Fichier
Nom du fichier
1759, 10, vol. 1
Taille
9.01 Mo
Format
Nombre de pages
251
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE . 1759 .
PREMIER VOLUME.
Diverfité . c'est ma devife . La Fontaine.
Filmes M
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix .
JORRY , vis à - vis la Comédie Françoife
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais
Avec Approbation & Privilége du Roi,
WALIOTHECA
KEGIA
MONACENSIS ,
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMON TEL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
,
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'est- à- dire 24 livres d'avance , en s’abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays.
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deſſus.
,
A ij
Onfupplie les perfonnes des Provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis,
refieront au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer »
d'en marquer le prix.
On
peut fe procurer
par la voie
du
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui
de Mufique
, de Liége
, ainfi
que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
Marmontel , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure . Le format , le nombre de
volumes & les conditions font les mêmes
pour une année.
Il prie Meffieurs les Abonnés du Mercure
de vouloir bien prendre cette qualité
en fignant les Avis & les Piéces qu'ils lut
envoyent.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SINGE A LA COUR ,
UN
FABLE..
N Singe fefoit à la Ville
Des tours qui firent tant de bruit ,
Que le Lion en fut inſtruit ,
Et voulut qu'à la Cour , d'une façon civile ,
Notre plaisant fût introduit.
Le Lien rit d'abord de la plaifanterie .
Le Singe , très- fertile en mines , en bons mots ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Avoit pris pour objet de la bouffonerie
L'Ane , le Boeuf & d'autres fots ,
Victimes , par état de notre raillerie.
Mais enhardi par un fuccès
Qui devoit exciter plutôt fa défiance ,
Le Singe ayant ofé , faute d'expérience ,
Attaquer follement dans fes plaifans accès
Le Léopard , le Tigre , & le Lion lui -mêmes
Son talent indifcret paifa pour un blaſphême ,
Et la Cour lui fit fon procès.
De la fureur de contrefaire ,
Du defir de railler tâchons de nous défaires
Tôt ou tard il conduit à de fâcheux excès.
Il offenſe toujours , quoique l'on puiffe faire ,
Les fexes , les états , les âges & les rangs :
Chez les inférieurs , c'eft le jeu des Tyrans ,
Chez les égaux c'eſt une affaire ,
Et c'est un crime chez les Grands.
EPITRE
DE M. M **
AGRIBOURY , petit Moineau qu'il
élevoit dans fa priſon .
VOUS ous n'avez qu'à former des voeux ,
Je fuis prêt à les fatisfaire.
OCTOBRE. 1759.
4
Petit Moineau , je veux vous rendre heureux ;
C'eſt tout le bien qu'à préfent je puis faire.
Éclos , nourri dans la maiſon ,
Vous ignorez des champs les plaifirs & les peines
Et pour votre bonheur , privé de la raiſon ,
Vous ignorez auffi les mifères humaines :
Cette trifte prifon où je fuis confiné ,
Eft pour vous un lieu comme un autre.
Vivez-y donc heureux comme un prédeſtinés
Faites-y mon plaifir , je prendrai foin du vôtre.
Bien loin de vous j'écarterai les chats .
Un fidèle barbet , nuit & jour à la quête ,
Vieux routier qui connoit ces fubtils fcélérats ,
De vos jours précieux me répond fur la tête.
Prenez en fûreté tous vos petits ébats.
De mêts friands & délicats
Je vous ferai chere complette.
Nul Médecin fâcheux ne prêchera la diéte :
Vous toucherez à tous les plats ,
Et bien fouvent à mon affiette.
Si par hazard vous daignez convoiter
Quelque morceau que ma main indiſcrette
A ma bouche veuille porter ,
Fâchez-vous, pincez-moi , volez fur ma fourchette,
Et fur ma lèvre enfin venez-le becqueter.
Ce n'eft pas tout de faire bonne chère,
Il faut encor fonger à la ſanté ,
Et pourvoir à la propreté.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Tous les matins , de l'eau nouvelle & claire
Vous offrira la douceur de choisir
Les délices du bain , ou de boire à loifir .
Dans un petit réduit que le Soleil éclaire ,
J'ai fait tout exprès ramaffer
Un tas de fable & de pouffière ,
Où follement vous irez vous placer
Pour y faire la pouffinière.
Là je vous vois blotti , puis fémillant ,
Battre de l'aile & gratter en arrière
Et tout-à-coup venir en fautillant
Auprès de moi men lier des careffes .
Eh ! qui pourroit y réûfter?
Moineau charmant ! les plus belles Maîtreffes
Avec bien moins d'attraits , fçavent les exciter.
Du moins chez vous tout eft fincère.
Quand vous me careffez , je fuis fûr de vous plaire
Chez les Belles , Hélas ! le plaifir décevant
Se donne & fe reçoit fans amour bien ſouvent :
Mais déjà vous portez cette cravatte noire ,
Ornement dont Vénus décora les Moineaux
Pour avoir célébré fa gloire ,
Et mieux & plus fouvent que les autres oiſeaux ;
Griboury , de mes foins vous pouvez tout attendre ,
Je vous donnerai dès demain
Une compagne jeune & tendre.
Toujours d'accord , puiffiez - vous rendre
A Vénus , à l'Amour , des hommages fans fin .
1
OCTOBRE . 1759.
1
STANCES
A Madame la Princeffe de C ***. Par
M. de M*** . Moufquetaire gris.
Q0%U'OSEROIT - ON vous préſenter ?
De tous les biens , Amour vous a pourvue.
Beauté , grace touchante , & douceur ingénue ;
A ces dons précieux que peut-on ajouter ?
Les roſes qu'au printems le zéphir fait éclore ,
De vos charmes nailfans valent- elles les fleurs ?
Si ces bouquets flatent par leurs couleurs ,
L'éclat de ce beau tein flate bien plus encore,
Tous ces pompeux chiffons , tous ces brillans a tours
Vous conviennent- ils davantage ?
Non , non , pour enchaîner le coeur le plus volage,
Vous n'avez pas befoin de leurs foibles fecours.
Il eſt un don pourtant où vous pourriez prétendre ,
C'eſt le feul que vous n'avez pas.
En l'acceptant , couronnez vos appas :
Vous fait- il tant de peur , Iris ? ... C'eſt un coeur
tendre .
Ce coeur jufqu'à ce jour en fecret a brulé;
Levoulez-vous ? parlez ; je fçai bien où le prendre,
Que dis-je ? c'eſt à vous , Iris , de me le rendre ;
C'est vous qui me l'avez volé .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
Sur les mains de Madame de M***.
Par M. fon époux.
Cs belles mains blanches & patelées ,
Sur celles de Vénus ont été modélées.
Quand l'Amour eut formé cet ouvrage charmant,
Il s'applaudit , puis délicatement
Il le pofa fur un monceau de rofes :
Et de là vient qu'au bout des doigts d'Iris
Nous admirons ce charmant coloris
Qu'ont ces aimables fleurs nouvellement écloſes.
VERS
A Madame la Ducheffe D ***.
Sur fon mariage.
VENUS , par fa lumière tendre ,
Invite les coeurs à l'amour .
L'Aurore commence à répandre
Les rofes naiffantes du jo r.
Le filence embraffe la terre ;
Dans les airs fouflent les zéphirs
Et jufqu'au féjour du tonnerre
Je vois voltiger les plaifirs.
Mais quel fpectacle s'offre à mon ame étonnée !
A la voix de l'Amour , l'Olympe s'elt ouver
OCTOBRE 1759. rr
De deux myrthes unis fa voute eft couronnée ,
Un Dieu fort fur un char du myfière couvert
Il part , le char vole.
Dans les champs d'Eole
Vénus le conduit.
L'Amour le précéde ,
Le plaifir le fuit ;
Et quand il s'enfuit ,
L'enjoûment fuccéde.
Sur ce char brillant ,
D'un air nonchalant ,
Les ris fe balancent ;
De leurs doux concerts
Les accords s'élancent
Au plus haut des airs.
La pudeur févère
Recent du mystère
Le vole agité.
Auffi pure qu'elle
Suit la volupté ,
Qui tient fous fon aile
La félicité.
Dans les fertiles champs d'une belle contrée ,
Où le Soleil eft pur comme au regne d'Aft´ée ,
Lieux od l'efprit eft vif autant que les attraits ,
Non loin des bords charmans , où rapide en f
courſe ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Plus près des mers que de fa fource ,
Le Rhône , de fon urne épanche les bienfaits ,
Le Char s'eft arrêté. Quelque tendre myſtère
Y va bientôt à mes yeux s'accomplir.
Je vois la terre s'embellir ,
Et retracer les Jardins de Cithère .
Un Temple de l'Hymen s'éleve en ce féjour ;
Sur des aîles de feu l'Amour y vole & l'ouvre ;
Le Dieu defcend du Char ; il entre , il fe découvre :
Je vois l'Hymen tel qu'à fon plus beau jour,
Le fiécle d'Or en adora l'Empire ,
Père des vrais plaifirs , ami du tendre Amour ,
Il infpire l'Amour , comme l'Amour l'inſpire.
Sur fon autel deux coeurs font enchaînés ;
Par la vertu tous les deux font ornés :
L'un des beautés enchantereffes
Préfente les traits gracieux ;
L'autre a de la grandeur des traits plus glorieux ;
L'un tel qu'on peint les coeurs des aimables
Déeſſes ,
L'autre tel qu'on peint ceux des plus auguftes
Dieux.
L'Hymen va les lier d'une chaîne éternelle ;
Il a pris pour flambeaux les flambeaux de l'Amour
;
L'Amour y brule en volant à l'entour
Le bout trop léger de fon aîle ,
Et l'Hymen l'épine cruelle
A
OCTOBRE. 1759. 13
Cui ſouvent reſte dans les coeurs
Après qu'on a fané ſes fleurs
Dans une yvrelle mutuelle .
Des parfums délicats l'autel eft embeaumé ;
La volupté jette des roſes
Du fouffle de Cypris écloſes ,
Dans un feu pur par l'Amour allumé ,
Le Dieu preffe le facrifice ;
Et fes freres à demi-nuds ,
Après les Hymnes de Vénus ,
Gardent un filence propice.
Tout s'empreffe à les imiter.
Le zéphir retient fon haleine ;
Les ris ofent fourire à peine ;
Le plaifir craint de palpiter.
Junon , du haut de l'empirée ,
A travers la plaine azurée ,
Bientôt fait entendre la voix.
A ce fignal , tout à la fois
L'Hymen & l'Amour lui répondent :
Sous les aufpices du bonheur ,
Ils ferrent les cours , les confondent ,
Et n'en forment qu'un même coeur.
La volupté... Mais le mystère
Sur mes yeux tire fon rideau ,
Et des mains de ma Muſe auſtère
Je fens echapper le pinceau.
Dans les tranfports de l'allégreffe , 7
4 MERCURE DE FRANCE
Couple heureux , comblez vos defirs;
Que les feux de votre tendreſſe
Se nourriffent de vos plaifirs.
Tant que la couche nuptiale
A pour duvet les aîles de l'Amour ,
L'Hymen n'eft qu'à fon premier jour.
Dans leur courſe toujours égale ,
Les plaifirs aux plaifirs fuccèdent tour- à- tour.
vous dont mes crayons deffinant l'hymenée
N'ont pû dans leurs rapides traits-
Retracer les brillans attraits ,
De votre illuftre deſtinée
Ma Mufe fuivra l'heureux cours,
Unjour je vous peindrai dans les bras de Lucine,
Augmentant la troupe divine
Ou des Graces ou des Amours .
Par M. l. R. d Avignon.
IMPRECATION contre un indifcret.
CAVE , cav.; namque in malos afferrimus
parata tullo cornua. Horat .
O Vous filles d'enfer , fanglantes Euménides ,
Gourez un barbare plaifir :
Une amante ou ragée à vos mains homicides ,
Livre un ind fcrer à punir.
Que vos bras foient atmés de cent torches are
de..tes 3
OCTOBRE. 1759. ry
Montrez vos horribles cheveux :
Et lorfqu'il voudra fuir vos flammes dévorantes ,
Ceignez- le de ferpents affreux.
En exerçant fur lui les plus cruelles peines
Prolongez longtemps fon trépas ;
Mais à tous les Mortels , Déeffes inhumaines ,
Voilez l'empreinte de vos pas.
Sans quoi tous les amnis prompts >
à fuivre vos
traces ,
De leurs corps feroient des remparts ;
Et pour le conferver , les Mufes & les Graces
S'expoferoient à vos regards .
Les neuf Soeurs à l'envi , dans leur claire fon
taine ,
Éteindront vos brulants flambeaux ;
Et de tous vos ferpens rendront la fureur vaine ,
En leur préfentant des pavots.
Ces céleftes faveurs arment votre colère ;
Allouvillez votre fureur ,
Puniffez un ingrat , qui fait du don de plaire ,
L'art d'abufer un tendre coeur.
Cléopatre captive a confervé fa gloire ,
Malgré les efforts du vainqueur.
L'ingrat ne paroiffoit me céder la victoire ,
Que pour mieux me ravir l'honneur.
Perfide , que fert-il que tu fois incapable
De trahir un fecret d'Etat
16 MERCURE DE FRANCE
Divulguer les faveur d'une Maîtreffe aimable ,
Eft-ce donc un moindre attentat ?
Mes voeux font exaucés , j'apperçois les furies
Par lambeaux déchirer fon corps ;
Et dévorer un coeur , qui de fes perfidies ,
Ne fentit jamais de remords.
Jufqu'aux enfers, Amour, pour venger cet outrage
D'une amante accomplis les voeux !
De trois divinités qui fecondent ma rage ,
Rends-le pour toujours amoureux.
LA BERGERE DES ALPES.
ANECDOTE MODERNE.
DAN's les montagnes de Savoye , non
loin de la route de Briançon à Modave
eft une vallée folitaire , dont l'afpect infpire
aux voyageurs une douce mélancolie.
Trois collines en amphithéâtre où font
répandues de loin en loin quelques cabanes
de Paſteurs , des torrens qui tombent
des montagnes , des bouquets d'arbres
plantés çà & là , des pâturages toujours
verds , font l'ornement de ce lieu
champêtre.
La Marquise de Fonrofe retournoit de
1
OCTOBRE . 1759. 17
1
France en Italie avec fon époux. L'effieu
de leur voiture fe rompit ; & comme
le jour étoit fur fon déclin , il fallut
chercher dans cette vallée un afyle où
paffer la nuit. Comme ils s'avançoient
vers l'une des cabanes qu'ils avoient apperçues
, ils virenr un troupeau qui en
prenoit la route , conduit par une Bergère
dont la démarche les étonna. Ils approchent
encore , & ils entendent une voix
céleste dont les accens plaintifs & touchans
faifoient retentir les échos.
" Que le Soleil couchant brille d'une
» douce lumière ! C'eft ainfi , difoit elle ,
» qu'au terme d'une carrière pénible
»l'ame épuifée va fe rajeunir dans la
» fource pure de l'immortalité . Mais hélas
, que le terme eft loin , & que la
» vie eft lente ! » En difant ces mots , la '
Bergère s'éloignoit , la tête inclinée ; mais
la négligence de fon attitude fembloit
donner encore à fa taille & à fa démarche
plus de nobleffe & de majeſté .
Frappés de ce qu'ils voyoient , & plus
encore de ce qu'ils venoient d'entendre ,
le Marquis & la Marquife de Fonrofe
doublèrent le pas pour atteindre cette
Bergère qu'ils admiroient ; mais quelle
fut leur furprife , lorfque fous la coeffure
la plus fimple , fous les plus humbles vê18
MERCURE DE FRANCE
temens , ils virent toutes les graces , tou
tes les beautés réunies ! Ma fille , lui dit
la Marquife , en voyant qu'elle les évitoit
, ne craignez rien , nous fommes des
voyageurs qu'un accident oblige à chercher
dans ces cabanes un refuge pour attendre
le jour : voulez - vous bien nous
fervir de guide ? Je vous plains , Madame,
lui dit la Bergère , en baiffant les yeux &
en rougiffant ; ces cabanes font habitées
par des malheureux , & vous y ferez mał
logée . Vous y logez fans doute vous - mê-
-me , reprit la Marquife ; & je puis bien
fupporter une nuit les incommodités que
vous fouffrez toujours. Je fuis faite pour
cela , dit la Bergère , avec une modeftie
charmante. Non certainement , dit le
Marquis qui ne put diffimuler plus longtemps
l'émotion qu'elle lui caufoit , & la
fortune eft bien injufte ! Eft- il poffible ,
aimable perfonne , que tant de charmes
foient enfevelis dans ce défert , fous ces
habits ? La fortuné , Monfieur , reprit
Adelaide ( c'étoit le nom de la Bergère )
la fortune n'eft cruelle que lorfqu'elle
nous ôte ce qu'elle nous a donné. Mon
état a fes douceurs pour qui n'en connoît
pas d'autre , & l'habitude vous fair
des befoins que n'éprouvent pas les Pafteurs.
Cela peut être , dit M. de Fonrofe ,
OCTOBRE. 1759
pour ceux que le Ciel a fait naître dans
cette condition obfcure ; mais vous , fille
étonnante , vous que j'admire , vous qui
m'enchantez , vous n'êtes pas née ce que
vous êtes ; cet air , cette démarche , cette
voix , ce langage , tout vous trahit. Deux
mots que vous venez de dire annoncent
un efprit cultivé , une ame noble. Achevez
, apprenez-nous quel malheur a pu
vous réduire à cet étrange abaiffement.
Pour un homme dans l'inforune , répondit
Adelaide , il y a mille moyens d'en
fortir ; pour une femme , vous le fçavez ,
il n'y a de reffource honnête que la fervitude
, & dans le choix des Maîtres on
fait bien , je crois , de préférer les bonnes
gens. Vous allez voir les miens ; vous
ferez charmés de l'innocence de leur vie,
de la candeur , de la fimplicité , de l'honnêté
de leurs moeurs.
Comme elle parloit ainfi , on arrive à
la cabane . Elle étoit féparée par une
cloifon de l'érable où l'inconnue fit entrer
fes moutons , en les comptant avec
l'attention la plus férieufe , & fans daigner
s'occuper davantage des étrangers
qui la contemploient Un vieillard & fa
femme , tels qu'on nous peint Philémon
& Baucis , vinrent au-devant de leurs
hôtes , avec cette honnêteté villageoife
20 MERCURE DE FRANCE.
qui nous retrace l'âge d'Or. Nous n'avons
à vous offrir , dit la bonne femme , que
de la paille fraîche pour lit , du laitage ,
du fruit & du pain de feigle pour nour→
riture ; mais le peu que le Ciel nous donne
nous le partagerons avec vous de bon
coeur. Les voyageurs , en entrant dans la
cabane , furent furpris de l'air d'arrangement
que tout y refpiroit. La table étoit
d'une feule planche du noyer le mieux
poli ; on fe miroit dans l'émail des vafes
de terre deftinés au laitage. Tout préfentoit
l'image d'une pauvreté riante , & des
premiers befoins de la nature agréablement
fatisfaits. C'eft notre chère fille , dit
la bonne femme , qui prend foin du ménage.
Le matin avant que fon troupeau
s'éloigne dans la campagne , & tandis
qu'il commence à paître autour de la
maifon l'herbe couverte de rofée , elle
lave , netoye , arrange tout avec une
adreffe qui nous enchante . Quoi ! dit la
Marquife , cette Bergère eft votre fille ?
Ah , Madame ! Plût au Ciel , s'écria la
bonne vieille ! C'eft mon coeur qui la
nomme ainfi , car j'ai pour elle l'amour
d'une mere ; mais je ne fuis pas affez heureufe
pour l'avoir portée dans mon fein ;
nous ne fommes pas dignes de l'avoir
fait naître.. Qui eft elle donc ? D'où
OCTOBRE . 1759. 21
vient - elle ? & quel malheur l'a réduite.
à la condition des Bergers ?. Tout cela
nous eft inconnu. Il y a quatre ans qu'elle
vint en habit villageois s'offrir pour garder
nos troupeaux nous l'aurions prife
pour rien , tant fa bonne mine & la douceur
de fa parole nous gagnoient le coeur
à l'un & à l'autre. Nous nous doutâmes
qu'elle n'étoit pas née Villageoiſe ,
mais nos queſtions l'affligeoient , & par
refpect nous nous en abflinmes. Ce refpect
n'a fait qu'augmenter à mesure que
nous avons mieux connu les qualités de fon
ame ; mais plus nous voulons nous abaiffer
devant elle , plus elle s'humilie devant
nous. Jamais fille n'a eu pour fes pere &
mere des attentions plus foutenues ni des
empreffemens plus tendres . Elle ne peut
nous obéir , car nous n'avons garde de lui
commander ; mais il femble qu'elle nous
dévine , & tout ce que nous pouvons fouhaiter
eft fait avant que nous nous appercevions
qu'elle y penfe. C'eft un Ange
defcendu parmi nous pour confoler notre
vieilleffe. Et que fait- elle actuellement
dans l'étable , demande la Marquife ?.
Elle donne au troupeau une litière fraîche
; elle trait le lait des brebis & des
chèvres . Il femble que ce laitage preflé
de fa belle main en devienne plus delig
22 MERCURE DE FRANCE.
de
cat ; moi qui vais le vendre à la Ville , je
ne puis fuffire au débit : on le trouve délicieux.
Cette chère enfant s'occupe en
gardant fes troupeaux à des
ouvrages
paille & d'ozier que tout le monde admire.
Je voudrois que vous viffiez avec
quelle adreffe elle entrelaffe le jonc filexible.
Tout devient précieux fous fes
doigts. Vous voyez , Madame , pourſuivit
la bonne vieille, vous voyez ici l'image
d'une vie aifée & tranquille : c'eſt elle
qui nous la procure. Cette fille célefte
n'eft occupée qu'à nous rendre heureux.
Eft-elle heureufe elle - même , demanda
M. de Fonrofe ? Elle tâche de nous le
perfuader , reprit le vieillard ; mais j'ai
fait fouvent appercevoir, à ma femme
qu'en revenant dn pâturage elle avoit les
yeux mouillés de larmes , & l'air du
monde le plus affligé . Dès qu'elle nous
voit , elle affecte de fourire ; mais nous
voyons bien qu'elle a quelque peine qui
la confume : nous n'ofons la lui demander.
Ah , Madame ! quelle pitié me fait
cette enfant lorsqu'elle s'obſtine à mener
paître fes troupeaux malgré la pluie & la
gêlée ! Cent fois je me fuis mife à genoux
pour obtenir qu'elle me laiffât prendre
fa place ; ma prière a été inutile. Elle
s'en va au lever du foleil , & revient le
OCTOBRE . 1759 : 23
foir tranfie de froid. Jugez , me dit- elle
avec tendreffe , fi je vous laifferai quitter
votre foyer , & vous expofer à votre âge
aux rigueurs de la faiſon. A peine y
puis-je réfifter moi - même. Cependant
elle apporte fous fon bras le bois dont
nous nous chauffons ; & quand je me
plains de la fatigue qu'elle fe donne ,
jaiffez , laiffez , dit-elle , ma bonne mere,
c'eſt par l'exercice que je me garantis du
froid , le travail eft fait pour mon âge.
Enfin , Madame , elle eft bonne autant
qu'elle est belle , & mon mari & moi nous
n'en parlons jamais que les larm aux
yeux. Et fi on vous l'enlevot ? demanda la
Marquife. Nous perdrions , interrompit le
vieillard , tout ce que nous avons de plus
cher au monde ; mais fi elle devoit être
plus heureuſe , nous mourrions contens
avec cette confolation. Hélas ! oui , reprit
la vieille , en fondant en larmes , que le
Ciel Iri accorde une fortune digne d'elle ,
s'il eft poffible ! Mon efpérance étoit que
cette main fi chere me fermeroit les yeux ,
mais je l'aime plus que ma vie. Son arrivée
les interrompit. Elle parut avec un
fceau de lait d'une main , de l'autre un
panier de fruits ; & après les avoir falués
avec une grace charmante , elle fe mit à
vacquer au foin du ménage , comme fi
24 MERCURE DE FRANCE.
perfonne ne s'occupoit d'elle. Vous vous
donnez bien de la peine , ma chere enfant
, lui dit la Marquife . Je tâche , Madame
, répondit - elle , de remplir l'intention
de mes Maîtres , qui defirent
vous recevoir de leur mieux. Vous ferez ,
pourſuivit - elle , en déployant fur la
table un linge groffier mais d'une extrême
blancheur , vous ferez un repas frugal &
champêtre. Ce pain n'eft pas le plus beau
du monde , mais il a beaucoup de faveur ;
les oeufs font frais , le laitage eft bon , &
les fruits que je viens de cueillir font tels
que la faifon les donne. La diligence ,
l'attention , les graces nobles & décentes
avec lefquelles cette Bergere merveilleufe
leur rendoit tous les devoirs de
l'hofpitalité , le refpect qu'elle marquoit
à fes Maîtres , foit qu'elle leur adreffat la
parole , foit qu'elle cherchât à lire dans
leurs yeux ce qu'ils defiroient qu'elle fit ,
tout cela pénétroit d'étonnement & d'admiration
M. & Made de Fonrofe . Dès
qu'ils furent couchés fur le lit de paille
fraîche qu'elle avoit préparé elle- même ,
notre avanture tient du prodige , ſe dirent
ils l'un à l'autre. Il faut éclaircir ce
myftere , il faut amener avec nous cette
enfant.
Au point du jour l'un des gens qui
avoient
OCTOBRE. 1759 . 25
avoient paffé la nuit à faire réparer leur
voiture , vint les avertir qu'elle étoit en
état. Madame de Fonrofe , avant de partir
, fit appeller la Bergère. Sans vouloir
pénétrer , lui dit - elle , le fecret de votre
naiffance , & la caufe de votre infortune ,
tout ce que je vois , tout ce que j'entends
m'intéreffe à vous. Je vois que
votre courage vous a élevée au- deffus du
malheur , & que vous vous êtes fait des
fentimens conformes à votre condition
préfente vos vertus la rendent plus refpectable
, mais elle n'en eft que plus indigne
de vous. Je puis , aimable inconnue
, vous faire un meilleur fort ; les intentions
de mon mari s'accordent parfaitement
avec les miennes. Je tiens à
Turin un état confidérable ; il me manque
une amie , & je croirai rapporter de ces
lieux un tréfor ineftimable fi vous voulez
m'accompagner. Ecartez de la propofition
, de la prière que je vous fais toute
idéé de fervitude : je ne vous crois pas
faite pour cet état ; mais quand ma prévention
me tromperoit , j'aime mieux
vous élever au deffus de votre naiſſance
que de vous laiffer au - deffous. Je vous
le répéte , c'est une amie que je veux
m'attacher. Du refte ne foyez pas en
peine du fort de ces bonnes gens , il
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
n'eft rien que je ne faffe pour les dédommager
de votre perte ; au moins
auront - ils dequoi finir doucement leur
vie dans l'aifance de leur état , & c'eſt
de vos mains qu'ils recevront les bienfaits
que je leur deftine. , Les vieillards :
préfents à ce difcours , baifant les mains
de la Marquife , & fe profternant à fes
genoux , conjuroient la jeune inconnue
d'accepter ces offres généreufes , lui re
préfentoient, en verfant des larmes, qu'ils
étoient au bord du tombeau , qu'elle n'avoit
d'autre confolation que de les rendre,
heureux dans leur vieilleffe , & qu'à leur
mort , livrée à elle-même , leur demeure,
deviendroit pour elle une effrayante folitude.
La Bergere en les embraffant mêla
fes larmes avec les leurs ;elle rendit graces
aux bontés de M. & de Madame de Fonrofe
avec une fenfibilité qui l'embéliffoit
encore. Je ne puis , dit - elle , accepter
vos bienfaits . Le Ciel a marqué ma
place , & fa volonté s'accomplit ; mais
vos bontés ont gravé dans mon ame des
traits qui ne s'effaceront jamais . Le nom
refpectable de Fonrofe fera fans ceffe
présent à mon efprit. Il ne me reſte ,
qu'une grace à vous deminder , dit- elle
en rougiffant & en bailant les yeux ,
c'eft de vouloir bien renfermer cette
OCTOBRE . 1759. 27
avanture dans un éternel filence , & laiffer
à jamais ignorer au monde le fort
d'une inconnue qui veut vivre & mourir
dans l'oubli. M. & Madame de Fonrofe ,
attendris & affligés , redoublerent mille
fois leurs inftances : elle fut inébranlable,
& les Vieillards , les Voyageurs & la Bergère
fe féparent les larmes aux yeux.
Pendant la route , M. & Madame de
Fonrofe ne s'occupèrent que de cette
avanture. Ils croyoient avoir fait un
fonge. L'imagination remplie de cette
efpéce de roman , ils arrivent à Turin.
On fe doute bien que le filence ne fut
pas gardé , & ce fut un fujet inépuifable
de réflexions & de conjectures . Le jeune
Fonrofe , préfent à ces entretiens , n'en
perdit pas une circonftance. Il étoit dans
l'âge où l'imagination eft la plus vive ,
& le coeur le plus fufceptible d'attendriffement
; mais c'étoit un de ces caractères
dont la fenfibilité ne fe manifefte point
au dehors , d'autant plus violemment
agités quand ils viennent à l'être , que le
fentiment qui les affecte ne s'affoiblit par
aucune espèce de diffipation . Tout ce que
Fonroſe entend raconter des charmes ,
des vertus & des malheurs de la Bergere
de Savoye , allume dans fon ame le plus
ardent defit de la voir. Il s'en eft fait une
Bij
18 MERCURE DE FRANCE.
1
image qui lui eft fans ceffe préfente ; il lui
compare tout ce qu'il voit , & tout ce
qu'il voit s'efface auprès d'elle. Mais plus
fon impatience redouble , plus il a foin
de la diffimuler. Le féjour de Turin lui
eft odieux. La vallée qui cache au monde
fon plus bel ornement , attire fon ame
toute entiere. C'est là que le bonheur
l'attend. Mais fi fon projet eft connu , il
y voit les plus grands obftacles ; on ne
confentira jamais au voyage qu'il médite
; c'eft une folie de jeune homme dont
on appréhendera les conféquences ; la
Bergere elle-même effrayée de fes pourfuites
, ne manquera pas de s'y dérober ;
il la perd s'il en eft connu . D'après toutes
ces réflexions qui l'occupoient depuis trois
mois, il prend la réſolution de tout quitter
pour elle , d'aller , fous l'habit de Paſteur,
la chercher dans fa folitude , & d'y mourir
ou de l'en tirer.
Il difparoit ; on ne le revoit point. Ses
parents qui l'attendent en ont d'abord de
l'inquiétude ; leur crainte augmente chaque
jour. Leur attente trompée jette la
défolation dans la famille ; l'inutilité des
recherches met le comble à leur défefpoir.
Une querelle , un affaffinat , tout
ce qu'il y a de plus finiftre , fe préfente à
leur penfée , & ces parents infortunés
OCTOBRE. 1759 . 29
finiffent par pleurer la mort de ce fils leur
unique efpérance. Tandis que fa famille
eft dans le deuil, Fonrofe, fous l'habit d'un
Pâtre , fe préfente aux habitans des ha
maux voifins de la vallée qu'on ne lui
avoit que trop bien décrite. Son ambition
eft remplie , on lui confie le foin d'un
troupeau.
Les premiers jours , il le laiffe errer à
l'aventure , uniquement attentif à décou
vrir les lieux oùla Bergere menoit le fien.
Ménageons , difoit-il , la timidité de cette
belle folitaire ; fi elle eft malheureuſe, fon
coeur a befoin de confolation ; fi elle n'a
que de l'éloignement pour le monde , &
que le goût d'une vie tranquille & innocente
la retienne dans ces lieux , elle y
doit éprouver des momens d'ennui & défirer
une fociété qui l'amufe ou qui la confole
: laiffons- lui rechercher la mienne. Si
je parviens à la lui rendre agréable , ce
fera bientôt pour elle un befoin : alors je
prendrai conſeil de la fituation de fon ame.
Après tout nous voilà feuls dans l'univers
& nous ferons tout l'un pour l'autre.
De la confiance à l'amitié il n'y pas loin ,
& de l'amitié à l'amour le pas eft encore
plus gliffant à notre âge. Et quel âge
avoit Fonrofe quand il raiſonnoit ainſi ? .
Fonrofe avoit dix-huit ans ; mais trois mois
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>>
de réflexion fur le même objet dévelop
pent bien les idées . Tandis qu'il fe livroit
à fes penfées , les yeux errrans dans la
campagne , il entend de loin cette voix
dont ont lui avoit vanté les charmes.
L'émotion qu'elle lui caufa fut auſſi vive
que fi elle avoit été imprévue.
» C'eſt
» ici , difoit la Bergere dans fes chants.
plaintifs , c'eft ici que mon coeur jouit
» de l'unique bien qui lui refte. Ma dou
» leur a des délices pour mon ame ; je
préfere fon amertume aux douceurs
» trompeufes de lajoie. » Ces accents déchiroient
le coeur fenfible de Fonrofe .
Quelle peut-être, difoit - il, la caufe du chagrin
qui la confume : Qu'il feroit doux de
la confoler ! Un efpoir plus doux encore
ofoit à peine flater fes defirs . Il craignit
d'allarmer la Bergere s'il fe livroit impru
demment à l'impatience de la voir de près ,
& pour la premiere fois c'étoit affez de
l'avoir entendue. Le lendemain il fe rendit
au pâturage ; & après avoir obfervé la route
qu'elle avoit prife , il fut fe placer au
pied d'un rocher qui le jour précédent lui
répétoit les fons de cette voix touchante .
J'ai oublié de dire que Fonrofe , à la plus
jolie figure du monde , joignoit des talens
que ne néglige pas la jeune nobleffe
d'Italie. Il jouoit du hautbois comme
UCTOBRE. 1759 . 31
Befungi , dont il avoit pris les leçons , &
qui faifoit alors les plaifirs de l'Europe.
Adelaide plus profondément enfevelie
dans fes affligeantes idées , n'avoit point
encore fait entendre fa voix , & les échos
gardoient le filence. Tout à coup ce filence
fut interrompu par les fons plaintifs
du hautbois de Fonrofe. Ces fons inconnus
excitèrent dans l'ame d'Adelaïde une
furpriſe mêlée de trouble. Les gardiens
des troupeaux errants fur ces collines , ne
lui avoient jamais fait entendre que les
fons des trompes ruftiques. Immobile &
attentive , elle cherche des yeux qui peut
former de fi doux accords. Elle apperçoit
de loin un jeune Pâtre affis dans le creux
d'un rocher au pied duquei paiffoit fon
troupeau ; elle approche pour le mieux
entendre. Voyez , dit- elle , ce que peut
le feul inftinet de la nature L'oreille indique
à ce berger toutes les fineffes de l'art.
Peut- on donner des fons plus purs ? Quelle
délicateffe dans les inflexions ! Quelle
varieté dans les nuances ! Que l'on dife
après cela que le gout n'eft pas un don naturel.
Depuis qu'Adelaide habitoit cette
folitude , c'étoit la premiere fois que fa
douleur fufpendue par une diftraction
agréable , livroit fon ame à la douce émotion
du plaifir. Fonrofe qui l'avoit vu
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
s'approcher & s'affeoir au pied d'un faule
pour l'entendre , n'avoit pas fait femblant
de s'en appercevoir. Il faifit fans affectation
le moment de fa retraite , & mefura
la marche de fon troupeau de maniere
à la rencontrer fur la pente de la colline
où fe croifoient leurs chemins . Il ne
fit que jetter un regard fur elle , & continua
fa route comme n'étant occupé que
du foin de fon troupeau . Mais que de
beautés ce regard avoit parcourues ! Quels
yeux quelle bouche divine ! que ces
traits fi nobles & fi touchants dans leur
langueur feroient plus raviffants fi l'amour
les raniinoit ! On voyoit bien que la douleur
feule avoit terni dans leur printems
les roſes de fes belles joues ; mais de
tant de charmes celui qui l'avoit plus
vivement ému étoit l'élégance noble de
fa taille & de fa démarche : à la foupleffe
de ſes mouvements , on croyoit voir un
jeune cédre dont la tige droite & flexible
céde mollement aux zéphirs . Cette image
que l'amour venoit de graver en traits
de flamme dans fa mémoire , s'empara
de tous fes efprits . Qu'ils me l'ont peinte
foiblement , difoit - il , cette beauté inconnue
à la terre dont elle mérite les adorations
! & c'eſt un défert qu'elle habite !
& c'eſt le chaume qui la couvre ! Elle
OCTOBRE. 1759. 33
1
qui devroit voir les Rois à fes genoux ,
s'occupe du foin d'un vil troupeau. Sous
quels vêtemens s'eft- elle offerte à ma
vue ! Elle embellit tout & rien ne la
dépare . Cependant quel genre de vie pour
un corps auffi délicat ! des aliments groffiers
, un climat fauvage , de la paille
pour lit , grands Dieux ! Et pour qui font
faites les rofes ? Oui je veux la tirer de
cette condition trop malheureuſe & trop
indigne d'elle . Le fommeil interrompit fes
réflexions , mais n'effaça point cette image.
Adelaide de fon côté fenfiblement
frappée de la jeuneffe, de la beauré de Fonrofe
, ne ceffoit d'admirer les caprices de
la fortune. Où la nature va-t-elle raffembler
, difoit-elle , tant de talents & tant de
graces ! Mais hélas ! ces dons qui ne lui font
qu'inutiles feroient peut-être fon malheur
dans un état plus élevé. Quels maux la
beauté ne caufe -t- elle pas dans le monde!
Malheureuſe ! Eft-ce à moi d'y attacher
quelque prix ? La réflexion défolante vint
empoifonner dans fon ame le plaifir
qu'elle avoit goûté ; elle fe reprocha d'y
avoir été fenfible , & refolut de s'y refufer
à l'avenir. Le lendemain Fonrose crut
s'appercevoir qu'elle évitoit fon- approche;
il tomba dans une triftefle mortelle. Se
douteroit- elle de mon déguiſement , di-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
fait- il me ferois - je trahi moi- même :
Cette inquiétude l'occupa tout le long du
jour , & fon hautbois fut négligé. Adelaide
n'étoit pas fi loin qu'elle ne put
bien l'entendre , & fon filence l'étonna .
Elle fe mit à chanter elle-même. « Il
» femble , difoit fa chanfon , il femble
» que tout ce qui m'environne partage
» mes ennuis : les oiſeaux ne font enten-
>>
"3 dre que de triftes accens , l'écho me
répond par des plaintes , les zéphirs
» gémiffent parmi ces feuillages , le bruit
» des ruiffeaux imite mes foupirs , on di-
» roit qu'ils roulent des pleurs . » Fonrofe
.attendri par ces chants ne put s'empêcher
d'y répondre. Jamais concert ne
fut plus touchant que celui de fon hautbois
avec la voix d'Adelaide. O Ciel , ditelle
, eft ce un enchantement
! Je n'ofe
en croire mon oreille : ce n'eft pas un
Berger , c'eft un Dieu que je viens d'entendre
. Le fentiment naturel de l'harmonie
peut- il infpirer ces accords ? Comme
elle parloit ainsi , une mélodiecham
pêtre
ou plutôt céleste , fit retentir le vallon.
Adelaide crut voir réalifer les prodiges
que la Poche attribue à la Mufique fa
brillante foeur. Confufe , interdite , elle
ne fçavoit fi elle levoit fe dérober ou fe
livrer à cet enchantement . Mais elle apOCTOBRE.
1759 . 35
perçut le Berger qu'clle venoit d'entendre
raffemblant fon troupeau pour regagner
fa cabane . Il ignore , dit- elle , le
charme qu'il répand autour de lui , fon
ame fimple n'en eft pas plus vaine , il
n'attend pas même les éloges que je lui
dois. Tel eft le pouvoir de la Mufique :
c'eft le feul des talens qui jouiffe de luimême
; tous les autres veulent des témoins.
Ce don du Ciel fut accordé à
l'homme dans l'innocence , c'eſt le plus
pur de tous les plaifirs . Hélas ! c'est le
feul que je goûte encore , & je regarde
ce Berger comme un nouvel écho qui
vient répondre à ma douleur.
Les jours fuivans Fonrofe affecta de
s'éloigner à fon tour : Adelaide en fut
affligée. Le fort , dit- elle , fembloit m'avoir
ménagé cette foible confolation ;
je m'y fuis livrée trop aifement , & pour
me punir il m'en prive. Un jour enfin
qu'ils fe rencontrèrent fur le penchant de
la colline Berger , lui dit- elle , menezvous
bien loin vos troupeaux ? Ces premières
paroles d'Adelaide cauferent à
Fonrofe un faififfement qui lui ôta pref
que l'ufage de la voix . Je ne fçai , dit- il
en héfitant ; ce n'eft pas moi qui conduis
mon troupeau , c'eft mon troupeau qui
me conduit moi-même ; ces lieux lui font
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
il
plus connus qu'à moi , je lui laiffe le
choix des meilleurs pâturages . Doù êtesvous
donc , lui demanda la Bergère ? J'ai
vu le jour au-delà des Alpes , répondit
Fonrofe ... Etes -vous né parmi les Pafteurs
, poursuivit- elle ? .. Puifque je fuis
Pafteur , dit - il en baiffant les yeux ,
faut bien que je fois né pour l'être ...
C'eft de quoi je doute , reprit Adelaide ,
en l'obſervant avec attention . Vos talens,
votre langage , votre air même , tout
m'annonce que le fort vous avoit mieux
placé . Vous êtes bien bonne , reprit Fonrofe
; mais eft- ce à vous de croire que la
Nature refufe tout aux Bergers ? Etesvous
née pour être Reine ? Adelaïde rougit
à cette réponſe ; & changeant de
propos l'autre jour , dit elle , au fon du
hautbois vous avez , accompagné mes
chants avec un art qui feroit un prodige
dans un fimple gardien de troupeaux .
C'est votre voix qui en eft un , reprit
Fonroſe , dans une fimple Bergère.. Mais
perfonne ne vous a - t- il inftruit ?. Je n'ai,
comme vous , d'autres guides
d'autres guides que mon
coeur & mon oreille. Vous chantiez , j'étois
attendri ; ce que mon coeur fent
mon hautbois l'exprime , je lui inſpire
mon ame : voilà tout mon fecret , rien
au monde n'eft plus facile. Cela eſt inOCTOBRE.
1759. 37
croyable , dit Adelaide. C'eft ce que j'ai
dit en vous écoutant , reprit Fonrofe ,
cependant il l'a bien fallu croire . Que
voulez- vous ? la Nature & l'Amour fe
font un jeu quelquefois de réunir tout
ce qu'ils ont de plus précieux dans la
plus humble fortune , pour faire voir
qu'il n'y a point d'état qu'ils ne puiſſent
ennoblir. Pendant cet entretien ils avançoient
dans la vallée ; & Fonrofe qu'un
rayon d'efpérance animoit , fe mit à faire
éclater dans les airs les fons brillants
que le plaifir infpire. Ah ! de grace , dit
Adelaide , épargnez à mon ame l'image
importune d'un ſentiment qu'elle ne peut
goûter. Cette folitude eft confacrée à la
douleur , fes échos ne font point accoutumés
à répéter les accens d'une joie
profane ; ici tout gémit avec moi . J'ai
dequoi m'y plaindre , reprit le jeune
homme ; & ces mots prononcés avec
un foupir , furent fuivis d'un long filence.
Vous avez à vous plaindre , reprit Adelaïde
! Eft- ce des hommes? Eft - ce du fort ?
Je ne fçai , dit- il , mais je ne fuis pas
heureux ne m'en demandez pas davantage
. Ecoutez , dit Adelaide ; le Ciel nous
donne à l'un & à l'autre une confolation
dans nos peines ; les miennes font comme
un poids accablant dont mon coeur eft op
3
8 MERCURE DE FRANCE.
preffé . Qui que vous foyez , fi vous connoiffez
le malheur vous devez être compâtiffant
, & je vous crois digne de ma confiance
; mais promettez - moi qu'elle fera
mutuelle . Hélas ! dit Fonrofe , mes maux
font tels que je ferai peut- être condamné
à ne les rélever jamais . Ce myftere ne fit
que redoubler la curiofité d'Adelaide.
Rendez- vous demain , lui dit - elle , au
pied de cette colline , fous ce vieux chêne
touffu , où vous m'avez entendu gémir.
Là je vous apprendrai des chofes qui
exciteront votre pitié. Fonrofe pala la
nuit dans une agitation mortelle . Son
fort dépendit de ce qu'il alloit apprendre.
Mille penfées effrayantes venoient
l'agiter tour à tour. Il appréhendoit furtout
la confidence défefpérante d'un amour
malheureux & fidèle. Si elle aime , 'ditil
, je fuis perdu.
Il fe rendit au lieu indiqué. Il vit arriver
Adelaide. Le jour étoit couvert de
nuages , & la nature en deuil fembloit
préfager la trifefe de leur entretien .
Dès qu'ils furent affis au pied du chêne ,
Adelaide parla ainfi Vous voyez ces
pierres que l'herbe commence à cou-
» vrir , c'est le tombeau du plus tendre ,
du plus vertueux des hommes , à qui
as mon amour & mon imprudence ont
3
: »
OCTOBRE. 1759. 39
و و
ود
ود
ور
couté la vie. Je fuis Françoife , d'une
»famille diftinguée & trop riche pour
» mon malheur. Le Comte d'Oreftan
» conçut pour moi l'amour le plus ten-
» dre ; j'y fus fenfible : je le fus à l'ex-
» cès : mes parens s'oppoferent au penchant
de nos coeurs , & ma paffion infenfée
me fit confentir à un hymen fa-
» cré pour des ames vertueufes , mais
» défavoué par les Loix . L'Italie étoit
» alors le théâtre de la guerre. Mon époux
»y alloit joindre le corps qu'il devoit
»commander : je le fuivis jufqu'à Brian-
» çon : ma folle tendreffe l'y retint deux
»jours malgré lui . Ce jeune homme plein
» d'honneur n'y prolongea fon féjour
» qu'avec, une extrême répugnance. Il me
»facrifioit fon devoir ; mais que ne lui
" avois-je pas facrifié moi même ? En un
ود
ود
mot je l'exigeai , il ne put résister à
» mes larmes . Il partit avec un preffenti-
» ment dont je fus moi-même effrayée :
» je l'accompagnai jufques dans cette val-
» lée où je reçus les adieux ; & pour , at-
» tendre de fes nouvelles , je retournai à
» Briançon. Peu de jours après fe répan-
» dit le bruit d'une bataille . Je doutois fi
» d'Oreftan s'y étoit trouvé ; je le fou-
» haitois pour fa gloire ; je le craignois
»pour mon amour , quand je reçus
40 MERCURE DE FRANCE.
"
ן כ
» de lui une lettre que je croyois bien
» confolante ! Je ferai tel jour à telle
» heure , me difoit - il , dans la vat-
» lée & fous le chêne où nous nous fom-
» mes féparés ; je m'y rendrai feul , je
» vous conjure d'aller m'y attendre ſeule ;
je ne vis encore que pour vous. Quel
» étoit mon égarement ! Je n'apperçus
» dans ce billet que l'impatience de me
» revoir , & je m'applaudis de cette im-
" patience . Je me rendis donc fous ce
» même chêne ; d'Oreſtan arrive, & après
» le plus tendre accueil Vous l'avez
voulu , ma chere Adelaide , me dit- il ,
j'ai manqué à mon devoir dans le mo-
» ment le plus important de ma vie. Ce
» que je craignois eft arrivé. La bataille
» s'eft donnée , mon régiment a chargé ;
» il a fait des prodiges de valeur , & je
» n'y étois pas. Je fuis déshonoré , perdu
» fans reffource. Je ne vous reproche pas
» mon malheur ; mais je n'ai plus qu'un
» facrifice à vous faire , & mon coeur
» vient le confommer. A ce difcours
pâle , tremblante , & refpirant à peine,
»je reçus mon époux dans mes bras. Je
»fentis mon fang fe glacer dans mes
veines , mes genoux
mes genoux ployèrent fous
moi , & je tombai fans connoiffance.
Il profita de mon évanouiffement pour
ود
OCTOBRE. 1759. 41
» s'arracher de mon fein , & bientôt je
» fus rappellée à la vie par le bruit du
» coup qui lui donna la mort. Je ne vous
و ر
"
"
peindrai point la fituation où je me
» trouvai , elle eft inexprimable ; & les
» larmes que vous voyez couler , les fanglots
qui étouffent ma voix , en font
une trop foible image. Après avoir paſſé
" une nuit entiere auprès de ce corps
fanglant dans une douleur ftupide , mon
» premier foin fut d'enfevelir avec lui
» ma honte : mes mains creuferent fon
" tombeau. Je ne cherche point à vous
» attendrir ; mais le moment où il fallut
" que la terre me féparât des triftes reftes
"de mon époux , fut mille fois plus
» affreux pour moi que ne peut l'être
» celui qui féparera mon corps de mon
» ame. Epuifée de douleur & privée de
» nourriture , mes défaillantes mains employerent
deux jours à creufer ce tom-
» beau avec des peines inconcevables.
Quand mes forces m'abandonnoient ,
»je me repofois fur le fein livide & glacé
» de mon époux. Enfin je lui rendis les
» devoirs de la fépulture , & mon coeur
» lui promit d'attendre en ces Feux que
le trépas nous réunît. Cependant la
»faim cruelle commençoit à dévorer mes
» entrailles defféchées . Je me fis un crime
"
وو
"
*
42 MERCURE DE FRANCE.
"
» de refufer à la nature les foutiens d'une
vie plus douloureufe que la mort . Je
changeai mes vêtemens en un fimple
» habit de Bergère , & j'en embraſſai l'état
» comme mon unique refuge. Depuis ce
" temps toute ma confolation eft de ve-
" nir pleurer fur ce tombeau qui fera le
" mien. Vous voyez , pourfuivit - elle ,
" avec quelle fincérité je vous ouvre mon
" ame. Je puis avec vous déformais pleurer
en liberté , c'eft un , foulagement
" dont j'avois befoin ; mais j'attends de
» vous la même confiance. Ne croyez
"pas m'avoir abufée. Je vois clairement
" que l'état de Pafleur vous eft auffi étran-
" ger & plus nouveau qu'à moi . Vous
» êtes jeune , peut - être fenfible ; & fi j'en
" crois mes conjectures , nos malheurs
» ont eu la même fource , & comme moi
» vous avez aimé. Nous n'en ferons que
plus compatiffans l'un pour l'autre. Je
" vous regarde comme un ami que le
Ciel , touché de mes maux , daigne
» m'envoyer dans ma folitude . Regardez-
» moi comme une amie capable de vous
" donner , finon des confeils falutaires ,
» au moins des exemples confolans .
"J
"
Vous me pénétrez , lui dit Fonrofe ,
accablé de ce qu'il venoit d'entendre ; &
quelque fenfibilité que vous me ſuppoſiez,
OCTOBRE. 1759 , 43
vous êtes bien loin d'imaginer l'impreffion
que m'a faite le récit de vos malheurs.
Hélas ! que ne puis- je y répondre avec
cette confiance que vous me témoignez ,
& dont vous êtes fi digne ! Mais je vous
l'ai dit , je l'avois prévu : telle eft la nature
de mes peines , qu'un filence éternel doit
les renfermer au fond de mon coeur.
Vous êtes bien malheureufe , ajouta t-il
avec un profond foupir ! je fuis encore
plus malheureux , c'est tout ce que je
puis vous dire. Ne vous offenfez pas
de mon filence : il m'eft affreux d'y
être condamné. Compagnon affidu de
tous vos pas , j'adoucirai vos travaux ,
je partagerai toutes vos peines je
vous verrai pleurer fur cette tombe , j'y
mêlerai mes larmes à vos pleurs . Vous ne
vous repentirez point d'avoir dépofé vos
ennuis dans un coeur , hélas ! trop fenfible.
Je m'en repens dès-à- préfent , dit - elle
avec confufion ; & tous les deux les veux
baiffés , fe retirerent en filence . Adelaide
en quittant Fonrofe , crut voir fur fon
vifage l'empreinte d'une douleur profonde.
J'ai renouvellé , difoit - elle , le
fentiment de fes peines ; & quelle en doit
êrre l'horreur , puifqu'il fe croit encore
plus malheureux que moi !
Dès ce jour , plus de chant , plus d'entretien
fuivis entre Fonrofe & Adelaide.
44 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne fe cherchoient ni ne s'évitoient
l'un l'autre des regards où lá confternation
étoit peinte , faifoient prefque leur
unique langage ; s'il la trouvoit pleurant
fur le tombeau de fon époux , le coeur
faifi de pitié , de jaloufie & de douleur ,
il la contemploit en filence , & répondoit
à fes fanglots par de profonds gémiffemens.
Deux mois s'étoient écoulés dans cette
fituation pénible , & Adelaïde voyoit la
jeuneffe de Fonrofe fe flétrir comme une
fleur. Le chagrin qui le confumoit l'affligeoit
elle-même d'autant plus vivement
que la caufe lui en étoit inconnue. Elle
étoit bien éloignée de foupçonner qu'elle
en fût l'objet. Cependant comme il eſt
naturel que deux fentimens qui partagent
une ame s'affoibliffent l'un l'autre , les regrets
d'Adelaide fur la mort de d'Oreftan
devenoient moins vifs chaque jour à mefure
qu'elle fe livroit davantage à la pitić
que lui infpiroit Fonrofe. Elle étoit bien
fûre que cette pitié n'avoit rien que d'innocent
; il ne lui vint pas même dans
l'idée de s'en défendre ; & l'objet de ce
fentiment généreux fans ceffe préſent à
fa vue , le réveilloit à chaque inftant . La
langueur où étoit tombé ce jeune homme
devint telle , qu'Adelaide ne crut pas deOCTOBRE
. 1759. 45
voir le laiffer plus longtemps livré à luimême.
Vous périffez , lui dit-elle , & vous
ajoutez à mes douleurs celle de vous voir
confumer d'ennui fous mes yeux , fans
pouvoir y apporter reméde . Si le récit des
imprudences de ma jeuneſſe ne vous a pas
infpiré pour moi du mépris ; fi l'amitié la
plus pure & la plus tendre vous eft chère ;
enfin fi vous ne voulez pas me rendre
plus malheureufe que je ne l'étois avant
de vous avoir connu ; confiez-moi la cauſe
de vos peines : vous n'avez que moi dans
le monde pour vous aider à les foutenir:
Votre fecret fût- il plus important que le
mien , ne craignez point que je le répande.
La mort de mon époux a mis un
abîme entre le monde & moi , & la confidence
que j'exige fera bientôt enfevelie
dans cette tombe où la douleur me con→
duit à pas lents. J'espère vous y précéder ,
dit Fonrofe en fondant en larmes. Laiffez-
moi finir ma déplorable vie fans vous
laiffer après moi le reproche d'en avoir
abrégé le cours... O Ciel, qu'entends-je !
s'écria- t-elle éperdue. Qui , moi , j'aurois
contribué aux maux qui vous accablent
? Achevez , vous me percez le coeur.
Qu'ai- je fait ? Qu'ai je dit ? Hélas, je tremble
! O Ciel ! ne m'as -tu mis au monde que
pour y faire des malheureux ? Parlez, vous
46 MERCURE DE FRANCE.
dis-je il n'eft plus temps de me cacher
qui vous êtes , vous en avez trop dit pour
diffimuler plus longtems .. Eh bien , je
fuis .... je fuis Fonrofe , le fils des Voyageurs
que vous avez pénétrés d'admiration
& de refpect. Tout ce qu'ils ont raconté
de vos vertus & de vos charmes
m'a infpiré le deffein fatal de venir vous
voir fous ce déguiſement. J'ai laiffé ma
famille dans la défolation , croyant m'avoir
perdu & pleurant mon trépas. Je
vous ai vue , je fçai ce qui vous attache
en ces lieux , je fçai que le feul eſpoir
qui me refte eft d'y mourir en vous adorant.
Epargnez- moi des confeils inutiles
& d'injuftes reproches . Ma réfolution eft
auffi ferme , auffi inébranlable que la
vôtre. Si en trahiffant mon fecret vous
troubliez les derniers momens d'une vie
qui s'éteint , vous auriez inutilement un
tort avec moi, qui n'en aurai jamais avec
yous.
Adelaide confondue tâcha de calmer
le défefpoir où ce jeune homme étoit
plongé : Rendons , dit- elle , à fes parens
le ſervice de le rappeller à la vie ; fau
yons leur unique efpérance : le Ciel
m'offre cette occafion de reconnoître
leurs bontés. Ainfi , loin de l'effaroucher
par une rigueur déplacée , tout ce que
OCTOBRE. 1759. 47.
la pitié a de plus tendre , tout ce que
l'amitié a de plus confolant , fut mis en
ufage pour le caliner.
Ange du Ciel , s'écria Fonrofe , je ſens
toute la répugnance que vous avez à faire
un malheureux ; votre coeur est à celui
qui repofe dans ce tombeau ; je vois que
rien ne peut vous en détacher , je vois
combien votre vertu eft ingénieuse à me
cacher mon malheur ; je le fens dans
toute fon étendue , f'en fuis accablé ,
mais je vous le pardonne . Votre devoir
eft de ne m'aimer jamais , le mien eft de
vous adorer toujours.
pour
Impatiente d'exécuter le deffein qu'elle
avoit conçu , Adelaide arrive dans fa
cabane. Mon pere , dit elle à fon vieux
Maître , vous fentez-vous la force de faire
le voyage de Turin ? J'ai besoin de quelqu'un
de confiance pour donner à M. &
à Made de Fonrofe l'avis le plus intéreſſant.
Le vieillard répondit que fon zèle
les fervir lui en infpiroit le courage. Allez ,
reprit Adelaide ; vous les trouverez pleu
rant la mort de leur fils unique : appre
nez -leur qu'il eft vivant , qu'il eft en ces
lieux , & que c'est moi qui veux le leur
rendre ; mais qu'il eft d'une néceffité
indifpenfable qu'ils viennent eux-mêmes
le chercher.
48 MERCURE DE FRANCE.
Il part , Il arrive à Turin , il se fait
annoncer pour le vieillard de la vallée
de Savoye . Ah ! s'écria Madame de Fonrofe
, il eft peut-être arrivé quelque malheur
à notre Bergere. Qu'il vienne , ajouta
le Marquis , il nous annoncera peut-être
qu'elle confent à vivre auprès de nous.
Après la perte de mon fils , dit la Marquife
, c'eft la feule confolation que je
puiffe goûter au monde. Le vieillard eft
introduit. Il fe profterne , on le relève.
Vous pleurez un fils , leur dit -il , je viens
vous dire qu'il eft vivant : c'est notre
chere enfant qui l'a découvert dans la
vallée : elle m'envoie pour vous en inftruire
; mais vous feuls , dit- elle , pouvez
le ramener. Comme il parloit ainfi , la
furpriſe & la joie avoient ôté à Madame
de Fonroſe l'uſage de fes fens. Le Marquis
éperdu , égaré , appelle au fecours
de fa femme , la rappelle à la vie , embraffe
le vieillard , annonce à toute fa
maiſon que leur fils leur eft rendu. La
Marquife reprenant fes efprits , que ferons-
nous , dit- elle , en faififfant les mains
du vieillard & les ferrant avec tendreffe ,
que ferons - nous pour reconnoître un
bienfait qui nous rend la vie ?
Tout eft ordonné pour le départ. Ils ſe
mettent
OCTOBRE . 1759 .
49
mettent en voyage avec le bon homme ;
ils marchent nuit & jour , ils fe rendent
dans la vallée , où leur unique bien les
attend. La Bergère étoit au pâturage ; la
vieille femme les y conduit ; ils approchent.
Quelle eft leur furprife ! leur fils ,
ce fils bien-aimé eft auprès d'elle fous
l'habit d'un fimple Paſteur : leurs coeurs
plutôt que leurs yeux le reconnoiffent.
Ah ! cruel enfant , s'écrie fa mere en fe
jettant dans fes bras ! quel chagrin vous
nous avez donné ! Pourquoi vous dérober
à notre tendreffe ? Et que veniez- vous faire
ici ? Adorer , dit - il , ce que vous avez admiré
vous mêmes . Pardon Madame , dit
Adélaïde , tandis que Fonrofe embraf
foit les genoux de fon Pere qui le relevoit
avec bonté ; pardon de vous avoir
laiffé fi longtemps dans la douleur : fi
je l'avois connu plutôt vous auriez été
plutôt confolée. Après les premiers mouvemens
de la nature , Fonroſe étoit re
tombé dans la plus profonde affliction.
Allons , dit le Marquis , allons nous repofer
dans la cabane , & oublier tous les
chagrins que nous a donnés ce jeune fou.
Oui , Monfieur , je l'ai été , dit Fonrose à
fon pere qui le menoit par la main . Il ne
falloit pas moins que
l'égarement de ma
raifon pour fufpendre dans mon coeur
I. Vol.
C
So MERCURE DE FRANCE.
les mouvements de la nature , pour me
faire oublier les devoirs les plus facrés ,
pour me détacher enfin de tout ce que
j'avois de plus cher au monde ; mais cette
folie vous l'avez fait naître & j'en fuis
trop puni. J'aime fans efpoit ce qu'il y
a de plus accompli fur la terre : vous ne
voyez rien , vous ne connoiffez rien de
cette femme imcomparable : c'est l'honnêteté
, la fenfibilité , la vertu même ;
je l'aime jufqu'à l'idolâtrie , je ne puis
être heureux fans elle , & je fçai qu'elle
ne peut être à moi . Vous a- t - elle confié ,
demanda le Marquis , le fecret de ſa naiffance
? J'en ai apris affez , dit Fonroſe ,
pour vous affurer qu'elle ne le céde en
rien à la mienne ; elle a même renoncé
à une fortune confidérable pour s'enfevelir
dans ce defert .. Et fçavez- vous ce qui
l'y a engagée ? , Oui mon pere , mais c'eft
un fecret qu'elle feule peut vous révéler ..
Elle eft mariée peut- être ? .. Elle eft veuve ,
mais fon coeur n'en eft pas plus libre ;
fes liens n'en font que plus forts. Ma fille ,
dit le Marquis en arrivant dans la cabane,
vous voyez que vous faites tourner la tête
à tout ce qui s'appelle Fonrofe . La paffion
extravagante de ce jeune homme
ne peut être juftifiée que par un objet
Auffi prodigieux que vous . Tous les
OCTOBRE. 1759 .
eux de ma femme ſe bornoient à vous
avoir pour compagne & pour amie
cet enfant ne veut plus vivre s'ils ne vous
obtient pour époufe , je ne defire pas
moins de vous avoir pour fille ; voyez
combien de malheureux vous feriez avec
un refus. Ah , Monfieur , dit - elle , vos
bontés me confondent ; mais écoutez ,
& jugez-moi. Alors en préſence du vieillard
& de fa femme , Adélaïde leur fit le
récit de fa déplorable avanture. Elle y
ajouta le nom de fa famille , qui n'étoit
pas inconnue à M. de Fonrofe, & finit par
le prendre à témoin lui - même de la fidélité
inviolable qu'elle devoit à fon époux.
A ces mots la confternation fe répandit
fur tous les vilages. Le jeune Fonroſe ,
que les fanglots étouffoient , fe précipita
dans un coin de la cabane pour leur donner
un libre cours. Le pere attendri va
au fecours de fon enfant : voyez , difoitil
, ma chere Adelaïde , dans quel état
vous l'avez mis. Made de Fonrofe , qui
étoit auprès d'Adelaïde , la preffoit dans
fes bras en la baignant de fes larmes . Eh
quoi , ma fille , dit- elle , nous ferez- vous
pleurer une feconde fois la mort de notre
chere enfant Le vieillard & fa femme ,
les yeux remplis de pleurs , & attachés
fur Adelaide , attendoient qu'elle prît la
?
C ij
2 MERCURE DE FRANCE.
parole. Le Ciel , m'eft témoin , dit Adelaïde
en ſe levant , que je donnerois ma
vie pour reconnoître tant de bontés.
Ce feroit mettre le comble à mes malheurs
que d'avoir à me reprocher le
vôtre ; mais je veux que Fonrofe luimême
foit mon Juge : laiffez - moi de
grace lui parler un moment. Alors fe
retirant feul avec lui , Ecoutez , lui ditelle
, Fonroſe , vous fçavez quels liens
facrés me retiennent dans ces lieux . Si je
pouvois ceffer de chérir & de pleurer un
époux qui ne n'a que trop aimée, je ferois
la plus méprifable des femmes. L'eftime ,
l'amitié , la reconnoiffance , ſont des fentimens
que je vous dois ; mais rien de
tout cela ne tient lieu d'amour : plus
vous en avez conçu pour moi , plus vous
avez droit d'en attendre : c'eft l'impoffibilité
de remplir ce devoir qui m'empêche
de me l'impofer. Cependant je vous
vois dans une fituation qui attendriroit
le coeur le moins fenfible ; il m'eft affreux
d'en être la caufe , il me feroit
plus affreux d'entendre vos parens m'accufer
de vous avoir perdu. Je veux
donc bien m'oublier dans ce moment ,
& vous laiffer , autant qu'il eft en moi ,
l'arbitre de notre deſtinée. C'eſt à vous
de choisir celle des deux fituations qui
OCTOBRE. 17597 53
,
vous paroît la moins pénible , ou de
renoncer à moi , de vous vaincre & de
m'oublier ou de pofféder une femme
qui , le coeur plein d'un autre objet , ne
pourroit vous accorder que des fentimens
trop foibles pour remplir les voeux d'un
amant. C'en eft affez , dit Fonrofe , &
d'une ame
comme la vôtre l'amitié
doit tenir lieu d'amour. Je ferai jaloux
fans doute des pleurs que vous donnerez
à la mémoire d'un autre époux , mais la
cauſe de cette jaloufie, en vous rendant
plus refpectable , vous rendra plus chère
à mes yeux.
Elle eſt à moi , dit-il , en venant fe
jetter dans les bras de fes parens ; c'eſt
à fon refpect pour vous , à vos bontés
que je la dois , & c'eſt vous devoir une
feconde vie. Dès ce moment leuts bras
furent des chaînes dont Adelaïde ne pur
Le dégager.
Ne ceda-t- elle qu'à la pitié , à la reconnoiffance
? Je veux le croire pour l'admirer
encore ; Adelaïde le croyoit ellemême
: quoiqu'il en foit , avant de partir
elle voulut revoir ce tombeau qu'elle ne
quittoit qu'à regret. O mon cher Doreftan
! dit- elle , fi du fein des morts tu
peux lire au fond de mon ame , ton
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
:
Ombre n'a point à murmurer du facrifice
que je fais je le dois aux fentimens
généreux de cette vertueufe famille ; mais
mon coeur te refte à jamais . Je vais tâcher
de faire des heureux , fans aucun efpoir
d'être heureufe . On ne l'arracha de
ce lieu qu'avec une efpéce de violence ;
mais elle exigea qu'on y élevât un monument
à la mémoire de fon époux , & que
la cabane de fes vieux maîtres, qui la fuivirent
à Turin , fût changée en une maifon
de campagne, auffi fimple que folitaire,
où elle fe propofoit de venir quelquefois
pleurer les égaremens & les malheurs de
fa jeuneffe. Le temps , les foins affidus
de Fonrofe , les fruits de fon fecond hyont
ouvert depuis fon ame aux impreffions
d'une nouvelle tendreffe ; &
on la cite pour exemple d'une femme
intéreffante & refpectable jufques dans
fon infidélité.
men ,
A MADAME L. P. D. C.
Qui avoit perdu un Coq qu'elle aimoit
UN
beaucoup.
N Coq , l'honneur des Coqs , fe plaignoit
au deftin :
OCTOBRE. 1759 , 35
Quoi , difoit- il , la Tourterelle ,
De la Mère d'Amour eft compagne fidèle ;
Des Dieux le Maître fouverain
Confie à l'Aigle fon tonnerre ;
Le Paon , mon camarade autrefois fur la terre
Près de Junon eft tout- puiffant ;
Le Hibou même enfin , dont le cri gémiſſant
N'annonce rien que de finiſtre ,
Eft de Pallas devenu le Miniftre ;
Et tandis que dans les Cieux
Ils partagent avec les Dieux
Tout l'encens qu'on leur adreſſe ,
On me méprife , on me délaiffe .
Je crois pourtant les valoir bien :
Eft-il un plus charmant plumage
Eft- il un plus bruyant ramage
Eft-il un plus noble maintien
Que le mien ?
Faut-il d'autres talens encore !
Je préviens la brillante aurore ;
Aux mortels pareſſeux , j'annonce le matin.
Par lui furent encor citées
D'autres raisons qui font restées
Dans les archives du deſtin ,
Raifons qui furent fort goûtées ;
Et Vénus même , à ce qu'on dit ,
Les appuya de fon crédit
Tant & fi bien , qu'Amour voulant plaire à fa
Mère ,
C iv.
56 MERCURE DE FRANCE.
L'adopta pour oiſeau , ne voulant déformais
Agir que par fon miniſtère ,
Et ne crut pas pouvoir mieux faire
Que de lui confier fon carquois & les traits.
Tel eft le fort du Cocq qui caufe vos regrets.
S'il vous quitta pour fuivre un nouveau Maître ,
C'est pour vous fervir encor mieux.
Soumis au plus charmant des Dieux ,
Il fuit l'Amour en tous lieux :
Vous le verrez reparoître
A chaque inſtant à vos yeux.
EPITRE
A M. M **, M ***.
L'AQUILON 'AQUILON terrible
Fuit de ces climats ;
Le zéphir paiſible
Succède aux frimats ;
L'haleine de Flore
Fait naître des fleurs ,
La brillante Aurore
Répand leurs odeurs,
Et le Ciel fe dore
De riches couleurs.
Le Roffignol chante ,
Et fa voix enchante
OCTOBRE. 1759.
$7
L'oreille & les coeurs.
L'aimable Bergère
Ecoute fes fons ,
Et fur la fougère
Redit fes chanſons.
Son ame timide
Craint de s'engager.
Tout homme eft léger ,
Ingrat & perfide.
Mais de ce ferment
L'Amour la dégage ,
Et dans ce moment
Se fait rendre hommage,
D'un jeune Berger
Peut-on le défendre?
Pourroit-il changer,
Puifqu'il eft fi tendre ?
Aimer eft un bien ;
L'Amant qui fçait plaire
Nous rend néceffaire
Un fi doux lien.
La fimple nature
A bien des attraits
L'art & la parure
En gâtent les traits.
Fais-en la peinture ,
Et de ton pinceau
Trace en miniature
C▾
58 MERCURE DE FRANCE.
Ce brillant tableau.
L'air eft fans nuages ,
Un Soleil plus pur
Sous un Ciel d'azur
Fait fuir les orages.
O divine paix
Que je te défire !
Ton aimable empire
Ne laffe jamais ;
Et pour tes bienfaits
L'Univers foupire.
Sous lui les beaux Arts
Naiffent & profpèrent ;
Mais de toutes parts
Les Arts dégénèrent
A l'afpect de Mars.
L'utile lecture
Eclaire l'esprit ,
Et cette culture
L'orne & le nourrit.
L'élégant Racine
Fait couler mes pleurs ,
Er la voix divine
Enchante les coeurs.
Le pompeux Corneille
Flate moins l'oreille ;
Mais il eft fi grand ,
Qu'il gagne & furprend
OCTOBRE. 1759. 59
Par fon ton fublime
Toute notre eſtime.
Deffous ces ormeaux
J'entends Fontenelle
De fes chalumeaux
Charmer une Belle.
Aux accens nouveaux
De ce Berger tendre
Je vois les ruiffeaux
Qui femblent fufpendre
Le bruit de leurs eaux.
Le Faune volage ,
L'entendant chanter ,
Tâche d'imiter
Un fidoux langage.
Près de cette voix
La fienne eft fauvage :
De dépit , de rage ,
Il fuit dans les bois.
D'un vol plus fublime
Le fameux Rouſſeau *
Atteint à la cime
Du double coteau.
Le feu qui l'anime
* (Note de l'Auteur. ) On parle ici de l'Illuftre
Poëte ROUSSEAU , qu'il ne faut pas confondre avec
M. Rouffeau , Citoyen de Genève , qui afait auffi
des vers avec fuccès , & qui par fes talens & par
fes lumières fait honneur àfa Patrie.
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
Tire de la rime
Un charme nouveau.
Tantôt comme Horace
Son vers plein de grace
Et de fentiment ,
Coule lentement ,
Tantôt plus rapide
D'un pas intrépide
Il fuit noblement
Les traces d'Alcide.
Le Saint Roi David
Lui prête fa lyre ;
Le fon qu'il en tire
Pénètte & ravit.
L'Illuftre Voltaire ,
Sur les pas d'Homère,
Dit du Grand Henri,
De ce Roi chéri ,
La haute vaillance ,
La noble clémence.
De la nuit du Temps ,
Perçant les ténèbres ,
Il nous rend préfens
Les évènemens
Des Hommes célèbres.
Quittant les combats ,
De la main d'Euclide
Qui lui fert de guide
Il prend le compas.
OCTOBRE. 17590
61
Et loin de la vûe
Des vulgaires yeux ,
Meſure des Cieux
La vafte étendue.
O Ciel! quelle horreur !
Du fier Orofmane ,
Oh que je condamne
La jalouſe erreur !
Mais de la fureur
Il est la victime ;
De fon
propre crime
Il est le vengeur.
L'aimable Zaïre
Sous fes coups expires
Et fur fon tombeau
L'Amour qui foupire
Eteint fon flambeau ;
Et fous fon bandeau ,
Son coeur plein d'allarmes
Epanche fes larmes.
Mais de ces concerts
Mon ame charmée ,
Eft elle fermée -
Aux talents divers
Dont la renommée
Remplit l'Univers ?
De l'Art oratoire
Padmire les fons:
32 MERCURE DE FRANCE.
Ses grandes leçons
Affurent la gloire
De fes Nourriffons .
L'augufte Sageffe ,
Dans Rome & la Grèce ,
Lui dût fes fuccès ;
Et par les effets
On vit Démosthènes
Des Tyrans d'Athênes
Sapper les projets .
Dans cette carrière
Tu vas donc courir ?
Déjà la barrière
Pour toi va s'ouvrir.
Ciel ! quelle lumière
Tu vas découvrir !
Que l'erreur , le vice ,
Tremblent à ta voix :
Lorſque l'injuſtice
Foule aux pieds les loix ,
Fais voir fon fupplice.
De voeux criminels
L'ame déchirée ,
Nous donnons entrée
A ces maux cruels
Dont tous les Mortels
Reçoivent l'atteinte.
Hélas ! les oiſeaux
OCTOBRE. 1759 .
63
Vivent fans contrainte ,
Sans foins , fans travaux.
L'Homme feul coupable
Eft feul miférable.
La haine & l'amour
Confument nos ames ;
Leurs funeftes flâmes
Font de ce féjour
Un lieu plein d'allarmes ,
De trouble & de larmes,
Hé ! qu'il feroit doux !
Si refpectant tous
L'aimable innocence ,
Loin de l'ignorance ,
Nous trouvions en nous
Le bonheur fuprême
De nous fi prochain ,
Et qu'hors de lui-même
L'homme cherche envain.
Réponse de l'Auteur du Mercure fur une
queftion qui lui a été faite.
QUELQU
UELQU'UN m'a fait l'honneur de
m'écrire du fond de la Bretagne , pour
me demander la caufe d'une antipathie
dont on ne peut fe rendre raiſon , Quoi64
MERCURE DE FRANCE.
que je fois
peu verfé dans l'étude
des ma- ladies
de l'ame , comme
cette confultation
ne peut tirer à conféquence
, je crois pouvoir
hafarder
mon avis.
Ce n'eft jamais de la diverfité des caractères
que naiffent les antipathies ,
& rien ne s'accorde mieux que les caractères
oppofés . Deux caractères froids
& lents ne produifent qu'une fociété
languiffante. Deux caractères violents:
s'enflamment l'un l'autre. Deux caractères
durs fe choquent & fe repouffent.
Deux caractères dociles & complaifans
tombent dans une monotonie de fentimens
& de goûts qui dégénère en fadeur.
c'eſt du contrafte & du mêlange de ces
qualités contraires que réfulte un commerce
animé , piquant , varié , intéreffant
pour l'un & pour l'autre.
Les antipathies naiffent de la contrariété
des goûts , de la rivalité des prétentions
, de l'aliénation des efprits caufée
par l'incompatibilité des principes. La
fource de cette averfion confuſe eſt un
amour- propre jaloux, humilié , ou rebuté.
1 °. Un amour-propre jaloux entre deux
perfones qui fe difputent les mêmes avantages
, qui afpirent à la même place dans
Popinion de la fociété. Deux jolies femmes
, deux petits maîtres , deux Artiſtes
peuvent avoir de ces fortes d'antipathies.
OCTOBRE . 1759. 65
Comme la balance n'eft preſque jamais
égale entre deux rivaux , il eſt rare que
l'antipathie foit mutuelle , elle eft du côté
du plus foible ou du plus vain des concurrents.
2º. L'amour-propre humilié, non feulement
par la fupériorité d'un mérite rival ,
mais encore par l'infenfibilité ou l'indifférence
que l'un témoigne pour une forte de
mérite dont l'autre eft doué . Comment
voulez-vous qu'une femme, qui a paffé les
plus belles années de fa vie , fous les yeux
de R. ou de Duf. attachée à fon clavecin ,
vous pardonne de n'aimer pas la mufique ,
ou d'aimer mieux la guitarre que le clavecin?
Comment voulez - vous qu'un homme
qui , pour perfectionner fon menuer ,
a tremblé comme un enfant fous la férule
de M. vous pardonne de ne pas aimer la
danfe ; ou de trouver infipide & languiffant
ce menuet qui lui a tant coûté ?
3°. Un amour- propre rebuté , lorfqu'aux
avances qu'il a faites en coquetterie , en
complaifances , en éloges , on ne répond
que par la froideur ou le dédain. Cléonne
demandoit pas mieux d'établir enrre
vous & lui un commerce réglé de
flatterie ; vous l'aviez vu attentif à faire
valoir vos connoiffances les plus fuperficielles
& vos plus faibles talens. Il fe
que
66 MERCURE DE FRANCE.
pique de monter un cheval mieux que D.
& T. & devant lui vous n'avez jamais
parlé de manége ! Que dis-je ? il a lui - méme
amené vingt fois ce propos , il vous
regardoit avec des yeux fupplians ; vous
avez eu la cruauté de ne pas l'entendre &
de parler d'autre chofe , & vous êtes
étonné qu'il vous ait pris en averſion ?
Plus il s'eft donné de foins pour vous
gagner , plus il fera piqué d'avoir fait
inutilement des avances.
L'antipathie auroit une caufe plus férieufe
encore dans l'incompatibilité des principes
& des moeurs. Vous êtes vertueux ,
rigide , incorruptible ; l'honnêteté de votre
vie eft la fatyre continuelle des fripons
des méchans. Ils ne vous haiffent pas tous.
Il en eft vis-à- vis defquels vous ne vous
trouvez jamais , ceux - là n'ont point
à effuyer la honte du parallèle ; mais ceux
qui par état font fans ceffe exposés à
cette comparaifon humiliante , ceux - là ,
dis-je , vous regardent comme leur cenfeur,
leur accufateur affidu. Pour une raifon
différente, vous qui êtes bon, juſte &
vrai, vous haïffez l'homme fourbe, injufte
& méchant ; je dis que vous le haïffez fi
vous n'avez pas affez de philofophie pour
féparer l'homme du vice , & pour plaindre
l'un en déte ant l'autre . Mais cette
OCTOBRE. 1759. 67
haîne mutuelle entre les bons & les méchans
, n'eft pas précisément ce qu'on
entend par antipathie : car l'antipathie eft
un fentiment confus dont on ne peut fe
rendre compré ; & les bons & les méchans
fçavent bien pourquoi ils fe haïſſent .
J'en reviens donc à ce qui peut cauſer
l'antipathie entre d'honnêtes gens qui
s'eftiment & qui fe reprochent de ne pas
s'aimer. Quelle eft la caufe de cette averfion
que l'on éprouve en dépit de foimême
& fans fçavoir pourquoi ? C'eft la
queftion que l'on m'a faite. Je l'ai dit ,
l'amour-propre jaloux , humilié ou rebuté
je ne vois que ce fentiment qui ait ,
s'il eft permis de le dire , l'adreffe de fe
cacher au moment même qu'il agit fur
l'ame avec le plus d'empire. C'eſt à la perfonne
à qui je réponds à voir , en s'examinant
, fi mes conjectures font juſtes.
EPITRE
A Madame ***.
N'ESPEREZ plus de moi ces vers doux & coulans
Dont jadis vous vantiez l'enjoument & la grace :
M *** c'en eſt fait j'ai quitté pour longtems
Les bofquets facrés du Parnaffe.
Je n'entends plus comme autrefois
68 MERCURE DE FRANCE. '
Les fons harmonieux des Nimphes du permeffe ,
Qui par la beauté de leurs voix
Plongoient mes fens dans une heureuſe ivreffe :
Envain le fublime Apollon
Me voit avec regret déferter fon Empire ,
Tous les agrémens de fa lyre
Sont effacés par le bruit du canon .
Sur les bords efcarpés de cette vafte plaine ,
Souvent fatale aux plus hardis nochers ,
Au lieu des tendres fleurs qui bordent l'Hipocrêne,
Je ne vois que d'affreux rochers.
De ces lieux élevés , contemplant les orages ,
Je plains les mortels malheureux
Qui parmi les écueils , les dangers , les naufrages ,
Vont chercher des tréfors périffables comme eux ,
Et que tant d'accidens , arrivés fous leurs
Ne pourront jamais rendre fages.
yeux
O Ciel dis - je dans mon tranfport ,
Que cet homme eft heureux , qui content de fon
fort ,
Tranquille au fein de fa Patrie ,
Vit fans ambition , fans crainte , fans envie !
Satisfait du bonheur que produit la vertu ,
L'éclat de la fortune a pour lui peu de charmes :
Ses plaifirs les plus doux font d'effuyer les larmes
De l'innocent , de la veuve en allarmes ,
Du timide orphelin par le fort abbatu .
Jamais aux noirs chagrins ſon ame n'eft en proie :
OCTOBRE. 1759. 69
Toujours des malheureux l'eſpérance & l'appui ,
Sa préfence en tous lieux fait la publique joie ,
Et les Parques filent pour lui
Des jours tiffus d'or & de foie.
