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1759, 05
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ A U ROI.
M A I. 1759 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Cochin
filius inve
PavilionSculp.
A PARIS , •
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à vis la Comédie Françoife.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU, quai des Auguftins.
( CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.·
e
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
deport , les paquets & lettres , pour remettre
quant à la partie littéraire , à M.
MARMONT EL , Auteur du Mercure
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou qui prendront les frais duport
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'est- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deſſus.
A ij
On Jupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau. ་
Les paquets qui neferont pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
fe
voye
du
On
peut
procurer
par
la
Mercure
le
Journal
Encyclopédique
&
elui
de
Mufique
, de
Liége
, ainfi
que
es autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
MA I.
1759•
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE CASTOR ET LE SINGE.
FABLE.
UNCaftor , habitant des bords du Miſſouri *,
Un
Et du canton paffant pour le plus fage ,
jour fut réveillé du lamentable cri
D'un Singe de fon voiſinage.
* Grand fleuve de la Louifiane qui fe jette dans le Mif
fiffipi.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
C'étoit la faifon des frimats ,
L'aquilon dans les airs exerçoit fon haleine ;
Il fort de fa cabane , & dirigeant fes pas
Vers le bord d'une vafte plaine ,
Sous un cyprès rameux voit le Singe étendu ,
Tranfi de froid , tremblant & morfondu ,
Enfin tout prêt à rendre l'ame.
Il l'aborde & lui chante auffitôt cette game :
Sapajou , mon ami , vous éprouvez le fort
Que méritent les folles têtes .
Vous allez en tomber d'accord ;
Car , fi pelé comme vous êtes ,
Pendant le temps de la belle faiſon ,
Au lieu de faire alors mainte & mainte gambade
Et careffer votre guenon ,
Vous aviez comme moi conftruit une maiſon ,
Vous ne feriez pas fi malade ;
Au moins feriez -vous à couvert
Contre les rigueurs de l'hyver.
Vous avez de l'efprit , vous avez de l'adreſſe ,
Mais vous n'avez ni raiſon , ni ſageffe.
O Caſtor , lui répond le Singe languillant ,
Chacun raifonne comme il fent.
yous infultez à ma foupleffe
Parce que le deſtin vous refuſa ce don ;
Vous traitez l'amour de foibleffe
Depuis le jour fatal , qu'à travers un vallon
MA I. 1759.
Pourfuivi d'un chaffeur barbare ;
Vous ne fures fauvé de fa fureur avare
Que par un cruel abandon * .
Pour me bâtir une retraite fûre
Contre l'hyver & fa froidure :
J'aurois dû profiter d'un temps paifible & doux !
Eh , la Nature , comme à vous ,
M'en donna- t-elle la licence ?
A- t-elle mis en moi ce point d'intelligence
Dont elle vous doua pour faire un bâtiment ?
Vous avez une queue & longue & large & belle
Qui peut vous fervir de truelle ;
Voyez la mienne & parlez franchement ,
Eft-elle propre à cet ouvrage?
Vous êtes , & Caftor , très - fçavant & très -fage
Mais apprenez d'un ignorant
Qu'ici - bas tout eft différent ;
Que de fon temps on doit l'ufage
A l'inſtinct qu'on eut en naiffant :
Le vôtre fut pour l'amour de la vie
De fçavoir perdre les defirs ,
Le mien de n'avoir d'autre envie
Que de vivre dans les plaifirs.
tors ,
* L'on fçait quelle eft l'intelligence fingulière des Caf-
& comment ils rachêtent leur vie lorfqu'ils font
pourſuivis de trop près Ils femblent dire au Chaffeur
je vous donne ce que vous me demandez , laiffez - moi
la vie & la liberté.
L
A iv
MERCURE DE FRANCE.
7
C'eft ainfi que par tout le monde
Chacun rapporte tout à foi :
Soit qu'on approuve ou que l'on fronde ,
Notre amour-propre eft notre loi.
Tel qui croit pofféder la fuprême fageffe ,
N'a que de l'endurciffement ,
Et ne connoît point de foibleffe
Faute d'avoir du fentiment.
Ce Caftor pouvoit bien prêter un für aſyle
A ce pauvre Singe fouffrant ,
Il n'en fit rien. Un fermon inutile
Fut tout ce qu'il offrit à fon ami mourant.
Celui-là me femble un vrai Sage ,
Qui dans l'abord vaincu par quelques paſſions ,
Dans la maturité de l'âge
Sçait les vaincre à fon tour par fes réfléxions ;
Qui fans s'enorgueillir d'un fi bel appanage ,
Aux foibleffes d'autrui n'eft que plus indulgent ,
Et qui des dons du Ciel ne reçut l'avantage
Que pour en foulager par un jufte partage
Le malheureux & l'indigent.
REGRETS d'un Amant fur le départ
de fa Maîtreffe.
L'Ai-jebi
' Ai-je bien entendu ! quoi , tu pars, chereHelene ?
Un barbare deftin t'arrache de ces lieux ;
MA I. 1759. · ១
Nous allons donc brifer une fi belle chaîne ,
Et je vais pour toujours languir loin de tes yeux.
Je ne te verrai plus ! Une abſence éternelle
Va finir nos amours , je te perds pour jamais.
Pour jamais ! ...chére Helene , ô parole cruelle !
O fource de douleurs , de pleurs & de regrets !
Peux- tu fouffrir , amour , que celle que j'adore
Laiffe ainfi fans efpoir le plus fidéle Amant.
O
mort,
finis mes jours , viens , c'eft toi que j'im
plore ;
Je vivrois malheureux , je vais mourir content.
Helene va partir , pourrois-je vivre encore ?
Non, non, ma chere Helene,avant peu ma douleur
Terminera des jours que le chagrin dévore ,
Et je n'ai plus longtems à pleurer mon malheur ..
Que j'ai payé bien cher ces momens pleins de
charmes !
Momens délicieux , qu'êtes-vous devenus ?
Que votre fouvenir va me couter de larmes !
Je vous rappelle en vain, vous ne reviendrez plus ,
Que t'ai-je fait , Fortune , & quel eft donc mont
crime ?
J'éprouvai de tout temps tes injuftes rigueurs ,
J'en fus dès le berceau l'innocente victime ,
Et tu te plais encor à voir couler mes pleurs.
Cruelle , tu le fçais , de ma plus tendre enfance
J'ai vûpar le chagrin s'obfcurcir les beaux jours.
Fai vêcu dans les pleurs malgré mon innocence
A. W
to MERCURE DE FRANCE.
Mes yeux n'en ont jamais interrompu le cours.
Affouvis-toi , barbare , éprouve ma conſtance ;
Augmente fi tu peux les rigueurs de mon fort.
J'apprends depuis dix ans à fouffrir en filence :
Je fuis fait à tes coups , je braverai la mort.
Mais ne frappe que moi ; reſpecte mon Helene ;
Conferve fes beaux jours , & veille à leur bonheur,
Epuiſe fur les miens tous les traits de ta haine :
Hs finiront bientôt par ma cruelle peine ,
Et je meurs trop content fi je vis dans fon coeur.
VERS à l'Auteur de l'Epitre précédente
en lui envoyant des Etrennes- mignones .
Par Mad,lle *** , défignée fous le nom
d'Hélène.
JE
E te confie , Amour , ces nouvelles étrennes ;
Remets-les à l'Amant dont j'ai reçu la foi :
Dans ces lieux où le fort l'emporte loin de moi ,
Va l'entretenir de mes peines :
Fais-lui compter ces jours comptés par mes regrets,
Et ferme fon coeur aux attraits
Que lui pourroient offrir quelques jours d'autres
chaînes :
Répéte-lui tous mes foupirs .
Mais fifon coeur s'ouvroit à de nouveaux defirs ,
* MA 1. 1759. II
Si l'ingrat devenoit volage ,
Retranche , Amour , de chaque page
Cesjours affreux marqués par fes plaifirs :
Qu'ils foient effacés par tes larmes.
& Ah Dieux ! quelles vives allarmes
Cette image porte en mon coeur !
Pardonne , cher objet de ma fidèle ardeur ,
Pardonne à la trifte Lefbie
Ce noir foupçon qui vient la déchirer :
Quand on rifque de perdre encor plus que la vie,
Hélas ! peut- on ſe raſſurer ? >
L'AMOUR DESARMÉ ,
Traduit de l'Anglois de Prior , par M.
l'Abbé Yart , & mis en vers pour Doris
par Madame de V. ***
AuU déclin d'un beau jour les innocens plaifirs
Avoient conduit Chloé fur un lit de verdure ,
Où la belle foumife aux loix de la nature
Dormoit fans nuls témoins que Flore & les zéphirs.
L'Amour qui l'apperçut de la voute azureć ,
Fend les airs , & fe gliffe entre fès chaftes bras.
Yoyons , dit- il , de près .... Admirons tant d'appas !
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
O délicieuſe ſoirée !
Dont la Reine de Cythérée ,
Dit l'Amour enchanté , ne fe doutera pas.
Ce Dieu croyoit déjà ſa victoire affurée .
Au plus preffant danger l'innocence eft livréé,
Dirent les Immortels ; il faut la fecourir :\
Ce n'eft point à nous de fouffrir
Que notre plus parfait ouvrage
De l'indifcret Amour reçoive aucun outrage.
Par l'ordre du confeil , Morphée au même inftant
Du volage Dieu de Cithère ,
Adroitement vient fermer la paupière;
Et par ce fervice important ,
De l'aftre du jour renaiſſant
Le premier rayon de lumière
Surprend Chloé , fans que l'aveugle enfant
Ait porté dans fon fein cette flêche cruelle ,
Ce dard dont la bleifure eft funeſte & mortelle.
Queľ péril évité par ce ſoin vigilant !
Pour la belle il n'eft point de ſurpriſe pareille
A celle qu'elle fent quand elle ſe réveille ,
D'appercevoir auprès d'elle l'Amour..
Le Traître , dit- elle... il fommeille? ...
Ne pourrois-je point à mon tour,
Puifque la vengeance me guide ,
De la témérité perfide
MA I.
1759.
Le faire repentir , l'indifcret , dès ce jour ?
L'occafion me paroît favorable
Pour te punir , infolent Cupidon ;
Si je le veux , cet utile cordon ,
Ce lacer que je tiens va te rendre traitable.
Je choifis un lien plus doux & plus durable
Que tes fougueux emportemens.
L'amitié feule m'intéreffe .
Tu fçais que malgré toi je fuis encor maîtreffe
De mon coeur , qui redoute & res égaremens
Et tous tes frivoles fermens .
De ta témérité tu fubiras la peine.
Chloé de fon deffein s'applaudit en ſecret,
Attache en fouriant l'Amour à fon corfet.
Ce mouvement l'éveille ; ô ſurpriſe ſoudaine ,
Quel eft donc, dit ce Dieu, le lien qui m'enchaîne
Je veux voler , je ne puis plus .
Pour m'échapper des bras de la cruelle
Tous mes efforts font fuperflus.
D'un air interdit & confus
Ilfe plaint , il foupire , il regarde la belle
Dont il n'obtient que des refus.
Profitons , dit Chloé , de fa douleur amere ,
Donne-moi , petit Dieu , ta flêche & ton carquois
▲ ce coup imprêvu l'Amour prefque fans voix
Lui répond , qu'en voulez - vous faire ?
Je me fuis égaré du Palais de Cythère ,
14
MERCURE DE FRANCE.
Pardonnez - moi pour cette fois.
Je ne veux point dévoiler ce myſtère ,
Reprend Chloé d'un air févère ;
Mais je prétends te foumettre à mes loix.
Faut-il que vous foyez le témoin de ma honte ?
Et que le Dieu des coeurs, fouverain d'Amathonte,
Soit victime en ce jour de votre cruauté ?
Chloé , je vous conjure en faveur de vos charmes !
La belle eft inflexible , & l'Amour rend les armes
Sans reprendre fa liberté.
Chloé brife pourtant le lien qui le gêne ,
Mais un plus doux à ſes graces l'enchaîne.
Pour rendre hommage à fa beauté ,
Illa fuit en tous lieux fans contrainte & fans peine,
Et s'amufe avec elle à des jeux innocens
Qui ne bleffent point la décence :
Du tendre Amour , Chloé ne craint point la vengeance
,
Contr'elle fes efforts feroient tous impuiffans ,
Puifqu'elle a dans les mains les armes pour
fenſe .
ENVO I.
dé-
Sous ce nom déguifé , de vos touchans attraits ,
Doris , reconnoiffez l'intéreſſante image :
Mais vos beaux yeux d'amour ne lancent- ils les
traits
Que pour bleffer les coeurs fans qu'aucun vous
engage ?
Et ne défarmez - vous le plus puiffant des Dieux
Que pour mieux triompher des mortels en tous
lieux ?
MA I. 1759.
STANCES LIBRES
SUR LA NAISSANCE De mon fils.
Par M. MENU DE CHOMORCEAU.
ExIL XIL É pour jamais dans un réduit champêtre ,
Je ne fuis pointjaloux du fort des plus grands Rois .
Tous mes voeux font remplis ; un fils me vient de
Et je fuis
naître ,
pere une feconde fois.
O ! mes tendres enfans , toi Narciffe , toi Flore ,
Venez jouir tous deux des plaifirs que je lens ;
Célébrez avec moi le jour qui vient d'éclore ,
Et mêlez à ma voix vos timides accens .
Je vous tiens dans mes bras, & vos mains innocentes
Peuvent à peine encor me preffer tendrement ;
Je couvre de baiſers ces lèvres fi charmantes
Et ne puis exprimer tout mon raviffement.
Je vous laiffe , & je vole au ſein de votre mere ;
Tous trois je vous embraffe & baigne de mes
pleurs :
Je favoure à longs traits d'un époux & dun pere
Les touchantes douceurs.
Si d'un fouris naïf vous payez ma tendreſſe
Que je me fens ému de doux faiſiſſemens !
16 MERCURE DE FRANCE.
Vos geftes , vos regards , tout augmente l'yvrefle
Qui pénétre mes lens.
Et toi , ma chere épouſe , idole de mon ame ,
Toi, le plus beau préfent de la bonté des Cieux,
O! combien chaque inftant je fens croître ma
flamme ,
Voyant de ton amour ces gages précieux !
Puiffent-ils imiter cette rare ſageffe
Qui te donna d'abord tant de droits fur mon
coeur ,
Cette vertu qui fçait captiver ma tendreffe ,
La charmante douceur.
Croiffez , mes chers enfans , qu'une union ſi belle
Serve à jamais d'exemple à vos coeurs généreux ,
Songez que la vertu , l'amitié fraternelle ,
Sont les plus fûrs moyens de devenir heureux.
Toi , qui du haut du Ciel écoutes ma prière ,
Dieu bon , Dieu Tout - puiffant , couronne tes
bienfaits ;
Imprime à ces enfans la candeur de leur Mère ,
Et qu'ils puiffent , mon Dieu , ne t'oublier jamais.
Nota L'Auteur de ces beaux vers en a déjàfait
dauffi touchans fur la mort de l'un de fes fils , ils
font inferés dans le premier Mercure d'Octubre 1758 ..
Que la Poëfie eft noble & belle quand elle eſt le
Langage de la nature & de la vertu!
MA I. 1759. 17
L'ORIGINE DES MONTAGNES,
CONTE.
A Madame POUPONNE DE MOLAC
ON
DE L'ESTIVAL.
N ne fçait ce que c'est que les montagnes
. On ignore leur origine. On ne
fait qu'entrevoir leur utilité . Quelqu'un
qui éclairciroit tous ces points , feroit un
ouvrage curieux . C'eft un Traité digne
d'un Montagnard. Si l'on s'attend fur ce
début à voir une belle Differtation Phyfique
, on fe trompe.
Je ne parle que morale , encore une
morale bien légère ; & c'eft dans les manufcrits
Arabes que je vais la chercher.
J'écouterois encore attentivement , dit
un Auteur célèbre , fi peau d'âne m'étoit
conté. C'eft fur ce ton , Madame , que
nous trouvâmes l'origine des montagnes .
Dans ces journées délicieuſes où après
des études abftraites & fi peu du goût
commun de votre fexe ,vous vous mettiez
fi agréablement au niveau des Dames qui
ornoient la fociété de votre Château. Ôn
eût dit que vous ne fçaviez que badiner
18 MERCURE DE FRANCE.
comme elles , conter légèrement , donner
à propos dans la plaifanterie & chanter
quelques airs nouveaux. Je crois qu'il
eft moins difficile d'étudier & d'apprendre
, que de paroître ne rien fçavoir à
propos. Qui réuffit mieux que vous dans
l'un & l'autre point ? On vous prenoit aifément
pour la plus aimable , la plus légère
de toutes ces Dames. Perfonne ne
vous eût prife pour fçavante. Pardonnez
ce préambule , il étoit néceffaire.
Les montagnes font auffi anciennes que
le monde , penfent les uns , & ceux-là le
croyent plus vieux qu'on ne dit. D'autres
fixent leur origine au temps de Deucalion
& de Pyrra , dans ces temps , où après un
déluge univerfel , ils refterent feuls fur
la Terre , & où par ordre de l'Oracle ils
jettérent légérement des pierres fur leurs
épaules ; & d'abord il naiffoit un homme.
D'autres.... mais fur quoi compter
depuis que la Philofophie vient de déranger
nos idées ? Nous penfions fçavoir la
figure de la Terre ; nous nous applaudiffions
de nos découvertes. La voilà qui
change de forme , ou du moins elle devient
fort incertaine. Pour les montagnes
je m'en tiens , Madame , à vos idées &
à mon Arabe ; on le croira fi l'on veut.
1
·
MA I. 1759: 19
La Fée Utine avoit entrepris un voyage
; elle vouloit voir le monde . La Princeffe
Zelite fille du Roi de Perfe étoit avec
elle . Son pere l'avoit confiée à la Fée. Elles
devoient parcourir toutes les Cours de
l'Afie , fe rendre en Perfe , & la Fée y
remettre au Roi la jeune Princeffe ; elle
n'avoit rien négligé pour fon éducation ,
fes foins avoient réuffi au-deffus de toute
efpérance .
Zelite joignoit à un efprit orné & facile
une converfation aifée & naturelle ,
toutes les graces de la jeuneffe & un caractère
heureux . Elle avoit quinze ans ,
elle en avoit paffé cinq auprès de la Fée.
Avec tant de belles qualités cette Princeffe
avoit fait l'admiration des Rois
& des Peuples
Elles arriverent à la Cour du Roi de
Tongo, allié de la Fée : c'étoit la derniere
qui leur reftoit à voir. Elles y avoient
paffé deux mois & partoient , lorſque la
nouvelle d'une victoire complette remportée
par les Troupes du Roi , les arrêta
pour prendre part à la joie de cet heureux
événement. Il mettoit fin à une guerre
de fept années. Adamir , troiſième fils du
Roi , venoit de forcer par cet avantage
les ennemis à demander la paix & à
MERCURE DE FRANCE
fubir les conditions au vainqueur. Le
Royaume entier de Zerana devenoit
tributaire du Roi de Tongo , qui auroit
pu s'en rendre maître ; mais le Prince
vainqueur digne de la victoire , n'abufa
point de fes fuccès , ni du malheur des
vaincus.
On attendoit avec impatience le
jeune Adamir les fêtes qui fe préparoient
pour célébrer fa valeur & le retour
d'une paix fi glorieufe , firent différer le
départ d'Utine & de Zelite. Il fit fon
entrée dans la capitale fur le cheval qu'il
montoit le jour de l'action , fans fafte
inutile , mais avec cet air de grandeur
qui caractériſe les Héros , paré feulement
de fa jeuneffe & de fa bonne mine . Tout
étoit orné d'emblêmes qui célébroient
fes grandes actions , & le Peuple ne pouvoit
fe raffafier de le voir & de l'admi
rer. Utine en devint éperdument amoureufe
, & Zelite fans connoître le prineipe
d'un mouvement qu'elle éprouvoit
dans fon coeur ne pouvoit fe laffer de le
fouer & d'en entendre parler.
Ce triomphe & fa gloire cauferent de
la jaloufie aux deux Princes fes freres. La
Famille Royale fut divifée . Le voile qui
cache prefque toujours cette méfintelliMAI.
1759.
21
gence des Grands , la déroba au Peuple
& même à la foule des Courtisans . Ces
mouvemens concentrés ainfi entre peu
de perfonnes n'en font ordinairement
que plus vifs & plus dangereux .
La Fée étoit trop clairvoyante pour
ne pas s'en appercevoir. Elle affecta
d'entrer dans les fecrets du jeune guerrier.
Elle fut la premiere à lui découvrir
ces mouvemens fecrets & la haine de
fes freres. Adamir n'avoit pu les foupconner.
Un grand coeur ne fçauroit imaginer
dans les autres des fentimens indignes
de lui.
Ce jeune Prince eut peine à croire
ce que la Fée lui raconta. Elle l'en rendit
témoin par un des fecrets de fa puiffance
: C'étoit moins pour l'indifpofer contre
fes freres , que pour fe l'attacher ,
qu'elle prenoit foin de l'inftruire de ce
qu'il devoit ignorer.
Dans les entretiens que la Fée avoit
eus avec lui , elle s'étoit enyvrée d'un
nouveau poiſon. Sa phyfionomie noble ,
fon courage , cet air d'indifférence , mais
plein d'une politeffe décente qu'il avoit
pour toutes les femmes , achevoient de
l'enflammer.
Les Fées ne vieilliffent point pour les
22 MERCURE DE FRANCE.
traits , mais tout leur art ne peut conferver
cette fleur de jeuneffe , cet air
neuf, ingénu & touchant qui fait le
charme le plus féduifant des Belles . Utine
avoit des graces , un air de grandeur
trop d'envie de plaire , & un penchant
invincible pour l'amour ; il auroit fuffi
pour éloigner le Prince qui étoit né délicat
& fincere.
Il regardoit Urine comme une amie
que fa renommée & fon rang lui procuroient
, & encore plus que cela comme
une puiffante alliée du Roi fon pere. 11
entra un jour dans le cabinet de la Fée
fans être attendu ; il apperçut auprès
d'elle une jeune Beauté qui frappa fes
yeux , furprit fes fens , & émut fon coeur.
C'étoit Zelite. Qu'on a raiſon de dire que
celui- là feul eft infenfible qui n'a pas vu
l'objet qu'il doit aimer !
La Fée par un fecret preffentiment
de l'avenir l'avoit dérobée jufques - là aux
yeux de ce Prince ; & comme il s'étoit
toujours montré plus curieux des armes.
& des exercices que du defir de plaire ,
Perfonne n'avoit imaginé de lui faire fa
cour en lui parlant de Zelite & de fa
beauté. Cette Princeffe d'ailleurs n'avoit
point ces traits frappans & exceffivement
MA I. 1759. 23
réguliers qui caractérisent une belle perfon
ne. Mais elle avoit plus que tout cela :
des graces naïves , un air de douceur
& de retenue , une taille parfaite , les yeux
les plus beaux, un fon de voix gracieux &
intéreffant , & ce je ne fçai quoi qui attache
, qui plaît mille fois plus que la
beauté. Elle avoit une pâleur qui annonçoit
quelque chagrin fecret mais qui rendoit
fon air plus fenfible & plus tendre :
cette efpèce de langueur douce dans une
jeune perfonne ne manque prefque jamais
de faire des impreffions profondes
dans les coeurs fenfibles & les tourne toujours
à l'amour ou à l'amitié.
Adamir furpris , crut reconnoître ces
traits : il avoit vû Zelite encore enfant
à la Cour du Roi de Perfe fon pere ; ni
l'un ni l'autre , par cet inſtinct que donne
la Nature quand on fe doit aimer , n'en
avoit perdu l'idée : mais Adamir ne ſe fouvenoit
point où il avoit vû Zelite. Il fixa les
yeux fur elle , il parut ému ; la rougeur ſe
peignit fur le vifage de la Princeffe , &
l'embarras dans les difcours du Prince.
Utine , trop préoccupée , n'y fit point
attention , & pendant qu'il tournoit affez
fouvent les yeux fur Zelite, un mouvement
involontaire lui fit adreffer à Utine des dif14
MERCURE DE FRANCE.
cours flateurs , tels qu'il ne lui en avoit
point encore tenu : elle fe crut aimée ; elle
fe crut heureuſe ; fon coeur étoit fi plein du
bonheur qu'elle fe promettoit, qu'elle oublioit
que Zelite étoit à côté d'elle ; elle
s'appercevoit moins encore qu'Adamir
s'enyvroit du plaifir de voir la Princeffe ,
& pour la première fois l'amour apprit
à feindre à ce Héros .
Que devint - il lorfqu'on lui dit que
Zelite n'étoit que la fille d'un Satrape de
Perfe ? car c'étoit fous ce nom que la Fée
avoit produit Zelite dans les Cours étrangères
, pour ôter tout prétexte de cérémonial
, & même pour pouvoir la conduire
fans conféquence dans celles où le
Roi de Perfe étoit craint , ou n'étoit pas
aimé.
Adamir trompé rougit de fes feux , voulut
s'en défendre & les regarda comme
une baſſeſſe : il ne pouvoit entrer dans
fon coeur qu'un amour vertueux , & la
vertu ne pouvoit avouer un amour audeffous
de fa naiffance.
Ce fut le premier effet de la nobleffe
de fes fentimens , mais que l'amour confulte
peu ces égards , & qu'il fçait bientôt
les vaincre !
Un jour s'étoit paffé depuis qu'il avoit
vû la Princeſſe : ce jour où il s'étoit défendu
MA I. 1739 25
fendu de la voir lui avoit couté mille
combats à peine le lendemain fut - il
arrivé , qu'il chercha à l'entretenir ; la
même ardeur qu'il avoit pour la gloire ,
cette ardeur caractérifoit fon amour : fon
impatience fut fatisfaite , il vit Zelite plufieurs
fois en fecret ; elle ne put lui diffimuler
qu'elle l'aimoit ; cet aveu fit fon
bonheur , mais il ignora toujours qu'elle
fût Princeffe.
La Fée cherchoit à hâter fon départ :
elle avoit fçu déterminer Adamir à venir
à fa Cour ; ce Prince qui voyoit l'orage fe
former fur fa tête , la défiance d'un Pere
foupçonneux , les difcours & la haine
de deux freresj aloux de fa gloire, l'avoient
déterminé à confentir que la Fée demandât
au Roi comme une grace le fecours
de fa valeur.
Elle avoit une guerre cruelle contre
un de fes voifins , elle vouloit mettre
ce Prince à la tête de fes Armées , le
Roi fut charmé que cette occafion lui
procurât le moyen d'éloigner fon fils fans
faire éclater fa vengeance : les deux freres
avoient perfuadé à ce Roi timide , qu'Adamir
en vouloit à fa Couronne. Ils ne ceffoient
de dire qu'il répandoit fes bienfaits
dans quelques Provinces dont il avoit
B
26 MERCURE DE FRANCE.
T'appanage , & que les intelligences qu'il
y pratiquoit annonçoient le deffein de
s'y rendre Souverain . Ce Pays étoit fort
éloigné des Etats d'Utine ; c'étoit une
nouvelle raifon qui déterminoit le Roi.
Aina l'ardeur de la gloire avoit été la
feule raifon d'Adamir , l'amour celle qui
conduifoit Utine , & les foupçons les
feuls motifs du Roi. La plus rendre paffion
, dès que le Prince eut vu Zelite , fe
joignit à l'amour de la gloire . La Fée prit
congé de la Cour , & partit. Elle avoit
le prétexte d'aller tout préparer pour recevoir
Adamir & mettre les Troupes en
mouvement. Son vrai motif étoit de remettre
Zelite à fon pere, & d'aller attendre
Adamir , & les plaifirs qu'elle fe promettoit
du féjour de ce Prince auprès
d'elle.
Elle partit , exécuta fon projet. Zelite
fut reconduite en Perfe , Urine alla attendre
fou Amant dans fes Etats.
Quels préparatifs ne fit- elle pas pour
le recevoir & lui donner une haute idée
de fa puiffance & de fes forces, & furtout
pour lui montrer que fa Cour étoit le
féjour des plaifirs ? La jeuneffe de l'un &
de l'autre fexe y attendoit Adamir avec
une égale impatience : les belles pour lui
MAI 1759. 27
plaire , les jeunes Seigneurs pour combattre
fous lui. Aucun d'eux ne fe doutoit
des projets d'Utine . Cette Cour étoit
en effet la plus brillante de l'Univers : comme
Utine étoit la Fée la plus puiffante ,
le goût y régnoit , l'amour y animoit
tous les coeurs ; les plaifirs en faifoient
l'occupation ; le talent de les varier étoit
la grande fcience , & jamais on n'y avoit
fi bien réuffi que dans ce Siècle heureux.
Les femmes n'oublioient pas dans
'cette Cour charmante la modeftie & la
retenue de leur fexe fans laquelle il eft
impoffible qu'elles plaifent longtems , les
jeunes gens y avoient du caractere , du
fçavoir & du goût , & fans chercher des
plaifirs trop faciles & toujours infipides
dès qu'ils ne font point achetés par la
conftance , ils n'avoient d'amour que pour
des objets vertueux & ne connoiffoient de
galanterie que celle que produit le fentiment
& la véritable tendreffe : les femmes
fans ceffer de vouloir plaire à tous,
ce qui pour elles feroit ceffer d'exifter ,
fe contentoient d'un Amant fidèle ; & fi
T'inconftance ou quelque paffion nouvelle
le leur enlevoit , elles le regrettoient,
évitoient d'en médire , & ne formoient
point de nouveaux noeuds fans être bien .
afſurées que ceux-là étoient rompus pour
Bij
28 MERCUREDE FRANCE.
toujours ; fouvent cette conduite ramenoit
T'Infidèle qu'un goût léger avoit féduit
pour un moment. C'eft faire un éloge
fingulier & peut- être unique de la Cour
d'Utine , de dire que les femmes n'étoient
infidèles que par néceffité : Adamir arriva
, les plus belles fêtes marquerent la
joie publique. Sa renommée l'avoit précédé
; on trouva qu'elle étoit encore
au-deffous de la vérité , toutes les femmes
, même celles à qui il n'avoit eu aucune
occafion de dire des chofes flateufes
, le trouverent aimable.
Par ignorance de l'étiquette ou du
rang il avoit quelquefois offert la main
à une Marquife devant une Ducheffe ,
celle- ci ne s'en étoit point formaliſée , &
ne le trouvoit pas moins honnête. Il avoit
préféré fans affectation de parler à celles
dont un air fage & retenu annonçoit la
raifon & l'efprit. Les graces modeftes ,
& quelquefois férieufes , lui plaifoient
plus qu'un air de folie & de diffipation.
Plus ce goût le rendoit fingulier , plus on
le trouvoit eftimable.
:
Adamir dans le tumulte de la Cour ,
cherchoit Zélite fes yeux ne la trouvoient
point , il n'ofoit la nommer : il
crut l'appercevoir un jour ; il vola au-devant
d'elle. Ce n'étoit point Zélite , c'é
M A 1. 1759.
29
toit une jeune Princeffe qui en avoit la
taille & la démarche : elle fe promenoit
dans les bofquets avec une de fes compagnes
& quelques femmes qui les ſui→
voient. L'empreffement d'Adamir qui n'en
avoit encore marqué pour perfonne , les
farprit. I les aborda , vit qu'il s'étoit
trompé , fe déconcerta d'abord : mais
l'amour faifant place à la réfléxion , i
leur adreſſa la parole , fe promena quelque
temps avec elles , & apprit au moins
des nouvelles de celle qu'il avoit cru
trouver.
if
1
Lilette étoit nièce d'Utine & tendre'
amie de Zelite ; le regret qu'elle avoit de
fon éloignement ne lui avoit prefque
point permis de fe trouver aux Fêtes
qu'on avoit données à Adamir , à peine
l'y avoit-il vue. Dès qu'il apprit qu'elle
étoit niéce de la Fée , il lui fit des repro--
ches obligeans fur fon abfence & fon
goût pour la folitude : elle fe défendit
avec efprit , & de peur de laiffer foupçonner
au Prince des raifons qu'elle auroit
cru lui être défavantageufes , elle fe
hâta de lui apprendre que l'éloignement
d'une amie l'avoit rendue infenfible à
tous ces plaifirs , que la fille du Roi de
Perfe étoit cette amie , & que le mérite
de cette Princeſſe juſtifioit fes regrets
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
Si j'en juge par le goût qu'elle vous infpire,
fi j'en juge par les qualités qu'elle doit
avoir , reprit le Prince , pour obtenir de fi
tendres fentimens , ce doit être une Princeffe
accomplie.
Etes vous le feul , repartit vivement
Lifette , qui ne connoiffiez pas Zélite?...
Zélite , dites-vous ? ... Oui c'eft elle que je
regrette .
Zélite , qui accompagnoit Utine , eft
fille du Roi de Perfe , s'écria Adamir !
Qui , dit Lilette, c'eft elle qui cauſe mes
regrets . Elle ne vit ni l'émotion du Prince,
ni fon étonnement : l'amitié rempliffoit
le coeur de Lilette , elle ne vit rien , &.
Adamir s'eftima trop heureux qu'elle
ne démélât pas la caufe de fon embarras..
Lajoie y fuccéda bientôt , il s'applaudit
de voir que Zélite étoit Princeffe , il
admira qu'elle ne lui en eût pas dit un
feul mot , il s'en fit conter mille particularités
Lilette n'avoit pas moins de
plaifir de lui faire ces détails , que le
Prince de les entendre ; ils s'enyvroient
délicieufement tous deux, Lilette du plaifir
de parler des bonnes qualités de fon amie,
Adamir de celui d'entendre louer fon Amante
& d'apprendre combien elle étoit
digne de fes fentimens par fa naiffance
autant que par fes qualités perfonnelles.
t
MA I. 1759. 31
il ne fut plus occupé que de fon départ :
il étoit impatient d'aller foumettre les
ennemis de la Fée , d'augmenter par de
nouvelles victoires fon nom déja fameux ,
& d'apprendre ainfi à la Princeffe qu'il
étoit digne d'elle .
La Fée avoit d'autres penfées , elle fouhaitoit
d'arrêter le Prince à fa Cour ,
elle vit que c'étoit lui déplaire que de
le retenir plus longtems ; il fentoit la
foibleffe des prétextes dont elle fe fervoit
pour retarder fon départ , il n'en foupçonnoit
pas la caufe. Elle crut que le
refpect & la timidité peut-être , l'empêchoient
de la deviner. Elle voulut la lui
faire connoître. Le jour de fon départ .
étoit arrivé, tout étoit prêt.Utine après lui
avoir donné audience au milieu de fa cour ,
avec les diſtinctions les plus flateuſes , l'appella
dans fon cabinet.

Partez , lui dit - elle , Prince , mon
armée vous attend , elle vaincra fous vos
ordres ; je ne vois votre éloignement qu'avec
peine , mais partez , revenez bientôt
victorieux. Au feul bruit de votre nom
mes ennemis tremblent & fe retirent .
Mais plus que tout cela , mon coeur me
dit
que rien ne vous réfifte, je rougis après
cet aveu .... Elle fe tut un inftant . Adamir
ne repliqua point. La Fée continua :
B. iv
32 MERCURE DE FRANCE.
le
Pourquoi vous cacher des fentimens que
vous méritez & dont je fais gloire ? Allez
défendre des Etats dont il ne tiendra qu'à
vous de partager le trône ; ce n'eft pas
feul prix que je deftine à vos victoires.
Je fouhaite que celui que je vous réſerve
& que j'y veux ajouter vous foit plus cher
encore que laCouronne & le titre deRoi....
Allez , & ménagez des jours d'où dépendendent
les miens .... Ses larmes interrompirent
fon difcours. Le Prince fe troubla.
Il ne s'attendoit point à une déclaration.
Il ne ſe doutoit pas même d'un
amour qui l'auroit fait trembler s'il l'avoit
prévu. Dans.fom embarras , & ne fachant
que répondre , il baifa la main de la Fée
& fortit. Elle prit cela pour une marque
de fareconnoiffance& de fon amour. Cette
idée la remplit de joie . Elle fit des voeux
pour le fuccès des armes du Prince , plus
par l'efpérance de fon retour que par
vantage qu'elle en devoit retirer.
l'a-
Le Prince partit , réfléchiffant quelquefois
fur les propos d'Utine , mais tout occupé
de l'idée de Zelite. Il arriva à l'armée.
Il combattit , il fut victorieux. Les
Ennemis demanderent la Paix. Il en remit
les conditions à la Fée; & fous prétexte que
quelques troupes de fon armée avoient
paffé fur les Terres du Roi de Perfe, pour
M A I. 1759. 3.3*
envelopper l'Ennemi , fans avoir eu le
temps de l'en prévenir , il partit pour la
Cour de ce Prince. L'amour feul l'y conduifoit
; il fçavoit que ce Roi étoit dans
une étroite alliance avec la Fée , qu'il lui
avoit même offert fes Troupes . Mais il
ignoroit fi Zelite l'aimoit encore. Il alloit
mettre fes lauriers à fes pieds , & lui faire;
Hommage de fes victoires. Il en fut reçu
comme un héros tendrement aimé. Zelite
même avoit fait part au Roi fon pere
de l'amour que lui avoit témoigné Adamir…
Ce Prince n'avoit point paru éloigné de
cette alliance , & avoit répondu à Zelite
qu'ilfouhaitoit que cet amour ne fût point
de ces fentimens paffagers , qu'un inftant
voit naître & qu'un inftant voit finir.
Le Roi de Perfe apprit l'arrivée due
Prince avec joie , & lui fit une réceptions
magnifique. Ces nouvelles furent bientôt
portées à la Cour d'Utine : on y joignit
le détail de l'amour d'Adamir pour Zelice
& le goût de cette Princeffe pour Ada
mir ; Utine frémit de rage , elle s'apper
çut qu'elle étoit trompée ; elle partit &
dans un clin d'oeil elle fe tranfporta à
l'extrêmité de fes Etats , elle fe fervit dess
équipages mêmes du Prince pour fe ren
dre à la Cour de Perfe. On fera étonné
qu'elle ne s'y tranfportât. pas de la même
"
By
34 MERCURE DE FRANCE.
maniere. Mais l'on doit remarquer pour
l'intelligence de l'hiftoire de ces temps ,
que comme la plupart des Royaumes
étoient gouvernés par des Fées , elles n'avoient
ce pouvoir étendu qui les rend encore
aujourd'hui fi célèbres , cette puiffance
de fe rendre invifibles & c, que dans
leurs propres Etats.
Utine fut donc obligée de fe fervir
d'équipages pour fe rendre à Dirzan où le
Roi tenoit fa Cour. La nouvelle de fon
arrivée la précéda. Le Roi , Zelite, Adamir
allerent la recevoir à une lieue de la
Ville. On lui fit la plus magnifique réception
; au milieu des fêtes , elle ne fut attentive
qu'à pénétrer le fecret des deux
Amans : elle n'en fut que trop inftruite ,
par l'empreffement qu'ils avoient à fe
trouver enſemble , par le fuffrage général
qu'avoient leurs amours.
Au milieu d'un bal maſqué , où l'on
n'avoit épargné ni préparatifs , ni dépenfe
, pour rendre la fête brillante & y..
amufer agréablement la Fée par la varié
té des mafques de caractère, (L'infipide &
pareffeufe uniformité du domino n'y avoit
pas encore prévalu. ) Adamir & la Princeffe
entrerent faivis de la jeuneffe de la
Cour ; Zelite avec les attributs de Flore
repréfentoit cette Divinité. Son ajufte--
ΜΑΙ. 1759
35
ment étoit fimple comme on peint celui
de la Déeffe. Sa taille , fon air , fa démarche
, fa danfe annonçoient plus une
Divinité que les attributs qui la caractérifoient
. Flore elle- même eût eu un air
moins noble , difoit- on , autour d'elle.
Adamir en berger attiroit de même tous
les regards , Endimion ne fe préfenta
jamais avec autant d'avantage ; l'un &
l'autre effaçoient tout ce qui les environnoit.
Le voeu public étoit pour les voir
danfer enſemble. Le Prince préſenta la
main à Zelite ; on applaudit. Le tumulte
inféparable de ces Affemblées ceffa.
Le filence fuccéda au bruit. On admira
un menuet danſé avec toutes les graces
imaginables. On entendoit de temps en
temps & comme à demi-voix , répéter
mille fois qu'ils étoient faits l'un pour
l'autre. A ce filence fuccédérent de nouveaux
applaudiffemens. La Fée ne put
tenir plus longtems , elle fe déroba à
l'affemblée ; le Roi la fuivit . Elle s'excufa
fur une migraine & des vapeurs
qui dès ce temps- là étoient d'une grande
reffource. Elle ne fut occupée que de
fon défefpoir , la nuit fe paffa à former
mille projets.
Elle réfolut de partir le plutôt qu'il
feroit poffible, & pour rompre plus aiſe-
Bj
36 MERCURE DE FRANCE.
ment cette intelligence , elle demande
Zélite à fon pere. Elle feignit de louer
le projet du mariage de la Princeffe avec
Adamir , elle promettoit de les amener
F'un & l'autre avec elle après les fêtes
qu'alloit occafionner la paix dans fon
Empire & affifter elle- même aux nôces
de ces deux Amans . Les adieux furent
tendres . Zelite partoit avec la confiance
de ne plus quitter Adamir : un mouve→
ment involontaire troubloit fon coeur ,
trop fidèle préfage du malheur qui la
menaçoit. Hélas , elle alloit à une mort
affurce
:
Le Roi dit à l'un & à l'autre , en les
embraffant Allez , je ne mets plus de
différence entre vous. Vous m'êtes égale→
ment chers. Je vous regarde déja tous
deux comme mes enfans , & je laiffe à la
Fée puiffante qui vous aime à rendre
cette union folide & conftante : Prince ,
allez jouir du retour de la paix , après
avoir fi heureuſement terminé la guerre.
Ils partirent ; la Fée pendant le voyage
diffimula fa jaloufie & fa rage. Elle
étoit contrainte d'être témoin de là douce
intelligence de ces deux Amans charmés ,
Fun de l'autre . Mais dès qu'elle fut arrivée
aux confins de fon Empire , elle pria
Adamir de donner fes ordres pour faire
MA I. 1759. ziy
·
défiler les troupes & régler tout ce qui
regardoit cette armée. Elle partit avec
Zelite qui ne garda avec elle qu'une de
fes femmes , & bientôt par le milieu des
Airs elles arriverent. Il'étoit nuit , la Fée
n'avoit annoncé fon retour que pour le
lendemain. Perfonne ne s'apperçut de fon
arrivée , elle employa le refte de la nuit
à parler à la Princeffe : elle lui déclara fes'
prétentions fur le coeur d'Adanir , les
menaces fuccédèrent à des paroles affez
douces ; enfin elle lui annonça le pluscruel
traitement fi le Prince continuoit à
l'aimer & fi elle ne feignoit de le haïr.
Les réponſes fimples de Zelite achevèrent
de défefpérer la jalouſe Fée : que
ne me le difiez- vous ô Reine ! dit Zelite , '
hélas j'aurois caché mes fèntimens , le
Prince n'auroit pas fçu combien je l'ai
me ; je l'aurois forcé par mes rigueurs à
vous aimer ou au moins à ne m'aimer.
pas : il eft trop tard , Adamir a pénétré
mon fecret , nos feux n'ont fait que s'accroître
depuis que mon pere y a donné
fon aveu. Reine ! vous avez approuvé
cet amour ; ff je dis à Adamir que je ne
Faime plus , mes yeux , mes yeux démentiront
ce difcours, pourrai- je même le
lai dire, mon coeur & ma bouche ne fçau--
roient feindre ; il verra que je l'adore a
38 MERCURE DE FRANCE.
Puiffante Fée , continua Zelite , en fe
précipitant aux genoux d'Utine dont les
yeux étincelans la faifoient trembler
laiffez-vous attendrir fur le fort de deux
Amans malheureux , toute votre puiffance
ne fçauroit empêcher notre amour.
Je l'empêcherai , reprit la Fée en fureur
vous ne braverez pas impunément ma
bonté , vous ignorez les effets de cette
puiffance dont vous parléz . Non , je l'aimerai
toujours , s'écria Zelite , en verfant
un torrent de larmes.
La Fée fortit à cet inftant , & d'un
coup de baguette dans fon défeſpoir elle
affembla près d'une maifon de plaifance
qu'elle avoit à quelques lieues de fa
Capitale un monceau horrible de rochers
efcarpés ; car toute la terre jufqu'alors
étoit une plaine unie. Une grotte
fombre , formée fur le haut de ces
rochers , fut deftinée pour l'habitation
de Zelite , des barres de fer d'une groffeur
prodigieufe en fermoient l'entrée .
Ce fut là qu'Utine tranſporta Zelite .
Sçachez , dit- elle en y renfermant cette
Princeffe infortunée , fçachez , ingrate
Zelite , que fi je ne puis vous empêcher
d'aimer Adamir , je puis du moins vous
faire repentir de l'avoir aimé .; vos larmes
MAI. 1759. 39
he touchent point une Reine offenfée.
Adamir vous oubliera bientôt , & le
dernier trait que je réſerve à ma vengeance
eft de vous le montrer infidèle.
En effet , impatient de revoir Zelite ,
il revint à la Cour de la Fée avec une
précipitation qui annonçoit fon amour .
Son premier foin fut de demander des
nouvelles de la Princeffe . On garda un
morne filence ; on ignoroit même qu'elle
fût revenue avec la Fée . Il s'adreffa à
elle pour fçavoir où elle étoit. Pour toute
réponſe elle lui tint des propos géné
raux fur l'inconftance des femmes. Elle -
lui répéta pluſieurs fois que Zelite étoit
un enfant , que le coeur d'un Prince comme
Adamir devoit être deſtiné à quelqu'un
qui en connût le prix ; qu'elle ne
s'étoit point expliquée le jour de fon départ
, mais qu'il étoit temps de lui faire --
connoître tout ce qu'elle projettoit pour
fon bonheur & pour fa gloire.

Vous ferez Roi de mon Empire,dit- elle,
Adamir! je vous donne mon coeur avec le .
Trône : acceptez ma main , vous ferez l'époux
de la Fée la plus puiffante de l'Univers
, & je me réſerve la gloire d'être votre
premiere Sujette. Je n'accepte aucun s
de vos préfens, puiffante Fée , repliqua le
Prince. La reconnoiffance eft un devoir
40 MERCURE D'E FRANCE
dont je ne m'écarterai jamais . Je fuis
fenfible à vos offres ; mais on ne com--
mande point à l'amour. Ne me ca
chez pas plus longtems Zelite , je l'adore
; c'eft la premiere fois que je m'humilie
jufqu'à la priere. J'embraffe vos genoux
pour obtenir que vous ne traverfíez
pas un amour que vous avez approuvé
; rendez la Princeffe à mon impatience.
Vous ne répondez point à mes
inftances , Reine , ne mettez pas au défefpoir
un Amant malheureux. Oui, vous
verrez Zelite , reprit la Fée , mais ce ne
fera qu'à la Cour de fon pere : vous l'y
trouvérez légere & inconftante ; je l'ai
fait partir pour ne pas voir renouer d'anciennes
liaifons avec l'homme le plus
méprifable de ma Cour.
Adamir frappé de ce trait de noirceur ,
fe levoit furieux lorfque la Fée difparut
& le faiffa à fon défefpoir : il fortoit la
rage dans le coeur , lorsqu'il trouva Lilette
cette niéce de la Fée , tendre amie de
Zélite , moins tranfporté que lui , mais
auffi affligée : elle l'arrêta , lui témoigna
fes frayeurs & lui dit qu'on venoit de
lui apprendre le lieu où étoit Zélite ; elle
répondit aux inftances que lui fit le
Prince pour en être inftruit vous n'en
ferez pas plus heureux , dit -elle , un endroit
efcarpé tel que vous n'en avez jaMA
I. 1759. 41':
rnais vu , recèle la Princeffe ; la Fée l'a
formé à ce delfein , il eft au milieu de fes
jardins fecrets de Tiefa dont cent portes
ferment l'entrée , proche ce Château fuperbe
où la Fée vous a donné de fi belles
fêtes.
Le Prince eut à peine le temps de remercier
Lilette il courut à l'endroit
qu'on venoit de lui indiquer ; l'Amour®
donne des aîles , il y arriva bientôt , &
laiffa bien loin de lui trois de fes gens'
qui l'accompagnoient , il franchit tout :
Quel fut fon étonnement en voyant ce roc
nouvellement formé fon impatience let
portoit à grimper directement ; il vit l'impoffibilité
de l'entrepriſe : enfin en tournant
& prenant un circuit qui lui parut
bien long , il arriva au fommet. Que
devint -il lorfqu'il entendit la voix de Zélite
qui nommoit Adamir & qu'il vit cette
Princeffe plongée dans la douleur la plus
profonde ! L'Amour & le défefpoir lui
donnerent des forces, on dit même qu'une
Fée qui le protégeoit , mais bien inférieure
en puiffance à Utine , lui prêta ſon
fecours ; il rompit la barriere qui l'arrêtoit :
il tomba aux genoux de cette Princeffe
éplorée, qui ne pouvoit fe perfuaderqu'elle
voyoitfon amant . Leurslarmes s'arrêterent;
ils s'eftimerent trop heureux de fe trouver
Adèles , quoiqu'ils n'en euffent douté ni
42 MERCURE DE FRANCE.

l'un ni l'autre : le récit des noirceurs de la
Fée les fit trembler. Partons , dit le Prince
, la Perfe n'eft pas éloignée , fuyons
une femme capable de tant d'horreurs .
Hélas , ignorez-vous, reprit Zélite, le pouvoir
de la Fée , elle peut dans un moment
fe tranſporter partout , nous ferions les
victimes de fa vengeance , tâchons de la
fléchir & fi nous ne pouvons en venir
à bout , ceffons de vivre , Prince , fans
ceffer de nous aimer.
A ces dernieres paroles la Fée s'élance
au milieu d'eux , d'un char de feu où elle
étoit portée dans les airs : mourez , puifque
je ne puis éteindre votre paffion que
dans votre fang , s'écria-t- elle . Elle dit &
enfonce un poignard , dont elle étoit ar
mée , dans le fein de Zélite qui fe précipite
dans les bras de fon Amant , il l'embraffe
& fe fent percer d'un coup mortel
qui les laiffe tous deux fans vie : la Fée
d'un coup de baguette couvre ces deux
Amans encore embraffés , d'un monceau -
de terre , revole à fon Palais & publie que
Zélite eft attaquée d'une maladie mortelle
qui régnoit dans fon Empire , &
que le Prince ne peut la quitter. Cette
nouvelle fe répand, & bientôt après , cellede
la mort de ces deux Amans. Les plus
clairvoyans de cette Cour foupçonnerent
affez la vérité de l'aventure , mais la Fée
M. A I. 1759. 43
étoit trop puiffante & trop vindicative
pour qu'on ofât parler : on célébra une
magnifique pompe funèbre , Utine feignit
d'avoir formé cette hauteur pour leurfervir
de tombeau , & pour éternifer
ainfi la mémoire d'un événement fi trifte.
On y tranſporta avec le plus fuperbe ap- .
pareil deux figures femblables à celles de
ces deux Amans , rien ne coutoit au pou
voir d'Utine , fon affliction paroiffoit extrême
; toutes les autres Fées lui rendirent
vifite , & allérent jetter des fleurs :
fur ce tombeau. Depuis ce temps à fon
imitation chacune d'elles honora par une
montagne qu'elles formoient d'un coup
de baguette , la mort de ceux qui leur
étoient chers ; voilà l'origine des montagnes...
Mais cet ufage étoit fi bien établi qu'a
près le règne des Fées , les Rois beaucoup
moins puiffans qu'elles , voulurent les imi-..
ser ; & ne pouvant d'un coup de baguette
former une montagne , ils conftruifirent
pour leur fervir de tombeaux , ces fuperbes
& étonnantes pyramides dont Pline
& après lui nombre d'Auteurs nous ont
donné des détails ; on ne peut voir ces .
travaux immenfes fans admiration . On
feait que Chemnis ou Cheofpes employa
à faire conftruire une des trois qui nous
44 MERCURE DE FRANCE.
reftent en Egypte , trois cens foixante
mille hommes pendant vingt- trois ans :"
quel tombeau ! Le temps fans doute a
détruit plufieurs de ces tombeaux en pyramide
qui remplacerent les montagnes.
Heft probable que la mode n'en paffa pas
fi vite , elle alla néanmoins en dégénérant
, comme toutes les chofes de ce
monde . L'immenfité du travail put en dé--
goûter les Ouvriers devenus moins communs
& les Nations plus guerrières qu'induftrieufes.
Les Troupes fe contentérent
d'entaffer des pierres plus ou moins hautes
en forme de monticules felon que le tems
& l'occafion le permettoient , fur le lieut
où leurs chefs étoient enfevelis . L'Hif
toire en fournit bien des preuves & pour
montrer la fuite de cet ufage plus près
de nos temps ; nous voyons dans divers
endroits du Royaume ,des amas de pierres,
que la tradition du pays nous apprend
être les tombeaux de ces preux illuftres
qui conduifoient les premiers Gaulois ,
Nation dès ce temps - là Efclave de la
mode. On voit dans la plaine de Ronceveaux
deux tombeaux de cette efpèce ,
le premier de ce fameux Roland ; l'autre
de l'ArchevêqueTurpin qui conduifant en
778 l'Armée de Charlemagne tomberent
dans une embufcade & furent défaits
MAI. 175.9.. 45
par les Gafcons . On en voit à Benais en
Poitou , en Picardie , dans les Ardennes
&c. Je pourrois rapporter la Tradition.
de ces différens lieux qui fortifieroit les
preuves que j'ai données de la premiere
origine des montagnes ; & fi l'on conteftoit
cette même origine dans les tems
des Fées , je prendrois celui des Géants.
Combien de fyftêmes établis fur de pareils
fondemens & des preuves de cette
efpéce ont produit de fort gros volumes
& de longues querelles parmi les Sçavans
!
Qu'on ne m'objecte pas ces chaînes
immenfes de montagnes qui n'ont point
l'air d'un tombeau : j'ai ma réponſe toute
prête , & je tourne cette objection en
preuve : nos Pyrenées, les Alpes, les montagnes
de Thrace &c. Je n'ai pas vu ces
dernieres , mais je m'en rapporte aux
voyageurs , font toutes ( remarquez bien
ceci , & je parle pour avoir été faire mes
obfervations fur les lieux. ) font toutes
féparées par un vallon , cernées pour ainfi
dire tout autour , & d'une circonférence
arrondie : c'eſt ce qu'un Auteur célèbre
appelle dans fa Théorie de la terre , les
angles faillans & rentrans ; ce fyftême de
la mer qui a felon lui couvert fucceffivement
toutes les terres & y a formé
4
I
46 MERCURE DE FRANCE.
que
les montagnes , remonte affurément ainfi
le mien au tems des Fées , mais on
' ne peut guères difconvenir dans le mien ,
que chaque mont féparé paroît être un
tombeau , & que ces chaînes de montagnes
font des fuites de tombeaux. C'eſt
le lieu de la fépulture d'une famille de
Fée. Sans doute qu'Utine avoit choifi
'pour celui de la fienne ces Pyrénées
que nous habitons ; car il falloit une
maifon de Fée bien puifante pour un pareil
ouvrage , & fa poftérité dut être bien
nombreufe. Peut-être même expliqueroisje
dans cette idée d'une façon fatisfai
fante cette énigme phyfique qui étonne
nos Naturaliftes , ces foffiles nombreux
qu'on trouve fur les plus hautes montagnes.
Les Fées pour ménager leurs états
puifoient fansdoute dans la mer les matériaux
néceffaires pour former ces maffes im
menfes , car elles n'eurent à jamais le pouvoir
de créer. Et ces foffiles furent enlevés
du fond des mers avec le fable & la terre
qui forme les montagnes ; quoiqu'il en
foit de cette derniere obſervation , c'eſt
de l'origine diverfe des montagnes qu'on
éprouve les fentimens divers qu'elles infpirent.
Il en eft où l'on fetrouve faifi d'horreur
& de crainte , ce font celles qui couvrent
4
MAI. 1759.
'des crimes & enfeveliffent des forfaits.
On n'y voit croître que des cyprès & de
trifies pins , dont la verdure fombre &
finiftre arrache quelquefois des larmes ,
& produit au moins la trifteffe . Il en eft
de couvertes de fleurs & de verdure en
tout temps , où les oifeaux viennent chanter
leurs amours , où l'onde fuit avec un
doux murmure , où une douce rêverie &
des mouvemens délicieux faififfent ceux
qui s'y proménent , ce font celles que formerent
la reconnoiffance , l'amour ou
l'amitié. Celles où des Fées bienfaifantes
placerent des Amans heureux , des Amis
finceres , des Nymphes douces & paifibles
, après les avoir arrofées de leurs larmes.
Du haut de ces monts fortunés on
dédaigne le monde & fes faveurs, on jouit
de la Nature dans toute fa beauté , &
les charmes de la tranquille paix & du
fentiment s'y renouvellent fans ceffe.
"
Il en eft qui infpirent une mélancolie
douce & touchante , qu'un coeur fenfible
préfére aux plaifirs bruyans que fuivent
le trouble & l'inquiétude ; la douleur
fincére les a produites , & fouvent une
Fée adorable y a ceffé de vivre , auprès
d'un amant qui venoit de lui être enlevé.
Quelle main fortunée produifit ce coteau
charmant que vous habitez , Madame ?
$ 8 •
MERCURE DE FRANCE.
Oui , Monfieur , ma gratitude confignée
dans le Mercure , durera , non pas
plus que lui , mais autant que moi- même.
Peut-elle croître ? Non ; mais vos faveurs
peuvent fe multiplier. Faites - moi donc
encore celle de ...
L'Auteur finit en demandant quelques
Livres à fon Ami.
SUITE des Penfees fur l'Esprit de Société ,
par M. l'Abbé Trublet.
CLODI
XXXVIII.
LODIUS , ce fameux ennemi de Cicéron
, avoit pour frere Appius Pulcher ,
bien différent de lui à tous égards. Cicéron
qui l'aimoit & l'eftimoit beaucoup , lui
a adreffé plufieurs Lettres qui forment le Livre
troifiéme de celles qu'on appellefamilieres.
Il le peint ainfi dans la feptiéme.
» C'étoit un homme d'une prudence
» infinie , de beaucoup de fçavoir , d'une
grande expérience du monde , j'ajoute
rempli de cette urbanité que les Stoï-
» ciens regardent avec raiſon comme une
و د
ود
» vertu . »
Homo fumma prudentia , multa etiam
doctrina , plurimo rerum ufu ; addo urbanitate
que eft virtas , ut Stoïci rectifi
2
59
MAI. 1759.
mè putant. Cic. Ep. ad Famil . L. 3. 7 .
Il eft digne de remarque que les Philoeſt
fophes les plus auftères de l'Antiquité ,
fiffent une vertu de la politeffe.
On connoît les Portraits qui fe trouvent
à la fin des Mémoires de Mademoifelle.
J'ai lu ce qui fuit dans celui du célébre
M. Huet , par Madame de C...
"
و ر
Je crains que la capacité que vous
» avez pour les grandes chofes , ne vous
» donne de l'inapplication, & même de
l'incapacité pour les petites qui font
néanmoins de l'exacte bienfance du
» monde ; ce qui eft un défaut nuifible,
» en ce que la plupart des perfonnes ne
jugeant que fur l'extérieur , cela empêche
, quand il n'eft pas tout-à-fait
» poli , qu'on n'examine le véritable mérite
& qu'il ne paroiffe. Vous n'êtes.
» pourtant pas incivil , mais votre civilité
» manque un peu de politeffe.
ל כ
و د
و د
X-XXIX.
Les Prédicateurs & les Auteurs des
Livres de Piété , recommandent la fidélité
dans les petites chofes , & difent qu'el
le eft effentielle à l'efprit du Chriftianif
me. I eft de même à l'égard de l'efprit
de fociété. On peut plaire ou déplaire
beaucoup par une infinité de petites chofes
dont chacune prife féparément , fe-
C vi
48 MERCURE DE FRANCE.
où descampagnes cultivées & des païfages
agréables paroiffent placés & diverfifiés
pour le plaifir des yeux où la mer qui
termine l'horifon fe peint des couleurs
du Soleil ou d'un Ciel afuré & paroît tantôt
tranquille & tantôt irritée.
Les rayons brulans & la chaleur ne
percent jamais le feuillage verd de ces
tilleuls fous lefquels nous avons fait tant
de réfléxions & d'agréables lectures . Dans
ce cabinet qui la termine où les myrthes ,
le jafmin , & la rofe s'uniffent pour former
un afyle délicieux ; où à Newton
fuccédoit Locke & l'un & l'autre à ces
Idylles de Madame Deshouliere qui peignent
fi bien la Nature , fes charmes &
Tes défagrémens de la vie & des paffions .
Où l'efprit des Loix ne vous plaifoit pas
moins que le premier Ouvrage du même
Auteur . Les femmes vulgaires parcourent
les Lettres Perfannes , & vous
approfondiffiez cet efprit des Loix déjà
fi profond. C'est la plus excellente des
Fées qui produifit ce coteau dans l'inftant
le plus heureux de fa vie : peut-être le
fit -elle pour vous, Madame, fon égale par
les graces , le coeur , les lumierès & le
fentiment.
Par le Montagnard des Pyrénées.
A
MAI.
1759.
A Madame de *** , qui avoit donné à
Auteur , qui partoit pour l'Armée ,
le ruban de fon bonnet de nuit , avec
ordre d'en faire le même uſage.
AMOUR , MOUR , tu voudrois bien l'avoir pour ton
bandeau
Ce précieux ruban , ce galant diademe
Qui couronna le front de la Beauté que j'aime ;
Qui ceignit cette tête , afſſemblage nouveau
' De la fage Raiſon & du brillant Génie.
C'est là qu'on voit la modeſtie
S'unir à la vivacité ;
C'eft là qu'on voit la vérité
De mille graces embellie
"Sortir d'une bouche chérie
Avec l'éclat de la gaîté.
"Le voilà ce trophée , il eſt en ma puiſſance ,
C'eft de Chloé que je le tiens .
Sur ma tête à mon tour j'en forme des liens ,
Symbole heureux de ma conftance.
Ma Chloé , que ces noeuds foient l'image des tiens
¿D'un coeur reconnoiffant , reçois le tendre hom
mage ,
Il te fera porté fur les ailes d'un Dieu
Et moi je baiferai la page
* Le Mercure.
So MERCURE DE FRANCE.
4
Où tes yeux attachés.... tu dois m'entendre. Adieu, ой
Ton Epoux aime le Mercure :
De te lire mes Vers , lui- même il prendra foin ;
Sans le douter de l'avanture ,
Lui-même il en fera témoin,
Mais je vais répandre l'allarme
Dans le coeur de tous les Maris
Dont les moitiés ont quelque charme.
En lifant les Vers que j'écris ,
Chacun regardera fa femme ,
Comprera fes rubans... inutile fouci!
Heureufement pour nous , on ne lit point dans
l'ame.
Non , Meffieurs , mon fecret ne peut être éclairci.
Le nom de ina conquête eſt pour vous lettre clauſe.
Des Enigmes qu'on vous propofe ,
La plus obfcure eft celle- ci.
M.CIAL CLAIRAULT lût à la rentrée
publique de l'Académie des Sciences , au
mois d'Avril dernier , un Mémoire fur la
Cométe de 1682 , qui étoit attendue
depuis plufieurs années. Par des calculs
fondés fur la théorie de l'attraction , il
annonça qu'on en verroit le retour vers
le mois d'Avril. Sa prédiction s'eft vérifiée
par l'apparition actuelle de cette
Cométe. Pour l'en féliciter , voici les
Madame Duboccage lui adreſſe ;
vers que
".
"
MA I. 1759. 31
O
*
toi qui dès tes jeunes ans ,
Pour changer la forme du monde ,
Jufques à l'ourfe affrontas l'onde ,
Des Mortels accepte l'encens.
Triomphe ; la gloire t'anime.
Dans les airs , le plus pur rayon
Du génie ardent de Newton ,
Régle & foutient ton vol fublime.
Nouveau Thalès , **
comment tes yeux
Mefurant du Ciel la diſtance ,
De tant de globes radieux
Parcourent- ils l'ellipfe immenfe?
L'accord de leurs divers efforts
T'annonce leur marche future
Dis-moi ? L'Auteur de la Nature
T'a donc dévoilé leurs refforts ?
Que l'aveugle & vaine ignorance
Déformais ne redoute plus
Ces corps célestes chevelus
Dont le cours à pas lents s'avance,
Sur la Cométe qui jadis
Fit craindre la peſte & la guerre ,
Bayle
ofa raffurer la terre ;
***
Tu fais plus , tu nous la prédis.
M. Clairault , à Pâge de 20 ans , fut un des Acadé
miciens qui allérent au Pôle meurer la terre .
** On croit que ce Philofophe Grec fut le premier qui
prédit les Eclipfes , & régla le cours des aftres,
*** Dans fon Traité des Cométes.
Cij
5 MERCURE
Déjà , laCE FRANCE.
on la nomme.
Que tes calculs vûs à Torno ,
Et qu'unjour fçaura le Congo ,
Vont étonner Pekin & Rome !
Je crois voir ton heureux deftin.
Le Docte Abbé qui de Palmire
Trouva l'alphabet qu'on admire ,
Fait graver ton nom fur l'airain.
** L'Abbé Barthelemy , Confervateur des Médailles
da Roi. Tout le monde fçait la fagacité avec laquelle il
déchiffra des Infcriptions trouvées à Palmire , dont la
Langue étoit ignorée des Sçavans.
EPITRE à M. de Freiniac ', par
M. L .***
Pulfate , & aperietur vobis.
C'EST
' EST, Monfieur , la devife la plus
jufte & la plus convenable qu'on puiffe
appliquer à votre Bibliothèque. Je voudrois
à votre place la faire graver en
en lettres d'or fur le frontispice. Quel fens
renferme cette Epigraphe ? En voici la
paraphrafe : elle me femble moins couler
de ma plume que fortir de votre bouche
même , & c'est bien plutôt vos fentimens
que mes propres penſées que je vais rimer.
Vouous pour qui les Eaux du Permeſſe
Ont de délicieux attraits ,
MAI 1759.
Volez , ftudieufe jeunelle ,
Venez ici boire à longs traits.
Je les difpenfe avec largetle
Dans mon immenſe réſervoir :
Quelque ardente foif qui vous preffe ;
J'ai de quoi remplir votre espoir.
Ici des fleuves d'éloquence
Roulent leurs majestueux flots :
Là l'hiſtoire avec complaifance
Ouvre les précieux canaux .
Plus loin , dans ces nombreux volumest
La Critique épanche ſes eaux ,
Et de les deux diverfes plumes
Coulent fur les écrits nouveaux
Les douceurs ou les amertumes.
Goutez-vous mieux cet Art divin
Fait pour le charme des oreilles ,
La Poëfie & fes merveilles ?
Frappés encore au magafin ...
Il s'ouvre.... choifillez vous-même
Votre Poëte favori.
En tout genre , au mieux aſſorti”,
J'offre à chacun celui qu'il aime ;
Soit qu'on veuille auprès de Rouffeau
Se pénétrer du feu lirique ,
Ou fur les leçons de Boileau ,
Eguifer un trait fatirique ;
Soit qu'étudiant le rival
Des Chantres d'Achille & d'Enée ,
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
On efpère par l'Epopée ,
A Voltaire ſe rendre égal.
Vous qui pour attendrir vos ames ,
Ou pour égayer vos efprits ,
Ne lifez , n'aimez que les Drames,
Partifans des pleurs ou des ris ,
Approchez. J'ai plus d'un théâtre
Où votre curiofité
Trouvera ce qu'elle idolatre :
Quelle riche variété !
La Mufe badine & folatre ;
Thalie & fa riante Cour
Seule occupe un de ces étages ;
Moliere , Regnard tour à tour ,
Offrent àvos voeux leurs Ouvrages.
Logée au deffus de fa Soeur ,
Melpomene en habit funèbre ,
Méne à fa fuite maint Aureur
A qui notre Scéne célèbre
Doit fon mérite & fa fplendeur.
Les voici , du Drame tragique
Ces modéles & ces foutiens .
Loin, loin , hors de ma République
Tous Poètes Aëriens
Dont la Mufe métaphyfique
En Vers pompeux hurle des riens :
Tous langoureux, fans nerfs , fans ame ,
Dont la dolente voix déclame
Des Romans mis en entretiens.
MA I. 1759. 55
Du beau fublime , du vrai tendre ,
L'Ecrivain qui fuivra les loix
Seul admis ici peut prétendre
A fixer mon goût & mon choir.
Que fon talent fçache me rendre
Corneille dans fes beaux tranfports ,
Racine avec fes doux accords ;
A côté de ces Coriphées ,
Dans cet azyle , à leurs lauriers
Il viendra mêler fes trophées.
Pour avoir fuivi vos fentiers ,
S'être formés fur votre exemple ,
Auteurs de Phedre & de Cinna ,
Vous voyez deux Modernes là ,
Placés près de vous dans mon Temple :
Crébillon dont la voix tonna
Dans Electre & dans Rha lamiſte ,
Et qui toujours fort colorife ,
Peint en Romain Catilina :
Voltaire ,fon Antagoniste ,
Dont le genie illimité
Des talens dans leur étendue
Comprend l'univerfalité.
Quels fpectacles à notre vue
Expofent fon goût & fon art!
En le lifant , votre ame émue
Hait le Meurtrier de Céfar ,
Et plaint Zaïre combattue
Entre fon Amant & fon Dieu,
Civ
16 MERCURE DE FRANCE
Succeffivement en ce lieu
Viendront remplir ces cafes vuides
Les écrits de nos Euripides
Qu'emflammera le même feu..
Affis à côté de ſon Maître ,
Et glorieux de fon aveu ,.
· •
y fera paroître
Le fruit de fes brillans travaux:
Les La Touche , les Colardeaur ,
Nouveaux Enfans de Melpomene ,
Aftres qui fur notre horiſon
Commencent d'éclaircir lá fcéne ,
Viendront. completter ma moiſſon .
Tel eft mon tréfor littéraire ,
Jouis- en , cher Concitoyen ;
J'en fuis moins le Propriétaire
Que le fidèle Gardien .
Amans de la Littérature ,
Vous tous éleves des neuf Soeurs ,
Qui de vos efprits , de vos coeurs
Cherchez en vain la nourriture ,
Dans la Province , affreux défert ,
Lieux indigens , climat aride ,
Que tardez -vous ? à quoi vous fert
La fauffe honte , l'air timide ?
Mon Hélicon vous eft ouvert .
Accourez ; que l'eſpoir vous guide.
Du bienfaitqui vous eft offert ,
Pourquoi négliger les reffources ?
2
MAI 1759. 57
Pourquoi quand votre temsfe perd
En recherches , en vaines courſes ,
Ne tournez-vous point de concert
Vos yeux & vos pas vers mes fources?
Heureux , fi vous mettant en main
Les Chef- d'oeuvres de tant d'Abeilles ,...
Je pouvois vous voir de l'Effain
Augmenter un jour les merveilles !
Douce invitation ! offres obligeantes !
Ainfi penfent , ainfi s'expriment les Bibliophiles
qui comme vous , Monfieur ,
ont des Livres , non pas pour la décoration
extérieure d'un appartement , mais
pour l'utile ameublement de la mémoire ;
des volumes destinés non au plaifir des
yeux , mais aux befoins de l'efprit .. Contens
de la propriété , ils en accordent :
l'ufufruit à quelques lettrés , fe félicitant.
de coopérer par-là au progrès & à l'étendue
de leurs connoiffances. Ce n'eft pas
d'aujourd'hui , vous le fçavez , que ma
Mufe a célébré votre complaifance géné--
reuſe.
*
Du Meffager des Dieux , les faftes immortels :
Dès longtemps ont pris foin d'en inftruire la
France.
Pourquoi faut-il hélas ! que ma reconnoiſſance
Ne puiffe, au lieu de vers , vous dreffer des Autels??
En Septembre 175.5,
Cyv
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
Oui , Monfieur , ma gratitude confignée
dans le Mercure , durera , non pas
plus que lui , mais autant que moi-même .
Peut- elle croître ? Non ; mais vos faveurs
peuvent fe multiplier. Faites - moi donc
encore celle de ...
L'Auteur finit en demandant quelques
Livres à fon Ami.
SUITE des Penfees fur l'Esprit de Société ,
par M. l'Abbé Trublet.
CLODIU
XXXVIII.
LODIUS , ce fameux ennemi de Cicéron
, avoit pour frere Appius Pulcher ,
bien différent de lui à tous égards. Cicé
ron qui l'aimoit & l'eftimoit beaucoup , lui
a adreffe plufieurs Lettres qui forment leLivre
troifiéme de celles qu'on appelle familieres.
Il le peint ainfi dans la feptiéme.
>>
و د
ود
C'étoit un homme d'une prudence
infinie , de beaucoup de fçavoir , d'une
grande expérience du monde , j'ajoute
rempli de cette urbanité que les Stoïregardent
avec raiſon comme une ciens
» vertu . »
Homo fummá prudentiá , multâ etiam
doctrina , plurimo rerum ufu ; addo urbanitate
que eft virtas , ut Stoici rectifi
MAI. 1759. $9
mè putant. Cic. Ep. ad Famil. L. 3. 7 .
Il eſt digne de remarque que les Philofophes
les plus auftères de l'Antiquité ,
fiffent une vertu de la politeffe .
On connoît les Portraits qui fe trouvent
à la fin des Mémoires de Mademoifelle.
J'ai lu ce qui fuit dans celui du célébre
M. Huet , par Madame de C ...
99
وو
Je crains que la capacité que vous
» avez pour les grandes chofes , ne vous
» donne de l'inapplication , & même de
l'incapacité pour les petites qui font
néanmoins de l'exacte bienféance du
» monde ; ce qui eft un défaut nuifible ,
» en ce que la plupart des perfonnes ne
jugeant que fur l'extérieur , cela empêche
, quand il n'eft pas tout-à-fait
» poli , qu'on n'examine le véritable mé-
» rite & qu'il ne paroiffe. Vous n'êtes
» pourtant pas incivil , mais votre civilité
» manque un peu de politeffe.
ל כ
ور
XXXIX.
Les Prédicateurs & les Auteurs des.
Livres de Piété , recommandent la fidé
lité dans les petites chofes , &c difent qu'el
le eft effentielle à l'efprit du Chriftianif
me. I eft de même à l'égard de l'efprit
de fociété. On peut plaire ou déplaire
beaucoup par une infinité de petites chofes
dont chacune prife féparément , fe-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
roit à peine l'impreffion la plus légère .
mais qui réunies ou répétées , parce que
les occafions en renaiffent à chaque inftant
, font infenfiblement l'impreffion la
plus profonde.
J'ai entendu dire que Boileau ne fé
faifoit jamais attendre , lorsqu'il avoit
promis de fe rendre en quelque endroit, &
par exemple , qu'il étoit de la plus grande
exactitude à ne point arriver trop
tard, lorfqu'il étoit prié à dîner. Il di
foit que tous les défauts de ceux qui fe
font attendre , fe préfentent à ceux qui
les attendent.
Je le répéte plaire ou déplaire dans
la fociété , eft l'effet & comme le réfultar
de mille petits agrémens ou défagrémens
imperceptibles , dans l'efprit & dans le
coeur, dans les difcours & dans les manières
&c. De là , comme dit Corneille , ce:
je ne fçai quoi qu'on ne peut expliquer ,
dans les fympathies foit actives foit paffives
; & il en eft à- peu-près de même
des antipathies. Je dis à-peu-près ; car
ordinairement on fçait mieux , ou du
moins on croit mieux favoir pourquoi
Fon hair ou l'on eft haï , que pourquoi
l'on aime ou l'on eft aimé : c'eſt qu'on .
s'applique davantage à l'approfondir.
On dit : Un tel me . hait , & je nefais
ΜΑΙ. 1759.
6.D
pourquoi. On peut effectivement
l'igno
rer quelquefois , mais ordinairement
on
le fait bien. On s'en doute du moins , &
je le répéte , on ignore plutôt pourquor
l'on eft aimé , que pourquoi l'on eft hai ;
j'en ai donné la raifon. Je dis plus. On
a beau ne vouloir chercher & trouver que
dans les autres la caufe de leur haine
pour nous ; on la cherche toujours un
peu en foi-même , fans le vouloir expreffément
, & en quelque forte. fans y fon→
ger ; & felle y eft , on l'y voit.
XL.
Le plus grand défaut qu'on puiffe por
ter dans la fociété , eft l'intolérance à
l'égard des défauts d'autrui .
Un homme qui n'auroit d'autre défaut
que cette intolérance , n'en feroit lui+
même que plus intolérable.
Ce qui rend furtout l'intolérance into
férable , c'eft qu'elle eft humiliante.. Or
elle l'eft doublement , lorfque l'intolérant
n'a point d'autre défaut. Les plus parfaits
doivent donc être les plus tolérans , fous
peine d'être les plus haïs.
pas
Quelque prévenu qu'on puiffe être en
fa faveur , on ne fe croit abfolument
fans défauts.On devroit donc fentir qu'on
a toujours quelque intérêt à l'indulgence
des autres , & par conféquent à en avoir
fai- même.
62 MERCURE DE FRANCE.
!
Fût- on fans défauts , on auroit encore
intérêt d'être indulgent pour ceux des
autres. Ils verront bien mieux nos bonnés
qualités , & ils les eftimeront bien davantage
, fi nous paroiffons ne point voir
leurs défauts , ou fi , en les voyant , nous
ne témoignons ni peine ni mépris . L'amour-
propre éclairé eft donc un principe
d'indulgence .
On en auroit volontiers , dit-on , pour
ceux qui connoiffent leurs défauts , &
n'y mettent point le comble par l'orgueil
; mais comment en avoir pour un
Sot qui fe croit & veut être cru homme
d'efprit ; ou qui ne pouvant fe cachér
fa fottife , ni votre fupériorité fur lui ,
quoique vous ne la lui faffiez jamais fentir
, vous hait par envie ?
,
La réponſe eft fimple & déciſive .
Moins l'homme que vous venez de
peindre mérite d'indulgence , plus il
yous haïra fi vous n'en avez pas , & par
conféquent plus il eft de votre intérêt
d'en avoir. Ce motif de l'intérêt propre
tire une nouvelle force de l'absence de
tous les autres ,
On corrigeroit la plus grande partie
des défauts contraires à l'efprit de fociété
par ce feul principe purement humain
: Conduifez-vous dans la fociété de
la maniere la plus conforme à votre proAVRIL
1759. 63
pre intérêt. Mais j'avoue que par ce principe,
on y porteroit aufli des vices , de
la fauffeté , de la flatterie & c .
: Toute règle de morale qui ne fera pas
prife du propre intérêt , & même d'un
intérêt fenfible & préfent , aura peu de
pouvoir fur la plupart des hommes . Il
faut donc leur donner des regles à l'obfervation
defquelles ils foient engagés
par cet intérêt . Telle eft , par exemple
celle-ci : Ne faites jamais de mal à autrui
à vos dépens . Cette règle exactement
obfervée retrancheroit une très - grande
partie du mal qui fe fait dans le monde ;
& fi elle étoit bien confultée , elle feroit
obfervée du moins par ceux qui ont
quelque lumière , & en qui cette lumière
n'eft pas éteinte ou obfcurcie par quel
que paffion.
X L I.
Je fuppofe un homme d'un grand mérite
, en qui le coeur fût encore au- deffus
de l'efprit , & qui avec la politeffe
la plus vraie & la plus fincére , relevât
tout ce qu'il entendroit dire de faux.
Cet homme-là feroit infupportable , ne
fût-ce que parce qu'on n'oferoit , comme
on dit , ouvrir la bouche devant lui.
Il eft fans doute bien honteux pour
les autres hommes qu'un pareil homme
leur déplût tant ; mais enfin puifqu'il
64 MERCURE DE FRANCE .

#
font ainfi faits & que l'homme que je fup
pofe , ne fçauroit l'ignorer , puifqu'il a
beaucoup d'efprit , il auroit grand tort de
de relever tous les torts , avec quelque
politeffe qu'il les relevât.
Un homme d'efprit & d'un bon caractère
, devant quron ne peut faillir im
punément , n'a pas encore où affez d'efprit
, ou affez de bonté & d'équité ; il
a du moins trop de vivacité & de fenfi
bilité. Peut-être auffi a-t- il de l'humeur.
Toutes les meilleures & les plus belles
qualités peuvent être rendues inutiles
par l'humeur , fi l'on ne fçait pas s'en rendre
maître. Je dis fi l'on nefait pas ;
car il y faut une forte d'adrefle auffi -bien
que de la force.
Cette extrême fenfibilité à tout ce qu'on
entend dire ou qu'on voit faire contre le
bon fens, l'exacte probité, les bienséances
&c. eft auffi häiffable dans fes effets qu'ef
timable dans fes cauſes ; c'eft une belle
qualité très-dangéreufe; & l'on peut faire
une maxime générale des vers fi connus
de Quinault fur l'amour .
Le Cielfait un préſent bien cher , bien dangereux ,
Quand il donne un coeurtropfenfible.
Etre trop vrai & trop fincére eft dans
les uns fimple fottife ou défaut d'expérience
& d'ufage du monde ; dans les autres
c'eſt humeur & paſſion. .
Μ Α Ι. 1759 . Gig:
Ne pas voir de certaines chofes dans la
fociété, ce feroit bétife ; mais en être
trop bleffé , trop ému &c. c'eft une efpèce
de folie ; car la fenfibilité exceffive!
eft folie , comme l'infenfibilité eſt ſtupidité.
Mais il y a plus de fous que de ftu
Rides..
XLII.
Nous voudrions vivre avec des gens
qui n'euffent point de défauts , & qui de
plus ne connuffent & ne fentiffent point
les nôtres ; car il ne fuffiroit pas qu'en
les connoiffant & les fentant , ils les fouf
friffent & nous les pardonnaffent ; nous
voulons qu'ils n'en fouffrent point:
Nous les voulons aveuglés & infenfibles
de cette efpèce d'aveuglement & d'infenfibilité
qui vient , non d'une forte de
ftupidité d'efprit & de coeur , mais do
l'exemption naturelle de ces mêmes défauts
qui font en nous. Je dis exemption
naturelle ; car l'exemption acquife
ne rend que plus clairvoyant , plus fenfible
, & dès-lors plus févère: On dit ;
j'ai bien connu en moi tels & tels défauts ,
& je m'en fuis bien corrigé. Que les autres
n'en font-ils autant ? En effet , perfonne
n'a le droit de garder des défauts
incommodes dans la fociété.
66. MERCURE DE FRANCE.
XLIII.
Déplaire , c'eft faire du mal , c'eſt
nuire. Ainfi la même Loi qui nous défend
de nuire aux autres , nous ordonne
de travailler à nous corriger de tous les
défauts par lefquels nous pouvons leur
déplaire .
La même Loi qui nous ordonne d'aimer
le prochain , nous ordonne de travailler
à nous en faire aimer, & ainfi à lui
plaire.
Le prochain eft obligé de nous aimer.
Il faut donc l'y aider.
L'obligation d'aimer le prochain emporte
celle de l'aider à remplir fes propres
obligations. Il faut donc l'aider à
nous aimer.
Lorfqu'on eft haï par fa faute , on eſt
coupable de cette haine & de fes fuites.
Qui a fait un injure , eſt d'avance coupable
de la vengeance qui en fera tirée.
XLIV.
On croit qu'une perſonne nous déplaît
à caufe de certains défauts, pendant qu'on
ne lui trouve ces défauts , ou du moins
qu'ils ne nous déplaifent en elle , que
parce qu'elle nous déplaît elle-même.
L'amitié & l'amour aiment , dit-on ,
MA I. 1759. 67
malgré les défauts . C'eft quelquefois l'effet
d'une jufte compenfation des défauts
avec les bonnes qualités. Quelquefois
auffi, furtout de la part de l'amour , c'eſt
aveuglement on ne voit dans l'objet
aimé que ce qu'il a d'aimable. Souvent
l'amour va plus loin encore ; il aime les
défauts mêmes , & en fait des agrémens ;
il aime jufqu'aux vices , & en fait des
vertus.
On nous plaît par une feule bonne
qualité , malgré mille défauts ; mais plus
fouvent encore on nous déplaît par un
feul défaut, malgré mille bonnes qualités.
XLV.
Selon M. Nicole , les deux moyens
généraux de conferver la paix dans la
fociété , c'eft de ne bleffer jamais , &
& de ne fe bleffer de rien , ou du moins
de ne pas paroître bleffé ; de n'être ni
offenfant ni aifé à offenfer. Or les deux
défauts contraires à ces deux difpofitions ,
fe trouvent ordinairement enſemble
parce qu'ils ont les mêmes caufes , les
mêmes principes. On eft bleffant & aifé
à bleffer par le même caractère , les mêmes
paffions , & furtout par l'orgueil.
* Traité des moyens de conferver la paix avec les
hommes.
68 MERCURE DE FRANCE.
XLVI.
Plus on a vêcu avec les hommes , plus.
on devroit être indulgent & tolérant
comme on dit que les vieux Juges & les
vieux Confeffeurs font les moins févères :
c'eft qu'ils connoiffent mieux la foiblefle
& l'imperfection de l'humanité , qu'ils fçavent
qu'en général les hommes ne peuvent
guères être que ce qu'ils font. Plus
on les connoît , moins on eft difpofé à les
aimer & à les eftimer ; mais par là même
on doit l'être d'autant plus à les fuppor
ter & à leur pardonner.
St je voulois donner l'idée d'un mérite
parfait pour la fociété , je parlerois d'un
homme qui par une fuite néceffaire d'une
grande fupériorité fur les autres hommes,
ne feroit content de perfonne , & dont
néanmoins perfonne ne feroit mécontent.
Tel étoit feu M. de Fontenelle , trés- difficile
dans un fens , & très-facile dans
un autre ; difficile par lumière , facile par
équité ; J'ajoute par réfléxion . Les hommes
font fots & méchans , difoit- il quelquefois
, mais tels qu'ils font , j'ai à vivre
avec eux , &je me lefuis dit de bonne
heure.
XLVII.
On dit quelquefois ; un telfe plaint des
MAI. 1759.
moi , & dit que je ne fuis pas de fes amis.
J'avoue que dans le fond je n'en fuis pas,
& même fi vous voulez , que je ne l'aime
ni ne l'eftime ; mais je fuis bien für de ne
le lui avoir jamais fait paroître , & an
contraire d'avoir toujours eu pour lui tous
les égards , toutes les attentions poffi
bles . Ses plaintes font donc injuftès . Ce
difcours eft très-ordinaire , & cependant
très-fot ; car c'eſt une fottife de fe flatter
qu'on n'ait rien laiffé échapper d'un fentiment
dont on eft plein.
S'il eft fi difficile de plaire à ceux qui
ne nous plaifent pas ,
c'eſt par l'extrême
difficulté de leur cacher qu'ils nous déplaifent.
و د
" J'ai le don , difoit une femme d'ef-
» prit, de m'appercevoir à merveille com-
» ment je fuis avec les gens ; & fi ce n'eft
» pas comme je le fouhaite , je m'en re-
» tire fans m'en expliquer davantageavec
» eux. ( Madame la Marquife de Mauny
dans fon portrait fait par elle-même . )
Cette conduite eſt très - fage ; mais le
don qui met en état de la tenir , eft trèsrare
; moins pourtant dans les femmes
que dans les hommes. Les difpofitions où
l'on eft à l'égard des femmes , font une
des chofes fur lefquelles elles ont plus de
fineffe de fentiment.
70 MERCURE DE FRANCE.
Il peut arriver que par de petites railleries
& de petites malices qu'on croit innocentes
, on donne lieu à des gens qu'on
aime & qu'on eftime fincèrement , de
penfer le contraire. Ils en font bleffés ,
n'ofent le faire paroître , & nous haiffent.
Les deux défauts , ou plutôt les deux
vices les plus odieux dans la fociété , c'eſt
l'orgueil & la caufticité ; l'orgueil méprifant
& dédaigneux , la caufticité maligne
& railleufe . Čes deux vices ne fe trouvent
pas toujours enſemble. Il y a de l'orgueil
fans malignité , & de la malignité fans
orgueil .
Il y a une caufticité de mifantropie , de
'dureté naturelle , de franchiſe bourrue
& brutale &c. Celle- ci bleffe beaucoup
moins , & plaît même quelquefois . Elle
ne craint pas affez d'offenfer , mais enfin
elle n'en a pas le deffein , & cela
fe fent.
Une femme difoit je n'ai pas affez
'd'efpritpour être malicieufe , &j'ai le coeur
trop bon pour être méchante.
LE
La fuite dans le Mercure prochain .
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Vitre. Le mot du Logogryphe
François eft Démocrite , où l'on trouve
MA I.
1759. 7 ፤
crète , or , corme , rôt , roi , mort , cométe ,
code, tri, cri, orme, rime , crote, rome, riom,
crime. Celui du Logogryphe
Latin eft Avenio
, qui eft le nom Latin d'Avignon , &
dans lequel on trouve Noe , Eva , lo.
J
ENIGM E.
E ne fuis rien , j'exiſte cependant :
Les lieux les plus cachés ce font ceux que j'habite.
Le Sage me connoît & la folle m'évite .
Perfonne ne me voit , jamais on ne m'entend.
Du fort qui m'a fait naître ,
Telle eft la rigoureuſe loi :
C'eſt que je celle d'être
Dès qu'on parle de moi.
AUTRE.
MON fort &d'être pendu s
ΟΝ
;
Quand on me touche je grelote.
Je paffe les hyvers tout nu
Et les étés en redingotte.
LOGOGRYPHE ,
Mont Onftre d'humanité , mon nom feul fais
horreur ;
Mon fein eft cependant rempli de bonnes choles ,
Il faut que tu les décompofes ,
2 MERCURE DE FRANCE .
Pour me trouver , mon cher Lecteur.
J'ai treize pieds de long , fi l'on me confidére
-Par un certain côté ; d'un autre j'en ai cinq ;
Quelquefois fix. Je t'offre une riviere :
Elle arrofe l'Eſpagne ; un fils du Dieu marin ,
Frere deJupiter . Ce qui fert de paffage
A la Ville ainfi qu'au Village.
Une plante , une fleur , un bitume , un poiffon+
Un Roi d'Egypte , un fruit , un efprit , un fermon.
Plus une pierre précieuſe ,
Une boiffon , un grain , une tour lumineufe.
Ce qui doit dans huit mois , périr fubitement ;
Une Ville en Bohême , un fonore inftrument ,
Un Philofophe Anglois , deux piécés de ménage ,
Une bête , un métal qui rend fou le plus fage
Lorfqu'il le chérit trop. Le célébre vaiſſeau
Qui renfermoit Jafon. Un Pontife , un oiſeau :
Une note ; ce dont la matiere eft criblée .
Lefrere de Moife , une écorce apprêtée
Dont fe fert le Tanneur , un ... mais je dois finir ,
Pour te laifler , Lecteur , me chercher à loifir.
Q
CHANSON
.
UE ne fuis je encore inconftant!
Je voltigeois de belle en belle
Et n'avois point de plaifir plus charmant
Que d'être difpenfé du foin d'être fidèle.
Pourquoi faut- il que l'amour à mon coeur
Falle chérir jufques à la rigueur
D'une bergere trop cruelle !
Pourquoi faut- il , hélas !
Qu'il ne foit pas poſſible ,
Ou qu'elle foit pour moi fenfible ,
Ou qu'elle ait moins d'appas .
ARTICLE
Que ne suis-jë encor inconstant,je voltigeois,.
Je voltigeois
de belle en belle,Et n'avois
point deplaisir plus charmant que d'être dispen
Fin .
= sé du soin d'être fi_del_le : Pourquoi faut
-ilque l'amour à mon coeur Fasse chérirjusques àla ri
-gueur De la trop cruelle Misile, Pourquoifaut
il
it helas !Qu'il ne soitpaspossible. Ou qu'elle soit
+
W
pourmoi sensible, Ou qu'elle ait moins d'appas. Que

MA I.
1759. 73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES:
L'INCREDULITE convaincue par
les Prophéties . Seconde Partie.
AU fujet des Prophéties vérifiées dans
la Perfonne de J. C. l'Auteur établit ,
1. Que les Prophètes ont annoncé un
Melfie longtemps avant la naiffance de
J. C. & cela eft incontestable. 2.° Que
J. C. et ce Meffie lui- même : c'eft ce
qui reste à prouver. Il faut pour cela que
les événemens qui caractérisent la venue
du Meffie, foient fi expreffément défignés
par les Prophétes , & fi évidemment accomplis
dans la Perfonne de J. C. qu'il
n'y a rien d'équivoque ou d'arbitraire
ni dans les Prophéties , ni dans leur application.
Le teftament de Jacob annonce que
le Meffie doit naître de la tribu de Juda :
Les Juifs ne l'ont pas révoqué en doute.
Ils n'étoient pas moins convaincus qu'il
defcendroit de David. Nathan avoit
D
74 MERCURE DE FRANCE.
prédit à ce Roi , qu'après fa mort , Dien
lui donneroit un Succeffeur de fa race ,
dont il affermiroit le trône pour toujours.
Dieu lui avoit déclaré que les châtimens
exercés fur fes coupables defcendans ,
n'empêcheroient pas que fa maifon &
fon trône ne fubfiftaffent éternellement.
Les Juifs ne fe font point mépris au
fens de ces Prophéties. Ils ont expliqué
de même ces paroles d'Ifaïe , qu'une
branche & une fleur fortiront de la racine
de Jeffé ; & celles de Jérémie , que Dieu
fufcitera le jufte rejetton de David : que
ce Roi régnera avec fageffe , & jugera fes
Sujets avec juftice : qu'alors Juda fera
fauvé , & Ifraël rempli de confiance , &
que le nom qu'on donnera à ce Roi Sauveur
, fera le nom même incommunicable
de DIEU avec le furnom de JUSTE.
Les Prophètes ont tenu conftamment
le même langage : cette prédiction prife
à la lettre , a exercé les Interprêtes , &
ils ont eu bien de la peine à la concilier
avec la vérité hiftorique : mais elle ne
fouffre plus aucune difficulté dès qu'on
la rapporte au Meffie, & le terme original
Schiloh ne peut s'entendre que de lui .
Les Incrédules . demanderont qu'on
leur montre dans toute l'Hiftoire des
Juifs jufqu'à leurs malheurs , la fuite non
MA I. 1759. 75
>
interrompue d'un gouvernement libre &
national , felon les paroles de Jacob : Le
fceptre ne fera point enlevé à Juda. L'Auteur
laiffe le foin de réfoudre cette objection
aux Interprêtes : » Ils fçauront, dit- il,
» concilier le fens qu'elle renferme avec
» l'Hiftoire du Peuple Juif , & je ne crois
"pas cette conciliation auffi difficile que
» les Incrédules le préfument. Mais il eft
" une voie plus courte pour trancher la
» difficulté c'eft de voir dans le fceptre
affuré à Juda le fceptre ou la houlette de
Dieu même alors pour concilier la Prophétie
avec l'événement , « il fuffit que
» la Providence ait toujours veillé d'une
» maniere fenfible fur la tribu de Juda ,
» que le Peuple Juif ait toujours paru être
» le Peuple de Dieu jufqu'à une révolu-
» tion affez remarquable , pour qu'elle
» ait pu défigner l'arrivée du Meffie. Or
» ces deux chofes font évidentes par
» l'Hiftoire des Juifs. » Du refte cette interprétation
» qui écarte tous les menus
» détails de l'adminiftration politique du
Peuple Juif , dans lefquels il eft dange-
» reux de donner quelque prife à la cen-
» fure des Incrédules ; » cette interprétation
, dis-je , eft d'autant plus naturelle ,
qu'au lieu de ponctuer ainfi le paffage de
Jacob , Non aufereturfceptrum de Juda ,
"
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
齿
& Dux de femore ejus , donec veniat qui
mittendus eft , l'Auteur place la virgule
après Dux , & joint de femore ejus avec
donec veniat.
» Une feconde époque également célèbre
de l'arrivée du Meffie , eft la fin
» des foixante - dix femaines de Daniel. »
L'Auteur s'eft engagé à prouver l'accompliffement
de cette Prophétie dans la perfonne
de J. C. Il obferve d'abord que
Dieu ne prétendoit pas que les hommes
qu'il difpofoit à l'arrivée du Meffie , fuffent
tous des Sçavans confommés dans
l'Hiftoire & dans la Chronologie ; que
l'époque donnée par Daniel étoit affez
reconnoiffable dans l'efpace de douze à
treize ans ; & qu'il n'y a effectivement
que cette différence entre les deux dates
qu'on peut raisonnablement donner au
commencement des foixante- dix ſęmaines.
L'une de ces dates eft prife de
l'Edit accordé à Efdras par Artaxerxès
Longuemain , la feptième année de fon
règne : l'autre eft priſe de l'Edit accordé à
Néhémie par le même Prince. » Cette
» derniere date a l'avantage fingulier d'être
littéralement conforme à la Prophétie
de Daniel : Ab exitu fermonis ut
iterum adificetur Jerufalem ... Et rurfùm
adificabitur platea & muri in anguftia
"
MAI. 1759. 77
umporum. Mais à cette époque il manque
dix à douze ans pour former les foixante
- dix femaines : les Interprêtes y
fuppléent de deux manières ; ou en prenant
les quatre cens quatre - vingt - dix
années pour des années lunaires , plus
courtes que les folaires , ce qui ramène
le calcul à l'exacte mefure ; ou en faisant
remonter le règne d'Artaxerxès Longuemain
à fon affociation à l'Empire de Xerxès
, lorfque celui - ci fortit de fes Etats
pour porter la guerre dans la Grèce . Mais
ces deux réponſes ne paroiffent pas affez
folides à d'autres Sçavans ; ils aiment
» mieux chercher une époque dégagée de
» toute objection chronologique. Ils la
trouvent dans l'Edit accordé à Efdras
» par ce même Artaxerxès , la feptième
» année de fon règne. Quoiqu'il en foit
de ces conjectures , « une fi légère diffé-
» rence , demande l'Auteur , a - t- elle ja-
» mais pû former un obftacle légitime
» à la conviction qu'entraîne néceffaire-
» ment une Prophétie caractérisée par
des traits fi éclatans ?
"
»
Ce font ces traits lumineux que l'Auteur
accumule dans le Chapitre fecond &
dans les fuivans. Il y touche la difficulté
des deux Généalogies de J. C. » Je fçai ,
dit-il , que les Incrédules reprochent à
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
» S. Mathieu & à S. Luc une contrariété
qui affoibliroit leur témoignage fi elle
étoit réelle . On a prouvé mille fois
& en plufieurs manières qu'elle n'eft
qu'apparente ; & il renvoye aux Commentateurs
qui depuis longtemps ont prévenu
cette objection . Il développe enfin ,
comme il l'a promis , tous les rapports de
Ia Prophétie de Daniel avec l'époque du
Baptême de J. C. & avec les circonftances
de fa vie publique , de fa mort & c. I
fait voir que les Juifs eux-mêmes étoient
dans la pleine conviction que les temps
étoient arrivés où devoit paroître le Meffie
; & il le prouve par le témoignage de
Jofephe , de Suetone & de Tacite . Il obferve
trois circonftances prédites dans la
Naiffance du Meffie , & toutes trois réunies
dans celle de J. C. Un homme qui
devoit naître avant lui pour lui fervir de
Précurfeur ; fa Patrie qui devoit être la
Ville de Bethleem ; une Mere Vierge qui
devoit le mettre au monde , fans préjudice
de fa virginité. Ce Précurfeur a été
annoncé fous le nom d'Ange ; mais ce
nom dans le Texte original eft pris en
général pour un Envoyé , & non pas ,
comme nous l'entendons , pour un Efprit
célefte. La Vierge eft défignée par
MA I. 1759. 79
une expreffion qui marque une jeune perfonne
élevée dans le fecret de fa famille ,
& fouftraite non feulement aux appro
ches , mais aux regards des hommes.
C'eft en ce fens que les Livres Saints em
ployent toujours le mot Alma : les paffages
mêmes qu'on oppofe à cette interprétation
ne fervent qu'à la confirmer ;
rel eft celui qu'on a tiré du Livre des
Proverbes , où l'on compte quatre chofes
dont la trace eft imperceptible : le vol
de l'aigle dans les airs ; les fauts d'un
ferpent fur un rocher ; le cours d'un
Navire dans les flots de la mer ; & la
voye de l'homme in Virgine adolefcentula
: car c'eft ainfi que l'Alma d'Ifaïe
doit fe traduire littéralement.
On a voulu appliquer la prédiction
d'Ifaïe , à fa femme & à un de fes enfans
; mais l'Auteur fait voir combien il
eft ridicule de penfer qu'Ifaie ait annoncé
d'un ton de Prophete , un évènement
auffi naturel que la fécondité de fa fem--
me & la naiffance de fon fils . Ce n'étoit
certainement pas un prodige capable de
démontrer à Achas , que Dieu vouloir
délivrer inceffamment Juda du péril extrême
où il fe voyoit expofé par la ligue
formidable des Rois de Syrie &
d'Ifraël. Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» Mais quelle apparence , dit- on, qu'l-
» faïe ait voulu donner pour figne d'un
» événement auffi prochain que la défo-
» lation des deux Royaumes de Syrie &
» d'Ifraël , la naiffance du Meffie , & l'en-
» fantement miraculeux de fa mere , quit
» ne devoit arriver qu'après plufieurs fié-
» cles. » Cette objection d'abord fi pref
fante , s'évanouit , dès qu'on fait attention
que ce n'eft plus au feul Achas ,
mais à toute la maifon de David que le
Prophéte adreffe la parole. Audite ergo
domus David. Cette folution développće
& dégagée de toutes les difficultés ,
eft auffi naturelle qu'elle eft ingénieuſe.
Cependant les Incrédules peuvent demander
la preuve de l'accompliffement
de cette Prophétie . Il s'agit, diront- ils ,
de l'enfantement d'une Vierge ; & la
certitude d'un fait auffi miraculeux ne
peut être acquife comme celle des autres
faits.
L'Auteur fait voir que fi ce fait , invifible
de fa nature , n'a pû être publiquement
connu au moment qu'il eft arrivé ,
il l'a été dans la fuite ; & qu'il eft parvenu
, quoique plus tard , au même degré
de certitude morale que les faits dont
l'exiſtence eft fenfible.
Toutes les preuves de la vérité s'enMA
I. 1759:
chaînent ici les unes avec les autres ; &
les actions de J. C. annoncées par les
Prophétes , achèvent de démontrer qu'il
eft le même qui , felon leurs prédictions ,
a dû naître d'une Vierge.
L'accord de ces actions avec les Prophéties
, eft la matière du Chapitre IV . Dieu
annonce à Moïfe un Prophète femblable
à lui. Il eft dir dans le Deuteronome
qu'il ne s'eft plus élevé dans Joraël de Prophère
comme Moïfe ; c'eft-à- dire de Prophéte
législateur : ce caractère ne convient
qu'à J. C. Ifaïe nous le peint comme une
victime d'expiation , le Pfalmifte le voit
de même. Ce facrifice devoit fuccéder
aux anciennes oblations & les détruire .
La Loi devoit répandre fa lumière fur tous
les Peuples. Les Prophétes voyoient approcher
le Jufte qui venoit la publier. La
fainteté du Meffie annoncée par les Prophétes
, eft reconnue dans la Perfonne
de J. C. par les ennemis mêmes du Chriftianifme
. Les circonftances de fon humble
pauvreté ont été prédites & accomplies
avec la même fidélité.
Le Sage voit une foule d'hommes impies
& pervers ligués contre un Jufte ;
& l'Auteur nous fait reconnoître J. C.
dans la perfonne de ce Jufte qui fe glorifie
d'avoir Dieu pour Pere .
D▾
82 MERCURE DE FRANCE.
Il avoue que le Livre de la Sageffe
n'eft pas unanimement reconnu pour
infpiré ; mais cette controverfe décidée
en faveur de ce Livre par les autorités les
plus refpectables , eft abfolument étrangére
aux Incrédules. Ce Livre eft plus
ancien que le Chriftianifme : fi le Paffage
que l'Auteur en a cité ne peut s'entendre
que de la conjuration des Pharifiens
contre J. C. Ce Paffage eft donc
prophétique ; c'eft ce que l'Auteur avoit
à prouver.
Grotius accufe un Chrétien d'avoir
ajouté ce Paffage au Livre de la Sageffe ;
mais il l'avance fans aucune preuve , &
fes conjectures font démenties par
des
raifons très -fatisfaifa ntes .
L'accompliffement des prédictions fur
la mort de J. C. font l'objet du Chapitre
cinquième ; & rien n'eft plus frappant
que l'accord des circonftances de cet événement
avec les oracles qui l'annoncent.
De ce nombre eft un Paffage de Zacharie
qu'on a voulu regarder comme purement
hiftorique , mais qui contient vifiblement
un fens figuré. Lorfqu'un fait hiſtorique
& préfent, épuife tout le fens d'un récit ,
on n'a pas droit de propofer ce récit aux
Incrédules comme annonçant d'autres
faits. Mais dans le récit de Zacharie tout
MAI. 1759.
83
décéle une prédiction d'événemens futurs
figurés par les actions du Prophéte.
Il eſt évident par exemple qu'un fimple
Pafteur ne dit pas de lui - même : Je
brifai ma belle houlette pour rompre
l'alliance que j'avois faite avec tous les
Peuples ; & dès ce jour-là elle fut rompue.
Ici font réunis tous les traits dont J. C.
eft fenfiblement peint dans le Pfalmifte
& dans Ifaïe .
L'Auteur ne diffimule pas la difficulté
que préfentent deux verfets ; l'un du
Pleaume 21 l'autre du Pfeaume 68.
Dans le premier , le Prophéte fait dire à
J. C. les paroles de mes péchés font caufe
que le falut s'éloigne de moi : & dans l'autre
, Vous connoiffez , Seigneur , ma folie
, & mes péchés ne vous font point
cachés..
Ce langage paroît incompatible avec
la fainteté de J. C. mais on doit fe fouvenir
qu'il s'étoit chargé de toutes les
iniquités du monde.
Le Chapitre fixiéme contient la prédiction
de la gloire de J. C. après la mort :
fon triomphe & fon régne font révélés
en plufieurs endroits des Pfeaumes . Ifaïe
qui a prédit plus clairement qu'aucun
autre Prophéte les fouffrances & les hu
miliations du Meffie , annonce fa. gloire
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
avec la même clarté ; mais fa gloire fuppoſe
fa réſurrection, & celle-ci eft prédite
par David..
Les qualités particulieres du Meffie
défignées par les Prophétes , fa fainteté ,
fon dévouement volontaire comme victime
d'expiation , la perpétuité , la pureté
inviolable de fon facrifice , la publication
de fa doctrine dans tout l'Univers ,
l'homme purifié par les eaux du Baptême
& abreuvé dans les fources de la grace :
tous ces traits qui caracterifent J. C. font
réunis dans le Chapitre fixiéme ; mais
c'eſt furtout à fa divinité que notre éloquent
Théologien s'attache. L'analyſe du
fameux Paffage des Proverbes , où J. C.
eft repréſenté ſous le nom de la Sageffe ,
eft un des morceaux les plus remarquables
de cet excellent ouvrage . Les abimes
, dit- elle , n'exiftoient pas encore ,
& j'étois déja couçue ; les fources d'eau
n'étoient pas encore forties de la terre , les
montagnes n'étoient pas encore affermies
fur leurs maffes pefantes ; j'étois enfantée
avant les collines . » Voilà une fageffe con-
» çue & enfantée par le Seigneur. Elle
» ne peut donc être cet attribut de la
» Nature Divine que les hommes enten-
» dent fous le nom de fagelle. Il eſt abfurde
& contre toutes les règles du lanMA
I. 1759. 85
gage que Dieu conçoive & qu'il en-
» fante les perfections de fon effence.
» C'eft une perfonne antérieure à la pro-
» duction de toutes les créatures , éter-
» nelle , divine , diftinguée enfin de la
perfonne dont elle est née. »
و ر
David eft celui de tous les Prophétes
qui a parlé avec le plus d'énergie de fa
filiation divine & de fa génération éternelle.
Dans le Pfeaume XLIV , où il
peint un Roi qu'il appelle le plus beau
des enfans des hommes , où il dit que
les graces font répandues fur fes lévres ,
où il le voit ceint de fon épèe , armé de
fon arc & de fes fléches , percer le coeur
de fes ennemis , abattre les Peuples fous
fes coups , exécuter les plus grandes entrepifes
, & régner fur fes Sujets avec autant
de douceur que de juftice ; il eft
évident , que cette alliance des vertus
guerrieres & pacifiques , ne convient
point à Salomon , qui ne s'eft fait admirer
que dans la paix . Ifale ne s'eft pas
moins clairement expliqué fur la Divinité
du Meffie , & il le caractériſe par les
miracles même que J. C. a opérés . Jérémie
appelle le Meffie du nom de Jeovach
que l'on fçait être spécialement
confacré à Dieu.
En un mot » on apprend dans les écri
86 MERCURE DE FRANCE.
" tures des Juifs ce que le Meffie devoit
» être & ce qu'il devoit faire . On retrou-
» ve dans celles des Chrétiens les actions :
» & les qualités de ce Meffie promis. De
" ces deux témoignages , l'un fans l'au-
» tre auroit pû laifler quelque fondement
aux doutes des Incrédules . Mais un édi-
" fice dont toutes les parties font liées ,
» eftinébranlable. »
Les prédictions accomplies fur l'Eglife
Chrétienne , la vocation des Gentils , la
deftruction de l'Idolatrie , la converfion
des Rois à la foi , & leur protection accordée
à l'Eglife , l'étendue & la perpétuité
de cette Eglife , font la matière du
Chapitre huitième ; & tous ces événemens
dont nous fommes les témoins, clairement
annoncés par les Prophétes , font
comme les preuves vivantes de la Divinité
de leurs oracles.
Il refte cependant encore quelques armes
à l'incrédulité , ou plutôt quelques
fubterfuges à la mauvaiſe foi des impies .
Mais le dernier Chapitre achève de les
confondre ; & l'Auteur ne dédaigne pas
de détruire les difficultés même les plas
légéres.
» Les oracles , dit-on , que nous avons
» cités , promettent à l'Eglife Chrétienne
»l'étendue de fon régne fur toute la
MA I. 1759. 87
» Terre. Ils affurent que tous les Peuples:
» du monde embrafleront la Loi de J. C.
» Ils prédifent la deftruction entiere de
» PIdolâtrie. Or rien de tout cela n'eft
accompli .
"
La réponſe a cette difficulté fe préfented'elle-
même tout l'Univers , toutes les
Nations , font des termes généraux qui ,
dans leur acception morale , ne fignifient
qu'une grande partie de l'Univers & des
Nations connues . Une acception rigoureuſe
de ces termes eft contraire à l'ufage
de toutes les langues , & en particulier au
ftyle de l'Ecriture ; & la même folution
eft commune à toutes les difficultés du
même genre.
90
ور
"
» Enfin fi l'on s'obſtine à preffer , con-
» tre les régles du langage ordinaire , la
fignification de ces termes , toute la terre ,
» tous les Peuples , fi l'on refuſe , d'y ad-
»mettre les exceptions les plus légitimes,
» les plus autorifées , prouvera-t- on que
» les Prophéties , où ils ont été employés ,
» ayent dû s'accomplir tout à la fois &
»dans les mêmes temps ? la nature des
» choſes demande au contraire un accom
pliffement fucceffif. Les erreurs dont le
• monde étoit infecté , n'ont pû s'abolir
» que par dégrés. La foi a dû fe répandre
de proche en proche ; le moment où la
88 MERCURE DE FRANCE.
» lumiere de l'Evangile éclairera tout l'U-
»nivers , fans qu'il y refte les moindres
»ténébres , n'eft pas déterminé.
Dieu a promis la paix & la juftice à
l'Eglife . Comment concilier , dira- t- on ,
cette Prophétie avec les calamités publiques
& les défordres particuliers que
nous voyons dans fon fein ? Même réponfe
qu'à l'objection précédente. Le
temps de l'accompliffement n'eft pas arrivé
; & ce n'eft pas à l'état préſent de
l'Eglife que les Prophéties doivent être
appliquées. L'Auteur va plus loin , & il
prouve que dans cet état même elles ont
un accompliffement véritable quoiqu'imparfait.
99
»
" L'Empire de J. C. foit fur la terre ,
foit dans le Ciel eft au fond un feul &
unique Empire. C'est toujours la même
Eglife achevant ici -bas fous fes
aufpices le cours de fon pélérinage , &
recueillant avec lui dans l'éternelle Pa-
» trie le fruit de fes travaux & de fes
" combats... Ceft là feulement qu'il
n'y aura plus parmi fes enfans d'injufti-
» ce & d'iniquité... Cependant ces Prophéties
qu'on nous oppofe ont déjà
→ commencé à s'accomplir fur la Terre ,
fans préjudice de l'accompliſſement
confommé qu'elles doivent avoir dans
193
2
*
MA I. 1759. 89
»le Ciel. La fociété des Fidéles eft vé-
» ritablement une Eglife fainte , une Jé-
» rufalem fpirituelle , la Cité où Dieu
habite , qu'il enrichit de fes dons , &
qu'il éclaire de fon efprit.
ود
"
"
Tel eft à-peu-près l'ordre & le plan de
ce bel Ouvrage. J'apprends qu'il eſt de
Monfeigneur l'Evêque du Puy ; j'aurois dû
le reconnoître à l'élégance de fon ſtyle , à
la douceur de fon éloquence , à la profondeur
de fes lumieres ; & furtout à cette
candeur refpectable qui caractériſe les
amis fincéres de la vérité.
JUMONVILLE, Poëme , par M. Thomas.
Cet Ouvrage fe trouve chez Heriffant ,
rue S. Jacques.
L ASSASSINAT de M. de Jumonville
» en Amérique , eft, dit le Poëte , un mo-
" nument de perfidie qui doit indigner
» tous les fiécles. Et puifque
› pour le
» malheur du genre humain, il n'y a point
» de Tribunal où l'on puiffe citer les Na-
» tions coupables ; il veut du moins que
» la poftérité en tienne lieu ; qu'elle les
»flétriffe: & que la crainte de l'infamie
»foit un frein qui les retienne.
Mais le foin d'encourager la vertu n'eft
90 MERCURE DE FRANCE.
pas moins intéreffant que celui d'épou
vanter le crime. » Parmi nous on ne fait
»les éloges funèbres que de ceux qui pen
» dant leur vie , ont porté des titres pom-
» peux. Mais à Athènes , & dans Rome ,
tous ceux qui avoient fervi la patrie, ou
» qui étoient morts pour elle , avoient
» droit aux éloges de leurs Concitoyens;
» & les Orateurs , ou les Poëtes qui jet-
»toient des fleurs fur leurs tombeaux ,
» excitoient toujours l'attention publi-
» que. »
Il y a longtemps que j'ai fait des voeux
pour que la République des Lettres décernât
des triomphes à ceux qui ont bien
mérité de l'Etat. Les actions louables des
Citoyens ne feroient- elles pas de beaux
Sujets à propofer dans nos Académies ,
pour les prix de Poefie & d'éloquence ?
Les vertus militaires & civiles ne font- elles
plus dignes des hommages publics qu'elles
recevoient autrefois ? J'ofe croire qu'un
tel ufage feroit naître une émulation plus
utile encore que celle des talens littérai
res. Le Poëme dont je vais donner une
idée , femble fait pour fervir de modèle
aux jeunes Auteurs qui s'exerceroient
dans le genre de l'Epopée.
Il eft divifé en quatre Chants : dans
le premier , le Poëte jette les
yeux furt
MA I.
9.1 1
1759.
l'Europe défolée ; il voit les Nations ar
mées pour le détruire.
La Sprée a fur fes bords appellé la victoire ;
Et ce fleuve autrefois qui , fans nom & fans gloire,
Sur un fable inconnu rampoit obfcurément ,
Redoutable aujourd'hui par fon débordement ;
Dans fa courfe orgueilleufe entraîner des couronnes
,
Veur rouler en grondant fur les débris des Trônes;
Au Danube affervi prétend donner des fers ,
Et du bruit de fon cours remplir tout l'univers.
Excité par le choc de ce commun orage ,
Sur les bords Espagnols j'entends frémir le Tage,,
Je vois fon urne d'or fous fa main s'agiter ,
Et fon courroux naiſſant déja prêt d'éclater.
Il attribue aux Anglois les malheurs
de la guerre préfente ; mais c'eft peu , leur:
dit-il, d'acheter le fang de vos ennemis :
Vos facriléges mains ont commis des forfaits
Que les voiles du temps ne couvrirontjamais
Pirates , affaffins , ufurpateurs , parjures !
Quel horrible tableau pour les races futures !!
La Mufe qui préfide à l'immortalité
Et qui grave en airain l'austére vérité ,
Dérobe également à l'oubli des ténébres
Er les grandes vertus & les crimes célébres .
J'ofe donc retracer un de ces attentats
Dont la honte à jamais doit flétrir vos Erats.
92
MERCURE DE FRANCE.
Fuiffai-je , o Jumonville , éternifant ta gloire ,
Dans des chants immortels confacrer ta mémoire ;
Et de tes affaffins dépeignant la fureur ,
Imprimer à leurs noms une éternelle horreur.
Senfible aux longs malheursqui défoloicnt la terre,
Louis avoit fermé les portes de la guerre ,
Le foldat défarmé , cultivant les guerets ,
Moiffonnoit dans fon champ les trésors de Cerès.
La rouille dévorante émouffoit les épées
Que du fang des humains Bellone avoit trempées
;
Er du Dieu des combats les redoutables traits
Dormoient dans le filence , entaffés par la paix.
La jaloufie & la cupidité des Anglois
leur rendent cette paix odieufe. Le Commerce
de la France , fes Colonies , le
Canada furtout excite leur ambition.
Une France nouvelle en ces lieux floriffante ,
Remplit cet univers de fa grandeur naiſſante ;
Et croiffant à l'abri du Trône de nos Rois ,
Fleurit paifiblemer. fous d'équitables loix.
Cent fleuves fortunés defcendus des montagnes ,
De leurs fécondes eaux arrofent les campagnes :
La main de la nature , utile avec grandeur,
Y creufa de cent lacs la vafte profondeur ;
La terre filongtems au repos condamnée ,
Sous de fauvages mains , flétrie , abandonnée ,
MAI.
1759. འད
Sous la main du François ranimant ſa beauté ,
Reprend fon premier charme & fa fécondité.
Des troupeaux mugiffans les vallons retentiffent ,
Sous les épics dorés les campagnes jauniffent ;
Et les Arts , de l'Europe enfans induſtrieux ,
De leur brillante aurore embelliffent ces lieux.
Les groffiers habitans de ces lointains rivages ,
Formés par nos leçons , inftruits par nos ufages ,
Dans l'école des Arts & de l'humanité ,
Deleurs fauvages moeurs corrigent l'âpreté.
Sous leurs toits de roſeaux ils bravent la molleffe ;
Leur arc & leur carquois font leur feule richeſſe ;
Leur coeur fimple & naïf dans fa férocité ,
Reſpecte du François la fage autorité :
Le François bienfaifant confole leur miſére ,
Les aime en citoyen , & les gouverne en pere.
C'eſt dans ces contrées que les Anglois
nous déclarent la Guerre :
Leurs drapeaux déployés qui flottent dans les airs ,
Appellent les combats fur ce trifte univers.
La Peinture de l'Oyo épouvanté , eſt
un très-beau morceau de Poëfie .
De crainte à cet afpect fes regards fe troublèrent ,
Sur fon front pâliffant , fes rofeaux s'ébranlèrent :
Ses flots épouvantés , pleins de trouble & d'horreur
,
A Neptune en grondant vont porter leur terreur
94 MERCURE DE FRANCE
Cependant les Anglois s'avancent.
La fiere ambition voloit fur leurs drapeaux..
Devant leurs bataillons la difcorde fatale
Secouoit dans fes mains une torche infernale ;
Et cachant avec foin un fer enfanglanté ,
La fombre trahiſon marchoit à leur côté .
Ils conftruifent un Fort fur nos terres
& s'y établiffent.
Le Gouverneur François eft averti de
ces premières hoftilités ; il modére l'ardeur
des fiens :
Il voit que de ce feux la premiere étincelle
Peut- être le flambeau d'une guerre cruelle ,
Peut trouver dans fa courſe un funeſte aliment
Et caufer dans l'Europe un vafte embraſement :
Il voudroit épargner , en écartant la guerre ,
Des crimes aux Anglois , des larmes à la Terre.
Avant d'armer la France & de fouiller fes mains
Du fang trop prodigué des malheureux humains;
Il veut que revêtu d'un facré miniſtère ,
De la foi des traités fage Dépofitaire ,
Un Envoyé prudent , organe de la paix ,
Porte aux ufurpateurs la plainte des François.
Parmi ceux de nos Guerriers qui défendent
ces contrées , on diftinguoit deux
vertueux freres ,Jumonville & Devilliers :
Leur mere languiffante au fein de la Patrie ,
Traînoit encor loin d'eux une mourante vie
MA I. 1759. 93
Hélas ! le ferlefpoir de revoir fes enfans
La foutenoit encor fous le fardeau des ans .
Le Poëte rappelle les adieux de cette
tendre mere , lorfqu'elle avoit vû partir
fes enfans pour l'Amérique : & c'est à
ces traits fi naturels & fi touchans qu'on
reconnoit fi un Auteur a de l'ame.
Jumonville eft choifi par le Gouverneur
pour aller fçavoir des Anglois dans
quel deffein ils ont pris les armes.
Devilliers tout-à-coup , en embraffant fon frère, 1
Sentit fon coeur ému d'un trouble involontaire.
Il mêla des foupirs à fes tendres adieux ,
Et longtems dans la plaine il le fuivit des yeux.
Dans le fecond Chant Jumonville fe
préfente aux Anglois , & leur parle en
Héros plein de fageffe & d'humanité .
Mais comme il les invite à la paix,
Par un plomb homicideindignement percé ,
Aux pieds de fes bourreaux il tombe renversé,
Trois fois il fouleva fa pefante paupiere
Trois fois fon oeil éteint fe ferme à la lumière.
De la France en mourant le tendre ſouvenir
Vient charmer fa gran le ameà fon dernier ſoupir.
Il meurt: foulés aux pieds d'une troupe inhumaine,
Ses membres déchirés palpitent fur l'arène.
MERCURE DE FRANCE..
O vous de cette terre antiques habitans ,
Citoyens des forêts , dans les antres errants ,
Dont l'Europe orgueilleufe au fein de la molleffe
Contemple avec dédain la ſauvage rudeſſe ,
Parlez : l'aftre du jour qui luit fur vos forêts ,
A-t- il vu parmi vous de ſemblables forfaits ?
Du moins votre grofliere & farouche droiture
Suit les premieres loix de la fimple nature.
L'Anglois , nouveau barbare a tráverfé les mers
Pour apporter ce crime au fond de vos déferts.
Huit des compagnons de Jumonville
ont le même fort que lui , les autres font
faits prifonniers.
! Deleur fang répandu les ruiffeaux fe confondent,
A leurs foupirs mourants les cavernes répondent ,
L'Anglois ivre de fang pouffe un cri dans les cieux ,
Et fa barbare joie étincelle en fes yeux.
Un Sauvage échappé à la fureur des
Anglois va porter au fort du Quefne cette
nouvelle funefte ; mais le plomb mortel
l'atteint dans fa fuite,
Il arrive couvert de fang & de pouffiere.
Ses yeux ne voyoient plus qu'un refte de lumieres
Sur fon front éperdu fes cheveux hériſſés ,
Les farouches accents de fa bouche élancés ,
Son fouffle haletant , & fa bruyante haleine
Qui
MA I. 1759. 97
Qui de fes flancs preſſés s'échappoit avec peine ,
Ses membres demi nuds & d'effroi palpitans ,
Sous fon corps affoibli fes genoux tremblotans ,
La pâleur de la mort fur fon viſage empreinte
Portent dans tous les coeurs la trifteffe & la crainte
Les François pour l'entendre autour de lui preffés
Ont la tête immobile & les regards fixés .
Mais à peine on l'approche , à peine on l'environne,
Epuifé , tout-à- coup fa force l'abandonne.
Trois fois il veut parler , & fa langue trois fois
Pour le récit fatal ne trouve point de voix.
Les noms d'Anglois,decrime, & d'affaffin farouche,
En fons entrecoupés s'échappent de la bouche.
Enfin fon oeil mourant fixé ſur ces guerriers ,
Apperçoit près de lui le trifte Devilliers.
Il lui tend une main déjà preſque glacées
Et foulevant encor fa poitrine oppreffée :
O mon Pere , dit-il avec de longs fanglots ,
Jumonville .... il expire en prononçant ces mots
Voilà ce qui s'appelle peindre.
Les François foupçonnent quelque malheur
, quelqu'attentat.
On feraffemble, on court à flots impétueux;
Tout le Fort retentit de cris tumultueux ;
Et les drapeaux de Mars cachés à la la lumiere ,
Noircis pendant la paix d'une oiſive pouffiere ,
Déployés tout-à- coup aux regards du Soleil ,
Annoncent des combats le fatal appareil.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
De l'Airain menaçant , précurfeur des batailles ,
Les fifflemens aigus rempliffent les murailles :
Dans les antres obfcurs des Arfenaux poudreux,
Des foudres affoupis on réveille les feux.
Le foldat en fureur le couvrant de fes armes ,
Embraffe les enfans & fon épouſe en larmes.
Dans un lâche repos longtemps enféveli ,
Le fuperbe Courfier par la paix amolli ,
Aux accens de l'airain qui frappent fon oreille,
Leve fes crins mouvants , s'enflamme & feréveille.
Les Sauvages volent au fecours des
François. Le Gouverneur du Fort du Quelne
met Devilliers à la tête de ceux qu'il
envoie fur les pas de Jumonville ; il l'embraffe
& lui dit :
>> Ecoute la Nature & la voix de ton frere.
» Son fort eft incertain , ton malheur ne l'eſt pas.;
» Tu dois briſer ſes fers ou venger ſon trépas.
>> Mais vous , ô noms facrés que l'Univers adore !
» O nature ! ôjuſtice ! ô vertu que j'implore !
» Vous,paffion du Sage,amour du genre humain
» Je puis lever au Ciel une innocente main :
>> Je n'ai point le premier enfanglanté la terre ,
» Je n'ai point rallumé le flambeau de la guerre.
» L'Anglois qui , le premier a rompu les Traités,
» L'Anglois feul eft Auteur de ces calamités.
و د
Dans le troifiéme Chant , les François
partis du Fort du Quefne , & marchant
MA I. 1759. 99
vers le Fort de la Néceffité , lieu où s'eft
<commis le crime, paffent la nuit dans une
forêt Ceft- là que l'ombre de Jumonville
paroît à leurs yeux. Ce prodige eft
peint avec toute la force de la pocfie . Je
ne ceffe de tranfcrire les beaux vers de ce
Poëme ma plume ne peut s'y refufer.
Tout-à-coup , ô prodige ! une lugubre voix
D'ua long gémiffement fait retentir ces bois .
De mille accents plaintifs la nature eft troublee ;
Par de longs tremblemens la terre eſt ébranlée ,
Ses abîmes profonds s'ouvrent en mugiſſant ,
Le foldat éperdu s'écrie en pâliffant ;
2
Quand du fein de la terre un phantome effroyable
S'éleve & dans les Cieux pouffe un cri lamentable.
Son front cicatrilé , blanchi par la pâleur
Semble des Pins altiers égaler la hauteur ;
De fes flancs déchirés d'une large bleſſure ,
Le fang coule à grands flots , & pouffe un long
murmure ;
Des vêtemens affreux , dépouilles des tombeaux,
Couvrent fon corps fanglant de leurs triftes
lambeaux.
Les Soldats reconnoiffent l'ombre de
Jumonville, & Devilliers lui tend les bras.
Alors de ces forêts perçant l'affreux filence ,
Le Spectre défolé cria trois fois VENGEANCE !
E ij
100 MERCURE DE FRANCE
Les rochers attendris , les antres gémiſſans
Répétèrent au loin ces funébres accens.
L'Enfer s'émeut au bruit de ce triſte murmure
Et répond par les cris aux cris de la nature.
Le Spectre au même inſtant diſparut & s'enfuit }
Et rentra dans le fein de l'éternelle nuit.
Les François d'abord confondus paffent
bientôt de l'étonnement à la fureur. Le
Démon des combats les appelle à la ven
geance.
Des François égorgés les mânes l'entendirent ,
Leurs cadavres fanglants de joie en treffaillirent
Les meres qu'effrayoient ces redoutables fons ,
Sur leur fein palpitant preffent, leurs nourriffons,
Devilliers invoque Jumonville , & fes
mains errantes le cherchent dans les lieux
où il lui eft apparu. Le jour vient ; nos
Guerriers s'avancent ; ils arrivent dans
cette plaine fatale
Où des Héros François lâchement égorgés
Erroient en gémiffant les mânes outragés .
Parmi leurs cadavres fanglans Devilliers
reconnoît celui de fon frere ; & ce moment
pathétique eft faifi avec la plus vive
châleur. De la douleur la plus profonde ,
Dévilliers paffe à la vengeance. Il marche
MA I.
1759. 101
au Fort de la Néceffité , deux fois en fait
le tour , & cherche d'un oeil étincelant
par où s'y frayer uu paſſage. Ainfi , dit le
Poëte , dans les déferts de l'Afrique
Une Lionne horrible & l'effroi des humains ,
A qui dans ſon abſence une cruelle adrefe
Ravit fes Lionceaux , l'objet de fa tendrelle ,
Suit les pas du Chaffeur fur le fable imprimés ,
Et vole jufqu'au lieu qui les tient enfermés.
Furieule, écumante , & de fang altérée ,
De ce coupable azile elle affiége l'entrée ,
Et les crins hériffés autour de ces remparts ,
Promène en rugillant les horribles regards.
Dans le quatrième Chant on fe prépare
à
l'attaque,
Ces Favoris des Arts & du Dieu des combats ,
Qui portent dans leurs mains l'épée & le compas ,
Qui joignent l'Art de vaincre avec l'Art du Génie ,
Et confacrent à Mars les leçons d'Uranie ,
Déjà contre les murs ont dirigé l'effort
De ces bouches d'airain qui vomiffent la mort,
Al'aide du compas leur main fûre & puiffante
Sçait guider à fon gré la foudre obéiffante ,
Lui montre les remparts qu'elle doit écraſer ,
Et lui prefcrit les lieux qu'il lui faut embrafer.
L'Anglois audacieux , fier au ſein des allarmes ,
Fait du haut de fes murs tonner les mêmes armes.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Les éclairs enflammés répondent aux éclairs ;
La foudre vient heurter la foudre dans les airs.
Enfin les retranchemens font forcés,
Jes François y pénétrent.
La mort impitoyable errant fur ces débris ,
Remplit l'air d'alentour de fes lugubres cris :
Mille traits aiguifés arment ſes mains cruelles :
Dans des ruiffeaux de fang elle trempe fes ailes
Par la flamme & le fer les Anglois terraffés ,
Déjà couvrent les murs de leurs corps entaffés ;
Et leurs mânes fanglans , dans les royaumes fombres
,
Des François égorgés vont appaifer les ombres..
Devilliers fait rafer le Fort où fut
commis le crime qu'il vient venger. Et
c'eſt là que finit l'action du Poëme. Mais
le Poëte va plus loin. Il lit dans l'avenir
, & annonce aux Anglois tous les
revers qu'ils méritent. Prédiction qui devient
chaque jour plus vraisemblable ,
depuis que des hommes d'Etat fe difputent
la gloire de concourir à fon accompliffement.
Les beaux vers que j'ai cités de ce Poëme
en font le plus magnifique éloge ; & qu'on
ne s'imagine pas que j'aie mis beaucoup
d'art à diffimuler les négligences & les
O
M A I. 1759″ 103
inégalités du ftyle : la même nobleſſe , le
´même coloris , la même harmonie, régnent
à peu-près dans tout l'ouvrage ; & je ne
connois point de jeune Poëte qui annonce
plus de talens pour l'Épopée . Il ne lui
manque plus que de traiter un Sujet affez
vafte pour développer le génie de l'invention,
& de l'ordonnance. La fimpli
cité de celui - ci n'a permis ni intrigue ni
fituations ; & dans fa marche noble &
majeftueuse , le récit eft un peu monotone
, mais l'action étoit trop ferrée &
l'intérêt trop preffant pour donner lieu
aux épiſodes . Les défauts de ce Poëme
font du Sujet , & les beautés font du
Poëte. Les fautes légères qui lui ont
échappé , ne font d'aucune conféquence,
& ce n'eft que pour en garantir les Com
mençans que je vais les faire obferver.
Il me femble qu'on ne doit pas dire,
que les traits du Dieu des combats , dormoient
dans le filence ; que ce vers ,
Leur bouche s'appelloit du tendre nom de frères ,
n'eft
pas François ;
Qu'après avoir parlé des flots de la
mer , il falloir éviter d'employer ce terme
au figuré dans la feconde Partie de la
comparaifon :
Des farouches Anglois tels paroiffent les flots .
E iv:
04 MERCURE DE FRANCE.
Qu'à propos d'un coup de fufil , ce vers,
Mais qui peut devancer les aîles du tonnerre ?
eft une image beaucoup trop forte.
Le Poëte eft d'autant moins excufable
d'avoir dit ,
Le fer même altéré du fang des affaffins
S'agite de fureur dans leur tremblante main ,
qu'une métaphore femblable a été condamnée
depuis longtemps dans ces vers :
Le voilàce poignard , qui du ſang de fon Maître ,
S'eft fouillé lâchement ; il en rougit le traître.
Non ſeulement la rime eft trop négligée
dans les vers fuivans , mais l'analogie
des termes n'y
danseenvers
eft pas obfervée :
Si de Mars & des flots évitant les dangers ,
Je dois revoir un jour nos antiques foyers.
Il falloit dire de la terre & des flots
ou bien de Mars & de Neptune .
'Ainfi dans les déferts des fables Afriquains .
On peut dire les fables des déferts ,
mais non pas les déferts des fables .
Le fignal eft donné , les feux étincellans
De l'amorce embraſée ont paffé dans les flancs.
Il falloit achever dans les flancs de l'aiMA
I.
1759. 105
rain , dans les flancs de la bombe &c.
Ces globes meſſagers de la mort qui les fuit.
Ce vers préfente deux images qui fe
contrarient : meffagers de la mort fuffifoit.
Si ces globes font meffagers de la
mort , elle ne les fuit pas , ils la portent.
L'airain qui les vomit en recule d'horreur.
Cette métaphore femble juftifiée par
celle de Racine :
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Mais il me paroît encore plus hardi
d'animerl'airain que d'animer un flot, car
au moins les flots ont-ils un mouvement
naturel qui peut être pris poëtiquement
pour la vie...
La flamme qui pétille en confumant la proie,
L'image eft exacte ; mais elle eft
petite. La flamme qui mugit peindroit
mieux un incendie que la flamme qui
petille.
En général il est beau de vouloir tout
peindre ; mais cette ambition a fon excès
; & le Pocte doit obferver avec foin
les circonstances qui exigent des traits
E v
106 MER CURE DE FRANCE.
'détaillés , & celles qui ne demandent que
de grandes touches.
M. T. eft tombé dans quelques réminiſcences.
O fiécles ! ô mémoire !
Confervez à jamais cette effroyable hiſtoire ,
nous rappelle un endroit de Cinna ..
Du vertueux François , tel eſt le caractère ,
eſt preſque mot pour mot dans Zaïre.
Que le courroux des Dieux , & la haine des hom
mes ,
n'eft pas moins imité de M. de Voltaire..
L'Anglois n'eft ni cruel ni parjure à demi ,
reſſemble trop à un vers de Corneille.
Ceux - ci où l'Auteur s'adreflant aux
Anglois , leur annonce les cruautés des
Sauvages :
Je les vois étendus , de carnage fouillés ,
Arracher vos cheveux de vos fronts dépouillés ;
Et fiers de ce fardeau , dans leurs mains triom
phantes ,
Montrer à leurs enfans ces dépouilles fumantes.
Ces Vers , dis-je , reffemblent' à d'au--
tres ; mais une image revêtue de fes expreffions
naturelles, peut fe préfenter de
MAI. 1739: 107
même à deux Écrivains ; & l'on en a vu
mille exemples. Une inadvertence qu'il
eft plus effentiel à l'Auteur de corriger eft
celle-ci :
Inftruits dans leurs déferts de l'horrible attentat
Les farouches humains , enfans de ce climat ,
Viennent de toute part pour hâter la vengeance.
Car fi les Sauvages font inftruits de
Fattentat , ils ont dû en inftruire les François
; & dès-lors l'incertitude ne doit pas
durer jufqu'à l'apparition de l'ombre de
Jumonville.
On voit combien je fuis févére dans
mes critiques , je crois être encore plusmodéré
dans les éloges que je donne à
l'Auteur ; & l'on me foupçonneroit peutêtre
d'une prévention exceffive fi je difois
tout le bien que j'en penfe , & l'o--
pinion que je conçois d'un talent dont
cet Ouvrage n'eft que l'effai.
L'ETHOLOGIE ou le Coeur de l'homme .
feconde partie . Vertus & vices de:
l'homme à l'égard de lui- même.
L'Homm
Homme né pour être heureux doitt
travailler à le devenir , & par conséquent
s'occuper On prend de-là occafion de part-
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
a
>
ler dans un premier Chapitre , de l'occupation
& de l'oifiveté fon contraire : on
cite Stilpon , Philofophe de l'antiquité ,
qui à force de s'occuper utilement
vainquit fa paffion pour le vin & pour
les femmes ; & Lycurque le plus grand
ennemi de l'oifiveté .
>
S'occuper avec avantage , c'eſt confacrer
fon temps à la perfection de fon
efprit & de fon coeur. Tout cet ouvrage
n'étant qu'un traité des bonnes moeurs ,
on ne dit ici qu'un mot du goût , fruit
de la Littérature & des Sciences . On
loue celui des Lacédémoniens , qui firent
tranfporter hors de leur Ville les ouvrages
trop libres du Poëte Archiloque.
On oppoſe au goût éclairé l'aveugle prévention,
dont les effets ont été fi funeftes
au célèbre Galilée ..
L'homme ne peut travailler férieuſement
àfon bonheur qu'il ne s'efforce d'acquérir
de la prudence dans fes projets ,
de la modération dans fes defirs , de la
tempérance dans fes appetits corporels.
On oppofe à la prudence , l'inconfidération
& la précipitation par défaut ; par
excès l'indécifion.
Point d'excès dans la modération des
defirs ; & l'on appelle defirs , les mouvemens
qui portent bame mers des ob
ets qui n'affectent pas immédiatement
1
MA I. 1759. Tog
les fens , à la différence des appétits
corporels.
Čes objets ne pouvant guère être que
la gloire & les honneurs , on oppoſe à
cette modération , par défaut , l'ambition
, fille de l'orgueil & de la vanité ,
& l'on dit un mot de la modeftie .
L'incontinence ou l'amour de la volupté
, & la gourmandiſe , font des vices
par défaut contre la tempérance dont
les branches font la chafteté & la fobriété.
On ne connoît point de vices par excès
contre ces vertus. M. de Cramezel regardant
l'avarice comme l'injuſtice la plus
énorme envers la fociété, remet à en parler
dans la troisième partie ; quoiquelle eût
pû trouver fa place ici , comme contraire
aux intérêts perfonnels bien entendus de
l'avare même. Voilà la matière des trois
derniers Chapitres de la deuxième partie.
L'Auteur s'étend fur l'Article de
la prudence qu'il définit l'art de choir
des moyens convenables pour arriver
à une fin honnête. Ainfi la malice ou
da rufe ne tendant qu'à une fin mauvaife
& injufte , loin d'être honorée du
nom de prudence , doit être regardée
comme des vices monftrueux , auxquels
l'imprudence feroit préférable : celle- ci
n'étant qu'un vice de l'efprit , lorsque les
I
110 MERCURE DE FRANCE.
deux autres font la corruption même đư”
coeur.
On diftingue trois fortes de prudence :
la prudence politique , dont l'objet eft le
bonheur de tout un Peuple ; la prudence
économique , dont la fphère eft le cercle.
étroit d'une famille ; & la prudence monaftique
ou individuelle , dont le but eft
la félicité d'un homme confidéré comme
ifolé & dégagé de toute liaiſon ou foeiété
. Cette troifième efpéce de prudence
appartient à la deuxième partie. Lest
deux autres feroient du reffort de la troifième.
Mais l'Auteur n'en traite point ;
s'étant reftreint au développement des
vertus & des vices de l'homme en géné
ral , & non du Prince , ou du Pere de
famille.
Voici ce qu'il faut pour l'accompliſſe
ment d'une action vraiment prudente.
1. Que la volonté ne defire rien que d'utile
, & quelle engage l'entendement à
trouver les moyens d'acquérir la jouiffance.
de la chofe defirée. 2. ° Que l'entendement
obéiffant à la volonté , cherche les
moyens qui peuvent conduire à cette fin
3.º Qu'il les examine , les compare , &
juge quel est le plus convenable. 4. ° Qu'il
annonce à la volonté celui qu'il juge le
meilleur, & qu'il la déterminé à l'embra
MAI. 1759%
M
Ο
fer. 5. Que la volonté fuive le confeil de
l'entendement. Comme l'on parle d'un
homme prudent , PAuteur lui fuppoſe
l'entendement jufte & ſain , & la volonté
droite & pure. Il indique les fources
où l'entendement trouvera les moyens
dont il s'agit. Les voici. 1. La lumière
naturelle , & il donne plufieurs axiomes.
2.º Les préceptes des Sages , au nombre
defquels M. de Cramezel n'hésite point
de mettre les proverbes , même les plus
connus , qu'il nomme la voix du Public ,
la Philofophie du tems ; les Aphorifmes
de la prudence. 3. ° Une attention réfléchie
fur les effets de la Nature & de
FArt , où nous appercevons des vérités
de pratique , des régles de conduite dans
lé commerce des hommes. 4. ° Les exem
ples qui nous environnent. 5. Notre
propre expérience. On rappelle à la fin
de cet article , le trait de prudence de
Calpurnius flamma auquel l'Armée Ro
maine dut fon falut. Par fon indécifion
Robert , Duc de Normandie , perdit la
Couronne d'Angleterre. La valeur d'Horace
, qui fit retirer fes deux Compagnons
& refta feul à l'entrée d'un Pont fur le
Tibre , pour s'oppofer au paffage des
Etrufques , eft traité d'inconſidération.
La précipitation de Catilina , fit échouer
Y
TIZ MERCURE DE FRANCE.
fes horribles projets , au refte eût - il réuffi
on ne lui donneroit pas le nom de prudent.
Quant à la modération dans fes defirs
, on cite Quintius Sinfinatus qu'on
trouva occupé à cultiver fon champ
torfqu'on le falua Dictateur , & qui après
avoir remporté une victoire complette
fur les ennemis, abdiqua la Dictature pour
retourner à fa charruë. On dit deux mots
de l'apathie ou de l'infenfibilité qui fait
qu'on n'eft ému , ni touché de rien , &
dont on parle plus amplement dans la
troisième partie.
A l'article orgueil , on en diftingue de
deux fortes ; l'un fimple & naïf : on penſe
avantageuſement de foi ; & on en parle
comme on en penfe : l'autre , fourbe
& diffimulé ; on fent malgré foi le peu
que l'on vaut , on defire cependant l'eftime
des autres hommes & on met tout
en ufage pour paroître à leurs yeux ce que
' on n'eft pas. L'arrogance , qui en impofe
aux autres , qui affecte avec hauteur
& impudence une fupériorité que l'on n'a
pas , eft regardée comme une troifième
efpèce d'orgueil. La préfomption eſt enfantée
par l'orgueil ; c'eft un amour-propre
qui groffit à nos yeux notre mérite
nous fait préfumer trop de nos lumières
t
MA I. 1759. 113
& de notre prétenduë fageffe. Il ne faut
confondre avec aucun de ces vices la fierté
que l'on regarde comme une vertu : ce
mot dans fa véritable acception devant
fe prendre pour ce fentiment d'honneur
qui veut que nous ne dérogions jamais ,
ou à la dignité de notre naiſſance , ou
à la décence de notre état. On veut donner
pour Epoux à Virginie un homme obfcur
, mais qui a amaffé de gros biens :
indignée de la propofition , elle préfére
une étroite médiocrité à une riche al-
Liance indigne de fon nom. Ce n'eft chez
elle ni orgueil , ni aucune des branches
de ce vice ; c'eft noble fierté .
Hermad pourroit fortir de l'indigence
où il eft plongé , mais il lui faudroit
approuver les ridicules de protecteurs
parvenus , fouffrir les caprices & les hauteurs
des valets , finges de leurs maîtres.
Hermad a des talens & du mérite : il eſt
incapable de pareilles baffeffes : il n'eft
pas orgueilleux , il eft fier.
L'Epilogue des métamorphofes d'Ovide
, paroît à M. de Cramezel l'expreffion
de la haute eftime que ce Poëte avoit
pour lui-même , & c'eft en quoi confifte
l'orgueil .
La vanité différe de l'orgueil , en ce
que l'orgueil naît d'une perfuafion d'un
114 MERCURE DE FRANCE.
mérite intime & perfonnel ; & que là
vanité prend fa fource dans le defir d'être
admiré, eftimé par des avantages extérieurs
& véritablement étrangers à l'hom
me ; Aman , le plus vain des hommes ,
le Favori d'Affuérus Roi des Médes s'enhuyoit
de la vie , comptoit pour rien
toute la gloire dont il étoit environné ,
en un mot étoit dévoré du plus noir chagrin
; & pour quel fujet parce qu'un
feul homme , d'une Nation profcrite &
méprifée , Mardochée ne fléchiffoit pas
le genou devant lui. Quel fut donc fon :
défefpoir , lorfqu'il fe vit obligé de précéder
à pied le même Juif , en tenants
la bride du cheval fur lequel Mardochée
étoit promené en triomphe ?
A l'article ambition , on ne confond
point avec ce vice l'ardeur d'une noble
émulation & l'amour d'une véritable
gloire: car il y aune forte de gloire qui
n'eft méprifée que des imbéciles & des
foux ; & c'eft de celle- là que S. Paul
a dit : Meliùs eft mihi mori , quamfi quis
gloriam meam evacuet.
La tempérance fait l'objet du troifième
Chapitre Sophronie , Dame Romaine
eft citée comme un bel exemple de la
chafteté ; Meffaline , comme un monfire.
MA I. 1759. Irs
;
d'impureté. On rapporte pour la fobriété
, le trait d'Alexandre le Grand
qui, preffé par la foif lui & toute fon Armée
dans la Bactriane , refufa de boire
de l'eau qui lui fut préfentée , voyant ſes
Cavaliers la tête panchee & les yeux
avidement baillés fut cette boiffon. On
oppoſe à cet exemple celui d'Eliogabale.
le plus gourmand de tous les hommes.
TROISIEME partie. Vertus & vices.
de l'homme à l'égard de la fociété.
On ne peut s'efforcer de contribuer au
bonheur commun de tous les hommes
fans les aimer. L'amour & l'amitié , auxquels
on oppofe par excès la paffion & la
foibleffe , par défaut , la haine & l'apathie,
font la matière du premier Chapitre
de cette troisième partie. On traite dans.
les deux fuivans , de la juftice & de la
bonté la probité eft confidérée comme
une branche de la juſtice , elle s'étend à
la fincérité , à la fidélité , à la reconnoiffance
; auxquelles on oppoſe par défaut ,
( n'y ayant point proprement de vices par
excès contre ces vertus ) le menfonge
la flatterie & l'envie ; la perfidie & l'ingratitude
.
Les branches de la bonté ou de la
116 MERCURE DE FRANCE.
bienfaiſance , font la clémence , la pitié
ou la compaffion ; la libéralité , la générofité.
Trop de clémence autorife le vice.
La févérité eft une vertu , mais fon excès .
eft un défaut de clémence . Manquer de
compaffion à l'égard des malheureux c'eſt
eruauté . On pêche contre la liberalité par
excès lorsqu'on eft prodigue , par défaut ,
lorfqu'on eft avare ; contre la générosité
on ne peut guères pêcher que par défaut
étant colère & vindicatif. Dans le premier
Chapitre, article premier, M. de Cramezel
, traite de l'amour d'un fexe pour
l'autre , de l'amour conjugal , paternel &
maternel , de l'amour filial , de l'amour
fraternel. Les noeuds du fang devenant
plus foibles à mefure qu'ils s'éloignent de
leurs principes , l'affection mutuelle des
parens qui ne le font qu'à certains degrés
doit plutôt s'appeller amitié qu'amour.
Voici quant à l'amour maternel un vif
reproche que l'Auteur fait aux meres qui
fans néceffité ou raifon de fanté , donnent
leurs enfans à nourrir à des femmes
étrangères.
Meres , qui ceffez de l'être par une coquetterie
ridicule , ou par une criminelle
complaifance pour vos maris fenfuels ,
ou qu'une vie qui n'eſt que le tiffſu honi.
MA İ. 1759 .
117
teux de nuits tumultueufes & fatiguantes
& de jours perdus dans les bras du fommeil
, met hors d'état de remplir les premiers
devoirs de la maternité ; à combien
de fuites fâcheufes ne vous expofez-vous
pas , en forçant la Nature d'ouvrir à votre
lait d'autres voies que celles qu'elle a pratiquées
elle-même ! Que de maladies ,
que d'infirmités ne fucent pas avec un
lait étranger , vos enfans , ces malheureufes
victimes de votre molleſſe , ou de
votre cupidité . Vos enfans ! Oui ce font
les vôtres lorfque les Nourriffes les reçoivent
de vos mains mais ce font les
leurs , quand elles vous les rapportent ;
elles ne s'en féparent que les larmes aux
yeux , & ces tendres Nourriffons ne peuvent
fe fentir arracher aux mammelles
qui les ont allaités , fans exprimer leur
douleur par des cris perçans & continuels:
La Nature ne leur dit rien pour vous , &
femble vous punir de ce que vous l'avez
étouffée dans votre coeur à leur égard au
moment de leur naiffance.
Jacob , Thamar , Thibert furnommé
Gracchius, Arthemife, Gorgus & Canbal
font cités à l'occafion des différentes fortes
d'amours dont on a parlé. On rappor
te l'amour de la Patrie à l'amour filial, &
on en donne un bel exemple dans Codrus,

2
118 MERCURE DE FRANCE.
L'article de l'amitié roule fur ce principe
de Cicéron , qu'il n'y a point d'amitié,
entre les méchans , & qu'ainfi la véri
table amitié eft néceffairement appuyée
fur la vertu on en indique les différens.
caractères , & on cite Damon & Pythias ,
ces deux amis fi connus dans l'Antiquité.
Les habitans des Ifles Baleares , & les
femmes Gindanes font citées pour le trop
d'attachement d'un fexe pour l'autre ,
foibleffe de Laban pour fes enfans ; complaifance
déplacée de Caton d'Utique
pour fon ami Hortencius , haine de Domitien
envers les Juifs & les Chrétiens.
M. de la Fontaine eft cité comme un
homme fort indifferent , pour ce qui
auroit tranfporté de joie ou accablé de
trifteffe tout autre que lui. A l'article Juftice
, on en diftingue de deux fortes , la
Diftributive & la Commutative , & on
infifte avec raifon fur ce principe , que
quoique nos Supérieurs puiffent être indignes
de nos refpects & de notre amour ,
nous n'en fommes pas moins dans l'étroite
obligation de les aimer & de les
honorer. Bel exemple de Juftice dans
Callieratidas , de probité dans Alexandre
Sévere , de fincérité dans Charideme.
A l'article Menfonge , on en diftingue
de paroles d'action , de luxe &
MA 1. 1759.
119
on s'éleve furtout contre la Calomnie.
Les exemples de vices & de vertus ne
font pas tous également remarquables.
Mais il y en a d'heureufement choifis.
Tel eft celui de Canut le Grand , Roi
d'Angleterre , contre la flatterie .
M. le Chevalier de Cramezel conclud
ainfi : Pour pratiquer toutes les vertus &
pour fuir tous les роц vices , il faut une force
d'ame qui nous faffe courir ardemment
& conftamment dans la carriere du devoir
, afin d'atteindre à la perfection de
la fageffe. De-là il prend occafion d'ajouter
un quatriéme & dernier Chapitre ſur
la force , dont Agis , dernier Roi de Lacédémone
, eft donné pour modéle , &
fur la fageffe fi vantée dans Salomon.
L'Ouvrage finit par établir la réalité du
bien & du mal moral. Voici comme l'Auteur
raifonne, Les Impies de nos jours
qui nient l'existence du bien & du mal
moral , tombent d'accord qu'il y a pour
l'efprit des vérités immuables & indépendantes
de la convention des hommes ;
pourquoi n'y auroit- il pas pour
le coeur
des regles de conduite fixes & invariables
? S'il faut refuſer un guide fûr à l'une
de ces deux facultés de l'ame , ce n'eſt
certainement point à la volonté , dont
les actions intéreffent bien plus que les
120 MERCURE DE FRANCE.
opérations de l'entendement , le bonheur
des particuliers , & l'utilité publique :
c'eſt le coeur , plutôt que l'efprit , qui eſt
le lien de la Société . Les hommes fe font
réunis , non pour paffer leur vie dans des
contemplations ftériles , ou dans des
difputes frivoles ; mais pour ſe donner
des preuves réciproques d'amour & de
bienveillance. Le coeur ne doit done pas
moins avoir ſes axiomes , que l'efprit les
fiens . Les idées du bien & du mal moral
ne font donc point des préjugés .
Telle est l'économie de l'Ouvrage de
M. le Chevalier de Cramezel . Il est écrit
avec beaucoup de précifion , de naturel ,
& de clarté. Il y a des morceaux pleins
d'élévation & de force. Ses définitions
font exactes , fes divifions complettes ,
fes exemples , pour la plupart , intéreffans
& bien appliqués. Mais la partie méta
phyfique me paroît foible : l'Auteur n'approfondit
pas affez les principes , & ne
rend pas toujours affez fenfible la néceffité
des conféquences.
EXTRAIT
MA L. 1759%

121
EXTRAIT de la Tragédie de Titus.
LE
E fond de cette Tragédie eft tiré du
célèbre Opéra de Metaſtaſio , intitulé le
Clemenza di Tito . Mais l'Auteur François
a fuivi une route abfolument différente.
On ne trouve dans fa Pièce que
trois Scènes imitées de l'Italien ; ce ne
font pas celles qui ont le plus réuffi.
Quoique lesintérêts foient un peu compliqués
, l'expofition a paru très- claire.
L'Auteur feint que depuis le départ de
Bérénice , Titus a fait une campagne contre
les Parthes , & qu'il revient à Rome
Vainqueur & à peine rétabli d'une maladie
dangereufe. Vitellie , fille de l'Empereur
Vitellius , détrôné par Vefpafien, ouvre
la Scène avec Tullie fa confidente , àહૈ
qui elle apprend que Titus n'eft échappé
du trépas que pour venir périr dans fon
-Palais cette nuit même, fous le glaive des
Conjurés qu'elle arme contre lui. Deux
raifons animent cette Princeffe contre
Titus l'ambition & la jaloufie . Elevée
avec lui dès l'enfance , elle l'a aimé & s'en
croyoit aimée : féduite par les bontés dont
Titus l'accabloit du vivant de Vefpafien ,
F
+
122 MERCURE DE FRANCE.
1
elle jouiffoit d'avance du bonheur d'être
couronnée par la main de fon Amant ,
lorfqu'elle fut défabufée par l'éclat que
firent dans l'Univers les amours d'abord
ignorés de Titus & de Bérénice . Sa tendreffe
s'eft changée en fureur : ne pouvant
plus vivre dans les tourmens continuels
d'un amour dédaigné & d'une ambition
défefpérée , elle a juré la perte de Titus :
elle fe flatte que la mort de cet Ingrat
ramenera le calme dans fon coeur , ou
que fi l'amour en verfe quelques larmes ,
l'ambition fatisfaite les effuyera. Tullie
lui repréſente que les inftances du Peuple
& du Sénat pourroient bien déterminer
Titus à prendreuneRomaine pour épouse ;
qu'alors il y a tout à efpérer pour elle ; &
la réponſe de la Princeffe laiffe entrevoir
qu'elle accepteroit encore la main de
l'Empereur. Si elle fe fait un crime d'aimer
le fils de l'ufurpateur du trône de fon
pere, ce n'eft que dans les momens où elle
voit fa flamme méprifée ; mais dès qu'elle
voit un rayon d'efpérance , l'amour l'emporte
fur un devoir combattu d'ailleurs
par des raifons d'Etat.
Vitellie annonce les Chefs de l'entreprife
; c'eſt d'abord Sextus le Favori de
l'Empereur , jeune Prince dont elle eſt
adorée , & qui après bien des combats lui
MA I. 1759. 123
a enfin juré pendant l'abſence de Titus, de
l'immoler à fon retour. Sextus eft peint
comme un caractere violent & jaloux à
l'excès :
Ami brulant de zéle , Amant impétueux ,
Toujours avec fureur coupable ou verțueux.
Son ferment lui a été arraché par la
jaloufie qu'il a conçue contre Lentulus .
Ce Lentulus eft parent de Vitellie , ambitieux
& fcélérat décidé Vefpafien
l'avoit banni de Rome , Titus l'a rappellé
, mais cette grace n'a pu le toucher
:
:
Ame dure aux bienfaits & fenfible à l'offenſe.
Dans la feconde Scène du premier Acte ,
Sextus vient faire auprès de Vitellie ce
qu'Hermione reproche à Orefte de n'avoir
pas fait ; toi-même avant le coup venir
me confulter. On voit que le retour de Titus
commence à ébranler ce jeune coeur
naturellement vertueux , & qu'un amour
effréné entraîne au crime malgré lui . Il
peint l'excès de fa paffion avec des couleurs
très -vives, & laiffe percer fa jaloufie
chaque inftant. On fent même qu'il eſt
déjà difpofé à devenir jaloux de l'Empereur
.
peint
Titus fut votre ami dès fa plus tendre enfance :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Qoi ! fon coeur s'arrêtant fur un penchant, fi doux ,
Put à ce ſentiment ſe borner avec vous?
C'eſt
par des tranfports jaloux & non
par des galanteries, que Sextus fait éclater
cette paffion forcenée que les reproches
& les menaces de Vitellie raniment ici
plus que jamais. Il fort pour aller renouveller
fon ferment entre les mains des
Conjurés qui l'attendent.
Dans la troifiéme Scène , qui eft trèscourte
, Vitellie expofe le refle du plan
de la conjuration. Sextus & Lentulus doivent
partager l'Empire. Elle fe fert de
Sextus parce qu'elle veut régner fous fon
nom; au lieu que fi elle eût admis dans le
complot le feul Lentulus , il auroit fallu
l'époufer & être avec lui
Femme de l'Empereur plutôt qu'Impératrice .
Lentulus vient annoncer que tout ſera
prêt pour la nuit , que l'incendie du Ca--
pitole fervira de fignal . Ce Politique fom
bre & caché veut éclaircir les foupçons
qu'il a fur l'amour de Vitellie. Il lui fait
une peinture affreufe de la mort de Titus ,
& la Princeffe tremble ; il lui dit
que
Sextus la trahira & elle n'en eft point
que cette différence fixe fes idées
comme il le dit a fon Confident , après
que Vitellie eft fortie :
J'ai peint Sextus perfide, & n'ai pu la troubler ;
MA I. 1759. 125
Je peins Titus mourant , & je la fais trembler :
Il ne m'en faut pas plus pour éclaircir mes doutes.
Dans cette derniere Scène du premier
Acte , Lentulus acheve l'expofition en
développant fes projets particuliers : il
veut charger Sextus de toute l'horreur du
meurtre de l'Empereur , immoler luimême
l'affaffin, & fe faire couronner comme
vengeur de Titus. Il craint les remords
de Sextus , mais il efpere les étouffer en
portant au comble la jalousie dont il le
voit dévoré. En général l'Auteur n'a pas
voulu faire de Lentulus un Confpirateur
brillant , il auroit offufqué les trois caractères
principaux de fa Piéce. Il lui fait
jouer le rôle d'un fourbe ténébreux &
d'un fcélérat, profond.11
Sextus commence le fecond Acte par
un Monologue , où il fe livre à fes remords.
Lentulus vient le fonder ; il lui
fait un pompeux étalage de maximes ambitieufes
; Sextus n'en eft point touché :
mais il n'eft plus à lui dès qu'il entend
parler de fes Rivaux auprès de Vitellie .
Certe Scène a beaucoup réuffi , par le
contrafte des remords touchans de Sextus
avec l'intrépide fcélérateffe de Lentulus .
Celui- ci fort à l'approche du Conful Annius
, qui vient près de Sextus fon Collégue
, pour recevoir Céfar dans le Palais
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Impérial. Sextus en voyant entrer ce fage
Ami , dit ces deux beaux Vers :
Que je crains fa vertu, qu'elle me pèfe ! ... Hélas !
Lorfqueje l'imitois , je ne la craignois pas.
Annius confie rapidement à Sextus les
indices qu'on vient de lui donner d'une
confpiration , dont il foupçonne Lentulus
d'être le Chef. Il l'excite à veiller
avec lui plus que jamais fur les jours de
l'Empereur leur ami commun. Sextus répond
, par des mots équivoques , qu'il n'a
que trop vu ces infâmes complots : cette
fituation délicate pour lui , eft interrompue
par l'arrivée de l'Empereur , qui
entre fuivi du Sénat. Annius , au nom de
tout l'Empire , félicite Titus fur fon retour
, par une Harangue où l'Auteur a
peint allégoriquement la défolation de
la France en 1744 : quand fon Pere
& fon Roi fut fur le point de lui être
enlevé .
Seigneur , retracez-vous nos mortelles allarmes ,
Le deuil univerfel de la Patrie en pleurs ,
Tous ces yeux qu'égaroit le délire des coeurs :
On eût dit à ſon trouble , à ſa terreur profonde ,
Que votre derniere heure étoit celle du monde.
L'Epoufe , prête à voir expirer fon Epoux ,
L'oublioit dans fes bras , & ne pleuroit que vous :
Les vieillards reprochoient à la rigueur céleste
MAI 1759.
127
D'avoir conduit leurs ans jufqu'à ce jour funefte ;
Et leurs Fils , dès l'enfance inftruits à vous bénir ,
Regrettoient d'être nés pour ne vous point fervir .
Ce lamentable effroi n'a jamais eu d'exemples ;
Rome , déferte ailleurs , étoit toute en fes Temples.
Leurs voûtes , répétant nos fanglots douloureux ,
Sembloient ne renfermer en ces momens affreux
Qu'une famille en pleurs , & qui fe déſeſpère ,
Prête à fuivre au tombeau les cendres de fon Pere.
Titus répond ces Vers qui femblent
faits pour la Nation Françoiſe :
Peuple né pour la gloire & pour le fentiment ,
Je ferois bien ingrat de t'aimer foiblement ....
Que je bénis tes coups , Ciel , qui daignas
m'apprendre
Les droits que fur fon Maître a ce peuple fi tendre !
Tu voulus , déployant fes tranfports généreux ,
Me le rendre plus cher pour qu'il fût plus heureux.
Et plus bas :
Jufqu'ici des Céfars enviant la mémoire ,
Je m'égarai comme eux au fentier de la gloire :
Jeune , j'aimai la guerre , & fes brillans travaux ,
Malheurs des Souverains , & plaifirs des Héros.
Le Rhin , le Nil , l'Euphrate ont vu mes mains
fanglantes
Surcharger de lauriers vos Aigles triomphantes :
Trop funeftes exploits qu'il me faut expier ,
Je veux que mes bienfaits les faffent oublier.
8
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Il ajoute que pour prévenir
Les faciles abus du fuprême pouvoir,
Il fe dira dans fes moindres projets,
Pour obéir toujours , fi le fort m'eût fait naître ,
Comment aurois - je aimé que m'eût traité mon
Maître ?
Titus congédie le Sénat & refte avec
Sextus , qu'il eft etonné de trouver à fon
retour plein de la même trifteffe dont il
l'avoit vu dévoré à fon départ. Il le preffe
fi tendrement de lui en découvrir les
motifs , que Sextus eft prêt à céder , & à
tout révéler , quand l'Empereur l'arrête
par le feul mot d'amour , en lui difant
qu'il foupçonne que fes chagrins naiffent
d'un amour malheureux.
Ami , je trouve en toi ma trifte reffemblance ,
Tu m'as vu ta langueur , ta morne indifférence ;
J'étois même infenfible au bonheur de régner ,
Et d'avoir chaque jour tant de coeurs à gagner.
Sextus me doit pourtant rendre cette juftice :
Quelquefois près de lui j'oublois Bérénice ;
Ou mes larmes au moins s'épanchant dans ton
fein ,
Perdoient leur amertume , & féchoient fous ta
main.
Titus , que l'on attend , eft obligé de
MA I. 1759. 129
quitter Sextus. Celui - ci termine l'Acte en
fe livrant tout entier à l'attendriffement
qu'ont excité en lui les bontés de fon Ami:
Ah! qu'il m'annéantit par la bonté ſublime !
Quelle fimplicité touchante & magnanime !
Tu raffembles , Titus , les traits de tous les Dieux:
Oui, ton coeurfur la terre a tranſporté les Cieux '
Il ſe décide à le fauver , & conçoit ,
fe
pour cet effet , un deffein qu'il ne développe
pas encore.
Que d'intérêts divers ce projet concilie !
Je vais fauver Titus fans perdre Vitillie.
Acte troisième . Annius fait part à Titus
des foupçons qu'il a d'une confpiration .
Il dit que Sextus partage fes frayeurs , &
que c'eft - là le fujet de fes longs chagrins.
Titus, qui ne peut croire qu'on veuille fa
mort , demande à Annius ce qu'il peut
faire pour s'acquitter envers les Romains
de l'amour extrême qu'ils viennent de lui
témoigner. Annius , Stoicien fincère répond
à l'Empereur que Rome defire qu'il
prenne une époufe , tant pour affurer
l'exil de Bérénice , que pour ne pas tornber
après lui fous le joug de Domitien.
Il détermine Titus par le danger de l'Etat
, & par celui de fon frere même , trop
haï pour demeurer paifible Poffeffeur du
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Trône. Titus en gémiffant fe réfout à facrifier
encore fon coeur toujours plein de
Bérénice. Il laiffe entrevoir au fpectateur
qu'il va offrir fa main à Vitellie , uniquement
pour réunir ces factions oppofces
qui troublent l'Etat. Alors Sextus vient
exécuter le projet qu'il a annoncé à la
fin du fecond Acte . A peine eft-il entré ,
qu'un Garde aporte un Billet jetté dans le
Palais , par un Efclave inconnu qui s'eft
enfui. Sextus , par un à parte , inftruit le
Spectateur que c'eft lui - même qui fe fert
de ce détour. L'Empereur donne à lire le
Billet à Sextus , qui frémit de fe trahir en
lifant. Le Billet eft un un avis de la confpiration
tramée contre Titus , & du moment
où elle doit s'exécuter. On lui écrit
de fe garder de fes meilleurs amis. Titus.
étonné demande de qui il doit fe défier .
Sextus répond , de tous .... & de moi- même.
Titus qui fe croit fûr d'un ami , avec
qui il eft uni dès l'enfance , & que fon
danger paroît allarmer fi vivement , charge
Sextuslui-même de veiller fur ce complot
, d'en informer le Sénat ; & déclare
avec fermeté qu'il abandonnera malgré
lui les Criminels à la rigueur des Loix :
Je punirai le crime en pleurant les coupables.
1
L'Empereur fort , & Vitellie entre
Elle s'étonne & s'indigne de la conſterMA
I. 1759. 13 T
nation où elle voit Sextus. Celui - ci fait
tous les efforts imaginables pour la fléchir
en faveur de Titus ; il n'y peut réufhr
. Cette femme fuperbe , après l'avoir
accablé de reproches , va jufqu'à dire à
Tullie , porte à Lentulus mes fermens &
ma foi. Cette menace met en fureur le
jaloux Sextus qui fort en laiffant entrevoir
, que ce n'eft pas le fang de Céfar.
qu'il va répandre & l'on verra au quatriéme
Acte quelle étoit fa réfolution.
19
Vitellie , reftce feule , voit entrer Titus
avec Lentulus. Elle friffonne , & fe
retire en difant , que fi elle eft trahie ,
elle n'attendra pas qu'on la condamne à
la mort. Titus confie à Lentulus le deffein
qu'il a d'époufer Vitellie. Il le charge ,
comme parent de la Princeffe , de lui en
porter la nouvelle . Lentulus paroît interdit.
L'Empereur lui en demande le fujet ;.
& le traître , après s'être fait beaucoup
preffer , invente une fourberie atroce
pour parer cet hymen , qui alloit détruire
la conjuration , & pour empêcher même
que Titus n'en parle à la Princeffe. Il dit
à l'Empereur qu'il aime Vitellie , qu'il en
eft aimé , que Vitellius la lui avoit deftinée
; mais affectant une générofité qu'il
fçait être le moyen le plus propre pour
toucher Titus , il feint de vouloir triom--
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
,
pher de fon amour . Alors Titus, qui n'aime
point Vitellie , & qui croit qu'en la
cédant à Lentulus il fait deux heureux
confent à les unir , & efpere que cette
faveur lui attachera Lentulus & fes Partifans
. Il lui dit ces Vers : quand j'adorerois
Vitellie ,
Je n'en deviendrais pas l'injuſte raviſſeur
En arrachant fa maîn au maître de fon coeur.
Va , dans le choix des maux fois sûr que je préfére
La douleur d'en fouffrir à la honte d'en faire.
Lentulus , dans un court Monologue ,
s'applaudit du fuccès de fa fourberie , &
pour y mettre le comble , il veut révéler
à Sextus le projet de l'hymen de l'Empereur
, fans fui dire que ce Prince y a renoncé
. Il s'affure que Sextus ne va plus
voir dans Titus qu'un rival odieux.
Sextus ouvre le quatrième Acte en
cherchant partout ce Lentulus , à qui Vitellie
l'a menacé de fe donner. Il veut le
tuer , révéler enfuite la Conſpiration à
Titus , & lui demander Vitellie pour récompenfe.
Dans ce moment Lentulus
lui apporte la nouvelle , que Titus veut
époufer Vitellie , & qu'il vient de le
charger de lui aller offrir fa main ; ce que
je n'ai eu garde de faire ( dit-il ) connoiffant
le caractère ambitieux de la PrinMA
I. 1759.. 133
ceffe. Ces mots font un coup de foudre
pour Sextus ; fon ancienne jalouſie renaît
contre Titus : elle lui rappelle le foupçon .
qu'il a toujours eu , que l'amitié de ce
Prince pour Vitellie n'étoit qu'un amour
déguifé ; que fes prétendus amours pour
Bérénice n'étoient qu'un goût paffager :
il ne conçoit pas même que Titus ait pu
balancer entre ces deux rivales. Dès-lors
fes craintes , fa fureur , fon défeſpoir ,
le mettent hors de lui ; il va immoler Titus
. Lentulus fort , & le laiffe dans cette
réfolution. Annius entre , & vient avertir
Sextus de veiller plus que jamais au falut
de l'Empereur , de ne le point quitter ;
que la Conjuration éclatte ; que les Traitres
font en armes ; que pour lui il vient
d'affembler la Garde Prétorienne , & qu'il
va la difpofer autour du Palais . Sextus
reſte ſeul , égaré , ne ſçachant où porter
fes pas. Il voit arriver Vitellie , & fré- ,
miffant que Titus ne vienne lui- même lui
propofer cet hymen fi redouté , il déclare
à la Princeffe qu'il eft enfin déterminé
à immoler l'Empereur ; il exige
qu'elle lui promette encore de n'engager
fa foi qu'à lui , & il fort furieux pour
accomplir fon parricide. Vitellie impute
le défordre de Sextus à la jaloufie qu'elle
fui connoît contre Lentulus . Elle eft d'au
134 MERCURE DE FRANCE.
tant moins portée à foupçonner la caufe
de ce trouble , que Céfar vient de lui
annoncer qu'il va fe choisir une Epoufe.
Elle s'étoit flatrée d'abord qu'il lui parloit
d'elle - même , & c'est ce qui redouble fa
rage ;
J'étois même à fes yeux bien loin de ſa penſée.
Alors Titus entre convaincu , par l'embrafement
du Capitole , que l'inftant fatal
eft arrivé. Il s'applaudit , en voyant
Vitellie à n'avoir pas encore choiff une.
époufe qu'il auroit unie à fes malheurs.
Quelques mots équivoques font encore
foupçonner à Vitellie qu'il parle d'elle ;
on efpere qu'ils vont s'expliquer : mais
Titus fui nomme enfin Fulvie comme
celle à qui il deftinoit ſa main : il engage
Vitellie de fe refugier dans les appartemens
de cette Princeffe , qu'il a entourés
de Soldats affidés ; & il lui recommande
de faire chercher Sextus , qu'il attend pour
aller enfemble combattre les Conjurés .
Vitellie, le coeur plein de honte & de rage ,
abandonne Titus aux coups de fon meurtrier.
Titus, abîmé dans la douleur, tremble
que Sextus qu'il a chargé de veiller fur
ce complot , n'en foit devenu la première
victime.Sextus paroît le poignard à la main
prêt à tuer l'Empereur qui ne le voit pas .
MAI. 1759. F35
Titus pleure
Tout-à-coup il entend que
fur le fort de fon ami Sextus ; alors le fer
eft prêt de lui échapper. Mais au nom de
Vitellie prononcé par Titus , fa fureur fe
ranime, il va frapper ; l'Empereur fe lève,
il l'apperçoit , vole à lui & l'embraffe . A
ce trait fi imprévu , Sextus égaré , tombe
aux pieds de fon Maître , lui avouë fon
crime , & veut fe tuer de déſeſpoir. Titus
le défarme. Lentulus entre , & croyant le
crime confommé il crie aux Gardes qui le
fuivent avec Annius d'immoler l'infâme
Sextus , l'affaffin de leur Maître. Il appro
che , il voit Sextus aux pieds de Céfar , il
demeure immobile . Annius plein de joie.
de voir Titus fauvé , plein d'horreur de
trouver dans Sextus le Chef du complot,
dit que c'eſt Lentulus qui lui a tout révélé
, qu'il ne pouvoit le croire , & qu'il
ne l'a même laiffé entrer qu'en lui fervant
d'escorte. Sextus veut éclater. Lentulus
lui coupe la parole en avertiffant Titus
que l'on attaque
le Palais de Domitien
fon frere qui va périr ff on ne lui porteun
prompt fecours. C'eft un piége du
traître qui veut attirer Titus hors du Palais
pour le livrer aux Conjurés . Eneffet
Titus , après avoir ordonné de garder
Sextus , vole défendre fon frere. Annius
veut l'arrêter , mais en vain : Sxtus
136 MERCURE DE FRANCE.
défolé recommande à quelques gardes
d'obſerver Lentulus , & il fort en difant
qu'il mourra content fi le Ciel fauve l'Empereur.
Titus reparoît , au cinquième Acte ,
vainqueur des Conjurés. Annius lui dit ,
que l'on avoit répandu le bruit de fa mort,
& que Vitellie au défeſpoir , avoit voulu
s'immoler ; ce qui prépare un peu le dénoûment.
C'eſt Annius , qui fe défiant
toujours de Lentulus , ne l'a point quitté
dans le combat , & l'a tué dans le mo--
ment où ce monftre allois frapper Titus.
Annius remet à l'Empereur le décret du
Senat , qui condamne Sextus. Céfar avant
de le figner , mande le coupable ; il veut
fçavoir la caufe de fon crime , & il s'écrie:
Voilà donc les Amis que le Sceptre nous donne ! ..
Le plus vil des Mortels dans fa baffeffe extrême
Voit du premier coup d'oeil qui le hait , ou qui
l'aime ;
Mais pour nous, fe fardant de trompeuſes couleurs ,
Les viſages jamais ne reſſemblent aux coeurs.
Sextus arrive . Il eft couvert de confufion
à la vue de Titus.
Des Vertus qu'il m'apprit comment lui rendre
compte ?
Cette Scéne pleine de l'intérêt le plus
~
MA I. 1759. 137
pathétique eft traduite en partie de Métaftafio
. Voici quelques penfées que l'Auteur
François a ajoutées. Titus dit à Sextus
je ne te parle pas de mes bienfaits
qui font fortis de ta mémoire.
De la mienne à jamais j'avois fçu les bannir ,
Sextus , les oubliant , m'en a fait fouvenir.
Sextus répond :
Hélas ! tous vos bienfaits ſont mes premiers
Bourreaux.
Je veux fermer les yeux fur leur foule innombrable
,
Leur cri perfécuteur me tourmente & m'accable.
Ils viennent tour-à - tour dans mon perfide coeur
Plonger un glaive affreux que fait un ver rongeur.
Daignez , en m'immolant abréger mon fupplice :
Par clémence , Seigneur , hâtez votre juftice.
Voici comme l'Auteur a traduit ces
Vers Italiens tant vantés par M. de Volraire
dans fa Préface de Sémiramis.
Siam'foli , il tuo ſovrano
Non è prefente ; apri il tuo core à Tito ,
Confida ti all'amico ; io tiprometto
Qu'Augufto n'ol foprà.
Titus eft feul ici , Céfar n'y veut point être ;
Ne vois qu'un Ami tendre , ofe oublier ton Maître :
Dans le fond de mon coeur vient dépoſer le tien
Sois sûr qu'à l'Empereur Titus n'en dira rien,
T
38 MERCURE DE FRANCE.
Le François ajoute :
A te voir innocent que j'aurais de plaiſir !
Tetrouver moins coupable eft mon fecond defir...
Et plus bas :
Songe donc que ton coeur eft plein de mes fecrets ;
Je n'en veux qu'un des tiens.
Sextus craignant de perdre Vitellie ,
perfifte à refufer d'avouer la caufe de fa
trahifon ; & dans le déſeſpoir où le plongent
fes frayeurs pour fon Amante & fon
attendriffement pour Titus , il demande
en grace qu'on le mene à la mort . L'Empereur
lui ordonne de fe retirer . Sextus
finiffoit cette Scène comme dans Metaf
tafio ; le Public n'en a pas été fatisfait :
voici ce que l'Auteur y a
l'Auteur y a fubftitué.
Titus ! Ah ! quels adieux ! étoient - ils faits pour
nous ?
Penfiez-vous que Sextus mourroit haï de vous ?....
Mais quand de mes forfaits j'aurai fubi la peine ,
A ma mémoire au moins épargnez votre haine ;
Et de mes premiers ans rappelant l'heureux cours,
Détournez vos regards des derniers de mesjours.
L'Empereur refte feul , & veut figner
Farrêt de mort. Cependant fa générofité
naturelle , & la grandeur qu'il trouve à
MA I. 1759. 139
pardonner ; d'un autre côté fon devoir
de Souverain , qui l'oblige à venger les
Loix , forment un combat noble & intéreflant
toujours admiré dans l'original ,
& qui a très - mal réuffi dans la traduction
, quoiqu'elle foit très- fidèle , & même
embellie dans plufieurs endroits . On
en peut juger par ces Vers que Titus fet
dit à lui-même :
Juge de tes fujets , tu n'es pas moins leur Pere,
Et quand les Criminels n'ont outragé que toi ,
Tu deviens dans ta caufe arbitre de la Loi.
Le Ciel forma ton ame en un jour de clémence...
Va , Titus , il vaut mieux que le juſte avenir
Reproche à ta mémoire un pardon, qu'un fupplice ;
Un excès de bonté , qu'un excès de juftice.
Il ordonne de ramener Sextus , &
jouiffant d'avance du plaifir qu'il va lui
caufer , il s'écrie :
S'il ne mérite pas cette faveur infigne
Je l'accorde à mon coeur qui fans doute en eft
digne.
A peine Titus eft- il déterminé à pardonner
à Sextus , que Vitellie vient pour
lui demander la grace du coupable , en
difant qu'elle va livrer l'Auteur de la
Confpiration. Titus l'interrompt par ces.
mots :
Je veux lui pardonner , que fert de le connaître -
140 MERCURE DE FRANCE.
Devant moi chaque jour il aurait à rougir ,
Et je l'expoferois encor à me hair.
Nulle raiſon jufqu'alors n'ayant pu
faire foupçonner Vitellie , pour qui l'amour
de Sextus eft ignoré , Titus regarde
cette derniére démarche comme une
nouvelle preuve de fon innocence. Dans
ce moment Sextus entre , Titus lui annonce
fa grace , & offre fa main à Vitellie,
Sextus paffe du comble de la joie au dernier
défefpoir. Vitellie tombe mourante
dans les bras de Tullie. Elle s'eft privée
par fes propres crimes de tous les avan
tages qu'elle en efpéroit. Elle s'eft empoifonnée
au moment où elle a cru que
Lentulus étoit vainqueur dans le combat.
Elle dit à Titus ::
Vous perdre & le fervir , c'étoit trop pour mon
coeur.
Cette mort paroît une fuite naturelle
de fon caractére. Sextus ayant trahi les
Conjurés , elle fe trouvoit livrée à Lentulus
dont elle devenoit l'Efclave . L'ambition
ne pouvoit plus confoler l'amour :
& le défefpoir la méne à la mort . Elle
avoue à Titus , en expirant , que c'eft
elle qui avoit féduit fon malheureux
Ami ; & elle porte le dernier coup de
AVRIL 1759. 141
t
poignard dans le coeur de Sextus , en révélant
qu'elle n'avoit jamais aimé que
Titus . Ce dénouement fournit une morale
dont l'Auteur a profité. Tous les
coupables font punis , malgré la clémençe
de Titus. Ce Prince finit la Piéce en
rendant fon amitié à Sextus , à qui il
eroit devoir la vie , puifqu'au moment
de frapper , fon coeur avoit retenu fon
bras. Les deux derniers Vers font ce faeux
mot du Titus de Métaftafio ;
Et vous , fi la rigueur eft un devoir du Trône ,
Changez mon coeur , Grands Dieux ! ou m'ôtez
la Couronne .
Au refte on peut obferver , dans cet
Extrait , que l'Auteur a réformé les endroits
qui avoient déplu dans fon Ouvrage.
Les plus importantes de fes corrections
font dans le rôle de Sextus , dont
l'irréfolution avoit paru trop continuelle.
Aujourd'hui le caractére fe foutient tel
qu'il eft annoncé dans le premier Acte ,
Ami brulant de zéle , Amani impétueux.
Il eft Ami avec tranfport , & fans la
moindre indécifion , depuis le moment
qu'il revoit Titus jufqu'à celui où l'on
fui annonce que ce Prince veut époufer
Vitellie . Alors l'impétuofité de l'Amanţ
fe réveille , & le rend coupable avec
fureur,
·
1
142 MERCURE DE FRANCE.
-Me fera-t-il permis cependanr de chercher
dans le fond même de cette Tragédie
la principale caufe du mauvais fuccès
qu'elle a eu , avec tant de beautés ? Je
crois la voir dans le caractére même de
Titus. La clémence , pour être théâtrale ,
ne doit pas avoir pour principe la bonté ,
mais la vertu ; c'est-à- dire , qu'elle doit
faire violence à la nature , exciter des
combats dans l'ame , & lui coûter de
pénibles efforts : c'eft alors feulement
qu'elle eft paffionnée. Telle eft la clémence
d'Augufte dans Cinna. La bonté
fimple & facile a , s'il m'eft permis
de le dire , une certaine molleſſe qui
n'affecte pas affez vivement : c'eft , fans
contredit , le plus beau de tous les caractéres
; mais il manque de cette chaleur
pénétrante qui fe communique aux
Spectateurs , & qui eft la foarce du pathétique.
Une Oblervation dont je ne
fuis pas moins frappé , c'eft que la trahifon
de Sextus eft encore plus odieuſe ,
que celle de Cinna : ce qui affoiblit l'intérêt
que l'on doit prendre au pardon qui
lui eft accordé. Les Parens de Cinna
étoient les ennemis d'Augufte. L'amitié
d'Augufte n'étoit pas auffi touchante que
celle de Titus. Titus étoit plus vertueux
qu'Augufte la liberté , la Patrie , le
MA I. 1759. 143
fouvenir des profcriptions , la haine de
la tirannie , anobliffent en quelque forte
l'ingratitude & la trahison de Cinna ; au
lieu que le foible intérêt de l'amour l'emporte
feul dans l'ame de Sextus fur les
devoirs les plus facrés & les fentimens
les plus tendres . En un mot , Sextus paroît
moins digne que Cinna du pardon
qui lui eft accordé ; & quand le Pocte
prémédite un pareil dénouement , il doit
y difpofer l'ame des Spectateurs , en leur
faifant fouhaiter le retour & la grace du
coupable.
LA Traduction d'Anacréon , Sapho ,
Mofchus , Bion , Tyrthée , par M. Poinfinet
de Sivry , que j'ai annoncé dans le
volume précédent , fe vend à Paris chez
Bauche , quai des Auguftins.
?
VENCESLAS , Tragédie de Rotrou , retouchée
M. Marmontel. A Paris
par
chez Sebaftien Jorry , rue & vis-à-vis la
Comédie Françoife. ( Je rendrai compte
de mon travail dans le Mercure prochain .
RUDIMENT François , à l'uſage de la
Jeuneffe des deux fexes , pour apprendre
en peu de temps fa langue par régle , les
principes d'Ortographe , & fervir d'introduction
au Latin & aux Langues
144 MERCURE DE FRANCE.
étrangeres , dédié à Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. A Paris , chez Merigot
pere , quai des Auguftins , & Lambert ,
rue de la Comédie Françoiſe.
ABC Royal, ou l'Art d'apprendre à
lire fans épeler les voyelles ni les confonnes
du nom que ces dernieres ont
dans l'Alphabet. Dédié aux Enfans de
France . Chez les mêmes Libraires .
TRAITÉ des deux imperfections de la
Langue Françoife. Une prononciation incertaine
néceffité de la fixer. L'impoffbilité
de trouver la prononciation par
l'écriture moyens de l'indiquer fans
toucher à l'ortographe. Chez les mêmes.
Ces trois Ouvrages font de M. l'Abbé
Bouchot , Chanoine de la Collégiale
Ste Croix de Pont-à- Mouffon , & ci-devant
Aumônier de feue S. A. R. Madame
la Ducheffe de Lorraine . Les recherches
qu'il a faites fur les premiers élémens de
1a Langue font pleines de fagacité : fa
maniere d'enfeigner à lire eft facile &
naturelle , j'en ai vu le fuccès dans deux
enfans qu'il a pris foin d'inftruire , & qui
quoique dans un âge fort tendre ne laiffent
pas en lifant de rendre raiſon de
leur lecture. J'ai entendu de même une
Demoiſelle à qui cet excellent Grammairien
MAI. 1759. 145
mairien enfeigne la Langue par principes
; & fi j'avois douté de la bonté de fa
méthode , cet exemple m'en auroit convaincu.
ABRÉGÉ Chronologique des grands'
Fiefs de la Couronne de France ; avec la
Chronologie des Princes & Seigneurs qui
les ont poffédés , jufqu'à leur réunion à
la Couronne. Cet Ouvrage qui eft de
M. l'Abbé Brunet , peut fervir de fupplément
à l'Abrégé Chronologique de
Hiftoire de France , par M. le Préfident
Hénault. A Paris , chez Defaint & Sail ,
lant , rue S. Jean de Beauvais , & J. Th..
Herillant , rue S. Jacques .
TRAITÉS de Phyfique , d'Hiftoire Naturelle
, de Minéralogie & de Métallurgie
traduits de l'Allemand & augmentés
de notes du Traducteur , 3 vol. in - 12.Le
premier vol . contient l'Art des mines , ou
introduction aux connoiffances néceffaires
fur l'exploitation des mines métalliques
, avec un Traité des Exhalaiſons Minérales
ou Moufettes , & plufieurs Mémoires
fur différens Sujets d'Hiſtoire
Naturelle avec figures. Le fecond renferme
un Traité de la formation des Métaux
& de leurs matrices ou minieres :
Ouvrage fondé fur les principes de la
G
146, MERCURE DE FRANCE
Phyfique & de Minéralogie , & confirmé
par des expériences chymiques. Dans
le troifiéme eft l'Effai d'une Hiftoire Naturelle
des Couches de la Terre , dans
lequel on traite de leur formation , de
leur fituation , des minéraux , des métaux
& des foffiles qu'elles contiennent
avec des confidérations Phyfiques fur les.
caufes des tremblemens de terre , & de
leur propagation . L'Auteur de cetOuvrage
eft M. Jean Gottob Lehmann , Docteur
en Médecine , Confeiller des mines du
Roi de Pruffe , de l'Académie Royale.
de Berlin & de celle des Sciences
utiles de Mayence. A Paris , chez J. Th.
Heriffant , rue S. Jacques.
SYSTEME nouveau par lequel on peut
devenir fçavant fans Maître , fans étude
& fans peine ; ou nouvelle Méthode pour
apprendre la Langue Latine de trois manieres
différentes. Par M. Leroux Eccléfaftique
du Diocéfe de Soiffons , Principal
du Collège de Nogent-fur- Seine.
C'eft la même Méthode qui a été annoncée
dans le Mercure de Nov. 1756.
Le prix eft de 30 f. Se vend à Troyes
chez Jean Garnier , rue du Temple.
NOUVEAU Systême de Géographie , ou
defcription générale d'un Planifphère ter
ΜΑΙ.
17590 147
reftre qui peut fervir de Méridien univerfel
: le tout à la portée de l'intelligence
d'un chacun , même des moins
éclairés fur cette Science . Far Jean le
Raye. A Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, & chez l'Auteur rue de Bourbon ,
près le Pont Royal , à la Croix d'or.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ASTRONOMIE.
LETTRE à M. **** à Angoulême.
SUR LA COMETE.
JE vois , Monfieur , par votre Lettre ,
que vous avez fu les différens Journaux
où il eft parlé du retour du cette fameufe
Cométe , prédit depuis fi longtems par
M. Halley , & calculé depuis avec plus
d'exactitude par M. Clairault , de l'Académie
des Sciences. Vous êtes furpris avec
raifon des progrès de l'Aftronomie fur
cette matière , & vous me demandez de
vous marquer exactement ce qui a été
fait par chacun de ces Sçavans , en vous
expliquant les termes d'Aftronomie aux
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
quels vous n'êtes point accoutumé. Je vais
tâcher pour vous fatisfaire de remettre
fous vos yeux la gradation des choſes qui
ont été fucceffivement découvertes , afin
que vous foyez vous-même à portée de
juger quelle part de mérite chacun d'eux
a droit de revendiquer.
Vous n'ignorez pas fans doute que le
fyftême de Descartes & des tourbillons
étoit en vigueur , lorfque Newton parut.
Cet homme de ggéénniiee fi digne de faire
dans les Sciences la révolution qu'il y
a occafionnée , confidéra les corps céleftes
comme mus dans le vuide par deux forces
différentes , dont l'une leur auroit fait
parcourir une ligne droite ; l'autre , en les
ramenant fans ceffe vers le centre de leur
mouvement, les forçoit à décrire une courbe
autour de ce centre ; & comme il fçavoit
les découvertes de Kepler que
toutes les planettes décrivoient autour du
Soleil des ellipfes dont cet aftre occupoit
le foyer , if prouva , dans fon Livre
des principes Mathématiques de la Philofophie
naturelle , que pour produire
cet effet , la force de l'attraction , où
cetté tendance vers le centre du mouvement
, devoit être proportionnelle à
1a maffe , & devoit augmenter à mesure
que la Planette s'approchoit , proportionpar
MA I. 175 9 . 149
ןי
il
nellement au quarré de cette diſtance.
Après avoir expliqué tous les Phénomènes
des révolutions des Planettes , par ce feul
principe de la gravitation univerſelle ,
imagina que les Cométes devoient auffi
avoir des révolutions régulières autour du
Soleil , comme les Planettes ; avec cette
différence que l'ellipfe de leur orbite devoit
être très-allongée , & que le foyer
occupé par le Soleil , étant beaucoup
plus près d'une des extrémités que de
Fautre , la Cométe fe perdoit à nos yeux
dans l'éloignement pendant une trèsgrande
partie de fa révolution , & que
nous ne pouvions l'appercevoir que lorfqu'elle
étoit dans la partie de fon orbite
la plus proche du Soleil. Pour vérifier fon
opinion , il donna une méthode de caleuler
, d'après les Obfervations , les parties
des orbites des Cométes qu'elles décrivoient
fous nos yeux , & fit voir que
ces parties d'orbites affectoient conftamment
la forme de paraboles , ou de
partie d'ellipfes fort allongées.
M. Halley célèbre Aftronome Anglois ,
effaya de confirmer ce fyftême par les
expériences , il calcula les orbites de
toutes les Cométes dont le cours
avoit été obfervé , & s'étant apperçu que
dans le nombre immenfe de ces obferva-
>
G iij
750 MERCURE DE FRANCE.
tions , il en avoit trois qui fe rappor
y
toient dans tous leurs élémens , il ne douta
pas que ce ne fût la même Comére qui
avoit déjà fait deux fois fa révolution : il
fut confirmé dans cette opinion , en comparant
les intervalles qui étoient entre
ces trois apparitions. En effet ces deux
intervalles ne différoient que d'environ
16 mois ; il fut conduit par la connoiffance
qu'il avoit de quelques faits à peu-près
femblables , à croire que cette altération
pouvoit venir de l'action de Jupiter , auprès
duquel elle avoit paffé , & fans s'ar
rêter à cette inégalité , qu'on pouvoit regarder
comme peu confidérable , par
rapport à une période auffi longue ; il
affura que cette période étoit d'environ
76 ans , & qu'ayant déjà paru en 1531 ,
en 1607 & en 1682 , on devoit attendre
la Cométe , pour la quatrième fois , en
1758 , ou peut- être en 1759 , à caufe des
altérations qu'elle pouvoit éprouver dans
fon cours de la part de Jupiter. Il dit que
ces altérations ne pouvoient être déterminées
, que par la réfolution d'un problême
qu'il reconnoiſſoit lui - même fur¬
paffer les forces de la plus fublime géométrie
vous voyez par - là , Monfieur ,
quel pas cet illuftre Aftronome avoit
fait, & combien l'accompliffement de fa
MA I. 1759. 151
Prophétie devoit lui apporter de gloire
mais pour vous donner une idée de ce
problême , que M. Halley n'avoit pas
ofé entreprendre , il faut , je crois , re
prendre ce que nous avons dit plus haut.
de la force qui ramène les Planettes vers
le centre de leur mouvement , & leur
fait décrire des ellipfes autour du Soleil,
S'il n'y avoit dans le Ciel que ces deux
corps qui fuffent pouffés l'an vere deux
l'autre .
par une force , telle que celle déterminée
par Newton , & que l'un de ces corps
eut un mouvement de projection en ligne
droite , il décriroit autour de l'autre une
courbe , qui feroit exactement une
ellipfe mais fi on fuppofe un troifiéme
corps qui foit lui-même emporté dans
une orbite particuliere , & qui agiſſe fur
le premier dans tous les points de cette
orbite , pour le faire fortir de la courbe
qu'il auroit décrit fans cette perturba .
tion ; vous devez fentir quel travail immenfe
il faut employer pour déterminer
la courbe que ce corps , ainfi dérangé
doit decrire ce problême connu parmi
tous les Sçavans fous le nom de Problême
des trois corps , n'avoit jamais été réſolu.
En 1746 , MM. Clairault , d'Allembert ,
& Euller , en donnèrent tous trois en
même - temps chacun une folution par
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
approximation , M. Clairault fit une fort
belle application de cette folution à la
théorie de la lune attirée en même- tems
par le Soleil & par la Terre , qu'il lut à
l'Affemblée publique de l'Académie des
Sciences de Paris en 1746 ; & ayant enfuite
réformé lui-même une petite erreur
qui s'étoit gliffée dans fon calcul , il expliqua
par la feule force de la gravitation
toutes les inégalités qu'on avoit remarquées
dans le mouvement de la lune ;
ce qui étoit une très - belle confirmation.
du fyftême de Newton. If remporta le
Prix qui avoit été propofé fur ce Sujet à
l'Académie de Petersbourg , & fut en
état de faire de nouvelles Tables de la
Lune beaucoup plus exactes que celles
qu'on avoit faites jufqu'alors , & qu'il
publia en 1754. Ce Problême a exercé
tous les Géomètres pour le réfoudre par
une méthode applicable à tous les cas &
fans approximation ; & M. le Comte de
Lauraguais , connu par fon zèle pour l'avancement
des Sciences , a propofé un
Prix pour celui qui donneroit cette folution
rigoureuſe .

Vous voyez , Monfieur , que M. Clairault
étoit plus à portée que perfonne de
déterminer la perturbation de la Cométe
par Jupiter , que M. Halley avoit annonMA
I. 17 59. 153
44
cee ; il ne s'agiffoit pour cela que d'une
application à ce cas de fa folution du
Problême des trois corps , qu'il avoit
déjà fi heureuſement appliquée à la théorie
de la Lune : auffi fe livra- t- il dès
1757 , & fans que perfonne entreprît de
le faire par concurrence avec lui , au travail
immenfe que devoit néceffairement
entraîner ce calcul. Il compara les deux
premières révolutions de cette Cométe ,:
& trouva, à 36 jours près , la caufe de
leur inégalité . S'étant apperçu dans le
cours de fon ouvrage que Saturne , dont
M. Halley n'avoit pas parlé , parce qu'il
ne croyoit pas que fon action pût faire
aucun effet fenfible , avoit cependant
approché affez près de la Cométe pour
augmenter fa perturbation , il calcula
cette nouvelle caufe ; il trouva qu'elle
n'avoit dû faire dans les deux premières
périodes qu'un effet prefqu'infenfible ;
mais que dans celle- ci elle faifoit une différence
d'environ 100 jours , qui, comme
on voit , ne pouvoit être négligée fans occafionner
une erreur confidérable. C'eft.
d'après ces grandes & pénibles opérations
, que M. Clairault prédit que la Coměte
devoit paffer à fon périhélie , c'eſtà-
dire , au point de fon orbite le plus
proche du Soleil , vers le milieu d'Avril
1
G.v
154 MERCURE DE FRANCE.
1759. Si vous avez , Monfieur , jetté les
yeux fur le Mémoire que M. Clairault
lut à l'Affemblée publique de l'Académie
à la Saint- Martin dernière , & imprimé
dans le Journal des Sçavans du mois de
Janvier , vous avez dû voir avec quelle
circonfpection cet Académicien établit
le réfultat de fon calcul ; il dit lui- même
qu'il ne peut guères fe flatter d'avoir déterminé
le retour de la Cométe qu'à un
mois près , parce qu'il n'avoit pas approché
davantage de la détermination des
deux révolutions précédentes. Cet aftre
vient enfin d'apporter la confirmation du
fyftême de Newton & la vérification de
la Prophétie de M. Halley , & des calculs
de M. Clairault. Par les Obfervations
des Aftronomes , on eftime qu'il a paflé
à fon périhélie vers le 14 de Mars , ce
qui , comme M. Clairault l'avoit prévu ,
fait une différence d'environ un mois fur
l'annonce qu'il en avoit faite: mais il faut
obferver que M. Clairault a toujours
confidéré deux périodes enſemble
qu'ainfi cette légère erreur doit être repartie
fur ces deux périodes , qui forment
un efpace d'environ 152 ans ; ce qui n'eſt
pas tout-à- fait . Je ne doute pas ,
Monfieur , que vous ne trouviez ces approximations
très- frappantes , furtout fi
1800
&
MA I. 1759. 155
vous voulez faire attention que les Ob-
-fervations faites en 1531 & 1607 , dont
il a été obligé de fe fervir , n'ont pas
toute l'exactitude qu'on pourroit y defirer
, & qu'on trouve dans les Obfervations
Aftronomiques faites de nos jours.
Voilà , Monfieur , ce que vous avez
exigé de moi. Vous voyez que le retour
de la Cométe eft pour les Sciences &
l'Aftronomie un des événemens les plus
importans qu'on ait vûs depuis plufieurs
fiècles. Vous n'êtes pas de ces hommes
envieux , qui ne connoiffant d'autre mé- ›
rite que celui qui eft à leur portée , regar
dent le calcul uniquement comme le fruit
de la patience & d'un travail plus affidu
qu'éclairé, vous ferez certainement porté
à rendre à M. Clairault toute la juſtice
qu'il mérite. Vous fentez qu'il n'auroit
jamais achevé fon entreprise s'il n'avoit
porté dans fon calcul cette fagacité qui
caractériſe le grand Géomètre , & qut
tient plus au génie & à l'invention qu'à
l'exercice. Quelques Auteurs que je ne
connois point , en annonçant l'arrivée del
la Cométe , n'ont parlé que de la prédiction
de M. Halley , & ont entierement.
paffé fous filence le Mémoire lû publi-.
quement à l'Affemblée de l'Académie des
Sciences. J'imagine que c'eft parce qu'ils
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
font plus inftruits des manoeuvres ordinaires
de l'Aftronomie pratique , que des
principes de la fublime Géométrie , à
moins que ce ne foit des Anglois qui par
une fuite du zèle Patriotique de cette.
Nation , aient préféré la gloire d'un de
Jeurs compatriotes aux progrès de l'Aſtronomie
& de la vérité.
Je fuis , &c.
DI SCIPLINE MILITAIRE.
CONSIDERATIONS fur l'emploi des
Troupes étrangères en France.
Par M. DEBUSNEL , Confeiller ,
Procureur du Roi à Philippeville.
Nec enim quies gentium fine armis , nec arma
fine ftipendiis , nec ftipendia fine tributis haberis
poffunt. TAC. Hift . Lib . IV .
Tous les Princes qui ont été affez
heureux , pour avoir le rare talent de bien
gouverner & dont les forces fecondoient
les connoiffances , ne négligérent jamais
d'affocier à la défenſe de leurs Empires
les Nations qu'ils remarquoient pouvoir
leur être utiles.
MA I. 1759. 157
C'est ainsi qu'Aléxandre eut dans fes
Armées des Corps entiers de Theffaliens,
& d'Agriens , que Darius à la Bataille
d'Iffus comptoit principalement fur trente
mille Grecs qu'il s'étoit attachés , & que
les Romains , ces Peuples fi fiers de leur
propre grandeur , ne dédaignérent pas des .
fecours étrangers ; ils regardoient comme
Citoyens de Rome , ceux qui méritoient
de l'être.
Les François commençant à peine à.
être connus fous Mellobandés leur premier
Roi , rendirent à cette Nation des
fervices que leurs Annales nous ont
tranfmis , & la Bataille de Colmar pou--
voit préfager ce que feroit un jour un
Peuple auquel Rome étoit redevable d'une
victoire : ce font ces traits de la prudence
humaine qui ont fondé le plus grand nombre
des Empires , c'eft dans des affocia
tions bien mefurées que la fupériorité a
pris naiffance ; & la grandeur fuprême
eft- elle autre chofe qu'une union de parties
, qui féparées ne préfentent que de la
foibleffe.
La Bataille de Tolbiac premiere époque
de la grandeur de la Monarchie Françoife
, fe détermina en faveur de Clovis
par la valeur
des Saliens
qui combattoient
avec lui , & la Gaule
dut à cette
mémo158
MERCURE DE FRANCE.
rable journée ſa tranquillité & l'expulfion
des Allemands.
Eft-il donc néceffaire de chercher plus
d'exemples dans des fiécles reculés : Fautil
que nos bons ufages foient autorisés
de la pratique des anciens ? Méritent-ils
moins nos fuffrages , fi excellens en euxmêmes
, on ne les trouve pas dans les
fiécles d'Alexandre ou d'Augufte ; la raifon
a-t-elle befoin pour éclater à notre
vue de la faveur de l'antiquité ; ou plutôt
dans l'inftant qu'elle paroît , fa vive
lumière éblouïroit-elle affez l'efprit humain
pour qu'elle ne fût pas diftinctement
apperçuë ?
Sans craindre les reproches de la poftérité
, rendons plus de juftice à notre
fiécle ; & fi nous pouvions être témoins
des regards qu'elle jettera fur ce qui l'aura
précédé , nous la verrions propofer pour
modele à fes Rois , le régné du Monarque
chéri qui nous gouverne & qui fait
allier à une autorité remplie de douceur
tout l'éclat & toute la majefté du Trône.
Nous la verrions . perpétuer des établiffemens
, des inftitutions auxquelles ne
penférent jamais ni les Trajans ni les
Titus , ces Princes que nous admirons encore
, je parle entre autres des Ecoles
Militaires & du Génie , & de cette NoMA
I. 1759. 159
bleffe qui peut aujourd'hui s'acquérir ,
non avec une fortune dont la légitimité
eft fouvent équivoque , mais en fervant
conftamment & avec gloire fon Roi &
fa patrie.
Si les hommes étoient tels qu'ils devroient
être , un feul traité fuffiroit pour
éternifer les Empires & fixer le bonheur
de l'humanité , le Temple de Janus feroit
fermé pour toujours , la douce tranquilité
régneroit fur la Terre, & ce ne feroit
plus par le nombre des combattans ,
qu'un Peuple exciteroit l'admiration ou
la terreur de fes voifins ; mais perdons
de vue ce qu'il ne nous eft pas poffible
d'atteindre & n'eftimons pas plus que
de beaux rêves , tous ces projets d'une
politique féduifante dont l'exécution ne
peut être que momentanée ou impraticable.
Dans l'état où fe trouve l'Europe aujourd'hui
, on peut l'envifager comme
partagée entre différens Souverains dont
les uns trouvent dans leurs propres forces
de quoi fuffire à la défenſe de leurs pays,
& les autres font obligés pour prévenir
l'oppreffion d'emprunter des fecours
étrangers on fent que ceux-ci doivent
principalement s'attacher à tempérer fagement
la confiance qu'ils doivent ac160
MERCURE DE FRANCE.
corder à des corps qui n'ont pas l'efprit
du patriotifme & qui fouvent pour de
Légers mécontentemens peuvent fe porter
à des extrémités d'autant plus dangereufes
, que l'Etat par lui -même , eft dans
Fimpuiffance de les réprimer. Polybe ,
toujours profond dans fes réfléxions, nous
en fournit un exemple frappant dans la
révolte des Soldats mercénaires que Car
thage , cette République plus riche que
peuplée , entretenoit à fa folde ; & fi l'on
en excepte la dernière guerre Punique
jamais elle ne fut plus près de fa ruine.
Çet objet mériteroit un examen qui n'eft
pas de notre Sujet , & nous ne nous fommes
propofé , de confidérer l'emploi des
Troupes Etrangères , que relativement à
l'utilité dont elles peuvent être en
France..
Ce Royaume , grand , peuplé , commerçant
, fécond en reffources , peut fournir
à la lévée de tous les Soldats dontil
a befoin pour fa défenfe , & les, Troupes
Nationnales bien difciplinées font
partout les meilleures & les plus fures ;
Thomme en général tient toujours à fa
patrie , chaque particulier pofféde quelque
portion de bien , fi modique qu'elle.
puiffe être , il a des proches , des amis
dont il tire plus ou moins de fecours ; les
MA I. 1759.
161
impreffions de l'enfance , celle du climat,
l'émulation , l'habitude furtout , font des
chaînes prefqu'indiffolubles qui nous attachent
au pays qui nous a vû naître &
au Souverain auquel l'Etre fuprême a
confié le dépôt facré de nos vies & de
nos fortunes .
Ces confidérations bien entendues ne
laiffent aucun doute fur la fupériorité d'un
Etat qui peut fe fuffire à lui- même &
qui n'eft pas dans la dangereufe & inévitable
néceffité d'armer à prix d'argent
pour fa confervation des hommes qui
n'ont nul intérêt à le conferver.
C'eft cependant de cette confiance en
ſoi-même , c'eſt de cette fupériorité que
l'on peut conclure l'utilité des Troupes
étrangeres dans tout Etat qui pourroit négliger
ce fecours fans compromettre fa
fureté car dans une fituation différente ,
il n'eft pas queftion d'utilité ; c'eſt une
néceffité , dangereufe à la vérité , mais
dont le danger paroît au moins douteux
vis-à-vis d'une perte qui feroit certaine .
L'étendue de la France & fon commerce
laiffent appercevoir qu'elle doit ménager
les Cultivateurs & fes Artifans ; il ne
fuffit pas d'être riche , on ceffe à la fin de
l'être ; fi une adminiſtration peu étenduë:
laiffe tarir la fource des biens , on ne fait
1
162 MERCURE DE FRANCE.
que trop que tout s'épuife , & la perte la
plus réelle , eft celle des hommes : elle
ne fe répare pas auffi facilement qu'on
pourroit le penfer ; elle entraîne après
elle toutes les autres & cette perte eft
immenfe pendant la Guerre ; d'ailleurs
n'eft- il pas connu que pendant la paix ,
tout ce qui eft Soldat , fe trouve perdu
pour la culture des terres & les manufacturės
?
>
L'économie politique que l'on peut
faire fur l'Etat militaire , eft depuis longtems
apperçue en France , & cette économie
ne confifte pas principalement à ménager
l'argent , mais bien plus à épargner
les Citoyens. C'eft à la fin du dernier fiécle
, qu'on a paru vouloir réduire en pratique
les idées conçues à ce fujet ; on créa
des Régimens étrangers , mais qui n'en
eurent que le nom , & l'on ne défendit
pas allez férieufement d'y admettre des
Nationaux. De là ce qui étoit utile dans
la Théorie , devint inutile dans l'exécution
, & l'Etat acheta à un plus cher prix
fes propres Sujets pour en former des
Corps , qui ne différoient des autres que
par le nom ; il eût été plus fructueux
d'augmenter le nombre des Régimens de
la Nation , puifqu'on ne faifoit que dé
penfer plus d'argent pour acquérir un bieu
imaginaire.
MAI. 1759. 163
Ce problême cependant paroît aujour
d'hui fe réfoudre ; on commence à fe
convaincre de l'utilité qu'il y a de ménager
la Nation , & de faire fupporter en
partie à des Etrangers le fardeau de la
Guerre , qui eft à tous égards le plus pe
fant pour le Prince & pour l'Etat , mais
ne s'arrête-t- on pas encore trop à la fimple
fpéculation ?
Après la derniere Guerre , & immédiatement
avant celle - ci , les Troupes
nationales , non compris celles de la Marine
& la Milice , formoient un Corps de
128000 hommes , lorfqu'il n'y avoit que
29000 hommes de Troupes plus étran
geres dans le nom , que dans l'effet : les
Régimens qui doivent être Allemands ,
Italiens , Suedois , Irlandois , Ecoffois ,
Suifles & tant d'autres , ne font compo
fés pour la plupart que de Sujets du Roi ,
qui reçoivent une paye plus forte fans
être dans la claffe qu'il convient pour la
mériter. Les enrôlemens fe font dans
l'Alface , la Lorraine , la Franche - Comté ,
la Flandre , Provinces auffi précieuſes au
Roi que celles qui forment l'ancienne
France. Les feuls Officiers qui pourroient
être François fans conféquence , font
étrangers , & les Soldats qui devroient
être étrangers fans nulle exception , font
prefque tous François ; mais préfentons
H
164 MERCURE DE FRANCE.
nos idées fous une forme plus diftincte.
Les Troupes nationales doivent tou
jours conferver la fupériorité fur celles
qui font étrangeres , & pour cela êtrè
plus nombreufes : Si l'Etat a befoin pour
fa défenſe des 150000 hommes , fans parler
des Milices , qui demanderoient un
examen particulier , deux tiers au plus
devroient être François ; on ménageroit
Soooo hommes qui refteroient unis à la
maffe des Citoyens , pour en être tirés
plus à propos. Que l'on ne craigne pas
d'acheter trop cher ces fecours étrangers ,
c'eft un des plus utiles emplois qu'on puif
fe faire des revenus du Prince ; plus on
ménagera fes Sujets , plus on augmentera
fa puiffance & fes revenus. Et s'il eft vrai ,
comme l'arteftent les dernieres obfervations
, que du terrain de nature à êtrè
cultivé qui fe trouve dans le Royaume
il y en a un quart de négligé ou en fri
che , & que néanmoins les recoltes en
bled excédent de neuf millions defeptiers
la quantité néceffaire pour la nourriture
des habitans , on reconnoîtra que de tous
les
moyens qui peuvent tendre à la confervation
& à l'augmentation des Citoyens
, il n'y ena pas un feul à négliger.
Le projet d'avoir des Troupes étran
geres à donc été fagement conçu , mais
"
MA I. 1759. 165.
il n'a été rempli ni avec affez d'etenduë ,
ni avec affez de précifion. Dans la proportion
que nous avons établie , elles devroient
être plus nombreuses & effectivement
étrangeres ; car on ne peut trop
faire cette réfléxion ; que fert- il de payer
des Troupes comme étrangeres , fi elles
ne le font pas , & fi on fouffre que les Recrues
fe faffent dans les Provinces de
France ? Un habitant de Strasbourg ou
de Dunkerque n'eft pas moins cher au
Roi , qu'un habitant de Paris ou de
Rouen , l'un & l'autre lui appartiennent
& font également partie de la Nation.
Le nombre des Régimens étrangers ,
& la quantité d'hommes dont ils feroient
compofés , une fois fixés , il paroîtroit
avantageux de pefer attentivement les
réformes ou les réductions ; fi pendant un
tems de calme , il était à propos de diminuer
le nombre des troupes de l'Etat,
cette diminution feroit faite d'abord fur
les corps de la Nation , & les Soldats
licentiés retourneroient chez eux , où ils
pourroient fe marier , ou autrement être
utiles à la fociété.
On fuppofe que pendant la Paix le
fond des troupes de l'Etat , non compris
la Milice , foit de cent cinquante mille
hommes , deux tiers feroient François &
166 MERCURE DE FRANCE,
le refte Étrangers ; fi les circonflances
exigeoient des Armées plus nombreuſes ,
on augmenteroit dans cette proportion ,
& les réformes feroient faites en conféquence.
Il eft furtout d'une importance extrême
d'empêcher que les corps étrangers &
qui font payés comme tels , ne foient compofés
de Soldats François, & pour ne rien
changer à l'état préfent des chofes , il
fuffiroit d'ordonner qu'à l'avenir il ne
pourra être reçu en qualité de Soldat dans
les Régimens étrangers au fervice de Sa
Majefte , aucuns Sujets nés dans le Royaume,
à peine de nullité de leurs engagemens
& fans qu'ils puiffent être mis au Confeil
de Guerre fous prétexte de défertion ou
tout autrement ; les Capitaines deviendroient
attentifs à n'engager que des
Étrangers & ils feroient réduits aux termes
où ils doivent être.
Cette attention fur ce qui concerne les
Soldats , ne devroit pas être la même à
l'égard des Officiers , ceux-ci pourroient
être ou François ou Etrangers fans qu'il en
réfultât les mêmes inconvéniens, il paroît
au contraire qu'il ne feroit pas d'une mau
vaife politique de fouffrir que des Sujets
de la Nation puffent être Officiers dans
ces Régimens , pourvû qu'ils en fçuffent
la Langue.
MAI. 1759. 167
t
Nous ne prévoyons qu'une feule objection
ſpécieuſe à faire fur ce que nous venons
de dire ; on s'attachera à faire paroître
des difficultés pour raffembler un fi
grand nombre d'Etrangers & pour les recruter
Les Capitaines fe récrieront fur
les obftacles qu'ils diront rencontrer pour
former ou completter leurs Compagnies ,
fi on leur interdit les enrôlemens dans le
Royaume. A cela on ne fait que cette
réponſe ou la chofe eft impraticable ou
elle ne l'eft pas : dans le premier cas ,
pourquoi recevoir une folde plus forte.
pour ne changer que fon nom? Il feroit
plus fimple de n'avoir que des Régimens
de nom François , & le Prince épargneroit
fon argent , qui eft prodigué à des
phantômes d'étrangers. Dans le fecondcas
, on ne peut pas fe plaindre , puifque
pour quelque embarras de plus , on
reçoit aufli plus d'argent , & que d'ailleurs
la convention eft telle. Il faut ou
ne pas accepter ou exécuter.
Mais fi l'on y réfléchit , & que l'on
prenne les mesures les plus propres , il
n'eft rien moins que difficile de raffembler
& de recruter les Corps étrangers.
La France feroit - elle inférieure en ref
fources à d'autres Etats qui l'environment
, & qui trouvent hors de leur Pays
168 MERCURE DE FRANCE
des hommes pour le défendre ? N'avonsnous
pas nos Capitulations avec les Suiffes
? Les différens Souverains de l'Allemagne
qui abondent en hommes dans
des Provinces de peu d'étendue , aimeroient-
ils moins notre argent que celui
des Hollandois ? Et chaque Officier intéreffé
à recruter chez l'Etranger , manqueroit-
il de moyens pour acquérir plus
ou moins de Soldats ?
La multitude des Citoyens doit être
confidérée comme un tréfor auquel il
n'eft prudent de toucher que dans des
cas de néceffité , cependant nous croyons
avoir fait remarquer qu'il feroit dangereux
dans un Royaume qui peut, à parler
ftrictement , fe paffer de l'Étranger , &
ménager tellement le corps de la Nation
que l'on affectât de ne l'entamer en rien ;
on doit prendre fur ce tréfor une certaine
fomme & emprunter le reſte à intérêt
, on trouvera dans la partie reftante
dequoi fournir aux befoins tranquilles, &
le furplus de cette maffe fera toujours
prêt à être employé fi l'occafion l'exige
de ce que nous venons de dire paroiffent
dériver quelques principes d'occonomie
militaire.
1°. Il fuffit au plus que les troupes na¬
tionales foient aux Corps étrangers ,
comme deux eft à un . 2 .
MA I. 1759. 16.9
2.° Les Troupes étrangeres ne doivent
pas l'être de nom , mais en effet ; autrement
c'eft acquérir un bien qu'on ne
poffède jamais.
3. Le Corps des Citoyens eft un dépôt
que le Souverain eft affuré de trouver
quand il le voudra , & en matiere
d'occonomie , ce doit être un motif puiffant
pour le porter à vivre autant que
faire fe peut , aux dépens d'autrui .
4.° Il n'y a nul inconvénient à permettre
que les Officiers des Régimens étran-.
gers puiffent être François , cela ne peut
que contribuer à naturalifer pour ainfi dire
le Soldat.
5. S'il eft queftion d'une réforme ou
d'une réduction , elle doit être principalement
faite dans les Troupes Nationales
qui ne peuvent pas fe perdre
> en renvoyant
de préférence les Soldats qui font
Ouvriers ou Laboureurs & en confervant
ceux qui font par néceffité le métier de
Soldat.
Tel eft le précis des confidérations que
la levée des Troupes Etrangères nous, a
fournies , elles feroient fufceptibles de
plus d'érudition & elles pourroient être
accompagnées d'exemples & de calculs
frappans , fi notre temps & furtout nos
forces nous le permettoient ; Nous avons
H
170 MERCURE DE FRANCE.
de
effleuré quelques matières qui ne font venuës
au Sujet que par accident & nous
fommes éloignés d'avoir approfondi l'objet
principal ; nous croyons cependant
en avoir affez dit pour prouver qu'un
Etat qui peut fe fuffire à lui-même , ne
doit pas par cette raifon négliger des
fecours étrangers , que c'eft au contraire
un motif de plus pour qu'il ménage fes
reffources & qu'en formant le corps
fes troupes de façon que la troifiéme partie
au moins foit prife hors de la Nation,
il lui en revient un avantage qui doit être
fenfible dans le moment même , & qui
devient immenſe après quelques années.
Il paroît depuis 1756 un Traité fur la
population écrit avec beaucoup d'énergie
, mais dont l'Auteur s'attache à prouver
que les armées & la guerre ne font
pas des caufes premières de dépopulation
; & cependant l'expérience des fiécles
paffés & la nôtre propre , affure tout le
contraire.
L'Egypte , ce Pays exquis , fi admirable
par fa fécondité, &autrefois fi peuplé, n'eſt
aujourd'hui qu'une folitude en comparaifon
de ce qu'elle étoit , & cette dévaſtation
n'eft qu'un effet de la guerre. Le Pérou ,
auffi riche en hommes qu'en matières
d'or fous les Incas , eft devenu un défert
M A- I. 1759.. 171
depuis l'apparition des Européens. L'Efpagne
, dont le fol n'a befoin que de culture
, fe reffent de l'expulfion des Maures.
La France n'a pas encore réparé l'émigration
des Proteftans : enfin , on fe rappelle
que pendant les Guerres de Charles
XII , la Suède étoit fi dépourvue de l'efpèce
mâle , que les femmes feules conduifoient
la charrue.
Cet Auteur avance un principe que
nous ne croyons pas plus fûr , c'eſt lorfqu'il
dit que la mesure de la fubfiftance
eft celle de la population : mais la Suiffe ,
ce Pays aride , inculte & fi peuplé , ne
dément-elle pas cet axiome. La France
elle-même , plus abondante en denrées
qu'en hommes , la Pologne , la Barbarie ,
obligées de vendre une partie de leurs
récoltes , & la Hollande impuiffante à
fournir de fon propre fond la nourriture
à fes habitans , font autant de faits certains
devant lefquels tous raifonnemens
doivent s'anéantir. L'Auteur a bien
prévu quelques-unes de ces objections ;
mais fes réponses s'écartent toutes de fes
principes , & furtout de celui qu'il reproduit
fans ceffe , & qui eft comme le fondement
fur lequel il a bâti , Que la mesure
de la fubfiftance eft celle de la population .
On pourroit dire en général avec plus de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
certitude que la population produit l'induftrie
, & celle-ci la fubfiftance .
Que devient la terre la plus graffe fi
elle manque de bras pour être cultivée?
La population n'eft donc pas un effet de
la fubfiftance , mais elle en eft la caufe ,
& l'homme , que le fentiment de l'amour
porte à produire fon femblable , ou la
femme , qui en partageant ce plaifir , fe
prêté à devenit mere , ne fe font pas décidés
par le plus ou le moins de fubfifla
contrée qu'ils habitent peut
tance que
fournir.
Mais il n'a pas été de notre projet de
confidérer toutes les caufes ou tous les
obftacles de la population : nos idées fe
font réunies à efflayer de faire voir que
l'épargne que la France peut faire de fes
propres fujets relativement à la guerre ,
feroit un bien auffi réel qu'important , &
que par cette raifon l'emploi des troupes
Etrangères doit être envifagé avec plus
d'étendue , & dirigé avec une attention
plus fcrupuleufe pour ne pas dégénerer.
en abus.
-Si Alexandre n'eût employé dans fes
armées que les feuls Macédoniens , fon
Pays auroit été épuisé avant qu'il fût au
quart de fes conquêtes. Que feroient devenus
les Romains depuis la naiffance de
e
MAI. 1739. 173
la République jufqu'à fa décadence fans
des fecours étrangers ? Concluons donc
qu'autant qu'il eft praticable d'employer
des troupes Etrangères dans une certaine
proportion , c'eft un avantage réel qu'il
ne faut pas négliger , que le corps de la
Nation eft un tréfor à ménager avec économie
pour ne le pas épuifer ; & qu'enfin
on doit tenir pour principe conftant qu'il
faut tirer de l'Etranger le plus d'avantages
que les circonftances peuvent préfenter &
lui en accorder le moins qu'il eft poffible.
Finiffons par cette réfléxion d'un de nos
Contemporains auffi judicieux que célébre.
»Nous fommes pauvres avec le Com-
» merce & les richeffes de tout l'Univers
& bientôt à force d'avoir des foldats ,
» nous n'aurons plus que des foldats , &
nous ferons comme des Tartares.Efprit
i des Loix , Tome 1 , Ch. XVII,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
MEDECINE.
LETTRE de M. Thierry , Médecin de la
Faculté de Paris , à l'Auteur du Mercure
,
concernant l'usage d'un remède
dangereux , connu fous le nom des
Poudres d'Aix ou d'Aillhaud.
Nota. Je ne puis me difpenfer de manquer cette
Lois à la réfolution que j'avois priſe de ne plus rien
donner fur un fujet fi rebattu..
MONCOSNISEIEUUR ,
Je cède à l'avis de plufieurs perfonnes
éclairées , qui jugeant les obfervations
que j'ai données , fur la poudre d'Aix , fort
intéreffantes , fouhaitent que j'y ajoute les
éclairciffemens convenables ; afin que le
Public foit en état de bien juger une caufe
qui eft la fienne , & qu'on ne plaide
que pour lui.
Mais , avant toutes chofes , il eft bon
que je déclare ici publiquement ce que
j'ai dit à un ami des fieurs Aillhaud , que
je ne les ai jamais connus , & que je n'ai
contr'eux aucune animofité perfonnelle.
je n'avois , lors de la publication de mon
écrit , d'autre raison pour me plaindre de
ce remede , que celle d'avoir vû quelques-
uns de mes malades à toute extré
MAI. 1759. 573.
mité pour l'avoir pris en cachette , &
pour en avoir vû périr M. Boccane . Je
n'ai même connu ce dernier qu'à l'occafion
de fa maladie ; & puifque je fuis
obligé de le dire , je l'ai vifité uniquement
par zéle , & n'ayant d'autre intérêt
à la confervation , que celui que je
dois prendre à tout Citoyen qui m'appelle
, & qui me confie fa fanté. Mais je
devois à la Médecine la relation d'un fait
affez rare , & affez important par luimême
je devois à la Société les confeils
qui réfultoient naturellement de ce fait ;
& j'ai cru ne fuivre en cela que l'étendue
de mon devoir.
Qu'il me foit permis de dire que j'ai
reçu à ce fujet les lettres les plus flateufes
de plufieurs Médecins & Chirurgiens du
Royaume .
Ce feroit fe tromper étrangement ,
que de vouloir fe perfuader que l'efpéce
de Gangréne , dont je parle dans ma Relation
, foit un cas affez ordinaire dans la
pratique Médecinale , & qu'ainfi M.
Boccane auroit pû contracter ce mal tout
naturellement , & indépendemment de
l'ufage qu'il avoit fait des poudre d'Aix.Je
le répété , une telle altération , n'eft rien
moins que commune , & on ne peut la
regarder que comme l'effet , ou d'une
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fiévre peftilente précédente *, ou d'un re
doutable poifon. Or , puifque ce Malade
n'avoit au commencement qu'une fimple
fiévre Catarrhale ; puifqu'il ne régnoit
dans Paris , à la fin de 1757 , & au commencement
de 1758 , aucune forte d'épidémie
; puifqu'enfin les remédes , qu'on
employa dans la maladie de M. Boccane ,
furent principalement des adouciffans à
des mucilagineux ; que refte-t-il à conclure
, finon qu'il a été empoifonné par
les poudres dont il faifoit ufage depuis.
longtemps , & qu'il avoit prifes nommément
dans le commencement de fa derniere
maladie ?
Je n'ai certainement pas prétendu ,
Monfieur , ni même je ne crois pas qu'il
foit jamais venu dans l'idée de perfonne ,
qu'un mauvais reméde produisît toujours
à l'inftant fon effet funefte ; ni même
qu'un poifon tuât un homme auffitôt qu'un
boulet de Canon . Heureufement pour
l'humanité , nous ne connoiffons encore
de poifon auffi prompt , que celui des Indiens
de la Riviere des Amazones. Il fuffit
de citer ici l'exemple trop commun
du venin de la rage , & du mal vénérien.
Qui ne fçait d'ailleurs que le levain
* Voyez l'excellent Traité de la Peſte par M.
Senac , Premier Médecin du Roi . Paris 1744 .
in-4°.
ΜΑΙ. 1759 . 177
de la petite Vérole , inféré dans le corps
délicat d'un enfant y refte quelquefois
fans aucun effet fenfible ? On voit certains
ouvriers s'habituer , pour ?
dire ,
avec le cuivre , & ne recevoir preſqu'aucun
dommage de ce poifon. Cependant
la Société n'en croit pas moins devoir
prendre les mefures les plus fages contre
l'effet ordinaire de ces venins.
Je n'ai point dit non plus que les Poudres
d'Aillhaud étoient compofées de fubftances
minérales corrofives , cependant
les plantes cauftiques qui y entrent , maſquées
, mais non corrigées , n'en conftituent
pas moins un reméde dangereux ,
qui , felon différentes circonftances , produira
les effets d'un poifon plus ou moins
actif. Je dirai plus ; en fuppofant que ces
poudres ne contiennent que des purgatifs
réfineux , qu'on employe fouvent en
Médecine , tels que le Jalap , la Scammonée
, l'Aloë , & c. & qu'on remploye
toujours avec fuccès quand on les
adminiftre à propos ; ces mêmes remédes
ne produiront le plus fouvent que de funeftes
effets , dès qu'on voudra s'en fervir
dans toutes les maladies , dans tous les
ças , pour tous les âges , & pour tous les
tempéramens. Il eft prouvé , par une expérience
journaliere ; que les purgatifs
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
les plus doux , tels que la Caffe , la Manne
, &c. ont fouvent fait beaucoup de
mal quand on les a employés dans des circonftances
contraires. Les Médecins de
tous les fiécles , & de toutes les Nations ,"
font convenus de l'utilité des purgatifs
réfineux , en particulier dans certaines
maladies : c'eft , par prudence , qu'on a
prefque abandonné ceux d'entr'eux , quî
font fort violens.
Pour peu qu'on veuille y réfléchir
on conviendra donc aifément que les
poudres d'Aillhaud bien qu'elles puiffent
avoir leur utilité en quelques circonftances
particulières , ont dû être , & ont
été en effet très- préjudiciables à la fociété.
Il ne ferviroit de rien de dire
qu'elles ont eu quelquefois d'heureux
fuccès ; je ne le nie point : il eft réellement
impoffible qu'une drogue quelle
quelle foit , même dangereufe , ne fafle
du bien à quelqu'un fur un très-grand nombre
de perfonnes . Prenons par exemple ,
le fublimé corrofif , ou le verd de gris
qu'on a employés quelquefois en Médecine
dans certains cas extraordinaires ;
fuppofons feulement qu'on ne les donne.
pas à de fortes dofes , & qu'on en faffe
prendre à des millions d'hommes : je dis
que des centaines de malades ne pourront
manquer de s'en trouver affez bien
MA I. 1759.
179
i en fera de même à plus forte raifon
d'une drogue qui agira moins puiſſamment
fur nos corps mais pour que notre
Art foit véritablement falutaire , il
faut que nos remèdes , dictés par le befoin
, placés dans l'occafion , dirigés avec
fageffe , réuniffent , avec le moins d'inconvéniens
, les avantages poffibles .
On a voulu faire croire qu'il y avoit
dans le monde de fauffes poudres d'Ail-
Ihaud , que les bons fuccès devoient être
attribués aux véritables ; mais que les
morts , dont on fe plaint , avoient été produites
par les fauffes. Quoi donc , le falut
des Citoyens va dépendre d'une erreur
auffi facile. Il faudra périr pour n'avoir ,
pas bien connu une poudre que le Diftributeur
a déjà fi fouvent changée , ou parce
que dans différens lieux , on n'aura fu bien
diftinguer la vraie fignature du fieur Ail-
Ihaud ? Auffi l'Efpagne & la Moscovie ,.
Pays dont la police , pour ce qui regarde
la fanté , eft admirable , ont - elles fait interdire
l'entrée de ces poudres fans diftinction.
Ces défenfes , ainfi que je le
tiens de perfonnes refpectables , furent:
publices fous les peines les plus févéres ,
dès qu'on s'apperçut dans ces deux extré
mités de l'Europe des ravages produits par
ce reméde.
ན་
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
En fuppofant que le fieur Aillhaud
pére , ait été l'Inventeur de la poudre en
queftion , ce que des perfonnes inftruites
lui conteftent , en fuppofant que fon reméde
foit le plus doux , le plus fûr , le
plus efficace de tous les purgatifs , ce que
tous les gens ce l'art lui nieront , en fuppofant
toutes ces chofes , Monfieur , la
conduite du fieur Aillhaud pouvoit être.
bien différente envers le Public, pour peu
qu'il eût eu quelque pitié de fes femblables.
Nous n'aurions pas aujourd'hui à
nous en plaindre , fi au bout de quelques
années if avoit bien voulu le donner auPublic.
Eh , ne l'avoit- on pas payé affez cher
par tant d'argent , & par tant de meurtres
occafionnés au moins par l'abus qu'on en
a fait ? Ou bien , fi le fieur Aillhaud ne
pouvoit s'élever à ce degré de défintéref
fement ; ne pouvoit-il pas s'en remettre
à la générofité du plus humain des Rois ,
qui a récompenfé fi fouvent les Auteurs.
ou les Poffeffeurs des découvertes utiles ?
Le Kinkina , ce reméde divin , l'Ipecacuanhana
, qui a guéri tant de dyfenteries
l'eau de Rabel , le Kermès minéral , fi eface
dans certaines maladies de poitrila
Panacée mercurielle , les goutes
ne , al la Motte , & c. Ces remédes
du Gén
Pautres font les bienfaits
& beaucoup
M -A I. 1759.
181
des fages Princes fous lefquels les François
ont le bonheur de vivre , & que tour
tes les Nations doivent regarder comme
les bienfaicteurs de l'humanité entière.
Ces remédes femblent même être devenus
plus utiles depuis qu'ils font au Public.
Comme ils ont été plus employés , on en
a mieux déterminé l'ufage , par une infi
nité d'expériences auffi innocentes qu'in
génieufes ; on eft parvenu à augmenter
leur efficacité. Je ne craindrai pas de le
dire , enrichis de pareils fecours , nous
pouvons même avec des talens médiocres
, obtenir tous les jours des fuccès ,
heureux , dont les plus grands Médecins
des fiécles précédens n'auroient ofé fe
flatter. La bonté , la fureté des inftrumens
a augmenté la certitude de l'art
précieux de guérir. Mais le fieur Aillhaud
loin de concourir à des vues fi utiles , a
paru s'occuper de fon intérêt perfonnel ,
beaucoup plus que de la fanté publique
& de l'avancement de fa profeffion,, II a
préféré , quoiqu'il en dût couter à la Société
, de traiter par fon unique reméde
des millions d'hommes qu'il n'a ni vûs ni
connus , & dont prefque toujours il ignoroit
les maladies. La Ville d'Aix & la
Provence ont vû avec cronnement, un
Médecin qui ne vifitoit aucuns malades ,
X
at
181 MERCURE DE FRANCE.
accumuler des fommes très- confidérables
par le dangereux trafic d'un reméde dont
fes Compatriotes ne vouloient pas fe fervir.
Je ne me livrerai point à toutes les
autres réfléxions qui fe préfentent à l'ef
prit fur ce fujet , parce que , je le répète ,
je n'ai rien à démêler avec les fieurs
Aillhand. J'ai voulu fimplement montrer
au Public le danger de leur Poudre , foutenir
la caufe de l'humanité , faire ma
charge uniquement ; & je crois m'en être.
acquitté.
J'ai l'honneur d'être &c.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
EXERCIC
XERCICE de l'Infanterie Françoiſe
dédié à Monfeigneur le Maréchal Duc de
Biron , copié d'après l'original in - folio,
exécuté & préfenté au Roi par M. de
Baudouin , Colonel d'Infanterie , ChevaMA
I. 1759%
183
her de l'Ordre Royal & Militaire de S.
Louis & Lieutenant au Régiment des
Gardes-Françoifes. Se trouve à Paris
chez le freur Feffard à la Bibliothéque du
Roi.
Le fieur Buldé Marchand d'Estampes
rue de Gêvres à Paris débite deux nouvelles
Eftampes repréfentant l'une l'intérieur
de la cour d'une prifon antique ,
tel qu'elle pouvoit être conftruite chez .
les Affyriens ; l'autre , la même prifon
totalement détruite par enchantement ,
pour fauver le Héros que l'on у tenoit.
renfermé .
Ces deux deffeins ordonnés pour POpéra
de Pirame & Thisbé , repréſenté cet
hyver, font de la compofition des fieurs
Guillier & Deleufe , Peintres décorateurs
de l'Opéra , dans le temps que la Ville
de Paris étoit chargée de la direction de
l'Académie. Les Connoiffeurs & Artiſtes
ayant paru fatisfaits de la compofition ,
& de l'effet de ces deux projets , c'eſt à'
leurs follicitations qu'ils ont été gravés
pour les donner au Public . Le prix de ces
Estampes eft de 15 fols pièce.
184 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
L'Amour dévoilé , Cantate , de la compofition
de M. Desjardins ; les Paroles de
M. Roufféau , gravées par le fieur Ceron.
Le prix eft de 2 liv. 8 f. Elle fe vend à
Paris , chez M. de la Cherardiere , rue
du Roule à la Croix d'Or , M. Tayard ,
rue S. Honoré , à la Regle d'Or ; Mlle
Gaftagnery , rue des Prouvaires , à la
Mufique Royale. M. le Menu , rue du s
Roule , à la Clé d'Or : & le Graveur ,
rue S. Honoré , chez un Plumaffier , à la
Croix de Lorraine , vis- à- vis la Croix du
Trahoir.
LE Triomphe de Life , Cantatille à
voix feule , avec une Symphonie . Par
M. Deformeaux prix 1 liv . 4. f. A
Paris , chez M. Taillard l'aîné , dans le
bas de la rue des Lavandieres : & aux
Adreffes ordinaires de Mufique. On y
trouvera un joli accompagnement de
Flûre. ) 1
MA I. 1759. 135
P
J
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
C's Spectacle a commencé le mardi 24 , par

les nouveaux fragmens , compofés du prologue ,
de Platée de l'acte d'Alphée & Arethufe , &.
du Devin de Village qui ont été donnés le jeudi
fuivant. Le Vendredi & le Dimanche on a repris
l'Opera de Proferpine ; & la diftribution fera la:
même en attendant le Baller du Carnaval du
Parnaffe qu'on fe difpofe à remettre au Théâtre.
Trois Dimanches confécutifs , à commencer le 29 .
Avril , on donnera pour la Capitation, un Concert
fuivi d'un Bal. On ne doute pas que cette nouveauté
ne foit avantageufe aux Acteurs.
COMEDIE FRANÇOISE..
QUELQ UELQU'invéteré que foit un ufage mauvais
en lui-même , on ne doit pas ſe laffer de le com
battre. Le parti du goût & de la raifon ne peutmanquer
de prévaloir , & leur droit ne preferit
jamais.
Le Théâtre François , le plus riche de tous les
Théâtres , fans en excepter ceux d'Athénes & de
Rome, dégradoit par l'indécence de la repréfentation
, les plus belles productions du génie dans
les deux genres dramatiques. Cette vérité pré
186 MERCURE DE FRANCE.
cieufe , l'ame de l'illufion , qui avoit tant coûté
à faifir aux Corneilles , aux Molieres , aux Raci
nes , & à ceux qui ont fuivi leurs traces . Cette
vérité , dis - je , fe perdoit dans le mêlange tumultueux
des Spectateurs avec les Acteurs. Auguſte
délibéroit au milieu de nos Petits - Maîtres ; ils
étoient obligés de fe ranger pour laiffer paffer
l'ombre de Ninus ; & tandis que Tartuffe examinoit
fi perfonne ne pouvoit le furprendre féduifant
la femme de fon mari , il avoit autour de
lui cent témoins de fon tête-à- tête avec elle . On
croyoit être accoutumé à cette irrégularité choquante
; mais la vraisemblance n'en étoit pas
moins altérée , & tout l'effet de l'habitude ne
confiftoit qu'à fe paffer d'un degré de plaifir qu'on
ne connoiffoit pas. Un inconvénient plus grand .
encore, étoit la dificulté de développer l'action
théâtrale. Le Poete méditant dans fon Cabinet
une fituation , un tableau , fentoit fon imagination
refferrée entre deux haies de Spectateurs qui
lui retranchoient les deux tiers du théâtre. Dans
cette fuppofition , il falloit bien ſe résoudre à conferver
l'unité de lieu à la rigueur : car fi le Poëte
ofoit s'affranchir de cette règle , la ſcène ſe refufoit
au changement qu'il s'étoit promis. Dans le
premier Acte de Brutus , par exemple , pour
paffer du Capitole dans la maifon du Conful , ik
n'y avoit d'autre changement qu'un Autel enlevé
du milieu de la Scène . Ainfi tous les Sujets qui exigent
le pallage alternatif d'un lieu à un autre ,
comme celui de Coriolan , celui de Régulus ,
celui d'Artaxercès , d'après Metaſtaſe , &c. étoient :
impraticables au théâtre , à moins d'être mutilés.
On a plaifamment obfervé que la Scène étoit
comme un Parloir , où tous les Acteurs étoient
obligés de fe rendre. Aujourd'hui la liberté du :
shéâtre & la facilité des changemens de décora
MAI. 1759. 187
ion , donnent au génie des Poëtes une carrière
beaucoup plus valte ; & l'action dramatique eft
affranchie de cette unité de lieu qu'Ariftote nous
a prefcrite , mais à laquelle les Poëtes Grecs euxmêmes
n'avoient eu garde de s'aflujétir.
On a craint d'abord que le Théâtre ne
parût vuide quand les Acteurs s'y trouveroient
feuls : il n'a fallu , pour diffiper cette crainte , que
voir une Comédie dont toute l'action fût dans la
vivacité du Dialogue. Mademoiſelle Dangeville
& M. Préville dans la petite Piéce du Legs , ont
fuffi pour remplir la Scéne.
Quelques Perfonnes appréhendent auffi que la
facilité du changement de lieu , n'engage les Poëtes
dans des compofitions extravagantes , ou ne
les autorile à négliger le deffein des caractères
le tiffu de l'intrigue , la marche naturelle des paffions
, pour charger l'action théâtrale. Mais il
n'eft aucun avantage dont on n'abuſe quelquefois
; & fi les Auteurs s'égarent , la faine partie du
public fçaura bien les ramener.
La Tragédie des Troyennes par laquelle on a
débuté , a paru enfin dans toute la pompe dont
elle étoit fufceptible. M. Brifard , dans le Com--
pliment de la rentrée , a donné , au nom des Comédiens
François , un témoignage public de leur
reconnoiffance à M. le Comte de Lauragais , qui
a bien voulu faire les frais de ce changement de
la Scéne , auquel tout Paris applaudit . Le même
Acteur a parlé de la retraite de M. Sarrazin
, avec une modeftie & une fenfibilité dignes
d'éloges. La retraite , dit - il , d'un homme fi
> juſtement honoré de vos fuffrages dans les deux
>> genres , m'accable du poids de fon exemple..
» Le pathétique , le naturel , la véhémence , les
a entrailles , la vérité même formoient le carac--
188 MERCURE DE FRANCE.
: tère du jeu de M. Sarrazin Perte irréparable .
» pour vous , Meffieurs , & défolante pour moi-
» même, qui me fuis vû privé de mon modèle.
lorfque je l'étudiois avec le plus d'ardeur. Puif
>> fai-je adoucir quelquefois en vous le rappellant ,
>> la vivacité de vos juftes regrets.
ם כ
COMEDLE ITALIENNE.
A la rentrée de ce Spectacle , on donna la
premiere repréſentation des Evénemens de la..
Challe , Comédie Italienne. Le Compliment fur
un Dialogue entre Mile. Favart & Arlequin . I
y a des chofes naïves & plaifantes; il y en a auffi de
délicates , & ces deux vers en font un exemple .
Les talens font comme des fleurs ,
C'eft un air doux qui les fait naître. "
CONCERT SPIRITUEL.
ON a donné dux Thuilleries , pendant les
trois femaines de Pâques , quinze Concerts dans
lefquels on a exécuté quatre Motets nouveaux à
grand choeur ; fçavoir : un de M. Goulé , Maître
de Mufique de Notre- Dame ; unde M. Davefne ;
un de M. Philidor : ces trois Motets ont été reçus
favorablement du Public . Le quatriéme : Lesfu
reurs de Saül , Motet François de M. de Mondonville
, a eté redemandé plufieurs fois , & reçu
avec les mêmes applaudiffemens . Mlle le Mierre
a remplacé Mlle Fel au Concert comme au Théâtre
, avec le plus grand fuccès. M. Balbaſtre a exécuté
plufieurs Concerto fur l'orgue , & a toujours
fait un plaifir nouveau ..
MA I. 1759.
189
*M. Gavigniez dont j'ai annoncé la rentrée au
Concert,a enlevé les applaudiffemens du Public qui
le met fans difficulté au nombre des plus grands
Violons de l'Europe.
EFFET fingulier du mal vénérien fur
toute une famille , & fa guérifon . Par
M. DIBON , Chirurgien ordinaire du
Roi , dans la Compagnie des Cent-
Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefté.
DEEPUY's longtems l'expérience a démontré ,
qu'une Nourrice court un danger réel , en allaitant
un enfant qui a pris naiffance d'un pere &
d'une mere infectés du mal vénérien . Les caufes
de ce danger & des accidens qui s'enfuivent , font
trop multipliées & trop connues , pour que nous
en faffions ici le détail ; mais l'événement fingulier
qui vient d'en confirmer l'expérience , préfente
à l'Art un fi vafte champ à de nouvelles
réflexions , que nous croyons devoir en donner
un récit circonftancié.
› Une Nourrice fe charge d'un enfant qui avoit
requ avec la vie , le poifon fubtil qui couloit dans
les veines de fes auteurs. Le mal fe communique
de l'enfant à la Nourrice : la Nourrice le tranf
met à fon mari . Sûrs réciproquement de leur conduite
, ils ne connoiffent pas d'abord la véritable
-caufe de leur firuation , ils ne la foupçonnent pas
mênie. Le mal fait des progrès , & des progrès
rapides ; il paffe même au- delà des bornes ordinaires
: chofe étonnante , & peut-être inouie jul190
MERCURE DE FRANCE.
qu'alors , trois de leurs enfans , dont l'aînée a
fept ans , font bientôt après infectés du même
mal. Ce levain fatal , après avoir fermenté pendant
quelque tems , fe déclare tout-à- coup fur
tous ces fujets par des fymptômes effrayans.
Une défolation générale ſe répand dans toute
cette maifon affligée. Le pere & la mere languiffans
ne peuvent plus cacher leur malheur : leur
foible voix fe fait entendre . La charité vient à
Heur fecours & au fecours de leurs enfans . Tous
font vifités par trois Maîtres Chirurgiens de Verfailles
qui conftatent leur état. Un ordre eft expédié
en leur faveur pour les faire traiter à Bicêtre
; mais la foible compléxion du pere & de la
mere , & l'âge tendre des enfans , fait naître de
juftes craintes fur la difproportion entre la délicateffe
des Sujets & la force des remédes ordinaires.
Des Perfonnes refpectables , qui honorent de
leur protection ces pauvres malades , leur préfentent
une voye de guerifon plus conforme à leur
tempérament. Elles ont oui célébrer par des Perfonnes
impartiales & dignes de foi , la bénignité
& l'efficacité du reméde que j'employe ordinairement
pour la guérifon de ces maladies , & me
prient d'en faire rejaillir les effets fur cette famille
malheureuſe. M. Rouffel Fermier- Général , Seigneur
de la Celle - Saint- Cloud , dont ces malades
font natifs & habitans , s'offre , avec une
générosité qui eft au deffus de tous les éloges , de
fournir à tout ce qui fera néceffaire pendant leur
traitement. Un fi bel exemple de charité nepouvoit
qu'exciter la mienne. Je me fuis fait un devoir
d'humanité de traiter ces pauvres miſérables .
Si je n'avois eu à opérer la guérifon que du pere
& de la mere , je me ferois contenté de leur fournir
mon reméde , comme je le fais ordinairement
à l'égard des perfonnes de la campagne & des
MA I. 1759. 191
Provinces dont je fuis confulté ; ils fe feroient
traités & guéris eux- mêmes , à l'infçu de tout le
monde , & fans aucun autre fecours étranger :
mais il y avoit des enfans dont il falloit fuivre de
près les fymptômes qui pouvoient varier à chaque
inftant , & fur l'état defquels il falloit conféquemment
toujours avoir l'oeil , pour être plus à
portée de les vifiter régulièrement , affurer & accélérer
leur guériſon . Je les ai fait loger à côté
de chez moi , dans la rue Pavée , au coin de la
rue Françoife , près la Comédie Italienne. Ce fut
alors ( vers le 12 de Décembre dernier ) que
je priai M. le Thieullier l'aîné , Docteur en Médecine
de la Faculté de Paris , & dont l'habileté eft
univerfellement reconnue dans cette Capitale , de
vouloir bien vifiter ces cinq malades ; il le fit ,
& il trouva réellement en eux tous les fymptômes
frappans , qui caractériſent ordinairement ce genre
de maladie. Son certificat en fait foi , & ceux
que nous allons rapporter , prouvent que le mal
critique dont cette famille étoit attaquée , ne lui
avoit été communiqué originairement , que par
le nourriffon conftaté Vlé, & mort de cette maladie
à l'âge de trois mois. Comme cette cominunication
progreffive offre un phénomene dont la
preuve n'eft pas fans difficulté , nous raſſemblerons
, fous un même point de vue , toutes les circonftances
qui peuvent fervir de baſe à nos réflexions.
Pour cet effet , nous rapporterons préliminairement
les certificats qui conftatent la maladie
dès fon principe.
Ici le certificat de M. la Serre , Maître Chirurgien,
celui de Meffieurs Gautier , Marrigue & Biffos
, Maîtres Chirurgiens de la Ville de Verſailles,
atteftent que le Nourriffon infecté de la maladie
vénér. l'avoit tranfmife à la Nourrice. Le certificat
de M. le Curé de la Celle , ajoute que cette
92 MERCURE DE FRANCE.
fatale maladie a été communiquée de la Nour
rice à fon mari , & fucceffivement à fes trois enfans
, & que par les remédes & les foins de M.
Dibon, ils fe louent d'avoir été parfaitement guéris.
La décence ne nous permettant point d'entrer
ici dans le détail des accidens de chacun de ces
malades en particulier , il nous fuffira de dire que
les fymptômes qu'ils avoient , étoient des plus caractériſques
du mal vénérien , & que le certificat
de M. le Thieullier , Docteur Régent de la Faculté
de Médecine en l'Univerfité de Paris , ne laiffe aucun
doute fur le genre de maladie , de niême
que fur la guérifon qui s'en eft enfuivie par mon
Reméde.
REFLEXIONS.
11 У a des enfans qui font viciés dans le fein
de leur mere. Ces faits font vérifiés par un trop
grand nombre d'exemples , pour qu'on puiffe les
révoquer en doute. Pour en être convaincu , il
n'eft pas néceffaire de feuilleter les Auteurs : il
ne faut que vifiter quelqu'un de ces enfans mai-
-heureux , à l'inftant même de leur nailfance , ils
portent fur eax & en eux les triftes preuves de
Cette vérité.
Le cas particulier dont il eft queftion , eft d'une
mature toute différente. Le pere & la mere étoient
fains , eux & tous leurs enfans jouiffoient d'une
fanté parfaite. La mere admet malheureuſement
un nourriffon vicié , elle & toute fa famille le deviennent.
Que le venin fe communique du nourrilfon
à la nourrice , le fait n'a rien de nouveau , la
preuve ne préfente aucune difficulté. Cet enfant
qui preffe de les tendres gencives le bouton central
des mammelons , communique ailément à
ces parties fpongieufes , le venin fubtil dont abondentfes
gencives & fes glandes falivales. La nourrice
1
MA I. 1759. 193
rice eft infectée , fon mari l'approche , il fubit le
même fort , cette tranſmiſſion n'eſt que trop connue.
Mais que leurs trois enfans déja exiftans , &
dont le plus jeune a dix - huit mois , participent à
cette fatale communication , c'eſt une énigme
qui n'eft pas fi facile à réfoudre ; cependant le
fait eſt vrai , & il a les cauſes : qu'il nous foit permis
d'expofer nos conjectures fur ce fujet .
Une mere chargée d'un nourriffon lui doit fes
foins ces foins ne l'affranchiffent pas de ceux
qu'elle doit à fes enfans , & fouvent elle les leur
rend en même- temps . La foupe , & fur- tout la
bouillie , deviennent communes ; elle la leur
préfente fucceffivement avec la même cuilliere,
Qu'on le repréfente une mere nourrice , tenant
fon nouriſſon fur fon bras , & environnée de fes
enfans : elle puife avec la cuilliere la foupe , ou
la bouillie dans le vafe où elle l'a préparée ou dépofée
; mais en la diftribuant à la ronde , elle
porte chaque cuillerée dans fa bouche , foit par
habitude , & cet ufage parmi les meres & les
nourrices eft prefque général , foit,pour juger f
le degré de chaleur ne feroit pas capable de nuire
au tendre palais de fes enfans ; elle y ajuste même
la cuillerée , à l'aide de fa langue & de fes lévres
, de façon à être préfentée proprement , &
introduite favorablement dans la bouche de l'enfant.
La falive , ce fuc , ce véhicule fi puiflant & fi
efficace pour aider à la digeftion , lorsqu'il eft
d'une qualité louable , devient au contraire , lorfqu'il
eft vicié , un poifon fubtil & d'autant plus
nuifible , que mêlangé avec la nourriture ,
s'incorpore avec le chyle , & porte dans le fang
un défordre qui , peu -à-peu , en corrompt toute
la maffe. Il y a plus : ces enfans qui vivent enfemble
, refpirent le même air , quelquefois couchent
dans un même lit , boivent dans un même vafe,
I
il
194 MERCURE DE FRANCE.
fouvent même ils fe partagent entr'eux un feul
verre de boiffon , dont la mere aura d'abord
goûté. La falive chargée du levain vénérien fe
communique des uns aux autres.
Ajoutez à cela l'émanation continuelle des
corpufcules qui proviennent de la tranſpiration .
'Dans le cas préfent , le nourriffon a gâté la mere ,
ce nourriffon meurt , la mere infecte le pere :
voilà deux perfonnes qui , dans un logement
étroit , font attaquées du même mal . Ces influen
ces malignes , qui feules ne feroient point capables
de tranfmettre le mal , achevent de mettre le
comble aux mauvais principes qui ont été admis ,
& qui continuent de s'admettre par la voie des
alimens infectés du levain falival qui fuit leur
route dans tous les couloirs du corps où ils font
portés. Cet effet devient particulierement fenfible
fur des enfans qui , vû l'ouverture de leurs pores *
& la délicatele de leur compléxion , font beaucoup
plus fufceptibles de l'impreffion d'un air
malfaifant qu'ilsrefpirent dans un logement étroit
où l'air ne circule & ne fe renouvelle pas librement.
Voilà les raifons principales que nous pouvons
alléguer de cet événement fingulier . Nous
pourrions encore en ajouter d'autres , mais notre
intention n'a pas été de faire un Ouvrage.
Quand ces raifons ne fatisferoient pas pleinement
, le fait & la guérifon n'en feroient pas
moins vrais. Les témoignages authentiques qui
font joints à cet Ecrit prouvent affez que jamais
V ...n'a été mieux caractériſée. J'ai traité cette
Maladie felon ma Méthode ordinaire : le mal &
tous les fymptômes ont difparu dans l'efpace d'un
mois. L'efficacité de mon Remede fi fouvent
éprouvé & toujours avec fuccès , dans la Capitale
& dans les Provinces , n'avoit pas befoin de cette
nouvelle démonſtration ; mais fa bénignité trou
ve ici un comble de preuves en la faveur,
MAI. 1759. 195
Le Remede le plus fûr eft toujours dangereux
pour un enfant de dix huit mois. On ne doit le
fui adminiftrer qu'avec crainte, parce qu'on ne le
lui adminiftre pas quand on le veut & comme
on le veút. Pour éviter l'importunité de les cris
& de fes pleurs , il faut preſque continuellement
pourvoir à fon appétit que cet âge rend ordinai
rement infatiable. La malpropreté inféparable de
l'enfance oppoſe ſouvent de nouveaux obftacles
au fuccès du Remede . Pour peu qu'il foit violent ,
il peut cauferd'étranges révolutions dans un corps
dont les refforts encore foibles & les parties encore
tendres , peuvent facilement être ébranlés &
dérangés . Ce petit corps , quoique bien organifé ,
renferme quantité de vaifleaux dans un petit ef
pace ; ils y font prefque confondus ; le choc , les
impulfions , les fecouffes font à craindre. Quel eft
l'Artiſte qui eût ofé expofer cet enfant de dix - huit
mois aux Remedes ordinaires ?
Ce ne font pas - là les feules preuves que cet
événement fourniffe de la bénignité du Remede
auquel toute cette famille eft redevable de ſa
guérifon. Le pere & la mere fortoient l'un ou
f'autre tous les jours pendant leur traitement pour
fe pourvoir de tout ce qui étoit néceſſaire à leur
fubfiftance. Enfin pour terminer en peu de mots :
ce Remede eft adminiftré à des enfans , dont le
plus âgé eft de fept ans , dont un n'a que dix -huit
mois ; il eft adminiftré à un pere & à une mere
d'un foible tempérament , malades depuis longtems
, expatriés , accablés de chagrin & d'inquiétude
fur leur fort & fur celui de leurs enfans
ils vont , ils viennent , ils vaquent à leurs affaires
& le Remede les guérit tous radicalement dans
T'espace d'un mois. Eft-il un Remede contre ces
terribles maladies auquel on puiffe attribuer de
plus doux & de plus falutaires effets ? Nous croi-
>
I ij
196 MERCURE DE FRANCE
rions franchir les bornes de la modeſtie fi , quoiqu'en
expofant des vérités , nous nous étendions
davantage .
Nota. Ici M. le Thieullier l'aîné , Docteur-Régent
de la Faculté de Médecine , en l'Univerfité
de Paris , attefte avoir vérifié plufieurs fois par
lui- même les faits énoncés par M. Dibon , & les
reconnoît exactement couformes à la vérité.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
UN
DE VIENNE , le 30 Mars.
N Courier dépêché par le Maréchal Daun
arriva ici Lundi dernier . Il a apporté la nouvelle
que le Général Beck avoit furpris la Ville de
Greiffenberg en Siléfie ; qu'il s'en étoit rendu
maître; qu'il y avoit fait prifonniers de guerre un
Bataillon de grenadiers, & foixante Huflards Pruffiens
; qu'il s'étoit emparé de l'Hôpital militaire
établi dans cette Ville , & qu'il y avoit trouvé
plufieurs piéces de canon avec beaucoup de mu
nitions de guerre & de bouche . On affure que la
perte des ennemis en cette occafion , a été de
mille hommes.
DE MADRID , le 27 Mars.
La maladie du Roi ne nous laiffe prefque plus
d'efpérance ; fa foiblefle eft fi extrême qu'on
craint de le perdre à chaque inftant.
MA I. 1759. 197
DE LONDRES , le 1 Avril.
L'ancien projet de tenter le paffage à la Mer
du Sud par le Nord-oueft , vient de le renouveller.
Un particulier habile & accrédité , & qui
eft fort au fait de la navigation & du commerce ,
s'eft offert d'aller à la découverte de cette route.
On préfenta ces jours derniers aux deux Chambres
du Parlement un état de nos dettes nationa →
les , elles montoient au commencement de cette
année à 82 millions 776 mille 586 livres , fterlings
, fans y comprendre les nouveaux ſubſides
accordés pour les dépenfes de la campagne prochaine.
L'Amiral Hawke doit partir au premier jour
pour se rendre à Portſmouth , où il prendra le
commandement de l'Eſcadre deſtinée à agir fur
les côtes de France . On compte que cette Eſcadre
fera bientôt en état de mettre à la voile.
Dans les derniers détails qui nous font venus
de la Guadeloupe il étoit dit que le Gouverneur
François s'étoit retiré avec fa Garnifon dans des
lieux entierement inacceffibles ' ; que cent hommes
fuffiroient pour arrêter & détruire une armée
qui entreprendroit d'y pénétrer ; que les Habitans
ont été occupés depuis trois mois à y tranf
porter des provifions & leurs meilleurs effets ;
que toutes les nuits les Négres defcendoient des
montagnes , pour attaquer nos poftes avancés ,
où ils nous tuoient continuellement des Soldats ;
qu'il y avoit beaucoup de malades dans notre Armée
, & que l'impoffibilité de foumettre ces habitans
, mettoit bientôt dans la néceffité d'abandonner
l'Ifle.
Du 3.
On a beaucoup de peine à trouver des Mate-
I jij
198 MERCURE DE FRANCE.
lots pour compléter les équipages des efcadres
qu'on arme dans nos Ports . On enléve de force
tout ce qui fe préfente. Cette violence eft formellement
autorifée par les Commiffaires de l'Amirauté
qui font chargés de cette partie de l'adminiftration.
Il eft ordonné d'arrêter tous les vagabonds
& gens fans aveu . On en a déjà raffemblé
un grand nombre , & on les a envoyés à bord des
vailleaux du Roi.
De LA HAYE , le 2 Avril.
Tous les fonds baiffent en Angleterre. Les Anglois
invitent nos Négocians d'Amfterdam & de
Rotterdam à mettre des fonds dans l'emprunt
qu'on a ouvert à Londres ; mais , malgré l'avantage
de deux & de quatre pour cent fur le capital
& de fix mois d'intérêt de plus qu'on a promis
nos Négocians ont refufé conftamment de rifquer
leur argent en Angleterre , où ils fçavent qu'il
a peu de fureté.
Dü 8.
Le Général Yorc a fait part aux Députés des
Etats Généraux de quelques réfolutions favorables
da Confeil d'Angleterre. Cependant , pour éviter
toute furprife , & pour ne pas nous abandonner à
une fécurité dont les Corfaires Anglois pourroient
fe prévaloir , les Colléges de l'Amirauté font travailler
avec diligence à l'armement des vingt- cinq
Vailleaux de guerre.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris ,
De VERSAILLES , le 12 Avril,
LEROI
&c.
E Roj a chargé de l'Infpection générale des
MA I. 1759. 199
Bataillons de Milice , actuellement employés dans
l'Armée du Bas - Rhin , le fieur Merlet , ancien
Lieutenant- Colonel d'Infanterie , & commandant
les Milices de la Ville de Paris Le fieur de la
Caze , Premier- Préſident du Parlement de Pau ,
a prété ferment entre les mains de Sa Majefté .
Le premier de ce mois , le Roi a élevé au Grade
de Sousbrigadier dans les Gardes de fon Corps ,
dans la Compagnie que commande M. le Prince
de Beauvau , M. Defoûflamontier ,au lieu & place
de M. de Bachallon.
Nota. On a omis dans la Liſte des Maréchaux
de Camp de la derniere promotion , le Marquis
de Gantès , qui eft employé en cette qualité dans
Je Dauphiné.
Du 19.
Le Roi a nommé Inspecteur général des Régimens
d'Infanterie Irlandoife & Ecoffoife , le
Comte de Rothe , Lieutenant Général de fes Armées
, & Colonei du Régiment d'Infanterie Irlandoife
de fon nom .

La Comtefle de Chabannes Curton , Fille de
M. Daniel de Talleyrand - Perigord , Marquis de
Talleyrand , a été nommée par Sa Majesté , Dame
de Compagnie de Madame.
Le Roi a donné l'Abbaye de Noirlac , Ordre
de Citeaux , Diocèle de Bourges , à l'Abbé de Luberfac
, Vicaire Général du Diocèſe de Toulouſe.
L'Abbaye de S. Pierre de Beaulieu , Ordre de
S. Benoit , Diocèfe de Limoges , à l'Abbé de Gabriac
, Vicaire Général du Diocèfe de Sens ; celle
de Previlly , Ordre de S. Benoît , Diocèſe de
Tours , à l'Abbé Thomas , Grand Aumônier &
Chanoine de la Cathédrale de Metz .
Le Prieuré de la Trinité de Fougeres , Ordre
de S. Benoît , Diocèfe de Rennes , à l'Abbé de
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Goyon , Aumônier de Madame , Vicaire Général
du Diocèfe de Leon .
L'Abbaye de Faremoutiers , Ordre de S. Benoît
, Diocèſe de Meaux , à la Dame le Normand
, Abbelle de Gercy .
Et l'Abbaye de Gercy , Ordre de S. Benoît ,
Dioceſe de Paris , à la Dame de Braque , Religieufe
du Monaftère de S. Nicolas de Compiègne.
DE PARIS , le 21 Avril.
Le fieur de Chaulieu , Aide -Major- Général du
Corps d'Armée commandé par le Duc de Broglie ,
apporta au Roi Mardi 17 , la nouvelle qui fuit :
Le Duc de Broglie ayant appris que l'Armée
des Alliés , forte d'environ 40000 hommes , &
commandée par le Prince Ferdinand de Brunfwick
, étoit en pleine marche , pour fe porter du
Pays de Fulde & de la Heffe , fur les quartiers que
l'Armée du Roi occupe entre le Mein & la Lohn ,
raffembla toutes ces Troupes le 12 Avril , dans
une pofition qu'il avoit reconnue longtemps auparavant
près du Village de Berghen , qui eſt à
environ deux lieues de Francfort.
Les Ennemis parurent le 13 à huit heures du
matin à portée de ce pofte , & firent leurs difpofitions
à la faveur d'un rideau qui les couvroit . Ils
déboucherent à dix heures fur le Village de Berghen
, qu'ils attaquerent avec la plus grande vivacité.
Le Duc de Broglie y avoit placé plufieurs
Brigades d'Infanterie & une nombreuſe Artillerie.
Les Ennemis ont été repouffés trois fois. Leur
feu a été très-vif & continuel. Ils ont combattu
pendant tout le jour , & ont été enfin forcés de fe
retirer à l'entrée de la nuit , après avoir fait une
perte confidérable.
Le Prince Camille de Lorraine , Lieutenant
MA I. 1759. 201
Général , chargé de la défenfe de ce pofte , le
Comte d'Orlick & le Marquis de Saint Chamand,
Maréchaux de Camp , qui y commandoient fous
fes ordres , fe font comportés avec tout le courage
, l'activité & l'intelligence poffibles .
Vingt- huit Bataillons feulement qui étoient à
portée du Village , ont combattu. Le refte de
F'Armée n'a point donné ; notre Cavalerie & celle
des Ennemis n'ont pû manoeuvrer , à cauſe de la
difficulté du terrein.
On n'a point encore de détails plus particuliers
de l'affaire ni de la perte que l'on a faite . On fçait
feulement que le Baron de Ray , Brigadier d'Infanterie
, & les fieurs Chabrié & Lamy de Bezange,
Officiers d'artillerie ont été tués Le Baron
d'Hyrn , commandant les T. oupes Saxonnes , a
été dangereufement bleflé d'un coup de canon .
Le Duc de Broglie a mandé , par un Courier arrivé
le 19 , que les Ennemis fe font retirés , & ont
repris la même route qu'ils avoient tenue pour
venir attaquer Berghen. Ils ont abandonné plufieurs
piéces d'Artillerie. Leur perte eft évaluée à
environ 6000 hommes. Les déferteurs ont rapporté
que le Prince d'Ifembourg avoit été tué.
On attend un détail circonftancié de cette affaire.
Le 28 Avril,
3
On vient de publier deux Déclarations du Roi
données à Verfailles le 27 de ce mois . Par la premiere
S. M. fait rentrer dans la claffe des contribuables
pendant la durée de la guerie & pendant
deux ans après la conclufion de la paix , ceux de
fes Sujets qui , nés tailliables , fe font fouftrait aux,
impofitions par l'acquiſition de différents offices
( cet article a des exceptions. Le privilége accordé
aux Bourgeois de Paris & de Lyon de faire valoir
par leurs mains en exemption de taille le la- '
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
bourage d'une charrue , eft pareillement fufpendu
.
,
L'objet de la feconde Déclaration , eft d'annuller
les dons & les penfions qui ont été obtenus
fans titre légitime. Tous ceux qui jouiffent de
dons , penfions , gratifications annuelles hormis
quelques claffes exceptées ) feront tenus de fe pourvoirpardevant
les Sec étaires d'État , chacun dans
fon Département comme auli par levant le
Contrôleur Genéral des Finances pour en obtenir
la confirmation , ur l'examen qui en fera fait
& fur le compte qui en fera rendu au Roi . Le
payement en demeurera fu'pendu jufqu'à ce que
le Roi en ait ordonné la confirmation . Le fond
des penfions autres que celles des Princes du Sang ,
que celles de l'Ordre de S Louis & celles qui font
partie des appointemens ou attribution d'emplois ,
charges & offices fera réduit déſormais a la fomme
de trois millions.
Ces deux Déclarations ont été fuivies de trois
Arrêts du Confeil de la même datte . Par le premier
Sa Majesté ordonne que toutes les pentions
dons , gratifications , bénéfices &c. dont les Fermiers
de fes Fermes feront chargés envers des
perfonnes qui ne font point employées à la régie
& à l'adminiftration les Fermes feront anéanties
a commencer du premier de ce mois & que depuis
ce même jour les Fermiers du Roi feront
tenus de compter au profit de Sa Majefté , indépen
temment du prix de leurs Baux , de la
moitié des bénéfices & émolument de ces Fermes
fans y compren tre néanmoins les intérêts de leurs
fonds , qui leur feront alloués à cinq pour cent.
Daurs le fecond Arrêt le Roi ordonne que quatre
Comm (faires nommés par Sa Majeſté afliſteront
aux divers comités de la Ferme générale , &
aux comptes qui feront rendus & arrêtés cous
MA 1. 1759 . 203
les fix mois ; que le droit de préſence de chacun
des Fermiers généraux fera de vingt- quatre mille
livres par an , qu'ils auront de plus une gratification
annuelle de vingt- cinq mille livres , &
que ces dépenfes feront prélevées fur le bénéfice.
Le troifiéme Arrêt porte création de foixantedouze
milles actions intéreffées dans les Fermes
Générales. Chaque action fera de mille livres, dont
l'intérêt à cinq pour cent, exempt de toure retenue,
fera acquitté au Tréfor royal fur des coupons paya,
bles de fix mois en fix mois , à commencer au premier
Octobre prochain.Ces actions feront rembour
fées par l'Adjudicataire du bail prochain des Fermes
Générales , à raiſon de douze mille actions par
an, indépendament de l'intérêt de cinq pour cent;
les Actionnaires jouiront de la moitié du bénéfice
queSa Majesté s'eft réservée fur le total des Fermes
Générales , & ils en feront payés fur des dividen
des particulieres , qui commenceront à courir de
premier de ce mois. Les Actionnaires porteurs de
quatre actions pourront s'affembler tous les fix
mois à l'Hôtel- de- Ville , & nommer entre eur
deux Syn lics pour aſſiſter à la reddition des comptes
de la Ferie- Générale. Comme ces compres
font néceffairement arriérés de fix mois , le premier
dividende ne fera payé qu'au mois d'Avri
1752 & enfuite de fix mois en fix mois. L'acquifition
des actions fe fera chez le Garde du Tréfor
Royal , & le Bureau s'ouvrira le premier Mai,
Le dividende ne commencera à courir du premier
de ce mois que pour ceux qui auront acquis
des actions dans le courant du mois de Mai . Pour
les autres le dividende n'aura cours que du jour
de l'acquifition
I vi
204 MERCURE DE FRANCE .
MORT S.
Louiſe de Mailly de Buire , eft morte le 26 à
Lille en Flandre. Elle étoit la derniere de la branche
de Mailly du Quetnoy , fortie de celle du
Mailly- Haucourt en 1559. Le Prince de Croy lui
fuccéde dans tous fes biens .
Le fieur Bailly Lieutenant- Général des Armées
du Roi & de l'Artillerie , mourut à Paris le 22 ,
âgé de foixante- quatorze ans.
Marie Marguerite Françoile de Melun d'Epinoy
mou ut en cette ville le 4 Avril , âgée de quatrevingt
fept ans.
Haut & Puiffant Seigneur Mefire Paul de la
Roche-Aymon , Chevalier Seigneur de Lavaud ,
Baron de la Farge , Marquis de Saint Maixent ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , Lieutenant Général des Armées du Roi ,
Lieutenant-Général de l'Artillerie de France , &
Directeur en chef de ladite Artillerie au Département
de la haute & baflè Normandie , eſt décédé
rue du Fauxbourg Saint Lazare le 22 Mars 1759 ,
enterréle 23 à Saint Laurent. Il étoit âgé de 75
ans mois jours , étant né le 17 Septembre
1683. Il est entré au Service dans l'Artillerie en
-1703 , a été fait Capitaine de Canoniers en 1709.
Brigadier d'Infanterie en
Maréchal de Camp en
Lieutenant- Général de l'Artillerie au Département
de Normandie en
• 1721.
· 1734
1738,
en ·
1745.
Il a commandé en chef l'Artillerie à
Armée de la Moſelle en • 1744
Et Lieutenant Général des Armées du RoiMA
I.
203
1759.
Aux Armées du bas Rhin en • 1745 & 1746.
Aux Armées de Flandres en 1747 & 1748. •
Tous les Gens de Guerre fçavent avec quelle
diftinction & quelle réputation il a ſervi tant dans
les Batailles que dans les Siéges .
On croit inutile de rappeller au Public la belle
& grande Généalogie de ce Seigneur , dont la
Maifon eft des plus connue.
Le 12 Avril mourut à Paris noble Dame Françoife
Prieur , âgée de foixante- quinze ans. Elle
avoit époulé le 2 Février 1751 , Meffire Pierre-
Auguftin de Cramezel , Chevalier , fieur de Kergerault
, anc en Oficier de la Marine , de la
Maifon duquel on a donné en Juin 1751 , une
courte généalogie.
Un auteur de cette Maiſon ancienne , du nom
d'Armand de Cramezel , né le 4 Décembre 1 3 40 ,
qui épousa Anne de Martel ,fille unique , fe fignala
beaucoup à Toul , à Metz & à Verdun , ainfi
qu'à la bataille d'Auvray, qui le donna le 14 Sep-.
tembre 1364 , entre Jean Comte de Monfort
& Charles de Blois . Les Mémoires du Comte
de Goudon , allié des Comtes d'Anjou , ont laiffé
une idée de fa valeur & de la bravoure d'Arinand
Cramezel ; il fut aimé & confidéré par Les actions
, il ne le fut pas moins par fes talens ; il
avoit celui d'exprimer avec deux ou trois traits de
burin jufqu'à l'humeur & au caractére particulier
de chaque figure ; il avoit encore l'ad elle finguliere
de ramaffer en peu de place une infinité
de chofes , & fi on peut le dire , le don de créer
de l'efpace ; car, comme l'attetent les Mémoires
de M. le Comte de Goudon , en un feul pouce
de terrain , il faifoit voir diftintement cinq a fix
lieues de pays , & une multitude inconcevable
de perſonnages.
206 MERCURE DE FRANCE
AVIS.
Sa Majesté le Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , toujours attentifs au bonheur & à la
confervation de les Sujets , a bien voulu accorder
pour 20 ans au fieur Virion , premier Apoticaire
de feue Son Altelle Royale Madame la Duchelle
Douairiere de Lorraine , demeurant rue Saint
Difier à Nancy , un Privilège exclusif pour la
vente & diftribution des Eaux minérales & Sels
analogues , tant du Pays qu'étrangeres , fous
l'infpection de Meffieurs du Collège Royal de
Médecine de la même Ville , avec défenfes à
tous autres d'en vendre ni débiter dans toute l'étendue
de les Etats , à peine de 1500 livres d'a
mende , confifcation , &c . Permis cependant à
tout Particulier d'en faire venir pour fon uſage
feulement, ( la liberté publique n'étant pas gênée ) ,
Cette fage prévoyance fi longtems defirée par
les Médecins qui les ordonnent , & par les malades
qui en font ufage , les mettra à couvert des
abus qui fe multiplioient dans l'adminiſtration
d'un remède fi précieux & fi falutaire , à la confervation
duquel des Perfonnes fures & intelligentes
ne fçauroient trop veiller , puifque la vie
des hommes en dépend.
Les conditions que le Legiflateur a impofées à
cer établiffement , feront inviolablement obfer
vées : il convient d'en inftruire le Public.
Toutes les Eaux fe tireront du lieu de leur
fource dans des vafes de grès ou de verre fcellés
du cachet de la fontaine. Chaque envoi accompagné
d'atteftations authentiques fera reçu par
ledit Collège Royal.
Les Eaux defiées par les Médecins , qui fe trou
veront toujours au Magafin , font celles des Bains,
Bullang , Plombierre chaude & favonneute,
MAI. 1759. 207
Vals Bruun , Bourbon , Spa , Selters , Vichy
Balaruc , Callabigi & de Sedlitz , avec fon fel.
Chaque efpèce d'eau fera accompagnée d'une
brochure diellée par un Membre du Collège , qui
inftruira de leur vertu , qualité & propriété , avec
Ja méthode de les prendre.
Et afin que tout lecours foit donné aux Mala➡
des qui en auront befoin , les Eaux de Forges ,
Sainte- Reine , Vals , Cranfac , Cauterats , Bonne
Carfons & Dattencourt , leur feront fournies à
un prix raifonnable , en diligence , en avertillant
quelque temps avant de les prendre.
Le même débite auffi en gros & en détail les
véritables boules d'acier ou de Mars , les boules
blanches de fougere vulneraires , fidèlement tra-,
vaillées. Ceux qui en font commerce dans les
Provinces étrangeres , feront traités fi favorable- 1
ment , que le prix ne furpaffera pas celui des
mauvailes qu'ils tirent ou viennent acheter en
Lorraine. Il répont de leur qualité , & fe foumer
à les reprendre en tous temps , & d'en rembourfer
le prix en cas de mécontentement Les unes
& les autres feront munies des imprimés qui annoncent
leurs vertus avec la maniere de s'en fervir.
COMPAGNIE pour la recette des Rentes . Bureau,
Rue Quinquempoix , entre le Cul- de - Sac de
Venife & l'Hotel Beaufort.
Cette Compagnie , compofée de dix Aſſociés fo
lidaires , fera publiquement & a découvert la Recette
les Rentes de ceux qui voudront l'en charger.
Elle offre aux Renti rs ce qu'ils ne peuvent trouver
chez un Particulier ; un dépôt fixe , un tra➡
vail continu & une foli fité d'obligation .
Par fon Acte de Société , palé devant Maître
Devoulges , Notaire à Paris elle a pris des me-.
fures pour que les fon is foient remis avec la
plus grande célérité . Comme elle renonce à tour
208 MERCURE DE FRANCE.
profit à faire fur l'argent ou fur les Lettres , fon
fervice fera très prompt ; elle remettra dans la
Province en refcriptions par les voyes indiquées
par les Rentiers ; ainfi fon état ne pouvant jamais
être expofé , le Public ne le fera jamais avec elle.
La Compagnie affurée d'une correſpondance
rès étendue , a fixé fon honoraire ; ſavoir ,
Au - deffous de fo liv . , à 6 d. pour liv.
De so liv . à 1 00 4 d. pour liv.
De 1000 liv. à 2000 liv. un pour cent .
Et demi pour cent , ou meilleure compofition
fur les parties au-deflus de deux mille liv . fuivant
qu'elles font fortes ; le tour outre le rembourſement
des frais de quittances , ports de Lettres
& autres débourſes.
On fe chargera de la recette des Rentes de toute
espéce fur les Revenus du Roi , le Clergé , les
Etats , les Communautés , mème fur les Particuliers
, pourvu qu'il n'y ait aucunes pourſuites à
faire ; de celle des Coupons , Dividendes , &c.
La Compagnie a autorifé le Notaire Dépofitaire
de la Minute de l'Acte de Société à délivrer par
Extraits les noms , qualités & demeures des Allociés
a tous ceux qui voudront les connoître.
&
Les Rentiers font priés d'adreffer leurs Lettres à
M. Boudier & Compagnie , au Bureau , de la Recette
des Rentes , Rue Quinquempoix , a Paris ,
d'indiquer exactement leur adreffe , la voye par
laquelle ils defirent qu'on leur fafle tenir leur argent
, même à Paris , & s'ils fouhaitent recevoir
par année ou par fix mois , foit toutes les Parties,
foit quelques-unes d'entrelles .
On leur enverra un modèle de procuration.
Le fieur Peroniet fait une cire épilatoire pour
dégarnir les fourcils qui font trop garnis, pour dégarnir
le front, les joues, les mains & les bras qui
Lont chargés de poils; c'eft le feul qui fait la bonne,
MA I. 1759. 209
Il a établi fon Bureau chez le fieur Malivoire ,
Marchand Parfumeur rue Barredubec , près la
rue S. Mederic , & chez Madame Farinot, Marchande
de Modes dans la petite rue de la Bou➡
cherie , Cour Abbatiale de l'Abbaye S. Germain
des Prez .
Le prix eft de 6 liv. & de 3 liv. la douzaine.
Il donne par écrit la façon de s'en fervir.
MM. les Amateurs de Mufique tenants Concert
dans l'Hôtel - de- Ville de Troyes , viennent d'obtenir
un privilége exclufif. Ce qui leur procure la
fatisfaction de former une Académie capable de
donner de l'émulation à toutes les Perſonnes de
goût. On en a fait l'ouverture le 25 du mois de
Mars. Le fieur Bryon Ancien Premier Violon de
l'Académie de Grenoble y a joué un Concerto de
La compofition , fon goût & fon exécution lui ont
mérité l'applaudiffement des Connoiffeurs.
On y a exécuté le Pfeaume Benedictus qui docet,
Motet à grand Choeur & Symphonie de la compofition
du fieur de Rouffy Ancien Maître de Mufique
de l'Eglife de Troyes. La tournure de fon
chant , les traits d'harmonie bien amenés , l'arrangement
des choeurs , lui ont mérité l'éloge
des Connoiffeurs .
Le fieur Laigle Marchand rue des Carmes à
Rouen , avertit Meffieurs les Auteurs de Mufique ,
que depuis vingt années il fait feul ce commerce
dans ladite , Ville & que pour rendre fon Magafin
plus complet & plus général , & leur procurer
par-la un plus grand débit de leurs Ou-.
vrages , il recevra pour leur compte celle qu'ils
voudront lui envoyer , ils auront la bonté de
s'adreffer à Paris à M. Bordet Maître de Flute
Traverfiere , rue S. Denis , prefque vis - à -vis le
paffage de l'ancien Grand -Cerf, la porte Cochere
210 MERCURE DE FRANCE.
à côté d'un Epinglier à qui l'on adreffera les Lettres
ou paquets francs de ports.
La Veuve du fieur Simon Bailly continue feule
de débiter les Savonnettes de pure crême de Savon
& les pains de pâte graffe pour les mains.
Elle demeure toujours rue pavée S. Sauveur
dans une Porte Cochere prefque vis-à - vis la rue
Françoile, à l'Image S. Nicolas.
9
Mlle Collet continue de vendre pour l'uti
lité du Public , une Pommade de fa compofition
qui foulage dans l'inftant & guérit radicalement
les hémorroïdes tant internes qu'externes ,
l'épreuve en a été faite il y a plufieurs années
à l'Hôtel Royal des Invalides . M. Morand Chirurgien
en donna fon Certificat .
:
Cette Pommade le garde auffi longtemps que
l'on veut , pourvu qu'on ait foin de la garantir
de la chaleur le prix eft felon la grandeur des
pots , depuis 3 liv . jufqu'à 24 & au- delà , les perfonnes
étrangeres qui en demanderont auront la
bonté d'affranchir les Lettres .
Mlle Coller demeure rue des Petits - Champs
vis-à- vis la petite porte S. Honoré , à l'enfeigne
de l'Espérance.
Le fieur Bouffers, Profeffeur en Mathématique,
fait part au Public d'un inftrument de Mathéma
tique , dit Trigomètre , approuvé par l'Académie
des Sciences , qui réfout dans un inftant & fans
faire aucun calcul , les Problêmes ordinaires de
la Géométrie- pratique.
Par exemple : Trouver une ligne moyenne
proportionnelle entre deux lignes données.
Trouver une ligne quatrième proportionnelle
à trois lignes données.
Trouver la corde d'un arc de cercle dont on
connoît le rayon.
MA I. 1759.
21F
Trouver dans un triangle donné la perpendi❤
culaire abaiffée d'un des angles quelconques à
fon côté oppofé ; ce qui fert pour en avoir la ſurface.
Trouver la diagonale d'un quarré ou d'un
rectangle dont on connoît les côtés .
Transformer les triangles à volonté , fçavoir
un triangle ſcalène en triangle rectangle ou ifocelle
, fans changer la furface , & réciproquement
des triangles rectangles en triangles ifocelles
, fcalènes ou équilatéraux .
Cet inftrument réfout généralement tous les
Problêmes de la Trigonometrie , fans fe fervir
d'aucun calcul , ni des Tables des Sinus , tangentes
, fecantes & logarithmes . Sa pratique est tout
ce qu'il y a de plus fimple. M. Bouffers montre à
réfoudre les Problêmes ci-deffus , & autres , en
moins de huit à dix leçons , & il en montre tous
les ufages à la premiere & feconde leçon aux Perfonnes
qui fçavent les Elémens d'Euclide. Après
en avoir enfeigné la théorie , il va avec les Elèves
dans la campagne aux environs de Paris leur en
apprendre la pratique , leur faifant déterminer
toute forte da diftances acceffibles & inacceffibles ,
faire toutes les règles d'arpentages , & lever toute
forte de Plans géographiques, topographiques ,& c.
Le prix de cet inftrument , en bois monté fur
cuivre , & un Mémoire fur ces ufages , eft de trois
louis , & tout en cuivre depuis 6 , 9 , à 12 louis ,
fuivant la grandeur , qui varie depuis un pied à
deux pieds & demi. Les Perfonnes qui defireront
de s'en procurer , s'adrefferont au fieur Bouffers ,
Profeffeur en Mathématique à l'Hôtel du Petit
Lion , rue du Petit Lion , Fauxbourg St. Germain,
à Paris. Les Perfonnes des Provinces qui écriront
pour avoir ledit inftrument , font priées d'affran
chir leurs Lettres , fans quoi elles refteroient au
Bureau.
212 MERCURE DE FRANCE.
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON.
Seizième traitement confécutif depuis fon
établissement.
LE nommé Pafchal , de la Compagnie de
Chevalier , eft entré le7 Décembre, & en eft forti
le 6 Février 1759.
Le nommé la Terraffe , idem , entré le 21 Décembre
, forti le 13 Février 1759.
Le nommé Saint Antoine , idem , entré le 21
Décembre , forti le 6 Février 1759 .
Le nommé Charles , de la Compagnie de Bouville
, entré le 21 Décembre , forti le 30 Janvier
1759.
Le nommé Jame , idem , entré le 8 Février ,
forti le 20 Mars , parfaitement guéri.
Le nommé Prince , de la Compagnie de Sinety ,
entré le 29 Décembre , forti le 6 Février.
Lenommé Milon , de la Compagnie de Latour,
entré le 25 Janvier 1759 , forti le 6 Mars.
Le nommé Carré , Compagnie d'Obfonville ,
entré le 25 Janvier , forti le 13 Mars.
Le nommé Vezel , de la même Compagnie ,
entré les Février , forti le 27 Mars 1759 .
Le nommé Litry , de la Compagnie de Rafilly ,
entré le premier Février , forti le 6 Mars.
Le nommé Nancy , idem , entré le premier Février
, & forti le 6 Mars.
Le nommé Durand , de la Compagnie de Tourville
, entré le premier Février , forti le 13 Mars.
Tous parfaitement guéris.
ΜΑΙ . 213 1759
CURE particulière entreprise de l'ordre &
par la charité de M. le Maréchal Due
de Biron.
1
Le nommé Francoeur Soldat de la Compagnie
d'Hallot, traité à l'Hopital au mois d'Aoûr 1758 ,
& parfaitement guéri au mois de Septembre de la
même année , ainfi qu'il appert par les Regiftres
de l'Hôpital & qn'il en a été rendu compte dans
le temps , avoit infecté de la maladie Vénérienne
dont il étoit attaqué fa femme & un enfant de
dix-huit mois. L'un & l'autre étoient dignes de
compaffion & dans un état inexprimable , l'enfant
refpiroit à peine , unefiévre lente ne le quittoit pas
depuis longtemps , & ce malheureux enfant étoit
menacé de la mort la plus prochaine ; M. Keyfer
avant d'entreprendre la mere & l'enfant dans un
âge auffi tendre , crut devoir inviter plufieurs Médecins
& Chirurgiens à les aller voir , tant pour
conftater leur état que pour être témoins du traitement
qu'il fe diſpoſoit à en faire , & il raſſembla
en conféquence tous ceux qui ayant déjà quelque
connoiffance du remède , lui étoient connus
pour être fufceptibles de vérité , de juftice & d'impartialité
; en conféquence il entreprit ces malades
fous leurs yeux , & a peine fon remède commença
-t-il à leur être adminiftré , que tous ceux qui
éclairèrent fon adminiſtration , furent non - feulement
étonnés , mais pleins d'admiration de voir
furtout dans l'enfant les progrès miraculeux qui
furent fuivis d'une cure radicale & complette ,
de plus de voir pendant le cours de fon traite
ment , pouffer à ce malheureux enfant fix dents ,
fans que cet incident ni le remède parût luicaufer
aucune incommodité..
&
Ces faits font dans la plus exacte vérité , &
214 MERCURE DE FRANCE.
à la connoiffance de M. le Maréchal de Biron ,
de M. de Cornillon Major général , de MM . les
Sergens-Majors , de MM. Guerin , Bourbelin ,
Dieuzayde , & plufieurs autres perfonnes de l'Art ,
qui nous ont été par un exemple auſſi frappant
bien convaincus non feulement de l'innocence du
remède , mais même de fa fupériorité ſur tous autres
pour les Maladies Vénériennes.
M. Keyfer prie Meffieurs fes Correſpondans
de vouloir bien , pour des raifons particulières ,
faire décompofer dans les principales Villes de
leurs réfidences , par les plus habiles Chymiftes
ou Apoticaires , quelques parties du remède qu'il
leur a envoyé & de vouloir bien après leurs opérations
, lui envoyer les déclarations ou certificats
de ces mêmes perſonnes , quelles qu'elles foient ,
pour ou contre le remède , afin qu'il les faſſe inférer
dans les Mercures fucceffifs .
Nota. Ceux qui ſe plaignent de mon exactitude
à inférer ces articles dans le Mercure , ne réfléchiffent
pas affez fur l'importance de l'objet.
A l'égard de la pudeur on voit combien elle y
eft respectée.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Mai , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A
Paris , ce 30 Avril 1759. GUIROY.
M.A K
1759.
218
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LE Caftor & le Singe ,Fable . Page s
Regrets d'un Amant fur le départ de ſa Maîtreffe
.
Vers à l'Auteur des Vers précédens.
L'Amour défarmé.
Stances libres.
L'Origine des Montagnes , Conte.
A Madame de ***
qui avoit donné à l'Auteur
qui partoit pour l'Armée , le ruban de
fon bonnet de nuit avec ordre d'en faire le
même uſage.
>
Vers de Madame du Boccage à M. Clairault ſur
la Cométe ,
Epître à M. de Freffiniac , par M. L ***
Suite des Penfées fur l'Efprit de Société .
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure précédent,
Enigme.
Autre .
Logogryphe.
Chanfon.
8
ΙΟ
I I
I
17
49
So
52
$ 8
70
7 I
Ibid.
Ibid.
72
ART . II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
L'Idcrédulité convaincue par les Prophéties ,
feconde Partie.
Jumonville , Poëme , par M. Thomas.
L'Ethologie , ou le Coeur de l'homme, feconde
Partie.
Extrait de la Tragédie de Titus.
73
89
107
121
216 MERCURE DE FRANCE .
Annonces des Livres nouveaux. 143 &fuiva
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ASTRONOM I E.
Lettre fur la Cométe, 147
DISCIPLINE MILITAIRE.
Confidérations fur l'emploi des Troupes Etrangeres
en France,
MEDECINE.
Lettre de M. Thierry , Médecin de la Faculté
de Paris , à l'Auteur du Mercure.
ART. IV . BEAUX - ARTS .
ARTS AGRÉABLES.
156
174
Gravure.
182
Mufique. 184
ART. V. SPECTACLES .
Opéra.
185
Comédie Françoife .
Ibid.
Comédie Italienne, 188
Concert -Spirituel.
Ibid.
Effet fingulier du mal vénérien fur toute une
famille , & fa guérifon , par M. Dibon.
ART . VI . Nouvelles Politiques .
Morts.
Avis divers.
Hôpital de M. le Maréchal Duc de Biron.
La Chanfon notée doit regarder lapage 72,
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le