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1758, 07, vol. 1
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JUILLET. 1758.
PREMIER VOLUME.
Diverfité, c'est ma devife . La Fontaine .
Chez
Cachia
Filiusinve
PapillonSeulge 118.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVIS
DE M. MARMONTEL
AU PUBLIC.
le Le Roi ayant jugé à propos de réunir
au privilege du Mercure de France ,
privilege exclufif du Choix des anciens
Mercures hiftoriques & littéraires , M.
Marmontel , en vertu de fon Brévet ,
s'eft propofé de continuer la collection
qui a d'abord paru fous ce titre. Mais
comme on avoit réuni depuis au Choix
des anciens Mercures , l'extrait de tous
les anciens Journaux , il n'a pas cru devoir
féparer ces deux objets , & il vient
d'acquérir le droit de donner cette collection
dans toute fon étendue .
Cependant comme le Public a défiré
plus de perfection , & dans le plan , &
dans l'exécution de cet ouvrage , voici
le point de vue fous lequel M. Marmontel
l'enviſage , & la nouvelle forme
qu'il entreprend de lui donner .
L'objet de cette collection eft de réunir
en très peu d'efpace tout ce qu'il y
2
a de curieux & d'utile dans une multitude
effrayante de volumes que peu de
gens ont le moyen d'acquérir , & que perfonne
n'a le temps de lire.
Mais pour donner à ce recueil tont
l'agrément & toute l'utilité dont il eſt
fufceptible , les morceaux doivent être
non-feulement choifis avec foin , mais
encore diftribués avec méthode , & rapprochés
avec intelligence .
Suivant ce nouveau plan l'extrait du
Mercure hiftorique où l'on ne s'attend
pas de voir une fuite de faits connus ,
ne fera qu'un Recueil choifi d'anecdotes
ou de détails curieux que l'hiſtoire a
négligés.
L'extrait des Mercures de France &
des Journaux en général , contiendra 1º.
les Pieces fugitives qui font dignes d'être
confervées. 2°. Le précis des jugemens
fur les ouvrages célebres en tous
les genres. 3 ° . Les digreffions des Journaliftes
fur des points de littérature , de
philofophie , &c , quand elles auront un
mérite particulier. 4° . L'époque des découvertes
& des productions intéreſſantes
dans les fciences & dans les arts.
Un ouvrage exécuté fur ce plan peut
devenir un recueil de mémoires pour
fervir à l'hiftoire du goût & de la philofophie.
3
Quant à l'exécution , M. Marmontel
fe propofe , dans les morceaux qu'il extraira
des Mercures hiftoriques , de ne
prendre que le fonds des chofes , & de
les écrire avec autant de préciſion & de
rapidité qu'il lui fera poffible.
Dans le choix des pieces fugitives , en
obfervant toute la févérité que le Lecteur
defire , il tâchera de ne lui préſenter
à chaque page que des morceaux dignes
d'être lus. Il fupprimera les longueurs
, fe permettra de légeres corrections
dans les chofes qui en feront fufceptibles
, & fe contentera de donner
l'idée des pieces dont le fujet heureux
en lui-même aura été manqué dans l'exécution
.
Dans le précis des jugemens fur les
ouvrages , il ne rappellera que les traits
de critique qui peuvent encore éclairer
le Lecteur , ou lui faire fentir les progrès
de la raifon & les variations du
goût.
Au refte on ne s'aftraindra pas fi rigoureuſement
à donner de fimples extraits
, qu'on ne fe permette d'éclaircir
par des réflexions , ou par des notes ,
les endroits qui en auront befoin .
La diftribution des matieres fera déterminée
par la nature même des objets.
4
1
Le premier volume de ce Choix , par
M. Marmontel ( qui fera le 16 de la
collection ) paroîtra le premier du mois
d'août prochain , ainfi que fon premier
volume du Mercure de France.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis an
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
t.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour lefaire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raison de 30 fols par volume , c'eſt- àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
?
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mersure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
OnSupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance am
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine , après- midi .
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Estampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
cure ,
On peut fe procurer par la voie du Merles
autres Journaux , ainfi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feſſard & Marcenay,
DOND
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET . 1758 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA FAUVETTE
ET LA TOURTERELLE,
FABLE.
UNE Fauvette vive , belle ,
Et l'ornement des bofquets d'alentour ,
N'épargnoit rien pour augmenter fa cour
De quelque conquête nouvelle :
Graces piquantes , doux accens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Voluptueux regards , tendres agaceries ,
Soupirs légers , minauderies ;
Elle employoit les traits les plus puiffans
Que met en oeuvre une Coquette.
Or donc , notre jeune Fauvette ,
Sur un arbre perchée un jour ,
S'entretenoit avec la Tourterelle
Sur la douceur des plaifirs de l'Amour.
Vous le fçavez , lui difoit-elle ,
Les Oiseaux qui peuplent ces bois ,
S'empreffent à m'y rendre hommage.
Il en eft peu dans ce bocage
Qui n'ayent vécu fous mes loix.
Je fens depuis long- temps qu'il faut que je m'engage
,
Et je dois avouer que déjà maintefois
J'ai tenté d'entrer en ménage ;
Mais de tous les Oifeaux dont j'ai pu faire choix ,
Je n'en ai point trouvé qui ne fût un volage.
Si je ne veux qu'aimer , on écoute ma voix ;
Si je parle de mariage ,
Chere Amie , auffi- tôt je vois
L'Oiseau fuir , & l'Amour replier fon carquois.
Que faire donc , j'ai tout mis en ufage ;
Verrai-je fans époux s'écouler mon printemps >
L'ennui me gagne , & ma peine eft cruelle.
Vous pourriez bien vous ennuyer long-temps ,
Lui répondit la Tourterelle ;
Et malgré ces attraits piquans ,
JUILLET. 1758 . 7
Ces graces qu'avec art vous relevez fans ceffe ,
Je crains bien que les foupirans ,
Dont l'effain près de vous s'empreffe ,
Ne cherchent dans l'objet d'une feinte tendreffe
Que de fimples amuſemens :
Tant que vos traits auront quelque fineffe ,
Sans doute vous verrez toujours quelques Amans ;
Mais dès -lors que votre jeuneffe
Aura perdu l'éclat de fes vives couleurs ,
La bande des Amours fonnera la retraite :
En vain dans votre ame inquiete
Vous en accuferez l'injuftice des coeurs ;
Vous en attefterez en vain , je le répete ,
Ces charmes autrefois Vainqueurs .
Jamais pour l'Hyménée avez-vous été faite
Retenez , gentille Fauvette ,
Cette falutaire leçon ;
L'on s'amufe d'une Coquette ,
Mais rarement l'époufe- t'on.
Soyez plus fage & moins frivole ;
Mais ... je craindrois votre courroux .
Adieu , je vous laiffe , & je vole
Soupirer près de mon époux.
MEUNIER , Avocat en Parlement , &
de la Société Littéraire de Châlonsfur-
Marne.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
LES RIVALES RÉUNIES ,
CONTE.
ALMANZOR étoit né vertueux : une
humeur douce , un coeur bienfaifant , une
probité fcrupuleufe lui méritoient l'eftime
générale , & fembloient ne laiffer rien à
defirer à fes amis ; fa bouche exprimoit la
franchiſe , & fes yeux le fentiment & la
candeur. Une feule nuance gâtoit un fi
beau coloris. Almanzor étoit la légèreté
même , d'autant plus dangereux que tout
parloit en fa faveur. Il étoit impoffible de
le connoître fans l'aimer , & plus impoffible
encore d'échapper aux effets de fon inconftance
.
Alcidon lui prodiguoit l'amitié la plus
tendre. Il avoit joui de la fienne ; mais il
en étoit aux regrets de l'avoir perdue . Il
s'en plaignit amérement : « Vos reproches
" m'accablent , lui dit Almanzor ; je con-
» nois mes torts , & ne puis les réparer .
Plaignez- moi de méconnoître le prix
» d'un Ami tel que vous. Que dis- je ? Non ,
» je ne le méconnois pas ; je fçais tout ce
» que vous valez ; je vous eftime , je vous
refpecte ; mais l'amitié eft éteinte , & je
»fais d'inutiles efforts pour la ranimer.
و ر
">
JUILLET . 1758. 9
"0
"3
» Pardonnez à ma franchiſe : hélas ! c'eft
peut- être la feule vertu qui me reſte...
Je l'admire , reprit Alcidon du ton le
plus pénétré , & quelques cruelles que
» foient les preuves que j'en reçois dans le
» moment , je fens qu'elles me font cheres.
» J'efpere tout d'un fi beau naturel : file
» Ciel exauce mes voeux , fi rendu à toi-
» même tu veux jouir un jour des charmes
d'une amitié conftante , fouviens- toi de
» mon coeur , & viens retrouver un Ami
qui t'aimera toujours ... »
و د
"
">
Alcidon s'éloigne : Almanzor le fuit des
yeux , fon ame eft émue , il foupire : « Al-
»cidon : trop tendre ami ; quel prix reçois-
» tu d'un attachement fi parfait ?.. Trop
coupable Almanzor , quel aftre ennemi
préfida à ta naiffance ? .. »
و د
و ر
Cette fcene s'étoit paffée dans un jardin
public. Almanzor affis fur un banc faifoit
de férieufes réflexions fur lui - même. Il
étoit tard ; les ombres de la nuit écartoient
de ce lieu ce qui auroit pu le diftraire. Il
fe croyoit feul : un mouvement qui fe fit
derriere lui , le détrompa. Deux femmes
appuyées près d'un arbre voifin avoient
écouté fon entretien avec Alcidon ; &
par l'attention qu'elles lui donnoient encore
, elles paroiffoient vouloir interpréter
jufqu'à fon filence. A cet afpect , le volage
AV
10 MERCURE DE FRANCE.
Almanzor oublie fon ami & fes remords.
L'idée d'un nouveau plaifir s'offre à fon
efprit ; c'eft peut- être une conquête que
l'Amour lui amene . Il s'approche avec vivacité.
Les Dames fe levent à la hâte. Il les
fuit ; mais l'obſcurité & leur pas rapides
trahiffent fon efpoir. Il les perd de vue ,
fans avoir pu tirer le moindre éclairciffement
fur leur compte.
Cette aventure ne pouvoit manquer
d'exercer l'efprit & le coeur d'Almanzor.
La démarche vive & légere de l'une des
Dames , lui avoit perfuadé qu'elle étoit
encore dans la fleur de l'âge. La chaleur
de fon imagination fupplée au degré de
certitude qui lui manque. Il fe la figure
charmante , fpirituelle , & peut- être tendre
du moins le defir curieux qui l'avoit
conduite près de lui , annonçoit un intérêt
de fa part , dont l'indifférence eft peu fufceptible
; il ne peut- être heureux , s'il ne la
retrouve. Dès le lendemain il retourne au
même lieu ; mais un fentiment plus pétulant
encore détruit entiérement des impreffions
fi vives : au centre d'une affemblée
nombreuſe , attiré par la férénité du
jour , il diftingue une jeune perfonne dont
graces & la beauté réuniffent tous les
fuffrages tout refpiroit en elle le fentiment
& la modeftie. Elle étoit dans cet
les
JUILLET. 1758. II
âge heureux , où l'efprit ouvert à la réflexion,
fçait allier les folides avantages de
la raiſon avec l'éclat de la jeuneffe. Almanzor
ne peut réfifter à des attraits fi
doux. Il perd l'idée de fon inconnue : il
ne voit plus , il n'aime plus qu'Ifménie . Il
cherche avec empreffement quelqu'un qui
puiffe lui donner les éclairciffemens que
fon coeur defire .
Ifménie avoit perdu fa mere dans un
âge très- tendre ; elle avoit été élevée dans
un Couvent , & y étoit reftée jufqu'à la
mort de fon pere dont elle portoit encore
le deuil. Depuis ce trifte événement , elle
demeuroit avec une tante à qui elle étoit
infiniment chere , & vivoit dans une retraite
qui ne laiffoit aucun efpoir à ceux
dont fes charmes lui foumettoient les
coeurs elle fuyoit avec foin l'Amour &
les Amans , & bornoit fes plaifirs à la fociété
de quelques amis vertueux . Quand
Almanzor n'auroit pas été féduit par les
charmes d'Ifménie , le récit auroit fuffi
pour l'enflammer : mais quel moyen de
l'en inftruire Il apprend qu'Alcidon eft
eftimé d'elle. Il vole chez lui.
La vue d'un ami dont il a fi cruellement
outragé le coeur , lui en impofe. Il héfite à
s'ouvrir à lui : il tremble de le trouver
contraire à fes deffeins. Alcidon voit fon
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
embarras « Almanzor , lui dit - il , vos :
» craintes me font injure ; vous devez me
» connoître parlez , qu'exigez vous de
و د
ود moi ?
: ·
>> Vous me rendez toujours plus coupa-
» ble à mes yeux , lui répondit Almanzor
» d'un air confus. Alcidon , que je fuis
malheureux & que vous êtes eftimable !
»faffe le Ciel que je puiffe un jour réparer
tant de torts ! ..
» Vous le defirez , cela me fuffit ... Par-
»lez , Almanzor ; je brûle de vous fervir...
Trop généreux Ami ... j'adore Ifmé-
»nie. Vous la connoiffez ; elle vous eftime.
L'aimez - vous ?
92
و د
» C'eſt m'en demander beaucoup. Vous
l'adorez. Comment accorder ce fenti-
→ ment avec votre légéreté ? .. Raffurezvous
cependant fur les difpofitions de
mon ame ; j'eftime Ifménie , & je borne
»mon ambition à être eftimée d'elle. Depuis
long- temps mon coeur eft engagé
» dans des liens que la mort feule pourra
rompre..
» Vous me tranquillifez : achevez votre
≫ouvrage ; préfentez- moi à Ifménie … …
Hélas ! eft - ce encore une nouvelle
» victime ? .. Alcidon , je fuis perdu fi
vous me rappellez mes anciennes er-
» reurs. J'aime Ifménie ; je crois pouvoir
JUILLET. 1758. 13
"
»l'aimer toute ma vie : mais je ne fuis pas
affez téméraire pour en répondre ; je
" n'ai que trop appris à me défier de moi-
» même... Si vous êtes trop foible pour ré-
» fiſter aux occafions d'être coupable , ayez
>> du moins affez de courage pour les éviter,
» ne voyez pas Ifménie. Je ne le puis , il
» y va de ma vie ; fon image me fuit ,
m'accompagne fans ceffe ; fans ceffe elle
» agite mon ame d'un trouble inexprima-
» ble. Je ne fuis plus à moi -même ; je ne
jouis plus d'un moment de repos . Par
pitié... Trop foible ami ... je vais vous
» fatisfaire : fuivez- moi , je vais vous con-
» duire vers l'objet de vos voeux ... »
و ر
و ر
ور

Ifménie étoit feule avec fa tante. Alcidon
s'approche d'elle , & lui dit d'une voix
baffe : Pardonnez au zele de l'amitié ,
» charmante Ifménie , Almanzor vous a
» vue , c'eft dire que vous lui avez inſpiré
» les plus tendres fentimens. Il eft mon
» ami ; je n'ai pu lui refufer le plaifir de
» venir vous en faire l'hommage ... »
Ifménie ne lui répond que par un fourire
gracieux. Almanzor l'admire , la contemple
; elle lui paroît plus touchante encore
que la premiere fois il eft enivré d'amour
il ofe en parler. Ifménie, fans affecter ni
colere , ni fenfibilité , garde un profond
filence , ou fi elle l'interrompt , ce n'eft
14 MERCURE DE FRANCE.
»
que pour prononcer au hazard des mots
vagues & fans fuite . Almanzor en eft furpris
, fes yeux promettoient tant d'efprit :
" Eft - ce par timidité, dit- il à Alcidon , dès
qu'ils fe trouverent feuls , ou par quel-
» ques autres motifs , qu'elle nous a dérobé
" un de fes plus beaux avantages ? Je la
» crois fpirituelle , & cependant... atten-
» dez pour en décider que vous la connoif-
» fiez mieux , lui répondit froidement Al-
» cidon , il eft dangereux de précipiter fon
jugement.
39
»
Les fentimens frivoles font prefque toujours
exceffifs dans leur naiffance . Almanzor
profita , ou plutôt il abufa de la permiffion
qu'il avoit obtenu de voir Ifménie.
Il paffoit des journées entieres auprès d'elle
, & ne pouvoit fans chagrin la perdre
un feul moment de vue. Il faififfoit toutes
les occafions de lui parler de fon amour :
mais quel cruel revers ! Cette Ifménie en
qui tout annonçoit un efprit fin & délicat ,
Ifménie pouvoit à peine prononcer deux
phrafes de fuite ; l'indolence paroiffoit
être fon caractere dominant, & la ftupidité
fon appanage...
" Aurois - je pa le prévoir , dit Almanzor
» à fon Ami , & ne m'en aviez - vous pas
donné une autre idée ? Vous étiez jaloux
de mériter fon eftime ; je la crois inca-
"
JUILLET. 1758. 18
" pable de diftinguer le vrai mérite : Com-
» ment pourroit - elle vous eftimer .. »
Alcidon ne s'empreffa pas de juftifier Ifménie
: « J'ai paffé les bornes de l'amitié en
» favorifant votre paffion , ma condefcen-
» dance me donne des remords ; je crains
»pour finénie & pour vous les fuites
» d'un fentiment combattu dans votre
» ame par votre légèreté naturelle , & par
» les défauts que vous remarquez en elle :
fatisfaites ma délicateffe , ne la voyez
plus . »
99
و د
ود
Le defir qu'Alcidon témoignoit de le
voir renoncer au deffein d'attendrir Ifménie
, ne fervoit qu'à rendre Almanzor
plus affidu auprès d'elle. Il fe flattoit qu'il
échaufferoit enfin fon ame par l'expreffion
du feu qui confumoit la fienne : « Elle n'a
jamais aimé ; c'eft à l'amour qu'eft ré-
»fervé le droit de réalifer ce que fes yeux
» promettent : quel plaifir de former l'efprit
de ce qu'on aime ! » Quelquefois
Ifménie l'écoutoit avec une attention qui
fembloit partir d'un coeur pénétré : un fourire
fin , un regard tendre & flatteur lui
perfuadoient alors qu'il alloit recueillir le
fruit de fes foins ; mais elle parloit , & cer
efpoir étoit détruit , jamais elle n'étoit ni
plus ftupide , ni plus froide que lorfque
fes yeux annonçoient plus d'efprit & de
fentiment,
16 MERCURE DE FRANCE.
" Dans un de ces momens Almanzor
agité du plus violent dépit , fe promettoit
de ne plus aimer Ifménie , lorfqu'on vint
annoncer à cette jeune perfonne que Céliante
retenue chez elle par une indifpofition,
defiroit ardemment de la voir . Almanzor
avoit entendu plufieurs fois nommer
Céliante par Ifménie , fans avoir pu
s'inftruire de ce qui la regardoit. L'occafion
lui paroît favorable ; il offre d'accompagner
Îfménie : elle l'accepte , il met à
profit fes momens , en lui faifant des queftions
fur fon amie.
Ifménie , autant que fa fimplicité & le
peu de fuite qu'elle mettoit dans fes difcours
purent le lui permettre , lui apprit
que Céliante avoit quitté depuis peu la
Province , pour venir s'établir dans la Capitale
; qu'elle vivoit dans une fi grande
retraite , qu'aucun homme encore n'avoit
pu obtenir l'entrée de fa maifon ; qu'enfin
fon averfion pour toute efpece de fociété
avoit pour fondement fon exceffive laideur
, qui l'obligeoit même de ne fortir &
de ne ſe montrer que le vifage couvert.
Une façon de vivre & d'agir fifingu
liere frappa Almanzor : tout ce qui avoit
l'apparence de la nouveauté avoit des
droits fur fon coeur. Il ne peut cacher la
compaffion que lui infpire le trifte fort de
JUILLET. 1758 . 17
Céliante. Ifménie lui demande ingénuement
s'il ne fera pas flatté de la connoître :
A ma confidération , je crois qu'elle con-
»fentira à vous recevoir chez elle. » Almanzor
accepte la propofition avec une
vivacité qui eût allarmé toute autre qu'Ifmenie.
Céliante avoit fixé fa demeure dans le
quartier le plus écarté de fa ville ; elle occupoit
feule une maifon ifolée . Aucune
de ces circonftances n'échapperent à Almanzor
, & redoublerent fa curiofité ; elle
fut bientôt fatisfaite , autant du moins
qu'elle pouvoit l'être. Céliante paroît
mais le vifage couvert d'un voile épais
qui ne laiffe voir qu'une taille très- avantageufe
: elle vole à Ifménie , l'embraſſe ,
& fous un léger prétexte , elle l'attire dans
un cabinet voifin , après s'être excufée auprès
d'Almanzor de ne pouvoir lui tenir
compagnie.
9
Almanzor s'occupoit cependant de mille
idées dont la moins frivole rouloit furune
prétendue reffemblance , qu'il trouvoit de
la taille & du maintien de Céliante avec
l'inconnue qui l'avoit fi vivement affecté
pendant quelques heures ; c'étoit tout ce
qu'il pouvoit fe rappeller d'elle ; l'obfcurité
l'ayant empêché de juger du refte . Il ſe
reffouvenoit auffi qu'elle étoit enveloppée
18 MERCURE DE FRANCE
de fes coëffes , ce qui s'accordoit beaucoup
avec la façon d'agir de Céliante : il fe promit
bien d'éclaircir ce myftere à la prémiere
occafion.
Le retour des deux amies auprès de lui
fufpendit le cours de fes projets. Ifménie
témoignant un empreffement qui ne lui
étoit pas ordinaire , ne lui laiffa pas le
temps d'entamer un entretien fuivi.
Elle fortit avec lui , après avoir engagé
fon amie à condefcendre au defir qu'il témoignoit
de lui faire affiduement fa cour.
Céliante n'avoit pu réfifter aux inftances
de l'amitié. Almanzor profita dès le lendemain
de la permiffion qu'elle lui avoit
accordée. Il la trouva feule alors , & dans
l'attitude d'une perfonne qui réfléchit ; il
fut plus fatisfait encore de cette vifite que
de la précédente. Céliante gagnoit à fes
yeux ; fa taille lui parut plus avantageuſe
encore , fon maintien plus noble : elle
parla peu ; fon efprit n'étoit pas brillant ,
mais elle avoit le ton du fentiment ; le fon
de voix infinuant & doux , les expreffions
fimples & naïves ; fon langage étoit celui
de la tendreffe , on la refpiroit avec elle.
Il n'en falloit pas tant pour féduire Almanzor
:«Qu'importe qu'elle foit laide , pour-
» vu qu'elle fçache bien aimer. » Il la
quitta l'ame occupée d'un nouveau fentiJUILLET.
1758. 19
ment ; il fe crut dégagé pour jamais des
fers d'Ifménie , il fe trompoit : les charmes
de cette jeune perfonne rallumerent un feu
mal éteint ; il en devint plus épris que jamais
furpris de la bizarrerie de fon coeur,
il veut eſſayer fi la préſence de Céliante
n'y apportera pas encore quelque changement.
En quittant Ifménie , il vole chez
elle . Elle étoit fortie. Il revient , la voit ,
& fent renaître tous les mouvemens dont
il avoit été agité la veille . Peu fait à combattre
fes penchans , il s'y abandonna fans
réferve : il partagea fes momens entre ces
deux Rivales ; elles lui offroient alternativement
ce qui pouvoit flatter fon goût
pour la variété. Ifménie embellie de mille
attraits , enchantoit fes yeux & fes fens.
Les qualités du coeur de Céliante qui fe
développoient de jour en jour , féduifoient
fon ame & fa raifon : perfuadé qu'il ne
pourra jamais infpirer à Ifménie un fentiment
dont fa ftupidité lui dérobe les charmes
, il cherche à s'en dédommager auprès
de Céliante. Il l'entretient de fon amour :
elle lui répond avec douceur ; il paroît
même qu'elle n'y feroit pas infenfible , fi
fon amitié pour Ifménie ne lui faifoit pas
un fcrupule de lui enlever un Amant aimable
& peut - être aimé . Almanzor veut
triompher d'une délicateffe qu'il adore ; la
20 MERCURE DE FRANCE.
froideur d'Ifménie juftifie fon inconſtan
ce.
« Almanzor , c'en eft donc fait vous
» n'aimez plus Ifménie ? ..» Almanzor eft
interdit. Que répondre à cette queſtion ?
doit-il trahir la vérité ? .. Non , la bonne
foi s'y oppoſe : " Ah ! Céliante , que me
ور
و ر
و ر
و د
>> demandez- vous ?. De la franchiſe ; elle
» feule peut vous conferver mon eftime ..
» Eh bien ! connoiffez donc tous mes éga-
» remens ? Je vous adore , quand je fuis
"près de vous ; j'adore Ifménie en voyant
» fes attraits : vous occupez toutes deux la
» même place dans mon ame ; j'ai pu être
» frivole , mais je ne portai jamais fi loin.
» l'inconféquence ... Voulez - vous me perfuader
que c'est moins par goût que par
néceffité que vous êtes volage ?. Oui ,
"croyez le ; je connois tout le prix de la
fidélité ; je ne fuis, heureux au fein
de l'inconftance , & je fens que je de-
» vrois une nouvelle vie à qui pourroit
» fixer mon coeur. Almanzor , qu'il eft
dangereux de vous connoître ! que je
» vous plains de ne pouvoir goûter les
plaifirs d'un attachement folide ! qu'il
» eft doux de pouvoir fe dire : Je regne
» avec empire fur un coeur fidele & tendre
; fon bonheur eft mon ouvrage , &
» je l'augmente en le partageant ! ..
»
»
53
و د
"3
pas
JUILLET. 1758 . 21
"
29
و ر
و ر
2)
» Ah ! Céliante , pourquoi vous interrompre
.. Continuez une leçon qui
» m'enchante ; perfuadez à mon coeur des
»vérités fi cheres. Le plaifir que je prens
» à vous entendre me prouve qu'il étoit
fait pour
les goûter. Par quelle fatalité
» m'en fuis- je fi long- temps écarté ? .. Ne
» vous rebutez pas cependant ; foyez affez
généreuse pour combattre les obftacles
qui s'oppofent à votre triomphe : c'eft
» l'ouvrage du fentiment de nous arracher
» à l'erreur ; je fens que je vous aimerai
un jour uniquement... Je cede à vos
», inftances. Oui , mon cher Almanzor ,
j'apporterai tous mes foins à ramener
» votre coeur fous les loix du fentiment ;
» mais ce n'eft que fous le titre d'amie que
» je puis l'entreprendre. Les prétentions
» de l'amour écartent la confiance , & j'ai
» befoin de toute la vôtre. "
"
»
و ر
"
Almanzor la lui promit , & tint parole.
Céliante devint fon confeil & fon guide ;
la douceur , l'agrément , & furtout la tendreffe
qui préfidoient à fes leçons intéreſfoient
toujours plus Almanzor , & afſuroient
à Céliante un empire abfolu fur fon
efprit ; elle en profitoit pour lui infpirer
le goût des vertus qui devoient triompher
de fa légéreté . Il étoit déja moins frivole
mais il reftoit encore à le rendre fidele,
22 MERCURE DE FRANCE.
Un jour qu'il la preffoit vivement de lever
le voile importun qui lui déroboit la connoiffance
parfaite d'une amie qui lui étoit
fi chere : « Non , lui dit - elle , non , ne
l'efperez pas : Ifménie vous a confié les
» raifons qui m'engage à le conferver ; fi
» avec de la beauté elle n'a pu vous fixer ,
» que feroit- ce de moi ? >>
و و
و د
La fermeté de Céliante en impofa aux
defirs curieux d'Almanzor : il n'ofa infifter ;
mais voulant du moins fe dédommager de
ce refus , il la pria de lui avouer fi elle
n'étoit pas cette même inconnue qui , après
avoir écouté fon entretien avec Alcidon ,
s'étoit fouftrait avec tant de foin à la vivacité
de fa pourfuite. « Je ne fçais , ajouta-
» t'il , quel fecret preffentiment m'agite ;
» mais plus je confidere cette taille divine
» & ce maintien charmant , & plus je fuis
porté à croire que c'eft pour vous- même
que j'ai fenti un intérêt fi vif & fi ten-
» dre. " Céliante ne lui permit pas de s'arrêter
plus long- temps à ce foupçon : « Sophie
; c'eſt le nom de votre inconnue
ود
99
22
50
,
» lui dit- elle ; elle eft mon amie : habituée
à me dévoiler tous les fecrets de fon
» ame , elle ne m'a pas caché la circonf-
» tance dont vous me parlez : vous ne dû-
» tes qu'au hazard la curiofité qui l'attira
près de vous ; mais vous ne dûtes qu'à
JUILLET. 1758 . 23
» vous l'intérêt qu'elle y prit : elle a fouvent
admiré la franchiſe avec laquelle
» vous étiez convenu de vos torts envers
» Alcidon , & plus encore les regrets que
» vous en aviez témoignés. »
Céliante s'arrêta pour examiner la contenance
d'Almanzor : « Pourquoi , lui de
» manda- t'il avec embarras , Sophie s'eft-
» elle éloignée avec tant de précipitation ?
» que craignoit- elle de moi ? »
Votre curiofité : vous euffiez pu la fuivre
& découvrir fa demeure , & c'eft un
fecret qu'elle veut fe réſerver ; fi vous parvenez
à la connoître , peut- être vous en
dira- t'elle davantage ; mais la difcrétion
que je lui dois me condamne au filence.
Ne pouvez vous du moins m'appren-
» dre fi quelque Amant chéri ? .. Non ,
»Almanzor , Sophie jouit encore de toute
la liberté de fon coeur ; infenfible aux
» plaifirs d'aimer , elle ne connoît & ne
» defire que ceux de l'efprit ; & au mépris
» des préjugés établis contre fon fexe , elle
paffe fa vie dans les études les plus fé-
» rieufes ; l'amour eft à fes yeux une foi-
»bleffe indigne des grandes ames... »
39
Il feroit difficile de rendre le défordre
où ce détail jetta Almanzor ; il augmenta
la contrainte qu'il fe faifoit pour le cacher
à Céliante. « Almanzor , lui dit cette
22 MERCURE DE FRANCE.
Un jour qu'il la preffoit vivement de lever
le voile importun qui lui déroboit la connoiffance
parfaite d'une amie qui lui étoit
fi chere : « Non , lui dit - elle , non , ne
l'efperez pas : Ifménie vous a confié les
»raifons qui m'engage à le conferver ; ſi
» avec de la beauté elle n'a pu vous fixer ,
» que feroit- ce de moi ? »
و د
La fermeté de Céliante en impofa aux
defirs curieux d'Almanzor : il n'oſa inſiſter ;
mais voulant du moins fe dédommager de
ce refus , il la pria de lui avouer fi elle
n'étoit pas cette même inconnue qui , après
avoir écouté fon entretien avec Alcidon ,
s'étoit fouftrait avec tant de foin à la vivacité
de fa pourfuite. « Je ne fçais , ajouta-
» t'il , quel fecret preffentiment m'agite ;
mais plus je confidere cette taille divine
» & ce maintien charmant , & plus je fuis
porté à croire que c'eft pour vous- même
» que j'ai fenti un intérêt fi vif & fi ten-
» dre. " Céliante ne lui permit pas de s'arrêter
plus long- temps à ce foupçon : « Sophie
; c'eſt le nom de votre inconnue
» lui dit- elle ; elle eſt mon amie ; habituée
me dévoiler tous les fecrets de fon
» ame , elle ne m'a pas caché la circonf-
» tance dont vous me parlez : vous ne dû-
» tes qu'au hazard la curiofité qui l'attira
près de vous ; mais vous ne dûtes qu'à
93
وو
50 à
>
1
JUILLET. 1758 . 23
» vous l'intérêt qu'elle y prit : elle a fouvent
admiré la franchife avec laquelle
» vous étiez convenu de vos torts envers
» Alcidon , & plus encore les regrets que
» vous en aviez témoignés .
"3
Céliante s'arrêta pour examiner la contenance
d'Almanzor : « Pourquoi , lui de
manda- t'il avec embarras , Sophie s'eft-
» elle éloignée avec tant de précipitation ?
» que craignoit- elle de moi ? »
و د
Votre curiofité : vous euffiez pu la fuivre
& découvrir fa demeure , & c'eft un
fecret qu'elle veut fe réferver ; fi vous parvenez
à la connoître , peut- être vous en
dira-t'elle davantage ; mais la difcrétion
que je lui dois me condamne au filence.
Ne pouvez vous du moins m'appren
dre fi quelque Amant chéri .. Non ,
» Almanzor , Sophie jouit encore de toute
la liberté de fon coeur ; infenfible aux
plaifirs d'aimer , elle ne connoît & ne
» defire que ceux de l'efprit ; & au mépris
» des préjugés établis contre fon fexe , elle
paffe fa vie dans les études les plus fé-
» rieufes ; l'amour eft à fes yeux une foi-
» bleffe indigne des grandes ames... »
39
Il feroit difficile de rendre le défordre
où ce détail jetta Almanzor ; il augmenta
la contrainte qu'il fe faifoit pour le cacher
à Céliante. « Almanzor , lui dit cette
24 MERCURE DE FRANCE.
و د
ور
وو
و د
» tendre amie , je lis dans votre ame : vous
» brûlez de voir Sophie... Ah ! ne croyez
» pas ... Pourquoi vous en défendre ? le
titre que j'ai pris avec vous , ne m'auto-
» riferoit à condamner vos penchans , qu'au-
» tant qu'ils pourroient vous entraîner
» dans quelques égaremens honteux . J'aurois
voulu vous arracher à l'inconftan-
» ce , peut-être ai -je formé des voeux fe-
» crets pour que votre choix pût tomber
fur moi ; mais cet efpoir m'étant inter-
» dit , vous n'en pouvez faire un qui foit
plus capable de m'en confoler. J'aime
Sophie , elle eſt une autre moi - même :
» voyez -la donc , vous la trouverez fûre-
» ment à la promenade , où vous l'avez
» déja apperçue ; je fçais qu'elle s'y rend
» fouvent ne heurtez pas fes préjugés ,
» foumettez-vous à ce qu'elle exigera de
» vous ; c'eft par la difcrétion & par
» docilité que vous pourrez vous infinuer
» dans fon efprit : parlez- lui de moi ; s'il
», le faut même , dites lui que je fuis votre
» amie , que je ne defire que votre bon-
» heur , & que je ferois flattée qu'elle daignât
y contribuer ; le zele de l'amitié
aidera peut - être au triomphe de l'a-
29
و ر
ود
33
ور
"
» mour. "
la
Almanzor admira le procédé noble &
généreux de Céliante ; il l'en aima davantage
JUILLET. 1758 . 25
tage , fans que Sophie ne perdît rien dans
fon ame. Il fe rendit au lieu marqué deux
heures plutôt qu'il ne falloit. Sophie n'arriva
qu'à l'entrée de la nuit accompagné
de fa Gouvernante. Almanzor la reconnoît
à fa démarche ; car l'obfcurité étoit fi grande
alors , qu'il ne put diftinguer aucun
de fes traits. La connoiffance fut bientôt
liée entr'eux ; le nom de Céliante prononcé
de part & d'autre en fut le fignal. Céliante
n'avoit rien avancé de trop à l'avantage
de Sophie. Almanzor fut ébloui de fon
efprit les fciences , les talens & les arts
furent la matiere de leur converfation ;
elle en parloit en perfonne inftruite , &
avec un agrément qui lui étoit particulier.
Almanzor eût bien voulu qu'elle eût raifonné
avec autant de graces fur le chapitre
de l'amour ; mais à ce nom feul Sophie
fe révoltoit , & tout en l'aſſurant du goût
qu'elle prenoit à fon entretien , elle lui
impofa la dure loi de n'y mêler jamais le
mot d'amour. Prévenu par Céliante , il
n'ofa combattre trop fortement une réfolution
fi contraire à fes vues. Sophie profita
de fa docilité pour lui arracher la promeffe
de ne faire aucune tentative pour
la connoître plus particuliérement
, jufqu'à
ce qu'elle lui en eût accordé la permiffion ;
elle lui promit en revanche de fe rendre
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
tous les jours au même lieu & à la même
heure.
Quel que fut le defir d'Almanzor d'être
inftruit de tout ce qui intéreffoit fon
amour pour Sophie , il étoit trop honnête
homme pour manquer à la parole qu'il
lui avoit donnée . Il réfolut donc d'attendre
patiemment le terme de l'épreuve où elle
mettoit fa difcrétion. Cependant fon coeur
épris à la fois de trois objets différens , ne
pouvoit fe déterminer à ſe fixer à aucun.
Ifmenie l'enflammoit par fa beauté , Céliante
par les qualités de fon ame & par
fa fenfibilité , & Sophie par les charmes
de fon efprit. Mais comment accorder des
intérêts i oppofés & fi chers ? Ceux de
Céliante furtout lui caufoient un extrême
embarras ; c'étoit toujours avec de nouveaux
remords qu'il s'écartoit de la fidélité
qu'elle méritoit à fi jufte titre : combattu ,
agité fans ceffe de fentimens tumultueux ,
il ne put foutenir long- temps un état fi
violent ; les refforts de fon ame en furent
affoiblis : l'infipidité eft la fuite des goûts
frivoles . Il en reffentoit déja les atteintes ,
lorfque Céliante parla de s'éloigner ; quelques
affaires d'intérêts furent le prétexte
dont elle couvrit fes deffeins . Cette nouvelle
fut un coup de foudre pour Almanzor
, & arracha fon coeur à l'efpece d'aſi
JUILLET. 1758. 27
néantiffement où il étoit plongé : « Quoi !
» vous m'abandonnez . Ah ! Céliante , que
» vais - je devenir ? .. Ifmenie & Sophie
» vous dédommageront de ma perte....
» Non , Céliante ; non , rien ne pourra
» me tenir lieu de vous : fi pour vous re-
» tenir , il ne faut que vous facrifier ces
» deux Rivales , parlez , je ne les verrai
plus... Ifmenie & Sophie meme font trop
» cheres pour vouloir rien obtenir à leur
» défavantage. Je reviendrai dans peu vous
❞ offrir de nouveau les charmes de l'ami-
» tić ; ne négligez pas cependant ceux de
» l'amour , je vous y invite ; s'il faut plus ,
je vous l'ordonne...
"
"2 "
Almanzor obéit . Il continua fes affiduités
auprès de Sophie & d'Ifmenie ; mais il
ne trouvoit dans aucune d'elles les reffources
qu'il avoit trouvées dans le coeur de Céliante.
La ftupidité d'Ifmenie ne lui permettoit
pas de connoître les avantages du
fentiment. Sophie donnoit tout à l'efprit ,
aux dépens du coeur ; doux épanchemens
de l'ame , attentions délicates , flatteufe
certitude d'être aimé , il avoit tout perdu
en perdant Céliante ; elle ne le laiffa pas
languir dans une longue attente : elle rewint
. Almanzor vole à elle : il tombe à fes
pieds ; fa joie , fes tranfports , fes larmes ,
fon filence annoncent affez le changement
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
qui s'eft fait en fon coeur. « Jouiffez de
» votre ouvrage , ma chere Céliante ; je ne
fuis plus un volage ... je n'adore que
» vous... Quoi ! Almanzor , quoi ! vous
» m'aimeriez uniquement ? Oui , Céliante ,
» & j'en atteſte... Arrêtez , vous prenez
peut-être le plaifir de retrouver une amie
» dont la fenfibilité vous flatté pour
» l'effet d'un véritable amour : une fem-
» blable erreur nous feroit trop défavantageufe
à tous deux , pour ne pas nous
» en garantir. Voyez encore Ifmenie &
Sophie , & venez demain me rendre
»compte des fentimens qu'elles vous au-
» ront infpirés.
99
"
,,
Almanzor s'étoit trop bien trouvé des
confeils de Céliante pour ne pas encore
les fuivre ; jamais Ifmenie ne lui parut fi
charmante qu'au moment qu'il brifoit les
liens qui l'attachoient à elle : fa parure
plus recherchée que de coutume , annonçoit
en elle un defir de plaire , qui ajoutoit
à l'éclat de fes yeux ; jamais fes regards ne
furent ni plus flatteurs , ni plus tendres
Quelle eft aimable , s'écrie Almanzor ! .. »
Mais le fouvenir de Céliante fe retrace à
fon efprit : « Non , ajoute- t'il , en s'arrachant
au plaifir que la vue d'Ifmenie lui
infpire : non , je ne ferai plus infidele,
» Céliante feule mérite ma tendreffe : les
»
ور
JUILLET. 1748. 29
>> charmes extérieurs s'effacent avec le
» temps , la beauté de l'ame eft immor-
» telle. » Il revient à Sophie : nouveaux
combats à foutenir ; l'efprit de cette jeune
perfonne femble avoir encore acquis un
degré de fupériorité ; elle fe furpaffe elle-
"
même dans cet entretien . Almanzor eft
faifi d'une nouvelle admiration . Pour
furcroit d'embarras , Sophie a moins d'éloignement
pour l'amour , ce nom ne l'effraye
plus. Almanzor , dit- elle , votre
difcrétion & votre conftance à respecter
» mes caprices & à vous y conformer ,
» m'ont intéreffée plus que je ne le prévoyois
; je veux vous en récompenfer :
» acceptez cette boîte , elle renferme mon
portrait. Trouvez - vous demain ici vers
» le milieu du jour , vous y reconnoîtrez
» l'original. »
و ر
"
"
رد
Almanzor croit avec peine ce qu'il entend.
Sophie pourroit devenir fenfible !
elle réuniroit en fa faveur les précieux
fentimens du coeur aux avantages de l'efprit
& de la figure ! Quelle flatteufe image
! Céliante n'a pour elle que fa tendreffe
: de fon propre aveu , le voile dont
elle fe couvre cache une laideur rebutante...
Mais que ne doit- il pas aux tendres
foins qu'elle s'eft donnée pour le rendre
digne du bonheur qu'il envifage ? Sa pa-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
39 , >
tience à fupporter fes caprices , l'amour
généreux qu'elle lui a confervé , lorfque
fes égaremens n'auroient dû lui inſpirer
que le mépris : « Non ... non , je ne ferai
point infidele honneur fentiment
" tout s'y oppofe. » Il retourne chez lui ;
il examine le préfent que Sophie vient de
lui faire ; mais un fecret qui n'eft connu
que d'elle , lui dérobe la vue du portrait
dont elle lui a parlé ; il en eft médiocrement
affecté : « Que m'importe de la con-
» noître ? je ne puis l'aimer , & c'eft fans
» doute l'amour qui m'a fufcité cette nou-
» velle difficulté , pour me préferver de
» toute idée d'inconftance.» Lelendemain ,
dès que la bienféance le lui permet , il fe
rend chez Céliante : elle l'attendoit . « Eh
» bien ! Almanzor , que venez- vous m'apprendre
? .. Que vous triomphez : j'ai
» vu Ifmenie & Sophie, je les ai admirées ;
» mais je n'aime que vous : oui , mon
» coeur eft à vous fans partage ; vous m'a-'
» vez donné un nouvel être , je ne veux
l'employer qu'à vous prouver ma recon-
> noiffance & mon amour . »
"
و ر
""
Il lui raconte alors le fuccès des démarches
qu'il a faites la veille ; il lui parle du
portrait de Sophie , fans lui cacher les tentatives
infructueufes qu'il a faites pour contenter
fa curiofité. Céliante lui demande la
JUILLET. 1758 31
boîte ; il la lui remet : « Heureux , lui
"
"
»
"
93
dit- il , fi la joie avec laquelle je vous en
» fais le facrifice , peut vous prouver la
fincérité de mes fentimens pour vous !
Il est juste , repliqua Céliante , que vous
connoiffiez le prix du facrifice
que vous
» me faites ; il ne peut me flatter qu'à cer-
» te condition . Tenez , ajouta - t'elle en
expofant à fes yeux la peinture , les traits.
" font- ils indignes de la préférence ? ...
Que vois- je ? dit Almanzor... Ifmenie...
ne me trompai - je pas ? .. Mais non ... Ce
"font fes traits , fes yeux.. fon fourire fin
» & enchanteur... C'est elle- même... Oui ,
» c'eſt Ifmenie ... Mais par quel hazard Sophie
m'a- t'elle donné ce portrait, au lieu
» du fien ? ... L'erreur n'eft que de votre
» côté , Ifmenie & Sophie ne font qu'une
»même perfonne... Ah ! que me dites-
» vous ? & comment m'en convaincre >
» Ifmenie dont la ftupidité contrafte fi
» ſenſiblement avec l'efprit de Sophie ? ..
>> Oui , Almanzor , & quelques fondés
» que vous paroiffent vos doutes , ils cefferont
quand je vous aurai éclairci ce
myftere : Ifmenie vous aimoit , conti-
» nua Céliante du ton le plus tendre ; mais
» pour fixer votre coeur , il falloit le laffer
» de l'inconftance : elle n'a pu fe réfoudre
» à confier un foin fi cher à d'autres qu'à
"9
"
Biv
32 MERCURE DE FRANCE:
33
"
» elle-même : elle s'eft done reproduite à
» vos yeux fous différentes formes ; ſtupi-
» de fous les traits qui vous avoient fé-
» duit , fpirituelle fous le nom de Sophie..
» Céliante s'arrête , & foupire... Achevez ,
reprit Almanzor avec un trouble inexprimable
; mon coeur me dit qu'il vous
>> refte encore un fecret à m'apprendre...
» Il ne vous trompe pas : oui , c'eft fous le
» nom de Céliante qu'elle a voulu vous
" offrir les charmes de l'amour parfait ;
» l'amitié généreufe commença le rôle ,
» l'amour jaloux de fes droits fe hâta de la
remplacer. Oui , oui , mon cher Alman-
» zor , vous devez reconnoître les fenti-
» mens de la tendre Ifmenie , dans les dif-
» férentes métamorphofes auxquelles elle a
» recours... Céliante leve fon voile.. Quel
» enchantement ! s'écrie Almanzor : quel
> bonheur ! Quoi ! j'étois fidele au fein
» même de l'inconftance. Ah ! ma chere
59
»
Ifinenie..» Il n'en put dire davantage ;
la joie , l'étonnement & l'amour lui coupent
la parole.. Ifmenie partage fon raviffement.
Cher Amant , vous m'aimez... Je
n'ai plus à craindre votre inconftance ; je
n'ai eu befoin , pour en triompher, que
des
armes du fentiment ; efprit , beauté , vous
lui avez tout facrifié ; ma victoire eft com- ;;
plette .
JUILLET. 1758. 33
STANCES
A Mademoiselle Coraline, à qui fur le Théâtre
un Enfant courut donner un Bouquet
après l'avoir vue jouer la Comédie &
danfer un menuet .
DES Rofes que l'Amour fait éclorre & qu'il´
donne ,
Pour rendre hommage aux vrais talens ,
Aux graces , aux attraits brillans ,
Qui mieux que vous , mérite une Couronne ?
Cet Enfant femble dire, en vous offrant des fleurs,
Qu'il tient de vous fa puiffance fuprême .
Oui , c'est l'Amour, fous cet heureux emblême ,
Qui pour tribut vous donne tous les coeurs.
'Agréez cette offrande , elle eft votre partage ;
Qui fait naître l'amour , doit être fon foutien :
Careffez- le , ne craignez rien ;
Il n'a point de bandeau, lorfqu'il vous rend hommage.
GUERIN-DE FREMICOURT.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
VERS
A une Dame qui difoit que les converfations
amoureuses l'ennuyoient , & qu'elle chafferoit
tous les Amans.
JaE fuis fâché pour vous , Eglé , d'être fi tendre ,
Et j'en ferai fâché long- temps ;
Ce n'eft pas votre aſpect qui pourra m'en défendre
:
Si vous chaffez tous les Amans ,
Qui verrez-vous ? hélas ! vous vivrez folitaire :
En vous parlant , pour ne point vous déplaire ,
Souvent contre mon coeur mon efprit cherche
un tour ;
Mais ce qu'auprès de vous on veut dire , on veut
faire ,
Malgré foi prend la forme & le ton de l'Amour.
Par l'Anonyme de Chartrait , près
Melun.
Le 4 Mai 1758.
JUILLET. 1758. 35
RÉFLEXION
SUR LA FORCE D'ESPRIT ,
ON
Par M. D. G. à Béthune.
N ne connoît la force d'efprit , que par
les effets qu'elle produit extérieurement
ou qu'on éprouve en foi -même ; mais il
n'eft pas poffible de déterminer au jufte
quels en font les principes & les refforts
intérieurs. Pour les découvrir , il faudroit
pouvoir pénétrer l'efprit jufques dans le
fonds de fa nature , & ce fonds eſt tout- àfait
impénétrable à l'homme . Nous fentons
en nous l'efprit qui penfe , qui raiſonne ,
le fentiment eft très vif : mais qu'est - ce
que l'efprit ? Nous ne pouvons le définir ;
rien ne nous eft plus inconnu que le principe
de nos connoiffances. Plus il réfléchit
fur foi , moins il comprend au vrai ce
qu'il eft. Sa liaiſon avec un corps , fa dépendance
du même corps , les correfpondances
mutuelles qui fe trouvent entre lui
& ce corps , fes relations avec tous les
êtres matériels dont il s'occupe , tout cela
lui eft également inconnu. Si les Philofophes
effayent de fonder cet abîme , ils ne
vont , pour ainsi dire , qu'à tâtons : la
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
lumiere leur manque ; ils n'ont tout au plus
de foibles lueurs qui laiffent toujours
une grande obfcurité ,
que
Tout ce que nous pouvons dire de la
force d'efprit par rapport à fon principe
c'eft qu'elle eft plus ou moins grande dans
l'efprit même. Comme Dieu a créé des
Anges avec différens degrés de perfections,
comme les corps font naturellement plus
robuftes les uns que les autres , les efprits
peuvent être auffi produits par le Créateur
avec plus ou moins de force ; mais au
fonds nous ne fçavons ce qui en eft , parce
que quand les efprits feroient tous en
eux-mêmes d'égale force , les feules affections
des corps auxquels ils font unis , &
dont ils dépendent , fuffiroient pour mettre
dans les efprits la diverfité étonnante que
nous y remarquons.
Dans le même homme l'efprit paffe
comme le corps par les différens âges , ik
paroît à peine dans l'enfance . L'adolefcence
le développe , la jeuneffe le fortifie , ik
n'a toute fa vigueur que dans l'âge mûr ; it
dépérit dans la caducité , & fe perd entiéreinent
dans l'âge décrépit .
Cependant l'efprit le plus fort , le plus,
vigoureux , ne fe trouve pas toujours avec
le corps le plus robufte : au contraire , on
voit ordinairement que les hommes d'un
JUILLET. 1758 . 37
tempérament dur & ruftique , d'une
complexion forte & capable de foutenir
les plus rudes travaux , ont l'efprit trèspetit
, très - borné , très - foible , pendant
que d'un côté on apperçoit des perfonnes
d'un tempérament fort délicat , dont l'ef
prit eft excellent , & fe montre dans toute
fa force .
Il faut en conclure 1 ° . que la trop grande
foibleffe du corps , les infirmités qui
l'accablent , les accidens qui le bleffent
ou la groffiéreté , la rigidité , la pefanteur
des organes , font autant d'obftacles à la
force d'efprit , & comme des liens qui le
tiennent dans une espece de captivité ;
2 °. que l'heureuſe température , la jufte
proportion , un certain point de fléxibilité
& de délicateffe des organes du corps ,
donnent l'effor à l'efprit , & le laiffent
agir dans toute fa force . C'eſt parconféquent
ce qui en peut être regardé comme
le principe & la caufe phyfique ; mais
cauſe feulement accidentelle ou occafionnelle
, caufe improprement dite : elle ne
confifte qu'à laiffer une pleine liberté à
l'activité de l'efprit , & à le fervir ponc
tuellement fans peine , ni difficulté dans
fes opérations.
Il nous refte à déterminer en quoi confifte
la force de l'efprit confiderée dans fes
38 MERCURE DE FRANCE.
effers , qui nous font un peu mieux connus.
Les Stoïciens la mettoient dans l'infenfibilité
abfolue pour tous les maux , à toutes
les difgraces de la vie. A les entendre ,
tout l'Univers eût été boulverfé , que leur
prétendu Sage , ferme comme un rocher ,
n'en auroit pas eu la moindre frayeur , la
moindre émotion : belle chimere ! orgueilleufe
, mais folle préfomption de l'efprit
humain ! Sa force ne confifte pas à ne
rien fentir , ce qui n'eft ni poffible , ni raifonnable
, mais à ne pas fléchir du côté du
menfonge & de l'injuftice dans les plus
redoutables épreuves , & à ne jamais percourage
, quoi qu'il arrive.
dre
C'est dans le fens qui n'eft cependant
pas le plus naturel , que fe prend quelquefois
parmi nous la force d'efprit pour
grandeur d'ame , fermeté , conftance :
comme quand on dit , il faut avoir bien
de la force d'efprit pour foutenir une telle
difgrace , pour n'être pas déconcerté par
des accidens auffi fâcheux ; mais c'eft plutôr
élévation de fentimens que force d'efprit
nous elfayerons d'en donner une
idée plus jufte.
Les Pyrrhoniens faifoient confifter la
force d'efprit & la fageffe à douter de tout ,
à fufpendre toujours fon jugement fur les
JUILLET. 1758. 39
chofes mêmes qui fe montrent les plus
claires ; fentiment abfurde , s'il en fut jamais
, & directement oppofé à toutes les
lumieres du bon fens & de la raifon, Ce
fentiment est trop favorable aux penchans
du coeur , aux illufions de l'amour propre ,
aux charmes de la fenfualité , pour n'être
pas adopté par des gens déterminés à le
fuivre fans fcrupule , & à fe débarraffer ,
s'il eft poffible , des remords d'une confcience
qui les troublent .
que
La force d'efprit ne confifte pas à nier!
tout ce qui paffe les bornes étroites de
notre intelligence , tout ce qui nous paroît
obfcur , ou à le regarder comme problé
matique , lorfque d'ailleurs il y a des preu
ves certaines , infaillibles , indubitables
les chofes font , quoique nous ne puiffions
les comprendre : elle confifte au contraire
à connoître toute la valeur de ces
preuves , à les pefer avec équité , à s'y rendre
avec docilité ; elle confifte à fçavoir
pofféder fon efprit pour ne pas l'abandonner
à une vaine & dangereufe curiofité ,
pour ne pas le laiffer fe perdre dans des
fpéculations orgueilleufes , où l'homme
téméraire voulant s'élever jufqu'à la Ma
jefté Divine , eft accablé par le poids immenfe
de fa gloire.
La force d'efprit confifte proprement à
40 MERCURE DE FRANCE.
penfer jufte & eftimer chaque chofé ce
qu'elle vaut , à juger fainement de tout , à
raifonner avec folidité , à découvrir , à développer
, à approfondir avec fobriété , &
autant qu'il eft donné à l'homme , les vérités
les plus abftraites , les plus obfcures ,
les plus embarraffées : elle donne à l'homme
un difcernement exquis , un goût fin
& délicat pour le bon & le vrai , elle le
met au deffus des opinions vraiment popu- .
laires. C'eft la force d'efprit qui fait les ,
plus belles découvertes dans les arts &
dans les fciences ; elle s'éleve jufqu'au
cieux , elle en mefure les efpaces immen-.
fes , elle y contemple les aftres , elle en
admire le magnifique fpectacle , & en fait
faire ufage ; elle pefe les élémens , & en
montre les propriétés ; elle entre dans les
abîmes de la mer , elle fouille dans les entrailles
de la terre , elle en parcourt toute
les régions , elle en tire les plus riches tréfors
, elle fonde les fecrets de la nature , &
en découvre les merveilles , rien n'échappe
à fa pénétration.
C'est elle qui apperçoit le point fixe de
chaque difficulté , & qui fçait le réfoudre ;
elle divife , elle diftingue , elle démêle avec
une facilité merveilleufe les différences les
plus abftraites , & atteint fans peine à tout
ce qu'il y a de plus relevé ; elle produit le
JUILLET. 1758. 41
joli , le beau , le fublime , l'amufant , le
délicat , le pathétique ; lorfqu'elle s'énonelle
le fait toujours avec jufteile ,
avec netteté , précision , & nobleffe.
ce ,
C'eft elle qui garde un jufte milieu , &
qui évite fagement les partis extrêmes , les
difputes outrées & opiniâtres. Plus un
homme a de cette force d'efprit , & plus
il eft en garde contre l'entêrement , la
prévention & la trop grande chaleur ; plus
il eft modéré , réſervé , modeſte dans fes
décifions : il n'y a que les petits efprits ,
les efprits foibles , les demi fçavans qui
tranchent hardiment fur tout , & qui s'ob
ftinent dans leurs opinions ; ils fe rendent
par- là ridicules & fouvent infupportables :
ils ne s'en apperçoivent pas , la prévention
les aveugle.
On peut avoir de l'efprit , de la vivacité
, comme on en voit dans la jeuneffe &
dans bien des perfonnes du monde , fans
avoir ce qui s'appelle force d'efprit . Là
ce n'eft qu'une légere flamme , qu'un feu
follet qui brille fans beaucoup de confiftance
ni de meſure : ici , c'eſt un fonds de
lumieres , c'eft un feu folide & pénétrant ,
mais réglé , mais tempéré dans une juſte
proportion. Les efprits tout de feu montrent
plus d'imagination que de jugement :
ce font des efprits fuperficiels qui effleu42
MERCURE DE FRANCE.
pas tou
rent & qui n'approfondiffent rien.
L'efprit fin , délicat , le bel - efprit qui
s'exprime d'une maniere ingénieuſe , brillante
, pleine de bon fens , n'eft
jours l'efprit fort ; il fe trouve incapable
de réflexions férieufes , de profondes méditations
, & ne fera bon qu'à s'exercer légérement
fur des matieres peu importan
tes , à fe jouer , à badiner fur des fujets
plaifans. Cette forte d'efprit eft fujer à
s'ufer , & à s'épuifer en peu de remps.
On ne doit pas non plus confondre l'efprit
jufte avec la force d'efprit ; celui - là
peut-être borné , tardif , pefant , comme il
paroît dans plufieurs ; celle- ci forme l'efprit
étendu , facile , actif , élevé , tranfcendant.
La force d'efprit n'eft pas fans la jufteffe
& lá beauté , fans la vivacité , la fineffe ,
la délicateffe jufqu'à un certain point ;
mais ces qualités font fouvent fans la force
d'efprit , qui eft la plus éminente perfection
en ce genre , & qui renferme ou fuppofe
toutes les autres . Illuftre prérogative !
don précieux ! don ineftimable !
:
Il ne s'aquiert point , il faut l'avoir naturellement
mais ces heureux que le Ciel
en a favorifés peuvent le cultiver , le ménager
avec foin.
Il fe conferve par une vie fobre &
' JUILLET. 1758. 43
reglée , même un peu dure ; les excès d'une
fenfuelle intempérance , les mouve-.
mens inquiets des paffions & les affoupiffemens
délicieux de la molleffe , l'étouffent
& le font périr.
Il veut être nourri par l'étude , & entretenu
par l'exercice d'une application modérée.
Ce qu'il y a de plus excellent en ouvrage
de génie & de littérature , il le dévoré ,
il s'en fait une fubftance qui lui devient
propre , & qui augmente fon embonpoint.
L'oifiveté ou la trop grande contention
énervent également l'efprit , en émouffent
la pointe & en épuifent les forces . Dans
l'inaction , il languit ; dans l'exceffive agitation
, il s'ufe , il fe diffipe & s'évapore.
Si la force d'efprit n'eft dirigée par celui
qui la poffede , du côté de la vertu & de la
perfection , elle ne le détermine que plus
fûrement à fa perte.
Loin donc de fe prévaloir de ce que l'on
a de la force dans l'efprit , & d'en concevoir
de la présomption , il eft néceffaire de
s'en défier , de fe tenir toujours en garde ;
parce qu'avec l'efprit le plus fort , on peut
être entraîné par le poids de la fragilité humaine
dans les défordres les plus honteux
& les plus funeftes , que l'on n'évitera
44 MERCURE DE FRANCE.
que par une vigilance continuelle fut foi
même.
ELOGE de la Médiocrité , ou Réponse
aux Vers qu'on lit dans le premier Mercure
d'Avril 1758 :
Pleurez , jeunes Auteurs , dont la múſe infipide.
FAUT-IL qu'un Auteur pleure & qu'il fe défefpere
Pour n'avoir qu'un talent médiocre , ordinaire :
Un tel homme , à mon ſens , feroit un très - grand“
fot ,
Prenons chacun patiemment notre lot .
La médiocrité que l'orgueilleux mépriſe ,
Du genre humain fut toujours la déviſe ;
En fait d'efprit , comme en fait de beauté ,
On rencontre partout la médiocrité :
Si les feules beautés étoient en droit de plaire ,
- Bientôt le monde finiroit ;
Et fi pour écrire il falloit
Avoir abfolument tout l'efprit d'un Voltaire ,
Que deviendroit le métier de Libraire ?
Nos petits Madrigaux , nos chanfons pour Iris ,
Quoi qu'on en puiffe dire , ont fans doute leur
prix.
Beaux efprits , qui voulez tant vous en faire ac◄
croire ,
JUILLET. 1758. 45
Vous ignoreriez les charmes de la gloire :
Si du monde on ôtoit la médiocrité :
Tout votre éclat vous vient de notre obſcurité.
Ce monde est un tableau dont le fonds paroît
fombre ,
Mais qui , vu dans fon jour , flatte l'oeil enchanté :
Vous êtes les couleurs , c'est nous , qui fommes
l'ombre :
Du tableau, comme vous, nous faifons la beauté,
VERS
Sur le Mariage de M. le Vidame d'Amiens
avec Mademoiselle de Chevreuse.
LeE deftin parcourant fon immenfe regiftre ,
Du Vidame d'Amiens parut très- fatisfait.
De cet illuftre nom , il lut tout le chapitre :
Appercevant Chevreuſe , en tournant le feuillet
Oh ! oh dit -il , voilà l'accord le plus parfait ;
Je les ai placés là fans doute à jufte titre :
Je vois en eux même vertus ,
Mêmes fentimens , même gloire ;
Jamais au temple de mémoire
Héros ne font mieux parvenus.
Uniffons des deftins fi bien faits l'un pour l'autre ,
Nulle félicité n'égalera la vôtre ,
Pourfuit - il : jeunes coeurs foyez toujours heu
reux :
46 MERCURE DE FRANCE.
Faites revivre en vous vos illuftres familles ;
Et vous , en s'adreffant aux immortelles filles ,
Parques , filez long- temps pour eux ?
Venez à votre tour , vous , aimable Déeffe ,
Qui préfidez à la jeuneffe ,
Charmante Hébé , guidez leurs pas :
De ces jeunes Epoux vous avez les appas ;
Partagez auffi leur tendreffe ;
Ne vous contentez pas de les fuivre en ce jour ;
Soyez fans ceffe fur leurs traces ,
Et qu'on dife de vous : C'eſt le cercle des graces
Formé par les mains de l'Amour.
TACONET.
DES QUESTIONS
ET DES QUESTIONNEURS.
LES
Es queftions font la formule ordinaire
de la converfation des fots. Elles font auffi
le canevas des entretiens que les Grands
accordent à leurs inférieurs.
Les queſtions annoncent le plus fouvent
la fupériorité ou l'indifcrétion : auffi fontelles
prefque toujours odieufes.
Comment ces hommes fi vains , fi remplis
d'eux-mêmes , qui croyent de bonnefoi
que le troisieme Ciel ne roule que pour,
JUILLET. 1758. 47
ex , s'amufent- ils à queftionner les autres
fur tous les détails qui les regardent ? L'amour
propre laiffe donc bien du vuide
dans ceux mêmes qui en font le plus remplis
? Oui fans doute , puifque les queftionneurs
les plus impitoyables font les
gens vains & défoccupés.
On eft réduit à fe faire des affaires de
tout , quand on ne fçait s'occuper de
rien.
Il est déja bien humiliant de s'avouer
tellement vuide & à jeun , qu'on ait beſoin
de l'hiſtoire des autres , de leurs deſſeins ,
de leurs affaires , pour fe nourrir & fubfifter.
Mais ce qui acheve de prouver le
vague de ces têtes abfolument creufes
c'eft que rien de ce qui y entre , ne fe
tourne en applications , ni en réflexions
utiles
pour eux ou pour
les autres .
Queftionneurs frivoles , ils fe répandent
, ils fe fondent en propos frivoles ;
femblables à ces eftomacs dérangés , qui
rejettent les alimens les plus fimples & les
plus fains , faute de pouvoir les digérer
ils rendent avec toute l'impatience de fe
débarraffer , ce qu'ils ont reçu avec toute
l'impatience de fe remplir ; le tout , teint
de la nuance qui leur eft particuliere , cou
lé au feu brûlant d'une imagination fans
tegle , qui , en dénaturant les objets , de48
MER CURE DE FRANCE.
vient la fource d'une éternité de dits &
de redits , d'explications défagréables qui
répandent au moins la froideur & la réferve
dans la fociété , fi elles n'y engendrent
pas l'aigreur & fes fuites .
Mais à quel titre ces Queftionneurs téméraires
& faftidieux s'érigent- ils des tribunaux
d'Inquifition ? Se croiroient- ils dignes
de confiance & d'ouverture de coeur ?
L'illufion feroit bien forte , furtout pour
ceux qui font abfolument fots . Croyons
plutôt qu'ils fentent confufément que leur
véritable intérêt eft de n'être point en jeu ,
& que le plus fûr eft d'écarter d'eux par
des queſtions qui y mettent les autres.
Mais les infolens préfomptueux fe préfentent
avec bien plus d'audace & de confiance.
Enivrés d'eux -mêmes , ils fe perfuadent
qu'ils impofent aux autres ; que
leur nom , leurs dignités , leurs talens ,
leur opulence , fufpendront tout , feront
tout taire devant eux , & que dans cette
pofition , les queſtions les plus déplacées ,
les plus indécentes ,
les plus humiliantes
même , feront prifes pour des marques de
bonté & de familiarité , tandis que des
réponſes échappées à la timidité ils feront
des termes de comparaifon avantageux
à leur amour- propre , & des trophées
à leur vanité.
Mais
JUILLET. 1758 .
49
Mais les queftions ne feront elles donc
jamais permifes ? & faudra-t'il en profcrire
l'ufage dans la fociété ?
Je demanderois plus volontiers : Qu'estce
que les circonftances & l'à- propos ne
juftifient pas ?
Ainfi , laiffons à la politeffe obligeante
cette unique reffource de converfation
vis-à- vis de ces automates , à qui la figure
humaine affure les droits de l'humanité ;
mais qui , incapables de fe former aucune
idée , apprennent à peine de l'ufage à ſe
familiarifer avec celles des autres.
N'étouffons point par un filence forcé
la modefte fimplicité , avide de s'inftruire ,
de s'éclaircir fur fes doutes , & de s'affermir
dans le vrai ; il ne fe montre avec complaifance
qu'à ces ames privilégiées.
N'ôtons point à l'amitié tendre cette
activité induſtrieuſe à pénétrer ce qu'une
délicateffe louable , ou du moins excufable
, cherche à dérober & à cacher fous le
voile de la difcrétion . Permettons enfin à
ces fubalternes zélés & d'un fecret inviolable
; à ces parfaits amans , dont l'amourpropre
eft devenu l'amour d'autrui , 'qui
ont placé tout leur bonheur hors d'euxmêmes
; permettons leur , dis- je , non feulement
des questions , mais cette curiofité
avide & inquiete , qui lit dans les yeux",
I. Vol. C
༡༠ MERCURE
DE FRANCE .
qui confulte les geftes , qui étudie la prononciation
, & jufqu'au fon de la voix ,
comme ces Muficiens habiles & délicats ,
qui veulent un concert parfait entre l'expreffion
des paroles & de la mufique.
Oter aux perfonnes que je viens de
défigner l'ufage des queſtions , ce feroit
leur ôter l'ufage du fentiment ; & à celles
qui en font l'objet , un des agrémens les
plus fenfibles & les plus touchans de la vie .
Il y a des questions qui marquent de
J'amitié , d'autres marquent de l'eftime ,
la plupart font contraires au refpect.
Les queftions fréquentes offenfent quelquefois
, & importunent prefque toujours,
Il y a un défaut affez commun au fujet
des queſtions ; c'eft d'en faire , & de n'écouter
pas la réponſe. On avoit peut- être
déja manqué à la politeffe en interrogeant ;"
on y manque encore , & bien plus griévement
, en n'écoutant pas. Quelquefois , à
la vérité, ce n'eft que par diftraction. On a
fait une queftion , & une penfée qui fe
préfente à l'efprit , la fait oublier au queftionneur.
Mais les diftractions volontaires
, ne le fuffent - elles que dans leur principe
, font une grande faute dans la converfation
& avec les hommes , auffi bien
que dans la priere & avec Dieu . Quelquefois
on n'écoute pas la réponſe demandée ,
JUILLET . 1758. ·SI
4
parce que dans le fonds elle n'étoit pas
defirée. On a queftionné pour dire quelque
chofe , n'ayant rien à dire. On a parlé
pour parler.
Que les fourds furtout ne foient pas
queftionneurs : c'eft l'avis que leur donne
M. d'Efprefmenil , Auteur de l'Examen de
la furdité & de la cécité , qu'on a pu lire
dans le Mercure de Février 1756. Il eſt
fourd lui- même , & ne questionne jamais.
S'il eft curieux , il eft encore plus difcret :
auffi ne craint- on point fa rencontre. On
lui parle même d'autant plus volontiers ,
qu'il l'exige moins . On fe plaît à prévenir
fes queftions ; il gagne à n'en point faire :
on lui en fait. On lui demande s'il fçait
telle ou telle nouvelle , pour la lui dire
s'il ne la fçait pas .
J'ofe propofer cet exemple à un fourd
célebre , un des hommes du monde le plus
eſtimable par fes connoiffances & par fon
efprit , le plus aimable même par toutes
les qualités du caractere ; mais il eft trop
queftionneur , & il l'eft d'une façon d'autant
plus incommode , qu'il a plus d'efprit
& de philofophie . En conféquence de ces
deux qualités , il eft curieux des moindres
détails , & il eft vrai que les détails , fouvent
même ceux qui au premier coup d'oeil
paroiffent les plus petits & les plus indif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
férens , font précieux pour le philofophe
& pour l'homme d'efprit . Un fait n'eft
rien pour lui fans fes circonftances , parce
que ce font elles qui en dévoilent les caufes
, qui font connoître les motifs des Acteurs
, leur habileté ou leur imprudence ,
& par - là l'homme. Un efprit fuperficiel
néglige tout cela , ou du moins ne pouffe
pas fi loin fa curiofité . Il lui fuffit de fçavoir
les chofes en gros. Il s'en fait même
un mérite ; il s'en croit l'efprit plus folide
& plus élevé , & traite ceux qui en demandent
davantage d'efprits minutieux . Encore
une fois , il a tort , & c'eft précifément
tout le contraire. La curiofité de
fçavoir un fait avec tous fes détails , eft
donc très- louable & très - philofophique ;
mais elle eft infupportable dans un fourd.
Celui dont je parle eft mon ami . Il
peut me queftionner tant qu'il voudra ; je
répondrai à tout , autant que je ferai en
état de le faire ; mais je lui confeille d'être
plus diferet avec les autres.
Il m'a quelquefois paru piqué lorfque
je lui difois que je ne fçavois pas ce qu'il
me demandoit. M'auroit -il foupçonné de
vouloir m'épargner la peine d'une plus
longue réponſe ? Ce foupçon feroit injufte,
& mon ami eft équitable. Voici pourtant
çe qui l'excuferoit un peu , s'il m'a foupJUILLET.
1758. $3.
çonné. Peut- être a- t'il vu quelquefois trèsclairement
qu'on ne lui difoit qu'on ne
fçavoit pas un fait , une nouvelle , que
pour fe difpenfer de les lui conter , furtout
de la maniere qu'il exige qu'on lui
conte , & il aura conclu des autres à moi.
Je lui pardonne , & c'eft une preuve de
món innocence. Peut- être ne lui pardonnerois-
je pas fi aifément , fi j'étois coupable
, & fi en lui difant que j'ignorois telle
ou telle chofe , je lui avois menti .
IMITATION de la quatrieme Ode
du premier Livre d'Horace.
Solvitur acris hyems gratâ vice veris &favoni, &c.
ENFIN le trifte hyver fait place aux plus beaux
jours ;
L'Amante des Zéphyrs , la jeune &tendre Flore ,
Dans nos champs fe décore
De fes brillans atours.
Les troupeaux bondiffans s'égayent dans la
plaine ;
Vénus fur tous les coeurs régnant en fouveraine ,
Folâtre avec les ris , les jeux & les Amours.
Les Graces fe mêlant aux danſes des Bergeres ,
Font briller à l'envi leurs aimables talens :
Tantôt leurs pas majeftueux & lents ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
Effleurent le gazon fous leurs traces légeres ;
Tantôt rapides , animés ,
Leur trace difparoît , fi-tôt qu'ils font formés..
Qu'il eft doux dans ces jours de fêtes ,
Cher ami , de parer nos têtes
Des myrthes de l'Amour , ou des fleurs du Printemps
:
Momens délicieux , ou de purs facrifices
Vont nous rendre propices
Les Dieux protecteurs de nos champs !
Livrons-nous aux plaifirs , il en eft temps encore ,
Tôt ou tard paroîtra notre derniere Aurore .
Ce monftre aveugle & fourd qui confond tous les
droits ,
La mort , à l'afpect effroyable ,
Sans égards & fans choix
Frappe de fa faulx redoutable
L'humble toit des Bergers & les palais des Rois :
En vain nous nous flattons de la douce eſpérance
De voir un jour combler nos indifcrets defirs ;
La cruelle fur nous dans le fein des plaifirs
Vient quelquefois fignaler fa puiffance .
Ne lifons point dans l'avenir :
Peut - être en ces demeures fombres ,
Trifte féjour des pâles ombres ,
Tu defcendras bientôt pour n'en plus revenir.
L'agréable Falerne à la mouffé légere ,
Alors pétillera vainement dans ton verre ;;
Cloris étalera vainement les appas
JUILLET. 1758.
38
Plus de bailers , plus de repas.
Jouis donc du préfent. Que le vin & la joie
Filent tes jours heureux avec l'or & la foie .
LETTRE
De Mademoiselle de Tui ... à Madame la
Marquise des... fur la lecture des Romans.
DIRIEZ- VOUS ,
IRLEZ-VOUS , Madame , que je me fuis
mis en tête de faire un Roman : oui , j'en
ai formé le deffein , & je l'ai en partie
exécuté. Un Romance feul nom ne vat'il
pas vous effaroucher
Non , je fçais
que vous ne reffemblez
point à certaines
perfonnes qui , jugeant des Romans par
Cyrus , Clélie , Cléopâtre , Caffandre ,
condamnent
impitoyablement
tout ce qui
en porte le nom. Il eft cependant
des ouvrages
dans ce genre qui renferment
les
maximes les plus admirables , & dont tout
le but eft de nous conduire à la vertu par
un chemin femé de fleurs. Ces cenfeurs
aufteres peuvent ils , fans faire tort à leur
jugement
condamner
la Princeffe de
Cleves Quelle pureté dans la diction !
que de graces dans le ftyle ! quelle variété !
quel élégant coloris dans les portraits !
"
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Avec quel art les fituations n'y font - elles
pas amenées ? Quelle élévation ! quelle
nobleffe dans les fentimens ! Avec quelle
délicateffe ne font ils pas rendus ? Les caracteres
y font foutenus , tout y eft vraifemblable
, tout y refpire la morale la
plus pure , la vertu la plus aimable.
Télémaque n'a- t'il pas immortalifé fon
illuftre Auteur ? ce Roman admirable eft
au deffus de tous les éloges qu'on en peut
faire. Zaïde , Cléveland , les Mémoires.
d'un homme de qualité plairont toujours
aux Connoiffeurs . Marianne , le Payfan
parvenu , les Egaremens du coeur & de
l'efprit ne renferment ils pas une critique
fine & délicate des moeurs du fiecle ?
Je ne prétends pas qu'on falle fon unique
occupation de la lecture des Romans :
non fans doute : mais feroit-on fi mal de
lire dans des momens perdus ce que nous
avons de meilleur en ce genre ; ne fut ceque
pour acquérir ces graces dans le ſtyle ,
cette légèreté dans la converfation dont on
fait aujourd'hui tant de cas ?
Je prévois vos objections ; ces fituations
intéreffantes amenées avec tant
d'art , ces tendres fentimens maniés avec
tant de délicateffe , ne font ils pas capables
de faire une impreffion trop vive fur le
coeur d'une jeune perfonne les images
JUILLET. 1758. 57.
qu'on lui préfente font d'autant plus féduifantes
, qu'elles font parées de tout ce
que la vertu a de plus brillant d'ailleurs
cette lecture trop agréable n'étouffe - t'elle
pas le goût de toute autre plus férieufe &
plus utile : Il n'eft pas impoffible de répondre
à ces objections , quelques fortes
qu'elles paroiffent.
Les meilleurs Romans ne fe lifent qu'une
fois , ainfi on eft bientôt au bout de fes
reffources ; car le bon en quelque genre
que ce foit , eft toujours rare , & j'ai fuppofé
qu'on ne devoit lire que ce qu'il y
avoit de meilleur . On eft donc obligé alors
pour fatisfaire le goût de la lecture que
Î'on a puifé dans ces ouvrages charmans ,
de fe rabattre fur les pieces dramatiques ,
la fable , l'hiſtoire , & les autres parties de
la littérature. Infenfiblement l'efprit s'accoutume
à une nourriture plus folide ;
d'ailleurs ce qui plaît , ravit , enchante à
dix-huit ans , ne produit pas le même effet
à vingt-cinq. Notre efprit plus formé demande
d'autres alimens , les Romans qui
occupoient autrefois , amuſent alors ; ils
fervent à nous délaffer dans nos momens
perdus d'un travail férieux.
Quant à la premiere objection , je vous
dirai que de deux maux le moindre eft
toujours à préférer. Les moeurs de notre
Cv
MERCURE DE FRANCE.
fiecle font fi corrompues , que la tendreffe
eft mife aujourd'hui au niveau de la vertu.
Une perfonne de beaucoup d'efprit a même
prétendu qu'une femme qui n'avoit
dans le cours de fa vie qu'une feule paffion
, étoit plus eftimable que celle dont la
conduite réguliere ne donnoit aucune prife
à la médifance. Quoi qu'il en foit , ces fentimens
tendres & délicats qu'une jeune
perfonne puiſe dans la lecture des Romans
, ne doivent- ils pas la fortifier contre
les maximes contagieufes qu'elle entend
fans ceffe débiter dans le monde ? Je le
croirois affez . Mais il eft temps de finir
une differtation qui n'a déja que trop
duré..
J'ai l'honneur d'être , & c.
MUSETTE .
LORSQUE fur ta Mufette
Tu chantes ton ardeur
Une langueur fecrette-
S'empare de mon coeur.
Ah ! fur un ton . fi tendre ,
Pourquoi te faire entendre
Pourquoi , Colin , mallarmer chaque jour?
Ne peut-on pas vivre heureux fans amour a
JUILLET. 1758. 59
Les matins fur l'herbette ,
Je conduis mon troupeau ;
Si tu me vois feulette ,
Tu prends ton chalumeau ;
Tu célebres ta flamme ,
Et je lis dans ton ame
A
Qu'il te faudra , Colin , quelque retour :
Mais ne peut-on vivre heureux fans amour?
Encor fi , plus tranquile ,
Tu refpectois ma voix ; -
Mais ta main trop agile
Badine quelquefois..
Par cent jeux tu m'agaces ,
Malgré moi tu m'embraffes ::
Tu crois peut-être ainfi faire ta cour :
Ne peut-on pas vivre heureux fans amoury
Mais quelle eft ta trifteffe !
Et d'où naiffent tes pleurs ?
Dans ma délicateffe
Tu ne vois que rigueurs :
Partage ma tendreffe
Jouis de ma foibleffe .
Que ton bonheur commence dès ce jour,
Buifqu'on ne peut vivre heureux fans amour
MEN
1
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Les Bienféances font des Loix pour le Sage.
DISCOURS.
IL
femble que
les hommes
ayent
toujours
craint de fe reffembler. Les fiecles fe font
fuccédés en offrant un fpectacle nouveau
de vices ou de vertus. Ainfi a- t'on vu changer
mille fois la fcene du monde. Les ténebres
d'une ignorance profonde furent
diffipées par le jour brillant des connoiffances.
La premiere férocité des hommes
fut remplacée par une efpece de politeffe ,
mais rude , & fe fentant de la groffiéreté
de fon origine : celle- ci , par une politeffe
raffinée , dont l'ame étoit un tiffu de riens
agréables , un détail minucieux de devoirs
prétendus. Aujourd'hui l'amour de l'aifance
eft devenu la folie générale . Semblable
à un peuple d'efclaves qui cherchent
à fecouer le joug , l'on crie de toutes parts
à la liberté de l'efprit elle a paffé dans les
écrits , des écrits dans les manieres . Tous
ces devoirs dictés par la vertu , confacrés
par l'ufage , & qui font la baſe de la fociété
, gênent & importunent. Si on les
fouffre , c'eft comme un amuſement aux
petits efprits. Dans une telle calamité
JUILLET. 1758. GI
publique , il convient au vrai Philofophe
d'élever la voix, & d'oppofer à cette révol
te générale le modele du Sage qui ſe fait
une loi des bienséances.
Mais comment prouver que les bienféances
font des loix. Elles ne ſe trouvent
point gravées fur des tables ; des forfaits
honteux n'en ont point follicité la
promulgation , & voilà ce qui en conftitue
la grandeur & la nobleffe aux yeux du
fage. Il les envifage tirées du code de la
raifon & de l'humanité : lui en faut- il davantage
pour fe décider à les fuivre ? En
un mot fans s'aveugler il les refpecte , parce
qu'il les voit liées avec la vertu . Sans
s'avilir il s'y foumet , parce qu'il les voit
attachées au bonheur de la fociété.
Premiere Partie. I. Le nom feul des
bienséances rappelle à la vertu : car qu'eftce
que bienféance , finon l'honnêteté ? &
qu'est- ce que l'honnêteté , finon la vertu
même ou quelqu'action produite par la
vertu ? Ses actes peuvent varier ( car chaque
Nation a les fiens ) ; mais partant toujours
du même principe , du mépris de foimême
& de l'eftime de fes femblables
elles ne peuvent que fe rapporter à la
vertu. Si elles fe diverfifient , c'est toujours
fous le fceau de la vertu . Tantôt c'eft le
refpect qu'elles expriment , fouvent la
62 MERCURE DE FRANCE.
fe
déférence , quelquefois l'amitié ; mais par
tout elles font des expreffions de la vertu .
Remontons à ces momens heureux & trop
courts , où la terre n'avoit pas encore été
fouillée par des crimes qui produifoit ces
égards , ces attentions réciproques , fruits
des bienféances , ou plutôt de la tendreffe:
& de la compaffion , autant de fignes de
la vertu , autant de vertus elles - mêmesi
Ouvrons les premieres annales du monde
partout où il y a eu des hommes vertueux ,
remarquent les mêmes bienféances . On
y voit l'amitié s'épancher dans des feſtins
les heureux événemens confacrés , ainfi
que les malheureux par des vifites ; les
vieillards à la tête des affemblées parlant
les premiers , la jeuneffe les écoutant avec
refpect. Les hommes ont- ils donc inventé
fes bienféances , ou la vertu leur en a-t'elle
donné les préceptes ? Cette queftion , le
Sage la réfoud aifément ; il prend l'homme
dans fon berceau , il defcend dans fon
propre coeur , & là il voit les bienféances ,
difons plutôt , il les y fent gravées par le
doigt de la Divinité. C'eft d'après ce livre
refpectable que fe font décidés tous les
Philofophes ; ces maîtres qui , après avoir
étudié la vérité par le feul amour de la
vérité , ont verfé leurs connoiffances dans
be fein de leurs femblables , incapables
JUILLET. 1798 631
d'étudier par eux-mêmes , ou peut- être peu
jaloux de la fcience de la fageffe. Ils nous
repréfentent les bienféances comme entiérement
confondues avec la vertu , enforte
qu'elles ne forment qu'un corps avec elles,
Bien plus , ils prouvent que toutes les actions
de la vertu y font affujetties , comme
une conféquence l'eft à fon principe.
II. Il n'appartient qu'au Sage de donner
des idées juſtes de la vertu . En vain youdroit-
on nous la repréfenter fur un trône
fuperbe & élevé , comme une Divinité fans
action , qui exige , qui reçoit les hommages
& les refpects des humains : fous de
pareils dehors on la verra bien entourée
d'adorateurs , jamais d'hommes vertueux
Le Sage nous prouve par fes paroles & fes
exemples que cette vertu peut s'identifier
avec nous ; qu'elle a des regles , qu'elle eft
affujettie à des devoirs. Ces devoirs fe
multiplient felon les temps , les lieux &
les perfonnes ; la vertu , invariable d'ailleurs
par elle-même , prend ces diverfes
formes , reçoit différens noms , & nous
porte à des actions foumifes à autant des
regles qu'elles ont elles mêmes de faces.
Pouvoir donc conformer fa conduite à ces
différentes circonftances , c'eft pofféder le
plus heureux talent , & voilà le tréfor dont
le Sage fe rend l'économe & le difpenfa
64 MERCURE DE FRANCE.
teur par l'obfervation des bienféances, fans.
lefquelles les actes les plus louables peuvent
paroître des vices.
L'équité naturelle accorde à l'homme
en place le droit de la correction ; mais
que fes réprimandes fortent des bornes de
la bienféance , il pourra juger équitable.
ment , mais ce fera fans fruit , & il ne
remportera que le titre de cenfeur ridicule.
L'amitié pour un inférieur prouve un
heureux naturel ; mais fi elle ne ménage
pas les convenances , elle paffera pour foibleffe
, peut- être même pour un crime.
L'amour de la gloire eft l'aiguillon des
grandes ames ; c'est lui qui excite , qui développe
, qui éleve le mérite & les talens.
Mais celui qui y facrifie fes jours ou fes
veilles , marche- t'il par des routes que la
décence ne lui a pas montrées , nous n'aurons
qu'une ame vulgaire , où nous comptions
trouver un grand homme.
Ainfi parcourant toutes les vertus morales
& civiles , on les verra dégénérer ,
s'avilir , elles ne paroiffent pas à l'ombre
des bienféances : la générofité paroîtra foibleffe
; la magnificence , luxe ; la docilité
fimplicité ; la vivacité , pétulance ; les paffions
même de l'ame , fi difficiles à contetenir
, & dont les écarts fembleroient parJUILLET.
1758.
65
donnables , font affujetties à ces bornes
particulieres ; la douleur & la joie , quelque
jufte qu'en foit le motif , fembleront
autant de foibleffes , fi les bienséances n'en
noderent les accès . Mais quoi ! faut - il
donc tant d'exemples pour juftifier le Sage,
ou pour condamner l'ennemi déclaré des
bienféances . « Homme raifonnable, ou qui
devez l'être ( puis - je lui dire ) , j'en appelle
à votre raiſon , fi elle n'eft pas en-
» tiérement étouffée en vous , ne feroit- il
❞ pas honteux que cette raifon , votre feul
» apanage diftinctif des autres claffes
ود
و د
و د
هد
d'êtres créés , ne vous infinuât pas ce
» que l'art fuggere à ceux qui veulent
»l'imiter , ce que vous- même en exigez fi
fcrupuleufement Le Poëte dans un
» drame , le Peintre fur la toile , l'Acteur
fur la fcene , pour vous toucher ou pour
» vous plaire , font affujettis à certaines
»bienféances fans lefquelles ils ne s'attirent
» que votre cenfure , & vous mépriferez
» les regles capables de donner à toutes
» vos actions le degré de mérite qu'elles
>> doivent avoir. Fauffe fageffe que la
ور
23
» vôtre ! »
Mais j'entends nos Philofophes modernes
traiter d'efclavage honteux cet affujettiffement
des actions vertueufes aux regles
des bienféances. Ils aiment à fe repréſenter
GG MERCURE DE FRANCE.
la vertu fiere & inflexible. Qui font done
ces fuperbes défenfeurs de la vertu , qui
craignent tant de l'avilir ? font - ce des
hommes qui n'aiment la vertu que pour
elle-même , dont le coeur libre de toute
paffions , ne facrifie qu'à la raiſon , qui ne
fecouent le joug des bienféances que parce
qu'ils en appellent à la primitive liberté ?
Non , ce font des hommes qui fouvent ne
connoiffent la vertu que de nom : efprits
inconféquens qui préferent un esclavage
réel & quelquefois honteux , à l'efclavage
honnête de nos bienféances ; ce font des
hommes qui , au milieu de cette liberté
qu'ils vantent fi fort , fe font une étude
conftante & laborieufe d'une foule de fimagrées,
de manieres mille fois plus forcées
& plus gênantes que celles qu'ils évitent
avec tant de foin , qu'ils décrient avec tant
de chaleur ; ce font des hommes qui , ar
dens à obtenir , jaloux de conferver l'objet
de leurs defirs , ne craignent pas de franchir
la voie de l'honnêteté , & d'afficher
le ſcandale & la pure déraifon. Chaînes
pour chaînes , eft - il plus doux de les rece
voir des mains du caprice & de la folie ,
que des mains de la vertu , pour étendre
fon empire ? Car voilà le troifieme rapport
que les bienféances ont avec elle , & qui
La préfentent aux yeux du Sage comme de
véritables loix .
JUILLET. 1758. 67
III. C'eſt le triomphe du Sage de faire
triompher la vertu : mais que ce triomphe
lui coûtera de dangers , s'il a des préjugés
à combattre , des vices confacrés à vaincre !!
Les bienséances alors lui tiendront lieu de
reffources. S'il les néglige , il manquera
fes fuccès , & il aura ou la honte ou la
douleur d'avoir , pour ainfi dire , compromis
fa fageffe.
Le Philofophe cynique fort de fon tonneau
, & la lanterne à la main , il va en
plein jour par les places publiques chercher
un homme. Son defir étoit digne d'un Sage.
Le mépris des bienféances le rendit ridicule.
S'il eût fçu fe conformer aux temps ,
aux lieux , aux perfonnes ; s'il eût fçu ménager
les efprits fuperficiels de fon fecle ;
s'il ne fe fût pas montré fous des dehors
que l'on a , pour ainfi dire , droit de méprifer
, il eût pu fe flatter d'amener fes concitoyens
à la pratique de la fageffe ; il les en
écarta , en s'écartant lui- même des bienféances.
Le peuple fe fouleve à Rome contre le
Sénat. La fiere République députe dix
têtes vénérables . Toute la force de la faine
raifon eût convaincu les féditieux & ne
les eût pas perfuadés. Il falloit la plus
grande adreffe pour les ramener , irrités
qu'ils étoient. Le fage Agrippa employe
38
MERCURE DE FRANCE.
l'art de l'Apologue , le peuple en faifit l'efprit
, rentre dans le devoir . Les hommes
fe laiffent bientôt gagner , quand ils fentent
qu'on les ménage .
Si le vice a fes refforts fecrets , la vertu.
a les fiens ; refforts légitimes puifqu'ils
n'agiffent que pour rétablir la vertu fur
les débris du vice , & fes fuccès prouvent,
affez la droiture de fes démarches.
Doit-elle ramener un coeur féroce à la
douceur , elle fe proportionne à la foibleffe
de l'humanité , & au moment qu'elle femble
oublier toute fa grandeur , elle la recouvre
avec plus d'éclat. Une civilité , une
déférence à propos diffipe la haine , fait
tomber les préventions. Mais c'eſt dans
les occafions délicates , où , aidée des bienféances
, elle triomphe avec plus de gloire.
Doit-elle faire ouvrir les yeux fur une ,
injustice , loin d'expofer la vérité toute
nue , qui par fon afpect couvriroit de honte
l'auteur de l'iniquité , elle prend un détour
adroit pour préfenter les
conféquences
dangereufes qui vont réfutter du projet
formé qu'elle veut détruire ; elle rejette
fur des incidens , fur des furpriſes , les
rufes de la cabale , la marche fourde de
l'intrigue. Sous le voile d'un mot jetté
comme au hazard , elle découvre preſque
fa penfée ; elle fait
foupçonner tout ce
JUILLET. 1758 . 69
qu'elle pourroit découvrir encore ; tout le
complot eſt à découvert , & elle n'en a pas
proféré le nom. Alors elle défarme la noirceur
, & fort victorieufe d'un combat où
elle avoit à vaincre peut-être tous les obftacles
à la fois.
Et à quoi attribuer ces fuccès fi conftans
de certains efprits qui ramenent fi facilement
les hommes à la raifon , qui la leur
font aimer , finon au talent qu'ils ont de
ménager tout , de ne négliger aucune des
reffources légitimes , n'oppofant que la
douceur à l'emportement , une prudente
fermeté à la lâcheté ! La vertu miſe en action
gagne plus de coeurs que lorsqu'elle
eft miſe en préceptes.
Mais , dira t'on peut-être , les bienſéances
couvrent fouvent un fonds de malice ,
quelquefois les plus noirs projets eh !
quoi ! parce que les bienféances ferviront
à quelques coeurs corrompus d'un art impofteur
, d'un mafque pour cacher les vices
, faudra-t'il fous les dehors des bienféances
décrier ou foupçonner la vertu
même ? Les abus prouvent la malice ou
l'inaptitude des hommes , mais nullement
la mauvaiſe qualité des moyens capables
de les rendre meilleurs. Entre les mains
du Sage tout devient remede pour guérir
les hommes de leurs paffions , tout devient
70 MERCURE DE FRANCE.
exemples & leçons pour les ramener à la
vertu qu'ils méconnoiffent ou qu'ils négligent.
Mais je veux que les bienféances n'ayent
aucun rapport à la vertu ; dépouillons - les
de la nobleffe de leur origine , de l'éclat
de leur marche , de la gloire de leurs fuccès
; ne les enviſageons avec le faux Sage
que comme les fruits de l'invention humaine
, des efpeces d'actes de convention ,
une politique dictée par l'intérêt ou par
le caprice. C'est déja un grand avantage
pour elles , que de fe trouver tout-établies.
Un édifice dont les fondemens auffi anciens
que le monde , ont été pofés par la
bonne intelligence des hommes , les fapper
tout d'un coup , parce qu'ils bleffent la
vue de certains efprits prétendus délicats ,
c'eft une entrepriſe bien téméraire dans la
théorie , plus dangereufe encore dans
l'exécution ; mais enfin accordons au faux
Sage tout ce qu'il demande , en fera- t'il
plus fondé à mépriſer les bienséances ? Le
Sage va le détromper encore , en démontrant
que même fous ce rapport elles font
des loix pour quiconque prétend vivre
avec des hommes , parce que fans elles il
n'y aura que confufion & que trouble
dans l'ordre général , il n'y aura plus de
bonheur pour le particulier.
JUILLET. 1758 . 71
Seconde Partie. C'est un fpectacle bien
digne d'un Philofophe une fois élevé au
deffus des idées vulgaires , de confidérer
ce corps qu'on nomme fociété , de le comparer
avec ce monde matériel dont on ne
peut affez admirer la grandeur du tout &
la beauté des parties . S'il porte donc un
oeil curieux fur ce compofé infini d'états
& de conditions , où l'âge & le fexe varient
, s'il confidere ce tourbillon immenfe
où des riches & des pauvres , des grands
& des petits , des héros & un vulgaire ,
des Rois & des ſujets fe meuvent tous enfemble
, quelle penfée lui viendroit -il ,
s'il avoit à imaginer le moyen de conferver
chaque état dans fa place , de prévenir
le dérangement de chaque partie ,
& d'entretenir l'harmonie du tout. Le
faux Sage imagineroit fans doute
pour le bonheur commun , une parfaite
égalité car telle eft la reffource de ces efprits
foibles dont l'envie s'exhale fans
ceffe contre toute prééminence , parce
qu'ils s'imaginent ramper dès lors qu'ils
ne font pas élevés. Avec ce fyftême le
monde rentreroit bientôt dans fon premier
cahos. Quittons l'hypotheſe . L'univers
eft peuplé d'hommes : des milliers de
-fiecles fe font écoulés depuis l'époque de
leur union ; qu'ils fe foient raffemblés ou
:
72 MERCURE DE FRANCE .
par
pu
la crainte des maux qu'ils n'auroient
éviter feuls , ou par l'efpérance de trouver
parmi leurs femblables des douceurs &
des fecours qu'ils auroient vainement attendus
dans la folitude , il me fuffit de les
confidérer comme déja unis & formant un
corps. Ce corps tout étendu qu'il eft , s'eft
foutenu ; les refforts qui en lient toutes les
parties , ont , fi j'ofe parler ainfi , fait leur
effet. Qui les a préfervés du dépériffement ?
qui leur donne encore cette élasticité qui
les garantit de l'affaiffement & de la chûte ?
J'ofe le dire , l'inégalité des conditions ,
mais foutenue en même temps des devoirs
rendus réciproquement. Ce feul fecret a
maintenu & maintiendra jufqu'à la fin des
fiecles l'enſemble des parties , & affermira
la confiftance du tout , fans quoi tout
rentrera bientôt dans le trouble & la confufion
.
I. Si l'on excepte ces têtes auguftes qui
ne voyent au deffus d'elles que le Maître
de l'Univers , tout le refte des hommes a
des fupérieurs , des égaux , des fubalternes .
L'âge , le fexe , forment encore autant de
claffes particulieres dans chacune de ces
parties , autant de devoirs à remplir pour
conferver l'harmonie générale.
*
« Tu es homme , tu es citoyen du montu
es le frere de tous les hommes , de ,
» tu
JUILLET. 1758. 73
و و
tu es Sénateur ou dans quelqu'autre dignité
, jeune ou vieux , ou pere ou mari ;
» penfes à quoi tous ces noms t'engagent ,
» & taches de n'en deshonorer aucun . »
Ainfi parloit le fage Epictete. Tous les
devoirs de la fociété civile font renfermés
en ce peu de mots , & fur cette regle le
Sage fe conduit en quelque fituation qu'il
fe trouve.
Le mérite ou la faveur l'a-t'il élevé à
une de ces places éminentes , d'où l'on
domine fur toutes les têtes d'une Nation
il fent qu'il doit repréſenter la grandeur
de l'Etat. L'éclat de fon rang lui devient
un devoir. Dès lors ils s'interdit tout ce
que , comme particulier , il pouvoir ſe permettre.
Dans fon habillement , il évite l'indécence
de Verrés ; dans fes paroles , l'indifcrétion
de Sophocle ; dans fa démarche,
l'inconféquence de Tigellius. En public ,
c'eft un Miniftre qui parle , qui agit au
nom de fon Roi ; dans le particulier , c'eſt
un Citoyen qui peut avoir des amis &
vivre avec les égaux.
La naiffance l'a t'il laiffé parmi le vulgaire
, il fçait que les grands noms , les
places éminentes , une fortune brillante ne
font que les dehors de l'homme. Autant
de motifs qui le confolent de l'obscurité
de fa vie. Mais il fait hommage à l'ordre
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
établi , & rend fans peine & fans contraina
te l'honneur à qui il eft dû : comme il paie
à fon Prince l'impôt qu'il lui doit en qualité
de fujet ; ce feroit un facrifice pour
fon coeur , qu'il craindroit de n'y point
foufcrire , parce que fon refus tendroit à
détruire, ou à troubler l'ordre général.Cette
dette , felon lui , eft une dette de l'Etat , &
il lui fuffit d'être membre de cet Etat pour
F'acquitter avec plaifir & même avec empreffement
.
Il ne va pas, avec les yeux de la malignité,
fouiller dans les archives de la critique,
pour fçavoir fi ce Magiftrat affis fur fon
tribunal , doit fa place à la profondeur de
fon génie ou à la fucceffion de fes Ancêtres
fi ce Miniftre eft monté au faîte des
honneurs par fes talens ou par la brigue ,
il les voit placés , & il les honore. Les circonftances
l'amenent- elles devant eux , la
vertu ne s'avilira pas dans fa bouche ;
avec une fage liberté , il parlera . Difcret ,
il retiendra dans le filence ce que la flatterie
avanceroit d'un ton hardi. Est- il obligé
d'affaifonner fon difcours de quelques
louanges , il fera avec difcrétion & par
néceffité ce que la fade adulation feroit
par baffeffe & avec excès .
S'il lui en coûte fi peu pour fatisfaire à
des devoirs qui font les plus onéreux pour
"
JUILLET. 1758. 75
Pamour- propre , avec quelle facilité rendt'il
à fes égaux ce qu'il leur doit ! C'eſt
avec eux qu'il coule fes jours ; c'eſt d'eux
qu'il peut attendre toutes les douceurs de
la vie ; quand il feroit intéreffé , il deviendroit
généreux à accorder ce qu'il fera endroit
de retirer un jour avec ufure . Ses
inférieurs , il les ménage ; ce font eux qui
travaillent aux befoins les plus preffans de
l'humanité ; d'ailleurs plus il adoucit leur
fort , plus il voit d'heureux au deffous de
lui , moins il comptera d'envieux .
de
L'ordre général étant ainfi maintenu ,
le Monarque s'affied fur fon trône , fans
exciter la jaloufie ; le Magiftrat rend fes
arrêts , fans caufer de murmure ; le Favori
éblouit par fa fortune , fans armer l'envie ;
le Citoyen vit paifible fans trop s'abaiffer
peur de fe rendre méprifable , fans trop
s'élever , de crainte de devenir odieux . La
vieilleffe jouit du refpect de la jeuneſſe ;
celle - ci profite des confeils de celle - là.
Les deux fexes partagent entr'eux le droit
qu'ils ont à attendre de la fociété ; l'un a
les charges & les emplois , l'autre les complaifances
& les plaifirs ; l'univers entier
ne fait plus qu'une famille.
Après l'intérêt de la fociété en général ,
quel motifplus preffant que notre intérêt
propre ! Les bienféances , en procurant le
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
bonheur général , procure encore le bon
heur de chaque particulier.
II. Notre félicité vient de nous , mais
prefqu'autant encore de ceux qui nous
environnent. Le Sage eft affez défintéreffé
pour ſe payer du plaifir de contribuer au
bon ordre général . Quelle fatisfaction en
effet plus fenfible de voir une fociété immenſe
dans la paix , chacun jouiffant de
fes droits ! cette vue feule le dédommageroit
du bonheur que lui refuferoient fes
femblables. Mais non ce bonheur perfonnel
lui eft affuré. Qui s'oppofe en effet
à la félicité commune ? Le concours des
paffions & le concours des befoins. Les
bienféances fervent de frein ou de remede
à ces deux maux.
Les paffions , le caractere , le tempé
rament , ainsi que les traits du vifage ,
font de chaque homme un être qui ne reffemble
point à un autre. Chacun s'emporte
aifément à ce penchant qui l'entraîne.
Qui arrêtera cette fougue impérieuſe , néc
avec nous , plus forte que nous ? Ce ne
fera pas d'abord l'amour de la fageffe. On
eft homme long- temps avant que d'être
fage. Mais ce feront les bienféances.
Des époux en s'uniffant comptoient
s'affurer un bonheur éternel ; mais à mefure
qu'ils s'éloignent du jour où ils fe
JUILLET. 1758 . 77
firent le don mutuel de leur coeur , les
fleurs qui entouroient leur chaîne ſe fé
chent , & en tombant la rendent plus pefante.
L'ennui , le dégoût s'emparent de
leur ame ; la haine , l'animofité les y fuivent
bientôt leur défunion en éclatant ,
va former le fcandale de toute une ville ,
les bienséances les retiennent. Leur maison.
n'offrira pas , il eft vrai , l'image du temple
de la paix , mais au moins ne deviendra-
t'il pas le théâtre affreux de la difcorde
.
:
L'intérêt fouffle fon air empefté fur
deux familles , & flétrit le noeud facré qui
les uniffoit depuis long- temps. La chicane,
pour les divifer plus . fûrement , fe divife
elle-même , & offre à chaque partie les
armes d'une éternelle difpute. Les bienféances
vont arrêter ce déluge de maux.
On craint de part & d'autre les langues
envenimées , l'on appréhende encore de
paffer pour des perturbateurs du repos pu
blic; fi la haine ne fort pas des coeurs , au
moins n'exhalera- t'elle fon venin pour
troubler la fociété .
pas
Ainfi les bienféances font utiles par les
maux qu'elles arrêtent : combien font- elles
plus avantageuſes par les biens réels qu’elles
procurent !
L'eftime des hommes fi difficile à ac
D'iij
78 MERCURE DE FRANCE.
quérir , fi facile à perdre , on l'obtient , on
l'entretient avec les bienféances : comment
en effet ne pas accorder des fentimens à
ceux qui nous en témoignent ? comment
refuſer un retour à ceux qui nous préviennent
? Et voilà ce qui donne au commerce
de la vie ces agrémens fans nombre , qui ne
peuvent être conçus que par ceux qui en
jouiffent. Ces agrémens , il eft vrai , femblent
n'être que pour l'ame. Les bienféances
en procurent encore de plus analogues
à l'humanité , en lui affurant des reffources
à tous fes befoins.
Compofés tous de la même nature fragile
, fujets aux mêmes viciffitudes , fufceptibles
des mêmes craintes & des mêmes
defirs , comment s'affurer le fecours de
nos femblables , finon par un concours intime
de foins , d'égards , d'attentions. Les
bienféances nous mettent entre les mains
ce précieux tréfor , avec lequel nous pourrons
parer tous les accidens qui viendroient
troubler le cours de notre vie. Dans notre
bonheur, nous ne verrons point d'envieux ;
dans notre infortune , nous ne rencontrerons
que des perfonnes compatiffantes ;
dans nos infirmités , des confolateurs &
des aides ; & comme la vie eft un détail
de befoins toujours renaiffans , qui tantôt
nous font perfonnels , tantôt touchent nos
JUILLET. 1758. 79
Temblables , les bienféances fourniront une
occafion perpétuelle de donner & de recevoir
, de faire des heureux & de l'être toujours.
Ainfi fe perpétuera la chaîne de nos
plaifirs ; plaifirs purs & légitimes , puifque
l'union en est le principe , comme elle on
eft la fin.
Laiffons donc à nos Philofophes modernes
, à nos prétendus Sages , le funefte
goût d'une liberté imaginaire qui les rend
efclaves. Laiffons- les fe priver volontairement
de l'honneur fingulier de faire valoir
la vertu , de contribuer au bonheur
de l'humanité : Sage , rendons hommage
à la raiſon : hommes , affurons notre bonheur
, en affurant celui de nos femblables.
VERS
A Mademoifelle de J... qui avoit demandé
des vers à l'Auteur.
UNE Divinité me demandoit des vers ;
Avant que d'obéir , je voulus la connoître.
A l'entendre parler fur cent fujets divers ,
D'abord je crus que ce ne pouvoit être
Qu'une des Mufes ou Pallas.
A tant de raifon , de fageffe ,
D'efprit , de goût & de fineffe ,
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
Hé! qui ne s'y méprendroit pas ?
Puis , ofant la fixer , je dis : C'eft la Déeffe ;
Ou des fleurs ou de la jeuneffe.
Cependant à certains appas
Dont l'heureux accord nous enchante ,
A ce je ne fçais quoi , qui la rend fi touchante ;
A fon air d'enjouement mêlé de dignité ;
A cet inftinct fecret qui conduit ſur ſes traces ;
Je reconnus la premiere des graces ,
Que l'on préfere à la beauté.
Lorfque j'offris ces Vers à la jeune Emilie ,
Ce n'eft pas mon portrait , dit- elle en rougiffant ;
Ah ! le voilà plus reffemblant :
LI
Il y manquoit la modeftie.
Le Chevalier de M. . . Lieutenant aй
Régiment de C...
E mot de l'Enigme du Mercure de Juin
eft Thermometre. Celui du Logogryphe eft
Mélodie , dans lequel on trouve Elide ,
Léide , Die , mi , Ode , Ifle , Deil , dôme ,
Dol , loi , dîme , mie , miel , Elie , feufaint
Elme , lo , mode , mole , lime , Delie , ide ,
Mede , Eole , dé , Iolée , moële , oie , lie ,
meli & oeil.
JUILLET. 1758. 81
ENIGM E.
Ja fuis efprit , ou bien matiere ;
Je fuis au Ciel , & la fable eft ma mere ;
Je fais auffi parmi les minéraux.
L'art qui ma ſéparé de la terre & des eaux ;
De ma fluidité fçait fixer la vîteffe :
Honteuſe du bien que je fais ,
L'humanité rougit de mes bienfaits ;
Elle devroit rougir de ſa foibleffe :
O Vénus ! Arrêtons , je dois être diſcret :
Un mot de plus , je dirois mon fecret :
Quoi ! mon fecret , je ne fuis plus le même :
Formé de mille mains , on me méprife , on
m'aime ;
La curiofité ſe nourrit à me voir :
Semblable au fombre aftre du ſoir ,
Je brille d'une autre lumiere :
Comme lui douze fois , je remplis ma carriere ;
Et bien fouvent en moins d'un mois ,
Je la remplis une feconde fois :
En trois mots finifſons , ma muſe ;
Je fuis Dieu , je guéris , j'amufe.
Par M. G ** , de S. Domingue.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
Js fuis un ornement futile , E
Et , malgré cela , fort utile
A certaines gens , dont le nom
Ici feroit hors de faiſon ,
Et qui , corrigeant la fortune ,
Par une adreffe peu commune
Sçavent avee habileté ,
Sous mon tiffu muni d'un rebord travaillé ,
Mettre en jeu maints crochets , où l'un des fens
domine ,
Et fixer quelque temps la Déeffe mutine ,
Qui , du fond d'un cornet , porte l'arrêt affreux ,
Et ruine à jamais un Joueur malheureux.
Aux caprices nouveaux d'une inconſtante mode ,
Je fuis toujours affujetti.
Piece ſouvent fort incommode ,
Je déconcerte l'Etourdi ,
Au gefte léger & folâtre ,
Qui voudroit profaner l'albâtre ,
Que je défends des attentats .
Je vois , Lecteur , ton embarras.
Or-fus , pour me faire connoître ,
Je vais analyſer mon être.
Propres à la combinaiſon ,
Dix pieds compoſent ma ſtructure :
JUILLET. 1758 . 83
Prends en trois , & de la nature
Tu vois une production :
Plante dont les fibres utiles
Offroient à nos Ayeux habiles
L'heureux tiffu , qui des frimats
Fit mépriser les nouveaux attentats.
Tu vois de plus un homme néceffaire
Dans un vaiffeau ; ce qu'offre dans un verre
Du Champenois la fumeufe liqueur.
Ce qui d'un mets corrige la fadeur.
La fille d'Inachus , deux notes de mufique ,
De ma Cloé le plus bel ornement ,
Des eaux un petit habitant ;
De plus un fleuve dans l'Afrique ,
Qui dépofant un utile limon ,
Arrole des pays , où le trifte Orion ,
Quittant le palais de Nérée ,
Ne rafraîchit jamais la terre déſolée.
En un mot , cher Lecteur, mon regne va finis
Anvers , Albion & Maline;
Ja me font faire grife mine.
Bientôt , trifte & pauvre martyr ,
Si dans le jour un mortel téméraire
Ofe montrer mon tiſſu méprifé ,
Tel qu'un hibou que l'aurore a trouvé
Imprudemment forti de fa tanniere ,
On fuit mon afpe&t odieux ,
Ou l'on me pourſuit avec rage.
Je vais donc faire une retraite fage :
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE:
Si je ne puis jouir de la clarté des Cieux :
Adieu , jour impofteur , odieuſe lumiere ,
Une bien plus noble carriere
Pour moi s'ouvrira déſormais.
Adieu donc , adieu pour jamais.
6
CHANSON.
Couplet Anacreontique .
Au penchant qui nous entraîne ,
Ami n'oppofons point d'inutiles efforts ;
Le Deftin nous tient à la chaîne ,
Et nous conduira chez les morts.
Joüiffons , en paffant , des douceurs de la vie
Entre le vin & Silvie
Partageons-nous tour à tour ;
Le coeur percé du coûteau de la parque
Entrés dans la fatale barque ,
N'eſpérons plus de retour.
Les parolesfont de M. Dallet , de Metz
Evêché , & la musique de M. Roberto ,
Muficien à Caën.
au penchant qui nous entraine, Amis n'opposons
bo
point d'inu_tiles efforts. Le Destin nous tient à la
chaine, Et nous conduira chés les morts: jouis
- sons en passant des douceurs de la vie, Entre le
vin et Sil_vi_e Partageons nous tour a tour; Le
#
coeur percé du couteau de la Parque, Entrés dans
la fatale barque, N'esperons plus, N'esperons
+
plus de retour.
Gravé par MelleLabasséc . Imprimépar Tournelle

JUILLET. 1758. * ૬
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Nous avons eu occafion de nous appercevoir
, que la plûpart de nos Lecteurs ne
jettoient qu'un coup d'oeil fort rapide fur
le fixieme article du Mercure , deſtiné à
annoncer les Nouvelles étrangeres , celles de
la Cour, les Mariages , les Morts , &c ,
foit qu'ils le jugent peu intéreffant par luimême
, parce qu'on ne fait qu'y répéter
des chofes déja énoncées ailleurs , ou que
le caractere menu qui le diftingue des autres
articles , les rebute . Ces confidérations
nous ont engagé à réimprimer à la tête des
Nouvelles Littéraires du premier volume
de ce mois , ce que nous avons dit dans
celui de Juin , pag. 210 , de feu M. de Boiffy,
Auteur de ce Recueil , à l'occafion de
fa mort , dont il eft de notre devoir d'inf
traire généralement toutes les perfonnes
qui fe font abonnées pour le Mercure , &
particuliérement celles qui demeurent en
Province.
Louis de Boiffy , de l'Académie Françoife
, que le grand nombre de produc36
MERCURE DE FRANCE.
tions qu'il a mifes au Théâtre , ont rendu
célebre , eft mort à Paris le 19 Avril , âgé
de foixante- trois ans 4 mois 24 jours. Il
étoit né à Vic en Carladèz dans l'Auvergne
, le 26 Novembre 1694 , de Pierre
Boiffy , Confeiller du Roi , Juge Prévôt
du Carladèz , & de Marie-Félice de Comblat
, fortie d'une famille diftinguée de
cette Province. La Cour l'avoit choifi pour
remplacer dans la compofition du Mercure
de France , feu M. de la Bruere , qui en
avoit obtenu le Privilege. Il en avoit été
chargé depuis le mois de Janvier 1755 .
II
avoit cru ne pouvoir mieux répondre à
l'honneur du choix qu'on avoit fait de lui
pour la direction de ce Journal , qu'en
s'occupant uniquement du travail que comporte
cet ouvrage périodique , qui étoit devenu
l'objet de toute fon application pendant
les dernieres années de fa vie. Il avoit
apporté tous fes foins à intéreffer le public
à fa lecture , qu'il avoit tâché de rendre
également agréable & inftructive. Ce que
nous oferons feulement nous permettre de
remarquer à fa louange , c'eft qu'ils n'ont
pas paru avoir été infructueux. Le Mercure
paffe actuellement par Brevet entre
les mains de M. Marmontel , dont les tar
lens en divers genres de littérature font
affez connus pour n'avoir pas befoin de
JUILLET. 1758. 87
hos éloges. Il nous fuffira de dire que les
contes ingénieux dont il a enrichi ce Recueil
à différentes fois , étoient autant de
titres pour mériter qu'on lui en confiât
la rédaction. Il doit commencer par le
volume du mois d'Août. Nous avertiffons
que le Bureau du Mercure continuera
de fe tenir chez M. Lutton . C'eft à
lui qu'on prie d'adreffer les pieces qu'on
enverra pour être inférées dans cet ouvrage.
Nous avons inféré dans les Nouvelles
Littéraires du mois de Décembre de l'année
derniere , une lettre fur la mort du R.
P. Dom Auguftin Calmer , Abbé de Senones
, qui nous avoit été écrite par Dom
Fangé fon neveu , & fon fucceffeur dans la
même Abbaye. Nous l'avons accompagnée
d'un éloge de notre part , qui étoit affurément
bien dû au mérite des travaux littéraires
de ce docte Bénédictin. Nous nous
fommes empreffés de rendre , avec le public
, ce témoignage d'estime à fa mémoire
qui ne peut manquer d'être chere à
toutes les perfonnes qui confacrent leurs
veilles à l'étude des Lettres Saintes . Nous
ne parlons point ici des rares vertus qui
ont rehauffé l'éclat de fes talens . Le tribut
de louanges qu'elles méritent , eft une tâ
che que ceux qui fe propoferont d'écrire fa
88 MERCURE DE FRANCE.
vie, rempliront beaucoup mieux que nous.
Il nous fuffira de dire que la multitude des
ouvrages qu'il a compofés , & la profonde
érudition qui y brille , doivent le faire
regarder , à juste titre , comme un des plus
laborieux & des plus fçavans Ecrivains de
fon fiecle. On a trouvé dans les papiers
qu'il a laiffés , fon épitaphe faite par luimême
, & telle qu'il a fouhaité qu'elle
fût gravée fur fa tombe. Elle caractériſe à
la fois fa candeur , fon humilité & fa piété.
Nous nous flattons que nos lecteurs
nous fçauront quelque gré de la leur communiquer.
On ne peut trop s'intéreſfer à
tout ce qui part d'une main comme la fienne.
La voici ,
Hic jacetfrater Auguftinus Calmet ,
Natione Lotharus ,
Religione Catholico- Romanus ,
Profeffione Monachus ,
Nomine Abbas :
Multa legit , fcripfit , oravit ,
Utinam benè !
Nous allons en donner une traduction
en faveur des perfonnes qui font dans le
cas de ne pas entendre la langue latine.
Ici repofe frere Auguftin Calmet , Lorrain
de Nation , Catholique- Romain de Religion
, Moine de profeffion , Abbé de nom .
JUILLET. 1758. 89
Il a beaucoup lu , écrit & prié ; Dieu venille
qu'il l'ait bien fait : nous n'avons cherché
qu'à traduire littéralement les termes Latins
de cette Epitaphe. Nous n'avons même pu
exprimer que très- foiblement les deux
mots latins qui la terminent. Il nous paroît
fort difficile d'en rendre toute l'énergie
dans notre langue , que nous croyons pea
fufceptible de cette briéveté , qui fait le
mérite du ftyle lapidaire.
TRAITÉ de Dynamique , dans lequel
les loix de l'équilibre & du mouvement
des corps , font réduites au plus petit nombre
poffible , & démontrées d'une maniere
nouvelle , & où l'on donne un principe
général pour trouver le mouvement de
plufieurs corps qui agiffent les uns fur les
autres d'une maniere quelconque. Par M.
d'Alembert , de l'Académie Françoiſe , des
Académies Royales des Sciences de France
, de Pruffe & d'Angleterre , de l'Académie
Royale des Belles- Lettres de Suede,
& de l'Inftitut de Bologne. Nouvelle
édition , revue & fort augmentée par l'Auteur.
A Paris , chez David , Libraire , rue
& vis à- vis la grille des Mathurins , 1758 .
Cette nouvelle édition du Traité de
Dynamique eft dédiée à M. le Comte
d'Argenfon . Comme l'épitre dédicatoire ,
90 MERCURE DE FRANCE.
qui n'eft pas longue , honore également
le Miniftre & l'Homme de lettres , nous
croyons faire plaifir à nos lecteurs de la
rapporter ici,
Monfeigneur , l'accueil favorable que
les Sçavans ont déja fait à ce fruit de mes
travaux , m'a infpiré le défir & la confian
ce de vous l'offrir. Je fouhaiterois l'avoir
rendu digne de la poftérité , pour faire
parvenir jufqu'à elle le feul témoignage
que je puiffe vous donner de mon attachement
& de ma reconnoiffance. De toutes
les vérités contenues dans cet ouvrage , la
plus précieuſe pour moi eft l'expreffion
d'un fentiment fi noble & fi jufte. Moins
j'ai cherché les bienfaicteurs, moins je dois
oublier ceux qui ont voulu être les miens ;
& les graces dont Sa Majeſté m'a honoré
toujours préfentes à mon coeur , me rappelleront
fans ceffe ce que je dois au Miniftre
qui me les a obtenues. Puiffent ,
Monfeigneur , les fciences & les lettres ,
fideles à conferver le fouvenir de ceux qui
les ont aimées , célébrer d'une maniere digne
de la France & de vous , tant d'établiſfemens
glorieux à votre Miniftere , qui
laifferont à vos fucceffeurs l'honneur de les
faire fleurir ! Puiffiez - vous goûter en paix
dans votre retraite la confolation que procure
la vie privée , de ne point voir de
JUILLET. 1758.
trop près les malheurs des hommes ! Tels
font , Monfeigneur , les voeux d'un Ci
toyen à qui votre profpérité fera toujours
chere , & qui fe trouve pour la premiere
fois à plaindre de la médiocrité de fon état ,
par le défir qu'il auroit de donner plus d'éclat
à fon hommage. Je fuis avec un pro→
fond refpect , & c. &c.
Il fuffit de voir le nom de M. d'Alembert
à la tête d'un ouvrage de Mathématique
, pour qu'il porte fa récommandation
avec lui. Il n'eft pas queftion de donner ici
Panalyfe de cet important traité , dont le
mérite eft fuffisamment connu par le comp
te avantageux que les Journaux en ont
rendu , lorfqu'il parut pour la premiere
fois. Le fceau de l'approbation générale
qu'il a reçue de la part des Sçavans , dit
beaucoup plus que tous les éloges que nous
en pourrions faire. Nous nous bornerons
à parler de ce que l'édition que nous ane
nonçons , renferme de nouveau. C'eft ce
que nous allons exécuter d'après l'avertif
fement de l'Auteur.
Cette feconde édition eft augmentée de
plus d'un tiers.
On a ajouté au difcours préliminaire
quelques réflexions fur la queftion des forces
vives , & l'examen d'une autre queftion
importante , proposée par l'Académic
92 MERCURE DE FRANCE.
Royale des Sciences de Pruffe , fi les loix
de la Statique & de la Méchanique font de
vérité néceffaire ou contingente ?
Dans la premiere partie de l'ouvrage ,
ce qui regarde la mefure & la comparaifon
des forces accélératrices eft expliqué
avec beaucoup plus de détail que dans la
premiere édition , & contient fur cette
matiere des remarques qu'on ne trouvera
point ailleurs on a inféré auffi dans cette
premiere partie , plufieurs nouvelles recherches
fur les loix de l'équilibre.
Les additions principales de la feconde
partie , font quelques propofitions fur l'état
du centre de gravité de plufieurs corps
qui agiffent les uns fur les autres ; la folution
complette d'un problême de Dynamique
, qui n'avoit été qu'imparfaitement
réfolu jufqu'ici , parce qu'on n'avoit pu
féparer les indéterminées de l'équation finale
( ce problême fe trouve art . 97 &
fuivans ); une folution beaucoup plus fimple
du problême V fur le mouvement
d'un fil chargé de plufieurs poids , avec un
grand nombre de réflexions curieufes fur
ce problême ; une folution plus détaillée
& en même temps plus fimple du problême
des corps qui vacillent fur des plans ;
enfin des recherches nouvelles & des obfervations
importantes fur le choc des
JUILLET . 1758. 93
corps à reffort. Nous ne parlons point de
plufieurs autres additions moins confidérables
répandues dans le corps de l'Ouvrage
, & qui ont principalement pour but
de développer davantage ce qui a paru
à l'Auteur en avoir befoin . Il a cru devoir
nous apprendre les obligations qu'il
a à M. Bezout , de l'Académie royale des
Sciences , qui a bien voulu lui fournir
pour cette édition un grand nombre de
notes , dont l'objet eft de mettre l'Ouvrage
à la portée d'un beaucoup plus grand
nombre de Lecteurs qu'il ne l'étoit dans la
premiere édition . Ces notes , au nombre
de plus de foixante , font au bas du texte.
Quoique cette nouvelle édition foit
déja fort augmentée , le deffein de M.
d'Alembert étoit d'y ajouter encore plufieurs
autres morceaux , la plupart compofés
depuis long temps , & qui ont tous
rapport à la Dynamique. Ces morceaux
étoient 1 °. Des recherches fur le mouvement
d'un corps qui tourne autour d'un
axe mobile ; problême du même genre
que celui de la préceffion des Equinoxes :
L'Ouvrage dont il a fair part au Public fur
ce dernier fujet en 1749 , contient tous
les principes néceffaires pour réfoudre le
problême général en queſtion , & les recherches
dont il s'agit íci , & que l'Auteur
94 MERCURE DE FRANCE.
étoit dans l'intention de joindre à ce Trai
té , ne font que l'application de ces principes
2°. Plufieurs additions à l'Effai
d'Hydrodynamique, entiérement neuf qu'il
a donné dans les chapitres VIII & IX ,
de fa Théorie de la réfiftance des fluides
publiée en 1752 ; ces additions ont pour
objet de faire voir que cet Effai d'Hydrodynamique
, quoique très- court , renfer
me une méthode auffi générale qu'on le
puiffe défirer pour foumettre au calcul le
mouvement des fluides , & de déterminer
en même temps le petit nombre de cas
dans lefquels on peut appliquer rigoureufement
le calcul à la recherche de ce mouvement
: 3 °. Une théorie des ofcillations
des corps flottans , pour fervir de fupplément
à celle que l'Auteur dit avoir ébauchée
dans le chapitre VI de fon Eſſai , déja
cité , de la réfiftance des fluides : 4° . Un
écrit affez étendu fur les vibrations des
cordes fonores , en réponſe aux objections
qui lui ont été faites fur ce fujet dans les
Mémoires de l'Académie de Berlin de 1753 .
par deux grands Géometres , MM. Bernoulli
& Euler , divifés d'ailleurs entr'eux ,
même dans ce qu'ils lui conteftent , puifque
l'un lui accorde ce que l'autre a jugé
à propos de lui nier : 5. Enfin une
démonftration du principe de la compofiJUILLET
. 1758. 95
tion des forces , à la vérité moins fimple
que celle qui a été donnée dans l'article
28 de cet Ouvrage , mais que M. d'Alembert
croit cependant n'être pas indifférente
pour les Mathématiciens , par le moyen
qu'il a trouvé de fimplifier la démonftration
très- ingénieuſe de ce même principe
qu'on peut lire dans le premier tome des
Mémoires de Pétersbourg. Comme l'Auteur
a craint que ces différentes additions ,
quoique toutes intéreffantes par leur objet
, n'euffent trop groffi le volume qu'il
met au jour , il fe propofe de les publier
enfemble ou féparément dans quelqu'autre
occafion .
Il s'eft contenté de joindre à ſon Ouvrage
un petit écrit fur les Tables de la
Lune, qui étoit trop court pour être publié
féparément. Il répond dans cet écrit à
quelques objections qui lui ont été faites
fur ce qu'il avoit avancé dans fon dernier
Ouvrage, par rapport à ces Tables.
TRAITÉ des affections vaporeufes du
Sexe , avec l'expofition de leurs principaux
fymptômes , de leurs principales cauſes ,
& la méthode de les guérir ; par M. Joſeph
Raulin , Docteur en Médecine , Médecin
ordinaire du Roi , des Académies Royales
des Belles Lettres , Sciences & Arts de
*
96 MERCURE DE FRANCE.
Bordeaux & de Rouen , vol. in- 12 . de
408 pages , fans y comprendre le Difcours
préliminaire. A Paris , chez Jean Thomas
Hériffant , Libraire , rue Saint Jacques , à
S. Paul & à S. Hilaire , 1758 .
Un Ouvrage fur les affections vaporeufes
du fexe , ne peut - être que très - bien
accueilli ; tous ceux de M. Raulin font
enrichis d'une pratique folide . Cet Auteur
foutient dans celui- ci une réputation
juſtement acquife ; le choix du Sçavant
qui l'a engagé à le compoſer , prévient
d'avance fur le jugement qu'on doit en
rendre.
Cet Ouvrage eft annoncé par un Difcours
préliminaire ; il eft enfuite divifé
en deux parties. M. Raulin fait voir dans
le Difcours préliminaire , que les vapeurs
font la plus grande partie des maladies
chroniques , qu'elles fe multiplient de plus
en plus , qu'elles attaquent les hommes
tout comme les femmes , qu'elles deviennent
héréditaires , &c. Il obferve combien
leurs cauſes ont été peu connues ; il rappelle
plufieurs erreurs où l'on eft fur ces maladies
, & il donne à juger fi l'on a pu les
guérir fans les connoître. Il établit enfuite
en général les véritables caufes des vapeurs ;
il les éclaircit en détail dans la premiere
partie , qui eft divifée en trois fections , &
celles- ci
JUILLET. 1758. 97
celles- ci en plufieurs chapitres , qui contiennent
leurs fymptômes & leurs différentes
caufes. On trouve dans la feconde
partie la cure de ces fymptômes & de ces
cauſes , dans le même ordre établi dans la
premiere partie . Nous invitons l'Auteur à
continuer fes obfervations fur des maladies
auffi fâcheuſes , & qui font tant de
progrès en fe multipliant on connoît fes
talens & fon zele pour le Public ; il ne
fçauroit trouver des moyens plus heureux
pour les rendre utiles .
LETTRE de M. Bomare de Valmont ;
Démonftrateur d'histoire naturelle , à M.
de Féligonde , Secretaire perpétuel de la
Société Littéraire de Clermont- Ferrand
en Auvergne , & Difcours à cette Acadé
mie fur fa réception.
MONSIEUR , je fuis très- ſenſible à l'honneur
que l'Académie vient de me faire.
Ce ne peut être qu'aux efpérances qu'elle
a conçues de moi , que je dois le titre qu'elle
m'accorde , & je tâcherai d'y répondre.
C'est la nature qui donne les talens , le
goût pour les fciences qui les perfectionne
, l'amour du bien public qui les applique
utilement. Voilà les différens points
1. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
de vue fous lefquels vous m'avez confidé
ré , & le défir d'être utile aura fans doute,
fuppléé le reste à vos yeux . Il eft heureux
qu'ayant à accorder une fois à la bonne volonté
la récompenfe la plus flatteufe du mérite
, votre choix foit tombé fur moi. Je
vous prie , Monfienr , de préfenter à l'Académie
, les fentimens de reconnoiffance
d'un homme qui connoît du moins toute
fon indulgence.
Je fuis avec refpect , &c.
Difcours.
Meffieurs , en m'admettant dans votre
fociété littéraire , vous avez fuivi la maxime
de Séneque , qui prefcrit aux bienfaicteurs
de donner des chofes utiles , des chofes
agréables , des chofes durables : demus utilia
, jucunda , manfura.
Tel eft l'honneur que je reçois de vous :
il m'est très- utile , parce que votre gloire
accrédite mes travaux , & me concilie la
faveur du public ; il m'eft infiniment agréa
ble , parce que je trouve parmi vous des
confeils , des exemples & de l'amitié . Enfin
c'eft un bienfait durable , parce que
vous en déposez l'acte authentique dans
les monumens de votre Académie.
(1 ) Lib. 1 , de benefic. cap. 11 .
JUILLET. 1758. 99
De mon côté , Meffieurs , la reconnoiffance
eft fans bornes : fi mes études font
couronnées de quelques fuccès , je ferai
charmé qu'on en découvre le principe ,
qu'on foit inftruit des courfes que j'ai faites
dans votre Province , des tréfors que
j'en ai rapportés , des connoiffances que,
j'y ai puifées , de l'encouragement que
vous donnez à mes entrepriſes.
Mais en recevant aujourd'hui le titre
honorable que vous me conférez , qu'il me
foit permis d'en commencer les fonctions ,
c'eft- à- dire , Meffieurs , de vous parler en
Naturalifte & en Académicien. J'ai goûté
le plus fenfible plaifir à la vue des productions
naturelles de votre patrie ; puis-je
trop applaudir au bonheur que vous avez
d'être fans ceffe fpectateurs de tant de merveilles
? Ah ! Meffieurs , dans l'impoffi
bilité où je fuis de payer vos bienfaits ,
quelqu'un pourroit-il me difputer l'avantage
de célébrer ceux que votre Province a
reçus de la nature ?
Il étoit déja très- connu , Meffieurs , que
l'Auvergne eft , par excellence, la Province
féconde en efprits : Arvernia ingeniorum
ferax. Sans remonter aux fiecles des Avitus
, des Sidoines & des Grégoires de
Tours , quelle autre Province pouvoit
compter dans fes faftes trois perfonnages
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
fupérieurs ou même comparables à Sirmond
, à Pafchal & à Domat ; le premier ,
auffi profond dans les antiquités Eccléfiaftiques
, qu'élégant & majeſtueux dans ſon
ftyle ; le fecond , fondateur en quelque
forte de la phyfique parmi nous, & capable
d'inventer les mathématiques , fi elles
n'étoient pas auffi anciennes que le monde ;
le troifieme , fimple Jurifconfulte , mais
digne , par la force de fon génie , d'être
Légiflateur.
Tels font les hommes , Meffieurs , que
votre patrie a produits ; & quelles traces
n'ai- je point remarquées du même mérite ,
des mêmes connoiffances , de la même
gloire littéraire , dans les conférences auffi
aimables qu'inftructives où vous m'avez
permis d'affifter durant mon féjour dans
votre Ville ? Chacun de vous , femblable
à ces mines précieufes qui fe décelent par
la couleur des terres & par la qualité des
plantes dont elles font couvertes , me faifoit
appercevoir fes talens particuliers ;
tantôt la profondeur du fçavoir , tantôt la
fineffe des vues , tantôt l'exactitude de la
critique , tantôt la fagacité des conjectures
, & j'admirois dans tous la vigueur de.
l'ame & l'élévation des penfées : c'étoit- là
comme le trait commun & général qui
vous caractériſoit tous également.
JUILLET. 1758. * 101
Je faifis ce trait , Meffieurs , parce que
je le remarque , auffi dans les richeffes naturelles
de votre pays. La force , la grandeur
, l'abondance en forment le caractere
fpécifique , & leur donnent un prix ineſtimable.
Oui , Meffieurs , j'ai parcouru vos
plaines , j'ai franchi vos montagnes , j'ai
traverfé vos rivieres , & partout j'ai reconnu
les opérations d'une nature forte ,
efficace , libérale : comme fi la Providence
n'avoit pas voulu permettre qu'une région
fi féconde en génies , n'eût qu'une réputation
médiocre du côté des productions de
la terre ou comme s'il étoit de votre deftiné
, Meffieurs , d'habiter une Province
femblable en tout à l'Egypte.
Car vous le fçavez , cette mere des
fciences , cette maîtreffe des Philofophes
& des Législateurs , l'Egypte fut en même
temps très-renommée par la multitude &
par la variété de fes productions. On tiroit
de fon fein ces maffes prodigieufes de granite
, qui fervirent fi long- temps à la conftruction
des ftatues coloffales & des obélifques.
Or , Meffieurs , il ne manque , ce
femble , dans vos cantons , qu'un Séfoftris
pour entreprendre & faire exécuter les
mêmes travaux . Le granite , en grandes
maffes , fe trouve communément dans le
terrein qui fépare votre Ville , du Puy- de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Dôme. Les Provinces voifines ne poffedent
en quelque forte que les effais , ou les
reftes de ces mines fingulieres. Vous én
poffédez le fonds , & c'eft véritablement
chez vous , comme chez les Egyptiens ,
*que la nature a travaillé en grand .
Que dirai-je de ces congellations ftalaċtiques
qui , pour vous feuls , ont opéré la
merveille connue de tout le monde ? Je
parle de ce pont qu'on voit dans votre
Ville ; de cette architecture naturelle , qui
n'eft dûe qu'à la chûte d'une eau plus puiffante
mille fois que tous les efforts de
l'art.
Vous parlerai- je de cette fource intariffable
de Naphie qu'on appelle , dans vos
cantons , le Puy-de la Poix ? eft- il quelque
part ailleurs un écoulement pareil , une
effufion auffi copieuſe & auffi conftante de
matiere fondue & non enflammée ?
Et ces montagnes majeftueufes qui vous
environnent ne dénotent - elles pas les
grands efforts de la nature ? ne renfer
ment- elles pas dans leur fein des tréfors
infiniment propres à enrichir l'hiftoire naturelle
ne produifent- elles pas des arbres
& des plantes d'une force & d'une vertu
fupérieure à tout ce qu'on vante le plus
en ce genre ? ne font-elles pas même , ces
montagnes , jufques dans leurs effrayans
JUILLET. 1758 . 103
phénomenes , des objets dignes de toute
la curiofité d'un Philofophe ? Ces neiges
éternelles qui en couvrent le fommet , ces
vapeurs qui s'y raffemblent , ces torrens qui
en découlent , ces orages qui s'y préparent
, ces foudres qui s'y forgent , ces variations
que leur proximité caufe dans la
température de votre climat ; je vous le
demande , Meffieurs , toutes ces chofes ne
vous ont- elles pas occupés cent fois ? n'ontelles
pas été le fujet le plus ordinaire de
vos conférences philoſophiques ?
Je fçais que de ces phénomenes réfultent
quelquefois des défordres ; que des
vents impétueux , des grêles funeftes , des
inondations fubites ont ravagé de temps
en temps vos moiffons : triftes effets , fans
doute , du voifinage de ces monts audacieux
, où la nature fe plaît à donner tant
de fpectacles divers : mais , Meffieurs , le
Pouffin n'eft pas moins admirable dans
fon tableau fombre & effrayant du déluge,
que dans fa tendre & brillante compofition
du triomphe de Flore ; & fi les graces
naïves du Correge nous enchantent , la
maniere terrible de Michel - Ange nous
tranſporte. Je veux dire qu'un Naturaliſte
aime auffi à contempler les écarts & la
colere de la nature. Il s'enrichit de tout ,
& quand il m'eft arrivé de parcourir , en
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
roulant , toute la croupe glacée de votre
Puy de Dôme ( 1 ) , j'ai regardé cet événement
comme un trait plus digne de fervir
à l'hiſtoire de mon voyage , que toutes mes
tranquilles promenades dans les Provinces
méridionales de la France .
Cependant , Meffieurs , malgré les tempêtes
qui s'élevent du fein de vos montagnes
, vous habitez encore un des plus
beaux pays qui foient au monde , un célebre
& ancien Ecrivain l'a dit : ( Sidonius ,
liv. 4 , Epift. XXI ) : « Cette terre délaffe
le voyageur , enrichit le laboureur ,
réjouit le chaffeur. Elle abonde en pâturages
, en vignobles , en fontaines &
» en rivieres , en villes & en châteaux.
» Les étrangers qui ont occafion d'y paffer,
» feroient tentés d'oublier leur patrie &
» de s'y établir. » Ainfi parloit Sidoine
Apollinaire il y a plus de treize fiecles .
La révolution des temps n'a rien changé
dans ce beau portrait ; & les avantages du
20
(1 ) J'ai roulé de la cime du grand Puy de Dôme
du côté du Nord , qui étoit couvert de neige jufques
fur le petit Puy : la rapidité de cette chúte ,
jointe au froid glacial de la moyenne région , me
faifirent pendant quelques minutes , en me privant
de l'ufage des fens : revenu à moi- même fain
& fauf, je ne trouvai que ma montre , mon thermometre
, & le fac qui contenoit quelques pier
res d'endommagées.
JUILLET. 1758. 10%
commerce , des arts , des fciences , beaucoup
plus fenfibles aujourd'hui qu'ils ne
l'étoient au cinquieme fiecle , donnent à
Votre patrie un éclat dont Sidoine & tous
les Anciens pourroient être éblouis .
:
ya
Je le répète , Meffieurs , parce qu'il me
refte encore quelque chofe à obferver fur
ce point la nature eft toute en grand
dans votre Province ; fi elle y a donné aux
efprits une force fupérieure , à la terre
une fécondité inépuifable , aux alimens
une falubrité prefque univerfelle , faut-il
s'étonner que cette mere commune des
humains voulant paroître dans vos cantons
tout ce qu'elle eft , je veux dire puiffante
& magnifique , ait auffi pourvu vos
compatriotes d'une complexion robuſte &
d'un penchant décidé au travail ?
Deja le bienfait eft général pour tous
les animaux qui couvrent vos campagnes.
Ces Germains , fi vantés par Tacite , poffédoient
des troupeaux nombreux , mais
d'une efpece baffe & foible. Il n'en eft pas
de même des habitans de l'Auvergne. Tacite
auroit peint des plus grands traits.
leurs richeffes champêtres , leurs charrues
attellées de boeufs qui auroient mérité par
leur corpulence de précéder les triompha
teurs au Capitole. (1 )
(1) Dans l'appareil des triomphes Romains, on
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Mais quels furent , je vous prie , ces
guerriers fi célebres dans les annales Romaines
; ces foldats de Vercingetorix qui
eurent la gloire de harceler Jules - Céfar &
de lui faire lever le fiege de Gergovia
C'étoient vos ancêtres , Meffieurs c'étoient
des hommes endurcis aux travaux
militaires , ennemis du luxe , contens d'u
ne nourriture frugale , incapables de former
des projets injuftes ou ambitieux ;
mais extrêmement jaloux de leur liberté ,
& prêts à facrifier tout pour conferver l'indépendance
dont ils jouiffoient fur les
bords de l'Allier & de la Dordogne . Céfar
éprouva ce que pouvoient des bras armés
de fer , & des efprits à qui la prétendue
majefté du peuple Romain ne faifoit
point illufion.
Aujourd'hui , Meffieurs , ce Conquérant
retrouveroit dans vos campagnes la
même fermeté de caractere , & des foldats
pour le combattre. Dans vos Villes , il retrouveroit
une valeur dirigée par les connoiffances
, des hommes capables d'obéir
fans baffeffe , de commander fans orgueil
de vaincre fans cruauté & fans ambition .
L'Auvergne eft donc encore remplie
faifoit marcher à la tête des boeufs couronnés de
Aeurs & de bandelettes ; quelquefois ils avoient
les cornes dorées,
JUILLET. 1758. 107
d'habitans livrés aux travaux les plus pénibles
, attachés aux arts dont l'Antiquité
fabuleuſe ne chargeoit que les Cyclopes ,
les Géants ou Hercule. Cependant , Meffieurs
, cette contrée n'eft pas inacceffible
à l'infirmité , à la douleur , à la vieilleffe
à cet effain de maux que Virgile place aux
environs du Tartare : auffi la nature toujours
bienfaiſante eft- elle venue à votre
fecours ; elle a prévu toute la malignité
des monftres qui pourroient vous attaquer
; elle leur a oppofé , dans le fein
même de votre patrie , tout ce qu'il y a
de plus fpécifique & de plus puiffant en
herbes médicinales , en eaux falutaires , &
quelles eaux encore ? Nulle Province n'en
produit d'auffi abondantes , ni d'auffi appropriées
à la diverfité prefque infinie des
maux qui affligent tous les âges & toutes
les conditions du genre humain.
Je ne vous en ferai pas le détail , Meffieurs
, les fontaines du Mont-Dor , de
Saint-Allyre , de Pont - Gibaut , de Saint-
Myon , de Vic - le -Conte , de Beffe , de
Chanonat , & quantité d'autres , vous font
connues . Que dis -je ! les Romains même de
la plus haute antiquité , fçavoient eftimer
l'abondance des eaux qui fe trouvent dans
votre pays , & l'efficacité de vos bains. On
voit encore au Mont- Dor des reftes de leur
E vj
ro8 MERCURE DE FRANCE.
magnificence , des colonnes , des bas - reliefs,
des ruines de Temples & de Palais , &c.
Quels objets pour votre compagnie
Meffieurs ! Je prévois le temps où il fe
formera des entrepriſes académiques pour
parcourir & pour bien connoître ce beau
pays. Ceux de vos Confreres qui fe font
dévoués à l'étude des antiquités , rechercheront
avec foin les monumens de la
grandeur Romaine. Ils déterreront partout
des médailles , des infcriptions , des
inftrumens de facrifices , des vaſes deſtinés
au culte des Dieux , & c. Ils rendront compte
dans vos affemblées de leurs découvertes
& de leurs conjectures. Ils ont déja de
grands modeles parmi vos compatriotes.
Je me borne à nommer l'illuftre Savaron
dont les Ouvrages , malgré les révolutions.
arrivés dans notre Langue , fe foutiennent
encore avec honneur.
Ceux qui ont fait des progrès dans les
diverfes parties de la médecine , ou qui
s'appliquent à la chymie , entreprendront
l'analyfe de toutes vos eaux thermales ;
ils en tireront plufieurs de l'obfcurité , ils.
en accréditeront l'ufage , & quelles fources;
de richeffes pour cette Province !
Ceux qui auront la noble ambition de
former des cabinets d'hiftoire naturelle ,
grimperont fur les montagnes , & y décou
>
JUILLET . 1758 10.9
vriront mille fingularités précieufes . Je
compte bien , Meffieurs , me rejoindre de
temps en temps à ces Curieux Obfervateurs.
La Capitale inmenfe où j'ai fixé
mon féjour ne poffede pas tout ; & de plus,
quel agrément ne fera - ce point pour moi.
d'aller oublier le tumulte de Paris dans le
filence de vos montagnes, & dans la Com
pagnie fçavante où j'ai l'honneur d'être
admis ?
<
Ceux d'entre vous , Meffieurs , qui s'ap
pliquent à la phyfique , feront toujours à
portée d'obferver les variations de l'air
les phénomenes de l'athmoſphere , la température
du climat ; & ne pourront - ils
point quelque jour , en voyant de fi près
ces énormes montagnes , nous décider totalement
fur l'attraction & fur fes effets ?
Enfin , je ne doute point que les Hiftoriens
, mêmes les Orateurs , les Poëtes de
votre Société Littéraire , ne fignalent auffi
leurs talens , quand il fera queftion de
célébrer leur commune patrie. Vous avez
Pexemple , Meffieurs , de l'illuftre perſonnage
déja cité ; de Sidoine Apollinaire ,
qui s'eft confacré , pour ainfi dire , à la
gloire de votre Province. Il a répandu dans
fes écrits les plus éclatans témoignages
zele & d'affection pour l'Auvergne. En
profe & en vers , il a manifefté fans ceffe
de
110 MERCURE DE FRANCE.
l'ardeur de fes fentimens. On couroit néan
moins alors vers l'époque de la barbarie ,
on entroit dans la nuit des temps. Aujourd'hui
qu'un beau jour vous éclaire, feriezvous
moins fenfibles au bonheur d'habiter
une terre fi féconde & fi privilégiée de la
nature ? Non , Meffieurs , vous ne le céderez
point en inclinations patriotiques
aux grands hommes qui vous ont précédés ;
& pour rendre à votre patrie le tribut d'amour
qui lui eft dû , vous ferez revivre
tous ces doctes perfonnages qu'elle a portés
dans fon fein . Votre Société Littéraire
fera le berceau où fe formeront encore des
Sirmonds , des Pafchals , des Domats ;
ajoutons-y des Génébrards , des Rolles ,
& reffouvenons - nous de plus qu'un Chancelier
de l'Hôpital , auffi grand homme
d'Etat , qu'excellent Littérateur , naquit
dans la Province à laquelle tant de liens
vous attachent.
Si je me repréſente ainfi , Meffieurs ,
tous les heureux génies qui font votre
gloire , c'eft pour m'animer moi- même à
marcher dans la carriere qu'ils nous ont
tracée. Quoique je fois né fous un autre
Ciel que le vôtre , j'adopte , comme Académicien,
tous vos fentimens patriotiques.
Je crois que tout étranger , dès qu'il étoit
reçu Citoyen Romain, avoit un zele ardent
JUILLET. 1758.
pour Rome ; & que quand on étoit feulement
allié de Lacédémone , on penfoit en
vrai Spartiate.
Plein de ces maximes, Meffieurs , j'efpere
profiter non feulement de vos lumieres ,
mais de vos exemples & de vos vertus .
Une Académie eft une école de moeurs au
tant que de littérature , un centre de probité
autant que de connoiffances . Je n'altérerai
point ces notions , auffi anciennes
que la bonne , la vraie & l'unique philofophie.
Je les fortifierai même par les exercices
auxquels je confacre mon temps &
mes forces.
Oui , Meffieurs , la profeffion de Natu
raliſte porte avec elle-même tous les carac
teres de la fimplicité , de la candeur & de
la paix un homme tout occupé de recherches
fur les diverfes productions de la nature
, ne doit connoître ni le fafte , ni l'ambition
, ni l'artifice . Il a un avantage encore
plus précieux : fes travaux l'élevent
fans ceffe à l'Auteur des merveilles , qui
attirent continuellement fes regards.
Dans ce Difcours , Meffieurs , j'ai parlé
à tout inftant de la nature & de fes oeuvres ;
mais je connois ceux à qui j'ai eu l'honneur
d'adreffer la parole : vous êtes tous
des Philofophes inftruits , des Académiciens
qui regardent comme leur premier
112 MERCURE DE FRANCE.
devoir de conferver & de révérer la Religion.
Enfin c'eft en quelque forte plus pour
nous, qui contemplons la nature, que pour
les autres hommes qui la voyent fimplement
, qu'il eft écrit dans le Pfalmifte ( 1 ) :
Quam magnificatafunt opera tua , Domine !
( 1 ) Pfal. ch. 3 , 24.
BOMARE- DE-VALMONT,
LES Fables de Phedre , Affranchi d'Augufte
, en Latin & en François ; nouvelle
traduction avec des remarques , dédiée à
Monfeigneur le Duc de Bourgogne. A
Rouen , chez Nicolas & Richard Lallemant ,
175.8. in- 8 °. petit format.
L'Auteur de cette Traduction commence
par avertir dans fa Préface , qu'il n'a
pas l'avantage d'être le premier qui ait
mis les Fables de Phedre en notre Langue.
Il a même la modeftie de ne pas préfumer
affez de la bonté de la fienne pour détourner
quelqu'autre d'en entreprendre une
nouvelle. Il dit s'être particuliérement
attaché à éviter cette circonlocution , qui`
eft le défaut le plus ordinaire des Traductions
; outre qu'elle eft fort éloignée du
genre que Phedre a traité. En effet , un.
ftyle fimple , net & concis en forme le
caractere diftinctif d'ailleurs ces circon
JUILLET. 1798 . 113
-
locutions dont quelques-uns s'imaginent
qu'une phrafe reçoit plus d'harmonie , ne
fervent qu'à déguifer , ou du moins à affoiblir
le fens d'un Auteur . C'eft la remarque
que fait le nouveau Traducteur , &
l'on ne peut nier qu'en général elle ne foit
jufte. Il fe rencontre fouvent des traits , à
la vérité , dont toute l'énergie dépend de
l'expreffion latine. Il eft très rare que
quand on les rend dans une autre Langue
ils ne viennent à perdre beaucoup de leur
force . Il leur arrive même quelquefois
d'être confondus dans le nombre des
penfées
communes . Notre Traducteur nous
apprend encore que ,pour mieux approcher
du narré de fable , il a toujours eu devant
les yeux la Fontaine , qui eft un excellent
modele en ce genre : " J'ai , dit-il , employé
les termes qui tiennent le plus
» d'une converfation polie , & les expref-
» fions naïves & pittorefques de mon Au-
» teur fe préfentent quelquefois affez na-
» turellement dans nos expreffions fami-
» lieres . Deux idées cependant qui m'ont
occupé , ajoute - t'il , pourront bien s'ê-
» tre fait tort l'une à l'autre. Le foin de
» ne me pas écarter du littéral , m'a quelquefois
arrêté dans différens tours natu
rels , dont le fujet eût été ſuſceptible ;
d'un autre côté , pour ne pas refter em-
ود
"
22
114 MERCURE DE FRANCE.
prifonné dans une obfcure exactitude ;
20
le defir de donner du vif m'a quelque-

» fois écarté du littéral
» ment , &c. »
> mais rare-
Ces paroles que nous avons cru devoir
citer , ne prouvent pas affurément que le
nouveau Traducteur ait ici profité de fon
modele. Refter emprisonné dans une obfcure
exactitude , & le defir de donner du vif,
font des façons de parler qui nous paroiffent
impropres , nous ofons dire de plus
trop recherchées , & qui par cela même
fortent de la nature du ftyle convenable
au fujet dont il s'agit. On eft fort étonné
de les voir mifes en ufage dans une Préface
qui eft à la tête d'une traduction d'un
Ouvrage dont la fimplicité fait le principal
mérite. Nous nous flattons qu'il ne
prendra point en mauvaiſe part le léger
reproche que nous ne pouvons nous empêcher
de lui faire par rapport à ces locutions
vicieuſes. Nous n'avons d'autre but
qu'à l'engager par- là à les rectifier , en cas
qu'on réimprime fa Traduction . Nous
l'invitons furtout à être en garde contre
cette affectation , que l'on a de nos jours
de vouloir dire fpirituellement jufqu'aux
chofes qui demandent à être énoncées
d'une maniere fimple , précife & correcte.
Cette Traduction eft accompagnée de
JUILLET. 1758. 115
courtes remarques , qui roulent fur la
grammaire , la fable , l'hiftoire & la géographie.
Elles ne contiennent rien de fort
inftructif, & ne fçauroient convenir tout
au plus qu'aux jeunes gens , entre les
mains defquels on met ordinairement
Phedre .
Tout ce que l'on fçait relativement à
la perfonne du Fabulifte Latin , & aux particularités
de fa vie , fe réduit à très - peu
de choſe. Il étoit né en Thrace. Il commença
par être Efclave ; fi ce fut par un
malheur de fa naiffance , ou accidentellement
, c'eft ce qu'on n'entreprend point
de décider. Après avoir été affranchi par
l'Empereur Augufte , il effuya quelques
difgraces de la part de Séjan , fous le regne
de Tibere. On ne connoît ni l'année de fa
naiffance , ni celle de fa mort.
Ses Fables , que peu d'entre les Anciens
ont alléguées , ont couru le rifque d'éprouver
le même fort. Ce ne fut que vers
la fin du feizieme fiecle que MM . Pithou
célebres Avocats au Parlement , firent
l'heureufe découverte de ces Fables manufcrites
, qui furent imprimées par leurs
foins pour la premiere fois , à Troyes en
Champagne , en 1596. Ils les dédierent
M. de Thou , Préfident au Parlement de
Paris: Ce font- là des faits qu'on ne peut
116 MERCURE DE FRANCE.
ignorer , pour peu que l'on ait quelque
teinture des Lettres.
Le nouveau Traducteur a indiqué en
tête de fes remarques les Fables d'Elope &
de la Fontaine , qui ont rapport à celles
de Phedre. Il croit que cette maniere de
préfenter les mêmes choſes fous diverfes
faces, eft la meilleure méthode qu'on puiffe
employer pour former le goût des jeunes
gens.
Il préfume que ce parallele fera avantageux
à Phedre , qui ne pourra que gagner
beaucoup à être rapproché d'Efope : mais ,
felon lui , le Fabulifte Latin fera loin de
compte vis-à- vis de la Fontaine. On ne
fera fans doute pas fâché de voir de quelle
façon il définit le genre de mérite qui eft
propre à ces trois Auteurs.
»
66
Efope pouffé par l'occafion , preſſé
»fouvent par la néceffité , était peu abon-
» dant dans fes expreffions , & ne jettoit
» pas les fleurs à pleines mains. Toujours
empreffé de fatisfaire la foule qui l'écoutoit
, ou un Maître qui l'interrogeoit,
» il couroit plutôt au fait qu'il n'y menoit.
» Il faifoit le rôle de Philofophe , & il n'a
» été monté fur le ton d'Auteur , que par
les foins de ceux qui ont recueilli fes
Fables pour les produire à la postérité.

n
Phedre , Auteur poli , partout meſuré,
JUILLET. 1758. 117
"
» toujours ( 1 ) recherché , s'érigea , ce me
ſemble , en Fabuliſte , moins pour indi-
» quer la morale qu'il débitoit , & montrer
>> aux hommes à fe conduire , que pour
>> leur montrer qu'il avoit de l'efprit. S'il
» n'eût eu pour but que d'offrir un tableau
» de morale , il n'eût pas fans doute donné
» certaines Fables plus propres à bleffer les
» moeurs qu'à les former. Ces Fables font
» en petit nombre , il eft vrai , & n'empê-
» chent pas qu'on ne reconnoiffe l'Auteur
poli , le Philofophe ſenſé.
"
" Quant à la Fontaine , peu prévenu
» de lui- même, & peut-être trop admira-
» teur des autres , il s'avouoit inférieur à
Phedre , & cependant fur les traces il
prit fi bien les devants , qu'il l'a , je crois,'
laiffé derriere. Il a partout offert des
copies créatrices ( 2 ) , qui font oublier
و د
و د
"3
33
(1 ) Il falloit dire élégant , & non recherché:
D'ailleurs ce mot eft fort équivoque en notre
Langue ; il s'y prend même prefque toujours en
mauvaiſe part , & pour le contraire du naturel.
(2 ) Il eſt aiſé de voir que le nouveau Traducteur
veut faire entendre par ces termes que la
Fontaine s'eft tellement approprié les fujets de
Fable qu'il a empruntés d'Efope ou de Phedre ,
par fa maniere de narrer auffi naïve qu'enjouée
qu'il eft lui- même original. Mais l'alliage de ces
mots incompatibles l'un avec l'autre , en ce qu'ils
impliquent contradiction , nous paroît hardi &
118, MERCURE DE FRANCE.
l'original. Le naturel s'y préfente avec
» cette ingénieufe fimplicité , qui caracté-
» rife l'efprit & le fentiment , & annonce
» dans la Fontaine quelque chofe de plus
» que cette naïveté fimple , & fouvent
bonnaffe ( 1 ) que plufieurs lui ont prêtée.
» Phedre avoit orné avec art la fimplicité
d'Efope , & la Fontaine a donné
» tout le gracieux , tout le riant à l'art de
» Phedre. Efope fera renommé tant que
» l'on aura le goût des Fables , Phedre ne
» verra tomber fa réputation qu'avec les
» débris de la Latinité , & la Fontaine vi-
» vra tant qu'on aimera à fe récréer avec
efprit .
99
" 93
*
>
Nous allons tranfcrire quelques Fables
que nous avons prifes au hazard . Nous
commencerons par rapporter le texte de
l'Auteur Latin , auquel nous joindrons la
nouvelle traduction . C'eft en facilitant les
voies de la comparaifon à nos Lecteurs
que nous les mettrons à portée de juger de
fon mérite. Cela vaudra beaucoup mieux
fans exemple. L'envie que l'on a de donner une
tournure finguliere à fes expreffions , pour vouloir
mieux caractériſer fa penfée , fait fouvent employer
des façons de parler que la raiſon déſavoue,
C'eft à quoi bien des Auteurs devroient prendre
garde.
(1) Cette expreffion eft triviale , & on ne la
met en ufage que dans le ftyle le plus familier,
JUILLET. 1758. 119
que tout ce que nous pourrions dire à ce
fujet en prévenant la décifion du Public.
Fabula III , Lib. I , pag. 10.
In propria pelle quiefce.
GRACULUS SUPERBUS.
Negloriari libeat alienis bonis ,
Suoque potius habitu vitam degere ,
Efopus nobis hoc exemplum prodidit,
Tumens inani Graculus ſuperbiâ ,
Pennas , Pavoni qua deciderant , fuftulit ,
Seque exornavit : deinde contemnens fuos ,
Immifcetfe Pavonum formofo Gregi,
Illi impudenti pennas eripiunt avi ;
Fugantque roftris. Male multatus Graculus
Redire marens capit ad proprium genus ;
A quo repulfa triſtem fuftinuit notam.
Tum quidam ex illis , quos prius defpexerat :
Contentus noftris fi fuiffes fedibus ,
Et quod natura dederat , voluiffes pati ,
Nec illam expertus effes contumeliam ,
Nes hanc repulfam tua fentiret calamitas.
Traduction.
Fable III , Liv. I. page 11 .
Reftez, dans votre condition,
LE GEAI SUPERBE.
Efope nous a laiffé cet exemple , afin
126 MERCURE DE FRANCE.
parer
qu'il ne prenne envie à perfonne de fe
des dépouilles d'autrui , & que chacun
plutôt vive dans fon état. Un Geai
enflé d'une fotte vanité , ramaffa les plumes
qui étoient tombées d'un Paon , &
fe les ajufta ; puis méprifant fes pareils ,
il fe mêla dans la belle troupe des Paons.
Ceux-ci arracherent les plumes à cet impudent
Oifeau , & le chafferent à coups
de bec. Le Geai retourna fort trifte chez
ceux de fon efpece ; mais il eut la honte
d'en être repouffé . Alors un de ceux qu'il
avoit méprifés auparavant , lui dit : Si tu
t'étois contenté de vivre parmi nous , demeurant
dans l'état où la nature t'avoit
mis , tu n'aurois pas reçu un tel affront
& dans ta difgrace tu n'éprouverois point
un pareil traitement.
Fabula VIII , Lib . II , pp. 72 & 74.
Plus videas oculis tuis quam alienis.
CERVUS ET BOVES.
Cervus nemorofis excitatus latibulis
Ut venatorum fugeret inftantem necem ,
Coco timore proximam villam petit ,
Et opportuno fe bubili condidit.
Hic Bos latenti : Quidnam voluifti tibi ;
Infelix ; ultrò qui ad necem cucurreris ,
Hominumque tecto fpiritum commiferis ?
>
At
JUILLET. 1758 .
121
At ille fupplex : Vos modò , inquit , parcite ;
Occafione rursus erumpam datâ.
Spatium diei noctis excipiunt vices :
Frondem bubulcus affert , nec ideò videt.
Eunt fubinde , & redeunt omnes ruftici ;
Nemo animadvertit : tranfit etiam Villicus
Nec ille quicquam fentit. Tum gaudens ferus ;
Bobus quietis agere coepit gratias
Hofpitium adverfo quod præftiterint tempore.
Refpondit unus : Salvum te cupimus quidem ;
Sed ille qui oculos centum habet , fi venerit,
Magno in periclo vita vertetur tua.
Hac inter ipfe Dominus à coenâ redit ,
Et quia corruptos viderat nuper boves ,
Accedit ad prafepe : cur frondis parum eft ?
Stramenta defunt. Tollere hac aranea ,
Quantum eft laboris . ? Dum fcrutatur fingula ;
Cervi quoque alta confpicatur cornua :
Quem convocatâ jubet occidi familiâ ,
Pradamque tollit. Hac fignificat Fabula
Dominum videre plurimum in rebus fuis.
Traduction .
Fable VIII , Liv. II , pp. 73 & 75.
On voit mieux par ses yeux que par ceux
d'autrui.
LE CERF ET LES BOEUFS.
Un Cerf pouffé hors du bois , voulut
échapper aux dangereufes pourfuites des
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE
Chaffeurs. Aveuglé par la crainte , il gagna
une ferme qui étoit proche , & fe
cacha dans une étable à boeufs qui ſe préfenta.
Un Boeuf l'y voyant caché , lui dit :
Malheureux , quel a été ton deffein de
venir de gaieté de coeur chercher la mort ,
& livrer ta vie aux hommes dans leur
propre maifon ? Celui - ci tout fuppliant ,
leur répondit : Sauvez moi pour le moment,
& je prendrai la fuite à la premiere
occafion. Le jour fe paffe , vient la nuit ,
le Bouvier apporte des feuillages , & ne
voit rien. Tous les Valets vont & viennent
, perfonne ne l'apperçoit ; le Fermier
y paffe auffi , n'en voit pas davantage.
Alors le Cerf fort content , commença à
faire fes remercimens aux paifibles Boeufs
de ce qu'ils avoient exercé envers lui
l'hoſpitalité dans une circonftance criti
que. Un d'eux lui répondit : Nous fouhaitons
bien affurément que vous vous tiriez
d'affaire ; mais fi celui qui a cent yeux
entre ici , votre vie eft en grand danger.
Sur ces entrefaites , le Maître lui- même
fort de fouper ; & comme la derniere fois il
avoit remarqué fes Boeufs en mauvais état ,
il va à l'étable : Pourquoi , dit- il , y a- t'il
ici fi peu de feuillage ? il manque de la litiere
: ôter ces araignées , eft- ce un ouvrage
fi difficile Tandis qu'il examine ainfi
JUILLET. 1758. 123
i
chaque chofe , il apperçoit le grand bois
du Ĉerf. Puis ayant appellé tous fes gens ,
il le fait tuer , & emporte fa proie. Cette
Fable nous montre que l'oeil du Maître eft
le plus clairvoyant dans fes affaires.
Fabula XII , Lib . III , pp . 106 & 108.
Optima fape despeita .
MARGARITA IN STERQUILINIO.
In ferquilinio , Pullus Gallinaceus
Dum quarit efcam , margaritam reperit.
Jaces indigno , quanta res , inquit , loco !
Te fi quis pretii cupidus vidiffet tui ,
Olim rediffes ad ſplendorem priftinum :
Ego , qui te inveni , potior cui multò eft cibus
Nec tibi prodeffe, nec tu mihi quicquam potes.
Hoc illis narro qui me non intelligunt.
Traduction.
Fable XII , Liv . III , pp. 107 & 109 .
Les meilleures chofes font fouvent méprisées.
LA PERLE DANS LE FUMIER.
Un jeune Coq cherchant à manger dans
le fumier , y trouva une Perle : O chofe
admirable ! dit - il , tu es là en un vilain
endroit ! Si quelque curieux t'avoit vue ,
il y a long-temps que tu ferois revenue à
ton premier éclat. Pour moi qui t'ai trou-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
vée , moi , à qui quelque mangeaille conviendroit
bien mieux , je ne puis t'être
bon à rien , & tu ne peux m'être utile . Je
dis ceci
pour ceux qui ne me comprennent
point. (1 )
On trouve à la fuite de cette traduction
un Catalogue raiſonné des différentes éditions
des Fables de Phedre , dont on donne
une notice affez détaillée , & de chacune
defquelles on apprécie le mérite diftinctif.
La partie typographique de cet Ouvrage
eft exécutée avec foin. Le papier eft beau ,
& la netteté des caracteres fixe agréablement
la vue. Cela doit faire d'autant plus
d'honneur aux Libraires de Rouen , qui fe
font chargés de l'impreffion de ce Livre ,
qu'il eft rare de voir fortir de cette Ville de
belles éditions.
Les mêmes Libraires ont réimprimé en
plus petit format le texte Latin des Fables
de Phedre , avec la nouvelle Traduction &
les Remarques. Comme cette édition eft
deftinée uniquement à l'ufage des Commençans
, on a pris foin de marquer la
conftruction Latine, par des chiffres placés
au deffus de chaque mot du texte de Phedre.
Du refte , elle eſt preſque auffi défec-
(1) Phedre veut dire par-là que fes Fables étoient
pour bien des gens , ce que la Perle étoit pour le
Coq. Remarque du Traducteur,
JUILLET. 1758. 125
taeufe du côté des Types & du papier ,
que l'autre que nous avons annoncée , eſt
élégante.
MATHÉMATIQUE Univerfelle abrégée ,
à la portée & à l'ufage de tout le monde ,
principalement des jeunes Seigneurs , Ingénieurs
, Phyficiens , Artiftes , &c. où
l'on donne une notion générale de toutes
les ſciences mathématiques , & une connoiffance
particuliere des fciences géométriques
au nombre de cinquante cinq Traités.
Nouvelle édition , revue , corrigée ,
augmentée de diverfes Pieces imprimées
manufcrites contre le paradoxe géométrique
propofé en 1728 , avec le jugement
des plus habiles Géometres ; par le Pere
Caftel , Jefuite , des Sociétés royales d'Angleterre
, de Bordeaux , de kouen , de
Lyon , &c. A Paris , chez Duchesne , Libraire
, rue S. Jacques , &c. 1758 , 2 vol.
in-4°.
DESCRIPTION Hiftorique de la tenue
du Conclave , & de toutes les cérémonies
qui s'obfervent à Rome , depuis la mort
du Pape jufqu'à l'exaltation de fon Succeffeur
, avec la lifte des Cardinaux qui
compofent aujourd'hui le Sacré College
depuis la mort de Benoît XIV. A Paris,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
chez Defprez , Imprimeur - Libraire du
Clergé , rue S. Jacques , &c. 1758 , in 4º.
de 25 pages.
EPITRE d'Héloiſe à Abelard traduite de
M. Pope , & mife en vers par M. Feutry.
Seconde édition . A Londres 1758. La premiere
avoit paru en 1751 .
JUILLET. 1758. 127
ARTICLÈ III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
PHYSIQUE.
LETTRE de M. Olivier de Villeneuve ;
Docteur- Médecin de la Faculté de Montpellier
, fur le triomphe de l'Ether ,
l'Auteur du Mercure.
*
MONSIEUR , je fuis bien réſolu à ne rien
écrire déformais pour l'établiſſement de
mon principe , parce que je le crois auffi
folidement établi qu'inconteftable ; c'eft
donc la derniere fois que je préconife l'éther
, & pour le faire avec plus de fuccès ,
j'ai cru devoir expliquer fommairement le
feu , la chaleur , la flamme , la fumée , la
lumiere qui paffent fans aucun fondement ,
pour être les feuls effets ou phénomenes
de l'éther. Je dis , fans aucun fondement ,
puifque les états oppofés n'en dépendent
pas moins , & lui doivent également leur
naiffance , leur origine.
Les états des corps que j'ai choifis pour
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
cet opufcule , fi je ne les confidere que
dans les objets qui font hors de moi , ne
me préfentent que des parties qui s'éloignent
d'un centre donné avec plus ou
moins de vîteffe & d'éclat. Je n'y vois que
des courants excentraux qui préfuppofent
un éther furabondant , lequel s'étant plus
ou moins accumulé au centre , y devient
victorieux de tout ce qui eft à fon entour
avec un pouvoir inégalement contrebalancé
par une puiffance contraire.
Je trouve une preuve éclatante de cette
vérité dans un mêlange d'étain & de plomb
mis fur un fer rouge , qui dans un lieu
dont on a pompé l'air , jette de la flamme
& de la fumée , tandis que le même mêlange
mis en plein air fur un fer rouge , &
parconféquent contenu dans fes bornes
par une force fuffifante , ne jette pas la
moindre flamme qui foit vifible. Cette
vérité fe trouve encore confirmée par l'eau
chaude qui bout dans une machine pneumatique
, auffi fort que fait l'eau bouillante
expofée à l'air.
Tout s'opere par raréfaction , tout eſt
redevable à l'éther , au feul raréfiant univerfel.
S'il raréfie avec plus de pouvoir du
centre à la circonférence , nous voyons
éclorre la lumiere , la chaleur , la défunion ,
& tous les effets qui leur répondent ou
JUILLET. 1758. 129
qui leur reffemblent ; s'il exerce au contraire
plus de pouvoir de la circonférence
au centre , il n'en peut naître que ténebres ,
froid , union , & tous autres effets de la
même trempe. Si les raréfactions centrales
& excentrales font en apparence au même
degré , & fe fuccedent paifiblement , nous
ne pouvons pour l'ordinaire juger de l'état
de ces corps , que relativement à celui où
les nôtres fe trouvent.
C'est donc une opinion populaire de
croire que l'éther ne peut produire que
les effets que j'entreprends d'expliquer dans
cet opufcule : feignons de nous y conformer
, afin de pouvoir avec plus de liberté
leur donner toute l'évidence que les fyftêmes
fcholaftiques travaillent à leur ravir.
Suppofons que nous fommes fur les
plus hautes montagnes ; nos humeurs ,
femblables à l'eau chaude miſe dans une
machine pneumatique dont on a pompé
l'air , jouiront de leur plus grande effervefcence
; ce bouillonnement ne fera
plus retenu par une puiffance oppofée ,
rien ne réprimera plus leur raréfaction
excentrale ; elles feront leurs derniers
efforts fur leurs conduits ; leur raréfaction
excentrale trop libre , annoncée par un
bouillonnement , fe perdra , fe diffipera ,
fe confondra avec l'air tenu qui regne fur
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tenu ,
ces montagnes fans réferve & fans reffour
ce; le ton de nos vaiffeaux , nullement foufe
détruira ; leur reffort fera anéanti ,
notre chaleur fe fera évaporée , nous ferons
faifis de froid , notre poumon fe gonflera ,
faute d'être arrofé & contenu ; la refpiration
manquera, & avec elle toutes les fonctions
néceffaires à la vie.
Dans l'afthme habituel où les vaiffeaux
font certainement plus engorgés qu'ils ne
devroient l'être , l'homme recherche un
air libre pour étayer fes vaiffeaux , pour
favorifer leur contraction , pour les déga-
Pour
ger de la raréfaction excentrale des humeurs
, qui tend à le priver fucceffivement
de la refpiration , de la circulation , de la
vie : un animal prêt à périr dans la machine
pneumatique reprend vigueur dès qu'on
le met en liberté ; un canon fatigué par de
trop fréquentes explofions de la poudre ,
recouvre fa premiere fermeté , fi l'on difcontinue
de s'en fervir, ou fi on le mouille
pour en continuer le fervice ; une pomme
ridée qui reparoît fraîche dans la machine
pneumatique , revient à fes premieres rides
dès qu'on l'en retire ; le poiffon hors
de l'eau périt en très- peu de temps , &c.
Je ne finirois jamais fi je parcourois
toutes les expériences qui fe préfentent à
mon efprit en foule
établir les rappour
JUILLET. 1758. 131
ports fucceffifs que doivent avoir les raréfactions
centrifuges & centripetes
, pour
l'entretien de la vie corporelle dont jouiffent
les animaux , foit terreftres , foit aquá-
*iques..
Pour ne pas me fingularifer avec trop
d'affectation , & pour parler le langage ordinaire
des écoles , je confens qu'on donne
à l'éther le nom de feu élémentaire , avertiffant
cependant que ce mot feu me paroît
équivoque par l'habitude où l'on eft de
n'attribuer au feu , même élémentaire
que des qualités , des propriétés oppofées
à celles que l'éther fait éclorre auffi facilement
que mille autres qu'on a coutume de
qualifier d'ignées .
Les contraires oppofés l'un à l'autre fe
font mieux appercevoir. La lumiere conduit
à la connoiffance des ténebres : la
chaleur donne un nouveau jour au froid
le feu à l'eau , les corps faciles à enflammer
à tout ce qui eft le moins inflammable.
>
L'air enrichi de la lumiere pendant le
jour , & plongé dans les ténebres pendant
la nuit , eft il plus ou moins air dans un
temps que dans un autre ? Un corps tantôt
chaud , tantôt froid , tantôt allumé , tantôt
éteint , un corps, dis- je , dévoré par les flammes
, converti en cendre & en fumée dans
un temps , eft- il , à phyfiquement parler ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
moins corps , moins portion de la matiere ,
que lorfque dans un autre temps fes parties
paroiffent enchaînées les unes avec les
autres ? non fans doute.
L'air eft , fans contredit , autant mu en
hyver qu'en été , la nuit que le jour , quelles
que puiffent être fes déterminations :
fouvent même les tempêtes héymales &
nocturnes portent à juger témérairement
que fon mouvement eft plus grand dans
cette rude faifon , & pendant ces nuits
orageufes , que dans la faifon d'été & dans
les jours calmes & fereins qui fuccedent
à ces tempêtes . L'air cependant fe trouve
dans deux états différens , la nuit & le
jour.
Le foleil , ce pere de la nature , femble
répandre à fon lever fes largeffes bienfaifantes
dans notre atmoſphere : l'aurore qui
les annonce , nous laiffe le temps de fuivre
par degrés tous les changemens naiſſans &
croiffans peu-à- peu que l'air éprouve à la
vue flatteufe d'un aftre fi brillant.
C'eft pour approfondir ce nouvel état
de l'air , que l'on a befoin de ne pas confondre
ces termes d'effluence & de refluence.
Ces rayons lumineux , que tout le
monde admire , font- ils des effluences du
foleil , comme le prétendent plufieurs Philofophes
, ou ne font-ils que de pures reJUILLET.
1798. 133
fluences font - ils des effufions folaires ?
font- ce des parties effentielles & propres
à cet aftre qui émanent de fon fein , autant
libéral fans s'appauvrir , qu'abondant
fans fe détruire ? Ne feroient- ils au contraire
que des cônes nouvellement formés
dans l'air , en vertu des rotations annuelles
& diurnes que plufieurs attribuent à ce bel
aftre ? Eft- ce le foleil qui tourne autour de
la terre ? eft- ce la terre qui tourne autour
du foleil Queſtions autant fuperflues
pour
la connoiffance de la lumiere , qu'elles
font fublimes , & peut-être infolubles.
Abandonnons ces recherches aux Aftronomes
, & arrêtons- nous à examiner ces petites
lumieres qui font à la portée de tout
le monde. Allumons feu , flambeau , &
voyons ce qui fe paffe dans ces expériences
, qui , outre qu'elles font les fubftituts
du ſoleil , en font auffi des modeles plus
parfaits que l'on ne penſe.
Si l'on n'a égard qu'à la grandeur de ces
corps lumineux , l'on dira fans doute qu'il
n'y a nulle comparaifon à faire ; mais fi
l'on confulte l'uniformité que la nature
affecte dans tous fes ouvrages , l'on fera
forcé de convenir que l'intelligence du
plus petit des corps lumineux conduit fûtrement
& évidemment à la connoiffance
des plus grands , des plus vaftes , des plus
134 MERCURE DE FRANCE.
étendus. La vie corporelle d'un moucheron
, bien comprife , étale celle des éléphans
, & de tous les animaux infiniment
plus grands que ne le doit être ce petit infecte
: étudions donc avec une attention
finguliere le commencement & les progrès
de la lumiere que nous procure un flambeau.
Quelque circonfcrit que celui - ci
puiffe être , quelque borné que foit l'eſpace
qu'il favorife de fa clarté , il fera pour
nous.un portrait fidele de ce grand flambeau
céleste , qui ſemble deſtiné à ranimer
la nature , & à éclairer tous les lieux qui
jouiffent de fa préſence.
Pour qu'un flambeau éclaire & continue
d'éclairer , il faut que l'air , qui fe
fuccede à lui-même pour l'environner immédiatement
& continuellement , devienne
plus rare du centre à la circonférence , à
proportion qu'il aborde ce flambeau : ſa
nouvelle légèreté le prouve , l'empire qu'il
acquiert fur l'air voifin jufqu'à une certaine
diftance , eft un témoin irréprochable
de ce nouvel état. Il faut que cette raréfaction
infolite foit foutenue & entretenue
par un nouvel air pendant tout le
temps que ce flambeau doit luire.
L'air fuffit pour la lumiere , comme on
le voit , quoiqu'il ne fuffife pas feul pour
la chaleur. On le comprendra de plus en
JUILLET. 1758. 135
plus par la fuite , & il eft déja aifé de l'entrevoir
dans une canne à vent , d'où l'air
chaffe une balle fans aucune explofion qui
foit fuivie de chaleur ou de bruit fenfibles.
La lumiere n'eſt donc qu'un air dardé en
rayons lumineux , en lignes pyramidales ,
en cônes aéréo- éthérés , affez puiffans pour
faire impreffion fur l'organe de la vue.
Faut-il un nouveau mouvement circulaire
dans les corps lumineux pour déterminer
l'air éthérifé à fe former en rayons
paralleles ? Entend-t'on par ces cercles
productifs de la lumiere des lignes tirées
d'un centre à tous les points d'une circonférence
circonfcrite ? C'eft ainfi que fe déclarent
la lumiere fans chaleur & la lumiere
avec chaleur , l'une par des progrès
plus lents , l'autre avec une rapidité furprenante
.
Au de - là de ces raréfactions excentrales
dont les degrés font autant inconcevables
que nombreux , doit- on imaginer gratuitement
des mouvemens circulaires dans
certains corps qui jettent de la lumiere ,
tels font l'eau de la mer dans la temque
pête , le vif- argent agité dans le vuide , le
dos d'un chat & le col d'un cheval frottés
à contre poil dans un lieu obfcur , le bois ,
la chair , le poiffon qui fe putréfient , les
vapeurs des eaux corrompues , le tas de
136 MERCURE DE FRANCE.
foin & de bled moites , les vers luifans
l'ambre & le diamant quand on les frotte ,
l'acier battu avec un caillou , & c ?
Avouant ingénument que le mouvement
ne quitte jamais une ligne droite
que pour en reprendre une autre pareille ,
qu'il n'abandonne même la premiere qu'il
affectoit qu'autant qu'il eft forcé d'en fuivre
d'autres également droites par les
mouvemens qui lui font oppofés , & qui
lui étant fupérieurs , le dévoyent , fans le
détruire , & l'empêchent feulement de fuivre
fa premiere direction progreffive :
avouant de plus qu'il n'y a aucun mouvement
qui ne foit relatif au centre de la
bafe , du cône , ou de la pyramide dont il
procede , & parconféquent à l'étendue de
la bafe pyramidale qui en conftitue la
force avouant enfin qu'un cône une
fois formé , ne dégénere en d'autres cônes
collatéraux ou totalement renverfés , qu'autant
que les autres cônes qu'il rencontre ,
l'y déterminent par leur furabondance victorieufe
; je ne découvre nullement la néceffité
d'admettre dans les corps lumineux :
des tourbillons , des cercles , des rotations ,
pour qu'ils répandent la lumiere jufqu'à
une certaine circonférence.
Si les Phyficiens n'entendent par feurs
cercles luciferes des raréfactions cen
que
JUILLET. 1758 : 137
trifuges , je fuis du même avis qu'eux ; mais
au de-là , s'il faut recourir à des nouveaux
mouvemens circulaires , ils me permettront
de leur dire que leurs hypothefes
font de furérogation , dénuées de tout fondement
, & purement gratuites.
Seroit- ce la rotation du globe électrique
qui auroit conduit à cette erreur , &
cette illufion n'eft- elle point affez combattue
par mille autres expériences dans lefquelles
la lumiere fe déclare fans fournir
le moindre foupçon de mouvement circulaire
? D'ailleurs , je ne connois dans les
cercles qu'une infinité de directions droites
vers les points auxquels elles répondent
, lefquelles ne fe terminent foit plus
près , foit plus loin des centres des bafes
pyramidales , où les progreffions commencent
, que eu égard aux obſtacles rencontrés
, quand même elles n'auroient parcouru
qu'une ligne , ou même moins.
Bien plus , fi l'on prête un mouvement
circulaire au foleil pour déterminer des
corpufcules imaginaires à former des
rayons paralleles , il faut en même temps
fuppofer qu'il tourne autour de la terre ,
& que ce n'eft point la terre qui , tournant
fur fon axe , fe préfente fucceffivement à
lui pour en recevoir les effluences ou réfluences.
38 MERCURE DE FRANCE.
Que ce foit le foleil , que ce foit la terre
qui tourne , cela n'ajoute ni ne diminue
rien à la progreffion lumineufe . Tous les
corps s'électrifent les uns les autres naturellement
, & les effluences ou réfluences
des uns fervent d'affluences & d'influences
aux autres.
Revenons d'une maniere générale à tous
les corps lumineux que nous venons dé
mentionner , & fans entrer dans un détail
que cet opufcule ne permet point , forçons
feulement de convenir que ll''éétthheerr,, qui de
fa nature ne favorife pas plus le feu que
la glace , doit raréfier l'air du centre à la
circonférence pour le rendre lumiere ou
lumineux ; que cet air, ainfi raréfié , demande
un plus grand efpace ; qu'il s'étend vers
celui où il trouve moins de réfiſtance ; que
lorfqu'il en rencontre une invincible dans
fon retour vers les corps lumineux d'où il
provient, il doit s'y amaffer dans la proportion
des autres réfiftances , même vincibles ,
qu'il rencontre ; qu'il y doit former des cônes,
des pyramides, des rayons qui deviennent
victorieux de ceux de l'air voifin ambiant
, jufqu'à ce que par leur difperfion &
par l'éloignement , ils leur deviennent prefque
égaux , & parconféquent hors d'état
de perpétuer leurs impreffions fur l'organe
de la yue .
JUILLET. 1758. 139
La lumiere de la lune ne fçauroit être
ni affez réunie , ni affez pure dans le foyer
d'un grand miroir ardent pour produire
des exploſions échauffantes , pour donner
naiffance à la chaleur. Elle a été trop affoiblie
dans le grand efpace qu'elle a parcouru
du foleil à la lune , & de la lune à
la terre : elle eft outre cela trop aqueufe ,
trop abforbée , trop noyée pour devenir
exploſive au degré qu'il le faudroit pour
la chaleur.
La poudre à canon , & les exhalaifons
que l'air charie , ne paffent à une telle explofion
, qu'après avoir été duement déphlegmées
& defféchées. La lumiere que la
terre réfléchiroit à une diſtance auffi gran.
de qu'eft celle de la lune à nous , feroit en
tout femblable à celle que la lune répand
fur la terre d'un fecond bond . Ces deux
lumieres planétaires , quelque réunies
qu'elles fuffent dans le foyer d'un miroir
ardent , pourroient , je l'avoue , fournir
lentement & à la longue , une lumiere aſſez
éclatante pour aveugler la meilleure vue
du monde ( l'eau elle même plus elle est
électrifée , plus elle devient lumineu fe
dans l'obscurité ) ; mais je les croirois trop
affaifonnées du remede contre la chaleur
& le feu , pour darder leurs rayons avec
cette promptitude qu'exige la chaleur ,
140 MERCURE DE FRANCE.
pour opérer la moindre raréfaction fur le
thermometre , pour enlever des corps ces
efpeces fenfibles qui font les fideles préfages
de la chaleur , pour produire en un
mot fur nos organes cette impreffion vive ,
qui préfuppofe une exploſion capable de
défunir avec autant de violence que de
rapidité les parties d'un corps fufceptible
d'inflammation.
Il eſt donc aifé de comprendre , fans
recourir à des mouvemens circulaires , que
la feule collection d'air éthéré , proportionnée
aux réfiftances qui l'occafionnent ,
produit , à mesure que les obftacles fe levent
, des affluences plus ou moins lumineufes
. Telles font celles d'une mer orageufe
, d'un mercure agité dans le vuide ,
& des autres corps ci-devant mentionnés ,
qu'on reconnoît fuffifantes pour former la
lumiere qu'ils jettent.
?
Peut -on douter que les étincelles de
l'acier battu avec le caillou ne foient des
effluences de ces corps , puifque les parcelles
que l'acier abandonne , s'attachent à
l'aimant Les vapeurs de la chair & du
poiffon putréfiés , celles des eaux corrompues
font trop fétides pour n'en être pas
des effluences qui , outre qu'elles font lumineuſes
, s'en exhalent affez promptement
& affez abondamment pour faire une impreffion
difgracieufe fur l'odorat.
JUILLET. 1758. 141
L'éther qui abonde dans tous ces corps ,
& qui les raréfie du centre à la circonférence
, n'y occafionne que des effluences
lumineufes , proportionnées aux diffolutions
lentes & tacites qu'il y opere ; mais
dans un tas de foin & de blé moites , il
produit non feulement la lumiere , mais
encore une chaleur , un feu , par un coup
fur coup qui ne provient que de la déſunion
prompte & explofive des parties qui
les compofent. Ces mêmes parties en fociété
avec l'eau , donnoient lieu à un amas
vainqueur par les réfractions centrales
qu'elles occafionnoient. L'eau enfin s'e
évaporée infenfiblement, & un feu fenfible
s'eft mis de la partie.
La lumiere étant plutôt ce qui fert à
appercevoir les objets que les objets mêmes
apperçus , trouve dans l'air feul tout ce qui
lui eft néceffaire pour s'y manifefter , &
même elle s'y développe avec une facilité
auffi admirable que naturelle ; mais pour
les autres qualités vifibles ou fenfibles
telles que font le feu , la flamme , la fumée
, la chaleur , &c. il faut quelque choſe
de plus que l'air : il faut des corps foit
terreftres , foit aqueux , foit aériens , qui
réfiftant à leur raréfaction excentrale , qui
réduifant leur raréfiant à une réfraction
vers leurs centres , donnent lieu à un amas
142 MERCURE DE FRANCE.
d'air éthéré , infolite , capable de vaincre
brufquement les obftacles provenans de la
liaifon de leurs parties , qui les furmonte
en effet , non feulement avec une violence
confidérable , mais encore avec une célérité
proportionnée à l'excès de cet amas
fur la chaîne qui tient ces parties mêmes
affujetties foit à des centres particuliers ,
foit au centre commun des graves.
corps
L'on me dira fans doute que par l'idée
que je donne de la lumiere & de la chaleur
, les durs & folides n'en doivent
nullement être fufceptibles pendant qu'ils
confervent leur folidité ; que , par exemple,
le diamant qu'on frotte ne peut devenir
lumineux qu'en participant de la liquidité.
Il eft conftant que la lumiere eft autant
un courant d'air éthéré que le peut- êt e
le vent . Il n'eft pas moins évident que
l'air qui fe trouve partagé en courans radieux
ou pyramidaux , au point de donner
ou de devenir la lumiere , eft plus éthérifé
que celui qui fournit ou qui forme le fon
puifque la flamme ou l'éclair du canon &
du tonnerre , précedent le bruit de l'un &
de l'autre.
. Entreprendrai - je de déterminer fi l'éclat
que rend le diamant frotté , eft une
effluence de ce corps précieux , ou s'il n'eft
qu'une réfluence. Le flux magnétique qui
JUILLET. 17588. 143
entre de
l'aimant qu'on aples
par pores
pelle pores d'entrée
, & qui , après avoir
fuivi des directions
paralleles à fon axe
s'échappe
par d'autres
pores oppofés qu'on
nomme de fortie ; ce flux , qui fait la principale
vertu de l'aimant , qui opere ces
grandes merveilles
, dignes objets de notre
admiration
, parcourt
, de l'aveu de tout le
monde , la propre fubftance
de l'aimant
d'une extrêmité
à l'autre.
Cela étant unanimement avoué , & par
conféquent hors de toute conteftation ,
rien n'éloigne de penfer que l'éclat du
diamant , qui fait tout fon prix , tout fon
mérite , eft un épanchement de ſa ſubſtance
qui fe répare & fe perpétue fans aucune
déperdition fenfible de fa folidité naturelle.
Cette propofition ne paroîtra nullement
révoltante , fi l'on fait attention que les
voies libres , non interrompues d'un corps
folide , reçoivent & tranfmettent un courant
d'air éthéré plus abondant que les
conduits tortueux de plufieurs autres corps,
qui font plutôt propres à abforber , dévoyer
& difperfer de pareils courants ,
qu'à les tranfmettre avec une direction
defirée , avec une profufion avantageufe .
Si le foleil eft un corps folide , comme
fes taches , fuites de quelques volcans
144′ MERCURE DE FRANCE.
paroiffent l'infinuer , l'Auteur de la nature
à créé de beaux diamans , où l'air étheré ſe
perfectionne , s'épure, s'affine pour fournir
en plus grande abondance des vaiffeaux
raréfians , capables de réveiller & de ranimer
toute la nature.
Ne foyons point en peine d'une réparation
proportionnée à la déperdition de
fubftance que le foleil éprouveroit en faveur
de l'air qui l'environne , & qui en eft
peut- être l'aliment , en faveur de l'air qu'il
illumine autant qu'il le raréfie par fes
effluences , en faveur de l'air qu'il darde
dans les corps planétaires , foumis à fon
empire pour les échauffer , & les enrichir
des plus belles productions. C'eft le foin
de l'Auteur fuprême. Il a fuffisamment
pourvu à notre réparation ; pourquoi n'auroit-
il pas étendu fes largeffes à tous les
êtres qu'il a créés , & qu'il paroît ne devoir
conferver dans l'état où nous les voyons
que pendant le temps de la viciffitude
temporelle & locale ?
Trois expériences choifies entre mille
autres , vont prouver évidemment que la
lumiere & la chaleur , font produites &
entretenues de la maniere que je viens de
l'expliquer , & donneront même à mon
expofé un air de démonftration . Les deux
premieres ne concerneront que la lumiere ,
&
JUILLET. 1758 . 145
& la troisieme développera le concours
des circonftances néceffaires pour produire
le feu , la chaleur , &c.
Premiere & feconde expériences.
pu-
Le bois luifant vermoulu perd toute fa
lumiere dans le vuide , & ne la reprend
plus ; je pense que la même choſe arriveroit,
fi on le tranſportoit fur le pic de Ténériffe.
Ce bois eft mort , fa putréfaction tacite
fe fait de telle maniere , qu'elle donne
lieu à un amas fuffifant d'effluences lumi-.
neufes. Si celles- ci viennent à s'exhaler,
toutes à la fois dans le vuide ou fur ce pic
( ce qu'elles doivent faire avec d'autant
plus de facilité , qu'elles ne font point contenues
par une puiffance contraire ) , la
tréfaction fe trouvera tout-à- coup épuisée
fans aucune eſpérance de retour ; au lieu
que les mouches luifantes qui perdent leur
lumiere dans le vuide , & qui , felon toutes
les apparences, la perdroient également fur
le pic ci-deffus mentionné , la reprennent à
l'air ( comme un animal qui étoit prêt à
périr dans le vuide , reprend vigueur dans
un air libre ) , parce qu'elles y trouvent
de quoi réparer la prompte déperdition
qu'elles ont foufferte dans le vuide ou fur
ce pic , parce qu'elles ont , outre cela , des
conduits habiles à recevoir , & à diftribuer
le réparant qui fe préfente à elles.
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Troisieme expérience.
Les miroirs ardens de réflection brûlent
mieux en hyver qu'en été. Dans les temps .
froids les raréfactions centrales dominent .
Les parties de tous les corps font plus refferrées
, plus condenfées ; elle réfiftent davantage
à l'action , à l'abord , à l'influence
de l'air éthéré ; il fe fait une plus grande
collection de celui- ci, à leurs centres qu'il a
atteints , quoiqu'avec plus de difficulté :
fon éclat doit fe déclarer par une exploſion
plus prompte , plus violente , & par une
conféquence ultérieure , la chaleur doit néceffairement
paroître plus confidérable .
Corollaire.
De ces trois expériences il eft naturel de
conclure , 1. que les corps qui ont plus
de fumée , s'enflamment plus aifément que
d'autres , la fumée n'étant qu'un apanage
de la flamme ; 2 ° . que l'eau bout , que les
métaux , les pierres s'échauffent , fe fondent
, fe vitrifient fans luire fenfiblement ,
par la feule raifon que l'air éthéré qui ne
les pénetre: qu'avec peine & à la longue
loin d'y trouver la docilité à fon premier
abord qu'il, trouve dans tous les corps ins
flammables , n'y rencontre au contraire
qu'une réſiſtance invincible à cet épanouiſ,
fement , qui ne peut-être lumineux qu'autant
qu'il cede à une irruption foudaine,
JUILLET. 1758. 147
C'eft cependant cette même réfiftance qui
fait que l'air éthéré s'étant accumulé à leurs
centres par plufieurs efforts , quoiqu'avec
quelque travail , force avec violence les
liens réfiftans de tous ces corps , & les fait
paffer à ces exploſions échauffantes , douloureuſes
, ardentes.
SÉANCE
PUBLIQUE
De l'Académie Royale de Chirurgie .
LE 6 Avril , l'Académie Royale de Chirurgie
, tint fa féance publique. M. Morand
, Secrétaire perpétuel, en fit l'ouverture
par le difcours fuivant.
Le fujet du prix propofé par l'Académie
pour cette année étoit : déterminer les cas
où les injections font néceſſaires pour la cure
des maladies chirurgicales , & établir les regles
générales & particulieres qu'on doit fuiore
dans leur ufage . Le prix a été adjugé au
mémoire n°. 8 , dont la devife: eft cette
phrafe de Celfe : fatius eft anceps experiri
auxilium quàm nullum.
Il en eft des injections pour guérir les
maladies chirurgicales , comme de mille
chofes utiles , qui ne fixent point affez
notre attention , parce qu'elles paroiffent
Gimples ; cependant leur ufage en fait voir
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
le prix , & l'on convient que , fi elles n'é
toient point connues , on auroit grande
obligation à ceux qui nous les feroient connoître.
Quoi de plus fimple , en effet , que
de féringuer un médicament dans une
plaie , ou une des cavités naturelles du
corps ? 11 eft pourtant vrai qu'on néglige
ce moyen curatoire , & que quelquefois
on en abuſe au détriment du malade. Ces
confidérations fuffiroient feules pour préfenter
l'objet d'un travail important , &
d'une doctrine qui jufqu'à préfent ne ſe
trouve établie nulle part.
L'Auteur du mémoire couronné l'a partagé
en quatre articles. Il fait voir dans le
premier , les inconvéniens des injections ;
dans le fecond , il les compare avec d'autres
moyens employés par la chirurgie ;
dans le troifieme , il fixe leur ufage ; dans
le quatrieme , il donne les regles à obferver
en les employant.
Il y a plufieurs inconvéniens dans les injections
: 1º, des liqueurs pouffées avec
force dans une cavité , fuppofent des fubftances
d'une certaine pefanteur , & le tranf
port prompt de ces fubftances dans l'intérieur
des parties vivantes , doit les moleſ
ter en raison de leur pefanteur & de la com
preffion qu'elles font fur les parties .
2. On n'injecte dans une cavité que
JUILLET. 1758. 149
pour mouiller tous les points de la furface
interne , & y réformer ce qui eft contre
nature. Or il n'eft pas poffible d'avoir
une meſure jufte , pour ne remplir cette
cavité qu'au point où elle l'étoit par la préfence
du fluide étranger. Les parois peuvent
donc par les injections fouffrir une
diftenfion douloureufe qui donnera lieu
enfuite à des écarts , des infiltrations , des
fufées , & c .
3 °. Il eft à craindre qu'en enlevant par
le moyen des injections les fluides étrangers
, on n'enleve auffi le baume préparé
par la nature pour la confolidation des
plaies ; au moyen de quoi l'on feroit ici
précisément le contraire de ce que l'on obferve
dans le panfement des plaies extérieures.
4°. Les vaiffeaux fanguins d'abord moleftés
par l'impulfion de la liqueur injectée ,
peuvent fouffrir enfuite quelque dérangement
dans le ton qu'ils doivent conferver
pour leur action phyfique.
5°. Les injections introduifent avec les
médicamens liquides , une certaine quantité
d'air , toujours nuifible aux plaies en
général , mais bien plus aux plaies intérieures
.
6. Leurs propriétés utiles ne peuvent
avoir lieu que pour fort peu de temps , &
G iij
150 MERCURE DE FRANCE:
les injections ne doivent adhérer que for
blement aux furfaces qui ont befoin de leus
préſence .
37°. On ne les a pas plutôt introduites
que dans la crainte de les laiffer trop longtemps
féjourner , on comprime douloureufement
les parois de la finuofité pour
rappeller les injections à l'ouverture extérieure.
Tant d'inconvéniens les ont fait abfolu
ment rejetter par un grand nombre de Chirurgiens
d'une haute réputation , & quand
on nomme Magatus parmi les Anciens ,
M. Bellofte , M. de la Motte & M. Sharp
parmi les Modernes , au nombre de ceux
qui ne leur font pas favorables , l'on craint
d'en prendre la défenſe.
Mais , dira t'on , avec des précautions à
prendre , des modifications à apporter dans
l'ufage des injections , pour prévenir , ou
pour diminuer les inconvéniens dont l'on
convient , ne peut- on pas les préfenter
comme des moyens de guérir ? Cela eft
vrai , fi elles méritent la préférence fur
d'autres moyens , tels que l'opération , le
bandage expulfif, la contr'ouverture , la
meche dont on traverfe un finus , un tamponnement
méthodique ; c'eft un parallele
que l'Auteur expofe dans le fecond article ,
avec d'autant plus d'avantage contre les in
JUILLET. 1758. fjt
jections , qu'il paroît parfaitement inftruit
de tous les termes de comparaifon , & qu'il
évalue avec préciſion les divers degrés d'efficacité
des moyens propres à remplir les
différentes indications curatives , dans les
cas où l'on employeroit le fecours des injections
. S'agit-il , en effet , de traiter un
finus fiftuleux par l'incifion , on met le
fond du mal à découvert , & à la portée
des yeux & de la main : les moindres défectuofités
dans le trajet ouvert font au
grand jour , & l'on peut y remédier plus
sûrement. Les injections font donc alors
inférieures à l'opération.
Se propofe- t'on de rapprocher les parois
d'une grande plaie , de rendre moindre
an délabrement dans le tiffu cellulaire , de
prévenir un croupiffement funefte des matieres
étrangeres ? On fçait en ce cas , les
bons effets d'un bandage expulfif méthodi
quement appliqué ; l'on en a vu la preuve
dans différentes occafions , & quelque
fimple que paroiffe le fecours des injections
, le bandage plus fimple encore , doit
avoir une action dont les injections ne
font point capables.
Auroit-on en vue de tarir l'abondance
d'une matiere vicieufe dans une excavation
, dont le fond large forme une eſpe
ce de poche quelquefois fenfible à la vue
Giv
352 MERCURE DE FRANCE.
en vain l'on enlevera par les injections la
matiere formée d'un panfement à l'autre ,
l'on n'empêchera pas qu'elle ne fe forme ;
& lorſque la fituation de cette poche permettra
une contr'ouverture , il n'y a pas
balancer entre les avantages de celle- ci fur
les injections.
Sent-on la néceffité de déterger les parois
d'un grand finus , auquel on a fait
une contr'ouverture , & d'employer à cer
effet , des médicamens propres à feconder
les effets de la nature ? Ce fera un ſecours
bien léger , que celui des injections . La
meche eſt un corps doux & mollet que l'on
charge aifément des médicamens indiqués
& qui les tiendra appliqués fur les parties
qui en ont befoin , bien mieux que les injections.
Enfin , le finus dont l'on entreprend
la guériſon , eft- il placé de maniere
à ne permettre aucun des moyens propofés
jufqu'à préfent ? Le fecours des injections
fera tout au moins infidele , & le tamponnement
méthodique fatisfera aux vues du
Chirurgien je dis , méthodique , parce
que , malgré les idées défavantageufes que
l'on a pu le faire avec raifon du tamponnement
en général , il aura , dans des mains.
conduites par le génie & par le fçavoir ,
des propriétés refufées à tout autre procé
dé. M. Quefnay en a donné dans fes ou
:
JUILLET. 1758.. 153
"
vrages un exemple mémorable . Dans tous
ces cas , il n'appartiendra qu'à l'impéri-
» tie ou à la timidité , dit l'Auteur , de
donner aux injections une préférence
» que sûrement elles ne méritent pas. »
Mais quels peuvent donc être les avantages
des injections ? Car jufqu'ici , elles
femblent être profcrites par l'Auteur. Plus
de maux que de remedes : cela n'eft que
trop vrai , & il y a des cas où les injections
doivent être admifes. Quels font ces
cas , & quels biens peuvent procurer les
injections employées à propos ? C'eſt le
fujet d'un examen très- approfondi dans le
troifieme article.
ور
pour
Un principe général fert à l'Auteur
préfenter une application favorable à l'ufage
des injections . « Un moyen eſt eſti-
» mé néceffaire , dit-il , lorfque dans un
» cas donné , il eft capable de produire
» des effets fupérieurs à ceux des autres
» moyens. Or les injections tranſmettent
» des fecours dans des lieux où il eft impoffible
d'en porter autrement ; & confidérées
dans ce point de vue , quelquefois
» elles feront des moyens principaux pour
»la curation , fouvent elles feront au moins
» des moyens auxiliaires. » L'Auteur entre
fur cela dans un détail , où il prouve
autant de connoiffances pratiques , qu'il
ور
و ر
و د
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
a montré de ſcience dans les articles pré
cédens ; & pour donner à cette matiere
tout l'ordre dont elle eft fufceptible , il
examine l'ufage des injections dans les cavités
faites par maladies , ou dans les cavités
naturelles ; il emploie à cette difcuffion
quatorze paragraphes , dont ceux qui
concernent les trois ventres , font pleins de
remarques judicieuſes .
L'Auteur écarte fenfément le fecours
des injections , dans les folutions de continuité
récentes , externes & même profondes
, de quelqu'efpece qu'elles puiffent
être mais fi elles font dégénérées en finus
, ou fiftules , ou bien que ce foient
des fuites de quelque grand dépôt ; s'il
n'eft pas poffible d'employer les moyens
curatoires qu'il a d'abord mis en parallele
avec les injections , celles- ci peuvent être
employées heureufement. Elles ne donneront
point des fuccès prompts & éclatans ;
mais elles auront affez de mérite , fi par
une direction fage & éclairée du temps &
& de la patience , elles conduifent à la
guérifon. L'Auteur cite en preuve les obfervations
d'Ambroife Paré , & parmi les
Modernes , celles de M. Delaiffe affocié
de l'Académie , & de M. Frioen , Auteur
d'une bonne collection de faits de Chi
rurgie..
JUILLET. 1758. 155
Lorfque l'Auteur en eft aux maladies
des cavités naturelles , il met l'ufage des
injections fort au deffous de celui que l'on
en feroit au gré de quelques- uns , & cela
lui fournit la matiere d'une fage critique .
Le principal objet pour lequel il fem-
Bleroit qu'on feroit obligé de faire des injections
dans ces cavités , eft l'épanchement
de quelques fluides naturels , comme le
fang , ou étrangers , comme le pus ou la
férofité. Par rapport aux épanchemens
l'uniformité dans le mécanifme des opérations
de la nature , préfente , en quelque:
partie qu'il s'exécute , une analogie raifonnable.
S'il y a épanchement dans la tête,
la poitrine , le bas-ventre , n'héfitons point
à ouvrir. La nature , dit l'Auteur , dé-
» barraffée de l'amas d'une liqueur qui la
»tenoit opprimée , accomplira dans le fe-
» cret pour la réunion , la déterfion , la:
réparation des parties , des merveilles
encore plus promptes & plus étonnan-
» tes que celles que nous admirons à dé-
»couvert. « La poffibilité & l'efficacité des
ouvertures dans ces cas font reconnues , &
Fa chirurgie moderne a augmenté nos ri
cheffes à cet égard.
Nous avons pour la tête , le trépan quque
peut être multiplié au point où M. Maré
chal l'avoit pratiqué avec fuccès , en ayant
1
G vj
156 MERCURE DE FRANCE:
appliqué douze à une perfonne qui jouit
encore d'une bonne fanté. Cependant , fi
avec la multiplicité des trépans , & l'ouverture
des membranes du cerveau , l'on
ne pouvoit atteindre au foyer du défordre
caufé dans le cerveau même par un amas
de pus , les injections peuvent venir à
l'appui des moyens employés jufques- là ,
& j'en ai donné , à la féance publique de
l'année derniere , un exemple dont l'Académie
a paru faire cas. Dans des maladies
femblables , ce fera l'infuffifance des autres
moyens qui établira la néceffité des
injections. Quant à la poitrine , l'Auteur
réfute avec autant de force que de raiſon ,
le fentiment de ceux qui ont confeillé des
injections aftringentes dans le cas d'une
hémorragie intérieure , & des injections
délayantes , pour détremper le fang coagulé.
Les épanchemens purulens fembleroient
plus favorables à cette opinion ; cependant
il faut , avant que d'employer les
injections , avoir épuifé des fecours mieux
adaptés , & moins fufceptibles d'inconvéniens
; c'est- à- dire , qu'après l'opération
de l'empyême , il faut , pour faciliter l'if
fue de la matiere , prefcrire au malade de
fortes infpirations lors des panfemens
donner de la pente au pus par la fituation
du malade , empêcher fon féjour au moyen
JUILLET. 1758. 157
'd'une canule , &c. Ici l'Auteur s'appuie du
témoignage de M. de la Motte , qui a donné
fur cela des obſervations intéreffantes.
Il n'y a point de capacité moins fufceptible
des injections , que le bas- ventre.
Pour ce qui regarde les épanchemens de
fang , il faut convenir des obligations que
nous avons à feu M. Petit le fils , & M.
Garengeot , par les fçavans mémoires publiés
fur cette matiere dans le fecond volume.
Ils ont mis dans fon plus beau jour
une doctrine qui étoit bien néceffaire ,
pour établir un concours de preuves fuffifantes
pour l'exiftence d'un épanchement
fanguin. Dans le même volume , une obfervation
de M. Vacher fur un empyême
fait avec fuccès au bas- ventre , étaye par
une pratique heureuſe une ingénieuſe
théorie .
L'Auteur établit donc comme une loi ;
que pour les épanchemens fanguins du
bas- ventre , l'ouverture eft l'unique moyen
auquel il faille avoir recours. Voudroit- on
dégrumeler le fang épanché ? Le projet
des injections , dit l'Auteur , eft une rêverie
qui ne mérite pas de réfutation . Eftil
queftion d'un épanchement de pus ? Il
affure que les injections font des moyens
infideles & dangereux . En vain prétendroit-
on l'ébranler dans fon fentiment par
1
1
158 MERCURE DE FRANCE
des exemples de réuffite ; il ne peut fe fou→
mettre à l'autorité des maîtres qui les apportent
; il eft perfuadé qu'ils auroient
plus promptement réuff , s'ils n'avoient
point employé des injections. L'on doit
aifément preffentir que l'Auteur ne ménage
pas davantage ceux qui confeillent les
injections dans le ventre , après la fortie
des eaux par l'opération de la paracenteſe.
Il lui reftoit à examiner les maladies
particulieres des vifceres de cette même capacité.
Pour les abfcès du foie , il doit y
avoir très -peu de cas où l'on foit obligé
d'employer les injections. « Il faut , dit
» l'Auteur , avoir grande attention à ne
" pas caverner un vifcere , dont le tiffa la
che & tendre peut aifément fe laiffer pé-
» nétrer & abreuver. »
Il n'y a point de maladies où les injec
tions jouent un plus grand rôle , que celles
de la veffie ; la plupart ne peuvent être
traitées méthodiquement , que par les injections.
Avec elles on remédie à deux excès
directement oppofés ; le trop grand
refferrement , la trop grande dilatation de
ce vifcere. A cette occafion , l'Auteur cite
M. le Dran , qui a guéri un racorniſſement
de veffie , laquelle ne pouvant contenir
que deux cuillerées de liqueur , fut étendue
peu à peu au point de recouvrer fes
JUILLET. 1758. $59
dimenfions naturelles. Si la veffie , au contraire
, eft reftée trop diftendue par l'effer
de quelque paralyfie , des liqueurs ftimulantes
, des eaux minérales injectées
dans la veffie , peuvent avec fuccès inviter
la nature à lui rendre le ton qu'elle
avoit perdu . Si fa furface interne eft ulcérée
, elle fera détergée à la faveur des
injections. Les Lithotomiftes en tireront
parti ; avec les injections ils rameneront
au dehors des fragmens de pierre , & même
de petites pierres ; & il eft arrivé à M.
le Dran de déloger par ce moyen des pierres
retenues à l'infertion des uréteres .
L'inteftin rectum , pour des ulceres fu
perficiels , offre encore un exemple de l'utilité
des injections ; enfin les parties de
la génération de l'un & l'autre fexé en permettent
l'application , & les circonstances
dans lesquelles il faut les faire , font connues.
L'Auteur du mémoire n'a plus à confidérer
, pour l'emploi des injections , que
les maladies des oreilles , des voies lacrymales
, & des finus qui y aboutiffent. Pour
fes oreilles , l'amas & l'endurciffement de
la matiere cérumineufe , & les ulceres de
cette partie font les feuls cas de l'injection .
L'Auteur n'y a pas affez de confiance pour
délayer & détacher la cire épaiffie ; mais
160 MERCURE DE FRANCE.
les exemples de réuffite font contre lui . II
n'admet les injections qu'avec une forte de
répugnance , même dans le cas de l'ulcere.
Pour les voies lacrymales , il cite avec éloge
M. Anel , qui féringuoit les points lacrymaux
, & M. de la Foreft qui , par les
moyens qu'il a donnés de féringuer le canal
nafal , fera toujours regardé comme
un légiflateur en cette partie. Enfin , pour
les ulceres du nez , il convient de l'utilité
des injections , & furtout pour les maladies
des finus maxillaires ; mais il m'a paru
trop court fur un fujet qui n'eft pas à
beaucoup près épuiſé .
L'Auteur , pour rendre fa doctrine auffi
complette qu'elle peut l'être , emploie un
dernier paragraphe à l'explication de quelques
cas ifolés qui ne pouvoient être compris
dans les précédens ; & quoiqu'il les
ait bien appréciés tous , il fe méfie encore
de fon exactitude ; il termine le troifieme
article , en difant qu'il ne compte avoir
donné qu'une théorie générale ; mais que
fi quelques circonftances étoient capables
de faire ployer fa décifion , la fingularité
des cas ne peut faire loi , ni la détruire .
C'eft fur cette bafe de préceptes très -bien
expofés , très bien liés , qu'il fonde fon
mémoire terminé par un quatrieme arti
cle , dans lequel il donne les regles qu'il
JUILLET. 1758 . IGE
faut obferver dans l'ufage des injections ,
& qu'il réduit à huit.
Il faut 1 ° , que la liqueur ait quelques
degrés de chaleur au deffus de celle des
parties où on la porte . 2 ° . Que le fyphon
de la feringue ait le plus grand diametre
poffible. 3 °. Que la quantité de liqueur à
injecter , foit proportionnée à la grandeur
de l'efpace où elle doit être reçue . 4° . Que
les panfemens faits avec les injections foient
fouvent renouvellés . 5 ° . Que l'on diminue
la quantité de la liqueur , à proportion que
la cavité diminue de grandeur par le bon
effet de l'injection . 6 °. Que les injections
faites pour panfemens , fe faffent le plus
promptement qu'il eft poffible. 7° . Que l'on
favorife la fortie de la liqueur , lorfqu'il le
faut ainfi , par une pente convenable , une
pofition de la partie avantageufe . 8° . Que
l'on ne prolonge point au delà du temps
néceffaire , l'emploi d'un moyen qui ,
utile d'abord , pourroit nuire par les fuites .
On croiroit peut- être , que l'Auteur va
donner après cela , des notions fur l'inf
trument des injections & fur les liqueurs
à employer ; mais occupé de fon fujet en
grand , il n'a garde de s'arrêter à des minuties.
Quant aux fyphons , il fe contente de
dire : « Nos arfenaux en font pleins , &
162 MERCURE DE FRANCE:
» quand il en faudra de particuliers pour
» des cas non prévus , le génie du Chirur
gien les lui fuggérera de refte. »
DJ
33
37
Quant aux liqueurs , une réflexion bien
fage finit fon mémoire. « Nous n'aurions
pu , dit- il , donner que des notions générales
& quelques formules. Les pre-
> mieres n'auroient inftruit que fuperfi-
» ciellement , les fecondes auroient été
dangereufes. Un inconvénient qui réful
» teroit des formules données dans un ou-
» vrage comme celui - ci , c'eft qu'elles fo-
→ mentent la pateffe , & perpétuent l'igno-
≫rance. On trouve eu l'on croit trouver
>> fon ouvrage tont fait , & par là on fe
croft difpenfé de chercher des combinai-
>> fons raifonnées , qu'encore une fois le
génie doit enfanter. "
>
L'Académie , en propofant cette matiere
, avoit bien réfléchi à fon utilité ; elle
n'a pas été détournée par l'objection de
ceux qui la croyoient trop élémentaire.
Car , 1 ° . où font les Auteurs qui ont traité
cette matiere à fonds ? A peine nommet'on
les injections dans l'énumération des
moyens que l'art de guérir employe. 2º.
Combien de chofes fur cela qui n'étoient
fçues que des grands maîtres , & combien
d'erreurs avancées par de grands maîtres
auffi ?
JUILLET. 1758. 163
L'Auteur de la piece couronnée , eft M.
Grillon , maître en Chirurgie à Rouen.
Nous ne croyons pas exagérer en difant que
ce Mémoire eft original , & nous croyons
faire plaifir au Public , en lui apprenant
qu'il en jouira bientôt. Cet ouvrage terminera
le troifieme volume des prix , qui
eft actuellement fous preffe. Des deux prix
d'émulation , l'Académie en a adjugé un
à M. Nicoletti , Chirurgien Penfionnaire
de la Séréniffime République de Lucques :
l'autre eft refervé . La differtation de M.
Nicoletti eft fur la cauſe qui rend l'a refpiration
fi néceffaire aux nouveaux nés : ce qui
fert à déterminer les effets réels de la compreffion
du cordon ombilical dans le fetus
"''
la maniere d'y remédier en certains cas.
Les cinq petites médailles ont été décernées
à M. Hélie , Académicien libre ; MM.
Lefferé, maître en Chirurgie à Auxerre, la
Rue , correfpondant de l'Académie à Rennes
, la Fargue , Lieutenant de M. le premier
Chirurgien à Bayonne , & Douffin ,
maître en Chirurgie à Xaintes . M. Lefferé
a déja en une de ces médailles l'année derniere.
Après la diftribution des prix , M. Morand
a prononcé ce qui fuit :
« Les matériaux pour l'éloge de M. Baf-
»fuel nous ont été remis trep tard : nous
164 MERCURE DE FRANCE.

» nous réfervons d'en faire une mention
>> honorable dans le quatrieme volume des
» mémoires , auquel on travaille. »
"
"
ور
» M. Baffuel avoit été pendant plufieurs
» années Commiffaire de l'Académie pour
les correfpondances . Il étoit Profeffeur
>> & Démonſtrateur Royal du College de
» Paris , & Membre de la fociété des beaux
» arts , protégée par M. le Comte de Cler-
» mont. Indépendamment de fes qualités
perfonnelles , il étoit allié à M. Hénin ,
» dont le nom nous eft fi cher ; & nous
» ne pouvons paffer fous filence qu'à l'oc-
» cafion de la mort de M. Baffuel , M.
Hénin a reffenti des marques éclatantes
» de cette bienfaiſance qui fait le caractere
de Madame la Dauphine. Cette augufte
» Princeſſe a réuni auprès d'elle un frere &
» une foeur , dignes du fort le plus heureux
, & qui ne peuvent plus manquer
d'en jouir.
»
و د

Après cela M. Brafdor a lu un mémoire
fur les amputations dans l'article : M.
Pibrac , une obfervation fur une métaftafe
finguliere M. Sabatier , Adjoint , un mémoire
fur l'opération de la paraceniefe : &
M. Louis , un mémoire fur une queſtion
chirurgicale relative à la jurifprudence.
Nous rendrons compte de ces mémoires
dans les Mercures fuivans,
JUILLET. 1758. 169
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
L'ON
MUSIQUE.
ON donnera fucceffivement au Public
les Ouvrages de Mufique inftrumentale de
feu M. de Croifilles , Ecuyer , Capitaine
au Régiment de Quercy , Infanterie . Il y
aura un livre de Duo , un de Trio , trois
de Sonates , & un de Concerto. L'on commencera
par celui de Duo , qui fera imprimé
vers la fin de Juillet 1758. Madame
Raincot , à l'Hôtel de Luxembourg , rue
des petits Auguftins , fauxbourg S. Ger
main , en diſtribuera les Exemplaires.
JOURNAL de Mufique , pour le mois de
Juin de cette année ; par M. de la Garde ,
Maître de Mufique en furvivance des
Enfans de France . Se vend à Paris , aú
Bureau du Mercure ; chez l'Auteur , rue
de Richelieu , vis- à vis la rue Villedot ,
& chez Práuli & Duchefne , Libraires,
466 MERCURE DE FRANCE.
LE
GRAVURE .
Efeur Beauvarlet , Graveur , vient de
mettre au jour une Eftampe , qui a pour
titre le Retour du Bal , qui fait pendant à
la Toilette pour le Bal , que nous avons annoncée
l'année derniere avec des éloges
qui juftifient cette nouvelle Eftampe : elle
eft bien fupérieure à l'autre pour tout ;
elle eft d'une agréable compofition &
d'un très- bel effet : la touche & l'efprit
du tableau y font parfaitement faifis ; l'intelligence
avec laquelle l'Auteur a fçu en
rendre l'effet , fi difficile par lui - même ,
doit confirmer le Public dans l'idée avantageufe
qu'il a conçue des talens de ce jeune
Artifte. Ces deux morceaux gravés d'après
le célebre M. de Troyes , fe trouvent chez
l'Auteur, rue S. Jacques , vis- à vis de celle
des Mathurins .
CARTES nouvelles de la Normandie &
de la Bretagne , d'une feuille chacune , accompagnées
de Tables géographiques ; par
le fieur Robert-de Vaugondy , Géographe
ordinaire du Roi , de S. M. Polonoiſe , Duc
de Lorraine & de Bar , & de la Société
Royale de Nancy. Ces Cartes fe vendent
JUILLET. 1758. 167
chez l'Auteur, quai de l'Horloge du Palais ,
près le Pont-Neuf. Le prix eft i liv. 5 fols
la feuille.
I
L'on trouve chez le même des affortimens
des grands Globes céleftes & terref
tres de 18 pouces de diametre , exécutés en
1751 par ordre du Roi , dont le prix
montés en méridiens de cuivre avec bouffole
, eft de 20 louis. Les boules feules fe
vendent 100 liv, chaque.
Plus pour la guerre préfente , une Carte
de l'Allemagne en quatre feuilles , où font
diftingués par des couleurs les Etats d'Autriche
, d'Hanovre , de Brandebourg & de
Saxe. Le prix eft des liv.
Le Cercle de quatre Electeurs , & une
grande Carte de la Pologne en 4 feuilles .
L
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
Portail de l'Eglife de Saint Sulpice.
Es defirs du Public ont été fatisfaits à
la découverte du Périftyle , ou plutôt du
premier Ordre du grand Portail de l'Eglife
de Saint Sulpice. Ce morceau d'architec168
MERCURE DE FRANCE.
ture a été vu avec une fatisfaction qui a
paffé les efpérances que l'on s'en étoit formées.
Car ces colonnes qui avoient toujours
paru lourdes & matérielles , font
maintenant réduites dans leurs juftes proportions
, & ornées de cannelures qui
achevent de leur donner autant d'élégance
que peut en comporter l'Ordre Dorique.
Cet ouvrage fuperbe fera un monument
élevé à la gloire de M. Servandoni. La
grandeur , la magnificence , ce caractere
mâle & élégant de l'antique , ces belles
proportions , & ce repos majeftueux des
anciens édifices s'y trouvent réunis avec
éclat & intelligence. On ne peut qu'applaudir
à l'attention qu'a eue cet habile
Architecte de faire exécuter les cannelures
antiques propres à cet Ordre. Nous ne les
connoiffions en France que par les Livres
d'architecture , & il n'étoit pas poffible de
prévoir tout l'effet qu'elles produisent dans
l'exécution.
Ces cannelures font au nombre de vingt
fur la circonférence de chaque colonne :
elles fe touchent en pointes aigues fans
être féparées par le lifteau que l'on obferve
aux Ordres Ionique , Corinthien &
Compofite. On pourroit les appeller cannelures
& arêtes. Ceux qui ne connoiffent
de maître que l'ufage, & qui ne font jamais
fortis
JUILLET. 1758. 169
fortis de leur patrie , ont blâmné mal- àpropos
ce genre de cannelures . Ils n'ont
point fenti que cette maniere de hériffer,
pour ainsi dire , les colonnes , remplir le
caractere principal de l'Ordre Dorique ,
fçavoir la folidité , la grandeur & le mâle..
Les colonnes engagées d'un quart, que
M. Servandoni a pratiquées dans le mur, &
fur les portes & niches de fon périftyle,
font un très- bel effet. Il feroit à fouhaiter
qu'il eût obfervé le même engagement
dans le tournant de fes tours. Toutes les
platesplates
bandes auroient été régulieres , &
l'on ne verroit point des rofettes coupées
par le milieu fur les plates- bandes des extrêmités
de ce périftyle. Si ce défaut ne
pouvoit être évité dans la compofition du
plan , en ce cas il falloit renoncer à orner
les plates- bandes . Je crois même que cette
fimplicité convenoit à l'uni qui eft obfervé
avec tant d'exactitude dans l'entablement.
M. Servandoni pouvoit auffi fe difpenfer
de prodiguer la richeffe des ornemens
dans les parties du foffite. Que réſervet'il
donc pour l'Ordre Ionique qui eft au
deffus ? pourquoi a- t'il laiffé tant de fimplicité
dans le fronton de fon troiſieme
Ordre , qui eft achevé de ragréer depuis
plufieurs années ? Il n'y a mis ni denticules
, ni modillons , & les colonnes & les
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
pilaftres font fans cannelures . Tels font
les objections que l'on fe fait à la vue de
cet édifice . Il n'eſt pas douteux que lorfque
M. Servandoni aura fait mettre la
derniere main à ce Portail , nous fentirons
la folution de ces difficultés apparentes.
Dans ce magnifique périftyle, on voit
des bas-reliefs de la main de Michel- Ange
Slodtz , qui repréfentent des Vertus. Les
théologales font fur les trois portes , & les
cardinales fur les niches & les entrées des
.tours.
La Foi placée fur des nuages , tenant
dans fa main un calice devant lequel elle
eft humblement proſternée , eft fur la porte
principale. Un Ange eft auprès avec la
croix & le livre faint. L'Hoftie qui eft fur
le calice répand des rayons fur tout le fonds
à ce bas-relief.
*
Une femme caractériſant la Charité , eft
fur une des fecondes portes . Elle allaite
un enfant , & en tient un autre fur fes
genoux. Un troifieme répand des fleurs.
Cette femme tient un coeur dans ſa main ,
& regarde un centre de Gloire .
L'Espérance appuyée fur une ancre , les
bras ouverts, & regardant le Nom de Dieu,
eft fur l'autre porte. Un Ange femblé lui
promettre la palme & la couronne de béatitude.
JUILLET. 1758. 171'
La Juftice tient la balance , & s'appuie
fur le livre des Loix. Le glaive eft dans la
main d'un Ange.
La Force couvre fon fein du bouclier
de la Foi , & a une épée flamboyante . Un
enfant , fymbole de la vigilance , femble
vouloir éveiller un lion dont il tient les
rênes.
La Tempérance verſe d'un vaſe dans un
autre. Un enfant tient un mords dans fa
main.
Enfin la Prudence eft caractériſée par une
des Vierges fages qui attendoient l'époux.
Elle tient une lampe dans une main , dans
l'autre un miroir. Tout auprès un enfant
qui a un vafe d'huile , eft épouvanté par
un ferpent .
Toutes ces figures font fur des nuées
éclairées par des rayons , ce qui les détache
de leur fonds , & fait valoir les basreliefs
fur les nuées qui les entourent,
On y voit auffi les quatre Evangéliftes
en médaillons , accompagnés de guirlandes
de laurier, qui repofent fur la corniche des
portes & des niches de ce périftyle .
Le plus grand éloge que nous puiffions
faire du cifeau de M. Slodtz , eft de dire
que les bas- reliefs & les médaillons répondent
à la beauté de l'architecture. En effet ,
ces ouvrages font dignes de la grande ré-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
putation que ce Sculpteur s'eft déja acquife,
foit à Rome , foit à Paris , où il a tra
vaillé des figures juftement admirées , &
qui ont fait connoître fon talent décidé
pour l'art qu'il cultive avec tant de fuccès.
Les bas- reliefs dont nous venons de
parler, font diftribués avec beaucoup d'in
telligence . La Foi eft fur la porte principale
de l'Eglife. La Juftice femble défarmer
fa rigueur en fixant fes yeux fur la
Charité. La Prudence regarde avec attention
l'Espérance , qui femble foutenir fon
courage . Ces figures font contraſtées , il
n'y en a jamais deux de fuite penchées du
même côté. Elles.forment enſemble une
efpece de zic - zag . Peut- être demanderoient
elles un peu plus de fini. Je dis
peut -être , parce que ces figures étant élevées
, ne doivent pas être achevées avec
délicateffe. Celle de la Juftice n'eft pas
auffi heureuſement inventée que les autres.
Ces légeres négligences n'empêchent pas
le tout ne forme un morceau admi→
rable de fculpture.
que
ةالص
JUILLET. 1758. 173
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique a donné
le 9 Mai , pour la premiere fois, les Fêtes de
Paphos , Ballet héroïque . Dire que la mufique
eft l'ouvrage de M. Mondonville ,
c'eſt annoncer une production faite pour
plaire. Celle du dernier acte furtout eft
une des plus belles chofes que nous poffédions
en ce genre . Elle eft forte , mélodieufe
, pleine de variété , d'intérêt & de
chaleur.
Les Amours de Vénus & d'Adonis font
le fujet du premier acte. Dans le fecond ,
Bacchus fe rend fenfible aux charmes d'Erigone.
Le troifieme préfente Pfyché pourfuivie
par une Furie , & rendue enfin à
l'Amour.
Le point de réunion de ces trois actes
eft dans un Prologue qu'on a fupprimé.
Ce prologue juftifie le titre du Ballet , & le
lieu de la fcene. Paphos n'étoit pas la patrie
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
d'Erigone ni de Pfyché. Mais Vénus ;
Bacchus & l'Amour , que l'ennui gagne
jufques dans ce féjour délicieux , fe propofent
d'y célébrer leurs premiers feux ; ce
qui forme les trois actes de ce nouveau
Ballet. La fuppreffion du Prologue vient
de ce que dans l'été le Spectacle doit être
court. Celui-ci étoit deſtiné pour l'hyver.
LETTRE de M. *** , à l'Auteur du
Mercure , fur un accident arrivé dans le
mouvement des machines de l'Opera à la
deuxieme repréſentation des Fêtes de Paphos.
MONSIEUR , la feconde repréſentation
des Fêtes de Paphos fut troublée par un
accident dans le mouvement des machines ,
très - peu dangereux en foi , mais effrayant
pour le fpectateur , en ce qu'il paroiffoit
expofer la jeune Actrice ( 1 ) qui repréſente
le rôle de Pfyché , & qui dès fon début eft
devenue l'objet de l'intérêt le plus cher
pour le Public ; parce qu'en effet elle eſt
déja non feulement tout ce que furent les
plus célebres Actrices de l'Opera , mais
peut- être même tout ce qu'on auroit defiré
qu'elles euffent été pour une plus grande
(1 ) Mademoiſelle Arnoud.
JUILLET. 1758. 173
jufteffe d'expreffion. Cet accident ne doit
nullement être imputé à celui qui dirige
les machines ; celle- ci eft un vaiffeau roulant
fur des flots agités , dont le méchanifme,
long- temps éprouvé dans toutes les
repréſentations d'Alcyone , & parconféquent
antérieur à la direction du fieur
Giraud fur cette partie du Spectacle , devroit
lui paroître d'autant plus infaillible ,
qu'une fi longue épreuve & l'expérience
de fes Prédéceffeurs lui en garantifoient
la fûreté mais dans cette occafion où
Pfyché paroît dans les plus violentes agitations
de la frayeur caufée par la tempête
&
par les perfécutions de la Furie qui l'obfede
, le feu de l'action précipita les deux
Acteurs en même temps fur le devant du
vaiffeau un mouvement forcé le fit fortir
des couliffes qui le contenoient ; il fe renverfa
, fon poids apparent fembloit accabler
l'Actrice : le charme qu'elle inſpire
fut la meſure des allarmes qu'elle caufa ;
il n'y avoit aucun rifque réel : la même
caufe qui contribue dans ce Spectacle à
l'illufion agréable , contribua dans ce moment
à faire craindre un danger qui n'exiftoit
pas. Telle eft fouvent l'erreur du Public
dans les petits dérangemens dont le
jeu des machines eft fufceptible. On doit
être informé que les précautions les plus
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
fages & les plus attentives font prifes , font
même multipliées pour la fûreté de ceux
qui repréfentent; qu'elles font portées jufqu'à
prévenir la maladreffe & l'inadver
tance trop fréquentes & prefqu'inévitables
dans les manouvriers de Théâtre
& que fi l'on ne peut éviter quelquefois
l'apparence de certains rifques , au moins
eft-on certain qu'il n'en peut jamais réfulter
d'accidens funeftes. On doit encore la
juftice de convenir qu'il n'étoit jamais arrivé
aucun de ces inconvéniens effrayans
pour le fpectateur , depuis que le fieur Gi
rauld eft chargé de ce détail , & qu'ils
étoient beaucoup plus fréquens auparavant
; jamais perfonne n'y ayant apporté
plus d'intelligence , de génie & de foins.
C'eft un témoignage que rendent les Di
recteurs de ce Spectacle , & qu'ils vous
preffent de publier , tant pour prévenir les
terreurs du Public , que pour réprimer les
imputations que quelques Spectateurs
pourroient faire à cet Artifte par une malignité
couverte du voile de l'intérêt pour .
l'humanité , ou même par cette légèreté
d'efprit qui croit fouvent fe donner une
existence, ( 1 ) en dégradant celle des gens
occupés par état à travailler aux plaifirs da
Public. J'ai l'honneur d'être , & c .
( 1) Ces expreffions nous paroiffent tenir beau
coup du néologifme fi fort accrédité de nos jours..
JUILLET. 1758. 177
COMEDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont remis au
théâtre le lundi s Juin , la Mort de Pompée
, Tragédie du grand Corneille . Mlle
Dufmenil y a joué le rôle de Cornélie , &c
Mile Clairon celui de Cléopâtre. Ces
deux célebres Actrices ont reçu les applaudiffenrens
qui font fi juftement dûs à la
fupériorité de leurs talens. Cependant la
Piece n'a été repréfentée que deux fois.
On pourroit préfumer de- la qu'elle fait
plus d'effet à la lecture qu'au théâtre , ou
une Tragédie ne fe foutient avec fuccès
qu'à proportion de l'intérêt qui y regne.
Le fieur Préfac a débuté pour la feconde
fois le 12 Juin, par le rôle d'Egyfte dans
Mérope. Il a été fort applaudi , on lui
trouve du naturel & de l'expreffion . 11
avoit déja paru avec diftinction fur la
fcene Françoife , il y a trois ans . Comme
fes parens qui s'oppofoient à fon goût
pour la profeffion du théâtre , le chagrinerent
alors à ce fujer , cefa fut caufe de
la difcontinuation de fon début . Il paroît
qu'on ne l'inquiere plus à préfent , & que
le Public verra fans obftacle le progrès de
fes talens
!
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
S
LES Comédiens Italiens ont repréſenté
lundi Juin , pour la premiere fois , l'Entêté
, Piece en un acte & en vers de M. le
Bret , déja connu par quelques Pieces qu'il
a mifes au Théâtre. Nous allons en tracer
ici le plan.
Derval eft amoureux & aimé de Célie ,
niece d'Araminte , vieille ridicule : malgré
les difpofitions favorables où fe trouvent
pour lui , & le coeur de la niece, & le
goût de la tante , Lindor , fon ami , l'avertit
dans la premiere ſcene que fon entêtement
avec tout le monde , & particuliérement
avec Araminte , pourroit rompre
fon mariage , & lui faire préférer Argant ,
fon rival , perfonnage doux & complaifant.
Ce motif émeut Derval qui , voyant
entrer Araminte , court lui demander pardon
de la derniere querelle que fon obftination
lui a fait avoir avec elle : il ajoute
à cela un compliment qui la flatte ; mais
ce raccommodement n'eft pas de longue
durée. On parle d'un Auteur , Araminte le
trouve mauvais , Derval auffi - tôt foutient
qu'il eft bon ; Araminte veut repliquer ,
Derval infifte : on s'échauffe , on fe brouilJUILLET.
1758 . 179
le, & Araminte fort indignée, promettant
de donner fa niece à Argant. Linder , après
de nouveaux reproches , engage Derval à
aller la retrouver pour fe réconcilier de
nouveau. Celui - ci y confent & réuffit.
Cette fcene eft fuivie d'une entrevue tendre
entre Celie & Derval , fon Amant ;
elle lui fait les mêmes reproches & les
mêmes prieres que Lindor. Elle l'exhorte
à imiter le caractere d'Argant , dont la
douceur lui auroit infpiré de l'amour fans
fes fentimens pour Derval. Celui - ci la
contredit fur l'opinion qu'elle a d'Argant ;
mais Célie le voyant paroître , fe retire .
Elle dit, en partant, à Derval, que s'il eft
vrai , comme il le prétend , qu'Argant ſe
pare d'une douceur feinte , il apprenne de
lui cet art qui peut feul l'affurer de fon
coeur. Argant entre avec un maintien qui
annonce fon caractere. Cette fcene eft la
plus comique de la piece. Derval non content
de fe perfuader que cet homme eft
jaloux , entêté , de mauvaiſe humeur , veut
encore le forcer d'en convenir lui - même.
Argant cede à tout fans conteftation , répond
tranquillement , & foutient parfaitement
le caractere fous lequel on l'a repréfenté.
Cette douceur irrite Derval , qui eft
encore fur le point d'avoir une querelle
avec Araminte , qui n'eft pas de fon avis
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
fur le compte d'Argant. Lindor heureufe
ment raccommode tout , propofe la conclufion
du mariage qu'Araniinte fixe à
l'instant même, & à l'occafion de noces
fonge à fe procurer un concert. Elle en
parle à Derval , qui applaudit à cette penfée.
Araminte ravie de le voir de fon
fentiment , l'embraffe de joie ; elle lui
demande fon choix entre Armide , Atis ,
Roland . Derval fe récrie fur l'idée qu'elle
a de donner de la mufique Françoife , &
la fronde. Araminte déchire la mufique
Italienne , & pour s'en moquer , chante
comiquement une Ariette en cette Langue,
Derval répond par un récitatif François ;
chacun d'eux vante fon goût . Araminte
dit à Derval qu'il a tort ; Derval foutient
qu'elle n'a pas raifon. On fe brouille encore.
Célie & Argant arrivent fur ces entrefaites.
Araminte donne à ce dernier
fa niece , qui accepte ce parti , rebutée par
les procédés de Derval à qui elle les reproche.
L'Entêté ne veut point démordre
de fa thefe , & fort en s'écriant que tout
cela ne l'empêchera pas de dire que la
mufique Françoife eſt miſérable .
Tout le monde a rendu juftice au ftyle
de cette Piece , & à l'efprit qui y regne.
Plufieurs morceaux dignes d'éloges ont
fait defirer de la voir imprimée. Cepen
JUILLET. 1758. 185
dant on a trouvé le caractere de l'Entêté
peu intéreſſant par fon , application à des
matieres férieufes & rebattues , telles que
des points de littérature & de mufique
L'intrigue a paru froide & dénuée d'action
, par la reffemblance de toutes les
fcenes les unes avec les autres . Un démêlé
avec Araminte commence la piece ?
un fecond démêlé avec elle la noue , &
le dénouement fe fait auffi par un troifieme
démêlé avec Araminte , tour à fait
pareil à celui qui a déja paru fur la fcene.
L'aimable Actrice qui a joué le rôle de
la Tante a peut - être auffi un peu nui au
fuccès de cette Comédie. Malgré tout l'art
qu'elle a employé pour paroître ridicule ,
le Public n'a jamais pu fe prêter à l'illufion
.
182 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
LEE 25 Mai , jour de la Fête - Dieu , le
Concert a commencé par une fymphonie ,
fuivie de Judica , Domine , motet à grand
choeur de M. Fanton. Enfuite M. le Miere
a joué un Concerto de violon . M. l'Abbé
de la Croix a chanté un petit Motet . M.
Balbaftre a joué fur l'orgue l'ouverture
des Fêtes de Paphos . Mlle Fel a chanté un
petit motet. Le Concert a fini par Nifi ,
Dominus , moter à grand choeur de M.
Mondonville.
JUILLET. 1758 . 183
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES
ALLEMAGNE.
DE DRESDE , le 18 Mai.
UN corps ennemi de Huffards & de Dragons
9"
foutenu de quelque Infanterie , ayant marché par
des routes détournées avec de l'artillerie vers Zittau
, a tenté de furprendre cette Ville . Mais le
Général Maguire , qui commande les poftes avancés
des Impériaux fur cette frontiere a fait
échouer l'entrepriſe , en faisant avancer des troupes
pour couvrir Zittau . Après une eſcarmouche
affez vive , où il y a eu de part & d'autre beaucoup
de morts & de bleffés , les Pruffiens ont été
forcés d'abandonner la partie.
De l'Armée Impériale en Moravie , le 24.
Mai.
Depuis le 14 de Mai jufqu'à ce jour , les Pruffiens
ont fait bien des mouvemens , foit pour
nous donner le change fur l'objet de leurs opérations
, foit pour nous furprendre. Un gros de
leurs troupes , compofé principalement de Cavalerie
, s'étant porté des deux côtés de Profnitz
pour aller déloger le Marquis de Ville de Predlitz
, dès que ce Cénéral s'apperçut que les enne184
MERCURE DE FRANCE.
mis s'approchoient de lui avec des forces bien fua
rieures aux fiennes ; il fe replia en bon ordre. I
fut cependant pourfuivi jufqu'au défilé de Drillitz,
où après quelques efcarmouches affez vives , les
Huffards Pruffiens atteignirent le Régiment de
Wirtemberg Dragons. Le fieur de Saint- Ighon ,
Major général , qui commandoit ce Régiment ,
ayant laiffé les ennemis s'engager dans le défilé ,
les chargea avec une telle vigueur qu'il les mit
dans le plus grand défordre ; de forte qu'un grand
nombre de fuyards fe jetterent dans des marais
très- profonds. Le même Régiment tomba enfuite
fur un gros de Huffards ennemis qui harceloient
fes Régimens de Modene & de Birkenfeld , Cuiraffiers
, & il les difperfa fi bien qu'il n'en reparut
pas un feul.
Le zo , le Général Laudon ayant été reconnoître
ce qui fe paffoit près d'Olmurz , il obferva que
toutes les difpofitions de l'ennemi tendoient au
fiege de certe Place , attendu que le Maréchal
Keith & le Général de la Mothe Fouquet avoient
pris une nouvelle poſition à Krenau , que le Roi
de Pruffe avec le Prince d'Anhalt . Deffau occupoit
un autre camp à Sħabelin , & que les camps de
Littau & de Czelechowitz étoient confidérable
ment affoiblis.
Un parti de Huffards ennemis s'étoit avancé
près de la petite ville de Namierz dans l'intention
de la piller. Le fieur de Palafti , Major du Régi
ment d'Efterhazi , Huffards , qui fe trouvoit
portée , envoya un détachement qui les fit bientôt
retirer. Les ennemis , pour revenir à la charge ,
fortirent en force du village de Slatenitz , avec de
la Cavalerie & des Dragons : malgré leur fupérioté
, le fieur de Palafti marcha contr'eux avec
deux cens Huffards , & manoeuvra fi bien , qu'il les
obligea de regagner leur pofte
JUILLET. 1758. 185
Le même jour , un détachement du corps de
Jahnus ayant rencontré près de Neuftadt beaucoup
de chariots ennemis deſtinés à charger dans
cette ville des vivres & des fourrages , en prit dixneuf&
quatre- vingts - deux chevaux .
La nuit du 19 au zo , le fieur de Lannius , Lieu
tenant - Colonel du Régiment de Péterwaradin ,
troupes légeres , fut détaché par le Général Jahnus
du côté de Friedland , & il fit de fi bonnes difpo
fitions, qu'ayant furpris les ennemis à Potkerfdorff
& à Annerfdorff , il renverfa totalement les Chaffeurs
, les Huffards & les autres troupes qui occu
poient ces deux poftes. L'allarme fut auffi - tôt répandue
dans la petite ville de Bahren , où étoit le
Général Pruffien Putkomer avec les Régimens de
Bornſtadt & du Prince Henri , Infanterie ; un Basaillon
de convalefcens , un Eſcadron du Régi
ment de Wirtemberg , Dragons , & vingt-une
pieces d'artillerie . Ce Général en conféquence
fortit précipitamment de Bahren , pour occuper
les hauteurs qui l'environnent. Les ennemis dans
cette action ont eu cent quarante hommes tués ,
& on leur a pris trente chevaux avec beaucoup de
bagage, fans compter plus de quatre- vingts Defer
teurs qui nous font venus. Cette affaire a mis en
mouvement tous les poftes des ennemis. Les troupes
qui alloient joindre leur armée par le chemin
qui conduit à Hoff , rétrograderent avec beaucoup
de viteffe , & l'on a fçu que les ennemis avoient
tranfporté de l'endroit où s'eft fait le choc huit
charriots remplis de bleffés. Un Lieutenant intercepta
le même jour entre Bahren & Sternberg
des lettres de l'armée ennemie , qui ont été envoyées
au quartier général.
Cinq Efcadrons de Huffards Proffiens arrivés le
22 à Landshut , & qui cantonnoient fous le canon
186 MERCURE DE FRANCE,
de cette Place , ont pensé être enlevés par le fieur
de Kalnocky , Lieutenant - Général , qui étoit refté
à Trautenau avec un fort détachement. Ce Général
, après les avoir fait reconnoître par le Colonel
Comte de Bethlem , tourna ces cinq Efcadrons
leur tua beaucoup de monde , fit treize prifonniers
, & s'empara de cent deux chevaux . Cette
affaire ne lui a coûté que quatre hommes tués &
dix bleffés .
De leur côté , les ennemis ont voulu furprendre
le Général Laudon , Dix Bataillons , quinze Efcadrons
de Cavalerie , & deux Régimens de Huffards
, fortirent dans ce deffein du camp de Czelechowitz
, & marcherent en trois colonnes fur
Premiftawitz , pour attaquer les poftes avancés
que nous avions dans ce quartier - là . Ce corps
s'étoit mis en marche la nuit à onze heures , & le
Roi de Pruffe y étoit en perfonne. A la pointe du
jour , les Pruffiens firent fur nos poftes un trèsgrand
feu d'artillerie qui les obligea de fe replier.
Mais le Général Laudon s'étant avancé avec deux
Régimens de Huffards , l'ennemi fur le champ fit
halte , & bientôt regagna fon camp. Il fut pourfuivi
par plufieurs détachemens qui ramenerent
quelques prifonniers , & tomberent enfuite le fabre
à la main fur un Bataillon de Grenadiers Pruffiens
poftés dans un village , qu'ils taillerent en
pieces.
C'eft le 13 Mai au foir que s'eft faite la jonc
tion du corps commandé par le Général Harfch
avec notre armée. Nous avons quitté le 23 le
camp de Leutomiffel , pour nous transporter à
Zwittau , & le Général Harſch s'eft porté en même
temps de Nickel à Mahrifch- Tribau.
L'Impératrice-Reine a ordonné d'armer tous les
habitans de cette Province qui , de leur propre
JUILLET. 1758 . 187
mouvement , voudront concourir à la défenſe de
leur pays , ainfi que tous les artifans & les chaffeurs
qui fe trouveront de bonne volonté . Un Receveur
de Lundenbourg , nommé Annibal Boglies
qui , dans les précédentes guerres , a rendu de fort
bons fervices , ayant offert de les conduire , la
Cour a envoyé des ordres de l'employer & de feconder
fon zele.
DE FRANCFORT , le 21 Mai.
Pour colorer la violence commife contre le
droit des gens & les égards dûs aux Souverains ,
dans l'enlèvement de M. le Marquis de Fraigne ,
les gazettes de Berlin l'ont repréſenté fauffement
comme un fimple Voyageur , qui faifoit à Zerbſt
le métier d'Efpion. On eft maintenant bien inftruit
qu'il y réfidoit de l'aveu de la Cour de France.
Ce Marquis avoit trouvé le moyen de s'échapper
de la Citadelle de Magdebourg , où il eft détenu
prifonnier ; mais il a été repris fur la route
de Zerbft , & il eft beaucoup plus étroitement
refferré .
On écrit de Breflau , qu'il y a eu le 13 de Mai
un incendie confidérable à Glogau , que le feu a
pris au College des Jéfuites , & qu'une Eglife Catholique
, une églife des Luthériens , l'hôpital ,
toutes les maiſons voifines , & le village de Bruffo ,
qui eft contigu à la Ville , ont été réduits en cendres.
ITALI E.
DE ROME ,
Auffi-tôt
le 13 Mai.
que le Pape fut mort , le Cardinal Coi
lonne , Camerlingue de l'Eglife & Majordôme du
188 MERCURE DE FRANCE:
palais Apoftolique , fe tranſporta dans le palais
Quirinal à l'appartement du Saint Pere , pour faire
la reconnoiffance du corps , & on lui remit l'Anneau
du Pécheur. Peu de temps après , la groffe
cloche du Capitole annonça la mort du Pontife ,
& enfuite toutes les cloches des Eglifes fonnerent.
Le lendemain 6 Mai , le corps du Saint Pere fut
ouvert , embaumé , & expofè fur un lit de parade
en habits pontificaux. Le foir à dix heures , on le
transféra du Quirinal au Vatican , & la marche fe
fit dans cet ordre : une compagnie de Chevaux-
Légers ; les trompettes fonnant en fourdine ; quarante
Eftafiers , & Valets d'écurie tenant des flam
beaux ; le Capitaine des Gardes Suiffes , & le Maître
des Cérémonies à cheval ; le corps du Pape
dans une fuperbe litiere découverte , les Gardes
Suiffes aux deux côtés , & les Pénitenciers de Saint
Pierre portant chacun un flambeau ; fept pieces
de canon ; une autre compagnie de Chevaux-
Légers & les Cuiraffiers , ayant leurs trompettes
& timbales drapées. Quand le convoi fut arrivé ,
le corps fut levé de la litiere & porté dans la Chapelle
Sixtine. Là , le Majordôme lui ôta le chapeau
Papal , & y fubftitua la thiarre . Le 7 ,
corps fut tranfporté à Saint Pierre dans la Chapelle
du Saint- Sacrement , & le peuple fut admis à
lui baifer les pieds. Le y au foir , le corps du Pape
fut mis dans un cercueil de bois de cedre , avec
une bourfe de velours cramoifi , où il y avoit 17
médailles d'or , 17 d'argent , & 17 de bronze. Ces
médailles , dont le nombre répond à celui des années
du Pontificat de Benoît XIV , repréfentent
d'un côté fon portrait & de Pautre les principales
actions de fon regne . Le cercueil de cedre fut embotté
dans une autre caifle de bois , & celle ci
dans un coffre de plomb avec cette infeription
le
JUILLET. 1758.
189
fimple : D. O. M. Benedictus XIV. Pont. Max,
Lambertinus Bononienfis. Vixit Annos LXXXIII.
Menfem I. Dies III. In fummo Pontificatu Ann,
XVII. Menf. VIII. Dies XVII. Obiit V Nonas
Maii. Anno M. DCC. LVIII. Des dix Congréga
tions qui doivent précéder l'entrée des Cardinaux
au Conclave , il s'en eft tenu jufqu'à préfent qua
tre. Dans la premiere qui fe tint le jour du décès
du Pontife , on lut la Bulle concernant l'élection
des Papes ; le Dataire & le Secretaire des Brefs
remirent au Saré College la caffette des Brefs
fignés & non expédiés ; le ſceau des Bulles & l'Anneau
du Pécheur furent rompus. Dans une autre
Congrégation , le Gouverneur de cette Ville fut
confirmé dans fa charge , & deux Orateurs furent
nommés , l'un pour faire l'Oraiſon funebre du
défunt Pontife , l'autre pour prononcer le Dif
cours touchant l'élection d'un Pape. Le Cardinal
d'Argenvilliers a obtenu la permiffion de refter
20 jours dans fon appartement au Quirinal , pour
rétablir fa fanté. Quoique pendant la vacance du
Saint Siege , les foldats du Capitole ayent feuls le
droit de garder les portes de la Ville , on a par
tagé cette fonction entr'eux & les foldats Corfes,
fans avoir égard aux proteftations des premiers,
Les prifonniers élargis à l'occafion de la mort du
Pape , commencent commettre du défordre ;
c'eſt pourquoi le Gouverneur a ordonné aux habi,
tans d'avoir toutes les nuits de la lumiere aux fenêtres
de leurs maiſons.
Des cinquante- cinq Cardinaux qui compoſent
aujourd'hui le Sacré College , il n'y a plus qu'une
feule créature du Pape Clément XI , une feule d'Innocent
XIII , une feule de Benoît XIII , & neuf de
Clément XII. Tous les autres ont été créés par
Benoît XIV , & il a laiffé quinze chapeaux vacaps .
190 MERCURE DE FRANCE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 24 Mai.
On a reçu par la voie de Bengale de fâcheuſes
nouvelles de quelques- uns de nos établiflemens
dans les Indes Orientales. Elles portent qu'un
corps de Troupes Françoiſes , aux ordres de M.
de Saint- Paul , s'eft emparé dans le mois de Mai
de l'année derniere de Mellipelly & de Bander-
Malanca , établiffemens Anglois fur la riviere
d'Yanaon ou d'Ingeram , à la côte d'Orixa , au
Nord de la côte de Coromandel . Après la prife de
ces deux Comptoirs , M. de Saint- Paul a marché
vers le Nord avec ſon Détachement , & s'eft joint
près de Chicacole à un autre corps de troupes
Françoifes commandé par M. de Buffi. Ces deux
corps réunis fe font portés fur Vifigapatam , autre
établiffement Anglois , fitué pareillement à la côte
d'Orixa , où il y avoit cent quarante Européens
de garnifon , & environ quatre cens vingt foldats
des troupes du pays. La Ville & le Fort ont capitulé
le 17 Juin 1757. Les Troupes & les Employés
de la Compagnie des Indes ont été faits prifonniers
de guerre. Par cette expédition , nous avons
perdu tous les établiffemens que nous avions au
Nord de Madras , & où nous faifions un commerce
très- confidérable de toile de coton ,
dont la qua-
Jité eft fupérieure à celle des toiles qui fe tirent
de la côte de Coromandel.
La Compagnie des Indes a reçu en même temps
avis que ceux de ſes Vaiffeaux qui ont été l'année
dernière à la Chine , ont manqué leur paffage en
Europe.
Par des lettres de Barbade , datées du 2 Avril
JUILLET. 1758 .
191
dernier , nous apprenons qu'un incendie a confumé
plus de cent maiſons dans la ville de Bridgetown
, capitale de l'Iſe.
FRANC E.
La Flotte Angloife ayant paru le 4 du mois de
A
Juin à la côte devant Saint- Malo , elle fit le lendemain
fon débarquement à Cancale . Le Commandant
qui étoit dans le Fort fit une vigoureufe
réfiftance ; mais il fut obligé de céder au feu de
deux Frégates qui avoient ruiné toutes les défenfes
du Fort , & il ſe retira avec fa troupe . Les ennemis
s'étendirent enfuite jufques dans le Fauxbourg
de Saint- Servant ; mais les deux mille hommes
qui y avoient pris pofte , s'en font retirés le 9
avant le jour , & font rentrés dans le camp établi
fur les hauteurs de Paramé . Le Capitaine qui
commandoit dans la redoute du Nés , s'en étant
apperçu , a détaché fon Lieutenant & trente hommes
qui ont pris poſte à la tête du Fauxbourg.
Sur les neuf heures , on a reconnu que la batterie
de mortiers , à laquelle l'ennemi travailloit depuis
plufieurs jours , étoit abandonnée , & qu'il y avoit
un grand mouvement dans le camp. Vers midi ,
a été totalement détendu ; toutes les Troupes fe
font mises en batailles , & à cinq heures elle ont
commencé à défiler vers Cancale. M. le Duc d'Aiguillon
a fait fortir de la Ville , à l'entrée de la
nuit , un Détachement de la Garniſon fous les
ordres de M.leComte de laTour d'Auvergne , compofé
de loixante
Gentilshommes Volontaires ,
d'environ cent cinquante Malouins & de quatre
cents cinquante hommes d'Infanterie , pour éclai
il
192 MERCURE DE FRANCE.
rer la marche des ennemis & entamer leur ar
riere-garde. Ils ont été joints fur les hauteurs de
Paramé par huit cents Gardes- Côtes & deux cents
cinquante Dragons. Le Comte d'Aubigny , Maréchal
de Camp , qui a conduit ce dernier Détachement
, a pris le commandement du tout. Les
Anglois ont laiffé dans leur camp une grande partie
de leurs fubfiftances , & pluſieurs canons encloués.
La retraite précipité des ennemis ne peut être
attribuée qu'à la nouvelle qu'ils ont reçue de la
prochaine arrivée des Troupes qui viennent de
Breft & de l'Orient au fecours de Saint-Malo . On
a fait une diligence incroyable , au moyen des
précautions qu'on a prifes d'établir des chariots
fur la route , pour porter les Soldats fatigués , &
du vin qu'on leur diſtribuoit de diftance en diftance..
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE Roi a accordé à M. le Marquis de Brunoy, la
charge de premier Maître d'Hôtel de Sa Majesté ,
vacante par la mort de M. le Marquis de Livry.
Le 21 Mai , M. le Comte de. Fouquet , nommé
Lieutenant-Général du Pays Meffin , prêta ferment
entre les mains du Roi.
24 Sa Majesté a nommé M. le Marquis d'Efears,
Menin de Monfeigneur le Dauphin.
፡ Il y a trois nouvelles Ordonnances du Roi concernant
les Troupes.
La premiere , du premier Mai , accorde une
augmentation de quatre onces par chaque ration
de pain de munition , dont la fourniture fera faite ,
fant en campagne que dans les garniſons , à commen
cer
JUILLET. 1798. 193
Γ
mencer du premier Juillet prochain , aux Troupes
de Sa Majefté , Françoifes & Etrangeres ; à
l'exception des Officiers auxquels le pain continuera
d'être fourni en campagne fur le pied de
vingt- quatre onces par ration .
Par la feconde , du même jour , il eft réglé que
dans les cas où par la difficulté des fourrages la
ration de Cavalerie ne pourra être compofée de
dix-huit livres de foin , ou de quinze livres de
foin & de cinq livres de paille , elle le fera de
douze livres de foin & de dix livres de paille ,
ou de neufliv. de foin , & de quinze liv. de paille.
Que la ration d'Infanterie fera , dans le même cas',
réduite de feize livres de foin , ou de douze livres
de foin & de huit livres de paille , à dix livres
de foin & dix livres de paille , ou à fept livres
de foin & quinze livres de paille . Que dans tous
les cas où l'avoine exiftant dans les magaſins ,
ne pourroit fuffire pour la confommation de la
Cavalérie & de l'Infanterie , on en fera la diftribution
de préférence à la Cavalerie , & qu'ily fera
fuppléé par rapport à l'Infanterie , avec du feigle ,
de l'orge ou de l'efpaute en paille , & par préférence
avec cette dernier efpece.
La troifieme , dus Mai , porte que les Ingé
nieurs qui avoient été réunis par l'Ordonnance
du 8 Décembre 1755 , au Corps de l'Artillerie ,
fous la dénomination de Corps Royal de l'Artillerie
& du Génie , en feront défunis pour former
un Corps féparé fous la dénomination du Corps
des Ingénieurs. En conféquence les In énieurs
qui ont été incorporés dans les Bataillons du Corps
Royal , en vertu de l'Ordonnance du premier Dé
cembre 1756 , quitteront les charges & emplois
qu'ils rempliffent dans les Bataillons , & fe rendront
dans les réfidences qui leur feront affignées;
LVol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne feront dans les places & dans les armées ;
que le fervice d'Ingénieurs , & ne s'occuperont
plus à l'avenir des détails de l'Artillerie . Leur uniforme
fera de drap couleur bleu de Roi , paremens
de velours noirs , doublure de ferge rouge
vefte & culotte rouges ; l'habit fera garni jufqu'à
la taille de boutons de cuivre doré , cinq
fur chaque poche , & autant fur les manches.
teau ,
>
Dans la féance de l'Académie Françoiſe , tennuele
22 Mai , M. de la Curne de Sainte- Palaye,
de l'Académie des Infcriptions,à été élu pour remplir
la place vacante par la mort de M. de Boiffy.
Le Roi fit le 30 de Mai , dans la cour du Châla
revue des deux Compagnies des Moufquetaires
de fa Garde. Sa Majefté paffa dans les
rangs , & après que les deux Compagnies eurent
fait l'exercice à pied , Elle les vit défiler à cheval.
Monfeigneur le Dauphin accompagnoit le
Roi. La Reine , Madame la Dauphine , Madame
& Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe , virent
larevue d'un des appartemens du Château.
Sa Majefté tint le même jour le fceau , pour la
trentieme fois.
M. de Moras ayant donné fa démiffion de la
charge de Secrétaire d'Etat au Département de la
Marine , le Roi a confié ce Département à M.
de Maffiac , Lieutenant- Général de fes Armées
Navales , qui prêta ferment entre les mains de
Sa Majefté le premier de ce mois. Le Roi a confervé
à M. de Moras fa place dans les Confeils.
Le Roi a donné le Régiment de Cavalerie de
Lenoncourt à M. le Marquis de Touftain de Viray
, Capitaine de Cavalerie dans le Régiment
Royal- Pologne.
Le Roi a donné le Régiment de Champagne ,
vacant par la nomination de M. le Comte de
Gifors , à l'emploi de Meftre de Camp- Lieute◄
JUILLET. 1758. 195
nant du Régiment des Carabiniers , à M. le Marquis
de Juigné , Colonel dans les Grenadiers de
France.
Celui de Nice , vacant par la mort de M. le
le Comte de la Queuille , à M. le Vicomte de
Cambis , Colonel d'un Régiment d'Infanterie.
Celui de Cambis , à M. le Vicomte de la Tournelle
, Capitaine de Grenadiers dans le même Régiment.
Celui de Cambrefis , vacant par la démiffion
de M. le Marquis de la Châtre , à M. de la Galiffonniere
, Capitaine Aide-Major dans le Régi
ment du Roi , Infanterie.
Celui de Foix , vacant par la promotion de
M. le Chevalier de Grollier au grade de Maréchal
de Camp , à M. le Comte de Rougé
Capitaine dans le Régiment de Vermandois ;
Et celui de Berwick , Irlandois , vacant par la
mort de M. le Comte de Filts - James , au fecond
fils de M. le Duc de Filtz - James , à condition
qu'il n'en prendra le commandement
que lorfqu'il aura rempli le temps de fervice
exigé par le Réglement que le Roi a donné le
29 Avril dernier.
Le Roi a donné à M. le Baron de Wurmfer ,
l'Inſpection des Troupes Allemandes dans fes
Armées .
Sa Majefté a fait choix de M. le Normant
de Mezy , Intendant des Armées Navales , pour
aider M. de Maffiac , Secrétaire d'Etat au Département
de la Marine , dans les fonctions &
dans les détails de ce Département , & fous fes
ordres , avec le titre d'Intendant Général de la
Marine & des Colonies.
Les de Juin , la Maifon de Sorbonne fit dans
fon Eglife un Service folemnel pour Benoît XIV,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
MM. le Cardinal de Tavannes , le Nonce , &
l'Archevêque d'Embrun y affifterent avec toute
la Maiſon en corps. La Maifon de Sorbonne
n'eft point dans l'ufage de faire des Services à
la mort des Papes ; mais elle a reçu tant de
bienfaits de Benoît XIV , qu'elle a cru devoir
en cette occafion donner des marques particu
lieres de fa reconnoiffance pour lui , & de fon
attachement au Saint Siege. Le feu Pape a fair
préfent à la Maifon de Sorbonne de fon Portrait
, & de tous les Ouvrages.
Le Roi a nommé M. le Comte de Murinais
, premier Cornette des Chevaux - Légers
d'Aquitaine , a la Soulieutenance des Gendarmes
Anglois , vacante par la promotion de M.
le Comte de Bouville , au grade de Maréchal
de Camp.
M. le Comte de Coffé , Guidon des Gendar.
mes d'Aquitaine , à la premiere Cornette des
Chevaux- Legers d'Aquitaine ;
Et M. le Marquis de Montauban , Lieutenant
en fecond dans le Régiment d'Infanterie
du Roi , au Guidon des Gendarmes d'Aquitaine,
On vient d'apprendre par une Goelette expédiée
de Québec , qui a apporté des lettres du
Canada en date du 3 Mai dernier , les nouvelles
fuivantes.
Quoique les expéditions de cet hiver n'ayent
pas été confidérables , cependant les François
ont eu la fupériorité dans toutes les rencon
contres qu'ils ont eues avec les Anglois , foit
par les établiſſemens qu'ils leur ont détruites ,
Toit par les chevelures que leurs Sauvages ont
enlevées. Parmi une infinité de petites entreprifes
, on n'en rapportera que deux , qui ſuffitont
pour faire juger de la bravoure des Canadiens
& des Sauvages nos Alliés .
JUILLET. 1758. 197
M. le Marquis de Vandreuil s'étant détermi
né à faire attaquer le Village Anglois des
Emigrans , fitué fur la riviere de Corlak , fervant
d'entrepôt an ennemis , & rempli de toutes
fortes d'effets & munitions , y envoya M. de
Beletre , Lieutenant des Troupes de la Colonie
, avec un Détachement de trois cens Ca
nadiens & Sauvages. Malgré la rigueur de la
faifon , M. de Beletre arriva près de Corlak
après des peines incroyables ; il ramaffa fur fa
route plufieurs Sauvages des cinq Nations Iroquoifes
& des Onneyoutes qui fe joignirent à
lui , & ayant paffé la riviere , moitié à la nage
& moitié dans l'eau jufqu'au col , il fit tour
de fuite fon plan d'attaque. Le Village étoit
couvert de cinq petits Forts que les Anglois
avoient été contraints d'abandonner depuis la
démolition de Choueguen , mais dont ils s'étoient
remis en poffeffion . M. de Beletre entreprit
de les emporter d'affaut l'un après Pautre
, & il y réuffit part l'épouvante qu'il jetta
parmi les Anglois. Le Chef du Village , qui
commandoit dans le premier , s'étant rendu à
difcrétion , M. de Beletre fe rendit bientôt maître
des autres , & il y fit mettre le feu. Pendant
cete opération , une partie de fa Troupe
s'attacha à piller & à brûler le Village compofé
d'environ foixante maifons . Le pillage fut
très-confidérable : outre une grande quantité de
farines , & de toutes fortes de grains , de munitions
& d'effets de toute efpece , on prit quatre
mille bêtes à cornes , trois mille moutons
autant de cochons , & cinq cents chevaux ; ce
qui ne doit pas furprendre , attendu que les
Anglois avoient formé dans ce Village un magafin
, pour la traite des cinq Nations Iroquoi
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
fes & de celles d'enhaut. On affure que le Chef
feul a fait une perte de quatre cents mille livres
. Une partie de la Garniſon du Fort Kouary
s'étant miſe en marche , pour venir au fecours
des Anglois , fut contrainte de repaffer la riviere
à la nage , après avoir effuyé plufieurs décharges
de moufqueterie . Cette petite expédition
s'eft faite le 13 Novembre dernier , & elle
a été d'autant plus avantageufe , qu'elle a produit
un bon effet fur l'efprit des Sauvages . Les
Anglois y ont perdu cinquante hommes , & on
Jeur a fait cent foixante-dix prifonniers , dont
plufieurs Officiers . La perte des François a été
fort peu confidérable.
La deuxieme expédition s'eſt paffée du côté du
Fort Carillon . M. le Marquis de Vaudreuil ayant
été informé que les Anglois méditoient une entreprife
fur ce Fort , en fit fortir un détachement
d'environ deux cens Canadiens & Sauvages , fous
le commandement de M. du Rentay , Cadet dans
les troupes de la Colonie. A peine M. du Rentay
fut en campagne , qu'il apperçut un détachement
Anglois , dont le nombre étoit prefqu'égal au fien,
qui étoit pofté fur la montage Pelée : c'étoit un
détachement de Troupes d'élite & de coureurs de
bois , commandés par le Major Robert Roger ,
fameux Partifan . Malgré la pofition avantageuſe
de l'ennemi , M. du Rentay l'attaqua , & par une
fuite fimulée , engagea le Major Robert à defcendre
fur lui ; celui - ci donna dans le piege , & defcendit
de la montagne avec précipitation , croyant
pourſuivre des fuyards ; mais il fut bientôt enveloppé.
Le combat fut très-vif , & dura pendant
quatre heures ; les Sauvages leverent la chevelure
au Major Robert Roger , à huit Officiers & à cent
quarante Anglois . On croit que le refte du déta
JUILLET. 1758. 199
chement a péri miférablement , deux Officiers Anglois
ayant été obligés de venir fe réfugier dans
le Fort Carillon. Cette action eft d'autant plus
belle , qu'elle a été conduite par un Cadet , & que
fes camarades , ainfi que les Ĉanadiens & les Sauvages
, ont combattu fous fes ordres avec toute la
valeur & la fubordination poffibles . Il y a eu treize
Iroquois & un Népiffingue tués , & deux Cadets ,
quinze Iroquois , un Abenakife & un Canadien
bleffés dangereufement.
M. le Duc de Modene pour reconnoître les
bons fervices que M. le Comte de Mozone , fon
Plénipotentiaire au Congrès d'Aix- la Chapelle , &
fon Miniftre à la Cour de France , vient d'accorà
Madame la Comteffe de Mozone , fa veuve ,
5000 liv . de rente .
Le Vaiffeau du Roi le Triton & la Frégate la
Minerve , ont pris & conduit à Toulon un Corfaire
Anglois armé de 18 canons , & de 107 hommes
d'équipage .
Deux autres Corfaires Anglois appellés , l'un
la Minerve , de Jerzey , de 10 canons & de 70
hommes d'équipage ; l'autre le Mercure , du même
port , armé de 4 canons & de 31 hommes d'équipage
, ont été pris par la Frégate du Roi la
Félicité, & la Corvette la Tourterelle . Il y avoit fur
le premier de ces Corfaires cinq ôtages provenans
d'un pareil nombre de bâtiment François qu'il
avoit rançonnés.
Le Navire Anglois l'Heureux Retour , de 115
tonneaux , charg de charbon de terre , a été pris
par le Corfaire le Duc d'Ayen , de Boulogne , qui
l'a fait conduire au Havre.
Les Corfaires le Conquérant & l'Agrippe , de
Cherbourg , ont pris & conduit en ce port , l'un
un Brigantin Anglois chargé de lin , l'autre un
liv
200 MERCURE DE FRANCE.
Navire de 90 tonneaux chargé de tuiles.
Il eft de plus arrivé à Cherbourg un Navire
Anglois de 90 tonneaux , qui a été pris par le
Corfaire le Printemps , de Dunkerque , & qui eft
chargé de bled.
Les Corfaires le Comte de la Riviere & le Mefny,
de Granville , ont fait deux rançons , l'une de
200 livres fterlings , l'autre de 700 guinées.
Le Corfaire la Menette , de l'Orient , a pris &
conduit à Morlaix trois Bateaux Anglois , dont un
eft chargé de poiffon frais , & les deux autres de
grains.
>
Le Navire Anglois le Menavé , de 80 tonneaux,
chargé de boeuf, de lard & de beurre d'Irlande
a été pris par le Corfaire la Comteffe de Bentheim ,
qui l'a fait conduire au Port- Louis.
Le Capitaine Anglade , commandant le Corfaire
la Françoife , de Bayonne , a rançonné pour
2500 livres fterlings un Navire Anglois , dont il
s'étoit rendu maître..
La Gentille , autre Corfaire de Bayonne , s'eft
emparé d'un Navire Anglois chargé de harengs ,
qui a été conduit par relâche dans un port d'Efpagne.
La Frégate du Roi la Danaé , & la Corvette
l'Harmonie , fe font emparé d'un petit Corſaire
de Jerzey , armé de 4 canons , qui a été conduit
au Havre.
Le Senaw Anglois le Mairg , de 140 tonneaux
chargé de charbon de terre , a été pris par le
Corfaire l'Aventurier , de Dunkerque , où il eft
arrivé.
Le Corfaire le Don de Dieu y a auffi fait con
duire un Bateau Anglois qui étoit fur fon left , &
il a rançonné pour quatre - vingts- quinze guinées
un autre Bâtiment dont il s'étoit emparé..
JUILLET. 1758. ΣΟΥ
Le Corfaire le Duc d'Ayen a pris & conduit au
Havre le Navire Anglois le Prince Frédéric , de
120 tonneaux , chargé de raifins & de tartre.
On mande de Granville , que le Corfaire le
Machault , de ce port , a rançonné pour cinq
mille livres sterlings le Navire Anglois la Marie
dont il s'eft emparé.
Le Capitaine Avice , commandant le Corfaire
la Comteffe de Bentheim , s'eft rendu maître du
Corfaire Anglois la Tartare , de Briſtol , armé
de 24 canons & de 100 hommes d'équipage , & il
P'a fait conduire à Cherbourg.
Le même Corfaire a pris & conduit à Saint-
Malo le Navire Anglois la Conformation , de 275
tonneaux , chargé de 997 barrils de riz & de bois
d'acajou .
Il eft arrivé à Morlaix un Senaw Anglois appellé
la Bety , de 180 tonneaux , chargé de tabac ,
de merrain & de fer. Ce Bâtiment a été pris par
le Capitaine de Lille , commandant le Corfaire la
Fulvie , de Dunkerque.
I
BÉNÉFICES DONNÉS.
A Dame d'Aubeterre , que le Roi avoit nommée
à l'Abbaye de Saint Jean de Bonneval - lez-
Thouars , Ordre de Citeaux , Diocefe de Poitiers,
ayant fupplié Sa Majefté de lui permettre de ne
pas l'accepter , cette Abbaye a été donnée à la
Dame de la Guiche , Religieufe Bénédictine de
P'Abbaye de Saint Julien , à Dijon ; l'Abbaye de
Saint Germain d'Auxerre , Ordre de Saint Benoît
à M. PAbbé Dutrouffet d'Héricourt , Confeiller-
Clerc du Parlement de Paris , lequel a remis celle
de Saint Crefpin- le-Grand , Diocefe & ville de
"*
Liv
)-
202 MERCURE DE FRANCE,
Soiffons , & l'Abbaye de Saint Cheron , Ordre de
Saint Auguftin , Dioceſe de Chartres, à M. l'Abbé
Riviere , Chanoine de Saint Merry , & Clerc de la
Chapelle de la Reine .
MARIAGES ET MORTS.
MESSIRE Louis-Marie-Bretagne-Dominique de
Rohan -Chabot , Duc de Rohan , Pair de France
Prince de Léon , a été marié le 23 Mai par M.
l'Archevêque d'Alby, dans la Chapelle particuliere
de l'hôtel d'Uzès, avec Damoiſelle Emilie de Cruffol
d'Uzès , fille de Charles- Emmanuel de Cruffol,
Duc d'Uzès , Pair de France , & de feue Emilie
de la Rochefoucauld. M. le Duc de Rohan avoit
épousé en premieres noces Charlotte- Rofalie de
Châtillon .

Le même jour , Meffire Marie- Jofeph - Louis
d'Albert d'Ailly , Vidame d'Amiens , Cornette de
la compagnie des Chevaux - Légers de la Garde du
Roi , fils de Michel - Ferdinand d'Albert d'Ailly ,
Duc de Chaulnes , Pair de France , Vidame d'Amiens
, Chevalier des Ordres du Roi , Capitaine-
Lieutenant des Chevaux - Légers de fa Garde
Lieutenant général de fes Armées , Gouverneur &
Lieutenant général des Provinces de Picardie &
d'Artois , & d'Anne-Marie-Jofephine Bonnier , a
épousé Damoiselle Marie- Paule Angélique d'Albert
, fille de Marie- Charles Louis d'Albert , Duc
de Chevreule , Lieutenant général des Armées du
Roi , Colonel général des Dragons , Gouverneur
& Lieutenant général pour le Roi de la Ville
Prévôté & Vicomté de Paris , & de Henriette-
Nicole d'Egmont- Pigna telly , Dame d'honneur
JUILLET. 1758. 203
de la Reine. La Bénédiction leur a été donnée dans
l'Eglife de la Paroiffe de Dampierre , par M. l'Evêque
de Chartres, premier Aumônier de la Reine.
Leur contrat de mariage avoit été figné le 21 par
Leurs Majeftés & la Famille Royale.
Dame Louife - Françoife Gonet , femme de M.
Pierre Dufour , Ecuyer , Maître d'Hôtel du Roi ,
Nourrice de Monfeigneur le Dauphin , & premiere
Femme de Chambre de Madame la Dau
phine , eft morte à Versailles le 20 Mai.
Meffire Etienne-Marie , Marquis d'Eſcorailles ,
Lieutenant général des Armées du Roi , ancien
premier Soulieutenant des Chevaux - Légers de la
Garde , eft mort en cette Ville le 31 âgé de cinquante-
huit ans.
Damoiselle Marguerite de Luffan , Auteur de
plufieurs Ouvrages qui lui affurent une place diftinguée
parmi les perfonnes de fon fexe , connues
honorablement dans les Lettres par leurs talens ,
eft morte à Paris le 31 Mai , âgée d'environ 72 ans.
La Cour , pour récompenfer fon mérite , lui avoit
accordé depuis 1755 , 2000 livres de gratification
annuelle fur le Mercure , en vertu des pensions
que le Roi accorde fur le produit de cet Ouvrage
périodique.
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal - Duc de Biron.
Onzieme traitement depuis ſon établiſſement.
Le nommé Daniel , Compagnie LE de Tourville ,
entré le premier Décembre, eft forti le 10 Janvier
parfaitement guéri . I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Le nommé Lavertu , Compagnie de la Ferriere,
entré le premier Décembre , eft forti le 10 Janvier
parfaitement guéri.
Le nommé Mille , Compagnie de Champignelles
, entré le 22 Décembre , eft forti le 31 Janvier
parfaitement guéri ..
Le nommé Joly , Compagnie de Coettrieux
entré le 23 Décembre , eft forti le 31 Janvier
parfaitement guéri.
Le nommé Popin , Compagne de Gauville ,
entré le s Janvier , eft forti le 14 Février parfaitement
guéri .
f
Le nommé Pagnon , Compagnie de Poudenx ,
entré les Janvier , eft forti le 14 Février parfaitement
guéri.
Le nommé Légal , Compagnie de la Tour ,
entré les Janvier , eft forti le 14 Février parfaite.
ment guéri .
Il faut obferver que le nombre des malades
diminue par celui des foldats guéris , & par le
départ du Régiment des Gardes.
Nouvelles épreuves faites à Toulouse , à Rennes en:
Bretagne , à Lyon , à Besançon & à l'Armée
fous les yeux des Magifirats , des Médecins &
des Chirurgiens.
TOULOUSE.
Lettre de M. Laborie , Maître en Chirurgie à Touloufe
, à M. Keyſer , en datte du 2 Mars 1758 .
Vous recevrez , Monfieur , avec la préfente , les
certificats de MM. les Médecins & Chirurgiens ,,
de MM. les Capitouls , & de M. le Préſident de
Nupces , qui a bien voulu me donner fon atteftation
particuliere , & que fon amour pour le bien
publie & le foulagement de l'humanité a engagé
JUILLET. 1758. 201
a permettre que je traitaffe chez lui & fous fes
yeux avec vos dragées , les deux derniers de mes
malades. Je me flatte , Monfieur , que l'on ne
doutera pas de l'authenticité de ces atteftations , &
je ne puis m'empêcher de rendre ici juftice à la
vérité , & au zele impartial de mes Confreres , &
en particulier de M. Camoire , notre Lieutenant ,
lefquels, bien loin de témoigner aucune forte de
répugnance à voir les effets de votre remede , ont
été enchantés de fes fuccès prompts & certains
& m'ont donné leurs certificats avec autant de
plaifir que de fatisfaction.
Certificat de Meffieurs Sicret & Lapuyade , Maitres
en Chirurgie , à Toulouse.
Nous , Maîtres en Chirurgie de la ville de Touloufe
, certifions à qui il appartiendra , que le
fieur Laboric , notre Confrere , a traité fous nos
yeux par l'ufage des dragées de M. Keyfer , deux
malades de cette Ville , mari & femme , qui, après
avoir fubi quatre traitemens inutiles par les frictions
, avoient encore plufieurs fymptômes de v...
des douleurs nocturnes dans tous les membres ,
des excroiffances vénériennes & un ulcere au gofier
qui avoit conftamment réfifté à tous les reme
des. Nous atteftons ici avec plaifir que tous ces
fymptômes ont cédé en très- peu de temps à l'ufage
des dragées , pendant la durée duquel ces ma
lades n'ont éprouvé aucune incommodité remarquable
, qu'ils ont toujours vaqué à leurs affaires ,
& que l'un & l'autre nous ont paru bien & parfaitement
guéris . A Toulouſe , le 2 Mars 1758.
Signé , Sicret & Lapuyade.
Certificat de Meffieurs les Caritouls.
Nous , Capitouls , Gouverneurs de la ville de
Touloufe , Chefs des Nobles , Juges des caufes
206 MERCURE DE FRANCE.
civiles & criminelles , & de la police de ladite
Ville & gardiage d'icelle , à tous ceux qui ces
préfentes Lettres verront , Salut. Sçavoir faiſons ,
& atteftons que les fignatures de MM . Sicret &
Lapuyade , Chirurgiens - Jurés de cette Ville , ciappofées
, font véritables , & que foi doit y être
ajoutée en jugement & dehors. En témoins de quoi
nous avons figné ces Préfentes , fait contrefigner
par notre Secretaire Greffier , & à icelles fait appoſer
le fceau des Armes de la Ville. A Toulouſe ,
ce 22 Mars 1758. Signé , Pagés - de Suttes : Tournico,
Capitoul, Chef du Confiftoire. Par Meffieurs.
Savanier.
Certificat de Meffieurs les Médecins , & de M. le
Lieutenant de M. le Premier Chirurgien.
"
Nous , Docteurs en Médecine , le Lieutenant
de M. le premier Chirurgien du Roi , & les Maîtres
en Chirurgie fouffignés , certifions avoir vu
& vérifié l'état actuel d'un homme & d'une femme
mariés auxquels nous avons trouvés , 1º. au mari
des puftules fulfureufes au front , à la tête , à la
bouche & au meaton , des tuméfactions & plufieurs
ulceres chancreux & quantité d'autres
fymptômes très - graves . L'on fupprime ici les
mots défagréables. A la femme un anneau de
crêtes , moles , indolentes & autres fymptômes
très -confidérables . Qu'enfuite des traitemens faits
par M. Laboric , notre Confrere , avec les dragées
de M. Keyſer , nous avons revus & examinés les
malades ci- deffus ; & qu'en conféquence , nous
certifions qu'après des examens & vifites réitérées,
nous avons trouvé tous les accidens & ſymptômes
dont il eft fait mention, radicalement détruits ,
de façon qu'il n'en refte point veftige , que l'homme
& la femme jouiffent d'une fanté parfaite , &
JUILLET. 1758. 207
que pendant l'ufage des remedes de M. Keyfer ,
ils n'ont éprouvé aucune espece d'incommodité.
En foi de quoi , &c. A Toulouſe > ce 25 Mars
1758. Signé , Meynard , Ponderous , Docteurs en
Médecine ; Camoire , Fronton ,
fils , Crouzet , Cazabon , &c .
pere , Fronten
Certificat de M. le Marquis de Nupces , Préfident à
Mortier au Parlement.
9
Je, fouffigné, déclare que la nommée Segonzat
& fon mari de ma terre de Florentin , attaqués
d'une maladie fi confidérable , qu'ils avoient été
obligés de fe faire tranfporter fur une charette ,
ont été traités dans mon hôtel par M. Laboric
& qu'ils font partis en très - bonne fanté , ce qui
annonce une guériſon parfaite. En foi de quoi
j'ai figné . A Toulouſe , le 28 Mars 1758. De
Nupces , Préfident au Parlement.
Certificat de Meffieurs les Capitouls .
.
Nous , Capitouls , Gouverneurs , & c. fçavoir
faifons que les feings appofés au bas du Préfent ,
fçavoir de MM . Ponderons & Meynard , Médecins
de cette Ville ; Camoire , Fronton pere &
fils , Crouzet & Cazabon , Chirurgiens , font les
feings véritables , & que foi doit y être ajoutée.
En témoin de quoi , & c. nous avons fignés. Tournico,
Pagés , Defuttes . Par Meffieurs , Savanier.
RENNE S.
Lettre de M. Dupont , Maître en Chirurgie , Démonftrateur
Royal , à M. Keyfer , en datte da
26 Mars.
C'eft avec le plus grand plaifir , Monfieur , que
je me trouve dans le cas de pouvoir attefter l'efficacité
de vos dragées pour la cure des maladies
t
208 MERCURE DE FRANCE.
vénériennes. Lorfque vous eûtes la bonté de me
propofer votre correfpondance , j'eus l'honneur
de vous répondre que je ne pouvois l'accepter
fans m'être convaincu par mes expériences de la
fupériorité de votre méthode : vous convîntes de
ce préalable. Les trois fujets de la maladie def
quels je vous ai précédemment fait le détail fe
préfenterent , je les ai guéris. Je fuis convaincu
& en conféquence j'accepte avec autant de plaifir
que de reconnoiffance l'offre que vous m'avez
faite. Je joins ici le certificat de M. Sevoy , Docteur
en Médecine , qui a vu & fuivi ces malades.
J'ai l'honneur d'être , &c . Dupont , Démonſtra
teur Royal en Chirurgie à Rennes.
Certificat de M. Sevoy , Docteur en Médecine a
Rennes , en Bretagne.
Je fouffigné Docteur en Médecine , Aggrégé
au College des Médecins de Rennes, certifie avoir
vu & vifité Pierre Coliant , âgé de 40 ans , Jeanne
Rocher, fa femme , âgée de 35 , & fon enfant d'environ
3 ans , tous trois attaqués de maladie vénérienne
très - grave, Pon fupprime ici les détails ,
lefquels, ayant été tous trois traités par les dragées
de M. Keyfer , adminiftrés par M. Dupont , Mai
tre Chirurgien à Rennes & ayant commencé à
en prendre le 2 Janvier 1758 , j'ai vu & vifité les
mêmes perfonnes deux mois après , & les ai trouvées
fans aucun de ces fymptômes , & paroiffant
jouir d'une bonne fanté, malgré l'inclémence de
la faifon. A Rennes , ce 23 Mars 1758. Sevoy »
Médecin.
"
BESANÇON.
Lettre de M. Juffy, Maître en Chirurgie , à M.
Keyfer , en datte du 24 Mars 1758.
Je ferois bien malheureux , Monfieur , fi votre
JUILLET. 175 269
remède ayant partout les plus heureux fuccès , je
n'avois la fatisfaction de vous apprendre qu'il m'a
parfaitement réuſſi ſur un Employé attaqué de la
maladie vénérienne la plus confirmée , & fur le
nommé Luguet , Aubergifte , qui avoit lavoûte &
le voile du palais ulcéré , & qui avoit été déja
inutilement traité par les frictions. L'on fupprime
ici les détails de ces maladies dont les vilains mots
ne paroiffent pas néceffaires , mais qui étoient des
plus graves , & lefquels font parfaitement guéris.
Ce qui me prouve autentiquement la vérité que
vous m'aviez annoncée , & in'engage à donner à
votre méthode la préférence qu'elle mérite à tous
égards , ces malades ayant vaqué à leurs affaires ,
& n'ayant reffenti aucune efpèce d'incommodités .
J'ai l'honneur d'être , &c. Juffy , Maître en Chirurgie
à Befançon.
ΕΥΟΝ.
Lettre de M. Rey , Maitre en Chirurgie, à M
Keyfer , en datte du 2 Avril 1758.
Celle - ci eft , Monfieur , pour vous prévenir
que les épreuves qu'il a plu à M. le Prévôt des
Marchands & à MM. les Recteurs de l'Hôtel-
Dieu , de me faire faire de deux malades attaqués
des maladies vénériennes les plus graves , étant
achevées , & ces deux malades venant de fortir
parfaitement guéris, un de Meffieurs les Recteurs
vient d'envoyer à M. le Prévôt des Marchands ,
actuellement à Paris , les Certificats qui m'ont
été donnés par mes Confreres chargés de fuivre ces
expériences , & lefquels Certificats doivent être
préſentés à M. le Duc de Villeroy & à M. le Ma
réchal de Biron. Tous les malades dont je vous ai
parlé dans mes dernieres font -entierement guéris ,
210 MERCURE DE FRANCE.
1
n'ont éprouvé aucuns accidens , & jouiffent de la
meilleure fanté . J'en ai plufieurs nouveaux , de
l'état defquels je vous entretiendrai par le Courier
prochain. J'ai l'honneur d'être , &c. Rey , Maître
en Chirurgie à Lyon.
Nouveau Certificat de M. Garengeot , à l'occasion
de l'ufage qu'il vient de faire par lui- même des
dragées à l'Armée du Roi.
E'on n'a encore vu dans les repliques de M.
Keyfer à fes adverfaires , que deux de mès Certificats
fous l'autorité de deux Seigneurs qui exigeoient
que je fuiviffe ce Praticien dans le traitement
d'un nombre déterminé de fes malades , &
que je leur en rendiffe compte fuivant la probité
qu'ils me connoiffoient . Or j'attefte de plus aujourd'hui
que ce Chirurgien m'ayant reconnu
verfé dans le genre de maladie qui l'occupe , m'a
confié de fon remede. Me trouvant enfuite dans
une pofition où je ne pouvois traiter trois Officiers
par la méthode ordinaire ; je me fuis fervi
avec fuccès dudit remede , quoique ces Militaires
fuffent affujettis à paffer toute une campagne
dans des plaines , à n'avoir d'autre domicile que
leur tente , aux exercices de leur état qui confiftent
à monter de temps à autre des gardes , à
coucher ſouvent au bivouac , à des marches trèsfréquentes
, & à un régime peu convenable . Je
donne moins ces trois exemples pour modele ,
que pour faire connoître aux perſonnes en état
d'obferver un certain régime , d'être à portée
d'une adminiftration judicieufe & journaliere du
remede , & des acceffoires qui font quelquefois
d'une néceffité abfolue , qu'elles fe trouveront
guéries fans s'être abfentées de leurs exercices que
l'on fuppofe modérés , & fans qu'on ſe ſoit apJUILLET.
1758.
21X

perçu de leur incommodité ; avantage très- grand
pour plufieurs. Fait à Paris , le 17 Mars 1758.
Croiffant- de Garengeot .
M. Keyfer ofe fe flatter que le Public reconnoîtra
de plus en plus la vérité , & qu'il verra que
les atteftations auffi authentiques & auffi multipliées
, qu'il a l'honneur de lui préfenter tous les
mois , & venant de toutes parts , mériteront bien
plus de foi que les mauvais & faux Libelles que
la noirceur de fes ennemis ofé enfanter dans la
feule vue de lui nuire , & auxquels il ne répondra
plus par la fuite.
AVIS.
Il vient de s'établir , rue des Boulangers Saint
L
Victor , une Manufacture de Miroirs de réflection ,
en glaces courbées . Ces Miroirs font vulgaire .
ment nommés Miroirs à groffir : on pourra les
commander de toutes les grandeurs que pourront
porter les glaces de la Manufacture Royale.
On trouvera auffi dans cette Manufacture des
cryftaux de pendule de toutes dimenſions & courbures
, auffi réguliers & auffi bien polis que ceux
d'Angleterre , & comme il y en aura toujours un
fonds de plus de trois cens tout-faits ,
les Horlogers pourront les choifir & fe les procurer
fur le champ , ce qu'ils n'ont jamais été à
portée de faire jufqu'à préfent.
Meffieurs
On pourra enfin y faire courber des glaces en
toutes fortes de figures & de formes , pour garnir
les portes courbées des bibliotheques , des coins ,
quoicontenant
des effets qu'on veut laiffer voir ,
qu'enfermés , & pour les croifées des falons ronds
ou ovales.
212 MERCURE DE FRANCE.
On pourra auffi avoir ces glaces étamées par
ee côté concave ou par ce côté convexe , foit
pour orner des encoignures arrondies d'appartemens
, foit pour en compoſer des vales de parterre
ou de fallon , foit pour en faire des furtouts
de table , & leur faire répéter en petit & en totalité
les objets qui les environnent ; ce qui produit
un fpectacle des plus agréables & des plus furprenans..
On y fabrique auffi des loupes à l'eau d'une
nouvelle invention , par la réunion de deux de ces
glaces courbées en portion de fphere , tellement
travaillées , qu'elles tiennent l'eau entr'elles fans
monture ni maftic , & peuvent être auffi nettoyées
d'un moment à l'autre , & fucceffivement remplies
des diverfes liqueurs dont on voudra comparer la
réfraction . La poffibilité de faire ces loupes de
toutes grandeurs, jointe à leur parfaite tranfparence
, leur donne fur celle de verre folide des avantages
qu'il feroit fuperflu de détailler.
C'eft aux Artiſtes & aux Curieux d'inventer ; ils
font invités à faire part de leurs idées fur les différentes
applications que l'on peut faire de cette
maniere de courber & d'étamer ces glaces : ils
trouveront dans ce nouvel établiffement toute la
docilité & toutes les facilités poffibles.
AUTRE.
BECHIQUE fouverain , ou Syrop pectoral , approuvé
par brevet du 24 Août 1750 , pour les maladies
de poitrine , comme rhume , toux invétérées
, oppreffion , foibleffe de poitrine , & afthme
humide. Ce Béchique ayant la propriété de fondre
& d'atténuer les humeurs engorgées dans le poulmon
, d'adoucir l'acrimonie de la lymphe , en
JUILLET. 1758. 213
T
tant que balfamique , & de rétablir les forces abatques
, en rappellant peu à peu l'appétit & le fommeil
,comme parfait reftaurant , produit des effets
fi rapides dans les maladies ci - énoncées , que la
Bouteille taxée à fix livres , fcellée & étiquetée
à l'ordinaire , eft fuffifante pour en éprouver toute
l'efficacité avec fuccès. Il ne fe débite que chez la
Dame veuve Mouton , Marchande Apothicaire
de Paris , rue S. Denis , à côté de la rue Théve
not , vis-à- vis le Roi François.
LE
AUTRE.
E fieur Chinon enfeigne l'ordre des Ecritu
res du Commerce maritime , la formation des
Comptes d'armemens & des défarmemens , Cargaifons
pour l'Amérique & la Guinée , Décomptes
d'Equipages , Traite des Noirs , la difpofition
du Tableau de leurs Ventes , l'ordre que l'on
tient par rapport à l'argent des Ifles , celui des retours
des Navires qui ont fait la Traite , Affrétemens
de Navires , ou Chartepartie , Affurance ,
Prime , Groffes Aventures , Cambie de Groffe ,
Eret , Pacotilles , Avaries ordinaires & extraordi
naires , la Tenue des Livres , les Changes , enfin
toutes les Regles & les Instructions qui en dépen
dent , & qui font abfolument néceffaires aux perfonnes
qui ont deffein de paffer à l'Amérique ,
pour s'y établir , ou de travailler chez les Habitans,
Négocians, Armateurs & Marchands , même
pour ceux qui navigent, & qui defireroient entrer
au fervice de la Compagnie des Indes . Sa demeure
eftrue des Vieux Auguſtins, du côté de celle Montmartre
, au coin de la rue , chez le fieur Château ,
vis-à-vis la Croix d'Or. On le trouvera dans fa
Claffe , depuis huit heures du matin, jufqu'à midi.
214
Fautes à corriger dans le Mercure de Juin.
PAGE 106, lign. 12 , Offimandias , lifex Ofimandias.
Page 111 , ligne 8 , pour les établir , lifez pour
Pétablir. M
Ibid. ligne 18, de la navigation qu'ils avoient entrepris
, lifez qu'ils avoient entrepriſe.
Page 112 , ligne 10, fixa l'expoſition , liſez la pofition
.
Page 146 , ligne 12 , fi M. Nicole n'a pu épaiſſir ,
lifez éclaircir.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier, ᎪᎥ
le premier volume du Mercure du mois de Juillet
, & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher
l'impreffion . A Paris, ce 29 Juin 1758 .
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LAA Fauvette & la Tourterelle , Fable, pages
Les Rivales réunies , Conte ,
Stances à Mlle Coraline, & c. 33
Vers à une Dame qui difoit que les Converfations
amoureuſes l'ennuyoient , & qu'elles chafferoit
tous les Amans ,
342
35
215
Réflexions fur la force d'efprit , par M. D. G. à
Béthune ,
Eloge fur la Médiocrité , ou Réponse aux Vers
qu'on lit dans le premier Mercure d'Avril 1758 ,
44
45
46
Vers fur le Mariage de M. le Vidame d'Amiens ,
avec Mademoiſelle de Chevreuſe ,
Des Queſtions & des Queftionneurs ,
Imitation de la quatrieme Ode du premier Livre
d'Horace , 53
Lettre de Mademoiſelle de Tui... à Madame la
Marquife de ... fur la lecture des Romans , 55
Mufette ,
58
Les Bienséances font des loix pour le Sage , Difcours
,
60
Vers à mademoiſelle de J ... qui avoit demandé
des Vers à l'Auteur , 79
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure du mois de Juin ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chanfon , Couplet Anacréontique,
ART. II . NOUVELLES LITTERAIRES.
80
81
82
84
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux ,
85
Lettre de M. Bomare- de Valmont , à M. de Féligonde
, &c.
97.
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Phyfique. Lettre de M. Olivier - de Villeneuve ,
Docteur-Médecin de la Faculté de Montpellier,
fur le Triomphe de l'Ether , à l'Auteur du Mercure
,
127
Séance publique de l'Académie Royale de Chirurgie,
147
21-6
ART. IV . BEAUX-ARTS,
Mufique,
Gravure ,
Architecture ,
ART. V. SPECTACLES.
Opera ,
165
166
167
173
Lettre de M. *** à l'Auteur du Mercure , fur •
un accident arrivé dans le mouvement des Machines
de l'Opéra , à la deuxieme repréſentation
des Fêtes de Paphos ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
174
177
178
182 Concert Spirituel ,
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
183
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c , 191
Bénéfices donnés ,
201
Mariages & Morts , 202
Supplément à P'Article Chirurgie ,
Avis divers ,
La Chanson notée doit regarder la page 84.
203
211
De l'Imprimerie de Ch , Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le