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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE. 1758.
PREMIER VOLUME.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Silius inve
Papillon Saulp. 1715.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
ROLLIN , quai des Auguftins.
Chez PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BLITERGA
FEGIA
MONACENSIS,
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chex M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. MARMONTEL
, Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant ,
que 24 livres pour feize volumes , à raiſon
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la poſte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faires
venir , ou qui prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt- àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant peur
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
deleur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine , après midi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Estampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mer
cure , les autres Journaux , ainsi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année,
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE . 1758 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE MOUTON ET LE DOGUE,
FABLE.
MOUFFLARD , gros Dogue d'Angleterre ,
Et Robin , Mouton de Berry ,
Habitoient en commun le château d'une Terre ,
D'un Bourgeois raifonnable afyle favori.
Fidele Hiftorien , je ne dois point vous taire
Le deftin qu'éprouvoient , dans ce lieu folitaire ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE:
Deux Animaux fi différens
De figure , d'efprit' , de moeurs , de caractere :
On careffoit le Dogue auftere ,
Et le Mouton trouvoit les gens indifférens.
Avoit-on , en paffant , quelque careffe à faire ,
C'étoit Moufflard que l'on flattoit.
Quelque morceau friand aux convives reftoit
Sire Moufflard en profitoit :
De lui plaire chacun s'étoit fait une affaire ;
De Robin pas un mot...Il s'en plaignit , dit- on ,
Auffi fot en cela que peut l'être un Mouton.
Eh quoi tu ne vois pas d'où provient ce défordre
,
Lui dit quelqu'un pauvre Animal !
Meffieurs les Dogues fçavent mordre ,
Et les Moutons ( mon cher ) ne font jamais de
mal.
C'eft une erreur ,
trême :
un crime , une injuftice ex-
J'en conviens ; mais en vain la fageffe s'en plaint.
Comme on ne fonge qu'à foi même ,
On fait peu pour ceux que l'on aime ,
Et beaucoup pour ceux que l'on craint.
OCTOBRE. 1758 . 7
1
EPITRE
A CLEAN THE.
VIENS , j'ai beſoin d'un Sage & d'un Ami.
J'aimois Olympe , & tu connus ma flamme.
Eh bien , Olympe étoit belle , étoit femme ;
Elle a changé. J'ai tonné , j'ai gémi.
L'ingrate a vu l'ennui qui me dévore ,
Et dans fes bras qu'elle ouvroit à demi ,
M'a rappellé , pour m'en chaffer encore.
C'en étoit fait : condamné fans retour >
J'ai baffement rampé dans la priere ,
Sans réfléchir qu'aux lices de l'Amour ,
Qui perd le but retourne à la barriere.
O de mon fort rare fatalité !
Si j'euffe au moins confondu la parjure ,
Si j'euffe pu l'accufer d'impofture ,
De la hair le plaifir m'eût refté :
Mais la cruelle a caufé ma bleffure
Par le poignard de la fincérité.
L'éclat dont brille une Amante nouvelle ,
Dans l'inftant même où l'Amour eft vainqueur ,
N'égale point l'attrait d'une infidelle ,
Dans l'autre inftant où la bouche cruelle
Dit cet adieu qui nous perce le coeur.
Je l'avouerai , le frere inféparable
Du Dien d'Amour , ce tyran comme lui ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Cet amour- propre a joint à mon ennui
De fon poifon l'amertume effroyable.
Quels changemens ont fuivi ce revers !
Mufes , Amours , j'ai quitté vos ombrages :
Ma lyre en deuil n'enfante plus ces airs
Qui des oiſeaux excitoient les ramages ,
Qui confoloient Echo dans les déferts.
J'erre , en pleurant , fur de fombres rivages ,
Et n'y vois plus que les afpects fauvages
D'affreux rochers , d'abîmes entr'ouverts ,
Des malheureux éternels payſages.
Chez les neuf foeurs , je dédaignai toujours
Le luth plaintif de celle qui foupire :
Scule aujourd'hui , Muſe de mon martyre ,
Elle répond à mes triftes amours.
Moi , qui n'aimois qu'à chanter une Orgie
Me voilà donc captif de l'Elégie !
Sous un cyprès réduit à lamenter ,
J'irai vivant m'enfoüir fous l'arcade
D'un Maufolée , ou me précipiter,
Comme Sapho , des rochers de Lencade !
Non , me dis tu , change auffi , vange toi:
Ce noeud détruit , qu'un autre lui fuccede ;
Tant de beautés accourant à ton aide ,
Vont t'affranchir de cette dure loi.
Hais qui te fuit , quitte qui t'abandonne ,
Climene eft libre , ofe te préfenter.
Fort bien , j'entends le Sage qui raiſonne ;
Mais l'Amant brûle & ne peut l'écouter.
OCTOBRE . 1758. 9
Quand je pourrois , dégagé de ma chaîne ,
D'un autre amour allumer les flambeaux ;
Quand j'aimerois Charite , Iffé , Climene ,
Pour mon bonheur quelle route incertaine !
Tout choix feroit un échange de maux .
Je la fuirai l'ingrate , & fon image
S'envolera dans les champs de l'oubli :
De ma raiſon l'empire rétabli
Me fauvera de tout autre naufrage.
Mais je ne fuis qu'à l'été de mon âge ,
L'orage encor eft prompt à s'y former.
Ah! gardons-nous d'une autre enchantereffe :
Je me connois . Eh ! grands Dieux ! que feroit -ce,
Si par malheur j'allois encor aimer ?
HEUREUSEMENT ,
Anecdote Françoife .
NON , Madame , difoit l'Abbé de Châreauneuf
à la vieille Marquife de Liſban
je ne puis croire que ce qu'on appelle vertu
dans une femme , foit auffi rare qu'on
le dit , & je gagerois , fans aller plus loin ,
que vous avez toujours été fage . Ma foi ,
mon cher Abbé , peu s'en faut que je ne
vous dife comme Agnès , ne gagez pas...
Perdrois-je ? . Non , vous gagneriez ; mais
de fi peu , fi рец de chofe , que franche-
Av
10 MERCURE DE FRANCE:
ment ce n'eſt pas la peine de s'en vanter..
C'eſt- à- dire , Madame , que votre fagefle
a couru des rifques . Hélas oui ! plus d'une
fois je l'ai vue au moment de faire naufrage.
Heureufement la voilà au port.. Ah !
Marquife , confiez moi le récit de fes aventures..
Volontiers : nous fommes dans.
l'âge où l'on n'a plus rien à diffimuler , &
ma jeuneffe eft fi loin de moi , que j'en
puis parler comme d'un beau fonge.
Si vous vous rappellez le Marquis de
Liſban , c'étoit une de ces figures froidement
belles , qui vous difent , me voilà ; -
c'étoit une de ces vanités gauches , qui
manquent ſans ceffe leur coup. Il fe piquoit
de tout , & n'étoit bon à rien : il
prenoit la parole , demandoit filence , fufpendoit
l'attention & difoit une platitude ;
il rioit avant de conter , & perfonne ne
rioit de fes contes ; il viſoit ſouvent à être
fin , & il tournoit fi bien ce qu'il vouloit
dire , qu'il ne fçavoit plus ce qu'il difoit.
Quand il ennuyoit les femmes , il croyoit
les rendre rêveufes : quand elles s'amufoient
de fes ridicules , il prenoit cela pour
des agaceries.. Ah ! Madame , l'heureux
naturel !. Nos premiers tête-à-têtes furent
remplis par le récit de fes bonnes fortunes
Je commençai par l'écouter avec impatience
; je finis par l'entendre avec dégout : je
OCTOBRE. 1758. II
pris même la liberté d'avouer à mes parens
que cet homme- là m'ennuyoit à l'excès.
On me répondit que j'étois une forte , &
qu'un mari étoit fait pour cela je l'époufai
. On me fit promettre de l'aimer uniquement
: ma bouche dit oži , mon coeur
dit non , & ce fut mon coeur qui lui tint
parole. Le Comte de Palmene fe préſenta
chez moi avec toutes les graces de l'efprit
& de la figure . Mon mari , qui l'amenoit
, fit les honneurs de ma modeftie : il
répondit aux chofes agréables que lui dir
le Comte fur fon bonheur , avec um air
avantageux dont je fus indignée . A l'en
croire , je l'aimois à la folie ; & delà toutes
ces confidences indifcretes qui ne choquent
pas moins la vérité que la bienféance
, & dans lefquelles la vanité abuſe
du filence de la pudeur. Je n'y pus tenir
je quittai la place , & Palmene put s'ap
percevoir à mon dépit , que le Marquis lui
en impofoit. L'impertinent , difois je en
moi-même il va s'applaudiffant de fon
triomphe , bien affuré que je n'aurai pas
le courage de le démentir. On le croira
on me fuppofera affez peu de goût pour
aimer l'homme du monde le plus for & le
plus vain . S'il parloit d'un attachement
honnête à mes devoirs , encore paffe ; mais
de l'amour de la foibleffe ! il y a de queu
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
me deshonorer . Non , je ne veux pas qu'on
dife dans le monde que je fuis folle de
mon mari : il eft important furtout de défabufer
Palmene , & c'eft par lui
que je
dois commencer.
Mon mari , qui fe félicitoit de m'avoir
fait rougir , ne démêla pas mieux que moi
la véritable caufe de ma confufion & de
ma colere. Il s'eftimoit trop , & ne m'aimoit
pas allez pour daigner être jaloux.
Tu as fait l'enfant , me dit- il , quand le
Comte fut forti : je te dirai pourtant qu'il
te trouve charmante. Ne l'écoutes pas trop
au moins , c'eſt un homme dangereux. Je
le fentois mieux qu'il ne pouvoit le dire
Le lendemain le Comte de Palmene vine
me voir ; il me trouva feule. Me pardonnez-
vous , Madame , l'embarras où je vous
vis hier ? J'en étois la caufe innocente , &
j'aurois bien difpenfé le Marquis de me
prendre pour confident. Je ne fçais pas , lui
dis- je , en baiffant les yeux , pourquoi il a
tant de plaifir à raconter ce que j'ai tant de
peine à entendre.. Quand on eft fi heureux
, Madame , on eft bien pardonnable
d'être indifcret.. S'il eft heureux , je l'en
félicite ; mais en vérité il n'y a pas de
quoi. Hé ! peut- il ne pas l'être , reprit le
Comte avec un foupir , en poffédant la
plus belle perfonned u monde ? . Je fuppoOCTOBRE.
1758 . 13
› >
fe , Monfieur , je fuppofe que je fois telle ;
où eft la gloire , le mérite , le bonheur de
me pofféder ? Eft- ce moi qui me fuis donnée..
Non Madame mais fi je l'en
crois , vous avez bientôt applaudi vousmême
au choix qu'on avoit fait fans vous..
Quoi ! Monfieur , les hommes ne penseront-
ils jamais qu'on nous éleve à la diffimulation
dès l'enfance ; que nous perdons
la franchiſe avec la liberté , & qu'il
n'eft plus temps d'exiger de nous que nous
foyons finceres , quand on nous a fait un
devoir de ne l'être pas ?
Je l'étois un peu trop moi-même , & je
m'en apperçus trop tard : l'efpoir s'étoit
gliffé dans l'ame du Comte. Avouer qu'on
n'aime pas fon mari , c'eft prefque avouer
qu'on en aime un autre , & le confident
d'un tel aveu en eft affez fouvent l'objet.
Ces idées avoient plongé le Comte dans
une douce rêverie. Vous êtes donc bien
diffimulée , me dit- il après un long filence ;
car le Marquis m'a raconté des chofes
étonnantes de votre mutuel amour.. A la
bonne heure, Monfieur ; qu'il fe flatte tout
à fon aife : je n'ai garde de le défabufer ..
Mais vous , Madame , feriez - vous à plaindre
. Je fais mon devoir , je fubis mon
fort , ne m'en demandez pas davantage , &
furtout n'abufez jamais du fecret que l'âm
14 MERCURE DE FRANCE.
prudence de mon mari , ma fincérité na
turelle , & mon impatience m'ont arraché ..
Moi , Madame ! ah ! que je meure plutôt
que d'être indigne de votre confiance.
Mais je veux l'avoir feul & fans réferve
regardez moi comme un ami qui partage
toutes vos peines , & dans le fein duquel
vous pouvez les dépofer.
Ce nom d'ami porta dans mon coeur
une tranquillité perfide ; je ne me défiai
plus ni de moi- mênie , ni de lui. Un ami
de vingt- quatre heures , de l'âge & de la
figure du Comte , me parut la chofe du
monde la plus raifonnable & la plus honnête
; & un mari tel que le mien , la chofe
du monde la plus ridícule & la plus affligeante
pour moi.
Celui- ci n'obtint plus de mon devoir
que quelques froides complaifances , dont
il avoit encore la fottife de fe glorifier ; &
c'étoit toujours à Palmene qu'il en faifoit
confidence , & qu'il en exagéroit le prix .
Le Comte ne fçavoit qu'en croire . Pourquoi
me tromper , me difoit-il quelquefois
pourquoi défavouer une fenfibilité
Louable rougiffez - vous de vous dédire ?
Hé ! non , Monfieur : j'en ferois gloire ; je
ne fuis pas affez heureufe pour avoir à me
retracter.
A ces mots mes yeux fe remplirent de
1
OCTOBRE . 1758. 1
9
larmes. Palmene en fut attendri . Que ne
me dit- il point pour adoucir mes peines !
quel charme j'éprouvois à l'entendre ! O
mon cher Abbé ! le dangereux confolateur !
Il prit dès ce moment un empire abfolu
fur mon ame ; & de tous mes fentimens
mon amour pour lui étoit le feul dont je
lui faifois un myftere. Il ne m'avoit jamais.
parlé du fien que fous le nom de l'amitié ;
mais abufant enfin de l'afcendant qu'ilavoit
fur moi , il m'écrivit : « Je me fuis
trompé , & je vous ai trompée : cette
» amitié fi tranquille & fi douce , à la
quelle je me livrois fans crainte , eft de
»venue l'amour le plus violent , le plus
paffionné qui fût jamais. Je vous verrai
» ce foir pour vous confacrer ma vie , ou
» pour vous dire un éternel adieu. »
99
Je ne vous expliquerai pas , mon cher
Abbé , les mouvemens oppofés qui s'éleverent
dans mon ame : je fçais qu'il y avoir
de la vertu , de l'amour , de la frayeur ;
mais je fçais bien auffi qu'il y avoit de la
joie. Je tâchai cependant de me préparer
à une belle défenfe. Premiérement je ne
ferai pas feule , & je vais dire qu'on laiffe
entrer tout le monde : en fecond lieu , je
ne le regarderai que légèrement , fans per
mettre que fes yeux s'attachent un inftant
fur les miens. Cet effort fera pénible ; mais
16 MERCURE DE FRANCE.
la vertu n'eſt pas vertu pour rien : enfin
j'éviterai qu'il me parle en particulier , & ,
s'il l'ofe , je lui répondrai d'un ton , mais
d'un ton à lui impofer .
Ma réfolution bien prife , je me mis à
ma toilette , & fans y penfer , je me parai
ce jour- là avec plus de grace & d'élégance
que je n'avois jamais fait.
Il me vint fur le foir un monde prodigieux
, & ce monde me donna de l'humeur .
Mon mari plus empreffé , plus affidu que
de coutume , comme s'il l'avoit fait exprès,
me caufa un ennui mortel ; enfin on annonça
Palmene. Il me falua en rougiffant :
je le reçus avec une révérence profonde ,
fans daigner lever les yeux fur lui , & je
me difois à moi-même : En vérité cela eft
fort beau ! La converfation fut d'abord générale
Palmene laiffoit échapper des
mots qui , pour tout le monde , fignifioient
peu de chofe , & qui , pour moi , difoient
beaucoup. Je feignis de ne les pas entendre
, & je m'applaudiffois tout bas d'une
rigueur fi bien foutenue . Palmene n'ofoit
s'approcher de moi : mon mari l'y obligea
avec fes plaifanteries familieres. Le refpect
& la timidité du Comte m'attendrirent.
Le malheureux , difois- je , eft plus à plaindre
qu'il n'eft à blâmer : s'il ofoit , il me
demanderoit grace : mais il ne l'ofera jamais,
OCTOBRE. 1758. 17
Je l'y encourageai par un regard . J'ai fait
une imprudence , me dit- il , Madame ; me
la pardonnez- vous ?. Non , Monfieur. Ce
non prononcé je ne fçais comment , me
parut fublime. Palmene fe leva comme
pour s'en aller : mon mari le retint de
force. On vint avertir que le fouper étoit
fervi . Allons , cher Comte , fois galant ;
donne la main à ma femme ; elle a de
l'humeur , ce me femble ; mais nous fçaurons
la diffiper.
Palmene défefpéré me ferra la main ;
je le regardai , & je crus voir dans fes yeux
l'image de l'amour & de la douleur. J'en
fus pénétré , mon cher Abbé ; & par un
mouvement qui partoit de mon coeur , ma
main répondit à la fienne. Je ne puis vous
peindre le changement qui fe fit tout- àcoup
fur fon vifage. Il devint rayonnant
de joie ; cette joie fe répandit dans l'ame
de tous les convives ; l'amour & le defir
de plaire fembloient les animer tous.comme
lui.
Le propos tomba fur la galanterie. Mon:
mari , qui fe croyoit un Ovide dans l'art
d'aimer , dit à ce fujet mille impertinences.
Le Comte , en y répondant , tâchoit
de les adoucir avec une délicateffe ingénieuſe
, qui achevoit de me charmer. Heureuſement
un jeune étourdi qui s'étoit mis
13 MERCURE DE FRANCE.
à côté de moi , s'avifa de me dire de jolies
chofes ; heureusement auffi je lui donnai
quelque attention , & lui répondis avec
un air de complaifance . Palmene , cet homme
fi aimable , tomba tout à- coup dans
une humeur noire. La converfation avoit
paffé de l'amour à la coquetterie . Le Comte
fe déchaîna contre cette envie générale de
plaire , avec une chaleur & un férieux qui
me confondirent. Je pardonne , difoit- il ,
à une femme de changer d'amant , je lui
paffe même d'en avoir plufieurs ; tout cela
eft dans la nature ; ce n'eft pas fa faute fr
on ne peut l'attacher : au moins ne cherche-
t'elle à captiver que ceux qu'elle aime
& qu'elle rend heureux , & fi elle fait en
même temps le bonheur de deux ou trois ,
c'eſt un bien qui fe multiplic. Mais une
coquette eft un tyran qui veut tout affervir
pour le feul plaifir d'avoir des efclaves.
D'elle-même idolâtre , tout le refte ne lui
eft rien fon orgueil fe fait un jeu de
notre foibleffe , & un triomphe de nos
tourmens : fes regards mentent , fa bouche
trompe , fon langage & fa conduite ne
font qu'un tiffu de pieges , fes graces font
autant de fyrenes , fes charmes autant de
poifons.
Cette déclamation étonna tonte l'affemblée.
Quoi ! Monfieur , lui dit le jeune
OCTOBRE. 1758. 19
homme qui m'avoit parlé , vous préférez
une femme galante à une femme coquette ! .
Oui , fans doute ; je la préfere , & il n'y a
pas à balancer . Cela eft plus commode , lui
dis-je ironiquement. Et plus eftimable ,
Madame , me dit- il d'un ton févere , plus
eftimable mille fois. Je vous avoue que je
fus piquée de cette infulte. Allez , Monfieur
, repris - je avec dédain , vous avez
beau nous faire un crime du plaifir le plus
innocent & le plus naturel qui foit au monde
, votre opinion ne fera pas loi. Les coquettes
, dites-vous , font des tyrans : vous
êtes bien plus tyran vous même, de vouloir
nous priver du feul avantage que nous ait
donné la nature. S'il faut renoncer au foin
de plaire , que nous refte-t'il dans la focié
té ? Talens , génie , vertus éclatantes , vous
avez tout , ou vous croyez tout avoir ; il
n'eft accordé à une femme que de prétendre
à être aimable , & vous la condamnez
impitoyablement à ne vouloir l'être que
pour un feul ! c'eft l'enfevelir au milieu
des vivans ! c'eft pour elle anéantir le monde.
Ah ! Madame , me dit le Comte avec
dépit , vous êtes bien de votre fiecle . En
vérité je ne le croyois pas . Tu avois tort ,
mon cher , reprit mon mari , tu avois tort
ma femme veut plaire à toute la nature ;
mais elle ne veut rendre heureux que moi:
20 MERCURE DE FRANCE.
:
Cela eft cruel , je l'avoue , & je le lui ai
dit cent fois ; mais c'eſt fa folie : tant pis
pour les dupes. Auffi pourquoi prendre
au ferieux ce qui n'eft qu'une plaifanterie.
Si elle a du plaifir à s'entendre dire qu'elle
eft belle , faut- il pour cela qu'elle réponde
fur le même ton ? Elle m'aime , cela eft
tout fimple ; mais toi , mais tant d'autres
qui l'amufent, n'ont rien à prétendre à fon
coeur. Il eft pour moi celui- là , & je défie
qu'on me l'enleve. Vous me fermez la
bouche , dit Palmene , dès que vous prenez
Madame pour exemple , & je n'ai
point à repliquer. A ces mots on fortit de
table.
Je conçus dès ce moment pour le Comte
, je ne dis pas de l'averfion , mais une
crainte qui en approche. Quel homme ,
difois - je en moi - même ! quel caractere
impérieux ! il feroit le malheur d'une
femme. Après le fouper , il tomba dans un
filence morne , d'où rien ne put le retirer.
Enfin me trouvant feule un inftant , penfez-
vous ce que vous m'avez dit , me demanda-
t'il du ton d'un Juge févere ?. Affúrément
.. C'en eft affez : vous ne me verrez
de ma vie .
Heureufement il ma tenu parole , & je
fentis par le chagrin que me caufa cette
rupture , tout le danger que j'avois couru .
OCTOBRE. 1758 . 21
Voilà , dit l'Abbé , en profond Moraliſte ,
ce que produit un moment d'humeur. Une
bagatelle devient férieufe : on s'aigrit , ons'humilie
; l'amour s'épouvante , & s'enfuit.
Le caractere du Chevalier de Luzel ,
reprit la Marquife , étoit tout oppofé à
celui du Comte de Palmene.. Ce Chevalier
, Madame , étoit fans doute le jeune
homme qui vous avoit fouri pendant le
fouper ?. Oui , mon cher Abbé , c'étoit luimême.
Il étoit beau comme Narciffe , & il
ne s'aimoit guere moins ; il avoit de la vivacité
, de la gentilleſſe dans l'efprit , mais
l'ombre du fens commun. pas
Ah ! Marquife , me dit- il , votre Palmene
eft un triſte perfonnage ! que faitesyous
de cet homme là il raifonne , il
moralife , il nous affomme avec fon bon
fens. Pour moi , je ne fçais que deux choſes
; m'amufer & être amufant : je connois
mon monde , je vois ce qui s'y paſſe , je
vois que le plus grand des maux qui affligent
l'humanité , c'est l'ennui : or l'ennui
vient de l'égalité dans le caractere , de la
conftance dans les liaiſons , de la folidité
dans les goûts , de la monotonie enfin qui
endort le plaifir lui- même ; au lieu que la
légéreté , le caprice , la coquetterie le réveille.
Auffi j'aime les coquettes à la folie :
22 MERCURE DE FRANCE.
c'eft le charme de la fociété . D'ailleurs les
femmes fenfibles font fatigantes à la longue.
Il eft bon d'avoir quelqu'un avec qui
fe délaffer. Avec moi , lui dis-je en fouriant
, vous vous délafferez tout à votre
aife.. Et voilà ce que je defire , ce que je
cherche auprès d'une coquette quelle
combatte , quelle réfifte, quelle fe défende ,
s'il eft poffible. Oui , Madame , je vous
fuirois , fi je vous croyois capable d'un
engagement férieux . Madame , reprit
l'Abbé , ce jeune fat étoit un homme à
craindre.. Je vous en réponds , mon ami ,
& je ne fus pas long- temps à m'en appercevoir.
Je le traitois d'abord comme un
enfant , & cet empire de ma raifon fur la
fienne ne laiffoit pas d'être flatteur à mon
âge ; mais c'étoit à qui me l'enleveroit . Je
commençai à en avoir de l'inquiétude . Ses
abfences me donnoient de l'humeur , fes
liaiſons de la jaloufie . J'exigeai des facrifices
, & je voulus impofer des loix.
Ma foi , me dit- il un jour que je lui reprochois
fa diffipation , voulez vous faire
un petit miracle ? Rendez - moi fage tout
d'un coup : je ne demande pas mieux . J'enrendis
bien que pour le rendre fage , il
falloit ceffer de l'être moi même . Je lui demandai
cependant à quoi tenoit ce petit
miracle. A peu de chofe , me dit- il : nous
OCTOBRE . 1758 . 23
y a encore
nous aimons , à ce qu'il me femble ; le refte
n'eft pas mal aifé.. Si nous nous aimions ,
comme vous le dites , & comme je ne le
crois pas , le miracle feroit opéré , l'amour
feul vous eût rendu fage .. Oh , non , Madame
, il faut être jufte : j'abandonne volontiers
tous les coeurs pour le vôtre ; perte
eu gain , c'eft le fort du jeu , & j'en veux
bien courir les rifques ; mais il
un échange à faire , & en confcience vous
ne pouvez pas exiger que je renonce au
plaifir pour rien. Madame , interrompit
encore l'Abbé , le Chevalier n'étoit pas auffi
dépourvu de bon fens que vous le dites ,
& le voilà qui raiſonne aſſez bien. J'en fus
étonnée , dit la Marquife ; mais plus je
fentois qu'il avoit raiſon , plus je tâchai de
lui perfuader qu'il avoit tort. Je lui dis
même , autant qu'il m'en fouvient , les plus
belles chofes du monde fur l'honneur , le
devoir , la fidelité conjugale : il n'en tint
compte ; il prétendit que l'honneur n'étoit
qu'une bienféance , le mariage une cérémonie
, & le ferment de fidélité un compliment
, une politeffe qui , dans le fonds ,
n'engageoit à rien. Tant fut difputé de part
& d'autre , que nous nous perdions dans
nos idées , quand tout à coup mon mari
arriva..
Heureufement , Madame ! . Oh, très- hen24
MERCURE DE FRANCE.
reufement , je l'avoue ! Jamais mari ne
vint plus à propos . Nous étions troublés ;
ma rougeur m'eût trahi , & fans avoir le
temps de réfléchir , je dis au Chevalier :
Cachez-vous.Il fe fauva dans mon cabinet de
toilette.. Retraite dangereufe , Madame ! .
Il est vrai , mais ce cabinet avoit une iffue ,
& je fus tranquille für l'évaſion du Chevalier..
Madame , dit l'Abbé , avec ſon air réfléchi
, je gage que Monfieur le Chevalier
eft encore dans le cabinet. Patience , reprit
la Marquife , nous n'en fommes pas
au dénouement. Mon mari m'aborda avec
cet air content de foi , qu'il portoit toujours
fur fon vifage , & moi , pour lui cacher
mon embarras , je courus vite l'embraffer
avec un cri de furprife & de joie.
Hé bien , petite folle , me dit- il , te voilà
bien contente : tu me revois : je ſuis bien
bon de venir paffer la foitée avec cette enfant.
Tu ne rougis donc pas d'aimer ton
mari fçais- tu bien que cela eft ridicule ,
& que l'on dit dans le monde qu'il faut
nous enfevelir enfemble , ou m'exiler d'au
près de toi ; que tu n'es bonne à rien , depuis
que tu es ma femme ; que tu défoles
tous tes amans , & que cela crie vengeance..
Moi , Monfieur , je ne défole
fonne ... je ne défole perfonne.. Quel air
ingénu on l'en croiroit. Ainfi , par exmperple,
OCTOBRE. 1758. 25
•
44
ple , Palmene doit trouver bon que tu
n'ayes fait avec lui que le rôle d'une coquette
? Le Chevalier doit être content
qu'on lui préfere un mari ? Et quel mari encore
? Un ennuyeux , un mauſſade , qui n'a
pas le fens commun , n'est- ce pas ? Quelle
comparaifon avec l'élégant Chevalier !. Affurément
, je n'en fais aucune.. Le Chevalier
a de l'efprit ,de la légèreté , des graces.
Que fçais-je ? Il a peut être le don des larmes.
A- t'il jamais pleuré à tes genoux ? Tu
Fougis , c'eft prefque un aveu . Acheve ,
conte- moi cela . Finiffez , lui dis- je , ou je
quitte la place.. Hé , quoi ? Ne vois- tu pas
que je plaifante ? . Cette plaifanterie mériteroit..
Comment donc ? Le dépit s'en mêle.
Tu me menaces ! Tu le peux , je n'en ferai
pas moins tranquille.. Vous vous prévalez
de ma vertu .. De ta vertu ? Oh, point
du tout , je ne compte que fur mon étoile ,
qui ne veut pas que je fois un fot .. Et vous
croyez à cette étoile . J'y crois fi fort , j'y
compte fi bien , que je te défie de la vaincre.
Tiens , mon enfant , j'ai connu des
femmes fans nombre ; jamais aucune , quoique
j'aye fait , n'a pu ſe réfoudre à m'être
infidelle . Ah ! je puis dire , fans vanité ,
que quand on m'aime , on m'aime bien .
Ce n'eft pas que je fois mieux qu'un autre ,
je ne m'en fais pas accroire ; mais c'eſt un
L.Vol.
B
16 MERCURE DE FRANCE.
je ne fçais quoi , comme dit Moliere , que
l'on ne fçauroit expliquer. A ces mots fe
mefurant des yeux , il fe promenoit devant
une glace. Auffi , pourfuivit- il , tu vois fi
je te gêne : par exemple , ce foir , as-tu
quelque rendez- vous , quelque tête-à- tête?
je me retire. Ce n'eft qu'en fuppofant que
tu fois libre , que je viens paffer la foirée
avectoi. Quoi qu'il en ſoit , lui dis- je, vous
ferez bien de refter.. Pour plus de sûreté ,
n'eft- ce pas ?. Peut -être bien.. Je te remercie
, je vois qu'il faut que je foupe avec
toi . Soupez donc bien vite , interrompit
l'Abbé , M. le Marquis m'impatiente : il
me tarde que vous fortiez de table , que
vous foyez retirée dans votre appartement,
& que votre mari vous y laiffe. Hé- bien ,
mon cher Abbé , m'y voilà , dans le trouble
le plus cruel que j'aye éprouvé de ma vie.
L'ame combattue , j'en rougis encore , entre
la crainte & le defir , je m'avance à
pas tremblans vers le cabinet de toilette ,
pour voir enfin fi mes allarmes étoient fondéès
; je n'y vois perfonne , je le crois parti
, ce perfide Chevalier , mais bearenfefement
j'entends parler à demi - voix dans le
chambre voiline j'approche , j'écoute , c'étoit
Luzel lui- même , avec la plus jeune de
mes femmes. Il eft vrai , difoit- il , je fuis
venu pour la Marquife , mais le hazard
OCTOBRE. 1758.
29
me fert mieux que l'amour. Quelle comparaifon
! & que le fort eft injufte ! Ta maîtreffe
eft affez bien ; mais- a-t'elle cette
taille , cet air lefte , cette fraîcheur , cette
gentilleffe? Par exemple , c'eft cela qui de
vroit être de qualité. Il faut qu'une femme
foit , ou bien modefte , ou bien vaine ,
pour avoir une fuivante de ta figure & de
ton âge. Ma foi , Louifon , fi les graces
font faites comme toi , Vénus ne doit pas
briller à fa toilette.. Réſervez , M. le Chevalier
, vos galanteries pour Madame , &
fongez qu'elle va venir.. Hé non , elle eft
avec fon mari; ils font le mieux du mon.
de enfemble ; je crois même , Dieu me
pardonne , avoir entendu tantôt qu'ils
fe difoient des chofes tendres. Il feroit
plaifant qu'il vînt paffer la nuit avec
elle ! Quoi qu'il en foit , elle ne me ſçait
point ici , & dès ce moment je n'y fuis
plus pour elle.. Mais , Monfieur , vous n'y
penfez pas , que deviendrois- je fi l'on fçavoit
?. Raffure- toi, j'ai toutprévu : fi demain
l'on me voit fortir , il eft aifé de donner le
change.. Mais , M. le Chevalier , l'honneur
de Madame.. Tu badines , l'honneur
de Madame eft bien à cela près ! Tant
mieux , après tout , qu'on lui donne un
homme comme moi , cela va la mettre à la
mode. Ah ! le fcélérat , s'écria l'Abbé ! ju
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
*
fe
gez , mon ami , reprit la Marquife , de ma
colere à ce difcours. Je fus au moment d'éclater
; mais cet éclat alloit me perdre ; ni
mes gens , ni , mon mari n'auroient pu ſe
perfuader que le Chevalier fût là pour
Louifon. Je pris le parti de diffimuler je
fonnai , Louifon parut : jamais je ne l'avois
vue fi jolie , car la jaloufie embellit
fon objet quand elle ne peut l'enlaidir.
Eft- ce un des gens de Monfieur , lui dis - je ,
que je viens d'entendre avec vous ? Oui ,
Madame , répondit - elle avec embarras..
Qu'il fe retire à l'inftant même , & ne revenez
qu'après qu'il fera forti. Je, n'en dis
pas davantage ; mais foit que Louifon
m'eût pénétrée , foit que la crainte la déterminât
à renvoyer le Chevalier , il fe retira
dans la minute , & fortit fans être apperçu
. Vous jugez bien , mon cher Abbé ,
qu'il fut configné à ma porte , & que Louifon
le lendemain , me coeffa mal , fit tout
de travers , ne fut bonne à rien , m'impatienta
, & fut congédiée . , Vous aviez raifon
, Madame , conclut l'Abbé : votre vertu
a couru des rifques . Ce n'eft pas tout ,
pourfuivit- elle , & voici bien une autre
avanture. Nous paffions tous les ans la
belle faifon à notre maifon de campagne
de Corb.. , & pour voifin nous avions un
Peintre célebre , qui fit naître au Marquis
OCTOBRE . 1758. 20
l'idée galante d'avoir mon portrait & le
fien. Vous fçavez que fa folie étoit de fe
croire aimé de moi : il vouloit qu'on nous
vît dans le même tableau , enchaînés par
l'hymen , avec des noeuds de fleurs. Le
Peintre faifit fa penſée ; mais accoutumé
à travailler d'après nature , il défiroit avoir
un modele pour la figure de l'hymen . Dans
cette même campagne étoit alors un jeune
Abbé , qui nous venoit voir quelquefois :
fes beaux yeux , fa bouche de rofe , fon
teint à peine encore velouté du duvet de
l'adolefcence , fes cheveux d'un blond cendré
, qui flottoient à petites ondes fur un
cou plus blanc que l'ivoire ; la tendre vivacité
de fes regards , la délicateffe & la
régularité de fes traits , tout fembloit fait
en lui pour le deffein qu'on fe propofoit.
Le Marquis obtint de l'Abbé qu'il ſervît de
modele au Peintre.
A ce début , l'Abbé de Châteauneuf redoubla
d'attention ; mais il diffimula jufqu'au
bout pour entendre la fin de l'hif
toire.
L'expreffion à donner aux têtes , continua
la Marquife , produifit d'excellentes
fcenes entre le Peintre & le Marquis. Plus
mon mari tâchoit d'avoir l'air paffionné
plus il avoit l'air imbécille . Le Peintre copioit
fidélement , & le Marquis étoit fu-
Biij
o MERCURE DE FRANCE:
rieux de fe voir peint au naturel. De mon
côté , j'avois je ne fçais quoi de moqueur
dans la phyfionomie que le Peintre imitoit
de même. Le Marquis juroit , l'Artiſte rerouchoit
fans ceffe , & toujours il retrouvoit
fur la toile l'air d'une friponne & d'un
fot. Enfin l'ennui me gagna ; le Marquis
prit cela pour une douce langueur : de fon
côté il fe donna un rire niais , qu'il appelloit
un tendre fourire , & le Peintre en fut
quitte pour le rendre comme il le voyoit.
Il fallut en venir à la figure de l'hymen
Allons , Monfieur l'Abbé , difoit le Peintre
, des graces , de la volupté , regardez
Madame tendrement , plus tendrement encore;
prenez-lui la main , ajoutoit mont
mari , & fuppofez que vous lui dites : « Ne
» craignez rien , ma belle enfant , ces chaî-
» nes font de fleurs ; elles font fortes , mais
ود
"
légeres. » Animez- vous donc, M. l'Abbé,
votre vifage ne dit mot ; vous avez l'air
d'un Hymen tranfi. Le jeune homme
profitoit à merveille des leçons du Peintre
& du Marquis. Sa timidité fe diffipoit peu
à fa bouche fourioit amoureufement ,
fon teint fe coloroit d'une rougeur plus vive
; fes yeux pétilloient d'une douce flamme
, & fa main ferroit la mienne avec un
tremblement dont moi feule je m'appercevois.
Il faut tout vous dire , l'émotion de
peu ,
:
OCTOBRE. 1758. gr
fon ame paffa dans mes fens , & je regar →
dois le Dieu bien plus tendrement que l'époux.
Voilà ce que c'eft , difoit le Marquis !
Continuez , Monfieur l'Abbé , cela vient à
merveille . N'eft- ce pas , Monfieur, demandoit-
il au Peintre ? Nous ferons quelque
chofe de notre petit modele. Allons , ma
femme , ne nous rebutons point : je fçavois
bien que cela feroit beau. Vous voilà
comme je voulois : courage , Abbé ; continuez
, Madame , je vous laiffe tous deux
en attitude. N'en changez pas jufqu'à mon
retour. Dès que le Marquis s'étoit éloigné ,
mon petit Abbé devenoit célefte : "mes
yeux dévoroient fes regards , & je ne pouvois
m'en raffaffier : les féances étoient longues
, & nous fembloient ne durer qu'un
inftant. Quel dommage , difoit le Peintre ,
que je n'aye pas faifi Madame dans un
moment comme celui- ci ! Voilà l'expreffion
que je demandois c'eft toute une autre
phyfionomie. Ah ! Monfieur l'Abbé , quel
plaifir de vous peindre! Vous ne vous refroi
diffez point ; vos traits s'animent de plus en
plus. Point de diftraction , Madame , attachez
vos yeux fur les fiens , mon hymen
fera un morceau fublime. Quand la tête
de l'hymen fut achevée , je veux ; Madame,
me dit-il un jour en l'abfence de mon
mari , je veux retoucher votre portrait
Biv
32 MERCURE DE FRANCE:
Changez de place , Monfieur l'Abbé , &
prenez celle de M. le Marquis . Pourquoi
donc , Monfieur , lui demandai - je en rougiffant?.
Hé ! mon Dieu ! Madame , laiffezmoifaire
, je connois mieux que vous ce qui
vous eft avantageux..Je l'entendis à merveille,
& l'Abbé en rougit comme moi . L'artifice
du Peintre eut un effet merveilleux . Cette
langueur , qu'il m'avoit donnée , fit place
à l'expreffion la plus touchante d'une timide
volupté. Le Marquis , à fon retour , no
pouvoit fe laffer d'admirer ce changement.
qu'il ne concevoit pas. Cela eft fingulier ,
difoit- il ! Il femble que ce tableau fe foit
animé de lui- même. C'eft l'effet de mes
couleurs , lui répondit froidement le Peintre
, de fe développer ainfi à mesure qu'elles
travaillent. Vous verrez bien autre chofe
dans quelque temps d'ici. Mais , ma tête
, à moi , reprit le Marquis , ne s'embellit
pas de même.. La raifon en eft fimple ,
repliqua l'Artiste : les traits font plus forts
& les couleurs moins délicates. Mais ne
vous impatientez pas ; cela doit faire , avec
le temps , une des plus belles têtes de mari
qu'on ait vues.
Quand le tableau fut fini , nous tombâmes
, l'Abbé & moi , dans une trifteffe profonde.
Ils n'étoient plus , ces momens fi
doux , où nos ames fe parloient par nos
i
I
OCTOBRE. 1758. 33
yeux , & s'élançoient l'une vers l'autre. Sa
timidité , ma pudeur nous impofoient une
gêne cruelle : il n'ofoit plus venir nous
voir auffi fouvent , & je n'ofois plus l'y
inviter moi- même ."
Un jour enfin qu'il étoit chez moi , je
le trouvai feul , immobile & rêveur devant
le tableau. Vous voilà bien occupé ,
ļui dis- je ? Oui , Madame , me réponditil
naïvement ; je goûte le feul plaifir qui
me foit permis déſormais : je vous admire
dans votre image.. Vous m'admirez ? Cela
eft bien galant.. Ah ! je dirois mieux fi je
l'ofois .. En vérité, vous êtes content ? . Content
, Madame je fuis enchanté. Hélas !
que n'êtes- vous encore telle que je vous
vois dans ce portrait ! Il eft affez bien , interrompis-
je , en feignant de ne l'avoir pas
entendu ; mais le vôtre eft mieux , ce me
femble.. Mieux, Madame, que dites - vous ?
Le mien eft d'un froid à glacer .. Vous
plaifantez avec votre froideur : il n'y a
rien de plus vif dans le monde. Ah ,
Madame que n'étois-je libre de laiffer
éclater fur mon vifage ce qui fe paffoir
dans mon coeur ! Vous auriez vu bien autre
choſe. Mais le moyen d'exprimer ce
que je fentois dans ces momens ? Si ce n'étoit
pas le Marquis , c'étoit le Peintre , qui
avoit fans ceffe les yeux fur moi . Il falloit
Bv
$4 MERCURE DE FRANCË:
bien avoir l'air tranquille. Voulez- vous
voir , ajouta-t'il , comment je vous aurois
regardée , nous avions été fans témoins
Rendez-la-moi cette main , que je ne ferrois
qu'en tremblant , & reprenons la mê
me attitude.. Le croiriez-vous , mon ami
j'eus la curiofité , la complaifance , & fi
yous voulez , la foibleffe de laiſſer tomber
ma main dans la fienne . Il faut l'avouer
je n'ai rien vu de fi tendre , de fi paffion
né , de fi touchant que la figure de mon
petit Abbé dans ce dangereux tête- à -tête:
La volupté fourioit fur fes levres ; le défir
brilloit dans fes yeux , & toutes les
fleurs du Printems fembloient éclorre fur
fes belles joues. Il preffoit ma main contre
fon coeur , & je le fentois battre avec une
vivacité qui fe communiquoit au mien.
Qui , lui dis- je , en tachant de diffimuler
mon trouble , cela feroit plus expreffif , je
l'avoue , mais ce ne feroit plus la figure de
l'hymen. Non , Madame , non , ce feroit
celle de l'amour ; mais l'hymen à vos pieds
ne doit être que l'amour même. À ces
mots il parut s'oublier , & je vis le moment
qu'il fe croyoit tout de bon le Dieu dont il
étoit l'image.
Heureufement qu'il me reftoit encore af
fez de force pour me fâcher le : pauvre
enfant interdit & confus , prit mon éng
OCTOBRE 1758. 35
tion pour de la colere , & perdit , à me de
nander grace , le moment le plus favorable
de m'offenfer impunément . Ah ! Madame
, s'écria l'Abbé de Châteauneuf , eftil
poffible que j'aye été fi for ! Comment
donc , reprit la Marquife.. Hélas ! ce petit
imbécille , c'étoit moi ! . Vous ! il n'eft pas
poffible . C'étoit moi - même , rien n'eft
plus certain. Vous me rappellez mon hiftoire.
Ah ! cruelle , fi j'avois fçu ce que je
fçais .. Mon vieil ami , vous auriez eu trop
d'avantage , & cette fageffe que vous vantez
tant , vous eût foiblement réfifté. Je
fuis confondu , s'écrioit l'Abbé : je ne me
le pardonnerai de ma vie.. Confolez-vous ,
il en eft temps , reptit en fouriant la Marquife
; mais avouez , qu'il y a ſouvent bien
du bonheur dans la vertu même , & que
celles qui en ont le plus , devroient juger
moins févérement celles qui n'en n'ont pas
affez.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
O DE
ANACREONTIQUE
S₁ près de celle que j'adore ,'
J'ai fouvent chanté mon bonheur :
Par des fons plus touchans encore ,
Puiffai-je exprimer ma douleur !
Toi ,dont la beauté , la tendreffe.
Egale celle des amours ;.
Toi , dont la main enchantereffe
Serre mes chaînes tous les jours ;
Que ne vois-tu couler mes larmes !
Ces vers en font prefqu'effacés ; .
Mais ils en auraient moins de charmes ,
Si ma main les eût mieux tracés.
*
Les traits de cette main tremblante
Seront déchiffrés tour à tour ;
Rien n'échappe aux yeux d'une Amante
Qui lit au flambeau de l'Amour.
Ton Amant loin de toi foupire ,
Tandis que Paris enchanté
T'écoute , & tous les jours admire ,
Ettes talens , & ta beauté,
OCTOBRE 1758 .
37
Le trifte joug dont la fortune
M'accable & m'impoſe la loi ,
Ces vains honneurs , tout m'importune;
Je ne lui demandois que toi.
C'eſt en vain pour moi que l'auror
Du foleil hâte le retour';
Je ne dois point te voir encore
Je defire la fin du jour.
Toute la nature en filence
N'offre qu'un défert à mes yeux ;
Et les oifeaux en ton abfence
N'ont plus de chants harmonieur
Quelquefois couronné de lierre ;
De Silene le nourriffon
M'agace , me préfente un verre ,
Et me demande une chanfon.
*
Mais du tendre Amant dé Délie ,
Ma voix a perdu les accens ;
Et du trifte Amant de Julie ,
J'imite les tons languiffans.
Pour éviter les jours de fête ,
Je voudrois fuir dans les forêts
Je ne couronne plus ma tête
Que de foucis & de cyprès.
38
MERCURE
DE FRANCE
En vain je voudrois à l'étude
Pouvoir donner quelques momens ;
L'efprit a trop d'inquiétude ,
Et le coeur trop de fentimens.
*
Souvent fans deffein & fans guide ,
Je m'égare au fond des valons :
Là de Maupertuis & d'Euclide ,
Je veux répéter les leçons.
Je paffe en ces fombres demeures
Le jour fans m'en appercevoir,
Et n'y calcule que les heures
Que je dois paffer fans te voit
La nuit dans cet efpace immence
Que Newton foumit à fa lói ,
Je n'obferve que la diſtance
Dont je fuis éloigné de toi.
Lorfque de l'aurore naiſſante
J'apperçois le doux incarnat ;
A mon efprit toujours préfente ;
Ton image en ternit l'éclat.
Mon ame abuſée & ravie ,
Croit ainfi preffer mon retour :
Dans tous les inftans de mavie,
Tout le rapporte à mon amous.
LOCTOBRE. 1758.
RÉPONSE
'De M. deVoltaire à une Enigme qui venoit
de Madame la Ducheffe d'Orléans ( 1 ) .
VOTOTRREE Enigme n'a point de met t
Expliquer chofe inexplicable ,
Eft ou d'un Docteur ou d'un fot ;
L'un & l'autre eft affez femblable ;
Mais fi l'on donne à deviner
Quelle eft la Princeffe adorable ;
Qui fur les coeurs fçait dominer ,
Sans chercher cet empire aimable ;
Pleine de goût fans raifonner,
Et d'efprit fans faire l'habile :
Cette Enigme peut étonner ,
Mais le mot n'eft pas difficile.
(1) L'efpece d'Enigme qui a donné lieu à ces
vers , & que soup la wonde connois , occafonne de
vives diſputes parmi nos Edipes . Eun m'écrit que
le mot eft la lune ; l'autre , que c'eft la mule , &
ils me prient d'inférer leur découverte dans mas
Journal.
40 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE
J'AI AI une jeune niece , Monfieur , qui fait
paffablement des vers , & qui me récita
l'autre jour le Sonnet que vous allez lire :
vous vous doutez bien de la réponſe que
je fis après l'avoir entendu ; mais ce que
j'ai peine à me perfuader moi - même , c'eft
que tout prévenu que j'étois , elle parvint ,
par un certain caractere de vérité qui eft
inimitable , à me convaincre qu'elle n'avoit
jamais lu le Sonnet de Defbarreaux
fur lequel le fien paroît fi abfolument
moulé , qu'on y trouve le même plan
prefque la même coupe & le même tour ;
j'en excepte la derniere penſée qui , quoique
la plus frappante , me paroît la moins
fufceptible de l'accufation de plagiat ,
parce que l'idée en étant comme innée
dans tous les Chrétiens , il n'y a pas plus
de fondement à traiter de copiſte le Poëte
qui la verfifie , que l'Orateur qui la prêche.
La critique ne peut tomber que fur
la maniere de la rendre.
९
Defportes avant Defbarreaux avoit terminé
ainfi un Sonnet adreffé à Dieu ;
OCTOBRE. 1758. 4.1
Ne tourne point les yeux fur mes actes pervers ,
Ou fi tu veux les voir , vois les teints & couverts ,
Du beau fang de ton fils , ma grace & ma juſtice .
Defbarreaux près d'un fiecle après , a
fini le fien par ces deux beaux vers :
Mais deffus quel endroit tombera ton tonnerre ,
Qui ne foit tout couvert du fang de Jeſus- Chriſt
Enfin on trouve dans les OEuvres de
M. de la Motte , t . 10 , p . 211 , édition
de 1754 , un troifieme Sonnet dont voici
les derniers vers , en parlant du jugement
dernier :
Tout m'y doit annoncer la rigueur de mon Juge
Mais j'y dois voir auffi la croix de mon Sauveur ,
Et j'en fais aujourd'hui mon éternel refuge .
Voilà trois penfées dont le fonds paroîr
tout-à-fait le même ; mais ces penfées appartenant
à tout le monde , on ne peut
accufer de larcin ceux qui les employent
fucceffivement. Il refte à juger qui des
trois aura le mieux ufé d'un bien commun
, & fi le Sonnet de ma niece mérite
d'entrer dans ce parallele.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris , ce 7 Juillet 175.8.
FLEVILLE.
44 MERCURE DE FRANCE.
SONNET
Par Mademoiselle R... B.... qui n'avoit
aucune connoiſſance de celui de Defbarreaux .
GRAND Dieu , qui nous fis naître afin de nous
fauver :
Toi , dont le bras vengeur ne tient ouvert l'abîme
Qu'aux coupables humains qui penſent te braver,
Puis-je eſpérer encor la grace de mon crime ?
De mes larmes en vain je voudrois le laver ;
J'ai trop long-temps aigri le courroux qui t'a
nime ;
Et lorfque ta bonté veille à me conferver ,
Ta juſtice réclame aufſi -tôt ſa victime.
Je ne murmure pas du décret éternel ,
Qui te rend infenfible aux pleurs d'un criminel :
Brife un vafe d'argille , & le réduits en poudre.
Mais fouviens-toi du moins , Dieu jufte , Dieu
puiffant ,
Que fice corps mortel doit tomber fous ta foudre ,
Le falut de mon ame eft le prix de ton fang.
A la rime près , qui n'eft point exacte
dans le dernier tercet , ce Sonnet , je l'avoue
, me femble préférable à celui de
Defbarreaux. La penfée en eft plus nette ,
OCTOBRE. 1758. 43
plus jufte , & mieux exprimée. Dans le
Sonner de Defbarraux , indépendamment
des vers inutiles , il y a une contradiction
choquante. Toujours tu prends plaifir à nous
être propice , contente ton defir , offenſe toi
des pleurs qui coulent de mes yeux. L'image
qui le termine , mais deffus quel endroit
tombera ton tonnerre , me paroît du faux
fublime ; elle préfente cette idée fauſſe &
puérile , que Jefus-Chrift eft mort pour
fauver le pied , la main , la tête du coupable
; en un mot , ces deux derniers vers :
Que fi ce corps mortel doit tomber fous ta foudre,
Le falur de mon ame eft le prix de ton fang.
ces deux vers , dis-je , font plus vrais ,
plus beaux dans leur noble fimplicité.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , accordez- moi une petite
place dans votre premier Mercure . Pourfiez
- vous la refufer à une muſe encore
toute jeune , & dont les badinages n'ont
jamais vu le jour ? C'est trop tard , m'allezvous
dire ... déja l'Imprimeur.. Je m'en
doute bien.. Comment voulez - vous que je
faffe ? Le voici , rien de plus facile . Regardez
à la fin de ma lettre , vous y verrez
?
1
44 MERCURE DE FRANCE:
quatre petits vers ; lifez - les , & fuppofé
qu'ils foient paffables , envoyez - les bien
vite à l'Imprimeur : il n'y a pas loin. Si
tout eft rempli dans votre Journal , nichezmoi
à la fin. Je fuis bien preffante , n'est- il
pas vrai Les perfonnes de mon fexe ne
font pas faites autrement , à moins qu'on
ne les commande . M. Greffet , mon bon
ami , nous a devinées :
Defir de fille eft un feu qui dévore.
Il a bien raifon : mais chut .
J'ai l'honneur d'être , & c.
DESJARDIN.
VERS
Au Marquis de ... âgé de 10 ans , le jour
de fa Fête , en lui préfentant un laurier.
PREFERS , aimable enfant , préfere ce laurier
Aux fleurs qu'en ce jour on te donne :
De ce tendre arbriffeau prends foin , jeuneGuerrier,
Je veux avant dix ans t'en faire une Couronne,
OCTOBRE. 1758. 45
PARVA LEVES CAPIUNT ANIMOS,
Pour le Lecteur ou pour moi,
SUREMENT je ferai lu à la toilette , cité
comme la nouvelle du jour , regardé comme
une bagatelle amufante , & peut- être
deviné , quoique je fouhaitaffe fort de
jouir incognito de ces petits avantages. Si
j'ai réuffi , je m'eftimerai un homme comme
il faut ; fi j'ai échoué , je renonce à la
faculté de penfer , que j'exerce depuis longtemps
à fixer les proportions du beau . J'ai
pris tous les points de vue en m'appro-.
chant plus ou moins du tableau de la nature
( 1 ). Après bien des coups d'oeil , j'ai
(1 ) Ce n'eft qu'en nous éloignant plus ou
moins des objets confidérables à proportion' de
leur grandeur que nous les voyons comme il faut ,
& perfonne n'ignore que , fuivant l'éloignement
ou la proximitié, les objets nous paroiffent ou plus
petits ou plus grands. Ce n'eft cependant qu'en
diminuant cette grandeur à notre vue , comme
par exemple , la façade d'un bâtiment que la perfpective
rend plus agréable : trop près , nous ne
pouvons voir que le détail ; plus loin , nous voyons,
l'effet de l'enfemble ; tout ce qui eft réduit à ſon
expreffion la plus fimple , à fa plus petite dénomi
nation , fe conçoit mieux, & procure plus de plair
; les productions de l'efprit , les combinaiſons
46 MERCURE DE FRANCE.
cru fentir qu'il falloit regarder d'une affez
grande diſtance les objets pour leur
trouver moins de défauts : le physique &
le moral demandent le même éloignement
pour nous plaire , il m'a encore femblé ,
que machinalement , & comme par inftinct
, notre nation avoit fenti le rapport
de nos fens aux objets qui nous affectent le
plus. Heureuſe notre nation à qui l'inſtinct
tient lieu de la raiſon !
C'eft de l'instinct que je demande à mes
lecteurs pour fixer ma réputation ; ceux
qui fe piquent encore d'être raifonnables
auront fans doute pitié de moi ; ceux qui
font affez heureux pour n'avoir que cet
inſtinct machinal qui fent le plaifir , fans
pouvoir décider en quoi il confike , feront
mes juges , à coup sûr les meilleurs & le
plus grand nombre.
Les proportions du beau conſiſtent dans
la petiteffe ( 1 ) ; nos goûts en font la preudu
génie ne font pas à la portée de tout le monde ;
parce que ce font des compofitions , des arrange
mens de parties éloignées , dont bien des gens
n'ont point apperçu les rapports ; l'homme le
plus borné reconnoît dans une imitation fimple &
vraie , ce qu'il a vu dans la nature. Ce qu'il a plu
aux hommes de figurer autrement , il ne peut en
juger que d'après leurs inftructions.
(1) Toutes les productions végétales & animales
nous plaifent mieux à un certain degre
OCTOBRE. 1758. 47
ve , & le gout de notre nation , qui a toujours
donné le ton aux autres , prouve en
core mieux que nous avons faifi le vrai de
la nature agréable.
Qu'eft-ce que le goût , me dira- t'on ?
Une efpece d'inftinct qui nous décide pour
tout ce qui eft petit & délicat. Qu'entendoit-
on , il y a cinquante ans , par legoût ?
Pour fixer le mérite d'un homme , on l'appelloit,
un homme d'efprit, un grand homme.
Veut- on actuellement donner une idée
diftincte d'un homme de notre fiecle
d'un connoiffeur en tout genre ; la qualification
d'homme de goût détermine en un
feul mot quel homme c'eſt.
des
Ce mot de nos jours que j'ai vu bien
gens embarraffés de définir , n'étoit indéfiniffable
, que parce qu'on ignoroit fon
rapport avec l'inſtinct qui nous décide.
Le goût n'a beſoin que des fens pour jugès :
ce qui les affecte lui plaît ; il témoigne
au dehors les fenfations gracieuſes qu'il
éprouves un mot , un gefte lui fuffifent :
d'aceroiffement, que lorfqu'elles font entièrement
développées ; l'arbuste , la fleur qui commence à
s'épanouir , les fruits des amours des animaux
dans les genres , les plus petites efpeces , le ruif
feau , le zéphyr , l'aurore d'un beau jour , font
des objets auxquels nous nous arrêtons avec com
plaifance.
48 MERCURE DE FRANCE.
fans tant de circonlocutions , il exprime
dans un feul terme toute la vivacité du
plaifir dont il eft , affecté : un homme de
goût , s'il éprouve une fenfation agréable ,
s'écrie , cela eft divin ! Ah ! fi , cela eft
du dernier mauvais , exécrable , odieux ,
fi la fenfation lui répugne.
Tous les Poëtes nous peignent un état
primitif, qu'ils appellent fiecle d'or ; point
d'amour- propre qui bleffât celui des autres
, par conféquent point de paffions &
rien de grand ; ils fe plaifent à nous en faire
des portraits qui nous charment ; il n'y
a perfonne en les lifant , qui ne fouhaitất
voir revenir les temps paffés : mais graces
à la révolution des efprits , ces temps heureux
, fuffent-ils des fables , nous les verdans
fe réaliſer .
peu
rons
Abandonnons nous entiérement au
goût : ce qui lui plaît eft réellement le
vrai beau ; & le vrai beau confifte dans la
petiteffe ; nous l'avons fenti par instinct
,
& nous l'approuvons par goût ; tout ce qui
nous plaît a cette qualité. L'homme opulent
, qui a du goût , raffemble dans fa petite
maifon l'abrégé des arts & des talens ;
petites maîtrelles , petit ameublement , petites
parties , petit fouper , les petits collets
, les petits maîtres & les petites maî
treffes , dont les pantins étoient des copies
¿
OCTOBRE . 1758. 49
pies ; les gens aimables , que l'inftinct feul
dirige , ne plaifent que par les plus petites
chofes ; ils doivent s'occuper à des riens
dire des riens , qui font de très - petites
chofes, pour être chéris dans de petites fociétés.
Voulons- nous trouver quelque chofe à
notre goût attachons- nous à fa dimenfion
plus l'objet fera petit dans fon efpece
, plus il nous plaira ; & chaque goût
particulier n'eft affecté plus ou moins vivement
, qu'à proportion de la petiteſſe des
objets qui l'attachent.
Les voluptueux dans tous les genres ,
gens qui donnent le ton , parce que leur
goût les détermine aux plus petites chofes,
fuient tout ce qui eft grand ; parce qu'ils
ne veulent point être accablés , excédés ,
anéantis . L'amant aime dans fa maîtreſſe
un petit pied , une jambe fine , une petite
bouche , une petite main , de petits yeux
même ont je ne fçais quoi de plus vif,
de plus perçant que les grands yeux : les
petits airs , la minauderie , l'inconféquence
, l'étourderie , la vivacité ; fi on ne les
a pas , on tâche de les prendre , on tâche
d'avoir ces petiteffes de l'enfance . Celui
que fon goût fixe aux délices de la table ,
aime la fineffe & la délicateffe des mêts ;
l'avare aime dans l'objet de fes richeffes ,
1.Vol. C
MERCURE DE FRANCE.
les pieces d'or toujours plus petites que
celles d'un autre métal ; l'envieux hait
tout ce qui lui paroît trop s'accroître ; le
pareffeux recule toujours à la vue d'une
grande entreprife , parce qu'il enviſage
l'étendue qui ne s'accorde point avec fon
goût ; la variété des modes qui changent
avant que
la nation entiere les ait connues
ou adoptées , ne nous plaît que parce que
ce changement diminue la forme de ce
que l'on nous préfente , en le rendant ou
plus léger , ou moins ample , ou moins
chargé. Les Artiftes n'ont de réputation
qu'autant qu'ils préfentent à nos yeux
leur travail fous des formes extrêmement
délicates & diminuées. De combien a- t'on
rendu plus légeres nos voitures, en les réduifant
à des cabriolets , à des vis- à- vis ?
Les in -folio compilés avec beaucoup de
peine & de recherches , font aujourd'hui
tous mis en abrégé ; on daigne les ouvrir
fous cette forme qui plaît mieux : l'in- 12
eft mis en petit format ; les brochures ne
prennent fibien , que parce que leur ftyle'
coupé n'a pas la majefté de celui des Boffuet
, des Fénélon , & de tous les grands
Ecrivains qu'il n'appartient qu'à la raiſon
de trouver bons : nos Romans dans leſquels
les Scuderi , les Calprenedes , les Gomés ,
& tant d'autres avoient & bien analyſé les
OCTOBRE. 1758.
> fentimens d'un amour tendre ne font
plus que des annales de faits & d'actions
momentanées ; l'inftant , qui eft ce que
nous avons de plus court , nous décide actuellement
en amour , & c : c'est ce qui doit
s'appeller véritablement copier la nature.
Ne juger que par le goût & les fenſations
, c'eft être guidé par l'instinct
; approuver
par goû les plus petites chofes ,
c'eft encourager la perfection dans les
fciences & les arts , & grace à la fureur
de perfectionner , nous verrons bientôt
toutes les combinaifons de la raifon & du
génie réduites à un tel degré de ténuité ,
qu'elles échapperont aux fens : alors fans
arts ni fciences , mus par le feul inſtinct ,
ce fera pour nous , je penſe , cet état primitif
de la nature que nos fouhaits femblent
avoir hâté.
Nota. Il feroit à ſouhaiter que l'Auteur de ce
badinage eût pris un fujet plus heureux.
'A M***
EPITRE
, par Madame de ... Religieufe
an Couvent de ...
SAGE Difciple de Socrate ,
Philofophe
fans vanité,
L
Cij
52 MERCURE DE FRANCE!
Docteur fans morgue & fans fierté ,
Vous , qui d'une main délicate
Corrigez l'infipidité
Du jargon de la Faculté
Et des préceptes d'Hypocrate ;
Par le goût & l'urbanité
De la célebre antiquité ;
Favori du Dieu d'Epidaure ;
Qui dans la boîte de Pandore
Renfermez l'effaim détefté
Qui détruit , afflige & dévore
La miférable humanité :
Vous , qui , guidé par Uranie
Dans le dédale de nos corps
Y rétabliffez l'harmonie
Et la jufteffe des accords ;
Vous , dont l'expérience habile ;
Jufques dans nos moindres vaiffeaux ;
Sépare le fang de la bile ,
Et terminant fes fiers affauts ,
Sçait rendre au teint le plus jaunâtre,
Et fans couleur & fans pinceaux ,
Son incarnat & fon albâtre :)
Vous , à qui le Dieu du repos ,
Le Dieu qui fait la fourde oreille
Au cri du malade qui veille
Remit fes paisibles pavots 3
A qui la cruelle Atropos ,
Cette Déeffe redoutable
OCTOBRE . 1758 . $$
A confié tous fes fuſeaux ,
Et la Santé fon or potable :
Lorfque de mes jours mal tiffas
Vous avez réparé la trame ,
Et que pour s'envoler , mon ame ,
Graces à vos foins affidus ,
A fait des efforts fuperflus ;
Vous ne demandez pour tout
gage,
Du fentiment que je vous dois ,
Que ma LANTERNE : eh ! dites- moi ,
Sire Efculape , à quel ufage ?
Perfonne n'en feròit furpris ,
Si , comme tel de nos Marquis ,
Vous poffédiez un goût exquis
Pour toute forte d'antiquailles :
Si vous étiez un affaffin ,
Comme tel autre Médecin ;
» Pour éclairer les funérailles
» De quelque pauvres trépaffé
» Dont il a fans doute avancé ,
» Par fes fecours , l'heure fatale ,
» Il la demande , & n'a pas tort ,
» Dirois-je , & la lumiere pâle
» De ma lanterne obfcure & fale ,
» Peut lui donner auprès d'un mort
» L'air d'une lampe fépulcrale.
En plein jour la lanterne en main ,
Voulez -vous , comme le Cynique,
Chercher dans la place publique
C iij
34 MERCURE DE FRANCE;
Un homme fur votre chemin ?
Ce n'eft pas là votre deffein .
Vous fçavez qu'au fiecle où nous fommes ,
Hélas ! partout on voit des hommes .
Mais enfin, me répondez-vous ,
De cette piece de ménage ,
Au fonds d'un cloître , quel ufage
Faifiez- vous donc Moi , Vierge fage ,
Dans l'ombre je cherchois l'Epoux.
Le jour paroît , je le découvre ;
J'entends le bruit fourd des verroux
Le gond gémit , la porte s'ouvre :
Adieu la lanterne eft à vous. :
ON a
PENSÉE S.
Na attaché du ridicule au nom de
Philofophe ; ne feroit- ce pas pour avoir un
prétexte de fe difpenfer de l'être , ou pour
fe venger des leçons de la philofophie ?
Le même fonds de générofité , qui fait
oublier le bien qu'on a fait, empêche d'oublier
celui qu'on a reçu .
Si les hommes entendoient bien leurs
vrais intérêts , ils fe donneroient autant
de mouvemens & de foins pour fe garantir
d'une grande fortune , qu'ils s'en donnent
pour y parvenir.
Ne pourroit - on pas comparer la fortuna
OCTOBRE . 1758. 55
> à une femme coquette ? Même brillant
mêmes attraits , même féduction ; tour
charme , tout engage ; auffi de part & d'autre
quelle foule d'adorateurs ! D'un autre
côté , même légéreté , mêmes caprices , on
croit les tenir ; elles échappent ; que de
dupes !
Il est aisé de comprendre qu'un défir immodéré
de plaire a fait donner les femmes
dans l'affectation ; mais comment le goût
& le fentiment unanime des hommes n'ales
ramener au naturel ? t'il
pu
L'amour eft pour la beauté , ce qu'eft
le foleil pour les fleurs : d'abord il en augmente
l'éclat ; mais bientôt il la flétrit & la
détruit entiérement. ( Cette pensée n'est pas
juſte. )
Ces hommes , qu'on voit fortir tout à
coup comme du néant dans des temps de
guerre & de troubles , & dont la fortune
prodigieufe caufe autant de furprife que
d'envie , reffemblent à ces petits ruiffeaux ,
qu'un orage fubit a groffis , & qui , devenus
dans un inftant des torrens impétueux ,
défolent au loin les campagnes , & renverfent
avec fracas les chênes , fous l'ombre
defquels ils euffent tari milte fois .
Il n'y a prefque pas un jour de la vie où
les hommes , qui fe plaignent que la durée
en eft fi courte , ne faffent des voeux pour
l'abréger. ( Cela a été dit. ) Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Le mérite naturel fans l'éducation , eft
un diamant brute , qu'il faut examiner de
près pour en connoître le prix ; il n'eft eftimé
que des connoiffeurs : pour le mérite
fuperficiel que donnent l'éducation & l'ufage
du monde , c'eft un faux brillant qui
éblouit les yeux du peuple , & que les connoiffeurs
méprifent : un heureux naturel ,
cultivé par une bonne éducation , & perfectionné
par le commerce des honnêtes
gens , raffemble toutes les perfections , &
réunit tous les fuffrages.
Quoique la nature du lierre foit de ramper
, il ne laiffe pas de s'élever très- haut
par le moyen de l'arbre auquel il s'attache ,
dont il tire fa nourrriture , & qu'il empêche
de parvenir au point de force & de
perfection qu'il eût atteint fans lui : image
naturelle du Prince & du flatteur.
Si l'on n'a pas de plus grande fatisfaction
que d'être feul avec une perfonne
qu'on aime , pourquoi l'homme , fi plein
d'amour- propre , ne peut- il refter un moment
avec lui - même ?
Puifque la tendreffe & l'amitié font deux
des plus forts liens qui nous attachent à la
vie , il femble que les grands devroient la
quitter avec moins de peine.
La fortune eft comme un fleuve qui le
détourne dès qu'il rencontre des lieux éleOCTOBRE
. 1758. 57
vés ; la vertu & la grandeur d'ame mettent
les hommes hors de fon cours.
Un Gentilhomme peut être violent , injufte
, débauché , plongé dans la molleffe
& l'oifiveté , fans déroger ; mais s'il fe rend
utile à l'Etat & à la fociété par le commerce
, il déroge.
Ceux qui n'ont point devant les yeux le
flambeau de la vérité , ſe flattant toujours
de fe mettre enfin au niveau de leurs défirs
, pourfuivent fans relâche un vain
phantôme de bonheur , qu'ils n'atteignent
jamais , femblables à ces enfans qui , ayant
le dos tourné au foleil , courent après leur
ombre .
Une bonne mere fe contemple avec plaifir
dans fa fille , qui eft jeune & belle , &
qui lui reffemble ; elle ne la voit jamais.
affez une mere coquette l'éloigne d'elle
le plus qu'elle peut , & voudroit ne la voir
jamais c'eft le feul miroir qu'elle n'aime
pas .
L'amour du repos tient les hommes dans
ane agitation continuelle.
Les grands génies ont des vues fi vaftes ,
que cet efpace de temps , qu'on nomme la
vie , n'eft à leurs yeux qu'un point fans
étendue , pendant que la plupart des hommes
y voyent un vuide immenfe , qu'ils
ne fçavent comment remplir.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE .
Que penfer des femmes ? Efclaves en
Afie , adorées en Europe , leur deſtin eſt
femblable à celui des fleurs , que l'homme
à fon gré , foule aux pieds , ou fait ſervic
à l'ornement d'une fête.
La plupart de ces penfées me femblent
neuves , juftes & vivement exprimées.
VERS
A Monfieur & à Madame de Bullioud , fur
la belle action de leur fils , âgé de ſeize
ans ; par Madame de 1 ***
CHERS HERS Bullioud , fur les bords ignorés, foli
taires ,
Où par un vain éclat on n'eft jamais féduit ,
Eft venu jufqu'à mon réduit
Le bruit des exploits militaires
De votre jeune fils ; lorfque pour les beaux jours
Trembloient , non moins que vous , les jeux & les
amours.
Ainfi donc à feize ans ce Guerrier intrépide ,
Dans l'horreur des combats fignale ſa valeur ::
Sa courſe périlleuse , autant qu'elle eft rapide ,
Ne peut un feul moment étonner fon grand
coeur !
De Minerve avoit-il l'Egide
Pour garantir fon fein des horreurs de la mort
OCTOBRE. 1758. 59
Non mais dans Adonis le courage d'Alcide
:
Secondoit un fi noble effort.
Je le fuis pas à pas au milieu du carnage :
Il veut vaincre ou mourir dans le fort de l'orage ;
Et renvoyant la mort à qui veut le percer ,
En digne éleve de Bellone ,
Tout ce qu'il n'abat point , il fçait le difpercer.
De chaque laurier qu'il moiffonne ,
Minerve forme la couronne
Dont le plus grand des Rois va le récompenfer.
O ! tandis qu'en cent lieux la prompte Renommés
Va répandre le bruit de ſes vaillans efforts ,
Qu'avec plaifir de votre ame charmée
Ma ſenſible amitié partage les tranfports !
Puiffent de leur Coufin mes fils fuivre la trace !
Pour animer leur noble audace,
Mes fils n'ont plus befoin d'un exemple étranger ,
Puiffent-ils ne jamais craindre d'autre danger.
Que le péril de la patrie.
Votre fils tient déja le prix de fa valeur :
Mais dût l'ardeur des miens toujours plus aguerrie,
N'obtenir que la gloire en expoſant leur vie :
C'eft affez. Ce bien feul récompenfe un grand
coeur.
An château de V... le
25 Juillet 1758.
Cvj
30 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Sur la Mort de mon Fils.
Tor ,que le Ciel m'avoit prêté ,
Durant les jours de fa clémence ;
Toi , fur qui je fondeis toute mon efpérance ;
Ma joie & ma félicité ;
Toi , que j'ai tant chéri , que je chéris encore...
Q mon fils ! mon cher fils ! je t'embraſſe , & tu
meurs !
Tu meurs ! & la tombe dévore
Ta bonté , tes vertus , digne objet de mes pleurs.
Quoi ! les cris , les fanglots de ta mere expirante
Ne peuvent ranimer tes beaux yeux prefqu'éteints
!
Je voudrois réchauffer cette bouche mourante ...
Le trépas & l'horreur pour toujours y font peints .
Cher Narciffe ! ô mon fils ! fi tu m'entends encore,
Si mes gémiffemens ne font pas fuperflus ;
Sois fenfible aux regrets d'un pere qui t'adore ,
Qui te perd , qui s'égare , & ne fe connoît plus..
Pour toi , je fupportois le fardeau de la vie ;
Mes peines, mes foucis, fe changeoient en plaifirs
Tu n'es plus ; je vivrai de larmes , de foupirs ;
Du calice verfé j'épuiferai la lie .
Par M. MENU- DE CHOMORCEAU ;
Avocat à Villeneuve - le - Roi
OCTOBRE. 1758.
GE
VERS ( 1 )
4 Son Excellence Mgr l'Evêque de Laon .
AMBASSADEUR , grand Aumônier
Qu'à ce double titre on révere ,
A Rome allez négocier ,
"
On iroit plus loin pour vous plaire :
On débite au -delà des monts
'Abfolutions & pardons ,
Qu'à Londres on ne prife guere.
François ne pense pas ainfi ,
J'y mettrois mon eſpoir auffi ;
Mais un appui tel que le vôtre ,
Vaut fans doute en ce monde- ci
Autant qu'indulgence pour l'autre.
Par la Mufe Limonadiere.
( 1 ) Un motif louable me détermine à donner
place dans ce Recueil aux Vers de Madame Bouret
L'usage qu'elle fait d'un talent eftimable en luimême
, n'eft pas , pour une mere de famille de for
état , un amusement frivole.
62 MERCURE DE FRANCE.
A Son Excellence Monfeigneur de Breteuil ,
Ambaffadeur de Malthe à Rome.
CHARGÉ des intérêts d'un Ordre redoutable
Par les preuves de fa valeur ,
Vous rempliffez , Breteuil, ce pofte avec honneur,
Auprès d'une Cour refpectable ,
Où la Religion regne dans fa fplendeur.
Votre illuftre Maifon donna plus d'un grand
homme.
L'on choifit autrefois en France , avec raifon ,
Un Miniftre de votre nom ,
Et l'on n'eft pas furpris d'en voir un autre à
Rome.
Par la Même.
EPITAPHE
Du Pape Lambertiny.
SAGE fous la thiare , il régna tour à tour ,
Par les arts , les vertus & la paix bienfaiſante
De Rome fainte il fut l'amour ,
Д eût fait l'ornement de Rome la fçavante.
Par la Même.
OCTOBRE. 1758. 63
Le mot de l'Enigme du Mercure de Septembre
eft Magloire . Celui du Logogryphe
eft Hypocondriaque , dans lequel on trouve
Cupidon, Henri , Condé , Anjou , Rouen ,
Aire, coeur, an, jeudi , juin , chopine , pui, arche,
hydropique , ruche , or, cuivre , harpe ,
once , hyver, pair , navire , avoine , Yedo ,
dépit , ancre , appui , ciron , pou , répit , candeur,
Doyen , poivre , convoi , cinq , coq , air,
eau , urne , pâque , racine ,bier , aride , cynique
, pauvre , riche , cri & écho.
ENIGM E.
Ja tiens de la frivolité , E
Je plais par ma légéreté ;
De m'avoir , on eft entêté :
On vante ma commodité ,
J'ai pourtant peu d'utilité.
Chez moi l'on fe grille en Eté ,
En hyver on eft éventé.
Par moi de plus d'une beauté ,
On a vu le corps maltraité ;
Plus d'un paffant a bien peſté ,
Me rencontrant à fon côté ;
Et toi , Lecteur , dis vérité ,
64 MERCURE DE FRANCE.
Juge fi ma fragilité ,
Et fi ma multiplicité
'Annoncent la folidité
Du fiecle , ou fa futilité.
CARDONNE fils , C. A. C. G. D. M. L. D.
LOGO GRYPH E.
J'HABITE ici , j'habite là ,
En tout lieu s'étend mon empire ;
Si je te tiens , chaffe- moi ; mais holà !
Crains, en le foulageant,d'augmenter ton martyre.
Pour éviter les coups d'un ennemi fanglant ,
Le beau ſexe a recours à mon premier enfant :
Pere fécond , j'en offre plus de trente .
Lecteur ( je te fuppofe Amant ) ,
Ton Iris eft-elle charmante ,
Douce furtout , ce qu'on voit rarement ?
Un autre de mes fils lui convient juftement.
'A- t'elle de l'efprit à la malice encline ,
Te fait-elle enrager ? un autre exactement
Caractériſera cette aimable Lutine .
Eft- elle ignorante , peu fine ?
Un autre encor la peindra sûrement .
Je te montre ce que la Belle
Peut-être cache , à tes voeux trop rebelle
Ce qui fert de comparaifon
A ce tréſor : un petit nóm
OCTOBRE. 1758 . 6;
Dont fouvent la porteufe efface une Ducheffe ;
Celui qu'on donne aux tours d'un efcroc , d'um
fripon ;
Le modele orgueilleux de l'humaine foiblefe :
Un fruit , une punition ,
Le bouclier d'une Déeffe ;
Dont l'emploi n'eft pas fort aifé ;
Un oiſeau d'affez fotte efpece ;
Un animal têtu qui n'eft guere rufé ,
Son cher fils , & leur nourriture .
Une délicieuſe ou cruelle impofture ;
Un Roi de Sparte , le péché
Dont maint Laquais eft entiché ,
L'endroit où tu me lis , fi ce n'eft dans la rue ;
Une maiſon en l'air
Artiftement pendue ,
Le favori de Jupiter ,
Son épithete , & le furnom d'Ovide:
De certaine Toifon le raviffeur avide ;
Son pere : ce qu'il faut fe baiffer pour
Ce qu'abhorre , dit -on , l'Eglife ,
bien voir ;
Que prodigue un Guerrier, qu'un bon Monarque
prife :
Ou juſte ou non , ce que l'on veut avoir ;
Une expédition de guerre ,
Un terme d'Ecuyer , un très - mince bijou ,
Qui ſemble aux enfans le Pérou :
L'état d'un malheureux prêt à quitter la terre
Ce qui manque à plus d'un Auteur ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot d'un libertin qu'on prêche.
Tu t'impatientes , Lecteur ?
J'abrege donc , & me dépêche ;
Mon ſein renferme encor un rare mafculin
Mais un plus rare féminin :
Homme & femme ! malgré leur extrême difette ;
Cherchez- les , je vous les fouhaite.
DE VILEMONT.
CHANSON.
Mufette dont les paroles ont été inférées dans
le Mercure de Juillet 1758 , p . 58.
LORSQUE fur ta mufette
Tu chantes ton ardeur ,
Une langueur fecrette
S'empare de mon coeur.
Ah ! fur un ton fi tendre ,
Pourquoi te faire entendre. ?
Pourquoi , Colin , m'allarmer chaque jour ?
Ne peut-on pas vivre heureux fans amour ?
La musique eft de Mlle D *** , de Bauvais.
Violon,Doux
Musette .
Tendrem
Lorsque sur ta Musette Tu chante ton ar
Fort
.
D.
deur,
-pa
Une langueur secrette S'em-
D.
re de mon coeur. Ah! sur un ton si
W
W
tendre,Pourquoi tefaire entendre.Pourquoi,
-lin, m'allarmer chaque jour. Nepeut- o
par vivre heureux sans amour?
Gravéepar MelleLabassée.
ImpriméeparTourna
OCTOBRE. 1758. 167
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES:
Suite de l'Extrait du Voyage d'Italie , par
M. Cochin .
Notes fur les Ecoles de Peinture & fur les
plus célebres Peintres d'Italie.
MILAN. Les Peintres particuliers à cette
ville , ou dont on y voit un grand nombre
d'ouvrages , font Daniel Crefpi , dit le Cerano
, & les Procaccini. Jules- Céfar Procaccino
eft bien fuperieur à l'autre , & Daniel
Crespi eft au moins égal au meilleur .
Quoique leurs noms ne foient pas de la
premiere célébrité , ils méritent cependant
de l'eftime. Si l'on peut reprocher au Cerano
des incorrections de deffein intolérables
, cela eft racheté par un goût excellent
, par une très belle maniere de peindre
, large & moëlleufe ; enfin par une
couleur forte , agréable & féduifante . Jules-
Céfar Procaccino , plus correct , paroît
avoir moins de fierté dans fon exécution ;
68 MERCURE DE FRANCE .
& mais fouvent fon coloris eft admirable ,
femble prêt d'égaler celui de Rubens.
D'ailleurs fon pinceau eft large & aimable
; cependant ces Peintres ne font pas
autant connus qu'il femble qu'ils devroient
l'être avec tant de talens , parce que , quoiqu'ils
ayent réuni plufieurs parties de la
peinture , néanmoins ils n'en ont porté aucune
au plus haut degré.
PARME. Ce qui s'y trouve le plus digne
de l'attention des amateurs & des Artiftes ,
c'eft fans doute le nombre d'ouvrages du
Corregio , qu'on y voit encore . Ce Peintre
fera toujours merveilleux lorfque l'on confidérera
que cette grandeur de maniere &
le point de perfection où il a porté le coloris
, ne lui ont point été enfeignés , & qu'il
en eft proprement l'inventeur. La nature
feule l'a guidé , & fa belle imagination a
fçu y découvrir ce qu'elle a de plus féducreur.
Ses ouvrages font fouvent remplis des
plus groffieres incorrections , & cependant
on ne peut réfifter à leur attrait , tant il eft
vrai , quoique bien des Auteurs ayent voulu
en écrire , que les de la nature
graces
confidérées par le côté de la couleur , foutenues
d'un pinceau large & d'un beau faire
, équivalent à ce que peut produire de
plus beau la correction d'un deffein châtié
, qui fouvent les exclut. Le Corregio ,
"
OCTOBRE. 1758. 69
malgré tous fes défauts , fera toujours mis
par cette feule partie , en parellele avec
Raphael & avec les plus grands Peintres
qu'il y ait eu. Il eft vrai cependant que ce
n'eft que par fes plus beaux ouvrages. Si
l'on fait réflexion que cet admirable Peintre
n'a eu pour maître que la feule nature ,
on a peine à fe refufer de penfer que feule
elle peut montrer à chacun la véritable
route qu'il lui convient de fuivre , & qu'on
perd trop de temps à chercher celle des autres.
Perfonne n'a traité les raccourcis des
plafonds avec plus de hardieffe . Il eft vrai
qu'il y a quelques figures où il eft exceffif
& de mauvais choix ; mais c'eft en petit
nombre , & les autres font de la plus grande
beauté. En général il aimoit à faire dans
les plafonds les figures coloffales. Il feroit
difficile de donner de bonnes raifons
pour établir que les figures duffent paroître
plus grandes que le naturel , furtout
dans un morceau , où s'affujettiſſant aux
raccourcis , on paroît prétendre à faire illufion
. Plufieurs Peintres l'ont fuivi en cela ,
fans peut- être avoir d'autres raifons , finon
que le Corregio l'avoit fait ; mais fuppofé
que cela faffe bien au plafond de la Cathédrale
, ce que l'on pourroit nier , on ne
peut fe diffimuler le mauvais effet que cela
fait au plafond de l'Eglife de S. Jean , dong
70 MERCURE DE FRANCE.
la coupole , quoiqu'affez grande , paroît
néanmoins fort petite , à caufe des coloffes
monftrueux qui y font , & qui ne laiffent
de place que pour un très- petit nombre
de figures. C'eft fans doute la plus belle
maniere de compofer , que celle qui
n'employe que peu de figures , & grandes
dans le tableau ; mais cependant cela a
des bornes , & il y a un milieu à tenir
pour
ne pas détruire l'illufion .
NAPLES . Les Peintres , que cette ville
peut regarder proprement comme fiens ,
font , Maffimo , qui avoit vraiment du mérite
; Luca Giordano , de qui l'on y voit
une quantité d'ouvrages , dont plufieurs
font très beaux . Solimeni , Peintre d'un
très -beau génie & d'une grande facilité ,
& les modernes fes éleves , qui y brillent
maintenant. On peut encore compter parmi
les Peintres Napolitains du fecond ordre
Simonelli , dont il y a quelques morceaux
affez bons. Paul Matteis , Peintre
médiocre , quoiqu'avec quelque génie ,
mais qui a trop abufé de fa facilité. Il y en
a beaucoup d'autres , tels que Maria , Farelli
, &c. dont les ouvrages font , pour la
plus grande partie , mauvais , & les meilleurs
méritent peu d'attention. Les plus diftingués
de ces Peintres Napolitains , que
nous venons de nommer , quoiqu'excelOCTOBRE.
1758 . 71
lens à bien des égards , ne font cependant
point du premier ordre. On peut en général
, les qualifier de Peintres maniérés
médiocrement fçavans dans leur art , &
prefque tous imitateurs de Pietro da Cortona.
Maffimo a quelque chofe de plus folide
& de plus propre à inftruire ceux
qui étudient la peinture ; mais il n'a pas
les graces & l'agrément des autres dans
les caracteres de fon deffein & dans fon
coloris. Le plus féduifant de tous , c'eft
Luca Giordano . Son génie eft abondant ,
fon faire eft de la plus belle facilité ; ſon
coloris , fans être bien vrai ni bien précieux
pour la fraîcheur & la variété des
tons , eft cependant extrêmement agréable,
& l'on peut dire en général , que c'eſt une
belle couleur . Son deffein n'a point de ces
fineffes fçavantes qui viennent d'une étude
profonde. La nature n'y eft pas d'une
exacte correction ; cependant fes ouvrages
font affez bien deffinés , & ne préfentent
point de ces fautes groffieres , qu'on trou
ve quelquefois dans des maîtres plus grands
que lui. C'eſt un de ces maîtres , qui ont
réuni toutes les parties de la peinture dans
un degré fuffifant , pour produire le plus
grand plaifir à l'oeil , fans exciter à l'examen
le même fentiment d'admiration
qu'on éprouve à la vue des ouvrages de
72 MERCURE DE FRANCE.
ceux qui , ne donnant leur principale attention
qu'à une des parties de la peinture
, font
parvenus à la porter au plus haut
degré. Ils n'ont point produit ce que la
peinture a de plus étonnant , mais ils ont
faits les tableaux les plus tableaux , qu'on
ne paffe cette expreffion , & dont le tout
enfemble fait le plus de plaifir. Il feroit
difficile de décider lequel eft à préférer ,
ou de réunir toutes les parties de la peinture
dans un beau degré , ou de n'en pofféder
qu'une à un degré fublime. Ce qu'on
en peut dire , c'eft que le Peintre qui n'aura
qu'une partie fublime , effuyera pendant
fa vie mille critiques fur celles qui lui manquent
, mais il fera l'objet de l'étude & de
l'admiration de la poftérité , au lieu que
celui qui poffédera l'art du tout enſemble
agréable, fera dédommagé, par l'eftime de
fes contemporains & les agrémens qui la
fuivent , de ce que la poftérité pourra lui
refufer. Les talens qui ont peu coûté & qui
font prefque entiérement le fruit des dons
naturels , font les plus féducteurs : on ne
peut réfifter à leur impreffion. Quoique ce
foit avec raifon que l'on dit que ce qui a
été fait vîte , doit être vu de même , néanmoins
il y a des beautés de facilité & d'heureufe
négligence , aauuxxqquueelllleess on ne peut
refufer fon admiration ; mais ceux qui étudient
OCTOBRE . 1758. 73
dient la peinture , ne doivent point fe les
propofer pour modeles : il eft & trop facile
de les imiter mal , & trop difficile de les
égaler il faudroit avoir les mêmes dons
de la nature , ce dont on ne doit jamais fe
Alatter. Ces maîtres faciles accoutument
ceux qui les fuivent à être fuperficiels , &
fi leurs imitateurs ont un degré de talent
moindre , ils tombent dans une médiocrité
tout-à-fait méprifable. Ce qu'on peut principalement
confidérer dans ce maître , &
qu'on répétera ici , quoiqu'il ait déja été dit
àl'occafion de quelques - uns de fes ouvrages
, c'eft l'accord & l'effet harmonieux de
fes tableaux. L'artifice dont il s'eft fervi
& qu'il eft important de connoître , eft
dévoilé plus clairement dans fes Ouvrages
que dans la plupart des autres Maîtres ,
parce qu'il l'a fouvent porté à l'excès . Il
confifte à faire toutes les ombres de fon
tableau , en quelque façon , du même ton
de couleur. Pour faire entendre ceci , fuppofons
qu'un Peintre ait trouvé un ton
brun compofé de plufieurs couleurs , qui
fe détruifent affez les unes les autres , pour
qu'on ne puiffe plus affigner à ce brun le
nom d'aucune couleur , c'eft à- dire qu'on
ne puiffe le nommer ni rougeâtre , ni
bleuâtre , ni violâtre , &c. alors il auroit
un moyen d'ombrer tous les objets comme
I. Vol. D
1
i
74 MERCURE DE FRANCE.
la nature nous les préfente. L'obscurité
dans la nature n'eft qu'une privation qui
n'a aucune couleur , & qui détruit toutes
les couleurs locales , à mesure qu'elle eft
plus grande. On remarquera dans tous les
les Maîtres , qui peuvent être cités pour
l'harmonie , qu'ils ont adopté un ton favori
avec lequel ils ombrent tout , les étoffes
bleues , les étoffes rouges , & c. Dans les
ombres même des étoffes blanches , ce ton
y entre affez pour les accorder avec le refte.
On le voit diftinctement dans Luca Giordano
& dans Andrea Sacchi , dont le ton
d'ombres eft affez ſemblable . C'eſt un brun
qui tient de la couleur naturelle de la terre
d'ombre. Dans les tableaux de Pietro da
Cortona , il eft gris-brun , ou argentin ;
dans le Baccicio , jaunâtre. Paul Veronefe
fait fes ombres violâtres ; le Guercino dans
fon meilleur temps , les fait bleuâtres . Dans
la Foffe , c'eft un brun rouffeâtre , & c. Celui
de tous les tons d'ombres qui imitera
le mieux la nature , fera celui qui tiendra
le moins d'une couleur qu'on puiffe nommer.
Solimeni plus fin de deffein , & plus
correct en tout que Luca Giordano ,` lui
cede cependant par l'agrément du coup
d'oeil de fes tableaux , par la facilité du
pinceau & même par les graces . Ce n'eſt
pas que fa touche ne foit très- belle , & les
OCTOBRE . 1758. 75
demi- teintes de la plus grande fraîcheur ;
mais fes tableaux font tout- à- fait déparés
par le mauvais ton de fes ombres , qui font
fouvent d'un noir bleu tout- à- fait faux , &
qui plus il noircit , plus il devient défagréable.
D'ailleurs , il difperfe fouvent fes
lumieres par petites parties , qui détruiſent
l'effet total de fes tableaux. Cependant il
n'eft pas toujours tombé dans ce défaut ,
& les figures qui font dans la facriftie de
S. Paul font d'un meilleur ton : auffi eftce
un des plus beaux ouvrages qu'il ait
fait , & qui peut être comparé à Pietro da
Cortona ; parce que s'il lui cede en quelque
partie , il l'emporte pour la correction
& la fineffe du deffein . Les éleves de Solimeni
, tels que Francifchello delle Mura ,
ont confervé une partie de ce génie furabondant
qu'on admire en lui , & la beauté
de fa touche. Ils font auffi deffinateurs af
fez corrects & fpirituels ; mais leur maniere
eft plus petite , leurs ombres font
trop refletées & trop belles , c'est - à- dire
que les couleurs locales ( 1 ) n'y font pas
( 1 ) Je me fers partout de l'expreffion de couleur
locale dans le fens qu'on lui donne ordinairement
, & qui fignifie la couleur propre de cha
que objet , quoiqu'elle ne foit pas exacte , &
qu'elle dût plutôt fignifier la couleur occafion
née par le lieu & par la distance de l'oeil ,
"
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
affez
rompues ; ce qui empêche leurs ta
bleaux de faire de l'effet . A la vérité , on
peut efpérer qu'en vieilliffant , ils prendront
un meilleur accord . Il vaut beaucoup
mieux que des tableaux
pêchent
pour
avoir les ombres
trop claires qu'autrement
, parce que le temps ne fera que les amé liorer.
La ville de Naples n'eft pas moins em
bellie par les ouvrages de plufieurs Maî
tres célebres qui lui font étrangers , Ceux
du Dominichino , quoique moindres que
ce qu'il a fait à Rome & à Bologne , font
cependant remplis de grandes beautés. On
y trouve des morceaux admirables du
Lanfranco , & aucune ville d'Italie n'en
préfente un fi grand nombre. Il en eft de
même d'Antonio , di Ribera , dit l'Espagno
letto , dont il y a des ouvrages de la plus
grande beauté & nombreux ; c'eft certai
nement un des plus grands coloriſtes qui
ayent exifté , & fon exécution eft admi
rable.
FLORENCE. L'école ancienne de Florence ,
a produit quantité de Peintres qui ne font
pas fans mérite : cependant il en eft bien
peu qui ayent acquis quelque célébrité.
Les Eglifes font remplies de tableaux de
quantité de différens Maîtres , que néanmoins
on croiroit tous du même , tant ils
OCTOBRE. 1758. 17
que
font du même goût , du même caractere
de deffein , de la même maniere de draper
& de la même couleur. La couleur en eft
très- grife & foible , le deffein grand ; mais
maniéré dans le goût de M. A. Buonarotti ,
qui a été le chef de cette école. Ce font de
ces tours de figures fi fouples, qu'on eft tenté
de les croire impoffibles ; de ces grands
contours chargés , qui femblent tordre les
membres ; de ces graces outrées qui ont du
grand , mais qui ne préfentent l'idée
d'une nature imaginaire on n'y voit
point de Coloriftes , ni de ces Peintres remplis
de feu qui ofent hazarder des irrégularités
pour produire des beautés qui en
dédommagent furabondamment , & qui
font le charme de la peinture. L'école de
Florence a reçu tout fon éclat des célebres
Sculpteurs qu'elle a produits. Ce qui a été
caufe que l'on s'eft principalement &
prefque uniquement attaché au deffein , à
une correction & à une grandeur de formes
qui dégénere facilement en maniere.
On a beau dire qu'elle eft grande ; une
grande maniere qui ne tient pas à la nature
, ne vaut guere mieux qu'une plus
petite qui s'en écarte également. La vérité
eft le but : le manquer d'une façon ou
d'autre eft prefqu'égal.
Il fuit encore de cette façon d'étudier
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
qu'amene une école prefqu'entiérement
dirigée par des Sculpteurs , qu'on deffine
trop long- temps avant que de fe hazarder
à peindre ; qu'on ne s'attache qu'aux contours
, & à placer les dedans avec exactitude
, fans confidérer la nature du côté
des effets de la lumiere & des couleurs ,
qui eft la partie la plus effentielle de la
peinture : oonn ppeeuutt s'en affurer par l'examen
des deffeins des Maîtres Florentins , qui
font d'un fini extrême , & ombrés de petites
hachures qui marquent l'exactitude &
la fervitude .
Mais auffi on peut dire , à la gloire de
l'école Florentine , qu'elle a produit les
plus excellens Sculpteurs , & en plus grand
nombre que toutes les autres Villes d'Italie
, au contraire de la ville de Veniſe qui
a donné tant de grands Peintres , & n'a
point formé de Sculpteurs. 11 eft vrai que
ces Sculpteurs de Florence font maniérés ,
parce qu'ils ont plutôt imité Michel- Ange ,
que la nature & l'antique ; mais néanmoins
ils font fçavans, corrects & de grand
goût.
La fuite au prochain volume .
EXTRAIT des Poëfies philofophiques.
A Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins.
OCTOBRE. 1758. 19
Ce Recueil de vers , où l'on trouvera
peu de philofophie , eft compofé d'un petit
Poëme , de quelques Odes , & de quantité
d'Epigrammes , pour la plûpart auffi mauvaifes
que méchantes.
Un Auteur qui parle de tout avec auffi
peu de ménagement , ne s'attend pas à être
ménagé , & celui qui dit de la Tragédie
de Didon , que l'Auteur eft perdu , fi vous
lifez Virgile , ne doit pas trouver étrange
qu'on parle de lui avec une franchiſe honnête.
Son Poëme intitulé , les Reffources du Génie,
tient affez mal ce qu'il promet. On croiroit
qu'il va ouvrir de nouvelles routes à
la poéfie , à l'imagination , à l'invention
en général ; étendre les limites des arts ;
fouiller au fein de la nature , & en tirer
des tréfors inconnus ; ce n'eft rien moins
que tout cela.
Il débute par une foible imitation de
quelques beaux vers de la Métromanie ſur
l'épuiſement des fources de nos idées :
Dès long- temps tout eft dit , répete un peuple
fot.
Obfervons que c'eft d'après Horace & la
Bruyere que ce peuple for le répete.
Pour détruire ce préjugé , l'Auteur parcourt
les divers genres de poéfie. Corneille
Div
So MERCURE DE FRANCE.
1
eſt un athlete toujours grand dans fa courfe
infinie. Racine moins hardi , mais plus foutenu
, flatte notre oreille , & fait couler nos
pleurs. L'Auteur avouera du moins que
tout eft dit fur ce parallele , & qu'il n'y a
de neufici que la fauſſe image de l'athlete
qui court. Il ajoute que perfonne encore
n'a égalé Corneille & Racine ; mais ne
pourroit- on pas
Rapprocher , réunir leurs diverſes beautés ,
Etendre en les joignant leurs talens limités.
Le fecret fans doute feroit merveilleux +
il feroit à fouhaiter auffi que le même
Peintre deffinât comme Michel- Ange , &
colorât comme Rubens. Mais eft - ce la
peine de le dire , & de le dire en vers ? Il
veut , pour la comédie & pour l'apologue ,
qu'on ait les talens de Moliere & de la
Fontaine , & qu'on écrive plus correctement.
C'eft là ce qu'il appelle les reffources
du génie : ainfi du refte.
Les perles de l'Elégie , le myrte de l'Eglogue
, le laurier du Poëme épique font encore
les reffources que l'Auteur préfente
aux Poëtes François . Mais il ne s'agit point
ici de perles de laurier & de myrte. Il
falloit approfondir les genres , en diftinguer
les caracteres , en développer l'étendue
, & défigner dans la nature les fources
OCTOBRE. 1758. SI
cachées , s'il en eft , où le génie pourroit
puifer. Ce n'eft point en effleurant la fuperficie
des objets qu'on fait un poëme
philofophique.
Il prétend que nous n'avons point de
poëme épique françois . Il ne s'eft pas flatté,
fans doute , d'en être cru fur fa parole ; &
cette déciſion tranchante auroit exigé quelque
difcuffion. Mais il ne daigne pas même
expliquer ce qu'il entend par un poëme
épique. Il fe contente d'avancer dans une
note que
les perfonnes d'un goût fûr , qui
ont lu Homere , Virgile & le Taffe , n'ont
pu croire que le Télémaque & la Henriade
fuffent des poëmes épiques.
Il employe l'argument de M. de Fontenelle
, pour prouver que la nature n'a
point dégéneré dans les hommes :
Ne voit-on plus les pins & les larges ormeaux ,
Ofer jufqu'à la nuë élancer leurs rameaux ?
C'est l'art qui nous manque , dit- il on
le néglige , on n'étudie plus les Anciens.
On ne lit plus Homere & fa trompette altiere ,
Comme un or ignoré , languit dans la pouffiere.
Virgile eft inconnu ; fon chef d'oeuvre en oubli
Dans le profond Léthé femble être enfeveli ..
Où l'Auteur a- t'il pris tout cela Si
l'art avoit manqué , comme il le prétend ,
1
t
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
à Fénelon & à Voltaire , feroit- ce faute
d'avoir étudié les Anciens ? L'Auteur du
Télémaque n'avoit point lu Homere !
l'Auteur de la Henriade n'avoit point lu
Virgile ! Et quel eft l'homme de Lettres
qui n'a pas le tableau de l'Iliade & celui
de l'Enéide auffi préfent qu'Homere &
Virgile l'avoient eux- mêmes ? A quoi bon
fe répandre en vaines déclamation contre
fon fiecle ?
Que d'Homere & de Plaute on couronne le front ,
Qu'on life encor leurs vers ; les Virgiles naîtront.
Les Virgiles naîtront quand on lira Plaute
: eft - ce là de la philofophie ?
Mais c'eft trop infifter fur un Ouvrage
que l'Auteur défavouera lui - même , quand
il y aura réfléchi. L'on voit qu'il ne s'eft
pas même donné le temps de châtier fon
ftyle , de choifir fes épithetes , d'obſerver
dans fes métaphores l'analogie des termes.
Avec plus d'attention , il n'auroit pas écrit
la langueur de Racine , les vers durs de
Pompée , les larges ormeaux , l'athlete dans
fa courfe , & c. il n'auroit pas uni les graces
avec lesfoudres ; il n'auroit pas dit que les
fombres noirceurs ont énervé les moeurs du
François que les vers criminels allument
des ravages , &c.
Ses Odes ne font pas écrites avec plus
OCTOBRE. 1758. 83
*
de foin , ni mieux raifonnées que fon
Poëme.
La premiere à la Renommée , eft une foible
copie de l'Ode à la Fortune.
La marche , les mouvemens , les tours ,
les rimes elles - mêmes , font le plus fouvent
prifes de Rouffeau . Mais tout cela fe
reffent de la négligence du Copiſte ,
Par exemple Rouffeau a dir :
Mais de quelque fuperbe titre
Dont ces Héros foient revêtus ,
Prenons la raifon pour arbitre ,
Et cherchons en eux leurs vertus.
On lit ici :
Mais fans s'éblouir des grands titres
Que ton orgueil a fabriqués ;
J'y confens , prenons pour arbitres
Ces Héros , de ton ſceau marqués.
La conclufion de cet Ode eft que ,
Le Sage place dans foi-même
Sa joie & fon bonheur fuprême ,
Et loin qu'il tente de chercher
A briller du fonds de fa tombe
Tel qu'un fruit , il mûîrit , il tombe ;,
Quand le fort vient le détacher.
Si l'Auteur avoit écrit en philoſophe ,
comme il l'annonce , il auroit avoué que
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
ce fage eft heureufement un être de rai
fon ; que tout homme eft foigneux de fa
renommée ; que perfonne n'a l'orgueil de
fe fuffire ; que le defir de fe furvivre eft
l'ame des grands deffeins & le but des
nobles entrepriſes ; qu'enfin , fuivant la
penfée d'un Ancien , celui qui méprife la
gloire n'eft pas loin de méprifer la vertu .
Je n'analyſerai point les Odes fuivantes :
il y a quelques traits heureux , & il dépendoit
de l'Auteur de donner à ces Poéfies:
un mérite qu'elle n'ont pas.
J'aurois pu , dit- il , dans l'une de fes Epi
grammes ,
J'aurois pu par maint trait agréable & touchant ,,
Fixer l'attention , la tenir fufpendue ;
Mais , ami , j'écrivois pour le fiecle préfent ,.
Cefiecle de pantins , frivole , voltigeant , & c.
Il est au moins dangereux de penfer
ainfi du fiecle pour lequel on écrit . C'eft:
la difpofition la plus prochaine à la négligence
& à la médiocrité..
Je ne releve point les reffemblances
trop exactes que l'on apperçoit dans ces
Poéfies . Mais il en eft que l'Auteur avoit
intérêt d'éviter.
Par exemple , après ces quatre vers de
Boileau , que tout le monde fçait ::
Maudit foit le premier dont la verve infenfée
OCTOBRE. 1758
Dans les bornes d'un vers enferma fa penfée ,
Et donnant à fes mots une étroite prifon ,
Voulut avec la rime enchaîner la raiſon,
Il n'y a aucun avantage à dire dans un
Ode
,
Soi maudit cent fois le premier ....
Qui par la rime & la raiſon
Voulant briller avec jufteffe ,
Creufoit une ingrate prifon ,
Où notre ame eſt toujours en preffe.
J'ai dit un mot des Epigrammes qui terminent
ce Recueil . Je finis par ce vers de
Boileau fur un genre d'écrire humiliant
lorfqu'on y échoue , & malheureux même
lorfqu'on y excelle :
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mali
L'Auteur me pardonnera fans peine la
fincérité de mes remarques.
Dans fa molle facilité ,
Toujours foigneux de fe complaire ,
Il rit avec tranquillité
De tout critique attrabilaire. ( Ode IV.)
Je fuis bien fûr qu'il ne trouvera ici au
cune trace de bile noire , mais le langage:
courageux qu'auroient dû lui tenir fes amis
avant qu'il publiât fon livre.
86 MERCURE DE FRANCE.
SUITE de l'Ami des Hommes , quatrieme
Partie . Mémoirefur les Etats provinciaux.
QUOIQUE UOIQUE ce morceau foit déja très- connu
, je crois devoir en retracer l'idée pour
préparer l'efprit des lecteurs à balancer
les difficultés qu'on a oppofées aux principes
de l'Ami D. H. avec les folutions qu'il
en donne. L'objet de fon Mémoire eft
donc l'avantage que le Roi & l'Etat trouveroient
à ce que les
pays
d'Election fuffent
Provinces d'Etats. Il en montre l'utilité
1º. relativement au bonheur des peuples ;
2º . relativement à l'autorité Royale ; 3 °.
il propofe la façon d'établir les pays d'Etats
dans tout le Royaume ; ainfi l'ouvra
ge eft divifé en trois parties.
PREMIERE PARTIE . L'Auteur fait fentir
combien l'administration , relativement
aux impôts , eft plus jufte , plus douce &
plus légere pour les peuples dans les pays
d'Etats. Il prétend que la taille réelle fur
les terres ne peut s'établir que là , & qu'il
eft impoffible ailleurs de prendre une notion
même fautive de la qualité des biens
& de la nature des revenus . Il démontre
le vice de la taille tarifée d'après le nombre
des charrues & d'après la quantité des
OCTOBRE. 1758. 87
beftiaux , fyftême qui décourage l'induftrie
la plus précieufe à l'Etat. Il explique
ce qu'on appelle affouagement , c'est- àdire
, la forme d'impofition & de levée
des deniers dans les quatre grandes Provinces
d'Etats, le Languedoc , la Bretagne,
la Provence & la Bourgogne. Mais c'eſt
à l'adminiftration de la Provence qu'il
s'attache particuliérement : il en fuit les
opérations dans le tarif des biens , dans
la répartition & la levée des impôts , dans
les dépenfes générales & particulieres de
la Province , article dans lequel il tâche
de juſtifier , avec fon éloquence naturelle ,
les frais exceffifs de l'affemblée des Etats ;
& de tous ces détails il conclut
que
dans
aucune autre forme d'adminiftration , l'économie
, l'égalité , le bien public & l'avantage
d'un chacun ne font ni mieux ,
ni fi bien d'accord. Il finit par une confidération
bien importante : fçavoir , que
l'homme eft fait pour fe croire libre &
pour être enchaîné , mais volontairement
& par des liens dont il fente la néceffité
& non la contrainte ; & que les peuples
font perfuadés qu'ils jouiffent de leur liberté
dès qu'ils font admis à l'adminiſtra
tion de leur Province. Il compare la condition
du Colon , dans les pays d'Etats ,
avec la condition de fon femblable dans
SS MERCURE DE FRANCE,
une Province d'Election , & le contrafte
n'eft que trop fenfible.
Cependant on objecte que l'impofition
réelle fur les biens fonds exempte
les poffeffeurs
des biens fictifs de leur nature ,
mais réels par le crédit public , comme les
rentes , &c. Il répond que les grandes villes
, qui font partout l'habitation de cette
claffe de gens aifés , ont dans les pays d'Erats
la permiffion de payer les fubfides
fur leurs entrées , & que par ce moyen
les gens aifés portent les charges, relatives
à leur confommation . A cette réponſe fatisfaifante
il en ajoute quelques- unes qui
le font beaucoup moins. Il femble qu'on
affoibliffe une bonne raifon en lui en affociant
de mauvaiſes.
SECONDE PARTIE. On a fouvent répété
qu'il feroit dangereux pour l'autorité
Royale d'ériger toutes les Provinces du
Royaume en pays d'Etat . L'ami des hommes
attaque ce préjugé calomnieux , &
il fait voir que nulle part l'autorité Roya
le n'eft plus préfente , ni plus refpectée.
Je ne penfe pas , dit- il , qu'on veuille me
citer le droit de repréfentation comme
contraire à l'autorité : nous vivons fous
une race de Princes toujours juftes & toujours
bons. Il préfente à ce fujet le tableau
pathétique & fidele de l'amour des Fran ·
OCTOBRE. 1758. 89
çois pour leurs Rois , & de l'amour de
nos Rois pour leur peuple . Malheur ,
ajoute-t'il aux Miniftres qui veulent féparer
l'intérêt du Prince de celui de fes
fujets ; rien n'eft plus inféparable de fa
nature .
"
y
Ce qui contribue le plus au maintien
de l'autorité , ce font les gradations de
l'autorité même dans les prépofés qui en
font les dépofitaires , & cette hiérarchie
n'eft obfervée que dans les affemblées des
Etats. Ici l'Auteur donne à la Nobleffe la
prééminence qui lui eft dûe , mais il lui
échappe des propofitions qui ne font rien
moins qu'inconteftables : par exemple
quelques Princes ont , dit- on , penfé
» que tous leurs fujets étoient égaux de-
» vant eux. J'ai peine à croire qu'un Etat
policé ait jamais été gouverné par un
» Souverain affez aveugle & pufillanime
» pour cela. Il eft vrai que tous les ordres
de fujets doivent un refpect & une
» obéiffance égale au Souverain comme
» tel & revêtu d'un pouvoir facré felon
» les loix divines & humaines. Mais le
» Pere de famille , le Maître , le Seigneur
» ont auffi des droits fondés dans la nature,
» & le droit divin. L'autorité Souveraine
» eft faite pour maintenir tous ces droits.
"
Si le Prince traite le pere comme le
o MERCURE DE FRANCE.
"3
» fils , le maître comme le valet , le Sei-
" gneur comme le vaffal , ainfi du refte ,
je ne dis pas dans les détails relatifs à la
Juftice , où tout le monde a le même
» droit , mais comme homme , fi tout eft
égal en prérogatives , en autorité auprès
» de lui , il fera le moteur de l'anarchie
» loin d'être le foutien du bon ordre . »
و ر
"
J'avoue que ces principes me femblent
pouffés bien au -delà de la vérité . Politiquement
fans doute , pour l'exemple & le
maintien de l'ordre établi , & des diftinctions
convenues , le Prince doit marquer
des préférences relatives aux conditions
: mais qu'il y foit obligé fur peine
de porter atteinte au droit naturel & au
droit divin ; cela eft fort. Quel est donc
dans la nature ce droit de prééminence ,
je ne dis pas du pere fur le fils , mais du
maître fur le valet , & du Seigneur fur le
vaffal ? Cette fupériorité, fi je ne me trompe
, eft toute d'inftitution humaine . Mille
circonftances peuvent autorifer les exceptions
à l'uſage reçu , & je ne vois que les
conféquences plus ou moins dangereufes
de l'interverfion de l'ordre qui doivent
entrer en confidération . Il falloit donc
s'en tenir à cette raifon de convenance à -
laquelle l'Auteur revient « Les Princes
fçavent que les diftinctions font nécefOCTOBRE
. 1758. 91
» faires dans leur état ; ils aiment naturel-
» lement celle de la naiffance , parce que
prefque tous héréditaires & fiers de leur
fang , les avantages d'autrui en ce gen-
» re relevent encore la prééminence des
» leurs. ››
"
L'adminiſtration propofée eft avantageufe
à l'autorité , elle l'eft auffi aux finances
. Et c'est encore un préjugé à détruire
, que les pays d'Etat rendent moins
au Roi que les autres Provinces . L'Auteur
prouve par le fait que fur fept millions
cinq cens mille livres de revenus que peut
avoir la Provence , il en entre quatre dans
les coffres du Roi ou à la décharge du Tréfor
Royal. Encore les dépenfes des Communautés
, relatives au bien public , les
intérêts des dettes qu'elles ont contractées
pour le befoin de l'Etat , les nouveaux
droits de Contrôle, d'Infinuation, de Douane
, &c. ne font-ils point compris dans le
calcul des quatre millions. L'Auteur a- t'il
raifon de dire qu'on faffe maintenant la
même opération fur le plus riche pays d'Election
, fur la fertile & induſtrieuſe Normandie
, & je défie tous les calculateurs ?
mais , quoiqu'il en foit , Marſeille &
Toulon qui , par leur commerce Maritime ,
mettent les productions de la Provence en
valeur, ne laiffent aucune comparaiſon en9
MERCURE DE FRANCE.
tre cette Province & celles de l'intérieur
du Royaume.
Il eſt évident que par la même adminif
tration dans toutes les Provinces , les opérations
de finance feroient fimplifiées , &
les frais qu'elles exigent prodigieufement
diminués ; que ces frais fe diftribueroient
dans le fein même des Provinces , & que
la circulation abrégée de l'argent des fujets
au tréfor , & du tréfor aux objets de
dépenfe , épargneroit une partie confidérable
de ce qui s'en perd dans le double
labyrinthe de la perception & de l'emploi :
il est encore évident que la police & la
vivification qui font l'ame du commerce ,
la liberté , la protection & les occafions
du travail qui en font les encouragemens,
gagneroient à ce qu'il propofe ; qu'en un
mot tous les refforts de l'induſtrie feroient
mis en oeuvre avec une attention plus fuivie
, & une vigilance plus foutenue dans
les pays d'Etat , que dans les Provinces
d'Election ; & à ce propos l'Auteur , après
avoir rappellé les établiffemens faits fous
les yeux du Souverain , ajoute cette ré
flexion qui exprime le voeu de la Nation
entiere. Ne feroit- il pas à fouhaiter que
les Provinces qui doivent une balance fi
énorme à la capitale , euffent auffi dans
leur fein des Arts & des Manufactures
OCTOBRE . 1758. 93
propres à y ramener le fuc alimentaire qui
s'écoule néceffairement par tant d'endroits?
Il rappelle le fyftême de M. de Colbert,
Ce Miniftre établit des Manufactures dans
les lieux les plus reculés du Royaume ,
C'est un examen défolant pour un citoyen
que la comparaifon de la vivification intérieure
de ce temps - là , à celle de celuici.
Le fang de l'Etat , qui ſe porte tout à
la tête , en fait prefque un corps apoplectique.
+
Mais le point capital eft l'agriculture,
Les encouragemens qu'elle exige font bien
peu de chofe ; ils fe bornent prefque à la
tranquillité & à l'égalité dans les charges s
cependant elle ne peut les attendre que
de l'adminiftration municipale. L'Ami des
hommes ne craint pas de dire que « l'agri-
» culture , telle que l'exercent nos payfans,
eft une véritable galere , & qu'il eft auffi
mal aifé à un de ces pauvres gens d'être
bon Agriculteur , qu'à un forçat d'être
» bon Amiral, »
Il n'y a qu'un Miniftere paffionné pour
le bien de l'état , & impatient de l'opérer
qui puiffe permettre qu'on lui expofe la
vérité avec cette noble franchiſe.
Enfin le crédit des Provinces d'états au
deffus de tout crédit particulier , fouvent
même au deſſus de celui du Prince , eft
94 MERCURE DE FRANCE.
fondé fur les deux bafes de la confiance
publique , les richeffes & la fûreté . On ne
doit craindre que d'en abufer. Les fonds
des pays d'état , quoique répondans de
dettes très-confidérables , font eftimés dans
l'évaluation publique au double de ceux
qui font libres de dettes , mais accablés
l'adminiſtration arbitraire . Il eſt donc
démontré par les faits , que l'adminiftration
municipale eft la plus avantageuſe ,
1º. au bonheur des peuples , 2 ° . à l'autorité
& à la puiffance du Souverain . Il refte
à voir quelle eft la façon d'établir des états
provinciaux dans tout le Royaume.
par
TROISIEME PARTIE. L'Ami des hommes
commence par détruire d'un feul mot l'objection
triviale & rebattue, qu'il feroit dan
gereux de multiplier les corps puiffans.
Tous nos mouvemens font venus de la
cour , qui ne fait point corps ; la ligue ,
les troubles de la régence de Marie de Médicis
, du regne de Louis XIII & de la
minorité de Louis XIV , furent tous excités
par les grands qui trouvoient l'impunité
& la fortune dans la défobéiffance .
Que les Princes foient toujours en garde
contre leur cour & jamais contre leurs
peuples. Le pauvre ne demande qu'à labourer
en paix , & c. Il décrit enfuite ',
d'après M. de Boulainvilliers , les AffemOCTOBRE.
1758. 95
5
blées des Etats dans les quatre grandes
Provinces qu'il a citées , le Languedoc ,
la Bretagne , la Bourgogne & la Provence,
& il donne la préférence aux Affemblées
des Etats de Languedoc , où il ne déſapprouve
que la facilité de fe faire repréfenter
par Procureur. Dans les Etats de Bre
tagne il regarde comme un défaut l'intervalle
de deux ans pour les Affemblées . Plus
fouvent un pere de famille regle fes
comptes , mieux il arrange fes affaires. La
multiplicité des Députés de la Noblefſe eft
encore un inconvénient de ces Etats. En
Bourgogne l'intervalle des Affemblées eft
de trois ans , & toute la Nobleffe y eft
admife. L'Auteur obferve de plus , que le
corps des élus qui repréfente les Etats de
cette Province n'a pas affez de confiftance.
Il voudroit que dans une Province où
l'on établiroit des Etats , furtout qui ne
devroient être tenus que tous les trois
ans , l'autorité de l'interregne réfidât dans
un Confeil plus nombreux. Il propoſe enfin
une forme nouvelle , non pour les
Etats actuels , car il ne veut point innover
, mais pour ceux qu'on peut établir ;
& il fuppofe cet établiffement dans la
Guyenne : même tarif qu'en Provence , &
même vérification ; mais avant tout il s'agit
de régler quels biens font nobles dans
6 MERCURE DE FRANCE.
l'étendue de la Province , & quels biens
ne le font pas ; opération délicate , de l'aveu
même de l'Auteur. Pour lever toute
difficulté , il propofe deux expédiens ; le
premier feroit de laiffer dans chaque
terre & dans chaque bénéfice la contenance
de quatre charrues, au choix des poffeffeurs
, affranchies de toutes tailles. ( Il
femble qu'il feroit mieux de fixer une
partie proportionnelle , comme le tiers ,
le quart du bénéfice ou de la terre. ) Le
fecond expédient feroit de regarder comme
nobles , tous les biens unis aux fiefs
ou aux bénéfices avant l'année 1755. Il
prévoit toutes les difficultés de l'un &
de l'autre de ces projets ; mais il cherche
le bien général. Les poffeffeurs eux-mêmes
, voyent tous que leurs payfans accablés
fe retirent , & que la campagne fe
dépeuple. Que leur vaudra- t'elle quand
elle le fera tout-à- fait ? Il croit donc pouvoir
affurer qu'ils entendroient raifon &
que tout applaudiroit à l'établiffement
de la taille réelle. Quant à l'adminiftration
intérieure , il regarde comme un
abus pernicieux le droit de propofer excluívement
, attribué dans certains Etats
aux Préfidens Eccléfiaftiques : il veut que
ce droit foit commun aux Préfidens des
trois Ordres , & que les diftinctions dans
les
OCTOBRE . 1758 . 97
les affemblées ne foient que de fimple
déférence , & nullement d'autorité . Alors
il n'y auroit aucun inconvénient à accor
der , comme il le demande , la premiere
place d'Adminiftrateur à un Gentilhomme
dans chaque municipauté particuliere :
mais auffi ne voit on pas quel en feroit
l'avantage ; & je crois qu'il eft encore
mieux de laiffer chacun dans fa claffe , fans
préfumer d'un ordre de citoyens trop favorablement
au préjudice de l'autre. Selon
ce nouveau plan les Officiers municipaux
feroient élus tous les ans , mais
les anciens ferviroient encore un an avec
les inftruire. Les Déles
nouveaux pour
putés aux Etats feroient pris parmi ces
anciens Officiers. Les Syndics Généraux
feroient renouvellés
& doublés de même ;
il y en auroit un ou plufieurs à la fuite
de la Cour ; tous les emplois généraux
feroient à la nomination
des Etats affemblés.
Les trois Ordres délibéreroient
enfemble
comme en Languedoc , & non pas
féparément
comme en Bourgogne
& en
Bretagne
, chaque Député auroit la voix
dans les trois Ordres fans diftinction . En
un mot rien de plus fage , de plus beau ,
de plus utile que le plan d'une adminiſtration
fi bien organifée : l'intérêt du peuple
& celui de l'Etat , l'autorité , l'obéiſ-
I.Vol.
E
•
03 MERCURE DE FRANCE.
fance , la liberté légitime , tout y eft mé
nagé , refpecté , concilié avec une harmonie
admirable , & un tel projet doit
rendre fon Auteur également cher à fon
Prince & à fes concitoyens.
L'Ami des hommes remplit , comme on
vient de le voir , les conditions attachées
à ce titre. Il ne lui refte plus qu'à répondre
aux objections qu'on lui fait , & qu'il
fe fait à lui-même ; & je réſerve cette
partie pour le volume prochain .
LETTRES édifiantes & curieufes , écrites
des Miffions étrangeres , par quelques Miffionnaires
de la Compagnie de Jefus. 28°
Recueil.
Je ne m'étendrai point fur la premiere
& la troifieme Lettre de ce recueil , ni fur
le détail des travaux apoftoliques qui font
l'objet effentiel de ces correfpondances.
Le zele infatigable , la conftance à toute
épreuve des Miniftres de la Religion qui
vont femer la foi aux extrêmités du monde,
l'aveugle politique & l'obftination déplorable
des infideles à en étouffer les germes
dans le fang des Martyrs ; les combats de
la vérité & de l'erreur , tels qu'on les a vus
dans les premiers fiecles de l'Eglife , font
des tableaux édifians , fans doute , mais fi
cvent répétés dans ce recueil , que les
OCTOBRE . 1758. 199
1
SE
exemples multipliés de l'héroïfme évangélique
, n'ont plus rien d'étonnant pour
nous.
Mais ce que je dois obferver ici pour
la gloire & l'exemple des Ouvriers de l'Evangile
, c'eft que les Miffionnaires d'Europe
, & les Jéfuites en particulier , en fe
dévouant au fervice de Dieu , ne renoncent
pas au defir de fe rendre utiles à leur
patrie , & ce font les obfervations philofophiques
de ces Apôtres citoyens que je
vais parcourir rapidement dans l'extrait de
ces Lettres édifiantes à tous égards.
La feconde écrite par le Pere Vivier ,
du pays des Illinois , le 17 Novembre
mil fept cens cinquante , contient une defcription
affez détaillée de la Louifianne
des bords du fleuve Miſſiſſipi ou du grand
Fleuve , & de la riviere de Miſſouri qui s'y
jette.
L'embouchure du Miffiffipi , par le 20°
'degré de latitude feptentrionale , feroit
d'un abord dangereux à caufe de la multitude
d'Ifles & de bancs de vafe dont elle
eft remplie , fi l'on n'avoit pour guide un
Pilote expérimenté. Le fleuve eft difficile
à remonter pour les vaiffeaux. Depuis le
29º juſqu'au 31° degré de latitude , il n'eſt
pas plus large que la Seine devant Rouen ;
mais il a beaucoup plus de profondeur
>
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE:
on lui connoît plus de 700 lieues de cours,
Le Miffouri plus large , plus profond ,
plus rapide , prend fa fource d'encore bien
plus loin ; fon eau , la meilleure qui foit
au monde , domine fi fort dans fon mêcelle-
ci lange avec celle du Miffiffipi , que
devient excellente , de mauvaiſe qu'elle eft
avant la jonction ; cependant le Miffiffipi
découvert le premier , a ufurpé fur le Miffouri
le nom de grand Fleuve.
Les deux rives du Miffiffipi font bordées .
dans prefque tout fon cours de deux lifieres
d'épaiffes forêts ; derriere ces forêts on
trouve des pays plus élevés , entrecoupés
de plaines & de bois clairfemés , ce qui
vient de ce que les Sauvages mettent le
feu dans les prairies vers la fin de l'automne
. Le feu qui gagne de tous côtés ,
détruit la plupart des jeunes arbres . Les
bords du fleuve plus humides , font préfervés
de l'incendie. Les plaines & les forêts
font peuplées de boeufs fauvages , &
des mêmes efpeces de bêtes fauves & de
bêtes féroces que les forêts de l'Europe. 11 .
y a des dindes & des faifans. Le fleuve ,
les rivieres & les lacs abondent en poiffons.
On y trouve une quantité prodigieufe
d'oifeaux aquatiques , les mêmes
que dans nos climats.
A 15 lieues de l'embouchure
du fleuve
f
OCTOBRE. 1798 . for
commencent nos habitations fituées fur les
deux bords jufqu'à la nouvelle Orléans.
Cet efpace eft de 15 lieues , & il n'eft pas
tout occupé.
Le climat , quoique plus doux que celui
des Ifles , paroît pefant à un nouveau débarqué.
Le terroir eft fort bon , prefque
toute efpece de légume y vient affez bien .
On y a de magnifiques orangers , de l'indigo
, du maïs en abondance , du riz , des
patates , du coton & du tabac. La vigne
pourroit y réuffir ; le bled farrazin , le
millet , l'avoine , y profperent. Mais le
climat eft trop chaud pour le froment . On
y éleve toute efpece de volailles & de bêtes
à cornes. Le principal commerce eſt en
bois de charpente , que l'on travaille avec
des moulins à fcier .
Le P. Vivier fait ici une obfervation
curieufe. Dans prefque tout pays le bord
d'un fleuve eft l'endroit le plus bas. Ici au
contraire , c'est l'endroit le plus élevé . ' Du
fleuve à l'entrée des cyprieres ou forêts , il
ya jufqu'à quinze pieds de
pente . Voulezvous
arrofer votre terre , faites une faignée
à la riviere & une digue à l'extrêmicé
du foffé ; en peu de temps , elle fe couvrira
d'eau. Pour pratiquer un moulin , il n'eft
queftion non plus que d'une ouverture à
fa riviere , l'eau s'écoule dans les cyprières
}
E iij
TO MERCURE DE FRANCE:
jufqu'à la mer. A la nouvelle Orléans rien
n'eft plus rare que la pierre. On y fubftitue
la brique. Il y a des montagnes de coquillages
fur le bord du lac Pont Chartrain , &
l'on en fait de la chaux . Il croit aux environs,
& encore plus du côté de la Mobile,
quantité d'arbres qu'on a nommés ciriers ,
parce que de leur graine on a trouvé
moyen d'extraire une cire , qui bien travaillée
, iroit prefque de pair avec celle de
nos abeilles. Si l'ufage de cette cire. роц-
voit s'introduire en Europe , ce feroit une
branche de commerce confidérable pour la
Louifiane. A cinquante lieues , & plus encore
à cent lieues de la nouvelle Orléans
en remontant le fleuve , il croit d'excellenttabac.
« Si au lieu de tirer des Etrangers.
» le tabac qui fe confomme en France , on
le tiroit de ce pays , on en auroit de
» meilleur , on épargneroit l'argent qu'on
» fait fortir pour cela du Royaume , & on
» établiroit la Colonie. »
"
Près de 350 lieues au deffus de la nouvelle
Orléans , eft le pays des Illinois par
le 38° degré 15 minutes de latitude. "Le
climat eft à peu près femblable à celui de
la France. Les grandes chaleurs s'y font
fentir un peu plutôt , & plus vivement ;
mais elles ne font ni conftantes , ni durables
. Les grands froids arrivent plus tard..
OCTOBRE. 1758. 16%
L'alternative du doux & du froid en hyver
eft fort nurfible aux arbres fruitiers. Le
terroir eft fertile cependant le froment
n'y donne que depuis cinq jufqu'à huit
pour cent ; mais il eft à remarquer que les
terres font cultivées négligemment , & que
depuis trente ans qu'on les travaille on ne
les a jamais fumées. Le maïs y donne plus
de mille pour un,& le pays produit trois fois
plus de vivres qu'il n'en peut confommer.
Nulle part la chaffe n'eft plus abondante ,
on y prend les taureaux fauvages au lacer '
Il y a dans cette partie de la Louifianne
cinq villages François & trois villages Illinois
, dans l'efpace de 22 lieues , fitués
dans une longue prairie bornée à l'Eft par
une chaîne de montagnes & par la riviere
des Tamarouas ; à l'Oueft par le Miffiffipi .
Les cinq villages François compofent environ
140 familles . Il y a dans le pays plu
fieurs fontaines falées , des mines fans
nombre , mais qu'on n'exploite pas.
H
Le domaine du Roi dans ces contrées
eft illimité au Nord & Nord- oueft ; il s'étend
dans les immenfes pays qu'arrofent
le Miffouri & les rivieres qui fe jettent
dans ce fleuve , pays les plus beaux du
monde.
Parmi les Nations du Miſſouri , il y er
a qui n'ont de fauvage que le nom . Le
E. iv
104 MERCURE DE FRANCE.
:
Chef des Panis Mahas , à la mort de fon
Prédéceffeur , ayant réuni tous les fuffrages
, fe refufa d'abord au choix qu'on
avoit fait de lui ; mais obligé d'y acquiefcer
enfin Vous voulez donc , leur
dit- il , que je fois votre Chef, j'y confens ;
mais fongez que je veux être véritablement
Chef, & qu'on m'obéiffe ponctuellement
en cette qualité. Jufqu'à préfent
les veuves & les orphelins ont été à l'abandon
; je prétends que dorénavant on pourvoye
à leur befoin ; & afin qu'ils ne foient
point oubliés , je veux qu'ils foient les premiers
partagés. Depuis , la premiere portion
de la chaffe eft conftamment réfervée
pour les veuves & les orphelins. Ce Chef
des Panis Mahas honore du titre de Soleil
le François le plus miférable qui fe trouve
dans fon village : ce village peut fournir
900 hommes en état de porter les armes.
Au reste , ajoute le Miffionnaire , ce
pays eft d'une bien plus grande importance
qu'on n'imagine. La tranquillité du Canada
, & la fûreté de tout le bas de la Colonie
en dépendent : certainement , fans ce
pofte plus de communication entre la
Louifiane & le Canada . Le Roi , en faisant
ici un établiſſement folide , s'affure de la
poffeffion du plus vafte & du plus beau
pays de l'Amérique feptentrionale.
OCTOBRE . 1758. 105
Le Pere Chanfeaume a envoyé de la
province de Houquang un Mémoire fur la
cire d'arbre , que les Chinois appellent
Pe-la. Ce n'eft point l'extrait d'un fruit
comme celle que l'on recueille aux Illinois
& dans la Mobile. Celle- ci eft l'enveloppe
dont fe couvre un petit infecte , qui s'attache
à deux efpeces d'arbres , dont l'un tient
de la nature du buiffon , & croît dans les
lieux fecs : il fe nomme kan - la - chu
arbre fec qui porte la cire. L'autre plus
grand , s'éleve dans les lieux humides , &
s'appelle choui- la-chu , arbre d'eau qui porte
la cire. Les infectes qui donnent la cire ,
ne fe trouvent pas fur ces arbres ; il faut
les y appliquer , & l'Auteur en preferit
F'opération d'après les épreuves qu'il
faites fur l'arbre nommé can la- chu.
Je pafferai légérement fur la lettre du
P. Amyot , defcription plus curieufe qu'intéreffante
d'une fête ordonnée par l'Empereur
de la Chine , & exécutée le 6 Janvier
1752 , pour célébrer , felon Fufage ,
la 60° année de l'âge de fa mere.
Les décorations commençoient à l'une
des maifons de Plaifance de l'Empereur ,
appellée Fuen- Min- Fuen , & fe terminoient
au Palais Impérial de Pekin , c'eſtà-
dire , à 4 lieues de distance le long de
la riviere. D'abord la Cour devoit aller106
MERCURE DE FRANCE
fur des barques , & quoique les froids™
foient exceffifs à Pekin , & que l'on fût
dans la faifon la plus rigoureufe de l'an
née , on fe flattoit d'empêcher la riviere
de gêler. Pour cela des milliers de Chi
nois furent occupés nuit & jour , pendant
trois femaines , à battre l'eau , à rompre
& à retirer les glaçons à mefure qu'ils fe
formoient. Malgré ces travaux incroyables:
la riviere prit , les barques furent inutiles;
& l'on eut recours aux traînaux ; il faut
avouer que notre fafte Européen eft bien
peu de chofe en comparaifon de cette
magnificence. Que l'on fe repréfente les
deux bords de la riviere décorés dans l'é
tendue de quatre lieues , avec toute la variété
, l'élégance & la richeffè dont eft
fufceptible Architecture Chinoife ; les
bâtimens éclairés par ces illuminations &
ces feux d'artifice colorés , dont la foible
imitation nous étonne ; ce fpectacle animé
encore par les exercices de voltigeurs,
où l'on fçait que les Chinois excellent ;
enfin ce tableau immenfe coupé de loin
en loin par des fires & des points de vue
champêtres où l'on avoit imité la nature
dans fes afpects les plus riants , & dans
fes détails les plus riches , où l'on voyoit
des vergers & des jardins avec des arbres
de toutes les efpeces , des fruits & des
3
OCTOBRE . 1758. 107
fleurs de toutes les faifons ; des lacs , des
mers , des réſervoirs avec leurs poiffons
& leurs oifeaux aquatiques , &c. Telle
eft l'idée que le Pere Amyot nous donne
de cette fête , en ne décrivant que ce qu'il
a vu. Tout cela paroît fabuleux dans un
où l'on manque d'hommes : mais il
y a une forte d'économie politique dans
cette magnificence chez une Nation où
l'efpece humaine furabonde , & où les tréfors
du Souverain n'ont , pour fe répandre
fur le peuple , que les canaux de la
fomptuofité.
pays
Le Mémoire de M. Paradis envoyé de
Pondicheri par le Pere Coeurdoux , fur les
trois façons de teindre les toiles dans les
Indes feroit un morceau précieux pour nos
Manufactures , fi nos Teinturiers pouvoient
fe procurer les ingrédiens dont les
Indiens compofent leur rouge. Aux détails
du Mémoire de M. Paradis , le Pere
Coeurdoux joint de nouvelles inftructions
qu'il a prifes fur les plantes , fur les
drogues , fur leur infufion , fur la maniere
de l'employer , & , ce qui eft plus intéreffant
encore , fur les moyens de fubftituer
nos végétaux à ceux de l'Inde dans
la compofition de la teinture en rouge. Le
Pere Coeurdoux a déja éprouvé que la foude
eft au moins le parfait fupplément de la
E vj
IOS MERCURE DE FRANCE.
cendre de nayourivi , & que l'huile d'oli
ve avec la foude tient lieu de l'huile de
Séfame avec la cendre de nayourivi. Il a
découvert de plus , que l'eau acre , dont
fe fervent exclufivement les Indiens pour
cette infufion , eft chargée de nitre , &
l'analyfe qui le prouve , me femble faite
avec beaucoup de foin.
En un mot , fi ce Mémoire & les notes
qui l'accompagnent
, ne nous donnent pas
précisément
la teinture en rouge des Indiens
, ils mettent nos Manufacturiers
fur
la voie , & je ne doute pas que nos Botaniftes
& nos Chymiftes ne perfectionnent
aisément la recette indiquée par ce
diligent obfervateur
.
Ce recueil eft terminé par un Mémoire
du Pere Gaubil , Miffionnaire à Pekin ,
d'après la relation du Docteur Supao-.
Koang , Ambaffadeur de l'Empereur de
la Chine , Kanghi auprès du Roi des Ifles.
Licou - Kieou , envoyé en 1719 , & deretour
en 1720. Ce Mémoire contient
des détails intéreffans , relatifs à la Géographie
, à la Chronologie , au Gouvernement
, aux moeurs , aux ufages , au com
merce , à l'induftrie , à l'Hiftoire politique
& naturelle des Ifles Lieou - Kieou ;
toutes ces obfervations annoncent dans
l'Ambaffadeur Chinois un fçavant , un
OCTOBRE . 1758. 109
Philofophe , un homme d'Etat , & répondent
pleinement à l'idée que nous avons
de la fageffe de fa patrie.
RÉFLEXIONS fur les avantages de la
libre fabrication , & de l'ufage des toiles
peintes en France ; pour fervir de réponſe
aux divers Mémoires des Fabricans de
Paris , Lyon , Tours , Rouen , &c. fur cette
matiere. A Geneves , & fe trouve à Paris ,
chez Damonneville , Libraire , quai des
Auguftins.
Dans l'attente d'une replique à ces réflexions
, j'ai différé d'en rendre compre ::
on me l'avoit annoncée , & je croyois en
avoir befoin pour me préferver de la féduction
à laquelle on eft expofé , quand
on n'entend qu'une partie . Mais j'ai trouvé
dans les Mémoires auxquels ces réflexions
répondent , ou plutôt j'ai trouvé dans ces
réflexions elles -mêmes de quoi fuppléer à
la replique , & dans l'extrait que je vais
donner , je ne crains pas que l'on m'accufe
de m'être laiffé prévenir.
L'Auteur , qui ne fe donne que pour un
Citoyen zélé , croit défendre la caufe de la
Nation contre les Commerçans. Il remarque
1º . l'intérêt d'un Commerçant ,
celui d'une Communauté , celui même de
toutes les Communautés , peut- être oppofé
que
ITO MERCURE DE FRANCE.
à l'intérêt général du commerce & de l'E
sat ; 2 °. que des Communautés qui font
intervenues dans cette cauſe , il y en a plu
fieurs qu'elle ne regarde en aucune façon.
La permiffion de porter des toiles peintes ,
dit- il , n'intéreffe pas les Orfevres ni , je
crois , les Epiciers , & c. Les draps ne peuvent
être remplacés par les toiles peintes ;
& comme les Merciers ne fabriquent aucune
étoffe , il leur eft abfolument égal
que l'on confomme telle ou telle , &c. Il
met ainfi hors de caufe les fix Corps des
Marchands de Paris , & par conféquent
les mêmes claffes de Commerçans dans les
Provinces. Les parties véritablement intéreffées
font les Fabricans de Paris , de
Lyon , de Tours , de Rouen , &c. On répond
à leurs plaintes fur l'état de leurs
manufactures ; 1. que le mal ne viene
point , comme ils l'ont dit , de l'ufage des
toiles peintes , mais de la fituation actuelle
de l'Europe , & d'autres cauſes moins éloignées
que l'Auteur indique en paffant ;-
2°. que l'ufage des toiles peintes fût - ib
auffi pernicieux qu'ils le prétendent , il
n'eft pas poffible de le déraciner ; que l'appas
du gain en fera toujours introduire ,
que le bon marché & la mode en feront.
toujours acheter , & que la loi prohibitive.
à la rigueur , ne pouvant s'exercer fans
OCTOBRE . 1758. ITN
diftinction , fans exception , elle feroit à la
fois odieufe & impuiffante.
Qu'en un mot , la loi prohibitive pûtelle
être exécutée à la rigueur , elle ne les
fera jamais ; & qu'il vaut encore mieux
permettre la fabrication des toiles peintes
que d'en tolérer la contrebande ..
A ces moyens on peut oppofer 1 ° . qu'on
n'introduira plus de toiles peintes dans le
Royaume , quand on n'y en débitera plus ;
qu'on n'y en débitera plus , quand la lei
qui en défend l'ufage fera mife en exécu
tion ; qu'une loi prohibitive n'eft odieuſe ,
ou ne doit l'être , qu'autant qu'elle gêne le
citoyen , fans aucun intérêt pour l'Etat ( &
c'est ce qui eft en queftion ) ; que les mur
mures & les plaintes momentanées , fi on
les écoutoit , s'éléveroient de même contre
toutes les opérations , où l'on facrifie le
bien particulier aur bien public ; qu'il y a
partout des loix prohibitives bien plus rigoureufes
que celles- ci , & que partout
elles font obfervées , quand on veut bien
qu'elles le foient.
2º. Qu'à l'égard des moyens de faire
exécuter cette loi fans violence , il n'y a
qu'à donner l'exemple , à impofer des
amendes proportionnelles , à les attribuer
aux Communautés marchandes , qui folli
citent l'interdiction , & à confier le main
FIZ MERCURE DE FRANCE.
rien & l'exécution de la loi aux Tribunaux
chargés de la haute police ; qu'il n'y a
point d'afyle pour les Faux- Monoyeurs , &
que la loi qui défend la fauffe monnoie ,
n'eft pas plus facrée , plus inviolable , que
relle autre loi émanée du trône ; qu'enfin
il est au moins indécent de foutenir qu'une
loi qui n'interdit aux Citoyens que
telle efpece de vêtemens étrangers , dont
l'ufage eft regardé par le Gouvernement
comme nuifible à l'Etat , que cette loi déja
prononcée & confirmée par des Arrêts ,
foit odieufe & doive être impuiffante.
Auffi l'Auteur des Réflexions fe défiant de
ces moyens , entreprend- t'il de prouver
que la libre fabrication des toiles peintes
feroit avantageufe , & il commence par
établir qu'il eft poffible d'en fabriquer en
France. Il foutient que chez nos voifins ,
en Suiffe , en Hollande , & c. non feulement
on imprime les toiles , mais qu'on y
file & tire le coton , & qu'on y fait la
toile même , furtout des qualités communes.
C'eft un fait qu'on lui a nié , & les
queftions de fait font faciles à réfoudre .
Mais il reste encore à fçavoir fi les toiles
qu'on fabriqueroit en France , à l'exemple
de nos voisins , foutiendroient la concurrence
des toiles étrangeres , c'est- à -dire fi
la qualité étant égale , le prix pourrois
OCTOBRE. 1758. 113
être le même. Quant à l'induftrie , l'Auteur
cite des effais qui , bien conftatés , ne
laifferoient aucun doute fur le fuccès de
la filature. Quant au prix , il prétend que
nos fabriques établies dans les campagnes ,
& furtout loin des grandes Villes , peuvent
être au pair de celles de l'Europe : il femble
réfulter auffi de fes calculs que nous
foutiendrions la concurrence avec les toiles
de l'Inde rendues en Europe ; mais fes
calculs font loin de s'accorder avec ceux
des Marchands de Rouen ; & d'ailleurs le
prix étant égal , la beauté , la bonté de la
toile fera- t'elle ici la même que dans l'Inde
? D'habiles fpéculateurs prétendent que
le coton ne fe travaille bien que fur les
lieux ; par ce qu'il s'altere dans l'emballage
& dans le tranfport , & qu'il n'eft jamais fi
moëlleux que lorfqu'il vient d'être cueilli
L'Auteur de l'exainen fur la prohibition
des toiles peintes , en convenant qu'il eft
poffible de fabriquer en France des toiles
de coton en concurrence avec les Etrangers
, dit qu'il faut attendre que ces établiſfemens
foient formés , & qu'avant cela il ne
feroit pas prudent de nous conduire comme fi
nous étions arrivés au but . On lui répond ici
que pour fabriquer des toiles , on attendra
qu'on puiffe les vendre , & qu'il faut établir
la confommation en même temps que
Tr4 MERCURE DE FRANCE.
la fabrication. Voyons à préfent quel tort
cet établiffement feroit à nos Manufac
tures.
L'Auteur rappelle la diftinction qu'il a
faite de l'intérêt des Commerçans & de
l'intérêt du commerce , & il obferve qu'il
ne feroit pas impoffible que la fabrication
des toiles peintes fût très- utile au com
merce en général , quoique nuifible à chacun
des Commerçans actuellement établis.
Il entre enfuite dans le détail de ce préju
dice à l'égard des Manufactures de foie ,
des Manufactures de petites étoffes en lai
ne , & des Manufactures de cotonnades
établies à Rouen.
Aux plaintes des Fabriquans de Rouen ,
il répond 1 °. qu'ils feroient employés aux
nouvelles toiles de coton ; 2°. que le commerce
n'en feroit point incompatible avec
celui des cotonnades. Je doute que ces Fabricans
foient fatisfaits de pareille réponſe
, ni que l'exemple des Anglois les
raffure fur le danger de ce concours. Auffi
l'Auteur , pour leur fermer la bouche , les
oppofe- t'il à eux - mêmes. L'établiſſement
de leur Manufacture nuifoit plus à celles
des étoffes de laine que ne peut lui nuire
celles des toiles peintes. La main-d'oeuvre
du peuple , la culture des terres , la noursiture
du mouton , les Manufactures deOCTOBRE.
1758.
toile & de laine , tout devoit y perdre.
Cependant le Confeil jugea en leur faveur..
L'intérêt particulier varie ; mais l'intérêt
de l'Etat eft toujours le même , & cet
» intérêt demande qu'on permette aujour-
» d'hui la libre fabrication des toiles pein-
» tes , comme on a permis autrefois celle
» des cotonnades. A cet argument pref
fant , quelques Citoyens répondent : Le
peuple avoit befoin d'une étoffe de coton
légere , & à bon marché . On a fait pour
lui un établiſſement nuiſible à la confommation
de la laine , & par conféquent à
l'agriculture. Mais cet établiffement accordé
au beſoin , n'en autorife pas un plus
nuifible encore , & que l'on n'accorderoit
qu'au luxe ; car il feroit ridicule de prétendre
que la couleur imprimée à la toile.
fût un objet de premier befoin. C'eſt furtout
aux fabriques d'étoffes légeres en laine
, que les toiles peintes nuiroient , & la
laine n'eft déja qu'à trop vil prix dans le
Royaume.
L'Auteur tâche de faire voir que les
Manufactures de Lyon & de Tours fouffriroient
peu de ce nouvel établiffement , &
il applannit toutes les difficultés qu'on lui
oppofe à cet égard d'une maniere fpécieufe.
Mais il va plus loin. « Qu'on exagere
» tant qu'on voudra , dit- il , le vuide qui
116 MERCURE DE FRANCE
» pourra réſulter du nouvel établiſſement
dans nos Manufactures de foie ; il eft
» certain qu'on n'en éprouvera aucun dans
la partie de ces Manufactures dont les
ouvrages paffent chez les étrangers ... Or
» cela pofé , je dis que le tort que les toiles
» peintes peuvent faire aux Manufactures
» de foie , n'eft prefque d'aucune importance
pour le gouvernement . Il lui eft
» indifférent que la Nation foit vêtue de
» foie ou de toile . »
י כ ל
"
Non certes , lui dira-t'on , cela n'eft pas
indifférent , & fans compter les inconvéniens
dont je parlerai dans la fuite , il eft
important pour l'Etat de foutenir des Manufactures
, qui font une branche de commerce
confidérable chez l'étranger. Ce
commerce , qui n'eſt que de luxe , eft fujet
à mille accidens . Les circonftances actuelles
font un exemple des interruptions qu'il
peut
fouffrir. Faut- il dans ces momens de
crife laiffer anéantir les établiſſemens ? &
qui les foutiendroit alors , fi on leur ôtoit
les reffources du commerce de l'intérieur !
C'est un courant qui les arrofe dans les
temps d'aridité ; il eft dangereux d'en détourner
la fource. Obfervons encore que
les Manufactures de foie font moins nuifibles
que jamais à l'agriculture , depuis que
la plantation des mûriers & l'éducation
OCTOBRE. 1758. 117
-
des vers à foie a fait de cette denrée
précieuſe une production de nos campagnes.
Que le prix de nos étoffes augmente le
prix des denrées , c'eft un mal pour le
commerce d'induftrie ; mais un très - grand
bien pour l'agriculture , & par conféquent
pour l'Etat. L'exemple des Hollandois ne
prouve rien par rapport à nous. Tout doit
être au plus bas prix dans un pays qui ne
produit rien. Tout doit être à un prix.
avantageux dans un pays qui produit tout
lui-même. Il eft donc vrai , conclueront les
Syndics de la Chambre du Commerce de
Normandie ; il eft donc vrai , comme
nous l'avons dit , qu'il faut fixer le confommateur
regnicole vers les Manufactures
les plus avantageufes à la confommation
intérieure , & au commerce avec l'étranger.
lé-
J'ai déja touché l'article des Manufac
tures de laines. A ce fujet, l'Auteur obferve
1 ° . que les Fabricans de Lainages
gers , qui feuls auroient droit de fe plaindre
, ne fe plaignent pas , ou fe plaignent
modérement ; 2° . qu'en Angleterre où l'on
traite avec tant de prédilection les Manufactures
de laine , tout genre d'induftrie
eft permis , protégé , encouragé ; 3 ° . que
cette même raifon auroit dû s'opposer à
118 MERCURE DE FRANCE.
L'établiſſement des Manufactures de foie &
de coton de toute efpece.
L'Auteur avouera que c'eft ici fon endroit
foible. Que les Fabricans fe plaignent
ou non d'un projet qui tend à leur
ruine ; que l'Angleterre qui a le débit le
plus facile & le plus avantageux de fes laines
, laiffe la liberté de travailler les cotons
de fes Colonies ; qu'on ait eu des raiſons
pour établir en France des Manufactures
de foie & de coton au préjudice de l'agriculture
, tout cela prouve - t'il que l'on
doive ruiner les feules Manufactures du
Royaume , qui encouragent le Cultivateur,
pour en établir une qui nous eft étrangere?
Elle confommera , dit l'Auteur , le coton
de nos Colonies : & que deviendra la laine
de nos troupeaux ? irons- nous la vendre à
la Chine ?
A ces réponſes particulieres pour chaque
efpece de Manufacture , l'Auteur en
ajoute de plus générales , que je pafferai
fous filence.
Les Fabricans ont donné dans l'extrême
, enexpofant les maux qui réfulteroient
de ce nouvel établiſſement ; l'Auteur de ces
réflexions donne dans l'extrême oppofé.
D'un côté tout eft perdu , de l'autre le mal
eft très-peu de chofe pour les anciennes
Manufactures, ou plutôt elles gagnent ellesOCTOBRE.
1758 119
mêmes à l'établiffement de celle - ci , les
unes & les autres s'aideront mutuellement :
comme l'Auteur diminue les inconvéniens
qu'on lui oppofe , il exagere tous les motifs
qui peuvent le favorifer. Ne pas permettre
l'ufage d'une étoffe , c'eſt gêner d'une
maniere odieufe la liberté des citoyens . La liberté
à fe vêtir de toile peinte ! n'eft- ce pas
abufer des termes ? Elle eft gênée , elle doit
l'être cette liberté dans bien d'autres chofes
! Que la nouvelle fabrique fe concilie
avec les anciennes , ou qu'elle employe les
hommes qu'elles cefferont d'occuper , que
l'émigration de nos ouvriers en foierie
ne foit pas plus à craindre qu'elle ne l'a été
pour la Hollande , l'Angleterre , l'Allemagne
, lorfqu'ony a introduit les toiles peintes
; que la tolérance actuelle ait fait dans
nos Manufactures de foie tout le vuide
que feroit la libre fabrication ; qu'il n'y
ait aucun changement fubit à craindre par
la raifon , qu'on ne brûlera pas toutes les robes
& tous les meubles de foie & de laine le
jour qu'on permettra de fe vêtir & de fe meubler
en toiles peintes ; que les ouvriers renvoyés
des atteliers deLyon & deTours puiffent
retourner à la charrue , ou commencer
dans les arts un nouvel apprentiffage ;
que , quelque occupation qu'on leur donne,
leur profeffion foit au moins auffi utile à
120 MERCURE DE FRANCE.
l'Etat que celle qu'ils auront quittée ; tout
cela peut fe foutenir avec plus ou moins
de vraiſemblance ; mais que préferver le
peuple de la tentation d'un luxe nuifible
à ce peuple même , & ruineux pour les
campagnes qu'il cultive à la fueur de fon
front , ce foit gêner fa liberté d'une maniere
odienfes que l'obliger à fe vêtir de la laine
de fes moutons en concurrence avec les
cotonnades , étoffes folides & légeres, commodes
& durables , qui fe lavent fans fe
déteindre , que la Nation fabrique ellemême
, qui durent beaucoup & qui coûtent
peu , ce foit mettre un nouveau fardeau
fur la tête du peuple qui confomme , & du
Cultivateur déja prefqu'accablé ; donner
tout cela pour des raiſons , c'eft , fi je ne
me trompe , deshonorer fa caufe . Il falloit
fe borner à deux points : à prouver 1 ° . que
l'établiffement propofé ne nuiroit point à
l'agriculture ; 2 °. qu'il compenferoit au
moins par fes avantages le préjudice qu'il
doit caufer aux anciens établiffemens.
Pour en venir à ce dernier article , il eft
certain que dans l'alternative de laiffer introduire
lestoiles peintes étrangeres ou d'en
fabriquer nous-mêmes , le dernier parti eft
le meilleur ; mais fommes- nous réduits à :;
cette alternative ?
L'Auteur fait monter bien haut le bénéfice
OCTOBRE. 1758. 121
fice de la main-d'oeuvre , mais il doit fçavoir
que dans une concurrence libre , ce
bénéfice n'eft jamais proportionné qu'au
nombre d'Ouvriers , & au temps qu'ils
employent , à moins que l'induftrie particuliere
ne tienne lieu d'un privilége exclufif.
Car fi un art très- lucratif eft en
même temps très facile , l'induſtrie fe
portera vers cet objet , & le prix de la
main- d'oeuvre baiffera jufqu'au niveau de
la fubfiftance commune . Tel feroit le cas
des toiles peintes ; la concurrence libre ,
foit intérieure foit extérieure , en retrancheroit
bien vîte l'excédent de fa valeur
vénale , au - deffus du prix général & proportionnel
de la main- d'oeuvre.
- -
Si le prix de la matiere premiere eſt peu
de choſe , dit l'Auteur de ces réflexions ,
en comparaifon de celui que la main- d'oeuvre
donne à la marchandiſe , on ne doit
pas craindre d'élever des Manufactures ,
même en manquant des matieres premieres.
Non fans doute , répondent les Economes
politiques , fi l'on n'a pas de quoi
mieux occuper les hommes qu'on y employe
; mais c'eft là le noeud de la difficulté.
L'avantage commun de toutes les Manufactures
, qui travaillent pour l'Etranger
, c'eft de procurer aux productions du
Vol.
E
122 MERCURE DE FRANCE.
fol , une confommation intérieure , équivalente
au produit de l'exportation . Par
exemple , vingt mille Ouvriers qui travaillent
à Lyon pour l'Etranger , font
vingt mille penfionnaires que l'Etranger
nourrit dans le Royaume , & qui achetent
nos denrées avec l'argent de nos voifins
. Mais les Manufactures qui mettent
en oeuvre les productions du pays , procurent
en même- temps une double confommation
; fçavoir , celle des Ouvriers ,
en denrées commestibles , & celle de leur
ouvrage en matiere premiere . Celle- ci eft
toute en profit pour l'Etat , au lieu que
l'autre n'eft qu'un moyen d'échange plus
facile & plus commode que le débit dans
l'Etranger. Il n'y a donc pas à héliter
dans le choix , entre une Manufacture
qui donne une valeur vénale aux production
du pays , avec celle qui travaille
des matieres étrangeres. L'avantage eft encore
plus fenfible pour le commerce intérieur
, puifque l'une ne nous rend tributaires
que de l'Etat , & que
l'autre nous
rend tributaires du pays d'où elle tire fes
matieres. Je fuppofe même que le peuple
fût vêtu à meilleur marché avec de
l'indienne , ce feroit lui en impofer , que
de lui préfenter cet appât ; car un écu
qui ne fait que circuler dans l'intérieur
OCTOBRE. 1758. 123
revient par l'équilibre des prix & par la
fucceffion des échanges , dans les mains
de celui qui le donne , au lieu que vingt.
fols qui paffent à l'Etranger , ne reviennent
point ou reviennent lentement. Plus
le cercle de la circulation eft étendu , plus
le reflux eft tardif , incertain , difficile.
A l'égard du nombre des Ouvriers , nous
ne fommes pas au moment de préférer les
Manufactures , qui en employent le plus ,
& l'Auteur a raifon de fe prévaloir du
fervice que le nouvel établilfement rendroit
aux campagnes , en leur renvoyant
des mains inutiles ; mais il a tort d'abandonner
ce moyen , pour prouver que les
toiles peintes occuperoient autant de Fabricans
que les cotonnades. Et commenr
conciliera- t'il la fuppofition de ce
même nombre d'hommes à nourrir , avec
le meilleur marché qu'il annonce ? Eft- ce
qu'à nombre égal , on fabriquera , on débitera
plus de toiles peintes qu'on ne débite
de cotonnades ? Si cela eft , la Fabrique
des toiles diminuera de tout cet excédent
le débit de quelqu'autre Manufacture
dont elle n'occupera point les Ouvriers :
or c'eft furtout pour les Manufactures de
laine que l'on doit craindre le préjudice
de ce nouvel établiſſement.
Il fort 20 millions pour les toiles peintes
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
introduites en fraude : c'eſt un grand mal
mais l'on n'a qu'à vouloir , le mal va ceffer
avec fa caufe.
L'Auteur a beau nous promettre des
avantages incertains pour nous dédommager
d'un préjudice inévitable ; il a beau
nous préfenter le bénéfice d'une nouvelle
branche de commerce dans l'étranger ,
l'aifance du peuple vêtu à meilleur compte
, le coton de nos Colonies mis en oeuvre
& en valeur ; le coton de nos Colonies ne
nous eft pas fi précieux que nos laines ; le
peuple ne fera jamais fi avantageuſement
vêtu , que de la dépouille des troupeaux
qui engraiffent les campagnes : fi nous
avons quelque branche de commerce à
foutenir , à vivifier , c'eft celle qui vivifie
l'agriculture , & les bons Citoyens en reviendront
toujours là . Il falloit donc, pour
autorifer le projet de la fabrication des
toiles peintes , prouver, ou qu'il eft impoffible
d'en empêcher l'ufage , & parconféquent
l'introduction , ou que cette nouvelle
fabrique ne nuira point au débit des
étoffes de laine . Ni l'un ni l'autre de ces
deux articles n'eft prouvé dans ces Ré-
Alexions.
Les maux qui réfultent de la contrebande
font déplorables ; mais la contrebande
ceffe où ceffe l'ufage des marchandifes
OCTOBRE, 1758. 125
prohibées , & l'ufage va ceffer dès qu'on
le voudra férieufement. La tolérance a
fufpendu la loi ; mais que la loi foit mife
en vigueur , elle n'aura pas plus d'infracteurs
que toutes les autres loix de Police :
une loi prohibitive des chofes de premier
befoin , feroit une loi impuiffante de fa
nature ; mais perfonne ne peut foutenir
férieufement que dans un Etat policé , il
foit impoffible d'empêcher le port & l'ufage
d'une toile dont tout l'avantage fur
les toiles permifes eft d'être un peu plus
agréable aux yeux. Pourquoi la contrebande
du tabac eft- elle fi difficile à détruire
? c'eft qu'il eft impoffible de l'attaquer
dans fa caufe , c'eft-à - dire dans l'ufage du
prohibé. Il n'en eft pas ainfi de la toile.
C'eft encore nous fuppofer bien crédu
les , que de vouloir nous perfuader que
la fabrication & l'introduction des toiles
peintes étant libres , il en entreroit peu
de
l'étranger. Qu'on acheve de lever la digue,
le Royaume en fera inondé dans une faifon.
Le danger de l'introduction n'ajoutant
plus au prix de ces toiles , elles prendront
le deffus fur toutes celles de nos
étoffes dont elles peuvent tenir lieu , &
toutes ces branches de commerce feront
ruinées de fond en comble , avant que notre
fabrique de toiles peintes ait eu le temps de
s'effayer.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur des Réflexions fe trouve ici
dans une espece de détroit ; car s'il prétend
que la fabrique des toiles dans le Royaume
s'établira tour d'un coup , cet établiſſement
fubit rendra tout d'un coup inutiles des
milliers de Fabricans dans les autres Manufactures
, & s'il nous promet que cet
établiffement fera fucceffif , il donne aux
Manufactures étrangeres le temps de nous
prévenir , & de s'enrichir à nos dépens par
l'introduction de leurs toiles.
L'Auteur voudroit bien qu'on pût concilier
la fabrication intérieure & la prohibition
des toiles du dehors . Mais il voit
qu'il retombe dans tous les inconvéniens
de la contrebande . Il fe réduit donc à demander
qu'on impofe un droit d'entrée
fur les toiles étrangeres : mais ce droit , s'il
eft affez modique pour ne pas nous rejetter
dans le danger de la contrebande , fera- t'il
affez fort pour affurer à nos toiles l'avantage
de la concurrence avec celles de nos
voifins , & furtout avec celles des Indes ?
Er quand on y réuffiroit , il ne s'agit pas
feulement de s'affurer du débit de nos toiles
dans le Royaume , il faut encore n'avoir
pas à craindre que cette branche de
commerce en étouffe de plus utiles . La
fabrication de nos laines met en valeur
nos troupeaux , & alimente l'agriculture :
OCTOBRE. 1758 . 127
la fabrication de nos foies met en valeur
nos plantations de mûriers , & attire l'ar
gent de l'étranger dans le Royaume. Il n'y
a aucune apparence que nos toiles peintes
deviennent jamais un objet de commerce
extérieur ; il eft inconteftable qu'elles n'ont
pour l'intérieur d'autre avantage que de
remplacer , peut être à un prix un peu plus
bas, les Manufactures de cotonnades & d'étoffes
de laine . Il n'y auroit donc en faveur
de la libre fabrication des toiles peintes
, que la difficulté d'en détruire l'uſage ;
& c'eft au Gouvernement feul à décider fi
cet obftacle au bien public eft en effet infurmontable
.
Je finis cet extrait par une des réflexions
pleines de modération & de fageffe qu'on
a faites fur le même objet , & qui renferment
un grand fens fous un très - petic
volume.
Une nouvelle branche de commerce de
plus , peut-être combinée de trois façons
différentes , tant en elle-même que relativement
aux autres.
Ou elle occafionnera de la perte , ou elle
produira du profit , ou enfin le profit & la
perte feront compenfés l'un
par l'autre.
Dans le premier cas , la délibération eſt
toute faite il faut rejetter un ſyſtême qui
tend à ce but ; les Mémoires des Manufac-
:
Fiv
728 MERCURE DE FRANCE.
tures prétendent que cette perte exifte : fi
ce fait eft vrai tout eft dit.
La troisieme fuppofition eft encore à
écarter car fi la perte eft égale au profit ,
il vaut mieux refter comme on eft , que de
changer de fituation ; tout mouvement
dans ce genre occafionne toujours une
fecouffe .
C'est donc la deuxieme combinaifon
feule qui réduit la queftion à fes véritables
termes : il s'agit donc de fçavoir fi la liberté
des toiles peintes accroîtra le commerce de
France , & fi le profit qui en reviendra
fera affez fupérieur , non pas pour dédommager
des pertes qu'on fera far autre chofe
, cela tomberoit dans la troifieme fuppofition
; mais pour donner un profit
confidérable , réel , certain , folide & durable.
Car il faut au moins qu'en envifageant
ce profit , on y trouve les mêmes qualités
& les mêmes conditions que dans la perte :-
fi la perte eft irréparable & que le gain
foit paffager ; fi la
exifte déja , & que
perte
le gain foit douteux & en efpérance ; fi la
perte doit aller en augmentant , & que le
gain foit borné & ne puiffe s'étendre ; enfin.
fi la perte actuelle fe trouve liée à d'autres
pertes confidérables qu'elle peut occafionner
avec vraisemblance , & que le profit
OCTOBRE. 1758. 129
foit ifolé & ne tienne à rien ; il eft clair
alors que les chofes ne font plus égales , &
que c'est agir fagement que de réfifter à la
tentation d'un pareil profit : il n'auroit
que l'apparence du bien , & deviendroit.
un mal en effet .
LA RÉGLE des devoirs que la nature
infpire à tous les hommes."
L'Auteur expofe lui-même le plan de
fon ouvrage dans une inftruction préliminaire
, dont je vais donner le précis.
Les hommes ne fe font pas faits : leur
auteur, jufte & fage , comme il l'eft , a dû
imprimer dans leur coeur des principes
qui puiffent leur rapeller le premier
point de perfection d'où ils font partis
lorfqu'ils s'en écartent ; enforte que
pour peu qu'ils veuillent réfléchir , la
connoiffance de ces principes fe fortifie
en eux & fe perfectionne. Ces regles
premieres doivent être pour tous ; elles
font donc fimples & affez générales pour
en tirer les conféquences néceffaires aux
différents états de la vie . Pour réduire la
regle des devoirs à fes principes , il n'y a
point de fyftême à faire , l'unique foin ,
c'eft d'imiter celui qui eft tout fait , &
de montrer la liaifon de fes parties. Ce
fyftême est celui qui réfulte de la conftitu
Ev
130 MERCURE DE FRANCE.
tion de notre être , de nos premiers pen
chans , de nos affections , de nos fentimens
, & des notions naturelles qui fe
forment des réflexions que nous faifons
fur notre propre fond. C'eft- là l'école où
Dieu nous renvoye. La regle des devoirs
eft donc dans le coeur de l'homme , & dans
le coeur de tous les hommes . L'Auteur tâche
de le prouver par le témoignage univerſel
du genre humain qu'il attefte. La voix de
la nature n'eft point trompeufe , fi ſon Auteur
ne trompe point : or que nous dit cette
voix C'est la matiere de ce livre .
L'homme porte en lui deux affections
ou deux fentimens inaltérables , l'amour
de la justice & l'amour de la gloire. Comme
ces deux fentimens , dit l'Auteur ,
font la base de tout mon ſyſtême , je n'oublie
rien pour en conftater la réalité .
Le goût du bien moral eft en nous
un instinct , comme le goût du bon & du
beau phyfique. Une direction femblable
à celle qui mene les animaux aux alimens
qui leur conviennent, ou qui leur fait faire
ceux qui leur nuifent , force en quelque
forte notre ame à difcerner entre les actions
des hommes que nous jugeons bonnes ou
mauvaiſes.
Cette notion , ce goût de juftice ne
perd jamais toute fa force fur ceux
OCTOBRE . 1758: 131
mêmes qui font profeffion d'en fecouer
le joug. On ne fuit pas toujours les faines
maximes que nous fuggere ce préjugé
du coeur ; mais on ne ceffe point de les
prouver , elles reftent en poffeffion de régler
le langage : la vertu jouit d'une eftime
forcée .
»
ap-
» Il eft des efprits qui fe refufent à ces
» forte de preuves , & qui les confiderent
» comme les fruits de certains préjugés
perfonnels » Il en eft furtout , qui regardent
les fentimens du bien & du mal ,
du jufte & de l'injufte, comme une fuite des
fentimens de l'utile & du nuifible , &
comme relatifs à l'état de l'homme en fociété.
D'où ils concluent que la vertu &
le vice ne font que des rapports , que
les idées que nous en avons , n'ont pu
venir qu'à l'homme en fociété , & que
dans tous les cas où les idées de l'utile
& du nuifible différent , les idées de jufte
& d'injufte , de bien & de mal , doivent
différer. Qu'ainfi tel peuple a dû
appeller vertu , ce que tel autre appelloit
vice.
Je leur fais voir , dit l'Auteur , que
»l a notion du bien & du mal moral eft
» univerfelle , & dès là même , naturelle
à tous les hommes . Ce n'eft en effet que
» parce qu'elle et naturelle , qu'elle
و د
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
">
و د
» eft univerfelle , que quelques nations
appellent mal ce que d'autres appellent
» bien . Cette objection confirme mon
principe , au lieu de l'infirmer : il en
» réfulte , qu'il y a chez toutes les nations
des idées de bien & de mal , & des ter-
» mes pour les exprimer . » Cependant , fi.
ces idées ne font pas les mêmes partout ,
elle ne peuvent fervir de regle ; car qui décidera
de la jufte application des termes ?
J'indique , répond l'Auteur , les fources
d'où les contrariétés ont pu naître
& les moyens infaillibles pour ramener
à l'unanimité les opinions les plus oppofées.
Ce feroit un grand bien fans doute ;
il ne refte plus qu'à fçavoir fi ces moyens
font auffi infaillibles que l'Auteur fe l'eft
perfuadé ..
Ces penfées , qu'il n'y a de différence
entre les objets des vertus & des vices ,
que celle de l'utilité plus ou moins marquée
, & que rien n'eft mal , qu'autant
qu'il eft défendu par les loix civiles : » Ces
penfées bizarres font mifes au néant
» par des raifonnemens fans replique , &
qui ne laiffent plus voir dans l'objec-
» tion , que du faux , de l'abfurde & du .
ridicule. ".
93
"
Les idées du bien & du mal moral
1
1
OCTOBRE. 1758. 133
fubfiftoient avant les loix humaines ; c'eft
une vérité d'expérience confirmée par
l'exemple de tous les peuples , & par l'aveu
de tous ceux qui fe font expliqués.
fur l'origine du droit , fur fon effence
fur fes effets : les légiflateurs ont trouvé
F'ordre prefcrit par une raifon fouveraine
dont la raifon de l'homme n'eft que comme
un écoulement.
Les loix , quelques fages qu'elles foient,
ne commandent & ne défendent pas tout
ce qu'il y a de jufte ou d'injufte , & lat
juſtice de l'homme doit toujours aller
beaucoup au delà de leurs difpofitions.
Deux impreffions contraires, le remords
& le defir de la gloire , les confirment
dans la perfuafion , que quand il n'y au
roit jamais eu de loix écrites ou convenues
, ils n'en feroient pas moins obligés
de vivre felon les loix qu'ils portent
gravés dans leur propre coeur.
Le remords eft une impreffion fi naturelle
, qu'elle fe remarque même dans
les enfans. L'Auteur fait une longue énumération
des effets & des témoignages
des remords , atteftés par toutes les Nations.
L'amour de la juftice nous eft donné
pour nous rendre dignes de la gloire qui.
la fuit. C'eſt ainfi que ces deux fentis
134 MERCURE DE FRANCE.
mens concourent à confommer le grand
deffein de Dieu fur nous : l'un fait notre
mérite , & l'autre notre récompenfe.
Un Etre ainfi conftitué nous indique
de lui - même la grandeur de fon origine
: de-là , l'Auteur s'éleve à la démonftration
de l'exiftence de Dieu , tirée de
la conftitution morale de l'homme.
Les actions morales ne font ni récom-:
penfées ni punies dans cette vie , felon
toute l'étendue de leur mérite ou de
leur démérite . Le mérite furtout des
vertus eft de nature à ne pouvoir être
récompenfé par aucun dédommagement
digne d'elles , fi ces dédommagemens font
paffagers. Il y a donc des récompenfes
& des châtimens futurs , qui fuppofent
les ames des hommes immortelles .
L'Auteur des principes du droit naturel
, dans fa differtation fur l'immortalité
de l'ame , en réduit toutes les preuves
à des probabilités. Celui- ci entreprend
de lui faire voir que plufieurs des preuves
qu'il ne donne que pour probables ,
font en effet démonftratives.
Il reprend enfuite l'enchaînement de
fes principes. Il eft effentiel à l'homme ,
pour fixer les objets de fes espérances &
de fes craintes , de bien fçavoir comment
il
peut
mériter ou démériter, No
OCTOBRE. 1758. 135
律
tre juftice , confifte à faire ce qui nous
eft montré comme jufte , précisément parce
qu'il eft juſte ; dans le mal , aucontraire ,
on démérite par la feule volonté de le
préférer au bien.
:
Mais on allégue que les vérités morales
ne peuvent être démontrées . L'Auteur
foutient qu'elles peuvent l'être il
prétend que celles qu'on appelle de fentiment
, font plus évidentes par ellesmêmes
, que les idées purement fpéculatives
; il en donne quelques effais qu'il
regarde comme inconteftables ; il obferve
que les fimples décifions de la confcience ,
font communément fi claires & fi fûres ,
qu'on ne peut les infirmer fans fe démentir
foi-même , & pour ôter tout prétexte
à de nouvelles inftances , il examine
fur quels fujets il peut naître des doutes
, quelles en font les caufes , &c.
Il n'y a point , dit- il , d'erreur invincible
fur les devoirs , il n'y a point de
devoirs incompatibles : il parcourt toutes
les caufes des erreurs & les moyens de
s'en préferver.
Aucune raifon ne l'emporte fur l'obligation
des devoirs indifpenfables ; mais
les obligations impofées par des loix humaines
, n'ont jamais , dit il , ce caractere
: on doit fuppofer que les Légiflateurs
36 MERCURE DE FRANCE:
ne fe font jamais propofé de contredire le
droit naturel..
Il y a des regles pour décider des actions
, quand les doutes tombent fur les
fuites qu'elles peuvent avoir , & fur le
mauvais fuccès qu'elles ont eu. L'Auteur
croit avoir déterminé ces regles : quant
à la liberté , nous en avons l'invincible
fentiment en nous- mêmes. Le fatalifme
eft une abfurdité ; nier ouvertement que
nous foyons libres , c'eft nier en fecret
qu'il ait un Dieu .
Telle eft la fubftance du premier vo
lume , dont la conclufion eft que la vie
de l'homme doit être toute raifon : les
principes de notre conduite s'appliquent ,
premiérement , à ce que nous nous devons
à nous-mêmes , à ce que nous de
vons à nos femblables , & furtout , à ce
que nous devons à notre Auteur.
Le détail de ces trois fortes de devoirs
fait la matiere des trois volumes fuivans ,
dont je rendrai compte dans les prochains
Volumes , fi l'affluence des Ouvrages
nouveaux m'en laiffe le temps & l'efpace.
Nota . Une difficulté que je n'ai pu prévoir
, retarde encore l'impreffion des notes
que je me propofois de donner fur quel
OCTOBRE. 1758.
137
ques- unes des maximes recueillies dans le
livre intitulé , le Génie de Montesquieu .
CONSIDÉRATIONS fur le Commerce , &
en particulier fur les compagnies , fociétés
& maîtriſes. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins ,
au Lys d'or.
Oeuvres pofthumes de M. de *** contenant
fes harangues au Palais , fes difcours
Académiques , &c. Ce livre eftimable , let
monument le plus glorieux qu'on pût élever
à la mémoire de fon Auteur , a été imprimé
, à Lyon , chez les freres Duplain ,
rue Merciere.
LES PENSÉES errantes avec quelques lettres
d'un Indien , par Madame de *** . A
Londres , & fe trouvent à Paris , chez Hardi
, Libraire , rue S. Jacques , à la Colonne
d'or.
EPÎTRE d'Héloïfe à Abailard , traduite
( en profe ) de l'Anglois , avec un abrégé
de la vie d'Abailard . A Geneve , & fe trouve
à Paris , chez Tilliard , quai des Auguſtins,
& chez la Marche , au Palais Royal.
DÉTAILS Militaires par Durival le cadet
, à Lunéville , de l'Imprimerie de C. F..
Meffuy.
138 MERCURE DE FRANCE.
EXAMEN des Eaux Minérales de Verberie
, fe vend à Paris , chez Barrois , rue
du Hurpoix , au Mercure.
ELOGE de M. de Fontenelle, par M. l'Abbé
Trublet. Cet Eloge fait partie des rombreufes
additions inférées dans l'Edition
du Dictionnaire de Moreri , qui paroîtra
l'année prochaine. On ne peut que louer
le zele de M. l'Abbé Trublet pour la mémoire
de fon illuftre ami. Ceux qui ont
dit que M. de Fontenelle n'avoit jamais
aimé & n'avoit jamais été aimé , font bien
démentis d'un côté par le fait , & il feroit
difficile de fe perfuader , qu'une affection
auffi pure , aui vive , auffi conftante , eût
pris pour objet un ingrat.
ELÉMENS d'Arithmétique , d'Algebre &
de Géométrie , avec une introduction aux
Sections Coniques , par M. Mazeas , Profeffeur
de Philofophie en l'Univerfité. A
Paris , chez P. G. le Mercier , rue S. Jacques
, au Livre d'or.
DISSERTATIONS fur les biens nobles ,
avec des obfervations fur le vingtieme , &
quelques autres pieces relatives à ces objets
. Ce recueil intéreffant paroît fous deux
formes , in-8°. ppeettiitt ffoorrmmaatt , 2 volumes ;
in- 12 , 1. vol.
OCTOBRE . 1758. 139
L'UTILITÉ de l'Education des Armes , ou
l'Emulation renaiffante. A Paris , chez
Cuiffard , quai de Gêvres.
L'Auteur y rappelle la jeuneffe à l'exercice
des armes , c'eft -à- dire , du fleuret ; il
en fait fentir l'utilité , & parmi les avantages
qu'il y trouve , celui de rendre un
homme plus réfervé , plus prudent & plus
brave , feroit un grand bien pour la fociété
, fi le fruit de cette expérience étoit le
même dans tous les hommes. Mais pour
un jeune étourdi qu'elle modere , combien
de lâches infolens n'encourage- t'elle pas ?
RECHERCHES hiftoriques & critiques fur
les différens moyens qu'on a employés jufqu'ici
pour refroidir les liqueurs , où l'on
indique une forme de temps immémorial
& pratiqué dans la plus grande partie de
l'Univers , par lequel il eft facile fans nulle
dépenfe , & avec un foin très - léger , de
fe procurer dans les plus grandes chaleurs
de l'été , des boiffons très- fraîches. Se vend
chez Claude Heriffant , fils , rueNotre- Dame .
L'extrait dans le volume prochain.
Tractanda ac perdifcenda Theologia ratio.
Parifiis , ex typis Prault , ad ripam vulgò
de Gèvres , fub figno Paradifi.
140 MERCURE DE FRANCE .
ESSAI d'une Hiftoire de la Paroiffe de S.
Jacques de la Boucherie , où l'on traite de
l'origine de cette Eglife , de fes antiquités ,
&c. avec les plans de la conftruction & du
territoire de la Paroiffe , gravés en tailledouce
. Ouvrage intéreffant pour les Paroiffiens
& pour les perfonnes qui aiment
l'antiquité. A Paris , chez Prault , quai de
Gêvres , au Paradis .
MANUEL Phyfique , ou maniere courte
& facile d'expliquer les phénomenes de la
nature , par M. J. Ferapie Dufieu. A Lyon ,
chez Geoffroy Regnault , rue Merciere , fe
trouve à Paris , chez J. T. Heriffant , rue
S. Jacques , à Besançon , chez Santel le cadet
, à Avignon , chez Chambeau , à Marfeille
, chez Moffy.
L'Auteur eft un jeune homme ftudieux ,
qui a l'efprit net , précis & jufte , & le talent
de répandre dans fon ftyle la clarté
de fes idées. Son ouvrage ,
fans être profond
, préfente des notions curieufes pour
le commun des lecteurs. Il eſt dédié aux
Adminiftrateurs de l'Hôtel- Dieu de Lyon ,
à cette élite de citoyens , les modeles des
riches , les peres des pauvres , l'honneur
de leur patrie & de l'humanité..
OCTOBRE . 1758. 140
4
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
THÉOLOGIE.
SUITE des Lettres de M. l'Abbé de ***;
Le Tome II. imprimé chez Heriſſant , rue
Neuve Notre-Dame , 1754 , contient fix
Lettres , qui font les XI , XII , XIII , XIV ,
xy & xvi qui terminent l'ouvrage.
Les 8 premieres pages de la Lettre onzieme
caractériſent la vérité d'une maniere
fi noble , que je ne puis m'empêcher
d'exhorter à les lire dans le livre même.
De- là l'Auteur à la
page neuvieme, paffe
aux termes énigmatiques , dont il regarde
l'intelligence comme le premier pas qu'il
faut faire pour faifir la connoiffance du ftyle
prophétique , où il refte encore de grandes
difficultés à vaincre ; mais avant que
de continuer l'examen de ces termes dont
il a parlé dans le premier volume , il exhorte
fes éleves à l'étude du ftyle prophé
tique, par une raifon vraiement effentielle,
142 MERCURE DE FRANCE.
qui eft de fe mettre en état de concilier les
paffages de l'ancien Teftament avec euxmêmes
, lorfqu'ils font cités dans le nouveau.
M. l'Abbé de *** cite en preuve de ces
textes fi néceffaires à concilier , le Pf. 108.
Deus laudem ne tacueris , qui , entendu dans
l'ancien Teftament des Apoftats , dont l'Eglife
d'Ifraël fe plaint par la bouche de
David , s'applique avec une jufteffe admirable
à Judas , Chef des Apoftats du nouveau
Teftament .
L'Auteur , au bas de la page 15 , donne
une idée très - claire du ftyle prophétique
par fa feule divifion , en quatre parties ,
qui font :
1°. Les termes énigmatiques.
2º. Les termes généraux ou indéterminés.
3 °. Les réticences ( ou termes fous- endus.
)
4°. Les enallages ( tant dans les noms
que dans les verbes.
Il n'eft queftion dans tout ce fecond volume
, que des termes énigmatiques & généraux.
1. On nous permettra de paffer ce que
dit ici M. l'Abbé de*** fur les termes énigmatiques
,, ppaarrccee qquuee les PP. Capucins fes
éleves , en traitent d'après lui d'une maniere
plus étendue dans le feptieme volume
OCTOBRE . 1758. 143
1
de leurs principes difcutés. ( J'en rendrai
compte dans la fuite. )
Cependant on ne peut ſe refuſer à deux
obfervations qui précedent ce qu'il dit de
ces fortes de termes.
La premiere page 16 regarde leur antiquité
dans l'Eglife d'Ifraël. L'Auteur fait
voir que Jacob , Moïfe & Balaam ont employé
le ftyle énigmatique en béniſſant la
nation fainte. Enfuite il fait voir que d'âge
en âge ce ſtyle s'eft confervé par une chaîne
affez fuivie pour qu'on ne le perdît point
de vue. Le cantique de Débora , celui de la
mere de Samuel , ceux de David , celui de
Salomon , les ouvrages d'Ifaïe , de Jérémie
, d'Ezechiel , de Daniel & de Job , de
même que ceux des douze petits Prophetes
, ont confervé le ftyle énigmatique , &
la récitation des Pfeaumes l'a perpétué jufqu'à
J. C. & jufqu'à nous .
>
" En effet , dit l'Auteur , au bas de la pa-
" ge 22 , S. Jean Chryfoftome , Théodo-
» ret , S. Cyrille d'Alexandrie , & S. Je-
» rôme , nous donnent l'explication de
» ces termes . C'est dans ce tréfor que les
» plus célebres Commentateurs , Cornelius
à Lapide , Salméron , Bonfrérius &
plufieurs autres , & furtout Dom Cal-
» met , ont puifé l'explication qu'ils nous
en donnent... Mais foyez perfuadés ,
و ر
. و د
144 MERCURE DE FRANCE.
53
» Meffieurs , que l'Ecriture Sainte bien approfondie
, nous découvre tant de richef-
> fes en ce genre , qu'on ne fort pas de furprife
, quand on examine à quel point on
» a porté la négligence fur un article auffi
» effentiel à l'intelligence des Pfeaumes &
» des Prophetes , quant au fens hiſtori-
ود
» que . "
La feconde obfervation qui , fans porter
ce titre , fe trouve à la page 31 , donne les
raifons de l'inintelligibilité du ftyle prophétique.
L'Auteur nous en donne cinq.
La premiere eft que les oracles des Pfeaumes
& des Prophetes contre Babylone , ne
devoient être entendus qu'après le renverfement
de ce grand Empire. La feconde eft
l'endurciffement & l'aveuglement auxquels
le commun , ou plutôt la très-grande partie
de ce peuple fe trouvoit , foit avant la
captivité , foit du temps de J. C.
La troifieme eft le danger où les Ifraëlites
fe feroient trouvés , fi les prophéties &
les Pleaumes , qui prefque tous prédiſent
la ruine de Babylone , euffent été compofés
dans un ftyle intelligible aux Apoftats.
La quatrieme raifon confifte en ce que
rien n'étoit plus capable d'énoncer les deux
alliances , qu'un ftyle qui , par la généralité
de fes termes , par fes expreffions énigmatiques
, & par fes réticences , forme un
voile
OCTOBRE . 1758. 145
voile qui , une fois levé, porte un jour
admirable fur l'ancien & le nouveau Teſtament.
La cinquieme eft tirée de S. Jean Chryfoftome
, qui croit que fi le peuple eût
compris combien les prophéties prononcées
contre lui , étoient terribles , il auroit
mis à mort les Prophetes , &c.
Il faut lire le détail de ces raifons depuis
la page 30 jufqu'à la page so .
II. L'Auteur employe les x111 & xiv
Lettres de ce volume à développer la valeur
d'un nombre de termes généraux tirés
de différens textes de l'Ecriture fainte . Enfuite
il explique le Pf. 116 , Laudate Dominum,
omnes gentes, & le premier Pfeaume
Beatus vir qui non abiit in concilio , &c.
qui lui feul tient la xiv Lettre. Ce Pleaume
eft traité dans toute l'étendue grammaticale
, néceffaire pour lever les difficultés
que préfentent les termes généraux qui
formoient Ix articles , & les énallages au
nombre de 8. On nous difpenfera de ce
détail , auquel nous renvoyons le petit
nombre de Sçavans qui ont affez de goût
pour s'y intéreffer.
Mais je crois ne devoir point omettre
ce que M. l'Abbé de *** a remarqué à la
page 280. « Les termes généraux , dit- il ,
forment une efpece de difcours énigma-
I.Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ور
"
» tique d'autant plus difficile à pénétrer ,
» qu'on ne s'avife pas d'y foupçonner le
» moindre voile . Eh ! pourquoi le foupçonneroit-
on ? puifque l'on croit y voir
» les objets à découvert. Ces termes géné
» raux font fi clairs & tellement à la por-
» tée de tout le monde , que l'on rifque
» de n'être pas cru , quand on avance que
» ces expreffions , prifes dans la fignifica-
» tion indéterminée qu'elles préfentent , ne
»rendent pas le fens littéral de l'ancien
» Ifraël . »
ود
Et à la page 282 : « En effet , fi l'on cût
» fait lire à un Apoftat , ou à tout autre
» ennemi de l'Eglife d'Ifraël le Pf. 36 ,
» Héb. 37. Noli amulari l'on ne courroit
» pas le moindre rifque Il auroit dit : Je
» fens tout le mérite de cette piece ; 'y
» vois un parallele entre l'homme juſte &
l'injufte. Certe poéfie eft bien faite
» mais le fujet n'eft pas nouveau. L'Apof
» tat n'auroit point eu tort , puiſqu'il faut
» convenir que ce Pfeaume eft un tiffu des
» expreffions les plus claires . Elles forment
» néanmoins un voile rellement impénétra-
» ble , que jamais l'Apoftat ni le Chal
» déen n'auroient pu le percer pour y appercevoir
la trifte deftinée de la Monar-
» chie de Babylone & le triomphe d'Ifraël.
و و
Cependant l'art de s'énoncer obfcuréOCTOBRE.
1758. 147
ment , en fe fervant d'expreflion géné-
» rakes , n'eft inconnu dans aucune Na-
» tion. Les difcours conçus en termes gé-
» néraux , font fouvent d'un grand fecours
pour s'énoncer en préfence des perfonnes
, fans qu'elles s'apperçoivent qu'elles
font la matiere de la converfation . Par
» ce même chiffre fi fimple , on peut har-
» diment laiffer lire une Lettre à l'homme
» même contre lequel elle eft écrite »
"
On conçoit par ce que l'on vient de
lire , qu'il faut examiner avec une extrême
attention les termes généraux pour les reftraindre
à l'idée que le Prophete avoit en
vue , bien loin de s'arrêter aux notions
indéterminées qu'ils préfentent .
III. La Lettie xv fait voir que le ftyle
prophétique employe les termes énigmati
ques & généraux dans la nouvelle alliance
auffi bien que dans l'ancienne ; ces termes
au nombre de 18 , étant exp'iqués par
quantité de textes de l'ancien Teftament.
L'Auteur fait enfuite cette remarque, page
439 : « Je ne fçais pas fi tous ceux qui li-
» ront cetre Lettre in'accorderont le dou-
»ble fens littéral que je donne à ous les
» termes que je viens d'expliquer . Mais il
» fera encore établi dans la fuite d'une
maniere plus développée par ceux de
mes Eleves , à qui je remets le foin de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
» continuer & de perfectionner cet im-
»portant Ouvrage.
55
و ر
» Le Cantique de Zacharie , pere de
Saint Jean-Baptifte , va prouver ſa réalité
» du double fens. En effet , prefque tout
fon Cantique eft compofé des expref-
» fions que je viens d'expliquer ; il n'y a
» pas un feul de ces termes qui n'entre
dans la compofition du Benedictus ; &
», afin qu'on n'en doute pas , je vais en
donner la traduction à côté du texte latin,
& marquer en caracteres différens
» les paroles que Zacharie a empruntées
» des Pfeaumes & des Prophetes pour for-
» mer fon Cantique d'actions de graces au
fujet de la naiffance prochaine du Verbe
و د ر
"
ود
ود
❞ incarné , "
PHYSIQUE,
LETTRE d'un Médecin à l'Auteur du
Mercure.
MONSIEUR , puifque M. Olivier de
Villeneuve , Médecin de la Faculté de
Montpellier , dans fon triomphe de l'éther
, inféré dans le premier volume du
Mercure de Juillet , nous déclare qu'il
OCTOBRE . 1758 . 140
"
eft bien réſolu à ne rien écrire déformais
pour l'établiſſement de fon principe
, qu'il croit auffi folidement établi ,
qu'inconteftable , & que c'est pour la
derniere fois qu'il préconife l'éther , en
expliquant fommairement le feu , la chaleur
, la flamme , la fumée , la lumiere
il eft temps de propofer à ce fçavant Médecin
, nos doutes fur fes explications , &
de ranimer , s'il fe peut , fon ardeur , qui
paroît vouloir s'éteindre dans le feu , la chaleur
, la flamme , & c. Et d'abord prionsle
d'établir les titres de propriété du principe
, qu'il nous dit être fien , & qu'il
n'a pas jugé néceffaire de rappeller ici ,
fans doute , comme fuffifamment connu .
C'eſt fans contredit une grande découverte
, que celle d'un principe nouveau ,
qui femble ne devoir naître que d'une
immenfité de faits qui le reconnoiffert
pour pere. Newton à découvert des principes
nouveaux. La table des affinités de
M. Geoffroy , a fourni des principes nouveaux
en Chymie. La belle differtation
de Boerhaave , fur le feu , la chaleur , &c.
établit , à l'aide d'un grand nombre d'expériences
la principale propriété du feu ,
qui eft la raréfaction des corps.
Pareillement , les expériences de M.
Nedham , de la Société de Londres , ont
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
conduit ce Sçavant plein de fagacité à des
principes qu'il peut regarder comme fiens :
une infinité de nouveaux phénomenes
lui ont fait voir une force expanfive ,
qui penetre intimement chaque partie
infenfible de fubſtances végétales & animales
, & qui eft contrebalancée par une
force de réfiftance , laquelle venant à diminuer
( par l'action de l'eau , par exemple
, qui tient en digeftion ces fubftances
, ) laiffe cette force fe manifefter fenfiblement.
Or je dis qu'à quelque identité qu'on
puiffe rappeller ces principes , ils n'en
font pas moins propres aux grands hommes
qui les ont annoncés , parce qu'ils y
font arrivés par différens chemins.
Pauci quos aquus amavit ,
Jupiter, aut ardens evexit ad athera virtus .
Diis geniti , potuêre.
M. Olivier doit donc nous faire voir
que fon principe , qu'il dit auffi folidement
établi qu'inconteſtable , eſt le réfultat
de fes recherches & de fes expériences
& alors nous nous ferons un
pla fir de le mettre au nombre des grands
hommes que nous venons de citer.
Les rarefactions victorieufes du centre à
la circonférence , les raréfactions victorieuOCTOBRE.
1758. 151
fes de la circonference au centre , les raréfactions
du centre à la circonférence , &
de la circonference au centre en équilibre ,
on à peu près. Voilà le grand reifort de
la nature . De- là doivent éclorre tous les
phénomenes de l'Univers . Auffi déclaretil
qu'il ne finiroit pas , s'il parcouroit
toutes les expériences qui fe présentent en
foule à fon efprit , pour établir les rapports
fucceffifs que doivent avoir les raréfactions
centrifuges & centripetes. Car tout s'opere
par raréfaction , tout eft redevable à l'éher
, au feul raréfiant universel.
Ces principes énoncés à la maniere de
M. Olivier , fe rapprochent au fond dụ
fameux principe d'action & de réaction ,
dans lequel confifte la vie de cer Univers.
Et fi notre Auteur eûr voulu prendre
la peine de confulter les ouvrages
des Grands hommes que je viens de ciil
auroit reconnu que Newton , par
des obfervations Aftronomiques , Geoffroi
, par des expériences Chymiques
Boerhaave , par des expériences Phyfiques
, & Nedham , par des obfervations
Microſcopiques , enfeigne nettement &
clairement , ce qu'il s'efforce de comprendre
& d'expliquer , par des fpéculations
ter ,
abftraites:
Tous ces illuftres Sçavans ont vu le
4
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
grand principe , le grand reffort de la
nature d'auffi près , qu'il paroît être poffible
; M. Olivier femble ne le vouloir
obferver que de loin ; & comme il ne
le voit revêtu d'aucune forme ſenſible ,
fon imagination lui en prête qui font
purement idéales . Il tombe à peu près
dans le même inconvénient , que ceux qui
ont voulu expliquer l'arrangement de cet
Univers , en ne demandant que de la matiere
& du mouvement.
Mais venons à l'objet de ce mémoire ,
dans lequel il fe propofe d'expliquer , le
feu , la chaleur , la fumée , la lumiere ,
&c. Après avoir permis de donner à l'éther
, le nom de feu élémentaire , il nous
dit , que l'air , la nuit comme le jour , l'hiver
comme l'été , n'en est pas plus ou moins
air , qu'il est autant mu en hiver comme
en été , que pour approfondir le nouvel état
de l'air au foleil levant , il ne faut pas
confondre les termes d'effluence & de réfluence
; il abandonne aux Aftronomes
les fameufes queftions fur l'émanation
des corpufcules du foleil , fur le mouvement
ou le repos de la terre ; queſtions
fuperflues pour la connoiffance de la lumiere
, & il prend le parti d'allumer du
feu ou un flambeau , & nous invite à
obferver , avec une attention finguliere ,
OCTOBRE. 1758. 153
ce qui va fe paffer ; écoutons - le.
Pour qu'un flambeau éclaire & continue
d'éclairer , il faut que l'air qui fe fuccede
à lui- même pour l'environner immédiatement
, devienne plus rare du centre
à la circonférence , à proportion qu'il aborde
le flambeau , & il conclut quelques lignes
après La lumiere n'est qu'un air darde en
rayons lumineux , en lignes pyramidales , en
cônes aéréo éthérés , & tout cela fe voit à
la chandelle. Vous fouvenez - vous , Monfieur
, de quelle maniere Strabon inftruit
Thalès , dans la Comédie de Regnard ,
intitulée Démocrite .
:
On pourroit demander à l'Auteur , ce
qu'il entend par des raréfactions excentrales
, dont les degrés font autant inconcevables
que nombreux.
Des degrés inconcevables ! Pourquoi altere-
t'il le langage des Géometres , en parlant
de lignes tirées d'un centre à tous les
points d'une circonférence circonfcrite ? Une
circonférence n'eſt ni infcrite ni circonfcrite
à un centre , mais elle peut être
infcrite ou circonfcrite à un polygone régulier.
Mais quand il prétend que la lumiere
, que la terre réfléchiroit à une diſtance
auffi grande qu'eft celle de la lune ,
feroit en tout femblable à celle que las
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
lune répand d'un fecond bond , il fait voir
qu'il ignore que la différence des diametres
dans les fphéres refléchiffantes , produit
néceffairement de la différence dans
les réflexions , par la divergence des
rayons ; mais ne pouffons pas la critique
plus loin , & refpectons , dans M. Ólivier
, un habile Médecin , peu occupé
de la Phyfique expérimentale , & abfolument
neuf dans les fciences Phyfico - Mathématiques
, fans lefquelles on peut
être très- diftingué dans la pratique , &
craignons déja de nous attirer le reproche.
Pol me occidiftis , amici ,
Non fervaftis , ait , cui fic extorta voluptas ,
Et demptus per vim mentis gratiffimus error.
PRIX d'Eloquence de l'Académie Franço
fe , pour l'anné 1759-
Le vingt- cinquieme jour du mois d'Août
1759 , fête de S. Louis , l'Académie Françoife
donnera un Prix d'Eloquence , qui
fera une médaille d'or de la valeur de fix
cens livres . (1)
(1 ) Le Prix de l'Académie eft formé des fondations
réunies de Meffieurs de Balzac , de Cler
mont-Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron.
OCTOBRE. 1758. 155
Elle propofe pour fujet , l'Eloge de Maurice
Comte de Saxe , Maréchal de France.
Il faudra que le Difcours ne foit que
d'une demi-heure de lecture au plus , &
l'on n'en recevra aucun fans une approbation
fignée de deux Docteurs de la Faculté
de Théologie de Paris , & y réfidans actuellement.
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour ce Prix.
Les Auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais ils y mettront un
parafe avec une fentence ou devife telle
qu'il leur plaira.
tis
Ceux qui prétendent au Prix , font averque
les pieces des Auteurs qui fe feront
fait connoître , foit par eux-mêmes , foit
par leurs amis , ne concourront point , &
que Meffieurs les Académiciens ont promis
de ne point opiner fur celles dont les
Auteurs leur feront connus.
pre-
Les ouvrages feront remis avant le
mier jour du mois de Juillet prochain à
M. Brunet , Imprimeur de l'Académie Françoiſe
, au Palais ; & fi le port n'en eft point
affranchi , ils ne feront point retirés.
L'Auteur de l'Ode fur l'Immortalité de
Ame , qui a remporté le prix de Poéfie ,
ne s'eft point fait connoître.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
PRIX proposé au jugement de l'Académie
Royale des Sciences.
UNN Citoyen zélé , défirant d'être utile &
fa Patrie , & perfuadé de l'importance de
l'art de la Verrerie dans le Royaume , a
fouhaité qu'on pût répandre de nouvelles
lumieres fur cet objet. Dans cette vue il a
fait remettre à l'Académie une fomme de
cinq cens livres, pour être donnée, par forme
de Prix , à celui qui , au jugement de
PAcadémie , réuffira le mieux à déterminer
les moyens les plus propres à porter la perfection
l'économie dans l'art de la Verrerie.
Les Sçavans & les Artiſtes de toutes les
Nations font invités à travailler fur ce fujet
, même les Affociés Etrangers de l'Académie.
Les feuls Académiciens regnicoles.
en font exclus , comme des autres Prix propofés
par l'Académie.
Ceux qui compoferont , font invités à
écrire en françois ou en latin , mais fans
aucune obligation . Ils pourront écrire en
telle langue qu'ils voudront , l'Académie
fera traduire leurs ouvrages
.
On les prie de faire enforte que leurs
écrits foient très - lifibles .
Ils ne mettront point leur nom à leurs
OCTOBRE. 1758. 1ST
ouvrages , mais feulement une fentence ou
devife. Ils pourront , s'ils veulent , attacher
à leur écrit un billet féparé & cacheté
par eux , où feront , avec la même fentence
, leur nom , leurs qualités & leur adreſfe
, & ce billet ne fera ouvert par l'Acadé
mie , qu'au cas que la piece ait remporté
le Prix .
Ceux qui travailleront pour le Prix ,
adrefferont leurs ouvrages francs de port ,
à Paris au Secrétaire perpétuel de l'Académie
, ou les lui feront remettre entre les
mains. Dans le fecond cas le Secrétaire en
donnera en même- temps à celui qui les lui
aura remis , fon récépiffé , où fera marqué
la fentence ou devife de l'ouvrage & fon
numéro , fuivant l'ordre ou le temps dans
lequel il aura été reçu .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
onze Novembre 1759 inclufivement.
L'Académie adjugera ce Prix à fa premiere
affemblé de 1760 , & fon jugement.
fera annoncé dans les papiers publics.
S'il y a un
récépiffé
du
Secrétaire
pour
la piece
qui
aura
été
couronnée
, le Tréforier
de
l'Académie
délivrera
la fomme
de
500
livres
à celui
qui
lui
rapportera
ce
récépiffé
. Il n'y
aura
à cela
nulle
autre
forma
life
158 MERCURE DE FRANCE:
S'il n'y a pas de récépiffé du Secrétaire ;
le Tréforier ne délivrera le Prix qu'à l'Auteur
même , qui fe fera connoître , ou au
porteur d'une procuration de fa part.
L'Académie auroit bien fouhaité faire
connoître celui qui a fi généreufement contribué
à la perfection d'un art auffi utile
que la Verrerie. Mais en faifant voir fon
amour pour le bien public , il a foigneufement
caché fon nom , & elle n'a pu le défigner
que par celui de citoyen .
7
SÉANCE
PUBLIQUE
De l'Académie Royale de Nancy , tenue le
8 Mai de cette année.
M. André ouvrit la féance par la lecture
des Découvertes dans le genre fabulaire ,
précédées de quelques obfervations & réflexions
: Ouvrage envoyé à la Société royale
, par M. Grofley , de Troyes , Affocié
étranger. Seroit il impoffible , dit- il , de
devenir original en ce genre , même après
la Fontaine Furetiere , la Mothe n'ont
pu
s'élever à cette gloire en inventant ; par
quelle voie la Fontaine y eft- il lui - même
parvenu ? Il a imité . Il s'en glorifie auffi
hautement que la Mothe s'en défend .
Ses modèles ont été Efope , Phédre ,
OCTOBRE. 1758. 159
Horace , Avienus. M. Grofley, après avoir
caractérisé le génie & la maniere de chacun
de ces Auteurs , peint ainfi notre immortel
Fabulifte. La nature l'avoit formé
pour ce genre , en verfant dans fon ame ,
en mettant dans fes moeurs , la fimplicité ,
l'ingénuité , la naïveté. ..
Une exacte conformité de goût l'avoit
entraîné vers Rabelais , vers Bocace , vers
l'Ariofte . Il fe retrouvoit dans tous ces
Auteurs, dont l'étude continue avoit achevé
de déterminer fa vocation , & de développer
fes talens prefqu'à fon infçu ... II
connut auffi nos anciens Fabliaux , fources
où Rabelais , l'Ariofte avoient puifé , monument
précieux de la naïveté de nos
Ayeux. Cette habitude avec les Narrateurs
anciens & modernes eut tout l'effet qu'elle
devoit avoir fur un génie tel que celui
de la Fontaine. Elle fit couler de fa plume
ces beautés légeres qui ne confiftent point
dans les penfées recherchées , mais dans
un certain air naturel , dans une fimplicité
facile , élégante & délicate , qui ne
tend point l'efprit , qui ne lui offre que
des images communes , mais vives &
agréables ; qui fur chaque fujer ne lui
préfente que les objets dont il peut être
touché ; qui enfin toujours montée au ton
de la nature , faifit habilement , & fait
160 MERCURE DE FRANCE .
paffer dans l'ame des lecteurs tous les mouvemens
que les chofes qu'elle peint doivent
produire.
Je ne fçais , continue M. Grofley , fi je
ne me fuis point fait illufion ; mais je crois
avoir fenti dans la lecture réfléchie des
Ouvrages de la Fontaine , des nuances qui
femblent diftribuer fes Fables en quatre
claffes.
pro Dans la premiere , la Fontaine s'eft
pofé la fimplicité toute nue des Fables
d'Efope. Telles font les Fables de la Montagne
qui accouche ; du Coq & de la Perle ,
& c.
Dans la feconde à laquelle appartient
le Lion devenu vieux , il a imité la fimplici
té douce & fleurie de l'affranchi d'Augufte.
Il a joûté dans la troifieme avec Horace.
Le Renard & la Cicogne , le Heron , les
Animaux malades de la pefte , & les autres
Fables de cette claffe réuniffent l'élégance ,
la vérité , la naïveté des images , & toutes
graces de détail que l'ami de Mécene
avoit répandues dans fa Fable du Rat de
ville & du Rat des champs.
les
>
Dans la quatrieme , il ceffe enfin d'imiter
il s'ouvre une nouvelle route. A la
tête des Fables de cette claffe , je place
celle de la jeune Veuve . C'est là que ne
availlant que d'après lui-même , il a dé
OCTOBRE. 1758. 161
ployé , comme dit M. de la Mothe , tout
ce que le riant a de plus gai , tout ce que le
gracieux a de plus attirant , tout ce que le
familier a de plus élégant , toute la liberté
du naturel , tout le piquant de la naïveté.
M. de la Mothe voulut être en même
temps , & l'Efope , & le La Fontaine . Il ne
fut ni l'un ni l'autre aux yeux du Public ,
qui femble , par fa décifion fur les Fables
de la Mothe , avoir voulu mettre le genre
naïf en réſerve contre les entrepriſes du
bel - efprit.
Averti par le mauvais fuccès de la Mothe
, M. Richer s'eft renfermé dans une
des routes que la Fontaine avoit ouvertes
par l'imitation de l'élégance douce , finple
& châtiée de Phedre. Le Public lui a
adjugé la place que la Mothe ambitionnoit
au deffous de la Fontaine.
Cet exemple nous éclaire fur les reffources
qui restent à nos Fabuliſtes : c'eſt de
fuivre la Fontaine dans l'une des quatre
routes qu'il a tenues. Mais il faut le fuivre
comme il fuivoit fes modeles . Il embelliffoit
des beautés propres à l'un , les fujets
pris de l'autre. La Fable du Renard & de
la Cicogne , prife de Phedre , il la traite à
la maniere d'Horace : dans celle du Rat de
ville & du Rat des champs , imitée d'Horace
, il prend le ton de Phedre.
162 MERCURE DE FRANCE.
Ses quatre routes feront pour nos Fabu
liftes , ce que font pour nos Architectes
les cinq Ordres anciens . Un fixieme ,
quoiqu'imaginé
par le Brun , a échoué .
Dans la fuite de cet Ouvrage , qui n'a
pu être lu en entier à cette féance , M.
Grofley recherche quels font dans chaque
fujet les modeles que la Fontaine a imités.
Elope & Phedre font connus . Il parle d'Avienus
, de Gabrius , de Faërne , d'Abftemius
, de l'excellent Recueil donné par
Cumérarius , de celui qu'a donné en 1610
Ifaac Verclet, petit- neveu de MM. Pithou ,
& du Recueil des Facéties de Bébelius. Par
l'examen de ces différens Recueils , M.
Grofley croit être parvenu à déterminer
le modele que la Fontaine s'eft propoſé
pour chaque Fable. Il n'eft en défaut que
fur cinq ou fix.
Il y a des fujets qui ont été traités par
le plus grand nombre de ces Auteurs. Elles
ont quelquefois gagné , quelquefois perdu
en paffant par tant de mains ; la Fontaine
les a fuivies dans toutes , & profité de
toutes les nouvelles beautés qu'elles y ont
acquifes.
L'objet des recherches de M. Groſley a
été de faifir la maniere d'imiter de la Fontaine
, & fa fupériorité fur fes modeles . Il
donne pour exemples deux Fables ; celle
OCTOBRE . 1758. 163
de l'Araignée & de la Goutte , tirée du
Recueil de Cu nérarius , & dont Nicolas
Gefbelhus eft l'Auteur , & celle des Animaux
malades de la pefte , prife de Bébelius
La même Fable fe trouve dans le
quinzieme Sermon de Raulin fur la Pénitence.
M. Grofley finit par inviter nos Fabuliftes
à examiner la maniere d'imiter de la
Fontaine , & à fe bien convaincre qu'ils ne
l'égaleront , s'il eft poffible , qu'en le fuivant
dans les routes qu'il a ouvertes , &
non en s'engageant dans des routes nouvelles.
Après la lecture de cet Ouvrage , M. le
Chevalier de Solignac , Secretaire perpétuel
, lut un Difcours en forme de Lettre ,
dont il ne défigna l'Auteur qu'en difant ,
qu'il étoit tout à la fois protecteur & favori
des Mufes. Le portrait que cet Auteur fait
des grandes qualités néceffaires à un Prince
, fervit bientôt à le faire mieux connoître.
Je donnerai ce Difcours en entier , s'il
eft poffible , dans le volume prochain.
164 MERCURE DE FRANCE.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences & Belles - Lettres
de Dijon , & Sujets propofés pour les Prix
des années 1759 , 1760 & 1761 .
L'ACADÉMIE termina fes ſéances le Dimanche
13 Août , par une affemblée publique
, dans laquelle M. l'Abbé Richard ,
Secretaire perpétuel pour les belles- Lettres,
fit l'éloge de MM . Devepas , Académicien
honoraire , & Meney , Affocié , morts
dans l'année . M. Guyot lut un Difcours
fur la modeſtie ; M. Picarder une piece en
vers contre les détracteurs du fiecle , & M.
Hoin un Difcours fur la question de Médecine
propofée par l'Académie ; il s'attacha
particuliérement à prouver que l'obfervation
comparée , peut fournir les
moyens de diftinguer promptement le caractere
des différentes maladies épidémiques.
Sujet pour le prix de Phyfique de l'année
1759 : Déterminer les caufes de la
graiffe du vin , & donner les moyens de l'en
préferver , ou de le rétablir.
Sujet pour le prix de Belles - Lettres de
l'année 1760 : Les Sciences & les Arts les
plus utiles & les premiers cultivés , font-ils
OCTOBRE . 1758 . 165
ceux qui ont été portés jusqu'à préfent à une
plus grande perfection ?
Sujet pour le Prix de Médecine de l'année
1761 : Quels font les moyens de diftinguer
le caractere des differentes maladies
épidémiques ; & quelles font les regles de conduite
qu'on doit fuivre dans leur traitement ?
Cette derniere queftion utile autant
qu'intéreffante , avoit déja été proposée
pour cette année ; mais l'Académie n'ayant
pas eu lieu d'être fatisfaite des Mémoires
qui lui ont été adreffés , a cru devoir la
propofer de nouveau ; & pour donner
tout le temps de faire les recherches néceffaires
, elle a renvoyé la diftribution du
Prix à l'année 1761 .
Pour remplir les vues de l'Académie ,
les Auteurs doivent particuliérement s'attacher
, d'après les obfervations qui nous
ont été tranfmifes des différentes maladies
épidémiques , à réduire ces mêmes maladies
à certains genres , & les genres aux
efpeces qu'ils comprennent ; à indiquer
avec précision les moyens de reconnoître
chaque genre & chaque efpece ; à tracer
la route qu'on doit fuivre jufqu'à ce qu'on
puiffe les diftinguer ; enfin à établir les
indications curatives qu'offrent chacune
d'elles.
Il fera libre d'écrire en latin ou en
166 MERCURE DE FRANCE .
françois fur les différens fujets propofés ;
obfervant que les Ouvrages foient libles ,
& que la lecture de chaque Mémoire
n'excede pas trois quarts d'heures . On en
excepte le fujet de Médecine , pour lequel,
vu fon utilité , on ne preferit aucune limite
. Les Mémoires , francs de port , feront
adrelles à M. Perit , rue du vieux
Marchef , avant le premier Avril des années
indiquées pour chaque fujet ; p. ffé
ce temps , ils ne feront plus admis au concours.
On mettra au bas des Ouvrages une
fentence ou devife ; elle fera répétée fur
une feuille de papier pliée en plufieurs
doubles , & cachetée.
Les Prix propofés confiftans chacun en
une Médaille d'or de la valeur de trois cens
livres , feront diftribués fucceffivement à
la fin de chaque année .
SÉANCES PUBLIQUES
De la Société Littéraire d'Arras.
M. le Marquis de Mézieres , Lieutenant
Général des Armées du Roi , & Gouverneur
de la Ville de Longwy , élu affocié
honoraire de cette Compagnie , y prit féance
le 11 Février dernier 1758 , & prononOCTOBRE
. 1758. 167
ça fur la réception un difcours , auquel répondit
M. Denis , Tréforier de la Chancellerie
d'Artois , Directeur de la Société.
Enfuite M 1 Abbé de Lys , Bénéficier de
la Cathédrale d'Arras , lut des obfervations
Météorologiques , dans lefquelles il
examina fi la grande hau eur du mercure
peut in liquer I hyver un tès- grand froid ,
comme l'infinue une planche gradué d'un
barometre de l'Académie de Florence ;
pourquoi dans les vents du Nord le mercure
eft toujours plus élevé que dans les
autres vents , & pourquoi il étoit le 30
Janvier de cette année , à vingt- huit pouces
onze lignes.
M. Durant fils , Médecin des Hôpitaux
du Roi , en furvivance , fic la lecture d'une
lettre fur une maladie , extraordinaire ,
à la fin de laquelle les cheveux de la malade
fe trouverent de couleur fanguine. Le
Pere Lucas , Jéfuite , luc une Dilfertation
for le même fujet , ap ès quoi il donna des .
réflexions Phyfiques fur la fuperficie de la
terre , fur la formation des montagnes qui
la couvrent , & fur les corps hétérogenes
renferment les couches homogenes. que
On croit devoir ajouter ici la liste des
autres ouvrages lus dans quelques féances
publiques , qui ont précédé & fuivi celle
dont on vient de rendre compte,
1
168 MERCURE DE FRANCE.
De M. Denis. Difcours dont l'objet eft
de faire voir que les Sciences font néceffaires
à l'homme , & qu'elles procurent à
l'Etat & aux moeurs les plus précieux avantages.
De M. l'Abbé de Lys. Differtation ſur la
diverfité des langues , où l'on établit que
cette diverfité eft nuifible aux Sciences proprement
dites.
Mémoire fur la vie de François Richardot
Evêque d'Arras , contenant le détail
des cérémonies obfervées à fon Entrée folemnelle
dans cette ville .
De M. Durant . Effai fur l'homme.
Du Pere Lucas. Mémoire fur plusieurs
phénomenes hydrauliques de la Province
d'Artois ; fçavoir , les exondations fingulieres
dupuits de Boyaval, les fources bouillonnantes
de Fontaine - les- Boullans , les
fontaines faillantes du Château de la Vafferie
, & les fontaines intermittentes de Bailleul-
Mont.
Nouvelles Obfervations phyfiques fur
les eaux du pays & des environs , particuliérement
fur la fontaine du marais de
Beuvry , près de Béthune , & fur l'eau naturellement
rouffe de l'auberge de Mariembourg
dans la ville de Douay.
Hiftoire de la pierre à fufil , ou filex ;
dans laquelle il eft traité de l'origine de
cette
OCTOBRE. 1758. 169
cette pierre , de fa formation , de fes différentes
efpeces , de fes diverſes configurations
, des corps hétérogenes qui adherent
à fa fuperficie, & de l'ufage qu'on peut
en faire.
De M. Camp , Avocat , préfentement Député
des Etats d'Artois à la Cour. Difcours
fur l'utilité des recherches de monumens
antiques , & de médailles dans la Province
d'Artois (feconde partie ) .
Recherches hiftoriques , tirées de plufieurs
manufcrits & titres anciens , fur ce
qui s'eft paffé à Arras en 1459 & 1460 , au
fujet des Vaudois , ou prétendus Sorciers ,
qui y furent condamnés à différens fupplices.
Mémoire fur l'origine & l'ancien ufage
de la Garance , en Artois.
De M. l'Abbé Simon , Prêtre du Dioceſe
d'Arras. Differtation fur les caufes du pyrrhonifme
littéraire.
De M. de Ruzé -de Jouy , Receveur &
Agent de l'Ordre de S. Louis. Difcours dont
le but eft de prouver que l'inconftance naturelle
aux hommes nuit autant , que la
foibleffe des talens dans la compofition des
Ouvrages de littérature .
De M. Dupré d'Aulnay , Membre de la
Société Littéraire de Châlons , Affocié externe
de celle d'Arras. Réflexions fur la cauſe du
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
flux de la mer , & de l'afcenfion de la feve
dans les végétaux .
Autres fur le Traité phyfico - méchanique
de M. Haukſbée , traduit de l'Anglois
par M. de Brémont , & mis au jour avec
des notes par M. Deſmarets .
De M. Beauzée, Profeſſeur de Grammaire
à l'Ecole Royale Militaire , Aſſocié externe.
Effai d'analyfe fur le verbe.
De M. Maſſon. Ode fur la naiffance de
Monfeigneur le Comte d'Artois ..
OCTOBRE . 1758. 171
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
LE CO
PEINTURE.
coeur de l'Eglife des Peres de l'Oratoire
, rue S. Honoré , vient d'être orné
de cinq tableaux , de la main du Sieur Michel
Ange Challe , Peintre ordinaire du
Roi , Membre de fon Académie Royale
de Peinture & Sculpture.
Le moment terrible , qui doit nous
rendre à la vie , & qui fera la récompenfe
des juftes & la punition des méchans
, occupe le milieu , dans une eſpace
de 12 pieds d'élévation fur 9 de largeur.
Jefus Chrift au fein de la lumiere fur
un trône de nuages , tend la main droite
aux Prédestinés : Adam & Eve , qui
lui font préfentés par l'Ange Gardien ,
demandent grace pour eux & leur poftérité
, tandis qu'à la gauche , S. Michel
, Miniftre de la vengeance , lance
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
la foudre fur les péchés , allégoriquement
perfonnifiés , en leur oppofant fon
bouclier lumineux , où paroît en lettres
de feu , le nom du Tout- Puiffant.
L'envie , le plus dangereux de tous les
vices , eft renverfée s'arrachant les cheveux
, écrafant d'une main le fatal ferpent
qui femble encore menacer Eve ;
l'homicide , le poignard fanglant , la fureur
dans les yeux , tombe avec l'avarice ;
le menfonge , levant fon mafque , fe
voit confondu avec l'orgeuil ; la terre ,
qui s'ouvre pour les engloutir , laiſſe
échapper des flammes à travers lefquelles
on apperçoit la gourmandife & la luxure.
Un Ange , au fon de la trompette , raf-
Temble les Juftes : Abel , Abraham , Sara
, Noé , & plufieurs Patriarches forrent
du fein de la terre , dans une obfcurité
qui marque que les aftres font
anéantis .
Aux deux côtés , fur des grandeurs à
peu près pareilles , font repréfentées la
Réfurrection & l'Afcenfion.
Dans le premier tableau , Jéfus - Chrift
triomphant de la mort , fort du tombeau ,
dont deux Anges foulevent la pierre ; la
fumiere qu'il répand , faifit de crainte les
Soldats prépofées à la garde du Sépulchre ;
leur Officier qui cherche à fuir , eſt arOCTOBRE.
1758. 17
rêté par ceux de fa troupe qui fe mettent
en défenfe ; un d'eux renverfé fe
couvre de fon bouclier , ne pouvant foutenir
la vue de ce prodige ; deux jeunes
Anges dans les nuages , tiennent des
chaînes & des entraves rompues , ( fymboles
de notre heureufe délivrance , qui
nous fouftrait au pouvoir de la mort ).
Dans le deuxieme , le Sauveur retournant
dans le fein de fon pere , s'éleve
fur un nuage ; deux Anges vêtus de
blanc , le montrent aux onze Diſciples ,
en les affurant de fon retour à la fin des
fiecles ; S. Pierre , tenant les clefs , dont
il eft dépofitaire , marque fon étonnement
& fon admiration ; S. Jean à genoux
tend les bras à fon divin maître , ainfi
que plufieurs des Apôtres qui font debout
fur la pente de la montagne.
Deux autres tableaux plus petits , qui
fervent de deffus de portes aux entrées
de ce coeur , repréfentent les Pélerins
d'Emaüis , & l'incrédulité de S. Thomas.
Jésus- Chrift , dans ce dernier , témoigne
fa bonté pour la foibleffe de cet
Apôtre incrédule , en lui laiffant toucher
fes plaies ; S. Pierre & les autres Difciples
admirent avec refpect la clémence
du Sauveur.
Dans celui qui eft au côté oppofé ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE:
Jésus-Chrift bénit le pain pour le parta
ger aux deux Pélerins qu'il avoit joints
fur le chemin d'Emaus ; leur étonnement
extrême à la vue de celui qu'ils croyoient
au rang des morts , eft exprimé fur leur
vifage.
L'un , oppofé à la lumiere qui éclaire
la table , s'avance pour mieux le reconnoître
, l'autre étend les bras , perfuadé
de la vérité , & demeure en admiration ;
la Lune qui paroît derriere un nuage ,
le moment de l'action .
marque
MUSIQUE.
TROISIEME Recueil d'Airs en Duo tiré
des Opera de MM. Rameau , Rebel &
Francoeur , &c. Opera Comiques , Parodies
, &c. choifis & ajuftés pour les flûtes ,
violons , pardeffus de viole , & dont la
plûpart peuvent ſe jouer fur la vielle & fur
la mufette , foit naturellement , foit par
tranſpoſition ; par M. Bordet. Prix en blanc
6 liv. A Paris , à la demeure du fieur Bordet
, rue Saint Denis , chez M. Bayle ,
Avocat en Parlement ; & aux adreffes ordinaires.
L'on trouvera aux mêmes adreffes fes
deux premiers Recueils chacun à 6 liv.
OCTOBRE. 1758 . 175
Dans le premier eft une Méthode raiſonnée
pour apprendre la mufique , à jouer de la
flûte , & de plufieurs Inftrumens.
Six Sonates de fa compofition , pour
deux fûtes, violons , ou pardeffus de viole ,
dans le goût des Duo de M. Lavaux : parties
féparées 4 liv . 16 fols.
Les deux premiers Recueils de M. Bordet
ayant eu le plus brillant fuccès , nombre
de perfonnes , & même gens de diftinction
, l'ont engagé à en donner au Public
un troifieme. Il fe flatte d'avoir raffemblé
dans celui - ci un choix de morceaux des
plus célebres Auteurs , plus intéreſſans
difficiles .
que
LUDUS Melothidicus , ou le Jeu des
dés harmonique , contenant plufieurs calculs
par lefquels toute perfonne compoſera
différens menuets avec l'accompagnement
de baffe en jouant avec deux dés , même
fans fçavoir la mufique. A Paris , chez.
M. de la Chevardiere , rue du Roule , à
la Croix d'or , & aux adreffes ordinaires
de Mufique ; à Lyon , chez les freres le
Gouy , place des Cordeliers .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
Obfervations fur la Tour de Pies.
On a beaucoup écrit en différens temps
fur la Tour de Pizes. Il en étoit queftion
dans l'extrait d'un Mémoire de M. de la
Condamine , inféré dans le Mercure du
mois d'Août de l'année derniere . M. Cochin
dans le Voyage d'Italie qu'il vient de
mettre au jour , en a parlé en Artiſte qui
fçait examiner les objets digne d'attention ,
& en rendre compte : il eft même entré
dans des détails qui tendent à prouver
combien eft ridicule l'opinion de ceux qui
ont cru qu'elle avoit été ainfi conftruite à
deffein par l'Architecte . Il n'en donne
point de mefures. M. de la Condamine
donne celle de la hauteur qui eft exacte.
Celle de l'inclinaifon ne l'eft pas . Elle eſt ,
comme il le dit , d'un douzieme de la hauteur
: mais on ne la trouve telle que depuis
le rez- de-chauffée , jufques fur la platteforme
d'où l'on fonne les cloches, qui font
dans les fenêtres du donjon . Un plan &
367
3
10Touses
PLAN
et Coupe de la
Tour de Pise.
:
OCTOBRE. 1758. 177
une coupe de cet édifice , des mefures prifes
avec foin , & quelques remarques faites
par un Architecte qui l'a examiné attentivement
, en donneront peut -être une
connoiffance plus exacte que celles que
l'on a données jufqu'à préfent. Jofeph.
Martini dans fon livre intitulé , Theatrum
Bafilica Pifana , dit que cette tour fut commencée
en 1174 au mois d'Août ; que
Guillaume qui étoit Allemand en fut l'Architecte
; après lui Bonanni de Pifes , &
enfin Thomas , auffi de Pifes , qui fit exécuter
le donjon .
Il eft aifé de démontrer que ces Archirectes
n'ont jamais fongé à la bâtir exprès
hors de fon aplomb de 12 pieds , fur la
hauteur de 142 , à compter , comme on l'a
dit , depuis le bas jufques fur la platteforme.
Il paroît même fûr qu'elle commença
à s'incliner du côté du midi , lorfqu'elle
fut élevée à cette hauteur , & peutêtre
un peu avant , comme le remarque
M. Cochin ; mais certainement elle ne
s'inclina pas alors du douzieme de fa hauteur.
La raifon eft que l'inclinaifon du
donjon eft bien moins confidérable que
celle de la tour : d'où l'on doit conclure
que la tour s'étant inclinée de 7 à 8 pieds
feulement , lorfqu'on l'eût conftruite jufqu'à
la platte forme , on éleva au deffus, &
[J
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
&
en retraite , le donjon perpendiculairement,
avec d'aurant plus de confiance , que ce
fut probablement alors que l'on ajouta aux
fondemens un enpatement d'environ cinq
pieds , felon ce qu'en a écrit George Vazari
. Mais malgre la fûreté qu'on avoit
cru acquérir , le tout s'étant encore incliné
, i en réfulta que le donjon fortit de
fon àplomb d'environ neuf pouces ;
parconféquent en raifon de la nouvelle.
inclinaifon de la tour , qui fut de quatre
pieds fix pouces , & qui jointe à celle de
fept pieds & demi , qui exiftoit avant la
conftruction du donjon , en forma une de
douze pieds , ou peut-être de moins : car
Vazari ne la donne que de fix bras & demi ,
c'eft- à dire de onze pieds deux lignes : fi
cela eft vrai , il s'enfuit que depuis environ
deux cens ans , elle a augmenté d'un pied ,
& que fi l'effet continuoit , la chûte en réfulreroit
néceffairement. A toutes ces obfervations
, on peut en ajouter quelquesunes
fur la conftruction de cet édifice , par
lefquelles on achevera de démontrer que
fon inclinaifon eft un pur accident .
Les joints de lit & les joints montans
font inclinés. Les marches de l'escalier
pratiqué dans l'épaiffeur du mur circulaire,
font pentives , de maniere qu'en y montant
le corps incline tantôt à droite , tanOCTOBRE.
1758. 179
tôt à gauche ; mais l'appareil eft fi bien
fait & la liaiſon eft fi bonne , qu'il n'eft
pas étonnant que cet accident n'ait caufé
aucune défunion des parties de cette tour ;
& quoique délicate en apparence , elle eſt
bâtie de maniere à avoir pu réfifter aifément
aux mouvemens que la mauvaiſe
qualité d'une portion du terrein fur lequel
elle eft élevée , a occafionnés à diverfes
repriſes.
Il eft à préfumer qu'elle a été établie
fur un mallif général conftruit en bons
matériaux , & dont le diametre eft d'environ
dix toifes . Le diametre intérieur de
la tour eft de 23 pieds au rez- de chauffée.
Le mur circulaire a d'épaiffeur douze pieds
huit pouces , fans y comprendre les colonnes
engagées qui y ajoutent un pied huit
pouces , & en ont deux & demi de diametre.
Quoique les colonnes qui ſont au
deffus de ces premieres foient fort petites ,
& , par leur ifolement , laiffent entr'elles
& le mur des portiques circulaires d'environ
quatre pieds de largeur , ce mur
conferve encore une épaiffeur de fept pieds
huit pouces. A la vérité l'efcalier eft pris
dedans ; mais il l'affoiblit peu , il n'occafionne
qu'un vuide en fpirale , & laiſſe
entre fes révolutions des maffifs confiderables
conftruits avec des blocs de maibre
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE .
dont les uns font les marches , & les autres
les plafonds au deffus , & qui ont affez de
prife dans les murs pour ne faire qu'un
tout avec eux ; il en eft de même des architraves
au deffus des petites colonnes. Ce
font des morceaux de marbre qui d'un
bout entrent dans le mur , & de l'autre
font comprimés entre les chapiteaux , & la
charge des archivoltes & des corniches qui
font au deffus. Il eſt probable qu'il y a
dans ces colonnes en haut & en bas de
petites ancres de fer ou de bronze retenues
par des tirans de même matiere , & que
les affifes des murailles font cramponées
avec foin. Toutes les parties de cette tour
étant ainfi liées enfemble , elle a donc pu
aifément s'incliner fans qu'elles ayent fouffert
aucun dérangement , & donner une
preuve de fa bonne conftruction , de l'intelligence
, & de l'attention des Architectes
qui en ont été fucceffivement chargés :
cela doit fûrement les rendre bien plus
recommandables que l'idée extravagante
de bâtir une tour inclinée , qui ne peur
jamais paffer pour une merveille , furtout
aux yeux des perfonnes qui ont quelques
connoiffances des arts & des mathémati
ques.
OCTOBRE. 1758. 18 1
LE
TEINTURE.
E fieur Duval - Defmaillaits avertit le
Public qu'il a fait fur les couleurs des
découvertes dont les avantages font les
plus finguliers , entr'autres fur le rouge..
Ce beau rouge ne revient pas à plus d'un
louis d'or la livre , & une livre fuffit pour
teindre 500 aulnes d'étoffes par jour fans
fe fatiguer , & auffi -tôt qu'elle eft feche ,
on la peut mettre à la calendre.
Cette couleur écarlate s'applique fur
toutes étoffes & toiles , fur la foie & le
coton , & cela à froid ; on pourroit l'ap
pliquer de même à chaud . Cette teinture.
eft fi parfaite , qu'elle peut aller à la leffive
cent & cent fois fans aucun altération , &'
elle pénetre l'étoffe avec la même vivacité
dans toute fon épaiffeur.
veut ,
Il y a plus , ces étoffes écarlates étant
hors de tout fervice , on brûle l'étoffe dans
un creufet , au dernier degré de feu fi l'on
& l'on trouve cette couleur écarlate
plutôt exaltée qu'altérée , & quand cette
couleur aura mille & mille fois été tirée dé
ces étoffes & employée de nouveau , elle
fera toujours la même. Cette écarlate eft
conféquemment auffi parfaite , que celle
par la cochenille eft imparfaite & ſuſcepti
182 MERCURE DE FRANCE.
ble de taches ; celle - ci au contraire portant
fon propre attrament , & étant fixe & permanente
; elle ne craint ni eau forte , ni eau
regale , ni aucun mordant , brûlant , corrodant
de toute autre nature même la
plus active.
L'Auteur ne s'étendra pas fur le bleu &
le verd , il fera feulement obferver en paf-,
fant que fi les Teinturiers fçavoient trouver
le véritable attrament de ces couleurs
qui eft en elles , ainfi qu'il eft dans ce rouge-
ci , ils éviteroient l'inconvénient de les
altérer par leur attrament étranger , qui les
rend très - imparfaites même jufqu'à bleſſer
la vue. En effet , toutes les couleurs des
Indiennes & des Perfes font fi altérées
par
les faux attramens que ces Teinturiers
emploient pour faire tenir leurs couleurs ,
qu'elles font très -imparfaites en Perfe auffibien
qu'ailleurs. Pour peu que l'on refléchiffe
fur les couleurs des Indiennes & des
Perfes , on verra que ces fauffes couleurs
fatiguent infiniment la vue ; mais on le
verra bien mieux lorfque les vraies couleurs .
ci- deffus annoncées paroîtront dans leur
vivacité naturelle. Ces couleurs récréeront
la vue , la forrifieront , & la rétabliront
même de fa débilité.
Nota. F'infere ces fortes d'avis à peu près tels qu'on me les
envoye : c'est au Public à mesurer fa confiance , & aux Cu
rieux à vérifier les faits.
OCTOBRE . 1758. 183
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
LE 12 Septembre , on a donné le Rivať
favorable à la place de la Coquette trompée.
Les paroles font de M. Brunet , la mufique
de M. Dauvergne.
Ce Muficien plein de talent , de docilité
& de modeftie , a cédé aux inſtances
qu'on lui a faites de compofer à la hâte
quelques fcenes qu'on pût ajufter au divertiffement
de l'acte comique des fêtes
d'Euterpe Il s'eft donc effayé fur de nouvelles
paroles ; mais ce petit acte , quoiqu'affez
bien écrit , eft dénué d'action , de
chaleur & d'images , & le plus habile Muficien
a befoin d'être infpiré par le Poëte.
Un Poëme lyrique mal ve fifié , mais qui
préfente ou indique des fentimens , des
tableaux , des mouvemens à exprimer , eft
préférable , pour le Muficien , au Poëme le
plus élégant , qui ne lui donne rien à peindre.
184 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
Extrait de la Comédie intitulée , l'Ifle déferte.
FERDINAND & Conftance , que l'Hymen &
l'Amour venoient d'unir , ayant entrepris
un voyage fur mer , furent jettés par la
tempête fur les bords d'une Ifle inhabitée ,
avec Silvie , foeur de Conftance. Tandis
qu'elles dormoient dans un lieu écarté ,
Ferdinand difparut , & Conftance ne douta
point qu'il ne l'eût abandonnée . Dans fa
douleur , elle s'eft occupée à graver ces
mots fur un rocher :
Du traître Ferdinand Conftance abandonnée
Finit ici fa vie & fes malheurs,
O toi qui de fon fort apprendras les horreurs ,
Venge la d'un perfide , & plains fa deſtinée.
Le dernier mot n'eft gravé qu'à demi ,
lorfque l'action de la piece commence.
Le caractere naïf & enjoué de Silvie ,
contrafte heureufement avec la fituation
de Conftance. Silvie avoit perdu fa petite
épagneule elle la retrouve ; elle eft enchantée
, elle vient faire part de fa joie à
fa foeur ; mais voyant qu'elle y eft peu fea
OCTOBRE 1758. 18
fible , & qu'elle ne ceffe de gémir ; elle luš
peint le calme & la douceur de leur vie ,
& ne conçois pas que Conftance puiffe regretter
d'autres lieux.
Mais cet endroit charmant , que fans ceffe tu
nommes ,
N'eft-il pas ce féjour habité par des hommes ?
Conftance les lui a peint cruels & perfides
; elle ajoute encore à ces traits. Silvie
ne conçoit pas que l'on regrette ce que
l'on haït , & qu'on veuille être vangé de
ce qu'on aime cependant elle fe doute
que fa foeur ne lui dit pas tout.
Je réfléchis fouvent , & ce matin encore ;
En voyant mille oiſeaux , au lever de l'aurore
Je penfois
Conftance , en ſe retirant.
Ces oifeaux , qu'anime le printemps ,
Auront , avant l'été , pleuré mille inconftans.
Silvie , feule livrée à fes réflexions , apperçoit
un vaiffeau , fpectacle nouveau
pour elle fa furprife redouble à la vue
des hommes qui débarquent . Elle fe cache
pour les obferver., Ferdinand avec Timante,
fon ami , vient chercher Conftance dans
cette Ifle. Il reconnoît les lieux où il la
laiffée. C'eft- là , dit- il , où je fus attaqué >
186 MERCURE DE FRANCE.
& d'où les brigands m'arracherent . Il s'éloigne
pour chercher les traces de fon
époufe. Timante déplore les malheurs de
fon ami. Il fort . Silvie témoigne fon embarras
fur l'efpece d'êtres qu'elle vient de
voir , & fur l'émotion qu'elle éprouve.
Ferdinand revient défolé que fes recherches
ayent été vaines. Il lit les vers gravés
fur le marbre , & s'écrie dans fon défefpoir
:
Conftance ne vit plus , & me croyoit parjure !
Timante le retrouve dans cette fituation
accablante . Ferdinand veut mourir dans
cette Ifle , & dit adieu à fon ami. Timante
fe réfoud à le faire enlever de force , & il
en donne l'ordre aux Matelots.
Silvie cherche fa four pour l'inftruire
de ce qui fe paffe , & ne la trouve point.
Timante apperçoit Silvie. Elle eft d'abord
tremblante , & lui défend d'approcher.
Timante.
Au moins fi je fçavois de quoi tu t'épouvantes :
Les hommes ne font pas des bêtes dévorantes.
Silvie.
Quoi ! tu ferois un homme
Timante.
Oui , je paffe pour tel
OCTOBRE. 1758. 187
La frayeur de Silvie redouble ; elle fe
jette aux genoux de Timante. Il la raffure ,
& lui demande où Conftance a fini fes
jours. Il apprend qu'elle eft vivante ; il eft
au comble de la joie.
Cours , vole vers ta foeur ,tandis qu'à Ferdinand ...
Silvie .
Il eft donc avec toi , cet ingrat , ce tyran ,
Ce monftre ?
Timante.
Que ces mots ne fouillent plus ta bouche !
Dans peu je t'inftruirai de tout ce qui le touche.
Ils vont chacun de leur côté pour cher
cher Ferdinand & Conftance.
Les hommes ne font pas fi méchans, ce mefemble,
dit Silvie , en le quittant, Vient un
Matelot qui , dans fon langage , dit des
douceurs à Silvie. Celui- ci n'eft pas fi bien
reçu . Elle le quitte pour aller chercher fa
foeur. Conftance revient au rocher pour
achever de tracer l'infcription qu'elle veut
laiffer en mourant. Elle rencontre le Matelot
, & c'eft de lui qu'elle apprend que
Ferdinand eft arrivé dans l'Ifle. Conftance
s'évanouit. Le Matelot fait de fon mieux
pour la fecourir : il entend Timante ; il
l'appelle. Celui - ci accourt : il ne doute pas
que ce ne foit Conftance elle-même. Il la
188 MERCURE DE FRANCE.
rappelle à la lumiere , juftifie fon ami , en
racontant fon enlévement & fon efclavage.
Ferdinand arrive enfin , reconnoît Conftance
, fe jette dans fes bras. Ils fe difent l'un
à Fautre les chofes les plus touchantes fur
leur amour & fur les maux qu'ils ont foufferts.
Silvie & Timante s'expliquent à leur
tour.
Timante.
• • Si tu m'aimois , Silvie ,
Je ne dirois qu'un mot , & tu ferois ravie.
. Silvie.
Quand on aime, a ton bien du plaifir à fe voir ?
Beaucoup.
Timante.
Silvie.
Je t'aime donc.
Timante.
Tu combles mon eſpoir s
Mais de tes fentimens j'ofe efpérer ce gage ,
Confens qu'un doux Hymen.
Silvie.
Point , point de mariage.
Elle craint que Timante ne l'abandonne .
Conftance la raffure , & lui dit :
Non , ma foeur , Ferdinand ne m'a point délaiffée
OCTOBRE, 1758. 189
A tort je te difois , dans ma trifte penſée ,
Tant de mal de fon fexe : hélas ! il n'en eft rien,
Silvie.
Quand j'apperçus Timante , ah je m'en doutois
bien.
On voit que cette piece eft mêlée de
pathétique & de comique. La naïveté &
la vivacité de Silvie , que Mlle Guean joue
parfaitement bien ; la franchife & le ton
joyeux du Matelot égayent le fonds de l'action
par des fcenes réellement plaifantes ,
& ces couleurs , quoiqu'oppofées , s'allient
agréablement. Il eft fuperflu d'obferver
que le défaut de l'action théâtrale eſt
l'inutilité répétée des recherches & des
mouvemens que fe donnent les Acteurs ,
courant fans ceffe les uns après les autres.
Mais ce défaut eft bien racheté. A l'égard
du dénouement , j'aurois voulu que Ferdinand
trouvât Conftance occupée à finir
l'infcription ; c'eft là que Métaftafe a placé
la reconnoiffance . Son imitateur a préféré
le comique du Matelot ſecourant Conftance
évanouie , au pathétique d'une reconnoiffance
imprévue. Je ne fçais s'il a eu raifon.
Le jeudi 31 Août , on repréfenta , pour
la premiere fois , la Tragédie d'Hyperm
neftre , de M. Lemiere , Auteur connu par
d'heureux effais.
190 MERCURE DE FRANCE.
Les juftes applaudiffemens qu'elle reçut,
redoublefent au tableau terrible qui précede
le dénouement , & qui décida le plein
fuccès de la piece . Le Public demanda
l'Auteur ; il fut obligé de fe montrer , &
d'être préfent à fon triomphe.
Je donnerai une idée de cette Piece dans le
volume fuivant.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE famedi 23 Août , les Comédiens Italiens
donnerent la premiere repréfentation
des Femmes filles , ou des Maris battus ,
Parodie nouvelle d'Hypermneftre en un
acte en vers . Cette piece n'a eu qu'un fuccès
médiocre.
L'extrait de Mélezinde au volume prochain.
LE
OPERA COMIQUE.
E famedi 9 Septembre , on a donné
avec fuccès Nina & Lindor , Opera Comique
en deux actes , mis en mufique par
M. Duni.
Quoique la mufique n'en foit pas d'un
caractere auffi faillant que celle du Peintre
OCTOBRE . 1758. 191
amoureux defon Modele , elle n'a pas laiffé
de plaire beaucoup. Les vers de ce Poëme
font efficieux pour l'Ariette ; & le mêlange
du gai , du gracieux , du naïf & du
touchant , y donnoient au Muficien de
quoi briller dans ces différens genres . Le
divertiffement , qui peint les jeux de l'enfance
, eft d'une compofition ingénieufe.
Les jeunes Acteurs qui ont exécuté cet
Opera Comique , ont partagé l'honneur du
fuccès avec le Poëte & le Muficien . Mile
Baron y a joué le rôle de Nina avec une
vérité charmante. Il femble qu'elle ait
voulu fe venger du reproche qu'on lui
avoit fait d'avoir perdu de fa naïveté.
Dans ce même Spectacle a paru pour la
premiere fois Mlle Villette , dont la voix.
brillante & flexible a fait la plus vive impreffion.
C'eft un talent acquis à l'Académie
Royale de Mufique.
Le Médecin de l'Amour , Opera Comique
en un acte , fut repréfenté pour la
premiere fois fur le même Théâtre
vendredi 22 Septembre.
le
Je donnerai l'extrait de ces deux Pieces
dans le Mercure prochain.
192 MERCURE DE FRANCE .
CONCERT SPIRITUEL.
Le vendredi 8 Septembre , jour de la
Nativité de la Vierge , le Concert a commencé
par une fymphonie , fuivie d'Exaltabo
te , Moter à grand choeur de M. Giraud
, qui a été entendu avec plaifir.
Mlle Faure a chanté un petit Moter de
M. Mouret. A travers fa timidité , on a
reconnu une belle voix , & l'on ne doute
pas qu'elle ne foit admirée lorsqu'elle
paroîtra dans tout fon éclat. M. Balbaftre
ajoué fur l'orgue l'ouverture des fêtes
de Paphos. Mlle Hardy qui a chanté au
Concert précédent , a fait un nouveau
-plaifir en chantant une Ariette , & un Duo
avec M. Albaneze , fon Maître. Le Concert
a fini par Exultate , jufti , Moter à
grand choeur de M. Mondonville.
Le Public eſt très -fatisfait de ce Spectacle
, & des foins que fe donnent les Disecteurs
pour lui plaire.
ARTICLE
OCTOBRE. 1758. 193
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGÈRES.
IS
ALLEMAGNE.
DE BERLIN , le 19 Août.
LE I5 du même mois , les Ruffes fe préſenterent
devant Cuftrin. Ce n'étoit qu'un gros détachement
de leur grande armée qui refta campée fous
Landfberg. Ils commencerent tout de fuite à
bombarder la Place avec la plus grande violence ,
& le bombardement continua fans interruption
fufqu'au 17. Durant ce court intervalle , tous les
édifices públics & particuliers furent ou écrasés ,
ou dévorés par les flammes . Il ne refta pas dans la
Ville une feule maiſon fur pied , & fes infortunés
habitans virent tous leurs effets ou confumés par
le feu , ou enfevelis fous les ruines . Le 17 au matin
, les Ruffes fommerent le Commandant de fe
rendre , lui faifant appréhender tous les malheurs
qui font inévitables à une Ville prife d'affaut. La
réponſe fut telle qu'on devoit l'attendre de la
part d'un Officier qui connoît l'importance de
cette Place , & qui ne voyant point fes fortifications
entamées , n'étoit point dans le cas de capituler.
Sur fon refus , le bombardement recommença,
mais avec moins de vivacité.
L. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Le Roi a nommé M. le Marquis de Contades
Maréchal de France.
On a appris par une Gazette extraordinaire de
Londres , que Louisbourg avoit capitulé le 26
Juillet dernier. Quoique cette nouvelle foit an,
noncée d'une maniere pofitive , cependant comme
cette Gazette ne contient aucun détail du
fiege , ni de la prife de la Place , & qu'on n'a reçu
aucune lettre du Gouverneur , ni des autres Offi
ciers . Il faut attendre des nouvelles plus circonf
anciées à cet égard.
On a reçu avis le 13 Septembre que M. le Duc
d'Aiguillon , avec ce qu'il avoit pu raffembler
de troupes , avoit attaqué dans l'anfe de Catz le
Jundi 11 , les Anglois au nombre de douze à
treize mille hommes , dans le temps qu'ils fe
rembarquoient ; que les ennemis avoient d'abord
foutenu cette attaque avec beaucoup de fierté ;
mais qu'ils avoient été enfoncés , taillés en pieces
& culbutés dans la mer ; que nos troupes s'étoient
portées dans l'action avec la plus grande intrépidité
, & qu'elles avoient pourfuivi des Anglois
dans la mer même , en y entrant jufqu'à la cein,
ture ; que les Anglois ont eu plus de trois mille
hommes tués fur le rivage , fans compter ceux
qui fe font noyés , foit dans les bâtimens de
tranfport qui ont été coulés à fonds , foit en voulant
le fauver à la nage ; qu'au départ du Courier,
OCTOBRE. 1758. 195
de nombre des prifonniers montoit à plus de cinq
cens , parmi lesquels il y avoit beaucoup d'Offi
ciers & de la plus grande diftinction ; que MM. le
Chevalier de Polignac & le Comte de la Tour
d'Auvergne , avoient été bleffés dangereufement ,
ainfi que M. le Marquis de Cucé , Cornette des
Moufquetaires du Roi , qui étoit à l'action comme
Volontaire. Il paroît que la perte des Anglois
eft en tout de quatre à cinq mille hommes.
Extrait d'une Lettre de Vienne , du 8 Septembrẻ
1753.
On n'a point encore de relation bien circonf
tanciée de ce qui s'eft paffé le 25 & le 26 Août ,
entre les armées de Ruffie & de Pruffe. Ce qu'on
en fçait aujourd'hui , pour n'être pas encore bien
détaillé , n'en eft pas moins exact ni moins pofitif
: c'eft le réſultat de plufieurs lettres écrites
du camp de l'armée Impériale de Ruffie , à Groff-
Camin le 29 Août. D'après ces lettres , Sa Majefté
Pruffienne vint le 25 à la tête d'une armée
de cinquante à cinquante - cinq mille hommes
attaquer l'armée de Ruffie , près du village de
Zorndorff dans le Baillage de Quartſch.
Le Général Comte de Fermer n'avoit ce jourlà
que trente-huit mille hommes fous les armes ,
& le terrein où il falloit combattre , coupé par
des marais & des bois , ne lui permettoit pas de
prendre une pofition également avantageuse en
tous fes points. La bataille commença à neuf
heures du matin par une canonnade des plus vives
, qui fut foutenue de part & d'autre pendant
une heure & demie.
Les Pruffiens déboucherent par les défilés de
Sicher & de Groff- Camin , derriere l'aîle gauche
des Ruffes , & s'étendirent vers Zorndorff , point
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
d'appui de l'aîle droite de l'armée de Ruffie .
Ayant mis près d'une heure & demie à ſe former,
ils s'attacherent d'abord à cette aîle ; mais infen,
fiblement le feu s'étendit jufqu'à l'île gauche , &
les deux armées fe trouverent engagées de front.
L'attaque fut alors générale & furieufe ; mais
l'armée Impériale de Ruffie , non feulement la
foutint par tout avec une fermeté inébranlable ;
mais elle repouffa l'ennemi avec tant de vigueur ,
qu'à midi la premiere ligne fut entiérement culbutée.
Le Roi de Pruffe fit avancer fon corps de réferve
pour rétablir cette ligne ; mais elle fut renverfée
de nouveau , & la Cavalérie des Ruffes fe
jettant le fabre à la main fur l'Infanterie Pruffienne
, l'enfonça , & y fit un carnage horrible . Cependant
Sa Majefté Pruffienne faisant les derniers
efforts , réuffit à percer entre l'aîle droite & l'aîle
gauche , fépara la premiere de l'autre , la mit en
confufion , & pourfuivant vivement cet avantage
, pouffa cette aîle droite jufqu'au bord d'un
marais.
L'aile gauche foutint fa pofition malgré ce revers
, & ne perdit pas un pouce de terrein. La
nuit furvint , & ce fut fans doute dans ce moment
que les Pruffiens croyant la victoire décidée pour
eux , fe hâterent de l'annoncer par des Couriers à
toute l'Europe . Mais on ne fut pas de cet avis
dans l'armée Ruffienne. Le Général Major de
Demicourt , par une préfence d'efprit admirable ,
rallia les foldats difperfés fur le bord du marais ,
en forma un corps compofé d'Infanterie & de
Cavalerie , marcha derechef à l'ennemi , le prit
à dos & én flanc , le chaffa à une demi - lieue au
de-là du champ de bataille , s'y établit , en avertie
Paile gauche , qui marchant tout de fuise en
OCTOBRE. 1758. 197
avant , acheva de s'en emparer , & s'y foutint .
Le lendemain 26 , on fe canonna encore pendant
quelque temps fort vivement ; & l'armée
Impériale de Ruffie , toujours en poffeffion da
champ de bataille , enterra fes morts , raffembla
fes trophées, en canons , étendards & drapeaux ,
& finit ainfi la journée.
Le 27 , comme l'armée devoit fe rapprocher de
fes magafins , & fe mettre à portée de la divifion
du Général Romanzow , elle leva fon camp en
préſence de l'ennemi & en plein jour , & allà s'établir
à Groff- Camin , où le 28 il ne fe paffa rien
de nouveau .
Le 29 , les deux armées firent prefqu'en même
temps des feux de réjouiflance , pour célébrer une
victoire que l'une croyoit avoir gagnée , & que'
l'autre lui arracha par une manoeuvre , qui fair
également l'éloge de la fagacité & de la fermeté
de fes Généraux , de l'intrépidité & du courage
opiniâtre de fes troupes.
Ces deux journées ne peuvent qu'avoir été trèsfanglantes.
Elles font un événement dont l'hiftoira
ne fournit guere d'exemple , & qui fera un monument
éternel de gloire pour les armes Impériales
de Ruffie.
On n'a jufqu'ici aucun détail de la perte qu'on '
a faite de part & d'autre en morts , bleffés & prifonniers
, & tout ce récit n'eft encore que préliminaire
à la relation qui doit nous venir.
Une lettre du Général Fermer écrite le 31 Sep
tembre du camp de Groff-Camin , à M. de Solticoff
, Miniftre de Ruffie à Hambourg , marque
qu'après treize heures de combat le plus opiniâtre
, il avoit repouffé le Roi de Pruffe , pris vingtfix
pieces de canon & plufieurs étendards , qu'il
feroit joint le premier de ce mois par le Général
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Romanzow , & qu'il pourfuivroit alors fes opé
rations .
Détail de l'affaire qui s'eft paffée le 8 Juillet entre
les Troupes du Roi , commandées par
M. le Mar
quis de Montcalm , & celles d'Angleterre , aux
ordres du Général Abercromby
M. le Marquis de Montcalm ayant été envoyé
par M. le Marquis de Vaudreuil , Gouverneur
Général du Canada , pour protéger la frontiere de
la Colonie du côté du Lac Saint-Sacrement , fe
rendit à Carillon le 30 Juin. Il y trouva huit Ba
taillons de troupes de terre , une compagnie de
Canonniers , deux à trois cens Ouvriers , & quelques
Sauvages. Il reçut quelques jours après un
renfort de quatre cens hommes des troupes de la
Colonie & des Canadiens , commandés par M. de
Remond , Capitaine. Il apprit à Carillon , que les
Anglois avoient affemblé au fonds du Lac Saint-
Sacrement , près des ruines du Fort Georges , une“
armée compofée de vingt mille hommes de Milice,
& de fix mille de troupes réglées , aux ordres
du Major Général Abercromby , & qu'elle devoit
fe mettre en mouvement pour s'emparer du Fort
Carillon & envahir le Canada . Sur l'avis que M.
le Marquis de Montcalm en donna à M. le Marquis
de Vaudreuil , & fur ceux que ce Gouverneur
en avoit déja reçus , il changea la deftination de
M. le Chevalier de Levis , qui avoit été détaché
du côté de Corlac ; il lui donna ordre de fe joindre
à M. le Marquis de Montcalm , & fit les
difpofitions néceffaires pour lui procurer d'autres
renforts.
M. le Marquis de Montcalm prit d'abord le
parti d'occuper le pofte de la Chute , fur le bord
du Lac Saint- Sacrement , pour retarder l'ennemi,
OCTOBRE 1758. 199
Il y refta jufqu'au & Juillet que les Anglois paru
rent en force fur le Lac. M. le Marquis de Montcalm
repafla la riviere de la Chute avec toutes
fes troupes , pour venir camper fous le Fort Ca
tillon , où il avoit déja fait tracer des retranche-→
mens. Il envoya en même temps différens déta→
chemens , pour harcèler l'ennemi dans fa deſcente.
Un de ces détachemens , commandé par MM . de
Trépezée & de Langis , s'étant égaré par la faute
des guides , tomba dans une colonne de l'armée
ennemie déja toute formée .
- De ce détachement , qui étoit d'environ trois
eens hommes , il y eut deux Officiers tués , quatre
Sauvages , & cent quatre- vingt- quatre foldats
des Troupes & Milices tués , ou prifonniers ; le
refte joignitale corps de nos Troupes,
M. le Marquis de Montcalm n'avoit dans fon
camp devant Carillon en y arrivant , qu'environ
deux mille huit cens hommes de troupes de Fran.
ce , & quatre cens cinquante de la Colonie , encore
faut-il diftraire de ce nombre un des batail
lons de Berry , lequel , à l'exception de fa compa
gnie de Grenadiers , fut occupé à la garde & au
fervice du Fort.
Le 7 Juillet au matin , l'armée fut toute employé
au travail des abbatis , fous la protection
des compagnies de Grenadiers & des Volontaires
qui la couvroient. Les Officiers , la hache à la
main, donnoient l'exemple , & les drapeaux étoient
plantés fur l'ouvrage. La gauche occupée par les
bataillons de la Sarre & de Languedoc , étoit appuyée
à un escarpement diftant de quatre- vingt
toifes de la riviere de la Chute. Le fommet de
Pefcarpement étoit couronné par un abbatis. Cet
abbatis flanquoit une trouée que gardoient de
front les deux compagnies de Volontaires de
I iv
Zoo MERCURE DE FRANCE.
Bernard & de Duprat. Derriere cette trouée , on
devoit placer fix pieces de canon. La droite gardée
par la Reine , Bearn & Guyenne , étoit également
appuyée à une hauteur dont la pente n'étoit pas
froide que celle de la gauche. Dans la plaine ,
entre cette hauteur & la riviere de Saint- Fréderic ,
furent portés les Troupes de la Colonie & les
Canadiens , qui s'y retrancherent auſſi avec des
abbatis. Le canon du Fort étoit dirigé fur cette
partie , ainfi que fur le lieu où le débarquement
pouvoit fe faire à la gauche de nos retranchemens.
Le centre fuivoit les finuofités du terrein , confer
vant le fommet des hauteurs , & toutes les parties
fe flanquoient réciproquement. Ce centre étoit
formé par les bataillons de Royal Rouſſillon &
per le premier bataillon de Berry. Dans tout le
front de la ligne , chaque bataillon avoit derriere
lui une compagnie de Grenadiers & un Piquet en
réſerve. 3
Ces efpeces de retranchemens étoient faits de
troncs d'arbres couchés les uns fur les autres ,
ayant en avant des arbres renversés , dont les
branches coupées & pointues faifoient l'effet de
chevaux de frife.
Le 7 au foir , il arriva quatre cens hommes
d'élite des Troupes qui avoient d'abord eu une
deftination particuliere fous les ordres de M. le
Chevalier de Levis. Leur arrivée répandit une
grande joie dans notie armée , & M. le Chevalier
de Levis arriva bientôt après avec M. de Sennezergues,
Lieutenant Colonel du Régiment de la Sarre.
M. le Marquis de Montcalm chargea le Chevalier
de Levis de la défenſe de la droite , le fieur de
Bourlamaque de celle de la gauche , & il fe réfer
va le commandement du centre , pour être plus à
portée de donner les ordres partout.
OCTOBRE . 1758 . 201
L'armée coucha au bivouac. Le 8. à la pointe
du jour , on battit la générale , pour que toutes les
troupes puffent connoître leurs poftes . Après ce
mouvement , une partie fut employée à achever
l'abbatis , & l'autre à conftruire les batteries .
Vers les dix heures du matin , les troupes lege
res des ennemis parurent de l'autre côté de la ri
viere , & firent un grand feu , mais de fi loin , quel'on
continua le travail fans leur répondre. L
Amidi & demi leur armée déboucha fur nous.
Nos gardes avancées , ainfi que les volontaires &
lés compagnies de grenadiers , fe replierent en bon
ordre , & rentrerent dans la ligne , fans perdre un *
feul homme. Au moment même du ſignal convenu ,
les travailleurs & toutes les troupes furent à leurs
armes & à leurs poftes. La gauche fut la premiere
attaquée par deux colonnes , dont l'une cherchoit
à tourner le retranchement , & fe trouva fous le
feu du Régiment de la Sarre ; l'autre dirigea fes:
efforts fur un angle faillant , entre Languedoc &
Berry. Le centre où étoit Royal Rouffillon , fut
attaqué prefqu'en même temps par une troifieme:
colonne , & une quatrieme porta fon attaque vers
la droite , entre les Bataillons de Bearn & de las
Reine.
›
Comme les troupes de la Colonie & les Cana
diens , qui occupoient la plaine du côté de la riviere
de Saint - Frédéric ne furent point attaqués , ils
fortirent de leur retranchement , prirent en flanc
la colonne qui attaquoit notre droite , & tomberent
deffus avec la plus grande valeurs ces troupes
étoient commandées par le fieur de Remond , Capitaine
.
Environ à cinq heures , la colonne qui avoit attaqué
les Bataillons de Royal Rouillon , s'étoit
rejettée fur l'angle faillant du retranchement , dé--
I.y
202 MERCURE DE FRANCE RAN .
fendu par le Bataillon de Guyenne & par la gau
che de celui de Bearn la colonne qui avoit attaqué
les Bataillons de la Reine & de Bearn , s'y rejetta
auffi , de forte que le danger devint très-grand
à cette attaque . M. le Chevalier de Levis s'y porta
avec quelques troupes de la droite : M. le Marquis
de Montcalm y accourut auffi avec quelques
troupes de réſerve. Ils firent éprouver aux ennemis
une réſiſtance qui rallentit d'abord leur ardeur.
Le fieur de Bourlamaque fut bleffé à cette
attaque , & les fieurs de Sennezergues & de Pri
vat , Lieutenans - Colonels , le fuppléerent.
Vers les fix heures , les deux colonnes de la droite
abandonnerent leur attaque , vinrent faire encore
une tentative contre les Bataillons de Royal
Rouffillon & de Berry , & enfin tenterent un dernier
effort à la gauche.
Depuis fix heures jufqu'à fept , l'armée ennemie
s'occupa de fa retraite , favorifée le feu de fess
troupes légeres , qui dura jufqu'à la nuit.
par
Pendant l'action , le feu prit en plufieurs en-
'droits ; mais il fut éteint fur le champ. On reçutdu
Fort en munitions & en rafraîchiffemens , tous
les fecours néceffaires.
L'obscurité de la nuit , l'épuifement & le petit
nombre de nos troupes , les forces de l'ennemi
qui , malgré fa défaite , étoient encore bien ſupérieures
aux nôtres , la nature du dans lequel pays
on ne peut s'engager fans guides , ne permirent
pas à nos troupes de pourfuivre les Anglois . On
comptoit même qu'ils reviendroient le lendemain à
la charge , mais ils avoient abandonné les poftes
de la Chute & du Portage ; & M. le Chevalier de
Levis qui fut envoyé le lendemain pour les recon
noître , ne trouya que des traces d'une fuite présipitée,
OCTOBRE. 1758. 203
On eftime la perte des ennemis d'après le rapport
de leurs prifonniers , à quatre mille hommes
tués ou bleffés , parmi lesquels il y a plufieurs
Officiers de marque. Le Lord How & le fieur
Spitall , Major général des Troupes réglées , ont
été tués.
Cinq cens Sauvages qui étoient dans l'armée
Angloife , font toujours reftés derriere , & n'ont
pas voulu prendre part à l'action .
Le fuccès de cette journée est dû aux bonnes
difpofitions de M. le Marquis de Montcalm , &
à la valeur de nos troupes, MM. le Chevalier de
Levis & de Bourlamaque , fe font diftingués dans
le commandement de la droite & de la gauche
Le premier a eu plufieurs coups de fufil dans fon
habit , & le fecond a été bleffé dangereuſement.
M. de Bougainville , Aide de Camp de M. le Mar
quis de Montcalm & M. de Langis , ont été
bleffés à fes côtés. Tous les Officiers en général
méritent les plus grands éloges .
Nous avons perdu douze Oficiers & quatrevingt-
douze foldats tués fur le champ de bataille.
Il y a eu vingt- cinq Officiers , & deux cens quarante-
huit foldats bleffés .
Le Corfaire le Moiffonneur , eft rentré dans le
port de Dunkerque avec une prife Angloiſe eſtimée
vingt-deux mille livres , & une rançon de
deux cens cinquante guinées. Il va armer de nouveau
pour fa troiſieme courſe , qui aura lieu à la
fin de ce mois.
A
BÉNÉFICES DONNÉS.
Sa Majefté a donné l'Abbaye Réguliere de l'E→
joile , Ordre de Citeaux , Diocefe de Poitiers , ä
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Abbé de la Corne , Doyen du Chapitre de
Québec , & Confeiller- Clerc au Confeil Souverain
de la même Ville ; & l'Abbaye de la Déferte ,
Ordre de Saint Benoît , Diocefe & Ville de Lyon ,
à la Dame de Monjouvent , Religieuſe Urſuline à «
Bourg en Breffe.
MORT S
MESSIRE Charle Chatelain , Chapelain du Roi ,
Chanoine de Soiffons , Prieur Commandataire dé
Friardel & de Lieru , mourut à Lieru le 29 Juillet ,.
âgé de foixante- dix - neuf ans.
Meffire François- Ifaac de la Cropte , Comte
de Bourzac , Marquis de la Járrie , Seigneur de
Chaffagnes , Vandoire , Belleville , & c. ci -devant
premier Gentilhomme de la Chambre de S. A. S:
Monſeigneur le Prince de Conty , & ancien Mef
tre de Camp , Lieutenant du Régiment de Cavalerie
de Conty , mourut à Noyon le 31 Juillet
dernier , dans la foixante dix- feptieme année de
fon âge. Il étoit fils de François- Ifaac de la Cropte
, Comte de Bourzac , & de Suzanne Tiraqueaude
la Jarrie , & frere aîné de Jean- François de la
Cropte- de Bourzac ; Evêque- Comte de Noyon ,
Pair de France , & avoit époufé Dame Marie-
Antoinette- Achars de Joumard - de Legé , fille de
feu Meffire Louis- Achars de Joumard , Vicomte
de Legé , & Dame Elifabeth de la Faye , dont, il
laiffe 10. Suzanne de la Cropte ; 2 ° .Jean - François
de la Cropte : 3 °. Françoife- Elifabeth- Suzanne de
la Cropte , & 4°. Louis- François - Joſeph de la
Cropte , Chevalier de Malthe.
Le 2 Août , mourut au village de Conche , dans
OCTOBRE. 1758. 2037
le Diocefe de Mende , Florette Roux , âgée de:
cent dix -huit ans & quatre mois . Son mari , Jac
ques Guin , mourut l'année derniere âgé de cent
quatorze ans. Ils ont vécu enfemble foixante-dixneuf
ans , & ont eu dix-huit enfans , douze garçons
& fix filles : quatorze de ces enfans vivent :
encore. Leur mariage avoit été béni par un Mi--
niftre quelque temps après la révocation de l'Edit :
de Nantes. Jacques Guin fe diftingua parmi les
Rebelles , connus fous le nom de Camifards . N
s'étoit d'abord attaché à Joannen , & combattit
fous fes ordres à l'affaire de Chandomerge . Il
quitta Joannen pour fuivre Roland , lequel ayant
bonne opinion de fes talens , lui donna le commandement
d'une Troupe de cinquante hommes..
Il fe trouva avec ce dernier à Fontmort , ou le
Régiment de Champagne fut fi maltraité. Enfin
il l'accompagna auprès du Maréchal de Villars
& lui fervit de confeil pour conclure ſon traité
particulier.
Meffire Bleixart- Louis- Edouard- Henri le Gras,
Chevalier de Vauberfey , fils de feu Meffire François-
Edouard le Gras de Vauberfey , Seigneur de
Mongenôt , Lieutenant des Maréchaux de France
au département de Champagne & Brie , & de
Dame Marie- Claire de Relongue de la Louptiere ;.
eft mort au château de la Louptiere en Champagne
, le 10 Août , âgé d'un an , onze mois zr
jours. Il étoit arrière-petit neveu de Meffire Simon
le Gras- de Vauberfey , Evêque de Soiffons , qui a
eu l'honneur de . facrer Louis XIV.
Meffire Robion , ancien Curé de Dartas , dáns
le Dioceſe de Vienne , y eft mort le 11 Août âge
de cent huit ans. Il poffédoit cette Cure depuis
près de quatre-vingt ans , & il avoit vu naître tous
fes Paroiffiens. La fervante qui l'a toujours fervi
vit encore ,
& a cent quatre ans.
206 MERCURE DE FRANCE.
M. Bouguer , l'un des Membres de l'Académic
Royale des Sciences , de la Société Royale de
Londres & de Berlin , Honoraire de l'Académie de
Marine , eft mort en cette Ville le 13 Août , dans
la foixante- troiſieme année de fon âge.
Meffire Charles-Louis de Monfaulnin , Comte
de Montal , Lieutenant - Général des Armées du
Roi , Chevalier des Ordres de Sa Majeſté , Gouverneur
des Ville & Château de Guife , eft décédé
dans les terres en Bourgogne le 22 Août , âgé de
foixante-dix-fept ans
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal- Duc de Biron (1).
Treizieme traitement depuis fon établissement.
Ls nommé Bouvet , Compagnie de la Ferriere ,
eft entré le premier Juin , & eft forti le 18 Juillet .
L'on ne peut affurer la guérifon radicale de ce
foldat , parce que fa maladie étoit fort grave ,
auroit demandé qu'il reftât encore une quinzaine
de jours à l'hôpital , & que par un entêtement
déplacé , il a voulu fortir abfolument. On le croit
cependant guéri.
(1 ) J'ai reçu une Lettre anonyme contre le Re
mede de M. Keyfer . 1º. Je ne ferai jamais aucun
fage des Lettres anonymes , quand l'objet en fera
de quelque conféquence. 2 °. L'on a vérifié les faits
contenus dans celle- ci , &j'ai en main lespreuves
de leur faulleté
OCTOBRE. 1758. 207
Le nommé Jofeph , de la Compagnie d'Obfon
ville , eft entré le 17 Juin , & eft forti le 27 Juillet
parfaitement guéri.
Le nommé Marinigay , de la Compagnie de la²
Tour , eft entré le 17 Juin. Ce foldat étoit dans
P'état le plus fâcheux ; il avoit la poitrine affectée ,
& crachoit le fang. Il eft forti le 25 Juillet parfai
tement guéri .
Le nommé Bavoyau , de la Compagnie de le'
Camus , eſt entré le 29 de Juin , & eft forti le
8 Août parfaitement guéri.
Le nommé le Blanc , de la Compagnie de Bouville
, eft entré le 30 Juin , & eft forti le 8 Août
parfaitement guéri .
Le nommé Mitouart , de la Compagnie de la
Sône , eft entré le 13 Juillet , & eft forti le 22-
Août parfaitement guéri.
Le nommé Lagrenade , Compagnie de Tour
ville , eft entré le 20 Juillet , & eft forti le 22 Aoûr
parfaitement guéri .
Suite des Expériences continuelles dans les diverfes
Villes & Provinces du Royaume , entr'autres à
Grenoble, Dijon & Saint- Malo.
GRENOBLE..
Lettre de M. Marmion , Docteur Aggrégé à l'a
Faculté de Médecine du Dauphiné , à M. Keyfer
, en datte du 2 Août 1758.
J'ai tardé , Monfieur , jufqu'à préfent à avoir
Phonneur de vous écrire pour vous faire part du
fuccès de vos dragées pour le traitement des maladies
vénériennes , parce que je voulois finir plu
fieurs épreuves que j'en ai faites , & qui ont ré
pondu à votre attente . Je crois avoir eu celui déjà
208 MERCURE DE FRANCE
de vous marquer que j'avois fait adminiſtrer votre
remede fur deux pauvres attaqués de fymptômes
formidables , qui font très - bien guéris . Depuis ce
temps , je l'ai employé avec le même fuccès fur
nombre de perfonnes. Je puis donc maintenant
affurer que votre méthode a des avantages , & que
conduite avec la bonne adminiſtration que vous
indiquez , elle guérit parfaitement fans les défa
grémens des falivations fongueufes , qui font fuivies
d'événemens fi fâcheux.
Le traitement par vos dragées , plus doux &
plus aifé , mérite certainement la préférence fur
les frictions mercurielles. C'est l'opinion que j'ai ,
Monfieur , fur votre remede que je me ferai un
plaifir de faire adminiſtrer quand Poccafion s'en
préfentera , pour contribuer avec vous , autadt
qu'il me fera poffible , an bien public. J'ai l'honneur
d'être , &c. Signé , Marmion , Médecin de
P'hôpital du Roi , à Grenoble.
J
DIJON.
Lettre de M. Maret , Maitre en Chirurgie de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Dijon ,
Chirurgien de l'Hôpital général , & celui des
Filles de Sainte Anne , à M. Keyfer , en date di
13 Juillet 1758.
J'ai eu la fatisfaction , Monfieur , de traiter le
mois dernier , avec vos dragées , dans notre hôpital
général , de l'agrément de Meffieurs nos Directeurs
, une femme de foldat âgée de 25 ans , at- ·
saquée de maladie vénérienne . Sa tête étoit coul
verte de puftules dans un état de fuppuration putride.
L'on en voyoit de très -groffes fur les ailes
du nez , les commiffures des levres & le menton.
Quelques -unes plus petites étoient répandues furs
OCTOBRE 1758 .
209
le col , les épaules & les bras : elles étoient accom
pagnées d'infomnies & de douleurs nocturnes dans
les membres , & elles avoient été précédées par
d'autres maladies , fruit ordinaire de l'incontinence.
Tous les fymptômes , dix jours après l'ufage
de vos dragées , diminuerent ; le fommeil revint ,
les douleurs cefferent , les puftules fe deffecherent
; enfin , en fuivant le traitement que vous
preſcrivez , la malade fut parfaitement guérie , environ
quarante jours après fon entrée dans l'hô--
pital . Cette femme , très-contente de la manierz
douce dont elle avoit été traitée , en alla témoigner
fa reconnoiffance à M. Marlot , notre Maire ,,
qui a bien voulu donner une atteftation de l'état
où il l'a trouvée , & légalifer les certificats de
deux de mes confreres qui ont vu la malade devant
& après le traitement. Je vous envoie ces trois
pieces juftificatives , qui , ainfi qu'une multitude
de pareilles que vous recevez de toutes parts , doi
vent conftater de plus en plus l'excellence de votre
remede. Recevez mes remercimens , Monfieur ,
de ce que vous m'avez donné les moyens de reconnoître
par moi-même l'efficacité de votre remede.
J'ai l'honneur d'être , &c. Signé , Maret
de l'Académie des Sciences & Belles- Lettres de
Dijon....
Certificat de M. Marlot , Maire de Dijon.
Nous , Vicomte , Mayeur , Prevôt & Lieutenant-
général de Police de la ville de Dijon , &
l'un des Préfidens du bureau d'adminiftration de
l'hôpital de ladite ville , atteftons que le fieur
Maret l'aîné , Maître en Chirurgie , & Chirurgien
dudit hôpital , y a traité avec les dragées de M.
Keyfer , une femme attaquée de la maladie vénérienne
, & qu'après fix femaines ou environ , il
110 MERCURE DE FRANCE.
1
nous l'a repréſentée dans un état qui nous a fait
juger qu'elle étoit guérie ; & Payant interrogée ,
elle nous a dit ne plus reffentir aucunes douleurs ,
& n'avoir plus aucuns des fymptômes du mal dont
elle étoit incommodée . Fait à Dijon ,, le 13 Juiller
1758. Signé , Marlot.
Certificat de M. Enaux , Maître en Chirurgie
à Dijon.
Je , fouffigné , Maître en Chirurgie de la ville de
Dijon , certifie avoir vu pendant le mois de Mars
de la préfente année , une femme au grand hôpital
de Dijon , ayant des puftules à la tête , &
des douleurs nocturnes dans les membres , laquelle
M. Maret , Chirurgien dudit hôpital , m'a
dit devoir traiter avec les dragées de M. Keyſer ,
& qu'après leur ufage pendant trente- cinq ou
quarante jours , j'ai revu la femme qui m'a dit
ne reffentir aucunes douleurs , fes puftules étant
effacées fans l'ufage d'aucun topique. Fait à Dijon,
ce 10 Juillet 1758. Signé , Enaux .
Certificat de M. Hoin , l'un des deux Chirurgiens
de l'Hôpital de Dijon.
Je ,fouffigné , l'un des deux Chirurgiens alternes
de l'hôpital de Dijon , certifie qu'étant en exercice
audit hôpital dans le cours du mois de Mars
dernier , j'y ai vu une femme qui fe plaignoit de
douleurs nocturnes , & dont la tête étoit couverte
de puftules dans un état de fuppuration putride ;
que ces accidens me parurent dépendre d'un virus
vénérien ; qu'en ayant fait avertir M. Maret mon
collegue audit hôpital , qui m'avoit témoigné le
défit qu'il avoit d'éprouver un remede contre les
maladies vénériennes , je lui ai cédé le traitement
de cette femine , quoiqu'il ne dût entrer en exerOCTOBRE.
1758.
eice audit hôpital , que le premier jour du mois
fuivant ; que M. Maret m'a dit depuis , qu'il en
treprenoit la guérison de cette malade par l'ufage
des dragées de M. Keyfer ; qu'environ deux
mois après , m'a fait revoir la même femme
dont les puftules étoient abfolument defféchées ,
& qui m'affura qu'elle jouiffoit d'une très -bonne´
fanté , & en avoit toutes les apparences. Fait à
Dijon , ce 10 Juillet 1758 Signé , Hoin.
Nous , Vicomte , Mayeur & Lieutenant- général
de Police de la ville de Dijon , atteſtons que
la fignature ci - deffus , eft celle du fieur Hoin
Maître en Chirurgie en cette ville , & l'un des
Chirurgiens de l'hôpital général de ladite ville,
Fait à Dijon le 13 Juillet 1758. Signé , Marlot.
M. Keyfer fupplie le Public d'obferver que
voila déja plus de trente des principales villes du
royaume , qui ont fait avec la plus grande fatisfaction
, les épreuves les plus authentiques de fes
dragées , qu'il n'y a peut- être jamais eu de remede
dont on ait rendu un compte fi exact , &
qui ait fubi autant d'examens , puifqu'indépen
damment d'un hôpital fondé en fa faveur, & treize
traitemens confécutifs qui y ont déja été faits , il
réfulte de tous les endroits où il l'a envoyé , des
témoignages à la vérité defquels il feroit impoffible
de fe refufer ; & il ofe fe flatter de n'avoir plus
befoin d'afficher dorénavant , la continuité de fes
fuccès , pour perfuader le Public , & étouffer les
faux & mauvais propos que la jaloufie de ſes adverfaires
fe plaît d'enfanter chaque jour.
Il prie Meffieurs fes Correfpondans de ne pas
s'impatienter s'ils ne trouvent pas encore leurs
Lettres & Certificats inférés dans les Mercures , ne
pouvant en mettre que deux ou trois à la fois ,›
12 MERCURE DE FRANCE.
& les annoncer les uns après les autres.
Il efpere donner dans les volumes prochains ,
la lifte générale de fes correfpondans actuels , &
n'attend plus pour cela , que les réponses de quelques-
uns , & la fin des épreuves de quelques au
tres.
Il a l'honneur de prévenir auffi ceux qui pourroient
par fauffe prévention ou autres raifons , ne
pas defirer de voir leurs noms inférés dans la liſte,
de lui en écrire avant le 15 Octobre , ne voulant
les gêner en aucune façon , & ne leur demandant
que ce que la vérité & la juftice pourront leur
dicter à cet égard pour le bien de l'humanité.
AVIS
赞
Al'Auteur de la Lettre anonyme fur l'Inf
truction de la Jeuneffe , dans le fecond'
volume du Mercure du mois de Juillet
dernier , fol. 1.3.7.0
MONSIEUR , fur l'avis que vous donnez
au bas de votre Lettre , un Seigneur auroit
envie de faire connoiffance avec l'Auteur
de la nouvelle Méthode dont vous
parlez ; il m'a écrit à cet effet , & je me
preffe de vous en faire part pour que vous
lui procuriez ce plaifir. Mon adreffe eft à
M. Gelein , Agent des RR. PP. Céleftins
, près l'Arfenal , demeurant en leur
maifon . Je me flatte que vous voudrez
bien me faire connoître cet habile hom
OCTOBRE. 1758. 213
me , à moins qu'il ne juge plus à propos
de fe donner la peine de venir dans cette
maifon. J'attendrai avec impatience que
vous me procuriez l'honneur de le connoître
par celui de ces deux moyens qu'il
trouvera bon.
J'ai l'honneur d'être , &c.
GELEIN.
Paris , ce & Septembre 1758.
Faute à corriger dans le Mercure de Septembre.
PAGE 103 , ligne 9 , au lieu de Marfeillois ,
Sex, Maffiliens.
lis
Je prie ceux qui m'envoyent leurs manufcrits
de vouloir bien marquer diftinctement les lettres
des noms propres fur lefquels le fens ne peut lever
l'équivoque des caracteres. La reflemblance du z
avec l'r de l'écriture courante a fait imprimer
dans le Mercure d'Août à l'article des Morts , page
213 , Philibert de Sizy au lieu de Siry, & de même
Hugues de Sizy au lieu de Hugues de Siry.
APPROBATION.
J'AAii lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
de premier Mercure du mois d'Octobre , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 29 Septembre 1758 .
GUIROY,
214
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES EUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
FABLE. Le Mouton & le Dogue ,
Epître à Cléanthe ,.
Heureufement. Anecdate Françoiſe ,
Ode Anacréontique ,
page s
7
9
36
Réponse de M. de Voltaire à une Enigme qui ve
noit de Madame la Ducheffe d'Orléans , 39
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Sonnet par Mademoiſelle
R... B...
4042
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Vers au Marquis
de ... âgé de 10 ans , le jour de fa Fête , en lui
préfentant un laurier , 4344
Parva leves capiunt animos , pour le Lecteur ou
pour moi ,
Epître à M *** , par Madame de... Religieufe
au Couvent de ...
Penfées ,
SI
54
Vers à Monfieur & à Madame de Bullioud , fur la
belle action de leur fils , âgé de feize ans , par
Madame de V *** ,
Vers fur la Mort de mon Fils ,
58
60
61
Vers à Son Excellence Monfeigneur l'Evêque de
Laon , par la Mufe Limonadiere ,
Vers à Son Excellence Monfeigneur de Breteuil ,
Ambaffadeur de Malte à Rome , par la même , 62
Epitaphe du Pape Lambertini , par la même , ibid.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Septembre ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
63
ibid.
64
66
2x5
ART. II. NOUVELLE LITTERAIRES.
Suite de l'Extrait du Voyage d'Italie , par M. Cochin.
Notes fur les Ecoles de Peinture & fur les
plus célebres Peintres d'italie ,
Extrait des Poéfies Philofophiques ,
67
78
Suite de l'Ami des Hommes , quatrieme Partie .
Mémoire fur les Etats Provinciaux 86
Lettres Edifiantes & curieuſes , écrite des Miffions
Etrangeres , par quelques Miffionnaires de la
Compagnie de Jefus , 98
Réflexions fur les avantages de la libre fabrication
& de l'ufage des toiles peintes en France, &c. iog
La Regle des devoirs que la nature inſpire à tous
les hommes ,
Confidérations fur le Commerce, & en particulier
fur les Compagnies , Sociétés & Maîtriſes , 137
Euvres pofthumes de M. de *** ¸
129
ibid.
Les Penfées errantes , avec quelques Lettres d'un
Indien , par Madame de *** ibid.
Epître d'Héloïfe à Abailard , traduite ( en profe )
de l'Anglois , avec un abrégé de la Vie d'Abailard
,
Détails Militaires , par Durival ,
Examen des Eaux minérales de Verberie ,
.ibid.
ibid.
138
Eloge de M. de Fontenelle , par M. Trublet , ibid.
Elémens d'Arithmétique , d'algebre & de géomémétrie
, avec une Introduction aux Sections
coniques , par M. Mazeas ,
Differtations fur les biens nobles , & c .
L'utilité de l'Education des Armes , & c .
ibid.
ibid,
139
ibid.
Recherches hiftoriques & critiques fur les différens
moyens qu'on a employés jufqu'ici pour refroi
dir les liqueurs , & c.
Tractanda ac perdifcenda Theologia ratio , ibid.
Effai d'une Hiftoire de la Paroiffe de S. Jacques la
Boucherie, 140
216
Manuel phyfique , ou maniere courte & facile
d'expliquer les phénomenes de la nature , ibid
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Théologie. Suite des Lettres de M. l'Abbé de *** , 141
Fhyfique . Lettre d'un Médecin à l'Auteur du Mercure
,
Prix d'Eloquence de l'Académie Françoife , pour
l'année 1759 ,
148
154
Prix propofé au jugement de l'Académie Royale
des Sciences ,
156
Séance publique de l'Acad. Royale de Nanci , 158
Séance publique de l'Académie des Sciences &
Belles - Lettres de Dijon , 164
Séances publiques de la Société Littéraire d'Arras,
ART. IV. BEAUX-ARTS.
166
171
Mufique. 174
Peinture.
Architecture . Obfervations fur la tour de Piſes, 176
Teinture.
ART. V. SPECTACLES.
181
Opera ,
183
Comédie Françoife. Extrait de la Comédie intitulée
, l'Ile déferte,
184
Comédie Italienne ?
Opera Comique ,
Concert Spirituel ,
190
ibid.
192
ARTICLE VI
Nouvelles étrangeres ,
193
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c , 194
Bénéfices donnés ,
203
Morts ,
204
La Chanson notée doit regarder la page 66.
Et la Planche gravée la page 176.
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE. 1758.
PREMIER VOLUME.
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Silius inve
Papillon Saulp. 1715.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
ROLLIN , quai des Auguftins.
Chez PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BLITERGA
FEGIA
MONACENSIS,
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chex M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. MARMONTEL
, Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant ,
que 24 livres pour feize volumes , à raiſon
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la poſte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faires
venir , ou qui prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt- àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant peur
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
deleur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine , après midi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Estampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mer
cure , les autres Journaux , ainsi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année,
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE . 1758 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE MOUTON ET LE DOGUE,
FABLE.
MOUFFLARD , gros Dogue d'Angleterre ,
Et Robin , Mouton de Berry ,
Habitoient en commun le château d'une Terre ,
D'un Bourgeois raifonnable afyle favori.
Fidele Hiftorien , je ne dois point vous taire
Le deftin qu'éprouvoient , dans ce lieu folitaire ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE:
Deux Animaux fi différens
De figure , d'efprit' , de moeurs , de caractere :
On careffoit le Dogue auftere ,
Et le Mouton trouvoit les gens indifférens.
Avoit-on , en paffant , quelque careffe à faire ,
C'étoit Moufflard que l'on flattoit.
Quelque morceau friand aux convives reftoit
Sire Moufflard en profitoit :
De lui plaire chacun s'étoit fait une affaire ;
De Robin pas un mot...Il s'en plaignit , dit- on ,
Auffi fot en cela que peut l'être un Mouton.
Eh quoi tu ne vois pas d'où provient ce défordre
,
Lui dit quelqu'un pauvre Animal !
Meffieurs les Dogues fçavent mordre ,
Et les Moutons ( mon cher ) ne font jamais de
mal.
C'eft une erreur ,
trême :
un crime , une injuftice ex-
J'en conviens ; mais en vain la fageffe s'en plaint.
Comme on ne fonge qu'à foi même ,
On fait peu pour ceux que l'on aime ,
Et beaucoup pour ceux que l'on craint.
OCTOBRE. 1758 . 7
1
EPITRE
A CLEAN THE.
VIENS , j'ai beſoin d'un Sage & d'un Ami.
J'aimois Olympe , & tu connus ma flamme.
Eh bien , Olympe étoit belle , étoit femme ;
Elle a changé. J'ai tonné , j'ai gémi.
L'ingrate a vu l'ennui qui me dévore ,
Et dans fes bras qu'elle ouvroit à demi ,
M'a rappellé , pour m'en chaffer encore.
C'en étoit fait : condamné fans retour >
J'ai baffement rampé dans la priere ,
Sans réfléchir qu'aux lices de l'Amour ,
Qui perd le but retourne à la barriere.
O de mon fort rare fatalité !
Si j'euffe au moins confondu la parjure ,
Si j'euffe pu l'accufer d'impofture ,
De la hair le plaifir m'eût refté :
Mais la cruelle a caufé ma bleffure
Par le poignard de la fincérité.
L'éclat dont brille une Amante nouvelle ,
Dans l'inftant même où l'Amour eft vainqueur ,
N'égale point l'attrait d'une infidelle ,
Dans l'autre inftant où la bouche cruelle
Dit cet adieu qui nous perce le coeur.
Je l'avouerai , le frere inféparable
Du Dien d'Amour , ce tyran comme lui ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Cet amour- propre a joint à mon ennui
De fon poifon l'amertume effroyable.
Quels changemens ont fuivi ce revers !
Mufes , Amours , j'ai quitté vos ombrages :
Ma lyre en deuil n'enfante plus ces airs
Qui des oiſeaux excitoient les ramages ,
Qui confoloient Echo dans les déferts.
J'erre , en pleurant , fur de fombres rivages ,
Et n'y vois plus que les afpects fauvages
D'affreux rochers , d'abîmes entr'ouverts ,
Des malheureux éternels payſages.
Chez les neuf foeurs , je dédaignai toujours
Le luth plaintif de celle qui foupire :
Scule aujourd'hui , Muſe de mon martyre ,
Elle répond à mes triftes amours.
Moi , qui n'aimois qu'à chanter une Orgie
Me voilà donc captif de l'Elégie !
Sous un cyprès réduit à lamenter ,
J'irai vivant m'enfoüir fous l'arcade
D'un Maufolée , ou me précipiter,
Comme Sapho , des rochers de Lencade !
Non , me dis tu , change auffi , vange toi:
Ce noeud détruit , qu'un autre lui fuccede ;
Tant de beautés accourant à ton aide ,
Vont t'affranchir de cette dure loi.
Hais qui te fuit , quitte qui t'abandonne ,
Climene eft libre , ofe te préfenter.
Fort bien , j'entends le Sage qui raiſonne ;
Mais l'Amant brûle & ne peut l'écouter.
OCTOBRE . 1758. 9
Quand je pourrois , dégagé de ma chaîne ,
D'un autre amour allumer les flambeaux ;
Quand j'aimerois Charite , Iffé , Climene ,
Pour mon bonheur quelle route incertaine !
Tout choix feroit un échange de maux .
Je la fuirai l'ingrate , & fon image
S'envolera dans les champs de l'oubli :
De ma raiſon l'empire rétabli
Me fauvera de tout autre naufrage.
Mais je ne fuis qu'à l'été de mon âge ,
L'orage encor eft prompt à s'y former.
Ah! gardons-nous d'une autre enchantereffe :
Je me connois . Eh ! grands Dieux ! que feroit -ce,
Si par malheur j'allois encor aimer ?
HEUREUSEMENT ,
Anecdote Françoife .
NON , Madame , difoit l'Abbé de Châreauneuf
à la vieille Marquife de Liſban
je ne puis croire que ce qu'on appelle vertu
dans une femme , foit auffi rare qu'on
le dit , & je gagerois , fans aller plus loin ,
que vous avez toujours été fage . Ma foi ,
mon cher Abbé , peu s'en faut que je ne
vous dife comme Agnès , ne gagez pas...
Perdrois-je ? . Non , vous gagneriez ; mais
de fi peu , fi рец de chofe , que franche-
Av
10 MERCURE DE FRANCE:
ment ce n'eſt pas la peine de s'en vanter..
C'eſt- à- dire , Madame , que votre fagefle
a couru des rifques . Hélas oui ! plus d'une
fois je l'ai vue au moment de faire naufrage.
Heureufement la voilà au port.. Ah !
Marquife , confiez moi le récit de fes aventures..
Volontiers : nous fommes dans.
l'âge où l'on n'a plus rien à diffimuler , &
ma jeuneffe eft fi loin de moi , que j'en
puis parler comme d'un beau fonge.
Si vous vous rappellez le Marquis de
Liſban , c'étoit une de ces figures froidement
belles , qui vous difent , me voilà ; -
c'étoit une de ces vanités gauches , qui
manquent ſans ceffe leur coup. Il fe piquoit
de tout , & n'étoit bon à rien : il
prenoit la parole , demandoit filence , fufpendoit
l'attention & difoit une platitude ;
il rioit avant de conter , & perfonne ne
rioit de fes contes ; il viſoit ſouvent à être
fin , & il tournoit fi bien ce qu'il vouloit
dire , qu'il ne fçavoit plus ce qu'il difoit.
Quand il ennuyoit les femmes , il croyoit
les rendre rêveufes : quand elles s'amufoient
de fes ridicules , il prenoit cela pour
des agaceries.. Ah ! Madame , l'heureux
naturel !. Nos premiers tête-à-têtes furent
remplis par le récit de fes bonnes fortunes
Je commençai par l'écouter avec impatience
; je finis par l'entendre avec dégout : je
OCTOBRE. 1758. II
pris même la liberté d'avouer à mes parens
que cet homme- là m'ennuyoit à l'excès.
On me répondit que j'étois une forte , &
qu'un mari étoit fait pour cela je l'époufai
. On me fit promettre de l'aimer uniquement
: ma bouche dit oži , mon coeur
dit non , & ce fut mon coeur qui lui tint
parole. Le Comte de Palmene fe préſenta
chez moi avec toutes les graces de l'efprit
& de la figure . Mon mari , qui l'amenoit
, fit les honneurs de ma modeftie : il
répondit aux chofes agréables que lui dir
le Comte fur fon bonheur , avec um air
avantageux dont je fus indignée . A l'en
croire , je l'aimois à la folie ; & delà toutes
ces confidences indifcretes qui ne choquent
pas moins la vérité que la bienféance
, & dans lefquelles la vanité abuſe
du filence de la pudeur. Je n'y pus tenir
je quittai la place , & Palmene put s'ap
percevoir à mon dépit , que le Marquis lui
en impofoit. L'impertinent , difois je en
moi-même il va s'applaudiffant de fon
triomphe , bien affuré que je n'aurai pas
le courage de le démentir. On le croira
on me fuppofera affez peu de goût pour
aimer l'homme du monde le plus for & le
plus vain . S'il parloit d'un attachement
honnête à mes devoirs , encore paffe ; mais
de l'amour de la foibleffe ! il y a de queu
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
me deshonorer . Non , je ne veux pas qu'on
dife dans le monde que je fuis folle de
mon mari : il eft important furtout de défabufer
Palmene , & c'eft par lui
que je
dois commencer.
Mon mari , qui fe félicitoit de m'avoir
fait rougir , ne démêla pas mieux que moi
la véritable caufe de ma confufion & de
ma colere. Il s'eftimoit trop , & ne m'aimoit
pas allez pour daigner être jaloux.
Tu as fait l'enfant , me dit- il , quand le
Comte fut forti : je te dirai pourtant qu'il
te trouve charmante. Ne l'écoutes pas trop
au moins , c'eſt un homme dangereux. Je
le fentois mieux qu'il ne pouvoit le dire
Le lendemain le Comte de Palmene vine
me voir ; il me trouva feule. Me pardonnez-
vous , Madame , l'embarras où je vous
vis hier ? J'en étois la caufe innocente , &
j'aurois bien difpenfé le Marquis de me
prendre pour confident. Je ne fçais pas , lui
dis- je , en baiffant les yeux , pourquoi il a
tant de plaifir à raconter ce que j'ai tant de
peine à entendre.. Quand on eft fi heureux
, Madame , on eft bien pardonnable
d'être indifcret.. S'il eft heureux , je l'en
félicite ; mais en vérité il n'y a pas de
quoi. Hé ! peut- il ne pas l'être , reprit le
Comte avec un foupir , en poffédant la
plus belle perfonned u monde ? . Je fuppoOCTOBRE.
1758 . 13
› >
fe , Monfieur , je fuppofe que je fois telle ;
où eft la gloire , le mérite , le bonheur de
me pofféder ? Eft- ce moi qui me fuis donnée..
Non Madame mais fi je l'en
crois , vous avez bientôt applaudi vousmême
au choix qu'on avoit fait fans vous..
Quoi ! Monfieur , les hommes ne penseront-
ils jamais qu'on nous éleve à la diffimulation
dès l'enfance ; que nous perdons
la franchiſe avec la liberté , & qu'il
n'eft plus temps d'exiger de nous que nous
foyons finceres , quand on nous a fait un
devoir de ne l'être pas ?
Je l'étois un peu trop moi-même , & je
m'en apperçus trop tard : l'efpoir s'étoit
gliffé dans l'ame du Comte. Avouer qu'on
n'aime pas fon mari , c'eft prefque avouer
qu'on en aime un autre , & le confident
d'un tel aveu en eft affez fouvent l'objet.
Ces idées avoient plongé le Comte dans
une douce rêverie. Vous êtes donc bien
diffimulée , me dit- il après un long filence ;
car le Marquis m'a raconté des chofes
étonnantes de votre mutuel amour.. A la
bonne heure, Monfieur ; qu'il fe flatte tout
à fon aife : je n'ai garde de le défabufer ..
Mais vous , Madame , feriez - vous à plaindre
. Je fais mon devoir , je fubis mon
fort , ne m'en demandez pas davantage , &
furtout n'abufez jamais du fecret que l'âm
14 MERCURE DE FRANCE.
prudence de mon mari , ma fincérité na
turelle , & mon impatience m'ont arraché ..
Moi , Madame ! ah ! que je meure plutôt
que d'être indigne de votre confiance.
Mais je veux l'avoir feul & fans réferve
regardez moi comme un ami qui partage
toutes vos peines , & dans le fein duquel
vous pouvez les dépofer.
Ce nom d'ami porta dans mon coeur
une tranquillité perfide ; je ne me défiai
plus ni de moi- mênie , ni de lui. Un ami
de vingt- quatre heures , de l'âge & de la
figure du Comte , me parut la chofe du
monde la plus raifonnable & la plus honnête
; & un mari tel que le mien , la chofe
du monde la plus ridícule & la plus affligeante
pour moi.
Celui- ci n'obtint plus de mon devoir
que quelques froides complaifances , dont
il avoit encore la fottife de fe glorifier ; &
c'étoit toujours à Palmene qu'il en faifoit
confidence , & qu'il en exagéroit le prix .
Le Comte ne fçavoit qu'en croire . Pourquoi
me tromper , me difoit-il quelquefois
pourquoi défavouer une fenfibilité
Louable rougiffez - vous de vous dédire ?
Hé ! non , Monfieur : j'en ferois gloire ; je
ne fuis pas affez heureufe pour avoir à me
retracter.
A ces mots mes yeux fe remplirent de
1
OCTOBRE . 1758. 1
9
larmes. Palmene en fut attendri . Que ne
me dit- il point pour adoucir mes peines !
quel charme j'éprouvois à l'entendre ! O
mon cher Abbé ! le dangereux confolateur !
Il prit dès ce moment un empire abfolu
fur mon ame ; & de tous mes fentimens
mon amour pour lui étoit le feul dont je
lui faifois un myftere. Il ne m'avoit jamais.
parlé du fien que fous le nom de l'amitié ;
mais abufant enfin de l'afcendant qu'ilavoit
fur moi , il m'écrivit : « Je me fuis
trompé , & je vous ai trompée : cette
» amitié fi tranquille & fi douce , à la
quelle je me livrois fans crainte , eft de
»venue l'amour le plus violent , le plus
paffionné qui fût jamais. Je vous verrai
» ce foir pour vous confacrer ma vie , ou
» pour vous dire un éternel adieu. »
99
Je ne vous expliquerai pas , mon cher
Abbé , les mouvemens oppofés qui s'éleverent
dans mon ame : je fçais qu'il y avoir
de la vertu , de l'amour , de la frayeur ;
mais je fçais bien auffi qu'il y avoit de la
joie. Je tâchai cependant de me préparer
à une belle défenfe. Premiérement je ne
ferai pas feule , & je vais dire qu'on laiffe
entrer tout le monde : en fecond lieu , je
ne le regarderai que légèrement , fans per
mettre que fes yeux s'attachent un inftant
fur les miens. Cet effort fera pénible ; mais
16 MERCURE DE FRANCE.
la vertu n'eſt pas vertu pour rien : enfin
j'éviterai qu'il me parle en particulier , & ,
s'il l'ofe , je lui répondrai d'un ton , mais
d'un ton à lui impofer .
Ma réfolution bien prife , je me mis à
ma toilette , & fans y penfer , je me parai
ce jour- là avec plus de grace & d'élégance
que je n'avois jamais fait.
Il me vint fur le foir un monde prodigieux
, & ce monde me donna de l'humeur .
Mon mari plus empreffé , plus affidu que
de coutume , comme s'il l'avoit fait exprès,
me caufa un ennui mortel ; enfin on annonça
Palmene. Il me falua en rougiffant :
je le reçus avec une révérence profonde ,
fans daigner lever les yeux fur lui , & je
me difois à moi-même : En vérité cela eft
fort beau ! La converfation fut d'abord générale
Palmene laiffoit échapper des
mots qui , pour tout le monde , fignifioient
peu de chofe , & qui , pour moi , difoient
beaucoup. Je feignis de ne les pas entendre
, & je m'applaudiffois tout bas d'une
rigueur fi bien foutenue . Palmene n'ofoit
s'approcher de moi : mon mari l'y obligea
avec fes plaifanteries familieres. Le refpect
& la timidité du Comte m'attendrirent.
Le malheureux , difois- je , eft plus à plaindre
qu'il n'eft à blâmer : s'il ofoit , il me
demanderoit grace : mais il ne l'ofera jamais,
OCTOBRE. 1758. 17
Je l'y encourageai par un regard . J'ai fait
une imprudence , me dit- il , Madame ; me
la pardonnez- vous ?. Non , Monfieur. Ce
non prononcé je ne fçais comment , me
parut fublime. Palmene fe leva comme
pour s'en aller : mon mari le retint de
force. On vint avertir que le fouper étoit
fervi . Allons , cher Comte , fois galant ;
donne la main à ma femme ; elle a de
l'humeur , ce me femble ; mais nous fçaurons
la diffiper.
Palmene défefpéré me ferra la main ;
je le regardai , & je crus voir dans fes yeux
l'image de l'amour & de la douleur. J'en
fus pénétré , mon cher Abbé ; & par un
mouvement qui partoit de mon coeur , ma
main répondit à la fienne. Je ne puis vous
peindre le changement qui fe fit tout- àcoup
fur fon vifage. Il devint rayonnant
de joie ; cette joie fe répandit dans l'ame
de tous les convives ; l'amour & le defir
de plaire fembloient les animer tous.comme
lui.
Le propos tomba fur la galanterie. Mon:
mari , qui fe croyoit un Ovide dans l'art
d'aimer , dit à ce fujet mille impertinences.
Le Comte , en y répondant , tâchoit
de les adoucir avec une délicateffe ingénieuſe
, qui achevoit de me charmer. Heureuſement
un jeune étourdi qui s'étoit mis
13 MERCURE DE FRANCE.
à côté de moi , s'avifa de me dire de jolies
chofes ; heureusement auffi je lui donnai
quelque attention , & lui répondis avec
un air de complaifance . Palmene , cet homme
fi aimable , tomba tout à- coup dans
une humeur noire. La converfation avoit
paffé de l'amour à la coquetterie . Le Comte
fe déchaîna contre cette envie générale de
plaire , avec une chaleur & un férieux qui
me confondirent. Je pardonne , difoit- il ,
à une femme de changer d'amant , je lui
paffe même d'en avoir plufieurs ; tout cela
eft dans la nature ; ce n'eft pas fa faute fr
on ne peut l'attacher : au moins ne cherche-
t'elle à captiver que ceux qu'elle aime
& qu'elle rend heureux , & fi elle fait en
même temps le bonheur de deux ou trois ,
c'eſt un bien qui fe multiplic. Mais une
coquette eft un tyran qui veut tout affervir
pour le feul plaifir d'avoir des efclaves.
D'elle-même idolâtre , tout le refte ne lui
eft rien fon orgueil fe fait un jeu de
notre foibleffe , & un triomphe de nos
tourmens : fes regards mentent , fa bouche
trompe , fon langage & fa conduite ne
font qu'un tiffu de pieges , fes graces font
autant de fyrenes , fes charmes autant de
poifons.
Cette déclamation étonna tonte l'affemblée.
Quoi ! Monfieur , lui dit le jeune
OCTOBRE. 1758. 19
homme qui m'avoit parlé , vous préférez
une femme galante à une femme coquette ! .
Oui , fans doute ; je la préfere , & il n'y a
pas à balancer . Cela eft plus commode , lui
dis-je ironiquement. Et plus eftimable ,
Madame , me dit- il d'un ton févere , plus
eftimable mille fois. Je vous avoue que je
fus piquée de cette infulte. Allez , Monfieur
, repris - je avec dédain , vous avez
beau nous faire un crime du plaifir le plus
innocent & le plus naturel qui foit au monde
, votre opinion ne fera pas loi. Les coquettes
, dites-vous , font des tyrans : vous
êtes bien plus tyran vous même, de vouloir
nous priver du feul avantage que nous ait
donné la nature. S'il faut renoncer au foin
de plaire , que nous refte-t'il dans la focié
té ? Talens , génie , vertus éclatantes , vous
avez tout , ou vous croyez tout avoir ; il
n'eft accordé à une femme que de prétendre
à être aimable , & vous la condamnez
impitoyablement à ne vouloir l'être que
pour un feul ! c'eft l'enfevelir au milieu
des vivans ! c'eft pour elle anéantir le monde.
Ah ! Madame , me dit le Comte avec
dépit , vous êtes bien de votre fiecle . En
vérité je ne le croyois pas . Tu avois tort ,
mon cher , reprit mon mari , tu avois tort
ma femme veut plaire à toute la nature ;
mais elle ne veut rendre heureux que moi:
20 MERCURE DE FRANCE.
:
Cela eft cruel , je l'avoue , & je le lui ai
dit cent fois ; mais c'eſt fa folie : tant pis
pour les dupes. Auffi pourquoi prendre
au ferieux ce qui n'eft qu'une plaifanterie.
Si elle a du plaifir à s'entendre dire qu'elle
eft belle , faut- il pour cela qu'elle réponde
fur le même ton ? Elle m'aime , cela eft
tout fimple ; mais toi , mais tant d'autres
qui l'amufent, n'ont rien à prétendre à fon
coeur. Il eft pour moi celui- là , & je défie
qu'on me l'enleve. Vous me fermez la
bouche , dit Palmene , dès que vous prenez
Madame pour exemple , & je n'ai
point à repliquer. A ces mots on fortit de
table.
Je conçus dès ce moment pour le Comte
, je ne dis pas de l'averfion , mais une
crainte qui en approche. Quel homme ,
difois - je en moi - même ! quel caractere
impérieux ! il feroit le malheur d'une
femme. Après le fouper , il tomba dans un
filence morne , d'où rien ne put le retirer.
Enfin me trouvant feule un inftant , penfez-
vous ce que vous m'avez dit , me demanda-
t'il du ton d'un Juge févere ?. Affúrément
.. C'en eft affez : vous ne me verrez
de ma vie .
Heureufement il ma tenu parole , & je
fentis par le chagrin que me caufa cette
rupture , tout le danger que j'avois couru .
OCTOBRE. 1758 . 21
Voilà , dit l'Abbé , en profond Moraliſte ,
ce que produit un moment d'humeur. Une
bagatelle devient férieufe : on s'aigrit , ons'humilie
; l'amour s'épouvante , & s'enfuit.
Le caractere du Chevalier de Luzel ,
reprit la Marquife , étoit tout oppofé à
celui du Comte de Palmene.. Ce Chevalier
, Madame , étoit fans doute le jeune
homme qui vous avoit fouri pendant le
fouper ?. Oui , mon cher Abbé , c'étoit luimême.
Il étoit beau comme Narciffe , & il
ne s'aimoit guere moins ; il avoit de la vivacité
, de la gentilleſſe dans l'efprit , mais
l'ombre du fens commun. pas
Ah ! Marquife , me dit- il , votre Palmene
eft un triſte perfonnage ! que faitesyous
de cet homme là il raifonne , il
moralife , il nous affomme avec fon bon
fens. Pour moi , je ne fçais que deux choſes
; m'amufer & être amufant : je connois
mon monde , je vois ce qui s'y paſſe , je
vois que le plus grand des maux qui affligent
l'humanité , c'est l'ennui : or l'ennui
vient de l'égalité dans le caractere , de la
conftance dans les liaiſons , de la folidité
dans les goûts , de la monotonie enfin qui
endort le plaifir lui- même ; au lieu que la
légéreté , le caprice , la coquetterie le réveille.
Auffi j'aime les coquettes à la folie :
22 MERCURE DE FRANCE.
c'eft le charme de la fociété . D'ailleurs les
femmes fenfibles font fatigantes à la longue.
Il eft bon d'avoir quelqu'un avec qui
fe délaffer. Avec moi , lui dis-je en fouriant
, vous vous délafferez tout à votre
aife.. Et voilà ce que je defire , ce que je
cherche auprès d'une coquette quelle
combatte , quelle réfifte, quelle fe défende ,
s'il eft poffible. Oui , Madame , je vous
fuirois , fi je vous croyois capable d'un
engagement férieux . Madame , reprit
l'Abbé , ce jeune fat étoit un homme à
craindre.. Je vous en réponds , mon ami ,
& je ne fus pas long- temps à m'en appercevoir.
Je le traitois d'abord comme un
enfant , & cet empire de ma raifon fur la
fienne ne laiffoit pas d'être flatteur à mon
âge ; mais c'étoit à qui me l'enleveroit . Je
commençai à en avoir de l'inquiétude . Ses
abfences me donnoient de l'humeur , fes
liaiſons de la jaloufie . J'exigeai des facrifices
, & je voulus impofer des loix.
Ma foi , me dit- il un jour que je lui reprochois
fa diffipation , voulez vous faire
un petit miracle ? Rendez - moi fage tout
d'un coup : je ne demande pas mieux . J'enrendis
bien que pour le rendre fage , il
falloit ceffer de l'être moi même . Je lui demandai
cependant à quoi tenoit ce petit
miracle. A peu de chofe , me dit- il : nous
OCTOBRE . 1758 . 23
y a encore
nous aimons , à ce qu'il me femble ; le refte
n'eft pas mal aifé.. Si nous nous aimions ,
comme vous le dites , & comme je ne le
crois pas , le miracle feroit opéré , l'amour
feul vous eût rendu fage .. Oh , non , Madame
, il faut être jufte : j'abandonne volontiers
tous les coeurs pour le vôtre ; perte
eu gain , c'eft le fort du jeu , & j'en veux
bien courir les rifques ; mais il
un échange à faire , & en confcience vous
ne pouvez pas exiger que je renonce au
plaifir pour rien. Madame , interrompit
encore l'Abbé , le Chevalier n'étoit pas auffi
dépourvu de bon fens que vous le dites ,
& le voilà qui raiſonne aſſez bien. J'en fus
étonnée , dit la Marquife ; mais plus je
fentois qu'il avoit raiſon , plus je tâchai de
lui perfuader qu'il avoit tort. Je lui dis
même , autant qu'il m'en fouvient , les plus
belles chofes du monde fur l'honneur , le
devoir , la fidelité conjugale : il n'en tint
compte ; il prétendit que l'honneur n'étoit
qu'une bienféance , le mariage une cérémonie
, & le ferment de fidélité un compliment
, une politeffe qui , dans le fonds ,
n'engageoit à rien. Tant fut difputé de part
& d'autre , que nous nous perdions dans
nos idées , quand tout à coup mon mari
arriva..
Heureufement , Madame ! . Oh, très- hen24
MERCURE DE FRANCE.
reufement , je l'avoue ! Jamais mari ne
vint plus à propos . Nous étions troublés ;
ma rougeur m'eût trahi , & fans avoir le
temps de réfléchir , je dis au Chevalier :
Cachez-vous.Il fe fauva dans mon cabinet de
toilette.. Retraite dangereufe , Madame ! .
Il est vrai , mais ce cabinet avoit une iffue ,
& je fus tranquille für l'évaſion du Chevalier..
Madame , dit l'Abbé , avec ſon air réfléchi
, je gage que Monfieur le Chevalier
eft encore dans le cabinet. Patience , reprit
la Marquife , nous n'en fommes pas
au dénouement. Mon mari m'aborda avec
cet air content de foi , qu'il portoit toujours
fur fon vifage , & moi , pour lui cacher
mon embarras , je courus vite l'embraffer
avec un cri de furprife & de joie.
Hé bien , petite folle , me dit- il , te voilà
bien contente : tu me revois : je ſuis bien
bon de venir paffer la foitée avec cette enfant.
Tu ne rougis donc pas d'aimer ton
mari fçais- tu bien que cela eft ridicule ,
& que l'on dit dans le monde qu'il faut
nous enfevelir enfemble , ou m'exiler d'au
près de toi ; que tu n'es bonne à rien , depuis
que tu es ma femme ; que tu défoles
tous tes amans , & que cela crie vengeance..
Moi , Monfieur , je ne défole
fonne ... je ne défole perfonne.. Quel air
ingénu on l'en croiroit. Ainfi , par exmperple,
OCTOBRE. 1758. 25
•
44
ple , Palmene doit trouver bon que tu
n'ayes fait avec lui que le rôle d'une coquette
? Le Chevalier doit être content
qu'on lui préfere un mari ? Et quel mari encore
? Un ennuyeux , un mauſſade , qui n'a
pas le fens commun , n'est- ce pas ? Quelle
comparaifon avec l'élégant Chevalier !. Affurément
, je n'en fais aucune.. Le Chevalier
a de l'efprit ,de la légèreté , des graces.
Que fçais-je ? Il a peut être le don des larmes.
A- t'il jamais pleuré à tes genoux ? Tu
Fougis , c'eft prefque un aveu . Acheve ,
conte- moi cela . Finiffez , lui dis- je , ou je
quitte la place.. Hé , quoi ? Ne vois- tu pas
que je plaifante ? . Cette plaifanterie mériteroit..
Comment donc ? Le dépit s'en mêle.
Tu me menaces ! Tu le peux , je n'en ferai
pas moins tranquille.. Vous vous prévalez
de ma vertu .. De ta vertu ? Oh, point
du tout , je ne compte que fur mon étoile ,
qui ne veut pas que je fois un fot .. Et vous
croyez à cette étoile . J'y crois fi fort , j'y
compte fi bien , que je te défie de la vaincre.
Tiens , mon enfant , j'ai connu des
femmes fans nombre ; jamais aucune , quoique
j'aye fait , n'a pu ſe réfoudre à m'être
infidelle . Ah ! je puis dire , fans vanité ,
que quand on m'aime , on m'aime bien .
Ce n'eft pas que je fois mieux qu'un autre ,
je ne m'en fais pas accroire ; mais c'eſt un
L.Vol.
B
16 MERCURE DE FRANCE.
je ne fçais quoi , comme dit Moliere , que
l'on ne fçauroit expliquer. A ces mots fe
mefurant des yeux , il fe promenoit devant
une glace. Auffi , pourfuivit- il , tu vois fi
je te gêne : par exemple , ce foir , as-tu
quelque rendez- vous , quelque tête-à- tête?
je me retire. Ce n'eft qu'en fuppofant que
tu fois libre , que je viens paffer la foirée
avectoi. Quoi qu'il en ſoit , lui dis- je, vous
ferez bien de refter.. Pour plus de sûreté ,
n'eft- ce pas ?. Peut -être bien.. Je te remercie
, je vois qu'il faut que je foupe avec
toi . Soupez donc bien vite , interrompit
l'Abbé , M. le Marquis m'impatiente : il
me tarde que vous fortiez de table , que
vous foyez retirée dans votre appartement,
& que votre mari vous y laiffe. Hé- bien ,
mon cher Abbé , m'y voilà , dans le trouble
le plus cruel que j'aye éprouvé de ma vie.
L'ame combattue , j'en rougis encore , entre
la crainte & le defir , je m'avance à
pas tremblans vers le cabinet de toilette ,
pour voir enfin fi mes allarmes étoient fondéès
; je n'y vois perfonne , je le crois parti
, ce perfide Chevalier , mais bearenfefement
j'entends parler à demi - voix dans le
chambre voiline j'approche , j'écoute , c'étoit
Luzel lui- même , avec la plus jeune de
mes femmes. Il eft vrai , difoit- il , je fuis
venu pour la Marquife , mais le hazard
OCTOBRE. 1758.
29
me fert mieux que l'amour. Quelle comparaifon
! & que le fort eft injufte ! Ta maîtreffe
eft affez bien ; mais- a-t'elle cette
taille , cet air lefte , cette fraîcheur , cette
gentilleffe? Par exemple , c'eft cela qui de
vroit être de qualité. Il faut qu'une femme
foit , ou bien modefte , ou bien vaine ,
pour avoir une fuivante de ta figure & de
ton âge. Ma foi , Louifon , fi les graces
font faites comme toi , Vénus ne doit pas
briller à fa toilette.. Réſervez , M. le Chevalier
, vos galanteries pour Madame , &
fongez qu'elle va venir.. Hé non , elle eft
avec fon mari; ils font le mieux du mon.
de enfemble ; je crois même , Dieu me
pardonne , avoir entendu tantôt qu'ils
fe difoient des chofes tendres. Il feroit
plaifant qu'il vînt paffer la nuit avec
elle ! Quoi qu'il en foit , elle ne me ſçait
point ici , & dès ce moment je n'y fuis
plus pour elle.. Mais , Monfieur , vous n'y
penfez pas , que deviendrois- je fi l'on fçavoit
?. Raffure- toi, j'ai toutprévu : fi demain
l'on me voit fortir , il eft aifé de donner le
change.. Mais , M. le Chevalier , l'honneur
de Madame.. Tu badines , l'honneur
de Madame eft bien à cela près ! Tant
mieux , après tout , qu'on lui donne un
homme comme moi , cela va la mettre à la
mode. Ah ! le fcélérat , s'écria l'Abbé ! ju
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
*
fe
gez , mon ami , reprit la Marquife , de ma
colere à ce difcours. Je fus au moment d'éclater
; mais cet éclat alloit me perdre ; ni
mes gens , ni , mon mari n'auroient pu ſe
perfuader que le Chevalier fût là pour
Louifon. Je pris le parti de diffimuler je
fonnai , Louifon parut : jamais je ne l'avois
vue fi jolie , car la jaloufie embellit
fon objet quand elle ne peut l'enlaidir.
Eft- ce un des gens de Monfieur , lui dis - je ,
que je viens d'entendre avec vous ? Oui ,
Madame , répondit - elle avec embarras..
Qu'il fe retire à l'inftant même , & ne revenez
qu'après qu'il fera forti. Je, n'en dis
pas davantage ; mais foit que Louifon
m'eût pénétrée , foit que la crainte la déterminât
à renvoyer le Chevalier , il fe retira
dans la minute , & fortit fans être apperçu
. Vous jugez bien , mon cher Abbé ,
qu'il fut configné à ma porte , & que Louifon
le lendemain , me coeffa mal , fit tout
de travers , ne fut bonne à rien , m'impatienta
, & fut congédiée . , Vous aviez raifon
, Madame , conclut l'Abbé : votre vertu
a couru des rifques . Ce n'eft pas tout ,
pourfuivit- elle , & voici bien une autre
avanture. Nous paffions tous les ans la
belle faifon à notre maifon de campagne
de Corb.. , & pour voifin nous avions un
Peintre célebre , qui fit naître au Marquis
OCTOBRE . 1758. 20
l'idée galante d'avoir mon portrait & le
fien. Vous fçavez que fa folie étoit de fe
croire aimé de moi : il vouloit qu'on nous
vît dans le même tableau , enchaînés par
l'hymen , avec des noeuds de fleurs. Le
Peintre faifit fa penſée ; mais accoutumé
à travailler d'après nature , il défiroit avoir
un modele pour la figure de l'hymen . Dans
cette même campagne étoit alors un jeune
Abbé , qui nous venoit voir quelquefois :
fes beaux yeux , fa bouche de rofe , fon
teint à peine encore velouté du duvet de
l'adolefcence , fes cheveux d'un blond cendré
, qui flottoient à petites ondes fur un
cou plus blanc que l'ivoire ; la tendre vivacité
de fes regards , la délicateffe & la
régularité de fes traits , tout fembloit fait
en lui pour le deffein qu'on fe propofoit.
Le Marquis obtint de l'Abbé qu'il ſervît de
modele au Peintre.
A ce début , l'Abbé de Châteauneuf redoubla
d'attention ; mais il diffimula jufqu'au
bout pour entendre la fin de l'hif
toire.
L'expreffion à donner aux têtes , continua
la Marquife , produifit d'excellentes
fcenes entre le Peintre & le Marquis. Plus
mon mari tâchoit d'avoir l'air paffionné
plus il avoit l'air imbécille . Le Peintre copioit
fidélement , & le Marquis étoit fu-
Biij
o MERCURE DE FRANCE:
rieux de fe voir peint au naturel. De mon
côté , j'avois je ne fçais quoi de moqueur
dans la phyfionomie que le Peintre imitoit
de même. Le Marquis juroit , l'Artiſte rerouchoit
fans ceffe , & toujours il retrouvoit
fur la toile l'air d'une friponne & d'un
fot. Enfin l'ennui me gagna ; le Marquis
prit cela pour une douce langueur : de fon
côté il fe donna un rire niais , qu'il appelloit
un tendre fourire , & le Peintre en fut
quitte pour le rendre comme il le voyoit.
Il fallut en venir à la figure de l'hymen
Allons , Monfieur l'Abbé , difoit le Peintre
, des graces , de la volupté , regardez
Madame tendrement , plus tendrement encore;
prenez-lui la main , ajoutoit mont
mari , & fuppofez que vous lui dites : « Ne
» craignez rien , ma belle enfant , ces chaî-
» nes font de fleurs ; elles font fortes , mais
ود
"
légeres. » Animez- vous donc, M. l'Abbé,
votre vifage ne dit mot ; vous avez l'air
d'un Hymen tranfi. Le jeune homme
profitoit à merveille des leçons du Peintre
& du Marquis. Sa timidité fe diffipoit peu
à fa bouche fourioit amoureufement ,
fon teint fe coloroit d'une rougeur plus vive
; fes yeux pétilloient d'une douce flamme
, & fa main ferroit la mienne avec un
tremblement dont moi feule je m'appercevois.
Il faut tout vous dire , l'émotion de
peu ,
:
OCTOBRE. 1758. gr
fon ame paffa dans mes fens , & je regar →
dois le Dieu bien plus tendrement que l'époux.
Voilà ce que c'eft , difoit le Marquis !
Continuez , Monfieur l'Abbé , cela vient à
merveille . N'eft- ce pas , Monfieur, demandoit-
il au Peintre ? Nous ferons quelque
chofe de notre petit modele. Allons , ma
femme , ne nous rebutons point : je fçavois
bien que cela feroit beau. Vous voilà
comme je voulois : courage , Abbé ; continuez
, Madame , je vous laiffe tous deux
en attitude. N'en changez pas jufqu'à mon
retour. Dès que le Marquis s'étoit éloigné ,
mon petit Abbé devenoit célefte : "mes
yeux dévoroient fes regards , & je ne pouvois
m'en raffaffier : les féances étoient longues
, & nous fembloient ne durer qu'un
inftant. Quel dommage , difoit le Peintre ,
que je n'aye pas faifi Madame dans un
moment comme celui- ci ! Voilà l'expreffion
que je demandois c'eft toute une autre
phyfionomie. Ah ! Monfieur l'Abbé , quel
plaifir de vous peindre! Vous ne vous refroi
diffez point ; vos traits s'animent de plus en
plus. Point de diftraction , Madame , attachez
vos yeux fur les fiens , mon hymen
fera un morceau fublime. Quand la tête
de l'hymen fut achevée , je veux ; Madame,
me dit-il un jour en l'abfence de mon
mari , je veux retoucher votre portrait
Biv
32 MERCURE DE FRANCE:
Changez de place , Monfieur l'Abbé , &
prenez celle de M. le Marquis . Pourquoi
donc , Monfieur , lui demandai - je en rougiffant?.
Hé ! mon Dieu ! Madame , laiffezmoifaire
, je connois mieux que vous ce qui
vous eft avantageux..Je l'entendis à merveille,
& l'Abbé en rougit comme moi . L'artifice
du Peintre eut un effet merveilleux . Cette
langueur , qu'il m'avoit donnée , fit place
à l'expreffion la plus touchante d'une timide
volupté. Le Marquis , à fon retour , no
pouvoit fe laffer d'admirer ce changement.
qu'il ne concevoit pas. Cela eft fingulier ,
difoit- il ! Il femble que ce tableau fe foit
animé de lui- même. C'eft l'effet de mes
couleurs , lui répondit froidement le Peintre
, de fe développer ainfi à mesure qu'elles
travaillent. Vous verrez bien autre chofe
dans quelque temps d'ici. Mais , ma tête
, à moi , reprit le Marquis , ne s'embellit
pas de même.. La raifon en eft fimple ,
repliqua l'Artiste : les traits font plus forts
& les couleurs moins délicates. Mais ne
vous impatientez pas ; cela doit faire , avec
le temps , une des plus belles têtes de mari
qu'on ait vues.
Quand le tableau fut fini , nous tombâmes
, l'Abbé & moi , dans une trifteffe profonde.
Ils n'étoient plus , ces momens fi
doux , où nos ames fe parloient par nos
i
I
OCTOBRE. 1758. 33
yeux , & s'élançoient l'une vers l'autre. Sa
timidité , ma pudeur nous impofoient une
gêne cruelle : il n'ofoit plus venir nous
voir auffi fouvent , & je n'ofois plus l'y
inviter moi- même ."
Un jour enfin qu'il étoit chez moi , je
le trouvai feul , immobile & rêveur devant
le tableau. Vous voilà bien occupé ,
ļui dis- je ? Oui , Madame , me réponditil
naïvement ; je goûte le feul plaifir qui
me foit permis déſormais : je vous admire
dans votre image.. Vous m'admirez ? Cela
eft bien galant.. Ah ! je dirois mieux fi je
l'ofois .. En vérité, vous êtes content ? . Content
, Madame je fuis enchanté. Hélas !
que n'êtes- vous encore telle que je vous
vois dans ce portrait ! Il eft affez bien , interrompis-
je , en feignant de ne l'avoir pas
entendu ; mais le vôtre eft mieux , ce me
femble.. Mieux, Madame, que dites - vous ?
Le mien eft d'un froid à glacer .. Vous
plaifantez avec votre froideur : il n'y a
rien de plus vif dans le monde. Ah ,
Madame que n'étois-je libre de laiffer
éclater fur mon vifage ce qui fe paffoir
dans mon coeur ! Vous auriez vu bien autre
choſe. Mais le moyen d'exprimer ce
que je fentois dans ces momens ? Si ce n'étoit
pas le Marquis , c'étoit le Peintre , qui
avoit fans ceffe les yeux fur moi . Il falloit
Bv
$4 MERCURE DE FRANCË:
bien avoir l'air tranquille. Voulez- vous
voir , ajouta-t'il , comment je vous aurois
regardée , nous avions été fans témoins
Rendez-la-moi cette main , que je ne ferrois
qu'en tremblant , & reprenons la mê
me attitude.. Le croiriez-vous , mon ami
j'eus la curiofité , la complaifance , & fi
yous voulez , la foibleffe de laiſſer tomber
ma main dans la fienne . Il faut l'avouer
je n'ai rien vu de fi tendre , de fi paffion
né , de fi touchant que la figure de mon
petit Abbé dans ce dangereux tête- à -tête:
La volupté fourioit fur fes levres ; le défir
brilloit dans fes yeux , & toutes les
fleurs du Printems fembloient éclorre fur
fes belles joues. Il preffoit ma main contre
fon coeur , & je le fentois battre avec une
vivacité qui fe communiquoit au mien.
Qui , lui dis- je , en tachant de diffimuler
mon trouble , cela feroit plus expreffif , je
l'avoue , mais ce ne feroit plus la figure de
l'hymen. Non , Madame , non , ce feroit
celle de l'amour ; mais l'hymen à vos pieds
ne doit être que l'amour même. À ces
mots il parut s'oublier , & je vis le moment
qu'il fe croyoit tout de bon le Dieu dont il
étoit l'image.
Heureufement qu'il me reftoit encore af
fez de force pour me fâcher le : pauvre
enfant interdit & confus , prit mon éng
OCTOBRE 1758. 35
tion pour de la colere , & perdit , à me de
nander grace , le moment le plus favorable
de m'offenfer impunément . Ah ! Madame
, s'écria l'Abbé de Châteauneuf , eftil
poffible que j'aye été fi for ! Comment
donc , reprit la Marquife.. Hélas ! ce petit
imbécille , c'étoit moi ! . Vous ! il n'eft pas
poffible . C'étoit moi - même , rien n'eft
plus certain. Vous me rappellez mon hiftoire.
Ah ! cruelle , fi j'avois fçu ce que je
fçais .. Mon vieil ami , vous auriez eu trop
d'avantage , & cette fageffe que vous vantez
tant , vous eût foiblement réfifté. Je
fuis confondu , s'écrioit l'Abbé : je ne me
le pardonnerai de ma vie.. Confolez-vous ,
il en eft temps , reptit en fouriant la Marquife
; mais avouez , qu'il y a ſouvent bien
du bonheur dans la vertu même , & que
celles qui en ont le plus , devroient juger
moins févérement celles qui n'en n'ont pas
affez.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
O DE
ANACREONTIQUE
S₁ près de celle que j'adore ,'
J'ai fouvent chanté mon bonheur :
Par des fons plus touchans encore ,
Puiffai-je exprimer ma douleur !
Toi ,dont la beauté , la tendreffe.
Egale celle des amours ;.
Toi , dont la main enchantereffe
Serre mes chaînes tous les jours ;
Que ne vois-tu couler mes larmes !
Ces vers en font prefqu'effacés ; .
Mais ils en auraient moins de charmes ,
Si ma main les eût mieux tracés.
*
Les traits de cette main tremblante
Seront déchiffrés tour à tour ;
Rien n'échappe aux yeux d'une Amante
Qui lit au flambeau de l'Amour.
Ton Amant loin de toi foupire ,
Tandis que Paris enchanté
T'écoute , & tous les jours admire ,
Ettes talens , & ta beauté,
OCTOBRE 1758 .
37
Le trifte joug dont la fortune
M'accable & m'impoſe la loi ,
Ces vains honneurs , tout m'importune;
Je ne lui demandois que toi.
C'eſt en vain pour moi que l'auror
Du foleil hâte le retour';
Je ne dois point te voir encore
Je defire la fin du jour.
Toute la nature en filence
N'offre qu'un défert à mes yeux ;
Et les oifeaux en ton abfence
N'ont plus de chants harmonieur
Quelquefois couronné de lierre ;
De Silene le nourriffon
M'agace , me préfente un verre ,
Et me demande une chanfon.
*
Mais du tendre Amant dé Délie ,
Ma voix a perdu les accens ;
Et du trifte Amant de Julie ,
J'imite les tons languiffans.
Pour éviter les jours de fête ,
Je voudrois fuir dans les forêts
Je ne couronne plus ma tête
Que de foucis & de cyprès.
38
MERCURE
DE FRANCE
En vain je voudrois à l'étude
Pouvoir donner quelques momens ;
L'efprit a trop d'inquiétude ,
Et le coeur trop de fentimens.
*
Souvent fans deffein & fans guide ,
Je m'égare au fond des valons :
Là de Maupertuis & d'Euclide ,
Je veux répéter les leçons.
Je paffe en ces fombres demeures
Le jour fans m'en appercevoir,
Et n'y calcule que les heures
Que je dois paffer fans te voit
La nuit dans cet efpace immence
Que Newton foumit à fa lói ,
Je n'obferve que la diſtance
Dont je fuis éloigné de toi.
Lorfque de l'aurore naiſſante
J'apperçois le doux incarnat ;
A mon efprit toujours préfente ;
Ton image en ternit l'éclat.
Mon ame abuſée & ravie ,
Croit ainfi preffer mon retour :
Dans tous les inftans de mavie,
Tout le rapporte à mon amous.
LOCTOBRE. 1758.
RÉPONSE
'De M. deVoltaire à une Enigme qui venoit
de Madame la Ducheffe d'Orléans ( 1 ) .
VOTOTRREE Enigme n'a point de met t
Expliquer chofe inexplicable ,
Eft ou d'un Docteur ou d'un fot ;
L'un & l'autre eft affez femblable ;
Mais fi l'on donne à deviner
Quelle eft la Princeffe adorable ;
Qui fur les coeurs fçait dominer ,
Sans chercher cet empire aimable ;
Pleine de goût fans raifonner,
Et d'efprit fans faire l'habile :
Cette Enigme peut étonner ,
Mais le mot n'eft pas difficile.
(1) L'efpece d'Enigme qui a donné lieu à ces
vers , & que soup la wonde connois , occafonne de
vives diſputes parmi nos Edipes . Eun m'écrit que
le mot eft la lune ; l'autre , que c'eft la mule , &
ils me prient d'inférer leur découverte dans mas
Journal.
40 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE
J'AI AI une jeune niece , Monfieur , qui fait
paffablement des vers , & qui me récita
l'autre jour le Sonnet que vous allez lire :
vous vous doutez bien de la réponſe que
je fis après l'avoir entendu ; mais ce que
j'ai peine à me perfuader moi - même , c'eft
que tout prévenu que j'étois , elle parvint ,
par un certain caractere de vérité qui eft
inimitable , à me convaincre qu'elle n'avoit
jamais lu le Sonnet de Defbarreaux
fur lequel le fien paroît fi abfolument
moulé , qu'on y trouve le même plan
prefque la même coupe & le même tour ;
j'en excepte la derniere penſée qui , quoique
la plus frappante , me paroît la moins
fufceptible de l'accufation de plagiat ,
parce que l'idée en étant comme innée
dans tous les Chrétiens , il n'y a pas plus
de fondement à traiter de copiſte le Poëte
qui la verfifie , que l'Orateur qui la prêche.
La critique ne peut tomber que fur
la maniere de la rendre.
९
Defportes avant Defbarreaux avoit terminé
ainfi un Sonnet adreffé à Dieu ;
OCTOBRE. 1758. 4.1
Ne tourne point les yeux fur mes actes pervers ,
Ou fi tu veux les voir , vois les teints & couverts ,
Du beau fang de ton fils , ma grace & ma juſtice .
Defbarreaux près d'un fiecle après , a
fini le fien par ces deux beaux vers :
Mais deffus quel endroit tombera ton tonnerre ,
Qui ne foit tout couvert du fang de Jeſus- Chriſt
Enfin on trouve dans les OEuvres de
M. de la Motte , t . 10 , p . 211 , édition
de 1754 , un troifieme Sonnet dont voici
les derniers vers , en parlant du jugement
dernier :
Tout m'y doit annoncer la rigueur de mon Juge
Mais j'y dois voir auffi la croix de mon Sauveur ,
Et j'en fais aujourd'hui mon éternel refuge .
Voilà trois penfées dont le fonds paroîr
tout-à-fait le même ; mais ces penfées appartenant
à tout le monde , on ne peut
accufer de larcin ceux qui les employent
fucceffivement. Il refte à juger qui des
trois aura le mieux ufé d'un bien commun
, & fi le Sonnet de ma niece mérite
d'entrer dans ce parallele.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris , ce 7 Juillet 175.8.
FLEVILLE.
44 MERCURE DE FRANCE.
SONNET
Par Mademoiselle R... B.... qui n'avoit
aucune connoiſſance de celui de Defbarreaux .
GRAND Dieu , qui nous fis naître afin de nous
fauver :
Toi , dont le bras vengeur ne tient ouvert l'abîme
Qu'aux coupables humains qui penſent te braver,
Puis-je eſpérer encor la grace de mon crime ?
De mes larmes en vain je voudrois le laver ;
J'ai trop long-temps aigri le courroux qui t'a
nime ;
Et lorfque ta bonté veille à me conferver ,
Ta juſtice réclame aufſi -tôt ſa victime.
Je ne murmure pas du décret éternel ,
Qui te rend infenfible aux pleurs d'un criminel :
Brife un vafe d'argille , & le réduits en poudre.
Mais fouviens-toi du moins , Dieu jufte , Dieu
puiffant ,
Que fice corps mortel doit tomber fous ta foudre ,
Le falut de mon ame eft le prix de ton fang.
A la rime près , qui n'eft point exacte
dans le dernier tercet , ce Sonnet , je l'avoue
, me femble préférable à celui de
Defbarreaux. La penfée en eft plus nette ,
OCTOBRE. 1758. 43
plus jufte , & mieux exprimée. Dans le
Sonner de Defbarraux , indépendamment
des vers inutiles , il y a une contradiction
choquante. Toujours tu prends plaifir à nous
être propice , contente ton defir , offenſe toi
des pleurs qui coulent de mes yeux. L'image
qui le termine , mais deffus quel endroit
tombera ton tonnerre , me paroît du faux
fublime ; elle préfente cette idée fauſſe &
puérile , que Jefus-Chrift eft mort pour
fauver le pied , la main , la tête du coupable
; en un mot , ces deux derniers vers :
Que fi ce corps mortel doit tomber fous ta foudre,
Le falur de mon ame eft le prix de ton fang.
ces deux vers , dis-je , font plus vrais ,
plus beaux dans leur noble fimplicité.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , accordez- moi une petite
place dans votre premier Mercure . Pourfiez
- vous la refufer à une muſe encore
toute jeune , & dont les badinages n'ont
jamais vu le jour ? C'est trop tard , m'allezvous
dire ... déja l'Imprimeur.. Je m'en
doute bien.. Comment voulez - vous que je
faffe ? Le voici , rien de plus facile . Regardez
à la fin de ma lettre , vous y verrez
?
1
44 MERCURE DE FRANCE:
quatre petits vers ; lifez - les , & fuppofé
qu'ils foient paffables , envoyez - les bien
vite à l'Imprimeur : il n'y a pas loin. Si
tout eft rempli dans votre Journal , nichezmoi
à la fin. Je fuis bien preffante , n'est- il
pas vrai Les perfonnes de mon fexe ne
font pas faites autrement , à moins qu'on
ne les commande . M. Greffet , mon bon
ami , nous a devinées :
Defir de fille eft un feu qui dévore.
Il a bien raifon : mais chut .
J'ai l'honneur d'être , & c.
DESJARDIN.
VERS
Au Marquis de ... âgé de 10 ans , le jour
de fa Fête , en lui préfentant un laurier.
PREFERS , aimable enfant , préfere ce laurier
Aux fleurs qu'en ce jour on te donne :
De ce tendre arbriffeau prends foin , jeuneGuerrier,
Je veux avant dix ans t'en faire une Couronne,
OCTOBRE. 1758. 45
PARVA LEVES CAPIUNT ANIMOS,
Pour le Lecteur ou pour moi,
SUREMENT je ferai lu à la toilette , cité
comme la nouvelle du jour , regardé comme
une bagatelle amufante , & peut- être
deviné , quoique je fouhaitaffe fort de
jouir incognito de ces petits avantages. Si
j'ai réuffi , je m'eftimerai un homme comme
il faut ; fi j'ai échoué , je renonce à la
faculté de penfer , que j'exerce depuis longtemps
à fixer les proportions du beau . J'ai
pris tous les points de vue en m'appro-.
chant plus ou moins du tableau de la nature
( 1 ). Après bien des coups d'oeil , j'ai
(1 ) Ce n'eft qu'en nous éloignant plus ou
moins des objets confidérables à proportion' de
leur grandeur que nous les voyons comme il faut ,
& perfonne n'ignore que , fuivant l'éloignement
ou la proximitié, les objets nous paroiffent ou plus
petits ou plus grands. Ce n'eft cependant qu'en
diminuant cette grandeur à notre vue , comme
par exemple , la façade d'un bâtiment que la perfpective
rend plus agréable : trop près , nous ne
pouvons voir que le détail ; plus loin , nous voyons,
l'effet de l'enfemble ; tout ce qui eft réduit à ſon
expreffion la plus fimple , à fa plus petite dénomi
nation , fe conçoit mieux, & procure plus de plair
; les productions de l'efprit , les combinaiſons
46 MERCURE DE FRANCE.
cru fentir qu'il falloit regarder d'une affez
grande diſtance les objets pour leur
trouver moins de défauts : le physique &
le moral demandent le même éloignement
pour nous plaire , il m'a encore femblé ,
que machinalement , & comme par inftinct
, notre nation avoit fenti le rapport
de nos fens aux objets qui nous affectent le
plus. Heureuſe notre nation à qui l'inſtinct
tient lieu de la raiſon !
C'eft de l'instinct que je demande à mes
lecteurs pour fixer ma réputation ; ceux
qui fe piquent encore d'être raifonnables
auront fans doute pitié de moi ; ceux qui
font affez heureux pour n'avoir que cet
inſtinct machinal qui fent le plaifir , fans
pouvoir décider en quoi il confike , feront
mes juges , à coup sûr les meilleurs & le
plus grand nombre.
Les proportions du beau conſiſtent dans
la petiteffe ( 1 ) ; nos goûts en font la preudu
génie ne font pas à la portée de tout le monde ;
parce que ce font des compofitions , des arrange
mens de parties éloignées , dont bien des gens
n'ont point apperçu les rapports ; l'homme le
plus borné reconnoît dans une imitation fimple &
vraie , ce qu'il a vu dans la nature. Ce qu'il a plu
aux hommes de figurer autrement , il ne peut en
juger que d'après leurs inftructions.
(1) Toutes les productions végétales & animales
nous plaifent mieux à un certain degre
OCTOBRE. 1758. 47
ve , & le gout de notre nation , qui a toujours
donné le ton aux autres , prouve en
core mieux que nous avons faifi le vrai de
la nature agréable.
Qu'eft-ce que le goût , me dira- t'on ?
Une efpece d'inftinct qui nous décide pour
tout ce qui eft petit & délicat. Qu'entendoit-
on , il y a cinquante ans , par legoût ?
Pour fixer le mérite d'un homme , on l'appelloit,
un homme d'efprit, un grand homme.
Veut- on actuellement donner une idée
diftincte d'un homme de notre fiecle
d'un connoiffeur en tout genre ; la qualification
d'homme de goût détermine en un
feul mot quel homme c'eſt.
des
Ce mot de nos jours que j'ai vu bien
gens embarraffés de définir , n'étoit indéfiniffable
, que parce qu'on ignoroit fon
rapport avec l'inſtinct qui nous décide.
Le goût n'a beſoin que des fens pour jugès :
ce qui les affecte lui plaît ; il témoigne
au dehors les fenfations gracieuſes qu'il
éprouves un mot , un gefte lui fuffifent :
d'aceroiffement, que lorfqu'elles font entièrement
développées ; l'arbuste , la fleur qui commence à
s'épanouir , les fruits des amours des animaux
dans les genres , les plus petites efpeces , le ruif
feau , le zéphyr , l'aurore d'un beau jour , font
des objets auxquels nous nous arrêtons avec com
plaifance.
48 MERCURE DE FRANCE.
fans tant de circonlocutions , il exprime
dans un feul terme toute la vivacité du
plaifir dont il eft , affecté : un homme de
goût , s'il éprouve une fenfation agréable ,
s'écrie , cela eft divin ! Ah ! fi , cela eft
du dernier mauvais , exécrable , odieux ,
fi la fenfation lui répugne.
Tous les Poëtes nous peignent un état
primitif, qu'ils appellent fiecle d'or ; point
d'amour- propre qui bleffât celui des autres
, par conféquent point de paffions &
rien de grand ; ils fe plaifent à nous en faire
des portraits qui nous charment ; il n'y
a perfonne en les lifant , qui ne fouhaitất
voir revenir les temps paffés : mais graces
à la révolution des efprits , ces temps heureux
, fuffent-ils des fables , nous les verdans
fe réaliſer .
peu
rons
Abandonnons nous entiérement au
goût : ce qui lui plaît eft réellement le
vrai beau ; & le vrai beau confifte dans la
petiteffe ; nous l'avons fenti par instinct
,
& nous l'approuvons par goût ; tout ce qui
nous plaît a cette qualité. L'homme opulent
, qui a du goût , raffemble dans fa petite
maifon l'abrégé des arts & des talens ;
petites maîtrelles , petit ameublement , petites
parties , petit fouper , les petits collets
, les petits maîtres & les petites maî
treffes , dont les pantins étoient des copies
¿
OCTOBRE . 1758. 49
pies ; les gens aimables , que l'inftinct feul
dirige , ne plaifent que par les plus petites
chofes ; ils doivent s'occuper à des riens
dire des riens , qui font de très - petites
chofes, pour être chéris dans de petites fociétés.
Voulons- nous trouver quelque chofe à
notre goût attachons- nous à fa dimenfion
plus l'objet fera petit dans fon efpece
, plus il nous plaira ; & chaque goût
particulier n'eft affecté plus ou moins vivement
, qu'à proportion de la petiteſſe des
objets qui l'attachent.
Les voluptueux dans tous les genres ,
gens qui donnent le ton , parce que leur
goût les détermine aux plus petites chofes,
fuient tout ce qui eft grand ; parce qu'ils
ne veulent point être accablés , excédés ,
anéantis . L'amant aime dans fa maîtreſſe
un petit pied , une jambe fine , une petite
bouche , une petite main , de petits yeux
même ont je ne fçais quoi de plus vif,
de plus perçant que les grands yeux : les
petits airs , la minauderie , l'inconféquence
, l'étourderie , la vivacité ; fi on ne les
a pas , on tâche de les prendre , on tâche
d'avoir ces petiteffes de l'enfance . Celui
que fon goût fixe aux délices de la table ,
aime la fineffe & la délicateffe des mêts ;
l'avare aime dans l'objet de fes richeffes ,
1.Vol. C
MERCURE DE FRANCE.
les pieces d'or toujours plus petites que
celles d'un autre métal ; l'envieux hait
tout ce qui lui paroît trop s'accroître ; le
pareffeux recule toujours à la vue d'une
grande entreprife , parce qu'il enviſage
l'étendue qui ne s'accorde point avec fon
goût ; la variété des modes qui changent
avant que
la nation entiere les ait connues
ou adoptées , ne nous plaît que parce que
ce changement diminue la forme de ce
que l'on nous préfente , en le rendant ou
plus léger , ou moins ample , ou moins
chargé. Les Artiftes n'ont de réputation
qu'autant qu'ils préfentent à nos yeux
leur travail fous des formes extrêmement
délicates & diminuées. De combien a- t'on
rendu plus légeres nos voitures, en les réduifant
à des cabriolets , à des vis- à- vis ?
Les in -folio compilés avec beaucoup de
peine & de recherches , font aujourd'hui
tous mis en abrégé ; on daigne les ouvrir
fous cette forme qui plaît mieux : l'in- 12
eft mis en petit format ; les brochures ne
prennent fibien , que parce que leur ftyle'
coupé n'a pas la majefté de celui des Boffuet
, des Fénélon , & de tous les grands
Ecrivains qu'il n'appartient qu'à la raiſon
de trouver bons : nos Romans dans leſquels
les Scuderi , les Calprenedes , les Gomés ,
& tant d'autres avoient & bien analyſé les
OCTOBRE. 1758.
> fentimens d'un amour tendre ne font
plus que des annales de faits & d'actions
momentanées ; l'inftant , qui eft ce que
nous avons de plus court , nous décide actuellement
en amour , & c : c'est ce qui doit
s'appeller véritablement copier la nature.
Ne juger que par le goût & les fenſations
, c'eft être guidé par l'instinct
; approuver
par goû les plus petites chofes ,
c'eft encourager la perfection dans les
fciences & les arts , & grace à la fureur
de perfectionner , nous verrons bientôt
toutes les combinaifons de la raifon & du
génie réduites à un tel degré de ténuité ,
qu'elles échapperont aux fens : alors fans
arts ni fciences , mus par le feul inſtinct ,
ce fera pour nous , je penſe , cet état primitif
de la nature que nos fouhaits femblent
avoir hâté.
Nota. Il feroit à ſouhaiter que l'Auteur de ce
badinage eût pris un fujet plus heureux.
'A M***
EPITRE
, par Madame de ... Religieufe
an Couvent de ...
SAGE Difciple de Socrate ,
Philofophe
fans vanité,
L
Cij
52 MERCURE DE FRANCE!
Docteur fans morgue & fans fierté ,
Vous , qui d'une main délicate
Corrigez l'infipidité
Du jargon de la Faculté
Et des préceptes d'Hypocrate ;
Par le goût & l'urbanité
De la célebre antiquité ;
Favori du Dieu d'Epidaure ;
Qui dans la boîte de Pandore
Renfermez l'effaim détefté
Qui détruit , afflige & dévore
La miférable humanité :
Vous , qui , guidé par Uranie
Dans le dédale de nos corps
Y rétabliffez l'harmonie
Et la jufteffe des accords ;
Vous , dont l'expérience habile ;
Jufques dans nos moindres vaiffeaux ;
Sépare le fang de la bile ,
Et terminant fes fiers affauts ,
Sçait rendre au teint le plus jaunâtre,
Et fans couleur & fans pinceaux ,
Son incarnat & fon albâtre :)
Vous , à qui le Dieu du repos ,
Le Dieu qui fait la fourde oreille
Au cri du malade qui veille
Remit fes paisibles pavots 3
A qui la cruelle Atropos ,
Cette Déeffe redoutable
OCTOBRE . 1758 . $$
A confié tous fes fuſeaux ,
Et la Santé fon or potable :
Lorfque de mes jours mal tiffas
Vous avez réparé la trame ,
Et que pour s'envoler , mon ame ,
Graces à vos foins affidus ,
A fait des efforts fuperflus ;
Vous ne demandez pour tout
gage,
Du fentiment que je vous dois ,
Que ma LANTERNE : eh ! dites- moi ,
Sire Efculape , à quel ufage ?
Perfonne n'en feròit furpris ,
Si , comme tel de nos Marquis ,
Vous poffédiez un goût exquis
Pour toute forte d'antiquailles :
Si vous étiez un affaffin ,
Comme tel autre Médecin ;
» Pour éclairer les funérailles
» De quelque pauvres trépaffé
» Dont il a fans doute avancé ,
» Par fes fecours , l'heure fatale ,
» Il la demande , & n'a pas tort ,
» Dirois-je , & la lumiere pâle
» De ma lanterne obfcure & fale ,
» Peut lui donner auprès d'un mort
» L'air d'une lampe fépulcrale.
En plein jour la lanterne en main ,
Voulez -vous , comme le Cynique,
Chercher dans la place publique
C iij
34 MERCURE DE FRANCE;
Un homme fur votre chemin ?
Ce n'eft pas là votre deffein .
Vous fçavez qu'au fiecle où nous fommes ,
Hélas ! partout on voit des hommes .
Mais enfin, me répondez-vous ,
De cette piece de ménage ,
Au fonds d'un cloître , quel ufage
Faifiez- vous donc Moi , Vierge fage ,
Dans l'ombre je cherchois l'Epoux.
Le jour paroît , je le découvre ;
J'entends le bruit fourd des verroux
Le gond gémit , la porte s'ouvre :
Adieu la lanterne eft à vous. :
ON a
PENSÉE S.
Na attaché du ridicule au nom de
Philofophe ; ne feroit- ce pas pour avoir un
prétexte de fe difpenfer de l'être , ou pour
fe venger des leçons de la philofophie ?
Le même fonds de générofité , qui fait
oublier le bien qu'on a fait, empêche d'oublier
celui qu'on a reçu .
Si les hommes entendoient bien leurs
vrais intérêts , ils fe donneroient autant
de mouvemens & de foins pour fe garantir
d'une grande fortune , qu'ils s'en donnent
pour y parvenir.
Ne pourroit - on pas comparer la fortuna
OCTOBRE . 1758. 55
> à une femme coquette ? Même brillant
mêmes attraits , même féduction ; tour
charme , tout engage ; auffi de part & d'autre
quelle foule d'adorateurs ! D'un autre
côté , même légéreté , mêmes caprices , on
croit les tenir ; elles échappent ; que de
dupes !
Il est aisé de comprendre qu'un défir immodéré
de plaire a fait donner les femmes
dans l'affectation ; mais comment le goût
& le fentiment unanime des hommes n'ales
ramener au naturel ? t'il
pu
L'amour eft pour la beauté , ce qu'eft
le foleil pour les fleurs : d'abord il en augmente
l'éclat ; mais bientôt il la flétrit & la
détruit entiérement. ( Cette pensée n'est pas
juſte. )
Ces hommes , qu'on voit fortir tout à
coup comme du néant dans des temps de
guerre & de troubles , & dont la fortune
prodigieufe caufe autant de furprife que
d'envie , reffemblent à ces petits ruiffeaux ,
qu'un orage fubit a groffis , & qui , devenus
dans un inftant des torrens impétueux ,
défolent au loin les campagnes , & renverfent
avec fracas les chênes , fous l'ombre
defquels ils euffent tari milte fois .
Il n'y a prefque pas un jour de la vie où
les hommes , qui fe plaignent que la durée
en eft fi courte , ne faffent des voeux pour
l'abréger. ( Cela a été dit. ) Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Le mérite naturel fans l'éducation , eft
un diamant brute , qu'il faut examiner de
près pour en connoître le prix ; il n'eft eftimé
que des connoiffeurs : pour le mérite
fuperficiel que donnent l'éducation & l'ufage
du monde , c'eft un faux brillant qui
éblouit les yeux du peuple , & que les connoiffeurs
méprifent : un heureux naturel ,
cultivé par une bonne éducation , & perfectionné
par le commerce des honnêtes
gens , raffemble toutes les perfections , &
réunit tous les fuffrages.
Quoique la nature du lierre foit de ramper
, il ne laiffe pas de s'élever très- haut
par le moyen de l'arbre auquel il s'attache ,
dont il tire fa nourrriture , & qu'il empêche
de parvenir au point de force & de
perfection qu'il eût atteint fans lui : image
naturelle du Prince & du flatteur.
Si l'on n'a pas de plus grande fatisfaction
que d'être feul avec une perfonne
qu'on aime , pourquoi l'homme , fi plein
d'amour- propre , ne peut- il refter un moment
avec lui - même ?
Puifque la tendreffe & l'amitié font deux
des plus forts liens qui nous attachent à la
vie , il femble que les grands devroient la
quitter avec moins de peine.
La fortune eft comme un fleuve qui le
détourne dès qu'il rencontre des lieux éleOCTOBRE
. 1758. 57
vés ; la vertu & la grandeur d'ame mettent
les hommes hors de fon cours.
Un Gentilhomme peut être violent , injufte
, débauché , plongé dans la molleffe
& l'oifiveté , fans déroger ; mais s'il fe rend
utile à l'Etat & à la fociété par le commerce
, il déroge.
Ceux qui n'ont point devant les yeux le
flambeau de la vérité , ſe flattant toujours
de fe mettre enfin au niveau de leurs défirs
, pourfuivent fans relâche un vain
phantôme de bonheur , qu'ils n'atteignent
jamais , femblables à ces enfans qui , ayant
le dos tourné au foleil , courent après leur
ombre .
Une bonne mere fe contemple avec plaifir
dans fa fille , qui eft jeune & belle , &
qui lui reffemble ; elle ne la voit jamais.
affez une mere coquette l'éloigne d'elle
le plus qu'elle peut , & voudroit ne la voir
jamais c'eft le feul miroir qu'elle n'aime
pas .
L'amour du repos tient les hommes dans
ane agitation continuelle.
Les grands génies ont des vues fi vaftes ,
que cet efpace de temps , qu'on nomme la
vie , n'eft à leurs yeux qu'un point fans
étendue , pendant que la plupart des hommes
y voyent un vuide immenfe , qu'ils
ne fçavent comment remplir.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE .
Que penfer des femmes ? Efclaves en
Afie , adorées en Europe , leur deſtin eſt
femblable à celui des fleurs , que l'homme
à fon gré , foule aux pieds , ou fait ſervic
à l'ornement d'une fête.
La plupart de ces penfées me femblent
neuves , juftes & vivement exprimées.
VERS
A Monfieur & à Madame de Bullioud , fur
la belle action de leur fils , âgé de ſeize
ans ; par Madame de 1 ***
CHERS HERS Bullioud , fur les bords ignorés, foli
taires ,
Où par un vain éclat on n'eft jamais féduit ,
Eft venu jufqu'à mon réduit
Le bruit des exploits militaires
De votre jeune fils ; lorfque pour les beaux jours
Trembloient , non moins que vous , les jeux & les
amours.
Ainfi donc à feize ans ce Guerrier intrépide ,
Dans l'horreur des combats fignale ſa valeur ::
Sa courſe périlleuse , autant qu'elle eft rapide ,
Ne peut un feul moment étonner fon grand
coeur !
De Minerve avoit-il l'Egide
Pour garantir fon fein des horreurs de la mort
OCTOBRE. 1758. 59
Non mais dans Adonis le courage d'Alcide
:
Secondoit un fi noble effort.
Je le fuis pas à pas au milieu du carnage :
Il veut vaincre ou mourir dans le fort de l'orage ;
Et renvoyant la mort à qui veut le percer ,
En digne éleve de Bellone ,
Tout ce qu'il n'abat point , il fçait le difpercer.
De chaque laurier qu'il moiffonne ,
Minerve forme la couronne
Dont le plus grand des Rois va le récompenfer.
O ! tandis qu'en cent lieux la prompte Renommés
Va répandre le bruit de ſes vaillans efforts ,
Qu'avec plaifir de votre ame charmée
Ma ſenſible amitié partage les tranfports !
Puiffent de leur Coufin mes fils fuivre la trace !
Pour animer leur noble audace,
Mes fils n'ont plus befoin d'un exemple étranger ,
Puiffent-ils ne jamais craindre d'autre danger.
Que le péril de la patrie.
Votre fils tient déja le prix de fa valeur :
Mais dût l'ardeur des miens toujours plus aguerrie,
N'obtenir que la gloire en expoſant leur vie :
C'eft affez. Ce bien feul récompenfe un grand
coeur.
An château de V... le
25 Juillet 1758.
Cvj
30 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Sur la Mort de mon Fils.
Tor ,que le Ciel m'avoit prêté ,
Durant les jours de fa clémence ;
Toi , fur qui je fondeis toute mon efpérance ;
Ma joie & ma félicité ;
Toi , que j'ai tant chéri , que je chéris encore...
Q mon fils ! mon cher fils ! je t'embraſſe , & tu
meurs !
Tu meurs ! & la tombe dévore
Ta bonté , tes vertus , digne objet de mes pleurs.
Quoi ! les cris , les fanglots de ta mere expirante
Ne peuvent ranimer tes beaux yeux prefqu'éteints
!
Je voudrois réchauffer cette bouche mourante ...
Le trépas & l'horreur pour toujours y font peints .
Cher Narciffe ! ô mon fils ! fi tu m'entends encore,
Si mes gémiffemens ne font pas fuperflus ;
Sois fenfible aux regrets d'un pere qui t'adore ,
Qui te perd , qui s'égare , & ne fe connoît plus..
Pour toi , je fupportois le fardeau de la vie ;
Mes peines, mes foucis, fe changeoient en plaifirs
Tu n'es plus ; je vivrai de larmes , de foupirs ;
Du calice verfé j'épuiferai la lie .
Par M. MENU- DE CHOMORCEAU ;
Avocat à Villeneuve - le - Roi
OCTOBRE. 1758.
GE
VERS ( 1 )
4 Son Excellence Mgr l'Evêque de Laon .
AMBASSADEUR , grand Aumônier
Qu'à ce double titre on révere ,
A Rome allez négocier ,
"
On iroit plus loin pour vous plaire :
On débite au -delà des monts
'Abfolutions & pardons ,
Qu'à Londres on ne prife guere.
François ne pense pas ainfi ,
J'y mettrois mon eſpoir auffi ;
Mais un appui tel que le vôtre ,
Vaut fans doute en ce monde- ci
Autant qu'indulgence pour l'autre.
Par la Mufe Limonadiere.
( 1 ) Un motif louable me détermine à donner
place dans ce Recueil aux Vers de Madame Bouret
L'usage qu'elle fait d'un talent eftimable en luimême
, n'eft pas , pour une mere de famille de for
état , un amusement frivole.
62 MERCURE DE FRANCE.
A Son Excellence Monfeigneur de Breteuil ,
Ambaffadeur de Malthe à Rome.
CHARGÉ des intérêts d'un Ordre redoutable
Par les preuves de fa valeur ,
Vous rempliffez , Breteuil, ce pofte avec honneur,
Auprès d'une Cour refpectable ,
Où la Religion regne dans fa fplendeur.
Votre illuftre Maifon donna plus d'un grand
homme.
L'on choifit autrefois en France , avec raifon ,
Un Miniftre de votre nom ,
Et l'on n'eft pas furpris d'en voir un autre à
Rome.
Par la Même.
EPITAPHE
Du Pape Lambertiny.
SAGE fous la thiare , il régna tour à tour ,
Par les arts , les vertus & la paix bienfaiſante
De Rome fainte il fut l'amour ,
Д eût fait l'ornement de Rome la fçavante.
Par la Même.
OCTOBRE. 1758. 63
Le mot de l'Enigme du Mercure de Septembre
eft Magloire . Celui du Logogryphe
eft Hypocondriaque , dans lequel on trouve
Cupidon, Henri , Condé , Anjou , Rouen ,
Aire, coeur, an, jeudi , juin , chopine , pui, arche,
hydropique , ruche , or, cuivre , harpe ,
once , hyver, pair , navire , avoine , Yedo ,
dépit , ancre , appui , ciron , pou , répit , candeur,
Doyen , poivre , convoi , cinq , coq , air,
eau , urne , pâque , racine ,bier , aride , cynique
, pauvre , riche , cri & écho.
ENIGM E.
Ja tiens de la frivolité , E
Je plais par ma légéreté ;
De m'avoir , on eft entêté :
On vante ma commodité ,
J'ai pourtant peu d'utilité.
Chez moi l'on fe grille en Eté ,
En hyver on eft éventé.
Par moi de plus d'une beauté ,
On a vu le corps maltraité ;
Plus d'un paffant a bien peſté ,
Me rencontrant à fon côté ;
Et toi , Lecteur , dis vérité ,
64 MERCURE DE FRANCE.
Juge fi ma fragilité ,
Et fi ma multiplicité
'Annoncent la folidité
Du fiecle , ou fa futilité.
CARDONNE fils , C. A. C. G. D. M. L. D.
LOGO GRYPH E.
J'HABITE ici , j'habite là ,
En tout lieu s'étend mon empire ;
Si je te tiens , chaffe- moi ; mais holà !
Crains, en le foulageant,d'augmenter ton martyre.
Pour éviter les coups d'un ennemi fanglant ,
Le beau ſexe a recours à mon premier enfant :
Pere fécond , j'en offre plus de trente .
Lecteur ( je te fuppofe Amant ) ,
Ton Iris eft-elle charmante ,
Douce furtout , ce qu'on voit rarement ?
Un autre de mes fils lui convient juftement.
'A- t'elle de l'efprit à la malice encline ,
Te fait-elle enrager ? un autre exactement
Caractériſera cette aimable Lutine .
Eft- elle ignorante , peu fine ?
Un autre encor la peindra sûrement .
Je te montre ce que la Belle
Peut-être cache , à tes voeux trop rebelle
Ce qui fert de comparaifon
A ce tréſor : un petit nóm
OCTOBRE. 1758 . 6;
Dont fouvent la porteufe efface une Ducheffe ;
Celui qu'on donne aux tours d'un efcroc , d'um
fripon ;
Le modele orgueilleux de l'humaine foiblefe :
Un fruit , une punition ,
Le bouclier d'une Déeffe ;
Dont l'emploi n'eft pas fort aifé ;
Un oiſeau d'affez fotte efpece ;
Un animal têtu qui n'eft guere rufé ,
Son cher fils , & leur nourriture .
Une délicieuſe ou cruelle impofture ;
Un Roi de Sparte , le péché
Dont maint Laquais eft entiché ,
L'endroit où tu me lis , fi ce n'eft dans la rue ;
Une maiſon en l'air
Artiftement pendue ,
Le favori de Jupiter ,
Son épithete , & le furnom d'Ovide:
De certaine Toifon le raviffeur avide ;
Son pere : ce qu'il faut fe baiffer pour
Ce qu'abhorre , dit -on , l'Eglife ,
bien voir ;
Que prodigue un Guerrier, qu'un bon Monarque
prife :
Ou juſte ou non , ce que l'on veut avoir ;
Une expédition de guerre ,
Un terme d'Ecuyer , un très - mince bijou ,
Qui ſemble aux enfans le Pérou :
L'état d'un malheureux prêt à quitter la terre
Ce qui manque à plus d'un Auteur ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot d'un libertin qu'on prêche.
Tu t'impatientes , Lecteur ?
J'abrege donc , & me dépêche ;
Mon ſein renferme encor un rare mafculin
Mais un plus rare féminin :
Homme & femme ! malgré leur extrême difette ;
Cherchez- les , je vous les fouhaite.
DE VILEMONT.
CHANSON.
Mufette dont les paroles ont été inférées dans
le Mercure de Juillet 1758 , p . 58.
LORSQUE fur ta mufette
Tu chantes ton ardeur ,
Une langueur fecrette
S'empare de mon coeur.
Ah ! fur un ton fi tendre ,
Pourquoi te faire entendre. ?
Pourquoi , Colin , m'allarmer chaque jour ?
Ne peut-on pas vivre heureux fans amour ?
La musique eft de Mlle D *** , de Bauvais.
Violon,Doux
Musette .
Tendrem
Lorsque sur ta Musette Tu chante ton ar
Fort
.
D.
deur,
-pa
Une langueur secrette S'em-
D.
re de mon coeur. Ah! sur un ton si
W
W
tendre,Pourquoi tefaire entendre.Pourquoi,
-lin, m'allarmer chaque jour. Nepeut- o
par vivre heureux sans amour?
Gravéepar MelleLabassée.
ImpriméeparTourna
OCTOBRE. 1758. 167
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES:
Suite de l'Extrait du Voyage d'Italie , par
M. Cochin .
Notes fur les Ecoles de Peinture & fur les
plus célebres Peintres d'Italie.
MILAN. Les Peintres particuliers à cette
ville , ou dont on y voit un grand nombre
d'ouvrages , font Daniel Crefpi , dit le Cerano
, & les Procaccini. Jules- Céfar Procaccino
eft bien fuperieur à l'autre , & Daniel
Crespi eft au moins égal au meilleur .
Quoique leurs noms ne foient pas de la
premiere célébrité , ils méritent cependant
de l'eftime. Si l'on peut reprocher au Cerano
des incorrections de deffein intolérables
, cela eft racheté par un goût excellent
, par une très belle maniere de peindre
, large & moëlleufe ; enfin par une
couleur forte , agréable & féduifante . Jules-
Céfar Procaccino , plus correct , paroît
avoir moins de fierté dans fon exécution ;
68 MERCURE DE FRANCE .
& mais fouvent fon coloris eft admirable ,
femble prêt d'égaler celui de Rubens.
D'ailleurs fon pinceau eft large & aimable
; cependant ces Peintres ne font pas
autant connus qu'il femble qu'ils devroient
l'être avec tant de talens , parce que , quoiqu'ils
ayent réuni plufieurs parties de la
peinture , néanmoins ils n'en ont porté aucune
au plus haut degré.
PARME. Ce qui s'y trouve le plus digne
de l'attention des amateurs & des Artiftes ,
c'eft fans doute le nombre d'ouvrages du
Corregio , qu'on y voit encore . Ce Peintre
fera toujours merveilleux lorfque l'on confidérera
que cette grandeur de maniere &
le point de perfection où il a porté le coloris
, ne lui ont point été enfeignés , & qu'il
en eft proprement l'inventeur. La nature
feule l'a guidé , & fa belle imagination a
fçu y découvrir ce qu'elle a de plus féducreur.
Ses ouvrages font fouvent remplis des
plus groffieres incorrections , & cependant
on ne peut réfifter à leur attrait , tant il eft
vrai , quoique bien des Auteurs ayent voulu
en écrire , que les de la nature
graces
confidérées par le côté de la couleur , foutenues
d'un pinceau large & d'un beau faire
, équivalent à ce que peut produire de
plus beau la correction d'un deffein châtié
, qui fouvent les exclut. Le Corregio ,
"
OCTOBRE. 1758. 69
malgré tous fes défauts , fera toujours mis
par cette feule partie , en parellele avec
Raphael & avec les plus grands Peintres
qu'il y ait eu. Il eft vrai cependant que ce
n'eft que par fes plus beaux ouvrages. Si
l'on fait réflexion que cet admirable Peintre
n'a eu pour maître que la feule nature ,
on a peine à fe refufer de penfer que feule
elle peut montrer à chacun la véritable
route qu'il lui convient de fuivre , & qu'on
perd trop de temps à chercher celle des autres.
Perfonne n'a traité les raccourcis des
plafonds avec plus de hardieffe . Il eft vrai
qu'il y a quelques figures où il eft exceffif
& de mauvais choix ; mais c'eft en petit
nombre , & les autres font de la plus grande
beauté. En général il aimoit à faire dans
les plafonds les figures coloffales. Il feroit
difficile de donner de bonnes raifons
pour établir que les figures duffent paroître
plus grandes que le naturel , furtout
dans un morceau , où s'affujettiſſant aux
raccourcis , on paroît prétendre à faire illufion
. Plufieurs Peintres l'ont fuivi en cela ,
fans peut- être avoir d'autres raifons , finon
que le Corregio l'avoit fait ; mais fuppofé
que cela faffe bien au plafond de la Cathédrale
, ce que l'on pourroit nier , on ne
peut fe diffimuler le mauvais effet que cela
fait au plafond de l'Eglife de S. Jean , dong
70 MERCURE DE FRANCE.
la coupole , quoiqu'affez grande , paroît
néanmoins fort petite , à caufe des coloffes
monftrueux qui y font , & qui ne laiffent
de place que pour un très- petit nombre
de figures. C'eft fans doute la plus belle
maniere de compofer , que celle qui
n'employe que peu de figures , & grandes
dans le tableau ; mais cependant cela a
des bornes , & il y a un milieu à tenir
pour
ne pas détruire l'illufion .
NAPLES . Les Peintres , que cette ville
peut regarder proprement comme fiens ,
font , Maffimo , qui avoit vraiment du mérite
; Luca Giordano , de qui l'on y voit
une quantité d'ouvrages , dont plufieurs
font très beaux . Solimeni , Peintre d'un
très -beau génie & d'une grande facilité ,
& les modernes fes éleves , qui y brillent
maintenant. On peut encore compter parmi
les Peintres Napolitains du fecond ordre
Simonelli , dont il y a quelques morceaux
affez bons. Paul Matteis , Peintre
médiocre , quoiqu'avec quelque génie ,
mais qui a trop abufé de fa facilité. Il y en
a beaucoup d'autres , tels que Maria , Farelli
, &c. dont les ouvrages font , pour la
plus grande partie , mauvais , & les meilleurs
méritent peu d'attention. Les plus diftingués
de ces Peintres Napolitains , que
nous venons de nommer , quoiqu'excelOCTOBRE.
1758 . 71
lens à bien des égards , ne font cependant
point du premier ordre. On peut en général
, les qualifier de Peintres maniérés
médiocrement fçavans dans leur art , &
prefque tous imitateurs de Pietro da Cortona.
Maffimo a quelque chofe de plus folide
& de plus propre à inftruire ceux
qui étudient la peinture ; mais il n'a pas
les graces & l'agrément des autres dans
les caracteres de fon deffein & dans fon
coloris. Le plus féduifant de tous , c'eft
Luca Giordano . Son génie eft abondant ,
fon faire eft de la plus belle facilité ; ſon
coloris , fans être bien vrai ni bien précieux
pour la fraîcheur & la variété des
tons , eft cependant extrêmement agréable,
& l'on peut dire en général , que c'eſt une
belle couleur . Son deffein n'a point de ces
fineffes fçavantes qui viennent d'une étude
profonde. La nature n'y eft pas d'une
exacte correction ; cependant fes ouvrages
font affez bien deffinés , & ne préfentent
point de ces fautes groffieres , qu'on trou
ve quelquefois dans des maîtres plus grands
que lui. C'eſt un de ces maîtres , qui ont
réuni toutes les parties de la peinture dans
un degré fuffifant , pour produire le plus
grand plaifir à l'oeil , fans exciter à l'examen
le même fentiment d'admiration
qu'on éprouve à la vue des ouvrages de
72 MERCURE DE FRANCE.
ceux qui , ne donnant leur principale attention
qu'à une des parties de la peinture
, font
parvenus à la porter au plus haut
degré. Ils n'ont point produit ce que la
peinture a de plus étonnant , mais ils ont
faits les tableaux les plus tableaux , qu'on
ne paffe cette expreffion , & dont le tout
enfemble fait le plus de plaifir. Il feroit
difficile de décider lequel eft à préférer ,
ou de réunir toutes les parties de la peinture
dans un beau degré , ou de n'en pofféder
qu'une à un degré fublime. Ce qu'on
en peut dire , c'eft que le Peintre qui n'aura
qu'une partie fublime , effuyera pendant
fa vie mille critiques fur celles qui lui manquent
, mais il fera l'objet de l'étude & de
l'admiration de la poftérité , au lieu que
celui qui poffédera l'art du tout enſemble
agréable, fera dédommagé, par l'eftime de
fes contemporains & les agrémens qui la
fuivent , de ce que la poftérité pourra lui
refufer. Les talens qui ont peu coûté & qui
font prefque entiérement le fruit des dons
naturels , font les plus féducteurs : on ne
peut réfifter à leur impreffion. Quoique ce
foit avec raifon que l'on dit que ce qui a
été fait vîte , doit être vu de même , néanmoins
il y a des beautés de facilité & d'heureufe
négligence , aauuxxqquueelllleess on ne peut
refufer fon admiration ; mais ceux qui étudient
OCTOBRE . 1758. 73
dient la peinture , ne doivent point fe les
propofer pour modeles : il eft & trop facile
de les imiter mal , & trop difficile de les
égaler il faudroit avoir les mêmes dons
de la nature , ce dont on ne doit jamais fe
Alatter. Ces maîtres faciles accoutument
ceux qui les fuivent à être fuperficiels , &
fi leurs imitateurs ont un degré de talent
moindre , ils tombent dans une médiocrité
tout-à-fait méprifable. Ce qu'on peut principalement
confidérer dans ce maître , &
qu'on répétera ici , quoiqu'il ait déja été dit
àl'occafion de quelques - uns de fes ouvrages
, c'eft l'accord & l'effet harmonieux de
fes tableaux. L'artifice dont il s'eft fervi
& qu'il eft important de connoître , eft
dévoilé plus clairement dans fes Ouvrages
que dans la plupart des autres Maîtres ,
parce qu'il l'a fouvent porté à l'excès . Il
confifte à faire toutes les ombres de fon
tableau , en quelque façon , du même ton
de couleur. Pour faire entendre ceci , fuppofons
qu'un Peintre ait trouvé un ton
brun compofé de plufieurs couleurs , qui
fe détruifent affez les unes les autres , pour
qu'on ne puiffe plus affigner à ce brun le
nom d'aucune couleur , c'eft à- dire qu'on
ne puiffe le nommer ni rougeâtre , ni
bleuâtre , ni violâtre , &c. alors il auroit
un moyen d'ombrer tous les objets comme
I. Vol. D
1
i
74 MERCURE DE FRANCE.
la nature nous les préfente. L'obscurité
dans la nature n'eft qu'une privation qui
n'a aucune couleur , & qui détruit toutes
les couleurs locales , à mesure qu'elle eft
plus grande. On remarquera dans tous les
les Maîtres , qui peuvent être cités pour
l'harmonie , qu'ils ont adopté un ton favori
avec lequel ils ombrent tout , les étoffes
bleues , les étoffes rouges , & c. Dans les
ombres même des étoffes blanches , ce ton
y entre affez pour les accorder avec le refte.
On le voit diftinctement dans Luca Giordano
& dans Andrea Sacchi , dont le ton
d'ombres eft affez ſemblable . C'eſt un brun
qui tient de la couleur naturelle de la terre
d'ombre. Dans les tableaux de Pietro da
Cortona , il eft gris-brun , ou argentin ;
dans le Baccicio , jaunâtre. Paul Veronefe
fait fes ombres violâtres ; le Guercino dans
fon meilleur temps , les fait bleuâtres . Dans
la Foffe , c'eft un brun rouffeâtre , & c. Celui
de tous les tons d'ombres qui imitera
le mieux la nature , fera celui qui tiendra
le moins d'une couleur qu'on puiffe nommer.
Solimeni plus fin de deffein , & plus
correct en tout que Luca Giordano ,` lui
cede cependant par l'agrément du coup
d'oeil de fes tableaux , par la facilité du
pinceau & même par les graces . Ce n'eſt
pas que fa touche ne foit très- belle , & les
OCTOBRE . 1758. 75
demi- teintes de la plus grande fraîcheur ;
mais fes tableaux font tout- à- fait déparés
par le mauvais ton de fes ombres , qui font
fouvent d'un noir bleu tout- à- fait faux , &
qui plus il noircit , plus il devient défagréable.
D'ailleurs , il difperfe fouvent fes
lumieres par petites parties , qui détruiſent
l'effet total de fes tableaux. Cependant il
n'eft pas toujours tombé dans ce défaut ,
& les figures qui font dans la facriftie de
S. Paul font d'un meilleur ton : auffi eftce
un des plus beaux ouvrages qu'il ait
fait , & qui peut être comparé à Pietro da
Cortona ; parce que s'il lui cede en quelque
partie , il l'emporte pour la correction
& la fineffe du deffein . Les éleves de Solimeni
, tels que Francifchello delle Mura ,
ont confervé une partie de ce génie furabondant
qu'on admire en lui , & la beauté
de fa touche. Ils font auffi deffinateurs af
fez corrects & fpirituels ; mais leur maniere
eft plus petite , leurs ombres font
trop refletées & trop belles , c'est - à- dire
que les couleurs locales ( 1 ) n'y font pas
( 1 ) Je me fers partout de l'expreffion de couleur
locale dans le fens qu'on lui donne ordinairement
, & qui fignifie la couleur propre de cha
que objet , quoiqu'elle ne foit pas exacte , &
qu'elle dût plutôt fignifier la couleur occafion
née par le lieu & par la distance de l'oeil ,
"
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
affez
rompues ; ce qui empêche leurs ta
bleaux de faire de l'effet . A la vérité , on
peut efpérer qu'en vieilliffant , ils prendront
un meilleur accord . Il vaut beaucoup
mieux que des tableaux
pêchent
pour
avoir les ombres
trop claires qu'autrement
, parce que le temps ne fera que les amé liorer.
La ville de Naples n'eft pas moins em
bellie par les ouvrages de plufieurs Maî
tres célebres qui lui font étrangers , Ceux
du Dominichino , quoique moindres que
ce qu'il a fait à Rome & à Bologne , font
cependant remplis de grandes beautés. On
y trouve des morceaux admirables du
Lanfranco , & aucune ville d'Italie n'en
préfente un fi grand nombre. Il en eft de
même d'Antonio , di Ribera , dit l'Espagno
letto , dont il y a des ouvrages de la plus
grande beauté & nombreux ; c'eft certai
nement un des plus grands coloriſtes qui
ayent exifté , & fon exécution eft admi
rable.
FLORENCE. L'école ancienne de Florence ,
a produit quantité de Peintres qui ne font
pas fans mérite : cependant il en eft bien
peu qui ayent acquis quelque célébrité.
Les Eglifes font remplies de tableaux de
quantité de différens Maîtres , que néanmoins
on croiroit tous du même , tant ils
OCTOBRE. 1758. 17
que
font du même goût , du même caractere
de deffein , de la même maniere de draper
& de la même couleur. La couleur en eft
très- grife & foible , le deffein grand ; mais
maniéré dans le goût de M. A. Buonarotti ,
qui a été le chef de cette école. Ce font de
ces tours de figures fi fouples, qu'on eft tenté
de les croire impoffibles ; de ces grands
contours chargés , qui femblent tordre les
membres ; de ces graces outrées qui ont du
grand , mais qui ne préfentent l'idée
d'une nature imaginaire on n'y voit
point de Coloriftes , ni de ces Peintres remplis
de feu qui ofent hazarder des irrégularités
pour produire des beautés qui en
dédommagent furabondamment , & qui
font le charme de la peinture. L'école de
Florence a reçu tout fon éclat des célebres
Sculpteurs qu'elle a produits. Ce qui a été
caufe que l'on s'eft principalement &
prefque uniquement attaché au deffein , à
une correction & à une grandeur de formes
qui dégénere facilement en maniere.
On a beau dire qu'elle eft grande ; une
grande maniere qui ne tient pas à la nature
, ne vaut guere mieux qu'une plus
petite qui s'en écarte également. La vérité
eft le but : le manquer d'une façon ou
d'autre eft prefqu'égal.
Il fuit encore de cette façon d'étudier
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
qu'amene une école prefqu'entiérement
dirigée par des Sculpteurs , qu'on deffine
trop long- temps avant que de fe hazarder
à peindre ; qu'on ne s'attache qu'aux contours
, & à placer les dedans avec exactitude
, fans confidérer la nature du côté
des effets de la lumiere & des couleurs ,
qui eft la partie la plus effentielle de la
peinture : oonn ppeeuutt s'en affurer par l'examen
des deffeins des Maîtres Florentins , qui
font d'un fini extrême , & ombrés de petites
hachures qui marquent l'exactitude &
la fervitude .
Mais auffi on peut dire , à la gloire de
l'école Florentine , qu'elle a produit les
plus excellens Sculpteurs , & en plus grand
nombre que toutes les autres Villes d'Italie
, au contraire de la ville de Veniſe qui
a donné tant de grands Peintres , & n'a
point formé de Sculpteurs. 11 eft vrai que
ces Sculpteurs de Florence font maniérés ,
parce qu'ils ont plutôt imité Michel- Ange ,
que la nature & l'antique ; mais néanmoins
ils font fçavans, corrects & de grand
goût.
La fuite au prochain volume .
EXTRAIT des Poëfies philofophiques.
A Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins.
OCTOBRE. 1758. 19
Ce Recueil de vers , où l'on trouvera
peu de philofophie , eft compofé d'un petit
Poëme , de quelques Odes , & de quantité
d'Epigrammes , pour la plûpart auffi mauvaifes
que méchantes.
Un Auteur qui parle de tout avec auffi
peu de ménagement , ne s'attend pas à être
ménagé , & celui qui dit de la Tragédie
de Didon , que l'Auteur eft perdu , fi vous
lifez Virgile , ne doit pas trouver étrange
qu'on parle de lui avec une franchiſe honnête.
Son Poëme intitulé , les Reffources du Génie,
tient affez mal ce qu'il promet. On croiroit
qu'il va ouvrir de nouvelles routes à
la poéfie , à l'imagination , à l'invention
en général ; étendre les limites des arts ;
fouiller au fein de la nature , & en tirer
des tréfors inconnus ; ce n'eft rien moins
que tout cela.
Il débute par une foible imitation de
quelques beaux vers de la Métromanie ſur
l'épuiſement des fources de nos idées :
Dès long- temps tout eft dit , répete un peuple
fot.
Obfervons que c'eft d'après Horace & la
Bruyere que ce peuple for le répete.
Pour détruire ce préjugé , l'Auteur parcourt
les divers genres de poéfie. Corneille
Div
So MERCURE DE FRANCE.
1
eſt un athlete toujours grand dans fa courfe
infinie. Racine moins hardi , mais plus foutenu
, flatte notre oreille , & fait couler nos
pleurs. L'Auteur avouera du moins que
tout eft dit fur ce parallele , & qu'il n'y a
de neufici que la fauſſe image de l'athlete
qui court. Il ajoute que perfonne encore
n'a égalé Corneille & Racine ; mais ne
pourroit- on pas
Rapprocher , réunir leurs diverſes beautés ,
Etendre en les joignant leurs talens limités.
Le fecret fans doute feroit merveilleux +
il feroit à fouhaiter auffi que le même
Peintre deffinât comme Michel- Ange , &
colorât comme Rubens. Mais eft - ce la
peine de le dire , & de le dire en vers ? Il
veut , pour la comédie & pour l'apologue ,
qu'on ait les talens de Moliere & de la
Fontaine , & qu'on écrive plus correctement.
C'eft là ce qu'il appelle les reffources
du génie : ainfi du refte.
Les perles de l'Elégie , le myrte de l'Eglogue
, le laurier du Poëme épique font encore
les reffources que l'Auteur préfente
aux Poëtes François . Mais il ne s'agit point
ici de perles de laurier & de myrte. Il
falloit approfondir les genres , en diftinguer
les caracteres , en développer l'étendue
, & défigner dans la nature les fources
OCTOBRE. 1758. SI
cachées , s'il en eft , où le génie pourroit
puifer. Ce n'eft point en effleurant la fuperficie
des objets qu'on fait un poëme
philofophique.
Il prétend que nous n'avons point de
poëme épique françois . Il ne s'eft pas flatté,
fans doute , d'en être cru fur fa parole ; &
cette déciſion tranchante auroit exigé quelque
difcuffion. Mais il ne daigne pas même
expliquer ce qu'il entend par un poëme
épique. Il fe contente d'avancer dans une
note que
les perfonnes d'un goût fûr , qui
ont lu Homere , Virgile & le Taffe , n'ont
pu croire que le Télémaque & la Henriade
fuffent des poëmes épiques.
Il employe l'argument de M. de Fontenelle
, pour prouver que la nature n'a
point dégéneré dans les hommes :
Ne voit-on plus les pins & les larges ormeaux ,
Ofer jufqu'à la nuë élancer leurs rameaux ?
C'est l'art qui nous manque , dit- il on
le néglige , on n'étudie plus les Anciens.
On ne lit plus Homere & fa trompette altiere ,
Comme un or ignoré , languit dans la pouffiere.
Virgile eft inconnu ; fon chef d'oeuvre en oubli
Dans le profond Léthé femble être enfeveli ..
Où l'Auteur a- t'il pris tout cela Si
l'art avoit manqué , comme il le prétend ,
1
t
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
à Fénelon & à Voltaire , feroit- ce faute
d'avoir étudié les Anciens ? L'Auteur du
Télémaque n'avoit point lu Homere !
l'Auteur de la Henriade n'avoit point lu
Virgile ! Et quel eft l'homme de Lettres
qui n'a pas le tableau de l'Iliade & celui
de l'Enéide auffi préfent qu'Homere &
Virgile l'avoient eux- mêmes ? A quoi bon
fe répandre en vaines déclamation contre
fon fiecle ?
Que d'Homere & de Plaute on couronne le front ,
Qu'on life encor leurs vers ; les Virgiles naîtront.
Les Virgiles naîtront quand on lira Plaute
: eft - ce là de la philofophie ?
Mais c'eft trop infifter fur un Ouvrage
que l'Auteur défavouera lui - même , quand
il y aura réfléchi. L'on voit qu'il ne s'eft
pas même donné le temps de châtier fon
ftyle , de choifir fes épithetes , d'obſerver
dans fes métaphores l'analogie des termes.
Avec plus d'attention , il n'auroit pas écrit
la langueur de Racine , les vers durs de
Pompée , les larges ormeaux , l'athlete dans
fa courfe , & c. il n'auroit pas uni les graces
avec lesfoudres ; il n'auroit pas dit que les
fombres noirceurs ont énervé les moeurs du
François que les vers criminels allument
des ravages , &c.
Ses Odes ne font pas écrites avec plus
OCTOBRE. 1758. 83
*
de foin , ni mieux raifonnées que fon
Poëme.
La premiere à la Renommée , eft une foible
copie de l'Ode à la Fortune.
La marche , les mouvemens , les tours ,
les rimes elles - mêmes , font le plus fouvent
prifes de Rouffeau . Mais tout cela fe
reffent de la négligence du Copiſte ,
Par exemple Rouffeau a dir :
Mais de quelque fuperbe titre
Dont ces Héros foient revêtus ,
Prenons la raifon pour arbitre ,
Et cherchons en eux leurs vertus.
On lit ici :
Mais fans s'éblouir des grands titres
Que ton orgueil a fabriqués ;
J'y confens , prenons pour arbitres
Ces Héros , de ton ſceau marqués.
La conclufion de cet Ode eft que ,
Le Sage place dans foi-même
Sa joie & fon bonheur fuprême ,
Et loin qu'il tente de chercher
A briller du fonds de fa tombe
Tel qu'un fruit , il mûîrit , il tombe ;,
Quand le fort vient le détacher.
Si l'Auteur avoit écrit en philoſophe ,
comme il l'annonce , il auroit avoué que
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
ce fage eft heureufement un être de rai
fon ; que tout homme eft foigneux de fa
renommée ; que perfonne n'a l'orgueil de
fe fuffire ; que le defir de fe furvivre eft
l'ame des grands deffeins & le but des
nobles entrepriſes ; qu'enfin , fuivant la
penfée d'un Ancien , celui qui méprife la
gloire n'eft pas loin de méprifer la vertu .
Je n'analyſerai point les Odes fuivantes :
il y a quelques traits heureux , & il dépendoit
de l'Auteur de donner à ces Poéfies:
un mérite qu'elle n'ont pas.
J'aurois pu , dit- il , dans l'une de fes Epi
grammes ,
J'aurois pu par maint trait agréable & touchant ,,
Fixer l'attention , la tenir fufpendue ;
Mais , ami , j'écrivois pour le fiecle préfent ,.
Cefiecle de pantins , frivole , voltigeant , & c.
Il est au moins dangereux de penfer
ainfi du fiecle pour lequel on écrit . C'eft:
la difpofition la plus prochaine à la négligence
& à la médiocrité..
Je ne releve point les reffemblances
trop exactes que l'on apperçoit dans ces
Poéfies . Mais il en eft que l'Auteur avoit
intérêt d'éviter.
Par exemple , après ces quatre vers de
Boileau , que tout le monde fçait ::
Maudit foit le premier dont la verve infenfée
OCTOBRE. 1758
Dans les bornes d'un vers enferma fa penfée ,
Et donnant à fes mots une étroite prifon ,
Voulut avec la rime enchaîner la raiſon,
Il n'y a aucun avantage à dire dans un
Ode
,
Soi maudit cent fois le premier ....
Qui par la rime & la raiſon
Voulant briller avec jufteffe ,
Creufoit une ingrate prifon ,
Où notre ame eſt toujours en preffe.
J'ai dit un mot des Epigrammes qui terminent
ce Recueil . Je finis par ce vers de
Boileau fur un genre d'écrire humiliant
lorfqu'on y échoue , & malheureux même
lorfqu'on y excelle :
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mali
L'Auteur me pardonnera fans peine la
fincérité de mes remarques.
Dans fa molle facilité ,
Toujours foigneux de fe complaire ,
Il rit avec tranquillité
De tout critique attrabilaire. ( Ode IV.)
Je fuis bien fûr qu'il ne trouvera ici au
cune trace de bile noire , mais le langage:
courageux qu'auroient dû lui tenir fes amis
avant qu'il publiât fon livre.
86 MERCURE DE FRANCE.
SUITE de l'Ami des Hommes , quatrieme
Partie . Mémoirefur les Etats provinciaux.
QUOIQUE UOIQUE ce morceau foit déja très- connu
, je crois devoir en retracer l'idée pour
préparer l'efprit des lecteurs à balancer
les difficultés qu'on a oppofées aux principes
de l'Ami D. H. avec les folutions qu'il
en donne. L'objet de fon Mémoire eft
donc l'avantage que le Roi & l'Etat trouveroient
à ce que les
pays
d'Election fuffent
Provinces d'Etats. Il en montre l'utilité
1º. relativement au bonheur des peuples ;
2º . relativement à l'autorité Royale ; 3 °.
il propofe la façon d'établir les pays d'Etats
dans tout le Royaume ; ainfi l'ouvra
ge eft divifé en trois parties.
PREMIERE PARTIE . L'Auteur fait fentir
combien l'administration , relativement
aux impôts , eft plus jufte , plus douce &
plus légere pour les peuples dans les pays
d'Etats. Il prétend que la taille réelle fur
les terres ne peut s'établir que là , & qu'il
eft impoffible ailleurs de prendre une notion
même fautive de la qualité des biens
& de la nature des revenus . Il démontre
le vice de la taille tarifée d'après le nombre
des charrues & d'après la quantité des
OCTOBRE. 1758. 87
beftiaux , fyftême qui décourage l'induftrie
la plus précieufe à l'Etat. Il explique
ce qu'on appelle affouagement , c'est- àdire
, la forme d'impofition & de levée
des deniers dans les quatre grandes Provinces
d'Etats, le Languedoc , la Bretagne,
la Provence & la Bourgogne. Mais c'eſt
à l'adminiftration de la Provence qu'il
s'attache particuliérement : il en fuit les
opérations dans le tarif des biens , dans
la répartition & la levée des impôts , dans
les dépenfes générales & particulieres de
la Province , article dans lequel il tâche
de juſtifier , avec fon éloquence naturelle ,
les frais exceffifs de l'affemblée des Etats ;
& de tous ces détails il conclut
que
dans
aucune autre forme d'adminiftration , l'économie
, l'égalité , le bien public & l'avantage
d'un chacun ne font ni mieux ,
ni fi bien d'accord. Il finit par une confidération
bien importante : fçavoir , que
l'homme eft fait pour fe croire libre &
pour être enchaîné , mais volontairement
& par des liens dont il fente la néceffité
& non la contrainte ; & que les peuples
font perfuadés qu'ils jouiffent de leur liberté
dès qu'ils font admis à l'adminiſtra
tion de leur Province. Il compare la condition
du Colon , dans les pays d'Etats ,
avec la condition de fon femblable dans
SS MERCURE DE FRANCE,
une Province d'Election , & le contrafte
n'eft que trop fenfible.
Cependant on objecte que l'impofition
réelle fur les biens fonds exempte
les poffeffeurs
des biens fictifs de leur nature ,
mais réels par le crédit public , comme les
rentes , &c. Il répond que les grandes villes
, qui font partout l'habitation de cette
claffe de gens aifés , ont dans les pays d'Erats
la permiffion de payer les fubfides
fur leurs entrées , & que par ce moyen
les gens aifés portent les charges, relatives
à leur confommation . A cette réponſe fatisfaifante
il en ajoute quelques- unes qui
le font beaucoup moins. Il femble qu'on
affoibliffe une bonne raifon en lui en affociant
de mauvaiſes.
SECONDE PARTIE. On a fouvent répété
qu'il feroit dangereux pour l'autorité
Royale d'ériger toutes les Provinces du
Royaume en pays d'Etat . L'ami des hommes
attaque ce préjugé calomnieux , &
il fait voir que nulle part l'autorité Roya
le n'eft plus préfente , ni plus refpectée.
Je ne penfe pas , dit- il , qu'on veuille me
citer le droit de repréfentation comme
contraire à l'autorité : nous vivons fous
une race de Princes toujours juftes & toujours
bons. Il préfente à ce fujet le tableau
pathétique & fidele de l'amour des Fran ·
OCTOBRE. 1758. 89
çois pour leurs Rois , & de l'amour de
nos Rois pour leur peuple . Malheur ,
ajoute-t'il aux Miniftres qui veulent féparer
l'intérêt du Prince de celui de fes
fujets ; rien n'eft plus inféparable de fa
nature .
"
y
Ce qui contribue le plus au maintien
de l'autorité , ce font les gradations de
l'autorité même dans les prépofés qui en
font les dépofitaires , & cette hiérarchie
n'eft obfervée que dans les affemblées des
Etats. Ici l'Auteur donne à la Nobleffe la
prééminence qui lui eft dûe , mais il lui
échappe des propofitions qui ne font rien
moins qu'inconteftables : par exemple
quelques Princes ont , dit- on , penfé
» que tous leurs fujets étoient égaux de-
» vant eux. J'ai peine à croire qu'un Etat
policé ait jamais été gouverné par un
» Souverain affez aveugle & pufillanime
» pour cela. Il eft vrai que tous les ordres
de fujets doivent un refpect & une
» obéiffance égale au Souverain comme
» tel & revêtu d'un pouvoir facré felon
» les loix divines & humaines. Mais le
» Pere de famille , le Maître , le Seigneur
» ont auffi des droits fondés dans la nature,
» & le droit divin. L'autorité Souveraine
» eft faite pour maintenir tous ces droits.
"
Si le Prince traite le pere comme le
o MERCURE DE FRANCE.
"3
» fils , le maître comme le valet , le Sei-
" gneur comme le vaffal , ainfi du refte ,
je ne dis pas dans les détails relatifs à la
Juftice , où tout le monde a le même
» droit , mais comme homme , fi tout eft
égal en prérogatives , en autorité auprès
» de lui , il fera le moteur de l'anarchie
» loin d'être le foutien du bon ordre . »
و ر
"
J'avoue que ces principes me femblent
pouffés bien au -delà de la vérité . Politiquement
fans doute , pour l'exemple & le
maintien de l'ordre établi , & des diftinctions
convenues , le Prince doit marquer
des préférences relatives aux conditions
: mais qu'il y foit obligé fur peine
de porter atteinte au droit naturel & au
droit divin ; cela eft fort. Quel est donc
dans la nature ce droit de prééminence ,
je ne dis pas du pere fur le fils , mais du
maître fur le valet , & du Seigneur fur le
vaffal ? Cette fupériorité, fi je ne me trompe
, eft toute d'inftitution humaine . Mille
circonftances peuvent autorifer les exceptions
à l'uſage reçu , & je ne vois que les
conféquences plus ou moins dangereufes
de l'interverfion de l'ordre qui doivent
entrer en confidération . Il falloit donc
s'en tenir à cette raifon de convenance à -
laquelle l'Auteur revient « Les Princes
fçavent que les diftinctions font nécefOCTOBRE
. 1758. 91
» faires dans leur état ; ils aiment naturel-
» lement celle de la naiffance , parce que
prefque tous héréditaires & fiers de leur
fang , les avantages d'autrui en ce gen-
» re relevent encore la prééminence des
» leurs. ››
"
L'adminiſtration propofée eft avantageufe
à l'autorité , elle l'eft auffi aux finances
. Et c'est encore un préjugé à détruire
, que les pays d'Etat rendent moins
au Roi que les autres Provinces . L'Auteur
prouve par le fait que fur fept millions
cinq cens mille livres de revenus que peut
avoir la Provence , il en entre quatre dans
les coffres du Roi ou à la décharge du Tréfor
Royal. Encore les dépenfes des Communautés
, relatives au bien public , les
intérêts des dettes qu'elles ont contractées
pour le befoin de l'Etat , les nouveaux
droits de Contrôle, d'Infinuation, de Douane
, &c. ne font-ils point compris dans le
calcul des quatre millions. L'Auteur a- t'il
raifon de dire qu'on faffe maintenant la
même opération fur le plus riche pays d'Election
, fur la fertile & induſtrieuſe Normandie
, & je défie tous les calculateurs ?
mais , quoiqu'il en foit , Marſeille &
Toulon qui , par leur commerce Maritime ,
mettent les productions de la Provence en
valeur, ne laiffent aucune comparaiſon en9
MERCURE DE FRANCE.
tre cette Province & celles de l'intérieur
du Royaume.
Il eſt évident que par la même adminif
tration dans toutes les Provinces , les opérations
de finance feroient fimplifiées , &
les frais qu'elles exigent prodigieufement
diminués ; que ces frais fe diftribueroient
dans le fein même des Provinces , & que
la circulation abrégée de l'argent des fujets
au tréfor , & du tréfor aux objets de
dépenfe , épargneroit une partie confidérable
de ce qui s'en perd dans le double
labyrinthe de la perception & de l'emploi :
il est encore évident que la police & la
vivification qui font l'ame du commerce ,
la liberté , la protection & les occafions
du travail qui en font les encouragemens,
gagneroient à ce qu'il propofe ; qu'en un
mot tous les refforts de l'induſtrie feroient
mis en oeuvre avec une attention plus fuivie
, & une vigilance plus foutenue dans
les pays d'Etat , que dans les Provinces
d'Election ; & à ce propos l'Auteur , après
avoir rappellé les établiffemens faits fous
les yeux du Souverain , ajoute cette ré
flexion qui exprime le voeu de la Nation
entiere. Ne feroit- il pas à fouhaiter que
les Provinces qui doivent une balance fi
énorme à la capitale , euffent auffi dans
leur fein des Arts & des Manufactures
OCTOBRE . 1758. 93
propres à y ramener le fuc alimentaire qui
s'écoule néceffairement par tant d'endroits?
Il rappelle le fyftême de M. de Colbert,
Ce Miniftre établit des Manufactures dans
les lieux les plus reculés du Royaume ,
C'est un examen défolant pour un citoyen
que la comparaifon de la vivification intérieure
de ce temps - là , à celle de celuici.
Le fang de l'Etat , qui ſe porte tout à
la tête , en fait prefque un corps apoplectique.
+
Mais le point capital eft l'agriculture,
Les encouragemens qu'elle exige font bien
peu de chofe ; ils fe bornent prefque à la
tranquillité & à l'égalité dans les charges s
cependant elle ne peut les attendre que
de l'adminiftration municipale. L'Ami des
hommes ne craint pas de dire que « l'agri-
» culture , telle que l'exercent nos payfans,
eft une véritable galere , & qu'il eft auffi
mal aifé à un de ces pauvres gens d'être
bon Agriculteur , qu'à un forçat d'être
» bon Amiral, »
Il n'y a qu'un Miniftere paffionné pour
le bien de l'état , & impatient de l'opérer
qui puiffe permettre qu'on lui expofe la
vérité avec cette noble franchiſe.
Enfin le crédit des Provinces d'états au
deffus de tout crédit particulier , fouvent
même au deſſus de celui du Prince , eft
94 MERCURE DE FRANCE.
fondé fur les deux bafes de la confiance
publique , les richeffes & la fûreté . On ne
doit craindre que d'en abufer. Les fonds
des pays d'état , quoique répondans de
dettes très-confidérables , font eftimés dans
l'évaluation publique au double de ceux
qui font libres de dettes , mais accablés
l'adminiſtration arbitraire . Il eſt donc
démontré par les faits , que l'adminiftration
municipale eft la plus avantageuſe ,
1º. au bonheur des peuples , 2 ° . à l'autorité
& à la puiffance du Souverain . Il refte
à voir quelle eft la façon d'établir des états
provinciaux dans tout le Royaume.
par
TROISIEME PARTIE. L'Ami des hommes
commence par détruire d'un feul mot l'objection
triviale & rebattue, qu'il feroit dan
gereux de multiplier les corps puiffans.
Tous nos mouvemens font venus de la
cour , qui ne fait point corps ; la ligue ,
les troubles de la régence de Marie de Médicis
, du regne de Louis XIII & de la
minorité de Louis XIV , furent tous excités
par les grands qui trouvoient l'impunité
& la fortune dans la défobéiffance .
Que les Princes foient toujours en garde
contre leur cour & jamais contre leurs
peuples. Le pauvre ne demande qu'à labourer
en paix , & c. Il décrit enfuite ',
d'après M. de Boulainvilliers , les AffemOCTOBRE.
1758. 95
5
blées des Etats dans les quatre grandes
Provinces qu'il a citées , le Languedoc ,
la Bretagne , la Bourgogne & la Provence,
& il donne la préférence aux Affemblées
des Etats de Languedoc , où il ne déſapprouve
que la facilité de fe faire repréfenter
par Procureur. Dans les Etats de Bre
tagne il regarde comme un défaut l'intervalle
de deux ans pour les Affemblées . Plus
fouvent un pere de famille regle fes
comptes , mieux il arrange fes affaires. La
multiplicité des Députés de la Noblefſe eft
encore un inconvénient de ces Etats. En
Bourgogne l'intervalle des Affemblées eft
de trois ans , & toute la Nobleffe y eft
admife. L'Auteur obferve de plus , que le
corps des élus qui repréfente les Etats de
cette Province n'a pas affez de confiftance.
Il voudroit que dans une Province où
l'on établiroit des Etats , furtout qui ne
devroient être tenus que tous les trois
ans , l'autorité de l'interregne réfidât dans
un Confeil plus nombreux. Il propoſe enfin
une forme nouvelle , non pour les
Etats actuels , car il ne veut point innover
, mais pour ceux qu'on peut établir ;
& il fuppofe cet établiffement dans la
Guyenne : même tarif qu'en Provence , &
même vérification ; mais avant tout il s'agit
de régler quels biens font nobles dans
6 MERCURE DE FRANCE.
l'étendue de la Province , & quels biens
ne le font pas ; opération délicate , de l'aveu
même de l'Auteur. Pour lever toute
difficulté , il propofe deux expédiens ; le
premier feroit de laiffer dans chaque
terre & dans chaque bénéfice la contenance
de quatre charrues, au choix des poffeffeurs
, affranchies de toutes tailles. ( Il
femble qu'il feroit mieux de fixer une
partie proportionnelle , comme le tiers ,
le quart du bénéfice ou de la terre. ) Le
fecond expédient feroit de regarder comme
nobles , tous les biens unis aux fiefs
ou aux bénéfices avant l'année 1755. Il
prévoit toutes les difficultés de l'un &
de l'autre de ces projets ; mais il cherche
le bien général. Les poffeffeurs eux-mêmes
, voyent tous que leurs payfans accablés
fe retirent , & que la campagne fe
dépeuple. Que leur vaudra- t'elle quand
elle le fera tout-à- fait ? Il croit donc pouvoir
affurer qu'ils entendroient raifon &
que tout applaudiroit à l'établiffement
de la taille réelle. Quant à l'adminiftration
intérieure , il regarde comme un
abus pernicieux le droit de propofer excluívement
, attribué dans certains Etats
aux Préfidens Eccléfiaftiques : il veut que
ce droit foit commun aux Préfidens des
trois Ordres , & que les diftinctions dans
les
OCTOBRE . 1758 . 97
les affemblées ne foient que de fimple
déférence , & nullement d'autorité . Alors
il n'y auroit aucun inconvénient à accor
der , comme il le demande , la premiere
place d'Adminiftrateur à un Gentilhomme
dans chaque municipauté particuliere :
mais auffi ne voit on pas quel en feroit
l'avantage ; & je crois qu'il eft encore
mieux de laiffer chacun dans fa claffe , fans
préfumer d'un ordre de citoyens trop favorablement
au préjudice de l'autre. Selon
ce nouveau plan les Officiers municipaux
feroient élus tous les ans , mais
les anciens ferviroient encore un an avec
les inftruire. Les Déles
nouveaux pour
putés aux Etats feroient pris parmi ces
anciens Officiers. Les Syndics Généraux
feroient renouvellés
& doublés de même ;
il y en auroit un ou plufieurs à la fuite
de la Cour ; tous les emplois généraux
feroient à la nomination
des Etats affemblés.
Les trois Ordres délibéreroient
enfemble
comme en Languedoc , & non pas
féparément
comme en Bourgogne
& en
Bretagne
, chaque Député auroit la voix
dans les trois Ordres fans diftinction . En
un mot rien de plus fage , de plus beau ,
de plus utile que le plan d'une adminiſtration
fi bien organifée : l'intérêt du peuple
& celui de l'Etat , l'autorité , l'obéiſ-
I.Vol.
E
•
03 MERCURE DE FRANCE.
fance , la liberté légitime , tout y eft mé
nagé , refpecté , concilié avec une harmonie
admirable , & un tel projet doit
rendre fon Auteur également cher à fon
Prince & à fes concitoyens.
L'Ami des hommes remplit , comme on
vient de le voir , les conditions attachées
à ce titre. Il ne lui refte plus qu'à répondre
aux objections qu'on lui fait , & qu'il
fe fait à lui-même ; & je réſerve cette
partie pour le volume prochain .
LETTRES édifiantes & curieufes , écrites
des Miffions étrangeres , par quelques Miffionnaires
de la Compagnie de Jefus. 28°
Recueil.
Je ne m'étendrai point fur la premiere
& la troifieme Lettre de ce recueil , ni fur
le détail des travaux apoftoliques qui font
l'objet effentiel de ces correfpondances.
Le zele infatigable , la conftance à toute
épreuve des Miniftres de la Religion qui
vont femer la foi aux extrêmités du monde,
l'aveugle politique & l'obftination déplorable
des infideles à en étouffer les germes
dans le fang des Martyrs ; les combats de
la vérité & de l'erreur , tels qu'on les a vus
dans les premiers fiecles de l'Eglife , font
des tableaux édifians , fans doute , mais fi
cvent répétés dans ce recueil , que les
OCTOBRE . 1758. 199
1
SE
exemples multipliés de l'héroïfme évangélique
, n'ont plus rien d'étonnant pour
nous.
Mais ce que je dois obferver ici pour
la gloire & l'exemple des Ouvriers de l'Evangile
, c'eft que les Miffionnaires d'Europe
, & les Jéfuites en particulier , en fe
dévouant au fervice de Dieu , ne renoncent
pas au defir de fe rendre utiles à leur
patrie , & ce font les obfervations philofophiques
de ces Apôtres citoyens que je
vais parcourir rapidement dans l'extrait de
ces Lettres édifiantes à tous égards.
La feconde écrite par le Pere Vivier ,
du pays des Illinois , le 17 Novembre
mil fept cens cinquante , contient une defcription
affez détaillée de la Louifianne
des bords du fleuve Miſſiſſipi ou du grand
Fleuve , & de la riviere de Miſſouri qui s'y
jette.
L'embouchure du Miffiffipi , par le 20°
'degré de latitude feptentrionale , feroit
d'un abord dangereux à caufe de la multitude
d'Ifles & de bancs de vafe dont elle
eft remplie , fi l'on n'avoit pour guide un
Pilote expérimenté. Le fleuve eft difficile
à remonter pour les vaiffeaux. Depuis le
29º juſqu'au 31° degré de latitude , il n'eſt
pas plus large que la Seine devant Rouen ;
mais il a beaucoup plus de profondeur
>
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE:
on lui connoît plus de 700 lieues de cours,
Le Miffouri plus large , plus profond ,
plus rapide , prend fa fource d'encore bien
plus loin ; fon eau , la meilleure qui foit
au monde , domine fi fort dans fon mêcelle-
ci lange avec celle du Miffiffipi , que
devient excellente , de mauvaiſe qu'elle eft
avant la jonction ; cependant le Miffiffipi
découvert le premier , a ufurpé fur le Miffouri
le nom de grand Fleuve.
Les deux rives du Miffiffipi font bordées .
dans prefque tout fon cours de deux lifieres
d'épaiffes forêts ; derriere ces forêts on
trouve des pays plus élevés , entrecoupés
de plaines & de bois clairfemés , ce qui
vient de ce que les Sauvages mettent le
feu dans les prairies vers la fin de l'automne
. Le feu qui gagne de tous côtés ,
détruit la plupart des jeunes arbres . Les
bords du fleuve plus humides , font préfervés
de l'incendie. Les plaines & les forêts
font peuplées de boeufs fauvages , &
des mêmes efpeces de bêtes fauves & de
bêtes féroces que les forêts de l'Europe. 11 .
y a des dindes & des faifans. Le fleuve ,
les rivieres & les lacs abondent en poiffons.
On y trouve une quantité prodigieufe
d'oifeaux aquatiques , les mêmes
que dans nos climats.
A 15 lieues de l'embouchure
du fleuve
f
OCTOBRE. 1798 . for
commencent nos habitations fituées fur les
deux bords jufqu'à la nouvelle Orléans.
Cet efpace eft de 15 lieues , & il n'eft pas
tout occupé.
Le climat , quoique plus doux que celui
des Ifles , paroît pefant à un nouveau débarqué.
Le terroir eft fort bon , prefque
toute efpece de légume y vient affez bien .
On y a de magnifiques orangers , de l'indigo
, du maïs en abondance , du riz , des
patates , du coton & du tabac. La vigne
pourroit y réuffir ; le bled farrazin , le
millet , l'avoine , y profperent. Mais le
climat eft trop chaud pour le froment . On
y éleve toute efpece de volailles & de bêtes
à cornes. Le principal commerce eſt en
bois de charpente , que l'on travaille avec
des moulins à fcier .
Le P. Vivier fait ici une obfervation
curieufe. Dans prefque tout pays le bord
d'un fleuve eft l'endroit le plus bas. Ici au
contraire , c'est l'endroit le plus élevé . ' Du
fleuve à l'entrée des cyprieres ou forêts , il
ya jufqu'à quinze pieds de
pente . Voulezvous
arrofer votre terre , faites une faignée
à la riviere & une digue à l'extrêmicé
du foffé ; en peu de temps , elle fe couvrira
d'eau. Pour pratiquer un moulin , il n'eft
queftion non plus que d'une ouverture à
fa riviere , l'eau s'écoule dans les cyprières
}
E iij
TO MERCURE DE FRANCE:
jufqu'à la mer. A la nouvelle Orléans rien
n'eft plus rare que la pierre. On y fubftitue
la brique. Il y a des montagnes de coquillages
fur le bord du lac Pont Chartrain , &
l'on en fait de la chaux . Il croit aux environs,
& encore plus du côté de la Mobile,
quantité d'arbres qu'on a nommés ciriers ,
parce que de leur graine on a trouvé
moyen d'extraire une cire , qui bien travaillée
, iroit prefque de pair avec celle de
nos abeilles. Si l'ufage de cette cire. роц-
voit s'introduire en Europe , ce feroit une
branche de commerce confidérable pour la
Louifiane. A cinquante lieues , & plus encore
à cent lieues de la nouvelle Orléans
en remontant le fleuve , il croit d'excellenttabac.
« Si au lieu de tirer des Etrangers.
» le tabac qui fe confomme en France , on
le tiroit de ce pays , on en auroit de
» meilleur , on épargneroit l'argent qu'on
» fait fortir pour cela du Royaume , & on
» établiroit la Colonie. »
"
Près de 350 lieues au deffus de la nouvelle
Orléans , eft le pays des Illinois par
le 38° degré 15 minutes de latitude. "Le
climat eft à peu près femblable à celui de
la France. Les grandes chaleurs s'y font
fentir un peu plutôt , & plus vivement ;
mais elles ne font ni conftantes , ni durables
. Les grands froids arrivent plus tard..
OCTOBRE. 1758. 16%
L'alternative du doux & du froid en hyver
eft fort nurfible aux arbres fruitiers. Le
terroir eft fertile cependant le froment
n'y donne que depuis cinq jufqu'à huit
pour cent ; mais il eft à remarquer que les
terres font cultivées négligemment , & que
depuis trente ans qu'on les travaille on ne
les a jamais fumées. Le maïs y donne plus
de mille pour un,& le pays produit trois fois
plus de vivres qu'il n'en peut confommer.
Nulle part la chaffe n'eft plus abondante ,
on y prend les taureaux fauvages au lacer '
Il y a dans cette partie de la Louifianne
cinq villages François & trois villages Illinois
, dans l'efpace de 22 lieues , fitués
dans une longue prairie bornée à l'Eft par
une chaîne de montagnes & par la riviere
des Tamarouas ; à l'Oueft par le Miffiffipi .
Les cinq villages François compofent environ
140 familles . Il y a dans le pays plu
fieurs fontaines falées , des mines fans
nombre , mais qu'on n'exploite pas.
H
Le domaine du Roi dans ces contrées
eft illimité au Nord & Nord- oueft ; il s'étend
dans les immenfes pays qu'arrofent
le Miffouri & les rivieres qui fe jettent
dans ce fleuve , pays les plus beaux du
monde.
Parmi les Nations du Miſſouri , il y er
a qui n'ont de fauvage que le nom . Le
E. iv
104 MERCURE DE FRANCE.
:
Chef des Panis Mahas , à la mort de fon
Prédéceffeur , ayant réuni tous les fuffrages
, fe refufa d'abord au choix qu'on
avoit fait de lui ; mais obligé d'y acquiefcer
enfin Vous voulez donc , leur
dit- il , que je fois votre Chef, j'y confens ;
mais fongez que je veux être véritablement
Chef, & qu'on m'obéiffe ponctuellement
en cette qualité. Jufqu'à préfent
les veuves & les orphelins ont été à l'abandon
; je prétends que dorénavant on pourvoye
à leur befoin ; & afin qu'ils ne foient
point oubliés , je veux qu'ils foient les premiers
partagés. Depuis , la premiere portion
de la chaffe eft conftamment réfervée
pour les veuves & les orphelins. Ce Chef
des Panis Mahas honore du titre de Soleil
le François le plus miférable qui fe trouve
dans fon village : ce village peut fournir
900 hommes en état de porter les armes.
Au reste , ajoute le Miffionnaire , ce
pays eft d'une bien plus grande importance
qu'on n'imagine. La tranquillité du Canada
, & la fûreté de tout le bas de la Colonie
en dépendent : certainement , fans ce
pofte plus de communication entre la
Louifiane & le Canada . Le Roi , en faisant
ici un établiſſement folide , s'affure de la
poffeffion du plus vafte & du plus beau
pays de l'Amérique feptentrionale.
OCTOBRE . 1758. 105
Le Pere Chanfeaume a envoyé de la
province de Houquang un Mémoire fur la
cire d'arbre , que les Chinois appellent
Pe-la. Ce n'eft point l'extrait d'un fruit
comme celle que l'on recueille aux Illinois
& dans la Mobile. Celle- ci eft l'enveloppe
dont fe couvre un petit infecte , qui s'attache
à deux efpeces d'arbres , dont l'un tient
de la nature du buiffon , & croît dans les
lieux fecs : il fe nomme kan - la - chu
arbre fec qui porte la cire. L'autre plus
grand , s'éleve dans les lieux humides , &
s'appelle choui- la-chu , arbre d'eau qui porte
la cire. Les infectes qui donnent la cire ,
ne fe trouvent pas fur ces arbres ; il faut
les y appliquer , & l'Auteur en preferit
F'opération d'après les épreuves qu'il
faites fur l'arbre nommé can la- chu.
Je pafferai légérement fur la lettre du
P. Amyot , defcription plus curieufe qu'intéreffante
d'une fête ordonnée par l'Empereur
de la Chine , & exécutée le 6 Janvier
1752 , pour célébrer , felon Fufage ,
la 60° année de l'âge de fa mere.
Les décorations commençoient à l'une
des maifons de Plaifance de l'Empereur ,
appellée Fuen- Min- Fuen , & fe terminoient
au Palais Impérial de Pekin , c'eſtà-
dire , à 4 lieues de distance le long de
la riviere. D'abord la Cour devoit aller106
MERCURE DE FRANCE
fur des barques , & quoique les froids™
foient exceffifs à Pekin , & que l'on fût
dans la faifon la plus rigoureufe de l'an
née , on fe flattoit d'empêcher la riviere
de gêler. Pour cela des milliers de Chi
nois furent occupés nuit & jour , pendant
trois femaines , à battre l'eau , à rompre
& à retirer les glaçons à mefure qu'ils fe
formoient. Malgré ces travaux incroyables:
la riviere prit , les barques furent inutiles;
& l'on eut recours aux traînaux ; il faut
avouer que notre fafte Européen eft bien
peu de chofe en comparaifon de cette
magnificence. Que l'on fe repréfente les
deux bords de la riviere décorés dans l'é
tendue de quatre lieues , avec toute la variété
, l'élégance & la richeffè dont eft
fufceptible Architecture Chinoife ; les
bâtimens éclairés par ces illuminations &
ces feux d'artifice colorés , dont la foible
imitation nous étonne ; ce fpectacle animé
encore par les exercices de voltigeurs,
où l'on fçait que les Chinois excellent ;
enfin ce tableau immenfe coupé de loin
en loin par des fires & des points de vue
champêtres où l'on avoit imité la nature
dans fes afpects les plus riants , & dans
fes détails les plus riches , où l'on voyoit
des vergers & des jardins avec des arbres
de toutes les efpeces , des fruits & des
3
OCTOBRE . 1758. 107
fleurs de toutes les faifons ; des lacs , des
mers , des réſervoirs avec leurs poiffons
& leurs oifeaux aquatiques , &c. Telle
eft l'idée que le Pere Amyot nous donne
de cette fête , en ne décrivant que ce qu'il
a vu. Tout cela paroît fabuleux dans un
où l'on manque d'hommes : mais il
y a une forte d'économie politique dans
cette magnificence chez une Nation où
l'efpece humaine furabonde , & où les tréfors
du Souverain n'ont , pour fe répandre
fur le peuple , que les canaux de la
fomptuofité.
pays
Le Mémoire de M. Paradis envoyé de
Pondicheri par le Pere Coeurdoux , fur les
trois façons de teindre les toiles dans les
Indes feroit un morceau précieux pour nos
Manufactures , fi nos Teinturiers pouvoient
fe procurer les ingrédiens dont les
Indiens compofent leur rouge. Aux détails
du Mémoire de M. Paradis , le Pere
Coeurdoux joint de nouvelles inftructions
qu'il a prifes fur les plantes , fur les
drogues , fur leur infufion , fur la maniere
de l'employer , & , ce qui eft plus intéreffant
encore , fur les moyens de fubftituer
nos végétaux à ceux de l'Inde dans
la compofition de la teinture en rouge. Le
Pere Coeurdoux a déja éprouvé que la foude
eft au moins le parfait fupplément de la
E vj
IOS MERCURE DE FRANCE.
cendre de nayourivi , & que l'huile d'oli
ve avec la foude tient lieu de l'huile de
Séfame avec la cendre de nayourivi. Il a
découvert de plus , que l'eau acre , dont
fe fervent exclufivement les Indiens pour
cette infufion , eft chargée de nitre , &
l'analyfe qui le prouve , me femble faite
avec beaucoup de foin.
En un mot , fi ce Mémoire & les notes
qui l'accompagnent
, ne nous donnent pas
précisément
la teinture en rouge des Indiens
, ils mettent nos Manufacturiers
fur
la voie , & je ne doute pas que nos Botaniftes
& nos Chymiftes ne perfectionnent
aisément la recette indiquée par ce
diligent obfervateur
.
Ce recueil eft terminé par un Mémoire
du Pere Gaubil , Miffionnaire à Pekin ,
d'après la relation du Docteur Supao-.
Koang , Ambaffadeur de l'Empereur de
la Chine , Kanghi auprès du Roi des Ifles.
Licou - Kieou , envoyé en 1719 , & deretour
en 1720. Ce Mémoire contient
des détails intéreffans , relatifs à la Géographie
, à la Chronologie , au Gouvernement
, aux moeurs , aux ufages , au com
merce , à l'induftrie , à l'Hiftoire politique
& naturelle des Ifles Lieou - Kieou ;
toutes ces obfervations annoncent dans
l'Ambaffadeur Chinois un fçavant , un
OCTOBRE . 1758. 109
Philofophe , un homme d'Etat , & répondent
pleinement à l'idée que nous avons
de la fageffe de fa patrie.
RÉFLEXIONS fur les avantages de la
libre fabrication , & de l'ufage des toiles
peintes en France ; pour fervir de réponſe
aux divers Mémoires des Fabricans de
Paris , Lyon , Tours , Rouen , &c. fur cette
matiere. A Geneves , & fe trouve à Paris ,
chez Damonneville , Libraire , quai des
Auguftins.
Dans l'attente d'une replique à ces réflexions
, j'ai différé d'en rendre compre ::
on me l'avoit annoncée , & je croyois en
avoir befoin pour me préferver de la féduction
à laquelle on eft expofé , quand
on n'entend qu'une partie . Mais j'ai trouvé
dans les Mémoires auxquels ces réflexions
répondent , ou plutôt j'ai trouvé dans ces
réflexions elles -mêmes de quoi fuppléer à
la replique , & dans l'extrait que je vais
donner , je ne crains pas que l'on m'accufe
de m'être laiffé prévenir.
L'Auteur , qui ne fe donne que pour un
Citoyen zélé , croit défendre la caufe de la
Nation contre les Commerçans. Il remarque
1º . l'intérêt d'un Commerçant ,
celui d'une Communauté , celui même de
toutes les Communautés , peut- être oppofé
que
ITO MERCURE DE FRANCE.
à l'intérêt général du commerce & de l'E
sat ; 2 °. que des Communautés qui font
intervenues dans cette cauſe , il y en a plu
fieurs qu'elle ne regarde en aucune façon.
La permiffion de porter des toiles peintes ,
dit- il , n'intéreffe pas les Orfevres ni , je
crois , les Epiciers , & c. Les draps ne peuvent
être remplacés par les toiles peintes ;
& comme les Merciers ne fabriquent aucune
étoffe , il leur eft abfolument égal
que l'on confomme telle ou telle , &c. Il
met ainfi hors de caufe les fix Corps des
Marchands de Paris , & par conféquent
les mêmes claffes de Commerçans dans les
Provinces. Les parties véritablement intéreffées
font les Fabricans de Paris , de
Lyon , de Tours , de Rouen , &c. On répond
à leurs plaintes fur l'état de leurs
manufactures ; 1. que le mal ne viene
point , comme ils l'ont dit , de l'ufage des
toiles peintes , mais de la fituation actuelle
de l'Europe , & d'autres cauſes moins éloignées
que l'Auteur indique en paffant ;-
2°. que l'ufage des toiles peintes fût - ib
auffi pernicieux qu'ils le prétendent , il
n'eft pas poffible de le déraciner ; que l'appas
du gain en fera toujours introduire ,
que le bon marché & la mode en feront.
toujours acheter , & que la loi prohibitive.
à la rigueur , ne pouvant s'exercer fans
OCTOBRE . 1758. ITN
diftinction , fans exception , elle feroit à la
fois odieufe & impuiffante.
Qu'en un mot , la loi prohibitive pûtelle
être exécutée à la rigueur , elle ne les
fera jamais ; & qu'il vaut encore mieux
permettre la fabrication des toiles peintes
que d'en tolérer la contrebande ..
A ces moyens on peut oppofer 1 ° . qu'on
n'introduira plus de toiles peintes dans le
Royaume , quand on n'y en débitera plus ;
qu'on n'y en débitera plus , quand la lei
qui en défend l'ufage fera mife en exécu
tion ; qu'une loi prohibitive n'eft odieuſe ,
ou ne doit l'être , qu'autant qu'elle gêne le
citoyen , fans aucun intérêt pour l'Etat ( &
c'est ce qui eft en queftion ) ; que les mur
mures & les plaintes momentanées , fi on
les écoutoit , s'éléveroient de même contre
toutes les opérations , où l'on facrifie le
bien particulier aur bien public ; qu'il y a
partout des loix prohibitives bien plus rigoureufes
que celles- ci , & que partout
elles font obfervées , quand on veut bien
qu'elles le foient.
2º. Qu'à l'égard des moyens de faire
exécuter cette loi fans violence , il n'y a
qu'à donner l'exemple , à impofer des
amendes proportionnelles , à les attribuer
aux Communautés marchandes , qui folli
citent l'interdiction , & à confier le main
FIZ MERCURE DE FRANCE.
rien & l'exécution de la loi aux Tribunaux
chargés de la haute police ; qu'il n'y a
point d'afyle pour les Faux- Monoyeurs , &
que la loi qui défend la fauffe monnoie ,
n'eft pas plus facrée , plus inviolable , que
relle autre loi émanée du trône ; qu'enfin
il est au moins indécent de foutenir qu'une
loi qui n'interdit aux Citoyens que
telle efpece de vêtemens étrangers , dont
l'ufage eft regardé par le Gouvernement
comme nuifible à l'Etat , que cette loi déja
prononcée & confirmée par des Arrêts ,
foit odieufe & doive être impuiffante.
Auffi l'Auteur des Réflexions fe défiant de
ces moyens , entreprend- t'il de prouver
que la libre fabrication des toiles peintes
feroit avantageufe , & il commence par
établir qu'il eft poffible d'en fabriquer en
France. Il foutient que chez nos voifins ,
en Suiffe , en Hollande , & c. non feulement
on imprime les toiles , mais qu'on y
file & tire le coton , & qu'on y fait la
toile même , furtout des qualités communes.
C'eft un fait qu'on lui a nié , & les
queftions de fait font faciles à réfoudre .
Mais il reste encore à fçavoir fi les toiles
qu'on fabriqueroit en France , à l'exemple
de nos voisins , foutiendroient la concurrence
des toiles étrangeres , c'est- à -dire fi
la qualité étant égale , le prix pourrois
OCTOBRE. 1758. 113
être le même. Quant à l'induftrie , l'Auteur
cite des effais qui , bien conftatés , ne
laifferoient aucun doute fur le fuccès de
la filature. Quant au prix , il prétend que
nos fabriques établies dans les campagnes ,
& furtout loin des grandes Villes , peuvent
être au pair de celles de l'Europe : il femble
réfulter auffi de fes calculs que nous
foutiendrions la concurrence avec les toiles
de l'Inde rendues en Europe ; mais fes
calculs font loin de s'accorder avec ceux
des Marchands de Rouen ; & d'ailleurs le
prix étant égal , la beauté , la bonté de la
toile fera- t'elle ici la même que dans l'Inde
? D'habiles fpéculateurs prétendent que
le coton ne fe travaille bien que fur les
lieux ; par ce qu'il s'altere dans l'emballage
& dans le tranfport , & qu'il n'eft jamais fi
moëlleux que lorfqu'il vient d'être cueilli
L'Auteur de l'exainen fur la prohibition
des toiles peintes , en convenant qu'il eft
poffible de fabriquer en France des toiles
de coton en concurrence avec les Etrangers
, dit qu'il faut attendre que ces établiſfemens
foient formés , & qu'avant cela il ne
feroit pas prudent de nous conduire comme fi
nous étions arrivés au but . On lui répond ici
que pour fabriquer des toiles , on attendra
qu'on puiffe les vendre , & qu'il faut établir
la confommation en même temps que
Tr4 MERCURE DE FRANCE.
la fabrication. Voyons à préfent quel tort
cet établiffement feroit à nos Manufac
tures.
L'Auteur rappelle la diftinction qu'il a
faite de l'intérêt des Commerçans & de
l'intérêt du commerce , & il obferve qu'il
ne feroit pas impoffible que la fabrication
des toiles peintes fût très- utile au com
merce en général , quoique nuifible à chacun
des Commerçans actuellement établis.
Il entre enfuite dans le détail de ce préju
dice à l'égard des Manufactures de foie ,
des Manufactures de petites étoffes en lai
ne , & des Manufactures de cotonnades
établies à Rouen.
Aux plaintes des Fabriquans de Rouen ,
il répond 1 °. qu'ils feroient employés aux
nouvelles toiles de coton ; 2°. que le commerce
n'en feroit point incompatible avec
celui des cotonnades. Je doute que ces Fabricans
foient fatisfaits de pareille réponſe
, ni que l'exemple des Anglois les
raffure fur le danger de ce concours. Auffi
l'Auteur , pour leur fermer la bouche , les
oppofe- t'il à eux - mêmes. L'établiſſement
de leur Manufacture nuifoit plus à celles
des étoffes de laine que ne peut lui nuire
celles des toiles peintes. La main-d'oeuvre
du peuple , la culture des terres , la noursiture
du mouton , les Manufactures deOCTOBRE.
1758.
toile & de laine , tout devoit y perdre.
Cependant le Confeil jugea en leur faveur..
L'intérêt particulier varie ; mais l'intérêt
de l'Etat eft toujours le même , & cet
» intérêt demande qu'on permette aujour-
» d'hui la libre fabrication des toiles pein-
» tes , comme on a permis autrefois celle
» des cotonnades. A cet argument pref
fant , quelques Citoyens répondent : Le
peuple avoit befoin d'une étoffe de coton
légere , & à bon marché . On a fait pour
lui un établiſſement nuiſible à la confommation
de la laine , & par conféquent à
l'agriculture. Mais cet établiffement accordé
au beſoin , n'en autorife pas un plus
nuifible encore , & que l'on n'accorderoit
qu'au luxe ; car il feroit ridicule de prétendre
que la couleur imprimée à la toile.
fût un objet de premier befoin. C'eſt furtout
aux fabriques d'étoffes légeres en laine
, que les toiles peintes nuiroient , & la
laine n'eft déja qu'à trop vil prix dans le
Royaume.
L'Auteur tâche de faire voir que les
Manufactures de Lyon & de Tours fouffriroient
peu de ce nouvel établiffement , &
il applannit toutes les difficultés qu'on lui
oppofe à cet égard d'une maniere fpécieufe.
Mais il va plus loin. « Qu'on exagere
» tant qu'on voudra , dit- il , le vuide qui
116 MERCURE DE FRANCE
» pourra réſulter du nouvel établiſſement
dans nos Manufactures de foie ; il eft
» certain qu'on n'en éprouvera aucun dans
la partie de ces Manufactures dont les
ouvrages paffent chez les étrangers ... Or
» cela pofé , je dis que le tort que les toiles
» peintes peuvent faire aux Manufactures
» de foie , n'eft prefque d'aucune importance
pour le gouvernement . Il lui eft
» indifférent que la Nation foit vêtue de
» foie ou de toile . »
י כ ל
"
Non certes , lui dira-t'on , cela n'eft pas
indifférent , & fans compter les inconvéniens
dont je parlerai dans la fuite , il eft
important pour l'Etat de foutenir des Manufactures
, qui font une branche de commerce
confidérable chez l'étranger. Ce
commerce , qui n'eſt que de luxe , eft fujet
à mille accidens . Les circonftances actuelles
font un exemple des interruptions qu'il
peut
fouffrir. Faut- il dans ces momens de
crife laiffer anéantir les établiſſemens ? &
qui les foutiendroit alors , fi on leur ôtoit
les reffources du commerce de l'intérieur !
C'est un courant qui les arrofe dans les
temps d'aridité ; il eft dangereux d'en détourner
la fource. Obfervons encore que
les Manufactures de foie font moins nuifibles
que jamais à l'agriculture , depuis que
la plantation des mûriers & l'éducation
OCTOBRE. 1758. 117
-
des vers à foie a fait de cette denrée
précieuſe une production de nos campagnes.
Que le prix de nos étoffes augmente le
prix des denrées , c'eft un mal pour le
commerce d'induftrie ; mais un très - grand
bien pour l'agriculture , & par conféquent
pour l'Etat. L'exemple des Hollandois ne
prouve rien par rapport à nous. Tout doit
être au plus bas prix dans un pays qui ne
produit rien. Tout doit être à un prix.
avantageux dans un pays qui produit tout
lui-même. Il eft donc vrai , conclueront les
Syndics de la Chambre du Commerce de
Normandie ; il eft donc vrai , comme
nous l'avons dit , qu'il faut fixer le confommateur
regnicole vers les Manufactures
les plus avantageufes à la confommation
intérieure , & au commerce avec l'étranger.
lé-
J'ai déja touché l'article des Manufac
tures de laines. A ce fujet, l'Auteur obferve
1 ° . que les Fabricans de Lainages
gers , qui feuls auroient droit de fe plaindre
, ne fe plaignent pas , ou fe plaignent
modérement ; 2° . qu'en Angleterre où l'on
traite avec tant de prédilection les Manufactures
de laine , tout genre d'induftrie
eft permis , protégé , encouragé ; 3 ° . que
cette même raifon auroit dû s'opposer à
118 MERCURE DE FRANCE.
L'établiſſement des Manufactures de foie &
de coton de toute efpece.
L'Auteur avouera que c'eft ici fon endroit
foible. Que les Fabricans fe plaignent
ou non d'un projet qui tend à leur
ruine ; que l'Angleterre qui a le débit le
plus facile & le plus avantageux de fes laines
, laiffe la liberté de travailler les cotons
de fes Colonies ; qu'on ait eu des raiſons
pour établir en France des Manufactures
de foie & de coton au préjudice de l'agriculture
, tout cela prouve - t'il que l'on
doive ruiner les feules Manufactures du
Royaume , qui encouragent le Cultivateur,
pour en établir une qui nous eft étrangere?
Elle confommera , dit l'Auteur , le coton
de nos Colonies : & que deviendra la laine
de nos troupeaux ? irons- nous la vendre à
la Chine ?
A ces réponſes particulieres pour chaque
efpece de Manufacture , l'Auteur en
ajoute de plus générales , que je pafferai
fous filence.
Les Fabricans ont donné dans l'extrême
, enexpofant les maux qui réfulteroient
de ce nouvel établiſſement ; l'Auteur de ces
réflexions donne dans l'extrême oppofé.
D'un côté tout eft perdu , de l'autre le mal
eft très-peu de chofe pour les anciennes
Manufactures, ou plutôt elles gagnent ellesOCTOBRE.
1758 119
mêmes à l'établiffement de celle - ci , les
unes & les autres s'aideront mutuellement :
comme l'Auteur diminue les inconvéniens
qu'on lui oppofe , il exagere tous les motifs
qui peuvent le favorifer. Ne pas permettre
l'ufage d'une étoffe , c'eſt gêner d'une
maniere odieufe la liberté des citoyens . La liberté
à fe vêtir de toile peinte ! n'eft- ce pas
abufer des termes ? Elle eft gênée , elle doit
l'être cette liberté dans bien d'autres chofes
! Que la nouvelle fabrique fe concilie
avec les anciennes , ou qu'elle employe les
hommes qu'elles cefferont d'occuper , que
l'émigration de nos ouvriers en foierie
ne foit pas plus à craindre qu'elle ne l'a été
pour la Hollande , l'Angleterre , l'Allemagne
, lorfqu'ony a introduit les toiles peintes
; que la tolérance actuelle ait fait dans
nos Manufactures de foie tout le vuide
que feroit la libre fabrication ; qu'il n'y
ait aucun changement fubit à craindre par
la raifon , qu'on ne brûlera pas toutes les robes
& tous les meubles de foie & de laine le
jour qu'on permettra de fe vêtir & de fe meubler
en toiles peintes ; que les ouvriers renvoyés
des atteliers deLyon & deTours puiffent
retourner à la charrue , ou commencer
dans les arts un nouvel apprentiffage ;
que , quelque occupation qu'on leur donne,
leur profeffion foit au moins auffi utile à
120 MERCURE DE FRANCE.
l'Etat que celle qu'ils auront quittée ; tout
cela peut fe foutenir avec plus ou moins
de vraiſemblance ; mais que préferver le
peuple de la tentation d'un luxe nuifible
à ce peuple même , & ruineux pour les
campagnes qu'il cultive à la fueur de fon
front , ce foit gêner fa liberté d'une maniere
odienfes que l'obliger à fe vêtir de la laine
de fes moutons en concurrence avec les
cotonnades , étoffes folides & légeres, commodes
& durables , qui fe lavent fans fe
déteindre , que la Nation fabrique ellemême
, qui durent beaucoup & qui coûtent
peu , ce foit mettre un nouveau fardeau
fur la tête du peuple qui confomme , & du
Cultivateur déja prefqu'accablé ; donner
tout cela pour des raiſons , c'eft , fi je ne
me trompe , deshonorer fa caufe . Il falloit
fe borner à deux points : à prouver 1 ° . que
l'établiffement propofé ne nuiroit point à
l'agriculture ; 2 °. qu'il compenferoit au
moins par fes avantages le préjudice qu'il
doit caufer aux anciens établiffemens.
Pour en venir à ce dernier article , il eft
certain que dans l'alternative de laiffer introduire
lestoiles peintes étrangeres ou d'en
fabriquer nous-mêmes , le dernier parti eft
le meilleur ; mais fommes- nous réduits à :;
cette alternative ?
L'Auteur fait monter bien haut le bénéfice
OCTOBRE. 1758. 121
fice de la main-d'oeuvre , mais il doit fçavoir
que dans une concurrence libre , ce
bénéfice n'eft jamais proportionné qu'au
nombre d'Ouvriers , & au temps qu'ils
employent , à moins que l'induftrie particuliere
ne tienne lieu d'un privilége exclufif.
Car fi un art très- lucratif eft en
même temps très facile , l'induſtrie fe
portera vers cet objet , & le prix de la
main- d'oeuvre baiffera jufqu'au niveau de
la fubfiftance commune . Tel feroit le cas
des toiles peintes ; la concurrence libre ,
foit intérieure foit extérieure , en retrancheroit
bien vîte l'excédent de fa valeur
vénale , au - deffus du prix général & proportionnel
de la main- d'oeuvre.
- -
Si le prix de la matiere premiere eſt peu
de choſe , dit l'Auteur de ces réflexions ,
en comparaifon de celui que la main- d'oeuvre
donne à la marchandiſe , on ne doit
pas craindre d'élever des Manufactures ,
même en manquant des matieres premieres.
Non fans doute , répondent les Economes
politiques , fi l'on n'a pas de quoi
mieux occuper les hommes qu'on y employe
; mais c'eft là le noeud de la difficulté.
L'avantage commun de toutes les Manufactures
, qui travaillent pour l'Etranger
, c'eft de procurer aux productions du
Vol.
E
122 MERCURE DE FRANCE.
fol , une confommation intérieure , équivalente
au produit de l'exportation . Par
exemple , vingt mille Ouvriers qui travaillent
à Lyon pour l'Etranger , font
vingt mille penfionnaires que l'Etranger
nourrit dans le Royaume , & qui achetent
nos denrées avec l'argent de nos voifins
. Mais les Manufactures qui mettent
en oeuvre les productions du pays , procurent
en même- temps une double confommation
; fçavoir , celle des Ouvriers ,
en denrées commestibles , & celle de leur
ouvrage en matiere premiere . Celle- ci eft
toute en profit pour l'Etat , au lieu que
l'autre n'eft qu'un moyen d'échange plus
facile & plus commode que le débit dans
l'Etranger. Il n'y a donc pas à héliter
dans le choix , entre une Manufacture
qui donne une valeur vénale aux production
du pays , avec celle qui travaille
des matieres étrangeres. L'avantage eft encore
plus fenfible pour le commerce intérieur
, puifque l'une ne nous rend tributaires
que de l'Etat , & que
l'autre nous
rend tributaires du pays d'où elle tire fes
matieres. Je fuppofe même que le peuple
fût vêtu à meilleur marché avec de
l'indienne , ce feroit lui en impofer , que
de lui préfenter cet appât ; car un écu
qui ne fait que circuler dans l'intérieur
OCTOBRE. 1758. 123
revient par l'équilibre des prix & par la
fucceffion des échanges , dans les mains
de celui qui le donne , au lieu que vingt.
fols qui paffent à l'Etranger , ne reviennent
point ou reviennent lentement. Plus
le cercle de la circulation eft étendu , plus
le reflux eft tardif , incertain , difficile.
A l'égard du nombre des Ouvriers , nous
ne fommes pas au moment de préférer les
Manufactures , qui en employent le plus ,
& l'Auteur a raifon de fe prévaloir du
fervice que le nouvel établilfement rendroit
aux campagnes , en leur renvoyant
des mains inutiles ; mais il a tort d'abandonner
ce moyen , pour prouver que les
toiles peintes occuperoient autant de Fabricans
que les cotonnades. Et commenr
conciliera- t'il la fuppofition de ce
même nombre d'hommes à nourrir , avec
le meilleur marché qu'il annonce ? Eft- ce
qu'à nombre égal , on fabriquera , on débitera
plus de toiles peintes qu'on ne débite
de cotonnades ? Si cela eft , la Fabrique
des toiles diminuera de tout cet excédent
le débit de quelqu'autre Manufacture
dont elle n'occupera point les Ouvriers :
or c'eft furtout pour les Manufactures de
laine que l'on doit craindre le préjudice
de ce nouvel établiſſement.
Il fort 20 millions pour les toiles peintes
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
introduites en fraude : c'eſt un grand mal
mais l'on n'a qu'à vouloir , le mal va ceffer
avec fa caufe.
L'Auteur a beau nous promettre des
avantages incertains pour nous dédommager
d'un préjudice inévitable ; il a beau
nous préfenter le bénéfice d'une nouvelle
branche de commerce dans l'étranger ,
l'aifance du peuple vêtu à meilleur compte
, le coton de nos Colonies mis en oeuvre
& en valeur ; le coton de nos Colonies ne
nous eft pas fi précieux que nos laines ; le
peuple ne fera jamais fi avantageuſement
vêtu , que de la dépouille des troupeaux
qui engraiffent les campagnes : fi nous
avons quelque branche de commerce à
foutenir , à vivifier , c'eft celle qui vivifie
l'agriculture , & les bons Citoyens en reviendront
toujours là . Il falloit donc, pour
autorifer le projet de la fabrication des
toiles peintes , prouver, ou qu'il eft impoffible
d'en empêcher l'ufage , & parconféquent
l'introduction , ou que cette nouvelle
fabrique ne nuira point au débit des
étoffes de laine . Ni l'un ni l'autre de ces
deux articles n'eft prouvé dans ces Ré-
Alexions.
Les maux qui réfultent de la contrebande
font déplorables ; mais la contrebande
ceffe où ceffe l'ufage des marchandifes
OCTOBRE, 1758. 125
prohibées , & l'ufage va ceffer dès qu'on
le voudra férieufement. La tolérance a
fufpendu la loi ; mais que la loi foit mife
en vigueur , elle n'aura pas plus d'infracteurs
que toutes les autres loix de Police :
une loi prohibitive des chofes de premier
befoin , feroit une loi impuiffante de fa
nature ; mais perfonne ne peut foutenir
férieufement que dans un Etat policé , il
foit impoffible d'empêcher le port & l'ufage
d'une toile dont tout l'avantage fur
les toiles permifes eft d'être un peu plus
agréable aux yeux. Pourquoi la contrebande
du tabac eft- elle fi difficile à détruire
? c'eft qu'il eft impoffible de l'attaquer
dans fa caufe , c'eft-à - dire dans l'ufage du
prohibé. Il n'en eft pas ainfi de la toile.
C'eft encore nous fuppofer bien crédu
les , que de vouloir nous perfuader que
la fabrication & l'introduction des toiles
peintes étant libres , il en entreroit peu
de
l'étranger. Qu'on acheve de lever la digue,
le Royaume en fera inondé dans une faifon.
Le danger de l'introduction n'ajoutant
plus au prix de ces toiles , elles prendront
le deffus fur toutes celles de nos
étoffes dont elles peuvent tenir lieu , &
toutes ces branches de commerce feront
ruinées de fond en comble , avant que notre
fabrique de toiles peintes ait eu le temps de
s'effayer.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur des Réflexions fe trouve ici
dans une espece de détroit ; car s'il prétend
que la fabrique des toiles dans le Royaume
s'établira tour d'un coup , cet établiſſement
fubit rendra tout d'un coup inutiles des
milliers de Fabricans dans les autres Manufactures
, & s'il nous promet que cet
établiffement fera fucceffif , il donne aux
Manufactures étrangeres le temps de nous
prévenir , & de s'enrichir à nos dépens par
l'introduction de leurs toiles.
L'Auteur voudroit bien qu'on pût concilier
la fabrication intérieure & la prohibition
des toiles du dehors . Mais il voit
qu'il retombe dans tous les inconvéniens
de la contrebande . Il fe réduit donc à demander
qu'on impofe un droit d'entrée
fur les toiles étrangeres : mais ce droit , s'il
eft affez modique pour ne pas nous rejetter
dans le danger de la contrebande , fera- t'il
affez fort pour affurer à nos toiles l'avantage
de la concurrence avec celles de nos
voifins , & furtout avec celles des Indes ?
Er quand on y réuffiroit , il ne s'agit pas
feulement de s'affurer du débit de nos toiles
dans le Royaume , il faut encore n'avoir
pas à craindre que cette branche de
commerce en étouffe de plus utiles . La
fabrication de nos laines met en valeur
nos troupeaux , & alimente l'agriculture :
OCTOBRE. 1758 . 127
la fabrication de nos foies met en valeur
nos plantations de mûriers , & attire l'ar
gent de l'étranger dans le Royaume. Il n'y
a aucune apparence que nos toiles peintes
deviennent jamais un objet de commerce
extérieur ; il eft inconteftable qu'elles n'ont
pour l'intérieur d'autre avantage que de
remplacer , peut être à un prix un peu plus
bas, les Manufactures de cotonnades & d'étoffes
de laine . Il n'y auroit donc en faveur
de la libre fabrication des toiles peintes
, que la difficulté d'en détruire l'uſage ;
& c'eft au Gouvernement feul à décider fi
cet obftacle au bien public eft en effet infurmontable
.
Je finis cet extrait par une des réflexions
pleines de modération & de fageffe qu'on
a faites fur le même objet , & qui renferment
un grand fens fous un très - petic
volume.
Une nouvelle branche de commerce de
plus , peut-être combinée de trois façons
différentes , tant en elle-même que relativement
aux autres.
Ou elle occafionnera de la perte , ou elle
produira du profit , ou enfin le profit & la
perte feront compenfés l'un
par l'autre.
Dans le premier cas , la délibération eſt
toute faite il faut rejetter un ſyſtême qui
tend à ce but ; les Mémoires des Manufac-
:
Fiv
728 MERCURE DE FRANCE.
tures prétendent que cette perte exifte : fi
ce fait eft vrai tout eft dit.
La troisieme fuppofition eft encore à
écarter car fi la perte eft égale au profit ,
il vaut mieux refter comme on eft , que de
changer de fituation ; tout mouvement
dans ce genre occafionne toujours une
fecouffe .
C'est donc la deuxieme combinaifon
feule qui réduit la queftion à fes véritables
termes : il s'agit donc de fçavoir fi la liberté
des toiles peintes accroîtra le commerce de
France , & fi le profit qui en reviendra
fera affez fupérieur , non pas pour dédommager
des pertes qu'on fera far autre chofe
, cela tomberoit dans la troifieme fuppofition
; mais pour donner un profit
confidérable , réel , certain , folide & durable.
Car il faut au moins qu'en envifageant
ce profit , on y trouve les mêmes qualités
& les mêmes conditions que dans la perte :-
fi la perte eft irréparable & que le gain
foit paffager ; fi la
exifte déja , & que
perte
le gain foit douteux & en efpérance ; fi la
perte doit aller en augmentant , & que le
gain foit borné & ne puiffe s'étendre ; enfin.
fi la perte actuelle fe trouve liée à d'autres
pertes confidérables qu'elle peut occafionner
avec vraisemblance , & que le profit
OCTOBRE. 1758. 129
foit ifolé & ne tienne à rien ; il eft clair
alors que les chofes ne font plus égales , &
que c'est agir fagement que de réfifter à la
tentation d'un pareil profit : il n'auroit
que l'apparence du bien , & deviendroit.
un mal en effet .
LA RÉGLE des devoirs que la nature
infpire à tous les hommes."
L'Auteur expofe lui-même le plan de
fon ouvrage dans une inftruction préliminaire
, dont je vais donner le précis.
Les hommes ne fe font pas faits : leur
auteur, jufte & fage , comme il l'eft , a dû
imprimer dans leur coeur des principes
qui puiffent leur rapeller le premier
point de perfection d'où ils font partis
lorfqu'ils s'en écartent ; enforte que
pour peu qu'ils veuillent réfléchir , la
connoiffance de ces principes fe fortifie
en eux & fe perfectionne. Ces regles
premieres doivent être pour tous ; elles
font donc fimples & affez générales pour
en tirer les conféquences néceffaires aux
différents états de la vie . Pour réduire la
regle des devoirs à fes principes , il n'y a
point de fyftême à faire , l'unique foin ,
c'eft d'imiter celui qui eft tout fait , &
de montrer la liaifon de fes parties. Ce
fyftême est celui qui réfulte de la conftitu
Ev
130 MERCURE DE FRANCE.
tion de notre être , de nos premiers pen
chans , de nos affections , de nos fentimens
, & des notions naturelles qui fe
forment des réflexions que nous faifons
fur notre propre fond. C'eft- là l'école où
Dieu nous renvoye. La regle des devoirs
eft donc dans le coeur de l'homme , & dans
le coeur de tous les hommes . L'Auteur tâche
de le prouver par le témoignage univerſel
du genre humain qu'il attefte. La voix de
la nature n'eft point trompeufe , fi ſon Auteur
ne trompe point : or que nous dit cette
voix C'est la matiere de ce livre .
L'homme porte en lui deux affections
ou deux fentimens inaltérables , l'amour
de la justice & l'amour de la gloire. Comme
ces deux fentimens , dit l'Auteur ,
font la base de tout mon ſyſtême , je n'oublie
rien pour en conftater la réalité .
Le goût du bien moral eft en nous
un instinct , comme le goût du bon & du
beau phyfique. Une direction femblable
à celle qui mene les animaux aux alimens
qui leur conviennent, ou qui leur fait faire
ceux qui leur nuifent , force en quelque
forte notre ame à difcerner entre les actions
des hommes que nous jugeons bonnes ou
mauvaiſes.
Cette notion , ce goût de juftice ne
perd jamais toute fa force fur ceux
OCTOBRE . 1758: 131
mêmes qui font profeffion d'en fecouer
le joug. On ne fuit pas toujours les faines
maximes que nous fuggere ce préjugé
du coeur ; mais on ne ceffe point de les
prouver , elles reftent en poffeffion de régler
le langage : la vertu jouit d'une eftime
forcée .
»
ap-
» Il eft des efprits qui fe refufent à ces
» forte de preuves , & qui les confiderent
» comme les fruits de certains préjugés
perfonnels » Il en eft furtout , qui regardent
les fentimens du bien & du mal ,
du jufte & de l'injufte, comme une fuite des
fentimens de l'utile & du nuifible , &
comme relatifs à l'état de l'homme en fociété.
D'où ils concluent que la vertu &
le vice ne font que des rapports , que
les idées que nous en avons , n'ont pu
venir qu'à l'homme en fociété , & que
dans tous les cas où les idées de l'utile
& du nuifible différent , les idées de jufte
& d'injufte , de bien & de mal , doivent
différer. Qu'ainfi tel peuple a dû
appeller vertu , ce que tel autre appelloit
vice.
Je leur fais voir , dit l'Auteur , que
»l a notion du bien & du mal moral eft
» univerfelle , & dès là même , naturelle
à tous les hommes . Ce n'eft en effet que
» parce qu'elle et naturelle , qu'elle
و د
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
">
و د
» eft univerfelle , que quelques nations
appellent mal ce que d'autres appellent
» bien . Cette objection confirme mon
principe , au lieu de l'infirmer : il en
» réfulte , qu'il y a chez toutes les nations
des idées de bien & de mal , & des ter-
» mes pour les exprimer . » Cependant , fi.
ces idées ne font pas les mêmes partout ,
elle ne peuvent fervir de regle ; car qui décidera
de la jufte application des termes ?
J'indique , répond l'Auteur , les fources
d'où les contrariétés ont pu naître
& les moyens infaillibles pour ramener
à l'unanimité les opinions les plus oppofées.
Ce feroit un grand bien fans doute ;
il ne refte plus qu'à fçavoir fi ces moyens
font auffi infaillibles que l'Auteur fe l'eft
perfuadé ..
Ces penfées , qu'il n'y a de différence
entre les objets des vertus & des vices ,
que celle de l'utilité plus ou moins marquée
, & que rien n'eft mal , qu'autant
qu'il eft défendu par les loix civiles : » Ces
penfées bizarres font mifes au néant
» par des raifonnemens fans replique , &
qui ne laiffent plus voir dans l'objec-
» tion , que du faux , de l'abfurde & du .
ridicule. ".
93
"
Les idées du bien & du mal moral
1
1
OCTOBRE. 1758. 133
fubfiftoient avant les loix humaines ; c'eft
une vérité d'expérience confirmée par
l'exemple de tous les peuples , & par l'aveu
de tous ceux qui fe font expliqués.
fur l'origine du droit , fur fon effence
fur fes effets : les légiflateurs ont trouvé
F'ordre prefcrit par une raifon fouveraine
dont la raifon de l'homme n'eft que comme
un écoulement.
Les loix , quelques fages qu'elles foient,
ne commandent & ne défendent pas tout
ce qu'il y a de jufte ou d'injufte , & lat
juſtice de l'homme doit toujours aller
beaucoup au delà de leurs difpofitions.
Deux impreffions contraires, le remords
& le defir de la gloire , les confirment
dans la perfuafion , que quand il n'y au
roit jamais eu de loix écrites ou convenues
, ils n'en feroient pas moins obligés
de vivre felon les loix qu'ils portent
gravés dans leur propre coeur.
Le remords eft une impreffion fi naturelle
, qu'elle fe remarque même dans
les enfans. L'Auteur fait une longue énumération
des effets & des témoignages
des remords , atteftés par toutes les Nations.
L'amour de la juftice nous eft donné
pour nous rendre dignes de la gloire qui.
la fuit. C'eſt ainfi que ces deux fentis
134 MERCURE DE FRANCE.
mens concourent à confommer le grand
deffein de Dieu fur nous : l'un fait notre
mérite , & l'autre notre récompenfe.
Un Etre ainfi conftitué nous indique
de lui - même la grandeur de fon origine
: de-là , l'Auteur s'éleve à la démonftration
de l'exiftence de Dieu , tirée de
la conftitution morale de l'homme.
Les actions morales ne font ni récom-:
penfées ni punies dans cette vie , felon
toute l'étendue de leur mérite ou de
leur démérite . Le mérite furtout des
vertus eft de nature à ne pouvoir être
récompenfé par aucun dédommagement
digne d'elles , fi ces dédommagemens font
paffagers. Il y a donc des récompenfes
& des châtimens futurs , qui fuppofent
les ames des hommes immortelles .
L'Auteur des principes du droit naturel
, dans fa differtation fur l'immortalité
de l'ame , en réduit toutes les preuves
à des probabilités. Celui- ci entreprend
de lui faire voir que plufieurs des preuves
qu'il ne donne que pour probables ,
font en effet démonftratives.
Il reprend enfuite l'enchaînement de
fes principes. Il eft effentiel à l'homme ,
pour fixer les objets de fes espérances &
de fes craintes , de bien fçavoir comment
il
peut
mériter ou démériter, No
OCTOBRE. 1758. 135
律
tre juftice , confifte à faire ce qui nous
eft montré comme jufte , précisément parce
qu'il eft juſte ; dans le mal , aucontraire ,
on démérite par la feule volonté de le
préférer au bien.
:
Mais on allégue que les vérités morales
ne peuvent être démontrées . L'Auteur
foutient qu'elles peuvent l'être il
prétend que celles qu'on appelle de fentiment
, font plus évidentes par ellesmêmes
, que les idées purement fpéculatives
; il en donne quelques effais qu'il
regarde comme inconteftables ; il obferve
que les fimples décifions de la confcience ,
font communément fi claires & fi fûres ,
qu'on ne peut les infirmer fans fe démentir
foi-même , & pour ôter tout prétexte
à de nouvelles inftances , il examine
fur quels fujets il peut naître des doutes
, quelles en font les caufes , &c.
Il n'y a point , dit- il , d'erreur invincible
fur les devoirs , il n'y a point de
devoirs incompatibles : il parcourt toutes
les caufes des erreurs & les moyens de
s'en préferver.
Aucune raifon ne l'emporte fur l'obligation
des devoirs indifpenfables ; mais
les obligations impofées par des loix humaines
, n'ont jamais , dit il , ce caractere
: on doit fuppofer que les Légiflateurs
36 MERCURE DE FRANCE:
ne fe font jamais propofé de contredire le
droit naturel..
Il y a des regles pour décider des actions
, quand les doutes tombent fur les
fuites qu'elles peuvent avoir , & fur le
mauvais fuccès qu'elles ont eu. L'Auteur
croit avoir déterminé ces regles : quant
à la liberté , nous en avons l'invincible
fentiment en nous- mêmes. Le fatalifme
eft une abfurdité ; nier ouvertement que
nous foyons libres , c'eft nier en fecret
qu'il ait un Dieu .
Telle eft la fubftance du premier vo
lume , dont la conclufion eft que la vie
de l'homme doit être toute raifon : les
principes de notre conduite s'appliquent ,
premiérement , à ce que nous nous devons
à nous-mêmes , à ce que nous de
vons à nos femblables , & furtout , à ce
que nous devons à notre Auteur.
Le détail de ces trois fortes de devoirs
fait la matiere des trois volumes fuivans ,
dont je rendrai compte dans les prochains
Volumes , fi l'affluence des Ouvrages
nouveaux m'en laiffe le temps & l'efpace.
Nota . Une difficulté que je n'ai pu prévoir
, retarde encore l'impreffion des notes
que je me propofois de donner fur quel
OCTOBRE. 1758.
137
ques- unes des maximes recueillies dans le
livre intitulé , le Génie de Montesquieu .
CONSIDÉRATIONS fur le Commerce , &
en particulier fur les compagnies , fociétés
& maîtriſes. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins ,
au Lys d'or.
Oeuvres pofthumes de M. de *** contenant
fes harangues au Palais , fes difcours
Académiques , &c. Ce livre eftimable , let
monument le plus glorieux qu'on pût élever
à la mémoire de fon Auteur , a été imprimé
, à Lyon , chez les freres Duplain ,
rue Merciere.
LES PENSÉES errantes avec quelques lettres
d'un Indien , par Madame de *** . A
Londres , & fe trouvent à Paris , chez Hardi
, Libraire , rue S. Jacques , à la Colonne
d'or.
EPÎTRE d'Héloïfe à Abailard , traduite
( en profe ) de l'Anglois , avec un abrégé
de la vie d'Abailard . A Geneve , & fe trouve
à Paris , chez Tilliard , quai des Auguſtins,
& chez la Marche , au Palais Royal.
DÉTAILS Militaires par Durival le cadet
, à Lunéville , de l'Imprimerie de C. F..
Meffuy.
138 MERCURE DE FRANCE.
EXAMEN des Eaux Minérales de Verberie
, fe vend à Paris , chez Barrois , rue
du Hurpoix , au Mercure.
ELOGE de M. de Fontenelle, par M. l'Abbé
Trublet. Cet Eloge fait partie des rombreufes
additions inférées dans l'Edition
du Dictionnaire de Moreri , qui paroîtra
l'année prochaine. On ne peut que louer
le zele de M. l'Abbé Trublet pour la mémoire
de fon illuftre ami. Ceux qui ont
dit que M. de Fontenelle n'avoit jamais
aimé & n'avoit jamais été aimé , font bien
démentis d'un côté par le fait , & il feroit
difficile de fe perfuader , qu'une affection
auffi pure , aui vive , auffi conftante , eût
pris pour objet un ingrat.
ELÉMENS d'Arithmétique , d'Algebre &
de Géométrie , avec une introduction aux
Sections Coniques , par M. Mazeas , Profeffeur
de Philofophie en l'Univerfité. A
Paris , chez P. G. le Mercier , rue S. Jacques
, au Livre d'or.
DISSERTATIONS fur les biens nobles ,
avec des obfervations fur le vingtieme , &
quelques autres pieces relatives à ces objets
. Ce recueil intéreffant paroît fous deux
formes , in-8°. ppeettiitt ffoorrmmaatt , 2 volumes ;
in- 12 , 1. vol.
OCTOBRE . 1758. 139
L'UTILITÉ de l'Education des Armes , ou
l'Emulation renaiffante. A Paris , chez
Cuiffard , quai de Gêvres.
L'Auteur y rappelle la jeuneffe à l'exercice
des armes , c'eft -à- dire , du fleuret ; il
en fait fentir l'utilité , & parmi les avantages
qu'il y trouve , celui de rendre un
homme plus réfervé , plus prudent & plus
brave , feroit un grand bien pour la fociété
, fi le fruit de cette expérience étoit le
même dans tous les hommes. Mais pour
un jeune étourdi qu'elle modere , combien
de lâches infolens n'encourage- t'elle pas ?
RECHERCHES hiftoriques & critiques fur
les différens moyens qu'on a employés jufqu'ici
pour refroidir les liqueurs , où l'on
indique une forme de temps immémorial
& pratiqué dans la plus grande partie de
l'Univers , par lequel il eft facile fans nulle
dépenfe , & avec un foin très - léger , de
fe procurer dans les plus grandes chaleurs
de l'été , des boiffons très- fraîches. Se vend
chez Claude Heriffant , fils , rueNotre- Dame .
L'extrait dans le volume prochain.
Tractanda ac perdifcenda Theologia ratio.
Parifiis , ex typis Prault , ad ripam vulgò
de Gèvres , fub figno Paradifi.
140 MERCURE DE FRANCE .
ESSAI d'une Hiftoire de la Paroiffe de S.
Jacques de la Boucherie , où l'on traite de
l'origine de cette Eglife , de fes antiquités ,
&c. avec les plans de la conftruction & du
territoire de la Paroiffe , gravés en tailledouce
. Ouvrage intéreffant pour les Paroiffiens
& pour les perfonnes qui aiment
l'antiquité. A Paris , chez Prault , quai de
Gêvres , au Paradis .
MANUEL Phyfique , ou maniere courte
& facile d'expliquer les phénomenes de la
nature , par M. J. Ferapie Dufieu. A Lyon ,
chez Geoffroy Regnault , rue Merciere , fe
trouve à Paris , chez J. T. Heriffant , rue
S. Jacques , à Besançon , chez Santel le cadet
, à Avignon , chez Chambeau , à Marfeille
, chez Moffy.
L'Auteur eft un jeune homme ftudieux ,
qui a l'efprit net , précis & jufte , & le talent
de répandre dans fon ftyle la clarté
de fes idées. Son ouvrage ,
fans être profond
, préfente des notions curieufes pour
le commun des lecteurs. Il eſt dédié aux
Adminiftrateurs de l'Hôtel- Dieu de Lyon ,
à cette élite de citoyens , les modeles des
riches , les peres des pauvres , l'honneur
de leur patrie & de l'humanité..
OCTOBRE . 1758. 140
4
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
THÉOLOGIE.
SUITE des Lettres de M. l'Abbé de ***;
Le Tome II. imprimé chez Heriſſant , rue
Neuve Notre-Dame , 1754 , contient fix
Lettres , qui font les XI , XII , XIII , XIV ,
xy & xvi qui terminent l'ouvrage.
Les 8 premieres pages de la Lettre onzieme
caractériſent la vérité d'une maniere
fi noble , que je ne puis m'empêcher
d'exhorter à les lire dans le livre même.
De- là l'Auteur à la
page neuvieme, paffe
aux termes énigmatiques , dont il regarde
l'intelligence comme le premier pas qu'il
faut faire pour faifir la connoiffance du ftyle
prophétique , où il refte encore de grandes
difficultés à vaincre ; mais avant que
de continuer l'examen de ces termes dont
il a parlé dans le premier volume , il exhorte
fes éleves à l'étude du ftyle prophé
tique, par une raifon vraiement effentielle,
142 MERCURE DE FRANCE.
qui eft de fe mettre en état de concilier les
paffages de l'ancien Teftament avec euxmêmes
, lorfqu'ils font cités dans le nouveau.
M. l'Abbé de *** cite en preuve de ces
textes fi néceffaires à concilier , le Pf. 108.
Deus laudem ne tacueris , qui , entendu dans
l'ancien Teftament des Apoftats , dont l'Eglife
d'Ifraël fe plaint par la bouche de
David , s'applique avec une jufteffe admirable
à Judas , Chef des Apoftats du nouveau
Teftament .
L'Auteur , au bas de la page 15 , donne
une idée très - claire du ftyle prophétique
par fa feule divifion , en quatre parties ,
qui font :
1°. Les termes énigmatiques.
2º. Les termes généraux ou indéterminés.
3 °. Les réticences ( ou termes fous- endus.
)
4°. Les enallages ( tant dans les noms
que dans les verbes.
Il n'eft queftion dans tout ce fecond volume
, que des termes énigmatiques & généraux.
1. On nous permettra de paffer ce que
dit ici M. l'Abbé de*** fur les termes énigmatiques
,, ppaarrccee qquuee les PP. Capucins fes
éleves , en traitent d'après lui d'une maniere
plus étendue dans le feptieme volume
OCTOBRE . 1758. 143
1
de leurs principes difcutés. ( J'en rendrai
compte dans la fuite. )
Cependant on ne peut ſe refuſer à deux
obfervations qui précedent ce qu'il dit de
ces fortes de termes.
La premiere page 16 regarde leur antiquité
dans l'Eglife d'Ifraël. L'Auteur fait
voir que Jacob , Moïfe & Balaam ont employé
le ftyle énigmatique en béniſſant la
nation fainte. Enfuite il fait voir que d'âge
en âge ce ſtyle s'eft confervé par une chaîne
affez fuivie pour qu'on ne le perdît point
de vue. Le cantique de Débora , celui de la
mere de Samuel , ceux de David , celui de
Salomon , les ouvrages d'Ifaïe , de Jérémie
, d'Ezechiel , de Daniel & de Job , de
même que ceux des douze petits Prophetes
, ont confervé le ftyle énigmatique , &
la récitation des Pfeaumes l'a perpétué jufqu'à
J. C. & jufqu'à nous .
>
" En effet , dit l'Auteur , au bas de la pa-
" ge 22 , S. Jean Chryfoftome , Théodo-
» ret , S. Cyrille d'Alexandrie , & S. Je-
» rôme , nous donnent l'explication de
» ces termes . C'est dans ce tréfor que les
» plus célebres Commentateurs , Cornelius
à Lapide , Salméron , Bonfrérius &
plufieurs autres , & furtout Dom Cal-
» met , ont puifé l'explication qu'ils nous
en donnent... Mais foyez perfuadés ,
و ر
. و د
144 MERCURE DE FRANCE.
53
» Meffieurs , que l'Ecriture Sainte bien approfondie
, nous découvre tant de richef-
> fes en ce genre , qu'on ne fort pas de furprife
, quand on examine à quel point on
» a porté la négligence fur un article auffi
» effentiel à l'intelligence des Pfeaumes &
» des Prophetes , quant au fens hiſtori-
ود
» que . "
La feconde obfervation qui , fans porter
ce titre , fe trouve à la page 31 , donne les
raifons de l'inintelligibilité du ftyle prophétique.
L'Auteur nous en donne cinq.
La premiere eft que les oracles des Pfeaumes
& des Prophetes contre Babylone , ne
devoient être entendus qu'après le renverfement
de ce grand Empire. La feconde eft
l'endurciffement & l'aveuglement auxquels
le commun , ou plutôt la très-grande partie
de ce peuple fe trouvoit , foit avant la
captivité , foit du temps de J. C.
La troifieme eft le danger où les Ifraëlites
fe feroient trouvés , fi les prophéties &
les Pleaumes , qui prefque tous prédiſent
la ruine de Babylone , euffent été compofés
dans un ftyle intelligible aux Apoftats.
La quatrieme raifon confifte en ce que
rien n'étoit plus capable d'énoncer les deux
alliances , qu'un ftyle qui , par la généralité
de fes termes , par fes expreffions énigmatiques
, & par fes réticences , forme un
voile
OCTOBRE . 1758. 145
voile qui , une fois levé, porte un jour
admirable fur l'ancien & le nouveau Teſtament.
La cinquieme eft tirée de S. Jean Chryfoftome
, qui croit que fi le peuple eût
compris combien les prophéties prononcées
contre lui , étoient terribles , il auroit
mis à mort les Prophetes , &c.
Il faut lire le détail de ces raifons depuis
la page 30 jufqu'à la page so .
II. L'Auteur employe les x111 & xiv
Lettres de ce volume à développer la valeur
d'un nombre de termes généraux tirés
de différens textes de l'Ecriture fainte . Enfuite
il explique le Pf. 116 , Laudate Dominum,
omnes gentes, & le premier Pfeaume
Beatus vir qui non abiit in concilio , &c.
qui lui feul tient la xiv Lettre. Ce Pleaume
eft traité dans toute l'étendue grammaticale
, néceffaire pour lever les difficultés
que préfentent les termes généraux qui
formoient Ix articles , & les énallages au
nombre de 8. On nous difpenfera de ce
détail , auquel nous renvoyons le petit
nombre de Sçavans qui ont affez de goût
pour s'y intéreffer.
Mais je crois ne devoir point omettre
ce que M. l'Abbé de *** a remarqué à la
page 280. « Les termes généraux , dit- il ,
forment une efpece de difcours énigma-
I.Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ور
"
» tique d'autant plus difficile à pénétrer ,
» qu'on ne s'avife pas d'y foupçonner le
» moindre voile . Eh ! pourquoi le foupçonneroit-
on ? puifque l'on croit y voir
» les objets à découvert. Ces termes géné
» raux font fi clairs & tellement à la por-
» tée de tout le monde , que l'on rifque
» de n'être pas cru , quand on avance que
» ces expreffions , prifes dans la fignifica-
» tion indéterminée qu'elles préfentent , ne
»rendent pas le fens littéral de l'ancien
» Ifraël . »
ود
Et à la page 282 : « En effet , fi l'on cût
» fait lire à un Apoftat , ou à tout autre
» ennemi de l'Eglife d'Ifraël le Pf. 36 ,
» Héb. 37. Noli amulari l'on ne courroit
» pas le moindre rifque Il auroit dit : Je
» fens tout le mérite de cette piece ; 'y
» vois un parallele entre l'homme juſte &
l'injufte. Certe poéfie eft bien faite
» mais le fujet n'eft pas nouveau. L'Apof
» tat n'auroit point eu tort , puiſqu'il faut
» convenir que ce Pfeaume eft un tiffu des
» expreffions les plus claires . Elles forment
» néanmoins un voile rellement impénétra-
» ble , que jamais l'Apoftat ni le Chal
» déen n'auroient pu le percer pour y appercevoir
la trifte deftinée de la Monar-
» chie de Babylone & le triomphe d'Ifraël.
و و
Cependant l'art de s'énoncer obfcuréOCTOBRE.
1758. 147
ment , en fe fervant d'expreflion géné-
» rakes , n'eft inconnu dans aucune Na-
» tion. Les difcours conçus en termes gé-
» néraux , font fouvent d'un grand fecours
pour s'énoncer en préfence des perfonnes
, fans qu'elles s'apperçoivent qu'elles
font la matiere de la converfation . Par
» ce même chiffre fi fimple , on peut har-
» diment laiffer lire une Lettre à l'homme
» même contre lequel elle eft écrite »
"
On conçoit par ce que l'on vient de
lire , qu'il faut examiner avec une extrême
attention les termes généraux pour les reftraindre
à l'idée que le Prophete avoit en
vue , bien loin de s'arrêter aux notions
indéterminées qu'ils préfentent .
III. La Lettie xv fait voir que le ftyle
prophétique employe les termes énigmati
ques & généraux dans la nouvelle alliance
auffi bien que dans l'ancienne ; ces termes
au nombre de 18 , étant exp'iqués par
quantité de textes de l'ancien Teftament.
L'Auteur fait enfuite cette remarque, page
439 : « Je ne fçais pas fi tous ceux qui li-
» ront cetre Lettre in'accorderont le dou-
»ble fens littéral que je donne à ous les
» termes que je viens d'expliquer . Mais il
» fera encore établi dans la fuite d'une
maniere plus développée par ceux de
mes Eleves , à qui je remets le foin de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
» continuer & de perfectionner cet im-
»portant Ouvrage.
55
و ر
» Le Cantique de Zacharie , pere de
Saint Jean-Baptifte , va prouver ſa réalité
» du double fens. En effet , prefque tout
fon Cantique eft compofé des expref-
» fions que je viens d'expliquer ; il n'y a
» pas un feul de ces termes qui n'entre
dans la compofition du Benedictus ; &
», afin qu'on n'en doute pas , je vais en
donner la traduction à côté du texte latin,
& marquer en caracteres différens
» les paroles que Zacharie a empruntées
» des Pfeaumes & des Prophetes pour for-
» mer fon Cantique d'actions de graces au
fujet de la naiffance prochaine du Verbe
و د ر
"
ود
ود
❞ incarné , "
PHYSIQUE,
LETTRE d'un Médecin à l'Auteur du
Mercure.
MONSIEUR , puifque M. Olivier de
Villeneuve , Médecin de la Faculté de
Montpellier , dans fon triomphe de l'éther
, inféré dans le premier volume du
Mercure de Juillet , nous déclare qu'il
OCTOBRE . 1758 . 140
"
eft bien réſolu à ne rien écrire déformais
pour l'établiſſement de fon principe
, qu'il croit auffi folidement établi ,
qu'inconteftable , & que c'est pour la
derniere fois qu'il préconife l'éther , en
expliquant fommairement le feu , la chaleur
, la flamme , la fumée , la lumiere
il eft temps de propofer à ce fçavant Médecin
, nos doutes fur fes explications , &
de ranimer , s'il fe peut , fon ardeur , qui
paroît vouloir s'éteindre dans le feu , la chaleur
, la flamme , & c. Et d'abord prionsle
d'établir les titres de propriété du principe
, qu'il nous dit être fien , & qu'il
n'a pas jugé néceffaire de rappeller ici ,
fans doute , comme fuffifamment connu .
C'eſt fans contredit une grande découverte
, que celle d'un principe nouveau ,
qui femble ne devoir naître que d'une
immenfité de faits qui le reconnoiffert
pour pere. Newton à découvert des principes
nouveaux. La table des affinités de
M. Geoffroy , a fourni des principes nouveaux
en Chymie. La belle differtation
de Boerhaave , fur le feu , la chaleur , &c.
établit , à l'aide d'un grand nombre d'expériences
la principale propriété du feu ,
qui eft la raréfaction des corps.
Pareillement , les expériences de M.
Nedham , de la Société de Londres , ont
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
conduit ce Sçavant plein de fagacité à des
principes qu'il peut regarder comme fiens :
une infinité de nouveaux phénomenes
lui ont fait voir une force expanfive ,
qui penetre intimement chaque partie
infenfible de fubſtances végétales & animales
, & qui eft contrebalancée par une
force de réfiftance , laquelle venant à diminuer
( par l'action de l'eau , par exemple
, qui tient en digeftion ces fubftances
, ) laiffe cette force fe manifefter fenfiblement.
Or je dis qu'à quelque identité qu'on
puiffe rappeller ces principes , ils n'en
font pas moins propres aux grands hommes
qui les ont annoncés , parce qu'ils y
font arrivés par différens chemins.
Pauci quos aquus amavit ,
Jupiter, aut ardens evexit ad athera virtus .
Diis geniti , potuêre.
M. Olivier doit donc nous faire voir
que fon principe , qu'il dit auffi folidement
établi qu'inconteſtable , eſt le réfultat
de fes recherches & de fes expériences
& alors nous nous ferons un
pla fir de le mettre au nombre des grands
hommes que nous venons de citer.
Les rarefactions victorieufes du centre à
la circonférence , les raréfactions victorieuOCTOBRE.
1758. 151
fes de la circonference au centre , les raréfactions
du centre à la circonférence , &
de la circonference au centre en équilibre ,
on à peu près. Voilà le grand reifort de
la nature . De- là doivent éclorre tous les
phénomenes de l'Univers . Auffi déclaretil
qu'il ne finiroit pas , s'il parcouroit
toutes les expériences qui fe présentent en
foule à fon efprit , pour établir les rapports
fucceffifs que doivent avoir les raréfactions
centrifuges & centripetes. Car tout s'opere
par raréfaction , tout eft redevable à l'éher
, au feul raréfiant universel.
Ces principes énoncés à la maniere de
M. Olivier , fe rapprochent au fond dụ
fameux principe d'action & de réaction ,
dans lequel confifte la vie de cer Univers.
Et fi notre Auteur eûr voulu prendre
la peine de confulter les ouvrages
des Grands hommes que je viens de ciil
auroit reconnu que Newton , par
des obfervations Aftronomiques , Geoffroi
, par des expériences Chymiques
Boerhaave , par des expériences Phyfiques
, & Nedham , par des obfervations
Microſcopiques , enfeigne nettement &
clairement , ce qu'il s'efforce de comprendre
& d'expliquer , par des fpéculations
ter ,
abftraites:
Tous ces illuftres Sçavans ont vu le
4
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
grand principe , le grand reffort de la
nature d'auffi près , qu'il paroît être poffible
; M. Olivier femble ne le vouloir
obferver que de loin ; & comme il ne
le voit revêtu d'aucune forme ſenſible ,
fon imagination lui en prête qui font
purement idéales . Il tombe à peu près
dans le même inconvénient , que ceux qui
ont voulu expliquer l'arrangement de cet
Univers , en ne demandant que de la matiere
& du mouvement.
Mais venons à l'objet de ce mémoire ,
dans lequel il fe propofe d'expliquer , le
feu , la chaleur , la fumée , la lumiere ,
&c. Après avoir permis de donner à l'éther
, le nom de feu élémentaire , il nous
dit , que l'air , la nuit comme le jour , l'hiver
comme l'été , n'en est pas plus ou moins
air , qu'il est autant mu en hiver comme
en été , que pour approfondir le nouvel état
de l'air au foleil levant , il ne faut pas
confondre les termes d'effluence & de réfluence
; il abandonne aux Aftronomes
les fameufes queftions fur l'émanation
des corpufcules du foleil , fur le mouvement
ou le repos de la terre ; queſtions
fuperflues pour la connoiffance de la lumiere
, & il prend le parti d'allumer du
feu ou un flambeau , & nous invite à
obferver , avec une attention finguliere ,
OCTOBRE. 1758. 153
ce qui va fe paffer ; écoutons - le.
Pour qu'un flambeau éclaire & continue
d'éclairer , il faut que l'air qui fe fuccede
à lui- même pour l'environner immédiatement
, devienne plus rare du centre
à la circonférence , à proportion qu'il aborde
le flambeau , & il conclut quelques lignes
après La lumiere n'est qu'un air darde en
rayons lumineux , en lignes pyramidales , en
cônes aéréo éthérés , & tout cela fe voit à
la chandelle. Vous fouvenez - vous , Monfieur
, de quelle maniere Strabon inftruit
Thalès , dans la Comédie de Regnard ,
intitulée Démocrite .
:
On pourroit demander à l'Auteur , ce
qu'il entend par des raréfactions excentrales
, dont les degrés font autant inconcevables
que nombreux.
Des degrés inconcevables ! Pourquoi altere-
t'il le langage des Géometres , en parlant
de lignes tirées d'un centre à tous les
points d'une circonférence circonfcrite ? Une
circonférence n'eſt ni infcrite ni circonfcrite
à un centre , mais elle peut être
infcrite ou circonfcrite à un polygone régulier.
Mais quand il prétend que la lumiere
, que la terre réfléchiroit à une diſtance
auffi grande qu'eft celle de la lune ,
feroit en tout femblable à celle que las
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
lune répand d'un fecond bond , il fait voir
qu'il ignore que la différence des diametres
dans les fphéres refléchiffantes , produit
néceffairement de la différence dans
les réflexions , par la divergence des
rayons ; mais ne pouffons pas la critique
plus loin , & refpectons , dans M. Ólivier
, un habile Médecin , peu occupé
de la Phyfique expérimentale , & abfolument
neuf dans les fciences Phyfico - Mathématiques
, fans lefquelles on peut
être très- diftingué dans la pratique , &
craignons déja de nous attirer le reproche.
Pol me occidiftis , amici ,
Non fervaftis , ait , cui fic extorta voluptas ,
Et demptus per vim mentis gratiffimus error.
PRIX d'Eloquence de l'Académie Franço
fe , pour l'anné 1759-
Le vingt- cinquieme jour du mois d'Août
1759 , fête de S. Louis , l'Académie Françoife
donnera un Prix d'Eloquence , qui
fera une médaille d'or de la valeur de fix
cens livres . (1)
(1 ) Le Prix de l'Académie eft formé des fondations
réunies de Meffieurs de Balzac , de Cler
mont-Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron.
OCTOBRE. 1758. 155
Elle propofe pour fujet , l'Eloge de Maurice
Comte de Saxe , Maréchal de France.
Il faudra que le Difcours ne foit que
d'une demi-heure de lecture au plus , &
l'on n'en recevra aucun fans une approbation
fignée de deux Docteurs de la Faculté
de Théologie de Paris , & y réfidans actuellement.
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour ce Prix.
Les Auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais ils y mettront un
parafe avec une fentence ou devife telle
qu'il leur plaira.
tis
Ceux qui prétendent au Prix , font averque
les pieces des Auteurs qui fe feront
fait connoître , foit par eux-mêmes , foit
par leurs amis , ne concourront point , &
que Meffieurs les Académiciens ont promis
de ne point opiner fur celles dont les
Auteurs leur feront connus.
pre-
Les ouvrages feront remis avant le
mier jour du mois de Juillet prochain à
M. Brunet , Imprimeur de l'Académie Françoiſe
, au Palais ; & fi le port n'en eft point
affranchi , ils ne feront point retirés.
L'Auteur de l'Ode fur l'Immortalité de
Ame , qui a remporté le prix de Poéfie ,
ne s'eft point fait connoître.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
PRIX proposé au jugement de l'Académie
Royale des Sciences.
UNN Citoyen zélé , défirant d'être utile &
fa Patrie , & perfuadé de l'importance de
l'art de la Verrerie dans le Royaume , a
fouhaité qu'on pût répandre de nouvelles
lumieres fur cet objet. Dans cette vue il a
fait remettre à l'Académie une fomme de
cinq cens livres, pour être donnée, par forme
de Prix , à celui qui , au jugement de
PAcadémie , réuffira le mieux à déterminer
les moyens les plus propres à porter la perfection
l'économie dans l'art de la Verrerie.
Les Sçavans & les Artiſtes de toutes les
Nations font invités à travailler fur ce fujet
, même les Affociés Etrangers de l'Académie.
Les feuls Académiciens regnicoles.
en font exclus , comme des autres Prix propofés
par l'Académie.
Ceux qui compoferont , font invités à
écrire en françois ou en latin , mais fans
aucune obligation . Ils pourront écrire en
telle langue qu'ils voudront , l'Académie
fera traduire leurs ouvrages
.
On les prie de faire enforte que leurs
écrits foient très - lifibles .
Ils ne mettront point leur nom à leurs
OCTOBRE. 1758. 1ST
ouvrages , mais feulement une fentence ou
devife. Ils pourront , s'ils veulent , attacher
à leur écrit un billet féparé & cacheté
par eux , où feront , avec la même fentence
, leur nom , leurs qualités & leur adreſfe
, & ce billet ne fera ouvert par l'Acadé
mie , qu'au cas que la piece ait remporté
le Prix .
Ceux qui travailleront pour le Prix ,
adrefferont leurs ouvrages francs de port ,
à Paris au Secrétaire perpétuel de l'Académie
, ou les lui feront remettre entre les
mains. Dans le fecond cas le Secrétaire en
donnera en même- temps à celui qui les lui
aura remis , fon récépiffé , où fera marqué
la fentence ou devife de l'ouvrage & fon
numéro , fuivant l'ordre ou le temps dans
lequel il aura été reçu .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
onze Novembre 1759 inclufivement.
L'Académie adjugera ce Prix à fa premiere
affemblé de 1760 , & fon jugement.
fera annoncé dans les papiers publics.
S'il y a un
récépiffé
du
Secrétaire
pour
la piece
qui
aura
été
couronnée
, le Tréforier
de
l'Académie
délivrera
la fomme
de
500
livres
à celui
qui
lui
rapportera
ce
récépiffé
. Il n'y
aura
à cela
nulle
autre
forma
life
158 MERCURE DE FRANCE:
S'il n'y a pas de récépiffé du Secrétaire ;
le Tréforier ne délivrera le Prix qu'à l'Auteur
même , qui fe fera connoître , ou au
porteur d'une procuration de fa part.
L'Académie auroit bien fouhaité faire
connoître celui qui a fi généreufement contribué
à la perfection d'un art auffi utile
que la Verrerie. Mais en faifant voir fon
amour pour le bien public , il a foigneufement
caché fon nom , & elle n'a pu le défigner
que par celui de citoyen .
7
SÉANCE
PUBLIQUE
De l'Académie Royale de Nancy , tenue le
8 Mai de cette année.
M. André ouvrit la féance par la lecture
des Découvertes dans le genre fabulaire ,
précédées de quelques obfervations & réflexions
: Ouvrage envoyé à la Société royale
, par M. Grofley , de Troyes , Affocié
étranger. Seroit il impoffible , dit- il , de
devenir original en ce genre , même après
la Fontaine Furetiere , la Mothe n'ont
pu
s'élever à cette gloire en inventant ; par
quelle voie la Fontaine y eft- il lui - même
parvenu ? Il a imité . Il s'en glorifie auffi
hautement que la Mothe s'en défend .
Ses modèles ont été Efope , Phédre ,
OCTOBRE. 1758. 159
Horace , Avienus. M. Grofley, après avoir
caractérisé le génie & la maniere de chacun
de ces Auteurs , peint ainfi notre immortel
Fabulifte. La nature l'avoit formé
pour ce genre , en verfant dans fon ame ,
en mettant dans fes moeurs , la fimplicité ,
l'ingénuité , la naïveté. ..
Une exacte conformité de goût l'avoit
entraîné vers Rabelais , vers Bocace , vers
l'Ariofte . Il fe retrouvoit dans tous ces
Auteurs, dont l'étude continue avoit achevé
de déterminer fa vocation , & de développer
fes talens prefqu'à fon infçu ... II
connut auffi nos anciens Fabliaux , fources
où Rabelais , l'Ariofte avoient puifé , monument
précieux de la naïveté de nos
Ayeux. Cette habitude avec les Narrateurs
anciens & modernes eut tout l'effet qu'elle
devoit avoir fur un génie tel que celui
de la Fontaine. Elle fit couler de fa plume
ces beautés légeres qui ne confiftent point
dans les penfées recherchées , mais dans
un certain air naturel , dans une fimplicité
facile , élégante & délicate , qui ne
tend point l'efprit , qui ne lui offre que
des images communes , mais vives &
agréables ; qui fur chaque fujer ne lui
préfente que les objets dont il peut être
touché ; qui enfin toujours montée au ton
de la nature , faifit habilement , & fait
160 MERCURE DE FRANCE .
paffer dans l'ame des lecteurs tous les mouvemens
que les chofes qu'elle peint doivent
produire.
Je ne fçais , continue M. Grofley , fi je
ne me fuis point fait illufion ; mais je crois
avoir fenti dans la lecture réfléchie des
Ouvrages de la Fontaine , des nuances qui
femblent diftribuer fes Fables en quatre
claffes.
pro Dans la premiere , la Fontaine s'eft
pofé la fimplicité toute nue des Fables
d'Efope. Telles font les Fables de la Montagne
qui accouche ; du Coq & de la Perle ,
& c.
Dans la feconde à laquelle appartient
le Lion devenu vieux , il a imité la fimplici
té douce & fleurie de l'affranchi d'Augufte.
Il a joûté dans la troifieme avec Horace.
Le Renard & la Cicogne , le Heron , les
Animaux malades de la pefte , & les autres
Fables de cette claffe réuniffent l'élégance ,
la vérité , la naïveté des images , & toutes
graces de détail que l'ami de Mécene
avoit répandues dans fa Fable du Rat de
ville & du Rat des champs.
les
>
Dans la quatrieme , il ceffe enfin d'imiter
il s'ouvre une nouvelle route. A la
tête des Fables de cette claffe , je place
celle de la jeune Veuve . C'est là que ne
availlant que d'après lui-même , il a dé
OCTOBRE. 1758. 161
ployé , comme dit M. de la Mothe , tout
ce que le riant a de plus gai , tout ce que le
gracieux a de plus attirant , tout ce que le
familier a de plus élégant , toute la liberté
du naturel , tout le piquant de la naïveté.
M. de la Mothe voulut être en même
temps , & l'Efope , & le La Fontaine . Il ne
fut ni l'un ni l'autre aux yeux du Public ,
qui femble , par fa décifion fur les Fables
de la Mothe , avoir voulu mettre le genre
naïf en réſerve contre les entrepriſes du
bel - efprit.
Averti par le mauvais fuccès de la Mothe
, M. Richer s'eft renfermé dans une
des routes que la Fontaine avoit ouvertes
par l'imitation de l'élégance douce , finple
& châtiée de Phedre. Le Public lui a
adjugé la place que la Mothe ambitionnoit
au deffous de la Fontaine.
Cet exemple nous éclaire fur les reffources
qui restent à nos Fabuliſtes : c'eſt de
fuivre la Fontaine dans l'une des quatre
routes qu'il a tenues. Mais il faut le fuivre
comme il fuivoit fes modeles . Il embelliffoit
des beautés propres à l'un , les fujets
pris de l'autre. La Fable du Renard & de
la Cicogne , prife de Phedre , il la traite à
la maniere d'Horace : dans celle du Rat de
ville & du Rat des champs , imitée d'Horace
, il prend le ton de Phedre.
162 MERCURE DE FRANCE.
Ses quatre routes feront pour nos Fabu
liftes , ce que font pour nos Architectes
les cinq Ordres anciens . Un fixieme ,
quoiqu'imaginé
par le Brun , a échoué .
Dans la fuite de cet Ouvrage , qui n'a
pu être lu en entier à cette féance , M.
Grofley recherche quels font dans chaque
fujet les modeles que la Fontaine a imités.
Elope & Phedre font connus . Il parle d'Avienus
, de Gabrius , de Faërne , d'Abftemius
, de l'excellent Recueil donné par
Cumérarius , de celui qu'a donné en 1610
Ifaac Verclet, petit- neveu de MM. Pithou ,
& du Recueil des Facéties de Bébelius. Par
l'examen de ces différens Recueils , M.
Grofley croit être parvenu à déterminer
le modele que la Fontaine s'eft propoſé
pour chaque Fable. Il n'eft en défaut que
fur cinq ou fix.
Il y a des fujets qui ont été traités par
le plus grand nombre de ces Auteurs. Elles
ont quelquefois gagné , quelquefois perdu
en paffant par tant de mains ; la Fontaine
les a fuivies dans toutes , & profité de
toutes les nouvelles beautés qu'elles y ont
acquifes.
L'objet des recherches de M. Groſley a
été de faifir la maniere d'imiter de la Fontaine
, & fa fupériorité fur fes modeles . Il
donne pour exemples deux Fables ; celle
OCTOBRE . 1758. 163
de l'Araignée & de la Goutte , tirée du
Recueil de Cu nérarius , & dont Nicolas
Gefbelhus eft l'Auteur , & celle des Animaux
malades de la pefte , prife de Bébelius
La même Fable fe trouve dans le
quinzieme Sermon de Raulin fur la Pénitence.
M. Grofley finit par inviter nos Fabuliftes
à examiner la maniere d'imiter de la
Fontaine , & à fe bien convaincre qu'ils ne
l'égaleront , s'il eft poffible , qu'en le fuivant
dans les routes qu'il a ouvertes , &
non en s'engageant dans des routes nouvelles.
Après la lecture de cet Ouvrage , M. le
Chevalier de Solignac , Secretaire perpétuel
, lut un Difcours en forme de Lettre ,
dont il ne défigna l'Auteur qu'en difant ,
qu'il étoit tout à la fois protecteur & favori
des Mufes. Le portrait que cet Auteur fait
des grandes qualités néceffaires à un Prince
, fervit bientôt à le faire mieux connoître.
Je donnerai ce Difcours en entier , s'il
eft poffible , dans le volume prochain.
164 MERCURE DE FRANCE.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences & Belles - Lettres
de Dijon , & Sujets propofés pour les Prix
des années 1759 , 1760 & 1761 .
L'ACADÉMIE termina fes ſéances le Dimanche
13 Août , par une affemblée publique
, dans laquelle M. l'Abbé Richard ,
Secretaire perpétuel pour les belles- Lettres,
fit l'éloge de MM . Devepas , Académicien
honoraire , & Meney , Affocié , morts
dans l'année . M. Guyot lut un Difcours
fur la modeſtie ; M. Picarder une piece en
vers contre les détracteurs du fiecle , & M.
Hoin un Difcours fur la question de Médecine
propofée par l'Académie ; il s'attacha
particuliérement à prouver que l'obfervation
comparée , peut fournir les
moyens de diftinguer promptement le caractere
des différentes maladies épidémiques.
Sujet pour le prix de Phyfique de l'année
1759 : Déterminer les caufes de la
graiffe du vin , & donner les moyens de l'en
préferver , ou de le rétablir.
Sujet pour le prix de Belles - Lettres de
l'année 1760 : Les Sciences & les Arts les
plus utiles & les premiers cultivés , font-ils
OCTOBRE . 1758 . 165
ceux qui ont été portés jusqu'à préfent à une
plus grande perfection ?
Sujet pour le Prix de Médecine de l'année
1761 : Quels font les moyens de diftinguer
le caractere des differentes maladies
épidémiques ; & quelles font les regles de conduite
qu'on doit fuivre dans leur traitement ?
Cette derniere queftion utile autant
qu'intéreffante , avoit déja été proposée
pour cette année ; mais l'Académie n'ayant
pas eu lieu d'être fatisfaite des Mémoires
qui lui ont été adreffés , a cru devoir la
propofer de nouveau ; & pour donner
tout le temps de faire les recherches néceffaires
, elle a renvoyé la diftribution du
Prix à l'année 1761 .
Pour remplir les vues de l'Académie ,
les Auteurs doivent particuliérement s'attacher
, d'après les obfervations qui nous
ont été tranfmifes des différentes maladies
épidémiques , à réduire ces mêmes maladies
à certains genres , & les genres aux
efpeces qu'ils comprennent ; à indiquer
avec précision les moyens de reconnoître
chaque genre & chaque efpece ; à tracer
la route qu'on doit fuivre jufqu'à ce qu'on
puiffe les diftinguer ; enfin à établir les
indications curatives qu'offrent chacune
d'elles.
Il fera libre d'écrire en latin ou en
166 MERCURE DE FRANCE .
françois fur les différens fujets propofés ;
obfervant que les Ouvrages foient libles ,
& que la lecture de chaque Mémoire
n'excede pas trois quarts d'heures . On en
excepte le fujet de Médecine , pour lequel,
vu fon utilité , on ne preferit aucune limite
. Les Mémoires , francs de port , feront
adrelles à M. Perit , rue du vieux
Marchef , avant le premier Avril des années
indiquées pour chaque fujet ; p. ffé
ce temps , ils ne feront plus admis au concours.
On mettra au bas des Ouvrages une
fentence ou devife ; elle fera répétée fur
une feuille de papier pliée en plufieurs
doubles , & cachetée.
Les Prix propofés confiftans chacun en
une Médaille d'or de la valeur de trois cens
livres , feront diftribués fucceffivement à
la fin de chaque année .
SÉANCES PUBLIQUES
De la Société Littéraire d'Arras.
M. le Marquis de Mézieres , Lieutenant
Général des Armées du Roi , & Gouverneur
de la Ville de Longwy , élu affocié
honoraire de cette Compagnie , y prit féance
le 11 Février dernier 1758 , & prononOCTOBRE
. 1758. 167
ça fur la réception un difcours , auquel répondit
M. Denis , Tréforier de la Chancellerie
d'Artois , Directeur de la Société.
Enfuite M 1 Abbé de Lys , Bénéficier de
la Cathédrale d'Arras , lut des obfervations
Météorologiques , dans lefquelles il
examina fi la grande hau eur du mercure
peut in liquer I hyver un tès- grand froid ,
comme l'infinue une planche gradué d'un
barometre de l'Académie de Florence ;
pourquoi dans les vents du Nord le mercure
eft toujours plus élevé que dans les
autres vents , & pourquoi il étoit le 30
Janvier de cette année , à vingt- huit pouces
onze lignes.
M. Durant fils , Médecin des Hôpitaux
du Roi , en furvivance , fic la lecture d'une
lettre fur une maladie , extraordinaire ,
à la fin de laquelle les cheveux de la malade
fe trouverent de couleur fanguine. Le
Pere Lucas , Jéfuite , luc une Dilfertation
for le même fujet , ap ès quoi il donna des .
réflexions Phyfiques fur la fuperficie de la
terre , fur la formation des montagnes qui
la couvrent , & fur les corps hétérogenes
renferment les couches homogenes. que
On croit devoir ajouter ici la liste des
autres ouvrages lus dans quelques féances
publiques , qui ont précédé & fuivi celle
dont on vient de rendre compte,
1
168 MERCURE DE FRANCE.
De M. Denis. Difcours dont l'objet eft
de faire voir que les Sciences font néceffaires
à l'homme , & qu'elles procurent à
l'Etat & aux moeurs les plus précieux avantages.
De M. l'Abbé de Lys. Differtation ſur la
diverfité des langues , où l'on établit que
cette diverfité eft nuifible aux Sciences proprement
dites.
Mémoire fur la vie de François Richardot
Evêque d'Arras , contenant le détail
des cérémonies obfervées à fon Entrée folemnelle
dans cette ville .
De M. Durant . Effai fur l'homme.
Du Pere Lucas. Mémoire fur plusieurs
phénomenes hydrauliques de la Province
d'Artois ; fçavoir , les exondations fingulieres
dupuits de Boyaval, les fources bouillonnantes
de Fontaine - les- Boullans , les
fontaines faillantes du Château de la Vafferie
, & les fontaines intermittentes de Bailleul-
Mont.
Nouvelles Obfervations phyfiques fur
les eaux du pays & des environs , particuliérement
fur la fontaine du marais de
Beuvry , près de Béthune , & fur l'eau naturellement
rouffe de l'auberge de Mariembourg
dans la ville de Douay.
Hiftoire de la pierre à fufil , ou filex ;
dans laquelle il eft traité de l'origine de
cette
OCTOBRE. 1758. 169
cette pierre , de fa formation , de fes différentes
efpeces , de fes diverſes configurations
, des corps hétérogenes qui adherent
à fa fuperficie, & de l'ufage qu'on peut
en faire.
De M. Camp , Avocat , préfentement Député
des Etats d'Artois à la Cour. Difcours
fur l'utilité des recherches de monumens
antiques , & de médailles dans la Province
d'Artois (feconde partie ) .
Recherches hiftoriques , tirées de plufieurs
manufcrits & titres anciens , fur ce
qui s'eft paffé à Arras en 1459 & 1460 , au
fujet des Vaudois , ou prétendus Sorciers ,
qui y furent condamnés à différens fupplices.
Mémoire fur l'origine & l'ancien ufage
de la Garance , en Artois.
De M. l'Abbé Simon , Prêtre du Dioceſe
d'Arras. Differtation fur les caufes du pyrrhonifme
littéraire.
De M. de Ruzé -de Jouy , Receveur &
Agent de l'Ordre de S. Louis. Difcours dont
le but eft de prouver que l'inconftance naturelle
aux hommes nuit autant , que la
foibleffe des talens dans la compofition des
Ouvrages de littérature .
De M. Dupré d'Aulnay , Membre de la
Société Littéraire de Châlons , Affocié externe
de celle d'Arras. Réflexions fur la cauſe du
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
flux de la mer , & de l'afcenfion de la feve
dans les végétaux .
Autres fur le Traité phyfico - méchanique
de M. Haukſbée , traduit de l'Anglois
par M. de Brémont , & mis au jour avec
des notes par M. Deſmarets .
De M. Beauzée, Profeſſeur de Grammaire
à l'Ecole Royale Militaire , Aſſocié externe.
Effai d'analyfe fur le verbe.
De M. Maſſon. Ode fur la naiffance de
Monfeigneur le Comte d'Artois ..
OCTOBRE . 1758. 171
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
LE CO
PEINTURE.
coeur de l'Eglife des Peres de l'Oratoire
, rue S. Honoré , vient d'être orné
de cinq tableaux , de la main du Sieur Michel
Ange Challe , Peintre ordinaire du
Roi , Membre de fon Académie Royale
de Peinture & Sculpture.
Le moment terrible , qui doit nous
rendre à la vie , & qui fera la récompenfe
des juftes & la punition des méchans
, occupe le milieu , dans une eſpace
de 12 pieds d'élévation fur 9 de largeur.
Jefus Chrift au fein de la lumiere fur
un trône de nuages , tend la main droite
aux Prédestinés : Adam & Eve , qui
lui font préfentés par l'Ange Gardien ,
demandent grace pour eux & leur poftérité
, tandis qu'à la gauche , S. Michel
, Miniftre de la vengeance , lance
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
la foudre fur les péchés , allégoriquement
perfonnifiés , en leur oppofant fon
bouclier lumineux , où paroît en lettres
de feu , le nom du Tout- Puiffant.
L'envie , le plus dangereux de tous les
vices , eft renverfée s'arrachant les cheveux
, écrafant d'une main le fatal ferpent
qui femble encore menacer Eve ;
l'homicide , le poignard fanglant , la fureur
dans les yeux , tombe avec l'avarice ;
le menfonge , levant fon mafque , fe
voit confondu avec l'orgeuil ; la terre ,
qui s'ouvre pour les engloutir , laiſſe
échapper des flammes à travers lefquelles
on apperçoit la gourmandife & la luxure.
Un Ange , au fon de la trompette , raf-
Temble les Juftes : Abel , Abraham , Sara
, Noé , & plufieurs Patriarches forrent
du fein de la terre , dans une obfcurité
qui marque que les aftres font
anéantis .
Aux deux côtés , fur des grandeurs à
peu près pareilles , font repréfentées la
Réfurrection & l'Afcenfion.
Dans le premier tableau , Jéfus - Chrift
triomphant de la mort , fort du tombeau ,
dont deux Anges foulevent la pierre ; la
fumiere qu'il répand , faifit de crainte les
Soldats prépofées à la garde du Sépulchre ;
leur Officier qui cherche à fuir , eſt arOCTOBRE.
1758. 17
rêté par ceux de fa troupe qui fe mettent
en défenfe ; un d'eux renverfé fe
couvre de fon bouclier , ne pouvant foutenir
la vue de ce prodige ; deux jeunes
Anges dans les nuages , tiennent des
chaînes & des entraves rompues , ( fymboles
de notre heureufe délivrance , qui
nous fouftrait au pouvoir de la mort ).
Dans le deuxieme , le Sauveur retournant
dans le fein de fon pere , s'éleve
fur un nuage ; deux Anges vêtus de
blanc , le montrent aux onze Diſciples ,
en les affurant de fon retour à la fin des
fiecles ; S. Pierre , tenant les clefs , dont
il eft dépofitaire , marque fon étonnement
& fon admiration ; S. Jean à genoux
tend les bras à fon divin maître , ainfi
que plufieurs des Apôtres qui font debout
fur la pente de la montagne.
Deux autres tableaux plus petits , qui
fervent de deffus de portes aux entrées
de ce coeur , repréfentent les Pélerins
d'Emaüis , & l'incrédulité de S. Thomas.
Jésus- Chrift , dans ce dernier , témoigne
fa bonté pour la foibleffe de cet
Apôtre incrédule , en lui laiffant toucher
fes plaies ; S. Pierre & les autres Difciples
admirent avec refpect la clémence
du Sauveur.
Dans celui qui eft au côté oppofé ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE:
Jésus-Chrift bénit le pain pour le parta
ger aux deux Pélerins qu'il avoit joints
fur le chemin d'Emaus ; leur étonnement
extrême à la vue de celui qu'ils croyoient
au rang des morts , eft exprimé fur leur
vifage.
L'un , oppofé à la lumiere qui éclaire
la table , s'avance pour mieux le reconnoître
, l'autre étend les bras , perfuadé
de la vérité , & demeure en admiration ;
la Lune qui paroît derriere un nuage ,
le moment de l'action .
marque
MUSIQUE.
TROISIEME Recueil d'Airs en Duo tiré
des Opera de MM. Rameau , Rebel &
Francoeur , &c. Opera Comiques , Parodies
, &c. choifis & ajuftés pour les flûtes ,
violons , pardeffus de viole , & dont la
plûpart peuvent ſe jouer fur la vielle & fur
la mufette , foit naturellement , foit par
tranſpoſition ; par M. Bordet. Prix en blanc
6 liv. A Paris , à la demeure du fieur Bordet
, rue Saint Denis , chez M. Bayle ,
Avocat en Parlement ; & aux adreffes ordinaires.
L'on trouvera aux mêmes adreffes fes
deux premiers Recueils chacun à 6 liv.
OCTOBRE. 1758 . 175
Dans le premier eft une Méthode raiſonnée
pour apprendre la mufique , à jouer de la
flûte , & de plufieurs Inftrumens.
Six Sonates de fa compofition , pour
deux fûtes, violons , ou pardeffus de viole ,
dans le goût des Duo de M. Lavaux : parties
féparées 4 liv . 16 fols.
Les deux premiers Recueils de M. Bordet
ayant eu le plus brillant fuccès , nombre
de perfonnes , & même gens de diftinction
, l'ont engagé à en donner au Public
un troifieme. Il fe flatte d'avoir raffemblé
dans celui - ci un choix de morceaux des
plus célebres Auteurs , plus intéreſſans
difficiles .
que
LUDUS Melothidicus , ou le Jeu des
dés harmonique , contenant plufieurs calculs
par lefquels toute perfonne compoſera
différens menuets avec l'accompagnement
de baffe en jouant avec deux dés , même
fans fçavoir la mufique. A Paris , chez.
M. de la Chevardiere , rue du Roule , à
la Croix d'or , & aux adreffes ordinaires
de Mufique ; à Lyon , chez les freres le
Gouy , place des Cordeliers .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
Obfervations fur la Tour de Pies.
On a beaucoup écrit en différens temps
fur la Tour de Pizes. Il en étoit queftion
dans l'extrait d'un Mémoire de M. de la
Condamine , inféré dans le Mercure du
mois d'Août de l'année derniere . M. Cochin
dans le Voyage d'Italie qu'il vient de
mettre au jour , en a parlé en Artiſte qui
fçait examiner les objets digne d'attention ,
& en rendre compte : il eft même entré
dans des détails qui tendent à prouver
combien eft ridicule l'opinion de ceux qui
ont cru qu'elle avoit été ainfi conftruite à
deffein par l'Architecte . Il n'en donne
point de mefures. M. de la Condamine
donne celle de la hauteur qui eft exacte.
Celle de l'inclinaifon ne l'eft pas . Elle eſt ,
comme il le dit , d'un douzieme de la hauteur
: mais on ne la trouve telle que depuis
le rez- de-chauffée , jufques fur la platteforme
d'où l'on fonne les cloches, qui font
dans les fenêtres du donjon . Un plan &
367
3
10Touses
PLAN
et Coupe de la
Tour de Pise.
:
OCTOBRE. 1758. 177
une coupe de cet édifice , des mefures prifes
avec foin , & quelques remarques faites
par un Architecte qui l'a examiné attentivement
, en donneront peut -être une
connoiffance plus exacte que celles que
l'on a données jufqu'à préfent. Jofeph.
Martini dans fon livre intitulé , Theatrum
Bafilica Pifana , dit que cette tour fut commencée
en 1174 au mois d'Août ; que
Guillaume qui étoit Allemand en fut l'Architecte
; après lui Bonanni de Pifes , &
enfin Thomas , auffi de Pifes , qui fit exécuter
le donjon .
Il eft aifé de démontrer que ces Archirectes
n'ont jamais fongé à la bâtir exprès
hors de fon aplomb de 12 pieds , fur la
hauteur de 142 , à compter , comme on l'a
dit , depuis le bas jufques fur la platteforme.
Il paroît même fûr qu'elle commença
à s'incliner du côté du midi , lorfqu'elle
fut élevée à cette hauteur , & peutêtre
un peu avant , comme le remarque
M. Cochin ; mais certainement elle ne
s'inclina pas alors du douzieme de fa hauteur.
La raifon eft que l'inclinaifon du
donjon eft bien moins confidérable que
celle de la tour : d'où l'on doit conclure
que la tour s'étant inclinée de 7 à 8 pieds
feulement , lorfqu'on l'eût conftruite jufqu'à
la platte forme , on éleva au deffus, &
[J
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
&
en retraite , le donjon perpendiculairement,
avec d'aurant plus de confiance , que ce
fut probablement alors que l'on ajouta aux
fondemens un enpatement d'environ cinq
pieds , felon ce qu'en a écrit George Vazari
. Mais malgre la fûreté qu'on avoit
cru acquérir , le tout s'étant encore incliné
, i en réfulta que le donjon fortit de
fon àplomb d'environ neuf pouces ;
parconféquent en raifon de la nouvelle.
inclinaifon de la tour , qui fut de quatre
pieds fix pouces , & qui jointe à celle de
fept pieds & demi , qui exiftoit avant la
conftruction du donjon , en forma une de
douze pieds , ou peut-être de moins : car
Vazari ne la donne que de fix bras & demi ,
c'eft- à dire de onze pieds deux lignes : fi
cela eft vrai , il s'enfuit que depuis environ
deux cens ans , elle a augmenté d'un pied ,
& que fi l'effet continuoit , la chûte en réfulreroit
néceffairement. A toutes ces obfervations
, on peut en ajouter quelquesunes
fur la conftruction de cet édifice , par
lefquelles on achevera de démontrer que
fon inclinaifon eft un pur accident .
Les joints de lit & les joints montans
font inclinés. Les marches de l'escalier
pratiqué dans l'épaiffeur du mur circulaire,
font pentives , de maniere qu'en y montant
le corps incline tantôt à droite , tanOCTOBRE.
1758. 179
tôt à gauche ; mais l'appareil eft fi bien
fait & la liaiſon eft fi bonne , qu'il n'eft
pas étonnant que cet accident n'ait caufé
aucune défunion des parties de cette tour ;
& quoique délicate en apparence , elle eſt
bâtie de maniere à avoir pu réfifter aifément
aux mouvemens que la mauvaiſe
qualité d'une portion du terrein fur lequel
elle eft élevée , a occafionnés à diverfes
repriſes.
Il eft à préfumer qu'elle a été établie
fur un mallif général conftruit en bons
matériaux , & dont le diametre eft d'environ
dix toifes . Le diametre intérieur de
la tour eft de 23 pieds au rez- de chauffée.
Le mur circulaire a d'épaiffeur douze pieds
huit pouces , fans y comprendre les colonnes
engagées qui y ajoutent un pied huit
pouces , & en ont deux & demi de diametre.
Quoique les colonnes qui ſont au
deffus de ces premieres foient fort petites ,
& , par leur ifolement , laiffent entr'elles
& le mur des portiques circulaires d'environ
quatre pieds de largeur , ce mur
conferve encore une épaiffeur de fept pieds
huit pouces. A la vérité l'efcalier eft pris
dedans ; mais il l'affoiblit peu , il n'occafionne
qu'un vuide en fpirale , & laiſſe
entre fes révolutions des maffifs confiderables
conftruits avec des blocs de maibre
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE .
dont les uns font les marches , & les autres
les plafonds au deffus , & qui ont affez de
prife dans les murs pour ne faire qu'un
tout avec eux ; il en eft de même des architraves
au deffus des petites colonnes. Ce
font des morceaux de marbre qui d'un
bout entrent dans le mur , & de l'autre
font comprimés entre les chapiteaux , & la
charge des archivoltes & des corniches qui
font au deffus. Il eſt probable qu'il y a
dans ces colonnes en haut & en bas de
petites ancres de fer ou de bronze retenues
par des tirans de même matiere , & que
les affifes des murailles font cramponées
avec foin. Toutes les parties de cette tour
étant ainfi liées enfemble , elle a donc pu
aifément s'incliner fans qu'elles ayent fouffert
aucun dérangement , & donner une
preuve de fa bonne conftruction , de l'intelligence
, & de l'attention des Architectes
qui en ont été fucceffivement chargés :
cela doit fûrement les rendre bien plus
recommandables que l'idée extravagante
de bâtir une tour inclinée , qui ne peur
jamais paffer pour une merveille , furtout
aux yeux des perfonnes qui ont quelques
connoiffances des arts & des mathémati
ques.
OCTOBRE. 1758. 18 1
LE
TEINTURE.
E fieur Duval - Defmaillaits avertit le
Public qu'il a fait fur les couleurs des
découvertes dont les avantages font les
plus finguliers , entr'autres fur le rouge..
Ce beau rouge ne revient pas à plus d'un
louis d'or la livre , & une livre fuffit pour
teindre 500 aulnes d'étoffes par jour fans
fe fatiguer , & auffi -tôt qu'elle eft feche ,
on la peut mettre à la calendre.
Cette couleur écarlate s'applique fur
toutes étoffes & toiles , fur la foie & le
coton , & cela à froid ; on pourroit l'ap
pliquer de même à chaud . Cette teinture.
eft fi parfaite , qu'elle peut aller à la leffive
cent & cent fois fans aucun altération , &'
elle pénetre l'étoffe avec la même vivacité
dans toute fon épaiffeur.
veut ,
Il y a plus , ces étoffes écarlates étant
hors de tout fervice , on brûle l'étoffe dans
un creufet , au dernier degré de feu fi l'on
& l'on trouve cette couleur écarlate
plutôt exaltée qu'altérée , & quand cette
couleur aura mille & mille fois été tirée dé
ces étoffes & employée de nouveau , elle
fera toujours la même. Cette écarlate eft
conféquemment auffi parfaite , que celle
par la cochenille eft imparfaite & ſuſcepti
182 MERCURE DE FRANCE.
ble de taches ; celle - ci au contraire portant
fon propre attrament , & étant fixe & permanente
; elle ne craint ni eau forte , ni eau
regale , ni aucun mordant , brûlant , corrodant
de toute autre nature même la
plus active.
L'Auteur ne s'étendra pas fur le bleu &
le verd , il fera feulement obferver en paf-,
fant que fi les Teinturiers fçavoient trouver
le véritable attrament de ces couleurs
qui eft en elles , ainfi qu'il eft dans ce rouge-
ci , ils éviteroient l'inconvénient de les
altérer par leur attrament étranger , qui les
rend très - imparfaites même jufqu'à bleſſer
la vue. En effet , toutes les couleurs des
Indiennes & des Perfes font fi altérées
par
les faux attramens que ces Teinturiers
emploient pour faire tenir leurs couleurs ,
qu'elles font très -imparfaites en Perfe auffibien
qu'ailleurs. Pour peu que l'on refléchiffe
fur les couleurs des Indiennes & des
Perfes , on verra que ces fauffes couleurs
fatiguent infiniment la vue ; mais on le
verra bien mieux lorfque les vraies couleurs .
ci- deffus annoncées paroîtront dans leur
vivacité naturelle. Ces couleurs récréeront
la vue , la forrifieront , & la rétabliront
même de fa débilité.
Nota. F'infere ces fortes d'avis à peu près tels qu'on me les
envoye : c'est au Public à mesurer fa confiance , & aux Cu
rieux à vérifier les faits.
OCTOBRE . 1758. 183
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
LE 12 Septembre , on a donné le Rivať
favorable à la place de la Coquette trompée.
Les paroles font de M. Brunet , la mufique
de M. Dauvergne.
Ce Muficien plein de talent , de docilité
& de modeftie , a cédé aux inſtances
qu'on lui a faites de compofer à la hâte
quelques fcenes qu'on pût ajufter au divertiffement
de l'acte comique des fêtes
d'Euterpe Il s'eft donc effayé fur de nouvelles
paroles ; mais ce petit acte , quoiqu'affez
bien écrit , eft dénué d'action , de
chaleur & d'images , & le plus habile Muficien
a befoin d'être infpiré par le Poëte.
Un Poëme lyrique mal ve fifié , mais qui
préfente ou indique des fentimens , des
tableaux , des mouvemens à exprimer , eft
préférable , pour le Muficien , au Poëme le
plus élégant , qui ne lui donne rien à peindre.
184 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
Extrait de la Comédie intitulée , l'Ifle déferte.
FERDINAND & Conftance , que l'Hymen &
l'Amour venoient d'unir , ayant entrepris
un voyage fur mer , furent jettés par la
tempête fur les bords d'une Ifle inhabitée ,
avec Silvie , foeur de Conftance. Tandis
qu'elles dormoient dans un lieu écarté ,
Ferdinand difparut , & Conftance ne douta
point qu'il ne l'eût abandonnée . Dans fa
douleur , elle s'eft occupée à graver ces
mots fur un rocher :
Du traître Ferdinand Conftance abandonnée
Finit ici fa vie & fes malheurs,
O toi qui de fon fort apprendras les horreurs ,
Venge la d'un perfide , & plains fa deſtinée.
Le dernier mot n'eft gravé qu'à demi ,
lorfque l'action de la piece commence.
Le caractere naïf & enjoué de Silvie ,
contrafte heureufement avec la fituation
de Conftance. Silvie avoit perdu fa petite
épagneule elle la retrouve ; elle eft enchantée
, elle vient faire part de fa joie à
fa foeur ; mais voyant qu'elle y eft peu fea
OCTOBRE 1758. 18
fible , & qu'elle ne ceffe de gémir ; elle luš
peint le calme & la douceur de leur vie ,
& ne conçois pas que Conftance puiffe regretter
d'autres lieux.
Mais cet endroit charmant , que fans ceffe tu
nommes ,
N'eft-il pas ce féjour habité par des hommes ?
Conftance les lui a peint cruels & perfides
; elle ajoute encore à ces traits. Silvie
ne conçoit pas que l'on regrette ce que
l'on haït , & qu'on veuille être vangé de
ce qu'on aime cependant elle fe doute
que fa foeur ne lui dit pas tout.
Je réfléchis fouvent , & ce matin encore ;
En voyant mille oiſeaux , au lever de l'aurore
Je penfois
Conftance , en ſe retirant.
Ces oifeaux , qu'anime le printemps ,
Auront , avant l'été , pleuré mille inconftans.
Silvie , feule livrée à fes réflexions , apperçoit
un vaiffeau , fpectacle nouveau
pour elle fa furprife redouble à la vue
des hommes qui débarquent . Elle fe cache
pour les obferver., Ferdinand avec Timante,
fon ami , vient chercher Conftance dans
cette Ifle. Il reconnoît les lieux où il la
laiffée. C'eft- là , dit- il , où je fus attaqué >
186 MERCURE DE FRANCE.
& d'où les brigands m'arracherent . Il s'éloigne
pour chercher les traces de fon
époufe. Timante déplore les malheurs de
fon ami. Il fort . Silvie témoigne fon embarras
fur l'efpece d'êtres qu'elle vient de
voir , & fur l'émotion qu'elle éprouve.
Ferdinand revient défolé que fes recherches
ayent été vaines. Il lit les vers gravés
fur le marbre , & s'écrie dans fon défefpoir
:
Conftance ne vit plus , & me croyoit parjure !
Timante le retrouve dans cette fituation
accablante . Ferdinand veut mourir dans
cette Ifle , & dit adieu à fon ami. Timante
fe réfoud à le faire enlever de force , & il
en donne l'ordre aux Matelots.
Silvie cherche fa four pour l'inftruire
de ce qui fe paffe , & ne la trouve point.
Timante apperçoit Silvie. Elle eft d'abord
tremblante , & lui défend d'approcher.
Timante.
Au moins fi je fçavois de quoi tu t'épouvantes :
Les hommes ne font pas des bêtes dévorantes.
Silvie.
Quoi ! tu ferois un homme
Timante.
Oui , je paffe pour tel
OCTOBRE. 1758. 187
La frayeur de Silvie redouble ; elle fe
jette aux genoux de Timante. Il la raffure ,
& lui demande où Conftance a fini fes
jours. Il apprend qu'elle eft vivante ; il eft
au comble de la joie.
Cours , vole vers ta foeur ,tandis qu'à Ferdinand ...
Silvie .
Il eft donc avec toi , cet ingrat , ce tyran ,
Ce monftre ?
Timante.
Que ces mots ne fouillent plus ta bouche !
Dans peu je t'inftruirai de tout ce qui le touche.
Ils vont chacun de leur côté pour cher
cher Ferdinand & Conftance.
Les hommes ne font pas fi méchans, ce mefemble,
dit Silvie , en le quittant, Vient un
Matelot qui , dans fon langage , dit des
douceurs à Silvie. Celui- ci n'eft pas fi bien
reçu . Elle le quitte pour aller chercher fa
foeur. Conftance revient au rocher pour
achever de tracer l'infcription qu'elle veut
laiffer en mourant. Elle rencontre le Matelot
, & c'eft de lui qu'elle apprend que
Ferdinand eft arrivé dans l'Ifle. Conftance
s'évanouit. Le Matelot fait de fon mieux
pour la fecourir : il entend Timante ; il
l'appelle. Celui - ci accourt : il ne doute pas
que ce ne foit Conftance elle-même. Il la
188 MERCURE DE FRANCE.
rappelle à la lumiere , juftifie fon ami , en
racontant fon enlévement & fon efclavage.
Ferdinand arrive enfin , reconnoît Conftance
, fe jette dans fes bras. Ils fe difent l'un
à Fautre les chofes les plus touchantes fur
leur amour & fur les maux qu'ils ont foufferts.
Silvie & Timante s'expliquent à leur
tour.
Timante.
• • Si tu m'aimois , Silvie ,
Je ne dirois qu'un mot , & tu ferois ravie.
. Silvie.
Quand on aime, a ton bien du plaifir à fe voir ?
Beaucoup.
Timante.
Silvie.
Je t'aime donc.
Timante.
Tu combles mon eſpoir s
Mais de tes fentimens j'ofe efpérer ce gage ,
Confens qu'un doux Hymen.
Silvie.
Point , point de mariage.
Elle craint que Timante ne l'abandonne .
Conftance la raffure , & lui dit :
Non , ma foeur , Ferdinand ne m'a point délaiffée
OCTOBRE, 1758. 189
A tort je te difois , dans ma trifte penſée ,
Tant de mal de fon fexe : hélas ! il n'en eft rien,
Silvie.
Quand j'apperçus Timante , ah je m'en doutois
bien.
On voit que cette piece eft mêlée de
pathétique & de comique. La naïveté &
la vivacité de Silvie , que Mlle Guean joue
parfaitement bien ; la franchife & le ton
joyeux du Matelot égayent le fonds de l'action
par des fcenes réellement plaifantes ,
& ces couleurs , quoiqu'oppofées , s'allient
agréablement. Il eft fuperflu d'obferver
que le défaut de l'action théâtrale eſt
l'inutilité répétée des recherches & des
mouvemens que fe donnent les Acteurs ,
courant fans ceffe les uns après les autres.
Mais ce défaut eft bien racheté. A l'égard
du dénouement , j'aurois voulu que Ferdinand
trouvât Conftance occupée à finir
l'infcription ; c'eft là que Métaftafe a placé
la reconnoiffance . Son imitateur a préféré
le comique du Matelot ſecourant Conftance
évanouie , au pathétique d'une reconnoiffance
imprévue. Je ne fçais s'il a eu raifon.
Le jeudi 31 Août , on repréfenta , pour
la premiere fois , la Tragédie d'Hyperm
neftre , de M. Lemiere , Auteur connu par
d'heureux effais.
190 MERCURE DE FRANCE.
Les juftes applaudiffemens qu'elle reçut,
redoublefent au tableau terrible qui précede
le dénouement , & qui décida le plein
fuccès de la piece . Le Public demanda
l'Auteur ; il fut obligé de fe montrer , &
d'être préfent à fon triomphe.
Je donnerai une idée de cette Piece dans le
volume fuivant.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE famedi 23 Août , les Comédiens Italiens
donnerent la premiere repréfentation
des Femmes filles , ou des Maris battus ,
Parodie nouvelle d'Hypermneftre en un
acte en vers . Cette piece n'a eu qu'un fuccès
médiocre.
L'extrait de Mélezinde au volume prochain.
LE
OPERA COMIQUE.
E famedi 9 Septembre , on a donné
avec fuccès Nina & Lindor , Opera Comique
en deux actes , mis en mufique par
M. Duni.
Quoique la mufique n'en foit pas d'un
caractere auffi faillant que celle du Peintre
OCTOBRE . 1758. 191
amoureux defon Modele , elle n'a pas laiffé
de plaire beaucoup. Les vers de ce Poëme
font efficieux pour l'Ariette ; & le mêlange
du gai , du gracieux , du naïf & du
touchant , y donnoient au Muficien de
quoi briller dans ces différens genres . Le
divertiffement , qui peint les jeux de l'enfance
, eft d'une compofition ingénieufe.
Les jeunes Acteurs qui ont exécuté cet
Opera Comique , ont partagé l'honneur du
fuccès avec le Poëte & le Muficien . Mile
Baron y a joué le rôle de Nina avec une
vérité charmante. Il femble qu'elle ait
voulu fe venger du reproche qu'on lui
avoit fait d'avoir perdu de fa naïveté.
Dans ce même Spectacle a paru pour la
premiere fois Mlle Villette , dont la voix.
brillante & flexible a fait la plus vive impreffion.
C'eft un talent acquis à l'Académie
Royale de Mufique.
Le Médecin de l'Amour , Opera Comique
en un acte , fut repréfenté pour la
premiere fois fur le même Théâtre
vendredi 22 Septembre.
le
Je donnerai l'extrait de ces deux Pieces
dans le Mercure prochain.
192 MERCURE DE FRANCE .
CONCERT SPIRITUEL.
Le vendredi 8 Septembre , jour de la
Nativité de la Vierge , le Concert a commencé
par une fymphonie , fuivie d'Exaltabo
te , Moter à grand choeur de M. Giraud
, qui a été entendu avec plaifir.
Mlle Faure a chanté un petit Moter de
M. Mouret. A travers fa timidité , on a
reconnu une belle voix , & l'on ne doute
pas qu'elle ne foit admirée lorsqu'elle
paroîtra dans tout fon éclat. M. Balbaftre
ajoué fur l'orgue l'ouverture des fêtes
de Paphos. Mlle Hardy qui a chanté au
Concert précédent , a fait un nouveau
-plaifir en chantant une Ariette , & un Duo
avec M. Albaneze , fon Maître. Le Concert
a fini par Exultate , jufti , Moter à
grand choeur de M. Mondonville.
Le Public eſt très -fatisfait de ce Spectacle
, & des foins que fe donnent les Disecteurs
pour lui plaire.
ARTICLE
OCTOBRE. 1758. 193
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGÈRES.
IS
ALLEMAGNE.
DE BERLIN , le 19 Août.
LE I5 du même mois , les Ruffes fe préſenterent
devant Cuftrin. Ce n'étoit qu'un gros détachement
de leur grande armée qui refta campée fous
Landfberg. Ils commencerent tout de fuite à
bombarder la Place avec la plus grande violence ,
& le bombardement continua fans interruption
fufqu'au 17. Durant ce court intervalle , tous les
édifices públics & particuliers furent ou écrasés ,
ou dévorés par les flammes . Il ne refta pas dans la
Ville une feule maiſon fur pied , & fes infortunés
habitans virent tous leurs effets ou confumés par
le feu , ou enfevelis fous les ruines . Le 17 au matin
, les Ruffes fommerent le Commandant de fe
rendre , lui faifant appréhender tous les malheurs
qui font inévitables à une Ville prife d'affaut. La
réponſe fut telle qu'on devoit l'attendre de la
part d'un Officier qui connoît l'importance de
cette Place , & qui ne voyant point fes fortifications
entamées , n'étoit point dans le cas de capituler.
Sur fon refus , le bombardement recommença,
mais avec moins de vivacité.
L. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Le Roi a nommé M. le Marquis de Contades
Maréchal de France.
On a appris par une Gazette extraordinaire de
Londres , que Louisbourg avoit capitulé le 26
Juillet dernier. Quoique cette nouvelle foit an,
noncée d'une maniere pofitive , cependant comme
cette Gazette ne contient aucun détail du
fiege , ni de la prife de la Place , & qu'on n'a reçu
aucune lettre du Gouverneur , ni des autres Offi
ciers . Il faut attendre des nouvelles plus circonf
anciées à cet égard.
On a reçu avis le 13 Septembre que M. le Duc
d'Aiguillon , avec ce qu'il avoit pu raffembler
de troupes , avoit attaqué dans l'anfe de Catz le
Jundi 11 , les Anglois au nombre de douze à
treize mille hommes , dans le temps qu'ils fe
rembarquoient ; que les ennemis avoient d'abord
foutenu cette attaque avec beaucoup de fierté ;
mais qu'ils avoient été enfoncés , taillés en pieces
& culbutés dans la mer ; que nos troupes s'étoient
portées dans l'action avec la plus grande intrépidité
, & qu'elles avoient pourfuivi des Anglois
dans la mer même , en y entrant jufqu'à la cein,
ture ; que les Anglois ont eu plus de trois mille
hommes tués fur le rivage , fans compter ceux
qui fe font noyés , foit dans les bâtimens de
tranfport qui ont été coulés à fonds , foit en voulant
le fauver à la nage ; qu'au départ du Courier,
OCTOBRE. 1758. 195
de nombre des prifonniers montoit à plus de cinq
cens , parmi lesquels il y avoit beaucoup d'Offi
ciers & de la plus grande diftinction ; que MM. le
Chevalier de Polignac & le Comte de la Tour
d'Auvergne , avoient été bleffés dangereufement ,
ainfi que M. le Marquis de Cucé , Cornette des
Moufquetaires du Roi , qui étoit à l'action comme
Volontaire. Il paroît que la perte des Anglois
eft en tout de quatre à cinq mille hommes.
Extrait d'une Lettre de Vienne , du 8 Septembrẻ
1753.
On n'a point encore de relation bien circonf
tanciée de ce qui s'eft paffé le 25 & le 26 Août ,
entre les armées de Ruffie & de Pruffe. Ce qu'on
en fçait aujourd'hui , pour n'être pas encore bien
détaillé , n'en eft pas moins exact ni moins pofitif
: c'eft le réſultat de plufieurs lettres écrites
du camp de l'armée Impériale de Ruffie , à Groff-
Camin le 29 Août. D'après ces lettres , Sa Majefté
Pruffienne vint le 25 à la tête d'une armée
de cinquante à cinquante - cinq mille hommes
attaquer l'armée de Ruffie , près du village de
Zorndorff dans le Baillage de Quartſch.
Le Général Comte de Fermer n'avoit ce jourlà
que trente-huit mille hommes fous les armes ,
& le terrein où il falloit combattre , coupé par
des marais & des bois , ne lui permettoit pas de
prendre une pofition également avantageuse en
tous fes points. La bataille commença à neuf
heures du matin par une canonnade des plus vives
, qui fut foutenue de part & d'autre pendant
une heure & demie.
Les Pruffiens déboucherent par les défilés de
Sicher & de Groff- Camin , derriere l'aîle gauche
des Ruffes , & s'étendirent vers Zorndorff , point
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
d'appui de l'aîle droite de l'armée de Ruffie .
Ayant mis près d'une heure & demie à ſe former,
ils s'attacherent d'abord à cette aîle ; mais infen,
fiblement le feu s'étendit jufqu'à l'île gauche , &
les deux armées fe trouverent engagées de front.
L'attaque fut alors générale & furieufe ; mais
l'armée Impériale de Ruffie , non feulement la
foutint par tout avec une fermeté inébranlable ;
mais elle repouffa l'ennemi avec tant de vigueur ,
qu'à midi la premiere ligne fut entiérement culbutée.
Le Roi de Pruffe fit avancer fon corps de réferve
pour rétablir cette ligne ; mais elle fut renverfée
de nouveau , & la Cavalérie des Ruffes fe
jettant le fabre à la main fur l'Infanterie Pruffienne
, l'enfonça , & y fit un carnage horrible . Cependant
Sa Majefté Pruffienne faisant les derniers
efforts , réuffit à percer entre l'aîle droite & l'aîle
gauche , fépara la premiere de l'autre , la mit en
confufion , & pourfuivant vivement cet avantage
, pouffa cette aîle droite jufqu'au bord d'un
marais.
L'aile gauche foutint fa pofition malgré ce revers
, & ne perdit pas un pouce de terrein. La
nuit furvint , & ce fut fans doute dans ce moment
que les Pruffiens croyant la victoire décidée pour
eux , fe hâterent de l'annoncer par des Couriers à
toute l'Europe . Mais on ne fut pas de cet avis
dans l'armée Ruffienne. Le Général Major de
Demicourt , par une préfence d'efprit admirable ,
rallia les foldats difperfés fur le bord du marais ,
en forma un corps compofé d'Infanterie & de
Cavalerie , marcha derechef à l'ennemi , le prit
à dos & én flanc , le chaffa à une demi - lieue au
de-là du champ de bataille , s'y établit , en avertie
Paile gauche , qui marchant tout de fuise en
OCTOBRE. 1758. 197
avant , acheva de s'en emparer , & s'y foutint .
Le lendemain 26 , on fe canonna encore pendant
quelque temps fort vivement ; & l'armée
Impériale de Ruffie , toujours en poffeffion da
champ de bataille , enterra fes morts , raffembla
fes trophées, en canons , étendards & drapeaux ,
& finit ainfi la journée.
Le 27 , comme l'armée devoit fe rapprocher de
fes magafins , & fe mettre à portée de la divifion
du Général Romanzow , elle leva fon camp en
préſence de l'ennemi & en plein jour , & allà s'établir
à Groff- Camin , où le 28 il ne fe paffa rien
de nouveau .
Le 29 , les deux armées firent prefqu'en même
temps des feux de réjouiflance , pour célébrer une
victoire que l'une croyoit avoir gagnée , & que'
l'autre lui arracha par une manoeuvre , qui fair
également l'éloge de la fagacité & de la fermeté
de fes Généraux , de l'intrépidité & du courage
opiniâtre de fes troupes.
Ces deux journées ne peuvent qu'avoir été trèsfanglantes.
Elles font un événement dont l'hiftoira
ne fournit guere d'exemple , & qui fera un monument
éternel de gloire pour les armes Impériales
de Ruffie.
On n'a jufqu'ici aucun détail de la perte qu'on '
a faite de part & d'autre en morts , bleffés & prifonniers
, & tout ce récit n'eft encore que préliminaire
à la relation qui doit nous venir.
Une lettre du Général Fermer écrite le 31 Sep
tembre du camp de Groff-Camin , à M. de Solticoff
, Miniftre de Ruffie à Hambourg , marque
qu'après treize heures de combat le plus opiniâtre
, il avoit repouffé le Roi de Pruffe , pris vingtfix
pieces de canon & plufieurs étendards , qu'il
feroit joint le premier de ce mois par le Général
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Romanzow , & qu'il pourfuivroit alors fes opé
rations .
Détail de l'affaire qui s'eft paffée le 8 Juillet entre
les Troupes du Roi , commandées par
M. le Mar
quis de Montcalm , & celles d'Angleterre , aux
ordres du Général Abercromby
M. le Marquis de Montcalm ayant été envoyé
par M. le Marquis de Vaudreuil , Gouverneur
Général du Canada , pour protéger la frontiere de
la Colonie du côté du Lac Saint-Sacrement , fe
rendit à Carillon le 30 Juin. Il y trouva huit Ba
taillons de troupes de terre , une compagnie de
Canonniers , deux à trois cens Ouvriers , & quelques
Sauvages. Il reçut quelques jours après un
renfort de quatre cens hommes des troupes de la
Colonie & des Canadiens , commandés par M. de
Remond , Capitaine. Il apprit à Carillon , que les
Anglois avoient affemblé au fonds du Lac Saint-
Sacrement , près des ruines du Fort Georges , une“
armée compofée de vingt mille hommes de Milice,
& de fix mille de troupes réglées , aux ordres
du Major Général Abercromby , & qu'elle devoit
fe mettre en mouvement pour s'emparer du Fort
Carillon & envahir le Canada . Sur l'avis que M.
le Marquis de Montcalm en donna à M. le Marquis
de Vaudreuil , & fur ceux que ce Gouverneur
en avoit déja reçus , il changea la deftination de
M. le Chevalier de Levis , qui avoit été détaché
du côté de Corlac ; il lui donna ordre de fe joindre
à M. le Marquis de Montcalm , & fit les
difpofitions néceffaires pour lui procurer d'autres
renforts.
M. le Marquis de Montcalm prit d'abord le
parti d'occuper le pofte de la Chute , fur le bord
du Lac Saint- Sacrement , pour retarder l'ennemi,
OCTOBRE 1758. 199
Il y refta jufqu'au & Juillet que les Anglois paru
rent en force fur le Lac. M. le Marquis de Montcalm
repafla la riviere de la Chute avec toutes
fes troupes , pour venir camper fous le Fort Ca
tillon , où il avoit déja fait tracer des retranche-→
mens. Il envoya en même temps différens déta→
chemens , pour harcèler l'ennemi dans fa deſcente.
Un de ces détachemens , commandé par MM . de
Trépezée & de Langis , s'étant égaré par la faute
des guides , tomba dans une colonne de l'armée
ennemie déja toute formée .
- De ce détachement , qui étoit d'environ trois
eens hommes , il y eut deux Officiers tués , quatre
Sauvages , & cent quatre- vingt- quatre foldats
des Troupes & Milices tués , ou prifonniers ; le
refte joignitale corps de nos Troupes,
M. le Marquis de Montcalm n'avoit dans fon
camp devant Carillon en y arrivant , qu'environ
deux mille huit cens hommes de troupes de Fran.
ce , & quatre cens cinquante de la Colonie , encore
faut-il diftraire de ce nombre un des batail
lons de Berry , lequel , à l'exception de fa compa
gnie de Grenadiers , fut occupé à la garde & au
fervice du Fort.
Le 7 Juillet au matin , l'armée fut toute employé
au travail des abbatis , fous la protection
des compagnies de Grenadiers & des Volontaires
qui la couvroient. Les Officiers , la hache à la
main, donnoient l'exemple , & les drapeaux étoient
plantés fur l'ouvrage. La gauche occupée par les
bataillons de la Sarre & de Languedoc , étoit appuyée
à un escarpement diftant de quatre- vingt
toifes de la riviere de la Chute. Le fommet de
Pefcarpement étoit couronné par un abbatis. Cet
abbatis flanquoit une trouée que gardoient de
front les deux compagnies de Volontaires de
I iv
Zoo MERCURE DE FRANCE.
Bernard & de Duprat. Derriere cette trouée , on
devoit placer fix pieces de canon. La droite gardée
par la Reine , Bearn & Guyenne , étoit également
appuyée à une hauteur dont la pente n'étoit pas
froide que celle de la gauche. Dans la plaine ,
entre cette hauteur & la riviere de Saint- Fréderic ,
furent portés les Troupes de la Colonie & les
Canadiens , qui s'y retrancherent auſſi avec des
abbatis. Le canon du Fort étoit dirigé fur cette
partie , ainfi que fur le lieu où le débarquement
pouvoit fe faire à la gauche de nos retranchemens.
Le centre fuivoit les finuofités du terrein , confer
vant le fommet des hauteurs , & toutes les parties
fe flanquoient réciproquement. Ce centre étoit
formé par les bataillons de Royal Rouſſillon &
per le premier bataillon de Berry. Dans tout le
front de la ligne , chaque bataillon avoit derriere
lui une compagnie de Grenadiers & un Piquet en
réſerve. 3
Ces efpeces de retranchemens étoient faits de
troncs d'arbres couchés les uns fur les autres ,
ayant en avant des arbres renversés , dont les
branches coupées & pointues faifoient l'effet de
chevaux de frife.
Le 7 au foir , il arriva quatre cens hommes
d'élite des Troupes qui avoient d'abord eu une
deftination particuliere fous les ordres de M. le
Chevalier de Levis. Leur arrivée répandit une
grande joie dans notie armée , & M. le Chevalier
de Levis arriva bientôt après avec M. de Sennezergues,
Lieutenant Colonel du Régiment de la Sarre.
M. le Marquis de Montcalm chargea le Chevalier
de Levis de la défenſe de la droite , le fieur de
Bourlamaque de celle de la gauche , & il fe réfer
va le commandement du centre , pour être plus à
portée de donner les ordres partout.
OCTOBRE . 1758 . 201
L'armée coucha au bivouac. Le 8. à la pointe
du jour , on battit la générale , pour que toutes les
troupes puffent connoître leurs poftes . Après ce
mouvement , une partie fut employée à achever
l'abbatis , & l'autre à conftruire les batteries .
Vers les dix heures du matin , les troupes lege
res des ennemis parurent de l'autre côté de la ri
viere , & firent un grand feu , mais de fi loin , quel'on
continua le travail fans leur répondre. L
Amidi & demi leur armée déboucha fur nous.
Nos gardes avancées , ainfi que les volontaires &
lés compagnies de grenadiers , fe replierent en bon
ordre , & rentrerent dans la ligne , fans perdre un *
feul homme. Au moment même du ſignal convenu ,
les travailleurs & toutes les troupes furent à leurs
armes & à leurs poftes. La gauche fut la premiere
attaquée par deux colonnes , dont l'une cherchoit
à tourner le retranchement , & fe trouva fous le
feu du Régiment de la Sarre ; l'autre dirigea fes:
efforts fur un angle faillant , entre Languedoc &
Berry. Le centre où étoit Royal Rouffillon , fut
attaqué prefqu'en même temps par une troifieme:
colonne , & une quatrieme porta fon attaque vers
la droite , entre les Bataillons de Bearn & de las
Reine.
›
Comme les troupes de la Colonie & les Cana
diens , qui occupoient la plaine du côté de la riviere
de Saint - Frédéric ne furent point attaqués , ils
fortirent de leur retranchement , prirent en flanc
la colonne qui attaquoit notre droite , & tomberent
deffus avec la plus grande valeurs ces troupes
étoient commandées par le fieur de Remond , Capitaine
.
Environ à cinq heures , la colonne qui avoit attaqué
les Bataillons de Royal Rouillon , s'étoit
rejettée fur l'angle faillant du retranchement , dé--
I.y
202 MERCURE DE FRANCE RAN .
fendu par le Bataillon de Guyenne & par la gau
che de celui de Bearn la colonne qui avoit attaqué
les Bataillons de la Reine & de Bearn , s'y rejetta
auffi , de forte que le danger devint très-grand
à cette attaque . M. le Chevalier de Levis s'y porta
avec quelques troupes de la droite : M. le Marquis
de Montcalm y accourut auffi avec quelques
troupes de réſerve. Ils firent éprouver aux ennemis
une réſiſtance qui rallentit d'abord leur ardeur.
Le fieur de Bourlamaque fut bleffé à cette
attaque , & les fieurs de Sennezergues & de Pri
vat , Lieutenans - Colonels , le fuppléerent.
Vers les fix heures , les deux colonnes de la droite
abandonnerent leur attaque , vinrent faire encore
une tentative contre les Bataillons de Royal
Rouffillon & de Berry , & enfin tenterent un dernier
effort à la gauche.
Depuis fix heures jufqu'à fept , l'armée ennemie
s'occupa de fa retraite , favorifée le feu de fess
troupes légeres , qui dura jufqu'à la nuit.
par
Pendant l'action , le feu prit en plufieurs en-
'droits ; mais il fut éteint fur le champ. On reçutdu
Fort en munitions & en rafraîchiffemens , tous
les fecours néceffaires.
L'obscurité de la nuit , l'épuifement & le petit
nombre de nos troupes , les forces de l'ennemi
qui , malgré fa défaite , étoient encore bien ſupérieures
aux nôtres , la nature du dans lequel pays
on ne peut s'engager fans guides , ne permirent
pas à nos troupes de pourfuivre les Anglois . On
comptoit même qu'ils reviendroient le lendemain à
la charge , mais ils avoient abandonné les poftes
de la Chute & du Portage ; & M. le Chevalier de
Levis qui fut envoyé le lendemain pour les recon
noître , ne trouya que des traces d'une fuite présipitée,
OCTOBRE. 1758. 203
On eftime la perte des ennemis d'après le rapport
de leurs prifonniers , à quatre mille hommes
tués ou bleffés , parmi lesquels il y a plufieurs
Officiers de marque. Le Lord How & le fieur
Spitall , Major général des Troupes réglées , ont
été tués.
Cinq cens Sauvages qui étoient dans l'armée
Angloife , font toujours reftés derriere , & n'ont
pas voulu prendre part à l'action .
Le fuccès de cette journée est dû aux bonnes
difpofitions de M. le Marquis de Montcalm , &
à la valeur de nos troupes, MM. le Chevalier de
Levis & de Bourlamaque , fe font diftingués dans
le commandement de la droite & de la gauche
Le premier a eu plufieurs coups de fufil dans fon
habit , & le fecond a été bleffé dangereuſement.
M. de Bougainville , Aide de Camp de M. le Mar
quis de Montcalm & M. de Langis , ont été
bleffés à fes côtés. Tous les Officiers en général
méritent les plus grands éloges .
Nous avons perdu douze Oficiers & quatrevingt-
douze foldats tués fur le champ de bataille.
Il y a eu vingt- cinq Officiers , & deux cens quarante-
huit foldats bleffés .
Le Corfaire le Moiffonneur , eft rentré dans le
port de Dunkerque avec une prife Angloiſe eſtimée
vingt-deux mille livres , & une rançon de
deux cens cinquante guinées. Il va armer de nouveau
pour fa troiſieme courſe , qui aura lieu à la
fin de ce mois.
A
BÉNÉFICES DONNÉS.
Sa Majefté a donné l'Abbaye Réguliere de l'E→
joile , Ordre de Citeaux , Diocefe de Poitiers , ä
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Abbé de la Corne , Doyen du Chapitre de
Québec , & Confeiller- Clerc au Confeil Souverain
de la même Ville ; & l'Abbaye de la Déferte ,
Ordre de Saint Benoît , Diocefe & Ville de Lyon ,
à la Dame de Monjouvent , Religieuſe Urſuline à «
Bourg en Breffe.
MORT S
MESSIRE Charle Chatelain , Chapelain du Roi ,
Chanoine de Soiffons , Prieur Commandataire dé
Friardel & de Lieru , mourut à Lieru le 29 Juillet ,.
âgé de foixante- dix - neuf ans.
Meffire François- Ifaac de la Cropte , Comte
de Bourzac , Marquis de la Járrie , Seigneur de
Chaffagnes , Vandoire , Belleville , & c. ci -devant
premier Gentilhomme de la Chambre de S. A. S:
Monſeigneur le Prince de Conty , & ancien Mef
tre de Camp , Lieutenant du Régiment de Cavalerie
de Conty , mourut à Noyon le 31 Juillet
dernier , dans la foixante dix- feptieme année de
fon âge. Il étoit fils de François- Ifaac de la Cropte
, Comte de Bourzac , & de Suzanne Tiraqueaude
la Jarrie , & frere aîné de Jean- François de la
Cropte- de Bourzac ; Evêque- Comte de Noyon ,
Pair de France , & avoit époufé Dame Marie-
Antoinette- Achars de Joumard - de Legé , fille de
feu Meffire Louis- Achars de Joumard , Vicomte
de Legé , & Dame Elifabeth de la Faye , dont, il
laiffe 10. Suzanne de la Cropte ; 2 ° .Jean - François
de la Cropte : 3 °. Françoife- Elifabeth- Suzanne de
la Cropte , & 4°. Louis- François - Joſeph de la
Cropte , Chevalier de Malthe.
Le 2 Août , mourut au village de Conche , dans
OCTOBRE. 1758. 2037
le Diocefe de Mende , Florette Roux , âgée de:
cent dix -huit ans & quatre mois . Son mari , Jac
ques Guin , mourut l'année derniere âgé de cent
quatorze ans. Ils ont vécu enfemble foixante-dixneuf
ans , & ont eu dix-huit enfans , douze garçons
& fix filles : quatorze de ces enfans vivent :
encore. Leur mariage avoit été béni par un Mi--
niftre quelque temps après la révocation de l'Edit :
de Nantes. Jacques Guin fe diftingua parmi les
Rebelles , connus fous le nom de Camifards . N
s'étoit d'abord attaché à Joannen , & combattit
fous fes ordres à l'affaire de Chandomerge . Il
quitta Joannen pour fuivre Roland , lequel ayant
bonne opinion de fes talens , lui donna le commandement
d'une Troupe de cinquante hommes..
Il fe trouva avec ce dernier à Fontmort , ou le
Régiment de Champagne fut fi maltraité. Enfin
il l'accompagna auprès du Maréchal de Villars
& lui fervit de confeil pour conclure ſon traité
particulier.
Meffire Bleixart- Louis- Edouard- Henri le Gras,
Chevalier de Vauberfey , fils de feu Meffire François-
Edouard le Gras de Vauberfey , Seigneur de
Mongenôt , Lieutenant des Maréchaux de France
au département de Champagne & Brie , & de
Dame Marie- Claire de Relongue de la Louptiere ;.
eft mort au château de la Louptiere en Champagne
, le 10 Août , âgé d'un an , onze mois zr
jours. Il étoit arrière-petit neveu de Meffire Simon
le Gras- de Vauberfey , Evêque de Soiffons , qui a
eu l'honneur de . facrer Louis XIV.
Meffire Robion , ancien Curé de Dartas , dáns
le Dioceſe de Vienne , y eft mort le 11 Août âge
de cent huit ans. Il poffédoit cette Cure depuis
près de quatre-vingt ans , & il avoit vu naître tous
fes Paroiffiens. La fervante qui l'a toujours fervi
vit encore ,
& a cent quatre ans.
206 MERCURE DE FRANCE.
M. Bouguer , l'un des Membres de l'Académic
Royale des Sciences , de la Société Royale de
Londres & de Berlin , Honoraire de l'Académie de
Marine , eft mort en cette Ville le 13 Août , dans
la foixante- troiſieme année de fon âge.
Meffire Charles-Louis de Monfaulnin , Comte
de Montal , Lieutenant - Général des Armées du
Roi , Chevalier des Ordres de Sa Majeſté , Gouverneur
des Ville & Château de Guife , eft décédé
dans les terres en Bourgogne le 22 Août , âgé de
foixante-dix-fept ans
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal- Duc de Biron (1).
Treizieme traitement depuis fon établissement.
Ls nommé Bouvet , Compagnie de la Ferriere ,
eft entré le premier Juin , & eft forti le 18 Juillet .
L'on ne peut affurer la guérifon radicale de ce
foldat , parce que fa maladie étoit fort grave ,
auroit demandé qu'il reftât encore une quinzaine
de jours à l'hôpital , & que par un entêtement
déplacé , il a voulu fortir abfolument. On le croit
cependant guéri.
(1 ) J'ai reçu une Lettre anonyme contre le Re
mede de M. Keyfer . 1º. Je ne ferai jamais aucun
fage des Lettres anonymes , quand l'objet en fera
de quelque conféquence. 2 °. L'on a vérifié les faits
contenus dans celle- ci , &j'ai en main lespreuves
de leur faulleté
OCTOBRE. 1758. 207
Le nommé Jofeph , de la Compagnie d'Obfon
ville , eft entré le 17 Juin , & eft forti le 27 Juillet
parfaitement guéri.
Le nommé Marinigay , de la Compagnie de la²
Tour , eft entré le 17 Juin. Ce foldat étoit dans
P'état le plus fâcheux ; il avoit la poitrine affectée ,
& crachoit le fang. Il eft forti le 25 Juillet parfai
tement guéri .
Le nommé Bavoyau , de la Compagnie de le'
Camus , eſt entré le 29 de Juin , & eft forti le
8 Août parfaitement guéri.
Le nommé le Blanc , de la Compagnie de Bouville
, eft entré le 30 Juin , & eft forti le 8 Août
parfaitement guéri .
Le nommé Mitouart , de la Compagnie de la
Sône , eft entré le 13 Juillet , & eft forti le 22-
Août parfaitement guéri.
Le nommé Lagrenade , Compagnie de Tour
ville , eft entré le 20 Juillet , & eft forti le 22 Aoûr
parfaitement guéri .
Suite des Expériences continuelles dans les diverfes
Villes & Provinces du Royaume , entr'autres à
Grenoble, Dijon & Saint- Malo.
GRENOBLE..
Lettre de M. Marmion , Docteur Aggrégé à l'a
Faculté de Médecine du Dauphiné , à M. Keyfer
, en datte du 2 Août 1758.
J'ai tardé , Monfieur , jufqu'à préfent à avoir
Phonneur de vous écrire pour vous faire part du
fuccès de vos dragées pour le traitement des maladies
vénériennes , parce que je voulois finir plu
fieurs épreuves que j'en ai faites , & qui ont ré
pondu à votre attente . Je crois avoir eu celui déjà
208 MERCURE DE FRANCE
de vous marquer que j'avois fait adminiſtrer votre
remede fur deux pauvres attaqués de fymptômes
formidables , qui font très - bien guéris . Depuis ce
temps , je l'ai employé avec le même fuccès fur
nombre de perfonnes. Je puis donc maintenant
affurer que votre méthode a des avantages , & que
conduite avec la bonne adminiſtration que vous
indiquez , elle guérit parfaitement fans les défa
grémens des falivations fongueufes , qui font fuivies
d'événemens fi fâcheux.
Le traitement par vos dragées , plus doux &
plus aifé , mérite certainement la préférence fur
les frictions mercurielles. C'est l'opinion que j'ai ,
Monfieur , fur votre remede que je me ferai un
plaifir de faire adminiſtrer quand Poccafion s'en
préfentera , pour contribuer avec vous , autadt
qu'il me fera poffible , an bien public. J'ai l'honneur
d'être , &c. Signé , Marmion , Médecin de
P'hôpital du Roi , à Grenoble.
J
DIJON.
Lettre de M. Maret , Maitre en Chirurgie de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Dijon ,
Chirurgien de l'Hôpital général , & celui des
Filles de Sainte Anne , à M. Keyfer , en date di
13 Juillet 1758.
J'ai eu la fatisfaction , Monfieur , de traiter le
mois dernier , avec vos dragées , dans notre hôpital
général , de l'agrément de Meffieurs nos Directeurs
, une femme de foldat âgée de 25 ans , at- ·
saquée de maladie vénérienne . Sa tête étoit coul
verte de puftules dans un état de fuppuration putride.
L'on en voyoit de très -groffes fur les ailes
du nez , les commiffures des levres & le menton.
Quelques -unes plus petites étoient répandues furs
OCTOBRE 1758 .
209
le col , les épaules & les bras : elles étoient accom
pagnées d'infomnies & de douleurs nocturnes dans
les membres , & elles avoient été précédées par
d'autres maladies , fruit ordinaire de l'incontinence.
Tous les fymptômes , dix jours après l'ufage
de vos dragées , diminuerent ; le fommeil revint ,
les douleurs cefferent , les puftules fe deffecherent
; enfin , en fuivant le traitement que vous
preſcrivez , la malade fut parfaitement guérie , environ
quarante jours après fon entrée dans l'hô--
pital . Cette femme , très-contente de la manierz
douce dont elle avoit été traitée , en alla témoigner
fa reconnoiffance à M. Marlot , notre Maire ,,
qui a bien voulu donner une atteftation de l'état
où il l'a trouvée , & légalifer les certificats de
deux de mes confreres qui ont vu la malade devant
& après le traitement. Je vous envoie ces trois
pieces juftificatives , qui , ainfi qu'une multitude
de pareilles que vous recevez de toutes parts , doi
vent conftater de plus en plus l'excellence de votre
remede. Recevez mes remercimens , Monfieur ,
de ce que vous m'avez donné les moyens de reconnoître
par moi-même l'efficacité de votre remede.
J'ai l'honneur d'être , &c. Signé , Maret
de l'Académie des Sciences & Belles- Lettres de
Dijon....
Certificat de M. Marlot , Maire de Dijon.
Nous , Vicomte , Mayeur , Prevôt & Lieutenant-
général de Police de la ville de Dijon , &
l'un des Préfidens du bureau d'adminiftration de
l'hôpital de ladite ville , atteftons que le fieur
Maret l'aîné , Maître en Chirurgie , & Chirurgien
dudit hôpital , y a traité avec les dragées de M.
Keyfer , une femme attaquée de la maladie vénérienne
, & qu'après fix femaines ou environ , il
110 MERCURE DE FRANCE.
1
nous l'a repréſentée dans un état qui nous a fait
juger qu'elle étoit guérie ; & Payant interrogée ,
elle nous a dit ne plus reffentir aucunes douleurs ,
& n'avoir plus aucuns des fymptômes du mal dont
elle étoit incommodée . Fait à Dijon ,, le 13 Juiller
1758. Signé , Marlot.
Certificat de M. Enaux , Maître en Chirurgie
à Dijon.
Je , fouffigné , Maître en Chirurgie de la ville de
Dijon , certifie avoir vu pendant le mois de Mars
de la préfente année , une femme au grand hôpital
de Dijon , ayant des puftules à la tête , &
des douleurs nocturnes dans les membres , laquelle
M. Maret , Chirurgien dudit hôpital , m'a
dit devoir traiter avec les dragées de M. Keyſer ,
& qu'après leur ufage pendant trente- cinq ou
quarante jours , j'ai revu la femme qui m'a dit
ne reffentir aucunes douleurs , fes puftules étant
effacées fans l'ufage d'aucun topique. Fait à Dijon,
ce 10 Juillet 1758. Signé , Enaux .
Certificat de M. Hoin , l'un des deux Chirurgiens
de l'Hôpital de Dijon.
Je ,fouffigné , l'un des deux Chirurgiens alternes
de l'hôpital de Dijon , certifie qu'étant en exercice
audit hôpital dans le cours du mois de Mars
dernier , j'y ai vu une femme qui fe plaignoit de
douleurs nocturnes , & dont la tête étoit couverte
de puftules dans un état de fuppuration putride ;
que ces accidens me parurent dépendre d'un virus
vénérien ; qu'en ayant fait avertir M. Maret mon
collegue audit hôpital , qui m'avoit témoigné le
défit qu'il avoit d'éprouver un remede contre les
maladies vénériennes , je lui ai cédé le traitement
de cette femine , quoiqu'il ne dût entrer en exerOCTOBRE.
1758.
eice audit hôpital , que le premier jour du mois
fuivant ; que M. Maret m'a dit depuis , qu'il en
treprenoit la guérison de cette malade par l'ufage
des dragées de M. Keyfer ; qu'environ deux
mois après , m'a fait revoir la même femme
dont les puftules étoient abfolument defféchées ,
& qui m'affura qu'elle jouiffoit d'une très -bonne´
fanté , & en avoit toutes les apparences. Fait à
Dijon , ce 10 Juillet 1758 Signé , Hoin.
Nous , Vicomte , Mayeur & Lieutenant- général
de Police de la ville de Dijon , atteſtons que
la fignature ci - deffus , eft celle du fieur Hoin
Maître en Chirurgie en cette ville , & l'un des
Chirurgiens de l'hôpital général de ladite ville,
Fait à Dijon le 13 Juillet 1758. Signé , Marlot.
M. Keyfer fupplie le Public d'obferver que
voila déja plus de trente des principales villes du
royaume , qui ont fait avec la plus grande fatisfaction
, les épreuves les plus authentiques de fes
dragées , qu'il n'y a peut- être jamais eu de remede
dont on ait rendu un compte fi exact , &
qui ait fubi autant d'examens , puifqu'indépen
damment d'un hôpital fondé en fa faveur, & treize
traitemens confécutifs qui y ont déja été faits , il
réfulte de tous les endroits où il l'a envoyé , des
témoignages à la vérité defquels il feroit impoffible
de fe refufer ; & il ofe fe flatter de n'avoir plus
befoin d'afficher dorénavant , la continuité de fes
fuccès , pour perfuader le Public , & étouffer les
faux & mauvais propos que la jaloufie de ſes adverfaires
fe plaît d'enfanter chaque jour.
Il prie Meffieurs fes Correfpondans de ne pas
s'impatienter s'ils ne trouvent pas encore leurs
Lettres & Certificats inférés dans les Mercures , ne
pouvant en mettre que deux ou trois à la fois ,›
12 MERCURE DE FRANCE.
& les annoncer les uns après les autres.
Il efpere donner dans les volumes prochains ,
la lifte générale de fes correfpondans actuels , &
n'attend plus pour cela , que les réponses de quelques-
uns , & la fin des épreuves de quelques au
tres.
Il a l'honneur de prévenir auffi ceux qui pourroient
par fauffe prévention ou autres raifons , ne
pas defirer de voir leurs noms inférés dans la liſte,
de lui en écrire avant le 15 Octobre , ne voulant
les gêner en aucune façon , & ne leur demandant
que ce que la vérité & la juftice pourront leur
dicter à cet égard pour le bien de l'humanité.
AVIS
赞
Al'Auteur de la Lettre anonyme fur l'Inf
truction de la Jeuneffe , dans le fecond'
volume du Mercure du mois de Juillet
dernier , fol. 1.3.7.0
MONSIEUR , fur l'avis que vous donnez
au bas de votre Lettre , un Seigneur auroit
envie de faire connoiffance avec l'Auteur
de la nouvelle Méthode dont vous
parlez ; il m'a écrit à cet effet , & je me
preffe de vous en faire part pour que vous
lui procuriez ce plaifir. Mon adreffe eft à
M. Gelein , Agent des RR. PP. Céleftins
, près l'Arfenal , demeurant en leur
maifon . Je me flatte que vous voudrez
bien me faire connoître cet habile hom
OCTOBRE. 1758. 213
me , à moins qu'il ne juge plus à propos
de fe donner la peine de venir dans cette
maifon. J'attendrai avec impatience que
vous me procuriez l'honneur de le connoître
par celui de ces deux moyens qu'il
trouvera bon.
J'ai l'honneur d'être , &c.
GELEIN.
Paris , ce & Septembre 1758.
Faute à corriger dans le Mercure de Septembre.
PAGE 103 , ligne 9 , au lieu de Marfeillois ,
Sex, Maffiliens.
lis
Je prie ceux qui m'envoyent leurs manufcrits
de vouloir bien marquer diftinctement les lettres
des noms propres fur lefquels le fens ne peut lever
l'équivoque des caracteres. La reflemblance du z
avec l'r de l'écriture courante a fait imprimer
dans le Mercure d'Août à l'article des Morts , page
213 , Philibert de Sizy au lieu de Siry, & de même
Hugues de Sizy au lieu de Hugues de Siry.
APPROBATION.
J'AAii lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
de premier Mercure du mois d'Octobre , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 29 Septembre 1758 .
GUIROY,
214
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES EUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
FABLE. Le Mouton & le Dogue ,
Epître à Cléanthe ,.
Heureufement. Anecdate Françoiſe ,
Ode Anacréontique ,
page s
7
9
36
Réponse de M. de Voltaire à une Enigme qui ve
noit de Madame la Ducheffe d'Orléans , 39
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Sonnet par Mademoiſelle
R... B...
4042
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Vers au Marquis
de ... âgé de 10 ans , le jour de fa Fête , en lui
préfentant un laurier , 4344
Parva leves capiunt animos , pour le Lecteur ou
pour moi ,
Epître à M *** , par Madame de... Religieufe
au Couvent de ...
Penfées ,
SI
54
Vers à Monfieur & à Madame de Bullioud , fur la
belle action de leur fils , âgé de feize ans , par
Madame de V *** ,
Vers fur la Mort de mon Fils ,
58
60
61
Vers à Son Excellence Monfeigneur l'Evêque de
Laon , par la Mufe Limonadiere ,
Vers à Son Excellence Monfeigneur de Breteuil ,
Ambaffadeur de Malte à Rome , par la même , 62
Epitaphe du Pape Lambertini , par la même , ibid.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Septembre ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
63
ibid.
64
66
2x5
ART. II. NOUVELLE LITTERAIRES.
Suite de l'Extrait du Voyage d'Italie , par M. Cochin.
Notes fur les Ecoles de Peinture & fur les
plus célebres Peintres d'italie ,
Extrait des Poéfies Philofophiques ,
67
78
Suite de l'Ami des Hommes , quatrieme Partie .
Mémoire fur les Etats Provinciaux 86
Lettres Edifiantes & curieuſes , écrite des Miffions
Etrangeres , par quelques Miffionnaires de la
Compagnie de Jefus , 98
Réflexions fur les avantages de la libre fabrication
& de l'ufage des toiles peintes en France, &c. iog
La Regle des devoirs que la nature inſpire à tous
les hommes ,
Confidérations fur le Commerce, & en particulier
fur les Compagnies , Sociétés & Maîtriſes , 137
Euvres pofthumes de M. de *** ¸
129
ibid.
Les Penfées errantes , avec quelques Lettres d'un
Indien , par Madame de *** ibid.
Epître d'Héloïfe à Abailard , traduite ( en profe )
de l'Anglois , avec un abrégé de la Vie d'Abailard
,
Détails Militaires , par Durival ,
Examen des Eaux minérales de Verberie ,
.ibid.
ibid.
138
Eloge de M. de Fontenelle , par M. Trublet , ibid.
Elémens d'Arithmétique , d'algebre & de géomémétrie
, avec une Introduction aux Sections
coniques , par M. Mazeas ,
Differtations fur les biens nobles , & c .
L'utilité de l'Education des Armes , & c .
ibid.
ibid,
139
ibid.
Recherches hiftoriques & critiques fur les différens
moyens qu'on a employés jufqu'ici pour refroi
dir les liqueurs , & c.
Tractanda ac perdifcenda Theologia ratio , ibid.
Effai d'une Hiftoire de la Paroiffe de S. Jacques la
Boucherie, 140
216
Manuel phyfique , ou maniere courte & facile
d'expliquer les phénomenes de la nature , ibid
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Théologie. Suite des Lettres de M. l'Abbé de *** , 141
Fhyfique . Lettre d'un Médecin à l'Auteur du Mercure
,
Prix d'Eloquence de l'Académie Françoife , pour
l'année 1759 ,
148
154
Prix propofé au jugement de l'Académie Royale
des Sciences ,
156
Séance publique de l'Acad. Royale de Nanci , 158
Séance publique de l'Académie des Sciences &
Belles - Lettres de Dijon , 164
Séances publiques de la Société Littéraire d'Arras,
ART. IV. BEAUX-ARTS.
166
171
Mufique. 174
Peinture.
Architecture . Obfervations fur la tour de Piſes, 176
Teinture.
ART. V. SPECTACLES.
181
Opera ,
183
Comédie Françoife. Extrait de la Comédie intitulée
, l'Ile déferte,
184
Comédie Italienne ?
Opera Comique ,
Concert Spirituel ,
190
ibid.
192
ARTICLE VI
Nouvelles étrangeres ,
193
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c , 194
Bénéfices donnés ,
203
Morts ,
204
La Chanson notée doit regarder la page 66.
Et la Planche gravée la page 176.
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères