomas de Bléville. A
Paris , chez Pierre Prault , pere & Pierre
Vallat , de la Chapelle , Libraires , fous le
Quai de Gêvres ; Charles Hochereau , Libraire
, à la defcente du Pont - neuf, au
Phénix ; Nicolas - Bonaventure Duchefne
Libraire , rue S. Jacques , au- deffous de
la Fontaine S. Benoît , au Temple du
Goût.
CONDITIONS
DE
LA SOUSCRIPTION.
"
CET Ouvrage , enrichi de trois grandes
Cartes très-bien gravées, fera imprimné
en deux Volumes in-4.° contenant quatre-
vingt feuilles au moins chaque Volume,
en bon papier quarré fin d'Auvergne
, & caractères pareils à ceux du Profpectus
.
pour
Le prix de ces deux Volumes fera
ceux qui n'auront pas foufcrit , de 30 liv.
144 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour favorifer ceux qui voudront
dès-à-préfent s'affurer d'un ou plufieurs
Exemplaires , les Libraires ci- devant nommés
ont fixé le prix de cet Ouvrage à 21
liv. qu'ils recevront en trois payemens ,
ſelon l'ordre qui ſuit.
SCAVOIR ,
En foufcrivant , la fomme de
En retirant le premier Volume
à la fin de Février 1760. . . .
Et à la fin de Septembre 1760 ,
en retirant le fecond Volume , il
fera payé .
•
12 liv.
6
3
TOTAL. 21 liv.
Les Soufcripteurs font priés de faire
retirer leurs Exemplaires dans les fix mois
qui fuivront la fin de l'impreffion de tout
l'Ouvrage , paffé lequel temps leurs avances
feront perdues : fans cette condition
on n'auroit pas propofé l'avantage de la
Soufcription.
On ne fera admis à foufcrire que jufqu'au
premier Février 1760 .
UN
NOVEMBRE. 1759.
145
UN obftacle imprévu retardera de
quelques mois encore l'Edition du Code
de Mufique de M. Rameau , dont l'impreffion
eft déja fort avancée . M. Rameau
, pour répandre plus de clarté fur
la Théorie fçavante & féconde dont il
eft l'inventeur , y joindra de nouvelles
réflexions fur le principe fonore. C'eſt dédommager
le Public d'une maniere bien
avantageufe du retardement qu'a fouffert
l'impreffion de fon ouvrage.
Après nous avoir fait connoître des
effets d'harmonie dont nous n'avions pas
même l'idée , M. Rameau nous a donné le
développement de cette théorie , qui l'a
conduit lui-même fi loin dans les poffibles
de fon art ; & l'on voit, à fa gloire , que
nos plus habiles Muficiens font ceux qui
ont le plus médité ſur les principes de ce
grand Maître.
TRAITÉ
D'OSTÉOLOGIE, traduit de l'Ânglois
de M. Monro , Profeffeur d'Anatomie
, & de la Société Royale d'Edimbourg
; où l'on a ajouté des planches en
taille douce qui
repréfentent au naturel
tous les os de l'adulte & du foetus , avec
leurs
explications. Chez Cavelier , rue
Saint Jacques , au Lys d'or . Par M. Sue ,
Profeffeur &
Démonftrateur d'Anatomie
G
146 MERCURE
DE FRANCE.
aux Ecoles Royales de Chirurgie , de l'A
cadémie Royale de Peinture & Sculpture,
Cenfeur Royal , & Confeiller du Comité
de l'Académie Royale de Chirurgie.
Ce Traité paroît enfin après un long
travail & les foins infinis qu'exigeoit un
auffi grand ouvrage pour être donné dans
une entière perfection . Tout juſqu'aux
ornemens y eſt traité avec beaucoup de
foin.
Le fond de l'ouvrage répond à la haute
réputation de M. Monro . Il eft fçavant
fans être obfcur. Son traducteur l'a fidèlement
rendu en notre langue ; & tout
commençant , avec un peu d'intelligence
& le defir de s'inftruire , peut retirer de
cette étude beaucoup de fruit en trèspeu
de temps.
A l'égard des trente- une planches
qu'on y a jointes , & qui repréfentent
les différentes piéces dont eft formée la
ftructure offeufe du corps humain , on
ne peut rien ajouter à la fidélité , à la correction
, & à la délicateffe du burin ; &
l'on fent aisément que l'habile Deffinateur
& l'induftrieux Graveur ont été conduits
par un guide très - intelligent.
L'ouvrage
eft précédé d'une Epître dédicatoire
de M. Monro à fes élèves , d'une
fon traduc
autre Epître à lui-même par
NOVEMBRE. 1759. 147
teur françois , & d'une ample Préface où
l'on prouve la néceffité de l'Anatomie ,
& furtout de l'Oftéologie : Il eſt divifé
en deux volumes .
On a fubdivifé le premier en quatre
parties : la première traite des Os en général
; la feconde traite en particulier des
Os de la tête ; la troifième contient ceux
du tronc ; & la quatrième ceux des extrémités
du fquelette , tant fupérieures qu'inférieures.
On y a ajouté les différences du fquelette
de l'homme & de celui de la femme,
& M. Sue a mis à chacun de ces Traités
des notes fort inftructives .
Le fecond volume renferme les 31
planches dont on vient de faire l'éloge , &
qui pour la plupart contiennent chacune
quantité de figures. Toutes ces planches
font doubles ; c'est- à- dire que la planche
qui eft à droite , ombrée & achevée avec
beaucoup d'étude , eft répétée à gauche
mais avec le fimple trait ; & c'eft fur
celle-ci qu'on a mis les lettres indicatives
qui en deviennent d'autant plus apparen
tes.
Avant ces planches on a placé leurs
explications , & à la tête de chaque
explication l'on a mis un difcours inftructif,
qui prévient fur ce qui concerne
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
chaque figure , fur ſa meſure , fa fituation
, fon point de vue , la maniere dont
elle fe préfente , foit directement , ſoit
obliquement , foit en racourçi , foit dans
toute fon étendue , & c. Enfin M. Sue
n'a rien oublié de tout ce qui pouvoit
éclairer les moins intelligents , & fatiffaire
les connoiffeurs .
Dans l'Avertiffement qui eft à la tête
de ce fecond volume , on a repréſenté la
prodigieufe dépenfe dans laquelle on s'eft
jetté pour donner aux deffeins , à la gravure
, au travail typographique , au pa
pier , & aux nouveaux caractères d'imprimerie
qu'on a employés , toute la beauté
dont ils étoient fufceptibles. Il eft à fouhaiter
qu'à cette defcription des os fecs
l'Auteur joigne l'exécution de toutes les
parties du corps humain , de l'Oftéologie
fraîche , & des parties molles , dans le
même format & la même élégance . Il y
a apparence que M. Sue s'y feroit déja
appliqué avec plaifir s'il eût pu foutenir
par fes propres forces un ouvrage d'un fi
grand poids. C'eſt au Public à l'y encourager
par fon empreffement & par fes
Lecours.
NOVEMBRE. 17597 149
LETTRE de M. LE CAT, Secrétaire de
l'Académie de Rouen.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ONSIEUR ,
J'apprends que les Libraires Hollandois
ont fait une nouvelle édition de leur
premiere contrefaction de mon traité des
fens. Je crois , Monfieur , devoir prévenir
le Public que je vais donner cet ouvrage
en deux volumes , & completé de
tout ce qu'on fçait qui manque dans ce
que j'en ai publié en 1739. Cet ouvrage
complet aura pour titre...
Traité des fens & du mouvement ... ou
des fenfations , des paffions & du mouvement
mufculaire en général ... & des fens
en particulier...
Ce qu'on a vu jufqu'ici , & ce dont les
Libraires Hollandois ont fait deux contrefactions
, & les Anglois une édition
traduite en leur langue , n'eft que le dernier
Article ( des fens en Particulier. )
Vingt ans d'expérience & de réflexions
m'ont mis en état de donner à cet Article
même quelques degrés de perfection qu'on
trouvera dans l'édition que j'annonce.
J'ai l'honneur d'être &c. LE CAT.
A Rouen , le 15 Octobre 1759. G iij
450 MERCURE DE FRANCE.
ELEMENS de Stéréotomie à l'uſage
'de l'Architecture pour la coupe des pierres ,
par M. Frezier , Lieutenant Colonel d'Infanterie
, Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis , Directeur des Fortifications
de Bretagne : en 2 vol . in 8. °
avec Figures. Cet ouvrage defiré depuis
longtemps eft donné par l'Auteur pour
fervir de guide non feulement aux Amateurs
des Arts , qui étant initiés dans la
Géométrie , ne cherchent que la théorie
des productions qui excitent leur curio
fité. ( Telle eft dans l'Architecture la
fcience de la coupe des pierres ) mais
auffi aux Charpentiers , Menuifiers , Appareilleurs
, & même aux Marbriers . Ces
fortes de perfonnes n'ont befoin que des
inftructions d'une pratique fervile , des
deſcriptions bien détaillées, des traits tout
combinés & circonftanciés pour l'exécution
de l'ouvrage qu'ils ont à faire. Ces
Elémens font auffi d'une grande utilité
à ceux qui font intéreffés à s'inftruire à
fond dans l'art de la coupe des pierres ;
comme les jeunes Architectes , dans le
genre civil , pour diriger les bâtimens des
particuliers , & plus encore dans le genre
des édifices publics.
Les élèves qui fe forment dans les ponts
NOVEMBRE. 1759. IST
& chauffées , ont à la vérité des principes.
de Géométrie , mais leur occupation eſt
variée de tant d'objets indifpenfables ,
qu'ils ne peuvent fe livrer à l'étude d'un
Traité de longue haleine fur une feule
partie de l'Architecture , dont l'ufage ne
fe préfente pas plus fouvent que bien
d'autres. Enfin aidés de cet abrégé , & de
deux ou trois leçons de pratique à couper
du trait , c'est-à dire , à s'exercer fur de
petits corps folides faciles à couper & à
tailler, pour y
dreffer des paremens, étendre
des furfaces courbes , appliquer des
panneaux &c ; ils n'auront plus befoin
que d'un peu de réflexion pour exécuter
en petit toutes fortes de Voutes. Cet
Ouvrage fe vend à Paris chez C. A.
Jombert , Imprimeur - Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie , rue Dauphine
, à l'Image Notre - Dame.
NOUVEAU Dictionnaire Espagnol
François & Latin , & François Espagnol;
compofé fur les Dictionnaires des Académies
Royales de Madrid & de Paris ,
avec un abrégé de Géographie contenant
les noms des villes , bourgs , fleuves &
rivières , & c. des quatre parties du mon
de. Par M. de Séjournant , Ecuyer , In-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
terprête du Roi pour la Langue Efpa
nole ; en 2 volumes in-4°. à 3 colonnes
, caractère de Petit - texte , imprimé
très- proprement.
Cet ouvrage qui manquoit abfolument
à notre littérature , eft le fruit des
connoiffances que l'Auteur a acquifes
dans la Langue Efpagnole pendant 34
ans qu'il a été employé en Efpagne en
qualité de Secrétaire auprès des Miniftres
d'Etat & des Généraux d'armées , il s'eft
rendu la Langue du Pays auffi familière
que fa Langue naturelle ; la connoiffance
des ufages d'Efpagne dans les différentes
conditions l'a mis en état de
connoître la propriété des mots & leur
véritable fens. Cet avantage n'eft pas
médiocre , puifque fi les termes d'une
Langue font deftinés à donner une idée
précife des chofes qu'ils fignifient , il eſt
également vrai que la connoiffance des
chofes même et néceffaire pour donner
à des étrangers la jufte valeur des mots ,
& tous les travaux du cabinet ne peuvent
fuppléer parfaitement dans ce genre à ce
que l'on apprend dans la fréquentation
des habitans d'un pays. L'Auteur après
avoir reconnu que les Dictionnaires
d'Oudin, de Sobrino, & même celui de la
NOVEMBRE. 1759 153
T
Torré imprimé à Madrid en 173 1 , étoient
abfolument infuffifans , s'eft déterminé à
traduire en notre Langue , ce qui s'eft
trouvé de riche , de noble & d'expreffif
dans le grand Dictionnaire de l'Académie
Royale de Madrid , en 6 vol . in fol. Malgré
la fuppreffion de plufieurs expreffions
curieufes relatives aux moeurs & aux coutumes
d'Efpagne , cet ouvrage ne laiffe
pas de conferver pour le fonds & l'effentiel
les mêmes beautés que celui de l'Académie
Royale de Madrid. L'Auteur a
eu foin d'ajouter à chaque mot fa qualification
de verbe , de fubftantif , d'adjectif,
d'adverbe &c. & de mettre en Latin
chaque mot principal Efpagnol , toutes
chofes extrêmement utiles , dont les unes
font fort négligées & les autres entierement
omifes dans les Dictionnaires de
cette efpéce qui ont paru jufqu'à préfent.
A Paris , chez Jombert Libraire ,
rue Dauphine.
AVIS DU LIBRAIRE DESVENTES .
COLLECTION Académique des Mémoires
, Actes & Journaux des plus célébres
Académies & Sociétés Littéraires de l'Europe
&c. 7 vol . in-4° . avec fig. Dijon.
1758.
L'empreffement que la plupart de MM.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
les Soufcripteurs témoignent pour la fuite
de la Collection Académique , font la
récompenfe la plus flatteufe que puiffent
efpérer ceux qui travaillent à cet ouvra→
ge , c'eft auffi pour eux un engagement
de redoubler leurs efforts pour mériter
l'approbation du Public & pour fervir fon
impatience.
Le 8°. vol. de cet Ouvrage , qui fera
de Phyfique Expérimentale & de Chymie,
auroit déja paru fans les contretems multipliés
qui l'ont retardé ; mais rien ne la
ralentira plus , au moyen des mesures qui
font prifes pour remédier à tous les inconvéniens
; le vol . de Phyfique Expérimentale
& de Chymie promis & qui eft
fous preffe paroîtra au commencement
de l'année prochaine , & déformais tous
les volumes fe fuccéderont fans interruption
, à moins qu'il ne furvienne des obftacles
infurmontables au zéle le plus ardent
& le plus laborieux.
MÉTHODE pour apprendre parfaite
ment les régles du plein- chant & de la
pfalmodie , avec des Meffes , & autres
Ouvrages en plein - chant figuré & mufical,
à voix feule & en partie , à l'uſage des
Paroiffes & des Communautés Religieufes
, dédiée à Monfeigneur l'Evêque de
NOVEMBRE. 1759 . 155
› Poitiers , par M. l'Abbé de la Feillée
troifiéme édition augmentée d'une Meſſe
muficale du premier ton & de trois motets.
A Poitiers , chez Faulcon l'ainé , &
fe trouve à Paris chez Jean-Thomas Hiriffant
, rue S. Jacques. Prix 3 liv.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
SUITE de l'Extrait de la Lettre de
M. BOUCHER , aufujet de la maladie
de Jean Planque.
A PRÉs avoir prouvé , comme on l'a vu
dans le Mercure précédent , que les obfer--
vations faites fur la maladie de Jean Planque,
ne peuvent faire preuve pour ou contre
la doctrine du retardement de l'ampu
tation dans la gangréne feche . Voici une
obfervation , dit M. Boucher , bien favorable
à cette doctrine , & de l'exactitude
de laquelle je puis répondre.
M. Pionnier le jeune , Maître Chirur
gien de cette Ville , fut appellé le 23 Juin
G. vj
456 MERCURE DE FRANCE.
1755 , pour le nommé Buffi , âgé de foixante-
feize ans . Ce vieillard avoit reffenti
plufieurs jours avant des douleurs vives
dans le pied gauche. M. Pionnier trouvant
que la gangréne s'étoit emparée du
petit orteil , y fit des fcarifications légè
res , & l'entoura de plumaffeaux chargés
d'un digeftif animé ; la fuppuration s'y
établit , & au bout de quelques jours la
gangrene parut décidément bornée vers
la tête du cinquième os du métatarſe :
cependant l'orteil paroiffant fphacelé, on
l'amputa à fon articulation . La playe
s'étoit conduite fans accident & étoit prête
à fe cicatrifer , lorfqu'il furvint le 20
Septembre des friffons & un accablement
de tout le corps : un froid infupportable
s'empara de la jambe gauche , & des douleurs
exceffives s'enfuivirent immédiatement
, avec gonflement de la partie. On
apperçut le lendemain de petites taches
noires à la plante du pied , que le Chirurgien
fcarifia ; il employa une embrocation
avec l'effence de thérébentine , &
couvrit les playes de plumaffeaux chargés
d'un digeftif animé. Les taches noires
ayant gagné le deffus du pied le jour ſuivant
, il le fcarifia dans tout fon contour,
& continua le même panfement ; mais
n'en ayant rien obtenu de fatisfaifant
NOVEMBRE. 1-5 57
il ne tarda pas à faire des tallades , qui
n'empêcherent pas la gangrene de s'éten
dre & de gagner le bas de la jambe.
M. Pionnier fe perfuada pour lors qu'il
devoit s'en tenir aux embrocations & au
panfement ordinaire. La Nature , aidée
par l'ufage de quelques cordiaux , fit ce
que l'Art n'avoit pu procurer : la gangréne
fe borna vets la partie moyenneinférieure
de la jambe , là où ſe forma
une entamure circulaire qui étoit un peu
plus élevée à la partie antérieure qu'à la
poftérieure. Ce fut dans ces circonstances
& vers le 15 d'Octobre que je vis le ma- .
lade. Le cercle de féparation , quoique
commencé de peu de jours , étoit trèsmarqué
, & le contour de l'ulcère fenfible
ou douloureux ; le Sujet étoit exténué
, il avoit le pouls foible & febrile ;
je lui fis donner de la limonade , animée
d'un tiers de vin blanc ,› pour boiffon
principale. Sa fituation miferable à tous
égards nous engagea à le faire placer
le de Novembre dans un Hôpital de
Charité , où il trouva tous les fecours
poffibles. Les Chirurgiens de cet Hôpital
trouverent une fuppuration bien établie
* Voyez ce que j'ai avancé au ſujet des fcarifications
employées en pareil cas , dans ma lettre
à M. Bagieu , Merc. de Novembre 1757 , p.136.
18 MERCURE DE FRANCE.
& affez louable ; mais la foibleffe & l'ex
ténuation du Sujet leur firent croire qu'il
convenoit de remettre l'amputation à
un temps plus favorable , efpérant d'ailleurs
qu'ils en tireroient un bien meilleur
parti , lorfque la ligne de féparation ſeroit
plus avancée. Les nourritures fucculentes
& de facile digeftion furent adminiftrées
avec poids & mefure ; le quinquina
fut employé avec de la thériaque ,
dans la vue de relever le ton abbattu des
folides ; les panfemens autour de l'ulcère
confiftoient en digeftifs doux & balfamiques
, & en defficatifs pour le pied &
pour la partie de la jambe fphacelée. Cependant
l'état extrême où avoit été le
Sujet par rapport au marafme , fit qu'on
eut de la peine à amener les chofes au
point fouhaité ; la fuppuration n'avoit
pas la blancheur & la confiftence requi- `
fes , les chairs étoient pâles & mollaffes ;
j'opinai dans ces circonftances à infifter
fur un ufage plus fuivi du quinquina, &
à entourer la jambe à l'endroit de l'ulcère
& au- deffus , d'un cataplafme révivifiant.
* La maladie en conféquence ayant
* On le compofa avec la mie de pain , les qua
tre farines réfointives , les fleurs de fureau , de ca
momille & de mélilote , les feuilles de rhue & de
fcordium , & le gros vine
NOVEMBRE. 1759. 15,
pris une tournure plus favorable , on ſe
détermina enfin à l'amputation , deux
mois après la féparation commencée par
la nature elle eut tout le fuccès defiré
la playe ayant été conduite en affez peu
de temps à la parfaite cicatriſation .
9
Si j'étois d'humeur à imiter le ftyle de
mon Adverfaire , je dirois que la guérifon
de cet homme , mife à côté de la mort de
Jean Planque , doit lui donner de l'humeur*
; mais je n'en fuis pas réduit à avoir
recours à des plaifanteries. Les réfléxions
qui vont fuivre , vous prouveront de plus,
Monfieur , que je ne fuis point capable
de cette préoccupation aveugle qu'on
m'a reprochée.
Quoique l'obfervation que vous venez
de lire , ait beaucoup de rapport avec
celle de Jean Planque , eu égard à plufieurs
circonstances , il s'y trouve des
différences remarquables dans le caractère
de la maladie , dans fon invafion &
fes progrès , qui ne permettent point le
parallèle auffi ne prétends -je pas en
inférer qu'on eût pû tirer de ce Sujet le
parti heureux qu'on a obtenu de celui qui
eft l'objet de mon obfervation ; la choſe
paroiffoit même moralement impoffible
dans les circonftances , ou le fieur Chaf
Réponſes p. 77+
160 MERCURE DE FRANCE:
tanet a trouvé ledit Planque : mais mon
obſervation prouve pofitivement, que l'on
peut impunément retarder l'amputation ,
jufqu'à ce que la ligne de fépararion fpontancée
, que j'exige avec M. Sharp ,
foit très- avancée , lorfque furtout l'on a
des raifons auffi fortes de retarder l'opé
ration que celles qui y font ſpécifiées .
*
La principale raifon du retardement
exigé eft de s'affurer que l'état des chairs
& des artères au- deffus de l'endroit gangréné
fe trouve tel qu'elles puiffent fe
prêter au fuccès de l'amputation,ce qu'on
ne peut attendre avec fondement qu'en
conféquence de la ligne de féparation
établie . Mais cette féparation dans fon
commencement peut n'être que l'effet de
la feule révivification des parties externes
& cutanées ; ce n'eft que lorfqu'elle
eft avancée que l'on être affuré que
le ton ou l'action organique des principales
artères & des muſcles eft rétabli au
point fouhaité. En faifant l'amputation
plutôt , on s'expofe à trouver ces articles
dans l'état de paralyfie où le fieur Chaf
tanet les a trouvés dans le fujer de fa
premiere obfervation ** ; & en conféquenpeut
* Lettre à M. Bigieu , Merc. de Novembre
1757 , p . 124. & 139 .
** Ibid . P. 135.
NOVEMBRE. 1759. 181
ĉe à faire une amputation inutile ou trèshafardeufe.
M. Ramette fut appellé en 1749 au
village d'Allennes fur les marais ,pour un
jeune homme de vingt - deux ans qui étoit
attaqué de la gangréne épidémique , &
auquel il trouva les deux pieds livides &
infenfibles jufques au- deffus des malleoles
, en un mot fphacelés , comme il le
reconnut par des fcarifications qu'il y fit;
le lendemain la gangrene avoit gagné une
bonne partie des deux jambes ; il y avoit
du gonflement qui à la jambe droite s'étendoit
jufques vers le haut de la cuiffe ,
& il étoit terminé à l'une & à l'autre
jambe par une rougeur circulaire. Le .
fieur Ramette le crut obligé de fcarifier
les deux jambes jufques aux cordons rouges
; il oignit les playes avec l'onguent
de Stirax , & entoura les membres d'un
cataplafme , compofé d'herbes antifeptiques
, animé du fel armoniac & d'eau-devie
camphrée. Trois jours après il apperçut
à chaque jambe un commencement
d'entamure circulaire , qui à la jambe
gauche avoit lieu à la partie précisément
moyenne , & à la partie moyenne ſupérieure
de la jambe droite . Alors voyant ,
dit-il , que la mortification étoit arrêtée ,
je me déterminai à l'amputation. Mais il
762 MERCURE DE FRANCE:
lailla deux jours d'intervalle entre l'une
& l'autre opération , pour ne pas trop
fatiguer le Sujet. Quoique l'incifion des
chairs eût été faite au- deffus de la ligne
de féparation , l'opérateur vit avec furprife
, quand il fit lâcher le tourniquet ,
que les artères ne fourniffoient pas de
fang ; ce fut en vain qu'il laiffa fon tourniquet
lâche pendant quelque temps , il
n'en coula rien du tout . Il eſt à remarquer
que le pouls du malade étoit alors
fi foible & fi enfoncé qu'on ne le fentoit
point ou prefque point . Ce Chirurgien
crut néanmoins que le parti le plus prudent
étoit de faire la ligature des vaiffeaux.
Le malade , ajoute-t-il , eft resté
fans pouls près de deux jours après cette
double amputation : circonftance qui devoit
faire tout craindre , mais qui fut
contrebalancée par un commencement
de fuppuration établie dans les moignons
quelques jours avant le rétabliſſement du
pouls. Cependant la cure fut traverſée
par des accidens fâcheux. Le malade fut
plufieurs jours entre la vie & la mort par
une diarrhée ; il y eut enfuite des fufées
le long des tendons des mufcles de la
jambe , & un grand dépôt dans la cuiffe
droite fous le fafcia lata ; mais enfin une
fuppuration louable s'établit dans les
moignons & conduiſit à une guériſon parNOVEMBRE.
1759 163
faite qui eut lieu au bout d'environ cinq
mois.
Voici donc une double obfervation ,
où l'on a trouvé les artères paralyfées ,
quoique l'on eût eu des fignes bien indicatifs
que la gangréne étoit bornée , lorfqu'on
fe détermina à l'amputation : mais
ce n'étoit pas encore affez ; cette grande
concentration du pouls , jointe à l'affaiſfement
du Sujet , devoit faire douter que
l'action organique des artères principales
& des parties mufculaires fût fuffilamment
rétablie. Auffi devons -nous obferver
que cette double amputation fut traverfée
par des accidens qui ont mis le Sujet
à deux doigts de la mort ; accidens que
l'on eût vraisemblablement évités pour la
plûpart , fi l'on eût attendu que la nature
annonçât par le développement du pouls.
& par la fuppuration bien établie autour
du cercle de féparation , qu'elle étoit révivifiée
au point de pouvoir compter fur
fes efforts pour le fuccès : on doit même
s'étonner que le fieur Ramette ait obtenu
de la fuppuration avant que le pouls ſe
fût relevé.
Le retardement exigé , en laiffant à la
nature le temps de rétablir le ton & -l'action
organique des chairs & des vaiſſeaux ,
lui procure la facilité d'établir par gradation
la nouvelle circulation , qui doit
164 MERCURE DE FRANCE.
avoir lieu dans le moignon , & la fuppuration
requife . Il s'enfuit donc que plus
la téparation fpontanée fera avancée ,
moins il y aura d'inconvéniens à craindre
du côté de ce double objet .
Mais on doit faire attention que le retardement
ne concourt à l'un & à l'autre
but , qu'autant que l'on eft à portée de
faire l'ampatation dans la ligne même
de féparation l'avantage de la fuppuration
établie feroit en pure perte ,
la faifoit au- deffus de cette ligne , com .
me a cru devoir le pratiquer le fieur Ramette
dans le fujet de fon obfervation.
Il eft des cas où l'on peut y être obligé :
cette exception a lieu dans celui où la
ligne de féparation n'eft pas exactement
circulaire , & lorfqu'elle va en ferpentant
, circonstance que l'obfervation du
fieur Ramette énonce à l'égard d'une
jambe , & qui juftifie le parti qu'il a pris.
Mais il feroit imprudent en pareil cas
d'attendre que cette ligne de féparation
fût fort profonde , à moins que d'autres
circonftances n'obligent au retardement ,
parce que la grande fuppuration , pouffée
au-delà du temps néceffaire pour le rétabliffement
du ton des chairs & de l'action
organique des artères , ne ferviroit
qu'à affoiblir inutilement le Sujet.
Cet inconvénient eft de bien moindre
NOVEMBRE . 1759 168
Conféquence , ou même ne fubfife plus ,
dès qu'il eft queftion d'une partie d'un
volume moindre qu'un bras ou une jambe.
J'ai vu , dans mon hôpital de S. Sauveur ,
plufieurs Sujets dans le cas de la gangrene
féche , occupant les doigts du pied & le
métatarfe , où l'on a attendu tranquille-
& impunément que la féparation fpontanée
fût très-avancée , pour emporter
les orteils fphacelés : j'en ai vu même ,
en qui l'on a laiffé prefque tomber les
derniers orteils . Outre que l'on fe procuroit
par- là les avantages mentionnés ,
on évitoit l'inconvénient d'anticiper fur
le vif comme dans le parti oppofé , inconvénient
fâcheux furtout dans des parties
auffi fenfibles que celles dont je viens
de parler, & de faire une déperdition de
fubftance fuperflue.
Ayant eu à traiter il y a dix ans ou
environ , une femme de quatre - vingtdeux
ans d'une gangréne féche , qui lui
fit perdre le gros orteil avec la moitié de
l'os du métatarfe qui y correfpond ; je ne
permis de faire l'amputation de la partie
fphacélée , que quand je vis que la fuppuration
avoit à demi détaché les tendons
& les ligamens , par lefquels elle tenoit
au vif. Ce retardement procura en outre
la féparation ſpontanée de la partie de
166 MERCURE DE FRANCE.
l'os du métatarfe alterée ; & ainfi on
évita l'inconvénient de fcier cet os dans
fon milieu , ou de le détacher à fon articulation
avec le tarfe ; ce qu'on auroit
cru devoir faire , eu égard au progrès que
la gangréne paroiffoit avoir fait en dehors
, fi l'on eût operé plutôt : cette femme
a encore vécu cinq à fix ans.
Il eft un écueil particulier de l'amputation
dans la gangréne , qu'on ne peut
éviter que par le retardement , c'eſt celui
d'être expofé à amputer un membre fans
néceffité. Il arrive affez fouvent que des
organes entiers préfentent toutes les marques
d'une mortification complette , quoiqu'ils
ne foient réellement point dans ce
cas ; il y a des exemples de parties confidérables
, qui fe font révivifiées après
avoir été jugées fphacélées felon les notions,
reçues le retardement feul peut
diffiper toute ambiguité à cet égard. Eh
quelle fatisfaction d'avoir pu en temporifant
conferver un bras ou une jambe !
c'eſt à cette doctrine que le Sujet de l'obfervation
fuivante eft redevable d'un pareil
avantage.
Une femme de foixante ans , retirée
dans un hôpital de cette Ville , dont je
fuis le médecin , effuya il y a cinq à fix
ans une atteinte d'apopléxie , dont elle
NOVEMBRE . 1759 167
tefta à demi-paralyfée du côté droit : elle
fentit au printemps de l'année derniere
dans la jambe de ce côté , un engourdiffement
qui fut fuivi d'élancemens douloureux
avec fièvre ; on apperçut en même
temps au bas de cette jambe une
tache noire qui difparut bientôt ; mais
tout le pied devint infenfible & livide :
on fit quelques faignées ; on employa des
frictions & des fomentations fpiritueuſes
autour de la partie affectée , mais tout
cela infructueufement ; il en fut de même
des cataplafmes animés ; le pied noirciffoit
, & la fièvre continuoit avec des redoublemens
; le délire fuivit bientôt ; la
langue & la peau du corps étoient féches.
M. Brulois , Chirurgien de cet hôpital ,
fit tout autour du pied & au bas de la
jambe des fcarifications , auxquelles le
malade fut infenfible ; en un mot le pied
paroiffoit tout fphacélé ; l'onguent de
ftirax , dont on oignit les plaies réfultantes
des ſcarifications , & les cataplaſmes
animés dont on entoura le membre ,
ne donnerent pendant plufieurs jours aucune
lueur d'efpoir ; feulement le côté
interne du pied préfentoit encore quelques
fignes de vie. Dans cette extrémité
je prefcrivois un vin médicamenteux ,
compofé avec le quinquina , les racines
de contraïerva & de ferpentaire de vir
168 MERCURE DE FRANCE.
:
ginie , la rhue & le fcordium , dont on
donnoit plufieurs verres chaque jour : il
fut continué jufqu'à ce que l'on vit une
fuppuration bien établie ; elle eut lieu
d'abord du côté interne du pied : la cure
for traversée par des accidens fâcheux ,
entr'autres par des hémorragies , qui revinrent
à diverfes repriſes ; plufieurs parties
offeufes du tarfe & du métatarfe fe
féparerent par efquiles mais enfin au
bout d'environ cinq mois tout fut cicatrifé
. Cette femme pourroit faire un ufage
auffi libre de ce pied que de l'autre , s'il
n'étoit pas refté de la roideur dans les
tendons , & un peu d'affection paralytique.
Il n'y auroit pas néanmoins à héfiter
fur le parti à prendre pour l'amputation
prompre dans les cas douteux du fphacéle
ou de la mortification abfolue , s'il étoit
prouvé que la gangrene féche s'étend par
contagion : mais il s'en faut bien que cela
foit. On peut rien ajouter à ce qu'a dit
fur ce point le fçavant M. Quefnai , qui
eft perfuadé que la crainte de la communication
de la ga gréne féche par conta
gion n'eft nullement fondée.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BOUCHER , Médecin.
MATHÉNOVEMBRE.
1759. 169
MATHEMATIQUES.
ETABLISSEMENT d'une Ecole de la
Guerre , & nouvelle manière de traiter
les Mathématiques ; par le fieur de
· Gournai , Ingénieur , rue de Condé , au
riche Laboureur , à Paris.
LAA connoiffance des Mathématiques
paroiffant faire un des principaux objets
de l'étude d'un Militaire , & tant d'écrivains
célèbres en ayant prouvé l'importance
& l'utilité , nous croyons fuperflu
d'infifter fur ce point : mais nous obferverons
' qu'il nous a toujours paru que
l'abord de cette ſcience n'eft point aſſez
facile pour des commençans , & qu'on
pourroit traiter fes élémens à- peu- près
de la manière dont on traite aujourd'hui
la Phyſique , en étudiant les propriétés
élémentaires des lignes , des furfaces &
des corps , à l'aide de quelque méthode
d'obfervation & d'expérience.
Pour y réuffir par des moyens qui en
peu de temps affurent aux commençans
des progrès fenfibles , forment le jugement,
& impriment dans la mémoire
H
170. MERCURE DE FRANCE.
des vérités utiles à la pratique des Arts ,
voici le plan que nous fuivrons dans un
cours que nous propofons. Nous commencerons
à repréfenter par ordre les
fituations refpectives des lignes fur des
inftrumens , toutes les furfaces & tous les
corps géométriques en relief que nous
avons fait conftruire avec les fections &
les décompofitions néceffaires ; fur quoi
nous ferons toutes les remarques & les
obſervations convenables pour découvrir
leur propriétés & leur rapport . Ces préliminaires
qui pourroient tenir lieu d'élé
mens de géometrie , ne ferviront cependant
que de préparations à chaque propofition
, que nous démontrerons enfuite
par des opérations graphiques , c'est-àdire
, à la régle & au compás ; d'où nous
deduirons , fuivant l'exigence , les démonftrations
en rigueur. Nous enfeignerons
de la même manière les Méchaniques
par l'infpection des modèles de fimples
démonftrations , & chaque propofition
fondamentale de l'Acrométrie , de
l'Hydroftatique & de l'Hydraulique , fera
précédée par les expériences de phyfique
qui y ont rapport.
Segnius irritant animos demiſſa per aurem .
Quàm quæfunt oculis fubjectafidelibus.
Hor. Art. Poët.
NOVEMBRE. 1759. 171
I
•
Toutes ces Parties compoferont un
cours que nous croyons fuffifant pour donner
aux jeunes gens la connoiffance des
élémens des mathématiques utile aux
Amateurs, que nous invitons, & qui nous
feront l'honneur d'affiſter à nos leçons
& propre à fatisfaire ceux qui voudront
pénétrer plus avant dans cette fcience ,
pour lefquels nous continuerons par l'Algèbre
, les fections coniques & c. Nous
commencerons le cours après la S. Martin
prochaine ; il durera fix mois . Nous donnerons
les leçons tous les Lundis , Mercredis
& Vendredis de chaque femaine
depuis onze heures du matin jufqu'à midi
& demi.
>
Notre attention à rendre plus acceffibles
les Mathématiques , & à en abréger
l'étude des élémens , ne s'eft point bornée
à fes objets : nous avons également
travaillé à perfectionner les autres leçons
théoriques de l'art de la guerre , que nous
enfeignons depuis plufieurs années , & à
en faciliter l'étude par de nouveaux
moyens : en conféquence nous avons fait
tous nos efforts pour completter un cours
de leçons, pourvoir à tout ce qui pouvoit
entrer dans le plan de l'éducation d'un
jeune Militaire , & contribuer aux fondemens
de l'Ecole que nous annonçons
•
Hij
171 MERCURE DE FRANCE.
•
.
aujourd'hui. L'expofé des parties qu'on
y enfeignera durant une année , & qui feront
reprises à la fin de chacune , pourra
donner une idée de l'avantage que
les Elèves en retireront , qui fera d'autant
plus grand , que nous donnerons les leçons
ou en commun ou en particulier ,
felon le befoin des éleves , qui n'auront
d'autres études & exercices en vue que
ceux de cette école.
Les leçons de Mathématiques , qui '
feront données dans la matinée des jours
ci - deffus nommés , feront la premiere
occupation des Elèves de notre Ecole.
L'après -midi , depuis trois heures jufqu'à
quatre heures & demie , nous donnerons
des leçons militaires en forme de differtation
fur tout ce qui intéreffe davantage
un homme de guerre , & eft le plus fufceptible
de raifonnnement , principalement
fur ce qui concerne l'artillerie , les
mines , l'art de camper , les attaques , la
défenſe , les évolutions &c. le tout appuyé
des exemples des plus grands Capitaines
, tiré des meilleurs Auteurs , &
aidé des modeles en relief, des plans &
des figures néceffaires pour donner aux
Elèves toute la théorie requife dans un
Militaire , & leur infpirer tout le goût
qu'on peut avoir l'art de la guerre.
pour
NOVEMBRE. 1759.
1730
Les autres heures de ces mêmes jours ,
ainfi que tous les Mardis, Jeudis & Samedis
, les Elèves feront occupés au def .
fein , au lavis des plans , à l'étude des
fyftêmes de fortification , à celle de la
Géographie , de l'Hydrographie , & du.
Pilotage , à la connoiffance des ordres
d'Architecture , celle des inftrumens les
plus utiles aux pratiques de la guerre &
de la navigation . On enfeignera auſſi
dans cette école les langues , les exercices
du corps tels que la danfe , les évolutions
militaires , & les armes.
Voici l'énumeration des leçons courantes
ou régulieres de chaque femaine.
Trois leçons de Mathématiques.
Trois leçons hiftoriques militaires .
Trois leçons du deffein ou des parties
qui y ont rapport.
Trois leçons de Géographie.
Trois leçons d'Hydrographie ou du
Pilotage.
Quant aux autres leçons , il les feront .
par extraordinaire aux prix que nous
croyons devoir fixer , & toutes feront
données par les meilleurs Maîtres dans
chaque genre , ce qui joint aux frais confidérables
des inftrumens , modèles &
plans , nous a décidé à exiger des Elèves
externes S liv. par mois pour les leçons
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
de Mathématique feulement ; de ceux
qui y joindront les leçons militaires 30 l.
& enfin des Elèves qui fuivront toutes les
leçons ci- deffus énoncées de la ſemaine ,
72 liv. Nous traiterons avec les perfonnes
qui fouhaiteront tenir à cette Ecole
leurs enfans en penfion , & relativement
à toutes les dépenfes qu'elles exigeront.
Nous ne nous flattons pas affez pour
ofer de plein vol prétendre à la confiance
des perfonnes à qui nous avons l'honneur
de parler ; mais nous les prions d'avoir
affez d'indulgence pour croire qu'en cherchant
à nous rendre utiles nous ne négligerons
ni n'épargnerons rien pour remplir
nos engagemens & nos promeffes ,
& que nous n'avons entrepris de former
une Ecole de la guerre , & d'ouvrir un
cours de Mathématique , qu'après les
Examens & les Approbations qui conviennent
à tous établiffemens publics
fur les avis & les encouragemens de plufieurs
perfonnes fupérieures dans ce genre
, & étant muni des Certificats de M.
Belidor , Brigadier des Armées du Roi ,
Membre de l'Académie Royale des Sciences
de Paris , d'Angleterre , de Pruffe, &c.
NOVEMBRE. 1759 175
ACADEMIES.
SUITE de la Séance publique de l'Académie
des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de Rouen, tenue le z Août 1759 .
L'ACADÉMIE avoit deux Prix à diftribuer
; l'un d'Hiftoire & l'autre d'Eloquence
: elle n'a été pleinement fatisfaite
fur aucun de ces deux Sujets , & elle
a cru qu'ils méritoient néanmoins qu'elle
continuât de les propofer de nouveau
pour l'année prochaine.
Le premier concernant l'Hiftoire , a
pour objet cette question... La délivraneé
annuelle d'un meurtrier , qui fe fait tous
les ans folemnellement à Rouen , a - t- elle
quelque fondement dans l'Hiftoire Civile
& Eccléfiaftique de cette Province ? ou
n'est-ce point un veftige d'un ufage autrefois
plus général,& dont quelques Eglifes
font refties en poffeffion d'une manière
différente , fuivant les lieux & les diverfes
circonftances où il fe pratique ?
L'Académie fe fait un plaifir de déclarer
que le Mémoire No. 2 , qui a pour dewife
, Templorum cautela non nocentibus
#
H iv
176 MERCURE¶DE FRANCE.
Jed lafis datur , eft celui qui a le plus approché
des conditions demandées. Elle
exhorte l'Auteur à corriger quelques fautes
de chronologie & à fonder fon ſyſtême
fur des preuves plus folides.
Le prix d'Eloquence a pour fujet cette
queftion : Comment & à quelles marques.
les moins équivoques pouvons - nous reconnoître
les difpofitions que la Nature nous
a données pour certaines fciences ou certains
arts plutot que pour d'autres. Elle
exhorte les concurrens à faire de nouveaux
efforts pour traiter dignement un
Sujet fi beau , fi intéreffant.
Comme c'eft le tour de la claffe des
Sciences de donner un Prix l'année prochaine
, elle propofe pour Sujet cette
queftion :
La Seine n'a- t- elle pas été jadis navi
gable pour des vaiffeaux beaucoup plus
confidérables que ceux qu'elle porte aujour
d'hui , & n'y auroit - il pas des moyens de
lui rendre ou de lui procurer cet avantage ?
La premiere partie de cette queftion
eft hiftorique , car les matières phyfiques
ont auffi leur hiftoire ; elle contient un
foupçon qui a été fuggéré 1.° par les expéditions
que les Normands ont tentées
contre Paris avec des vaiffeaux. 2.° Par
l'opinion où font plufieurs Auteurs que
NOVEMBRE . 1759 177
Ies Parifiens ont fait jadis un grand commerce
maritime ; ce qui femble confirmé
par leurs armes qui font , non un bateau'
plat , mais un véritable vaiffeau . 3.º Par
des conjectures fur la théorie de la terre ,
que M. le Cat a expofées à l'Académie
en 1744 , & dont on a un extrait dans
le Journal de Verdun , de Mai 1748. II*
eft plus ample encore & fuivi de difcuffions
dans le Magafin François de Londres,
année 1750. p. 260. mois de Juillet
& fuivant. La feconde partie de la quef-"
tion eſt toute du reffort de la Phyfique &
fpécialement de l'Architecture hydraulique
elle fuppofe une parfaite connoiffance
du topographique du cours de la
Seine. Tout le problême eft fi intéreffant:
pour la Marine & le Commerce du Havre
, de Rouen & de Paris , qu'on a lieud'efpérer
que les Sçavans naturellement
bons citoyens fourniront à l'Etat des :
vues folides fur ce grand projet.
Ainfi l'Académie diftribuera l'année
prochaine 1760 trois grands prix. Elle re
cevra les Mémoires jufqu'au premier Mai;
ceux de Littérature par M. Maillet du
Boulay ; ceux de Phyfique par M. le Cat,
Secrétaire.
Les Ecoles que protége l'Académie
ont tenu leurs concours ordinaires pour
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
les Prix qu'elles tiennent de la libéralité
de M. Deville.
Les Prix d'Anatomie ont été adjugés",
Le premier , à Côme - Étienne Beaumont
, fils d'un Maître Chirurgien de
cette Ville , qui a eu le fecond Prix l'année
dernière.
Le fecond , à Nicolas Maffy , de Blé
rancourt en Picardie.
Le troisième , à Joachim Laflêche , fils
d'un Chirurgien de Bernay.
Les Prix de Chirurgie ont été adjugés,
Le premier , à Jacques le Cocq de Tinchebray
, qui a remporté l'an paffé le premier
Prix d'Anatomie , & le fecond de
Chirurgie .
Le fecond a été adjugé à Côme- Etienne
Beaumont , qui vient d'avoir le premier
Prix d'Anatomie.
PRIX de l'Ecole du deffein.
Le Sujet du Prix de Peinture donné par
l'Académie cette année , étoit le jeune
Tobie qui rend la vue à fon pere : le Tableau
a été trouvé compofé avec efprit
& bien peint : il donne de grandes efpérances
dans fon Auteur , qui eft M. Jacques
- Emmanuel le Moine , de Rouen.
Il a remporté le Prix de compofition en
NOVEMBRE. 1759. 179
deffein en 1757 , & celui d'après la Boffe
en 1756.
>
Le premier Prix d'après nature a été
remporté par Louis Guyon , de Rouen
qui a eu le fecond dans la même claffe '
en 1758 & en 175.7 ...
Le fecond Prix d'après nature a été
remporté par Pierre- André- Amable Beaufils
, de Rouen , qui a eu le premier Prix
dans la claffe du deffein en 1758.
L'acceffit a été adjugé à Thomas Brémontier
du Tronquay , près Hoirs - la-
Forêt , lequel a eu le Prix extraordinaire
dans la claffe du deffein en 1758.
Le Prix d'après la Boffe a été remporté
par Jean - Baptifte - Marc - Antoine Def
camps , fils de M. le Profeffeur , dont
tous les enfans fe diftinguent en fuivant
les traces de leur pere.
L'acceffit dans cette claffe a été accordé
à Michel Lamoureux , de Rouen.
Le Prix de la claffe du deffein a été
remporté par Jacques d'Arcel , de Rouen .
Le Sujet d'Architecture étoit de com--
pofer le périftile du Temple de la Vertu.
On avoit demandé un hexaftile arcoftile ,
c'eft-à-dire , un portique à fix colonnes
de front , éloignées les unes des autres ,
& cela dans l'ordre Ionique. Ce Prix a
ré remporté pár Louis le Févre 51. de:
H vj
180 MERCUREIDE FRANCE.
Rouen , le mênie qui a déja remporté
des Prix dans cette claffe en 1758 &
11757.
9 L'Acceffit a été adjugé à Pierre le Bru
ment de Rouen . } ན ན ་ཉི་ མ 『: ཀ་ :༡
Les prix de l'Ecole de Mathématiques
910 & 9. 1ont été décernés
Le premier , fur le calcul différentiel
les Sections coniques & les Méchaniques,
à M. Rolland de la Platiere , de Villefranche
en Beaujolois .
Le fecond , fur la Géométrie , élémen- i
taire , a été partagé entre M : Dornáy &
M. Gallot , tous deux de Rouen !
Les prix de Botanique ont été donnés
Le premier , à M. Aubert de .... près
S. Saens .
Le fecond,à M.de Neuville de Brionne.
Le troifiémé , à M.Bomarres de Morfan'
près Bernay. Shoul of T
L'Acceffit , à M. Hebert de ... près
Gifors.