Alors cette bonté , ce coeur grand , généreux ,
Cette équité qui vous comble de gloire ,
Viennent s'offrir à ma mémoire ,
Et remplir mon efprit d'un tableau gracieux.
Moi qui n'ai cependant pour toute nourriture
Que de l'eau fraîche & du pain bis ,
Je fais encor bonne figure ,
Et d'un front réfolu j'attends les ennemis.
Je crains peu
Ponr le meilleur des Rois , prêt à donner ma vie,
les périls dont Bellone eſt ſuivie ;
Et pour mieux fupporter mon fort ,
Je rappelle dans ma mémoire-
Un trait de ce guerrier dn Nord ,
Dont le nom àjamais revivra dans l'Hiftoire.
Le coeur rempli de déſeſpoir ,
Un jour un foldat téméraire ,
Vint lui préfenter en colere
Un morceau de pain ſec & noir
Qu'il avoit traîné dans la fange.
Charles le prend , l'avale , & lui répond ,
Mon Camarade il n'eſt pas bon ,
Mais tu vois pourtant qu'il fe mange.
Il n'eft aucune cuifiniere
Plus excellente que la faim ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Et l'on fait toujours bonne chère
Quand on eft fervi de fa main.
Enfin du Poëte au Soldat
Je ne vois pas la différence ,
En travaillant tous deux pour l'honneur de l'Etat,
Tous deux fouvent font abftinence .
Tous deux pleins d'une égale ardeur ,
Vont fecrettement au pillage ;
L'un pille quelque vieux Auteur ,
L'autre quelque prochain village.
Tous deux paffent leurs plus beaux jours
A chercher un peu de fumée ,
Que l'infidèle Renommée
Leur refufe prefque toujours.
LE
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft l'Indice , ou Signet d'un Livre.
On trouve qu'elle manque de préciſion &
de jufteffe , & je prie les Auteurs de ces
fortes d'ouvrages de ne pas être furpris
qu'en pareil cas je me difpenfe de les
donner. Le mot du Logogryphe françois
eft Chanſon , dans lequel on trouve ſon ,
as , non , anfon , canon , ah ! ans . Celui
du Logogryphe latin eft Corpus , dans
lequel on trouve cor , pus , procus , &
porcus.
OCTOBRE. 1759 . 71
ENIGM E.
Mox fort eft de ramper du matin juſqu'au ſoir , ON
Dans mon enfance dur , bientôt je deviens tendre ;
J'ai des foeurs à foifon , des freres à revendre ;
On ne me voit aufli prefque jamais qu'en noir.
Par DELAROUSSELLE , de Bordeaux.
P
LOGO GRYPHE,
AR le milieu du corps fortement attaché ,
Supportant un fardeau pour remplir mon office ,
C'eſt dans ce trifte état où je fuis embroché ,
Qu'aux mortels curieux je rends un bon fervice.
Si ce début n'a pas dequoi te contenter ,
Tu peux de mes fept piés tirer avec aifance
Un animal des bois ; une riviere en France ;
Ce que le Souverain doit même reſpecter ;
Un mortel , un métal, tous deux dignes d'envie ;
Un petit globe utile en cas de maladie.
Enfin , mon cher Lecteur , eft-tu las de rêver ?
Regarde à la fenêtre & tu vas me trouver .
Par le même .
"
2 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHU S.
DULCULCE decus Ruris fert , ſpicea ferta , coronam ,
Ditat & arva meo munere flava Ceres ;
Quinque typis tantùm mihi nomen ponere fas eft ,
Pingere quippejuvat nomine multa brevi :
Ecce dolos meditor capite , imperterrita cælo
Quin duplex ictus me dabit effe Leam ;
Quam licet obtrunces celer , exultare tropheo
Ne nimiùm properes , in nece vivit ea :
Ergo perge fecans , magica hinc mox cauda
fuperftes ,
( Jufferis ) in volucres , haud mora , vertet oves ;
Hanc gemina ; ecce Lex caput avolat inter utramque
;
Nil metuas monftri , nam metus , ala , levis.
Jofephus DE MESSIMY.
CHANSON.
Sous l'amoureufe loi Philis va m'enchaîner ,
Contre cette Beauté raiſon viens me défendres
Malgré l'amour le plus tendre
Je fens que je dois m'éloigner:
Elle eft trop fage pour en prendre ,
Trop belle pour n'en pas donner .
ARTICLE
Tendrem
Air.
W
Sous l'amoureuse loi Philis va m'enchai-
W
-ner, Contre cette beaute raison viens
me
deffendre, viens , viens me deffen
-dre: dre:Malgré l'amour leplus tendre ,je
+
sens queje dois m'éloigner, Elle est trop
sage pour en prendre ,Trop belle pour n'en.
•pas donner
.
OCTOBRE. 1759 . 73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
FABLES de M. GAY , fuivies du
Poëme de l'éventail : le tout traduit de
l'Angloispar Madame DE KERALIO.
A Londres , &fe trouvent à Paris chez
Duchesne , rue Saint Jacques . 1759.
LESES Fables de Gay font les meilleures
Fables & prefque les feules qu'ayent
compofées les Anglois ; les beautés douces
& naïves de ce genre femblent peu
faites pour le caractère d'efprit de cette
nation , auffi l'Auteur ne s'eft-il aucunement
affujetti au ton que les anciens
fabuliſtes , & notre Lafontaine qui les
furpaffe tous , avoit donné à cette forte
d'ouvrage. Si l'on juge les Fables de l'Auteur
Anglois d'après nos règles & nost
modèles , elles doivent trouver peu d'ap--
probateurs : mais fi on les confidère dans
le point de vûe fous lequel le Poëte luimême
les a enviſagées , on y trouvera des
beautés qui méritoient d'être transportées
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
dans notre langue . Gay a mis dans fes
fables , je ne dis pas trop de Philofophie ,
mais un ton trop philofophique. L'objet
de la fable eft de perfuader une vérité de
morale fimple & commune ; mais pour
remplir cet objet , il faut en dérober l'intention.
Lafontaine n'a pas l'air de vouloir
inftruire fes Lecteurs ; c'eft un bon'
homme qui conte ingénuëment ce qu'il
croit avoir vû : le Poëte Anglois eft un
Philofophe dogmatique & févère qui met
dans la bouche des hommes ou des animaux
des fatyres directes contre le genre
humain en général , ou contre quelques- .
uns de fes compatriotes ; car fon principal
objet étoit de jetter du ridicule fur
quelques Miniftres alors en place.Gay , qui
étoit l'homme du monde le plus doux & le
plus modefte , prêtoit fon efprit aux animofités
d'un parti dans lequel il étoit engagé
avec Swift , Pope , & d'autres beaux efprits.
On fent bien que les traits de fatyre
qui ont dû rendre ces fables très- piquantes
pour les Anglois fes contemporains ,
& qui en ont peut-être fait le grand fuc-.
cès , font perdus pour nous : ce n'eſt pas
le feul défavantage qu'ait trouvé Madame
de K. dans fon travail. Gay palle pour
être celui des écrivains Anglois , après
Swift , qui a le plus de ce qu'ils appelOCTOBRE.
1759. 75
lent humour ; c'eſt une forte de plaifanterie
originale qui paroît tenir au caractère
de la nation & au génie de la langue ,
& qu'il eft par conféquent prefque impoffible
de faire paffer dans un idiome étran
ger. Les tournures naïves , familières &
plaifantes d'une langue, ont rarement des
équivalens dans une autre ; auffi Lafontaine
eft-il peut- être de tous nos écrivains
le plus difficile à traduire. Madame
de K. n'a point été arrêtée par les difficultés
de l'entreprife ; elle s'eft permiſe
dans fa traduction de légers changemens
qu'exigeoit la différence des moeurs & du
langage ; mais elle a eu foin de conferver
à l'Auteur cet air national qu'on ne
doit jamais perdre de vûe. Son ftyle eft
clair , facile, élégant, & quelquefois poëtique
, felon que le ton de l'original & la
nature des objets l'ont guidée. Enfin le
mérite de cette traduction eft indépendant
de celui de l'ouvrage Anglois . Quel
que foit le jugement qu'on porte des
fables de Gay , il est toujours agréable
pour les de lettres & utile à la littérature
en général de connoître tous les
ouvragescélèbres dans toutes les langues ;
c'eft furtout de ces différences de goût
& de principes fur les mêmes genres que
l'on peut tirer des lumières plus fûres &
gens
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
plus générales fur le goût des nations dif
férentes , fur les principes communs des
arts , & fur les moyens d'aggrandir leur
fphère : ainfi le travail de Madame de K.
eft digne à tous égards de la reconnoiffance
& des fuffrages du public : comme
la nature de l'ouvrage n'eft pas fufcep-
⚫tible d'extrait , je me contenterai de citer
deux fables qui donneront quelque idée
du ton du Poëte Anglois , & du ftyle de la
traduction. Fable VIII.
La demoiſelle & la guêpe.
Quel murmure ennuyeux fatigue les
belles , & de combien de fottifes ne font→
elles pas excédées ? Dans tous les lieux
où brillent leurs charmes , l'impertinence
bourdonne autour d'elles . Si les tendres
abfurdités ne touchoient pas , dira - t- on ,
un regard févère , un air méprifant , écarteroient
ces impofteurs : le plus petit coup
délivre d'une mouche. Mais qui peut éloigner
ainfi une foule de Petits - Maîtres?
Chaffez en un , un autre lui fuccédera.
Il faut néceffairement qu'un fot falſe connoître
fon femblable, qu'un fat en recommande
un autre , & l'on eft à juste titre
affligé de ce fléau dès qu'on a prêté au
premier une oreille complaifante.
-
Doris occupée de fa toilette , tantôt
OCTOBRE . 1759. 77
rêveufe , tantôt gaie , méditoit fur fa
beauté : tel étoit fon amuſement pendant
la chaleur du jour , lorfqu'une guêpe
étourdie vient en bourdonnant autour
d'elle , avance , recule , menace tour- àtour
fon col & fa joue : l'éventail de Doris
la protége en vain; l'infecte revient promptement
lui caufer de nouvelles allarmes ;
les rebuts accroiffent fa témérité : enfin
pofée fur la belle bouche de Doris , il ofe
en refpirer le parfum. Préfervez - moi ,
grands Dieux , de ces infectes opiniâtres !
s'écrie Doris irritée ; de tous les animaux
que le Ciel a faits ce font les plus impertinens.
Pourquoi me méprifer , répondit la
guêpe d'un ton plaintif ? Pourquoi me
dédaigner & m'infulter ? Belle Doris, cette
offenfe mérite- t-elle votre courroux ? Vos
charmes feuls l'ont caufée. Ces lèvres ont
le coloris brillant des cérifes , la douce
odeur de la rofe ; & cette fleur virginale
répandue fur votre joue m'a fait croire
que je voyois la plus belle pêche qui fût
fur la terre.
Doris s'écrie : Lifette , ne la frappe pas,
ne tue pas les guêpes comme des mouches
ordinaires. Celle - ci a montré , je
l'avoue , trop de hardieffe ; mais c'eft un
-infecte galant & poli , je lui pardonne.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Enyviée d'un fi prompt fuccès, la guêpe
fe vante partout qu'elle boit chez Doris
le thé le plus doux , & le prouve en montrant
le fucre refté fur fes lèvres . Cette
nouvelle émeut l'effain bourdonnant : fûr
du fuccès , il vole tout entier près de la
belle ; il va prendre part aux friandifes du
jour les uns en fredonnant volent autour
d'elle ; d'autres s'arrêtent un inftant,
puis prenant leur vol , viennent badiner
fur fon fein : cnfin toutes furent fouffertes
jufqu'à ce que Doris s'apperçut que les
guêpes ont un aiguillon , & qu'elle en
fentit la bleffure.
Je vais tranfcrire une autre fable d'une
tournure originale & vraîment Angloiſe.
Les Joueurs de gobelets.
La réputation d'un Joueur de gobelets
étoit établie dans tous les quartiers de
Londres : il eſcamotoit avec tant d'adreffe
, qu'on auroit cru que le diable conduifoit
fes doigts.
Un eſcamoteur en entendit parler ; il
lût les affiches , & bien convaincu qu'il
lui feroit fupérieur , il fe rend à fa demeure
, & du milieu de la foule il le défie
à voix haute.
Eft- ce là cet homme , dit il , de fi fameuſe
renommée ? Comment peut-il fafOCTOBRE.
1759 . 79
ciner vos yeux ? Qu'il fe mefure avec moi ,
Meffieurs , & foyez nos juges.
J'accepte ton défi , s'écrie l'autre , je
ne fuis inférieur à perfonne dans mon
art. Il dit , & fait en même tems paroître
& difparoître les boules de cire ; les
cartes lui obéiffent & font changées en
oifeaux ; les petites boëtes deviennent du
grain ; cent & cent tours enfin trompent
l'affemblée . Il prend enfuite fa gibeciere ,
il la montre à tout le monde ; il ouvre
fes mains , elles font vuides ; il commande
que l'or en forte à grands flots ; puis il en
tire des oeufs d'ivoire : mais quand on
voit une poule en fortir , tous les fpectateurs
étonnés crient au miracle .
Son concurrent s'avance & prend place,
fans oublier les formalirés . Prenez , dit- il ,
ce miroir magique , il charmera certainement
vos yeux. Le miroir paffe de
main en main , chacun defire de le confulter
& s'admire en s'y voyant.
Puis s'adreffant à un Rapporteur : voyez,
dit- il , cette lettre de change ; la fomme
eft confidérable : foufflez deffus , pafe . Un
cadenat contenoit les lèvres du Rapporteur.
Un fecond fouffle rompt le fortilége,
& le cadenat difparoît.
Deux bouteilles de liqueurs furent pofées
fur la table tout-à- coup elles difpa-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
roiffent , & l'on voit à leur place deux
épées fanglantes.
Il dit à un fripon : tenez , prenez cette
bourfe ; celui- ci la ferre étroitement , puis
ouvrant la main il y trouve une corde.
Tenez , dit-il encore à un Courtifan ,
prenez cetre baguette : il la faifit avidement,
& il voit une hâche entre les mains .
Il pofe un tronc fur la table : que quel
qu'un fouffle , crie- t- il un Curé fouffle ,
le tronc difparoît , & un repas fomptueux
fume auffi-tót au même endroit.
Il prend un cornet , le remue , jette les
dez, & l'argent de l'affemblée vient remplir
la bourſe.
Regardez cette mignature , dit-il à un
jeune homme blême & décharné ; voyez-
Vous ce fein d'albâtre , cette bouche de
corail, cette taille de nymphe & ces yeux
étincelans ? Prenez - la , elle eft à vous.
Celui- ci prend , faifi de joie ; mais il voit
dans fa main une boëte de pillules , &
toute l'affemblée éclate de rire.
Un écu mis dans la main d'un ufurier
fe changea en trente louis : que cet argent,
dit- il , loir donné aux héritiers de cet
homme. Les trente louis devinrent des
jettons .
Le joueur de gobelets défefpéré , reconnet
humblement celui- ci pour maître.
OCTOBRE. 1759. 81
Votre adreffe , lui dit-il , eft merveilleufe
, elle eſt incomparable mais un
ufage continuel a perfectionné votre
main. Je ne trompe le peuple que de
temps en temps , & vous vous le dupez
tous les jours.
Les Fables font fuivies d'un petit Poëme
en trois Chants intitulé Eventail
c'est un badinage agréable & galant dont
la boucle de cheveux paroît avoir fourni
le modèle . Je vais donner une idée du
fujet & de la forme de ce Poëme ; mais
on fe fouviendra qu'il n'y a que les détails
qui faflent le prix des ouvrages de ce
genre.
Stréphon aimoit la belle Corinne, mais
Corinne plus vive que tendre , paroiffoir
peu fenfible à la flâme de Stréphon : cer
amant malheureux après avoir effayé vainement
de fe guérir de fon amour , implore
le fecours de Vénus , & lui adreffe
une prière touchante. Il lui demande l'art
de plaire & d'enflammer. » Si le bel Ado
nis te fut cher , dit-il à la Déeffe ;
files traits que fes yeux lançoient ont
» jamais paffé au fond de ton ame , rap-
» pelle - toi les premiers inftans où tu
brûlas des feux de l'amour , & dans
queile langueur tu étois plongée loin
de ten amant rappelle toi ces mg-
Dy
>
82 MERCURE DE FRANCE.
» mens , ô Vénus ! & par tes maux juge
» des miens. » Vénus entend les voeux
de Stréphou & les approuve . Il eft à
Cithère un bois confacré à l'Amour ;
la Nature & l'art l'ont embelli de tous
leurs tréfors ; au milieu de ce bois eft
une grotte profonde où les Amours
font occupés à forger des flêches perfides
, à travailler des bijoux de toillette ,
mille pompons dont les belles fe parent
& tous les colifichets qui fervent à les
féduire c'eſt l'arcenal de l'amour & de
la galanterie. Les uns poliffent l'acier ,
d'autres y gravent les triomphes de Vénus
& de fon fils ; d'autres élevant leurs petits
bras armés de marteaux , les abbaiffent
vivement l'un après l'autre & font raifonner
l'enclume. Vénus vole à Cithère ,
elle arrive à la grotte ; tous les travaux
ceffent , les amours en filence écoutent
les volontés de leur fouveraine : » enfans
» induſtrieux , leur dit - elle , ſuſpendez
>> ces travaux ; un ouvrage plus impor-
» tant demande vos foins ... N'avez-vous
» pas vu l'oifeau magnifique qui conduit
» le char de Junon , & les couleurs variées
» de fa queue ? ne l'avez -vous pas vu déployer
au Soleil fes plumes brillantes.
& fouvent les refermer ? Il faut que
» votre art imite cette beauté de la nature;
OCTOBRE. 1759. 83
ور
"
que ces petites côtes minces & polies ,
» toutes réunies dans un point par une
» de leurs extrémités , foient couvertes
» à moitié par un papier blanc qui ait
» la forme d'un quart de cercle ; que le
pinceau l'embelliffe de fes graces les
plus touchantes , & que ce papier plié
plufieurs fois puiffe alternativement ſe
fermer & fe déployer : cet inftrument
agité fans ceffe fera briller les graces
» des belles il excitera les zéphirs à
» voltiger autour d'elles , & avec eux
» les amours légers fe glifferont dans leur
» ſein.
"
و د
A l'inftant le deffein de ce nouveau
bijou eft tracé par les amours & ils s'empreffent
de l'exécuter. Vénus le reçoit &
remonte aux Cieux . Elle fe préfente au
confeil des Dieux parée de fon éventail ;
elle veut qu'il foit déformais fon fceptre.
Elle décrit tous fes avantages & toutes fes
graces à la troupe célefte ; mais il y manque
les charmes du pinceau : Vénus vou
droit le voir embelli des peintures les plus
féduifantes : la prude Diane s'élève contre
cette innovation ; les femmes n'ont pas
affez de moyens de féduire & de tromper,
faut il encore leur donner de nouvelles
armes ? elle veut du moins qu'on ne
peigne fur ce colifichet que des traits qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
rappellent les malheurs de l'amour ; Ariane
abandonnée par Théfée , ou none trahie
par Pâris ; Momus raille Diane fur fa
délicateffe ; il propofe d'y repréſenter
les avantures galantes de cette chafte
divinité & les amours des autres Déeffes ,
mais Minerve fe charge elle - même de
peindre cet éventail. Elle y trace les
plus célèbres folies des mortelles : l'orgueil
puni de Niobé , les malheurs de
Procris , le fort infortuné de Narciffe
tous les Dieux applaudiront au travail
de Minerve ; Vénus enchantée le préfente
aux yeux de Stréphon & fait briller à fes
yeux ce bijou qui doit être l'inftrument
de fon bonheur. » It rendra Corinne
fenfible à tes voeux , lui dit Vénus , &
» l'éventail fera un mouvement éternel
» de la victoire. Il brillera dans les mains
» de toutes les belles , & prendra mille
» formes différentes . On l'ornera d'écailles
, d'ivoire & de perles : les In-
» diens lui donneront leurs couleurs les
""
و د
plus éclatantes ; Ils y peindront leurs
» habits, leurs coutumes, leur cérémonies ;
» & les Dames Européennes apprendront
à plaire en jettant les yeux fur leurs
» éventails. Un jour ce papier découpé
prêtera un paffage aux regards furtifs ;
» les belles s'en ferviront furtout dans les
33
,
OCTOBRE. 1759. 85
temples , & couvriront leur coquéterie
du voile de la piété. La France , mon
" pays chéri , excellera dans l'art de travailler
cette machine galante , & en
armera les mains de toutes les belles
de l'Europe. » Stréphon reçoit avec
tranfport ce don précieux de la Déelle
des plaifirs ; il vole plein d'efpérance &
d'amour vers Corinne , & lui offre fon
préfent d'un air timide. Corinne déploye
avec empreffement fon éventail , elle en
admire les beautés ; les avantures qui
y font peintes lui font fentir la néceffité
& la douceur d'aimer , fon coeur s'attendrit
; Stréphon eft heureux, & le flambeau
de l'hymen brille pour ces deux amans
de la flamme la plus pure.
Ce Poëme eft rendu dans la traduction
avec l'élégance & l'agrément que le fujer
exige c'eft un tableau gracieux & léger
qui étoit digne du pinceau d'une fename
aimable.
*
86 MERCURE DE FRANCE.
DOUTES fur la Differtation de M. de
Guignes , propofés à MM. de l'Académie
Royale des Belles Lettres , par M.
le Roux Deshauterayes , Profeffeur
Royal en Langue Arabe , Interprête du
Roi pour les Langues Orientales &c.
A Paris , chez Laurent Prault , quai
des Auguftins, & Duchefne , rue S. Jacques
, 1759. Broch . de 89 pages.
Tour Ecrivain qui annonce des chofes
nouvelles & qui détruit des opinions
généralement
établies , doit s'attendre à
trouver des contradicteurs . Le Mémoire
que M. de Guignes a publié il y a trois
mois fur l'origine des Chinois ne pouyoit
manquer d'être attaqué , quand même
les preuves fur lefquelles il fonde fa
découverte euffent été plus inconteftables
qu'elles ne le font . M. Deshauterayes
n'a pu voir d'un oeil tranquille qu'on accufat
les Chinois de ne point connoître leur
propre langue , & qu'on leur retranchât au
moyen de l'analyse de quatre caractères
plus de 1200 ans d'antiquités . Il prend
la plume pour vanger la réputation des
Chinois qu'il a cru bleffée , & il entre
OCTOBRE. 1759. 87
avec M. de Guignes dans des difcuffions
où peu de lecteurs pourront le fuivre ,
& le procès pourra être longtems indécis
faute de Juges .
» Ma première objection , dit M. Des-
» hauterayes , porte fur le peu de proba-
» bilité & de vraisemblance que je trou-
» ve à fuppofer, comme le fait M. de Gui-
" gnes , que les Hieroglyphes tirent leur
" origine des lettres alphabétiques. Cette
objection me paroît une méprife de la
part de M. Deshauterayes , & elle eft la
baze de beaucoup d'autres objections &
par conféquent d'autres méprifes . Il ne
feroit pas raifonnable en effet qu'on eût
imaginé de recourir à l'écriture hiéroglyfique
après avoir trouvé l'alphabétique. Il
eft bien certain que les hiéroglifiques ont
précédé les alphabets , & M. de Guignes
n'a garde de pen er autrement . Il adopte
très-pofitivement l'idée de M. Warburthon
qui a cru que le premier alphabet
avoit emprunté fes élémens des hiéro--
glyphes même ; excellente théorie , dit M.
de Guignes , page 63 de fon Mémoire ,
que M. l'Abbé Barthelemi a mife dans le
plus grand jour. Ainfi les argumens que
M. D. H. tire de cette fuppofition contre
M. de G. tombent à faux. M. de G. a
avancé ſeulement que les Egyptiens qui
88 MERCURE DE FRANCE.
étoient venus à la Chine , avoient donné
leur écriture à ce Peuple barbare ; mais
comme ils ne lui avoient pas donné leur
langue parlée , il a dû s'enfuivre que ces
mêmes caractères qui formoient une écriture
alphabétique pour les Egyptiens ,
puifqu'ils exprimoient les fons de leur
langue , n'étoient que des hiéroglyphes
pour les Chinois à qui ils ne repréfentoient
que des chofes fans leur rappeller
aucun fon. Il eft aifé de concevoir par
là comment les caractères. Chinois , qui
font en effet des efpéces d'hieroglyphes ,
ont pu tirer leur origine des caractères
alphabétiques. Voilà , ce me femble , ce
que M. de Guignes a fuppofé , & ce que
M. D. H. n'a pas bien faifi.
Toutes les objections de M. D. H. ne
font pas auffi peu fondées que celle que
je viens de difcuter ; il attaque M. de G.
d'une manière très preffante fur bien des
points . Il relève très - bien , par exemple ,
une grande difficulté qui fe préfente à la
lecture du Mémoire de M. G. On ne
fçait s'il faut entendre. les caractères
Chinois fe font formés des caractères alphabétiques
Phéniciens , ou bien des
caracteres Egyptiens. M. de G. paroît
en effet avoir confondu ces deux ob-.
jets , & cette incertitude jette beau
coup d'obscurité fur fon hypothèſe.
que
OCTOBRE . 1759. 8.9
M. D. H. attaque avec plus d'avantage
encore fon Adverfaire fur les preuves hiftoriques
que celui- ci a employées pour
confirmer fon opinion ; les raifons qu'il
lui oppofe paroiffent difficiles à éluder ,
& M. de G. fera bien embaraffé de défendre
ce côté-là ; mais les preuves morales
& hiftoriques ne font qu'acceffoires & indirectes
: le fond de la queftion tient à
Fanalyfe des caractères Chinois & à leurs
rapports avec les Lettres Egyptiennes où
Phéniciennes. C'eft là la baze du fyftême
hardi de M. de Guignes. M. D. H. ne
manque pas d'objections tirées de cette
fource- là ; il s'en faut beaucoup que les
mêmes combinaiſons des mêmes caractères
aient donné à tous les deux les mêmes
produits.
M. de Bofe racontoit que pour éprouver
nos Sçavans en langue Chinoiſe , on
leur avoit donné un même morceau de
Chinois à traduire , & que les verfions
s'étoient trouvées auffi differentes les
unes des autres que s'ils avoient compofé
chacun , fans fe communiquer , un
ouvrage de fantaifie. Tout le monde fcait
qu'un de nos Miniftres ayant fait appeller
le fçavant Fourmont pour traduire une
dépêche des Miffions de la Chine , l'Iaterpréte
lui fit lire dans fa verfion une
"
o MERCURE DE FRANCE.
lettre qui le combloit d'éloges ; & que
l'un des Miffionnaires qui l'avoient écrite,
de retour en France , étant allé voir ce
Miniftre , il fe trouva que la lettre Chinoife
étoit une demande , & qu'il n'y
´avoit pas un mot des éloges que le Traducteur
avoit imaginés . Tout cela prouve
que jufqu'à préfent nos Sçavans n'avoient
pas été bien profonds dans l'étude de la
Jangue Chinoife , & qu'il n'appartient
guères qu'à l'illuftre Académie à laquelle
ces doutes font propofés , d'en apprécier
la valeur ; encore faut - il bien d'autres
éclairciffements & des Mémoires plus détaillés
pour décider cette querelle , dont
l'objet intéreffe effentiellement l'Hiftoire
& les arts de l'Antiquité.
Quant à la forme de la Differtation de
M. D. H. j'y ai trouvé de la méthode ,
de la clarté , & une érudition profonde ;
mais fes raifonnemens n'auroient rien
perdu de leur force , quand il les auroit
purgés de quelques traits d'amertume &
d'ironie que la gravité de la matière &
le mérite de fon adverfaire fembloient
devoir lui interdire .
OCTOBRE. 1759. 91
HISTOIRE générale des Guerres.
D'UN
Tome II.
'UN Art comme celui de la Guerre ,
la théorie a toujours quelque chofe de
confus & de vague par l'impoffibilité où
l'on eft de déterminer tous les rapports
d'où dépend la jufte application des principes.
On peut bien , s'il eft permis de
faire cette comparaifon , écrire des plans
de campagne comme on a écrit des parties
d'échecs ; mais c'est toujours en fuppofant
à l'ennemi une marche déterminée.
Ainfi , à l'exception des régles primitives
& générales de la difcipline &
de la tactique , régles qui , pour fuivre
ma comparaiſon , ne font que la marche
de ce jeu cruel où le refte eft d'autant
moins fufceptible d'une méthode régulière
, que dans le nombre inépuifable
des combinaiſons , entrent encore celles
des hazards qu'il n'eft pas permis à l'homme
de prévoir & de calculer ; la feule
manière de traiter en détail les procédés
de l'art de la Guerre , eft donc de fuppofer
des parties arrangées , c'est-à- dire ,
de raiſonner d'après des circonstances
données ou par l'Hiftoire , o par la fic
92 MERCURE DE FRANCE.
tion ; & quant à l'utilité , il est égal que
l'hypothèſe foit réelle ou poffible. En fuppofant
donc que l'obfcurité des temps ,
& le peu d'exactitude des Hiftoriens eût
altéré aux yeux de M. le Chevalier d'Arcq
les faits fur lefquels il nous donne fes
réflexions & fes critiques , fon Ouvrage
auroit encore toute fon utilité fi dans
les faits tels qu'il les préfente , il obferve
avec jufteffe ce qui devoit être la caufe
des bons & des mauvais fuccès. C'eft ne
pas pénétrer fon deffein que de lui attribuer
comme un projet téméraire d'avoir
voulu , à travers les nuages des fiécles ,
obferver & juger la conduite des Géné
raux de l'antiquité.
Dans l'Hiftoire du Pont ou de la Cappadoce
Pontique , la conduite de Mithridate
, IVe du nom , eft une étude contimuelle
de Politique & de Militaire. Les
guerres que ce Roi eut à foutenir contre
les Romains , & particuliérement
contre Pompée dont il fit la réputation
& la gloire , font préfentes à mes lecteurs.
Voici le portrait que M. le Chevalier
d'Arcq fait de lui , & qui me paroît
-très-fidèle.
» Rien ne fut médiocre dans ce Prince ;
infpirant toujours l'admiration ou l'hor-
» reur , fes actions innocentes furent héOCTOBRE.
1759. 93
29
»
35
"
39
"
roïques , fes crimes furent des forfairs ;
» fourbe , diffimulé , cruel , donnant en
» Roi , puniffant en bourreau , aimant
» avec paffion , ne pardonnant jamais :
à la guerre
, l'homme le plus fobre , le
plus laborieux , le plus infatigable ; à
fa Cour , l'homme le plus voluptueux
& le plus adonné aux plaifirs de toute
efpéce. Avec un génie & un efprit vif
& profond , il formoit les plus grands.
projets , il en appercevoit tous les détails
d'un coup d'oeil ; mais Mithridate
fembloit s'éclipfer dans l'exécution , ou
il n'étoit plus qu'un foldat , & ne reparoiffoit
lui- même qu'au moment où
,, on le croyoit abfolument fans reffources.
Il ne lui manqua , pour être le plus
», grand Général , que de mieux connoître
les hommes , & par conféquent de
fçavoir mieux les employer . Ce défaut
fut le principe de la défiance qui ne
le quitta jamais , & celui de tous fes
malheurs. Né avec les plus grands talens
pour la guerre , après avoir dompté
toute l'Afie , il comptoit fans doute
» vaincre les Romains. Il eût foumis l'U-
» nivers s'il eût eu des troupes difcipli
»
و د
,,
"
"
99
و د
»
nées , des foldats courageux , des fujets
» fidèles. Enfin Mithridate eût été le plus
→ grand homme , le Monarque le plus
94 MERCURE DE FRANCE.
"
30
"
,
accompli qui eût jamais paru s'il eût
» connu la vertu ; mais ce Prince ne
fuivoit d'autre loi que fon intérêt :
» Rois , ennemis , alliés , fujets , femmes ,
» enfans efclaves , tous les hommes
» furent égaux à fes yeux , tous ne furent
» pour lui que de vils inftrumens qu'il fe
permettoit de brifer dès qu'ils contra-
» ripient fes vues : les vices , les vertus ,
l'équité , l'injuftice , la gloire , l'infâmie,
» les droits les plus refpectables , les de-
» voirs les plus faints , les noeuds les plus
» facrés , ne lui parurent jamais que de
» vaines chimères qu'il adoptoit ou méprifoit
felon qu'il convenoit à fa politique
, & dont il fe joua toujours . Au
» refte Mithridate étoit de la taille la
plus avantageufe , & d'une force ex-
» traordinaire dans fes dernieres an-
» nées il conduifoit encore un char at-
» telé de huit chevaux , & faifoit à che
val jufqu'à mille ftades en un jour . Ce
» Prince , l'homme le plus éloquent de
» fon fiécle , étoit auffi le plus inſtruit ,
» même dans la Littérature , & principalement
dans la Littérature Grecque
» dont il connoiffoit à fond tous les bons.
Cuvrages. Il aimoit la mufique avec
» fureur ; on en peut juger par la violente
paffion qu'il conçut pour Stratonice.
ود
"
n
>>
·
OCTOBRE. 1759.
95
亨
"
""
Avec des richeffes immenfes , de vaftes
» Etats, une libéralité pouffée quelquefois
» jufqu'à la profufion , & le goût du fafte,
» fa Cour dût être la plus brillante qu'on
» eût vû jufqu'alors dans l'Afie , d'autant
plus que ce gout pour la repréfentation
» étoit moins en lui le pur effet de la
» vanité , qu'une fuite de la grandeur
qui caractérifoit toutes fes actions.
» Malgré les reproches odieux qu'on eſt
» en droit de lui faire , on ne peut s'empêcher
d'être touché de fes malheurs.
» Enfin ce Prince qui eut tant de grandes
qualités , encore plus de vices , & pas,
» une vertu , ce Prince qui tant de fois
» avoit outragé la nature , fut trahi par
» ce qu'il avoit de plus cher ; & l'homme
» du monde qui peut-être avoit commis
le plus de crimes , périt par le plus abominable
de tous .
و د
و د
A ce portrait oppofons celui de Timothée
, fils de Cléarque , tyran d'Héraclée,
» Timothée doué de toutes les vertus qui
» d'un Prince font un grand homme , ne
» vouloit que le bien , & le faifoit fans
ceffe : fes fujets étoient- ils en arrière
» fur le pavement des impôts , il leur re-
" mettoit leur dette en tout ou en par-
» tie , felon les circonftances & les mo-
» tifs ; avoient - ils befoin d'argent pour
96 MERCURE DE FRANCE..
33
;
par-
» établir ou pour augmenter leur fortune
» par le commerce , il leur en prêtoit &
» n'en retiroit aucun intérêt ; ils étoient
» fes amis les plus chers. Juge intégre , if
rendoit la justice la plus exacte ; clément
, fans montrer cette indulgence
» exceffive dont les fuites font fouvent
» fi funeftes , & font verfer plus de fang
» que l'excès même de la févérité , il
» donnoit avec facilité tout ce que le
maintien des loix lui permettoit de pardonner.
Timothée étoit un Prince pai
» fible ; il préféroit la tranquillité & le
bonheur des peuples à la gloire & au
nom de Conquérant ; mais falloit - il
défendre fes Etats , ou foutenir les in-
» térêts de la nation , on le voyoit à la
»tête du Confeil de guerre donner l'exem-
»ple de la prudence ; à la tête des ar-
» mées celui de la valeur , & partout ce-
» lui du fangfroid , du courage & de l'hu-
» manité. Timothée ne connoiffoit ni les
foupçons ni la défiance : eh ! pouvoit- il
»les connoître Il étoit l'affemblage de
» toutes les vertus , comme Cléarque
» avoit été celui de tous les vices. Enfin
» ce Prince redoutable à fes ennemis &
précieux à tous les fujets , mourut après
»avoir régné quinze ans . Fidèle à la voix
du fang & à celle de l'amitié , mais plus
» fidèle
"
"
99
OCTOBRE. 1759. 97
» fidèle encore à l'intérêt public auquel il
» avoit toujours fait céder le fien , il n'avoit
affocié Denis fon frere au Gouvernement
, & ne l'avoit défigné pour fon
» fucceffeur qu'après avoir cru reconnoître
» en lui les qualités vraiment dignes du
» trône.
Dans l'hiſtoire de Phrygie , M. le Chevalier
d'Arcq faifit l'exemple de la bataille
donnée & perdue près de Gaza par
Démétrius fils d'Antigone , contre Ptołomée
& Séleucus , pour faire fentir les
avantages de l'ordre oblique & les précautions
qu'il exige pour réuffir.
Mais ce que ce morceau d'hiſtoire a
de plus intéreffant c'eft la politique
d'Antigone qui perfuade à la Macédoine
& à la Grèce dont il méditoit la conquête,
qu'il combattoit pour leur liberté ,
en tiroit les moyens d'affurer fa domination
en Afie & de les affervir à leur
tour.
En général cet ouvrage eft plein de
recherches curieufes & d'obfervations
utiles . Le ſtyle en eft pur, noble & grave ;
tout y annonce un militaire citoyen , avide
de s'inftruire lui -même , & ambitieux
de la gloire de fa patrie , le digne objet
de ce travail immenfe que tout doit
l'encourager à finir.
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS à la louange du Roi ,
établi & fondé à perpétuité par l'Univerfité
de Perpignan , pour confacrer
fon retabliffement : prononcé par le
Recteur, & préfenté à Sa Majesté . 1759,
In folio.
TOUT OUT François qui aime fa Patrie , fon
Souverain , & les Arts , applaudira à ce
tribut d'éloges & de reconnoiffance que
l'Univerfité de Perpignan offre à fon Reftaurateur.
Les bienfaits que Sa Majeſté
vient de répandre fur cette Univerfité ,
font une fuite de la protection qu'Elle a
toujours accordée aux Lettres , & une
nouvelle preuve qu'il ne lui a jamais manqué
que les occafions de faire du bien à
fes peuples. Son ame bienfaifante , au
milieu des foins plus importans qui l'occupent
, a cru devoir prévenir l'anéantiffement
d'un corps dont les fecours pouvoient
être utiles à l'inftruction d'une
partie de fes fujets,
L'Univerfité de Perpignan eft une des
plus anciennes de l'Europe ; elle a été
fondée en 1339 par Pierre III , Roi d'Are
OCTOBRE. 1759 . 99
ragon. Les prérogatives & les diftinctions
dont elle fut décorée dans fes commencemens
, & le mérite des Profeffeurs
dont elle étoit compofée,l'avoient rendue
longtemps célèbre. Le Rouffillon ayant
été réuni à la France , cette compagnie
perdit une partie des revenus qu'elle
tenoit de l'Eſpagne. Les malheurs des
temps la dépouillèrent enfuite peu- à- peu
de tous les avantages , & elle étoit tombée
dans un état d'obfcurité & de dépériffement
qui la rendcit inutile à la Province
, & annonçoit fon entière deſtruction
. Le Roi informé de l'état de cette
Univerfité , vient de la rétablir dans un
éclat qu'elle n'avoit jamais eu ; il affigne
de nouveaux revenus pour les Profeffeurs
,
fait relever fes édifices détruits , fonde
un cours de Phyfique expérimentale , un
de Botanique , & une Bibliothéque publique.
L'Univerfité pénétrée de reconnoiffance
, a célébré cet événement en
faifant frapper une Médaille dont on
trouvera le deffein à la tête du Difcours ,
& elle a obtenu du Roi la permiffion de
faire prononcer tous les ans par un de
fes Profeffeurs un Eloge où l'on rappellera
le fouvenir de fes bienfaits & les
faftes de fon régne. Tel eft l'objet de ce
Difcours qui vient d'être préfenté à Sa
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE.
"
Majefté , & dont je vais fuivre le plan &¿
les principaux traits.
" Qu'il eft doux , dit l'Orateur, de célé-
» brer des vertus auxquelles on doit fon
» bonheur ! Les louanges qu'on donne à
» un bon Roi font une confolation pour
» les Peuples & un hommage rendu à
l'humanité trop fouvent outragée par
» les louanges odieufes qu'on prodigue
» aux tyrans.
L'éloge de Louis ne
» doit être que le tableau de fon régne ,
» & l'hiftoire de fes bienfaits. Je n'ai be-
» foin ni des traits artificieux de l'adula-
» tion , ni du fard de l'éloquence : les
» vertus fimples veulent des louanges
fimples comme elles.
..
La divifion de ce Difcours eft naturelle.
L'Orateur après avoir préfenté
Louis XV comme le bienfaiteur de l'Univerfité
par les graces particulieres qu'il
vient de répandre fur elle , l'envifage
comme le bienfaiteur de la nation par
tout ce qu'il a fait pour elle dans le cours
de fon régne.
Pour mettre dans un plus grand jour
ce que l'Univerfité de Perpignan doit aux
bontés du Roi , on retrace le tableau de
fon origine , de fes progrès , & de fa décadence
.
» Remontons à ces temps malheureux
OCTOBRE . 1759: 101
و د
"
où un déluge de barbares in nondérent
» l'Europe , détruifirent les Arts , & ren-
» verferent les Empires. Les fureurs de
» la guerre & de la fuperftition défo-
» loient la face de notre hémifphere , &
» concouroient à replonger les Peuples
» dans la fervitude , l'ignorance & la fé-
» rocité des premiers temps ; les progrès
» que la raifon humaine ne devoit qu'à
» une longue fuite de fiècles polis & éclai
» rés , alloient être perdus pour la poſté-
" rité mais quelques Princes fages &
» habiles fentirent la néceffité d'arrêter
» la barbarie dans fa courfe , & de ra-
» mener dans leurs états les Arts fugitifs
»& perfécutés dont la lumière bienfai
fante éclaire les hommes fur leurs de
»voirs , & dont l'Empire doux & paiſible
» fonde l'autorité des Loix fur la douceur
» des moeurs. On vit s'élever partout des
» écoles publiques deftinées à conſerver
» le dépôt des connoiffances les plus né-
» ceffaires au maintien de la fociété. Ces
» écoles étoient des fources pures & falu-
» taires où la jeuneffe venoit puiſer l'a-
» mour de la Religion & du gouverne-
» ment , l'attachement inviolable à fes
» Souverains , & le gout des Arts utiles
» aux hommes. Charlemagne , l'un des
plus grands hommes nés pour gouver-
">
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» ner les autres , avoit donné l'exemple
» à l'Europe . L'Univerfité de Paris a été
» le modèle de toutes celles qui fe font
» formées depuis. Celle de Perpignan
» rendit dès fa naiffance fon nom & fes
» écoles célèbres. »
Après s'être étendu fur fes progrès , fes
avantages & fon utilité , on expoſe le
tableau de fon dépérillement & des inconvéniens
qui en réfultoient : les malheurs
de la guerre , des calamités publiques
, & le changement de domination
l'avoient dépouillée par degrés de fes
richeffes & d'une partie de fes priviléges .
» Ses édifices détruits par la main du
» temps , obligèrent les Profeffeurs d'aller
» chercher des afyles dans les Cloîtres ou
» dans des maifons particulières . Les
» différentes écoles errantes & difperfées
" n'offroient plus qu'une ombre défigurée
de ce corps autrefois fi célèbre. L'é-
" mulation étoit enfevelie avec ce qui
» l'a fait naître. Les Profeffeurs fe trou-
» voient dans un état d'indigence qui
» refroidit le zèle & décourage l'efprit,
» La pompe & l'appareil , qui donnent
1
de la dignité à l'intention publique ;
» l'ordre & la règle , qui peuvent feuls
» en affurer le fuccès , tout avoit difparu.
Les étrangers , que la célébrité de nos
OCTOBRE. 1759: 1037
» écoles appelloient de toutes parts ,
» l'abandonnèrent dès qu'elle eut perdu
» l'éclat qui la diftinguoit . Les habitans
" même de la Province étoit obligés
» d'aller chercher ailleurs des fecours plus
» abondans, plus fuivis, plus efficaces . Ces
émigrations continuelles privoient le
» Rouffillon de beaucoup de citoyens qui
» euffent été utiles , mais qui tranfplantés
» dans une terre étrangère y contractoient
» l'habitude des moeurs, & s'y attachoient
» fouvent , féduits par des avantages que
» leur patrie ne pouvoit leur offrir. D'au-
» tres alloient puifer dans les écoles
étrangères des principes contraires aux
» maximes de notre monarchie, femences
dangéreufes de trouble & de rébellion ,
» qui fermentées dans des têtes féditieu-
99
fes , peuvent dans un moment d'orage
» défoler un Empire , & armer de feux
» & de poignards les mains d'une mul-
» titude aveugle & féroce. Telles furent
» les fuites malheureuſes du dépériffement
» de l'Univerfité ; & cet état de langueur
» & d'abaiffement l'auroit enfin conduite
» au dernier période de fa ruine , fi la ten-
» dreffe paternelle d'un Monarque bien-
» aimé n'eût rappellé à la vie les reftes
» de ce corps languiffant & décharné,
e;
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
»
Le Roi en rétabliífant cette Univerfité
dans fon premier éclat rouvre une fource
prefque tarie de lumières & de fecours
pour l'inftruction publique : les nouveaux
établiffemens qu'il y fonde offriront à la
jeuneffe une nouvelle moiffon de connoiffances
& accéléreront fes progrès dans
la carrière de la fcience. » Ces établiffe-
»mens portent le caractère d'une bien-
» faifance réfléchie & éclairée ; ils an-
» noncent la tendreffe d'un Pere & les
vues d'un Monarque . C'eſt à la racine
» même des abus que Louis porte le
» reméde ; & s'il veut rendre les hommes
plus heureux , c'est toujours en tâchant
» de les rendre meilleurs. Il fçait que l'empire
de l'éducation eft le premier &
» par conféquent le plus puiffant de tous ;
" que l'harmonie de la fociété eft toujours
» proportionnée au degré de lumière qui
» éclaire chaque Citoyen fur fes devoirs ;
» que les Loix ont peu d'autorité fans les
» moeurs , &quel'inftitution bien ou mal
réglée de la jeuneffe , eft la fource
» d'où découle la gloire ou l'aviliffement ,
» le bonheur ou le malheur des peuples :
" c'est ce grand objet qui a toujours dirigé
fes vûes & animé fon coeur. »
L'Orateur après avoir rappellé les établiffemens
utiles que le Roi avoit déja
ود
"
OCTOBRE. 1759. TOS
་
Сс
fondés dans le Rouffillon , regarde comme
une faveur des plus précieufes la permiffion
que Sa Majesté a accordée à l'Univerfité
de lui confacrer un tribut d'éloges
, qui renouvellera tous les ans la
mémoire de fes bienfaits. « Oui , s'écrie-
» t-il , nous ofons le croire ce monu-
» ment élevé par nos coeurs tranſmettra
» à nos defcendans les fentimens dont
" nous fommes pénétrés , & fera retentir
» à leurs oreilles le bruit de votre nom &
» l'hiftoire de votre régne , lors même
» que le temps aura mutilé & détruit ces
» chefs-d'oeuvres de marbre & de bronze
» que la tendreffe & le devoir des peuples
» vous élevent de toutes parts . De tant
» de trophées élevés à Trajan , à peinet
" refte-t-il une colonne ; mais le panégyrique
de Pline vivra toujours : & ce
» n'eft pas l'éloquence de Orateur , mais
» les vertus du grand Prince , qui le ren-
» dront immortel.
ور
و و
Après avoir célébré dans Louis XV le
Bienfaiteur du Rouffillon , on célébre enfuite
le Monarque jufte , le Pere de fes
peuples , l'ami de l'humanité ; on rappelle
la fituation où il a trouvé la France en
montant fur le trône , & l'on indique
les traits les plus frappans du fiécle précédent
; fiécle à jamais célébre par la ré
Ex
106 MERCURE DE FRANCE
volution générale qui s'eft faite dans les
moeurs , le gouvernement & les arts , &
qui a donné à notre Monarchie un éclat
& une fupériorité qu'elle n'avoit jamais.
eus depuis Charlemagne . L'Orateur fait
ici une réflexion très-jufte , & digne d'être
remarquée. « Louis XIV , dit-il , fit tout
» pour la gloire de fa nation , & ne fit
affez fon bonheur. La fin de
fon régne fit voir que fa puiffance n'é-
» toit pas établie fur des fondemens iné-
» branlables. Les germes de haine & de
» jaloufie que fa fierté & fes fuccès avoient
pas pour
nourris , fe développerent tout à coup ,
» & ce Prince fi puiffant & fi redouté vit
» tout le fruit de quarante ans de bon-
» heur & de gloire prefque détruit en
» moins de dix années d'une guerre mal-
» heureuſe. La nation accablée du poids
» de cette guerre , les finances en défordre
, des dettes accumulées & les:
» reffources épuifées , les campagnes dé-
»fertes & le commerce prefque anéanti ,,
» l'Etat humilié au dehors & divifé au
» dedans
و د
93
par des factions & des querelles:
théologiques
tel fut le trifte fpectacle
qui affligea les yeux de Louis XIV far:
» la fin de fon régne , & empoiſonna
les
» derniers momens de fa vie.
»
Le Régent entreprit de changer rout
0
OCTOBRE. 1759. 107
à coup la face des affaires par une opération
profonde & hardie qui ne fut pas
juftifiée par le fuccès : le bouleverſement
des conditions , les extravagances du luxe ,
la défolation des familles , une cupidité
fans bornes allumée dans tous les coeurs ,
furent les fruits de cette opération ; le
renversement du fyftême acheva d'anéantir
le crédit au dedans , comme l'idée
d'une domination univerfelle attribuée à
Louis XIV avoient rompu au dehors tous
les liens de la confiance. Louis XV vit les
dangers de la carriere où il alloit entrer ,
& les premiers pas qu'il y fit annoncerent
un efprit fage & une ame modefte .
""'
وو
as
» A peine eut- il la couronne fur la tête
qu'il en fentit tout le poids : il connur
» que l'amour du bien ne fuffifoit pas
» dans un Souverain ; qu'un efprit juſte
pouvoir s'égarer lorfqu'il n'étoit pas
dirigé par le flambeau de l'expérience ;
que la connoiffance des hommes & des
» affaires étoit la premiere de toutes , &
» qu'elle ne pouvoit être que le fruit du
» travail & du temps. Elevé fur le trône
» le plus brillant du monde , Louis vit
les précipices qui l'environnoient. II
fçut fe défier de fes lumieres & de fes
» forces , dans cet âge dangereux où la
» jeuneffe vive & confiante , avide de do-
E vj
103 MERCURE DE FRANCE.
» mination & de gloire , brave les diffi-
» cultés de l'entreprife , & n'eft frapée
» que de l'éclat du fuccès . Louis voulut
» prendre un guide dans la périlleufe
» carriere où il entroit , & fon choix
» tomba fur l'homme le plus digne de
feconder fes vues falutaires.
ود
» Le choix des Miniftres eft un des pre-
» miers talens des Souverains : c'eſt par
» le caractere des uns qu'on peut juger
» de celui des autres . Un homme qui n'a
" que du génie peut bien s'emparer de
» l'efprit d'un Prince foible ; mais un
» Prince vertueux n'a pu donner fa con-
» fiance qu'à un Miniftre vertueux com-
» me lui . Séjan ne pouvoit être que le
» favori de Tibere , & d'Amboife n'au-
» roit rien été fous Louis XI . Fleury étoit
» fait pour Louis XV , comme Sully pour
» Henri IV. Tous deux avoient les talens
qui convenoient aux vues de leurs Maî-
» tres , aux circonftances où ils étoient
placés , & à la fituation où fe trouvoit
»le Royaume ; & tous deux ont fait
» fuccéder , à peu près par les mêmes
» refforts , l'ordre , la tranquillité & l'a-
" bondance au défordre le plus affreux &
» le plus univerfel. » Ce rapport de vues
& de procédés entre deux Miniftres
و د
39
-
2
d'ailleurs très-différens de caracteres, eft.
(
OCTOBRE. 1759 . 109
heureuſement faifi . Le portrait du Cardinal
de Fleury eft tracé avec impartialité.
Louis , dit l'Orateur , voulut pratiquer
fous fes yeux les principes qu'il avoit
reçus de lui , & lui faire recueillir lefruit
de fes leçons.
Quelque fâcheufe que fût la fituation
de la France , & quelque preffant que
parût le danger , un régime doux & attentif
étoit préférable aux remédes violents
qui auroient achevé de tout bouleverfer.
La nation abbatue par les fecouffes
terribles qu'elle avoit éprouvées , n'étoit
plus en état de fupporter de grands ébranlemens
; il falloit lui laiffer rétablir fes:
forces dans le filence & la paix ; tel fut
le plan que fe propofa Louis XV , & le
fuccès le juftifia bientôt : douze années
de paix , une économie ingénieufe &
foutenue , l'efprit d'ordre & le défintéreffement
de fon Miniftre , ranimèrent
bientôt la confiance , l'induftrie & les
arts , & rendirent au corps politique la
vigueur & l'embonpoint.
» Tandis que Louis s'occupoit à fermer
» au dedans les places que le Royaume
» avoit reçues , il ne s'appliquoit pas avec
moins de fuccès à rétablir la réputation
que l'Etat avoit perdue au dehòrs . Il
y avoit deux grands maux à réparer
10 MERCURE DE FRANCE.
"
39
» mais le remède de l'un paroiffoit in-
»compatible avec celui de l'autre. L'état
» d'épuiſement & de foibleffe où la guerre
» de la fucceffion nous avoit réduits , n'avoit
pas éteint chez les nations rivales
» les femences de haine & de jaloufie qui
» les avoit unies contre nous , & les avoit
» animées à notre abbaiffement ; elles
» redoutoient encore l'ambition de la
» France lors même qu'elles ne pouvoient
plus redouter fa puiffance. »
"
po-
L'Orateur fait ici une réflexion ingénieufe
& fenfible : comment , dit-il , concilier
à la fois ces deux objets opposés ?
Comment rendre notre puiffance moins
redoutée de nos ennemis en travaillant à
la rendre plus redoutable que jamais ?
Louis n'eut befoin pour parvenir à fon but
que de laiffer agir les vertus de fon coeur.
Il n'employa point les détours d'une
litique artificieufe : la fineffe , en politique
comme en morale , eft toujours le partage
de la timidité, de la foibleffe ou de l'injuftice.
La nobleffe , le défintéreſſement
& la fidélité qu'il mit dans toutes fes
opérations , firent bientôt évanouir certe
antique chimere de l'ambition démesurée
de la maifon de Bourbon : il devint l'idole:
de fes Peuples , & mérita l'eftime & la
çonfiance même de fes ennemis.
OCTOBRE. 1759 TIT
" Cette révolution dans les efprits fut
plus prompte qu'on n'avoit ofé l'eſpé-
» rer ; elle prouve que le fort des Peuples
tient plus encore au caractere
» qu'aux lumières de ceux qui gouver-
» nent toutes les nations voilines virent
» fans ombrage le coloffe de l'Empire
"3
François fe relever de l'abbaiſſement
» où il étoit tombé , & reprendre peu- à-
» peu cet éclat qui avoit bleffé leurs yeux
» fous Louis XIV. La vertu de Louis XV
» leur répondoit de l'ufage qu'il feroit de
» fes forces. Notre miniftere éprouva
de la maniere la plus frappante les effets
de la confiance qu'il avoit fçu infpirer à
toute l'Europe,dans la guerre qui s'alluma
en 1734. » Stanillas , à qui la France doit
" une Reine dont elle admire les vertus ,
» Staniflas , qui eût méprifé une couronne
fi elle n'eût été un moyen de faire
» du bien aux hommes , fut placé par les
» Polonois fur ce trône auquel il avoit
» déjà été appellé trente ans auparavant;
» mais cette nation n'eut pas la force de
» défendre le Souverain qu'elle s'étoit
choifi ; l'Empire réuni avec la Ruffie
» mit la couronne de Staniflas fur la tête
» d'un fils du dernier Roi de Pologne. »
L'éloignement des lieux ne permettoit
pas d'envoyer en Pologne des fecours
"
112 MERCURE DE FRANCE.
-fuffifans pour balancer les forces des deux
plus grandes puiffances du nord ; mais on
fe vengea de l'Empereur en attaquant les
états qu'il poffédoit en Italie. Nos troupes
, jointes à celles d'Efpagne & de
Savoie , s'en emparèrent bientôt tandis
qu'une armée Françoiſe pénétra dans
l'Empire. La Lorraine , cette Province
riche & fertile qu'on avoit tenté tant de
fois en vain de réunir à la France , fut le
prix de la Paix. Cet aggrandiffement qui
eût armé l'Europe contre nous , trente ans
auparavant , n'excita aucune fermentation
les anciens ennemis de la France
virent fans inquiétude les deux branches
de la maifon de Bourbon unies contre
celle d'Autriche , la forcèr à la Paix
& lui arrachèr une de fes plus belles
:
Provinces.
>> Cette guerre tiendra peut-être peu
de place dans notre Hiftoire , parce
qu'il n'y a dans les guerres que la mul-
» titude des grands événemens , c'est-à-
» dire des grandes calamités , qui frappe
» les hommes ordinaires ; mais aux yeux
des hommes fages & inftruits , elle fera
regardée comme une des plus glorieufes
que la France ait faites depuis
un fiècle. La guerre , quelque néceffaire
» qu'elle foit , eft encore un très- grand
OCTOBRE . 1759. 713
» malheur , & la plus courte eft toujours
» la plús heureuſe. Deux feules campagnes
» terminerent la guerre d'Italie , la feule
» dont l'événement ait été heureux pour
» les François depuis les conquêtes de
» Charlemagne ; entrepriſe pour la juſtice
» & l'honneur , elle fut foutenue avec
» vigueur , & couronnée par le fuccès .Nos '
triomphes ne furent ternis par aucun
revers ; & la nation en recueillit les
fruits , fans qu'il en eût couté trop de
fang , & fans que la confiance & la
tranquillité intérieure euffent été altérées
un inftant .
La France calme & tranquille après un
moment d'orage , fe vit élevée à un dégré
de puiffance & de fplendeur qu'on ne pouvoit
guere prévoir : notre miniftere tou
jours animé du même efprit , reprenoit'
en filence l'afcendant qu'il devoit avoir
naturellement fur toutes les Cours de
l'Europe. » Le commerce , femblable à un
» fleuve qui enflé fans ceffe par des nou-
» velles eaux , étend de plus en plus fes
» limites & fertilife les champs qu'il in-
> nonde , le Commerce , dis-je , s'ouvroit
chaque jour de nouvelles routes , portoit
l'abondance par mille canaux , &
faifoit fleurir tous les rameaux de l'in
duftrie. On ne diffimule pas ici que le
17
114 MERCURE DE FRANCE.
Cardinal de Fleury en travaillant avec.
tant d'activité à ranimer toutes les parties
de l'économie politique , n'ait négligé
le rétabliffement de notre marine ; mais
fi cette négligence fut une faute effentielle
, du moins ne fut- elle pas celle de
l'ignorance : l'Auteur la juftifie en quelque
forte par le plan même que s'étoit
formé le Cardinal ; il étoit trop éclairé
pour ne pas fentir que le commerce n'a
qu'une existence chancelante & précaire
fans l'appui d'une marine ; mais il fentoit
en même temps qu'en tournant fes
vûes & fon attention vers cet objet , c'étoit
reveiller toute la jaloufie des nations
voifines. » Il fentoit que ce peuple qui a
» fondé toute fon audace & fa fupériorité
» fur le nombre de fes vaiffeaux , & qui
" nous voyoit tranquillement raſſembler
» nos forces & affermir notre puiffance
» intérieuse , n'auroit pas fouffert le réta-
» bliſſement d'une marine qui auroit dû
» allarmer la liberté de toutes les puiffances
commerçantes . Cette entrepriſe
» auroit foulevé tous les anciens ennemis
» de la France , & nous auroit fait per-
» dre , en ramenant les horreurs de la
ور »guerre,lefruitdufyftêmedepolitique
» le plus fage & le plus heureux qu'on ait
»jamais conçu pour le véritable bien de la
>> France. »
OCTOBRE. 1759 115
Les foins pacifiques de notre minif
tere ne parent longtemps écarter de
nous le fléau de la guerre ; elle ſe ral-
Juma à la mort de l'Empereur Charles
VI , en 1741 ; une partie de l'Europe fe
ligua pour dépouiller une jeune Reine des
poffeffions de la maifon d'Autriche dont
elle étoit feule héritiere. La France entraînée
par le ſyſtême général , alla attaquer
cette Princeffe dont elle ne connoiffoit
encore ni le courage ni les vertus.
On rappelle ici les fuccès brillans que
nous eumes au commencement de cette
guerre , & les revers malheureux qui les
fuivirent bientôt , & qui corrompirent
les derniers momens du Cardinal de
Fleuri . Il n'eut pas la confolation de les
voir réparer. Louis après avoir donné
des larmes & des regrets à fa mort ,
prit les rênes de fon Empire ; il voulut
tout gouverner pour tout réparer. Il
préfide à fes confeils , & fe met à la tête
de fes armées ; & ce moment fi glorieux
pour lui devient l'époque de nouveaux
triomphes pour nous. Je ne fuivrai pas
l'Auteur dans les détails de cette guerre ,
dont les événemens font trop récens &
trop connus pour qu'il foit néceffaire de
s'y étendre. Les premiers fuccès du Roi
en Flandre , la confternation de la France
116 MERCURE DE FRANCE.
pendant fa maladie , la belle campagne
du Maréchal de Saxe en 1744 , la bataille
de Fontenoy , & tous les triomphes qui
ont couronné la fin de la guerre, forment
un tableau intéreffant , tracé d'un pinceau
ferme & rapide. « Louis , après avoir
» fait la guerre en héros , fait la paix en
» grand homme ; toujours fidéle à ce plan
» de modération qui fait la bafe de fa
" politique & de fa puiffance , il oublie
»fes propres intérêts , abandonne fes
conquêtes , & ne veut pour prix de fes
»triomphes que rendre la tranquillité à
» fon peuple , vanger les droits de fes
» Alliés , & mériter l'eftime de fes enne-
» mis même ce défintéreffement inoui
» étonne la terre , trop accoutumée à
» voir immoler fans ceffe , par une poli
» tique barbare , le bonheur de plufieurs
» millions d'hommes à la vanité d'un feul.
و د
و د
و ر
A peine jouiffions- nous des douceurs
de la paix qu'un nouvel orage eft venu
la troubler. L'Anglois que nos profpérités
irritent n'en peut foutenir les progrès ; la
jaloufie qui le dévore cherche dans la
conteftation de quelques droits imaginaires
un prétexte pour éclater. L'Europe
a vu avec indignation les excès où ce
peuple s'eft porté , & l'on fait avec quelle
modération le Roi a cherché à les
OCTOBRE. 1759.
117
ramener à la juftice & à la paix. Forcé de
prendre les armes pour vanger les droits
des nations & la gloire de fon peuple ,
il apprend aux Anglois que cette marine
dont la foibleffe excite leur mépris & accroît
leur audace , peut les faire trembler
lorfqu'elle fera dirigée par la fageffe & lá
valeur. La difperfion de la flotte Angloiſe
dans la Méditerrannée , & la prife de
Mahon , firent repentir ce peuple de fes
injuftes violences. Trop foible par fes
propres forces il a eu recours aux grands
refforts de fa politique « l'or , ce poiſon
>> dont il ennyvre les Puiffances de l'Eu-
» rope , quand il veut les exciter à fe
» détruire mutuellement ; l'or a été ré-
» pandu à pleines mains , & de cette fe-
» mence funeſte on a vu naître des peu-
» ples armés. Tandis que l'Angleterre
» cherche à nous fufciter des ennemis ,
» & à faire tomber fur nous le poids
» d'une guerre qui , en divifant nos forces,
» lui donne les moyens de raffembler con-
» tre nous toutes les fiennes avec plus
» d'avantage , Louis dont tous les foins
» n'ont pour objet que de détourner de
» deffus fon peuple le malheur qu'on lui
prépare, embraffe avec activité le moyen
» qu'on lui préfente d'aflurer le repos de
» l'Europe. L'illuftre Reine héritiere de
ود
"
18 MERCURE DE FRANCE.
"
» cette maifon d'Autriche , dont la riva-
» lité avec celle de Bourbon a fi longtems
» troublé le monde , s'unit à elle par des
» liens que l'eftime & la confiance mu-
» tuelle ont tiffus ; ce traité , qui devoit
» être le gage de la tranquillité univer-
»felle , remplit l'Anglois d'étonnement
» & de rage , & fait éclater les projets
» audacieux de ce Prince trop , célébre ,
» dont les talens auroient fait l'admira-
» tion des hommes , s'il ne les eût employés
qu'à leur bonheur .
"
ود
Il n'eft pas permis de prévenir les
événemens de cette guerre cruelle , ni
d'en prévoir l'iffue ; mais de quelque côté
que la fortune fe déclare , la gloire fera
toujours du parti de la juftice. Je finirai
cet extrait par cette priere qui termine
le difcours.
» Ftre fuprême , qui veillez au deftin
» des Empires , daignez diffiper les orages
» qui défolent la terre , & ramener fur
» nos climats le jour pur & ferein du
» calme & de la concorde ! Etouffez ces
ferpens de jaloufie & d'ambition qui
foufflent aux coeurs des nations les
» fureurs des combats. Infpirez à tous les
Princes cet amour des hommes qui
» échauffe l'ame de Louis ! Le repos de
» l'Europe , & le bonheur de fon peuple ,
OCTOBRE. 1759 : 119
95
font les feuls objets de fes voeux ; la
» fenfibilité de fon coeur fouffre trop des
» maux affreux qui affligent l'humanité ,
» il veut fermer la plaie que la guerre a
» faite à ſon empire : Puiffe bientôt une
» paix glorieufe & durable couronner fes
» généreux deffeins ! Que rien ne trouble
plus les momens d'une vie qu'il confacre
au bien de fes peuples ! Qu'il
jouiffe de la douceur ineftimable de
voir l'Europe pacifiée par fes foins , &
» ſes ſujets heureux par fes bienfaits !
» Qu'il trouve le bonheur dans tout ce
>> qui l'environne ! Que fon augufte Fa-
» mille ne ceffe de donner au monde le
fpectacle de toutes les vertus humaines ,
purifiées & dirigées par les grands mo-
» tifs de la Religion ! Qu'il voye fa gloire
» & fon nom fe reproduire dans une pof-
» térité nombreufe , & la tige brillante
» des lys , fe couronner de rameaux im-
» mortels , l'ornement & l'appui de fon
» trône ! Enfin faffe le Ciel qu'après avoir
célébré le Monarque guerrier , nous
n'ayons à louer deformais que le Roi
pacifique , le pere tendre , le maître
» aimable ! Nous trouverons une fource
» intariffable d'éloges dans ce caractere
» facile & généreux ; dans cette ame fen-
» fible , fimple , reconnoiffante ; dans
"
ود
120 MERCURE DE FRANCE.
» cette bonté douce & modefte qui tem-
» pere la majefté de fon rang , & fait les
» délices & l'admiration de ceux qui ont
» le bonheur d'approcher de fa perfonne.
» Les qualités guerrieres ont befoin des
occafions pour fe montrer , mais la
» bienfaifance les fait naitre & les multiplie
; celle de Louis franchira tous les
» obſtacles , & marquera fon nom au
temple de mémoire à côté de ceux de
» Trajan & de Louis XII .
99
39
Il me reste à dire un mot fur le mérite
littéraire de ce Difcours qui fait honneur
aux talens du Recteur de l'Univerfité de
Perpignan : le plan en eft fage & fimple,
le ton noble & fenfible , le ftyle naturel
, & quelquefois énergique : on
n'y trouve point de louanges vagues , de
déclamations exagérées ; la matiere des
éloges eft tirée de la fubftance même
des faits . Enfin l'ouvrage eft une compofition
eftimable & digne de l'attention
.du Public .
ABREGE
OCTOBRE . 1759.
ABREGE' de l'Hiftoire univerfelle de
J. A. DE THOU , avec des remarques
fur le texte de l'Auteur , & fur la traduction
qu'on a publiée de fon ouvrage
en 1734. Par M. Rémond de Sainte-
· Albine , de l'Académie Royale des
Sciences & belles-lettres de Pruffe . A la
Haye 1759. 10 vol . in 12.
M.DE THOU eft le plus fage , le
plus élégant & le plus célèbre de nos
Hiftoriens , & il a mérité juftement d'ê- '
tre appellé le Tite - Live François . Le mérite
de fon Hiſtoire eft trop univerfellement
reconnu pour qu'il foit néceffaire
de s'y arrêter : j'obferverai feulement
qu'on l'eftimoit plus qu'on ne la lifoit ,
& que cela venoit certainement de la
prolixité de l'ouvrage . Quelque attrait
que l'Hiftoire ait pour la plus grande partie
des hommes , parce qu'elle occupe
l'imagination & ne fatigue pas l'efprit ,
il en eft peu cependant qui puiffent fe
réfoudre à dévorer feize volumes in 4.
qui ne renferment qu'un efpace de 60
années. Si l'hiftoire de tous les fiécles
étoit traitée avec la même étendue , qui
1. Vol. F
0
122 MERCURE DE FRANCE.
eft- ce qui auroit le courage de l'étudier &
le loifir de l'apprendre ? C'étoit donc une
entrepriſe très- utile que celle de réduire,
cette belle & grande Hiftoire à une étendue
moins effrayante , en refferrant le
texte , & en fupprimant beaucoup de détails
qui pouvoient être intéreffans pour
les contemporains , mais qui ne peuvent
plus l'être aujourd'hui : c'eft ce que M.
de Sainte Albine vient d'exécuter avec
fuccès. Les Lecteurs ne s'attendent pas
à trouver ici l'analyfe fuivie d'un ouvrage
de cette nature , je m'arrêterai ſeulement
à ce qui caractériſe particulièrement le
travail de M. de Sainte Albine .
L'Hiftoire de M. de Thou eft compofée
de cent trente - huit Livres , auxquels
Rigault , ami de l'Auteur , en a joint trois
autres , afin de completter le régne de
Henri IV. M. de Sainte Albine a réduit
lé tout à cinquante Livres ; & fon abrégé
quoique renfermant tout ce qu'il y a
d'effentiel ou d'intéreffant dans l'original,
n'en fait guère qu'une troifiéme partie. Il
a élagué hardiment tous les petits faits
qu'il a jugés inutiles , & a débarraſſé la
narration de beaucoup de circonftances
minutieufes qui allongent & appefantif- ,
fent la marche de l'Hiftorien . J'indiquerai
quelques exemples qui donneront aux
OCTOBRE. 1759. 123
Ο
Lecteurs une idée de la méthode qu'a
fuivie l'abbréviateur. M. de Thou , Tome
VI. in 4. de la traduction , emploie plus
de quatre vingt pages à décrire la guerre
contre les Morifques , & cette guerre ne
prend que quinze pages dans l'abrégés
& ailleurs on réduit à vingt pages tous les
détails du différend entre le Pape Paul V
& la République de Vénife, qui occupent
plus de cinquante pages dans la traduction.
Quoique M. de Sainte Albine pour
l'ordinaire abrége confidérablement le
texte , quelquefois il l'étend lorfqu'il importe
de prêter à certains articles le développement
que le texte ne leur donne
pas .On en peut juger, en comparant divers
morceaux de l'original & de la copie ,
particulièrement ceux qui regardent le
Colloque de Poiffy , la difcuffion des prétentions
refpectives de la France & de la
Savoye fur le Marquifat de Saluces , &
l'affaire de la fucceffion de Clêves.
Ce qui diftingue particuliérement M. de
Thou , c'eft cet amour de la vertu & de
la Patrie qui brille dans tout fon ouvrage,
cette fageffe dans les réflexions , & cette
haine pour la tyrannie , qu'il concilie
avec la plus grande foumiffion à l'autorité
légitime la hardieffe furtout & la fidć -´
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
"
lité qu'il met dans le portrait des hom
mes dont il parle , rendent fon Hiſtoire
précieufe. Ce font ces traits diftinctifs
que M. de Sainte Albine a cherché à conferver
avec une exactitude fcrupuleufe .
Je me fuis impofé , dit-il dans la Préface
, page 7 , la loi de peindre les per-
» fonnes & les actions avec les couleurs
» fous lefquelles M. de Thou les préfente .
» Attentif à louer ce qu'il a loué , & à
» blâmer ce qu'il a blâmé , j'ai obfervé de
» ne point altérer fes jugemens , même
» dans les occafions où je n'aurois pas
jugé comme lui.
و د
En général M. de Sainte Albine , quoique
rendant toujours fidélement l'efprit
de M. de Thou , ne fe fert cependant de
l'ouvrage de cer illuftre Auteur que comme
d'excellens Mémoires. Non feulement
il ne s'affujettit point à placer les faits
dans l'ordre où M. de Thou les ranges
mais les endroits même où il fuit le plus
fcrupuleufement la marche de fon modèle
, empruntent fous fa plume une nouvelle
force.
Au commencement du Livre 3 2 de fon
abrégé , il expofe ainfi les artifices du Duc
de Guife :
ر و
Julques ici , autant que nous l'avons
» pû , nous avons développé les fecrets
OCTOBRE. 1759 . 125
refforts d'intrigues qui menaçoient la
» France d'une ruine prochaine. Cela nous
» fera d'autant plus aifé dans la fuite , que
» nous touchons à l'époque où le Duc de
» Guife ne cacha plus fes véritables def-
» feins. Il avoit toujours jugé que le meil-
» leur moyen de les faire réuffir étoit de
» femer la divifion entre les plus proches
» héritiers de la couronne. Sur ce prin-
» cipe il avoit tenté , lorfque le Roi de
و د
Navarre étoit encore Catholique , de
"l'oppofer au Duc d'Anjou , & il avoit
» lié en apparence une amitié fort étroite
» avec le premier de ces deux Princes. Il
C
>>
affectoit de ne pouvoir fe féparer de lui .
» Ordinairement ils mangeoient enfem-
» ble , & fouvent ils partageoient le même
lit. Le Roi de Navarre fe prêtoit d'autant
plus volontiers à cette feinte amitié
, qu'elle le mettoit à portée d'éclai-
" Ter les démarches des Lorrains . Lorfqu'il
eut embraffé de nouveau la Religion
prétendue réformée , il renonça
» bientôt à cette liaifon , & le Duc de
» Guiſe qui fe vantoit de ne pouvoir être
» trompé , fut obligé d'avouer qu'il l'a-
» voit été par ce Prince. Tant que le Duc
» d'Anjou vêcut , le Duc de Guiſe diffi-
» mula fon dépit d'avoir été joué. Depuis
» la mort du frere du Roi , il avoit ceffé
» de fe contraindre.
Fiij
ور
- "
126 MERCURE DE FRANCE.
לכ
و د
» Par les mêmes raifons qui l'avoient
porté à vouloir donner au Prince défunt
» un rival , il étoit intéreffé à en donner
» un au nouvel héritier préfomptif du
» trône ; c'eſt à quoi il avoit déjà pourvu.
» Le Cardinal de Bourbon étoit un eſprit
fuperficiel ; il n'avoit pas été difficile de
» lui perfuader que la couronne lui étoit
» dûe. Les ligueurs , à force d'argent ,
» avoient engagé un miférable Docteur
» nommé Matthieu Zampini , à publier
» une differtation pour foutenir cette ab-
» furdité. François Hofman , célèbre Ju-
" rifconfulte , réfuta cet écrit , & montra
qu'indépendamment des loix , il y avoit
» des raifons de fait qui affuroient le
» trône au Roi de Navarre . En effet ,
» dans le contrat de mariage de ce
» Prince il avoit été expreffèment
ftipulé que la couronne lui feroit dé-
» volue , en cas d'extinction de la feconde
» branche des Valois , & le Cardinal lui-
» même avoit figné ce contrat &c. »
"ر
"
Voici de quelle manière M. de Sainte
Albine , dans fon trente fixième Livre ,
page 490 , peint Henri III .
""
ود
Jamais Prince n'avoit donné de fi
grandes eſpérances , & n'y répondit fi
» mal. Trop de penchant pour la molleſſe
» & pour les plaifirs ternit toutes fes verOCTOBRE.
1759. 127
"
"
""
» tus. Il en pofféda furtout une dans un
degré éminent ; ce fut la libéralité' :
» mais cette qualité , qui pour l'ordinaire
» affure aux Princes l'affection des peuples
, aliéna de lui fes fujets parce qu'il
ne fçut pas lui preferire des bornes , &
» que pour fatisfaire à ſes profufions , il
» fut obligé d'inventer tous les jours de
» nouveaux impôts . Par - là il ſe rendit
» odieux fans fe faire plus aimer de ceux
qu'il accabloit de biens. Ses favoris
❞ croyoient ne lui devoir aucune recon-
» noiffance pour des bienfaits qu'ils attri-
» buoient plutôt à fon humeur diffipa-
» trice , qu'à des fentimens d'eftime pour
leurs perfonnes. A la haine fe joignit
le mépris qu'il s'attira par l'affectarich
» de certaines pratiques de dévotion plus
dignes d'un Moine que d'un grand Roi.
» Auffi affable que libéral , il ne don-
» nòit 'jamais , fans s'excufer de ne pas
» donner davantage. Les perfonnes mo-
» deftes fe retiroient confufes de fes bon-
» tés. Après avoir laffé à force de préfens
l'importunité des courtisans les plus
avides , il craignoit encore de n'avoir
pas affez fait pour eux.
"
→
» Sa lenteur à prendre fon parti venoit
» moins de timidité que d'indolence : 11
» étoit peu propre à aller affronter un
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ور
ور
و ر
و ر
و د
ןכ
péril ; mais il s'y montroit intrépide
quand il y étoit engagé à peine s'en
voyoit- il délivré , qu'il en perdoit le
»fouvenir. Occupé du feul préfent , il ne
profitoit point du paffé , & même en
prévoyant l'avenir , il négligeoit d'y
» pourvoir. Par une fuite de fa foibleffe
pour fes favoris , il établit la vénalité
» des charges les plus confidérables &
» des gouvernemens. En aviliffant ainfi
» les récompenfes dûes au mérite , & en
» ouvrant par ce honteux trafic la porte
» à toutes les indignités dont nous avons
» été témoins , il acheva de fe dèshonorer.
Pour comble de malheur , il vit
prefque toujours ce qu'il avoit le plus
aimé tourner à fa ruine. Ces mêmes
favoris qu'il combla de richeffes &
» d'honneurs , furent ceux dont il eut plus
» lieu de fe plaindre . Il porta jufqu'à la
petiteffe fa vénération pour les Moines,
"& ce fut un Moine qui l'affaffina. »
"
22
L'Abbréviateur nous donne ainfi le
portrait d'Elifabeth Reine d'Angleterre ,
( tom. X , p. 54. ) « Aucune femme n'avoit
régné avec plus de gloire & de
» bonheur. Ayant porté fur le trône un
efprit inftruit d'avance par l'adverfité ,
» elle gouverna par elle -même , fans fe
laiffer gouverner par perfonne , & elle
و و
23
OCTOBRE. 1759 . 129
39
"
fçut fe faire craindre de fes ennemis ,
refpecter de fes alliés , & chérir de fes
fujets. Magnifique dans la diftribution
» des graces , mais donnant toujours
» moins à fon inclination qu'au mérite ,
» elle ne faifoit des libéralités qu'avec
» retenue , de crainte que les finances
» venant à s'épuifer par fes largeffes ,
» elle ne fût obligée de fouler le peuple
" pour fubvenir aux dépenfes néceffaires.
» Elle tenoit le fceptre , non avec cette
» fécurité qui n'elt jamais embarraſſée
» que du choix des plaifirs , mais avec
» cette fage inquiétude , compagne inféparable
d'un Souverain qui fe regarde
comme refponfable de tous les
» maux qu'il a pu prévoir & qu'il n'a
point prévenus. En un mot elle eut
» toutes les qualités qui font le grand
homme , & même le grand Roi ; &
» elle n'eut que peu de défauts , même
» de ceux qui font excufables dans fon
" fexe. Nous ne diffimulerons point
qu'elle eut la foibleffe de vouloir inf
" pirer des paffions. Lors même qu'elle
» ne fut plus jeune , elle affectoit encore
d'avoir des amans ; il fembloit
qu'elle défirât de renouveller la mé-
" inoire de ces Ifles fabuleufes , où l'a-
» mour pur & défintérellé étoit un des
"
"
33
F v
10 MERCURE DE FRANCE.
ود
» devoirs de la Chevalerie . Elle eut tourjours
de l'éloignement pour le mariage.
» On a cru que ceux qui l'approchoient,
» appréhendant , fi elle prenoit un mari ,
» de perdre le crédit qu'ils avoient fur
elle , lui avoient fait infinuer par les
Médecins , qu'elle couroit rifque de
» mourir en couches fi elle devenoit
groffe.
و د
93
و د
On lui a reproché qu'elle aimoit trop
» la vie , & qu'elle ne penfoit qu'avec
» peine à la mort ; cependant plufieurs.
» années avant de mourir , elle fe faifoit
un plaifir de s'appeller vieille. Elle.
» ordonna qu'on ne chargeât point fon
» tombeau de faftueufes infcriptions , &
» qu'on fe contentât d'y marquer qu'elle.
» étoit morte vierge , qu'elle avoit régné.
longtemps , & qu'elle avoit fait conftamment
fa principale étude de rendre.
fon royaume floriffant , & d'y mainte-
» la religion & la paix.
»
»
on.
Si on lit dans le texte les morceaux
d'après lefquels ceux- ci font copiés ,
s'appercevra que M. de Saint Albine y a
fait plufieurs changemens avantageux, II
s'en eft permis encore de beaucoup plus
importants. Lorfque M. de Thou prend
des guides peu fidèles , M. de Sainte Albine
évite de s'égarer avec lui , & corriger
OCTOBRE. 1759.
fes erreurs ; mais alors il a foin d'indiquer
les différences qui fe trouvent
entre le texte & la traduction . Parmi les
principaux endroits dans lefquels il rec
tifie le texte , nous cirerons feulement la
réponſe du Prince de Condé ax Triumvirs
, Tom. III. pag. 115 ; un article au
fujet de Pérès , & d'Efcovedo , Tom. V,
pag. 326 ; & furtout la relation des trou
bles de Gênes , Tom. V, p. 179.
Les Traducteurs de M. de Thou ont
ajouté un grand nombre de fautes à celles
de cet Hiftorien . M. de Sainte Albinė
relève les unes comme les autres ; quclquefois
même il releve celles de plufieurs
autres Auteurs , furtout des Ecrivains
les plus eftimés dont les erreurs pourfoient
être dangereufes ; mais il le fait
avec tous les égards , & le ton d'eftime
que l'on doit aux écrivains célebres . Je
rapporterai pour exemple une remarque
fur l'excellent abrégé de M. le Préfident
Hénault , qui prend tant de foin de corriger
les plus petites fautes qui ont på fe
gliffer dans fon ouvrage , qu'il fçaura gré
à M. de Sainte Albine de l'avertir de
celles qui font encore échappées à fon
exactitude , an cas que la critique de M.
de Sainte Albine foit fondée . Selon M. le
Préfident Hénault , Cathérine de Médic
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
"
n'eut point le titre de Régente pendant
la minorité de Charles IX. » Sans doute,
dit M. de Sainte Albine , Tome III ,
page 1 , « l'autorité de M. le Préfident
» Hénault , auffi exact pour les faits qu'élégant
dans la manière de les préfenter,
» eft d'un grand poids. Je crois cepen-
» dant devoir déférer au témoignage de
» Belleforêt , qui étoit contemporain. Cet
» Hiftorien n'eft pas toujours un guide
» fûr ;mais il ne pouvoit guère plus prendre
le change fur l'article dont il s'agit ,
qu'un Écrivain de ce temps- ci ne pour-
» roit fe tromper fur le titre dont feu M.
» le Régent a été revêtu pendant la minorité
de Louis XV. "
"
Pour ce qui regarde le ftyle de cet
abrégé , il eft tel qu'il convenoit à un
ouvrage de ce genre , clair > nombreux
, élégant & correct. M. de Sainte-
Albine s'eft attaché à imiter la noble
fimplicité de fon modèle : il a copié en
certains endroits , diftingués par des guillemets
, la traduction du texte latin publiée
en 1734 par M. l'Abbé Lemafcrier ,
M. le Beau, l'Abbé Desfontaines , & d'autres
Ecrivains : mais dans le refte de l'ouvrage
, non feulement il s'écarte de cette
traduction , mais il ne traduit pas même
toujours le texte.
OCTOBRE. 1759 .
133
Le Public fçaura gré fans doute à M.
de Sainte Albine d'un travail utile &
intéreffant qui a dû lui couter beaucoup
de recherches , d'attention & de foins
& qui demandoit beaucoup de talent &
de réflexion . Il a cherché à rendre fon
abrégé utile à toute efpéce de lecteurs ,
même à ceux qui ont la commodité de
lire l'Hiftoire de M. de Thou « Puiffe
» fon ouvrage , dit- il à la fin de fa Pré-
» face , & à fon défaut ce foible effai ,
infpirer aux Souverains la haine des
» flatteurs , aux fujets la foumiffion pour
» leurs Souverains , à tous les hommes.
l'efprit de juftice , de modération & de
» paix !
»
ود
J'ajouterai ici que la Table des Matieres
m'a paru d'une forme très - conimode
& digne d'attention . M. de Sainte
Albine a eu foin d'y marquer les filiations
, & de diftinguer les perfonnes qui
étant de même famille ou de famille différente
ont porté le même nom ; de forte
qu'elle peut tenir lieu à cet égard de
Dictionnaire Hiftorique : cette attention
prouve les peines que l'Auteur s'eft données
pour rendre cet ouvrage d'une utilité
plus générale.
134 MERCURE DE FRANCE
par
CESAR au Sénat Romain , avant de
fer le Rubicon. Poëme préfenté à Meffieurs
de l'Académie Françoife . A Paris
chez Brunet Imprimeur de l'Académie
Françoife , Grand'falle du Palais.
Ce Poëme eft une Lettre dans laquelle
Céfar reproche au Sénat de tout facrifier
à la grandeur de Pompée , & de forger
des fers à la République .
Né votre égal , Céfar ſe plaît encore à l'être,
Et feroit Citoyen fi vous étiez fans maître.
Sortez d'un long fommeil & de l'oppreffion's
Redevenez Romains : je ferai Scipion.
Il femble ouvrir dans ces vers une
voie de conciliation , mais fans attendre
la réponſe du Sénat il lui dit :
Votre crainte , Sénat , n'eft pas d'avoir un maîtret
Vous craignez feulement que Céfar ofe l'être :
Pompée est votre choix .. mais le fort aujourdhui
Jugera mieux que vous entre Célar & lui.
Ilfaut fans confulter les maîtres du tonnerre
Reconnoître leurs voix dans le champ de la guerre:
Je ne veux point entrer dans leurs confeils fecrets.
Mon triomphe ou ma mort marqueront leurs
décrets .
OCTOBRE. 1759. 155
Qu'il paroiffe , dit- il , en parlant de
Pompée.
Qu'ilparoiffe... Mon camp l'appelle à haute voix :
Viens, dit- il, viens Pompée , achever tes exploits :
C'eſt ici qu'à la terre il faut donner un maître ;
Pharfale nommera le plus digne de l'être.
"
Dans la vérité hiftorique Céfar écrivit
au Sénat. » Il offroit de pofer les armes
» pourvu que Pompée en fit de même , &
qu'ils allaffent tous deux comme parti-
» culiers attendre les récompenfes qu'il
" plairoit à leurs citoyens de leur donner.
» Car de lui ôter à lui les troupes , & de
» laiffer à Pompée les fiennes , c'étoit ,
dit Plutarque , en l'accufant d'aſpirer
» à la tyrannie , donner à fon rival un
» moyen fûr de s'en emparer .... Les
» Confuls font opiner & demandent tour
» haut premierement fi l'on étoit d'avis
que Pompée congédiât fes troupes , &
» enfuite fi on vouloit que Céfar licentiat
auffi les fiennes ? Il n'y eut que
» fort peu de voix pour le premier avis ;
» toutes furent pour l'autre , excepté un
très-petit nombre .... Bientôt après voilà
» d'autres lettres de Céfar , qui paroiffoient
plus modérées & plus raiſonnables : car
» il offroit d'abandonner tout , pourvų
"
و و
136 MERCURE DE FRANCE.
و ر
qu'on lui laiffat le gouvernement de la
Gaule en deça des Alpes & l'Illyrie
avec deux légions , jufqu'à ce qu'il pût
» obtenir un fecond Confulat. »
: Non feulement fa propofition fut rejettée
par le Conful Lentulus , mais ſes
amis mêmes , Antoine & Curion , furent
chaffés honteufement du Sénat. Ce fut
alors qu'il fe porta fur le bord du Rubicon
& qu'après bien des réflexions fur la grandeur
& l'audace de fon entrepriſe ; » enfin
» par un transport de courage , & comme
» s'abandonnant lui-même en fe jettant à
» corps perdu dans l'avenir , en faisant
» céder tous les raifonnemens à la for-
» tune , il prononça le mot qu'ont accou-
" tumé de dire ceux qui fe jettent dans
» des entreprifes hazardeufes & difficiles ,
» le fort en eft jetté , & paffa la riviere.
( Plut. vie de Céfar . ) C'est le moment
d'irréfolution & de trouble où se trouva
Céfar avant ce paffage, que le Poëte à ſaiſt.
La lettre de Céfar au Sénat n'eft donc que
fon apologie , & une espèce de Cartel
pour Pompée & fes partifans . Si Céfar fe
propofoit de ramener le Sénat , les menaces
& les infultes feroient déplacées :
or c'étoit là le grand motif que le Poete
devoit lui donner ; il me femble qu'après
le dévelopement de la politique de
1
OCTOBRE. 1759. 137
C
Pompée , la réfolution de Céfar à ne
point fouffrir de maître & à réduire l'ufurpateur
au rang de fon égal , cette réfolution
, dis-je , préfentée avec une fierté
noble fans oftentation , auroit donné au
deffein de cet ouvrage plus d'étendue &
de dignité , au fujet plus d'importance ,
plus de profondeur aux vues de Céfar ,
plus de grandeur & de vérité au caractere
de ce Héros. Du refte les vers de ce
Poëme font nombreux & fonores , le ftile
en eft convenable au fujet. Il y a feulement
dans les détails quelques défauts
d'exactitude : par exemple ,
Déjà de mes foldats l'impatiente ardeur
Se plaint qu'un fleuve étroit s'oppoſe à leur valeur;
Qu'il mette plus d'obftacle à leur marche rapide
Que n'ont fait les deux monts féparés par Alcide.
Les foldats de Céfar fçavoient bien que
ce n'étoit pas le petit fleuve du Rubicon
qui s'oppofoit à leur paffage en Italie ; &
quant aux monts féparés par Alcide qui
forment le détroit de Gibraltar , on ne
fçait ni quand ni comment les foldats de
Céfar les avoient franchis ; car lePoëte n'a
pu vouloir défigner par là leur paffage en
Angleterre.
Céfar dit de Pompée dans cette lettre ,
Il a défaut Tigrane , contre lequel Pom128
MERCURE DE FRANCE.
pée n'a jamais combattu . Lucullus avoit
défait Tigrane ; Pompée vint remplacer
Lucullus , vainquit Mithridate , & reçut
Tigrane pour ami & pour allié du peuple
Romain.
Céfar fait dire à fon camp :
C'eft ici qu'à la terre il faut donner un Maître :
Pharfale nommera le plus digne de l'être.
Or le camp de Céfar eft alors aux
bords du Rubicon , c'eſt-à- dire , aux confins
de la Gaule & de l'Italie , & Pharfale
eft en Theffalie , où les foldats dé
Céfar ne fçauroient prévoir que ce décidera
le fort de la guerre civile : ce font
des inadvertences qui échappent dans la
chaleur de la compoſition.
HISTOIRE d'Angleterre , depuis la defcente
de Jules Céfar , fufqu'au traité
d'Aix- la- Chapelle , en 1748. Par M. T.
Smollet M. D. traduite de l'Anglois par
M. Targe , Correfpondant de l'Académie
royale de Marine. Tom. I & H. A Orléans
, de l'Imprimerie de Jean Rouzeau-
Montaut , Imprimeur du Roi , de Monfeigneur
le Duc d'Orléans , & de la Ville.
Cette Hiftoire tient un milieu entre
la prolixité de Rapin Thoiras , & les
abrégés qu'on a donnés au Public. Quoi
T OCTOBRE 139 . 1759.
que fon Auteur ait beaucoup moins de
partialité que fes guides , eile a le plus
grand fuccès en Angleterre , & paroît le
mériter autant par l'importance des ma→
tieres que par la façon dont le ſujet eft
traité. Le Traducteur, en rendant exactement
fon original , a cru néceffaire de
corriger dans les Notes qu'il y a jointes
tout ce que les noms d'Anglois & de
Proteftant ont répandu de trop amer contre
la France & la Religion Catholique.
Les deux volumes qu'on donne aujour
d'hui au Public finiffent à la mort de
Guillaume le Conquérant. L'Angleterre y
paroît fucceffivement foumife aux naturels
du pays , aux Romains , aux Saxons ,
aux Danois & aux Normands : ce qui
met un intérêt qu'on trouve affez rarement
dans l'Hiftoire des temps reculés.
Le Traducteur ofe fe flatter qu'on reconnoîtra
par fes Notes qu'il a fait une
iétude affez profonde de cette Hiftoire ,
pour garantir l'exactitude avec laquelle
M. Smolet a fuivi les Auteurs les plus
accrédités. Il compte en donner exactement
deux volumes tous les fix mois.
Cette Hiftoire fe vend à Paris chez
Deffaint & Saillant, rue S. Jean de Beauvais
; Defpilly , rue S. Jacques ; Debure
L'aîné , quai des Auguftins. A Lyon , chez
140 MERCURE DE FRANCE .
Brifet & Pontus . A Orléans , chez Rouzeau-
Montaut. A Rouen chez L. Dumefnil
, rue de l'Ecureuil . On en trouve
auffi des exemplaires à Paris , chez Duchefne
& Briaffon , rue S. Jacques .
LE Mage de Chica . A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez Cuiffart , quai
de Gêvres.
MÉMOIRE fur la maniere la plus fimple
& la plus fûre de rappeller les noyés à la
vie , qui a remporté le prix des Arts , au
jugement de l'Académie, des Sciences ,
Belles - Lettres , & Arts de Befançon ; par
M. Ifnard. A Paris , chez Coutelier , quai
des Auguftins . J'en rendrai compte dans
le Mercure prochain .
TRAITÉ Général des droits d'Aides ;
par M. Lefebvre , de la Bellande. Pour
l'Auteur. A Paris , chez Pierre Prault ,
quai de Gêvres au Paradis. J'en rendrai
compte dans la fuite .
PIECES fugitives pour fervir à l'Hiftoire
de France , avec des notes hiftoriques &
géographiques. Trois vol . in 4° . Prix 30
div. reliés. A Paris , chez Chaubert , quai
des Auguftins , & Heriffant , rue Notre-
Dame.
Les Piéces contenues dans ce Recueil
font :
OCTOBRE. 1759. 141
Voyage de Gabriel de Luetz , Seigneur
d'Aramon , à Conftantinople , en Perfe ,
en Egypte , & en Paleſtine .
Hiftoire du Comté Venaiffin , de Provence
, de Languedoc , &c . Par Louis de
Peruffis .
Voyage de Charles IX en France , écrit
par Abel Jouan , fuivi d'un itinéraire des
Rois de France , depuis & compris
Louis VII , jufqu'à Louis XIV inclufivement.
Les exploits de Mathieu Merle , Baron.
de Salvas , par le Capitaine Gondin .
Voyage de l'Amiral de Joyeufe en
Gévaudan.
Mémoires fur les guerres civiles du haut
Vivarais , par Achille Gamon.
Hiftoire de la guerre civile de Languedoc
, par un Anonyme,
Jugemens fur la Nobleffe de Languedoc,"
M. de Befons , Généralité de Montpar
pellier.
Mélanges.
Hiftoire des deux fiéges de Sommieres ,
par Etienne Giry.
Journal de Charbonneau fur les guerres
de Beziers ; fiége de Sarlat.
Mémoires du Duc d'Angoulême , fous
Henri IV , en 1589..
Mémoires du Baron d'Ambres : guerres
!
142 MERCURE DE FRANCE.
de la Ligue en Languedoc.
* Journal de Faurin fur les guerres de
Caftres .
Commentaires de Louis Freton , Seigneur
de Servas.
Mémoires de Vignolles ; affaires de-
Guyenne .
Hiftoire de la guerre en Guyenne par
Balthazar.
Jugemens fur la Nobleffe de Languedoc ,
par M. de Befons , Généralité de Toulouſe.
Suite de ces Jugemens fous les titres de.
preuves & quartiers des Comtes de Lyon
& des Chevaliers de Malthe de Languedoc.
Mêlanges.
Tables fynoptiques des batailles , des
fiéges , & des Chevaliers du S. Eſprit.
ABRÉGÉ chronologique de l'Hiftoire
'des Juifs , jufqu'à la ruine de Jéruſalem ,
par Tite , fous Vefpafien ; avec des Difcours
entre chaque époque. A Paris chez.
les mêmes Libraires.
L'ORDENE de Chevalerie , avec une
Differtation fur l'origine de la Langue
françoife , un Effai fur les étimologies ,
quelques contes anciens , & un gloffaire
pour en faciliter l'intelligence. A Lauzanne
, & le trouve à Paris chez les
mêmes.
OCTOBRE. 1759 143
MERCURE de Vittorio Siri, Tom. XVII .
A Paris , chez Durand , rue du Foin.
ORDO perpetuus divini Officii , juxta
fitum Breviarii ac Miffalis fanctæ Romanæ
Ecclefiæ. Ordinabat Monachus Benedictinus
è Congregatione S. Mauri. Divione
apud Fr. Defventes , Bibliopolam ,
viâ Condeâ , & à Paris chez Guillin ,
quai des Auguftins.
STORIA univerfale, facra e profana ,
Tomo V. In Torino , nella Stamperia
reale .
LE Rituel des Efprits - forts , ou les
Grands Capitaines.
Voyage d'outre - monde en forme de .
Dialogues.
GUILLAUME le Conquérant , Poëme qui
a remporté le Prix de l'Académie Royale
des Sciences , Belles- Lettres & Arts de
Rouen , en l'année 1758. A Paris chez
Prault fils , Quai de Conti .
LETTRES Portugaiſes en vers. Par Mlle.
d'Ol***. A Lisbonne , & fe trouvent à
Paris chez Duchefne , rue S. Jacques.
TRAITÉ des maladies des yeux , avec
leurs remédes fpécifiques , où l'on a joint
un Recueil de guérifons. Par M. Janin ,
Médecin- Oculiſte d'Avignon , & Maître
144 MERCURE DE FRANCE.
en Chirurgie. A Lyon , de l'Imprimerie
d'Aimé de la Roche , aux Halles de la
Grenette .
ELOGE de Maurice , Comte de Saxe ,
Duc de Curlande & de Sémigalle , Maréchal
général des armées de Sa Majeſté
Très-Chrétienne . & c. &c . &c. Par M. D.
A Drefde , & fe trouve à Paris chez
Duchefne , rue S. Jacques.
La mort du Maréchal Comte de Saxe ,
Poëme. Par M. d'Arnaud , Confeiller
d'Ambaffade de S. M. le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles Lettres de Pruffe..
&c. Quatrième édition. A Anvers ; & fe
trouvent à Paris chez Laurent Prault,
Quai des Auguftins. Je donnerai l'Extrait
de ces deux Eloges dans le Mercure prochain.
LA Mufique rendue ſenſible par la
méchanique , ou nouveau fyftême pourapprendre
facilement la Mufique foimême
, Par M. Choquel , Avocat au Parlement
de Provence. A Paris chez Ballard
, Duchesne , & Lambert. 1759. * 3 liv.
br. L'Auteur emploie ingénieufement le
monochorde dans fa méthode , dont le
mérite eft confirmé par un certificat avantageux
de l'Académie R. des Sciences .
ARTICLE
OCTOBRE. 1759. 145
•
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
MEDECINE.
Seconde Lettre de M. de la Condamine
à M. *** Confeiller a. P. d. D. Pour
fervir de Réponse à la feconde Lettre de
M. Gaullard & à fon défi. ( Mercure
d'Août 1759. )
I
Ly avoit près de trois mois , Monfieur ,
que la Lettre de M. Gaullard , imprimée
dans le Mercure de Février dernier , étoit
publique , & je ne fongeois pas à lui répondre
, lorfque M. Cromelin , profeſſeur
d'hiftoire à Genève , que je rencontrai par
hazard , m'apprit , à la fin d'Avril , que
la lecture de cette lettre vous avoit détourné
de la réfolution où vous étiez de
faire inoculer M. votre fils . Il ne falloit
rien moins pour m'engager à répondre à la
lettre de M. G. Ce fut à vous - même ,
Monfieur , que j'en adrefai la réfutation ;
elle n'a pu paroître dans le Mercure avant
le premier Juin. M. G. s'applaudit d'un fi
long délai , qu'il attribue à la feule difficulté
de lui répliquer. 11 prend acte du
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
filence que gardent les confreres ; il cherche
à les piquer d'honneur : l'intérêt public
les engageoit , dit- il , à lui répondre,
s'il y avoit lieu ; cependant ils fe taiſent
au grand regret de M. G. & j'imiterois
leur exemple fans la propofition fingulière
qu'il me fait aujourd'hui de m'inoculer
lui -même. Cette efpèce de défi public
foit que M. Gaullard plaifante , ou qu'il
parle férieufement , me paroît exiger une
réponſe préciſe & cathégorique ; & puifqu'elle
devient néceffaire , je ne lui répondrai
pas à demi. Je commence par lui
donner fatisfaction fur les griefs & fur
celui de tous qui paroît l'affecter le plus .
Il est évident que j'ai dû prendre pour
moi ce que M. G. a dit dans ſa première
lettre en parlant de l'inoculation , qu'il
voudroit qu'il ne fût permis qu'aux médecins
de traiter ces matières . A cela j'ai
répondu , que fi je m'étois ingéré de prefcrire
des remèdes , M. G. pourroit avec
raifon me reprocher d'avoir empiété fur les
droits de la Faculté , dont je n'ai pas
l'honneur d'être membre non plus que
lui ; mais , & c. Pouvois - je en me juftifiant
d'une imputation injufte, ne pas ajouter
ce mot non plus que lui , qui fe préfentoit
fi naturellement , & qui prouvoit
fi bien que M. G. n'avoit pas même eu le
droit de m'accufer . Cependant il s'en eſt
OCTOBRE. 1759. 147
,
fenti bleffé jusqu'au vif. Il donne (p.170 . )
une longue lifte de noms célèbres qui prouvent
très - bien qu'on peut être habile médecin
fans être de la Faculté de Paris , &
qui en doute ? Mais il fuppofe qu'en lui
difant qu'il n'étoit pas de ce corps , j'ai
voulu lui faire injure . Il devine mon intention
, & tout ce que j'ai prétendu ſelon
lui faire entendre par là . Enfin il ajoute
pour me déſabuſer moi qui croyois
tout fimplement qu'il avoit pris fes degrés
dans quelqu'autre Univerfité ; que s'il n'eft
pas docteur de celle de Paris , il n'en eft
pas moins fon élève . Eft-il bachelier ? je lui
en fais mon compliment. Je ne le défierai
point de prendre le bonnet , & je ne
remettrai point mon inoculation à ce jour
là. Si M. G. fe préfente fur les bancs ,
j'irai difputer contre lui : mes argumens
ne l'embarrafferont point ; je les lui ai
déjà tous communiqués.
Autre grief de M. G. ou plutôt nouvelle
chicane. J'ai dit que les quatre médecins
qui ont vifité le petit de la Tour
par ordre de S. A. S. M. le Duc d'Orléans
avoient jugé que la maladie n'étoit
pas une petite vérole . M. G. incidente fur
ce terme jugé , fous prétexte qu'ils n'ont
vû le malade que depuis fa convalefcence.
Mais les juges qui condamnent un crimi-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
nel l'ont ils vu en flagrant délit ? Les qua
tre doctcurs ont vifite le corps de l'enfant,
i's ont interrogé le chirurgien , ils ont
pefé , difcuté , comparé les dépofitions des
témoins oculaires de la maladie . ( Merc.
Janvier 1759. pag . 168 & fuivantes . Ils
terminent leur rapport par ces mots.
Après ces réflexions fondées fur l'expérience,
il nous paroît &c. Cette formule il
nous paroît , la même que celle de la décifion
des conciles , Vifum eft... nobis
empêche- t-elle que ce ne foit un jugement?
D'ailleurs , en disant que les quatre médecins
avoient jugé . je n'ai prétendu dire
autre chofe finon qu'ils avoient été d'avis.
M. G. lui-même ne leur a- t- il pas dit
qu'il avoit jugé que c'étoit une petite vérole
volante ? ( Merc. Janv . I. vol . p . 168.
Troisième grief. Il m'accule (ibid. ) de
prodiguer les éloges à tous les partiſans de
l'inoculation & de traiter avec un mépris
infultant ceux qui parlent contre. Je fuis
en état de juftifier en détail mes éloges &
mes critiques. Auffi M. G s'eft- il bien gardé
d'en relever aucun article en particuler.
Le reproche qu'il me fait eft d'autant
plus injufte , que j'ai parlé non feulement
avec égard , mais avec éloge des deux feuls
écrivains que j'aye nommés parmi ceux
qui font contraires à l'inoculation , M. de
OCTOBRE . 1759. 149
Haen & feu M. Hecquet mort il y a 30 ans .
On m'a même accufé d'avoir trop loué ce
dernier dans mon premier mémoire. Si je
me fuis permis quelque ironie contre lui ,
devois - je critiquer ferieufement celui qui
traite de témérité l'invention de la greffe
des arbres , & qui compare l'inoculation
de la pètite vérole à la magie ? J'ai défigné
deux autres auteurs fans les nommer , &
j'ai parlé librement de leurs ouvrages ,
mais c'est la preuve à la main . M. G. prétend-
t-il fe rendre apologifte d'une thèse
indécente défavouée & fupprimée * ? ou
veut- il prendre fait & caufe pour un homme
qui dément fa propre expérience , &
qui retracte le témoignage de fes yeux fur
des allégations dont la fauffeté a depuis
été démontrée , ou même étoit déja connue
de lui lorſqu'il s'en eſt prévalu ? J'ai
plus ménagé cet auteur que n'ont fait la
plupart des journaliſtes , le collége des médecins
de Londres , & furtout fon Orateur.
Le ftyle de la lettre de M. G. & l'humeur
qu'on m'y a fait remarquer au mi-
* Voy. fecond Mem . fur l'inoculation , p. 9.
** Voyez Journal Ftranger , Juin 1756. Lettre
des Docteurs Maty & Kirkpatrick , Oratio Harveiana
, & le decret du collège de médecine de
Londres.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
lieu de quelques complimens prouvent affez
que ma lettre lui a déplu . Mais c'eſt .
beaucoup plus par ce qu'il cherche à
trouver que par ce que j'y ai mis . En voici
la preuve.
y
Page 155. Quand j'aurois la complai
fance exceffive de préférer votre AVIS SINGULIER
à celui de tous les autres . Ces
mots font rapportés par M. G. & diftingués
avec des guillemets comme une citation
de ma lettre , & il y trouve de l'amertume.
Ce mot d'Avis fingulier paroît
furtout lui tenir au coeur. Mais ce qui eſt
réellement fort fingulier ici , c'eft que
cette expreffion qui choque M. G. n'eſt
point dans l'endroit cité. Voici mes propres
paroles qui n'ont rien de défobligeant.
Mais , MONSIEUR , dis-je à M. G. vous
ESTES SEUL DE VOTRE AVIS , & quand
j'aurois la complaifance exceffive de le
préférer à celui de tous les autres MÉDECINS
&c. il faut que M. G. foit bien accoutumé
aux douceurs pour trouver cette expreffion
amère.
Deux pages plus loin il revient à la
charge. M. de la Condamine , dit- il , me
trouve fingulier. Je puis avoir trouvé fon
opinion fingulière , & je puis même le
lui avoir dit ; mais comment lui auroisje
dit que je le trouvois fingulier ? Je n'ai
OCTOBRE. 1759. 151
pas
l'honneur de le connoître. Apparemment
il ne m'impute cette impoliteffe
que pour avoir occafion d'ajouter ce qui
fuit :
Mais j'ai encore une fingularité que M.
de la Condamine ne me connoît pas , c'eft
de préferer à la fcience de mefurer des
furfaces & des lignes , celle de mesurer
mes expreffions. Antithèſe ingénieuſe par
laquelle M. G. cherche à me piquer en me
faifant fentir combien l'art de meſurer fes
expreffions eft au -deffus de celui de mefurer
la ligne méridienne & la furface de la
Terre ; mais fon reproche porre à faux ,
je le répéte , puifque les expreffions dont
il ſe plaint ne ſe trouvent pas dans ma lettre.
En voici d'autres qui s'y rencontrent
& dans lesquelles M. G.trouve du perfonnel.
,
C'est trop s'arrêter fur une queftion de
nom ... que M. G. peut regarder comme décidée
en fa faveur , s'il eft vrai que le
Public donne à cette maladie le nom de
celui qui l'a rendue célèbre . Comme je n'ai
pas l'aveu de M. G. je n'employerai pas
cette dénomination • quelque commode
qu'elle me fût , pour écarter les périphrafes
& prévenir l'équivoque. Les lecteurs.
n'ont vu qu'un excès de circonſpection où
M. G. croit voir une perfonalité. Il finit
par me permettre de donner fon nom à
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
l'espèce que je voudrai de petite vérole ,
& il ajoute , croyant fans doute uſer de
repréfailles , que j'ignore peut - être que
mon nom & celui de l'inoculation font
devenus fynonymes.
Je l'ignorois en effet , mais je déclare à
M. G. que loin de m'en offenfer , je m'en
tiens fort honoré , perfuadé que je fuis que
le nom de l'inoculation vivra beaucoup
plus que le mien , & que promoteur de l'i
noculation eft fynonyme de bienfaiteur
de l'humanité.
Au reste ce n'eſt point moi qui ai donné
le nom de Gaullarde à la maladie du jeune
de la Tour : c'eft le Public. Je tiens ce fait
d'un médecin très accrédité. J'avois d'abord
cru pouvoir le rapporter tout fimplement
dans ma lettre , & employer ce
nom nouveau qui m'eût été commode pour
éviter une circonlocution . Il me fembloit
qu'il étoit auffi honorable pour un médecin
qu'une maladie illuftrée par lui portât
fon nom , qu'il l'eft aux plus grands aftronomes
de voir leur nom donné aux ta - `
ches de la lune. Cependant M. Marmontel
m'ayant averti que cela pourroit déplaire
à M. G. j'avois changé cet endroit de ma
lettre dans le compliment que je viens de
rapporter , & qui n'a pas été plus de fon
goût . J'ai répondu aux principaux griefs
OCTOBRE. 1759. 153
છે.
de M. G. Voyons fi je n'en aurois pas à
propofer contre lui.
Vous n'aurez pas douté , Monfieur, que
les endroits diftingués avec des guillemets
dans la lettre de M. G. ne fuffent des citations
de la mienne , vous aurez cru qu'il
me falloit que copier mes expreffions . Mais
je dois vous prévenir qu'il les tronque ,
les
change & les altère à fon gré. Il me fait
dire ce que je n'ai pas dit , & me répond
enfuite ce qu'il lui plaît. Jugez - en par un
ou deux exemples .
P. 149. M. de la C. dit M. Gaullard ,
ajoute que MM. Petit & Vernage ,
l'un par fes occupations , l'autre parce
qu'il y a renoncé , lui ont laiffe le foin
de me répondre. C'eft M. Gaullard , & non
pas moi qui ajoute cela : je ne l'ai pas dit
ni dû dire , & j'ai dit tout autre choſe.
M. de la C. prétend ( C'eſt encore M
Gaullard qui parle ( pag. 171. ) qu'il lui a
fallu bien du courage pour rompre la glace
& prêcher l'inoculation. Je n'ai dit ni
penſé ce que M. G. me fait dire ici . Mon
premier mémoire fut applaudi à la lecture
publique. Il s'eft paffé plus d'un an avant
qu'il ait été contredit. Il y en avoit déjà 4
éditions françoiſes & plufieurs traductions
quand la première critique parut en 1758
Je n'ai point à me plaindre perionnelle
ር።
1
1
154 MERCURE DE FRANCE.
ment de ceux qui l'ont critiqué . J'ignore
encore quels font les périls que j'ai bravés
en prêchant l'inoculation , pour me
fervir des termes de M. Gaullard. Si donc
il y a du courage de ma part , c'eft un
courage aveugle & fans mérite.
La prévention nationale peut perfuader
à un gazetier anglois qu'une plume françoife
n'eft pas libre même en refpectant
la religion , l'Etat & les moeurs ; mais
M. Gaullard doit fçavoir qu'à cela près ,
il eft permis d'imprimer à Paris tout ce
qu'on veut , & même de ne pas citer jufte.
Je ne finirois point ſi je relevois toutes
fi
les citations peu fidèles de M. Gaullard .
´ J'ai dit en paffant & fans infifter qu'une
feconde petite vérole, de l'aveu de ceux qui
la croyent poffible , doit être moins dangereufe
que la premiere. M. Gaullard me
fait dire , p. 155, que l'inoculation change
quelque chofe au caractère de la feconde
petite vérole qui vient enfuite ; comme fi
j'accordois que la petite vérole revient
après l'inoculation .
Il fe formalife que j'aie défigné fous le
nom de fes cenfeurs les docteurs qui ont
jugé qu'il le trompoit. Vouloit- il que je les
nommaffe fes contradicteurs ? le terme
étoit dur : fes maîtres ? encore pis , quoiqu'il
s'avoue l'élève de leur Faculté : les
OCTOBRE. 1759. 155
confreres foit : fauf à effuyer de leur
part un nouveau procès.
Souvent M. G. en me citant femble me
faire parler de moi quand je parle de lui .
On lit dans fa lettre ( p. 147. ) ce qui fuit.
J'ai été bien léger , dit M. de la Condamine
, dans ma décifion . Qui ne croiroit
en lifant cela que je me fuis accufé moimême
de légéreté ? Je parlois de M. Gaullard
, qui pafle chez les confreres même
pour avoir décidé trop légèrement. Cette
équivoque fe trouve dans plufieurs de fes
citations & pouvoit être évitée .
Ma vraie réponse à la nouvelle lettre
de M. G. du Mercure d'Août a paru d'avance
dans le Mercure de Juin . Donnezvous
la peine , Monfieur , de la relire &
de comparer mes preuves aux allegations
vagues de M. G. Cette lettre ci , je le répéte
, n'étoit néceffaire que pour répondre
à l'article du défi . Ce n'eft que par occafion
que j'y joins des éclairciffemens fur des
faits étrangement défigurés. Mon texte
devient abfolument méconnoiffable fous
la plume de M. G. non feulement il change
, il fuprime , mais il compofe & compofe
à fa façon. Il appelle problême d'algebre
p. 163 une queftion de fait & purement
arithmétique , il en veut faire
une thèſe de médecine : un peu plus loin ,
Gvj ་
156 MERCURE DE FRANCE.
p. 166 , il dit qu'un certain problême eſt
un pur fophifme . C'eft un piége qu'il tend
à ma crédulité : il voudroit me faire
accroire qu'il ne fçait pas qu'un problême
eft un doute , & qu'un fophifme eft une
affertion !
M. Gaullard fe défend ( page 147. )
d'avoir écrit fa premiere lettre par pique
de ce que les quatre docteurs chargés par
Monfeigneur le duc d'Orléans de la vérification
du fait de la maladie du jeune la
Tour , ne lui avoient pas propolé de figner
leur rapport. Je m'étois expliqué fur cela
de manière à laiffer croire au lecteur que
c'étoit une pure conjecture de ma part
fondée fur l'aveu de M. G. qu'il n'avoit
vu l'enfant qu'une fois , & qu'il auroit
fallu ( pour affeoir un jugement certain
) avoir fuivi régulièrement la maladie.
M. G. auroit dû me fçavoir gré de ce
ménagement. Je fçai pofitivement qu'il
s'eft plaint du prétendu manque d'attention
de fes confreres , je fçai qu'il étoit
prêt à figner leur rapport s'ils l'y euffent
invité. Je veux bien lui épargner une plus
ample explication , & ne pas dire d'où je
tiens ce fait . Il fçait que je ne l'ai pas
imaginé : je m'en rapporte à la confcience.
J'ai dit que le rapport des quatre Docteurs
& la lettre de M. Hofty jointe à ce
OCTOBRE. 1759. IS
rapport contenoient des preuves clairesque
la maladie dont le jeune de la Tour
& fes camarades ont été attaqués étoit
connue des médecins , caractérisée, & diftinguée
de la petite vérole longtems avant
que l'inoculation fût pratiquée en France.
J'ai dit , & je le répéte , que M. G. n'avoit
pas effleuré ces preuves : j'ajoute
qu'il n'a pas même tenté d'y repliquer . On
trouvera un plus grand nombre de témoignages
cités dans un ouvrage nouveau qui
vient de paroître fous le nom de la Vérolette
ou petite vérole volante , mais fans
aucune application directe au fait du jeune
la Tour.
M. Gaullard paroît fe repentir ( page
152 ) d'être convenu qu'il avoit trouvé
l'enfant fans fiévre le fecond ou le troifiéme
jour de la maladie . Il demande pourquoi
je le crois fur la parole à cet égard , &
non quand il affure que c'étoit une vraie
petite vérole . C'eft que je dois préfumer
que M. G médecin de profeffion connoît
en tâtant le poulx d'un malade s'il a la fiévre
ou non , mais que j'ai tout lieu de croire
qu'il fe connoît mal en petite vérole ,
puifqu'il la voit lui feul ou fes confreres
ne voyent rien de pareil . C'eft que fon
témoignage eft récufable fur un fait où il
eft feul de fon avis , & que ce même te
158 MERCURE DE FRANCE.
moignage eft non feulement admiffible ,
mais a le plus grand poids quand il milite
contre lui. C'eft par une raifon femblable
que fur la date de la maladie j'ai cité l'Anonyme
qui dans fa lettre du 9 Novem-
୨
bre dit : L'éruption s'eft faite hier circonftance
alors indifférente , & fur laquelle.
l'anonyme n'avoit aucun intérêt de déguifer
la vérité qu'il reſpecte fi peu dans
le refte de fa lettre.
,
De l'aveu de M. G. l'enfant étoit fans
fiévre quand il l'a vû , j'ai prouvé dans ma
`précédente letrre que c'étoit le fecond
jour de fa maladie le Jeudi 9 Novembre ,
& que le Samedi onze l'enfant jouoit à
la toupie . Je demande à tout l'Univers ,
Eft ce là une vraie petite vérole ? Non , difent
les quatre Médecins après un examen
réfléchi & raifonné. Oui , dit M. G. car
l'éruption a commencé par le vifage.
M. G. prétend , p . 148 , que cette définition
nouvelle de la petite vérole n'eft pas
détruite par mon ironie , & qu'elle a l'approbation
de plufieurs de fes confreres.
Reſte à fçavoir de quels confreres . Sans
doute M. G. n'avoit pas encore inventé
cette définition quand il JUGEA tout fimplement
que cette éruption n'étoit qu'une
petite vérole volante. ( Merc. Janv. 1 vol .
P. 168. )
11 fe plaint p. 153 que j'oppose à for
OCTOBRE . 1759. IS
"
témoignage celui d'un jeune homme de
15 ans . Je foutiens à M. G. que tout
autre témoignage auroit moins de poids
pour conftater qu'un enfant jouoit à la
toupie le jour de la S. Martin , que celui
d'un écolier de 15 ans, qui ne fort que les
jours de congé , & pour qui , le jour de la
S. Martin , la vifite à fon coufin convalefcent
& l'exercice auquel il le trouva
occupé forment une époque mémorable
& un événement intéreflant. J'ai été trois
mois à répondre à la première lettre de
M. G. je lui en donne fix pour infirmer
la validité du témoignage du petit couſin.
M. G. a vû le malade , nous dit- il ( p.
151. ) & les confreres ne l'ont point vu.
Il est vrai mais il ne l'a vû qu'une feule
fois en paffant ; & c'ett fur des fymptômes
équivoques affez femblables à ceux de
la petite vérole qu'il a hazardé fon jugement.
Il étoit fi peu fûr de fon fait , que
preflé par les obiections des uatre Docteurs
il eft convenu qu'il auroit fallu fuivre
régulièrement la maladie. A la vérité
cexci n'ont point vû l'enfant pendant qu'il
étoit malade ; mais leur rapport eft dreffé
fort en détail fur tous les fymptômes , les
circonftances & la durée de la maladie
d'après la dépofition de témoins oculaires.
Celle du chirurgien même recueillie &
160 MERCURE DE FRANCE.
rédigée par les quatre docteurs , s'accorde
avec le certificat que le même chirurgien
m'avoit délivré huit jours avant la
vifite de ces meffieurs. J'ai non feulement
lû celui-ci à l'Académie , mais je l'ai dépofé
en original au fecrétariat tel que je
l'avois reçu fans l'avoir mendié ni dicté ,
ce qui eft affez prouvé par le ftyle , J'ai
fouligné... certifie &c. Il y eft dit fimplement
que le fieur Labat a traité lefils de
M. de la Tour d'une petite vérole volante.
Les deux certificats poftérieurs du mêmême
chirurgien à qui M. G. les demanda
l'un après l'autre deux mois après ,
font à la vérité plus corrects que le premier
quant au ftyle , mais ils n'en font
pas
d'un plus grand poids . J'ai prouvé dans ma
précédente lettre qu'ils fe contredifoient
P'un l'autre , & contredifoient bien formellement
M. G. lui- même fur la durée
de la fièvre . Mais j'ai honte de m'arrêter
fi longtemps fur de pareilles pièces.
J'avois retranché de ma première lettre,
pour abréger, une note que je croyois fuperflue
. M G. fe prévaut de cette omiffion
pour foutenir que la maladie du jeune la
Tour n'étoit pas finie le quatrième jour ,
puifque quelques uns de fes condifciples.
qui avoient eu le même mal , avoient en
core des croutes fur le dos le dix-feptième
OCTOBRE. 1759. - 161
ger
jour. ( Page 154. ) C'eft fur ce fait étran
à la nature de la maladie , & purement
accidentel , que M. G. s'étend avec le
plus de complailance : il en tire des conféquences
à perte de vûe . Voici fans aucunchangement
la note que j'avois d'abord
faite , & fupprimée enfuite , n'imaginant
pas que M. G pût faire une objection
qui tombe d'elle- même .
Quoique les boutons en forme de velfies
claires & tranfparentes fe foient féchées
fuivant le rapport des médecins fans
une vraie fuppuration , ils n'ont pas laiffé
en s'affaiffant de rompre l'épide : me comme
les cloches d'une brûlure. Or on fçait
que la plus légère écorchure forme une
croute qui ne fe defféche qu'au bout de
neuf jours , & qui fe renouvelle fi on fe
gratte. Ce ne pourroit donc être que par
mauvaiſe foi ou par la prévention la plus
aveugle qu'on jugeroit de la durée de la
maladie du jeune de la Tour par le temps
que
les croutes ont mis à fe fécher fur le
dos de fes camarades.
Quoique M. G répète les objections ,
je me crois difpenfé de répéter toutes
mes réponſes . Si je n'ai pas repris un à
un dans ma Lettre tous les prétendus
exemples d'une feconde petite vérole , on
'y trouvera pas moins de quoi répon
162 MERCURE DE FRANCE.
dre à chacun d'eux , fans nier l'apparence
des faits allégués . M. G. ne cite point de
médecin qui ait traité deux fois le même
fujet de la petite vérole. D'ailleurs je n'ai
pas nié l'impoffibilité abfolue d'une rechute
, j'ai fait voir en l'admettant combien
elle étoit rare , fuppofé qu'elle fût
réelle , & par une fuite néceffaire , combien
peu elle tiroit à conféquence quant
aux avantages de l'inoculation .
Je n'ai donc pas pour objet ( Page 156)
de hazarderfans raifon ni néceffité des têtes
chères & précieufes en les expofant an
danger d'une récidive que je leur cache
ou que je ne connois pas. J'ai pour but
de convertir un danger très- réel & trèsimminent
en un danger beaucoup moindre
: j'ai pour but de réduire à fa jufte
valeur le péril , peut - être imaginaire ,
d'une récidive , mais qui , s'il eſt réel , eft
moins grand que celui que l'on court à
faire un voyage en caroffe , les accidens
en pareil cas étant plus fréquens qu'un ſur
70 mille.
M. G. femble n'avoir lû fur cette matière
que les écrits de l'auteur du tableau
de la petite vérole , & n'avoir aucune
connoiffance de ce qui lui a été répondu
dans les ouvrages déjà cités . Au moinsdevroit-
il fçavoir que M. Maty , qui s'eft
inoculé fans effet après avoir eu la petite
OCTOBRE. 1759 164
vérole naturelle , offroit de réiterer fur luimême
cette opération , s'il ne tenoit qu'à
cela pour convaincre fon adverfaire , qui
n'a pas accepté fon offre. *
tion ,
S'il y avoit des récidives après l'inocula-
& furtout fi elles étoient auffi
fréquentes que le fuppofe M. G. elles ne
feroient nulle part fi communes qu'en
Angleterre , où le nombre des inoculés eft
fi grand. Les gazettes angloiſes , où l'on
fait inférer tout ce qu'on veut , donneroient
toutes les femaines une lifte vraie
ou fauffe des petites véroles renifantes
après l'infertion , & s'il y en avoit une on
en compteroit dix . Pourquoi donc n'y en
a- t-il pas à Londres un feul exemple conftaté?
Pourquoi eft - on devenu muet fur ce
point après avoir pendant 30 ans déclamé
contre la petite vérole artificielle ? Pourquoi
n'y a-t- elle plus de contradicteurs ?
Pourquoi n'y convient - on pas même qu'il
y ait jamais eu deux petites véroles véritables
dans un même fujet ?
J'ai dit qu'on difputoit depuis 1200 ans
fi ce cas étoit poffible , & j'en ai conclu
qu'au moins il eft extrêmement rare . Pou
vois - je tirer une conféquence plus modérée
? C'eft , dit M. Gaullard , comme fi je
*
Voy. Lett. de M. Maty . Journal étranger
Juin 176.
164 MERCURE DE FRANCE.
difois : On a cru pendant 2000 ans que
la Nature abhorroit le vuile , donc il faut
le croire encore aujourd'hui . Si M. G. réimprime
jamais la réponſe , il fupprimera
fûrement cette comparaiſon fans que je me
donne la peine de la réfuter .
Je n'ai pas fait la plus légère attention , fi
l'on en croit M.G. p. 164 , aux riques que
je fais courir à tous ceux qui prendront
la petite vérole par la contagion des inoculés.
Voilà le dernier , & fans contredit le
plus foible retranchement des Antinocuftes
. Leur doyen Wagstaffe avoit fait
pour prouver cette contagion les calculs
les plus ridicules , & fes fectateurs les ont
adoptés. Un inoculé , felon eux , peut
infecter toute une Ville ? Ne voit on pas
an contraire qu'il eft plus aifé de le préferver
des risques de la contagion d'une maladie
artificielle donnée à jour nommé
dans un lieu connu , que de celle d'une
épidémie ordinaire & imprévue qui attaque
indiftinctement toutes fortes de fujets
à la fois & en tous lieux. Dans le premier
cas , perfonne n'eft pris de la contagion
que celui qui veut bien s'y expoler.
Dans le fecond , perfonne avec les plus
grandes précautions ne peut s'en garantir.
Mais confultons l'expérience .
L'Evêque de Worcester , dans fon célè
OCTOBRE . 1759. 165
bre fermon fur l'inoculation en 1752 ,
nous apprend que la lifte des morts de le
petite vérole étoit diminuée à Londres
d'un cinquième depuis que l'infertion étoit
devenue plus fréquente.
Cette diminution eft déjà fenfible à
Stokolm , fuivant la Lettre que m'a fait
l'honneur de m'écrire le 15 Juin dernier *
M. le Sénateur Baron de Scheffer , dont
le mérite & les talens font connus de toute
la France , où il a fait un fi long féjour en
qualité de Miniftre de Suéde. Le danger
prétendu de la contagion cft donc un pur
épouventail fait pour effrayer les grands
enfans , dont le nombre furpaffe celui des
petits.
Mais tous mes calculs partent d'un
faux principe : ( page 165. ) c'eſt M. G.
qui nous en aflure. J'ai fuppofé que de
fept perfonnes attaquées de la petite vérole
, il en mouroit communément une.
Ce principe eft faux , ( dit M. G. ) & abfolument
faux. Voilà bien la preuve la
plus évidente qu'il n'a rien lû de ce qui
pouvoit l'inftruire fur la matière qu'il
traite , & qu'il a encore moins médité fur
ce fujet.
·
S'il avoit feulement parcouru les réſultats
des liftes recueillies par M. Jurin ,
* Voyez Mercure d'Août 1759 .
66 MERCURE DE FRANCE.
il auroit vû que de différentes énumérations
faites en divers temps & divers lieux
fur quatre mil cinq cens petites véroles ,
il résulte qu'il s'en trouvoit une mortelle
tantôt fur fix , tantôt fur cinq; ce qui a
été confirmé depuis peu par les recherches.
de M. Schultz , médecin Suédois , dans un
ouvrage tout récemment publié , où il
prouve qu'en Suéde la dernière proportion
d'un fur cinq eft la plus ordinaire.
Je n'ai donc point exagéré , ( Page 167. )
au contraire j'ai plutôt diminué qu'augmenté
le nombre de ceux qui meurent de
la petite vérole naturelle , en fuppofant le
rifque d'un fur fept.
Je plaindrois bien , ajoute M. G. ibid.
un médecin affez maladroit ou affez malheureux
dans fa pratique pour perdre le
feptième de fes malades de la petite vérole.
Je ne puis affez m'étonner d'entendre tenir
ce langage à un médecin de profeffion . Eftce
à moi de lui apprendre qu'il y a des petites
véroles naturelles fi bénignes , que tout
l'art ne pourroit les rendre dangereuses ,
comme le dit un médecin célèbre , &
qu'au contraire il y en a de fi terribles ,
que tout le fecours de la médecine ne peut
fauver la vie au malade ? Feu M. Molin ,
que M. G. nomme l'Efculape de notre
fiècle , étoit du même avis ; il ne connoifOCTOBRE.
1759 167
foit , difoit-il , que deux efpèces de petites
véroles naturelles , l'une dont on ne pouvoit
mourir , l'autre dont on ne pouvoit
réchapper , & cela de quelque manière
qu'elles fuffent traitées .
A Londres , en 1684 , il ne mourut que
156 perfonnes de la petite vérole , fur
23000. En 1710 , il en mourut 3138 , fur
24000 , & à peu -près de même en 1719.
Tout dépend du plus ou moins de malignité
de l'épidémie . On a publié qu'a
Rome en 1754 , le tiers au moins des
malades périffoit . On en a vû par tout
pays de pareilles. Timoni prétend qu'à
Conftantinople quelquefois de deux malades
il en meurt un. Hofman parle d'une
épidémie qui de vingt en tuoit dix - huit.
Heureux en pareil cas le médecin qui ne
-perdroit que le feptième de fes malades !
La petite vérole paffe pour être peu dangereufe
dans les provinces méridionales de
France , & furtout pour les enfans ; mais
il y á telle année , comme à Bordeaux en
175..., où peu d'enfans en réchappoient.
On a vû la même chofe depuis à Montpellier
. On mande de Toulouſe tout récem
ment que dans une feule famille quatre
freres en font morts le même jour , & que
la foeur eft en grand danger. Dans la fuppofition
que cette maladie étoit rarement
168 MERCURE DE FRANCE.
mortelle à Berlin, on y regardoit l'inoculation
comme un préfervatif inutile. M. Formey,
Secrétaire de l'Académie de Pruffe ,
a perdu fucceffivement deux filles trèsaimables
à la fleur de leur âge .
D'un côté , dit M. Gaullard ( page
167. ) on exagere juſqu'à l'hyperbole le
nombre de ceux qui meurent de la petite
vérole ; je viens de prouver le contraire )
de l'autre , on réduit prefque au néant le
nombre de ceux qui toute leur vie font
exempts
de cette maladie. Nouvelle preuve
que c'est une rnatière toute neuve pour
M. G. que les calculs fur lefquels font
fondés les avantages de l'inoculation , les
feuls cependant fur lefquels on puiffe raifonner
en fait d'expérience.
( La fuite au Mercure prochain. )
ACADÉMIE
OCTOBRE. 1759. 169
ACADEMIES.
PRIX d'Eloquence & de Poëfie , pour
L'année 1760 .
LE vingt - cinquième jour du mois
d'Août 1760 , Fête de S. Louis , l'Académie
Françoife donnera un Prix d'Eloquence
, qui fera une Médaille d'or de la
valeur de fix cens livres. *
Elle propofe pour ſujet , l'Eloge de
M. le Chancelier DAGUESSEAU .
Il faudra que le Difcours ne foit que
d'une demi heure de lecture , & l'on n'en
recevra aucun fans une Approbation
fignée de deux Docteurs de la Faculté de
Théologie de Paris , & y réfidans actuellement.
Le même jour l'Académie donnera le
Prix de Pocfie à une Epitre en vers Alexandrins
, dont le fujet ferá au choix des
Auteurs . La Pièce fera de cent vers au
moins ; & fi elle eft déjà connue de quelque
manière que ce foit , elle fera mife
au rebut.
* Le Prix de l'Académie eft formé des fondation
réunies de Meffieurs de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron .
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour les Prix.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages ; mais ils y mettront
une Sentence ou Devife , telle qu'il
leur plaira.
Ceux qui prétendent aux Prix , font
avertis que s'ils fe font connoître avant
le jugement , foit par eux- mêmes , foit
par leurs amis , ils ne concourront point.
Les ouvrages feront remis avant le
premier jour du mois de Juillet prochain
à M. Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoiſe , au Palais : & fi le port n'en eft
point affranchi , ils ne feront point retirés.
Le 6 Septembre , l'Académie Françoife
élut M. le Franc de Pompignan ;
ancien Premier Préfident de la Cour des
Aydes de Montauban , pour remplir la
place vacante par la mort de M. de Mau
pertuis.
*
OCTOBRE. 1759. 171
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de
Lyon , du 28 Août 1759 .
·
M. de Noyel de Belle-Roche , Directeur
, fit l'ouverture de la Séance par un
Difcours qui contenoit les extraits des
ouvrages des Académiciens , lûs dans les
Affemblées particulières pendant le dernier
femeftre. Il annonça enfuite le Sujet
de Phyfique que l'Académie propofe pour
le Prix qu'elle diftribuera à la Fête de S.
Louis de l'année 1761 .
Le Sujet eft conçu dans fes termes :
Quelles font les caufes qui font pouffer
le vin? Quels font les moyens de prévenir
cet accident & d'y remédier , fans que la
qualité du vin devienne nuifible à la fanté è
M. le Préſident de Fleurieu , Secrétaire
perpétuel , pour la claffe des Belles - Lettres
, prononça l'éloge hiftorique de M.
Boutillier , l'un des Académiciens, décédé
le 3 Mai dernier.
M. Bersholon de Broffes , Confeiller en
la Cour des Monnoies , élu à la place de
#
"
186
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
M. Boutillier , prit féance , & fit fon remerciment
à l'Académie ; l'objet de la
Differtation qu'il y joignit eft de faire
voir l'utilité des établiffemens des Sociétés
littéraires par rapport au progrès & à
la perfection des Arts & du commerce.
M. le Chevalier de Bory termina la
féance par la lecture d'une traduction en
vers François de l'Ode feconde du Livre
des Epodes d'Horace : Beatus ille qui
procul negotiis , dont j'ornerai le Mercure
prochain.
SEANCES publiques de l'Académie de
Dijon , & Prix propofés pour les années
1760 , 1761 & 1762.
LES Séances publiques de l'Académie
ont été remplies par la lecture de différens
Mémoires .
M. Randot , Docteur en Médecine , lût
un Difcours fur l'utilité de la Médecine
dans les maladies de l'efprit ; il s'attacha
à prouver que les opérations de l'ame
dépendant de l'organiſation du corps , on
ne peut les rétablir , lorfqu'elles font dérangées
, qu'en rectifiant ce que cette
organiſation peut avoir de vicieux,
OCTOBRE. 1759. 173
M. Gelot, Procureur du Roi au tréfor ,
lût un Mémoire fur un fujet relatif à la
finance , au commerce & à l'agriculture .
M. Chauffier , Docteur en Médecine
communiqua plufieurs obſervations fur
des maladies fingulieres dont il a été
témoin .
M. l'Abbé Richard , Secrétaire perpétuel
pour les Belles - Lettres , fit lecture
d'un Difcours fur l'affectation.
M. Maret , Docteur en Médecine , lût
partie d'un Mémoire dans lequel il fe
propofe de réfuter les objections phyûques
contre l'inoculation . Il s'attacha
dans cette féance à prouver que la crainte
du retour de la petite vérole & celle de
répandre la contagion dans cette méthode
, étoit trop peu fondées pour qu'on
pût en conclure contre la pratique de
cette découverte.
M. Chardenon , Docteur en Médecine ,
Secrétaire perpétuel pour les Sciences , fit
l'éloge de M. Lavirotte , Docteur en Médecine
de la Faculté de Paris , Cenfeur
Royal , & Affocié Correfpondant de l'Académie.
Il expofa enfuite les raifons qui
ont engagé cette Société à propofer pour
Sujet du Prix de cette année de déterminer
les caufes de la graiffe du vin , & de
donner les moyens de l'en préferver on de
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
la rétablir , & celles qui lui ont fait referver
ce Prix.
La graiffe eft une maladie du vin , qu'il
eft effentiel de prévenir parce qu'elle
nuit à fa qualité , & l'achemine à une
prompte deftruction ; on ne peut fe flatter
d'y réuffir qu'en éloignant les cauſes :
qui y donnent lieu : ces caufes font de
deux ordres les unes difpofent à l'effet ,:
les autres l'opèrent. Les premières ne ,
peuvent être fixées que d'après une longue
fuite d'obfervations qui manquent ,
on d'après la connoillance de leur effet
comparé avec ce qui fe paffe dans le vin
lorfqu'il devient gras. Il eft donc effentiel
de connoître la caufe prochaine avant
d'affigner les caufes éloignées , fans quoi
on courroit rifque de placer au nombre
de ces caufes des chofes qui n'y contribuent
en rien . C'eſt ce qui eft arrivé à la
plupart des Auteurs qui ont travaillé fur
ce fujet . Ils attribuent vaguement ce
vice , les uns au fumier , les autres à l'irrégularité
des faifons , à la mauvaiſe culture
, à la nature du plan ou du fol , ou
enfin à la négligence dans le gouvernement
du vin , fans indiquer le rapport de
ces cauſes avec la caufe immédiate qu'ils
ont tous négligée. L'Académie les invite
à s'arrêter particulièrement à ce dernier
OCTOBRE. 1759. .
175で
ན་
objet , qui eft le plus important ; elle
defire qu'ils s'attachent principalement à
indiquer les changemens qui arrivent
dans la combinaiſon des principes qui
conftituent le vin lorfqu'il devient gras ,
& à faire voir quelle eft la nouvelle union
qu'ils forment alors entr'eux. Ce fujet
demande des connoiffances & de la fagacité
; l'Académie n'en a pû méconnoître
dans plufieurs de ceux qui lui ont
adreffé des Mémoires ; elle a diftingué
particulièrement ceux dont les ouvrages
portent pour devife :
Natura facra fua non fimul tradit, &c .'
& principiis obfta .
Elle a été fachée qu'ils n'ayenr point
fenti la néceffité de s'affujettir au plan
que l'on trouve ici. On ne peut trop
les
exorter à le fuivre , & à faire de nouveaux
efforts pour remplir les vûes de
l'Académie , qui ne veut point troubler
l'ordre des Sujets déja annoncés ; & pour
donner le tems de faire les recherches néceffaires
, a renvoyé la diftribution de cet
prix , confiſtant ainfi que les fuivans à une
médaille d'or de la valeur de 300 liv. à
l'année 1762
SUJET pour l'année 1760 .
Les fciences & les arts les plus utiles &
Hiv
76 MERCURE DE FRANCE.
les premiers cultivés font- ils ceux qui ont
été portés jufqu'à préſent à une plus grande
perfection ?
SUJET pour 1761 .
Quels font les moyens de diftinguer le
caractère des différentes maladies épidemiques
, & quelles font les règles de conduite
qu'on doit fuivre dans leur traitement
?
Les Mémoires , francs de port , feront
adreffés , avant le 1. Avril des années indiquées
, à M. Petit , Secrétaire de l'Académie
, rue du vieux marché.
SE'ANCE publique de l'Académie des
Belles Lettres de Montauban , du 25
-
Août
1759.
L'ACAD 'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Montauban , pour célébrer , fuivant fon
ufage , la Fête de Saint- Louis , a affifté le
matin à une Meffe , durant laquelle on
a exécuté un motet à grand choeur , qui
a été fuivi de l'Exaudiat , pour le Roi
& du Panégyrique du Saint , prononcé
par M. l'Abbé Pujos , Chanoine Théologal
de l'Eglife de Montauban.
OCTOBRE . 1759: 177
Après midi , l'Académie a tenu une
affemblée publique dans la Salle de l'Hôtel-
de-Ville. M. de Savignac a ouvert la
féance par un Difcours fur la diftribution.
des Prix, en juſtifiant la ſévérité apparente
dont l'Académie ufa l'année derniere :
il a obfervé que la critique éclairée qu'exercent
les Tribunaux académiques , releve
l'éclat des lauriers qu'ils décernent ; qu'elle
guérit du fol espoir de les obtenir des Eerivains
vulgaires qui oferoientfe mefurer avec
de grands hommes ; qu'elle accoutume le
public à regarder les couronnes littéraires
comme des récompenfes glorieufes d'une généreuse
émulation, & non comme lefalaire
d'une étude précipitée , & qu'elle rendfou
vent par-là à des profeffions néceffaires à
la fociété , des efprits difgraciés par les
Beaux- Arts , mais capables de la fervir
utilement dans d'autres genres & c.
Après avoir caractérisé le mérite différent
des deux ouvrages que l'Académie a couronnés
, il a décrit les divers avantages
que produit une louable émulation.
M. de Saint-Hubert de Gaujac , Chevalier
de l'Ordre Militaire de Saint- Louis ,
a recité enfuite une Ode qui a fait une
impreffion fenfible fur le public affemblé ,
par l'élégance & par les fentimens délicats
dont elle eft remplie.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
M. l'Abbé Bellet a lû une differtation
fur les caufes de la rareté apparente ou réelle
du génie. Cette difcuffion n'eft point de
nature à pouvoir être décomposée dans
une courte analyſe..
M. Bernoi a lû des vers agréablement
philofophiques fur divers fujets deMorale ;
par exemple , fur la maniere de vivre , actuellement
à la mode chez les François :
fur la prétendue philofophie du fiècle préfent
; fur les avantages de l'égalité d'ame ;
fur la vraie vertu ; fur l'art de reprimer .
l'envie , & c.
La féance a été terminée par la lectu
re des ouvrages couronnés , & par celledu
Programme de l'Académie .
Le fujet du Difcours eft pour l'année
760 , Les vrais plaifirs ne font faits que
pour la vertu ; conformément à ces paroles
de l'Ecriture fainte : fecura mens quafe
juge convivium. Prov. XV. 15 .
L'Académie avertit les Orateurs de
s'attacher à bien prendre le fens du fujet
qui leur eft propofé , d'éviter le ton
de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toutes les
parties avec jufteffe & avec précision.
Les Difcours ne feront , tout au plus ,
que de demi-heure , & finiront toujours !
par une courte priere à Jeſus - Chriſt ,
2
OCTOBRE. 1759. 179
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou paraphe avec un paffage
de l'Ecriture fainte , ou d'un Pere de l'Eglife.
On les invite d'y joindre à l'avenir
un papier cacheté où fera leur nom &
leur adreffe. On n'ouvrira que les billets
appartenans aux ouvrages qui auront été
jugés dignes du prix.
Les Auteurs feront remettre leurs ou
vrages par tout le mois de Mai prochain ,
entre les mains de M. de Bernei , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , en fa
maifon , rue Montmurat , ou en fon abfence
, à M. l'Abbé Benet , en fa maifon ,
rue Cour-de - Touloufe..
Le Prix ne fera délivré à aucun, qu'il
ne fe nomme , & qu'il ne fe préfente en
perfonne , ou par Procureur , pour le recevoir
& pour figner le Difcours! 221
Les Auteurs font priés d'adreffer à M.
le Secrétaire trois copies bien lifibles de
leurs ouvrages , & d'affranchir les paquets
qui feront envoyés par la pofte.
Le prix eft de la valeur de deux cens
cinquante livres , c'eft la fomme que M..
l'Evêque de Montauban a deftinée pour
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE:
couronner celui qui fe trouvera avoir fait
le meilleur Difcours fur un fujet relatif à
quelque point de Morale tiré des Livres
faints. L'Académie diftribuera ce Prix
le 25 Août prochain , Fête de Saint-
Louis , Roi de France ; le fujet en a été
annoncé ci - deffus.
Le Prix de cette année a été adjugé
au Difcours qui a pour Sentence: Eft enim
in illa (fapientiâ) Spiritus intelligentia
Sanctus.... fubtilis .... certus.... omnem
habens virtutem. & qui capias
omnesfpiritus . Sap. VII . 22. 25 .
...
Le Prix réfervé a été adjugé au Poëme
qui commence par ces vers : Quand
l'aigle impérieufe eut porté le ravage , &
qui a pour Sentence :
Savior armis ,
Luxuria incubuit , victumque ulcifcitur orbem ..
Juv. fat. VIII.
ASSEMBLE'E publique de l'Académie
des Sciences , Belles- Lettres & Arts
d'Amiens.
CETTE Séance , tenue le 25 Août , fur
ouverte par M. l'Abbé du Quef , Directeur
, qui a parlé fur la néceffite d'unir
les Sciences & les Lettres,
OCTOBRE. 1759. 181
M. d'Argnies de Frefnes , Avocat à
Abbeville , M. Marteau , Médécin à Aumale
, & M. Scellier , Profeffeur de Mathématiques
à Amiens , Académiciens
nouvellement élus , firent leurs remercimens
, auxquels le Directeur répondit.
M. Baron, Sécrétaire perpétuel , lût les
éloges de M. de Rivery & de M. Vrayer,
Académiciens , morts pendant le cours de
l'année.
" M. Vallier , Académicien honoraire
donna une Ode fur ce qui eft arrivé de
plus remarquable en Europe depuis quelques
années.
Le prix de littérature a été ajugé au
R. P. Millot , Jéfuite , dont le Difcours >
avoit le mieux traité les queftions propofées
, combien une faine critique contribue
au progrès des talens , & combien lafatyre
y eft préjudiciable.
Le prix de l'Ecole de Bothanique a été
remporté par M. le Bel , éleve en Pharmacie.
L'Académie propoſe de nouveau pour
fujet d'un des prix qu'elle diftribuera le
25 Août 1760 , les moyens de naviger
dans les mers du nord , avec les mêmes
avantages que les autres peuples voisins ,
& par- là d'y augmenter le commerce.
Entre les Mémoires qui avoient été en182
MERCURE DE FRANCE.
voyés au concours fur cette matiere , deux
avoient attiré l'attention de la Compagnie.
L'un avoit pour dévife , la liberté
eft au commerce ce que l'air eft à la vie
animale , eft fait far un plan bien formé ;:
mais ce plan n'eft point affez rempli.
L'autre , dont l'épigraphe eft, Res , non
verba , a pris la matiere d'un côté trop
particuliere à la Province de Picardie
& la queftion propofée regarde tout le
Royaume. C'eft fur ces obfervations que
les Auteurs font confeillés de réformer
leurs ouvrages , s'ils veulent continuer
d'afpirer au Prix.
Et pour fujet d'un autre Prix , l'Académie
demande , quels avantages on peut
tirer de l'amour-propre , de la vanité &
de la confiance ?
Chacun des Prix eft une médaille d'or
de la valeur de 300 livres.
Les ouvrages deront reçus jufqu'au premier
Juin exclufivement, adreffés , francs
de port , à M. Baron' , Sécrétaire perpé
tuel de l'Académie à Amiens.
Je donnerai dans le Mercure prochain
les Programmes de quelque autres Acadé
mies du Royaume , avec celui de l'Aca
démie de Pruffe.
OCTOBRE . 1759 . r8
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
EXPOSITION de nouveaux ovrages.
de Peinture , de Sculpture & de Gra
vure dans le grand Sallon du Louvre.
CETTE ETTE riche expofition des travaux
des Arts , annonce l'émulation qui régne
entre eux , & fait l'éloge du Chef clairvoyant
& jufte qui les protége & les:
encourage , en attirant fur les Artiſtes
qui fe diftinguent , les graces du Roi &
fes regards , plus flateurs encore que fes
graces .
Parmi ces ouvrages fans nombre , je
ne louerai pas tout ce qui mérite d'être
loué , parce que les fuffrages que j'ai
recueillis ne font pas tous fans restriction,
& que la restriction offenferoit peut -être
plus que ne flateroit la louange . J'ar
d'ailleurs pour principe qu'un tableau ,
une ftatue, n'appartiennent pas au Public
comme un Livre. L'Ecrivain qui les dépriſeroit
par une critique imprudente
184 MERCURE DE FRANCE.
feroit comptable à l'Artiſte du préjudice
qu'il lui auroit caufé.
Je n'obferverai donc , je le déclare ,
les légères imperfections des morceaux
dont je vais parler , que dans la pleine
perfuafion qu'elles font plus que rachetées
par des beautés fupérieures. J'ai rendu
compte , dans le Mercure de Février , de
l'impreffion qu'avoit faite le portrait de
Mlle. Clairon, en Médée , avant que M. C.
Vanloo l'eût retouché. Il y a mis encore
plus de pocfie & de force. On y admire la
hardieffe de la compofition, la netteté du
pinceau , la pureté du deffein , la force
de la couleur portée & foutenue à fon
plus haut dégré avec la plus parfaite
harmonie , le beau choix , la richeſſe &
F'éclat des draperies , la manière libre
& fière avec laquelle elle font jettées , le
beau fini & les graces de l'exécution dans
toutes les parties , mais furtout la reffemblance
noble & l'expreffion fublime dans
la figure de Médée. L'enfant maſſacré
fur les ruines du Palais , eft auffi de toute
beauté: on défireroit feulement que la tête
de Jafon fût d'un caractère plus héroïque,
& que le nuage qui enveloppe les dragons
ne fût pas fi noir. Mais tout le tableau
eft fait pour la figure de Médée. L'effet
général qui résulte de c.s contraftes eſt
1
OCTOBRE. 1759. 185
auffi frappant qu'il peut l'être l'objet de
l'Artifte eft rempli.
Le tableau des baigneufes n'étoit pas
fufceptible de la même chaleur , mais il
réunit toutes les beautés de la nature repofée
, foit quant à la pureté du deffein ,
foit quant à l'agrément du coloris & à la
tendreffe des chairs dont les couleurs font
variées dans les deux femmes avec le plus
heureux choix.
Le tableau de la Vierge, de M.Boucher,
eft précieux par l'invention du fujet , par
les épiſodes gracieux dont il eft enrichi ,
mais furtout par cette harmonie fi rare
dans la peinture , au moyen de laquelle ,
malgré l'éclat & la vivacité des couleurs ,
le tout enſemble eft doux fans moleffe ,
& vigoureux fans dureté . M. Boucher eſt
un de ces hommes rares dont l'imagination
créatrice apporte aux Arts des nou→
veautés heureufes : c'eft au génie à les
apprécier ; un goût timide n'eft pas leur
juge. Quelques cenfeurs auftères ont trouvé
que la tête de la Vierge ſe reffent trop
du goût & du génie voluptueux de ce
Peintre. Il faut efpérer que cette critique
fera peu de tort au tableau.
οι
L'heureufe hardieffe de M. Bachelier
dans fon tableau de la Réfurrection , où
il a tenté ce qu'il y a de plus difficile en
peinture , quant aux effets de la lumiere
186 MERCURE DE FRANCE.
lui fait beaucoup d'honneur parmi les
- Arftiftes . Le bas du tableau en eft la partie
la plus belle ; dans le haut l'attitude
de la figure du Chrift n'a point de caractere
, & le coloris manque de fraî
cheur. M. Bachelier a bien rempli fon
projet tel qu'il l'avoit conçu , mais la
fuppofition n'étoit pas avantageufe . La
lumiere dont le tableau eft éclairé étant
foible & peu colorée , altère la pureté des
couleurs naturelles , & produit des ombres
privées de reflet. Du refte il y a des
parties de détail qui annoncent de grands
talens , & l'imperfection de ce coup
d'effai ne doit point décourager l'Artifte.
Le tableau du martyre de S. André, par
M. Deshayes , a réuni tous les fuffrages.
Il a la gloire de balancer dans l'eftime
des connoiffeurs les plus beaux morceaux
de cette expofition. La compofition en
eft hardie , grande & très- ingénieufe. La
forme ingrate & gênante du tableau n'a
fait que produire de plus grandes beautés
; la fierté du pinceau & la vérité de la
couleur font au plus haut point ; le caractere
du deffein eft ferme & reffenti :
c'eft à tous égards un morceau admirable.
On n'eft pas auffi pleinement fatisfait du
tableau d'Hector du même Peintre ; non
que la figure ne foit parfaitement bien
peinte & bien deffinée , mais on y
défi
OCTOBRE 1959 187
reroit plus de pocfie. Dans l'attitude & le
caractere de tête du cadavre d'Hector ,,
on auroit voulu reconnoître un héros qui
eft mort les armes à la main ; on auroit
voulu y reconnoître ce même Hector
percé de coups & traîné par Achille . Je
ne fçai par quelle délicatele on ne ſe
croit pas permis de préfenter aux yeux
des bleffures & du fang ; mais quand on
n'ofe pas rifquer ces objets , on ne doit
pas peindre le cadavre d'Hector qu'on
fçait devoir être couvert de plaies. Cette
critique , je le répete , ne regarde que la
Poefie ; le mérite de la peinture eft ici
au plus dégré .
De tous les tableaux du Salon , celui
qui a le plus frappé ceux qui cherchent
le Poëte dans le Peintre , c'eft le facrilége
arrivé à S. Merry , exécuté par M. Belle.
La compofition en eft ingénieufe & de
grande manière , l'expreffion pathétique ,
le choix des figures excellent ; le caractere
de deffein noble , fier & reffenti. La figure
du Pere Eternel a quelque chofe de divin ;
l'expreffion de fa colère fufpendue eft une
des plus belles chofes que le pinceau ait
jamais produites. L'horreur du facrilége
peinte fur le vifage & dans l'attitude des
Prêtres , ne fait pas moins d'impreſſion .
L'art avec lequel le Peintre a balancé les
deux parties de fon tableau , de maniere
188 MERCURE DE FRANCE.
que l'effet de l'une n'affoiblît point celui
de l'autre ; cet Art , dis-je , fait l'étonnement
des connoiffeurs. La beauté des
détails ajoute encore à la perfection de
Penfemble. Les parties font bien rendues
, bien peintes & finies , le ton de
la couleur eft bon ; cependant il eſt à
fouhaiter que M. Belle cherche dans la
fuite à y mettre plus de vivacité , & à
rendre les couleurs propres des objets plus
brillantes pour éviter la monotonie , fans
cependant fortir de ce goût de peinture ,
qui en général eft bon & peu commun.
Le tableau de Virginie , par M. Doyen,
eft bien & richement compofé ; les malfes
grandes & fçavamment difpofées ; les acceffoires
convenables ; la couleur générale
belle & harmonieufe ; beaucoup d'intelligence
dans la diftribution de la lumiere
& des reflets. Les têtes ont du caractere
& de l'expreffion , cependant elles laiffent
à défirer dans leur exécution des détails
qui leur donneroient de la rondeur , &
des tons variés qui les acheveroient. Celle
de Virginie qui doit attirer tous les yeux,
n'a pas affez de pathétique . On craint que
M. Doyen ne ſe fie trop aux études qu'il
a faites, & ne confulte pas affez la nature,
qui feule donne tous ces beaux détails .
Le portrait de M. le Maréchal de Clermont-
Tonnerre , par M. Aved , eft mis à
OCTOBRE. 1759 . 189
côté de ce que l'on connoît de plus beau
dans le même genre. Il est peu de tableaux
qui produisent une fi forte illufion
. L'attitude naturelle , la vérité des
tons de couleurs , l'arrondiffement des
objets , leur rupture dans les ombres ,
l'harmonie de l'enfemble ; tout concourt
à produire cet effet prodigieux.
Ce que le coloris a de plus fin , de
plus précieux , & de plus vrai , des expreffions
fines ou naïves rendues avec
tout l'efprit poffible , le choix le plus
heureux de la nature dans ces deux genres
, font des tableaux de M. Greufe les
délices des connoiffeurs . Mais où il eft
plus admirable c'eft dans ces têtes de gran .
deur naturelle , qui font traitées avec un
art , un goût & une facilité inexprimable
: c'eft la nature même , & avec les
plus précieuſes beautés. On y trouve ſeulement
ce qu'on appelle des touches fales
qui diminuent le plaifir qu'on auroit à
voir ces tableaux de près. Les portraits
qu'il a faits font peints avec plus de propreté.
Il eft vrai qu'il femble y conferver
moins fon caractere , & en rendre quelquefois
le détail avec moins de vigueur.
Peut- être un milieu entre ces deux manieres
d'opérer feroit- il le point de perfection
où M. Greuſe peut aisément at
teindre. Parmi ces portraits on admire
190 MERCURE DE FRANCE .
furtout celui d'un Docteur de Sorbonne ,
dont l'effet , la rondeur & la fineffe des
détails eft au- deffus de toute expreffion.
M. Greufe paroît préférer de revêtir fes
figures de blanc c'eft une des plus grandes
difficultés de la peinture ; elle eft
digne des efforts d'un Artifte diftingué ;
mais rarement le fuccès de ces tentatives
'dédommage-t- il du facrifice que l'on a
fait en renonçant aux fecours que l'Art
tire de la variété des couleurs.
le
Tout l'art de la Peinture fe trouve
réuni dans les tableaux de M. Vernet :
on y voit les effets de la nature les plus
étonnans & les plus difficiles à rendre ,
parce qu'ils font momentanés , & que
pinceau eft obligé de les faifir comme au
paffage. Il femble avoir pris la lumiere
dans tous les cas poffibles ; & à l'exécution
la plus parfaite il a joint tout l'intérêt ,
tout le pathétique dont fes fujets étoient
fufceptibles , avec un génie & un enthoufiafme
merveilleux.
Dans fes vues de Bordeaux on eft étonné
de voir avec quel art il a vaincu la
difficulté que lui oppofoit la monotonie .
de l'Architecture . Mais c'eft furtout dans
fes deux tempêtes qu'il s'eft fignalé par
l'expreffion qu'il a donnée à fes figures :
il y en a deux d'une beauté fublime.
L'une regardant le Ciel , l'autre profterOCTOBRE.
1759 191
née le vifage contre terre. On ne conçoit
pas comment les paffions peuvent être rendues
avec tant de force par des traits qui
échappent à la vue. Ce Peintre eft unique
dans fon genre ; peut-être même n'eut - il
jamais d'égaux ; & l'on ne m'accufera
pas d'exagérer fon éloge , fi l'on fait attention
à tous les talens qu'il réunit.
M. de Machy s'annonce par un fort
beau tableau d'architecture & qui produit
un grand effet.
Les deux morceaux de Sculpture les
plus remarquable font , une tête d'Iphigénie
de M. Slodtz , admirable & par
la beauté du caractère , & par le goût
de l'exécution ; & un portrait du célèbre
Sculpteur M. le Moine , en bufte , par M.
Pajou, non moins étonant par la vérité , la
vigueur & le feu avec lesquels il eſt mo
délé. Ceux qui connoiffent le génie & l'ame
de M.le Moine ne peuvent voir ce buf
te où il refpire , fans une douce énotion.
Mon filence fur les anties ouvrages
expofés au Sallon , n'eft rien moins qu'une
critique. Parmi les Peintres & les Sculpteurs
dont je n'ai point parlé , il en eft
dont la réputation eft confommée , &
fur lefquels il m'étoit facile de répéter
ce qu'on a dit mille fois . J'aurois pû
donner auffi de juftes éloges aux Gravures
de M. le Bas , dont j'ai parlé dans
1
192 MERCURE DE FRANCE.
l'un des Mercures précédens , au fujer
des monumens de la Gréce ; à celles de
M. Salvador ; à celle de M. Feffard & c.
En un mot le Sallon a pen de morceaux
qui ne foient louables par quelque endroit
, mais les bornes que je fuis obligé
de me preſcrire ne m'ont pas permis ce
détail . J'ajouterai cependant que les yeux
des connoiffeurs ont cherché dans l'expofition
des morceaux qu'ils attendoient
du crayon de M. de la Tour , & qu'ils
fe font plaints de n'y rien voir de ce
Peintre admiré tant de fois , & toujours
fi digne de l'être.
Les grands Prix que le Roi accorde aux
Eléves de l'Académie Royale de Peinture
& de Sculpture fur des Tableaux & basreliefs
de Sujets d'hiftoire de leur compofition
, ont été diftribués par l'Académie
affemblée le Samedi 1 Sept. ; fçavoir ,
Le premier Prix de Peinture , au fieur
de la Vallée.
Le premier Prix de Sculpture , au ſieur
Clodion Michel .
Le fecond Prix de Peinture , au fieur
Lepicier. *
Le fecond Prix de Sculpture , au fieur
Surugues.
* Fils de feu M. Lepicié , ci-devant Secrétaire
Hiftoriographe de cette Académie.
GRAVURE
OCTOBRE. 1759 . 193
M.
GRAVURE.
le Rouge , Ingénieur - Géographe , rue
des Grands Auguftins , vient de publier un Itinéraire
des chemins de l'Angleterre , en 101 Cartes
in 4 ° . repliées in 8º . pour la commodité des
voyageurs. Cet ouvrage a été réimprimé à Londres
en 1757 , d'après le Chevalier Ogilby. L'éxécution
détaillée topographiquement , ne laifle
rien a defirer. Il n'a point encore paru d'ouvrage
auſſi détaillé , ni auſſi intéreſſant pour les voyageurs
. Prix 12 liv .
Il paroît un très- beau Plan de la Ville & Fauxbourgs
de Nantes , délié & préſenté à Monfeigneur
le Marquis de Brancas , des Comtes de
Forcalquier , Grand d'Efpagne de la premiere
claffe , Gouverneur des Ville & Château de Nantes
. Par MM. les Maire , Echevins , & Procureur-
Syndic de la même Ville, levé par ordre du Corps
de Ville , par le fieur François Cacaut , en 1747 ›
& gravé à Paris par Jean Lattrée , rue S. Jacques,
au coin de celle de la Parcheminerie , à l'enſeigne
de la Ville de Bordeaux .
Le fieur Beauvarlet vient de mettre au jour
l'Eftampe que j'ai déjà annoncée , & qui a pour
fujet la Chafteté de Jofeph. Elle doit fervir de pendant
a la chafte Sufanne , que cet Artiſte a gravée
d'après le tableau de M. Viens . Le goût de l'Artifte
le fait connoître dans le choix de ces deux
pendans , & fon habileté dans l'exécution .
S
Les connoiffeurs ne jugeront pas cette feconde
Eftampe moins digne que la premiere de tenir
place parmi ce que nous avons de plus beau en
gravure. On y trouvera beaucoup d'intelligence
dans le deflein , un burin net & brillant ; enfin une
I. Vol I
194 MERCURE DE FRANCE.
maniere qui n'eft ni froide , ni monotone , quoique
toujours fage & réfléchie.
M. Feffard , Graveur du Roi & de fa bibliothèque
, rue de Richelieu , avertit Meffieurs les
Soulcripteurs pour la gravure de la Chapelle des
Enfans-trouvés, qu'il délivre depuis le 20 du mois
de Septembre dernier l'Eftampe générale & derniere
de cette Soufcription . Il prie les Soufcripteurs
de vouloir bien , en l'envoyant retirer , envoyer
auffi leurs quittances comme il eft d'ufage.
Il a toujours defiré terminer cet ouvrage plutôr
qu'il n'a fait ; mais des maladies dont il a rendu
compte dans les Journaux , jointes à l'augmentation
d'ouvrage par la grandeur de l'Estampe du
Maître- Autel , de la Gloire , & de l'Estampe générale
qu'il délivre actuellement , ont caufé ce
retardement : il a augmenté l'ouvrage au moins
de trois Eftampes . If en eft de même pour la
gravure des tableaux du Cabinet du Roi ; auffi
la promeffe qu'il a faite de ne plus faire ſouſcrire
après les fix premiers tableaux de Rubens , Pouf
fin , & le Plafond de Verſailles de M. le Moine ,
aura certainement lieu il ne reçoit même à préfent
pour Soufcripteurs que des perfonnes qui
connoiffent les difficultés que l'on rencontre dans
de pareilles entrepriſes.
OCTOBRE. 1759. 195
ARTICLE V.
SPECTACLES.
LE
OPERA.
E 28 Août , l'on a remis au théâtre le Ballet
des Fêtes Vénitiennes , dont les paroles font de
Danchet, & la mufique de Campra . Les Italiens
nous ont appris à plaifanter en musique ; & l'on
s'apperçoit que le fel de leurs intermèdes bouffons
nous a rendus moins fenfibles à la gaîté de
nos anciens Ballers comiques. Dans celui- ci Mlle.
Lemierre a chanté avec beaucoup de fuccès les
rôles de la Bohêmienne & de l'Amour Saltinbanque.
On va fubftituer à l'un des actes de ce
Ballet celui du Devin de village , dans lequel
Mlle. Arnoud jouera le rôle de Colette. On fe
prépare à remettre cet hyver l'Opéra d'Amadis
de Gaule , dans lequel la même Actrice jouera
le rôle d'Oriane.
COMEDIE FRANÇOISE.
LEE 10 Septembre , Mlle. Clairon , que fa
mauvaiſe fanté avoit obligée à fe repofer quelque
temps , a reparu dans le rôle de Viriate , de
la Tragédie de Sertorius. Cette Tragédie , l'une
de celles que Corneille , foutenu par la grandeur
des objets , a écrites le plus fimplement , demande
une déclamation analogue à fon ftyle:
' eft l'écueil des talens factices ; c'eft le triomphe
I ij
16 MERCURE DE FRANCE.
des vrais talens . Ceux qui jufqu'alors avoient le
plus admiré Mile. Clairon , l'ont trouvée encore
fort au deffus d'elle - même dans le rôle de Viriate.
Ce rôle , dont la dignité naturelle touche prefque
fans ceffe à la familiarité , a été rendu avec tant
de décence & de grace ; l'inimitable Actrice en
a fait fentir tous les traits avec tant d'énergie &
de vérité , que le fpectateur étoit obligé de contenir
à chaque inftant fon admiration , pour ne
pas l'interrompre . » Où eft Corneille , difoit-on ,
où eft Corneille pour l'entendre ? » Les anciens
partifans de Mlle. Lecouvreur n'ont pas hélité á
dire qu'elle n'avoit jamais eu rien d'égal . Mais
c'eft furtout dans le cinquième acte où Viriate
accable Perpenna de reproches & de mépris , que
les tranſports du Public ont éclaté. Le morceau
qui commence par ces vers ,
1
Permettez , Madame , que j'eftime
La grandeur de l'amour par la grandeur du crime,
& qui finit par ceux- ci ,
Ce feroit en fon lit mettre fon ennemie
Pour être à tous momens maîtreſſe de ſa vie ,
Et je me réfoudrois à cet excès d'honneur
Pour mieux choiſir la place à lui` percer le coeur.
ce morceau , dis-je , rendu avec une indignation
froide , avec une fureur concentrée , fajt friffonner
les fpectateurs . Le gefte de la main qui ,
fur le dernier vers , enfonce a loir le poignard,
& le tourne dans la plaie , eft en fait d'action , une
chofe fublime. En général j'ofe dire que Mlle.
Clairon a rendu ce rôle comme Corneille luimême
a pú le concevoir , & comme il ne l'a
jamais vû rendre. Un te ! (pectacle eft l'étude la
plus fçavante & la plus profonde de l'art de la
déclamation.
осто
197
OCTOBRE
. 1759
On va remettre au théâtre l'Ambitieux , Co.
médie de feu M. Deftouches.
COMEDIE ITALIENNE.
O N a continué de donner à ce Spectacle le
Carnaval d'Eté , Parodie du Carnaval du Parnaffe,
foutenue de tout ce que le Théâtre Italien a de
plus capable de ramener l'attention du Public .
O
OPERA- COMIQUE.
Na remis l'Acte de Nina qu'on avoit vu
ci-devant joué par les petits Acteurs . On a donné
deux Actes nouveaux ; l'un dont le fujet eft la
fable de l'Huitre & les Plaideurs ; l'autre la Veuve
indécife. L'un & l'autre ont été reçus favorablement.
J'en rendrai compte dans le Mercure prochain
. Le Public eſt très-fatisfait du foin qu'on
prend de varier ce Spectacle , & de foutenir les
nouveautés par les Piéces anciennes qu'il a le
plus goûtées . + J
? L'AMANT STATUE Piéce en un Afte.
A Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques , &
Cailleau , quai des Auguſtins .
LE
1
E fujet de cet Opéra- Comique eft très- fimple.
Une Fée est amoureufe d'Azor dont la jeune Almire
eft aimée. La jaloufe Fée le change en
ftatue , & l'Amour , fous les traits de Cloé ,
vient détruire cet enchantement. Je ne citerais
que quelques morceaux qui m'ont paru bien
verfifiés pour la Mufique.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE;
AZOR à Almire .
[
Sur l'Air des Sabotiers Italiens
Du plus beau feu
Recevez l'aveu ;
Y réfifter le peut-on ?
Non.
L'on eft fouvent
Dupe d'un amant ;
Mais j'aime de bonne foi ,
Que votre coeur
Moi,
Couronne ma tendre ardeur ;
Ou qu'à jamais
D'Amour il brave les traits.
Je vous dirai
Tant que je vivraj :
Quel eft mon bien le plus doux
e: Vous.
ALMIRE
Devant Azor changé en ftatue.
fes
Pauvre Azor ! ... Pauvre Almire ! ... Il n'eft
point changé , je retrouve les mêmes traits ,
mêmes yeux ! Qu'il doit fouffrir ! Il m'entend ,
& il ne peut pas me répondre ! A la Fee
qui s'éloigne. Barbare ! je vous hais autant que
je vous ai aimée , & dès ce moment-ci vous
n'êtes plus ma bonne.
OCTOBRE. 1759. 199
Ariette .
Je n'aurois jamais cru qu'elle fût fi méchante;
Mon Azor faifoit tout mon bien :
A préfent rien ne me tente ,
Rien , ce qui s'appelle rien.
Eft-il un fort plus terrible !
Rêvons par où je pourrai...
C'eſt une choſe impoffible !
Je n'y tiens pas , j'en mourrai .
Mais quel traitement horrible ! -
Et que j'y fuis fenfible !
Hélas ! un monſtre auſſi noir
Devroit-il avoir
Tant de pouvoir ?
Je n'aurois jamais cru qu'elle fût fi méchante ;
Mon Azor faifoit tout mon bien :
A préſent rien ne me tente ,
Rien , ce qui s'appelle rien .
il
On voit par ce premier effai que M. Guichard
a du talent pour cette espéce de vers lyriques ;
mais avant d'écrire la profe de cette féérie ,
auroit dû qu'il me permettre de le lui dire )
étudier avec foin le ftyle noble & naturel de M.
de Saint-Foix ſon modèle .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
>
a
E 8 Septembre , jour de la Nativité de la
Vierge , après une fymphonie d'un nouvel Auteur
, que le Public a trouvée fort bonne , on a
exécuté un Moter à grand choeur , Benedicam
Dominum , par M. Chalabreuil Muficien de
S. Victor de Marfeille . Ce Motet a eu beaucoup
de fuccès . M. Moria , élève de M. Gaviniez ,
joué un nouveau concerto , & il a été très -applaudi.
M. Balbâtre a joué un concerto fur l'orgue
; fon exécution brillante fait toujours le
même plaifir . Mlle Felle a chanté un petit Motet
avec cette voix enchantereffe qu'on a tant de
fois applaudie , & avec plus de goût que jamais.
Le Concert a fini par le Motet d'orgue de M. de
Mondonville.
SUPPLEMENT à l'Article Médecine.
REMEDE topique contre le cancer non ouvert , ou
occulte , puifé dans les ouvrages du grand Médecin
& Chirurgien Théophrafte Paracelfe . Par
M. Philippe Praun Médecin à Kemte : adreffè
à l'Auteur du Mercure par M. Bacher, Méde
cin à Thann en Alface , pour le rendre public.
Paracels ARACELSE étoit un homme tout-à-fait rare &
fingulier ; il avoit écrit des grands volumes ,
quoiqu'il ne foit parvenu , qu'à l'age de 47 ans.
Les Médecins & les Chirurgiens , qui fçavent.
apprécier les découvertes , fentent bien qu'il a
OCTOBRE. 1759. 201
plus pénétré que perfonne dans le fanctuaire de
Part & dans les myſtères de la Nature : on lui reproche
de n'avoir, communiqué fes découvertes
qu'énigmatiquement ; it allégue des raiſons pour
l'avoir fait ainfi . L'an 1744. M. Praun , à l'âge de
70 ans , avoit pour la troifiéme fois , achevé des
lire fort attentivement le volumineux Paracelle ;
il a trouvé entre autre , la clef du liniment contre
le cancer oculte : Paracelle l'avoit indiqué fous
le nom mystérieux de gluten de aquatico . 11
falloit plufieurs Siécles pour deviner que gluten
de aquatico eft le ſperme de grenouilles , qui
eft effectivement une glue, que l'on trouve dans
l'eau. M. Praun fe contente d'avoir levé ce voile ; il
ajoute feulement qu'avec ce fperme combiné avec
de l'huile d'olive on prépare ce liniment : il promet
de s'ouvrir tout à fait dans un imprimé qui doit
bientôtparoître en attendant je m'y fuis pris de
la manière fuivante pour faire ce liniment . Fai
mêlé 20 liv . de fperme de grenouille avec 1. liv.
d'huile d'olive de la meilleure qualité & mis le
tout dans un pot de terre bien verniffé , &
fermé avec un couvercle jufte j'ai bien luté
ou muré les jointures avec de la pâte fer--
mentée ce pot ainfi conditionné avoit été mis
au four au même temps qu'on y mettoit la pâte
pour cuire le pain ; & après avoir tiré le pain du
four , le pot y avoit refté encore 12 heures , puis
on le verfa dans unune bouteille qui fut exactement
bouchée ; & on la garda dans la cave ; on avoir
laillé dans le fond du pot un marc de petits
points noirs . Telle en doit être la préparation .
Lorsqu'on veut s'en fervir , on mélange bien
le liniment en agitant la bouteille , puis on em
tire une portion médiocre dans une fiole , que
l'on chauffe un peu chaque fois , & après avoir
fecoué cette fiole on y trempe une plume pour
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
appliquer ce liniment fur les glandes endurcies
& fur les parties fouffrantes , & tout de fuite on
les couvre d'un linge chauffé , & cela deux ou
trois fois par jour.
Ce liniment adoucit , ramolit , calme les douleurs
, arrête les progrès du mal , n'eft point
gênant , & coute peu. Après avoir fait précéder
la faignée , on peut feconder ce liminent par
des remédes fimples , en forme de cure , le Prin
temps & l'Automne , comme par la décoction du
bois guajac , de génévrier & par les pilules mercurielles
; mais on ne doit les prendre que de trois
en trois jours , pour éviter la falivation . Il faut
s'interdire les chofes qui chauffent & defféchent.
Paracelle n'avertit pas avec moins de fagacité
que d'érudition , qu'on ne doit point fe fervir
de corrofifs en pareils cas .
Si la Médecine & la Chirurgie font encore
défectueuſes , elles le font furtout dans le traitement
du cancer , nommément du cancer exulcéré.
Ce fimple reméde- ci a quelquefois fait merveille
dans le cancer exulcéré: Prenez tête morte de
vitriol , ou colcothar , demi- once ; miel trois
onces , mêlés enfemble & appliqués fur la partie
exulcérée , Mais dès qu'on pofléde un reméde qui
empêche le cancer oculte de s'exulcérer , on peut
s'épargner la pine de rechercher un reméde
contre le cancert ouvert.
Je donnerai dans le prochain Mercure un mé—
moire du même Médecin fur les pilules toniques
& fur la manière de s'en fervir.
OCTOBRE. 1759. 203
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Quartier - général de l'armée de l'Empire ,
le 25 Août.
LEE Prince des Deux- Ponts s'étant rendu maître
de Torgau , la garniſon Prufſienne fortit de cette
Ville le 1 avec douze piéces de canon & leurs
caillons. Elle prit la route de Wittemberg.
Pendant la marche cette garnifon le révolta ,
ainfi qu'il étoit déja arrivé à celle de Léipfick s
les rébelles déferterent au nombre de huit cens
hommes , qui font venus joindre l'armée.
Le Régiment de Bade-Baden fut mis en garnifon
dans la place ; & le Fort fut occupé par un
détachement de Croates . Nous avons trouvé dans
Torgau trois cens prifonniers de troupes Autrichiennes
& de l'Empire ; un grand nombre de
piéces de canon qui appartiennent au Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , & un Magafin qui eſt eftimé
à deux cens mille écus.
Le 20 , le Général Kleefeld marcha fur Wittemberg
, avec ordre de tenter une entrepriſe
contre cette place. Il fit avancer le 21 un gros détachement
aux ordres du Colonel Soly . Cer Officier
s'empara des Fauxbourgs. Il fomma le Général
Horn de fe rendre. Ce Commandant demanda
à capituler. Le 22 , les Grenadiers de Bade
occuperent la porte de l'Elftre , & la garnison ,
compofée de trois Bataillons , fortit avec les hon
meurs de la guerre.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Du 28.
Les Magafins que les Pruffiens ont été forcés
d'abandonner à Léïpfick & à Torgau confiftent en
38177 mefures de grain , 32656 quintaux de farine
, 10090 rations de biſcuit , 38360 meſures
d'avoine , 10092 mesures d'orge , 7 £24 quintaux
de foin , 28695 bottes de paille , & 4000 tonneaux
remplis de vivres.
Le Régiment de Bade- Baden a été mis en garnifon
à Wittemberg avec un détachement de
Croates & de Cavalerie. Torgau eft occupé par
un Régiment d'Infanterie des troupes Electorales
de Trêves.
Les Généraux Autrichiens tiennent la Ville de
Drefde bloquée des deux côtés de l'Elbe . Le fieur
de Churield , Colonel au ſervice de l'Impératrice-
Reine , fomma le Comte de Schmettau de fe
rendre. Ce Commandant répondit qu'il avoir
ordre de fe défendre jufqu'à la derniere extrémité.
Sur cette réponſe le Prince de Deux- Ponts donna
ordre de hârer le tranfport de la groffe artilleriequi
vient de Prague, & de faire promptement toutes
les difpofitions néceffaires pour l'attaque.
Le Comte de Maquire eft pofté fur les hauteurs
qui font vis-à-vis de Dreſde , fur la rive droite de
l'Elbe ; & il a fait jetter un pont fur ce fleuve
pour établir la communication.
Le 27 au matin , le Comte de Maquire donna
avis que la garaifon , après avoir fait miner le
pont de Dreide , avoit évacué la Ville neuve , &
s'étoit retirée précipitamment dans la vieille
Ville ; qu'auth- tôt il avoit donné ordre au Géné
ral de Vehla d'occuper la Ville neuve avec les
Troupes , & qu'on y avoit trouvé un magaſin
confidérable, des armes & des munitions de touse.
elpèce. Le Prince de Deux-Ponts, après avoir bien
OCTOBRE. 17597 205
affuré fon camp , fe porta au corps du Comte de
Maquire , afin de reconnoître exactement l'état
de la Place , & de faire fes difpofitions en conféquence.
Les Pruffiens l'ont rendue le 5 Septembre.
( Voyez l'article de la Cour.)
Du 2 Septembre.
Le Baron de Saint - André manda le 3 I du mois
dernier que la petite garnifon que nous avions à
Wittemberg avoit rendu cette Ville par capitulation
, à l'approche d'un corps nombreux détaché
de l'armée du Roi de Prufle , & qu'elle s'étoit
retirée à Léipfick, 2
Le premier de ce mois nous apprîmes que
Torgau s'étoit ren lu la veille au corps de troupes
Pruffiennes qui avoit repris Wittemberg. On
aflure que ce corps eft compofé de huit mille
hommes aux ordres du Général Wunſch .
Du Journal de l'Armée Autrichienne , le premier
Septembre.
Le Général Haddick avoit été chargé d'attaquer
la Fortereffe de Peitz fur la Sprée. Le 26
il fit fommer le Commandant de fe rendre , en
le menaçant de faire brûler la Ville & les Fauxbourgs
, s'il entreprenoit de lui réſiſter . Cette
menace fit impreffion , & la Garniſon capitula
le lendemain. Il fut réglé qu'elle fortiroit le 28
avec les honneurs de la guerre , & qu'elle feroit
conduite à Berlin ; que les habitans conferveroient
leurs priviléges , & le libre exercice de leur
religion ; & que la Fortereffe feroit livrée avec
toute l'artillerie , tous les vivres & toutes les mu-
'nitions.
De Hambourg le 8 Septembre.
Les Lettres de Stettin nous ont appris que l'Ar
mée Suédoife qui campoit à Loitz , en partir le
1
206 MERCURE DE FRANCE.
21 du mois dernier , pour ſe porter fur Anclam ?
dont elle s'eft emparée. Un des Détachemens de
cette Armée fe préfenta devant le Fort d'Ukermunde
, qui lui fut rendu par capitulation . Le
gros de l'Armée marcha le 28 à Schwine , Ville
fortifiée par des retrranchemens paliffadés , &
défendue par une garnifon de fix cens hommes.
Le Comte de Meyerfeld fut chargé d'attaquer
cette Place , & il s'y porta avec beaucoup de réfolution.
L'attaque dura depuis quatre heures du
matin , jufqu'à fept heures du foir. Les Pruffiens
après une vive réſiſtance , furent forcés de fe retirer
en défordre. Les Suédois ont enlevé le fieur
Haufl qui commandoit dans la Place , trois Lieutenans
, un Enfeigne , huit Bas- Officiers & foixante-
onze Soldats Ils ont trouvé dans les retranchemens
plufieurs piéces de canon , & des munitions
en abondance .
DE LEIPSICK , le 8 Août.
Le de ce mois , le Baron de Widman ;
'détaché de l'Armée de l'Empire , arriva dans
notre voifinage , & fomma le Baron de Hauff
qui commandoit notre Garniſon Pruſſienne , de
fe rendre , en lui fignifiant de la part du Prince
de Deux- Ponts , que s'il ofoit mettre le feu
comme il nous en avoit ménacé , on le feroit
pendre , & que toute fa garnifon feroit paffée
au fil de l'épée . Cette fommation excita un grand
trouble parmi les foldats. Ils furent fur le point
de fe révolter contre leur Commandant. Le Baron
de Hauff qui craignit de n'en être plus le maître
, fe hâta de régler avec le Baron de Widman
les articles de la capitulation. Il fut arrêté que la
Garnifon fortiroit avec les honneurs de la guerre,
& qu'elle feroit conduite a Wittemberg ; que
les Pruffiens pourroient emporter tous les effets
OCTOBRE. 1759. 107.
quileur appartenoient , & qu'ils payeroient avant
leurdépart les dettes qu'ils avoientcontractées dans
la Ville ; que les Prifonniers de guerre , & les
ôtages qui étoient actuellement enfermés dans
la Place , auroient leur liberté ; & que l'artillerie
Saxone qui le trouvoit dans le Fort de Pleiffenbourg,
y feroit laiffée. Les Pruffiens ont enfin
évacué cette Ville, les troupes de l'Empire en ont
pris poffeffion .
DE MADRID , le 12 Août.
Le 12 dc ce mois , à quatre heures & demie
du matin , Ferdinand VI , Roi d'Eſpagne & des
Indes , mourut au Palais de Villaviciofa , dans
la quatorziéme année de fon régne. Il étoit âgé
dequarante-cinq ans , dix mois & dix-fept jours.
Du 19.
Après la mort du Roi , la Reine Douairiere
a pris en main le Gouvernement , juſqu'à l'arrivée
de notre nouveau Roi , Charles III . Le corps
du Roi défunt a été tranſporté au Couvent des
Religieufes de la Vifitation de Madrid , où il a
été inhumé avec les cérémonies accoutumées.
La Cour a pris le deuil pour fix mois .
DE ROME , le premier Septembre.
On a effuyé dans les environs de Ferrare un
ouragan furieux , qui a renversé plufieurs maifons
de campagne ; trente perfonnes ont été
enfevelies fous leurs ruines.
DE CASSEL , le ri Août.
L'Armée a pris le chemin d'Oldendorff für le
Wefer , où elle arriva le 3. Elle y féjourna . Elle
fe remit en marche le s , & fe rendit à Eumbeck
?
208 MERCURE DE FRANCE.
le 7 avec toute l'artillerie & les équipages. Le
Comte de Saint - Germain avoit été détaché avec
quatre Brigades d'Infanterie & deux Brigades de
Cavalerie , pour maſquer les débouchés d'Hamelen.
L'Armée n'a point été inquiétée pendant fa
marche , & on n'a vu que quelques Chaffeurs
des Ennemis.
La nuit du 7 au 8 , le Prince héréditaire de
Brunſwick , détaché de l'Armée du Prince Ferdinand
, avec un corps d'environ douze mille
hommes , paffa le Wefer à Hainelen . Il s'approcha
d'Eimbeck le 8 au point du jour . Il attaqua
cette Ville dans laquelle il étoit réſté quel
ques troupes de l'arrière garde aux ordres du
feur de Baye , Maréchal - de- Camp de jour, qui
défendit les rues fans être entamé.
Les ennemis maîtres de la Ville , en fortirent
en colonne. Ils furent reçus par l'arrière- garde ,
commandée par le Chevalier de Nicolay , &
les Marquis de Traifnel & de Brehan , & compofée
de la Brigade de Picardie , des Grenadiers
de France & Royaux , de trois cens Carabiniers ,
du Régiment de Berchiny , des Volontaires de
Haynault , & de ceux de Muret. Ces troupes fe
préſenterent à l'ennemi dans le plus grand ordre
& avec la plus grande fermeté. Les Hanovriens
furent forcés de rentrer dans la Ville après
avoir perdu plus de cinq cens hommes , & ils
n'ont plus reparu. Nous n'avons perdu que cinquante
Grenadiers tués ou bleſſés.
L'Armée continua fa marche , & campa le
même jour 8 à Barnfen. Le 9 elle vint à Branf
feldt , & dans les journées du 10 & du 11 , elle
a été raflemblée dans les environs de Caffel . Les
ennemis fe font préfentés de nouveau pour attaquer
l'arrière garde à l'entrée des défilés de
Munden .
-
24
OCTOBRE . 1759. 209
2
L'Armée marchoit fur deux colonnes . On forma
deux arrières gardes , celle de la colonne de
la droite , compolée de la Brigade de Picardie ,
& foutenue par celle de Beltunce , aux ordres
du fieur de Planta , Maréchal - de- Camp ; celle
de la gauche , composée des Grenadiers de Fran
ce & Royaux , aux ordres du Marquis de Trail
nel ; la fanté du Marquis de Saint- Pern ne lui
ayant pas permis de s'en charger. Les ennemis
fe , préfenterent en force à l'arrière- garde de la
colonne de la droite . Les deux Brigades de Picardie
& de Béthune fe mirent en bataille à la
tête de la gorge , avant d'y entrer , & reçurent
les ennemis de fi bonne grace avec du canon
que ceux-ci n'oferent s'approcher , & le contenterent
de tirer quelques coups de canon , mais
de fi loin , qu'ils ne firent aucun mal. Ils prirent
enfuite le parti de gagner les hauteurs pour attaquer
le Comte de Saint- Germain qui les défen
doit. Ce Général marcha à eux ; il les fit attaquer
par les Brigades d'Auvergne , d'Aquitaine
& d'Anhalt , & les culbuta . L'action a été vive
Le fieur de Muret étoit far le flanc des enne
mis caché dans le bois avec deux cens Volontaires
de l'Armée. Lorſqu'il les a vûs ſe retirer en
défordre , il les a fuivis pendant une demi- lieue
d'affez près pour les atteindre à coups de bayon
nette. Depuis ce moment , les ennemis n'ont plus
reparu. nous n'avons eu qu'une vingtaine d'hom
mes tués ou bleffés . On eftime la perte des en¬
nemis à mille ou douze cens hommes.
Du 16.
L'armée fe remet chaque jour des fatigues confidérables
qu'elle a éprouvées pendant fa marche ,
& elle trouve ici tous les fecours dont elle a be-
Loin.
Depuis l'avantage que le Comte de Saint - Ger
210 MERCURE DE FRANCE:
main a eu fur les troupes du Prince héré litaire de
Bruntwick aux défilés de Munden , les ennemis
n'ont plus paru.
Suivant les états qu'on a reçus , la perte de l'In
fanterie & de la Cavalerie dans l'affaire du premier
de ce mois , ſe monte a trois mille quatre
cens feize hommes tués ou prifonniers , & deux
mille trente bleflés.
Du 25.
Les nouvelles qu'on eut de la marche de l'ar
mée du Prince Ferdinand qui s'avançoit à travers
le pays de Waldeck , déterminerent le Maréchal
de Contades à faire marcher l'armée le 18 , & à
paller l'Eder dans les environs de Fritzlar. On
campa à la rive droite de cette riviere. On laiffa
à Caffel des détachemens pour la garde de quelques
malades & bleffés , qui n'avoient pas été en
état d'être tranfportés . Les ennemis s'emparerent
de cette Place le lendemain par capitulation.
Le 19 , fur les nouvelles qu'on eut de l'arrivée
d'un corps des ennemis à Hayna , & de la marche
du Prince Ferdinand pour fuivre ce corps , l'armée
marcha à Gilfen .
Le 22 , l'armée ſe remit en marche , & vint
camper dans les environs de Treiza .
Le 23 , le Maréchal de Contades ſe rendit avec
l'armée dans les environs de Kirchayn , où elle
campe à la rive gauche de la riviere de Lohn . Le
quartier général a été établi à Groſſelheim , diſtant
de Marburg d'environ deux lieues.
Le Maréchal d'Etrées eſt arrivé ce matin à
l'armée.
DU HAVRE , le 5 Septembre.
On a appris par un courier arrivé de Cadix ,
que l'Eſcadre du Roi commandée par le fieur de
la Clue , après avoir paſſé le détroit , a effuyé un
coup de vent la nuit du 16 au 17 du mois der
OCTOBRE . 1759. 211
2
nier qui l'a féparée. Les cinq vaiffeaux le Fantafque
, le Lyon , le Triton , le Fier , & l'Ori
flame , avec les frégates la Chimere , la Minerve
& la Gracieufe , ont relâché à Cadix . Le refte de
l'Escadre ayant été attaqué par les Efcadres
réunies des Amiraux Boscawen & Broderick , les
vailleaux Centaure & le Téméraire ont été pris , &.
Océan & le Redoutable ont été brûlés à la côte
de Lagos. Au départ du courier on ignoroit le
fort des trois autres vaiffeaux le Guerrier , le Sou
verain , & le Modefte.
Le 24 du mois dernier , les Anglois n'avoient
fait aucunes difpofitions pour attaquer le Havre.
Leur Efcadre étoit mouillée dans la grande rade,
à l'exception de trois frégates & d'une bombarde
qui étoient venues mouiller au pied des hauts de
la rade. C'eft à-peu - près le même endroit où
étoient placées les galiotes à bombes lors du
bombardement.
Nos chaloupes canonnieres s'en approcherent
le 28 après midi. Il y eut des coups de canon de
part & d'autre.
Du 11.
Les vaiffeaux Anglois ont beaucoup fouffert de
la variation & de la violence des vents. Ils font
encore mouillés dans la même poſition . Le 10 , à
une heure & demie , le vaiffeau Commandant a
tiré trois coups de canon ; mais la brume épaiffe
qui s'eft élevée a empêché de voir l'effet de ce
fignal. On a remarqué un navire Eſpagnol que
les deux frégates & les deux quaiches qui font
continuellement en croifiere , ont arrêté , & que
les ennemis retiennent.
Du quartier Général de l'Armée du Maréchal de
Contades , le 8 Septembre.
Le Geur Duverne , Aide-Major du Régiment
212 MERCURE DE FRANCE.
de Durfort , a apporté au Roi la nouvelle de la
levée du fiége de Munfter. Le Général Imhoff ,
après avoir raflemblé un corps de fept à huit.
mille hommes , avoit paru dès le 24 du mois
dernier aux environs de cette Place , & avoit fait
ouvrir la tranchée la nuit du 26 au 27. Le Marguis
d'Armentieres en ayant eu avis , a raſſemblé,
fans perdre de temps & fans attendre les fecours
qui lui venoient , les troupes qui fe trouvoient
en état de marcher en campagne , afin de tenter
de fecourir Munfter. Il a paffé le Rhin le 4 fur
le pont de Wefel ; & après avoir fait des marchesforcées
, dans le deffem de combattre l'ennemi
partout où il le trouveroit , il est arrivé le 6 à
portée de Munfter. Les ennemis infórmés de fa
marche ont levé le fiége , & le font retirés le
même jour avec tant de précipitation que le
Marquis d'Armentieres n'a pu les joindre. Ce
Général eft entré dans Munfter , la grande
fatisfaction des habitans qui fe voyoient menacés
des plus grands malheurs. Les bombes des ennemis
avoient déja réduit en cendres une grande
quantité de leurs mailons. On ne peut trop donner
de louanges à l'activité & a la fermeté que
le Marquis de Gayon , Maréchal de Camp , qui
commande à Munfter , a marqué pendant la
durée du fiége. Il a été très -bien fecondé dans
la bonne défenfe qu'il a faite par le fieur Boisclairau
, Lieutenant de Roi de la Place , & par
les fieurs Derozieres , Ingénieur , & Jaunay ,
commandant l'artillerie . Les troupes ont témoi
gné pendant le fiége la plus grande volonté . On
a fait plufieurs forties , dans lefquelles elles ont
toujours eu de l'avantage fur celles des ennemis.
Pendant les douze jours que le fiége a duré , le
Général Imhoff n'a pu s'emparer des ouvrages .
avancés que le Marquis de Gayon avoit fait.
OCTOBRE. 1759 . 213
conftruire dès qu'il s'étoit vu menacé d'ètre
affiégé.
Le Marquis d'Armentieres a pris fans perdre
de temps toutes les mesures néceffaires pour approvifionner
de nouveau la Place , & pour réparer
ce qu'elle a fouffert par les batteries des
ennemis.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES le 30 Août.
L E Roi a donné l'Abbaye de Maffay , Ordre
de S. Benoît , Diocèle de Bourges , à l'Abbé de
Jubert de Bouville , Grand Vicaire de Chartres .
L'Abbaye de Balle -fontaine , Ordre de Prémontré
, Diocèſe de Troyes , a l'Abbé de Lomienie
de Brienne , Grand Vicaire de Rouen.
Et la Prevôté de l'Eglife d'Alais , à l'Abbé de
Montolieu , Vicaire Général de ce Diocèfe.
Le 24 , le Roi tint le Sceau.
Le même jour , la Ducheffe de Grammont fur
préfentée a leurs Majeftés & a la Famille Royale ,
& prit le tabouret chez la Reine.
Du 6 Septembre.
Le 26 du mois dernier , le Roi reçut Chevaliers
de l'Ordre du mérite Militaire le Prince de
Nallau - Saarbruck , L eutenant général des armées
' de Sa Majeſté , les Barons de Wurmier & de
Tunderfeldt , le Marquis de Salis de Mayentel ,
& le feur Hirtzal de Saint Gratien . Le même
jour , Sa Majefté nomma le Prince de Nallau-
Saarbruck , Grand'Croix , & le Baron de Wurme
ler , Commandeur du même ordre.
"
214 MERCURE DE FRANCE.
Le 8 de ce mois , la Cour prendra le deuil pour
un mois , à l'occafion de la mort du Roi d'Elpagne.
Du 13.
Le Roi a donné la place de Conſeiller d'Etat
d'épée , vacante par la mort du Marquis du May ,
au Marquis d'Havrincourt , Ambaſſadeur de Sa
Majefté en Suéde.
Le 8 de ce mois le Roi tint le Sceau.
Un Gentilhomme du Comte de Luface fut
dépêché par ce Prince pour apporter à Sa Majefté
la nouvelle de la délivrance de Dreſde ,
dont l'armée de l'Empire s'eft emparée.
Le Prince de Deux -Ponts étant arrivé le 30
du mois d'Août devant Drefde , fit fommer fur
le champ le Comte de Schmettau . Ce Commandant
répondit qu'il fe défendroit jufqu'à la
derniere extrémité . Ce même jour , la groffe
artillerie qui avoit été embarquée à Leutmeritz
arriva à Pyrna on la fit defcendre jufqu'à une
lieue de Drefde , où elle fut débarquée.
>
Les trois jours fuivans , on fut occupé à conftruire
les batteries . Ce travail fut pouffé fi vivement
, que le 2 de ce mois le Comte de Schmettau
le voyant fur le point d'être attaqué , fit
propofer au Comte de Maquire , qui commandoit
dans la Ville neuve , une fufpenfion d'armes
de vingt- quatre heures , pour régler les articles.
préliminaires de la capitulation. Le Prince de
Deux- Ponts lui fit répondre qu'il pouvoit dreffer
ces articles ; qu'il les examineroit ; & que s'il
attendoit qu'on eût tiré contre lui le premier coup
de canon , il feroit prifonnier de guerre.
Le 3 , le Comte de Macquire apporta au Prince
de Deux- Ponts les propofitions du Commandant
de Dreide : elles parurent peu convenables ; elles
furent renvoyées fur le champ ; & les hoftilités
OCTOBRE. 1759. 215
recommencerent . Les travaux des batteries furent
achevés dans la journée du 4. On y plaça le canon
pendant la nuit pour être en état de tirer
les à la pointe du jour : mais une heure avant
le jour le Comte de Schmettau demanda à capituler.
On employa toute la journée à régler les
Articles. La capitulation fut fignée le foir ; on fit
rafer le retranchement qui couvroit la tête du
pont du côté de la vieille Ville , & deux Compa➡
gnies de Grenadiers en prirent poffeffion .
La garniſon a obtenu de fortir avec les honneurs
de la guerre . On a permis aux régimens
d'emmener leurs canons & leur caiffe militaire ;
& on a exigé qu'ils fe rendroient à Magdebourg.
La caille du Roi de Pruffe eft restée au pouvoir
des Vainqueurs. Les prifonniers & les ôtages qui
avoient été emmenés de différens Pays ont été
mis en liberté.
Les , le Général Wunsch qui forçoit fa marche
dans le deflein de fecourir la Ville de Dreſde ,
ayant appris que la garnifon venoit de capituler ,
fe retira à l'entrée de la nuit . Il fut pourſuivi par
le Général de Vehla , qui l'atteignit le lende
main. Il l'attaqua conjointement avec les Croates
qui avoient été poftés la veille dans les bois. Il
lui tua fix cens hommes , lui prit dix pièces de
canon , & lui fit environ mille prifonniers.
Du 20.
Le Roi ayant jugé à propos de faire enregiftrer
plufieurs Edits & Déclarations , a mandé à
fon Parlement de fe rendre aujourd'hui à Ver
failles pour prendre féance au Lit de Juſtice que
Sa Majesté à tenu en la maniere accoutumée. En
conféquence le Parlement eft arrivé ici à onze
heures. A midi le Lit de Juftice s'eft ouvert , & Sa
Majesté a ordonné l'enregistrement 1º de l'Edit
portant fuppreffion des Officiers crées fur les Ports,
216 MERCURE DE FRANCE.
Quais , Halles & Marchés de la Ville de Paris ,
depuis le Janvier 1727 , & la fuppreffion des
droits fur le beurre , les oeufs & le fromage , établis
par Edit du mois de Septembre 1743. 2 °.
de l'Edit portant création de cent Receveurs des
rentes crées fur l'Hôtel - de - Ville de Paris , & autres
effets publics. 3 ° . de l'Edit portant établiſſement
d'une fubvention générale dans le Royaume ,
pour le foutien de la guerre & pour l'acquittement
de fes charges . 4. d'une Déclaration portant
que la prorogation des féances du Parlement
ordonnée par celle du s du préfent mois , ceflera
d'avoir lieu dès -a- préfent.
Il paroît un Edit du Roi du mois d'Août , portant
fuppreffion des Offices de Jurés - Vendeurs ,
Prudhommes Contrôleurs , Marqueurs , Lotiffeurs
& Déchargeurs de cuirs , & autres , fous
quelque nom que ce foit , ainfi que des droits à
eux attribués : & établiſſement d'un droit unique
dans tout le Royaume fur les cuirs tanés & apprêtés.
Il paroît auffi deux Arrêts du Confeil , l'un du
25 Août , qui modére les droits fur les fucres
bruts venant de l'étranger ; l'autre dus Septembre
concernant les toiles de coton blanches &
les coiles peintes , teintés & imprimées.
DE PARIS le 25 Août.
Un Courier arrivé de Vienne a apporté la
nouvelle que le 12 de ce mois les Rufles foutenus
du corps aux ordres du Baron de Laudon , ont
remporté près de Francfort une feconde victoire
contre les Pruffiens com mandés par le Roi de
Pruffe en perfonne. Ce Prince , après la défaite
entiere de fon armée , a été obligé de fe retirer
avec précipitation fous Cuftrin . On évalue ſa perte
à plus de quinze mille hommes. Son artillerie &
Les bagages ont éte pris .
LE
OCTOBRE. 1759. 217
fa cou-
LE ROI a donné une place de Colonel dans les
Grenadiers de France à Jean Baptifte Comte du
Lau , Lieutenant au Régiment du Roi, Infanterie ;
Sa Majesté lui en avoit accordé l'expectative en
1754 il eft fils d'Armand II du nom , Comte du
Lau , Seigneur de la Côte , de Savignac & la
Routeille en Perigord ; & de Dame Françoife de
Salleton de Laborie , & petit- fils de Jean Armand
Marquis du Lau , Seigneur de la Côte & autres
Heux ; & de Marie - Sibille du Lau fa coufine , iffue
de Germaine maternelle , fille d'Armand du Lau,
Marquis d'Allemans , Baron de Chamniers , Seigneur
de Montardi , Couture & Braffac ; & de
Sufanne du Lau , Baronne de Chamniers ,
fine germaine maternelle , & fa parente paternelle
du 4º au se degré , fille d'Armand du Lau ,
Baron de Chamniers , Seigneur de Chambon ,
Celettes & autres lieux , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , Commandant pour Sa Majesté
dans les Gouvernemens de Balaguier , Ager &
autres Places de la Concque , Colonel de deux
Régimens d'Infanterie, & Gouverneur de Xaintes ;
& de Sibille Jaubert de S. Gelais , fille de François
Jaubert de S. Gelais , Chevalier , Seigneur
de S. Severin & en partie d'Allemans , & de
Sufanne de Raimond , Dame de S. Severin & de
Bourlac , & niéce & héritiere de Sibille Jaubert ,
Dame d'Allemans , de Montardit , Feidit & Bra
fac , veuve fans enfans , de Clinet d'Aidie , Vicomte
de Carlux , Chevalier de l'Ordre du Roi.
"
Le Comte du Lau eft neveu de Jean du Lau
d'Allemans , Docteur en Théologie , Curé de la
Paroille de S. Sulpice de Paris , frere de Jean-
Louis du Lau , Evêque de Digne , Abbé de Saint
Romain de Blaye , Prieur du Montaux - Malades ,
mort en l'année 1746 ; de Claude Louis du Lau ,
Chevalier de Malte , dit le Chevalier de la Cô :é ,
I. Val. K
7
218 MERCURE DE FRANCE.
tué en 1732 fur les Vailleaux de la Religion en
combattant pour fon Ordre , dans lequel il s'étoit
fait confidérer par des actions de valeur ; de Philippe
du Lau , aufli Chevalier, de Malthe , dit le
Chevalier de la Roche , mort en 1734 fur les
Vailleaux de la Religion ; & de Jean du Lau ,
Grand Vicaire de l'Evêché de Pamiers , qui a été
député en 1770 par la Métropole de Toulouſe
à l'Aflemblée Générale du Clergé de France ; &
il eft petit neveu de jean du Lau , Comte d'Allemans
, Brigadier des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre de S. Louis , Gouverneur de
Doulens , ci devant Gouverneur de Cognac , &
Lieutenant- Colonel du Régiment du Roi Infanterie
, qui a épousé par Contrat du mois d'Avril
1745 Jeanne- Louile de Cherifey , fille de Louis
Comte de Cherifey , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Grand Croix de l'Ordre de S. Louis,
Gouverneur du Fort S. Jean de Marſeille , Commandant
de toute la Maifon du Roi , & d'Anne
de Paget , dont postérité le Comte d'Allemans
eft frere de Claude-Martin du Lau , Chevalier de
Malthe , Commandeur, de Nice en Provence ,
mort en 1746 , peu de tems après qu'il eut été
nommé à cette Commanderie ; de Jean Louis du
Lau , Baron de Chamniers , Capitaine au Régiment
d'Anjou Cavalerie ; & de Jean - Armand du
Lau Comte d'Allemans , Baron de Chamniers ,
Seigneur de Montardi , Couture , Brailac , &c.
Chevalier de l'Ordre de S. Louis , Capitaine au
Régiment du Roi infanterie , qui avoit épouſé
Antoinette-Julie de Beaupoil Saint- Aulaire , fille
de Louis de Beaupoil Saint -Aulaire , Marquis de
Lanmary , Baron d'Angerville , Seigneur des
Forges , Chabannes , &c . Grand & premier
Echanfon de France , Capitaine Commandant
les Gensdarmes de la Reine , & de Jeanne-Marie
OCTOBRE. 1759. 219
>
Perrault , Baronne de Milly , Rouvre , Angerville
& la Riviere. Jean-Armand du Lau , Comte d'Al-
Hemans , a laiffé de fon mariage deux fils & une
fille fçavoir 1 ° . Jean- Louis- Antoine du Lau ,
Marquis d'Allemans , Baron de Chamniers , Seigneur
de la Châtellenie de Couture , & des Terres
& Seigneurie de Montardi , Celles , Bertric & autres
lieux qui a épousé Marie Madeleine le
Coigneux fille de Jacques Marquis de Bellabre ,
& de Marie-Anne de Neiret de la Ravoye , Marquife
de Bellabre , dont le fils aîné Jean Armand-
Marie du Lau eft Enfeigne dans le Régiment des
Gardes Françoiſes , après avoir fervi dans les
Chevaux - Légers de la Garde . 2º . Henri du Lau ,
Chevalier de l'ordre de S. Louis , Capitaine au
Régiment de Conty Cavalerie , & Sufanne du
Lau , mariée à Jean de Chapt de Raftinac , Comte
de Puiguilhem , dont postérité.
La maifon du Comte du Lau qui donne lieu
à cet article , eft établie en Périgord dès l'an
1429 ; elle eft une branche cadette des Barons
du Lau en Béarn , que l'on a trouvé , après un
mur examen , être iffus des Souverains de Biſcaye ,
Comtes d'Alaua & Seigneur de Lod en Biſcaye ;
on en a puiſé les preuves dans les Chartres , dans
les anciennes Chroniques , les Cartulaires & dans
les Hiftoires du temps. La Généalogie de la maifon
du Lau a été faite fur de femblables monumens
, & fur titres tous originaux , par le Chevalier
Blondeau de Charnage ; & elle fut communiquée
avec les titres à M. de Clairambault ,
Généalogifte des Ordres du Roi lorfque le Comte
du Lau obtint les honneurs de la Cour. Nous
défirerions pouvoir inférer ici cet Ouvrage , mais
il est d'une trop grande étendue à caufe des
branches que la maifon du Lau a produit : nous
dirons feulement deux mots fur le rang des an-
Kij
220 MERCURE DE FRANCE
•
"
:
ciens Seigneurs de cette maiſon & fur fon origine
, & nous ne parlerons enfuite qué de la
Branche établie en Périgord.
La maifon du Lau , dit l'Auteur de la Généalogie
, eft iffue des Souverains de Biſcaye , par
Inigo- Sanches , Seigneur de Lod en Biscaye' ,
neveu d'Inigo - Loppes Comte d'Alaua . Nous ne
fixerons pas ajoute-t- il l'origine de la maiſon
du Lau à Inigo- Sanches Seigneur de Lod : l'hiftoire
exige que nous la remontions à Dom Lop
ou Fort- Loup , furnommé Suria , * premier Seigneur
de Biscaye qui fut élu par la Nation ,
après une bataille qu'il avoit gagné étant à leur
tête , en l'année 870 , fur Ordogne , fils d'Alphonfe
III , furnommé le Grand , Roi d'Oviedo
& de Léon en ce lieu , & dans tout le cours
de l'Ouvrage , l'Auteur rapporte plufieurs faits
hiftoriques , intérellans & relatifs à fon Ouvrage.
Fort- Loup épouſa 1 ° . Dalda , fille de Sanche-
Eftigues-Ortun , Seigneur de Tariba & de Durango
, de laquelle il eut Manfo - Lopes 2º Seigaeur
de Biscaye , & de Tariba , pere d'Inigo-
Lopes 3 Seigneur de Bilcaye , dont vint Lopes-
Dias 4 Seigneur de Bilcaye , qui époufa Elvire-
Bermundes , fille de Bermuy l'aînez , & dont il
eut deux fils & une fille , fçavoir , Sanche-
Lopes e Seigneur de Bifcaye , qui fuit , Inigo-
Lopes Comte d'Alaua 6 Seigneur de Biſcaye ,
& Urraca-Lopes mariée à Dom Fernand ,
Roi
de Léon. Sancho - Lopes fut tué à Cubijana de
Morillos en conduifant une armée au fecours
du Comte de Caftille ; il laiffa deux fils en bas
âge , Inigo Lopes , Seigneur de Lod en Biscaye ,
qui fuit , & fort-Sanches , Seigneur d'Orofco ,
tige de la maiſon de ce nom ,
Les Souverains de Biscaye n'ont jamais eu d'autre
sitre que celui de Şeigucup .
OCTOBRE. 1759. 221
I
Inigo - Lopes , Seigneur de Lod en Biſcayé ,
fut Gouverneur de la Ville de Navarre , & grand
Ecuyer des Ecuries de Garcias , Roi de Navarre ,
furnommé le Trembleur : il n'étoit qu'un enfant
à la mort de fon père , ce qui fit que les Bifcayens
engagés dans des guerres , & ayant beſoin
d'un Chef expérimenté , élurent en la place pour
leur Seigneur Inigo Lopes , Comte d'Alaua for
oncle paternel , * qui , pour le dédommager du
moinsen quelque forte , lui donna la Seigneurie
de Lod en Bifcaye , dent fa poftérité prit lé
nom on a de lui des titres des années 997 ,
1014 & 1920 : il eut deux fils , fçavoir , Lopes-
Sanches , Seigneur de Lod en Bifcaye , tige de
la maifon de ce nom & de celle de Merdoce , &
Guillaume ** Sance , Seigneur de la Terre du
Lau en Bearn , fituée comme dans un Fauxbourg
de la Ville de Lefcar : il époufa une Dame nommée
Sancia- Vacca ; ils firent donation , du confentement
de leurs fils , au Chapitre de Lefcar,
d'une partie des dixmes de l'Eglife du Lau ,
Calbet du Lau , mort avant l'an 115 , leur petitfils
fur Evêque de Leſcard : Cajard du Lau fon
frere eft nommé au rang des Barons du Béarn ,
après les Seigneurs de Gavaſton & de Navaille ,
& avant ceux de Domii , de Miocens , & autres :
dans l'acte d'un jugement folemnel en faveur de
l'Eglife de Lefcar , rendu par Talefe , Vicomteſſe
de Béarn , en l'abfence de fon mari , vers l'an
1090. la maifon du Lau , toutesfois ne fut pas
comprife dans le Réglement de l'an 1230 ; qui
reftraignoit les Barons du Béarn à un certain
nombre ; mais les terres du nom du Lau , fituées
***
* Les Hiftoriens s'accordent tous en ce fait .
** On diroit Sanchés , fi on le fuivoit en Bifcave .
*** Il ne changea pas le nom de Calbet pour celui de
Guy , fuivant qu'on le lit dans le Gallia Chriftiana.
K iij
A
222 MERCURE DE FRANCE.
en Chaloffe & en Armagnac , ont toujours été
qualifiées Baronnies : Arnaud , fils de Raymond
du Lau , étant dans le deffein d'aller à la Terre-
Sainte , fit un don au Chapitre de Dacqs ; Sance
du Lau fon fils , s'empara des biens que fon pere
avoit donné , & les rendit en l'année 1151 ; ces
biens furent encore repris par leur poſtérité , qui
enfin les laiffa entiérement au même Chapitre ,
Arnaud du Lau eft nommé au rang des Barons
des terres de Labour & d'Arberac , en un
titre de l'an 1193 ; Ponce, Seigneur du Lau ,
épousa en 1234 , Jcanne , fille d'Arivus , Vicomte
de Corneillan , & de Marie de Vernede ;
il fut témoin avec les Seigneurs de l'Ifle & de
Comenge , de l'hommage que Gerard , Comte
d'Armagnac , fit en 1245 pour fon Château de
Mauvoifin , à Raimond , Comte de Touloufe :
Arnaud Guillaume & Leberon du Lau, Chevaliers,
furent témoins de l'hommage que le même Comte
d'Armagnac rendit en 1254 , pour les Comtés
d'Armagnac & de Fezenfac , à Henri III , Roi
d'Angleterre , & Leberon du Lau s'en rendit cau→
tion Amanieu du Lau , Chevalier de l'Ordre
des Templiers , avoit été député en 1235 par
le Clergé de Gafcogne , vers le même Monar
que , & il en étoit très - confidéré ; Gerard du
Lau , Chevalier , accompagna Edouard , Roi
d'Angleterre , dans fon voyage de la Terre Sainte
ce Prince l'envoya à Ortés l'an 1273 , pour ap
paifer les mouvemens que Gaton , Vicomte de
Béarn y avoit excité.
Arnaud Sequin , premier du nom du Lau ,
Chevalier Seigneur de la Baronnie du Lau &
des lieux de Laqui , Geles , Lobe , Heloda , Gaube
, Pujo , Montijos , Carrera , Caftagnet , Sulaus ,
Perquier , Badigos , Lilauhet , Hontans , Caupet
Margaro , Coerbeoa , Halchet , de la Ville de
.
OCTOBRE . 1759. 223
la Baftide & des Châteaux de Maupas & Mauleon
, fe rendit caution pour Gerard , Comte
d'Armagnac , des pactes arrêtés l'an 1264 , dư
mariage de ce Prince avec Marthe, fille de Gaſton,
Vicomte de Béarn ; il fut caution en 1273 pour
le même Vicomte de Béarn , des traités de paix
qu'il fit avec Edouard , Roi d'Angleterre , Duc
d'Aquitaine , & rendit hommage à ce Monarque
le 13e. jour avant la fin du mois de Mars
1274 , de fes Châteaux du Lau , de Pujo & de
Caupet ; on lit dans l'acte de cet hommage qu'il
devoit au Roi le fervice de deux Chevaliers dans
le tems de guerre , & que lorfque Sa Majesté
palle fur les Terres , il étoit obligé de lui donner
un repas au Château de Badeffan , & d'y
faire fervir une vache farcie , fuivant l'ancien
ufage ; le Seigneur de Miraumont étoit tenu de
fe trouver à ce repas , ayant à la main une chandelle
allumée , de telle groffeur.qu'elle pût durer
pendant tout le repas ; il dévoit enfuite manger
à la table des Domeftiques , ayant toujours
devant lui fa chandelle allumée , & retourner
à fa maifon avec le refte de fa chandelle .
*
Arnaud - Guillaume, troifiémre du nom du
Lau , Damoiſeau , eft nommé au rang des Gentilshommes
du Béarn , qui s'obligerent en l'année
1286 de faire obferver les conventions pour
l'ordre de la fucceffion en la Vicomté de Béarn .
Guillaume Raimond du Lau , fur un des
Grands de la Guyenne , à qui Edouard II , Koi
d Angleterre , Duc d'Aquitaine , écrivit en 1313 ,
afin qu'il fe rendit à fon Armée de Gafcogne ,
avec le plus grand nombre de gens de cheval ,
qu'il lui feroit poffible ; & en l'année 1325 , çe
même Prince écrivit à Arnaud du Lau , Che-
Sans doute des Officiers étant à la fuite du Roi , que
Fon appelle Nobiles Domeftici.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
valier , touchant l'état de fes affaires en Gafcogne.
Seguin , premier du nom , fils d'Arnaud Seguin
, premier du nom du Lau , fuccéda à fon
pere dans la Baronnie du Lau , dans les Terres
& Châteaux cités ci- deilus , & en rendit hommage
au Roi d'Angleterre : Conftance de Béarn,
qui prétendoit que l'hommage lui en étoit dû.
fit afliéger fon Château de Pujo , s'en empara ,
fit ravager fes autres Terres , prit prifonniers
Arnaud Seguin , & Seguin du Laufes fils , qui
étoient en bas âge , les fit conduire au Mont de
Marfan , où elle les retint jufqu'à ce qu'enfin
leur pere en fût venu à un accord .
Les Barons du Lau furent les premiers de la
Guyenne , qui , avec les Comtes d'Armagnac ,
quitterent la Banniere d'Angleterre , & le voudrent
au fervice de la France. Ils ont fervi fucceffivement
nos Rois , avec toute la valeur &
tout le zèle qu'ils devoient à la gloire & à la
grandeur de leur maifon. Cette maiſon fe partage
en un très- grand nombre de branches , &
zoutes également le font confidérer par leurs fervices
militaires , & s'allient dans les plus grandes
maifons ; quelques branches ne fubfiftent que
pendant trois à quatre générations ; celle qui poffédoit
le Château du Lau en Chaloffe , & les
Seigneuries de Pujo & Laqui , fe fond dans la
maifon de Caftelnau- Caftille par le mariage de
Jeanne de Lau , foeur de Jean , Evêque de Bayonne
, avec Raymond de Caſtelnau , qui porta
le titre de Sire du Lau , & qui fut favori du Roi
Louis XI , Grand Chambellan & Grand Bouteiller
de France , Capitaine d'une Compagnie de
cent Lances , Sénéchal de Guyenne , & Lieutenant
Général pour le Roi dans les Comtés de
TH
1
OCTOBRE . 1759. 225
Rouffillon & Cerdaigne , & dans la Ville de
Perpignan .
Pallons à la branche établie en Périgord . Amanieu
du Lau , Damoiſeau , tige de cette branche ,
& né cadet d'une branche cadette , fervoit en
l'année 1418 dans la Compagnie compofée de 2
Ecuyers , d'Arnaud Guilhem de Barbafan , Chevalier
Banneret , fon parent , dit le Chevalier fans
reproche. Il fignala la valeur dans toutes les occafions
. Le Roi Charles VII , par Lettres du 29 Nov.
1422 , lui fit don de 400 livres , pour le récompenfer
( termes du titre ) de fes bons fervices dans
les guerres , & notamment à Melun. On le trouve
en Périgord dès l'an 1429 , où il épousa Honorete
, fille de Elie de Sonnier , Damoifeau , & de
noble Damoifelle Guillemette de Chaftagnet ,
Dame des Hôtels & Seigneuries de Chaſtanet &
de Razes- Dorador , fituées en la Vicomte de Rochechouart.
Il paroît qu'Amanieu du Lau eut de
grands biens du chef de fa femme. Il étoit Seigneur
de la Côte , de la Rouffeliere , Laborie , &c
Coffeigneur de l'Hôtel de Creiffaci poffédoit
plufieurs fiefs & droits feigneuriaux dans la Châtellenie
de Bourdeille & dans les anciens murs ,
& la motte du Château de cette même Ville : il
comparut à la montre des Gentilshomines d
la Baronnie de Bourdeilles , faite par Alain d'Al
bret , furnommé le Grand , Comte de Périgord.
Il y eft nommé le troifieme après le Baron de
Bourdeille & le Seigneur de Broilhac . On trouve
enfuite les Seigneurs d'Eftournel , de Giron , de
Cogans , de Plas , Montardi- Lafcout , Arnaud du
Lau , fils d'Amanieu , Archambault de Bourdeille
, Seigneur de Montancé , les Seigneurs de
la Porte , de Fayolle , de Jaubert , de Saint-
Aftier , de la Cropte , de Saint Gelais , & autres
le tout au nombre de 48. Arnaud II du nom du
"
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
Lau , Damoifeau , Seigneur de la Côte , la Roche,
Creiflac , Botomere , Marnol & des Roullelieres ,
fils aîné d'Amanieu , époufa par contrat du 16
Avril 1460 , Jeanne Guyonne , fille de Bozon-
Guy de Royere , Damoifeau , & de noble Dámoifelle
Marie de Luberfac ; Jean du Lau , frere
d'Armand , eft qualifié noble & puiflant Seigneur
, en un titre du 24 Août 1497. Arnaud
III du nom du Lau , Damoifeau , Seigneur de la
Côte , &c. petit - fils d'Amanieu , porte la qualité
de noble & puiffant en un titre du premier Janvier
1490. Il avoit époufé Marguerite , fille de
noble Guy de Livenne , Seigneur de Verdilhes
& Voufan en Angoumois , & de noble Jeanne de
Tifon François I. du nom du Lau , Seigneur de
la Côte , leur fils aîné , continua la poftérité ;
Guillaume du Lau fon puîné , Seigneur de Domezac
en Angoumois , après avoir fervi dans la
compagnie de so lances des ordonnances du
commandée par le Baron de Béarn , &
dans celle du Comte de Lautrec , fut Gouverneur
de Montignac- Charente en Angoumois. Elie &
Jean du Lau fes freres , étant dans le deffein de
fortir du Périgord , firent faire une enquête juridique
, le 26 Mars 1509 , touchant la nobleffe
de leur maifon ; les Gentilshommes qui paroiffent
dans cette enquête , y déclarent que Les Seigneurs
du Lau établis en Périgord y étoient com--
munement tenus & réputés pour être iffus & def
cendus de la Maifon & Baronnie du Lau au Pays
de Béarn. ( Termes de l'acte . )
Roi ,
François I. du nom du Lau , Seigneur de la
Côte , Creiffac , & la Roche en Périgord , & de
la Vouture , la Carreliere , & de l'Hôt I noble
de Salenert en Angoumois , époula par contrat
du 29 Janvier 1510 , Jeanne Prevoft - de Sanlaç ,
Dam. de Salenert , fille de Roland , Seigneur de
OCTOBRE. 1759. 227
Touchimbert & Salenert , & de Guilhemine de
la Haye ; de laquelle , entr'autres enfans , il eut
François I. du nom du Lau qui fuit, & Bernard
du Lau , Seigneur de la Vouture , lá Carreliere ,
& Cellette en Angoumois , qui fervoit en l'année
1566 en qualité d'hommes d'armes dans la
Compagnie des Ordonnances du Roi commandée
par le Seigneur de la Rochefoucault ; il avoit
épousé Anne fille de Jacques le Brifeur , Seigneur
de Gringnage & de Ville- fur- terre en Champagne
& de feue Benigne de la Lauranfane ; Jolias du
Lau, Chevalier,qualifié haut & puiflant en plufieurs
titres , leurs fils aîné , s'acquit la réputation de
grand Capitaine ; Henri IV . du nom furnommé
le Graud , Roi de Navarre , en confidération de
fes bons & fidels fervices en guerre , lui accorda la
jouillance des Prieurés de Célettes & Villognon
en Angoumois , par Lettres datées à Niort le:
28 Janvier 1589 ; & Sa Majefté étant parvenue
à la couronne de France , lui confirma ce don
par autres Lettres du 4 Août de la même année.
On le trouve attaché en l'année 1597 à Henri II
du nom de Bourbon , Prince de Condé. La mére
tutrice de ce Prince l'honora de plufieurs Lettres
, & l'invitoit le 16 Août 1597 de fe rendre
auprès du Prince fon fils. Il avoit époufé Efther .
fille de Guy de Goumard , Seigneur d'Agonnay
& de Jeanne de Mortagne , Dame du Gagnon
& de Rouffillon , de laquelle il eut Henri du Lau
qui fuit , & Ifaac du Lau , qui époula en 1614
Ether , fille de Gabriel de Livenne , Seigneur
de Bouex , & de Sufanne de Sainte -Maure : Henr
du Lau , Chevalier , Seigneur de Célettes , Chambon
& Chamniers , Gentilhomme ordinaire der
la chambre du Roi en 1617 , eft fort conna
dans les guerres de la Religion ; il s'acquit de la
réputation dans les armes , & époufa , 1. Pa
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE.
contrat du 6 Décembre 1611 , Henriette, fille de
Jacques de Pons , Seigneur Baron de Mirambeau
& de Chamniers , & de Marie de la Porte ; & en
fecondes nôcés , par contrat du 9 Mai 1646 ,
Elifabeth de Polignac ; Dame de Sainte Hermine
& du Chenon , morte fans enfans . Sa premiere
femme , en confidération du bien , honneur &grandeur
de la maifon du Lau , lui donna en 1636 ;
les acquifitions qu'ils avoient fait enſemble : il en
eut cinq fils & quatre filles , dont l'une fut marice
dans la maifon d'Aubuffon . Armand du Lau
fon fils aîné , Baron de Chamniers , Seigneur de
Chambon & Celettes , Maréchal des camps &
armées du Roi , Colonel d'un régiment d'Infanterie
, Gouverneur de Xaintes , Commandant
pour Sa Majefté dans les Gouvernemens de Balaguier
, Ager , & autres Places de la Concque ,
fervit de la manière la plus diftinguée depuis l'an
1639, jufqu'en 16-52 . Le Roi , de l'avis de la Reine
Régente , l'honora de plufieurs Lettres . Sa Majefté
l'affure dans l'une datée à Paris le 21. Décembre
1646 qu'elle a une entiere fatisfaction
des fervioes qu'il lui avoit rendus dans fon armée en
Catalogne , & lui dit qu'elle fera bien aife de le
reconnoitre aux occafions qui s'en offriroient . Il
époufa par contrat du 30 Mai 1655 , Sibille Jaubert
de Saint Gelais , fille de François , Seigneur
de Saint Severin & Allemans , & de Sufanne de
Raimond , de laquelle il n'eut que deux filles . La
cadette fut mariée dans la maifon de la Laurancie:
l'autre époufa Armand du Lau , Marquis
d'Allemans , fon coulin .
Armand du Lau , Baron de Chamniers avoit
deux freres qui formérent la branche des Seigneurs
de Célettes , la Brangerie , Lagebaton ,
Soulignone , Siguret , Maillou & celle des Seigneurs
Barons de Saint -Jupien , Chambon , Puif
OCTOBRE . 1759. 2.2-9
"
faud , Nanteuil , Mandeüil , Vérine & Condoin
en Angoumois ces branches fe font alliées dans
les maifons de Salebert , de Montalembert- de-
Vaux , de Rieublanc , d'Aubuffon , de Livenne ,
de Grimoard , de Lâge ; de Ribereix , de Lambertie
& de Lefinerie des Contes de Choify
& elles fubfiftent encore dans les perfonnes , de
Henri du Lau , Chevalier de Saint- Louis , cidevant
Capitaine de Vaiffaux , de HénrilGafton
du Lau aufli Chevalier de l'Ordre de Saint - Louis ,
ci- devant Capitaine de Grenadiers au Régiment
de Normandie , d'Armand - Jofeph du Lau , Seigneur
de Chambon , Capitaine au même Régiment
. & autres.
Reprenons la branche des Seigneurs de la
Côte .
François II . du nom du Lau , Seigneur de la
Côte & de la Roche en Périgord , de Bouffac ,
Meynaffé & de Salenert en Augoumois , épcufa
par contrat du 9 Janvier 1542 ; Marthe de la
Fillolie fille de Jean Seigneur de Burée ; & de
Gabrielle d'Aubuffon fille de Jean d'Aubuffon >
Seigneur de Villac , Saint- Leger & Caftelnouvel
, & d'llabeau Ebrard fille de Raimond
Seigneur de Saint - Sulpice , & de Jeanne d'Eftaing
, de laquelle il eut cinq fils & quatre filles :
les fils ont été Gafton du Lau , qui fuit , Bernard ,
Seigneur de Bouffac , Gabriel , Seigneur de Meynale
, Gentilhomme d'Henri , Roi de Navarre ,
du depuis Roi de France , & Jean du Lau , Chevalier
, Seigneur de Ecuyers , des Champs & de-
Landrodie , qui s'acquit la réputation de Grand
Capitaine , & qui joignit à l'expérience, militaitaire
, le talent des négociations ; il étoit trèsconfidéré
d'Henri de Bourbon , Roi de Navarre ,
il étoit à fa Cour en l'année 1577 ; ce Monarque
l'honora de plufieurs lettres , il lui en écrivit
230 MERCURE DE FRANCE.
ane datée à Nérac le 15 Septembre 1578 , pour
l'inviter de l'aller joindre à Bergerac le 26 du
même mois , afin de l'accompagner à la rencontre
de la Reine fa femme dans le meilleur
équipage que la briévété du temps pourroit le
permettre: S. M.finit la lettre en ces termes . Pour
queje m'affureque vous ne doutiezpas combien vous
yferez le très-bien venu , & de bon coeurreçu; je finis
celle-ci par la priere queje fais au Créateur , vous
donner, Monfieur du Lau, fes faintes graces , votre.
affectionné ami HENRÍ. Henri de Bourbon ,
premier du nom , Prince de Condé , l'envoya.
enfuite auprès du même Roi de Navarre , pour
communiquer à Sa Majefté , la fituation des
affaires de l'Etat & de la Guerre ; fes inftructions
fur cet objet , font datees à Saint- Jeand'Angely
, le 25 Avril 1579 ; il fe maria en la
même année dans la maifon de la Rochefoucault.
Sa poftérité fubfifte encore en deux branches
, l'une établie au pays du Maine , en la perfonne
d'Armand-Louis -Jofeph, Baron du Lau ,
Seigneur de Bourchemin & de René , fils de
feu Louis-Laurent du Lau , Meftre- de - Camp de
Cavalerie , Ayde- Major de la Gendarmerie ,
Chevalier de l'Ordre de S. Louis , & de Bonne-
Françoife d'Angelgen.
Gafton du Lau , Seigneur de lá Côte , s'attacha
å Antoine de Bourbon , Roi de Navarre , dont il
étoit très- confidéré ; il époufa par Contrat dú21
Janvier 1567 Marthe de Blois , fille de Pierre ,
Seigneur de Rouflillon , & de feue A trienne de
Jarrie , dont il eut deux fils & quatre filles mariées
dans les maifons de Vigier , de Sonnier &
Bruzac . Daniel du Lau , Chevalier , fils aîné de
Gafton , fut Seigneur de la Côte , la Roche ,
Montardi , Allemans des Rivieres , &c lépoufa
par Contrat du 11 Janvier 1600 , Sibille Jaubert,
Dame d'Allemans , de Montegrier & des Ri
OCTOBRE. 1759 231
vieres , veuve de François de Gimel , Seigneur de
Cazenac , & fille unique & héritiere de feu Denis
Jaubert , Seigneur d'Allemans , & de la Châtellenie
de Montegrier , & de Marguerite Jaubert ,.
Dame d'Allemans , & petite-fille de Guy Jaubert
, Seigneur d'Allemans , Montardi , & c ; &
de Marguerite de Noailles , fille de Louis , Seigneur
de Noailles , Montclar , Chambre , Lefpinaffe
, &c ; & de Catherine de Pierre Buffiere' ,
fille de Pierre , Seigneur de Chateauneuf , & de
Catherine , Vicomtelle de Comborn . Daniel du
Lau eut onze enfans , fept fils & quatre filles ;
il n'y en eut que deux qui fe marierent , fçavoir
Ifaac du Lau-Jaubert , tige des Marquis & Comtes
d'Allemans , & Jean du Lau , Seigneur de la
Côte qui fuit : Ifaac du Lau - Jaubert , Chevalier ,
Seigneur de Montardi , Allemans , Feidit , Montegrier
, &c. époufa par Contrat du 4 Novembre
1642 , & par difpenfe du Pape, Gabrielle Jaubert de
S. Gelais la parente , fille de François , Seigneur
de S. Severin , & de Sufanne de Raimond , Damede
Bourfac , dont il eut dix enfans , cinq fils &
cinq filles , dont trois furent mariées dans les
mailons de Raimond des Seigneurs de Narbonne,
de la Faye des Seigneurs du Maine , & de Maflacré
des fils il n'y eut que l'aîné Armand du
Lau , Marquis d'Allemans , qui fe maria dans fa
famille , fuivant qu'on l'a vu , & Gabriel du Lau
Seigneur de Savignac & Chateaurocher , qui prit
femme dans la maison du Maz de Peyzac de la
branche des Seigneurs de Chateaurocher en Poitou
, & qui a eu deux fils , dont l'un s'eft marié
dans la maifon de Jonvelle en Xaintonge , &
l'autre dans la maifon de Fonfeques en Poitou ;
Jean du Lau , Chevalier , Seigneur de la Côte ,
de la Roche , Savignac , &c. eft le troifieme ayeul
du Comte du Lau qui donne lieu à cet articles
232 MERCURE DE FRANCE.
il époufa par Contrat du 9 Novembre 1638
Eléonore de Beauchamps , Dame de Cherbonnieres
, foeur de Benjamin de Beauchamps , Seigneur
du Breuil , marié à Silvie de la Rochefoucault
, fille d'Ifaac , Seigneur de Roiſfac , Marville
, Janfac , Chevalon , &c , & de Jeanne de
Pons , & fille de feu Elie de Beauchamps , Seigneur
de Grandfief , Souvigny , du Breuil , &c ,
& d'Antoinette de Chenel , fille de Guy , Seigneur
de Migré- les- Grois , & d'Anne de Polignac.
Jean Armand , Marquis du Lau , Seigneur de la
Côte , la Roche , Savignac , &c . ayeul du Comte
du Lau , époufa par Contrat du 7 Décembre
1700 , & par di penfe du Pape , Marie - Sibille du
Lau fa coufine ifiue de Germaine , fille d'Armand
du Lau , Marquis d'Allemans , Baron de
Chamniers , Seigneur de Montardi , & c , & de
Sufanne du Lau , Baronne de Chamniers , fille
d'Armand du Lau , dont on a parlé , Baron de
Chamniers , Seigneur de Chambon , Celettes ,
&c. Maréchal des Camps & Armées di Roi , &c.
& de Sibille Jaubert de S. Gelais.
MORTS.
Dame Anne-Marguerite Caland , épouſe de
· Meffire Barthélemi de Vanolles , Confeiller d'Etat
& ci-devant Intendant d'Alface , mourut le 24
Juillet 1759 à Iffy proche Paris . La famille de
Vanolles , anciennement & originairement Van
Holt , tranfplantée du Pays de Gueldre en France
, eft connue depuis Jean Van Holt maître
d'Hôtel ou Majordome ( Architriclinus ) d'Arnoul
, Duc de Gueldre , qui le fit en 1748
grand Tréforier du Duché de Gueldre , du Comté
de Zutphen, & de la Seigneurie de Cuyck. ( Voyez
OCTOBRE: 1759. 233
$
le quatrième Registre de la Nobleffe de France
où l'article de cette famille noble de Vanolles
eft traité avec étendue . )
Dame Genevieve-Charlotte le Noir , veuve de
Meflire René de Maupeou , Préfident au Parlement
, cft morte à Paris le 27 Aout , dans la
quatre-vingt huitième année de fon âge .
Louis - Jofeph Timoléon de Coffé , Duc de
Coffé , Colonel d'un Régiment d'Infanterie de
fon nom , fils de Jean Paul- Timoléon de Collé ,
Duc de Briffac , Pair de France , eſt mort en cette
Ville le 29 , dans la vingt-feptième année de fon
áge
Daniel , Marquis de Joyeuſe , ancien Meftrede-
camp de Cavalerie , eft mort en cette Ville le
28 , dans la foixante- dix - huitieme année de fon
âge .
Mefire Piere Delpuech- de-Comeiras , Capitaine
, Ayde-Major au Régiment des Grenadiers
de France , mourut à Minden les Août dans la
vingt - feptieme année de fon âge , des bleffures
qu'il avoit reçues le premier à la bataille de Todenhaufen
, & fut inhumé le 6 avec les honneurs
Militaires dans l'Eglife de S. Jean . Ce bon Officier
eft univerfellement regretté dans le Corps des
Grenadiers de France , & de toutes les perfonnes
qui l'ont connu . Il étoit fecond fils de Meffire
François Delpuech , Chevalier , Seigneur de Comeiras
, Brigadier des armées du Roi , & de Dame
Anne de Bedos , & frere de Jean- François Delpuech-
de Comeiras , Colonel du Régiment des
Volontaires Etrangers de Clermont- Prince , de
David , & Philippe Célar Delpuech- de Comeiras ,
Lieutenans en fecond dans les Grenadiers de
France , & de Victor Delpuech- de- Comeiras ,
engagé dans les ordres facrés.
L'Abbé de Fontenu , Docteur en Théologie
234 MERCURE DE FRANCE.
de l'Académie des Infcriptions & Belles- Lettres,
eft mort dans la quatre - vingt- quatorziéme année
de fon âge.
Le nommé Annibal mourut à Marſeille le 18
âgé de cent ving -un ans. Il étoit né la même
année de Louis XIV . Il avoit fervi en qualité de
foldat fur les galères du Roi. Il fubfiſtoit d'une
penfion dont Sa Majefté l'avoit gratifié.
Meffire Jean - Baptifte de Félix , Marquis de Muy,
Confeiller d'Etat ordinaire , Sous - Gouverneur de
Monfeigneur le Dauphin , premier Maître d'Hôtel
de Madame la Dauphine , Directeur général
des Economats , eft mort à Verfailles le 23 , dans
la quatre-vingt-troifiéme année de fon age.
Ń. de Gontault , Grand Chantre de l'Eglife
Cathédrale de Chartres , Vicaire général du Diocèfe
, & Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de la Peyroufe , ordre de Citeaux , Diocèfe de Périgueux
mourut à Chartres le 2 Septembre ,
âgé de foixante ans .
>
Le fieur Melot , de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres , Garde de la Bibliothèque
du Roi , eft mort à Paris le 10 , âgé de 60 ans.
AVIS très intéressant.
Le Cabinet de M. le Chevalier Blondeau de
Charnage , ci- devant Lieutenant d'Infanterie , eft
compofé de 931 Portefeuilles , contenant 44000
titres originaux , & un grand nombre de Généalogies
& de renfeignemens de titres anciens. II
contient d'ailleurs plus de 6000 titres diftribuésdans
des boëtes par ordre alphabétique des noms
des familles . Cette précieufe collection s'étend fur
toutes les Provinces du Royaume , même fur des
Royaumes & Etats étrangers , tels que l'Angleterre
, la Flandre , l'Italie & la Suille , tant gour
OCTOBRE. 1759. 235
la Généalogie que pour l'Hiftoire , les Fiefs & le
Domaine du Roi.
M. Blondeau de Charnage ſe fera un vrai plaifir
de communiquer ces titres , fans toutefois permettre
aucun déplacement. Il ne délivrera aucun
original , mais feulement des copies en bonne
forme. Il eft logé vieille rue du Temple , près
l'Hôtel de Soubife .
Il paroît que ce fera une chofe utile au
Public , & finguliérement aux familles dont les
titres font égarés , de fçavoir où retrouver la
plupart de ces mêmes titres qui ont été recueillis
avec des foins & de la dépenfe , & qui ont été
mis en ordre avec tant d'exactitude. Je donnerai
donc peu - à peu la Table alphabétique des noms
des familles dont les titres font contenus dans
cette précieufe collection , avec le nombre des titres
concernans chaque famille. Je tâcherai de ménager
à la fin de chaque Mercure un elpace de
quelques pages pour cet Article intérellant.
Le Recueil eft divilé en cinq parties. Je com
mence par celle des fanailles .
Comme cette collection , outre les titres
comprend des Généalogies & des Renfeignenemens
, la lettre R fera employée pour marquer
les Renfeignemens , la Lettre G pour marquer que
c'eft une Généalogie ; & la lettre A pour les Ar
moiries.
NOMS
DES MAISONS.
ABA BOS.
ABADIE.
ABANCOURT. 1. G. &
ABBE' ( L )... 1. G.. &
NOMBRE
DES TITRES,
1 .
3.
I.
2)
236 MERCURE DE FRANCE.
NOMS
DES MAISONS .
ABEILLE.
A BELLA R D.
A BELLY.•
ABERNETY .
A BILLON .
ABONDE. I. G.
ABOS ( D³ ).
A BOT . 1. G. &
NOMBRE
DES TITRES,
1.
I.
6 .
1.
6 .
I.
A BOVA L.
ABRAHAM.
ABREVOIRES ( Des ).
ABSOLU .
ABUSSON.
ABZAC . 1 . G. &
ACARD .
ACARIE, R. &
ACERE'. R.
ACHARD .
ACHE' ( d' ). R.
ACHER. R. &
ACHERE S. R.
ACIER .
3 .
3.
26
1 .
3.
I.
I.
1.
A CIGNE , R. & "
ACRES ( des ) . R. &
ADAM.
A DANET.
ADDE'E.
J.
I.
17..
4 .
2.
ADELI N. I.
ADELINE. I.
ADJACE TO. 1 .
OCTOBRE. 1759 .
237
NOMS
DES MAISONS.
ADRON.
ADONVILLE. R.
AGAY ( d' ). R,
AGASS E.
AGAULT.
AGES. ( d' ) . 1, G. Se
ACNEAU . R. &
A GOBERT.
A GOUT , & AGOULT,
AGRON ( d' ) .
AGROU E'.
AGUENI N. R. &
A GUERRE . R.
A GUESSA ʊ ( d' ).
AGUET ( l³ ) .
A GUILLEN GUI ( d ' ) ,
AGUINE T,
AGUITO N.
A JASSON. I. G. &
Aico ( d' ),
AIDIE,
AYELLE ( d ' ).
AIGREMONT ( d' ) .
AICUE. R.
AILLY , ou ALLY.
AILLIER ( 1 ).
AILLON ( d' ) .
AY MERAY .
AY MERET.
ATMERY ou A IMERIG.
AIMIER,
>
NOMBRE
DES TITRES.
I.
1.
I.
3.
2 .
I.
3.
I.
2 .
I
4.
I.
I
6.
1 .
I.
5.
I.
2.
338 MERCURE DE FRANCE.
NOM'S
DES MAISONS.
NOMBRE
DES TITRES.
AYMINY . I. G.
AYMON. I , A.
AYMON NE T. R.
AiSNE' ( 1').
AIN G.
AIRARD.
AYRAUL T.
AYR OLD E. R.
AKAKIA .
I..
I.
Faute à corriger dans le Mercure précédent.
Page 107. ligne 17. ils lifez elles.
Dans le préfent Volume.
Page 75.ligne 12. permife lifez permis.
Page 91. ligne 15. ou le refte : lifez tout le refte.
Même p. ligne 20 , après calculer mettez un point.
Dans quelques Exemplaires de ce même Volume.
Page 171. ligne 13. fes termes : lifez ces termes.
Page 174. 1. première . la rétablir : lilez le rétablir.
Page 175.1. 15. & principiis : lifez Et Principiis .
Page 180. 1. 12. ad qui capiat : lifez & qui capiat.
Page 186. ligne 1o. & peu colorée : lifez & un
peu colorée.
APPROBATION.
J'Ar lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois d'Octobre , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 30 Septembre 1759. GUIROY .
1
OCTOBRE . 17597 239
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L E Singe à la Cour , Fable. Page r
Epitre de M. M*** . à ſon moineau.
Stances à Madame la Princeffe de C*** .
Madrigal fur les mains de Madme de M***.
Vers à Madame la Ducheffe D*** . Sur fon
mariage.
Imprécation contre un indifcret.
ΙΟ
Ibid.
La Bergere des Alpes. Anecdote moderne.
A Madame L. P. D. C. qui avoit perdu un Coq
qu'elle aimoit beaucoup.
Epitre à M. M** . M***.
Réponse de l'Auteur du Mercure fur une
queſtion qui lui a été faite.
Epitre à Madame ***.
Enigme & Logogryphe.
Logogryphus & Chanfon,
14
16
54
56
63
67
71
72
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Fables de M. Gay , fuivies du Poëme de
l'éventail.
Doutes fur la Differtation de M. de Guignes.
Hiftoire générale des Guerres.
73'
86
91
Difcours a la louange du Roi, établi & fondé
à perpétuité par l'Univerfité de Perpignan . 98
Abrégé de l'Hiftoire univerfelle de J. A.
de Thou.
Céfar au Sénat Romain , avant de paffer le
Rubicon. Poëme.
121
134
240 MERCURE DE FRANCE.
Annonce des Livres nouveaux . 138 &fuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES -LETTRES.
MÉDECINE.
Seconde Lettre de M. de la Condamine ,
pour fervir de réponse à la feconde Lettre
de M. Gaullard & à fon défi . 145
ACADEMIES.
Programme de l'Académie Françoiſe.
169
Séance de celle de Lyon. 171
de celle de Dijon. 172
de celle de Montauban.. 176
de celle d'Amiens . 180
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES .
Expofition des nouveaux ouvrages de Peinture
& c. au fallon du Louvre.
Prix remportés par les Élèves de l'Académie
de Peinture & c.
Nouvelles Gravures.
ART. V. SPECTACLES.
183
192
193
Opéra.
Comédie Françoife.
Comédie Italienne.
395
Ibid.
197
Ibid. & fuiv.
200
Extrait de l'Amant ftatue , intitulé Opéra-
Comique.
Concert Spirituel .
Supplément à l'Article Médecine. Ibid. & fair.
ART . VI. Nouvelles Politiques .
La Chinfon notée doit regarder la page 72.
203
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
ruë & vis-à- vis la Comédie Françoiſe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE . 1759 .
PREMIER VOLUME.
Diverfité . c'est ma devife . La Fontaine.
Filmes M
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix .
JORRY , vis à - vis la Comédie Françoife
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais
Avec Approbation & Privilége du Roi,
WALIOTHECA
KEGIA
MONACENSIS ,
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMON TEL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
,
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'est- à- dire 24 livres d'avance , en s’abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays.
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deſſus.
,
A ij
Onfupplie les perfonnes des Provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis,
refieront au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer »
d'en marquer le prix.
On
peut fe procurer
par la voie
du
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui
de Mufique
, de Liége
, ainfi
que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
Marmontel , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure . Le format , le nombre de
volumes & les conditions font les mêmes
pour une année.
Il prie Meffieurs les Abonnés du Mercure
de vouloir bien prendre cette qualité
en fignant les Avis & les Piéces qu'ils lut
envoyent.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SINGE A LA COUR ,
UN
FABLE..
N Singe fefoit à la Ville
Des tours qui firent tant de bruit ,
Que le Lion en fut inſtruit ,
Et voulut qu'à la Cour , d'une façon civile ,
Notre plaisant fût introduit.
Le Lien rit d'abord de la plaifanterie .
Le Singe , très- fertile en mines , en bons mots ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Avoit pris pour objet de la bouffonerie
L'Ane , le Boeuf & d'autres fots ,
Victimes , par état de notre raillerie.
Mais enhardi par un fuccès
Qui devoit exciter plutôt fa défiance ,
Le Singe ayant ofé , faute d'expérience ,
Attaquer follement dans fes plaifans accès
Le Léopard , le Tigre , & le Lion lui -mêmes
Son talent indifcret paifa pour un blaſphême ,
Et la Cour lui fit fon procès.
De la fureur de contrefaire ,
Du defir de railler tâchons de nous défaires
Tôt ou tard il conduit à de fâcheux excès.
Il offenſe toujours , quoique l'on puiffe faire ,
Les fexes , les états , les âges & les rangs :
Chez les inférieurs , c'eft le jeu des Tyrans ,
Chez les égaux c'eſt une affaire ,
Et c'est un crime chez les Grands.
EPITRE
DE M. M **
AGRIBOURY , petit Moineau qu'il
élevoit dans fa priſon .
VOUS ous n'avez qu'à former des voeux ,
Je fuis prêt à les fatisfaire.
OCTOBRE. 1759.
4
Petit Moineau , je veux vous rendre heureux ;
C'eſt tout le bien qu'à préfent je puis faire.
Éclos , nourri dans la maiſon ,
Vous ignorez des champs les plaifirs & les peines
Et pour votre bonheur , privé de la raiſon ,
Vous ignorez auffi les mifères humaines :
Cette trifte prifon où je fuis confiné ,
Eft pour vous un lieu comme un autre.
Vivez-y donc heureux comme un prédeſtinés
Faites-y mon plaifir , je prendrai foin du vôtre.
Bien loin de vous j'écarterai les chats .
Un fidèle barbet , nuit & jour à la quête ,
Vieux routier qui connoit ces fubtils fcélérats ,
De vos jours précieux me répond fur la tête.
Prenez en fûreté tous vos petits ébats.
De mêts friands & délicats
Je vous ferai chere complette.
Nul Médecin fâcheux ne prêchera la diéte :
Vous toucherez à tous les plats ,
Et bien fouvent à mon affiette.
Si par hazard vous daignez convoiter
Quelque morceau que ma main indiſcrette
A ma bouche veuille porter ,
Fâchez-vous, pincez-moi , volez fur ma fourchette,
Et fur ma lèvre enfin venez-le becqueter.
Ce n'eft pas tout de faire bonne chère,
Il faut encor fonger à la ſanté ,
Et pourvoir à la propreté.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Tous les matins , de l'eau nouvelle & claire
Vous offrira la douceur de choisir
Les délices du bain , ou de boire à loifir .
Dans un petit réduit que le Soleil éclaire ,
J'ai fait tout exprès ramaffer
Un tas de fable & de pouffière ,
Où follement vous irez vous placer
Pour y faire la pouffinière.
Là je vous vois blotti , puis fémillant ,
Battre de l'aile & gratter en arrière
Et tout-à-coup venir en fautillant
Auprès de moi men lier des careffes .
Eh ! qui pourroit y réûfter?
Moineau charmant ! les plus belles Maîtreffes
Avec bien moins d'attraits , fçavent les exciter.
Du moins chez vous tout eft fincère.
Quand vous me careffez , je fuis fûr de vous plaire
Chez les Belles , Hélas ! le plaifir décevant
Se donne & fe reçoit fans amour bien ſouvent :
Mais déjà vous portez cette cravatte noire ,
Ornement dont Vénus décora les Moineaux
Pour avoir célébré fa gloire ,
Et mieux & plus fouvent que les autres oiſeaux ;
Griboury , de mes foins vous pouvez tout attendre ,
Je vous donnerai dès demain
Une compagne jeune & tendre.
Toujours d'accord , puiffiez - vous rendre
A Vénus , à l'Amour , des hommages fans fin .
1
OCTOBRE . 1759.
1
STANCES
A Madame la Princeffe de C ***. Par
M. de M*** . Moufquetaire gris.
Q0%U'OSEROIT - ON vous préſenter ?
De tous les biens , Amour vous a pourvue.
Beauté , grace touchante , & douceur ingénue ;
A ces dons précieux que peut-on ajouter ?
Les roſes qu'au printems le zéphir fait éclore ,
De vos charmes nailfans valent- elles les fleurs ?
Si ces bouquets flatent par leurs couleurs ,
L'éclat de ce beau tein flate bien plus encore,
Tous ces pompeux chiffons , tous ces brillans a tours
Vous conviennent- ils davantage ?
Non , non , pour enchaîner le coeur le plus volage,
Vous n'avez pas befoin de leurs foibles fecours.
Il eſt un don pourtant où vous pourriez prétendre ,
C'eſt le feul que vous n'avez pas.
En l'acceptant , couronnez vos appas :
Vous fait- il tant de peur , Iris ? ... C'eſt un coeur
tendre .
Ce coeur jufqu'à ce jour en fecret a brulé;
Levoulez-vous ? parlez ; je fçai bien où le prendre,
Que dis-je ? c'eſt à vous , Iris , de me le rendre ;
C'est vous qui me l'avez volé .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
Sur les mains de Madame de M***.
Par M. fon époux.
Cs belles mains blanches & patelées ,
Sur celles de Vénus ont été modélées.
Quand l'Amour eut formé cet ouvrage charmant,
Il s'applaudit , puis délicatement
Il le pofa fur un monceau de rofes :
Et de là vient qu'au bout des doigts d'Iris
Nous admirons ce charmant coloris
Qu'ont ces aimables fleurs nouvellement écloſes.
VERS
A Madame la Ducheffe D ***.
Sur fon mariage.
VENUS , par fa lumière tendre ,
Invite les coeurs à l'amour .
L'Aurore commence à répandre
Les rofes naiffantes du jo r.
Le filence embraffe la terre ;
Dans les airs fouflent les zéphirs
Et jufqu'au féjour du tonnerre
Je vois voltiger les plaifirs.
Mais quel fpectacle s'offre à mon ame étonnée !
A la voix de l'Amour , l'Olympe s'elt ouver
OCTOBRE 1759. rr
De deux myrthes unis fa voute eft couronnée ,
Un Dieu fort fur un char du myfière couvert
Il part , le char vole.
Dans les champs d'Eole
Vénus le conduit.
L'Amour le précéde ,
Le plaifir le fuit ;
Et quand il s'enfuit ,
L'enjoûment fuccéde.
Sur ce char brillant ,
D'un air nonchalant ,
Les ris fe balancent ;
De leurs doux concerts
Les accords s'élancent
Au plus haut des airs.
La pudeur févère
Recent du mystère
Le vole agité.
Auffi pure qu'elle
Suit la volupté ,
Qui tient fous fon aile
La félicité.
Dans les fertiles champs d'une belle contrée ,
Où le Soleil eft pur comme au regne d'Aft´ée ,
Lieux od l'efprit eft vif autant que les attraits ,
Non loin des bords charmans , où rapide en f
courſe ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Plus près des mers que de fa fource ,
Le Rhône , de fon urne épanche les bienfaits ,
Le Char s'eft arrêté. Quelque tendre myſtère
Y va bientôt à mes yeux s'accomplir.
Je vois la terre s'embellir ,
Et retracer les Jardins de Cithère .
Un Temple de l'Hymen s'éleve en ce féjour ;
Sur des aîles de feu l'Amour y vole & l'ouvre ;
Le Dieu defcend du Char ; il entre , il fe découvre :
Je vois l'Hymen tel qu'à fon plus beau jour,
Le fiécle d'Or en adora l'Empire ,
Père des vrais plaifirs , ami du tendre Amour ,
Il infpire l'Amour , comme l'Amour l'inſpire.
Sur fon autel deux coeurs font enchaînés ;
Par la vertu tous les deux font ornés :
L'un des beautés enchantereffes
Préfente les traits gracieux ;
L'autre a de la grandeur des traits plus glorieux ;
L'un tel qu'on peint les coeurs des aimables
Déeſſes ,
L'autre tel qu'on peint ceux des plus auguftes
Dieux.
L'Hymen va les lier d'une chaîne éternelle ;
Il a pris pour flambeaux les flambeaux de l'Amour
;
L'Amour y brule en volant à l'entour
Le bout trop léger de fon aîle ,
Et l'Hymen l'épine cruelle
A
OCTOBRE. 1759. 13
Cui ſouvent reſte dans les coeurs
Après qu'on a fané ſes fleurs
Dans une yvrelle mutuelle .
Des parfums délicats l'autel eft embeaumé ;
La volupté jette des roſes
Du fouffle de Cypris écloſes ,
Dans un feu pur par l'Amour allumé ,
Le Dieu preffe le facrifice ;
Et fes freres à demi-nuds ,
Après les Hymnes de Vénus ,
Gardent un filence propice.
Tout s'empreffe à les imiter.
Le zéphir retient fon haleine ;
Les ris ofent fourire à peine ;
Le plaifir craint de palpiter.
Junon , du haut de l'empirée ,
A travers la plaine azurée ,
Bientôt fait entendre la voix.
A ce fignal , tout à la fois
L'Hymen & l'Amour lui répondent :
Sous les aufpices du bonheur ,
Ils ferrent les cours , les confondent ,
Et n'en forment qu'un même coeur.
La volupté... Mais le mystère
Sur mes yeux tire fon rideau ,
Et des mains de ma Muſe auſtère
Je fens echapper le pinceau.
Dans les tranfports de l'allégreffe , 7
4 MERCURE DE FRANCE
Couple heureux , comblez vos defirs;
Que les feux de votre tendreſſe
Se nourriffent de vos plaifirs.
Tant que la couche nuptiale
A pour duvet les aîles de l'Amour ,
L'Hymen n'eft qu'à fon premier jour.
Dans leur courſe toujours égale ,
Les plaifirs aux plaifirs fuccèdent tour- à- tour.
vous dont mes crayons deffinant l'hymenée
N'ont pû dans leurs rapides traits-
Retracer les brillans attraits ,
De votre illuftre deſtinée
Ma Mufe fuivra l'heureux cours,
Unjour je vous peindrai dans les bras de Lucine,
Augmentant la troupe divine
Ou des Graces ou des Amours .
Par M. l. R. d Avignon.
IMPRECATION contre un indifcret.
CAVE , cav.; namque in malos afferrimus
parata tullo cornua. Horat .
O Vous filles d'enfer , fanglantes Euménides ,
Gourez un barbare plaifir :
Une amante ou ragée à vos mains homicides ,
Livre un ind fcrer à punir.
Que vos bras foient atmés de cent torches are
de..tes 3
OCTOBRE. 1759. ry
Montrez vos horribles cheveux :
Et lorfqu'il voudra fuir vos flammes dévorantes ,
Ceignez- le de ferpents affreux.
En exerçant fur lui les plus cruelles peines
Prolongez longtemps fon trépas ;
Mais à tous les Mortels , Déeffes inhumaines ,
Voilez l'empreinte de vos pas.
Sans quoi tous les amnis prompts >
à fuivre vos
traces ,
De leurs corps feroient des remparts ;
Et pour le conferver , les Mufes & les Graces
S'expoferoient à vos regards .
Les neuf Soeurs à l'envi , dans leur claire fon
taine ,
Éteindront vos brulants flambeaux ;
Et de tous vos ferpens rendront la fureur vaine ,
En leur préfentant des pavots.
Ces céleftes faveurs arment votre colère ;
Allouvillez votre fureur ,
Puniffez un ingrat , qui fait du don de plaire ,
L'art d'abufer un tendre coeur.
Cléopatre captive a confervé fa gloire ,
Malgré les efforts du vainqueur.
L'ingrat ne paroiffoit me céder la victoire ,
Que pour mieux me ravir l'honneur.
Perfide , que fert-il que tu fois incapable
De trahir un fecret d'Etat
16 MERCURE DE FRANCE
Divulguer les faveur d'une Maîtreffe aimable ,
Eft-ce donc un moindre attentat ?
Mes voeux font exaucés , j'apperçois les furies
Par lambeaux déchirer fon corps ;
Et dévorer un coeur , qui de fes perfidies ,
Ne fentit jamais de remords.
Jufqu'aux enfers, Amour, pour venger cet outrage
D'une amante accomplis les voeux !
De trois divinités qui fecondent ma rage ,
Rends-le pour toujours amoureux.
LA BERGERE DES ALPES.
ANECDOTE MODERNE.
DAN's les montagnes de Savoye , non
loin de la route de Briançon à Modave
eft une vallée folitaire , dont l'afpect infpire
aux voyageurs une douce mélancolie.
Trois collines en amphithéâtre où font
répandues de loin en loin quelques cabanes
de Paſteurs , des torrens qui tombent
des montagnes , des bouquets d'arbres
plantés çà & là , des pâturages toujours
verds , font l'ornement de ce lieu
champêtre.
La Marquise de Fonrofe retournoit de
1
OCTOBRE . 1759. 17
1
France en Italie avec fon époux. L'effieu
de leur voiture fe rompit ; & comme
le jour étoit fur fon déclin , il fallut
chercher dans cette vallée un afyle où
paffer la nuit. Comme ils s'avançoient
vers l'une des cabanes qu'ils avoient apperçues
, ils virenr un troupeau qui en
prenoit la route , conduit par une Bergère
dont la démarche les étonna. Ils approchent
encore , & ils entendent une voix
céleste dont les accens plaintifs & touchans
faifoient retentir les échos.
" Que le Soleil couchant brille d'une
» douce lumière ! C'eft ainfi , difoit elle ,
» qu'au terme d'une carrière pénible
»l'ame épuifée va fe rajeunir dans la
» fource pure de l'immortalité . Mais hélas
, que le terme eft loin , & que la
» vie eft lente ! » En difant ces mots , la '
Bergère s'éloignoit , la tête inclinée ; mais
la négligence de fon attitude fembloit
donner encore à fa taille & à fa démarche
plus de nobleffe & de majeſté .
Frappés de ce qu'ils voyoient , & plus
encore de ce qu'ils venoient d'entendre ,
le Marquis & la Marquife de Fonrofe
doublèrent le pas pour atteindre cette
Bergère qu'ils admiroient ; mais quelle
fut leur furprife , lorfque fous la coeffure
la plus fimple , fous les plus humbles vê18
MERCURE DE FRANCE
temens , ils virent toutes les graces , tou
tes les beautés réunies ! Ma fille , lui dit
la Marquife , en voyant qu'elle les évitoit
, ne craignez rien , nous fommes des
voyageurs qu'un accident oblige à chercher
dans ces cabanes un refuge pour attendre
le jour : voulez - vous bien nous
fervir de guide ? Je vous plains , Madame,
lui dit la Bergère , en baiffant les yeux &
en rougiffant ; ces cabanes font habitées
par des malheureux , & vous y ferez mał
logée . Vous y logez fans doute vous - mê-
-me , reprit la Marquife ; & je puis bien
fupporter une nuit les incommodités que
vous fouffrez toujours. Je fuis faite pour
cela , dit la Bergère , avec une modeftie
charmante. Non certainement , dit le
Marquis qui ne put diffimuler plus longtemps
l'émotion qu'elle lui caufoit , & la
fortune eft bien injufte ! Eft- il poffible ,
aimable perfonne , que tant de charmes
foient enfevelis dans ce défert , fous ces
habits ? La fortuné , Monfieur , reprit
Adelaide ( c'étoit le nom de la Bergère )
la fortune n'eft cruelle que lorfqu'elle
nous ôte ce qu'elle nous a donné. Mon
état a fes douceurs pour qui n'en connoît
pas d'autre , & l'habitude vous fair
des befoins que n'éprouvent pas les Pafteurs.
Cela peut être , dit M. de Fonrofe ,
OCTOBRE. 1759
pour ceux que le Ciel a fait naître dans
cette condition obfcure ; mais vous , fille
étonnante , vous que j'admire , vous qui
m'enchantez , vous n'êtes pas née ce que
vous êtes ; cet air , cette démarche , cette
voix , ce langage , tout vous trahit. Deux
mots que vous venez de dire annoncent
un efprit cultivé , une ame noble. Achevez
, apprenez-nous quel malheur a pu
vous réduire à cet étrange abaiffement.
Pour un homme dans l'inforune , répondit
Adelaide , il y a mille moyens d'en
fortir ; pour une femme , vous le fçavez ,
il n'y a de reffource honnête que la fervitude
, & dans le choix des Maîtres on
fait bien , je crois , de préférer les bonnes
gens. Vous allez voir les miens ; vous
ferez charmés de l'innocence de leur vie,
de la candeur , de la fimplicité , de l'honnêté
de leurs moeurs.
Comme elle parloit ainfi , on arrive à
la cabane . Elle étoit féparée par une
cloifon de l'érable où l'inconnue fit entrer
fes moutons , en les comptant avec
l'attention la plus férieufe , & fans daigner
s'occuper davantage des étrangers
qui la contemploient Un vieillard & fa
femme , tels qu'on nous peint Philémon
& Baucis , vinrent au-devant de leurs
hôtes , avec cette honnêteté villageoife
20 MERCURE DE FRANCE.
qui nous retrace l'âge d'Or. Nous n'avons
à vous offrir , dit la bonne femme , que
de la paille fraîche pour lit , du laitage ,
du fruit & du pain de feigle pour nour→
riture ; mais le peu que le Ciel nous donne
nous le partagerons avec vous de bon
coeur. Les voyageurs , en entrant dans la
cabane , furent furpris de l'air d'arrangement
que tout y refpiroit. La table étoit
d'une feule planche du noyer le mieux
poli ; on fe miroit dans l'émail des vafes
de terre deftinés au laitage. Tout préfentoit
l'image d'une pauvreté riante , & des
premiers befoins de la nature agréablement
fatisfaits. C'eft notre chère fille , dit
la bonne femme , qui prend foin du ménage.
Le matin avant que fon troupeau
s'éloigne dans la campagne , & tandis
qu'il commence à paître autour de la
maifon l'herbe couverte de rofée , elle
lave , netoye , arrange tout avec une
adreffe qui nous enchante . Quoi ! dit la
Marquife , cette Bergère eft votre fille ?
Ah , Madame ! Plût au Ciel , s'écria la
bonne vieille ! C'eft mon coeur qui la
nomme ainfi , car j'ai pour elle l'amour
d'une mere ; mais je ne fuis pas affez heureufe
pour l'avoir portée dans mon fein ;
nous ne fommes pas dignes de l'avoir
fait naître.. Qui eft elle donc ? D'où
OCTOBRE . 1759. 21
vient - elle ? & quel malheur l'a réduite.
à la condition des Bergers ?. Tout cela
nous eft inconnu. Il y a quatre ans qu'elle
vint en habit villageois s'offrir pour garder
nos troupeaux nous l'aurions prife
pour rien , tant fa bonne mine & la douceur
de fa parole nous gagnoient le coeur
à l'un & à l'autre. Nous nous doutâmes
qu'elle n'étoit pas née Villageoiſe ,
mais nos queſtions l'affligeoient , & par
refpect nous nous en abflinmes. Ce refpect
n'a fait qu'augmenter à mesure que
nous avons mieux connu les qualités de fon
ame ; mais plus nous voulons nous abaiffer
devant elle , plus elle s'humilie devant
nous. Jamais fille n'a eu pour fes pere &
mere des attentions plus foutenues ni des
empreffemens plus tendres . Elle ne peut
nous obéir , car nous n'avons garde de lui
commander ; mais il femble qu'elle nous
dévine , & tout ce que nous pouvons fouhaiter
eft fait avant que nous nous appercevions
qu'elle y penfe. C'eft un Ange
defcendu parmi nous pour confoler notre
vieilleffe. Et que fait- elle actuellement
dans l'étable , demande la Marquife ?.
Elle donne au troupeau une litière fraîche
; elle trait le lait des brebis & des
chèvres . Il femble que ce laitage preflé
de fa belle main en devienne plus delig
22 MERCURE DE FRANCE.
de
cat ; moi qui vais le vendre à la Ville , je
ne puis fuffire au débit : on le trouve délicieux.
Cette chère enfant s'occupe en
gardant fes troupeaux à des
ouvrages
paille & d'ozier que tout le monde admire.
Je voudrois que vous viffiez avec
quelle adreffe elle entrelaffe le jonc filexible.
Tout devient précieux fous fes
doigts. Vous voyez , Madame , pourſuivit
la bonne vieille, vous voyez ici l'image
d'une vie aifée & tranquille : c'eſt elle
qui nous la procure. Cette fille célefte
n'eft occupée qu'à nous rendre heureux.
Eft-elle heureufe elle - même , demanda
M. de Fonrofe ? Elle tâche de nous le
perfuader , reprit le vieillard ; mais j'ai
fait fouvent appercevoir, à ma femme
qu'en revenant dn pâturage elle avoit les
yeux mouillés de larmes , & l'air du
monde le plus affligé . Dès qu'elle nous
voit , elle affecte de fourire ; mais nous
voyons bien qu'elle a quelque peine qui
la confume : nous n'ofons la lui demander.
Ah , Madame ! quelle pitié me fait
cette enfant lorsqu'elle s'obſtine à mener
paître fes troupeaux malgré la pluie & la
gêlée ! Cent fois je me fuis mife à genoux
pour obtenir qu'elle me laiffât prendre
fa place ; ma prière a été inutile. Elle
s'en va au lever du foleil , & revient le
OCTOBRE . 1759 : 23
foir tranfie de froid. Jugez , me dit- elle
avec tendreffe , fi je vous laifferai quitter
votre foyer , & vous expofer à votre âge
aux rigueurs de la faiſon. A peine y
puis-je réfifter moi - même. Cependant
elle apporte fous fon bras le bois dont
nous nous chauffons ; & quand je me
plains de la fatigue qu'elle fe donne ,
jaiffez , laiffez , dit-elle , ma bonne mere,
c'eſt par l'exercice que je me garantis du
froid , le travail eft fait pour mon âge.
Enfin , Madame , elle eft bonne autant
qu'elle est belle , & mon mari & moi nous
n'en parlons jamais que les larm aux
yeux. Et fi on vous l'enlevot ? demanda la
Marquife. Nous perdrions , interrompit le
vieillard , tout ce que nous avons de plus
cher au monde ; mais fi elle devoit être
plus heureuſe , nous mourrions contens
avec cette confolation. Hélas ! oui , reprit
la vieille , en fondant en larmes , que le
Ciel Iri accorde une fortune digne d'elle ,
s'il eft poffible ! Mon efpérance étoit que
cette main fi chere me fermeroit les yeux ,
mais je l'aime plus que ma vie. Son arrivée
les interrompit. Elle parut avec un
fceau de lait d'une main , de l'autre un
panier de fruits ; & après les avoir falués
avec une grace charmante , elle fe mit à
vacquer au foin du ménage , comme fi
24 MERCURE DE FRANCE.
perfonne ne s'occupoit d'elle. Vous vous
donnez bien de la peine , ma chere enfant
, lui dit la Marquife . Je tâche , Madame
, répondit - elle , de remplir l'intention
de mes Maîtres , qui defirent
vous recevoir de leur mieux. Vous ferez ,
pourſuivit - elle , en déployant fur la
table un linge groffier mais d'une extrême
blancheur , vous ferez un repas frugal &
champêtre. Ce pain n'eft pas le plus beau
du monde , mais il a beaucoup de faveur ;
les oeufs font frais , le laitage eft bon , &
les fruits que je viens de cueillir font tels
que la faifon les donne. La diligence ,
l'attention , les graces nobles & décentes
avec lefquelles cette Bergere merveilleufe
leur rendoit tous les devoirs de
l'hofpitalité , le refpect qu'elle marquoit
à fes Maîtres , foit qu'elle leur adreffat la
parole , foit qu'elle cherchât à lire dans
leurs yeux ce qu'ils defiroient qu'elle fit ,
tout cela pénétroit d'étonnement & d'admiration
M. & Made de Fonrofe . Dès
qu'ils furent couchés fur le lit de paille
fraîche qu'elle avoit préparé elle- même ,
notre avanture tient du prodige , ſe dirent
ils l'un à l'autre. Il faut éclaircir ce
myftere , il faut amener avec nous cette
enfant.
Au point du jour l'un des gens qui
avoient
OCTOBRE. 1759 . 25
avoient paffé la nuit à faire réparer leur
voiture , vint les avertir qu'elle étoit en
état. Madame de Fonrofe , avant de partir
, fit appeller la Bergère. Sans vouloir
pénétrer , lui dit - elle , le fecret de votre
naiffance , & la caufe de votre infortune ,
tout ce que je vois , tout ce que j'entends
m'intéreffe à vous. Je vois que
votre courage vous a élevée au- deffus du
malheur , & que vous vous êtes fait des
fentimens conformes à votre condition
préfente vos vertus la rendent plus refpectable
, mais elle n'en eft que plus indigne
de vous. Je puis , aimable inconnue
, vous faire un meilleur fort ; les intentions
de mon mari s'accordent parfaitement
avec les miennes. Je tiens à
Turin un état confidérable ; il me manque
une amie , & je croirai rapporter de ces
lieux un tréfor ineftimable fi vous voulez
m'accompagner. Ecartez de la propofition
, de la prière que je vous fais toute
idéé de fervitude : je ne vous crois pas
faite pour cet état ; mais quand ma prévention
me tromperoit , j'aime mieux
vous élever au deffus de votre naiſſance
que de vous laiffer au - deffous. Je vous
le répéte , c'est une amie que je veux
m'attacher. Du refte ne foyez pas en
peine du fort de ces bonnes gens , il
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
n'eft rien que je ne faffe pour les dédommager
de votre perte ; au moins
auront - ils dequoi finir doucement leur
vie dans l'aifance de leur état , & c'eſt
de vos mains qu'ils recevront les bienfaits
que je leur deftine. , Les vieillards :
préfents à ce difcours , baifant les mains
de la Marquife , & fe profternant à fes
genoux , conjuroient la jeune inconnue
d'accepter ces offres généreufes , lui re
préfentoient, en verfant des larmes, qu'ils
étoient au bord du tombeau , qu'elle n'avoit
d'autre confolation que de les rendre,
heureux dans leur vieilleffe , & qu'à leur
mort , livrée à elle-même , leur demeure,
deviendroit pour elle une effrayante folitude.
La Bergere en les embraffant mêla
fes larmes avec les leurs ;elle rendit graces
aux bontés de M. & de Madame de Fonrofe
avec une fenfibilité qui l'embéliffoit
encore. Je ne puis , dit - elle , accepter
vos bienfaits . Le Ciel a marqué ma
place , & fa volonté s'accomplit ; mais
vos bontés ont gravé dans mon ame des
traits qui ne s'effaceront jamais . Le nom
refpectable de Fonrofe fera fans ceffe
présent à mon efprit. Il ne me reſte ,
qu'une grace à vous deminder , dit- elle
en rougiffant & en bailant les yeux ,
c'eft de vouloir bien renfermer cette
OCTOBRE . 1759. 27
avanture dans un éternel filence , & laiffer
à jamais ignorer au monde le fort
d'une inconnue qui veut vivre & mourir
dans l'oubli. M. & Madame de Fonrofe ,
attendris & affligés , redoublerent mille
fois leurs inftances : elle fut inébranlable,
& les Vieillards , les Voyageurs & la Bergère
fe féparent les larmes aux yeux.
Pendant la route , M. & Madame de
Fonrofe ne s'occupèrent que de cette
avanture. Ils croyoient avoir fait un
fonge. L'imagination remplie de cette
efpéce de roman , ils arrivent à Turin.
On fe doute bien que le filence ne fut
pas gardé , & ce fut un fujet inépuifable
de réflexions & de conjectures . Le jeune
Fonrofe , préfent à ces entretiens , n'en
perdit pas une circonftance. Il étoit dans
l'âge où l'imagination eft la plus vive ,
& le coeur le plus fufceptible d'attendriffement
; mais c'étoit un de ces caractères
dont la fenfibilité ne fe manifefte point
au dehors , d'autant plus violemment
agités quand ils viennent à l'être , que le
fentiment qui les affecte ne s'affoiblit par
aucune espèce de diffipation . Tout ce que
Fonroſe entend raconter des charmes ,
des vertus & des malheurs de la Bergere
de Savoye , allume dans fon ame le plus
ardent defit de la voir. Il s'en eft fait une
Bij
18 MERCURE DE FRANCE.
1
image qui lui eft fans ceffe préfente ; il lui
compare tout ce qu'il voit , & tout ce
qu'il voit s'efface auprès d'elle. Mais plus
fon impatience redouble , plus il a foin
de la diffimuler. Le féjour de Turin lui
eft odieux. La vallée qui cache au monde
fon plus bel ornement , attire fon ame
toute entiere. C'est là que le bonheur
l'attend. Mais fi fon projet eft connu , il
y voit les plus grands obftacles ; on ne
confentira jamais au voyage qu'il médite
; c'eft une folie de jeune homme dont
on appréhendera les conféquences ; la
Bergere elle-même effrayée de fes pourfuites
, ne manquera pas de s'y dérober ;
il la perd s'il en eft connu . D'après toutes
ces réflexions qui l'occupoient depuis trois
mois, il prend la réſolution de tout quitter
pour elle , d'aller , fous l'habit de Paſteur,
la chercher dans fa folitude , & d'y mourir
ou de l'en tirer.
Il difparoit ; on ne le revoit point. Ses
parents qui l'attendent en ont d'abord de
l'inquiétude ; leur crainte augmente chaque
jour. Leur attente trompée jette la
défolation dans la famille ; l'inutilité des
recherches met le comble à leur défefpoir.
Une querelle , un affaffinat , tout
ce qu'il y a de plus finiftre , fe préfente à
leur penfée , & ces parents infortunés
OCTOBRE. 1759 . 29
finiffent par pleurer la mort de ce fils leur
unique efpérance. Tandis que fa famille
eft dans le deuil, Fonrofe, fous l'habit d'un
Pâtre , fe préfente aux habitans des ha
maux voifins de la vallée qu'on ne lui
avoit que trop bien décrite. Son ambition
eft remplie , on lui confie le foin d'un
troupeau.
Les premiers jours , il le laiffe errer à
l'aventure , uniquement attentif à décou
vrir les lieux oùla Bergere menoit le fien.
Ménageons , difoit-il , la timidité de cette
belle folitaire ; fi elle eft malheureuſe, fon
coeur a befoin de confolation ; fi elle n'a
que de l'éloignement pour le monde , &
que le goût d'une vie tranquille & innocente
la retienne dans ces lieux , elle y
doit éprouver des momens d'ennui & défirer
une fociété qui l'amufe ou qui la confole
: laiffons- lui rechercher la mienne. Si
je parviens à la lui rendre agréable , ce
fera bientôt pour elle un befoin : alors je
prendrai conſeil de la fituation de fon ame.
Après tout nous voilà feuls dans l'univers
& nous ferons tout l'un pour l'autre.
De la confiance à l'amitié il n'y pas loin ,
& de l'amitié à l'amour le pas eft encore
plus gliffant à notre âge. Et quel âge
avoit Fonrofe quand il raiſonnoit ainſi ? .
Fonrofe avoit dix-huit ans ; mais trois mois
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>>
de réflexion fur le même objet dévelop
pent bien les idées . Tandis qu'il fe livroit
à fes penfées , les yeux errrans dans la
campagne , il entend de loin cette voix
dont ont lui avoit vanté les charmes.
L'émotion qu'elle lui caufa fut auſſi vive
que fi elle avoit été imprévue.
» C'eſt
» ici , difoit la Bergere dans fes chants.
plaintifs , c'eft ici que mon coeur jouit
» de l'unique bien qui lui refte. Ma dou
» leur a des délices pour mon ame ; je
préfere fon amertume aux douceurs
» trompeufes de lajoie. » Ces accents déchiroient
le coeur fenfible de Fonrofe .
Quelle peut-être, difoit - il, la caufe du chagrin
qui la confume : Qu'il feroit doux de
la confoler ! Un efpoir plus doux encore
ofoit à peine flater fes defirs . Il craignit
d'allarmer la Bergere s'il fe livroit impru
demment à l'impatience de la voir de près ,
& pour la premiere fois c'étoit affez de
l'avoir entendue. Le lendemain il fe rendit
au pâturage ; & après avoir obfervé la route
qu'elle avoit prife , il fut fe placer au
pied d'un rocher qui le jour précédent lui
répétoit les fons de cette voix touchante .
J'ai oublié de dire que Fonrofe , à la plus
jolie figure du monde , joignoit des talens
que ne néglige pas la jeune nobleffe
d'Italie. Il jouoit du hautbois comme
UCTOBRE. 1759 . 31
Befungi , dont il avoit pris les leçons , &
qui faifoit alors les plaifirs de l'Europe.
Adelaide plus profondément enfevelie
dans fes affligeantes idées , n'avoit point
encore fait entendre fa voix , & les échos
gardoient le filence. Tout à coup ce filence
fut interrompu par les fons plaintifs
du hautbois de Fonrofe. Ces fons inconnus
excitèrent dans l'ame d'Adelaïde une
furpriſe mêlée de trouble. Les gardiens
des troupeaux errants fur ces collines , ne
lui avoient jamais fait entendre que les
fons des trompes ruftiques. Immobile &
attentive , elle cherche des yeux qui peut
former de fi doux accords. Elle apperçoit
de loin un jeune Pâtre affis dans le creux
d'un rocher au pied duquei paiffoit fon
troupeau ; elle approche pour le mieux
entendre. Voyez , dit- elle , ce que peut
le feul inftinet de la nature L'oreille indique
à ce berger toutes les fineffes de l'art.
Peut- on donner des fons plus purs ? Quelle
délicateffe dans les inflexions ! Quelle
varieté dans les nuances ! Que l'on dife
après cela que le gout n'eft pas un don naturel.
Depuis qu'Adelaide habitoit cette
folitude , c'étoit la premiere fois que fa
douleur fufpendue par une diftraction
agréable , livroit fon ame à la douce émotion
du plaifir. Fonrofe qui l'avoit vu
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
s'approcher & s'affeoir au pied d'un faule
pour l'entendre , n'avoit pas fait femblant
de s'en appercevoir. Il faifit fans affectation
le moment de fa retraite , & mefura
la marche de fon troupeau de maniere
à la rencontrer fur la pente de la colline
où fe croifoient leurs chemins . Il ne
fit que jetter un regard fur elle , & continua
fa route comme n'étant occupé que
du foin de fon troupeau . Mais que de
beautés ce regard avoit parcourues ! Quels
yeux quelle bouche divine ! que ces
traits fi nobles & fi touchants dans leur
langueur feroient plus raviffants fi l'amour
les raniinoit ! On voyoit bien que la douleur
feule avoit terni dans leur printems
les roſes de fes belles joues ; mais de
tant de charmes celui qui l'avoit plus
vivement ému étoit l'élégance noble de
fa taille & de fa démarche : à la foupleffe
de ſes mouvements , on croyoit voir un
jeune cédre dont la tige droite & flexible
céde mollement aux zéphirs . Cette image
que l'amour venoit de graver en traits
de flamme dans fa mémoire , s'empara
de tous fes efprits . Qu'ils me l'ont peinte
foiblement , difoit - il , cette beauté inconnue
à la terre dont elle mérite les adorations
! & c'eſt un défert qu'elle habite !
& c'eſt le chaume qui la couvre ! Elle
OCTOBRE. 1759. 33
1
qui devroit voir les Rois à fes genoux ,
s'occupe du foin d'un vil troupeau. Sous
quels vêtemens s'eft- elle offerte à ma
vue ! Elle embellit tout & rien ne la
dépare . Cependant quel genre de vie pour
un corps auffi délicat ! des aliments groffiers
, un climat fauvage , de la paille
pour lit , grands Dieux ! Et pour qui font
faites les rofes ? Oui je veux la tirer de
cette condition trop malheureuſe & trop
indigne d'elle . Le fommeil interrompit fes
réflexions , mais n'effaça point cette image.
Adelaide de fon côté fenfiblement
frappée de la jeuneffe, de la beauré de Fonrofe
, ne ceffoit d'admirer les caprices de
la fortune. Où la nature va-t-elle raffembler
, difoit-elle , tant de talents & tant de
graces ! Mais hélas ! ces dons qui ne lui font
qu'inutiles feroient peut-être fon malheur
dans un état plus élevé. Quels maux la
beauté ne caufe -t- elle pas dans le monde!
Malheureuſe ! Eft-ce à moi d'y attacher
quelque prix ? La réflexion défolante vint
empoifonner dans fon ame le plaifir
qu'elle avoit goûté ; elle fe reprocha d'y
avoir été fenfible , & refolut de s'y refufer
à l'avenir. Le lendemain Fonrose crut
s'appercevoir qu'elle évitoit fon- approche;
il tomba dans une triftefle mortelle. Se
douteroit- elle de mon déguiſement , di-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
fait- il me ferois - je trahi moi- même :
Cette inquiétude l'occupa tout le long du
jour , & fon hautbois fut négligé. Adelaide
n'étoit pas fi loin qu'elle ne put
bien l'entendre , & fon filence l'étonna .
Elle fe mit à chanter elle-même. « Il
» femble , difoit fa chanfon , il femble
» que tout ce qui m'environne partage
» mes ennuis : les oiſeaux ne font enten-
>>
"3 dre que de triftes accens , l'écho me
répond par des plaintes , les zéphirs
» gémiffent parmi ces feuillages , le bruit
» des ruiffeaux imite mes foupirs , on di-
» roit qu'ils roulent des pleurs . » Fonrofe
.attendri par ces chants ne put s'empêcher
d'y répondre. Jamais concert ne
fut plus touchant que celui de fon hautbois
avec la voix d'Adelaide. O Ciel , ditelle
, eft ce un enchantement
! Je n'ofe
en croire mon oreille : ce n'eft pas un
Berger , c'eft un Dieu que je viens d'entendre
. Le fentiment naturel de l'harmonie
peut- il infpirer ces accords ? Comme
elle parloit ainsi , une mélodiecham
pêtre
ou plutôt céleste , fit retentir le vallon.
Adelaide crut voir réalifer les prodiges
que la Poche attribue à la Mufique fa
brillante foeur. Confufe , interdite , elle
ne fçavoit fi elle levoit fe dérober ou fe
livrer à cet enchantement . Mais elle apOCTOBRE.
1759 . 35
perçut le Berger qu'clle venoit d'entendre
raffemblant fon troupeau pour regagner
fa cabane . Il ignore , dit- elle , le
charme qu'il répand autour de lui , fon
ame fimple n'en eft pas plus vaine , il
n'attend pas même les éloges que je lui
dois. Tel eft le pouvoir de la Mufique :
c'eft le feul des talens qui jouiffe de luimême
; tous les autres veulent des témoins.
Ce don du Ciel fut accordé à
l'homme dans l'innocence , c'eſt le plus
pur de tous les plaifirs . Hélas ! c'est le
feul que je goûte encore , & je regarde
ce Berger comme un nouvel écho qui
vient répondre à ma douleur.
Les jours fuivans Fonrofe affecta de
s'éloigner à fon tour : Adelaide en fut
affligée. Le fort , dit- elle , fembloit m'avoir
ménagé cette foible confolation ;
je m'y fuis livrée trop aifement , & pour
me punir il m'en prive. Un jour enfin
qu'ils fe rencontrèrent fur le penchant de
la colline Berger , lui dit- elle , menezvous
bien loin vos troupeaux ? Ces premières
paroles d'Adelaide cauferent à
Fonrofe un faififfement qui lui ôta pref
que l'ufage de la voix . Je ne fçai , dit- il
en héfitant ; ce n'eft pas moi qui conduis
mon troupeau , c'eft mon troupeau qui
me conduit moi-même ; ces lieux lui font
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
il
plus connus qu'à moi , je lui laiffe le
choix des meilleurs pâturages . Doù êtesvous
donc , lui demanda la Bergère ? J'ai
vu le jour au-delà des Alpes , répondit
Fonrofe ... Etes -vous né parmi les Pafteurs
, poursuivit- elle ? .. Puifque je fuis
Pafteur , dit - il en baiffant les yeux ,
faut bien que je fois né pour l'être ...
C'eft de quoi je doute , reprit Adelaide ,
en l'obſervant avec attention . Vos talens,
votre langage , votre air même , tout
m'annonce que le fort vous avoit mieux
placé . Vous êtes bien bonne , reprit Fonrofe
; mais eft- ce à vous de croire que la
Nature refufe tout aux Bergers ? Etesvous
née pour être Reine ? Adelaïde rougit
à cette réponſe ; & changeant de
propos l'autre jour , dit elle , au fon du
hautbois vous avez , accompagné mes
chants avec un art qui feroit un prodige
dans un fimple gardien de troupeaux .
C'est votre voix qui en eft un , reprit
Fonroſe , dans une fimple Bergère.. Mais
perfonne ne vous a - t- il inftruit ?. Je n'ai,
comme vous , d'autres guides
d'autres guides que mon
coeur & mon oreille. Vous chantiez , j'étois
attendri ; ce que mon coeur fent
mon hautbois l'exprime , je lui inſpire
mon ame : voilà tout mon fecret , rien
au monde n'eft plus facile. Cela eſt inOCTOBRE.
1759. 37
croyable , dit Adelaide. C'eft ce que j'ai
dit en vous écoutant , reprit Fonrofe ,
cependant il l'a bien fallu croire . Que
voulez- vous ? la Nature & l'Amour fe
font un jeu quelquefois de réunir tout
ce qu'ils ont de plus précieux dans la
plus humble fortune , pour faire voir
qu'il n'y a point d'état qu'ils ne puiſſent
ennoblir. Pendant cet entretien ils avançoient
dans la vallée ; & Fonrofe qu'un
rayon d'efpérance animoit , fe mit à faire
éclater dans les airs les fons brillants
que le plaifir infpire. Ah ! de grace , dit
Adelaide , épargnez à mon ame l'image
importune d'un ſentiment qu'elle ne peut
goûter. Cette folitude eft confacrée à la
douleur , fes échos ne font point accoutumés
à répéter les accens d'une joie
profane ; ici tout gémit avec moi . J'ai
dequoi m'y plaindre , reprit le jeune
homme ; & ces mots prononcés avec
un foupir , furent fuivis d'un long filence.
Vous avez à vous plaindre , reprit Adelaïde
! Eft- ce des hommes? Eft - ce du fort ?
Je ne fçai , dit- il , mais je ne fuis pas
heureux ne m'en demandez pas davantage
. Ecoutez , dit Adelaide ; le Ciel nous
donne à l'un & à l'autre une confolation
dans nos peines ; les miennes font comme
un poids accablant dont mon coeur eft op
3
8 MERCURE DE FRANCE.
preffé . Qui que vous foyez , fi vous connoiffez
le malheur vous devez être compâtiffant
, & je vous crois digne de ma confiance
; mais promettez - moi qu'elle fera
mutuelle . Hélas ! dit Fonrofe , mes maux
font tels que je ferai peut- être condamné
à ne les rélever jamais . Ce myftere ne fit
que redoubler la curiofité d'Adelaide.
Rendez- vous demain , lui dit - elle , au
pied de cette colline , fous ce vieux chêne
touffu , où vous m'avez entendu gémir.
Là je vous apprendrai des chofes qui
exciteront votre pitié. Fonrofe pala la
nuit dans une agitation mortelle . Son
fort dépendit de ce qu'il alloit apprendre.
Mille penfées effrayantes venoient
l'agiter tour à tour. Il appréhendoit furtout
la confidence défefpérante d'un amour
malheureux & fidèle. Si elle aime , 'ditil
, je fuis perdu.
Il fe rendit au lieu indiqué. Il vit arriver
Adelaide. Le jour étoit couvert de
nuages , & la nature en deuil fembloit
préfager la trifefe de leur entretien .
Dès qu'ils furent affis au pied du chêne ,
Adelaide parla ainfi Vous voyez ces
pierres que l'herbe commence à cou-
» vrir , c'est le tombeau du plus tendre ,
du plus vertueux des hommes , à qui
as mon amour & mon imprudence ont
3
: »
OCTOBRE. 1759. 39
و و
ود
ود
ور
couté la vie. Je fuis Françoife , d'une
»famille diftinguée & trop riche pour
» mon malheur. Le Comte d'Oreftan
» conçut pour moi l'amour le plus ten-
» dre ; j'y fus fenfible : je le fus à l'ex-
» cès : mes parens s'oppoferent au penchant
de nos coeurs , & ma paffion infenfée
me fit confentir à un hymen fa-
» cré pour des ames vertueufes , mais
» défavoué par les Loix . L'Italie étoit
» alors le théâtre de la guerre. Mon époux
»y alloit joindre le corps qu'il devoit
»commander : je le fuivis jufqu'à Brian-
» çon : ma folle tendreffe l'y retint deux
»jours malgré lui . Ce jeune homme plein
» d'honneur n'y prolongea fon féjour
» qu'avec, une extrême répugnance. Il me
»facrifioit fon devoir ; mais que ne lui
" avois-je pas facrifié moi même ? En un
ود
ود
mot je l'exigeai , il ne put résister à
» mes larmes . Il partit avec un preffenti-
» ment dont je fus moi-même effrayée :
» je l'accompagnai jufques dans cette val-
» lée où je reçus les adieux ; & pour , at-
» tendre de fes nouvelles , je retournai à
» Briançon. Peu de jours après fe répan-
» dit le bruit d'une bataille . Je doutois fi
» d'Oreftan s'y étoit trouvé ; je le fou-
» haitois pour fa gloire ; je le craignois
»pour mon amour , quand je reçus
40 MERCURE DE FRANCE.
"
ן כ
» de lui une lettre que je croyois bien
» confolante ! Je ferai tel jour à telle
» heure , me difoit - il , dans la vat-
» lée & fous le chêne où nous nous fom-
» mes féparés ; je m'y rendrai feul , je
» vous conjure d'aller m'y attendre ſeule ;
je ne vis encore que pour vous. Quel
» étoit mon égarement ! Je n'apperçus
» dans ce billet que l'impatience de me
» revoir , & je m'applaudis de cette im-
" patience . Je me rendis donc fous ce
» même chêne ; d'Oreſtan arrive, & après
» le plus tendre accueil Vous l'avez
voulu , ma chere Adelaide , me dit- il ,
j'ai manqué à mon devoir dans le mo-
» ment le plus important de ma vie. Ce
» que je craignois eft arrivé. La bataille
» s'eft donnée , mon régiment a chargé ;
» il a fait des prodiges de valeur , & je
» n'y étois pas. Je fuis déshonoré , perdu
» fans reffource. Je ne vous reproche pas
» mon malheur ; mais je n'ai plus qu'un
» facrifice à vous faire , & mon coeur
» vient le confommer. A ce difcours
pâle , tremblante , & refpirant à peine,
»je reçus mon époux dans mes bras. Je
»fentis mon fang fe glacer dans mes
veines , mes genoux
mes genoux ployèrent fous
moi , & je tombai fans connoiffance.
Il profita de mon évanouiffement pour
ود
OCTOBRE. 1759. 41
» s'arracher de mon fein , & bientôt je
» fus rappellée à la vie par le bruit du
» coup qui lui donna la mort. Je ne vous
و ر
"
"
peindrai point la fituation où je me
» trouvai , elle eft inexprimable ; & les
» larmes que vous voyez couler , les fanglots
qui étouffent ma voix , en font
une trop foible image. Après avoir paſſé
" une nuit entiere auprès de ce corps
fanglant dans une douleur ftupide , mon
» premier foin fut d'enfevelir avec lui
» ma honte : mes mains creuferent fon
" tombeau. Je ne cherche point à vous
» attendrir ; mais le moment où il fallut
" que la terre me féparât des triftes reftes
"de mon époux , fut mille fois plus
» affreux pour moi que ne peut l'être
» celui qui féparera mon corps de mon
» ame. Epuifée de douleur & privée de
» nourriture , mes défaillantes mains employerent
deux jours à creufer ce tom-
» beau avec des peines inconcevables.
Quand mes forces m'abandonnoient ,
»je me repofois fur le fein livide & glacé
» de mon époux. Enfin je lui rendis les
» devoirs de la fépulture , & mon coeur
» lui promit d'attendre en ces Feux que
le trépas nous réunît. Cependant la
»faim cruelle commençoit à dévorer mes
» entrailles defféchées . Je me fis un crime
"
وو
"
*
42 MERCURE DE FRANCE.
"
» de refufer à la nature les foutiens d'une
vie plus douloureufe que la mort . Je
changeai mes vêtemens en un fimple
» habit de Bergère , & j'en embraſſai l'état
» comme mon unique refuge. Depuis ce
" temps toute ma confolation eft de ve-
" nir pleurer fur ce tombeau qui fera le
" mien. Vous voyez , pourfuivit - elle ,
" avec quelle fincérité je vous ouvre mon
" ame. Je puis avec vous déformais pleurer
en liberté , c'eft un , foulagement
" dont j'avois befoin ; mais j'attends de
» vous la même confiance. Ne croyez
"pas m'avoir abufée. Je vois clairement
" que l'état de Pafleur vous eft auffi étran-
" ger & plus nouveau qu'à moi . Vous
» êtes jeune , peut - être fenfible ; & fi j'en
" crois mes conjectures , nos malheurs
» ont eu la même fource , & comme moi
» vous avez aimé. Nous n'en ferons que
plus compatiffans l'un pour l'autre. Je
" vous regarde comme un ami que le
Ciel , touché de mes maux , daigne
» m'envoyer dans ma folitude . Regardez-
» moi comme une amie capable de vous
" donner , finon des confeils falutaires ,
» au moins des exemples confolans .
"J
"
Vous me pénétrez , lui dit Fonrofe ,
accablé de ce qu'il venoit d'entendre ; &
quelque fenfibilité que vous me ſuppoſiez,
OCTOBRE. 1759 , 43
vous êtes bien loin d'imaginer l'impreffion
que m'a faite le récit de vos malheurs.
Hélas ! que ne puis- je y répondre avec
cette confiance que vous me témoignez ,
& dont vous êtes fi digne ! Mais je vous
l'ai dit , je l'avois prévu : telle eft la nature
de mes peines , qu'un filence éternel doit
les renfermer au fond de mon coeur.
Vous êtes bien malheureufe , ajouta t-il
avec un profond foupir ! je fuis encore
plus malheureux , c'est tout ce que je
puis vous dire. Ne vous offenfez pas
de mon filence : il m'eft affreux d'y
être condamné. Compagnon affidu de
tous vos pas , j'adoucirai vos travaux ,
je partagerai toutes vos peines je
vous verrai pleurer fur cette tombe , j'y
mêlerai mes larmes à vos pleurs . Vous ne
vous repentirez point d'avoir dépofé vos
ennuis dans un coeur , hélas ! trop fenfible.
Je m'en repens dès-à- préfent , dit - elle
avec confufion ; & tous les deux les veux
baiffés , fe retirerent en filence . Adelaide
en quittant Fonrofe , crut voir fur fon
vifage l'empreinte d'une douleur profonde.
J'ai renouvellé , difoit - elle , le
fentiment de fes peines ; & quelle en doit
êrre l'horreur , puifqu'il fe croit encore
plus malheureux que moi !
Dès ce jour , plus de chant , plus d'entretien
fuivis entre Fonrofe & Adelaide.
44 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne fe cherchoient ni ne s'évitoient
l'un l'autre des regards où lá confternation
étoit peinte , faifoient prefque leur
unique langage ; s'il la trouvoit pleurant
fur le tombeau de fon époux , le coeur
faifi de pitié , de jaloufie & de douleur ,
il la contemploit en filence , & répondoit
à fes fanglots par de profonds gémiffemens.
Deux mois s'étoient écoulés dans cette
fituation pénible , & Adelaïde voyoit la
jeuneffe de Fonrofe fe flétrir comme une
fleur. Le chagrin qui le confumoit l'affligeoit
elle-même d'autant plus vivement
que la caufe lui en étoit inconnue. Elle
étoit bien éloignée de foupçonner qu'elle
en fût l'objet. Cependant comme il eſt
naturel que deux fentimens qui partagent
une ame s'affoibliffent l'un l'autre , les regrets
d'Adelaide fur la mort de d'Oreftan
devenoient moins vifs chaque jour à mefure
qu'elle fe livroit davantage à la pitić
que lui infpiroit Fonrofe. Elle étoit bien
fûre que cette pitié n'avoit rien que d'innocent
; il ne lui vint pas même dans
l'idée de s'en défendre ; & l'objet de ce
fentiment généreux fans ceffe préſent à
fa vue , le réveilloit à chaque inftant . La
langueur où étoit tombé ce jeune homme
devint telle , qu'Adelaide ne crut pas deOCTOBRE
. 1759. 45
voir le laiffer plus longtemps livré à luimême.
Vous périffez , lui dit-elle , & vous
ajoutez à mes douleurs celle de vous voir
confumer d'ennui fous mes yeux , fans
pouvoir y apporter reméde . Si le récit des
imprudences de ma jeuneſſe ne vous a pas
infpiré pour moi du mépris ; fi l'amitié la
plus pure & la plus tendre vous eft chère ;
enfin fi vous ne voulez pas me rendre
plus malheureufe que je ne l'étois avant
de vous avoir connu ; confiez-moi la cauſe
de vos peines : vous n'avez que moi dans
le monde pour vous aider à les foutenir:
Votre fecret fût- il plus important que le
mien , ne craignez point que je le répande.
La mort de mon époux a mis un
abîme entre le monde & moi , & la confidence
que j'exige fera bientôt enfevelie
dans cette tombe où la douleur me con→
duit à pas lents. J'espère vous y précéder ,
dit Fonrofe en fondant en larmes. Laiffez-
moi finir ma déplorable vie fans vous
laiffer après moi le reproche d'en avoir
abrégé le cours... O Ciel, qu'entends-je !
s'écria- t-elle éperdue. Qui , moi , j'aurois
contribué aux maux qui vous accablent
? Achevez , vous me percez le coeur.
Qu'ai- je fait ? Qu'ai je dit ? Hélas, je tremble
! O Ciel ! ne m'as -tu mis au monde que
pour y faire des malheureux ? Parlez, vous
46 MERCURE DE FRANCE.
dis-je il n'eft plus temps de me cacher
qui vous êtes , vous en avez trop dit pour
diffimuler plus longtems .. Eh bien , je
fuis .... je fuis Fonrofe , le fils des Voyageurs
que vous avez pénétrés d'admiration
& de refpect. Tout ce qu'ils ont raconté
de vos vertus & de vos charmes
m'a infpiré le deffein fatal de venir vous
voir fous ce déguiſement. J'ai laiffé ma
famille dans la défolation , croyant m'avoir
perdu & pleurant mon trépas. Je
vous ai vue , je fçai ce qui vous attache
en ces lieux , je fçai que le feul eſpoir
qui me refte eft d'y mourir en vous adorant.
Epargnez- moi des confeils inutiles
& d'injuftes reproches . Ma réfolution eft
auffi ferme , auffi inébranlable que la
vôtre. Si en trahiffant mon fecret vous
troubliez les derniers momens d'une vie
qui s'éteint , vous auriez inutilement un
tort avec moi, qui n'en aurai jamais avec
yous.
Adelaide confondue tâcha de calmer
le défefpoir où ce jeune homme étoit
plongé : Rendons , dit- elle , à fes parens
le ſervice de le rappeller à la vie ; fau
yons leur unique efpérance : le Ciel
m'offre cette occafion de reconnoître
leurs bontés. Ainfi , loin de l'effaroucher
par une rigueur déplacée , tout ce que
OCTOBRE. 1759. 47.
la pitié a de plus tendre , tout ce que
l'amitié a de plus confolant , fut mis en
ufage pour le caliner.
Ange du Ciel , s'écria Fonrofe , je ſens
toute la répugnance que vous avez à faire
un malheureux ; votre coeur est à celui
qui repofe dans ce tombeau ; je vois que
rien ne peut vous en détacher , je vois
combien votre vertu eft ingénieuse à me
cacher mon malheur ; je le fens dans
toute fon étendue , f'en fuis accablé ,
mais je vous le pardonne . Votre devoir
eft de ne m'aimer jamais , le mien eft de
vous adorer toujours.
pour
Impatiente d'exécuter le deffein qu'elle
avoit conçu , Adelaide arrive dans fa
cabane. Mon pere , dit elle à fon vieux
Maître , vous fentez-vous la force de faire
le voyage de Turin ? J'ai besoin de quelqu'un
de confiance pour donner à M. &
à Made de Fonrofe l'avis le plus intéreſſant.
Le vieillard répondit que fon zèle
les fervir lui en infpiroit le courage. Allez ,
reprit Adelaide ; vous les trouverez pleu
rant la mort de leur fils unique : appre
nez -leur qu'il eft vivant , qu'il eft en ces
lieux , & que c'est moi qui veux le leur
rendre ; mais qu'il eft d'une néceffité
indifpenfable qu'ils viennent eux-mêmes
le chercher.
48 MERCURE DE FRANCE.
Il part , Il arrive à Turin , il se fait
annoncer pour le vieillard de la vallée
de Savoye . Ah ! s'écria Madame de Fonrofe
, il eft peut-être arrivé quelque malheur
à notre Bergere. Qu'il vienne , ajouta
le Marquis , il nous annoncera peut-être
qu'elle confent à vivre auprès de nous.
Après la perte de mon fils , dit la Marquife
, c'eft la feule confolation que je
puiffe goûter au monde. Le vieillard eft
introduit. Il fe profterne , on le relève.
Vous pleurez un fils , leur dit -il , je viens
vous dire qu'il eft vivant : c'est notre
chere enfant qui l'a découvert dans la
vallée : elle m'envoie pour vous en inftruire
; mais vous feuls , dit- elle , pouvez
le ramener. Comme il parloit ainfi , la
furpriſe & la joie avoient ôté à Madame
de Fonroſe l'uſage de fes fens. Le Marquis
éperdu , égaré , appelle au fecours
de fa femme , la rappelle à la vie , embraffe
le vieillard , annonce à toute fa
maiſon que leur fils leur eft rendu. La
Marquife reprenant fes efprits , que ferons-
nous , dit- elle , en faififfant les mains
du vieillard & les ferrant avec tendreffe ,
que ferons - nous pour reconnoître un
bienfait qui nous rend la vie ?
Tout eft ordonné pour le départ. Ils ſe
mettent
OCTOBRE . 1759 .
49
mettent en voyage avec le bon homme ;
ils marchent nuit & jour , ils fe rendent
dans la vallée , où leur unique bien les
attend. La Bergère étoit au pâturage ; la
vieille femme les y conduit ; ils approchent.
Quelle eft leur furprife ! leur fils ,
ce fils bien-aimé eft auprès d'elle fous
l'habit d'un fimple Paſteur : leurs coeurs
plutôt que leurs yeux le reconnoiffent.
Ah ! cruel enfant , s'écrie fa mere en fe
jettant dans fes bras ! quel chagrin vous
nous avez donné ! Pourquoi vous dérober
à notre tendreffe ? Et que veniez- vous faire
ici ? Adorer , dit - il , ce que vous avez admiré
vous mêmes . Pardon Madame , dit
Adélaïde , tandis que Fonrofe embraf
foit les genoux de fon Pere qui le relevoit
avec bonté ; pardon de vous avoir
laiffé fi longtemps dans la douleur : fi
je l'avois connu plutôt vous auriez été
plutôt confolée. Après les premiers mouvemens
de la nature , Fonroſe étoit re
tombé dans la plus profonde affliction.
Allons , dit le Marquis , allons nous repofer
dans la cabane , & oublier tous les
chagrins que nous a donnés ce jeune fou.
Oui , Monfieur , je l'ai été , dit Fonrose à
fon pere qui le menoit par la main . Il ne
falloit pas moins que
l'égarement de ma
raifon pour fufpendre dans mon coeur
I. Vol.
C
So MERCURE DE FRANCE.
les mouvements de la nature , pour me
faire oublier les devoirs les plus facrés ,
pour me détacher enfin de tout ce que
j'avois de plus cher au monde ; mais cette
folie vous l'avez fait naître & j'en fuis
trop puni. J'aime fans efpoit ce qu'il y
a de plus accompli fur la terre : vous ne
voyez rien , vous ne connoiffez rien de
cette femme imcomparable : c'est l'honnêteté
, la fenfibilité , la vertu même ;
je l'aime jufqu'à l'idolâtrie , je ne puis
être heureux fans elle , & je fçai qu'elle
ne peut être à moi . Vous a- t - elle confié ,
demanda le Marquis , le fecret de ſa naiffance
? J'en ai apris affez , dit Fonroſe ,
pour vous affurer qu'elle ne le céde en
rien à la mienne ; elle a même renoncé
à une fortune confidérable pour s'enfevelir
dans ce defert .. Et fçavez- vous ce qui
l'y a engagée ? , Oui mon pere , mais c'eft
un fecret qu'elle feule peut vous révéler ..
Elle eft mariée peut- être ? .. Elle eft veuve ,
mais fon coeur n'en eft pas plus libre ;
fes liens n'en font que plus forts. Ma fille ,
dit le Marquis en arrivant dans la cabane,
vous voyez que vous faites tourner la tête
à tout ce qui s'appelle Fonrofe . La paffion
extravagante de ce jeune homme
ne peut être juftifiée que par un objet
Auffi prodigieux que vous . Tous les
OCTOBRE. 1759 .
eux de ma femme ſe bornoient à vous
avoir pour compagne & pour amie
cet enfant ne veut plus vivre s'ils ne vous
obtient pour époufe , je ne defire pas
moins de vous avoir pour fille ; voyez
combien de malheureux vous feriez avec
un refus. Ah , Monfieur , dit - elle , vos
bontés me confondent ; mais écoutez ,
& jugez-moi. Alors en préſence du vieillard
& de fa femme , Adélaïde leur fit le
récit de fa déplorable avanture. Elle y
ajouta le nom de fa famille , qui n'étoit
pas inconnue à M. de Fonrofe, & finit par
le prendre à témoin lui - même de la fidélité
inviolable qu'elle devoit à fon époux.
A ces mots la confternation fe répandit
fur tous les vilages. Le jeune Fonroſe ,
que les fanglots étouffoient , fe précipita
dans un coin de la cabane pour leur donner
un libre cours. Le pere attendri va
au fecours de fon enfant : voyez , difoitil
, ma chere Adelaïde , dans quel état
vous l'avez mis. Made de Fonrofe , qui
étoit auprès d'Adelaïde , la preffoit dans
fes bras en la baignant de fes larmes . Eh
quoi , ma fille , dit- elle , nous ferez- vous
pleurer une feconde fois la mort de notre
chere enfant Le vieillard & fa femme ,
les yeux remplis de pleurs , & attachés
fur Adelaide , attendoient qu'elle prît la
?
C ij
2 MERCURE DE FRANCE.
parole. Le Ciel , m'eft témoin , dit Adelaïde
en ſe levant , que je donnerois ma
vie pour reconnoître tant de bontés.
Ce feroit mettre le comble à mes malheurs
que d'avoir à me reprocher le
vôtre ; mais je veux que Fonrofe luimême
foit mon Juge : laiffez - moi de
grace lui parler un moment. Alors fe
retirant feul avec lui , Ecoutez , lui ditelle
, Fonroſe , vous fçavez quels liens
facrés me retiennent dans ces lieux . Si je
pouvois ceffer de chérir & de pleurer un
époux qui ne n'a que trop aimée, je ferois
la plus méprifable des femmes. L'eftime ,
l'amitié , la reconnoiffance , ſont des fentimens
que je vous dois ; mais rien de
tout cela ne tient lieu d'amour : plus
vous en avez conçu pour moi , plus vous
avez droit d'en attendre : c'eft l'impoffibilité
de remplir ce devoir qui m'empêche
de me l'impofer. Cependant je vous
vois dans une fituation qui attendriroit
le coeur le moins fenfible ; il m'eft affreux
d'en être la caufe , il me feroit
plus affreux d'entendre vos parens m'accufer
de vous avoir perdu. Je veux
donc bien m'oublier dans ce moment ,
& vous laiffer , autant qu'il eft en moi ,
l'arbitre de notre deſtinée. C'eſt à vous
de choisir celle des deux fituations qui
OCTOBRE. 17597 53
,
vous paroît la moins pénible , ou de
renoncer à moi , de vous vaincre & de
m'oublier ou de pofféder une femme
qui , le coeur plein d'un autre objet , ne
pourroit vous accorder que des fentimens
trop foibles pour remplir les voeux d'un
amant. C'en eft affez , dit Fonrofe , &
d'une ame
comme la vôtre l'amitié
doit tenir lieu d'amour. Je ferai jaloux
fans doute des pleurs que vous donnerez
à la mémoire d'un autre époux , mais la
cauſe de cette jaloufie, en vous rendant
plus refpectable , vous rendra plus chère
à mes yeux.
Elle eſt à moi , dit-il , en venant fe
jetter dans les bras de fes parens ; c'eſt
à fon refpect pour vous , à vos bontés
que je la dois , & c'eſt vous devoir une
feconde vie. Dès ce moment leuts bras
furent des chaînes dont Adelaïde ne pur
Le dégager.
Ne ceda-t- elle qu'à la pitié , à la reconnoiffance
? Je veux le croire pour l'admirer
encore ; Adelaïde le croyoit ellemême
: quoiqu'il en foit , avant de partir
elle voulut revoir ce tombeau qu'elle ne
quittoit qu'à regret. O mon cher Doreftan
! dit- elle , fi du fein des morts tu
peux lire au fond de mon ame , ton
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
:
Ombre n'a point à murmurer du facrifice
que je fais je le dois aux fentimens
généreux de cette vertueufe famille ; mais
mon coeur te refte à jamais . Je vais tâcher
de faire des heureux , fans aucun efpoir
d'être heureufe . On ne l'arracha de
ce lieu qu'avec une efpéce de violence ;
mais elle exigea qu'on y élevât un monument
à la mémoire de fon époux , & que
la cabane de fes vieux maîtres, qui la fuivirent
à Turin , fût changée en une maifon
de campagne, auffi fimple que folitaire,
où elle fe propofoit de venir quelquefois
pleurer les égaremens & les malheurs de
fa jeuneffe. Le temps , les foins affidus
de Fonrofe , les fruits de fon fecond hyont
ouvert depuis fon ame aux impreffions
d'une nouvelle tendreffe ; &
on la cite pour exemple d'une femme
intéreffante & refpectable jufques dans
fon infidélité.
men ,
A MADAME L. P. D. C.
Qui avoit perdu un Coq qu'elle aimoit
UN
beaucoup.
N Coq , l'honneur des Coqs , fe plaignoit
au deftin :
OCTOBRE. 1759 , 35
Quoi , difoit- il , la Tourterelle ,
De la Mère d'Amour eft compagne fidèle ;
Des Dieux le Maître fouverain
Confie à l'Aigle fon tonnerre ;
Le Paon , mon camarade autrefois fur la terre
Près de Junon eft tout- puiffant ;
Le Hibou même enfin , dont le cri gémiſſant
N'annonce rien que de finiſtre ,
Eft de Pallas devenu le Miniftre ;
Et tandis que dans les Cieux
Ils partagent avec les Dieux
Tout l'encens qu'on leur adreſſe ,
On me méprife , on me délaiffe .
Je crois pourtant les valoir bien :
Eft-il un plus charmant plumage
Eft- il un plus bruyant ramage
Eft-il un plus noble maintien
Que le mien ?
Faut-il d'autres talens encore !
Je préviens la brillante aurore ;
Aux mortels pareſſeux , j'annonce le matin.
Par lui furent encor citées
D'autres raisons qui font restées
Dans les archives du deſtin ,
Raifons qui furent fort goûtées ;
Et Vénus même , à ce qu'on dit ,
Les appuya de fon crédit
Tant & fi bien , qu'Amour voulant plaire à fa
Mère ,
C iv.
56 MERCURE DE FRANCE.
L'adopta pour oiſeau , ne voulant déformais
Agir que par fon miniſtère ,
Et ne crut pas pouvoir mieux faire
Que de lui confier fon carquois & les traits.
Tel eft le fort du Cocq qui caufe vos regrets.
S'il vous quitta pour fuivre un nouveau Maître ,
C'est pour vous fervir encor mieux.
Soumis au plus charmant des Dieux ,
Il fuit l'Amour en tous lieux :
Vous le verrez reparoître
A chaque inſtant à vos yeux.
EPITRE
A M. M **, M ***.
L'AQUILON 'AQUILON terrible
Fuit de ces climats ;
Le zéphir paiſible
Succède aux frimats ;
L'haleine de Flore
Fait naître des fleurs ,
La brillante Aurore
Répand leurs odeurs,
Et le Ciel fe dore
De riches couleurs.
Le Roffignol chante ,
Et fa voix enchante
OCTOBRE. 1759.
$7
L'oreille & les coeurs.
L'aimable Bergère
Ecoute fes fons ,
Et fur la fougère
Redit fes chanſons.
Son ame timide
Craint de s'engager.
Tout homme eft léger ,
Ingrat & perfide.
Mais de ce ferment
L'Amour la dégage ,
Et dans ce moment
Se fait rendre hommage,
D'un jeune Berger
Peut-on le défendre?
Pourroit-il changer,
Puifqu'il eft fi tendre ?
Aimer eft un bien ;
L'Amant qui fçait plaire
Nous rend néceffaire
Un fi doux lien.
La fimple nature
A bien des attraits
L'art & la parure
En gâtent les traits.
Fais-en la peinture ,
Et de ton pinceau
Trace en miniature
C▾
58 MERCURE DE FRANCE.
Ce brillant tableau.
L'air eft fans nuages ,
Un Soleil plus pur
Sous un Ciel d'azur
Fait fuir les orages.
O divine paix
Que je te défire !
Ton aimable empire
Ne laffe jamais ;
Et pour tes bienfaits
L'Univers foupire.
Sous lui les beaux Arts
Naiffent & profpèrent ;
Mais de toutes parts
Les Arts dégénèrent
A l'afpect de Mars.
L'utile lecture
Eclaire l'esprit ,
Et cette culture
L'orne & le nourrit.
L'élégant Racine
Fait couler mes pleurs ,
Er la voix divine
Enchante les coeurs.
Le pompeux Corneille
Flate moins l'oreille ;
Mais il eft fi grand ,
Qu'il gagne & furprend
OCTOBRE. 1759. 59
Par fon ton fublime
Toute notre eſtime.
Deffous ces ormeaux
J'entends Fontenelle
De fes chalumeaux
Charmer une Belle.
Aux accens nouveaux
De ce Berger tendre
Je vois les ruiffeaux
Qui femblent fufpendre
Le bruit de leurs eaux.
Le Faune volage ,
L'entendant chanter ,
Tâche d'imiter
Un fidoux langage.
Près de cette voix
La fienne eft fauvage :
De dépit , de rage ,
Il fuit dans les bois.
D'un vol plus fublime
Le fameux Rouſſeau *
Atteint à la cime
Du double coteau.
Le feu qui l'anime
* (Note de l'Auteur. ) On parle ici de l'Illuftre
Poëte ROUSSEAU , qu'il ne faut pas confondre avec
M. Rouffeau , Citoyen de Genève , qui afait auffi
des vers avec fuccès , & qui par fes talens & par
fes lumières fait honneur àfa Patrie.
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
Tire de la rime
Un charme nouveau.
Tantôt comme Horace
Son vers plein de grace
Et de fentiment ,
Coule lentement ,
Tantôt plus rapide
D'un pas intrépide
Il fuit noblement
Les traces d'Alcide.
Le Saint Roi David
Lui prête fa lyre ;
Le fon qu'il en tire
Pénètte & ravit.
L'Illuftre Voltaire ,
Sur les pas d'Homère,
Dit du Grand Henri,
De ce Roi chéri ,
La haute vaillance ,
La noble clémence.
De la nuit du Temps ,
Perçant les ténèbres ,
Il nous rend préfens
Les évènemens
Des Hommes célèbres.
Quittant les combats ,
De la main d'Euclide
Qui lui fert de guide
Il prend le compas.
OCTOBRE. 17590
61
Et loin de la vûe
Des vulgaires yeux ,
Meſure des Cieux
La vafte étendue.
O Ciel! quelle horreur !
Du fier Orofmane ,
Oh que je condamne
La jalouſe erreur !
Mais de la fureur
Il est la victime ;
De fon
propre crime
Il est le vengeur.
L'aimable Zaïre
Sous fes coups expires
Et fur fon tombeau
L'Amour qui foupire
Eteint fon flambeau ;
Et fous fon bandeau ,
Son coeur plein d'allarmes
Epanche fes larmes.
Mais de ces concerts
Mon ame charmée ,
Eft elle fermée -
Aux talents divers
Dont la renommée
Remplit l'Univers ?
De l'Art oratoire
Padmire les fons:
32 MERCURE DE FRANCE.
Ses grandes leçons
Affurent la gloire
De fes Nourriffons .
L'augufte Sageffe ,
Dans Rome & la Grèce ,
Lui dût fes fuccès ;
Et par les effets
On vit Démosthènes
Des Tyrans d'Athênes
Sapper les projets .
Dans cette carrière
Tu vas donc courir ?
Déjà la barrière
Pour toi va s'ouvrir.
Ciel ! quelle lumière
Tu vas découvrir !
Que l'erreur , le vice ,
Tremblent à ta voix :
Lorſque l'injuſtice
Foule aux pieds les loix ,
Fais voir fon fupplice.
De voeux criminels
L'ame déchirée ,
Nous donnons entrée
A ces maux cruels
Dont tous les Mortels
Reçoivent l'atteinte.
Hélas ! les oiſeaux
OCTOBRE. 1759 .
63
Vivent fans contrainte ,
Sans foins , fans travaux.
L'Homme feul coupable
Eft feul miférable.
La haine & l'amour
Confument nos ames ;
Leurs funeftes flâmes
Font de ce féjour
Un lieu plein d'allarmes ,
De trouble & de larmes,
Hé ! qu'il feroit doux !
Si refpectant tous
L'aimable innocence ,
Loin de l'ignorance ,
Nous trouvions en nous
Le bonheur fuprême
De nous fi prochain ,
Et qu'hors de lui-même
L'homme cherche envain.
Réponse de l'Auteur du Mercure fur une
queftion qui lui a été faite.
QUELQU
UELQU'UN m'a fait l'honneur de
m'écrire du fond de la Bretagne , pour
me demander la caufe d'une antipathie
dont on ne peut fe rendre raiſon , Quoi64
MERCURE DE FRANCE.
que je fois
peu verfé dans l'étude
des ma- ladies
de l'ame , comme
cette confultation
ne peut tirer à conféquence
, je crois pouvoir
hafarder
mon avis.
Ce n'eft jamais de la diverfité des caractères
que naiffent les antipathies ,
& rien ne s'accorde mieux que les caractères
oppofés . Deux caractères froids
& lents ne produifent qu'une fociété
languiffante. Deux caractères violents:
s'enflamment l'un l'autre. Deux caractères
durs fe choquent & fe repouffent.
Deux caractères dociles & complaifans
tombent dans une monotonie de fentimens
& de goûts qui dégénère en fadeur.
c'eſt du contrafte & du mêlange de ces
qualités contraires que réfulte un commerce
animé , piquant , varié , intéreffant
pour l'un & pour l'autre.
Les antipathies naiffent de la contrariété
des goûts , de la rivalité des prétentions
, de l'aliénation des efprits caufée
par l'incompatibilité des principes. La
fource de cette averfion confuſe eſt un
amour- propre jaloux, humilié , ou rebuté.
1 °. Un amour-propre jaloux entre deux
perfones qui fe difputent les mêmes avantages
, qui afpirent à la même place dans
Popinion de la fociété. Deux jolies femmes
, deux petits maîtres , deux Artiſtes
peuvent avoir de ces fortes d'antipathies.
OCTOBRE . 1759. 65
Comme la balance n'eft preſque jamais
égale entre deux rivaux , il eſt rare que
l'antipathie foit mutuelle , elle eft du côté
du plus foible ou du plus vain des concurrents.
2º. L'amour-propre humilié, non feulement
par la fupériorité d'un mérite rival ,
mais encore par l'infenfibilité ou l'indifférence
que l'un témoigne pour une forte de
mérite dont l'autre eft doué . Comment
voulez-vous qu'une femme, qui a paffé les
plus belles années de fa vie , fous les yeux
de R. ou de Duf. attachée à fon clavecin ,
vous pardonne de n'aimer pas la mufique ,
ou d'aimer mieux la guitarre que le clavecin?
Comment voulez - vous qu'un homme
qui , pour perfectionner fon menuer ,
a tremblé comme un enfant fous la férule
de M. vous pardonne de ne pas aimer la
danfe ; ou de trouver infipide & languiffant
ce menuet qui lui a tant coûté ?
3°. Un amour- propre rebuté , lorfqu'aux
avances qu'il a faites en coquetterie , en
complaifances , en éloges , on ne répond
que par la froideur ou le dédain. Cléonne
demandoit pas mieux d'établir enrre
vous & lui un commerce réglé de
flatterie ; vous l'aviez vu attentif à faire
valoir vos connoiffances les plus fuperficielles
& vos plus faibles talens. Il fe
que
66 MERCURE DE FRANCE.
pique de monter un cheval mieux que D.
& T. & devant lui vous n'avez jamais
parlé de manége ! Que dis-je ? il a lui - méme
amené vingt fois ce propos , il vous
regardoit avec des yeux fupplians ; vous
avez eu la cruauté de ne pas l'entendre &
de parler d'autre chofe , & vous êtes
étonné qu'il vous ait pris en averſion ?
Plus il s'eft donné de foins pour vous
gagner , plus il fera piqué d'avoir fait
inutilement des avances.
L'antipathie auroit une caufe plus férieufe
encore dans l'incompatibilité des principes
& des moeurs. Vous êtes vertueux ,
rigide , incorruptible ; l'honnêteté de votre
vie eft la fatyre continuelle des fripons
des méchans. Ils ne vous haiffent pas tous.
Il en eft vis-à- vis defquels vous ne vous
trouvez jamais , ceux - là n'ont point
à effuyer la honte du parallèle ; mais ceux
qui par état font fans ceffe exposés à
cette comparaifon humiliante , ceux - là ,
dis-je , vous regardent comme leur cenfeur,
leur accufateur affidu. Pour une raifon
différente, vous qui êtes bon, juſte &
vrai, vous haïffez l'homme fourbe, injufte
& méchant ; je dis que vous le haïffez fi
vous n'avez pas affez de philofophie pour
féparer l'homme du vice , & pour plaindre
l'un en déte ant l'autre . Mais cette
OCTOBRE. 1759. 67
haîne mutuelle entre les bons & les méchans
, n'eft pas précisément ce qu'on
entend par antipathie : car l'antipathie eft
un fentiment confus dont on ne peut fe
rendre compré ; & les bons & les méchans
fçavent bien pourquoi ils fe haïſſent .
J'en reviens donc à ce qui peut cauſer
l'antipathie entre d'honnêtes gens qui
s'eftiment & qui fe reprochent de ne pas
s'aimer. Quelle eft la caufe de cette averfion
que l'on éprouve en dépit de foimême
& fans fçavoir pourquoi ? C'eft la
queftion que l'on m'a faite. Je l'ai dit ,
l'amour-propre jaloux , humilié ou rebuté
je ne vois que ce fentiment qui ait ,
s'il eft permis de le dire , l'adreffe de fe
cacher au moment même qu'il agit fur
l'ame avec le plus d'empire. C'eſt à la perfonne
à qui je réponds à voir , en s'examinant
, fi mes conjectures font juſtes.
EPITRE
A Madame ***.
N'ESPEREZ plus de moi ces vers doux & coulans
Dont jadis vous vantiez l'enjoument & la grace :
M *** c'en eſt fait j'ai quitté pour longtems
Les bofquets facrés du Parnaffe.
Je n'entends plus comme autrefois
68 MERCURE DE FRANCE. '
Les fons harmonieux des Nimphes du permeffe ,
Qui par la beauté de leurs voix
Plongoient mes fens dans une heureuſe ivreffe :
Envain le fublime Apollon
Me voit avec regret déferter fon Empire ,
Tous les agrémens de fa lyre
Sont effacés par le bruit du canon .
Sur les bords efcarpés de cette vafte plaine ,
Souvent fatale aux plus hardis nochers ,
Au lieu des tendres fleurs qui bordent l'Hipocrêne,
Je ne vois que d'affreux rochers.
De ces lieux élevés , contemplant les orages ,
Je plains les mortels malheureux
Qui parmi les écueils , les dangers , les naufrages ,
Vont chercher des tréfors périffables comme eux ,
Et que tant d'accidens , arrivés fous leurs
Ne pourront jamais rendre fages.
yeux
O Ciel dis - je dans mon tranfport ,
Que cet homme eft heureux , qui content de fon
fort ,
Tranquille au fein de fa Patrie ,
Vit fans ambition , fans crainte , fans envie !
Satisfait du bonheur que produit la vertu ,
L'éclat de la fortune a pour lui peu de charmes :
Ses plaifirs les plus doux font d'effuyer les larmes
De l'innocent , de la veuve en allarmes ,
Du timide orphelin par le fort abbatu .
Jamais aux noirs chagrins ſon ame n'eft en proie :
OCTOBRE. 1759. 69
Toujours des malheureux l'eſpérance & l'appui ,
Sa préfence en tous lieux fait la publique joie ,
Et les Parques filent pour lui
Des jours tiffus d'or & de foie.
Alors cette bonté , ce coeur grand , généreux ,
Cette équité qui vous comble de gloire ,
Viennent s'offrir à ma mémoire ,
Et remplir mon efprit d'un tableau gracieux.
Moi qui n'ai cependant pour toute nourriture
Que de l'eau fraîche & du pain bis ,
Je fais encor bonne figure ,
Et d'un front réfolu j'attends les ennemis.
Je crains peu
Ponr le meilleur des Rois , prêt à donner ma vie,
les périls dont Bellone eſt ſuivie ;
Et pour mieux fupporter mon fort ,
Je rappelle dans ma mémoire-
Un trait de ce guerrier dn Nord ,
Dont le nom àjamais revivra dans l'Hiftoire.
Le coeur rempli de déſeſpoir ,
Un jour un foldat téméraire ,
Vint lui préfenter en colere
Un morceau de pain ſec & noir
Qu'il avoit traîné dans la fange.
Charles le prend , l'avale , & lui répond ,
Mon Camarade il n'eſt pas bon ,
Mais tu vois pourtant qu'il fe mange.
Il n'eft aucune cuifiniere
Plus excellente que la faim ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Et l'on fait toujours bonne chère
Quand on eft fervi de fa main.
Enfin du Poëte au Soldat
Je ne vois pas la différence ,
En travaillant tous deux pour l'honneur de l'Etat,
Tous deux fouvent font abftinence .
Tous deux pleins d'une égale ardeur ,
Vont fecrettement au pillage ;
L'un pille quelque vieux Auteur ,
L'autre quelque prochain village.
Tous deux paffent leurs plus beaux jours
A chercher un peu de fumée ,
Que l'infidèle Renommée
Leur refufe prefque toujours.
LE
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft l'Indice , ou Signet d'un Livre.
On trouve qu'elle manque de préciſion &
de jufteffe , & je prie les Auteurs de ces
fortes d'ouvrages de ne pas être furpris
qu'en pareil cas je me difpenfe de les
donner. Le mot du Logogryphe françois
eft Chanſon , dans lequel on trouve ſon ,
as , non , anfon , canon , ah ! ans . Celui
du Logogryphe latin eft Corpus , dans
lequel on trouve cor , pus , procus , &
porcus.
OCTOBRE. 1759 . 71
ENIGM E.
Mox fort eft de ramper du matin juſqu'au ſoir , ON
Dans mon enfance dur , bientôt je deviens tendre ;
J'ai des foeurs à foifon , des freres à revendre ;
On ne me voit aufli prefque jamais qu'en noir.
Par DELAROUSSELLE , de Bordeaux.
P
LOGO GRYPHE,
AR le milieu du corps fortement attaché ,
Supportant un fardeau pour remplir mon office ,
C'eſt dans ce trifte état où je fuis embroché ,
Qu'aux mortels curieux je rends un bon fervice.
Si ce début n'a pas dequoi te contenter ,
Tu peux de mes fept piés tirer avec aifance
Un animal des bois ; une riviere en France ;
Ce que le Souverain doit même reſpecter ;
Un mortel , un métal, tous deux dignes d'envie ;
Un petit globe utile en cas de maladie.
Enfin , mon cher Lecteur , eft-tu las de rêver ?
Regarde à la fenêtre & tu vas me trouver .
Par le même .
"
2 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHU S.
DULCULCE decus Ruris fert , ſpicea ferta , coronam ,
Ditat & arva meo munere flava Ceres ;
Quinque typis tantùm mihi nomen ponere fas eft ,
Pingere quippejuvat nomine multa brevi :
Ecce dolos meditor capite , imperterrita cælo
Quin duplex ictus me dabit effe Leam ;
Quam licet obtrunces celer , exultare tropheo
Ne nimiùm properes , in nece vivit ea :
Ergo perge fecans , magica hinc mox cauda
fuperftes ,
( Jufferis ) in volucres , haud mora , vertet oves ;
Hanc gemina ; ecce Lex caput avolat inter utramque
;
Nil metuas monftri , nam metus , ala , levis.
Jofephus DE MESSIMY.
CHANSON.
Sous l'amoureufe loi Philis va m'enchaîner ,
Contre cette Beauté raiſon viens me défendres
Malgré l'amour le plus tendre
Je fens que je dois m'éloigner:
Elle eft trop fage pour en prendre ,
Trop belle pour n'en pas donner .
ARTICLE
Tendrem
Air.
W
Sous l'amoureuse loi Philis va m'enchai-
W
-ner, Contre cette beaute raison viens
me
deffendre, viens , viens me deffen
-dre: dre:Malgré l'amour leplus tendre ,je
+
sens queje dois m'éloigner, Elle est trop
sage pour en prendre ,Trop belle pour n'en.
•pas donner
.
OCTOBRE. 1759 . 73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
FABLES de M. GAY , fuivies du
Poëme de l'éventail : le tout traduit de
l'Angloispar Madame DE KERALIO.
A Londres , &fe trouvent à Paris chez
Duchesne , rue Saint Jacques . 1759.
LESES Fables de Gay font les meilleures
Fables & prefque les feules qu'ayent
compofées les Anglois ; les beautés douces
& naïves de ce genre femblent peu
faites pour le caractère d'efprit de cette
nation , auffi l'Auteur ne s'eft-il aucunement
affujetti au ton que les anciens
fabuliſtes , & notre Lafontaine qui les
furpaffe tous , avoit donné à cette forte
d'ouvrage. Si l'on juge les Fables de l'Auteur
Anglois d'après nos règles & nost
modèles , elles doivent trouver peu d'ap--
probateurs : mais fi on les confidère dans
le point de vûe fous lequel le Poëte luimême
les a enviſagées , on y trouvera des
beautés qui méritoient d'être transportées
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
dans notre langue . Gay a mis dans fes
fables , je ne dis pas trop de Philofophie ,
mais un ton trop philofophique. L'objet
de la fable eft de perfuader une vérité de
morale fimple & commune ; mais pour
remplir cet objet , il faut en dérober l'intention.
Lafontaine n'a pas l'air de vouloir
inftruire fes Lecteurs ; c'eft un bon'
homme qui conte ingénuëment ce qu'il
croit avoir vû : le Poëte Anglois eft un
Philofophe dogmatique & févère qui met
dans la bouche des hommes ou des animaux
des fatyres directes contre le genre
humain en général , ou contre quelques- .
uns de fes compatriotes ; car fon principal
objet étoit de jetter du ridicule fur
quelques Miniftres alors en place.Gay , qui
étoit l'homme du monde le plus doux & le
plus modefte , prêtoit fon efprit aux animofités
d'un parti dans lequel il étoit engagé
avec Swift , Pope , & d'autres beaux efprits.
On fent bien que les traits de fatyre
qui ont dû rendre ces fables très- piquantes
pour les Anglois fes contemporains ,
& qui en ont peut-être fait le grand fuc-.
cès , font perdus pour nous : ce n'eſt pas
le feul défavantage qu'ait trouvé Madame
de K. dans fon travail. Gay palle pour
être celui des écrivains Anglois , après
Swift , qui a le plus de ce qu'ils appelOCTOBRE.
1759. 75
lent humour ; c'eſt une forte de plaifanterie
originale qui paroît tenir au caractère
de la nation & au génie de la langue ,
& qu'il eft par conféquent prefque impoffible
de faire paffer dans un idiome étran
ger. Les tournures naïves , familières &
plaifantes d'une langue, ont rarement des
équivalens dans une autre ; auffi Lafontaine
eft-il peut- être de tous nos écrivains
le plus difficile à traduire. Madame
de K. n'a point été arrêtée par les difficultés
de l'entreprife ; elle s'eft permiſe
dans fa traduction de légers changemens
qu'exigeoit la différence des moeurs & du
langage ; mais elle a eu foin de conferver
à l'Auteur cet air national qu'on ne
doit jamais perdre de vûe. Son ftyle eft
clair , facile, élégant, & quelquefois poëtique
, felon que le ton de l'original & la
nature des objets l'ont guidée. Enfin le
mérite de cette traduction eft indépendant
de celui de l'ouvrage Anglois . Quel
que foit le jugement qu'on porte des
fables de Gay , il est toujours agréable
pour les de lettres & utile à la littérature
en général de connoître tous les
ouvragescélèbres dans toutes les langues ;
c'eft furtout de ces différences de goût
& de principes fur les mêmes genres que
l'on peut tirer des lumières plus fûres &
gens
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
plus générales fur le goût des nations dif
férentes , fur les principes communs des
arts , & fur les moyens d'aggrandir leur
fphère : ainfi le travail de Madame de K.
eft digne à tous égards de la reconnoiffance
& des fuffrages du public : comme
la nature de l'ouvrage n'eft pas fufcep-
⚫tible d'extrait , je me contenterai de citer
deux fables qui donneront quelque idée
du ton du Poëte Anglois , & du ftyle de la
traduction. Fable VIII.
La demoiſelle & la guêpe.
Quel murmure ennuyeux fatigue les
belles , & de combien de fottifes ne font→
elles pas excédées ? Dans tous les lieux
où brillent leurs charmes , l'impertinence
bourdonne autour d'elles . Si les tendres
abfurdités ne touchoient pas , dira - t- on ,
un regard févère , un air méprifant , écarteroient
ces impofteurs : le plus petit coup
délivre d'une mouche. Mais qui peut éloigner
ainfi une foule de Petits - Maîtres?
Chaffez en un , un autre lui fuccédera.
Il faut néceffairement qu'un fot falſe connoître
fon femblable, qu'un fat en recommande
un autre , & l'on eft à juste titre
affligé de ce fléau dès qu'on a prêté au
premier une oreille complaifante.
-
Doris occupée de fa toilette , tantôt
OCTOBRE . 1759. 77
rêveufe , tantôt gaie , méditoit fur fa
beauté : tel étoit fon amuſement pendant
la chaleur du jour , lorfqu'une guêpe
étourdie vient en bourdonnant autour
d'elle , avance , recule , menace tour- àtour
fon col & fa joue : l'éventail de Doris
la protége en vain; l'infecte revient promptement
lui caufer de nouvelles allarmes ;
les rebuts accroiffent fa témérité : enfin
pofée fur la belle bouche de Doris , il ofe
en refpirer le parfum. Préfervez - moi ,
grands Dieux , de ces infectes opiniâtres !
s'écrie Doris irritée ; de tous les animaux
que le Ciel a faits ce font les plus impertinens.
Pourquoi me méprifer , répondit la
guêpe d'un ton plaintif ? Pourquoi me
dédaigner & m'infulter ? Belle Doris, cette
offenfe mérite- t-elle votre courroux ? Vos
charmes feuls l'ont caufée. Ces lèvres ont
le coloris brillant des cérifes , la douce
odeur de la rofe ; & cette fleur virginale
répandue fur votre joue m'a fait croire
que je voyois la plus belle pêche qui fût
fur la terre.
Doris s'écrie : Lifette , ne la frappe pas,
ne tue pas les guêpes comme des mouches
ordinaires. Celle - ci a montré , je
l'avoue , trop de hardieffe ; mais c'eft un
-infecte galant & poli , je lui pardonne.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Enyviée d'un fi prompt fuccès, la guêpe
fe vante partout qu'elle boit chez Doris
le thé le plus doux , & le prouve en montrant
le fucre refté fur fes lèvres . Cette
nouvelle émeut l'effain bourdonnant : fûr
du fuccès , il vole tout entier près de la
belle ; il va prendre part aux friandifes du
jour les uns en fredonnant volent autour
d'elle ; d'autres s'arrêtent un inftant,
puis prenant leur vol , viennent badiner
fur fon fein : cnfin toutes furent fouffertes
jufqu'à ce que Doris s'apperçut que les
guêpes ont un aiguillon , & qu'elle en
fentit la bleffure.
Je vais tranfcrire une autre fable d'une
tournure originale & vraîment Angloiſe.
Les Joueurs de gobelets.
La réputation d'un Joueur de gobelets
étoit établie dans tous les quartiers de
Londres : il eſcamotoit avec tant d'adreffe
, qu'on auroit cru que le diable conduifoit
fes doigts.
Un eſcamoteur en entendit parler ; il
lût les affiches , & bien convaincu qu'il
lui feroit fupérieur , il fe rend à fa demeure
, & du milieu de la foule il le défie
à voix haute.
Eft- ce là cet homme , dit il , de fi fameuſe
renommée ? Comment peut-il fafOCTOBRE.
1759 . 79
ciner vos yeux ? Qu'il fe mefure avec moi ,
Meffieurs , & foyez nos juges.
J'accepte ton défi , s'écrie l'autre , je
ne fuis inférieur à perfonne dans mon
art. Il dit , & fait en même tems paroître
& difparoître les boules de cire ; les
cartes lui obéiffent & font changées en
oifeaux ; les petites boëtes deviennent du
grain ; cent & cent tours enfin trompent
l'affemblée . Il prend enfuite fa gibeciere ,
il la montre à tout le monde ; il ouvre
fes mains , elles font vuides ; il commande
que l'or en forte à grands flots ; puis il en
tire des oeufs d'ivoire : mais quand on
voit une poule en fortir , tous les fpectateurs
étonnés crient au miracle .
Son concurrent s'avance & prend place,
fans oublier les formalirés . Prenez , dit- il ,
ce miroir magique , il charmera certainement
vos yeux. Le miroir paffe de
main en main , chacun defire de le confulter
& s'admire en s'y voyant.
Puis s'adreffant à un Rapporteur : voyez,
dit- il , cette lettre de change ; la fomme
eft confidérable : foufflez deffus , pafe . Un
cadenat contenoit les lèvres du Rapporteur.
Un fecond fouffle rompt le fortilége,
& le cadenat difparoît.
Deux bouteilles de liqueurs furent pofées
fur la table tout-à- coup elles difpa-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
roiffent , & l'on voit à leur place deux
épées fanglantes.
Il dit à un fripon : tenez , prenez cette
bourfe ; celui- ci la ferre étroitement , puis
ouvrant la main il y trouve une corde.
Tenez , dit-il encore à un Courtifan ,
prenez cetre baguette : il la faifit avidement,
& il voit une hâche entre les mains .
Il pofe un tronc fur la table : que quel
qu'un fouffle , crie- t- il un Curé fouffle ,
le tronc difparoît , & un repas fomptueux
fume auffi-tót au même endroit.
Il prend un cornet , le remue , jette les
dez, & l'argent de l'affemblée vient remplir
la bourſe.
Regardez cette mignature , dit-il à un
jeune homme blême & décharné ; voyez-
Vous ce fein d'albâtre , cette bouche de
corail, cette taille de nymphe & ces yeux
étincelans ? Prenez - la , elle eft à vous.
Celui- ci prend , faifi de joie ; mais il voit
dans fa main une boëte de pillules , &
toute l'affemblée éclate de rire.
Un écu mis dans la main d'un ufurier
fe changea en trente louis : que cet argent,
dit- il , loir donné aux héritiers de cet
homme. Les trente louis devinrent des
jettons .
Le joueur de gobelets défefpéré , reconnet
humblement celui- ci pour maître.
OCTOBRE. 1759. 81
Votre adreffe , lui dit-il , eft merveilleufe
, elle eſt incomparable mais un
ufage continuel a perfectionné votre
main. Je ne trompe le peuple que de
temps en temps , & vous vous le dupez
tous les jours.
Les Fables font fuivies d'un petit Poëme
en trois Chants intitulé Eventail
c'est un badinage agréable & galant dont
la boucle de cheveux paroît avoir fourni
le modèle . Je vais donner une idée du
fujet & de la forme de ce Poëme ; mais
on fe fouviendra qu'il n'y a que les détails
qui faflent le prix des ouvrages de ce
genre.
Stréphon aimoit la belle Corinne, mais
Corinne plus vive que tendre , paroiffoir
peu fenfible à la flâme de Stréphon : cer
amant malheureux après avoir effayé vainement
de fe guérir de fon amour , implore
le fecours de Vénus , & lui adreffe
une prière touchante. Il lui demande l'art
de plaire & d'enflammer. » Si le bel Ado
nis te fut cher , dit-il à la Déeffe ;
files traits que fes yeux lançoient ont
» jamais paffé au fond de ton ame , rap-
» pelle - toi les premiers inftans où tu
brûlas des feux de l'amour , & dans
queile langueur tu étois plongée loin
de ten amant rappelle toi ces mg-
Dy
>
82 MERCURE DE FRANCE.
» mens , ô Vénus ! & par tes maux juge
» des miens. » Vénus entend les voeux
de Stréphou & les approuve . Il eft à
Cithère un bois confacré à l'Amour ;
la Nature & l'art l'ont embelli de tous
leurs tréfors ; au milieu de ce bois eft
une grotte profonde où les Amours
font occupés à forger des flêches perfides
, à travailler des bijoux de toillette ,
mille pompons dont les belles fe parent
& tous les colifichets qui fervent à les
féduire c'eſt l'arcenal de l'amour & de
la galanterie. Les uns poliffent l'acier ,
d'autres y gravent les triomphes de Vénus
& de fon fils ; d'autres élevant leurs petits
bras armés de marteaux , les abbaiffent
vivement l'un après l'autre & font raifonner
l'enclume. Vénus vole à Cithère ,
elle arrive à la grotte ; tous les travaux
ceffent , les amours en filence écoutent
les volontés de leur fouveraine : » enfans
» induſtrieux , leur dit - elle , ſuſpendez
>> ces travaux ; un ouvrage plus impor-
» tant demande vos foins ... N'avez-vous
» pas vu l'oifeau magnifique qui conduit
» le char de Junon , & les couleurs variées
» de fa queue ? ne l'avez -vous pas vu déployer
au Soleil fes plumes brillantes.
& fouvent les refermer ? Il faut que
» votre art imite cette beauté de la nature;
OCTOBRE. 1759. 83
ور
"
que ces petites côtes minces & polies ,
» toutes réunies dans un point par une
» de leurs extrémités , foient couvertes
» à moitié par un papier blanc qui ait
» la forme d'un quart de cercle ; que le
pinceau l'embelliffe de fes graces les
plus touchantes , & que ce papier plié
plufieurs fois puiffe alternativement ſe
fermer & fe déployer : cet inftrument
agité fans ceffe fera briller les graces
» des belles il excitera les zéphirs à
» voltiger autour d'elles , & avec eux
» les amours légers fe glifferont dans leur
» ſein.
"
و د
A l'inftant le deffein de ce nouveau
bijou eft tracé par les amours & ils s'empreffent
de l'exécuter. Vénus le reçoit &
remonte aux Cieux . Elle fe préfente au
confeil des Dieux parée de fon éventail ;
elle veut qu'il foit déformais fon fceptre.
Elle décrit tous fes avantages & toutes fes
graces à la troupe célefte ; mais il y manque
les charmes du pinceau : Vénus vou
droit le voir embelli des peintures les plus
féduifantes : la prude Diane s'élève contre
cette innovation ; les femmes n'ont pas
affez de moyens de féduire & de tromper,
faut il encore leur donner de nouvelles
armes ? elle veut du moins qu'on ne
peigne fur ce colifichet que des traits qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
rappellent les malheurs de l'amour ; Ariane
abandonnée par Théfée , ou none trahie
par Pâris ; Momus raille Diane fur fa
délicateffe ; il propofe d'y repréſenter
les avantures galantes de cette chafte
divinité & les amours des autres Déeffes ,
mais Minerve fe charge elle - même de
peindre cet éventail. Elle y trace les
plus célèbres folies des mortelles : l'orgueil
puni de Niobé , les malheurs de
Procris , le fort infortuné de Narciffe
tous les Dieux applaudiront au travail
de Minerve ; Vénus enchantée le préfente
aux yeux de Stréphon & fait briller à fes
yeux ce bijou qui doit être l'inftrument
de fon bonheur. » It rendra Corinne
fenfible à tes voeux , lui dit Vénus , &
» l'éventail fera un mouvement éternel
» de la victoire. Il brillera dans les mains
» de toutes les belles , & prendra mille
» formes différentes . On l'ornera d'écailles
, d'ivoire & de perles : les In-
» diens lui donneront leurs couleurs les
""
و د
plus éclatantes ; Ils y peindront leurs
» habits, leurs coutumes, leur cérémonies ;
» & les Dames Européennes apprendront
à plaire en jettant les yeux fur leurs
» éventails. Un jour ce papier découpé
prêtera un paffage aux regards furtifs ;
» les belles s'en ferviront furtout dans les
33
,
OCTOBRE. 1759. 85
temples , & couvriront leur coquéterie
du voile de la piété. La France , mon
" pays chéri , excellera dans l'art de travailler
cette machine galante , & en
armera les mains de toutes les belles
de l'Europe. » Stréphon reçoit avec
tranfport ce don précieux de la Déelle
des plaifirs ; il vole plein d'efpérance &
d'amour vers Corinne , & lui offre fon
préfent d'un air timide. Corinne déploye
avec empreffement fon éventail , elle en
admire les beautés ; les avantures qui
y font peintes lui font fentir la néceffité
& la douceur d'aimer , fon coeur s'attendrit
; Stréphon eft heureux, & le flambeau
de l'hymen brille pour ces deux amans
de la flamme la plus pure.
Ce Poëme eft rendu dans la traduction
avec l'élégance & l'agrément que le fujer
exige c'eft un tableau gracieux & léger
qui étoit digne du pinceau d'une fename
aimable.
*
86 MERCURE DE FRANCE.
DOUTES fur la Differtation de M. de
Guignes , propofés à MM. de l'Académie
Royale des Belles Lettres , par M.
le Roux Deshauterayes , Profeffeur
Royal en Langue Arabe , Interprête du
Roi pour les Langues Orientales &c.
A Paris , chez Laurent Prault , quai
des Auguftins, & Duchefne , rue S. Jacques
, 1759. Broch . de 89 pages.
Tour Ecrivain qui annonce des chofes
nouvelles & qui détruit des opinions
généralement
établies , doit s'attendre à
trouver des contradicteurs . Le Mémoire
que M. de Guignes a publié il y a trois
mois fur l'origine des Chinois ne pouyoit
manquer d'être attaqué , quand même
les preuves fur lefquelles il fonde fa
découverte euffent été plus inconteftables
qu'elles ne le font . M. Deshauterayes
n'a pu voir d'un oeil tranquille qu'on accufat
les Chinois de ne point connoître leur
propre langue , & qu'on leur retranchât au
moyen de l'analyse de quatre caractères
plus de 1200 ans d'antiquités . Il prend
la plume pour vanger la réputation des
Chinois qu'il a cru bleffée , & il entre
OCTOBRE. 1759. 87
avec M. de Guignes dans des difcuffions
où peu de lecteurs pourront le fuivre ,
& le procès pourra être longtems indécis
faute de Juges .
» Ma première objection , dit M. Des-
» hauterayes , porte fur le peu de proba-
» bilité & de vraisemblance que je trou-
» ve à fuppofer, comme le fait M. de Gui-
" gnes , que les Hieroglyphes tirent leur
" origine des lettres alphabétiques. Cette
objection me paroît une méprife de la
part de M. Deshauterayes , & elle eft la
baze de beaucoup d'autres objections &
par conféquent d'autres méprifes . Il ne
feroit pas raifonnable en effet qu'on eût
imaginé de recourir à l'écriture hiéroglyfique
après avoir trouvé l'alphabétique. Il
eft bien certain que les hiéroglifiques ont
précédé les alphabets , & M. de Guignes
n'a garde de pen er autrement . Il adopte
très-pofitivement l'idée de M. Warburthon
qui a cru que le premier alphabet
avoit emprunté fes élémens des hiéro--
glyphes même ; excellente théorie , dit M.
de Guignes , page 63 de fon Mémoire ,
que M. l'Abbé Barthelemi a mife dans le
plus grand jour. Ainfi les argumens que
M. D. H. tire de cette fuppofition contre
M. de G. tombent à faux. M. de G. a
avancé ſeulement que les Egyptiens qui
88 MERCURE DE FRANCE.
étoient venus à la Chine , avoient donné
leur écriture à ce Peuple barbare ; mais
comme ils ne lui avoient pas donné leur
langue parlée , il a dû s'enfuivre que ces
mêmes caractères qui formoient une écriture
alphabétique pour les Egyptiens ,
puifqu'ils exprimoient les fons de leur
langue , n'étoient que des hiéroglyphes
pour les Chinois à qui ils ne repréfentoient
que des chofes fans leur rappeller
aucun fon. Il eft aifé de concevoir par
là comment les caractères. Chinois , qui
font en effet des efpéces d'hieroglyphes ,
ont pu tirer leur origine des caractères
alphabétiques. Voilà , ce me femble , ce
que M. de Guignes a fuppofé , & ce que
M. D. H. n'a pas bien faifi.
Toutes les objections de M. D. H. ne
font pas auffi peu fondées que celle que
je viens de difcuter ; il attaque M. de G.
d'une manière très preffante fur bien des
points . Il relève très - bien , par exemple ,
une grande difficulté qui fe préfente à la
lecture du Mémoire de M. G. On ne
fçait s'il faut entendre. les caractères
Chinois fe font formés des caractères alphabétiques
Phéniciens , ou bien des
caracteres Egyptiens. M. de G. paroît
en effet avoir confondu ces deux ob-.
jets , & cette incertitude jette beau
coup d'obscurité fur fon hypothèſe.
que
OCTOBRE . 1759. 8.9
M. D. H. attaque avec plus d'avantage
encore fon Adverfaire fur les preuves hiftoriques
que celui- ci a employées pour
confirmer fon opinion ; les raifons qu'il
lui oppofe paroiffent difficiles à éluder ,
& M. de G. fera bien embaraffé de défendre
ce côté-là ; mais les preuves morales
& hiftoriques ne font qu'acceffoires & indirectes
: le fond de la queftion tient à
Fanalyfe des caractères Chinois & à leurs
rapports avec les Lettres Egyptiennes où
Phéniciennes. C'eft là la baze du fyftême
hardi de M. de Guignes. M. D. H. ne
manque pas d'objections tirées de cette
fource- là ; il s'en faut beaucoup que les
mêmes combinaiſons des mêmes caractères
aient donné à tous les deux les mêmes
produits.
M. de Bofe racontoit que pour éprouver
nos Sçavans en langue Chinoiſe , on
leur avoit donné un même morceau de
Chinois à traduire , & que les verfions
s'étoient trouvées auffi differentes les
unes des autres que s'ils avoient compofé
chacun , fans fe communiquer , un
ouvrage de fantaifie. Tout le monde fcait
qu'un de nos Miniftres ayant fait appeller
le fçavant Fourmont pour traduire une
dépêche des Miffions de la Chine , l'Iaterpréte
lui fit lire dans fa verfion une
"
o MERCURE DE FRANCE.
lettre qui le combloit d'éloges ; & que
l'un des Miffionnaires qui l'avoient écrite,
de retour en France , étant allé voir ce
Miniftre , il fe trouva que la lettre Chinoife
étoit une demande , & qu'il n'y
´avoit pas un mot des éloges que le Traducteur
avoit imaginés . Tout cela prouve
que jufqu'à préfent nos Sçavans n'avoient
pas été bien profonds dans l'étude de la
Jangue Chinoife , & qu'il n'appartient
guères qu'à l'illuftre Académie à laquelle
ces doutes font propofés , d'en apprécier
la valeur ; encore faut - il bien d'autres
éclairciffements & des Mémoires plus détaillés
pour décider cette querelle , dont
l'objet intéreffe effentiellement l'Hiftoire
& les arts de l'Antiquité.
Quant à la forme de la Differtation de
M. D. H. j'y ai trouvé de la méthode ,
de la clarté , & une érudition profonde ;
mais fes raifonnemens n'auroient rien
perdu de leur force , quand il les auroit
purgés de quelques traits d'amertume &
d'ironie que la gravité de la matière &
le mérite de fon adverfaire fembloient
devoir lui interdire .
OCTOBRE. 1759. 91
HISTOIRE générale des Guerres.
D'UN
Tome II.
'UN Art comme celui de la Guerre ,
la théorie a toujours quelque chofe de
confus & de vague par l'impoffibilité où
l'on eft de déterminer tous les rapports
d'où dépend la jufte application des principes.
On peut bien , s'il eft permis de
faire cette comparaifon , écrire des plans
de campagne comme on a écrit des parties
d'échecs ; mais c'est toujours en fuppofant
à l'ennemi une marche déterminée.
Ainfi , à l'exception des régles primitives
& générales de la difcipline &
de la tactique , régles qui , pour fuivre
ma comparaiſon , ne font que la marche
de ce jeu cruel où le refte eft d'autant
moins fufceptible d'une méthode régulière
, que dans le nombre inépuifable
des combinaiſons , entrent encore celles
des hazards qu'il n'eft pas permis à l'homme
de prévoir & de calculer ; la feule
manière de traiter en détail les procédés
de l'art de la Guerre , eft donc de fuppofer
des parties arrangées , c'est-à- dire ,
de raiſonner d'après des circonstances
données ou par l'Hiftoire , o par la fic
92 MERCURE DE FRANCE.
tion ; & quant à l'utilité , il est égal que
l'hypothèſe foit réelle ou poffible. En fuppofant
donc que l'obfcurité des temps ,
& le peu d'exactitude des Hiftoriens eût
altéré aux yeux de M. le Chevalier d'Arcq
les faits fur lefquels il nous donne fes
réflexions & fes critiques , fon Ouvrage
auroit encore toute fon utilité fi dans
les faits tels qu'il les préfente , il obferve
avec jufteffe ce qui devoit être la caufe
des bons & des mauvais fuccès. C'eft ne
pas pénétrer fon deffein que de lui attribuer
comme un projet téméraire d'avoir
voulu , à travers les nuages des fiécles ,
obferver & juger la conduite des Géné
raux de l'antiquité.
Dans l'Hiftoire du Pont ou de la Cappadoce
Pontique , la conduite de Mithridate
, IVe du nom , eft une étude contimuelle
de Politique & de Militaire. Les
guerres que ce Roi eut à foutenir contre
les Romains , & particuliérement
contre Pompée dont il fit la réputation
& la gloire , font préfentes à mes lecteurs.
Voici le portrait que M. le Chevalier
d'Arcq fait de lui , & qui me paroît
-très-fidèle.
» Rien ne fut médiocre dans ce Prince ;
infpirant toujours l'admiration ou l'hor-
» reur , fes actions innocentes furent héOCTOBRE.
1759. 93
29
»
35
"
39
"
roïques , fes crimes furent des forfairs ;
» fourbe , diffimulé , cruel , donnant en
» Roi , puniffant en bourreau , aimant
» avec paffion , ne pardonnant jamais :
à la guerre
, l'homme le plus fobre , le
plus laborieux , le plus infatigable ; à
fa Cour , l'homme le plus voluptueux
& le plus adonné aux plaifirs de toute
efpéce. Avec un génie & un efprit vif
& profond , il formoit les plus grands.
projets , il en appercevoit tous les détails
d'un coup d'oeil ; mais Mithridate
fembloit s'éclipfer dans l'exécution , ou
il n'étoit plus qu'un foldat , & ne reparoiffoit
lui- même qu'au moment où
,, on le croyoit abfolument fans reffources.
Il ne lui manqua , pour être le plus
», grand Général , que de mieux connoître
les hommes , & par conféquent de
fçavoir mieux les employer . Ce défaut
fut le principe de la défiance qui ne
le quitta jamais , & celui de tous fes
malheurs. Né avec les plus grands talens
pour la guerre , après avoir dompté
toute l'Afie , il comptoit fans doute
» vaincre les Romains. Il eût foumis l'U-
» nivers s'il eût eu des troupes difcipli
»
و د
,,
"
"
99
و د
»
nées , des foldats courageux , des fujets
» fidèles. Enfin Mithridate eût été le plus
→ grand homme , le Monarque le plus
94 MERCURE DE FRANCE.
"
30
"
,
accompli qui eût jamais paru s'il eût
» connu la vertu ; mais ce Prince ne
fuivoit d'autre loi que fon intérêt :
» Rois , ennemis , alliés , fujets , femmes ,
» enfans efclaves , tous les hommes
» furent égaux à fes yeux , tous ne furent
» pour lui que de vils inftrumens qu'il fe
permettoit de brifer dès qu'ils contra-
» ripient fes vues : les vices , les vertus ,
l'équité , l'injuftice , la gloire , l'infâmie,
» les droits les plus refpectables , les de-
» voirs les plus faints , les noeuds les plus
» facrés , ne lui parurent jamais que de
» vaines chimères qu'il adoptoit ou méprifoit
felon qu'il convenoit à fa politique
, & dont il fe joua toujours . Au
» refte Mithridate étoit de la taille la
plus avantageufe , & d'une force ex-
» traordinaire dans fes dernieres an-
» nées il conduifoit encore un char at-
» telé de huit chevaux , & faifoit à che
val jufqu'à mille ftades en un jour . Ce
» Prince , l'homme le plus éloquent de
» fon fiécle , étoit auffi le plus inſtruit ,
» même dans la Littérature , & principalement
dans la Littérature Grecque
» dont il connoiffoit à fond tous les bons.
Cuvrages. Il aimoit la mufique avec
» fureur ; on en peut juger par la violente
paffion qu'il conçut pour Stratonice.
ود
"
n
>>
·
OCTOBRE. 1759.
95
亨
"
""
Avec des richeffes immenfes , de vaftes
» Etats, une libéralité pouffée quelquefois
» jufqu'à la profufion , & le goût du fafte,
» fa Cour dût être la plus brillante qu'on
» eût vû jufqu'alors dans l'Afie , d'autant
plus que ce gout pour la repréfentation
» étoit moins en lui le pur effet de la
» vanité , qu'une fuite de la grandeur
qui caractérifoit toutes fes actions.
» Malgré les reproches odieux qu'on eſt
» en droit de lui faire , on ne peut s'empêcher
d'être touché de fes malheurs.
» Enfin ce Prince qui eut tant de grandes
qualités , encore plus de vices , & pas,
» une vertu , ce Prince qui tant de fois
» avoit outragé la nature , fut trahi par
» ce qu'il avoit de plus cher ; & l'homme
» du monde qui peut-être avoit commis
le plus de crimes , périt par le plus abominable
de tous .
و د
و د
A ce portrait oppofons celui de Timothée
, fils de Cléarque , tyran d'Héraclée,
» Timothée doué de toutes les vertus qui
» d'un Prince font un grand homme , ne
» vouloit que le bien , & le faifoit fans
ceffe : fes fujets étoient- ils en arrière
» fur le pavement des impôts , il leur re-
" mettoit leur dette en tout ou en par-
» tie , felon les circonftances & les mo-
» tifs ; avoient - ils befoin d'argent pour
96 MERCURE DE FRANCE..
33
;
par-
» établir ou pour augmenter leur fortune
» par le commerce , il leur en prêtoit &
» n'en retiroit aucun intérêt ; ils étoient
» fes amis les plus chers. Juge intégre , if
rendoit la justice la plus exacte ; clément
, fans montrer cette indulgence
» exceffive dont les fuites font fouvent
» fi funeftes , & font verfer plus de fang
» que l'excès même de la févérité , il
» donnoit avec facilité tout ce que le
maintien des loix lui permettoit de pardonner.
Timothée étoit un Prince pai
» fible ; il préféroit la tranquillité & le
bonheur des peuples à la gloire & au
nom de Conquérant ; mais falloit - il
défendre fes Etats , ou foutenir les in-
» térêts de la nation , on le voyoit à la
»tête du Confeil de guerre donner l'exem-
»ple de la prudence ; à la tête des ar-
» mées celui de la valeur , & partout ce-
» lui du fangfroid , du courage & de l'hu-
» manité. Timothée ne connoiffoit ni les
foupçons ni la défiance : eh ! pouvoit- il
»les connoître Il étoit l'affemblage de
» toutes les vertus , comme Cléarque
» avoit été celui de tous les vices. Enfin
» ce Prince redoutable à fes ennemis &
précieux à tous les fujets , mourut après
»avoir régné quinze ans . Fidèle à la voix
du fang & à celle de l'amitié , mais plus
» fidèle
"
"
99
OCTOBRE. 1759. 97
» fidèle encore à l'intérêt public auquel il
» avoit toujours fait céder le fien , il n'avoit
affocié Denis fon frere au Gouvernement
, & ne l'avoit défigné pour fon
» fucceffeur qu'après avoir cru reconnoître
» en lui les qualités vraiment dignes du
» trône.
Dans l'hiſtoire de Phrygie , M. le Chevalier
d'Arcq faifit l'exemple de la bataille
donnée & perdue près de Gaza par
Démétrius fils d'Antigone , contre Ptołomée
& Séleucus , pour faire fentir les
avantages de l'ordre oblique & les précautions
qu'il exige pour réuffir.
Mais ce que ce morceau d'hiſtoire a
de plus intéreffant c'eft la politique
d'Antigone qui perfuade à la Macédoine
& à la Grèce dont il méditoit la conquête,
qu'il combattoit pour leur liberté ,
en tiroit les moyens d'affurer fa domination
en Afie & de les affervir à leur
tour.
En général cet ouvrage eft plein de
recherches curieufes & d'obfervations
utiles . Le ſtyle en eft pur, noble & grave ;
tout y annonce un militaire citoyen , avide
de s'inftruire lui -même , & ambitieux
de la gloire de fa patrie , le digne objet
de ce travail immenfe que tout doit
l'encourager à finir.
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS à la louange du Roi ,
établi & fondé à perpétuité par l'Univerfité
de Perpignan , pour confacrer
fon retabliffement : prononcé par le
Recteur, & préfenté à Sa Majesté . 1759,
In folio.
TOUT OUT François qui aime fa Patrie , fon
Souverain , & les Arts , applaudira à ce
tribut d'éloges & de reconnoiffance que
l'Univerfité de Perpignan offre à fon Reftaurateur.
Les bienfaits que Sa Majeſté
vient de répandre fur cette Univerfité ,
font une fuite de la protection qu'Elle a
toujours accordée aux Lettres , & une
nouvelle preuve qu'il ne lui a jamais manqué
que les occafions de faire du bien à
fes peuples. Son ame bienfaifante , au
milieu des foins plus importans qui l'occupent
, a cru devoir prévenir l'anéantiffement
d'un corps dont les fecours pouvoient
être utiles à l'inftruction d'une
partie de fes fujets,
L'Univerfité de Perpignan eft une des
plus anciennes de l'Europe ; elle a été
fondée en 1339 par Pierre III , Roi d'Are
OCTOBRE. 1759 . 99
ragon. Les prérogatives & les diftinctions
dont elle fut décorée dans fes commencemens
, & le mérite des Profeffeurs
dont elle étoit compofée,l'avoient rendue
longtemps célèbre. Le Rouffillon ayant
été réuni à la France , cette compagnie
perdit une partie des revenus qu'elle
tenoit de l'Eſpagne. Les malheurs des
temps la dépouillèrent enfuite peu- à- peu
de tous les avantages , & elle étoit tombée
dans un état d'obfcurité & de dépériffement
qui la rendcit inutile à la Province
, & annonçoit fon entière deſtruction
. Le Roi informé de l'état de cette
Univerfité , vient de la rétablir dans un
éclat qu'elle n'avoit jamais eu ; il affigne
de nouveaux revenus pour les Profeffeurs
,
fait relever fes édifices détruits , fonde
un cours de Phyfique expérimentale , un
de Botanique , & une Bibliothéque publique.
L'Univerfité pénétrée de reconnoiffance
, a célébré cet événement en
faifant frapper une Médaille dont on
trouvera le deffein à la tête du Difcours ,
& elle a obtenu du Roi la permiffion de
faire prononcer tous les ans par un de
fes Profeffeurs un Eloge où l'on rappellera
le fouvenir de fes bienfaits & les
faftes de fon régne. Tel eft l'objet de ce
Difcours qui vient d'être préfenté à Sa
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE.
"
Majefté , & dont je vais fuivre le plan &¿
les principaux traits.
" Qu'il eft doux , dit l'Orateur, de célé-
» brer des vertus auxquelles on doit fon
» bonheur ! Les louanges qu'on donne à
» un bon Roi font une confolation pour
» les Peuples & un hommage rendu à
l'humanité trop fouvent outragée par
» les louanges odieufes qu'on prodigue
» aux tyrans.
L'éloge de Louis ne
» doit être que le tableau de fon régne ,
» & l'hiftoire de fes bienfaits. Je n'ai be-
» foin ni des traits artificieux de l'adula-
» tion , ni du fard de l'éloquence : les
» vertus fimples veulent des louanges
fimples comme elles.
..
La divifion de ce Difcours eft naturelle.
L'Orateur après avoir préfenté
Louis XV comme le bienfaiteur de l'Univerfité
par les graces particulieres qu'il
vient de répandre fur elle , l'envifage
comme le bienfaiteur de la nation par
tout ce qu'il a fait pour elle dans le cours
de fon régne.
Pour mettre dans un plus grand jour
ce que l'Univerfité de Perpignan doit aux
bontés du Roi , on retrace le tableau de
fon origine , de fes progrès , & de fa décadence
.
» Remontons à ces temps malheureux
OCTOBRE . 1759: 101
و د
"
où un déluge de barbares in nondérent
» l'Europe , détruifirent les Arts , & ren-
» verferent les Empires. Les fureurs de
» la guerre & de la fuperftition défo-
» loient la face de notre hémifphere , &
» concouroient à replonger les Peuples
» dans la fervitude , l'ignorance & la fé-
» rocité des premiers temps ; les progrès
» que la raifon humaine ne devoit qu'à
» une longue fuite de fiècles polis & éclai
» rés , alloient être perdus pour la poſté-
" rité mais quelques Princes fages &
» habiles fentirent la néceffité d'arrêter
» la barbarie dans fa courfe , & de ra-
» mener dans leurs états les Arts fugitifs
»& perfécutés dont la lumière bienfai
fante éclaire les hommes fur leurs de
»voirs , & dont l'Empire doux & paiſible
» fonde l'autorité des Loix fur la douceur
» des moeurs. On vit s'élever partout des
» écoles publiques deftinées à conſerver
» le dépôt des connoiffances les plus né-
» ceffaires au maintien de la fociété. Ces
» écoles étoient des fources pures & falu-
» taires où la jeuneffe venoit puiſer l'a-
» mour de la Religion & du gouverne-
» ment , l'attachement inviolable à fes
» Souverains , & le gout des Arts utiles
» aux hommes. Charlemagne , l'un des
plus grands hommes nés pour gouver-
">
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» ner les autres , avoit donné l'exemple
» à l'Europe . L'Univerfité de Paris a été
» le modèle de toutes celles qui fe font
» formées depuis. Celle de Perpignan
» rendit dès fa naiffance fon nom & fes
» écoles célèbres. »
Après s'être étendu fur fes progrès , fes
avantages & fon utilité , on expoſe le
tableau de fon dépérillement & des inconvéniens
qui en réfultoient : les malheurs
de la guerre , des calamités publiques
, & le changement de domination
l'avoient dépouillée par degrés de fes
richeffes & d'une partie de fes priviléges .
» Ses édifices détruits par la main du
» temps , obligèrent les Profeffeurs d'aller
» chercher des afyles dans les Cloîtres ou
» dans des maifons particulières . Les
» différentes écoles errantes & difperfées
" n'offroient plus qu'une ombre défigurée
de ce corps autrefois fi célèbre. L'é-
" mulation étoit enfevelie avec ce qui
» l'a fait naître. Les Profeffeurs fe trou-
» voient dans un état d'indigence qui
» refroidit le zèle & décourage l'efprit,
» La pompe & l'appareil , qui donnent
1
de la dignité à l'intention publique ;
» l'ordre & la règle , qui peuvent feuls
» en affurer le fuccès , tout avoit difparu.
Les étrangers , que la célébrité de nos
OCTOBRE. 1759: 1037
» écoles appelloient de toutes parts ,
» l'abandonnèrent dès qu'elle eut perdu
» l'éclat qui la diftinguoit . Les habitans
" même de la Province étoit obligés
» d'aller chercher ailleurs des fecours plus
» abondans, plus fuivis, plus efficaces . Ces
émigrations continuelles privoient le
» Rouffillon de beaucoup de citoyens qui
» euffent été utiles , mais qui tranfplantés
» dans une terre étrangère y contractoient
» l'habitude des moeurs, & s'y attachoient
» fouvent , féduits par des avantages que
» leur patrie ne pouvoit leur offrir. D'au-
» tres alloient puifer dans les écoles
étrangères des principes contraires aux
» maximes de notre monarchie, femences
dangéreufes de trouble & de rébellion ,
» qui fermentées dans des têtes féditieu-
99
fes , peuvent dans un moment d'orage
» défoler un Empire , & armer de feux
» & de poignards les mains d'une mul-
» titude aveugle & féroce. Telles furent
» les fuites malheureuſes du dépériffement
» de l'Univerfité ; & cet état de langueur
» & d'abaiffement l'auroit enfin conduite
» au dernier période de fa ruine , fi la ten-
» dreffe paternelle d'un Monarque bien-
» aimé n'eût rappellé à la vie les reftes
» de ce corps languiffant & décharné,
e;
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
»
Le Roi en rétabliífant cette Univerfité
dans fon premier éclat rouvre une fource
prefque tarie de lumières & de fecours
pour l'inftruction publique : les nouveaux
établiffemens qu'il y fonde offriront à la
jeuneffe une nouvelle moiffon de connoiffances
& accéléreront fes progrès dans
la carrière de la fcience. » Ces établiffe-
»mens portent le caractère d'une bien-
» faifance réfléchie & éclairée ; ils an-
» noncent la tendreffe d'un Pere & les
vues d'un Monarque . C'eſt à la racine
» même des abus que Louis porte le
» reméde ; & s'il veut rendre les hommes
plus heureux , c'est toujours en tâchant
» de les rendre meilleurs. Il fçait que l'empire
de l'éducation eft le premier &
» par conféquent le plus puiffant de tous ;
" que l'harmonie de la fociété eft toujours
» proportionnée au degré de lumière qui
» éclaire chaque Citoyen fur fes devoirs ;
» que les Loix ont peu d'autorité fans les
» moeurs , &quel'inftitution bien ou mal
réglée de la jeuneffe , eft la fource
» d'où découle la gloire ou l'aviliffement ,
» le bonheur ou le malheur des peuples :
" c'est ce grand objet qui a toujours dirigé
fes vûes & animé fon coeur. »
L'Orateur après avoir rappellé les établiffemens
utiles que le Roi avoit déja
ود
"
OCTOBRE. 1759. TOS
་
Сс
fondés dans le Rouffillon , regarde comme
une faveur des plus précieufes la permiffion
que Sa Majesté a accordée à l'Univerfité
de lui confacrer un tribut d'éloges
, qui renouvellera tous les ans la
mémoire de fes bienfaits. « Oui , s'écrie-
» t-il , nous ofons le croire ce monu-
» ment élevé par nos coeurs tranſmettra
» à nos defcendans les fentimens dont
" nous fommes pénétrés , & fera retentir
» à leurs oreilles le bruit de votre nom &
» l'hiftoire de votre régne , lors même
» que le temps aura mutilé & détruit ces
» chefs-d'oeuvres de marbre & de bronze
» que la tendreffe & le devoir des peuples
» vous élevent de toutes parts . De tant
» de trophées élevés à Trajan , à peinet
" refte-t-il une colonne ; mais le panégyrique
de Pline vivra toujours : & ce
» n'eft pas l'éloquence de Orateur , mais
» les vertus du grand Prince , qui le ren-
» dront immortel.
ور
و و
Après avoir célébré dans Louis XV le
Bienfaiteur du Rouffillon , on célébre enfuite
le Monarque jufte , le Pere de fes
peuples , l'ami de l'humanité ; on rappelle
la fituation où il a trouvé la France en
montant fur le trône , & l'on indique
les traits les plus frappans du fiécle précédent
; fiécle à jamais célébre par la ré
Ex
106 MERCURE DE FRANCE
volution générale qui s'eft faite dans les
moeurs , le gouvernement & les arts , &
qui a donné à notre Monarchie un éclat
& une fupériorité qu'elle n'avoit jamais.
eus depuis Charlemagne . L'Orateur fait
ici une réflexion très-jufte , & digne d'être
remarquée. « Louis XIV , dit-il , fit tout
» pour la gloire de fa nation , & ne fit
affez fon bonheur. La fin de
fon régne fit voir que fa puiffance n'é-
» toit pas établie fur des fondemens iné-
» branlables. Les germes de haine & de
» jaloufie que fa fierté & fes fuccès avoient
pas pour
nourris , fe développerent tout à coup ,
» & ce Prince fi puiffant & fi redouté vit
» tout le fruit de quarante ans de bon-
» heur & de gloire prefque détruit en
» moins de dix années d'une guerre mal-
» heureuſe. La nation accablée du poids
» de cette guerre , les finances en défordre
, des dettes accumulées & les:
» reffources épuifées , les campagnes dé-
»fertes & le commerce prefque anéanti ,,
» l'Etat humilié au dehors & divifé au
» dedans
و د
93
par des factions & des querelles:
théologiques
tel fut le trifte fpectacle
qui affligea les yeux de Louis XIV far:
» la fin de fon régne , & empoiſonna
les
» derniers momens de fa vie.
»
Le Régent entreprit de changer rout
0
OCTOBRE. 1759. 107
à coup la face des affaires par une opération
profonde & hardie qui ne fut pas
juftifiée par le fuccès : le bouleverſement
des conditions , les extravagances du luxe ,
la défolation des familles , une cupidité
fans bornes allumée dans tous les coeurs ,
furent les fruits de cette opération ; le
renversement du fyftême acheva d'anéantir
le crédit au dedans , comme l'idée
d'une domination univerfelle attribuée à
Louis XIV avoient rompu au dehors tous
les liens de la confiance. Louis XV vit les
dangers de la carriere où il alloit entrer ,
& les premiers pas qu'il y fit annoncerent
un efprit fage & une ame modefte .
""'
وو
as
» A peine eut- il la couronne fur la tête
qu'il en fentit tout le poids : il connur
» que l'amour du bien ne fuffifoit pas
» dans un Souverain ; qu'un efprit juſte
pouvoir s'égarer lorfqu'il n'étoit pas
dirigé par le flambeau de l'expérience ;
que la connoiffance des hommes & des
» affaires étoit la premiere de toutes , &
» qu'elle ne pouvoit être que le fruit du
» travail & du temps. Elevé fur le trône
» le plus brillant du monde , Louis vit
les précipices qui l'environnoient. II
fçut fe défier de fes lumieres & de fes
» forces , dans cet âge dangereux où la
» jeuneffe vive & confiante , avide de do-
E vj
103 MERCURE DE FRANCE.
» mination & de gloire , brave les diffi-
» cultés de l'entreprife , & n'eft frapée
» que de l'éclat du fuccès . Louis voulut
» prendre un guide dans la périlleufe
» carriere où il entroit , & fon choix
» tomba fur l'homme le plus digne de
feconder fes vues falutaires.
ود
» Le choix des Miniftres eft un des pre-
» miers talens des Souverains : c'eſt par
» le caractere des uns qu'on peut juger
» de celui des autres . Un homme qui n'a
" que du génie peut bien s'emparer de
» l'efprit d'un Prince foible ; mais un
» Prince vertueux n'a pu donner fa con-
» fiance qu'à un Miniftre vertueux com-
» me lui . Séjan ne pouvoit être que le
» favori de Tibere , & d'Amboife n'au-
» roit rien été fous Louis XI . Fleury étoit
» fait pour Louis XV , comme Sully pour
» Henri IV. Tous deux avoient les talens
qui convenoient aux vues de leurs Maî-
» tres , aux circonftances où ils étoient
placés , & à la fituation où fe trouvoit
»le Royaume ; & tous deux ont fait
» fuccéder , à peu près par les mêmes
» refforts , l'ordre , la tranquillité & l'a-
" bondance au défordre le plus affreux &
» le plus univerfel. » Ce rapport de vues
& de procédés entre deux Miniftres
و د
39
-
2
d'ailleurs très-différens de caracteres, eft.
(
OCTOBRE. 1759 . 109
heureuſement faifi . Le portrait du Cardinal
de Fleury eft tracé avec impartialité.
Louis , dit l'Orateur , voulut pratiquer
fous fes yeux les principes qu'il avoit
reçus de lui , & lui faire recueillir lefruit
de fes leçons.
Quelque fâcheufe que fût la fituation
de la France , & quelque preffant que
parût le danger , un régime doux & attentif
étoit préférable aux remédes violents
qui auroient achevé de tout bouleverfer.
La nation abbatue par les fecouffes
terribles qu'elle avoit éprouvées , n'étoit
plus en état de fupporter de grands ébranlemens
; il falloit lui laiffer rétablir fes:
forces dans le filence & la paix ; tel fut
le plan que fe propofa Louis XV , & le
fuccès le juftifia bientôt : douze années
de paix , une économie ingénieufe &
foutenue , l'efprit d'ordre & le défintéreffement
de fon Miniftre , ranimèrent
bientôt la confiance , l'induftrie & les
arts , & rendirent au corps politique la
vigueur & l'embonpoint.
» Tandis que Louis s'occupoit à fermer
» au dedans les places que le Royaume
» avoit reçues , il ne s'appliquoit pas avec
moins de fuccès à rétablir la réputation
que l'Etat avoit perdue au dehòrs . Il
y avoit deux grands maux à réparer
10 MERCURE DE FRANCE.
"
39
» mais le remède de l'un paroiffoit in-
»compatible avec celui de l'autre. L'état
» d'épuiſement & de foibleffe où la guerre
» de la fucceffion nous avoit réduits , n'avoit
pas éteint chez les nations rivales
» les femences de haine & de jaloufie qui
» les avoit unies contre nous , & les avoit
» animées à notre abbaiffement ; elles
» redoutoient encore l'ambition de la
» France lors même qu'elles ne pouvoient
plus redouter fa puiffance. »
"
po-
L'Orateur fait ici une réflexion ingénieufe
& fenfible : comment , dit-il , concilier
à la fois ces deux objets opposés ?
Comment rendre notre puiffance moins
redoutée de nos ennemis en travaillant à
la rendre plus redoutable que jamais ?
Louis n'eut befoin pour parvenir à fon but
que de laiffer agir les vertus de fon coeur.
Il n'employa point les détours d'une
litique artificieufe : la fineffe , en politique
comme en morale , eft toujours le partage
de la timidité, de la foibleffe ou de l'injuftice.
La nobleffe , le défintéreſſement
& la fidélité qu'il mit dans toutes fes
opérations , firent bientôt évanouir certe
antique chimere de l'ambition démesurée
de la maifon de Bourbon : il devint l'idole:
de fes Peuples , & mérita l'eftime & la
çonfiance même de fes ennemis.
OCTOBRE. 1759 TIT
" Cette révolution dans les efprits fut
plus prompte qu'on n'avoit ofé l'eſpé-
» rer ; elle prouve que le fort des Peuples
tient plus encore au caractere
» qu'aux lumières de ceux qui gouver-
» nent toutes les nations voilines virent
» fans ombrage le coloffe de l'Empire
"3
François fe relever de l'abbaiſſement
» où il étoit tombé , & reprendre peu- à-
» peu cet éclat qui avoit bleffé leurs yeux
» fous Louis XIV. La vertu de Louis XV
» leur répondoit de l'ufage qu'il feroit de
» fes forces. Notre miniftere éprouva
de la maniere la plus frappante les effets
de la confiance qu'il avoit fçu infpirer à
toute l'Europe,dans la guerre qui s'alluma
en 1734. » Stanillas , à qui la France doit
" une Reine dont elle admire les vertus ,
» Staniflas , qui eût méprifé une couronne
fi elle n'eût été un moyen de faire
» du bien aux hommes , fut placé par les
» Polonois fur ce trône auquel il avoit
» déjà été appellé trente ans auparavant;
» mais cette nation n'eut pas la force de
» défendre le Souverain qu'elle s'étoit
choifi ; l'Empire réuni avec la Ruffie
» mit la couronne de Staniflas fur la tête
» d'un fils du dernier Roi de Pologne. »
L'éloignement des lieux ne permettoit
pas d'envoyer en Pologne des fecours
"
112 MERCURE DE FRANCE.
-fuffifans pour balancer les forces des deux
plus grandes puiffances du nord ; mais on
fe vengea de l'Empereur en attaquant les
états qu'il poffédoit en Italie. Nos troupes
, jointes à celles d'Efpagne & de
Savoie , s'en emparèrent bientôt tandis
qu'une armée Françoiſe pénétra dans
l'Empire. La Lorraine , cette Province
riche & fertile qu'on avoit tenté tant de
fois en vain de réunir à la France , fut le
prix de la Paix. Cet aggrandiffement qui
eût armé l'Europe contre nous , trente ans
auparavant , n'excita aucune fermentation
les anciens ennemis de la France
virent fans inquiétude les deux branches
de la maifon de Bourbon unies contre
celle d'Autriche , la forcèr à la Paix
& lui arrachèr une de fes plus belles
:
Provinces.
>> Cette guerre tiendra peut-être peu
de place dans notre Hiftoire , parce
qu'il n'y a dans les guerres que la mul-
» titude des grands événemens , c'est-à-
» dire des grandes calamités , qui frappe
» les hommes ordinaires ; mais aux yeux
des hommes fages & inftruits , elle fera
regardée comme une des plus glorieufes
que la France ait faites depuis
un fiècle. La guerre , quelque néceffaire
» qu'elle foit , eft encore un très- grand
OCTOBRE . 1759. 713
» malheur , & la plus courte eft toujours
» la plús heureuſe. Deux feules campagnes
» terminerent la guerre d'Italie , la feule
» dont l'événement ait été heureux pour
» les François depuis les conquêtes de
» Charlemagne ; entrepriſe pour la juſtice
» & l'honneur , elle fut foutenue avec
» vigueur , & couronnée par le fuccès .Nos '
triomphes ne furent ternis par aucun
revers ; & la nation en recueillit les
fruits , fans qu'il en eût couté trop de
fang , & fans que la confiance & la
tranquillité intérieure euffent été altérées
un inftant .
La France calme & tranquille après un
moment d'orage , fe vit élevée à un dégré
de puiffance & de fplendeur qu'on ne pouvoit
guere prévoir : notre miniftere tou
jours animé du même efprit , reprenoit'
en filence l'afcendant qu'il devoit avoir
naturellement fur toutes les Cours de
l'Europe. » Le commerce , femblable à un
» fleuve qui enflé fans ceffe par des nou-
» velles eaux , étend de plus en plus fes
» limites & fertilife les champs qu'il in-
> nonde , le Commerce , dis-je , s'ouvroit
chaque jour de nouvelles routes , portoit
l'abondance par mille canaux , &
faifoit fleurir tous les rameaux de l'in
duftrie. On ne diffimule pas ici que le
17
114 MERCURE DE FRANCE.
Cardinal de Fleury en travaillant avec.
tant d'activité à ranimer toutes les parties
de l'économie politique , n'ait négligé
le rétabliffement de notre marine ; mais
fi cette négligence fut une faute effentielle
, du moins ne fut- elle pas celle de
l'ignorance : l'Auteur la juftifie en quelque
forte par le plan même que s'étoit
formé le Cardinal ; il étoit trop éclairé
pour ne pas fentir que le commerce n'a
qu'une existence chancelante & précaire
fans l'appui d'une marine ; mais il fentoit
en même temps qu'en tournant fes
vûes & fon attention vers cet objet , c'étoit
reveiller toute la jaloufie des nations
voifines. » Il fentoit que ce peuple qui a
» fondé toute fon audace & fa fupériorité
» fur le nombre de fes vaiffeaux , & qui
" nous voyoit tranquillement raſſembler
» nos forces & affermir notre puiffance
» intérieuse , n'auroit pas fouffert le réta-
» bliſſement d'une marine qui auroit dû
» allarmer la liberté de toutes les puiffances
commerçantes . Cette entrepriſe
» auroit foulevé tous les anciens ennemis
» de la France , & nous auroit fait per-
» dre , en ramenant les horreurs de la
ور »guerre,lefruitdufyftêmedepolitique
» le plus fage & le plus heureux qu'on ait
»jamais conçu pour le véritable bien de la
>> France. »
OCTOBRE. 1759 115
Les foins pacifiques de notre minif
tere ne parent longtemps écarter de
nous le fléau de la guerre ; elle ſe ral-
Juma à la mort de l'Empereur Charles
VI , en 1741 ; une partie de l'Europe fe
ligua pour dépouiller une jeune Reine des
poffeffions de la maifon d'Autriche dont
elle étoit feule héritiere. La France entraînée
par le ſyſtême général , alla attaquer
cette Princeffe dont elle ne connoiffoit
encore ni le courage ni les vertus.
On rappelle ici les fuccès brillans que
nous eumes au commencement de cette
guerre , & les revers malheureux qui les
fuivirent bientôt , & qui corrompirent
les derniers momens du Cardinal de
Fleuri . Il n'eut pas la confolation de les
voir réparer. Louis après avoir donné
des larmes & des regrets à fa mort ,
prit les rênes de fon Empire ; il voulut
tout gouverner pour tout réparer. Il
préfide à fes confeils , & fe met à la tête
de fes armées ; & ce moment fi glorieux
pour lui devient l'époque de nouveaux
triomphes pour nous. Je ne fuivrai pas
l'Auteur dans les détails de cette guerre ,
dont les événemens font trop récens &
trop connus pour qu'il foit néceffaire de
s'y étendre. Les premiers fuccès du Roi
en Flandre , la confternation de la France
116 MERCURE DE FRANCE.
pendant fa maladie , la belle campagne
du Maréchal de Saxe en 1744 , la bataille
de Fontenoy , & tous les triomphes qui
ont couronné la fin de la guerre, forment
un tableau intéreffant , tracé d'un pinceau
ferme & rapide. « Louis , après avoir
» fait la guerre en héros , fait la paix en
» grand homme ; toujours fidéle à ce plan
» de modération qui fait la bafe de fa
" politique & de fa puiffance , il oublie
»fes propres intérêts , abandonne fes
conquêtes , & ne veut pour prix de fes
»triomphes que rendre la tranquillité à
» fon peuple , vanger les droits de fes
» Alliés , & mériter l'eftime de fes enne-
» mis même ce défintéreffement inoui
» étonne la terre , trop accoutumée à
» voir immoler fans ceffe , par une poli
» tique barbare , le bonheur de plufieurs
» millions d'hommes à la vanité d'un feul.
و د
و د
و ر
A peine jouiffions- nous des douceurs
de la paix qu'un nouvel orage eft venu
la troubler. L'Anglois que nos profpérités
irritent n'en peut foutenir les progrès ; la
jaloufie qui le dévore cherche dans la
conteftation de quelques droits imaginaires
un prétexte pour éclater. L'Europe
a vu avec indignation les excès où ce
peuple s'eft porté , & l'on fait avec quelle
modération le Roi a cherché à les
OCTOBRE. 1759.
117
ramener à la juftice & à la paix. Forcé de
prendre les armes pour vanger les droits
des nations & la gloire de fon peuple ,
il apprend aux Anglois que cette marine
dont la foibleffe excite leur mépris & accroît
leur audace , peut les faire trembler
lorfqu'elle fera dirigée par la fageffe & lá
valeur. La difperfion de la flotte Angloiſe
dans la Méditerrannée , & la prife de
Mahon , firent repentir ce peuple de fes
injuftes violences. Trop foible par fes
propres forces il a eu recours aux grands
refforts de fa politique « l'or , ce poiſon
>> dont il ennyvre les Puiffances de l'Eu-
» rope , quand il veut les exciter à fe
» détruire mutuellement ; l'or a été ré-
» pandu à pleines mains , & de cette fe-
» mence funeſte on a vu naître des peu-
» ples armés. Tandis que l'Angleterre
» cherche à nous fufciter des ennemis ,
» & à faire tomber fur nous le poids
» d'une guerre qui , en divifant nos forces,
» lui donne les moyens de raffembler con-
» tre nous toutes les fiennes avec plus
» d'avantage , Louis dont tous les foins
» n'ont pour objet que de détourner de
» deffus fon peuple le malheur qu'on lui
prépare, embraffe avec activité le moyen
» qu'on lui préfente d'aflurer le repos de
» l'Europe. L'illuftre Reine héritiere de
ود
"
18 MERCURE DE FRANCE.
"
» cette maifon d'Autriche , dont la riva-
» lité avec celle de Bourbon a fi longtems
» troublé le monde , s'unit à elle par des
» liens que l'eftime & la confiance mu-
» tuelle ont tiffus ; ce traité , qui devoit
» être le gage de la tranquillité univer-
»felle , remplit l'Anglois d'étonnement
» & de rage , & fait éclater les projets
» audacieux de ce Prince trop , célébre ,
» dont les talens auroient fait l'admira-
» tion des hommes , s'il ne les eût employés
qu'à leur bonheur .
"
ود
Il n'eft pas permis de prévenir les
événemens de cette guerre cruelle , ni
d'en prévoir l'iffue ; mais de quelque côté
que la fortune fe déclare , la gloire fera
toujours du parti de la juftice. Je finirai
cet extrait par cette priere qui termine
le difcours.
» Ftre fuprême , qui veillez au deftin
» des Empires , daignez diffiper les orages
» qui défolent la terre , & ramener fur
» nos climats le jour pur & ferein du
» calme & de la concorde ! Etouffez ces
ferpens de jaloufie & d'ambition qui
foufflent aux coeurs des nations les
» fureurs des combats. Infpirez à tous les
Princes cet amour des hommes qui
» échauffe l'ame de Louis ! Le repos de
» l'Europe , & le bonheur de fon peuple ,
OCTOBRE. 1759 : 119
95
font les feuls objets de fes voeux ; la
» fenfibilité de fon coeur fouffre trop des
» maux affreux qui affligent l'humanité ,
» il veut fermer la plaie que la guerre a
» faite à ſon empire : Puiffe bientôt une
» paix glorieufe & durable couronner fes
» généreux deffeins ! Que rien ne trouble
plus les momens d'une vie qu'il confacre
au bien de fes peuples ! Qu'il
jouiffe de la douceur ineftimable de
voir l'Europe pacifiée par fes foins , &
» ſes ſujets heureux par fes bienfaits !
» Qu'il trouve le bonheur dans tout ce
>> qui l'environne ! Que fon augufte Fa-
» mille ne ceffe de donner au monde le
fpectacle de toutes les vertus humaines ,
purifiées & dirigées par les grands mo-
» tifs de la Religion ! Qu'il voye fa gloire
» & fon nom fe reproduire dans une pof-
» térité nombreufe , & la tige brillante
» des lys , fe couronner de rameaux im-
» mortels , l'ornement & l'appui de fon
» trône ! Enfin faffe le Ciel qu'après avoir
célébré le Monarque guerrier , nous
n'ayons à louer deformais que le Roi
pacifique , le pere tendre , le maître
» aimable ! Nous trouverons une fource
» intariffable d'éloges dans ce caractere
» facile & généreux ; dans cette ame fen-
» fible , fimple , reconnoiffante ; dans
"
ود
120 MERCURE DE FRANCE.
» cette bonté douce & modefte qui tem-
» pere la majefté de fon rang , & fait les
» délices & l'admiration de ceux qui ont
» le bonheur d'approcher de fa perfonne.
» Les qualités guerrieres ont befoin des
occafions pour fe montrer , mais la
» bienfaifance les fait naitre & les multiplie
; celle de Louis franchira tous les
» obſtacles , & marquera fon nom au
temple de mémoire à côté de ceux de
» Trajan & de Louis XII .
99
39
Il me reste à dire un mot fur le mérite
littéraire de ce Difcours qui fait honneur
aux talens du Recteur de l'Univerfité de
Perpignan : le plan en eft fage & fimple,
le ton noble & fenfible , le ftyle naturel
, & quelquefois énergique : on
n'y trouve point de louanges vagues , de
déclamations exagérées ; la matiere des
éloges eft tirée de la fubftance même
des faits . Enfin l'ouvrage eft une compofition
eftimable & digne de l'attention
.du Public .
ABREGE
OCTOBRE . 1759.
ABREGE' de l'Hiftoire univerfelle de
J. A. DE THOU , avec des remarques
fur le texte de l'Auteur , & fur la traduction
qu'on a publiée de fon ouvrage
en 1734. Par M. Rémond de Sainte-
· Albine , de l'Académie Royale des
Sciences & belles-lettres de Pruffe . A la
Haye 1759. 10 vol . in 12.
M.DE THOU eft le plus fage , le
plus élégant & le plus célèbre de nos
Hiftoriens , & il a mérité juftement d'ê- '
tre appellé le Tite - Live François . Le mérite
de fon Hiſtoire eft trop univerfellement
reconnu pour qu'il foit néceffaire
de s'y arrêter : j'obferverai feulement
qu'on l'eftimoit plus qu'on ne la lifoit ,
& que cela venoit certainement de la
prolixité de l'ouvrage . Quelque attrait
que l'Hiftoire ait pour la plus grande partie
des hommes , parce qu'elle occupe
l'imagination & ne fatigue pas l'efprit ,
il en eft peu cependant qui puiffent fe
réfoudre à dévorer feize volumes in 4.
qui ne renferment qu'un efpace de 60
années. Si l'hiftoire de tous les fiécles
étoit traitée avec la même étendue , qui
1. Vol. F
0
122 MERCURE DE FRANCE.
eft- ce qui auroit le courage de l'étudier &
le loifir de l'apprendre ? C'étoit donc une
entrepriſe très- utile que celle de réduire,
cette belle & grande Hiftoire à une étendue
moins effrayante , en refferrant le
texte , & en fupprimant beaucoup de détails
qui pouvoient être intéreffans pour
les contemporains , mais qui ne peuvent
plus l'être aujourd'hui : c'eft ce que M.
de Sainte Albine vient d'exécuter avec
fuccès. Les Lecteurs ne s'attendent pas
à trouver ici l'analyfe fuivie d'un ouvrage
de cette nature , je m'arrêterai ſeulement
à ce qui caractériſe particulièrement le
travail de M. de Sainte Albine .
L'Hiftoire de M. de Thou eft compofée
de cent trente - huit Livres , auxquels
Rigault , ami de l'Auteur , en a joint trois
autres , afin de completter le régne de
Henri IV. M. de Sainte Albine a réduit
lé tout à cinquante Livres ; & fon abrégé
quoique renfermant tout ce qu'il y a
d'effentiel ou d'intéreffant dans l'original,
n'en fait guère qu'une troifiéme partie. Il
a élagué hardiment tous les petits faits
qu'il a jugés inutiles , & a débarraſſé la
narration de beaucoup de circonftances
minutieufes qui allongent & appefantif- ,
fent la marche de l'Hiftorien . J'indiquerai
quelques exemples qui donneront aux
OCTOBRE. 1759. 123
Ο
Lecteurs une idée de la méthode qu'a
fuivie l'abbréviateur. M. de Thou , Tome
VI. in 4. de la traduction , emploie plus
de quatre vingt pages à décrire la guerre
contre les Morifques , & cette guerre ne
prend que quinze pages dans l'abrégés
& ailleurs on réduit à vingt pages tous les
détails du différend entre le Pape Paul V
& la République de Vénife, qui occupent
plus de cinquante pages dans la traduction.
Quoique M. de Sainte Albine pour
l'ordinaire abrége confidérablement le
texte , quelquefois il l'étend lorfqu'il importe
de prêter à certains articles le développement
que le texte ne leur donne
pas .On en peut juger, en comparant divers
morceaux de l'original & de la copie ,
particulièrement ceux qui regardent le
Colloque de Poiffy , la difcuffion des prétentions
refpectives de la France & de la
Savoye fur le Marquifat de Saluces , &
l'affaire de la fucceffion de Clêves.
Ce qui diftingue particuliérement M. de
Thou , c'eft cet amour de la vertu & de
la Patrie qui brille dans tout fon ouvrage,
cette fageffe dans les réflexions , & cette
haine pour la tyrannie , qu'il concilie
avec la plus grande foumiffion à l'autorité
légitime la hardieffe furtout & la fidć -´
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
"
lité qu'il met dans le portrait des hom
mes dont il parle , rendent fon Hiſtoire
précieufe. Ce font ces traits diftinctifs
que M. de Sainte Albine a cherché à conferver
avec une exactitude fcrupuleufe .
Je me fuis impofé , dit-il dans la Préface
, page 7 , la loi de peindre les per-
» fonnes & les actions avec les couleurs
» fous lefquelles M. de Thou les préfente .
» Attentif à louer ce qu'il a loué , & à
» blâmer ce qu'il a blâmé , j'ai obfervé de
» ne point altérer fes jugemens , même
» dans les occafions où je n'aurois pas
jugé comme lui.
و د
En général M. de Sainte Albine , quoique
rendant toujours fidélement l'efprit
de M. de Thou , ne fe fert cependant de
l'ouvrage de cer illuftre Auteur que comme
d'excellens Mémoires. Non feulement
il ne s'affujettit point à placer les faits
dans l'ordre où M. de Thou les ranges
mais les endroits même où il fuit le plus
fcrupuleufement la marche de fon modèle
, empruntent fous fa plume une nouvelle
force.
Au commencement du Livre 3 2 de fon
abrégé , il expofe ainfi les artifices du Duc
de Guife :
ر و
Julques ici , autant que nous l'avons
» pû , nous avons développé les fecrets
OCTOBRE. 1759 . 125
refforts d'intrigues qui menaçoient la
» France d'une ruine prochaine. Cela nous
» fera d'autant plus aifé dans la fuite , que
» nous touchons à l'époque où le Duc de
» Guife ne cacha plus fes véritables def-
» feins. Il avoit toujours jugé que le meil-
» leur moyen de les faire réuffir étoit de
» femer la divifion entre les plus proches
» héritiers de la couronne. Sur ce prin-
» cipe il avoit tenté , lorfque le Roi de
و د
Navarre étoit encore Catholique , de
"l'oppofer au Duc d'Anjou , & il avoit
» lié en apparence une amitié fort étroite
» avec le premier de ces deux Princes. Il
C
>>
affectoit de ne pouvoir fe féparer de lui .
» Ordinairement ils mangeoient enfem-
» ble , & fouvent ils partageoient le même
lit. Le Roi de Navarre fe prêtoit d'autant
plus volontiers à cette feinte amitié
, qu'elle le mettoit à portée d'éclai-
" Ter les démarches des Lorrains . Lorfqu'il
eut embraffé de nouveau la Religion
prétendue réformée , il renonça
» bientôt à cette liaifon , & le Duc de
» Guiſe qui fe vantoit de ne pouvoir être
» trompé , fut obligé d'avouer qu'il l'a-
» voit été par ce Prince. Tant que le Duc
» d'Anjou vêcut , le Duc de Guiſe diffi-
» mula fon dépit d'avoir été joué. Depuis
» la mort du frere du Roi , il avoit ceffé
» de fe contraindre.
Fiij
ور
- "
126 MERCURE DE FRANCE.
לכ
و د
» Par les mêmes raifons qui l'avoient
porté à vouloir donner au Prince défunt
» un rival , il étoit intéreffé à en donner
» un au nouvel héritier préfomptif du
» trône ; c'eſt à quoi il avoit déjà pourvu.
» Le Cardinal de Bourbon étoit un eſprit
fuperficiel ; il n'avoit pas été difficile de
» lui perfuader que la couronne lui étoit
» dûe. Les ligueurs , à force d'argent ,
» avoient engagé un miférable Docteur
» nommé Matthieu Zampini , à publier
» une differtation pour foutenir cette ab-
» furdité. François Hofman , célèbre Ju-
" rifconfulte , réfuta cet écrit , & montra
qu'indépendamment des loix , il y avoit
» des raifons de fait qui affuroient le
» trône au Roi de Navarre . En effet ,
» dans le contrat de mariage de ce
» Prince il avoit été expreffèment
ftipulé que la couronne lui feroit dé-
» volue , en cas d'extinction de la feconde
» branche des Valois , & le Cardinal lui-
» même avoit figné ce contrat &c. »
"ر
"
Voici de quelle manière M. de Sainte
Albine , dans fon trente fixième Livre ,
page 490 , peint Henri III .
""
ود
Jamais Prince n'avoit donné de fi
grandes eſpérances , & n'y répondit fi
» mal. Trop de penchant pour la molleſſe
» & pour les plaifirs ternit toutes fes verOCTOBRE.
1759. 127
"
"
""
» tus. Il en pofféda furtout une dans un
degré éminent ; ce fut la libéralité' :
» mais cette qualité , qui pour l'ordinaire
» affure aux Princes l'affection des peuples
, aliéna de lui fes fujets parce qu'il
ne fçut pas lui preferire des bornes , &
» que pour fatisfaire à ſes profufions , il
» fut obligé d'inventer tous les jours de
» nouveaux impôts . Par - là il ſe rendit
» odieux fans fe faire plus aimer de ceux
qu'il accabloit de biens. Ses favoris
❞ croyoient ne lui devoir aucune recon-
» noiffance pour des bienfaits qu'ils attri-
» buoient plutôt à fon humeur diffipa-
» trice , qu'à des fentimens d'eftime pour
leurs perfonnes. A la haine fe joignit
le mépris qu'il s'attira par l'affectarich
» de certaines pratiques de dévotion plus
dignes d'un Moine que d'un grand Roi.
» Auffi affable que libéral , il ne don-
» nòit 'jamais , fans s'excufer de ne pas
» donner davantage. Les perfonnes mo-
» deftes fe retiroient confufes de fes bon-
» tés. Après avoir laffé à force de préfens
l'importunité des courtisans les plus
avides , il craignoit encore de n'avoir
pas affez fait pour eux.
"
→
» Sa lenteur à prendre fon parti venoit
» moins de timidité que d'indolence : 11
» étoit peu propre à aller affronter un
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ور
ور
و ر
و ر
و د
ןכ
péril ; mais il s'y montroit intrépide
quand il y étoit engagé à peine s'en
voyoit- il délivré , qu'il en perdoit le
»fouvenir. Occupé du feul préfent , il ne
profitoit point du paffé , & même en
prévoyant l'avenir , il négligeoit d'y
» pourvoir. Par une fuite de fa foibleffe
pour fes favoris , il établit la vénalité
» des charges les plus confidérables &
» des gouvernemens. En aviliffant ainfi
» les récompenfes dûes au mérite , & en
» ouvrant par ce honteux trafic la porte
» à toutes les indignités dont nous avons
» été témoins , il acheva de fe dèshonorer.
Pour comble de malheur , il vit
prefque toujours ce qu'il avoit le plus
aimé tourner à fa ruine. Ces mêmes
favoris qu'il combla de richeffes &
» d'honneurs , furent ceux dont il eut plus
» lieu de fe plaindre . Il porta jufqu'à la
petiteffe fa vénération pour les Moines,
"& ce fut un Moine qui l'affaffina. »
"
22
L'Abbréviateur nous donne ainfi le
portrait d'Elifabeth Reine d'Angleterre ,
( tom. X , p. 54. ) « Aucune femme n'avoit
régné avec plus de gloire & de
» bonheur. Ayant porté fur le trône un
efprit inftruit d'avance par l'adverfité ,
» elle gouverna par elle -même , fans fe
laiffer gouverner par perfonne , & elle
و و
23
OCTOBRE. 1759 . 129
39
"
fçut fe faire craindre de fes ennemis ,
refpecter de fes alliés , & chérir de fes
fujets. Magnifique dans la diftribution
» des graces , mais donnant toujours
» moins à fon inclination qu'au mérite ,
» elle ne faifoit des libéralités qu'avec
» retenue , de crainte que les finances
» venant à s'épuifer par fes largeffes ,
» elle ne fût obligée de fouler le peuple
" pour fubvenir aux dépenfes néceffaires.
» Elle tenoit le fceptre , non avec cette
» fécurité qui n'elt jamais embarraſſée
» que du choix des plaifirs , mais avec
» cette fage inquiétude , compagne inféparable
d'un Souverain qui fe regarde
comme refponfable de tous les
» maux qu'il a pu prévoir & qu'il n'a
point prévenus. En un mot elle eut
» toutes les qualités qui font le grand
homme , & même le grand Roi ; &
» elle n'eut que peu de défauts , même
» de ceux qui font excufables dans fon
" fexe. Nous ne diffimulerons point
qu'elle eut la foibleffe de vouloir inf
" pirer des paffions. Lors même qu'elle
» ne fut plus jeune , elle affectoit encore
d'avoir des amans ; il fembloit
qu'elle défirât de renouveller la mé-
" inoire de ces Ifles fabuleufes , où l'a-
» mour pur & défintérellé étoit un des
"
"
33
F v
10 MERCURE DE FRANCE.
ود
» devoirs de la Chevalerie . Elle eut tourjours
de l'éloignement pour le mariage.
» On a cru que ceux qui l'approchoient,
» appréhendant , fi elle prenoit un mari ,
» de perdre le crédit qu'ils avoient fur
elle , lui avoient fait infinuer par les
Médecins , qu'elle couroit rifque de
» mourir en couches fi elle devenoit
groffe.
و د
93
و د
On lui a reproché qu'elle aimoit trop
» la vie , & qu'elle ne penfoit qu'avec
» peine à la mort ; cependant plufieurs.
» années avant de mourir , elle fe faifoit
un plaifir de s'appeller vieille. Elle.
» ordonna qu'on ne chargeât point fon
» tombeau de faftueufes infcriptions , &
» qu'on fe contentât d'y marquer qu'elle.
» étoit morte vierge , qu'elle avoit régné.
longtemps , & qu'elle avoit fait conftamment
fa principale étude de rendre.
fon royaume floriffant , & d'y mainte-
» la religion & la paix.
»
»
on.
Si on lit dans le texte les morceaux
d'après lefquels ceux- ci font copiés ,
s'appercevra que M. de Saint Albine y a
fait plufieurs changemens avantageux, II
s'en eft permis encore de beaucoup plus
importants. Lorfque M. de Thou prend
des guides peu fidèles , M. de Sainte Albine
évite de s'égarer avec lui , & corriger
OCTOBRE. 1759.
fes erreurs ; mais alors il a foin d'indiquer
les différences qui fe trouvent
entre le texte & la traduction . Parmi les
principaux endroits dans lefquels il rec
tifie le texte , nous cirerons feulement la
réponſe du Prince de Condé ax Triumvirs
, Tom. III. pag. 115 ; un article au
fujet de Pérès , & d'Efcovedo , Tom. V,
pag. 326 ; & furtout la relation des trou
bles de Gênes , Tom. V, p. 179.
Les Traducteurs de M. de Thou ont
ajouté un grand nombre de fautes à celles
de cet Hiftorien . M. de Sainte Albinė
relève les unes comme les autres ; quclquefois
même il releve celles de plufieurs
autres Auteurs , furtout des Ecrivains
les plus eftimés dont les erreurs pourfoient
être dangereufes ; mais il le fait
avec tous les égards , & le ton d'eftime
que l'on doit aux écrivains célebres . Je
rapporterai pour exemple une remarque
fur l'excellent abrégé de M. le Préfident
Hénault , qui prend tant de foin de corriger
les plus petites fautes qui ont på fe
gliffer dans fon ouvrage , qu'il fçaura gré
à M. de Sainte Albine de l'avertir de
celles qui font encore échappées à fon
exactitude , an cas que la critique de M.
de Sainte Albine foit fondée . Selon M. le
Préfident Hénault , Cathérine de Médic
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
"
n'eut point le titre de Régente pendant
la minorité de Charles IX. » Sans doute,
dit M. de Sainte Albine , Tome III ,
page 1 , « l'autorité de M. le Préfident
» Hénault , auffi exact pour les faits qu'élégant
dans la manière de les préfenter,
» eft d'un grand poids. Je crois cepen-
» dant devoir déférer au témoignage de
» Belleforêt , qui étoit contemporain. Cet
» Hiftorien n'eft pas toujours un guide
» fûr ;mais il ne pouvoit guère plus prendre
le change fur l'article dont il s'agit ,
qu'un Écrivain de ce temps- ci ne pour-
» roit fe tromper fur le titre dont feu M.
» le Régent a été revêtu pendant la minorité
de Louis XV. "
"
Pour ce qui regarde le ftyle de cet
abrégé , il eft tel qu'il convenoit à un
ouvrage de ce genre , clair > nombreux
, élégant & correct. M. de Sainte-
Albine s'eft attaché à imiter la noble
fimplicité de fon modèle : il a copié en
certains endroits , diftingués par des guillemets
, la traduction du texte latin publiée
en 1734 par M. l'Abbé Lemafcrier ,
M. le Beau, l'Abbé Desfontaines , & d'autres
Ecrivains : mais dans le refte de l'ouvrage
, non feulement il s'écarte de cette
traduction , mais il ne traduit pas même
toujours le texte.
OCTOBRE. 1759 .
133
Le Public fçaura gré fans doute à M.
de Sainte Albine d'un travail utile &
intéreffant qui a dû lui couter beaucoup
de recherches , d'attention & de foins
& qui demandoit beaucoup de talent &
de réflexion . Il a cherché à rendre fon
abrégé utile à toute efpéce de lecteurs ,
même à ceux qui ont la commodité de
lire l'Hiftoire de M. de Thou « Puiffe
» fon ouvrage , dit- il à la fin de fa Pré-
» face , & à fon défaut ce foible effai ,
infpirer aux Souverains la haine des
» flatteurs , aux fujets la foumiffion pour
» leurs Souverains , à tous les hommes.
l'efprit de juftice , de modération & de
» paix !
»
ود
J'ajouterai ici que la Table des Matieres
m'a paru d'une forme très - conimode
& digne d'attention . M. de Sainte
Albine a eu foin d'y marquer les filiations
, & de diftinguer les perfonnes qui
étant de même famille ou de famille différente
ont porté le même nom ; de forte
qu'elle peut tenir lieu à cet égard de
Dictionnaire Hiftorique : cette attention
prouve les peines que l'Auteur s'eft données
pour rendre cet ouvrage d'une utilité
plus générale.
134 MERCURE DE FRANCE
par
CESAR au Sénat Romain , avant de
fer le Rubicon. Poëme préfenté à Meffieurs
de l'Académie Françoife . A Paris
chez Brunet Imprimeur de l'Académie
Françoife , Grand'falle du Palais.
Ce Poëme eft une Lettre dans laquelle
Céfar reproche au Sénat de tout facrifier
à la grandeur de Pompée , & de forger
des fers à la République .
Né votre égal , Céfar ſe plaît encore à l'être,
Et feroit Citoyen fi vous étiez fans maître.
Sortez d'un long fommeil & de l'oppreffion's
Redevenez Romains : je ferai Scipion.
Il femble ouvrir dans ces vers une
voie de conciliation , mais fans attendre
la réponſe du Sénat il lui dit :
Votre crainte , Sénat , n'eft pas d'avoir un maîtret
Vous craignez feulement que Céfar ofe l'être :
Pompée est votre choix .. mais le fort aujourdhui
Jugera mieux que vous entre Célar & lui.
Ilfaut fans confulter les maîtres du tonnerre
Reconnoître leurs voix dans le champ de la guerre:
Je ne veux point entrer dans leurs confeils fecrets.
Mon triomphe ou ma mort marqueront leurs
décrets .
OCTOBRE. 1759. 155
Qu'il paroiffe , dit- il , en parlant de
Pompée.
Qu'ilparoiffe... Mon camp l'appelle à haute voix :
Viens, dit- il, viens Pompée , achever tes exploits :
C'eſt ici qu'à la terre il faut donner un maître ;
Pharfale nommera le plus digne de l'être.
"
Dans la vérité hiftorique Céfar écrivit
au Sénat. » Il offroit de pofer les armes
» pourvu que Pompée en fit de même , &
qu'ils allaffent tous deux comme parti-
» culiers attendre les récompenfes qu'il
" plairoit à leurs citoyens de leur donner.
» Car de lui ôter à lui les troupes , & de
» laiffer à Pompée les fiennes , c'étoit ,
dit Plutarque , en l'accufant d'aſpirer
» à la tyrannie , donner à fon rival un
» moyen fûr de s'en emparer .... Les
» Confuls font opiner & demandent tour
» haut premierement fi l'on étoit d'avis
que Pompée congédiât fes troupes , &
» enfuite fi on vouloit que Céfar licentiat
auffi les fiennes ? Il n'y eut que
» fort peu de voix pour le premier avis ;
» toutes furent pour l'autre , excepté un
très-petit nombre .... Bientôt après voilà
» d'autres lettres de Céfar , qui paroiffoient
plus modérées & plus raiſonnables : car
» il offroit d'abandonner tout , pourvų
"
و و
136 MERCURE DE FRANCE.
و ر
qu'on lui laiffat le gouvernement de la
Gaule en deça des Alpes & l'Illyrie
avec deux légions , jufqu'à ce qu'il pût
» obtenir un fecond Confulat. »
: Non feulement fa propofition fut rejettée
par le Conful Lentulus , mais ſes
amis mêmes , Antoine & Curion , furent
chaffés honteufement du Sénat. Ce fut
alors qu'il fe porta fur le bord du Rubicon
& qu'après bien des réflexions fur la grandeur
& l'audace de fon entrepriſe ; » enfin
» par un transport de courage , & comme
» s'abandonnant lui-même en fe jettant à
» corps perdu dans l'avenir , en faisant
» céder tous les raifonnemens à la for-
» tune , il prononça le mot qu'ont accou-
" tumé de dire ceux qui fe jettent dans
» des entreprifes hazardeufes & difficiles ,
» le fort en eft jetté , & paffa la riviere.
( Plut. vie de Céfar . ) C'est le moment
d'irréfolution & de trouble où se trouva
Céfar avant ce paffage, que le Poëte à ſaiſt.
La lettre de Céfar au Sénat n'eft donc que
fon apologie , & une espèce de Cartel
pour Pompée & fes partifans . Si Céfar fe
propofoit de ramener le Sénat , les menaces
& les infultes feroient déplacées :
or c'étoit là le grand motif que le Poete
devoit lui donner ; il me femble qu'après
le dévelopement de la politique de
1
OCTOBRE. 1759. 137
C
Pompée , la réfolution de Céfar à ne
point fouffrir de maître & à réduire l'ufurpateur
au rang de fon égal , cette réfolution
, dis-je , préfentée avec une fierté
noble fans oftentation , auroit donné au
deffein de cet ouvrage plus d'étendue &
de dignité , au fujet plus d'importance ,
plus de profondeur aux vues de Céfar ,
plus de grandeur & de vérité au caractere
de ce Héros. Du refte les vers de ce
Poëme font nombreux & fonores , le ftile
en eft convenable au fujet. Il y a feulement
dans les détails quelques défauts
d'exactitude : par exemple ,
Déjà de mes foldats l'impatiente ardeur
Se plaint qu'un fleuve étroit s'oppoſe à leur valeur;
Qu'il mette plus d'obftacle à leur marche rapide
Que n'ont fait les deux monts féparés par Alcide.
Les foldats de Céfar fçavoient bien que
ce n'étoit pas le petit fleuve du Rubicon
qui s'oppofoit à leur paffage en Italie ; &
quant aux monts féparés par Alcide qui
forment le détroit de Gibraltar , on ne
fçait ni quand ni comment les foldats de
Céfar les avoient franchis ; car lePoëte n'a
pu vouloir défigner par là leur paffage en
Angleterre.
Céfar dit de Pompée dans cette lettre ,
Il a défaut Tigrane , contre lequel Pom128
MERCURE DE FRANCE.
pée n'a jamais combattu . Lucullus avoit
défait Tigrane ; Pompée vint remplacer
Lucullus , vainquit Mithridate , & reçut
Tigrane pour ami & pour allié du peuple
Romain.
Céfar fait dire à fon camp :
C'eft ici qu'à la terre il faut donner un Maître :
Pharfale nommera le plus digne de l'être.
Or le camp de Céfar eft alors aux
bords du Rubicon , c'eſt-à- dire , aux confins
de la Gaule & de l'Italie , & Pharfale
eft en Theffalie , où les foldats dé
Céfar ne fçauroient prévoir que ce décidera
le fort de la guerre civile : ce font
des inadvertences qui échappent dans la
chaleur de la compoſition.
HISTOIRE d'Angleterre , depuis la defcente
de Jules Céfar , fufqu'au traité
d'Aix- la- Chapelle , en 1748. Par M. T.
Smollet M. D. traduite de l'Anglois par
M. Targe , Correfpondant de l'Académie
royale de Marine. Tom. I & H. A Orléans
, de l'Imprimerie de Jean Rouzeau-
Montaut , Imprimeur du Roi , de Monfeigneur
le Duc d'Orléans , & de la Ville.
Cette Hiftoire tient un milieu entre
la prolixité de Rapin Thoiras , & les
abrégés qu'on a donnés au Public. Quoi
T OCTOBRE 139 . 1759.
que fon Auteur ait beaucoup moins de
partialité que fes guides , eile a le plus
grand fuccès en Angleterre , & paroît le
mériter autant par l'importance des ma→
tieres que par la façon dont le ſujet eft
traité. Le Traducteur, en rendant exactement
fon original , a cru néceffaire de
corriger dans les Notes qu'il y a jointes
tout ce que les noms d'Anglois & de
Proteftant ont répandu de trop amer contre
la France & la Religion Catholique.
Les deux volumes qu'on donne aujour
d'hui au Public finiffent à la mort de
Guillaume le Conquérant. L'Angleterre y
paroît fucceffivement foumife aux naturels
du pays , aux Romains , aux Saxons ,
aux Danois & aux Normands : ce qui
met un intérêt qu'on trouve affez rarement
dans l'Hiftoire des temps reculés.
Le Traducteur ofe fe flatter qu'on reconnoîtra
par fes Notes qu'il a fait une
iétude affez profonde de cette Hiftoire ,
pour garantir l'exactitude avec laquelle
M. Smolet a fuivi les Auteurs les plus
accrédités. Il compte en donner exactement
deux volumes tous les fix mois.
Cette Hiftoire fe vend à Paris chez
Deffaint & Saillant, rue S. Jean de Beauvais
; Defpilly , rue S. Jacques ; Debure
L'aîné , quai des Auguftins. A Lyon , chez
140 MERCURE DE FRANCE .
Brifet & Pontus . A Orléans , chez Rouzeau-
Montaut. A Rouen chez L. Dumefnil
, rue de l'Ecureuil . On en trouve
auffi des exemplaires à Paris , chez Duchefne
& Briaffon , rue S. Jacques .
LE Mage de Chica . A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez Cuiffart , quai
de Gêvres.
MÉMOIRE fur la maniere la plus fimple
& la plus fûre de rappeller les noyés à la
vie , qui a remporté le prix des Arts , au
jugement de l'Académie, des Sciences ,
Belles - Lettres , & Arts de Befançon ; par
M. Ifnard. A Paris , chez Coutelier , quai
des Auguftins . J'en rendrai compte dans
le Mercure prochain .
TRAITÉ Général des droits d'Aides ;
par M. Lefebvre , de la Bellande. Pour
l'Auteur. A Paris , chez Pierre Prault ,
quai de Gêvres au Paradis. J'en rendrai
compte dans la fuite .
PIECES fugitives pour fervir à l'Hiftoire
de France , avec des notes hiftoriques &
géographiques. Trois vol . in 4° . Prix 30
div. reliés. A Paris , chez Chaubert , quai
des Auguftins , & Heriffant , rue Notre-
Dame.
Les Piéces contenues dans ce Recueil
font :
OCTOBRE. 1759. 141
Voyage de Gabriel de Luetz , Seigneur
d'Aramon , à Conftantinople , en Perfe ,
en Egypte , & en Paleſtine .
Hiftoire du Comté Venaiffin , de Provence
, de Languedoc , &c . Par Louis de
Peruffis .
Voyage de Charles IX en France , écrit
par Abel Jouan , fuivi d'un itinéraire des
Rois de France , depuis & compris
Louis VII , jufqu'à Louis XIV inclufivement.
Les exploits de Mathieu Merle , Baron.
de Salvas , par le Capitaine Gondin .
Voyage de l'Amiral de Joyeufe en
Gévaudan.
Mémoires fur les guerres civiles du haut
Vivarais , par Achille Gamon.
Hiftoire de la guerre civile de Languedoc
, par un Anonyme,
Jugemens fur la Nobleffe de Languedoc,"
M. de Befons , Généralité de Montpar
pellier.
Mélanges.
Hiftoire des deux fiéges de Sommieres ,
par Etienne Giry.
Journal de Charbonneau fur les guerres
de Beziers ; fiége de Sarlat.
Mémoires du Duc d'Angoulême , fous
Henri IV , en 1589..
Mémoires du Baron d'Ambres : guerres
!
142 MERCURE DE FRANCE.
de la Ligue en Languedoc.
* Journal de Faurin fur les guerres de
Caftres .
Commentaires de Louis Freton , Seigneur
de Servas.
Mémoires de Vignolles ; affaires de-
Guyenne .
Hiftoire de la guerre en Guyenne par
Balthazar.
Jugemens fur la Nobleffe de Languedoc ,
par M. de Befons , Généralité de Toulouſe.
Suite de ces Jugemens fous les titres de.
preuves & quartiers des Comtes de Lyon
& des Chevaliers de Malthe de Languedoc.
Mêlanges.
Tables fynoptiques des batailles , des
fiéges , & des Chevaliers du S. Eſprit.
ABRÉGÉ chronologique de l'Hiftoire
'des Juifs , jufqu'à la ruine de Jéruſalem ,
par Tite , fous Vefpafien ; avec des Difcours
entre chaque époque. A Paris chez.
les mêmes Libraires.
L'ORDENE de Chevalerie , avec une
Differtation fur l'origine de la Langue
françoife , un Effai fur les étimologies ,
quelques contes anciens , & un gloffaire
pour en faciliter l'intelligence. A Lauzanne
, & le trouve à Paris chez les
mêmes.
OCTOBRE. 1759 143
MERCURE de Vittorio Siri, Tom. XVII .
A Paris , chez Durand , rue du Foin.
ORDO perpetuus divini Officii , juxta
fitum Breviarii ac Miffalis fanctæ Romanæ
Ecclefiæ. Ordinabat Monachus Benedictinus
è Congregatione S. Mauri. Divione
apud Fr. Defventes , Bibliopolam ,
viâ Condeâ , & à Paris chez Guillin ,
quai des Auguftins.
STORIA univerfale, facra e profana ,
Tomo V. In Torino , nella Stamperia
reale .
LE Rituel des Efprits - forts , ou les
Grands Capitaines.
Voyage d'outre - monde en forme de .
Dialogues.
GUILLAUME le Conquérant , Poëme qui
a remporté le Prix de l'Académie Royale
des Sciences , Belles- Lettres & Arts de
Rouen , en l'année 1758. A Paris chez
Prault fils , Quai de Conti .
LETTRES Portugaiſes en vers. Par Mlle.
d'Ol***. A Lisbonne , & fe trouvent à
Paris chez Duchefne , rue S. Jacques.
TRAITÉ des maladies des yeux , avec
leurs remédes fpécifiques , où l'on a joint
un Recueil de guérifons. Par M. Janin ,
Médecin- Oculiſte d'Avignon , & Maître
144 MERCURE DE FRANCE.
en Chirurgie. A Lyon , de l'Imprimerie
d'Aimé de la Roche , aux Halles de la
Grenette .
ELOGE de Maurice , Comte de Saxe ,
Duc de Curlande & de Sémigalle , Maréchal
général des armées de Sa Majeſté
Très-Chrétienne . & c. &c . &c. Par M. D.
A Drefde , & fe trouve à Paris chez
Duchefne , rue S. Jacques.
La mort du Maréchal Comte de Saxe ,
Poëme. Par M. d'Arnaud , Confeiller
d'Ambaffade de S. M. le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles Lettres de Pruffe..
&c. Quatrième édition. A Anvers ; & fe
trouvent à Paris chez Laurent Prault,
Quai des Auguftins. Je donnerai l'Extrait
de ces deux Eloges dans le Mercure prochain.
LA Mufique rendue ſenſible par la
méchanique , ou nouveau fyftême pourapprendre
facilement la Mufique foimême
, Par M. Choquel , Avocat au Parlement
de Provence. A Paris chez Ballard
, Duchesne , & Lambert. 1759. * 3 liv.
br. L'Auteur emploie ingénieufement le
monochorde dans fa méthode , dont le
mérite eft confirmé par un certificat avantageux
de l'Académie R. des Sciences .
ARTICLE
OCTOBRE. 1759. 145
•
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
MEDECINE.
Seconde Lettre de M. de la Condamine
à M. *** Confeiller a. P. d. D. Pour
fervir de Réponse à la feconde Lettre de
M. Gaullard & à fon défi. ( Mercure
d'Août 1759. )
I
Ly avoit près de trois mois , Monfieur ,
que la Lettre de M. Gaullard , imprimée
dans le Mercure de Février dernier , étoit
publique , & je ne fongeois pas à lui répondre
, lorfque M. Cromelin , profeſſeur
d'hiftoire à Genève , que je rencontrai par
hazard , m'apprit , à la fin d'Avril , que
la lecture de cette lettre vous avoit détourné
de la réfolution où vous étiez de
faire inoculer M. votre fils . Il ne falloit
rien moins pour m'engager à répondre à la
lettre de M. G. Ce fut à vous - même ,
Monfieur , que j'en adrefai la réfutation ;
elle n'a pu paroître dans le Mercure avant
le premier Juin. M. G. s'applaudit d'un fi
long délai , qu'il attribue à la feule difficulté
de lui répliquer. 11 prend acte du
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
filence que gardent les confreres ; il cherche
à les piquer d'honneur : l'intérêt public
les engageoit , dit- il , à lui répondre,
s'il y avoit lieu ; cependant ils fe taiſent
au grand regret de M. G. & j'imiterois
leur exemple fans la propofition fingulière
qu'il me fait aujourd'hui de m'inoculer
lui -même. Cette efpèce de défi public
foit que M. Gaullard plaifante , ou qu'il
parle férieufement , me paroît exiger une
réponſe préciſe & cathégorique ; & puifqu'elle
devient néceffaire , je ne lui répondrai
pas à demi. Je commence par lui
donner fatisfaction fur les griefs & fur
celui de tous qui paroît l'affecter le plus .
Il est évident que j'ai dû prendre pour
moi ce que M. G. a dit dans ſa première
lettre en parlant de l'inoculation , qu'il
voudroit qu'il ne fût permis qu'aux médecins
de traiter ces matières . A cela j'ai
répondu , que fi je m'étois ingéré de prefcrire
des remèdes , M. G. pourroit avec
raifon me reprocher d'avoir empiété fur les
droits de la Faculté , dont je n'ai pas
l'honneur d'être membre non plus que
lui ; mais , & c. Pouvois - je en me juftifiant
d'une imputation injufte, ne pas ajouter
ce mot non plus que lui , qui fe préfentoit
fi naturellement , & qui prouvoit
fi bien que M. G. n'avoit pas même eu le
droit de m'accufer . Cependant il s'en eſt
OCTOBRE. 1759. 147
,
fenti bleffé jusqu'au vif. Il donne (p.170 . )
une longue lifte de noms célèbres qui prouvent
très - bien qu'on peut être habile médecin
fans être de la Faculté de Paris , &
qui en doute ? Mais il fuppofe qu'en lui
difant qu'il n'étoit pas de ce corps , j'ai
voulu lui faire injure . Il devine mon intention
, & tout ce que j'ai prétendu ſelon
lui faire entendre par là . Enfin il ajoute
pour me déſabuſer moi qui croyois
tout fimplement qu'il avoit pris fes degrés
dans quelqu'autre Univerfité ; que s'il n'eft
pas docteur de celle de Paris , il n'en eft
pas moins fon élève . Eft-il bachelier ? je lui
en fais mon compliment. Je ne le défierai
point de prendre le bonnet , & je ne
remettrai point mon inoculation à ce jour
là. Si M. G. fe préfente fur les bancs ,
j'irai difputer contre lui : mes argumens
ne l'embarrafferont point ; je les lui ai
déjà tous communiqués.
Autre grief de M. G. ou plutôt nouvelle
chicane. J'ai dit que les quatre médecins
qui ont vifité le petit de la Tour
par ordre de S. A. S. M. le Duc d'Orléans
avoient jugé que la maladie n'étoit
pas une petite vérole . M. G. incidente fur
ce terme jugé , fous prétexte qu'ils n'ont
vû le malade que depuis fa convalefcence.
Mais les juges qui condamnent un crimi-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
nel l'ont ils vu en flagrant délit ? Les qua
tre doctcurs ont vifite le corps de l'enfant,
i's ont interrogé le chirurgien , ils ont
pefé , difcuté , comparé les dépofitions des
témoins oculaires de la maladie . ( Merc.
Janvier 1759. pag . 168 & fuivantes . Ils
terminent leur rapport par ces mots.
Après ces réflexions fondées fur l'expérience,
il nous paroît &c. Cette formule il
nous paroît , la même que celle de la décifion
des conciles , Vifum eft... nobis
empêche- t-elle que ce ne foit un jugement?
D'ailleurs , en disant que les quatre médecins
avoient jugé . je n'ai prétendu dire
autre chofe finon qu'ils avoient été d'avis.
M. G. lui-même ne leur a- t- il pas dit
qu'il avoit jugé que c'étoit une petite vérole
volante ? ( Merc. Janv . I. vol . p . 168.
Troisième grief. Il m'accule (ibid. ) de
prodiguer les éloges à tous les partiſans de
l'inoculation & de traiter avec un mépris
infultant ceux qui parlent contre. Je fuis
en état de juftifier en détail mes éloges &
mes critiques. Auffi M. G s'eft- il bien gardé
d'en relever aucun article en particuler.
Le reproche qu'il me fait eft d'autant
plus injufte , que j'ai parlé non feulement
avec égard , mais avec éloge des deux feuls
écrivains que j'aye nommés parmi ceux
qui font contraires à l'inoculation , M. de
OCTOBRE . 1759. 149
Haen & feu M. Hecquet mort il y a 30 ans .
On m'a même accufé d'avoir trop loué ce
dernier dans mon premier mémoire. Si je
me fuis permis quelque ironie contre lui ,
devois - je critiquer ferieufement celui qui
traite de témérité l'invention de la greffe
des arbres , & qui compare l'inoculation
de la pètite vérole à la magie ? J'ai défigné
deux autres auteurs fans les nommer , &
j'ai parlé librement de leurs ouvrages ,
mais c'est la preuve à la main . M. G. prétend-
t-il fe rendre apologifte d'une thèse
indécente défavouée & fupprimée * ? ou
veut- il prendre fait & caufe pour un homme
qui dément fa propre expérience , &
qui retracte le témoignage de fes yeux fur
des allégations dont la fauffeté a depuis
été démontrée , ou même étoit déja connue
de lui lorſqu'il s'en eſt prévalu ? J'ai
plus ménagé cet auteur que n'ont fait la
plupart des journaliſtes , le collége des médecins
de Londres , & furtout fon Orateur.
Le ftyle de la lettre de M. G. & l'humeur
qu'on m'y a fait remarquer au mi-
* Voy. fecond Mem . fur l'inoculation , p. 9.
** Voyez Journal Ftranger , Juin 1756. Lettre
des Docteurs Maty & Kirkpatrick , Oratio Harveiana
, & le decret du collège de médecine de
Londres.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
lieu de quelques complimens prouvent affez
que ma lettre lui a déplu . Mais c'eſt .
beaucoup plus par ce qu'il cherche à
trouver que par ce que j'y ai mis . En voici
la preuve.
y
Page 155. Quand j'aurois la complai
fance exceffive de préférer votre AVIS SINGULIER
à celui de tous les autres . Ces
mots font rapportés par M. G. & diftingués
avec des guillemets comme une citation
de ma lettre , & il y trouve de l'amertume.
Ce mot d'Avis fingulier paroît
furtout lui tenir au coeur. Mais ce qui eſt
réellement fort fingulier ici , c'eft que
cette expreffion qui choque M. G. n'eſt
point dans l'endroit cité. Voici mes propres
paroles qui n'ont rien de défobligeant.
Mais , MONSIEUR , dis-je à M. G. vous
ESTES SEUL DE VOTRE AVIS , & quand
j'aurois la complaifance exceffive de le
préférer à celui de tous les autres MÉDECINS
&c. il faut que M. G. foit bien accoutumé
aux douceurs pour trouver cette expreffion
amère.
Deux pages plus loin il revient à la
charge. M. de la Condamine , dit- il , me
trouve fingulier. Je puis avoir trouvé fon
opinion fingulière , & je puis même le
lui avoir dit ; mais comment lui auroisje
dit que je le trouvois fingulier ? Je n'ai
OCTOBRE. 1759. 151
pas
l'honneur de le connoître. Apparemment
il ne m'impute cette impoliteffe
que pour avoir occafion d'ajouter ce qui
fuit :
Mais j'ai encore une fingularité que M.
de la Condamine ne me connoît pas , c'eft
de préferer à la fcience de mefurer des
furfaces & des lignes , celle de mesurer
mes expreffions. Antithèſe ingénieuſe par
laquelle M. G. cherche à me piquer en me
faifant fentir combien l'art de meſurer fes
expreffions eft au -deffus de celui de mefurer
la ligne méridienne & la furface de la
Terre ; mais fon reproche porre à faux ,
je le répéte , puifque les expreffions dont
il ſe plaint ne ſe trouvent pas dans ma lettre.
En voici d'autres qui s'y rencontrent
& dans lesquelles M. G.trouve du perfonnel.
,
C'est trop s'arrêter fur une queftion de
nom ... que M. G. peut regarder comme décidée
en fa faveur , s'il eft vrai que le
Public donne à cette maladie le nom de
celui qui l'a rendue célèbre . Comme je n'ai
pas l'aveu de M. G. je n'employerai pas
cette dénomination • quelque commode
qu'elle me fût , pour écarter les périphrafes
& prévenir l'équivoque. Les lecteurs.
n'ont vu qu'un excès de circonſpection où
M. G. croit voir une perfonalité. Il finit
par me permettre de donner fon nom à
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
l'espèce que je voudrai de petite vérole ,
& il ajoute , croyant fans doute uſer de
repréfailles , que j'ignore peut - être que
mon nom & celui de l'inoculation font
devenus fynonymes.
Je l'ignorois en effet , mais je déclare à
M. G. que loin de m'en offenfer , je m'en
tiens fort honoré , perfuadé que je fuis que
le nom de l'inoculation vivra beaucoup
plus que le mien , & que promoteur de l'i
noculation eft fynonyme de bienfaiteur
de l'humanité.
Au reste ce n'eſt point moi qui ai donné
le nom de Gaullarde à la maladie du jeune
de la Tour : c'eft le Public. Je tiens ce fait
d'un médecin très accrédité. J'avois d'abord
cru pouvoir le rapporter tout fimplement
dans ma lettre , & employer ce
nom nouveau qui m'eût été commode pour
éviter une circonlocution . Il me fembloit
qu'il étoit auffi honorable pour un médecin
qu'une maladie illuftrée par lui portât
fon nom , qu'il l'eft aux plus grands aftronomes
de voir leur nom donné aux ta - `
ches de la lune. Cependant M. Marmontel
m'ayant averti que cela pourroit déplaire
à M. G. j'avois changé cet endroit de ma
lettre dans le compliment que je viens de
rapporter , & qui n'a pas été plus de fon
goût . J'ai répondu aux principaux griefs
OCTOBRE. 1759. 153
છે.
de M. G. Voyons fi je n'en aurois pas à
propofer contre lui.
Vous n'aurez pas douté , Monfieur, que
les endroits diftingués avec des guillemets
dans la lettre de M. G. ne fuffent des citations
de la mienne , vous aurez cru qu'il
me falloit que copier mes expreffions . Mais
je dois vous prévenir qu'il les tronque ,
les
change & les altère à fon gré. Il me fait
dire ce que je n'ai pas dit , & me répond
enfuite ce qu'il lui plaît. Jugez - en par un
ou deux exemples .
P. 149. M. de la C. dit M. Gaullard ,
ajoute que MM. Petit & Vernage ,
l'un par fes occupations , l'autre parce
qu'il y a renoncé , lui ont laiffe le foin
de me répondre. C'eft M. Gaullard , & non
pas moi qui ajoute cela : je ne l'ai pas dit
ni dû dire , & j'ai dit tout autre choſe.
M. de la C. prétend ( C'eſt encore M
Gaullard qui parle ( pag. 171. ) qu'il lui a
fallu bien du courage pour rompre la glace
& prêcher l'inoculation. Je n'ai dit ni
penſé ce que M. G. me fait dire ici . Mon
premier mémoire fut applaudi à la lecture
publique. Il s'eft paffé plus d'un an avant
qu'il ait été contredit. Il y en avoit déjà 4
éditions françoiſes & plufieurs traductions
quand la première critique parut en 1758
Je n'ai point à me plaindre perionnelle
ር።
1
1
154 MERCURE DE FRANCE.
ment de ceux qui l'ont critiqué . J'ignore
encore quels font les périls que j'ai bravés
en prêchant l'inoculation , pour me
fervir des termes de M. Gaullard. Si donc
il y a du courage de ma part , c'eft un
courage aveugle & fans mérite.
La prévention nationale peut perfuader
à un gazetier anglois qu'une plume françoife
n'eft pas libre même en refpectant
la religion , l'Etat & les moeurs ; mais
M. Gaullard doit fçavoir qu'à cela près ,
il eft permis d'imprimer à Paris tout ce
qu'on veut , & même de ne pas citer jufte.
Je ne finirois point ſi je relevois toutes
fi
les citations peu fidèles de M. Gaullard .
´ J'ai dit en paffant & fans infifter qu'une
feconde petite vérole, de l'aveu de ceux qui
la croyent poffible , doit être moins dangereufe
que la premiere. M. Gaullard me
fait dire , p. 155, que l'inoculation change
quelque chofe au caractère de la feconde
petite vérole qui vient enfuite ; comme fi
j'accordois que la petite vérole revient
après l'inoculation .
Il fe formalife que j'aie défigné fous le
nom de fes cenfeurs les docteurs qui ont
jugé qu'il le trompoit. Vouloit- il que je les
nommaffe fes contradicteurs ? le terme
étoit dur : fes maîtres ? encore pis , quoiqu'il
s'avoue l'élève de leur Faculté : les
OCTOBRE. 1759. 155
confreres foit : fauf à effuyer de leur
part un nouveau procès.
Souvent M. G. en me citant femble me
faire parler de moi quand je parle de lui .
On lit dans fa lettre ( p. 147. ) ce qui fuit.
J'ai été bien léger , dit M. de la Condamine
, dans ma décifion . Qui ne croiroit
en lifant cela que je me fuis accufé moimême
de légéreté ? Je parlois de M. Gaullard
, qui pafle chez les confreres même
pour avoir décidé trop légèrement. Cette
équivoque fe trouve dans plufieurs de fes
citations & pouvoit être évitée .
Ma vraie réponse à la nouvelle lettre
de M. G. du Mercure d'Août a paru d'avance
dans le Mercure de Juin . Donnezvous
la peine , Monfieur , de la relire &
de comparer mes preuves aux allegations
vagues de M. G. Cette lettre ci , je le répéte
, n'étoit néceffaire que pour répondre
à l'article du défi . Ce n'eft que par occafion
que j'y joins des éclairciffemens fur des
faits étrangement défigurés. Mon texte
devient abfolument méconnoiffable fous
la plume de M. G. non feulement il change
, il fuprime , mais il compofe & compofe
à fa façon. Il appelle problême d'algebre
p. 163 une queftion de fait & purement
arithmétique , il en veut faire
une thèſe de médecine : un peu plus loin ,
Gvj ་
156 MERCURE DE FRANCE.
p. 166 , il dit qu'un certain problême eſt
un pur fophifme . C'eft un piége qu'il tend
à ma crédulité : il voudroit me faire
accroire qu'il ne fçait pas qu'un problême
eft un doute , & qu'un fophifme eft une
affertion !
M. Gaullard fe défend ( page 147. )
d'avoir écrit fa premiere lettre par pique
de ce que les quatre docteurs chargés par
Monfeigneur le duc d'Orléans de la vérification
du fait de la maladie du jeune la
Tour , ne lui avoient pas propolé de figner
leur rapport. Je m'étois expliqué fur cela
de manière à laiffer croire au lecteur que
c'étoit une pure conjecture de ma part
fondée fur l'aveu de M. G. qu'il n'avoit
vu l'enfant qu'une fois , & qu'il auroit
fallu ( pour affeoir un jugement certain
) avoir fuivi régulièrement la maladie.
M. G. auroit dû me fçavoir gré de ce
ménagement. Je fçai pofitivement qu'il
s'eft plaint du prétendu manque d'attention
de fes confreres , je fçai qu'il étoit
prêt à figner leur rapport s'ils l'y euffent
invité. Je veux bien lui épargner une plus
ample explication , & ne pas dire d'où je
tiens ce fait . Il fçait que je ne l'ai pas
imaginé : je m'en rapporte à la confcience.
J'ai dit que le rapport des quatre Docteurs
& la lettre de M. Hofty jointe à ce
OCTOBRE. 1759. IS
rapport contenoient des preuves clairesque
la maladie dont le jeune de la Tour
& fes camarades ont été attaqués étoit
connue des médecins , caractérisée, & diftinguée
de la petite vérole longtems avant
que l'inoculation fût pratiquée en France.
J'ai dit , & je le répéte , que M. G. n'avoit
pas effleuré ces preuves : j'ajoute
qu'il n'a pas même tenté d'y repliquer . On
trouvera un plus grand nombre de témoignages
cités dans un ouvrage nouveau qui
vient de paroître fous le nom de la Vérolette
ou petite vérole volante , mais fans
aucune application directe au fait du jeune
la Tour.
M. Gaullard paroît fe repentir ( page
152 ) d'être convenu qu'il avoit trouvé
l'enfant fans fiévre le fecond ou le troifiéme
jour de la maladie . Il demande pourquoi
je le crois fur la parole à cet égard , &
non quand il affure que c'étoit une vraie
petite vérole . C'eft que je dois préfumer
que M. G médecin de profeffion connoît
en tâtant le poulx d'un malade s'il a la fiévre
ou non , mais que j'ai tout lieu de croire
qu'il fe connoît mal en petite vérole ,
puifqu'il la voit lui feul ou fes confreres
ne voyent rien de pareil . C'eft que fon
témoignage eft récufable fur un fait où il
eft feul de fon avis , & que ce même te
158 MERCURE DE FRANCE.
moignage eft non feulement admiffible ,
mais a le plus grand poids quand il milite
contre lui. C'eft par une raifon femblable
que fur la date de la maladie j'ai cité l'Anonyme
qui dans fa lettre du 9 Novem-
୨
bre dit : L'éruption s'eft faite hier circonftance
alors indifférente , & fur laquelle.
l'anonyme n'avoit aucun intérêt de déguifer
la vérité qu'il reſpecte fi peu dans
le refte de fa lettre.
,
De l'aveu de M. G. l'enfant étoit fans
fiévre quand il l'a vû , j'ai prouvé dans ma
`précédente letrre que c'étoit le fecond
jour de fa maladie le Jeudi 9 Novembre ,
& que le Samedi onze l'enfant jouoit à
la toupie . Je demande à tout l'Univers ,
Eft ce là une vraie petite vérole ? Non , difent
les quatre Médecins après un examen
réfléchi & raifonné. Oui , dit M. G. car
l'éruption a commencé par le vifage.
M. G. prétend , p . 148 , que cette définition
nouvelle de la petite vérole n'eft pas
détruite par mon ironie , & qu'elle a l'approbation
de plufieurs de fes confreres.
Reſte à fçavoir de quels confreres . Sans
doute M. G. n'avoit pas encore inventé
cette définition quand il JUGEA tout fimplement
que cette éruption n'étoit qu'une
petite vérole volante. ( Merc. Janv. 1 vol .
P. 168. )
11 fe plaint p. 153 que j'oppose à for
OCTOBRE . 1759. IS
"
témoignage celui d'un jeune homme de
15 ans . Je foutiens à M. G. que tout
autre témoignage auroit moins de poids
pour conftater qu'un enfant jouoit à la
toupie le jour de la S. Martin , que celui
d'un écolier de 15 ans, qui ne fort que les
jours de congé , & pour qui , le jour de la
S. Martin , la vifite à fon coufin convalefcent
& l'exercice auquel il le trouva
occupé forment une époque mémorable
& un événement intéreflant. J'ai été trois
mois à répondre à la première lettre de
M. G. je lui en donne fix pour infirmer
la validité du témoignage du petit couſin.
M. G. a vû le malade , nous dit- il ( p.
151. ) & les confreres ne l'ont point vu.
Il est vrai mais il ne l'a vû qu'une feule
fois en paffant ; & c'ett fur des fymptômes
équivoques affez femblables à ceux de
la petite vérole qu'il a hazardé fon jugement.
Il étoit fi peu fûr de fon fait , que
preflé par les obiections des uatre Docteurs
il eft convenu qu'il auroit fallu fuivre
régulièrement la maladie. A la vérité
cexci n'ont point vû l'enfant pendant qu'il
étoit malade ; mais leur rapport eft dreffé
fort en détail fur tous les fymptômes , les
circonftances & la durée de la maladie
d'après la dépofition de témoins oculaires.
Celle du chirurgien même recueillie &
160 MERCURE DE FRANCE.
rédigée par les quatre docteurs , s'accorde
avec le certificat que le même chirurgien
m'avoit délivré huit jours avant la
vifite de ces meffieurs. J'ai non feulement
lû celui-ci à l'Académie , mais je l'ai dépofé
en original au fecrétariat tel que je
l'avois reçu fans l'avoir mendié ni dicté ,
ce qui eft affez prouvé par le ftyle , J'ai
fouligné... certifie &c. Il y eft dit fimplement
que le fieur Labat a traité lefils de
M. de la Tour d'une petite vérole volante.
Les deux certificats poftérieurs du mêmême
chirurgien à qui M. G. les demanda
l'un après l'autre deux mois après ,
font à la vérité plus corrects que le premier
quant au ftyle , mais ils n'en font
pas
d'un plus grand poids . J'ai prouvé dans ma
précédente lettre qu'ils fe contredifoient
P'un l'autre , & contredifoient bien formellement
M. G. lui- même fur la durée
de la fièvre . Mais j'ai honte de m'arrêter
fi longtemps fur de pareilles pièces.
J'avois retranché de ma première lettre,
pour abréger, une note que je croyois fuperflue
. M G. fe prévaut de cette omiffion
pour foutenir que la maladie du jeune la
Tour n'étoit pas finie le quatrième jour ,
puifque quelques uns de fes condifciples.
qui avoient eu le même mal , avoient en
core des croutes fur le dos le dix-feptième
OCTOBRE. 1759. - 161
ger
jour. ( Page 154. ) C'eft fur ce fait étran
à la nature de la maladie , & purement
accidentel , que M. G. s'étend avec le
plus de complailance : il en tire des conféquences
à perte de vûe . Voici fans aucunchangement
la note que j'avois d'abord
faite , & fupprimée enfuite , n'imaginant
pas que M. G pût faire une objection
qui tombe d'elle- même .
Quoique les boutons en forme de velfies
claires & tranfparentes fe foient féchées
fuivant le rapport des médecins fans
une vraie fuppuration , ils n'ont pas laiffé
en s'affaiffant de rompre l'épide : me comme
les cloches d'une brûlure. Or on fçait
que la plus légère écorchure forme une
croute qui ne fe defféche qu'au bout de
neuf jours , & qui fe renouvelle fi on fe
gratte. Ce ne pourroit donc être que par
mauvaiſe foi ou par la prévention la plus
aveugle qu'on jugeroit de la durée de la
maladie du jeune de la Tour par le temps
que
les croutes ont mis à fe fécher fur le
dos de fes camarades.
Quoique M. G répète les objections ,
je me crois difpenfé de répéter toutes
mes réponſes . Si je n'ai pas repris un à
un dans ma Lettre tous les prétendus
exemples d'une feconde petite vérole , on
'y trouvera pas moins de quoi répon
162 MERCURE DE FRANCE.
dre à chacun d'eux , fans nier l'apparence
des faits allégués . M. G. ne cite point de
médecin qui ait traité deux fois le même
fujet de la petite vérole. D'ailleurs je n'ai
pas nié l'impoffibilité abfolue d'une rechute
, j'ai fait voir en l'admettant combien
elle étoit rare , fuppofé qu'elle fût
réelle , & par une fuite néceffaire , combien
peu elle tiroit à conféquence quant
aux avantages de l'inoculation .
Je n'ai donc pas pour objet ( Page 156)
de hazarderfans raifon ni néceffité des têtes
chères & précieufes en les expofant an
danger d'une récidive que je leur cache
ou que je ne connois pas. J'ai pour but
de convertir un danger très- réel & trèsimminent
en un danger beaucoup moindre
: j'ai pour but de réduire à fa jufte
valeur le péril , peut - être imaginaire ,
d'une récidive , mais qui , s'il eſt réel , eft
moins grand que celui que l'on court à
faire un voyage en caroffe , les accidens
en pareil cas étant plus fréquens qu'un ſur
70 mille.
M. G. femble n'avoir lû fur cette matière
que les écrits de l'auteur du tableau
de la petite vérole , & n'avoir aucune
connoiffance de ce qui lui a été répondu
dans les ouvrages déjà cités . Au moinsdevroit-
il fçavoir que M. Maty , qui s'eft
inoculé fans effet après avoir eu la petite
OCTOBRE. 1759 164
vérole naturelle , offroit de réiterer fur luimême
cette opération , s'il ne tenoit qu'à
cela pour convaincre fon adverfaire , qui
n'a pas accepté fon offre. *
tion ,
S'il y avoit des récidives après l'inocula-
& furtout fi elles étoient auffi
fréquentes que le fuppofe M. G. elles ne
feroient nulle part fi communes qu'en
Angleterre , où le nombre des inoculés eft
fi grand. Les gazettes angloiſes , où l'on
fait inférer tout ce qu'on veut , donneroient
toutes les femaines une lifte vraie
ou fauffe des petites véroles renifantes
après l'infertion , & s'il y en avoit une on
en compteroit dix . Pourquoi donc n'y en
a- t-il pas à Londres un feul exemple conftaté?
Pourquoi eft - on devenu muet fur ce
point après avoir pendant 30 ans déclamé
contre la petite vérole artificielle ? Pourquoi
n'y a-t- elle plus de contradicteurs ?
Pourquoi n'y convient - on pas même qu'il
y ait jamais eu deux petites véroles véritables
dans un même fujet ?
J'ai dit qu'on difputoit depuis 1200 ans
fi ce cas étoit poffible , & j'en ai conclu
qu'au moins il eft extrêmement rare . Pou
vois - je tirer une conféquence plus modérée
? C'eft , dit M. Gaullard , comme fi je
*
Voy. Lett. de M. Maty . Journal étranger
Juin 176.
164 MERCURE DE FRANCE.
difois : On a cru pendant 2000 ans que
la Nature abhorroit le vuile , donc il faut
le croire encore aujourd'hui . Si M. G. réimprime
jamais la réponſe , il fupprimera
fûrement cette comparaiſon fans que je me
donne la peine de la réfuter .
Je n'ai pas fait la plus légère attention , fi
l'on en croit M.G. p. 164 , aux riques que
je fais courir à tous ceux qui prendront
la petite vérole par la contagion des inoculés.
Voilà le dernier , & fans contredit le
plus foible retranchement des Antinocuftes
. Leur doyen Wagstaffe avoit fait
pour prouver cette contagion les calculs
les plus ridicules , & fes fectateurs les ont
adoptés. Un inoculé , felon eux , peut
infecter toute une Ville ? Ne voit on pas
an contraire qu'il eft plus aifé de le préferver
des risques de la contagion d'une maladie
artificielle donnée à jour nommé
dans un lieu connu , que de celle d'une
épidémie ordinaire & imprévue qui attaque
indiftinctement toutes fortes de fujets
à la fois & en tous lieux. Dans le premier
cas , perfonne n'eft pris de la contagion
que celui qui veut bien s'y expoler.
Dans le fecond , perfonne avec les plus
grandes précautions ne peut s'en garantir.
Mais confultons l'expérience .
L'Evêque de Worcester , dans fon célè
OCTOBRE . 1759. 165
bre fermon fur l'inoculation en 1752 ,
nous apprend que la lifte des morts de le
petite vérole étoit diminuée à Londres
d'un cinquième depuis que l'infertion étoit
devenue plus fréquente.
Cette diminution eft déjà fenfible à
Stokolm , fuivant la Lettre que m'a fait
l'honneur de m'écrire le 15 Juin dernier *
M. le Sénateur Baron de Scheffer , dont
le mérite & les talens font connus de toute
la France , où il a fait un fi long féjour en
qualité de Miniftre de Suéde. Le danger
prétendu de la contagion cft donc un pur
épouventail fait pour effrayer les grands
enfans , dont le nombre furpaffe celui des
petits.
Mais tous mes calculs partent d'un
faux principe : ( page 165. ) c'eſt M. G.
qui nous en aflure. J'ai fuppofé que de
fept perfonnes attaquées de la petite vérole
, il en mouroit communément une.
Ce principe eft faux , ( dit M. G. ) & abfolument
faux. Voilà bien la preuve la
plus évidente qu'il n'a rien lû de ce qui
pouvoit l'inftruire fur la matière qu'il
traite , & qu'il a encore moins médité fur
ce fujet.
·
S'il avoit feulement parcouru les réſultats
des liftes recueillies par M. Jurin ,
* Voyez Mercure d'Août 1759 .
66 MERCURE DE FRANCE.
il auroit vû que de différentes énumérations
faites en divers temps & divers lieux
fur quatre mil cinq cens petites véroles ,
il résulte qu'il s'en trouvoit une mortelle
tantôt fur fix , tantôt fur cinq; ce qui a
été confirmé depuis peu par les recherches.
de M. Schultz , médecin Suédois , dans un
ouvrage tout récemment publié , où il
prouve qu'en Suéde la dernière proportion
d'un fur cinq eft la plus ordinaire.
Je n'ai donc point exagéré , ( Page 167. )
au contraire j'ai plutôt diminué qu'augmenté
le nombre de ceux qui meurent de
la petite vérole naturelle , en fuppofant le
rifque d'un fur fept.
Je plaindrois bien , ajoute M. G. ibid.
un médecin affez maladroit ou affez malheureux
dans fa pratique pour perdre le
feptième de fes malades de la petite vérole.
Je ne puis affez m'étonner d'entendre tenir
ce langage à un médecin de profeffion . Eftce
à moi de lui apprendre qu'il y a des petites
véroles naturelles fi bénignes , que tout
l'art ne pourroit les rendre dangereuses ,
comme le dit un médecin célèbre , &
qu'au contraire il y en a de fi terribles ,
que tout le fecours de la médecine ne peut
fauver la vie au malade ? Feu M. Molin ,
que M. G. nomme l'Efculape de notre
fiècle , étoit du même avis ; il ne connoifOCTOBRE.
1759 167
foit , difoit-il , que deux efpèces de petites
véroles naturelles , l'une dont on ne pouvoit
mourir , l'autre dont on ne pouvoit
réchapper , & cela de quelque manière
qu'elles fuffent traitées .
A Londres , en 1684 , il ne mourut que
156 perfonnes de la petite vérole , fur
23000. En 1710 , il en mourut 3138 , fur
24000 , & à peu -près de même en 1719.
Tout dépend du plus ou moins de malignité
de l'épidémie . On a publié qu'a
Rome en 1754 , le tiers au moins des
malades périffoit . On en a vû par tout
pays de pareilles. Timoni prétend qu'à
Conftantinople quelquefois de deux malades
il en meurt un. Hofman parle d'une
épidémie qui de vingt en tuoit dix - huit.
Heureux en pareil cas le médecin qui ne
-perdroit que le feptième de fes malades !
La petite vérole paffe pour être peu dangereufe
dans les provinces méridionales de
France , & furtout pour les enfans ; mais
il y á telle année , comme à Bordeaux en
175..., où peu d'enfans en réchappoient.
On a vû la même chofe depuis à Montpellier
. On mande de Toulouſe tout récem
ment que dans une feule famille quatre
freres en font morts le même jour , & que
la foeur eft en grand danger. Dans la fuppofition
que cette maladie étoit rarement
168 MERCURE DE FRANCE.
mortelle à Berlin, on y regardoit l'inoculation
comme un préfervatif inutile. M. Formey,
Secrétaire de l'Académie de Pruffe ,
a perdu fucceffivement deux filles trèsaimables
à la fleur de leur âge .
D'un côté , dit M. Gaullard ( page
167. ) on exagere juſqu'à l'hyperbole le
nombre de ceux qui meurent de la petite
vérole ; je viens de prouver le contraire )
de l'autre , on réduit prefque au néant le
nombre de ceux qui toute leur vie font
exempts
de cette maladie. Nouvelle preuve
que c'est une rnatière toute neuve pour
M. G. que les calculs fur lefquels font
fondés les avantages de l'inoculation , les
feuls cependant fur lefquels on puiffe raifonner
en fait d'expérience.
( La fuite au Mercure prochain. )
ACADÉMIE
OCTOBRE. 1759. 169
ACADEMIES.
PRIX d'Eloquence & de Poëfie , pour
L'année 1760 .
LE vingt - cinquième jour du mois
d'Août 1760 , Fête de S. Louis , l'Académie
Françoife donnera un Prix d'Eloquence
, qui fera une Médaille d'or de la
valeur de fix cens livres. *
Elle propofe pour ſujet , l'Eloge de
M. le Chancelier DAGUESSEAU .
Il faudra que le Difcours ne foit que
d'une demi heure de lecture , & l'on n'en
recevra aucun fans une Approbation
fignée de deux Docteurs de la Faculté de
Théologie de Paris , & y réfidans actuellement.
Le même jour l'Académie donnera le
Prix de Pocfie à une Epitre en vers Alexandrins
, dont le fujet ferá au choix des
Auteurs . La Pièce fera de cent vers au
moins ; & fi elle eft déjà connue de quelque
manière que ce foit , elle fera mife
au rebut.
* Le Prix de l'Académie eft formé des fondation
réunies de Meffieurs de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron .
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour les Prix.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages ; mais ils y mettront
une Sentence ou Devife , telle qu'il
leur plaira.
Ceux qui prétendent aux Prix , font
avertis que s'ils fe font connoître avant
le jugement , foit par eux- mêmes , foit
par leurs amis , ils ne concourront point.
Les ouvrages feront remis avant le
premier jour du mois de Juillet prochain
à M. Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoiſe , au Palais : & fi le port n'en eft
point affranchi , ils ne feront point retirés.
Le 6 Septembre , l'Académie Françoife
élut M. le Franc de Pompignan ;
ancien Premier Préfident de la Cour des
Aydes de Montauban , pour remplir la
place vacante par la mort de M. de Mau
pertuis.
*
OCTOBRE. 1759. 171
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de
Lyon , du 28 Août 1759 .
·
M. de Noyel de Belle-Roche , Directeur
, fit l'ouverture de la Séance par un
Difcours qui contenoit les extraits des
ouvrages des Académiciens , lûs dans les
Affemblées particulières pendant le dernier
femeftre. Il annonça enfuite le Sujet
de Phyfique que l'Académie propofe pour
le Prix qu'elle diftribuera à la Fête de S.
Louis de l'année 1761 .
Le Sujet eft conçu dans fes termes :
Quelles font les caufes qui font pouffer
le vin? Quels font les moyens de prévenir
cet accident & d'y remédier , fans que la
qualité du vin devienne nuifible à la fanté è
M. le Préſident de Fleurieu , Secrétaire
perpétuel , pour la claffe des Belles - Lettres
, prononça l'éloge hiftorique de M.
Boutillier , l'un des Académiciens, décédé
le 3 Mai dernier.
M. Bersholon de Broffes , Confeiller en
la Cour des Monnoies , élu à la place de
#
"
186
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
M. Boutillier , prit féance , & fit fon remerciment
à l'Académie ; l'objet de la
Differtation qu'il y joignit eft de faire
voir l'utilité des établiffemens des Sociétés
littéraires par rapport au progrès & à
la perfection des Arts & du commerce.
M. le Chevalier de Bory termina la
féance par la lecture d'une traduction en
vers François de l'Ode feconde du Livre
des Epodes d'Horace : Beatus ille qui
procul negotiis , dont j'ornerai le Mercure
prochain.
SEANCES publiques de l'Académie de
Dijon , & Prix propofés pour les années
1760 , 1761 & 1762.
LES Séances publiques de l'Académie
ont été remplies par la lecture de différens
Mémoires .
M. Randot , Docteur en Médecine , lût
un Difcours fur l'utilité de la Médecine
dans les maladies de l'efprit ; il s'attacha
à prouver que les opérations de l'ame
dépendant de l'organiſation du corps , on
ne peut les rétablir , lorfqu'elles font dérangées
, qu'en rectifiant ce que cette
organiſation peut avoir de vicieux,
OCTOBRE. 1759. 173
M. Gelot, Procureur du Roi au tréfor ,
lût un Mémoire fur un fujet relatif à la
finance , au commerce & à l'agriculture .
M. Chauffier , Docteur en Médecine
communiqua plufieurs obſervations fur
des maladies fingulieres dont il a été
témoin .
M. l'Abbé Richard , Secrétaire perpétuel
pour les Belles - Lettres , fit lecture
d'un Difcours fur l'affectation.
M. Maret , Docteur en Médecine , lût
partie d'un Mémoire dans lequel il fe
propofe de réfuter les objections phyûques
contre l'inoculation . Il s'attacha
dans cette féance à prouver que la crainte
du retour de la petite vérole & celle de
répandre la contagion dans cette méthode
, étoit trop peu fondées pour qu'on
pût en conclure contre la pratique de
cette découverte.
M. Chardenon , Docteur en Médecine ,
Secrétaire perpétuel pour les Sciences , fit
l'éloge de M. Lavirotte , Docteur en Médecine
de la Faculté de Paris , Cenfeur
Royal , & Affocié Correfpondant de l'Académie.
Il expofa enfuite les raifons qui
ont engagé cette Société à propofer pour
Sujet du Prix de cette année de déterminer
les caufes de la graiffe du vin , & de
donner les moyens de l'en préferver on de
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
la rétablir , & celles qui lui ont fait referver
ce Prix.
La graiffe eft une maladie du vin , qu'il
eft effentiel de prévenir parce qu'elle
nuit à fa qualité , & l'achemine à une
prompte deftruction ; on ne peut fe flatter
d'y réuffir qu'en éloignant les cauſes :
qui y donnent lieu : ces caufes font de
deux ordres les unes difpofent à l'effet ,:
les autres l'opèrent. Les premières ne ,
peuvent être fixées que d'après une longue
fuite d'obfervations qui manquent ,
on d'après la connoillance de leur effet
comparé avec ce qui fe paffe dans le vin
lorfqu'il devient gras. Il eft donc effentiel
de connoître la caufe prochaine avant
d'affigner les caufes éloignées , fans quoi
on courroit rifque de placer au nombre
de ces caufes des chofes qui n'y contribuent
en rien . C'eſt ce qui eft arrivé à la
plupart des Auteurs qui ont travaillé fur
ce fujet . Ils attribuent vaguement ce
vice , les uns au fumier , les autres à l'irrégularité
des faifons , à la mauvaiſe culture
, à la nature du plan ou du fol , ou
enfin à la négligence dans le gouvernement
du vin , fans indiquer le rapport de
ces cauſes avec la caufe immédiate qu'ils
ont tous négligée. L'Académie les invite
à s'arrêter particulièrement à ce dernier
OCTOBRE. 1759. .
175で
ན་
objet , qui eft le plus important ; elle
defire qu'ils s'attachent principalement à
indiquer les changemens qui arrivent
dans la combinaiſon des principes qui
conftituent le vin lorfqu'il devient gras ,
& à faire voir quelle eft la nouvelle union
qu'ils forment alors entr'eux. Ce fujet
demande des connoiffances & de la fagacité
; l'Académie n'en a pû méconnoître
dans plufieurs de ceux qui lui ont
adreffé des Mémoires ; elle a diftingué
particulièrement ceux dont les ouvrages
portent pour devife :
Natura facra fua non fimul tradit, &c .'
& principiis obfta .
Elle a été fachée qu'ils n'ayenr point
fenti la néceffité de s'affujettir au plan
que l'on trouve ici. On ne peut trop
les
exorter à le fuivre , & à faire de nouveaux
efforts pour remplir les vûes de
l'Académie , qui ne veut point troubler
l'ordre des Sujets déja annoncés ; & pour
donner le tems de faire les recherches néceffaires
, a renvoyé la diftribution de cet
prix , confiſtant ainfi que les fuivans à une
médaille d'or de la valeur de 300 liv. à
l'année 1762
SUJET pour l'année 1760 .
Les fciences & les arts les plus utiles &
Hiv
76 MERCURE DE FRANCE.
les premiers cultivés font- ils ceux qui ont
été portés jufqu'à préſent à une plus grande
perfection ?
SUJET pour 1761 .
Quels font les moyens de diftinguer le
caractère des différentes maladies épidemiques
, & quelles font les règles de conduite
qu'on doit fuivre dans leur traitement
?
Les Mémoires , francs de port , feront
adreffés , avant le 1. Avril des années indiquées
, à M. Petit , Secrétaire de l'Académie
, rue du vieux marché.
SE'ANCE publique de l'Académie des
Belles Lettres de Montauban , du 25
-
Août
1759.
L'ACAD 'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Montauban , pour célébrer , fuivant fon
ufage , la Fête de Saint- Louis , a affifté le
matin à une Meffe , durant laquelle on
a exécuté un motet à grand choeur , qui
a été fuivi de l'Exaudiat , pour le Roi
& du Panégyrique du Saint , prononcé
par M. l'Abbé Pujos , Chanoine Théologal
de l'Eglife de Montauban.
OCTOBRE . 1759: 177
Après midi , l'Académie a tenu une
affemblée publique dans la Salle de l'Hôtel-
de-Ville. M. de Savignac a ouvert la
féance par un Difcours fur la diftribution.
des Prix, en juſtifiant la ſévérité apparente
dont l'Académie ufa l'année derniere :
il a obfervé que la critique éclairée qu'exercent
les Tribunaux académiques , releve
l'éclat des lauriers qu'ils décernent ; qu'elle
guérit du fol espoir de les obtenir des Eerivains
vulgaires qui oferoientfe mefurer avec
de grands hommes ; qu'elle accoutume le
public à regarder les couronnes littéraires
comme des récompenfes glorieufes d'une généreuse
émulation, & non comme lefalaire
d'une étude précipitée , & qu'elle rendfou
vent par-là à des profeffions néceffaires à
la fociété , des efprits difgraciés par les
Beaux- Arts , mais capables de la fervir
utilement dans d'autres genres & c.
Après avoir caractérisé le mérite différent
des deux ouvrages que l'Académie a couronnés
, il a décrit les divers avantages
que produit une louable émulation.
M. de Saint-Hubert de Gaujac , Chevalier
de l'Ordre Militaire de Saint- Louis ,
a recité enfuite une Ode qui a fait une
impreffion fenfible fur le public affemblé ,
par l'élégance & par les fentimens délicats
dont elle eft remplie.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
M. l'Abbé Bellet a lû une differtation
fur les caufes de la rareté apparente ou réelle
du génie. Cette difcuffion n'eft point de
nature à pouvoir être décomposée dans
une courte analyſe..
M. Bernoi a lû des vers agréablement
philofophiques fur divers fujets deMorale ;
par exemple , fur la maniere de vivre , actuellement
à la mode chez les François :
fur la prétendue philofophie du fiècle préfent
; fur les avantages de l'égalité d'ame ;
fur la vraie vertu ; fur l'art de reprimer .
l'envie , & c.
La féance a été terminée par la lectu
re des ouvrages couronnés , & par celledu
Programme de l'Académie .
Le fujet du Difcours eft pour l'année
760 , Les vrais plaifirs ne font faits que
pour la vertu ; conformément à ces paroles
de l'Ecriture fainte : fecura mens quafe
juge convivium. Prov. XV. 15 .
L'Académie avertit les Orateurs de
s'attacher à bien prendre le fens du fujet
qui leur eft propofé , d'éviter le ton
de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toutes les
parties avec jufteffe & avec précision.
Les Difcours ne feront , tout au plus ,
que de demi-heure , & finiront toujours !
par une courte priere à Jeſus - Chriſt ,
2
OCTOBRE. 1759. 179
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou paraphe avec un paffage
de l'Ecriture fainte , ou d'un Pere de l'Eglife.
On les invite d'y joindre à l'avenir
un papier cacheté où fera leur nom &
leur adreffe. On n'ouvrira que les billets
appartenans aux ouvrages qui auront été
jugés dignes du prix.
Les Auteurs feront remettre leurs ou
vrages par tout le mois de Mai prochain ,
entre les mains de M. de Bernei , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , en fa
maifon , rue Montmurat , ou en fon abfence
, à M. l'Abbé Benet , en fa maifon ,
rue Cour-de - Touloufe..
Le Prix ne fera délivré à aucun, qu'il
ne fe nomme , & qu'il ne fe préfente en
perfonne , ou par Procureur , pour le recevoir
& pour figner le Difcours! 221
Les Auteurs font priés d'adreffer à M.
le Secrétaire trois copies bien lifibles de
leurs ouvrages , & d'affranchir les paquets
qui feront envoyés par la pofte.
Le prix eft de la valeur de deux cens
cinquante livres , c'eft la fomme que M..
l'Evêque de Montauban a deftinée pour
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE:
couronner celui qui fe trouvera avoir fait
le meilleur Difcours fur un fujet relatif à
quelque point de Morale tiré des Livres
faints. L'Académie diftribuera ce Prix
le 25 Août prochain , Fête de Saint-
Louis , Roi de France ; le fujet en a été
annoncé ci - deffus.
Le Prix de cette année a été adjugé
au Difcours qui a pour Sentence: Eft enim
in illa (fapientiâ) Spiritus intelligentia
Sanctus.... fubtilis .... certus.... omnem
habens virtutem. & qui capias
omnesfpiritus . Sap. VII . 22. 25 .
...
Le Prix réfervé a été adjugé au Poëme
qui commence par ces vers : Quand
l'aigle impérieufe eut porté le ravage , &
qui a pour Sentence :
Savior armis ,
Luxuria incubuit , victumque ulcifcitur orbem ..
Juv. fat. VIII.
ASSEMBLE'E publique de l'Académie
des Sciences , Belles- Lettres & Arts
d'Amiens.
CETTE Séance , tenue le 25 Août , fur
ouverte par M. l'Abbé du Quef , Directeur
, qui a parlé fur la néceffite d'unir
les Sciences & les Lettres,
OCTOBRE. 1759. 181
M. d'Argnies de Frefnes , Avocat à
Abbeville , M. Marteau , Médécin à Aumale
, & M. Scellier , Profeffeur de Mathématiques
à Amiens , Académiciens
nouvellement élus , firent leurs remercimens
, auxquels le Directeur répondit.
M. Baron, Sécrétaire perpétuel , lût les
éloges de M. de Rivery & de M. Vrayer,
Académiciens , morts pendant le cours de
l'année.
" M. Vallier , Académicien honoraire
donna une Ode fur ce qui eft arrivé de
plus remarquable en Europe depuis quelques
années.
Le prix de littérature a été ajugé au
R. P. Millot , Jéfuite , dont le Difcours >
avoit le mieux traité les queftions propofées
, combien une faine critique contribue
au progrès des talens , & combien lafatyre
y eft préjudiciable.
Le prix de l'Ecole de Bothanique a été
remporté par M. le Bel , éleve en Pharmacie.
L'Académie propoſe de nouveau pour
fujet d'un des prix qu'elle diftribuera le
25 Août 1760 , les moyens de naviger
dans les mers du nord , avec les mêmes
avantages que les autres peuples voisins ,
& par- là d'y augmenter le commerce.
Entre les Mémoires qui avoient été en182
MERCURE DE FRANCE.
voyés au concours fur cette matiere , deux
avoient attiré l'attention de la Compagnie.
L'un avoit pour dévife , la liberté
eft au commerce ce que l'air eft à la vie
animale , eft fait far un plan bien formé ;:
mais ce plan n'eft point affez rempli.
L'autre , dont l'épigraphe eft, Res , non
verba , a pris la matiere d'un côté trop
particuliere à la Province de Picardie
& la queftion propofée regarde tout le
Royaume. C'eft fur ces obfervations que
les Auteurs font confeillés de réformer
leurs ouvrages , s'ils veulent continuer
d'afpirer au Prix.
Et pour fujet d'un autre Prix , l'Académie
demande , quels avantages on peut
tirer de l'amour-propre , de la vanité &
de la confiance ?
Chacun des Prix eft une médaille d'or
de la valeur de 300 livres.
Les ouvrages deront reçus jufqu'au premier
Juin exclufivement, adreffés , francs
de port , à M. Baron' , Sécrétaire perpé
tuel de l'Académie à Amiens.
Je donnerai dans le Mercure prochain
les Programmes de quelque autres Acadé
mies du Royaume , avec celui de l'Aca
démie de Pruffe.
OCTOBRE . 1759 . r8
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
EXPOSITION de nouveaux ovrages.
de Peinture , de Sculpture & de Gra
vure dans le grand Sallon du Louvre.
CETTE ETTE riche expofition des travaux
des Arts , annonce l'émulation qui régne
entre eux , & fait l'éloge du Chef clairvoyant
& jufte qui les protége & les:
encourage , en attirant fur les Artiſtes
qui fe diftinguent , les graces du Roi &
fes regards , plus flateurs encore que fes
graces .
Parmi ces ouvrages fans nombre , je
ne louerai pas tout ce qui mérite d'être
loué , parce que les fuffrages que j'ai
recueillis ne font pas tous fans restriction,
& que la restriction offenferoit peut -être
plus que ne flateroit la louange . J'ar
d'ailleurs pour principe qu'un tableau ,
une ftatue, n'appartiennent pas au Public
comme un Livre. L'Ecrivain qui les dépriſeroit
par une critique imprudente
184 MERCURE DE FRANCE.
feroit comptable à l'Artiſte du préjudice
qu'il lui auroit caufé.
Je n'obferverai donc , je le déclare ,
les légères imperfections des morceaux
dont je vais parler , que dans la pleine
perfuafion qu'elles font plus que rachetées
par des beautés fupérieures. J'ai rendu
compte , dans le Mercure de Février , de
l'impreffion qu'avoit faite le portrait de
Mlle. Clairon, en Médée , avant que M. C.
Vanloo l'eût retouché. Il y a mis encore
plus de pocfie & de force. On y admire la
hardieffe de la compofition, la netteté du
pinceau , la pureté du deffein , la force
de la couleur portée & foutenue à fon
plus haut dégré avec la plus parfaite
harmonie , le beau choix , la richeſſe &
F'éclat des draperies , la manière libre
& fière avec laquelle elle font jettées , le
beau fini & les graces de l'exécution dans
toutes les parties , mais furtout la reffemblance
noble & l'expreffion fublime dans
la figure de Médée. L'enfant maſſacré
fur les ruines du Palais , eft auffi de toute
beauté: on défireroit feulement que la tête
de Jafon fût d'un caractère plus héroïque,
& que le nuage qui enveloppe les dragons
ne fût pas fi noir. Mais tout le tableau
eft fait pour la figure de Médée. L'effet
général qui résulte de c.s contraftes eſt
1
OCTOBRE. 1759. 185
auffi frappant qu'il peut l'être l'objet de
l'Artifte eft rempli.
Le tableau des baigneufes n'étoit pas
fufceptible de la même chaleur , mais il
réunit toutes les beautés de la nature repofée
, foit quant à la pureté du deffein ,
foit quant à l'agrément du coloris & à la
tendreffe des chairs dont les couleurs font
variées dans les deux femmes avec le plus
heureux choix.
Le tableau de la Vierge, de M.Boucher,
eft précieux par l'invention du fujet , par
les épiſodes gracieux dont il eft enrichi ,
mais furtout par cette harmonie fi rare
dans la peinture , au moyen de laquelle ,
malgré l'éclat & la vivacité des couleurs ,
le tout enſemble eft doux fans moleffe ,
& vigoureux fans dureté . M. Boucher eſt
un de ces hommes rares dont l'imagination
créatrice apporte aux Arts des nou→
veautés heureufes : c'eft au génie à les
apprécier ; un goût timide n'eft pas leur
juge. Quelques cenfeurs auftères ont trouvé
que la tête de la Vierge ſe reffent trop
du goût & du génie voluptueux de ce
Peintre. Il faut efpérer que cette critique
fera peu de tort au tableau.
οι
L'heureufe hardieffe de M. Bachelier
dans fon tableau de la Réfurrection , où
il a tenté ce qu'il y a de plus difficile en
peinture , quant aux effets de la lumiere
186 MERCURE DE FRANCE.
lui fait beaucoup d'honneur parmi les
- Arftiftes . Le bas du tableau en eft la partie
la plus belle ; dans le haut l'attitude
de la figure du Chrift n'a point de caractere
, & le coloris manque de fraî
cheur. M. Bachelier a bien rempli fon
projet tel qu'il l'avoit conçu , mais la
fuppofition n'étoit pas avantageufe . La
lumiere dont le tableau eft éclairé étant
foible & peu colorée , altère la pureté des
couleurs naturelles , & produit des ombres
privées de reflet. Du refte il y a des
parties de détail qui annoncent de grands
talens , & l'imperfection de ce coup
d'effai ne doit point décourager l'Artifte.
Le tableau du martyre de S. André, par
M. Deshayes , a réuni tous les fuffrages.
Il a la gloire de balancer dans l'eftime
des connoiffeurs les plus beaux morceaux
de cette expofition. La compofition en
eft hardie , grande & très- ingénieufe. La
forme ingrate & gênante du tableau n'a
fait que produire de plus grandes beautés
; la fierté du pinceau & la vérité de la
couleur font au plus haut point ; le caractere
du deffein eft ferme & reffenti :
c'eft à tous égards un morceau admirable.
On n'eft pas auffi pleinement fatisfait du
tableau d'Hector du même Peintre ; non
que la figure ne foit parfaitement bien
peinte & bien deffinée , mais on y
défi
OCTOBRE 1959 187
reroit plus de pocfie. Dans l'attitude & le
caractere de tête du cadavre d'Hector ,,
on auroit voulu reconnoître un héros qui
eft mort les armes à la main ; on auroit
voulu y reconnoître ce même Hector
percé de coups & traîné par Achille . Je
ne fçai par quelle délicatele on ne ſe
croit pas permis de préfenter aux yeux
des bleffures & du fang ; mais quand on
n'ofe pas rifquer ces objets , on ne doit
pas peindre le cadavre d'Hector qu'on
fçait devoir être couvert de plaies. Cette
critique , je le répete , ne regarde que la
Poefie ; le mérite de la peinture eft ici
au plus dégré .
De tous les tableaux du Salon , celui
qui a le plus frappé ceux qui cherchent
le Poëte dans le Peintre , c'eft le facrilége
arrivé à S. Merry , exécuté par M. Belle.
La compofition en eft ingénieufe & de
grande manière , l'expreffion pathétique ,
le choix des figures excellent ; le caractere
de deffein noble , fier & reffenti. La figure
du Pere Eternel a quelque chofe de divin ;
l'expreffion de fa colère fufpendue eft une
des plus belles chofes que le pinceau ait
jamais produites. L'horreur du facrilége
peinte fur le vifage & dans l'attitude des
Prêtres , ne fait pas moins d'impreſſion .
L'art avec lequel le Peintre a balancé les
deux parties de fon tableau , de maniere
188 MERCURE DE FRANCE.
que l'effet de l'une n'affoiblît point celui
de l'autre ; cet Art , dis-je , fait l'étonnement
des connoiffeurs. La beauté des
détails ajoute encore à la perfection de
Penfemble. Les parties font bien rendues
, bien peintes & finies , le ton de
la couleur eft bon ; cependant il eſt à
fouhaiter que M. Belle cherche dans la
fuite à y mettre plus de vivacité , & à
rendre les couleurs propres des objets plus
brillantes pour éviter la monotonie , fans
cependant fortir de ce goût de peinture ,
qui en général eft bon & peu commun.
Le tableau de Virginie , par M. Doyen,
eft bien & richement compofé ; les malfes
grandes & fçavamment difpofées ; les acceffoires
convenables ; la couleur générale
belle & harmonieufe ; beaucoup d'intelligence
dans la diftribution de la lumiere
& des reflets. Les têtes ont du caractere
& de l'expreffion , cependant elles laiffent
à défirer dans leur exécution des détails
qui leur donneroient de la rondeur , &
des tons variés qui les acheveroient. Celle
de Virginie qui doit attirer tous les yeux,
n'a pas affez de pathétique . On craint que
M. Doyen ne ſe fie trop aux études qu'il
a faites, & ne confulte pas affez la nature,
qui feule donne tous ces beaux détails .
Le portrait de M. le Maréchal de Clermont-
Tonnerre , par M. Aved , eft mis à
OCTOBRE. 1759 . 189
côté de ce que l'on connoît de plus beau
dans le même genre. Il est peu de tableaux
qui produisent une fi forte illufion
. L'attitude naturelle , la vérité des
tons de couleurs , l'arrondiffement des
objets , leur rupture dans les ombres ,
l'harmonie de l'enfemble ; tout concourt
à produire cet effet prodigieux.
Ce que le coloris a de plus fin , de
plus précieux , & de plus vrai , des expreffions
fines ou naïves rendues avec
tout l'efprit poffible , le choix le plus
heureux de la nature dans ces deux genres
, font des tableaux de M. Greufe les
délices des connoiffeurs . Mais où il eft
plus admirable c'eft dans ces têtes de gran .
deur naturelle , qui font traitées avec un
art , un goût & une facilité inexprimable
: c'eft la nature même , & avec les
plus précieuſes beautés. On y trouve ſeulement
ce qu'on appelle des touches fales
qui diminuent le plaifir qu'on auroit à
voir ces tableaux de près. Les portraits
qu'il a faits font peints avec plus de propreté.
Il eft vrai qu'il femble y conferver
moins fon caractere , & en rendre quelquefois
le détail avec moins de vigueur.
Peut- être un milieu entre ces deux manieres
d'opérer feroit- il le point de perfection
où M. Greuſe peut aisément at
teindre. Parmi ces portraits on admire
190 MERCURE DE FRANCE .
furtout celui d'un Docteur de Sorbonne ,
dont l'effet , la rondeur & la fineffe des
détails eft au- deffus de toute expreffion.
M. Greufe paroît préférer de revêtir fes
figures de blanc c'eft une des plus grandes
difficultés de la peinture ; elle eft
digne des efforts d'un Artifte diftingué ;
mais rarement le fuccès de ces tentatives
'dédommage-t- il du facrifice que l'on a
fait en renonçant aux fecours que l'Art
tire de la variété des couleurs.
le
Tout l'art de la Peinture fe trouve
réuni dans les tableaux de M. Vernet :
on y voit les effets de la nature les plus
étonnans & les plus difficiles à rendre ,
parce qu'ils font momentanés , & que
pinceau eft obligé de les faifir comme au
paffage. Il femble avoir pris la lumiere
dans tous les cas poffibles ; & à l'exécution
la plus parfaite il a joint tout l'intérêt ,
tout le pathétique dont fes fujets étoient
fufceptibles , avec un génie & un enthoufiafme
merveilleux.
Dans fes vues de Bordeaux on eft étonné
de voir avec quel art il a vaincu la
difficulté que lui oppofoit la monotonie .
de l'Architecture . Mais c'eft furtout dans
fes deux tempêtes qu'il s'eft fignalé par
l'expreffion qu'il a donnée à fes figures :
il y en a deux d'une beauté fublime.
L'une regardant le Ciel , l'autre profterOCTOBRE.
1759 191
née le vifage contre terre. On ne conçoit
pas comment les paffions peuvent être rendues
avec tant de force par des traits qui
échappent à la vue. Ce Peintre eft unique
dans fon genre ; peut-être même n'eut - il
jamais d'égaux ; & l'on ne m'accufera
pas d'exagérer fon éloge , fi l'on fait attention
à tous les talens qu'il réunit.
M. de Machy s'annonce par un fort
beau tableau d'architecture & qui produit
un grand effet.
Les deux morceaux de Sculpture les
plus remarquable font , une tête d'Iphigénie
de M. Slodtz , admirable & par
la beauté du caractère , & par le goût
de l'exécution ; & un portrait du célèbre
Sculpteur M. le Moine , en bufte , par M.
Pajou, non moins étonant par la vérité , la
vigueur & le feu avec lesquels il eſt mo
délé. Ceux qui connoiffent le génie & l'ame
de M.le Moine ne peuvent voir ce buf
te où il refpire , fans une douce énotion.
Mon filence fur les anties ouvrages
expofés au Sallon , n'eft rien moins qu'une
critique. Parmi les Peintres & les Sculpteurs
dont je n'ai point parlé , il en eft
dont la réputation eft confommée , &
fur lefquels il m'étoit facile de répéter
ce qu'on a dit mille fois . J'aurois pû
donner auffi de juftes éloges aux Gravures
de M. le Bas , dont j'ai parlé dans
1
192 MERCURE DE FRANCE.
l'un des Mercures précédens , au fujer
des monumens de la Gréce ; à celles de
M. Salvador ; à celle de M. Feffard & c.
En un mot le Sallon a pen de morceaux
qui ne foient louables par quelque endroit
, mais les bornes que je fuis obligé
de me preſcrire ne m'ont pas permis ce
détail . J'ajouterai cependant que les yeux
des connoiffeurs ont cherché dans l'expofition
des morceaux qu'ils attendoient
du crayon de M. de la Tour , & qu'ils
fe font plaints de n'y rien voir de ce
Peintre admiré tant de fois , & toujours
fi digne de l'être.
Les grands Prix que le Roi accorde aux
Eléves de l'Académie Royale de Peinture
& de Sculpture fur des Tableaux & basreliefs
de Sujets d'hiftoire de leur compofition
, ont été diftribués par l'Académie
affemblée le Samedi 1 Sept. ; fçavoir ,
Le premier Prix de Peinture , au fieur
de la Vallée.
Le premier Prix de Sculpture , au ſieur
Clodion Michel .
Le fecond Prix de Peinture , au fieur
Lepicier. *
Le fecond Prix de Sculpture , au fieur
Surugues.
* Fils de feu M. Lepicié , ci-devant Secrétaire
Hiftoriographe de cette Académie.
GRAVURE
OCTOBRE. 1759 . 193
M.
GRAVURE.
le Rouge , Ingénieur - Géographe , rue
des Grands Auguftins , vient de publier un Itinéraire
des chemins de l'Angleterre , en 101 Cartes
in 4 ° . repliées in 8º . pour la commodité des
voyageurs. Cet ouvrage a été réimprimé à Londres
en 1757 , d'après le Chevalier Ogilby. L'éxécution
détaillée topographiquement , ne laifle
rien a defirer. Il n'a point encore paru d'ouvrage
auſſi détaillé , ni auſſi intéreſſant pour les voyageurs
. Prix 12 liv .
Il paroît un très- beau Plan de la Ville & Fauxbourgs
de Nantes , délié & préſenté à Monfeigneur
le Marquis de Brancas , des Comtes de
Forcalquier , Grand d'Efpagne de la premiere
claffe , Gouverneur des Ville & Château de Nantes
. Par MM. les Maire , Echevins , & Procureur-
Syndic de la même Ville, levé par ordre du Corps
de Ville , par le fieur François Cacaut , en 1747 ›
& gravé à Paris par Jean Lattrée , rue S. Jacques,
au coin de celle de la Parcheminerie , à l'enſeigne
de la Ville de Bordeaux .
Le fieur Beauvarlet vient de mettre au jour
l'Eftampe que j'ai déjà annoncée , & qui a pour
fujet la Chafteté de Jofeph. Elle doit fervir de pendant
a la chafte Sufanne , que cet Artiſte a gravée
d'après le tableau de M. Viens . Le goût de l'Artifte
le fait connoître dans le choix de ces deux
pendans , & fon habileté dans l'exécution .
S
Les connoiffeurs ne jugeront pas cette feconde
Eftampe moins digne que la premiere de tenir
place parmi ce que nous avons de plus beau en
gravure. On y trouvera beaucoup d'intelligence
dans le deflein , un burin net & brillant ; enfin une
I. Vol I
194 MERCURE DE FRANCE.
maniere qui n'eft ni froide , ni monotone , quoique
toujours fage & réfléchie.
M. Feffard , Graveur du Roi & de fa bibliothèque
, rue de Richelieu , avertit Meffieurs les
Soulcripteurs pour la gravure de la Chapelle des
Enfans-trouvés, qu'il délivre depuis le 20 du mois
de Septembre dernier l'Eftampe générale & derniere
de cette Soufcription . Il prie les Soufcripteurs
de vouloir bien , en l'envoyant retirer , envoyer
auffi leurs quittances comme il eft d'ufage.
Il a toujours defiré terminer cet ouvrage plutôr
qu'il n'a fait ; mais des maladies dont il a rendu
compte dans les Journaux , jointes à l'augmentation
d'ouvrage par la grandeur de l'Estampe du
Maître- Autel , de la Gloire , & de l'Estampe générale
qu'il délivre actuellement , ont caufé ce
retardement : il a augmenté l'ouvrage au moins
de trois Eftampes . If en eft de même pour la
gravure des tableaux du Cabinet du Roi ; auffi
la promeffe qu'il a faite de ne plus faire ſouſcrire
après les fix premiers tableaux de Rubens , Pouf
fin , & le Plafond de Verſailles de M. le Moine ,
aura certainement lieu il ne reçoit même à préfent
pour Soufcripteurs que des perfonnes qui
connoiffent les difficultés que l'on rencontre dans
de pareilles entrepriſes.
OCTOBRE. 1759. 195
ARTICLE V.
SPECTACLES.
LE
OPERA.
E 28 Août , l'on a remis au théâtre le Ballet
des Fêtes Vénitiennes , dont les paroles font de
Danchet, & la mufique de Campra . Les Italiens
nous ont appris à plaifanter en musique ; & l'on
s'apperçoit que le fel de leurs intermèdes bouffons
nous a rendus moins fenfibles à la gaîté de
nos anciens Ballers comiques. Dans celui- ci Mlle.
Lemierre a chanté avec beaucoup de fuccès les
rôles de la Bohêmienne & de l'Amour Saltinbanque.
On va fubftituer à l'un des actes de ce
Ballet celui du Devin de village , dans lequel
Mlle. Arnoud jouera le rôle de Colette. On fe
prépare à remettre cet hyver l'Opéra d'Amadis
de Gaule , dans lequel la même Actrice jouera
le rôle d'Oriane.
COMEDIE FRANÇOISE.
LEE 10 Septembre , Mlle. Clairon , que fa
mauvaiſe fanté avoit obligée à fe repofer quelque
temps , a reparu dans le rôle de Viriate , de
la Tragédie de Sertorius. Cette Tragédie , l'une
de celles que Corneille , foutenu par la grandeur
des objets , a écrites le plus fimplement , demande
une déclamation analogue à fon ftyle:
' eft l'écueil des talens factices ; c'eft le triomphe
I ij
16 MERCURE DE FRANCE.
des vrais talens . Ceux qui jufqu'alors avoient le
plus admiré Mile. Clairon , l'ont trouvée encore
fort au deffus d'elle - même dans le rôle de Viriate.
Ce rôle , dont la dignité naturelle touche prefque
fans ceffe à la familiarité , a été rendu avec tant
de décence & de grace ; l'inimitable Actrice en
a fait fentir tous les traits avec tant d'énergie &
de vérité , que le fpectateur étoit obligé de contenir
à chaque inftant fon admiration , pour ne
pas l'interrompre . » Où eft Corneille , difoit-on ,
où eft Corneille pour l'entendre ? » Les anciens
partifans de Mlle. Lecouvreur n'ont pas hélité á
dire qu'elle n'avoit jamais eu rien d'égal . Mais
c'eft furtout dans le cinquième acte où Viriate
accable Perpenna de reproches & de mépris , que
les tranſports du Public ont éclaté. Le morceau
qui commence par ces vers ,
1
Permettez , Madame , que j'eftime
La grandeur de l'amour par la grandeur du crime,
& qui finit par ceux- ci ,
Ce feroit en fon lit mettre fon ennemie
Pour être à tous momens maîtreſſe de ſa vie ,
Et je me réfoudrois à cet excès d'honneur
Pour mieux choiſir la place à lui` percer le coeur.
ce morceau , dis-je , rendu avec une indignation
froide , avec une fureur concentrée , fajt friffonner
les fpectateurs . Le gefte de la main qui ,
fur le dernier vers , enfonce a loir le poignard,
& le tourne dans la plaie , eft en fait d'action , une
chofe fublime. En général j'ofe dire que Mlle.
Clairon a rendu ce rôle comme Corneille luimême
a pú le concevoir , & comme il ne l'a
jamais vû rendre. Un te ! (pectacle eft l'étude la
plus fçavante & la plus profonde de l'art de la
déclamation.
осто
197
OCTOBRE
. 1759
On va remettre au théâtre l'Ambitieux , Co.
médie de feu M. Deftouches.
COMEDIE ITALIENNE.
O N a continué de donner à ce Spectacle le
Carnaval d'Eté , Parodie du Carnaval du Parnaffe,
foutenue de tout ce que le Théâtre Italien a de
plus capable de ramener l'attention du Public .
O
OPERA- COMIQUE.
Na remis l'Acte de Nina qu'on avoit vu
ci-devant joué par les petits Acteurs . On a donné
deux Actes nouveaux ; l'un dont le fujet eft la
fable de l'Huitre & les Plaideurs ; l'autre la Veuve
indécife. L'un & l'autre ont été reçus favorablement.
J'en rendrai compte dans le Mercure prochain
. Le Public eſt très-fatisfait du foin qu'on
prend de varier ce Spectacle , & de foutenir les
nouveautés par les Piéces anciennes qu'il a le
plus goûtées . + J
? L'AMANT STATUE Piéce en un Afte.
A Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques , &
Cailleau , quai des Auguſtins .
LE
1
E fujet de cet Opéra- Comique eft très- fimple.
Une Fée est amoureufe d'Azor dont la jeune Almire
eft aimée. La jaloufe Fée le change en
ftatue , & l'Amour , fous les traits de Cloé ,
vient détruire cet enchantement. Je ne citerais
que quelques morceaux qui m'ont paru bien
verfifiés pour la Mufique.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE;
AZOR à Almire .
[
Sur l'Air des Sabotiers Italiens
Du plus beau feu
Recevez l'aveu ;
Y réfifter le peut-on ?
Non.
L'on eft fouvent
Dupe d'un amant ;
Mais j'aime de bonne foi ,
Que votre coeur
Moi,
Couronne ma tendre ardeur ;
Ou qu'à jamais
D'Amour il brave les traits.
Je vous dirai
Tant que je vivraj :
Quel eft mon bien le plus doux
e: Vous.
ALMIRE
Devant Azor changé en ftatue.
fes
Pauvre Azor ! ... Pauvre Almire ! ... Il n'eft
point changé , je retrouve les mêmes traits ,
mêmes yeux ! Qu'il doit fouffrir ! Il m'entend ,
& il ne peut pas me répondre ! A la Fee
qui s'éloigne. Barbare ! je vous hais autant que
je vous ai aimée , & dès ce moment-ci vous
n'êtes plus ma bonne.
OCTOBRE. 1759. 199
Ariette .
Je n'aurois jamais cru qu'elle fût fi méchante;
Mon Azor faifoit tout mon bien :
A préfent rien ne me tente ,
Rien , ce qui s'appelle rien.
Eft-il un fort plus terrible !
Rêvons par où je pourrai...
C'eſt une choſe impoffible !
Je n'y tiens pas , j'en mourrai .
Mais quel traitement horrible ! -
Et que j'y fuis fenfible !
Hélas ! un monſtre auſſi noir
Devroit-il avoir
Tant de pouvoir ?
Je n'aurois jamais cru qu'elle fût fi méchante ;
Mon Azor faifoit tout mon bien :
A préſent rien ne me tente ,
Rien , ce qui s'appelle rien .
il
On voit par ce premier effai que M. Guichard
a du talent pour cette espéce de vers lyriques ;
mais avant d'écrire la profe de cette féérie ,
auroit dû qu'il me permettre de le lui dire )
étudier avec foin le ftyle noble & naturel de M.
de Saint-Foix ſon modèle .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
>
a
E 8 Septembre , jour de la Nativité de la
Vierge , après une fymphonie d'un nouvel Auteur
, que le Public a trouvée fort bonne , on a
exécuté un Moter à grand choeur , Benedicam
Dominum , par M. Chalabreuil Muficien de
S. Victor de Marfeille . Ce Motet a eu beaucoup
de fuccès . M. Moria , élève de M. Gaviniez ,
joué un nouveau concerto , & il a été très -applaudi.
M. Balbâtre a joué un concerto fur l'orgue
; fon exécution brillante fait toujours le
même plaifir . Mlle Felle a chanté un petit Motet
avec cette voix enchantereffe qu'on a tant de
fois applaudie , & avec plus de goût que jamais.
Le Concert a fini par le Motet d'orgue de M. de
Mondonville.
SUPPLEMENT à l'Article Médecine.
REMEDE topique contre le cancer non ouvert , ou
occulte , puifé dans les ouvrages du grand Médecin
& Chirurgien Théophrafte Paracelfe . Par
M. Philippe Praun Médecin à Kemte : adreffè
à l'Auteur du Mercure par M. Bacher, Méde
cin à Thann en Alface , pour le rendre public.
Paracels ARACELSE étoit un homme tout-à-fait rare &
fingulier ; il avoit écrit des grands volumes ,
quoiqu'il ne foit parvenu , qu'à l'age de 47 ans.
Les Médecins & les Chirurgiens , qui fçavent.
apprécier les découvertes , fentent bien qu'il a
OCTOBRE. 1759. 201
plus pénétré que perfonne dans le fanctuaire de
Part & dans les myſtères de la Nature : on lui reproche
de n'avoir, communiqué fes découvertes
qu'énigmatiquement ; it allégue des raiſons pour
l'avoir fait ainfi . L'an 1744. M. Praun , à l'âge de
70 ans , avoit pour la troifiéme fois , achevé des
lire fort attentivement le volumineux Paracelle ;
il a trouvé entre autre , la clef du liniment contre
le cancer oculte : Paracelle l'avoit indiqué fous
le nom mystérieux de gluten de aquatico . 11
falloit plufieurs Siécles pour deviner que gluten
de aquatico eft le ſperme de grenouilles , qui
eft effectivement une glue, que l'on trouve dans
l'eau. M. Praun fe contente d'avoir levé ce voile ; il
ajoute feulement qu'avec ce fperme combiné avec
de l'huile d'olive on prépare ce liniment : il promet
de s'ouvrir tout à fait dans un imprimé qui doit
bientôtparoître en attendant je m'y fuis pris de
la manière fuivante pour faire ce liniment . Fai
mêlé 20 liv . de fperme de grenouille avec 1. liv.
d'huile d'olive de la meilleure qualité & mis le
tout dans un pot de terre bien verniffé , &
fermé avec un couvercle jufte j'ai bien luté
ou muré les jointures avec de la pâte fer--
mentée ce pot ainfi conditionné avoit été mis
au four au même temps qu'on y mettoit la pâte
pour cuire le pain ; & après avoir tiré le pain du
four , le pot y avoit refté encore 12 heures , puis
on le verfa dans unune bouteille qui fut exactement
bouchée ; & on la garda dans la cave ; on avoir
laillé dans le fond du pot un marc de petits
points noirs . Telle en doit être la préparation .
Lorsqu'on veut s'en fervir , on mélange bien
le liniment en agitant la bouteille , puis on em
tire une portion médiocre dans une fiole , que
l'on chauffe un peu chaque fois , & après avoir
fecoué cette fiole on y trempe une plume pour
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
appliquer ce liniment fur les glandes endurcies
& fur les parties fouffrantes , & tout de fuite on
les couvre d'un linge chauffé , & cela deux ou
trois fois par jour.
Ce liniment adoucit , ramolit , calme les douleurs
, arrête les progrès du mal , n'eft point
gênant , & coute peu. Après avoir fait précéder
la faignée , on peut feconder ce liminent par
des remédes fimples , en forme de cure , le Prin
temps & l'Automne , comme par la décoction du
bois guajac , de génévrier & par les pilules mercurielles
; mais on ne doit les prendre que de trois
en trois jours , pour éviter la falivation . Il faut
s'interdire les chofes qui chauffent & defféchent.
Paracelle n'avertit pas avec moins de fagacité
que d'érudition , qu'on ne doit point fe fervir
de corrofifs en pareils cas .
Si la Médecine & la Chirurgie font encore
défectueuſes , elles le font furtout dans le traitement
du cancer , nommément du cancer exulcéré.
Ce fimple reméde- ci a quelquefois fait merveille
dans le cancer exulcéré: Prenez tête morte de
vitriol , ou colcothar , demi- once ; miel trois
onces , mêlés enfemble & appliqués fur la partie
exulcérée , Mais dès qu'on pofléde un reméde qui
empêche le cancer oculte de s'exulcérer , on peut
s'épargner la pine de rechercher un reméde
contre le cancert ouvert.
Je donnerai dans le prochain Mercure un mé—
moire du même Médecin fur les pilules toniques
& fur la manière de s'en fervir.
OCTOBRE. 1759. 203
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Quartier - général de l'armée de l'Empire ,
le 25 Août.
LEE Prince des Deux- Ponts s'étant rendu maître
de Torgau , la garniſon Prufſienne fortit de cette
Ville le 1 avec douze piéces de canon & leurs
caillons. Elle prit la route de Wittemberg.
Pendant la marche cette garnifon le révolta ,
ainfi qu'il étoit déja arrivé à celle de Léipfick s
les rébelles déferterent au nombre de huit cens
hommes , qui font venus joindre l'armée.
Le Régiment de Bade-Baden fut mis en garnifon
dans la place ; & le Fort fut occupé par un
détachement de Croates . Nous avons trouvé dans
Torgau trois cens prifonniers de troupes Autrichiennes
& de l'Empire ; un grand nombre de
piéces de canon qui appartiennent au Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , & un Magafin qui eſt eftimé
à deux cens mille écus.
Le 20 , le Général Kleefeld marcha fur Wittemberg
, avec ordre de tenter une entrepriſe
contre cette place. Il fit avancer le 21 un gros détachement
aux ordres du Colonel Soly . Cer Officier
s'empara des Fauxbourgs. Il fomma le Général
Horn de fe rendre. Ce Commandant demanda
à capituler. Le 22 , les Grenadiers de Bade
occuperent la porte de l'Elftre , & la garnison ,
compofée de trois Bataillons , fortit avec les hon
meurs de la guerre.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Du 28.
Les Magafins que les Pruffiens ont été forcés
d'abandonner à Léïpfick & à Torgau confiftent en
38177 mefures de grain , 32656 quintaux de farine
, 10090 rations de biſcuit , 38360 meſures
d'avoine , 10092 mesures d'orge , 7 £24 quintaux
de foin , 28695 bottes de paille , & 4000 tonneaux
remplis de vivres.
Le Régiment de Bade- Baden a été mis en garnifon
à Wittemberg avec un détachement de
Croates & de Cavalerie. Torgau eft occupé par
un Régiment d'Infanterie des troupes Electorales
de Trêves.
Les Généraux Autrichiens tiennent la Ville de
Drefde bloquée des deux côtés de l'Elbe . Le fieur
de Churield , Colonel au ſervice de l'Impératrice-
Reine , fomma le Comte de Schmettau de fe
rendre. Ce Commandant répondit qu'il avoir
ordre de fe défendre jufqu'à la derniere extrémité.
Sur cette réponſe le Prince de Deux- Ponts donna
ordre de hârer le tranfport de la groffe artilleriequi
vient de Prague, & de faire promptement toutes
les difpofitions néceffaires pour l'attaque.
Le Comte de Maquire eft pofté fur les hauteurs
qui font vis-à-vis de Dreſde , fur la rive droite de
l'Elbe ; & il a fait jetter un pont fur ce fleuve
pour établir la communication.
Le 27 au matin , le Comte de Maquire donna
avis que la garaifon , après avoir fait miner le
pont de Dreide , avoit évacué la Ville neuve , &
s'étoit retirée précipitamment dans la vieille
Ville ; qu'auth- tôt il avoit donné ordre au Géné
ral de Vehla d'occuper la Ville neuve avec les
Troupes , & qu'on y avoit trouvé un magaſin
confidérable, des armes & des munitions de touse.
elpèce. Le Prince de Deux-Ponts, après avoir bien
OCTOBRE. 17597 205
affuré fon camp , fe porta au corps du Comte de
Maquire , afin de reconnoître exactement l'état
de la Place , & de faire fes difpofitions en conféquence.
Les Pruffiens l'ont rendue le 5 Septembre.
( Voyez l'article de la Cour.)
Du 2 Septembre.
Le Baron de Saint - André manda le 3 I du mois
dernier que la petite garnifon que nous avions à
Wittemberg avoit rendu cette Ville par capitulation
, à l'approche d'un corps nombreux détaché
de l'armée du Roi de Prufle , & qu'elle s'étoit
retirée à Léipfick, 2
Le premier de ce mois nous apprîmes que
Torgau s'étoit ren lu la veille au corps de troupes
Pruffiennes qui avoit repris Wittemberg. On
aflure que ce corps eft compofé de huit mille
hommes aux ordres du Général Wunſch .
Du Journal de l'Armée Autrichienne , le premier
Septembre.
Le Général Haddick avoit été chargé d'attaquer
la Fortereffe de Peitz fur la Sprée. Le 26
il fit fommer le Commandant de fe rendre , en
le menaçant de faire brûler la Ville & les Fauxbourgs
, s'il entreprenoit de lui réſiſter . Cette
menace fit impreffion , & la Garniſon capitula
le lendemain. Il fut réglé qu'elle fortiroit le 28
avec les honneurs de la guerre , & qu'elle feroit
conduite à Berlin ; que les habitans conferveroient
leurs priviléges , & le libre exercice de leur
religion ; & que la Fortereffe feroit livrée avec
toute l'artillerie , tous les vivres & toutes les mu-
'nitions.
De Hambourg le 8 Septembre.
Les Lettres de Stettin nous ont appris que l'Ar
mée Suédoife qui campoit à Loitz , en partir le
1
206 MERCURE DE FRANCE.
21 du mois dernier , pour ſe porter fur Anclam ?
dont elle s'eft emparée. Un des Détachemens de
cette Armée fe préfenta devant le Fort d'Ukermunde
, qui lui fut rendu par capitulation . Le
gros de l'Armée marcha le 28 à Schwine , Ville
fortifiée par des retrranchemens paliffadés , &
défendue par une garnifon de fix cens hommes.
Le Comte de Meyerfeld fut chargé d'attaquer
cette Place , & il s'y porta avec beaucoup de réfolution.
L'attaque dura depuis quatre heures du
matin , jufqu'à fept heures du foir. Les Pruffiens
après une vive réſiſtance , furent forcés de fe retirer
en défordre. Les Suédois ont enlevé le fieur
Haufl qui commandoit dans la Place , trois Lieutenans
, un Enfeigne , huit Bas- Officiers & foixante-
onze Soldats Ils ont trouvé dans les retranchemens
plufieurs piéces de canon , & des munitions
en abondance .
DE LEIPSICK , le 8 Août.
Le de ce mois , le Baron de Widman ;
'détaché de l'Armée de l'Empire , arriva dans
notre voifinage , & fomma le Baron de Hauff
qui commandoit notre Garniſon Pruſſienne , de
fe rendre , en lui fignifiant de la part du Prince
de Deux- Ponts , que s'il ofoit mettre le feu
comme il nous en avoit ménacé , on le feroit
pendre , & que toute fa garnifon feroit paffée
au fil de l'épée . Cette fommation excita un grand
trouble parmi les foldats. Ils furent fur le point
de fe révolter contre leur Commandant. Le Baron
de Hauff qui craignit de n'en être plus le maître
, fe hâta de régler avec le Baron de Widman
les articles de la capitulation. Il fut arrêté que la
Garnifon fortiroit avec les honneurs de la guerre,
& qu'elle feroit conduite a Wittemberg ; que
les Pruffiens pourroient emporter tous les effets
OCTOBRE. 1759. 107.
quileur appartenoient , & qu'ils payeroient avant
leurdépart les dettes qu'ils avoientcontractées dans
la Ville ; que les Prifonniers de guerre , & les
ôtages qui étoient actuellement enfermés dans
la Place , auroient leur liberté ; & que l'artillerie
Saxone qui le trouvoit dans le Fort de Pleiffenbourg,
y feroit laiffée. Les Pruffiens ont enfin
évacué cette Ville, les troupes de l'Empire en ont
pris poffeffion .
DE MADRID , le 12 Août.
Le 12 dc ce mois , à quatre heures & demie
du matin , Ferdinand VI , Roi d'Eſpagne & des
Indes , mourut au Palais de Villaviciofa , dans
la quatorziéme année de fon régne. Il étoit âgé
dequarante-cinq ans , dix mois & dix-fept jours.
Du 19.
Après la mort du Roi , la Reine Douairiere
a pris en main le Gouvernement , juſqu'à l'arrivée
de notre nouveau Roi , Charles III . Le corps
du Roi défunt a été tranſporté au Couvent des
Religieufes de la Vifitation de Madrid , où il a
été inhumé avec les cérémonies accoutumées.
La Cour a pris le deuil pour fix mois .
DE ROME , le premier Septembre.
On a effuyé dans les environs de Ferrare un
ouragan furieux , qui a renversé plufieurs maifons
de campagne ; trente perfonnes ont été
enfevelies fous leurs ruines.
DE CASSEL , le ri Août.
L'Armée a pris le chemin d'Oldendorff für le
Wefer , où elle arriva le 3. Elle y féjourna . Elle
fe remit en marche le s , & fe rendit à Eumbeck
?
208 MERCURE DE FRANCE.
le 7 avec toute l'artillerie & les équipages. Le
Comte de Saint - Germain avoit été détaché avec
quatre Brigades d'Infanterie & deux Brigades de
Cavalerie , pour maſquer les débouchés d'Hamelen.
L'Armée n'a point été inquiétée pendant fa
marche , & on n'a vu que quelques Chaffeurs
des Ennemis.
La nuit du 7 au 8 , le Prince héréditaire de
Brunſwick , détaché de l'Armée du Prince Ferdinand
, avec un corps d'environ douze mille
hommes , paffa le Wefer à Hainelen . Il s'approcha
d'Eimbeck le 8 au point du jour . Il attaqua
cette Ville dans laquelle il étoit réſté quel
ques troupes de l'arrière garde aux ordres du
feur de Baye , Maréchal - de- Camp de jour, qui
défendit les rues fans être entamé.
Les ennemis maîtres de la Ville , en fortirent
en colonne. Ils furent reçus par l'arrière- garde ,
commandée par le Chevalier de Nicolay , &
les Marquis de Traifnel & de Brehan , & compofée
de la Brigade de Picardie , des Grenadiers
de France & Royaux , de trois cens Carabiniers ,
du Régiment de Berchiny , des Volontaires de
Haynault , & de ceux de Muret. Ces troupes fe
préſenterent à l'ennemi dans le plus grand ordre
& avec la plus grande fermeté. Les Hanovriens
furent forcés de rentrer dans la Ville après
avoir perdu plus de cinq cens hommes , & ils
n'ont plus reparu. Nous n'avons perdu que cinquante
Grenadiers tués ou bleſſés.
L'Armée continua fa marche , & campa le
même jour 8 à Barnfen. Le 9 elle vint à Branf
feldt , & dans les journées du 10 & du 11 , elle
a été raflemblée dans les environs de Caffel . Les
ennemis fe font préfentés de nouveau pour attaquer
l'arrière garde à l'entrée des défilés de
Munden .
-
24
OCTOBRE . 1759. 209
2
L'Armée marchoit fur deux colonnes . On forma
deux arrières gardes , celle de la colonne de
la droite , compolée de la Brigade de Picardie ,
& foutenue par celle de Beltunce , aux ordres
du fieur de Planta , Maréchal - de- Camp ; celle
de la gauche , composée des Grenadiers de Fran
ce & Royaux , aux ordres du Marquis de Trail
nel ; la fanté du Marquis de Saint- Pern ne lui
ayant pas permis de s'en charger. Les ennemis
fe , préfenterent en force à l'arrière- garde de la
colonne de la droite . Les deux Brigades de Picardie
& de Béthune fe mirent en bataille à la
tête de la gorge , avant d'y entrer , & reçurent
les ennemis de fi bonne grace avec du canon
que ceux-ci n'oferent s'approcher , & le contenterent
de tirer quelques coups de canon , mais
de fi loin , qu'ils ne firent aucun mal. Ils prirent
enfuite le parti de gagner les hauteurs pour attaquer
le Comte de Saint- Germain qui les défen
doit. Ce Général marcha à eux ; il les fit attaquer
par les Brigades d'Auvergne , d'Aquitaine
& d'Anhalt , & les culbuta . L'action a été vive
Le fieur de Muret étoit far le flanc des enne
mis caché dans le bois avec deux cens Volontaires
de l'Armée. Lorſqu'il les a vûs ſe retirer en
défordre , il les a fuivis pendant une demi- lieue
d'affez près pour les atteindre à coups de bayon
nette. Depuis ce moment , les ennemis n'ont plus
reparu. nous n'avons eu qu'une vingtaine d'hom
mes tués ou bleffés . On eftime la perte des en¬
nemis à mille ou douze cens hommes.
Du 16.
L'armée fe remet chaque jour des fatigues confidérables
qu'elle a éprouvées pendant fa marche ,
& elle trouve ici tous les fecours dont elle a be-
Loin.
Depuis l'avantage que le Comte de Saint - Ger
210 MERCURE DE FRANCE:
main a eu fur les troupes du Prince héré litaire de
Bruntwick aux défilés de Munden , les ennemis
n'ont plus paru.
Suivant les états qu'on a reçus , la perte de l'In
fanterie & de la Cavalerie dans l'affaire du premier
de ce mois , ſe monte a trois mille quatre
cens feize hommes tués ou prifonniers , & deux
mille trente bleflés.
Du 25.
Les nouvelles qu'on eut de la marche de l'ar
mée du Prince Ferdinand qui s'avançoit à travers
le pays de Waldeck , déterminerent le Maréchal
de Contades à faire marcher l'armée le 18 , & à
paller l'Eder dans les environs de Fritzlar. On
campa à la rive droite de cette riviere. On laiffa
à Caffel des détachemens pour la garde de quelques
malades & bleffés , qui n'avoient pas été en
état d'être tranfportés . Les ennemis s'emparerent
de cette Place le lendemain par capitulation.
Le 19 , fur les nouvelles qu'on eut de l'arrivée
d'un corps des ennemis à Hayna , & de la marche
du Prince Ferdinand pour fuivre ce corps , l'armée
marcha à Gilfen .
Le 22 , l'armée ſe remit en marche , & vint
camper dans les environs de Treiza .
Le 23 , le Maréchal de Contades ſe rendit avec
l'armée dans les environs de Kirchayn , où elle
campe à la rive gauche de la riviere de Lohn . Le
quartier général a été établi à Groſſelheim , diſtant
de Marburg d'environ deux lieues.
Le Maréchal d'Etrées eſt arrivé ce matin à
l'armée.
DU HAVRE , le 5 Septembre.
On a appris par un courier arrivé de Cadix ,
que l'Eſcadre du Roi commandée par le fieur de
la Clue , après avoir paſſé le détroit , a effuyé un
coup de vent la nuit du 16 au 17 du mois der
OCTOBRE . 1759. 211
2
nier qui l'a féparée. Les cinq vaiffeaux le Fantafque
, le Lyon , le Triton , le Fier , & l'Ori
flame , avec les frégates la Chimere , la Minerve
& la Gracieufe , ont relâché à Cadix . Le refte de
l'Escadre ayant été attaqué par les Efcadres
réunies des Amiraux Boscawen & Broderick , les
vailleaux Centaure & le Téméraire ont été pris , &.
Océan & le Redoutable ont été brûlés à la côte
de Lagos. Au départ du courier on ignoroit le
fort des trois autres vaiffeaux le Guerrier , le Sou
verain , & le Modefte.
Le 24 du mois dernier , les Anglois n'avoient
fait aucunes difpofitions pour attaquer le Havre.
Leur Efcadre étoit mouillée dans la grande rade,
à l'exception de trois frégates & d'une bombarde
qui étoient venues mouiller au pied des hauts de
la rade. C'eft à-peu - près le même endroit où
étoient placées les galiotes à bombes lors du
bombardement.
Nos chaloupes canonnieres s'en approcherent
le 28 après midi. Il y eut des coups de canon de
part & d'autre.
Du 11.
Les vaiffeaux Anglois ont beaucoup fouffert de
la variation & de la violence des vents. Ils font
encore mouillés dans la même poſition . Le 10 , à
une heure & demie , le vaiffeau Commandant a
tiré trois coups de canon ; mais la brume épaiffe
qui s'eft élevée a empêché de voir l'effet de ce
fignal. On a remarqué un navire Eſpagnol que
les deux frégates & les deux quaiches qui font
continuellement en croifiere , ont arrêté , & que
les ennemis retiennent.
Du quartier Général de l'Armée du Maréchal de
Contades , le 8 Septembre.
Le Geur Duverne , Aide-Major du Régiment
212 MERCURE DE FRANCE.
de Durfort , a apporté au Roi la nouvelle de la
levée du fiége de Munfter. Le Général Imhoff ,
après avoir raflemblé un corps de fept à huit.
mille hommes , avoit paru dès le 24 du mois
dernier aux environs de cette Place , & avoit fait
ouvrir la tranchée la nuit du 26 au 27. Le Marguis
d'Armentieres en ayant eu avis , a raſſemblé,
fans perdre de temps & fans attendre les fecours
qui lui venoient , les troupes qui fe trouvoient
en état de marcher en campagne , afin de tenter
de fecourir Munfter. Il a paffé le Rhin le 4 fur
le pont de Wefel ; & après avoir fait des marchesforcées
, dans le deffem de combattre l'ennemi
partout où il le trouveroit , il est arrivé le 6 à
portée de Munfter. Les ennemis infórmés de fa
marche ont levé le fiége , & le font retirés le
même jour avec tant de précipitation que le
Marquis d'Armentieres n'a pu les joindre. Ce
Général eft entré dans Munfter , la grande
fatisfaction des habitans qui fe voyoient menacés
des plus grands malheurs. Les bombes des ennemis
avoient déja réduit en cendres une grande
quantité de leurs mailons. On ne peut trop donner
de louanges à l'activité & a la fermeté que
le Marquis de Gayon , Maréchal de Camp , qui
commande à Munfter , a marqué pendant la
durée du fiége. Il a été très -bien fecondé dans
la bonne défenfe qu'il a faite par le fieur Boisclairau
, Lieutenant de Roi de la Place , & par
les fieurs Derozieres , Ingénieur , & Jaunay ,
commandant l'artillerie . Les troupes ont témoi
gné pendant le fiége la plus grande volonté . On
a fait plufieurs forties , dans lefquelles elles ont
toujours eu de l'avantage fur celles des ennemis.
Pendant les douze jours que le fiége a duré , le
Général Imhoff n'a pu s'emparer des ouvrages .
avancés que le Marquis de Gayon avoit fait.
OCTOBRE. 1759 . 213
conftruire dès qu'il s'étoit vu menacé d'ètre
affiégé.
Le Marquis d'Armentieres a pris fans perdre
de temps toutes les mesures néceffaires pour approvifionner
de nouveau la Place , & pour réparer
ce qu'elle a fouffert par les batteries des
ennemis.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES le 30 Août.
L E Roi a donné l'Abbaye de Maffay , Ordre
de S. Benoît , Diocèle de Bourges , à l'Abbé de
Jubert de Bouville , Grand Vicaire de Chartres .
L'Abbaye de Balle -fontaine , Ordre de Prémontré
, Diocèſe de Troyes , a l'Abbé de Lomienie
de Brienne , Grand Vicaire de Rouen.
Et la Prevôté de l'Eglife d'Alais , à l'Abbé de
Montolieu , Vicaire Général de ce Diocèfe.
Le 24 , le Roi tint le Sceau.
Le même jour , la Ducheffe de Grammont fur
préfentée a leurs Majeftés & a la Famille Royale ,
& prit le tabouret chez la Reine.
Du 6 Septembre.
Le 26 du mois dernier , le Roi reçut Chevaliers
de l'Ordre du mérite Militaire le Prince de
Nallau - Saarbruck , L eutenant général des armées
' de Sa Majeſté , les Barons de Wurmier & de
Tunderfeldt , le Marquis de Salis de Mayentel ,
& le feur Hirtzal de Saint Gratien . Le même
jour , Sa Majefté nomma le Prince de Nallau-
Saarbruck , Grand'Croix , & le Baron de Wurme
ler , Commandeur du même ordre.
"
214 MERCURE DE FRANCE.
Le 8 de ce mois , la Cour prendra le deuil pour
un mois , à l'occafion de la mort du Roi d'Elpagne.
Du 13.
Le Roi a donné la place de Conſeiller d'Etat
d'épée , vacante par la mort du Marquis du May ,
au Marquis d'Havrincourt , Ambaſſadeur de Sa
Majefté en Suéde.
Le 8 de ce mois le Roi tint le Sceau.
Un Gentilhomme du Comte de Luface fut
dépêché par ce Prince pour apporter à Sa Majefté
la nouvelle de la délivrance de Dreſde ,
dont l'armée de l'Empire s'eft emparée.
Le Prince de Deux -Ponts étant arrivé le 30
du mois d'Août devant Drefde , fit fommer fur
le champ le Comte de Schmettau . Ce Commandant
répondit qu'il fe défendroit jufqu'à la
derniere extrémité . Ce même jour , la groffe
artillerie qui avoit été embarquée à Leutmeritz
arriva à Pyrna on la fit defcendre jufqu'à une
lieue de Drefde , où elle fut débarquée.
>
Les trois jours fuivans , on fut occupé à conftruire
les batteries . Ce travail fut pouffé fi vivement
, que le 2 de ce mois le Comte de Schmettau
le voyant fur le point d'être attaqué , fit
propofer au Comte de Maquire , qui commandoit
dans la Ville neuve , une fufpenfion d'armes
de vingt- quatre heures , pour régler les articles.
préliminaires de la capitulation. Le Prince de
Deux- Ponts lui fit répondre qu'il pouvoit dreffer
ces articles ; qu'il les examineroit ; & que s'il
attendoit qu'on eût tiré contre lui le premier coup
de canon , il feroit prifonnier de guerre.
Le 3 , le Comte de Macquire apporta au Prince
de Deux- Ponts les propofitions du Commandant
de Dreide : elles parurent peu convenables ; elles
furent renvoyées fur le champ ; & les hoftilités
OCTOBRE. 1759. 215
recommencerent . Les travaux des batteries furent
achevés dans la journée du 4. On y plaça le canon
pendant la nuit pour être en état de tirer
les à la pointe du jour : mais une heure avant
le jour le Comte de Schmettau demanda à capituler.
On employa toute la journée à régler les
Articles. La capitulation fut fignée le foir ; on fit
rafer le retranchement qui couvroit la tête du
pont du côté de la vieille Ville , & deux Compa➡
gnies de Grenadiers en prirent poffeffion .
La garniſon a obtenu de fortir avec les honneurs
de la guerre . On a permis aux régimens
d'emmener leurs canons & leur caiffe militaire ;
& on a exigé qu'ils fe rendroient à Magdebourg.
La caille du Roi de Pruffe eft restée au pouvoir
des Vainqueurs. Les prifonniers & les ôtages qui
avoient été emmenés de différens Pays ont été
mis en liberté.
Les , le Général Wunsch qui forçoit fa marche
dans le deflein de fecourir la Ville de Dreſde ,
ayant appris que la garnifon venoit de capituler ,
fe retira à l'entrée de la nuit . Il fut pourſuivi par
le Général de Vehla , qui l'atteignit le lende
main. Il l'attaqua conjointement avec les Croates
qui avoient été poftés la veille dans les bois. Il
lui tua fix cens hommes , lui prit dix pièces de
canon , & lui fit environ mille prifonniers.
Du 20.
Le Roi ayant jugé à propos de faire enregiftrer
plufieurs Edits & Déclarations , a mandé à
fon Parlement de fe rendre aujourd'hui à Ver
failles pour prendre féance au Lit de Juſtice que
Sa Majesté à tenu en la maniere accoutumée. En
conféquence le Parlement eft arrivé ici à onze
heures. A midi le Lit de Juftice s'eft ouvert , & Sa
Majesté a ordonné l'enregistrement 1º de l'Edit
portant fuppreffion des Officiers crées fur les Ports,
216 MERCURE DE FRANCE.
Quais , Halles & Marchés de la Ville de Paris ,
depuis le Janvier 1727 , & la fuppreffion des
droits fur le beurre , les oeufs & le fromage , établis
par Edit du mois de Septembre 1743. 2 °.
de l'Edit portant création de cent Receveurs des
rentes crées fur l'Hôtel - de - Ville de Paris , & autres
effets publics. 3 ° . de l'Edit portant établiſſement
d'une fubvention générale dans le Royaume ,
pour le foutien de la guerre & pour l'acquittement
de fes charges . 4. d'une Déclaration portant
que la prorogation des féances du Parlement
ordonnée par celle du s du préfent mois , ceflera
d'avoir lieu dès -a- préfent.
Il paroît un Edit du Roi du mois d'Août , portant
fuppreffion des Offices de Jurés - Vendeurs ,
Prudhommes Contrôleurs , Marqueurs , Lotiffeurs
& Déchargeurs de cuirs , & autres , fous
quelque nom que ce foit , ainfi que des droits à
eux attribués : & établiſſement d'un droit unique
dans tout le Royaume fur les cuirs tanés & apprêtés.
Il paroît auffi deux Arrêts du Confeil , l'un du
25 Août , qui modére les droits fur les fucres
bruts venant de l'étranger ; l'autre dus Septembre
concernant les toiles de coton blanches &
les coiles peintes , teintés & imprimées.
DE PARIS le 25 Août.
Un Courier arrivé de Vienne a apporté la
nouvelle que le 12 de ce mois les Rufles foutenus
du corps aux ordres du Baron de Laudon , ont
remporté près de Francfort une feconde victoire
contre les Pruffiens com mandés par le Roi de
Pruffe en perfonne. Ce Prince , après la défaite
entiere de fon armée , a été obligé de fe retirer
avec précipitation fous Cuftrin . On évalue ſa perte
à plus de quinze mille hommes. Son artillerie &
Les bagages ont éte pris .
LE
OCTOBRE. 1759. 217
fa cou-
LE ROI a donné une place de Colonel dans les
Grenadiers de France à Jean Baptifte Comte du
Lau , Lieutenant au Régiment du Roi, Infanterie ;
Sa Majesté lui en avoit accordé l'expectative en
1754 il eft fils d'Armand II du nom , Comte du
Lau , Seigneur de la Côte , de Savignac & la
Routeille en Perigord ; & de Dame Françoife de
Salleton de Laborie , & petit- fils de Jean Armand
Marquis du Lau , Seigneur de la Côte & autres
Heux ; & de Marie - Sibille du Lau fa coufine , iffue
de Germaine maternelle , fille d'Armand du Lau,
Marquis d'Allemans , Baron de Chamniers , Seigneur
de Montardi , Couture & Braffac ; & de
Sufanne du Lau , Baronne de Chamniers ,
fine germaine maternelle , & fa parente paternelle
du 4º au se degré , fille d'Armand du Lau ,
Baron de Chamniers , Seigneur de Chambon ,
Celettes & autres lieux , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , Commandant pour Sa Majesté
dans les Gouvernemens de Balaguier , Ager &
autres Places de la Concque , Colonel de deux
Régimens d'Infanterie, & Gouverneur de Xaintes ;
& de Sibille Jaubert de S. Gelais , fille de François
Jaubert de S. Gelais , Chevalier , Seigneur
de S. Severin & en partie d'Allemans , & de
Sufanne de Raimond , Dame de S. Severin & de
Bourlac , & niéce & héritiere de Sibille Jaubert ,
Dame d'Allemans , de Montardit , Feidit & Bra
fac , veuve fans enfans , de Clinet d'Aidie , Vicomte
de Carlux , Chevalier de l'Ordre du Roi.
"
Le Comte du Lau eft neveu de Jean du Lau
d'Allemans , Docteur en Théologie , Curé de la
Paroille de S. Sulpice de Paris , frere de Jean-
Louis du Lau , Evêque de Digne , Abbé de Saint
Romain de Blaye , Prieur du Montaux - Malades ,
mort en l'année 1746 ; de Claude Louis du Lau ,
Chevalier de Malte , dit le Chevalier de la Cô :é ,
I. Val. K
7
218 MERCURE DE FRANCE.
tué en 1732 fur les Vailleaux de la Religion en
combattant pour fon Ordre , dans lequel il s'étoit
fait confidérer par des actions de valeur ; de Philippe
du Lau , aufli Chevalier, de Malthe , dit le
Chevalier de la Roche , mort en 1734 fur les
Vailleaux de la Religion ; & de Jean du Lau ,
Grand Vicaire de l'Evêché de Pamiers , qui a été
député en 1770 par la Métropole de Toulouſe
à l'Aflemblée Générale du Clergé de France ; &
il eft petit neveu de jean du Lau , Comte d'Allemans
, Brigadier des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre de S. Louis , Gouverneur de
Doulens , ci devant Gouverneur de Cognac , &
Lieutenant- Colonel du Régiment du Roi Infanterie
, qui a épousé par Contrat du mois d'Avril
1745 Jeanne- Louile de Cherifey , fille de Louis
Comte de Cherifey , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Grand Croix de l'Ordre de S. Louis,
Gouverneur du Fort S. Jean de Marſeille , Commandant
de toute la Maifon du Roi , & d'Anne
de Paget , dont postérité le Comte d'Allemans
eft frere de Claude-Martin du Lau , Chevalier de
Malthe , Commandeur, de Nice en Provence ,
mort en 1746 , peu de tems après qu'il eut été
nommé à cette Commanderie ; de Jean Louis du
Lau , Baron de Chamniers , Capitaine au Régiment
d'Anjou Cavalerie ; & de Jean - Armand du
Lau Comte d'Allemans , Baron de Chamniers ,
Seigneur de Montardi , Couture , Brailac , &c.
Chevalier de l'Ordre de S. Louis , Capitaine au
Régiment du Roi infanterie , qui avoit épouſé
Antoinette-Julie de Beaupoil Saint- Aulaire , fille
de Louis de Beaupoil Saint -Aulaire , Marquis de
Lanmary , Baron d'Angerville , Seigneur des
Forges , Chabannes , &c . Grand & premier
Echanfon de France , Capitaine Commandant
les Gensdarmes de la Reine , & de Jeanne-Marie
OCTOBRE. 1759. 219
>
Perrault , Baronne de Milly , Rouvre , Angerville
& la Riviere. Jean-Armand du Lau , Comte d'Al-
Hemans , a laiffé de fon mariage deux fils & une
fille fçavoir 1 ° . Jean- Louis- Antoine du Lau ,
Marquis d'Allemans , Baron de Chamniers , Seigneur
de la Châtellenie de Couture , & des Terres
& Seigneurie de Montardi , Celles , Bertric & autres
lieux qui a épousé Marie Madeleine le
Coigneux fille de Jacques Marquis de Bellabre ,
& de Marie-Anne de Neiret de la Ravoye , Marquife
de Bellabre , dont le fils aîné Jean Armand-
Marie du Lau eft Enfeigne dans le Régiment des
Gardes Françoiſes , après avoir fervi dans les
Chevaux - Légers de la Garde . 2º . Henri du Lau ,
Chevalier de l'ordre de S. Louis , Capitaine au
Régiment de Conty Cavalerie , & Sufanne du
Lau , mariée à Jean de Chapt de Raftinac , Comte
de Puiguilhem , dont postérité.
La maifon du Comte du Lau qui donne lieu
à cet article , eft établie en Périgord dès l'an
1429 ; elle eft une branche cadette des Barons
du Lau en Béarn , que l'on a trouvé , après un
mur examen , être iffus des Souverains de Biſcaye ,
Comtes d'Alaua & Seigneur de Lod en Biſcaye ;
on en a puiſé les preuves dans les Chartres , dans
les anciennes Chroniques , les Cartulaires & dans
les Hiftoires du temps. La Généalogie de la maifon
du Lau a été faite fur de femblables monumens
, & fur titres tous originaux , par le Chevalier
Blondeau de Charnage ; & elle fut communiquée
avec les titres à M. de Clairambault ,
Généalogifte des Ordres du Roi lorfque le Comte
du Lau obtint les honneurs de la Cour. Nous
défirerions pouvoir inférer ici cet Ouvrage , mais
il est d'une trop grande étendue à caufe des
branches que la maifon du Lau a produit : nous
dirons feulement deux mots fur le rang des an-
Kij
220 MERCURE DE FRANCE
•
"
:
ciens Seigneurs de cette maiſon & fur fon origine
, & nous ne parlerons enfuite qué de la
Branche établie en Périgord.
La maifon du Lau , dit l'Auteur de la Généalogie
, eft iffue des Souverains de Biſcaye , par
Inigo- Sanches , Seigneur de Lod en Biscaye' ,
neveu d'Inigo - Loppes Comte d'Alaua . Nous ne
fixerons pas ajoute-t- il l'origine de la maiſon
du Lau à Inigo- Sanches Seigneur de Lod : l'hiftoire
exige que nous la remontions à Dom Lop
ou Fort- Loup , furnommé Suria , * premier Seigneur
de Biscaye qui fut élu par la Nation ,
après une bataille qu'il avoit gagné étant à leur
tête , en l'année 870 , fur Ordogne , fils d'Alphonfe
III , furnommé le Grand , Roi d'Oviedo
& de Léon en ce lieu , & dans tout le cours
de l'Ouvrage , l'Auteur rapporte plufieurs faits
hiftoriques , intérellans & relatifs à fon Ouvrage.
Fort- Loup épouſa 1 ° . Dalda , fille de Sanche-
Eftigues-Ortun , Seigneur de Tariba & de Durango
, de laquelle il eut Manfo - Lopes 2º Seigaeur
de Biscaye , & de Tariba , pere d'Inigo-
Lopes 3 Seigneur de Bilcaye , dont vint Lopes-
Dias 4 Seigneur de Bilcaye , qui époufa Elvire-
Bermundes , fille de Bermuy l'aînez , & dont il
eut deux fils & une fille , fçavoir , Sanche-
Lopes e Seigneur de Bifcaye , qui fuit , Inigo-
Lopes Comte d'Alaua 6 Seigneur de Biſcaye ,
& Urraca-Lopes mariée à Dom Fernand ,
Roi
de Léon. Sancho - Lopes fut tué à Cubijana de
Morillos en conduifant une armée au fecours
du Comte de Caftille ; il laiffa deux fils en bas
âge , Inigo Lopes , Seigneur de Lod en Biscaye ,
qui fuit , & fort-Sanches , Seigneur d'Orofco ,
tige de la maiſon de ce nom ,
Les Souverains de Biscaye n'ont jamais eu d'autre
sitre que celui de Şeigucup .
OCTOBRE. 1759. 221
I
Inigo - Lopes , Seigneur de Lod en Biſcayé ,
fut Gouverneur de la Ville de Navarre , & grand
Ecuyer des Ecuries de Garcias , Roi de Navarre ,
furnommé le Trembleur : il n'étoit qu'un enfant
à la mort de fon père , ce qui fit que les Bifcayens
engagés dans des guerres , & ayant beſoin
d'un Chef expérimenté , élurent en la place pour
leur Seigneur Inigo Lopes , Comte d'Alaua for
oncle paternel , * qui , pour le dédommager du
moinsen quelque forte , lui donna la Seigneurie
de Lod en Bifcaye , dent fa poftérité prit lé
nom on a de lui des titres des années 997 ,
1014 & 1920 : il eut deux fils , fçavoir , Lopes-
Sanches , Seigneur de Lod en Bifcaye , tige de
la maifon de ce nom & de celle de Merdoce , &
Guillaume ** Sance , Seigneur de la Terre du
Lau en Bearn , fituée comme dans un Fauxbourg
de la Ville de Lefcar : il époufa une Dame nommée
Sancia- Vacca ; ils firent donation , du confentement
de leurs fils , au Chapitre de Lefcar,
d'une partie des dixmes de l'Eglife du Lau ,
Calbet du Lau , mort avant l'an 115 , leur petitfils
fur Evêque de Leſcard : Cajard du Lau fon
frere eft nommé au rang des Barons du Béarn ,
après les Seigneurs de Gavaſton & de Navaille ,
& avant ceux de Domii , de Miocens , & autres :
dans l'acte d'un jugement folemnel en faveur de
l'Eglife de Lefcar , rendu par Talefe , Vicomteſſe
de Béarn , en l'abfence de fon mari , vers l'an
1090. la maifon du Lau , toutesfois ne fut pas
comprife dans le Réglement de l'an 1230 ; qui
reftraignoit les Barons du Béarn à un certain
nombre ; mais les terres du nom du Lau , fituées
***
* Les Hiftoriens s'accordent tous en ce fait .
** On diroit Sanchés , fi on le fuivoit en Bifcave .
*** Il ne changea pas le nom de Calbet pour celui de
Guy , fuivant qu'on le lit dans le Gallia Chriftiana.
K iij
A
222 MERCURE DE FRANCE.
en Chaloffe & en Armagnac , ont toujours été
qualifiées Baronnies : Arnaud , fils de Raymond
du Lau , étant dans le deffein d'aller à la Terre-
Sainte , fit un don au Chapitre de Dacqs ; Sance
du Lau fon fils , s'empara des biens que fon pere
avoit donné , & les rendit en l'année 1151 ; ces
biens furent encore repris par leur poſtérité , qui
enfin les laiffa entiérement au même Chapitre ,
Arnaud du Lau eft nommé au rang des Barons
des terres de Labour & d'Arberac , en un
titre de l'an 1193 ; Ponce, Seigneur du Lau ,
épousa en 1234 , Jcanne , fille d'Arivus , Vicomte
de Corneillan , & de Marie de Vernede ;
il fut témoin avec les Seigneurs de l'Ifle & de
Comenge , de l'hommage que Gerard , Comte
d'Armagnac , fit en 1245 pour fon Château de
Mauvoifin , à Raimond , Comte de Touloufe :
Arnaud Guillaume & Leberon du Lau, Chevaliers,
furent témoins de l'hommage que le même Comte
d'Armagnac rendit en 1254 , pour les Comtés
d'Armagnac & de Fezenfac , à Henri III , Roi
d'Angleterre , & Leberon du Lau s'en rendit cau→
tion Amanieu du Lau , Chevalier de l'Ordre
des Templiers , avoit été député en 1235 par
le Clergé de Gafcogne , vers le même Monar
que , & il en étoit très - confidéré ; Gerard du
Lau , Chevalier , accompagna Edouard , Roi
d'Angleterre , dans fon voyage de la Terre Sainte
ce Prince l'envoya à Ortés l'an 1273 , pour ap
paifer les mouvemens que Gaton , Vicomte de
Béarn y avoit excité.
Arnaud Sequin , premier du nom du Lau ,
Chevalier Seigneur de la Baronnie du Lau &
des lieux de Laqui , Geles , Lobe , Heloda , Gaube
, Pujo , Montijos , Carrera , Caftagnet , Sulaus ,
Perquier , Badigos , Lilauhet , Hontans , Caupet
Margaro , Coerbeoa , Halchet , de la Ville de
.
OCTOBRE . 1759. 223
la Baftide & des Châteaux de Maupas & Mauleon
, fe rendit caution pour Gerard , Comte
d'Armagnac , des pactes arrêtés l'an 1264 , dư
mariage de ce Prince avec Marthe, fille de Gaſton,
Vicomte de Béarn ; il fut caution en 1273 pour
le même Vicomte de Béarn , des traités de paix
qu'il fit avec Edouard , Roi d'Angleterre , Duc
d'Aquitaine , & rendit hommage à ce Monarque
le 13e. jour avant la fin du mois de Mars
1274 , de fes Châteaux du Lau , de Pujo & de
Caupet ; on lit dans l'acte de cet hommage qu'il
devoit au Roi le fervice de deux Chevaliers dans
le tems de guerre , & que lorfque Sa Majesté
palle fur les Terres , il étoit obligé de lui donner
un repas au Château de Badeffan , & d'y
faire fervir une vache farcie , fuivant l'ancien
ufage ; le Seigneur de Miraumont étoit tenu de
fe trouver à ce repas , ayant à la main une chandelle
allumée , de telle groffeur.qu'elle pût durer
pendant tout le repas ; il dévoit enfuite manger
à la table des Domeftiques , ayant toujours
devant lui fa chandelle allumée , & retourner
à fa maifon avec le refte de fa chandelle .
*
Arnaud - Guillaume, troifiémre du nom du
Lau , Damoiſeau , eft nommé au rang des Gentilshommes
du Béarn , qui s'obligerent en l'année
1286 de faire obferver les conventions pour
l'ordre de la fucceffion en la Vicomté de Béarn .
Guillaume Raimond du Lau , fur un des
Grands de la Guyenne , à qui Edouard II , Koi
d Angleterre , Duc d'Aquitaine , écrivit en 1313 ,
afin qu'il fe rendit à fon Armée de Gafcogne ,
avec le plus grand nombre de gens de cheval ,
qu'il lui feroit poffible ; & en l'année 1325 , çe
même Prince écrivit à Arnaud du Lau , Che-
Sans doute des Officiers étant à la fuite du Roi , que
Fon appelle Nobiles Domeftici.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
valier , touchant l'état de fes affaires en Gafcogne.
Seguin , premier du nom , fils d'Arnaud Seguin
, premier du nom du Lau , fuccéda à fon
pere dans la Baronnie du Lau , dans les Terres
& Châteaux cités ci- deilus , & en rendit hommage
au Roi d'Angleterre : Conftance de Béarn,
qui prétendoit que l'hommage lui en étoit dû.
fit afliéger fon Château de Pujo , s'en empara ,
fit ravager fes autres Terres , prit prifonniers
Arnaud Seguin , & Seguin du Laufes fils , qui
étoient en bas âge , les fit conduire au Mont de
Marfan , où elle les retint jufqu'à ce qu'enfin
leur pere en fût venu à un accord .
Les Barons du Lau furent les premiers de la
Guyenne , qui , avec les Comtes d'Armagnac ,
quitterent la Banniere d'Angleterre , & le voudrent
au fervice de la France. Ils ont fervi fucceffivement
nos Rois , avec toute la valeur &
tout le zèle qu'ils devoient à la gloire & à la
grandeur de leur maifon. Cette maiſon fe partage
en un très- grand nombre de branches , &
zoutes également le font confidérer par leurs fervices
militaires , & s'allient dans les plus grandes
maifons ; quelques branches ne fubfiftent que
pendant trois à quatre générations ; celle qui poffédoit
le Château du Lau en Chaloffe , & les
Seigneuries de Pujo & Laqui , fe fond dans la
maifon de Caftelnau- Caftille par le mariage de
Jeanne de Lau , foeur de Jean , Evêque de Bayonne
, avec Raymond de Caſtelnau , qui porta
le titre de Sire du Lau , & qui fut favori du Roi
Louis XI , Grand Chambellan & Grand Bouteiller
de France , Capitaine d'une Compagnie de
cent Lances , Sénéchal de Guyenne , & Lieutenant
Général pour le Roi dans les Comtés de
TH
1
OCTOBRE . 1759. 225
Rouffillon & Cerdaigne , & dans la Ville de
Perpignan .
Pallons à la branche établie en Périgord . Amanieu
du Lau , Damoiſeau , tige de cette branche ,
& né cadet d'une branche cadette , fervoit en
l'année 1418 dans la Compagnie compofée de 2
Ecuyers , d'Arnaud Guilhem de Barbafan , Chevalier
Banneret , fon parent , dit le Chevalier fans
reproche. Il fignala la valeur dans toutes les occafions
. Le Roi Charles VII , par Lettres du 29 Nov.
1422 , lui fit don de 400 livres , pour le récompenfer
( termes du titre ) de fes bons fervices dans
les guerres , & notamment à Melun. On le trouve
en Périgord dès l'an 1429 , où il épousa Honorete
, fille de Elie de Sonnier , Damoifeau , & de
noble Damoifelle Guillemette de Chaftagnet ,
Dame des Hôtels & Seigneuries de Chaſtanet &
de Razes- Dorador , fituées en la Vicomte de Rochechouart.
Il paroît qu'Amanieu du Lau eut de
grands biens du chef de fa femme. Il étoit Seigneur
de la Côte , de la Rouffeliere , Laborie , &c
Coffeigneur de l'Hôtel de Creiffaci poffédoit
plufieurs fiefs & droits feigneuriaux dans la Châtellenie
de Bourdeille & dans les anciens murs ,
& la motte du Château de cette même Ville : il
comparut à la montre des Gentilshomines d
la Baronnie de Bourdeilles , faite par Alain d'Al
bret , furnommé le Grand , Comte de Périgord.
Il y eft nommé le troifieme après le Baron de
Bourdeille & le Seigneur de Broilhac . On trouve
enfuite les Seigneurs d'Eftournel , de Giron , de
Cogans , de Plas , Montardi- Lafcout , Arnaud du
Lau , fils d'Amanieu , Archambault de Bourdeille
, Seigneur de Montancé , les Seigneurs de
la Porte , de Fayolle , de Jaubert , de Saint-
Aftier , de la Cropte , de Saint Gelais , & autres
le tout au nombre de 48. Arnaud II du nom du
"
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
Lau , Damoifeau , Seigneur de la Côte , la Roche,
Creiflac , Botomere , Marnol & des Roullelieres ,
fils aîné d'Amanieu , époufa par contrat du 16
Avril 1460 , Jeanne Guyonne , fille de Bozon-
Guy de Royere , Damoifeau , & de noble Dámoifelle
Marie de Luberfac ; Jean du Lau , frere
d'Armand , eft qualifié noble & puiflant Seigneur
, en un titre du 24 Août 1497. Arnaud
III du nom du Lau , Damoifeau , Seigneur de la
Côte , &c. petit - fils d'Amanieu , porte la qualité
de noble & puiffant en un titre du premier Janvier
1490. Il avoit époufé Marguerite , fille de
noble Guy de Livenne , Seigneur de Verdilhes
& Voufan en Angoumois , & de noble Jeanne de
Tifon François I. du nom du Lau , Seigneur de
la Côte , leur fils aîné , continua la poftérité ;
Guillaume du Lau fon puîné , Seigneur de Domezac
en Angoumois , après avoir fervi dans la
compagnie de so lances des ordonnances du
commandée par le Baron de Béarn , &
dans celle du Comte de Lautrec , fut Gouverneur
de Montignac- Charente en Angoumois. Elie &
Jean du Lau fes freres , étant dans le deffein de
fortir du Périgord , firent faire une enquête juridique
, le 26 Mars 1509 , touchant la nobleffe
de leur maifon ; les Gentilshommes qui paroiffent
dans cette enquête , y déclarent que Les Seigneurs
du Lau établis en Périgord y étoient com--
munement tenus & réputés pour être iffus & def
cendus de la Maifon & Baronnie du Lau au Pays
de Béarn. ( Termes de l'acte . )
Roi ,
François I. du nom du Lau , Seigneur de la
Côte , Creiffac , & la Roche en Périgord , & de
la Vouture , la Carreliere , & de l'Hôt I noble
de Salenert en Angoumois , époula par contrat
du 29 Janvier 1510 , Jeanne Prevoft - de Sanlaç ,
Dam. de Salenert , fille de Roland , Seigneur de
OCTOBRE. 1759. 227
Touchimbert & Salenert , & de Guilhemine de
la Haye ; de laquelle , entr'autres enfans , il eut
François I. du nom du Lau qui fuit, & Bernard
du Lau , Seigneur de la Vouture , lá Carreliere ,
& Cellette en Angoumois , qui fervoit en l'année
1566 en qualité d'hommes d'armes dans la
Compagnie des Ordonnances du Roi commandée
par le Seigneur de la Rochefoucault ; il avoit
épousé Anne fille de Jacques le Brifeur , Seigneur
de Gringnage & de Ville- fur- terre en Champagne
& de feue Benigne de la Lauranfane ; Jolias du
Lau, Chevalier,qualifié haut & puiflant en plufieurs
titres , leurs fils aîné , s'acquit la réputation de
grand Capitaine ; Henri IV . du nom furnommé
le Graud , Roi de Navarre , en confidération de
fes bons & fidels fervices en guerre , lui accorda la
jouillance des Prieurés de Célettes & Villognon
en Angoumois , par Lettres datées à Niort le:
28 Janvier 1589 ; & Sa Majefté étant parvenue
à la couronne de France , lui confirma ce don
par autres Lettres du 4 Août de la même année.
On le trouve attaché en l'année 1597 à Henri II
du nom de Bourbon , Prince de Condé. La mére
tutrice de ce Prince l'honora de plufieurs Lettres
, & l'invitoit le 16 Août 1597 de fe rendre
auprès du Prince fon fils. Il avoit époufé Efther .
fille de Guy de Goumard , Seigneur d'Agonnay
& de Jeanne de Mortagne , Dame du Gagnon
& de Rouffillon , de laquelle il eut Henri du Lau
qui fuit , & Ifaac du Lau , qui époula en 1614
Ether , fille de Gabriel de Livenne , Seigneur
de Bouex , & de Sufanne de Sainte -Maure : Henr
du Lau , Chevalier , Seigneur de Célettes , Chambon
& Chamniers , Gentilhomme ordinaire der
la chambre du Roi en 1617 , eft fort conna
dans les guerres de la Religion ; il s'acquit de la
réputation dans les armes , & époufa , 1. Pa
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE.
contrat du 6 Décembre 1611 , Henriette, fille de
Jacques de Pons , Seigneur Baron de Mirambeau
& de Chamniers , & de Marie de la Porte ; & en
fecondes nôcés , par contrat du 9 Mai 1646 ,
Elifabeth de Polignac ; Dame de Sainte Hermine
& du Chenon , morte fans enfans . Sa premiere
femme , en confidération du bien , honneur &grandeur
de la maifon du Lau , lui donna en 1636 ;
les acquifitions qu'ils avoient fait enſemble : il en
eut cinq fils & quatre filles , dont l'une fut marice
dans la maifon d'Aubuffon . Armand du Lau
fon fils aîné , Baron de Chamniers , Seigneur de
Chambon & Celettes , Maréchal des camps &
armées du Roi , Colonel d'un régiment d'Infanterie
, Gouverneur de Xaintes , Commandant
pour Sa Majefté dans les Gouvernemens de Balaguier
, Ager , & autres Places de la Concque ,
fervit de la manière la plus diftinguée depuis l'an
1639, jufqu'en 16-52 . Le Roi , de l'avis de la Reine
Régente , l'honora de plufieurs Lettres . Sa Majefté
l'affure dans l'une datée à Paris le 21. Décembre
1646 qu'elle a une entiere fatisfaction
des fervioes qu'il lui avoit rendus dans fon armée en
Catalogne , & lui dit qu'elle fera bien aife de le
reconnoitre aux occafions qui s'en offriroient . Il
époufa par contrat du 30 Mai 1655 , Sibille Jaubert
de Saint Gelais , fille de François , Seigneur
de Saint Severin & Allemans , & de Sufanne de
Raimond , de laquelle il n'eut que deux filles . La
cadette fut mariée dans la maifon de la Laurancie:
l'autre époufa Armand du Lau , Marquis
d'Allemans , fon coulin .
Armand du Lau , Baron de Chamniers avoit
deux freres qui formérent la branche des Seigneurs
de Célettes , la Brangerie , Lagebaton ,
Soulignone , Siguret , Maillou & celle des Seigneurs
Barons de Saint -Jupien , Chambon , Puif
OCTOBRE . 1759. 2.2-9
"
faud , Nanteuil , Mandeüil , Vérine & Condoin
en Angoumois ces branches fe font alliées dans
les maifons de Salebert , de Montalembert- de-
Vaux , de Rieublanc , d'Aubuffon , de Livenne ,
de Grimoard , de Lâge ; de Ribereix , de Lambertie
& de Lefinerie des Contes de Choify
& elles fubfiftent encore dans les perfonnes , de
Henri du Lau , Chevalier de Saint- Louis , cidevant
Capitaine de Vaiffaux , de HénrilGafton
du Lau aufli Chevalier de l'Ordre de Saint - Louis ,
ci- devant Capitaine de Grenadiers au Régiment
de Normandie , d'Armand - Jofeph du Lau , Seigneur
de Chambon , Capitaine au même Régiment
. & autres.
Reprenons la branche des Seigneurs de la
Côte .
François II . du nom du Lau , Seigneur de la
Côte & de la Roche en Périgord , de Bouffac ,
Meynaffé & de Salenert en Augoumois , épcufa
par contrat du 9 Janvier 1542 ; Marthe de la
Fillolie fille de Jean Seigneur de Burée ; & de
Gabrielle d'Aubuffon fille de Jean d'Aubuffon >
Seigneur de Villac , Saint- Leger & Caftelnouvel
, & d'llabeau Ebrard fille de Raimond
Seigneur de Saint - Sulpice , & de Jeanne d'Eftaing
, de laquelle il eut cinq fils & quatre filles :
les fils ont été Gafton du Lau , qui fuit , Bernard ,
Seigneur de Bouffac , Gabriel , Seigneur de Meynale
, Gentilhomme d'Henri , Roi de Navarre ,
du depuis Roi de France , & Jean du Lau , Chevalier
, Seigneur de Ecuyers , des Champs & de-
Landrodie , qui s'acquit la réputation de Grand
Capitaine , & qui joignit à l'expérience, militaitaire
, le talent des négociations ; il étoit trèsconfidéré
d'Henri de Bourbon , Roi de Navarre ,
il étoit à fa Cour en l'année 1577 ; ce Monarque
l'honora de plufieurs lettres , il lui en écrivit
230 MERCURE DE FRANCE.
ane datée à Nérac le 15 Septembre 1578 , pour
l'inviter de l'aller joindre à Bergerac le 26 du
même mois , afin de l'accompagner à la rencontre
de la Reine fa femme dans le meilleur
équipage que la briévété du temps pourroit le
permettre: S. M.finit la lettre en ces termes . Pour
queje m'affureque vous ne doutiezpas combien vous
yferez le très-bien venu , & de bon coeurreçu; je finis
celle-ci par la priere queje fais au Créateur , vous
donner, Monfieur du Lau, fes faintes graces , votre.
affectionné ami HENRÍ. Henri de Bourbon ,
premier du nom , Prince de Condé , l'envoya.
enfuite auprès du même Roi de Navarre , pour
communiquer à Sa Majefté , la fituation des
affaires de l'Etat & de la Guerre ; fes inftructions
fur cet objet , font datees à Saint- Jeand'Angely
, le 25 Avril 1579 ; il fe maria en la
même année dans la maifon de la Rochefoucault.
Sa poftérité fubfifte encore en deux branches
, l'une établie au pays du Maine , en la perfonne
d'Armand-Louis -Jofeph, Baron du Lau ,
Seigneur de Bourchemin & de René , fils de
feu Louis-Laurent du Lau , Meftre- de - Camp de
Cavalerie , Ayde- Major de la Gendarmerie ,
Chevalier de l'Ordre de S. Louis , & de Bonne-
Françoife d'Angelgen.
Gafton du Lau , Seigneur de lá Côte , s'attacha
å Antoine de Bourbon , Roi de Navarre , dont il
étoit très- confidéré ; il époufa par Contrat dú21
Janvier 1567 Marthe de Blois , fille de Pierre ,
Seigneur de Rouflillon , & de feue A trienne de
Jarrie , dont il eut deux fils & quatre filles mariées
dans les maifons de Vigier , de Sonnier &
Bruzac . Daniel du Lau , Chevalier , fils aîné de
Gafton , fut Seigneur de la Côte , la Roche ,
Montardi , Allemans des Rivieres , &c lépoufa
par Contrat du 11 Janvier 1600 , Sibille Jaubert,
Dame d'Allemans , de Montegrier & des Ri
OCTOBRE. 1759 231
vieres , veuve de François de Gimel , Seigneur de
Cazenac , & fille unique & héritiere de feu Denis
Jaubert , Seigneur d'Allemans , & de la Châtellenie
de Montegrier , & de Marguerite Jaubert ,.
Dame d'Allemans , & petite-fille de Guy Jaubert
, Seigneur d'Allemans , Montardi , & c ; &
de Marguerite de Noailles , fille de Louis , Seigneur
de Noailles , Montclar , Chambre , Lefpinaffe
, &c ; & de Catherine de Pierre Buffiere' ,
fille de Pierre , Seigneur de Chateauneuf , & de
Catherine , Vicomtelle de Comborn . Daniel du
Lau eut onze enfans , fept fils & quatre filles ;
il n'y en eut que deux qui fe marierent , fçavoir
Ifaac du Lau-Jaubert , tige des Marquis & Comtes
d'Allemans , & Jean du Lau , Seigneur de la
Côte qui fuit : Ifaac du Lau - Jaubert , Chevalier ,
Seigneur de Montardi , Allemans , Feidit , Montegrier
, &c. époufa par Contrat du 4 Novembre
1642 , & par difpenfe du Pape, Gabrielle Jaubert de
S. Gelais la parente , fille de François , Seigneur
de S. Severin , & de Sufanne de Raimond , Damede
Bourfac , dont il eut dix enfans , cinq fils &
cinq filles , dont trois furent mariées dans les
mailons de Raimond des Seigneurs de Narbonne,
de la Faye des Seigneurs du Maine , & de Maflacré
des fils il n'y eut que l'aîné Armand du
Lau , Marquis d'Allemans , qui fe maria dans fa
famille , fuivant qu'on l'a vu , & Gabriel du Lau
Seigneur de Savignac & Chateaurocher , qui prit
femme dans la maison du Maz de Peyzac de la
branche des Seigneurs de Chateaurocher en Poitou
, & qui a eu deux fils , dont l'un s'eft marié
dans la maifon de Jonvelle en Xaintonge , &
l'autre dans la maifon de Fonfeques en Poitou ;
Jean du Lau , Chevalier , Seigneur de la Côte ,
de la Roche , Savignac , &c. eft le troifieme ayeul
du Comte du Lau qui donne lieu à cet articles
232 MERCURE DE FRANCE.
il époufa par Contrat du 9 Novembre 1638
Eléonore de Beauchamps , Dame de Cherbonnieres
, foeur de Benjamin de Beauchamps , Seigneur
du Breuil , marié à Silvie de la Rochefoucault
, fille d'Ifaac , Seigneur de Roiſfac , Marville
, Janfac , Chevalon , &c , & de Jeanne de
Pons , & fille de feu Elie de Beauchamps , Seigneur
de Grandfief , Souvigny , du Breuil , &c ,
& d'Antoinette de Chenel , fille de Guy , Seigneur
de Migré- les- Grois , & d'Anne de Polignac.
Jean Armand , Marquis du Lau , Seigneur de la
Côte , la Roche , Savignac , &c . ayeul du Comte
du Lau , époufa par Contrat du 7 Décembre
1700 , & par di penfe du Pape , Marie - Sibille du
Lau fa coufine ifiue de Germaine , fille d'Armand
du Lau , Marquis d'Allemans , Baron de
Chamniers , Seigneur de Montardi , & c , & de
Sufanne du Lau , Baronne de Chamniers , fille
d'Armand du Lau , dont on a parlé , Baron de
Chamniers , Seigneur de Chambon , Celettes ,
&c. Maréchal des Camps & Armées di Roi , &c.
& de Sibille Jaubert de S. Gelais.
MORTS.
Dame Anne-Marguerite Caland , épouſe de
· Meffire Barthélemi de Vanolles , Confeiller d'Etat
& ci-devant Intendant d'Alface , mourut le 24
Juillet 1759 à Iffy proche Paris . La famille de
Vanolles , anciennement & originairement Van
Holt , tranfplantée du Pays de Gueldre en France
, eft connue depuis Jean Van Holt maître
d'Hôtel ou Majordome ( Architriclinus ) d'Arnoul
, Duc de Gueldre , qui le fit en 1748
grand Tréforier du Duché de Gueldre , du Comté
de Zutphen, & de la Seigneurie de Cuyck. ( Voyez
OCTOBRE: 1759. 233
$
le quatrième Registre de la Nobleffe de France
où l'article de cette famille noble de Vanolles
eft traité avec étendue . )
Dame Genevieve-Charlotte le Noir , veuve de
Meflire René de Maupeou , Préfident au Parlement
, cft morte à Paris le 27 Aout , dans la
quatre-vingt huitième année de fon âge .
Louis - Jofeph Timoléon de Coffé , Duc de
Coffé , Colonel d'un Régiment d'Infanterie de
fon nom , fils de Jean Paul- Timoléon de Collé ,
Duc de Briffac , Pair de France , eſt mort en cette
Ville le 29 , dans la vingt-feptième année de fon
áge
Daniel , Marquis de Joyeuſe , ancien Meftrede-
camp de Cavalerie , eft mort en cette Ville le
28 , dans la foixante- dix - huitieme année de fon
âge .
Mefire Piere Delpuech- de-Comeiras , Capitaine
, Ayde-Major au Régiment des Grenadiers
de France , mourut à Minden les Août dans la
vingt - feptieme année de fon âge , des bleffures
qu'il avoit reçues le premier à la bataille de Todenhaufen
, & fut inhumé le 6 avec les honneurs
Militaires dans l'Eglife de S. Jean . Ce bon Officier
eft univerfellement regretté dans le Corps des
Grenadiers de France , & de toutes les perfonnes
qui l'ont connu . Il étoit fecond fils de Meffire
François Delpuech , Chevalier , Seigneur de Comeiras
, Brigadier des armées du Roi , & de Dame
Anne de Bedos , & frere de Jean- François Delpuech-
de Comeiras , Colonel du Régiment des
Volontaires Etrangers de Clermont- Prince , de
David , & Philippe Célar Delpuech- de Comeiras ,
Lieutenans en fecond dans les Grenadiers de
France , & de Victor Delpuech- de- Comeiras ,
engagé dans les ordres facrés.
L'Abbé de Fontenu , Docteur en Théologie
234 MERCURE DE FRANCE.
de l'Académie des Infcriptions & Belles- Lettres,
eft mort dans la quatre - vingt- quatorziéme année
de fon âge.
Le nommé Annibal mourut à Marſeille le 18
âgé de cent ving -un ans. Il étoit né la même
année de Louis XIV . Il avoit fervi en qualité de
foldat fur les galères du Roi. Il fubfiſtoit d'une
penfion dont Sa Majefté l'avoit gratifié.
Meffire Jean - Baptifte de Félix , Marquis de Muy,
Confeiller d'Etat ordinaire , Sous - Gouverneur de
Monfeigneur le Dauphin , premier Maître d'Hôtel
de Madame la Dauphine , Directeur général
des Economats , eft mort à Verfailles le 23 , dans
la quatre-vingt-troifiéme année de fon age.
Ń. de Gontault , Grand Chantre de l'Eglife
Cathédrale de Chartres , Vicaire général du Diocèfe
, & Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de la Peyroufe , ordre de Citeaux , Diocèfe de Périgueux
mourut à Chartres le 2 Septembre ,
âgé de foixante ans .
>
Le fieur Melot , de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres , Garde de la Bibliothèque
du Roi , eft mort à Paris le 10 , âgé de 60 ans.
AVIS très intéressant.
Le Cabinet de M. le Chevalier Blondeau de
Charnage , ci- devant Lieutenant d'Infanterie , eft
compofé de 931 Portefeuilles , contenant 44000
titres originaux , & un grand nombre de Généalogies
& de renfeignemens de titres anciens. II
contient d'ailleurs plus de 6000 titres diftribuésdans
des boëtes par ordre alphabétique des noms
des familles . Cette précieufe collection s'étend fur
toutes les Provinces du Royaume , même fur des
Royaumes & Etats étrangers , tels que l'Angleterre
, la Flandre , l'Italie & la Suille , tant gour
OCTOBRE. 1759. 235
la Généalogie que pour l'Hiftoire , les Fiefs & le
Domaine du Roi.
M. Blondeau de Charnage ſe fera un vrai plaifir
de communiquer ces titres , fans toutefois permettre
aucun déplacement. Il ne délivrera aucun
original , mais feulement des copies en bonne
forme. Il eft logé vieille rue du Temple , près
l'Hôtel de Soubife .
Il paroît que ce fera une chofe utile au
Public , & finguliérement aux familles dont les
titres font égarés , de fçavoir où retrouver la
plupart de ces mêmes titres qui ont été recueillis
avec des foins & de la dépenfe , & qui ont été
mis en ordre avec tant d'exactitude. Je donnerai
donc peu - à peu la Table alphabétique des noms
des familles dont les titres font contenus dans
cette précieufe collection , avec le nombre des titres
concernans chaque famille. Je tâcherai de ménager
à la fin de chaque Mercure un elpace de
quelques pages pour cet Article intérellant.
Le Recueil eft divilé en cinq parties. Je com
mence par celle des fanailles .
Comme cette collection , outre les titres
comprend des Généalogies & des Renfeignenemens
, la lettre R fera employée pour marquer
les Renfeignemens , la Lettre G pour marquer que
c'eft une Généalogie ; & la lettre A pour les Ar
moiries.
NOMS
DES MAISONS.
ABA BOS.
ABADIE.
ABANCOURT. 1. G. &
ABBE' ( L )... 1. G.. &
NOMBRE
DES TITRES,
1 .
3.
I.
2)
236 MERCURE DE FRANCE.
NOMS
DES MAISONS .
ABEILLE.
A BELLA R D.
A BELLY.•
ABERNETY .
A BILLON .
ABONDE. I. G.
ABOS ( D³ ).
A BOT . 1. G. &
NOMBRE
DES TITRES,
1.
I.
6 .
1.
6 .
I.
A BOVA L.
ABRAHAM.
ABREVOIRES ( Des ).
ABSOLU .
ABUSSON.
ABZAC . 1 . G. &
ACARD .
ACARIE, R. &
ACERE'. R.
ACHARD .
ACHE' ( d' ). R.
ACHER. R. &
ACHERE S. R.
ACIER .
3 .
3.
26
1 .
3.
I.
I.
1.
A CIGNE , R. & "
ACRES ( des ) . R. &
ADAM.
A DANET.
ADDE'E.
J.
I.
17..
4 .
2.
ADELI N. I.
ADELINE. I.
ADJACE TO. 1 .
OCTOBRE. 1759 .
237
NOMS
DES MAISONS.
ADRON.
ADONVILLE. R.
AGAY ( d' ). R,
AGASS E.
AGAULT.
AGES. ( d' ) . 1, G. Se
ACNEAU . R. &
A GOBERT.
A GOUT , & AGOULT,
AGRON ( d' ) .
AGROU E'.
AGUENI N. R. &
A GUERRE . R.
A GUESSA ʊ ( d' ).
AGUET ( l³ ) .
A GUILLEN GUI ( d ' ) ,
AGUINE T,
AGUITO N.
A JASSON. I. G. &
Aico ( d' ),
AIDIE,
AYELLE ( d ' ).
AIGREMONT ( d' ) .
AICUE. R.
AILLY , ou ALLY.
AILLIER ( 1 ).
AILLON ( d' ) .
AY MERAY .
AY MERET.
ATMERY ou A IMERIG.
AIMIER,
>
NOMBRE
DES TITRES.
I.
1.
I.
3.
2 .
I.
3.
I.
2 .
I
4.
I.
I
6.
1 .
I.
5.
I.
2.
338 MERCURE DE FRANCE.
NOM'S
DES MAISONS.
NOMBRE
DES TITRES.
AYMINY . I. G.
AYMON. I , A.
AYMON NE T. R.
AiSNE' ( 1').
AIN G.
AIRARD.
AYRAUL T.
AYR OLD E. R.
AKAKIA .
I..
I.
Faute à corriger dans le Mercure précédent.
Page 107. ligne 17. ils lifez elles.
Dans le préfent Volume.
Page 75.ligne 12. permife lifez permis.
Page 91. ligne 15. ou le refte : lifez tout le refte.
Même p. ligne 20 , après calculer mettez un point.
Dans quelques Exemplaires de ce même Volume.
Page 171. ligne 13. fes termes : lifez ces termes.
Page 174. 1. première . la rétablir : lilez le rétablir.
Page 175.1. 15. & principiis : lifez Et Principiis .
Page 180. 1. 12. ad qui capiat : lifez & qui capiat.
Page 186. ligne 1o. & peu colorée : lifez & un
peu colorée.
APPROBATION.
J'Ar lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois d'Octobre , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 30 Septembre 1759. GUIROY .
1
OCTOBRE . 17597 239
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L E Singe à la Cour , Fable. Page r
Epitre de M. M*** . à ſon moineau.
Stances à Madame la Princeffe de C*** .
Madrigal fur les mains de Madme de M***.
Vers à Madame la Ducheffe D*** . Sur fon
mariage.
Imprécation contre un indifcret.
ΙΟ
Ibid.
La Bergere des Alpes. Anecdote moderne.
A Madame L. P. D. C. qui avoit perdu un Coq
qu'elle aimoit beaucoup.
Epitre à M. M** . M***.
Réponse de l'Auteur du Mercure fur une
queſtion qui lui a été faite.
Epitre à Madame ***.
Enigme & Logogryphe.
Logogryphus & Chanfon,
14
16
54
56
63
67
71
72
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Fables de M. Gay , fuivies du Poëme de
l'éventail.
Doutes fur la Differtation de M. de Guignes.
Hiftoire générale des Guerres.
73'
86
91
Difcours a la louange du Roi, établi & fondé
à perpétuité par l'Univerfité de Perpignan . 98
Abrégé de l'Hiftoire univerfelle de J. A.
de Thou.
Céfar au Sénat Romain , avant de paffer le
Rubicon. Poëme.
121
134
240 MERCURE DE FRANCE.
Annonce des Livres nouveaux . 138 &fuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES -LETTRES.
MÉDECINE.
Seconde Lettre de M. de la Condamine ,
pour fervir de réponse à la feconde Lettre
de M. Gaullard & à fon défi . 145
ACADEMIES.
Programme de l'Académie Françoiſe.
169
Séance de celle de Lyon. 171
de celle de Dijon. 172
de celle de Montauban.. 176
de celle d'Amiens . 180
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES .
Expofition des nouveaux ouvrages de Peinture
& c. au fallon du Louvre.
Prix remportés par les Élèves de l'Académie
de Peinture & c.
Nouvelles Gravures.
ART. V. SPECTACLES.
183
192
193
Opéra.
Comédie Françoife.
Comédie Italienne.
395
Ibid.
197
Ibid. & fuiv.
200
Extrait de l'Amant ftatue , intitulé Opéra-
Comique.
Concert Spirituel .
Supplément à l'Article Médecine. Ibid. & fair.
ART . VI. Nouvelles Politiques .
La Chinfon notée doit regarder la page 72.
203
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
ruë & vis-à- vis la Comédie Françoiſe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères