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1758, 12
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE. 1758.
Diverfité, c'est ma devife, La Fontaine.
Cochin
Sitenes inve
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
ROLLIN , quai des Auguftins.
Chez PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
}
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBI TOTIBOA
REGIA.
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE
Bureau du
Mercure eſt chex M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement
du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreſſer , franes
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. Marmon-
TEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour ſeize volumes , à raiſon
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeroni
pourfeize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces où des Pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mersure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
OnSupplie les perſonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
deleur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance an
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
le Journal Encyclopédique de Lieges
celui de Mufique , par M. de la Garde ;
ainfi que les autres Journaux , Eftampes ,
Livres & Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année,
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1758.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
QUE
O D E.
UE j'étois aveugle & volage
Quand je formois mille defirs !
Un feul fait le bonheur du fage :
Apprenez l'emploi du bel âge
J'enſeigne le choix des plaifirs .
La faveur légere & perfide
De fes preftiges m'éblouit ;
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Mais trompant mon ardeur avide ,
Au bout de ma courſe rapide
Le phantôme s'évanouit.
1 Plutus des limites du monde
M'apportoit les trésors divers ;
Mais mon eſpoir flottoit fur l'onde
Et ma fortune vagabonde
Périt dans le gouffre des mers.
Thémis embraffa ma querelle ,
Et mes droits lui furent connus ;
Mais je plaidois contre une Belle
Et je vis mon Juge infidele
Vendre fa balance à Vénus.
Un espoir me reftoit encore ;
A Silene enfin j'ai recours.
Je veille & bois juſqu'à l'aurore ;
Mais ce feu lent , qui me dévore
Abrege & confume mes jours.
DT
Ainfi la fortune inhumaine
M'offroit tous les Dieux ennemis.
Je traînois ma vie incertaine :
J'accufois Plutas & Silene ,
La grandeur , Neptune & Thémis.
J'allois me fauver à Cythere ,
Quand je vis tout- à-coup l'Amour ,
L'oeil étincelant de colere i
DECEMBRE. 1758. 1.
Je crus l'avoir auffi contraire ,
Et j'étois perdu fans retour.
Vois , dit-il , fi ta folle envie
A des voeux encore à former ?
Vois les maux dont elle eft fuivie :
Malheureux ! eft - il dans la vie
D'autre bien que celui d'aimer ?
VERS
A L'INGENUITÉ.
TENDRE Ingénüité , que l'art te fait injure ! RB
Que ton charme eft flatteur ! que ton ivreffe eft
pure !
Ta naïve candeur fuit les Nymphes des cours ,
Leurs fouris concertés , leurs faftueux atours :
L'ambre de leurs baifers refpire le parjure .
L'amour fut- il jamais où n'eſt pa's la nature
Il craint les volages retours
Des feux qu'allume l'impofture.
Il habite avec toi les champêtres féjours s
Il préfere une grotte obfcure
Aux marbres de Verfaille, aux bofquets de Marly;
Le chant d'une fauvette , un ruiffeau qui murmure
,
Lui plaît mieux que tout l'art des concerts de
Lully.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
#
Tendre Ingénüité , fois toujours fa parure ;
Sois l'art de ma Bergere , & laiffe aux Da ... cours
Méditer leur conquête , étudier leurs charmes ,
Et fans ceffe tenir leur beauté fous les armes ;
L'art fatigue , & tu plais toujours .
Telle une fource pure & libre dans fon cours,
Seme de fleurs les bords que fon onde careffe ;
Telle encor dans mes fens coule ta douce ivreffe ::
Tes roſes émailloient
l'aurore de mes jours.
Sans art , fans vernis , fans détours ,
C'eft par toi que je plus à ma douce Maîtreffe ;
Toi feule embellis nos amours.
De fes feux & de ma tendreffe ,
Si j'ofois tracer le tableau ,
Prete- moi tes couleurs , flatteufe enchantereffe ,
Ecarte de l'efprit l'infidele flambeau ; -
De fes crayons légers fuis la brillante adreffe.
'Aimer eſt tout mon art ; le coeur eft mon pinceau.
Par M. LE BRUN , Secretaire des Commandemens
de S. A. S. Monfeigneur le
Prince de Conty .
DECEMBRE . 1758. ୨
IMITATION de la IVe Ode du
premier
Livre d'Horace ... Solvitur acris
hiems , & c..
L'HYVER de fes glaçons va délivrer nos champs.
Sur les pas du Zéphyr des fleurs viennent d'éclorre
:
Tout annonce en ces lieux le retour du prin
temps ,
Et la faifon de Flore.
Le nocher dans nos ports carene fes vaiffeaux
Les troupeaux étonnés quittent la bergerie ;
Et le Berger content s'éloignant des hameaux
Les fuit dans la prairie.
Dans nos près rajeûnis les Nymphes de ces boiss
Sautent d'un pied léger. Vénus conduit la danfe ;
Les foeurs du tendre Amour font entendre leur
voix ,
Et marquent la cadence.
Infenfible à ces jeux , Vulcain , dans les fourneaux
,
Du maître des humains fecondant la colere , -
Du Cyclope à grands cris ranime les travaux
Et forge le tonnerre .
?
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
Nos champs font émaillés des plus vives cous
leurs :
De Pan dans nos forêts nous célébrons la fête ; -
Du myrthe de Paphos , de guirlandes de fleurs
Couronnons notre tête.
L'humble toit des Bergers , & le palais des Rois
Tombent également fous les coups de l'a
parque
Et fur les fombres bords , Caron paffe à la fois
Le pauvre & le Monarque..
Nos jours font trop bornés pour former des defirs ,,
Et nous verrons bientôt les rives du Cocyte :
Savourons à longs traits la douceur des plaiſirs ,,
Sans fonger à leur fuite..
Une fois defcendus dans la nuit du tombeau ,
La plus tendre Beauté pour nous n'a plus de
charmes ,
Et l'Amour qui s'enfuit , arrachant fon bandeaus .
Le baigne de fes larmes
Jouiffons du préfent fans craindre l'avenir ;
Que Bacchus & l'Amour nous occupent fans ceffe ,
Et qu'après notre mort un tendre fouvenir
Prolonge notre ivreffe.
Par F. D.
DECEMBRE. 1758.
11
LE GOUJON ET LA CARPE ,
FABLE.
D'OBLIGER
'OBLIGER VOS pareils vous ne tenez point
compte ,
Humains ! les Animaux en cela vous font honte :
L'inftinct chez eux eft quelquefois plus doux ,
Que le raifonnement chez vous.
Des Pêcheurs cherchant leur fortune ,
Parcouroient en bateau l'empire de Neptune ;
Ils jettent leurs filets , & chagrin & furpris ,
Dans de traîtres rézeaux peuple poiffon eft pris.
Or parmi la troupe captive ,
Frétilloit , comme il faut , un Goujon fémillant :
Il s'agite , il travaille , & de tête , & de flanc
De tous les bouts enfin , fans regagner la rive ;
( Les filets étoient drus ) . Certaine Carpe arrive ,
Et préfente fa queue au pauvre priſonnier ;
Il la devine , ah ! pour fauver la vie ,
On devineroit tout ! Il ouvre le gofier ,
Le referme , ferrant de fa zélée Amie
La queue offerte , infenfible partie :
La Carpe tire , il- gliffe , & Goujon délivré „
Embraffe la commere , & renage à fon gré..
Dans ce récit qu'on traitera de fable ,
Récit dont Montagne eft garand ( 1) ,
( ) Voyezles Effais , liv, 2 , ch: 12.
Avij
r2 MERCURE DE FRANCE.
Ce que je trouve d'admirable ,
C'eft d'y voir un petit confervé par un grand.
Par l'Anonyme de Chartrait ,
près Melun.
LAUSUS ET LYDIE ,
. HISTOIRE ANCIENNE.
Laufus equum domitor debellatorque ferarum.
Virg. Æn. vii.
Le caractere de Mézence, Roi de Tyrren- E
ne , eft affez connu . Mauvais Prince &
bon pere , cruel & tendre tour à tour , il
n'avoit rien d'un tyran , rien qui annonçât
la violence , tant que fes volontés ne trouvoient
aucun obftacle ; mais le calme de
cette ame fuperbe étoit le repos du lion.
Mézence avoit un fils appellé Laufus ,
que fa valeur & fa beauté rendoient célebre
parmi les jeunes Héros de l'Aufonie.
Laufus avoit fuivi Mézence dans la guerre
contre le Roi de Prénefte. Son pere au comble
de la joie , l'avoit vu , couvert de fang ,
combattre & vaincre à fes côtés . Le Roi de
Prénefte chaffé de fes états , & cherchant
fon falut dans la fuite , avoit laiffé dans
les mains du vainqueur un tréfor plus préDECEMBRE
. 1758 . 134
cieux que fa couronne , une Princeffe dans
l'âge où le coeur n'a que les vertus de la nature
, où la nature à tous les charmes de
l'innocence & de la beauté. Tout ce que
les graces éplorées ont de noble & d'attendriffant
, étoit peint fur le vifage de Ly--
die. A fa douleur mêlée de courage & de
dignité , l'on diftinguoit la fille des Rois
dans la foule des efclaves . Elle reçut les
premiers refpects de fes ennemis , fans hau--
teur , fans reconnoiffance , comme un
hommage dû à fon rang , dont le fentiment
généreux n'étoit point affoibli dans
fon ane par l'infortune.
Elle entendit nommer fon pere , & à ce
nom elle leva au ciel fes beaux yeux remplis
de larmes. Tous les coeurs en furent
émus Mézence lui- même interdit , oublia
fon orgueil & fon âge . La profpérité
qui endurcit les ames foibles , amollit les
coeurs altiers , & rien n'eft plus tendre
qn'un Héros , après le gain d'une bataille
.
t
Si le coeur farouche du vieux Mézence
ne put réfifter aux charmes de fa captive ,
quelle fut leur impreffion fur l'ame vertueuſe
du jeune Laufus ! Il gémit de ſes exploits
; il fe reprocha fa victoire. Elle coû→
toit des larmes à Lydie. Qu'elle fe venge ,
difoit- il , qu'elle me haïffe autant que je
+
14 MERCURE DE FRANCE.
9
l'aime ;
; je ne l'ai que trop mérité. Mais
une idée plus accablante encore vint fe préfenter
à fon ame : il vit Mézence étonné
attendri , paffer tout à coup de la fureur à
la clémence. Il jugea bien que l'humanité
feule n'avoit pas fait cette révolution ; &
la crainte d'avoir fon pere pour rival, acheva
de le confondre.
::
Dans l'âge où étoit Mézence , la jaloufie
fuit de près l'amour . Le tyran obferva
les yeux de Laufus avec une attention inquiete
il vit s'éteindre en un moment
cette joie & cette ardeur qui d'abord
avoient éclatées fur le front du jeune Héros
vainqueur pour la premiere fois : il le
vit fe troubler : il furprit des regards qu'il
n'étoit que trop aifé d'entendre. Dès ce moment
il fe crut trahi : mais la nature eut un
retour qui fufpendit la colere. Un tyran ,
même dans la fureur , s'efforce de fe croire
jufte ; & avant de condamner fon fils , Mé.
zence voulut le convaincre..
Il commença par fe déguifer lui même
avec tant d'art , que le Prince rafſuré , ne
vit dans les foins de l'amour que les effetsde
la clémence . D'abord il affecta de laiffer
à Lydie toutes les apparences de la liberté :
mais la cour du tyran étoit remplie d'efpions
& de délateurs , cortege ordinaire
des hommes puiffans , qui , ne pouvant fe
DECEMBRE. 1758.
faire aimer , mettent leur grandeur à ſe
faire craindre.
Son fils ne craignit plus de rendre à Ly
die un hommage refpectueux. Il mêloit à
fes fentimens un intérêt fi délicat & fi tendre
, que Lydie commença bientôt à fe reprocher
la hainequ'elle croyoit avoir pour le
fang defon ennemi. De fon côté, Laufus fe
plaignit d'avoir contribué aux malheurs de
Lydie. Il prit les Dieux à témoins qu'il feroit
tout pour les réparer . Le Roi mon pere,
dit- il , eft auffi généreux après la victoire ,
qu'intraitable avant le combat : fatisfait de
vaincre il ne fait point opprimer : il eft
plus facile que jamais au Roi de Prénefte:
de l'engager à une paix glorieuſe pour l'un
&
pour Pautre. Cette paix tarira vos larmes,
belleLydie ; mais effacera- elle de votre:
fouvenir le crime de ceux qui vous les ont
fait répandre ? Que n'ai - je vu couler tout
mon fang, au lieu de ces précieu fes larmes !!
Les réponſes de Lydie pleines de modef
rie & de grandeur , ne laiffoient voir à
Laufus qu'une tranquille reconnoiffance ::
mais dans le fond de fon coeur , elle n'étoit
que trop fenfible au foin qu'il prenoit de la
confoler. Elle rougiffoit quelquefois de:
Favoir écouté avec complaifance ; maiss
l'intérêt de fon pere lui faiſoit une loi de
ménager un tel appui..
16 MERCURE DE FRANCE.
Cependant leurs entretiens plus fré
quens devenoient auffi plus animés , plus intéreffans
, plus intimes , & l'amour perçoit
infenfiblement à travers le refpect & la reconnoiffance
, comme une fleur qui , pour
éclorre entr'ouve le tiffu léger dont elle eft
enveloppée.
Trompé de plus en plus par la fauſſe
tranquillité de Mézence , le crédule Laufus
fe fattoit de voir bientôt fon devoir
d'accord avec fon penchant , & rien au
monde , à fon avis , n'étoit plus facile que
de les concilier . Le traité de paix qu'il avoit
médité , fe réduifoit à deux articles ; à rendre
au Roi de Prénefte fa couronne & fes
états , & à faire , de fon hymen avec la
Princeffe , le lien des deux puiffances . Il
communiqua ce projet à Lydie. La confiance
qu'il y avoit mife , les avantages
qu'il en voyoit naître , les tranfports de
joye que l'idée feule lui en infpiroit , furprirent
à l'aimable captive un fourire mêlé
de larmes. Généreux Prince , lui dit- elle ,
puiffe le ciel accomplir les voeux que vous
faites pour mon pere ! Je ne me plaindrai
pas d'être le gage de la paix , & le prix:
de la reconnoillance. Cette réponſe touchante
fut accompagnée d'un regard plus
touchant encore ; le tyran fut inftruit de
tout. Son premier mouvement l'eût porté
DECEM-BRE . 1758. 17
:
à facrifier fon rival , mais ce fils étoit l'unique
appui de fa couronne , la feule barriere
entre fon peuple & lui le même
coup achevoit de le rendre odieux à fes
fujets , & lui enlevoit le feul défenſeur
qu'il pût oppofer à la haine publique . La
crainte eft la paffion dominante des tyrans.
Mézence prit le parti de diffimuler. Il fait
venir fon fils , lui parle avec bonté , & lui
ordonne de fe préparer à partir dès le lendemain
, pour la frontiere de fes états ,
où il avoit laiffé l'armée . Le Prince fit un
effort fur fon ame , pour renfermer fa
douleur , & partit fans avoir eu le temps
de recevoir les adieux de Lydie..
Le jour même du départ de Laufus , Mézence
avoit fait propofer au Roi de Prénefte
les conditions d'une paix honorable ,
dont la premiere étoit fon mariage avec
la fille du vaincu . Ce Monarque infortuné
n'avoit point héfité à y conſentir , & le
même envoyé qui lui offrit la paix , rápporta
fon aveu pour réponſe.
Laufus avoit à la Cour un ami qui lui
étoit attaché dès l'enfance . Une reffemblance
finguliere avec le Prince avoit fait
la fortune de ce jeune homme appellé Phanor
: mais ils fe reffembloient encore pluspar
le caractere , que par la figure ; mêmes
penchans , mêmes vertus ; Laufus &
18 MERCURE DE FRANCE
Phanor fembloient n'avoir qu'une ame
Laufus , en partant , avoit confié à Phanor
fon amour & fon défefpoir. Celui-ci fut
inconfolable , en apprenant l'Hymen de
Lydie avec Mézence . Il crut devoir en inf
truire le Prince . A cette nouvelle la fituatuation
de cet amant ne peut fe rendre ;
fon efprit fe trouble , fa raiſon l'abandonne
, & dans l'égarement d'une douleur
aveugle , il écrit à Lydie la lettre la plus
paffionnée & la plus imprudente que l'amour
ait jamais dictée . Phanor fut chargé de
la remettre. Il y alloit de fa vie , s'il étoit découvert;
il le fut. Mézence furieux , ordonna
qu'on le chargeât de fers , & qu'on le
trainât dans une horrible prifon.
Cependant tout fe préparoit pour la célébration
de cet hymen funefte. On juge
bien que la fête répondoit au caractere de
Mézence. La lutte , le cefte , les Gladiateurs
, les combats entre les hommes & les
animaux nourris au carnage , tout ce que
la barbarie a inventé pour fes plaifirs , en
devoit orner la pompe : il ne manquoit
plus pour ce fanglant fpectacle , que des
combattans contre les bêtes féroces ; car il
étoit d'ufage de n'expofer à ces combats
que des criminels condamnés à la mort , &
Mézence , qui fe hâtoit fur un foupçon ,
de faire périr les innocens , différoit enDECEMBRE.
, 1758. 19
percore
moins le fupplice des coupables . Il ne
reftoit dans les priſons que le fidele ami de
Laufus . Qu'on l'expofe , dit Mézence ; qu'il
foit en proie aux lions dévorans : le
fide mérite une mort plus cruelle ; mais
celle - ci convient mieux à fon crime & à
ma vengeance , & fon fupplice eft une fête
digne de l'amour outragé
Laufus attendoit vainement la réponſe
de fon ami ; l'impatience fit place à l'effroi.
Serions-nous découverts , dit- il ! Aurois-je
perdu mon ami par ma fatale imprudence !
Lydie elle-même .... Ah ! je frémis. Non
je ne puis vivre plus long - temps dans
cette horrible incertitude. Il part ; il fe
déguiſe avec précaution ; il arrive ; il
écoute les bruits répandus parmi le peuple ;
il apprend que fon ami eft dans les fers ,
& que le jour fuivant doit unir Lydie avec
Mézence ; il apprend que l'on prépare la
fête qui doit précéder le feftin nuptial , &
que , pour fpectacle dans cette fête , on
doit voir le malheureux Phanor en proie
aux bêtes féroces . Il fuccombe à ce
récit ; un froid mortel fe répand dans
fes veines : il revient à lui éperdu ; if tombe
à genoux ; il s'écrie : Grands Dieux ! retenez
ma main, mon défeſpoir m'épouvante
: que je meure pour fauver mon ami ;
mais que je meure avec ma vertu ! Réfolu
de délivrer fon chere Phanor , fallût- il pézo
MERCURE DE FRANCE.
rir à fa place , il vole aux portes de la pri
fon : mais comment y pénétrer ? Il s'adreffe
à l'esclave chargé de porter la nourriture
aux prifonniers. Ouvre les yeux , dit- il ,
reconnois moi je fuis Laufus , je fuis le
fils de ton Roi . J'attends de toi un ſervice
important : Phanor eft dans les fers ; je
viens le voir , je le veux . Je n'ai qu'un
moyen d'arriver jufqu'à lui : donne- moi
tes vêtemens : prends la fuite : voilà des
gages de ma reconnoiffance : dérobe toi à
la vengeance de mon pere . Si tu me trahis,
tu cours à ta perte ; fi tu me fers dans mon
entrepriſe , mes bienfaits t'iront chercher
jufques dans le fond des déferts.
Cet homme foible & timide , cede aux
promeffes & aux menaces. Il fe prête au
déguiſement du Prince , & difparoît , après
lui avoir indiqué l'heure où il doit fe préfenter
, & la conduite qu'il doit tenir ,
pour tromper la vigilance des Gardes . La
nuit approche , l'inftant arrive , Laufus
fe préfente il fe nomme du nom de
l'esclave ; les verroux des cachots s'ouvrent
avec un bruit lugubre . A la foible lueur
d'un flambeau , il pénetre dans ce féjour
d'horreur , il s'avance , il écoute , les accens
d'une voix gémiffante frappent fon
oreille , il reconnoît la voix de fon ami ,
il le voit couché dans ce tombeau infect ,
DECEMBRE . 1758. 21
couvert de lambeaux , confumé de langueurs
, la pâleur de la mort fur le viſage ,
& le feu du défefſpoir dans les yeux. Laiffemoi
, lui dit Phanor , en le prenant pour
l'efclave ; remporte ces fecours odieux ,
laiffe-moi mourir. Hélas ! ajoutoit- il en
jettant des cris entrecoupés de fanglots
hélas ! mon cher Laufus eft encore plus
malheureux que moi . O Dieux ! s'il fait
l'état où il a réduit fon ami ! Oui , s'écria
Laufus en fe précipitant dans fon fein , oui ,
mon cher Phanor , il le fait , & il le parta
ge. Que vois - je , dit Phanor tranfporté
! Ah Laufus ! ah mon Prince à ces
mots tous deux perdent l'ufage de fens ;
leurs bras s'entrelaffent , leurs coeurs fe
preffent ; leurs fanglots fe confondent,
Long- temps immobiles & muets , ils demeurent
étendus fur le pavé de la prifon
la douleur étouffe leur voix , & ce n'eft
qu'en fe ferrant plus étroitement , & en fe
baignant de leurs larmes , qu'ils fe répon
dent l'un à l'autre. Laufus enfin revenant
à lui-même : Ne perdons point de temps ,
dit il , à fon ami ; prends ces vêtemens ,
fors de ces lieux , & m'y laiffe . Moi ,
grands Dieux ! je ferois affez lâche ! ah
Laufus , l'avez vous pu eroire ? devez vous
me le propofer ? Je te connois , dit le Prince
; mais tu dois me connoître. L'arrêt eſt
22 MERCURE DE FRANCE.
prononcé , ton fupplice eft prêt , il faut
mourir ou prendre la fuite .. Prendre la
fuite !.. Ecoute moi ; mon pere eft violent,
mais il eft fenfible , la nature a des droits
fon fur coeur ; fi je te dérobe à la mort ,
je n'ai plus à le fléchir que pour moi - même,
& fon bras levé fur un fils , fera facile à
défarmer. Il frapperoit , s'écria Phanor ! &
votre mort feroit mon crime : non , je nė
ne puis vous abandonner . Hé bien , reprit
Laufus , demeure ; mais en mourant , tu
me verras mourir . N'attends plus rien pour
moi de la clémence de mon pere ; il auroit
beau me pardonner , ne crois pas que je
me pardonne ; cette main qui a tracé le
billet fatal qui te condamne , cette main
qui t'a chargé de fers , cette main qui ,
après fon crime , eft encore celle de ton ami,
nous réunira malgré toi . En vain Phanor
voulut infifter.N'en parlons plus, interrompit
le Prince :tu n'as rien à me dire qui puiffe
balancer la honte de furvivre à mon ami ,
après l'avoir perdu . Tes inftances me font
rougir , & tes prieres font des outrages.
Je te réponds de mon falut , fi tu prends
la fuite je jure ma mort , fi tu veux périr.
Choifis ; les momens nous font chers.
Phanor connoiffoit trop bien fon ami
pour prétendre ébranler fa réfolution. Je
confens , dit-il , à vous laiffer tenter le
DECEMBRE. 1758. 23
feul moyen de falut qui nous refte ; mais
vivez , vous voulez que je vive : votre
échafaud feroit le mien. Je m'y attends
bien , dit Laufus , & ton ami t'eftime trop ,
pour t'exhorter à lui furvivre . A ces mots
ils s'embrafferent , & Phanor fortit des
cachots fous les mêmes habits d'efclave
que Laufus venoit de quitter.
Quelle nuit ! quelle affreufe nuit pour
Lydie ! Hé ! comment peindre les mouvemens
qui s'élevent dans fon ame , qui la
partagent , qui la déchirent , entre l'amour
& la vertu ? Elle adore Laufus , elle détefte
Mézence , elle s'immole aux intérêts de
fon pere , elle fe livre à l'objet de ſa haine ,
elle s'arrache pour jamais aux voeux d'un
Amant adoré . On la traîne à l'autel comme
au fupplice. Barbare Mézence , il te fuffit
de régner fur un coeur par la violence &
par la crainte ; il te fuffit que ton épouſe
tremble devant toi , comme un efclave
devant fon maître. Tel eft l'amour dans le
coeur d'un tyran.
Cependant , hélas ! c'eft pour lui feul
qu'elle va vivre ; c'eſt à lui qu'elle va s'unir.
Si elle réfifte , elle trahit fon Amant
& fon pere : un refus va découvrir le fecret
de fon ame , & fi Laufus eft foupçonné
de lui être cher , il eft perdu .
C'étoit dans cette agitation cruelle que
24 MERCURE DE FRANCE .
Lydie attendoit le jour : il arrive ce jour
terrible. Lydie éperdue & tremblante , fe
voit parée , non comme une épouſe qui
va fe préfenter aux autels de l'Hymen &
de l'Amour , mais comme une de ces victimes
innocentes , qu'une piété barbare
couronnoit de fleurs avant de les facrifier.
On la mene au lieu du fpectacle , le
peuple en foule eft affemblé , les jeux commencent
; je ne m'arrête point à décrire
les combats du cefte , de la lutte & du
glaive . Un objet plus affreux m'attend .
un murmure
Un énorme lion s'avance . D'abord tranquille
& fier , il parcourt l'arene , en promenant
fes regards terribles fur l'amphi -
théâtre qui l'environne :
confus annonce l'effroi qu'il infpire ; bientôt
le fon des clairons l'anime ; il y répond
en rugiffant ; fon épaiffe criniere fe dreſſe
autour de fa tête monftrueufe ; il fe bat
les flancs de fa queue , & le feu commence
à jaillir de fes prunelles étincellantes . Le
peuple effrayé , defire & craint de voir
paroître le malheureux qu'on va livrer à
la rage du monftre : la terreur & la pitié
s'emparent de tous les efprits.
Il fe préfente ce combattant que les
fatellites de Mézence ont pris eux - mêmes
pour
Phanor. Lydie ne peut le reconnoître .
L'horreur
DECEMBRE. 1758. 25
L'horreur dont elle eft faifie , lui a fait détourner
les yeux de ce fpectacle , qui révolte
la fenfibilité de fon ame compâtiffante.
Que feroit-ce , hélas ! fi elle fçavoit
que Phanor , que le tendre ami de Laufus,
eft le criminel qu'on dévoue ; fi elle fçavoit
que Laufus lui-même a pris la place.
de fon ami , & que c'eft lui qui va combattre
?
A demi -nu , les cheveux épars , il marche
d'un pas intrépide : un poignard pour
l'attaque , un bouclier pour la défenſe ,
font les feules armes dont il eft couvert .
Mézence prévenu , ne voit en lui que le
coupable Phanor. Le fang eft muet , la
nature eft aveugle ; c'eft fon fils qu'il livre
à la mort , & fes entrailles ne font point
émues : le reffentiment de l'injure & la
foif de la vengeance étouffent en lui tout
autre fentiment. Il voit avec une joie barbare
, la fureur du lion s'animer par degrés.
Laufus impatient , irrite le monftre
& l'appelle au combat . Il marche à lui ,
le lion s'élance , Laufus l'évite . Trois fois
l'animal furieux lui préfente une gueule
écumante , & trois fois Laufus échappe à
fes dents meurtrieres .
Cependant Phanor vient d'apprendre
ce qui fe paffe. Il accourt , il fent la foule ;
Les cris perçans font retentir l'amphithéâ-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
tre. Arrête , Mézence ; fauve ton fils : c'eft
lui , c'eſt Laufus qui combat . Mézence
regarde , & reconnoît Phanor qui fe précipite
vers lui . O Dieux ! que vois - je !
Peuples , fecourez moi ; jettez - vous dans
l'arene , arrachez mon fils à la mort. Au
nom de Laufus , Lydie fe renverſe expirante
fur les marches de l'ampithéâtre ;
fon coeur fe glace , fes yeux fe couvrent
de ténebres . Mézence ne voit que fon fils
dans un danger inévitable ; mille bras s'arment
en vain pour fa défenſe ; le monftre
le pourfuit , & l'aura dévoré avant qu'on
foit arrivé jufqu'à lui. Mais , ô prodige
incroyable ! ô bonheur inefpéré ! Laufus ,
en fe dérobant aux élans de l'animal furieux
, le frappe lui -même du coup mortel ,
& le fer dont fa main eft armée , demeure
plongé dans le coeur du lion . Il tombe &
nage dans les flots de fang que vomit fa
gueule écumante. L'alarme univerſelle ſe
change en triomphe , & le peuple he répond
aux cris douloureux de Mézence ,
que par des cris d'admiration & de joie .
Ces cris rappellent Lydie à la lumiere :
elle ouvre les yeux ; elle voit Laufus aux
pieds de Mézence , tenant d'une main le
poignard fumant , de l'autre fon cher
& fidele Phanor. C'eft moi , dit- il à fonpere
, c'eft moi feul , qui fuis coupable. Le
DECEMBRE. 1758. 17
crime de Phanor étoit le mien : c'étoit à
moi à l'expier. Je l'ai forcé à me céder fa
place ; j'allois mourir , s'il m'eût réfifté . Je
refpire , je lui dois la vie ; & fi votre fils
vous eft cher encore , vous lui devez votre
fils : mais fi votre vengeance n'eft pas appaifée
, nos jours font en vos mains : frappez
; nous périrons enſemble ; nos coeurs
en ont fait le ferment. Lydie , tremblante
à ce difcours , regardoit Mézence avec des
yeux fupplians & remplis de larmes. La
cruauté du tyran ne put foutenir cette
épreuve. Le cri de la nature & la voix des
remords font taire dans fon coeur la jaloufie
& la vengeance. Il demeure long- temps
immobile & muet , roulant tour à tour fur
les objets qui l'environnent , des regards
troublés & confus , où l'amour & la haine,
l'indignation & la pitié fe combattent
& fe fuccedent. Tout tremble autour du
tyran. Laufus , Phanor , Lydie , un peuple
innombrable attendent avec effroi les premiers
mots qu'il va prononcer. Il fuccom
be enfin , malgré lui , fous la vertu dont
l'afcendant l'accable ; & paffant tout à coup
avec une violence impétueufe , de la fureur
à la tendreffe , il fe jette dans les bras
de fon fils. Oui , lui dit-il , je te pardon-
& je pardonne à ton ami. Vivez , aimez-
vous l'un l'autre mais il me refte
ne ,
Bij
18 MERCURE DE FRANCE.
encore un facrifice à te faire , & tu viens
de t'en rendre digne. Reçois- la donc, dit- il,
avec un nouvel effort , reçois- la cette main
dont le préfent t'eft plus cher que la vie :
c'eſt ta valeur qui me l'arrache ; elle ſeule
pouvoit l'obtenir.
AM.de Monzal , au fujet de fon Epître.
fur l'Age d'or (1 ) .
MONZAL , tu peux à juſte titre
Te féliciter de l'Epître
A ton ami , fur l'Age d'or :
Que je vais la relire encor !
Elle eft l'honneur de la nature ,
La gloire de l'humanité ;
Et fi le temps les défigure ,
Ton pinceau leur rend la beauté.
VARE' , à Versailles.
(1 ) Cette Epitre inférée dans le fecond Mercure
de Juillet , eft un excellent morceau de poéfie ;j'invite
l'Auteur à m'en donner de ſemblables. Ils embelliront
mon Recueil.
M. de Ch *** fils , à M. le Comte de ***
fon pere , dont le Régiment a chargé cinq
fois dans la bataille de Lutzelberg,
VOTRE fils à peine a fix ans
Et du brillant métier des armes
DECEMBRE . 1758. 29
Vous lui faites fentir les dangers & les charmes.
Vos combats glorieux me font encore préſens ;
Mais la victoire enfin diffipe mes alarmes.
Tandis que l'ennemi fuccomboit fous vos coups ,
Vous étiez intrépide , & je tremblois pour vous.
Vous triomphez ; mon nom dans toutes les gazettes
Sera ma leçon déſormais :
Impatient déja , mon coeur vole où vous êtes.
Ah ! ne vous rendrai- je jamais
Tout le plaifir que vous me faites ?
Oui , quand je prendrai mon effor ,
On verra de quel fang j'ai l'honneur de deſcendre.
Vos ennemis n'ont qu'à m'attendre :
Dans dix ans tout au plus , ils trouveront encore
Un C *** pour leur apprendre
Que l'on tient de ceux dont on fort.
A M. de C……. le jour de fa Naiſſance.
AMOUR , foyez le bien venu.
Sans bandeau , fans fleches cruelles ,
Encor foible , timide & nu ,
Vous n'avez pas même des aîles.
Mais fur votre front ingénu
Paroît certain air de famille ,
Dans vos yeux certain éclat brille ,
Qui ne nous eft pas inconnu.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Je vois qu'un charme continu ,
Paffant de la mere à la fille ,
Au petit- fils eft parvenu.
Vous ferez fin fans artifice ,
Vif & fage , tendre & décent ,
Et toujours un fel innocent
Aiguifera votre malice :

On tient de ceux dont on defcend ( 1 ).
Votre efprit avec la fageffe
Unira la légèreté :
Droit au but de la vérité ,
Vous frapperez avec jufteffe ,
Comme un trait qui dans fa viteffe
De l'oeil fuit la rapidité.
De la plus aimable Comteffe ,
Ainfi vous aurez hérité.
Mais comme vous avez un pere ,
Et que vous lui reffemblerez ,
Je préfage que vous ferez
De ceux que l'on n'étonne guera.
Qu'on aura beau vous dire non ,
Et que d'une beauté févere
Vous affronterez la colere
Comme il affronte le canon.
Peut-être ferez-vous volage ;
Mais malgré le goût de notre âge ,
Et l'attrait de la nouveauté ,
Vous ferez bientôt arrêté
(1) C'est à ce vers que les précédens font allufion .
DECEMBRE . 1758 . 31
Dans un éternel efclavage :
Votre pere l'a bien été.
Jufqu'au bout fuivez fon exemple.
Si vous trouvez jamais un coeur
Ou la décence & la candeur
Habitent comme dans leur temple ,
Un caractere fans humeur ,
Un efprit formé par les graces ,
Une ame où l'aimable pudeur
Dès l'enfance ait gravé ſes traces ;
Croyez-moi , tenez vous-en là.
Votre fort eft digne d'envie :
C'est beaucoup fi ce bonheur là
Se trouve une fois en la vie.
DISCOURS SUR LA FABLE.
>
APEINE l'homme eft- il forti des tenebres
de cet âge , où il fembloit n'avoir de l'exiftence
que le nom qu'il tombe dans une
efpece d'idolâtrie de lui-même. Né entre les
bras du plus grand des flatteurs , je veux
dire l'amour propre , il aime à s'enfoncer
dans les nuages de l'encens que celui- ci fait
fumer à fes pieds , & religieux admirateur
de fon excellence , il fe repofe agréablement
dans le fein de cette obfcurité facrée.
Son coeur devient un temple fecret , où il
Biv
3.2 MERCURE DE FRANCE.
2
eft tout à la fois le Dieu, le Sacrificateur &
l'Autel. Toutes les avenues en font gardées
par l'orgueil.Comment la vérité pourroit-
elle y pénétrer : Si elle fe préfente à
la porte de ce fanctuaire dont elle devoit
être la divinité ; reconnue à cette majeftueufe
austérité qui brille fur fon front ,
elle fera pour cela même indignement repouffée.
Elle ne vient que pour dicter
des loix , réformer des penchans ; &
l'idole du temple ne veut que des éloges :
elle les a mêmes difpenfés d'être vrais. Il
faut donc que la vérité , pour s'introduire ,
dérobe la majefté de fes traits fous le voile
léger des graces , & la févérité de fes leçons
fous les riantes couleurs du plaifir . C'est
de cet innocent artifice que la fable a pris
naiffance. Tout ce qui a l'air de précepte
eft naturellement en oppofition avec les
penchans de l'homme qu'elle veut corriger.
Il ne confent à s'inftruire qu'autant qu'il
eft amufé : il faut que l'école de fes moeurs
foit en même temps celle de fes plaifirs.
Auffi la fable qui connoît cette difpofition de
fon coeur , fe plie adroitement à fa fuperbe
délicateffe . Elle débite fes leçons avec un ton
fi adroitement puérile, qu'elles fe trouvent,
pour ainfi- dire , fondues avec le plaifir de
les entendre. Elle unit les ris à la décence ,
la vérité au badinage, par des nuances ſi déDECEMBRE
. 1758. 33
licates , que l'oeil le plus attentiffe trompe
agréablement au paffage des unes aux autres.
Ce qui me fait dire qu'elle a le talent
d'inftruire fans ennui. Donnons quelqu'étendue
à cette idée .
Chacun fe croit pourvu d'une affez bonne
portion de ſageffe , pour ſe paffer d'en
faire une plus ample acquifition : c'eft le
préjugé commun de l'humanité. Les leçons
directes ne trouvent donc que des oreilles
inattentives. On les écoute froidement
mais on ne fe paffionne point pour elles .
Moralifte fevere , vous vous êtes chargé
de la réforme de vos pareils. Vous êtes defcendu
au fond de leur coeur ; vous en avez
démêlé les refforts, développé les replis , approfondi
les artifices , apprécié les penchans
; point de détours qui vous ait égaré
dans ces labyrinthes obfcurs. Cenfeur intrépide
, vous allez apprendre aux heureux
à s'attendrir , au peuple à penfer , aux
grands à s'humanifer. Réflexions neuves ,
maximes ingénieufes , cenfures délicates ,
ce font là les traits que vous aiguifez contre
eux ce font là les armes fur lesquelles
vous vous repoſez du fuccès. Mais avezvous
oublié que les hommes font dominés
par un tyran qui ne fouffre point les approches
de la vérité ? Vous avez élevé fur eux
une voix impérieufe qui commande à la
By
34 MERCURE DE FRANCE.
raiſon ; mais vous n'avez fait que des indociles
, & vos leçons n'ont été que les
avant- coureurs de l'ennui . Vous avez dit
à l'avare que l'or & l'argent ne font des
biens qu'autant qu'ils font mis en uſage ;
& il n'a rapporté d'auprès de vous que le
même coeur & la peine de s'être ennuyé.
Vous avez dit à l'ambitieux que les honneurs
ont de brillantes chaînes , qui , pour
être ornées de fleurs , n'en font pas moins
pefantes : & il ne s'eft rappellé vos maximes
que par le ton févere qui les a dictées ,
& par l'ennui qui s'eft gravé dans fon coeur
à côte de la belle leçon . Vous avez dit aux
Grands que les louanges font comme des
fleurs artificielles qui cachent plus de venin
à mesure qu'il y entre plus d'art ; mais tous
ces traits ont gliffé fur les coeurs fans les entamer
, à peu près comme ces ondulations
légeres qui circulent & s'évanouiffent tour
à tour fur le fein des ondes fans en altérer
le calme .
Ce ne font pas là les triftes fuccès de la
fable. Habile dans l'art difficile de préfenter
aux hommes la vérité , elle ne va
heurter de front leur amour propre
pas
qui ne pardonne les leçons qu'en faveur
de l'enjouement qui les donne. Ce n'eſt
point cette Philofophie févere qui, telle que
le Jupiter des Anciens , eft toujours prêm
DECEMBRE. 1758. 35
à lancer la foudre pour obtenir des hommages
, qui inftruit comme on commande
, qui enfeigne comme on fait des reproches,
& qui fait toujours porter à la vérité
la peine de la mauvaiſe humeur avec
laquelle elle la préfente ; c'eft cette Philofophie
badine qui trempe fes traits non
pas dans le fiel de la fatyre , mais dans les
plus doux fucs de l'abeille . Elle donne tant
de charmes à la vérité , qu'on ne fçauroit fe
défendre de l'aimer. Pour la préfenter aux
hommes , elle ne fait point fe fâcher avec
eux,& elle ne laiffe pas que de les inftruire,
quoiqu'elle paroiffe ne leur dire que des
riens : c'eſt la vérité elle - même déguifée
fous l'habit des graces. Elle nous préfente
mille petits fpectacles divers , où les Acteurs
enjoués enchériffent fur le ridicule
les uns des autres . On s'amufe de leurs travers
, on en badine , on ne foupçonne pas
qu'ils n'ont fait que nous copier. Mais un
moment après on fent bien qu'on n'a fait
que rire de foi-même, & cela apprend bien
à fe corriger.
C'eft à ce point qu'Efope , Phédre & la
Fontaine cherchoientà ramener les hommes .
La vérité préparée dans leur imagination.
n'en fort que plus riante & plus légere . On
ne lui trouve plus l'air fi farouche , depuis
qu'on la voit de fi bonne intelligence avec
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.

le badinage de l'enjouement , & les attraits:
de la gaieté .
Efope nous la préfente avec cette aimable
fimplicité qui fait fon plus bel orne
ment ; mais Phédre ajoute encore des graces
à cette fimplicité. Le pinceau du premier
a plus d'invention , moins d'art , &
plus de vigueur , le pinceau du fecond à
moins d'invention,plus d'art, & des touches
plus légeres. En lifant l'Auteur Grec , on ne
penfe qu'à ce qu'il écrit ; en lifant l'Auteur
Latin', on penfe bien à ce qu'il écrit , mais
on fent qu'il vouloit auffi qu'on ne l'oubliât
pas lui- même. Il vouloit être le copiſte
d'Efope , mais il étoit un de ces génies qui ,
en voulant imiter apprennent à devenir
de bons modeles.
Il étoit réservé à la Fontaine d'enchérir fur
les agrémens qu'Efope & Phédre donnent à
la vérité. Entré dans la même carriere longtemps
après eux , il lesia laiffés bien loin de
lui. Peintre & rival de la Nature, il l'a fi bien
imitée , qu'on la reconnoît avec admiration
dans les tableaux qu'il en a faits. C'eſt un
Poëte facile, qui cherche moins les expreffons
naïves, qu'elles ne viennent à lui ; ellescoulent
fans effort de fa plume , & l'on diroit
que fes fables en font tombées . Ce feroit
lui rendre juſtice que de croire que les
graces & les ris ont tenu fon pinceau , &
que la naïveré a fourni les couleurs.
DECEMBRE . 1758.
S'il nous étoit permis de parler ici de la
Motte , nous dirions qu'avec bien des fottes
d'efprit , il n'avoit pas celui de la fable.
On nous pardonneta fans doute d'avoir
placé ici le caractere d'Efope , de Phédre ,
& de la Fontaine. Pourroit - on les oublier
en traitant de la fable & de fon enjouement ?
Leur éloge eft naturellement un trait deftiné
à parer fon tableau.
ADIEUX
D'UNE MAITRESSE A SON AMANT.
J
E meurs , mon cher Tircis , & les tendres liens
Qui devoient attacher, & vos jours , & les miens ;
Ne peuvent arrêter mon ame qui s'échappe ;
Je fuccombe , je fens une main qui me frappe ;
La mort vient obſcurcir l'aurore de mes jours :
Hélas ! vivez pour moi : je vous aime toujours.
Si le Ciel rallumoit le flambeau de ma vie ,
Et la foible clarté qui va m'être ravie ,
Je ne defirerois des jours plus fortunés ,
Des jours moins agités , & plus tard moiffonnés
Qu'afin de vous prouver à quel point je vous aime
Mais c'en eft fait ; malgré cette tendreffe extrême,.
Je,fens qu'il faut céder à mon trifte deftin ,
Je fens qu'il faut vous perdre , & je touche à ma
fin :
38 MERCURE DE FRANCE. -
Mon ame eft dès long-temps fur mes levres errante
:
Adieu ... fermez mes yeux .
j'expire votre
Amante.
CONTE fur une aventure arrivée le mois
de Mai dernier à Mlle de *** , qui courut
le rifque de tomber d'un mûrier dont
elle cueilloit la feuille pour fes vers - à -foie
fans fes vêtemens qui ſe prirent aux branches
, & qui la tinrent fufpendue.
QUELLE eft de notre coeur l'ardeur infatiable ,
Et cette foif qu'on ne peut concevoir
Par fes propres defirs , il ſe read miférable.
plus on veut avoir.
Plus on a,
Quoi qu'on dife , on eft fans excufe,
Et notre avidité nous cache le péril.
Quelqu'un nous en inftruira - t'il ?
Chanfon que tout cela ; tout net , on s'y refuſe,
Pour le prouver , j'aurois mille garans ;
Je n'en veux qu'un : l'on n'eft fage qu'à les dépens,
Dans la faifon où Philomele

Redouble fes tendres accords ,
En même temps que fa moitié fidelle
Paie à l'amour le prix de fes ardens tranfports ,
Au mois de mai , pour le jour , je l'ignore,
Life occupée à faire éclorre
DECEMBRE . 1758 . 39
Des vers-à-foie , au lever du foleil
( C'est pour cueillir la feuille un moment favora
ble ) ,
A l'erreur d'un fonge agréable ,
Avoit vu fuccéder le plaifir du réveil.
Elle faute du lit ; légere , & court vêtue ,
En un inftant , & prefque à demi-nue ,
Prend Babé fous le bras , trote à travers les
champs.
Babé tout comme Life étoit à fon printemps ,
Et Life la chérit un peu moins que fa vie ,
Prefque autant que fes vers : auſſi jamais amie
N'excita moins de jalousie.
Chemin faifant elles s'entretenoient
De leurs petites aventures 2
Non de toutes , mais fe rioient
Des coeurs crédules , & citoient
Entr'autres ceux qu'elles avoient
Rendus fideles , ou parjures .
Life furtout avoit de ces figures
Plus qu'aucune autre à le perfuader ;
Vive , agaçante & faite à peindre ,
En un mot jolie à manger ( 1 ).
Si quelque chofe étoit à craindre ,
C'étoit qu'elle n'ofât s'inftruire & s'engager.
Heureux pour qui fon coeur auroit pu s'y contraindre
!
Parmi tous ces propos joyeux ,
(1) Allusion à un propos tenu par quelqu'un
40 MERCURE DE FRANCE.
A la fin un mûrier fe préfente à leurs yeux.
Leur joie égale leur furpriſe :
Quels tranſports ! quel plaifir pour Life !
Qu'il eft vert ! qu'il eft- beau ! qu'il eſt toufu fur“
tout !.
Nous n'en viendrons jamais à bout.
Le dépouiller , c'eft grand dommage.
Que d'Amans on feroient uſage !
Tu ne dis rien ? Babé fourit
Sans s'en expliquer davantage.
Intelligible eft ce langage ;
Dès qu'on l'entend , cela fuffit.-
Du mûrier cependant la hauteur les étonne.
Comment fans échelon , fans l'aide de perfonne ,
Nous y prendre pour y monter ?
Car, s'il vous plaît , il faut noter
Qu'on les guettoit de loin . Qui donc Belle de
mande !
D'amours une légere bande.
Qu'eft-il beſoin d'en dire la raiſon
Communément dans la belle faiſon ,
L'effain des Amours qu'accompagne
L'espoir où la présomption ,
Eft preſque à toute heure en campagne.
Life dit à Babé : Pour fortir d'embarras ,
Sans perdre le temps en paroles ,
Viens : au lieu d'échelons mets toi fur-mes épauléss
Par ce moyen tu parviendras.
Tu fçais , Babé , que dans la vie
DECEMBRE. 1758. 41
Néceffité fouvent eft mere d'induftrie ;
Voilà Babé guindée , & fur le bout du pié,
De l'arbre atteignant la moitié.
Avec ce fecours falutaire ,
Car un peu d'aide fait grand bien ;
Heureufement Babé d'elle - même parvient
Au chemin qui lui refte à faire.
Si bien que dans une heure ou deux ,
Cet arbre fi beau , fi rameux ,
Et l'ornement de la nature ,
Perd fans pitié toute la chevelure ,
Hors un rameau qui femble induftrieux
A fuir loin de Babé dont il tente les yeux.
Life le voit fon ame impatiente ,
Qu'elle ne l'ait ne fera pas contente.
Fille ou femme indifféremment
Ne defire rien foiblement.
?
On n'y fçauroit pourtant atteindre ,
Tant il eft écarté. Qu'as-tu donc tant à craindre ,,
Dit Life en fouriant ? Le danger ne peut rien
Sur un coeur fait comme le mien..
Par les obftacles on s'irrite.
Life grimpe à fon tour , fe met à la pourfuite-
Du rameau fugitif. Rien ne peut l'étonner ;
Et plutôt y périr que de l'abandonner.
Babé gémit , pleure , ſupplie :
Mais fes pleurs ne font rien fur cette ame endurcie.
Tel de Céfar eft le portrait :
42 MERCURE DE FRANCE.
Life ne compte avoir rien fait
Tant qu'il lui reste encore à faire.
De ce rameau la feuille eft néceffaire
Au repos de fon coeur : rien ne peut l'en diftraire.
Elle brille à fes yeux d'un éclat tout nouveau .
Sans plus tarder Life marche au rameau .
Que dis-je ! marcher Life vole.
La conquête de la toifon ,
Qui fi fort enflamma l'ambitieux Jafon ,
Près de la fienne étoit frivole.
Life au rameau fait tant qu'elle parvient ;
De fon courage elle l'obtient.
Hélas ! celui dont la Sybile
Avoit fait le riche préſent
Au pieux Héros de Virgile ,
A Life eût femblé du clinquant.
Dans les yeux la joie étincelle.
Elle en étoit au comble de fes voeux :
Quand tout-à- coup , ô difgrace cruelle !
( Fortune , ce font là tes jeux ) ,
Life gliffe , fon pied chancelle ;
Et fous ce rameau tendre & vert ,
Son équilibre enfin ſe perd.
Ah ! Dieux , prenez foin de ſa vie .
De quel péril fa chûte alloit être fuivie !
Lorfqu'en tombant , aux branches d'alentour ,
( Soutien que lui prêta le hazard ou l'amour )
Par un voile léger elle fe trouva prife :
Nouvel embarras , autre crife.
DECEMBRE. 1758 . 43
Le blond Phébus de honte fe voila ,
Vaincu par les beautés que la Nymphe étala ;
Ce Dieu , qui répand la lumiere ,
N'ofa plus lever la paupiere.
La pauvre Life cependant
Piroüettoit au gré da vent.
Du vent, j'ai tort , & c'eft improprement
Parler da fouffle de Zéphyre ,
Qui la careffoit tendrement ;
Et puifqu'enfin il faut tout diré ,
En ce jour Life à Flore enleva fon Amant.
Dans cette attitude gênante ,
Life n'ofoit , toute tremblante ,
Faire le moindre mouvement ,
De peur de rompre fa ceinture :
Babé , qu'étonne l'aventure ,
Rêve au moyen de la defacrocher ,
Sans qu'elle tombe : eh ! comment l'empêcher
'Appeller au fecours ? la chofe eft délicate .
Si Life étoit un automate ,
Ce feroit bon ; mais de prophanes yeux
Ne doivent point percer dans les fecrets des
Dieux.
Que va- t'elle donc entreprendre ?
Ou fe tourner ? quel parti prendre
Entre ces deux extrêmités ?
Par bonheur au milieu de ces perplexités ,
Un tiers furvient , & c'eft un tiers fémellé ,
Grand , gros , gaillard & vigoureux ,
44 MERCURE DE FRANCE :
Qui , comme un autre Atlas , eût foutenu les
cieux ;
Surtout ami commun de l'une & l'autre Belle.
Ninon , c'eft ainfi qu'il s'appelle ,
N'eût pas plutôt approché de ces lieux ,
Qu'elle jette un grand cri. Son oeil reconnoît
Life.
Elle vole au fecours , & fes foins généreux ,
Graces au ciel ! l'ont bientôt mife
A l'abri d'un ceil curieux.
Car Life étoit à peine defcendue ,
Que tout-à-coup s'offre à fa vue
Une foule d'amours , complaifans , doucereux
Trop tard venus pour être heureux.
Aux queftions qu'on fit les deux Belles fourirent,
Sur quelques-unes , répondirent
Ou faux , ou vrai , comme il leur plut.
Mais chacune d'elles fe tut
Touchant la principale affaire.
A quoi bon aller révéler
Sans néceffité le myftere ?
Life furtout n'eut garde de parler.
Donnez à fille intérêt à ſe taire.
Nota. L'Auteur de ce Conte a bien du
talent ; mais il s'appercevra , mieux que
perfonne , des négligences qui lui étoient
échappées.
DECEMBRE. 1758. 45
VERS
D'un Officier Suiffe à deux jeunes Epoux ;
le jour de leurs Noces.
Sous les loix de l'Hymen & des tendres
Amours ,
Goûtez , heureux Epoux , les plus pures délices :
Puiffent ces Dieux charmans , qui vous font fi
propices ,
De leurs faveurs jamais n'interrompre le cours !
Puiffe ce jour , le plus beau de vos jours ,
Pour vous renaître à chaque aurore ,
Et chaque jour vous ramener encore
Les douceurs de l'Hymen & des tendres Amoureį
46 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. de ... Premier Préfident
du Parlement de ... à un Difcours
fur l'Ambition , prononcé dans le même
Parlement par M. de ...
Vous nous avez tracé , Monfieur , avec
autant de force & d'éloquence que de précifion
& de jufteffe les caracteres & les défordres
de l'ambition. L'aveuglement & la
préfomption qui l'accompagnent font une
fuite néceffaire du defir immodéré de l'élévation
& de la grandeur. Le coeur embrafé
de ce defir a bientôt féduit l'efprit. On fe
voit tel qu'on a intérêt de fe voir. On fe
croit digne de ce qu'on fouhaite ; & à peine
veut- on devenir grand par les honneurs &
les dignités , qu'on fe flatte de l'être par fes
qualités perfonnelles .
L'ambition aveugle encore fur les moyens
d'arriver à fon but ; ils font injuftes , &
elle les fait paroître légitimes ; le cri de la
confcience n'eft plus entendu, ou n'eſt point
écouté delà les défordres de l'ambition.
Mais auffi méprifable qu'odieufe , elle
mene à l'aviliffement comme au crime ; &
par une contradiction qui lui eft particuliere
, & que les autres paffions ne connoiffent
point, toute orgueilleufe & toute vaine
DECEMBRE . 1758. 47
qu'elle eſt , elle s'abaiffe pour s'élever, elle
rampe pour monter.
Qu'a fait cet ambitieux , aujourd'hui
fi fier & fuperbe , pour parvenir de l'état
le plus obfcur à cette fortune brillante qui
confond fes rivaux , l'étonne lui - même , &
ne le contente pas encore ? Il a fait tout ce
qu'il y a de plus humiliant & de plus honteux.
Quel eſt le fort qui l'attend ? Une
chûte encore plus humiliante , mais qui
l'humiliera fans le corriger ; il n'aura que
des regrets , aucun repentir ; & de nouveaux
projets l'expoferont à de nouveaux
malheurs.
De toutes les paffions , l'ambition eft
donc la plus à craindre , parce qu'elle eft
la plus ardente , la plus infatiable , la plus
opiniâtre ; parce que fes fuccès font difficiles
& rares , fes revers affreux & ordinaires.
Voilà , Monfieur , ce que vous avez mis
dans le plus grandjour , & ce que je crains
d'avoir affoibli en le répétant . Mais au portrait
du vice , vous avez oppofé celui de la
vertu ; & après avoir peint une ambition
aveugle , préfomptueufe , & dès - lors prefque
toujours criminelle , l'ambition des
honneurs , vous en avez peint une autre
éclairée & modefte , permife & même
commandée , furtout au Magiftrat , l'am48
MERCURE DE FRANCE.
bition de l'honneur. C'eft celle qui vous
anime vous-même , Monfieur . C'eft elle
qui , jointe à vos talens , vous a inſpiré
cette éloquence , qui parle au coeur , parce
qu'elle vient du coeur , & d'autant plus fûre
d'être applaudie , qu'elle n'avoit ambitionné
que d'être utile.
VERS
Sur la Naiffance de M. de Boullongne.
Ja chantois Mars & la Vi&oire ,
Je chantois Soubife ( 1 ) & fa gloire ;
Ma mufe , à l'abri d'un drapeau ,
De Bellone étoit l'interprete ,
Et pour emboucher la trompette ,
Avoit quitté fon chalumeau :
Il faut aujourd'hui le reprendre ,
A d'autres foins je dois me rendre.
Je dois célébrer un berceau ,
Ou plutôt P'Enfant le plus beau
Que l'on ait ici-bas vu naître ,
Depuis qu'Amour a reçu l'être.
Auffi la charmante Cypris
Offre moins de graces , de ris
(1) Dans une Ode où l'on reconnoît l'enthousiasme
& lepinceau de l'Auteur de la Tragédie d'Adam
Eve.
Que
..DECEMBRE. 1758 .
49
;
Que n'en a notre jeune mere :
Confultez l'Artiſte fameux (2 )
Qui les a peintes toutes deux
Il vous dira qu'il la préfere
A la Déeffe de Cythere.
Mais à l'égard du nouveau né ,
Voulez-vous fçavoir fans myſtere
A quoi les Dieux l'ont deftiné ?
Il aura l'efprit de fon pere
De fon ayeul l'aménité ,
Le fçavoir & la probité ;
Il aura les talens fertiles ,
Les vertus encor plus utiles ,
Que l'un & l'autre avec ardeur
Verferont dans fon jeune coeur ;
Sa belle ame fera nourrie
De leur zele plein de ferveur
Pour le Monarque & la patrie ;
Il aura que n'aura-t'il ...
pas
Puifqu'il a d'Amour les appas ?
(1 ) M. Vanlo.
TANEVOT.
so MERCURE DE FRANCE .
AUTRE à M. Boullongne , petit fils.
NAISS AISSEZ , aimable Enfant ; venez , mon nouveau
Maître ;
Vivez , Hôte chéri de ces lieux enchanteurs !
Vive le noble couple à qui vous devez l'être !
Et vivent de les jours les illuftres Auteurs !
Prémices , digne fruit d'un ſein chaſte & fidele ,
Fertilisez le champ qui vous donne à nos voeux ;
Que par vingt rejettons , votre tige immortelle
Affure le bonheur de nos derniers Neveux !
Croiffez pour honorer les palmes , les couronnes ,
Qu'à votre fang les Dieux ont voulu réſerver :
Vos Ayeux , de l'Etat vous offrent deux colonnes ;
Vous , la troisième , ofez aux cieux vous élever,
Mais , pour marcher en tout fur de fi belles traces;
( De cent titres flatteurs à la fois revêtu ,
Encor plus décoré par les talens , les graces ) ,
N'eftimez rien de grand que la feule vertu.
DORE' , Secretaire de M. le Contrôleur
Général.
Nota . Les Mufes ont célébré à l'envi la
naiſſance de cet enfant , qui leur eſt cher
à tant de titres . Je donnerai dans le volume
prochain la Fable que M. l'Abbé de Lattai
gnant a compofée fur ce fujet,
DECEMBRE . 1758 .
ST
RÉFLEXIONS
ET PENSÉES DIVERSES.
HEUREUX EUREUX le Riche infenfible qui effuye
un revers de fortune ! c'eft pour lui
une leçon d'humanité.
La naiffance & les dignités font de beaux
maſques qu'il faut rarement s'avifer de lever.
L'ufage eft le tyran des fots .
Que de perfonnes s'appauvriffent pour
trop montrer qu'elles font opulentes l'étalage
infenfé ! On vous apperçoit , un autre
paffe ; on ne vous voir plus.
Il n'y a de gens inacceffibles que ceux
qui perdent à l'examen ; fi le mérite ne
cherche pas la lumiere , il ne la fuit pas
non plus.
J'entends tout le monde ſe récrier fur la
politeffe des Grands pour les Petits ; je
trouve qu'elle n'eft qu'un orgueil raffiné ,
une connoiffance intime de la fupériorité.
Qu'on examine la nature , la furpriſe ceffera
un homme tremble de bieffer un enfant
qu'il rencontre , il s'en détourne avec
complaifance ; un dogue flaire amicalement
un roquet; n'eft- ce pas là mon Grand ?
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui entre dans le chemin de la
fortune , s'il ne veut point reculer , doit
comme elle un bandeau fur
fe mettre ,
les
yeux.
,
Les traits du ridicule piquent plus que
ceux du blâme.
Si l'on fe gravoit bien dans la tête qu'avant
d'écrire il faut penfer , & penfer encore
après avoir écrit , les livres feroient
meilleurs , & les Auteurs plus rares .
La critique eft un remede , & la fatyrė
un poiſon..
Les haines des courtifans reffemblent à
ces vents furieux qui vous terraffent , &
que vous ne voyez point.
Vanter avec excès un ami devant des
c'eft perfonnes qui ne le connoiffent pas ,
lui faire un tort confidérable ; il vient à paroître
, ce n'eſt point fon jour de briller , &
il ne brillera plus.
La vie eft un petit bien dont nous faifons
un grand mal.
vie.
La mort eft la pierre de touche de la
Nous ne penfons jamais entiérement
par nous- mêmes , nous recevons des idées
fauffes de tout , nous les rendons aux autres
, nous étouffons la vérité qui veut
luire , & nous appellons cela éducation.
La raifon eft le cheval de bât des vieilDECEMBRE
. 1758. 53
1
lards , & l'épouventail des jeunes gens ( 1 ) .
Il y a de l'avantage à regarder la peine
avec la lunette d'approche , & le plaifir
avec celle de l'éloignement. Qui s'habitue
à l'image de celui - ci , ne le fent prefque
plus quand il arrive , & qui fe prépare à
l'autre, ne fouffre pas tant.
Les hommes font en France ce que les
femmes font en Turquie; fottife d'une part,
cruauté de l'autre.
Les femmes les plus heureufes font celles
qui en fréquentent le moins , ce font auffi
les plus aimables ; elles corrigent nos défauts
, & elles s'en donnent mutuellement .
Chez les trois quarts de l'un & de l'autre
fexe amour & tempérament font deux mots
fynonimes.
Les hommes ne s'aiment point , & les
femmes fe déteſtent .
Il faut , ou n'avoir guere d'amour propre,
ou être libertin pour s'imaginer , en triomphant
d'une femme , que tout autre en auroit
également triomphé.
Une femme froide ( & il en eft plus
qu'on ne croit ) n'accorde rien qui ne foit
une faveur ; la vanité avec elle eft fatisfaite ,
mais la délicateffe pâtit.
A quinze ans on aime communément
toutes les femmes , à vingt on en aime
( 1 ) Cette penſée manque au moins de clarté.
C iij
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
plufieurs , à trente on en aime une.
La beauté forge les chaînes de l'amour ,
l'efprit les attache , & le coeur les ferre ou
les brife.
Par l'Anonyme de Chartrait, près Melun.
LETTRE de M. de Bordes , de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Lyon,
à Madame du Bocage.
MADAME , vous avez dû être étonnée
de mon filence ; mais la Lettre dont vous
m'avez honoré eft arrivée lorsque j'étois à
la campagne , elle ne m'a été remife qu'à
mon retour . J'en ai fait part mardi dernier
à notre Affemblée : vos beaux vers y ont
excité les applaudiffemens que mérite tout
ce qui fort de votre plume. L'Académie
qui les a fait inférer dans fes regiftres , me
charge de vous témoigner fa fenfibilité &
fa reconnoiffance : nous vous devons des
remercimens au nom de notre Ville même
que vous avez fi agréablement célébrée . Si
elle ne produit pas des talens rares , elle a
du moins le mérite d'en fentir le prix , &
de leur rendre l'hommage qui leur est dû
Non , malgré votre modeftię ,
Ce n'eft point la galanterie ;
DECEMBRE. 1758 . $ 5
C'eſt un plus noble ſentiment ,
Un tribut plus pur & plus jufte
Qui vous couronne dignement
Des palmes de l'autel d'Augufte ( 1).
De ces deux Aveugles fameux ,
Que le Pinde admire & révere ,
De Milton & du grand Homere
Vous eûtes les dons précieux ;
Il eft vrai qu'un fort moins contraire
Vous donna , de plus , deux beaux yeux;
Si dans le fiecle de fes Dieux
La Grece vous eût vu paroître ,
Qu'elle eût éprouvé de tranſports !
Une Mufe , une Grace alors
N'eût été qu'un feul & même être.
Vous pouviez au ſein des amours ,
Des plaifirs renaiffans en foule ,
Dans un vain torrent qui s'écoule
Amufer & perdre vos jours ;
Mais fentant le prix de votre ame
Leur attrait ne put rien fur vous ,
Et la gloire qui vous enflamme
Eut feule vos voeux les plus doux.
Qu'il eft cher à notre penſée ,
Ce beau jour , où notre Lycée
Vous vit affife parmi nous ,
(1 ) Erigé à Lyon , où fe diftribuoient les prix
d'Eloquence & de Poésie , & qui fert aujourd'huš
de Type à notre Académie,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Mêlant tour à tour avec grace
Parmi les jeux & les travaux ?
Le myrthe aimable de Paphos
Aux plus beaux lauriers du Parnaffe !
Nota. Quoique l'Académie des Sciences
& Belles Lettres de Lyon , à l'exemple de
l'Académie Françoife , n'eût point encore
reçu de femmes , elle s'eft écartée de cet
ufage pour la premiere fois , en faveur de
Madame du Bocage, qui , dans fon voyage
à Rome avoit reçu des principales Académies
d'Italie la même marque de cette confidération
univerfelle que fes talens lui
ont acquife. Les Vers fuivans font le remerciment
que fit Madame du Bocage à
l'Académie de Lyon. Ils ont donné lieu à
la Lettre précédente.
Aux lieux où le Rhône amoureux ,
Vers le midi fuyant fa´ ſource ,
D'une Nayade ( 1 ) fuit la courſe :
Que de biens ! quel climat heureux ?
L'induſtrie en fait l'opulence ,
Les Difciples (2 ) de Ciceron
Y renouvellent l'éloquence ;
Sur ces bords voisins de Lignon
Bori ( 3 ) tire de fa guitarre
(1 ) La Saone.
(2) Les Jéfuites y ont un fameux College.
(3) Le Gouverneur de Pierre- Ancife.
DECEMBRE. 1758 . $7.
Des fons dignes d'Anacréon ;
Le goût y regne , & l'Hélicon
Trouve un Emule ( 1 ) de Pindare.
Le temps y ramene un Platon ( 2 ) ;
Le Croniqueur de la contrée ,
Abbé fçavant ( 3 ) , dit que Lyon
Bien plus antique qu'Ilion ,
Fleuriffoit au fiecle d'Aftrée :
Par les Druides inhumains
Si le culte de ce bel âge
Y devint cruel & fauvage ;
Plancus y porta des Romains
Les vertus , les arts , le courage ;
Les Goths gâterent ſon ouvrage :
Mais dans le temps des Amadis
Vénus y fit régner fon fils ,
De lui naquit fur ce rivage
( Chez un peuple qui l'encenfa ) ;
L'efprit galant qui me plaça
Dans leur célebre Aréopage.
(1 ) M. de Bordes.
(2 ) M. Fleurieu , Secretaire de l'Académie ,
jadis Prevôt des Marchands.
(3) M. l'Abbé Pernetti.
Cv
8 MERCURE DE FRANCE.
VERS du même Académicien, à la même.
QUAUAND Rome vous regrette & gémit fur vos
traces ,
Quand Paris vous rappelle en fon brillant féjour ,
Vous daignez donc encor nous accorder un jour
Nous entendrons Minerve , & nous verrons les
Graces.
Tant de charmes , tant de talens
S'étonnent de fe voir enſemble ;
Près de vous , notre ame raffemble
Tous les goûts , tous les fentimens.
Dacier eut d'un Sçavant le ton trifte & ſévere ;
Sapho chérie au Pinde , & fans gloire à Cythere
Soupira pour un coeur , qu'elle ne put bleffer :
Chez vous feule l'art de penſer ,
N'a fait qu'embellir l'art de plaire.
DE
VERS à la Même.
E vos appas & de votre génie
L'éclat brillant a charmé l'Aufonie ;
Ces dons heureux , en de fi beaux climats ,
Ont défarmé le Caton , l'Ariftarque :
Ils vous trouvoient , ces Romains délicats ,
Les yeux de Laure & l'efprit de Pétrarque ..
2th
DECEMBRE. 1758. 19
LE mot de l'Enigme du Mercure de
Novembre eft le Peigne. Celui du Logogryphe
eft Courage , dans lequel on trouve
la cour , le cour , rage , âge , grace , or ,
rouge , cor , car , cure , cage , eán , roc , art ,
rue , gare , roue & coeur.
N
ENIGM E.
ous fommes deux : notre union
Fait notre prix & notre force ;
Mais nous feignons d'être en divorce
Pour porter la divifion .
Méfiez- vous de cette amorce ,
Fuyez quand nous nous abordons :
C'est à votre péril , ce n'eſt jamais au nôtre ;
Nous fçavons en paffant nous éviter l'un l'autre :
Nous ne valons plus rien dès que nous mordens.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
le Logogryphe.
Vous devriez bien , mon cher ami ,
purger votre Mercure de ces Logogryphes ,
qui ne font que la lifte d'une partie des
mots qui fe trouvent dans un mot fort
long , & qui ne préfentent rien qui invite
à les deviner. Si la chofe en valoit la
peine , & que je fuffe affez défoeuvré , je
ferois une fortie contre les Modernes qui
ont avili ce genre , & fait tomber dans le
mépris ce qui étoit en honneur chez les
Anciens. Voyez la gloire dont fe couvrit
Edipe en devinant l'Enigme du Sphinx.
Voyez le nom que fe fit Efope par les
Enigmes qu'il devina , & celle qu'il fit
pour le Roi Nectenabo . Une Enigme fe
nomme en latin gryphus , ou plutôt en
grec pupos : c'est le nom d'une Enigme
fur la chofe. On a enfuite imaginé d'en
faire une fur le mot , & on l'a nommé
a0202çuços. Mitto tibi NAVEM prorâ puppique
carentem , pour dire AVE : cela n'eft- il
pas bien ingénieux ? Celui - là n'eft qu'un
embryon. Voici le modele des Logogryphes
latins :
DECEMBRE . 1758 . Gr
Sume caput curram , ventrem conjunge volabo
Addepedes comedes , & fine ventre bibes.
Muſcatum .
Le P. Porée dont vous avez oui parler ,
mon Régent de Rhétorique , en faifoit
tous les ans dans le temps de cet exercice
qu'on nomme les Affiches , & il y en avoit
de fort ingénieux . Ses mots étoient heureufement
choifis : c'eft une partie de l'art ,
& il les rendoit piquans par des contraftes.
Ils commençoient toujours par une Enigme
qui ne pouvoit avoir d'autre mot que
celui du Logogryphe , ce qui fuffifoit pour
le deviner. Ainfi ceux qui n'aiment point
la diffection du mot pouvoient s'en tenir
là. Enfuite venoient les combinaiſons "
mais toujours indiquées exactement , ce
qui ne laiffe pas d'avoir fa difficulté ; &
chaque combinaiſon fourniffoit une nouvelle
Enigme. Je me rappelle que le mot
d'un de fes Logogryphes étoit mufcipula .
Il y trouvoit mus , mufca , mula , lupa , &
faifoit d'une fouriciere l'arche de Noé .
Mais comme tout va en dégénérant , on
a depuis fait des Logogryphes qui n'en
ont que le nom ; la plupart n'ont pas d'Enigme
fur le mot entier , ou c'eft une
Enigme qui peut être expliquée par plufieurs
mots : on s'eft avifé de défigner les
61 MERCURE DE FRANCE.
-
lettres leur nombre ordinal r , 2 , 3;
par
ce qui eft fort mauffade , & pour comble
de platitude , au lieu d'une Enigme fur
chaque partie du mot dépecé , on défigne
cette portion , ou vaguement , comme un
fruit , un oifeau , un élément , un faint ,
&c. ou on l'indique clairement , comme le
métal à qui tout cede , pour dire or , ou le
métal tout puiffant , une maison en l'air
artiftement pendue , pour dire un nid ; le
favori de Jupiter , pour dire Ganimede ; ce
qu'abborre l'églife , fang , &c. enforte qu'il
n'y a qu'à raffembler les lettres, ayant tou
tes celles qui compofent le mot , & puis
avoir la patience d'un Capucin pour épuifer
les combinaifons du nombre total des
lettres. Quand il y a fept lettres , il n'y a
que 5040 combinaiſons. I ! m'eft arrivé
fouvent d'avoir toutes les lettres du mot ,
& jamais de me donner la peine d'en
faire un mot. Voilà ce qui a fait prendre
les Logogryphes en averfion à tout le
monde , au lieu qu'un Logogryphe bien
fait eft une énigme , qui fait des petits.
Vous voyez que je poffede la matiere à
fonds . Auffi en ai - je fait , depuis 30 ou 40
ans , une étude férieufe .
Nota. L'Auteur de la Lettre précédente
donne l'exemple avec le précepte. Voici
DECEMBRE. 1758. 6 *
deux Logogryphes de fa façon , qui réellement
me femblent deux chef-d'oeuvres. Le
latin furtout eft étonnant.
LOGOGRYPHUS.
CORTICE fub gelido referant mea viscera flam
mam.
A capite ad calcem refecare ex ordine membra
Si libeat , varias affumam ex ordine formas.
Spiffa viatori jam nunc protenditur umbra : .
Nunc defendo bonos & amo terrere nocentes :
Mox intrare veto : fum denus denique & unus
Unica fi defit mihi cauda , filere jubebo .
B
LOGO GRYPHE.
Y • >
Ja fuis en paradis , mon nom eft fort conne
Et mes cinq élémens ſont a , e i . V :
Retranchez le premier , vous voilà ſur la voie ;
Encore un , vous avez déja la petite oie ;
Rognez encor , i e reſte , oui i e refle tout court
N'en laiffez qu'un : hélas ! il eft muet & fourd,
64 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
V OULEZ -VOUS fixer l'inconftance
De ce Dieu fi trompeur , fi volage & fi doux ?
Jeunes Beautés , le voulez- vous ?
Cachez la froide indifférence ,
Sous l'air empreffé du plaifir .
Flattez , amuſez l'espérance ,
Mais fans couronner le defir.
Gaim
Chanson "
Voules vous fixer l'inconstance
De ce
W
Dieu si trompeur, si volage et si doux?
+
Jeunes beautés le voutes vous? le voulés vous?
vous? Cachés lafroide indiference, Sous
l'air empressé du plaisir. Flatte's , amu-
--sés l'esperance, Mais sans couronner le desir.
GravéparMelleLabassée. ImpriméparTournelle..

DECEMBRE . 1758 . 65
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE des principes difcutés pour faciliter
Pintelligence des Livres prophétiques , fr
Spécialement des Pfeaumes , relativement à
la Langue originale.
ور
"
ود
»
avec
LE fecond volume commence par une
regle reconnue de tous les Interpretes .
C'eft la voie de comparaifon des ouvrages
Prophétiques les uns
les autres.
« Cette regle , difent nos Auteurs après
plufieurs Docteurs qu'ils citent , eft d'un
grand ufage pour l'intelligence des ouvrages
prophétiques , & l'on peut même
dire qu'il n'en eft pas de plus fûre. D'ailleurs
, ajoutent- ils , fi l'on fait voir que
» les raifons qui ont déterminé les plus
habiles Interpretes à choisir le fens qu'ils
» donnent à certains endroits de l'Ecriture,
» où il eſt évident qu'ils ont bien appliqué.
»leur principes , font précisément les mê-
» mes qui ont lieu dans les objets que
" nous choififfons ailleurs , & que le dé-
" nouement qu'ils emploient avec tant de
و د
و د
و د
و ر
66 MERCURE DE FRANCE.
» fuccès , n'eft pas moins favorable au plan
que nous fuivons dans d'autres occafions,
quelles raifons auroit - on de s'y re-
» fufer ? »
33
C'eſt pour établir cette regle qu'ils choififfent
trois Pleaumes , le 54 , less & le
59 , qui n'ont jamais été attribués à la captivité.
Après en avoir donné le double argument
& une belle verfion , ils en font le
fujet de deux obfervations affez étendues.
La premiere fert à prouver que ces cantiques
ne peuvent être appliqués à David
fans faire de ce Prince l'homme le plus
malheureux & le plus vindicatif qui ait
jamais exifté. Or , ils détruifent avec force
ce fentiment. ( 1 ) « Il paroît conftant , di-
» fent- ils , que celui qui fe plaint au Seigneur
des maux qu'il endure , eft en la
puiffance de ceux qui les lui font fouffrir :
» c'eft ce que l'on doit conclure de ces paroles
, Délivrez- moi , enlevez-moi au pou
» voir de mes ennemis , j'invoque le Seigneur
afin qu'il me délivre ; & celles du v. 9 du
» Pf. 54 , où il repréfente au Seigneur qu'il
» eft expofé nuit & jour aux violences &
» aux perfécutions dans la ville de fes enne-
» mis Dans la ville on me fait violence , on
» me cherche querelle .
ל כ
33
"

ט
Celles- ci font encore plus précifes , &
( 1) PL.. $7.
DECEMBRE. 1758 . 67
ne laiffent plus lieu d'en douter , v, 6 , 7
& 8.
Qui me donnera des aîles
Semblables à celles de la colombe ?
D'un vol rapide je me retirerois
Dans un lieu de repos :
Dès ce moment , je m'éloignerois par la fuite ;
J'établirois ma demeure dans le défert ;
Je me hâterois de me mettre hors d'atteinte
Du vent impétueux qui caufe la tempête.
« Or , David ne s'eft jamais trouvé au pourvoir
de fes ennemis , rien ne l'a empêché
>> de fuir & d'éviter ceux qui le cherchoient
» pour le perdre. »
Le fentiment qu'ils combattent, n'eft pas
moins contraire à la Religion & à l'humanité
qu'à la vraiſemblance. Rien n'eft plus
mefféant que de faire fouhaiter continuellement
à David une ruine totale de fes ennemis
: Renverfez les dit- il au Seigneur, perdez
les tous détruifez- les , reduifez les en poudre,
anéantiffez- les dans votrefureur,faites les
rentrer dans le néant , qu'il n'en reste aucun ,
&c. N'y a- t- il pas une contradiction manifefte
entre les fentimens d'un Roi que
l'Ecriture nous donne comme un modele
de patience & de vertu , & ceux d'un Prince
dont la bouche ne paroît s'ouvrir que pour
diftiller le fiel & l'imprécation ; d'où nes
68 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs concluent deux chofes , 1 ° . Que
les argumens , mis à la tête des Pfeaumes ,
font fuppofés ( du moins pour la plupart ) .
2°. Qu'en les appliquant à David on n'a
pas faifi le véritable objet.
La deuxieme obfervation eft employée à
appliquer à ces Pfeaumes la regle de comparaifon
; ils s'en fervent avec tout le fuccès
défirable ; ils y démontrent par une
multitude de paffages tirés des autres
Pleaumes appliqués par les Peres ou par les
Interpretes littéraux à la captivité , que les
termes d'impies , d'étrangers , d'injuftes ne
conviennent pas mieux en cet endroit aux
ennemis perfonnels de David , que celui de
jufte ne lui convient à lui- même , mais que
ces termes doivent être entendus des ennemis
de l'Eglife d'Ifraël , & des fideles qui la
compofent ; tels qu'ils l'ont éte dans une
multitude d'endroits où l'harmonie , la fuite
& la clarté du difcours leurs ont fait donner
la fignification qui leur étoit propre.
Le Pfeaume , 90 Heb. 91 , Qui babitat
in adjutorio , &c. vient à l'appui de ce fentiment.
Cette divine Poéfie , dont aucun
Commentateur n'a faifi le véritable objet ,
a toujours paru un chef - d'oeuvre d'éloquence
& de beauté , même à ceux qui n'en
ont entrevu que le fublime . De quelles graces
nouvelles n'eft- il pas orné entre les
DECEMBRE. 1758. 69
mains de nos Auteurs ? Ils y admettent
trois Interlocuteurs , le Prophete , l'Eglife
d'Ifraël , & l'Eternel qui finit ce cantique
par la plus confolante de toutes les promeffes.
Après en avoir donné le double argument
, & la verfion Françoife & Latine ,
ils examinent les différens fentimens des
Auteurs quant à l'objet de cette Poéfie facrée.
Ils font voir la méprife dans laquelle
on eft tombé à cet égard , & prouvent par
deux obfervations fubféquentes , que , foit
du côté des expreffions , foit du côté des penfées
, le nouvel objet qu'ils lui donnent , fe
trouvé autorisé par plufieurs endroits des
Pleaumes & des Prophetes , dans lesquels
les mêmes penſées , les mêmes expreffions
les mêmes tours de langue font employés
pour le même fujet , c'eſt à dire , pour la
captivité de Babylone.
Les imputations d'un Critique qui taxoit
le plan de M. l'Abbé de *** de Syftême
inutile , arbitraire , dangereux à la caufe
chrétienne , paroiffent avoir occafionné les
réflexions qui fuivent ce Pleaume ; elles
roulent en entier fur l'univerfalité du plan
de ce fçavant homme , & fur fon unité
d'objet dans la plus grande partie des Pfeaumes.
Nos Auteurs y traitent ces deux parties
avec toute la force qu'on peut defirer ,
tant pour détruire les imputations du criti70
MERCURE DE FRANCE .
que, que pour donner des fondemens inébranlables
au plan de leur maître : elles méritent
bien d'être lues , & les traits de vivacité
qui y regnent, n'en alterent point la
folidité.
Les Pleaumes des Vêpres du Dimanche
finiffent ce fecond volume ; les RR. PP.
Capucins en donnent les argumens dans
de double fens littéral relatif à l'ancien &
au nouvel Ifraël , excepté le Dixit Dominus
qu'ils attribuent uniquement à J. C. &
qui par conféquent n'a qu'un feul fens,
Mais celui qui mérite le plus d'attention
par la maniere nouvelle dont il eft traité ,
c'est l'In exitu Ifraël : ils y prouvent par
l'ordre réel des faits qu'ils y rétabliffent, par
une harmonie conftante qu'ils y découvrent,
en fuivant leurs principes , & par la
comparaison qu'ils font de plufieurs termes
obfcurs qui le compofent avec les mêmes
termes clairement expliqués ailleurs
par les Prophetes , ils y démontrent , disje
, que jufqu'à préfent l'objet primitif de
ce Pleaume a toujours été manqué.
Je finis l'examen du fecond volume de cet
ouvrage par une réflexion tirée des Auteurs
même: « Il n'eft point, difent-ils , de moyen
"
plus infaillible de s'affurer qu'on ne don-
»ne pas dans des fens arbitraires , en interprétant
les livres divins, que de refpecter
DECEMBRE . 1758. 71
conftamment ces trois regles ; l'analogie
» de la foi , l'harmonie du contexte , & la
comparaifon des autres endroits fembla-
» bles. » Ils déclarent qu'ils prennent ces
trois regles pour la bafe unique de leur ouvrage.
Sils les fuivent toujours fidelement
comme ils le promettent & comme on a
tout lieu de l'efpérer ,quelle preuve plus affurée
de la vérité de leur plan ? Quel préjugé
plus flatteur du fuccès de leur travaux ? Pour
moi,je ne puis me laffer d'admirer , en parcourant
ces huit premiers volumes, la beauté
& l'étendue du plan lumineux qu'ils embraffent
, j'y crois voir une fource d'éloquence
pour les Orateurs , de nouvelles
armes pour les Théologiens , & un fujet
de confufion & de défefpoir pour les impies
qui ont trop abufé de l'erreur des Interpretes
, & qui feront forcés de reconnoître
dans cette nouvelle verfion l'accord
le plus parfait de l'enthouſiaſme avec la raifon
& la marche réguliere de l'efprit humain
dans le plus fublime effor d'une poéfie
inspirée,
SUITE de l'extrait de l'Hiftoire & Com
merce des Antilles Angloifes.
LE commerce du fucre & des meilleures
productions des Antilles chez l'Etranger eft
72 MERCURE DE FRANCE.
aujourd'hui anéanti pour les Anglois. Les
avantages qu'ils retirent de la Jamaïque ,
de la Barbade , & de leurs autres poffeffions
dans les Indes Occidentales , fe bornent au
commerce intérieur ; mais dans cette pofition
même , les denrées qu'elles fourniffent
, la marine qu'elles occupent , les ouvriers
qu'elles employent , les Matelots
qu'elles exercent font des objets très - importans.
Le but de l'Auteur eft de faire fentir
l'avantage de ces poffeffions , & combien
elles contribuent à la puiffance de ce
peuple. Il s'étend beaucoup fur les Loix qui
concernent en général les colonies Angloifes
dans le nouveau monde. Soit , dit- il ,
qu'on veuille traverſer un état dans fes vues
économiques , foit qu'on veuille feulement
profiter de fes lumieres ; la connoiffance
la plus utile eft fans contredit celle
de fes Loix.
Les Antilles Angloiſes font la Barbade ,
Antigoa, Monferrat, Nevis, S. Chriftophe,
la Barboude ; Anguilla , les Vierges , la
Jamaïque , les Lucayes , & les Bermudes.
Les premiers Colons de la Barbade , en
1629 ou 1630 , s'appliquerent d'abord à
la culture du gingembre , du coton , de
l'indigo & du tabac. Le commerce de ces
denrées la rendit affez floriffante. Dès l'année
1644 les canamelles ou cannes à fucre y
étoient
DECEMBRE. 1758. 73
étoient inconnues. Dans la fuite on y en
tranfplanta qui multiplierent prodigieufement
; mais l'art de travailler le fucre n'y
fut porté à fa perfection qu'en 1650 : elle
paffa en 1661 fous l'obéiffance immédiate
du Roi Charles II ; mais elle a confervé une
forme de gouvernement à peu près femblable
à celui d'Angleterre. Dans cette ifle
qui ne contient pas plus de 100 , 000 âcres,
il y avoit 27000 blancs en 1724. La décadence
des fucreriesAngloifes y a caufé des
émigrations depuis 1733 , & le nombre des
noirsyfurpaffe aujourd'hui celui des blancs
dans une plus grande difproportion qu'autrefois
; il y a 8o , ooo noirs à la Barbade.
L'affemblée générale des Députés leve ,
pour le fervice de la Colonie , des taxes
qui ont monté dans quelques annés à 20 ,
ooo fterlings . Il y a de plus des impôts perpétuels
qui montent à 1500 liv. fter . par
an , dont il n'entre dans les coffres du Roi
qu'environ 8900 : le refte eft pour l'entretien
des forts qui défendent I'lfe.
Les chevaux y font vigoureux & hardis ,
mais petits & laids ; les beftiaux y ont dégénéré
; les terres y font auffi fertiles qu'elles
l'étoient , non pas dans les premieres
années de leur culture , mais dans les années
fuivantes : l'âcre de terre de la Barbade
a long- temps ajouté dix chelins ( environ
D
74 MERCURE DE FRANCE.
II liv. 10 fols tournois ) par an au fonds
national de l'Angleterre. Parmi les richeffes
naturelles de l'Ifle , on doit compter
pour beaucoup les oranges & les citrons ;
de l'écorce de citron l'on extrait cette liqueur
délicieufe connue en Europe fous le
nom d'eau de Barbade.
On n'y feme que du mais ; les riches
Colons dédaignent même cette culture ; ils
tirent les mais des colonies Angloifes du
continent , & le froment de la Grande-
Bretagne. Le fucre raffiné à la Barbade eſt
plus beau & plus blanc que celui que l'on
travaille en Angleterre ; auffi paye t'il trente
chelins par cent de droit d'entrée dans ce
Royaume . Le rum ou tafiat , efpece d'eaude-
vie , qui fe fait des écumes du fucre &
du marc qui refte dans la chaudiere , eſt
'une des meilleures branches du commerce
de la Barbade, Les Anglois prétendent que
le rum eft moins nuifible à la fanté , que nos
eaux- de - vie de France ; mais cette opinion
pourroit bien être un préjugé politique.
La Barbade tire des marchandifes de toutes
les colonies Angloifes du continent ; elle a
chargé de fes productions jufqu'à 400 bâtimens
confidérables pour l'Angleterre' ;
quoique ce nombre foit diminué , il va encore
à près de trois cens voiles. Le coton ,
le gingembre, le gayac, les bois de teinture
DECEMBRE. 1758. 75.
font les principales de ces denrées , mais le
fucre & le rum y tiennent le premier rang.
Les Barbadins donnent à leurs correfpondans
en Angleterre deux & demi pour cent
fur leurs marchandiſes , & autant fur les retour
qu'ils demandent , & un demi pour
cent pour payer ou recevoir leurs lettres de
change. Les Anglois donnent cinq pour
cent fur la vente de leurs envois à leurs correfpondans
de la Barbade ; ces envois font
annuellement de 200 , 000 livres sterlings.
Une habitation de soo âcres employe de
1.20 à 140 negres , qu'il faut recruter tous
les ans de 20 à 30 , en fuppofant la vie d'un
noir à 7 ans ; les Barbadins les tirent immédiatement
des côtes d'Afrique.
On a vu pendant un temps plus de 200 ,
000 livres fterlings d'efpece courante dans
la Barbade ; à peine y en trouveroit- on aujourd'hui
le quart.
Les richeffes que cette petite Ifle a produites
ont fait dire à un Auteur Anglois
qu'elle valoit à fa nation la mine d'or la
plus abondante. Son commerce fous Charles
II, étoit de 400 voiles , c'eſt- à- dire , de
60 , 000 tonneaux ; & cette marine employoit
par conféquent Soco ou 10000
perfonnes. L'article du fucre montoit alors
à 30 , 000 bariques , dont 15000 bariques
confommées en Angleterre , faifoient
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
vivre dans ce Royaume au moins 10000
habitans. En ajoutant au fucre les autres
denrées de la Barbade débitées dans
l'intérieur , on peut dire qu'elle a fait
fubfifter pendant long- temps 60 , 000 perfonnes
dans la grande Bretagne , so , ooo
à la Barbade , & par conféquent plus de
100,000 fujets à la couronne d'Angleterre
; ce nombre étoit alors la foixantieme
parties des habitans répandus dans les Ifles
Britanniques ; & en calculant la quantité
d'acres de terres labourables dans la Barbade,
le total n'en monte pas à la millieme partie
de l'étendue des trois Royaumes. Ajoutons
encore l'exportation du fuperflu de fes
denrées dont le bénéfice a été évalué à 2 ,
000 , 000 fterlings de 1636 à 1656 ; à
4 , 000 , 000 , de 1656 à 1676 ; & à 6 ,
ooo , ooo , feulement de 1676 à 1736
( attendu que le progrès des Antilles Françoifes
a fait tomber le commerce de la Barbade
) , ces trois fommes réunies forment
celle de 12 , 000 , 000 livres fterlings , que
la Barbade a ajouté dans l'efpace de cent
ans à la maffe des richeffes Angloifes.
L'Angleterre gagne encore avec la Barbade
95 , 000 ooo fterlings par an , fans parler
de l'emploi des hommes .
Antigoa ne commença à fleurir qu'après
qu'on y eutapporté de la Barbade la culture
DECEMBRE. 1758 . 77
des cannamelles. Autrefois on a tiré de cette
colonie de l'indigo & du fucre , aujourd'hui
fon commerce eft borné au fucre & au tabac
, & celui - ci eft peu de chofe . Le gouvernement
y eft femblable à celui de la Barbade.
Le Colonel Parc , l'un des Gouverneurs
, qui voulut ne s'affujettir à aucune
regle , fut la victime de fes procédés defpotiques.
Monferrat produit les mêmes
chofes que les autres Antilles , le , fucre ,
l'indigo , le gingembre , le coton l'indigo
eft le principal objet de fon commerce
, mais cette production n'y eft plus
fi abondante qu'autrefois : l'Ifle contient 4
à 5000 blancs & 7000 negres ; elle eft trèsbien
cultivée.
Nervis n'eft qu'une montagne de fix
lieues de circonférence , très - fertile dans
les vallons , & arrofées de fources d'eau vives;
fes productions & fon commerce font
les mêmes que des autres Antilles ; le fucre
y
10,000
fert de gage du change. Avant 1689 on
y comptoit , chofe incroyable , 10 , 000
blancs , & 20000 noirs ; elle étoit pour
lors la plus floriffante des Caraïbes ; on
croit qu'à préfent elle contient 3000 blancs
& 12000 negres dont les deux tiers au
moins font occupés dans les fucreries.
S. Chryftophle a environ 75 milles de
circuit. Cette Ifle , long- temps partagée &
Diij
8 MERCURE DE FRANCE.
C
difputée entre la France & l'Angleterre , a
été cédée à celle - ci par le traité d'Utrecht
en 1713 ; le féjour en eft très- agréable , &
le terroir des plus fertiles. Les habitans de
cette colonie , comme ceux de la Virginie
& du.Marilland , aiment mieux vivre au
milieu de leurs plantations , que de s'affembler
dans des villes ; on y compte environ
17 , 000 negres , & plus de 7000 blancs ,
dont 1000 en état de porter les armes.
Cette Ifle , quoiqu'une des plus grandes
de celles du vent , n'a guere que 24 , 000
âcres de terre propre à la culture des cannamelles
, & on fuppofe qu'on en tire communément
10 , ooo bariques de fucre :
c'eft la monnoie courante du pays. Le gouvernement
y eft républicain comme dans
les autres Antilles , & fait quelquefois aux
Statuts du Parlement d'Angleterre l'oppofition
la plus formelle.
On compte à la Barbade au moins 1200.
habitans qui fe font adonnés à la culture des
terres , & à la nourriture des beftiaux, Cette
Ifle appartient à un Gentilhomme Anglois
appellé Chriftophe Codrengton : c'eft lui
qui en nomme le Gouverneur. Le commerce
y confifte en grains & en provisions
de bouche que les Colons vendent aux Ifles
voifines.
Il y a environ 150 familles à Anguilla
DECEMBRE. 1758 . 79
établies autour d'un marais ; elles fe font
adonnées à la culture des terres & des beftiaux
; leur pareffe les fait vivre dans une
extrême indigence. Cette colonie fubfifte
fans Miniftre , fans Gouverneur , fans Magiftrats
; le fel en eft très-bon , & des Co-
Ions induftrieux en tireroient parti . Les habitations
des Anglois dans les Iles Vierges
ne méritent aucune attention.
En 1655 ils prirent la Jamaïque fur les
Efpagnols , & Cromwel , qui fentit l'importance
de cette poffeffion , la mit en état
de défenſe ; elle eft fituée à 20 lieues de Cuba,
& à 20 lieues de S. Domingue . Des premiers
Armateurs de la Jamaïque fortoient
la plupart de ces Flibuftiers qui fe rendirent
fifameux fous le regne de Charles II,
Le pays contient, fuivant les uns , 4,000 ,
ooo âcres , & fuivant les autres , 7 , 450 ,
ooo ( l'âcre eft un peu moins de l'arpent ) :
quoi qu'il en foit , il n'y a pas 200,000
de défrichés . S. Jago capitale de l'Ifle, contient
7 à 800 maifons très -bien bâties ; il
y a une falle de fpectacle & une troupe de
Comédiens . Cette ville moins florillante
depuis que les Anglois avoient bâti Port-
Royal , s'eft relevée lorfque Port - Royal
ayant été englouti en 1692 , a péri de nouveau
par un incendie en 1702 , après fa
reconstruction. Il refte de Port - Royal
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
une petite ville affez jolie , avec un port
excellent , & un château des plus forts qui
foient dans les Indes . L'affemblée générale
ayant défendu que Port Royal fût rebâti
, les habitans fonderent à fix lieues de
diſtance la ville de Kingston, où l'on compte
actuellement 11 à 1200 maifons . Suivant
l'opinion commune , quand le commerce
eft dans fa force , cette ille n'eft jamais
fans trois mille Matelots . On y compte 60,
ooo blancs , & 110 , 000 negres ; mais
un grand nombre de ces negres deviennent
marons ; le Gouverneur ne pouvant les réduire
, a été obligé de traiter avec eux , &
de les laiffer libres. Les productions de la
Jamaïque ont beaucoup de rapport avec
celle de la Barbade , mais le fucre en eft
plus beau & plus cher. La fupériorité du
fucre de cette Ifle influe fur la qualité du
rum qui eft le meilleur des Antilles . En
1670 on comptoit à la Jamaïque 70. moulins
à fucre ; le nombre en eft augmenté
du décuple. Le cacao faifoit autrefois une
des riches productions de la Jamaïque
Cette branche exifte à peine aujourd'hui .
Le coton , le gingembre , l'indigo , meilleur
que dans les petites Antilles , les cuirs
vers , & les cuirs tanés qu'on y prépare
mieux qu'en Angleterre , quelque tabac ,
mais très -médiocre , quantité de bois de
DECEMBRE. 1758. 81
teinture & de marqueterie , du fel , des
plantes médicinales , des drogues , telles
que le café , le tamarin , la vanille , font
pour la Jamaïque autant de branches de
commerce : celle du café commence à devenir
confidérable ; il y a même lieu de
croire qu'il fuffira bientôt à la conſommation
des Ifles Britanniques . Le commerce
des Jamaïquains avec les Efpagnols , leur
fournit des piaftres qu'ils envoyent en Angleterre
, de l'or , des perles , des émeraudes
, du cacao , &c. La maffe des exportations
de cette Ifle ne chargeoit autrefois
que deux cens vaiffeaux ; un Auteur moderne
Anglois prétend qu'elle en employe aujourd'hui
cinq cens ; mais il eft contredit
par les Anglois eux- mêmes. En 1734 la
valeur totale des importations de la Jamaïque
en Angleterre , montoit à 539 , 499
livres fterlings, celles d'Angleterre à la Jamaïque
occupent environ deux cens bâtimens.
Le commerce que cette Ifle fait en
contrebande avec les Eſpagnols, confifte en
marchandiſes tirées d'Angleterre. On difoit
en 1739 que le commerce indirect de l'Angleterre
avec les Indes Efpagnoles par la Jamaïque
, lui avoit valu plus de quinze cens
millions tournois. Les gallions & la flotte
qui fe raffemblent à la Harane, font obligés
de paffer à la vue de la Jamaïque , & fes
Dv
82 MERCURE DE FRANCE!
ports font des retraites commodes
Armateurs.
pour
les
Les Anglois tirent le bois de campêche
de la baye des Honduras ; ils ont une barique
de ce bois pour 40 chelins de marchandifes
; en 1715 il entra en Angleterre environ
17, 589 de ce bois acheté des Eſpa
gnols , il valoit 30 à 40 livres fterlings - la
tonne ; aujourd'hui que les Anglois vont
couper eux-mêmes leurs bois , il ne coûte
en Angleterre que huit livres fterlings . On
eftime que cette colonie eft encore plus
avantageufe à l'Angleterre que celle de la
Barbade ; mais la navigation en eft difficile
à caufe des courans.
La colonie des Lucayes ou des Ifles de
Bahama eft peu de chofe ; il y a environ
1500 Anglois ; cependant le fol de Bahama
eft très-riche ; leur pofition favorife le
commerce de contrebande ; mais on croit
mal-à-propos pouvoir y établir des croifieres.
Les courans ne le permettent pas.
* S. Salvador , l'une des Lucayes , eft la
premiere terre que Chriftophle Colomb ait
vue en Amérique.
Les habitans des Bermudes , au nombre de
10,000 , environ , contens des productions
naturelles que leur offrent leurs plantations
, s'adonnent peu au négoce ; il eft vrai
qu'elles leur laiffent peu de chofe à defirer,
DECEMBRE . 1758. 81
foit pour la fatisfaction des befoins effentiels,
foit pour les douceurs de la vie ; EdmondWallet
fut exilé aux Bermudes, & les
a célébrées dans un Poëme.
Les Anglois efperent y recueillir de la
cochenille & de la foie ; & dans cette vue
un Marchand de Londres a ramaffé tout ce
qu'on a écrit fur ces deux objets , l'a fait
imprimer à fes dépens , & diftribuer aux
Bermudes & dans la Caroline ; action d'un
citoyen digne de fervir d'exemple , & d'autant
plus recommandable , dit l'Auteur ,
qu'elle eft fimple en elle- même , fans fafte
& fans oftentation,
·
>
J'ai déja dit que l'Auteur avoit donné une
attention particuliere aux loix principales
qui concernent les colonies Angloifes : ces
loix font l'objet des trois derniers chapitres
de ce volume ; l'un renferme les articles
de l'acte de navigation, relatifs à ces colonies
, l'acte de commerce & autres actes
les altérations de l'acte de navigation ,
fon rétabliffement à l'égard des colonies
& l'inftitution du comité pour le commerce
& les plantations. L'autre les reftrictions
mifes fur le commerce des rizs ,
les primes accordées pour les munitions
navales tirées des colonies Angloifes , la
fuppreffion de ces primes , l'établiſſement
de ces mêmes primes pour le même objet ,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
les encouragemens donnés à l'exportation
des bois de charpente , &c. coupés dans les
colonies, & les précautions prifes pour pré
venir la deftruction des forêts dans les éta
bliffemens Anglois en Amérique. Le troifieme
les primes accordées pour le chanvre
des colonies: Angloifes en Amérique , im
porté dans la Grande- Bretagne , l'exploita
tion des mines de fer , les récoltes de foie ,
la culture du café , &c. encouragés dans
les mêmes colonies ; & les droits impofés
fur le tabac.
ཝཱ
Par le détail dont j'ai rendu compte, on
voit que l'Auteur approfondit les fources
de la puiffance & des richeffes de l'Angleterre
; fes réflexions font d'un homme fage
& zélé pour le bien public. Pour empêcher
les Colons de fabriquer des marchandifes
que l'Angleterre pouvoit leur donner en
échange , on n'a fait comme le remarque
l'Hiftorien , que ce qui fe pratiquedans
quelques Etats de l'Europe , c'eſt àdire
, gêner & reftraindre l'induftrie .
De pareils principes , ajoute l'Auteur ,
pour
l'avancement des Arts & l'améliora
tion du commerce , n'ont pu s'accréditer
dans des fiecles où le défaut de lumieres
rétréciffoit les vues la reffource unique
de l'indigent confifte dans fon génie
& dans fes bras ; la fociété profite de fon
que
DECEMBRE . 1758.
travail n'eft- il pas étonnnant qu'on lui
ait lié les mains , & qu'il foit réduit à la
néceffité d'acheter le droit de fe foutenir par
fon labeur ?
Guillaume III inftitua en Angleterre
une Société pour la propagation de la Foi .
il lui donna le nom de Société pour la
prédication de l'Evangile dans les pays
étrangers. La Patente que ce Prince lui
accorda , eft datée du 16 Juin 1702
l'objet principal de la Société eft la converfion
des Sauvages de l'Amérique ; celui de
l'Inftitateur a été de civilifer ces peuples
tant pour leur infpirer de s'unir avec les
Anglois › que pour les mettre dans le cas
de confommer une plus grande quantité
des différentes marchandifes de l'Europe ,
en leur infinuant de prendre nos manieres
& nos ufages.
EXTRAIT de l'hiftoire d'Hercule le Thébain
, annoncée dans le fecond Mercure
d'Octobre.
ACCUEILLIR & favorifer les talens eft
dans ce fiecle une efpece de bienséance ;
les armer d'un amour éclairé qui les encourage
& qui les corrige , eft un mérite
réfervé au petit nombre des vrais connoif
36 MERCURE DE FRANCE.
feurs ; mais employer un loifir utile à leur
ouvrir des mines fécondes , à leur tracer
une carriere plus vafte , à écarter les difficultés
épineufes qui peuvent retarder leur
courfe, en fe chargeant pour eux des études
& des recherches qui leur font effentielles ,
mais qui déroberoient au génie les plus
beaux momens de la production , c'eft
dans M. le C. de C. une façon de protéger
les arts d'autant plus louable , qu'elle a
peu d'exemples.
Ce fçavant Amateur femble avoir calculé
les jours d'un Artifte ; il a vu que
c'étoit à peine affez d'une jeuneſſe laborieufe
pour former un bon Sculpteur , un
bon Peintre , & que tout le temps employé
à recueillir les connoiffances relatives au
talent , étoient pris fur l'exercice du talent
même d'un autre côté , il a vu qu'au défaut
de ces lumieres , fi pénibles à acquérir,
les Artiftes les plus célebres avoient fouvent
donné dans les écueils de l'ignorance,
& en avoient eu la ftérilité . Delà ces bévues
groffieres dans le coftume : delà cemauvais
choix & cette répétition fatigante
des fujets tant de fois traités.
Pour procurer aux Peintres & aux Sculp
teurs une inftruction facile & prompte ,
c'eft peu d'avoir encouragé par des prix
Férudition à les éclairer , il s'eft occupé
DECEMBRE. 1758.
lui-même à leur amaffer des richeffes. Sur
ce principe inconteftable , que les plus
grands Poëtes font ceux qui donnent le
plus de fujets à la peinture , il a commencé
par étaler tous les tableaux de l'Iliade &
de l'Enéide ce recueil précieux a paru il
y a quelques années . Il feroit à fouhaiter
qu'il eût depouillé de même tous les grands
Poëtes : ce feroit une balance affez jufte
de leur mérite dans la partie effentielle de
la poéfie , qui eft celle de l'imagination ;
mais l'hiftoire fabuleufe lui a préſenté un
fonds plus riche encore . Il fut un temps où
l'héroïſme étoit attaché à la force du corps
foutenue de l'intrépidité de l'ame : de ces
Héros dont la philofophie fait peu de cas
mais dont la poéfie & la peinture s'accommodent
à merveille , le plus renommé , c'eft:
Hercule.
Le Guide a traité d'une maniere fublime
trois de fes fameux travaux ; le combat de
l'Hydre , la lutte avec Antée , & la délivrance
de Déjanire enlevée par le Centaure;
mais la vie d'Hercule offre à la peinture
des fujets fans nombre , parmi lesquels
M. le C. de C. en a indiqué plus de cent.
Ceux qui ont lu fon Recueil des tableaux
tirés de l'Iliade & de l'Enéide , fçavent
avecqu elle exactitude.fcrupuleufe il s'attache
à l'original. S'il a eu cette fidélité pour
SS MERCURE DE FRANCE.
la poéfie , on juge bien qu'il n'a pas été
moins févere dans l'expofition des fujets
donnés par l'hiftoire ; feulement il fe
permet
de choisir entre les traditions ou la
plus vraisemblable , ou la plus noble, ou la
plus favorable à la peinture , & d'enrichir
quelquefois le récit hiftorique de Diodore
, d'Apollodore , de Paufanias , &c. des
détails de la poéfie d'Ovide .
Du refte , il a porté la réſerve juſqu'à
ne propofer que comme licences les changemens
les plus légers ; ainfi dans le tableau
d'Hercule allaité par Junon ( d'après
Diodore ) conſeillant de repréfenter cette
Déeſſe affiſe ſur une pierre : Si c'eft , dit- il ,
une licence , puifque cette attitude n'eft pas
donnée par l'Auteur , elle eft du moins d'accord
avec la nature.
On voit par ·là que, laiffant à l'Artifte le
foin de feindre & d'embellir , M. de C. n'a
voulu que lui mettre fous les yeux les fujets
tels que l'hiftoire les donne ; mais
dans cette expofition fimple , quelle fineffe
! quelle intelligence ! quelle jufteffe de
combinaifons ! Tout eft fenti avec goût
dans les détails , tout eft difpofé dans l'enfemble
avec un accord , une harmonie
une prévoyance des effets de l'art , qui
rendent le tableau comme préfent aux
yeux.
DECEMBRE. 1758. 89
Il dépendoit de l'Auteur de donner plus
de force & de chaleur à fes peintures idéales
: il eſt facile de s'animer fur des fujets
dont on eft fi vivement frappé. Mais la
fageffe de la compofition eft la feule partie
dont il fe foit permis de dérober la gloire
au Peintre , & fa modeftie lui a défendu
de le prévenir fur tout ce qui eft du reffort
du génie & du fentiment. C'eft une
remarque que j'ai faite avec étonnement ,
& que je publie avec joie.
Je ne citerai qu'un exemple de la délicateſſe
de ces ménagemens. Le 89 ° tableau
doit repréfenter Hercule , embrafé par la
robe empoisonnée . On fçait quels traits
fournit au Peintre laTragédie de Sophocle,
pour exprimer les tourmens du Héros.
M. de C. l'avoit fous les yeux ; & pour
terminer fa galerie par des morceaux fublimes
, il n'avoit qu'à traduire Sophocle
& les Poëtes qui l'ont imité. Mais en voulant
échauffer l'imagination des Artiſtes, il
eût craint de les humilier . Voici dans quels
termes il leur propofe le tableau des tourmens
d'Hercule. « Diodore nous dit que
» dès que ce Héros eût mis fur lui la tunique
empoifonnée , le venin dont elle
» étoit imbibée venant à opérer , fit une
» révolution étrange dans fon corps... car
» le fiel de l'hydre de Lerne dans lequel
و د
39
98 MERCURE DE FRANCE.
Dy
و و
la fleche d'Hercule avoit été trempée , &
qui étoit paffé dans la tunique , corrom-
" pit par fa chaleur toutes les chairs ...
Hercule revêtu de cette tunique , ajoute
» M. de C. feroit affis fur un lit , il au-
» roit tous les mouvemens de la douleur &
» de la fureur , il feroit de vains efforts
» pour arracher ce funefte vêtement . »
Quoi de plus fimple & de plus modeſte !
Cette naïveté dans l'expofition des fujets
a deux avantages , l'un , comme je l'ai dit ,
de laiffer à l'Artiste la portion la plus piquante
de fa gloire ; l'autre , de ne pas lui
fafciner l'imagination par des beautés inacceffibles
à la peinture , & de le mettre en
état de balancer de fang froid , avant de
prendre le pinceau , les avantages & les
inconvéniens d'un fujet , relativement à
fon art. En un mot , M. de C. fait ici toutes
les études réfléchies du Peintre , & lui
laiffe tout l'attrait & tout l'honneur du coloris
& de l'expreffion .
ÉLOGE hiftorique du R. P. Laurent
Auguftin de la Place des Victoires . A Pa
ris , chez Pierre Prault , quai de Gêvres ,
au Paradis .
>
Quand l'éloge funebre eft un honneur
attaché à l'état de la perfonne , il eft dans
la claffe des harangues . La tâche de l'Orateur
eft de louer à quelque prix que ce
DECEMBRE. 1758. ཉན
*
foit. La regle de cette forte d'éloquence
n'eft pas de dire la vérité , mais de la ménager
le plus qu'il eft poffible.
Mais quand les louanges qu'on donne à
un homme qui n'eft plus , font l'hommage
libre de la vérité , le tribut de l'amitié , de
la reconnoiffance , de l'eftime , c'eſt alors
que l'éloge eft d'autant plus digne de foi ,
qu'il eft pur , défintéreffé , volontaire , &
que la coutume n'y a rien mis du fien .
Tel eft cet Eloge du P. Laurent confié
par l'Auteur à fon digne ami le P. Joachim
, qui le publie. Louer un Moine ,
dira-t'on ! quel bien a - t'il donc fait au
monde ? Lifez , & vous en jugerez. Il a
rempli les devoirs de fon état ; en profeffant
les hautes fciences , il s'eft fait un devoir
de former le coeur de fes éleves , autant
que d'orner leur raifon . Il s'eft confacré
au miniftere de la parole , & la Capitale
& les Provinces , théâtres de fes travaux
apoftoliques , ont vu les fuccès de
fon éloquence, & en ont recueilli les fruits .
Elevé aux dignités religieufes , il y a gagné
tous les coeurs par la bonté du fien , &
concilié tous les efprits par le charme de
fa fageffe. Enfin la mort l'a interrompu
dans le projet d'un Ouvrage immenfe
dont il avoit formé le plan , & dont le
titre feul annonce l'utilité..
1 MERCURE DE FRANCE,
Epitaphe du Pere Laurent.
Hic Jacet
Sui quem lugent cives tacentem
Sua quem fcripta faciunt loquentem ,
Quem plebs , quem proceres ftupebant docentems.
Hune & pulpita , hunc amicitia
Collacrimant , hujus & tumulo
Cervice inflexa , oreque compreſſo ,
Luminibus fixis , affidet facundia :
Cui decus fuum non femel debuit ,
Dextera cujus tela credidit victricia ,
Queis frangebat animorum glaciem
Hunc, fi fas fuerit , optet revivifcere.
Fuit , heu ! vivit at in nofiro pectore ..
Ob. P. Laurentius anno &tatis fua LVI.
Reparata falutis MDCCLVIII.
Menfis Augufi Die XXX.
"
SUITE de l'extrait de la Lettre de M.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113

t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
F'v
130 MERCURE DE FRANCE:
23
EXTRAIT de se intitulé , Ruines
de la Grece , annoncé dans le Mercure
précédent.

«
M. le Roi dans un Diſcours préliminaire
fur l'architecture , obferve que les
Egyptiens ont paffé tout à coup des premiers
effais de l'architecture imitative , à
l'exécution des édifices les plus hardis &
les plus pompeux. Leur amour impétueux
pour le grand,leur fit négliger le vrai beau ;
le goût fage des Grecs pour le beau , les
conduifit pas à pas au grand. Ils fui-
» vent les loix de la nature
ils.commen-
» cent par les idées les plus fimples ..
produifent enfin les penfées les plus fublimes
, & donnent des loix & des regles
2 à toute la terre. » Telle fut la marche
de l'architecture Grecque , dont M. le Roi
donne l'hiftoire abrégée ; & quelque familiere
qu'elle foit à mes lecteurs , je crois
pouvoir employer ici une page à la re racer.
On fçait que les premieres cabanes
des Grecs ont été les modeles de leurs plus
fuperbes édifices. L'art ne fit que donner
aux parties les plus belles proportions , relativement
à leur emploi. Les colonnes
furent introduites, ou par prévoyance , ou
DECEMBRE. 1758. 131
après coup, pour foutenir les poutres , qui
dans leur longueur plioient fous les plafonds
: ces colonnes étoient des tiges d'arbres.
Le coup d'oeil de ces fupports rangés
à la file , échauffa l'imagination des Artiftes
, & de-là les périftiles & les portiques
en colonnes.
Les premieres colonnes étoient trèscourtes
; les Athéniens , en imitant celle des
Doriens , lui donnerent fix diametres , prenant
pour modele le corps de l'homme
dans fa force & dans fa beauté. « Ce pre-
» mier pas eft fans doute la plus grande
» découverte qui ait été faite en architec-
» ture , en ce qui regarde la décoration . »
L'Ordre Ionique plus élégant & plus léger,
eut pour modele le corps de la femme , &
en prit la coëffure . Les Tofcans ne firent
que dépouiller de fes ornemens ce même
Ordre Dorique , enrichi par les loniens.
"
י
Une corbeille couverte d'une tuile &
environnée de feuilles d'Acanthe , fit naî
tre à Calimaque l'idée du chapiteau Corinthien.
L'étude de la perfpective donna
les belles proportions à ce peuple doué
des fens le plus exquis , comme du plus
heureux génie . Les Grecs foumis aux Ro
mains par les armes , étoient encore leurs
maîtres par les talens , & l'on voit que les
Romains fouffroient-impatiemment cette
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
domination naturelle. " L'Empereur
» Adrien fit mourir l'Architecte Apollodo-
» re , pour avoir fait des railleries d'un
Temple de Vénus qu'il avoit compofé .
L'Ordre Compofite , imaginé par les Romains
, « n'eft qu'un mêlange affez imparfait
de l'Ionique & du Corinthien. » Ils
ont gâté l'Ordre Dorique.
"
сс
Une Croix merveilleufe que Conftantin
vit en l'air dans la bataille où il vainquit
Maxime , lui donna l'idée de la forme de
nos Temples . Sainte Sophie de Conftantinople
, bâtie pour la cinquieme fois fous
Juſtinien , a été le premier modele ; &
Juftinien , après avoir achevé ce Temple ,
s'écria : Je t'ai furpaffe Salomon. Cet édi
fice admirable dans fon enfemble , quoi
qu'imparfait dans fes détails , a été imité
à Venife , & l'on reconnoît la coupe de
Sainte Sophie dans l'Eglife de Saint
Marc.
M. le Roi fuit cette nouvelle architec
ture dans fes progrès , jufqu'à l'époque de
la conftrucion de S. Pierre de Rome , &
il obferve que Bramante , ni Michel- Ange
n'ont point eu la gloire d'inventer la dif
pofition du dôme avec des pendentifs ;
mais ils méritent , dit- il , les plus grands.
éloges , le premier par la hardieffe du
deffein , le fecond par les recherches feaDECEMBRE.
1758. * 3 *
vantes qu'il a faites pour l'exécuter dans
une fi grande étendue .
Le climat des Egyptiens leur permettoir
de ne pas couvrir leurs temples ; le climat
des Grecs n'exigeoit que des toits applatis
Les pays feptentrionaux ont befoin des
toits élevés , & le plus magnifique eft la
coupole. Ainfi les regles de l'architecture
varient à certains égards fuivant les climats :
c'eſt le ſujet d'un diſcours qui eſt à la tête
de la feconde partie de cet Ouvrage.
"
Dans la premiere , M. le Roi décrit avec
beaucoup de rapidité & d'agrément fon
paffage de Venife à Conftantinople : des
traits d'hiſtoire , des notes critiques , des
obfervations curieufes forment le tifu
de ce récit intéreffant ; mais l'Auteur ne
perd point fon objet de vue. Dans ce trajet
, il trouve les ruines de deux temples :
Fun à Pola en Iftrie , confacré à Augufte
«Ce temple frappe d'admiration , foit par
» fes ornemens , foit par fa belle difpofi
» tion, & par les proportions heureufes de
» fes maffes principales & de fes parties.
Il eft d'Ordre, Corinthien , & n'a des
colonnes qu'à fa façade. Ce temple eft
tout de marbre , & celui des colonnes
eft très beau ; il eft rouge , tacheté de
blanc. Les colonnes font liffes ; mais
leurs chapiteaux font ornés de feuilles da
134 MERCURE DE FRANCE.
» chêne & d'olivier. » M. le Roi explique
cette particularité & l'intention de l'Architecte.
« On fçait , dit- il , que les Ro-
» mains décernerent à Auguſte la couron
»ne d'olivier pour avoir donné la paix à
» l'univers , & celle de chêne pour avoir
»confervé les Citoyens de la République.
» L'entablement de l'Ordre eft riche , &
» les profils en font très élégans : rien n'eft
» d'un meilleur goût , ni d'une plus belle
» exécution que l'ornement qui regne fuc
"
la frife des faces latérales de ce temple. »
i Il remarque dans la même ville de Pola
que l'arc triomphal élevé à Caïus- Sergius
eft orné de colonnes accouplées , comme
on en voit au frontifpice du temple du
Soleil , à Palmyre : exemples uniques dans
l'antiquité.
Sur la côte de l'Attique , au nord de la
montagne de Laurium , il découvre dans
un lieu que les Anciens appelloient Thoricion
, les ruines d'un temple dont il ne
peut meſurer la longueur ; mais qui en
largeur avoit 36 pieds huir pouces. Ses
colonnes n'avoient point de baſe ; elles
étoient feulement affifes fur une platebande
de marbre. Comme elles font fort
courtes , & que le chapiteau porte le caractere
de l'Ordre Dorique dans fa naiffance
,M. le Roi conjecture que ce monuDECEMBRE
1758.
ment eft de l'antiquité la plus reculée. It
croit même que l'entablement pourroit
bien avoir été en bois ;, & ce qui appuie
cette conjecture , c'eft qu'il a trouvé les
affifes des colonnes liées avec des clefs de
bois , engagées dans le marbre à
pouces de profondeur.
quatre
Il paffe légérement fur Conftantinople ,
quoiqu'il y ait employé trois mois en recherches
& en obfervations. Il fe rend à
l'ifle de Micoci , d'où il fait de fréquens
voyages à Délos , aujourd'hui couverte
des débris de fon ancienne magnificence ,
& où le fameux temple d'Apollon n'offre
plus que d'immenfes ruines.
Il quitte Délos & rentre dans l'Attique.
Il remonte à l'origine fabuleuſe d'Athenes,,
9000 ans avant le déluge , & marque.
l'époque réelle de fa fondation vers l'an
du monde 2454. Il donne le plan de la
citadele , qui avoit été la premiere affiette:
d'Athenes , & qui en devint la fortereffe
appellée Acropolis , quand la ville étendit
fon enceinte . Ce rocher étoit le lieu de la
ville le plus refpecté , comme le plus ancien
. On y voyoit plufieurs beaux temples
& un nombre prodigieux. de ftatues précieufes
, & par l'excellence du deffein , &
par la richeffe de la matiere. Cependant
les ruines qu'on voit encore à Athenes ne
136 MERCURE DE FRANCE.
font pas d'une antiquité plus reculée que
l'expédition de Xercès , qui la renverfa de
fond en comble , & détruifit par les flammes
tous les fuperbes édifices , fans excepter
le temple de Minerve. Celui dont il
nous refte des débris fut confacré par
Périclès , & bâti par Icine & Callicrate ,
Architectes célebres . Voici la defcription
qu'en a donnée M. le Roi.
Le temple de Minerve , appellé Parthé
non , ou le temple de la Vierge , & furnommé
Hécatompédon , eft futué au milieu
du rocher de la citadelle qui domine par fa
hauteur toute la plaine d'Athenes ; on voit
ce fuperbe édifice de fort loin, par quelque
chemin que l'on arrive à cette ville par
terre & on l'apperçoit dès l'entrée du
golfe d'Engia fa grandeur & la blancheur
du marbre , dont il eft conſtruit ,
impriment , dès qu'on le découvre , un
fentiment d'admiration , l'élégance de fes
proportions , & la beauté des bas- reliefs
dont il eft orné , ne fatisfont pas moins
quand on le confidere de près ; & on voit
bien qu'latine & Callicrate firent tous leurs
efforts pour fe diftiguer dans l'Architecture,
en élevant un temple à Minerve qui avoit
inventé ce bel art. Ce temple forme un
parallelogramme par le plan , comme pref
que tous ceux des Grecs & des Romains ::
DECEMBRE . 1758. 137
de
fa longueur, qui eft d'Orient en Occident ,
eft de deux cens vingt - un pieds ; fa largeur,
quatre- vingt - quatorze pieds dix pouces
, fans compter les marches qui l'environnent
: il eft d'ordre Dorique ; il étoir
périptere octoftyle , c'est - à - dire , qu'il
étoit environné d'une file de colones ifolées
de la Cella ou corps du temple , qui formoient
un portique tout au tour , & qu'il
y en avoit huit à la face. Les faces latérales
du corps du temple étoient deux murs
liffes fans aucuns pilaftres qu'aux extrêmités.
-Les grandes colonnes Doriques qui environnent
le temple extérieurement ont
cinq pieds huit pouces de diametre , &
trente- deux pieds de hauteur : il y en avoit
quarante fix dans le pourtour de cet édifice
elles n'ont point de bafe ; mais les
marches qui rafent le pied de ces colonnes
, & qui font fort hautes , femblent
leur en fervir : elles foutiennent un entablement
Dorique qui a prefque le tiers de
la hauteur des colonnes , & dont la frife
eft ornée , dans les métopes , de bas- reliefs
qui repréfentent le combat des Arhéniens
contre les Centaures : on voit auffi fur les
murailles liffes du corps du temple des fragmens
d'une belle frife qui tournoit tout au
tour ; les figures qui font deſſus, paroiffent
38 MERCURE DE FRANCE.
repréſenter des facrifices & des proceffions
des anciens Athéniens la fculpture de cette
frife a moins de relief que celles des Centaures
qui font à l'extérieur du temple ; ce
qui prouve moins une différence de temps
dans ces ouvrages , que l'habileté des Architectes
qui ont fait donner beaucoup de
faillie aux bas- reliefs qui font à l'extérieur ,
parce qu'ils devoient être vus de fort loin ;
il paroît même que l'on a fuivi ce principe
dans la fculpture qui ornoit les frontons :
ils étoient chargés l'un & l'autre d'un
grouppe de belles figures de marbre , dont
celles qui reftent, paroiffent d'en bas grandes
comme nature ; elles font de relief entier
, & merveilleufement bien travaillées.
Paufanias nous apprend que dans le fronton
de la façade de devant, étoit repréſentée
la naiffance de Minerve. Spon , qui vit
ce bas relief avant fa ruine,nous en a donné
une defcription plus étendue ; il nous inftruit
que la ftatue de Jupiter nue , comme
le repréfentoient ordinairement les Grecs ,
étoit fous l'angle du fronton , qu'il avoit
à fa droite Minerve vêtue plutôt en habit
de Déeffe des Sciences que de la Guerre.
affiſe ſur un char , dont une figure qu'il
prend pour une Victoire , conduifoit les
chevaux ils font comparables , dit - il , à
ceux de Phidias & de Praxitelle ; il femble
DECEMBRE. 1758. 139
que
l'on voit dans leur air un certain feu
&une certaine fierté que leur infpire cette
Divinité. On voyoit derriere le char de la
Déeffe une femme affife qui tenoit un enfant
fur fes genoux , & du même côté
la ftatue de l'Empereur Adrien , & celle
de l'Impératrice Sabine : enfin à la gauche
de Jupiter étoient cinq ou fix figures de
bout que cet Auteur prend pour le cercle
des Dieux, dans lequel Jupiter veut introduire
Minerve. On auroit tort de conclure
de la repréſentation d'Adrien dans le fronton
de la façade de cet édifice , que cet Empereur
l'eût fait reconftruire : le genre de
fon architecture indique qu'il a été bâti du
temps de Périclès ; & l'on remarque que les
figures , dont les frontons étoient ornés ,
& qui font d'un marbre plus blanc que le
refte du monument , y avoient été mifes
après coup , & ne faifoient pas corps avec
la furface du tympan : le fronton de la façade
de derriere de ce temple repréfentoit
le combat de Minerve contre Neptune ;
c'eft tout ce que nous en pouvons favoir. A
l'égard de l'intérieur , il n'avoit pas été négligé
; on traverſoit un veftibule fpacieux
avant d'y pénétrer , quoiqu'il fût fort fombre
, étant éclairé feulement par la porte ,
comme les Grecs le pratiquoient dans leurs
temples ; on l'avoit cependant décoré, fe140
MERCURE DE FRANCE.
Jon M. Spon , de deux colonnades , dont
on ne trouve à préfent aucuns veftiges :
elles formoient deux galeries, l'une en haut,
& l'autre en bas. C'eft dans ce fanctuaire
qu'étoit renfermée cette belle ftatue de Minerve
, faite par Phidias , dont Paufanias
nous a donné la defcription : « Elle étoit ,
» dit cet Auteur , d'or & d'ivoire du mi-
» lieu de fon cafque s'élevoit un Sphinx ;
» les deux côtés du cafque étoient foutenus
» par deux griffons ; elle étoit droite ; fa
tunique lui defcendoit jufqu'au bout des
pieds : fur fon eftomac il y avoit une tête
» de Médule en ivoire , & auprès de la
» Déeffe une Victoire haute de quatre cou-
» dées ; Minerve tenoit une pique dans fa
» main ; fon bouclier étoit à fes pieds : près
de fa pique , en bas , on voyoit un ferpent
, fymbole d'Erictonius ; & fur le
pied deftal , qui la foutenoit , un bas- re-
»lief qui reprefentoit Pandore. «
"
»
r
La fuite au Mercure prochain.
EPITRE à M. le Comte de la Tourd'Auvergne
, à l'occafion des dangereufes
bleffures qu'il reçut , à la tête de fon Régiment
, au combat de l'Anfe de Saint-
Caft , le 11 Septembre 1758. Par M. Poinfinet
le jeune.
L'Auteur de cette Epître a de l'ame , de
DECEMBRE. 1758. 141
l'imagination , de l'oreille , & fes talens
dans leur maturité peuvent former un vrai
Poëte. Je vais citer un morceau de fon
Ouvrage , pour juftifier l'opinion que j'ai
de fes heureufes difpofitions.
Mais quel nuage épais que la foudre fillonne ,
S'élance de la terre & couvre l'oeil du jour ?
Du fein des flots émus , contre lui l'airain tonne ;
Il s'ouvre , & nous vomit Polignac & la Tour.
Vous volez fur leurs pas , vous , que remplit leur
ame ,
Vous , l'appui de nos lys , bataillons indomptés ;
A travers les torrens de falpêtre & de flamme ,
Vous fuivez de vos Chefs les pas précipités,
Tel l'effrayant lion , aux champs de Numidie ,
Déchire l'Africain , qui cherche à l'accabler.
Plus le danger eft grand , plus grande eft fa furie ;
Il s'enivre à longs traits du fang qu'il fait couler. "
Tel l'ardent Boulonnois que mon Héros anime
Plonge au fein de l'Anglois fon bras enfanglanté ,
Le pourſuit , l'accable , l'abîme ,
Dans l'Océan épouvanté.
Que dis- je ! Eh que ne peut l'amour de la Patrie ?
L'intrépide Breton , plein d'un même tranſport ,
Se mêle à nos foldats ; à leur rage il s'allie ;
I! difpute l'honneur d'un trépas qu'il envie ,
Et les fers confacrés à foulager la vie ,
Se changent dans fes mains en inftrumens de
mort.
142 MERCURE DE FRANCE .
Tout s'arme , tout combat ; Dieux ! quelle barbarie
:
O toi , qui du trépas ofas braver l'horreur !
Cher Comte ... excuſe mon génie ; -
Je vois le plomb mortel ... excuſe ma douleur.
La ſeule humanité dans ce moment s'écrie :
Sauvez les jours , foldats , qui connoiffez fon
coeur , &c.
Nota. Dans l'un des vers de cette Epître,
l'Auteur fait ombre mafculin , ce ne peut
être que par inadvertence.
POEME fur la Bataille de Lutzelberg .
par M. Sabatier.
Ce Poëme n'a pas la fougue de l'Epître
dont je viens de parler . Il y a cependant
nombre de vers dignes d'éloge.
Sur ce mont efcarpé quelle tempête tonne
A fon ravage affreux rien ne peut réſiſter ;
Xavier voit le danger fans que fon coeur s'étonne ;
Il le voit en Héros, & vole l'affronter.
Ah! grand Prince , craignéz que la mort ne moiffonne
Des jours ... la gloire parle & fe fait écouter.
Ses Saxons dans fes yeux ont puifé leur courage ;
Il les guide ; il n'eft rien qu'ils ne puiffent domps
ter....
Soubise à tes regards l'éclat de la victoire
DECEMBRE . 1758. 143
N'offre que
le bonheur d'avoir fervi ton Roi ;
Mais fa main généreuse en couronne la gloire
Par l'honneur immortel qu'elle répand fur toi.
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, & en Eloquence fatine. Le tome troifieme
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144 MERCURE DE FRANCE.
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DECEMBRE. 1758 . 149 .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MEDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEU ONSIEUR , je n'ai l'honneur d'être ni
Médecin , ni Chirurgien . Si je prends la
plume dans une matiere dont la connoiffance
femble n'appartenir qu'aux gens de
l'Art ; c'eft en qualité de bon patriote &
d'ami de l'humanité,
L'événement dont je vais rendre compte
eft auffi intéreffant pour eux , que pour
tous les autres citoyens en général ; & c'eſt
parce que je connois l'efprit de philofophie
, de douceur & de modération qui
vous anime , que je m'adreſſe à vous pour
rendre cet événement public .
Avant d'entrer en matiere , je déclare
que perfonne au monde n'aime & ne
refpecte plus que moi , ces génies fupérieurs
dont l'unique étude eft de chercher
à éclairer l'univers & à rendre les hommes
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
heureux. Je n'employerai ici ni haine , ni
perfonnalité. Je veux que la maniere dont
je me conduis , me mette à l'abri de tout
foupçon de fanatifme , d'aveuglement ou
d'efprit de parti.
Sur l'avis & les raifonnemens des plus
grands Docteurs en Médecine ; j'étois ,
comme beaucoup d'autres , enchanté du
fyftême de l'inoculation : je la regardois
comme une des plus falutaires découvertes
que les hommes euffent jamais pu faire.
Un malheureux phénomene vient de détraire
toutes ces belles idées.
ap- Lorfque le célebre M. Tronchin fut
pellé à Paris par M. le Duc d'Orléans ,
beaucoup de perfonnes , comme on ſçait ,
profiterent de l'occafion pour aller confulter
ce grand homme. Plufieurs même ,
à l'exemple du Prince , firent inoculer
leurs enfans . M. Delatour , Receveur des
Tailles à Agen , fut de ce nombre. Il étoit
pour lors à Paris avec fon fils âgé de 8 à
9 ans. Il le préfenta à M. Tronchin . L'enfant
fubit l'opération , & elle réuffit parfaitement
; le fuccès même furpaffa les
efpérances du pere , qui , pour témoigner
fa reconnoiffance à l'éleve de l'illuftre
Boerrhaave , lui fit préfent d'une bourfe
de cent louis.
Vous fçavez , Monfieur , & perfonne
DECEMBRE. 1758. 151
ne l'ignore , que le principal avantage que
les Médecins ont attribué à l'inoculation ,
eft de bannir la petite- vérole pour jamais
du corps de ceux qui ont fubi cette épreuve
, & d'en déraciner abfolument le germe.
Aucuns des Docteurs , partifans de ce fyftême
, n'ont varié fur cet article. Tous ont
affuré unanimement qu'il n'y avoit point
d'exemple du retour de cette maladie dans
an inoculé ( 1 ) . En effet , fans cet avantage
, quel pere voudroit , pour prévenir ,
corriger , irriter même la nature , procurer
à fon enfant un mal que peut- être il n'auroit
pas eu , & dont il peut mourir ! Je ne
puis me défendre ici d'une réflexion philofophique
, & j'efpere que vous me la
pardonnerez , vous , Monfieur , qui êtes
un Philofophe fi aimable ; c'eft que les
hommes les plus induftrieux font en vain
leurs efforts pour garantir leurs freres de
certains maux que la nature leur envoye ;
cette même nature , toujours plus forte ou
plus adroite qu'eux , ſemble ſe faire un
jeu de les vaincre ou de les tromper. Le
fils de M. Delatour s'étoit très- bien porté
depuis qu'il avoit fubi l'inoculation . I
vient d'être attaqué de la petite- vérole , &
(1) Du moins cet exemple eft fi rare , difent- ils ,
qu'à peine eft- il remarquable en Angleterre même,
où l'infertion eft fi fréquente.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
l'éruption s'en eft faite hier matin . Voil
un fait conftant , & je ne pense pas qu'il
y ait rien à répliquer contre un fait . Le
jeune homme eft à Paris à la penſion du
feur Renoir , fauxbourg Saint Antoine.
Ainfi chacun aura la facilité de s'éclaircir
par foi - même , & le pere a d'ailleurs le
certificat d'inoculation de M. Tronchin .
C'est donc un problême que je propoſe
aux gens de l'art. Puiffent-ils raffurer l'humanité
, qui fera fans doute effrayée d'un
événement auffi imprévu !
Tel eft , Monfieur , le fujet de l'interruption
que je vous caufe. Cette Lettre ne
peut nuire à aucun particulier , &l'intention
dans laquelle on voit qu'elle eft écri
te , ne peut me faire tort dans l'efprit de
quiconque aimera les hommes.
Je vous prie de me permettre de garder
l'anonyme.
J'ai l'honneur d'être , & c.
B.... Avocat en Parlement.
A Paris , ce 9 Novembre 1758.
P. S. J'apprends dans ce moment que le
même malheur vient d'arriver à plufieurs
inoculés , entre lefquels il y a , dit - on , des
gens de confidération . Comme on ne m'a
nommé perfonne, je regarde cette nouvelle
comme apocryphe.
DECEMBRE . 1758. 153
MATHÉMATIQUES.
AVIS de M. de la Chapelle , Cenfeur
Royal , Membre des Académies de Lyon ,
de Rouen & de la Société Royale de Lon
dres , concernant fes Inftitutions de Géométrie.
LEE Profpectus de la troifiemé édition de
mes Inſtitutions de Géométrie publiée au
mois d'Août 1757 , ne m'a point été inutile
, mon ouvrage pourra en recevoir quelques
nouveaux degrés de perfection ; plufieurs
perfonnes , très- éclairées en ce genre
& fur le fonds & fur la forme , m'ont communiqué
des obſervations fort juftes ; je
me flatte que ce nouvel avis en augmentera.
le nombre , & me mettra en état , fans attendre
d'autres éditions , de rendre inceffamment
au Public un bien qu'il a droit de
me redemander.
Ce n'eft pas que je fois dénué actuelles :
ment de matériaux pour donner à mes Inftitutions
de Géométrie une fuite affez confidérable
; les feuls détails qu'éxigent las
théorie & l'ufage des logarithmes , ainfi
que du compas de proportion , m'ouvrent
G.v
154 MERCURE DE FRANCE.
une carriere affez étendue ; je n'ai fait que
toucher au premier de ces articles , & je
n'ai rien dit du fecond . Cependant , comme
je crains de ne pouvoir plus y revenir
par la fuite , je voudrois bien en même
temps , & une bonne fois pour toutes , y
réformer le fuperflu , réparer les négligences
, corriger les défauts de clarté ,
d'exactitude , &c. & quoique j'aie quelqu'expérience
, le Public a de meilleurs.
yeux , & fçait toujours mieux fes befoins
que le particulier qui les recherche.
Je ne me propofe donc de confommer:
l'exécution de ce projet que dans quelques
temps ; & je fupplie ceux qui auront à mes
faire part d'obfervations à ce fujet, de me les
adreffer par la voie du Mercure . Quand on
fçait qu'une critique doit paffer fous les
yeux du Public , elle paroît toujours avec
un peu plus de circonfpection , elle en eft
plus foignée & plus châciée , cela tourne
au profit de la fociété que l'on doit avoir
principalement en vue..
Déterminé par ce même motif, je comp
te renfermer dans un petit volume , du même
format que mes Inftiturious , une fuite
ou un fupplément à cet ouvrage . Cette
nouvelle addition , ainfi détachée , difpenferoit
des frais , des éditions fuivantes ,
ceux qui en auroient des premieres. Quand
DECEMBRE . 1758. 155
du
une production , comme celle- ci , qui eft
devenue claffique , eft dans le cas de fe réimprimer
fouvent , elle ne manque guere ,
vivant de l'Auteur , d'acquérir des augmentations
, dont on ne peut avoir la propriété
qu'avec la totalité de l'ouvrage . Il eft fort
contraire à l'économie de dépenfer une piftole
, pour faire une acquifition qui ne coû
teroit que quarante fols fi elle étoit ſéparée.
D'un autre côté les perfonnes inftruites ,
qui ne voudroient qu'une bonne théorie ,
& qu'un ufage bien détaillé des logarithmes
, ainfi que du compas de proportion ,
ne feront point obligés d'acheter les Inſti
tutions : avec une légere dépenfe , elles
pourront fatisfaire leur goût ou leurs be
foins.
Si le Public goûte ces raifons , j'efpere
qu'il n'attendra pas long- temps les fruits
de ce nouveau travail , & s'il y trouve de
trop grands inconvéniens , je le fupplie de
me les communiquer auffi par la voie du
Mercure.
Ce 7 Août 1758.
(
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre des Auteurs du
Journal Encyclopédique , à l'Auteur du
Mercure.
ON
On a publié , Monfieur , dans une feuille
, où la vérité eft peu ménagée , que notre
Journal alloit être fupprimé ; quoique
l'efpece de gazette qui l'annonce, ne mérite
aucune attention , nous croyons devoir
démentir hautement le bruit qu'elle a
voulu répandre. Jamais nos correfpondances
n'ont été fi bien établies , jamais
la faveur du Public pour notre Journal
n'a été fi marquée , ni méritée à plus jufte
titre , jamais nous n'avons été plus encouragés
à le continuer. C'eft de quoi nous
vous prions de vouloir bien inftruire le
Public , dont la confiance vous eft juftement
acquife. Nous avons l'honneur
d'être , Monfieur , &c.
DECEMBRE . 1758. 157
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
I paroît trois Eftampes nouvelles , ſavoir
le portrait du Roi de Pruffe , celui du Roi
d'Espagne , actuellement régnant , & celui
de la défunte Reine fon époufe, gravés d'après
les tableaux qui paffent pour être les plus
reffemblans . On les trouve rue S. Hyacin
the , au jeu de Paulme du fieur Goffeaume
, près la porte S. Jacques . On affure
que les deux derniers portraits font uniques
jufqu'à préfent en France ; ils font
d'ailleurs très-bien gravés.
Il paroît auffi un portrait du Pape Clé
ment XIII ; cette eftampe eft gravée par M..
de Lorraine : elle fe vend chez l'Auteur
rue du Plâtre S. Jacques , la quatrieme
porte cochere à droite,
58 MERCURE DE FRANCE.
MÚSIQUE.
AVIS aux Amateurs du Chant.
Le fieur de Mongaultier , Auteur des Récréations
chantantes , vient de faire imprimer
la troifieme partie de cet ouvrage qu'il
a interrompu pendant cet Eté ; mais il continue
actuellement à graver les nouvelles
feuilles qui doivent compofer la quatrieme
partie & les fuivantes : ouvrage d'autant
plus commode pour les Amateurs , qu'ils
pourront en former des petits volumes inquarto:
Comme cet ouvrage périodique ( com
pofé d'Ariettes , de Duo , de Vaudevilles ,
de Romances , de Mufertes , &c. tous
airs nouveaux fans accompagnement )
a eu le bonheur de plaire au Public , &
que le débit qui s'en fait , tant à Paris, que
dans les Provinces , eft confidérable , cela
encourage l'Auteur à le continuer & à s'efforcer
de faire fon poffible pour avoir de
jolies paroles , & compofer des airs qui
foient aifés , bien chantans , & à la portée
de tout le monde..
Le prix de chaque partie de ces Récréa
DECEMBRE. 758. 1591
tions chantantes eft de r liv, 4 fols , & en
feuilles féparées 6 fols la feuille . Elles fe
vendent à Paris chez l'Auteur , Quai de
la Mégifferie , ou de la Feraille , à l'enfeigne
du Lyon d'or , chez le fieur Dumefnil ,
Marchand Clinquaillier ; & aux adreffes
ordinaires de Mufique , fçavoir à la Regle
d'or , à la Croix d'or , à la Mufique Roya
le , & à la Clef d'or.
ARCHITECTURE.
Chaire de Saint Roch.
QUOIQUE UOIQUE j'aie déja annoncé la Chaire
élevée dans l'Eglife de S. Roch , l'expofition
publique qui en a été faite à la fin du
mois d'Octobre , a donné lieu à des réflé
xions que je ne crois point déplacés dans
l'article des Arts agréables.
"
L'Ange de lumiere leve le voile , & découvre
la chaire de vérité qui eft portée
par les vertus cardinales : cette idée grande
& élevée, a mis le Sculpteur hors des routes
ordinaires , & l'a tiré de ces formes barbares,
que le
temps avoit , pour ainfi dire ,
confacrées.
L'Auteur paroît avoir eu en vue la vrai
femblance , l'embelliſſement total de l'E
160 MERCURE DE FRANCE.
glife , & la deſtination de fon fujet.Voyons
s'il a rempli ces trois points.
Il ne faut point entendre par vraiſemblance
l'exacte repréſentation de ce que nous
voyons tous les jours. Il eft une vraifemblance
de convention , & que la Poéfie des
Atts admet : l'expofition feule du fujet fuffic
pour faire voir qu'il n'y a rien dans cette
Chaire qui bleffe la vraisemblance allégorique
. En vain dira-t'on qu'il n'eft pas naturel
que des demi - femmes portent fur
leurs tête une tribune confidérable : nous
entrons ici dans l'ordre des chofes furnaturelles
; ce font des licences ufitées , & que
l'exemple des plus grands Maîtres a confacrées.
(1 )
Quand au fécond objet l'Artifte devoit
concourir à la décoration totale de l'Eglife ;
l'a- t'il fait ? Le pilaftre auquel la Chaire
eft attachée , eft devenu , par l'art du Sculpteur,
la baſe de ſa compoſition.La jufte proportion
qu'il a fçu garder entre cette partie
de l'Eglife & la Chaire , a fait fortir cet acceffoire
de l'enſemble général. Il ne viendra
dans l'efprit de perfonne de demander
à quoi fert cette Chaire , comme on pour
( 1 ) La chaire de S. Pierre à Rome eft portée
par les Peres de l'Eglife , figures de 30 pieds de
proportion qui la foutiennent fur un fimple co
don & fans aucun effort.
DECEMBRE . 1758 : 161
roit le faire de la plupart des ouvrages de
cette nature ? La partie la plus riche du rideau
a été jettée du côté où l'Eglife eft plus
belle à voir.
La deftination du fujet a- t- elle été remplie
? Il s'agiffoit d'élever une tribune commode
pour annoncer au peuple la parole
de Dieu ; l'objet principal étoit l'Orateur ;
il falloit donc chercher une décoration noble
, majestueuſe , au milieu de laquelle un
homme ne devînt cependant pas petit . Voilà
la raifon qui a engagé le Sculpteur à ne pas
tant découvrir fon Ange qui eût pu détourner
l'attention de l'Auditeur. Si la Chaire
de Saint Roch eût été un objet de pure décoration
, comme celle du Bernin à Saint
Pierre de Rome , l'Auteur peu contraint
auroit fans doute déployé toutes les reffources
que la vue des chefs- d'oeuvres d'Italie
offre à un génie capable de les faire
Avaloir : mais la deftination de ce monument
reftraignoit le Sculpteur ; il étoit fixé
pour l'élévation , pour la grandeur de la
Chaire , pour la diftance même de la tribune
au rideau avec de pareilles entraves
, fortir de la route ordinaire , étoit
réfervé à de rares talens. C'eft aux Artiftes
qui fçavent combien ces difficultés
font rebutantes à fentir ce qu'il en coûte
pour les vaincre.
162 MERCURE DE FRANCE.
HORLOGERI E.
PENDULE de cabinet qui fonne l'heure
& les quarts.
Au deffus du cadran de cette pendule
il y a une espece de tableau mouvant , où
l'on voit plufieurs travailleurs ; fçavoir, un
Maréchal qui forge , fon garçon qui tire
le foufflet , fa fervante qui ferre la mule ,
& fa femme qui amufe fon enfant ; un
fendeur de bois , des fcieurs de long ;
deux enfans qui fe balancent , un Rémoir
leur qui aiguife , un homme qui boit , un
moulin à vent qui tourne ; on y voit de
plus deux parties de chaffe ; un homme
dans un bateau tire aux canards , & fon
chien les pourfuit ; il y a une autre chaſſe au
faucon , où l'on voit le Fauconnier à cheval
; une Dame qui fuit en Amazone , une
autre Dame avec un honime dans un cabriolet
, un laquais derriere , & le valet
du Fauconier qui porte des faucons.

Toutes ces figures font en mouvement
quand l'heure fonne , les plus grande's.
n'ont qu'un pouce quatre lignes de hauteur:
on voit de plus , fur le cadran , Perfée qui
DECEMBRE. 1758. 163
combat le monftre marin pour délivrer Andromede
, attachée à un rocher dans la
mer.
Toute la pendule eft exécutée en cuivre
, les figures font de cuivre argentés
tout eft en gravure , & rien n'eft cizelé ;
la pendule a un pied fept pouces de hauteur
, & la boete qui renferme l'ouvrage
eft haute de deux pieds trois pouces : les
ornemens de la boëte font gravés & argentés
, & la piece eft à poids.
Cette pendule eft à vendre ; elle a été
inventée & exécutée par le fieur Chardenon
, Graveur , demeurant à Valenciennes ,
rue Saint Gery , chez qui on peut la voir ;
plufieurs Officiers Généraux & Ingénieurs
l'ont vue , & en ont été fatifaits
ARTS UTILES.
RÉPONSE de l'Auteur du Mercure à
quelques obfervations qui lui ont été faites.
Je n'ambitionne rien tant que de mériter E
la faveur du Public , & j'ofe efpérer que
l'on s'appercevra du travail que je m'impofe
pour contribuer , autant qu'il eft en
moi , à rendre cet Ouvrage de plus en plus
164 MERCURE DE FRANCE.
intéreffant . Cependant comme tout eſt
relatif, les mêmes chofes qui conviennent
à telle claffe de lecteurs , font ennuyeufes
pour telle autre. De ce nombre eft le détail
des maladies , des opérations , des cures ,
&c. détails fi utiles pour l'humanité & fi
peu du goût de la plupart des hommes.
Je les conjure par amour pour eux- mêmes
de fe fouvenir qu'ils ne font pas impaffibles
, que les malades que ces détails inté
reffent , ont joui comme eux d'une pleine
fanté , que les hommes laborieux qui s'appliquent
à perfectionner l'art de guérir ,
ont befoin de fe confulter , de s'inftruire ,
de fe corriger mutuellement , que le Mercure
eft leur meffager ; qu'en un mot , un
Madrigal, un joli Conte ne guérit de rien ,
& que l'invention du lithotome , ou d'une
bougie antivénérienne , peut épargner des
maux horribles à des milliers de malheureux,
qui , dans le moment oùj'écris , fuent
le fang au milieu des tortures. Je n'aurai
donc pas la délicateffe inhumaine de retrancher
de mon Recueil une partie auffi
effentielle. La lifte des cures de M. Keyzer
qui me vient d'une main refpectable
munie de tous les caracteres de l'authenticité
, y fera fidélement inférée , toutefois
fans aucun détail qui puiffe alarmer la
pudeur.
>
DECEMBRE. 1758 .
165
Le même motif m'engage à publier la
Lettre fuivante , & les particularités relatives
à fon objet . La voie eft ouverte à la
contradiction , pourvu qu'elle porte l'empreinte
de la bonne foi : ma plume n'eft
vendue à perfonne . Je ne demande à l'agreffeur
que
de fe nommer & de nommer.
fes garans , & afin que l'on foit en état
de vérifier les faits dans toutes leurs circonftances
, & de confronter le rapport
avec les témoignages cités.
Quelques - uns des Soufcripteurs du Mercure
me demandent les nouveaux Edits ,
Ordonnances , Déclarations , & c. ce feroit
exiger l'impoffible , que de vouloir que ces
pieces fuffent inférées en entier dans un
volume de neuf feuilles , qui doit embraſfer
tant d'autres parties ; mais à commencer
par les premiers Mercures de l'année
1759 , je donnerai les précis des Edits ,
Déclarations , Ordonnances , avec plus
d'exactitude que l'on n'a fait avant moi.
Je fupplie les Auteurs des Pieces Fugitives
de ne pas me fçavoir mauvais gré ,
fleurs Ouvrages ne paroiffent pas auffi -tôr
qu'ils le defirent , & fi quelques uns ne
paroiffent jamais. Il n'y a de ma part ni
perfonnalité , ni négligence ; je ne demanderois
pas mieux que de plaire en même
remps, & au Public & aux Gens de Lettres.
166 MERCURE DE FRANCE:
J'invite furtout les Ecrivains en profe à fe
défier de leur facilité . La profe n'a qu'une
regle : c'est d'être bonne ; mais il en coûte
pour l'obferver. Plus la compofition eft
libre , plus elle doit être févere , & c'eſt à
quoi les jeunes Auteurs ne réfléchiffent
pas affez.
PHARMACIE.
EXTRAIT d'une Lettre circulaire écrite par
M. de Cremile à Meffieurs les Intendants,
en leur envoyant des bougies antivénérien
nes , compofees par le fieur André , Chirurgien
de la Charité de la Paroiffe de S.
Louis , à Versailles.
Les fréquentes expériences qu'on a faites ,
Monfieur , tant à l'hôtel des Invalides qu'à
Verfailles des bougies ou fondes antivénériennes
, &c. qui ont été composées par
le fieur André , Chirurgien de cette Ville,
& les effets avantageux qu'elles ont eu
fuivant les témoignages donnés par M. la
Martiniere , premier Chirurgien du Roi
& autres gens de l'Art , ont déterminé fa
Majefté à faire diftribuer de ces bougies
dans les hôpitaux Militaires & de Charité
DECEMBRE. 1758. 167
du Royaume , pour le foulagement des
foldats qui font attaqués de ces maladies.
Vous en recevrez une boîte qui en contient
quatre cens. J'ai l'honneur de vous
envoyer d'avance un nombre fuffifant
d'exemplaires du Mémoire dreffé par le
fieur André fur la maniere de s'en fervir ,
avec des obfervations qu'il a cru devoir y
joindre , pour faire connoître que ces bougies
ne doivent pas être féparées des remedes
généraux preferits dans le traitement
, &c. je vous prie d'en faire la diftribution
dans les Hôpitaux de votre département
, d'en prefcrire l'ufage aux Médecins
& aux Chirurgiens qui y font employés
, & les charger de vous informer foigneufement
des effets qu'elles auront produits.
Vous voudrez bien m'adreffer le .
réfultat de leurs obfervations, afin de juger.
du progrès de ce remede , & c.
Nota. Les mêmes bougies ont été envoyées
dans les ports de mer pour être,
employées dans les Hôpitaux de la Marine.
Il y a dix ans que le feur André travaille
à convaincre le Public , & de la gravité
de la maladie , & de la bonté du remede,
qu'il y applique. Il s'agit de découvrir ,
d'attirer , de détruire , le venin local &
Louvent caché fous une cicatrice impar168
MERCURE DE FRANCE.
faite. Pour y parvenir , il falloit fuivre la
maladie dans fes progrès & en fonder la
profondeur. Au défaut de ces lumieres , le
meilleur remede ne pouvoit être qu'aveuglément
appliqué , & la cure étoit incertaine.
Le feur André ne s'eft donc pas
borné à conftater la propriété de fes fondes
, il a obfervé jufques dans les replis
les plus cachés , la filtration du venin qu'il
falloit pourfuivre , & les racines du mal
jufques dans leurs derniers rameaux. C'eſt
par ces obfervations qu'il eft parvenu à
s'affuter de l'effet de fon topique ; mais il
avoue avec cette bonne foi , qui doit être
la vertu de fa profeffion ; que ce topique
n'a prife que fur le vice local , & que c'eft
aux remedes généraux à attaquer la maladie
dans fon principe. Du refte , il déclare
que quelques bougies qu'on employe , tant
que fes remedes n'entreront pas dans leur
compofition , & que la même combinaifon
& la même proportion n'y feront pas
obfervées , il n'y en aura aucune forte qui
puiffe s'appliquer efficacement aux maladies
de l'uretre. Ces bougies , tant pour
les femmes que pour les hommes , fe vendent
à un prix médiocre chez le fieur André
, rue de l'Orangerie à Verfailles , &
chez le fieur Cernaizot , Maître en Chirurgie
, rue Dauphine, à Paris. Le fieur André
-fera
DECEMBRE. 1758 .
169
fera tenir aux Artiftes qui voudront faire"
ufage de fon remede,des
Exemplaires de fa
Méthode & de fes
Obfervations.
CHIRURGIE.
LETTRE
A
L'AUTEUR DU
MERCURE
por-
L'INTÉREST de
l'humanité exige , Monfieur
, qu'on s'empreffe de mettre à la
tée de tout le monde , les moyens les plus
fimples & les moins coûteux , de remédier
aux maux dont elle eft fi fréquemment
affligée.
Ce motifm'engage à vous adreffer l'extrait
ci - joint d'un Mémoire dont l'objet eft
d'autant plus important , qu'il intéreffe
dans fa fource la population , c'eſt à- dire
la vraie & feule profpérité d'un Etat..
C'eft M. Recolin , Maître en
Chirurgie
de Paris , qui eft l'Auteur de ce Mémoire
inféré dans le troifieme volume, de l'Académie
Royale de Chirurgie , qui paroît
depuis quelque temps : vous parlerez
fans doute bientôt de ce volume ; mais
deux raiſons
Monfieur , pourroient
H
170 MERCURE DE FRANCE.

vous déterminer à faire de cet extrait un article
à
part.
1°. Les bornes de votre Mercure ne vous
permettroient pas
alors d'accorder à ce Mémoire
une certaine étendue : tout extrait
collectif exige trop de briéveté.
2°. Les Mémoires de l'Académie Royale
de Chirurgie , livres précieux , mais néceffairement
chers, ne peuvent pas être dans les
mains de tout le monde , ni parvenir auffi
facilement que votre Mercure jufqu'au
fonds des Provinces les plus reculées.
La nouvelle répuration qu'il acquiert
dans vos mains , m'eft un gage de plus de
l'utilité d'un travail que j'ai entrepris par
le feul motif du bien public , ne faifant pas
moi-même profeffion d'un art dont je me
contente d'honorer la falubrité : c'eft le fentiment
dont j'ai été pénétré à la lecture du
Mémoire de M. Recolin : tous ceux qui
compofent ce troifieme volume ,m our paru
également eftimables par le talent des Auteurs
; mais l'utilité de celui - ci , plus genérale
& plus pratique , a fixé de préfé
rence l'attention d'un Lecteur qui , s'il
écrivoit , n'auroit pour objet que le bien
public.
¿
529 4 9".
Anzik
DECEMBRE. 1758. 171
EXTRAIT du Mémoire fur l'utilité des
injections d'eau chaude dans la matrice ;
quand il y refte des portions de l'arrierefaix
après les fauffes couches . Par M
Recolin.
L'Auteur, dans un court préambule , explique
le danger qui réfulte du cas où la
conftriction du col de la matrice , après la
fortie prématurée du foetus , retient dans
la cavité de ce vifcere le placenta ou arrierefaix
en tout ou en partie. Ce corps devenu
étranger & la putréfaction qu'il contracte
en peu de tems , caufent des accidens fâ
cheux , fouvent même funeftes ; il s'agit
donc d'un moyen fûr de l'extraire prompte
ment & fans violence. C'est ce que M,
Recolin nous annonce ici , & il tient
parole.
Plus occupé de prouver que de perfua
der , l'Auteur paffe rapidement aux obfervations
, ou plutôt aux heureuſes expériences
qu'il a faites , dans tous les cas fem
blables , des injections d'eau chaude dans
la matrice.
Nous ne le fuivrons point dans le détail
de tous ces faits fi intéreffans pour la perfection
de l'art , & le fuccès de la pratique ;
la même cauſe a dû produire des effets uni-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
formes. Ainfi ce font partout à peu près
mêmes accidens, dureté & tenfion du ventre
, douleurs vives , fievre , inflammation
, pertes de fang très - confidérables ;
enfin complication des fymptômes les plus
effrayans mais partout même fuccès de la
nouvelle pratique de M. Recolin .
C'eft fur ce titre de nouvelle pratique
(qu'on auroit voulu lui difputer) , que roule
la partie polémique de ce Mémoire.
Guillemeau & Mauriceau ont en effet
parlé des injections ; ils en ont même recommandé
l'ufage dans les cas dont il s'agit
: mais M. Recolin prouve difertement
par les expreffions même de Mauriceau ,
ainfi que par la comparaifon des différens
textes de cet Auteur , que par ces injections
dans la matrice , il faut entendre feulement
des injections faites dans le vagin (que Mauriceau
nomme partout improprement le col
de la matrice ) & non dans la propre cavité
de ce vifcere : cet équivoque lui eft commun
, comme l'obferve M. Recolin , avec
prefque tous les Praticiens de ce tempslà
qui ont écrit fur cette matiere.
Une preuve encore de l'imperfection & de
la négligence avec laquelle ces injections
ont été faites , & de l'impoffibilité qu'elles
ayent jamais pénétré jufques dans la propre
cavité de la matrice , c'eft qu'il eft évi
DECEMBRE . 1758. 173
dent , par l'expofé de Mauriceau , qu'il ne
les a pas faites lui-même : il s'en est tou
jours rapporté aux femmes même auxquelles
il les a prefcrites : c'en eft affez pour
établir la différence de ces procédés avec
ceux de M. Recolin : celui- ci a fait lui- même
des injections dans la propre cavité de
la matrice , afin d'entraîner , par le choc de
l'eau , les portions de l'arriere- faix qui y
étoient retenues , & ce moyen lui a toutes
les fois réuffi ,
Les préceptes établis juſqu'à préſent , au
fujet des portions de l'arriere-faix, retenues
dans la cavité de la matrice , étoient de
laiffer à la nature le foin d'en procurer la
fortie par la pourriture & la fuppuration
qui en résultent.
Le but des injections, recommandées par
les Auteurs , a donc été uniquement de
nettoyer la vulve en général des matieres
purulentes que la fuppuration occafionne ,
en attendant que la nature opere la fortie
des corps étrangers . M. Recolin montre ici
le danger de cette pratique ; tout le monde
fait celui auquel les femmes font exposées
dans ces cas , & le grand nombre de celles
qui ont péri par ces fortes d'accidens ,
non feulement à la fuite des fauffes- couches
, mais encore à celles des couches à
terme.
"
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Ajoutons que Mauriceau & les autres
'Auteurs n'ont jamais parlé d'injections
d'eau fimple , mais toujours d'injections
émollientes , ou autres compofitions. Or ,
M. Recolin préfere les premieres , & il en
donne une raifon qui paroît fans réplique ,
deft que l'eau fimple doit être naturellement
plus diffolvante que quand elle eft
chargée de parties étrangeres (comme dans
les décoctions émollientes ) qui lui donnent
toujours plus de confiftance & de vifcofité.
Mais l'Auteur , auffi attentif à fe faire
'des objections , qu'habile à les réfoudre
ne s'en tient point à celle - ci ; il parcourt
tous les textes des différens Auteurs qui
pourroient fournir des armes contre lui à
la critique ou à la chicane ; Dionis , Foreſ-
Frédéric Hoffman , & c. enfin Hippocrate
lui - même ; il fe fait les difficultés
qu'on en pourroit tirer, & il répond à toutes
auffi pertinemment.
Après une difcuffion fi exacte & fi raifonnée
, il feroit , je crois , difficile de conrefter
à M. Recolin le mérite de l'invention
, & plus injufte encore , de lui refuſer
le tribut de reconnoiffance , que l'humanité
doit à une découverte fi intéreffante pour
elle.
DECEMBRE . 1758. 175
P. 5. Il eft venu à ma connoiffance que
depuis l'impreffion du volume , qui contient
le Mémoire de M. Recolin , il avoit
fait une nouvelle épreuve de l'efficacité de
fa méthode.
Madame Bontéms , Gouvernante des
Tuileries , le fit appeller pour la femme
de fon cocher , qui avoit fait une fauffe
couche depuis neufjours : elle étoit dans ce
moment abandonnée par la Sage - femme ,
ayant perdu tout fon fang , & reçu fes Sacremens
, par conféquent au dernier degré
de foibleffe , auquel l'avoit conduite , depuis
fa fauffe couche , tous les accidens
dont a parlé ci-deffus , caufés par la rétention
de quelques parties du placenta dans
la matrice.
Son mal avoit paru d'autant plus fans
remede , que la Sage-femme avoit cru ou
prétendu que l'arriere-faix étoit forti en entier.
M. Recolin s'apperçur bien vîte du contraire
; il mit en oeuvre fes injections ; elles
ne manquerent point d'opérer leur effet
ordinaire en faifant fortir promptement
trois portions de l'arriere- faix , dont la
rétention dans la matrice avoit réduit la
malade à cet état défefpéré : & au grand
étonnement de toute la maifon , cette femme
revint des portes de la mort.
H iv
173 MERCURE DE FRANCE:
Il manquoit à la Chirurgie , & furtout
à la partie des accouchemens , ce point de
pratique d'autant plus effentiel , que le
cas dont il s'agit , arrive fouvent , & avec
des fuites funeftes .
Eh , quel remede encore nous préfente
ici M. Recolin ! un remede doux , fimple ',
naturel , & qui n'eft fufceptible d'aucun
danger , en un mot de l'eau chaude pure ;
deux élémens qui fe trouve partout , dans
la cabane du pauvre , comme dans le palais
du riche. Combien une telle découverte
ne fait- elle pas plus d'honneur à fon Auteur
, que tant de prétendus fecrets , dont
la charlatanerie inonde fans ceffe cette Capitale
?
DECEMBRE . 1758. 177
MARÉ CHALERIE.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
L'ATTENTION que vous avez , Monfieur ,
d'inférer dans votre Mercure les découvertes
utiles dont on vous fait part , me fait
efpérer que vous voudrez bien rendre publique
celle- ci , qui regarde des animaux
que le plaifir & le befoin rendent précieux
.
:
Tous les livres tant anciens que modernes
, qui traitent des chevaux , ordonnent
pour les écarts les remedes les plus violens
tous les Maréchaux fuivent la même
méthode, qui eft de faire nager les chevaux
à fec , de leur paffer des fetons , les tenir
entravés & attachés au ratelier pendant
très -long- temps ; enfin de tourmenter ces
pauvres animaux de toutes façons ; tandis
qu'un Bourrelier du village de Namps - au-
Mont , à quatre lieues d'Amiens, les guérit
fans leur faire le moindre mal. Il leur fait
lever le pied du côté où ils ont l'écart
dans cette attitude , il leur fait pouffer las
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
:
jambe en avant , & enfuite la retirer en
arriere plufieurs fois , pendant qu'avec
le pouce , il remet à fa place un nerf
qui coule le long de l'épaule , & dont il
prétend que le déplacement eft la feule
caufe de l'écart . Cette opération finie , le
cheval qui étoit venu boiteux , s'en retourne
droit on le graiffe pendant trois
jours avec du beurre frais & de l'eau - devie
incorporés enfemble fur le feu , & on
l'empêche de fe coucher , après lequel
temps le cheval ne paroît plus avoir eu
d'écart fon procédé réuffit après un mois
& plus , comme fi l'accident étoit récent.
Voilà ce dont nous avons mille exemples :
on amene à cet homme là des chevaux de
tous côtés , & il n'en manque jamais un.
Heft d'autant plus employé que, quoiqu'il
foit fort peu riche , il ne veut rien prendre
pour cette cure. Il remet de même les
écarts aux vaches.
Si j'avois plus de connoiffance de l'anatomie
des chevaux , je rendrois de cette
opération un compte plus exact ; mais je
conte que cela fuffira aux habiles gens
pour effayer de fe convaincre , par des
épreuves , de la bonté de cette méthode ;
deft un canevas fur lequel pourront tra
vailler ceux qui ne feront pas affez attam
DECEMBRE. 1758. 179
chés aux anciens préjugés pour négliger
cètre découverte . Au refte , fi quelqu'un
veut de plus amples éclairciffemens , j'offre
de donner tous ceux que je ferai à
portée de me procurer.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ce 4 Août 1758.
Nota. J'ai confulté fur la Lettre précédente
un des plus habiles Maîtres de l'Att :
voici fa réponſe.
La Médecine vétérinaire renferme dans
fa fphere trois fortes de gens ; les uns , trop
crédules , adoptent aveuglément tous les
remedes qu'on leur propofe , fans en connoître
la vertu , ni la maladie à laquelle il
les employent , ni la ftructure anatomique
de la partie affligée ; les autres , doutant
de tout , ne veulent effayer d'aucun remede
nouveau , il arrive de- là que le peu de fuc
cès des uns , & l'entêtement des autres ,
tient toujours l'Art captif fous le joug de la
fuperftition & de l'ignorance ; mais les
autres , toujours en garde contre l'illufion
groffiere , foumettent tout au tribunal de
Fobfervation & de l'expérience ; l'Anato
mie & la Phyfique y préfident pour décider
du fort du remede nouveau : ainfi ces Ob
H.vj
180 MERCURE DE FRANCE.
fervateurs , dépouillés de toute paffion , &
de tout préjugé , avant de conftater une
vérité , ou combattre une erreur , combinent
la qualité de ces remedes , refléchiffent
fur le genre , le caractere & le fiege de la
maladie ; enfin ils rapprochent le réſultat
de la pratique des lumieres de la théorie ;
alors ils prononcent pour l'affirmative ou
pour la négative..
Si l'Auteur de la Lettre , dont il eft queftion
, a pris ces précautions , il feroit déraifonnable
de ne pas fe rendre à des faitsfi
bien conftatés ; finon il nous permettra
d'obferver que le cheval eft fujet à plufieurs
maladies , que l'on confond fouvent avec
l'écart , tels que des talons encaftelés , la
forme qui n'eft point apparente pour bien
des gens , les talons foibles , une commotion
dans le fabot , une diftenfion dans les
articulations du pâturon ou du boulet , une
mollette qui attaque les tendons , un tiraillement
du fublime ou du profond , ou enfiu
une folle foulée : toutes ces maladies , lorf-.
qu'elles font inconnues , paffent pour uni
écart , & c'eft le fubterfuge de prefque tous:
les Maréchaux de campagne. Nous avons:
plufieurs efpeces d'écart , tantôt fon fiege :
eft aux ligamens des angles fupérieurs de
Fomoplate , tantôt à ceux de l'articulation
: DECEMBRE. 1758. ISE
qui attache l'humeur avec l'angle inférieur
& antérieur de l'omoplate , quelquefois à
l'articulation qui joint l'humerus aux os
cubitus & radius ; ou enfin quelquefois fon
fiege eft dans les mufcles , qui font mouvoir
ces parties. Il eft aifé de comprendre
que de cent chevaux boiteux que l'on traite
en Province pour des écarts , il en eft un
quart qui ont le mal à une autre partie que
celle que ces Maréchaux traitent . L'on
pourroit m'objecter qu'on ne peut fe refufer
à l'évidence des guérifons fi fouvent
opérées ; cela feroit vrai fi notre expérience
ne nous avoit pas appris que le repos & la
douceur du terrein , & du travail qu'on leur
fait faire en Province, ont plus de part à ces
guérifons , que les remedes qu'on applique
fur la partie où il n'y a fouvent pas de mal :
ce prétendu fecret n'opéreroit point à Paris
de pareils miracles , où le terrein eft
tout pavé , & le travail des plus violens
que l'on puiffe faire éprouver aux chevaux ;
ainfi tel cheval eft boiteux à Paris , qui
devient droit en Province , même en travaillant
, vu la douceur du terrein & la
modération du travail. Sans donc avoir
deffein de décréditer ce nouveau remede ,
je crois être fondé à douter encore du
fuccès. Il vint l'année derniere un Bour
182 MERCURE DE FRANCE .
relier , que l'on difoit de Picardie , à la
grande écurie du Roi : cet homme prétendoit
avoir le fecret de guérir toutes fortes
d'écarts ; on le mit à l'ouvrage , il en traita
plufieurs , & aucun ne réuffit. Ne feroitce
pas ce même homme que l'Auteur de la
Lettre annonce ? J'obferve auffi que les
Maréchaux inftruits , ne font jamais nager
les chevaux à fec ; il n'y a que les Maréchaux
de campagne qui puiffent faire fouffrir
ces fortes de tortures à ces animaux.
AVIS.
Le fieur Duval- Defmaillaits , en´m'envoyant
l'annonce de fa découverte d'une
nouvelle teinture en écarlate , inférée dans
le Mercure d'Oftobre , premier volume ,
a oublié d'y joindre fon adreffe. Plufieurs
perfonnes me l'ont demandée , je le pric
de me la donner.
DECEMBRE. 1758. 183
ARTICLE V.
SPECT A C LE S.
OPER A.
Le mardi 14 Novembre , on a donné
l'Opera de Proferpine , repréfenté devant
le Roi , à S. Germain- en - Laye , en 1680 ;
& par l'Académie royale de Mufique en
Juillet 1699 , Mars 1715 , Janvier 1727,
Janvier 1741.
Cette Tragédie , l'une des plus belles
de M, Quinault , le pere & le Roi de la
fcene lyrique , eft affez connue je n'en
dirai que deux mots pour en renouveller
l'idée.
Cerès , après la défaite des Titans , a répandu
l'abondance dans la Sicile. Jupiter
qui l'a aimée & qu'elle aime encore , l'invite
, par
, par l'entremise de Mercure , & à la
priere de Junon , à porter fes dons dans la
Phrygie. Cerès , en partant , laiffe fa fille
Proferpine entre les mains des Nymphes ,
fes compagnes
.
Typhée, chef des Géans , écrafé fous le mont
Arna ,fait un dernier effort pour le dégager..
184 MERCURE DE FRANCE.
La fecouffe qu'il donne à la terre ébranle
la voûte des enfers. Pluton épouvanté ,
vient au pied de l'Etna , pour voir fi la
clarté des cieux ne s'y fait pas un paffage
pour pénétrer dans fon Empire. Il voic
Proferpine , en devient amoureux , & l'enléve.
Cerès de retour , cherche fa fille , la
demande à fes compagnes , & apprend
qu'elle lui eft ravie. La feule des Nymphes
, qui connoît le raviffeur , eft changée
en fontaine au moment qu'elle va lenommer.
Tandis que Ceres fe livre à fon
défefpoir & à fa fureur , Pluton dans les
Champs Elifées , tâche de confoler & d'attendrir
Proferpine par les plus galantes
fêtes. Cependant Jupiter touché des cris
de Cerés , veut que Pluton rende Proferpine.
Le Dieu des Enfers révolté, fe prépare à la
réfiftance. Cérès apprend enfin que fa fille
eft aux enfers , & que les Dieux font d'accord
:
Proferpine verra le jour ;
Elle fuivra Cerès & Pluton tour à tour.
La cour célefte & la cour infernale s'u
niffent pour célébrer les nôces de Proferpine
& de Pluton . Cette fête magnifique
termine le fpectacle .
On voit que dans le fyfteme du mer
DECEMBRE . 1758 . 189
veilleux , il n'eft pas poffible d'imaginer
une action plus noble , plus intéreffante &
plus théâtrale ; mais comme elle ne pouyoit
occuper cinq actes , le Poëte y a joint
les amours d'Alphée & d'Arethufe , épiſode
froid , quoiqu'ingénieux : on dit , & j'ai
peine à le concevoir, qu'il a fait autrefois le
plus brillant fuccès de l'Opera deProferpine.
Ce fpectacle eft à peu près auffi- bien
décoré que le lieu pouvoit le permettre ;
mais c'eft furtout dans les belles Tragédies
de Quinault , que l'on gémit de voir Pimagination
du Poëte & le talent du Décorateur
refferrés comme dans une prifon.
Le génie de Lully n'a pas moins été gêné
dans la compofition de fa mufique , par
les difficultés de l'exécution de la fymphonie
& des danfes. Dans la naiffance
de ce fpectacle , les Ballets n'étoient d'abord
compofés que d'hommes ; delà vient
que Lully a mis dans fes fêtes fi peu d'airs
légers & voluptueux.
Les Directeurs actuels ont pris foin d'y
fuppléer par des airs de danfe & de chant ,
qu'ils ont empruntés des Auteurs modernes
, & dont le choix fait honneur à leur
goûr.
Cet heureux effai m'a fait naître une
idée que je crois pouvoir propofer. Tous
nos Muficiens François reconnoiffent Lully
136 MERCURE DE FRANCE.

pour le Fondateur du théâtre Lyrique , &
pour leur modele , au moins dans la modulation
du récit : ne feroit-il pas auffi
glorieux pour eux-mêmes que pour lui ,
qu'à la repriſe de fes Opera , chacun s'empreffât
de l'embellir de quelque morceau
analogue à la nobleffe de fon genre ? Ce
feroit comme un trophée élevé à fa mémoire
; & fi l'émulation s'animoit, les fêtes
des anciens Opera ne le céderoient bientôt
plus à celles des nouveaux ; on fe difpute-
Foit l'avantage d'apporter la plus belle
fleur pour couronner le Roi des Lyriques ,
& un Opera de Lully annoncé fix mois
d'avance , deviendroit une espece de lice ,
où les éleves , fes rivaux eux-mêmes viendroient
fignaler leur reconnoiffance , leur
génie & leur goût ; je dis leur goût , car il
y en auroit beaucoup à l'embellir à fa maniere.
Ceux qui regarderoient ma propofition
comme chimérique, ne connoîtroient
pas la nobleffe de fentimens qui eft naturellement
attachée au génie. En un mot ,
dans cette derniere reprife de l'Opera de
Proferpine , nos Muficiens les plus célebres
viennent de donner l'exemple , & je ne
propofe que ce qu'ils ont fait.
Quand on a demandé à M. Rameau fon
agrément pour employer dans les divertiffemens
de cet Opera , quelque morceau
DECEMBRE. 1758. 187
tiré des fiens, il a répondu : « L'on me fait
» bien de l'honneur de m'affocier à notre
» Maître. Voilà le langage du grand
homme ; il n'eft pas en lui d'être envieux
& vain.
>

Quant à l'exécution Mademoiſelle
Chevalier a joué le rôle de Cerès avec
beaucoup d'ame & de nobleffe : il ne falloit
pas moins que fon organe pour le foutenir
avec éclat. M. Gelin remplit celui de
Pluton avec fuccès . Mlle Arnoud met dans
Proferpine beaucoup de fentiment & de
grace. Quelques perfonnes avoient trouvé
d'abord dans fon Ariette des traits de
fineffe déplacés , & j'avoue que j'étois de
ce nombre ; mais il lui a été facile de fe
corriger. Son expreffion fera toujours parfaite
, quand elle fera naturelle ; l'art n'a
plus rien à lui donner. Le jeu de Mlle
Fel dans Arétufe , n'a pu remédier à la
froideur de fon rôle ; mais cette voix
brillante & légere a toujours un charme
nouveau. Mile Dubois n'a chanté qu'un
air , mais auffi bien qu'il eft poffible, &
je faifis cette occafion de lui donner des
éloges que fon talent a fouvent mérités.
Les danfes compofées par un trop
jeune homme , ont été parfaitement exécutées
; celle de M. Veftris acquiert tous
les jours plus d'aifance & de nobleſſe.
188 MERCURE DE FRANCE.
Depuis long- temps on ne defire plus rient
à celle de Mile Lany ; & plus difficile que
le Public , elle le furprend toujours en fe
farpaffant elle-même.
A l'égard des habits , on demande pour
quoi ces petits paniers , qui , fans avoir
la grace artificielle des grands , n'alterent
pas moins les graces naturelles de la
taille ? L'ampleur des habits n'eft faite que
pour donner aux plis de la liberté , de
l'élégance & de la rondeur : tout ce qui
va au delà de ce but , s'éloigne de la belle
nature.
COMEDIE FRANÇOISE.
Lg 6 Novembre on remit au Théâtre la
Tragédie d'Aftrate de M. Quinault. Quoique
cette Piece foit fort au- deffus du mépris
que Boileau a voulu y répandre , quoiqu'il
y ait des fcenes très- bien faites & très - bien
écrites ; cependant elle eft trop foible , &
du côté du fentiment , & du côté des fituations
, pour attachér un Public habitué aux
grands effets du pathétique . L'action théâtrale
, j'ofe le dire , eft plus vive dans les
bonnes Tragédies modernes , qu'elle ne l'a
jamais été ; & fi elles font moins fatisfaifantes
à la lecture , elles font plus animécs
DECEMBR E. 1758. 189
plus frappantes au Théâtre ; le grand
point feroit de réunir , comme M. de Voltaire
, le mérite du coloris & de la correction
du deffein , avec celui de l'Ordonnance
.
Le 13 on remit auffi la Comédie du Médifant
de M. Deftouche. Ce que la Tragédie
a acquis du côté de l'action , la Comédie
l'a perdu , & le Médifant en eft un
exemple. Les détails & le caractere prin
cipal de cette Piece font dignes de l'Auteur
du Glorieux ; mais elle manque d'intrigue ,
de tableaux , de fituations enfin , fans lef
quelles point de vrai comique.
Le 18 on a donné la Tragédie d'Iphigénie
en Thauride : elle a le fort de toutes les
Pieces dont le pathétique eft la bafe , &
qui frappent le coeur humain par les endroits
fenfibles . Plus on l'entend , plus
on l'applaudit ; la critique a beau raiſonner
; l'Auteur a rempli fon objet , quand
il a fait couler nos larmes
190 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE 14 Novembre on a donné à ce Spectacle
la Soirée des Boulevards. C'eft une affemblage
de fcenes détachées , dont la
gaieté fait le fuccès. Dans un café , un Chevalier
Gafcon joue aux Echecs avec un Marchand
; le Gafcon demande un verre d'eau
en attendant la Gazette , le Marchand lit
les petites affiches , dont les articles font
affez plaifans. Un Nouvellifte arrive avec
une Bel Efprit. On raiſonne ridiculement
fur le Japon , fur le Mogol , & l'on en
vient à S. Caſt , & à Lutzelberg. Le Nou
vellifte qui lit dans la Gazette cette derniere
victoire, prétend, que pour la rendre com,
plette , il auroit continué la bataille aux
flambeaux. On parle enfuite du Général
Daun, qui n'a plus que la Vistule à paffer
pour fe rendre maître du Brandebourg. Autré
conteftation géographique. Où diable
prenez-vous la Fiftule , dit le Gafcon Le
Nouvellifte Craquet réplique : C'eft un fleuve
de la Tartarie. Le Gafcon demande la
carte. Legarçon du Cafe qui entend la carte
de la dépenfe : Quoi ? Monfieur , lui ditil
, pour un verre d'eau ! Craquet apporte
la carte géographique , & le Gascon , en
DECEMBRE. 1758. 191.
y cherchant la Viftule , répand deffus fon
verre d'eau. Gare , s'écrie le Marchand!
Voilà la Viftule qui fe déborde. On fe
prend de paroles . Le Gafcon donne un
fouflet au Marchand , qui le rend au Nouvellifte,
& celui -ci au Bel Efprit. Les fcenes
fuivantes font dans le même goût . C'en eft
affez pour en donner une idée.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert Spirituel , du jour de la Touffaint
, a été admirable : on a commencé par
une fymphonie, enfuite la Meffe des Morts
de Gilles , qui a été applaudie , comme
elle Feft toujours , & dans laquelle M. Bal-.
baftre a exécuté un Carrillon des Morts
avec toute l'Orcheftre. M. Piffet a très- bien
joué un Concerto de fa compofition.
Mlle Fel , qui eft au- deffus,de mes éloges
, a chanté un petit Motet dans le goût
Italien. M. Godard a exécuté , avec applaudiffement
, un Motet de la compofition de
M. le Febvre ; M. Balbatre a joué un Concerto
d'orgue , compofé de l'ouverture &
autres airs du Carnaval du Parnaffe de M.
Mondonville . Le Concert a fini par le De
profundis de M. Mondonville : Ce Moter
eft reconnu pour un des plus beaux qu'il
ait fairs. A
192 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Diderot , à l'Auteur
du Mercure.
DES perfonnes mal informées , Monfeur
, ayant répandu que la traduction
imprimée du Pere de Famille, de Goldoni ,
étoit faite par M. Deleyre , & celle du
Véritable Ami , par M. de Forbonnay ; la
connoiffance que j'ai eue de ces deux Traductions
m'oblige de déclarer que celles
qui paroiffent font très- différentes , & il
eft conftaté que ni l'un , ni l'autre n'ont eu
part à l'édition de ces Ouvrages.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DIDEROT.
A Paris , ce 21 Novembre 1758.
ARTICLE
DECEMBRE . 1758. 193
ARTICLE V I.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE. ·
RELATION de la Bataille donnée le 14 Octoi
bre 1758 à Hoch- Kirchen en Luface , par l'armée
Impériale Royale , fous les ordres du Fold-
Maréchal Comte de Daun , de la victoire
complette qu'elle a remportée fur celle du Roi de
Pruffe , commandée par ce Prince en personne.
Cette Relation a été rédigée par le Comte de
Marainville , témoin oculaire de tout ce qui s'eft
paffé dans cette importante affaire , & qui a été
dépêché à l'Impératrice Reine de Hongrie par le
Maréchal Daun , & par Sa Majesté Impériale ,
au Roi.
Le Maréchal Daun , après avoir occupé quelque
temps le camp de Stolpen , voyant que les forces
réunies du Roi de Pruffe & du Prince Henri , fon
frere , lui ôtoient l'efpérance de prendre Drefde
avant la fin de la campagne , réfo ut de quitter
ce camp. La Cour de Vienne avoit formé le projet
d'affiéger Neiff Le Maréchal Daun voulut
affurer le fuccès de cette entrepriſe , en prenant
une pofition qui empêchât le Roi de Puffe de ſe
porter en Siléfie , ou d'envoyer au Général Fouquet
un renfort qui le mît en état de s'opposer à
cette opération . En conféquence , il fe mit
marche les , & arriva le 7 au camp de Kitl
près de Loëbau en Haute Luface.
Ι
194 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour 7 , on eut avis que le Roi de
Pruffe avoit auffi marché pour Le porter à Bautzen.
Son armée campa le 8 en avant de cette Ville ; &
elle y féjourna le 9. Le Maréchal Daun avoit
formé le projet d'attaquer le 1o un corps Pruffien
qui occupoit Weiflemberg ; mais ayant appris
que l'armée du Roi de Pruffe étoit en mouvement
pour s'approcher de lui , il changea fes difpofi-
⚫tions.
L'armée Pruffienne étant arrivée à la vue des
Impériaux , les poftes avancés de ceux- ci aban
donnerent la hauteur de Hoch- Kirchen dont elle
s'empara ; elle y appuya fa droite , & fa gauche.
fut portée vers Radewitz . Elle avoit devant fon
front un petit ruiffeau qui coule dans un vallon
fort ferré. Dans cette pofition , les deux armées
ennemies fe trouverent à une portée & demie de
canon l'une de l'autre , ce qui obligea le Maréchal
Daun à faire quelques changemens dans la
fienne . Ce Général avança fa droite , pour l'appuyer
à la montagne de Stromberg qui commande
toute cette partie. Il y plaça des batteries
de gros canon , avec quatre bataillons de Grenadiers
, qui étoient foutenus par douze bataillons
d'Infanterie de la réferve & par la Cavalerie de
cette aîle. Il porta en avant quelques bataillons
de la deuxieme ligne de fon aîle gauche , pour
foutenir des batteries placées fur le flanc d'une
des montagnes où étoit appuyée cette gauche , &
dont la chaîne s'étend jufqu'à Bautzen . Ces batteries
étoient deftinées à foudroyer la plaine , &
à prendre en flanc les troupes qui feroient venues
pour attaquer fon aile gauche. Il fit faire des abbatis
dans les bois qui couvrent ces montagnes
& les garnit de Croates pour affurer fa communication
avec le Général Laudon , qui étoit à
DECEMBRE . 1758. 195
Mefchwitz fur les derrieres de Hoch-Kirchen
du côté de Bautzen. Il eut foin auffi de faire bien
fortifier le village de Gloffen , pofte important
qui affuroit encore plus fa droite , & qui lui formoit
une tête au delà du ruiffeau nommé Lobauwaffer
, en cas que le Roi de Prufle , à la faveur
du corps qu'il avoit à Weiffemberg , eût tenté de
lui dérober une marche , pour tomber fur celui
que commandoit le Prince de Dourlach à Reichenbach
, & de s'emparer par ce moyen de Gorlitz.
Le Roi de Pruffe avoit fait placer plufieurs batteries
avec des redoutes fur le flanc de la montagne
d'Hoch- Kirchen , & il y avoit mis huit bataillons
pour les foutenir. Il avoit avancé un
corps de l'autre côté du ruiffeau qui couvroit fon
front vers Lauffig , où il avoit fait des retranchemens
garnis de quantité de groffe artillerie .
Le Maréchal Daun étoit tous les jours à cheval
dès la pointe du jour , foit pour reconnoître la
pofition des ennemis , foit pour examiner foigneufement
la fienne. Il remarqua que la droite
du Roi de Pruffe donnoit quelque prife fur elle ,
& réfolut de l'attaquer. Pour donner le change à
l'ennemi , & l'accoutumer à des mouvemens dont
il pût prendre ombrage , tous les jours il faifoit
changer de pofition à quelques corps ; il ordonna
plufieurs jours de fuite que tous les équipages
le tinffent prêts à marcher au premier ordre
, il feignit de vouloir attaquer le corps qui
étoit à Weiflemberg ; il fit pour cela des difpofitions
, & diftribua pendant deux jours des ordres
qu'il révoquoit dans la nuit. Enfin la veille de la
véritable attaque , il fit tracer des redoutes au
devant du front de fon armée , à la vue des ennemis
, & fi près de leur camp , qu'ils tirerent du
canon fur les travailleurs.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
>
Le 13 , dans l'après -dînée , le Maréchal Daun
fit marcher la plus grande partie de la feconde
ligne & de fa réſerve , tant Infanterie que Cavalerie.
Elle fe porta en deux colonnes par la vallée
de Cunewalda , fur le fommet des montagnes qui
font du côté de Bautzen . Ces montagnes , beaucoup
plus hautes que celles de Hoch- Kirchen , &
couvertes de bois de fapin , étoient fort propres à
cacher toutes les manoeuvres qu'on devoit faire ,
& l'on y avoit préparé des paffages pour l'artillerie.
Le Général Laudon , qui étoit encore plus
loin avec un corps de cinq à fix mille hommes ,
fut renforcé de trois à quatre mille pour attaquer
par les derrieres la droite des Pruffiens. Les troupes
de la premiere ligne qui devoient attaquer le
village de Hoch Kirchen , étoient reftées dans le
camp ; elles prirent les armes pendant la nuit , &
fe porterent vers le village de Plotzen , où elles
fe formerent en colonne pour attaquer de concert
avec les autres. Le Duc d'Aremberg étoit chargé
de tomber fur la gauche des ennemis , & de l'attaquer
par deux colonnes , & il étoit foutenu par
le Prince de Dourlach. Ce Prince avoit pour cet
effet marché toute la nuit avec une partie du
corps qu'il avoit fous fes ordres à Reichenbach ,
& il avoit détaché le Prince de Lowenftein avec
cinq ou fix mille hommes , pour aller attaquer le
corps ennemi qui occupoit Weiffemberg. On
avoit diftribué de petites troupes d'Infanterie &
de Cavalerie fur tout le front de l'armée Pruffienne
, pour lui donner de l'inquiétude partout.
?
Toutes ces difpofitions faites , le Maréchal
Daun fe porta le foir à la gauche de fon armée ,
& paffa la nuit dans une maifon du village de
Favernick , pour être plus à portée de fe rendre à
La tête des colonnes qui devoient attaquer le flanc
DECEMBRE . 1758. 197
de la montagne de Hoch - Kirchen . Il y arriva deux
heures avant qu'elles s'ébranlaffent. Tout ce qui
l'accompagnoit , ainfi les que troupes , obfervoit
le plus grand filence , à caufe de la proximité des
ennemis qu'on pouvoit entendre parler. A cinq
heures du matin , il envoya ordre aux trois colonnes
qui étoient à portée de lui , de marcher.
Après un quart-d'heure de marche , on entendit.
un coup de fufil qui fut bientôt fuivi de deux autres
, & de tout le feu d'un petit pofte , qui , ayant
apperçu diftinctement la tête des colonnes , donna
l'alarme par des cris qu'on entendit fe répéter
fur tout le front de l'armée Pruffienne .
Les Grenadiers Impériaux , qui étoient à la tête
des colonnes , gagnerent précipitamment le flanc
de la montagne de Hoch-Kirchen , pour en forcer
les retranchemens ; mais ils y trouverent toute
P'Infanterie Pruffienne en bataille , & ils effuyerent
un feu de moufqueterie très - vif. Celui de l'artillerie
qui ne l'étoit pas moins , avoit commencé
peu de minutes après la premiere alerte ; de forte
que , par l'activité des Pruffiens , tout l'avantage
qu'on pût tirer de cette furpriſe fut de le trouver
en force fur le flanc d'une armée diftribuée , dans
une grande étendue de terrein.
Les redoutes & les batteries de Hoch - Kirchen
furent difputées avec beaucoup de valeur , mais
enlevées en fort peu de temps par l'intrépidité des
Impériaux. Ils trouverent plus de réſiſtance au
village de Hoch- Kirchen , où le combat dura
plus de deux heures & demie , parce que l'Infanterie
de la premiere ligne des Pruffiens qui étoit
appuyée à ce village s'y étoit portée fur le champ,
& s'opiniâtroit à défendre ce point important ,
pour donner le temps au refte de l'armée de rétablir
l'affaire , au de faire des difpofitions pour en
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
rendre les fuites moins fâcheufes. On affure que Te
Maréchal Keith avoit ordre du Roi de Pruffe de
foutenir ce village jufqu'à l'extrêmité ; aufli a - t'il
payé de fa vie la belle défenfe qu'il y a faite. Ce
pofte étoit couvert d'ouvrages & garni de nombreufes
batteries ; un cimetiere fermé de murs ,
l'Eglife qui eft grande , & jufqu'au clocher, étoient
remplis d'Infanterie ; il fortoit ainfi de toutes parts
un feu de moufqueterie prodigieux , & il y avoit
fur toutes les avenues , du canon qui tiroit à cartouche.
Pendant l'attaque de ce village , le Maréchal
Daun fe repofant du fuccès fur l'intelligence &
fur la bravoure du Baron de Sincere , Général
d'Infanterie , qui commandoit cette attaque , faifoit
toujours avancer la gauche de fes troupes
pour pouffer de fon côté l'ennemi . Les Pruffiens
qui fe rallioient à mefure & qui fe renforçoient
dans cette partie , vinrent en force à trois repriſes
pour tenter de reprendre le terrein qu'ils avoient
furent perdu fucceffivement. Ces trois attaques
très-vives , mais elles furent reçues avec la plus
grande fermeté par les troupes Impériales , & les
Pruffiens refouffés perdirent encore chaque fois
du terrein.
D'un autre côté , le Comte Odonel , Général de
Cavalerie , qui commandoit celle de la gauche ,
manoeuvroit avec beaucoup de bravoure , foit en
chargeant avec la plus grande vigueur tout ce qui
fe préfentoit de Cavalerie Pruffienne , foit en refferrant
de plus en plus l'ennemi.
Quand le village de Hoch- Kirchen eut été forcé
, on emporta le cimetiere l'épée à la main , &
tout ce qui s'y trouva fut fait prifonnier. L'Infanterie
qui foutenoit ce village s'étant jointe aux
débris de celle que le Maréchal Daun avoit touDECEMBRE.
1758. 199
jours combattue en perfonne , vint faire avec elle
la troifieme attaque , où les Pruffiens firent les
plus grands efforts . La victoire fut décidée en faveur
des Autrichiens par une vigoureuſe charge
que le Comte de Lafcy fit fur le flanc de l'Infan
terie Pruffienne , avec quelques troupes de Cara
biniers & de Grenadiers à cheval qui étoient en
réferve , & qu'il alla prendre par ordre du Maréchal
Daun . Il étoit alors environ dix heures &
demie ; enforte que l'affaire à duré plus de cinq
heures , fans que le feu de l'artillerie & celui de
la moufqueterie ayent difcontinué un inftant . On
laiffe imaginer quelle a été la chaleur d'une bataille
, oùil y avoit , tant de part que d'autre , au
moins cinq cens pieces de canon .
Le Duc d'Aremberg avant que de commencer
fon attaque , devoit attendre que celle de Hoch-
Kirchen fût bien engagée , parce que le Maréchal
Daun avoit deffein de couper le corps de huit
mille hommes qui étoit à Weiffemberg ; mais
l'attaque de Hoch-Kirchen ayant donné l'alarme
à ce corps , il avoit forgé de bonne heure à fa
retraite , & il avoit joint le gros de l'armée Pruffienne.
Ainfi le Duc d'Aremberg chargé d'atta
quer la gauche , la trouva très - bien garnie ; elle
étoit de plus fortifiée par des retranchemens &
par des batteries de gros canon qu'il emporta
l'épée à la main fans tirer . Cependant toute l'Infanterie
Pruffienne de cette partie s'étant raffemblée
, le combat y fut très- vif. Le Baron de Buccow
, Général de Cavalerie , qui commandoit celle
de la droite , avoit formé avec ce corps , ainfi que
le Comte Odonel avoit fait de fon côté , une efpece
de croiffant pour envelopper l'ennemi , &
rendre fa retraite difficile. Mais les Pruffiens ayant
yu dès le commencement de cette journée qu'elle
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
à
ne pouvoit être heureufe pour eux , avoient fûres
ment pourvu de bonne heure à leur retraite , &
elle fe fit à propos par l'efpace libre qui leur reftoit.
L'attaque du Maréchal Daun s'étant réunie à
celle du Duc d'Aremberg , toute l'armée campa
une lieue & demie environ plus loin que le champ
de bataille de Hoch- Kirchen , & le Général Laudon
fut chargé de fuivre l'ennemi dans fa retraite,
qu'il dirigeoit vers Klein- Bautzen.
Au départ du Comte de Marainville , la perte
des Pruffiens en morts & bleſſés étoit évaluée à
fept ou huit mille hommes , & on leur avoit fait
deux mille prifonniers , parmi lefquels on comptoit
foixante fix Officiers de tout grade. On leur a
pris cent quatorze pieces de canon , vingt-neuf
drapeaux & feulement trois étendards , parce que
le terrein où l'on a combattu , fort inégal & plein
de broffailles , étoit peu propre pour faire maneuvrer
la Cavalerie .
Les Officiers de marque tués du côté des Pruffiens
, font le Maréchal Keith , tué d'un coup de
feu au travers de la poitrine , le Prince Frederic
de Brunswick , dont la mort d'abord incertaine ,
s'eft confirmée depuis la bataille , & le Général de
Kleift. Le Prince Maurice d'Anhalt-Deffau a été
bleffé dangereufement , fait prifonnier fur fa pa
role , & conduit pendant la bataille à Bautzen.
La perte des Impériaux eft de trois à quatre
mille hommes. Les Officiers de marque qu'ils
ont parmi leurs bleffés font , le Marquis d'Einfe
Lieutenant- Feld -Maréchal qui a reçu un coup de
feu dans le côté , mais non dangereux ; le fieur de
Siskowitz , Major Général , auffi bleffé d'un coup
de feu ; le Comte de Brown , Major Général , &
le Comte de Brown , fon frere , Colonel du Régiment
de fon nom , tous deux fils du feu Maréchal
DECEMBRE . 17 ; S.
201
de Brown , le premier bleffé d'un coup de feu
derriere la tête ; l'autre ayant la jambe caffée
d'un coup de feu , près de la cheville du pied . Les
principaux Officiers tués font , un Major Général ,
qu'on croit être le fieur Hardeneck , le Baron de
Buttler , Colonel attaché aux Grenadiers , & le
Comte d'Eftienne , Colonel du Régiment de Dragons
de Lowenftein . Le Comte de Montazet
Maréchal de Camp au fervice de France , employé
à l'armée Impériale , a reçu plufieurs coups de
fabre fur la tête dans une mêlée de Cavalerie , où
il s'eft extrêmement diftingué .
Le Maréchal Daun qui veut tout voir par luimême
, s'eft expofé comme il a coutume de faire
dans toutes les occafions , & il a eu un cheval
bleffé fous lui d'un coup de feu . Cette mémorable
journée à la fin d'une fi belle campagne , couvre
de gloire ce Maréchal , & le met au rang des plus
grands Capitaines.
"
Les Etats d'Autriche pour reconnoître les
grands fervices rendus à la patrie par le Feld-
Maréchal Comte de Daun , ont arrêté de lui faire
préfent de trois cens mille florins d'Allemagne
pour racheter la Seigneurie de Ladendorff , que le
pere de ce grand Capitaine avoit vendue au Comte
de Kevenhuller. Le 18 Octobre au foir , toute la
mufique de la Cour donna une belle fymphonie
devant l'hôtel de la Comteffe de Daun , en témoi
gnage de la fatisfaction que Leurs Majeftés Impériales
reffentent des exploits fignalés du Comte,
fon époux.
Le 19 , Hatfchi-Demetrius- Macarchi , Envoyé
d'Alger , eut fa premiere audience du Comte de
Colloredo , Vice - Chancelier de l'Empire. Le len
demain , il fut admis à celle du Comte de Kaunitz
Chancelier Intime de l'Etat.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 19 Octobre , le Roi nomma M. le Prince de
Soubife Maréchal de France.
Le même jour , M. l'Evêque d'Autun prêta ferment
entre les mains de Sa Majeſté .
Le Roi a accordé à l'occafion de l'affaire de
Saint Caft en Bretagne , une penfion de deux mille
livres fur le Tréfor Royal à M. le Chevalier de
Redmont , Maréchal de Camp ; le grade de Maréchal
de Camp à M. le Marquis de la Chaftre ,
Brigadier d'Infanterie , ci - devant Colonel du Régiment
de Crambrefis.
Sa Majesté a fait Brigadiers d'Infanterie , MM .
le Chevalier de Saint- Pern , Colonel du Régiment
de Penthievre ; le Chevalier de la Tour d'Auvergne
, Colonel du Régiment de Boulonnois ; le
Marquis de Broc , Colonel du Régiment de Bourbon
; le Chevalier de Polignac , Colonel du Régiment
de Brie ; le Chevalier de Sainte-Croix , Lieutenant-
Colonel du Régiment de Bourbon ; & Brigadier
de Dragons le Marquis de Marbeuf , Meftre
de Camp du Régiment de fon nom .
Le Roi a auffi accordé aux Officiers des troupes
qui ont contribué aux fuccès de cette affaire , &
aux Gentilhommes de cette Province ' , des penfions
, des gratifications & des Croix de S. Louis.
Le 2 Novembre , M. Berrier , Miniftre d'Etat
prêta ferment entre les mains du Roi pour
charge de Secretaire d'Etat de la Marine ; M. de
Maffiac , Lieutenant général des Armées Nayales ,
DECEMBRE . 1758. 203
ayant obtenu la permiffion de Sa Majefté de fe
démettre de cette charge , ainfi que M. le Normand-
de Maizy , qui y étoit adjoint .
Le Roi a difpofé du Gouvernement de la ville
de Nay en Bearn , en faveur du Baron d'Eſpalungue
, premier Baron des Etats de Bearn , Moufquetaire
du Roi , & aide de Camp de M. le Duc de Tref
mes , Pair de France , Lieutenant général des Armées
du Roi , Commandant pour Sa Majesté à
Bayonne , & fur les côtes .
Le Roi ayant écrit aux Vicaires Généraux de
l'Archevêque de Paris , pour faire rendre à Dieu
de folemnelles actions de graces , au fujet de la
victoire remportée fur les Heffois & les Hanòvriens
par les troupes
de Sa Majefté aux ordres du
Prince de Soubiſe , on chanta le 28 du mois dernier
le Te Deum dans l'Eglife Métropolitaine . M.
l'Abbé d'Agoult , Doyen du Chapitre , y officia.
M. de Lamoignon , Chancelier de France, accompagné
de plufieurs Confeillers d'Etat , & Maîtres
des Requêtes , y affifta , ainfi que le Parlement , la
Chambre des Comptes , la Cour des Aides , & le
Corps de Ville , qui y avoient été invités de la part
de Sa Majefté par M. Defgranges , Maître des Cérémonies.
Le Clergé de France y fut auffi invité
de la part du Roi , & y affifta .
Détail de la retraite de M. le Duc de Chevreuse ,
de la ville de Soeft , le 18 Octobre 1758 .
4
Le 17 Octobre 1758 , à fix heures du foir , M.
le Duc de Chevreufe , fut averti par un payſan in
connu qu'un corps de 6000 hommes marchoit
fur lui ; il envoya fur le champ un détachement
& des patrouilles pour en fçavoir la vérité , &
dépêcha, après cela un Courier à M. le Maréchal
de Contades pour lui en donner avis , ainfi qu'à
1
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. de Beaufremont & M. de Fitz - James . Il fir
partir tous les équipages , mit les troupes fous les
armes & les y fit paffer la nuit . M. le Maréchal
lui manda par le retour de fon Courier de fe retirer
, s'il étoit attaqué par des forces fupérieures .
ou s'il avoit des avis certains de leur marche fur
lui ; mais qu'il n'avoit connoiffance que d'un Ré
giment de Huffards qui eût paflé la Lippe , ce qui fit
que le Duc de Chevreufe regarda encore comme
moins certain l'avis du payfan inconnu , d'autant
que fon détachement, & fes patrouilles lui avoient.
fait dire qu'ils ne trouvoient perfonne.
A 7 heures du matin le 18 , M. de Beaufre
mont qui l'avoit joint très - diligemment dans la
nuit , voyant qu'on n'appercevoit rien , voulut fe
retirer. M. le Duc de Chevreufe tâcha de l'engager
à refter ; mais comme l'ordre par écrit de M. le
Maréchal donné à M. de Beaufremont portoit feu
lement de refter en bataille à la tête du camp , il
prit le parti pour l'exécuter de fe retirer , & cela
fut heureux , puifque s'il s'étoit retiré avec M. le
Duc de Chevreuſe , il eût expofé fon corps & tous
les équipages de fa divifion à être pris . M. de
Beaufremont étoit encore fort près de M. le Duc
de Chevreufe , quand celui- ci prit le parti de fe
retirer ; mais comme il n'avoit que deux brigades
de Cavalerie qui euffent été inutiles dans le pays
convert , par lequel M. le Duc de Chevreufe s'étoit
affuré de fa retraite , il n'a pu que fçavoir gré
à M. de Beaufremont d'avoir rempli un objet plus
utile.
A huit heures du matin , une garde en avant du
camp de M. le Duc de Chevreufe , le fit avertir que
les ennemis paroiffoient , il s'y porta pour les reconnoître
; & ayant apperçu très- diftinctement
que le corps qui venoit à lui étoit de quatorze
DECEMBRE. 1758 . 1 205
mille hommes au moins , il commença fa retraite .
La Cavalerie des ennemis qui venoit au grand
trot , joignit fon arriere-garde qui étoit déja à
une affez grande diſtance de fon camp ; les huft
efcadrons qui la compofoient étoient fi peu nombreux
, qu'ils ne faifoient à peu près que la valeur
de quatre qui furent pouffés par cette Cavalerie
qui étoit au nombre de vingt - quatre escadrons. Il
y a eu un défordre inévitable , mais qui n'a duré
qu'un moment , parce qu'il envoya ordre à M. fe
Duc de Mazarin de fe placer avec les deux batail-
Ions de fon Régiment dans des haies , mouvement
qu'il a exécuté avec valeur & intelligence ,
les ennemis depuis ce temps n'ont fuivi qu'en
efcarmouchant , & nous n'avons perdu que deux
cens hommes.
Cette retraite n'a point porté coup à la jonction
de MM. de Chevert & de Fitz- James ; & quand
M. le Duc de Chevreufe auroit été affez malheureux
pour cela , elle étoit inévitable pour un
corps réduit à trois mille hommes , par tous les
détachemens qui étoient fortis , & qui font rentrés
fans aucune porte , devant un corps de quatorze
mille hommes fuivi d'une armée.
MORTS.
DAME Marie-Paule Thérèſe de Beauvillier ,
fille du Duc de S: Aignan , époufe de Jean - François-
Charles de Molette , Comte de Movangies ,
Colonel du Régiment de Languedoc , eft morte à
Paris le 10 Novembre , âgée de 28 ans.
Meffire N. de Menou de Bouffay , Abbé Com
mandataire de l'Abbaye de Preuilly, Ordre de Saint
206 MERCURE DE FRANCE.
Benoît , Diocèfe de Tours , mourut en fon Abbaye
le 27 Octobre.
Meffire Samuel- Guillaume de Verthamont de
Chavagnac , Evêque de Luçon , eft mort en fon
Palais Epifcopal le premier Novembre, âgé de foixante-
cinq ans.
Meffire Charles- Philippe d'Albert, Duc de Luynes
, Pair de France , Chevalier des Ordres du
Roi , ancien Meftre de Camp de Cavalerie , mourut
à Dampierre le 2 Novembre, dans la foixantequatrieme
année de fon âge.
Meffire Jofeph d'Albert de Luynes , Prince de
Grimberghen , Prince du Saint-Empire Romain ,
Confeiller d'Etat Intime du feu Empereur Charles
VII , Feld -Maréchal de fes Armées , & ci-devant
fon Ambaffadeur Extraordinaire à la Cour de
France , eft mort le 8 , dans la quatre-vingt-feptieme
année de ſon âge.
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal Duc de Biron.
Quatorzieme traitement depuis fon établiſſement.
Ls nommé Dare , de la Compagnie de la Sôné ,
eft entré le 13 Juillet , & en eft forti le 12 Septembre
parfaitement guéri.
Le nommé Branche-Dor , de la Compagnie de
Bouville , eft entré le 20 Juillet , & en eft forti le
12 Septembre parfaitement guéri .
Le nommé Rabut , de la Compagnie d'Hallot ,
DECEMBRE. 1758. 207
eft entré le 20 Juillet , & en eft forti le 29 Août
parfaitement guéri .
Le nommé Meunier , de la Compagnie de Mathan
, eſt entré le 27 Juillet , & eft forti le 29
Août parfaitement guéri.
Le nommé Francoeur , Compagnie d'Hallot ,
eft entré le premier Août , & eft forti le 17 Septembre
parfaitement guéri .
Eclairciffemens de quelques faits concernant.
l'Hôpital.
Quelques Soldats qui ont paffé par cet Hôpital ,
& qui y ont été traités , & bien radicalement guéris
de la maladie Vénérienne , gens accoutumés au
libertinage , & que rien ne peut corriger , ayant
regagné de nouveaux maux , au lieu de fe repréfenter
à l'Hôpital , ont mieux aimé s'aller faire
traiter incognito dans les Hôpitaux publics , ce
qui leur eft fort permis , parce qu'aucun foldat n'a
jamais été gêné ni forcé de venir dans celui - ci ,
mais comme ces gens malades de nouveau , par
leur faute , difent avoir paffé par les remedes de
M. Keyſer , fans avouer leur déreglement , on
doit à la vérité de dire qu'ils n'y avoient pas moins
été guéris , & que la raifon qui les empêche de fe
repréfenter eft:""
1º. La honte de retomber perpétuellement dans
le même vice.
2º. La crainte de la punition comme mauvais
fujets reconnus.
3 °. Qu'ils font bien plus gênés dans leur Hôpital
par les défenfes qui y font faites de leur laiffer
voir leurs créatures , & des étrangers , que dans
aucun autre Hôpital où ils ont la liberté de voir
toutes perfonnes qu'ils veulent. Ces faits font dans
la plus exacte vérité , & feront atteftés par per
fonnes impartiales , & non fufpectes.
des
208 MERCURE DE FRANCE.
Guérifons particulieres à Lyon à Bordeaux .
Comme il n'eft pas poffible de mettre en entier
les détails des maladies , & que l'expofition entrat
neroit avec elle des mots defagréables , l'on
que
veut fupprimer , l'on ne donnera les certificats cideffous
que par extrait feulement.
LYON.
Nous Docteurs , & Profeffeurs aggrégés au
College des Médecins de Lyon , Médecins ordinaires
de l'Hôpital Général de Notre - Dame de Pitié
du Pont- du - Rhône , & Grand - Hôtel - Dieu de
ladite Ville , & nous Chirurgien Principal dudit
Hôpital , déclarons & certifions avoir examiné
deux particuliers atteints de maladie Vénérienne ,
entrés dans ledit Hôpital pour y être traités par
fieur Jean-Baptifte Rey , Makre en Chirurgie à
Lyon , fuivant la méthode du fieur Keyfer.
Sçavoir , le nommé J. B. Blain , âgé de 19 ans ,
garçon Boucher , & natif de Lyon , attaqué d'une
maladie Vénérienne bien confirmée , & de fymptômes
non équivoques. Et le nommé Auguftin
Brun , Affineur à Lyon , natif de Tetouanne en
Savoye , également attaqué d'une maladie Vénérienne
, fort grave avec ulceres au fond de la
bouche , très - profonds. Et que deux mois après
mondit fieur Rey nous ayant préfenté lesdits deux
malades , traités par la méthode du fieur Keyfer ,
avec priere de les examiner , & de faire notre
rapport de l'état dans lequel nous les trouverions ,
Nous Médecins & Chirurgien fufdits , après avoir
examiné bien attentivement les deux malades . ,
ainsi que les fymptômes qui avoient caractérisé
leurs maladies , nous les avons trouvés en trèsbon
état , & les avons jugés bien guéris . En
foi de quoi nous avons figné pour fervir & valoir
1
DECEMBRE. 1758. 205
4
te que de raifon audit fieur, Rey . A Lyon le 14
Mars 1758 .
Chol, Docteur en Médecine , Magneval , Docteur
enMédecine , Puy , Chirurgien Major.
Nous fouffignés Recteurs & Administrateurs de
l'Hôpital Général de Notre- Dame de Pitié du
Pont-du Rhône , & grand Hôtel Dieu de la ville
de Lyon , certifions que MM . Chol & Magneval ,
qui ont figné le certificat ci- deffus , font actuelle
ment Médecins de cet Hôpital , & que le fieur
Puy , qui a figné avec eux , eft Chirurgien principal
dudit Hôtel- Dieu , ainfi qu'ils fe font qualifiés
. A Lyon , au Bureau dudit Hôpital , icelu
tenant le 22 Mars 1758. Signé, Pofnet de Verneaux,
Guillen , Chaffein , J. Bouvier , Mayeuvre , Sponton
, Valefque , Rambaud , Chauvet , Marion
Latour , Dupont , Ant. Torrent , F. Dian Merlin.
BORDEAUX.
Extrait des Lettres du fieur de la Plaine , & état
de Madame de *** guérie à Bordeaux par le remede
de M. Keyfer , à la connoiffance de la plus
grande partie de la Ville.
-
Parmi le grand nombre des guériſons opérées
par les dragées de M. Keyfer, il en fera peu d'auffi
confidérable que celle- ci . La malade , dont il eft
queftion , avoit inutilement effuyé , en différens
temps , plufieurs traitemens très étendus
par les frictions mercurielles. Les accidens les plus
graves exiftoient dans le temps que j'en entrepris
la cure. La malade , outre une quantité de fymptômes
bien caractérisés , avoit plufieurs ulceres trèsprofonds
dans le fond de la gorge , & à la cloifon
du palais , qui rendoient la déglutition fi
difficile , que les alimens liquides revenoient
le nez : des maux de têtes fi cruels & fi in
par
210 MERCURE DE FRANCE.
fuportables , qu'il s'enfuivoit une infomnie con
tinuelle de plus le nez étoit attaqué d'un ulcere,
qui avoit détruit une grande portion du cartilage
de la narine , & cet ulcere étoit entretenu
par une carie des os de cette partie , & qui occafionnoit
un gonflement de l'os de la pomette : cette
maladie duroit depuis trois ans. La Dame avoit
été prefque abandonnée , & plufieurs perfonnes
Jui avoient annoncé qu'elle ne guériroit jamais ; ce
que l'événement n'a pas juftifié : la guérifon étant
aujourd'hui parfaite & opérée uniquement par les
dragées de M. Keyfer , lefquelles ont produit
Peffet le plus furprenant en effaçant premiérerement
, en trois femaines tous les fymptômes
, enfuite la carie des os du nez , & de l'os maxillaire
qui s'exfolia fans aucune opération extérieure:
de forte qu'aujourd'hui cette Dame eft dans
un embonpoint , qui ne laiffe rien à defirer pour
fa fanté, & m'a permis elfe-même de rendre fa
guérifon publique par reconnoiffance de ce qu'elle
ne la doit qu'au remede de M. Keyler. A Bordeaux
le 4 Octobre 1758 , la Plaine.
Seconde cure auffi confidérable que la premire.
Une fille de 18 ans me fut envoyée , de la part
de l'un de Meffieurs les Jurats de Bordeaux , pour
lui adminiftrer les dragées : outre les fymptômes
les plus graves , la tête de cette fille étoit couverte
d'une croute dartreufe , & les maux en étoient fi
violens qu'elle ne pouvoit repofer nr jour ni nuit:
indépendamment de ces accidens fâcheux , elle fe
trouvoit groffe de fix mois : ce qui demandoit tous
les ménagemens pcffibles. Cependant après l'avoir
préfentée & fait examiner par Meffieurs les
Médecins de Santé de Bordeaux , qui déciderent
qu'il falloit promptement recourir aux remedes
angivénériens , je ne balançai pas de la mettre à l'uDECEMBRE.
1758. 211
fage des dragées , qui eurent tout le fuccès poffible
, tant pour la mere , qui accoucha heureuſement
, que pour l'enfant , qui fut parfaitement
guéri , & n'avoit aucune trace de la maladie dont
la mere avoit été infectée.
Certificat de M. Bernarda , Médecin de Santé , au
fujet de cette cure.
Nous , Médecin de Santé de la ville de Bordeaux,
certifions que l'état ci - deffus eft conforme à la vérité
, comme ayant vu la malade , avant le traitement
, qui étoit dans un état très- équivoque pour
la guérifon , attendu qu'elle étoit groffe de fix
mois; cependant, après l'examen que nous en avons
fait , après avoir été traitée par les dragées antivénériennes
de M. Keyfer, adminiftrées par le fieur
la Plaine , nous avons jugé & eftimé que la malade
étoit parfaitement bien guérie. En foi de quoi
nous avons délivré & figné le préfent certificat . A
Bordeaux ce 29 Novembre 1758. Bernarda.
Certificas de M. Cazaux , Médecin de Santé de la
même ville de Bordeaux , pareillement au sujet
de cette cure .
> Nous , Médecin de Santé de la ville de Bordeaux,
certifions que l'expofé , dans l'autre part , eft trèsexact
, & que la malade s'étant préfentée ce jourd'hui
devant nous , nous avons trouvé que les
dartres crouteufes , qu'elle avoit à la tête , ne paroiffoient
plus , & qu'elle nous paroiffoit en bon
état. En foi de quoi , &c . A Bordeaux ce premier
Octobre 1758. Cazaux
Les Maires , Sous- Maires & Jurats , Gouver
neurs de la Ville & Cité de Bordeaux , Comtes
d'Ornon , Barons de Verines , Prevôts & Seigneurs
d'Eyfines , & de la Prévôté & Banlieue d'entre
deux mers , Juges criminels & de Police , certi
£ 12 MERCURE DE FRANCE.
fient à qui il appartiendra que les fignatures de
Meffieurs Bernarda & Cafaux , Médecins de Santé
de cette Ville , mifes au bas des certificats ci - deffus
, font véritables. En foi de quoi avons octroyés
ces préfentes , &c. Le 6 Octobre 1758. Chavaille.
M. Keyfer a l'honneur de réitérer au Public
que lui ayant jufqu'ici rendu le compte le plus
exact & le plus fidele des fuccès de fa méthode tant
à Paris , que dans les différentes villes du Royaume
, il efpere qu'il voudra bien lui rendre juſtice ,
& ajouter plus de foi à des fignatures authentiques
- qu'à de mauvais écrits que la jaloufie & l'envie
font renaître fans ceffe contre lui .
Il remetra au volume prochain la lifte générale
de tous fes Correfpondans actuels , n'ayant pu le
faire dans celui- ci.
Avis très important.
·
L'Auteur de la Lettre inférée dans ce volume ,
page 149 , s'eft trop hâté d'annoncer un fait qui
fe trouve faux. Le jeune M. de Latour n'a ni la
petite- vérole , ni la petite - vérole volante , quoiqu'il
ait eu quelques boutons au corps . Je donnerai
le mois prochain la Lettre qui m'a été
écrite à ce sujet.
AUTRE.
DANS le mois de Décembre dernier , M. Philippe
a ouvert un cours d'hiftoire qu'il a diviſé en
deux parties. L'hiftoire ancienne & la moderne ' ;
la premiere l'a occupé jufqu'au mois de Septembre
de cette année . Il y a fuivi le développement
des premiers peuples , dès l'origine & la décadence
des quatre grands empires , celui des Babyloniens
, des Perfes , des Grecs , & enfin celui des
DECEMBRE . 1758. 213
Bomains. Que de chofes à apprendre que de
réflexions à faire ! fauffement le perfuaderoit- on
que de bonnes lectures fuffifent pour apprendre
l'hiftoire . Après des lectures immenfes , on n'a
aucune idée nette ; la mémoire eft chargée de
beaucoup de faits , & on les confond. I eft
donc néceffaire d'être conduit par un Mentor
fage & éclairé , qui fcache préfenter des époques
fixes à l'efprit de fon éleve. Pour aller fans gui
de , il faudroit lire les différentes hiftoires du
même fiecle toute à la fois ; les mémoires , les
gazettes , les relations , les vies des Princes , des
particuliers , iroient de pair avec les faites les
plus authentiques . Eh ! qui pouvoit entreprendre
une étude aufli pénible , auffi rebutante.
La feconde partie de ce cours dont le projet
mérite les éloges qu'on peut donner à un bon
Citoyen , & dont l'exécution doit attirer les regards
de ceux qui s'intéreffent le plus au bien public
, commencera le 19 Novembre à 10 heures;
du matin , chez M. Philippe , rue de la Harpe
vis -à - vis la rue des Deux - Portes. Il y traitera
l'hiftoire moderne , les incurfions des Barbares
defcendus du Nord , la Religion de Mahomet
qui , comme un torrent , s'eft répandue fur l'Europe
, l'Afie & l'Afrique ; le démembrement total
de l'Empire Romain l'occuperont quelque temps.
Puis parcourant l'hiftoire de tous les Peuples exiftans
, il s'arrêtera fur celle du Royaume de Fran ,
ce. Que de chofes n'aura-t'il pas à dire ? Nos
moeurs , hos ufages anciens , de religion , de gou
vernement , de fociété , la perfection des Arts , les
grands Hommes en tout genre .... Quelle mul
titude étonnante de faits , de victoires , de vertus
n'aura-t'il pas à raconter ? Heureux s'il pouvoit
paffer fous filence l'entrevue du pont de Monte
r14 MERCURE DE FRANCE.
reau , les duels , le traité de Madrid , la paix de
Cambrai , la Ligue , la S. Barthelemi , la Fronde ,
&c. & c.
Fautes à corriger dans ce Volume.
PAGE 78 , lig. 21 , Barbade, lif. Barboude. P. 83 ,
l. 3 , Wallet , lif. Waller . P. 117 , après ce paffage
de la lettre de M. Rouffeau » S'il n'y avoit ni
fripons , ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifan
thrope aimeroit tout le monde ( lifez fans guille
mets ) mais s'il n'y avoit pas des gens de bien , des
gens finceres , il n'auroit plus aucun fujet de haïr
ni les flatteurs , ni les fripons. P. 118 , lig. 14 ,
qu'il avance ( lifez ) qu'il avoue.
J'Ai
AP PROBATION.
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Décembre , & je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 27 Novembre 1758. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ODE,
Vers à l'Ingénuité ,
page 5
7
Imitation de la quatrieme Ode du premier Livre
d'Horace ,
Fable. Le Goujon & la Carpe ,
Laufus & Lydie , Hiftoire ancienne ,
9
JI
12
Vers à M. de Monzal , au fujet de fon Epître fur
l'Age d'Or , 28
215
M. de Ch *** , fils , à M. le Comte *** , fon pere ,
dont le Régiment a chargé cinq fois dans la
bataille de Lutzelberg ,
A M. de C... le jour de fa Naiffance ,
Difcours fur la Fable .
Adieux d'une Maîtreffe à fon Amant ,
ibid.
29
31
37
Conte fur une aventure arrivée le mois de Mai
dernier à Mlle de *** , & c .
45
38
Vers d'un Officier Suiffe , à deux jeunes Epoux , le
jour de leurs nôces ,
Réponse de M. de ... premier Préfident du Parlement
de ... à un Difcours fur l'ambition prononcé
dans le même Parlement , par M. de ...
46
Vers fur la Naiffance de M. de Boullongne , 48
Autre à M. de Boullongne , petit- fils ,
Réflexions & penfees diverſes ,
5.0
51
Lettre
de M. de Bordes
, de l'Académie
des Sciences
& Belles
- Lettres
de Lyon
, à Madame
du
Bocage
,
Remerciement
de Madame
du Bocage
à l'Acadé
mie de Lyon
,
Vers du même Académicien à la même ,
54
56
58
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Novembre ,
Enigme ,
59
ibid.
Lettre à l'Auteur du Mercure fur les Logogryphes,
& Logogryphe ,
Chanfon ,
6063
64
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES .
Suite des Principes difcutés pour faciliter l'intelligence
des Livres prophétiques , &c. 65
Suite de l'extrait de l'Hiftoire & Commerce des
Antilles Angloifes ,
Extrait de l'Hiftoire d'Hercule le Thébain ,
71
185
Eloge Hiftorique du R. P. Laurent , & Epitaphe du
même ,
6092
216
Suite de l'extrait de la Lettre de M. Rouffeau , de
14.0
142
Geneve , à M. d'Alembert fur les Spectacles , ib.
Extrait de l'Ouvrage intitulé , Ruines , &c. 130
Epître à M. de la Tour- d'Auvergne , & c .
Poëme fur la bataille de Lutzelberg , & c .
Autres indications de Livres nouveaux , 143 &ſuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Médecine. Lettre à l'Auteur du Mercure , 149
Mathématiques. Avis de M. de la Chapelle , &c.
concernant fes juftifications géométriques , 153
Extrait d'une Lettre des Auteurs du Journal Ency
clopédique , à l'Auteur du Mercure ,
ART. IV. BEAUX- ARTS.
Gravure 7
Mufique ,
Architecture Chaire de S. Roch ,
156
157
158
159
1.62
Horlogerie Pendule de Cabinet , qui fonne l'heure
& les quarts ,
Réponse de l'Auteur du Mercure à quelques obfervations
qui lui ont été faites ,
Pharmacie. Extrait d'une Lettre circulaire écrite
par M. de Cremille à MM. les Intendans , en
leur envoyant des bougies antivénériennes, & c.
153
166
Chirurgie. Lettre à l'Auteur du Mercure , 169
Maréchalerie. Lettre à l'Auteur du Mercure , 177,
ART. V. SPECTACLES.
Opera ,
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne ,
Opera Comique ,
ARTICLE VI.
Nouvelles Etrangeres ,
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c ,
La Chanfon notée doit regarder la page 64.
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jambers
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le