Après la diftribution des prix M. Vrenon
à lû le réſultat des obfervations mégorologiques
de l'année.
M. le Cat a lû l'éloge de M. FAbbé
Guérin , ancien Secrétaire des Sciences ,
né au village du Frefnai -le - Pulceux près
NOVEMBRE. 1759 ror
de Caën,ler, Juin 1692 ,& mort à Rouen
le 16 Avril 1759.
•
M. l'Abbé de S. Valier a lû un difcours
fur cette queftion... Quelsfont les effets
utiles ou pernicieux que produit l'émulation
parmi les gens de Lettres.
M. Rondeau a lû un Mémoire hiftorique
fur le Fort Sainte Catherine , près
Rouen ;ce Mémoire eft accompagné d'un
plan de ce Fort & du Monaftere qu'il
renfermoit. On yvoit auffi les ouvrages
faits par Henri IV. pour l'affiéger. Ce
plan eft le fruit des foins de l'Auteur à
déterrer la plus grande partie de ces rui- *
nes ; car l'Hiftoire & la Gravure des fiècles
précédens nous ont laiffé très- peu de
chofe fur ce fujet , qui eft néanmoins fort,
intéreffant pour l'Hiftoire, & furtout pour
celle de la Normandie. M. Rondeau a
beaucoup de matériaux de cette eſpèce fur
un grand nombre d'anciennes Fortereffes.
de cette Province , dont la publication
ne peut être que favorablement accueillie.>
- M. le Cat lut l'éloge de M. le Prince ,
Sculpteur, né à Rouen , le 28 Août 1678.
& mort en la même ville le 25 Aoûr
1758.6117
MP'Abbé Yart lut enfuite un difcours
fur ce que les Grands , les Riches & les
Scavans doivent à la Parrie
182 MERCURE DE FRANCE
M. le Merle a terminé la Séance par
un Poëme fort applaudi: Tout le monde
fçait que M. le Merle remporta l'an paffé
le Prix , dont le Sujer étoit la conquête
de l'Angleterre par Guillaume , Duc de
Normandie.
ARTICLE IV .
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
AGRICULTURE.
L ET TRE à M. B ** fur les plantations
de mûriers.
LA commiffion , Monfieur , que vous
confiez à mes foins , m'offre trois fortes
de fatisfactions à la fois celle d'obliger
unami tel que vous , celle de voir multiplier
les plantations dans le Royaume ,
celle enfin de vous tirer d'une erreur ou
vous vous laiffez entraîner par le torrent.
Je l'ai fouvent dit , & je le répète toujours
avec un nouveau plaifir : fi la France a
teconnu trop tard l'utilité des vets-à-foie
·
NOVEMBRE. 1759. 183
le
if faut convenir qu'elle double & triple
pas pour arriver au terme. En effet ,
après la production des grains qui font
de premier befoin , il n'en eft point de fi
importante que celle des muriers : ces
fortes d'arbres qu'on cultive avec fuccès
depuis un fiécle dans nos Provinces méridionales
, y réuffiffent au mieux , même
dans les terres les plus ingrates & les plus
arides , pourvû que les plantations y
foient faites à propos , & foignées pendant
un certains temps. Un mûrier une:
fois formé , porte pendant plus de vingt
ans, & prefque fans aucun foin , un revenu
à fon Propriétaire , qu'il ne pourroit
procurer par aucune autre forte de productions
, dans un auffi petit efpace que
celui qu'il occupe dans fon champ : les
émondes fervent à fon chauffage ; & le
tronc d'un arbre décrépit eft encore fort
utile pour la fabrication de plufieurs ouvrages
domestiques. Tel eft le premier
avantage des Propriétaires cultivateurs ,
quand ils ſe bornent purement à la vente
de leur feuille : mais s'ils élevent euxmêmes
des vers - à- foie , un travail de fix
femaines leur rapporte fouvent plus de
profit que celui de tout le refte de l'année.
fe
Quant au bien de l'Etat , que de milliers
de bras occupés continuellement à
r84 MERCURE DE FRANCE.
La préparation des foies , à la fabrique des
étoffes , & au commerce tant intérieur
qu'extérieur , de cette précieuſe marchandife
! Quelle circulation d'efpéces , dont
une bonne partie tombe dans les coffres
du Roi ! Quel avantage pour la Monarchie
de voir croître dans fon fein des
matières abfolument néceffaires à l'entretien
de fes Manufactures ; matières
qu'il faloit autrefois tirer de l'étranger
à force d'argent , & fur lefquelles aujourd'hui
, outre le produit national , nous
gagnons encore la main-d'oeuvre ; maières
enfin qui transformées en ouvrage
de goût , paffent chez les nations voifines ,
avides de nos modes & nous en rapportent
des fonds immenfes.
Auffi voyons - nous le Gouvernement
employer les moyens les plus efficaces
pour porter cet établiſſement au plus
haut point de perfection dont il paroît
fufceptible. Les priviléges , les exemptions
& les gratifications en argent , ont;
tellement excité l'émulation , qu'on plante
aujourd'hui des mûriers dans le coeur
du Royaume , & que bientôt les Provinces
les plus Septentrionales n'envieront
point à celles du Midi la qualité d'un
climat , qui jufques à préfent leur avoit
paru uniquepour ces fort es de produc
象185 NOVEMBRE . 1759 .
tions . Pardonnez cette tirade à mon zéle
patriotique & je reviens à votre Lettre..
I
Vous voulez , Monfieur , que je vous
choififfe quatre cens plans de mûriers dans
celles des pépinieres voifines que je croirai
la meilleure , & vous exigez que je
redouble d'attention pour ne prendre que
des fujets de trois ans. Je m'arrête à cette
derniere circonftance & j'en faifis avidement
l'occafion pour vous détromper à
cet égard.
-
Je n'ignore pas les progrès journaliers
de ce préjugé vulgaire , dont les effets
font très nuifibles à l'avancement des
plantations j'ignore encore moins les
motifs qui l'ont mis en faveur ; mais en
vous expliquant les caufes de cette fauffe
opinion , & les fuites facheufes qui en ,
refultent , je me flatte de vous ramener :
au fentiment judicieux de plufieurs perfonnes
qui penfent bien différemment
fondées fur des expériences , finon auffi
nombreufes que celles dont le Public eſt
la dupe , du moins plus réfléchies & plus
décifives.
C'est l'appanage de l'avarice de s'aveugler
le plus fouvent fur fes propres intérêts
; une économie mal entendue ,
trouve toujours des faux - fuyans pour
mettre fur le compte des accidens impré186
MERCURE DE FRANCE .
vus , ce qu'elle devroit s'imputer à foi
même. C'eft amfi que les plantateurs de
mûriers , voulant épargner mal-à- propos
fur l'achat des plans , ont mis infenfiblement
les vendeurs dans la néceffité de
les leur livrer dès la troifième année , ne
pouvant pas les laiffer plus longtems
dans la pépiniere fans une perte certaine.
L'erreur s'eft accrue par la multiplication
des pépinteres chacun voulant attirer
l'eau au moulin , & ne pouvant donner
à bas prix que des plans d'un court entretien
, on a imaginé certaines apparences
de raiſon pour accréditer cet ufage.
Les Propriétaires des pépinieres difent
qu'un fujet de trois ans eft plus propre
qu'un autre pour la tranfplantation ,parce
que fes foibles organes fe plient mieux
au changement de nourriture , j'aimerois
autant approuver la conduite d'une nourrice
, qui après deux mois de lait , févreroit
fon enfant & le réduiroit aux alimens
folides , fous prétexte de l'y accoutumer
de bonne heure : la foupleffe de l'écorce,
dit- on encore , eft plus facile à s'ouvrir
par crévaffes pour laiffer croître la tige :
pitoyable raiſon. Si la crue de l'arbriffeau
devoit faire fendre fon écorce depuis trois
ans jufques à fix , pourquoi ne créveroitelle
pas dans la pépiniere comme dans
NOVEMBRE. 1759 487
le champ de tranfplantation , puifque
cet arbriffeau croît effectivement dans la
pépiniere & beaucoup plus vite qu'il ne
eroîtra dans un nouveau fol ?
Au refte , Monfieur , les acheteurs n'ont
pas la force d'appeller de ces fortes de
fentences. Ils comprennent parfaitement
que toute réforme à cet égard fe feroit à
leurs dépens ; puifqu'il eft trop naturel
de payer à plus haut prix les fujets de fix
ans que ceux de trois . Qu'en arrive-t-il ?
Que beaucoup de ces plans périffent , &
que la plupart des furvivans ne pouffent
qu'avec une extrême lenteur, à moins que
le champ de la tranſplantation ne fe trou
ve par hazard fort analogue à celui de la
pépinière. Le propriétaire plantateur fait
toujours tomber le peu de fuccès ou fur
la mauvaiſe manipulation du plantage ,
ou fur la qualité peu convenable du
terrain , ou fur l'âge de la lune qu'on
n'a pas affez bien choifie , ( car ; malgré
le cri général de toutes les Académies de
P'Europe fur la vanité de ces prétendues
influences , nos ruftiques obfervateurs s'em
tiennent toujours à leur ancien préjugé )
& jamais ils ne forment le moindre foupfur
le trop de jeuneſſe du plan , qui
trouve trop de difproportion entre la
délicateffe de fa tige & les affauts redou
blés des élémens.
çon
188 MERCURE DE FRANCE.
De là vient fouvent le découragement
pour une plus ample plantation ; & fou-,
vent même la répugnance des voifins pour
de pareilles tentatives. Il eft vrai que
certains plans font des merveilles , &
c'en eft affez pour perpétuer l'erreur; mais,
ou le fuccès vient d'une terre extrêmement
propice , ou d'un foin particulier , ou
d'une fuite de faifons favorables , ou plus
fouvent encore de ce que tels arbriffeaux
qu'on a vendus fur le pied de trois ans
en ont fouvent quatre & demi . Car il n'y
a pas de convention entre les parties pour
que tous les plans foient enlevés à point
nommé , & vous jugez bien qu'on ne
savife pas de brûler ceux qui reftent ;
au contraire , le vendeur fe prévaut de
leur taille avantageufe pour faire juger
aux nouveaux acheteurs de leur conftitution
vigoureuſe. Entrons dans un plus
grand détail ,
Il en eft , à peu de chofe près , de la
végétation des plantes comme de celle
des animaux : les jeunes plans dans une
pépiniere peuvent être conſidérés comme
dans le fein d'une mere nourrice : les fucs
déliés d'une terre bien préparée , s'infinuent
doucement par les racines dans
les fibres délicates de l'arbriffeau , come
lait paffe de l'eftomac d'un enfant de
NOVEMBRE. 1759. 189
naiffance dans les frêles conduits de tout
fon corps , une nourriture plus abondante
& plus fubftancielle feroit funefte à l'un
comme à l'autre dans les premiers tems
de la nutrition : il demeure prouvé pár
T'expérience générale , que parmi les enfans
févrés de trop bonne heure , les uns
périflent affez tôt , les autres languiffent
& deviennent maladifs , & quelques-
" uns en petit nombre , d'une conftitution
plus vigoureufe , fe reffentent peu de ce
changement fubit de nourriture : au contraire
ceux qui paffent les dix-huit mois ,
les deux ans en nourrice , y acquierent
pour l'ordinaire un degré de confiftance
& de vigueur qui les met en état de changer
d'aliment fans changer d'embonpoint ,
& ils fe reffentent toute la vie du foin
que l'on a eu de leur premiere enfance.
Permettez- moi de comparer les arbriffeaux
aux nourriffons : les premiers font
à trois ans de pépiniere comme les ſeconds
-àfix mois de nourrice ; c'est- à-dire qu'il
en meurt une bonne partie , que l'autre
traîne une vie languiffante , & que quelques-
uns plus privilégiés de la Nature
viennent à bien : mais fi quelqu'un par
hazard ou par réflexion , met en terre des
fujets de cinq à fix ans de pépiniere , qui
foient d'ailleurs de belle venue , ( ce qui
•
190 MERCURE DE FRANCE.
ils
femble répondre aux dix - huit mois ou
deux ans de nourrice. ) Il n'en eft aucun qui
ne prenne , nul qui périffe , tous pouffent
à vue d'oeil , & dans quatre ou cinq ans
affez de feuilles pour ne pas
portent
faire regretter le furplus de leur achat.
Tel eft , Monfieur , le correctif que je
deftine à la derniere claufe de votre commiffion
: fuivez-moi dans le parallèle de
deux plans arrachés le même jour d'une
même pépiniere , l'un à trois ans & l'autre
à fix d'abord vous imaginez bien qu'il
faut toujours un certain intervalle de
temps pour le trajet , depuis la pépiniere
jufqu'au champ de la tranfplantation ;
vous ne doutez pas que pendant cet
intervalle , la féve dont les deux plans
font abrevés , ne fe reffente de la privation
de fa fource , & que la quantité de
cette humeur vivifiante qui fe trouve
ifolée dans ces deux tiges , ne fouffre
par l'effet de l'air une déperdition proportionnée
à la durée du tranfport.Suppofons
en fecond lieu qu'on les tranfplante ,
foit en Languedoc foit en Provence ,
où les chaleurs de l'été font exceffives ,
le terrain extrêmement fec , & communément
hors de portée des arrofages qui
conviennent aux nouvelles plantations ;
les voilà tous deux placés dans deux
NOVEMBRE. 1759. 191
foffes voisines & femblables à tous égards,
qu'on remplit , fi vous voulez , d'une
qualité de terre choifie , mais beaucoup
moins préparée & moins foignée que
celle de la pépiniere : figurez - vous ces
deux tiges portant tout le poids des
rayons directs du foleil , & les rayons réfléchis
d'une furface pelée & devorante ,
quelle eft à votre avis la tige qui réſiſtera
le mieux aux rigueurs d'un tel changement
? toute la différence ne paroit- elle
pas à l'avantage du fujet de fix ans , foit
par la plus grande quantité de la ſéve originaire
qui s'y fera confervée relativement
à fon volume , foit par le plus d'épaiffeur
& de dureté de fon écorce , capable de
réfifter plus fortement aux impreffions
de cet aftre , foit par la profondeur de
fa fubftance , laquelle ne recevra communément
que des atteintes fuperficielles
& incapables d'interrompre intérieurement
la circulation de la féve ; tandis
que ces mêmes atteintes relativement
au petit diamétre de la tige de trois ans
pénétreront fouvent jufqu'à la moële.
Si les corps liquides , ( comme le vin
dans des tonneaux de différentes capacités
) réfiftent à l'air en proportion de
leurs maffes , à plus forte raifon les corps
folides : or nous voyons conftamment que
192 MERCURE DE FRANCE .
le vin fe conferve infiniment mieux dans
de grandes pièces que dans les petites ,
parce que celles- ci ( proportion gardée )
préfentent plus de furface à l'air que celles
- là : rendons ceci plus fenfible.
Vous fçavez , par exemple , qu'un corps
cubique ( un dé ) d'un pouce de côtés ,
contient fix pouces quarrés de furface ,
& n'a qu'un pouce cubique de maſſe ou
de folidité : tandis qu'un corps cubique
de deux pouces de côtés , contient huit
pouces de maffe & n'a que vingt- quatre
pouces de furface : pouffons le cube jufqu'à
trois pouces de côté , ce qui nous
donnera vingt - fept pouces.cubiques de
maffe , & feulement 54 pouces quarrés
de furface ; par où nous voyons , Monfieur
, que dans le plus petic corps , un
pouce de maffe en a 6 de furface ; dans
le fecond un pouce de maffe n'en a plus
que 3 de furface , & dans le troiſième ou
le plus gros , il ne refte que 2 pouces de
furface pour chaque pouce de maffe. L'air
trouve donc beaucoup plus de paffages
pour pénétrer dans les petits corps que
dans les grands à proportion de leurs
maffes , & y caufe plus d'altération. Appliquons
cette régle à nos deux fujets de
diamétre differens , & nous conclurons
que le plus fort aura beaucoup moins à
fouffrir
NOVEMBRE. 175-9. 123
fouffrir de toutes les intempéries de l'air
que celui qui fe trouve plus foible.
Que fi de la confidération des tiges
nous paffous à celle des racines , nous
trouverons celles de fix ans beaucoup
plus groffes que les autres , & plus propres
par conféquent à recevoir en abondance
des fucs nourriciers moins préparés
& plus groffiers que ceux de la pépiniere,
& dont il n'y aura que la partie la plus
fubtile qui puiffe circuler chétivement
dans le fujet de trois années . Ces mêmes
racines à proportion de leur nombre , de
leur volume & de leur étendue , occuperont
bientôt toute la terre choisie dont
on a rempli la foffe , tandis que celles du
moindre plan ne pouvant occuper la totalité
de fa foffe que dans l'efpace de
plufieurs années , la plus grande partie
de cette terre de rempliffage y fera fans
production .
Il y a plus , c'eft que les rameaux futurs
du fujet de fix ans , devant être bientôt
plus nombreux , plus étendus & plus
chargés de feuilles , recevront beaucoup
plus d'humidité des rofées nocturnes &
pluyes ordinaires , laquelle humidité ſe
portant intérieurement des branches vers
le pied de l'arbre , .y répandra plus de
·I
194 MERCURE
DE FRANCE.
fraîcheur , & facilitera davantage l'action
de la feve afcendante.
Si vous doutiez , Monfieur , de la circulation
de la feve en tout fens , je vous
citerois pour preuve une expérience trèscurieufe
faite par Duhamel , que je me
rappelle d'avoir lue quelque part . Ce fçavant
Académicien fit arracher avec précaution
un arbre de cinq à fix ans , &
l'ayant fait replanter fens deffus deffous ,
les branches devinrent racines , les racines
fe changerent en branches , & l'arbre ne
fe reffentit point d'un renversement fi fingulier,
preuve concluante que les conduits
capillaires des arbres font conformés de
façon à recevoir en tout fens les rofées du
Ciel & les fubftances de la terre , & que
fi les branches exigent du tronc une abondance
de nourriture , le tronc à fon tour
fe trouve avantageufement
abbreuvé par
l'humidité accidentelle de fes branches.
Concluons de tout ceci , Monfieur ,
que la pratique de préférer les plans de
trois ans , n'eft rien moins que la meilleure
, & que ceux de cinq & fix ans font
d'autant plus avantageux qu'ils font fufceptibles
d'altération , & d'un rapport
beaucoup plus prompt : qu'il vaudroit
mieux , par exemple , ne planter que dix 2
NOVEMBRE. 1759 . 195
fujets forts & vigoureux à trente fols la
pićce , que cinquante à dix fols : les premiers
prendront tous immanquablement ,
& dans quatre ou cinq ans au plus , porteront
un honnête revenu au contraire ,
foyez affuré qu'il périra au moins un tiers
de ceux qui auront été arrachés trop τότ
de la pépiniere , & que ceux qui ne périront
pas , languiront pendant longtems
& feront des dix à douze ans fans donner
une production paffable : c'eft fe priver
en pure perte du produit qu'on pourroit
fe procurer en grains , du fol que
..ces foibles plans occuperont pendant tout
ce long intervalle .
Je connois nombre de perfonnes , qui
après avoir multiplié les expériences de
comparaifon , fe font déterminées abfolument
pour les fujets de cinq à fix ans de
pépiniere : j'ai vû de mes propres yeux
des plantations des deux efpéces , qui ne
me laiffent aucun doute fur le parti que
je prendrois fi votre commiffion me regardoit
en propre ; & pour fixer vos doutes
fur des citations vagues & anonymes ,
je puis , entre autres , vous nommer deux
particuliers qui vous font parfaitement
connus , & qu'il vous feroit facile de confulter
, l'un eft M. le Marquis de la Goa
en Provence , & l'autre M. Michel d'AI
ij
196 MERCURE DE FRANCE.
"
vignon , dont les exemples font chaque
jour quelque nouveau profelyte.
Je fuis & c.
L'Abbé SOUMILLE.
A Villeneuve-lès - Avignon ,
20 Août 1759.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPER A.
Du Ballet des Fêtes Vénitiennes on n'a plus
confervé que l'Acte de la Devinereffe , auquel on
a joint l'Acte du Devin de Village & celui d'Ifméne
Ces trois Actes forment un Spectacle varié
-qui ne laufe pas un moment de langueur. La méthode
de renouveller ainfi le Spectacle par des
Actes détachés qui fe fuccédent l'un à l'autre ,
eft , je crois , la meilleure pour les Opéra d'Été.
Elle entretient la curiofité du Public ; elle exerce
Stous les talens par la diverfité des genres ; & ne
- laillant pas ufer les Ouvrages qui fe fuccédent ,
elle n'épuife jamais le fond.
3
Le Mardi 6 Novembre , on donnera l'Opéra
d'Amadis de Gaule . Le rôle d'Oriane a excité
une conteftation à laquelle le Public eſtinéreflé
. Mlle Lemierre , cette Cantatrice charmante
, qui devient de jour en jour meilleure
Actrice dans les rôles gracieux & tendres , a prétendu
qu'elle devoit jouer le rôle d'Oriane, com
NOVEMBRE. 1759. 197
me ayant fuccédé à Mlle Fel qui l'auroit joué
dans fon temps. Mlle Arnoud a confenti à le lui
céder , avec toute l'honnêteté poffible ; mais les
Directeurs ont prévu les conféquences de ce déplacement.
Ils ont tâché , mais en vain , de ramener
Mlle Lemiere ; elle a perfiſté dans fa demande
, & les a réduits à l'alternative , ou de
lui donner en premier le rôle d'Oriane & ceux du
même genre , ou de recevoir fon congé. Il a bien
fallu fe réfoudre à ce dernier parti ; & dans fix
mois le Public & le Théâtre font menacés de perdre
, au grand regret des Directeurs un talent
précieux à la Scène lyrique.
>
Me fera- t-il permis de dire ce que penfent des
gens éclairés & fages de cette prétention d'une
Actrice qu'ils aiment ? Une voix enchantereſſe ,
une figure charmante , une action noble & jufte,
de l'intelligence & du fentiment , donnent à Mile
Lemiere , le droit de prétendre à exceller , comme
je l'ai déja dit , dans tous les rôles gracieux
& tendres. Mais ces fons brillans , ces cadences
légères , cette douce férénité d'une phyfionomie
riante ne femblent pas faits pour les rôles pafhonnés
tels que celui d'Oriane ; au lieu que l'on
a cru voir par le rôle de Pfyché , que ce genre
eft celui de Mlle Arnoud . Que Mlle Lemieres'y
fût exercée en ſecond & comme pour effayer fes
forces , le Public auroit applaudi à cette émulation
louable , le fuccès qu'elle a eu dans le rôle
de Proferpine devoit l'y encourager ; mais elle a
dû fentir auffi combien le rôle de Proferpine étoit
loin du rôle d'Oriane. Celui - ci a été le triomphe
de Mlle le Maure , & le genre de Mlle le Maure
n'eft certainement pas celui de Mlle Lemiere . Ce
font là les réfléxions que devroient lui préfenter
fes vrais amis , & fi elle y penfe de fang froid ,
I iij
198 * MERCURE DE FRANCE.
elle jugera qu'il n'y a eu de la part des Directeurs
ni mauvaiſe volonté , ni prévention perfonnelle.
COMEDIE FRANÇOISE.
O N connoît l'injuftice de Boileau envers le
créateur & le modèle du Théâtre lyrique. Il n'a
pas tenu à ce fatyrique , jaloux & inéchaut , que
le talent de l'Auteur d'Armide & de la Mere
coquette n'ait été découragé. La Tragédie d'Aſtrate
a été l'objet de fon ironie mordante , & tout le
nonde fçait par coeur les vers qui ont jetté du
idicule fur cette Piéce. On n'a pas laiffé de la remettre
au Théâtre depuis quelques années ; on l'a
donnée encore le Samedi 20 Oobre ; & j'ofe
dire que notre fiécle la juge plus équitablement
que Boileau.
On trouve non pas que chaque Acte foit
une Piéce entiere , ( car l'action eft une & procéde
d'Acte en Acte , par une gradation d'intérêt ménagée
avec beaucoup d'art. ) mais que la fuppofition
qui fait le noeud de l'intrigue n'eft pas allez
fondée ; c'est-à- dire , qu'il n'eft pas vraisemblable
que Sichée ait caché à Aftrate le fecret de fa
naiffance , jufqu'à le laiffer engager dans la défenfe
d'une Reine qui a fait périr le Roi fon père
pour régner à la place. L'Auteur d'Electre en enployant
la même fituation a bien fçu éviter ce
reproche. Palamede , qui n'eft que le caractere
de Sichée plus vigoureufement
defliné , Palamede
a perdu de vue Orefte , & ce: te abfence juftifie tout .
Quinaut a rendu dans cette Scène Aftrate plus
éperdu , plus violent que l'Orefte de M. de Crébillon
; mais fon amour n'en eft que plus tragi
C1 1
NOVEMBRE. 1759- 199
que. Cet endroit & beaucoup d'autres démentent
allez la plaifanterie de Boileau :
Et jufqu'à je vous hais tout s'y dit tendrement.
Mais il eft vrai que le ftyle en général en eft plus
tendre que paffionné , plus élégant qu'énergique.
Il y a des Scènes charmantes mais d'un ton
un peu trop familier. On ne reconnoît pas dans
une Reine fenfible & galante à l'excès cette ufurpatrice
ambitieuſe que le crime a couronnée ,
qui a verfé le fang de fes Rois légitimes , & qui
pour en tarir la fource , ordonne froidement le
meurtre de l'héritier du trône échappé à la mort .
M. de Voltaire nous a fait voir par quel retour de
vertu , par quel trouble, par quels remords on
pouvoit rendre intéreſſante une Reine parricide ,
fans abaifler la hauteur de fon ame , ni changer
le fond de fon caractère.
Boileau a plaifanté ſur l'anneau reyal , & cet
anneau a pallé pour un moyen ridicule . Il n'en
eft pas moins vrai qu'un anneau peut être comme
tout autre fymbole la marque de l'autorité :
Corneille s'en eft fervi dans Don Sanche d'Arragon
, & perfonne , je crois , n'eft tenté d'en
rire ; mais le changement de fituation que produit
cet anneau , n'eft pas du genre tragique dans
Aftrate , comme il l'eft dans Don Sanche d' Arragon.
Le coup de Théâtre qu'il produit dans la
Tragédie de Quinaut , eft précifément le même
que celui du dénoûment du Tartufe ; or ce qui
fait rire dans une Comédie , eſt naturellement
déplacé dans le genre pathétique .
Voilà comme le Parterre d'aujourd'hui a jugé
la Tragédie d'Aftrate qui , tout inférieure qu'elle
eft aux chefs- d'oeuvre de fon illuftre Auteur , ne
laiffoit pas que d'être
pour
Boileau
lui-même
plus
digne d'envie que de mépris.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
>
Mlle Clairon y a joué le rôle de la Reine avec
ce naturel , cette nobleſſe cette grace inimitable
qu'on applaudit toujours avec de nouveaux
tranfports ; elle n'eft pas moins étonnante dans
le rôle de Callandre de la Tragédie des Troyenne's'
qu'on a jouée le 22 .
On doit donner inceffamment une Tragédie
nouvelle intitulée Namir.
Cet hyver le Théâtre François fera fécond en
nouveautés.
COMEDIE ITALIENNE.
LiA Parodie de la Dona Superba a attiré pendant
la fin de ce mois un peu de monde à ce
Spectacle. On vient d'y donner une Comédie en
rois Actes intitulée les faux Devins , qui a foiblement
réuffi : on efpère qu'elle le foutiendra au
moyen des Balers dont elle eft accompagnée , &
dans lesquels danſe le fieur Pitrot . On parle d'un
nouveau Pantalon & d'une nouvelle Actrice qu'on
fait venir d'Italie. Mais ce n'eſt pas tant la nou
veauté des Acteurs que la nouveauté des Piéces
qui peur relever & foutenir un Spectacle.
NOVEMBRE. 1759.- 201
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
O
DE VIENNE , le 8 Octobre.
N mande de Wurtzbourg que le Colonel
Sprung détaché par le Général Luzinski dans la
Thuringe , a rencontré près de Corsdroff fur
l'Unftrut un détachement de l'armée du Prince
Ferdinand , compofé de plufieurs piquets de Dragons
du Régiment de Finckenftein , de Huffards
noirs Pruffiens , & de Chaffeurs Hanovriens. Il a
attaqué cette troupe fi vivement , qu'elle a été
mile en déroute avec perte de foixante hommes
tués , & de cent vingt prifonniers.
De BERLIN , le 1 Oftobre.
Les Cofaques profitent de l'éloignement du
Roi , qui a pallé en Siléfie , pour faire des incurfions
fur nos frontières . Le Général Totleben leur
a donné ordre de mettre à contribution la Poméranie
& la Nouvelle - Matche , & ils exécutent cet
ordre très rigoureuſement ."
De l'Armée de l'Empire , le 26 Septembre.
Le 21 , le Prince de Deux- Ponts fit un mouvement
en avant avec toute l'armée , dans le deffein
de faire abandonner aux Ennemis la pofition
avantageufe qu'ils occupoient fur les hauteurs de
Meiffen. Le Général Haddick avoit marché la
veille pour Le porter fur le flanc droit des Pruf
Gens.
I
202 MERCURE DE FRANCE.
Toutes les difpofitions étant faites pour l'atta
que, & l'armée s'étant formée fur deux lignes
vis-à-vis de Neuftadt , le combat commença par
le feu de nos canons & de nos obufiers , qui fut
très-vif & très -foutenu pendant toute la journée.
L'Ennemiy répondit par celui de plufieurs batteries.
Le Prince de Deux- Ponts fit attaquer le Village
de Bockwen , où les Pruffiens étoient retranchés.
Nos Grenadiers y mirent le feu , & l'Ennemi
fut contraint d'abandonner ce pofte. Une partie de
notre Infanterie défila fur les hauteurs qui font du
· côté de l'Elbe , pour prendre en flanc l'avantgarde
de l'armée Prufiienne. Cette avant-garde
fut pliée , & perdit du terrein.
Le Général Haddick pofté entre Krogis & Stoifchen
, foudroyoit en même temps avec la groffe
artillerie les redoutes & les batteries des Ennemis.
Le Prince de Deux- Ponts fit un mouvement du
côté de Lomatſch , pour le rapprocher de ce Général.
Les Prulliens qui fe virent en danger de
perdre leur communication avec Torgau & Léipfick
, fe portèrent fur notre aîle gauche , & firent
avancer cinq bataillons foutenus de plufieurs efcadrons
de Cavalerie , qui la chargèrent avec la
plus grande vivacité . Nos troupes foutinrent cette
• attaque avec fermeté, & la repoufferent . La Cavalerie
ennemie fut mife eu déroute : on la pourfuivit
quelque temps ; mais on fut arrêté par la
rencontre de plufieurs bataillons Pruffiens qui
étoient poftés près de Lothayn.
-
Le gros de l'Infanterie ennemie s'avança en
même temps. Le Prince de Deux - Ponts la fic
charger par toute la Cavalerie de l'armée , qui
l'attaqua jufqu'à dix fois fans pouvoir la rompre.
Cette Infanterie venoit de s'emparer d'une de nos
batteries : alors notre Cavalerie redoubla fes efforts
; les bataillons Pruffiens plièrent , & leurs
NOVEMBRE. 1759 203
Dragons qui s'étoient préfentés pour les foutenir
, furent difperfés fans pouvoir ſe rallier . Nos
troupes reprirent la batterie dont l'ennemi s'étoit
emparé , & lui enleverent plufieurs pièces de fa
grolle artillerie. Le pofte de Lothayn étoit encore
occupé par quelques bataillons Pruffiens . Il fut
attaqué & emporté par nos troupes légères , &.
les Ennemis y mirent le feu en fe retirant.
Sur les cinq heures du foir , les Pruffiens étoient
déjà challés de tous leurs poftes . Ils avoient laiffé
fur le champ de bataille plus de dix - huit cents
morts, avec fix piéces de canon & deux étendards .
On leur avoit fait plus de deux cens prifonniers ,
& nous n'avions perdu en tout que mille hommes
tués ou bleffés .
La nuit qui furvint empêcha nos troupes de
pouffer plus loin leurs avantages. Lés Ennemis
eurent le temps de fe reconnoître & de prendre
une nouvelle pofition dans laquelle il nous fut
impoffible de les attaquer.
Du 30.
Le 29 , le Maréchal de Daun arriva à Drefde ,
& le Prince de Deux - Ponts s'y rendit pour concerter
avec lui le plan des opérations qui doivent
terminer la campagne.
De l'Armée Autrichienne , le 1 Octobre.
Le Maréchal de Daun , après avoir établi fon
quartier à Mengelfdorff , alla reconnoître la pofition
du corps aux ordres du Général Ziethen à
Landfcrone ; & il apprit que le Roi de Pruffe
s'étoit porté de Sagan fur Grienberg. Il fit fes
difpofitions pour envelopper le camp de Landfcrone
le lendemain , & pour marcher enfuite au
Prince Henri. Mais il apprit le 24 , que le Général
Ziethen avoit décampé la nuit , pour le
Iv
204 MERCURE DE FRANCE.
joindre au Prince Henri , dont l'Armée venoit
d'abandonner Gorlitz. Toutes les troupes légères
furent détachées , avec ordre de pourfuivre vivement
les Pruffiens . Elles atteignirent leur bagage ,
en enlevèrent une partie , & firent beaucoup de
prifonniers .
De LEIPSICK , le 1 Octobre.
Les Marchands étrangers qui s'étoient rendus
ici pour la Foire , n'y ont pas trouvé la fureté
qu'on leur avoit fait eſpérer. Les Pruffiens redevenus
maîtres de cette ville , exigent d'énormes
contributions . L'Officier qui les commande n'a
point voulu écouter les repréfentations de nos
Magiftrats , fur l'impuiffance où nous fommes
d'y fatisfaire. Il a fait enfermer dans le Château
de Pleiffenbourg , plufieurs de nos plus riches
Négocians , en déclarant qu'ils ne feront relâchés
que lorfqu'on lui aura payé tout l'argent qu'il
demande. Cette rigueur a répandu l'allarme parmi
les Marchands étrangers . La plupart de
ceux qui étoient en chemin pour venir à la
Foire , font retournés fur leurs pas. Ceux qui
font ici refulent de mettre leurs marchandiſes
en vente. Il eſt défendu à qui que ce foit de
fortir de la ville fans un paffeport figné du
Commandant Pruffien . Les Bourgeois ont ordre
de livrer les armes qui leur ont été rendues par
les troupes de l'Empire , fous peine de cent écus
d'amende . Les Officiers prifonniers de la garnifon
Impériale ont été renvoyés en donnant parole
de ne plus fervir contre le Roi de Pruffe , &
de fe repréfenter lorfqu'ils en feront requis.
DE HAMBOURG , le 28 Septembre.
Les Suédois fe font rendus maîtres des Ifles de
Wollin & d'Uledom en Pomeranie. Le Comte
NOVEMBRE. 1759. 205
de Ferfen , Lieutenant - Général , dont l'activité
mérite les plus grandes louanges , fit attaquer
Wollin le 16 de ce mois à la pointe du jour . Le
Régiment des Gardes , ceux de Jenkoping &
d'Elfsborg , foutenus de deux cens Volontaires ,
furent commandés pour cette attaque , que là
garnifon foutint pendant deux heures avec beaucoup
de valeur. Les troupes Suédoiſes entrerent
dans la place l'épée à la main ; & la garniſon
après s'être défendue encore quelque temps dans
les rues , fut forcée de fe rendre prifonniere
de guerre. Elle confiftoit en fept cens Soldats &
une trentaine d'Officiers. Celle de Camin apprenant
la reddition de Wollin s'eft retirée à Colberg.
Les Suédois font actuellement maîtres des trois
embouchures de l'Oder , & tout le cercle de
Randaw leur eft ouvert. Ils étendent librement
leurs contributions jufqu'aux portes de Stettin.
On affure que leur armée n'eſt plus qu'à deux
milles de cette Capitale . Les Lettres de cette armée
font mention de la prife du Fort de Swinemonde ,
dont la garnifon compofée d'un Lieutenant - Colonel,
d'un Major , de quatorze Capitaines ou Lieutenans
, & de quatre cent vingt hommes , s'eft rendue
prifonniere de guerre. On a trouvé dans ce
Fort neuf piéces de canon , & des munitions en
abondance. L'attaque avoit été dirigée par le
Comte de Ferfen . Un détachement Sué lois , aux
ordres du Baron de Heffenftein , Lieutenant- Général
, a enlevé aux Pruffiens le pofte de Locknitz
, & y a fait prifonniers deux Officiers &
quatre-vingt- fix foldats.
De LISBONNE , le 6 Septembre.
Le fieur de la Clue eft reſté Lagos , où il reçoit
toute forte de lecours du Viceroi des Algar
wes.
06 MERCURE DE FRANCE.
De MADRID , le 2 Octobre .
On mande de Badajoz , dans la Province d'Ef
tramadure , que la femme d'un Laboureur y eſt
accouchée d'un enfant qui a quatre bras & quatre
jambes , le vifage à l'ordinaire , & les deux
oreilles derriere la tête . Don Ramon de la Rumbe
, Intendant de cette Province , l'a fait examiner
par les Médecins & les Chirurgiens ; il a
nommé des Peintres pour le deffiner , & des
Sculpteurs pour le modéler: L'enfant eft mort
peu de jours après fa naiffance. On l'a mis dans
de l'efprit-de-vin , & il a été envoyé à la Cour.
Du 10.
Le Pere François Xavier Tranfmontana , Supérieur
des Trinitaires de Burgos , a inventé une
machine très- utile pour le défrichement des terres
incultes de ce Royaume , en faisant uſage des
eaux des fleuves & des rivieres , dont juſqu'à préfent
on n'a pas fçu profiter. Cette machine , dont
la conftruction eft fort fimple , & qui ne demande
pas beaucoup d'efforts , portera l'eau fans dépenfe
fur le fommet des montagnes . Elle peut en
élever un volume très- confidérable , & le verfer
fans interruption.
De ROME , le 23 Septembre.
La Congrégation des Rites s'affembla le is de
ce mois au Quirinal , pour inftruire le procès de
la béatification de la vénérable Soeur Claire-
Marie de la Paffion , de l'Ordre des Carmélites
de fainte Therefe , Fondatrice du Monaftere de
Regina Cali.
La même Congrégation dans une feconde Affemblée
admit la pourfuite de la béatification du
vénérable Serviteur de Dieu , Frere Crifpin de
Viterbe , Religieux Lai de l'Ordre des Capucins.
NOVEBMRE. 1759. 207
Du 27.
Le 24 de ce mois Sa Sainteté fit une nombreuſe
promotion de Cardinaux , dont voici la
lifte .
De l'ordre des Prêtres . Ferdinand de Roſſi , Romain
; Ignace Crivelli , Milanois ; Louis Gualterio
, de l'état Eccléfiaftique ; Louis Merlini , de
l'état Eccléfiaftique ; Philippe Acciajuoli , Florentin
; Jerôme Spinola , Génois ; Sante - Veronese ,
Vénitien ; Louis Valenti , de l'état Eccléfiaftique ;
Pierre Guglielmi , de l'état Eccléfiaftique ; Jofeph
Furietti , de Bergame ; Antoine Erba Odescalchi ,
Milanois ; Pierre Buffi , Romain ; Cajetan Fantuzzi
, de Ferrare ; Nicolas Antonelli , de l'état
Eccléfiaftique ; Pierre Conti , de l'état Eccléfiaftique
; Jofeph Caftelli , Milanois ; le Pere Jofeph
Orfi , Florentin , Religieux Dominicain ; le Pere
Laurent Ganganelli , de l'état Eccléfiaftique , Mineur
conventuel.
De l'ordre des Diacres. Jofeph Caraccioli dl
Santo Bono ; Nicolas Perrelli , Napolitain ; Marc
Antoine Colonna , Romain ; André Corfini , Romain.
Par cette promotion toutes les Places du Sacré
Collége fe trouvent remplies.
Du 2 Octobre.
Le Grand-Maitre de l'Ordre de Malte a accordé
au Marquis de Montpefat la permiffion
de porter la Croix de cet Ordre , en reconnoiffance
des anciens fervices rendus par les Chevaliers
de fa maiſon.
De LONDRES , le 30 Septembre .
Un de nos navires , la Galere de Gênes ,
revenant de Livourne à Briſtol , a été rançonnée
pour trois milles livres fterling , par le Guet208
MERCURE DE FRANCE.
rier , l'un des vaiffeaux de l'efcadre du fieur
de la Clue. Nous avons fçu que ce vaiffeau étoit
rentré à Rochefort. Les dernieres Lettres venues
de la Guadeloupe nous ont appris que les François
dans le courant du mois de Juin , ont enlevé
vingt-fept de nos vaiffeaux chargés de proviſions
& de marchandiſes pour plufieurs de nos Colonies;
& qu'ils les ont conduits à la Martinique.
Du 17 Octobre.
La Ville de Londres a ouvert une foufcription
dont l'objet eſt de donner cinq livres sterling à
tous ceux qui s'engageront pour trois ans dans
les troupes du Roi. Il paroît que cette foufcrip.
tion eft fort au gré du Public.
Il s'en faut bien que tous ces encouragemens
ayent procuré jufqu'à préfent le nombre des
Soldats & des Matelots dont on a befoin , & l'on
eft encore obligé d'enlever des hommes par
force .
Le Roi , à la recommandation de l'Amiral Bofcawen
, a donné le titre de Chevalier au fieur
Bentlei , Commandant du vaiffeau de guerre
le Warpight , pour le récompenfer de la valeur
diftinguée qu'il a fait paroître dans le combat du
18 Août , contre une partie de l'Eſcadre du fieur
de la Clue. Cet Officier a parlé ici avec beaucoup
d'eftime du Comte de Sabran Grammont commandant
le vaiffeau de guerre François le Centaure
, qui pendant ce combat a foutenu le feu
de fept de nos vaiffeaux , & qui ne s'eſt rendu
que lorfqu'il n'a plus eu de poudre.
Le vaiffeau de guerre le Port Mahon , a amené
aux Dunes deux gros Navires Hollandois , qui
revenoient de Carelfcroon à Amfterdam . Ces
navires ont été enlevés fous prétexte qu'ils faifoient
un commerce prohibé. L'Amirauté a nomNOVEMBRE.
1759. 200
mé des Commiffaires pour examiner la nature &
l'objet de leur cargaifon .
Du 18 .
Un vaiffeau de la Compagnie arrivé le 9 de
ce mois à Portſmouth > a apporté de Madraſs
les nouvelles fuivantes. Les François aux ordres
du fieur de Lally , après avoir foumis le Fort
Saint-David , entreprirent le fiége de Tanjaour .
Ils avoient déja fait bréche au rempart ; mais le
défaut de munitions & de fubfiftances les obligea
d'abandonner ce fiége , & de fe retirer à Carical
où ils arriverent au milieu du mois d'Août de
l'année derniere. Ils fe rendirent de là à Pondicheri
, & ils exécuterent cette marche pénible
fans rencontrer d'oppofition . Le fieur de Lally
cantonna fes troupes dans la Nababie d'Arcate ;
& le 4 Octobre il marcha vers la Capitale de
cette Province. De là les François continuerent
leur marche , & fe partagerent en trois divifions
, pour attaquer tout à la fois trois de nos
établiffemens. Le 12 Décembre ils fe rendirent
maîtres d'Egmore & de S. Thomé . Le lendemain
ils fe réunirent pour attaquer la baffe ville de
Madras , autrement dite la Ville-Noire. Nos
poftes avancés fe replierent dans la Place. Une
heure après le Colonel Drapper fit une fortie fur
l'Ennemi . Le Régiment de Lorraine fut furpris , &
le combat devint très- vif. Le Colonel Drapper
fut mal fecondé par fes Grenadiers. La brigade
du fieur de Lally accourut au fecours du Régiment
de Lorraine , & nos troupes furent repouffées.
Nous perdîmes dans cette occafion huit Offi
ciers & cent cinquante hommes tués , bleffés Ou
prifonniers. La perte des Ennemis fut beaucoup
plus confidérable ; le Comte d'Estaing , qui a rang
de Brigadier , fut au nombre des priſonniers.
210 MERCURE DE FRANCE.
L'Ennemi refta dans fon camp , fans rien en .
treprendre , jufqu'au 6 Janvier de cette année.
Ce jour-là il démaſqua pluſieurs batteries de canons
& de mortiers , qui ne cefferent pendant
vingt jours de foudroyer le Fort. Trois de nos
mortiers & vingt- fix de nos piéces de canon fu- ,
rent démontées. Les travaux de la tranchée avançoient.
L'Ennemi établit une batterie de quatre
piéces de canon fur le glacis du Fort . Elle commença
à faire feu le 31 du même mois . Mais la
garnifon lui oppofa un feu fi fupérieur , que cinq
jours après l'Ennemi fe trouva hors d'état de
faire ufage de cette batterie. La groffe Artillerie
des François étoit dans un autre batterie à quatre
cens cinquante toiles de la place. Elle recommença
à faire feu , mais fans beaucoup d'effet.
Cependant les travaux de la fappe , le long de la
côte embraffoient déja entierement l'angle du
chemin couvert ; & la moufquetterie des Ennemis
obligea nos troupes de l'abandonner. Ils
voulurent quelques jours après faire jouer une
mine , pour s'ouvrir un paffage dans le foffé .
Mais cette entrepriſe ne leur réuffit point ; & ils
furent exposés au feu de plufieurs canons de la
Place , qui les incommoda beaucoup .
Le 16 Février , le vaiffeau du Roi le Queenbo
rough & le navire de la Compagnie la Revanche,
parurent devant Madrafs à l'entrée de la nuit.
Ils amenoient un renfort de fix cens hommes ,
dont une partie débarqua fur le champ. La
nuit les Affiégeans firent grand feu contre la Place
; mais le lendemain ils décamperent avant le
jour. En paffant à Egmore ils détruifirent les
moulins à poudre . Nous avons fçu depuis que le
projet du fieur de Lally étoit de mettre le feu
aux maifons de la Ville noire , & qu'il l'auroit
exécuté , fi nos vailleaux étoient arrivés un peu
plus tard .
NOVEMBRE. 1759.
DE LA HAYE , le 1 Octobre.
Le Général York préfenta le 28 du mois dernier
à L. H. P. un Mémoire dans lequel ce Miniftre
leur fait , au nom du Roi d'Angleterre ,
les plus vives plaintes contre les Hollandois , qu'il
accufe de faire par terre un commerce prohibé
avec la France. Après avoir repréſenté combien
cette conduite eft contraire à l'intelligence que
les Traités ont établie entre les deux Nations , il
parle des préparatifs immenfes que les François
font fur leurs côtes pour tenter une invaſion en
Angleterre ; il fait fentir qu'il eft très - effentiel
pour la fureté de ce Royaume , que fes ennemis
ne reçoivent aucune efpéce de fecours des Puiffances
neutres ; qu'on a droit d'attendre de l'équité
de L. H. P. qu'Elles empêcheront qu'aucun
de leurs fujets ne viole en ce point la foi des
Traités & les régles de la neutralité ; & qu'Elles
doivent cette reconnoiffance aux preuves de modération
& de folide amitié que S. M. Brit . leur
a données , en réprimant les excès des armateurs
Anglois , & en mettant des bornes à leur licence
par un acte du Parlement.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , & c.
DE VERSAILLES le 25 Octobre.
LE19 de ce mois , le Roi tint le ſceau .
Sa Majefté a donné l'Abbaye de la Peyroufe ;
Ordre de Citeaux , Diocèle de Périgueux , à l'Abbé
12 MERCURE DE FRANCE.
de Chapt de Raftignac , Docteur de Sorbonne , &
Vicaire Général du Diocèfe d'Arles ;
Et le Prieuré de Peyraç , Ordre de S. Auguſtin ,
Diocèle de Périgueux , à l'Abbé d'Hymbercourt ,
ancien Vicaire Général du Diocèfe d'Orléans.
DE PARIS , le 20 Octobre.
Les vaiffeaux du Roi le Guerrier & le Souverain,
chacun de 74 canons , qui faifoient partie de l'Efcadre
commandée par le fieur de la Clue , & qui
s'en étoient féparés après le combat du 17 Août
dernier , font arrivés au port de Rochefort , l'un
le 28 Septembre , & l'autre le 11 de ce mois.
Le fieur de Village de Villevieille , Lieutenant
de vaiffeau, a été tué dans le combat du 17 à bord
du Guerrier , ainfi que 13 Soldats ; 46 ont été
bleffés.
Le fieur de Paul , Sous -Brigadier des Gardes,
de la Marine , a été tué dans le même combar
à bord du Souverain. La perte de l'équipage de ce
vaiffeau a été de 17 hommes tués, & de 54 bleffés.
Le Souverain a rencontré aux atterrages un
vaiſſeau Anglois de même force ; il a eu contre
ce vaiffeau un combat très vif , dans lequel fix
hommes de fon équipage ont été tués , & 34
bleffés . Il a été obligé de l'abandonner à l'approche
de plufieurs autres vaiffeaux Anglois qui
venoient à fon fecours.
Du 27.
L'Archevêque de Paris ayant eu permiſſion du
Roi de revenir dans fon Diocèfe , arriva à Verfailles
le 20 de ce mois , & eut l'honneur de voir
Sa Majefté le même jour . Il rendit enfuite fes
reſpects à la Reine & à la Famille Royale. Il vint
en cette Ville le lendemain 21 , fur les neufheures
du foir.
D
1
NOVEMBRE. 1759. 213
MORTS.
Meffire François-Jerôme de Montigny , ci devant
Doyen & Vicaire Général de l'Eglife de Chartres ,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale d'Igny,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Rheims , eft mort
dans fon Abbaye les Octobre , âgé de 68 ans.
Le Pere Simplicien , de l'Ordre des Auguſtins
réformés de la Congrégation de France , connu
par fon Hiftoire Généalogique des Maiſons Souveraines
& des Grands Officiers de la Couronne ,
mourut à Paris le ro , dans la foixante- feizieme
année de fon âge.
Meffire Pierre Richadei , Noble Vénitien de la
Ville de Brefce en Lombardie , eft mort en odeur
de Sainteté le 8 , dans l'Hôpital de la Charité ,
âgé de foixante neuf ans. Il avoit confacré les
trente dernieres années de fa vie au ſervice des
Pauvres dans les Hôpitaux & dans les prifons de
cette Ville . Son humilité , fa mortification , fa
conftance dans les fonctions les plus pénibles de
la Charité Chrétienne , ont rendu fa mémoire
précieuſe , & le Peuple en courant en foule autour
de fon cercueil , a manifefté l'admiration
que les vertus lui avoient infpirée.
Dame Magdeleine de Lys , Veuve de Richard
Talbot , Comte de Tyrconnell , Pair du Royaume.
d'Irlande , Maréchal des Camps & Armées du
Roi , ci-devant Miniftre Plénipotentiaire de Sa
Majesté auprès du Roi de Pruffe , mourut à Paris
le 19 Octobre , dans la trente - quatrième année
de fon âge.
214 MERCURE DE FRANCE.
Dame Marie de la Tour Taxis , Veuve de
Meffire Edme Sainlon , Ecuyer , Confeiller Secrétaire
du Roi , Maiſon , Couronne de France &
de fes Finances , eft morte à Paris le 24 Octobre.
NOTA. Lafuite du Catalogue de M. le Chevalier
BLONDEAU DE CHARNAGE , au Mercure
prochain.
Fautes à corriger dans ce Volume.
Page 91. ligne 4. par en bas &c . le laiffe & c
ajoutez en proie .
P. 119. ligne derniere : fceperes , lifez fceptres .
APPROBATION.
J'Allu ,
'Arlu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Novembre , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 31 Octobre 1759. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L'o'OMBRE de la Fontaine , à M. l'Abbé de
Breteuil , Chancelier de S. A. S. Mgr le
Duc d'Orléans.
Vers à Madame la C, D.
Page 3
Epithalame fur le mariage de M. le Duc D*** . 1
NOVEMBRE. 1759. 215
t
Vers fur la contrainte où se trouvoit l'Auteur
auprès d'une Demoiſelle qu'il aimoit.
Epître à Madame *** >
Le Tilleul & le Pinfon , Fable.
Suite de la Lettre à M. d'Alembert & c .
Héroïde. Didon à Énée.
Portrait de Madame la Comteffe de ***.
*
Epître à Madame Cor ** de Ver ***
12
13
16
18
38
de
4I
44
SI
Marſeille .
Dialogue des Morts , fur la néceffité de la
méthode dans les ouvrages d'agrément.
La Calomnie , Ode.
Suite des réfléxions fur cette question :
Julqu'à quel point les fens influent – ils
fur les ouvrages de goût ?
-
Lettre de M. Algaretti à Madame Duboc-
⚫cage.
Enigme & Logogryphe.
Logogryphus.
L'Aimant , Chanfon .
$4
71
75
76
77
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
La Mort du Maréchal Comte de Saxe ,
Poëine. Par M. d'Arnaud.
Héroïdes nouvelles . Par M. de la Harpe.
Lettre fur le Livre intitulé l'Ordène de Chevalerie.
79
96
197
118
143 &fuir.
Suite des Tablettes anecdotes & hiſtoriques
des Rois de France.
Annonces des Livres nouveaux.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
MÉDECINE.
Suite de l'Extrait de la Lettre de M. Boucher,
au fujet de la gangrene féche,
A
158
216 MERCURE DE FRANCE.
MATHÉMATIQUE S.
Établiffement d'une École de la Guerre , par
le fieur de Gournai , Ingénieur .
ACADÉMIES.
Suite de la Séance publique de l'Académie
de Rouen.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES .
AGRICULTURE.
Lettre à M. B ** fur les plantations de muriers.
Opéra.
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
Comédie Italienne.
Morts.
ART. VI. Nouvelles Politiques.
TAX
169 1
175
18
796
198
200
201
213
La Chanfon notée doit regarder lapage 78.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROL
NOVEMBRE . 1759 .
ג
Diverfité , c'est ma devil . Ia Fontaine,
Pupils July
Co nim
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis à vis la Comédie Françoile.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguitins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
GELIGA HECA!
REGIA
MINACENSIS
AVERTISSEMENT.
**
LEE
Bureau du
Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du
Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure,rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
deport , les paquets & lettres , pour remetere
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
༣ ༽
Les perfonnes de province
auxquelles on
enverra le Mercure par la pofle , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les
recevront francs
de port.
Celles qui auront des
occafions pour le
fairevenir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'eft- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16. volumes.
Les
Libraires des
provinces ou des pays .
'étrangers
qui
voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus .
A ij
3
1
On fupplie les perfonnes des Provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
Leurs ordres , afin que le payement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mafique a annoncer,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer
par la voie du
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui de Mufique
, de Liége , ainfi que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils annoncent
.
•
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
M.
Mercures & autres Journaux
, par
Marmontel , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Le format , le nombre de
volumes & les conditions font les mêmes
pour une année.
Il prie Meffieurs les Abonnés du Mercure
de vouloir bien prendre cette qualité
en fignant les Avis & les Piéces qu'ils lui
envoyent,
#J.
ف س ا
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBR Ë . 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'OMBRE DE LAFONTAINE.
A M. l'Abbé de Breteuil , Chancelier de
S. A. S. M.8" le Duc d'ORLEANS :
à l'occafion de la penfion qu'il a procurée
de la part de ce Prince à Madile de
Lafontaine , petite fille du célèbre
fabulifle.
TANDIS
·
ANDIS qu'au temple de la gloire ,
D'un ftérile laurier , les Filles de mémoire
A iij
7 MERCURE DE FRANCE..
Couronnent mon brillant tombeau ,
Tu portes juſqu'à moi l'éclat d'un fort plus beaut
Par la voix de la renommée
J'apprends que ton ame formée
Pour adoucir les maux & faire des heureux )
Sur la fatale deſtinée
De ma famille infortunée ,
A tourné les regards d'un Prince généreux .
Ah ! que n'eft-il en ma puiflance
De te peindre l'excès de ma reconnoiffance !
Que n'ai - je encor ces vers qu'il faut mettre en
oubli!
Car , hélas ! en entrant dans le Royaume fombre,
Mon ftyle s'eft bien affoibli.
Je ne t'offre aujourd'hui qu'un effai de mon ombre ,
Par le fujet feul ennobli.
LE CONNOISSEUR
ET
LES REJETTONS.
CHERI
FABLE.
HERI de Pomone & de Flore ,
Un bel arbre avoit fait grand bruit
par fes fleurs & par fon fruit ; Et
NOVEMBRE. 1955.
Mais le temps cruel qui dévore
Avec les vils objets , les plus délicieux ,
Détruifit par degrés cet arbre précieux.
De foibles rejettons qui fubfiftoient encore ,
Loin de fe voir multipliés ,
Malgré le nom qui les décore ,
Languiffoient , périſſoient triftement oubliés,
Heureufement fur fon paſſage
Un Philofophe les trouva :
( Quel tréfor véritable échappe aux yeux du fage ?)
Avec foin il les conferva.
Tranfplantés , grace à lui , dans un terrein fertile,
A l'abri du befoin & de la vanité ,
Ils prouvèrent bientôt que la Divinité ,
De ce quel'on croit mutile ,
Fait le bien de l'humanité.
Laiffons donc à des coeurs ou de bronze ou de
marbre
L'oubli des qualités qu'en toi nous reſpectons :
BRETEUIL qui fçut bien juger l'arbre
Devoit foigner les rejettons.
}
A iv
MERCURE DE FRANCE.
"
A MADAME LA C. D.
LACONDAMINE a beau prêcher au Louvre
<
Et répéter aux Sçavans affemblés ,
» Voici l'état de cent inoculés ,
>> Et tous les jours , Meffieurs , on en découvre :
» Voici des faits à Londres calculés ;
» Voici bien plus , la médaille authentique
» Dont un Sénat , par une voix publique ,
» Vient d'honorer la Comteffe de GERS ,
» Qui la première apprit à la Suéde
و د
Cet art nouveau fauveur de l'univers ,
>> Où le mal même eft fon propre remède.
» C'eſt vainement qu'aux Curés de Paris
>> On a crié dans de mauvais écrits
ככ
Qu'inocular c'eft faire un facrilege :
» Des Cardinaux fur ce point appellés , ¿.
>> Tous les neveux vont être inoculés ,
>> Et j'ai pour moi tout le facré Collège.
>> On inocule au fond de la Norvège
> En Dannemarc , & ces Peuples fenfés
>> Par nous inftruits , nous ont bien dévancés .
Cent beaux difcours valent moins qu'un exemple :
It c'eft à vous que tour Paris contemple
A répéter cet exemple fameux .
On laifle dire un Sage ; & nos modèles
Ce font les Grands , ce font auffi les belles.
4
NOVEMBRE. 1759.
Vous uniffez ces titres précieux .
HOSTY va d'une main prudente
Éteindre en votre fang un venin dangereux,
En l'allumant dans l'âge heureux
Où fa fureur eft innocente.
Graces à fes foins éclairés ,
Vos jours vont être délivrés
D'une crainte toujours préſente :
C'est un fleuve qu'il faut paſſer ;
Son onde foible eſt tranquile à ſa ſource ;
Mais groffi des torrens qu'il trouve dans fa courſe,
Plus on defcend , moins on peut traverler.
Les inventeurs de cet art falutaire ,
Jeune d'E***, vous doivent leur ſecours :
C'eft aux écôles de Cythère
Qu'il fut trouvé par les amours.
Ils ont fçu les premiers , d'une main courageufe,
Dompter & tenir dans les fers
Cette pefte contagieufe ,
Nouveau fléau de l'univers ,
Qui moiffonnant dans fes ravages ,
Les graces , les traits féduifans ,
Fait à la beauté des outrages
Plus redoutés que ceux des ans :
De leur découverte profonde
Ils ont dans le ferrail fait les premiers effais ,
Puis ont voulu , fiers du fuccès ,
Que le ferrail devint utile au monde :
A
To MERCURE DE FRANCE
Et quels attraits leurs font plus chers
Que les vôtres , jeune Comtelle ?
Autour de votre lit , les yeux toujours ouverts
ils veilleront fans ceffe.
Sur -vous ,
Suivez donc vos nobles projets ,
Et vous unirez déſormais
La gloire d'être un grand modèle
Au plaifir d'être toujours belle.
EPITHALAME
SUR le mariage de M. le Duc D***.
C'EN eft donc fait, dans ces retraites
Les graces fixent leur féjour ;
Par l'ordre du charmant amour ,
Un foleil pur luit fur nos têtes ;
Et G***. du fein des tempêtes ,
Voit éclorre le plus beau jour.
L'Amour , dont elle eft le modèle
Afon afpect s'enorgueillit :
Il la careffe , il n'aime qu'elle
C'eſt une fleur toujours nouvelle ,
Qu'à chaque inftant il embellit.
Le héros qui lui rend hommage ,
Jadis fous les drapeaux ' e Mars ,
Signala fon bouillant courage.
NOVEMBRE. 1759. 12.
Aujourd'hui fous les étendards ,
Un dieu moins terrible l'engage ;
Il charme , il fixe fes regards ,
Mais fon choix eft celui d'un fage.
Déjà les plus douces odeurs
Ont parfumé l'augufte temple ,
Où l'Amour couronné de fleurs
Yeut que l'hymen à ſon exemple
A jamais enchaîne leurs coeurs .
Partout des plus brillantes fêtes
Je vois les appareils divers ;
Déjà des mirthes les plus verds
Ces amans ont paré leurs têtes.
Quelle foule au temple les fuit ?
Tout court , tout vole , tout s'empreffe s
C'eſt partout la même allégreffe ,
Et partout l'Amour la produit .
Héros charmant que je revère ,
Et vous dont l'heureux caractère
Affortit les attraits brillants ;
Jeune Beauté toujours plus chere.
Aux Muſes , au dieu des talens ;
Couple illuftre à qui je dois plaires
Si l'hommage le plus fincere
Obtient vos applaudiffemens ,
De l'union la plus parfaite
Quand je chante les agrémens ,,
Quand je fuis de vos fentimens
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
L'admirateur & l'interprête ;
Ce peuple qui par mille voeux ,
Et par le plus joyeux murmure ,
Applaudit, à de fi beaux noeuds ,
En portant vos noms jufqu'aux Cieux ,
Prend une route bien plus fûre ,
Pour peindre à nos dernies neveux
Qu'on goûte une allégreffe pure.
Quand nos bienfaiteurs font heureux.
SUR la contrainte où se trouva l'auteur
auprès d'une Demoifelle qu'il aimoit ,
& qu'il ne pouvoit voir que chez elle..
ONparloit des beautés qui brillent dans:
Paris ,
Et moi foudain j'allai nommer Iris .
Ce nom fut prononcé d'un ton qui fit com
prendre
Combien mon coeur en devoit être épris ;
Mais d'une ardeur fi fidèle , fi tendre ,
Chacun m'a demandé quel étoit donc le prix ,
Le prix de tant d'ardeur ! Dieu d'amour , le
dirai-je?
C'eſt le ftérile privilege .
De voir Iris dan un trifte féjour
Qu'on nomme maiſon paternelle,
#
A
NOVEMBRE. 1759 13
Où fi j'entre un moment pour lui faire ma cour ,
Mere & tante auffitôt ſe placent auprès d'elle
Pour me dire , Monfieur , hé bien , quelle nouvelle
?
Quand je vois deux beaux yeux qui me parlent
d'amour.
EPITRE
A Madame ***
COMPAGNE OMPAGNE & rivale des
graces ,
Digne objet des foins de l'amour ,
Souffrez que ma main dans ce jour
Sème des roles fur vos traces.
Vous êtes dans cet âge heureux ,
Où fous vos pas on voit éclore
L'effain des plaiſirs & des jeux
Que ma jeunelle fuit encore.
Pour vous au dieu qui dans nos fens
Verfe des torrens de délices ,
Vous n'offrez plus de facrifices ;
Et Minerve a tout votre encens.
Cette déeffe qu'on n'adore
Qu'après la faifon des amours ,
Devroit- elle obfcurcir l'aurore
Qui brille au matin de nos jours ?
Pourquoi dans un trifte veuvage.
MERCURE DE FRANCE
245
Confumez-vous des jours fi beaux ?
Ofez rallumer les flambeaux
Du frere de ce dieu volage
Qui vous offre ſes dons nouveaux,
L'amour enchaîné par les graces
Au char brillant de la beauté ,
Doit encor embellir vos traces
Des myrthes de la volupté.
Telle dans les jardins de Flore,
Aur bailers du zéphir preffant ,
La rofe s'embellit encore :
Bientôt au fouffle careffant
Du volage amant qui l'adore ,
Elle ouvre fon bouton naiffant.
Eprouvez l'agréable yvreffe
De ces momens délicieux ,
Coulés au fein de la tendreffe ;
L'amour eft นด don que les Cieux
Ne verfent que fur la jeuneſſe.
Goutez le prix du ſentiment ;
Et brulant de feux légitimes,
Fuyez avec empreſſement
Le ton de ces prudes fublimes
Qu'effarouche le nom d'amant ,
Et pour qui des jeux font des crimes.
Oui fi jamais l'amour vainqueur
A quelque amant tendre & fidèle
Donnoit des droits fur votre coeur †
Lié d'une chaîne immortelle
NOVEMBRE. 1759
Le fen , en adorant vos fers ,
Et vous trouvant toujours plus belle ,
Croiroit régner fur l'Univers :
Vous le verriez fous votre empire ,
Près de vous toujours foupirer,
Exifter pour vous adorer ,
"
Õ་
Et vous aimer pour vous le dire.
Pour moi qu'un délire charmant,
Des erreurs d'un amant volage
Ramène au gout du ſentiment ,
Je paffe les jours du bel âge-
Dans un aimable amuſement ;;
Et des plaifirs du badinage
Je vole , fans emportement ,
A cet amour tranquille & fage
Qui fut l'ouvrage d'un moment :
Je tais l'objet de mon hommage ,
Je le perdrois en le nommant.
L'Amour est un enfant timide ,
Qui craint fouvent de ſe montrer §
Mais fi vous alliez pénétrer
Les progrès d'un feu trop rapide ,
Songez que fur les bords de Gnide
Adonis adoroit Cypris
Et qu'autrefois cette immortelle
Régna fur le coeur de Pâris :
Soyez la Minerve fidelle
De mon coeur & de mes écrip
16 MERCURE DE FRANCE.
LE TILLEUL ET LE PINSON.
A M. le C. de *** le jour defa fête.
FABLE.
UNTilleu NTilleul , l'honneur du rivage ,
Qu'il protégeoit de ſon ombrage,
Donnoit aux oifeaux d'alentour
L'hofpitalité d'un feuillage
Impénétrable aux traits du jour.
Hôte charmant , lui dit dans fon petit langage
Certain Pinſon reconnoiffant ,
Vous nous préſervez en naiſfant
Et de péril & de dommage :
Avant même qu'un doux plumage
Nous élève au milieu des airs ,
Dans un nid ſuſpendu fous vos feuillages verds ,
Nous croiffons à l'abri du vent & de l'orage ;
Vous daignez écouter notre premier ramage,
Et de nos timides concerts
Recevoir le confus hommage.
Vos bienfaits s'étendent plus loin :
Il femble que vous preniez foin
De former le fallon des danfes du Village
L'innocente gaîté régne fous vos rameaux ,
La Bergere s'y rend au fon des chalumeaux ;
Le voyageur charmé s'y répofe au ppaafſfſaaggee
NOVEMBRE. 1759.
Et de fes pénibles travaux
Le laboureur s'y dédommage.
Du fiècle d'or , de ce bel âge
Où l'homme étoit heureux ainfi que les oifeaux,
Cet afyle commun nous retrace l'image ;
Mais trop heureux vous- même en faiſant des
heureux ,
Vous n'en tirez point avantage ,
Et vous êtes modefte autant que généreux.
Pourquoi , dit le Tilleul , ferois - je plus fuperbe
Que ce rofeau , que ce bin d'herbe ?
Qu'aurois-je audeffus d'eux en vivant pour moi ſeul?
Quand je répands les dons que m'a fait la nature,
Et mon ombrage & ma verdure ,
Jeremplis le fort d'un Tilleul :
>
Il ne m'en coûte rien , l'on me cultive, on m'aime ;
Difpenfer mes bienfaits , c'eſt en jouir moi même,
Et l'on a peu de gloire à fuivre fon penchant.
Ah ! s'écria l'oiſeau , du ton le plus touchant
Je vois que la bonté des vertus eft la mere ;
Celles qui coûtent durent peu ;
C'eſt un travail , & je préfere
Les vertus qui ne font qu'unjeu,
Je fuis , mon bon ami , le Pinſon de ma fable
Il eft aifé d'imaginer
Quel est le Tilleul adorable ;
Vous feul n'ofez le deviner.
Par le jeune M. de V ***
8 MERCURE DE FRANCE
SUITE de la Lettre à M. d'Alembert ;
fur l'art de traduire.
JEE ne prétends pas que la diverfité des
langues entraîne avec elle une diverfité de
penfées : un apophtegme peut fe traduire
également bien en toutes fortes de langues.
La nature eft toujours une , fous la variété
de fes formes , & quoiqu'on en dife ,
les idées du bien & du mal , du jufte &
de l'injufte , du vrai & du faux , font
communes à toutes les nations , & s'expriment
dans toutes les langues fans que
leur différence les change ou les altère :
mais comme il y a des vérités , des maximes
, des axiomes qui fortent d'eux-
` mêmes , pour ainfi dire , & qui n'ont pas
befoin de coloris de l'expreffion pour faire
leur effet , il eſt auffi des idées qui moins
fortes & moins lumineufes , ne peuvent
fe paffer d'être embellies par les images ,
& foutenues par la cadence : rompez la
chaîne des paroles qui les arrêtent , tranf
portez en un feul chaînon , elles languiffent
, elles tombent avec l'harmonie qui
les animoit.
Tel est le temeritas filii comprobavit ,
dont parle Cicéron ; le dérangement d'un
1
NOVEMBRE. 1759
1
feul mot , dans cette chûte de période ,
auroit détruit tout l'artifice & tout l'effet.
Comme cet effet naît de l'harmonie
comparons, une période qui le produit à
un inftrument de mufique , à un violon ,
par exemple. Il y a une proportion exacte
entre toures fes parties , entre le corps du
- violon , fa concavité , la groffeur & la
longueur des cordes , leurs vibrations ,
l'archet & c. de ces rapports naît la fymphonie
qui charme notre oreille ; changez
- en un feul , vous n'aurez plus les
mêmes fons , & l'inftrument ne pourra
plus faire fa partie. Tranfportez fur un
autre inftrument une fymphonie faite
pour le violon , vous aurez de la peine à
la reconnoître. Il en eft de même des
langues ; renverfez l'or tre des paroles ,
Nous rompez Pharmonie,& la penſée difparoît
ou s'affoiblit ; tranfportez les mots
d'une autre langue à la place des premiers
, votre oreille ne retrouve plus
cette cadence qui la flattoit.
Longin , qui m'a fourni cette comparaifon
( a ) , cite un paffage de Démofthène
, dont voici le fens. Le danger qui
environnoit la Ville difparut comme un
(a) Long de fublimitate , § 39. p . 218. Def
préaux , Traité du fublime , Chap. 32 ..
26 MERCURE DE FRANCE.
nuage. Otez , dit - il , une fyllabe de cès
deux mots woep vecos ut nebula , en fubftitutant
wo vεpos ut nubes ; ajoutez - en
une aσwεper repos ficuti nubes , l'harmonie
difparoît elle -même comme un nuage.
་ ་
Si donc , comme Cicéron , Quintil .
lien & Longin nous l'affurent , en tranf
pofant un mot , en ajoutant ou en retranchant
une fyllabe , la cadence tombe
fi chaque langue a ſon harmonie produite
par un arrangement particulier de mots
qui lui font propres , j'en conclus qu'on
ne peut traduire cette partie de l'élocution
en quelque langue que ce
foit ; j'en conclus que nous la connoiffons
bien peu fi nous croyons la retrouver
dans nos traductions en vers , & fi
nous exigeons des traducteurs qu'ils la
tranſportent dans leurs verfions. Avant
de leur donner des loix , il faudroit approfondir
, comme le dit le Marquis Maffey,
le génie , la force , les propriétés , les
règles des différentes langues , en comparer
les mots , les expreffions & les
tours , effayer enfuite ; fi l'on peut , en
traduifant le grec ou le latin , déranger
la période , changer les inverfions , fubftituer
le ftyle propre au figuré , l'abondance
à la préciſion fans altérer la grace ,
NOVEMBRE. 1759. 21
fans énerver la force , fans anéantir le
caractère , & fans effacer tout le coloris.
du difcours. Nous verrions , après un tel
effai , que loin de conferver dans toute fa
pureté l'harmonie & le génie de la langue
, il n'en refteroit pas feulement le
plus léger veftige.
Il eft des façons de parler , des images,
des figures , qui font un effet merveilleux
dans une langue , y donnent de la vie &
de l'éclat à la penfée : tranfportez - les
dans une autre , elles jettent de la langueur
& de l'obfcurité dans le difcours ,
elles l'aviliffent & le défigurent. Les métaphores
que vous faites paffer mot-à- mot
d'une langue dans une autre , dit Saint
Jérôme ( b ) , étouffent la grace & la vie
du difcours , comme les ronces & les
épines fuffoquent le germe des autres
plantes. Ce qu'il dit de la métaphore
doit s'appliquer aux autres façons de par
ler affectées exclufivement à une certaine
langue. Hécube dit à Ulyffe dans Euripide
( c ) , pov VEVELOV . Rien n'eft plus
doux & plus tendre que cette expreffion
grecque ; traduifez la en latin , en françois
, en italien , elle devient ridicule,
Auffi le traducteur italien , au lieu de dire.
( b) Lib. 2. in Rufin .
f) Act. 11. v. 286.
22 MERCURE DE FRANCE.
ó cara' barba , a-t-il traduit fimplement
caro Ulyffe. On n'a jamais dit dans nos
langues modernes , ma chere barbe , faites-
moi ce plaifir ; mais les Anciens, comme
le remarque Pline ( d ) , fe conjuroient
par leur barbe en y portant la main .
D'ailleurs quelle différence pour l'oreille
entre le mot françois & le vevelov.
des ? Homere , & les autres poëtes
grecs
de fa nation , donnent à Junon l'épithéte
de Bois aux yeux de boeuf, à une jeune
fille , celle de εuspiça aux beaux talons.
Ces deux expreffions feroient froides
baffes ,
dégoutantes en notre langue.
A ces difficultés , ajoutez- en mille autres
, comme la différence des cas , la
variété de la conftruction , les diminutifs ,
les augmentatifs , les mots compofés , les
ellypfes , &c. & vous verrez de combien
d'écueils un traducteur eft environné. S'il
veut en éviter un , il tombe dans l'autre ."
Il eft plat , obfcur & forcé , s'il traduit
mot à mot ; il eft froid , diffus & fouvent
infidèle , s'il s'éloigne de fon texte pour
fe livrer au génie de fa langue naturelle.
brevis effe laboro ;
Obfcurus fio ; fectantem levia , nervi
Deficiunt animique , profeffus grandia turget.
( d ) Hift. nat. Lib. x1 . Cap. 44.
Hor. de art. poet.
}
NOVEMBRE. 1759. 23
•
Auffi Cicéron (c) embarraffé de traduire
certaines expreffions grecques , & në trouvant
point d'équivalent dans fa langue ,
s'eft fervi plus d'une fois du grec même :
Zenon au contraire inventa de nouveaux
mots latins pour conferver la force des
grecs.
•
Après de tels exemples , nous flatte-
Tons-nous de peindre au naturel dans no
tre langue le génie de celles des anciens
qui font mortes pour nous , & que nous
n'entendons que très - imparfaitement?
Dans l'impoffibilité de traduire exactes
ment nos modèles , nous fommes réduits
à les imiter foiblement , foit en profe ,
foit en vers ; à les fuivre de loin ne pou
vant les atteindre ; & le meilleur traducteur
laiffe entre l'original & fa copie
un intervalle immenſe.
Proximus huic , longo fed proximus intervallo,
Virg.
On prouveroit par mille exemples ,
qu'en traduifant un ancien felon le génie
des langues modernes , on le change , on
le tronque , on l'affoiblit ; & qu'en lé
traduifant littéralement, on manque tou-
(c) Cic. de finibus , Lib, 111, §. 21. ad Herenà
Lib, Aks
་
24 MERCURE DE FRANCE.
jours le génie des deux langues ; celui
de l'ancienne , parce qu'il s'évanouit avec
l'harmonie , la force & l'arrangement des
mots ; celui de la moderne , parce qu'on
l'affujettit avec violence à des formes
étrangères.
Cette alternative a fait naître deux
partis parmi les traducteurs & parmi les
écrivains qui leur donnent des loix. L'un
combat pour la lettre , & condamne les
traducteurs à l'esclavage ; l'autre protége
& défend leur liberté : de là ces difputes
éternelles entre S. Jerôme & Rufin , Catena
& Cafaubon , Huet & Omfroi : difputes
qui remontent au temps d'Aulugelle
(f) , & même au fiécle de Ciceron
( g) & d'Horace ( h ) , dont le premier
appelle interpretes indiferti les traducteurs
qui s'affujerriffent fcrupuleufement
à la lettre.
- De là cette foule de traductions qui
nous en laiffent toujours défirer de nouvelles
tant les régles font équivoques ;
tant il eft difficile de repréfenter le génie
de la langue & le caractère des auteurs
que l'on traduit.
Chaque homme a fon caractère : ainfi
(f) Noct. att. L. 1x . Cap. 19 .
( g Cic., de fin. Lib . 111.
(n ) Hor. de Arte voet,
que
NOVEMBRE. 1759.
25
que fa phyfionomie qui n'eft qu'à lui ;
chacun a fa maniere de penfer & de fentir.
Les images & les idées que les objets
excitent au dedans de nous , fe configurent
, pour ainfi dire , dans nos organes,
comme les métaux fondus, dans le moule
où l'artifan les jette . Choififfez , s'il eft
poffible , un certain nombre d'hommes
parfaitement organifés , & dont l'efprit
aura reçu la même & la meilleure culture,
vous verrez des differences fenfibles dans
leurs goûts & leurs paffions , dans leur
maniere d'agir & de penfer Enfans de la
même mère , nous avons tous un fond de
reffemblance , mais chacun de nous a fon
air qui le diftingue de tous les autres.
Facies non omnibus una
Nec diverfa tamen , qualem decet effe fororum.
Ainfi , toutes les montres d'un habile'
ouvrier ont les mêmes mouvemens , les
mêmes rouages & la même perfection ;
mais vous n'en trouverez jamais deux
fur le plus grand nombre , dont l'aiguille
dans le même moment , marque exactement
la même heure.
·
J'applique cette réflexion aux traducteurs
, & je dis qu'il eft impoffible que
le même écrivain , quelque parfaite con- :
noiffance qu'il ait des deux langues qu'il
B
26 MERCURE DE FRANCE.
manie , traduife également bien tous les
ouvrages faits dans l'une de ces langues .
Le traducteur a fon caractère particulier,
ainfi que tous les auteurs qu'il traduit.
Le même homme , fût- il un Prothée , ne
rendra jamais avec la même perfection
Anacréon & Pyndare , Virgile & Catulle.
Malheur à lui , s'il ne fait pas un choix
heureux s'il n'eft pas lui- même la copie
vivante de fon original. Il forcera fon
genie , il écrira malgré la Nature &
Minerve ; il mafquera fon auteur en ſe
déguifant lui- même ; & deux caractères
bons féparément & chacun dans fon efpéce
, deviendront , fondus enſemble ,
un affemblage bizarre , & le monftre
d'Horace .
Pourquoi avez-vous traduit fi heureufement
Tacite , cet hiftorien profond ,
éloquent & philofophe ? Parce que vous
lui reffemblez ; parce que vous avez le
talent de faire penfer vos lecteurs quand
vous écrivez de génie ; que vous poffedez
l'art de fupprimer les idées communes &
intermédiaires ; que vous joignez la précifion
à la vivacité , l'image à la penſée ,
la force à la clarté . Auffi avez- vous prouvé
par votre exemple la vérité de cette réflexion
que je ne fais qu'après vous.
Eh ! comment un homme d'une imag
NOVEMBRE. 1759. ~27
gination légère , tendre & fleurie , traduiroit-
il exactement un écrivain mâle ,
dont les ouvrages profonds & folides feroient
marqués au coin du raiſonnement
& de la force? Comment un homme d'un
goût févère & d'un caractère dur , tranf
porteroit il dans fa langue un ouvrage
plein de douceur & d'agrément ? Boileau
eût-il bien traduit le Taffe & Guarini ,
L'Esprit des Loix ?
Cette réflexion en amène naturellement
une autre . Prenez tel Auteur ancien
pour modele , nous crient , tour - àtour
, la plupart des maîtres ; formez
votre ftyle fur celui de Cicéron , foyez fort
& concis comme Démosthène . C'eft ainfi
qu'entraînés par leur caractère particulier,
ils font des loix arbitraires & exclufives
de goût & d'éloquence .
Tyrans du génie , ils fe refferrent dans
les entraves d'une imitation fervile ; ils
ignorent qu'en fe nourriffant des Anciens
, il faut avoir fa maniere & fon
style , qu'il faut être foi-même & ne pas
reffembler aux autres.
Quelques littérateurs Italiens , fanatiques
de Pétrarque , font tombés dans cet
excès ; ils ne connoiffoient & ne propofoient
d'autre modèle en Poefie que les
ouvrages de cet Auteur : ils frondoient
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tous les vers où ils ne retrouvoient pas
la dolce guerrera , l'angelico fembianie ,
l'amorofe chiavi & les expreffions favorites
du Chantre de Laure : comme file
charme de la poëfie , ainfi que les enchantemens
magiques , étoit attaché à
certains mots finguliers , plutôt qu'à la
vivacité des peintures , à la fimplicité paffionnée
du fentiment , à la hardieffe des
penfées qui entraînent avec elles , fi elles
font fortement conçues , l'expreffion la
plus belle & la plus heureuſe. Mais chaque
homme a fes goûts & fes préjugés ;
il n'eft point de femme laide aux yeux
de fon amant , & les autres ne paroiffent
belles à celui- ci qu'à proportion de la
reffemblance qu'elles ont avec la pre
miere.
A propos de Pétrarque , Monfieur ; les
Poetes anciens , dont il faut défefpérer
d'avoir de bonnes traductions en notre
langue , foit en profe , foit en vers , ne
font guères plus difficiles à traduire que
cet écrivain du XIV fiécle. C'eft un de
ces auteurs , dont vous parlez , plus inė
grats que tous les autres , par l'harmonie
foutenue, & l'agrément toujours nouveau
d'un ftyle original : au moins ne connois-
je pas de moderne plus intraitable
& plus rebelle à la traduction . Cent fois
NOVEMBRE : 17597 29
j'ai effayé d'imiter quelques- unes de fes
poefies , cent fois la plume m'eft tombée
des mains. Si je me fuis quelquefois roidi
contre les difficultés , le fuccès ne m'a
jamais dédommagé de mes efforts & de
mes peines.
Voici une de ces foibles imitations que
je vous prie de comparer avec l'original ,
pour l'honneur du poëte Italien.
L'aigle de Jupiter , d'un regard intrépide
Fixe & brave l'éclat de l'aftre qui nous luit ;
Et l'oifeau de Pallas n'ouvre fon oeil timide
Qu'à la fombre lueur , compagne de la nuit .
Le papillon , forcé par l'inftinct qui le guide ,
Vole autour du flambeau , dont l'éclat le féduit,
Et périt dans le fein de la flamme perfide.
Hélas ! tel eft l'état où Laure me réduit.
Trop foible pour fixer l'éclat de cette belle ,
Dans l'ombre des forêts , & foupirant loin d'elle ,
Je devrois me fouftraire à fon regard vainqueur.
Je vois tout le danger où mon ardeur m'apelle,
Mais j'y vole , & les feux dont fon oeil étincelle
Eblouiffent mes yeux & confument mon coeur.
SONETTO XVII.
Son animali al mondo , di fi altera
Viſta , che'ncontra il fol pur fi difende ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE
Altri , però che'l gran lume gli offende ,
Non efcon fuor , fe non verfo la fera.
E altri , co'l defio folle che fpera
Gioir forfe nel fuoco , perchè fplende ,
Provan l'altra virtù , quella ch'incende .
Laffo ! il mio loco è'n quefta ultima fchiera :
Ch'i non fon fortè ad afpettar la luce
Di queſta donna , e non ſo fare ſchermi
Di luoghi tenebrofi o d'hore tarde ;
Però , con gli occhi lagrimofi e'nfermi
Mio deftin à vederla mi conduce ,
E fo ben , ch'io vo dietro à quel che m'arde.
Si je jugeois de la force d'autrui par
ma foibleffe , je ne craindrois pas d'avancer
qu'il eft impoffible de traduire exactement
les Poëtes. Mais quelques talens
qu'ait un traducteur , combien de fois ne
doit- il pas être réduit au défefpoir , en
cherchant à rendre la poefie de ftyle &
d'expreffion , le rithme & l'harmonie , les
tours & les images , le défordre éloquent
d'une paffion forte , & la fimplicité naive
d'un fentiment délicat ?
Plaçons à côté d'Homère fon traduc-.
teur italien Salvini , & Mde Dacier . Le
premier a traduit en vers avec une fidélité
{
10
NOVEMBRE. 1759. 31
fcrupuleufe ; la feconde a traduit en profe
& très- librement. Qu'en réfulte - t - il ? Jamais
la langue italienne livrée à fon génie
n'auroit employé les expreffions de
Salvini ; jamais Homère n'a penſé les
chofes que Mde Dacier lui fait dire.
Horace a été fort bien traduit en italien
par Borgianelli. Choififfons un endroit
facile du Poëte latin , & comparons - le
avec la traduction .
·
potare & fpargere flores
Incipiam , patiarque vel inconfultus haberi.
Quid non ebrietas defignat ? operta recludit ,
Spes jubet effe ratas , inprælia trudit inertem ,
Sollicitis animis onus eximit , addocet artes.
Voici la verfion italienne.
Ora commincio a bere , e mi´metto
A fparger de ' fior lieto & feftofo ,
E non mi cal' fe avrò taccia d'inetto.
E che non fa l'ebrezza : apre l'aſcolo
Arcano , e certe le fperanze accoglie ,
E l'inerme a pugnar fpigne animofo ,
Ogni arte inſegna , e'lcuor d'affanno toglie.
)
Le traducteur a ajouté e mi metto pour
avoir fa meſure & pour faire la rime :
après avoir dit commincio , il étoit inutile
de dire e mi metto. Lieto e feftofo eft agrća-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
•
ble ; mais il n'eft pas dans l'original , &
c'eft encore la rime & la mefure qui ont
amené ces deux épithètes. Inetto ne rend
pas inconfultus. Quid non ebrietas defignat
? eft bien traduit ; mais le certe fperanze
accoglie n'exprime pas la penſée du
Poete latin , & s'éloigne même du génie
de la langue italienne. Inerme répond - il
à inertem ? Le premier fignifie defarmé ,
fenza arme; le ſecond veut dire , timide ,
lâche , pareffeux , pigro , poltrone , timido.
Le dernier vers eft bon ; mais l'image
que fait le mot onus n'eft pas rendue .
Que de fautes dans la traduction de
moins de cinq vers que j'ai choifis , cependant
parmi ceux qu'Horace appelle
lui même fermoni propiora ! Eh , que
feroit ce fi j'examinois ainfi la verfion de
l'Ode fublime ,
Defcende calo , & dic , age , tibia , &c.
la rime ,
Quel chef d'oeuvre , malgré cela , que
la traduction de Borgianelli , toute gênée
qu'elle eft par la mefure & par
en comparaison de celle de Dacier , qui ,
à dire vrai , a plutôt travefti qu'il n'a
traduit fon original ! Ne parlons pas de
nos traductions en vers françois & convenons
de bonne foi qu'elles n'ont qu'un
défaut , c'est qu'on ne peut les lire. Je ne
NOVEMBRE. 1759 $ }
que
parle pas ici de quelques lambeaux ifolés
que nos bons écrivains ont tranfportés
dans notre langue ; ils les ont imités
plutôt que traduits & quelquefois ce n'a
éré ni l'un ni l'autre ; mais des pensées
heureuſes & nouvelles ont brillé tout-àcoup
à leur efprit , au milieu des efforts
qu'il faifoient , pour en traduire ou pour
en imiter d'anciennes. C'eſt ainfi que
l'opiniâtreté du Poëte à chercher une rime
qui le fuit , lui fait trouver une idée qu'il
ne cherchoit pas. Ce n'eft pas aux modernes
feulement , mais aux anciens , à
Virgile même , que cela eft arrivé. Jettons
les yeux fur Aulugelle ( i ) & Macrobe
( 4) , qui ont comparé quelques morceaux
que le Poëte de Mantoue a empruntés
de Théocrite & d'Homere , &
nous verrons combien il est loin de fes
modèles , fans leur être toujours inférieur.
Si cependant il étoit poffible de faire
paffer toute l'ame d'un Poëte grec ou latin
dans une traduction , ce feroit fans
doute par le moyen de la langue italienne
, l'inftrument le plus flexible qui
foit entre les mains des modernes. Som
analogie avec les deux langues anciennes ,
par fes détails & fes nuances ,
par
fes
( i ) Noct. att . L. 1x . C. 1x .
(b ) Saturnal. L. v . C. 11. &c.
BW
34 MERCURE DE FRANCE.
tours & les inverfions , par fes licences & ..
fa variété , par les mots compofés , fes ,
diminutifs , fes augmentatifs , fes peggio- ,
ratifs , ( paffez-moi le terme , il eft italien
) tout cela lui donne le plus grand
avantage fur toutes les langues modernes.
Qu'eft il befoin de le prouver ? Cette foule
de bonnes traductions qu'elle enfante ,
tous les jours publie affez fes reffources
& fa fécondité.
Mais en approchant plus que nous du
bur , qu'ils ne fe flattent pas de l'avoir :
atteint. Ils traduiront les penfées ; mais
la manière de les exprimer ne fe rend
jamais Or c'eft dans cette manière , i
bien plus que dans les chofes mêmes ,
que confifte la plus grande beauté de la
poëfie , celle qui la caractériſe exclufivement.
Un traducteur quelconque fe
perfuade cependant de bonne foi avoir
tranſmis tout entier , dans fa langue , un
Poëte grec ou latin , & d'avoir fait un
heureux mêlange du caractère de l'un &
du génie de l'autre. Un lecteur croit éga--
lement fur la parole du traducteur , connoître
à fond l'original , lorfqu'il n'en a
vû qu'une foible & légère efquiffe. L'erreur
eft égale des deux côtés. Remontons
donc à la fource , comme vous nous le
confeillez ; puifons - y ces belles connoifNOVEMBRE.
1759. 35
fances & ce goût exquis que nous chercherions
en vain dans ces ruiffeaux détournés
dont les eaux troubles & bourbeufes
font corrompues par le mêlange
des matières étrangères qu'elles entrainent.
Magno de flumine mallent
Quam ex hoc fonticulo tantumdem fumere. Hor.
Mais fi cette fource m'eft inacceffible
j'en approcherai le plus qu'il me fera
poffible. Si , par exemple , je ne puis voir
Homère de près & face à face , pour ainfi
dire , je l'obferverai de loin & comme au
travers d'un verre où je verrai en petit
fa figure & fes proportions. Je lirai Salvini.
Si cette reffource me manque , je
tâcherai de démêler quelques uns de ces
traits à travers les nuages dont Mde Dacier
l'enveloppe dans fa traduction.
Il me paroîtroit en effet bien dur de
faire tout - à - fait main baffe fur les
traductions des Poëtes. Pour les connoître
àfond , il faut apprendre leur langue.
C'eft fans doute le meilleur parti. Il faut
aller à Rome pour voir le tableau de la
transfiguration : mais ne ferois- je pas bien
aife de m'en former une idée , même
fur une copie imparfaite Eloigné de
L'objet que j'aime , la vue de fon portrait
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
charmeroit mes ennuis & tromperoit
ma douleur. Qu'est ce qu'un portrait cependant
, auprès de la perfonne même ?
La traduction d'un Poëme eft foible , à
la vérité ; c'eſt beaucoup qu'elle approche
de la reffemblance ; cette qualité me
paroît la plus effentielle ; la rime & la
mefure ne m'en dédommageroient pas.
Il faut donc encourager les traducteurs
bien loin d'ajouter de nouveaux dégouts
à ceux qui font inféparables de leur profeffion.
Qu'ils adouciffent le joug qu'on
a appéfanti fur eux ; mais qu'ils fe gardent
bien de le fecouer tout- à- fait . Si le
Traducteur corrige , embellit , ajoute ,
élague , j'aurai peut- être un bel ouvrage :
mais je demandois la copie d'un tel ouvrage.
Si nous ne traduifions que pour en
richir notre littérature ; bien loin qu'il nous
fût interdit d'enchérir fur les beautés de
nos modèles , nous devrions nous en faireune
loi ; mais le but de la traduction eft
je crois de nous donner une idée da
génie du caractère , du goût national &
particulier des orginaux. Si nous recti'-
fions leurs traits , fi nous paffons l'éponge
fur leurs défauts , ceux de nos lecteurs
qui ne peuvent remonter aux fources ,
feront- ils en état d'en juger fainement &
de s'en former une jufte idée ? Ils cher
NOVEMBRE. 1759. 37
.cheront envain l'enflure, les fentences & la
déclamation de Lucain , ils ne retrouveront
plus dans le Taffe les gentilleffes , le
concetti & le clinquant que lui reproche
trop rigoureufement le févère Defpréaux.
Que les écrivains libres imitent & fondent
dans leurs ouvrages les plus beaux morceaux
des anciens ; que les maîtres ne faffent
apprendre & traduire que ceux- là à
leurs élèves : mais la tâche d'un traducteur
eft , fi je ne me trompe de nous les donner
tout entiers & tels qu'ils font. Un graveur
, corrige le deffein , déguiſe les défauts
, relève les beautés d'un tableau ,
on lui en fçait bougré , j'en conviens ;
mais pardonneroit- on cette licence à un
copifte dont le principal mérite doit être
la reffemblance & la fidélité ? Je ne le
penfe pas or une traduction me paroît
plutôt la copie d'un original que l'eftampe
d'un tableau.
Approfondir le génie des deux langues
dont on a befoin pour traduire ; fentir
leurs fineffes , connoître leurs refſources ,
obferver leurs marches ; s'étudier foimême
& la trempe de fon caractère ,
choifir un original qui lui foit analogue ,
s'échauffer , s'embrafer au feu de fon
Auteur , n'adopter aucun fyftême , ne pas
fe faire une loi de traduire toujours lit38
MERCURE DE FRANCE.
téralement ou toujours librement ; em
ployer tour-à-tour les deux manières ,
felon le befoin & le génie de la langue;
fçavoir quelquefois choifir un milieu entre
P'une & l'autre voilà je penfe , en peu
de mots,tous les fecrets de l'art de tra
duire. Mais
La critique eft aifée & l'art eft difficile .
Il n'appartient qu'à vous , Monfieur,
de donner tout-à-la fois des confeils &
des exemples , d'établir de véritables rè
gles & d'en faire la jufte application.
J'ai l'honneur d'être & c.
Qo
HEROIDE.
DIDON A ÉNÉE.
UOI ! tu pars , cher Amant ! quoi tu quittes
ces lieux
Sans être retenu par le noeud le plus tendre !
Tu pars ! fans que les pleurs qui coulent de mes
yeux ,
Ni mes triftes foupirs puiffent fe faire entendre !
Va , perfide ! pourfuis ton deffein odieux :
Va chercher les dangers jufques au bout du
mondes
NOVEMBRE. 1759 39
Fuis fans attendre ici mes funeftes adieux ,
Laiffe mon coeur en proye à fa douleur profonde.
Qu'attends- tu ? ton vaiffeau prêt à fendre les flots ,
Au gré d'un doux zéphir laiffe agitér fes voiles :
Le jour attire au port le chef, les matelors ,
Et l'éclat de l'aurore a chaffé les étoiles.
Hâte-toi , le temps preſſe , & déjà loin des mers
Le Ciel vient de cacher fes plus fombres nuages ;
L'onde eft calme , & les vents enchaînés dans les
airs 5.
Ne la foulèvent plus par d'effrayans orages, :
Mais que dis-je ? Où mon coeur va -t- il donc s'égarer
?
Je fouffre en te parlant le plus cruel martyre ...
Jetremble ...je gémis ...je voudrois t'abhorrer,
Et... ma eimide voix fur mes lèvres expire.
O moitié de mon être ! ô foutien de mes jours !
Objet digne d'horreur & digne de tendreffe !
Cher amant ! fouviens - toi de nos premiers amours;
Viens effuyer mes pleurs , & calmer ma triſteſſe.
Viens par un prompt retour appaiſer mes tranf
ports ;
Fais taire mes foupirs , diffipe mes allarmes :
Ne livre plus mon ame aux regrets , aux remords
D'un aimablerepos fais-lui gouter les charmes..
40 MERCURE DE FRANCE.
Que te dirai-je enfin ? rappelle tes fermens ;
Rends- moi le feul efpoir fur qui mon coeur fe
fonde ;
Viens , viens me ranimer dans tes embraffemens ,
Et qu'avec toi je puiffe oublier tout le monde.
E
8
PORTRAIT
de Madame la Comteſſe de ***,
TRE toujours coquette & femme à ſentiment,
Fuir l'amour par raifon , l'aimer par caractère ,
Erre tout à la fois & conftante & légère ,
Vouloir tout enchaîner , & n'avoir qu'un amant ,
Avoir un coeur paîtri de raifon , de tendreffe ,
L'efprit d'indifférence & de légèreté ,
Calculer du plaifir la trop flatteufe ivreffe ,
S'y livrer fans idée avec vivacité ,
S'affliger d'avoir ri , rire de fa trifteffe ,
Eft le fort de l'objet que trace mon pinceau ;
L'affemblage eft charmant , mais bizarre & nouyeau
;
Et fa bouche , fes yeux ... l'art n'y fçauroit atteindre.
Craigrons un doux regard par l'amour animé:
Ce que les graces ont formé , ´
Elles feules peuvent le peindre.
NOVEMBRE. 1759. 41
EPITRE
A Madame COR*** de VER** de Marfeille,
le jour de Sainte Claire fafête.
LORSQ ORSQUE le Dieu de la lumière
Du haut de les douze maifons ,
Sur Paris darde ſes rayons
D'une moins oblique manière ,
On voit fortir de tous côtés
Du fein de cette ville immenfe
Des Citoyens dont l'opulence
Tyranniſe les volontés ;
Ils vont loint du bruit , fous l'ombrage ,
S'ennuyer encor davantage
Qu'ils ne s'ennuyoient dans Paris :
Malheureux jouets de l'ufage ,
Ils ont pour bien , pour avantage ,
Le pouvoir de changer d'ennuis.
Un de ces Créfus de nos villes ,
M'a conduit dans ces doux afyles ,
Dont mon coeur connoît mieux le prix :
Il voit , il cenfure ,il menace ;
Je vois , j'admire , j'applaudis ;
Il baille , il dort , il joue , il chaffles
Je bois , je médite , je lis.
MERCURE DE FRANCE
Ma lecture n'eft point abftraite ,
Daulnoi , l'Auteur ingénieux
Du Bélier , bélier merveilleux ,
M'occupent feuls dans ma retraite.
Tu vois , objet de tous mes voeux ,
Que je donne dans la férie.
Mais tout mortel , durant la vie ,
Se laiffe aller au merveilleux.
Trop refferré dans fes limites ,
Notre efprit prenant fon effor
S'élance & vole avec tranſport
Au-delà des bornes prefcrites ;
La folle imagination ,
Dans une immenfe région ,
Le berce de mille chimères ;
Elles le flattent , lui font chères :
Tout ce qui nous flatte eſt chéri.
L'autre jour , l'eſprit tout rempli
D'un conte , agréable lecture,
Affis aux bords d'une onde pure
Qui ferpentoit à petit bruit ,
Ton fidèle amant s'affoupit.
Une Fée , en fon char fublime ,
Le tranfporta dans ces climats *
Où la fraîcheur de tes appas
Brave l'ardeur qui les anime ;
Je te voyois , j'étois heureux.
* La Provence.
NOVEMBRE. 1759.
43
Dans un miroir mystérieux
Se peignoient toutes tes pensées ;
Je les lifois toutes tracées
Dans ton coeur , que je feuilletois ;
Tandis que je les méditois ,
(Mon bonheur peut-il fe comprendre ! ))
Du milieu de ce coeur fi tendre
Mon ame vit avec plaifir
S'échapper ce tendre defir.
» Je vois venir le jour de má naiffince ,
» Galans bouquets vont être fuperflus !
J'aimai les fleurs ;je ne les aime plus.
» Mon cher amant , dont je pleure l'abſence ,
» Mon cher amant n'en pare plus mon ſein 3.
» J'aimai les fleurs , mais venant de fa main .
» Ah ! ſi du moins il m'envoyoit pour gage
>> Du tendre feu dont il brûla pour moi ,
›› Un mot , un rien , qui m'aſſurât ſa foi ,
s: Je l'aimerois , s'il fe peur , davantage.
Le voilà donc ce mot , ce rien intéreſſant ,
Ce Bon-jour tendre & careffant ,
Ce ferment de t'aimer qui n'eft point un men
fonge : ..
Le fommeil m'a prédit qu'il feroit bien reçu ;
Cet efpoir m'auroit- il deçu ,
Et n'aurois-je fait qu'un beau fonge !!
Par M. D. D. B.V..
44 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
DES MORTS.
Sur la néceffité de la méthode dans les
ouvrages d'agrément .
ARISTOTE & CYRANO de Bergerac .
VOUS
CYRANO.
ous venez d'entendre mon hiftoire
; convenez , Seigneur Ariftote , que
j'ai fait bien du chemin en peu de tems ,
pui qu'après m'être élevé dans la lune je
fuis defcendu rapidement ici bas .
ARISTOT E.
La relation de ce dernier voyage ne
feroit pas moins curieufe que le récit de
l'autre mais j'y voudrois plus de méthode
, ainfi que dans tous vos ouvrages.
CYRANO.
De la méthode , dites- vous?
Sans doute.
ARISTOTE.:
CYRANO.
Dans les ouvrages d'agrément ?
ARISTOT E.
Pourquoi non , s'il vous plaît
NOVEMBRE. 1759. 45
CYRANO.
Sçavez- vous , Seigneur Ariftote , que fi
l'on vous entendoit parler ainfi , le Précepteur
d'Alexandre le Grand paroîtroie
bien petit ?
ARISTOTE.
Aux yeux de Cyrano , fans doute.
CYRANO.
A ceux de tout le monde. Que devien
droient , grands Dieux ! le goût , le génie,
les graces , s'ils fe trouvoient une fois renfermés
dans les liens de la méthode & du
raifonnement ?
ARISTOTE.
Ils deviendroient plus raiſonnables.
CYRANO.
C'est bien-là ce dont ils ont befoin.
ARISTOTE.
J'y trouverois des avantages , & n'y
verrois point d'inconvéniens. Premierement
...
CYRANO,
Miféricorde ! Vous allez raiſonner
en forme ; ce trait eft digne de l'auteur
de la Synthefe , de l'Analyfe , & des
Syllogifmes,
ARISTOTE.
En premier lieu , dis je , la néceffité
de faire un bon plan donnant naturellement
l'occafion d'examiner à fond le fujet
46 MERCURE DE FRANCE.
que l'on a choifi , on eft d'autant plus für
de ne pas travailler en vain .... Lorfque
l'architecte a bien fondé le fol , & meluré'
le terrein , il bâtit avec d'autant plus de
folidité.
CYRANO.
Vous verrez qu'il faudra faire tracer
les plans de nos poëmes par Euclides ,
Vitruve , Defcartes ou Newton.
ARISTOTE.
Pourquoi non ces plans n'en feroient
que mieux. Lorfque l'efprit de
l'homme de lettres eft une fois délivré
des embarras de l'arrangement , il prend
dans l'exécution un vol plus rapide &
plus affuré. S'il arrive au contraire , que
faute d'avoir bien pris d'abord fes points
d'appui , il foit obligé en exécutant de
s'occuper encore de l'orde & de la difpofition
, fon imagination le refroidit , fa
tête s'appefantit , la légereté s'évanouit
& la froideur prend fa place ; mais lorfl'efprit
eft débarraffé des foins qu'impofe
la jufteffe , & que l'imagination eſt ,
fi j'ofe parler ainfi , quitte avec le jugement
, on fe livre aux détails avec cette
agréable liberté , qui met à portée de
répandre fur un fujet toutes les graces
dont il eft fufceptible.
que
NOVEMBRE. 1759. 47
CYRANO.
Les efprits vifs & d'une certaine étendue
font à la fois tout cela. Les beaux
ouvrages de fonte fe coulent d'un feul
jet.
ARISTOTE.
Oui. Mais le moule étoit fait auparavant
circonftance effentielle à mes
principes. Penfez - vous que les habiles
architectes fe foient jamais avifés
de bâtir au jour le jour , & fans un plan
fixe & déterminé ?
CYRANO.
Paffe pour un plan , pourvu que vous
n'exigiez pas qu'en le faifant on s'affujettiffe
à cette régularité fymétrique.
ARISTOT E.
Je ne vous ferois pas grace fur cet article
du plus léger défaut de jufteffe & de
raifon. C'est bien affez de vous permettre
dans l'exécution quelques écarts
d'imagination.
nui.
CYRANO.
Gare la féchereffe , la froideur & l'en-
ARISTOTE.
Ne diroit- on pas que d'un Palais manifiquement
orné , il faudroit bannir la
dorure , trouver les Peintres de trop , &
les Sculpteurs des mauvais goût parce
48 MERCURE DE FRANCE.
que dans le plan général de l'édifice , les
règles auroient été rigoureuſement obfervées
& les appartemens merveilleuſement
bien diftribués ?
CYRANO.
Vous ramenez tout à l'architecture ;
un roman , un poëme , une comédie ne
font pas des bâtimens .
ARISTOTE.
Pour les enviſager comme tels , ils ne
faut que rapprocher les objets.
CYRANO.
Vous me foutiendrez bientôt que pour
compofer un ouvrage d'efprit il fuffira de
fçavoir manier le compas , l'équerre &
la règle. Voilà de beaux inftrumens pour
un Poëte !
ARISTOTE.
: Ce ne font pas les feuls , mais ce font
les premiers qu'il lui faut.
CYRANO.
Tranchez net , & dites que l'on pourra
très-bien fe paffer de l'imagination , qui
crée les fujets , de l'efprit qui les embellit
, du fentiment qui les fait goûter.
ARISTOT E.
A Dieu ne plaife que je veuille les
exclurre ! La raifon n'en tient pas lieu :
Elle les fuppofe & les gouverne. Il faut
qu'on les trouve enfeinble. C'eft de leur:
accord
NOVEMBR E. 1759. 49
accord que réfulte la véritable harmonie.
C'eft de leur union que naiffent les véritables
beautés.
CYRANO.
Quoi ? Vous voulez que dans tous les
genres d'ouvrages votre méthode foit
toujours la même ?
ARISTOTE.
Non , mais qu'il y en ait toujours.
Le premier fondement de tout art , c'eſt
fans contredit la jufteffe ; mais le premier
principe de la jufteffe eft de fe prêter ,
de s'accommoder , de fe proportionner
au fujet .
CYRANO.
Il feroit fort fingulier en effet de traiter
un roman comme un problême de géométrie
, & nos Poëmes comme une propofition
mathématique .
ARISTOTE.
Tout auffi ridicule que fi le Mathé
maticien croyoit faire un roman & le
Géomètre un Poëme.
CYRANO.
A quoi nous en tiendrons - nous donc
enfin ?
ARISTOT E.
A vouloir toujours , en tout , & partout
des graces & de la raifon , pourvu
que nous fçachions régler leur rang : le
C
fo MERCURE DE FRANCE.
premier ( par exemple ) fera inconteſtablement
pour la raifon dans les ouvrages
d'inftruction & de raifonnement ; mais
elle n'aura que le fecond dans les écrits
particulièrement confacrés au plaifir , à
Ï'amuſement.
CYRANO.
Enforte que ( felon vous ) les ouvrages
même de goût & d'agrément , peuvent
être calculés , mefurés , compaflés.
?
ARISTOT E.
On n'en fçauroit douter.
CYRANO.
Vous me permettrez toutefois de n'en
rien croire.
•
ARISTOT E.
Homere& Virgile, Corneille & Racine,
Terence & Moliere m'en confoleront.
CYRANO..
Et vous prétendez auffi ( fans doute ,
pour achever de vous rendre ridicule , )
que les mathématiques & les autres
fciences abftraites font fufceptibles d'une
forte de graces ?
14 ARISTOT E.
C'eft ce dont je fuis très- perfuadé .
CYRANO.
Et moi je le fuis de toute la bizarrerie
d'une pareille propofition.
NOVEMBRE. 1759 .
ARISTOT E.
Je vais m'en dédommager avec M. de
Fontenelle , & la Marquiſe du Chatelet.
LA CALOMNIE.
Qui
O D E.
UEL monftre à l'oeil fombre & farouche
Vient d'épouvanter ces climats !
Le fiel diftille de fa bouche ,
Des ferpens fifflent fur fes pas ;
La vérité fuit à ſa vue ,
La probité pleure éperdue ,
Un trait perfide eft dans fes mains :
La trahifon & l'infamie .
Le menfonge & la baffe envie ,
Raffurent les pas incertains.
O calomnie impitoyable ,
Je te reconnois à ces traits !
Si je peins ta rage effroyable,
Si je révèle tes forfaits ,
C'est pour arrêter ta furie ,
Pour venger la vertu ternie
Par tes odieufes couleurs :
Heureux , même en fouillant mes rimes ,
Si je peux enfin de tes crimes
Infpirer de juftes horreurs.
C ij
$ 2 MERCURE DE FRANCE
Quelles affreufes injuſtices
Préparent , fuivent tes progrès ?
A quels coupables facrifices
Dois -tu tes funeftes fuccès ?
La gloire du jufte t'offenſe :
Dès que tu le vois fans défenſe
Ton bras s'arme contre fon fein.
En fuivant la vertu pour guide
Il marche d'un pas intrépide
Sur les piéges de l'affaffin.
A la honte de la Nature
Tu trouves des coeurs affez bas
Pour fe livrer à l'impoſture
Dont tu couvres tès attentats ]
La vérité fimple & fincere
Ne peut défarmer ta colere ;
Son triomphe t'eſt odieux :
Tu pourfuis au Ciel ta rivale,
Et fouvent ta haine infernale
L'outrage au ſein même des Dieux ,
Je vois des haines homicides
S'éternifer jufqu'aux tombeaux :
Des parens traîtres , parricides
Je vois dreffer les échaffauts ;
Dieu Vengeur ! le glaive étincelle ,
L'innocent meurt , le fang ruiffelle ,
L'Univers eft rempli d'horreur
NOVEMBRE. 1759.
ر ہ ا و ج
De tant de maux qui dans leur courſe
Nous inondent , quelle eft la fource >
Un mot du Calomniateur.
Ne croyez pas de ce barbare
Pouvoir éviter la fureur ,
Le coup que fa main vous prépare
Il l'a médité dans fon coeur :
Monftres des antres d'Hircanie ,
On craindroit moins votre furie ;
On vous apperçoit , on vous fuit.
11 eft un monftre plus fauvage
Qui pour mieux affouvir fa rage
Marche dans une obfcure nuit.
Par un horrible privilége
Que le Ciel permet en courroux
Il emprunte l'art facrilége
De confacrer jufqu'à fes coups :
Vous le verrez d'un ton modefte ,
Prenant un langage céleſte ,
Tromper les crédules mortels ,
Et perfuader leur foibleffe
Que le trait affreux qui vous bleſſe
Sa main l'a pris fur les autels.
O toi *, mâle & brillant génie ,
Digne d'un immortel burin ,
Le célèbre Rouſſeau .
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Toi , fur qui l'âpre calomnie
Verfa conftamment fon venin ,
Tu meurs... Ta vertu dévoilée
Du haut de la voute étoilée
Reçoit les plus juftes honneurs.
Hélas ! la vérité tardive
De ton innocence plaintive
Répare-t-elle les malheurs ?
SUITE des réfléxions inférées dans le
Mercure d'Octobre , fur cette question :
Jufqu'à quel point les fens influent-ils
fur les ouvrages de goût ?
L'IMAGI
IMAGINATION eft cette puiffance
de l'ame , qui ajoute des images à nos
penfées & qui donne des couleurs à nos
fentimens ; elle leur prête , pour ainſi
dire , un corps à l'un & à l'autre & nous.
les offre fous des traits fenfibles : elle leur
donne du mouvement , de la chaleur &
de la vie ; elle emprunte les figures detous
les objets qui frappent nos yeux ,
pour les en revêtir : elle les unit , elle
les fépare , ou les fait choquer & contrafter
elle les ordonne , elle les difpofe
& regle leur marche : tantôt elle les
ferre & les précipite avec force & avec
NOVEMBRE. 1759. SS
violence ; tantôt elle les laiffe s'étendre
& les fait couler avec lenteur & majesté :
elle les fait faillir avec vivacité , ou les
enchaîne avec grace ; elle les approche
lorfqu'ils demandent à être vus de près ;
elle les éloigne , lorfque l'effet en eft plus
agréable à une certaine diſtance . Quelquefois
elle nous les découvre tout entiers
, elle nous en montre toutes les
faces , & elle y répand une lumière
douce , uniforme , & toujours la même :
quelquefois elle met un des côtés dans
l'ombre , afin de rendre la lumière des
autres plus vive & plus brillante , & de
lui donner plus de jeu.
Nos penfées , comme nous l'avons
déjà dit , n'ont rien de commun avec les
mouvemens de la matière ; notre ame
eft fufceptible d'une infinité de fentimens.
que la feule émotion des fens ne peut
faire naître ; mais il ne faut pas croire
pour cela que les plaifirs que nous goûtons
alors foient abfolument purs , & que
les impreffions de nos organes ne s'y
mêlent en aucune manière. L'union établie
entre les deux principes de l'homme
eft auffi intime & auffi étroite qu'elle
peut l'être. Les fens portent jufqu'à l'ame
toutes les impreffions qu'ils ont reçues ;
Fame à fon tour communique toujours
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
au corps une partie du mouvement done
elle eft agitée ; & cette impreffion faite
fur nos organes venant à rejaillir fur
l'ame elle- même , elle donne aux fentimens
qui l'affectent une folidité, un corps,
des couleurs , une fenfibilité qu'ils n'avoient
pas d'abord.
Il y a au dedans de nous un fens intérieur
qui recueille & qui réunit toutes les
impreffions qui ont occafionné nos fenfations
précédentes. Il les conferve moins
vivement , il eft vrai , mais d'une manière
bien durable que nos organes extérieurs
ne confervent leurs ébranlemens. L'imagination
emprunté les figures des corps
pour en orner les penfées. Ces images
réveillent les traces confervées dans notre
fens intérieur , & les impreffions de ce
fens reportées à l'ame , ajoutent aux idées
dont elle eft occupée , & aux fentimens
qui l'affectent des fenfations qui s'y mêlent
& s'y confondent. Tel eft donc le
preftige de l'éloquence & de la poëfie ,
qu'elles nous rendent tous les objets préfens
, & qu'elles nous les font , pour ainfi
dire , voir , entendre & fentir.
Oppofez deux glaces l'une à l'autre ;
l'image qui eft tracée dans la premiere eft
portée fur la feconde , d'où elle ſe réfléchit
enfuite vers le lieu dont elle est
NOVEMBRE. 1759. 57
partie . Voilà ce qui fe paffe dans notre
ame. L'imagination nous offre des idées
& des fentimens fous des traits fenfibles ;
notre fens intérieur eft ébranlé , & cette
émotion agiffant fur l'ame à fon tour ,
nous croyons voir ce que nous avons
fenti , nous croyons toucher ce que nous
avons penfé mais alors les fens n'agiffent
plus qu'en fecond ; l'impreffion directe
fe fait fur l'ame ; celle des fens eft
une action réfléchie & qui dérive de la
première .
Mais quelle eft donc la partie des ouvrages
de goût qui appartient immédiatement
à nos fens , & quels font les
plaifirs qui ne dépendent que des impreffions
faites fur nos organes extérieurs ?
Nous avons déja diftingué dans ces ouvra
ges les penfées , les fentimens , & les traits
fenfibles que l'imagination y ajoute . Tout
le reste appartient à nos fens , c'est-à-dire,
le choix & l'arrangement des mots , le
tour heureux des phrafes , le nombre ,
T'harmonie & l'élégance du ftyle . S'il étoit
poffibl
poffible de fufpendre pour un moment
l'effet des loix qui établiſſent la communication
de notre ame avec cette portion
de la matière à laquelle elle eft attachée
elle trouveroit encore dans les ouvrages
de goût des pensées grandes & fublimes
Cy
*
8 MERCURE DE FRANCE.
qui lui peindroient la vérité avec énergie,
des fentimens vertueux & touchans qui
pourroient l'attendrir , des images qui la
fraperoient vivement. Rendez à ces loix:
leur cours naturel ; nos fens vont reprendre
fur nous leur premier empire ..
La pensée la plus vraie , la plus élevée
ou la plus délicate ne nous affectera plus
que foiblement , fi elle n'eft exprimée
d'une maniere heureufe. Il faut que les
charmes du ftyle l'embelliffent , & que
fon élégance flatte agréablement l'oreille.
Il faut que le mouvement des mots foit
réglé fur celui de nos idées & de nos
fentimens ; qu'il imite l'action ou le repos
de l'ame ; que les impreffions faites:
fur nos organes foient toujours analogues
à celles qui font faites fur l'efprit & fur
le coeur & qu'enfin les fenfations qui
naiffent de ces impreffions foient toujours
d'accord avec tous les autres mouvemens
de notre ame.
La lecture des ouvrages de goût nous
fait donc éprouver des fenfations de deux
efpéces nous avons des fenfations renouvellées,
& fi je puis m'exprimer ainſi,
des fenfations actuellement fenties. Lorfque
l'imagination embellit nos penfées
& nos fentimens , les anciennes traces
confervées dans notre fens intérieur fontNOVEMBR
E. 1759 . 59
réveillées , & les fentimens qu'excitent
dans notre ame ces ébranlemens font ce
que j'appelle des fenfations renouvellées.
Lorfque les expreffions fe fuccédent d'une
manière aifée & coulante ; lorfque l'enchaînement
heureux & naturel des mots
agite mollement nos organes ; lorfq e
T'harmonie , l'élégance & les charmes du
ftyle flattent délicieufement notre oreille,
ees douces impreffions font naître dans
l'ame des fenfations agréables je les
nomme des fenfations actuellement fenties.
Les premieres ne dépendent que de
l'émotion du fens intérieur ; les fecondes
font attachées à l'action des objets fur
les organes extérieurs. Les images qui
accompagnent les penfées & les fentitimens
font naître les unes ; l'heureufe
liaifon , la douce harmonie des mots excitent
les autres . Celles- ci doivent par
conféquent avoir plus de vivacité , parce
que la caufe qui les produit a plus de
reffort & d'action , & que tous nos organes
font plus fortement ébranlés ; celleslà
au contraire font toujours plus foibles,
parce que tout fe paffe dans le fens intérieur
qui s'ébranle , pour ainfi dire , de
lui-même , & fans l'action d'aucune caufe
extérieure.
Les ouvrages qui ne font faits que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
pour inftruire , occupent l'efprit ou atta
chent le coeur. Ce qui caractériſe les ouvrages
de goût , c'eft qu'ils cherchent à
exercer tout à la fois toutes les facultés
de notre ame , & à tendre tous fes
refforts. Tandis qu'ils enlevent & qu'ils
raviffent l'efprit par la nobleffe des penfées
, & par la beauté des tableaux , ils
touchent , ils remuent le coeur par la tendreffe
ou par la force des fentimens ; ils
animent , ils preffent le jeu de nos organes
, & rempliffent l'ame de fenfations
délicieufes ; en un mot ils y font entrer
tous les plaifirs à la fois , & par toutes
les routes qui peuvent les y conduire.
Quand je dis que les ouvrages de goût
doivent faire fentir à notre ame tous les
plaifirs , je n'ai garde de prétendre qu'on
puiffe y faire naître indifféremment toures
fortes de fentimens & de fenfations.
On ne doit chercher à y exciter en même
temps que ceux qui peuvent fubfifter enfemble
, qui s'aident mutuellement , qui
s'augmentent & qui s'aggrandiffent par
leur union , & qui fe prêtent l'un à l'autre
de la vivacité , de la force , de la fenfibilité.
L'action des objets fur l'ame doit
être une ; les penfées , les fentimens , les
images & les expreffions doivent fe
réunir pour faire une impreffion unique
NOVEMBRE. 1759.
61
•
& frapper , pour ainsi dire , un feul &
mêrne coup. Si les affections diverſes par
lefquelles vous voulez agiter mon ame
vont en fens contraires , leur action fe
détruira mutuellement , & elles ne produiront
plus fur moi aucun effet . Dans
les ſujets triftes & terribles , nos fenfations
doivent préparer , fortifier, accroître
le trouble de notre ame. Dans ceux au
contraire qui ne font faits que pour inf
pirer la joie & la gaîté , en nous préfentant
des tableaux naïfs & rians de la vie
humaine des paffions des hommes , les
fenfations ne doivent point ébranler
l'ame fortement , mais l'effleurer & la
remuer avec délicateffe. Elles ne doivent
point nous mettre dans un état violent ,
nous tranſporter & nous enlever à nousmêmes
; mais dans une fituation paifible
& tranquille nous faire fentir tous les
attraits du plaifir & les impreffions flatteufes
de la volupté.
Voulez - vous me faire éprouver une
partie des horreurs qui déchirent l'ame
du malheureux Orefte , après le meurtre
du fils d'Achille ; qu'aux penfées les plus
fombres & les plus terribles il joigne des
tableaux effrayans ; qu'il rencontre fans
ceffe fon rival percé de coups ; que des
ruiffeaux de fang. coulent autour de lui
62 MERCURE DE FRANCE.
que les Euménides s'offrent à fa vue dans
l'appareil le plus affreux ; que fes expreffions
même tiennent de la fureur dont
il eft agité ; que fes difcours foient fanst
liaifon & fans fuite , & que le défordre
qui y régne exprime tout celui de fon
ame. En général nos fenfations doivent
être vraies , c'est- à-dire , qu'elles ne doi
vent avoir qu'un feul & même objet avec
les penfées qui occupent notre esprit &
les autres fentimens dont on cherche à
remplir notre ame ; qu'elles doivent concourir
aux mêmes effets , & que loin de
nous écarter du but principal , elles doivent
tendre au contraire à nous en approcher
fans ceffe. C'eft de cet heureux
accord de toutes les affections de notre
´ame que naiffent les doux tranfports de
la joie , ou ces mouvemens de terreur &
de compaffion qui ferrent , preffent &
déchirent le coeur , & lui font fentir des
plaifirs & des douceurs qui font peut- être
encore au- deffus de tout ce que la joie
& la volupté ont de plus vif & de plus
féduifant.
Plus les caufes qui font naître nos fenfations
font proche de nous , plus ellesexercent
d'action fur nos organes ; &
plus auffi nos fenfations ont de force , &
en général , toutes nos émotions de vivaNOVEMBRE.
1759 63
cité . Les ouvrages de goût ne font jamais
für nos fens d'impreffions plus profondes .
que celles que nous recevons au théâtre.
C'est là que tout concourt à l'enchantement
des fens. L'illufion du fpectacle.
nous rend , pour ainfi dire , préfens à
l'action , & nous tranfporte dans le lieu
de la fcêne. Tous les mouvemens qui fe
fuccédent rapidement fur les vifages nous
font fentir le trouble , le , tumulte , la
variété , le choc des paffions : toutes les
agitations du coeur fe peignent jufques
dans le fon des mots . La douceur , la
véhémence , l'attendriffement , les éclats
de la voix expriment tour-à- tour les defirs,.
fa joie , la fureur , les foupirs , la douleur,
le défefpoir. Ce n'eft pas que le vain fon
des mots fuffife feul pour émouvoir &
agiter notre ame. Nous dépendons beau
coup de nos fens ; mais nous n'en fommes
point eſclaves. Les impreffions faites
fur les organes peuvent bien difpofer
l'ame à recevoir les fentimens qu'on veut
y exciter ; elles peuvent les y faire entrer
avec plus de facilité , les y graver plus
profondément , & les accompagner de
mille charmes & de mille plaifirs inexprimables
; mais elles ne peuvent jamais
produire ni la penfée qui éclaire & éleve
l'esprit ni le fentiment qui attache
remue , & attendrit le coeur,
>
64 MERCURE DE FRANCE.
A
Le chant ne différe de la déclamation
naturelle qu'en ce qu'il augmente , qu'il
aggrandit & qu'il éxagere nos fenfations.
La mufique doit donc être affervie aux
mêmes régles que celles que prefcrit le
goût pour le ton & le mouvement du
ftyle , ou pour la déclamation 'ordinaire.
Elle n'a en effet , & ne peut avoir d'autre
objet que de prêter des charmes à la
poëfie , de donner aux impreffions faitesfur
notre ame un nouveau dégré de force
& de fenfibilité , & d'ajouter les plaifirs
les plus vifs & les plus flatteurs des fenst
aux plaifirs nobles de l'efprit , & aux
plaifirs touchans du coeur.
C'eft mal juger de la mufique que de
ne l'eftimer qu'à proportion des difficultés
qu'elle laifle à vaincre dans l'exécution .
Elle doit être pleine d'expreffion ; elle eſt
faite pour peindre le fentiment , & c'eſt
au coeur à l'apprécier. Elle eft toujours
belle lorfqu'elle eft touchante , & lorfque
les fenfations qu'elle excite font entrer
plus avant dans notre ame les fentimens
qu'elle orne & qu'elle embellit . Eh ! que
m'importe que vous me forciez à admirer
les efforts & les prodiges de votre
art , fi vous ne fçavez point parler à mon
coeur , & le faire fortir de l'état d'infen
1
NOVEMBRE. 1759. 64
fibilité où il fe trouve ; & fi fubftituant
des fons à des images , & du bruit à des
expreffions , vous ne me laiffez ſentir &
appercevoir que l'étrange contradiction
qui régne entre les chofes que vous exprimez
, & les inutiles ornemens dont
vous les accompagnez ?
S'ennuyer , c'eft ne pas penfer , ou ne
rien fentir ; ou ce qui revient au même
au moins quant à l'effet , c'eft être occupé
continuellement des mêmes penfées , ou
éprouver toujours les mêmes fenfations .
C'est donc une régle de goût que de chercher
à varier fans ceffe dans un ouvrage
les penfées , les fentimens , les images &
les tours. Notre ame fuit le repos , elle
aime l'action & la furprife ; on eft toujours
für de lui plaire , lorfqu'on lui préfente
des chofes nouvelles , & lorfque ,
fans épuifer une penfée , on femble lui
montrer peu de chofes pour lui en laiffer
découvrir beaucoup. Un mouvement trop
uniforme ceffe bientôt de fe faire fentir ;
il faut dans ceux du coeur , de l'agitation ,
des fecouffes & des écarts. Pour l'intéreffer
il ne faut jamais le laiffer tranquille ;.
mais le mener continuellement de l'admiration
à l'horreur , de l'efpérance à la
crainte & de la terreur à la pitié. Ik
n'eft point d'objet dont la vue ne laſſe &
>
66 MERCURE DE FRANCE.
ne fatigue à la fin. Tous les tableaux que
renferment les ouvrages de goût doivent
donc , pour faire d'agréables impreffions,
fe fuccéder rapidement , & ne s'arrêter
que peu de temps devant nous. Toutes
les richeffes que nous offre la nature
doivent nous fournir des traits & des
couleurs pour les nuancer & les varier à
Pinfini. Les plaifirs les plus grands & les
plus vifs , c'eft-à dire , ceux qui naiffent
des fens , font auffi ceux que l'ame eft
plutôt laffe de fentir , s'ils ne font point
variés. L'ennui & le dégoût naiffent toujours
de l'uniformité. Le retour fréquent
des mêmes mots , des mêmes chûtes , des
mêmes périodes , des mêmes cadences ,
accable néceffairement dans un ouvrage
de goût. Un auteur ne plaira jamais , s'il
n'eft attentif à éviter cette monotonie du
ftyle , à faire un choix d'expreffions heu
reufes , & à les placer avec tant d'art ,
qu'il nous faffe éprouver des fenfations
Toujours différentes & toujours nouvelles .
Ce que j'ai dit jufqu'à préfent a dû
nous conduire à la diftinction de deux
ordres de beautés différentes dans les ouvrages
de goût. Il y a des beautés inva
riables , abfolues , éternelles : il y en a
d'autres qui font arbitraires , relatives &
contingentes. Les premieres font celles
- NOVEMBRE . 1759 .67
9
qui font fondées fur la nature même de
notre ame & dont tous les hommes
connoiffent également les charmes les
autres font celles qui dépendent de la
délicatelle & de la vivacité de nos fens ,
& qui varient d'un climat à l'autre. Les
penfées doivent toujours nous paroître
également vraies , élevées & fublimes ;
& les fentimens également nobles & vertueux,
quelle que foit la mefure de la fenfibilité
de nos organes. Il n'en eft pas
ainfi des images & du ftyle. Tout ce qu'if
y a dans le ſtyle d'élégant ,. de touchant ,
d'harmonieux, dépend de la délicateſſe de
nos fens , de la vivacité de leur émotion
& de leur action fur l'ame. L'imagination,
comme nous l'avons déja dit , eft une
puiffance de l'ame qui orne nos penſées.
de trairs & de figures fenfibles . Ainfi plus
nous avons vu d'objets , mieux nous les
avons vus , plus les impreffions faites fur
notre ame ont été profondes , plus notre
fens intérieur a été fortement ébranlé ,
plus les traces qu'il conferve font faciles
à réveiller ; & plus auffi en général nos:
images font vives , brillantes , expreffives,
& pleines de feu .
Il fait de là qu'il y a deux fortes de
goût un goût univerfel & un goût
national. Le premier ne regarde que
>
les :
68 MERCURE DE FRANCE.
penfees & les fentimens ; le ſecond a
pour objets les images & l'élégance du
ftyle. La vérité eft une ; tout ce qui la
peint avec force & avec nobleffe élève
& aggrandit tous les efprits . La vertu
n'eft point arbitraire ; tous les fentimens
qu'elle a diétés doivent émouvoir &
échauffer tous les coeurs. La nature n'a
qu'un foupir & qu'une voix pour ſe faire
entendre ; il n'eft pas deux manières de
remuer & d'attendrir le coeur. Il y a
donc un goût général & commun à tous
les hommes ; il y a une régle fixe , certaine
, invariable , felon laquelle on doit
dans tous les lieux juger de la vérité , de
la grandeur & de la beauté des penſées ,
de la nobleffe & de l'élévation des fentimens.
Mais tous les hommes ne fentent:
pas de la même manière ; leurs organes
font plus ou moins délicats ; tous les
objets ne fe préfentent pas de même à
leur imagination : ils doivent donc s'exprimer
de mille manières différentes. Les
figures qu'ils employent , les images fous
Iefquelles ils offrent leurs penfées & leurs
fentimens , leurs tours , leurs expreffions ,
tout leur ftyle en un mot , doit varier à
Finfini ; parce que toutes ces chofes dépendent
de leur manière de voir & de fentir
, & doivent être proportionnées à la
NOVEMBRE. 1759. 69
y a
mefure de leurs fentimens & de leurs
plaifirs. Outre le goût général , il
donc un goût particulier & national , qui
varie comme la fenfibilité des organes
fur laquelle il eft fondé.
Tous les Orientaux aiment les figures
hardies & les images exagérées ; toutes
leurs expreffions font exceffives : ils ont
l'imagination ardente ; & comme ils fentent
tout avec vivacité & avec force , ils
peignent tout avec feu nous croyons
qu'ils vont au- delà de la nature ; ils ne
font qu'exprimer ce qu'ils fentent &
autant qu'ils le fentent. C'eft mal juger
de leur ftyle , que d'en juger d'après nos
fenfations ; pour pouvoir le faire , il faudroit
fentir comme eux ; il faudroit avoir
les tranfports , l'yvreffe , l'emportement
de leurs plaifirs : ce qui nous paroît raifonnable
, fenfé & naturel , ils le trouvent
froid : ce que nous trouvons chez
eux d'exceffif & d'outré , ne leur paroft
être que l'expreffion & la peinture de ce
qu'ils ont fenti. Cette différence des
goûts fi fenfible à des diſtances confidérables
, ne laiffe pas que de fe faire encore
appercevoir autour de nous : il y a dans
les ouvrages de goût des peuples du Nord,
une rudeffe naturelle & originale , des
tours mâles , une fombre profondeur
70 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne trouve pas dans les ouvrages des
peuples du Midi : il y a dans les ouvrages
de ces derniers , une imagination , un feu ,
des faillies , des écarts brillans , qu'on ne
remarque pas dans ceux des autres .
Moins les peuples font éloignés , &
moins auffi cette différence du goût national
devient fenfible : nous formes
également éloignés des deux extrêmités ,
& par- là notre goût fe rapproche davantage
de celui des autres nations . Un
Italien trouvera en général nos ouvrages
de goût plus vifs , plus animés , plus
remplis de jeu & de graces , que ceux
des Auteurs Allemands ou Anglois ;
& un Anglois réciproquement trouvera
nos faillies plus naturelles , notre enjouement
plus fage , & nos emportetemens
mieux réglés que ceux d'un Auteur
Italien. Nous pouvons donc regarder
notre goût particulier comme le plus
général , & comme celui , qui chez tous
les peuples qui nous environnent doit
plaire davantage , après le goût national.
Cela ne veut pas dire cependant qu'au
fond il foit préférable & qu'il vaille
mieux que tous les autres ; cela fignifie
feulement qu'en matiere de goût , comme
dans le chemin de la fortune , tout dépend
prefque toujours du bonheur de la
Lituation.
NOVEMBRE. 1759 : 71'
Un des plus beaux génies de ce fiècle
a dit quelque part que notre manière
d'être eft entiérement arbitraire ; que
nous pouvions avoir été faits autrement
que nous ne fommes,& qu'alors nous aurions
fenti autrement ; qu'un organe de
plus ou de moins dans notre machine
auroit fait une autre éloquence, une autre
poefie . Mon deffein a été de développer
l'idée de cet homme célèbre ; je ne crois
pas que j'aie eu à la combatre : mais
quand même cela feroit , j'ai toujours
penfé qu'on pouvoit oppofer des railonnemens
à un grand nom.
LETTRE de M. ALGAROTTI à Madame
DUBOCCAGE, des Académies de
Padoue , de Bologne , de Rome , & de
Lyon.
ONN me fait trop d'honneur en
France , Madame , de me croire un des
Triumvirs littéraires qui prétendent réformer
la poëfie Italienne , & profcrire les
Auteurs qui brillent le plus dans notre
langue.Le tableau des profcriptions contre
le Dante & Pétrarque a paru fans que
j'en euffe aucune connoiffance ; & on y a
72 MERCURE DE FRANCE.
inféré,contre mon intention , quelques- uns
de mes vers que j'avois confiés au Pere
Bettinelli ; il me demanda la permiſſion
de les imprimer avec les fiens , d'y joindre
quelques piéces fugitives de M. l'Abbé
Frugonni , & de former entre nous une
efpece de ligue poëtique ; comme je ne
voulois entrer dans aucune brigue litté
raire , je m'oppofai à fon deffein le plus
honêtement qu'il me fut poffible , & non
avec les refus fimulés d'un Auteur , qui
comme une jeune fille , refufe ce qu'il
voudroit qu'on lui enlevât. Je croyois ce
projet entièrement oublié , quand avec
furprife , j'appris au commencement de
cette année à Bologne que quelqu'unes de
mes Pocfies jointes à celles du Pere Bettinelli
& de M. l'Abbé Frugoni , étoient
imprimées à Venife, précédées d'une Lettre
contre le Dante & contre Pétrarque
qui fcandalifoit fi fort nos Littérateurs
qu'on la réfutoit même avant qu'elle fortit
de la preffe. Elle en fortit enfin ; &
voila , Madame , comme à mon infçu on
m'a fait Triumvir. Pour m'en difculper
je fis mettre à la tête d'une partie de mes
ouvrages , qui s'imprimoit alors , un avertiffement
où j'affurois le Public qu'en fait
de Poëfie j'étois un vrai républicain ; en
effet , dit Bacon , la plupart des Auteurs
en
NOVEMBRE.
1759.
73
en ufent
comme les
Ottomans , qui pour
s'affurer la
domination de leur
contrée ,
égorgent
impitoyablement
leurs
freres.
Je
contemple au
contraire d'un oeil trèsrefpectueux
nos Peres de la Poefie qui ,
depuis
plufieurs
fiècles, en dépit de la mort
qui nous les
enlevés ,
vivent dans la
mémoire & les écrits des gens de goût.
Le Dante
vraiment
fublime ,
quoique né
dans un fiècle un peu
barbare , doit être lû
& relû par ceux qui
veulent
exceller dans
le genre
héroïque.
È ſe la voce ſua ſarà moleſta
Nel primo gufto , vital
nutrimento
Lafcerà poi quando fara digefta .
Quiconque ne goûte pas
Pétrarque ,
malgré fa
méthaphyfique
d'amour , fe
montre
infenfible aux graces du ſtyle &
à la
délicateffe des
expreffions du coeur.
E non fa come dolce egli fofpiri.
J'ai fait ,
Madame , de ce
tendre Auteur
une
étude
fuivie fans que ` mon
affection pour les
ouvrages m'en voilat
les tâches . En
comparant fes
beautés avec
les règles non moins
invariables
qu'infiniment
variées de la
Nature , fource de toute
imitation , je
m'éloigne autant de l'adoration
aveugle de la
plupart des
hommes
D
74
MERCURE
DE FRANCE
.
du
pour leurs célèbres prédéceffeurs ; que
peu d'eftime qu'ofent en faire quelquesuns
des modernes. Quoique les premieres
places de notre Parnaffe foient remplies ,
je pense qu'il en refte encore pour les
Ecrivains du fiècle préfent , qui par leur
fçavoir & leurs talens , s'efforcent de les
mériter.
Non fipriores Mæonius tenet
Sedes Homerus , Pi daricæ latent
Cejæque , & Alcæi minaces ,
Stefichorique graves camænæ ,
Nec fi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit ætas.
Quels que foient mes Effais poëtiques ,
j'ai la témérité de vous les adreffer , Madame
, à vous qui fçavez fi bien dans votre
langue faire raifonner la trompette
épique. Vous trouverez dans ce petit
Recueil des Epîtres qui n'ont point encore
paru.
In numero piu fpeſſe , in ſtil più rare .
Mon feul defir feroit , Madame , qu'on
les trouvât dignes de paroître devant
vous , qui feriez le digne fujet des vers
d'un Pétrarque & d'un Dante
NOVEMBRE. 1759. 75
LEE mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft gland. Celui du Logogryphe
françois eſt Babel , dans lequel on trouve
Abel & bel. Le mot du premier Logogryphe
latin eft Domus , dans lequel on
trouve do & mus. Celui du fecond eft
Nomen , dans lequel on trouve omen &
nemo.
JE
ENIGM E.
E fuis l'effroi des courtifans ;
Souvent le foupçon eft mon pere:
Le paffé , qui vous défefpere ,
Par moi de l'avenir vous fait des maux préfens.
Je change un lieu charmant en un défert fauvage;
Je conduis la triſteſſe où régnoit le plaiſir , ``
Et rends odieux le loifir
Qui fait les délices du Sage.
LOGOGRYPHE.
L'ON ne ' on ne me voit prefque jamais enfant :
Je pleure ... & puis je ris , & je n'ai plus de
Maître.
Dij
MERCURE DE FRANCE.
Que ne fçais -je toujours garder ce fort charmant
Deux lettres font mon nom, Lecteur ; & cependant
Cinq membres compofent mon être.
Tu trouveras , mais en les combinant ,
D'un grand nombre d'enfans la mere ,
Ce qu'on cherche & ce qui fçait plaire ,
Soit qu'on veuille bâtir , foit en fe promenant.
Qu'on prenne tous mes pieds ,& que l'on les tranf
pole ,
En faisant à l'un d'eux un léger changement ,
L'on y verra toujours la même chofe.
4. 2. 3. 1. § ; I. §.3.4 . & deux ,
3. 2. 1. 4 & 5 , même objet ſe préſente ;
4.5.3.1.2 . ( combinaiſon plaifante ! )
Le même être toujours vient s'offrir à tes yeux.
4.2.1.3.5 . rien encore ne change,
Prends- t -y donc autrement ; il feroit bien étrange
Que l'on trouvât fans ceffe même mot :
3.5.4. 1 & 2. Ma foi tu n'es qu'un fot.
C'eſt même objet encor ; & malgré ce mêlange
Cher Lecteur , fi tu veux en croire mon avis ,
Pour ne pas me laiffer , à ta femme furvis.
ST
LOGOGRYPHUS.
I totum fumas , ah ! quot fum caufa dolorum !
Lector , fi tollas, fum fine patre , caput,
Modéremt.
De l'amour faire un badinage C'est bien l
plus
sure
façon, Mais d'une aussi sage
con , Est - il aisé de faire usage ?
Tout doucement Onforme un engagement,Toutdous
= ment On forme un engagement , Pour nous la
femme est un aimant Pour nous lafemme estun aim
NOVEMBRE. 1959.
puth
D
L'AIMAN T.
CHANSON.
E l'amour faire un badinage ,
C'eſt bien la plus fûre façon :
Mais d'une auffi bonne leçoni
Eſt- il aiſé de faire ufage ?
Tout doucement
On forme un engagement , (bis . )
Pour nous la femme eft un aimant. ( bis. )
On fe fait un plan d'être fage;
On veut jouir fans le livrer ,
Goûter de tout fans s'enyvrer ,
Servir l'amour fans eſclavage :
Tout doucement
Ce beau projet fe dément , (bis. )
On fent l'attrait de fon aimant.
( bis . )
ourt
stund
On a vû Thémire au paffage ,
Sans le vouloir on s'en fouvient :
Le foir fon image revient ;
Le matin encor fon image.
Tout doucement
On foupire en la nommant ,
Le coeur reconnoît fon aimant .
(bis. )
( bis. )
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
On veut être admis chez Thémire ,
A fon papa l'on fait accueil ;
On va la voir, & d'un coup d'oeil
On peint ce que l'on n'ofe dire.
Tout doucement
Laiguille du fentiment
S'agite autour de ſon aimant.
On affecte un ton de fageffe ,
A la mere on parle raiſon ;
On eft l'ami de la maiſon ,
Au petit chien l'on fait careffe.
Tout doucement
(bis.)
(bis. )
Sous l'air de l'amufement
On s'approche de fon aimant.
D'une main timide & tremblante
De Thémire on preſſe la main ;
Deux foupirs croisés en chemin
Font rougir l'amant & l'amante.
Tout doucement
(bis. )
(bis.)
On dit un mot ſeulement ,
Le coeur s'attache à fon aimant.
(bis. )
(bis. )
Laiffez- moi , vous dit la friponne ,
Conduire le fil du roman ;
Faites votre cour à maman ,
Et ménagez furtout ma bonne.
Tout doucement
On attend l'évènement , (bis. )
L'eſpoir eſt un nouvel aimant. (bis. )
Sar Thémire en vain chacun veille ,
Argus s'endormit à la fin ,
Elle échappe à l'oeil le plus fin ;
Mais l'amour jamais ne fommeille.
Tout doucement
Il arrive au dénoûment ,
Enfin il atteint fon aimant,
( bis . )
( bis. )
NOVEMBRE. 1759. 79
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LA Mort du Maréchal Comte DE SAXE,
Poëme, Par M. D'ARNAU D.
AVAN VANT que d'entrer dans l'examen
de ce Poëme , je commence par reconnoître
dans M. d'Arnaud le vrai talent
de la Poëfie héroïque ; & c'eft pour cela
même que je vais lui parler avec cette
franchife honnête que doit aimer tout
homme de génie qui a le courage de
tendre à la perfection de fon art . Il eft
important pour lui de fçavoir combien
dans un effai qui lui fait honneur , il eſt
encore au -deffous de lui-même . Peut-être
me trouvera-t-il un peu févère dans mes
remarques ; mais je tâcherai de les motiver
; & qu'elles foient bien ou mal fondées
, la fincérité de mes critiques garantira
du moins celle de mes éloges .
Je ne m'arrête point aux incorrections
de fa profe : tout le monde fçait que
l'on
dit , l'éloge des citoyens illuftres , & non
pas l'éloge d'illuftres citoyens excepter
"
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
du nombre des grands hommes , & non
pas excepter des grands hommes : être
placé dans une claffe , & non pas être
placé parmi une claffe , ainfi du refte .
Venons au plan & au détail du Poëme .
Maurice jouiffoit de fa gloire au fein
de la paix ; l'envie irritée de voir les exploits
de ce héros confacrés dans le temple
de la victoire , vole au féjour de la
mort , implore fon fecours , & lui deniande
la perte de ce grand homme , dont
la vie eft pour elle un fupplice. La mort
obéit , & le héros expire. Telle est l'action
de ce Poëme. Les perfonnages en font
allégoriques , la fable devoit donc l'être
auffi , & préfenter la vérité fous le voile
de la fiction. C'eft ainfi qu'en ont ufé
tous les Poëtes qui ont employé ce genre
merveilleux. Or quel eft le fens que préfente
cette fable ? Que Maurice eft mort
la victime des complots tramés contre
lui par des ennemis
envieux
de fa gloire.
Rien
au monde
n'eft plus contraire
à la
vérité
hiftorique
. La fable
de ce Poëme
n'eft donc
qu'une
pure
fiction
; mais
la
fiction
même
la plus
éloignée
de la vérité
, doit avoir
fa vraisemblance
dans le
fyftême
du merveilleux
. Il faudroit
, par
exemple
, pouvoir
ſuppoſer
ici que l'envie
a le droit
d'évoquer
la mort
pour tranNOVEMBRE.
1759.
81
cher les jours de tous les héros dont la
gloire l'importune & la bleffe. Il faudroit
pouvoir fuppofer que les grands hommes
n'ont pas un Dieu qui les protége & qui
veille fur eux , ou que l'Envie , arbitre des
deftinées , eft plus puiffante que les Dieux
qui protégent les grands hommes : ce qui
eft dur à imaginer.
Il me femble donc que l'Auteur n'a pas
affez réflechi fur la fiction de fon Poëme ;
mais fi la beauté des détails ne peut juſtifier
ce manque de jufteffe dans la compofition
de la fable , au moins le fait- elle
oublier quelquefois.
Le Poëte invoque les Mufes qui donnent
l'immortalité .
Mufes , qui de la Mort diffipez les ténèbres ,
Qui , mêlant vos concerts à fes accens funèbres ,
De cyprès immortels couronnez les tombeaux ;
Vous , dont le charme heureux fçait ravir à fa
•
faulx
Ce rayon échappé des bornes de notre être ,
La gloire , par qui l'homme affuré de renaître ,
Ainfi que le foleil , aux portes du couchant ,
En s'éloignantdes yeux devient toujours plus grand,
Soutenez mon ellor : qu'une ombre magnanime
S'élève dans mes vers avec un front fublime.
Avec cet appareil de fang & de terreur ,
Dv 1
82 MERCURE DE FRANCE.
Qui fuiyoit aux combats le char d'un fier vaing
queur ,
Maurice reparois.
On fent bien que la faulx de la Mort
ne moiffonne pas des rayons , & qu'un
rayon ne s'échappe point des bornes de
l'être ; que la gloire d'un homme qui n'eſt
plus doit être comparée aux rayons du
foleil couché , & non pas du foleil couchant
, & qu'alors la comparaifon ne feroit
pas heureufe. Un Orateur , dans l'éloge
de Louis XIV , a dit de ce Roi aux
derniers momens de fa vie : » & fembla-
» ble au foleil , il ne parut jamais ſi beau
que dans fon couchant. » Ici l'image eft
fenfible & jufte.
Si l'Auteur retouche fon invocation ,
je lui confeille d'éviter la longueur de
cette période à perte d'haleine , qui n'a
de repos qu'au neuvième vers. Je lui confeille
furtout de préférer à cette accumulation
d'idées & d'images , la clarté , la
fimplicité qui fied fi bien au début d'un
Poëme où doit régner la douleur.
Virgile a peint la fureur des ( combats
enchaînée & frémiffante dans le Temple
de la Paix.
Furor impius intus
Sævafedensfuper arma , & centum vin& us ahenis
NOVEMBRE. 83 59.
Poft tergum nodis , fremet horridus ore cruento .
M. d'Arnaud a pris une image tout
oppofée .
Le Démon de la Guerre affis fur les drapeaux ,
Couronné d'oliviers mêlés aux doux pavots ,
De fon bras fatigué laiſſant tomber ſes armes ,
Dans le fein de la paix dépofoit les allarmes ,
Et replongeoit enfin la Difcorde aux Enfers.
Je doute qu'il foit dans le caractère du
démon de la guerre de fe couronner de
pavots & d'oliviers , ni de replonger la
difcorde aux enfers en dépofant les allarmes
dans le fein de la paix. Le Dieu des
mers auquel le Poëte le compare , peut
diffiper les orages ; mais il n'eft pas uniquement
le Dieu des tempêtes : il foulève
ou calme les flots : l'une & l'autre
action lui conviennent ; au lieu que le
démon de la guerre ne refpire que la
guerre on l'enchaîne , on ne l'appaiſe
point : il frémit , mais il ne dort jamais :
le couronner d'olivier & de pavots c'eft
comme fi l'on couronnoit l'aquilon de
myrte & de roſes.
A la fin de fon Poëme , M. d'Arnaud
femble avoir oublié qu'il a laiffé le dé
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mon de la guerre repofant au fein de la
Paix.
On dit que l'on a vu le Démon des combats
Sortir en rugiffant des gouffres du trépas.
C'eft réellement là qu'il devoit être.
Mais voici une peinture de la paix ou
brillent les talens du Poëte , & dans
laquelle quelques traits de plume ne laifferoient
rien à defirer.
Les plaifirs & les arts , foutiens fi néceffaires ,
Qui nous font fupporter la vie & fes miféres ,
Bannis par la trompette & le bruit des combats ,
Compagnons de la Paix revoloient dans fes bras .
Cérès ne craignoit plus qu'une main infolente
Ravit à fes guerets leur richeffe naiffante ;
Et Flore en fouriant voyoit briller des fleurs
Qui cédant au Printems l'émail de leurs couleurs ,
Avides d'acquitter leurs utiles promeffes ,
Affuroient à l'Eté de fécondes largelles .
Content d'avoir repris fon léger chalumeau ,
Le tranquille habitant de l'innocent hameau ,
A l'ombre de fes bois , d'une voix libre & pure ,
Chantoie la Paix , les Dieux , la riante culture :
Sur les pipaux naïfs , fes fils à fon côté ,
Ellayoient leur haleine & leur timidité.
La rouille dévoroit ces intrumens imples
H
+
NOVEMBRE . 1759 .
* 5
Qui tranchent fans pitié la trame de nos vies.
Le fer , préfent des Dieux & qu'un abus fatal
A rendu dans nos mains un préfent infernal ,
Surpris , ne fervoit plus les crimes de la guerre ,
Et retournoit au foc pour enrichir la terre.
Dans fon humide char , le front ceint de rofeaux,
L'Elbe effleuroit l'azur de fes paiſibles eaux ,
Elles s'applaudifoient d'un augufte hymenée ;
Tandis que dans fon cours la Seine fortunée
Alloit redire aux mers le nom de ce grand Roi
Qui borne fon pouvoir & fçait garder ſa foi .
Fille aimable d'Aftrée , ô vierge fecourable ,
Qui reviens confoler ce Globe déplorable ;
Mere du vrai bonheur , Paix , immortelle Paix ,
Tout béniffoit ton régne & goûtoit tes bienfaits .
Voyons les traits que le Poëte auroit à
retoucher dans cette peinture.
Cérès ne craignoit plus qu'une main infolente.
Main infolente eft dur par la rencontre
des deux nafales , & infolente n'eft pas
le mot propre c'est défolante qu'il falloit
dire.
Avides d'acquiter leurs utiles promeſſes.
Les fleurs du Printems peuvent être impatientes
d'acquitter leurs promeffes , mais
non pas avides,
".
86 MER CURE DE FRANCE.
Ses fils à fon côté
Elfayoient leur haleine & leur timidité .
On peut dire , effayer ſon haleine & fa
voix timide ; mais haleine & timidité ne
vont point enſemble.
Je fuis bien éloigné de vouloir bannir
de la Poëfie une métaphore hardie & juſte;
mais je ne pense pas qu'on doive attribuer
au fer le fentiment de la furpriſe , ni
qu'après avoir peint l'Elbe effleurant fes
eaux , on doive dire que fes eaux s'applaudiffent.
C'eft animer deux fois le même
fleuve ; encore n'eft- ce pas le moment
d'animer les eaux que le moment où le
char les effleure.Ce défaut d'analogie d'une
image à l'autre bleffe un lecteur judicieux
.
Le Poëte peint fon Héros d'après le
Taffe & d'après M. de Voltaire , au milieu
des plaifirs & des amours :
Toujours plein de la guerre , & digne de fon Roi.
Mais il le compare à un volcan , qui ,
fous les dehors d'un afpect enchanteur ,
Recélant tous les traits de la fureur divine ,
Prépare à l'Univers ſa chute & fa ruine.
Je doute que ce foit ainfi qu'on doive
NOVEMBRE. 1759. 87
préfenter aux yeux des nations un Héros
digne de leurs larmes ; & l'Auteur eût
mieux fait de s'en tenir à la comparaifon
du cédre. La gloire de Maurice irrite
l'Envie.
Ce monftre empoisonné de fes propres venins ,
Qui fait fon défeſpoir du bonheur des humains ,
Qui , ferpent tortueux , rampe dans le filence,
Audacieux Dragon , s'étend , fiffle & s'élance ,
fon audace & fon fou He odieux
Et
porte
Jufqu'aux trônes des Rois , jufqu'aux autels des
Dieux ;
Ce vautour renaiffant dont la haîne obſtinée,
Déchire les vertus , toujours plus acharnée ,
Cette furie enfin qui partout nous pourſuit ,
Jufques dans les tombeaux que fa fureur détruit.
L'envie encor plus pâle & plus envenimée ,
Au feul nom d'un Héros , de rage confumée ,
De cent regards jaloux dévorant fes fuccès ,
Vainement ſur Maurice épuifoit tous les traits.
}
Ce portrait de l'envie eft plein de force
& de vérité . Les vers qui le fuivent ont
le défaut que j'ai tant de fois remarqué
dans ce Poeme , le défaut de jufteffe dans
les images. On dit de noirs poifons , &
non pas de fombres poifons . Les fléches
fe brifent , & n'expirent pas . Rien n'eft
plus facile à obferver que ces rapports ,
88 MERCURE DE FRANCE.
quand on veut s'en donner la peine.
La defcription du Temple de la Victoire
a bien des beautés ; mais je ne vois
pas pourquoi le Poëte a placé
Un pur Autel d'albâtre au milieu de ce Temple
< où l'on voit
Bellonne menaçante,
L'oeil en feu , les bras nuds & la bouche écumante
Il me femble que l'Autel de la Victoi
te devroît être un Autel d'airain inondé
de fang. J'ai cru d'abord que la blancheur
de cet Autel d'albâtre exprimoit l'innocence
des héros que la victoire avoit couronnés
, & la juftice de leur caufe ; mais
j'ai vu Alexandre , Céfar &c. au nombre
de ces héros.
En général il y a beaucoup d'imagination
dans cette defcription du Temple
de la Victoire ; il y en a plus encore dans
la defcription du féjour de la Mort ; mais
'y trouve une inadvertance que j'ai peine
concevoir.
Cette terre effroyable , inculte , défolée ,
Du plus foible rayon n'eft jamais confolée ;
La verdure jamais n'a couronné fes champs ;
Nul germe n'eft conçu dans fes ftériles flancs.
Son fein , fon fein de fer , indocile & rebelle
NOVEMBRE. 1759.
par
Aux vains efforts dufoc qui fe brife fur elle ,
Eft la foudre feule en tout temps labouré :
Du Ciel qui l'a proferit toujours plus abhorré ,
Il ne boit que des pleurs ; fes avares entrailles,
Ne s'ouvrent en grondant qu'au fang , qu'aux
funérailles .
Il n'eft pas vraisemblable qu'il y ait des
laboureurs dans le féjour de la mort , &
qu'on effaye de rendre cette terre fertile.
On ne peut donc pas dire qu'elle foit rebelle
aux vains efforts du foc qui fe brife
fur elle. Comment quelque chofe d'auffi
choquant a-t-il pû échapper au Poëte ?
Des troncs couverts de mouffe , & courbés fous
les ans ,
Supportent avec peine un amas de nuages ,
Trône du deſtructeur & du pere des âges,
Qu'un prodige conſtant vieillit & rajeunit ,
Et qui tout à la fois & meurt & ſe ſurvit.
Ces mots , le deftructeur & le pere des
âges , rempliffent la définition du temps ;
& jufques - là ce font les âges qu'il détruit
& qu'il fait renaître. Dans les vers fuivans
c'eft le temps lui- même qui meurt
& fe furvit. Il falloit opter entre ces deux
images qui ne pouvoient fe concilier , &
la premiere me paroît plus fenfible .
Des torrens qui roulent les ennuis & la
90 MERCURE DE FRANCE.
peur ; un rayon qui éclaire les terreurs
d'une nuit effrayante ; des fléaux qui
mafquent leurs traits perfides fous cent
noms divers ; tout cela préfente des idées
confufes que l'imagination ne peut fe
peindre. Il n'en eft pas ainfi de ce tableau
du trône de la Mort : il eft écrit de génie.
Sur des monceaux épars de trônes renversés ,
De tombeaux , de cercueils , & de morts entaffés ,
Domine un fpeare affreux , horrible , épouventable
:
L'oeil ne peut foutenir fon afpect effroyable ;
Un voile tout fanglant couvre fon corps hideux ;
Son bras toujours levé fur nos jours malheureux ,
Son bras toujours armé d'une faulx meurtrière ,
Appéfantit fes coups fur la nature entière.
A fes pieds eft écrit « Peuples , Rois , Conquérans ,
» Héros que la fortune appelle aux premiers rangs,
» Tombez tous confondus aux pieds de votre
>> Reine ;
сс
» Sur la terre tout céde à fa loi fouveraine ;
» Tout meurt , tout difparoît fous mes coups en-
> nemis.
›› Reconnoiſſez la Mort à qui tout eft foumis,
Le difcours que l'Envie tient à la Mort
peint vivement fon caractère ; mais c'eft
là que l'on fent le défaut de vraiſemblance.
1
NOVEMBRE. 1759. DI
que j'ai remarqué dans la compofition de
fable.
O Mort , tu vois l'Envie implorer tes bienfaits.
Vengeons- nous toutes deux : notre injure eft com
mune.
Ofe attaquer Maurice , & combats fa fortune.
Puiffes-tu le plonger aux gouffres de l'oubli !
Puifle avec lui fon nom périr enſeveli !
Ouvre- lui des enfers le cachot le plus fombre...
Hélas ! ... mes yeux jaloux verront encor ſon
ombre.
Je fçai trop que , victime échappée à tes coups ,
Aux plaines de la Flandre il brava ton courroux ;
Mais l'Ange de la France , alors de fon égide
Couvroit cefier vainqueur dont il étoit le guide :
Ce bouclierfatal qui repouſſoit ta main
Ne le dérobe plus àfon mortel deftin.
Aujourd'hui fans défenſe amulant fon courage ,
Ilfemble jufqu'à lui nous ouvrir un paffage.
Si l'on demandoit au Poëte pourquoi
P'Ange de la France qui couvroit Maurice
de fon égide dans les champs de Fontenoy
, l'abandonne au fein de la paix , &
le laiffe aux complots de l'Envie & aux
traits de la Mort ; il auroit je crois bien
de la peine à répondre.
De la Mort le héros ne fçauroit fauver l'homme.
MERCURE DE FRANCE.
Ce vers prouve bien que Maurice doit
mourir ; mais non pas qu'il doit mourir
dans l'inftant marqué par l'Envie.
Monftres , ou courez- vous ? ... Barbare Déité ,
Si tu veux dans le fang baigner ta cruauté ,
O Mort , coupe à ton choix des trames moins
fublimes ;
Le monde offre à ta faulx tant d'obfcures victimes !
Enlève ces enfans , qui ne connoiffent pas
Le malheur de la vie & l'horreur du trépas .
On dit fe baigner dans le fang , y afſouvir
fa cruauté ; mais on ne dit pas baignet
fa cruauté dans le fang. De même une
trame eft précieufe , mais elle n'eft pas
fublime du refte ce mouvement eft beau
& plein de véhémence ; mais je le crois
pouffé trop loin. Si l'Auteur fe fût moins
livré à fon imagination , & qu'il eût confulté
fon ame , il n'eût offert à la Mort
que des têtes coupables. Il n'eft pas dans
la Nature de fouhaiter un maffacre de
victimes innocentes pour fauver la vie
à un héros. En général il y a dans ce morceau
un peu de déclamation ; mais le dernier
trait en eft admirable. Veux- tu , dit
le Poëte au ſpectre qui menace les jours
de Maurice ,
Veux-tu te fignaler par un plus noble effort ?
Réunis tes fureurs , tous les traits de la Mort ,
NOVEMBRE. 1759.
و ر
Pour détruire , extirper jufques dans fa racine ,
Ce mal , de tous les maux la funeſte origine ,
Ces indignes flatteurs qui corrompent les Rois ,
Dégradent les vertus , & renverfent les loix..
Le Poëte appelle au fecours de Maurice
les Dieux protecteurs de la France ;
mais il les appelle en vain.
Le fort qu'à fes decrets foumet fa volonté ,
Fait pancher la balance ... ah ! l'arrêt eſt porté,
Je demande à préfent fi c'eft le fort qui
a fait agir l'Envie ; ou fi c'eft l'Envie qui
a déterminé le fort ? la premiere fuppofition
eft révoltante , la feconde feroit abfurde
; & cependant , à moins d'admettre
l'une ou l'autre , la machine du Poëme
eft abfolument inutile , & l'Envie un per
fonnage épifodique totalement fuperflu .
La Mort même fe trouble & détourne les yeux.
Ce vers eft un de ceux qui frappent au
premier afpect, mais que la réflexion défavoue.
Le célèbre Pigale , dans le Mau
folée du Maréchal de Saxe , s'eft bien
gardé de repréfenter la Mort détournant
la tête. Ce mouvement ne peut être que
de crainte ou de pitié ; la Mort n'eft fufceptible
ni de l'une ni de l'autre.
Le deuil de la Saxe & de la France , la
94 MERCURE DE FRANCE.
douleur des deux Rois , les regrets des
peuples à la nouvelle de la mort du héros ,
font exprimés ici d'une manière touchante.
A la pâle clarté des flambeaux funéraires ,
On fuivoit au tombeau ces dépouilles fi chères ,
Qui ſembloient emporter tous les coeurs attendris ;
Le vieillard affligé les montroit à ſes fils .
» Mes enfans , diſoit-il , quelle touchante image !
>> Puiffiez-vous parvenir au terme de mon âge !
>> Vous ne reverrez plus un ſemblable mortel :
Mes fils , les vrais héros font des préfens du Ciel.
Ce morceau eft digne d'Homère .
L'apothéofe de Maurice & fon difcours
adreffé à la France & à la Saxe , me femblent
une invention plus ingénieufe &
plus naturelle que tout le refte de la fable.
Le Poëte y faifit habilement l'occafion
de louer quelques - uns de nos Officiers
les plus diftingués.
Le Poëme eft terminé par le même
tableau que le Difcours de M. Thomas.
On voit de vieux Guerriers couverts de cicatrices
Courbés fous foixante ans d'exploits & de ſervices,
Se traîner au tombeau , le baiſer en pleurant ,
S'écrier , des Héros eft ici le plus grand.»
D'autres , de qui le bras moins affoibli par l'âge ,
NOVEMBRE. 1759 . 95
Peut aider les tranfports & fervir le courage ,
Accourent aiguiſer à ce marbre facré
Un glaive étincelant de vengeance altéré ,
Invoquent à grands cris les mânes de Maurice ,
Impatients d'offrir un fanglant facrifice :
Comme au Dieu de la Guerre ils lui portent leurs
voeux.
Dans leur fein intrépide il verſe tous les feux.
C'est là ce qu'on appelle de la poëfie ,
c'eft- à- dire la vérité exagérée & mêlée
avec la fiction . Dans le difcours de M.
Thomas , c'est la vérité toute fimple, c'eft
à-dire telle que l'éloquence doit la préfenter
, quand elle eft fublime par ellemême.
La piété , la douleur , la confternation,
le reſpect fuperftitieux de ces foldats
pour la cendre du héros fous lequel.
ils ont tant de fois vaincu , font les fentimens
que doit exprimer ce tableau pathétique.
Un filence morne & fombre en
fait le caractère. L'idée de faire toucher
leurs armes à cette tombe ne fût jamais
venue à des foldats en fureur ; & fi l'on
veut fçavoir qui a le mieux faifi la vérité
de cette action ou de l'Orateur , ou du
Poëte , on n'a qu'à demander aux grands
Peintres s'ils avoient à traiter ce Sujet ,
lequel des deux ils prendroient pour mo
dèle ?
96 MERCURE DE FRANCE.
Pour réfumer ce que je penfe du Poëme
de M. d'Arnaud , fa fable manque de
jufteffe comme allégorie , & de vraifemblance
comme fiction. Il n'y a aucune
proportion entre la partie épique & la
partie dramatique : l'action n'a qu'un inf
tant, & les defcriptions quoique remplies
de beautés , font d'une longueur démefurée.
Le ſtyle eft négligé , peu correct &
chargé de fauffes images. Il y a un grand
nombre de beaux vers, mais un plus grand
nombre encore de vers à retoucher. En
un mot M. d'Arnaud a tout ce que la nature
peut donner à un Poëte. C'eft à l'étude
, à la méditation , au travail de perfectionner
ces talens.
HEROIDES nouvelles , précédée d'an Effaifur
l'Héroïde en général. Par M. da
la Harpe.
DAANS le premier Mercure de Janvier ,
en rendant compte de l'aéroïde intitu
iće , Aimide à Renaud , je propofai aux
jeunes Poëtes qui fe len n da ralent
pour la ragédie , d'exercer aans le
genre de l'héroïde & d'en rendre les limites.
» Cuoiqu'Ovide , felon ion génie,
I
» ait
NOVEMBRE. 1759. 97
"
" ait confacré , difois - je , l'héroïde à l'a-
» mour il me femble que ce genre de
pocfie peut avoir beaucoup plus d'é-
» tendue , & que tout fujet pathétique
" peut y être employé avec fuccès. Par
ود
exemple , une Lettre de Sénèque mou-
» rant à Néron , de Caton d'Utique à
» Céfar , de Platon à Denys de Syracufe ,
» de Scrate à Platon qui n'affifta point
» à fa mort , de Cornélie à fes enfans ,
après la mort de Pompée , & une infi-
» nité d'autres fujets qui le préfentent en
» foule , ennobliroient encore le genre
» de l'héroïde , fans en affoiblir l'intérêt .
L'Auteur des deux Epitres , dont je
vais rendre compte , veur bien être de
mon avis .
» H femble , dit- il , qu'on ait confacré
» l'héroïde uniquement à l'Amour . C'eſt
"referrer dans des limites trop étroites un
" genre qui peut s'étendre bien pius loin.
Il donne quelques exemples des fitua
tions & des caractères que l'héroïde pourroit
peindre. » Tantôt , ce feroit , dit -il ,
» une intrépidité tranquille, & Charles I.
adreffant fes dernières paroles à fon
» fils , pardonneroit à fon peuple , & dé-
» voueroit Cromwel à la vengeance des
" Rois & du Ciel : tantôt ce feroit un
courageux défeſpoir , & Caton écrivant
E
8 MERCURE DE FRANCE.
1
"
» à Céfar , avant de fe donner la mort ,
déployeroit cette ame indomptable ,
élevée au- deffus des revers , au-deffus
du monde & de Céfar : tantôt ce feroit
l'inflexibilité d'une haine nationale , &
Annibal reprochant à Flaminius fa lâche
» perfécution , mourroit plein d'horreur
pour les Romains , & fier de la haine
qu'il leur avoit infpirée . »
❤
»
Tous ces fujets font avantageux , & je
ne puis qu'inviter l'Auteur à remplir la
carrière qu'il s'eft ouverte. Il fentira fes
forces s'augmenter à chaque pas ; & fes
premiers effais , quoique défectueux , font
préfumer favorablement des fuccès qui
doivent les faivre .
L'une de ces Epîtres héroïques eft de
Montézume à Cortès . On fçait que Cortès
preffé par les Mexiquains dans le Palais
où il retenoit captif Montézume , l'obligea
de paroître fur les murs pour appaifer
leur furie , & que Montézume y fut bleffé
d'un coup de pierre dont il mourut trois
jours après. C'eft la circonftance que le
Poëte a choifie.
Montézume expirant reproche à Cortès
Les fureurs , & fe reproche à lui-même fa
foibleffe .
Enfin de tes forfaits tu recueilles le fruit :
Tu régnes , je fuccombe , & Mexique eft détruit,
NOVEMBRE. 1759. 99
Ah ! je l'ai mérité : ma foibleffe eft mon crime.
J'ai fouffert tes fureurs , & j'en fuis la victime.
Il pardonne à fon Peuple & lui demande
vengeance
.
Ah ! peuple trop cruel , qui m'arraches la vie,
J'ai vu ton repentir : partage mes tranſports ;
Ton Prince à res fureurs connoîtra tes remords.
Mais il eft effrayé des nouvelles hor
reurs où cette vengeance les entraîne.
Il fe repréſente le renversement de fon
Empire.
Palais de mes ayeux , féjour enfanglanté ,
Trône de la grandeur fi longtemps reſpecté ,
Lieux où je vois régner un ennemi barbare ,
Où triomphe Cortès , où ma mort le prépare ,
Murs , qui ne m'offrez plus que mes fujets mou
rants ,
En tombant fur ma tête , écrafez nos tyrans.
O gloire du Mexique ! ô puiffance abbaiffée ,
Splendeur de cet Empire en un jour éclipfée !
Malheureux Mexiquains ! je vous laiſſe des fers ,
Et le deuil de la mort couvre cet Univers.
Il voit donc fon peuple réduit à fubir
le joug des Eſpagnols .
Tyrans! quel eft leur crime , & quel droit eſt le
vôtre ?
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Ce monde eft-il l'opprobre & l'esclave de l'autre
Non , vous n'eutes jamais , barbares deſtructeurs ,
Que les droits des brigands , le fer & vos fureurs ;
Et yous n'avez fur nous que le triſte avantage
D'avoir approfondi l'art affreux du carnage,
Et vous ofez encor nous vanter votre Dieu ?
Il reconnoît l'impuiffance de fes idoles;
mais file Dieu des Efpagnols leur permet
le crime , il lui refufe fon hommage.
Va , laiffe-moi , Cortès , ceffe de te promettre
Qu'à ta Religion je puiffe me foumettre.
Autant que tes fureurs je détefte ta loi ,
Et le Dieu des tyrans eft un monftre pour moi,
Il invoque, non l'idole des Mexiquains,
non le Dieu fanguinaire qui fert la furie
de Cortès ,
Mais cet Etre puiffant , ce Dieu de l'avenir ,
Ce Dieu que je conçois , fans l'ofer définir ,
Lui , dont le malheureux , au fein de l'innocence,
Embraffe avec plaifir & chérit l'exiſtence ,
Juge que tout forfait doit fans doute outrager.
Cet Etre , quel qu'il foit , eft fait pour me venger.
Toi donc , & Dieu des Cieux dont la main
fouveraine
Des deftins & des tems conduit l'immenfe chaîne,
Toi qui vois d'un même oeil tous ces êtres divers
NOVEMBRE. 1759. 101
Difperfés aux deux bouts de ce vafte Univers ;
N'as- tu , près de ce monde où je régnois fans
crainte ,
Creufé de tant de mers l'impénétrable enceinte ,
Qu'afin que ces brigands de rapine altérés
Forçaffent ces remparts par tes mains préparés ?
Du moins entends ma plainte & mes cris légitimes.
Venge- toi , venge- nous ; que nos brillants abîmes
Entr'ouvrent des tombeaux fous ces monftres pervers
;
Qu'en cherchant les tréfors , ils trouvent les enfers
:
Que la mer , dont leur art croit dompter les caprices
,
Engloutifle avec eux leurs frêles édifices ;
Ou , s'il faut qu'en Europe ils retournent jamais ,
Puiffe l'or de ces lieux y porter les forfaits !
Puiffe-t- il y fenter , pour leur jufte fupplice ,
Tous les fruits déteſtés que produit l'avarice ,
Les defirs effrénés , la pâle avidité ,
La difcorde , la haine & l'infidélité !
On voit que c'eft là le vrai ton , le
ftyle , la marche de l'héroïde ; mais il me
femble que le caractère de Montézume
n'eft pas bien faifi , & fa lettre y perd
ce qu'elle auroit eu , felon moi , de plus
intéreſſant. Il n'eft pas décidé , comme
l'auteur le croit , que Montézume diffi
E iij
102 MERCURE DE FRANCE:
mulât fa haine contre les Efpagnols . Antonio
de Solis , qui fait bien ce qu'il peut
pour rendre odieux Montézume , le repréfente
cependant comme fe livrant à
Cortès de bonne foi. C'étoit donc cette
bonne foi qu'il falloit mettre en contraſte
avec la perfidie de ſes ennemis. Si Montézume
, au lieu de ces menaces vaines
qui ne conviennent ni à ſa fituation ,
ni
à fon caractère , eût rappellé à Cortès les
moyens dont il s'étoit fervi pour l'attirer
dans le piége , les vertus qu'il lui avoit
fait paroître & dont l'éclat l'avoit ébloui ;
s'il avoit comparé fes maximes avec fes
actions , fes promeffes avec fes parjures ;
fi l'humanité eût défendu & reclamé fes
droits avec la fimplicité touchante qui
convenoit fi bien aux moeurs d'un Roi du
Mexique , & furtout au caractère d'un
Roi foible , opprimé , expirant ; l'oppofition
de cette candeur naturelle avec les
vices des Espagnols , eût été une leçon
auffi touchante que falutaire ; & en général
la poefie n'eft qu'un jeu d'enfant
quand elle n'a pas fa moralité .
La feconde Epître a pour Sujet les
Amours d'Elifabeth & de Dom Carlos.
» Un an après le mariage de Philippe II
» avec Elifabeth , Dom Carlos fut au moment
de périr à Alcala d'une chute de
NOVEMBRE. 1759. 103
7
» cheval ; il fit porter fes derniers adieux
» à la Reine , qui n'étant plus maîtreffe
» d'elle- même , écrivit une lettre où ref-
» piroit tout l'amour qu'elle avoit caché
»jufqu'alors au Prince qui l'adoroit , &
» à qui elle croyoit parler pour la der
» niere fois. L'Infant guérit , & cette let-
» tre fatale , trouvée dans fes papiers , fut
» dans la fuite une des principales caufes
» de fa mort.
*
Ce trait d'hiftoire a donné lieu à l'héroïde
fuivante. Elifabeth , dans fon effror,
a fait l'aveu de fon amour ; mais pouvoitil
ne pas lui échapper ?
La gloire eft de ſe vaincre , & non de fe tromper.
Je m'adreffois au Ciel , à la terre , à moi -même .
Malheur à la beauté qui , trompant ce qu'elle
aime ,
Indigne de ces feux dont je me fens brûler ,
Peut fentir tant d'amour & le diffimuler !
Hélas ! l'efpoir flatteur d'un heureux hymenée ,
Nourriffoit dans mon fein ma flamme infortunée,
Et le Ciel à tes voeux m'arrachant fans retour ,
Pour comble de rigueur m'a laiffé mon amour.
Elle fe peint Dom Carlos lifant fa lettre.
Je crois te voir ouvrir d'une tremblante main
1
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Cet écrit , confident de mon triſte deftin ,
Lever avec effort à cette douce image
Tes yeux enveloppés d'un funèbre nuage ;
Et parcourant ces traits , garants de mon ardeur,
Revivre quelque temps pour fentir ton bonheur ,
Baifer avec tranſport cette lettre chérie ,
Jetter en foupirant un regard vers la vie ...
Hélas ! ton oeil inourant , fermé par la douleur ,
Sur un affreux tombeau retombe avec horreur.
Elifabeth efpere que le Ciel , touché de
fes larmes , lui rendra fon amant ; mais à
ce nom fa vertu fe réveille.
Que dis-je ? Quand le Ciel attendri par ma plainte,
Loin de toi , de la mort écarteroit l'atteinte ;
L'infléxible vertu , mon hymen , mon devoir ,
Ce coeur connu de toi , te défendent l'eſpoir.
Que l'amour eft affreux aux coeurs- fans efpérance t
Elle fe repréfente le moment de fon
hymen avec le Roi. Tu m'accompagnois ,
dit -elle à Carlos.
L'un de l'autre accablés , dans un morne filence ,
Pâles & pénétrés d'un défefpoir mortel ,
Comme on marche au trépas nous marchions à
l'autel.
Toute entiere attachée à cet objet horrible ,
NOVEMBRE. 1959. 105
Tranquilleen ma douleur , j'y femblois infenfible ;
Egaré dans le fein d'un ténébreux repos ,
Mon coeur anéanti ne fentoit plus fes maux.
Le Roi vint. Quel abord ! & qu'il dût le furprendre
! :
Je lui donnai la main , fans le voir , fans l'entendre
;
Pour moi dans ce moment tout s'étoit éclipſé.
Que j'ai langui depuis dans un dur eſclavage !
Quels efforts ! quels combats ont laffé mon cou→
rage !
Qu'il en coutoit au tien !
Les réflexions fuivantes ne me femblent
pas affez naturellement exprimées
pour une amante dans la douleur . Elifa→
beth n'auroit pas dit en parlant de l'amour
,
Ce mouvement fi vif , enfant de nos defirs ,
Lien de la nature , & reffort des plaifirs.
Le reste de cette Epître eft foible , jufqu'au
moment où Elizabeth croit voir
Carlos expirant.
Carlos , mon cher Carlos ! .. mes cris font fuperflu st
J'ai perdu tout efpoir , je ne te verrai plus.
C'en eſt fait... Ah ! du moins fi je pouvois encore
Pour la derniere fois voir l'objet que j'adore :
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
1
Jufques dans Alcala , fi je pouvois voler ,
Te baigner de mes pleurs , t'entendre , te parler ,
Teferrer dans mes bras !.. ta malheureuſe amante
Ne redouteroit point la pâleur effrayante
Empreinte par la mort fur ton front expirant :
Ces traits défigurés font ceux de mon amant.
Le Ciel m'a refuſé ce plaiſir ſi funefte.
Le malheur & l'amour, c'est tout ce qui me reſte !
Adieu , cher Prince , adieu . Du moins puiffe le fort
S'attendrir fur mes maux , & m'accorder la mort !
Que bientôt à côté de l'amant le plus tendre ,
Dans un même tombeau l'on renferme ma
cendre.
Ce n'étoit pas ainfi qu'on devoit nous unir.
Ce que le fujet de cette Epître pouvoit
avoir de nouveau & de plus pathéthique
, c'étoit la fituation d'une femme
vertueuse & paffionnée , auprès d'un
époux dont elle adore le fils . Mais cette
fituation violente étoit délicate à traiter.
Il est difficile & peut-être impoffible de
la rendre décemment avec toute fa force :
il falloit donc fe permettre tout , comme
Ovide dans les amours de Biblis & dans
celles de Myrrha , ou fe réfoudre à tirer
le rideau fur la partie de ce tableau la
plus capable d'intéreffer & d'émouvoir.
On ne peut que louer l'Auteur d'en avoir
eu la modeftie & le courage.
NOVEMBRE. 1759. 107
LETTRE fur le Livre intitulé l'Ordène
de Chevalerie.
NOTA. Le ton de plaifanterie qui règne dans
cette Lettre m'eût empêché de l'inférer dans le
Mercure fi elle avoit quelque chofe de perfonnel
ou de grave. Mais tout cela roule fur des étymologies
, objet fur lequel il eft affez égal d'avoir
tort ou d'avoir raiſon.
JEE fuis , Monfieur , un Provincial auffi
ambitieux de la qualité de Sçavant , que
l'eft un Petit-Maître de celle d'Homme
à bonne fortune. Malheureufement je lis
beaucoup , & j'apprends fort peu de chofes
; car dans notre bonne Ville nous ne
connoiffons guère que les Livres nouveaux.
Si , par miracle , je trouve parmi
les Modernes quelqu'un qui s'écarte de la
mode , & qui fapiat antiquitatem , c'eſt
pour moi un plaifir pareil à celui qu'eût
gouté un Sçavant en us , en découvrant
quelques lambeaux d'un manufcrit de
cinq ou fix cens ans.
Il me tomba dernierement entre les
mains un Livre intitulé , l'Ordéne de Chevalerie
, avec une Differtation fur la Langue
Françoiſe, Ordine me parut un mot
L
E vj
108 MERCURE DE FRANCE:
fcientifique , c'en étoit affez pour exciter
ma curiofité. Je vis que le fujet du Livre
étoit un Conte , & ce Conte m'apprit que
l'Ordéne de Chevalerie vouloit dire , la
cérémonie qui s'obfervoit à la réception
d'un Chevalier.
Je jettai un coup d'oeil fur la differtation
préliminaire , qui fait la plus grande
partie du Volume ; & pour abréger , je
paffai bien vîte à la conclufion. On y lit
que tous les grands hommes qui ont
écrit fur notre langue , ne l'ont pas poffé.
dée , qu'ils ne nous ont laiffé que d'épais
nuages ; en un mot , qu'ils étoient des
fçavans non éclairans. Pour profiter des
lumières qu'un fçavant éclairant me promettoit
, je repris fa differtation ab ovo.
M. Barbazan , Auteur de cette Differtation
, fait defcendre notre Langue en
droite ligne de la Langue Latine feule &
fans aucun mélange. Je fuis tenté de penfer
comme lui ; car le Latin eft la feule
langue fçavante ou étrangère dont j'aie
quelque teinture. Ma vanité étoit offenfee
toutes les fois que je trouvois des
étymologiftes qui faifoient dériver notre
langue en tout ou en partie d'une autre
que le Latin , par exemple , du Grec ,
comme Budée & Nicod en avoient la
ridicule manie ; ou de l'Hébreu , comme
1
NOVEMBRE. 1759. log
Guichard le croyoit fottement ; ou de
l'Allemand , comme Ménage vouloit nous
le faire entendre ; ou du Celtique , comme
Cluvier s'imaginoit l'avoir prouvé &c.
Il faut que je dife en paffant , qu'un fçavant
Miffionnaire de mes parens qui croit
entendre le Chinois , m'écrivoit il y a
quelques années , qu'il avoit de fortes
raifons de croire que la Langue Chinoiſe
s'étoit gliffée parmi nous pour former
notre Langue Romanſe , fans que la Nation
s'en fût apperçue , où du moins fans
qu'elle en ait confervé la mémoire. Avec
les connoiffances de M.B. je ne craindrois
pas de rompre une lance contre tous ces
Chevaliers des Langues. 3
Ce fçavant Auteur croit que la langue
françoife a été formée dès les premiers
fiècles de la Monarchie , au moment de
l'irruption des Romains dans les Gaules.
Du Soule eft , des Auteurs dont j'ai oui
parler , celui qui , avant M. B , lui donne
l'origine la plus ancienne , en la faiſant
remonter jufqu'au régne de Pharamond.
Il y a apparence qu'on n'a pas ofé aller
plus haut , crainte de ne pouvoir expliquer
comment une nation auffi nombreu
fe & auffi étendue que l'étoit celle des
Gaulois , auroit pû fitôt apprendre une
langue étrangère , & oublier entièrement
Tro MERCURE DE FRANCE.
fa langue maternelle. Mais ces Romains
faifoient tant de prodiges ! Les Francs
n'étoient pas ffii hhaabbiilleess , à beaucoup
près ; je préfume fur le filence de M.
B. qu'ils la perdirent en paffant le Rhin ,
en changeant de climat , comme il
arrive dans certaines maladies que l'on
perd la mémoire ou la raifon . Cependant
le peuple des fcavans penfe que
le Tudefque a été longtemps parlé à
la Cour , d'où il eft defcendu parmi le
peuple. Un canon d'un Concile tenu à
Tours en 813 , cité par l'Auteur lui-même,
ordonne aux Evêques de traduire les homélies
en langue Romaine ruftique , ou
en langueTudefque , pour être entendues.
L'Auteur dans fa traduction s'eft abftenu
fort habilement de rendre le mot
Theotifcan : c'est un bon ouvrier qui taille
à fon gré les matériaux de fon édifice . Il
auroit peut-être bien fait auffi de retrancher
le mot de grec de quelques endroits
où , pour prouver que le latin étoit commun
dès les premiers fiècles , il dit que
dès-lors il y avoit des écoles de latin &
de grec. Il auroit peut- être encore mieux
fait de retrancher tous ces paffages qui
fembloient contredire fon opinion. Mais
on ne s'avife jamais de tout.
Prefque tous les étymologiftes , lorf
i
NOVEMBRE. 1759. IFF
?
qu'ils n'ont pas connu l'origine d'un mot ,
n'ont pas manqué de dire qu'il étoit Celtique
. Mais qui leur a dit qu'il étoit Celtique,
demande M. B. Il feroit ridicule de
lui répliquer qui vous a dit qu'il ne l'étoit
pas ? Sa réponſe feroit fauffe. 1 ° . M. B.
poffède la langue , il en a la vraie fource ;
au lieu que tous nos linguiftes l'ont ignorée
, & que la plupart , comme Borel ,
Ducange , le Préfident Fauchet , M. Pluche
& c. n'ont pas même fçu lire , comme
l'Auteur le prouve , pp . 98 , 99 , &c.
2. Il n'y a point de mot prétendu Celtique
, ou Tudefque qu'on ne puiffe faire
venir à toute force du latin ; & fi on en
doute , on n'a qu'à voir dans l'ouvrage
comment Baron vient de vir ; coeffe de
Sepes; orage d'hora; cuider s'imaginer , de
quidam ; jafer de Gallus; bifarre de vir
gatus ; Parlement de parabola &c. Ah !
que de gens carefferoient M. B. s'il s'étoit
attaché à la généalogie des familles comme
à celle des mots !
r
Examinons quelques-uns de ces termes
dont l'origine n'eft pas réputée latine . Pafquier
nous dira hardiment que le mot bec
eft gaulois. Point du tout , c'eſt le mot
vectum , participe de vehere : car le bec ;
dit l'Auteur , p. 21. eft un conduit , un
canal pour conduire la nourriture des
#
"
712 MERCURE DE FRANCE
oifeaux dans l'eftomac. Dans ce cas- là il
auroit été plus convenable de donner au
gozier le nom de bec ; mais le Gaulois
qui inventa ce mot , voulut déguiſer fon
larcin ; & il fit fi bien , que les Latins
eux - mêmes le prenoient pour un mot
Gaulois. Becus , dit Suetonne ( vie de
Vitell. ) fignificabat roftrum apud Gallos.
Céfar , L. III. de Bell. Gall. affure que les
nobles Gaulois avoient fous eux des vaffaux
, gens à leur dévotion , qui expofoient
leur vie pour eux : on les appelloit
foldurios. Faut- il croire pour cela que le
mot foldat eft dérivé de celui- ci non
fans doute , puifqu'on peut lui donner
une origine latine .
Franc , franchife , affranchir , paffent
pour des mots allemands : il n'en eft rien.
Ils viennent de fractum : frangere obfta
» cula , franchir des obftacles. On a prétendu
qu'un peuple de la Germanie étoit
yenu donner aux Gaules le nom de France.
Mais ces gens-là ne parloient pas
Latin ; ainfi c'eft nous qui leur avons
donné le nom de France ; à leur pays
celui de Franconie ; à la Gaule celui de
France , parce que fous leur domination
nâquit la liberté frangere vincula.
Moqueur vient de Mufca, (p. 44. 45. ) la
mouche étant déclarée railleufe & mocNOVEMBRE.
1759
"
queufe , dit l'Auteur , dans ces vers de
Phédre.
Calvi momordit mufca nudatum caput ,
Quam opprimere captans , alapam fibi
Dedit gravem .
Tunc illa irridens ...
Il y a bien auffi loin de coeffe à fepes
que d'alfana à equus ; mais M. B. remarque
fort bien qu'il n'eſt pas étonnant
que les mots changent & s'eftropient en
chemin , comme les hommes en voyageant.
Il n'y a rien à répliquer.
Je n'ai pas un grand fond de fcience
étymologique , car je n'ai jamais étudié
le François. Je fçai du latin affez pour
entendre la moitié d'Horace , c'est- à- dire
prefqu'autant que les traductions nous
en font connoître . Mais en lifant ce Re
cueil mon efprit s'eft électrifé , mon imagination
s'eft exaltée , & je me ſuis écrié :
& moi auffi je fuis étymologifte . Voici
donc quelques étymologies que je préfente
à M. B. afin qu'il daigne m'adopter
pour fon diſciple .
Tête , Tefte , eft , dit- on , Celtique ; &
moi je dis qu'il eft Latin : il vient de tectum
, ou de teftari , teftis , ou de textus
&c. car la tête eft le toît , la couverture
14 MERCURE DE FRANCE.
Te de l'homme , le témoin , l'organe par
quel on rend témoignage ; une efpéce de
tiffu , le texte , ou la premiere partie de
l'homme & c.
Sabre paffe encore pour Celtique ; &
point du tout , il vient du verbe fapere.
Ce nom a été donné a une forte d'arme ,
pour rappeller fans ceffe dans l'efprit de
celui qui la porte , avec quelle fageffe il
faut s'en fervir. C'eft peut- être un compolé
de fe habere. Chez nos anciens tout
guerrier croyoit être maître de lui , &
non efclave , tant qu'il étoit armé. Mais
la meilleure origine eft celle de falubre.
Le fabre fut inventé pour la défenſe &
le falut de l'homme ; cependant comme il
pas toujours falutaire aux deux combattans
, & qu'il en prive quelques-uns
de la lumière , on a retranché lu ou lux ,
& il eft refté fabre.
n'eft
Maréchal paffe pour Franc ou Tudefque;
il eft Latin comme les autres : c'est le
même que Mars excellens , le Mars par
exellence ; il peut venir auffi de Mars
Squallens, Mars fouillé de fang & de pouffière
: il peut dériver encore de Mars
calens ou de Mars callens , Mars en
feu , Mars habile &c. Mais je m'apperçois
que je vais fur les brifées de mon
Maître. Oh la belle , la fçavante étymo-
9
NOVEMBRE . 1759. TIS
ne
logie qu'il donne de ce mot ! Maréchal
eft , dit- il , formé de margine capitalis.
C'étoit le Capftal ou le Chef , le Gouverneur
des marches , limites ou frontières
, qui font les marches d'un Royaume?
En admirateur fincere de M. B. je ne
dois pas diffimuler qu'on l'accufe de s'être
endormi plufieurs fois comme Homère
dans le cours de fon ouvrage. II
prétend par exemple que tous les mots
de la Province qui ne font pas dans le
François , & qu'on croit Celtiques
font que des ordures balayées de la Cour
& de Paris . Meffieurs les Provinciaux , &
furtout nos Provençaux s'imaginent avoir
contribué à former beaucoup plus que la
Capitale , la Langue que les Troubadours
répandirent en Italie , en Espagne &c. Ils
demandent où eft le privilége exclufif que
l'Auteur attribue à Paris d'avoir formé
des mots ? Je crois pouvoir répondre pour
M. B. que ce privilége fe trouve dans un
grand recueil des titres qui autorifent notre
Nation à s'arroger depuis longtemps,
l'avantage de poffeder feule le bon goût
& le vrai bel efprit. J'aurois été charmé
qu'après les mots Picards , Normands & c.
que l'Auteur explique & fait dériver du
Parifien , il fe fût un peu exercé fur quelques
mots Provençaux , comme repepiaire,
malavalifque &c.
116 MERCURE DE FRANCË.
Quels progrès n'ont pas fait la langue
& les lettres au moyen des origines ,
gloffaires , étymologies de Ducange , dè
Ménage , de Petau , &c. ? Eft- il poffible
d'écrire & de parler fans fçavoir d'où font
nés les termes en ufage , & fans connoître
ceux qu'on a laiffé perdre ? Frappé des
fortes raifons que M. B. employe pour
prouver la néceffité d'un nouveau gloffaire
, je fuis très- impatient d'en voir un
de fa façon. Je ne doute pas qu'il ne lui
foit aifé d'abattre ( Vaftare ) tout ce fretin
( fretum ) de demi- fçavans qui prétendent
que nous avons reçu des Allemands les
articles & les verbes auxiliaires . Il prouvera
fort bien que les Latins ont pu nous
donner des articles , fans que leur langue
en eût , des noms fans cas , des phraſes
fans tranfpofition, quoique leur langue en
fût remplie. Et ne voyons - nous pas tous
les jours des enfans qui ne reffemblent
point à leurs peres ? J'ai quelque peine à
concilier ce que l'Auteur dit fur les variations
de notre langue ; fçavoir , que fi
elle a varié ce n'a été que dans la maniere
de l'écrire & de la prononcer , comme elle
varie tous les jours , avec ce qu'il dit à
l'article de la richeffe de notre langue ,
quand il fe plaint qu'elle s'eft appauvrie
par la profcription d'un grand nombre
NOVEMBRE. 1759. 117
de mots très- expreffifs , &c. mais je fens
tous les inconvéniens de cette profcription.
Par exemple , je fuis fâché comme
lui que nous n'ayons plus les mots aherdre
& terdre. Si on ne les eût pas fuppri
més , Scaron , comme le remarque l'Auteur
, n'eût pas été embarraffé de rimer
à perdre , ce qui eft de la derniere conféquence.
Je ne voudrois pourtant pas comme
lui introduire le mot de contempt qui
fonne fort bien à fon oreille encore
moins borner la fortune du mot doux
contre lequel il témoigne beaucoup d'humeur.
On a toujours affez de termes pour
exprimer les mépris ; mais pour les dou
ceurs on n'en fçauroit trop avoir . Je ne
fçai pas pourquoi il prétend qu'aménité
a été banni du langage & du ftyle : n'eftil
pas permis de dire , par exemple , que
l'érudition de M. de B. eft pleine d'aménité
Je finis , comme lui , par une
obfervation fur le mot bougie . Il affure
que ce mot eft de ce fiècle , & je le crois
fur la parole ; mais ce qui m'étonne , c'eft
que Ménage qui n'eft point de ce fiècle ,
ait donné l'étymologie de ce mot. Apparemment
que les Etymologites ont le
don de lire dans l'avenir : pour moi qui
lis à peine dans le préfent , je fais l'aveu
€
18 MERCURE DE FRANCE.
de mon ignorance , & j'ajoute que je fuis
très- peu fenfible aux vérités dures que
l'on peut me dire. Ainfi , qui viendroit.
me traiter de vifionnaire , ou de mauvais
raiſonneur , auroit le chagrin de ne m'en
faire aucun. Je vous prie , Monfieur , &
je prie le Public , s'il voit cette lettre , de
me pardonner en faveur de l'habitude ,
le défaut de parler un peu trop de moi.
Je fuis homme , François , & demi- litté
rateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Baron DES ECARTS .
A Avignon le Sept. 1759.
SUITE des Tablettes anecdotes & hiftoriques
des Rois de France.
L
1
E premier Extrait de cet ouvrage n'a
été que jufqu'au régne d'Henri II. Je vais
parcourir ce régne & les fuivans , & en
recueillir les traits que je croirai les plus
remarquables. Le règne de François II ,
quoique très- court , fut un des plus funeftes
à la France. C'eft fous ce règne qu'on vit
fe développer l'ambition des Guifes, qui a
été la fource de tant de malheurs. Ce
NOVEMBRE. 1759 119
Prince ne régna guères plus d'un an ; &
l'on a prétendu qu'il étoit mort empoifonné.
Je rapporterai à ce fujet une réflexion
très-fage du plus grand de nos Hiftoriens
: c'étoient des bruits fans fonde-
» ment , ( dit M. de Thou ) auxquels les
» troubles des temps donnoient lieu
» comme fi les Grands ne pouvoient mou-
» rir naturellement . François avoit tou-
» jours été d'un tempérament très - foi-
» ble , & l'on prétend que l'amour ex-
" ceffif qu'il avoit pour la Reine fon
épouſe ne contribua pas peu à abréger
fes jours.
99.
"
L'horrible journée de la Saint Barthélemi
flétrira à jamais la mémoire de Charles
IX , quoiqu'il foit bien fûr que ce ne
fut ni la cruauté ni le fanatifme qui lui
arrachèrent l'ordre de cet abominable
maffacre. Une Mere cruelle , des Minif
tres violens , abuferent de fa jeuneſſe . Ce
Prince aimoit la gloire , la juftice , & pour
être un bon Roi il n'avoit befoin que d'être
abandonné à fon propre caractère.
Il fut facré à dix ans . Catherine de
Médicis fa mere lui demanda s'il auroit
bien la force de fupporter la fatigue de '
ces longues cérémonies . Oui, oui , Madame,
répondit-il , ne craignez rien ; qu'on
me donne des fceperes à ce prix , la peine
120 MERCURE DE FRANCE.
me paroîtra bien douce : la France vaut
bien quelques heures de fatigue.
Dans l'affaire de Meaux , où les Proteftans
avoient réfolu de ſe faifir de fa
perfonne , le Roi qui étoit dans le centre
d'un Corps de Suiffes & marchoit en bataille
au milieu d'eux , loin de fe rebuter
du mauvais temps & de la fatigue qu'il
tut à éprouver , les anima lui- même :
Courage , leur dit - il , mes amis ; j'aime
mieux mourir libre & Roi avec vous , que
vivre captif. Rien ne l'aigrit tant contre
les Calvinistes que cette entrepriſe qu'il
n'oublia jamais.
Le Poete Jean Daurat: lui ayant préfenté
quelques vers fur les victoires de
Jarnac & de Montcontour, dans leſquelles
il louoit la valeur du Roi qui n'y avoit
pas paru. Toutes ces louanges ne font que
menfonges & pures flatteries , lui dit Charles,
puifqueje ne les ai pas méritées ; adref
fez- les au Duc d'Anjou qui vous taille tous
les jours de la befogne.
Charles écrivoit très bien en profe &
faifoit agréablement des vers. Parmi les
morceaux de Pocfie qu'on nous a confervés
de ce Prince , on en trouve un d'une
exactitude pour le ftyle & la verfification,
d'une élégance même bien extraordinaire
pour le temps. Ce font des vers adrefrę
fés
NOVEMBRE. 179. 121
}
€
fés à Ronfard , & quoiqu'ils foient trèsconnus
, ils font trop d'honneur au Monarque
, au Pocte & à la Poefie même
pour ne pas les citer encore ici .
L'art de faire des vers , dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner :
Tous deux également nous portons des couronnes
Mais Roi , je les reçus ; Poëte , tu les donnes .
Ton efprit enflammé d'une céleſte ardeur
Eclate par foi même , & moi par ma grandeur.
Si du côté des Dieux je cherche l'avantage ,
Ronfard eft leur mignon , & je fuis leur image.
Ta lyre qui ravit par de fi doux accords ,
T'aflervit les efprits dont je n'ai que le corps;
Elle t'en rend le Maître , & te fçait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Charles étoit généreux . Les Rois , difoit-
il , doivent donner facilement. L'Etat
eft un grand fleuve , le trefor royal eft une
• mer ; mais il ne doit pas être un gouffre ,
x & l'argent doit y avoir fon flux & reflux.
Henri III fut regardé comme un héros,
dans l'âge le plus tendre ; il avoit gagné
deux batailles à dix - fept ans il joignoit
aux qualités de l'ame les plus brillantes
la figure la plus aimable . Sa réputation
le fit appeller au trône de Po-
F
122 MERCURE DE FRANCE
logne & il y fut adoré ; il eût été l'un des
plus heureux & des plus grands Princes ,
fi la molleffe & les plaiſirs , les mignons
& les flatteurs , n'euffent corrompu fes
vertus & fes talens .
Guillaume Rofe , Evêque de Senlis ,
connu par fes écarts & fes emportemens,
ayant ofé dans un fermon repréſenter
avec les couleurs les plus odieufes les
plaifirs que le Roi avoit pris pendant les
deux derniers jours du carnaval , le Roi
l'envoya chercher , & lui dit fans aigreur
& même en fouriant : En vérité M. Roſe
vous n'épargnez guères vos amis ; vous
feroit-on plaifir fi l'on en ufoit ainfi avec
vous ? Il y a dix ans que je vous laiffe
courir les rues fans rien dire , &
fois que cela m'arrive , vous me diffamez
dans un lieu faint , où l'on ne doit prêcher
que la parole de Dieu. N'y retournez
pas , je vous prie , il est encore plus tems
pour vous que pour moi de devenir fage.
pour une
On connoît la prodigalité d'Henri pour
les gens qu'il aimoit ; il fit un jour un
don de cent mille écus à Gilles de Sommieres
, maître de fa garde - robe , & qui
fut depuis Gouverneur de Louis XIII.
Sommieres eut la générofité de refuſer
un préfent fi confidérable , & le courage
de dire au Roi : non , Sire , je craindrois
NOVEMBRE. 1759. 123
t
que V. M. ne fit par le don d'une fi grande
fomme une brêche à fes finances , qu'elle
feroit obligée de réparer aux dépens de fon
peuple.
Après ce beau trait de nobleffe & de
défintéreffement , que penfera t- on de ces
Poëtes qui compofoient ce qu'on appelloit
la Pleyade Françoife , & que le Roi
combloit de bienfaits ? S'étant divertis
pendant un mois entier dans un cabaret ,
ils en fortirent en chantant impudemment
: Vive la tyrannie , nous venons de
manger trente -fix mille francs .
La vie d'Henri IV a offert à notre
Compilateur une moiffon abondante de
traits finguliers de courage , de bonté , &
de plaifanterie : quoique la plûpart de ces
traits foient fort connus , on revoit toujours
avec plaifir ce qui nous peint l'ame
& le génie de ce grand Roi , dont la mémoire
ne mourra jamais dans le coeur des
François .
Il difoit quelquefois que Dieu lui feroit
peut- être la grace dans fa vieilleffe de lui
donner le temps d'aller deux ou trois fois
la femaine au Parlement , & à la Chambre
des Comptes , comme y alloit le bon Roi
Louis XII, pour travailler à l'abréviation
des procès , & mettre un fi bon ordre dans
fes finances , qu'à l'avenir on ne pût plus
les diffiper. Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Un courtisan lui demandoit grace pour
fon neveu qui avoit commis un affaffinat ;
je fuis bien fáché , lui dit le Roi , de ne
pouvoir vous accorder ce que vous me demandez
; il vous fied bien de faire l'oncle ,
à moi de faire le Roi j'excufe votre demande
, excufez mon refus .
On lui confeilloit d'arrêter le Duc de
Savoye , qui étoit venu à fa Cour fur la
foi d'un fauf- conduit , fous prétexte que
ce Prince lui avoit manqué fouvent de
parole. Henri méprifa ce lâche confeil
Si le Duc de Savoye a violé fa parole,
dit -il , l'imitation de la faute d'autrui
n'eft pas innocente , & un Roi uſe bien
de la perfidie de fes ennemis , quand il la
fait fervir de luftre à fa foi.
Un Ambaffadeur lui témoignant fa furpriſe
de le voir environné d'une foule de
Courtifans , qui le preffoient même un
peu , le Roi lui dit fi vous m'aviez vu
un jour de bataille ! ils me preffent bien
davantage.
Lorfque les affaires preffantes le détournoient
des pratiques de dévotion , il
difoit : quand je travaille pour le Public ,
il me femble que c'eft quister Dieu pour
Dieu même.
Ce bon Roi marchoit fouvent feul , ou
mal accompagné ; il fe croyoit affez
NOVEMBRE. 1759 12
gardé par fon courage & fes vertus. It
n'appartient qu'aux tyrans , difoit - il
d'être toujours en crainte . La peur ne doit
point entrer dans une ame Royale : qui
craindra la mort n'entreprendra rien fur
moi ; qui méprifera la vie fera toujours
maître de la mienne , fans que mille gardes
l'en puffent empêcher. Séneque avoit dit :
Contemptorfuamet vita dominus aliena.
Le Parlement de Paris refufant de vérifier
le célébre Edit de Nantes , le Roi
manda les Chefs , de cette Compagnie :
voici quelques traits du difcours qu'il leur
tint. Je vous reçois non en habit à la Ro→
maine , ni avec la cape & l'épée comme
mes prédéceffeurs ni comme un Prince
?
qui reçoit des Ambaffadeurs , mais vêtu
comme un pere de fimille en pourpoint ,
pour parler librement à fes enfans . Je vous
prie de vérifier l'Edit que j'ai accordé à
ceux de la Religion pour le bien de la paix.
Je l'ai faite au dehors , je veux la faire
au dedans de mon Royaume ..... Je fçais
qu'on a fait des brigues au Parlement ,
qu'on a fufcité des Prédicateurs féditieux ,
c'eft le chemin qu'on a pris pour parvenir
aux barricades , & au parricide du feu
Roi ; je couperai les racines à toutes ces
factions , je ferai accourcir tous ceux qui
les fomenteront ; j'ai fauté fur des mu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
railles de villes , je fauterai bien fur des
barricades.... Qu'on ne m'allégue point
la Religion Catholique , & le refpect du
S. Siége , je fçais ce que je dois à l'une &
à l'autre. Ceux qui penfent être bien avec
le Pape s'abufent , j'y fuis mieux qu'eux.
Quand je l'entreprendrai je vous ferai
déclarer tous hérétiques , pour ne m'obéir
pas , &c.
2 Le meilleur canon que j'ai employé
difoit ce Prince , c'est le canon de la Meffe,
il a fervi à me faire Roi.
Il écrivoit à un de fes fujets que l'on
tâchoit de noircir auprès de lui , le moyen
de défefpérer les méchans e'eft de bien faire .
Il écrivit au célébre Crillon après la
victoire d'Arques , pends- toi, brave Crillon ,
nous avons combattu & tu n'y étois pas....
Adieu , brave Crillon , je vous aime à tort
& à travers. Ce même Crillon étant venu
lui faire fa cour un jour , le Roi dit en le
voyant arriver , voilà le plus brave homme
de mon Royaume : vous en avez
menti ,
Sire , dit Crillon , c'est vous . Cette franchife
militaire ne pouvoit convenir qu'à
Henri IV , au brave Crillon , & à ces
temps- là.
Un fameux négociant qu'Henri IV
combloit de careffes , ayant abandonné le
commerce pour acheter des lettres deNOVEMBRE.
1759. 127
nobleffe , Henri ne le regarda plus. Il ofa
en demander la raifon au Roi qui lui répondit
, Je vous confidèrois comme le premier
Marchand de mon Royaume , & je .
vous regarde à préfent comme le dernier des
Gentilshommes.
L'Edit des confignations ayant été rejetté
au Parlement , & le Préfident Séguier
lui en expofant les motifs : Je ne vous de
mande que celui- là, lui dit le Roi, ne me le
refufez pas, finon vous m'obligeriez d'aller
moi-même le vérifier , & peut- être en porterois
je une demi - douzaine d'autres. Eh!
Meffieurs , continua- t- il , avec ce badinage
naif & plein de bonté qui lui étoit ordinaire
, traitez-moi au moins comme on
traite les Moines , & ne me refuſez pasvictum
& veftitum. Vous fçavez que je
fuis fobre , & quant à mes habillemens
regardez , M. le Préfident , comme je fuis
accouftré. Perfonne n'étoit vêtu plus fimplement
que lui .
Le célébre Dupleffis Mornai ayant reçu
des coups de bâton d'un Gentilhomme
nommé S. Phal , écrivit au Roi pour lui
demander juftice ; Henri lui répondit ,
M. Dupleffis , j'ai un extrême déplaifir que
vous avez reçu , auquel je participe &
comme Roi & comme votre ami ; pour le
premier je vous en ferai juftice & à moi
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
auffi . Si je ne portois que le fecond titre ,
vous n'en avez nul de qui l'épée fût plus
prête à dégaîner , ni qui apportát sa vie
plus gaiment que moi , &c.
Des bouffons eurent l'audace de repréfenter
fur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne
une farce , dans laquelle on attaquoit
vifiblement Henri IV , fur le penchant
à l'avarice qu'on lui reprochoit :
Louis XII avoit été joué de même fur
le théâtre. Henri IV méprifa , comme..
Louis XII , cette infolence , & traita de
fots ceux qui vouloient qu'on en punît
les auteurs. Je ne fçarois me fâcher , ditle
Roi , contre des gens qui m'ont fait rire.
jufqu'aux larmes . Ce n'eft que fous les
régnes heureux qu'on trouve l'exemple :
de pareils abus ; moins les Peuples font
à plaindre , & plus leurs plaintes font
libres ce font des plaintes d'enfans ,
qu'un bon pere pardonne .
L'auteur de ces Tablettes a recueilli avec;
un grand foin toutes les Hiftoires de preffentimens
, de préfages & de prédictions:
que l'on prétend avoir annoncé la mort
d'Henri IV , comme on l'a prétendu de ,
celle d'Alexandre , de Céfar , & d'autres
grands hommes. Ces Hiftoires imaginées
après coup , ou ajufiées à l'événement ,,,
ou peut- être produites par des cauſes na-
I
NOVEMBRE. 1759. 129
turelles , ou des hazards finguliers , ne
prouvent que l'ignorance du temps , &
l'importance qu'on mettoit au deftin du
meilleur des Rois répéter ces fables
férieuſement , c'eft préfenter un appas
aux imaginations pufillanimes , toujours
prêtes à adopter des idées extraordinaires
qui nuifent aux progrès de la raifon , &
peuvent fervir d'inftrument au fanatifme.
La mère d'Henri IV chanta une chanfon
Béarnoife en accouchant de ce Prince. Il
n'eft pas étonnant qu'il fût d'un caractère
fi gai , ajoute férieufement notre Auteur.
Il feroit fuperflus de s'arrêter fur les détails
de la mort d'Henri IV ; mais je ne
fçaurois fupprimer ce trait rare & fublime :
de Vic , Gouverneur de Paris , expira lorfqu'il
en apprit la nouvelle.
Peu de régnes ont été plus glorieux à
la France que celui de Louis XIII , & peu
de Princes ont été auffi malheureux que
lui. Il vécut dans la trifteffe & la contrainte
, & mourut prefque dans l'abandon
& le befoin. Dans les derniers momens
de fa vie la Reine lui fit dire , de
ne pas croire qu'elle eût trempé dans la
Conjuration de Chalais , ni qu'elle eût
jamais eu le deffein qu'on lui avoit imputé
d'attenter à la vie de S. M. & d'époufer
Monfieur. Dans l'état où je fuis , ré
F w
130 MERCURE DE FRANCE.
pondit le Roi , je dois la pardonner , mais
je ne dois pas la croire .
L'Article de Louis XIV eft fort étendu
dans ces Tablettes ; mais les traits
qu'on y trouve n'ont pas le mérite de la
nouveauté. L'Auteur avoit été prévenu
dans cette partie de fon travail par M. de
Voltaire , qu'il critique quelquefois , &
qu'il copie encore plus fouvent . Je vais
rapporter quelques traits qui me paroiffent
les moins connus.
Le Prince de Condé étant allé faire
fa cour à Louis XIV, après la bataille de
Senef,le Roi fe trouva fur le haut du grand
efcalier , que le Prince avoit de la peinet
à monter à caufe de la goutte. Je demande
pardon à V. M. lui dit- il, fi je lafais
attendre. Mon Coufin, lui répondit le Roi,
ne vous preffez pas , on ne sçauroit marcher
bien vite quand on eft auffi chargé de
lauriers que vous l'êtes .
On a cru que l'attachement du grand
Turenne pour la belle Marquife d'Humieres
ne contribua pas peu à faire obtenir
le bâton de Maréchal de France à
fon mari. Le Roi après l'avoir nommé ,
demanda au célèbre Chevalier de Grammont
s'il fçavoit qui il venoit de faire
Maréchal de France . Oui, Sire , c'eft Madame
d'Humieres , répondit le Chevalier
NOVEMBRE. 1759. Izr
de Grammont , qui fut puni de ce bon
mot par l'exil.
L'extrait que j'ai donné de ces tablettes
fuffit pour prouver que l'Auteur a
rempli fon objet , & qu'il a fait un ouvrage
agréable à lire , & par- là même utile.
On y trouve des recherches , ou du moins
une grande lecture. On pourroit defirer
feulement en quelques endroits plus de
précifion dans la manière de raconter ,
plus de fineffe dans les réflexions , & plus
de choix dans les anecdotes : mais en
total le Public ne peut manquer de lui
fçavoir gré de fon travail.
•
MEMOIRES de Charles PERRAULT,
de l'Académie Françoife , & premier
Commis des Bâtimens du Roi ; contenant
beaucoup de particularités & d'anecdotes
du ministère de M. Colbert. A
Avignon , 1759.
CHARLES HARLES PERRAULT eft le même qui a
été fi fouvent & fi amérement critiqué
par Defpréaux , pour avoir critiqué maladroitement
les Anciens. Son Livre des
parallèles a été le fignal de cette vive &
interminable difpute fur la prééminence
des anciens ou des modernes. Les Mé→
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE.
moires qu'il a laiffés ne font pas un de
ces monumens de la vanité qu'infpire .
l'envie d'entretenir encore les autres de
foi après fa mort. Il ne les avoit compofés
que pour l'inftruction de fa famille ;
& la fimplicité trop négligée avec la--
quelle ils font écrits , prouve bien que
Perrault ne les avoit pas faits pour le:
public . Il rend compte naïvement à ſes
enfaus de la part que fes freres & lui
ont eue à différentes affaires fous le régne
de Louis XIV, & durant le ministèrede
M. Colbert. On fçait qu'il étoit dans
la confiance intime de ce grand homme ,
& qu'il fit fervir le crédit qu'il avoit auprès
de lui à l'avancement des Arts & des.
Sciences ainfi perfonne n'étoit plus en
état de nous inftruire d'un grand nombre:
de particularités intéreffantes de fon admi
niftration , qui font ignorées ou peu
Co nnues :
Charles Perrault étoit né en 1628 , &
il est mort en 1703. Sa vie privée ne
préfente aucun détail intéreſſant ; je ne
m'attachererai qu'aux traits qui tiennent
à l'Hiftoire Littéraire .
Le premier ouvrage de Perrault et un
portrait d'Iris , que Quinault trouva fi
bien , qu'il l'envoya à une jeune Demoifelle
dont il étoit amoureux , à qui il laiffa
croire qu'il l'avoit compofé pour elles
NOVEMBRE. 1759. ry .
de forte que le portrait courut tout Paris
fous le nom de Quinault. Perrault de fon
côté déclara qu'il étoit de lui , & Quinault
fe trouva un peu embarraffé : cependant
comme il avoua franchement qu'il avoit
été utile à fon amour qu'on le crut Auteur
de cette piéce , cela ne lui fit aucun
tort dans le monde.
C'eſt une choſe prodigieufe que tout ce
que M. Colbert imagina pour le progrès
& l'encouragement des Arts , qu'il n'avoit
cependant pas cultivés , auxquels même il'
ne fe connoiffoit que médiocrement. Ce
grand homme femble avoir honoré &
protégé les Lettres , moins par un goût
naturel , que par des confidérations politiques.
Dès qu'il eut prévû que le Roi
lui donneroit la furintendance des bâtimens,
il fentit l'importance de cette place,
& les grandes chofes qu'elle pouvoit lur
donner occafion de faire , pour la gloire
du Roi & l'embelliffement du Royaume :
il fentit en même tems la néceffité de
confulter des gens de goût , & des hommes
inftruits pour feconder fes vues , l'éclairer
fur le mérite des Artiftes , lut
fournir des projets , & l'aider dans leur
exécution. Il fe fit donc un petit confeil
compofé de Chapelain , Perrault , l'Abbé
de Bourfejs , l'Abbé de Caffagne & Char
134 MERCURE DE FRANCE.
pentier. Cette petite Académie fut éri
gée après la mort de Colbert en Acadé
mie des Infcriptions & Belles- Lettres, par
M. de Louvois .
Colbert établit bientôt après une Académie
des Sciences , dont la naiſſance &
les commencemens font très-bien développés
dans ces Mémoires.
Dès que Colbert fut nommé Surintendant
, il s'occupa à donner au Louvre une
façade digne de la grandeur de l'édifice
& de la magnificence du Prince : il ne
gouta point le deffein qu'avoit donné M.
le Vau, premier Architecte , & il demanda
des projets à tous les Architectes.
Claude Perrault frere de notre Auteur
propofa un deffein preſque ſemblable à
celui qui a été exécuté depuis : Charles
Perrault dit que c'eft lui qui donna l'idée
du périftile , mais que fon frere l'embellit
beaucoup en l'employant. M. Colbert
fut très content de ce deffein ; mais il
ne crut pas devoir s'en tenir là ; il voulut
confulter encore les plus fameux Artiſtes
de l'Italie . Frappé de la grande réputation
du Cavalier Bernin , il prit le parti
de l'inviter à venir en France , & lui offrit
les conditions les plus avantageufes
& les plus honorables. C'eſt une chofe
incroyable que les honneurs que l'on fir
NOVEMBRE. 1759. 135
à cet Artifte. Quand M. de Créqui notre
Ambaffadeur alla prendre congé du Pape,
colla folita pompa , il alla enfuite chez
le Cavalier Bernin , colla medefima , le
prier de venir en France ; & quand il partit
de Rome , toute la Ville fur dans une
grande allarme , à ce qu'on dit , dans la
crainte que le Roi ne le retînt en France
pour toujours . Il reçut fur toute fa route
des honneurs qu'on ne rend qu'aux Souverains.
M. de Chantelou , Maître- d'Hôtel
du Roi , alla au- devant de lui jufqu'à
Juvifi. Son hôtel fut meublé des meubles
de la Couronne , & on lui donna des Officiers
pour le fervir.
"
» Le Bernin , dit Perrault , avoit l'ef
prit vif. & brillant , & un grand talent
» pour fe faire valoir ; fon âge avancé
» & fa grande réputation lui donnoient
beaucoup de confiance : il étoit beau
» parleur , tout plein de fentences , de
» paraboles , d'hiftoriettes & de bons
» mots , dont il affaiſonnoit la plûpart de
» fes réponſes.
"
Perrault ne fait pas un portrait avan→
tageux du Bernin : on remarque dans ce
qu'il en dit quelque reffentiment du peu
d'égard que l'Artiste Italien lui marqua .
Cependant la fimplicité & la candeur qui
régnent dans ces Mémoires , & des traits
136 MERCURE DE FRANCE.
connus du Cavalier Bernin , ne laiffent
pas douter qu'il n'eût autant d'orgueil
& de forfanterie que de talens . Perrault
en a donné des exemples dans des anecdotes
affez curieuſes.
On avoit propofé de faire l'appartement
du Roi dans un des pavillons du
Louvre ; mais ce pavillon n'avoit que
trois croifées , deux defquelles étant employées
pour la chambre de cérémonie ,
il n'en reftoit qu'une pour la chambre à
coucher , qui par là fe feroit trouvée de
beaucoup trop petite . Le Cavalier promit
qu'il penferoit à cet inconvénient . Trois
jours après il apporta à l'aſſemblée des
bâtimens un deffein qu'il tenoit appuyé
contre fa poitrine , & il dit à M. Colbert,
qu'il étoit perfuadé que l'Ange qui préfide
au bonheur de la France l'avoit inf
piré ; qu'il reconnoiffoit fincèrement n'ê
tre point capable de trouver de lui - même
une chofe auffi belle , auffi grande ,
auffi heureufe que celle qui lui étoit venue
dans la penfée : Io fono intrato in
penfiere profondo , pourfuivit il avec une
emphafe burlefque , & après un long difcours
capable d'impatienter le plus patient
des hommes , il montra enfin fon.
deffein avec le même refpect que l'on
découvre il vero ritratto d'el vero crucia
NOVEMBRE . 1759. 137
fxo. Cette profonde penfée n'étoit qu'un
petit morceau de papier colé fur un autre
, au deffein du pavillon du Louvre ,
fur lequel il avoit marqué quatre croisées
au lieu des trois de l'ancien deffein : j'en
conferverai deux, ajouta- t-il , à la chambre
de parade ; je donnerai les deux autres à
la chambre de commodité , & en repouffant
un peu la cloifon qui les fépare , je rendrai
à la vérité, la chambre de parade un peu.
moins grande , mais auffi j'aggrandirai
celle de commodité. Il faut remarquer
qu'on ne pouvoit pas même exécuter cette
fublime idée fans abattre tout le pavillon
& même les trois autres qui font
en fymétrie , chofe à laquelle on étoit
convenu de ne penfer jamais. La charlatanerie
de cet Architecte n'eft pas plus
incroyable , que la condefcendance de
M. Colbert qui paroiffoit approuver les
idées du Bernin quoiqu'il en fentît auffi
bien que perfonne tout le ridicule.
Le Bernin difoit une autre fois à M.
Colbert , qui louoit beaucoup fon deffein
pour le Louvre , que ce n'étoit pas
lui qui en étoit l'Auteur , mais que c'é
toit Dieu.
Le Cavalier ne louoit & n'eftimoit que
Les ouvrages & les hommes de fon pays ;
il ne faifoit aucun cas de le Brun , & il
138 MERCURE DE FRANCE.
traitoit fouvent Charles Perrault avec le
plus grand mépris , jufqu'à lui dire qu'il
n'étoit pas digne de décrotter la femelle de
fes fouliers. Il avoit l'orgueil de dire que
le plus grand ennemi qu'il avoit à Paris
étoit la grande opinion qu'on avoit de
lui.
Enfin cet homme qui fembloit n'être
venu en France que pour infulter à nos
Artiftes , qui n'avoit pas même refpecté
M. Colbert dans fes propos , qui n'avoit
donné aucune idée dont on pût fe fervir,
reçut en fortant du Royaume des récompenfes
auffi peu méritées que les honneurs
qu'on lui avoit rendus à fon arrivée , mais
qui n'honorent pas moins la magnificen→
ce de Louis XIV & de fon Miniftre.
Charles Perrault lui porta la veille de fons
départ trois mille louis d'or avec un brevet
de douze mille livres de penfion &
un de douze cens livres pour fon fils.
Le Bernin dit pour toute réponse que de
pareils bonjours feroient bien agréables
fi l'on en donnoit fouvent ; qu'à l'égard
du brevet , il croyoit qu'il pourroit être
payé un an ou deux , & pas davantage.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'eſt
qu'on offrit à cet homme , dont le voyage
avoit été fi parfaitement inutile , trois
mille louis d'or par an s'il vouloit refter ,
NOVEMBRE. 1759. 139
fix mille livres pour fon fils , & autant au
Seigneur Mathias fon élève ; neuf cens livres
au fieur Jules , fix cens livres au fieur
Cofme Camerier , & cinq cens livres à
chacun de fes Eftaffiers.
Quel contrafte entre les honneurs &
les dignités dont on combla le Cavalier
Bernin , dont les deffeins n'ont fervi à
rien , & les défagrémens qu'eut à effuyer.
Claude Perrault pour l'exécution de fon
beau periftile , l'une des plus grandes
idées qui foient jamais forties de la tête
d'aucun Architecte ancien & moderne.
On ne pouvoit pas concevoir qu'un homme
qui n'étoit pas Architecte pût faire
de belles chofes en architecture , & l'on
difoit en plaifantant que l'architecture
étoit bien malade , puifqu'on la mettoit
entre les mains des Médecins. M. le Vau ,
premier Architecte , & M. le Brun qui fe
connoiffoit à tous les Arts, n'approuvoient
point le deffein de Perrault , & difoient
qu'il n'étoit beau qu'en peinture , mais
qu'affurément on s'en trouveroit mal dans
l'exécution. Ce n'eft qu'avec peine que
l'on voit tout ce qu'il en a couté à un
homme de génie pour faire goûter une
idée que toute l'Europe admire aujourd'hui
fans contradiction. Il n'a tenu qu'à
fort peu de chofe que les deffeins de
140 MERCURE DE FRANCE .
Bernin ou de Levau n'obtinffent la préférence
, & que nous ne fuffions privés
par là du plus beau monument d'architecture
qui exifte aujourd'hui dans le
monde.
C'eft Perrault qui propofa à l'Académie
Françoiſe d'ouvrir fes portes aux jours de
réception , & de fe laiffer voir au Public
dans ces fortes de cérémonies : cette idée
que l'on crut fuggérée par M. Colbert, fut
approuvée d'une commune voix , & depuis
elle a été foivie .
M. Colbert mena un jour M. Hughens
à Versailles pour le lui faire voir ; ce
Sçavant admira tout , mais ayant vu une
tour fort haute fur la chaufféé de l'étang
de Clagny , it demanda pourquoi l'on
avcit bâti là cette tour ; on lui dit que
c'étoit pour élever l'eau de l'étang : eft- ce
qu'on veut faire une fontaine fur cette tour,
reprit il ? non , répondit Perrault , c'eſt
pour la faire aller delà dans les réfervoirs,
& des réfervoirs à toutes les fontaines. Il
n'étoit pas néceffaire , dit Hughens , de faire
monter l'eau fur cette tour ; pompe l'auroit
portée auffi aisément dans les réfervoirs ,
fans aucuns entrepôts , & la dépense de
la tour eft affurément très - inutile. Ce qu'il
y a de fingulier , c'eſt qu'on a fait la même
faute à Marly , où l'on a bâti une tour
la
NOVEMBRE. 1759. 141
encore plus large & plus haute , & d'une
dépenfe incomparablement plus grande
que celle de Verfailles , & qui n'eft pas.
moins inutile.
·
Le Roi , pour fubvenir aux frais de la
guerre , demanda à M. Colbert un fonds
de foixante millions par an pour l'extraordinaire
des guerres ; le Miniftre effrayé
de la propofition , dit d'abord qu'il ne
croyoit pas qu'il fût poffible de fournir
à cette dépenfe. Le Roi lui dit d'y fonger
, qu'il fe préfentoit un homme qui
l'entreprendroit s'il ne vouloit pas s'y engager.
On prétend que M. Colbert eut
dès-lors l'envie de fe retirer , & qu'il ne
refta que par amour pour le bien public.
Mais on remarqua depuis un grand changement
dans fon caractère. M. Colbert ne
connoiffoit guères d'autre repos que celui
qu'on trouve à changer de travail , ou à
paffer d'un travail difficile à un autre qui
l'eft moins. On le voyoit auparavant fe
mettre au travail avec un air content , &
en fe frottant les mains de joie ; mais
depuis , il ne s'y mettoit guères qu'avec
un air trifte & même en foupirant de
facile & aifé qu'il étoit , il devint ſi difficultueux
& fi chagrin , qu'il n'y avoit plus
moyen d'y fuffire ni d'y réfifter.
Quand le jardin des Thuilleries fut re1142
MERCURE DE FRANCE.
planté , & mis dans l'état où il est aujourd'hui
, M. Colbert voulut le faire fermer ,
& en défendre l'entrée au Public , de peur
qu'on ne le gâtât. C'eft Perrault qui l'engagea
à laiffer ce beau jardin ouvert à
tout le monde. Je fuis perfuadé , lui di-
-foit- il , que les jardins des Rois ne font
fi grands & fi fpacieux , qu'afin que tous
leurs enfans puiffent s'y promener.
Perrault ayant lû à l'Académie Françoife
fon Poëme du fiècle de Louis le
Grand , dans lequel il met les anciens
fort au deffous des modernes , en reçut
des complimens de la plûpart de fes
confrères. Defpréaux qui en fut très-fcandalifé
, après avoir grondé longtems tout
bas , fe leva & dit que c'étoit une honte
qu'on lût en pleine Académie un ouvrage
qui blâmoit les plus grands hommes de
l'Antiquité. M. Huet , alors Evêque de
Soiffons , lui dit de fe taire , & que s'il
étoit queftion de prendre le parti des Anciens
, cela lui conviendroit mieux qu'à
lui , parce qu'il les connoiffoit beaucoup
mieux ; mais qu'ils n'étoient là que pour
écouter. Cette avanture défagréable fut le
motif des épigrammes offenfantes que
Defpréaux fit depuis contre Perrault.
NOVEMBRE . 1759 . 143
7
LE BANQUIER & Négociant univerfel ,
contenant les Changes , Arbitrages ou
Viremens de Place en Place , pour apprendre
facilement fans Maître ; avec
trois grandes Cartes très - bien gravées.
En 2 Volumes in- 4 . ° propofés parfoufcription
. Par M. Thomas de Bléville. A
Paris , chez Pierre Prault , pere & Pierre
Vallat , de la Chapelle , Libraires , fous le
Quai de Gêvres ; Charles Hochereau , Libraire
, à la defcente du Pont - neuf, au
Phénix ; Nicolas - Bonaventure Duchefne
Libraire , rue S. Jacques , au- deffous de
la Fontaine S. Benoît , au Temple du
Goût.
CONDITIONS
DE
LA SOUSCRIPTION.
"
CET Ouvrage , enrichi de trois grandes
Cartes très-bien gravées, fera imprimné
en deux Volumes in-4.° contenant quatre-
vingt feuilles au moins chaque Volume,
en bon papier quarré fin d'Auvergne
, & caractères pareils à ceux du Profpectus
.
pour
Le prix de ces deux Volumes fera
ceux qui n'auront pas foufcrit , de 30 liv.
144 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour favorifer ceux qui voudront
dès-à-préfent s'affurer d'un ou plufieurs
Exemplaires , les Libraires ci- devant nommés
ont fixé le prix de cet Ouvrage à 21
liv. qu'ils recevront en trois payemens ,
ſelon l'ordre qui ſuit.
SCAVOIR ,
En foufcrivant , la fomme de
En retirant le premier Volume
à la fin de Février 1760. . . .
Et à la fin de Septembre 1760 ,
en retirant le fecond Volume , il
fera payé .
•
12 liv.
6
3
TOTAL. 21 liv.
Les Soufcripteurs font priés de faire
retirer leurs Exemplaires dans les fix mois
qui fuivront la fin de l'impreffion de tout
l'Ouvrage , paffé lequel temps leurs avances
feront perdues : fans cette condition
on n'auroit pas propofé l'avantage de la
Soufcription.
On ne fera admis à foufcrire que jufqu'au
premier Février 1760 .
UN
NOVEMBRE. 1759.
145
UN obftacle imprévu retardera de
quelques mois encore l'Edition du Code
de Mufique de M. Rameau , dont l'impreffion
eft déja fort avancée . M. Rameau
, pour répandre plus de clarté fur
la Théorie fçavante & féconde dont il
eft l'inventeur , y joindra de nouvelles
réflexions fur le principe fonore. C'eſt dédommager
le Public d'une maniere bien
avantageufe du retardement qu'a fouffert
l'impreffion de fon ouvrage.
Après nous avoir fait connoître des
effets d'harmonie dont nous n'avions pas
même l'idée , M. Rameau nous a donné le
développement de cette théorie , qui l'a
conduit lui-même fi loin dans les poffibles
de fon art ; & l'on voit, à fa gloire , que
nos plus habiles Muficiens font ceux qui
ont le plus médité ſur les principes de ce
grand Maître.
TRAITÉ
D'OSTÉOLOGIE, traduit de l'Ânglois
de M. Monro , Profeffeur d'Anatomie
, & de la Société Royale d'Edimbourg
; où l'on a ajouté des planches en
taille douce qui
repréfentent au naturel
tous les os de l'adulte & du foetus , avec
leurs
explications. Chez Cavelier , rue
Saint Jacques , au Lys d'or . Par M. Sue ,
Profeffeur &
Démonftrateur d'Anatomie
G
146 MERCURE
DE FRANCE.
aux Ecoles Royales de Chirurgie , de l'A
cadémie Royale de Peinture & Sculpture,
Cenfeur Royal , & Confeiller du Comité
de l'Académie Royale de Chirurgie.
Ce Traité paroît enfin après un long
travail & les foins infinis qu'exigeoit un
auffi grand ouvrage pour être donné dans
une entière perfection . Tout juſqu'aux
ornemens y eſt traité avec beaucoup de
foin.
Le fond de l'ouvrage répond à la haute
réputation de M. Monro . Il eft fçavant
fans être obfcur. Son traducteur l'a fidèlement
rendu en notre langue ; & tout
commençant , avec un peu d'intelligence
& le defir de s'inftruire , peut retirer de
cette étude beaucoup de fruit en trèspeu
de temps.
A l'égard des trente- une planches
qu'on y a jointes , & qui repréfentent
les différentes piéces dont eft formée la
ftructure offeufe du corps humain , on
ne peut rien ajouter à la fidélité , à la correction
, & à la délicateffe du burin ; &
l'on fent aisément que l'habile Deffinateur
& l'induftrieux Graveur ont été conduits
par un guide très - intelligent.
L'ouvrage
eft précédé d'une Epître dédicatoire
de M. Monro à fes élèves , d'une
fon traduc
autre Epître à lui-même par
NOVEMBRE. 1759. 147
teur françois , & d'une ample Préface où
l'on prouve la néceffité de l'Anatomie ,
& furtout de l'Oftéologie : Il eſt divifé
en deux volumes .
On a fubdivifé le premier en quatre
parties : la première traite des Os en général
; la feconde traite en particulier des
Os de la tête ; la troifième contient ceux
du tronc ; & la quatrième ceux des extrémités
du fquelette , tant fupérieures qu'inférieures.
On y a ajouté les différences du fquelette
de l'homme & de celui de la femme,
& M. Sue a mis à chacun de ces Traités
des notes fort inftructives .
Le fecond volume renferme les 31
planches dont on vient de faire l'éloge , &
qui pour la plupart contiennent chacune
quantité de figures. Toutes ces planches
font doubles ; c'est- à- dire que la planche
qui eft à droite , ombrée & achevée avec
beaucoup d'étude , eft répétée à gauche
mais avec le fimple trait ; & c'eft fur
celle-ci qu'on a mis les lettres indicatives
qui en deviennent d'autant plus apparen
tes.
Avant ces planches on a placé leurs
explications , & à la tête de chaque
explication l'on a mis un difcours inftructif,
qui prévient fur ce qui concerne
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
chaque figure , fur ſa meſure , fa fituation
, fon point de vue , la maniere dont
elle fe préfente , foit directement , ſoit
obliquement , foit en racourçi , foit dans
toute fon étendue , & c. Enfin M. Sue
n'a rien oublié de tout ce qui pouvoit
éclairer les moins intelligents , & fatiffaire
les connoiffeurs .
Dans l'Avertiffement qui eft à la tête
de ce fecond volume , on a repréſenté la
prodigieufe dépenfe dans laquelle on s'eft
jetté pour donner aux deffeins , à la gravure
, au travail typographique , au pa
pier , & aux nouveaux caractères d'imprimerie
qu'on a employés , toute la beauté
dont ils étoient fufceptibles. Il eft à fouhaiter
qu'à cette defcription des os fecs
l'Auteur joigne l'exécution de toutes les
parties du corps humain , de l'Oftéologie
fraîche , & des parties molles , dans le
même format & la même élégance . Il y
a apparence que M. Sue s'y feroit déja
appliqué avec plaifir s'il eût pu foutenir
par fes propres forces un ouvrage d'un fi
grand poids. C'eſt au Public à l'y encourager
par fon empreffement & par fes
Lecours.
NOVEMBRE. 17597 149
LETTRE de M. LE CAT, Secrétaire de
l'Académie de Rouen.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ONSIEUR ,
J'apprends que les Libraires Hollandois
ont fait une nouvelle édition de leur
premiere contrefaction de mon traité des
fens. Je crois , Monfieur , devoir prévenir
le Public que je vais donner cet ouvrage
en deux volumes , & completé de
tout ce qu'on fçait qui manque dans ce
que j'en ai publié en 1739. Cet ouvrage
complet aura pour titre...
Traité des fens & du mouvement ... ou
des fenfations , des paffions & du mouvement
mufculaire en général ... & des fens
en particulier...
Ce qu'on a vu jufqu'ici , & ce dont les
Libraires Hollandois ont fait deux contrefactions
, & les Anglois une édition
traduite en leur langue , n'eft que le dernier
Article ( des fens en Particulier. )
Vingt ans d'expérience & de réflexions
m'ont mis en état de donner à cet Article
même quelques degrés de perfection qu'on
trouvera dans l'édition que j'annonce.
J'ai l'honneur d'être &c. LE CAT.
A Rouen , le 15 Octobre 1759. G iij
450 MERCURE DE FRANCE.
ELEMENS de Stéréotomie à l'uſage
'de l'Architecture pour la coupe des pierres ,
par M. Frezier , Lieutenant Colonel d'Infanterie
, Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis , Directeur des Fortifications
de Bretagne : en 2 vol . in 8. °
avec Figures. Cet ouvrage defiré depuis
longtemps eft donné par l'Auteur pour
fervir de guide non feulement aux Amateurs
des Arts , qui étant initiés dans la
Géométrie , ne cherchent que la théorie
des productions qui excitent leur curio
fité. ( Telle eft dans l'Architecture la
fcience de la coupe des pierres ) mais
auffi aux Charpentiers , Menuifiers , Appareilleurs
, & même aux Marbriers . Ces
fortes de perfonnes n'ont befoin que des
inftructions d'une pratique fervile , des
deſcriptions bien détaillées, des traits tout
combinés & circonftanciés pour l'exécution
de l'ouvrage qu'ils ont à faire. Ces
Elémens font auffi d'une grande utilité
à ceux qui font intéreffés à s'inftruire à
fond dans l'art de la coupe des pierres ;
comme les jeunes Architectes , dans le
genre civil , pour diriger les bâtimens des
particuliers , & plus encore dans le genre
des édifices publics.
Les élèves qui fe forment dans les ponts
NOVEMBRE. 1759. IST
& chauffées , ont à la vérité des principes.
de Géométrie , mais leur occupation eſt
variée de tant d'objets indifpenfables ,
qu'ils ne peuvent fe livrer à l'étude d'un
Traité de longue haleine fur une feule
partie de l'Architecture , dont l'ufage ne
fe préfente pas plus fouvent que bien
d'autres. Enfin aidés de cet abrégé , & de
deux ou trois leçons de pratique à couper
du trait , c'est-à dire , à s'exercer fur de
petits corps folides faciles à couper & à
tailler, pour y
dreffer des paremens, étendre
des furfaces courbes , appliquer des
panneaux &c ; ils n'auront plus befoin
que d'un peu de réflexion pour exécuter
en petit toutes fortes de Voutes. Cet
Ouvrage fe vend à Paris chez C. A.
Jombert , Imprimeur - Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie , rue Dauphine
, à l'Image Notre - Dame.
NOUVEAU Dictionnaire Espagnol
François & Latin , & François Espagnol;
compofé fur les Dictionnaires des Académies
Royales de Madrid & de Paris ,
avec un abrégé de Géographie contenant
les noms des villes , bourgs , fleuves &
rivières , & c. des quatre parties du mon
de. Par M. de Séjournant , Ecuyer , In-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
terprête du Roi pour la Langue Efpa
nole ; en 2 volumes in-4°. à 3 colonnes
, caractère de Petit - texte , imprimé
très- proprement.
Cet ouvrage qui manquoit abfolument
à notre littérature , eft le fruit des
connoiffances que l'Auteur a acquifes
dans la Langue Efpagnole pendant 34
ans qu'il a été employé en Efpagne en
qualité de Secrétaire auprès des Miniftres
d'Etat & des Généraux d'armées , il s'eft
rendu la Langue du Pays auffi familière
que fa Langue naturelle ; la connoiffance
des ufages d'Efpagne dans les différentes
conditions l'a mis en état de
connoître la propriété des mots & leur
véritable fens. Cet avantage n'eft pas
médiocre , puifque fi les termes d'une
Langue font deftinés à donner une idée
précife des chofes qu'ils fignifient , il eſt
également vrai que la connoiffance des
chofes même et néceffaire pour donner
à des étrangers la jufte valeur des mots ,
& tous les travaux du cabinet ne peuvent
fuppléer parfaitement dans ce genre à ce
que l'on apprend dans la fréquentation
des habitans d'un pays. L'Auteur après
avoir reconnu que les Dictionnaires
d'Oudin, de Sobrino, & même celui de la
NOVEMBRE. 1759 153
T
Torré imprimé à Madrid en 173 1 , étoient
abfolument infuffifans , s'eft déterminé à
traduire en notre Langue , ce qui s'eft
trouvé de riche , de noble & d'expreffif
dans le grand Dictionnaire de l'Académie
Royale de Madrid , en 6 vol . in fol. Malgré
la fuppreffion de plufieurs expreffions
curieufes relatives aux moeurs & aux coutumes
d'Efpagne , cet ouvrage ne laiffe
pas de conferver pour le fonds & l'effentiel
les mêmes beautés que celui de l'Académie
Royale de Madrid. L'Auteur a
eu foin d'ajouter à chaque mot fa qualification
de verbe , de fubftantif , d'adjectif,
d'adverbe &c. & de mettre en Latin
chaque mot principal Efpagnol , toutes
chofes extrêmement utiles , dont les unes
font fort négligées & les autres entierement
omifes dans les Dictionnaires de
cette efpéce qui ont paru jufqu'à préfent.
A Paris , chez Jombert Libraire ,
rue Dauphine.
AVIS DU LIBRAIRE DESVENTES .
COLLECTION Académique des Mémoires
, Actes & Journaux des plus célébres
Académies & Sociétés Littéraires de l'Europe
&c. 7 vol . in-4° . avec fig. Dijon.
1758.
L'empreffement que la plupart de MM.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
les Soufcripteurs témoignent pour la fuite
de la Collection Académique , font la
récompenfe la plus flatteufe que puiffent
efpérer ceux qui travaillent à cet ouvra→
ge , c'eft auffi pour eux un engagement
de redoubler leurs efforts pour mériter
l'approbation du Public & pour fervir fon
impatience.
Le 8°. vol. de cet Ouvrage , qui fera
de Phyfique Expérimentale & de Chymie,
auroit déja paru fans les contretems multipliés
qui l'ont retardé ; mais rien ne la
ralentira plus , au moyen des mesures qui
font prifes pour remédier à tous les inconvéniens
; le vol . de Phyfique Expérimentale
& de Chymie promis & qui eft
fous preffe paroîtra au commencement
de l'année prochaine , & déformais tous
les volumes fe fuccéderont fans interruption
, à moins qu'il ne furvienne des obftacles
infurmontables au zéle le plus ardent
& le plus laborieux.
MÉTHODE pour apprendre parfaite
ment les régles du plein- chant & de la
pfalmodie , avec des Meffes , & autres
Ouvrages en plein - chant figuré & mufical,
à voix feule & en partie , à l'uſage des
Paroiffes & des Communautés Religieufes
, dédiée à Monfeigneur l'Evêque de
NOVEMBRE. 1759 . 155
› Poitiers , par M. l'Abbé de la Feillée
troifiéme édition augmentée d'une Meſſe
muficale du premier ton & de trois motets.
A Poitiers , chez Faulcon l'ainé , &
fe trouve à Paris chez Jean-Thomas Hiriffant
, rue S. Jacques. Prix 3 liv.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
SUITE de l'Extrait de la Lettre de
M. BOUCHER , aufujet de la maladie
de Jean Planque.
A PRÉs avoir prouvé , comme on l'a vu
dans le Mercure précédent , que les obfer--
vations faites fur la maladie de Jean Planque,
ne peuvent faire preuve pour ou contre
la doctrine du retardement de l'ampu
tation dans la gangréne feche . Voici une
obfervation , dit M. Boucher , bien favorable
à cette doctrine , & de l'exactitude
de laquelle je puis répondre.
M. Pionnier le jeune , Maître Chirur
gien de cette Ville , fut appellé le 23 Juin
G. vj
456 MERCURE DE FRANCE.
1755 , pour le nommé Buffi , âgé de foixante-
feize ans . Ce vieillard avoit reffenti
plufieurs jours avant des douleurs vives
dans le pied gauche. M. Pionnier trouvant
que la gangréne s'étoit emparée du
petit orteil , y fit des fcarifications légè
res , & l'entoura de plumaffeaux chargés
d'un digeftif animé ; la fuppuration s'y
établit , & au bout de quelques jours la
gangrene parut décidément bornée vers
la tête du cinquième os du métatarſe :
cependant l'orteil paroiffant fphacelé, on
l'amputa à fon articulation . La playe
s'étoit conduite fans accident & étoit prête
à fe cicatrifer , lorfqu'il furvint le 20
Septembre des friffons & un accablement
de tout le corps : un froid infupportable
s'empara de la jambe gauche , & des douleurs
exceffives s'enfuivirent immédiatement
, avec gonflement de la partie. On
apperçut le lendemain de petites taches
noires à la plante du pied , que le Chirurgien
fcarifia ; il employa une embrocation
avec l'effence de thérébentine , &
couvrit les playes de plumaffeaux chargés
d'un digeftif animé. Les taches noires
ayant gagné le deffus du pied le jour ſuivant
, il le fcarifia dans tout fon contour,
& continua le même panfement ; mais
n'en ayant rien obtenu de fatisfaifant
NOVEMBRE. 1-5 57
il ne tarda pas à faire des tallades , qui
n'empêcherent pas la gangrene de s'éten
dre & de gagner le bas de la jambe.
M. Pionnier fe perfuada pour lors qu'il
devoit s'en tenir aux embrocations & au
panfement ordinaire. La Nature , aidée
par l'ufage de quelques cordiaux , fit ce
que l'Art n'avoit pu procurer : la gangréne
fe borna vets la partie moyenneinférieure
de la jambe , là où ſe forma
une entamure circulaire qui étoit un peu
plus élevée à la partie antérieure qu'à la
poftérieure. Ce fut dans ces circonstances
& vers le 15 d'Octobre que je vis le ma- .
lade. Le cercle de féparation , quoique
commencé de peu de jours , étoit trèsmarqué
, & le contour de l'ulcère fenfible
ou douloureux ; le Sujet étoit exténué
, il avoit le pouls foible & febrile ;
je lui fis donner de la limonade , animée
d'un tiers de vin blanc ,› pour boiffon
principale. Sa fituation miferable à tous
égards nous engagea à le faire placer
le de Novembre dans un Hôpital de
Charité , où il trouva tous les fecours
poffibles. Les Chirurgiens de cet Hôpital
trouverent une fuppuration bien établie
* Voyez ce que j'ai avancé au ſujet des fcarifications
employées en pareil cas , dans ma lettre
à M. Bagieu , Merc. de Novembre 1757 , p.136.
18 MERCURE DE FRANCE.
& affez louable ; mais la foibleffe & l'ex
ténuation du Sujet leur firent croire qu'il
convenoit de remettre l'amputation à
un temps plus favorable , efpérant d'ailleurs
qu'ils en tireroient un bien meilleur
parti , lorfque la ligne de féparation ſeroit
plus avancée. Les nourritures fucculentes
& de facile digeftion furent adminiftrées
avec poids & mefure ; le quinquina
fut employé avec de la thériaque ,
dans la vue de relever le ton abbattu des
folides ; les panfemens autour de l'ulcère
confiftoient en digeftifs doux & balfamiques
, & en defficatifs pour le pied &
pour la partie de la jambe fphacelée. Cependant
l'état extrême où avoit été le
Sujet par rapport au marafme , fit qu'on
eut de la peine à amener les chofes au
point fouhaité ; la fuppuration n'avoit
pas la blancheur & la confiftence requi- `
fes , les chairs étoient pâles & mollaffes ;
j'opinai dans ces circonftances à infifter
fur un ufage plus fuivi du quinquina, &
à entourer la jambe à l'endroit de l'ulcère
& au- deffus , d'un cataplafme révivifiant.
* La maladie en conféquence ayant
* On le compofa avec la mie de pain , les qua
tre farines réfointives , les fleurs de fureau , de ca
momille & de mélilote , les feuilles de rhue & de
fcordium , & le gros vine
NOVEMBRE. 1759. 15,
pris une tournure plus favorable , on ſe
détermina enfin à l'amputation , deux
mois après la féparation commencée par
la nature elle eut tout le fuccès defiré
la playe ayant été conduite en affez peu
de temps à la parfaite cicatriſation .
9
Si j'étois d'humeur à imiter le ftyle de
mon Adverfaire , je dirois que la guérifon
de cet homme , mife à côté de la mort de
Jean Planque , doit lui donner de l'humeur*
; mais je n'en fuis pas réduit à avoir
recours à des plaifanteries. Les réfléxions
qui vont fuivre , vous prouveront de plus,
Monfieur , que je ne fuis point capable
de cette préoccupation aveugle qu'on
m'a reprochée.
Quoique l'obfervation que vous venez
de lire , ait beaucoup de rapport avec
celle de Jean Planque , eu égard à plufieurs
circonstances , il s'y trouve des
différences remarquables dans le caractère
de la maladie , dans fon invafion &
fes progrès , qui ne permettent point le
parallèle auffi ne prétends -je pas en
inférer qu'on eût pû tirer de ce Sujet le
parti heureux qu'on a obtenu de celui qui
eft l'objet de mon obfervation ; la choſe
paroiffoit même moralement impoffible
dans les circonftances , ou le fieur Chaf
Réponſes p. 77+
160 MERCURE DE FRANCE:
tanet a trouvé ledit Planque : mais mon
obſervation prouve pofitivement, que l'on
peut impunément retarder l'amputation ,
jufqu'à ce que la ligne de fépararion fpontancée
, que j'exige avec M. Sharp ,
foit très- avancée , lorfque furtout l'on a
des raifons auffi fortes de retarder l'opé
ration que celles qui y font ſpécifiées .
*
La principale raifon du retardement
exigé eft de s'affurer que l'état des chairs
& des artères au- deffus de l'endroit gangréné
fe trouve tel qu'elles puiffent fe
prêter au fuccès de l'amputation,ce qu'on
ne peut attendre avec fondement qu'en
conféquence de la ligne de féparation
établie . Mais cette féparation dans fon
commencement peut n'être que l'effet de
la feule révivification des parties externes
& cutanées ; ce n'eft que lorfqu'elle
eft avancée que l'on être affuré que
le ton ou l'action organique des principales
artères & des muſcles eft rétabli au
point fouhaité. En faifant l'amputation
plutôt , on s'expofe à trouver ces articles
dans l'état de paralyfie où le fieur Chaf
tanet les a trouvés dans le fujer de fa
premiere obfervation ** ; & en conféquenpeut
* Lettre à M. Bigieu , Merc. de Novembre
1757 , p . 124. & 139 .
** Ibid . P. 135.
NOVEMBRE. 1759. 181
ĉe à faire une amputation inutile ou trèshafardeufe.
M. Ramette fut appellé en 1749 au
village d'Allennes fur les marais ,pour un
jeune homme de vingt - deux ans qui étoit
attaqué de la gangréne épidémique , &
auquel il trouva les deux pieds livides &
infenfibles jufques au- deffus des malleoles
, en un mot fphacelés , comme il le
reconnut par des fcarifications qu'il y fit;
le lendemain la gangrene avoit gagné une
bonne partie des deux jambes ; il y avoit
du gonflement qui à la jambe droite s'étendoit
jufques vers le haut de la cuiffe ,
& il étoit terminé à l'une & à l'autre
jambe par une rougeur circulaire. Le .
fieur Ramette le crut obligé de fcarifier
les deux jambes jufques aux cordons rouges
; il oignit les playes avec l'onguent
de Stirax , & entoura les membres d'un
cataplafme , compofé d'herbes antifeptiques
, animé du fel armoniac & d'eau-devie
camphrée. Trois jours après il apperçut
à chaque jambe un commencement
d'entamure circulaire , qui à la jambe
gauche avoit lieu à la partie précisément
moyenne , & à la partie moyenne ſupérieure
de la jambe droite . Alors voyant ,
dit-il , que la mortification étoit arrêtée ,
je me déterminai à l'amputation. Mais il
762 MERCURE DE FRANCE:
lailla deux jours d'intervalle entre l'une
& l'autre opération , pour ne pas trop
fatiguer le Sujet. Quoique l'incifion des
chairs eût été faite au- deffus de la ligne
de féparation , l'opérateur vit avec furprife
, quand il fit lâcher le tourniquet ,
que les artères ne fourniffoient pas de
fang ; ce fut en vain qu'il laiffa fon tourniquet
lâche pendant quelque temps , il
n'en coula rien du tout . Il eſt à remarquer
que le pouls du malade étoit alors
fi foible & fi enfoncé qu'on ne le fentoit
point ou prefque point . Ce Chirurgien
crut néanmoins que le parti le plus prudent
étoit de faire la ligature des vaiffeaux.
Le malade , ajoute-t-il , eft resté
fans pouls près de deux jours après cette
double amputation : circonftance qui devoit
faire tout craindre , mais qui fut
contrebalancée par un commencement
de fuppuration établie dans les moignons
quelques jours avant le rétabliſſement du
pouls. Cependant la cure fut traverſée
par des accidens fâcheux. Le malade fut
plufieurs jours entre la vie & la mort par
une diarrhée ; il y eut enfuite des fufées
le long des tendons des mufcles de la
jambe , & un grand dépôt dans la cuiffe
droite fous le fafcia lata ; mais enfin une
fuppuration louable s'établit dans les
moignons & conduiſit à une guériſon parNOVEMBRE.
1759 163
faite qui eut lieu au bout d'environ cinq
mois.
Voici donc une double obfervation ,
où l'on a trouvé les artères paralyfées ,
quoique l'on eût eu des fignes bien indicatifs
que la gangréne étoit bornée , lorfqu'on
fe détermina à l'amputation : mais
ce n'étoit pas encore affez ; cette grande
concentration du pouls , jointe à l'affaiſfement
du Sujet , devoit faire douter que
l'action organique des artères principales
& des parties mufculaires fût fuffilamment
rétablie. Auffi devons -nous obferver
que cette double amputation fut traverfée
par des accidens qui ont mis le Sujet
à deux doigts de la mort ; accidens que
l'on eût vraisemblablement évités pour la
plûpart , fi l'on eût attendu que la nature
annonçât par le développement du pouls.
& par la fuppuration bien établie autour
du cercle de féparation , qu'elle étoit révivifiée
au point de pouvoir compter fur
fes efforts pour le fuccès : on doit même
s'étonner que le fieur Ramette ait obtenu
de la fuppuration avant que le pouls ſe
fût relevé.
Le retardement exigé , en laiffant à la
nature le temps de rétablir le ton & -l'action
organique des chairs & des vaiſſeaux ,
lui procure la facilité d'établir par gradation
la nouvelle circulation , qui doit
164 MERCURE DE FRANCE.
avoir lieu dans le moignon , & la fuppuration
requife . Il s'enfuit donc que plus
la téparation fpontanée fera avancée ,
moins il y aura d'inconvéniens à craindre
du côté de ce double objet .
Mais on doit faire attention que le retardement
ne concourt à l'un & à l'autre
but , qu'autant que l'on eft à portée de
faire l'ampatation dans la ligne même
de féparation l'avantage de la fuppuration
établie feroit en pure perte ,
la faifoit au- deffus de cette ligne , com .
me a cru devoir le pratiquer le fieur Ramette
dans le fujet de fon obfervation.
Il eft des cas où l'on peut y être obligé :
cette exception a lieu dans celui où la
ligne de féparation n'eft pas exactement
circulaire , & lorfqu'elle va en ferpentant
, circonstance que l'obfervation du
fieur Ramette énonce à l'égard d'une
jambe , & qui juftifie le parti qu'il a pris.
Mais il feroit imprudent en pareil cas
d'attendre que cette ligne de féparation
fût fort profonde , à moins que d'autres
circonftances n'obligent au retardement ,
parce que la grande fuppuration , pouffée
au-delà du temps néceffaire pour le rétabliffement
du ton des chairs & de l'action
organique des artères , ne ferviroit
qu'à affoiblir inutilement le Sujet.
Cet inconvénient eft de bien moindre
NOVEMBRE . 1759 168
Conféquence , ou même ne fubfife plus ,
dès qu'il eft queftion d'une partie d'un
volume moindre qu'un bras ou une jambe.
J'ai vu , dans mon hôpital de S. Sauveur ,
plufieurs Sujets dans le cas de la gangrene
féche , occupant les doigts du pied & le
métatarfe , où l'on a attendu tranquille-
& impunément que la féparation fpontanée
fût très-avancée , pour emporter
les orteils fphacelés : j'en ai vu même ,
en qui l'on a laiffé prefque tomber les
derniers orteils . Outre que l'on fe procuroit
par- là les avantages mentionnés ,
on évitoit l'inconvénient d'anticiper fur
le vif comme dans le parti oppofé , inconvénient
fâcheux furtout dans des parties
auffi fenfibles que celles dont je viens
de parler, & de faire une déperdition de
fubftance fuperflue.
Ayant eu à traiter il y a dix ans ou
environ , une femme de quatre - vingtdeux
ans d'une gangréne féche , qui lui
fit perdre le gros orteil avec la moitié de
l'os du métatarfe qui y correfpond ; je ne
permis de faire l'amputation de la partie
fphacélée , que quand je vis que la fuppuration
avoit à demi détaché les tendons
& les ligamens , par lefquels elle tenoit
au vif. Ce retardement procura en outre
la féparation ſpontanée de la partie de
166 MERCURE DE FRANCE.
l'os du métatarfe alterée ; & ainfi on
évita l'inconvénient de fcier cet os dans
fon milieu , ou de le détacher à fon articulation
avec le tarfe ; ce qu'on auroit
cru devoir faire , eu égard au progrès que
la gangréne paroiffoit avoir fait en dehors
, fi l'on eût operé plutôt : cette femme
a encore vécu cinq à fix ans.
Il eft un écueil particulier de l'amputation
dans la gangréne , qu'on ne peut
éviter que par le retardement , c'eſt celui
d'être expofé à amputer un membre fans
néceffité. Il arrive affez fouvent que des
organes entiers préfentent toutes les marques
d'une mortification complette , quoiqu'ils
ne foient réellement point dans ce
cas ; il y a des exemples de parties confidérables
, qui fe font révivifiées après
avoir été jugées fphacélées felon les notions,
reçues le retardement feul peut
diffiper toute ambiguité à cet égard. Eh
quelle fatisfaction d'avoir pu en temporifant
conferver un bras ou une jambe !
c'eſt à cette doctrine que le Sujet de l'obfervation
fuivante eft redevable d'un pareil
avantage.
Une femme de foixante ans , retirée
dans un hôpital de cette Ville , dont je
fuis le médecin , effuya il y a cinq à fix
ans une atteinte d'apopléxie , dont elle
NOVEMBRE . 1759 167
tefta à demi-paralyfée du côté droit : elle
fentit au printemps de l'année derniere
dans la jambe de ce côté , un engourdiffement
qui fut fuivi d'élancemens douloureux
avec fièvre ; on apperçut en même
temps au bas de cette jambe une
tache noire qui difparut bientôt ; mais
tout le pied devint infenfible & livide :
on fit quelques faignées ; on employa des
frictions & des fomentations fpiritueuſes
autour de la partie affectée , mais tout
cela infructueufement ; il en fut de même
des cataplafmes animés ; le pied noirciffoit
, & la fièvre continuoit avec des redoublemens
; le délire fuivit bientôt ; la
langue & la peau du corps étoient féches.
M. Brulois , Chirurgien de cet hôpital ,
fit tout autour du pied & au bas de la
jambe des fcarifications , auxquelles le
malade fut infenfible ; en un mot le pied
paroiffoit tout fphacélé ; l'onguent de
ftirax , dont on oignit les plaies réfultantes
des ſcarifications , & les cataplaſmes
animés dont on entoura le membre ,
ne donnerent pendant plufieurs jours aucune
lueur d'efpoir ; feulement le côté
interne du pied préfentoit encore quelques
fignes de vie. Dans cette extrémité
je prefcrivois un vin médicamenteux ,
compofé avec le quinquina , les racines
de contraïerva & de ferpentaire de vir
168 MERCURE DE FRANCE.
:
ginie , la rhue & le fcordium , dont on
donnoit plufieurs verres chaque jour : il
fut continué jufqu'à ce que l'on vit une
fuppuration bien établie ; elle eut lieu
d'abord du côté interne du pied : la cure
for traversée par des accidens fâcheux ,
entr'autres par des hémorragies , qui revinrent
à diverfes repriſes ; plufieurs parties
offeufes du tarfe & du métatarfe fe
féparerent par efquiles mais enfin au
bout d'environ cinq mois tout fut cicatrifé
. Cette femme pourroit faire un ufage
auffi libre de ce pied que de l'autre , s'il
n'étoit pas refté de la roideur dans les
tendons , & un peu d'affection paralytique.
Il n'y auroit pas néanmoins à héfiter
fur le parti à prendre pour l'amputation
prompre dans les cas douteux du fphacéle
ou de la mortification abfolue , s'il étoit
prouvé que la gangrene féche s'étend par
contagion : mais il s'en faut bien que cela
foit. On peut rien ajouter à ce qu'a dit
fur ce point le fçavant M. Quefnai , qui
eft perfuadé que la crainte de la communication
de la ga gréne féche par conta
gion n'eft nullement fondée.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BOUCHER , Médecin.
MATHÉNOVEMBRE.
1759. 169
MATHEMATIQUES.
ETABLISSEMENT d'une Ecole de la
Guerre , & nouvelle manière de traiter
les Mathématiques ; par le fieur de
· Gournai , Ingénieur , rue de Condé , au
riche Laboureur , à Paris.
LAA connoiffance des Mathématiques
paroiffant faire un des principaux objets
de l'étude d'un Militaire , & tant d'écrivains
célèbres en ayant prouvé l'importance
& l'utilité , nous croyons fuperflu
d'infifter fur ce point : mais nous obferverons
' qu'il nous a toujours paru que
l'abord de cette ſcience n'eft point aſſez
facile pour des commençans , & qu'on
pourroit traiter fes élémens à- peu- près
de la manière dont on traite aujourd'hui
la Phyſique , en étudiant les propriétés
élémentaires des lignes , des furfaces &
des corps , à l'aide de quelque méthode
d'obfervation & d'expérience.
Pour y réuffir par des moyens qui en
peu de temps affurent aux commençans
des progrès fenfibles , forment le jugement,
& impriment dans la mémoire
H
170. MERCURE DE FRANCE.
des vérités utiles à la pratique des Arts ,
voici le plan que nous fuivrons dans un
cours que nous propofons. Nous commencerons
à repréfenter par ordre les
fituations refpectives des lignes fur des
inftrumens , toutes les furfaces & tous les
corps géométriques en relief que nous
avons fait conftruire avec les fections &
les décompofitions néceffaires ; fur quoi
nous ferons toutes les remarques & les
obſervations convenables pour découvrir
leur propriétés & leur rapport . Ces préliminaires
qui pourroient tenir lieu d'élé
mens de géometrie , ne ferviront cependant
que de préparations à chaque propofition
, que nous démontrerons enfuite
par des opérations graphiques , c'est-àdire
, à la régle & au compás ; d'où nous
deduirons , fuivant l'exigence , les démonftrations
en rigueur. Nous enfeignerons
de la même manière les Méchaniques
par l'infpection des modèles de fimples
démonftrations , & chaque propofition
fondamentale de l'Acrométrie , de
l'Hydroftatique & de l'Hydraulique , fera
précédée par les expériences de phyfique
qui y ont rapport.
Segnius irritant animos demiſſa per aurem .
Quàm quæfunt oculis fubjectafidelibus.
Hor. Art. Poët.
NOVEMBRE. 1759. 171
I
•
Toutes ces Parties compoferont un
cours que nous croyons fuffifant pour donner
aux jeunes gens la connoiffance des
élémens des mathématiques utile aux
Amateurs, que nous invitons, & qui nous
feront l'honneur d'affiſter à nos leçons
& propre à fatisfaire ceux qui voudront
pénétrer plus avant dans cette fcience ,
pour lefquels nous continuerons par l'Algèbre
, les fections coniques & c. Nous
commencerons le cours après la S. Martin
prochaine ; il durera fix mois . Nous donnerons
les leçons tous les Lundis , Mercredis
& Vendredis de chaque femaine
depuis onze heures du matin jufqu'à midi
& demi.
>
Notre attention à rendre plus acceffibles
les Mathématiques , & à en abréger
l'étude des élémens , ne s'eft point bornée
à fes objets : nous avons également
travaillé à perfectionner les autres leçons
théoriques de l'art de la guerre , que nous
enfeignons depuis plufieurs années , & à
en faciliter l'étude par de nouveaux
moyens : en conféquence nous avons fait
tous nos efforts pour completter un cours
de leçons, pourvoir à tout ce qui pouvoit
entrer dans le plan de l'éducation d'un
jeune Militaire , & contribuer aux fondemens
de l'Ecole que nous annonçons
•
Hij
171 MERCURE DE FRANCE.
•
.
aujourd'hui. L'expofé des parties qu'on
y enfeignera durant une année , & qui feront
reprises à la fin de chacune , pourra
donner une idée de l'avantage que
les Elèves en retireront , qui fera d'autant
plus grand , que nous donnerons les leçons
ou en commun ou en particulier ,
felon le befoin des éleves , qui n'auront
d'autres études & exercices en vue que
ceux de cette école.
Les leçons de Mathématiques , qui '
feront données dans la matinée des jours
ci - deffus nommés , feront la premiere
occupation des Elèves de notre Ecole.
L'après -midi , depuis trois heures jufqu'à
quatre heures & demie , nous donnerons
des leçons militaires en forme de differtation
fur tout ce qui intéreffe davantage
un homme de guerre , & eft le plus fufceptible
de raifonnnement , principalement
fur ce qui concerne l'artillerie , les
mines , l'art de camper , les attaques , la
défenſe , les évolutions &c. le tout appuyé
des exemples des plus grands Capitaines
, tiré des meilleurs Auteurs , &
aidé des modeles en relief, des plans &
des figures néceffaires pour donner aux
Elèves toute la théorie requife dans un
Militaire , & leur infpirer tout le goût
qu'on peut avoir l'art de la guerre.
pour
NOVEMBRE. 1759.
1730
Les autres heures de ces mêmes jours ,
ainfi que tous les Mardis, Jeudis & Samedis
, les Elèves feront occupés au def .
fein , au lavis des plans , à l'étude des
fyftêmes de fortification , à celle de la
Géographie , de l'Hydrographie , & du.
Pilotage , à la connoiffance des ordres
d'Architecture , celle des inftrumens les
plus utiles aux pratiques de la guerre &
de la navigation . On enfeignera auſſi
dans cette école les langues , les exercices
du corps tels que la danfe , les évolutions
militaires , & les armes.
Voici l'énumeration des leçons courantes
ou régulieres de chaque femaine.
Trois leçons de Mathématiques.
Trois leçons hiftoriques militaires .
Trois leçons du deffein ou des parties
qui y ont rapport.
Trois leçons de Géographie.
Trois leçons d'Hydrographie ou du
Pilotage.
Quant aux autres leçons , il les feront .
par extraordinaire aux prix que nous
croyons devoir fixer , & toutes feront
données par les meilleurs Maîtres dans
chaque genre , ce qui joint aux frais confidérables
des inftrumens , modèles &
plans , nous a décidé à exiger des Elèves
externes S liv. par mois pour les leçons
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
de Mathématique feulement ; de ceux
qui y joindront les leçons militaires 30 l.
& enfin des Elèves qui fuivront toutes les
leçons ci- deffus énoncées de la ſemaine ,
72 liv. Nous traiterons avec les perfonnes
qui fouhaiteront tenir à cette Ecole
leurs enfans en penfion , & relativement
à toutes les dépenfes qu'elles exigeront.
Nous ne nous flattons pas affez pour
ofer de plein vol prétendre à la confiance
des perfonnes à qui nous avons l'honneur
de parler ; mais nous les prions d'avoir
affez d'indulgence pour croire qu'en cherchant
à nous rendre utiles nous ne négligerons
ni n'épargnerons rien pour remplir
nos engagemens & nos promeffes ,
& que nous n'avons entrepris de former
une Ecole de la guerre , & d'ouvrir un
cours de Mathématique , qu'après les
Examens & les Approbations qui conviennent
à tous établiffemens publics
fur les avis & les encouragemens de plufieurs
perfonnes fupérieures dans ce genre
, & étant muni des Certificats de M.
Belidor , Brigadier des Armées du Roi ,
Membre de l'Académie Royale des Sciences
de Paris , d'Angleterre , de Pruffe, &c.
NOVEMBRE. 1759 175
ACADEMIES.
SUITE de la Séance publique de l'Académie
des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de Rouen, tenue le z Août 1759 .
L'ACADÉMIE avoit deux Prix à diftribuer
; l'un d'Hiftoire & l'autre d'Eloquence
: elle n'a été pleinement fatisfaite
fur aucun de ces deux Sujets , & elle
a cru qu'ils méritoient néanmoins qu'elle
continuât de les propofer de nouveau
pour l'année prochaine.
Le premier concernant l'Hiftoire , a
pour objet cette question... La délivraneé
annuelle d'un meurtrier , qui fe fait tous
les ans folemnellement à Rouen , a - t- elle
quelque fondement dans l'Hiftoire Civile
& Eccléfiaftique de cette Province ? ou
n'est-ce point un veftige d'un ufage autrefois
plus général,& dont quelques Eglifes
font refties en poffeffion d'une manière
différente , fuivant les lieux & les diverfes
circonftances où il fe pratique ?
L'Académie fe fait un plaifir de déclarer
que le Mémoire No. 2 , qui a pour dewife
, Templorum cautela non nocentibus
#
H iv
176 MERCURE¶DE FRANCE.
Jed lafis datur , eft celui qui a le plus approché
des conditions demandées. Elle
exhorte l'Auteur à corriger quelques fautes
de chronologie & à fonder fon ſyſtême
fur des preuves plus folides.
Le prix d'Eloquence a pour fujet cette
queftion : Comment & à quelles marques.
les moins équivoques pouvons - nous reconnoître
les difpofitions que la Nature nous
a données pour certaines fciences ou certains
arts plutot que pour d'autres. Elle
exhorte les concurrens à faire de nouveaux
efforts pour traiter dignement un
Sujet fi beau , fi intéreffant.
Comme c'eft le tour de la claffe des
Sciences de donner un Prix l'année prochaine
, elle propofe pour Sujet cette
queftion :
La Seine n'a- t- elle pas été jadis navi
gable pour des vaiffeaux beaucoup plus
confidérables que ceux qu'elle porte aujour
d'hui , & n'y auroit - il pas des moyens de
lui rendre ou de lui procurer cet avantage ?
La premiere partie de cette queftion
eft hiftorique , car les matières phyfiques
ont auffi leur hiftoire ; elle contient un
foupçon qui a été fuggéré 1.° par les expéditions
que les Normands ont tentées
contre Paris avec des vaiffeaux. 2.° Par
l'opinion où font plufieurs Auteurs que
NOVEMBRE . 1759 177
Ies Parifiens ont fait jadis un grand commerce
maritime ; ce qui femble confirmé
par leurs armes qui font , non un bateau'
plat , mais un véritable vaiffeau . 3.º Par
des conjectures fur la théorie de la terre ,
que M. le Cat a expofées à l'Académie
en 1744 , & dont on a un extrait dans
le Journal de Verdun , de Mai 1748. II*
eft plus ample encore & fuivi de difcuffions
dans le Magafin François de Londres,
année 1750. p. 260. mois de Juillet
& fuivant. La feconde partie de la quef-"
tion eſt toute du reffort de la Phyfique &
fpécialement de l'Architecture hydraulique
elle fuppofe une parfaite connoiffance
du topographique du cours de la
Seine. Tout le problême eft fi intéreffant:
pour la Marine & le Commerce du Havre
, de Rouen & de Paris , qu'on a lieud'efpérer
que les Sçavans naturellement
bons citoyens fourniront à l'Etat des :
vues folides fur ce grand projet.
Ainfi l'Académie diftribuera l'année
prochaine 1760 trois grands prix. Elle re
cevra les Mémoires jufqu'au premier Mai;
ceux de Littérature par M. Maillet du
Boulay ; ceux de Phyfique par M. le Cat,
Secrétaire.
Les Ecoles que protége l'Académie
ont tenu leurs concours ordinaires pour
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
les Prix qu'elles tiennent de la libéralité
de M. Deville.
Les Prix d'Anatomie ont été adjugés",
Le premier , à Côme - Étienne Beaumont
, fils d'un Maître Chirurgien de
cette Ville , qui a eu le fecond Prix l'année
dernière.
Le fecond , à Nicolas Maffy , de Blé
rancourt en Picardie.
Le troisième , à Joachim Laflêche , fils
d'un Chirurgien de Bernay.
Les Prix de Chirurgie ont été adjugés,
Le premier , à Jacques le Cocq de Tinchebray
, qui a remporté l'an paffé le premier
Prix d'Anatomie , & le fecond de
Chirurgie .
Le fecond a été adjugé à Côme- Etienne
Beaumont , qui vient d'avoir le premier
Prix d'Anatomie.
PRIX de l'Ecole du deffein.
Le Sujet du Prix de Peinture donné par
l'Académie cette année , étoit le jeune
Tobie qui rend la vue à fon pere : le Tableau
a été trouvé compofé avec efprit
& bien peint : il donne de grandes efpérances
dans fon Auteur , qui eft M. Jacques
- Emmanuel le Moine , de Rouen.
Il a remporté le Prix de compofition en
NOVEMBRE. 1759. 179
deffein en 1757 , & celui d'après la Boffe
en 1756.
>
Le premier Prix d'après nature a été
remporté par Louis Guyon , de Rouen
qui a eu le fecond dans la même claffe '
en 1758 & en 175.7 ...
Le fecond Prix d'après nature a été
remporté par Pierre- André- Amable Beaufils
, de Rouen , qui a eu le premier Prix
dans la claffe du deffein en 1758.
L'acceffit a été adjugé à Thomas Brémontier
du Tronquay , près Hoirs - la-
Forêt , lequel a eu le Prix extraordinaire
dans la claffe du deffein en 1758.
Le Prix d'après la Boffe a été remporté
par Jean - Baptifte - Marc - Antoine Def
camps , fils de M. le Profeffeur , dont
tous les enfans fe diftinguent en fuivant
les traces de leur pere.
L'acceffit dans cette claffe a été accordé
à Michel Lamoureux , de Rouen.
Le Prix de la claffe du deffein a été
remporté par Jacques d'Arcel , de Rouen .
Le Sujet d'Architecture étoit de com--
pofer le périftile du Temple de la Vertu.
On avoit demandé un hexaftile arcoftile ,
c'eft-à-dire , un portique à fix colonnes
de front , éloignées les unes des autres ,
& cela dans l'ordre Ionique. Ce Prix a
ré remporté pár Louis le Févre 51. de:
H vj
180 MERCUREIDE FRANCE.
Rouen , le mênie qui a déja remporté
des Prix dans cette claffe en 1758 &
11757.
9 L'Acceffit a été adjugé à Pierre le Bru
ment de Rouen . } ན ན ་ཉི་ མ 『: ཀ་ :༡
Les prix de l'Ecole de Mathématiques
910 & 9. 1ont été décernés
Le premier , fur le calcul différentiel
les Sections coniques & les Méchaniques,
à M. Rolland de la Platiere , de Villefranche
en Beaujolois .
Le fecond , fur la Géométrie , élémen- i
taire , a été partagé entre M : Dornáy &
M. Gallot , tous deux de Rouen !
Les prix de Botanique ont été donnés
Le premier , à M. Aubert de .... près
S. Saens .
Le fecond,à M.de Neuville de Brionne.
Le troifiémé , à M.Bomarres de Morfan'
près Bernay. Shoul of T
L'Acceffit , à M. Hebert de ... près
Gifors.
Après la diftribution des prix M. Vrenon
à lû le réſultat des obfervations mégorologiques
de l'année.
M. le Cat a lû l'éloge de M. FAbbé
Guérin , ancien Secrétaire des Sciences ,
né au village du Frefnai -le - Pulceux près
NOVEMBRE. 1759 ror
de Caën,ler, Juin 1692 ,& mort à Rouen
le 16 Avril 1759.
•
M. l'Abbé de S. Valier a lû un difcours
fur cette queftion... Quelsfont les effets
utiles ou pernicieux que produit l'émulation
parmi les gens de Lettres.
M. Rondeau a lû un Mémoire hiftorique
fur le Fort Sainte Catherine , près
Rouen ;ce Mémoire eft accompagné d'un
plan de ce Fort & du Monaftere qu'il
renfermoit. On yvoit auffi les ouvrages
faits par Henri IV. pour l'affiéger. Ce
plan eft le fruit des foins de l'Auteur à
déterrer la plus grande partie de ces rui- *
nes ; car l'Hiftoire & la Gravure des fiècles
précédens nous ont laiffé très- peu de
chofe fur ce fujet , qui eft néanmoins fort,
intéreffant pour l'Hiftoire, & furtout pour
celle de la Normandie. M. Rondeau a
beaucoup de matériaux de cette eſpèce fur
un grand nombre d'anciennes Fortereffes.
de cette Province , dont la publication
ne peut être que favorablement accueillie.>
- M. le Cat lut l'éloge de M. le Prince ,
Sculpteur, né à Rouen , le 28 Août 1678.
& mort en la même ville le 25 Aoûr
1758.6117
MP'Abbé Yart lut enfuite un difcours
fur ce que les Grands , les Riches & les
Scavans doivent à la Parrie
182 MERCURE DE FRANCE
M. le Merle a terminé la Séance par
un Poëme fort applaudi: Tout le monde
fçait que M. le Merle remporta l'an paffé
le Prix , dont le Sujer étoit la conquête
de l'Angleterre par Guillaume , Duc de
Normandie.
ARTICLE IV .
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
AGRICULTURE.
L ET TRE à M. B ** fur les plantations
de mûriers.
LA commiffion , Monfieur , que vous
confiez à mes foins , m'offre trois fortes
de fatisfactions à la fois celle d'obliger
unami tel que vous , celle de voir multiplier
les plantations dans le Royaume ,
celle enfin de vous tirer d'une erreur ou
vous vous laiffez entraîner par le torrent.
Je l'ai fouvent dit , & je le répète toujours
avec un nouveau plaifir : fi la France a
teconnu trop tard l'utilité des vets-à-foie
·
NOVEMBRE. 1759. 183
le
if faut convenir qu'elle double & triple
pas pour arriver au terme. En effet ,
après la production des grains qui font
de premier befoin , il n'en eft point de fi
importante que celle des muriers : ces
fortes d'arbres qu'on cultive avec fuccès
depuis un fiécle dans nos Provinces méridionales
, y réuffiffent au mieux , même
dans les terres les plus ingrates & les plus
arides , pourvû que les plantations y
foient faites à propos , & foignées pendant
un certains temps. Un mûrier une:
fois formé , porte pendant plus de vingt
ans, & prefque fans aucun foin , un revenu
à fon Propriétaire , qu'il ne pourroit
procurer par aucune autre forte de productions
, dans un auffi petit efpace que
celui qu'il occupe dans fon champ : les
émondes fervent à fon chauffage ; & le
tronc d'un arbre décrépit eft encore fort
utile pour la fabrication de plufieurs ouvrages
domestiques. Tel eft le premier
avantage des Propriétaires cultivateurs ,
quand ils ſe bornent purement à la vente
de leur feuille : mais s'ils élevent euxmêmes
des vers - à- foie , un travail de fix
femaines leur rapporte fouvent plus de
profit que celui de tout le refte de l'année.
fe
Quant au bien de l'Etat , que de milliers
de bras occupés continuellement à
r84 MERCURE DE FRANCE.
La préparation des foies , à la fabrique des
étoffes , & au commerce tant intérieur
qu'extérieur , de cette précieuſe marchandife
! Quelle circulation d'efpéces , dont
une bonne partie tombe dans les coffres
du Roi ! Quel avantage pour la Monarchie
de voir croître dans fon fein des
matières abfolument néceffaires à l'entretien
de fes Manufactures ; matières
qu'il faloit autrefois tirer de l'étranger
à force d'argent , & fur lefquelles aujourd'hui
, outre le produit national , nous
gagnons encore la main-d'oeuvre ; maières
enfin qui transformées en ouvrage
de goût , paffent chez les nations voifines ,
avides de nos modes & nous en rapportent
des fonds immenfes.
Auffi voyons - nous le Gouvernement
employer les moyens les plus efficaces
pour porter cet établiſſement au plus
haut point de perfection dont il paroît
fufceptible. Les priviléges , les exemptions
& les gratifications en argent , ont;
tellement excité l'émulation , qu'on plante
aujourd'hui des mûriers dans le coeur
du Royaume , & que bientôt les Provinces
les plus Septentrionales n'envieront
point à celles du Midi la qualité d'un
climat , qui jufques à préfent leur avoit
paru uniquepour ces fort es de produc
象185 NOVEMBRE . 1759 .
tions . Pardonnez cette tirade à mon zéle
patriotique & je reviens à votre Lettre..
I
Vous voulez , Monfieur , que je vous
choififfe quatre cens plans de mûriers dans
celles des pépinieres voifines que je croirai
la meilleure , & vous exigez que je
redouble d'attention pour ne prendre que
des fujets de trois ans. Je m'arrête à cette
derniere circonftance & j'en faifis avidement
l'occafion pour vous détromper à
cet égard.
-
Je n'ignore pas les progrès journaliers
de ce préjugé vulgaire , dont les effets
font très nuifibles à l'avancement des
plantations j'ignore encore moins les
motifs qui l'ont mis en faveur ; mais en
vous expliquant les caufes de cette fauffe
opinion , & les fuites facheufes qui en ,
refultent , je me flatte de vous ramener :
au fentiment judicieux de plufieurs perfonnes
qui penfent bien différemment
fondées fur des expériences , finon auffi
nombreufes que celles dont le Public eſt
la dupe , du moins plus réfléchies & plus
décifives.
C'est l'appanage de l'avarice de s'aveugler
le plus fouvent fur fes propres intérêts
; une économie mal entendue ,
trouve toujours des faux - fuyans pour
mettre fur le compte des accidens impré186
MERCURE DE FRANCE .
vus , ce qu'elle devroit s'imputer à foi
même. C'eft amfi que les plantateurs de
mûriers , voulant épargner mal-à- propos
fur l'achat des plans , ont mis infenfiblement
les vendeurs dans la néceffité de
les leur livrer dès la troifième année , ne
pouvant pas les laiffer plus longtems
dans la pépiniere fans une perte certaine.
L'erreur s'eft accrue par la multiplication
des pépinteres chacun voulant attirer
l'eau au moulin , & ne pouvant donner
à bas prix que des plans d'un court entretien
, on a imaginé certaines apparences
de raiſon pour accréditer cet ufage.
Les Propriétaires des pépinieres difent
qu'un fujet de trois ans eft plus propre
qu'un autre pour la tranfplantation ,parce
que fes foibles organes fe plient mieux
au changement de nourriture , j'aimerois
autant approuver la conduite d'une nourrice
, qui après deux mois de lait , févreroit
fon enfant & le réduiroit aux alimens
folides , fous prétexte de l'y accoutumer
de bonne heure : la foupleffe de l'écorce,
dit- on encore , eft plus facile à s'ouvrir
par crévaffes pour laiffer croître la tige :
pitoyable raiſon. Si la crue de l'arbriffeau
devoit faire fendre fon écorce depuis trois
ans jufques à fix , pourquoi ne créveroitelle
pas dans la pépiniere comme dans
NOVEMBRE. 1759 487
le champ de tranfplantation , puifque
cet arbriffeau croît effectivement dans la
pépiniere & beaucoup plus vite qu'il ne
eroîtra dans un nouveau fol ?
Au refte , Monfieur , les acheteurs n'ont
pas la force d'appeller de ces fortes de
fentences. Ils comprennent parfaitement
que toute réforme à cet égard fe feroit à
leurs dépens ; puifqu'il eft trop naturel
de payer à plus haut prix les fujets de fix
ans que ceux de trois . Qu'en arrive-t-il ?
Que beaucoup de ces plans périffent , &
que la plupart des furvivans ne pouffent
qu'avec une extrême lenteur, à moins que
le champ de la tranſplantation ne fe trou
ve par hazard fort analogue à celui de la
pépinière. Le propriétaire plantateur fait
toujours tomber le peu de fuccès ou fur
la mauvaiſe manipulation du plantage ,
ou fur la qualité peu convenable du
terrain , ou fur l'âge de la lune qu'on
n'a pas affez bien choifie , ( car ; malgré
le cri général de toutes les Académies de
P'Europe fur la vanité de ces prétendues
influences , nos ruftiques obfervateurs s'em
tiennent toujours à leur ancien préjugé )
& jamais ils ne forment le moindre foupfur
le trop de jeuneſſe du plan , qui
trouve trop de difproportion entre la
délicateffe de fa tige & les affauts redou
blés des élémens.
çon
188 MERCURE DE FRANCE.
De là vient fouvent le découragement
pour une plus ample plantation ; & fou-,
vent même la répugnance des voifins pour
de pareilles tentatives. Il eft vrai que
certains plans font des merveilles , &
c'en eft affez pour perpétuer l'erreur; mais,
ou le fuccès vient d'une terre extrêmement
propice , ou d'un foin particulier , ou
d'une fuite de faifons favorables , ou plus
fouvent encore de ce que tels arbriffeaux
qu'on a vendus fur le pied de trois ans
en ont fouvent quatre & demi . Car il n'y
a pas de convention entre les parties pour
que tous les plans foient enlevés à point
nommé , & vous jugez bien qu'on ne
savife pas de brûler ceux qui reftent ;
au contraire , le vendeur fe prévaut de
leur taille avantageufe pour faire juger
aux nouveaux acheteurs de leur conftitution
vigoureuſe. Entrons dans un plus
grand détail ,
Il en eft , à peu de chofe près , de la
végétation des plantes comme de celle
des animaux : les jeunes plans dans une
pépiniere peuvent être conſidérés comme
dans le fein d'une mere nourrice : les fucs
déliés d'une terre bien préparée , s'infinuent
doucement par les racines dans
les fibres délicates de l'arbriffeau , come
lait paffe de l'eftomac d'un enfant de
NOVEMBRE. 1759. 189
naiffance dans les frêles conduits de tout
fon corps , une nourriture plus abondante
& plus fubftancielle feroit funefte à l'un
comme à l'autre dans les premiers tems
de la nutrition : il demeure prouvé pár
T'expérience générale , que parmi les enfans
févrés de trop bonne heure , les uns
périflent affez tôt , les autres languiffent
& deviennent maladifs , & quelques-
" uns en petit nombre , d'une conftitution
plus vigoureufe , fe reffentent peu de ce
changement fubit de nourriture : au contraire
ceux qui paffent les dix-huit mois ,
les deux ans en nourrice , y acquierent
pour l'ordinaire un degré de confiftance
& de vigueur qui les met en état de changer
d'aliment fans changer d'embonpoint ,
& ils fe reffentent toute la vie du foin
que l'on a eu de leur premiere enfance.
Permettez- moi de comparer les arbriffeaux
aux nourriffons : les premiers font
à trois ans de pépiniere comme les ſeconds
-àfix mois de nourrice ; c'est- à-dire qu'il
en meurt une bonne partie , que l'autre
traîne une vie languiffante , & que quelques-
uns plus privilégiés de la Nature
viennent à bien : mais fi quelqu'un par
hazard ou par réflexion , met en terre des
fujets de cinq à fix ans de pépiniere , qui
foient d'ailleurs de belle venue , ( ce qui
•
190 MERCURE DE FRANCE.
ils
femble répondre aux dix - huit mois ou
deux ans de nourrice. ) Il n'en eft aucun qui
ne prenne , nul qui périffe , tous pouffent
à vue d'oeil , & dans quatre ou cinq ans
affez de feuilles pour ne pas
portent
faire regretter le furplus de leur achat.
Tel eft , Monfieur , le correctif que je
deftine à la derniere claufe de votre commiffion
: fuivez-moi dans le parallèle de
deux plans arrachés le même jour d'une
même pépiniere , l'un à trois ans & l'autre
à fix d'abord vous imaginez bien qu'il
faut toujours un certain intervalle de
temps pour le trajet , depuis la pépiniere
jufqu'au champ de la tranfplantation ;
vous ne doutez pas que pendant cet
intervalle , la féve dont les deux plans
font abrevés , ne fe reffente de la privation
de fa fource , & que la quantité de
cette humeur vivifiante qui fe trouve
ifolée dans ces deux tiges , ne fouffre
par l'effet de l'air une déperdition proportionnée
à la durée du tranfport.Suppofons
en fecond lieu qu'on les tranfplante ,
foit en Languedoc foit en Provence ,
où les chaleurs de l'été font exceffives ,
le terrain extrêmement fec , & communément
hors de portée des arrofages qui
conviennent aux nouvelles plantations ;
les voilà tous deux placés dans deux
NOVEMBRE. 1759. 191
foffes voisines & femblables à tous égards,
qu'on remplit , fi vous voulez , d'une
qualité de terre choifie , mais beaucoup
moins préparée & moins foignée que
celle de la pépiniere : figurez - vous ces
deux tiges portant tout le poids des
rayons directs du foleil , & les rayons réfléchis
d'une furface pelée & devorante ,
quelle eft à votre avis la tige qui réſiſtera
le mieux aux rigueurs d'un tel changement
? toute la différence ne paroit- elle
pas à l'avantage du fujet de fix ans , foit
par la plus grande quantité de la ſéve originaire
qui s'y fera confervée relativement
à fon volume , foit par le plus d'épaiffeur
& de dureté de fon écorce , capable de
réfifter plus fortement aux impreffions
de cet aftre , foit par la profondeur de
fa fubftance , laquelle ne recevra communément
que des atteintes fuperficielles
& incapables d'interrompre intérieurement
la circulation de la féve ; tandis
que ces mêmes atteintes relativement
au petit diamétre de la tige de trois ans
pénétreront fouvent jufqu'à la moële.
Si les corps liquides , ( comme le vin
dans des tonneaux de différentes capacités
) réfiftent à l'air en proportion de
leurs maffes , à plus forte raifon les corps
folides : or nous voyons conftamment que
192 MERCURE DE FRANCE .
le vin fe conferve infiniment mieux dans
de grandes pièces que dans les petites ,
parce que celles- ci ( proportion gardée )
préfentent plus de furface à l'air que celles
- là : rendons ceci plus fenfible.
Vous fçavez , par exemple , qu'un corps
cubique ( un dé ) d'un pouce de côtés ,
contient fix pouces quarrés de furface ,
& n'a qu'un pouce cubique de maſſe ou
de folidité : tandis qu'un corps cubique
de deux pouces de côtés , contient huit
pouces de maffe & n'a que vingt- quatre
pouces de furface : pouffons le cube jufqu'à
trois pouces de côté , ce qui nous
donnera vingt - fept pouces.cubiques de
maffe , & feulement 54 pouces quarrés
de furface ; par où nous voyons , Monfieur
, que dans le plus petic corps , un
pouce de maffe en a 6 de furface ; dans
le fecond un pouce de maffe n'en a plus
que 3 de furface , & dans le troiſième ou
le plus gros , il ne refte que 2 pouces de
furface pour chaque pouce de maffe. L'air
trouve donc beaucoup plus de paffages
pour pénétrer dans les petits corps que
dans les grands à proportion de leurs
maffes , & y caufe plus d'altération. Appliquons
cette régle à nos deux fujets de
diamétre differens , & nous conclurons
que le plus fort aura beaucoup moins à
fouffrir
NOVEMBRE. 175-9. 123
fouffrir de toutes les intempéries de l'air
que celui qui fe trouve plus foible.
Que fi de la confidération des tiges
nous paffous à celle des racines , nous
trouverons celles de fix ans beaucoup
plus groffes que les autres , & plus propres
par conféquent à recevoir en abondance
des fucs nourriciers moins préparés
& plus groffiers que ceux de la pépiniere,
& dont il n'y aura que la partie la plus
fubtile qui puiffe circuler chétivement
dans le fujet de trois années . Ces mêmes
racines à proportion de leur nombre , de
leur volume & de leur étendue , occuperont
bientôt toute la terre choisie dont
on a rempli la foffe , tandis que celles du
moindre plan ne pouvant occuper la totalité
de fa foffe que dans l'efpace de
plufieurs années , la plus grande partie
de cette terre de rempliffage y fera fans
production .
Il y a plus , c'eft que les rameaux futurs
du fujet de fix ans , devant être bientôt
plus nombreux , plus étendus & plus
chargés de feuilles , recevront beaucoup
plus d'humidité des rofées nocturnes &
pluyes ordinaires , laquelle humidité ſe
portant intérieurement des branches vers
le pied de l'arbre , .y répandra plus de
·I
194 MERCURE
DE FRANCE.
fraîcheur , & facilitera davantage l'action
de la feve afcendante.
Si vous doutiez , Monfieur , de la circulation
de la feve en tout fens , je vous
citerois pour preuve une expérience trèscurieufe
faite par Duhamel , que je me
rappelle d'avoir lue quelque part . Ce fçavant
Académicien fit arracher avec précaution
un arbre de cinq à fix ans , &
l'ayant fait replanter fens deffus deffous ,
les branches devinrent racines , les racines
fe changerent en branches , & l'arbre ne
fe reffentit point d'un renversement fi fingulier,
preuve concluante que les conduits
capillaires des arbres font conformés de
façon à recevoir en tout fens les rofées du
Ciel & les fubftances de la terre , & que
fi les branches exigent du tronc une abondance
de nourriture , le tronc à fon tour
fe trouve avantageufement
abbreuvé par
l'humidité accidentelle de fes branches.
Concluons de tout ceci , Monfieur ,
que la pratique de préférer les plans de
trois ans , n'eft rien moins que la meilleure
, & que ceux de cinq & fix ans font
d'autant plus avantageux qu'ils font fufceptibles
d'altération , & d'un rapport
beaucoup plus prompt : qu'il vaudroit
mieux , par exemple , ne planter que dix 2
NOVEMBRE. 1759 . 195
fujets forts & vigoureux à trente fols la
pićce , que cinquante à dix fols : les premiers
prendront tous immanquablement ,
& dans quatre ou cinq ans au plus , porteront
un honnête revenu au contraire ,
foyez affuré qu'il périra au moins un tiers
de ceux qui auront été arrachés trop τότ
de la pépiniere , & que ceux qui ne périront
pas , languiront pendant longtems
& feront des dix à douze ans fans donner
une production paffable : c'eft fe priver
en pure perte du produit qu'on pourroit
fe procurer en grains , du fol que
..ces foibles plans occuperont pendant tout
ce long intervalle .
Je connois nombre de perfonnes , qui
après avoir multiplié les expériences de
comparaifon , fe font déterminées abfolument
pour les fujets de cinq à fix ans de
pépiniere : j'ai vû de mes propres yeux
des plantations des deux efpéces , qui ne
me laiffent aucun doute fur le parti que
je prendrois fi votre commiffion me regardoit
en propre ; & pour fixer vos doutes
fur des citations vagues & anonymes ,
je puis , entre autres , vous nommer deux
particuliers qui vous font parfaitement
connus , & qu'il vous feroit facile de confulter
, l'un eft M. le Marquis de la Goa
en Provence , & l'autre M. Michel d'AI
ij
196 MERCURE DE FRANCE.
"
vignon , dont les exemples font chaque
jour quelque nouveau profelyte.
Je fuis & c.
L'Abbé SOUMILLE.
A Villeneuve-lès - Avignon ,
20 Août 1759.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPER A.
Du Ballet des Fêtes Vénitiennes on n'a plus
confervé que l'Acte de la Devinereffe , auquel on
a joint l'Acte du Devin de Village & celui d'Ifméne
Ces trois Actes forment un Spectacle varié
-qui ne laufe pas un moment de langueur. La méthode
de renouveller ainfi le Spectacle par des
Actes détachés qui fe fuccédent l'un à l'autre ,
eft , je crois , la meilleure pour les Opéra d'Été.
Elle entretient la curiofité du Public ; elle exerce
Stous les talens par la diverfité des genres ; & ne
- laillant pas ufer les Ouvrages qui fe fuccédent ,
elle n'épuife jamais le fond.
3
Le Mardi 6 Novembre , on donnera l'Opéra
d'Amadis de Gaule . Le rôle d'Oriane a excité
une conteftation à laquelle le Public eſtinéreflé
. Mlle Lemierre , cette Cantatrice charmante
, qui devient de jour en jour meilleure
Actrice dans les rôles gracieux & tendres , a prétendu
qu'elle devoit jouer le rôle d'Oriane, com
NOVEMBRE. 1759. 197
me ayant fuccédé à Mlle Fel qui l'auroit joué
dans fon temps. Mlle Arnoud a confenti à le lui
céder , avec toute l'honnêteté poffible ; mais les
Directeurs ont prévu les conféquences de ce déplacement.
Ils ont tâché , mais en vain , de ramener
Mlle Lemiere ; elle a perfiſté dans fa demande
, & les a réduits à l'alternative , ou de
lui donner en premier le rôle d'Oriane & ceux du
même genre , ou de recevoir fon congé. Il a bien
fallu fe réfoudre à ce dernier parti ; & dans fix
mois le Public & le Théâtre font menacés de perdre
, au grand regret des Directeurs un talent
précieux à la Scène lyrique.
>
Me fera- t-il permis de dire ce que penfent des
gens éclairés & fages de cette prétention d'une
Actrice qu'ils aiment ? Une voix enchantereſſe ,
une figure charmante , une action noble & jufte,
de l'intelligence & du fentiment , donnent à Mile
Lemiere , le droit de prétendre à exceller , comme
je l'ai déja dit , dans tous les rôles gracieux
& tendres. Mais ces fons brillans , ces cadences
légères , cette douce férénité d'une phyfionomie
riante ne femblent pas faits pour les rôles pafhonnés
tels que celui d'Oriane ; au lieu que l'on
a cru voir par le rôle de Pfyché , que ce genre
eft celui de Mlle Arnoud . Que Mlle Lemieres'y
fût exercée en ſecond & comme pour effayer fes
forces , le Public auroit applaudi à cette émulation
louable , le fuccès qu'elle a eu dans le rôle
de Proferpine devoit l'y encourager ; mais elle a
dû fentir auffi combien le rôle de Proferpine étoit
loin du rôle d'Oriane. Celui - ci a été le triomphe
de Mlle le Maure , & le genre de Mlle le Maure
n'eft certainement pas celui de Mlle Lemiere . Ce
font là les réfléxions que devroient lui préfenter
fes vrais amis , & fi elle y penfe de fang froid ,
I iij
198 * MERCURE DE FRANCE.
elle jugera qu'il n'y a eu de la part des Directeurs
ni mauvaiſe volonté , ni prévention perfonnelle.
COMEDIE FRANÇOISE.
O N connoît l'injuftice de Boileau envers le
créateur & le modèle du Théâtre lyrique. Il n'a
pas tenu à ce fatyrique , jaloux & inéchaut , que
le talent de l'Auteur d'Armide & de la Mere
coquette n'ait été découragé. La Tragédie d'Aſtrate
a été l'objet de fon ironie mordante , & tout le
nonde fçait par coeur les vers qui ont jetté du
idicule fur cette Piéce. On n'a pas laiffé de la remettre
au Théâtre depuis quelques années ; on l'a
donnée encore le Samedi 20 Oobre ; & j'ofe
dire que notre fiécle la juge plus équitablement
que Boileau.
On trouve non pas que chaque Acte foit
une Piéce entiere , ( car l'action eft une & procéde
d'Acte en Acte , par une gradation d'intérêt ménagée
avec beaucoup d'art. ) mais que la fuppofition
qui fait le noeud de l'intrigue n'eft pas allez
fondée ; c'est-à- dire , qu'il n'eft pas vraisemblable
que Sichée ait caché à Aftrate le fecret de fa
naiffance , jufqu'à le laiffer engager dans la défenfe
d'une Reine qui a fait périr le Roi fon père
pour régner à la place. L'Auteur d'Electre en enployant
la même fituation a bien fçu éviter ce
reproche. Palamede , qui n'eft que le caractere
de Sichée plus vigoureufement
defliné , Palamede
a perdu de vue Orefte , & ce: te abfence juftifie tout .
Quinaut a rendu dans cette Scène Aftrate plus
éperdu , plus violent que l'Orefte de M. de Crébillon
; mais fon amour n'en eft que plus tragi
C1 1
NOVEMBRE. 1759- 199
que. Cet endroit & beaucoup d'autres démentent
allez la plaifanterie de Boileau :
Et jufqu'à je vous hais tout s'y dit tendrement.
Mais il eft vrai que le ftyle en général en eft plus
tendre que paffionné , plus élégant qu'énergique.
Il y a des Scènes charmantes mais d'un ton
un peu trop familier. On ne reconnoît pas dans
une Reine fenfible & galante à l'excès cette ufurpatrice
ambitieuſe que le crime a couronnée ,
qui a verfé le fang de fes Rois légitimes , & qui
pour en tarir la fource , ordonne froidement le
meurtre de l'héritier du trône échappé à la mort .
M. de Voltaire nous a fait voir par quel retour de
vertu , par quel trouble, par quels remords on
pouvoit rendre intéreſſante une Reine parricide ,
fans abaifler la hauteur de fon ame , ni changer
le fond de fon caractère.
Boileau a plaifanté ſur l'anneau reyal , & cet
anneau a pallé pour un moyen ridicule . Il n'en
eft pas moins vrai qu'un anneau peut être comme
tout autre fymbole la marque de l'autorité :
Corneille s'en eft fervi dans Don Sanche d'Arragon
, & perfonne , je crois , n'eft tenté d'en
rire ; mais le changement de fituation que produit
cet anneau , n'eft pas du genre tragique dans
Aftrate , comme il l'eft dans Don Sanche d' Arragon.
Le coup de Théâtre qu'il produit dans la
Tragédie de Quinaut , eft précifément le même
que celui du dénoûment du Tartufe ; or ce qui
fait rire dans une Comédie , eſt naturellement
déplacé dans le genre pathétique .
Voilà comme le Parterre d'aujourd'hui a jugé
la Tragédie d'Aftrate qui , tout inférieure qu'elle
eft aux chefs- d'oeuvre de fon illuftre Auteur , ne
laiffoit pas que d'être
pour
Boileau
lui-même
plus
digne d'envie que de mépris.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
>
Mlle Clairon y a joué le rôle de la Reine avec
ce naturel , cette nobleſſe cette grace inimitable
qu'on applaudit toujours avec de nouveaux
tranfports ; elle n'eft pas moins étonnante dans
le rôle de Callandre de la Tragédie des Troyenne's'
qu'on a jouée le 22 .
On doit donner inceffamment une Tragédie
nouvelle intitulée Namir.
Cet hyver le Théâtre François fera fécond en
nouveautés.
COMEDIE ITALIENNE.
LiA Parodie de la Dona Superba a attiré pendant
la fin de ce mois un peu de monde à ce
Spectacle. On vient d'y donner une Comédie en
rois Actes intitulée les faux Devins , qui a foiblement
réuffi : on efpère qu'elle le foutiendra au
moyen des Balers dont elle eft accompagnée , &
dans lesquels danſe le fieur Pitrot . On parle d'un
nouveau Pantalon & d'une nouvelle Actrice qu'on
fait venir d'Italie. Mais ce n'eſt pas tant la nou
veauté des Acteurs que la nouveauté des Piéces
qui peur relever & foutenir un Spectacle.
NOVEMBRE. 1759.- 201
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
O
DE VIENNE , le 8 Octobre.
N mande de Wurtzbourg que le Colonel
Sprung détaché par le Général Luzinski dans la
Thuringe , a rencontré près de Corsdroff fur
l'Unftrut un détachement de l'armée du Prince
Ferdinand , compofé de plufieurs piquets de Dragons
du Régiment de Finckenftein , de Huffards
noirs Pruffiens , & de Chaffeurs Hanovriens. Il a
attaqué cette troupe fi vivement , qu'elle a été
mile en déroute avec perte de foixante hommes
tués , & de cent vingt prifonniers.
De BERLIN , le 1 Oftobre.
Les Cofaques profitent de l'éloignement du
Roi , qui a pallé en Siléfie , pour faire des incurfions
fur nos frontières . Le Général Totleben leur
a donné ordre de mettre à contribution la Poméranie
& la Nouvelle - Matche , & ils exécutent cet
ordre très rigoureuſement ."
De l'Armée de l'Empire , le 26 Septembre.
Le 21 , le Prince de Deux- Ponts fit un mouvement
en avant avec toute l'armée , dans le deffein
de faire abandonner aux Ennemis la pofition
avantageufe qu'ils occupoient fur les hauteurs de
Meiffen. Le Général Haddick avoit marché la
veille pour Le porter fur le flanc droit des Pruf
Gens.
I
202 MERCURE DE FRANCE.
Toutes les difpofitions étant faites pour l'atta
que, & l'armée s'étant formée fur deux lignes
vis-à-vis de Neuftadt , le combat commença par
le feu de nos canons & de nos obufiers , qui fut
très-vif & très -foutenu pendant toute la journée.
L'Ennemiy répondit par celui de plufieurs batteries.
Le Prince de Deux- Ponts fit attaquer le Village
de Bockwen , où les Pruffiens étoient retranchés.
Nos Grenadiers y mirent le feu , & l'Ennemi
fut contraint d'abandonner ce pofte. Une partie de
notre Infanterie défila fur les hauteurs qui font du
· côté de l'Elbe , pour prendre en flanc l'avantgarde
de l'armée Prufiienne. Cette avant-garde
fut pliée , & perdit du terrein.
Le Général Haddick pofté entre Krogis & Stoifchen
, foudroyoit en même temps avec la groffe
artillerie les redoutes & les batteries des Ennemis.
Le Prince de Deux- Ponts fit un mouvement du
côté de Lomatſch , pour le rapprocher de ce Général.
Les Prulliens qui fe virent en danger de
perdre leur communication avec Torgau & Léipfick
, fe portèrent fur notre aîle gauche , & firent
avancer cinq bataillons foutenus de plufieurs efcadrons
de Cavalerie , qui la chargèrent avec la
plus grande vivacité . Nos troupes foutinrent cette
• attaque avec fermeté, & la repoufferent . La Cavalerie
ennemie fut mife eu déroute : on la pourfuivit
quelque temps ; mais on fut arrêté par la
rencontre de plufieurs bataillons Pruffiens qui
étoient poftés près de Lothayn.
-
Le gros de l'Infanterie ennemie s'avança en
même temps. Le Prince de Deux - Ponts la fic
charger par toute la Cavalerie de l'armée , qui
l'attaqua jufqu'à dix fois fans pouvoir la rompre.
Cette Infanterie venoit de s'emparer d'une de nos
batteries : alors notre Cavalerie redoubla fes efforts
; les bataillons Pruffiens plièrent , & leurs
NOVEMBRE. 1759 203
Dragons qui s'étoient préfentés pour les foutenir
, furent difperfés fans pouvoir ſe rallier . Nos
troupes reprirent la batterie dont l'ennemi s'étoit
emparé , & lui enleverent plufieurs pièces de fa
grolle artillerie. Le pofte de Lothayn étoit encore
occupé par quelques bataillons Pruffiens . Il fut
attaqué & emporté par nos troupes légères , &.
les Ennemis y mirent le feu en fe retirant.
Sur les cinq heures du foir , les Pruffiens étoient
déjà challés de tous leurs poftes . Ils avoient laiffé
fur le champ de bataille plus de dix - huit cents
morts, avec fix piéces de canon & deux étendards .
On leur avoit fait plus de deux cens prifonniers ,
& nous n'avions perdu en tout que mille hommes
tués ou bleffés .
La nuit qui furvint empêcha nos troupes de
pouffer plus loin leurs avantages. Lés Ennemis
eurent le temps de fe reconnoître & de prendre
une nouvelle pofition dans laquelle il nous fut
impoffible de les attaquer.
Du 30.
Le 29 , le Maréchal de Daun arriva à Drefde ,
& le Prince de Deux - Ponts s'y rendit pour concerter
avec lui le plan des opérations qui doivent
terminer la campagne.
De l'Armée Autrichienne , le 1 Octobre.
Le Maréchal de Daun , après avoir établi fon
quartier à Mengelfdorff , alla reconnoître la pofition
du corps aux ordres du Général Ziethen à
Landfcrone ; & il apprit que le Roi de Pruffe
s'étoit porté de Sagan fur Grienberg. Il fit fes
difpofitions pour envelopper le camp de Landfcrone
le lendemain , & pour marcher enfuite au
Prince Henri. Mais il apprit le 24 , que le Général
Ziethen avoit décampé la nuit , pour le
Iv
204 MERCURE DE FRANCE.
joindre au Prince Henri , dont l'Armée venoit
d'abandonner Gorlitz. Toutes les troupes légères
furent détachées , avec ordre de pourfuivre vivement
les Pruffiens . Elles atteignirent leur bagage ,
en enlevèrent une partie , & firent beaucoup de
prifonniers .
De LEIPSICK , le 1 Octobre.
Les Marchands étrangers qui s'étoient rendus
ici pour la Foire , n'y ont pas trouvé la fureté
qu'on leur avoit fait eſpérer. Les Pruffiens redevenus
maîtres de cette ville , exigent d'énormes
contributions . L'Officier qui les commande n'a
point voulu écouter les repréfentations de nos
Magiftrats , fur l'impuiffance où nous fommes
d'y fatisfaire. Il a fait enfermer dans le Château
de Pleiffenbourg , plufieurs de nos plus riches
Négocians , en déclarant qu'ils ne feront relâchés
que lorfqu'on lui aura payé tout l'argent qu'il
demande. Cette rigueur a répandu l'allarme parmi
les Marchands étrangers . La plupart de
ceux qui étoient en chemin pour venir à la
Foire , font retournés fur leurs pas. Ceux qui
font ici refulent de mettre leurs marchandiſes
en vente. Il eſt défendu à qui que ce foit de
fortir de la ville fans un paffeport figné du
Commandant Pruffien . Les Bourgeois ont ordre
de livrer les armes qui leur ont été rendues par
les troupes de l'Empire , fous peine de cent écus
d'amende . Les Officiers prifonniers de la garnifon
Impériale ont été renvoyés en donnant parole
de ne plus fervir contre le Roi de Pruffe , &
de fe repréfenter lorfqu'ils en feront requis.
DE HAMBOURG , le 28 Septembre.
Les Suédois fe font rendus maîtres des Ifles de
Wollin & d'Uledom en Pomeranie. Le Comte
NOVEMBRE. 1759. 205
de Ferfen , Lieutenant - Général , dont l'activité
mérite les plus grandes louanges , fit attaquer
Wollin le 16 de ce mois à la pointe du jour . Le
Régiment des Gardes , ceux de Jenkoping &
d'Elfsborg , foutenus de deux cens Volontaires ,
furent commandés pour cette attaque , que là
garnifon foutint pendant deux heures avec beaucoup
de valeur. Les troupes Suédoiſes entrerent
dans la place l'épée à la main ; & la garniſon
après s'être défendue encore quelque temps dans
les rues , fut forcée de fe rendre prifonniere
de guerre. Elle confiftoit en fept cens Soldats &
une trentaine d'Officiers. Celle de Camin apprenant
la reddition de Wollin s'eft retirée à Colberg.
Les Suédois font actuellement maîtres des trois
embouchures de l'Oder , & tout le cercle de
Randaw leur eft ouvert. Ils étendent librement
leurs contributions jufqu'aux portes de Stettin.
On affure que leur armée n'eſt plus qu'à deux
milles de cette Capitale . Les Lettres de cette armée
font mention de la prife du Fort de Swinemonde ,
dont la garnifon compofée d'un Lieutenant - Colonel,
d'un Major , de quatorze Capitaines ou Lieutenans
, & de quatre cent vingt hommes , s'eft rendue
prifonniere de guerre. On a trouvé dans ce
Fort neuf piéces de canon , & des munitions en
abondance. L'attaque avoit été dirigée par le
Comte de Ferfen . Un détachement Sué lois , aux
ordres du Baron de Heffenftein , Lieutenant- Général
, a enlevé aux Pruffiens le pofte de Locknitz
, & y a fait prifonniers deux Officiers &
quatre-vingt- fix foldats.
De LISBONNE , le 6 Septembre.
Le fieur de la Clue eft reſté Lagos , où il reçoit
toute forte de lecours du Viceroi des Algar
wes.
06 MERCURE DE FRANCE.
De MADRID , le 2 Octobre .
On mande de Badajoz , dans la Province d'Ef
tramadure , que la femme d'un Laboureur y eſt
accouchée d'un enfant qui a quatre bras & quatre
jambes , le vifage à l'ordinaire , & les deux
oreilles derriere la tête . Don Ramon de la Rumbe
, Intendant de cette Province , l'a fait examiner
par les Médecins & les Chirurgiens ; il a
nommé des Peintres pour le deffiner , & des
Sculpteurs pour le modéler: L'enfant eft mort
peu de jours après fa naiffance. On l'a mis dans
de l'efprit-de-vin , & il a été envoyé à la Cour.
Du 10.
Le Pere François Xavier Tranfmontana , Supérieur
des Trinitaires de Burgos , a inventé une
machine très- utile pour le défrichement des terres
incultes de ce Royaume , en faisant uſage des
eaux des fleuves & des rivieres , dont juſqu'à préfent
on n'a pas fçu profiter. Cette machine , dont
la conftruction eft fort fimple , & qui ne demande
pas beaucoup d'efforts , portera l'eau fans dépenfe
fur le fommet des montagnes . Elle peut en
élever un volume très- confidérable , & le verfer
fans interruption.
De ROME , le 23 Septembre.
La Congrégation des Rites s'affembla le is de
ce mois au Quirinal , pour inftruire le procès de
la béatification de la vénérable Soeur Claire-
Marie de la Paffion , de l'Ordre des Carmélites
de fainte Therefe , Fondatrice du Monaftere de
Regina Cali.
La même Congrégation dans une feconde Affemblée
admit la pourfuite de la béatification du
vénérable Serviteur de Dieu , Frere Crifpin de
Viterbe , Religieux Lai de l'Ordre des Capucins.
NOVEBMRE. 1759. 207
Du 27.
Le 24 de ce mois Sa Sainteté fit une nombreuſe
promotion de Cardinaux , dont voici la
lifte .
De l'ordre des Prêtres . Ferdinand de Roſſi , Romain
; Ignace Crivelli , Milanois ; Louis Gualterio
, de l'état Eccléfiaftique ; Louis Merlini , de
l'état Eccléfiaftique ; Philippe Acciajuoli , Florentin
; Jerôme Spinola , Génois ; Sante - Veronese ,
Vénitien ; Louis Valenti , de l'état Eccléfiaftique ;
Pierre Guglielmi , de l'état Eccléfiaftique ; Jofeph
Furietti , de Bergame ; Antoine Erba Odescalchi ,
Milanois ; Pierre Buffi , Romain ; Cajetan Fantuzzi
, de Ferrare ; Nicolas Antonelli , de l'état
Eccléfiaftique ; Pierre Conti , de l'état Eccléfiaftique
; Jofeph Caftelli , Milanois ; le Pere Jofeph
Orfi , Florentin , Religieux Dominicain ; le Pere
Laurent Ganganelli , de l'état Eccléfiaftique , Mineur
conventuel.
De l'ordre des Diacres. Jofeph Caraccioli dl
Santo Bono ; Nicolas Perrelli , Napolitain ; Marc
Antoine Colonna , Romain ; André Corfini , Romain.
Par cette promotion toutes les Places du Sacré
Collége fe trouvent remplies.
Du 2 Octobre.
Le Grand-Maitre de l'Ordre de Malte a accordé
au Marquis de Montpefat la permiffion
de porter la Croix de cet Ordre , en reconnoiffance
des anciens fervices rendus par les Chevaliers
de fa maiſon.
De LONDRES , le 30 Septembre .
Un de nos navires , la Galere de Gênes ,
revenant de Livourne à Briſtol , a été rançonnée
pour trois milles livres fterling , par le Guet208
MERCURE DE FRANCE.
rier , l'un des vaiffeaux de l'efcadre du fieur
de la Clue. Nous avons fçu que ce vaiffeau étoit
rentré à Rochefort. Les dernieres Lettres venues
de la Guadeloupe nous ont appris que les François
dans le courant du mois de Juin , ont enlevé
vingt-fept de nos vaiffeaux chargés de proviſions
& de marchandiſes pour plufieurs de nos Colonies;
& qu'ils les ont conduits à la Martinique.
Du 17 Octobre.
La Ville de Londres a ouvert une foufcription
dont l'objet eſt de donner cinq livres sterling à
tous ceux qui s'engageront pour trois ans dans
les troupes du Roi. Il paroît que cette foufcrip.
tion eft fort au gré du Public.
Il s'en faut bien que tous ces encouragemens
ayent procuré jufqu'à préfent le nombre des
Soldats & des Matelots dont on a befoin , & l'on
eft encore obligé d'enlever des hommes par
force .
Le Roi , à la recommandation de l'Amiral Bofcawen
, a donné le titre de Chevalier au fieur
Bentlei , Commandant du vaiffeau de guerre
le Warpight , pour le récompenfer de la valeur
diftinguée qu'il a fait paroître dans le combat du
18 Août , contre une partie de l'Eſcadre du fieur
de la Clue. Cet Officier a parlé ici avec beaucoup
d'eftime du Comte de Sabran Grammont commandant
le vaiffeau de guerre François le Centaure
, qui pendant ce combat a foutenu le feu
de fept de nos vaiffeaux , & qui ne s'eſt rendu
que lorfqu'il n'a plus eu de poudre.
Le vaiffeau de guerre le Port Mahon , a amené
aux Dunes deux gros Navires Hollandois , qui
revenoient de Carelfcroon à Amfterdam . Ces
navires ont été enlevés fous prétexte qu'ils faifoient
un commerce prohibé. L'Amirauté a nomNOVEMBRE.
1759. 200
mé des Commiffaires pour examiner la nature &
l'objet de leur cargaifon .
Du 18 .
Un vaiffeau de la Compagnie arrivé le 9 de
ce mois à Portſmouth > a apporté de Madraſs
les nouvelles fuivantes. Les François aux ordres
du fieur de Lally , après avoir foumis le Fort
Saint-David , entreprirent le fiége de Tanjaour .
Ils avoient déja fait bréche au rempart ; mais le
défaut de munitions & de fubfiftances les obligea
d'abandonner ce fiége , & de fe retirer à Carical
où ils arriverent au milieu du mois d'Août de
l'année derniere. Ils fe rendirent de là à Pondicheri
, & ils exécuterent cette marche pénible
fans rencontrer d'oppofition . Le fieur de Lally
cantonna fes troupes dans la Nababie d'Arcate ;
& le 4 Octobre il marcha vers la Capitale de
cette Province. De là les François continuerent
leur marche , & fe partagerent en trois divifions
, pour attaquer tout à la fois trois de nos
établiffemens. Le 12 Décembre ils fe rendirent
maîtres d'Egmore & de S. Thomé . Le lendemain
ils fe réunirent pour attaquer la baffe ville de
Madras , autrement dite la Ville-Noire. Nos
poftes avancés fe replierent dans la Place. Une
heure après le Colonel Drapper fit une fortie fur
l'Ennemi . Le Régiment de Lorraine fut furpris , &
le combat devint très- vif. Le Colonel Drapper
fut mal fecondé par fes Grenadiers. La brigade
du fieur de Lally accourut au fecours du Régiment
de Lorraine , & nos troupes furent repouffées.
Nous perdîmes dans cette occafion huit Offi
ciers & cent cinquante hommes tués , bleffés Ou
prifonniers. La perte des Ennemis fut beaucoup
plus confidérable ; le Comte d'Estaing , qui a rang
de Brigadier , fut au nombre des priſonniers.
210 MERCURE DE FRANCE.
L'Ennemi refta dans fon camp , fans rien en .
treprendre , jufqu'au 6 Janvier de cette année.
Ce jour-là il démaſqua pluſieurs batteries de canons
& de mortiers , qui ne cefferent pendant
vingt jours de foudroyer le Fort. Trois de nos
mortiers & vingt- fix de nos piéces de canon fu- ,
rent démontées. Les travaux de la tranchée avançoient.
L'Ennemi établit une batterie de quatre
piéces de canon fur le glacis du Fort . Elle commença
à faire feu le 31 du même mois . Mais la
garnifon lui oppofa un feu fi fupérieur , que cinq
jours après l'Ennemi fe trouva hors d'état de
faire ufage de cette batterie. La groffe Artillerie
des François étoit dans un autre batterie à quatre
cens cinquante toiles de la place. Elle recommença
à faire feu , mais fans beaucoup d'effet.
Cependant les travaux de la fappe , le long de la
côte embraffoient déja entierement l'angle du
chemin couvert ; & la moufquetterie des Ennemis
obligea nos troupes de l'abandonner. Ils
voulurent quelques jours après faire jouer une
mine , pour s'ouvrir un paffage dans le foffé .
Mais cette entrepriſe ne leur réuffit point ; & ils
furent exposés au feu de plufieurs canons de la
Place , qui les incommoda beaucoup .
Le 16 Février , le vaiffeau du Roi le Queenbo
rough & le navire de la Compagnie la Revanche,
parurent devant Madrafs à l'entrée de la nuit.
Ils amenoient un renfort de fix cens hommes ,
dont une partie débarqua fur le champ. La
nuit les Affiégeans firent grand feu contre la Place
; mais le lendemain ils décamperent avant le
jour. En paffant à Egmore ils détruifirent les
moulins à poudre . Nous avons fçu depuis que le
projet du fieur de Lally étoit de mettre le feu
aux maifons de la Ville noire , & qu'il l'auroit
exécuté , fi nos vailleaux étoient arrivés un peu
plus tard .
NOVEMBRE. 1759.
DE LA HAYE , le 1 Octobre.
Le Général York préfenta le 28 du mois dernier
à L. H. P. un Mémoire dans lequel ce Miniftre
leur fait , au nom du Roi d'Angleterre ,
les plus vives plaintes contre les Hollandois , qu'il
accufe de faire par terre un commerce prohibé
avec la France. Après avoir repréſenté combien
cette conduite eft contraire à l'intelligence que
les Traités ont établie entre les deux Nations , il
parle des préparatifs immenfes que les François
font fur leurs côtes pour tenter une invaſion en
Angleterre ; il fait fentir qu'il eft très - effentiel
pour la fureté de ce Royaume , que fes ennemis
ne reçoivent aucune efpéce de fecours des Puiffances
neutres ; qu'on a droit d'attendre de l'équité
de L. H. P. qu'Elles empêcheront qu'aucun
de leurs fujets ne viole en ce point la foi des
Traités & les régles de la neutralité ; & qu'Elles
doivent cette reconnoiffance aux preuves de modération
& de folide amitié que S. M. Brit . leur
a données , en réprimant les excès des armateurs
Anglois , & en mettant des bornes à leur licence
par un acte du Parlement.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , & c.
DE VERSAILLES le 25 Octobre.
LE19 de ce mois , le Roi tint le ſceau .
Sa Majefté a donné l'Abbaye de la Peyroufe ;
Ordre de Citeaux , Diocèle de Périgueux , à l'Abbé
12 MERCURE DE FRANCE.
de Chapt de Raftignac , Docteur de Sorbonne , &
Vicaire Général du Diocèfe d'Arles ;
Et le Prieuré de Peyraç , Ordre de S. Auguſtin ,
Diocèle de Périgueux , à l'Abbé d'Hymbercourt ,
ancien Vicaire Général du Diocèfe d'Orléans.
DE PARIS , le 20 Octobre.
Les vaiffeaux du Roi le Guerrier & le Souverain,
chacun de 74 canons , qui faifoient partie de l'Efcadre
commandée par le fieur de la Clue , & qui
s'en étoient féparés après le combat du 17 Août
dernier , font arrivés au port de Rochefort , l'un
le 28 Septembre , & l'autre le 11 de ce mois.
Le fieur de Village de Villevieille , Lieutenant
de vaiffeau, a été tué dans le combat du 17 à bord
du Guerrier , ainfi que 13 Soldats ; 46 ont été
bleffés.
Le fieur de Paul , Sous -Brigadier des Gardes,
de la Marine , a été tué dans le même combar
à bord du Souverain. La perte de l'équipage de ce
vaiffeau a été de 17 hommes tués, & de 54 bleffés.
Le Souverain a rencontré aux atterrages un
vaiſſeau Anglois de même force ; il a eu contre
ce vaiffeau un combat très vif , dans lequel fix
hommes de fon équipage ont été tués , & 34
bleffés . Il a été obligé de l'abandonner à l'approche
de plufieurs autres vaiffeaux Anglois qui
venoient à fon fecours.
Du 27.
L'Archevêque de Paris ayant eu permiſſion du
Roi de revenir dans fon Diocèfe , arriva à Verfailles
le 20 de ce mois , & eut l'honneur de voir
Sa Majefté le même jour . Il rendit enfuite fes
reſpects à la Reine & à la Famille Royale. Il vint
en cette Ville le lendemain 21 , fur les neufheures
du foir.
D
1
NOVEMBRE. 1759. 213
MORTS.
Meffire François-Jerôme de Montigny , ci devant
Doyen & Vicaire Général de l'Eglife de Chartres ,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale d'Igny,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Rheims , eft mort
dans fon Abbaye les Octobre , âgé de 68 ans.
Le Pere Simplicien , de l'Ordre des Auguſtins
réformés de la Congrégation de France , connu
par fon Hiftoire Généalogique des Maiſons Souveraines
& des Grands Officiers de la Couronne ,
mourut à Paris le ro , dans la foixante- feizieme
année de fon âge.
Meffire Pierre Richadei , Noble Vénitien de la
Ville de Brefce en Lombardie , eft mort en odeur
de Sainteté le 8 , dans l'Hôpital de la Charité ,
âgé de foixante neuf ans. Il avoit confacré les
trente dernieres années de fa vie au ſervice des
Pauvres dans les Hôpitaux & dans les prifons de
cette Ville . Son humilité , fa mortification , fa
conftance dans les fonctions les plus pénibles de
la Charité Chrétienne , ont rendu fa mémoire
précieuſe , & le Peuple en courant en foule autour
de fon cercueil , a manifefté l'admiration
que les vertus lui avoient infpirée.
Dame Magdeleine de Lys , Veuve de Richard
Talbot , Comte de Tyrconnell , Pair du Royaume.
d'Irlande , Maréchal des Camps & Armées du
Roi , ci-devant Miniftre Plénipotentiaire de Sa
Majesté auprès du Roi de Pruffe , mourut à Paris
le 19 Octobre , dans la trente - quatrième année
de fon âge.
214 MERCURE DE FRANCE.
Dame Marie de la Tour Taxis , Veuve de
Meffire Edme Sainlon , Ecuyer , Confeiller Secrétaire
du Roi , Maiſon , Couronne de France &
de fes Finances , eft morte à Paris le 24 Octobre.
NOTA. Lafuite du Catalogue de M. le Chevalier
BLONDEAU DE CHARNAGE , au Mercure
prochain.
Fautes à corriger dans ce Volume.
Page 91. ligne 4. par en bas &c . le laiffe & c
ajoutez en proie .
P. 119. ligne derniere : fceperes , lifez fceptres .
APPROBATION.
J'Allu ,
'Arlu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Novembre , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 31 Octobre 1759. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L'o'OMBRE de la Fontaine , à M. l'Abbé de
Breteuil , Chancelier de S. A. S. Mgr le
Duc d'Orléans.
Vers à Madame la C, D.
Page 3
Epithalame fur le mariage de M. le Duc D*** . 1
NOVEMBRE. 1759. 215
t
Vers fur la contrainte où se trouvoit l'Auteur
auprès d'une Demoiſelle qu'il aimoit.
Epître à Madame *** >
Le Tilleul & le Pinfon , Fable.
Suite de la Lettre à M. d'Alembert & c .
Héroïde. Didon à Énée.
Portrait de Madame la Comteffe de ***.
*
Epître à Madame Cor ** de Ver ***
12
13
16
18
38
de
4I
44
SI
Marſeille .
Dialogue des Morts , fur la néceffité de la
méthode dans les ouvrages d'agrément.
La Calomnie , Ode.
Suite des réfléxions fur cette question :
Julqu'à quel point les fens influent – ils
fur les ouvrages de goût ?
-
Lettre de M. Algaretti à Madame Duboc-
⚫cage.
Enigme & Logogryphe.
Logogryphus.
L'Aimant , Chanfon .
$4
71
75
76
77
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
La Mort du Maréchal Comte de Saxe ,
Poëine. Par M. d'Arnaud.
Héroïdes nouvelles . Par M. de la Harpe.
Lettre fur le Livre intitulé l'Ordène de Chevalerie.
79
96
197
118
143 &fuir.
Suite des Tablettes anecdotes & hiſtoriques
des Rois de France.
Annonces des Livres nouveaux.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
MÉDECINE.
Suite de l'Extrait de la Lettre de M. Boucher,
au fujet de la gangrene féche,
A
158
216 MERCURE DE FRANCE.
MATHÉMATIQUE S.
Établiffement d'une École de la Guerre , par
le fieur de Gournai , Ingénieur .
ACADÉMIES.
Suite de la Séance publique de l'Académie
de Rouen.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES .
AGRICULTURE.
Lettre à M. B ** fur les plantations de muriers.
Opéra.
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
Comédie Italienne.
Morts.
ART. VI. Nouvelles Politiques.
TAX
169 1
175
18
796
198
200
201
213
La Chanfon notée doit regarder lapage 78.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères