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1758, 01, vol. 1-2, 02-03
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32.40 Mo
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891
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
669
JANVIER. 1758 .
PREMIER VOLUME.
Diverfité, c'eft ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochia
Filiusinve
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , quai des Aagaftins.
CELLOT , grande Salle du Palais ..
Avec Approbation & Privilege du Roi,
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
336208
"ASTOR, LENOX LAND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier-Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eſt à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la poſte , payeronɩ
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mereure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut .
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ;
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
1
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainsi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay .
Au commencement de chaque mois , on
délivre au Bureau du Mercure un volume
du Choix des meilleures pieces des anciens
Mercures , précédées d'un extrait du Mercure
François , dans le format du Mercure
de France , & aux mêmes conditions .
AV I S.
On trouvera le Mercure dans les Villes
nommées ci après.
Abbeville , chez L. Voyez , & Devérité .
Amiens , chez François , & Godard .
Angers , chez Jahier .
Arras , chez Nicolas , & Laureau.
Auxerre , chez Fournier.
Bâle en Suiffe , à la Poſte .
Beauvais , chez Defaint.
Berlin , chez Jean Neaulme , Libraire François.
Befançon , chez Briffault.
Blois , chez Maffon .
Bordeaux , chez Chappuis l'aîné , à la nouvelle
Bourſe , Place royale ; les freres Labottiere ,
Place du Palais ; L. G. Labottiere , rue Saint
Pierre , vis-à-vis le puits de la Samaritaine , &
J. P. Labottiere , rue S. James , & à la Poſte.
Breft , chez Malaffis.
Brie , chez Lefevre.
Bruxelles , chez Pierre Vaffe , F. Serſtevens , &
J. Vendenberghen.
Caen , chez Manouri.
Calais , chez Gilles Née , fur la grande Place.
Châlons en Champagne , chez Bricquet .
Charleville , chez Thezin .
Chartres , chez Feftil & Goblin.
Coppenhague , chez Chevalier, Libraire François.
Dijon , à la Pofte , chez Mailly, & Coignard- de la
Pinelle.
Falaife , chez Piftel - Préfontaine.
Francfort , chez Varrentrapp .
Fribourg en Suiffe , chez Charles de Boffe.
A iij
Gand , chez P. F. de Goefin.
La Rochelle , chez Salvin & Defbordes fils.
Liege , chez Bourguignon..
Léipfik , chez M. de Mauvillon .
Lille , chez la veuve Pankouke.
Lyon , à la Pofte , chez J. Deville ; & chez Delaroche
, ayant la direction du Bureau d'Ayis.
Manheim , chez Charles Fontaine .
Marſeille , chez Sibié , Moffy , Boyer & Ifnard ,
fur le Port.
Meaux , chez Charles.
Montargis , chez Bobin.
Moulins , chez Faure , & la veuve Vernois.
Nancy , chez Nicolas.
Nantes , chez la veuve Vatar.
Nifmes , chez Gaude .
Noyon , chez Bonvallet .
Orléans , chez Rofeau- de Monteau.
Poitiers , chez Faulcon l'aîné , & Félix Faulcon.
Provins , chez la veuve Michelin.
Rennes , chez Vatar pere , Vatar fils , Julien Vatar
, Julien-Charles Vatar , & Garnier & Compagnie.
Rheims , chez Godard.
Rouen , chez Hérault , & Fouques.
Saint -Malo , chez Hovius.
Saint-Omer , chez Jean Huguet.
Senlis , chez Desroques.
Soiffons , chez Courtois.
Strasbourg , chez Dulfecker , & Poholc.
Touloufe , chez Robert , & à la Pofte.
Tours , chez Lambert , & Billaut .
Troyes , chez Bouillerot.
Verſailles , chez Fournier.
Vitry-le-François , chez Seneuze ,
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1758.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PARAPLUIE ,
FABLE.
JETTE négligemment à côté d'une porte ,
à
Un humble Parapluie , au maître qui pafſoit ,
Et qui contre le mur durement le preffoit ,
En gémiffant s'exprima de la forte :
Quand l'Aquilon du haut des cieux
Précipite en torrent les liquides nuages ,
Avouez-le , Seigneur , mon toit officieux
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Vous garantit de leurs outrages ;
Vous êtes heureux de m'avoir.
Je triomphe , on m'éleve , on étale mes aîles ;
Sous leur abri perruques & dentelles
Des autans pluvieux affrontent le pouvoir
Mais de fon fouffle un Zéphyr agréable
A-t'il féché l'humide réfervoir ?
Ceffe- t'il enfin de pleuvoir ?
Je deviens auffi- tôt nn poids qui vous accable ,
Je ne fuis plus qu'un meuble pépriſable ;
Et même mon afpect , pour comble de malheur ,
Si le foleil paroît , vous donne de l'humeur.
T
De ce difcours le maître eut l'ame atteintes
Et crutaifi confoler l'Orateur :
Que d'humains généreux éprouvent ta douleur ,"
Et peuvent faire même plainte !
Un ingrat , fur le feuil de la calamité
D'où le tira notro affiftance ,V
Trop fouvent fe croit acquitté,
S'il ne nous voit qu'avec indifférence :
Mais , & fortune , éblouis-tu fes yeux
D'un feul rayon de ta fiere opulence ?
Le bienfaicteur lui devient odieux .
DE SAULX , Chanoine de l'Eglife de
Rheims .
$11.0
I
JANVIER . 1758 ..
LETTRES
D'une femme raisonnable à ſon Amant ( 1 ) .
UNS honnête femme que le temps a mis
à la raiſon , donne des leçons de fageffe à
un Philofophe , & lui prête des armes contre
les artifices de fon fexe. C'est un vieux
Médecin qui dévoile de bonne foi la charlatanerie
de fa profeffion. Après avoir tiré
le meilleur parti de fon fecret , on le dépofe
dans le fein d'un Amant ou plutôt
d'un ami , titre plus décent & plus convenable
à un fçavant qu'il s'agit d'inftruire
dans le feul art qu'il ignore. Vous ne verrez
point ici cette paffion qui bleffe le
coeur , ni cette liberté qui remue les fens par
le feu des images. Il faut laiffer aux petites
maîtreffes le foin de façonner les jeunes
gens au talent de plaire , & de féduire ..
Celle- ci n'a plus que du bon fens , & que
cet efprit naturel qui revient enfin , quand
on eft ennuyé du rouge & de la parure. On
prie toutes celles qui font encore du bel
âge de ne point s'amufer au babil d'une
pédagogue , qui voudroit leur faire ici des
contes de vieilles.
1) Ces: Lettres font traduites de l'Italien.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lettre I.
Vous ne connoiffez pas trop , ce me
femble , ce qu'on peut appeller par reftriction
le beau monde , je veux dire celui des
femmes . Je vais vous ouvrir cette nouvelle
école , & d'autant plus volontiers , que
je renonce déformais aux armes de men
fexe , dans l'efpérance que vous ferez ma
derniere paffion , comme vous êtes l'unique
maintenant & la plus véritable que
j'aie jamais eue. Ces armes qui font offenfives
entre nos mains , pourront , quand
vous en fçaurez l'ufage , vous fervir de
défenſe pour éviter ou repouffer nos coups;
car nous avons des filets fans nombre
mon cher ami : la fuperftition , l'hypocrifie
, l'air de fentiment , l'honneur même &
la décence , nous fourniffent des pieges de
toute forte.
Mais voici ma premiere leçon : retenez
là bien. Toute honnête femme qui reçoit
des préfens de prix , ou n'a jamais aimé
ou n'aimera pas long- temps . Je m'imaginois
, Monfieur , que vous auriez cru mon
coeur infenfible à tout autre intérêt qu'à
celui de vous plaire. Cependant ma femme
de chambre m'a remis ce matin un meuble
de votre part . Je ne vous dirai point qui
l'emporte , du travail ou de la matiere ;
JANVIER. 1758 .
H
mais je m'eftimerois la plus malheureufe
du monde , fi je l'acceptois fans vous en
faire des reproches. J'avois ordonné qu'on
vous le renvoyât , lorfque par réflexion
j'ai pensé que ce feroit trop vous humilier,
& reconnoître mal les petits foins & l'adreffe
qu'il vous en a coûté pour me jouer
ce tour. Je le garde ; mais vous prendrez
en punition la bague que je vous envoye
dans cette lettre , pour vous rappeller quelquefois
mon fouvenir : autrement ce ne
feroit pas la peine de la porter au doigt.
Mais fouvenez- vous qu'une femme capable
d'une paffion délicate , eft outragée de
fe voir confondue avec celles qui vendent
leurs plaifirs. Dès qu'on tourne les yeux
du côté de l'intérêt , que devient la cordialité
, cette vertu dont le nom feul vous dit
affez qu'elle fe nourrit toute de coeur ? Ce
n'eft pas que je n'aie agréé cent fois , vous
le fçavez bien , de ces petites galanteries
dont l'amour s'amufe & s'entretient. Mais
un riche préfent n'eft pas de mon goût ; je
n'y veux d'autre prix que celui du fentiment.
C'en eft trop là deffus. Si vous avez
l'efprit de profiter de mes connoiffances ,
mon coeur vous inftruira ; vous verrez
comme il parle. Adieu. Je ne vous demande
pas le vôtre ; vous fçavez fi je puis vivre
fans ce foutien.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Lettre II.
Vos queftions me rappellent ce qu'om
m'a dit plus d'une fois , & que j'ai malheureufement
appris à mes dépens , que
la corruption fe perpétue entre les hom-,
mes par l'entremife des femmes , qui ne
répetent que trop bien les leçons qu'elles.
ont reçues. Je vais donc à mon tour former
un écolier dans l'art que je tiens d'un
grand maître , c'eft- à - dire dans le manege
de l'amour...
Vous ne connoiffez le monde que par
des études fort abftraites , & vous vous
amufez encore à définir ce qu'il doit être
fans avoir conçu ce qu'il eft. Mais il n'y a
rien de moins reffemblant que l'idée & la
réalité. N'avez- vous jamais vu quelque
hôpital de fous ? Il eft bâti , ce femble ,
tout comme une autre maiſon .. Il faut entrer
dedans pour connoître les habitans..
Jufqu'ici vous n'avez jugé du monde que.
par les apparences. Un maintien noble ,
des habits décens , des manieres gracieufes
, un accueil honnête , tout vous annonçoit
la meilleure morale. Mais fçachez
donc que tous ces beaux dehors n'étoient
que le mafque des vices les plus hideux..
Vous autres Philofophes , vous préférez,
les fyftêmes aux recherches. Souffrez que
JANVIER. 1758. 13
je coupe un peu les aîles à votre imagination
. Quittez pour un moment les efpaces
vuides & le pays perdu de la vraiſemblance,
& fuivez- moi , s'il vous plaît , dans
l'intérieur des palais & jufques dans le fecret
des cabinets , pour y dévoiler les myfteres
de cet artifice exquis , qui établit l'empire
des femmes fur la foibleffe des hommes
; après quoi vous pourrez revoler aux
nues à votre ordinaire. Ne riez pas , je
vous prie , de mon attentat contre la ſublimité
de votre philofophie. La ſcience que
je traite n'eft pas de votre reffort , il faut
bien qu'on vous l'enfeigne , & je veux
faire les frais de votre inftruction .
Le grand vice de l'efprit humain , c'eft
le manque d'expérience qui nous fait aller
à tâtons , & tomber dans des précipices:
qui n'en font pas moins profonds pour
être couverts de fleurs. Je dois vous épargner
des repentirs trop amers pour quiconque
n'a pas fçu de bonne heure percer
à fonds les ténebres des hommes , & rompre
ou éluder les pieges des femmes. Ecoutez
donc ma nouvelle philofophie expérimentale.
Tous les hommes naiffent dans une
ignorance abfolue , qui devroit les perdre.
Heureufement il a été pourvu à leur falut
éternel par la Religion qui les y mene tout
14 MERCURE DE FRANCE.
droit ; mais qu'il s'en faut bien qu'on fe
fauvât fur la terre avec cette droiture , ou
plutôt avec cette confiance. A la volonté
de ne point tromper , il faut donc ajouter
la crainte de l'être foi - même , qu'ainfi
l'on prend , pour ſe garantir , des habits de
cour ; je veux dire la diffimulation doublée
du menfonge. Car remarquez un
Courtifan , fi vous verrez en lui quelque
trace de cette ingénuité qu'il avoit dans
l'enfance. Voyez comme l'artifice a déguifé
les couleurs naturelles de fon caractere.
Cet homme enflé d'ambition & d'efpérance
, tiendroit un fecret même fur les
tifons ardens ; n'eft- ce pas ? Cependant à
la vue d'une femme , fon ame percée laiffe
tout échapper. Croyez m'en , cher ami ,
tous vos Hercules filent dans la maifon
d'lole. Ces bras accoutumés à rompre les
barrieres de l'ennemi , ces orateurs dont
l'éloquence enchaîne les peuples , ces politiques
fi habiles dans l'art de s'envelopper
eux-mêmes & de pénétrer les autres ,
perdent tous leurs forces & leurs fecrets
auprès d'une maîtreffe . Je le fçais , & je
vous le confie avec toute la fincérité de
mon amour. Cette ſcience eft entrée chez
moi par tous mes cinq fens , dont Vous
n'ignorez pas que le témoignage réuni ne
fouffre point de doute. Etonnez - vous
JANVIER. 1758. IS
-
encore qu'Augufte , ce premier Monarque
du monde , ait affronté la réputation d'être
un des plus grands adulteres de fon temps ,
quoiqu'on fçût fort bien qu'il s'amuſoit à
toute autre chofe qu'au commerce des
femmes , & qu'il n'affectoit de la paffion
pour elles , qu'afin de mieux furprendre
tous les fecrets de leurs maris . Jugez donc
fi un grave Magiftrat, qui ne parle que par
fentences , & qui n'ofe prononcer fon avis
tout haut , comme s'il craignoit qu'on le
fçût , retiendra quelque chofe . On réſiſte
à la violence qui nous ferme le coeur en
voulant le forcer ; mais , qui peut tenir
contre les attaques du penchant ? Le plaifir
qui féduit réuffit toujours mieux que les
tortures de la tyrannie , à nous arracher
nos penſées : car encore une fois , on ne
lutte pas long-temps contre les moyens de
la nature. A quoi tient - il donc qu'une
femme n'ait un empire abfolu fur les
hommes ?
Ne vous fcandalifez pas du tort que je
vais faire à mon fexe. Quand on révele des
vérités utiles à fon prochain , on ne mérite
pas de reproches. L'art le plus tyrannique
d'une femme qui n'aime pas , eft de nour-
Fir long- temps la paffion d'un amant , &
de le faire languir dans une efpérance
eruelle, qui confume le coeur , fans éteindre
16 MERCURE DE FRANCE.
l'amour , ou s'il meurt enfin , c'eft en laif
fant la honte , le défefpoir & le repentir à
fa fuite. Une belle femme , qui n'ufe point
de retour envers fon amant , eft une peſte
parce qu'elle fe fait un jeu du menfongé &
de la vérité ; parce que les ris , les plaintes
& les dédains ne font qu'une guerre étudiée
pour dérober à un homme défarmé
fon repos ou fa fortune , fon honneur , fa
fanté , fa vie même.
Mais voici deux préfervatifs que je vais
vous donner. En fait de femmes , prenez
toujours le bon pour le beau , le beau , c'est - à -dire
accoutumez- vous à trouver le plus agréa
ble , l'objet le plus vertueux & le plus raifonnable.
La plupart des hommes & des
femmes fe trompent réciproquement d'appeller
bon ce qui eft beau. La beauté n'eft
un bien que pour les yeux ; mais le bon
flatte tous les fens , & furtout le coeur qui
eft le meilleur juge en ce genre.
Ne vous arrêtez ni à ce que vous voyez ,
ni à ce que vous fentez dans les premiers
mouvemens d'une inclination . La foi , qui
eft un devoir indifpenfable en matiere de
religion , eft fouvent très préjudiciable
dans le commerce des hommes . L'incrédulité
furtout eft bien à fa place avec les
femmes. Oh ! que de lanternes magiques
elles ont à la main pour vous fafciner !
-
JANVIER . 1758 . 17
comme elles fçavent fe fervir de verres
trompeurs pour agrandir ou rappetiffer
les objets ! Les chofes muettes parlent , &
les chofes parlantes ne difent mot dans
nos cabinets . Suivez- moi , mon cher écolier.
Sans être Médufe , je veux vous pétrifier
pår les prodiges inconcevables que
je vous mettrai fous les yeux. Aimez bien
votre maîtreffe qui renonce à tout pour
votre coeur. Adieu .
Lettre III.
Vous voulez que je vous enfeigne à marcher
fans rifque dans le pays enchanté de
la coquetterie. Je vais donc vous confier
mon fecret , d'autant mieux que je ne veux
plus en faire ufage . Oui , je mourrai dans
l'attachement que je vous ai voué ; mais
quel déplaifir affreux , fi je me féparois de
vous , avec la penfée qu'une fi belle
ame pût tomber dans l'efclavage des.
femmes après moi ! Car vous avez le
naturel fi bon & fi flexible , que vous devez
craindre d'être encore la dupe de leurs
artifices . Non , aucune ne vous diroit la
vérité comme je fais. Toutes les femmes
ont pris une habitude infurmontable de
mettre le mafque de la vertu fur tous leurs
vices.
L'éducation nous gâte auffi vîte que
18 MERCURE DE FRANCE.
·
vous. Des parens , des voifins , mais furtour
des fuivantes : tout fert à nous corrompre.
Nous lifons auffi nous , & combien
d'ames trop officieufes qui s'empreffent
de pervertir notre enfance avec des
romans , des comédies , & tous ces livres
dangereux que les Auteurs François ont
tiré de l'antiquité pour les faire paffer à
toute l'Europe par les charmes de leur langue.
Nous fommes au fait de toutes les
intrigues domestiques : la curiofité qui naît
avec nous , ne manque pas de nous introduire
furtivement dans tous les cabinets
où il ne nous échappe rien des propos interrompus
de l'amour , & de ces paffions
fuivies qui nous ouvrent fi bien l'efprit.
Ce n'eft pas que nous ayons befoin de
leçons ; toutes les femmes , à la réſerve
de quelques fottes , font maîtreffes dans
l'art d'aimer , & d'autant plus habiles que
l'air de retenue , la modeftie & la rougeur
ne fervent qu'à couvrir leur manege. L'oifiveté
d'ailleurs , & la nature de nos occupations
fédentaires & qui ne demandent
pas beaucoup de réflexion , nous laiffe
tout le temps d'avancer ces heureufes difpofitions
à la coquetterie.
Jugez quel compte il faut tenir de cé
ton d'ignorance que nos belles affectent ,
& de toutes ces petites rufes de guerre ou
JANVIER. 1758 . 19
fauffes attaques , par où nous cherchons à
faire breche dans vos coeurs. Affurez- vous
donc que nous ne fommes jamais fi dangereufes
, que lorfque nous montrons le plus
de candeur & de fimplicité. Mais pour vous
fixer dans l'idée que vous devez prendre
des femmes ; réduifons tous les caracteres
fous quelques claffes , celle des étourdies ,
celle des femmes fenfées , celle des paffionnées
& celle des rufées .
Les imprenables , celles qu'on n'emporte
pas avec un long fiege , & qu'on ne tient
pas même après qu'elles fe font rendues ;
celles dont le coeur & la confiance font le
plus difficiles à gagner , ' ce font les dernieres.
Au deffus des préjugés de leur fexe,
de la route battue des paffions & des petites
menées de l'amour , elles ne veulent
que des intrigues bien embrouillées , auffi
pénibles à rompre qu'à former . La plus
dangereufe efpece , & celle dont tout homme
fage doit s'éloigner comme du feu ,
c'eſt la premiere. Il faut donc s'en tenir à
celles du milieu , c'eft- à- dire à la feconde
claffe , qui eft de ces femmes raifonnables
avec affez d'efprit pour diftinguer un honnête
homme de la foule des idolâtres imbécilles
, ou des adorateurs hypocrites , &
pour agréer fes hommages. L'éducation
leur apprend à fe rendre & à vous en20
MERCURE DE FRANCE.
chaîner de bonne grace , fans abuſer de
leur empire. La mélancolie rend celles de
la troifieme efpece rêveufes , circonfpectes
& irréfolues ; elles fe livrent fans artifice
à l'impreffion d'intérêt qu'excite dans leur
ame fenfible quiconque ſouffre pour elles .
Repaffez maintenant toutes ces leçons ,
& comptez les obſtacles , les hazards , les
dépenfes , la perte du temps , le peu de
profit , & les grands rifques qui fe trouvent
à affiéger une belle perfonne , & vous
conclurez que s'il s'en rencontre une d'un
efprit & d'une beauté médiocres , qui
veuille bien vous entendre & fe mettre
de moitié dans un commerce d'amour ,
vous êtes trop heureux d'éviter les naufrages
dans ce port. Non , vous n'imagineriez
pas les tourmens & la trifte fituation
d'un galant homme qui voit fa bonne foi
payée de fauffeté , fon amour de froideur ,
& fes foupirs de refus , toujours entre
l'efpérance & le défefpoir. Quel honteux
fupplice d'éprouver par foi-même ce que
dit un vieux Poëte François !
Au fait d'amour beau parler n'a plus lieu ;
Car fans argent vous parlez en hébreu ,
Et fuffiez -vous le plus beau fils du monde...
Entendez-vous ce langage , mon cher
novice ? Vivez , mon cher , & vivez pour
JANVIER. 1758. 21
m'aimer , tandis que je paſſerai le refte de
ma vie à vous inftruire.
Lettre IV.
Le plus grand malheur d'un homme
d'efprit eft de rencontrer une folle , ou une
de ces prudes qui lui font fouffrir les tourmens
de Sifyphe & de Tantale. Vous me
parûtes hier au foir impatient d'apprendre
ce qu'il y avoit à rifquer avec les femmes
vives , dont le naturel n'a pas été corrigé
par l'éducation. Je n'ai rien de caché pour
vous ; mais je ne puis vous donner de détail
, fans entrer dans un labyrinthe à n'en
jamais fortir. Maîtreffes de bonne foi , leur
caractere ardent & impétueux ne ſe manifefte
pas d'abord ; elles s'infinuent fourdement
dans votre coeur , & s'y attachent
comme le lierre à la muraille , jufqu'à vous
entraîner avec elles dans le précipice , fans
que vous ayez le temps de vous en appercevoir.
Elles courent fans bride ni retenue
, emportées par la fougue du plaifir.
Elles parlent fans trop d'art ni de choix ;
mais avec une vivacité qui leur prête des
charmes. Enfin tous leurs mouvemens ,
leurs airs & leurs manieres refpirent une
liberté & une bonne grace que donne la
nature , excellente maîtreffe dans l'art de
plaire. Vous diriez être avec elles à l'âge
22 MERCURE DE FRANCE.
d'or ; mais écoutez comme les choſes empirent
infenfiblement.
Ou elles fe prennent de paffion pour
vous, ou vous pour elles , ou , ce qui feroit
encore pire , l'amour vous bleffe du même
trait. S'il eft tout dans leur ame , c'eſt une
fureur impétueufe qui leur fait méprifer
tous les ménagemens qu'une perfonne fage
doit garder pour cacher une paffion , quelque
avant qu'elle foit enfoncée dans le
coeur. Elle vous affiégera jour & nuit comme
une Bacchante , fans vous donner un
moment de relâche pour vos affaires , &
vous fera perdre ainfi par degrés la réputation
, la fanté , la fortune & le repos.
Mais fi par une étoile encore plus finiftre,
vous veniez à vous affoller d'un pareil caractere
â dieux ! à quels rudes affauts il
faut vous préparer ? car elles ont l'ame
auffi vive , auffi remuante que les yeux ;
& fûre de vous tenir dans leurs filets , elles
les tendent fans y penfer à tous ceux qui fe
préfentent , & la jaloufie vient à la traverfe
de votre bonheur. Votre pénétration
m'épargnera la peine de tirer toutes les
conféquences ; car je me fens accablée par
l'infomnie que m'a valu notre dernier
entretien. Je n'ai plus de tête pour penſer ,
ni de main pour écrire. Adieu donc , je
vous attends à l'heure ordinaire.
JANVIER. 1758. 23
!
Lettre V.
Préparez-vous à lire , car la veine eft
ouverte , & je fuis en train d'écrire ce matin.
Vous m'avez demandé , n'est- ce pas ,
comment il faut agir avec les artificieuſes ,
& quel piege elles employent pour s'établir
dans le coeur d'un amant , & le tourmenter
àplaifir ? Retenez bien d'abord qu'il
eft queftion de ces rufées qui cachent fous
l'appas de la franchiſe & du défintéreffement
, une ame oblique & des plus tournées
à la méchanceté . Les perfonnes vives
ont le défaut de parler toujours avant de
penfer , & celles -ci parlent peu , mais ne
penfent que trop. La nature leur a donné
la taciturnité pour ſe garantir de tous les
pieges , & l'art leur prête encore la diffimulation
pour en dreffer à tout le monde.
L'homme le plus fourbe n'a , dit on , que
deux intentions- tout au plus , une femme
rufée a toujours une troifieme intention
de refte. Je connois ces caracteres , & je
vais dépouiller ici le mien , en vous
avouant qu'il étoit de cette trempe. Il
faut que vous ayez un terrible afcendant
fur mon coeur , pour lui faire ainfi dévoiler
fes foibleffes , ou plutôt déployer toute fa
force.
Le grand art de nos rufées eft de traiter
24 MERCURE DE FRANCE.
la galanterie avec une certaine dignité , &
de manier les intrigues d'amour , comme
on fait celles de cour . Elles font un ufage
merveilleux de l'hypocrifie , & donnent à
leur férieux un air de paffion qui vous
pénetre & vous perfuade , quand elles
jertent un regard fur vous , que leur ame
eft toute occupée de votre perfonne. Avares
de leur fecret , fidelles par étude -à
celui des autres , furieufes pour arriver à
leurs fins , quoiqu'affez maladroites dans
le choix des moyens , les démonftrations
ordinaires ne les touchent pas ; elles ont
appris dans les romans à tenter l'incroya
ble , & à demander l'impoffible. Elles
mettent à tout un ton d'héroïfme qui en
impofe. Ce n'eft point à des ames vulgai
res , ni à des fentimens communs qu'on
s'arrête on veut des amans diftingués ,
furtout par la libéralité ; car on ne monte
qu'au plus haut prix à la faveur de ces
belles , encore ne defcendent- elles jamais
du trône de la décence. Mais comme tout
homme de bon fens ne fçauroit vivre longtemps
d'efpérance , s'il vaut la peine d'être
gardé , quand on juge à peu près que fa
paffio
paffion eft mûre , tout à coup on vous
l'arrête en chemin par de belles phraſes.
Le véritable amour , vous dit- on , fe nourrit
de penſées ; le pur, le vrai plaifir eft dans
l'efprit ,
JANVIER. 1758 . 25
l'efprit , & non dans les fens . On
ne veut des hommes que la probité ,
l'honnêteté , leur eftime & leur amitié
parce que ces fentimens ne vieilliffent
jamais.
Convient- il à un galant homme d'avoir
des prétentions fi baffes ? ... Enfin
tout au plus on laiffe prendre une main ,
ou dérober un baifer , mais dans la vue
d'arracher foi- même un ferment ou quelqu'autre
gage plus confidérable d'une éternelle
fervitude . S'il leur échappe des foibleffes
plus diftinguées , c'eft avec une
précipitation affectée , un air de ſurpriſe ,
de honte ou de frayeur.... Que ditesvous
, mon cher , de cette petite guerre ?
Y a- t'il là des mines & des feintes Mais
en voici bien d'autres.
Quand l'amour ne s'en mêle pas , nous
ne manquons jamais , nous autres rufées ,
pour jouir de tous nos avantages , d'interrompre
les plaintes des foupirans par ces
jolis reproches. A qui penfez vous parler ?..
Suis je une fille d'honneur ? ai je des fentimens
? Vous me voudriez donc avoir à
diſcrétion , fans fonger quelle eft ma fituation
? Autant de fufetés , mon
cher ami ; car quand l'envie leur a pris
de vous plaire , elles fe fatisferoient aux
yeux de mille Argus & fous la garde de
tous les Cerberes . Ainfi va notre jeu , pour
1. Vol.
...
B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
Y
nous distinguer des complaifantes de profeffion.
Mais voyez comment, je vous prie ;
par quelques vices de plus , & furtout par
l'avarice qui nous fait accepter mille dons
avant de rien accorder ; encore ne cédonsnous
jamais de bon coeur , & qu'à demi.
Allez après cela joûter à cette efcrime .
Rendez grace à votre étoile d'être tombé
entre les mains d'une femme qui s'eft trouvée
heureufement éprife de vous ; fans
quoi vous étiez perdu ; & novice , comme
vous êtes , j'avois de quoi vous faire deve
nir fou .
Mais fi l'amour nous furprend , quelle
chûte & quelle métamorphofe vous
fçavez que j'en fuis la preuve. L'orgueil ,
la majefté , la décence , tout ce trophée
eft renversé d'intéreffées , nous devenons
prodigues ; de fieres & cruelles ,
fouples & prévenantes : on ne craint plus
rien , on rifque tout. Cependant comme
les yeux du public font toujours impreffion
fur nous , on fe livre plus volontiers à ces
amans du premier vol , que la fupériorité
de leur rang ou de leur mérite met au deffus
de la malignité.
Il nous reste encore la reffource de juftifier
une paffion , ou de la mafquer fous
les titres de la cordialité , d'une pure eftime
& d'une jufte reconnoiffance. Quand
JANVIER.
1758.
27
une fi belle flamme a pris dans notre coeur ,
elle peut s'y
maintenir
ouvertement . Je
plains tout
malheureux qui rode autour
de nous en pareille
occafion , fi c'eſt un
homme fimple , & s'il n'eft riche qu'en
fentimens. C'eft
vraiment le ridicule de la
comédie , qu'on fait fervir à toutes les intrigues
.
La fuite au prochain Mercure.
L'IMAGINATION ,
POEM, E.
BRILLANTE Déité , toi, qui ſçais ſur tes traces
Enchaîner les talens , les Muſes & les Graces ;
Imagination , fenfible à mon projet ,
Viens embellir des vers dont toi feule es l'objet.
A
Prépare mes crayons , & prête à mon
ouvrage
Ces attraits qui des coeurs t'affurent le fuffiage.
C'eſt toi , qui fur les arts fis luire d'heureux jours :
Leurs appas font les tiens. Sans tes heureux fecours
,
Ils traîneroient encore une éternel'enfance.
Dans les détours obfcurs d'un labyrinthe im
menfe ,
Sans culte & fans autels les arts abandonnés
nuages
affreux étoient environnés.
De
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .

Nul beau jour n'éclairoit leur troupe fugitive.
Ils fuivoient la taifon . La raiſon trop craintive
Doit éclairer leur marche , & non guider leurs
pas.
Les beaux arts languiffoient , ou plutôt n'étoient
pas.
Bientôt les dégageant de leur prifon fatale ,
Imagination , tu fçus , heureux Dédale ,
Leur frayer dans les airs un chemin ignoré :
Ils volent fur tes pas vers ce féjour facré ,
Vers ce ciel , où le beau ( 1 ) loin des ames vul
gaires ,
Ne dévoile qu'à toi fes fublimes myſteres.
I 2
De fes feux éclairés de tes dons enrichis ,
De quel éclat pompeux les arts font embellis !
A leur char glorieux , riches de ta parure ,
Les Mufes par tes foins enchaînent la nature,
Tu parles . A ta voix l'air eft plus radieux ,
L'Univers eft peuplé de Nymphes & de Dieux ;
Flore peint nos vergers , Cerès dore nos plaines ,
Pan te doit fes pipeaux , les Zéphyrs leurs haleines.
L'éloquence paroît fous tes attraits vainqueurs. i
Ici la foudre en main , là le front ceint de fleurs ,
Tantôt fiere Déeffe , ou timide Bergere ,
Elle échauffe nos coeurs , les foumet , nous éclaire ,
Qu'à mes yeux la peinture étale de tréfors !
La toile doit la vie à fes brillans efforts ;
(1 ) Voyez Platon , Dialogue fur le bean.
JANVIER. 1758. 29
Tout s'orne & s'embellit fous fa main libérale.
Sa foeur , de Prométhée , immortelle rivale ,
Au marbre transformé prête le fentiment ,
Tandis que par des fons qu'anime l'agrément ,
La touchante harmonie , ainfi qu'un trait de
flamme ,
Sur l'aîle du plaifir pénetre dans mon ame.
Imagination , jouis de tes bienfaits ,
Vois les arts ranimés s'orner de tes attraits .
Du feu que tu répands fur leur troupe immortelle
,
Puiffe-tu dans mon coeur verfer quelqu'étincelle !
Vous, qu'anime ce feu , partifans des beaux arts ,
Volez dans la carriere , & fixez nos regards.
C'eſt par-là qu'entraînés fur les pas de la gloire ,
Tant d'Artiſtes admis au temple de mémoire ,
Ont dérobé leurs noms à la nuit du tombeau ;
L'imagination des arts eft le flambeau.
Sous les doigts de Puget fa main brillante & füre ,
Au triomphe de l'art fit fervir la nature .
D'Albane , elle guidoit les crayons enchanteurs .
Tes fons chers à l'oreille , & fouverains des coeurs,
Tes accords féduifans , Rameau , font fon ouvrage.
Eft-ce elle que je vois dans l'azur d'un nuage ?
Moins agile eft Hébé , Vénus a moins d'appas ,
Les Graces & les Ris accompagnent les pas.
Les Arts à fes côtés levant leur tête altiere ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Du feu de fes regards empruntent leur lumiere!
De fortunés Amans , quel effain glorieux
Par elle eft abreuvé d'un nectar précieux ?
D'un laurier toujours verd , de fleurs toujours nouž
velles ,
Homere couronné par fes mains immortelles ,
Le fublime Pindare & le divin Milton ,
Sur des roſes couché le tendre Anacréon ,
Epuifent tour à tour la coupe enchantereffe.
Favoris d'Apollon , c'eft là votre Permeffe .
Ce nectar féduifant eft le charme des coeurs :
Qu'il anime vos vers ; mais craignez fes dou
ceurs .
De cette autre Circé redoutez le breuvage ,
Que Minerve toujours en tempere l'ufage ;
L'abus eft dangereux. Auteurs infortunés ,
Loin du vrai , loin du beau par ce filtre entraînés ,
En vain vous nous offrez , amoureux de prodiges ,
Des Guerriers en poiffons changés par vos preftiges
( 1 )
(2 ) Des trépieds ambulans , des palais enchantés.
Loin d'embellir les arts , c'eft flétrir leurs beautés.
Imagination , fois l'ame de mon ame ,
Regne fur mon efprit échauffé de ta flamme ;
Regne ; mais fans vouloir l'affervir à ta loi ,
Souffre que la raifon le gouverne avec toi .
(1 ) La Jérusalem délivrée , liv. 10.
(2 ) Iliade, liv. 18.
A'Dôle , en Franche - Comté.
L. P.
JANVIER. 1758. 31
A Madame la M... de ... fur la lecture
des Romans.
J'aurois voulu que le Dieu des Romans
Eût épuré la langue des Amans
Que le remord perfécuteur du vice
Fût fon remede autant que fon fupplice.
M. le C. de ...
,
d'un
Vous voilà donc , Madame , dans une
de ces fituations critiques dont nous
avons parlé quelquefois . Mademoiſelle
votre fille , âgée de quatorze ans ,
goût décidé pour la lecture , s'eft trouvée
feule dans votre cabinet de livres , & s'eft
faifie du premier venu. Toujours attentive
à fes moindres démarches , vous avez bientôt
vu , qu'il s'agiffoit des Mémoires de ...
c'eſt- à dire , d'un Roman . Vous avez pris
un prétexte pour fufpendre la continuation.
de cette lecture ; & vous voulez que , fans
égard pour la tolérance ordinaire , je vous
diſe férieufement ce que je penfe fur cet
article.
Vous vous rappellez fans doute , Madame
, que nous avons plaifanté quelquefois
fur les inconvéniens de la morale relâpourtant
bien éloigné du richée
: je fuis
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
gorifte impitoyable , & votre aimable fille
va me prendre pour tel , fi vous lui révélez
ce que je ne fais que foumettre à vos lumieres
fuffifantes certainement , mais fubordonnées
à votre pareffe.
On a dit que du mariage de Theagene
& de Cariclée , font fortis tous les Romans
du monde ( 1 ) . L'Evêque Héliodore a donc
été le modele de nos Romanciers dans le
quatrieme fiecle , & dans le précédent , le
celebre Evêque d'Avranches en a été l'apologiſte
.
Nos premiers Romanciers , furent des
Moines du XII fiecle. Michel de Harne
compofa le roman du prétendu Archevêque
Turpin , & un Religieux de l'Abbaye
de la Graffe , celui de Philomena ( 2 ) . Ces
productions remplies des prodiges les
moins vraisemblables , furent reçues avec
tant d'avidité , qu'il en réfulta un inconconvénient
déplorable : c'eſt que les Hiftoriens
de ces temps- là , pour fe conformer
au goût dominant , firent un mêlange pitoyable
de narrations fabuleufes , & de
faits hiftoriques.
Quant à la morale , on n'y fit pas beaucoup
d'attention jufqu'à Gerfon ( 3 ) , qui
( 1 ) J'en excepte les Romans de Chevalerie .
(2) Voy. Journal des Sçavans, Novembre 1742 .
(3 ) Dans le quatorzieme fiecle.
JANVIER ' 1758. 33
le prit fur le ton le plus févere. Il écrivic
contre le Roman de la Rofe , & ne conclut
pas à moins qu'à la damnation de l'Auteur
, s'il étoit mort fans avoir fait pénitence
de la production d'un fi pernicieux
ouvrage .
Ce zele n'eft point de notre reffort . Ce
que nous craignons , c'eft que la lecture
des romans ne cauſe trop d'émotion dans le
coeur d'une jeune perfonne ; qu'elle n'y
fomente les principes des paffions naturelles
qui s'y trouvent déja , & ne la difpofe
à des fentimens trop tendres , pour
ceux qui font à portée de lui en infpirer.
C'eft en vain qu'on diroit que les romans ,
où l'on voit des perfonnes de l'an & de
l'autre fexe, qui s'aiment le plus tendrement
du monde , fans préjudice de la vertu , font
moins dangereux que les autres car il
engagent à croire que l'amour n'eft point "
à craindre , qu'on peut impunément s'y
livrer ; ce qui eft l'appas le plus funefte.
D'habiles gens ont cru que les écrits obfcenes
étoient moins dangereux que les romans
tendres & paffionnés , & l'on ne
doute point que dans les temps où la langue
Françoife étoit moins réfervée , certaines
expreffions qui peuvent révolter
dans les anciens romans , faifoient moins
d'impreffion alors , que n'en font aujour
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
d'hui ces manieres ingénieuſes & délica~
tes , avec lesquelles on expofe une intrigue
amoureuſe , & cette dangereufe adreffe
qui paroiffant n'infpirer que l'horreur du
vice , ménage , flatte fi délicieuſement.
les paffions.
La lecture des grands romans , tels
que Cyrus , Callandre , &c. feroit plus
propre à donner des ridicules. Ceux qui
font connus fous le nom de mémoires ,
hiftoires amoureufes , nouvelles galantes
mettent le coeur dans un plus grand danger.
Dans ceux -ci , en affectant de peindre
les hommes d'après nature , on a fait
des portraits trop charmans de leurs défauts
; on n'a point affez caché la difformité
du vice ; on a employé toute l'adreffe
de l'art à le déguifer , au point même de le
faire aimer. Il faut rendre juftice aux Auteurs
des grands romans , ils n'en ont point
ufé ainfi ils ont peint le vice fans déguifement
; ils en ont infpiré une jufte horreur
, ils n'ont donné le nom de vertu qu'à
ce qui le méritoit , & encore un coup ,
ib :
y auroit peu de danger dans cette lecture
pour les jeunes perfonnes , fi elles ne couroient
pas le rifque de fe former , fans le
vouloir , fur le modele des Clélie , dės:
Statira , & c.
Les anciens romans étoient auffi beau->
JANVIER 1758 . 35
coup moins pernicieux dans la République
des Lettres. Les Auteurs des nouveaux
affectent de s'éloigner de l'air romanefque :
ils donnent leurs prétendues hiftoires ,
comme des faits conftans , tirés de certains
manufcrits anecdotes. La verité &
la fiction y font mêlées avec tant d'art &
de vraiſemblance , qu'il faut un travail
très-pénible pour les difcerner , & que
l'embarras pourroit devenir plus confidérable
pour la postérité.
Le goût des grands romans commença de
diminuer fur la fin du fiecle paffé. On a
dit que les ouvrages de Madame de Ville-
Dieu y avoient contribué : je crois que ce
qui leur nuifit le plus , fut le nombre & la
groffeur des volumes fous lefquels la vivacité
françoife fuccomba , après avoir réfifté
long- temps aux narrations ordinairement
diffufes , languiffantes , aux fadeurs , aux
fentimens ridiculement raffinés , aux defcriptions
exceffivement longues & prefque
toujours inutiles , aux converfations
ennuyeufes , frivoles , déplacées , où l'on
ne difoit rien , & où il n'étoit queftion
que de courir après l'efprit.
Sila lecture des romans ne caufoit aucune
émotion dans le coeur , fi elle n'y
fomentoit pas les principes des paffions na
turelles qui exiftent déja dans les jeunes
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes , fi nous pouvions nous affurer
de la meſure de leurs fentimens , fi la fenfibilité
du coeur n'alloit fouvent de compagnie
avec la foibleffe de la tête , quel
mal pourroit caufer certe lecture ? Mais
peut on fe diffimuler le danger , qu'elle
n'excite une paffion qui , par elle -même ,
que trop d'empire fur le coeur.:
n'a
Les expreffions des amans toujours ex
ceffives , toujours outrées dans les romans,
mettent en mouvement les efprits les plus
engourdis ils donnent entrée dans le
coeur à la paffion la plus redoutable , toujours
la paffion favorite du Héros qui fait
tout pour elle , qui lui facrifie tout. Ces
Heros , & ces Heroines font fouvent décorés
des dehors de la vertu , & même de
l'innocence. Le Romancier les forme ainfi
pour ne point allarmer des coeurs fufceptibles
de frayeur au feul nom d'amour . L'image
d'un audacieux fans ménagement
pour la pudeur , révolteroit , offenferoit
même : mais qu'on ne s'y trompe pas , le
péril pour être mieux déguifé , n'en eft
pas moins certain . L'eftime & l'amitié font
les degrés les plus furs pour parvenir au
but que le prétendu Héros s'eft propofé . Le
refpect même , dit Milord Hallifax ( 1) ,
(1) Voy. Avis d'un pere à ſa fille,
JANVIER. 17588. 37
n'eft , en fait de galanterie , qu'un poiſon
plus lent , qu'un ennemi plus adroit.
Comment cet âge fi tendre , fi fufceptible
des premieres impreffions , fe défendra-
t'il contre les charmes de ces fortes
de lectures , où les graces du ftyle , l'intérêt
des fituations , la variété des tableaux ,
font autant d'amorces qui déterminent le
goût dans cet âge- là ? Ajoutez- y un certain
ait de nobleffe & de grandeur , qui déguiſe
encore mieux la fubtilité du venin ,
qui donne aux vertus & aux hommes un caractere
où la vérité eft éclipfée , où l'erreur
eft d'autant plus féduifante , qu'elle fe montre
avec les ornemens les plus enchanteurs.
Adouciffez , enveloppez , tant qu'il vous
plaira , ce qui peut faire fentir l'amour , le
danger n'en eft pas moindre : il fera même
plus imminent pour de certains caracteres.
Sera- ce une lecture préparée avec moins
de précaution ? Que produiront alors les
plus vives images de la volupté , le jeu
des paffions ? Comment fe peut - il qu'on
ne foit pas faifi , qu'on ne devienne foimême
l'acteur , & qu'au gré du féducteur
romancier , on ne fouffre , on n'aime ,
on ne haïffe ?
C'eſt en vain qu'on allégueroit l'utilité
qu'on peut retirer d'un roman bien écrit ,
parla pureté de la diction,la rapidité du récit ,
13 MERCURE DE FRANCE.
la fimplicité & la nobleffe du ftyle ; n'y a -t'il
point d'autres livres qui offrent les mêmes
attraits , & ceux- ci ne font- ils pas toujours
le fruit d'une imagination déréglée , toujours
tiffus de quelque intrigue galante ou
honteufe , toujours l'école où l'on apprend
à tromper la vigilance des époux, des meres,
des gouvernantes? Les chaînes, la captivité,
voilà de quoi l'on s'occupe ; les foupirs, les
larmes , voilà de quoi l'on fe nourrit.
Ce n'eft pas affez de tout facrifier à l'amour,
fi l'on ne s'immole foi-même fur fon autel.
Le coeur peut-il n'être pas la victime de
tant de paffions , les foupçons , la jaloufie ,
la haine , le dépit , la vengeance , la rage,
la fureur , le défefpoir ?
On dira fans doute qu'une jeune perfonne
ne s'engage point dans la lecture
des romans à mauvaiſe intention , qu'on
ne fçauroit lire toujours des livres férieux,
qu'on cherche de l'amufement. Eh , le trouveroit-
on cet amufement, fi l'on retranchoit
de ces ouvrages ce qui en fait le danger ;
& fous ces vains prétextes , accoutumerat'on
les jeunes perfonnes à des idées qui ne
doivent jamais faire la regle de leur efprit,
ni de leur coeur ?
Romanciers ! mettez dans la bouche de
vos Héros , les difcours les plus nobles ,
ne faites parler à vos Héroïnes que le lanJANVIER.
1758. 39
gage le plus décent : ne développez que des
idées de grandeur & de gloire. Qu'en réfultera-
t'il dans un fiecle comme celui- ci ,
où l'efprit philofophique qui analyfe tout,
a défini l'amour une illufion des fens , ou
un mécanisme aveugle , ne fuppofant
qu'un mérite matériel dans l'objet qui le ·
fait naître . L'amour , oui , l'amour , n'eſt
donc plus qu'un befoin.
Un goût de paffage pour la littérature
Angloife , nous a procuré beaucoup de romans
traduits de cette langue , comme
fi nous n'étions pas affez furchargés de
cette frivole denrée dans nos propres magafins
.
Nos Romanciers font aujourd'hui des
incurfions dans le pays des Fées , & quelques-
uns d'entr'eux ont mis dans ces bagatelles
tant d'efprit , tant d'art , qu'ils ont
laiffé à une diftance énorme leurs émules
dans cette carriere. Charmans Auteurs de
T.... du S.... d'A... ah ! vous fçavez.
trop bien les routes que les paffions peuvent
fe frayer dans les cours ; votre pinceau eft
d'une délicateffe extrême ; rien n'eft égal
au coloris de vos tableaux : mais fur quel
nombre , fur quel genre de lecteurs avezvous
compté ?
Eh bien , nous dira- t'on , un roman eft
fans doute un ouvrage frivole , dange40
MERCURE DE FRANCE:
reux même par les peintures trop vives
des épreuves où la vertu eft mife. Cependant
le goût de la lecture ne commencet'il
pas fouvent par le frivole ? Faut - il
toujours rougir d'être fenfible ? D'ailleurs
ne lit- on pas les romans pour connoître
les moeurs , pour les apprécier ? Faifons-
leur donc quelque grace : mais fuppofons
que le Romancier veuille l'obtenir ,
en nous donnant une fable ingénieufe, qui
corrige les hommes fous des noms empruntés,
en banniffant de fon ouvrage toute idée
de Héros & d'Héroïne invraisemblable ,
en ne préfentant , comme dans les bonnes
pieces de théâtres , des fujets fur la ſcene,
que pour avoir lieu de couronner la vertu ,
de cenfurer le ridicule , d'écrafer le vice &
le coupable.
AV.... en P.....
Nous n'avons pas reçu la piece qui a
pour Epigraphe : Catera degenere hoc ( adeo
Junt multa ).
JANVIER. 1758. 41
O D E.
DIEUX fuperbes , Dieux fanguinaires ;
A qui les aveugles mortels
Adreffent des voeux mercénaires ,
Erigent de honteux autels ;
Que ne peut périr la mémoire
De tous ces attraits , dont la gloire
A fait gémir l'humanité :
Je hais toute vertu farouche ;
Et je n'ouvre aujourd'hui la bouche
Que pour chanter la Probité.
J'en trouve le parfait modele
Dans cet illuftre Magiftrat ,
Qui fçut , à fon devoir fidele,
Servir & le Prince & l'Etat.
Jamais , au gré de l'innocence ,
Thémis ne remit fa balance
En de plus équitables mains ;
Par ce choix un Monarque augufte
Nous fait admirer le plus jufte
Dans le plus grand des Souverains.
Molé , ce qu'aujourd'hui j'avance
N'eft point un éloge flatté ;
Ainfi de toi parle la France ,
Ainfi parle la vérité .
C'eft elle feule qui m'anime ¿
42 MERCURE DE FRANCE:
Reçois ce tribut légitime ,
Cet encens pur qu'on offre aux Dieux :
Quel eft ton vrai panégyrique ?
C'eft cette alégreffe publique
Qui porte ton nom jufqu'aux Cieux .
C'eſt par les vertus de tes peres
Et par ton amour pour la paix ,
Qu'en rendant nos deftins profperes ,
Tu deviens fi cher aux François.
Cette difcorde trop fatale ,
Déja de fa rage infernale
Nous voit détefter les horreurs ;
Qu'elle défole l'Angleterre ,
Le peuple qui nous fait la guerre ,
Doit feul éprouver fes fureurs.
Du haut rang que Louis te donne
Qu'un autre vante la fplendeur
Je ne contemple en ta perfonne
Que ta véritable grandeur :
Pour faire un examen févere
Des vertus qu'en toi l'on révere ;
Je prends la lanterne à la main :
Je trouve ce que Diogene A
Au milieu de la fage Athene
Se plaignit de chercher en vain.
Toujours luttant contre l'envie
Quelquefois fous elle abattus ,
>
Peu d'hommes ont, pendant leur vie ;
JANVIER. 1758.
43
Vu rendre hommage à leurs vertus,
Jouis d'un fi rare avantage ;
De celles qui font ton partage ,
Qui jamais méconnut les droits
En vain contre tant de mérite
L'envieux en fecret s'irrite ,
Lorfqu'il n'ofe élever ſa voix.
Fuyez , vains Héros de la fable ,
Faux modeles de probité :
Le menfonge eft - il comparable
Aux attraits de la vérité ?
Si par de honteux artifices
Vous fçaviez déguiſer vos vices ;
Toujours femblables à vos Dieux ,
Chez vous par un indigne uſage ,
On honoroit du nom de fage
Celui qui les cachoit le mieux.
Arrête , Mufe téméraire !
Préfume moins de tes efforts :
Ceux que ton zele vient de faire,
N'ont produit que de vains accords.
La vertu du fiecle de Rhée
Demande d'être célébrée ;
Mais par de plus fublimes chants ...
Molé , je me tais je t'admire ... ...
Mon filence , mieux que ma lyre ,
Peut exprimer ce que je fens.
L'Abbé L....
44 MERCURE DE FRANCE:
A L'AUTEUR DU MERCURE.
PLUSIEUR LUSIEURS motifs me déterminent ,
Monfieur , à vous envoyer la lettre &
l'hiftoire ci jointes . Mais il faut que vous
les infériez dans votre prochain Mercure .
Vous ne refuferez pas fi peu de chofe à une
femme qu'on dit jolie , quoiqu'elle ne
s'en doute pas encore. Inftruit que j'aime
mon mari , vous me croirez fans peine.
Avec ce goût , on ignore ce qu'on vaut .
Eh bien , Monfieur , j'ai ce défaut fi rare .
Le Marquis de M... eft encore un Amant
à mes yeux. Je crains de le perdre ; &
j'en cours les rifques , s'il refte perfuadé
que les contes des Fées , que j'aime prodigieufement
, font des miferes. A quoi
m'expofez-vous , fi vous me refufez ? Il
ne m'aimera plus. Quelqu'un voudra m'en
confoler ; & je ferai une jolie femme ,
comme les autres. Vous voyez le danger
où je me trouve , aidez donc à m'en tirer
Une feconde raifon m'oblige à vous
faire cette demande. Le Chevalier de R..
& moi , fommes depuis plus de huit ans ,
dans l'habitude , lui , de me dire qu'il m'aime
, moi , de lui protefter qu'il perd , fon
temps. Si je fupprime fa lettre , je partage
JANVIER. 1758 . 45
le myftere ; & cela fuffit pour lui donner
des eſpérances , dans lesquelles je ne veux
point entrer. En rendant cette lettre publique
, je ne lui fais aucun tort , & je lui
confirme parfaitement
, que je ne veux
être que fon amie . Voilà de preffans motifs
, pour vous déterminer , Monfieur , à
ne pas me refuſer. Je pourrois ajouter que
je n'ai que vingt- deux ans ; que fans fçavoir
que je fuis jolie , je fuis fatisfaite de
mois quebien des femmes , dont on vante
la beauté , me haïffent ; enfin que je mérite
des égards. Mais je ne veux vous en
rien dire : j'aime mieux devoir ce fervice
à votre difcernement , & à votre politeffe.
J'ai l'honneur d'être , &c.
La Marquife de M....
Le moyen de réfifter aux defirs preffans
d'une jolie femme , qui nous follicite de fi
bonne grace , & dont le motif eft fi louable
. Employer l'efprit pour juftifier fon
goût aux yeux d'un mari qu'on aime de
bonne foi , après quatre ans de mariage ,
voilà ce que nous devons divulguer pour
le bon exemple. Nous croyons que nos
Lecteurs ne feront pas moins empreffés à
lire l'ouvrage qu'elle nous envoye , que
nous le fommes à le publier. Que ne faiton
pas en faveur d'une femme aimable
46 MERCURE DE FRANCE.
Tout fe lit de fa part , & tout fe lit avec
les yeux de la prévention la plus favorable :
tout jufqu'à la morale , & jufqu'à la
métaphyfique , prend l'air de la féduction ,
le ton de l'intérêt , & la couleur de l'agrément
le mauvais même alors paroît médiocre
, le médiocre devient bon , & le
bon excellent.
A Madame la Marquise de M....
, & VOUS OUS vous plaignez , Madame
vous avez raifon . M. le Marquis de M ..
eft votre mari depuis quatre ans . Il n'y a
qu'un mois qu'il étoit encore votre amant.
Vous devez croire que je n'en fuis pas
furpris . Il y a huit ans que je fuis
conftamment ce qu'il étoit il y a un mois ,
& je foupçonne que je ne changerai pas
encore fitôt. Le Marquis , depuis un
mois , vous trouve des défauts , & il vous
le dit . Vous avez raifon , & je commence
à foupçonner avec vous , Madaine , qu'il
ceffe de vous aimer. Quels défauts encore
ofe- t'il vous reprocher ? Des goûts avec lefquels
vous êtes née , qui firent de tous.
temps vos plaiſirs , que vous voulez conferver
, & que vous partagez avec toutes
les jolies femmes . Il n'y a qu'un mari de
JANVIER . 1758 . 47
quatre ans qui ofe afficher de pareils travers.
Vous aimez avec paffion les contes des
Fées ; vous idolâtrez fans meſure cette
Zirphé qui vous fuit en tous lieux , &
qui fait dire à tout ce qui la voit , la jolie
chienne ! S'il m'arrivoit de vous faire des
reproches de ces fantaiſies , vous ne diriez
fûrement pas Mon Chevalier ceffe de
m'aimer. Je paroîtrois jaloux des larmes
que vous donnez aux infortunes d'un
Prince accablé par quelque lutine de Fée ;
j'envierois les careffes que vous prodiguez
à l'heureux Zirphé , & je me garderois
bien de vous dire qu'il y a de l'extravagance
à s'occuper fans ceffe d'un chien , à s'attendrir
ſur un conte : mais je ne fuis pas un
mari de quatre ans.
Vous êtes perfuadée , Madame , qu'il
ceffera de vous aimer , fi on ne lui démontre
que vos goûts font des beautés du
coeur & de l'ame , & les preuves de la nobleffe
de vos fentimens , & vous voulez
que votre Chevalier l'entreprenne. Je vais
vous obéir en amant qui à mille raifons
de défirer que le Marquis ceffe , non de
vous aimer , mais de vous paroître aimable.
Voici l'hiftoire des Fées . Elle doit le faire
revenir fur leur conte. Qui connoît leur
48 MERCURE DE FRANCE .
origine , doit les refpecter , les aimer .:
Vous verrez inceffamment, par celle de Zirphé
, combien vous devez lui être attachée.
Si le Marquis ne revient pas de fes préjugés
, oubliez- le , & fouvenez vous qu'en
régnant fur le coeur de votre Chevalier ,
vous difpofez de l'amant le plus tendre &
le plus foumis.
ORIGINE DES FÉES ET DES GÉNIES,
Conte métaphysique.
Le Créateur , en formant l'univers , l'orna
de fubftances penfantes. Ne lui en demandons
pas le motif. Il le voulut. Il donna
le jour à Vertu , Bon - fens , & Raifon.
Longtemps après , & lorfqu'il faifoit
l'homme , il fit naître Prudence . Vivacité
fut la derniere des Fées qu'il créa.

Vertu & Raifon font les premieres & les
plus refpectables des Fées. Vertu , dès l'inftant
de la création , s'attacha à l'éternelle
Vérité. Les liens les plus tendres les unirent.
Elle ne fe quittent point. Elles prodiguent
leurs faveurs aux mortels qui les
réverent . Mais on fe prive de leurs fecours
, lorfqu'on invoque l'une fans l'autre.
Raifon les aime. Elle eft forvent avec
elles , fans en être inféparable. Un attachement
JANVIER. 1758. 49
chement particulier lui impofa des devoirs
qu'elle remplit. Elle cft belle : fa beauté
n'eft que la moindre de fes perfections.
Bon Sens , le premier des Génies , ne put
la voir fans l'aimer. Il le lui dit , & elle y
fut fenfible. Bon Sens eft aimable , attentif
, & complaifant . Il a toutes les qualités
effentielles. Ceux qui ne le connoiffent
pas , le trouvent férieux . En effet
il l'eft beaucoup dans la mauvaiſe compagnie.
Dans la bonne il fe livre au pla:fic ;
il est même enjoué : mais il ne l'eft qu'avec
difcernement .
Raifon & lui s'aimerentau-delà de toute
expreffion . Il y a cent fiecles qu'ils fort
unis. Ils ne connoiffent encore rien de plus
aimable qu'eux . La jaloufie n'altere point
leur fatisfaction : la tiédeur n'a jamais interrompu
leurs plaifirs. Ils s'aiment toujours
, & leur conftance nous a donné
l'idée d'un amour éternel. Sans un tel
exemple , euffions- nous imaginé un fentiment
auffi peu connu ?
Raifon permet à Bon Sens de fe livrer
quelquefois à des goûts de caprice. Ce font
des écarts rapides . Ils n'offenfent point
leur délicateffe , & ils leur confirment
qu'ils s'aimeront toujours. Efprit eft le
premier fruit de cette union . Il vint au
monde , lorfque la Fée Prudence naquit.
C
fo MERCURE DE FRANCE .
C'est un génie charmant : mais à qui l'apprendrai-
je ! Tous les hommes le connoiffent
, tous en font les favoris ; tous le difent
, & le croyent. Laiffons- les jouir d'un
bien auffi chimérique.
Raifon & Bon - Sens lui prodiguent leurs
lumieres , lorfqu'il les confulte . Ce qu'il
entreprennent avec leurs fecours, a les plus
étonnans fuccès , & ces fecours ne lui
manquent que par fa faute. Il lui prend
quelquefois la fantaifie de courir le monde.
Alors il fe conduit à fa tête , & il fait
tout ce qu'il lui plaît. Lorfqu'il a fait
beaucoup d'étourderies il fe > rapprothe
de Bon- Sens & de Raifon . Il convient
de fes torts , il promet
de les réparer. II
les careffe , il les confulte
, il ne fe conduit
que par leurs avis ; & cela dure jufques
à la premiere
folie.
Il commença d'abord par donner les
plus belles espérances . Elevé avec la Fée
Prudence , & fenfible à ſon extrême beauté
, le défir de lui plaire le faifoit réuffir en
tout. Il eft trop aimable , pour qu'on lui
réfifte , & Prudence trop éclairée , pour
ne pas le fentir. Elle eft fiere : elle n'eût jamais
avoué un vainqueur , fi fes yeux ne
l'euffent trahie. Efprit y lut fon bonheur .
A quels tranfports ne fe livra-t- il pas? Bon-
Sens , & Raifon les partagerent , & PruJANVIER.
1758.
51
dence ne leur diffimula pas qu'elle s'inté
reffoit à leur fatisfaction . Efprit & elle
devoient être unis. Ils le furent , & tous
deux fe livrerent au plaifir enchanteur d'ètre
aimé de ce qu'on aime. Les douceurs
de cette union fe foutinrent pendant un
fiecle. Prudence mit au monde les génies
Bon- Goût , Courage & Devoir , & les Fées
Amitié , Juftice , Patience & Fidélité.
C'eft à ce fiecle qu'appartient le titre d'âge
d'or. Tout briguoit dans la nature le
bonheur de plaire aux refpectables Bon - fens
& Raifon : tous les êtres révéroient l'éternelle
verité , & l'augufte Vertu qui ne la
quitte jamais ; tous enfin rendoient un
pur hommage au Créateur de l'univers.
Temps heureux ! Pourquoi paffâtes-vous
fi rapidement ! L'homme , la plus vile des
créatures penfantes , le fit évanouir . Le
defir de l'indépendance le rendit ingrat . Il
en fut puni , & la Vengeance celefte s'étendit
fur tous fes defcendans .
Plufieurs années après cette effrayante
époque , Efprit entreprit le canal qui fépare
l'Afie de l'Europe , & qui fait la communication
de l'Archipel & du Pont- euxin .
Malgré fon activité , l'ouvrage avançoit
peu . On commençoit même à fe rebuter ,
lorfque quelqu'un indiqua la Fée Vivacité.
On réfolut d'implorer fes fecours . Elle
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
étoit jeune & jolie. L'invitation la flatta .
On goûte volontiers les occafions de fe
faire connoître. Elle parut , & elle rendit
des fervices effentiels . Les mortels ont appris
par elle à faire ufage de leurs forces.
Par l'équilibre , par les ingénieufes machines
dont on leur donna l'idée , ils applanirent
les montagnes , ils tranfporterent
les rochers , & ils les éleverent jufqu'aux
nues. De quels fecrets ne lui fommes- nous
pas redevables ? Nous lui devons l'art de
la navigation , l'impreffion , Partillerie ,
& tant d'autres fi utiles , quoique balancés
par quelques défavantages.
C'étoit la premiere fois qu'Efprit la
voyoit . Pêtrie de toutes les graces , il en
fut ébloui. Il eut les yeux fans ceffe attachés
ſur elle . Vivacité plus coquette encore
que jolie , ne perdit rien de fon embarras.
Avec plus d'art , elle diffimula mieux le
fien. Elle n'avoit rien vu qui l'égalât,
Lorfqu'il n'eft plus fous les yeux de Raifon ,
il devient fat ; mais eft- ce un défaut auprès
des jolies femmes ? Vivacité l'étoit
plus qu'une autre. Elle en avoit tous les
goûts,
L'ouvrage fut le prétexte de la converfation
. Vivacité la foutint avec cet agrément
fi connu des petites maîtreffes. Ce
ton étoit nouveau pour Efprit. Il n'avoit
JANVIER. 1758. 53
encore commercé qu'avec les beautés de
la nature . Raifon & Prudence ignoroit
celles de l'art , dont Vivacité fut l'inventrice.
Je ne cite pas la jeuneſſe de Vivacité :
c'eſt un avantage inutile aux Fées. Elles ne
vieilliffent point. Elles ont ce fecret , &
Raifon peut le communiquer aux femmes
qui s'attachent à elle . On prétend qu'il en
eft bien peu qui veuillent payer ce fecret de
leur attachement à Raifon : fes leçons excedent.
Ce ne fut point auffi par l'éclat de
la jeuneſſe que Vivacité fçut charmer Efprit
. Il ne fçait pas réfifter à la nouveauté;
& la Fée en avoit pour lui tous les charmes.
Dès qu'elle fut certaine de fon triomphe
, elle difparut. Le Génie encore neuf,
n'ofa la fuivre le refpect le retint. Il ne
fentit que ce motif étoit ridicule , que
lorfqu'il ne lui fut plus poffible de réparer
fa faute. Il prit beaucoup d'humeur : il devint
brufque & diftrait , & l'ouvrage
refta fort impafait.
Il n'eut garde de retourner à la maiſon
paternelle : la pénétration de Prudence l'effrayoit
; les conjectures de Raifon & de
Bon Sens l'alarmoient : de plus il vouloit
s'occuper de fa nouvelle paffion : il fe
flattoit de retrouver Vivacité , de l'aimer ,
de le lui dire , & de la rendre ſenſible . Il
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
l'alla chercher dans tous les mondes habités.
Il revint dans celui- ci ; il parcourut
tous les pays , il embraffa tous les états
il inftruifit les Bergers dans l'art de la mufique
: il apprit aux roffignols à chanter leurs
amours ; il forma les échos ; il fit la
guerre aux animaux des forêts ; il raffembla
les hommes ; il conftruifit.des Villes ;
il donna le plan de cette tour de Babel ',
dont les fuites furent fi extraordinaires : il
éleva ces maffives pyramides d'Egypte , qui
font & feront longtemps les preuves de
fon délire . Quels ouvrages enfin ne conftruifit-
t'il pas , fans confulter Raifon &
Bon Sens ? Le temps en a renverfé plufieurs,
dont nous retrouvons quelquefois des veftiges
qui nous étonnent .
H confeilla ces murs fuperbes , & ces
jardins enchantés
que Sémiramis fit élever
avec tant de dépenfes , & dont on parle
encore comme d'une merveille. Il falloit
bien que
la Fée parût à quelqu'un de ces
étonnans ouvrages ; & en effet elle daigna
honorer Sémiramis de fes confeils , ou
plutôt elle vouloit couronner la conftance
du Génie. Il ne s'amufa point à lorgner : ce
manege lui avoit trop mal reuffi . Il fit fa
déclaration en termes clairs . L'aveu fut
entendu la Fée en rougit , & ne put y
répondre. Efprit la crut irritée. Pour l'ap-
:
JANVIER. 1758 . 35
paifer , il tomba à fes genoux. Son intention
étoit de lui jurer qu'il la refpectoit.
Il lui va dire au contraire , qu'il mourra ,
fi elle n'eft fenfible à fon ardeur. Ces propos
étoient rifibles . Il les appuyoit de ces
mines impofantes , & de ces tons décififs ,
qui ont des fuccès fi prodigieux dans nos
hommes à la mode. La Fée en fut fubjuguée.
Elle n'eut ni le fecours de la réflexion
, ni le défir de la refiftance. Il en
falloit cependant pour la forme , & elle
n'en oppola que dans ce motif. Efprit devint
preffant , & toujours étourdi ; il ſe
mit dans la néceffité de fe juftifier. Ce n'eft
pas un pardon qu'on demande en pareil cas ;
c'eft le droit de faire une infalte nouvelle ,
qu'on fe prépare.
Ils oublierent aisément l'univers pour fe
livrer à leurs tranfports . Ils fe fuffifoient ,
& longtemps ils fe fuffirent. De cet attachement
, font venus les Génies Orgeuil ,
Amour , Hazard & Defit , & les Fées
Folie , Ambition , fortune & beauté..
Une flamme fi vive devoit être éternelle :
il n'en fut rien . Efprit fe refroidit. La
Fée fe flatta de ranimer fon goût par une
tracafferie. Ce fecret a cu mille fuccès : en
ce moment il ne fit pas fortune. Efprit
étoit encore gauche. Il bouda , il fe fâcha ,
& il s'envola.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Prudence le cherchoit depuis un fiecle.
par un de ces à propos fi ordinaires aux
Fées , elle le rencontra dans l'inſtant . Il partoit
excédé des tons de vivacité. Les beautés
de la nature lui parurent mériter la préférence.
Il avoit des torts avec Prudence : il
s'en fouvint. Il voulut les réparer : il dirigea
fa courfe vers elle. Elle l'évita . Il
la fuivit , & elle le ramena de la forte dans
les bras de Raiſon.
Les deux Fées débutent par l'accabler de
careffes. Elles éloignent tout ce qui tendoit
à rappeller fon impertinence. Bon Sens
alloit uniment lui faire des reproches . Elles
lui coupent la parole , & il ne fut queſtion
que de fêtes & de plaifirs . Pouvoit- on
mieux s'y prendre , pour en faire un enfant
gâté ?
Les enfans de Prudence & de Vivacité
fe rencontrerent dans le monde. Ils s'aimerent
fans choix . Ils s'unirent fans goût ,
& ils fe quitterent fans regret ; ton de liberté
, qui produifit les Génies & les
Fées les plus mauffades .
Amour le plus beau de tous , en voulut
à toutes les Fées. Il eut , dit- on , triomphé
de Prudence , s'il ne lui eût fottement
laiffé le temps de la réflexion ; inftant
qu'il ne retrouvera jamais. Il ofa foupirer
pour Raiſon : il fe flatta de la féduire ;
JANVIER. 1758 . 57
il s'en vanta même , & il en fit des contes
à fes foeurs Folie & Beauté , qui le redirent
en fecret . L'hiftoire courut elle
revint à Raifon , qui fur le champ déclara
une haine fans bornes au Génie. Humilié
d'une vengeance auffi vive , pour un écart
auffi léger , il fit le même ferment , & ils
fe font tenus parole. Ils n'habitent jamais
le même féjour. Le dernier qui fe préfente
, eft fûr de chaffer l'autre. On ignore
fi Raifon a bien eu des avantages à cette
guerre.
Bon Goût fut foupçonné d'actions indécentes.
Son intimité avec Amour fçandalifa.
Prudence en fut allarmée : Raifon
en murmura , & toutes deux lui en firent
des reproches. Il les défabufa bien ou mal,
& letemps qu'il employa à fe juftifier visà-
vis d'elles , fournit de nouveaux traits
à la médifance. On prétendit qu'il étoit le
pere du Génie Difcernement , que Raifon
donna pour frere au Génie Efprit , & de la
Fée Politique que Prudence mit au monde
dans le même temps. Mais ce font des
horreurs inventées par la Fée Calomnie.
Bonheur & Malheur , fils jumeaux de
Fortune & de Courage , ne peuvent fe
fouffrir. Avarice fille de Défir & de
Fortune , n'a jamais eu d'adorateurs parmi
les Génies. Un quiproquo funefte au
و ا
Ск
58 MERCURE DE FRANCE.
genre humain , l'a cependant rendue mere
du Génie Souci , & de la Fée Défiance .
Efprit croyoit converfer avec Folie. Avarice
profita de fon erreur , & cette erreur
cruelle , produifit ces Génies d'autant plus
terribles , qu'ils font inféparables l'un de
l'autre ..
Colere , Témérité , Défefpoir , font
enfans de Courage & de Folie ; Efpérance
& Envie , filles de Parience & de Hazard.
Difpenfez-moi d'entrer dans un détail exact
de cette famille ; je ne finirois pas .
Elle a
peuplé l'univers : tous les Génies , & toutes
les Fées en defcendent.
Bon Sens aime à raffembler cette multitude
d'enfans . Par les fêtes qu'il leur donne
fouvent , il fe ménage la douceur de leur
prodiguer fes leçons , dont Raifon & lui
ne font pas avares. Vivacité n'en eft point
exempte. Un jour qu'elle étoit furieufe de
quelque remontrance ,Folie lui confeilla de
s'en venger , en enlevant Bon Sens à Raifon.
La Vengeance étoit finguliere , & le
trait hardi . Mais que ne peut pas une jolie
femme ?
Elle patut un de ces jours de fête , avec
tout ce que l'art fçait employer. Elle fut
la complaifante de Bon Sens. Elle le loua,
le prévint , le careffa jufques à l'occuper.
Alors vis- à- vis d'une jolie femme
JANVIER. 17,8 . 59
on n'eft pas loin de la féduction. Bon Sens
la trouva charmante , adorable , & il en
devint engoué fans fujet. C'eft à ce trait
que Raifon fe doutoit d'une infidélité.
Vivacité vouloit abfolument avoir le
Génie. Mais il falloit une occafion ; & il
n'étoit pas facile de l'amener. Bon - fens eft
épais , furtout en galanterie . Il n'entend
point à demi mot. Vivacité pénétra la difficulté.
Attentive à flatter tous les goûts du
Génie , elle amena cette occafion . Ils en
profiterent. Qu'en refulta- t'il ? Un effain
de Génies inutiles ou mal - faifans . Tels
font Rebus , Quolibet , Acroftiche ,
Anagramme , Ballade , Chant- royal ,
Phébus , Enigme , Logogryphe , & cent
autres dont les noms feuls font trembler.
A cette mauffade production , Efprit devint
furieux . Il querella pere & mere ; il
invectiva contre Prudence , Vivacité , &
toute la nation ginne . Il maudit les nouveaux
nés : & il jura de ne leur fournir
jamais fes fecours .
Vivacité joua la défi fpérée , fit des reproches
, & s'évanouit. Elle n'en revint
que lorfqu'elle fut certaine de l'attendriffement
du Génie . Ils fe réconcilierent , &
cette réconciliation donna le jour à la Fée
Mode , qui devint l'objet des prédilections
de Vivacité. Ce fut par cet enfant chéri
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle fe flatta d'adoucir un jour le fort
des Génies qu'Efprit avoit maudits.
Mode entra dans ce projet , quelque
difficile qu'il parût : car Efprit revient rarement
, & on ne doit efpérer de le mener
, que quand il eft féduit. Mode s'y
difpofa. C'est la Fée la plus féduifante.
Elle poffe le fupérieurement le grand art
de plaire . Tout ce qu'elle fait , tout ce
qu'elle dit , eft l'ouvrage des Graces. Rien
n'eft bien , fi elle ne le dirige , & ce qu'elle
dirige à le mérite d'éblouir.
Elle fe conduifit comme un ange. Elle
fit exactement fa cour à Raifon & Bon Sens
Elle les confultoit ; elle n'agiffoit que par
eux , & tout ce qu'elle exécutoit alors ,
étoit admirable . Chacun la loua , l'encenfa
& l'invoqua. Efprit fut frappé de fes
fuccès. Il s'y intéreffa . Il eut de l'attention
pour elle . il la confeilla . Bientôt il la loua ,
& enfin il en fut épris . Pour triompher
plus fûrement , elle n'oublia pas d'oppofer
cette réfiftance qui flatte toujours.
Alors elle fe démafqua. Elle prétendit
gouverner ; & dans cette vue , elle perfuada
au Génie , qu'il étoit indifpenfable
de s'éloigner de Raifon & de Bon Sens ,
toujours tyranniques dans leurs opinions.
Le féjour de Raifon ne pouvoit plus être le
* théâtre de la Fée Mode , qui prétend donJANVIER.
1758. Gi
ner des loix . Elle fe deftina l'empire de la
terre. Efprit & elle s'y tranfporterent , &
Vivacité les y fuivit avec le plus grand
nombre de fes enfans. Depuis cette ép
que , ils gouvernent les humains , & tout
va comme il leur plaît .
·
Efprit, efclave des beaux yeux de Mode,
refpecte fes goûts , fes travers , fes caprices.
Il veut ce qu'elle ordonne , ce qu'elle
défire. Aucun mortel n'ofe réfifter aux
arrêts qu'ils prononcent. Il s'en trouve cependant
quelque uns , qui paroiffent toujours
enclins à fecouer le joug. On les
nomme Philofophes . Ils ofent de tenips en
temps murmurer contre cette forme de gouvernement.
Ils vont plus loin . Ils reclament
Raiſon & Bon Sens , & ils vont jufques
à vouloir établir , que ces êtres feuls
ont le droit de nous conduire. Ces affertions
peuvent avoir des fuites : elles peuvent
rétablir l'empire de Raifon fur la terre
, & par conféquent , détruire celui de
Mode. Elle en fut allarmée . Il étoit de la
derniere conféquence d'en prévenir les accidens.
La troupe immortelle délibere , &
le confeil ne trouva pas d'autre expédient
celui de fubftituer de nouvelles Fées
qui puffent remplacer Raifon aux yeux des
humains. Dès lors les ménagemens ftrent
fufpendus. Mode le pouvoit. Ils étoient
que
-
62 MERCURE DE FRANCE.
de fon imagination. Le fruit de ce nouvel
accord fur les Fées Raifon de Goût , Raifon
de Convenance , de Devoir , d'In-.
térêt , de Caprice , & plufieurs autres ,
qui juftifient tout à nos efprits . Elles nous
fafcinent les yeux , elles nous perfuadent
que la Fée Raifon nous éclaire toujours ;
& Efprit lui-même y eft trompé : cela ne
doit pas étonner. Sans Raifon , fans Bon
Sens , il ne fut jamais qu'un fot.
Il falloit encore un être , pour achever
d'éblouir les fectateurs de Raifon . Mode
ne tarda pas à le créer. C'eft le Génie de
tous le plus fingulier , & le plus impofant.
On le nomme Efprit fort. Bavard intariffable,
il cite la Fée Raifon à tous propos . I
ne parle que par elle. Elle le conduit ,
& le décide. Elle eft , fi on l'en croit ,l'objet
de ſes actions , de fes opinions & de
fes fentimens.
И
Defiez- vous de ce Génie , foibles humains
: il ne veut que vous tromper . Fils
de Mode , il n'a jamais connu la refpectable
Fée dont il profane le nom . Cellesdont
il s'étaie , font fes foeurs , Raifon de
Goût , de Néceffité , ou de quelqu'autre.
Projettez de le démafquer. Parlez- lui
de Vertu . Un rire moqueur fera fa réponfe
. Citez -lui l'éternelle Vérité . Conduifez
le même jufqu'au Créateur. Ces êtres ,
JANVIER. 1758. 63
felon lui , feront des chimeres . Preffez le ,
il difparoîtra. Voulez vous mieux le connoître
la tous les défauts enſemble ,
& furtout celui de porter le mafque des
vertus faufles. Jamais il ne fe para des
traits des vertus véritables.
Efprit fouffre les infolens écarts de ce
monftre , puifque Mode l'aveugle toujours .
Les fouffrira til longtemps ? On l'ignore.
Une ancienne centurie annonce qu'il retournera
auprès de Bon Sens & de Raiſon ;
qu'éclairé de leurs lumieres , il confondra
les fauffes Raifons-qui nous dirigent , &
leur frere Efprit fort , qui nous aveugle ;
qu'il en délivrera la terre , & que nous
rentrerons fous l'empire de Raifon & de
Bon Sens . Dès que nous oferons défirer ce
moment , il arrivera .
Mala & impia confuetudo eft contra
Deos difputandi. Cic. de nat. deo . 1. 2 .
VERS.
**
IAs de bouder , Phoebus & le Dieu des richeffes,
En même magazin réunirent leurs fonds.
Gà pour diftribuer vos dons ,
Et pour répandre mes largeffes ,"
Choififons , dit Plutus , chacun un fubftität.
Le mien eſt prêt , dit le Dieu du Parnaffe .
64 MERCURE DE FRANCE.
Connoiffeur en mérite , il l'accueille avec grace
Sage , éclairé , qui de tout temps ine plût ;
Son goût eft für , fon fçavoir eft affable ,
Du vrai talent juge eftimable ...
Bon : vous m'en répondez , dit Plutus ; il fuffit:
Quoique je me connoiffe un peu moins en eſprit ;
Mon fubftitut à moi fûrement doit vous plaire :
C'est un mortel prudent , difcret , fincere ,
Un mortel franc , ami de tous les bons ;
L'humanité l'orna de tous fes dons :
Point faftueux , noblement économe ;
Tenez , lifez ; c'est celui que je nomme:
Son nom déja parmi d'illuftres noms ...
Quoi , c'eſt Boullongne ? hé vraiment , c'eſt mon
homme ,
Dit Apollon ami , dormons en paix ;
Le bonheur des morrels commence ;
Le mérite & la récompenfe
Ne fe fuiront plus déſormais.
VERS
, De Mademoiselle *** préfentant
fon portrait
à Madame de *** , le jour de fa
Fête.
CHACUN fe plaît dans ſon ouvrage
Mais en vous offrant mon portrait ,
Je ne borne point mon projet
JANVIER. 1758. 65
A faire admirer mon image :
Mon coeur feroit bien plus flatté ,
Si le crayon avoit pu rendre
Dans une exacte vérité ,
Le fentiment fincere & tendre ,
Dont pour vous il eſt agité.
Dès le moment de ma naiffance
Vos mains daignerent me former ;
Auffi ma premiere ſcience
A-t'elle été de vous aimer ;
Inftinct fecret de ma reconnoiſſance :
Mais dès que l'âge éclairant ma raiſon ,
Put m'apprendre à régler mon zele ,
Vous imiter fit toute ma leçon :
Voyez fi la copie approche du modele.
Si la peinture eût confulté mon choix ,
Pour un portrait vous en euffiez vu trois :
Chacun fuivant fon caractere ,
Egalement occupé de vous plaire.
Mais fans ufurper un talent ,
Qui n'eſt pas fait pour mon uſage ,
Renfermons-nous dans le langage
Que m'infpire le fentiment :
C'eſt à lui feul que je m'arrête ;
Et pour augmenter mon bonheur ,
Laiffez croire à mon coeur , par une douce erreur,
Que tous les jours pour moi font ceux de votre
Fête.
66 MERCURE DE FRANCE.
Lɛ mót de l'Enigme du Mercure de
Décembre eft Bouteille . Celui du Logogryphe
eft Artichaut , dans lequel on trouve
arc , air , Turc , ara , arca , Auch >
Vic en Lorraine , rit , ha , char , cri , rat ,
ira , chat , tu , ut.
ENIGM E.
UTILE en temps de guerre , utile en temps
paix ,
Néceffaire au commerce ,
Quoique fouvent on me traverfe ,
Je ne me rebute jamais.
Auffi vieux que la térre & l'onde ,
Je ne fuis pas près de ma fin :
Tel étant mon deſtin
De ne finir qu'avec le monde.
Je touche tous les ports de mer.
1
de
Très-fréquemment qui me tient , me demande.
Souvent par trop d'éclat j'embarraffe en hyver .
Ane fe pas tromper pour lors la peine eft grande.
Adrien-de Vincheguerre.
JANVIER . 1758.
67
LETTRE à Madame de M *** , en
lui envoyant le Logegryphe fuivant.
MADAME , ADAME , vous êtes charmante . Cette
expreffion n'eft pas bien relevée , elle
eft naturelle au moins : je n'entrerai à cet
égard dans aucun détail , parce que quand
on commence une lettre , on doit fonger
qu'il la faut finir. Oui , vous êtes charmante
: pour en être certaine ( car fur cette
matiere je vous connois un peu incrédule) ,
montrez - vous dans une compagnie d'hommes
& de femmes , regardez quelle joie
& quel chagrin vous infpirerez. Je vous
laiffe l'application de ces deux fentimens
contraires. Vous murmurez déja , j'en fuis
fâché , mon plaifir , à moi , eft d'accabler
la modestie que je vois acharnée à fe foutenir
; pardonnez le moi , je me réjouis fi
rarement ! Il s'offre une belle occafion ,
j'en profite.
Vous avez de l'efprit , Madame , &
d'autant plus que vous n'en voulez jamais
avoir vous écoutez tout le monde avec
complaifance , vous attendez tranquillement
qu'on vous preffe de parler , mais
vos yeux font toujours de la converfation ,
&fe font parfaitement entendre au défaut
68 MERCURE DE FRANCE.
de votre bouche . Voilà ce qu'en toute une
année je n'aurois point le courage de vous
dire en face je fuis plus hardi à vous l'écrire.
Vous n'êtes pas à votre aife , que
voulez - vous ? J'ai deftiné cette lettre à
vous faire proprement fouffrir ; il n'eft pas
défendu , je crois , de prendre fa revanche
il y a affez long temps que c'est vo- long - temps
tre tour. J'abrégerai pourtant votre fupplice
ou votre éloge , c'eft la même chofe.
Un mot fur votre caractere , & je me
tais.
:
Vous êtes , Madame , extrêmement fenfible
aux peines d'autrui : il n'y a que celles
de vos Amans que vous ne plaignez
point. Ce n'eft pas , par parenthefe , l'endroit
de votre hiftoire le plus admirable.
Vous êtes obligeante , vous en faites un
myftere , mais tous les coeurs ne font point
ingrats . Une humeur douce & invariable
acheve l'ouvrage de la beauté ; vous traitez
de grace la juftice qu'on vous rend :
ce n'eft point chez vous une rufe de l'amour-
propre , vous ne connoiffez d'autre
art que celui d'être ce que vous êtes. Tous
les hommes , hors les fats , vous eſtiment ,
s'ils ne vous aiment ; & fi quelque femme
fe trouve déplacée auprès de vous , c'eſt ſa
faure.
Que conclure de ce petit nombre de
JANVIER. 1758. 69
vérités ? Que vous êtes charmante , & que
je ne puis raisonnablement vous refufer
un Logogryphe que vous me demandez.
C'étoit au college , ma plus forte occupation
; je m'en fuis bientôt laffé : je redeviens
écolier
pour vous , foyez mon précepteur
; & fi je remplis bien mon devoir ,
récompenfez- moi .
C'eft à votre toilette , Madame , que
Vous vous amufez de ces fortes d'ouvrages
: quelle distraction ! elle eft incroyable.
Mon Logogryphe eft aifé & court ,
parce que je veux vous procurer le plaifir
de le deviner en une féance , & que vous
ne les faites pas longues.
J'ai l'honneur d'être , &c.
De Chartrait , près Melun , ce 3 Novembre
1757.
LOGOGRYPHE
A Madame de M***.
Je fuis mauvais ou je fuis bon ,
Aimable Orphife , c'eft felon.
Je caufe des defirs à plus d'une fillette ,
Et la femme ( ce n'eft pas vous ',
Car je ne vous offris jamais rien que de doux )
De m'avoir accepté preſque toujours regrette,
De ce regret , de ce chagrin ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Mon fein cruel & bienfaiſant renferme
Et l'Auteur & le Médecin :
Du trouble ce dernier porte avec lui le germe ,
Et s'il n'eft circonfpect , l'autre en eft plus brutal.
Je vous préfente encor ce dont vous n'avez guere,
Et furquoi le beau fexe eft rarement fincere :
Ce que j'arrange ici tant bien que mal ,
Le rudiment d'un art où chacun vous admire
Le charitable cri de votre gros Cocher ,
De votre petite Zaïre ( 1 ) ,
>
Ce qui vous, défendroit , Orphife , d'approcher ;
Enfin , & pour notre martyre ,
Ce que tous vos appas fçavent fi bien nous dire.
Par l'Anonyme de Chartrait , par Melun .
( 1 ) Sa chienne.
CHANSON
A deux Demoiselles fur la délicateffe de leur
voix.
COUPLE divin , dont le langage
Enfante des fons fi touchans :
Oui , vous poffédez , fans partage ,
L'art heureux d'enchaîner les fens :
Hélas ! quand l'amour dans nos ames
Fait paffer vos accens vainqueurs
Que ne partagez-vous les flammes
Que vous allumez dans nos coeurs !
BLAN.
W
Couple divin dont le langage Enfan
te des sons si touchans , Oui vous possedes
sanspartage Lart heureux dénchainer les sens:
Hélas quand l'amour dans nos ameFaitpasser
vosaccens vainqueurs,Que nepartagés
vous
les
+
FlamesQue vous allumés dans nos coeurs.
GravéparMelleLabassée.
ImprimiparTournelle.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
JANVIER. 1758. 71
ARTICLE IL
NOUVELLES LITTERAIRES.
Eloge de M. du Marfais.
La vie fédentaire & obfcure de la plûpart
de Gens de Lettres offre , pour l'ordinaire
, peu d'événemens , furtout quand
leur fortune n'a pas tépondu à ce qu'ils
avoient mérité par leurs travaux. M. du
Marfais a été de ce nombre. Il a vécu pauvre
, & prefqu'ignoré dans le fein d'une
patrie qu'il avoit inftruite. Le détail de fa
vie n'occupera donc dans cet éloge que la
moindre place , & nous nous attacherons
principalement à l'analyſe raifonnée de fes
ouvrages. Par-là nous acquitterons , autant
qu'il eft en nous , les obligations que
l'Encyclopédie & les Lettres ont eues à ce
Philofophe nous devons d'autant plus`
d'honneur à fa mémoire , que le fort lui
en a plus refufé de fon vivant , & l'hiftoire
de fes écrits eft le plus beau monument
que nous puiffions. lui confacrer .
Cette hiftoire remplira d'ailleurs le principal
but que nous nous propofons dans
7.2 MERCURE DE FRANCE.
nos éloges , d'en faire un objet d'inſtruc
tion pour nos Lecteurs , & un recueil de
Mémoires fur l'état préfent de la philofophie
parmi nous.
Céfar Chefneau , fieur du Marfais ,
Avocat au Parlement de Paris , naquit a
Marſeille le 17 Juillet 1676. Il perdit fon
pere au berceau , & refta entre les mains
d'une mere qui laiffa dépérir la fortune de
fes enfans par un défintéreffement romanefque
; fentiment louable dans fon principe
, eftimable peut-être dans un Philofophe
iſolé , mais blâmable dans un chef de
famille. Le jeune du Marfais étoit d'autant
plus à plaindre , qu'il avoit auffi perdu
en très-bas âge , & peu après la mort de
fon pere , deux oncles d'un mérite diftingué
, dont l'un , Nicolas Chefneau , fçavant
Médecin , eft auteur de quelques Ouvrages
( 1 ) . Ces oncles lui avoient laiffé une
( 1 ) Ces Ouvrages font , 1 ° . la Pharmacie théo
rique. Paris , Fréderic Léonard , 1679 , in-4° . Il
en donna en 1682 une feconde édition fort augmentée.
2º. Un Traité de Chymie à la fuite de cette
feconde édition .
3°. Obfervationum Nicolai Chefneau , Maffilienfis
, Doctoris Medici , libri V, in - 8 °. Paris ,
Léonard , 1672.
4°. Difcours & Abrégé des vertus & proprié
tés des Eaux de Barbotan,en la Comté d'Armagnac
Bordeaux , 1679 , in- 8 °.
bibliotheque
JANVIER. 1758 . 75
bibliotheque nombreuſe & choifie , qui ,
bientôt après leur mort , fut vendue prefqu'en
entier à un prix très - modique.
L'enfant , qui n'avoit pas encore atteint ſa
feptieme année , pleura beaucoup de cette
perte , & cachoit tous les livres qu'il pouvoit
fouftraire . L'excès de fon affliction
engagea fſaa mere à mettre à part quelques
livres rares , pour les lui réferver quand
il feroit en âge de les lire ; mais ces livres
mêmes furent diffipés peu de temps après :
il fembloit que la fortune , après l'avoir
privé de fon bien , cherchât encore à lui
ôter tous les moyens de s'inftruire .
L'ardeur & le talent fe fortifierent en
lui par les obftacles : il fit fes études avec
fuccès chez les Peres de l'Oratoire de Marfeille
; il entra même dans cette Congrégation
, une de celles qui ont le mieux cultivé
les Lettres , & la feule qui ait produit
un Philofophe célebre , parce qu'on y eft
moins efclave dans les autres , &
moins obligé de penfer comme fes Supérieurs.
Mais la liberté dont on y jouit
n'étoit pas encore affez grande pour M. du
Marfais. Il en fortit donc bientôt , vint à
Paris à l'âge de vingt- cinq ans , s'y maria ,
que
On a fait à Leyde , en 1719 , une nouvelle édi◄
tion des Ouvrages de Cheſneau ; mais on a oublié
des deux premiers,
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
& fut reçu Avocat le 10 Janvier 1704. Il
s'attacha à un célebre Avocat au Confeil ,
fous lequel il commençoit à travailler avec
fuccès. Des espérances trompeufes qu'on
lui donna , lui firent quitter cette profeffion.
Il fe trouva fans état & fans bien ,
chargé de famille , & ce qui étoit encore
plus trifte pour lui , accablé de peines domeftiques.
L'humeur chagrine de ſa femme
, qui croyoit avoir acquis par une conduite
fage le droit d'être infociable , fit
repentir plufieurs fois notre Philofophe
d'avoir pris un engagement indiffoluble,
Il regrette à cette occafion , dans un écrit
de fa main , trouvé après fa mort parmi les
papiers , que notre Religion , fi attentive
aux befoins de l'humanité , n'ait pas permis
le divorce aux particuliers , comme
elle l'a quelquefois permis aux Princes : il
déplore la condition de l'homme qui , jetré
fur la terre au hazard , ignorant les malheurs
, les paffions , & les dangers qui
l'attendent , n'acquiert d'expérience que
par fes fautes , & meurt fans avoir eu le
temps d'en profiter .
M. du Marfais aimant mieux fe priver
du néceffaire que du repos , abandonna à
fa femme le peu qu'il avoit de bien , &
par le confeil de fes amis entra chez M, le
Préſident de Maiſons , pour veiller à l'éduJANVIER.
1758 . 75
cation de fon fils : c'eft le même que M. de
Voltaire a célébré dans plufieurs endroits
de fes OEuvres , qui dès l'âge de vingt - fept
ans fut reçu dans l'Académie des Sciences ,
& dont les connoiffances & les lumieres
faifoient déja beaucoup d'honneur à fon
maître , lorfqu'il fut enlevé à la fleur de
fon âge.
Ce fut dans cette maiſon , & à la priere
du
pere de fon Eleve , que M. du Marfais
commença fon ouvrage fur les Libertés de
l'Eglife Gallicane , qu'il acheva enfuite
pour M. le Duc de la Feuillade , nommé
par le Roi à l'ambaffade de Rome . Il étoit
perfuadé que tout François doit connoître
les principes de cette importante matiere ,
généralement adoptés dans le premier âge
du Chriftianifme , obfcurcis depuis par
l'ignorance & la fuperftition , & que l'Eglife
de France a eu le bonheur de confer
ver prefque feule. Mais cet objet qui nous
intéreffe de fi près , eft rarement bien connu
de ceux même que leur devoir oblige de
s'en occuper. Les fçavans écrits de MM.
Pithou & Dupuy fur nos libertés , un peu
rebutans par la forme , font trop peu lus
chez une Nation qui compte pour rien le
mérite d'inftruire , quand il n'eft pas accompagné
d'agrément , & qui préfere
l'ignorance de fes droits à l'ennui de les
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
apprendre . M. du Marfais , plein du defir
d'être utile à fes Concitoyens , entreprit
de leur donner fur ce fujet un ouvrage
précis & méthodique , affez intéreffant par
les détails pour attacher la pareffe même ;
où la jurifprudence fût guidée par une
philofophie lumineufe , & appuyée d'une
érudition choifie , répandue fobrement &
placée à propos. Tel fut le plan qu'il fe
forma , & qu'il a exécuté avec fuccès ; fi
néanmoins dans le fiecle où nous vivons ,
tant de fcience & de logique eft néceffaire
pour prouver que le fouverain Pontife
peut fe tromper comme un autre homme ;
que le Chef d'une Religion de paix &
d'humilité ne peut difpenfer ni les peuples
de ce qu'ils doivent à leurs Rois , ni les
Rois de ce qu'ils doivent à leurs peuples ;
que tout ufage qui va au détriment de
l'état eft injufte , quoique toléré ou même
revêtu d'une autorité apparente ; que le
pouvoir des Souverains eft indépendant
des Pafteurs ; que les Eccléfiaftiques enfin
doivent donner aux autres Citoyens l'exemple
de la foumiffion aux loix.
Le Traité de M. du Marfais , fous le titre
d'Expofition de la doctrine de l'Eglife
Gallicane par rapport aux prétentions de la
Cour de Rome , eft divifé en deux parties,
L'Auteur établit dans la premiere les prinJANVIER
. 1758. 77
cipes généraux fur lefquels font fondées
les deux Puiffances , la fpirituelle & la
temporelle dans la feconde , il fait uſage
de ces principes pour fixer les bornes du
pouvoir du Pape , de l'Eglife & des Evêques
. Un petit nombre de maximes générales
appuyées par la raifon , par nos loix
par nos annales , & les conféquences
qui résultent de ces maximes font toute la
fubftance de l'ouvrage.
Ceux qui croiront avoir befoin de recourir
à l'Hiftoire eccléfiaftique pour fe
prémunir contre l'infaillibilité que les Ultramontains
attribuent , fans la croire , aux
fouverains Pontifes , peuvent lire les preuves
de la huitieme maxime : ils y verront
S. Pierre repris par S. Paul , & reconnoiffant
qu'il s'étoit trompé ; le Pape Eleuthere
approuvant d'abord les prophéties
des Montaniftes , qu'il profcrivit bientôt
après ; Victor blâmé par Saint Irenée ,
pour avoir excommunić mal- à- propos les
Evêques d'Afie ; Libere foufcrivant aux
formules des Ariens ; Honorius anathématifé
, comme Monothélite , au fixieme
Concile général , & fes écrits brûlés ;
Jean XXII , au quatorzieme fiecle , condamné
par la Sorbonne fur fon opinion de
la vifion béatifique , & obligé de fe rétracter
; enfin le grand nombre de contra-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
dictions qui fe trouvent dans les déciſions
des Papes , & l'aveu même que plufieurs
ont fait de n'être pas infaillibles , dans un
temps où ils n'avoient point d'intérêt à le
foutenir. Les faits qui peuvent fervir à
combattre des prétentions d'un autre genre,
font recueillis dans cet ouvrage avec
le même choix & la même exactitude . On
y lit que Grégoire ViI , celui qui a le premier
levé l'étendard de la rébellion contre
les Rois , fe repentit en mourant de cette
ufurpation , & en demanda pardon à fon
Prince & à toute l'Eglife ; que Ferdinand ,
fi mal à propos nommé le Pieux , & fi digne
du nom de traître , enleva la Navarre
a la maifon de France , fur une fimple Bulle
du Pape Jules If ; que la Cour de Rome ,
fi on en croit nos Jurifconfultes , a évité
pour cette raifon , autant qu'elle l'a pu ,
de donner à nos Rois le titre de Rois de
Navarre ; omiffion , au refte , peu importante
en elle-même , & que nos Rois ont
fans doute regardée comme indifférente à
leur grandeur , le nom de Rois de France
étant le plus beau qu'ils puiffent porter .
Enfin M. du Marfais ajoute que les Bulles
de Sixte V & de Grégoire XIV contre
Henri IV , furent un des plus grands obftacles
que trouva ce Prince pour remon
ter fur le trône de fes peres . Il fait voir
JANVIER. 17588. 79
encore , ce qui n'eft pas difficile , que l'abfolution
( réelle ou fuppofée ) donnée à la
nation Françoiſe par le Pape Zacharie , du
ferment de fidélité qu'elle avoit fait aux
defcendans de Clovis , ne difpenfoit point
la Nation de ce ferment ; d'où il s'enfuit
que la race de Hugues Capet a pu légitimement
recevoir de cette même Nation
une couronne que la race de Charlemagne
avoit enlevée aux héritiers légitimes .

Non ſeulement , ajoute l'Auteur , les
Papes n'ont aucun pouvoir fur les Empi
res ; ils ne peuvent même , fans la permiffion
des Princes , rien recevoir des ſujets
à quelque titre que ce puiffe être. Jean
XXII ayant entrepris de faire une levée
d'argent fur notre Clergé , Charles le Bel
s'y oppofa d'abord avec vigueurs mais
enfuite le Pape lui ayant donné la dixme
des Eglifes pendant deux ans , le Roi ,
pour reconnoître cette condefcendance
par une autre , lui permit de lever l'argent
qu'il vouloit. Les chroniques de S. Denis ,
citées par M. du Marfais , racontent cette
convention avec la fimplicité de ces tempslà
: « Le Roi , difent- elles , confidérant
" donne-m'en , je t'en donrai , octroya au
Pape de lever. »
L'Auteur prouve avec la même facilité ,
par le raiſonnement & par l'hiftoire , les
Div
30 MERCURE DE FRANCE .
maximes qui ont rapport à la juriſdiction
eccléfiaftique des Evêques , & qui font
une partie fi effentielle de nos libertés .
Selon l'aveu d'un des plus faints Pontifes
de l'ancienne Eglife , les Evêques ne tiennent
pas leur autorité du Pape , mais de
Dieu même : ils n'ont donc pas befoin de
recourir au S. Siege pour condamner des
erreurs , ni , à plus forte raiſon , pour des
points de difcipline . Ils ont droit de juger
avant le Pape & après le Pape ; ce n'a été
qu'à l'occafion de l'affaire de Janfénius en
1650 , qu'ils fe font adreffés à Rome avant
que de prononcer eux - mêmes. L'ufage des
appellations au Pape n'a jamais été reçu
en Orient , & ne l'a été que fort tard en
Occident. L'Evêque de Rome n'ayant de
jurifdiction immédiate que dans fon Diocefe
, ne peut excommunier ni nos Rois ,
ni leurs fujets , ni mettre le Royaume en
interdit. C'eft par les Empereurs , & non
par d'autres , que les premiers Conciles
généraux ont été convoqués ; & le Pape
même n'y a pas toujours affifté , foit en
perfonne , foit par fes Légats. Ces Conciles
ont befoin d'être autorifés , non par
l'approbation du Pape , mais par la Puiffance
féculiere , pour faire exécuter leurs
loix. Enfin c'eft aux Rois à convoquer les
Conciles de leur nation , & à les diffoudre.
JANVIER. 1758. 81
Il faut au refte , comme M. du Marfais
l'obferve après plufieurs Ecrivains , diftinguer
avec foin la Cour de Rome , le Papè
& le S. Siege on doit toujours conferver
l'unité avec celui - ci , quoiqu'on puiffe
défapprouver les fentimens du Pape &
l'ambition de la Cour de Rome. Il eft trifte,
ajoute- til , qu'en France même on n'ait
pas toujours fçu faire cette diftinction fi
effentielle ; & que plufieurs Eccléfiaftiques
, & furtout certains Ordres Religieux,
foient encore fécretement attachés parmi
nous aux fentimens ultramontains , qui ne
font pas même regardés comme de foi
dans les pays d'Inquifition .
M. du Marfais dit à la fin de fon livre ,
qu'il avoit eu deffein d'y joindre une differtation
hiftorique qui expofât par quels
degrés les Papes font devenus Souverains.
Cette matiere , auffi curieufe que délicate ,
étoit bien digne d'ètre traitée par un Philofophe
, qui fans doute auroit fçu fe garantir
également du fiel & de la flatterie.
En avouant le mal que quelques Papes ont
fait pour devenir Princes , il n'auroit past
laiffe ignorer le bien que plufieurs ont fait
depuis qu'ils le font devenus : aux entraves
funeftes que la philofophie a reçues
par quelques conftitutions apoftoliques , il
eût oppofé la renaiffance des Arts en Eu-
Dv
$2 MERCURE DE FRANCE .
rope , prefqu'uniquement dûe à la magnificence
& au goût des fouverains Pontifes .
Il n'eût pas manqué d'obferver qu'aucune
lifte de Monarque ne préfente , à nombre
égal , autant d'hommes dignes de l'attention
de la postérité. Enfin il fe fût conformé
fur cette matiere à la maniere de penfer
du Public qui , malgré fa malignité
naturelle , eft aujourd'hui trop éclairé fur
la Religion , pour faire fervir d'argumens
contr'elle les fcandales donnés par quelques
Chefs de l'Eglife . L'indifférence avec
laquelle on recevroit maintenant parmi
nous une fatyre des Papes , est une fuite
heureufe & néceffaire des progrès de la
philofophie dans ce fiecle.
Nous fçavons , & nous l'apprenons avec
regret au Public , que M. du Marfais fe
propofoit encore de joindre à fon Ouvrage
l'examen impartial & pacifique d'une querelle
importante , qui tient de près à nos
libertés , & que tant d'Ecrivains ont agitée
dans ces derniers temps avec plus de chaleur
que de logique. L'Auteur , en Philofophe
éclairé & en Citoyen fage , avoit
réduit toute cette querelle aux queſtions
fuivantes , que nous nous bornerons fagement
à énoncer , fans entreprendre de les
réfoudre. Si une fociété d'hommes qui
croit devoir fe gouverner à certains égards
1
JANVIER . 1758. 83
que
par des loix indépendantes de la Puiffance
temporelle , peut exiger que cette Puiffance
concoure au maintien des loix ? Si dans
les pays nombreux , où l'Eglife ne fait avec
l'Etat qu'un même corps , la liberté abfolue
les Miniftres de la Religion reclament
dans l'exercice de leur miniftere , ne leur
donneroit pas un droit qu'ils font bien
éloignés de prétendre fur les privileges &
fur l'état des Citoyens ? En cas que cet
inconvénient fût réel , quel parti les Légiflateurs
devroient prendre pour le prévenir
? ou de mettre au pouvoir fpirituel
de l'Eglife des bornes qu'elle croira toujours
devoir franchir , ce qui entretiendra
dans l'Etat la divifion & le trouble ; ou de
tracer entre les matieres fpirituelles & les
matieres civiles une ligne de féparation
invariable ? Si les principes du Chriftianifme
s'oppoferoient à cette féparation , &
fi elle ne produiroit pas infenfiblement &
fans effort , la tolérance civile , que la politique
a confeillée à tant de Princes & à
tant d'Etats ?
Telles étoient les queftions que M. du
Marfais fe propofoit d'examiner : éloigné ,
comme il l'étoit , de tout fanatifme par
fon caractere , & de tout préjugé par fes
réflexions , perfonne n'étoit plus en état de
traiter cet important fujet avec la modé-
D vj
34 MERCURE DE FRANCE:
ration & l'équité qu'il exige. Mais comme
ce n'eft point par des livres qu'on ramene
au vrai des efprits ulcérés ou prévenus ,
cette modération & cette équité n'euffent
peut- être fervi qu'à lui faire des ennemis
puiffans & implacables . Quoique les matieres
qu'il a difcutées dans fon Ouvrage
foient beaucoup moins délicates que celle.
ci , quoiqu'en traitant ces matieres , il préfente
la vérité avec toute la prudence dont
elle a befoin pour fe faire recevoir , il ne
jugea pas à propos de laiffer paroître de
fon vivant fon Expofition des Libertés de
Eglife Gallicane. Il craignoit , diſoit- il ,
des perfécutions femblables à celles que
M. Dupuy , le défenfeur de ces libertés
dans le dernier fiecle , avoit eu à ſouffrir
de quelques Evêques de France, défavoués
fans doute en cela par leurs Confreres. La
fuite de cet éloge fera voir d'ailleurs que
M. du Marfais avoit de grands ménagemens
à garder avec l'Eglife , dont il avoit
pourtant défendu les droits plus encore
qu'il ne les avoit bornés . Il fe plaint dans
une espece d'introduction qui eft à la tête
de fon livre , qu'on ne puiffe expofer impunément
en France la doctrine conftante.
du Parlement & de la Sorbonne fur l'indépendance
de nos Rois & fur les droits
de nos Evêques , tandis que chez les NaJANVIER.
1758.
tions imbues des opinions contraires , tout
parle publiquement & fans crainte contre
la juſtice & la vérité. Nous ignorons fi ces
plaintes étoient fondées dans le temps que
M. du Marfais écrivoit ; mais la France
connoît mieux aujourd'hui ſes vrais intérêts.
Ceux entre les mains defquels le
manufcrit de l'Auteur eft tombé après fa
mort , moins timides ou plus heureux que
lui , en ont fait part au Public. Les ouvrages
pleins de vérités hardies & utiles , dont
le genre humain eft de temps en temps
redevable au courage de quelque homme
de lettres , font aux yeux de la poſtérité la
gloire des Gouvernemens qui les protegent
, la cenfure de ceux qui ne fçavent
pas les encourager , & la honte de ceux
qui les profcrivent.
La fuppreffion de ce livre eût été fans
doute une perte pour les Citoyens ; mais
les Philofophes doivent regretter encore
plus que M. du Marfais n'ait pas publié ſa
Réponse à la critique de l'Hiftoire des Oracles.
On n'a trouvé dans fes papiers que
des fragmens imparfaits de cette réponſe ,
à laquelle il ne paroît pas avoir mis la
derniere main. Pour la faire connoître en
détail , il faut reprendre les chofes de
plus haut .
Feu M. de Fontenelle avoit donné en
$6 MERCURE DE FRANCE.
1686 , d'après le Médecin Vandale , l'Hif
toire des Oracles , un de fes meilleurs ouvrages
, & peut être celui de tous auquel
le fuffrage (1 ) unanime de la poftérité eſt
le plus affuré. Il y foutient , comme tout
le monde fçait , que les oracles étoient
l'ouvrage de la fuperftition & de la fourberie
, & non celui des démons , & qu'ils
n'ont point ceffé à la venue de Jefus -Chrift.
Le P. Baltus , Jéfuite , vingt ans après la
publication de ce livre , crut qu'il étoit de
fon devoir d'en prévenir les effets dangereux
, & fe propofa de le réfuter . Il foutint
, avec toute la modération qu'un
Théologien peut fe permettre , que M. de
Fontenelle avoit attaqué des principales
preuves du Chriftianifme , pour avoir prétendu
que les Prêtres payens étoient des
impofteurs ou des dupes. Cependant en
avançant une opinion fi finguliere , le,
Critique avoit eu l'art de lier fon ſyſtème
à la Religion , quoiqu'il y foit réellement
contraire par les armes qu'il peut fournir
aux incrédules . La caufe du Philofophe
( 1 ) Il n'y a peut-être qu'une phrafe à retrancher
de cet Ouvrage : ce font ces deux lignes de
la préface : « Il me femble qu'il ne faudroit don-
» ner dans le fublime qu'à fon corps défendant :
» il eft fi peu naturel ! J'avoue que le ftyle bas t
encore quelque chofe de pis. »
JANVIER. 1758. $7.
étoit jufte , mais les dévots étoient foulevés
, & s'il répondoit , il étoit perdu . Il
eut donc la fageffe de demeurer dans le
filence , & de s'abftenir d'une défenfe facile
& dangereufe , dont le Public l'a difpenfé
depuis en lifant tous les jours fon
Ouvrage , & en ne lifant point celui de
fon Adverfaire. M. du Marfais , jeune encore
, avide de ſe ſignaler , & n'ayant à
rifquer ni places , ni fortune , entreprit de
juftifier M. de Fontenelle contre les imputations
du P. Baltus. Il accufoit le Critique
de n'avoir point entendu les Peres de
l'Eglife , & de ne les avoir pas cités exactement
; il lui reprochoit des méprifes confidérables
, & un plagiat moins excufable
encore du Profeffeur Moebius , qui avoit
écrit contre Vandale. Affuré de la bonté
de fa caufe , le défenfeur de M. de Fontenelle
ne craignit point de faire part de fon
ouvrage à quelques Confreres du P. Baltus :
il ne vouloit par cette démarche que donner
des marques de fon eftime à une Société
long-temps utile aux Lettres , & qui
fe fouvient encore aujourd'hui avec complaifance
du crédit & des hommes célebres
qu'elle avoit alors. Nous avons peine
à nous perfuader que dans une matiere
auffi indifférente en elle -même , cette Société
fe foit crue bleffée par l'attaque d'un
88 MERCURE DE FRANCE.
de fes membres : nous ignorons par qui &
comment la confiance de M. du Marfais
fut trompée ; mais elle le fut . On travailla
efficacement à empêcher l'impreffion &
même l'examen de l'ouvrage on accufa
fauffement l'Auteur d'avoir voulu le faire
paroître fans approbation ni privilege ,
quoique fon Adverfaire eût pris la même
liberté. Il repréfenta en vain que ce livre
avoit été approuvé par plufieurs perfonnes
fçavantes & pieufes , & qu'il demandoit à
le mettre au jour , non par vanité d'Auteur
, mais pour prouver fon innocence :
il offrit inutilement de le foumettre à la
cenfure de la Sorbonne , de le faire même
approuver par l'Inquifition , & imprimer
avec la permiffion des Supérieurs dans les
terres du Pape. On étoit réfolu de ne rien
écouter , & M. du Marfais eut une défenfe
expreffe de faire paroître fon livre , foit ent
France , foit ailleurs. Cet événement de fa
vie fut la premiere époque , & peut - être
la fource des injuftices qu'il effuya. On
n'avoit point eu de peine à prévenir contre
lui un Monarque refpectable alors dans
fa vieilleffe , & d'une délicateffe louable
fur tout ce qu'il croyoit bleffer la Religion
on lui avoit infpiré quelques foupçons
fur la maniere de penfer de l'Antagoniſte
du P. Baltus , efpece d'armes dont
JANVIER. 1758. 89
on n'abuſe que trop fouvent auprès des
Princes pour perdre le mérite fans appui ,
fans hypocrifie & fans intrigue. L'Auteur
abandonna donc entiérement fon ouvrage
; & le P. Baltus libre de la guerre dont
il étoit menacé , entra dans une carriere
plus convenable à fon état. Il avoit trop
légérement facrifié les prémices de fa plume
à défendre , fans le vouloir, les Oracles
des Payens ; il l'employa plus heureufement
dans la fuite à un objet fur lequel il
n'avoit point de contradictions à craindre ,
à la défenfe des prophéties de la Religion
Chrétienne.
Comme l'ouvrage de M. du Marfais fur
les oracles n'a point paru , nous tâcherons
d'en donner quelqu'idée à nos Lecteurs d'aprés
les fragmens qui nous ont été remis.
La préface contient quelques réflexions
générales fur l'abus qu'on peut faire de la
Religion en l'étendant à des objets qui ne
font pas de fon reffort ; on y expoſe enfuite
le deffein & le plan de l'ouvrage
dans lequel il paroît qu'on s'eft propofé
trois objets ; de prouver que les démons
n'étoient point les auteurs des oracles ; de
répondre aux objections du P. Baltus ;
d'examiner enfin le temps auquel les oracles
ont ceffé , & de faire voir qu'ils ont
ceffé d'une maniere naturelle.
>
༡༠
MERCURE DE FRANCE.
Le defir fi vif & fi inutile de connoître
l'avenir , donna naiffance aux Oracles des
Payens. Quelques hommes adroits & en-t
treprenans mirent à profit la curiofité du
peuple pour le tromper : il n'y eut point en
cela d'autre magie ; l'impofture avoit
commencé l'ouvrage, le fanatifme l'acheva :
car un meyen infaillible de faire des fanatiques
, c'eſt de perfuader avant que d'inftruire
; quelquefois même certains Prêtres
ont pu être la dupe des oracles qu'il rendoient
ou qu'ils faifoient rendre , fembla
bles à ces Empyriques , dont les uns participent
à l'erreur publique qu'ils entretiennent
, les autres en profitent fans la partager.
C'est par la foi feule que nous fçavons
qu'il y a des démons ; c'est donc par la
foi feule que nous pouvons apprendre ce
qu'ils font capables de faire dans l'ordre
furnaturel ; & puifque la révélation ne
leur attribue pas les oracles , elle nous permet
de croire que ces oracles n'étoient pas
leur ouvrage. Lorſqu'Ifaïe défia les Dieux
des Payens de prédire l'avenir , il ne mit
point de reftrictions à ce défi , qui n'eût
plus été qu'imprudent , fi en effet les démons
avoient eu le pouvoir de prophétifer.
Daniel ne crut pas que le ferpent des Babyloniens
fût un démon. Il rit en Philo
JANVIER. 1758. 91
fophe , dit l'Ecriture , de la crédulité du
Prince & de la fourberie des Prêtres , &
empoifonna le ferpent . D'ailleurs les Partifans
même des oracles conviennent qu'il
y en aeu de faux , & par-là ils nous mettent
en droit ( s'il n'y a pas de preuve évidente
du contraire ) de les regarder fans
exception comme fuppofés : tout fe réduifoit
à cacher plus ou moins adroitement
l'impofture . Enfin les payens mêmes n'ont
pas cru généralement que les oracles fuffent
furnaturels . De grandes fectes de
Philofophes , entr'autres les Epicuriens ,
fe vantoient , comme les Chrétiens , de
faire taire les Oracles & de démafquer les
Prêtres. Valere-Maxime & d'autres difent ,
ileft vrai , que des ftatues ont parlé ; mais
l'Ecriture dément ce témoignage , en nous
apprenant que les ftatues font muettes, Les
Hiftoriens prophanes , lorfqu'ils racontent
far un fimple oui-dire des faits extraordinaires
, font moins croyables que les Hiftoriens
de la Chine fur l'antiquité qu'ils
donnent au monde. Cafaubon fe moque
avec raifon d'Hérodote , qui rapporte férieufement
plufieurs de ces oracles ridicules
de l'antiquité , & d'autres prodiges de
la même force.
Si les oracles n'euffent pas été une fourberie
, l'idolatrie n'eût plus été qu'un
92 MERCURE DE FRANCE:

malheur excufable , parce que les Payens
n'auroient eu aucun moyen de découvrir
leur erreur par la raifon , le feul guide
qu'ils euffent alors . Quand une fauffe religion
, ou quelque fecte que ce puiffe
être , vante les prodiges opérés en fa faveur
, & qu'on ne peut expliquer ces prodiges
d'une maniere naturelle , il n'y a
qu'un parti à prendre , celui de nier les
faits. Rien n'eft donc plus conforme aux
principes & aux intérêts du chriſtianiſme
que de regarder le paganiſme comme un
pur ouvrage des hommes , qui n'a fubfifté
que par des moyens humains . Auffi
l'Ecriture ne donne à l'idolâtrie qu'une origine
toute naturelle , & la plupart des
Peres paroiffent penfer de même. Plufieurs
d'entr'eux ont expreffément traité les oracles
d'impoftures , & aucun n'a prétendu que
ce fentiment offenfât la Religion : ceux
même qui n'ont pas été éloignés de croire
qu'il y avoit quelque chofe de furnaturel
dans les oracles , paroiffent n'y avoir été
déterminés que par une façon particuliere
de penfer tout-à - fait indépendante des vérités
fondamentales du Chriftianifme . Selon
la plupart des Payens , les Dieux
étoient les auteurs des oracles favorables ,
& les mauvais génies l'étoient des oracles
funeftes ou trompeurs. Les Chrétiens proJANVIER.
1758. 93
fiterent de cette opinion pour attribuer les
oracles aux démons ; ils y trouvoient d'ail
leurs un avantage; ils expliquoient par cette
fuppofition, le merveilleux apparent qui les
embarraffoit dans certains oracles.Un faux
principe où ils étoient , fervoit à les fortifier
dans cette idée ; ils croyoient les démons
corporels , & S. Auguftin s'eft expreffément
rétracté d'avoir donné de femblables
explications. Les Chrétiens modernes
ont eu des idées plus épurées & plus
faines fur la nature des démons ; mais enrejettant
le principe , plufieurs ont retenu
la conféquence. C'eft donc en vain que
certains Auteurs Eccléfiaftiques , qui n'ont
pas dans l'Eglife l'autorité des Peres , &
qui croyoient que les démons étoient des
animaux d'un efprit aérien , nous rapportent
de faux oracles , dont ils prétendent
tirer des argumens en faveur de la Religon.
Il faut mettre ces faits & les raifonnemens
qui en font la fuite , à côté
des relations de la Légende dorée , du
corbeau excommunié pour avoir volé la
bague de l'Abbé Conrad , & des extravagances
que l'imbécillité a débitées fur les
prétendus hommages que les animaux ont
rendus à nos redoutables myfteres. Rien
n'eft plus propre à avilir la Religion ( fi
quelque chofe peut l'avilir ) , rien n'eft
94 MERCURE DE FRANCE.
du moins plus nuifible auprès des peuples
à une caufe fi refpectable , que de la défendre
par des preuves foibles ou abfurdes;
c'eft Ola qui croit que l'Arche chancele ,
& qui ofe y porter la main .
Le P. Baltus abufe évidemment des termes
, quand il prétend que l'opinion qui
attribue les oracles aux malins efprits , eft
une vérité enfeignée par la tradition ; puifqu'on
ne doit regarder comme des vérités
de tradition & par conféquent de foi ,
que celles qui ont été conftamment reconnues
pout telles par l'Eglife : le défenfeur
des Oracles fe contredit enfuite lui- même
quand il avoue que l'opinion qu'il foutient
n'eft que de foi humaine , c'eft- à - dire du
genre des chofes qu'on peut fe difpenfer de
croire fans ceffer d'être Chrétien . Mais en
cela il tombe dans une autre contradiction ,
puifque la foi humaine ne peut tomber que
fur ce qui eft de l'ordre naturel , & que
les oracles felon lui n'en font pas. Le témoignage
des Hiftoriens de l'antiquité ,
ajoute M. du Marfais , eft formellement
contraire à ce que le P. Baltus prétend ,
que jamais les oracles n'ont été rendus par
des ftatues creufes : mais quand cette prétention
feroit fondée , elle feroit favorable
à la caufe de M. de Fontenelle , puifqu'il
eſt encore plus aiſé de faire parler un
JANVIER . 1758 . 95
Prêtre qu'une ftatue . Il n'eft point vrai ,
comme le dit encore le critique , que ceux
qui réduifent les oracles à des caufes naturelles
, diminuent par ce moyen la gloire
de J. C. qui les a fait ceffer ; ce feroit au
contraire affoiblir véritablement cette gloire
, que d'attribuer les oracles aux démons :
car le P. Baltus prétend lui-même que Julien
dans le ive hecle du chriftianifme , en
évoquant efficacement les enfers par la magie
& par les enchantemens , en avoit obtenu
réponfe . Les permiffions particulieres
que l'Ecriture dit avoir été accordées
au démon , ne nous donnent pas droit
d'en fuppofer d'autres ; rien n'eft plus ridicule
dans l'ordre furnaturel que l'argument
qui prouve l'exiſtence d'un fait miraculeux
par celle d'un fait ſemblable. Ajouter
foi trop légèrement aux prodiges , dans
un fiecle où ils ne font plus néceffaires à l'établiſſement
du Chriftianifme , c'eſt ébranler
, fans le vouloir , les fondemens de la
croyance que l'on doit aux vrais miracles
rapportés dans les livres faints. On ne croit
plus de nos jours aux poffédés , quoiqu'on
croye à ceux de l'Ecriture . Jefus Chrift a été
tranfporté par le démon , il l'a permis pour
nous inftruire ; mais de pareils miracles
ne fe font plus. La métamorphofe de Nabuchodonofor
en bête , dont il ne nous eft
96 MERCURE DE FRANCE .
pas permis de douter , n'eft arrivée qu'une
fois. Enfin Saul a évoqué l'ombre de
Samuel , & l'on n'ajoute plus de foi aux
évocations . Le P. Baltus avoue que les
prodiges mêmes racontés par les Peres , ne
font pas de foi ; à plus forte raifon les prétendus
miracles du Paganifme , qu'ils ont
quelquefois daigné rapporter. Sile fentiment
de ces Auteurs ( d'ailleurs très- graves
) fur des objets étrangers au Chriſtianifme
, devoit être la regle de nos opinions
, on pourroit juftifier par ce principe
le traitement que les Inquifiteurs ont
fait à Galilée .
On aura peine à croire que le P. Baltus
ait reproché ferieuſement à M. de Fontenelle
d'avoir adopté fur les Oracles le fentiment
de l'Anabaptifte Vandale , comme
fi un Anabaptifte étoit condamné à déraifonner
en tout , même fur une matiere
étrangere aux erreurs de fa fecte. La réponſe
de M. du Marfais à cette objection ,
eft que le Religieux qui a pris la défenſe
des Oracles , a fuivi auffi le fentiment du
Luthérien Moebius ; & qu'hérétique pour
hérétique , un Anabaptiſte vaut bien un
Luthérien .
Ceux qui ont avancé que les Oracles
avoient ceffé à la venue de J. C. ne l'ont
cru que d'après l'Oracle fuppofé fur l'enfant
JANVIER. 1758 . 97
fant Hébreu ; Oracle regardé comme faux
par le P. Baltus lui -même ; auffi prétendil
que les Oracles n'ont pas fini précisément
à la venue du Sauveur du monde , mais
peu -à- peu , à mesure que J. C. a été connu
& adoré. Cette maniere de finir n'a
rien de furprenant , elle étoit la fuite naturelle
de l'établiffement d'un nouveau
culte. Les faits miraculeux , ou plutôt
qu'on veut donner pour tels , diminuent
dans une fauffe religion , ou à meſure.
qu'elle s'établit , parce qu'elle n'en a plus
befoin , ou à mesure qu'elle s'affoiblit ,
parce qu'ils n'obtiennent plus de croyance.
La pauvreté des peuples qui n'avoient plus
rien à donner , la fourberie découverte
dans plufieurs Oracles , & conclue dans
les autres , enfin les édits des Empereurs
chrétiens , voilà les caufes véritables de
la ceffation de ce genre d'impofture : des
circonftances favorables l'avoient produir,
des circonstances contraires l'ont fait difproître
ainfi les Oracles ont été foumis à
toute la viciffitude des chofes humaines.
On fe retranche à dire que la naiffance de
J. C. eft la premiere époque de leur ceffation
: mais pourquoi certains démons ontils
fui tandis que les autres reftoient ?
D'ailleurs l'Hiftoire ancienne prouve invinciblement
que plufieurs Oracles avoient
I.Vol. E
8 MERCURE DE FRANCE.
été détruits avant la venue du Sauveur da
monde , par des guerres & par
d'autres
>
troubles : tous les Oracles brillans de la
Grece n'exiftoient plus ou prefque plus , &
quelquefois l'Oracle fe trouvoit interrompu
par le filence d'un honnête prêtre qui
ne vouloit pas tromper le peuple . l'Oracle
de Delphes dit Lucain , eft demeuré
muet depuis que les Princes craignent l'avenir
; ils ont défendu aux Dieux de parler,
& les Dieux ont obéi . Enfin tout est plein
dans les Auteurs prophanes d'Oracles qui
ont fubfifté jufqu'aux iv & ve fiecles , &
il y en a encore aujourd'hui chez les idolâtres.
Cette opiniâtreté inconteftable des
Oracles à fubfifter encore après la venue de
J. C. fuffitoit pour prouver qu'ils n'ont pas
été rendus par les démons , comme le remarquent
M. de Fontenelle & fon défen
feur ; puifqu'il eft évident que le fils de
Dieu defcendant parmi les hommes, devoit
tout-à- coup impofer filence aux enfers.
La fuite au prochain Mercure.
M. BELLIN , Ingénieur de la marine , -
vient de metre au jour par ordre du Miniftre
de la marine , fix grandes cartes réduites
des Ifles Britanniques ; fçavoir l'Angleterre
en deux feuilles , l'Ecoffe avec les
Ines Orçades & Schetland en deux feuilles,
JANVIER. 1758. 99
& l'Irlande en une feuille ; la fixieme eft
réduction de ces cinq feuilles en une ſeule.
Cet Ingénieur a joint aux détails néceffaires
pour la navigation , celui de l'intérieur
du pays , de forte que toutes les
Villes , Bourgs & Villages un peu confidérables
y font marqués , avec les chemins
qui conduifent d'un lieu à un autre. Ces
cinq cartes font fur la même échelle , &
conftruite de façon qu'elles peuvent fe
rapporter & former une feule carte qui
devient alors très- grande .
Elles font accompagnées d'un volume
in-4°. fort curieux , tant par les détails
qu'il contient, que par la beauté de fon exécution.
Il porte le titre d'Effai Géographique
fur les Ifles Britanniques. Il eft divifé en
trois parties.
La premiere eft une defcription géogra
phique , fuivant l'état actuel , de l'Angleterre
, de l'Ecoffe , de l'Irlande & des Illes
Orcades & Schetland , & même des Iſles de
Jerfey , Greneſey & Aurigny , avec des
itinéraires pour l'intérieur du pays.
La feconde eft un Routier ou Portuland
pour la navigation des côtes , contenant
les airs de vent , les routes & diftances
d'un lieu à un autre , les entrées des
les mouillages , les dangers , la maniere
ports,
de les éviter , & c.
E ij
335258
100 MERCURE DE FRANCE.
La troifieme partie eft l'analyfe des cartes
, c'est-à- dire un détail particulier , &
un examen critique des auteurs , dont M.
Bellin a fait ufage , & les moyens qu'il a
employés , pour donner à fon travail le
plus de précifion & d'exactitude qui lui
étoit poffible.
Ce volume eft imprimé avec foin , beau
papier , beau caractere , & beaucoup d'ordre
dans la diftribution . Les chapitres font
diftingués par des vignettes , & des culs
de lampe très-bien gravés , qui ne font pas
de fimples ornemens ; mais des plans &
des vues des principales Villes de l'Angleterre
, Ecoffe & Irlande : ils font au nombre
de trente -fix outre quatre petites
Cartes in 4°.
On fent très-bien qu'un ouvrage de cette
nature n'eft pas fufceptible d'extrait ; mais
pour en donner une idée , nous ne pouvons
mieux faire que de fuivre ce que
l'Auteur dit dès le commencement de fon
ouvrage , où après avoir expofé l'objet de
fon travail , il ajoute : « Je ne crains point
d'avouer que , quelques recherches que
j'aye faites pour remplir ce projet , je
» fens que toutes les parties ne font pas
également bien traitées : outre que les
» matériaux m'ont manqué dans beaucoup
d'endroits , je n'ai pas toujours trouvé
JANVIER. 1758 . ΙΟΥ
» dans ceux que j'étois obligé d'employer,
» cette exactitude & cet accord , qui fait
» la fûreté du travail . Ainfi on ne doit
و ر
"
"
33
regarder mon ouvrage que comme un
effai , qui pourra avec le temps nous
» conduire à des connoiffances plus fûres
» & plus étendues. Mais en attendant , j'o-
» fe affurer qu'il eft d'autant plus utile aujourd'hui
, que nous n'avons rien en
»France qui puiffe y fuppléer. Il y a plus
» c'eft qu'en Angleterre d'où j'ai
cependant tiré tous mes matériaux
" il n'y en a pas dans ce genre d'auffi
complet. C'est le fruit de bien de
>> recherches & d'un long travail , que
» tout le monde n'eft pas en état de
» faire. Non omnia poffumus omnes , dit
»l'Auteur , & il a raifon ".
"}
و ر
,
Nous ignorons fi cet ouvrage fera public ,
& s'il fera aifé d'en avoir des exemplaires.
11 eft imprimé , chez Didot , Libraire-
Imprimeur , quay des Auguftins ,
& quoiqu'il foit fait pour le fervice de la
marine , & par les ordres du Miniftre ,
vraisemblablement l'Auteur en aura quelques
exemplaires , dont il pourra difpofer.
CATALOGUE raifonné de tableaux , deffeins
& eftampes des meilleurs maîtres
d'Italie , des Pays - Bas , d'Allemagne
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
d'Angleterre & de France , qui compofent
différens cabinets. Par P. Remy. Se diftribue
à Paris , chez le même Libraire..
La vente des deffeins , eftampes en
feuilles & livres d'eftampes , a commencé
le Lundi 12 de Décembre 1757 , rue Poupée
, la feconde porte cochere , à gauche ,
en entrant par la rue Haute- Feuille. La
vente des tableaux fe fera le 13 de ce mois ,
& les jours fuivans fans difcontinuation.
On indiquera par affiches le lieu où fe fera
la vente.
EPHEMERIDES Troyennes , pour l'année
1798. A Troyes , chez la veuve Michelin
; & fe trouve à Paris , chez Du
chefne , rue Saint Jacques au Temple du
Goût.
Ce petit ouvrage qui a paru dès l'année
derniere , renferme un précis de l'hiſtoire
de Troyes , de fes antiquités , & des
principaux événemens auxquels cette Ville
a eu part ; avec un détail raifonné des monumens
qu'elle renferme , en fculpture ,
en peinture & en architecture .
On y a joint quelques obfervations fur
les moeurs , ufages & coutumes qui offrent
quelque fingularité ; des remarques fur la
fituation de la Ville , & fur le local des
environs ; un mémoire très - difcuté fur les
JANVIER. 1758. 103
foires de Champagne ; enfin une notice
de différentes pieces anecdotes , relatives à
l'hiftoire de France , & confervées dans
les archives publiques , ou dans quelques
cabinets particuliers de cette Ville .
Pour cette année , ces obfervations , ces
remarques ont été confidérablement
augmentées . Parmi ces additions , on dif
tinguera une fuite chronologique & hiftorique
des Comtes de Champagne.
Ces Ephémérides ont pour frontifpice
un plan réduit & gravé en petit , par M.
Patte très- habile Artifte , de la façade de
l'Hôtel de Ville de Troyes , élevé vers le
milieu du dernier fiecle , fur les deffeins
- & fous la conduite du celebre François
Manfart,
On fe propofe pour la fuite de décorer
chaque année le frontifpice de cet ouvrage
, de quelqu'un des principaux morceaux
d'architecture ou de fculpture , dont les
Ephémérides offrent la defcription , le tout
gravé par le même maître.
DICTIONNAIRE Cofmographique , hiftorique
& politique , en trois ou quatre
volumes in- 4° . par M. Buy- de Mornas ,
Profeffeur de Géographie de l'Ecole royale
Militaire.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Projet de cet Ouvrage.
Mon deffein n'eft point de critiquer ici
le grand Dictionnaire de Monfieur de la
Martiniere. C'eft fans contredit l'ouvrage
le plus étendu que nous connoiffions en
ce genre c'eſt une affez bonne compilation
des Dictionnaires géographiques d'Ortelius
, de Ferrari , de Baudrand , de Corneille
, de Maty , &c. & je fuis obligé d'avouer
qu'il m'a été plufieurs fois d'un
grand fecours : mais qu'il me foit permis
de dire que j'y ai remarqué certains défauts
qui nuifent beaucoup à fa perfection
, & par conféquent à l'utilité dont il
peut être.
Je conviens en effet qu'on y trouve
quantité d'excellens articles , mais je ne
puis m'empêcher d'avertir qu'il s'y en rencontre
un grand nombre de faux & de hazardés
, qui m'ont plus d'une fois induit
en erreur, pour n'avoir pas eu l'attention de
les vérifier dans leurs fources. La partie de
la Géographie ancienne y eft , à la vérité ,
affez bien traitée , & même détaillée ; cependant
je ne confeillerai jamais de s'y
fier fans l'avoir juftifiée fur les originaux
mêmes. Quant à la Géographie moderne
elle ne peut guere être d'un grand ufage ;
elle demande à être refondue prefque en
JANVIER. 1758 . 105
entier , à caufe des changemens furvenus
dans la plupart des états de la terre. Ce
Dictionnaire contient d'ailleurs tant de
répétitions & de détails minutieux , que
l'on pourroit aisément réduire ce grand
ouvrage à un cinquieme , fi l'on ne vou
loit y admettre que ce qu'il y a de bon
& d'utile.
J'ajoute que , quelque étendu qu'il foit,
il n'eft cependant pas complet , & qu'il y
manque grand nombre d'articles intéreffans
fur l'aftronomie , par exemple par
rapport à la fphere armillaire , fur l'hydrographie
, fur la chronologie , au fujet
de la divifion du temps & de la diftribution
du calendrier , fur l'hiftoire enfin ,
relativement à la connoiffance des différentes
efpeces de gouvernemens , des érections
de terres en Duchés , Comtés , &c.
Tribunaux de juftice , police , finances , des
traités de paix , des fiéges , des batailles ,
&c.
On convient enfin affez généralement ,
que tout imparfait qu'eft ce grand ouvra
ge , il eft d'ailleurs trop volumineux , par
conféquent trop coûteux , & par ces deux
endroits il ne peut être entre les mains de
tout le monde : c'eft ce qui a donné naiffance
au petit Dictionnaire Géographique
de M.Vofgien , dont le fonds eft de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Laurent Echard. Ce petit ouvrage eft affez
bien fait , mais il péche par le défaut
oppofé à celui du Dictionnaire de la Martiniere
. Il eſt trop
fuccinct & trop refferré
par conféquent il ne fçauroit être que de
peu d'utilité. Il ne peut fervir , tout au
plus , qu'à faciliter l'intelligence des nouvelles
publiques , & à donner une idée
très- fuperficielle de la Géographie .
>
Ce font ces raifons qui m'ont fait penfer
que ce feroit bien mériter du Public
que de lui donner , fur un plan nouveau ,
un Dictionnaire Cofmographique & hiftorique
, qui étant exempt de tous les défauts
que je viens de faire remarquer , réunit
en même temps toutes les perfections
que l'on cherche inutilement dans les autres
; & voici le projet que j'en ai conçu .
Il confifte : L
1º. A écarter d'abord de cet ouvrage
tous les endroits dont l'existence eft douteufe
& la poſition incertaine .
2°. D'y admettre généralement tous.
ceux qui , quoique de peu d'importance ,
feront remarquables par quelques grands
événemens , quelques traits hiftoriques
comme fiége , bataille , traité de paix , &c .
& en cela mon ouvrage fera plus complet
que celui de M. de la Martiniere.
3. A n'y citer avec quelques détails
"
JANVIER. 1758. 107
(à l'égard des lieux qui portent le même
nom ) que ceux qui font les plus connus
& les plus dignes d'attention , & à fe contenter
d'indiquer fimplement les autres .
4°. A refferrer & à élaguer les articles
trop longs du Dictionnaire de la Mariiniere
, dont je ferai uſage , & qui ne ſervent
qu'à groffir le volume en retranchant
les inutilités , évitant les répétitions , ainfi
que les détails minutieux & tout ce qui
n'offre à l'efprit rien d'utile & de néceffaire
.
5°. de n'admettre dans ce Dictionnaire
aucun article , que l'on n'ait exactement
vérifié aauuppaarraavvaanntt ,, en confultant à ce fu →
jet les Auteurs plus sûrs , & puifant toujours
dans les meilleures fources.
6°. A donner à la fuite de chaque article
la lifte des Auteurs les plus véridiques
& des voyageurs les plus exacts que
l'on peut confulter , & à indiquer les meilleures
cartes géographiques auxquelles on
doit avoir recours relativement à ces articles.
7°. Enfin à faire attention dans la compofition
des articles qui formeront cet ou
vrage. 1 ° . De rapporter , autant qu'il fe
pourra , l'étymologie du nom , qui étant
ordinairement tiré de la fituation du lieu ,
de la figure , de quelques faits mémora
E vj
108 MERCURE DE FRANCE:
bles , ou de quelques perfonnes célébres ;
ne fervira pas peu à faire connoître l'endroit
dont on parle. 2 °. D'en marquer avec
précifion la pofition , les bornes , le climat
& l'étendue , fa diftance , tant de la
capitale de la province , que de celle de
tout le pays en général . 3 ° . D'y joindre
toutes les particularités hiftoriques , aftronomiques
, chronologiques qui peuvent
fervir à illuftrer l'endroit dont on
parle , ou à en donner une connoiffance
plus exacte. 4°. De réunir en un mot tout
ce qui , dans chaque pays , a rapport à la
nature , à l'art , à la religion & à la politique
.
Ce qui concerne la nature comprendra ;
outre ce que j'en ai déja dit , la température
de l'air , la qualité des terres , les
plaines , les montagnes , les bois , le cours
des rivieres , leurs fources , leurs embouchures
, les lacs , les étangs , les animaux
les plantes , minéraux particuliers au pays
dont on parle , le génie & les ufages de
fes habitans .
>
En traitant de ce qui a rapport à l'art ,
on parlera de tout ce qui concerne le commerce
, les richeffes , les commodités de
la vie , de l'agriculture , par exemple , des
manufactures , des machines , des fortifi
cations , des havres , des ports , & c.
JANVIER. 1758. 109
Dans l'article de la religion on trouvera
quelle eft la dominante dans chaque
pays , fon étendue , fa tolérance , les viciffitudes
qu'elle a effuyées & la difcipline
qu'elle obferve.
A l'égard de ce qui a rapport à la politique
, on traitera des loix , de l'économie
, de la police , des intérêts de l'Etat ,
de la forme du gouvernement , de l'hiftoire
du pays ; en un mot de tout ce qui
dépend des paffions humaines , & de ce
qui eft purement du reffort de la fociété
civile .
Tel eft le plan que je me fuis formé d'un
Dictionnaire Cofmographique & hiftorique
, exact , curieux , utile & inftructif.
On conçoit fans peine que fi j'y faifois
entrer toutes les recherches & tous les
détails dont il eft fufceptible , je reromberois
dans le défaut que j'ai critiqué plus
haut dans M. de la Martiniere. Ce livre
deviendroit trop diffus & trop coûteux :
peu de perfonnes feroient en état de fe le
procurer , & encore moins d'en profiter.
C'est ce qui m'a fait croire que , pour en
étendre & en faciliter l'ufage , il étoit à
propos de le réduire à trois ou quatre volumes
in- 4° . Si en me renfermant dans
ces bornes étroites pour la commodité du
Public , je n'ai pas l'avantage de pouvoir
110 MERCURE DE FRANCE.
entrer dans des difcuffions longues & fçavantes
fur chaque article , j'en donnerai
au moins le réſultat , & j'oſe promettre
de ne rien omettre de ce qui peut être
effentiel & utile à toutes fortes de perfonnes
.
Ce n'eft pas qu'entreprenant un ouvra
ge de fi longue haleine & qui fuppofe
tant de connoiffances , j'ofe préfumer de
mes forces. En traitant , par exemple de
la Géographie ancienne , mon deffein eft
d'en dire tout ce qu'il faut en fçavoir pour
entendre les anciens Auteurs Grecs & Romains
, de travailler à les concilier enfemble
, s'il eft poffible , & de faire voir que
s'ils nous paroiffent être en contradiction
entr'eux , ce n'eft fouvent que parce
que nous ne faifons pas attention, qu'ayant
vécu en différens temps & en différens
lieux , ils ont pu & même dû parler différemment
des pays , dont les bornes &
l'étendue ont tant de fois varié. Or à
Dieu ne plaife que je croye avoir affez
de lumieres pour éclaircir par moi-même
ces obfcurités , & pour lever à ce fujet
des difficultés fans nombre , que des fçavans
du premier ordre , n'ont pu applanir
entiérement : mais les fentimens qui ,
avant eux , ne paroiffoient que des opinions
hazardées , ont acquis de nouvelles
JANVIER. 1758.
forces par les efforts qu'ils ont faits. Leurs
conjectures appuyées d'une grande vraifemblance
, peuvent devenir des vérités
dans un fiecle où les fciences acquierent
chaque jour de nouveaux degrés d'évidence
par les découvertes de l'aftronomie.
C'eft à la faveur de leurs travaux & des
lumieres que j'attends de tous les fçavans
de l'Europe , que j'efpere pouvoir vérifier
plufieurs articles intéreffans, relatifs à cette
partie de la Géographie , & éclaircir divers
points d'hiftoire , qui jufqu'ici ont
paru fort obfcurs & très - embrouillés.
Il en eft de même de la Géographie moderne
, prefque tous les jours il y arrive
quelques changemens . D'ailleurs un Ecrivain
ne peut pas tout voir par lui- même ;
telles font les deux principales fources du
peu d'exactitude qui fe rencontre dans les
ouvrages de ce genre , imprimés de notre
temps. Si je me contente de les confulter
& fi je les prends pour guides , & que
mes foibles lumieres ne foient pas foutenues
par des clartés plus vives & plus sûres
, que puis je faire , que multiplier les
erreurs ? Ce n'eft que fur des mémoires
vérifiés fur les lieux mêmes , que je puis
parvenir à donner une connoiffance exacte
des états divers dont je dois parler dans
un livre de cette nature.
112 MERCURE DE FRANCE.
Cette vérité eft principalement ſenſible
à l'égard de l'Europe : c'eft le pays que
nous habitons , c'eſt celui par conféquent
qui exige de nous une connoiffance plus
exacte & plus détaillée , & j'avoue ici de
bonne foi que mes fimples lumieres ne fuffifent
pas pour me guider dans un champ
auffi varié & auffi vafte .
J'ofe même affurer que , quoique je ne
manque ni de forces ni de courage , quoique
je travaille depuis plus de quinze ans
fur la partie de la Géographie & de l'Hiftoire
, & qu'en conféquence j'aie raflemblé
grand nombre de matériaux propres à fervir
à mon deffein , j'abandonnerois cette
entrepriſe , fi je ne comptois fur des fecours
étrangers , capables de m'en faciliter
l'exécution.
Qu'il me foit donc permis d'inviter ici
tous les fçavans de l'Europe , furtout ceux
de tant de célebres Académies , à concourir
par leurs confeils à la perfection d'un
ouvrage de cette importance . J'ofe me promettre
de leur zele , pour l'avancement
des lettres , qu'ils voudront bien m'aider
de leurs lumieres & de leurs travaux , &
me faire part ( port franc ) des découvertes
qu'ils auront faites , tant fur la Géographie
ancienne , que fur celle du moyen
âge , & fur la moderne. De mon côté je
JANVIER. 1758. 113
m'engage à leur en marquer ma reconnoiffance
par mon exactitude à citer leurs
noms à la fin des articles qu'ils m'auront
communiqués .
- Le fieur Barbou , rue Saint Jacques ,
vient de recevoir de Hollande plufieurs
exemplaires d'un livre intitulé , Theodori
Beza Vezelii Poemata , Marci Antoni
Mureti Juvenilia , Joannis fecundi Hagienfis
Bafia , & Pancharis Joannis Bonefonii
Arverni.
Tous ces différens ouvrages réunis aujourd'hui
en un feul volume , étoient extrêmement
rares. Les portraits de Beze &
de Murery font très- bien gravés. Ce volume
fera le dix- huitieme de la collection
des Auteurs Latins. L'édition eft des plus
élégantes.
• On trouve chez le même Libraire un
Almanach pieux , qui a pour titre , Etrennes
du Chrétien , 1758.
LES agrémens du langage , nouvelle
édition , revue , corrigée & augmentée
de plufieurs differtations . Par M. de Gamaches
, Chanoine régulier de Sainte
Croix de la Bretonniere , de l'Académie
royale des Sciences . A Paris , chez Deſſaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais ;
114 MERCURE DE FRANCE.
Defpilli , rue S. Jacques ; Durand , rue
du Foin , & Cellot , au Palais 1757.
VOYAGES Pittorefques de Paris , ou Indication
de tout ce qu'il y a de plus beau
dans cette grande Ville en peinture, fculpture
& architecture. Par M. D ***
troifieme édition. Chez Debure l'aîné
quai des Auguftins , 1757.
DICTIONNAIRE des fiefs & autres droits
feigneuriaux utiles & honorifiques, contenant
les définitions des termes , & ample
recueil des décifions choifies , fondées far
la jurifprudence des arrêts , la difpofition
des différentes coutumes , & la doctrine
des meilleurs feudiftes : ouvrage très-utile
& très- commode à tous Seigneurs , Juges
& Avocats. Par M. A. la Place , Avocat
au Préfidial de Périgueux . A Paris , au
Palais , chez Knapen , Sangrain & Cellot ,
grande falle , 1757 .
Nous annonçons une feconde édition
du Géographe Manuel ; contenant la def
cription de tous les pays du monde , leurs
qualités , leur climat , le caractere de
leurs habitans , leurs Villes capitales, avec
leur diſtance de Paris , &c. par M. l'Abbé
Expilly. Cette édition eft confidérablement
augmentée , & fe trouve chez Bau
JANVIER. 1758. TIS
che quai des Auguftins , 1757. Prix ,
so fols relié.
ALMANACH hiftorique de Touraine
pour l'année 1758 , imprimé pour cette
province. A Tours , chez F. Lambert , grande
rue près le College , & fe vend à
Paris , chez Defpilly , rue S. Jacques.
PLAN d'un cours de Chimie expérimentale
& raifonnée , avec un difcours hiftorique
fur la Chimie , par M. Macquer ,
Docteur- Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , de l'Académie
des Sciences , & M. Baumé , maîtrẹ
Apothicaire. A Paris , chez Jean- Thomas
Hériffant , rue S. Jacques , 1757-
LES Boulevards chantans , anecdotes
de tout ce qui s'y paffe pendant l'année.
AParis , chez Langlois pere & fils , Libraires
, rue de la Harpe , à la Couronne
d'or , 1758.
ALMANACH des Bons Enfans , avec la
lotterie des bijoux chantans chez les
mêmes .

Le plus divertiffant des Almanachs chantans
pour la préfente année. A Paris , chez
Cuiffart , quai de Gêvres , à l'Ange Gardien
.
116 MERCURE DE FRANCE.
Le plus amufant qu'on puiffe donner ,
fuivi de portraits , Almanach du temps ,
pour 1758 , chez le même .
ALMANACH du Parnaffe , ou Tablettes
des Mufes ; contenant une idée des Sciences
, de la littérature , & des arts en France ,
avec un tableau des plus grands hommes
dans tous les genres , & des infcriptions
en leur honneur , chez le même Libraire .
NOSTRADAMUS en bel air , Almanach
menteur , pour la préfente année. Chez le
même.
LES Enfans de la joye , Almanach 1758,
fur des airs connus par Sans-Chagrin .
VARIÉTÉS chantantes , avec des remar
ques fur les naiffances des hommes & des
femmes pour chaque mois de l'année, Chez
le même.
MANUEL géographique , contenant une
connoiffance detaillée des quatre parties ,
du monde , &c. Chez le même.
Cet article eft déja fi rempli , que nous
fommes obligés de nous borner à ces fimples
indications , & de remettre au fecond
volume de ce mois tous les extraits ou précis
des livres nouveaux . Nous commencerons
par l'analyse du Danger des Paffions , qui
mérite , à plufieurs titres , cette diftinction
de notre part.
JANVIER. 1758 . 117
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MEDECINE.
HISTOIRE d'une Inoculation faite à
Paris , par M. Hofty , Docteur- Régent de
la Faculté de Médecine de Paris.
MADEMOISELLE de Trellon - d'Eſtancheau
, âgée d'environ 19 ans , inftruite
par les écrits pour & contre la méthode
de l'inoculation , & encouragée par les
épreuves faites à Paris , fe détermina , de
fon propre mouvement , à fe faire inoculer ,
fans que fa famille ni fon Médecin M.
Macmahon , qu'elle avoit confulté , l'euffent
confirmée dans fa réfolution . Elle fut
préparée au château de Vincennes , où elle
demeure avec Madame fa mere . Elles vinrent
à Paris le 10 Mai dernier pour y
refter pendant le traitement. Le 11 , la
Demoiſelle fut inoculée aux deux bras par
M. Silvy , Chirurgien de la Reine . La
couleur & le fédiment de l'urine fem18
MERCURE DE FRANCE.
bloient indiquer quelque impreffion du
virus fur la maffe du fang ; mais le 10
jour s'étant paffé fans aucune apparence
d'éruption , je fis réitérer l'opération aux
deux bras , comme la première fois , me
fervant pour plus grande fûreté d'un pus
différent du premier , & que j'avois pris
le même jour en préfence de mon Confrere
M. Macquart , d'une malade qu'il
traitoit de la petite- vérole naturelle. Je
reconnus depuis l'efficacité de ce pus dans
plufieurs inoculations. Nous attendîmes
avec impatience le réfultat de cette feconde
opération , qui ne produifit pas plus
d'effet que la premiere. Enfin la Demoifelle
ayant été purgée , s'en retourna chez
elle avec Madame fa mere au bout d'un
mois , fans avoir éprouvé aucun fymptôme
de maladie. Après cette feconde épreu
ve , qu'elle fubit avec le même courage ,
& la même conftance que la premiere ,
toutes les inquiétudes pour le danger à
venir furent diffipées , & c'étoit-là le motif
qui l'avoit déterminée ; ce ne fut qu'alors
qu'elle commença à foupçonner que
ce qu'elle avoit oui-dire , & qu'elle n'avoit
pas cru , étoit vrai ; fçavoir qu'elle
avoit eu la petite- vérole dans fon enfance
au Couvent de la Magdeleine de Trénel *.
* Madame d'Eftancheau ayant été en Province ,
JANVIER. 1758. 119
Pour s'en éclaircir , elle fe rendit au
Couvent , le 8 Juin dernier , avec M.
Macmahon. Les Dames Religieufes s'affemblerent
autour de leur Eleve , pour
apprendre de fa bouche l'hiftoire de fon
inoculation , dont l'événement , tout nou.
veau pour elles , leur parut furprenant.
Elles raconterent à cette Demoiſelle toutes
les circonstances de la petite- vérole naturelle
qu'elle avoit eue à l'âge de fix ans
environ , dans leur maifon. Mademoiſelle
d'Eftancheau me rendit tous ces détails
avec une joie incroyable , plus perfuadée
que jamais qu'elle étoit pour toujours à
l'abri d'une maladie fi redoutable. J'avoue
que je ne fus pas indifférent à fon récit. A
la vérité , je fçavois un grand nombre de
faits femblables , bien atteſtés , arrivés en
Angleterre , n'y eût - il que le feul exemple
du Docteur Maty , qui s'eft inoculé luimême
en 1754 , quoiqu'il eût eu la petite
vérole naturelle , pour fe bien affurer
l'inoculation
ne produifoit en pareil cas
aucun effet.
que
Mais je n'étois pas fâché que le hazard
n'avoit pu nous éclaircir , & Mademoiſelle fa fille
nous avoit affurés , M. Macmahon & moi , qu'elle
n'étoit reftée que 24 heures dans l'infirmerie
d'où nous avions conclu que ce n'avoit pu être
une vraie petite- vérole.
120 MERCURE DE FRANCE.
m'eût procuré en France , où cette pratique
eft encore nouvelle , un exemple fi frappant
& fi
peu équivoque , qui prouve
même que la petite- vérole portée dans la
maffe du fang , ne peut l'affecter , quand
une fois on a eu cette maladie , d'où l'on
peut conclure que l'inoculation garantit
de la petite- vérole pour toujours. Mais
comme les faits dont il réfulte des vérités
importantes à l'utilité publique , ne fçauroient
être trop conftatés , & que c'eft
vouloir fe rendre méprifable , & fe deshonorer
que d'avancer de pareils faits légérement
fur un oui- dire , fans être détaillés
& bien circonftanciés , relativement
aux noms des intéreffés , aux lieux , aux
temps , &c. d'une maniere à pouvoir être
éclaircis , & vérifiés par ceux qui voudront
s'en donner la peine , & même fans
être conftatés par des témoignages autentiques
, lorfque la chofe eft poffible , je
me fuis tranfporté le 12 Juillet , avec M.
Macmahon , à la Magdeleine de Trénel ,
pour y faire de plus amples informations ,
& y dreffer un procès- verbal de fait.
La mort de MM. Hermant & Taillard ,
l'un Médecin , & l'autre Chirurgien de
cette maiſon , dans le temps où Mademoifelle
d'Eftancheau y étoit penfionnaire ,
ne nous permettant pas de recevoir les
témoignages
JANVIER. 1758 . 121
gens
témoignages de de l'art , nous nous
fommes adreffés aux Dames Religieufes
,
& particuliérement
à Madame de Montgommery
, parce qu'elle étoit dans ce
temps maîtreffe de claffe , & chargée des
penfionnaires.
Cette Dame refpectable ſe fit un plaifir
de répondre à nos queftions , auxquelles
elle fatisfit avec toute la netteté , la jufteffe
& la prudence d'efprit poffibles . J'ajoute
ici le précis de fon rapport , figné de fa
main , ainfi que le certificat de mon confrere
M. Macmahon , & celui de Madame
d'Eftancheau. L'intérêt du public & la mauvaife
foi de quelques- uns qui le trompent
d'une maniere notoire & digne de l'animadverfion
de la juftice , m'ont engagé à
prendre les précautions les plus propres à
conftater le fait aux yeux des perfonnes
les plus difficiles à perfuader.
Copie de l'écrit figné par Madame de Montgommery
, le 12 Juillet 1757.
Madame de Montgommery , Religieufe
de la Magdeleine de Trénel , nous a
rapporté que Mademoiſelle d'Eftancheau
avoit environ fix ans lorfqu'elle eut la
petite - vérole ; qu'elle étoit la dixieme &
derniere penfionnaire qui l'eût eue dans le
I. Vol. F ..
122 MERCURE DE FRANCE.
le
même temps ; que les fymptômes commencerent
avec beaucoup de violence , une
fievre très-forte , grand mal de tête , délire
, tranfport , &c ; que ne doutant point
que ce fût la maladie qui régnoit alors au
Ĉouvent , on l'avoit traitée en confequen .
ce; qu'elle avoit d'abord été faignée du bras ,
enfuite du pied ; qu'elle avoit pris de l'émétique
, qui avoit procuré des évacuations
très -abondantes par haut & par
bas ; que
quatrieme jour l'éruption avoit paru ; que
Les fymptômes s'étoient calmés , & que la
malade avoit été tranfportée dans une petite
maiſon au fond du jardin , qui fert d'infirmerie
, furtout pour les maladies contagieufes,
& dans laquelle étoient les neuf autres
penfionnaires attaquées de la petitevérole
; qu'elle avoit été alitée neuf à dix
jours ; mais qu'après l'éruption finie , fa maladie
avoit été très - douce ; qu'elle n'avoit
pas eu beaucoup de petite -vérole, relativement
à la violence des fymptômes , ce
qu'on avoit attribué aux grandes évacuations
caufées par l'émétique ; qu'elle avoit
eu quelques gros grains au vifage , qui
ont marqué , & qui marquent encore ;
qu'elle a refté un mois à cette petite maifon
, au lieu de fix femaines ( durée ordinaire
du féjour ) ; parce que , nous dit
Madame de Montgommery , le temps
des
JANVIER. 1758. 123
autres étoit fini , & que plutôt que de l'y
laiffer feule , on l'avoit fait fortir avec
elles , en lui faifant grace de dix jours ( 1 ) ;
enfin, que les marques aux viſage , aux
bras & aux mains , font reftées rouges pendant
du temps , à l'ordinaire .
« Je, fouffignée , certifie que ce rapport
» eft exact , & tel que je l'ai fait à MM.
>> Macmahon & Hofty. A Paris , ce 18
» Juillet 1757. Signé , foeur de Montgom-
و ر
» mery. "
و ر
و ر
ес
Je , fouffigné , Docteur- Régent de la
" Faculté de Médecine , & Médecin de
»l'Ecole royale Militaire , certifie avoir
» été préfent à l'inoculation de Mademoifelle
de Trellon , fille de Madame d'Ef-
» tancheau , demeurant au château de
» Vincennes. J'ai auſſi été préſent au rap-
»port de Madame de Montgommery ; en
conféquence de quoi je certifie que la
» relation que fait M. Hofty de l'un & de
» l'autre , eft très- fidelle & très - exacte . A
» Paris , ce 19 Juillet 1757. Signé , Mac-
» mahon. »
"

(1 ) Le fouvenir de ces dix jours de grace nous
a étonné , & en même temps nous a prouvé qu'on
pouvoit le rapporter à la mémoire de Madame
de Montgommery fur toutes les autres circonf
tances.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
"
« Je fouffigné , certifie que le rapport
que fait M. Hofty de l'inoculation de
» ma fille , eft exact & fidele dans toutes
les circonstances qui regardent le fait,
» A Paris , ce 30 Novembre 1757. Signé ,
" Benette d'Eftancheau . »
Qu'il me foit permis d'ajouter quelques
réflexions . 1 ° . Les deux inoculations de
Mademoiſelle d'Eftancheau en valent quatre
, puifqu'il y a des Praticiens qui ſe
contentent d'une feule incifion , & que
cette Demoiſelle en a enduré quatre , dans
le cours des deux opérations ; il me paroît
que ces inoculations n'ont été infructueuque
parce que le germe ( 1 ) de la
petite- vérole avoit été détruit par celle
qu'elle a eue naturellement dans fon enfance.
fes >
20. De ce fait il s'enfuit que par l'inoculation
on ne peut pas donner la petitevérole
à ceux qui l'ont déja eue , & que
l'on peut regarder cette méthode comme
une pierre de touche en ce genre , pour
reconnoître celui en qui le germe de cette
maladie , ou eſt éteint , ou n'exiſte pas ; ce
( 1 ) Je me fers du terme de germe comme le
plus ufité , & j'entends par ce terme, cette difpofition
, ce caractere particulier de la maſſe du fang
qui le rend fufceptible de la petite- vérole,
JANVIER . 1758. 129
qui a été conſtaté nombre de fois en Angleterre
, d'où il s'enfuit :
3°. Que ce germe ou humeur varioleufe
étant une fois éteint , ne fe reproduit
plus , & qu'ainfi l'opinion de quelques-
uns qui croyent qu'on peut avoir
plufieurs fois la vraie petite- vérole , vient
de ce qu'ils la confondent avec des efpeces,
pour ainsi dire , bâtardes , ou avec d'autres
fievres accompagnées d'éruptions cutanées ,
peu près femblables à celles que la petitevérole
produit.
4°. On objecte que fi la petite-vérole
ne revient jamais , c'eft une maladie d'une
nature inconnue , unique en fon en fon genre ,
& qui n'a point fa pareille. Quand cela
feroit ainfi , cela fuffiroit- il pour affurer
qu'on peut avoir deux fois la petite- vérole ?
mais il eft faux que ce foit la feule maladie
qui foit dans ce cas ; elle eft à cer
égard comparable à la gourme des chevaux.
Cette gourme eft une dépuration du
fang des jeunes chevaux : chaque cheval ,
comme tout le monde fçait , eft en danger
jufqu'à ce qu'elle foit paffée ; il n'y en a
point qui en foir exempt beaucoup de
chevaux en meurent ; elle ne revient point ;
elle fe termine par la fuppuration , & c.
Eft- ce un germe : eft- ce un fang menfruel
&c . Qu'importe ? Du moins c'eſt un
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
fait. Pourquoi n'en feroit- il pas de même
de la petite-vérole dans l'efpece humaine ?
5°. Ceux qui ont eu cette maladie d'une
maniere équivoque & légere , font toujours
dans l'inquiétude fur leur fort , à
caufe de ces différens fentimens , ne fçachant
s'ils ont eu la vraie petite - vérole ,
& la craignant. Or cette incertitude ne
peut pas avoir lieu chez les inoculés , qui
font fûrs que l'éruption , fi petite qu'elle
foit , qui fuit cette opération , eſt une
vraie petite- vérole , puifque l'on a employé
ce qui pouvoit chez eux en développer
le germe. C'eft un des grands avantages
de cette méthode pour la tranquillité
de ceux qui s'y foumettent.
EXTRAIT d'un Mémoire lu par M.
Bouguer , dans l'affemblée publique de
l'Académie royale des Sciences , le 12
Novembre 1757 , ayant pour titre , Remarques
fur les moyens de mefurer la
lumiere , avec quelques applications de
ces moyens.
CEE Mémoire nous a paru fe divifer
naturellement en trois parties . La premiere
étoit deftinée à réduire en art les
moyens de mefurer la lumiere , & à examiner
les méthodes déja propofées fur ce
JANVIER. 1758. 127
fujet par quelques Sçavans . Dans la feconde
partie , M. Bouguer rendoit compte
de fes expériences fur la réflection produite
la furface de divers corps
par
polis, comme les mines de métal, la furface
du vif argent , celle de l'eau , & c. Dans la
troifieme , il examinoit la réflection que
fouffre la lumiere fur les autres corps ,
ceux dont la furface eft matte ou brutte.
M. Bouguer , en mettant la diſtinction
néceffaire entre nos fenfations & leur caufe
extérieure , fit remarquer d'abord , que la
lumiere émanée du corps lumineux , &
répandue fur la furface des objets qui nous
environnent , doit être foumife aux regles
de la géométrie fufceptible de meſure ;
puifqu'elle eft capable d'augmentation &
de diminution . Nous n'avons qu'à fuivre
le même procédé pour mefurer la lumiere,
que lorfque nous voulons dans la géométrie
pratique , comparer deux grandeurs :
nous les rapprochons ; nous les appliquons
l'une fur l'autre : nous devons faire la même
chofe , autant qu'il eft poffible , à l'égard
de la lumiere. Nous nous tromperions
extrêmement , fi nous n'en jugions que
par la fenfation plus ou moins vive qu'elle
excite en nous , nos organes ne nous ayant
pas éte donnés précisément pour cet ufage .
Mais fi nos fens font recufables dans une
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
› infinité de rencontres lorfqu'il s'agit
principalement de juger des différences &
de les apprécier , nous pouvons nous en
rapporter à eux , lorfqu'il s'agit de prononcer
fur l'égalité de deux lumieres , dont
les impreffions fe font en même temps à
côté l'une de l'autre dans le fond de notre
oeil. Il fuffit donc toujours, à M. Bouguer,
pour comparer les forces de deux corps lumineux
, ou les intenfités de la couleur de
deux furfaces , de les faire varier jufqu'à
les réduire à une parfaite égalité , en employant
les différens moyens que fournit
l'optique , pour faire augmenter ou diminuer
la lumiere dans quelle proportion on
veut. Il fçait enfuite par le changement
qu'il a été obligé de leur faire fubir , quel
étoit leur premier rapport.
Notre Académicien avoit déja fait diverfes
applications curieufes de cette méthode
dans un ouvrage qu'il publia en
1729 , fous le titre d'Eſſai d'Optiquefur la
gradation de la lumiere. D'autres occupations
l'avoient fait perdre cet objet de vue ;
mais plus libre depuis un certain temps , il
a cru pouvoir pouffer fes recherches plus
loin ; & il s'eft confirmé de plus en plus ,
qu'il n'y avoit rien de mieux pour la meſure
de la lumiere , que d'employer toujours
le Criterium qu'il avoit propofé , l'éJANVIER.
1758. 129
galité dans le ton des couleurs , en faifant
enforte que les deux images fe touchaf
fent fur la rétine. Quelques Sçavans ont
imaginé d'autres moyens. M. Celfius ,
par exemple , fameux Aftronome Suédois ,
propofa en 1735 à l'Académie des Scienees
, de ne pas s'arrêter à l'intenfité des lumieres
, mais d'examiner le plus ou le
moins de diftinction , avec laquelle elles
font appercevoir les plus petits objets.
Mais M. Bouguer nous fait remarquer
que cette diftinction dépend de la conformation
particuliere de nos yeux , & qu'il
eft encore plus difficile de l'affujettir à une
loi certaine , que de mefurer la lumiere
même. Le fçavant Etranger fuppofoit en
partie ce qui étoit en queftion : il fe fervoit
apparemment d'objets trop groffiérement
terminés , où il fe contentoit d'une
vifion confufe , qui ne lui permettoit pas
d'appercevoir des différences très-confidérables
.
On évite tous ces défauts en prenant
pour regle , comme on l'a déja dit , de
réduire toujours à une parfaite égalité les
deux lumieres qu'on compare , & en examinant
avec foin le changement qu'on
leur fait fouffrir. Ces lumieres ne paroiffent
- elles pas en même temps la diffienké
n'eft pas beaucoup plus grande. Il n'y
?
EV
· 130 MERCURE DE FRANCE.
a qu'à les comparer avec une troifieme lu
miere dont on puiffe difpofer , & qui ferve
de mefure commune. Les explications de
M Bouguer devenoient plus fenfibles dans
l'affenblée publique de l'Académie , par
le jour que leur prêtoient des figures tracées
en grand fur un tableau. Ce fecours
nous manquant , nous nous contenterons
de décrire un des moyens dont il s'eſt ſervi ,
pour mesurer la lumiere réfléchie par la
furface d'une liqueur , où par celle d'un
corps couché horizontalement .
Il fait entrer dans une chambre obfcure
la lumiere du jour , par deux ouvertures
pratiquées à côté l'une de l'autre. Il choifit
des endroits du ciel oppofés au foleil , &
également élevés au deffus de l'horizon.
La lumiere qui entre par une de ces ouver-´
ture , tombe avec une certaine incidence
fur la ſurface d'ün vafe plein de vif- argent
, par exemple , & elle fe réfléchit .
M. Bouguer la reçoit fur un chaffis qu'il
place verticalement , & faiſant tomber à
côté la lumiere directe qui paffe par l'autre
ouverture qu'il rétre it plus ou moins ,
il rend les deux également fortes , & il a
le rapport exact entre l'intensité de la lumiere
primitive & de la lumiere réfléchie ,
dans le rapport qu'ont entr'elles les deux
ouvertures. S'il eft obligé de rendre la
JANVIER. 1758. 131
feconde plus petite d'un tiers , ou de mettre
le rapport de trois à deux entre les deux ,
c'est une marque que le vif argent affoiblit
dans la même proportion la lumiere
qu'il renvoye , & tel eft effectivement le
réfultat du plus grand nombre des obfervations
de M. Bouguer.
Tout le monde a remarqué qu'il y a
une diminution très- fenfible dans la quantité
des rayons que réfléchiffent les furfaces
des liqueurs , lorfqu'elles font frappées
prefque perpendiculairement . Notre Académicien
a examiné felon quelle loi fe
faifoit cette diminution , & il en a conftruit
des tables pour l'eau , pour le cryftal
& pour le vif argent. L'eau & le cryftal
produifent une réflection prefque auffi vive
que le vif- argent dans les très petites inclinaifons
; mais la réflection s'affoiblit
tout- à - coup dans les grands angles d'incidence
, & encore plus à l'égard de l'eau
qu'à l'égard du cryftal . L'eau ne réfléchit
guere qu'environ la cinquante- cinquieme
partie de la lumiere qu'elle reçoit perpendiculairement.
M. Bouguer a trouvé auffi que les furfaces
matres ou brutes avoient beaucoup
d'analogie avec les autres , & qu'elles s'y
rapportoient naturellement , pourvu qu'on
fit attention aux petites rugofités ou afpé-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
>
rités qu'elles ont , qui préfentent des face
vers tous les côtés. Il a même réuffi à
compter , pour ainfi dire , ces petites faces ,
quoiqu'imperceptibles , en expofant avec
différentes obliquités chaque corps à une
lampe ou bougie , pendant qu'un autre
corps parfaitement de la même couleur
qui étoit éclairé toujours perpendiculairement
, mais porté plus ou moins loin ,
fervoit de terme de comparaifon . Notre
Académicien a fait des expériences femblables
fur plufieurs furfaces , entr'autres
fur des platines d'argent , que M. Germain ,
Orfevre du Roi, lui a fait matter avec foin,
& blanchir par de l'eau feconde. Il en réfulte
que la plupart des furfaces ont beaucoup
plus de petites faces qui renvoyent
la lumiere perpendiculairement , que dans
les directions obliques , & on voit qu'il
n'eft jamais bien pénible d'en découvrir le
rapport.
Il eft enfuite facile aux Géometres de réfoudre
une infinité de problêmes , qui ont
la diftribution des petites afpérités pour
fondement ou pour une des données : plufieurs
phénomenes qu'offrent les couleurs ,
deviennent explicables , & on peut même
les prévoir. On peut auffi paffer à la confidération
des corps céleftes , qui nous ren-
-voyent une fi grande partie de la lumiere
JANVIER. 1758. 133
qu'ils reçoivent du foleil. On a ignoré
jufqu'à préfent , fi ces corps éloignés nous
en réfléchiffent plus ou moins à proportion
des corps d'ici bas , & s'il y a entre les uns
& les autres une certaine conformité. Il
eft vrai que plufieurs Sçavans ont tenté de
répandre du jour fur cette matiere , mais
ils ont été fi peu heureux dans leurs recheches
, qu'ils n'ont pas même apperçu qu'il
falloit adopter préalablement quelque hypotheſe
fur la diftribution des afpérités ou
petites faces ; ce qui étoit pourtant abſolument
néceffaire.
M. Bouguer prouve d'abord qu'il ne fuffit
pas, comme on le pourroit penfer , de
donner l'exclufion dans la lune à ces grandes
mers qu'on s'étoit trop preffé d'y mettre,
& qu'il faut encore en exclure les lacs de
très-peu d'étendue , qui feroient placés fur
l'équateur de la petite planete ou à peu de
diftance . Ces lacs ne produiroient aucun
effet fenfible dans les pleines lunes , parce
que l'eau ne réfléchit que très-peu des
rayons qui la frappent perpendiculairement
: mais ils nous renverroient une trèsgrande
lumiere dans les quadratures &
tout à fait proche des conjonctions. Nous
en ferions autant éclairés que nous le fommes
actuellement de toute la planete dans
fes oppofitions même.
134 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne fuivons pas M. Bouguer dans
toutes les autres réflexions . Il fuppofe enfin
que les petites afpérités de la planete ,
font équivalentes à des Hémispheres , ou
qu'il y a le même nombre de petites faces
imperceptibles tournées vers chaque
côté , & il fuppofe de plus , qu'elles n'abforbent
aucun rayon. Il trouve alors que
nous recevrions de la pleine lune , une
lumiere qui feroit environ la 95400 me.
partie de la lumiere du foleil , & comme
l'obfervation immédiate lui a appris que
la lumiere de la petite planete eft encore au
moins trois fois plus foible , le rapport entre
l'éclat des deux planetes étant exprimé
par 300000 & l'unité , il s'enfuit que les
petites afpérités de la feconde , bien loin de
réfléchir toute la lumiere dont elles font
frappées , ou d'en réfléchir les trois quarts ,
comme plufieurs des corps terreftres , n'en
réfléchiffent tout au plus que le tiers
qu'elles abforbent tout le refte. Ainfi la
lune amortit ou éteint les deux tiers au
moins des rayons qui lui viennent du foleil
. Notre Académicien a encore pouffé
fon travail plus loin, en comparant entr'elles
les différentes phafes de la planete , &
en obfervant les changemens que fouffrent
certaines parties , lorfqu'eiles font éclairées
& vues plus ou moins obliquement :
&
JANVIER. 1758. 135
mais il a cru devoir renvoyer ces autres
obfervations à quelqu'autre mémoire ; ou
les réferver pour un autre ouvrage donné
à
part.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Infcriptions &
Belles Lettres
Le mardi 15 Novembre, cette compagnie
tint fon affemblée publique d'après
les vacances. Elle ouvrit la féance par la
diftribution du prix fondé par M. le Comte
de Caylus. Ce prix , qui cette année étoit
double , & dont le fujet confiftoit dans
des Recherches fur les antiquités Egyptiennes,
fut adjugé à M. Frédéric Samuel Schmit ,
demeurant à Berne en Suiffe . Enfuite on
annonça le fujer du prix , qui fera diftribué
en 1759 , à la rentrée de Pâques ; fçavoir ,
Pourquoi la Langue Grecque s'eft confervée
fi long- temps dans fa pureté , tandis que
Langue Latine s'eft altérée de fi bonne heure.
On lut après fucceffivement l'Eloge hiftorique
de M. le Marquis d'Argenfon , par
M. Beau , Secretaire de l'Académie ;
une Relation du voyage de M. I Abbé Barthelemi
à Rome , avec la Defcription des
monumens anciens qu'il y a examinés. La
,
la
36 MERCURE DE FRANCE.
premiere partie d'un Mémoire de M. Fal
connet , fur les fautes échappées par inad→
vertence aux meilleurs Auteurs Grecs &
Latins ; & la Préface que M. de Bougainville
a compofée pour être mife à la tête
d'un Ouvrage pofthume de M. Freret contre
la chronologie de Newton ; ouvrage
deftiné à fervir de fuite aux Mémoires de
l'Académie , & qui doit paroître inceffamment
.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Besançon , du 24 Août 1757.
MONSIEUR ONSIEUR le Préfident de Courbouzon
, Secretaire perpétuel de l'Académie ,
ouvrit cette féance par l'éloge hiftorique
de M. de Quinfonas , Académicien , mort
le premier Avril 1757 .
M. de Quinfonas naquit à Grenoble
le 21 de Décembre 1700. Il étoit iffu
d'une famille diftinguée depuis long- temps
dans les armes & dans la robe , & alliée
aux plus illuftres Maifons de Dauphiné.
Il fut envoyé à Paris pour y faire fes études
fous un excellent Maître. Le Pere
Porée , Jéfuite , qui fçavoit fi bien rendre
la vertu aimable par les lettres , & les
JANVIER. 1758. 137
lettres refpectables par la vertu , trouva
dans lui un éleve digne de fes foins. M.
de Quinfonas fortit de cette école avec les
meilleures difpofitions que l'on puiffe apporter
à la magiftrature . En 1723 , il fut
reçu Confeiller au Parlement de Grenoble ,
& en 1736 , il fut revêtu d'une charge de
Préfident à Mortier . La confiance de fa
Compagnie répondit bientôt à l'empreffement
qu'il avoit de la mériter. Il fut député
à la Cour pour des affaires importantes
: il s'y acquit une eftime d'autant plus
flatteufe , qu'elle fubfiſta long - temps après
fon retour dans fa Province , & qu'elle
follicita feule pour lui la premiere Préfidence
, que la mort de M. Boifot fit vaquer
en 1750 au Parlement de Franche-
Comté. M. de Quinfonas venoit de perdre
une épouſe chérie , Gabrielle de Seve - de
Fléchere , fille d'un Préfident de la Cour
des Monnoies de Lyon . Il étoit trop occupé
de fa douleur pour chercher à s'en diftraire
par l'ambition : il oublia qu'il pouvoit afpirer
à la dignité de M. Boifot . Mais M. le
Chancelier Dagueffeau y fuppléa par fon
attention à mettre le mérite à fa place . Il
prévint jufqu'au refus que fa fituation ou
fa modeftie pouvoit lui infpirer , & il le
détermina à accepter fa nomination . M. de
Quinfonas fe livra avec une ardeur infati138
MERCURE DE FRANCE.
gable à tout ce que fa nouvelle dignité lui
demandoit . Il remit en vigueur une Commiffion
établie pour la réformation des
Coutumes de Franche Comté. Il y porta
plutôt les grandes vues du Magiftrat , que
la fcience de détail du Jurifconfulte ;
ce n'eft pas qu'il eût négligé l'étude des
loix , mais il en poffédoit mieux l'efprit
que la lettre. On peut dire qu'il fit de fon
cabinet le temple de la concorde : il y attiroit
les conteftations les plus échauffées ,
il négocioit en quelque forte avec les plaideurs
, & fon éloquence le fervoit encore
mieux que fon autorité. Attentif à entretenir
l'émulation dans l'ordre des Avocats ,
à maintenir l'obfervation des regles dans
les Jurifdictions inférieures , à réveiller
l'activité des Officiers dans la pourſuite
des affaires criminelles , il ne refpiroit que
pour le bonheur de la patrie qu'il avoit
adoptée , & de la Compagnie dont il étoit
le Chef. Ses derniers jours furent marqués
par de triftes circonstances pour le Parlement.
Un effort de zele ranima dans lui
un refte de vie. Du lit de la mort il adreffa
à la Cour une lettre touchante ; & le feul
regret qu'il emporta de ce monde , fut de
devenir inutile à fes Confreres. Cette fenfibilité
, qui dominoit dans le caractere de
M. de Quinfonas , contribuoit également à
JANVIER. 1758. 139
en faire un Magiftrat bienfaifant , un Citoyen
zélé , & un éloquent Académicien.
Tout ce qu'il difoit prenoit la teinture
d'une ame finguliérement affectée des
beautés de la nature & des délicateffes de
l'art on eût dit que l'enthoufiafme étoit
fon état naturel. Une imagination vive &
féconde lui donnoit peu de relâche , même
dans la converfation , où il paroiffoit plus
fouvent occupé de ce qu'il méditoit , que
de ce qu'il entendoit. La poéfie qui fit les
délices du célebre Bouhier , qui s'honore
encore aujourd'hui du nom de M. Lefranc,
avoit fans doute des droits inconteftables
fur M. de Quinfonas . Les regiftres de l'Académie
font enrichis de fes ouvrages en
vers & en profe. On y voit briller du feu ,
de l'énergie , une facilité qui nuifoit quelquefois
à la correction ; un talent en un
mot qui auroit demandé de n'être pas diftrait
par des occupations plus importantes.
L'affiduité de M. de Quinfonas à nos exercices
prenoit fa fource dans l'empreffement
avec lequel il faifit , à fon arrivée en cette
Province , le projet d'y établir une fociété
littéraire . Il fe crut affuré d'un heureux
fuccès , dès qu'il apprit la nomination de
M. de Beaumont à l'Intendance de Franche
Comté. Ils s'affocierent enfemble pour
tracer le plan de cet établiſſement , & pour
140 MERCURE DE FRANCE .
y intéreffer la générofité de feu M. le Dus
de Tallard , Gouverneur de la Province.
Parmi les bienfaits de M. de Quinfonas ,
l'Académie ne doit pas omettre l'illuftre
correfpondance qu'il lui a ménagée avec
1 Académie de Montauban . Une forte
conftitution fembloit nous promettre de
pofféder long-temps M. de Quinfonas. Sa
derniere maladie , légere en apparence ,
devint funefte dans fes fuites. La gangrene
qui fe manifefta au pied , lui donna lieu
d'effuyer les douleurs les plus aiguës ; mais
elles ne fervirent que d'aliment à fon courage
& à fa piété. Il mourut le premier
d'avril 1757 , en Chrétien qui a fait conftamment
profeffion de l'être. La Cour , en
accordant une penſion de 4000 liv . à M. le
Baron de Quinfonas , a témoigné l'eftime
qu'elle faifoit du pere , & l'efpérance qu'el
le a conçue du fils.
Après cet éloge hiftorique , M. l'Abbé
Talbert , en qualité de Préfident , annonça
que l'Académie avoit réſervé pour l'année
prochaine le prix d'éloquence qu'elle avoit
à diftribuer cette année . Le fujet du difcours
étoit Pourquoi dans la fociété a- t'on
communément plus d'indulgence pour les vices
que pour les ridicules ?
Enfuite il déclara qué l'Académie avoit
déféré le prix d'érudition à M. Trouillet ,
JANVIER. 1758. 141
Docteur en Théologie , Curé d'Ornans en
Franche-Comté , & l'acceffit à M. Bergier ,
Docteur en Théologie , Curé de Flangebouche
, du même Diocefe . Il témoigna ,
au nom de l'Académie , l'eftime qu'elle
doit à ces deux Sçavans , qui honorent le
Clergé & la Province par leurs triomphes
littéraires. On avoit propofé pour fujet :
Eft ce à titre de conquête ou à titre d'hofpitalité
, que les Bourguignons fe font établis
dans les Gaules ?
La lecture de la differtation couronnée
fut fuivie de la diftribution du prix des
arts. M. l'Abbé Talbert dit que l'Académie
l'avoit adjugé à M. Jeannin , Curé de
Mont en Franche- Comté , & qu'en donnant
l'acceffit à l'ouvrage qui a pour devile
: Hoc imprimis ftude , ut focietati profis
, elle y avoit reconnu des vues ingénieufes
, & une théorie fçavante .
L'Académie avoit demandé la meilleure
maniere de remédier aux engorgemens des
moulins dans les crues d'eau. La question ne
regardoit point les moulins fur bateaux ,
qui ne peuvent s'engorger › parce que
l'eau , en élevant le bateau , tient toujours
le moulin au niveau du courant. Il ne s'agiffoit
donc que des moulins fixes , placés
fur les ruiffeaux & fur les rivieres, dont les
roues ceffent de tourner dès que l'eau
142 MERCURE DE FRANCE.
monte au-delà du tiers de leur diametre.
M. l'Abbé Jeannin , auteur du mémoire
couronné , ne trouve pas de moyen plus
für pour prévenir l'engorgement , que d'élever
la roue à mefure que le courant s'éleve.
Cette idée , qui fe préfente naturellement
, ne peut fe donner pour neuve : on
la exécutée dans ce que l'on appelle les
moulins pendans Mais M. l'Abbé Jeannin
a le mérite de l'invention dans la maniere
dont il procede à l'exhauffement de la roue.
Il applique fa manoeuvre aux moulins de
Franche - Comté , & il n'exige qu'un léger
changement dans leur ftructure ordinaire .
Leur état actuel ne permet pas d'élever la
roue , parce que l'aiffieu ( vulgairement
l'arbre vient s'engager fous une traverſe
de bois appellée palier , qui porte la pointe
de l'axe de fer fur lequel tourne la meule ,
& qui traverfe la lanterne , &c.
L'Académie diftribuera le 24 d'août
1758 deux prix , fondés par feu M. le
Duc de Tallard , & un troifieme fondé
par la ville de Befançon .
Le prix d'éloquence est une médaille
d'or de la valeur de trois cens cinquante
livres. Le fujet du diſcours , qui doit être
d'environ une demi - heure , fera : Pourquoi
le grand homme eft il fouvent la dupe de
l'homme médiocre ?
JANVIER. 1758. 145
L'Académie ayant réfervé le prix d'éloquence
de l'année 1757 , aura deux prix de
ce genre à diftribuer cette année , & elle
fe déterminera par le degré de mérite
des Difcours , à donner ces deux prix
à un feul , ou aux deux meilleurs Ouvrages.
Le prix d'érudition eſt une médaille
d'or de la valeur de 250 liv. Le fujet de la
differtation fera , Quelle est l'origine des
douze Pairs de France , & par quelle raison
leur a - t'on donné la préférence pour cette
dignité fur les autres Princes & Prélats du
Royaume ? Cette differtation doit être
d'environ trois quarts d'heure de lecture ,
non compris le chapitre des preuves , qui
devra être placé à la fin de la differtation .
Le prix des arts eft une médaille d'or
de la valeur de 200 liv . deſtinée à celui
qui indiquera la maniere la plus fimple &
la plus fure de rappeller les noyés à la vie.
Les Auteurs font avertis de ne pas mettre
leurs noms à leurs ouvrages ; mais une
marque ou paraphe , avec telle devife ou
fentence qu'il leur plaira : ils la répéteront
dans un billet cacheté , dans lequel ils écriront
leurs noms & leurs adreffes , Les pieces
de ceux qui fe feront connoître par euxmêmes
ou par leurs amis , ne feront pas
admifes au concours.
144 MERCURE DE FRANCE .
Ceux qui prétendront aux prix font
avertis de faire remettre leurs ouvrages
avant le premier du mois de mai prochain
au fieur Daclin, Imprimeur de l'Académie ,
& d'en affranchir le port ; précaution fans
laquelle ils ne feroient pas retirés.
PRIX
JANVIER. 17,8 . 145
PRIX propofe par l'Académie royale de
Chirurgie ,, ppoouurr l'année 1759.
L'ACADÉMIE royale de Chirurgie avoit
propofé pour le prix de l'année 1757 , le
fujet fuivant :
Dans le cas où l'amputation de la Cuiffe dans
l'article , paroîtroit l'unique reſource pour
fauver la vie à un malade , déterminer fi on
doit pratiquer cette opération , & quelleferoit
la méthode la plus avantageuſe de la faire.
}
L'Académie a reçu douze mémoires
fur ce fujet , & n'en a point trouvé qui
fût digne du prix . Parmi ces mémoires ,
ilen eft un dans lequel l'Auteur a en vue
de prouver que l'opération propofée , n'eſt
praticable en aucuns cas. S'il eût établi
cette affertion de maniere à lever tous
les doutes fur cela , le prix lui auroit été
décerné , & le feroit encore à celui qui
prouveroit inconteftablement cette propofition
; parce qu'il feroit cenfé avoir démontré
que cette opération ne peut jamais
être une reffource pour fauver la vie à un
malade contre la fuppofition , fuivant
laquelle l'Académie demande fi on doit la
faire , & quelle feroit la meilleure méthode
de la faire.
>
1. Vol.
146 MERCURE DE FRANCE.

L'Académie propofe le même fujet pour
1759. Le prix eft une médaille d'or de la
valeur de cinq cens livres fondée par M.
de la Peyronie ; & il fera double pour cette
année , c'eſt- à dire , que celui qui , au
jugement de l'Académie aura fait le
meilleur ouvrage fur le fujet propofé , aura
deux médailles , chacune de la valeur
de cinq cens livres , ou une médaille & la
valeur de l'autre , au choix de l'Auteur.
Ceux qui enverront des mémoires , font
priés de les écrire en François ou en Latin
& d'avoir attention qu'ils foient fort lifibles ,
Ceux qui ont déja compofé , pourront
faire à leurs mémoires tels changemens
qu'ils voudront , & les renverront écrits
de nouveau .
Les Auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages : mais , pour ſe
faire connoître , ils y joindront àpart dans
un papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure , & qualité ;
& ce papier ne fera ouvert qu'en cas que
la
piece ait remporté le prix,
Ils adrefferont leurs ouvrages , francs
de port, à M. Morand, Secretaire perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie, à Paris;
ou les lui feront remettre entre les mains.
"
Toutes perfonnes de quelque qualité &
pays qu'elles foient , pourront afpirer au
JANVIER. 1758. 147
prix ; on n'excepte que les membres de
l'Académie.
Le prix fera délivré à l'Auteur même
qui fe fera fait connoître , ou au Porteur
d'une procuration de fa part ; l'un ou l'autre
repréſentant la marque diſtinctive , &
une copie nette du mémoire.
Les ouvrages feront reçus jufqu'au derjour
de Décembre 1758 inclufivement;
& l'Académie , à fon affemblée publique
de 1759 , qui fe tiendra le Jeudi d'après la
quinzaine de Pâques , proclamera là piece
qui aura remporté le prix .
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans fur les fonds qui lui ont
été légués par M. de la Peyronie , une
médaille d'or de deux cens livres , à celui
des Chirurgiens Etrangers ou Regnicoles ,
non Membres de l'Académie , qui l'aura
méritée par un ouvrage fur quelque matiere
de chirurgie que ce foit , au choix de l'Auteur
, elle annonce qu'elle en aura deux à
adjuger en 1758 , s'il fe trouve deux bons
ouvrages parmi ceux qui lui ont été envoyés
en 1757. Ce prix d'Emulation fera
proclamé le jour de la Séance publique.
Le même jour , elle diftribuera cinq
médailles d'or de cent francs chacune ,
cinq Chirurgiens , foit Académiciens de
la claffe des Libres , foit fimplement Re-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
gnicoles , qui auront fourni , dans le cours
de l'année précédente , un mémoire , ou
trois obfervations intéreffantes..
L'on imprime actuellement le troifieme
volume des prix , qui contiendra les mémoires
qui ont concouru depuis l'année
1750 , jufqu'en l'année 1756 inclufivement.
L'Académie a vu avec peine que
quelques Auteurs impatients d'avoir leurs
ouvrages imprimés n'ont pas attendu
qu'elle les publiât. L'exactitude avec la
quelle elle donne ces mémoires à l'impref
fion , à mesure qu'il y en a de quoi faire
un volume , devroit rendre les Auteurs
plus circonfpects , & peut- être même plus
jaloux de fe trouver honorablement affociés
aux autres .
JANVIER 1758. 149
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQU E.
Nous annonçons une jolie Cantatille
intitulée , le Bouquet d'Eglé , & dédiée à
Madame Th. G *** , par M. Blainville.
Le prix eft de 24 fols.
LE freur le Menu , qui a ci - devant donné
au Public une Méthode de Mufique
nn Livre de Cantatilles , plufieurs autres
féparées , & un Livre de Motets , le tout
de fa compofition , tient à préfent magazin
de Mufique Françoife & Italienne ,
rue du Roule , à la Clef d'or. Les perfonnes
de Province qui s'adrefferont à lui
pour un affortiment de Mufique choiſie ,
feront fûres d'être bien fervies par les connoiffances
qu'il a dans cette partie .
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
SEI Overture à più Stromenti compofte
da Francefco Beck , virtuofo di Camera
di fua A. S. PElector Palatino , è Difepolo
di Gioan Stamitz. Opera Prima. Prix
୨ liv. Gravé par Ceron. A Paris , aux
adreffes ordinaires.
JANVIER. 1758.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
La jeudi 15 Décembre ,
l'Académic
royale de Mufique donna les Amours des
Dieux. Mlle Arnoud y débuta dans le divertiffement
du premier acte , par un air
détaché , qui commence par ces paroles ,
Charmant Amour , &c. Elle réunit tous
les fuffrages , & promet d'autant plus
qu'elle n'a que feize ans , & que fon talent
eft déja très avancé . Elle joint une trèsjolie
figure à une voix charmante. Quoique
fon extrême timidité ait dérobé une
partie de fes beaux fons , ils ont furpris &
charmé le Public , qui l'a applaudie à plufieurs
repriſes. Que fera- ce quand elle fera
raffurée elle tournera toutes les têtes. ?
la
Mlle Sixte a chanté le même jour dans
le troifieme acte le rôle d'Ariane , pour
1ere fois , au gré de tous les fpectateurs. Elle
eſt belle dans la douleur ; fa figure eft
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
noble & théâtrale ; fa voix eft moëlleufe
& fenfible ; elle a des fons qui vont
ati coeur. Cette journée a été des plus
heureufes dementar
ce Théâtre. Il a fait rapi-
"
dement deux excellentes acquifitions.
Nous croyons l'une & l'autre appellée
à y remplir dignement la fcene. Avec
du travail & les bonnes leçons qu'elles
font à portée d'y recevoir , on doit tout
en attendre . Quand l'ufage furtout leur
aura donné le courage de développer tout
leur talent , & de joindre les graces du jeu
à celles du chant , nous augurons qu'elles
pourront rétablir les Opera de Quinault &
de Lulli dans leur premiere fplendeur , &
leur procurer une nouvelle vie dont plu
fieurs ont grand befoin .
3. Le vendredi 9 , on a repréfenté Alceste
avec l'affluence & le fuccès foutenu que
fon fpectacle mérite. Nous allons inférer
ici une Lettre que MM . Francoeur & Rebel
nous ont écrite à ce fujet .
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , nous avons lu avec attention
l'Extrait du Spectacle d'Alcefte , que
vous avez inféré dans votre Mercure de
Décembre
nous fçavons beaucoup de gré
à l'Auteur , des détails dans lefquels il eft
JANVIER. 1758 .
153
entré , & de ce qu'il a choifiune voie auffi
fûre pour inftruire toute la Nation du defir
que nous avons de plaire au Public.
L'accueil
favorable qu'il a fait & qu'il
continue de faire au
fpectacle que nous
venons de lui préfenter , ajoute à nos obligations
& à l'intérêt , déja très- vif , que
nous avions, qu'il ne doute à aucun égard
de notre façon de penfer & de nos vues.
Mériter fes fuffrages eft le but unique où
tendent tous nos foins , & le fruit le plus
précieux pour nous des efforts que nous
faifons pour y parvenir.
Nous ofons nous flatter que l'attention
que nous avons eue jufqu'ici , & que nous
aurons toujours , de varier le genre des
Ouvrages que nous avons mis & que nous
mettrons par la fuite fous les yeux du Public
, eft une preuve
convaincante que
nous
refpectons tous les goûts , & que
nous ne cherchons qu'à
augmenter , autant
qu'il dépend de nous , fes amuſemens ,
par la variété qui , quand elle eft foutenue
du mérite réel , lui procure
infailliblement
des plaifirs plus piquans.
C'eft
principalement pour lui rendre
l'hommage que nous lui devons , & pour
l'affarer plus
pofitivement de nos fentimens
, que nous prenons le parti de vous
écrire , & de vous prier d'inférer cette
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Lettre dans le prochain volume de votre
Quvrage.
Un fecond motif auffi très- intéreſſant
pour nous , nous y engage encore ; celui
d'informer le Public des obligations que
nous avons aux hommes d'un mérite diftingué
, qui , comme nos amis , ont bien
youlu nous aider dans la remife d'un Opera
auffi fufceptible de tableaux frappans ,
& auffi combiné que celui d'Alcefte, L'Auteur
de l'Extrait a rendu à M. de Chaffe
toute la juftice que fa bienveillance & les
foins éclairés méritent. Nous voudrions
bien pouvoir nommer de même ceux qui
dans la partie des décorations ( 1 ) & dans
celle des habillemens , fe font fait un vrai
plaifir de contribuer à l'embelliſſement
d'un Spectacle dont le Public paroît être
fatisfait. Dans la crainte de bleffer leur
modeftie , nous nous privons de cette fatisfaction
, & nous nous bornons à celle
de rendre publique la reconnoiffance que
nous avons des fecours qu'ils nous ont
fournis.
Quant aux Artiftes attachés à l'Acadé
mie , l'Auteur de l'Extrait ne les ayant
point nommés , nous nous croyons obligés
de le faire , & d'ajouter en quelque forte
( 1 ) Le deffein de celle du troifieme acte , nous
aété donné par l'un de nos plus grands Matires.
JANVIER 1758. 155
par ce moyen à leur réputation. Toutes
les décorations , hors celle du palais de
Pluton , au quatrieme acte , ont été faitesfous
les yeux de M. Pietro- Algieri , & en
partie par lui-même ; celle du palais de
Pluton eft de la compofition de MM . Guil-
Het & Deleufe , par qui elle a été exécutée.
Tout le méchanifme du théâtre est dû à
M. Girault , qui vient de donner dans cet
Opera des preuves d'un véritable talent ,
& qui , malgré les difficultés que le local
& la complication des vols , des machines
& des décorations oppofoient à l'exécution
, a trouvéles moyens d'en faire faire le
fervice avec une intelligence & une préci
fion qui lui ont attiré les éloges du Public,
Nous fouhaiterions qu'il nous fût décemment
permis de rendre justice avec la
même liberté à chacun des Acteurs & à
chacune des Actrices , tant du chant que
de la danfe , que le Public a jugés dignes
de fes applaudiffemens. Contraints à leus
égard de nous renfermer dans les bornes
les plus étroites , nous dirons au moins en
général que jamais un travail plus appli
qué ne fe réunit , & ne concourut avec un
empreffement plus vif à l'amufement d'us
Spectateur jufte , éclairé & délicat. Nous
fo mmes , &c. Rebel. Francoeur.
A Paris , le 17 Décembre 1757-
Gvj
196 MERCURE DE FRANCE.
Nous croyons devoir fuppléer à ce filence
, & pouvoir dire , d'après le Public ,
que les trois principaux rôles ont été parfaitement
remplis ; Alcefte , par Mlle Chevalier
; Alcide , par M. Gelin , & Admete
, par M. Poirier. M. Larrivée a rendu
Lycomede , de maniere que d'un ſecond
rôle il en a prefque fait un premier. Voilà le
pouvoir ou la magie du vrai talent : il a l'art
de créer ou de perfectionner tout ce qu'il
repréſente , & fait illufion au point qu'il
donne fouvent aux défauts l'éclat des beau
tés. Tout dans cet Opera a ſignalé fon zele
jufqu'aux Confidens . M. Pillot a chanté
le rôle de Licas avec beaucoup de chaleur ,
& s'eft diftingué de la foule au fiege de
Sciros.
Le Compofiteur de Ballet , M. Lani , ne
mérite pas moins d'éloges. Tous les divertiſſemens
font auffi agréables qu'ils font
variés & bien caractérifés. Celui du premier
acte nous a paru charmant , ainſi qu'à
tout le Public. On ne doit pas en être
étonné Mlle Lani y danfe , & Mile le
Miere y chante. Elle met dans fon chant
toute la précifion & tout le fini que la
premiere met dans fes pas. L'éloge eft
grand , mais nous le croyons mérité. On
ne fçauroit mieux chanter l'Ariette , &
Mademoiſelle le Miere pouvoit feule ,
JANVIER . 1758. 157
dans cet Opera , nous confoler de l'abfence
de Mademoiſelle Fel. Dans le Ballet du
troiſieme acte , Mlle Puvignée brille parmi
les ombres heureuſes . Elle y prend le
caractere de la mufique , & peint fi bien ( 1 )
le local , que nous dirions que fa danſe eſt
Elifienne , fi nous ofions rifquer cette expreffion
. Elle eft accompagnée de deux
jolies ombres ( Mlle Chaumart & Demirei )
qui font dignes de la fuivre. Dans un genre
oppofé , Mlle Lionnois fait voir que
l'enfer a fes beautés , & qu'il eft de belles
furies & des diables aimables . Dans le divertiffement
du dernier acte , Mlle Veftris
danfe feule avec toute l'expreffion du plaifir
, ou de la volupté , qui la caractériſe.
Mlle Chaumart y forme , avec M. Duval ,
un pas de deux , qui juftifie les belles efpérances
qu'elle a données dans fon début.
Tous deux exécutent ce pas avec tant
de grace & de nobleffe , qu'on eft fâché
qu'il foit fi court . Heureuſement on en eft
dédommagé par M. Veftris , qui vient
mettre le comble aux plaifirs des Spectateurs
. Ses pas brillans couronnent la Piece
avec le Ballet , & rendent Alcefte intéreffante
aux yeux jufqu'au dernier moment .
1
Plus d'un Lecteur malin , qui n'a du
goût que pour la critique , s'écriera peut
(1) Les Champs Eliſées.
18 MERCURE DE FRANCE.
être à cet article , que le Mercure eft roujours
poli jufqu'à la fadeur , & qu'il diftribue
conftamment chaque mois la louange
à tout venant. Nous lui répondrons
qu'affez d'autres fans nous exercent l'art
plus dangereux que difficile de blâmer , &
que fi nous nous bornons à louer , nous
tâchons du moins que nos éloges foient
conformes à la vérité , & propres à chaque
fujet. Tels font ceux que nous venons de
faire ; nous ofons affurer que la flatterie
n'y a point de part , & qu'ils feront avoués
du plus grand nombre.
COMEDIE FRANÇOISE.
La famedi 19 Décembre , les Comédiens
François repréſenterent , pour la neuvieme
& derniere fois , Adelle de Ponthieu , avec
Nanine. Les deux pieces furent très-applaudies.
Nous donnerons dans le fecond
volume de ce mois l'extrait de la premiere
qui eft imprimée , & qui fe vend chez
Jorry , quai des Auguftins . Le prix eft de
30 fols.
Le lundi 12 , les mêmes Comédiens
ont repris Iphigénie en Tauride , qui a reparu
avec éclat. L'Auteur y a fait des
changemens heureux , qui ont encore
JANVIER 1758. 159
donné un nouveau luftre à fa Piece . Elle
attire toujours la foule. Nous en ferons
l'extrait après celui d'Adelle. Elle eſt auffi
imprimée , & fe débite chez Duchefne ,
rue S. Jacques. Prix 30 fols .
COMÉDIE ITALIENNE.
Le famedi 17 Décembre , les Comédiens E
Italiens ont remis la Petite Iphigénie , Parodie
de la grande , qu'on a revue avec
plaifir ,
Le Dimanche 18 , les mêmes Comédiens
ont encore joué les Enforcelés , dont
le Public ne fe raffafie point. Cette heureufe
nouveauté , qu'ils n'ont prefque pas
difcontinuée depuis le premier Septembre
qu'elle a été jouée pour la premiere fois ,
vient enfin d'être imprimée , & fe vend
chez la veuve Delormel , rue du Foin. Le
prix eft de 39 fols avec tous les airs
notés. Nous en donnerons un précis le
plutôt qu'il nous fera poffible.
CONCERT SPIRITUEL.
Le jeudi 8 Décembre , jour de la Conception
de la Vierge , le Concert a com160
MERCURE DE FRANCE.
,
mencé par une fymphonie del Signor
Cafalis , fuivie d'Exaltabo te Moret à
grand choeur de la Lande. Enfuite M. Befozzi
, Muficien du Roi de Pologne ,
Electeur de Saxe , a joué une Sonate de
hautbois de fa compofition , & a reçu
les plus grands applaudiffemens, Mlle le
Miere a chanté Regina caeli , petit Moter
de M. Mondonville. M. Balbâtre a joué
fur l'orgue un Concerto de fa compofition.
Mlle Fel a chanté un petit Motet
pour la Fête du jour. Le Concert a fini
par In exitu , Motet à grand choeur de
M. Mondonville.
Sappiditog von Lug
JANVIER. 1758. 161
ARTICLE V I.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 30 Octobre.
LE 29 E 29 Octobre à quatre heures du matin , la
mort du Sultan Ofman III , arrivéc la nuit du 28
au 29 , après une maladie qui a duré environ trois
femaines , fut annoncée par le canon du Port ,
& bientôt répandue par toute la Ville. Les Grands
furent fur le champ mandés au Serrail , & le Sultan
Muftapha fut déclaré Empereur. Tout s'eft
paffé jufqu'ici fort tranquillement , & après la
proclamation du nouveau Sultan , on procédera
aux obfeques du Grand Seigneur. Le Sultan Muf
tapha ; qui eft le premier Prince de la Maiſon
Ottomane , a quarante - un ans ; on affure qu'il
eft d'un caractere auffi pacifique que fon prédé- ,
ceffeur.
DU NORD
DE STRALSUND , le 17 Novembre.
L'armée Suédoife eft campée près de Ferdinandshoff
, & fes poftes avancés ne font pas loin
de Stettin . Une partie des troupes ett occupée à
combler le Port de Swinemunde ; on y a déja
jetté quantité de groffes pierres & de caifles rem
162 MERCURE DE FRANCE.
plies de fable , & on y a coulé à fond ſeize bâtimens
qui en rendent l'entrée impraticable.
Les fujets du Roi de Suede qui étoient au fervice
de la Pruffe ont été rappellés , & ils viennent fucceffivement
groffir l'armée des Suédois. Sur la
déclaration publiée de la part de S. M. Suédoife ,
que les Troupes Polonoifes ou Saxonnes engagées
de force parmi les Pruffiens , en ſe rendant
a l'armée de Suede , y trouveroient toute la protection
& toute la fûreté poffibles , il eſt arrivé au
camp du Feld-Maréchal Ungern de Sternberg
beaucoup de Soldats Polonois & Saxons.
Toutes les marchandifes que des Navires Hollandois
ou des Bâtimens neutres avoient apportées
dans ce Port pour le compte des Négocians Pruffiens,
ont été confiſquées par les Suédois ; & ils ne
laiffent fortir que celles qui appartiennent aux fue
jets des Puiffances neutres.
ALLEMAGNE.
$ DE HANOVRE , le S Decembre.
La Capitulation de Clofterfeven conclue le
mois de Septembre dernier entre le Maréchal Duc
de Richelieu & le Duc de Cumberland , confirmée
par les paroles d'honneur de ces deux Géné
raux , qui font déposées entre les mains du Comte
de Lynar , Miniftre de Dannemarck , & fortifiée
de la garantie de Sa Majesté Dannoife , après
avoir fouffert diverfes infractions de la part des
Hanovriens , vient d'être enfin rompue ouvertement
par eux. Le Roi d'Angleterre , Electeur
d'Hanovre , de concert avec le Roi de Pruffe , a
donné le commandement des Hanovriens au
Prince Ferdinand de Brunſwick , qui , après être
JANVIER. 1758 . 163
arrivé à cette armée , a recommencé les hoftilités
contre les François. Ce Prince a d'abord marché
à Harbourg, & a fait fommer le Château , ou
commande le Marquis de Perreufe , Maréchal de
Camp. Sur le refus que cer Officier Général a fait
de fe rendre , on s'eft canonné de part & d'autre
affez vivement pendant trois jours. Mais au
premier avis que le Maréchal Duc de Richelieu
avançoit avec un corps d'armée , le Prince Ferdinand
de Brunſwick a laiffé deux mille hommes
devant la Place , & eft allé au devant de lui . Il y
a eu quelques efcarmouches entre nos Partis &
ceux des Hanovriens. Un corps des derniers s'étant
avancé à deux lieues de Brême , s'eft emparé
de Burg & de Vegfac. La plus grande partie des
troupes que nous avons en- decà & au - delà du
Vezer , & même celles qui font en Ooft- Friſe
ont ordre de marcher vers la Vumme.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 26 Novembre.
Il y a eu d'affez vifs débats dans les Confeils
tenus à la Cour au fujet des Officiers de terre &
de mer qui étoient chargés de conduire l'expédi
tion faite en dernier lieu fur les côtes de France.
L'avis de plufieurs Membres a été qu'ils avoient
manqué à leur devoir. On leur reproche de
n'avoir pas d'abord attaqué le Fort de Fou-
Fas de n'avoir pas tenté le débarquement
du côté de Rochefort d'avoir eu entr'eux
de la méfintelligence , & de ne s'être point
accordés dans les Confeils qu'ils ont tenus fur la
flotte les 25 & 28 Septembre. On ne fçait point ce
qui fera décidé ; mais on croit que le Parlement
prendra connoiffance de cette affaire, Cet événe

164 MERCURE DE FRANCE.
1
ment , & ce qui fe paffe en Allemagne , femblent
annoncer un changement prochain dans le miniftere
& dans les armées .
Suivant les lettres de Dublin , il s'eft élevé dans
cette Ville , le 17 Novembre, à trois heures aprèsmidi
, un orage , accompagné de tonnerre , d'éclairs
& de grêle , d'une telle violence , que de mémoire
d'homme il ne s'y en eft point vu de femblable.
Une partie du clocher de l'Eglife de Chriſt a été
abattue par la foudre , & la chûte a fort endommagé
ce Temple.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
ES
2
Les fuites des couches de Madame la Dauphine
ayant été auffi heureufes que fon accouchement ,
cette Princeffe fe rendit le 19 Novembre à la
Chapelle du château , où elle fut relevée avec les
cérémonies ordina res , par le Cardinal de Luynes,
fon premier Aumônier .
Le 22 du même mois , M. le Duc de Chevreufe
prêta ferment entre les mains du Roi pour le Gonvernement
de Paris .
M. l'Archevêque de Bourges prêta auffi ferment
le 23 entre les mains de Sa Majesté.
M. le Chevalier Mackenfic Douglafe , Minif
tre chargé des affaires de France à la Cour de
Petersbourg , eut l'honneur d'être préſenté au Roi
& à la Reine le 13 Novembre. L'accueil diftingué
qu'il a reçu de leurs Majeftés & de la Famille
Royale , prouve affez la fatisfaction que l'on a de
fes fervices.
JANVIER. 1758. 165.
LeRoi a accordé un brevet de Confeiller d'Etat
à M. Gallois , Préfident à la Chambre des Compres
de Normandie , & Secretaire d'état du Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar .
Defcription des Fêtes données en la ville d'Arras ,
à l'occafion de la Naiffance de Monseigneur le
Comte d'Artois.
LA joie que cet événement a répandue dans
l'Artois , ne s'eft pas bornée aux fentimens de
refpect , d'amour & de reconnoiffance que les
Etats de cette Province ont portés jufqu'au pied
du trône , par la députation nombreufe dont le
Mercure de Novembre a fait mention . Cette joie
a encore éclaté par des fêtes qui méritent qu'on
en conferve le fouvenir ; & nous allons détailler
ce qui s'eft paffé en cette conjoncture dans la
Capitale du pays,
Dès le 11 Octobre , jour auquel un Courier du
cabinet vint apporter aux Députés ordinaires des
Etats ( 1 ) , la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & du nom donné par
le Roi au Prince nouveau-né , il y eut des illuminations
& autres démonftrations publiques d'alégreffe
, tant aux Etats & à l'Hôtel de Ville , qu'au
Confeil d'Artois , à l'Evêché , à l'Abbaye de Saint-
Vaaft , &c. mais elles ne furent que le prélude
des réjouiffances brillantes qui devoient les fuivre,
M. l'Evêque fixa au Dimanche 6 Novembre , lé
(1 ) Ce font trois perfonnes choifies dans les trois
Corps des Etats , qui réfident à Arras , & font
chargées de l'adminiftration , hors du temps dés
Affemblées,
166 MERCURE DE FRANCE.
"
Te Deum ordonné par le Roi , & publia à ce fujet
un Mandement conçu en ces terines :
Jean de Bonneguize , par la grace de Dien
» & du S. Siège Apoftolique , Evêque d'Arras : à
tous Abbés , Abbeffes , Chapitres , Doyens ,
Paſteurs , Supérieurs & Supérieures des Eglifes
» & Monafteres exempts & non exempts, & à tous
» fideles de notre Dioceſe , falut & bénédiction.
» Le Seigneur , Mes Très- Chers Freres , tient
dans , fes mains , & la deftinée des Maîtres de
» la terre & le fort des Empires. Heureux les Rois
» & les Peuples , quand ils ne l'apprennent qué
par les preuves qu'il leur donne de fon amour
» & de fa protection !
» Tel eft l'avantage dont nous jouiffons , Mes
Très Chers Freres, furtout depuis que l'heureuſe
fécondité de Madame la Dauphine ajoute à tant
» d'autres faveurs du ciel , les bénédictions dont
≫ il comble par elle le Roi & le Royaume . Cha-
» que année nous ramene au pied des Autels pour
» y rendre graces d'un préſent nouveau à un Dieu
» qui véille au repos & à la profpérité de l'Etar.
» Il donne encore aujourd'hui dans le Prince qui
» vient de naître un nouvel appui au trône déjà le
» mieux affermi , & à la Nation la plus heureufe
un gage de plus de la durée de fon bonheur.
i » Mais fi la naiffance de Monfeigneur le Comté
» d'Artois doit être pour toute la France un fujer
» de joié & un objet de reconnoiffance , vous le
fçavez , M. T. C. F. cet événement intéreffe
» particuliérement cette Province ; & le nom de
ce Prince doit lui feul vous rappeller tout ce que
vous devez dans cette circonftance aux bontés
du Roi , ou plutôt aux miféricordes du Seigneur
qui , après avoir mis dans l'ame du Monarque
, l'amour de tous fes Peuples , daigné
JANVIER. 1758. 167
aujourd'hui fixer finguliérement fur nous les regards
de fa tendrefle.
>> Province heureuſe & préférée , hâtons- nous
» de faire éclater notre joie , & de fignaler notre
» reconnoiffance pour un Dieu qui nous diftingue .
» Mais joignons à nos actions de graces pour ce
préfent ineftimable de fa bonté , les prieres les
plus ferventes , pour qu'il daigne nous le con-
>> ferver. Ce Prince eſt , en naiſſant , le fondement
» & l'appui de nos efpérances : qu'il foit pendant
» le cours d'une longue vie , le gage de notre fé-
» licité , & le lien qui refferre de plus en plus les
>> noeuds de cette tendreffe paternelle , dont le Roi
»> nous donne aujourd'hui dans fa perfonne , la
preuve la plus éclatante.
» Demandons au Seigneur de graver de bonne
>> heure dans fon ame les principes inaltérables de
» de bonté & d'humanité qui nous font trouver
» le meilleur des Peres dans le plus grand des
Rois qu'il lui infpire le goût de cette piété tendre
& folide qui fait de la Reine l'exemple de la
Cour & la gloire de la Religion ; qu'il mette
» dans fon coeur le germe des vertus de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame la Dauphine,
»fi dignes l'un & l'autre des bénédictions multipliées
que le Ciel répand fur leur union , & fi
propres à attirer fur le Royaume celles qui peuvent
en perpétuer la gloire , le répos & la
» profpérité.
Puiffe cet augufte Enfant fi précieux à cette
» Province en particulier , devenit , pour notre
bonheur, tous les jours de fa vie , plus parfait, en
fe formant fur de pareils modeles puiffent
> nos neveux avoir des raifons de renouveller fans
» ceffe au Seigneur pour fa confervation les ac-
» tions de graces que nous allons lui rendre pour
fa naiflance,
16S MERCURE DE FRANCE.
» A ces cauſes , après avoir pris l'avis de nos
» Vénérables Freres les Prévôt , Doyen , Cha-
» noines & Chapitre de notre Eglife Cathédrale ,
» nous ordonnons de faire chanter le Te Deum,
>> chacun dans vos Eglifes , avec les folemnités
>> requifes , le premier Dimanche ou jour de
Fête , après que vous aurez reçu notre préſent
>> Mandement , les Officiers , Magiftrats des
>> lieux , & tous autres qu'il appartiendra , invités
» d'y aſſiſter .
» Donné à Arras , en notre Palais Epiſcopal ,
fous notre feing & la fignature de notre Secre-
D taire , le trois Novembre mil fept cens cinquan-
» te-fept » .
JEAN , Evêque d'Arras.
Par Monfeigneur ,
PECHENA , Secrétaire.
Lettre du Roi , à M. l'Evêque d'Arras .
Monfieur l'Evêque d'Arras , la durée du bonheur
de mes fujets étant l'objet de mes voeux les plus
ardens , tous les événemens capables de le perpétuef,
excitent en moi les fentimens que mérite
un peuple toujours empreffé à me donner des
marques de fon zele , de fa fidélité & de fon
amour. Les princes dont il a plu à Dieu de combler
mes fouhaits , affurent la tranquillité dans
mes états. Celui dont matrès chere Fille la Dauphine
vient d'être heureuſement délivrée , eſt un
nouveau don de la providence , & c'eft pour lui
rendre les actions de graces qui lui font dûes , que
je vous fais cette lettre , pour vous dire que mon
intention eft que vous faffiez chanter le Te Deum
dans votre Eglife Cathédrale , & dans toutes les
autres
JANVIERL
169
. 1758.
autres de votre Dioceſe , avec la folemnité requife
, & que vous invitiez d'y affifter tous ceux qu'il
conviendra ; ce que me promettant de votre zele
je ne vous ferai la préfente plus longue , que pour
prier Dieu qu'il vous ait , Mons. l'Evêque d'Arras
, en fa fainte garde. Ecrit à Versailles le 9 Octobre
1757. Signé , LOUIS . Et plus bas , R. de
Voyer. Etfur le repli : à Mons. l'Evêque d'Arras,
Confeiller en mes Confeils .
La fête fut annoncée le au foir par toutes les
cloches de la Ville , que l'on fonna encore le 6 ,
de grand matin. En même temps des falves d'artillerie
& de boîte fe firent entendre , & recommencerent
à différentes reptiles dans le cours de
la journée. Il y eut ce même jour à l'Hôtel de
Ville un dîner fomptueux de plus de quatre-vingts
couverts , où le trouva M. de Caumartin , Intendant
de la Province . On y avoit auffi invité l'Evêque
, l'Abbé de Saint- Vaaft , le Commandant
de la Place , le premier Préfident du Confeil d'Artois
, & la Nobleffe , ainfi qu'un certain nombre
des Officiers de la garnifon , & des autres principaux
Corps , ecclefiaftiques , civils & militaires.
Pendant ce repas , on jetta de l'argent au peuple
& les Magiftrats lui firent diftribuer du pain , des
viandes & du vin. Immédiatement après que la
fanté de Monfeigneur le Comte d'Artois eût été
bue au fon des inftrumens , on préfenta à tous les
convives des exemplaires de la piece fuivante ,
compofée par M Harduin , Avocat , ancien Député
des Etats d'Artois à la Cour , & Secretaire
perpétuel de la Société Littéraire d'Arras.
L. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Sentimens d'un Citoyen d'Arras , fur la Naiffance
de Monfeigneur le Comte d'Artois .
It fort donc aujourd'hui de fon obſcurité ,
Ce Titre qu'autrefois des Héros ont porté ( 1 ).
D'un Enfant de Louis il devient le partage :
Louis , pour couronner notre fidélité ,
Daigne de fon amour nous accorder ce gage .
Vous reprenez enfin votre antique fplendeur ,
Lieux où de Pharamond le brave Succeffeur (1 )
Jetta les fondemens du floriffant Empire
Qui commande à l'Europe , & que le monde admire.
Monarque triomphant , que le Ciel a formé
Pour les vertus & pour la gloire ,
Ton peuple réuni , d'un beau zele animé ,
T'a placé dès long-temps au Temple de mémoire ,
Sous le nom de Roi Bien - Aimé.
Mais lorfque furpaffant toute notre eſpérance ,
Tu veux nous diftinguer de tes autres Sujets ,
Lorfque tu mets pour nous le comble à tes bienfaits
,
Quel nom te donnera notre reconnoiffance !
Plaifirs , volez ici fous mille traits divers :
Que Polymnie & Terpsichore
Célebrent à l'envi le Maître qu'on adore.
(1) Robert I & Robert II, Comtes d'Artois.
(2) Clodion.2
JANVIER.
1758.
171
Qu'un bruit guerrier fe mêle aux plus tendres
concerts :
Que la fiere trompette fonne :
Sur nos murs que la foudre tonne :
Que le falpêtre éclate dans les airs.
Que mille bouche enflammées
Annoncent les tranfports de nos ames charmées
Au bout de ce vafte Univers.
Je vois juſques à
l'Empyrée
S'élevér de rapides feux :
Ainfi vers la voûte azurée
S'élance l'ardeur de nos voeux.
Tels que ces
brillantes étoiles ,
Qui de la nuit perçant les voiles ,
Retombent en foule à nos yeux ,
Sur l'Enfant fi cher à la France
Puiffent
defcendre en
abondance
Les plus riches préfens des Cieux.
Dans le
raviffement où mon ame fe livre ,
En lui déja je vois revivre
Ce Frere vertueux du plus faint de nos Rois ( 1).
A nos ayeux il fit chérir fes loix :
Des cruels
Sarrafins il
confondit la rage :
Prince , lis fes exploits , & deviens fon image ...
Mais pourquoi de l'hiftoire
emprunter le fecours ▸
(1) Robert I, frere de Saint Louis , furnommé
le Bon & le
Vaillant, ‹
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour acquérir une gloire immortelle ,
Il ne te faut d'autre modele
Que ton augufte Ayeul , ou l'Auteur de tes jours.
Illuftre Enfant , auprès du trône
Tu feras de l'Artois le plus ferme foutien :
De Louis & du peuple à qui fa main te donne ,
Tu refferres encor le fortuné lien .
Si tu pouvois juger de notre amour extrêmê
Si tu lifois au fond de notre coeur ,
Ah ! tu t'applaudirois toi- même
Du nom qui fait notre bonheur .
.
On avoit élevé , vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
un Feu d'artifice , pour lequel on n'avoit épargné
ni foins , ni dépenfe , non plus que pour les illuminations
de cet hôtel , de la haute & admirable
tour qui l'accompagne , & des autres édifices publics
. Tous les particuliers s'étoient auffi empreffés
à illuminer leurs maiſons , d'une maniere qui
répondît à la folemnité du jour ; mais une pluie
continuelle empêcha l'effet de ces préparatifs. On
ne put faire jouer qu'une petite partie de l'artifice
; & le refte fut remis au furlendemain.
L'édifice conftruit pour le feu , fur les deffeins
du fieur Beffara , Architecte de la Ville , étoit
feint de marbre blanc , & avoit s 2 pieds d'élévation
en deux étages , furmontés d'une pyramide
de 33 pieds . Le premier étage ou rez - de - chauffée
étoit un quarré d'ordre dorique , ayant 44 pieds
de face , dont le côté principal offroit un portique
, avec fronton & baluftrade , orné des Armes
du Roi , de Monfeigneur le Dauphin , & de Mon.
feigneur le Comte d'Artois , Une colonnade ioniJANVIER.
1758. 173
que formoit le fecond étage , qui étoit circulaire.
Vingt-quatre vafes à fleurs & trophées d'armes
ou de mufique , fervoient d'amortiffemens aux
deux ordres d'architecture . Cette décoration étoit
femée de chronogrammes ou chronographes
forte d'infcription fort en ufage aux Pays Bas ,
dans laquelle on trouve , en chiffre Romain , par
la réunion de toutes les lettres numérales qu'elle
contient , l'année de l'événement qui en eſt l'objet.
Voici quelques- uns de ces chronographes :
nasCItVŕ CoMes , spLenDor artesIx.
DonVM CLI aC, regIs.
PVLChra FIDel MerCes .
LætVs aMor aCCenDIt Ignes,
Entre les différentes illuminations qui avoient
été préparées , on remarquoit aux croifées de
Pappartement que la Société Littéraire occupe à
l'hôtel du Gouverneur , trois tranfparens , fur
lefquels étoient peints autant de médaillons , imaginés
par M. Camp , Avocat , Membre de cette
Société , & actuellement Député des Etats à lạ
Cour. On croit devoir donner ici la defcription
de ces morceaux de peinture.
Premier Médaillon.
L'hiftoire de l'Artois caractérisée fpécifiquement
par une femme vêtue d'une faie blanche
rayée de pourpre ( 1 ) . Elle a fur la tête une couronne
de laurier , & une plume à la main . Devant
(1 ) Cette espece d'étoffe fe fabriquoit autrefois
par les habitans d'Arras , nommés Atrebates, avec
tant de réputation que les Romains en faifoient
leurs plus magniques habillemens.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
elle eft un grand livre ouvert , fur la couverture
duquel fe voyent les Armes de la province . Elle
tient de la main gauche un médaillon portant
celles de Monfeigneur le Comte d'Artois , qu'elle
regarde avec un étonnement mêlé de joie. Une
pile de volumes imprimés & manuſcrits , fur laquelle
font les aîles & autres attributs du Temps ,
fert d'appui au livre que cette femme tient ouvert.
Elle a un pied pofé fur un débris de monument
antique , dont les reftes font épars. Auprès eft
une urne renverfée , d'où fe répand un grand
nombre de médailles .
Légende.
QUANTA FASTORUM GLORIA !
Exergue.
COMES DATUS IXA. OCT. M. DCC. LVII .
Second médaillon ,
Minerve affife , ferrant de fon bras gauche un
vafe aux Armes d'Artois , dans lequel eft planté
un rejetton de lys , qu'elle prend foin de cultiver.
A fes pieds font des trophées relatifs aux Arts &
aux Sciences.
Légende.
CURAT NOBISQUE COLIT.
Exergue.
SOC. LITT . ATR. SPES ET VOT.
Troisieme médaillon.
Les chiffres des Rois Louis VIII & Louis XV,
figurés par deux doubles IL , placés fous une
même couronne , & accompagnées refpectivement
JANVIER. 1758 . 175
des nombres VIII & XV . Un cordon bleu fort de
la couronne , entrelace les deux chiffres , & ſe
termine par un noeud , d'où pendent les Armes de
Monfeigneur le Comte d'Artois ( 1 ) .
Légende.
AB EVO IN ÆVUM.
Exergue.
DECUS FUNDATUM ET RESTITUTUM.
Le même jour 6 Novembre , vers les dix heures
du foir , il y eut dans la grande falle de l'Hôtel
de Ville , qu'on avoit fuperbement décorée , un
bal qui fut ouvert par M. l'Intendant avec Madame
la Comteffe de Houchin , épouse du Député
ordinaire de la Nobleffe des Etats . On y fervit
fur des buffets en gradins , un ambigu fuffifant
pour fatisfaire les goûts divers de deux mille perfonnes
au moins qui fe trouverent à ce bal .
Les Etats d'Artois différerent jufqu'à l'ouverture
de leur Affemblée générale , la folemnité de
leurs actions de graces & de leurs réjouiflances ,
afin que tous les Membres des trois Ordres fuflent
à portée d'y participer. Ce fut le lundi 21 Novembre
que le fit cette ouverture ; & après la
féance , qui fe tint dans la forme ordinaire fur les
dix heures du matin , on chanta dans l'Eglife des
Récollets un Te Deum en mufique , auquel M.
(1) Louis VIII , par fon Teftament du mois de
Juin 1225 , affigna l'Artois en partage à Robert
fon fecond fils , frere de S. Louis , de qui defcend la
branche de Bourbon. Depuis ce Robert , premier
Comte d'Artois , aucun fils de France n'en avoit
porté le titre.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
l'Evêque d'Arras officia pontificalement. M. fe
Duc de Chaulnes , Gouverneur de la Province ;
M. l'Intendant , & M. Briois , Premier Préfident
du Confeil Provincial , Commiffaires du Roi pour
la tenue des Etats , affifterent à cette cérémonie ,
accompagnés de tous les Membres de l'Affemblée.
Il y eut enfuite un magnifique dîner de deux cens
vingt-cinq couverts, auquel tous les Corps avoient
été invités. Sur la fin du repas , on but avec appareil
les fantés du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
& du nouveau Prince , qui furent annoncées
fucceffivement par des falves de boîtes & d'artillerie
; & les Députés ordinaires jetterent de l'argent
au peuple. Dès que la nuit fut venue , on tira
avec toute la réuffite poffible , un très- beau Feu
d'artifice au milieu de la grande place.
Ce feu avoit la forme d'un temple , dont le
premier
étage , quarré & élevé d'environ fept pieds
au deffus du pavé , fervoit de focle à tout l'édifice.
Quatre grandes rampes de dix marches occupoient
le milieu de chaque face , & conduifoient
à une galerie fermée de panneaux & d'acroteres
enrichis d'Armes du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
, & de Monfeigneur le Comte d'Artois , ainfi
que des Chiffres de la province.
Le principal corps établi fur le premier étage
avoit huit côtés , dont quatre plus larges que les
autres , faifant faillie & avant- corps , formoient
des portiques , & répondoient aux rampes. Aux
entrées de ces portiques étoient les figures fymboliques
de la fincérité & de la fidélité , qui caractérifent
les Artéfiens , & celles de la reconnoiffance
& de l'espérance , fentimens dont ce peuple eft
particuliérement affecté dans la circonftance préfente.
Les quatre côtés enfoncés étoient ornés de
iches , avec d'autres figures qui défignoient les
JANVIER. 1758. 177
Vertus protectrices du jeune Prince ; fçavoir , la
Religion , la Bonté , la Valeur & la Prudence.
Des emblêmes relatifs à ces vertus rempliffoient
le deffus des niches. La décoration générale de
toute cette partie étoit un ordre Ionique régulier ,
dont l'entablement faillant foutenoit une baluftrade
mêlée d'acroteres , fur chacun defquels on
voyoit des grouppes d'enfans , qui fembloient , en
exprimant leur joie , difputer à qui porteroit les
Armes du Roi , & celles des autres perfonnes de
la Famille Royale.
Sur le deuxieme étage étoit pofé un attique à
quatre faces , dont trois préfentoient des tableaux
emblématiques , & l'autre contenoir cette infcription
:
NOVO ARTESIA COMITI
Il y avoit des pilaftres aux angles de ce corps
d'architecture avec un entablement en faillie ,
lequel étoit couronné de quatre vafes de ronde
bolle. Une pyramide en mofaïque évidée , s'élevoit
fur l'attique qui lui fervoit de baſe , & portoit
fur fa cime les Armes d'Artois , furmontées
d'un foleil .
Aux quatre coins du temple , & à une diſtance
convenable , étoient de grands obéliſques décorés,
de chiffres , de médaillons , &c.
Toutes les parties de l'édifice étoient peintes
en grifaille , à l'exception des tableaux & des
emblêmes , qui l'étoient en camayeu de couleur
bleue. Mais cette fimplicité étoit relevée par l'éclat
de l'or répandu fur les armoiries , les infcriptions
, les cartouches , les guirlandes ; fur la pyramide
, fur les vafes , & fur tous les ornemens
où l'on avoit pu l'employer avec goût.
Cet ouvrage fut exécuté par les foins & fur les
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
deffeins du fieur Linque , Architecte , natif & hæ
bitant d'Arras.
Les Commiffaires de Sa Majesté & les Etats
virent jouer l'artifice d'un amphithéâtre dreffé à
l'un des bouts de la place , qui eft une des plus
vaftes du Royaume. Des fanfares de cors , trompettes
& timbales , animerent ce fpectacle , aprèslequel
plufieurs fontaines de vin coulerent pour
le peuple.
Les deux façades de l'Hôtel des Etats furent
illuminés par une quantité immenfe de lamprons
, dont l'arrangement deffinoit , fans confufion
, toute la belle architecture de cet hôtel Dans
un grand tableau tranfparent placé au deffus de
la porte d'entrée , on voyoit Lucine defcendant
du Ciel , & tenant dans fes bras le Prince nouveau-
né. Le Roi montroit à cette Déeffe la Province
d'Artois perſonnifiée qui , d'un air empreffé
, tendoit les mains pour recevoir l'augufte Enfant.
Un rayon de lumiere partant du vifage de
ce nouveau Comte , fe répandoit fur celui de la
Province ; & on lifoit fur une banderole ce chronographe
:
novo spLenDes CIt CoMIte.
A neuf heures du foir commença un concert ,
dans lequel on exécuta plufieurs pieces de mufique
Françoife & Italienne . A ce concert fuccéda
un ambigu pour les Dames , fervi fur deux tables
de foixante perfonnes chacune . La fête fut terminée
par un grand bal , que M. le Duc de
Chaulnes ouvrit avec Madame la Comteffe de
Houchin , & qui dura jufqu'au jour. Rien n'y
fut oublié , foit pour la décoration des trois falles
où l'on danfa , foit pour la maniere dont elles
furent éclairées , foit pour la fymphonie & les
rafraîchiffemens de toute efpece.
JANVIER . 1758. 179
M. l'Evêque d'Arras donna de grands foupers
la veille de l'ouverture & le jour de la clôture
des Etats. Pendant la fête du 21 , on diftribua
abondamment dans fon palais du pain , des viandes
, de la biere , du bois & de Pargent à cinq
cens perfonnes au moins . La maison du Bon
Pafteur , qui renferme plus de cent pauvres filles ,
a éprouvé les mêmes libéralités de la part de ce
Prélat.
Le 6 & le 21 , M. de Briois , Abbé de S. Vaaſt ,
fit tirer beaucoup d'artifice. Il a pareillement
fignalé fa charité , en faisant délivrer aux pauvres
quatre mille pains , du poids de trois livres &
demie:
M. de Caumartin qui , depuis le commencement
de l'Affemblée des Etats avoit donné des
preuves de fa magnificence ordinaire , y ajouta
le Dimanche 27 Novembre un dîner de cent trente
couverts. Ce feftin ne fut que pour les hommes ;
mais environ quatre- vingts Dames fouperent le
même jour à l'intendance , où il y eut audi un
bal qui ne laiffa rien à défirer . M. le premier
Préſident du Confeil d'Artois s'étoit diftingué de
fon côté le jeudi précédent , par un dîner fuivi
d'un bal , qui fut interrompu pour voir un bouquet
d'artifice & une illumination terreftre , formée
avec goût dans le parterre du jardin de ce
Magiftrat. Il fit fervir fur les neuf heures un ambigu
; après lequel il y eut concert , & l'on reprit
le bal qui ne finit qu'avec la nuit.
Enfin le 30 Novembre , les RR. PP. Jéfuites
du College d'Arras firent chanter dans leur Eglife
le Te Deum & l'Exaudiat , par toute la mufique
de la Cathédrale . M. l'Evêque d'Arra y officia ,
& les Etats qu'on avoit invités à la cérémonie ,
affifterent en corps ; après quoi ils pafferent dans
y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la falle des Actes , où le R. P. Dubuiffon , Profeffeur
de Rhétorique , leur adreffa une harangue
latine , dont l'objet étoit de féliciter la province
d'Artois fur la naiffance du nouveau Comte.
L'Orateur s'attacha à prouver dans la premiere
partie de fon difcours , qu'il ne pouvoit rien arriver
de plus avantageux à la Province , que de
voir fon nom porté par un Prince de la Maifon de
Bourbon ; & dans la feconde , qu'aucune Province
n'étoit plus digne de cette grace.
Les PP. Jéfuites ont fourni ce jour là de quoi
dîner à douze pauvres familles de chacune des
onze Paroiffes de la Ville. Les écoliers , tant externes
que penfionnaires , qui font de la Congré
gation de la Vierge , ont donné le même jour à
dîner & à fouper aux malheureux détenus dans
les prifons royales , lefquels étoient au nombre
de quarante , les ont fervis eux- mêmes , & leur ont
encore diftribué des aumônes.
Les autres Villes de l'Artois n'ont pas témoi
gné moins d'ardeur que la Capitale à célébrer
une époque fi glorieufe pour la Province ; & de
fimples Bourgades ont donné en cette occafion
les marques les plus éclatantes de leur zele & de
leur alégreffe.
Le Roi a nommé le Maréchal de Tomond ,
pour commander fur les côtes de la Méditerranée .
Sa Majefté a auffi difpofé du commandement de
la Guyenne en faveur du Comte de Langeron
Lieutenant-Général de fes armées , & Elle a donné
au Comte de Gramont , Brigadier d'Infanterie,
& Menin de Monfeigneur le Dauphin , le Commandement
des troupes , dans la partie du Gouvernement
de la Guyenne , qui dépend de la Généralité
d'Aufch.
Sur la démiffion de Madame la Ducheffe d'Antin,
JANVIER. 1758.
181
de la place de Dame du Palais de la Reine , le Roi a
nommé le 25 Novembre Madame la Comteffe de
Clermont-Tonnere pour la remplacer.
Le 27, M. le Comte de Rochechouart prêta ferment
entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de l'Orléannois.
M. Le Duc de Chaulnes étant revenu de l'armée
du Maréchal Duc de Richelieu , pour tenir les
Etats d'Artois , en fit l'ouverture à Arras le 21
Novembre.
Détail de la bataille donnée le 5 Novembre entre
l'armée combinée de l'Empire & de France , &
l'armée Pruffienne , avec la lifte des Officiers
non compris dans celle du 19 de ce mois.
L'armée du Roi , combinée avec celle de l'Empire
, ayant reçu un renfort de vingt bataillons &
de dix-huit efcadrons conduits par le Duc de Broglie
, après être reftée quelques jours en cantonnement
entre l'Unftrutt & la Sala , depuis Mul→
haufen & Langen- Saltza jufqu'à Dornbourg , fe
mit en mouvement le 23 Octobre pour marcher à
l'ennemi.
Celle de l'Empire fe porta en avant de la Sala
fur l'Eftertt , précédée d'un détachement des deux
armées aux ordres du Comte de Saint - Germain
& celle de France qui la fuivoit fe trouva raffemblée
le 28 à Numbourg & aux environs.
Pendant cette marche , le Roi de Pruffe s'étoit
retiré fur l'Elbe , laiffant à Léipfik un Corps commandé
par le Maréchal Keith, mais il revint tout-à
coup dans cette Ville le 26.
Les deux Généraux ne jugeant pas qu'il fût praticable
del'y attaquer de vive force, ni de le mettre
entre Léiplik & Torgauw en marchant par leur
182 MERCURE DE FRANCE.
droite , réfolurent de repaffer la Sala , pour fe
porter vers Hall & Bernbourg. Ce paffage s'exécura
le 30 à Weiffenfel , après avoir replié tous
les poftes qui avoient été avancés jufqu'à Lutzen .
Le Roi de Pruffe , averti de cette marche , fortit
de Léipfick , & fit attaquer le 31 au matin la
Ville de Weiffenfels. Il y étoit refté quatre bataillons
Impériaux & dix- fept compagnies de Grenadiers
François , commandés par M. le Marquis de
Crillon ; ces troupes fe retirerent en mettant le
feu au pont.
Les Pruffiens firent enfuite marcher des corps
fur Merfbourg & fur Hall , dont les ponts furent
pareillement brûlés par les détachemens de l'armée
combinée , qui occupoient ces deux Villes.
Le premier Novembre , le Prince de Soubife
marcha à Merfbourg dans le deffein de foutenir
cette Ville : mais ne pouvant garder tous les paffages
de la Sala , il préféra de venir camper à
Mulchen , où les Impériaux le joignirent le 2 .
Le lendemain 3 , l'armée Pruffienne paffa la
Sala à Weiflenfels où elle avoit déja jetté des
ponts ; fes Huffards poufferent ceux de l'Empire
jufques fur le terrein où les Généraux faifoient
marquer un champ de bataille , & l'armée combinée
fortit de fon camp à l'entrée de la nuit pour venir
l'occuper. Les Pruffiens camperent vis - à- vis fur
une hauteur , & tirerent pendant la nuit plufieurs
coups de canon.
Le 4 à la pointe du jour , on vit déboucher
plufieurs efcadrons de Cavalerie Pruffienne , qui fe
retirerent auffi- tôt que l'armée eut fait un mouvement
en avant. Le reste de la journée ſe paſſa à
tirer quelques volées de canon , & l'armée cainpa
fur le terrein où elle avoit paffé la nuit précé .
dente fous les armes.
JANVIER. 1758. 183
Les , elle marcha parfa droite pour le porter
furle flanc gauche de celle du Roi de Pruffe, laif
fant M. le Comte de Saint- Germain avec deux brigades
d'infanterie & autant de cavalerie , pour ob
ferver les mouvemens des Pruffiens. Cette marche
fe fit fur trois colones , dans le même ordre où les
troupes étoient campées ; la colonne de la gauche
étoit formée de la premiere ligne , celle du
centre de la réſerve , & celle de la droite de la feconde
ligne.
Lorfque l'armée eut dépaffé le flanc gauche de
Pennemi , on fit halte vers les deux heures aprèsmidi
, & les deux Généraux ayant pris la réfolution
d'attaquer , on continua la marche en abaiffant
la droite , pour le mettre en bataille en
équerre fur le flanc gauche de l'armée Pruffienne .
Jufques-là l'ennemi étoit reſté dans fon camp ,
mais dans le moment on le vit détendre fes tentes,
monter à cheval , fe mettre en bataille & marcher
par fa gauche fur le même front par lequel on fe
préfentoit à lui ; le tout avec une fi grande promp
ritude , que toute fa cavalerie , compofée de
quarante efcadrons , ayant été quelque temps à
couvert d'un rideau , fe trouva tout d'un coup
avoir dépaffé celle de l'Empire , qui fermoit l'aîle
droite de l'armée combinée , & la chargea en
en flanc avant qu'elle eût pu fe déployer devant
elle.
Le Prince de Soubife n'eut le temps que de raffembler
la cavalerie de la réferve , compotée de
dix efcadrons des régimens de Penthievre , Saluces
, Lameth , Lufignan & De cars , qui fe formerent
en potence dans l'intervalle entre les deux
lignes . I foutint à la tête de cette cavalerie
l'effort de la premiere ligne de celle des Pruffiens
, qui fut auffi repouffée par les cuiraffiers
184 MERCURE DE FRANCE.
Autrichiens ; mais il ne put réfifter à la feconde
ligné. Huit efcadrons des régimens de Bourbon
de Bauvilliers , de Fitz -James & de Raugrave , tirés
de l'aile gauche , rétablirent le combat pendant
quelques momens , & enfuite furent obligés
de céder de même à la fupériorité du nombre.
Pendant cette charge de cavalerie , la gauche
de l'infanterie Pruffienne avoit gagné le flanc
droit de celle de l'armée combinée . Nos bataillons
, qui s'étoient formés en colonne , ne pouvant
foutenir le feu de l'artillerie & de la moufqueterie
des Pruffiens , furent alors obligés de
plier,&entraînerent le refte des deux lignes . M.lé
Comte de Saint-Germain , qui arriva dans cette
conjoncture , favorifa la retraite qui fe fit fur
Freybourg, où l'armée repafla, pendant la nuit, à
la gauche de l'Unftrutt , fans être pourſuivie .
Le 6 l'armée de l'Empire marcha à Kofen ,
pour fe retirer fur Arnftatt , & celle de France
s'en fépara pour fe rapprocher des quartiers de
l'armée du Maréchal Duc de Richelieu par Laucha
, Saxembourg , Northaufen & Duderſtatt ,
où elle eft arriée le 14.
On ne peut dire au jufte la perte que l'armée
Françoile a faite en cette occafion , parce qu'il y
revient journellement des Officiers & des Soldats
par bandes ; mais il paroît qu'elle ne fera pas
à beaucoup près auffi confidérable qu'on l'avoit
cru d'abord
JANVIER. 1758. 185
a
Lifte des Officiers tués , bleffés , prisonniers , ou
dont on ignore le fort , des Régimens qui fe font
trouvés à la bataille dus Novembre , & qui ne
font pas compris dans la lifte du 19 de ce mois ,
parce qu'on n'avoit point alors reçu les états détaillés
des Régimens.
Régiment de Piedmont. Colonel . M. Le Comte
Defparbès , bleffé . Lieutenant-Colonel. M. de
Creft , bleffé & prifonnier . Commandans de Bataillon
. MM. de la Corderie & Sermont , bleffés
& prifonniers, M. Defplaffes , manque. Major:
M. Broca , bleflé . Aides- Majors. MM . Malaru &
Bagnon , bleffés . M. de la Chevalerie , bleffé & prifonnier.
Capitaines de Grenadiers . M. Malaufat ,
bleffé & prifonnier. M. Darmiffan manque.
Capitaines. MM. Marans , Noblet , la Lauremie
, Beauregard , Fondras. , tués. MM. Flavi
gny , Mondenard , Grely , Dragoue , Braffant ,
Chevalier de Montaut , Mondenart , de Bieve ,
la Touche , Chevalier de Tilly , Dupleffis ,
Freftomdam , bleffés . MM. Bretigny , la Combe,
Marigny , du Vergier , Tilly , Brugaflargues ,
de Mons , Bezançon , Verneuil , Rachaife ,
Baubert , Pafcal , Duvallon , Boifſfondain , la
Perrere , Dauffonnes , bleffés & prifonniers.
MM. Darmiffan , la Papotiere , David , Duclufelle
, Montaut , Dumans , & Valoir , manquent.
Lieutenans . M. le Chevalier de Montaud, M. Lefpare
& M. le Chevalier de Batquier tués.
MM. Meſnard , la Foreftille , Dadriffard , Fontaine
, Chevalier de Ponfargues , Colonſbié , Ravifict
, & Lecuyer , bleifés . MM. Leharivel ,
Faure , Rabignan , Daliat , Kardavant , Biufort,
Langlade , Barer , & Saint-Serdos , bleffts &
"
186 MERCURE DE FRANCE.
>
prifonniers. MM. Martillon , Pernon , Pelifferey
, Sairigné , Montaclard , & Peliot Maître
de mathématiques , manquent . Régiment de Royal
Rouffillon . Capitaines de Grenadiers . M Delons ,
bleffe . Lieutenans . M. Soreau , tleflé . Régiment de
Caftellas , Suiffe . Lieutenant - Colonel . M. Diefenthaler
, bleflé & prifonnier Capitaines de Crenadiers
.M. Reich , tué. M. Waldener bleflé . Lieutenans.
M. Muller , tué . , M. Krieg , bleflé . Régiment de
Planta , Suiffe. Lieutenant- Colonel . M. Darbon
nier , bleffé & prifonnier . Commandant de Bataillon.
M Joflaud , bleffé & prifonnier. M. Arder ,
manque. Aide-Major M. Viclandt manque. Capitaines
de Grenadiers . MM . Grenut , & Affleger
bleffés & prifonniers. Capitaines. MM. Turtin ,
Gallatin, Bertenfchalg , Boufcard & Faller , bleffés
& prifonniers. Lieutenans. MM . Defgranges
Hoeclin , Reynald , Fatis, Ceberg & Chriftin ,
bleffés & prifonniers . Régiment de Reding , Suif
fe. Capitaines. MM. Reynold & Montaudon
bleffés. MM . Schatzel & Witz , bleffés & prifonniers.
Lieutenans. MM. d'Entrague , & Baumain
, bleffés . MM . Geutil , Techiemain , Gau-.
guin , & Odelieu , bleffés & prifonniers . M. Muller,
manque. Régiment de Salis , Grifon. Capitaine.
M. Caftelberg , tué . Enfeigne. M. Scouhe manque.
Régiment de Touraine . Lieutenans. M. de
Moyencourt , bleffé & prifonnier . Régiment de
Saint Germain. Lieutenans. M. Bitremant , bleflé
& prifonnier.

Officiers qui étoient marqués dans la derniere feuille
comme manquans , & qu'on a appris depuis êtra
prifonniers , & dont la plupart font bleſsés.
Régiment de Mailly. Lieutenant- Colonel . M. de
Boifrenard. Capitaines . MM. Montbel , l'aîné ,
JANVIER. 1758. 187
>
Garcigny , Vilhaut , Chevalier de Montbel ,
Boilrenault , Coquebert , M. Treville , Capitai
ne Aide-Major , & la Motte. M. Catenay , Capitaine
, dont on n'avoit point encore fait mention
, prifonnier. M. Rouani , Lieutenant. Régiment
de Poitou. M. de Saint - Mefinin , Commandant
de Bataillon . M. du Roffart , Capitaine Aide-
Major. MM. de Muffan , de Pally , Fontenaille
Dangé , des Anfiers , Sorelle , Galleou , Capitaines
, prifonniers ; ainfi que MM . Sablo & Pichon
, dont on ignoroit le fort. Lieutenans. MM.
d'Aldeguier , du Perrete , Ding , Leroy, & Saint-
Oin , prifonniers , ainfi que MM. la Montafe ,
du Rougeat , & de Laure , dont on n'avoit pas encore
fait mention . Régiment de Saint Chamont.
Capitaines. MM . de la Mothe , & Chatelier , qui
n'étoient pas dans la premiere lifte , & MM.
Droify , de Malhautier, Montignac , Chevalier de
Vignier , & de Saint- Florent . Lieutenans . MM . de
la Grolée , de Bo flambert , de Buffan , & Bouret
. Régiment de Rohan. Capitaines. MM . de Wolbock
, & Coquerel. Lieutenans. MM. la Live &
Liffac , qui n'étoient point dans la derniere feuille .
Regiment de Beauvoifis. Capitaines, MM . la Molere
, Champau , du Bourdet , du Lignon , & de
Fougeres. Aide- Major. M. Raoult. Lieutenans.
MM . Rozan , la Roque , & Peignefort . Régi .
ment de Briffac. Colonel. M. le Duc de Coffé. Lientenant-
Colonel. M. de Mauclerc. Capitaine . M.
Bonneval. Lieutenant. M. Morel . Régiment de
Provence. Lieutenant -Colonel. M. Durivier. Ca
pitaines. MM. Thioumon , de Teffot , Dutertre ,
de Varignan , Thuifi , & Eclapier , qui n'étoient
dans la derniere feuille . Lieutenans . MM. Iffambon
, & de Romas , qui n'étoient pas dans
la derniere lifte. Régiment de Vittmer , Suiffe.
pas
188 MERCURE DE FRANCE.
>
Commandant de Bataillon. M. Gallati . Capitaines.
MM. Suriet , Perier , Zeng , & Reynoldt. Lieu
tenans. MM. de Gallati , Dilleny , Bayard &
Jacobel Régiment de Diefback , Suiffe . Capitaines.
MM. Balthazard , & de Borard , dont le dernier
n'étoit pas dans la précédente lifte . Lieutenant.
M. de Nervoft , & l'Aumonier du Régiment
Régiment de la Marck. Capitaines. MM. Deyrolles
, Trichard , des Baraux , de Munlt l'aîné
Delefnau , qui n'étoit pas dans la derniere feuille ,
Dufort , Liotey , Grandchamp , & Dehauffen.
Lieutenans. MM. Bramion & Scitz .
CAVALERIE.
Régiment de la Reine. Major . M. le Chevalier
de Galifet. Régiment de Bourbon. Capitaines. MM.
de Chanay & Chambon. M. la Bare , Cornette.
Régiment de Penthievre. Colonel. M. le Comte
de Saluce , bleffé & prifonnier . Capitaines. M. le
Marquis de Langle , MM . Lardevoin , & Traverlay.
Lieutenans. MM. du Breuil , & de Gay ,
bleffé & prifonnier , qui n'étoit pas dans la derniere
feuille. MM . de Geraldin , Major , & du
Saillon , Cornette , bleflés & reftés à Yena , d'où
l'on compte qu'ils rejoindront inceffamment . Ré
giment de Lufignan. Capitaines. M. de Real & Circey
, bleffés & prifonniers . M. de Janfon , Liextenant.
Régiment de Beauvilliers . Colonel . M. le
Duc de Beauvilliers . Lieutenant. M. de la Buifiere.
Cornettes. MM. Echoupe & de Luigny . Régiment
deLameth.Lieutenant -Colonel.M . Monjouvan.Capitaines.
MM . de Contriffon, Dancreville , & Frednand.
Régiment de Saluces. Colonel. M. le Marquis
de Saluces. Capitaine . MM . Cauzet , Flogny , Caftelnau,
& Fautrieres , bleffés & prifonniers. Lieute
nans . MM. la Fond , Mordal , & Lepant. M. de la
>
JANVIER. 1758. 189
.
Faye , Cornette. Régiment de Filtz -James. M. Nugent
, Capitaine. M. Coulahan , Lieutenant . M.
de Mores , Cornette. Frifonniers non Militaires.
M. Martinfort , Directeur des vivres , & fon domeftique.
N. Monget , Commis des vivres . Un
Boulanger des vivres.
On a oublié dans la premiere lifte d'employer
comme prifonnier M. le Chevalier d'Ailly , Maréchal
de camp.
M. le Chevalier des Bares , Capitaine au Régiment
Defcars Cavalerie , mis au nombre des
Officiers tués , a donné de fes nouvelles . Il eft
prifonnier & bleffé de douze coups de fabre.
Le Roi a difpofé en faveur de M. le Vicomte de
Choifeul , du Régiment de Poitou , vacant par la
mort de M. le Comte de Revel.
Du Régiment Royal-Barrois , vacant par la
mort de M. le Comte de Baffompierre , en faveur
de M. le Marquis de Baffompierre , fon pere ,
Brigadier des armées du Roi , & Sous- Lieutenant
des Chevaux- Légers d'Orléans,
De trois places de Colonels dans le Régiment
des Grenadiers de France , en faveur de M. le
Comte de la Fayette , Capitaine réformé à la fuite
du régiment de Cavalerie de la Rochefoucault ,
de M. le Comte de Danois , Capitaine réformé á
la fuire du régiment Royal de Cravates ; & de
M. le Comte de Broglie , Enfeigne dans le régiment
de Poitou :
Et de deux Guidons vacans dans la Gendarmerie;
l'un en faveur de M. le Comte de Noé , Capitaine
réformé à la fuite du régiment de Cavalerie de la
Viefville ; l'autre pour N, le Marquis de Crenolles,
Lieutenant dans le régiment du Roi Infanterie.
Le 11 Décembre , les Princes & les Princeffes
du Sang rendirent , en cérémonie , à l'occafion
190 MERCURE DE FRANCE.
de la mort de la Reine de Pologne , Electrice de
Saxe , leurs refpects à Monfeigneur le Dauphin
& à Madame la Dauphine. Les Seigneurs & Dames
de la Cour , en habits de grand deuil , s'acquitterent
du même devoir.
Le Roi a tenu le Sceau pour la dix-huitieme &
dix-neuvieme fois.
Sa Majefté a difpofé du régiment de Cavalerie ,
vacant par la mort de M. le Duc de Beauvillier
en faveur de M. le Chevalier de Saint -Aignan fon
frere , Colonel dans le régiment des Grenadiers de
France ; & d'une place de Colonel dans le regiment
des mêmes Grenadiers , en faveur de M. le
Marquis d'Eftampes , Lieutenant en ſecond dans
le régiment du Roi , Infanterie.
On a été informé que le Prince Charles a dépêché
au Roi le sieur de Boifgeflin , pour faire part à
Sa Majefté de la prife de Schweidnitz qui a capitulé
le 12 Novembre.
Les Pruffiens ont perdu , pendant le cours de ce
fiege , environ dix-huit cens hommes. La garnifon
qui étoit encore forte de quatre mille fept
cens hommes , eft prifonniere de guerre , & fera
conduite où l'Impératrice Reine jugera à propos
de l'envoyer.
Les Autrichiens ont trouvé dans la place cent
foixante quatre pieces de canon , quatorze mortiers
, beaucoup de munitions , des vivres , du fourage
en abondance , & un million d'écus d'Allemagne
, dans la caiffe militaire .
On a reçu avis que l'armée Pruffienne arrivée
fous Breflau depuis fept femaines entieres , y occupoit
un camp très -fort par lui même qu'elle
avoit encore fortifié de toutes parts & avec le plus
grand foin ; il n'avoit que le défaut d'être trop
étendu, pour le nombre de troupes qui devoient le
JANVIER. 1758. 191
défendre ; fans cela il cût été impoffible d'y pénétrer
.
S. A. R. ayant reconnu ce défaut , & voulant à
quelque prix que ce fût attaquer l'ennemi , fit une
difpofition qui fait l'éloge de fes talens militaires .
Elle jugea que la façon la plus fûre de pénétrer
dans cette Fortereffe , étoit d'attaquer vivement
l'ennemi par le centre & par les extrêmités . Elle
ajouta même à cette difpofition d'autres attaques
intermédiaires , afin de faire une plus grande diverfion
, & de mettre plus fûrement la confufion
dans les manoeuvres de l'ennemi.
Le camp retranché avoit fa droite appuyée visà-
vis le village de Pilnitz , dont les ennemis
avoient fait une citadelle ; il falloit même paffer
la riviere de l'Oh , avant que d'arriver à fes retranchemens.
Son flanc étoit couvert par des bois
immenfes & par la riviere de l'Oder. Sa gauche
étoit appuyée à une hauteur qui eft à cinq cens
pas ou environ des Fauxbours de Breſlau . Elle étoit
fortifiée d'une excellente redoute garnie de fon
plus gros canon. Il avoit dans l'étendue du fronr
de fon camp , les villages de Smidfeld , d'Effichen
, & de Klein - morberg , également bien
fortifiés. La riviere de l'Oh bordoit le front de fa
pofition dans prefque toute fon étendue. Heureufement
pour Parmée Impériale , il s'en étoit un
peu trop éloigné vers le centre , & c'eſt- là où
S. A. R. fit le plan de porter les coups qu'elle devoit
frapper de la main .
La difpofition de l'attaque fe borna donc à quatre
point effentiels ; l'un entre les fauxbourgs de
Breau & le village de Klein- burg , l'autre vis-à
vis de Klein- morberg ; le troifieme entre Smidfeld
& Effichen , & le quatrieme à Pilnitz , fans
compter une divifion qui fut faite de l'autre côté
192 MERCURE DE FRANCE :
de la riviere de l'Oder par un corps de cinq à fix
mille hommes qui menaçoit la retraite de l'ennemi
, en cas qu'il fût forcé par fa droite , & qu'on
pût couper la communication avec Breĺau,
Les ordres ayant été donnés le 21 pour attaquer
l'ennemi le lendemain , l'armée de l'impératrice
qui étoit campée en ligne fe divifa à la pointe du
jour ; chaque troupe le rendit à la deftination
& dès que tout fut prêt , on commença à dix heures
une canonnade terrible , qui dura juſqu'à midi;
alors le fignal fut donné pour que chacun fît fes
pents fur la riviere , & pour attaquer en même
temps. Les ponts du centre furent les premiers
conftruits , c'étoit l'attaque où étoit placés S. A. R.
& le Feld- Maréchal Comte de Daun ; il y en eut
fept jettés en moins d'une demi - heure , malgré le
feu de l'ennemi ; à peine furent - ils finis , que
treate compagnies de Grenadiers pafferent , foutenues
de deux mille chevaux d'élite , des bataillons
de l'aîle droite de l'armée , & de plufieurs
efcadrons.
Ces troupes fe formerent , malgré le feu le plus
vif, avec une viteffe fi finguliere , que l'ennemi ne
put porter des troupes pour nous charger, que dans
l'inftant où nous commencions, à être formés.
S- A. R. s'étant apperçue du deffein qu'il avoit de
nous charger en flanc , fit avancer fort vîte quatre
pieces de canon chargées à cartouche , foutenues
de quatre bataillons qui prirent en flanc l'ennemi
lui-même , & l'obligerent de s'arrêter . Les retranchemens
qui étoient alors devant nous , & qui enveloppoient
le village de Klein- morberg étoient
redoutables. Nous avions d'ailleurs fur notre flanc
droit le corps de troupes dont on vient de parler ,
fans compter celui qui faifoit face à notre attaque de
la droite. Nous reftâmes ainfi pendant plus d'une
heure
JANVIER 1758. 195'
heure entiere à effuyer & à rendre le feu le plus
vif.Les ennemis chercherent plus d'une fois à nous
attaquer de front & de flanc ; mais les troupes &
P'artillerie firent de tels prodiges , que les Pruffiens
, malgré leurs efforts , ne nous firent pas
perdre un pouce de terrein . Nous enlevâmes au
contraire les retranchemens de Klein-morberg ,
& pendant que nous combattions ainfi , celles de
nos troupes qui attaquoient Pilnitz & Neikirck
faifoient de leur côté des merveilles ; mais ayant
trouvé plus de difficultés que nous dans le paffage
de la riviere , elles ne purent dépofter l'ennemi
auffi promptement que nous l'avions fait .
La nuit qui farvint fit finit le combat. C'eft une
journée qui comble d'honneur l'armée de l'Impératrice,
& qui n'en fait pas moins à S. A. R. & au
Feld- Maréchal Comte de Daun.
L'armée Impériale a eu quatre mille hommes
tués ou bleffés , dans le nombre defquels ſont fix
Généraux , dont un de tué.
Les ennemis ont perdu beaucoup plus du double
, & ont eu plus de trois mille prifonniers ou
déferteurs. Prefque tous leurs Généraux ont été
tués , bleffés , ou faits prifonniers. Le Prince de
Beverne , qui commandoit l'armée , eft du nombre
de ces derniers. Le Prince Ferdinand , frere
du Roi de Pruffe , a reçu une légere bleffure. Le
Prince de Brunſwick & celui de Wirtemberg font
auffi bleffés. Nous avons pris trente - neuf pieces
de canon , trois mortiers , & huit drapeaux , & la
ville de Breſlau s'eft rendue au vainqueur. En un
mot , l'action du 22 eft moins une bataille qu'une
défaite ; mais ce qui doit plaire le plus à Sa Majefté
Impériale , eft l'ardeur que fon armée entiere
a montré pour combattre fes ennemis. S, A. R.
& le Feld-Maréchal Comte de Daun , ne doivent
I.Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
pas être moins flattés de la confiance des troupes ,
qui fe nourrit dans le foldat par la bonne opinion
qu'il a de fes chefs.
Les Princes de Saxe fe font diftingués par leur
valeur , comme ils le font dans toutes les occafions,
Lorfque la ville de Breflau s'eft rendue , & que
la garnifon de neuf Bataillons eft fortie avec les
honneurs de la guerre , il n'y a eu que trois cens
hommes en tout qui ayent accompagné les drapeaux
: tout le refte , Officiers & Soldats , a déferté
ouvertement ou fécretement. Il en eft venu
mille quatre-vingts dans une feule journée au quartier
de S. A. R. fans compter ceux qui auront été
à celui du Comte de Nadafty , ou ceux encore que
ramènera le Général Beck , qui eft à la pourfuite
du refte de l'armée Pruffienne. Cette armée étoit
plus forte que nous ne l'avions cru. On nous a
affuré que les ennemis montoient à plus de quarante
mille hommes : ils en ont perdu fûrement
vingt mille , y compris les déferteurs. Le nombre
des bleffés eft auffi plus grand que nous ne penfions.
Les Vaiffeaux du Roi le Célebre & le Bizarre ,
fe font rendus maîtres du Corfaire Anglois ci-devant
la Grande - Biche , de Saint -Malo , armé de
28 canons , de 14 pierriers , & de 109 hommes
d'équipage , ainsi que d'un autre bâtiment armé
de 6 canons , 10 pierriers , & de 39 hommes d'é- `
quipage.
-neaux ,
Le Navire Anglois le Matthy , de 350 tonvenant
de Saint- Chriftophe, avec une cargaifon
compofée de différentes marchandiſes , a
été pris par la Frégate du Roi la Calypfo , & eft arrivé
à Breft .
On a été informé par des lettres écrites de Bergue
en Norwege de l'arrivée en çe Port des NaviJANVIER.
1758.
195 .
res Anglois le Rolland & Jeanne , de Neufchâtel,
PHelene , la Marie - Betty , la Dorothée , de Witthaven
, la Marianne de Dublin , & le Hamkinfon
de Lancaftre. Ces fix Bâtimens qui revenoient,
les uns de Riga , les autres de Petersbourg , chacun
avec un chargement de chanvre , de lin , de
fer , de toiles à voiles , & d'autres marchandiſes
ont été pris par le capitaine Charles- François Robert
, commandant le Corfaire la Comteffe de la
Serre , de Dunkerque .
>
L'Actif, autre Corfaire de ce Port , s'eft emparé
d'un navire Anglois d'environ 100 tonneaux,
armé de 12 canons & de 80 hommes d'équipage,
dont la cargaifon eft compofée de différentes marchandifes
du cru de la Jamaïque , d'où il revenoit.
Ce Bâtiment a été conduit à Breft.
Le Capitaine Monnier, commandant le Corfaire
la Revanche , de Dunkerque , a pris & conduit
en ce port les navires Anglois l'Ardent , la Providence
& le Norwich , chargés de charbon de
terre..Il a rançonné pour 620 guinées deux autres
bâtimens Anglois , dont il s'eft rendu maître.
L'Hyrondelle , Corfaire du même port , a relâ–
ché, moyennant une rançon de 100 livres fterlings
, un bateau Anglois qu'il avoit pris .
Les navires Anglois le Nancy, de Bofton , chargé
de 600 barrils de goudron , & la Marie , dont
la cargaifon eft compofée de bois de conftruction
, ont été pris par le Corfaire le Voltigeur ,
de Boulogne, & font arrivés, l'un à Calais , & l'autre
au Havre.
On mande de Cherbourg que le Corfaire le
Conquérant de ce port , a pris & y a conduit un bâtiment
Anglois de 80 tonneaux , ayant pour chargement
du fel , de l'avoine , quelques ballots , &
autres marchandiſes.
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
Les Corfaires les Deux-Freres & le Faucon , de
Marſeille , fe font emparés des navires Anglois le
Ligny , le Lottéa & le Nelly , de Cork , qui ont
été conduits à Cadix. Ils font chargés , le premier
de diverfes marchandiſes , le fecond de morue
, & le troifieme de beurre , de viandes falées
& de chandelle.
Trois autres navires Anglois , fçavoir le Nancy,
dont le chargement confifte en falaifons , en
cuirs & en chandelle , le Charmeng-Betty , chargé
de charbon de terre , & le Royal - Georges , chargé
de fardines , ont auffi été conduits à Cadix , &
ont été pris par les Corfaires François la Bagatelle
, la Jacqueline , le Saint- Antoine, & les Ames,
de Mahon.
BÉNÉFICES DONNÉS.
Sa Majefté a donné l'Abbaye de Hautvilliers ,
Ordre de Saint Benoît , Dioceſe de Rheims ,
M. l'Abbé de Bouillé , Doyen des Comtes de
Lyon , premier Aumônier de Sa Majefté ; l'Abbaye
de Bonlieu , Ordre de Câteaux , Dioceſe de
Bordeaux , à M. Guerin , Prêtre du Dioceſe d'Avranches
; celle de Béniffons-Dieu , même Ordre ,
Dioceſe de Lyon , à la Dame de Jarenre - Senas ,
Religieufe Bénédictine de S. Laurent d'Avignon ;
1'Abbaye de Boquien , Ordre de Câteaux , Diocefe
de Saint Brieux , à M. l'Abbé le Mintier , Prêtre
du même Diocefe ; le Prieuré de S. Denis d'Amboife
, Congrégation de Saint Maur , Dioceſe de
Tours , à M. Fermay , Prêtre du même Dioceſe';
le Prieuré de la Haye aux Bons- Hommes , Diocefe
d'Angers , vacant par la mort de M. l'Abbé
de Plancy, à M. l'Abbé Bare , Chapelain du Roi,
JANVIER. 1758. 197
Chanoine de Noyon , & nommé ci - devant à
PAbbaye de Maymac , dont il a remis le Brevet.
MORTS.
LE 23 Octobre 1757 , Henriette – Emilie de
Bautru , Comteffe de Nogent - le- Roi , femme de
Louis , Marquis de Melun , Comte de Nogent - le-
Roi , Seigneur de la Mothe- Saint-Androny , mourut
à Paris , âgée de 48 ans 7 mois 6 jours , étant
née le 21 Mars 1709. Elle étoit fille unique &
héritiere de Louis - Armand de Bautru , Comte de
Nogent- le-Roi en Beauffe , Lieutenant général
des Armées du Roi , & de la baffe - Auvergne ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , mort d'apoplexie aux Eaux de Bourbon-
PArchambaut , le 6 Juin 1736 , & de Marie- Julie
Juliftanne , fille du Pacha de Neuhaufel , en Hongrie
; elle avoit pour bifayeul Nicolas de Bautru ,
Comte de Nogent-le -Roi , Marquis du Tremblay,
Capitaine des Gardes de la porte du Roi , Gouver
neur de Dourdan , Confeiller du Roi en fes Confeils
d'Etat & privé , mort le 10 Septembre 1661 ,
laiffant de fon mariage avec Marie Coullon , entr'autres
enfans , 1 ° . Armand de Bautru , qui fuit ;
2º. Nicolas de Bautru , Marquis de Vaubrun & du
Tremblay , Lieutenant général des Armées du
Roi , Gouverneur de Philippeville , tué le premier
Août 1675 , au combat d'Altenheim fur le Rhin
commandant alors en chef l'armée du Roi , laiſfant
de fon mariage avec Marguerite - Thérefe de
Bautru-Vaubrun , fa niece , à la mode de Bretagne
, fille du Comte de Serrant , en Anjou ; Guillaume-
Nicolas de Bautru -Vaubrun , Abbé de Cor
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
mery & de S. Georges fur Loire , Lecteur de la
chambre du Roi , mort en 1746 , âgé de 85 ans ,
& Magdeleine- Diane de Bautru - Vaubrun , veuve
de François Annibal , Duc d'Eftrées , Pair de
France , Chevalier des Ordres du Roi , Gouverneur
de l'Ile de France , morte à Paris au mois
de Février 1753 , âgée de 85 ans ; 3 °. Louis de
Bautru , Marquis de Nogent , Mestre de Camp
d'un Régiment de Cavalerie, Gouverneur de Sommiere
, mort fans enfans.
Armand de Bautru , Comte de Nogent , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , Lieutenant
général de la baffe- Auvergne , Capitaine des Gardes
de la porte , & Maître de la garderobe du Roi,
ayeul de la Marquife de Melun derniere du
nom de Bautru , qui donne lieu à cette article ,
fut tué au paffage du Rhin près du fort de Tolhuis,
le 12 Juin 1672. Il avoit épousé le 28 Avril
1663 , Diane- Charlotte de Caumont - Lauzun ,
fille d'honneur de la Reine , mere du Roi , foeur
du Duc de Lauzun , & fille de Gabriel , non pas
de Caumont , Comte de Lauzun , & de Charlotte
de Caumont- la Force . Elle mourut le 4 Novembre
1720 , ayant eu de fon mariage Louis - Armandde
Bautru , Comte de Nogent , pere de la Marquife
de Melan ; Louis - Nicolas de Bautru Nogent
, ancien Capitaine des Vaiffeaux du Roi ,
Chevalier de l'Ordre de S. Lazare , mort fans
Etre marié le 3 Septembre 1736 ; Louife- Thérefe-
Diane de Bautru- Nogent , femme de Blaize ,
Comte d'Aydie , morte le 6 Février 1732 ; Marié-
Antonine de Bautru - Nogent , morte en 1742 ,
femme de Charles - Armand de Gontault , Duc de
Biron , Pair de France , Chevaliers des Ordres du
Roi , Gouverneur de Landeau , mort en Juillet
1756 , Doyen des Maréchaux de France , âgé de
JANVIER. 1758. 199
93 ans , pere de Jean- Louis de Gontault , Duc de
Biron , Pair de France , Abbé de Moiffac & de
Cadouin ; de Louis - Antoine de Gontault , Duc de
Biron , Pair & Maréchal de France , Chevalier des
Ordres du Roi , Gouverneur de Landrecis , Colonel
du Régiment des Gardes Françoifes , & de
Charles- Armand , Marquis de Gontault , Lieute
nant général des Armées du Roi & de la province
de Languedoc , Chevalier des Ordres , du Roi ,
Gouverneur de Landeau ; de Madame la Comreffe
du Roure , & de Madame la Marquife de
Seignelais , actuellement vivante .
Le Marquis de Melun eft fils d'Armand , Comte
de Melun , Chevalier de l'Ordre royal & militaire
de Saint Louis , mort Gouverneur des Forts Louis
& Sainte -Croix de Bordeaux , & de feue Marie-
Françoiſe de Rouvray de Saint-Simon , aîné de
la maifon , après le Bailly de Saint-Simon , &
l'Evêque de Metz . Il a pour bifayeul Charles de
Melun , Seigneur du Buignon , Gentilhomme de
la chambre de Henri de Bourbon , Prince de
Condé , Gentilhomme ordinaire du Roi , qui de
Françoise de Saint- Perriez , Dame de Maupertuis
, & de Granon , foeur de la Marquife de Vignacourt,
mere d'Adrien , Grand Maître de Malte ,
a laiffé 1 °. Joachim , Comte de Melun , Seigneur
du Buignon , Gentilhomme ordinaire de la chambre
du Roi , nommé le 1 Mars 1649, député de la
nobleffe du Bailliage de Nemours aux Etats Généraux
du royaume , convoqués, par ordre du Roi,
en la ville d'Orléans , au 15 dès même mois &
an , dont la postérité fubfifte. 2 ° . Louis de Melun
, Seigneur de Maupertuis , Maître - d'Hôtel
du Roi Louis XIII , né en 1603 , Lieutenant-Colonel
du régiment de Picardie , tué au fiege de
Giry , en 1649 , après trente - cinq campagnes ,
I
I iv
100 MERCURE DE FRANCE.
laiffant de Barbe de Chaudet , fa femme , Louis
de Melun , Marquis de Maupertuis , Lieutenant
Général des armées du Roi , Grande Croix de
l'Ordre royal & militaire de Saint Louis , Gouverneur
des ville & comté de Toul , Capitaine
Lieutenant de la premiere compagnie des Moufquetaires
, en 1684 , qui s'eft diftingué dans plufieurs
occafions, entr'autres au fiege de Candie , &
à celui de Valencienne. Il entra des premiers dans
cette place , à la tête des Moufquetaires , & y
fut même long-temps avant que les troupes y
entraffent , & mort à Paris , au mois d'Avril 1721 ,
dans fa quatre - vingt- feptieme année . 3.Matthieu
de Melun , Prieur de Sauffeuce , Chanoine &
Grand Vicaire de Chartres , mort en 1678. 4º%
Armand, Comte de Melun, Gouverneur des Forts
Louis & Sainte-Croix de Bordeaux , pere du Marquis
de Melun , François & Charles de Melun ; le
premier , tué en 1674 , à la bataille de Senef ,
étant Lieutenant aux Gardes ; le fecond , fix femaines
après , au fiege de Grave , étant Capitaine
& Major au régiment de Normandie ; & Françoiſe
de Melun , morte en 1709, Prieure des Da
mes Saint Dominique , à Montargis.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
TOUT
OUT ce qui tient à la République des Lettres,
Monfieur , doit vous être cher par tant de titres ,
que quand même M. de la Fontaine n'auroit pas,
cu l'honneur d'être connu de vous perfonnellement
( & je crois qu'il avoit cet avantage ) , je
fuis perfuadé que vous n'apprendriez pas avec indifférence
la mort du petit- fils d'un homme qui
yous a montré le chemin par lequel des génies,
JANVIER. 1758. 201
comme le vôtre & le fien parviennent à l'immortalité.
Charles-Louis de la Fontaine , petit fils unique
de Jean de la Fontaine , de l'Académie Françoi
fe , eft mort à Palmiers , le Is de Novembre ,
dans fa quarantieme année. Quoique la nature
ſui eût donné des talens qui auroient pu le rendre
digne du nom qu'il portoit , s'il avoit voulu les
mettre à profit , & qu'il eût fait dans la Littérature
tous les progrès qu'on peut y faire avec un efprit
vif , jufte & pénétrant , fécondé d'une mémoire
prodigieufe , j'ofe même dire unique , fon goût
pour les plaifirs , & un peu d'indolence naturelle ,
l'avoient empêché d'en faire uſage , & il n'a rien
fait pour le public , non plus que pour la gloire de
fon nom , ni pour fon utilité perfonnelle. Il avoit
été recherché pour l'agrément de fon efprit , & le
brillant de fes faillies , par les gens les plus diftingués
de la Cour & de Paris , dont il a fait les délices
pendant les premieres années de fa jeuneffe.
Son goût pour la vie privée , fon attachement à
une jolie femme , qu'il avoit épousée en ce pays ,,
fui avoient fait accepter la direction des biens que
le Marquis de Bonnac poffede dans cette province,,
après avoir rempli avec diftinction la place de
premier Secretaire de ce Marquis , dans fon ambaffade
de Hollande. Il étoit fait de toute façon
pour une fortune plus honnête & plus brillante ::
mais la tournure de fon efprit , qui déteſtoit également
le travail & l'affujettiffement , lui avoit:
fait négliger les moyens infaillibles qu'il avoit de:
fe la procurer , s'il eût voulu . Il laiffe trois enfans ,,
dont un feul mâle , âgé feulement de quatre mois ,.
unique rejetton d'un nom fi illuftre dans toute:
l'Europe. Sa femme fe nomme Marie le Mercier,.
fille du Maître particulier des Eaux & Forêts d'icis.
Ly
202 MERCURE DE FRANCE.
M. de la Fontaine étoit depuis mon enfance fe
plus cher de mes amis. Le plaifir de vivre avec lui
m'avoit attiré dans ce coin reculé du royaume.
J'ai eu la douleur de le voir expirer dans mes bras,
après une année prefqu'entiere de fouffrances. Sa
maladie étoit une hydropifie de poitrine, mal auquel
la Médecine n'a pas encore connu de remede.
Je dois vous demander mille fois pardon , Monfieur
, de la longueur de ce détail : mais je fuis excufable
de me plaire à parler , le plus qu'il m'eft
poffible , de l'homme que j'ai le plus aimé, & que
je regretterai toute ma vie . Je voudrois pouvoir
obtenir de vous , Monfieur , que vous vouluffiez
bien faire l'honneur à la mémoire de mon ami , de
faire mention de lui dans le premier Mercure. Le
Public doit s'intéreffer au fort de la postérité du
grand homme dont il defcendoit . Je vous demande
cette grace avec l'inftance la plus vive , & j'en conferverai
la plus parfaite reconnoiffance.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Marquis DE GUENANDE , Lieutenant- Colonel
de Dragons.
,
Le 26 Novembre 1757 , mourut à Saint - Germain
en Laye Pierre le Monnier Affocié vétéran
de l'Académie des Sciences & Profeffeur
Emérite en l'Univerfité de Paris. Il étoit né le 28
Juin 1676 , dans la franche bourgeoifie de Saint-
Sever , en Baffe - Normandie , là où fa famille eft
établie depuis le douzieme fiecle . L'on donnera
fur cela des détails en même temps qu'un extrait
de la Phyfique générale & particuliere , compofée
en 1714 , par M. le Monnier , & que l'on à imprimée
en ces derniers temps.
a
Il avoit fuccédé dans la chaire de Philofophie,
JANVIER . 1758. 203
au college d'Harcourt , à Guillaume le Melorel ,
natif pareillement de Saint - Sever , & dont il étoit
allié . Sa grande mere ( 1 ) Chardine Talbot , auprès
de laquelle il fut élevé , étant mineur , avoit acquis
en 1679 une partie des poffeffions que laiffe
aujourd'hui M. le Monnier d'un Marin le Melorel,
fieur de la Farize . Guillaume le Melorel fut l'un
des premiers Profeffeurs de Philofophie qui quitta
la Philofophie d'Ariftote pour adopter celle de
Defcartes. Lui & fon fucceffeur ont profeffé chacun
environ quarante ans. Le bourg de Saint-Sever
eft auffi ancien que la conquête de la province,
comme cela fe voit par les monumens qui nous
reftent de l'Abbaye royale , laquelle a été brûlée
jufqu'à trois fois . Lorfque Henri V , Roi d'Angleterre
, fit la conquête générale de la Normandie ,
en 1418 , il laiffa les habitans de Saint - Sever paifibles
poffeffeurs de leurs biens , & fe contenta de
ce qui étoit entre les mains des Religieux Bénédictins
de l'Abbaye royale , les revenus de leur
Abbé. Cet acte d'humanité contint les habitans
quelques années dans ces lieux-là . Mais les Anglois
défefpérés dans la Suiffe , de n'avoir pu affujettir
entiérement la province , faute d'emporter d'affaut
le Mont Saint Michel , fe poufferent à divers
excès. Ils ruinerent le château de Saint-Sever , &
il y eut pour lors une tranfmigration de trente
mille familles en Bretagne , attirées de Normandie
par le Duc Jean V, lequel entretenoit , après la
mort de Henri V, foigneufement la neutralité
avec le Duc de Bedfort , foi difant Régent du
royaume de France.
La famille dont nous parlons ſe maintint tou-
(1 ) Sa mere Longerin-de Richelieu , confine de
Louis de la Croix , Ecuyer , fieur de Richèlien.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
jours à Saint-Sever dans fes poffeffions , quoi
qu'il y en eût quelques branches établies en Bretagne
long-temps avant cette derniere irruption
des Anglois. L'on compte parmi les branches qui
en font forties , celle qui a donné , vers l'an 1515,
l'Auteur de quelques écrits Latins & François ; entr'autres
un Traité à la louange du mariage & des
femmes vertueufes : il a laiffé une fondation à l'Univerfité
de Caën , dont il fut deux fois Recteur &
Syndic. S'étant fait Prêtre après la mort de fa femme
, il mourut Greffier & Vicegérent de la Cour
des Privileges Apoftoliques de l'Evêché de Bayeux..
11 eft connu fous le nom de Pierre le Monnier
Ecuyer , fieur de l'Enandrie. Le bifayeul, du Phi
lofophe Pierre le Monnier dont il eft queſtion
ici , s'appelloit François , & vivoit du temps de la
ligue & fous Henri IV. Il rendit quelques fervi
ces , & laiffa trois enfans , dont le plus jeune Matthieu
le Monnier , épouſa Chardine Talbot , &:
fut pere de Michelle Monnier , mort en 1679 ..
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE..
Hôpital de M. le Maréchal - Duc de Biron.
Huitieme traitement depuis fon établiſſement ..
NOUS ous avons prévenu le Public dans le dernier
Mercure que nous lui épargnerons déformais les
détails défagréables des maladies de chaque foldat
nous croyons que huit traitemens confécugifs
à l'hôpital & trois précédemment faits au
JANVIER. 1758. zor
fauxbourg S. Jacques , doivent fuffire pour per
fuader & convaincre ; ainfi nous nous contenterons
déformais de lui nommer les foldats traités
& guéris , avec les noms de leurs compagnies ,
comme nous faifons aujourd'hui , & continuerons
dans la fuite.
Etat des Soldats traités à l'Hôpital de M. le Ma
réchal de Biron , & fortis guéris depuis le feptieme
traitement..
Le nommé Saint Germain , Compagnie de
Pondeux , guéri.
Le nommé Leveillé , Compagnie de Voifenon,
guéri.
Le nommé Margnet ; Compagnie du Trévoux,,
guéri.
Le nommé Meunier , Compagnie de Sinety ,
guéri ..
Le nommé Durofier , Compagnie de Bragelon,
gne , guéri.
Le nommé Cardin , Compagnie de Vifé , guéri .
Le nommé Chance , Compagnie de Bragelon
gne , guéri .
Le nommé Sans quartier , Compagnie du Tré
Youx , guéri.
Le nommé Joli- coeur , Compagnie de la Sone;
guéri .
Le nommé Chaperon , Compagnie Colonelle ,
guéri.
Le nommé Cleret , fcorbutique , forti pour
changer d'air , & n'ayant prefque plus de fymp
tômes de fcorbut..
Il fera fait au courant du mois prochain une revue
générale de tous les foldats traités avant & de,
puis l'établiffement de l'Hôpital , & nous en rens
dronsle compte le plus fidele..
206 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de M. Delaplaine , Chirurgien de M.
de Thomond , écrite de Bordeaux , en date du
22 Octobre , à M. Keyfer,
>
J'ai eu l'honneur de vous informer par mes
précédentes , Monfieur , que j'avois entrepris de
traiter avec vos dragées, deux filles , dont l'état extrêmement
fâcheux étoit connu , & au fçu de
toute la Ville de Bordeaux ; qu'avant de les comcommencer
, je les avois préfentées à MM. de la
Montagne & Betbeder , Docteur en médecine
qui avoient eu la bonté de conftater avec moi l'état
cruel où ces deux malheureuſes fe trouvoient.
Sans rentrer dans les détails que je vous en ai fait ,
ni vous importuner de ceux des traitemens que j'aî
conduits , je crois n'avoir rien de mieux à faire
que de vous envoyer les certificats de Meffieurs
les Médecins ci - deffus nommés , par lefquels
Vous verrez la guérifon de ces deux filles , & le
fuccès de vos dragées entre mes mains . Ces traite
mens ont été comme publics : les filles font
trop connues dans la ville & à la Comédie , pour
que l'on puiffe révoquer leur guérifon en
doute les fuffrages n'ont point été mandiés , &
je crois pouvoir vous affurer que leur état & leur
curé n'ont pas laiffé que de faire du bruit dans
cette Ville.
Certificat de M. de la Montagne , Docteur en médecine
à Bordeaux .
Premier Malade. Je , fouffigné , Docteur en
Médecine , Aggregé au College des Médecins de
Bordeaux , déclare avoir été appellé par M. de la
Plaine , Chirurgien de M. le Maréchal de Thomond
, Commandant en chef dans la province de
Guyenne , pour examiner une fille agée d'envi
JANVIER. 1758 . 207
ron vingt ans , qui avoit contracté depuis quatre
mois une G..... virulente , accompagnée d'un
grand nombre de puftules , & autres fymptômes
qu'on ne nommera plus. Dans cet état , elle
avoit eu recours à un Chirurgien , qui par le
moyen de quelque topiques , avoit fait difparoître
les puftules. Peu de temps après elle fut attaquée
d'un violent mal de tête , & de douleurs dans
tous les membres , qui vers le foir devenoient
plus vives , & lui ôtoient entiérement le fommeil.
Bientôt les puftules reparurent en plus grand
nombre : elles furent fuivies à l'entour de l'a ....
d'excroiffances fongueufes , en forme de champignons
très -larges , & tellement douloureufes ,
qu'elle avoit à peine la liberté de marcher . Dans
le même temps , le fond de la gorge & la cloiſon
du palais s'enflammerent , au point de rendre la
déglutition très-difficile . Plufieurs ulceres chancreux
fuccéderent à cette inflammation . L'état déplorable
de cete fille exigeoit les fecours les plus
prompts & les plus efficaces. M. de la Plaine entreprit
de les traiter avec les dragées , & felon la
méthode de M. Keyfer . Quelques jours après je
fus appellé pour être témoin des effets qu'avoit
déja produit l'ufage du remede. Le plus grand
nombre des puftules avoit difparu , les excroiffances
s'étoient fondues , l'inflammation de la
gorge étoit diffipée. Dix ou douze jours après ce
fecond examen , le fieur de la Plaine me prefenta
encore la malade , & je vis avec étonnement qu'il
ne reftoit plus aucune trace des fymptômes affreux
dont j'avois été le témoin . Au reſte , cette
fille m'a affuré n'avoir éprouvé aucun accident facheux
dans le cours du traitement de fa maladie , "
& avoir vaqué à fes différentes occupations , comme
dans le temps de la meilleure fanté. En foi de
ZoS MERCURE DE FRANCE.
quoi j'ai fouffigné le préfent certificat . A Bor
deaux le 30 Octobre 1757. Lamontagne.
Deuxieme Certificat pour la deuxieme Malade:
Je , fouffigné , déclare avoir été appellé par
M. de la Plaine , pour examiner une fille , âgée
de 17 ans , qui avoit depuis un an contracté une
maladie vénérienne des plus confidérables . Ici Pon
épargnera les noms des Symptômes dénoncés dans le
Certificat. La malade avoit de plus des douleurs
dans tous les membres , & étoit tourmentée d'un
mal de tête , dont la violence lui avoit fait pers
dre entiérement le fommeil, Le fieur de la Plaine
la mit à l'ufage des dragées antivénériennes , & la
traita felon la méthode de M. Keyfer. Environ
trois femaines après , j'ai vu la malade : elle m'a
paru parfaitement rétablie , & je n'ai rien obſervé
qui pût me faire douter de l'éfficacité merveil
leufe du remede de M. Keyfer. Cette fille n'a gardé
aucun regime , & quoique fa mifere l'empê
chât de prendre les plus légeres précautions , elle
m'a affuré n'avoir éprouvé dans tout le cours du
traitement , rien qui l'ait le moins du monde incommodée.
Les effets finguliers de ce remede
m'ont étonné , & ma furprife & mon admiration
font égales. A. Bordeaux le 20 Octobre 1757.
Lamontagne.
Certificat de M. Betbeder Profeſſeur Royal à
Bordeaux.
Je , fouffigné , Profeffeur royal de médecine
en l'univerfité de Bordeaux , Médecin de l'Hôpital
de Saint André , certifie qu'ayant examiné le 12
Septembre dernier , une fille âgée de 18 ans , que
M. de la Plaine propofoit de traiter avec le remede
& fuivans la méthode de M. Keyfer , j'ai
JANVIER. 1758. 209
trouvé que cette fille avoit les plus graves fymptô
mes de la maladie vénérienne . Onfouftrait encore
ici tous les noms de ces fymptômes. Que l'ayant
interrogée fi elle n'éprouvoit pas encore d'autres
accidens , elle me dit reffentir de violentes
douleurs de tête , & dans tous les membres ,
particuliérement pendant la nuit , des infomnies
cruelles , & un grand mal de gorge . Ce qui
m'ayant fait examiner l'intérieur de la bouche ,
je vis la luette , les piliers des amygdales , & le
voile du palais confidérablement gonflés avec
exulcération dans ces parties . Que dans cet état ,
la malade paffa à l'ufage du remede de M. Keyſer,
adminiftré par M. de la Plaine , & qu'ayant été
invité une feconde fois d'examiner la malade le
18 Octobre fuivant , je vis avec plaifir que les fymp
tômes énoncés , avoient difparus , & la malade
m'affura ne point reffentir de douleurs de tête, ni
dans les membres , & qu'elle avoit recouvré le
fommeil le gonflement de la luette , du voile du
palais , & des piliers des amygdales avoit entiérement
difparu ; il ne fubfiftoit plus que quelque
petites ulcérations très-légeres aux gencives , qui
me parurent provenir d'un agacement occafionné
par le remede qui avoit pu porter à la bouche , &
qu'on avoit conduit avec autant de prudence que
de fagacité. En foi de quoi j'ai donné le préfent
certificat. A Bordeaux , le 21 Octobre 17573
Betheder , Profeſſeur royal de médecine.
Deuxieme Certificat.
Le 25 Septembre 1757 , j'examinai une fecon
de fille , âgée de 17 ans , pareillement atteinte depuis
15 mois d'une maladie vénérienne bien confirmée
& fort grave , au point même qu'elle étoit
hors d'état de marcher. L'on fupprime encore ici
210 MERCURE DE FRANCE.
tous les noms de maux déſagréables . Aux accidens
qui exiftoient lorfque je vifitai la malade , fe joignoient
de violentes douleurs de tête , & dans tous
les membres dans cet état la malade a paffé à
P'ufage du remede de M. Keyfer , adminiftré par
M. de la Plaine , Chirurgien de M. le Maréchal
de Thomond , & après trois femaines de traitement
, tous les fymptômes puftules , &c . avoient
difparus , ce que je declare très - vrai . A Bordeaux
le 21 Octobre 1757. Betbeder , Profeſſeur royal
de médecine.
Lettre de M. Defréffiniat , Docteur en Médecine ,
à Limoges , écrites à M. Keyfer , le 28 Octobre
1757.
C'eft avec le plus grand plaifir , Monfieur ,
que je vous apprends que , graces à vos merveilleufes
dragées , le malade pour lequel je vous les
avois demandées , fe trouve parfaitement guéri.
C'est un homme nouveau qui ne fe reffent plus des
maux paffés , qui a pris l'embonpoint le plus parfait
, & enfin jouit d'une très-bonne fanté . Vous
pouvez me citer dans le Mercure , & dans tel
Journal qu'il vous plaira , parce que je me ferai
toujours gloire & honneur de procurer au Public
tous les fecours qu'il me fera poffible , & de lui
faire éprouver les avantages d'un remede dans
lequel je viens de voir par moi - même autant d'efficacité.
Je vous ferai très-obligé de m'en faire
paffer encore quelque boîtes , & vous exhorte à
prendre courage . L'on eft bien fort , quand on
combat avec les armes de la vérité. Jefuis , &c.
De Freffiniat , Docteur en médecine , à Limoges .
M. Keyfer avertit le Public , qu'il a encore
plus de 30 à 40 lettres , venues de toutes parts , &
à lui écrites , par les plus habiles maîtres de l'art
JANVIER, 1758. 211
dans toutes les provinces , lefquels ont fait par
eux-mêmes les expériences les plus authentiques ,
& defquels il rendra compte fucceffivement.
AVIS.
BECHIQUE fouverain , ou Syrop pectoral , approuvé
par brevet du 24 Août 1750 , pour les ma
ladies de poitrine , comme rhume , toux invétérées
, oppreffion , foibleffe de poitrine , & afthme
humide. Ce Béchique ayant la propriété de fondre
& d'atténuer les humeurs engorgées dans le poulmon
, d'adoucir l'acrimonie de la lymphe , en
tant que balfamique , & de rétablir les forces abattues,
en rappellant peu à peu l'appétit & le fommeil
,comme parfait reftaurant , produit des effets
fi rapides dans les maladies ci- énoncées , que la
Bouteille taxée à fix livres , fcellée & étiquetée
àl'ordinaire , eft fuffifante pour en éprouver toute
l'efficacité avec fuccès . Il ne fe débite que chez la
Dame veuve Mouton , Marchande Apothicaire
de Paris , rue S. Denis , à côté de la rue Thévenot
,vis- à-vis le Roi François.
AUTRE.
RAUX , Marchand Emailleur du Roi , à Paris ,
rue du petit Lion- S. Sauveur , du côté de la rue
S. Denis , aux armes du Dauphin , fait & vend des
yeux d'émail , qui imitent fi parfaitement la na
ture , qu'il n'eft pas poffible de diftinguer le poftiche
du naturel.
Il en vend auffi pour les figures de cire , & pour
les animaux fourrés , que l'on conferve dans des
cabinets d'hiftoire naturelle.
212 MERCURE DE FRANCE.
Il en donne gratis aux pauvres .
Les perfonnes de province pourront lui en
voyer la forme , la couleur & les dimenfions de
l'oeil qu'ils voudront remplacer , foit en émail
s'ils en ont déja porté, fi non peint en mignature,
ou de toute autre maniere qu'ils voudront , & ils
auront , s'il leur plaît , l'attention d'affranchis
leurs lettres où paquets.
Je
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
E viens d'apprendre , Monfieur , qu'on a impri
mé à mon infçu une Relation de mon voyage aux
Indes en 1746. Je ferois très -fâché par toutes fortes
de raifons qu'on crût que j'ai aucune part à
cette édition ; j'ai même obtenu des ordres pour
en arrêter le débit , & je vous prie d'en inſtruire le
public. J'ai l'honneur d'être , &c.
LE COMTE DE ROSTAING
A Paris , le 8 Décembre 1757-
Avis de l'Auteur du Mercure.
DANS
ANS l'article Chirurgie du Mercure
de Décembre, page 140 , par l'imprudence
du Compofiteur & du Prote , il a été inféré
fans l'approbation du Cenfeur , une piece
intitulée , Lettre à M. *** , Chirurgien
demonftrateur , &c. par M. Cambor ,
Chirurgien-Major , & c . fur les tailles faites
l'Hôtel- Dieu de Paris , le 20 Juin 175,7-
JANVIER. 1758. 213
L'ayant reçue de la part du Frere Côme,
& cet écrit étant d'ailleurs imprimé, je l'envoyai
fur le champ , avec confiance , à M.
l'Abbé Guiroy , pour être approuvé . Comme
il m'étoit parvenu tard, & que mon recueil
eft un ouvrage qui ne fouffre pas de
délai , la lettre fut compofée , imprimée , tirée,
& le volume qui la renferme, diſtribué ,
avant qu'elle fût revenue de chez le Cenfeur
qui l'avoit refufée comme offenfante
pour unChirurgien célebre. Je n'appris que
trois jours après la diftribution du Mercure
, l'étourderie du Prote & du Compofiteur
qui n'avoient pas attendu l'approbation
contre mes ordres . Par malheur il n'étoit
plus temps d'y remédier. Voilà l'exacte
vérité. Nous avons cru devoir en inftruire
le Public pour la juftification du
Cenfeur , & par confidération pour M.
Moreau . Nous n'examinons point le
fonds de l'écrit en queftion. Il fuffic
qu'il attaque la gloire d'un homme auffi
illuftre dans fon art , pour n'avoir pas
notre aven.
Avis de l'Imprimeur,
La paru dans le Mercure dernier , à l'article
Chirurgie , une Lettre injuricufe à la
214 MERCURE DE FRANCE.
réputation de M. Moreau , Chirurgien en
chef de l'Hôtel- Dieu de Paris . Malgré les
précautions qu'on prend pour éviter toute
furpriſe , nous ne pouvons nous excufer
fur l'inadvertence qui a rendu publique
une pareille piece dans ce Mercure. C'eft
avec la plus vive douleur que nous y avons
apperçu un écrit qui a donné lieu aux plaintes
d'un homme diftingué dans fon Art ,
& dont la réputation eft trop folidement
établie , pour recevoir la moindre atteinte
d'une production pleine de perfonalités &
marquée au coin de la fatyre. Nous fommes
en faute ; mais nous proteftons que
nous ne l'avons point fait de deffein formé.
Nous rendons avec plaifir aux lumieres
& aux talens de M. Moreau , la juftice
qui leur eft dûe. Nous ferions plus fâchés
que perfonne d'être fur ce point d'un
que le Public.
autre avis
Errata du Mercure de Décembre.
PAGE 68 , ligne 12 ,
Lifez ,
Adieu donc , chez Lecteur , & c.
Adieu donc , cher Lecteur , & c.
Page 126 , lig. 7 , par M. Goyeau , Docteur en
Médecine , lifez , par M. Gouan.
Page 156 , lig. 6 , par M. Legac- de Turcy , lifez ,
par M. Legat-de Furcy.
Page 184 , lig. 27 , du cinquieme acte , lifez , da
quatrieme acte.
215
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le premier Mercure du mois de Janvier , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 29 Décembre 1757. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VIRS IT IN PROSE.
LE Parapluie , Fable . page s
Lettre d'une femme raifonnable à fon Amant
L'imagination , Poëme ,
› 9
27
A Madame la M ... de . . . fur la lecture des Romans
,
Ode ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
31
41
44
46
Origine des Fées & des Génies , Conte métaphyfique
,
L'Eloge mérité , 63
Vers de Mademoiſelle *** , préfentant fon portrait
à Madame de *** , le jour de fa Fête , 64
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure du mois de Décembre ,
Enigme ,
66
ibid.
Lettre à Madame de M *** , & Logogryphe , 67
Chanfon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Eloge de M. du Marfais
70
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux ,
71
98
216
ART. II. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Médecine. Hiftoire d'une inoculation faite à Paris
par M. Hofty , Docteur- Régent de la Faculté
de Médecine de Paris , 117
Extrait d'un Mémoire de M. Bouguer , &c. 126
Séance publique de l'Académie des Inſcriptions
135
& Belles-Lettres ,
Séance publique de l'Académie des Sciences ,
Belles - Lettres & Arts de Befançon , 136
Prix propofé par l'Académie royale de Chirurgie ,
145
ART. IV. BEAUX-ARTS.
Mufique,
149
ART. V. SPECTACLES,
Opera , 151
Lettre à l'Auteur du Mercure , 152
Comédie Françoiſe ,
158
Comédie Italienne 159
Concert ſpirituel ,
ibida
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
Nouvelles de la Cour , de Paris &c ;
Bénéfices donnés ,
Morts ,
Supplément à l'article de Chirurgie ,
'Avis divers ,
Lettres à l'Auteur du Mercure ,
Avis de l'Auteur du Mercure ,
Avis de l'Imprimeur ,
La Chanson notée doit regarder la page 70.
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
161
165
196
197
204
211
212
ibid.
213
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER. 1758.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochin
Filiusinv
PainSculp 1715
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
-?
#
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols.
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
?
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, elles les recevront francs de port .
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant
16 volumes .
pour
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , en payant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance an
Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Estampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Estampes & Muſique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM . Feffard & Marcenay.
Au commencement de chaque mois , on
délivre au Bureau du Mercure un volume
du Choix des meilleures pieces des anciens
Mercures , précédées d'un extrait du Mercure
François , dans le format du Mercure
de France , & aux mêmes conditions,
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1758.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M ***
Je ne veux plus revoir Thémire ,
Tes confeils font hors de faifon :
Je fçais qu'en elle tout refpire ,
Et la fageffe , & la raison .
Au bien fon exemple m'attire ,
Et certain charme que j'admire ,
D'un air modefte eft revêtu ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mais c'eſt un charme , & le goût qu'il inſpire
Eft différent de la vertu.
MADRIGAL
A Mademoiselle ***, chantant à un fouper.
De la célebre Eglé , quand l'organe enchanteur
Nous fait de l'art des fons admirer les merveilles ,
On n'a jamais affez d'oreilles ;
Mais on a toujours trop d'un coeur.
LES TABLETTES ENCHANTÉES ,
CONTE.
ZELMIS
ELMIS raffembloit en elle les plus
brillans avantages , efprit , graces , talens
& beauté. Elle avoit tout ce qui peut charmer
& plaire ; mais fon coeur fembloit
avoir été oublié dans la diftribution de
dons fi précieux . L'infenfibilité étoit fon
appanage rien ne l'affectoit , rien ne
l'intéreffoit ; les plus doux fentimens lui
étoient étrangers...
... De l'indépendance
naît l'orgueil. Zelmis ne tenoit à rien , &
n'attendoit fon bonheur que d'elle- même ;
elle en prenoit droit de traiter avec une
fierté accablante ceux dont l'amour ou le
JANVIER. 1758. 7
malheur lui foumettoient les deftinées.
Agenor étoit un de fes plus zélés adorateurs
; & quoiqu'il fût auffi le plus aimable
, il n'en étoit pas plus favorifé. Vicime
d'un penchant auquel fa raifon n'op
pofoit qu'une foible & inutile défenſe , ` il
ne pouvoit arracher de fon ame le trait
fatal qui empoifonnoit ſa vie ; privé de
tout efpoir , il aimoit avec une conftance
digne d'un meilleur fort ; accablé fous le
poids de fes peines , il fuyoit le monde
& même fes plus chers amis ; il ne cherchoit
que la folitude , où il lui étoit permis
de foupirer en liberté. Un jour qu'il étoit
plongé dans la plus fombre rêverie , il en
fut diftrait par l'apparition fubite d'un
jeune homme , dont la phyfionomie noble
& touchante l'intéreffa par fes premiers
difcours. Il jugea que c'étoit un Génie ;
il en fut plus affuré encore , lorfqu'il luż
dit : « Ton état me touche , Agenor , je
» veux te rendre heureux ... Je vois ta
furprife , elle ceffera quand je t'aurai "3
ec
» confié les motifs qui m'engagent à te
fecourir...
و د
» La Fée Silviane réfiftoit à mes voeux ;
mon ardeur , mon zele ni mes empref
» femens ne pouvoient Fattendrir. J'é
tois feul avec elle dans un bofquet em-:
belli par les foins de l'aimable nature ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
29.
» & je l'accablois de reproches amers fur
fon indifférence , lorfque l'Amour con-
» duifit près de nous deux Amans enivrés
» du plaifir de fe voir & de s'aimer.
» Quelle tendreffe , grand Dieux ! quelle
» délicateſſe dans leurs fentimens ! quelle
» noble & touchante fimplicité dans la
peinture qu'ils s'en faifoient réciproquement
! Silviane en fut émue ; je vis
» fes beaux yeux mouillés des larmes que
»fa fenfibilité lui arrachoit , je connus
> alors que je ne devois imputer qu'à moi
fa froideur elle étoit née tendre , fon
» coeur étoit fait pour aimer ; mais mon
amour n'étoit pas revêtu des heureux.
» caracteres qui intéreffent les ames déli-
» cates : fier du rang fuprême où le fort
» m'avoit élevé , je fouffrois impatiem-
» ment la contrariété ; je voulois plaire ,
»fans y apporter des foins ; je voulois
être aimé , fans penfer à m'en rendre
digne. Ah ! m'écriai - je , après avoir
fait un retour fur moi - même , je re-
» connois mes torts , adorable Silviane ,
qu'il me foit permis de croire que le
plus tendre fentiment pourra un jour les
expier. Silviane lit dans mes yeux mon
repentir & ma flamme ; les fiens s'ani-
» ment , mes foupirs percent jufqu'à fon
» coeur... Elle étouffe en vain les fiens i
و د
و ر
ود
"
ود
JANVIER. 1758 .
4
93
رو
» je les entends... Je tombe à fes pieds..
Imitons ces Amans , lui dis-je : quand
» de fimples mortels nous montrent l'exemple
d'un amour fi parfait , il feroit trop
» humiliant pour nous de ne pas le fuivre.
» Silviane ne fe défend plus que foible-
» ment. J'obriens enfin l'aveu qui cou-
>> ronne mes defirs . Dans les tranfports
» de mon raviffement , je jurai de proté-
» ger toujours les vrais Amans ; je leur
devois mon bonheur , pouvois - je trop
faire pour eux ? J'ai tenu parole ; mais
» j'ai eu peu d'occafion d'exercer mon
» zele : le véritable amour n'a prefque
plus de partifans ; fon culte eft négligé ,
» & déja l'on porte l'outrage au point de
» lui difputer l'exiſtence ...
33
"}
ور
Quel aveuglement , dit Agenor !
» S'il m'eft permis d'entrer en comparai-
» fon avec vous , puiffant Génie , vos fen-
>> timens & les miens feroient bien capa-
»bles de le détruire .
">
» Que n'ai - je affez de pouvoir pour
» l'entreprendre , dit le Génie. En rentrant
dans fes droits fur les coeurs des mortels ,
» cet aimable Dieu leur rendroit leur
pre-
>> miere innocence , l'âge d'or renaîtroit ,
» ils feroient tous heureux : mais ne per-
»dons point de temps à former d'inutiles
fouhaits , revenons à tes intérêts .
"
323
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
"
» Une Fée préfida à la naiffance de Zel-
» mis , & la doua des attraits qui lui сар-
» tivent les fuffrages. Cette Fée avoit été
long- temps la proie d'un amour malheu-
» reux. Craignant pour fa protégée un
» fort femblable , excitée d'ailleurs par un..
» defir de vengeance affez naturel à fon
» fexe , en accordant à Zelmis le précieux
» don de plaire , elle priva fon coeur de la.
faculté d'aimer ; elle crut ne pouvoir
mieux fe des tourmens que.
venger
» mour lui avoit caufés , qu'en lui enle-
» vant fes droits fur un objet auffi char-
20
39
» mant.
39
و د
29.
و ر
l'a-
Qu'il eft peu d'ames vraiment géné
reufes, dit Agenor ! que de bienfaicteurs
font guidés par les vues les plus intéreffées
, tandis qu'on les croit uniquement
occupés du defir d'obliger ! Pardonnez-
» moi cette réflexion , fage Génie ; plus
» elle humilie la fauffe générofité
, plus
elle éleve un bienfaicteur
tel que vous.
» Etoit-ce donc aux dépens de fon coeur
que Zelmis devoit obtenir de fi beaux
avantages ? quels reproches ne feroitpas
en droit de faire à fa barbare-
» bienfaictrice
, fi elle connoiffoit
le prix:
du bien dont elle l'a privée ?
»
33.
99
elle
» La Fée ne penfoit pas auffi avantageufement
que toi fur le compte de
1
JANVIER. 1758. II
l'Amour , elle le regardoit comme un
» tyran , contre lequel on ne pouvoit trop
prémunir un jeune coeur...
"
» Auffi malheureux qu'elle , je fuis
» moins injufte . Non , ce n'eft pas l'Amour
» que j'accufe de mes maux ; il eût fair le
» charme de ma vie : fi j'euffe obtenu ce
» retour , que n'eût- il pas fair pour Zel-
» mis ! fûre d'être aimée , elle n'eût connu
» que fes plaifirs. Mais puifque vous
daignez vous intéreffer à mon fort , con-
» tinua Agenor avec vivacité , Génie bien-
» faifant , l'eſpoir renaît dans mon ame :
j'ofe me flatter que vous détruirez l'obf-
" tacle qui s'oppofe à mes voeux... Zelmis
»deviendra fenfible ... Oui , vous rendrez
>> au fentiment un objet fi digne de lui.
ود
"3
Quel que foit le zele qui m'anime
» pour toi , dit le Génie , mon pouvoir
» eft foumis aux arrêts du deftin . Il a par-
» lé , Zelmis peut devenir fenfible ; mais
» il lui en coûtera fa beauté : vois fi tu
>> veux acheter à ce prix le plaifir d'être
» aimé.
:
-
Ah ! que m'apprenez- vous ? .. Hélas !
» j'acheterois un bien fi doux au prix de
» ma vie mais ferois je digne de vos
» bontés , fi je prétendois en jouir aux dé-
» pens de ce que j'aime ? Le coeur de
»Zelmis me fuffiroit 5 mes fentimens fona
Avj
12. MERCURE DE FRANCE.
و د
indépendans de fes charmes : mais ma
» tendreffe lui fuffiroit-elle ? pourroit- elle:
» la dédommager de fes pertes ? & pourrois-
je goûter une félicité qui lui coûa
teroit des regrets & des larmes ?
"
ود
» J'ai prévu ta délicateffe, & pour allier-
» fes intérêts avec ceux de ton amour , je
" me charge du foin de lever les obftacles :
» qu'un pouvoir furnaturel oppofe à tes.
defirs ; il te reftera celui de perfuader à
» Zelmis que le bien d'aimer eft préférable
» à la beauté : maîtreffe de conferver la
» fienne , il faudra que tu lui infpires afſez
" d'amour pour qu'elle te la facrifie...
"
" Ah ! c'eft ce que je n'obtiendrai ja-
» mais, s'écria Agenor ! De tous les avanta-
» ges , la beauté eft celui qui flatte le plus
"fon fexe ; que ne lui facrifieroit- il pas ?
Zelmis pourroit- elle s'en dépouiller en
» ma faveur ? eft - ce une propofition à lui
faire ? 22
૩૦ .
و و
Plus les obftacles font puiffans , dit en
» fouriant le Génie , plus il te fera glorieux
» de les furmonter. Il n'eft rien à quoi
» un tendre Amant ne puiffe prétendre :
>> mais nous n'avons point de temps à perdre.
En difant ces mots , le Génie
enveloppa Agenor d'un nuage qui le rendit,
ainfi que lui , invifible à tous les yeux ,
& tous deux furent tranfportés en un inf-
92%

JANVIER. 1758. 13
tant dans l'appartement de Zelmis. La vue
d'un objet cher excita dans le coeur
d'Agenor les tranfports les plus vifs. Il
alloit fe précipiter à fes pieds ; le Génie le
retint. As- tu déja oublié que tu es invifible
? Ton imprudence détruiroit mes projets
en effrayant Zelmis ; tu dois tout voir
& tout entendre fans le témoigner. Cependant
Zelmis fe croyoit feule ; elle venoit
de s'arracher à une foule d'Amans:
dont les plaintes & les gémiffemens l'importunoient
, pour jouir en liberté des:
avantages qu'elle trouvoit dans fon infenfibilité.
Elle s'en félicitoit avec orgueil
lorfqu'elle vit tomber à fes pieds des tablettes
couvertes de chiffres mystérieux.
Cette maniere d'offrir un préfent ne pouvoit
manquer de furprendre Zelmis ; elle
n'ofe d'abord en approcher fa main , la
crainte en impofe à fa curiofité ; mais enfin
n'appercevant rien qui pût autorifer fes
alarmes , elle les ramaffe , les examine ,
les retourne plufieurs fois ; elle les ouvre ,
& trouve ces mots tracés fur la premiere
feuille .
Ceffe de te glorifier de ton indiffé-
» rence , & de croire qu'elle pourra tou-
» jours fuffire à ton bonheur . Zelmis , il eſt
» un bien plus précieux ; fans lui tu ne
» peux être vraiment heureuſe..»,
32
14 MERCURE DE FRANCE .
Les caracteres s'effaçoient à mesure que :
Zelmis les parcouroit , enforte qu'il n'en
refta aucuns veftiges . Cette fingularité
acheva de la convaincre qu'il y avoit du
preftige dans cette aventure ; mais comme
il n'étoit accompagné d'aucun effet effrayant
, elle n'en fut qu'agréablement affectée
. Le merveilleux plaît ; on aime à ſe
voir élevé au deffus des événemens ordinaires.
Zelmis fut faifie de vénération pour
les tablettes , & le fentiment fit naître en
elle la confiance : elle réfléchit ... elle raifonne
avec elle - même elle répete les.
mots qui l'ont le plus frappée : « Il eſt un
» bien plus précieux que l'indifférence...
" Sans lui je ne puis être heureufe ... Je
croyois l'être , me ferois- je trompée ? '.. »
Elle s'examine , elle fait une revue en
elle-même. La prévention qu'elle a pui
fée dans les tablettes , lui préfente les objets
fous un afpect tout différent de celui
fous lequel elle les a vus jufqu'alors.
Mais en effet ... l'ennui me furprenoit
fouvent dans mes plus doux amuſemens.
Les plaifirs les plus variés pouvoient à
peine m'arracher à une efpece d'indo-
» lence : je fentois quelquefois qu'il me
manquoit... nn''ééttooiitt--ccee pas le bien ? ..
" Oh ! précieux effet , ajouta elle en fe faififfant
des tablettes ; fi ton pouvoir eft
و و
44.
200
"%
0
JANVIER . 1758. 15.
29
»tel que j'ai lieu de le croire , daigne
» achever de m'inftruire : quel eft- il ? où
» le trouver ? à quel prix puis- je l'obtenir
? Zelmis lit : Ta beauté porte
» obſtacle à tes defirs ; ce n'eft qu'en y re-
» nonçant que tu peux connoître & pofféder
un bien fi doux... Ah ! je n'en
» veux point à ce prix , s'écrie Zelmis.
" Quoi ! .. je confentirois ? .. Non , je ne
» le puis... Cependant les difficultés
irritent fa curiofité. Son inquiétude
éclate jufques dans fes moindres mouvemens
; elle parcourt avec agitation fon appartement
: elle prend les tablettes , les
rejette loin d'elle ... les reprend de nouveau
pour les interroger encore : « N'eft - il
" donc pas d'autres moyens ?... Non , Zel-
»mis ; mais on peut les adoucir : un inf
>>
カラ
tant fuffira pour t'inftruire , & la métamorphofe
ceffera à ta volonté, »
La condition eft plus raifonnable ; mais
il eft dur de perdre un feul moment de
vue de fi. beaux avantages. Zelmis hélite ,
combat long temps contr'elle-même ; enfin
ne pouvant plus réfifter au defir preffant
qui l'agite , en frémiffant , elle fe fou
met à la loi. Ses alarmes étoient fondées
, jamais, laideur ne fut comparable
à celle qui prit la place de tant d'attraits ..
Zelmis fait un cri d'horreur en fe voyant
16 MERCURE DE FRANCE.
dans une glace : mais un autre objet fixe:
bientôt toute fon attention , le changement
extérieur qu'elle éprouve , n'eft rien
en comparaifon de celui qui fe fait dans fon
ame : fon coeur s'enrichit des dépouilles
de fa beauté , l'infenfibilité y fait place
aux plus vives fenfations , la naïve & touchante
timidité y fuccedent à l'orgueilleu
fe présomption ; déja une tendré inquié
tude y annonce le befoin d'aimer , déja
une douce langueur fe répand dans fes
yeux . Agenor , à qui rien n'échappe ; eft
faifi d'étonnement & de joie .. Zelmis n'eft
plus belle ; mais elle eft tendré , elle eft
fenfible , jamais elle ne lui parut plus aimable
. Zelmis femble être accablée fous:
le poids de fes nouveaux fentimens ; quelques
foupirs étouffés annoncent le trouble
qui l'agite , des mots entrecoupés expriment
fa furpriſe... Quel étrange changement
! .. quel pouvoir inconnu captive
ma raiſon & mes fens ! .. quel défordre
dans mon ame !.. Suis- je encore Zelmis ?
elle perd de vue fa laideur , elle oublie
les motifs qui l'ont engagée à renoncer à
fa beauté ; elle ne cherche plus à s'inftruire
, elle eſt toute entiere aux mouvemens
de fon coeur ; cependant elle méconnoît
encore l'objet qui doit les fixer . Le
Génie jugea alors qu'il devoit céder à l'imJANVIER.
1758. 17.
patience d'Agenor. « Va , lui dit- il , tous
les obftacles font levés , ton bonheur nedépend
plus que de toi ; n'oublie
quel prix, tu peux le conferver . >>>
"3
"}
pas 2 :
Agenor débarraffé du nuage qui le dé--
roboit à la vue de Zelmis , vole à fes pieds.
Zelmis eft effrayée. Quoi ! .. Agenor dans
ces lieux... Elle veur fuir , l'amour retient
fes pas... Interdite , tremblante , mais tou
jours plus touchée , fon coeur fe décide
il reconnoît fon vainqueur . Agenor peint
le feu qui pénétre fon ame : fon langage
auffi rendre qu'expreffif , détruit l'effroi
de Zelmis , l'intéreffe , la féduit fans défenfe
contre les traits d'un fentiment
qu'elle a fi long-temps bravé. « D'où naît
»ma foibleffe dit- elle :Vous avez longtemps
» combattu mon indifférence avec les mê-
» mes armes , fans avoir pu la détruire...
Agenor , quelle puiffance inconnue me
» rend aujourd'hui fi contraire à moi - mê-
» me ? Vos regards, vos difcours , le fimple
"fon de votre voix me pénetrent , m'at
» tendriffent.
32
" Quel aveu ! quel moment pour Age-
»nor ! Zelmis , objet adoré , aimable &
» chere Zelmis , vous m'aimez !.. Quel bon-
» heur ! Il eft fi grand , que je n'ofe en-
"core le croire ... Hélas ! j'aurois dû vous.
» le cacher ; mais je cede , malgré moi , au
18 MERCURE DE FRANCE.
penchant qui m'entraîne : c'eft en vain
que je cherche au fond de mon coeur
» cette indifférence dont je fus fi fiere , je
» n'y trouve que de la tendreffe... j'en rou-
»gis , mais je ne puis rien lui oppofer.
»Doit- on rougir d'être fenfible ? c'eſt
» l'appanage du coeur , c'eft fa vertu . Sûre
» d'être aimée , pourquoi regrettez - vous
» de faire mon bonheur ? Ah ! Zelmis
je n'en puis jouir , fi vous ne le parta-
"
» gez. »
Le ton pénétré d'Agénor , perfuada à
Zelmis qu'elle venoit de l'affliger : elle étoit
déja trop fenfible pour l'abandonner à ce
trifte fentiment.
« Non , je ne regrette rien , reprit- elle
» avec une vivacité charmante , hélas ! je
»n'en ai pas le courage ... Mais que vois-
» je , ajouta-t- elle en jettant par hazard
les yeux fur une glace qui lui retrace
fa laideur. O Dieux , puis- je vous plaire"
" fous ces traits ! Mon fort eft éclairci ,"
»l'amour étoit le bien qui m'étoit annon-
» cé , je le fens , j'en jouis , je puis à
préfent vous faire un facrifice plus di-
"gne de nous deux. » Zelmis fe faifit des
tablettes , va former le fouhait qui doit
ruiner toutes les efpérances d'Agenor. Il
en frémit. « C'en eft donc fait , ma féli-
» cité va difparoître. » Sa douleur & fon
و د
و د
σε
JANVIER . 1758. 19
و د
""
effroi furprennent Zelmis : elle veut en
fçavoir la caufe , il lui raconte ce qui
s'eft paffé entre lui & le Génie , les moyens
dont il s'eft fervi pour le rendre heureux ,
& la condition fous laquelle il peut continuer
de l'être. « Quoi , je pourrois ceffer
» de vous aimer ! Agenor , on vous a trom
"pé , le fentiment qui m'amine cft trop
» vif , trop délicat & trop fondé pour
pouvoir être détruit ; les circonftances ,
» ni le temps n'ont aucun droit fur le vé-
» ritable amour. Je l'ai appris de vous ,
» & quel rapport ma beauté auroit- elle
>> avec mon coeur ? Croyez- en plutôt Zel-
» mis... Elle vous aimera toujours. » Cependant
les alarmes d'Agenor continuent ,
Zelmis s'en effraye... Seroient- elles donc
fondées ? ... Elle a recours aux tablettes .
Quel étonnement pour elle , elle doit reprendre
fon indifférence avec fes charmes...
Zelmis eft interdite , Agenor tremble.
« Quelle cruelle alternative , lui dit-
» elle ! Il faut donc que je ceffe de vous
» aimer , ou que je renonce à votre coeur ;
" car feroit - il poffible que je fuffe longtemps
aimée fous des traits auffi rebu-
» tans ?
Hélas ! reprit Agenor , mon malheur
» eft tel , que je ne puis juftifier mon
> coeur d'un foupçon auffi injufte ; mes
C
20 MERCURE DE FRANCE.
»
3
»fermens vous feroient fufpects , je n'ai
» pour moi que mon amour ; mais quel-
» les couleurs feroient capables de le pein-
» dre tel qu'il exifte dans mon ame ! Che-
» re Zelmis , fi ma douleur... fi mes crain-
» tes ... fi la réfolution que je prends en ce
» moment , de terminer à vos yeux des
jours malheureux que votre indifféren-
»ce me rendra infupportables , peuvent
mériter votre attention , jugez par el-
"les fi je puis ceffer de vous adorer.
» Mon coeur fut formé pour vous , vous
fîtes naître fes premiers fentimens , je
sa bornai mes défirs à vous plaire , je n'en
» ai joui qu'après la perte de vos attraits ,
» vous en ai-je paru moins tendre .. cefferois-
je de l'être , quand je devrois
" mon bonheur à votre générofité ? Une
» fi noire ingratitude eft indigne de moi ;
»croyez -en l'amant le plus fincere , vous
»ferez toujours aimable à mes yeux , l'a-
» mour embellit tout ce qu'il anime ...
50

Vous m'attendriffez Agenor , mais je
» n'ofe encore vous croire ,... il y va de
» mes plus chers intérêts . Que deviendroisje
, fi vous ceffiez de m'aimer ... Mais
» confultez les tablettes . »
Oui fans doute , par elles je puis m'inftruire
. Zelmis les parcourt , Agenor eft
juftifié , il ne peut être inconftant , fes
JANVIER. 1758. 21
fentimens font indépendans de la beauté.
Le coeur de Zelmis eft fatisfait , mais fon
amour propre ne l'eft pas , il combat encore...
Zelmis eft effrayée de fa laideur.
Elle fe rappelle ce qu'elle fut , quelle
cruelle comparaifon ! Un moment peut
lui rendre fes attraits , elle n'a qu'à défirer.
Elle fixe enfuite les yeux fur fon
amant , la pâleur qui couvre , fon vifage
, fon air languiffant , fes regards
triftes & abattus , où l'amour brille encore
à travers le défeſpoir... Zelmis eſt attendrie
, elle répand des larmes...
23
« Que vois-je, dit Agenor ? c'eft moi qui
fais couler vos pleurs... Ah ! je fuis trop
" coupable. Etoit - ce donc pour vous ren-
>> dre malheureuſe que je defirois de vous
"plaire ? Non , Zelmis , je renonce à un
»bien qui vous coûteroit fi cher... Laiffez-
"moi mourir... Oubliez un malheureux
» que d'injuftes & téméraires prétentions
ont rendu indigne de votre attache-
» ment : rentrez dans tous vos droits ,
foyez belle , foyez heureuſe . »
Le faififfement lui coupe la parole , fa
pâleur augmente , .. fes yeux s'éteignent...
Agenor.. cher amant ! s'écrie Zelmis , raf-
»fure-toi... vis pour m'aimer... c'eft moi..
» c'eſt ta Zelmis qui t'en conjure... Quoi ?
pour prix de tant d'amour je te donne-
و ر
22 MERCURE DE FRANCE.
و د
rois la mort je te perdrois ! Ah ! grands
Dieux !.. non ... je payerois trop cher des
agrémens paffagers... C'en eft fait , mes
craintes font diffipées. Sûre de ton coeur
» je n'ambitionne plus rien , le plaiſir de
» t'aimer me tiendra lieu de tout.
"
Quel effet n'eût pas produit un fi tendre
difcours. Agenor eft rendu à la vie.
« Quel facrifice! .. Génereufe Zelmis , quand
» vous faites tout pour moi , que ferai - je
pour vous ! »
و د
Tu m'aimeras Agenor , ton bonheur fera
le mien. A peine Zelmis avoit- elle prononcé
ces dernieres paroles , que le Génie
s'offrit à leurs yeux. Agenor vole à
Jui. O mon protecteur , que ne vous
dois-je pas ! Comment reconnoître un
fi grand bienfait .
133
ود
J'en fuis trop payé , dit le Génie en
voyant votre joie je viens y ajouter le
dernier trait ; la générofité de Zelmis mérite
une récompenſe. « L'Amour veut par
mes foins la dédommager des facrifices
qu'elle lui a faits : en renonçant aux
bienfaits de la Fée , elle s'eft fouftraite
» à fa puiffance , le charme eft détruit ;
je lui rends la beauté fans qu'il en coûte
5 rien à fon coeur. »
30
ود
Zelmis éprouva fur le champ l'effet des
promeffes du Génie.. « Je ne la regrettois
JANVIER. 1758 . 23

و د
و د
que pour vous , dit- elle à fon amant ,
» je n'en jouirai que pour vous , elle ne
» me fera précieufe qu'autant qu'elle con-
» tribuera à votre bonheur. » On s'imagine
affez quel dut être le contentement
d'Agenor. Zelmis étoit fenfible , redevenoit
belle. Quel que fût fon défintéref
fement à ce fujet , la beauté eft d'un trop
grand prix pour la traiter avec indifférence
; d'ailleurs Zelmis n'avoit plus rien à regretter
, elle alloit être toute entiere à fa
tendreffe.
Le Génie voulut donner à Zelmis une
derniere preuve de fon eftime en lui laiffant
les tablettes : « Elle vous appartien-
» nent, lui dit-il ; par elles vous pénétrerez
dans tous les fecrets des coeurs , par elles
» tous vos defirs feront fatisfaits .
33
ور
ور
Souffrez que je refufe un don fi pré-
» cieux , reprit Zelmis : trop généreux Gé-
" nie , une fimple mortelle n'eft pas digne
» de le pofféder. Je craindrois de n'ap-
"porter pas affez de prudence & de vertu
» dans l'ufage que j'en ferois ; je craindrois
furtout qu'il n'excitât en moi des
» mouvemens d'ambition & d'orgueil fu-
» neſtes à mon amour ; j'aime , je fuis ai-
» mée, je ne veux pas en fçavoir davantage.
» Le coeur d'Agenor fuffit à mes defirs ,
le refte me devient inutile. Tant de
و ر
24 MERCURE DE FRANCE .
"
ود
délicateffe n'enchante , s'écria le Génie !
Agenor , que tu es heureux ! .. Tendres
» Amans que rien ne trouble votre union ,
» que tout au contraire en augmente les
» charmes Puiffai je obliger ſouvent
» des mortels femblables à vous ! »
LE BERGER CORYDON ,
A fon Serin favori , en l'envoyant à Corinne,
Bergere illuftre par l'union des
des talens avec la vertu :
IDYLLE ,
Dédiée à Madame ...
graces
نم
QUAND je vous fais un fort qui fera des jaloux ,
Mon aimable Serin , de quoi foupirez-vous ?
Vous, qui m'êtes roujours auffi cher que ma vie :
Pourquoi donc vous livrer à la mélancolie ,
Depuis qu'on vous a dit que prêt à me quitter ,
Aux beaux yeux de Corinne il faut vous préſenter ?
Si vous fçaviez quelle eft cette illuftre Corinne ,
A qui pour favori Corydon vous deſtine ,
Loin de me regretter , fatté d'un fort ſi beau ,
Vous auriez déja pris l'effor vers fon hameau :
A votre placé hélas ! maint Berger voudroit être :
Sentez votre bonheur , & pour le bien connoître ,
Ecoutez un ami qui , d'un pinceau tremblant ,
Va vous en crayonner un potrait reffemblant.
Elle
JANVIER. 1758. 25
Elle a des yeux touchans , l'air fin , l'abord affable
,
Un modefte maintien , un fouris agréable ,
Un front majestueux , que pare la pudeur ,
Une douceur charmante , une aimable candeur ,
Un efprit délicat , un coeur droit & fincere ,
Pour tout dire en un mot , elle a le don de plaire ,
Le don de plaire en tout ; la voilà trait pour
trait :
Qui peut dire le cas qu'en ces lieux on en fait
Partout on la defire , & partout on la fête.
Les Bergers les plus fiers deviennent ſa conquête ;
Les Graces , les Amours voltigent fur les pas .
Tout languit , tout ennuie où Corinne n'eſt pas.
Chacun lui rend hommage , & même nos Bergeres
,
Dans leur dépit jaloux , la cherchent des premieres
:
Préfidant à leurs jeux dans un valion charmant ,
Elle y répand la joie , elle en fait Pornement ;
Enfin de nos hameaux Corinne eft la merveille ,
Et dans le monde entier n'eut jamais fa pareille.
Ainfi qu'un pâon , paré des plus vives couleurs ,
Embellit les jardins & fait pâlir les fleurs ,
Telle elle brille auffi dans ces riches campagnes ,
Et par cent beaux talens efface ſes compagnes .
Nulle autre ne fait mieux les honneurs d'un
feftin ,
Ni n'a le goût , en tout , & plus fûr , & plus fin ,
Nulle ne fçait chanter d'un ton plus agréable :
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ta mufette , Myrtil , n'a rien de comparable.
Serin , mon favori , n'en foyez point jaloux ,
Vos plus tendres accens font eux- mêmes moins
doux :
Mille Zéphyrs qui vont ſe jouer dans la plaine ,
Craignant de la troubler , retiennent leur haleine :
Dès que fa belle voix réveille les échos ,
Les ruiffeaux attentifs laiffent dormir leurs eaux ,
Et les oifeaux charmés , n'ofent même ſourire .
Lorſqu'au déclin du jour, elle accorde ſa lyre ,
C'eft alors qu'à fes fons joignant ceux de fa
voix ,
On croit entendre Orphée & Canente à la fois .
Dans l'amour des beaux arts inftruite par Minerve
,
La Bergere , avec goût , s'y livre fans réferve ;
Ses doigts ne font point faits pour tourner un
fuſeau
,
Ni pour prendre le foin de tondre un vil troupeau.
Souvent entre fes mains une aiguille fçavante
Montre , à mêler la foie , une adreffe charmante
Quelquefois fur la toile elle produit aux yeux ,
Içi , l'émail des fleurs , ou bien l'azur des cieux ,
Là , de rians côteaux ; & dans chaque figure
Son élégant pinceau fait parler la nature.
Quel plaifir de la voir , dans la belle ſaiſon ,
Au fon du chalumeau , fouler le verd gazon ,
Et dans les pas nombreux d'une légere danfe ,
JANVIER. 1758. 29
Donner , d'un pied mignon , de l'ame à la cadence
!
Mais qui pourroit nombrer tous les talens exquis ?
Nul Auteur ne s'exprime en termes plus choifis :
Dans tout ce qu'elle dit ſa belle ame tracée ,
Parmi les fentimens fait briller la penſée ;
Et la plume , que guide un goût délicieux ,
Mêle dans fes écrits Putile au gracieux.
Auffi fur leurs débats , toujours à juste titre ,
Les Bergers d'alentour la prennent pour arbitre.
Du canton c'eft l'oracle , & nos plus beaux
efprits ,
En fe faiſant juſtice , au fien cedent le prix.
Tout fon temps eft rempli , fa raifon le partage
Entre l'amour des arts & les foins du ménage.
Quand l'étude a fini , le travail a fon tour ;
La lecture furtout l'occupe chaque jour.
Penfive & folitaire au bord d'une fontaine ,
Elle abreuve , en lifant , le troupeau qu'elle mene:
Avant que d'être à moi , gentil petit oifeau ,
Si vous étiez venu boire au même côteau ,
Ses yeux dans leurs filets auroient bien fçu vous
prendre :
Non , vous auriez été de vous-même vous rendre ;
Car tout ce qui la voît fe rend à fes appas :
Modefte , elle en a mille , & ne s'en doute pas.
La fleur de nos Bergers , qu'un chaſte amour en
flamme,
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
S'empreffe de lui plaire & de toucher fon ame ;
Mais , né pour la vertu , fon caráctere heureux ,
D'un tendre engagement fuit l'attrait dangereux :
Amour , fon coeur docile aux loix de la fageſſe ,
Vous craint jufqu'à rougir d'un regard qui la
bleffe.
Il faut qu'on la respecte , & Zéphyr , en paffant ,
Ofe feul la flatter d'un fouffle careflant.
Qu'on eft fage de vivre ainſi dans l'innocence ! \
La vertu feule au fonds mérite qu'on l'encenſe : '
Quel prix ont les appas , s'ils féduifent le coeur ?
Le plus beau teint vaut- il celui de la pudeur ?
De la fimple amitié Corinne fufceptible ,
Réſerve au vrai mérite un coeur pour lui fenfible.
Livrée à peu d'amis , gens d'efprit & d'honneur ,
Par ſa Aatteuſe eſtime elle fait leur bonheur ;
De leurs goûts délicats la douce fympathie.
Refferre à chaque inftant le beau noeud qui les
lie , ´
Les charmes de l'amour n'ont point cette douceur
L'amitié feule a droit de fatisfaire un coeur ,
L'Amant , jeune Cloris , toujours pour foi vous
aime ;
L'ami , bien différent , me chérit pour moi- même ,
Les folles paffions font les Amans foumis ;
La vertu , beau Serin , unit les vrais amis.
De cette vérité la beauté que je chante ,
JANVIER. 1758% 29
Eft , au printemps de l'âge , une preuve éclatante ;
Elle fçait , par un art des autres inconnu ,
Avec les ris , les jeux , allier la vertu :
Dans les plus tendres chants , c'eft elle qui l'inf
pire.
Quel bien n'aurois-je point encor à vous en dire
C'eſt la meilleure amie , & vous vivrez heureux ,
Si vous avez accès dans fon coeur généreux ,
Il vous prodiguera le miel de fes abeilles ,
L'élite de fes fruits , le mufcat de fes treilles ,
Dans la fociété fertile en agrémens ,
Ah ! que vous pafferez d'agréables momens.
Mais à payer fes foins foyez toujours fidele ;
Chantez pour l'amufer ne chantez que pour
elle ;
>
Par un air férieux , fi fon front fe dément
( Beaux efprits quelquefois rêvent profondément
) ,
Alors par mille traits d'une aimable folie ,
Diffipez les vapeurs de fa mélancolie ;
Tantôt dans fes cheveux adroitement niché ,
Et tantôt fur les doigts avec grace perché ,
Déployez à fes yeux un fuperbe plumage ,
Oa réjouiffez - la par votre doux ramage.
Quand fa main , pour vous plaire , ou pour
laffer ,
fe dé-
En quittant fon ouvrage , ira vous agacer ,
Vous pourrez , vous livrant à vos badins caprices ,
Lui faire , en cent façons , de petites malices ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Et , dans leurs jeux lutins , vos tranſports careffans
,
Lui raviront fans fin des baifers innocens.
Tel fera votre fort : eh bien petit volage ,
La liberté vaut-elle un fi doux eſclavage ›
Difeau trop fortuné , que de Bergers jaloux
Voudroient être, à ce prix, eſclaves comme vous !
Quand vous verrez Corinne , au moins qu'il vous
fouvienne ,
En faisant votre cour , de faire auffi la mienne :
Parlez-lui quelquefois du tendre Corydon ,
De tout temps votre ami , plus que votre patron.
Au moment qu'il vous donne , hélas ! il vous
envie
Un deſtin qui feroit le bonheur de ſa vie .
Mais déja vous brûlez de partir , j'y confens :
Partez , & déformais fur les plus doux accens
Chantez une Bergere , & fi fage, & fi belle ,
Que fon rare mérite a rendue immortelle.
ENVOI
C'eft à l'objet le plus parfait
Que Corydon offre un oiſeau qu'il aime ;
Mais dans le tableau qu'il en fait ,
C'est vous , Philis , qu'il préſente à vous-même.
JANVIER. 1758. 30
SUITE DES LETTRES
D'une femme raisonnable à ſon Amant.
LETTRE VI
L'AVEU
AVEU que votre curiofité exigea de
moi hier au foir , tout humiliant qu'il eft
pour notre fexe , peut- il fe refufer à celui
qui a obtenu de mon amour tant d'autres
facrifices ! Vous demandiez fi la retraite
des Amans vient de la faute des femmes ,
& jufqu'à quel point elles en font affligées .
Voici ma réponſe. Les fottes qui font le
plus grand nombre , méritent bien de perdre
leurs Amans , mais ne fentent guere
le prix de cette perte . Le repentir eft un
coup d'oeil affligeant , qui du paffé remonte
à l'avenir. C'eft le fruit de la réflexion ;
& les fottes n'en font point, toujours fujettes
à mille faux pas , parce qu'elles ne
voient
que l'écorce du plaifir , fans pénétrer
jufqu'à l'amertume du repentir qu'il
cache. Les femmes prudentes , loin de
regretter des Amans étourdis , n'ont pas
de peine à leur rendre la liberté. Mais
il nous échappe des coeurs excellens , parce
que nous n'avons pas la patience de les
écouter , furtout au commencement de
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
nos caravanes , quand nous avons le plus
de moyens de les attacher. On ne connoît
pas le bon du premier coup d'oeil , mon
cher ami ; nous laiffons , comme le chien
de la fable , un morceau friand pour un
ombre plus grande , & c'eft ainfi qu'on
perd la bonté qui eft un fonds effentiel
en courant après la fuperficie de la beauté..
Nous achetons la fageffe au prix de ces
folies , & la vérité fe découvre à force d'erreurs.
Heureufe celle qui rencontre un bon
coeur dans l'objet de fa premiere paffion !
Vous n'imagineriez pas quelle défolation
ce doit être pour elle de le perdre . Car
fans conter les plaiſirs de moins , que de
rifques à craindre ! Quel tourment de le
voir dans les bras d'une autre quels remords
de lui avoir révélé fon fecret ! Mais
la plus cuifante des amertumes , c'eft de
ne pofféder plus la confiance d'un homme
dont les entretiens & les confeils ne fçauroient
être rachetés ni compenfés au prix de
l'or ; perte d'autant plus irréparable , que
notre fexe eft borné par fa foibleſſe , &
condamné par la politique à fe mêler de
très peu de chofe. Mais les hommes ont une
valeur dans la fociété, & quand ils peuvent
fe délivrer de la tyrannie d'uneMaîtreffe, ils
ont trop fouffert pour ne pas gagner à la
perdre. J'en ai entendu raifonner quelqueJANVIER.
1758. 33
fois là- deffus : ils m'ont tous dit que ja
mais ils n'avoient fenti plus de foulagement
, qu'en recevant un affront d'une
femme accoutumée à les bien traiter , parce
que c'étoit la feule occafion de rompre
deschaînes qui auroient été éternelles fans
cette voie de liberté. Si les femmes
voyoient d'avance qu'elles vieilliffent de
bonne heure , & que les hommes font
long - temps jeunes , elles fongeroient
mieux à leurs intérêts. Mais la vanité d'avoir
beaucoup d'Amans pour triompher
ou pour changer , fait qu'on trouve à la fin
beaucoup de repentir parmi les cruelles.
Notre marchandiſe n'a qu'un prix arbitraise
; il dépend du caprice des hommes.
C'est donc une folie de perdre un débit
honnête, pour l'avoir mife trop haut . C'eftà-
fçavoir l'étaler que confifte l'induſtrie.
Vous voyez bien comme je m'explique
franchement. J'efpere trouver dans mes
vieux papiers la minute d'une lettre que
j'écrivis à une foeur , quand elle quitta la
maifon paternelle , pour chercher fortune
ailleurs .Comme il y eft queftion de la maniere
de connoître , & de cultiver les
Amans de quelque mérite , je veux que
vous me difiez votre fentiment. Je prends
le même plaifir à vous écrire le matin ,
qu'à vous parler le foir , & je ne craindrois
B.v
34 MERCURE DE FRANCE.
pas la peine de continuer, fi ce n'étoit celle
de vous ennuyer . Adieu donc : venez ce
foir à l'heure préciſe . Vous fçavez que
toutes les horloges retardent pour les
Amans qui attendent.
Lettre VII.
Vous verrez par cette lettre , ma chere
foeur , que votre bonheur fait toute ma
paffion , & que je ne veux que vous tracer
des regles de conduite , qui affurent votre
honneur & votre fortune , les feuls élémens
de la vie pour toute perfonne bien
née.
La premiere étude d'une fille que l'Hymen
introduit dans une maifon étrangere
fi elle veut y acquérir l'eftime & la félicité
qu'elle y cherche , fera de bien connoîtrele
caractere de fon mari , pour y conformer
le fien. Vous êtes déja faite au joug :
l'obéiffance aux volontés d'une mere , nous
façonne de bonne heure à la complaiſance
qu'exige un époux. Ceux qui veulent que
La fortune préfide à nos actions , donnent
auffi la raison pour guide à la fortune. On
a beau comparer celles- ci à un torrent orageux
qui déracine des montagnes , &
creufe des précipices , ce n'eft que fur les
efprits dépourvus de lumiere & de force
qu'elle exerce de fi terribles ravages . QuiJANVIER.
1758. 51
conque fçait lui oppofer des digues , pour
détourner fon impétuofité profite des
débris qu'elle porte , & du terrein qu'elle
abandonne. N'oubliez pas auffi que le
canon fait breche fur la courtine dont le
mur eft épais , tandis qu'il s'amortit contre
un rempart de fable . Avec un époux & une
belle mere il faut perdre quelquefois,
pour gagner ordinairement , diffimuler
fouvent , vousplaindre rarement , parler
peu , beaucoup endurer , être pleine d'attention
pour les gens de la maiſon , &
furtout pour les amis du mari ; qu'il trouve
en vous non feulement une Amante
pour lui plaire , mais une ménagere pour
le foigner . Souvenez vous enfin que tous
les devoirs d'une époufe fe réduisent à ceci :
Vivre chaſte , être mere , & mourir
économe . Tel eft le moyen de mériter l'affection
de fa famille , & l'eftime du monde.
Les plaifirs du dehors font empoifon
nés par les chagrins domeftiques , & la
paix de la maifon adoucit toutes les peines
de la vie civile. Venons à l'Amour. Quoiqu'il
femble entrer pour quelque chofe
dans le mariage , ou plutôt quoique le
noeud de l'Hymen ne dût que refferrer les
chaînes de l'amour , il ne dure pas même
tout le temps de la beauté: L'habitude de la
poffeffion qui ne faiffeplus de place aux de-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
peufirs
entre deux époux , éteint la violence de
ce feu qui fe nourrit d'obftacles & de refus,
& c'est beaucoup , fi l'eftime & l'amitié
vent le remplacer.Quant aux intrigues , refiftez-
y , ma chere , pour l'intérêt de votre
repos . Mais fi l'amour rentre malheureufement
dans votre coeur par une porte condamnée
, & s'il vous arrive de tomber
dans fes lacs imprévus , car enfin l'amour
n'a pas
de raifon , je voudrois du moins
qu'il fût foumis aux loix de la bienſéance , -
& que la difcrétion en couvrît les progrès.
Car fi l'on obtient grace du Ciel , en
avouant les fautes , on n'en eft pas quitte
à ce prix avec les hommes , juges d'autant
plus injuftement féveres à notre égard ,
qu'il font eux mêmes coupables .
Voulez-vous être fûre de vos fecrets en
amour , n'en faites jamais part à un jeune
homme; cet âge n'eft fait, ni pour la réſerve ,
ni pour la conftance : c'eft un vif argent qui
roule & s'échappe par tous les bords. On
ne peut le fixer , qu'en le purifiant ( 1 ) . L'Amour
le plus fecret eft celui qui ne change.
jamais,parce qu'il prend les titres de
té , d'amitié , d'obligation , de reconnoiffance
, enfin les couleurs de quelque vertu .
paren-
( 1 ) Argento vivo , che foalza & vola da ogui
luogo , nè fi può fiſſare , se non à forza di molte
falive..
JANVIER. 1758 . 37
qui fait taire la cenfure , & trompe heureufement
la méchanceté. Mais quand on
change trop fouvent d'amans , chacun
Vous regarde avec deux yeux malins. L'oeil
droit fuit l'amant congédié , le gauche
obferve le nouveau favori , & l'intrigue fe
trouve ainfi réfléchie comme par un double
miroir.
Evitez en fecond lieu l'approche des
grands Seigneurs , dont la plupart des
femmes aiment à groffir leur cour. Le train
qui les environne , rend bien- tôt une intrigue
éclatante . Accoutumés à faire du
bruit , votre paffion ne peut demeurer
dans le filence. Cette obfcurité ne convient
pas d'ailleurs à leur ambition, qui veut que
tout paroiffe , outre que l'amour ne s'accommode
d'aucune efpece de fupériorité ,
Quoiqu'un homme puiffe rechercher une
femine au deffus de lui par la condition &
la fortune , ce n'eft pas moins une foliepour
une femme de fe prendre pour un
homme d'un plus haut étage qu'elle. J'ai
vu je ne fçais combien de femmes qui ,
donnant ainfi dans le panneau de la vanité,
n'ont eu que trop l'occafion de s'en repentir
. Ainfi pour conferver l'eftime des
grands , renoncez à leur amour .
Je me garderai bien de vous inviter à leur
préférer un homme de néant. Recherchez
38 MERCURE DE FRANCE.
en général ceux dont l'éducation , l'étag
& la fortune conviennent le mieux à toute
votre perfonne. On confidere dans les
hommes quatre chofes ; le fçavoir , l'avoir,
le pouvoir & le vouloir: peu réuniſſent
tant d'avantages. Les grands Seigneurs
poffedent & peuvent beaucoup ; mais fçavent
très - peu , veulent encore moins:
d'autres ont affez de fortune , mais fans
lumiere ni crédit . Dans l'état mitoyen on
a l'efprit orné de belle connoiffances ; mais
peu de moyens & de pouvoir. Attachez-
Vous aux gens. de bonne volonté ,
Ce mot exprime tout pour une femme.
Elle y trouve la cordialité dans les fentimens
, le fecret dans la confidence , la
générofité dans les fervices : enfin l'homme
de bonne volonté vaut feul l'homme de
lettres , l'homme de fortune & l'homme de
crédit. Ainfi retenez toujours cet article
dans vos conditions , & apprenez à
paffer de tout le refte , plutôt que de l'affection.
Prenez donc un homme qui ait &
qui veuille , qui fçache & qui veuille.
La bonne volonté eft une affaire fi capitale
en amour , que jamais un homme fenfé
ne continuera de faire fa cour à une beauté,
fût-ce Vénus ou Diane , qu'il ne compte
fur fes intentions . Mais pour connoître le
mérite d'un homme à tous ces égards , con-
Vous
JANVIER. 1758. 3.9
fultez fa réputation .Votre difcernement eft
moins fûr que l'eftime univerfelle . On ne
la furprend guere , il ne faut pas efpérer
de réunir tous les fuffrages du public en fa
faveur , fans le concours de toutes les qua
lités.
Vous n'avez plus befoin que d'apprendre
à conferver un pareil amant. Employez - y
la candeur & là confiance , la fincérité ;
mais furtout cette complaifance entiere &
fans referve, qui puiffe convaincre un honnête
homme qu'on ne le trompe pas. Il ne
fuffit pas de le gagner , ma chere Soeur , il
faut fe l'attacher.Un homme trouve partout
des maîtreffes aimables ; mais une femme
ne rencontre pas auffi aifément un homme
de mérite . Affurez- vous- en , s'il tombe
en votre difpofition , car c'eft un tréfor
que vous enlevez à beaucoup de femmes
& s'il vous échappoit ,,une autre ne tardepas
à s'en emparer. roit
Ils font trop accoutumés à fe voir rechercher,
pour s'arrêter là où l'on ne les retiendra
pas , & ce n'eft qu'à force d'empreffe-:
mens qu'on les perfuade. On peut en vendre
, comme on dit , aux ames foibles &
communes ; mais il faut lâcher la main
aux gens du premier vol , fi l'on veut en
tirer parti : car ils ont l'ame fiere , & commencent
ordinairement où les autres finif
40 MERCURE DE FRANCE .
fent ; c'eft-à - dire , que les plaifirs leurs
fervent de degrés à l'amour , & de chemin
à la confiance. Ils la méritent bien ; ce n'eft
qu'avec eux qu'on peut découvrir la vérité
que les hommes ont la malice de nous cacher
à nous autres femmes ; elle eft le fruit
d'un amour noble & fans réferve. Souvenez
vous que les fineffes nous coûtent trop
peu , pour devoir en ufer avec un honnête
homme , & que la coquetterie nous feroit
perdre un bon ami . On n'en a jamais de
la bonne efpece quand on ne fçait pas choifir
, & quiconque n'a pas fçu les cultiver ,
ne les méritoit pas. Ajoutez enfin qu'un
mari ne peut défapprouver les rapports que
vous aurez avec des hommes de cette trempe
, parce qu'il fe trouve honoré de leur
ouvrir fa maifon . Pardonnez , ma chere
foeur , une lettre fi longue . J'aurois pu
l'abréger ; mais avec une amie , ce n'eft
pas la peine. Aimez- moi , comme je vous
aime , il ne fe trouvera pas dans le monde
deux coeurs plus vivement attachés. Adieu ,
ma chere.
P. S. Les apoftilles font quelquefois
lè meilleur morceau de la lettre . J'avois
oublié de vous dire qu'il eft effentiel , pour
tenir un engagement fecret , d'être fcrupuleufe
jufqu'à la fuperftition fur l'article des
lettres , & de ne jamais entretenir cette efJANVIER.
1758 . 41
+
pece de commerce avec un Amant , que fa
fidélité n'ait paffé par toutes les épreuves.
On peut nourrir fon amour à l'écart ; mais
une lettre nous démafque & nous perd
fans retour. Vous avez du jugement. C'eſt
ici qu'il eft bon. Adieu encore un coup.
Je ne vous parle pas de ménager par
toutes fortes de moyens , la difcrétion des
gens qui doivent fervir votre paffion . Vous
vous rappellez tout ce que ma complaifance
eut à fouffrir de Pauline , quiprêtoit
la main à mes correfpondances. Oh ! que
d'amour & de fecrets feroient demeurés enfevelis
jufqu'au jour de la grande révélation
, fans l'imprudence & l'humeur de
ceux qui ont forcé les complices à parler !
N'allez pas me reprocher ma bavardife ,
cartout avis eft court , quand il s'agit de
recommander un fecret qui intéreffe l'honneur.
Adieu pour la troifieme fois.
Lettre VIII..
Vous me flattez , je le fçais ; mais enfin je
goûte vos ééllooggeess ;; & que ce foit par le ſtyle
ou par les chofes , je me félicite que mes let--
tres vous plaifent. Tout le monde veur
avoir de l'efprit ; pour moi, je ne rougis pas
d'avouer mon ignorance en fait de haute
philofophie , pourvu qu'on m'accorde un
peu de fcience pratique du monde. A
42 MERCURE DE FRANCE.
cet égard je crois mériter la juftice que
Vous me rendez. Mais puifque vous avez
quelque plaifir à lire , je vais vous donner
une leçon que je fis , en badinant , au frere
d'un bon ami que j'avois. Tombé dans les
filets de la femme la plus artificieufe du
monde , fans pouvoir jouir de fa prifon ,
ni rattraper fa liberté , avec la réputationdu
plus galant homme , c'étoit en mêmetemps
le plus infortuné. Une ancienne
maîtreffe lui écrit des champs élifées pour
Faccabler de reproches.
Lettre IX.
Vous allez être non - feulement étonné
mais effrayé , cher & trop cher amant , de
recevoir d'une femme que la mort vous
a ravie depuis cinq ans , une lettre de
fraîche date & pleine de chofes toutes
nouvelles , comme fi elle jouiffoit encore
de cette vie qu'elle paffoit fi vîte à
vous aimer , & qu'elle perdit à la fleur
de fes ans par la violence de la paffion
la plus fincere que vous ayez jamais infpirée.
Elle étoit , cette ardeur , non- feulement
incorporée à tous mes fens , mais
fi fort enracinée dans mon ame , qu'elle
n'a pu s'éteindre avec ma vie , & qu'elle
m'a fuivie jufques dans l'Elifée où elle
feroit encore toute ma joie & mon bonJANVIER.
1758. 43
heur , fans le tourment de votre abfence .
Chaque fois que je vois aborder la barque
du fleuve impitoyable qui me fépare
de vous , mon ombre va toujours la
premiere au devant du nocher , pour interroger
les ombres qui viennent des climats
que vous habitez. Je ne craignois
tien tant , vous vous en fouvenez peutêtre
, pendant le regne de notre amour ,
que de vous fçavoir embarraffé dans les
lacs de quelque cruelle qui , loin de répondre
à vos feux , vous fit boire lentement
le poifon de fes rigueurs : jugez
de ma peine , quand j'appris l'autre jour
votre malheureuſe fituation : recevez donc
les fentimens de ma pitié.
On difoit ici , ce qui affligea toutes
les ombres , & me caufa la douleur la
plus fenfible , que vous étiez actuellement
fous le joug , fans avoir , ni le cou
rage de l'appercevoir , ni la force de le
feconer , avec tout votre efprit & toute
votre raifon. Mais comment pouvez- vous
rappeller votre bonheur paffe , & les délices
que vous ont prodigué tant d'amantes
finceres , fans mourir aujourd'hui de honte
& de douleur de vous voir l'efclave paffionné
d'une ingrate , qui ajoute à la cruauté
de ne pas vous aimer , l'injure d'en aimer
un autre , qui fe plaît à vous tour44
MERCURE DE FRANCE.
menter , loin de vous bercer au moins
de quelque feinte douceur ? Quoi ! vous
ne fentez pas votre aveuglement ? En
vérité , vous êtes fou avec votre philofophie.
Eh ! ne voyez-vous pas que l'objet
de vos pourfuites , ne peut décemment
fans faire tort à fon éducation , s'abaiffer
à vos defirs , à moins que fa condefcendance
ne lui donne fur vous un
empire abfolu , & qu'elle ne fe faffe un
fujet de gloire , de tenir un bel efprit à
fa chaîne , en le nourriffant de frivoles
efpérances mais cet efprit , s'il étoit fit
fublime , verroit qu'on le joue , s'ennuieroit
de fon efclavage , & briferoit
fes fers.
En vérité , il eft fcandaleux de refufer
à un honnête homme , ce que tant d'autres
lui ont accordé. L'amour bleffé fe reveille
, mais l'amour méprifé doit s'endormir
ou s'éteindre. Nos champs font peuplés
de ces beautés fieres & capricieufes ,
qui regardant un plaifir paffé comme un
verre brifé , & croyant leur jeuneſfe éternelle
, & leur regne fans fin , ont vieilli
fans aimer , & vécu fans jouir. J'ai fait
quelque bruit par mes charmes , & j'en
ufai , vous le rappellez - vous , en fille
honnête & bien élevée . Je fçais donc
combien d'avances peut faire la reconh
JANVIER. 1758 . 45
noiffance & l'amitié d'une honnête- femme
, fans parler ici de l'aiguillon de l'amour
; mais voici des armes contre votre
cruelle. Sa froideur vient du naturel
ou de l'artifice, Quoi qu'il en foit , vous
n'aurez jamais deux jours de repos auprès
d'elle. Ce feront des defirs & des
refus continuels , une tyrannie pour les
fens , un délire de la raifon à ne jamais
fe reconnoître . Si fon indifférence eft naturelle
, la bizarrerie de fes traitemens
marqueroit un cerveau dérangé ; car y
a- t- il de femme raifonnable , qui tantôt
careffe , & tantôt rebute fon amant , fans
aucun motif de changer ? Vous feriez bien
fou de vouloir redreffer une tête que
Jupiter lui -même ne fçauroit refondre .
Si cette rigueur n'eft qu'affectée , il fait
beau voir un homme de votre mérite ,
un Philofophe jouer le rôle d'enfant , &
fe laiffer mener par une jeune beauté
comme cette foule d'oifons mufqués qui
s'attroupent autour d'elle .
Je me plaifois jadis à lire la vie des
Sages de la Grece , & je fréquente aujourd'hui
les côteaux fortunés où ils continuent
leurs promenades & leurs leçons.
Mais parmi toutes ces ombres vénérables ,
je m'attache furtout à celle d'Ariftippe ,
auffi remarquable par la profondeur de
46 MERCURE DE FRANCE.
fon érudition , que par la pénétration &
la vivacité de fon génie. Ce Philofophe
me racontoit qu'à peine admis à la converfation
de Thaïs , qui étoit de fon temps
la Venus de la Grece , elle entendoit dire
affez volontiers, par lui , ou par les autres ,
que Thaïs devoit être aimée de tout le
monde , & n'aimer qu'Ariftide . Cette
beauté faifoit plus de cas des talens de
T'efprit , que des talens d'argent. Jugez
donc quel tort vous donnez à votre fiere
maîtreffe , vous , qui avez des talens de
toutes les efpeces.
Votre état me caufe une peine infupportable
: elle ne s'adoucira que lorfque
j'apprendrai que l'un des deux a changé ;
car autrement ce feroit un enfer pour
vous , & de fa part le triomphe le plus
injufte mais fi vous m'en croyez , vous
la previendriez , quand vous auriez envie
de la faire changer . La rigueur des coeurs
faits comme le fien ne s'ammollit & ne
fe rend qu'à l'extrême befoin . Elle a beau
ne pas le fentir , ou faire femblant ; accoutumée
à votre amour , elle ne peut
déformais s'en paffer , quoiqu'elle s'imagine
vous faire grace de vous fouffrir
tout le jour à fes pieds. On ne connoît
un bien , que lorfqu'il eft perdu . Faites
enforte qu'elle éprouve fous un autre la

JANVIER. 1758. 47
fervitude qu'elle vous impofe ; fufcitezlui
quelque beau garçon , qui lui tienne
rigueur , pour vous venger il fera mieux,
vous ferez aimé , c'eft un affaut violent
pour la beauté la plus impitoyable , que
la défertion d'un amant affidu .
pour
Ces Dames lifent tant de romans
qu'elles s'endorment toujours l'imagination
pleine de quelque chevalier errant ,
Perdez donc quelque temps les traces de
fa maifon , & quelque defir qui vous
preffe d'y retourner , effayez auparavant
d'un autre objet , car un image challe
l'autre. Horace ne dit- il pas qu'il faut préférer
une Venus docile , à la fiere Junon
? Voilà votre devoir. Vous donnez ,
entre nous , trop de prix à des chofes
qui n'en ont aucun. Un jupon blanc &
quatre fleurs font la parure de la candeur
& de la beauté , filles de la nature
& non de l'artifice . Enfin fi vous paffez
huit jours fans aller chez elle , vous reprendrez
la liberté de votre coeur , le
calme de vos efprits , & le repos de vos
jours , qui vaut bien les plaifirs de l'amour.
Moins de peines , & point tant de
plaifirs , voilà où fe réduit tout le bonheur
de l'homme. La fatisfaction qui nous
revient de la délivrance d'un chagrin ou
d'une paffion violente , dure bien plus
48 MERCURE DE FRANCE.
longtemps que la jouiffance du plaifir le
plus réel , auffi court qu'il eft vif , fans
compter les tracas , les défagrémens , les
dépenfes , la perte du temps , les remords
de l'honneur , l'abandon des affaires pour
fuivre les fantaifies d'une ennemie ; car
il n'y en a point de plus cruelle qu'une
femme qui a des caprices , & jamais des
complaifances.
Vous êtes bon Juge dans les affaires
d'autrui , foyez - le , de grace , dans vos
propres intérêts , & réfléchiffez à loiſir ,
qu'une femme fenfée , quand elle a le
coeur occupé d'un premier amant , n'eſt
pas capable de feindre avec un nouveau.
Penfez du moins à moi , qui mérite
de vivre dans votre fouvenir , après que
je fuis morte pour vous. Si vous avez à
m'apprendre la nouvelle que je defire fi
fortement , c'est- à - dire , que vous êtes
quitte de votre paffion , je vous avertis
de ne pas confier votre réponſe au porteur
de ma lettre ; car c'eft Momus , il
pourroit bien la lire par curiofité , ou la
remettre en d'autres mains. Confiez - la
plutôt à quelqu'une de ces ames honnêtes
& férieufes , qui puiffe débarquer fur
nos bords fortunés. Adieu , bonne fanté
, calme des fens & paix de l'ame.
VERS
JANVIER. 1758 . 49
VERS
A ARISTE. L
O toi qui m'appris à connoître
Les purs attraits de l'amitié :
Cher Arifte , tu m'as vu naître
Ton coeur à mon coeur eft lié ,
Et dès la plus tendre jeuneffe ,
J'ai déposé dans ton fein
Tous ces quarts d'heure de foibleffe ,
Les effets d'un goût incertain.
Des plaifirs faifant mon idole ,
Tu le fçais , j'ai cherché chez eux
Le bonheur dont mon ame eft folle .
Mais hélas ! trompant mes voeux ,
Me confiant en leur parole ,
Plongé dans des excès honteux ,
Je n'ai goûté qu'un bien frivole ,
Qui ne m'a jamais fait heureux.
Trop long-temps d'une humeur légere ,
Qu'aucun objet ne put charmer ,
Je goûtai fouvent l'art de plaire ,
J'ignorai la douceur d'aimer.
Oni , je t'en fais l'aveu fincere ,'
Jamais des amoureux lauriers
Je n'ai voulu ceindre ma tête
Une difficile conquête
11. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
N'a rien pu fur mes fens groffiers.
Voulant changer de deſtinée ,
Et de mes maux finir le cours ,
Bientôt le joug de l'Hyménée
S'appéfantit fur mes beaux jours.
Aujourd'hui la reconnoiffance
Refferrant les noeuds du devoir ,
Me fait aimer par complaiſance ,
Ou du moins me le fait vouloir,
Le fort à mes voeux inflexible ,
M'a fait perdre la liberté ,
Aux pieds d'une jeune beauté
A mes feux peut - être fenfible .
De ces deux objets enchanté ,
Mon coeur qui s'oublie & s'ignore ;
Ce coeur à jamais malheureux ,
Ami , toutes deux les adore ,
Si l'on peut en adorer deux.
De ce fecret dépositaires ,
enfans de ma douleur ;
"
Ces vers ,
Des maux
devenus
néceffaires
,
Vont
t'apprendre
toute
l'horreur
:
Tu les partageras
peut-être ,
Ou tu les plaindras
tout au moins
:
Pourquoi
, loin de moi par tes foins
Ne peux-tu reformer
mon être ?
Pourquoi
.. Cher Arifte
, il fuffit,
Ce papier
trempé
de mes larmes
2
Sans doute en a déja trop dit,
JANVIER. 1758. St
En vain te ferois- je un récit
De mes peines , de mes alarmes ,
Ce récit feroit mal écrit ;
Car la douleur qui m'attendrit ,
Seule me fait fentir des charmes ,
Et la douleur n'a pas d'efprit.
Par M. Th. de C. G. du C. du R.
MADRIGAL.
JEUNES Bergers , auprès de vos Bergeres ,
Je vous vois fur des chalumeaux
Exprimer vos ardeurs finceres ,
Qu'en vain rend après vous le doux chant des
oifeaux .
Qu'autrement près de Life , on voit agir Clitan
dre !
De moi , foibles Amans , venez , venez , ap
prendre
A mêler aux amours le charme des plaifirs.
Ma bouche fur la fienne exprime mes defirs
Et fon coeur eft cet écho tendre ,
Qui répete mes foupirs.
Le 10 Novembre 1757.
PASQUIER
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
REPRO CHE.
DANS le choix des plaifirs le coeur fe fait connoître
,
L'amour n'en trouve guere où fon objet n'eſt pas ,
Et qui faifit tous ceux qui s'offrent fur les pas ;
Sent moins le bien d'aimer que le defir de l'être.
RACCOMMODEMENT ,
A Madame Poup... de Mol... de Left.
SILVIE aimoit Corilas , Corilas adoroit
Silvie. Leurs coeurs étoient faits l'un pour
l'autre , la fincérité , la douceur , l'eftime
, les avoit unis. L'amour avoit entrelaffé
ces liens de fleurs aimables , de ces
fleurs fement fans ceffe autour de fon
que
trône de verdure , la main légere des plaifirs
. Quelles chaînes formées par l'eftime
& l'amour ! Elles devoient être éternelles.
Les jours fe levoient fans nuages pour
Corilas & Silvie. Ils ignoroient l'inquiétude
, les chagrins leur étoient inconnus ,
ils n'avoient d'autre foin que de fe plaire ,
d'autre paffion que de s'aimer , d'autre
plaifir que de fe le dire. Si elle eût pu
JANVIER. 1758 . 53
croître , les envieux & les jaloux euffent
accru leur tendreffe.
O Ciel ! quel affreux nuage
Vient obſcurcir ces beaux jours !
Le défefpoir & la rage
Font déferter les Amours.
Une Déeffe effrayante
Compoſe d'affreux fecrets
Sur un autel de Cyprès ;
Sa main d'une urne fanglante ;
Tire & replonge trois fois
Une épée étincelante.
Alors élevant la voix ,
Appellant la Jaloufie ,
Elle prononce en furie
Quelques mots entrecoupés ;
Les fleuves font arrêtés ,
L'air mugit , la terre tremble ;
Se joignant à cet inftant ,
Ces deux Déeffes enſemble
Tracent , en lettres de fang ,
Un horrible Taliſman.
Il devoit rendre Silvie légere , il devoit
faire que Corilas ceffât d'être fenfible.
Quelle tendreffe pouvoit tenir contre
la puiffance de la difcorde & de la jaloufie
? Ces deux Déeffes réunies étoient envieufes
du bonheur des deux amans : el-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
les vouloient les rendre malheureux , &
les féparer pour toujours . Quelle vie que
la leur , après avoir goûté de fi doux
plaifirs ! Ils n'auroient pas vécu , la mort
ou plutôt le défefpoir eût tranché leur deftinée.
C'eût été un triomphe pour la Difcorde
, qui n'avoit jamais vu deux coeurs
unis. Le noir projet de cette Déeffe
cruelle fut près de réuffir . Corilas vit la
tombe ouverte fous fes pas , le chagrin l'y
conduifoit , il féchoit de douleur , & no
regrettoit point la vie ; il croyoit avoir
perdu le coeur de Silvie : n'être plus aimé ,
étoit mille fois plus affreux pour lui que
de mourir.
La difcorde en effet , avoit mis en ufage
fes fecrets , avoit employé toute la
force du Talifman cruel . Ĉorilas & Silvie
reffentoient les défiances , la peine , les
tourmens du coeur , qu'on ne définit point,
qu'on ne peut exprimer. Ils éprouvoient
ce vuide , cette douleur profonde qui agite
, qui trouble , qui glace tour à tour
qui femble rendre l'ame infenfible & incapable
de penfer à autre chofe qu'à fon
amour malheureux ou à fon défeſpoir.
Alors on ne fe plaint que par des fou
pits , on fent couler , malgré foi , des larmes
ameres ; on ne parle que par intervalle
, on s'exprime fans ordre & fansfuiJANVIER.
1758 . SS
te. Dans ces momens , on n'exifte que par
la douleur ; mais on aime encore : ce font
là , fi je l'oſe dire , les fymptômes les plus
violens de l'amour ; mais d'un amour prêt
à s'enflammer mille fois davantage , ou à
s'éteindre pour toujours. Ce font les premiers
momens d'une abfence éternelle ,
les fuites d'une mort funefte & inattencore
,
due qui fépare deux tendres coeurs. C'eft
ce que produit le parjure , quand au milieu
d'un amour violent & fincere de deux
amans qui s'adoroient , l'un devient volage
, & laiffe en proie à tous fes tranfports
& à fa douleur celui qui aime en-
& qui ne peut ceffer d'aimer . Les
Dieux bienfaiſans ne permettent aux furies
de tourmenter les mortels , qu'un
certain nombre de jours : fi elles échouent
dans leurs projets , elles ne peuvent de
nouveau attaquer leurs coeurs , qu'après un
temps limité , & ces coeurs bien- faits rentrent
dans l'état de vertu , d'innocence &
de candeur qu'ils ont reçu des mains de
la nature. Mais hélas ! trop fouvent &
prefque toujours , fans fe fervir de toute
leur puiffance
, les paffions criminelles
qu'infpirent les furies impitoyables , prennent
racine dans le coeur des hommes ,
s'y placent comme dans leur centre : elles
font pour toujours ; les noires Euméni-
}
Civ
$6 MERCURE DE FRANCE.
des fe retirent , mais leur poiſon reſte &
ne fait que s'accroître.
Alors l'ambition ne connoît plus , ni
borne , ni crime . L'avarice , la foif de l'or
fait tout oublier. La perfidie , le parjure ,
les trahifons ne font que des moyens aux
paffions pour ſe fatisfaire. La
rage d'un libertinage
effréné ne refpecte rien & ne
connoît que la diffolution & fes horreurs.
Aimable & tendre volupté , fentimeņs
délicats , amour vertueux foibleffe ou
plutôt vertu des grands coeurs , préfent le
plus doux de la nature , vous êtes bannie
du milieu de ces hommes que les paffions
ont ainfi fubjugués . Ils ofent vous blâmer ,
vous , qui faites le bonlieur des Dieux &
des mortels qui leur reffemblent.
Tendres fentimens , vous ne pûtes vous
éloigner des coeurs de Corilas & de Silvie.
Vous fouffrites des efforts que
firent pour
vous anéantir la Difcorde & la Jaloufie :
vous fouffrites ! mais vous étiez bien sûrs
de reprendre vos droits facrés , & tous
vos avantages .
La Déeffe en fureur avoit tout effayé.
La tendreffe de Corilas & de Silvie étoit
fi grande , que la force du Taliſman , malgré
tout ce qu'avoit pu imaginer la Furie ,
n'avoit pu agir en même temps fur les deux
coeurs:
JANVIER. 1758. 57
Malgréles défiances , la peine , le trouble
& ces tourmens du coeur qu'occafionnoient
aux deux amans le Taliſman malheureux
; malgré une certaine froideur
étrangere à leurs fentimens dont ils ignoroient
la caufe , qu'ils éprouvoient , qu'ils
déteftoient , dont ils ne pouvoient fe défendre
, il reftoit toujours en eux- mêmes
plus d'amour qu'il ne s'en trouve dans les
amans vulgaires. La rage de la difcorde
redoubla à cette épreuve. Elle n'avoit rien
omis des cérémonies infernales qui pouvoient
féparer deux coeurs. Que faire ?
Dans fon défefpoir , elle crut réuffir de
tourner toute fa force contre chacun d'eux ,
& de les attaquer féparément.
Elle perfuada à Silvie qu'elle étoit négligée
,
, que Corilas aimoit ailleurs : fes
charmes , fon efprit & fon coeur ne devoient-
ils pas l'affurer du contraire ?
Elle fit voir à Corilas que Silvie étoit
fenfible pour un autre ; elle feignoit de
l'être en effet. La Difcorde lui avoit infpiré
cette penſée , comme un moyen sûr de
rappeller fon amant. En avoit-il befoin ?
lui , qui n'exiftoit que dans le coeur de
Silvie , qui ne vivoit que pour l'adorer ,
& qui regardoit comme un tourment tous
les momens qu'il paffoit abfent d'elle . Que
de détails ces fituations préfentent , fi je
Cv
48 MERCURE DE FRANCE.
fçavois peindre comme je fçais aimer !
Le temps fuyoit , mais qu'il paroiffoit
long à Corilas & à Silvie ! La feinte laf
foit le coeur de cette amante : ce coeur ingénu
, cette ame fincere & pleine de candeur,
fe faifoit une violence qui auroit altéré
les charmes , s'ils avoient pu l'être ,
qui répandoit une trifteffe fur ce front
dans ces yeux , qui n'ont été faits que
pour être les interpretes de la joie , de
l'amour & du fentiment.
Corilas plus agité encore , mouroit mille
fois . Son coeur ne pouvoit contenir en
même temps fa rage & fa tendreffe. 11 étoit
déchiré par les noires Euménides. Le fommeil
fuyoit loin de fes yeux , il ne connoiffoit
que le défefpoir.
Le temps prefcrit & fixé par les Dieux
bienfaifans finiffoit enfin , & les inftants
étoient courts pour la Difcorde , le moment
alloit expirer . La Furie redouble fa
rage. Ses efforts avoient fait de profondes
bleffures : ils en firent de nouvelles encore
dans ces deux coeurs ; mais la vertu &
l'amour de Corilas & de Silvie , ne reçurent
aucune atteinte .
Le Dieu d'Amatonte & de Paphos fouffroit
de les voir dans ce défefpoir cruel..
Il oublioit à côté de lui fon arc & fes fileshes
; fes yeux fixés fur ces deux amans fe
JANVIER. 1758 . 59
mouilloient de larmes ; s'il avoit pu , il
auroit hâté le moment qui devoit les
rendre à eux - mêmes . Il intéreſſa Vénus ,
il pria les Dieux , il l'obtint.
La Difcorde rentra dans les enfers , la
Jaloufie effaya encore de fe montrer , elle
ne fervit qu'à redoubler la tendreffe des
deux amans , qu'à faire croître leurs plaifirs
, qu'à multiplier leurs fermens. En
avoient- ils befoin ? La vertu n'eft-elle pas
le gage de la vertu ? l'amour , le gage
l'amour &
de:
Quel jour nouveau ſe préſente à mes yeux ?
Difparoiffez , Fureur , qui déchiriez mon ame ,
Je me fens protégé par le fecours des Dieux ,
Mon coeur eft éclairé d'une célefte flamme.
Après tant de cruels tourmens ,
Tant de fureurs , tant de trifteffe ,
Hélas ! dans quelle heureufe ivreffe
Sont plongés mon coeur & mes fens ?
Vous m'aimez , je l'entends ; vous venez de le
dire ,
Mon coeur entier ne peut fuffire ,
Silvie , au tendre fentiment ,
A ce délicieux délire
Qu'excite un aveu fi charmant
Jouiffez de tout votre triomphe , Silvie
, ou plutôt du triomphe de la vertin
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
& de la tendreffe. Votre coeur eft fait
pour inſpirer l'une & l'autre. Ne vous défiez
plus de vos charmes , ne vous défiez
plus de mon amour : il eft éternel comme
les Dieux qui l'ont mis dans mon coeur.
Si ces Dieux qui veillent fur les ames nées
fenfibles & vertueufes , permettoient encore
à la difcorde de paroître , plus puiffans
qu'elle par notre amour , rompons
fes piéges , arrêtons fes efforts. Que la jaloufie
ne fe montre que dans les yeux &
le coeur de ceux que notre tendreffe
rendre envieux .
peut
Avec quel tranfport je reçois ce gage
innocent , ces marques de votre tendreffe.
Ces fleurs , ces violettes , cette parure favorite
dont s'orne le printems dans tes
premiers jours où il vient échauffer & embellir
la terre , ont bravé la neige & les
frimats qui la couvrent. Quel plus heureux
préfage pour moi? Vous y joignez ce
ruban qui orna vos beaux cheveux ; ces
cheveux blonds , & tels que les Poëtes les
donnent à Appollon , pour orner & croître
fa beauté , lorfqu'il préfide à l'affemblée des
Mufes fur le haut du Parnaffe , & qu'un
zéphyr léger les agite ; ou tels que les à Vénus
, lorfque fur le foir d'un beau jour
d'été , négligemment vêtue , couronnée de
rofes & de myrte, entourée des Tritons &
JANVIER. 1758. 61
des Néréïdes , elle promene légèrement fa
conque marine , tirée par des colombes , fur
les Aots argentés.
Voilà les gages de votre tendreffe: qu'ils
me font précieux ! Ce n'eft point l'or du
nouveau monde que j'ambitionne , les
grandeurs n'ont point pour moi de charmes
, c'eft le coeur de Silvie , c'eft une
fleur qu'a touché fa main , c'eft un mot
de fa bouche , c'eft fa tendreffe qui peut
me rendre heureux. Puiffe- t-elle me la
conferver toujours !
UN
Par le Montagnard des Pyrénées.
L'ANE RÊVANT,
FABLE.
N Ane un jour dormoit , & c'étoit de grand
coeur ;
Car trouvez-moi quelqu'un qui dorme mieux
qu'un âne.
Ce n'eft pas que je le condamne :
Dormir n'eft point un mal ; j'en fais juge un
Prieur.
Trompé par un fonge flatteur ,
Ce Rouffin fe croyoit animal raifonnable.
Il avoit laiffé là le métier de grifon ,
Et faifoit celui d'homme : y gagaoit-il ko non :
62 MERCURE DE FRANCE
Mais fon orgueil couvroit d'un voile favorable
Sa nouvelle condition.
Des vapeurs
du fommeil la douce illufion
A fes propres regards le peignoit redoutable.
C'étoit lui qui , le fouet en main ,
Menoit préfentement les Anes au moulin.
Il goûtoit , en fe faifant craindre ,
Des plaifirs pour lui tout -nouveaux.
Il trouvoit cependant qu'on étoit bien à plaindre
D'avoir à gouverner de pareils animaux.
A cela près , la vanité du Sire
En ce moment triomphoit , comme il faut,
Lorfque martin-bâton l'éveillant en ſurfaut ,
Adieu toute fa vaine gloire.
Cet Ane , à fon réveil , reconnut , en pleurant ,
Qu'il n'étoit pas d'un grain moins Ane que de
vant.
gens
Combien de chez nous dont ce rêve eft l'hif
toire !
ETRENNES
Au Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bare
Tour anime aujourd'hui mon coeur .
Le refpect va guider mon zele
Aux pieds du Trône où la candeur ,
Dans un Roi bienfaifant , trouve un fujet fidele
Prince ! l'appui des talens ,..
JANVIER. 1758. 65
Et des Lorrains toujours le Pere ,
Le monde vous doit fon encens
Moi , l'hommage le plus fincere.
Que de fuperbes monumens
"
Vont confacrer , dans tous les temps ,,
Un nom que le fiecle révere !
Chaque jour , des traits de bonté
A l'univers vous font connoître :
Pour le bien de l'humanité ,
Grand Roi , le deftin vous fit naître.
O Dieux ! que de faits étonnans
Doivent , dans l'avenir, décorer notre histoire !:
Votre place eft marquée au temple de mémoire ,
Ad deffus des grands Conquérans.
Plus terrible que le tonnerre ,
Alexandre partout fit fentir fa fureur.
Il fit les malheurs de la terre,
Et vous en faites le bonheur.
D'une auffi précieuſe vie
Le Ciel doit prolonger le cours..
Que la gloire file vos jours ,
Et que la Parque les oublie.
Par M. DE CHENNEVIERES.
Le mot de l'Enigme du premier Mercure
de Janvier eft Chemin . Celui du Logogryphe
et Mariage , dans lequel on
64 MERCURE DE FRANCE.
trouve mari , ami , âge , rime , gare , rage,
aime.
ENIGM E.
Je fuis & ne fuis pas , réfolvez ce problême ; E
J'existe pour l'enfant qui termine fon thême ,
Et je n'existe pas pour le trifte forain ,
Qu'un orage imprévu force à chercher fon pain .
Tel au fond de fa bourſe apprit à me connoître,
Qui d'un vuide réel ne crut pas faire un être.
Le Vainqueur échappé dès campagnes de Mars ,
Me trouve ,fans me voir , au bout de fes hazards ;
La belle furannée attend avec trifteffe ,
L'arrêt qu'après trente ans je porte à ſa tendreſſe :
Le Plaideur d'autre part au barreau maltraité ,
Me cherche avidement d'un vifage attrifté :
Un aimable récit fait craindre ma préſence ;
Le tragique , au contraire , accufe mon abfence ;
Et tel eft des humains le travail déplacé ,
L'inconcevable erreur , le caprice infenfé :
Vivre pour m'éviter , & mourir d'ordinaire ,
Engagé dans mes rêts , lorfqu'on veut s'y ſouftraire.
`
JANVIER . 1758 . 65
LOGOGRYPH E.
Das cruautés du fort victime deplorable ,
ES
Je fouffre à chaque inftant mille tourmens nouveaux
.
Encor fi du deftin l'arrêt impitoyable
M'eût laiffé pour efpoir de voir finir mes maux.
Mais non ô barbarie ! ô cruelle injuftice !
Pour n'en plus endurer , il faut que je périffe.
A ce trifte début tu me plains , cher Lecteur ?
J'excite ta pitié ? Mais fois faifi d'horreur :
Vois comme une main affaffine
De mille & mille dards vient me percer le fein.
En font- ils arrachés hélas ! on m'en deftine ,
L'inſtant d'après , un plus nombreux effain .
Enfin trop répété , cet horrible martyre
Met mon corps en lambeaux , & je ne vaux plus
rien .
Si des maux fi connus ne m'indiquoient pas
bien ,
Cherche , Lecteur , ce que defire
Cet homme ambitieux , qui , for jouet du ſort ,
Rifquant fon bien , par avarice ,,
Attend qu'il plaiſe à fon caprice
De décider s'il eut raifon ou tort.
J'offre encore à tes yeux un des points de la
terre ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Qui termine fon axe : un Dieu qui , pour Junon }
Sous les flots écumans , miniftre de colere ,
Des Troyens échappés voulut , à fa priere ,
Noyer le trifte refte , & perdre jufqu'au nom :
En la cuifine un meuble néceffaire :
Un fleuve d'Italie ; enfin un ornement
Que peut porter un Prêtre feulement.
C'en eft affez , Lecteur , il faut me taire :
T. PASQUIER.
CHANSON,
A Mademoifelle V... jouant à Colin- Maillard.
AIR : Pour un Amant frivole.
COMME OMME un rien vous décore !
Le croiroit - on jamais ?
Sous ce mouchoir encore
Vous avez mille attraits.
Plus je vous confidere ,
Plus je vois en effet ,r
Que l'Amour peut bien plaire ,
Tout aveugle qu'il eft.
JANVIER. 1758 . 67
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'Eloge de M. du Marfais,
par M. d'Alembert.
TELLE
ELLE eft l'analyfe de l'ouvrage de M.
du Marfais fur les Oracles. Revenons
maintenant àfa perfonne. Il étoit deſtiné
à être malheureux en tout . M. de Maifons
le pere , chez qui il étoit entré , & qui en
avoit fait fon ami , étoit trop éclairé pour
ne pas fentir les obligations qu'il avoit à
un pareil Gouverneur , & trop équitable
pour ne pas les reconnoître : mais la mort
l'enleva dans le temps où l'éducation de
fon fils étoit prête à finir , & où il fe propofoit
d'affurer à M. du Marfais une retraite
honnête , jufte fruit de fes travaux
& de fes foins. Notre Philofophe , fur les
efpérances qu'on lui donnoit de fuppléer à
ce que le pere de fon éleve n'avoit pu faire
, refta encore quelque temps dans la
maifon. Mais le peu de confidération
qu'on lui marquoit , & les dégoûts mêmes
qu'il effuya , l'obligerent enfin d'en fortir
& de renoncer à ce qu'il avoit lieu d'atten
68 MERCURE DE FRANCE.
dre d'une famille riche à laquelle il avoit
facrifié les douze plus belles années de fa
vie. On lui propofa d'entrer chez le fameux
Law , pour être auprès de fon fils ,
qui étoit alors âgé de feize ou dix- fept ans;
& M. du Marfais accepta cette propofition .
Quelques amis l'accuferent injuftement
d'avoir eu dans cette démarche des vues
d'intérêt toute fa conduite prouve affez
qu'il n'étoit fur ce point ni fort éclairé ,
ni fort actif , & il a plufieurs fois affuré
qu'il n'eût jamais quitté fon premier eleve,
fi ,par le refus des égards les plus ordinaires,
on ne lui avoit rendu fa fituation infupportable.
La fortune qui fembloit l'avoir placé
chez M. Law lui manqua encore . Il
avoit des actions qu'il vouloit convertir en
un bien plus folide : on lui conſeilla de les
garder. Bientôt après , tout fut anéanti ,
& M. Law obligé de fortir du Royaume ,
& d'aller mourir dans l'obfcurité à Venife .
Tout le fruit que M. du Marfais retira
d'avoir demeuré dans cette maiſon , ce
fut , comme il l'a écrit lui-même , de pouvoir
rendre des fervices importans à plufieurs
perfonnes d'un rang très - fupérieur au
fien , qui depuis n'ont pas paru s'en fouvenir
; & de connoître ( ce font encore fes
propres termes ) la baffeffe , la fervitude
JANVIER . 1758. 69
& l'efprit d'adulation des grands .
peu
Il avoit éprouvé par lui -même combien
cette profeffion fi noble & fi utile , qui a
pour objet l'éducation de la jeuneffe , eft
honorée parmi nous , tant nous fommes
éclairés fur nos intérêts ; mais la fituation
de fes affaires , & peut-être l'habitude
, lui avoient rendu cette reffource
indifpenfable. Il rentra donc encore dans
la même carriere , & toujours avec un
égal fuccès. La juftice que nous devons à
fa mémoire , nous oblige de repouffer à
cette occafion une calomnie qui n'a été que
trop répandue. On a prétendu que M. du
Marfais étant appellé pour préfider à l'éducation
de trois freres dans une des premieres
maifons du Royaume , avoit demandé
dans quelle religion on vouloit qu'il les élevât .
Cette queftion finguliere avoit été faite à
M. Law , alors de la religion Anglicane ,
par un homme d'efprit , qui avoit été pendant
quelque temps auprès de fon fils . M.
du Marfais avoit fçu le fait , & l'avoit fimplement
raconté : il étoit abfurde de penfer
qu'en France , dans le fein d'une famille
Catholique où perfonne ne le connoiffoit
encore , & où il avoit intérêt de
donner bonne opinion de fa prudence , il
eût hazardé un difcours fi extravagant , &
qui pouvoit être regardé comme une inju
70
MERCURE DE FRANCE.
re ; mais on trouva plaifant de le lui attri
buer ; & par cette raifon , on continuera
peut-être à le lui attribuer encore , non feulement
contre la vérité , mais même contre
la vraisemblance . Cependant nous ne devons
pas laiffer ignorer à ceux qui liront cet
éloge, que ce conte ridicule, répété & même
orné , en paffant de bouche en bouche , eft
peut-être ce qui a le plus nui àM. du Marfais.
Les plaifanteries que notre frivolité fe permet
fi légèrement fans en prévoir les fuites
, laiffent fouvent après elles des plaies
profondes ; la haine profite de tout ; &
qu'il eft doux pour cette multitude d'hommes
que bleffe l'éclat des talens , de trouver
le plus léger prétexte pour ſe difpenfer
de leur rendre juſtice !
Cette imputation calomnieufe , & ce
que nous avons rapporté au fujet de l'hiftoire
des Oracles, ne font pas les feules petfécutions
que M. du Marfais ait effuyées.
Il nous est tombé entre les mains un fragment
d'une de fes lettres fur la légèreté des
foupçons qu'on forme contre les autres en
matiere de religion. Il ne lui étoit que
trop permis de s'en plaindre , puifqu'ilen
avoit été fi fouvent l'objet & la victime.
Nous apprenons par ce fragment , que
des hommes qui fe difoient Philofophes,
l'avoient accufé d'impiété , pour avoir
JANVIER. 1758. 71
foutenu contre les Cartéfiens , que les bêtes
n'étoient pas des automates. Ses Adverfaires
donnoient pour preuve de cette
accufation , l'impoffibilité qu'il y avoit
felon eux , de concilier l'opinion qui attribue
du fentiment aux bêtes , avec les
dogmes de la fpiritualité & de l'immortalité
de l'ame , de la liberté de l'homme , &
de la juftice divine dans la diftribution des
maux ( 1 ). M. du Marfais répondoit que
l'opinion qu'il avoit foutenue fur l'ame
des bêtes , n'étoit pas la fienne ; qu'avant
Defcartes elle étoit abfolument générale ,
comme conforme aux premieres notions de
l'expérience & du fens commun , & même
au langage de l'Ecriture ; que depuis Defcartes
même , elle avoit toujours prévalu
dans la plupart des écoles , qui ne s'en
étoient pas crues moins orthodoxes ; enfin
que c'étoit apparemment le fort de
quelque opinion que ce fût fur l'ame des
bêtes , de faire taxer d'irréligion ceux qui
la foutenoient , puifque Defcartes lui -même
en avoit été accufé de fon temps , pour
avoir prétendu que les animaux étoient de
pures machines. Il en a été de même parmi
nous , d'abord des partifans des idées
innées, & depuis peu de leurs adverfaires :
( 1 ) Voyez dans l'Encyclopédie l'article Forme
fubftantielle.
72 MERCURE DE FRANCE.
plufieurs autres opinions femblables ont
eu cette finguliere deftinée , que le pour &
le contre ont été fucceffivement traités
comme impies ; tant le zele aveuglé par
l'ignorance
, eft ingénieux à fe forger des
fujets de fcandale , & à fe tourmenter luimême
& les autres .
M. du Marfais , après la chûte de M.
Law , entra chez M. le Marquis de Baufremont.
Le féjour qu'il y fit durant plufieurs
années , eft une des époques les plus
remarquables de fa vie , par l'utilité dont
il a été pour les lettres. Il donna occafion
à M. du Marfais de fe dévoiler au Public
pour ce qu'il étoit , pour un Grammairien
profond & Philofophe , & pour un efprit
créateur dans une matiere fur laquelle fe
font exercés tant d'excellens Ecrivains.
C'eft principalement en ce genre qu'il s'eft
acquis une réputation immortelle , & c'eſt
aufli par ce côté important que nous allons
déformais l'enviſager.
Un des plus grands efforts de l'efprit humain
, eft d'avoir affujetti les langues à
des regles ; mais cet effort n'a été fait que
peu-à-peu. Les langues , formées d'abord
fans principes , ont été plus l'ouvrage du
befoin que de la raifon ; & les Philofophes
réduits à débrouiller ce cahos inforfe
font bornés à en diminner le plus
me ,
qu'il
JANVIER . 1758. 73.
qu'il étoitpoflible , l'irrégularité , & à réparer
de leur mieux ce que le Peuple avoit
conftruit au hazard : car c'eft aux Philofophes
à régler les langues , comme c'eſt aux
bons Ecrivains à les fixer. La Grammaire
eft donc l'ouvrage des Philofophes : mais
ceux qui en ont établi les regles , ont fait
comme la plupart des inventeurs dans les
Sciences : ils n'ont donné que les réſultats
de leur travail , fans montrer l'efprit qui
les avoit guidés. Pour bien faifir cet efprit
fi précieux à connoître , il faut fe remettre
fur leurs traces ; mais c'eft ce qui
n'appartient qu'à des Philofophes comme
eux . L'étude & l'ufage fuffifent pour apprendre
les regles , & un degré de conception
ordinaire pour les appliquer ; l'efprit
philofophique feul peut remonter jufqu'aux
principes fur lefquels les regles font
établies & diftinguer le Grammairien
de génie du Grammairien de mémoire .
Cet efprit apperçoit d'abord dans la Grammaire
de chaque langue les principes généraux
qui font communs à toutes les autres
, & qui forment la grammaire générale
; il démêle enfuite dans les ufages particuliers
à chaque langue ceux qui peuvent
être fondés en raifon , d'avec ceux qui ne
font que l'ouvrage du hafard ou de la négligence
: il obferve l'influence réciproque
*
II. Vol. D
74 MERGURE DE FRANCE .
t
que les langues ont eue les unes fur les autres
, & les altérations que ce mêlange leur
a données , fans leur ôter entiérement leur
premier caractere : il balance leurs avantages
& leurs défavantages mutuels ; la différence
de leur conftruction , ici libre ,
hardie & variée , là réguliere , timide &
uniforme ; la diverfité de leur génie tantôt
favorable , tantôt contraire à l'expreffion
heureufe & rapide des idées ; leur richeffe
& leur liberté , leur indigence &
leur fervitude. Le développement de ces
différens objets eft la vraie métaphyfique
de la grammaire. Elle ne confifte point ,
comme cette philofophie ténébreufe qui fe
perd dans les attributs de Dieu , & les facultés
de notre ame , à raifonner à perte de
vue fur ce qu'on ne connoît pas , ou à
prouver laborieufement par des argumens
foibles , des vérités dont la foi nous difpenfe
de chercher les preuves. Son objer
eft plus réel & plus à notre portée ; c'eft la
marche de l'efprit humain dans la généra
tion de fes idées , & dans l'ufage qu'il fait
des mots pour tranfmettre fes penfées aux
autres hommes . Tous les principes de cette
métaphyfique appartiennent , pour ainfi
dire, à chacun, puifqu'ils font au dedans de
nous ; il nefaut, pour les y trouver , qu'une
analyſe exacte & réfléchie : mais le don
JANVIER. 1758. 75
de cette analyſe n'eft pas donné à tous. Oa
On
peut néanmoins s'affurer fi elle eft bien faite
, par un effet qu'elle doit alors produire
infailliblement , celui de frapper d'une lumiere
vive tous les bons efprits auxquels'
elle fera préſentée : en ce genre c'eft pref
que une marque fûre de n'avoir pas rencontré
le vrai , que de trouver des contradicteurs
, ou d'en trouver qui le foient longtemps.
Auffi M. du Marſais n'a- t- il effuyé
d'attaques que ce qu'il en falloit
pour affurer
pleinement fon triomphe ; avantage
rare pour ceux qui portent les premiers
dans les fujets qu'ils traitent , le flambeau
de la philofophie.
Le premier fruit des réflexions de M. du
Marfais fur l'étude des langues , fut fɔn
Expofition d'une méthode raiſonnée pour apprendre
la Langue Latine : elle parut en
1722 : il la dédia à MM . de Bauffremont
fes éleves , qui en avoient fait le plus heu
reux effai , & dont l'un , commencé dès
l'alphabet par fon illuftre Maître , avoit
fait en moins de trois ans les progrès les
plus finguliers & les plus rapides.
La méthode de M. du Marfais a deux
parties , l'ufage & la raifon . Sçavoir une
langue , c'eft en entendre les mots ; & cette
connoiffance appartient proprement à la
mémoire , c'est-à- dire à celle des facultés
Dij
76 MERCURE DE FRANCE:
de notre ame qui fe développe la premiere
chez les enfans , qui eft même plus vive à
cet âge que dans aucun autre , & qu'on
peut appeller l'efprit de l'enfance. C'eſt
donc cette faculté qu'il faut exercer d'abord
, & qu'il faut même exercer feule .
Ainfi on fera d'abord apprendre aux enfans
, fans les fatiguer , & comme par
maniere d'amufement , fuivant différens
moyens que l'Auteur indique , les mots latins
les plus en ufage.On leur donnera enfuite
à expliquer un Auteur latin rangé fuivant
la conftruction françoiſe , & fans inverfion.
On fubftituera de plus dans le texte,
les mots fous- entendus par l'Auteur , & on
mettra fous chaque mot latin le terme françois
correfpondant : vis- à - vis de ce texte
ainfi difpofé pour en faciliter l'intelligence
, on placera le texte de l'Auteur tel qu'il
eft ; & à côté du françois littéral , une
raduction françoife conforme au génie de
notre langue. Par ce moyen , l'enfant repaffant
du texte latin altéré au texte véritable
, & de la verfion interlinéaire à une
traduction libre , s'accoutumera infenfiblement
à connoître par le feul ufage les
façons de parler propres à la langue Latine
& à la langue Françoife. Cette maniere
d'enſeigner le latin aux enfans , eſt une
mitation exacte de la façon dont on fe
JANVIER. 17:58. 27
rend familieres les langues vivantes , que
l'ufage feul enfeigne beaucoup plus vite
que toutes les méthodes. C'eft d'ailleurs fe
conformer à la marche de la nature. Le
langage s'eft d'abord établi , & la Grammaire
n'eft venue qu'à la fuite.
A mefure que la mémoire des enfans fe
remplit , que leur raifon fe perfectionne ,
& que l'ufage de traduire leur fait appercevoir
les variétés dans les terminaifons
des mots latins & dans la conftruction
& l'objet de ces variétés , on leur fait ap
prendre peu-à-peu les déclinaifons , les
conjugaifons , & les premieres regles de
la fyntaxe , & on leur en montre l'application
dans les Auteurs mêmes qu'ils ont
traduits : ainfi on les prépare peu à-peu ,
&comme par une efpece d'inftinct , à recevoir
les principes de la grammaire raifonnée
, qui n'eft proprement qu'une vraie
logique , mais une logique qu'on peut
mettre à la portée des enfans. C'eft alors
qu'on leur enfeigne le méchanifme de la
conftruction , en leur faifant faire l'anatomie
de toutes les phraſes, & en leur donnant
une idée jufte de toutes les parties du
difcours.
M. du Marfais n'a pas de peine à mon
trer les avantages de cette méthode fur la
méthode ordinaire. Les inconvéniens de
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
celle-ci font de parler aux enfans de cas ,
de modes , de concordance , & de régime
, fans préparation , & fans qu'ils
puiffent fentir l'ufage de ce qu'on leur fait
apprendre ; de leur donner enfuite des regles
de fyntaxe très- compofées , dont on
les oblige de faire l'application, en mettant
du françois en latin ; de vouloir forcer leur
efprit à produire , dans un temps où il n'eft
deftiné qu'à recevoir ; de les fatiguer en
cherchant à les inftruire ; & de leur infpirer
le dégoût de l'étude , dans un âge où
l'on ne doit fonger qu'à la rendre agréable..
En un mot , dans la méthode ordinaire on
enfeigne le latin à-peu-près comme un
homme qui, pour apprendre à un enfant à
parler , commenceroit par lui montrer la
méchanique des organes de la parole. M.
du Marfais imite au contraire celui qui
enfeigneroit d'abord à parler , & qui expliqueroit
enfuite la méchanique des organes.
Il termine fonouvrage par une application
du plan qu'il propofe , au poëme
féculaire d'Horace : cet exemple doit fuffire
aux Maîtres intelligens , pour les guider
dans la route qui leur eft ouverte .
Rien ne paroît plus philofophique que
cette méthode , plus conforme au déve-
Toppement naturel de l'efprit , & plus propre
à abréger les difficultés. Mais elle avoit
JANVIER. 175.8. ༡༧
deux grands défauts ; elle étoit pouvelle
elle contenoit de plus une critique de la
maniere d'enfeigner qu'on pratique encore
parmi nous , & que la prévention , la pareffe
, l'indifférence pour le bien public ,
s'obftinent à conferver , comme elles confacrent
tant d'autres abus fous le nom d'ufage.
Auffi l'ouvrage fut- il attaqué , &
principalement dans celui de nos Journaux
dont les Auteurs avoient un intérêt direct
à le combattre. Ils firent à M. du Marfais
un grand nombre d'objections auxquelles
il fatisfit pleinement . Mais nous ne devons
pas oublier de remarquer que lorfqu'il le
chargea , près de trente ans après, de la partie
de la grammaire dans le dictionnaire
-encyclopédique , il fut célébré comme un
grand maître , & prefque comme un oracle
dans le même Journal où fes premiers
ouvrages fur cette matiere avoient été
fi mal accueillis. Cependant bien loin
d'avoir changé de principes , il s'étoit confirmé
par l'expérience & par les réflexions,
dans le
peu
de cas
qu'il
faifoit
de la méthode
ordinaire
. Mais
fa
réputation
le
mettoit
alors au deffus
de la critique
; it
touchoit
d'ailleurs
à la fin de fa
carriere
,
& il n'y
avoit
plus
d'inconvénient
à le
louer. La plupart
des
critiques
de profeffion
ont
un avantage
dont
ils ne
s'apper-
D iv
80 MERCURE DE FRANCE.
çoivent peut-être pas eux- mêmes , mais
dont ils profitent comme s'ils en connoiffoient
toute l'étendue ; c'est l'oubli auquel
leurs décifions font fujettes , & laliberté
que cet oubli leur laiffe d'approuver
aujourd'hui ce qu'ils blâmoient hier ,
& de le blâmer de nouveau pour l'approuver
encore.
M. du Marfais encouragé par le fuccès
de ce premier effai , entreprit de le développer
dans un ouvrage qui devoit avoir
pour titre les véritables Principes de la Grammaire
, ou nouvelle Grammaire raiſonnée
pour apprendre la langue Latine. Il donna
en 1729 , la préface de cet ouvrage qui
contient un détail plus étendu de fa méthode
, plufieurs raifons nouvelles en ſa faveur
, & le plan qu'il fe propofoit de fuivre
dans la grammaire générale. Il la divife
en fix articles ; fçavoir la connoiffance
de la propofition & de la période en tant
qu'elles font compofées de mots , l'orthographe
, la profodie , l'étymologie , les
préliminaires de la fyntaxe même. C'est
tout ce qu'il publia pour lors de fon ouvrage
, mais il en détacha l'année ſuivante un
morceau précieux qu'il donna féparément
au Public , & qui devoir faire le dernierobjet
de fa grammaire générale. Nous voulons
parler de fon Traité des Tropes , ou des
JANVIER. 1758. 8I
différens fens dans lefquels un même mot
peut- être pris dans une mêmelangue.L'Auteur
expofe d'abord dans cet ouvrage ,
à- peu - près comme il l'a fait depuis dans
P'Encyclopédie au mot Figure, ce qui conftitue
en général le ftyle figuré , & montre
combien ce ftyle eft ordinaire , non feulement
dans les écrits , mais dans la converſation
même ; il fait fentir ce qui diftingue
les figures des penfees , communes à
toutes les langues , d'avec les figures de
mots , qui font particulieres à chacune , &
qu'on appelle proprement tropes. Il détaille
Pufage des tropes dans le difcours , & les
abus qu'on peut en faire ; il fait fentir les
avantages qu'il y auroit à diftinguer dans
les dictionnaires latins-françois le fens propre
de chaque mot d'avec les fens figures
qu'il peut recevoir ; il explique la furbordination
des tropes ou les différentes claffes
auxquelles on peut les reduire , & les
différens noms qu'on leur a donnés . Enfin
pour rendre fon ouvrage complet , il traite
encore des autres fens , dont un même
mor eft fufceptible , outre le fens figuré ,
comme le fens adjectif ou fubftantif, déterminé
, ou indéterminé , actif , paffif on
neutre , abfolu ou relatif, collectif ou diftributif,
compofé ou divifé, & ainfi des autres ,
Les obfervations & les regles font appuyées
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
partout d'exemples frappans , & d'une
logique dont la clarté & la précifion ne:
laiflent rien à defirer.
Tout mérite d'être lu dans le traité des
Tropes , jufqu'à l'Errata ; il contient des
réflexions fur notre orthographe , fur fes
bifarreries , fes inconféquences , & fes.
variations. On voit dans ces réflexions.
un Ecrivain judicieux , également éloigné
de refpecter fuperftitieufement l'ufage , &
de le heurter en tout par une réforme impraticable..
Cet
ouvrage , qu'on
peut regarder
comme
un chef- d'oeuvre
en fon genre , fut
plus eftimé
qu'il n'eut un prompt
débit ;
il lui a fallu près de trente ans pour arriver
à une nouvelle
édition
, qui n'a paru
qu'après
la mort de l'Auteur
. La matiere
,
quoique
traitée
d'une maniere
fupérieure
,
intéreffoit
trop peu ce grand
nombre
de
Lecteurs
oififs, qui ne veulent
qu'être
amufés
le titre même du livre , peu entendu
de la multitude
, contribua
à l'indifférence
du Public
, & M. du Marfais
nous a
rapporté
fur cela lui-même
une anecdote
:
finguliere
. Quelqu'un
voulant
un jour
lui faire
compliment
fur cet ouvrage
, lui
dir qu'il venoit
d'entendre
dire beaucoup
de bien de fon
Hiftoire
des Tropes : il pre
noit les tropes
pour un nom de Peuple
..
JANVIER. 1758. 83
Cette lenteur de fuccès , jointe à des occupations
particulieres , & peut-être à un
peu de pareffe , a privé le Public de la
Grammaire que l'Auteur avoit promiſe ;.
perte très difficile à réparer dans ce fecle:
même , où la Grammaire plus que jamais
cultivée par des Philofophes , commence
à être mieux approfondie & mieux connue.-
M..du Marfais fe contenta de publier en:
0731 l'abrégé de la Fable du P. Jouvenci
difpofé fuivant la Méthode : le texte pur
d'abord , enfuite le même texte fans in--
verfion & fans mots fous - entendus ; au:
deffous de ce texte la verfion interlinéaire ,,
& au deffous de cette verfion la vraie traduction
en Langue Françoiſe. C'eſt le der--
nier Ouvrage qu'il a donné au Public . On
a trouvé dans fes papiers plufieurs verfionss
de ce genre qu'il feroit facile de mettre aux
jour , fi on les jugeoit utiles.
Il avoit compofé , pour l'ufage de fës
Eleves ou pour le fien , d'autres Ouvragess
qui n'ont point paru . Nous ne citerons que
fa Logique on Réflexions fur les opérations de
Lesprit ce Traité contient fur l'art de rai--
fonner tour ce qu'il eft utile d'apprendre ,
& fur la métaphysique tout ce qu'il eft
permis de fçavoir. C'eft dire que l'Ouvrage
eft très - court , & peut- être pourroit - on
Fabréger encores
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
L'éducation de MM. de Bauffremont
finie , M. du Marfais continua d'exercer le
talent rare qu'il avoit pour l'éducation de
la jeuneffe ; il prit une penfion au fauxbourg
S. Victor , dans laquelle il élevoit ,
fuivant fa méthode, un certain nombre de
jeunes gens ; mais des circonftances imprévues
le forcerent d'y renoncer. Il voulut
fe charger encore de quelques éducations
particulieres que fon âge avancé ne lui
permit pas de conferver long- temps : obligé
enfin de fe borner à quelques leçons
qu'il faifoit pour fubfifter , fans fortune ,
fans efpérance & prefque fans reffource ,
il fe réduifit à un genre de vie fort étroit.
Ce fut alors que nous eûmes le bonheur
de l'affocier à l'Encyclopédie ; les articles
qu'il lui a fournis , & qui font en grand
nombre dans les fix premiers volumes
feront à jamais un des principaux ornemens
de cet Ouvrage , & font fupérieurs à tous
nos éloges. La philofophie faine & lumineufe
qu'ils contiennent , le fçavoir que
l'Auteur y a répandu , la préciſion des regles
& la jufteffe des applications , ont fait
regarder , avec raifon , cette partie de l'Encyclopédie
comme une des mieux traitées.
Un fuccès fi général & fi jufte ne pouvoit
augmenter l'eftime que les-gens de
Lettres avoient depuis long- temps pour
>
JANVIER. 1758. 84
l'Auteur ; mais le fit connoître d'un grand
nombre de gens du monde , dont la plûpart
ignoroient jufqu'à fon nom. Enhardi
& foutenu par les marques les moins équivoques
de l'approbation publique , il crue
pouvoir en faire ufage pour fe procurer le
néceffaire qui lui manquoit. Il écrivit à un
Philofophe , du petit nombre de ceux qui
habitent Verſailles , pour le prier de s'intéreffer
en fa faveur auprès des diftributeurs
des graces. Ses ouvrages & fes travaux
T
recommandation trop inutile
étoient la feule qu'il pût faire parler pour
lui. Il fe comparoit dans fa lettre au paralytique
de trente- huit ans , qui attendoit
en vain que l'eau de la pifcine fût agitée
en fa faveur. Cette lettre touchante eut
l'effet qu'elle devoit avoir à la Cour , où
les intérêts perfonnels étouffent tout autre
intérêt , où le mérite a des amis timides
qui le fervent foiblement , & des ennemis
ardens , attentifs aux occafions de lui
nuire. Les fervices de M. du Marfais , fa
vieilleffe , fes infirmités , les prieres de fon
ami , ne purent rien obtenir. On convint
de la justice de fes demandes , on lui témoigna
beaucoup d'envie de l'obliger ; ce
fut tout le fruit qu'il retira de la bonne
volonté apparente qu'on lui marquoit.
La plus grande injure que les gens , ca
86 MERCURE DE FRANCE.
place puiffent faire à un homme de Lettres,
ce n'eft pas de lui refufer l'appui qu'il a
droit d'attendre d'eux ; c'eft de le laiffer
dans l'oppreffion ou dans l'oubli , en voulant
paroître fes protect urs. L'indifférence:
pour les talens ne les offenfe pas toujours ,
mais elle les révolte quand elle cherche à
fe couvrir d'un faux air d'intérêt ; heureufement
elle fe démafque bientôt elle- même
, & les moins clairvoyans n'y font. pas
long- temps trompés ..
M. du Marfais, avec moins de délicateffe
& plus de talent pour fe faire valoir , eût
peut-être trouvé chez quelques Citoyens
riches & généreux , les fecours qu'on lui
refufoit d'ailleurs . Mais il avoit affez vécu
pour apprendre à redouter les bienfaits ,
quand l'amitié n'en eft pas le principe , ou
quand on ne peut eftimer la main dont ils
viennent. C'est parce qu'il étoit très- capable
de reconnoiffance , & qu'il en connoiffoit
tous les devoirs , qu'il ne vouloit pas
placer ce fentiment au hazard . Il racontoit
à cette occafion avec une forte de
gaieté que fes malheurs ne lui avoient
point fait perdre , un trait que Moliere:
n'eût pas laiffé échapper , s'il eûr pu le
connoître : M. du Marfais , difoit un ri
che Avare , eft un fort honnête homme ; il y
a quarante ans qu'il eft mon ami , il est
P
JANVIER. 1758. $7
pauvre , & il ne m'a jamais rien demandé.
Sur la fin de ſa vie , il crut pouvoir ſe.
promettre des jours un peu plus heureux.
Son fils , qui avoit fait une pente fortune
au Cap François , où il mourut il y a quelques
années , lui donna , par la difpofition
de fon teftament , l'ufufruit du. bien qu'il
laiffoit. Peut -être un pere avoit-il droit
d'en attendre davantage ; mais c'en étoit
affez pour un vieillard & pour un Philofophe
: cependant la diftance des lieux &
le peu de temps qu'il furvécut à fon fils ,
ne lui permirent de toucher qu'une petitepartie
de ce bien . Dans ces circonftances ,
M. le Comte de Lauraguais , avantageufement
connu à l'Académie des Sciences par
différens Mémoires qu'il lui a préfentés ,
eut occafion de voir M. du Marfais , &
Fut touché de fa fituation ; il lui affura
une penfion de icoo liv. dont il a continué
une partie à une perfonne qui avoit
eu foin de la vieilleffe du Philofophe :
action de générofité qui aura parmi nous
plus d'éloges que d'imitateurs.
Notre illuftre Collegue , quoiqu'âgé de
près de quatre- vingts ans , paroiffoit pouvoir
le promettre encore quelques années
de vie , lorfqu'il tomba malade au mois
de Juin de l'année derniere.. Il s'apperçut
bientôt du danger où il étoit , & demanda
$8 MERCURE DE FRANCE
les Sacremens , qu'il reçut avec beaucoup
de préfence d'efprit & de tranquillité : il
vit approcher la mort en fage qui avoit
appris à ne la point craindre , & en homme
qui n'avoit pas lieu de regretter la vie.
La République des Lettres le perdit le
11 Juin 1756 , après une maladie de trois
ou quatre jours.
-Les qualités dominantes de fon efprit
étoient la netteté & la jufteffe , portées
f'une & l'autre au plus haut degré. Son
caractere étoit doux & tranquille ; & fon
ame toujours égale , paroiffoit peu agitée
par les différens événemens de la vie ,
même par ceux qui fembloient devoir
l'affecter le plus. Quoiqu'accoutumé à recevoir
des louanges , il en étoit très - flatté ;
foibleffe , fi c'en eft une , pardonnable aux
Philofophes mêmes , & bien naturelle à un
homme de Lettres , qui n'avoit point recueilli
d'autre récompenfe de fes travaux.
Peu jaloux d'en impofer par les dehors
fouvent groffiers d'une fauffe modeftie , il
laiffoit entrevoir fans peine l'opinion
avantageufe qu'il avoit de fes Ouvrages ;
mais fi fon amour- propre n'étoit pas toujours
caché , il fe montroit fous une forme
qui ne pouvoit choquer celui des autres.
Son extérieur & fes difcours n'annonçoient
pas toujours ce qu'il étoit ; il avoit
JANVIER. 1758. 89
l'efprit plus fage que brillant , la marche
plus fûre que rapide , & plus propre atıx
matieres qui dépendent de la difcuffion &
de l'analyſe , qu'à celles qui demandent
une impreffion vive & prompte. L'habitude
qu'il avoit prife d'envifager chaque
idée par toutes fes faces , & la néceflité
où il s'étoit trouvé de parler prefque toute
fa vie à des enfans , lui avoient fait contracter
dans la converfation une diffufion
qui paffoit quelquefois dans fes écrits , &
qu'on y remarqua furtout à mesure qu'il
avança en âge. Souvent dans fes entrétiens
, il faifoit précéder ce qu'il avoit à
dire par des préambules dont on ne voyoit
d'abord le but , mais dont on appercevoit
enfuite le motif , & quelquefois la
néceffité. Son peu de connoiffance des
hommes , fon peu d'ufage de traiter avec
eux , & fa facilité à dire librement ce
qu'il penfoit fur toutes fortes de fujets ,
lui donnoient une naïveté fouvent plaifante
, qui eût paffé pour fimplicité dans
tout autre que lui , & on eût pu l'appeller
le la Fontaine des Philofophes . Par une
fuite de ce caractere , il étoit fenfible au
naturel , & bleffé de tout ce qui s'en éloignoit
auffi quoiqu'il n'eût aucun talent
pour le Théâtre , on affure qu'il ne contripas
peu par fes confeils à faire acquérir
pas
bua
go MERCURE DE FRANCE.
à la célebre le Couvreur cette déclamation
fimple d'où dépend l'illufion du fpectareur
, & fans laquelle les repréfentations
dramatiques , dénuées d'expreffion & de
vérité , ne font que des plaifirs d'enfant.
Enfin il étoit , dit M. de Voltaire , du
nombre de ces fages obfcurs dont Paris
eft plein , qui jugent fainement de tout ,
qui vivent entr'eux dans la paix & dans
la communication de la raifon , ignorés
des Grands , & très - redoutés de ces Charlatans
en tout genre qui veulent dominer
fur les efprits. 11 fe félicitoit d'avoir vu
deux événemens qui l'avoient beaucoup
inftruit , difoit- il , für les maladies épidémiques
de l'efprit humain , & qui le confoloient
de n'avoir pas vécu fous Alexandre
ou fous Augufte. Le premier de ces
événemens étoit le fameux fyftême dont il
avoit été une des victimes ; fyftême trèsutile
en lui-même , s'il eût été bien conduit
, & fi fon Auteur & le Gouvernement
n'avoient pas été féduits & entraînés par
le fanatifime du peuple. Le fecond événement
étoit l'étrange folie des convulfions
& des miracles qui les ont annoncées ;
autre efpece de fanatifme qui auroit pu
être dangereux s'il n'avoit pas été ridicule ,
qui a porté le coup mortel aux hommes.
parmi lefquels il eft né , & qui les a fait

JANVIER. 1758. 9:1
tomber dans un mépris où ils resteront , fi
la perfécution ne les en tire pas.
Nous avions tout lieu de craindre que
la mort de M. du Marfais ne laifsât dans
l'Encyclopédie un vuide immenfe & irréparable
: nous nous fommes heureuſement
adreffés, pour le remplir, à d'excellens Difciples
de ce grand Maître , affez bien inſtruits
de fes principes , non feulement
pour les développer avec netteté & les appliquer
avec jufteffe ; mais pour fe les
rendre propres , pour les étendre , & même
pour ofer quelquefois les combattre.
M. Douchet , Profeffeur de Grammaire à
P'Ecole royale Militaire , & M. Beauzée , -
fon Collegue , ont bien voulu fe charger ,
à notre priere , de continuer le travail de
M. du Marfais. M. Paris de Meyzieu , Directeur
général des Etudes , & Intendant
en furvivance de la même Ecole , auteur
de l'article ECOLE ROYALE MILITAIRE , &
contribué , par l'intérêt qu'il prend à l'Encyclopédie
, à nous procurer cet important
fecours ; il veut bien encore y joindre fes
lumieres , & concourir , autant que fes
occupations pourront le lui permettre ,
la perfection d'une partie fi utile de notre
Ouvrage. Plufieurs des articles que MM .
Douchet & Beauzée nous ont donnés , ſe
trouvent déja dans ce volume * ; & s'il nous
Dans le feptieme,
2 MERCURE DE FRANCE.
étoit permis de prévenir le jugement du
Public fur ces nouveaux Collegues , nous
oferions croire qu'il ne les trouvera pas
indignes de leur illuftre Prédéceffeur.
EXTRAIT du Danger des paſſions , on
Anecdotes Syriennes & Egyptiennes , tra
duction nouvelle , par l'Auteur de l'Ecole
de l'amitié ( ¹ ).
DANS
ANS un court avis , qui eft à la tête
de ces anecdotes , l'Auteur annonce que
cet ouvrage n'eft qu'une traduction qu'il
a rapprochée autant qu'il a pu , du ton
& des idées aujourd'hui en ufage parmi
nous ; mais il ajoute qu'il n'a pas eru de
voir affoiblir partout le ftyle oriental ,
dont l'élévation & la force femblent faites
pour peindre les grandes paffions . Ce ftyle ',
quelque nom qu'on lui donne , nous a
paru le meilleur du genre , & digne de
fervir de modele . Le précis que nous allons
en donner en fera la preuve . Pour
da rendre plus fenfible à nos lecteurs ,
nous conferverons , autant qu'il nous fera
poffible , les propres expreffions de l'Aureur
, elles feront mieux juger du mérite
( 1 ) Ces Anecdotes fe trouvent chez Rollin ,
quai des Auguftins.
*
JANVIER . 1758. 193
de fon coloris & de fa maniere , que
tout ce que nous pourrions en dire.
Parmi les femmes qui compofoient la
Cour d'Antiochus Roi de Syrie , Selene
qui avoit époufé Timagene Gouverneur
d'Alep , fixa les yeux de ce Prince tendre
& bienfaifant , & refté veuf à vingttrois
ans. Elle étoit dominée par l'orgueil
& par l'ambition : les foibleffes de l'amour
lui étoient encore étrangeres. Elle n'avoit jamais
eu d'amant , moins par vertu que par
fyftême. Plus fenfible à la vanité & à l'intérêt
qu'an plaifir , elle avoit , dès fa plus
grandejeuneffe , fondé fa fortune fur fa beauté.
Elle étoit infolente , intéreffée , envieafe
, injufte , méchante , imaginant
toujours le mal , le voyant partout , même
dans les meilleures actions ; l'innocence
& la vertu étoient , felon elle , des quali
purement idéales ; elle imputoit à l'hu
manité en général tous les fentimens de
fon ame baſſe & perverſe.
tés
Dès que cette femme fe fentit sûre de
fon autorité , elle voulut la fignaler avec
éclat en faiſant renvoyer le premier Miniftre
, homme integre , qui n'étoit occupé
que de la gloire de fon maître , &
qui avoit méprifé les agaceries qu'elle lui
avoit faites avant qu'elle eût des vues fur
Antiochus,
94 MERCURE DE FRANCE.
1
Elle mit à fa place Lagoras , dont elle
connoiffoit la baffe foumiffion , & qui lui
étoit entiérement vendu. Il avoit fervi
dans la derniere guerre avec diftinction ,
comme il avoit de la naiſſance , & qu'il
avoit été mis dans le monde par une femme
à la mode , il étoit demeuré fur le ton d'être
reçu partout.
La feule femme de la Cour avec qui
Selene incapable d'amitié , eût confervé
une habitude plus fuivie , étoit Hermiade
elles étoient à peu près du même âge.
Selene n'en étoit point jaloufe , quoique fa
figure fût très- agréable , même très- touchante
; mais elle étoit d'un caractere fort
férieux , parlant peu , pleine de réſerve &
de décence toutes ces chofes étoient fi
étrangeres à Selene , que fon amie lui paroiffoit
trop trifte , même trop ennuyeuſe
pour la redouter : c'étoit celle qu'elle avoit
choifie pour l'accompagner partout où
elle fuivoit le Roi. Que ce contrafte eft
heureux ! qu'il rend Hermiade intéreffante
! il nous paroît de main de maître .
Ce Prince qui la voyoit fouvent , conçut
bientôt pour elle beaucoup d'eftime
& d'amitié , & Hermiade prit bientôt
pour lui une paffion d'autant plus vive ,
qu'elle étoit obligée de la tenir cachée :
les efforts qu'elle faifoit pour la com-
"
JANVIER. 1758 . 95
battre , la rendirent malade , elle fe trouvoit
plus rarement au cercle , & fur les
reproches que le Roi lui faifoit de fa mélancolie
& de fon air de langueur , elle
s'excufoit fur la mauvaiſe fanté , lorfqu'un
jeune Thrace parut à la Cour dans
un bal mafqué. Selene en faifoit les honneurs.
:
Cette femme impérieufe livrée jufquelà
aux foins continuels de l'ambition
qui l'occupoit toute entiere , ne put fe
défendre des attraits d'une nouvelle paffon
fans refpect des bienséances , fans
être sûre d'être aimée , elle lui écrivit le
lendemain qu'une femme qui l'avoit vu
au bal , & qui vouloit lui parler , l'attendoit
à trois heures dans le pavillon
de Flore au bout de la grande allée du
parc Agathocle ( c'eft le nom du Thrace
) s'y rendit ; & féduit par fa parure
& par fes avances , il fe livra bientôt
aux tranfports de cette femme emportée ,
lorfqu'Antiochus ennuyé de la chaffe, vint
la furprendre : mais les précautions qu'elle
avoit prifes , lui donnerent le temps de
faire cacher fon amant , qui fortit heureufement
de ce danger. Le lendemain Selene
lui écrivit une lettre des plus vives ,
dans laquelle elle lui donnoit un ſecond
rendez- vous.
96 MERCURE DE FRANCE.
. Le Thrace affronta une feconde fois
le danger , & laiffa tomber cette lettre
dans le pavillon : Hermiade qui y avoit
été conduite par fa rêverie , la trouva ;
mais fans s'en prévaloir auprès d'Antiochus
, elle la fit remettre adroitement fur
la toilette de Selene. Cette femme fans
moeurs , reconnut Hermiade à un procédé
dont elle auroit été incapable : mais
jugeant de fon amie par elle -même , elle
appréhenda qu'elle ne la trahît , & pour
la prévenir , elle alla trouver Antiochus
afin de lui demander pour Hermiade , la
permiffion d'aller prendre les eaux d'Alep,
achever de fe rétablir . Le Roi l'accorda
fans peine ; & Selene en profita pour
faire enlever Hermiade, & pour l'envoyer
dans la fortereffe d'Alep , avec un ordre
du Roi , qu'elle avoit obtenu de Lagoras ,
& qui défendoit au Gouverneur de la
laiffer parler à qui que ce foit.
pour
Cependant Agathocle , qui s'étoit apperçu
qu'il avoit perdu la lettre de Selene ,
craignant les fuites de cette intrigue , fi
elle venoit à être découverte , & d'ailleurs
peu touché d'un objet méprifable ,
qui n'avoit féduit que fes fens , avoit
pris le parti de quitter la Cour & la Syrie.
Selene fut d'abord furieufe de fon départ
: mais elle fe confola bientôt dans les
bras
JANVIER. 1758. 97
bras d'un nouvel amant , & forma une
conjuration pour l'élever au trône d'Antiochus.
Ce prince en eft averti par Lago .
ras qui , pour lui ôter tout foupçon , lui
avoit promis de la fervir. Il la fait enlever
fans bruit. Elle fe livre au défefpoir,
& s'étrangle pendant la nuit , dans un
moment où fes furveillans s'étoient laiffés
furprendre au fommeil. Antiochus s'abandonne
au regret de l'avoir perdue .
Hermiade , qui s'étoit échappée de fa prifon
, & qui avoit appris le fort de Selene.
revient à la Cour. Le Roi paroît enchanté
de la revoir . Elle fe livre à l'efpoir de
s'en faire aimer ; & dans un de ces momens
d'épanchement que l'amitié d'Antiochus
faifoit naître fouvent , & qu'elle prenoit
quelquefois pour de l'amour , elle lui
laiffe voir fes fentimens. Le Roi touché
de cet aveu , mais infenfible à fa tendreffe
, lui avoue avec franchiſe les regrets
qu'il entretient de la perte de Selene.
Elle perd connoiffance , tombe malade ,
& cinq jours après , elle meurt en pronon
çant le nom d'Antiochus.
Ce Prince fenfible à la mort d'une femme
eftimable, qu'il a conduite au tombeau, s'abandonne
au plus noir chagrin , & périt luimême
de langueur quelque temps après.
L'intérêt qu'on prend à la tendre & mal-
II. Vol. E }
98 MERCURE DE FRANCE.
heureufe Hermiade auroit fait défirer
que
ce dénouement fût moins tragique : mais
l'Auteur , qui vouloit juftifier fon titre ,
a cru fans doute que l'exemple de l'odieufe
Selene ne fuffifoit pas pour faire fentir le
danger d'une paffion qui a toujours des fuites
funeftes, lorfqu'elle eft portée à l'excès,
L'hiftoire de Seleucus , fils d'Antiochus,
fuit cette anecdote. Elle eft auffi touchanre
, & joint à cet avantage celui de finir
d'une maniere qui ne laiffe aucun regret au
Lecteur. Il en jugera par l'extrait fuivant.
Seleucus qui , par ordre de fon pere ,
avoit épousé Ormene , fille de Lagoras ,
obtient d'Antiochus la permiffion de voyager
en Egypte.Il y a d'abord une bonne- fortune
qui lui fert d'amufement pendant
quelque temps : mais l'ayant perdue par fa
faute, il s'en confole bientôt, & fe fait préfenter
à la Reine Arthénice. Il en devient
véritablement amoureux , & cherche à lui
plaire par des foins refpectueux & des fervices
d'éclat. Il combat & foumet les ennemis
de l'Etat . Phanès refte de la maison
royale d'Apriès , & prétendant au trône d'Egypte
, en conçoit de l'ombrage. Il fe fait
un parti confidérable , & prétend , par- là ,
intimider la Reine , & l'obliger à l'époufer.
Aribénice , qui craint une fédition ,
n'ofe fe déclarer ouvertement : mais après
bien des combats , vaincue par l'amour
JANVIER. 1758. 99
qu'elle a pris infenfiblement pour Seleucas
, qu'elle ne connoît que fous le nom
d'Alamir , elle fe détermine à l'épouſer.
Ce Prince défefpéré de l'obstacle infur
montable qui s'oppoſe à fon bonheur , &
n'ofant s'expliquer fur les raifons qui l'empêchent
de profiter des bontés de la Reine,
s'arrache fécrétement de la Cour. Arthenice
eft informée de fa fuite : elle fe croit
trompée par un amour feint , le fait arrê
ter , & le met fous la garde de Phanès . "
Ce rival plus ambitieux que tendre
prend la réfolution de le faire périr fécrérement.
Mais Seleucus , qui veut fe laiffer
mourir , refufe conftamment toute efpece
de nourriture ; & par ce parti défefpéré
, fe fauve du poifon , lorfqu'Arthénice
inftruite de la naiffance de ce Prince,
& de la mort d'Ormene fon épouſe , vient
l'arracher au danger qui le menaçoit. Phanès
outré de rage de fe voir enlever fa victime
, raffemble fes amis , & veut enlever
Seleucus de force. Cet amant animé par la
préfence de la Reine , s'oppofe à fes efforts,
& étend à fes pieds ce furieux rival ,
qui lui porte , en tombant , un coup
gereux , qui fait craindre pour les jours,
& qui réduit Arthénice à l'état le plus
violent. Cependant il fe rétablit bientôt ,
& ces tendres amans font unis.
dan-
E ij
roo MERCURE DE FRANCE.
Les bornes étroites que nous nous fommes
prefcrites , & l'abondance des matieres
qu'il nous faut varier , nous ont
obligés , malgré nous , d'omettre l'hiftoire
d'Agatocle , qu'il raconte lui -même à
Hermiade dans leur prifon. Quoiqu'elle
ne foit qu'épifodique , elle n'en eft pas
moins intéreffante , ni moins bien écrite
( 1 ) . On peut dire à la louange de l'Auteur
, que fon ftyle ne fe dément nulle
part , & que ces deux nouveaux volumes
confirment fon talent & ajoutent à
fa gloire. Nous l'invitons à continuer un
genre qu'il a fi bien commencé : nonfeulement
il eft fait pour rétablir le roman
décrédité ( perfonne ne connoiffant
mieux les délicateffes du fentiment & le
langage des paffions ) , mais encore pour
l'ennoblir & lui donner un nouveau degré
d'eftime par la maniere dont il le
traite. Ses romans deviennent des leçons
de moeurs d'autant plus utiles , que l'in
térêt les rend agréables au plus grand
-nombre que les maximes y font en fentiment
, & que l'action y met en jeu la
morale. L'Ecole de l'amitié préfente par-
(1) Le feul défaut qu'on peut reprocher à cet
heureux épifode , eft fa reffemblance avec la petite
Comédie du Confentement forcé. Mais cette légere
tache eft effacée par tant de beautés de détail
qu'elles la font aifément pardonner.
JANVIER. 1758 . 101
tout des traits qui la font admirer , &
qui infpirent le goût de la vertu. Ze
Danger des Paffions offre des exemples
qui en font craindre les excès , & qui
donnent de l'horreur pour le crime . L'une
a l'avantage d'une comédie excellente
, & l'autre a le mérite d'une tragédie
bien faite.
ESSAI fur les grands événemens par les
petites caufes , tiré de l'hiftoire . A Geneve
, & fe trouve à Paris , chez Hardi ,
Libraire , rue S. Jacques , à la Colonne
d'or , 1758. Prix 2 liv .
M. Richer eft l'Auteur de cet effai . Il
ne pouvoit employer un fonds plus riche ,
ni un titre plus heureux . Mais en général ,
les exemples nous ont paru moins bien
choifis. Quelques- uns font trop connus :
tel eft l'enlevement d'Helene , caufe de la
deftruction de Troye. D'autres font peu
nobles , & tombent même dans le bas :
telle eft la découverte du fel en Afie ,
occafionnée par un morceau de viande ,
qu'un Can des Tartares laiffa tomber à
terre . L'exemple que nous avons trouvé
le plus jufte , eft celui que nous allons
citer : Une paire de gants refufée à la
Reine Anne , une jatte d'eau renversée ſur
la robe d'une de fes favorites , font la
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
cauſe ſecrette de la paix d'Utrecht.
Le moment , dit l'Auteur , qui fem
bloit être deſtiné à la ruine de la France
& de la Maiſon Royale , fut celui de
fon rétabliſſement pour ébranler cette
Monarchie , il avoit fallu tous les efforts
de l'Europe réunis. Une jalousie , une
difpute de femmes la rétablit dans tout
fon éclat. La Reine Anne d'Angleterre
aimoit la Ducheffe de Marlborough avec
une tendreffe qui alloit jufqu'à lui facrifier
fes volontés. La Ducheffe eut l'imprudence
d'abufer de fon crédit : fes caprices
, même fes hauteurs fatiguerent la
Reine qui , étant accoutumée à avoir
une favorite , fe tourna du côté de Miladi
Masham fa Dame d'atour. La Ducheffe
ne fut pas longtemps fans s'en appercevoir
, & confultant plutôt fon caractere
que la politique , elle ofa tenter
de fe venger de la Reine & de la
mortifier. Un jour par une mépriſe affectée
, elle laiffa tomber une jatte d'eau
fur la robe de Miladi Masham en préfence
de la Reine , & ne daigna pas en
paroître affligée . Une autrefois , elle
rut à la Cour avec une paire de gants
d'un goût nouveau , & voyant qu'ils
plaifoient à la Reine , elle affecta de les
montrer à tous les Courtifans , fans lui
paJANVIER.
1758. 103
faire aucune espece de politeffe. La Reine
piquée , réfolut de rompre entiérement
avec la Ducheffe , & pouffa le reffentiment
jufqu'à chercher les moyens
d'ôter à fon mari le Duc de Marlborough ,
le commandement des armées. Pour en
venir plus sûrement à bout , elle réfolut
de faire la paix avec la France , fit enrendre
aux Anglois qu'ils avoient tert de
fe ruiner pour la Maifon d'Autriche , &
fit avertir fous main Louis XIV , qu'elle
étoit difpofée à écouter des propofitions de
paix. Il lui envoya bientôt un Agent fecret
avec lequel elle ftipula les conditions du
traité , & lorfque le Duc de Marlborough
revint à Londres , après la campagne
, on lui ôta fes dignités. En vain le
Prince Eugene paffa en Angleterre pour
appuyer Marlborough , on eut pour lui
les égards qu'on devoit à fon mérite &
à fon rang , mais on ne lui accorda rien
de ce qu'il demandoit.
Ce Prince eſpérant de nouveaux lauriers
, retourna feul achever la guerre.
Malgré la retraite des Anglois , il reftoit
affez de troupes aux alliés pour accabler la
France épuisée ; mais Marlborough n'étoit
plus avec eux , & Villars commandoit les
François il triompha à Dénain , & les
Alliés confternés , furent obligés d'accep
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ter des conditions moins onéreufes pour
la France , que celles qu'ils avoient refufées
avec hauteur peu de temps auparavant.
Le Duc d'Anjou refta paifible
poffeffeur du Royaume d'Efpagne fous
le titre de Philippe V , & on rendit à
la France Lille , Aire , Béthune & Saint
Vénant. L'Empereur refufa d'entrer dans
des négociations : il continua la guerre ,
reçut de nouveaux échecs par les François
que le Maréchal de Villars cominandoit
, & après avoir perdu tous fes
avantages , & montré que la Maifon
d'Autriche , fans fecours , ne peut réfifter
à la Maifon de Bourbon , il confentit
à la paix .
Ce feul exemple fuffit pour montrer
le talent de l'Auteur , & pour prouver
qu'il eft très- capable de perfectionner cet
effai , & de remplir parfaitement fon titre
, quand il voudra y mettre tout le
temps & tout le travail que le fujet demande
. La matiere eft abondante , elle
offre de quoi choifir. Nous exhortons en
conféquence M. Richer à retoucher l'ouvrage
, & à ne rien oublier pour le rendre
auffi intéreffant qu'il peut l'être.
L'ESPRIT des maximes politiques , pour
fervir de fuite à l'Efprit des Loix de M. le
JANVIER.` 1758 . 105
Président de Montefquieu , par M.Pecquer,
deux volumes . A Paris , chez Prault
pere , quai de Gêvres , au Paradis ,
1757 .
Ce titre d'abord paroîtra peut-être un
peu hardi aux yeux du lecteur difficile :
mais l'Auteur , dans fon difcours préli
minaire , a pris foin de le juftifier d'une.
maniere qui nous a parue fans réplique..
L'endroit que nous allons tranfcrire , nous
tiendra lieu de précis , en lui fervant
d'apologie.
Nous nous propofons donc , dit- il ,
d'indiquer relativement à la religion , aux
caracteres des nations , à la fituation , à
la conftitution intérieure , aux forces
aux produits & aux befoins des Etats ,
quels font les principes fenfés de politi
que qu'on peut fe former , d'en tracer
les différentes nuances , de montrer les
variations qu'ils peuvent effuyer , & les
voies générales par lefquelles on peut
revenir aux intérêts naturels , lorfque
quelque événement momentané a forcé de
s'en écarter ; car il en eft quelquefois
de cette efpece , & le plus fage , ou le
plus habile eft alors celui qui s'écarte le
moins , ou qui fçait mieux fe ménager
les moyens de rentrer dans les bonnes
voies. Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
x
Un homme illuftre ( 1 ) dont on a dit
avec juftice , malgré les chofes hazardées
que l'on a cru pouvoir lui reprocher
que la raifon humaine regretteroit longtemps
la perte , nous a donné l'idée
d'adapter à la matiere politique le titre
qu'il a fi fçavamment rempli fur les loix
naturelles. Si le genre de méthode qu'il
a fuivi , a dû le difpenfer des détails , &
fi l'Auteur a dû fimplement ouvrir des
grandes idées , fauf à ne plaire qu'à
ceux qui voudroient fe donner la peine
de l'étudier & de l'approfondir , il nous
a paru que c'étoit celle qui convenoit le
mieux pour écrire fur une matiere qui
demande moins à être détaillée , qu'à
être réduite à un certain nombre de maximes
primordiales , que l'homme fenfé
puiffe appliquer , dans le befoin , aux différentes
pofitions des affaires publiques.
C'eft à quoi nous nous bornerons auffi
dans cet ouvrage , qui , s'il n'a pas demandé
autant de recherches , d'érudition
que notre modele , a du moins exigé
beaucoup de méditation fur ce qui a pu
être de bien ou de mal dans l'ordre politique
, où fouvent même le mal étant
une leçon plus frappante que le bien , ne
demande pas à être moins fpéculé.
(1) M. le Président de Montesquieu
JANVIER. 1758. 107
TRAITÉ pratique de la cure des fievres ,
contenant la théorie des principaux fymptômes
qui accompagnent les fievres ; la
defcription des fievres , leur diftribution
en claffes générales , divifées chacune en
efpeces particulieres , &c. Traduit de l'Anglois
de Théophile Lobb. D. M. membre
de la Société royale de Londres. A Paris ,
chez le même Libraire , 1757 , z volumes..
Le fecond contient des obfervations parti→
culieres fur chaque efpece de fievre , & la
maniere de les traiter..
Ce Livre eft dédié au célébre Boerhaave
qui eftimoit Lobb & fes écrits , & l'approbation
d'un grand homme eft le plus
grand éloge que nous puiffions faire de
l'Auteur , & la preuve la plus fûre du méfire
de l'Ouvrage.
BIBLIOTHEQUE de Phyfique & d'Hiftoire
naturelle , contenant la Phyfique générale,
la Phyfique particuliere , la Chimie , l'Anatomie
, la Médecine , l'Hiftoire des infectes
, des animaux & des coquillages ,
vol. in - 12. Prix , 12 liv . 10 fols , reliés.
M. l'Abbé Lambert , qui en eft l'Auteur
, nous dit , dans fa Préface , qu'il a ta
ché d'en faire un Ouvrage utile , & qu'il
efpere qu'on lui fçaura gré d'avoir compofé
un tour de parties ignorées , ou prê-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
tes à tomber dans l'oubli ; qu'il parle ainfi
des Mémoires qu'il a empruntés des Journaux
d'Allemagne , d'Italie & d'Angleterre
; qu'on les connoît peu en France , &
que ces Journaux cependant renferment
des chofes qui méritent d'être fçues , &
qu'on ne fçait pas ordinairement. Chaque
pays , ajoute t'il , a des productions qui
lui font particulieres , & chaque peuple
enviſage les objets différemment de tout
autre peuple. Cette variété préfentée avec
adreffe , ne peut manquer de plaire à des
efprits philofophes , & qui cherchent à
s'éclairer. L'Auteur qu'on ne peut trop
louer de fon travail , mérite un nouvel
éloge par l'aveu modefte qu'il fait , en difant
qu'il n'a pas craint d'emprunter jufqu'à
l'expreffion des divers Aureurs qui lui
ont fourni ces extraits ; qu'ainfi le choix
& l'arrangement des matieres , eſt tout ce
qu'il y a de lui dans cet Ouvrage impor
tant. S'ils fuivoient un exemple fi fage ,
nombre d'Auteurs s'épargneroient le reproche
de plagiat..
ETAT militaire de France , pour l'année
1758 , contenant l'état actuel des troupes ,
les uniformes & les noms des principaux
Officiers de chaque corps , les Gouvernemens
de provinces & Etats-majors des pla
JANVIER . 1758. 109
ces , & le précis des Ordonnances de l'année
1757 , concernant le militaire , par
Les fieurs de Montandre Longchamps , cidevant
Lieutenant au régiment de Poitou's
& Chevalier de Montandre , ci - devant
Capitaine de grenadiers au même régiment
, & Chevalier de l'Ordre de Saint
Louis. Prix , 50 fols broché . A Paris , chez
Guyllin , quai des Auguftins ; Lambert , ruede
la Comédie Françoife ; & Duchefne ,
rue Saint-Jacques , 1757.
Cette Brochure nous a paru auffi utile
qu'intéreffante dans la pofition actuelle .
LA Science de la guerre , ou connoiffances
néceffaires pour tous ceux qui entreprennent
la profeffion des armes , Ouvrage
divifé en deux Livres , le premier
traite de la Fortification , & contient l'analyfe
des fyftêmes des meilleurs Auteurs,
& les deux nouvelles manieres de fortifier
de l'Auteur ; le fecond traite des opérations
d'une armée de campagne , foit en
guerre défenfive ou offenfive , fuivant les
différentes figures des pays ; imprimé à Turin
, & le vend à Paris , chez J. Rellin , Li-¨
braire , quai des Auguftins , 1757.
ESSAIS de Jurifprudence fur toutes.fortes
de fujets , Questions de Droit Civil & Cano-·
nique , Points de coutume & matieres EccléPro
MERCURE DE FRANCE
fiaftiques , par M. H. D. L. M. Avocat aŭ
Parlement , ( z vol. in- 12 . ). A Paris , chez
La veuve Thibouft , Imprimeur du Roi ,
place de Cambrai ; & au Palais , chez Chéron
, Libraire au S. Esprit , 1757.

Dans le premier volume qui fe divife
en deux parties , l'Auteur traite de la feparation
de biens entre conjoints ; & dans le
fecond , de la féparation de corps ce der
nier tome a trois parties. Notre deffein
n'eft pas de faire l'analyfe de ces deux Trai
tés. On ne fçait que trop combien la matiere
en eft importante ; & il fuffit de dire,
après M. H. D. L. M. que perfonne , avant
lui , n'avoit écrit ( 1 ) ex profeffo fur les feparations
de biens . Mais ce qui mérite d'ê
tre remarqué , c'eft que l'Auteur a tâché
d'écarter ces termes ( 2 ) barbares , qui femblent
défendre l'accès de la Jurifprudence
à ceux qui n'en ont pas fait une étude
particuliere
attention qui convient d'autant
mieux à fa façon de penfer , qu'il eft perfuadé
que tout citoyen eft intéreſſé (3 )
connoître celles des Regles du Droit , qui
font relatives à fes affaires & à fon état..
C'est même , felon lui , une néceffué (4) in-
( 1) Tom. 1 , Préf. p. xv.
(2 ) T. 2 , Avis de l'Auteur , p. xv & xvjë
(3 ) T2 , ibid. p. xij , xiij xv.
(4) T. 2 , ibid.
JANVIER. 1758. FIF
difpenfable pour les femmes . En conféquence
il a eu foin de mettre à la tête de fon
fecond tome , la traduction des citations
Latines répandues dans ces deux volumes.
La Jurifprudence n'eſt que la morale du
citoyen , & c'est déja beaucoup que de
Finftruire là deffus : mais Me H. D. L. M.
va plus loin ; car outre ce que promet le
titre de chacun de ces ouvrages , les maris
& les femmes y trouveront les regles les
plus détaillées de leur conduite privée ,
tant cet Auteur eft attentif à leur rappeller
des devoirs trop naturels , peut- être , pour
être ignorés , quoiqu'ils foient trop fouvent
négligés.
Sans nous ériger en juges du mérite de
ces Effais de Jurifprudence , nous pouvons
dire
que le ftyle de l'Auteur répond à fon
zele & à fes talens. Les lecteurs fe croiront
fans doute obligés aux Magiftrats
qui ont bien voulu l'engager ( 1 ) à traiter
ées matieres. On annonce ( 2) que ces .
deux premiers volumes auront une fuite.
( 1 ) T. 1 , Préf. p. xvij & xviij .
(2) T. 1 , Préf. p . xxix , & T. 2 , Avis de l'An
teur , p. xvj.
L12 MERCURE DE FRANCE
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au
fujet d'un nouveau Poëme intitulé , Les
Jardins d'ornemens , ou les Géorgiques
Françoifes , en quatre chants , par M.
Gouge de Ceffierres , qui fe vend à Paris,
chez Guillyn , quai des Auguſtins.
MONSIEUR ONSIEUR , j'ai hazardé , fur le Poëme
de M. de Ceffierres , quelques réflexions
que je prends la liberté de vous adreſſer.
Si elles font juftes , l'Auteur ne pourra que.
me fçavoir gré de lui avoir fait remarquer
les fautes qui lui font échappées ; fi elles ne
le font pas , je vous prie de ne les point
faire paroître. Mon deffein eft de tâcher
de contribuer en quelque chofe à la perfection
d'un Ouvrage qui eft d'ailleurs
eftimable par beaucoup d'endroits .
Il y a en tête de ce Poëme une Préface
où l'Auteur conclut de deux paffages tirés ,
l'un du Difcours de l'Abbé Desfontaines fut
les Géorgiques de Virgile , & l'autre du
Spectacle de la nature , qu'un Poëme Géorgique
eft une chofe dont l'exécution eft regar
dée comme impoffible en notre Langue , &
que , malgré cette impoffibilité , on fouhaiteroit
en voir. Les Mufes Françoifes , dit- il , font
à cet égard, comme de jeunes époufes d'un
JANVIER. 1758. 113
tempérament foible & délicat , qui défirent
avidement de fe voir un fils , malgré les afſſurances
que leur donnent les plus habiles Naturaliftes
, de ne pouvoir jamais acquérir le
doux nom de mere. L'Auteur , en parlant
ainfi , ne prétend point élever des trophées
à fon Ouvrage : fon but eſt d'annoncer
qu'ayant eu à placer un édifice fur un terrein
peu ferme , mal difpofé , & regardé
comme impraticable , il a droit de prétendre
à l'indulgence des lecteurs fages &
judicieux. Il avertit que, quoique fon Pcëme
n'ait pas pour objet l'agriculture purement
ruftique , il n'y eft pas moins parlé
de beches , de ferpettes , d'arrofoirs , de
fumiers , de couches , de caiffes , de la
greffe , des marcottes , des boutures , des
infectes , des animaux nuifibles , de la maladie
des arbres , &c. toutes chofes , ajoutet'il'
, que l'on a penfe ne pouvoir figurer noblement
dans notre Poéfie . Pourquoi donc ,
fui pourra- t'on demander , ne nous avoir
fait grace d'aucun de ces objets ignobles ,
& avoir été , par exemple , fcrupuleux fur
cela au point de nommer dans des vers
le perce oreille , le cloporte , le limaçon ,
les gribouris , & même la punaife.
Je craindrois auffi qu'on ne trouvât pas
bonne la raifon qui a déterminé M. de
Ceffierres à choisir la partie d'agriculture
114 MERCURE DE FRANCE.
qui fe borne aux jardins d'ornemens. It
étoit inutile , dit cet Auteur , de traiter en
vers , du labourage , des vignobles , des potagers
, des étables , des baras , &c. puiſqu'au→
jourd'hui les honnêtes gens ne s'appliquent
plus guere par eux- mêmes à ces objets , &
que les laboureurs , les vignerons , les maraichers
, les bergers , les maquignons , & c. no
biront point ce Poëme . N'y a- t'il donc que
les laboureurs , les vignerons , les maraichers
, les bergers & les maquignons , qui
lifent les ouvrages d'Héfiode , de Virgile ,
de Rapin & de Vanniere ? Les honnêtes
gens ne font- ils pas aujourd'hui leurs délices
de la lecture de ces Poëmes ? Ces ou
vrages , dit notre Auteur , apprennent à
berfer la terre , à échalaſſer la vigne , à élever
un poulain , àguérir le farcin des brebis ;
& à faire pommer une laitue . Fai donc
ajoute- t'il tout de fuite , embraffe la partie
qué ces GRANDS AUTEURS ont laiffée. Il
pourroit arriver que quelque critique prît
ironiquement l'épithete que M. de Ceffierres
donne à ces Poëtes célebres , furtout
après avoir dit avec une espece de dérifion
, qu'ils apprennent à élever un poulain
, à guérir le farcin des brebis , à faire
pommer une laitue . Je crois qu'un peu
moins d'affectation à rabaiffer les objets
fur lefquels ces Auteurs fe font exercés ,
JANVIER. 1758. 115
auroit prévenu le lecteur plus favorablement
pour l'Ouvrage de M. de Ceffierres.
Paffons aux vers de l'Auteur . Il me femble
que dans le premier chant il a trop entaffé
de noms de fleurs les uns fur les autres
.
Déja le vifMuguet , la prompte Oreille d'Ours
Les Narciffes dorés , précurfeurs des beaux jours ,
La Jacinthe étalant une double couronne ,
Et l'humble violette & la tendre Anémone , &c.
...
Le Paftour émaillé , le diligent Crocus ,
L'Impériale altiere , & l'Iris odorante ,
La Tulippe élevant une tête flottante ,
Le Lilas étendant fon ombre tutélaire ,
Voit naître à fes côtés la jeune Frétilaire.
La Jonquille modefte & fimple en fes couleurs
La Renoncule enfin la plus belle des Aeurs.
Juliennes , Ciclamens , Cianus & Tlafpis ,
Des Fillets chevelus , les têtes panachées ,
Les Kiris éclatans , les larges Giroffées ,
Les Pavots dont le fuc affoupit les humains ,
Les Lys majestueux , les Martagons hautains , &c
Les rians Tricolors , les chaftes Tubéreufes ,
L'Amarante immortelle & vouée aux Amours;
La Lente belfamine & durable en fon cours
Les étages fleuris de la Pyramidale ,
Les OEillets étalans la pourpre orientale...
116 MERCURE DE FRANCE .
Les Soleils dont l'éclat fuperbe & radieux;
Imite ces Soleils qui brillent dans les cieux , & c.
Voici un vers placé fingulièrement .
Que ne peut point l'amour réduit au défeſpoir !
Croiroit - on que ce grand effort d'amour
n'eft autre chofe que la rufe d'un
Confeiller au Parlement , qui laiffa tomber
le pan de fa robe fur la graine de l'anémone
dont un Fleurifte qui poffédoit
feul cette fleur , étoit fort avare.
Et cet adroit voleur
Fit d'un larcin permis l'Univers receleur.
Je ne fçais à qui l'Auteur en veut dans
ces vers qui ouvrent le fecond chant :
C'est le goût qui d'Alain furcharge les écrits ,
Le goût qui chez Prévil révolte les efprits.
Si dans ce dernier vers il n'a point eu
deffein , comme il y a apparence , de défigner
perfonne nommément , il auroit dû
choisir un autre nom propre , plus commun
que celui qu'il emploie .
J'ignore encore pourquoi il dit en parlant
des théâtres de fleurs , à la fin de ce
même chant :
Cette fleur qui répand les tréfors de fon ſein ,
JANVIER. 1758 .
117
Si vive , fi brillante , il la nomme Gauffin.
1
Il pouvoit fe difpenfer de donner le nom
de Milé Gauffin à une fleur, pour obferver
dans une note , que quand ces vers furent
compofés , cette actrice étoit jeune & piquante
, & ajouter ce vers Latin , dont
l'application n'eft pas fort galante :
Alba liguftra cadunt , vaccinia nigra leguntur.
Virg.
Un trait qui m'a paru encore plus fingulier
, c'est celui qui fe trouve à la fin du
troifieme chant. L'Auteur , après avoir fait
l'éloge de Verſailles , s'écrie :
Séjour charmant ! féjour où les arts & le goûr
S'offrent à chaque pas , & fe montrent partout :
Mais féjour plus charmant, fi l'aimable harmonie ,
Si chere à nos ayeux n'en étoit point bannie ;
Si du talent des vers on y fentoit le prix.
Hélas ! Phoebus y rampe accablé de mépris ;
De nos derniers Rimeurs la morale cynique ,
S'eft attiré l'orage & la haine publique :
A la pefte , aux poiſons l'on craint de prendre
part 2
Et l'horreur pour l'Artiſte a paffé juſqu'à l'art.
M. de Ceffierres me permettra de lui dire
que ce reproche eſt injufte : il n'eft pas
vrai
que Phébus tampe à la cour accablé de
118 MERCURE DE FRANCE.
mépris . Tous les talens , tous les arts y font
applaudis , encouragés , récompenfés.
J'appréhenderois qu'on ne trouvât de l'humeur
dans ces vers .
fe trou-
C'est dans le dernier chant que
vent tant de noms auffi hideux que les
infectes qu'ils défignent. L'Auteur auroit
mieux fait , je crois , de n'en parler qu'en
général , & de ne point donner ici un ca.
talogue d'infectes , comme il nous a donné
plus haut un catalogue de fleurs .
M. de Ceffierres n'a pas voulu finir fon
Poëme fans nous apprendre qu'il ef encore
jeune . Il nous fait obferver dans une
note , qu'il a 30 ans ; & dans une autre ,
qu'il ne fréquente point les foyers de la
Comédie , où , dit - il , les petits diferis fe
trouvent , & croyent juger en dernier reffort.
Je fouhaiterois qu'il eût réfifté à la tentation
de nous dire fon âge , & de traiter
avec mépris fes confreres , comme il fait
dans les vers fuivans :
Inconnu des Rimeurs , fans vouloir les connoître ,
A leurs regards jaloux foigneux de difparoître, &c.
L'on ne me voyoit point mandier des fuffrages ,
Applaudir ou blâmer d'infipides ouvrages ,
Encenfer la fortune , & c.
En voilà affez , Monfieur , fur cet Ouvrage
, qu'une feconde édition pourra purJANVIER.
1758. 119
ger de tous ces légers défauts , que j'ai ofé
relever fans aucun deffein de lui nuire. Il
y a un affez grand nombre de vers que
l'Auteur , fans doute , ne manquera pas de
changer. Tels font ceux - ci :
Al'ombre des marais qu'un long ruiffeau détrempe.
Les danfes , les feftins , l'Hymen & les Amours ,
De myrthes & d'oeillets parent leurs plus beaux
jours .
Les danfes les feflins parent lears jours i
Et mille autres bouquets , Soupirs de la nature.
Zéphyre fufpendu parmi tant de beautés ,
Redoubloit chaque jour fes infidélités ;
Sans ceffe il voltigeoit de mérite en mérite.
Et des dons de Cerès les têtes blanchiſſantes.
Les têtes des dons!
Il me femble auffi qu'il répete trop fouvent
la même expreffion :
Ton doigt habile & délicat
Sçaura former , choifir , prolonger leur éclat
Ce berceau fortuné de nourriffons hâtifs ,
Exige un oeil foigneux & des doigts attentifs.
Pourvu qu'un doigt foigneux les ait d'abord conduits.
Un doigt habile & prompt , ou le fixe ou l'avance.
La main eft encore plus fouvent répétée.
120 MERCURE DE FRANCE.
Une invifible main prodigue ces miracles.
D'un jardin embelli la facile culture ,
N'est jamais un travail indigne de vos mains.
En vain de cent rubis une Reine étincelle ,
Sa main y joint l'éclat d'une roſe nouvelle.
Alors d'un curieux l'induftrieuſe main ,
Va dans fon cabinet faire éclorre un jardin.
Sa main impitoyable
Etouffe en leur berceau la race déplorable , &c.
Par ces foins , par cet art , vous verrez fous vos
mains ,
De vos fleurs , chaque jour, augmenter les effains;
Il cueille à pleines mains
De quoi parer l'Amour , l'Hymen , & les feftins ,
Et Cloris t'a fouvent cultivé de ſes mains .
Sa main tranquille à Flore éleve des trophées .
Eleves de vos mains , choiſis dès feur jeune âge.
Et fa main faifant choix des fleurs qu'il idolâtre.
Celle- ci que la main cultivoit en fecret , &c....
J'ai l'honneur d'être , &c.
EXTRAIT de l'Effai fur les caufes de la
diverfité des taux de l'intérêt de l'argent
chez les peuples , brochure qui contient
74 pages , & qui fe trouve à Paris , chez
Duchefne , rue S. Jacques , 1757 .
L'Auteur étabit , dans une courte differtation
fur les fonctions & fur l'introduc
tion des monnoies dans les fociétés ,›
que
le
JANVIER. 1758 . 121'
de prix des fonds a été dans le principe , &
eft encore aujourd'hui , l'objet de comparaifon
fur lequel fe fixe le taux de l'intérêt
, en railon de la confiance plus ou
moins grande dans les prêts , enforte que
l'excédent de l'intérêt d'un capital prêté ,
fur le produit du même capital réaliſé en
fonds de terre , n'eft que l'évaluation des
rifques du prêt.
Il fait dépendre le prix des fonds de l'activité
de la circulation des efpeces , & il
fait réfider le principe de la confiance , à
l'égard des emprunts publics , dans la nature
des gouvernemens , & dans la comparaifon
des charges & des reffources d'un
Etat ; à l'égard des emprunts particuliers ,
dans les loix civiles fur les propriétés &
fur les prêts dans les formes judiciaires
pour contraindre les débiteurs ; & enfin
dans la fituation du corps politique .
Après avoir ainfi établi les rapports né-
-ceffaires qu'ont avec le taux de l'intérêt
chez les peuples , les gouvernemens & les
loix , il paffe à une comparaifon des Etats
de France , d'Angleterre & de Hollande
entr'eux , & il fait voir que la différence
dans le taux de l'intérêt chez ces peuples ,
vient furtout d'une plus grande confiance
qu'y donnent les conftitutions politiques
& civiles , y ayant moins de différence
II. Vel.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
dans le prix des fonds d'un de ces peu
ples à l'autre , que dans l'intérêt de l'argent.
De ces principes il conclut que dans l'opinion
où l'on eft aujourd'hui , que l'intérêt
de l'argent influe fur l'agriculture &
fur le commerce , l'opération la plus avantageufe
en France fur l'intérêt de l'argent.
feroit d'accroître la confiance générale par
des loix & des formes judiciaires plus favorables
aux prêts , & par la diminution
des charges de l'Etat . Il rapporte à cet
égard la difpofition d'une de nos coutumes
de France , & une autre loi projettée
fous le miniftere de M. Colbert , comme
deux loix qui pourroient produire cet
effet ; il finit par une table économique ,
dans laquelle il eft calculé qu'avec un million
de fonds annuels , & y joignant les
intérêts des fommes qui feroient rembourfées
chaque année , la fomme des rembourfemens
fe trouveroit , au bout de foixante
& dix ans , de fix cens fept millions.
Nous fçavons que des perfonnes trèscapables
de juger de cet ouvrage , en ont
été très-fatisfaites , du moins à plufieurs
égards , & que celles mêmes qui ne font
pas en tout de l'avis de l'Auteur , y ont
trouvé des vues très- utiles,
JANVIER 1758. 123
AVIS pour les Tablettes de Bourgogne ,
1758.
TABLETTES
ABLETTES Hiftoriques , Topographiques
& Phyfiques de Bourgogne , pour
Pannée 1758. A Paris , chez Ganeau , rue
S. Severin ; & chez Guillyn , quai des Au-.
guftins ; & à Dijon , chez Defventes , Libraire
, rue de Condé.
On trouvera dans ce nouveau volume
qui eft le fixieme de ce petit ouvrage ,
la fuite de la vie de Philippe le Bon , Duc
de Bourgogne , jufqu'à fa mort , un état
détaillé de fa Maifon , la defcription de fa
pompe funebre , & du cérémonial qui y
fut obfervé ; l'Hiftoire abrégée du Mâconnois
, & des villes de Mâcon , Tournus ,
Clugny , Saint-Gen-Gouy- le - Royal , Marcigny
, & des bourgs & lieux principaux
du Mâconnois ; leur fituation & leur commerce
; une differtation fur les marbres de
la province de Bourgogne , & fur l'état
actuel des carrieres d'où on les tire. On
ne parle point du fonds de ces Tablettes ,
qui eft déja connu , & du foin que l'on
prend chaque jour de les perfectionner.
L'on trouve chez Guillyn le Bon Jardinier
, Almanach pour l'année 1758 , contenant
une idée générale des
quatre fortes
Fij
114 MERCURE DE FRANCE.
de jardins , les regles pour les cultiver , &
la maniere d'élever les plus belles fleurs.
AVERTISSEMENT concernant la collection
Académique , &c.
Les Libraires ci - devant annoncés pour
le débit du Livre intitulé , Collection acadé
"mique , compofee des Mémoires , Actes on
Journaux des plus célebres Académies & Sociétés
littéraires de l'Europe , &c. voulant
faire ufage des avis qui leur ont été donnés
au fujet des foufcriptions qui furent
ouvertes pour le fufdit ouvrage , le mois
d'Avril dernier , & dont le temps pour
foufcrire eft expiré depuis le mois de Septembre
, fe font déterminés par la confidération
qu'ils doivent aux curieux & amateurs
des Sciences & Arts , actuellement
employés dans les armées de Sa Majefté ,
ainfi qu'à l'égard d'autres Sçavans qui
paffent l'automne dans des terres éloignées
de Paris & des capitales de province ,
prolonger le temps des foufcriptions de
ladite Collection académique jufqu'au prémier
Avril prochain , aux mêmes clofes
& conditions du Prospectus délivré dans le
mois d'Avril dernier , en obfervant que ,
pallé ce temps , il n'y aura plus de prolongation
pour fouferire , & que l'ouvrage
JANVIER. 1758. 175
fe vendra comme il eft annoncé : il fe trou
vera toujours à Paris , chez Defaint &
Saillant , Ganeau & Guillyn ; & à Dijon ,
chez François Defvenues , rue de Condé.
N. B. Le beau volume du Swammerdam
, traduit , & avec d'excellentes notes ,
fe délivrera au temps indiqué , étant actuellement
aux deux tiers imprimé : il fera
le feptieme volume de cette collection .
ETRENNES pour les enfans , à l'ufage des
grandes perfonnes qui voudront bien s'en
amufer , pour l'année 1758. A Paris
chez Ganeau , rue S. Severin.
Cet Almanach qui eft très - bien imprimé
, mérite d'être diftingué de la foule :
left compofé de douze Fables qui nous
ont paru très jolies. Nous penfons que
F'Auteur a du talent pour ce genre , &
nous l'exhortons à le cultiver il a les
deux qualités effentielles à un Fabuliſte ,
it eft facile dans fes vers , & gai dans fa
morale. La derniere Fable que nous allons
citer , nous fervira de
preuve.
L'AUTEUR ET LE SINGE ,
FABLE XII.
L'APOLLON de nos jours , le pere de Zaïre ,
Tendoit un jour les cordes de fa lyre
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE

Ou , pour parler en termes plus précis ,
Tenoit la plume , & d'une main légere ,
Façonnoit , en riant , un bouquet pour Glycere.
Un Singe étoit tout vis - à- vis
Très-gravement fur le derriere affis ,
Et d'un ceil curieux contemploit la poſture ,
Les geftes , le maintien , la mine , l'écriture
Du Virgile François ; il l'obſerva long- temps.
On fçait affez que d'ordinaire
De ces Meffieurs le paffetemps
Eft de tout voir & de tout faire.
Le billet fait , bien mufqué , notre Auteur
Quitte fon cabinet ; foudain l'Obfervateur
Part comme un trait, & vient prendre fa place
Puis s'accroupit , fe démene , grimace
Prend une plume entre fes doigts ;
Enfin fur le papier les Singes font adroits )
Légérement trace des caracteres ,
Difpole , arrange au cordeau fes matieres
Met les points fur les i ; pourtant il en fut un
Qu'il oublia , c'étoit un rien , le fens commun
J'imite la Fontaine : un Lecteur peu traitable ,
Et dont je n'aurai pas l'honneur d'être approuvé ,
Pourra bien dire , en lifant cette Fable",
C
Voilà mon Singe tout trouvé.
OBSERVATIONS fur la Mufique , les Muficiens
& les Inftrumens . A Amſterdam ,
1757.
"
JANVIER. 1758. 127
Cette petite brochure qui n'a que 40
pages d'impreffion , & qui eft fans nom
de Libraire , nous a paru l'ouvrage d'un
amateur inftruit , & d'un homme du monde
qui écrit fans prétention . Nous croyons
qu'elle peut être non feulement agréable ,
mais encore utile à tous ceux qui veulent
acquérir une connoiffance légere de ces
trois parties. Cette connoiffance leur devient
d'autant plus néceffaire , que la Mufique
& tout ce qui y tient , font aujourd'hui
le principal fujet des converfations ,
& forment l'érudition de la bonne conipagnie.
TRAITE hiftorique & pratique de la
cuifine , où le Cuifinier inftruit de la
connoiffance des animaux , tant volatils
que terreftres , aquatiques & amphibies ,
la façon de préparer les divers alimens ,
& de les fervir , fuivi d'un petit abrégé
fur la maniere de faire les confitures liquides
, & autres defferts de toute efpece ; ouvrage
très -utile , non feulement pour les
Maîtres-d'hôtels & Officiers de cuifine
mais encore pour toutes les Communautés
religieufes , les grandes familles , & tous
ceux qui veulent donner à manger honnêtement
, par le Sieur ... deux volumes
in-12. A Paris , quai des Auguftins , chez
7
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Claude-Jean- Baptifte Bauche , Libraire , *
l'image Sainte Geneviève & à Saint Jean
dans le Défert .
Ce nouveau Traité de cuifine nous a
paru meilleur qu'aucun de ceux qui ont
paru jufqu'ici fur cette matiere , en ce qu'il
eft propre à toutes fortes de perfonnes , &
ne conftituera en dépenfe qu'autant qu'on
le jugera à propos . L'Auteur a divifé fon
ouvrage en dix chapitres contenans chacun
plufieurs articles dans lefquels il traite
non feulement de la façon d'apprêter les
mets qu'on a coutume de fervir , mais mê
me de la faifon où chaque aliment dont il
parle eft le meilleur ; ce qu'on doit obferver
en les achetant , pour ne pas y
être
trompé , & il a mis à la fin de fon ouvrage
un petit abrégé de l'office , qui nous a
paru mettre ce Livre en état de ne rien
defirer fur cette matiere , quoiqu'il promette
par la fuite un ouvrage plus ample
fur l'office. Les Tables qu'il a mis en tête
du Livre , nous ont auffi paru fort utiles :
il eût peut être mieux valu les faire plus
fimples , mais l'Auteur qui fans doute s'en
eft apperçu , y a fuppléé en faifant une Table
des Tables. Nous croyons devoir engager
ceux qui fe deſtinent à la profeffion
de cuifinier , d'acheter ce Livre , & même
ceux qui font dans le cas de donner fou
1
JANVIER. 1758. 129
vent à manger : il mettra dans les
peu
premiers en état d'exercer cette profeffion ,
& les derniers d'ordonner à leurs cuifi
niers ce qu'ils jugeront à propos..
LIVRES nouvellement arrivés des Pays.
étrangers , chez Briaffon , Libraire , rue
S. Jacques , à Paris.
LE Comedie di Carlo Goldoni , in 8º..
ur. vol. Taurino 1756.
L'Uomo del March. Gorini Corio. in 4°
Lucca 1756..
Tutti i Trionfi , carri , mascheratte ,
canti Carnafcialefchi di firenze , in-4°. 22
vol. fig. Cosmopoli 1750..
Le même livre en deux volumes in- 8° .
Lecchii ( ant. ) Geometria & Trigonome
tria , 8° . 3. vol . fig. Mediolani 1753
1756...
Ejufdem Newtonis Arithmetica univerfa
lis notis perpetuis illuftrata ,. 8o . 3 vol. Medionali
, 1752..
Bibliotheque impartiale par M. Formey
, in- 8° . 15 vol. Leyde 17 so & fuiv..
Grammaire allemande de M. Gottsched
in- 8°. Strasbourg 1757 , nouvelle édi
tion .
Alta Phifico medica curioforum natura ›
Ev
130 MERCURE DE FRANCE.
in 4° . 10 vol . fig. Norimberga 1730 & ſe
quentes.
Id. Nova alta phyfico medica , 4° . tom.
1. Norimberga 1757 .
Buchneri ( And. El. ) Hiftoria Academie
curioforum natura , in 4° . fig. Hala 1755 .
Principes du droit de la nature & des
"gens , extrait du grand ouvrage latin de
M. Wolf , traduit par M. Formey , in-4°.
Amfterdam. 1758.
Le même livre en trois volumes in- 12.
Alta academia Moguntianafcientiarum
in- 8° . Erfordia 1757.
Hell. (Maxim. ) Ephemerides Vindobonenfes
, 8°. fig. Vindobone 1757 .
Les aventures de Thélémaque , en Allemand
, in- 8° . z. vol. fig. Francfort 1756.
Hygiene feu ratio confervanda fanitatis ,
4. Francofurti 1757.
Commercium litterarium Uffembachianum
à J. G. Schelhornio , in- 8° . Ulme 1753-
2. vol.
Dalham ( Flor. ) Psicologia feu de conditione
animorum & de anima bruterum , 4º.
Vienna 1756.
Eifenhardt ( Jo. ) De jure diplomatum ♂ª·
de diplomatikus Romanorum. 4° . Lipfia
1757.
Bochmeri ( Phil. ad. ) Inftitutiones oftes
logica , 8°. Hala.
JANVIER. 1758.. 1381
Ejufd. obfervationes anatomica , fafcicul
duo , fol. fig. Hale 1752 & 1756.
Boederer ( Jo. G. ) Elementa artis obftetricia
, 8°. Gottinga 1753 .
Ejufd. De partu laboriofo , 4° . Gouinge
1756.
Wedderskop ( Hen. ) Introductio in jus
nauticum, 4° . Flensburgi 1747.
Euleri ( L. ) Enodario de vi aquarum
vel alterius fluidis , 4°. Gottinga 1754.
Amort. ( D. Euf. ] Jus canonicum vetus
& modernum & vindicia juriſdictionis ecclefiaft
. 4°. 3 vol. Auguft. Vindelicor. 1757.
Epiftola obfcurorum virorum , 8° . 3. vol.
Francofurti 1757~
Stobei ( Kil. ) Opufcula de petrefractis
4° . fig. Dantifci 2 vol . 1752 .
metri Bergen ( Car. Aug. ) De thermometris, 4º·
Norimberga 1757 .
Hambergeri ( G. C. ) Phyfiologia medica
, 8 °. fig. Gene 1757.
Habernikkellii ( Eber. ) Jus romanum &
jus privatum, 4. Gottinga 175.7.
Hebrenftreit ( D. Jo . Ern. ) Actiologia
chemica , 4°. Lipfia 1757.
Weitenaver ( Ign. ) Trifolium hebraicum,
8°. Aug. Vindel. 17.56.
Corvini ( Chr. Jo . Ant . ) Philofophia ra
tionalis, 8. Gen & 1756.-
F vy
432 MERCURE DE FRANCE.
J. FELIX Faulcon , Libraire -Imprimeur,
à Poitiers , croit devoir informer le public
qu'il fe répand une édition contrefaite de
Jon Traité de l'Orthographe Françoiſe, en un
volume petit in 8° . fous l'année 1755 , qui
eft remplie de fautes. Il est étonné que plufeurs
Libraires ofent en impofer , en vendané
cette édition pour la fienne , tandis
qu'ils fçavent que la derniere qui a été faite
à Poitiers , augmentée & revue par M. Ref
taut , n'est que de 1752 , & qu'il n'y en a
point en depuis. Son édition qui eft en plus
gros caractere plus commode pour la
vue , & fort correcte , a à la tête de l'épitre
dédicatoire une vignette où font les
armes de MM. les Cardinaux de Rohan
& de Soubife. Les perfonnes qui voudront
avoir ce livre , auront la bonté d'y faire
attention , ainfi qu'au frontispice qui eft
rouge & noir, & doit porter l'année 1752,
aux vignettes de chaque lettre , qui font faites:
en bois & non en plomb , comme dans cette
édition pleine defautes , de 17.5.5 .
>
ع ق و م
JANVIER 1758 133
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
PHYSIQUE.
LETTRE fur l'usage des Atmoſpheres ,
par rapport au degré de chaleur ..
O N fçait par des expériences inconteftables
, que l'air eft d'autant plus condenfé
, qu'il s'approche plus près de la
furface de la terre. Je ferai ici abftrac
tion de tous les corps hétérogenes , des
vapeurs & des exhalaifons qui nagent dans
ce Auide élastique , pour ne le confidérer
que tel qu'il eft en lui - même ..
Les Phyficiens qui fuivent le fyftême
de Newton , admettent une attraction
entre toutes les parties de la matiere en
raifon directe de leur maffe. Certe force
agit en raifon inverfe du quarré de fa
diſtance. C'eft fur les principes de ce
grand Phyficien , que j'établirai mon explication
, fur la diftribution de la cha
leur dans les planetes..
134 MERCURE DE FRANCE.
Je commencerai par expliquer l'ufage
de notre atmoſphere terreftre , non en
tant qu'elle eft l'aliment néceffaire de
tout ce qui refpire , mais en démontrant
que fi elle étoit un peu plus ou un peu
moins denfe , & qu'elle réunît par conféquent
un peu plus ou un peu moins
les rayons de la lumiere : le foleil auroit
beau éclairer notre fphéroïde pour
le rendre fécond , tout y feroit , ou bru
par l'excès de la chaleur , ou glacé
la raifon contraire.

par
Les routes que fuivent les rayons de
Jumiere , étant foumifes aux regles de la
plus sûre géométrie , l'on ne doit pas
tout-à- fait confidérer cette explication phy
fique , comme une fimple hypothefe fondée
feulement fur l'imagination .
Il y a déja fix ans que je donnai une
differtation anonyme fur les différens de
grés de chaleur , qu'on doit éprouver à
différentes hauteurs fur les montagnes :
comme elle a un rapport immédiat avec
celle- ci , & qu'elle fut approuvée par
deux
habiles Phyficiens , à qui je la communiquai
, avant de la faire imprimer , j'en
reprendrai encore ici le fil avec un nouveau
plaifir pour l'étendre à tout notre
fyftême folaire.
Les loix que fuit la lumiere étant les
JANVIER. 1758. F35
mêmes , non-feulement pour les planetes
, mais encore pour les étoiles fixes ,
pourquoi les matieres de nos planetes
fur lefquelles elle agit d'une maniere
uniforme , auroient- elles d'auffi grandesdifférences
dans leur denfité que nous le
fuppofons ? Pourquoi encore la nature.
du mouvement , qui eft la même partout ,
auroit- elle dans une planete comme Mercure
, la propriété de faire mouvoir des
êtres , dont la fubftance feroit fept foisplus
denfe que la fubftance des nôtres ?
Mais avant d'entrer dans ces détails , reprenons
notre atmoſphere fublunaire.
Le Chevalier Newton nous a appris
que la lumiere nous venoit du foleil en
fept à huit minutes , que cette lumiere
étoit la matiere même du foleil , qu'elle
contenoit en elle- même les fept couleurs
primitives dont fe peint la nature , &
qu'elle étoit en même tems le principe même
de la chaleur ..
Si un faiſceau de rayons , après avoir
franchi l'intervalle qui eft entre le fole
& notre fphéroïde , vient à rencontrer
notre atmoſphere , que lui doit- il arri
ver ? La Géométrie nous démontre que
le feul rayon perpendiculaire ne fubira
aucun changement dans fa route , mais
que tous les autres fe réfracteront en
136 MERCURE DE FRANCE.
s'approchant de lui , & que cette ap✩
proximation fera d'autant plus grande
que le milieu fera plus denfe..
M. de la Hire a démontré , que la
courbe que décrivoit un rayon de la lumiere
oblique , en paffant par notre armoſphere
, étoit une épicycloïde . Ce
faiſceau prendra donc la figure d'un conoïde
terminé par des épicycloïdes. La
bafe de ce conoïde fera appuyée fur l'extrêmité
fupérieure de notre atmoſphere..
Suppoſez maintenant que la terre fût
diaphane , la pointe de ce conoïde feroit
le foyer où ſe réuniroient les rayons:
de lumiere. L'on peut fe figurer à peu
près quel feroit fon degré de chaleur ,
par celui de nos verres ardens ; mais la
terre ayant beaucoup de parties fort élevées
au deffus du niveau de la mer ,
doit

couper ce conoïde dans différens
points plus ou moins éloignés de fon
fommer ou foyer , & l'on voit d'avance
qu'il doit y avoir d'autant moins de
rayons dans un efpace quelconque d'une
grandeur déterminée , qu'il fe trouvera
dans une fection plus approchante de la
bafe du conoïde ; ceci fe trouve vérifié
par le degré de froid qu'on éprouve fur
les hautes montagnes , qui augmente d'au
tant plus qu'on s'approche plus près de
JANVIER. 1758 137
leur fommer. Nous ne parlons ici que
des fections perpendiculaires à l'axe , les
obliques donneront des ovales plus ou
moins approchantes du cercle , qui recevront
d'autant moins de rayons dans la
même étendue , qu'elles feront elles- mêmes
plus obliques à l'axe. Je crois devoir
ici remarquer qu'un rayon de lumiere
augmente de viteffe en paffant par
Fatmoſphere. Ceci paroît d'abord un
paradoxe ; car , qui pourroit s'imaginer ,
que la lumiere doit traverfer plus facilement
le verre que l'éther c'eſt cependant
ce qui arrive ) . Si l'on vent
eftimer fa force impulfive , l'on trouvera
fans peine dans quelle proportion elle
décroît , en frappant fous un plus petit
angle d'incidence.
Pour donner maintenant une idée de
la nécefficé indifpenfable que nous avons
d'un atmoſphere , qui n'ait ni plus ni
moins de hauteur que le nôtre , il ne
s'agit que de fuppofer notre terre un
peu plus groffe qu'elle n'eft ; que fon
rayon foit , par exemple , augmenté de
la hauteur d'une des cordilieres , cette
augmentation ne feroit pas plus d'effet
fur notre globe , qu'une couche de verais
d'un quart de ligne d'épaiffeur en fe
rok fur un globe de deux pieds de dias
118 MERCURE DE FRANCE.
metre : fi l'on fuppofe en même tems que
la partie de l'atmoſphere qui l'occupoit
foir retranchée , que doit- il arriver alors
fur notre terre ? Les différentes matieres
qui font à fa furface , y feroient alors
fans contredit dans le même état où elles
fe trouvent maintenant au fommer
des cordilieres , c'est -à- dire que tout y
feroit glacé & comme pétrifié , & que
ni plantes , ni animaux n'y pourroient
vivre.
Ceci peut contribuer autant qu'aucune
autre preuve tirée des merveilles de
la nature , non feulement à nous convaincre
de l'harmonie admirable qui regne
entre toutes les parties de l'univers ,
mais encore que le fuprême Architecte
y a tout réglé par poids , nombres & mefures.
L'on voit par ce que je viens de di
re , que les atmoſpheres , outre leurs autres
ufages , font encore d'une néceffité indifpenfable
pour faire éprouver aux planetes
un degré de chaleur plus grand
que eelui qu'elles recevroient immédiatement
du foleil , vu leur éloignement.
En négligeant l'effet des atmoſpheres
dans notre fyftême folaire , voici comme
Ron doit néceffairement raifonner fur les
différentes denficés des matieres qui les
JANVIER. 1758. 13.0
compofent , & cela d'après le Chevalier
Newton.
44
"
« Le degré de chaleur que nous ref
fentons en été étant augmenté d'environ
fept à huit" fois , fait bouillir l'eau
L gros bouillons. La planete de Mer-
>> cure reçoit environ fept fois plus de
" rayons de lumiere que la nôtre , à
raifon du quarré de fa diftance au fo-
» leil , puifqu'elle en eft environ deux
» fois & deux tiers plus près que nous :
il faut donc que la matiere dont elle
eft compofée , foit fept fois plus denfe
que la nôtre , pour que les mêmes ma-
» tieres qui font dans notre globe , puif-
»fent y fubfifter fans s'évaporer. » En
fuivant cette proportion de denfité dans
les matieres , par rapport à leur éloignement
du foleil , il faudroit donner en
récompenfe une prodigieufe rareté à celles
dont Saturne eft compofé , pour que
tout n'y fût pas glacé ; car cette planete
s'en trouve éloignée dans fa plus grande
diftance de 110935 diametres de la
terre , tandis que Mercure n'en eft qu'à
137 diametres . Voici donc ce que je
propofe contre cette affertion.
Premiérement , en prenant le degré de
chaleur de notre été pour un terme fixe ,
on ne fait pas attention que les plane140
MERCURE DE FRANCE.
tes ayant des maffes & des volumes fort
différens , leurs atmoſpheres doivent par
conféquent différer beaucoup en étendue
& en denfité , & les rayons de lumiere
qui fe réfractent néceffafrement , en s'approchant
de la perpendiculaire , doivent
auffi y converger plus ou moins avant de
rencontrer leur planete.
La regle qui détermine le degré de
chaleur par la proportion du quarré des
diftances au foleil , ne peut donc avoir
lieu que jufqu'à l'extrêmité fupérieure des
atmoſpheres , où les rayons n'ont point
encore fubi de réfraction. Mais , pourra-
t-on m'objecter , fi la terre a une atmoſphere
, eft-ce une raifon pour que
les autres planetes en ayent auffi ? L'analogie
eft, elle donc une chofe fi infail
lible en phyfique , pour fonder un fyſtême
fur fon autorité Non certainement :
c'eft auffi ce qui me détermine ici à en
établir la néceffité à priori . L'on fçait par
des expériences très sûres , faites au
moyen d'un cube de Mercure , porté à
différentes hauteurs fur une montagne ,
que la pefanteur de l'air diminue d'autant
plus qu'on s'éloigne davantage du
niveau de la mer; mais le phénomene
de fa pefanteur venant de l'attraction que
la terre exerce fur fes parties , en raifon
JANVIER. 1758. 141
renversée du quarré de leur diftance à
fon centre , ce fluide élastique & compreffible
doit donc néceffairement augmenter
de denfité à mesure qu'il approchera
davantage du niveau de la mer ,
& les parties les plus baffes feront en
outre comprimées par toutes celles qui
font au deffus d'elles , puifqu'elles font
auffi attirées plus ou moins vers le même
centre .
Si donc , dans tout l'efpace que renferme
l'orbe de Saturne , il n'y avoit ni planetes
, ni foleil ; mais fimplement la même
quantité d'air qui y exiſte maintenant, que
devroit-il arriver ? L'air abandonné alors
en fon élafticité naturelle , & n'étant
plus attiré vers aucun point , doit fe
mettre en équilibre avec lui - même , &
fon effort doit être également tendu dans
tout cet efpace. Remettons maintenant le
foleil en fa place ordinaire , quel cffet
en refultera- t- il ? La prodigieufe force attractive
de cette planete groffe environ
un million de fois comme la terre , devroit
fe former ( en attirant vers elle
& condenfant de plus en plus cet air
une atmoſphere dont la denfité & l'étendue
feroient en proportion de fa
maffe ; mais l'exceffive chaleur de cet
aftre doit en même tenis raréfier ce fluide
344 MERCURE DE FRANCE:
quantité de matiere , & contribuer beaucoup
à en augmenter la force attractive.
il ne nous refteroit plus ici pour faire
des calculs exacts , que d'avoir un point
fixe , c'est-à- dire , que les limites de notre
atmoſphere euffent été déterminées
d'une façon qui ne peut être fujette à
conteftation ; mais ce point nous manque
& c'estbeaucoup.
Il faut encore remarquer ici , que dans
les calculs qu'on pourroit faire fur les principes
de l'attraction , on doit fe reffouvenir
que la groffeur des planetes , ne décide
pas toujours de leur force attracti
ve , qui ne s'exerce qu'en raifon de leur
maffe , & non pas en raifon de leur volu
me ainfi une planete moins groffe qu'u
ne autre , pourroit cependant avoir plus
de cette force , quoique formée de même
matiere , fi l'arrangement de ces matieres
laiffoit plus de vuide dans la groffe . C'eft
par une raifon femblable , que la montagne
de Chimboraco au Pérou , n'écartoit
le fil à plomb de la verticule , que d'un
angle de 7 ou 8 , tandis que fi la denfité
eût répondu à fa maffe , elle eût pu
lui faire faire un angle de deux minutes ;
mais comme cette montagne a été autrefois
un volcan il doit s'y trouver de
très-grandes cavités , & les matieres dont
elle

JANVIER. 1758 145
elle eft compofée , ayant été en partie
jettées par le feu de ce volcan , il n'eſt
pas furprenant qu'elles ne foient plus fpongieufes
& plus légeres.
L'anneau de Saturne auquel on n'a
point jufqu'ici trouvé d'ufage , pourroit
peut- être fervir à augmenter encore le degré
de chaleur dans cette planete , en ré-
Héchiffant fur elle , une partie des rayons
qu'il reçoit du foleil ; il a affez de denfité
pour produire cet effet , puifqu'on
peut appercevoir fon ombre fur le difque
même de Saturne ; ainfi il ne s'agiroit
plus que de lui fuppofer une coupe telle ,
qu'en recevant les rayons du foleil fous
un certain angle d'incidence , l'angle de
réflexion combinée avec la réfraction de
fon atmoſphere , pût les réunir fur le dif
que de cette planete.
pou-
Au refte , cette explication n'eft qu'u
ne foible efquiffe de ce qu'on pourroit
faire d'après ce même plan , en approfondiffant
davantage la théorie dont il eft
fufceptible : il a furtout l'avantage de
voir être affervi aux calculs .
Cependant j'ai cru qu'il étoit bon,avant
d'entreprendre un tel travail , d'en foumettre
la perfpective aux objections du
public , tant pour en recevoir de nou-
11..Vol.
"
G ..
146 MERCURE DE FRANCE.
velles lumieres , que pour en corriger les
côtés défectueux .
Au Croific.
DE VILLENEUVE.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Belles- Lettres de
la Rochelle , le 27 Avril 1757 .
MONSIEUR ONSIEUR Arcere , Directeur , a ouvert
la Séance par la lecture de divers
morceaux du fecond volume de l'Hiftoire
de la Rochelle , qui eft actuellement fous
preffe. Enfuite M. Boutiron , Chancelier ,
alu un Difcours fur l'amour de la patrie.
:
Son objet eft d'exciter & de réveiller
les nobles fentimens que cette vertu infpire
il s'eft attaché , dans la premiere Partie
, à développer les motifs qui doivent
nous animer à la mettre en pratique ; &
dans la feconde Partie , afin de faire fuccéder
à la perfuafion la touche du fentiment
, il s'eft appliqué à peindre cette
vertu fous les traits qui lui font propres ,
en animant le tableau par le récit de quelques-
uns de ces faits qu'on ne peut entendre
fans les admirer , & fans fe porter à les
imiter.
Ce Difcours a été fuivi d'un Mémoire
JANVIER. 1758. 147
envoyé à l'Académie par M. le Camus ,
Docteur médecin affocié , contre l'ufage de
faire bouillir les plantes.
fent ,
Pour en démontrer l'abus , M. le Camus
établit deux maximes Phyfico - chimiques ,
la premiere c'est que par l'ébullition , les
fucs & les efprits des plantes fe décompo-
& par conféquent perdent leur activité
; la feconde , c'eft que par l'ébullition
on n'extrait pas toujours les principes les .
plus agiffans des plantes , & que par confequent
on fe prive de leur plus grande,
utilité : il donne enfuite une defcription
fommaire des effets du fuc fur toutes les
plantes rangées dans leurs différentes claífes
, & fait voir fenfiblement qu'il n'en eft
point auxquelles on ne puiffe appliquer
l'une ou l'autre de ces maximes .

La Séance a été terminée par la lecture
d'un Difcours hiftorique fur les Druides ,
envoyé par M. Dreux du Radier , affocié
à l'Académie.
Ce Difcours qui embraffe tout ce qu'il
y a de plus intéreffant dans l'hiftoire des
Druides , leur origine , leur différence d'avec
les Bardes , leurs fonctions , leur jurifdiction
, leur doctrine , leur culte , leur
décadence & leur chûte , eft plein de recherches
fçavantes , & écrit avec beaucoup
d'élégance.
Gij
142 MERCURE DE FRANCE
4
à un point capable de détruire tout l'effet
de l'attraction , & l'on pourroit même
affurer qu'il n'eft nul port auffi rare qu'autour
du foleil . Si l'on replace enfuite Mercure
, cette planete n'ayant aucune chafeur
par elle-même , doit attirer l'air &
comprimer fon reffort en raifon de fa
mafle ; mais étant environ vingt - fept fois
plus petite que notre terre , fi fa matiere
eft de même nature & de même denfité ,
fa force doit être vingt-fept fois moindre ;
l'étendue & la denfité de fon atmoſphere
feront donc proportionnelles à cette force.
Pour démontrer maintenant d'une maniere
bien fenfible , comment les degrés
de chaleur peuvent être égaux dans toutes
les planetes , fuppofons Mercure fans
atmoſphere, & donnons-en une à la terre ,
qui puiffe réunir fept fois plus de rayons
dans une certaine grandeur de terrein prife
à la furface de la terre , qu'elle n'en
reçoit elle-même du foleil dans une grandeur
égale prife à fon extrêmité fupérieure.
L'on peut conclure par les principes
que nous avons établis ci- devant , que la
chaleur fera fept fois plus grande à l'extrêmité
inférieure de l'atmoſphere qu'à
fon extrêmité fupérieure ; mais la chaleur
de Mercure étant fept fois plus grande ,
vu fa diftance au foleil , que le degré de
JANVIER . 1758. 143
chaleur qui fe fera fentir fur le difque de
notre atmoſphere , il s'enfuivra que les
rayons, en arrivant fur la furface de la terre,
multipliant cette chaleur jufqu'à fept fois
vu leur convergence , nous feront éprouver
le même degré de chaleur de Mercu
re : pour qu'il puiffe donc refter toujours
le même dans les deux planetes , lorfqu'on
aura rendu à Mercure fon atmofphere
, il faudra augmenter en même proportion
celle de la terre . Plus la maffe
des planetes augmentera , plus auffi leurs
atmoſpheres doivent augmenter ; mais
leur hauteur & leur denfité décidant de
convergence des rayons de lumiere , il
faut néceffairement que les planetes les
plus éloignées du foleil ayent une plus
grande maffe , afin d'avoir en même temps
des atmoſpheres affez grandes , pour compenfer
, par la convergence des rayons de
lumiere , le degré d'éloignement où elles
fe trouvent de la fource de la chaleur.
la
C'eft précisément ce qui arrive dans
notre fyftême folaire : la planete de Jupiter
& celle de Saturnè , qui font les deux
plus éloignées , font auffi les deux plus
groffes. Si Saturne n'eft pas fi gros que
Jupiter, quoique plus éloigné , il eft entouré
en récompenfe d'un anneau , qui
doit contenir lui feul une prodigieufe
144 MERCURE DE FRANCE:
quantité de matiere , & contribuer beaucoup
à en augmenter la force attractive.
Il ne nous reſteroit plus ici pour faire
des calculs exacts , que d'avoir un point
fixe , c'eſt- à dire , que les limites de notre
atmoſphere cuffent été déterminées
d'une façon qui ne peut être fujette à
conteftation ; mais ce point nous manque
& c'est beaucoup.
Il faut encore remarquer ici , que dans
les calculs qu'on pourroit faire fur les principes
de l'attraction , on doit ſe reffouvenir
que la groffeur des planetes , ne décide
pas toujours de leur force attracti- |
ve , qui ne s'exerce qu'en raifon de leur
maffe , & non pas en raifon de leur volu
me : ainfi une planere moins groffe qu'une
autre , pourroit cependant avoir plus
de cette force , quoique formée de même
matiere , fi l'arrangement de ces matieres
laiffoit plus de vuide dans la groffe . C'eft
par une raifon femblable , que la monta
gne de Chimboraco au Pérou , n'écartoit
le fil à plomb de la verticule ,
que d'un
angle de 7 ou 8 , tandis que fi la den
fité eût répondu à fa maffe , elle eût pu
lui faire faire un angle de deux minutes ;
mais comme cette montagne a été autre
fois un volcan , il doit s'y trouver de
très-grandes cavités , & les matieres dont
elle
JANVIER. 1758 145
elle eft compofée , ayant été en partie
jettées par le feu de ce volcan , il n'eft
pas furprenant qu'elles ne foient plus fpongieufes
& plus légeres .
L'anneau de Saturne auquel on n'a
point jufqu'ici trouvé d'ufage , pourroit
peut-être fervir à augmenter encore le degré
de chaleur dans cette planete , en réféchiffant
fur elle , une partie des rayons
qu'il reçoit du foleil ; il a affez de denfité
pour produire cet effet , puiſqu'on
peut appercevoir fon ombre fur le difque
même de Saturne ; ainfi il ne s'agiroit
plus que de lui fuppofer une coupe telle ,
qu'en recevant les rayons du foleil fous
un certain angle d'incidence , l'angle de
réflexion combinée avec la réfraction de
fon atmoſphere , pût les réunir fur le dif
que de cette planete.
Au refte , cette explication n'eft qu'une
foible efquiffe de ce qu'on pourroit
faire d'après ce même plan , en approfondiffant
davantage la théorie dont il eft
fufceptible : il a furtout l'avantage de pouvoir
être affervi aux calculs .
Cependant j'ai cru qu'il étoit bon,avant
d'entreprendre un tel travail , d'en foumettre
la perfpective aux objections du
public , tant pour en recevoir de nou-
G ... 11. Vol.
146 MERCURE DE FRANCE.
velles lumieres , que pour en corriger les
côtés défectueux .
Au Croific.
DE VILLENEUVE.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Belles - Lettres de
la Rochelle , le 27 Avril 1757 .
MONSIEUR ONSIEUR Arcere , Directeur , a ouvert
la Séance par la lecture de divers
morceaux du fecond volume de l'Hiftoire
de la Rochelle , qui eft actuellement fous
preffe. Enfuite M. Boutiron , Chancelier ,
à lu un Difcours fur l'amour de la patrie.
Son objet eft d'exciter & de réveiller
les nobles fentimens que cette vertu infpire
: il s'eft attaché , dans la premiere Partie
, à développer les motifs qui doivent
nous animer à la mettre en pratique ; &
dans la feconde Partie , afin de faire fuccéder
à la perfuafion la touche du fentiment
il s'eft appliqué à peindre cette
vertu fous les traits qui lui font propres,
en animant le tableau par le récit de quelques-
uns de ces faits qu'on ne peut entendre
fans les admirer , & fans fe porter à les
imiter.
"
Ce Difcours a été fuivi d'un Mémoire
JANVIER. 1758. 147
envoyé à l'Académie par M. le Camus ,
Docteur médecin affocié , contre l'uſage de
faire bouillir les plantes.
Pour en démontrer l'abus , M. le Camus
établit deux maximes Phyfico- chimiques ,
la premiere c'est que par l'ébullition , les
fucs & les efprits des plantes fe décompofent
, & par conféquent perdent leur activité
; la feconde , c'eft que par l'ébullition,
on n'extrait pas toujours les principes les
plus agiffans des plantes , & que par confequent
on fe prive de leur plus grande,
utilité il donne enfuite une defcription
fommaire des effets du fuc fur toutes les
plantes rangées dans leurs différentes claffés
, & fait voir fenfiblement qu'il n'en eſt
point auxquelles on ne puiffe appliquer
l'une ou l'autre de ces maximes.
La Séance a été terminée par la lecture
d'un Difcours hiftorique fur les Druides.
envoyé par M. Dreux du Radier , aſſocié
à l'Académie.
Ce Difcours qui embraffe tout ce qu'il
ya de plus intéreffant dans l'hiftoire des
Druides , leur origine , leur différence d'avec
les Bardes , leurs fonctions , leur jurifdiction
, leur doctrine , leur culte , leur
décadence & leur chûte , eft plein de recherches
fçavantes , & écrit avec beaucoup
d'élégance.
Gij
14S MERCURE DE FRANCE.
Après avoir rapporté les différentes conjectures
des Auteurs anciens & modernes ,
fur l'étymologie du nom des Druides ,
l'Auteur fe fixe à celle que fournit la Langue
même du peuple dont ils faifoient
partie. Le mot Breton ou Gallois , Druir,
parler de Dieu , caractériſe la principale
fonction de ces anciens Prêtres dès Gaules :
le mot Allemand Druis , qui répond à l'ancien
Breton Trwis , Docteur de la vérité ,
confirme cette étymologie. Après cela ,
dit l'Auteur , il paroît bien inutile de chercher
chez les Grecs ou chez les Hébreux ,
la dénomination d'une partie d'un peuple
qui avoit long-temps exifté fans avoir rien
de commun avec la Grece & la Paleſtine.
R
Quoi qu'il en foit , l'antiquité de nos
» Druides fe perd dans celle des temps,
Ariftote , cité par Diogene Laerce , les
fait les premiers Auteurs de la Philofophie
, ainfi que les Mages en Perfe , les
» Caldéens à Babylone & dans l'Affyrie ,
» & les Gymnofophiftes dans les Indes. "
97
Quelques Auteurs ont prétendu que
les
Druides tiroient leur origine des ifles Britanniques,
M. du Radier réfute cette opinion
avec force , & fes raifons paroiffent
convaincantes.
"Les endroits où les Druides 'exerçoient
»leurs fonctions , & rendoient leurs oraJANVIER.
1758 . 149
و ر
و ر
cles , étoient des bois épais , de vaftes
" & fombres forêts , Nemora alta , remotis
incolifis lucis , dit Lucain , conforme à
» tous les Anciens ; il y avoit une faifon
particuliere de l'année , deſtinée à leurs
» affemblées. Céfar indique ces féances
fur les frontieres du pays Chartrain ,
» dans un bois confacré ....
و ر
و د
و ر
23
33

"}
S'il m'étoit permis , dit M. du Radier,
» de hazarder quelques conjectures , je di-
" rois que le canton dont parle Céfar ,
eft le petit pays de Thymerais , entre
» Chartres , Verneuil & Dreux , & fur les
frontieres du pays Chartrain : le Thyme-
» rais doit fon nom à un lieu voifin , appellé
encore aujourd'hui Thymer , &
» dans les Chartres des onze & douzieme
» fiecles , que j'ai fous les
yeux , Caftrum
» de Thymaro. Dans l'ancienne Langue
" Celtique ou Bretonne , thy fignifie maifon
, habitation ; le mot mer ou mar eſt un
»autre terme purement Gaulois, qui figni-
» fie chef, fupérieur , plus grand , major :
" de-là tant de noms Gaulois avec la terminaifon
en mer ou mar , viridomer ,
» fuemer , condomer , ingomer , valde-
" mer , théodemer ; ainfi thymer n'offre à
» l'efprit que maison , manoir principal ,
cheflieu. Le Thymerais eft un canton
" tout rempli de bois & de bruyeres , par-
و ر
و ر
و ر
Giij
10 MERCURE DE FRANCE.
-
là très propre aux ténébreux myfteres
» des Druides , & il fe trouve précisément
» dans l'endroit indiqué par Céfar. » Quoique
le Thymerais foit la patrie de l'Auteur
, & que peut- être le defir de la décorer
par quelque monument illuftre , paroiffe
le faire pencher vers ces vraifemblances
, il haiffe à chacun le droit d'adopter
ou de rejetter fa conjecture , & de s'en
tenir feulement à ce qui paroît décidé à cet
égard dans l'antiquité.
Les Auteurs donnent affez communément
le nom de Druides non feulement
aux Prêtres , aux Sages , aux Philofophes
Gaulois , mais aux Devins , aux Chantres,
aux Poëtes de la nation : on les diftingue
pourtant quelquefois . Suivant Feftus , le
titre de Barde appartenoit fpécialement à
ceux qui chantoient les louanges des Héros
. Diodore de Sicile & Lucain , défignent
auffi les différentes fonctions des Bardes
& des Druides ; l'idée. que les Auteurs
donnent de ces Bardes , & en particulier
Ammien Marcellin , approche fort de celle
qu'on doit avoir de nos Troubadours ,
Trouvéres & Chantéres : comme ces derniers
, les Bardes ſuivoient les grands Seigneurs
, chantoient leurs louanges .... Peutêtre
le mot de troubadour eft- il dérivé
de Bardus ou Bard. Cette finale qui ſe
JANVIER. 1758 .
trouve dans quantité de noms Gaulois, tels
que Dagoberd , Sigeberd , Roberd , ne
fignifie , en Langue Celtique , autre choſe
que Poëte hiftorique , Poëte victorieux , Poëte
célebre. Comparés aux Poëtes & Muficien's
Grecs ou Romains , ces Bardes paroiffoient
bien groffiers à Rome ; de- là le mot de
Bardus qui nous a tranfmis l'idée que les
Romains fe formoient de nos Poëtes Gaulois.
Strabon diftingue les Bardes d'avec les
Devins , & ceux - ci d'avec les Druides.
Is ont , dit - il , en parlant des Gaulois ,
leurs Devins pour qui ils ont beaucoup de
refpect : ce font ces Devins qui s'occupent
de l'art des augures & des prédictions :
tout ce qu'ils annoncent eft reçu avec une
parfaite foumiffion , furtout lorfqu'il s'agit
de quelque délibération importante. Mais
Céfar prouve l'inutilité de cette divifion
en attribuant la divination aux Druides ,
qui , dit- il , étoient les interpretes facrés
des Gaulois.... Cicéron , parlant de Diviaticus
, Druide Bourguignon , dit qu'il
fe donnoit pour fort intelligent dans la
connoiffance de la nature & dans la divination
fondée fur les augures ... On lit
dans Strabon le cruel cérémonial qu'ils obfervoient
dans leurs divinations : ils frappoient
d'un couteau fur le dos d'un hom-
Giy
152 MERCURE DE FRANCE.
me dont l'agitation & les mouvemens leur
fervoient de regle. Les Druideffes ou
Druiades dont parle Lampridius dans la
vie de Sévere , & Vopifcus dans celle d'Aurélien
& Numérien , faifoient la profeſ
fion de Devinereffes dans les Gaules &
en Allemagne : il n'y avoit donc aucune
différence entre les Druides & les Devins ,
ou ce que les Romains appellent augures
& arufpices.
Le nom de Mages que Pline donne aux
Druides , fut peut - être un titre d'honneur
qui caractérifoit leur fageffe & leur intel
ligence dans les chofes divines & humaines.
Mais ces Mages , comme ceux de bien
d'autres nations , devinrent bientôt des
Magiciens , des gens livrés à des pratiques
dont l'erreur & la fuperftition faifoient le
fonds ; ils les employoient furtout dans
leur divination , & dans leur médecine qui
devenoit par-là une partie de la religion.
On fçait la maniere myftérieufe dont ils
cueilloient une espece de fabine qué Pline
appelle felago , & une autre herbe qu'ils
appellent fancolon , efpece de mouron on
creffon fauvage , & avec quelle cérémonie
on coupoit le guy ; cette plante à laquelle
ils attribuoient des vertus merveilleufes ,
étoit effentielle dans les opérations magiques
: Apulée en fait foi d'après le Poëte
JANVIER. 1758. 153
Lælius , dont il cite des vers où les mots
aurea ilices ne peuvent s'entendre que du
guy , dont la couleur reffemble à celle de
lor lorfqu'il eft en maturité .... Virgile
dont l'érudition égaloit le génie , paroît
avoir emprunté de la théologie des Druides
, ce qu'il dit du rameau d'or, que la Sibille
indiqua à Enée , pour ſe faire introduire
dans les enfers .
La vénération des Gaulois pour les Druides
, étoit fans bornes : auffi réuniffoientils
toutes les qualités propres à s'attirer le
refpect d'un peuple ignorant & féroce .
Ils étoient les arbitres de la Religion &
des Loix , feuls dépofitaires des arts & des
fciences qu'ils enveloppoient de mystérieu
fes ténebres , ils exerçoient feuls la magiftrature
: & à leur culte cruel & impie , ils
joignoient des cérémonies effrayantes que
couvroient les ténebres & l'horreur. Ils
immoloient à leurs Dieux des créatures
humaines , & quand pour ces odieux facrifices
, il leur manquoit des coupables ,
ils égorgoient des innocens .
Leur nombre n'étoit point limité : Céfar
dit qu'il égaloit celui des Chevaliers ,
ou de ceux qui fe deftinoient à la guerre.
Un préjugé fingulier augmentoit encore
ce nombre prodigieux . Les Gaulois s'ima-
:
G - v
154 MERCUKE DE FRANCE.
"
ginoient , que plus il fe trouvoit de Drur
des dans un canton , plus l'abondance &
la fertilité du terroir étoit grande .
Ce grand corps avoit un chef dont
l'autorité étoit fuprême.
La Philofophie des Druides fe diviſoit,
comme celle des Grecs, en méthaphyfique ,
en phyfique & en morale ; l'art métho
dique du raifonnement ou la logique ,
n'entroit point dans le plan de doctrine
des premiers Philofophes . On regarde les
nôtres comme ceux qui , les premiers ,
ont enfeigné le dogme de l'immortalité des
l'ame. Si l'on en croit Céfar , ils défigu
roient la pureté de ce dogme par la métempficofe
pithagoricienne. Lucain & Diodore
de Sicile leur attribuent le même
fyftême. M. du R. ne fe rend point à ces
autorités : il les attaque par le raifonne
ment & par les faits . Comment lier , dit
il , cette tranfmigration des ames avec
leurs cérémonies funebres ? Its inhumoient
leurs morts avec leurs armes , leurs habits
, leurs chevaux , les meubles qu'ils
avoient affectionnés , & même avec plufieurs
de leurs amis & de leurs protégés
on Vaffaux. Rien de plus ordinaire que
de voir ces derniers fe dévouer à la mort
pour vivre avec leurs patrons dans un aus -

JANVIER. 1758. 155
2
tre monde, & pour leur rendre les fervices
qu'ils leur rendoient dans celui - ci. Un
des principes des Druides connu du peuple
, dit Pomponius Mela , étoit une autre
vie ad manes , c'eſt- à- dire , dans un
lieu de plaifir , ou dans un lieu de tourment
; au refte , le fuffrage de Diodore
de Sicile , de Lucain & de Céfar , ne
font pas ici d'un grand poids ; Diodore
eft peu exact fur les vraies fources de la
métempficofe contemporain de Céfar ,
il s'en eft fié à fes mémoires. Lucain a
évidemment copié Céfar : c'eft la profe
de l'Hiftorien mife en vers par le Poëte.
Céfar ne forme donc plus qu'une preuve
très-incomplette : il a pu être mal informé
: plus redouté que chéri des Druides ,
aura- t- il facilement approfondi une philofophie
dont le fecret & le filence fermoient
toutes les avenues.
Car à l'exception du dogme de l'immortalité
de l'ame , les Druides tenoient
les autres points de leur philofophie fort
fecrets. On n'étoit initié dans leurs opinions
qu'après 20 ans d'étude. Ils donnoient
leurs leçons de bouche , fans permettre
à leurs difciples de rien écrire ; ils
tenoient leurs écoles dans des antres , dans
de fombres forêts avec l'appareil le plus
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
mystérieux ..... Cette maniere d'enſeignet
leur étoit commune avec celle des premiers
Philofophes de tous les peuples , tant que
la bonne philofophie , dit l'Auteur , fubfifta
parmi eux à quoi il ajoute qu'elle
eft peut-être l'unique qu'on dût employer,
fi l'on eût voulu conferver aux fciences le
mérite impofant du myftere , qui ne ſçauroit
manquer de leur affurer une forte
de refpect de la part des peuples....
Le culte barbare des Druides devoit à
la longue , défabufer les peuples, & amener
la chûte de ces monftrueux Sages. Les
Romains ne purent voir fans horreur des
facrifices enfanglantés par des victimes
humaines. Céfar les avoit effrayés du
bruit de fes armes : il en paffa un grand
nombre en Angleterre & dans la Germanie
, non fans quelque diminution de leur
éclat & de leur crédit. On voit après Cé
far tous les Empereurs s'armer contre nos
Philofophes. Augufte , Tibere & Claude
donnerent des loix pour abolir leur culte
fanguinaire.... Il en reftoit encore des traces
fous Néron & fes fucceffeurs , & Porphire
fait honneur à l'Empereur Adrien ,
de l'anéantiffement total de ces facrifices...
1
L'abolition de ce culte impie , fit perdre
aux Druides l'eftime des peuples , &
JANVIER. 1758. 157
leur autorité ceffa par l'introduction des
loix & de la police Romaine , & par l'établiffement
des écoles publiques dans les
Gaules ; ils ne furent plus alors les feuls
Théologiens , les feuls Phyficiens , les
feuls Médecins , les feuls Aftronomes ;
leur Magiftrature ceffa , & ils ne conferverent
de leur ancienne fplendeur , que
le nom de Mages, qui dégénéra bientôt en
celui de Magiciens.
Les Druideffes fubfifterent plus longtemps
que les Druides. Lampidius parle
des Druideffes fous le regne d'Alexandre .
Suivant Flavius Vopifcus , Aurélien les
confulta ; on prétend même que ce fut
une Druideffe qui prédit à Dioclétien ſon
élévation à l'Empire.
Mais ce que n'avoient pu faire ni les
loix des Empereurs , ni les decrets du
Sénat , fut le fruit de la morale pure &
lumineuse de Jeſus- Chrift . La prédication
des Saints Evêques du 4° . & 5. fiecle détruifit
les reftes malheureux des Druides
& des Druideffes .... Leur nom même
fut anéanti ? & on ne leur fubftitua que
les noms vils & les titres odieux & méprifables
de négromans & de forciers .
Tel fut le fort du premier ordre de la
nation la plus redoutée des Romains , &
HS MERCURE DE FRANCE.
chez laquelle les Druides fous les noms
impofans de Sages & de Sçavans , avoient
envahi tous les genres d'autorité. Prêtres
impies , ils avoient renchéri fur toutes les
pratiques de l'idolâtrie , & l'avoient portée
au comble de l'horreur. Quels légiflateurs
, quels oracles , quels arbitres de la
religion ! L'erreur leur donna l'être & les
fit longtemps refpecter , la vérité & fa lu
miere victorieufe des ténebres , les fit rentrer
dans le néant..
^
Phe
JANVIE R. 1758. 159
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
M. de la Garde eft très- ponctuel à tenir
fá parole au Public. Il vient de donner fon
premier Recueil ou Journal de mufique.
Le prix eft de 3 liv . la fouſcription de
24 liv. pour 12 Journaux , comme nous
l'avons annoncé dans le Mercure de Décembre
1757. Ce premier Journal eft compofé
du Bouquet , cantatille à voix feule ,
& fymphonie ; d'une "Ariete , d'un Duo
Payfan , & de deux Brunettes. Il fe trouve
au bureau du Mercure , chez l'Auteur ` ,
rue de Richelieu , vis -à- vis la rue Villedot,
& chez Prault fils & Duchefne. Gravé par
L. Hue 1758 .
·
NOUVEAU recueil de pieces Françoifes
& Italiennes , petits airs , menuets , & c .
plufieurs points d'orgue dans différens tons,
4
160 MERCURE DE FRANCE.
le tout avec des doubles & variations pour
deux flûtes , violons , pardeffus de viole ,
Par M. Mahaut . Prix 6 liv.
L'ARTE del arco , ou l'art de l'archet ,
contenant toutes fortes de coups d'archet
renfermés dans 38 variations , compofées
par Guifepe Tartini , fous la plus belle
gavote de Corelly. Prix 3 liv. Chez le
Clerc , à la Croix d'or , rue du Roule , &
aux adreffes ordinaires.
GRAVURE.
Le fieur Bacheley , Graveur , vient de
mettre au jour quatre Eftampes , dont la
premiere repréfentant une vue de Roterdam
, d'après le tableau de Vaugoyen , eſt
dediée à M. Feydeau - de Brou , Intendant
de Rouen , Membre de l'Académie royale
des Sciences , Belles- Lettres & Arts de la
même Ville.
La feconde repréſentant une tempête de
Groenlande , d'après le tableau de J. Peters
, eft dediée à Monfieur Chardin' ,
Peintre du Roi , Confeiller & Tréforier
en fon académie de peinture & fculpture.
La troisieme repréfentant une vue d'Italie
d'après le tableau de Bartholome , eft
JANVIER. 1758 .
161
dediée à Monfieur Naillet- de Couronne
Préfident & Lieutenant Général Criminel
du fiege préfidial du bailliage de Rouen.
La quatrieme repréfentant une autre vue
d'Italie , & qui fait pendant à la premiere,
eft du même Auteur, & dediée à M. Eizen ,
Peintre affocié de l'Académie royale des
Sciences, Belles - Lettres & Arts de Rouen.
L'éloge que plufieurs Artiftes de nom
ont fait de ces eftampes , ne permet pas
de
douter que le Public ne les reçoive avec le
même accueil. Elles fe trouvent , à Paris
, chez le fieur le Bas , premier Graveur
du cabinet du Roi , rue de la Harpe ,
vis-àvis la rue Percée , & à Rouen , chez
le fieur Bréant , Graveur , fur le Port ,
près la Bourfe.
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
COPIE de l'Extrait des Regiftres de l'Académie
royale d'Architecture , du Lundi 28
Novembre 1757.
MESSIEURS ESSIEURS Chevolet & Aubry , qui
avoient été nommés par l'Académie , pour
162 MERCURE DE FRANCE.
examiner une jaloufie à la Perfienne ;
conftruite en fer , par le fieur Labadie ,
Maître Serrurier à Paris , rue Phelippeau ,
en ayant fait leur rapport , l'Académie a
jugé que cette jaloufie avoit toutes les commodités
qu'on pouvoit défirer ; que fa
conftruction en fer étoit préférable à celle
en bois , ayant plus de folidité , & n'étant
pas fujette à la pourriture ni à fe tourmenter
; qu'elle donnoit plus de jour &
de facilité pour le modifier , & qu'elle
procuroit plus de fûreté , pouvant tenir
lieu des meilleurs contrevents.
Je , fouffigné , Sécretaire perpétuel de
l'Académie d'architecture , certifie l'extrait
ci- deffus conforme au jugement que
ladite Académie a porté. Fait à Paris le 7
Décembre 3757. Signé Camus.
JANVIER. 1758. 163
ARTICLE V.
SPECTACLES.
MADEM
OPERA.
ADEMOISELLE Arnoud continue fon
début dans les Amours des Dieux , avec le
fuccès le plus grand & le plus mérité . Elle
attire la foule au point , que le jeudi eft
devenu le jour brillant de l'Opera
& qu'il efface le vendredi. Le fecond
air qu'elle chante , a mieux développé
l'étendue de fon talent . Elle raffemble en
elle les graces de la figure , la beauté de
l'organe & la chaleur du fentiment . Elle
eft pleine d'expreffion & d'ame . Sa voix
eft mieux que tendre , elle eft paffionnée .
Ses fons animés portent la flamme dans le
coeur le plus froid . En un mot , elle a reçu
tous les dons de la nature , & pour les
perfectionnér , elle reçoit tous les fecours
de l'art . On dit que deux grandes maîtreſſes
veulent bien partager la gloire de
l'inftruire ; que Mlle Fel lui montre l'art
du chant ,, & Mlle Clairon forme fon jeu .
. ד
CORE DE FRANCE.
S'il eft vrai , rien ne leur fait plus d'honneur
, & le public ne peut trop les en remercier.
Comme elles trouveront dans Mlle
Arnoud une éleve digne de leurs leçons ,
il y a tout lieu d'efpérer que nous devrons
bientôt à leurs foins réunis une Armide
accomplie , qui joindra au charme puiffant
de la voix , toute la magie de l'action.
Qui pourra tenir contr'elle ! C'eft alors
qu'on dira ,
Tout Paris pour Armide a les yeux dé Renaud.
Dans le premier volume de ce mois , à
l'article d'Alcefte , il s'eft gliffé deux fautes
que nous nous empreffons de corriger.
La premiere , eft une omiffion qui
fe trouve à la page 156 , ligne 19 au
lieu de cette phraſe , le compofiteur de
ballet , M. Lani ne mérite pas moins d'éloges
, il faut lire , les compofiteurs de
ballet MM. Lani & Laval ( 1 ) ne méritent
pas moins d'éloges . L'autre eft une erreur
de nom qui regarde le même danfeur :
elle fe trouve à la page 157 , ligne 18 ;
Mademoiſelle Chaumart y forme avec M.
Duval , &c. lifez , M. Laval . Ce nom eft
trop bien connu , pour qu'aucun lecteur
( 1 ) M. Laval compofe les Ballets de l'Opera
conjointement avec M. Lani , qui ne fçauroit
avoir un plus digne Affocié .
JANVIER. 1758. 165
inftruit puiffe s'y tromper , & nous imputer
une faute qui eft celle de l'Imprimeur
; elle eft d'autant plus fenfible
qu'il n'y a point aujourd'hui à ce théâtre
de damfeur qui porte le nom de Duval.
Nous ferions très- fâché de rien dire qui
pût défobliger particuliérement M. Laval
fils : nous fçavons qu'il a un double droit
à notre eftime , & qu'il eft auffi louable
par fes moeurs , qu'il eft diftingué par fon
talent. Nous faififfons avec plaifir cette
occafion de lui rendre la juftice qui lui
eft dûe , & de publier d'après tous les
connoiffeurs , qu'il a dans fon art hérité
du mérite de fon pere , ainfi que des bienfaits
de la Cour.
COMEDIE FRANÇOISE.
Lɛ famedi 7 de ce mois , les Comédiens
François ont donné la derniere repréfe
tion de la repriſe d'Iphigénie auride.
Nous en promettons l'anal pour le mois
prochain, Voici l'extraird'Adele que nous
avions annoncé.
166 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'Adele de Ponthieu ,
O
gédie de M. de la Place.
Tra-
SMIN , Capitaine des Gardes du Soudan
, ouvre le premier acte avec Renaudde
Bourbon , Prince François , & Roger ,
Comte de Ponthieu , qui paroiffent tous
deux enchaînés . Il dit aux Gardes qui les
fuivent :
Tandis que Mélédin , dans Solyme au pillage ,
Fait éteindre la flamme & ceffer le carnage ,
Inftrumens de fa gloire , objet de fſes bienfaits ,
Soldats , qu'il rend vainqueurs , défendez ce palais
;
Veillez fur ces captifs , dont l'audace intrépide
Jufques fur le Soudan levoit un bras perfide :
Il daigne encore en eux refpecter le malheur.
Efclaves ( 1 ) , attendez le retour du vainqueur.
uteur a eu l'art de marquer en huit
vers le de la fcene , la pofition préciſe .
de la piece , and que des principaux Acteurs
, & d'annoncer le caractere généreux
du Soudan .
Renaud & Roger refte feuls expofent
le fujet par leurs plaintes communes. Roger
(1) A Renaud &à Roger.
JANVIER. 1758 . 167
gémit le premier , & gémit pour Renaud
feul fon gendre ,
Puis- je oublier , dit-il , qu'un Hymen malheu
feux
Trahiffant à la fois , & ta flamme , & mes voeux
Dans ton coeur outragé répandit l'amertume ?
Grand Dieu ! j'ai pu fouffrir qu'en quittant fes
Provinces ,
L'infortuné Renaud , le plus cher de nos Princes ,
Pour un beau- pere enfin , trop peu digne de lui
Vânt affronter le fort qu'il éprouve aujourd'hui .
"
Renaud l'interrompt en lui répondant
que c'eft l'honneur , la gloire qu'il a pris
pour guide , que c'eft l'ennui dévorant
qu'il a fui. Plaisirs , ajoute- il :
Plaiſirs trop enviés de la grandeur fuprême ,
Confolez-vous un coeur trahi par ce qu'il aime t
Roger le conjure d'écarter ces cruels
objets , & lui propofe , tandis qu'ils ont
inconnus , de refter feul ( lui Ro ) pour
ôtage , & preffe Renaud departir , & de
réunir fes états à ceux fon beau- pere.
Renaud refuſe , en criant :
Ce n'est point à l'époux qu'une infidele offenſe ;
A recueillir les fruits d'une telle vengeance :
Détaché, fans retour , de qui l'ofe outrager
168 MERCURE DE FRANCE.
La mort où le mépris doivent feuls le vanger.
Mais que dis-je ? apprennez un doute qui m'ac◄
cable ;
Quoiqu'Adele , à nos yeux , dût paroître coupable
,
Quoique de fon forfait tout prouve la noirceur ,
Je ne fçais quelle voix crie au fond de mon coeur ,
Que l'honneur ,l'équité , la plus pure innocence ,
Souvent , pour ennemi, n'ont eu que l'apparence ;
Que d'un mafque trompeur le crime revêtu ,
Sous ce mafque ſouvent attaque la vértu .
Ils font interrompus par l'arrivée de
Méledin , qui dit à fa fuite de ceffer de
vanter une victoire qu'il vient d'acheter
des jours de fon frere, ajoutant que l'efpoir
de vanger cette mort va le rendre cruel ,
& que le fang des Chrétiens que Solyme
renferme, expiera le crime du cruel affaffin
qu'il ne connoît pas .Roger, pour détourner
cet arrêt , déclare que c'eft lui qui a fait
périr le frere du Soudan ; mais qu'il en
eft le vainqueur & non l'affaffin . Méledin
dans un premier mouvement ordonne
qu'on immole Roger. Renaud lui dit de
tourner fa fureur contre lui , qu'il eft plus
coupable que Roger , puiſqu'il avoit juré
lá perte du Soudan même. Maledin frappé
de la fermeté de ces deux Chrétiens , fufpend
fon courroux ; par un retour généreux .
11
JANVIER. 1758. 169
il commande qu'on accorde dans fon palais
un accès libre aux vaincus défarmés ,
& qu'on le laiffe feul avec Renaud &
Roger. Pour terminer la guerre , leur ditil
, je rends à votre Roi , retiré dans Sion ,
la liberté de tous les fiens ,
Mais que demain l'aurore en éclairant les flots ;
Voie avec vos Guerriers ma fotte fur les eaux :
Que par mes foins rendus aux rives de Byfance ,
Chacun d'eux retournant aux lieux de fa nail
fance ,
Aille apprendre aux Chrétiens , qu'ils pourront
étonner ,
Qu'an Mufulman vainqueur n'a fçu que par
donner.
Vous vous flattez peut- être , continuet'il
, de recevoir des fecours : mais
Je n'oppofe qu'un mot à cet efpoir funefte ;
Raymond ferme à Louis le feul port qui vous
refte (1 ).
Renaud & Roger paroiffent auffi furpris
qu'indignés de cette trahifon , & rejettent
un exemple fi odieux : ils difent au Soudan
de mettre plutôt un prix à leur liberté; c'eft,
replique Meledin , de difpofer Lufignan à
céder au malheur. Ils refuſent de porter ce
(1) Le Port de Joppé.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Prince à d'indignes foibleffes. Le Soudan irrité
de leur réſiſtance , ordonne qu'on les
fépare , & qu'on veille für eux.
Meledin feul découvre à Ofmin que le
péril de Sophie qu'il aime , eft le motif fecret
qui l'oblige à demander la paix ; qu'il
vient d'apprendre par un billet qu'Omarfis
la cache dans fon camp , pour le déterminer
à s'unir à la Princeffe d'Egypte , dont
l'hymen politique doit l'affermir fur le trône.
Mais il ajoute que , quelque obligation
qu'il ait à fon Vizit , fon amour l'emporte ,
& qu'il ita chercher dans le camp d'Omarfis
, l'efclave qu'il adore. Ofmin lui dit de
ne pas commettre fa gloire , & de fe repofer
fur lui de ce foin . Caled , Officier du
Palais , vient annoncer qu'une armée avance
dans la plaine. Meledin , incertain fi
c'eft l'armée des Chrétiens réunis à Raimond
, ou celle d'Ontarfis qui revient victorieufe
des troupes du Calife , ordonne à
Caled de faire affembler fes foldats , & termine
l'acte , en difant :
Ce jour éclairera ma chûte ou ma conquête,
Omarfis ouvre le fecond acte avec Ofmin
, & preffe ce dernier de l'inftruite du
motifqui l'a porté à enlever Sophie prefque
fous fes yeux . Ofinin repond que c'eft le
fecret de fon maître , qu'il eſt facré pour
JANVIER . 1758 . 171
lui ; mais que Sophie , qui paroît , pourra
mieux l'en inftruire ; qu'il l'interroge làdeffus.
Omaris témoigne à Sophie ſa ſurprife
de la voir à la cour du Soudan. Elle
répond qu'elle a été trahie par un eſclave
qui a vendu fes fecrets à Meledin,; elle lui
dévoile en même temps fa naiffance , & lui
apprend que l'hymen l'a unie au Prince
Renaud ; mais que Montalban , l'indigne
rival de fon époux , l'a enlevée à fa patrie ,
que le vaiffeau de fon raviffeur avoit fait
naufrage ; qu'elle avoit abordé à l'lfle de
Chipre , où elle avoit trouvé un afyle chez
un Pontife François ; mais que Meledin
étoit venu ravager cette contrée , & qu'elle
avoit fubi le joug & les fers du vainqueur.
Elle ajoute que dans ce moment elle n'eft
plus efclave ; qu'elle a cependant le malheur
d'être aimée du Soudan. A ce récit on
reconnoît Adele. Omarfis lui demande fi
fon époux eft inftruit de fon fort : elle lui
répond en foupirant ,
Ah ! ce nom feul , Seigneur ,
Des maux dont je gémis augmente encor l'horreur
..
Connoiffez de mon fort le barbare caprice :
Si j'en crois deux François ; pour comble d'injuftice
,
Ce même Montalban , que fon fatal amour
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Fit avant mon Hymen éloigner de ma cour ,
Abufant contre moi , même de mon abſence ,
Et contre mon époux fignalant fa vengeance ;
L'a , dit-on , convaincu qu'un amour odieux
M'entraînoit à fa fuite , & nous guidoit tous
deux !
Omarfis lui témoigne que fes fers étant
rompus , il est étonné qu'elle refte encore
dans une cour où elle a tout à craindre de
l'amour violent de Meledin. Elle lui dit
que l'efpoir de retrouver fon pere & fon
époux , qu'elle fçait être du nombre des
croifés , la retient malgré elle . Le Vizir
fait éclater alors toute l'eftime que les vertus
& les malheurs d'Adele méritent , & lui
promet de la fervir de toute fa puiffance.
lui recommande le fecret , & fort , pour
éviter Meledin qui paroît. Meledin offre le
trône & fa main à Adele. Elle refuſe l'un
& l'autre , en difant que la main du Soudan
eft promiſe à la Princeffe Amenis ; que
cette union eft néceſſaire pour affermir la
couronne fur la tête du Soudan , & qu'elle
fe croiroit plus coupable que lui , fi elle
cédoit à fes defirs . Meledin lui répond que
l'amour fçait moins prévoir , & que s'il
avoit fçu lui plaire , elle feroit moins timide
ou moins prudente. Il lui fait entendre en
même temps que fi Lufignan brave encore
JANVIER. 1758. 173
fon pouvoir dans Sion , s'il ofe s'y défendre,
le fang des vaincus immolés à fes yeux punira
fa réſiſtance. Adele effrayée lui déclare
qu'elle eft Chrétienne , & le conjure
d'épargner le fang des fiens. Meledin ' lui
répond ,
Quoi ! lorfque Lufignan , des bords du précipice ;
M'oſe braver encore !
Sophie.
Il eft Roi.
Meledin.
Qu'il fléchiffe.
Il cefferoit de l'être.
Sophie.
Meledin.
Il en feroit plus grand.
Sophie.
Et vous plus grand encor , Seigneur , en pardonnant
! ...
Vaincre par la terreur , régner par le
carnage ;
C'est d'un heureux brigand le funefte partage.
Par la victoire même , il flétrit fes travaux ;
Mais vaincre & pardonner n'appartient qu'au
Héros.
Meledin paroît frappé de la noble pitié
d'Adele ; & lui dit ,
Heureux qui la fait naître, & la fçait mériter!
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
Je l'approuve , l'admire , & voudrois l'écouter.
Mais la néceffité , les droits du diadême ,
Un inſtant à faifir , l'eſpoir de la paix même ,
( Refforts toujours cachés an refte des mortels )
Souvent forcent les Rois de paroître cruels ,
Pour peu que dans Sion Lufignan ſe foutienne ,
C'eft un autre ennemi qu'il faut que je prévienne :
Indomptable Guerrier , Monarque vertueux ,
Qui , trahi par le fort , & captif en ces lieux ,
Toujours Roi , toujours grand , dans fon malheur
extrême ,
Jadis a fait trembler jufqu'à mon pere même :
C'eſt Louis , en un mot ; & s'il force Joppé ,
Dans ces murs , à mon tour , bientôt enveloppé ,
Je m'expofe moi- même , après avoir fait grace.
Sophie lui repréſente que Raymond lui
garde ce fort. Lufignan , ajoute - t'elle ,
peut au plus retarder fa défaite ....
Triomphez fans remords , & faites que mon
coeur
En pleurant la victoire , applaudiffe au vainqueur.
Meledin.
Madame , fi pour moi Raymond n'eſt plus à
craindre ,
Mon coeur pour les vaincus n'a plus à fe contraindre.
Il vient je vais l'entendre , & s'il me répond d'eux,
Vous verrez mes defirs d'accord avec vos voeux.
JANVIER. 1758. 175
Raymond Chrétien apoftat , qui a
trahi Lufignan , pour fe rendre maître de
Joppé , dit au Soudan qu'il vient réunir
fes guerriers à fes foldats , & l'exhorte à
prévenir les fecours de Louis , en exterminant
Lufignan & tous les fiens. Meledin
répond qu'il prend le parti de la clémence ;
qu'il avoit même voulu charger deux François
captifs d'engager Lufignan à Réchir ;
mais qu'ils ont refufé . Qu'ils meurent , s'écrie
le perfide Raymond , la clémence ne
fait que des ingrats , employez la vengeance.
Le Soudan plus généreux , lui fait cette
réponſe digne de fervir de leçon à tout
Prince Chrétien.
1
Non... quand tout nous inftruit de la néceffité ,
De traiter nos égaux avec humanité ,
Nous n'oublions que trop taveugles que nous
fommes ) ,
Que les Princes ne font que les premiers des hommes
:
Plus foibles quelquefois que les autres mortels ;
Et s'ils font corrompus , toujours plus criminels ;
La rigueur , je le ſçais , lorſqu'elle eft néceffaire ,
Devient jufte , & toujours fubjugua le vulgaire :
Mais avant de livrer ces captifs à la mort ,
Je veux leur faire encore enviſager leur fort .
Plus foumis , ils vivront . Vous , Seigneur , dans
Solyme ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Joüiſſez des honneurs que vous doit mon eſtime :
Partagez ma puiffance , & que nos noms unis
Faffent ici trembler nos communs ennemis.
Raymond refté feul avec Ofman fon confident
, fait éclater fa joie devant lui , &
lui dit que l'efpoir de fa vengeance eft déja
rempli ; qu'il voit tomber Solyme , & que
fa chûte offre deux nouvelles victimes àfa
fureur ; que les Captifs François , dont
Meledin lui a parlé , & qu'il vient de voir
en entrant dans ce palais , lui font encore
plus odieux que Lufignan fon ennemi ;
qu'ils ont feuls caufé fes malheurs . Il lui
ordonne en même temps de le fuivre , pour
entendre ailleurs ce funefte fecret.
Adele toute en larmes , preffe , en commençant
le troiſieme acte , Omarfis de la
dérober à l'amour du Soudan qui veut l'époufer
, & de favorifer fa fuite. Le Vizir y
confent ; & pour rendre fa retraite plus
fure , lui dit qu'il veut la remettre entre
les mains d'un des principaux captifs qui
font dans Solyme , & qu'il va , fans retard ,
le lui envoyer. Caled , à qui la garde des
prifonniers eft confiée , paroît un moment
après la fortie d'Omarfis , & préfente à
Adele , Roger enchaîné , en lui diſant :
Ce captif alloit ceffer de vivre ;
Mais Omarfis , Madame , à vos bontés fe livre.
JANVIER. 1758 . 177
Hâtez-vous , prévenez , fi vous plaignez fon fort ,
Le courroux du Soudan , ma diſgrace & ſa mort.
Adele reconnoît fon pere dans ce captif,
& veut fe jetter dans fes bras. Roger , qui
la reconnoît à fon tour , recule d'indignation
, & refuſe de l'entendre. Elle perfifte
à vouloir fe juftifier : mais fon pere prévenu
contr'elle par la lettre que Montalban a
écrite à Renaud , la lui préfente , pour la
convaincre de fon infidélité . Elle lit cette
lettre conçue en ces termes :
Ton pouvoir me ravit Adele ,
Renaud ; mais ton Rival te l'enleve à ſon tour.
Les droits d'un pere en vain t'unirent avec elle ,
Je tenois les miens de l'Amour.
Pour la revoir en ta puiffance ,
Tes fureurs formeroient d'inutiles projets :
Sa fuite à mon amour garantit fa conſtance ,
Tu ne la reverras jamais .
Montalban.
Adele , qui frémit de cette noire calomnie
, fe jette aux pieds de Roger , & lei
protefte fon innocence , en lui difant ,
Seigneur , il faut m'entendre , ou me donner la
mort.
Meledin qui farvient , indigné de voir
Adele aux genoux de Roger , veut le frap-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
per. Arrête , s'écrie Adele ; c'eft mon père.
Elle lui déclare en même temps la naiffance
& le rang de Roger. Meledin furpris ,
dit à part ,
O Raymond ! ... dans quel fang eus-tu plongé
mon bras.
Nous croyons qu'il eût été plus correct
de dire enffes- tu.
Roger demande alors au Soudan fi fa
fille eft efclave comme lui .. Meledin lui répond
,
Non , Barbare , apprens que fa vertų
Cent fois vit à fes pieds ron vainqueur abattu ;
Et fij'avois fçu plaire au feul objet que j'aime ,
Tu verrois fur fon front briller le diadême.
A cet aveu du Soudan , Roger , par une
févérité peut- être trop grande , reprend
toute fa colere contre fa fille , & fort , en
lui difant qu'il ne veut plus l'écouter , &
qu'elle eft coupable , puifque , fouveraine
dans ces lieux , elle n'a pas profité de cet
avantage , pour inftruire les fiens de fon
fort.
Meledin étonné de l'extrême rigueur de
Roger , en demande la caufe à fa fille. Elle
conjure le Soudan de vouloir bien ne
pas pénétrer ce myftere affreux , jufqu'à ce
JANVIER. 1758. 179
qu'elle ait parlé à fon pere. Seigneur , ajoute-
t'elle ,
S'il me voir , s'il m'écoute , il me rendra ma
gloire ,
Et vous fçaurez alors ma déplorable hiftoire.
Meledin fenfible à la douleur d'Adele ,
cede à fa demande , & lui promet de faire
grace à Roger , ainfi qu'à fon complice. A
ce mot de complice , Adele dit à part avec
vivacité , feroit ce mon époux ? Le Soudan
s'apperçoit de ce tranfport , & demande à
Adele fi ce complice eft connu d'elle. Elle
répond qu'il fuffit qu'il foit Chrétien , pour
qu'elle s'intéreffe à fon malheur.
Meledin replique en amant généreux ,
Ils vous touchent ... l'Amour ne peut gémir en
vain ,
Adele dans ces lieux réglera leur deftin.
Elle le prie de les arracher au danger où
les expofe l'ordre cruel de Raymond qui
preffe leur fupplice . Oui , dit - il ,
Madame , à ce péril , je vole les fouftraire :
Daffai-je vous fervir , fans eſpoir de retour :
La vengeance ſe taît à la voix de l'Amour.
Raymond , ou Montalban caché fous ce
premier nom , ouvre le quatrieme acte
avec Oſman , & dit à ſon confident , que
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
camp
сар-
ce qui le confole dans fa fureur , eft d'avoir
rencontré , parmi les vaincus , Roger &
Renaud , les auteurs de fa peine , & de
pouvoir venger fur eux la perte d'Adele
qu'il croit morte. Comme Meledin , qu'il
attend , paroît , Raymond congédie Ofman
, & le charge d'aller dans le don.
ner ordre que fes foldats foient prêts. Ce
perfide preffe le Soudan de punir les captifs
,, pour effrayer Lufignan & les fiens qui
ofent reprendre les armes . Meledin lui répond
qu'un ennemi vaincu a droit à fa clémence.
Raymond infifte que ces captifs
font criminels , & que l'un d'eux a fait périr
une épouse innocente . Le Sultan lui réplique
qu'il eft mieux inftruit que
fort de cette époufe , qu'Adele vit ; qu'elle
eft dans fon palais ; qu'il l'adore ; qu'il va
parler à Renaud ; & que fi cet époux in-
Alexible perfifte dans fes refus , il l'abandonnera
à la rigueur de fon deftin . Il termine
la ſcene , en priant Raymond d'éclai
rer les projets des Chrétiens , pour forcer
Lufignan à demander la paix , & d'afſurer
fa puiffance dans Solyme conquife . Omarfis
entre dans ce moment. Ce fage Miniftie
ofe dire au Soudan ,
lui du
Si le Ciel vous fit naître au rang le plus augufte ,
Seigneur ; s'il vous choifit pour nous donner des
loix.
JANVIER. 1758. 181
Sur la terre , du moins , les traités font vos Rois.
Vainement en fecret le coeur même en appelle ,
Malheur au Souverain qui s'y montre infidele !
Fléau des Nations dont il trouble la paix ,
Il fe dégrade même aux yeux de fes fujets ;
C'estun Roi qui dès lors n'eft plus digne de l'être ...
Soudan , ce titre affreux eft- il fait pour mon Maître
?
Omarfis , pour mieux rappeller la vertu
dans le coeur de Meledin , ajoute ,
Victime d'un feu par l'efpoir animé ,
Vous vous flattez fans doute , & croyez être aimé.
Mais apprenez , Seigneur , que la trifte Sophie ,
Par la mort de Fatmé de ſes fers affranchie ,
Et fidele à l'époux , qu'ici lui rend le fort ,
A tout autre lien préféreroit la mort.
Meledin l'interrompt , en lui difant que
ce mari barbare a voulu immoler Adele à
fes tranſports jaloux . Omarfis lui répond
qu'on le trompe , & qu'il fçait ( lui Omarfrs
) par quels forfaits tous trois ont été les
victimes de l'impofture , & qu'il en répond
fur fa tête. Le Soudan lui déclare qu'il attend
cet époux , qu'il en croira fon aveu ,
& qu'il lira dans fon coeur . Omarfis ſe retire
, & Renaud paroît. Meledin lui démande
s'il eft vrai qu'il ait tranché les jours
de fa femme. Renaud lui replique en fou182
MERCURE DE FRANCE.
pirant , quel droit auroit le Soudan de
venger ce crime , quand il l'auroit commis ?
Meledin repart ,
Le droit qu'a le plus fort de venger l'opprimé.
-... Quel pouvoir ſuſpend donc ta vengeance ?
s'écrie Renaud
Meledin.
Celui de l'équité. Prouve ton innocence ?
Renaud .
Non , Soudan , fi ton coeur connoît l'humanité.
Songe que le malheur veut être refpecté :
Qu'à ceux dont le courage égale l'infortune ,
La pitié peu difcrette eft au moins importune ,
que fouvent le poids de nos maux inconnus ,
Lorfqu'ils font découverts , nous accable encor
Et
plus .
A cette réponſe auffi noble
Meledin lui dit :
que vraie,
Ecoute , & répond moi ... fi par un coup du fort
Cette époufe elle - même , échappée à la mort ,
S'offroit à tes regards ... que pourroit - elle attendre
?
Renaud.
Innocente ?.. l'amour de l'époux le plus tendre !..
Mais coupable .... Ah , Soudan ! pourquoi donc
me preffer
Sur un fort
que mon coeur n'ofe encor prononcer ?
JANVIER. 1758. 183
Que t'importe , Soudan mon amour ou ma
Regarde.
haine.
Meledin voyant venir Adele.
Renaud reculant de façon à n'être point vu
par fa femme.
Quel objet fe preſente à mes yeux ?
Cette fcene nous a paru fi bien faite , la
fituation fi bien traitée & fi touchante , que,,
pour la fatisfaction du Lecteur , nous
avons cru devoir la tranfcrire prefque toute
entiere :
Sophie à Meledin.
L'aurois- je foupçonné , fans bleffer votre gloire ;
Mon pere , mon époux , ( Soudan , puis - je lė
croire ? )
Sous les murs de Sion indignement traînés ,
Vont fubir le fupplice où vous les condamnés ab
Pour les punir des maux dont le deftin m'accablê ,,
Sçavez-vous fi je fuis innocente ou coupable ?
Sçavez- vous de quel crime on a pu me noircir ?
Seigneur , fi par foibleffe , & fans s'en éclaircir ,
Mon trop aveugle époux , fûr de mon innocence ,
Eût pu de mon forfait méprifer l'apparence ;
Peu digne déformais de ma fincere ardeur ,
Lui-même eût vu l'amour s'éteindre dans mon
coeur.. •
184 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! fi d'un noeud facré le pouvoir invincible
Aux feux de Meledin me rendit peu fenfible ,
De quelques fentimens qu'il puiffe être animé ,
Eft- ce un crime , à fes yeux , qu'un époux ſoit
aimé ?
Non , & c'eft trop douter des vertus de fon ame.
Maître de fes tranfports, quelle que ſoit ſa flamme,
Au plus faint des devoirs immolant on courroux,
Il me doit le pardon d'un pere & d'un époux.
Renaud.
Je cede à mon tranfport.
Adele appercevant fon mari.
Dieu !
Renaud.
Dans mon trouble extrême ,
Dois-je en croire mes yeux ? ... revois-je ce que
j'aime ?
Chere Adele ! ...
Adele.
Renaud ! ... Ciel !
Meledin à part en les regardant.
Leurs coeurs attendris
De tout ce que je perds me montrent trop
prix ,
A leurs regards du moins dérobons ma foibleffe.
Adele au Soudan.
Seigneur , vous nous fuyez ? ...
le
JANVIER. 1758. 185
Meledin.
Le trouble qui me preffe
A l'afpec du bonheur dont jouit votre époux ;
Vous prouve tout l'amour dont je brûlois pour
vous.
Il fort en leur laiffant entrevoir l'espoir
qu'il va travailler à vaincre fon amour ,
qu'il doit facrifier à ſa gloire.
Adele refte feule avec Renaud , qui lui
protefte qu'au fond du coeur il l'a crue
toujours fidelle. Elle lui tient ce difcours
digne de fon noble caractere :
La France par tes yeux ne voit pas ton épouſe ;
Jufte ou non , mon opprobre eût droit de l'offenfer.
Il fubfifte , & toi feul ne fçaurois l'effacer.
Quelques héros peut - être ont défarmé l'envie :
Mais hélas ! qui d'entr'eux vainquit la calomnie ?
Ce monftre , qui toujours vainement combattu
,
Confole tant de coeurs de leur peu de vertu.
Elle ajoute qu'elle doit mourir ou confondre
un traître : Raymond paroît dans
cet inftant , & commande aux foldats de
faifir Renaud , en difant que les perfides
Chrétiens ont brifé les liens de Roger , &
que la tête de Renaud fon complice doit
186 MERCURE DE FRANCE .
répondre de Solyme & de lui. Adele qui
le reconnoît s'écrie.
Eft-ce toi , Montalban , dont la voix fanguinaire
Ofe profcrire ici mon époux & mon pere ?
Raymond fait entraîner Renaud par fes
foldats , & dit à Caled de retenir les pas
d'Adele , qui termine l'acte par ce vers.
Barbare... cher époux ! je ne te quitte pas.
Adele en ouvrant feule le sº acte ,
peint avec précifion l'horrible pofition où
elle fe trouve par ces quatre vers.
Chaque inftant , chaque objet ajoute à mes alar
mes !
Tout ici retentit du bruit affreux des armes.
Mon pere eft revolté ; le courroux du Soudan
A livré mon époux au fer de Montalban .
Omarfis vient inftruire Adele , que
Montalban étoit l'auteur fecret de la fédition
qu'il feignoit de vouloir réprimer ,
qu'il avoit feul armé les Chrétiens le
par
bruit qu'il avoit répandu , que Solyme
alloit être livrée au carnage , & qu'Ofman
confident de ce traître avoit tout révélé
dans les fupplices.
Adele témoigne fes alarmes pour les
jours de fon époux ainfi que pour ceux
de fon pere. Omatis pour la raffurer ,
JANVIER. 1758. 187
lui
apprend que Caled par fes foins va
lui ramener
fon époux qui paroît dans ce
moment. Omarfis les quitte en difant que
le Soudan lui- même eft en péril , & qu'il
vole à fa défenſe. Renaud
veut le fuivre
pour combattre
avec lui ; mais Omarfis
l'arrête par ces mots .
Songez que votre époufe eft ici fans appui ;
Qu'un traître peut tenter de vous ravir Adele...
Prevenons ce malheur , demeurez avec elle ,
La garde qu'en partant je laiffe en ce palais ,
A Montalban furtout en fermera l'accès
Et pour peu que Roger puiffe & veuille m'entendre
A vos voeux comme aux miens un inftant peut le
rendre.
Comme Adele & Renaud font dans
cette douce efpérance , Montalban qui a
trompé la garde , paroît , & déguifant
fon noir deffein , il dit à Renaud .
Connoiffez la tempête
Dont un Soudan
jaloux menace
votre tête :
Adele en eft aimée , & s'il revient
vainqueur
,
Sçachez
qu'il vous immole
à fa funefte
ardeur.
Inftruit de ſes deffeins
, & forcé d'y répondre
,
J'ai feint de m'y prêter , mais pour mieux
les
confondre
C'est lui qui vous ordonne à tous deux de me
· fuivre :
188 MERCURE DE FRANCE.
Et c'eſt moi , juſqu'ici par vous tant abhorré,
Qui vous plains & vous offre un azyle affuré .
Adele & Renaud témoignent le mépris
que leur infpire une impofture fi groffiere.
Montalban leve alors le mafque , &
dit à Renaud .
Meurs ou fuis moi.
Frappe.
Renaud.
Adele à
part.
Seconde , ô ciel ! le tranfport qui me guide
Montalban à Renaud en levant la main
fur lui ..
Suis-moi , te dis - je ? ... Ou meurs.
Adele en le frappant de ſon poignard .
Meurs toi-même, perfide,
Et fous ce bras vengeur qu'animent tes forfaits ,
Tombe , fers de victime aux vertus que tu hais.
Montalban expirant, adreffe ce difcours
au Soudan , qui arrive avec fa fuite.
Renaud feul eft aimé... Renaud le fut toujours...
Et forcé par l'amour , plus puiffant que ma rage ,
Je rends à la vertu fon luftre & mon hommage.
Roger qui furvient , & qui a entendu
ces paroles , rend toute fa tendreſſe à fa
JANVIER. 1758. 189
fille , Meledin pardonne aux deux Princes
, & dit à Adele en lui préfentant Renaud.
Vous , de votre conftance ;
Madame , recevez la digne récompenſe ;
Et puiffiez-vous bientôt au comble du bonheur ,
Des feux dont je brûlois me pardonner l'erreur.
Nous ne pouvons que répéter ici ce que
Bous avons déja dit à la louange de l'Auteur
dans le Mercure de juin , pag. 186
lers de la nouveauté de la piéce. Son fuccès
qui a été confirmé à la reprife , nous
paroît d'autant plus mérité , qu'il eft fondé
fur les trois plus fortes bafes de la tragédie
, fur une fable bien tiffue , ſur
beaucoup d'intérêts & fur des fituations
auffi bien traitées qu'amenées. Telle eft
au quatrieme acte la juftification d'Ade
le , qui eft une des plus adroites qu'on
puiffe mettre au théâtre. Nous ajouterons
que les caracteres en font bien deffinés &
bien contraftés , que l'ouvrage est écrit
convenablement au genre , & qu'une noble
fimplicité dans le ftyle , nous femble
préférable à la bourfouflure qui ne trompe
que l'oreille des fots.
190 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESES Comédiens Italiens ont joué plufieurs
fois de fuite la petite Iphigénie , qui
n'a pas moins fait rire , que la grande a
fait pleurer. Nous donnerons l'extrait des
Enforcelés dans le Mercure fuivant.
Le famedi 14 de ce mois , les mêmes
Comédiens donneront pour la premiere
fois , Nina ou la Mitaine enchantée , Comédie
nouvelle en trois actes en vers ,
avec ſpectacle & trois divertiffemens nouveaux.
Comme ce volume fera imprimé
le jour de la repréfentation , & qu'il fera
diftribué les ou le 16 pour le plûtard ,
nous ne pouvons rendre compte du fuccès
de la piece que dans le Mercure fuivant.
CONCERT SPIRITUEL.
LE famedi 24 décembre , veille de
Noël , le concert commença par une fimphonie
fuivie de Fugit nox , moter à grand
9
choeur de M. Boismortier , où M. Balbaftre
joua des Noëls. Enfuite MM. Befozzi
pere & fils , jouerent un duo de hautbois
de leur compofition , dont l'exécuJANVIER
. 1758. 191
tion fut admirée des connoiffeurs , & applaudie
de la multitude. Mlle, Lemiere
chanta un petit motet des fecondes piéces
de clavecin de M. Mondonville , M.
Befozzi fils , joua une fonate , Mlle . Fel
chanta un petit motet pour la fête du
jour. M. Balbaftre joua pour la premiere
fois un nouveau concerto de fa compofition
, qui eut le plus grand fuccès : c'eſt
un des plus agréables & des plus variés
que cet aimable Muficien nous ait donnés.
Le concert finit par Jubilate Deo de
M. Mondonville.
Le dimanche 25 jour de Noël , le concert
fut auffi brillant par l'affemblée
qu'intéreffant par le choix & la variété
des morceaux ; il commença par l'ouverture
des piéces de clavecin de M. Mondonville
qui fit un grand effet . Elle fut
fuivie de Diligam te motet à grand choeur
de Giles , dans lequel Mlle Sixte chanta
avec l'applaudiffement géneral. Enfuite
MM. Befozzi jouerent un duo de hautbois.
On exécuta Jubilate Deo , motet à
grand choeur de M. Mondonville avec
une précision qui enchanta tout le monde.
Mlle. Fel chanta un petit motet Del
Signor Fiocco , comme elle chante : on ne
peut rien ajouter à cet éloge. M. Balbaftre
joua fur l'orgue fon nouveau con-

192 MERCURE DE FRANCE.
certo , qui fut auffi goûté & auffi applaudi
que la veille : le concert finit par
le fublime Venite exultemus de M. Mondonville.
Addition à l'Article Opera.
Le jeudis , l'Académie royale de Mufique
donna les Amours des Dieux. Mlle
Anfelin , nouvelle Danfeufe , y débuta
dans le divertiffement du prologue &
dans celui du fecond acte . Elle a reçu du
Public un accueil très- favorable : elle a
furtout réuffi dans le pas pantomime ,
qu'elle a danfé avec M. Lani dans l'acte
de Coronis . On lui trouve de la force &
de la préciſion ; & quand quelques mois
de Paris auront formé fa danfe , nous ne
doutons qu'elle pas qu'elle ne plaiſe à ce Théâtre.
ARTICLE
JANVIER 1758. 193
ARTICLE V I.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU LEVAN T.
DE CONSTANTINOPLE , le 20 Novembre.
L'E Sultan , à fon avénement au Trône , a fait
diftribuer aux Janniflaires dix - ſept cens bourses ,
ce qui fait une femme plus confidérable qu'aucun
Empereur , avant lui , n'en a diſtribuée à ce
Corps , pour s'attacher ſon affection . Racheb- Pacha
, Grand Vizir , a été confirmé par un Diplome
, dans cette importante place. Ce Miniſtre
paroît pofféder toute la confiance du Grand Seigneur.
Il a obtenu pour fon gendre l'emploi d'Im-
Brohos-Bafchi , où Grand Ecuyer . On lui attribue
la dépofition du Capitan Pacha , & le rétabliffement
de Soliman-Pacha dans ce pofte , qu'il
avoit déja occupé. Le Selictar - Aga , ou Porte-
Cimeterre , le Chiaoux - Baſchi , ou Grand- Chambellan
, & quelques autres Officiers , ont auffi
perdu leurs emplois & font exilés .
a Sa Hauteffe à nommé le gendre du Kiahia ou
Secrétaire d'Etat , pour aller notifier fon avénement
à la Cour de Vienne , & confirmer la bonne
intelligence qui fubfifte depuis longtemps entre
cette Cour & la Porte. Ofman Effendi , ci devant
Chiaufſar -Chatibi , ou Secrétaire des Janniffaires
, & Salem-Agafi , font auffi nommés pour
11.Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
exécuter la même commiflion à Petersbourg & à
Varfowie.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 17 Décembre.
Comme les relations Pruffiennes , inférées dans
les Gazettes Etrangeres , ont totalement altéré
les circonftances de la bataille donnée les en
Siléfie entre Neumarck & Liffa , la Cour a fait
publier le détail que l'on va fidélement rapporter.
« Le Roi de Pruffe ayant raffemblé à Parchwitz
» une armée d'environ quarante mille hommes ,
» avec une nombreuſe artillerie , tirée pour la plus
grande partie de Glogau , & une quantité prodi.
» gieufe de fafcines , de gabions , de fauciffès , &c.
que les payfans avoient été obligés de faire, prit
» pofte fur la droite du ruiffeau nommé Katz-
» Bach. Ce mouvement fit conjecturer que fon
» deffein étoit de pénétrer plus avant , pour s'em-
» parer d'abord de Neumarck & de Lignitz , at-
» taquer enfuite l'armée Impériale qui étoit cam-
» pée près de Breslau , ou lui couper les fubfif-
» tances qu'elle tiroit de la Boheme , en fe pla-
>> çant dans les environs de Strigau , ou fur les
» frontieres du Royaume. Le Prince Charles & le
Feld-Maréchal Comte de Daun réfolurent en
» conféquence de s'avancer au-delà de la Schweid.
» nitz , pour couvrir Lignitz , & tâcher de faire
» échouer les projets de l'ennemi. On commerça
» par renforcer la garniſon de cette derniere pla-
» çe , & l'on envoya à Neumarck un détache-
>> ment de Bannaliſtes , de Huffards & de Cava-
» lerie , foutenu par les Chevaux- Légers Saxons.
L'armée fut pourvue le 3 de tout ce dont elle
» avoit befoin pour quatre jours ; le 4 , elle forJANVIER.
1798.
195
» tit de fon camp , & le même jour elle paffa le
» Lóh & la Schweidnitz , pour prendre une nou-
» velle pofition . Les troupes défiloient , lorsqu'on
» apprit que le Roi de Pruffe marchoit depuis cinq
» heures du matin fur Neumarck , dou par con-
» féquent le détachement envoyé le 2 , avoit été
obligé de fe retirer . Sur cet avis , on laiffa der-
» riere la Schweidnitz tous les bagages de l'ar-
» mée , les colonnes prefferent leur marche , &
» ſe formerent en deux lignes . Le Général Comte
» Nadafty en forma avec fon Corps de Troupes
>> une troifieme , pour couvrir le flanc gauche de
» l'armée , & la réferve fat destinée à foutenir la
» droite. Cette droite étoit appuyée au village de
» Nypern , " l'armée avoit Leuthen à la gauche &
» Frobelwitz au centre : ces trois endroits furent
» garnis d'autant de troupes qu'il fut poffible . On
» mit dans Frobelwitz huit compagnies de Gre-
» nadiers & plufieurs piquets ; fept compagnies
» de Grenadiers & des piquets à Leuthen , & d'au-
» tres piquets à Nypern. Toutes les comp gnies compagnies
» de Grenadiers & les piquets de la réſerve furent
» placés à la droite de la Cavalerie , à la tête d'un
» bois. Le Major Général Luzinsky couvroit de
>> plus en quelque forte l'aile gauche avec deux
» Régimens de Huffards & quelques autres troupes
légeres. Il étoit foutenu par les Chevaux-
» Légers Saxons aux ordres du Comte de Noftitz ,
» Lieutenant - Général au fèrvice du Roi de Polo-
» gne , & le fieur de Morocz , Lieutenant Géné-
» ral , étoit à l'afle droite avec deux Régimens de
» Huffards & de troupes légeres . Tandis qu'on
» faifoit ces difpofitions , l'armée ennemie avoit
» dépaffé Neumarck: elle avoit fa droite à Krintfch
fa gauche à Bifchdorff , & fes poftes avancés
s'étendoient jufqu'à Born. Les deux armées paf-
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
» ferent dans cette pofition la nuit fous les armes.
>>> Le S avant le jour , le Comte Nadafty , com.
» me ' il avoit été convenu , joignit les troupes
» qui formoient la troifieme ligne à la Cavalerie
de la gauche de l'armée . & forma le flanc depuis
cet endroit juſqu'à une bauteur qui étoit
» de ce côté- là & qu'on avoit garnie d'artillerie.
» Delà il s'étendit en équerre , & fe forma de fa-
» çon que les Troupes Impériales étoient les plus
» près de l'armée , celles de Wirtemberg vers le
flanc , & celles de Baviere à l'extrêmité de l'angle.
A la pointe du jour , les ennemis firent ,
» tantôt fer leur droite , tantôt fur leur gauche ,
> divers mouvemens qui durerent jufqu'à midi..
» Ils fembloient cependant toujours menacer no-
» tre droite , & ce fut pour cette raiſon que le
>> Comte de Luchefi demanda plufieurs fois qu'on
lui fit paffer du renfort. Le Corps de réſerve y
avoit été deftiné ; mais on différa quelque tems
de l'y faire paffer , pour pouvoir pénétrer le
» deffein de l'ennemi. Enfin comme le Comte de
Luchefi infiftoit fortement pour être renforcé ,
» & que d'ailleurs on ne pouvoit pas trop bien
» démêler les mouvemens que les Pruffiens fai-
» foient derriere des hauteurs , on lui envoya la
» réſerve. Le Feld - Maréchal Comte de Daun fe
» porta même en perfonne à cette aîle , pour lá
commander en cas de befoin . A peine ce renfort
eut joint , qu'on vit la Cavalerie Pruffienne
fe porter fur notre gauche , & l'Infanterie marcher
à grand pas fur leur droite , ce qui fit ju-
» ger qu'ils en vouloient à l'aile gauche & à fon
» flanc. Auffitôt le Prince Charles & le Comte de
» Daun , ordonnerent au Prince Efterhaly , Ge
» néral de Cavalerie , & aux Généraux de Maqui-
» re & d'Angern , d'avancer avec les différens

JANVIER. 1758. 197
Corps qu'ils commandoient , pour foutenir le
» flanc , & la feconde ligne eut le même ordre.
» L'ennemi s'étant approché de ce flanc envi
>> ron à une heure après-midi , le feu de fa mouf-
>> queterie commença en fe dirigeant contre les
» troupes de Wirtemberg , qui le foutiprent cou
» rageufement ; mais le fort de l'attaque s'étant
» porté fur ce flanc , les troupes auxiliaires furent
» obligées de céder au nombre , & la confufion
» qu'occafionna la fupériorité de l'ennemi dans
» cette partie, empêcha les Régimens Impériaux ,
» qui arrivoient pour foutenir les Auxiliaires , de
» pouvoir combattre en ordre. On fit tout ce qu'il
» étoit poffible de faire pour réparer le défordre ,
» mais on ne put jamais rallier ces Troupes . Après
>> ce premier avantage , l'ennemi qui avoit en
» même temps attaqué le village de Leuthen &
>> toute la gauche , avoit porté de ce côté-là la
» plus grande partie de fes forces. Cependant fa
» Cavalerie & fon Infanterie furent repouffées
» trois fois par nos Troupes avec une perte con-
» fidérable ; ainfi la victoire lui fut affez long-
» temps difputée & vendue un peu cherement.
» Mais les Pruffiens avoient pénétré par l'ouver-
» ture du flanc de la gauche ; ils s'avançoient
» par- là pour nous prendre à dos , & il n'étoit
plus poffible de l'empêcher ; il n'y avoit d'au-
» tre parti à prendre que de fe retirer fur les deux
rivieres de la Schweidnitz & du Loh : c'eft ce
» que l'on fit en très- bon ordre , & en faifant
» fur l'ennemi un feu continuel . Voilà comment
>> après un combat de plus de quatre heures , on
» a cédé le champ de bataille aux Pruffiens. Nous
» comptons parmi les morts , le Comte de Lu-
» chefi , Général de Cavalerie , & les Majors Gé-
D néraux Prince de Stolberg , Otterwolff & Preyf
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
fach. Le Major Général Comte Odonel eft blefle
»& priſonnier , & nous avons pris de notre côté
» le Général Major de Krakow.
» Le Prince Charles & le Comte de Daun ſe
font portés partout où lear préſence a été né-
» ceffaire , ou pour donner leurs ordres , ou pour
animer les Troupes par leur exemple. Le Comte
» de Daun a eu une forte contufion , qui cepen-
» dant n'a ralenti en rien ſon ardeur & fon acti-
» vité. Les Princes de Saxe Xavier & Charles , ont
» donné dans cette occafion de nouvelles preuves
» de leur valeur.
DE PRAGUE , le 18 Décembre.
On vient d'apprendre que le Maréchal Keith
eft dans les montagnes de Saxe. Le Baron de
Marshall , pour l'empêcher de rentrer dans ce
Royaume , a formé fur les frontieres un cordon de
troupes.
Un détachement Pruffien qui eſcortoit deux
tonnés d'argent deſtinées pour Glatz , a été arraqué
par le Colonel Jahnus , & après une réſiſtance
affez vive , a été contraint d'abandonner le
menvoi.
D'ULTZEN , les Décembre.
M. le Marquis de Caraman avoit été détaché
de l'armée avec fon Régiment de Dragons & cent
quatre-vingt Chaffeurs de Fifcher commandés par
M. Clery , Lieutenant-Colonel de ce corps , &
dont cent étoient à cheval , pour obferver les
mouvemens des ennemis. Le 4 , M. le Marquis
de Caraman , qui avoit couché au Village de Bri
del , apperçut un corpsde plus de trois mille Ha
JANVIER. 1758. 199
*novriens qui le fuivoit . Il étoit compofé de douze
cens hommes de Cavalerie ; le refte étoit de l'Infanterie
, qui avoit deux pieces de canon. L'inégalité
de fes forces l'obligea de doubler le pas pour
gagner le Village d'Hembeke , où il auroit pu fe
défendre avec plus d'avantage qu'en rafe campagne
: mais la cavalerie Hanovrienne le ferra de fi
près , que voyant qu'il n'auroit pas le temps d'atteindre
Hembeke , quoiqu'un de fes Efcadrons y
fûtarrivé , il prit le parti de fe mettre en bataille.
Il chargea vigoureufement l'ennemi qui s'étoit
déja formé , & il fut fi bien fecondé par M. de
Clery, ainfi que par le feu des quatre - vingts Chaf
feurs de Fifcher , qu'il enfonça & mit en déroute
de corps de Cavalerie Hanovrienne qui étoit du
double plus fort que le fien. Onze Officiers du régiment
de Caraman ont été bleffés & trois d'entr'eux
font faits prifonniers : il y a eu cinq ou fix
Dragons tués & ſoixante - quinze bleflés . Voici la
lifte des Officiers .
-Capitaines. Le fieur Pinon bleffé & pris ; le
fieur le Feron , bleffé ; le Comte de Comminges
& fon neveu bleffés Lieutenans. Les fieurs du
Sauffay , Sacerre , des Fournaux , Dindy , &
Chellans , bleffés , le dernier prifonnier . Cornet
tés. Les fieurs de Cernieres , & Tely , bleffés
celui- ci prifonnier. M. le Marquis de Caraman
leur a tué plus de cent hommes , & fait plufieurs
prifonniers , entr'autres le Commandant des Chaf
eurs Hanovriens . Le Comte de Schullenbourg , Général
Major, qui les commandoit , a été bleffé. De
notre côté , on efpere qu'aucun des Officiers &
Dragons bleffés ne mourra , ni ne fera même
eftropié.
-Cette action diftinguée fait beaucoup d'honneur
à M. de Caraman, à fon Régiment , à M. de Clery,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE:
& aux foldats de Fifcher qu'il commandoir.
D'OSNABRUCH , le 20 Décembre.
Le 19 du même mois , à quatre heures du foir,
le fieur de Beauregard de Bellifle , Commiffaire
des guerres au fervice de France , ayant eu avis que
les Anglois faifoient paffer de l'argent aux Hanovriens
& au Roi de Pruffe , prit fi bien fon temps,
qu'avec un détachement du régiment de Condé ,
cavalerie , il furprit & arrêta quatre charriots
chargés de trente- huit-tonnes & de , fept caifles
pleines d'or & d'argent , partie monnoyés , partie
en lingots. Cet important coup de main fut fi
prompt , que ceux qui conduifoient le convoi
n'eurent pas le temps de fe mettre en défenſe . Le
tréfor qui a été déposé dans le logement du fiear
de Beauregard , eft gardé jour & nuit par un nombreux
détachement du même Régiment de Condé.
On a trouvé dans le Bureau de la pofte aux
chevaux , qui dépend de l'Etat d'Hanovre , quatre
lettres de voiture adreffées à différens Juifs,
Ce riche convoi étoit déja parvenu jufqu'à Brême;
mais il en étoit forti à l'approche des François ,
pour revenir à Nienbourg , & delà en cette Ville
chez le Maître des poftes . Celui- ci avoit ordre de
le garder , jufqu'à ce que les François ayant pris
leurs quatiers d'hiver, la route fût devenue libre
pour le tranfporter à l'armée des Hanovriens.
DE ZELL , le 26 Décembre.
La Citadelle de Harbourg fe défend toujours
avec la plus grande vigueur.
On apprend de Caffel, que M. le Prince de Soubife
y eft arrivé le 13 Décembre , & que tous les
JANVIER. 1758. 201
Régimens François , qui étoient dans le Comté de
Hanau , fe rendent fucceffivement dans le pays de
Helle .
Le 20 du même mois , le Prince Ferdinand de
Brunſwick fit faire un mouvement à ſes troupes
pour reculer fa droite. Il l'appuya au ruiffeau de
Kleinheelen , & fit occuper par des détachemens
les Villages de Groff & de Kleinheelen . Sa gauche
refta appuyée à la petite riviere de Lacht , &
fon quartier général à Altenhagen. L'armée de M.
le Maréchal de Richelieu avoit confervé ſon camp .
fur deux lignes . La droite étoit appuyée au petit
Village de Wefterzell , ayant en potence les Grenadiers
de France & les Grenadiers Royaux ; la
gauche tiroit au Pont de Schafferey , à l'extrêmité
du Fauxbourg de Zell , dit le Fauxbourg de Nienbourg
, & le front du camp étoit parconféquent
couvert par la Ville de Zell . Les mouvemens que
cette armée fit par fa droite fur l'Aller le 20 & le
21 , déterminerent les ennemis à garnir la riviere
de Lacht , & à mettre auffi plus de monde dans
le Village de Lacheindorff qu'ils occupoient,
*
Dans cette fituation , M. le Maréchal de Richelieu
qui avoit réfolu de paffer l'Aller , fit partir le 21
M. le Duc de Broglie , pour aller commander un
corps de Troupes qu'on avoit raffemblées dans le
Duché de Brême , avec ordre d'agir fur la Boheme
, de tourner la droite des ennemis , &
d'intercepter leurs convois. Le 22 & le 23 , il fit
différentes difpofitions , pour donner à l'ennemi
de l'inquiétude fur fa gauche & fur fes derrieres .
Le 24 , il donna fes ordres à M. le Marquis de
Villemur , pour paffer l'Aller à Muden , & favorifer
l'établiffement des ponts que le corps d'armée
devoit jetter fur cette riviere.
Male Comte Dauver & M. le Marquis de Caraman
202 MERCURE DE FRANCE.
étoient chargés en même temps de faire deux fauffes
attaques , l'une par le Fauxbourg de Lunebourg
, & l'autre par le pont de Schafferey , perdant
que M. le Duc d'Ayen , Lieutenant Général
, déboucheroit par le pont d'Altenzell , qui
avoit été retabli.
Le reste de l'armée fe pofta fur deux lignes à
Offenfen & à Schevachaufen .
Le 25, M. le Maréchal de Richelieu apprit à huit
heures du matin , que les attaques de la gauche
avoient pouflé les ennemis qui étoient devant élles
jufques dans leur camp , & qu'on l'avoit trouvé
abandonné , leur armée étant partie pendant
la nuit . Il ordonna auffitôt d'envoyer à leur pourfuite
tous les détachemens le plus en état d'y marcher
& de foutenir la fatigue & la rigueur, du
temps.
On leur a tué tout ce qu'une retraite extrêmement
précipitée a permis de joindre on leur a
fait jufqu'à ce jour environ cinq cens prifonniers ;
on leur a pris cent vingt chevaux & beaucoup de
charriots chargés de fubfiftances, de bagages &
d'agrez de pontons : il n'y a eu que vingt hommes
de
perte de notre côté. Les ennemis dirigent leur
retraite fur Lunebourg.
M. le Maréchal de Richelieu a établi hier fon
quartier général à Zell , & il a placé fon camp
dans le même terrein où étoit la veille l'armée du
Prince Ferdinand.
JANVIER. 1758. 203
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 13 Décembre , la Ducheffe de Saint - Aignan
fut préfentée à la Famille Royale , & elle prit le
Tabouret chez la Reine.
Le Roi a nommé le 25 , Grand Maître
de fa Garderobbe , M. le Duc d'Eftifſac , fur la
démiffion de M. le Duc de la Rochefoucauld, à qui
Sa Majesté a donné la furvivance de cette charge.
Le 28 , Sa Majesté tint le Sceau pour la ving
tieme fois.
Le Roi a fait Brigadier de Dragons M.le Marquis
de Caraman , Meftre de Camp d'un Régiment de
Dragons ; Brigadier d'Infanterie , M. le Prince de
Rohan , Colonel d'un Régiment de fon nom; &
Brigadier de Cavalerie , M. le Marquis de Caulaincourt
, Maréchal Général des Logis de la Cavalerie
de l'armée de Soubife .
Sa Majesté a nommé Commandeur Honoraire
de l'Ordre de Saint- Louis , M. le Vicomte de
Bouville , qui commandoit le Vaiffeau l'Espérance
en 1755 , & qui eft revenu d'Angleterie après
deux ans de détention . Le Roi a accordé en même
temps à tous les Officiers qui compofoient fon
Etat Major , & qui ne l'ont point quitté en Angleterre
, des graces proportionnées à leurs grades..
Les Officiers qui ont été bleffés dans le combat
de l'Emeraude , & les familles de ceux qui y ont
été tués ont aufli reçu des marques de la fatis
faction du Roi,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
Le premierjour de l'an , les Princes & Princef.
fes du Sang , ainfi que les Seigneurs & Dames de
la Cour , eurent l'honneur de complimenter le
Roi fur la nouvelle année.
Le Corps de Ville , à cette occafion , rendic
auffi fes reſpects à Leurs Majeſtés & à la Famille
Royale .
Će même jour , les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint Efprit , s'étant
affemblés vers les onze heures du matin dans le
cabinet du Roi , accompagnerent Sa Majefté à la
Chapelle. Le Roi étoit en manteau , le collier de
l'Ordre & celui de la Toifon d'Or pardeffus : les
deux Huiffiers portoient leurs maffes devant Sa
Majesté. Elle étoit précédée de Monfeigneur le
Dauphin , de MM . les Duc d'Orléans , Prince de
Condé , Comte de Clermont , Prince de Conti ,
Comte de la Marche , Comte d'Eu , Duc de Penthievre
, & de MM. les Chevaliers Comman--
deurs & Officiers de l'Ordre. Après la grande
Meffe , qui fut célébrée par M. l'Evêque de Langres
, Prélat Commandeur de l'Ordre du Saint :
Efprit , Sa Majefté fut reconduite à fon appartement
en la maniere accoutumée.
4
Le foir pendant le fouper de Leurs Majeftés ,
les vingt- quatre Violons de la Chambre exécuterent,
fuivant l'ufage , plufieurs morceaux de fymphonie
, fous la direction de M. Rebel , Surin
tendant de la Mufique de la Chambre .
Le 2 du même mois , le Roi , les Princes ,
MM . les Chevaliers , Commandeurs & Officiers
de l'Ordre , affifterent au Service , pour l'anniverfaire
de MM . les Chevaliers de l'ordre , où le
même Prélat officia.
Les Députés des Etats de Bretagne eurent le 3
audience du Roi. Ils furent préfentés à Sa Majef
JANVIER. 1758 . 205
3
té par M. le Duc de Penthievre , Gouverneur de
la Province , & par M. le Comte de Saint - Florentin
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , & conduits
par M. le Marquis de Dreux , Grand Maître des
Cérémonies. Les Députés étoient , pour le Clergé
, M. PEvêque de Dol qui porta la parole
pour la Nobleffe , M. le Comte de Marbeuf ,
qui étant à l'armée , n'a pas été fuppléé ; pour le
Tiers Etat , M. Vaillant , Sénéchal de Pontivy ,
& M. le Comte de Quelen , Procureur Général ,
Syadic des Etats,
M. le Duc d'Eftiffac prêta le même jour ferment
entre les mains du Roi , pour la charge de
Grand Maître de la Garderobbe.
Après la tenue du Sceau du 28 Décembre der,
nier , M. de Brou , Doyen des Confeillers d'Etat ,
préſenta à Sa Majefté tous les Grands Officiers de
la Grande Chancellerie , & ils eurent l'honneur
de faire leurs révérences au Roi à l'occafion de la
nouvelle année,
Le Corfaire Anglois , la Victoire , armé de 400
canons , & de 360 hommes d'équipage , a été
conduit à Bref , après avoir été pris par le vaiffeau
du Roi le Saint-Michel , ayant avec lui les
frégates l'Amétyfte & l'Atalante.
Les Corfaires l'Hyrondelle, la Revanche & l'Europe
, de Dunkerque , y ont fait conduire le navire
Anglois l'Anna , de 180 tonneaux , dont la cargaifon
confifte en 312 boucauts de tabac , & autres
marchandiſes.
Le navire Anglois , le Jean & Robert , de ge
tonneaux , chargé de vin , de liege & de fruits ,
a été pris par le Corfaire le Mefny , de Granville ,
qui l'a fait conduire au Havre.
On mande de Bayonne que le Corfaire la Repréfaille
, de ce port , s'eft emparé de deux naviZOG
MERCURE DE FRANCE .
res Anglois qui y font arrivés ; ils s'appellent l'un
be Carlile , de Nerwi , chargé de boeuf , de beure ,
de harengs ; l'autre le Prince Charles , qui revenoit
de la Jamaïque , avec une cargaison compofée
de fucre , de caffé , de poivre , de caffe , de
raffia & de coton.
L'Américain & la Gentille , autres Corfaires de
Bayonne , y ont auffi fait conduire les navires Anglois
le Ellis , de Liverpool , chargé de 136 boucauts
& 9 barriques de fucre , de 28 futailles de
taffia , & de 3 balles de coton ; & la Marthe ,
ayant pour cargaifon 340 boucauts de fucre ,
barriques de caffé , 800 facs de gingembre ,
100 barriques de taffia , 20 tonneaux de bois de
campeche , 3 balles de coton , & 700 cuirs.
On apprend par les lettres de l'Ile Royale, que
les Corfaires armés dans cette colonie , ont conduit
à Louifbourg les navires Anglois , la Victoire
, le Thomas , le Charriot , le Grandpus , le
Bety , les Deux-Freres , le Charmant , le Neptune ,
la Marie Anne , les Deux- Soeurs , les Deux-Freres,
le Brunswick , le Cranford , le Seven, te Jhon - haune,
Apollon , le Jofeph , le Safech , la Branche d'Oli
vier , le Defpath , Lelloge ,le Poly , le Leotenord ,
โด le Nancy , la Brayalle , l'Anne , le Neptune ,
Marie , le Balowin , le Cerllo -Flonndon , le Grand-
Banc , la Perle , l'Echappée , le Hop , le Merry , le
Charmant , le Saint- André & le Bety.
Les mêmes lettres ajoutent que l'objet de ces
prifes eft fort confidérable.
La frégate de guerre le Prince Ofwales , a été
auffi conduite à Louifbourg , par la frégate du Kor
La Fleur de Lys , commandée par le Chevalier de
Tourville : qui s'en eſt rendu maître fur la côte de
P'Acadie.
Le capitaine Dumondt , commandant le CorJANVIER,
1758. 207
faire l'Europe , de Dunkerque , a relâché à Oftende
, & il y a remis les ôtages de deux rançons ,
montant enſemble à deux cens vingt livres fterlings.
Il eft arrivé à Saint-Malo un bateau Anglois
venant de Terre- Neuve , qui a été pris par le Cor
faire le Mefny , de Grandville , & qui a pour cargaifon
quelques pipes d'huile , & plufieurs quintaux
de morue.
Le capitaine Veron , qui commande le Corfaire
le Roftan , de Bordeaux , s'eft emparé d'un brigan
tin Anglois de 150 tonneaux , dont la cargaifon
composée de balotéries , eft eftimée plus de trois
cens mille livres . Cette prife a été conduite à la
Rochelle.
On mande de Saint -Jean-de- Luz , que le capitaine
Domengo- Daperteguy , commandant le Cor
faire l'Amiral , de Bayonne , a fair conduire dans
ce premier port le navire Anglois le Hombert ,
de Londres , venant de la Virginie , avec un chargement
qui confifte en 335 boucauts de tabac.
T
Le Capitaine Monier , commandant le Corfaire
la Revanche , de Dunkerque , s'eft rendu maitre
du Pacquebot Anglois le Prince Frederick , armé
de quatre canons & de fix pierriers , & allant de
Douvres à Fleffingue.
Le Machault , autre Corfaire du même Port ,
a pris & conduit en ce Port les Navires Anglois le
Change , l'Hamos & la Barbara , chargés de fer ,
de lin , de toile , d'eau- de-vie & de tabac . Il s'étoit
emparé de deux Bâtimens Anglois appellés ,
Pun la Marie , d'Air en Ecoffe ; l'autre l'Helene,
& il les a rançonnés pour cinq cents dix- huit hivres
fterlings.
Le Capitaine Dumondt , commandant le Corfaire
l'Europe . du même Port , qui avoit pris les
208 MERCURE DE FRANCE.
bateaux Anglois le Jean & Alix & la Sirène , en a
rapporté deux rançons montant enſemble à deux
cents vingt livres fterlings .
Le Corfaire l'Emerillon , de Calais , s'eft emparé
du Navire Anglois le Nelly , chargé de Saumon
, & il l'a fait conduire au Havre , où il eft
arrivé un autre Bâtiment chargé de barengs fores,
qui a été pris par le Corfaire la Marquife de Leede
, de Boulogne .
Ileft arrivé à Honfleur deux Bâtimens Anglois
pris par les Corfaires l'Entreprenante , de Calais ;
& l'Heureux , de Dieppe : l'un de ces Bâtimens eft
chargé de harengs ; l'autre a pour cargaifon des
planches & quelques caiffes de fruits .
L
Le Brigantin Anglois le Hannal , allant
de la Caroline à Londres , avec un chargement
de fucre , d'indigo , de riz , de coton , de bois
de campeche & d'autres marchandiſes , a été pris
par le Corfaire le Moras , de Saint-Malo , où il a
été conduit.
On mande de Saint-Jean -de- Luz , que le Ca
pitaine Pierre Souhaignet , commandant le Corfaire
la Providence , de ce Port , s'eft emparé des
Navires Anglois le Mary , de Plaifance , & le
Guillaume , de Darmouth , qui font chargés l'un
de 2500 , l'autre de 1900 quintaux de morue ,
qu'il les a conduits par relâche à Vigo en Galice.
Le Capitaine Arnoux , qui commande le Corfaire
le Victorieux , de Marfeille ; y a conduit le
Brigantin Anglois le Jean Jacques , dont la cargaifon
confifte en café , cuivre, plomb & autres
marchandifes.
JANVIER. 1758. 209
MORTS.
LE 5 Octobre 1757 , mourut à Nancy Meffire
Claude- François , Marquis de Touftain de Viray,.
d'une ancienne & illuftre famille , originaire de
Normandie , Confeiller d'Etat du Roi de Pologne,
& fon Procureur Général de Lorraine & Barrois
qui emporta tous les regrets de la province . Jamais
Magiftrat ne renferma de qualités plus rares :
fa haute piété , jointe à fon érudition profonde ,
fut garant de fon intégrité ; fon mérite diftingué
lui avoit procuré toute la confiance de l'augufte
Maifon de Lorraine , & fut chargé de l'exécution
des dernieres volontés de S. A. R. Madame la Ducheffe
Douairiere. Monfieur fon pere , Meftre de
camp de Cavalerie , & Gouverneur d'Obernheim ,..
l'avoit deftiné au militaire ; il fut même fait capitaine
de Cavalerie , à l'âge de quatorze ans : la
mort enleva ce pere qui le chériffoit . Un grand
homme ayant reconnu en lui des difpofitions
prématurées , le deſtina à la Magiftrature , où il
a fait l'appui de l'Etat , & aujourd'hui fa douleur ,
qui paffera à la poſtérité .
Robert Antoine , Comte de Wignacourt , Baron
de Saint- Loup , Scigneur des terres & fiefs
nobles de Warnecourt , Charbogne , Chevenicy ,
Verrieres , Briquemaux , les Auches , les Crettes
maifonnettes , les grand & petit Vivier , Toulie ,
le Griffon , Bronville , la Hamel , Evignie , Modignie
, Senglis , Sufanne , Ecordard , Brunehamel
, &c. eft mort en fon château de Charbogne
en Champagne , le 30 Octobre 1756 , âgé de 58

210 MERCURE DE FRANCE.
ans , trois mois & quinze jours , étant né le i
Juillet 1698. Le lendemain 31 Octobre , à dix
heures du foir , fon convoi fe mit en marche , &
arriva le premier Novembre dans fa terre de
Warnecourt , où , fur le foir , fon corps fut inhumé
dans la chapelle fondée par les ancêtres , &
leur fépulture depuis plufieurs fiecles : il eft généralement
regretté. Il étoit chef de l'ancienne mai
fon de fon nom , qui tient rang entre les plus
grandes & les plus illuftres , & qui a donné dans
le dernier fiecle deux grands Maîtres à l'Ordre de
Malthe , ( Alof de Wignacourt , élu avec le concours
général & unanime de tout l'Ordre , & un
applandiffement univerfel , en 1601 , & Adrien
de Wignacourt en 1690 ) & fils d'Antoine , Marquis
de Wignacourt , Seigneur de Warnecourt ,
Evignie , Charbogne , &c. Gouverneur de la ville
de Donchery , & de Marie- Héleine- Magdeleine
de Villelongue , Dame de Brunehamel , morts
tous deux en 1736. Il avoit été marié à Marie-
Louiſe de Goujon Condé , morte le jour de Pâ.
ques 1729 , de laquelle il a laiffé pour fils unique
Charles -Antoine - François - Marie , Marquis de
Wignacourt , Baron de Saint - Loup , Seigneur de
Warnecourt , Brunehamel , Charbogne , Evignie,
Ecordal , &c. chef actuel de la maiſon de Wignacourt
, né le 30 Juillet 1727 , veuf du 7 Décembre
1754 , de Conftance - Françoife Duffon de
Bonnac , petite fille du feu Maréchal Duc de Biron
, Pair de France , dont il a une fille , Marie-
Charlotte-Antoinette- Conftance- Louife - Françoife
de Wignacourt , née le 30 Octobre 1750 .
Les janvier eft mort haut & puiffant Seigneur ,
Monfeigneur Pierre-Emanuel Marquis de Cruffol,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Cheva
lier de fes ordres , âgé de 40 ans.
JANVIER. 1758. 211
Il étoit de la branche aînée de Cruffol d'Uzés.
La généalogie de cette maifon eft trop connue ,
pour qu'il foit néceffaire de la rappeller.
L'ART de faire parler les Sourds & Muets .
UNE chofe qui doit donner de grandes efpérances
dans les fciences & dans les arts , c'est que
l'on y a fouvent fait des découvertes qu'on n'efpéroit
pas y jamais faire , & dont on n'avoit pas
même l'idée. Jufqu'à ces derniers temps , par
exemple , où l'on eft parvenu à faire parler des
muets de naiffance , on n'avoit pas imaginé feulement
la chofe poffible. On regardoit les muets
de naiffance comme moins guériffables qu'aucuns
autres ; il fembloit que la nature elle- même , par
quelque malin vouloir , eût mis un cachet fur
leur langue pour les empêcher éternellement d'articuler.
Cependant ce font ces muets- là même
qu'il eft plus poffible de faire parler , que ceux
qui le font devenus par des accidens : ils ne font
reftés muets que parce qu'ils étoient fourds , les
organes de la parole ne leur manquent pas : ils font
feulement plus embarraffés par le défaut d'exercice.
Comme donc ces muets le font en conféquence
de leur furdité , il faut , pour ainfi dire ,
leur faire voir des fons , puis les exercer à les rendre
. Voilà quel eft l'art de M. Ernaud , qui eft à
Paris depuis quelque temps. L'éleve qu'il a amené
de Bordeaux eft né fourd & muet, & a, outre
la furdité , tous les vices d'organes que la nature
pouvoit cumuler , pour qu'il ne lui reftât aucune
efperance , fi bien que, de l'aveu de plufieurs Médecins
célebres , il ne Pauroit jamais fait intelligiblement
, quand il ne feroit pas né fourd. Il a
212 MERCURE DE FRANCE.
le filet coupé trop avant , il a un embarras dans
le gofier dont on ne connoît pas la caufe immédiate
, il a de la difpofition à bégayer , il manque
de falivation , & pardeffus tout cela , il eft
né Irlandois. M. Ernaud a fçu par fon art vaincre
tous ces obftacles , & l'enfant âgé de 13 ans , qui
n'eft que depuis un an entre fes mains , demande
intelligiblement fes befoins , lit à haute voix quelque
livre qu'on lui préfente , répond jufte aux
queftions qu'on lui fait , foit par écrit ou au mouvement
des levres , à quoi il ne fe trompe pas.
L'Académie des fciences a vu & entendu parler
cet enfant ; M. Morand Secrétaire perpétuel de
l'Académie de Chirurgie , l'a vu & entendu auffi ,
& en a donné fon certificat à . M. Ernaud. M. Er
naud vient d'entreprendre , je ne dirai pas la cure
, mais l'inſtruction d'un ſecond éleve ; car il
n'emploie pour cet effet , ni opérations , ni remédes
; mais beaucoup d'art , une connoiffance
peu commune de tous les fons dont la voix peat
être fufceptible & une patience infinie.
Les fourds & muets ne font pas fi rares qu'on
penfe : on ne les croit rares que parce que ces infortunés
déja fi maltraités de la nature , pour com.
ble de difgrace , font encore rélégués par leurs
parens loin de la fociété des hommes , comme
en étant les rebuts. On cache leur malheur , au
lieu d'y remédier , parce qu'on le croit irremédiable
. C'est donc rendre un bon fervice au public,
que d'indiquer un homme qui y remédie.
M. Ernaud promet de plus au public , de corriger
dans toutes fortes de fujets , muets ou non,
le bégayement , le graffeyement , le défaut de
falivation , & généralement tous les vices de conformation
d'organes. Sa méthode est toujours
également fimple. Quelque difficulté qu'ait un béJANVIER.
1758. 213
gue (pour prouver la vérité de ce qu'il avance ),
il lui fait prononcer aisément & fans grimace
quelques mots que ce foit , & cela dans l'inſtant
même, & en très -peu de temps il les fait parler
auffi-bien que tout autre. Il faut s'adreffer chez
M. Julien , Négociant , rue de la vieille monnoie
à Paris.
L
AVIS.
fieur Dauvers , Chirurgien-Dentiſte de fon
Alteffe Royale Madame Infante , donne avis au
Public , qu'il poffede un opiat & une liqueur dont
Madame Infante fait ufage depuis huit ans. Leur
vertu effentielle eft de maintenir la bouche dans
le meilleur état , de s'oppofer aux maladies qui
affectent les gencives , en facilitant le cours des
liqueurs dans ces parties , & de concourir à la
confervation des dents. Il a , par leur moyen ,
guéri des gencives gorgées , ulcérées , & c. affectées
de vice fcorbutique , raifons pour lesquelles
il fe croit obligé de les faire connoître ici pendant
fon féjour , & procurer leurs avantages aux
perfonnes qui en auront befoin.
L'on peut en faire ufage journellement , tant
pour maintenir la bouche en état , que pour s'oppofer
à la carie des dents. L'opiat affranchit de
l'ufage des poudres , puiſqu'il renferme dans fa
compofition celles qui conviennent pour emporter
le limon qui s'attache aux dents , fans préjudicier
à ces parties . L'on trouvera chez lui des racines
préparées pour porter l'opiat fur les gencives
& fur les dents , ainfi que la maniere de faire
ufage de l'un & de l'autre .
Il loge rue & ifle Saint Louis , chez Monfieur
Bourbelain , Maître Chirurgien , la quatrieme
214 MERCURE DE FRANCE .
porte-cochere à gauche en entrant par le ponta
rouge.
Et à Versailles à l'Hôtel Mainvilette , petite
place.
E
Lefieur Mangin , Maître Perruquier , rue Monmartre
, près celle de la Juffienne , à le fecret
d'une eau dont les propriétés font de nettoyer les
dents , d'en détruire le tartre , & de diffiper les
douleurs. Elle eft d'une odeur agréable , & rend
l'haleine douce . On en fait ufage , en en mettant
douze gouttes dans une cuillerée d'eau , & fe rinfant
la bouche pendant l'eſpace de trois minutes ,
& autant qu'on peut la garder. Plufieurs perfonnes,
en prenant cette eau , & réitérant chaque fois
que la douleur reprenoit , ont confervé les dents
qu'elles auroient été obligées de faire arracher , &
n'y ont plus fenti de mal. Le prix de chaque petite
fiole eft de vingt - quatre fols.
E Le fieur Saint Martin , Entrepreneur du combat
du Taureau , nous a fait prier de vouloir bien
faire part au Public , que pour fatisfaire les amateurs
de fon fpectacle , il vient de faire conſtruire
une arêne beaucoup plus vafte que celle qu'il occupoit
ci- devant , & plus commode pour les fpec
tateurs. Il en fera l'ouverture le 2 février 1758 ,
jour de la purification . C'est toujours rue & barriere
de Seve , preſque vis - à- vis fon ancienne demeure
.
Le Frere Côme nous a écrit pour défavouer
l'envoi qui nous a été fait de fa part , de la lettre
du fieur Cambon. Comme on s'eft fervi à faux de
fon nom , nous avons cru devoir en inftruire le
Public.
215
APPROBATION.
L'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le fecond Mercure du mois de Janvier , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion,
A Paris , ce 13 Janvier 1758. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS à M *** , page s
Madrigal , à Mademoiſelle
*** , chantant à un
fouper ,
Les Tablettes enchantées , Conte. ibid,
Le Berger Corydon , à fon Serin favori , en l'envoyant
à Corinne , Bergere illuftre par l'union
des graces & des talens avec la vertų ; Idylle ,
dédiée à Madaıne .... 24
Suite des Lettres d'une femme raiſonnable à fon
Amant ,
Vers à Ariſte ,
Madrigal ,
Reproche ,
31
49
52
Raccommodement , à Madame Poup ... de Mol...
de Left ....
L'Ane rêvant , Fable.
ibid.
61
Etrennes au Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar ,
62
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
premier Mercure du mois de Janvier ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chaplon ,
63
64
65
66
ļ
216
67
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Suite de l'Eloge de M. du Marfais , par M. d'Alembert
,
Extrait du Danger des Paffions , ou Anecdotes
Syriennes & Egyptiennes, traduction nouvelle ,
par l'Auteur de l'Ecole de l'Amitié ,
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux ,
92
ΤΟΙ
Lettre à l'Auteur du Mercure , au fujet d'un nouveau
Poëme intitulé , Les Jardins d'ornemens ,
ou les Géorgiques Françoises , en quatre chants ,
par M. Gouge- de Ceffierres , 112
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES. -
Phyfique. Lettres fur l'ufage des athmoſpheres ,
par rapport au degré de chaleur , 133
Séance publique de l'Académie royale des Belles-
Lettres de la Rochelle ,
146
ART. IV. BEAUX-ARTS.
Mufique ,
159
Gravure. 160
Architecture. 161
ART. V. SPECTAC
Opera ,
163
165 Comédie Françoife ,
Extrait d'Adelle de Ponthieu, Tragédie de M. de
Comédie Italienne ,
la Place ,
Concert fpirituel ,
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
166
190
ibid.
Nouvelles de la Cour , de Paris & c ,
Morts ,
Avis divers ,
De l'Imprimerie de Ch . Ant. Jombert.
193
203
209
211
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
Chez
AU ROI.
FEVRIER. 1758 .
Diverfité, c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochin
Sikus inve
Pilion Selp 17351
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Rei.

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant ,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, elles les recevront francs de port .
leur
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du portfur
compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
·
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adresse ci - deſſus.
A ij
On fupplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine , aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
Au commencement de chaque mois , on
délivre au Bureau du Mercure un volume
du Choix des meilleures pieces des anciens
Mercures , précédées d'un extrait du Mercure
François , dans le format du Mercure
de France , & aux mêmes conditions.
00000
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1758.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
AM. de Boiffy, fur la quantité de Vers relatifs
an Jour de l'An, que l'on trouve dans
les Mercures de Janvier & de Février.
DEEnos moeurs cenfeur élégant ,
Peintre agréable inftruit par
Auteur délicat & brillant ,
la nature
Tu conduis aujourd'hui les travaux de Mercure ?
Par les mains de ce Dieu puiffant
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tu fais paffer à la race future ,
Les fruits divers du goût & du talent ;
Mais quelquefois le mauvais défigure
Les archives de l'agrément :
Voici furtout le jour où tout efprit pefant
Mal- à- propos fe met à la torture ,
Pour que ton Journal nous procure ,
Quelqu'inepte & vieux compliment ,
Dont tu crains le premier l'ennuyeuſe lecture :
O Boiffy ! j'en appelle à ton difcernement !
A nos plaifirs ne mêle pas les peines :
Ton Lecteur te remerciera ,
Si , pour lui donner fes étrennes ,
Tu daignes fupprimer celles qu'on t'enverra.
Voilà la meilleure réponſe que nous
puiffions faire à tous ceux dont nous n'avons
pas inféré les Vers d'Etrennes qu'ils
nous ont envoyés fi abondamment cette
nouvelle année . Nous nous félicitons d'avoir
prévenu le fage confeil de l'Auteur
de cette jolie Epître , que nous louerions
davantage , fi nous y étions moins loués.
Il étoit temps d'arrêter ce débordement
annuel . Si les vers de ces Meffieurs reffembloient
à ceux qu'on vient de lire , nous
ferions moins timides à les employer. Nous
n'avons fauvé que trois pieces de ce genre
de la profcription générale. La premiere ,
parce qu'elle vient d'un bon faifeur , à la
FEVRIER. 1758.
rime près ; la feconde , parce qu'elle eft
tournée avec efprit , & précédée d'un envoi
modefte qui lui fert de paffeport . Quant
à la troifieme , nous lui avons fait grace
par un efprit d'indulgence , que le Public
pourra peut - être nous reprocher ; mais
nous lui promettons d'être moins complaifans
à l'avenir , & de faire mainbaſſe
non feulement fur les complimens d'année
, mais encore fur tous les petits vers de
fociété & de famille , qui pis eft ; à moins
que le talent ne rajeuniffe les premiers , &
ne donne du prix aux autres.
VERS
A M. l'Abbé de N. Aum. de M. le P...:
par un Curé des Amognes .
Aux loix d'un long filence ennuyé de s'ali
treindre ,
Mon coeur , illuftre ami , plein de ce qu'il te
doit ( 1) ,
Par fes voeux aujourd'hui brûle de te dépeindre
Les tendres fentimens qui l'animent pour toi.
(1 ) Nous avons laissé fubfifter ces deux mauvaifes
rimes doit & toi , pour avoir occafion d'avertir
l'Auteur de négliger moins cette partie . Il est plus
coupable qu'un autre , ayant d'ailleurs le talent ,
devenufirare, d'écrire bien en vers.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Mais il fe livre en vain au zele qui l'enflamme ;
Aucun objet ne s'offre à fes regards furpris :
Le Ciel , en te formant , fur ta brillante trame
Répandit , épuifa fes dons les plus chéris.
Il grava fur ton front cette grandeur divine ,
11 verſa dans ton coeur ces talens fouverains ,
Dont il fçait diftinguer les ames qu'il deftine
A dicter des leçons , ou des loix aux humains.
S'il ne te donna pas des fceptres , des couronnes ,
Par les tréfors qu'en toi ſa main fit éclater ,
Il t'affervit l'eftime & l'amour des perfonnes
Qui font faites pour en porter.
Puiffent des dons fi grands , fi beaux , fi mémorables
,
Par l'envie à jamais dans leur cours refpectés ,
Etre auffi conftans & durables ,
Qu'ils font juftes & mérités !
Puiffe , affranchi du joug d'une froide vieilleffe ,
Ton efprit confervant un vol égal & fûr ,
Aux regards du fiecle futur ,
Faire briller encore les fleurs de la jeuneſſe ,
Et les beaux fruits de l'âge mur !
A prolonger fans fin l'heureux fil de ta vie ,
L'avantage des Dieux , leur gloire les convie.
De tant d'objets divers , où leur doigt , à nos yeux,
S'eft crayonné lui-même avec tant de richeffe ,
Nul autre que toi ne rend mieux ,
Et leur puiffance , & leur fageffe.
FEVRIER. 1758 .
MONSIEUR , j'aime mieux que je ne
rime : il eſt à propos de vous en prévenir ,
avant que vous jettiez les yeux fur les
vers que je vous adreffe. Celle qui me
les infpira feroit trop mal partagée , fi
j'étois auffi mauvais Amant que mauvais
Poëte. Quelque jugement que vous portiez
fur eux , il ne diminuera point l'eftime
que j'ai pour vos déciſions .
J'ai l'honneur d'être , & c.
DE BAUSSAY.
A la Rochelle , ce 7 Janvier 1758 .
VERS
A Mademoiselle H... B... fur le retour de
TOUT
l'année 1758.
au monde eft fujet à la viciffitude
D'un temps qui s'enfuit loin de nous ;
Nous vivons & nous changeons tous ,
Vous-même en prenez l'habitude.
Chaque année embellit vos traits ;
C'eft une vérité que mon coeur prouve encore :
Oui , l'an paffé je vous aimais ,
Et maintenant je vous adore.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
VERS
A Madame la Comteffe d'Egmont.
JEUNE Beauté, qui femblez née
Pour être toujours fortunée ,
Vous ne l'êtes pas tout-à-fait.
Je dois pour la nouvelle année
Ne vous offrir qu'un ſeul ſouhait.
Après une trop longue abfence ,
Puiffiez-vous voir bientôt , felon votre espérance;
Un cher frere , un époux digne de votre amour ,
Et l'auteur de votre naiffance ;
4
L'un eft le Héros de la France ,
1
Les autres fous les yeux le deviendront un jour.
Par la mufe Limonadiere , 1758 .
IS MEINE ,
3
Traduction à Madame la Comteſſe de
Carcado.
SUR ces bords enchantés , où le ptintemps
regne au milieu de la verdure & des
fleurs , Ariftée fils de la Nymphe Cyrene,
fe plaignoit du fort qui le féparoit d'Ifmeine.
Elle étoit Prêtreffe d'Apollon , & ce
Dieu qui l'infpiroit , fembloit en avoir
FEVRIER. 1758. 11
fait l'objet de fes complaifances , tant il
avoit répandu fur elle fes dons les plus précieux
. Daphné , la tendre Iffé , la charmante
Eglé même en euffent été jalouſes.
O fils de Latone ! s'écrioit Ariftée , ferois-
tu devenu fenfible pour Ifmeine ? Son
coeur plus pur que le feu de Vefta , toffre
chaque jour un encens délicieux ; elle fait
chérir ton culte par les graces dont elle
embellir tout. Lui voit-on broder un voile
pour le fervice du temple ? fous fes doigts
de rofe , l'or , la foye , la pourpre de Tyr
& les perles les plus belles de l'Orient , ont
moins d'éclat que l'art , & la main qui les
employe. Si quelquefois Ifmeine conduit
les danfes facrées , il femble que les Zéphyrs
foutiennent fes pas , & que l'Amour
les forme lui-même. Dans ce moment ,
Vénus eft moins piquante ; mais lorsqu'Ifmeine
prend le ciftre & la lyre , & qu'elle
y joint une voix qui faifit les coeurs , elle
enchanteroit les Dieux mêmes : tout fe tait
pour l'écouter , & ce filence général eft le
moindre effet que produifent les chants
d'Ifmeine dans la nature.
Le feul pinceau d'Ifmeine pourroit exprimer
tous fes charmes ; c'eft toi , Apollon ,
qui conduis fa main , lorfqu'elle trace avec
les couleurs les plus vraies , ce que le coeur
& le goût defirent le plus . On voit dans fes
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
peintures le feu que Prométhée ravit aa
ciel , pour animer l'argille ; prodige qui
fe renouvelle dans les tableaux d'lfmeine.
Sa touche auffi puiffante que la lyre d'Or
phée, donne la vie aux êtres les plus infenfibles
, & la rendroit à ceux qui ont bu les
froides eaux de Léthé .
Ifmeine eft chérie de fes foeurs immortelles
, dont l'empire renferme dans le vafte
fein de l'imagination tous les trésors du
goût & du génie. Ifmeine , quoiqu'en fecret
, a paré de fleurs les autels de Thalie ;
mais quelque foin qu'elle prenne pour cacher
aux mortels les myfteres de fon culte
, on reconnoît toujours Ifmeine , foit
que dans fes vers , elle aille ravir à Flore
une offrande charmante , foit qu'elle y
peigne avec des traits de feu les tendres inquiétudes
d'Epicharis , ou que, faiſant par-
·ler comme de finceres amies la vertu & la
raifon , elle trace aux hommes de vives
images des paffions & des malheurs qu'elles
caufent .
Ifmeine ! reprenoit Ariftée , que ne
voyez-vous couler mes pleurs ! je vous ai
donc perdue , vous , dont un feul regard
faifoit monbonheur ! Hélas, auprés de vous
mes jours couloient dans une ivreffe fi
douce ! Sans ceffe mon ame cherchoit la
vôtre , & s'y perdoit , & fi je la retrouvois
FEVRIER. 1758.
dans vos yeux , je vous la rendois encore ,
& vous la receviez toujours plus tendrement.
O momens heureux ! ô cruelle
abfence mes yeux ne s'ouvrent plus
qu'aux larmes. Qui viendra les fermer pour
jamais ! terminons dans les flots une vie
importune.
A ces mots cet amant malheureux fe précipita
dans les ondes du fleuve; laNymphe
Cyrene attentive à fes deftins , le reçoit
dans fes bras ; mais il est déja couvert des
triftes couleurs de l'empire de Pluton.
Toutes les Nymphes des eaux accourent
auprès de cette mere éplorée. La jeune Do
ris , Cimothoé , Aréthufe , Phénice , la
naïve Syrinx & la belle Aftarté , partagent
fes foins & fa douleur, mais Glaucus arrête
les larmes de Cyrene en rappellant fon fils à
la vie, par une effence de corail & de perles.
O mon fils : dit Cyrene , pourquoi voulez-
vous interrompre vos deftins Avezvous
oublié le fecours d'une mere qui vous
aime? Reprenez un eſpoir plus doux . Avant
que le foleil foit de retour dans l'Océan
je vous rendrai cette Ifmeine fi néceffaire à
vos jours , & je ne vous quitte que pour
vous rendre heureux.
Elle dit & part à l'inftant avec la jeune
Doris , pour aller confulter Protée. Les
flots & tous les Dieux de la mer favorifent
14 MERCURE DE FRANCE.
ces defirs : tel que ces oifeaux qui annon
cent au Pilote effrayé de la tempête , le
retour du beau temps , fon char vole fur
la furface des ondes .
Protée avoit aimé Cyrene ; il lui dit ces
mots : O Nymphe ! je ne puis changer les
decrets du deftin . Ariftée ne peut revoir ce
qu'il aime avant que le foleil ait atteint le
fagittaire : l'amour d'Ariftée pourroit- il refifter
à une fi longue abfence ? Je vois déja
les parques cruelles ouvrir leur fatal cizeau
fur le fil de fes jours . Prenez cette ceinture
que Jupiter m'a donnée : elle a le pouvoir
de changer en toutes fortes de formes . C'eſt
par elle qu'on me voit quelquefois devenir
un nuage d'or & d'azur, me fondre en
eau , paroître un feu brillant , ou l'animal
le plus terrible. Il faut chaque jour
quu''uunnee des Nymphes prenne la forme
' Ifmeine. Je ne puis y ajouter le coeur d'Ifmeine
tel eft la volonté des Dieux .
Cyrene paya d'un baifer le préfent de
Protée. Auffitôt Doris met cette divine
ceinture : qu'auroit pu faire de plus la ceinture
même de Vénus . Doris devient la parfaite
image d'Ifmeine . Cependant elles tra
verfent l'humide plaine , tous les Dieux
de la mer , en voyant Doris fous les traits
d'Ifineine , croyent revoir ce beau jour où
la mere des amours fortit du fein de l'onde,
FEVRIER. 1758. 15
Ariftée comptoit tous les inftans depuis
le départ de Cyrene . Il vole au devant
d'elle , il croit voir , il voit fa chere Ifmeine
; Doris veut profiter de fon erreur ,
mais le coeur de cet Amant ne peut foutenir
fon bonheur , il tombe fans voix aux génoux
de Doris , qui par les foins les plus
tendres le rappelle à la vie : alors le palais
de Cyrene retentit du doux tumulte de la
joie on y prépare des fêtes , & on y appelle
toute la troupe aimable des plaifirs.
Doris n'avoit pu être infenfible à tant
d'amour qu'Ariftée faifoit paroître . Ma
chere Ifmeine , lui difoit Ariſtée , quel jour
pour moi ! que ne dois je point à Cyrene.
Hélas ! je fens que vous ne me pardonnerez
point les fautes dont vous êtes caufe ;
je n'ai point encore remercié les Dieux ni
cette mere fi tendre.Eh ! qu'eft devenueDo-.
ris qui a accompagné Cyrene ?
Ariftée , interrompt Doris , quels foins
vous occupent ! les Dieux ont - ils befoin
de la reconnoiffance des mortels ? Ne perdons
point les momens précieux que le
fort nous accorde ; il fuffi ; que votre mere
foit contente. Mais quel intérêt prenezvous
à Doris , pour y penfer dans les momens
que vous paffez avec moi.
Quelle fut la furprife d'Ariftée. Ah !
dit-il en lui - même , il faut que nos mal16
MERCURE DE FRANCE .
heurs ayent troublé le coeur d'Ifmeine : elle
ne veut pas que j'offre ma reconnoiffance
aux Dieux & à la mere la plus tendre ,
elle prend une part inquiette à celle que
je porte à Doris , ffmeine craignoit les
immortels , fon coeur étoit jufte & rempli
de tous les fentimens qu'infpire un beau
naturel.
Doris, en parlant ainfi , avoit fenti que
les couleurs qui fe répandoient fur fon
teint , alloient trahir tous les mouvemens
qui l'agitoient , & ces couleurs n'en furent
que plus vives aux yeux d'Ariſtée.
%
Eft- ce dono là Ifmeine , reprenoit Ariftée
? Je n'avois jamais vu fon teint ni fes
beaux yeux obfcurcis par les nuages des
paffions. Son front fut toujours le féjour
de la candeur , & la vive image de l'innoce
& du calme de fon coeur.
2
Ariftée fut interrompu par le malheur
d'une Bergere , que la rapidité des flots
entraînoit. Il courut à fon fecours , & la
délivra d'un péril certain . Doris , à fon retour,
le reçoit avec froideur. Vous profitez
aifément, dit- elle , des occafions de me quitter
; mais répondit Ariftée , je ne fais , Ifmeine
que vous imiter , ne vous ai - je pas
vu cent fois voler au fecours des malheureux
, vous attendrir für leur fort , & remercier
les Dieux de vous avoir donné
FEVRIER 1758. 17
l'heureux pouvoir de réparer en eux les rigueurs
de la fortune ? Quelques foins que
vous ayez pris pour le cacher : peut- on
ignorer que le temple que vous habitez, eft
l'afyle de tous les infortunés , & qu'ils y
trouvent roujours une main aufli belle que
généreufe , prête à les fecourir.
Ariftée pénétré d'une injuſtice où il ne
reconnoiffoit point Ifmeine , fe retira pour
ne point montrer combien il y étoit fenfible
; mais pendant qu'il felivroit à plufieurs
penfées qui fe combattoient , Apollon ,
après avoir éclairé le monde , vint fe repofer
dans le fein de Thétis ; toutes les Divipités
s'emprefferent autour de fon char lumineux
, & ce jour étant fini pour Doris ,
Phénice avoit avec la ceinture pris la forme
d'Ifmeine , & le même intérêt pour Ariftée .
Cet Amant la fuivoit . Quoiqu'il controp
le coeur d'Imeine , pour en avoir
des alarmes , il ne pouvoit fe défendre
d'un petit mouvement que lui caufoit la
préfence du Dieu du Jour ; mais fi Phénice
aimoit Ariftée , elle n'étoit pas infenfible
aux preférences du plus brillant des immortels
; Apollon qui pénétroit fon déguifement
, les lui prodigua , & Phénice
n'en parut que trop reconnoiffante aux
yeux d'Ariftée:
nût
Quel plaifir , s'écria cet amant ! Quel
18 MERCURE DE FRANCE.
plaifir prend Ifmeine aux maux qu'elle me
fait fouffrir ? Pourquoi ces airs pleins de
mépris qu'elle a pour les Nymphes de ces
lieux ? veut- elle leur faire fentir qu'elle fe
croit plus de charmes ? Mais Ifmeine n'eut
jamais de goût que pour la véritable gloire.
On lui a toujours vu ignorer les faveurs
dont les Dieux l'ont comblée , elle auroit
plutôt éteint le feu de fes yeux & de ſon ef
prit pour faire briller les autres.
Arifiée un peu abattu par la contrariété
des mouvemens qu'il éprouvoit , acheva
ainfi la journée de Phénice . La belle Aſtarté
fut revêtue de la ceinture & de la figure
d'Ifmeine ; fous cette nouvelle forme ,
elle reçut de la naïve Syrinx , des louanges
qui la firent rougir. Quoi ! dit- elle ,
les traits d'Aftarté ne font- ils pas plus beaux
que ceux de cette Ifmeine , & pour com
bler mes maux , je fens que j'aime Ariſtée.
O fatale ceinture ! tu me fais perdre à la
fois la gloire de mes charmes , & le repos
de mon coeur ! Mais je veux me venger
de l'odieufe Syrinx.
A ces mots elle va trouver fes
compagnes
& leur dit : Soeurs immortelles, Ariftée n'eft
venu parmi nous , que pour y mettre le
trouble , Syrinx en eft aimée , elle a tant
d'opinion de fes charmes , qu'avec leur fefecours
feul , elle veut nous enlever Ariftée;
FEVRIER. 1758. 19
c'est ainsi qu'elle allume un dépit violent
dans le coeur de ces Nymphes , dont le
chafte fein s'ouvre pour la premiere fois
à toutes les fureurs des paffions ; mais Aftarté
, pour achever les maux qu'elle prépare,
révele à Cyrene, qu'elle a furpris Ariftée
aux genoux de Syrinx .
Quelle fut la douleur d'Ariftée lorfque
Cyrene lui reprocha qu'il lui cachoit l'état
de fon coeur. Vous aimez Syrinx mon fils ,
vous étiez à fes genoux : Ifmeine en a été
temoin ; elle eft affez généreuse pour me
l'avoir appris.
Ifmeine! s'écria- t'il, ah ! c'eft une illufion:
le coeur d'Ifmeine eft le temple même de la
vérité elle donneroit la vie pour faire le
bonheur des mortels ; mais elle n'y voudroit
pas contribuer par le plus léger menfonge
, & vous dites qu'elle a été affez généreufe
.... O Cyrene ! ô ma mere ! Ifmeine
n'a point de fauffes vertus , elle défire
d'en avoir de véritables , & jamais
d'en montrer ; l'envie même ne fut jamais
bleffée des vertus qu'elle a , & jamais auffi
elle n'ofa approcher de fon coeur : quel
qu'autre Nymphe aura fait ces rapports
odieux .
Non, mon fils , reprit Cyrene , Ifmeine
vous aime fans doute affez pour faire votre
bonheur au dépens du fien ; mais la voilà
20 MERCURE DE FRANCE.
dit Cyrene , en quittant Ariftée.
2
Et il vrai , dit Ariftée , qu'Ifmeine
m'abandonne , & que plus cruelle encore,
elle me donne à Syrinx.
Ne me parlez plus de Syrinx , dit Aftarté
,, que je la hais ! Si vous m'aimez , fi
vous ne l'aimez pas , venez donc détromper
les Nymphes de ces lieux , & livrer
Syrinx à d'éternelles douleurs : alors je
vous rends mon coeur , & votre amour fera
la feule meſure du mien.
A ces mots Ariftée tomba dans une rêverie
profonde qu'auroit il pu répondre ? Il
trouvoit Ifmeine fi différente d'elle - même;
jufqu'à ce jour , il n'avoit point éprouvé
près d'elle tous ces mouvemens dont il étoit
agiré. Au contraire , de même que la lyre
d'Orphée adouciffoit les monftres les plus
furieux , les yeux d'Ifmeine , la douceur
de fes traits , calmoit les tempêtes que les
paffions font naître dans une ame.
Ariftée demeura plongé dans les penfées
les plus triftes , & les plus tumultueufes
l'enjouement de Cymodippe , la langueur
d'Aréthufe , les foupirs des Nymphes de
la mer , les fêtes , & la beauté de ces lieux
ne pouvoient guérir les maux de fon coeur.
Il y confervoit l'image de cette Ifmeine
où il avoit trouvé tant de charmes réunis à
tant d'amour & de vertus , & cette image
FEVRIER. 1758 . 2.1
lui paroiffoit celle des immortels la plus
parfaite qu'on pût adorer.
Les Dieux eurent pitié de fes maux :
fur la fin du plus beau des jours , Apollon
deſcendit dans le Palais de Cyrene ; il
avoit dans fon char cette Ifmeine , dont le
coeur ne pouvoit être imité. Le Dieu ,par fa
puiffance, changea toutes les Nymphes de
Cyrene , & leur fit prendre la forme d'Ifmeine.
Tu peux choifir , dit- il à Ariſtée ,
& ton choix te demeurera.
Dieu puiffant ! s'écria Ariftée , à quelles
erreurs expofez- vous un malheureux amant !
En difant ces mots , fes regards cherchoient
la véritable Ifmeine ; toutes les Nymphes
animées du même intérêt , employoient
ce que l'art de charmer à de plus féduifant;
leurs yeux pleins de feux déceloient leurs
défirs. Ariftée en vit une dont les graces
s'offroient avec une fimplicité noble : fa
belle tête étoit un peu penchée , les regards
étoient doux & modeftes , il paroiffoit
dans fes yeux quelque impreffion
de cette trifteffe qu'une tendre compaffion
excite dans un coeur vertueux . Ariſtée
tombe à fes genoux. C'eſt vous , s'écria-til
, mon coeur ne peut fe tromper , il n'eft
pour lui qu'une feule Ifmeine !
22 MERCURE DE FRANCE .
LE LION ,
A qui l'on arrache une dent ,
FABLE.
Par M. Desforges -Maillard.
HAUT & Puiffant Seigneur , un Lion redouté
Régnoit fur un lointain rivage ;
D'un cruel mal de dents il étoit tourmenté :
Retiré jour & nuit dans fon antre fauvage ,
Rugiffant , l'oeil en feu , de fureur tranſporté ,
Secouant fa criniere horrible ,
Il fe battoit les flancs , & de fa voix terrible ,
Dans les redoublemens de fes fougueux accès ,
Il effrayoit l'écho des monts & des forêts.
Les divers animaux , que fous fon fier domaine ,
Par la loi du plus fort , il avoit pour ſujets ,
N'ofant point élever leur plainte trifte & vaine ,
Par d'humides regards & des geftes difcrets ,
Autour de lui rangés prenoient part à ſa peine,
Le Singe & le Renard , opérateurs fubtils ,
Renommé Capperon , célebre Carmeline ,
Arrivent à fa cour. Sire , lui difent- ils ,
Ayant vu de fon mal le fiege & l'origine :
Un fang noir & bouillant , bu par avidité ,
De fa bénigne majesté ,
A corrompu la dent juſques dans la racine ;
Mais de fon ratelier fe trouvant au milieu
Quand l'inftrument l'aura tirée ,
FEVRIER. 1758. 23
Sa belle & noble gueule en fera déparée :
Il n'eft d'autre fecret que de mettre en ſon lieu
La dent d'un animal en vie.
On croit qu'il n'eft perfonne ici ,
A qui
Un tel honneur ne faffe envie.
L'honneur eft bel & bon quand il coûte moins
cher ,
Dit en foi chacun à ſon air ,
Auffi bien qu'à fon froid filence ;
Se renvoyant la préférence ,
Et prifant de fon ratelier
La faine & libre joüiffance
Plus qu'un emploi de Chancelier.
Aucun ne difant mot , un Ane bonne bête ;
Et qui ne fçavoit rien de rien ,
S'imaginant déja que fa fortune eft faite ;
Vient bravement offrir le fien .
Au deffus du Renard , prifé par la foupleſſe ;
Le Singe fut choisi pour ce beau tour d'adreſſe.
La dent du Lion faute après quelque douleur ,
Quoiqu'eût affuré l'Arracheur
Qu'on n'en fentiroit rien : c'eft le ftyle ordinaire ;
Mentir eft du métier , furtout de celui- ci ,
Dans les autres métiers auffi .
Vendroit-on fon droguet , fi l'on étoit fincere
A l'ouvrage enfin l'on ſe met.
L'Ane montre fes dents & croit qu'on les admire
Notre Singe d'abord en tire une au baudet ,
24 MERCURE DE FRANCE.
Elle eft trop étroite , il en tire
Une autre ; elle eft trop large : une autre ; ſa ron◄
deur ,
Sa petiteffe , fa longueur
Alloit mal , fortoit trop , flottoit dans l'alvéole .
Le Baudet crie au meurtre , & pour mille quintaux
D'avoine ou de chardons nouveaux ,
Eût voulu , mais en vain , dégager la parole .
Il n'en étoit plus temps , le mot étoit lâché ,
Une dent fuit une autre ; & quoiqu'il ſe déſole ,
A l'arbre voifin attaché
Tant & tant en fut arraché ,
Qu'il n'en refta pas une feule ;
Mais nulle ne convint . Le Monarque ébreché
Se redreffe , & lui dit horriblement fâché :
Coquin , qui n'avois dans ta gueule.
Pas une dent qu'on pût aux miennes affortir ,
On me l'avoit bien dit , & j'ai fçu le ſentir ,
Que tu n'es qu'un butord qui veux t'en faire accroire.
Je ne fçais , pour te bien peyer ,
Qui me tient , vil maraut , qu'après ton ratelier
Je ne te faffe encore arracher la mâchoire .
Apprentifs courtifans , profitez de ceci :
La bonne volonté fe récompenſe ainfi ,
Surtout auprès des Grands , quand la choſe qu'on
tente ,
Au gré de leur ſuperbe attente
Par malheur n'a point réaffi .
SUITE
FEVRIER. 1758. 25
SUITE
DES MÊLANGES DE LITTÉRATURE ,
De quelques Auteurs François.
RIEN ne fait plus de tort à la Religion
que les fectes : rien ne nuit plus de même
ala littérature & aux progrès du goût que
cette affectation d'élever un Auteur pardeffus
tous les autres , & furtout de l'imiter
, quand on le fuppoferoit même par
fair . M. de Fontenelle , malgré tout fon
mérite , a fait autant de mauvais finges
en ce fiecle , que Ronfard fit de mauvais
Ecrivains au fien. La Motte aura des partifeans
en France , tant qu'il y aura des cerveaux
froids & des vues affez courtes pour
tranſporter la perfection d'un art à un autre
où elle devient un vice , & peut- être
(1 ) le plus grand vice . Qu'est - ce que cette
métaphyfique qui s'eft emparé de tous les
genres d'écrire , & qui vient au milieu de
fes tranfports , arracher le flambeau de
Prométhée des mains d'un Poëte , pour y
(1) On ne blâme point ici M. de la Motte d'avoir
mis de la raifon dans fes Odes , mais une raifon
calculée. C'eft bien le plus grand figne de
pauvreté,
B
26 MERCURE DE FRANCE .
mettre la regle ou le compas d'Euclide ?
Je ne vois qu'un Maître en France qui
ait formé de bons éleves , c'eft Malherbe.
Boileau n'apprit à Racine que l'art d'écrire
difficilement , & eft hæc quoque virtus.
Moliere & Corneille n'ont point eu de fucceffeurs.
Ceux qui ont afpiré à la gloire du
théâtre après ces grands hommes , ont pris
des chemins différens , ou fe font égarés
fur la route. On n'a qu'un Maître , qui eft
la nature. La vraie pratique du théâtre eft
le plaifir qu'on y prend.
Le vice de l'imitation ne s'apperçoit
nulle part mieux peut- être peut-être que dans les tragédies
( 1 ) de Quinaut. Ce ne font point les
plaifanteries de Boileau qui ont fait tomber
l'Aftrate , c'eft la fadeur de cette piece .
Agenor , dans je ne fçais plus quelle ſcene
de cette tragédie , dit à Sichée fon complaifant
:
Puis- je contre la Reine ofer rien entreprendre ?
Sichée répond en véritable homme de
cour
Mais plutôt contre vous qui pourroit la défendre ?
Tout eft pour vous , le peuple , & l'armée , & la
Rien n'eft
cour ;
pour elle.
( 1 ) Fort différentes de fes Opera.
3
FEVRIER. 1758 . 27
Agenor.
Hélas ! n'eft ce rien que l'amour ?
Mes voeux vont à fon coeur autant qu'à fa couronne
:
L'un de ces biens n'eft rien fi l'autre ne fe donne ;
Et j'aime mieux encor, pour être plus heureux ,
Attendre un peu plus tard & les avoir tous deux.
Qui pourroit fupporter une tragédie
écrite.dans ce goût ? Quinaut vouloit faire
differter l'Amour comme Corneille avoit
fait differter la politique. Il vouloit être
imitateur , & il échoua ; mais il parvint ,
finon à la plus haute , du moins à la
plus brillante réputation , lorſqu'il oſa voler
de fes propres aîles.
-Corneille qui eft plein de penfées fortes
& hardies , ne pouvoit s'exprimer avec
cette élégance continue que nous admi
rons dans Racine , qui a dit des choſes
beaucoup plus ordinaires. On taille le
moilon avec bien plus de facilité que le
diamant.
Les Anglois nous difent que l'or de
leurs ouvrages eft en lingots , pendant que
-nous le filons dans les nôtres , & que ce
n'eft chez nous le plus fouvent que de l'or
trai . Ce reproche convient fans doute à
quelques - uns de nos écrivains recherchés
dans leurs idées comme dans leur fty-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le , & qui n'abandonnent une penfée que
quand elle ne peut plus leur fournir même
pour l'expreffion ; mais il ne tombe
pas fur
nos modeles.
*
Avertissement.
Aujourd'hui la mode eft de piller nos
bons Auteurs , ou de les décrier. Boileau
a eu fon tour : Rouffeau a le fien . C'eſt
- le fujet des remarques fuivantes ».
Remarquesfur des réflexions de M. de Vauvenargues
au fujet de Rouffeau , imprimées
dans le Mercure de France , mois
de Juillet 1753. -
&
Je ne fçaurois foupçonner de la mauvaife
foi dans les réflexions qu'on vient de
nous donner de M. de Vauvenargues fur
Rouffeau . Je fçais trop quel détachement
pour les opinions, cet honnête hom
me a fait paroître dans fes ouvrages ,
avec quelle grande abondance de coeur il
a toujours fait parler fon efprit. Je ne puis
que l'acoufer de complaifance , & deis'êt
tre trop fcrupuleuſement affujetti à rapporter
dans la queftion dont il s'agit , les décifions
fufpectes de fon oracle ; juge
excellent , il eft vrai , mais dont il devoit
Le défier dans la conjoncture préfente ,
FEVRIER . 1758. 29
fçachant , mieux que perfonne , combien il
eft difficile aux hommes de juger fainement
dans leur propre caufe furtout
quand cette caufe eft littéraire , & qu'il y
eft queftion principalement de bel efprit
( 1).
>
M. de Vauvenargues parlant d'après
M. de Voltaire , & enchériffant fur fes
idées , prétend prouver que tout ce qu'on
admire dans Rouſſeau ſe réduit au méchanifme.
Il le compare à Boileau à ce sujet ,
& décide qu'il doit lui être inférieur ,
quand ce ne feroit que parce que Boileau
a été fon maître. Mais eft- ce là une raifon?
M. de Voltaire eft donc inférieur au P.
Porée qui fut le fien ? Chaulieu à Chapelle
, Chapelle à Daffoucy ? Ces auteurs
eurent des maîtres , mais qui ne leur apprirent
que le méchanifme de l'art ( puifqu'on
parle de méchanifme ) ; leur génie
leur en apprit l'élévation & l'excellence.
Je ne puis fitôt quitter ce mot de méchanifme
, fans reprocher à M. de Vauvenargués
, l'injufte & fréquente application
qu'il en fait aux ouvrages de Rouffeau. II
femble , felon lui , qu'on ne doive appercevoir
que ce mérite dans fes compofitions,
tandis qu'il y eft éclipſé , comme on fçait,
(1) Qui velit ingenio cedere , rarus erit.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
par la multitude de détails fupérieurs dont
elles font remplies . Il n'y trouve ni comparaifons
juftes , ni images brillantes , ni
fentimens , rien ne le touche. Ces éclairs
d'enthoufiafme qui nous frappent dans
l'Horace François ( 1 ) , cette ferveur de gés
nie qui nous entraîne , ce talent de la
role , cette magnificence d'expreffions ,
cette harmonie prefque céleste , qui nous
tient comme fufpendus entre le ciel & la
terre , le laiffent tranquille & indifférent
fur tant de prodiges.
Si fractus illabatur orbis ,
Impavidum ferient ruina .
pa-
Il ramene toutes les vérités à la logique ,
& blâme un trait lumineux , un fentiment
libre & vif , une maxime hardie & philofophique
, parce qu'il n'y voit pas comme
dans un argument , la majeure , la mineure
, & la conféquence. Eft- ce ainfi
qu'on juge des Poëtes ?
J'ofe dire qu'il fe trompe fouvent : non
feulement comme Poëte , il avoue luimême
qu'il ne l'eft pas , mais même
comme raiſonneur ; & j'ajouterois vo-
( 1 ) J'avoue que je ne parle que de ce que
Rouffeau a de bon ; mais c'eft la plus grande partie
de fes ouvrages , parmi lesquels il y en a beau
coup de ceux même qu'il a faits en Allemagne.
FEVRIER. 1758. 3r
lontiers encore comme écrivain. ( Car
après tout le ton dont il fe fert pour relever
des fautes dans Rouffeau , n'eft guere
celui qui convenoit à un homme admiré
généralement , & avec tant de raiſon ) .
Son but , qui eft tout neuf, dans ces réflexions
, eft de prouver que ce Poëte a
péché par le fujet de fon Ode à la Fortune ,
& que la propofition générale qu'il y foutient
eft fauffe d'un bout à l'autre. Cette
thefe eft révoltante , mais il faut examiner
les raifons qu'il en donne.
>>
""
J'avouerai , dit- il avec dédain , que
je trouve dans ces odes tant eftimées des
penfées bien fauffes. Cette ode à la for-
" tune , qu'on regarde comme le triomphe
» de la raifon , préfente , ce me femble ,
» peu de réflexions qui ne foient plus
» éblouiffantes que folides. Ecoutons ce
» Poëte Philofophe » :
Quoi ! Rome & l'Italie en cendre
Me feront honorer Sylla ?
«Non vraiment , répond ce critique ; l'Ita-
>> lie en cendre ne peut faire honorer Sylla " .
Eh bien donc , le Poëte a raifon , puifqu'il
ne dit pas autre chofe. Mais , ajoute
M. de Vauvenargues :
« Ce qui doit , je crois , le faire refpecter
avec juftice,c'eft ce génie fupérieur
B iv
30 MERCURE DE FRANCE.
par la multitude de détails fupérieurs dont
elles font remplies. Il n'y trouve ni comparaifons
juftes , ni images brillantes , ni
fentimens , rien ne le touche . Ces éclairs
d'enthoufiafme qui nous frappent dans
l'Horace François ( 1 ) , cette ferveur de gé
nie qui nous entraîne , ce talent de la parole
,
cette magnificence d'expreffions ,
cette harmonie prefque célefte , qui nous
tient comme fufpendus entre le ciel & la
terre , le laiffent tranquille & indifférent
fur tant de prodiges.
Si fractus illabatur orbis ,
Impavidum ferient ruina.
Il ramene toutes les vérités à la logique,
& blâme un trait lumineux , un fentiment
libre & vif , une maxime hardie & philofophique
, parce qu'il n'y voit pas comme
dans un argument , la majeure , la mineure
, & la conféquence. Eft- ce ainfi
qu'on juge des Poëtes ?
J'ofe dire qu'il fe trompe fouvent : non
feulement comme Poëte , il avoue luimême
qu'il ne l'eft pas , mais même
comme raiſonneur ; & j'ajouterois vo-
( 1 ) J'avoue que je ne parle que de ce que
Rouffeau a de bon ; mais c'est la plus grande partie
de fes ouvrages , parmi lesquels il y en a beau
coup de ceux même qu'il a faits en Allemagne.
FEVRIER . 1758 . 3r
lontiers encore comme écrivain. ( Car
après tout le ton dont il fe fert pour relever
des fautes dans Rouffeau , n'eft guere
celui qui convenoit à un homme admiré
généralement , & avec tant de raifon ) .
Son but , qui eft tout neuf, dans ces réflexions
, eft de prouver que ce Poëte a
péché par le fujet de fon Ode à la Fortune ,
& que la propofition générale qu'il y foutient
eft fauffe d'un bout à l'autre. Cette
thefe eft révoltante , mais il faut examiner
les raifons qu'il en donne.
"
« J'avouerai , dit- il avec dédain , que
r
» je trouve dans ces odes tant eftimées des
» penſées bien fauffes. Cette ode à la for-
" tune , qu'on regarde comme le triomphe
» de la raiſon , préfente , ce me femble ,
» peu de réflexions qui ne foient plus
» éblouiffantes que folides . Ecoutons cet
» Poëte Philofophe » :
"
Quoi ! Rome & l'Italie en cendre
Me feront honorer Sylla ?
«Non vraiment, répond ce critique ; l'Ita-
» lie en cendre ne peut faire honorer Sylla ».
Eh bien donc , le Poëte a raifon , puifqu'il
ne dit pas autre chofe . Mais , ajoute
M. de Vauvenargues :
"( Ce qui doit , je crois , le faire refpecter
avec juftice, c'eft ce génie fupérieur
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
» me ,
» & puiffant, qui vainquit le génie de Ro
qui foumit à fon ambition le peuple
de la terre le plus indocile & le plus
fécond en Héros , & lui fit défier dans
» fa vieilleffe les reffentimens de ce même
peuple qu'il ne daignoit plus gouver-
"
ور
و ر
» ner ».
Rouſſeau auroit eu raifon de peindre
Sylla tel qu'on le repréfente , fi fon but
avoit été de faire l'éloge de l'inhumanité ,
du crime & des profcriptions. Mais fon
fujet eft le contraire. La grande vérité qui
regne dans fon ode , vérité bien autrement
importante , que fi elle n'étoit que vraie ,
eft de défabufer le vulgaire du préjugé des
fauffes vertus ; de percer à fes yeux le
phantôme de l'Héroïfme , pour fubftituer
à fa place la raifon ; de prouver ( non pas
géométriquement à la vérité ) , qu'elle
feule met le prix aux actions des hommes ;
que leur véritable grandeur eft la fageffe ,
l'humanité , l'amour de fes femblables ;
& qu'on ne peut mériter de folide gloire
qu'en faifant du bien aux hommes. Il me
femble que Rouffeau l'a affez bien établie .
On fe plaint de n'être pas affez remué
par les images , par les penfées élevées ,
par le défordre que demande l'ode , & qui
en conftituent le mérite ? Je crois qu'il ne
faut
pas en rejetter la faute fur Rouffeau,
FEVRIER. 1758. 33
Que veut- on de plus fort que cette Stro
phe ?
Montrez- nous , Guerriers magnanimes.
De plus pompeux & de plus fonore que
celle- ci :
Juges infenfés que nous fommes.
De plus animé que cette autre :
Quels traits me préſentent vos faftes ?
" Rouffeau me paroît donc bien petit ,
ajoute l'epilogueur , lorsqu'il ofe ajou-
» ter d'un fi grand- homme (d'Alexandre ) ,
» & qu'il dit en vers profaïques
و د
Mais à la place de Socrate , &c.
« Ce mépris de Rouffeau pour Alexan-
» dre ( continue le même critique ) , qu'on
remarque auffi dans Defpréaux , prouve
» que ce n'eft point affez d'avoir de la raifon
» pour raiſonner jufte fur les grandes chofes
qu'on ne connoît parfaitement que
» par le coeur ».
Que veut dire ce ftyle en bonne foi ? &
que
fait ici le coeur à la raifon ?
Rouffeau ( c'est toujours M. de V. qui
parle ), ne vouloit épargner aucun conqué-
Fant.
C'eft précisément- là le fait. Il s'agis
B.v
34 MERCURE DE FRANCE.
d'examiner , fi Rouffeau a dû ou n'a point
dû les épargner.
93
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul - Emile ,.
Fit tout le fuccès d'Annibal.
" Voilà.comme il croit renverser la ré--
putation des plus grands hommes . Mais
qui ne fait que la fcience de la guerre
» confifte à profiter des fautes de fon en-
"
», nemi » ?
Perfonne ne l'ignore fans doute. Mais
Rouffeau n'a point prétendu parler de l'art
de la guerre. It fe borne à montrer les
abus , les malheurs , les ravages qu'occa
fionnent ceux qui la font fervir à leur ambition.
« S'il étoit reçu des Poëtes comme du
≫refte des hommes,qu'il n'y a rien de beau
» dans aucun genre que le vrai , que penfer
de ces invectives de Rouffeau » ?
Perfonne n'est plus perfuadé de cette
vérité inconteftable que les bons Poëtes.
Defpréaux en a établi la regle au fiecle
précédent , & en à donné l'exemple dans
tous fes ouvrages . C'eft peut - être la leçon
que Rouffeau avoit le mieux retenue de
toutes celles de ce grand maître. Ces deux
vrais Poëtes font non feulement les premiers
de leur nation pour ce qui regarde
FEVRIER. 178. - 35

le choix des
l'expreffion , l'harmonie
mots , leur pureté , la liaifon des idées
l'heureuſe variété des tours dont ils fe font
fervis ; mais encore par le fonds de raiſon
& de vérité qui regne dans tous leurs
écrits. J'en appelle à tous nos bons Juges.
Au refte je ne puis qu'applaudir aux réflexions
qui terminent la differtation de
M. de Vauvenargues. Il y parle de M. de
Voltaire comme tout le monde en penfe.
Je fuis bien fûr que perfonne n'entreprendra
un jour de réfuter les éloges flatteurs ,
mais mérités qu'il lui donne . Je l'admire
auffi bien que M. de Vauvenargues , quoique
peut être avec moins de connoiffance
& de délicateffe. Mais fes grands talens
ne me ferment pas les yeux fur ceux de
Rouffeau ; & je croirois prefque devoir renoncer
à mon admiration , fi elle étoitexclufive,
>
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
CANTATE
Sur la Convalescence de M. le Prince de
Turenne.
SCENE
Entre un Etranger des environs de la ville d'Evreux
, un de fes Habitans.
QUE
L'ETRANGER.
UELS lugubres accens, fymptômes de la mort,
Viennent troubler mon oreille tranquille ?
Quels fanglots redoublés ? ah ! malheureuſe Ville,
De Liſbonne en ce jour éprouves- tu le fort ?
Quel démon dans tes murs a femé l'épouvante ?
Tout pleure , tout gémit , femmes , enfans , vieil
lards ;
De la mort l'image effrayante
Eft peinte dans tous les regards ;
Moi-même je frémis à cet afpect terrible :
La douleur dans mon ame entre par tous les fens
Et je fuccombe aux noirs preffentimens
Qu'en mon coeur étonné de fe voir fi fenfible,
Font naître ces cruels momens.
Habitant de ces bords à tant d'horreurs en proye
Quel eft donc le fléau que le Ciel vous envoye
L'HABITANT.
Que me demandez-vous , trop heureux Etranger?
FEVRIER . 1758. , 37
Vous ignorez nos maux , tremblez de les appren
dre ;
Les fçavoir , c'eft les partager.
L'ETRANGER.
Je les reffens déja , parlez fans plus attendre.
L'HABITANT .
Le puis- je , hélas !
L'ETRANGER.
Parlez :
L'HABITAN T.
Turenne eft en danger.
L'ETRANGER.
Turenne eft en danger : & douleur légitime !
Ensemble.
Duo.
Grand Dieu ! vous frappez de tels coups ,
Et le défefpoir eft un crime !
Pour appaiſer votre courroux ',
Ah ! s'il vous faut une victime ,
Sauvez Turenne , immolez -nous.
Petit- choeur.
Quel bruit foudain fe fait entendre ( 1 ) ,
Quel prodige nouveau ! quel ferà notre ſort ?
Hélas ! que devons- nous attendre ,
Eft-ce la vie , eft - ce la mort a
L'HABITANT.
Jufqu'en fes fondemens la terre eft agitée ;
(1 ) On entend une ſymphonie vive &faillantes
38 MERCURE DE FRANCE.
L'air paroît tout en feu , le ciel s'ouvre à mes
yeux ;
Dieu parle ... c'en eft fait , la mort épouvantée
Refpecte , en frémiffant , des jours fi précieux :
A Turenne expirant - la vie eft redonnée ,
Le poiſon ( 1 ) rechauffé reprend un heureux cours ,
Et la Médecine étonnée ,
D'un Maître plus puiffant reconnoît le fecours.
Ariette.
Que ce jour pour nous a de charmes !
Dieu rend Turenne à notre ardent defir ,
Un doux tranſport fuccede à nos alarmes : ·
Si nous verfons encor des larmes ,
Ce font des larmes de plaifir.
Que ce jour pour nous a de charmes !
Dieu rend Turenne à notre ardent defir ,
Un doux tranſport fuccede à nos alarmes.
Grand- choeur.
Chantons , célébrons à jamais
Cet heureux jour , notre unique reffource ;
Ce jour est le jour des bienfaits ,
Puifqu'il en conferve la fource.
Vivez , Prince , imitez vos illuftres Ayeux ;
Pour faire des heureux le ciel vous fait renaître :
De tous temps , c'eſt aux biens répandus autour
d'eux ,
Que les Bouillons fe font fait reconnoître ; ¨
(1) La petite- vérole étoit rentrés,
FEVRIER. 1758. 3
Chantons , célébrons à jamais
Cet heureux jour , notre unique reffource ;
Ce jour eft le jour des bienfaits ,
Puifqu'il en conferve la fource.
D'Evreux.
LETTRE de M. l'Abbé Jacquin , de l'A
cadémie des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de Rouen , à M. de Boiffy , Auteur“
du Mercures
MONSIEUR ONSIEUR , vous feriez - vous jamais
imaginé qu'une Differtation fur l'histoire
naturelle pût me mettre dans la néceffité
de faire un Traité de morale ? Je m'y trou
ve cependant réduit par une lettre que j'ai
reçue , il y a quelques jours , de la part
d'une perfonne qui m'eft abfolument inconnue.
Dans cette lettre on me reproche
avec un air d'aigreur d'avoir maltraité
dans ( 1 ) celle que j'ai écrite fur les pétrifications
d'Albert , le fieur Décalogne , propriétaire
de la fameufe grotre qui les renferme
. Pour ne point difeuter ici les motifs
de plaintes que je puis avoir , comme
plufieurs curieux contre lui , & le raffurer
en même temps , auffi bien que l'Auteur
de la lettres en queftion , fur le reffenti-
(1 ) Mercure de Novembre 1757.
40
MERCURE DE FRANCE .
ment dont peut - être ils
pourroient me
croire fufceptible , voici ma profeffion de
foi , & les réflexions que j'ai faites au fujet
du pardon des injures. Pour peu qu'elles
vous paroiffent propres à remplir un petit
coin dans un ouvrage que vous avez l'art
de rendre auffi
intéreffant qu'agréable , je
vous prie de les donner au Public : je
n'ai que ce moyen pour les faire parvenir
à une perfonne devant laquelle mon état
me force à me difculper . En
partageant, le
mérite d'une bonne oeuvre , vous augmenterez
ma jufte reconnoiffance.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ce 8
Janvier
1758.
JACQUIN.
RÉFLEXIONS fur le plaifir que reffent
un coeur délicat à pardonner.
S'IL 'IL eft vrai , comme on n'en fçauroit
douter , que l'homme foit conduit dans
toutes fes actions par une forte de plaifir
qui peut exprimer les délices
qu'éprouve
celui qui fçait
pardonner avec
prudence ?
Pour apprécier ce
fentiment flatteur , il ne
fuffit pas d'avoir une ame
délicatement
organifée . Un
parallele bien établi entre
les
douceurs
prétendues de la
vengeance ,&
FEVRIER . 1758. 41
les plaifirs réels du pardon , eft peut être le
feul moyen de mefurer l'étendue de cette
fenfation , qu'il n'eft donnée qu'aux grandes
ames de goûter. L'éclat de la victoire
augmente à raifon de l'opiniâtreté du combat.
De toutes les difficultés qui font capables
d'arrêter l'homme dans le chemin
de la vertu , celles qui naiffent de fon propre
coeur , & que le plaifir lui préfente ,
font , fans contredit , les plus critiques.
Qui chercheroit même à les furmonter , fi
un plaifir plus fort & plus délicat ne ſoutenoit
la foibleffe humaine ?
Je m'étonne que nos peres qui , au milieu
des ténebres épaiffes dans lefquelles
ils flottoient , ne laiffoient pas de faifir
de temps en temps le flambeau de la
vérité , n'ayent pas déifié ( 1 ) le pardon des
injures. En parcourant la Grece & l'ancienne
Rome, que je confidere les Temples
fameux élevés autrefois en l'honneur
des faux Dieux , je les vois prefque tous
dédiés en lettres de fang , à la corruption ,
( 1 ) Il eft vrai qu'il eft fait mention dans Elien
(liv. 5. ) d'un Autel érigé à la Miféricorde dans la
place publique d'Athenes ; mais cette miféricorde
n'étoit pas le vrai pardon des injures : fous ce nom
les Grecs entendoient la pitié envers les pauvres &
les malheureux ; vertu dont le paganiſme nous a
fans doute à notre honte , donné trop fouvent des
leçons.
42 MERCURE DE FRANCE.
à la fureur , à la vengeance. Pourquoi à
côté de celui de la justice n'apperçois -je
pas celui de l'oubli des injures ? pourquoi
des Philofophes qui avoient fi fouvent
donné des exemples dignes de temps plus
éclairés que les leurs , ne fe font - ils jamais
fait un point d'honneur & de religion
d'une maxime vraiment héroïque ? Cette
perfection étoit fans doute réfervée au
chriftianifme .
Commander à fes paffions , modérer les
fougues d'un fang échauffé , étouffer cette
effervefcence qui obfcurcit la raiſon , faire
taire enfin l'amour - propre , cet ennemi
féducteur qui s'arme de notre propre fenfibilité
pour nous fubjuguer plus fûrement;
voilà l'empire du fage , voilà le triomphe
de la Religion.
Néron , pour fe venger des Chrétiens
qui n'avoient d'autre crime à fes yeux que
celui de lui reprocher par la douceur de
leurs moeurs , lafureur de fes cruautés , ne
fe contente pas de faire couler leur fang
de toute part. Il pouffe l'excès de fa haine
jufqu'à faire réduire en cendres la Capitale
de fon Empire , afin de les charger de
l'exécration publique , en les accufant de
cer attentat. Quel funeſte plaifir ! difons
mieux , quelle rage ! Théodoſe juſtement
irrité contre la féditieufe Theffalonique ,
FEVRIER. 1758 . 43
en fe laiffant fléchir par la priere du faint
vieillard Flavien , change tout- à - coup le
coeur de fes malheureux habitans ,
pour
qui ,
fruit de leur rébellion , n'attendoient
plus qu'une mort trop méritée. Quelle joie
pour un Prince qui a des entrailles , de
partager l'allégreffe qu'un acte de clémence
auffi généreux caufe dans des ames déja à
demi-abattues par le défefpoir ! Pourquoi
un contrafte auffi fenfible n'arrête- t'il pas
rout bras prêt à frapper les victimes de la
vengeance ?
Il en eft des vices comme des vertus :
ils forment entr'eux une chaîne dont les
anneaux font tellement liés les uns aux
autres , qu'ils ne fe trouvent jamais feuls.
Sans parler de la jalouſie , de la haine , de
la colere & de l'envie , qui font les compagnes
ordinaires de la vengeance , il eft
rare que l'injuftice n'épaififfe pas le bandeau
qu'elle porte fur les yeux. On fe
venge ; mais quel droit a- t'on de fe venger
? On nous a fait injuftice , dit- on :
mais comment en inférer qu'il foit permis
de rendre injuftice pour injuſtice ? Où
eft à préfent la loi qui permette aux particuliers
de repouffer une injure par une
autre injure ?
On vous a fait injuftice ? mais les loix
ne font - elles pas établies pour vous faire
44 MERCURE DE FRANCE.
rendre une réparation utile ? Qui eût ja♫
mais droit de fe faire juftice à foi- même
Quelle anarchie , quel défordre dans l'efprit
de vengeance ? Semblable à un vent
empoifonné , quelle frénéfie ne répand- t'il
pas fur la furface de la terre ? Des parens
armés contre leur propre fang , des amis.
déchirans à belles dents d'autres eux- mêmes
; des époux rompans avec autant d'indécence
que de fureur un lien facré ; des
guerriers immolans à des querelles parti
culieres de braves Citoyens , dont le fang
ne devoit couler que pour la défenfe de la
patrie ; des Tribunaux où la chicane prete
fa voix à toute forte d'injuftice : Quel ta
bleau !
Il feroit doux cependant , ajoute- t'on,
de fe venger, fi la vengeance étoit permife.
Mais examinons en quoi le vindicatif fait
confifter cette prétendue douceur. Comment
un homme fur le coeur duquel l'Au
teur de la nature a gravé , en caracteres
inaltérables , la maxime de ne pas faire
aux autres ce que nous ferions fâchés qu'on
nous fît à nous-mêmes , peut- il méditer à
loifir de détruire fon ennemi , en lui enlevant
fes biens , fa vie , ou quelque chofe
de plus encore , fa réputation ? Après avoir
affouvi fa rage , comment peut- il foutenir
le trifte fpectacle de cette victime percée
FEVRIER . 1758. 45
de fes coups , & immolée à fon reffentiment
? Que le Sauvage , accoutumé à s'alaiter
du fang des Européens , goûte une.
forte de plaifir à confidérer & à favourer
par avance les malheureux que le fort des
armes livre à fa barbarie , tout effrayé que
je fuis , je n'en fuis pas furpris , lorfque
j'envifage la force des préjugés fur des efprits
incultes & fur des coeurs féroces :
mais que des hommes pliés fous le joug de
loix dictées par la fageffe & par l'équité ,
nourris dans les principes qui lient la fociété
, familiarifés avec les maximes de la
politeffe , de la complaifance & de la bienfaifance
, perfectionnés enfin par les oracles
de la morale d'une Religion qui ne
refpire que la paix , la modération , la
générofité & la douceur , que de tels hommes
s'abreuvent avec tranquillité & avec
joie du fang de leurs freres , c'eft un contrafte
monftrueux : je ne puis le comprendre
.
Quelle douceur peut - on trouver à fe venger
? Je fens bien que dans la chaleur de
l'amour- propre bleffé , ou de quelqu'autre
paffion contrecarrée, l'aveuglement peut
aller jufqu'au point de s'étourdir fur l'injuftice
du reffentiment qu'on éprouve , &
fur l'horreur de la réparation qu'on médite;
mais à peine s'eft-on vengé , que le voile
46 MERCURE DE FRANCE .
levé , ne nous laiffe que trop de lumiere
pour appercevoir notre propre honte. Hen
eft de cette efpece de plaifir que le vindicatif
s'imagine trouver dans les éclats de fa
fureur , comme de ceux qui dépendent de
l'affouviffement des autres paffions : voltigeant
autour de nous fur un nuage lé
ger , notre imagination nous le préſente ,
avant l'action , fous les plus brillantes couleurs
; mais ce n'eft qu'un fonge que le
défit fatisfait voit diffiper en un inftant ,
pour faire place à tout ce que les rémords
& le repentir ont d'horreurs & de cruauté.
Elifabeth cherche à fe venger d'un Minif
tre qu'elle aime : fa fureur lui fait imaginer
un plaifir auffi vif que fingulier , à
voir courber devant fon thiône , cette tête
auffi fiere qu'innocente. Le Comte d'Effex
péric par les ordres d'Elifabeth , & Elifabeth
appelle elle- même la mort , pour
vanger celle d'un favori immolé à un vain
reffentiment. Où eft le plaifir que cette
Princeffe s'étoit promis ?
Apeine s'eft-on vengé , qu'on fe trouve
au moins de niveau avec celui qui avoit
offenfé le premier . Que dis- je ? s'il y a de
la différence entre celui qui s'eft vengé , &
celui dont l'injure a donné occafion à la
vengeance , c'eft que le vindicatif , commettant
ordinairement le crime avec plus
FEVRIER. 1758 . 47
de réflexion , devient fans doute le plus
coupable & le plus méprifable. Quel` fujet
d'imprécations contre foi - même !
Au contraire quelle fupériorité l'homme
clément ne s'acquiert- il pas fur ceux
dont il méprife généreufement les traits ?
Maître de foi-même , il femble commander
à toute la nature. Ces ennemis , obligés
d'admirer , même en murmurant , tant
de grandeur d'ame , tombent, malgré eux ,
à fes pieds , & par leurs larmes mêlées de
rage & d'eftime , ils publient à l'univers
entier , que celui - là eft grand qui fçait fe
mettre au deffus des injures. Quelle douce
Situation pour une ame délicate ! Quel
plaifir pour un coeur fenfible !
L'ame généreuse qui fçait pardonner eft
fi grande , qu'elle devient pour moi la
preuve la plus magnifique & la plus touchante
de la divinité : que la terre annonce
la puiffance de l'Etre fuprême , que
les
cieux publient fon immenfité , l'ame
pacifique , qui méprife les injures , me
peint fa bonté , fans laquelle tous les autres
attributs pourroient me le faire craindre
, mais non pas me le faire aimer.
Ce Prince étoit véritablement grand ,
qui , monté fur le thrône , répondit à une
foule de flatteurs qui lui rappelloient des
injures reçues avant qu'il regnât , qu'un
48 MERCURE DE FRANCE.
Roi de France ne vengeoit pas les querelles du
Duc d'Orléans ; maxime admirable qui dé
vroit être écrite en lettres d'or fur la porte
de tous les Palais ! Pourquoi même ne
pas ofer prétendre à la voir gravée dans
le coeur de tous les Princes ? La modération
, la clémence & la bienfaiſance du
Maître qui nous gouverne fi fagement ,
peuvent- elles laiffer quelque foupçon de
témérité à cette propofition ? Heureux les
peuples qui fçavent goûter le bonheur de
fe voir conduits par un Prince ami de l'hu
manité ; vertu dont les ennemis mêmes du
nom François , malgré leur fureur , éprouvent
tous les jours les effets ! Plus heureux
encore celui qui fait fon propte bonheur
de celui de fes fujets !
Quelque grandeur d'ame , & quelque
délicateffe qu'il y ait à pardonner , il eft
cependant des circonftances dans lefquelles
la générofité doit fe taire ; & c'eft furtout
lorfque l'offenfe influe fur le bien général
de la fociété . Ce n'eſt plus vengeance
pour lors de démafquer la fraude ou l'impofture
: c'eft juftice ; & qui ignore que
cette vertu doit avoir le pas fur toutes les
autres ?
Des bouches empoifonnées foufflent le
venin de la calomnie fur votre réputation :
étouffant avec générosité tout reffentiment,
YOUS
*
FEVRIER. 1758. 49
vous fouhaiteriez épargner à vos ennemis
une confufion , fuite néceffaire de votre
juftification. Je ne puis que louer la nobleffe
de vos fentimens ; mais fongez- vous
que , par votre état & par vos dignités ,
votre réputation intéreffe la caufe publique
, & que le filence eft de tous les
aveux le plus décifif ? Découvrez l'impofture
, s'il n'eſt que ce moyen pour faire
voir votre innocence. Ce n'eft plus vengeance
: c'eft juftice ; & que vous importe
la réputation de ces monftres accoutumés à
lancer leurs traits fur tout ce qu'ils rencontrent
? Les méchans ne font à craindre ,
qu'autant qu'ils font cachés : le grand jour
découvre & leur impuiffance , & leur
aveuglement.
Victime de la fraude & du monopole ,
on vous a furvendu , on vous a volé !
Vous voudriez cacher l'opprobre de ceux
qui vous ont trompé ? J'approuve un défir
qui fait honneur à la délicateffe de votre
coeur ; mais prenez y garde : on fe fervira
de votre filence pour étendre l'injuftice ,
& pour tromper le Public impunément ,
du moins pour un temps ; découvrez l'iniquité
, & montrez- la au doigt . Ce n'eſt
plus vengeance : c'eftjuftice. Votre timidité
vous rendroit coupable envers la fociété
des ufurpations qu'il ne tenoit qu'à
C
so MERCURE DE FRANCE.
vous de faire ceffer dans leur origine.
Pénétrés de vénération pour les coeurs
tendres , généreux & délicats , prenons
garde de donner dans la pufillanimité . Perfuadés
que la vertu confifte dans un jufte
milieu , dont les extrêmités s'écartent
également , ne flattons jamais la délicateſſe
& la fenfibilité de notre coeur aux dépens
de la justice.
VERS
A M. de Boullongne , Confeiller d'Etat
Intendant des Finances.
ETRE modefte en un rang éminent ,
Se livrer au travail à la fleur de fon âge ;
Avec bonté fecourir l'indigent ,
De tous les coeurs François mériter le fuffrage ,
Par un air doux , affable & complaifant ;
Fidele envers fon Koi , rendre chacun content ;
Avoir les vertus en partage ,
Qu'un pere refpecté lui tranfmit en naiffant ;
De Boullongne le fils , voilà la vive image.
Par M. J ...
FEVRIER . 178 .
SI.
RÉPONSE an Quatrain du Mercure
de Novembre , dont l'adreſſe eſt à l'aimable
Montagnard des Pyrénées.
A tous les traits brillans dont tu me peins en
beau ,
(N'étant que Montagnard que ferviroit de feindre
) ,
Je méconnois moi - même le tableau.
Mais euffé- je d'amour emprunté le pinceau ,
Tu fçaurois mieux louer , que je ne fçaurois peindre.
Nous donnerons le mois prochain un
Conte du même Auteur , intitulé le Verre
Naturel.
LEE mot de l'Enigme du fecond Mercure
de Janvier eft Fin. Celui du Logogryphe
eft Pelote , dans lequel on trouve lot , pale ,
Eole , poële , Pô , étole.
JH
ENIGM E.
'HABITE fous le ciel , fans pofer fur la terre ;
On m'aime gros , on me hat gras ;
Très-rarement on me voit à la guerre.
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
Je ne trouve que des ingrats
Qui m'accablent de coups ; il ne m'importe guere:
Ils augmentent mon embonpoint ;
C'eft leur careffe ; & tout franc fur ce point
Je puis être jaloux , car fouvent j'en vois faire .
LOGO GRYP HE.
Ja renferme un nom B
Cher à l'harmonie ,
Et que Polymnie
Aime avec raiſon .
Un cri falutaire ,
Qui , quand au danger
Je vais m'engager ,
Peut feul m'y fouftraire.
Ce qui de nos jours
Partage le cours.
Un nom de famille ,
Qui parmi nous brille.
Le Dieu des moiffons
L'amas des maiſons.
La greve flottante ,
Où des fcélérats
La rame pefante
Exerce le bras.
Un Fleuve en Efpagne ;
Un en Allemagne.
FEVRIER. 1758. 53
Un petit pays
Aux Moines foumis.
Une ville antiqué ,
Illuftre berceau
De la République.
Un mal de la peau ,
Le meilleur morceau
Qui foit dans un liévre.
Cette horrible fievre
Que l'eau de la mer
Peut feule calmer .
Un port de Corfaires ,
Un fruit délicat :
Ce qu'en tout état
On n'obſerve gueres .
De l'homme mourant
Le fanglot pénible :
De l'homme vivant
Un plaifir fenfible.
Un heureux Duché ,
Un bois recherché.
Le peuple aux allarmes
Le plus expofé ,
Lorfque Mars lézé ,
Prend en main les armes.
A me pénétrer
Quiconque s'attache ,
Au mot que je cache
Peut me comparer.
Cij
34 MERCURE DE FRANCE.
VERS EN MUSIQUE ,
Pour Monfieur & Madame de Monregard.
Na feras tu jamais que des fermens frivoles ,
Répétoit l'Hymen l'autre jour ;
Tu me promets de rester à ma cour ,
Tu le promets , & tu t'envoles :
Perfide enfat , volage Amour ,
Ne feras-tu jamais que des fermens frivoles,
Ne crains plus ma légéreté ,
Dit l'Amour , s'arrachant une plume de l'afle
J'ai pour garant de ma fincérité
Un jeune objet dont la beauté ,
Les graces , les vertus ferviroient de modele :
Regarde , Amour , fois enchanté ;
En vis-tu jamais de plus belle ?
Monregard, figna le traité ,
Et rendit leur chaîne éternelle.
La musique eft de M. Hebert.
s
pour M etM. de Monregard,
Mis en Musique par M. Hebert.
Feras tu jamais que des sermensfri
Répétoit Thimen l'autrejour,Tumepro
W
de rester a macour, Tu lepromets ettu ten
les, et tu t'envo
les Perfide enfant volage amour,
Feras tu
jamais que
des sermens fri...
les.Necrainsplus malegere - te,Dit la
mour s'arrachantuneplume de l'ailej'aipow
ww
rantdema sincerité Unjeune objetdont
--te. Les graces,les vertus serviroient de
delle Regarde himen sois enchanteEn vi
mais deplus belle, En vis tujamais
belle. Monregard signa le trait
ேEt rendit leur chaine eternel..
Et rendit leur chaine éternelle.
Gravé par MelleLabassée. Imprimepar
FEVRIER. 1758 .
5 $
2
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRE d'un Solitaire de Bretagne au
Marquis de Mong....
Je difois , Monfieur , avec plaifir l'Hif- E
toire de France , de M. l'Abbé Velly , dont
vous m'aviez parlé j'y trouvois cette couche
philofophique qui fait difparoître le
préjugé , & repréfente la raifon des chofes
; je fuivois ce fil des événemens que
peu d'Hiftoriens fi rendent fenfible & con-
66
inu ; j'étois enfin féduit par cette nobleſſe
& cette clarté de la diction , qui eft le vrai
coloris de l'hiftoire , lorfque j'ai été arrêté
par un endroit du fecond volume , p. 396,
que je vais tranfcrire , & auquel j'ajouterai
les réflexions qu'il m'a fait naître.
« Guillaume , 'Duc de Normandie , fçut
joindre au furnom de Conquérant celui
de grand Prince , en étouffant toutes les
» révoltes , & celui de Législateur , en aboliffant
les anciennes coutumes pour en
» introduire de nouvelles , qui n'avoient
→ cependant d'autre avantage fur les pre-
و ر
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
ود
33
mieres
que
d'être celles du Vainqueur.
» Plus fage qu'Alexandre qui prenoit les
façons de vivre des peuples qu'il avoit
» vaincus , il ordonna que les Anglois fe
conformeroient
aux ufages des Nor-
" mands , & c.» Je vous avoue , Monfieur,
que je ferois long - temps à concevoir ce
que c'eft qu'un Légiflateur qui n'abolit Jes
coutumes des peuples vaincus que pour
exercer la tyrannie du Vainqueur qui ,
bien loin de confulter les avantages de
fes nouveaux fujets , pour leur laiffer leurs
loix , fi elles font bonnes , ou leur en donner
de meilleures , fi elles font mauvaiſes ,
s'abandonne gratuitement au defpotifme
impérieux de la conquête. La conduite
d'Alexandre fut bien différente fans doute
, & cette différence eft celle qu'il y aura
toujours entre un fiecle éclairé & un fiecle
barbare , entre le grand homme & le conquérant.
Adopter les coutumes des vaincus
, les confondre avec les vainqueurs ,
verfer indiftinctement fur eux les honneurs
& les graces , c'eft flatter les hom→
mes dans leurs attachemens les plus chers
c'eft leur faire adorer le joug , c'eft , Monfieur
, être infpiré par la bonne politique
& l'humanité . Jettons un regard for l'hiftoire
: nous verrons d'un côté le Vainqueur
de Darius chéri des Perfes à l'égal des
(
FEVRIER. 1758 . $7
"3
"
Macédoniens . «Ils accoururent en foule au
palais après la mort du Roi , & l'on n'eût
fçu difcerner dans leur commun défefpoir
les victorieux d'avec les vaincus.
» C'étoit à qui s'affligeroit d'avantage ; les
» Perfes l'appelloient le plus jufte & le
plus doux Maître qui leur eût jamais
» commandé ; & les Macédoniens , le meil-
» leur & le plus vaillant Prince de la terre ,
33
murmurant les uns & les autres contre
>> lesDieux de ce que, par envie, ils l'avoient
» ravi aux hommes. » Quinte - Curce, Trad.
de Vaugelas , p. 330. Guillaume , dit le
Pere d'Orléans , ent des mutineries éternelles
à combattre de la part de fes nou-
-veaux fajers. Il avoit enrichi fa patrie de
leurs dépouilles ; il eut un regne dur &
une conduite févere ; il châtioit fans rémiffion
; il les accabloit de nouveaux
droits auffi ne compta t'il les années ,
depuis fa conquête , que par des ligues &
des partis diffipés . Révolat. d'Angl . t. 1 ,
pages 69, 70 , 72. Je pourrois , Monfieur
, juftifier mes réflexions par une foule
de citations , fi je n'étois refletré par les
bornes épiftolaires : je me réduirai à vous
rappeller les procédés des Romains dans
leurs conquêtes. Ils ne s'écarterent jamais.
du fyftême d'Alexandre , ils enchérirent
même ils le perfectionnerent , ils en
Cv
3 MERCURE DE FRANCE.
mofurent
bien aidés dans cette fuite de fuccès
qui a immortalifé ce peuple unique.
Les Tartares , ces hommes deſtinés par la
nature à foumettre l'Afie , font toujours
devenus Chinois après avoir paffé la
grande muraille. Le droit des gens ,
derne enfin , eft le code de la philofophie
& de la bienfaifance , & ce code n'enfeignera
jamais la deſtruction des hommes &
l'abolition des loix. L'ouvrage de M. l'Abbé
Velly paroît refpirer ces deux chofeslà
; je regarde le paffage que j'ofe critiquer
comme une de ces inattentions inféparables
d'un ouvrage difficile : on s'échappe
fouvent à foi- même dans la chaleur
de la compofition . Si cette Lettre étoit
faite pour être lue , il ne pourroit fe bleffer
d'une réflexion effacée par l'eftime la
-plus diftinguée pour fon hiftoire.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Nous annonçons un petit chef- d'oeuvre
de Typographie . C'eft le Cato Major de
Ciceron , imprimé in- 32 chez Barbou ,
qui fe diftingue par de nouvelles éditions ,
dont la derniere eft toujours la plus élé
gante. Tout eft fini dans ce petit ouvrage.
Rien n'égale la beauté des caracteres fondus
par
le fieur Fournier le jeune , qui par
age avec l'Imprimeur la gloire de cette
FEVRIER 1758.70 $9,
edition . Paris , graces à leurs foins & à
leurs talens , n'a plus rien à envier aux
preffes étrangeres . Le portrait de Ciceron
, d'après une antique , eft à la tête
de l'ouvrage , & fe vend auffi féparément .
Le Traité de l'Amitié du même Auteur , fe
diftribue chez le même Libraire dans le
même format in- 3 2. Plus l'Anacréon , grec
& françois , in-16., ~
HUDIBRAS , Poëme écrit dans le temps
des troubles d'Angleterre , & traduit en
vers françois avec des remarques & des
figures , 3 vol. A Londres , & fe vend à
Paris, chez Ganneau , rue S. Severin , 1757 .
Ce Poëme a été traduit par un Gentilhomme
Anglois , qui entend les deux Langues
, & qui a réuffi autant qu'il eft poffible
de réuffie dans un Ouvrage de ce
genre. Le fujet ne peut intéreffer perfonne
en France. La fecte des Puritains qu'on y
tourne en ridicule , y eft prefqu'inconnue .
Un écrit dans le même goût , en profe ,
qui nous étoit propre , & qui avoit pour
objet la Ligue , n'eft plus lu ici de perfonne.
Ces fortes d'Ouvrages n'ont de la vo
gue , & ne font bons que pour le temps &
pour le lieu feul où ils font nés. Celui
que nous annonçons eft accompagné de
notes & de remarques qui doivent lu
C´vj
60 MERCURE DE FRANCE:
donner du prix , & en faciliter le débit.
Elles font curieuſes , inſtructivés & bien
faites.
HISTOIRE de Saladin , Sultan d'Egyp
te & de Syrie , avec une introduction ,
une hiftoire abrégée de la Dynaſtie des
Agoubites , fondée par Saladin ; des notes
critiques , hiftoriques , géographiques , &
quelques pieces juftificatives ; par M. Marin.
A Paris, chez Tilliard , Libraire ,
quai des Auguftins , 1758.
11 y a long- temps que nous n'avons lu
d'hiftoire particuliere qui nous ait autant
fatisfait. Elle nous a paru faite avec autant
de recherche , de goût & de philofophie ,
qu'écrite avec élégance , force & précifion.
L'Auteur a pris pour épigraphe ces paroles
de Ciceron , de l'Orateur, Livre 2. Quis nefcit
primam effe hiftoria legem , ne quid falfi
dicere audeat ; deinde ne quid veri non audeat
? Il a fait honneur à cette loi qu'il a
fuivie exactement . Autant qu'il lui a été
poffible , il a eu l'attention de neurien
avancer de faux , ou qui fûr dénué d'autotité
, & le courage de dire la vérité dès
qu'il a pu la dévoiler & la prouver. Le préjugé
nationnal ne le fubjugue jamais :
chez lui l'amour du vrai l'emporte fur celui
de la patrie. Il rend aux Mufulmans la
FEVRIER. 1758.
juftice qu'ils méritent , & les loue même
fouvent au préjudice des Chrétiens , quand
la vérité l'y force .
Nous ne ci erons qu'un feul endroit de
cette hiftoire pour juftifier le bien que
nous en difons , & pour donner une idée
de fon ftyle & de fa maniere. Nous le
prenons dans l'éloge que l'Auteur fait de
Saladin , & qui termine l'Ouvrage.
La douceur , l'humanité , la bienfaifance
, la religion , la juſtice , la libéralité ,
formoient fon caractere particulier . On
nous apprend que fa figure imprimoit encore
plus d'amour que de refpect ; que
fon regard n'avoit point cette fierté qui
annonce quelquefois les maîtres du monde
; que fes difcours étoient fimples , polis
, naturellement éloquens ; mais que
fon imagination ne s'éleva jamais à la poéfie
, & rarement à ces figures hardies , à
ces métaphores fi familieres aux Orientaux
... Il favorifa peu les Poëtes & les
Dialecticiens , fort communs alors dans
l'Orient , combla de bienfaits les Docteurs
de la Loi, & ne perfécuta que les Ecri
vains qui ne refpectoient pas dans leurs
Ouvrages les moeurs & la Religion . Il
n'avoit aucune de ces grandes paffions ,
qui font fortir les hommes de la fphere
commune. Plus grand par fes vertus tranG
MERCURE DE FRANCE.
quilles & pacifiques , que par fes exploits
guerriers , la nature fembloit l'avoir deftiné
à la vie privée plutôt qu'au gouverne
ment d'un grand état. Il manquoit de cette
fermeté fi néceffaire aux Princes , pour
faire refpecter leur puiffance. Il ne voulut
jamais établir une févere difcipline parmi
fes
troupes , & contenoit fes Emirs plutôt
par fa douceur , par fes vertus , par fes largeffes
, que par le frein de fon autorité. La
fortune le plaça d'elle- même für un trône
qu'il n'ambitionnoit pas . La néceffité de
s'y foutenir le rendit ingrat envers fes
bienfaicteurs : la religion plus que la politique
, lui mit les armes à la main , & lui
fit verfer du fang qu'il avoit horreur de
répandre.
STYLE univerfel de toutes les Cours &
Juridictions du Royaume , concernant les
faifies & exécutions , tant des meubles
que des immeubles . Par J. A. S.. Avocat
au Parlement de Touloufe , 2 vol . in- 12.
A Touloufe , chez J. F. Robert , Libraire ,
rue des Argentiers ; & fe vend , à Paris,
chez Knapen , Brunet , Cellot , Libraires ,
grande falle du Palais ; & chez la veuve
Bordelet , Brocas , Duchefne , Libraires ,
rue S. Jacques.
Le titre de ce livre nous avertit qu'il
FEVRIER. 1758. 63
contient la pratique oul'ordre de la procédure
qui doit être obſervée en matiere de
faifies dans toutes lesCours de jurifdictions
du Royaume . En effet , il renferme tout
ce qui peut avoir du rapport à toute forte
de faifies , de quelque nature qu'elles
foient. L'Auteur y fait beaucoup d'obfervations
fur la diverfité des jurifprudences des
Cours Souveraines , tant des pays de coutume
, que des pays de droit écrit ; ce qui
rend ce traité général pour tout le Royaume
.
Ce livre peut être d'un ufage commun à
tous les gens d'affaires , & fuppôts de la
juftice. Les Huiffiers y trouveront dans les
formules des commandemens , faifies ,
exécutions & autres actes concernant leur
profeffion;la maniere de les dreffer & d'en
éviter les nullités qu'ils y commettent fouvent
, & qui leur coûtent des dommages
& intérêts envers les parties.
Les praticiens y pourront apprendre le
ftyle & l'ordre de la procédure qui doit
être obfervée pour parvenir à la vente des
effets fails , meubles ou immeubles . Quoique
cette matiere foit très-fréquente dans
tontes les Cours & Jurifdictions , elle
ne laiffe pas d'embarraffer quelquefois les
plus habiles , & de les faire tomber dans
des fautes qui expofent les parties à la caf64
MERCURE DE FRANCE.
fation d'une procédure toujours longue &
très - difpendieufe .
On y trouve plufieurs queftions de droit,
qui fe prefentent dans cette matiere , fur
F'ordre des créanciers , & fur le rang qu'on
doit donner à leurs créances. Ces queftions
y font traitées fur les principes du
droit Romain , & fur la jurifprudence des
Cours Souveraines : on y trouve encore les
regles que les Juges doivent fuivre dans
les allocations des capitaux & des intérêts
des créanciers d'une diftribution ; la maniere
de juger la préférence entre les créan
ciers oppofans ; la forme de prononcer
les jugemens , & c . toujours avec des ré-
Aexion's fur ce qui peut avoir été innové
par les dernieres ordonnances : enfin on
trouve , au commencement de chaque volume
, une table des chapitres & fections,
où l'on peut voir d'un coup d'oeil toutes
les queſtions traitées dans le corps de l'ouvrage.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
ONSIEUR j'ai lu avec affez d'exactitude
, plufieurs traités fur l'Hiftoire Naturelle
touchant la pierrerie. Il eſt étonnant
qu'on n'ait jamais parlé , ou que l'on ne
FEVRIER. 1758. 65
fe foit jamais apperçu des changemens extraordinaires
de l'Agate arborizée d'Allemagne,
que depuis quelques années , par
la perte qu'ont fait quelques perfonnes fur
l'achat de ces marchandifes. Plufieurs particuliers
s'étant fait faire des bijoux de ces
agates , ont été très- furpris de perdre
en peu de temps leur argent & leurs
joyaux ; ce qui a occafionné des différends
avec les marchands , qui ignorent la caufe
de ces changemens. L'intérêt de Citoyen
m'engage à m'adreffer à vous , pour
vous prier d'inftruire fur cette matiere
, ceux qui peuvent ignorer l'effet de
ces pierres , afin qu'ils puiffent juger des
caufes légitimes de leur changement. Pour
cet effet , je vais parler de l'endroit d'où
on les tire. Les Agathes arboriſées ,
que l'on nomme d'Allemagne , fe trouvent
dans la principauté de Deux Ponts .
La mine eft pleine d'eau ; ce qui peut occafionner
quelque changement , ainfi que
nous le tenons des Juifs , qui ont apporté
ces fortes de pierres en France .
Il est bien étonnant , Monfieur , que
ces pierres fortant des mains de l'ouvrier ,
paroiffent admirablement belles ; mais que
quelques jours après on les voye blanchir
peu à peu infenfiblement l'arboriſation fe
couvre , l'agate devient opaque , & elle
:
66 MERCURE DE FRANCE.
n'a plus figure d'arborifé ; de plus au bout
d'un peu de temps le bitume qui forme
Farborifation s'évapore & l'agate
devient claire dans la partie arboriſée , fans
qu'il y refte aucune tâche.
>
Il s'en trouve cependant qui ne changent
point elles font rares ; ce qui pa
Foît d'autant plus furprenant , qu'elles
fortent de la même carriere. Enfin je crois
que ces pierres méritent d'exciter la curiofité
des connoiffeurs ; ce qui me fait efpé-
Fer , Monfieur , que nos Sçavans voudront
bien prêter quelque moment d'attention
pour nous expliquer les raifons de
ces divers changemens. Il n'eft pas , Monfieur
, que vous n'ayez entendu parler de
ces fortes de pierres qui ont déja tant caufé
de difpute. Il feroit à fouhaiter pour l'interêt
du public , qu'il pût être inftruit de
ees fortes d'inconvéniens , afin qu'il ne foit
plus dans le cas de rifquer fon bien . Si
vous jugez à propos , Monfieur , d'inférer
cette lettre dans votre Mercure , j'efpere
qu'elle fera lue avec plaifir , & que les
Sçavans feront charmés de trouver un nouveau
fujet de fervir le Public.
J'ai l'honneur d'être , & c.
1
FEVRIER . 1758 .
67
AVERTISSEMENT an fujet du
Journal de Médecine , Chirurgie & Pharmacie
, pour l'année 1758 .
Si
l'accueil que l'on fait aux Journaux
fe
mefure
fur leur
utilité
, il en eft peu qui
offrent
des avantages
plus réels
à la fociété
,
& qui puiffent
,à plus jufte
titre,balancer
le
fuffrage
du Public
, que celui
qui a pour
objet
la fanté
& la vie des hommes
. Le
Journal
de Médecine
n'eft pas une de ces
productions
où l'efprit
brille
& le génie
s'enflamme
, c'eſt un ouvrage
où l'homme
& la nature
paroiffent
à chaque
inftant
,
l'une
fouvent
nouvelle
, quelquefois
merveilleufe
& toujours
inftructive
, l'autre
tantôt
privé
de ce fouffle
divin
qui l'animoit
; mais
digne
encore
de toute
notre
admiration
, tantôt
dépouillé
de tous les
agrémens
& courbé
fous le poids
de fes infirmités
. C'est là qu'on
voit la nature
traçant
d'une
main
le fpectacle
de fes merveilles
, & de l'autre
repréſentant
l'hiſtoire
de nos maladies
. Enfin
ce livre
également
ouvert
aux Sçavans
qui veulent
y confacrer
leurs
travaux
, & à tous
ceux
qui
y cherchent
de l'utilité
, eft
pour
le
humain
un garant
de fa tranquillité
, pour
genre
68 MERCURE DE FRANCE.
notre fiecle un tréfor de richeffes , & deviendra
un modele de conduite pour la
postérité.
L'empreffement avec lequel le Public a
daigné recevoir cet ouvrage foible encore
& chancelant ,
la protection puiffante
qu'un grand Prince a bien voulu lui accorder
, les applaudiffemens que les Sçavans
lui ont donnés , & les efforts des Auteurs
illuftres qui ont pris plaifir à le former ,
font des preuves fuffifantes du bien qui
peut en réfuker. Si l'on veut cependant
jetter les yeux un inftant fur cette collec
tion , on appercevra aifément les avanta
ges qu'elle peut avoir produit.
Les Médecins dont le zele infatigable eft
toujours occupé du bonheur & de la fanté
des hommes ,
ont prouvé par les cures
brillantes qu'ils y ont dévoilées , les reffources
infinies de leur art , la vafte étendue
de leurs connoiffances , leur fagacité
& leur jugement ; c'eft en publiant leurs
obfervations merveilleufes qu'ils ont pu fe
-flatter d'avoir étouffé le préjugé & l'envie,
d'en avoir impofé aux ignorans , d'avoir
foumis les incrédules , & de s'être fait des
amis & des admirateurs. S'ils ont répandu
leurs richeffes avec défintéreſſement, ils en
retirent un avantage mille fois plus précieux
les biens dont ils que avoient la propriété ,
1
FEVRIER. 1758 . 69.
deft leftime & la reconnoiffance de leurs
Concitoyens. D'un côté ils ont trouvé dans
cet ouvrage les moyens de travailler pour le
profit de l'humanité , de célébrer leurs
triomphes , & d'élever leurs fciences ; de
l'autre ils fe font enrichis par les connoiffances
& les vues nouvelles qu'ils y ont
puifées .
Les Chirurgiens autant animés par les
récompenfes qu'on accorde à leurs talens ,
1 que par la louable ardeur qui s'excite dans
feur coeur , ont dû voir avec plaifir les
progrès de cet ouvrage auquel ils ont eu
beaucoup de part , & qui a fervi à faire
éclater en public leur zele & leur émulation.
Les détails curieux d'anatomie , les
ouvertures de cadavres , les monftruofités
& les obfervations fur les points les plus
importans de la Chirurgie , que contient ce
recueil , font des matieres affez intéreffantes
pour piquer leur curiofité , & qui ont
été affez bien traitées pour mériter leur
fuffrage.
La Chimie , quoique plus cachée &
moins fertile que toutes les autres branches
de la Médecine , a rempli cependant fa
place avec diftinction , & a fourni à tous
ceux qui cultivent cette fcience des objets.
dignes de toute leur attention , foit par
pardes
analyfes d'eaux minérales peu connues ,
70 MERCURE DE FRANCE.
foir par des réflexions utiles pour la perfection
des médicamens .
Ce feroit à tort qu'on ſe perſuaderoit
que cette collection importante n'eſt renfermée
que dans le cercle de ceux qui cultivent
l'art de guérir : elle eft du reffort de
tous les Sçavans & de toutes les perfonnes
qui font animées par le double intérêt
qu'on doit trouver à avoir une connoiffance
parfaite de foi - même , & de toute la
nature. Il fuffit , pour en être convaincu ,
de fe rappeller l'hiftoire de cet Anglois
porc- épic couvert de plumes , qui a mis au
monde des enfans de même nature , celle
de ce jeune homme qui étoit fujet comme
une femme au tribut lunaire , la defcription
de cette momie admirable confervée
pendant plufieurs Giecles , fans avoir jamais
été ouverte ni mutilée dans aucune
de fes parties , cet homme qui portoit une
tête de veau , ces monftres cyclopes de
naiffance , cette femme qui au bout de 27
mois a mis au monde un enfant par le
nombril , celle qui avoit deux matrices ,
cette fille infortunée , qui , pendant dix ou
douze ans , a rendu des aiguilles de toutes
les parties de fon corps , & qui étoit tout
à la fois un fujet d'étonnement & de compaffion
. Voilà des faits bien capables d'inréreffer
tous ceux qui ont du goût pour l'é
FEVRIER. 1758. 71
tude de la nature , & qui veulent s'amufer
& s'inftruire .
Si cependant le Journal de Médecine
n'attachoit le Public que par la variété &
fes agrémens , il n'auroit que de foibles
droits fur fa reconnoiffance : mais il lui
devient bien plus eftimable par les fecours
favorables qu'il contient , avec lefquels
il peut efpérer de réfifter aux maladies
dont il n'eft que trop fouvent attaqué.
Telles font les épidémies , ces fléaux de la
terre , ces hydres produits par les faifons
qui, chaque année ,fous des formes nouvelles
, moiffonnent tant de victimes , & qui
naiffent croiffent & finiffent , avant
qu'on ait pu s'oppofer à leur fureur , ou
au moins détourner leurs coups. Par le
moyen de ce recueil dans lequel on tient
un état exact des vents du ciel & des va
riations de l'atmoſphere , & où l'on donne
une defcription fidelle de toutes les épidé
mies , de leur caractere , de leur durée ,
des bons ou mauvais fuccès dont les remedes
ont été fuivis , on peut prévenir leurs
effets ou les combattre avec plus de fûreté :
on apprendra par les malheurs des autres à
faire fon bonheur , & à affurer fa tranquillité.
Ce que l'on dit ici des épidémies , doit
avoir lieu au fujet des autres maladies fu72
MERCURE DE FRANCE.
neftes , telles que la rage , la morfure de
la vipere , &c. qui ont enlevé juſqu'à ce
jour prefque tous ceux qui ont eu le malheur
d'en être affligés. On trouve dans ce
livre falutaire des remèdes à ces maux qui
fembloient éluder les forces de la médecine
, & détruire toute eſpérance . Que de
biens n'en réſulte-t- il pas pour ces campagnes
malheureuſes privées de prefque tous
les fecours néceffaires aux malades , & où
ces maux font plus communs , & fe déchaînent
avec plus de violence !
Toutes ces confidérations démontrent la
néceffité de cette entrepriſe ; mais il manquoit
à un ouvrage auffi précieux à la Patrie
pour le rendre complet , d'y publier
chaque mois une annonce & un extrait de
tous les livres qui ont rapport à la Médecine,
à la Chirurgie , à la Pharmacie , à la
Chimie & à l'Histoire naturelle, afin d'inſtruire
toutes les perfonnes de l'art de ce
qui fe fait de nouveau , de ne rien laiffer
à défiret fur cet article , de leur procurer,
à peu de frais , toutes les connoiffances capables
de perfectionner leur profeffion ,
& par- là de les rendre plus utiles à leurs
Concitoyens , & plus dignes par conféquent
de mériter leur confiance ; on- commencera
au mois deJanvier 1758 , à remplir
ce nouveau travail que l'on s'eft im- :
pofé. Comme
FEVRIER. 1758. 73
Comme on cherche à donner à cet ouvrage
toute la perfection dont il eft fufceptible
, on prie les Sçavans de vouloir bien
faire part à l'Auteur de leurs réflexions , il
fe fera un devoir d'en profiter , quand elles
n'auront pour but que l'amélioration de ce
Journal , & le bien de la fociété .
Cet ouvrage périodique fera toujours ,
comme ci - devant , fous la direction de M.
Vandermonde , Docteur en Médecine de la
faculté de Paris , Profeffeur en chirurgie
Françoiſe , Cenfeur royal , & affocié à
l'inftitut de Bologne.
On ne changera rien au papier , à la
forme & aux caracteres qui ont été employés
jufqu'à préfent pour ce Journal ; on
ajoutera feulement chaque mois une feuille
de plus chaque cahier fera compofé de fix
volumes in 8° . ce qui formera deux volumes
par aannnnééee ,, chacun de 576 pages.
:
On payera 16 fols pour chaque cahier
au mois ; le prix total des douze Journaux
de l'année , fera de 9 livres 12 fols.
Comme il y a beaucoup de perfonnes
qui défirent foufcrire pour s'affurer l'acquifition
de ce Journal , on avertit celles de
Paris , que Vincent , Imprimeur Libraire,
rue S. Severin, à Paris , recevra, par forme
de foufcription , 9 liv. 12 fols pour le prix
des douze Journaux de l'année . Au moyen
D
74 MERCURE DE FRANCE .
de cette fomme , il s'engage à faire tenir
le premier de chaque mois ce Journal à
chacun des foufcripteurs , qui lui donneront
leur adreffe dans cette Ville .
Les perfonnes de Province pourront
pareillement s'arranger avec les Libraires
de chaque Ville. Celles qui feront dans .
des endroits où il n'y a point de Libraire ,
ou qui voudront être,fervies plus promptement
, auront la liberté de faire venir
ce Journal par la pofte , en y remettant
les 9
liv. 12 fols francs de port , ou en les
faifant tenir par quelqu'autre occafion au
fufdit Vincent ; il n'en coûtera que quatre
fols de port par mois dans toutes les Villes
de ce Royaume .
MADEMOISELLE de Luffan qui s'eft trompée
dans la Révolution de Naples , en difant
que le Baron de Modene étoit de Picardie
, rend avec plaifir à ſa véritable
maifon qui fubfifte encore aujourd'hui à
Carpentras , cet illuftre Gentilhomme dont
la valeur & la probité répondoient à la
nobleffe de fon fang. Cette erreur qui
voloit un Héros en tout genre à fes defcendans
, & digne de leur nom , a été
prouvée à Mademoiſelle de Luffan.
FEVRIER. 1758. 75
ANNALES Politiques , de feu M. Charles-
Irénée Caftel , abbé de S. Pierre , 2
volumes in- 8°. Londres , & fe trouvent
à Geneve , 1757.
Cet ouvrage pofthume d'un politique
célebre , par un grand nombre d'écrits
du même genre , ne nuira certainement
pas à la réputation d'honnête homme
& de bon citoyen , qu'il a fi légitimement
acquife. On y trouve , comme dans
tout ce qu'il a fait , des maximes & des
vues judicieuſes , mais d'une pratique
difficile & quelquefois impoffible ; ce
qui a fait dire au Cardinal du Bois ,
que fes ouvrages n'étoient que les rêves
d'un homme de bien . Par exemple , la diette
européane , qu'il propofe , paroît admirable
dans la fpéculation ; mais quelque
avantageufe qu'elle foit à la tranquillité
de l'Europe , qu'elle tend à établir , elle
n'aura d'exécution que quand les hommes
feront fans paffions , & qu'ils fçaufont
fe gouverner par la raifon ; auquel
cas , elle deviendroit même inutile ce
qu'il dit de l'inftitution de l'Académie
Françoife , ne nous paroît pas plus judicieux
; fi M. l'abbé de S. Pierre avoit
un peu plus réfléchi fur fes occupations
qu'il condamne , il auroit fenti qu'il n'eſt
pas auffi indifférent qu'il fe l'imagine ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
de déterminer la vraie fignification des
mots. Les moeurs , les arts & les fciences
doivent à cette étude le progrès qu'ils
ont fait depuis que la langue eft fixée ;
& quelques changemens que la bizarrerie
de l'ufage introduife , ils n'iront jamais
jufqu'à détruire les fondemens folides
dont tant d'excellens ouvrages nous
garantiffent la durée . Au refte les légers
défauts qu'on remarque dans ces annales
, ne doivent pas en faire moins défirer
la lecture. Les politiques & les gens
qui penfent , verront , avec plaifir , les remarques
que l'auteur a faites fur la
conduite de notre gouvernement , depuis
1658 , jufqu'en 1740. Nous fommes fâchés
de ne pouvoir pas nous étendre
fur les obfervations excellentes qui y font
répandues , il faudroit en rapporter un
grand nombre , fi l'on vouloit toutes
les extraire. Nous nous contenterons
pour donner une idée de la maniere
d'écrire de l'auteur , & du ton qui regne
dans cet ouvrage , de mettre ici
fous les yeux du lecteur , le parallele
que l'auteur fait du cardinal de Richelieu
& du cardinal Mazarin .
Le cardinal Mazarin mourut à Vincennes
, le 9 Mars 1661 , à 58 ans paffés.
Le Cardinal de Richelieu vécut à peu

FEVRIER. 1758 . 77
près le même âge. Tous deux gouvernerent
la France , comme miniftres généraux
, avec la même autorité que les
grands Vifirs gouvernent chez les Turcs ,
& la gouvernerent à peu près chacun
18 ans. Tous deux fort ambitieux : Mazarin
timide , plus rufé , plus fin , plus
fouple , plus inconftant : Richelieu , plus
courageux , plus colere , plus habile , plus
roide , plus conftant .
Mazarin , avec un génie plus borné
pour les affaires , connoiffoit mieux le
foible des hommes , & fçavoit mieux les
amufer d'efpérances. Richelieu , avec un
génie beaucoup plus étendu , connoiffoit
mieux les affaires , & gouvernoit autant
en infpirant de la crainte aux uns , qu'en
donnant de l'efpérance aux autres .
Mazarin étoit plus adroit difcoureur
& plus fait pour plaire à une femme ;
Richelieu étoit bien plus propre pour
gagner la confiance d'un homme , & pour
perfuader encore plus par des effets ,
que par des paroles .
Mazarin , non plus que Richelieu n'a
point laiffé de parens de fon nom : tous
deux , en penfant , comme le vulgaire ,
ont amaffé de grandes richeffes , pour
faire fubfifter leur nom avec éclat après
leur mort , & pour cela choifirent des
D iij
78 MERCURE DE FRANCE
héritiers à qui ils fubftituerent de grandes
terres pour porter leur nom : mais
ni l'un , ni l'autre ne fongeoit pas que
l'hiftoire de la nation conferve les noms
des miniftres généraux , dans un beaucoup
plus grand éclat , quand ils ont fçu gouverner
avec un défintéreſſement coura-
& quand , pour mieux gouverner ,
ils ont négligé les intérêts de leur famille
, pour avoir plus d'attention à augmenter
le bonheur de lear patrie.
geux ,
On voit toujours , dans les refléxions
de l'abbé de S. Pierre , l'efprit d'un bon
patriote , & d'un ami furtout de la juftice
& de la bienfaiſance : il l'eft même
à tel point qu'il tombe dans des répétitions
fréquentes à ce fujet , ainfi que
dans des familiarités qui ne font pas
ordinaires à l'hiſtoire , ni même à de
fimples mémoires ; mais ce ton de converfation
, où fon coeur s'épanche , donne
, à tout ce qu'il écrit , un air d'ingénuité
& de bonhomie qui fait aimer
l'Auteur , rechercher l'ouvrage , en le rendant
plus fingulier & pardonner des hardieffes
qui blefferoient dans un autre.
Nous devons ces annales aux foins
de MM. Cramer , Libraires de Geneve ,
qui font toujours attentifs à enrichir la
Littérature dans tous les genres de ce
FEVRIER. 1758. 79
qu'il y a de meilleur & de plus rare.
TRAITÉ des Changes & des Arbitrages
, où l'on donne 1 ° . une idée générale
& diftincte des Changes & lettres
de change , explication des termes du
commerce qui y ont du rapport , les
principes généraux de la Jurifprudence ,
du commerce , des lettres de change , &
les ufances & les jours de faveur ; 2° .
les monnoies & les prix courans des
places du commerce du pied actuel ; 3 °.
des regles générales , avec des exemples ,
pour chiffrer les changes , & l'explication
de la regle conjointe ; 4° . un traité
du pair des monnoies , avec la méthode
de le trouver , & une table ' qui
indique à peu près le rapport actuel des
différentes monnoies de l'Europe ; 5. un
traité des arbitrages de change & de
marchandiſe , où l'on donne tous les calculs
concernant les fpéculations & les
opérations des Banquiers & Négocians ,
tant fur la banque , que fur la marchandife
: enfin le rapport des poids & des
mefures : ouvrage dans lequel on s'eft
attaché à l'ordre & à l'exactitude ; mis
au jour principalement en faveur de
ceux qui fe deftinent au commerce . Par
Pierre Senebier , à Geneve , de l'Impri-
D iv
So MERCURE DE FRANCE .
merie de Pierre Pellet , & fe vend chez
l'Auteur , 1753 .
Comme ce titre détaillé forme lui
feul un précis de l'ouvrage , nous n'en
dirons pas davantage , pour en faire fentir
le mérite & l'utilité . On vend auffi
Ice livre , chez les freres Cramer , que
nous venons de nommer.
On trouve , en même temps chez eux ,
un ouvrage latin intitulé , De colica Pictonum
, de la colique de Poitou , 1757 .
Pour en prouver l'excellence , il fuffit de
dire qu'il eft du célebre M. Tronchin ;
qui l'a dédié à S. A. S. Monfeigneur le
Duc d'Orléans.
LE tome feptime de Vittorio Siri , traduit
par M. Requier , vient de paroître ,
& fe vend toujours chez Durand , rue da
Foin .
METHODE facile pour apprendre l'arithmétique
de foi même , & fans Maître.
A Auxerre , chez F. Fournier , Imprimeur'
de la Ville , près l'Horloge , & fe vend à
Paris , chez la veuve Robinot , quai des
Auguftins. Le prix eft de 6 fols. L'Auteur
la donne à un prix fi modique , afin qu'elle
fe répande plus facilement dans les Ecoles,
& furtout dans celles de Charité.
FEVRIER. 1738 . 81
DICTIONNAIRE Hiftorique , Théorique
& Pratique de Marine , par M. Savérien ,
deux volumes in octavo , petit format avec
des planches en taille douce, 1758.Prix relié
, 9 liv.
On traite ici de la Marine ancienne &
moderne , & par conféquent on remon
te à l'origine de cet art ; on en fuit les progrès
& on rend compte de fon état actuel.
On expofe donc d'une part ce qui a donné
lieu à l'invention des vaiffeaux ; comment
les anciens les conftruifoient ; de quelle
maniere ils les conduifoient , tant pour na
viger , que pour fe battre ; ce que c'étoit
que ces grandes Flottes qu'ils mettoient
en mer ; quels voyages ils ont entrepris
, & enfin en quoi confiftoient leurs
forces maritimes , leur difcipline & leurs
coutumes ; & d'autre part , on détaille les
découvertes des modernes , foit dans l'Architecture
navale , foit dans la navigation
, foit dans les évolutions de mer ; on
décrit les plus célébres batailles návales ;
on explique la conftruction des différens
bâtimens de tous les peuples du monde ;
on fait connoître les loix & les ufages qu'on
obferve dans la Marine , & on donne un
état des perfonnes qui font le fervice de la
mer , & des chofes qui font néceffaires à
ce ſervice.
D v
82 MERGURE DE FRANCE.
Dans l'exécution , on a fuivi le plan du
Dictionnaire univerfel de Mathématique &
de Phyfique du même Auteur. Ainfi après
avoir défini exactement tous les termes de
Marine , on remonte à l'origine des par.
ties de cet art , compriſes fous ces termes ;
on en expofe le principe ; on introduit
avec ménagement le Lecteur au centre de
chaque queſtion ; on analyfe les fentimens
des fçavans qui les ont traitées : on rend
compte des méthodes des plus habiles marins
; on fe permet fur tout cela des éclairciffemens
, des nouvelles vues , & on reduit
à des folutions fort fimples les problêmes
les plus difficiles .
On trouvera donc dans cet ouvrage 1 ° .
l'explication de tous les termes de Marines
; 2° . l'hiſtoire de cet art ; 3 ° . ſa théo.
rie ; 4° . fa pratique . C'eft là ce qui en
forme le fonds. Ses parties acceffoires font
les ufages , les loix , les coutumes & l'état
des armemens , équipemens , victuaillemens
, & c.
En fe renfermant dans fon fujet , en tâchant
d'être précis , & de fuivre le point
de chaque queſtion , & en préfentant tou
jours l'effentiel des chofes , l'Auteur a pu
réunir toutes ces matieres dans deux volumes
in . 8 ° . pour la commodité des navigateurs.
FEVRIER. 1758 83
Tel eft le plan du Dictionnaire de Marine
qui vient de paroître : il conviendroit
peut-être de joindre à ceci une idée des
foins & des peines que l'Auteur a dû prendre
pour le compofer : mais on veut éviter
tout ce qui a l'air fafte & oftentation , &
il ne s'agit ici que d'une fimple annonce
qui doit être encore plus modefte que fidelle
. Seulement on dira qu'on a confulté
pour l'hiftoire Fabreti , Lilius Giraldus
Lazare , Baif , Schefer , Vegece , Morifot
, Pline , Strabon , Herodote , Suétone ,
Montfaucon , Hüet , Arbuthnot , Fournier
, Homere , Virgile , Horace , Ovide,
Valerius Flaccus , &c . Pour la théorie ,
Deſchalles Denis Bouguer , Berthelot ,
Valois , Newton , Bernoulli ( Jean & Jac -
ques ) , Pardies , le Chevalier Réynau‚le P.
Hofte , Pilot , & c . Pour la pratique , Duguetronin
, Tromp , Ruiter , Tourville , &c.
& les méthodes des plus habiles marins ,
foit pour la conftruction , foit pour la manoeuvre
, choifies parmi le grand nombre
de celles qu'on a reçues de différens ports
de mer. Enfin à l'égard des loix , courumes
& ufages , on les a extraits des meilleurs
Traités de marine & des Ordonances
des Rois.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
ETRENNES chronométriques , ou Calendrier
pour l'année 1758 , contenant ce
qu'on fçait de plus intéreffant fur le temps ,
fes divifions, fes mefures , leurs ufages , &c .
Par M. le Roy fils , de l'Académie royale
d'Angers. A Paris , chez l'Auteur , aux
galeries du Louvre ; chez Prank pere , quai
de Gêvres ; Nyon , quai des Auguftins , &
Lambert , rue de la Comédie.
Voilà , felon nous , le meilleur , le plus
utile & le mieux fait de tous les Almanachs.
Il forme un excellent petit traité
du temps, divifé en quatre parties . La premiere
parle des principales divifions du
temps ; la feconde , des inftrumens propres
à le mefurer ; la troifieme , des ufages des
différens ouvrages d'horlogerie dans les
ſciences pofitives ; la quatrieme , des
moyens de gouverner & régler les montres
& pendules. Nous invitons tous nos
Lecteurs à fe donner ces nouvelles étrennes.
Elles leur font d'autant plus néceffaires
, qu'il n'y en a point parmi eux qui ne
fuive l'ufage d'avoir une montre , ainfi
qu'une tabatiere.

FEVRIER. 1758. * >
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES – LETTRES.
-
HISTOIRE.
PRECIS de la folution d'un grand problême
biftorique , par le P. Feijoo , Bénédictin
Espagnol.
COMMENT
OMMENT l'Amérique s'eft - elle peuplée ?
par où les premiers habitans ont- ils paffé
dans ces vaftes pays : C'eft une de ces
grandes queftions que les Sçavans n'ont
pas oublié de traiter avec toute l'applica
tion poffible , mais fur laquelle on netrouve
que beaucoup de raifonnemens ,
incapables de fatisfaire quiconque cherche
la vérité. De toutes les opinions qui ont
paru , & que le Pere Garcia , Dominicain ,
a foigneusement recueillies , & doctement
rendues dans fon livre de l'origine
des Indiens du nouveau monde , je n'en
vois aucune qui ait de la vraifemblance ;
il y en a qui n'approchent pas même de la
poffibilité ; c'est ce qui m'a déterminé à
86 MERCURE DE FRANCE .
propofer un nouveau fyftême. Les Sça
vans décideront s'il eft mieux fondé que
tous les autres.
La queftion eft d'une plus grande importance
qu'elle ne le paroît d'abord ; elle
intéreffe infiniment la Religion , parce
que ceux qui nient que les premiers habitans
de l'Amérique foient fortis de notre
continent , ne peuvent le faire , fans chercher
à fapper ce que l'Eglife reçoit comme
un dogme de foi , & qui eſt révélé dans l'écriture
, que tous les hommes qui font fur
la terre , defcendent d'Adam. Ifaac Lapeyrere
, François , a été le premier qui , vers
le milieu du fiecle paffé , ait mis au jour
cette erreur. Il étoit pour lors proteſtant ;
mais quoiqu'il revînt enfuite au giron de
l'Eglife Catholique- Romaine , cela n'empêcha
pas que fon fyftême ne fit malheureufement
des progrès , au point de former
une fecte qu'on appelle des Préadamites. ›
Lapeyrere établiffoit que le fixieme
jour de la création , Dieu créa l'homme
mâle & femelle , c'eft- à- dire , comme
l'interpretent les Préadamites , non un
feul homme , ni une feule femme , mais
nombre d'hommes & de femmes qu'il répandit
dans les diverfes régions de la terre
; de la même maniere qu'il ne produifit
pas une feule plante , mais plusieurs
FEVRIER. 1758. 87
plantes de chaque efpece ; qu'il créa longtemps
après Adam & Eve , & que c'eſt
de cette feconde création qu'il eft parlé
dans le deuxieme chapitre de la Géneſe
bien différente de la premiere , rapportée
dans le premier chapitre ; que par conféquent
Adam n'eft pas le chef ou le
pere de
tous les hommes , mais feulement du peuple
Juif , dont Moyfe a eu en vue d'écrire
l'hiftoire particuliere.
Les fondemens de ce fyftême abfurde font
1º. la perverfe interprétation donnée à un
paffage du cinquieme chapitre de la lettre
de S. Paul aux Romains ; 2 ° . la répétition
de la création d'Adam & Eve au fecond
chapitre de la Génefe ; 3 ° . les chro
niques fabuleufes des Chaldéens & des
Egyptiens , qui s'attribuoient une antiquité
prodigieufe , & antérieure de nombre
de millions d'années à la création
d'Adam mais l'impofture des Chaldéens
fut reconnue du temps d'Alexandre , par
le Philofophe Califthene qui , après que
ce Prince fe fut rendu maître de Babylone,
vérifia , à la follicitation d'Ariftote , tous
les monumens des obfervations aftronomiques
des Chaldéens , confervés dans cette
Ville , qui lui apprirent que leur plus
grande antiquité étoit de 1903 ans , au lieu
de 470 mille que les Chaldéens leur don
noient.
88 MERCURE DE FRANCE.
Les Préadamites fe fondent en outre
fur la fuppofition que n'y ayant aucune
communication par terre de notre continent
à celui de l'Amérique , les hommes
n'ont pu y paffer de l'Europe , de l'Afie ,
ni de l'Afrique , avant la découverte de
la bouffole , dont l'ufage étoit abfolument
néceffaire pour les voyages de long cours:
or , étant conſtant , continuent- ils , que
l'Amérique étoit peuplée avant cette découverte
, il s'enfuit que fes habitans ne
tirent point leur origine de notre continent
: conféquemment ils ne font pas des
defcendans d'Adam & Eve , mais d'autres
hommes & femmes que Dieu créa au commencement
du monde dans ces pays-là.
On peut répondre de trois manieres à ce
dernier argument . 1 ° . Il fe peut que les
premiers habitans de l'Amérique y aient
paffé de notre continent , moins avec un
deffein formel , que jettés par quelque
tempête , qui les auroitfurpris , lorfqu'ils
navigeoient fans perdre la terre de vue ,
comme cela fe pratiquoit avant la découverte
de la bouffole. 2°. Peut - être les anciens
connurent & fe fervirent- ils de l'aiguille
aimantée ; & que cette invention ,
après avoir été oubliée pendant des fiecles,
nous auroit enfuite été donnée comme
nouvelle . 3. Qui peut nous affurer que
-
FEVRIER. 1758 .
les deux continens font de toute part fépala
mer ?
rés
par
Je penfe que la derniere de ces trois
folutions eft deftituée de toute probabilité .
Un nombre infini de relations de voyages
maritimes , ne nous laiffent aucun foupçon
de communication par terre entre les
deux continens. La premiere réplique n'eft
ni impoffible , ni hors de la vraisemblance.
On fçait que la découverte des Indes
occidentales , faite à la fin du quinzieme
fiecle , n'eft dûe qu'à une tempête qui y
jetta le Pilote Bifcayen , nommé Andalouz
, qui , en reconnoiffance des fervices
charitables qué lui rendit le fameux Colomb
, lui laiffa , en mourant, le journal circonftancié
de cette découverte . Qant à la
feconde réponſe , je n'y trouve rien qui
choque la raifon. On peut voir dans la
douzieme differtation du quatrieme tome
ce que nous difons de différens arts connus
dans les premiers fiecles , perdus dans
les fuivans , & recouvrés dans ces derniers.
La même chofe a pu arriver de l'u
fage de l'aiguille aimantée , furtout s'il
étoit peu connu des anciens , & confervé
comme un fecret .
A la vérité , fi l'argument propofé par
les Préadamites , ne s'étendoit pas plus
loin , les deux réponfes alléguées , &
90 MERCURE DE FRANCE.
*
même chacune féparément , pourroient
fuffire pour le détruire ; mais il nous ref
te une plus grande difficulté à établir & à
combatre ; elle eft fondée fur le paffage des
animaux en Amérique . Voici comme on
peut la propofer : Il eft conftant par le té
moignage de l'Ecriture Sainte , que toutes
les bêtes terreftres & volatiles , qui exiftoient
dans l'univers , périrent par le déluge
, à la réferve du peu de chaque efpece
qui fe réfugierent dans l'arche . Il eft encore
certain que de ce peu font fortis tous les
animaux , dont la propagation s'eft continué
, depuis le déluge ( à ne parler du
moins que de ceux qui peuvent être engendrés
par la mixtion des deux fexes ) ,
tout ceci eft prouvé par le 6 & chapitre
de la Geneſe. Enfin c'eft un fait irrefragable
, que lorfque les Efpagnols entrerent
pour la premiere fois en Amérique , ils
trouverent dans différens pays de ce continent
beaucoup de bêtes, les unes connues,
& des mêmes efpeces que nous avons ici ,
les autres inconnues. Or toutes tirent ,
fans contredit , leur origine de celles qui
fe fauverent dans l'arche : comment , demande
t'on , pafferent- elles de notre continent
à celui - là ? On fent bien que la difficulté
feroit de beaucoup affoiblie , fi on
n'avoit trouvé en Amérique que des oie
D
FEVRIER. 1758. or
feaux de grand vol , ou feulement de ces
animaux qui font utiles à l'homme , comme
chevaux , boeufs , brebis , poules ,
chiens , &c. qu'on pourroit fuppofer y
avoir été tranſportés par les premiers habitans
, que ceux-ci y euffent paffé exprès
ou par accident ; mais le plus grand embarras
de la queftion eft qu'à mesure que
les Eſpagnols découvroient de nouvelles
terres , ils rencontroient , comme aujourd'hui
, des lions , des tigres , des ours , des
loups , des renards , & d'autres bêtes infiniment
nuifibles aux hommes , & qu'il
n'eft pas croyable par conféquent que les
premiers habitans y euffent tranſportés dans
leurs barques ou navires . Ce feroit d'ailleurs
fe jouer de la propofition que de répondre
que ces animaux féroces y euffent
été tranfplantés pour s'y procurer le plaifir
de la chaffe ; car qui eft- ce qui jamais s'eft
imaginé de transférer d'un pays à un autre
des loups & des renards pour peupler les
forêts , ou pour les chaffer ?
Dans tout ce que j'ai lu , je n'ai trouvé
aucune réponſe fatisfaifante à cette objection
. Point de vraisemblance , comme je
l'ai déja obſervé , qu'il y ait aucune communication
par terre d'un continent à l'au
tre. Dire , comme quelques-uns l'ont fait ,
que ces animaux ont été conduits au nou92
MERCURE DE FRANCE.
veau monde par le miniftere des Anges ,
c'eft un recours dont on ne doit ufer que
dans une extrême néceffité , lorfqu'il eft
impoffible de trouver d'autre iffue. Les
deux exemples qu'on pourroit même citer ,
l'un, que les Anges amenerent à Adam tous
les animaux , afin qu'il leur donnât un
nom ; l'autre , que par le même miniſtere ,
les efpeces qui furent confervées ſe rendirent
à l'arche de Noé , ne font nullement
perfuafifs ; 1. parce qu'il eft incertain que
les Anges foient intervenus dans ces conduites
, l'Ecriture n'en faifant aucune mention
, & les Anges n'étant point néceſſaires
pour l'une ni pour l'autre opération ,
Dieu pouvant imprimer dans les animaux
le mouvement qui devoit les porter ,
foit
vers Adam, foit vers l'arche ; 2 ° . parce
qu'il étoit néceffaire dans ces deux cas que
Dieu fe fervît de quelque moyen extraordinaire
, faute des naturels & communs.
Or notre fait n'exigeoit pas cette néceffité
comme nous le verrons ci-après .
Enfin les Préadamites nient le délu
ge univerfel , prétendant qu'il ne s'étendit
pas plus loin que la Judée , & peurêtre
quelques pays voifins , d'où ils tirent
une nouvelle preuve de l'existence
non interrompue des hommes & des
animaux dans l'Amérique , depuis le com
1
FEVRIER. 1758. 93
mencement du monde. L'écriture leur
apprend cependant que , omnia repleverunt
in fuperficie terra , operiique funt montes
excelfi fub univerfo coelo ; & à l'égard
des hommes & des animaux : confumptaque
eft omnis caro , que movebatur fuper
terram , volucrum animantium beftiarum ,
omniumque reptilium , que reptant fuper
terram , univerfi homines , & cuncta , in
quibus fpiraculum vita eft in terra , morina
funt.
Suppofant donc d'un côté , comme
nous le devons , l'infaillible vérité de
l'hiftoire facrée ; cherchant de l'autre le
moyen le plus vraisemblable pour faire
pafler en Amérique les defcendans de
Noé , & ceux de beaucoup d'animaux
qui fe réfugierent dans l'arche , & nẹ
trouvant cette vraiſemblance dans aucun
des fyftêmes connus , je vais propofer
& établir efficacement , à mon avis , ce
que je penfe fur cette matiere .
On ne peut d'abord révoquer en doute
que la difpofition extérieure de la terre
n'ait fouffert de grandes altérations
dans le cours de tant de fiecles , & qu'elle
ne foit aujourd'hui bien différente de ce
qu'elle étoit autrefois . Dès lors il me
femble facile à concevoir que , fi les
deux continens font actuellement fépa
·
94 MERCURE DE FRANCE.
ou
rés par la mer , ils peuvent ne l'avoir
pas été dans l'ancien temps. Perfonne ,
je crois , ne contredira la poffibilité du
fuppofé. En effet , quelle répugnance
,
ou quelle difficulté y a-t-il que dans
l'endroit où l'on a cru qu'étoit le détroit
d'Anian , ou dans quelque autre
des plus feptentrionaux
de l'Afie ,
de l'Europe , il y eût un ifthme qui
fervît de pont pour paffer d'un continent
à l'autre , & que cet ifthme ait
été détruit , peu à peu , par l'impétuofité
des vagues de la mer, ou fubitement
fubmergé par un tremblement de terre ,
au point qu'il n'en refte plus aucun veftige
Nous trouvons dans Pline , Strabon
, Seneque & d'autres auteurs , des
preuves répétées de divers tremblemens
de terre qui ont précipité dans de vaftes
gouffres des terres d'une grande étendue
, à la place defquelles on ne voit
que
l'Océan. Ainfi furent englouties avec
leur territoire , les deux villes de Pyrrhe
& d'Antiffe , dont les ruines font
aujourd'hui couvertes par le Lac Méotide
; ainfi s'anéantirent dans le fein de
Corinthe , celles d'Helice & de Bura ;
ainfi la mer enleva-t- elle 30 mille pas
à l'Ile de Cea. De plus il conte , par
là relation d'anciens écrivains , que` la
FEVRIER . 1758. 95
Sicile a été , dans un temps , jointe à l'Italie
, l'Euboé , que nous appellons aujourd'hui
Negre - Pont , à la Béotie , l'Iſle
de Chypre , à la Syrie , la Leucofie , au
promontoire des Sirenes. Que ces difruptions
fuffent occafionnées par des
tremblemens de terre , ou par la violence
des vagues de la mer , c'eft étranger
à notre fujet . De telle maniere que
cela arrivât , toujours eft -il certain que
la même caufe qui produit ces bouleverfemens
, pût auffi fubftituer à l'ifthme.
qui auroit joint notre continent à celui
de l'Amérique , ou un détroit , comme
quelques- uns veulent qu'il y en ait actuellement
, ou une vafte mer.
T
J'ai vu , dans le journal de Trévoux ,
tome premier de l'année 1731 , l'annonce
d'un livre nouvellement imprimé en
Hollande , dont l'auteur ou les auteurs
rapportent qu'on trouve encore aujourd'hui
des indices qu'un continent de
mille lieues ou plus , uniffoit autrefois
l'extrêmité de la Tartarie orientale avec
celle de la Californie , péninfule de l'Amérique
feptentrionale : mais comme le
Journaliſte ne dit point en quoi confiſtent
ces indices , ni fur quels fondemens
eft bâtie cette nouvelle , je ne veux rien
affirmer là- deffus ; d'ailleurs , je n'en ai
96 MERCURE DE FRANCE.
nul befoin , pour mon fyftême. Je fais
encore moins de cas de l'hiſtoire tant
vantée de l'Ifle Atlantide de Platon . Je
ne puis toutefois m'empêcher d'en donner
une idée pour la combattre , attendu
que quelques auteurs l'apprécient
beaucoup plus qu'elle ne le mérite. Platon
, dans ſon Timée , parlant de la converfation
que Solon eut avec un Prêtre
Egyptien , fur les antiquités d'Athenes ,
rapporte que le Prêtre lui raconta , par
occafion , qu'il avoit exifté anciennement
une très-grande Ifle , plus étendue que
l'Afrique & l'Afie réunies enſemble
qu'elle étoit à la vue du détroit que nous
appellons aujourd'hui de Gibraltar , &
qu'elle contenoit tout cet efpace qui porte
actuellement le nom de mer Atlantique
, mais qu'un furieux tremblement
de terre l'avoit engloutie .
J'ai dit qu'il y a des Auteurs qui
croyent pouvoir tirer , pour le fujer que
je traite , de grands avantages du rapport
de Platon , parce que le fuppofant
vrai dans le fonds , ils s'imaginent
avoir trouvé dans cette Ifle Atlantide un
paffage trés- aifé aux premieres peuplades
de l'Amérique ; mais il n'eft nullement
difficile de prouver que cette hiftoire
eft fabuleafe ; 1º . parce que fi l'Ifle avoit
été
FEVRIER. 1758. 97
l'au
été plus grande que l'Afie & l'Afrique
enfemble , l'efpace qu'il y a entre notre
continent & celui de l'Amérique , n'auroit
pu la renfermer ; ce qu'il eft encore facile
de démontrer géométriquement , d'autant'
plus que , fuivant la relation du Prêtre
Egyptien , cette Ifle n'avoifinoit pas
tre extrêmité , elle n'en étoit pas même à la
vue , mais bien de quelques autres Ifles qui
fe trouvoient entre deux ; 2 °. parce que le
conteur Egyptien , dans le même colloque
avec Solon , donnoit neuf mille ans d'antiquité
à la ville d'Athenes , en quoi il la
faifoit bien plus ancienne que le monde de
quelques milliers d'années , fuivant ce qui
réfulte de l'Ecriture fainte. Or , quelle
créance peut mériter un homme qui mentoit
ou fe trompoit fi lourdement ; }
parce qu'une autre circonftance fabuleufe
de cette narration rend le fait en queſtion
encore plus incroyable. Le Prêtre Egyptien
ajouta qu'un peuple immenfe étant
forti de l'Ile dans le deffein de fubjuguer
le monde entier , & ayant déja fait la
conquête de toute l'Afrique jufqu'à l'Egypte,
& de toute l'Europe jufqu'à la mer
Tyrrhene , il fut arrêté & battu par les
Grecs feulement , même par les feuls Atheniens.
Qui pourroit fe perfuader qu'une
petite république eût détruit la plus grande
E
98 MERCURE DE FRANCE.
puiffance qui auroit jamais exifté dans l'u
nivers ? On doit donc conclure que tout le
narré du vénérable Prêtre n'eft qu'un tiffu
de fables .
1
Mais quand même cette Ifle auroit réellement
exifté , on ne feroit pas plus avancé
pour réfoudre la queftron propofée . Elle
auroit bien pu faciliter aux hommes un
paffage au continent de l'Amérique , mais
non pas aux animaux , par la raifon qu'il
fe trouvoit , au rapport de l'Egyptien ,
d'autres Ifles entre les deux continents :
Per quam ad alias proximas infulas patebat
aditus , atque ab infulis ad omnem continensem
è confpectu facentem. ( Plat. in Timeo ) . Les
Auteurs qui veulent que l'hiftoire du Prêtre
Egyptien foit véritable , prétendent que
ces Ifles intermédiaires font les Ifles du
Vent. Que ce foit celles- là ou d'autres, peu
nous importe. On conçoit bien qu'il au
roit été facile aux hommes de naviger de
l'une à l'autre , & de la derniere au continent
, qu'ils auroient pu auffi tranfporter
avec eux les animaux domeftiques ; de
même que les cifeaux auroient pu voler
de l'une à l'autre jufqu'à la terre ferme :
mais par où y auroient paffé les bêtes fé
roces ? Car il n'eft pas croyable , encore
une fois , que les premiers habitans les y
effent transférées , moins encore qu'elles
7
FEVRIER 1758. 99
euffent pu , ou voulu franchir à la nage
ces efpaces intermédiaires .
Je ne puis m'empêcher d'admirer comment
les Auteurs qui , dans la recherche
d'un paffage à l'Amérique , ont rencontré
l'efpece de l'Ile Atlantide , n'en ont pas
fait un meilleur ufage . Non feulement ils
ont erré en s'imaginant vraie une Ifle factice
, & de plus , propre au paffage des animaux
, quand bien même elle auroit réellement
exifté ; mais ils ont encore eu le
malheur qué cette nouveauté ne leur ait
pas fait naître l'idée la plus naturelle , qui
eft celle que je fuis . En effet , d'abord qu'en
traitant ce fujet , il fe préfente l'efpece
d'une grande Ifle qui auroit occupé toute
l'étendue de mer qui eft entre l'Efpagne &
l'Amérique , trouvant d'un autre côté. peu
ou point de vraiſemblance dans le fait , &
beaucoup moins de facilité pour la fin , y
avoit- il rien de plus naturel & de plus
raifonnable que de tranfporter d'imagination
cet événement dans un autre endroit ,
où il auroit été plus poffible , plus vraifemblable
, bien plus propre à réfoudre la
difficulté ? Tout le monde fçait que l'efpace
qu'occupe l'Océan entre la partie la plus
feptentrionale de la Tartarie , & l'extrê
mité auffi feptentrionale de l'Amérique, eft,
fans comparaiſon , moins large que celui
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui fe trouve entre le détroit de Gibraltar
& l'Amérique . Qu'un tremblement de terre
eût englouti une Ifle qui auroit rempli
tout ce dernier efpace , & , ce qui eft encore
plus à remarquer , une Ifle plus grande
que l'Afie & l'Afrique enfemble , fi le fait
n'eft pas impoffible , il eft du moins trèspeu
vraisemblable. Mais qu'un ou plufeurs
tremblemens de terre , ou même la
feule force des vagues de la mer , ayent
rompu & fait difparoître un ifthme qui
auroit traverfé par le feptentrion de l'un à
l'autre continent ; pour moi , je ne vois
rien dans cela qui choque le bon fens.
On dira peut-être que ceci n'eft que raifonner
de ce qui peut avoir été , & non
de ce qui réellement eft arrivé ; je répondrai
que fur cette matiere toutes les opinions
vont d'un pas égal. Nous n'avons
aujourd'hui dans le monde aucun témoin
oculaire , ni par oui -dire , du premier paffage
des hommes & des animaux en Amérique.
Les livres , les marbres , ni aucuns
autres monumens ne nous en inftruifent
pas mieux. Tout ce qu'on peut donc faire ,
c'eft d'en chercher la route en tournant
autour de la poffibilité ; & celui - là doit
être réputé l'avoir trouvée , qui propofe
le moyen le plus poffible & le plus vrai
femblable , qui écarte tous les inconvéFEVRIER.
1758. 101
niens , & prévient toutes les difficultés.
Mon fyftême a , je crois , cet avantage pardeffus
tous les autres , qui peuvent bien
fournir un moyen probable pour le paffage
des hommes en Amérique ; mais aucun
comme le mien n'ouvre un chemin facile
aux animaux .
ART MILITAIRE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR , le Journal des Sçavans du
mois de Décembre dernier , nous apprend ,
dans l'extrait des Rêveries du Maréchal de
Saxe , que les partifans de la colonne ont la
douleur de voir leur idée combattue par ce
grand Général . Je dois plus que perfonne
être fenfible à leur affliction , qui pourtant,
à ce que j'imagine , n'ira pas jufqu'à les
décourager , & leur faire abandonner une
idée qui n'eft pas faite fans doute pour
être jugée fi leftement . Quoi qu'il en foit ,
je ne peux m'empêcher de leur repréfenter,
en préſence du Public & du Journaliſte ,
que le Maréchal a blâmé une certaine Codonne
en particulier , & que , s'il a part
s'exprimer généralement , c'eſt qu'il ir'eri
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
connoiffoit point d'autre ; mais que , bien
loin d'avoir combattu toute efpece de Colonne
, il a autorifé par les raifons les plus
fortes & les plus vives , la feule qui ait
actuellement des partifans. Mais pour
montrer tout ceci plus en détail , j'ai
l'honneur de vous envoyer un morceau
que je vous prie d'inférer dans votre prochain
Mercure. C'eft un fragment d'un
des Mémoires non imprimés , qui ont été
donnés à la fuite du projet de Tactique ; il
préfervera le Lecteur d'une méprife pareille
à celle qui fait le fujet de cette Lettre ,
&fera vu avec plaifir de ceux qui en étoient
à l'abri , ayant lu avec plus d'attention cet
ouvrage & celui du Maréchal de Saxe.
J'ai l'honneur d'être , &c.
EXAMEN de la critique de la Colonne
qui fe trouve dans les Rêveries du Maréchal
de Saxe , pour faire voir que fes ob
jections ne tombent point fur la pléfion.
Extrait d'un Mémoire , & c.
QUOIQUE UOIQUE la Colonne foit la bafe &
l'ame de mon fyftême ; que le nom de Folard
foit en gros caractere à la tête de mon
livre , où il femble que je ne me fuis pas
cru en droit de placer le mien ; & que,
FEVRIER . 1758. 103 .
foit politique ou modeftie , j'aie eu la mauvaife
foi , dont je demande pardon au
Lecteur , de confondre , autant que je l'ai
pu , ce fyftême avec celui de cet Auteur cé.
lebre ; ce n'eft point du tout la même
chofe , & quiconque les confond de meilleure
foi en connoît tout au plus un des
deux. Ce n'eft pas même à celui de Folard
que le mien reffemble le plus , comme on
pourra l'appercevoir dans ce Mémoire , &
comme on le verroit mieux , fi les bornes
que j'ai dû me prefcrire me permettoient
de le faire remarquer tout à mon aiſe.
Malgré tout cela , je fens bien que s'il y a
eu des objections bien fondées contre Folard
, je n'en éviterai point le contrecoup ,
& que mon fyftême fera condamné de
bien des gens , fur les défauts qu'ils auront
vas ou cru voir dans celui qui l'a fait
naître. Les meilleurs yeux ne s'y méprendront
pas , pourvu qu'ils fe foient arrêtés
fur ce projet autant qu'il eft néceffaire ; &
cela me fuffiroit , fi le grand nombre d'oppofans
n'étoit pas plus à craindre pour
une idée nouvelle , que le grand nombre
d'ennemis pour un corps de pléfions. Pour
éviter qu'on ne me rejettât ainfi toutes les
objections faites à Folard , j'ai eu foin ,
dans le Projet de Tactique , de faire voir
que les unes ne valoient abfolument rien ,
14
*
E iv
104 MERCURE DE FRANCE,
les autres ne me regardoient en aucune
maniere. Je n'ai pu alors examiner celles
qui fe trouvent dans l'excellent Ouvrage
qu'il a plu au Maréchal de Saxe d'appeller
Les Rêveries , puifqu'il n'a paru qu'après le
mien. C'eft ce qui m'oblige aujourd'hui
de m'y arrêter un moment. Je fçais bien
que ce n'eft pas trop ici la place. J'en fuis
fâché : mais il n'y a briéveté qui tienne.
Je n'irai pas laiffer croire que le fyftême
que je propofe a eu un pareil adverfaire ,
quand je puis m'appuyer d'une fi bonne
autorité.
La premiere chofe que le Maréchal reproche
à la colonne de Folard , auffi - bien
qu'au bataillon formé felon la méthode ordinaire
, c'eft la confufion . Lorfque les files
fe brouillent , dit- il , foit par le mouvement ,
par le canon , par le doublement des rangs ,
ou par l'inégalité du terrein , tout est en confufion
; perfonne n'est plus à fon pofte ; les divifions
, leur ordre & leur nombre ne fe trouvent
plus, & il n'y a perfonne qui puiffe démêler
cette fufee : il n'en est pas de même de
mes centuries , &c .
Quand le Maréchal étend ce reproche
jufqu'à la colonne , il parle de celle qui a
pour le moins 40 files de profondeur fur 24
d'épaiffeur , ou , plus clairement , 24 de
front , 40 de hauteur , fans aucune diviFEVRIER.
1758 105
C
mais
fion ni intervalle parallele au front. J'a
vouerai volontiers qu'une telle colonne
n'eſt pas fort nette mais la pléfion étant
divifée par fections qui ne fe mêlent point
& font féparées par des intervalles , fera
toute- auffi nette que l'ordre du Maréchal ,
puifque mes fections font toutes pareilles
à fes centuries. Qu'on ne me dife point que
je mêle les fections au moment de la char
ge : les ferrer l'une contre l'autre , c'eft les
rapprocher & les unir , mais non pas les
mêler; bien diftinguées jufqu'à ce moment,
elles ne fe confondront pas fi vîte
quand il arriveroit quelque petit dérange-
'ment dans l'espace de 10 ou 12 pas que la
pléfion parcourt en phalange , cela feroit
bien vite réparé , puifque dès qu'on a percé
, & que l'on continue de marcher , les
petits intervalles reparoiffent. C'eſt à quoi
les officiers auront la plus grande attention,
& ce dont on donnera aux foldats la plus
grande habitude ; & cela fera bien aifé ,
étant fur un front fi court , où il y a beau
coup d'officiers , furtout fi les foldats de
chaque fection font diftingués de ceux de
-la fuivante par une marque très- apparente.
Il faut fe fouvenir d'ailleurs que la pléfion ,
comme on l'a vu dans la fuite du Projet de
Tactique , eft divifée intérieurement jusqu'en
efcouades de fix , & que toutes ces
Ev
106 MERCURE DE FRANCE :
petites divifions ont leur chef ; ce qui les
empêche de fe mêler , & maintient dans
cette ordonnance une netteté imperturbable.
Le Maréchal fuppofant , comme je viens
de le dire , la colonne de 40 rangs au
moins , fans aucune divifion fur la hauteur
, fuppofant de plus qu'elle ne peut
marcher fans ouvrir les rangs à trois pieds ,
parce qu'elle n'a point le tact, ou la cadence
qui feule peut mettre un corps profond en
état de marcher légèrement à rangs ferrés ,
comme les anciens , on juge bien qu'il ne
trouve pas cette ordonnance fort légere. Il
dit en propres termes , c'eft le corps le plus lourd
que je connoiffe. Nous ferions loin de compte,
fi nous parlions de la même chofe. Mais
que peut-on conclure de la pefanteur de
cette colonne contre la légèreté de la pléfion
, dont la profondeur eft déterminée à
32 rangs , & le plus fouvent effective à
28 , qui eft divifée en 4 fections féparées ,
tant qu'on marche , par des intervalles
marqués , & ne fe rapprochant que pour
le feul inftant de la charge ; enfin qui marche
en cadence , comme le font actuellement
toutes les troupes , & comme le faifoient
déja les Pruffiens , lorfque le Maréchal
defiroit qu'on prît cette méthode , au
moyen de laquelle fept ou huit rangs trèsFEVRIER.
1758. 107.
courts peuvent apparemment marcher ferrés
, puifque la phalange marchoit de même
fur feize rangs très - longs ? Si l'on ne
perd point de vue cette différence effentielle
entre la colonne laiffée par Folard & la
pléfion , on appercevra ailément que tout
ce que dit le Maréchal contre celle- là ,
n'attaque celle- ci en aucune maniere.
pas
La pléfion marchant les rangs ferrés , on
fent affez qu'elle ne s'alonge point , & qu'il
ne s'y fait point de ces vuides dangereux
que le Maréchal reproche à la colonne dont
il parle . J'avoue que , quand la pléſion
court , elle s'alonge , ou plutôt qu'on l'alonge
quand on la met en courfe : mais cet
alongement n'eft à craindre , pourvu
qu'on ne s'avife pas de courir , dans les cas
où l'on pourroit être chargé avant de l'avoir
regagné , & comme il eft compté , on
fçait à quel point il faut fe refferrer , & on
eft für de n'y pas trouver de mécompte ;
car la pléfion alongée & courante fe raccourcit
continuellement , comme je l'ai
éprouvé. La raifon en eftfenfible : fa courfe
eft retenue & modérée ; mais ce n'eft
que par la tête qu'on la retient . Le premier
rang gouverne ; les autres vont auffi vîte ,
& s'approchent autant qu'il eft poffible ; de
forte qu'ils ne
ne laiffent pas entr'eux la diftance
dont je fuppofe la néceffité : d'où il
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
arrive qu'au lieu que dans les marches ordinaires
on fe défunit , & que la queue eft
obligée de courir après la tête qui marche
plus tranquillement , dans celle- ci on fe
raffemble ; & quoique la tête aille rondement
, on voit à chaque inftant la queue
faire les pas à peine de deux pieds , & attendre
qu'on lui laiffe fa diftance .
Si une colonne s'alonge , en marchant
le pas redoublé , il en réſulte un grand défaut
dans fa plus importante manoeuvre :
c'eft ce que le Maréchal ne manque pas de
remarquer. Quand vous avez percé , dit- il ,
vousfaites à droite & à gauche avec vos deux
flancs qui deviennent faces , pour prendre
en flanc l'ennemi que vous avez percé : mais
vous vous trouvez à files ouvertes , parce que
vous occupez justement une fois plus de terrein
que vous ne devez. Ainfi il fe fait des
trouées confidérables , furtout fi vous avez
fait ce mouvement brufquement , ce qui doit
être le propre de la colonne.
Il n'eft pas difficile d'appercevoir que
ce défaut ne fe trouve point dans la
pléfion . Premiérement ce n'eft point, comme
celle dont le Maréchal parle , une colonne
de 40 de profondeur , qui fe fépare
par le centre du front , & par conféquent
fe trouve , quand elle a fait à droite
fur quaranté de front :c'eft une colonne de
FEVRIER . 1758. 109
I
32 , ou plutôt de 28 de hauteur , qui fe
féparant par le centre de la profondeur ,
fe trouve , après le changement , à 14 de
front , fuppofant donc que les rangs de
pléfions , devenus files de pléfionnettes' ,
fuffent réellement trop ouverts d'un pied
& demi , le front de chaqué pléfionnette
ne feroit alongé que de 21 pieds , ou 10
pas ; & pour le refferrer fur le centre en
avant , ce qui eft très- facile , & même
très- naturel á la colonne , les files de droite
& de gauche n'auroient à fe jetter für ce
centre que des pas; d'où l'on voit que les
pléfionnettes n'en auroient pas fait io en
avant,qu'elles feroient ferrées autant qu'on
peut l'être. Mais il n'eft pas queftion de
Tout cela , puifque , comme nous venons
de le voir , au moyen des petits intervalles
& de la cadence , chaque fection marche
aifément au pas redoublé les rangs ferrés :
lors donc qu'on fe fépare par plefionnettes,
changeant de front , les files ne fe trouvent
point ouvertes ; feulement il y a au
centre de la pléfionnette un intervalle de z
ou 3 pas , qui fera bien vîte rempli par autant
de pas obliques qu'une fection fera à
droite , l'autre à gauche , pour fe joindre
exactement ; fi mieux l'on n'aime , avant
de faire à droite , faire faire à la feconde
fection de la pléfionnette ces z pas pour fe
110 MERCURE DE FRANCE:
coller contre la premiere . On dira peutêtre
que je m'amufe ici à des vétilles : mais
il le faut bien , puifque je parle des difficultés
& des irrégularités des mouvemens
de la pléfion .
Par rapport au changement de front , le
Maréchal remarque encore que le front
devenant flanc , & s'alongeant , n'eft plus
en défenſe ; ce qui rend ce mouvement
très-dangereux devant l'ennemi , d'autant
plus qu'il eft très- apparent , & , comme il
dit , lui creve les yeux. Il calcule à quelle
diſtance un ou plufieurs bataillons pourroient
le tenter impunément , & a beau
jeu à en faire voir l'impoffibilité. Tout cela
eft très- vrai : mais il faut bien fe donner
de garde d'étendre cette impoffibilité
jufqu'à la pléfion , & en conféquence lui
refufer la propriété de marcher en tout
fens , comme la place qu'occupe cette réflexion
dans l'ouvrage du Maréchal pourroit
y induire. Son front eft fi court que
quand elle s'alongeroit du double , ce ne
feroit qu'environ 20 pas à regagner ; de
forte qu'on pourroit marcher ainfi fans
danger à 30 de l'ennemi : mais elle ne
s'alonge pas encore tant à beaucoup près .
Il faut fe rappeller qu'elle eft divifée fur
fa largeur en quatre demi -manches ou manchettes
, comme elle l'eft fur fa longueur
FEVRIER. * III
1758.
en 4 fections ; & qu'après le changement de
front, les manchettes marchent féparément
les rangs ferrés , ayant entr'elles deux ou
trois pas d'intervalle , comme marchoient
auparavant les fections. La pléfion marchant
ainfi par le flanc , je fuppofe que
l'ennemi vient la charger fur fon premier
front , alors elle fe remet par un à droite ,
& fur le champ marche à lui , fe ferrant
fur le centre par le pas oblique. Les deux
manchettes du centre n'en ont que trois à
faire pour fe joindre ; après quoi il en refte
encore fix à celles des flancs pour joindre
les deux premieres, fuppofant que les petits
intervalles étoient de trois pas ; & dans ce
temps de neuf pas , on fe trouve aligné &
ferré ; d'où l'on voit que ne ceffant même
de marcher par le flanc , que lorfque l'ennemi
eft à 20 pas , la pléfion eft à temps ,
non feulement de fe refferrer pour en foutenir
la charge , mais même de marcher à
lui. Il faut faire attention
dans ce
que
mouvement les manchettes du centre ne
doivent marcher qu'au pas ordinaire , jufqu'à
ce que tout foit ferré. Il faut remarquer
de plus , par rapport
ce que
Maréchal , que le mouvement de marcher
par le flanc eft très- apparent , qu'il n'eſt
point du tout difficile à la pléfion de le
cacher long-temps à l'ennemi , couvrant
à dit le
12 MERCURE DE FRANCE.
:
fon petit front des mouvemens & du fert
de fes armés à la légere , & s'il le faut de
fes Grenadiers . Je fuis perfuadé même que,
fi elle en avoit bien envie , elle lui perfuaderoit
qu'elle marche par la gauche , tout
en marchant par la droite , pourvu qu'elle
fût de plain-pied avec lui , ou fur la pente
d'une hauteur dont il occuperoit le fommet.
: Tous ces détails des mouvemens intérieurs
de la pléfion peuvent paroître pétits ; mais
c'eft la bafe de l'édifice ; on eft bien moins
en droit de s'en ennuyer , qu'on ne feroit
en droit de les exiger. C'eft dans les jambes
qu'est toute la fcience des manoeuvres & des \
combats , dit le grand général qui donne
occafion à cet article. C'eft pour avoir négligé
ces petits objets , auxquels un auffi
grand génie ne pouvoit fe fixer fans dé-
-goût , que Folard même a fait des fautes
confidérables , qui apparemment ont été la
feule caufe du peu de fuccès qu'ont eu jufqu'ici
fes idées , qu'avec de nouveaux fecours,
& un peu plus de foin & de détails ,
peut-être va faire adopter quelqu'un qui
n'étoit pas fait pour lui être comparé, &
né reviendra de fa vie de l'étonnement
d'avoir conduit à fin le deffein dans lequel
cefçavant Militaire avoit échoué .
De tout cet article , on peut facilement
FEVRIER. 1758. 113
tirer le jugement du Maréchal de Saxe fur
ce projet , que malheureufement il n'a
pu voir. La colonne , dit- il , l'avoit féduit
d'abord : l'idée eft belle , & paroît dangereuse
pour l'ennemi : les difficultés que
nous venons d'examiner l'en ont fait revenir.
Mais puifque les difficultés ne s'y trou
vent plus , & que la pléfion en eft exempte
, il nous refte fon premier jugement ?
auffi appuie- t'il continuellement le fyftême
que je propofe , & à chaque inftant
dit les mêmes chofes que moi , avec cette
Teule différence , que je ne parlois qu'avec
la franchiſe d'un homme bien perfuadé
, & qui veut perfuader les autres , &
que le Maréchal a ajouté à cela le ton
d'autorité , qui ne convient qu'à un Héros
donnant des leçons à la poftérité. La
féparation des deux armes , felon lui , n'a
pas le fens commun . L'ufage de tirailler en
allant à la charge eft le comble de la misére ..
La tirerie fait plus de bruit que de mal , &
fait toujours battre ceux qui s'en fervent...
Il a toute fa vie entendu dire qu'il falloit bien
s'étendre , afin de pouvoir embrasser l'ennemi.
Quelle abfurdité ! .. Pour bien marcher ,
·les' bataillons àgrand front ont besoin d'un
terrein fait exprès , & d'un temps confiderable.
Cela fait pitié à voir , & lui afouvent
donné le cauchemar. Ainfi du refte . Je pro-
ن م
114 MERCURE DE FRANCE .
longerois ce mémoire de 10 pages , fi je
voulois extraire tout ce qui m'eft favorable
dans l'ouvrage du Maréchal ; & je ne
crois pas qu'il y ait une feule idée contraire
à mon projet qui n'y foit foudroyée ; de
forte que ,
fi quelqu'un s'avifoit de me
critiquer , je pourrois pour toute réponſe
lui donner un exemplaire des Rêvéries. Ce
que le Maréchal dit de la néceffité de mettre
une troupe hors d'état de tirer en allant
à la charge , & d'aller à la charge toutes
les fois qu'on n'eft pas féparé de l'ennemi
, par des obftacles invincibles , le juge
ment qu'il porte fur l'ordre en colone par
bataillons ; la facilité avec laquelle il prétend
qu'on battroit une armée , allant en colonnes
l'attaquer dans fa marche ; mille autres
points , non moins effentiels , mériteroient
que je m'y arrêtaffe , pour faire voir
jufqu'où va la conformité ; & ce n'eſt pas
fans peine que je refifte à la tentation de me
prévaloir plus long- temps d'une pareille
autorité mais il faut abréger , j'aurai
d'ailleurs occafion d'y revenir un moment
avant de finir ce mémoire.
:
L'Auteur y revient en effet plus d'une
fois. Voici , par exemple , une note qui
fe trouve dans un autre article.
el
Lorfque je lus pour la premiere fois :
le Traité des Légions , je ne fus pas fort
FEVRIER. 1758. 175
me
"
33
furpris d'y voir les bataillons fur un front
plus petit qu'à l'ordinaire , & des troupes
de cavalerie & d'infanterie détachée
, à la faite de chaque corps. Cela
étoit bien conforme au projet auquel je
» travaillois mais ni ce projet , ni le
» traité des légions n'avoient commencé à
prêcher ces principes. Je fus donc plûtôt
de » étonné que la reffemblance n'allåt
"3
"
pas
plus loin , & que l'Auteur n'eût pas en-
» core diminué le front , & eût négligé la
profondeur & les piques. Au refte com-
» me il m'avoit précédé , je pris le parti
ort de le citer , & d'appeller,comme lui , gre-
»› nadiers à cheval , ceux que je nommois
dragons. Je ne profitai point pour lors
des armés à la légere , penfant que mes
grenadiers à pied rempliffoient les deux
» objets ; ce qui n'étoit pas fans fonde-
» ment , mais n'étoit pas non plus fans in-
» convénient ; puifque cela m'obligeoit à
» en avoir un trop grand nombre , & à les
» expofer trop fouvent. On a vu combien
O » le Chevalier de Roftaing , perfection-
» nant ce fyftême , s'eft rapproché du
demien. Aujourd'hui nous avons celui du
» Maréchal au naturel , & j'ai le plaifir de
voir la conformité au point , que les
» deux proprement n'en font qu'un. Toutes
les parties font les mêmes ; &
116 MERCURE DE FRANCE.
."
و د
"
» l'arrangement habituel de ces parties ;
» n'eft pas entiérement le même , cette dif
» férence difparoît néceffairement à cha
» que inftant. En effet , prenez des lé
gions du Maréchal , & voulant donner
plus de force à votre ordre , refferrez-
» vous pour mettre plus de troupes en mê-
» me étendue de terrein ; ou vous forti
rez de ces principes , ou vous ferez très-
» exactement des pléfions. De même ,
donnez à des pléfions une grande éten-
» due de ligne à occuper , elles préfente.
» ront de front leurs quatre fections , avec
des intervalles entr'elles , pour le paſſage
des grenadiers & armés à la légere ;
» & c'eft l'ordre habituel du Maréchal.
و د
ל כ
"
"3
" Mais d'où vient une fi grande confor-
» mité entre deux fyftêmes fi différens des
autres ? Cela eft tout naturel. Qu'un
» troifieme eût travaillé fur les mêmes
principes , qui probablement font les
bons , fans s'embarraffer davantage de
ce qui eft ou n'eft pas ufité , il eût fait
un troisieme fyſtême encore à peu près
pareil. Si plufieurs perfonnes , il y a
» trois cens ans , avoient travaillé fur la
» fortification , ne penfant qu'aux principes
, & ne fe laiffant pas affervir à
l'ufage des tours , il y auroit eu , fans
» doute , quelque petite différence entre
FEVRIER. 1758. 117
leurs ouvrages ; mais ç'auroit toujours
été des baftions . De même il étoit néceffaire
que le fyftême que je propoſe
» & celui du Maréchal , fe reffemblaffent
autant que Bergopzoom & leNeufbrifac,
» & ne reffemblaffent pas davantage à la
» méthode ufitée , que cès places ne reffemblent
à Jérufalem ou à Carthage 33
MEDECINE.
REMARQUES fur la Lettre de M.
Dubamel- du Monceau , &c . inférée dans
le Recueil de Médecine du mois de Septembre
de cette année , fur la formation des os
dans les animaux , & du bois dans les arbres.
Par M, Ravaton , Chirurgien-
Major de l'Hôpital Militaire de Landau ,
Penfionnaire du Roi , & Correſpondant de
l'Académie royale de Chirurgie.
MONSIEU
ONSIEUR , j'ai lu , dans le Recueil de
Médecine , le précis de votre fentiment fur
Ela Formation des Os & du Bois :je connois
votre rare mérite & tout le cas qu'on doit
faire de vos décisions ; cependant , comme
les différentes expériences que j'ai faites
pour découvrir la marche de la nature dans
118 MERCURE DE FRANCE.
ces deux opérations , ne s'accordent pas
entiérement avec ce que vous en dites , je
vous prie d'agréer mes réflexions fur ces
matieres .
Vous dites , Monfieur , page 165 : « Le
» bois augmente de groffeur par l'addition
» des couches minces qui fe forment entre
», le bois & l'écorce : les os augmentent en
groffeur , par l'addition des couches minces
qui fe forment entre le périoſte &
" l'os "".
J'ai apperçu que le bois n'augmente de
groffeur , que par un fuc plus ou moins
glutineux ou abondant , qui fe gliffe par
la voie de la circulation entre les parties
ligneufes du bois , les écarte en les humectant
, & fe convertit en bois lui- même
dans la fuite : cette opération ſe continue
jufqu'à la mort de l'arbre.
Si les arbres ne prenoient d'accroiffement
que par l'addition des couches entre
l'arbre & l'écorce , il feroit impoffible d'expliquer
comment la cavité qui fe trouve au
centre de quelques efpeces , s'élargit à mefure
que l'arbre acquiert du volume , fes
couches ligneufes pofées à fa circonférence,
devant s'oppofer d'une façon indomptable
à cet élargiffement.
Ilferoit encore bien plus difficile de concevoir
comment les cavités du centre du
FEVRIER 1758. 119
bois peuvent fe remplir & s'effacer par fucceffion
de temps , fans admettre la poffibilité
des nouvelles couches ligneufes , fucceffions
qui fe forment dans l'intérieur du
bois , comme je l'ai avancé.
Il est vrai qu'on trouve ce fuc ou ce
Cambium en plus grande abondance entre
le bois & l'écorce , qu'ailleurs ; mais il eft
employé en même temps à bien d'autres
ufages. 1 ° . Il fournit la matiere de la tranfpiration
à l'arbre ; 2 ° . il rend fes fibres
plus flexibles ; 3 ° . il répare la perte de l'écorce
; 4° . il tempere l'effet des rayons
brûlans du foleil , des fortes gelées , & c.
Les os augmentent de volume d'une façon
toute- différente de celle des arbres : je
vais effayer , Monfieur , de vous en convaincre
. Celle des os & des arbres fe fait ,
felon vous , par addition de couches , les
unes fur les autres , au lieu que je penſe
que l'accroiſſement des os fe fait par développement.
Pour entendre ce que j'appelle développement
, il faut fe préfenter à l'efprit une
maffe de fibres deftinées dans leurs principès
à s'offifier , collées intimement les unes
aux autres , dont les cavités font en partie
affaillées , qui fe développent fucceffivement
par l'introduction d'un liquide plus
ou moins tenace , qui , en les pénétrant
120 MERCURE DE FRANCE.
par degrés , caufe leur accroiffement.
Les arbres croiffent par addition : auffi
a'y en a-t'il pas deux qui fe reffemblent.
Les os , au contraire , font défignés dès
la conception ; auffi font- ils exactement de
même figure , depuis la création du monde
juſques à aujourd'hui : les offelets de
l'ouie font offifiés dans le foetus.
L'offification dans l'homme commence
à fe faire appercevoir , les premieres ſix ſemaines
, dans le centre des grands os , & fe
continue par degrés jufqu'à fes extrêmités.
J'ai fuivi l'accroiffement de cette offification
à différens âges ; je n'ai jamais apperçu
aucun feuillet d'addition fur leur furface
entre le périofte & l'os.
Mais enfin l'addition des feuillets offeux
entre le périofte & l'os , prouve bien la
poffibilité de l'accroiffement de cet os , felon
fon épaiffeur , mais ne peut rien prouver
pour fon alongement , puifque les as
font dépourvus de périofte à l'endroit de
leurs coudilles articulaires .
Monfieur Duhamel dit encore dans fon
Mémoire , qu'en examinant les fractures
" des os , & en fuivant la formation des
couches offeufes , il lui parut que le périofte
pouvoit être regardé comme l'organe
qui forme les couches offeufes »..
... Les Anatomiftes du dernier fiecle ont
prétendu
FEVRIER. 1758. 121
prétendu que le périofte étoit pourvu d'un
fentiment très -vif. M. le Baron de Haller
& fes Sectateurs affurent aujourd'hui que
ce périofte eft infenfible . Pour moi , je ne
l'ai jamais regardé que comme une membrane
tendineuſe , dont les principales fonctions
étoient de faciliter la tache , par fimple
furface , aux parties charnues qui l'avoifinent
: mais je n'ai jamais lu dans aucups
Auteurs anciens ni modernes , que le
périofte pût être regardé comme l'organe
qui fournit la matiere de l'offification des
os; il me femble au contraire que cette
opération eft due à la configuration des fi
bres deſtinées à s'offifier , qui , pourvues
des qualités requifes, donnent aux fucs qui
- les pénetrent , le degré d'induration convenable
.
Il ne faut pas croire que ces fucs s'offifient
, en formant des croutes dans les parois
des vaiffeaux qui leur donnent paffage,
mais au contraire en s'infinuant dans les
plus petits vaiffeaux collatéraux : on eft convaincu
de cette vérité , par la forme fpongieufe
de l'intérieur de tous les os.
Si le périofte étoit deſtiné à fournir la
matiere de l'offification des os , comment
pourroit- on rendre raifon de l'offification
de l'os croffe de l'aorte dans bien des animaux
, & dans l'homme même ( les exem-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
ples n'en font point rares ) , où le périofte
n'a jamais exiſté ?
La propriété dont jouiffent les fibres deftinées
à s'offifier , de difpofer les fucs qui
les pénetrent à cette offification , n'eft pas
plus difficile à entendre , que de voir les
efprits animaux fe féparer dans le cerveau ,
par la compofition particuliere des fibres
de ce vifcere , la bile dans le foie , les urines
dans les reins , par le même principe ,
& c.
Mais ce qui prouve , fans replique , que
la configuration des fibres des parties décide
des qualités particulieres que doivent
avoir les fucs , c'eft la diverfité des couleurs
du plumage des oifeaux , la variété
des plumes & de leurs barbes , & même
celle d'un feul de leurs chevelus.
..
Celle des fleurs dans un même pot , fur
nne même tige , dans un même piftile , fur
une même feuille ; la métamorphofe admirable
que produit la graiffe , en changeant
les productions du fujet fur lequel elle eſt
introduite , ne peut agir que par la configuration
particuliere de fes fibres , les fucs
du fauvageon devant toujours être les mê
mes ; une plante bénigne croître à côté
d'une autre plante propre à faire un poifon
très puiffant , &c. On ne finiroit pas ,
fi on
vouloit raſſembler fous ce même point de
FEVRIER. 1758 .. 123
vue tout ce qui peut concourir à prouver
que c'eft à la configuration des fibres des
parties , que ces fucs doivent leurs propriérés
, n'étant pas poffible de douter que ces
fucs , végétal ou animal , ne foient en général
de même nature.
D'où il fuit que les fibres deftinées à s'offifier
, n'ont befoin d'aucun fecours étran
ger , pour donner aux fucs qui les pénetrent
, les qualités requifes à cette offification.
Après le trépan , l'os ne fe couvre , comme
le dit fort bien Monfieur D. , que par
les bords de la plaie des chairs : c'est une
vérité incontestable.
Dans toutes les exfoliations d'os que j'ai
vues , j'ai toujours apperçu que la lame
d'os qui s'exfolioit , étoit pouffée par une
fubſtance de même nature que les chairs ,
mais d'un rouge plus foncé , qui fortoit
médiatement du corps de l'os , & qui étoit
deftinée non à devenir périofte , mais à s'allier
avec les chairs des bords de la plaie ,
pour former une bonne cicatrice.
Voilà , ce me femble , le périofte qui
commence à perdre la vertu générative des
os que Monfieur D. lui foupçonne : il fera
bien plus convaincu de cette vérité , par ce
qui fe paffe dans les fractures des os avec la
plaie. Le périofte eft détruit ; de fuc offeux
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
deftiné à réunir les portions d'os divifées ;
commence à s'épancher du 15 au 25 : nous
appercevons les progrès à chaque panfe-
& nous fommes tous convaincus
que ce fuc offeux coule de la plaie de l'os
principal.
ment ,
Dans les grands fracas d'os qui font faits
par les armes à feu , le périofte s'exfolie
dans une très-grande étendue. Nous reconnoiffons
au doigt & à l'oeil , la dénudation
de l'os ; cependant ces fractures bien con
duites ne laiffent pas que de fe réunir en
peu de temps : j'en ai guéri une , cette année
, avec fracas de l'os du bras gauche , de
laquelle l'obfervation a été inférée dans le
Recueil de Médecine, qui s'eft terminée en
moins de deux mois.
Je fuis affuré que le périofte qui a été
détruit dans une certaine étendue , ne ſe
régénere plus.
Je laiffe à la fageffe & à la pénétration
de M. Duhamel , à décider fi le périofte ,
qui eft une membrane très-mince , & d'un
tiffu fort ferré , peut fuffire à fournir affez
de fuc offeux pour réunir tant de parties
divifées.
J'ai l'honneur d'être , &c .
RAVATON.
A Landau , ce 26 Septembre 1757 .
í
FEVRIER. 1758. 125
ASSEMBLÉE publique de la Société
des Lettres , Sciences & Arts , de Clermont
en Auvergne tenue dans la falle de
PHôtel-de- Ville , le 25 Août 1757 .
M ONSIEUR de Féligonde , Secretaire
a ouvert la féance par la lecture de l'extrait
des mémoires donnés aux affemblées
particulieres dans le cours de l'année.
Monfieur Guerrier a lu enfuite un mémoire
, fur les états particuliers de la province
d'Auvergne , tenus quelque temps
après la bataille de Poitiers.
Les Etats généraux convoqués à Paris ,
ayant été diffous le 4 novembre 1356 ,
& le Duc de Normandie ayant envoyé
des Confeillers du Roi dans les bailliages
du Royaume , pour demander un aide
aux bonnes villes ; les Etats particuliers
de l'Auvergne furent convoqués vers la
fin du mois fuivant.
Ils s'affemblerent le 29 décembre 1356,
& plufieurs jours de fuite, dans le Couvent
des Jacobins de Clermont.
Le réfultat de l'affemblée , fut que la
Province mettroit fur pied 400 glaives ;
que Jean de Boulogne , Comte , de Mor -
fort , Lieutenant de Roi en Auvergne
feroit prié d'accepter le titre de Gouver
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
neur du Pays , & de Capitaine des troupes
qui y feroient levées ; qu'on leveroi
un fubfide fur les trois ordres de l'Etat :
on fit plufieurs réglemens touchant la levée
de ce fubfide , qui devoit être d'un
an ; mais elle ne dura que deux mois ,
fans doute à caufe des nouveaux arrangemens
pris dans les états généraux tenus à
Paris au mois de Janvier fuivant.
M. Guerrier a recueilli les principaux
faits de fon mémoire , dans un volume du
compte rendu par Robert de Rioms ,
Bourgeois de Clermont , Receveur géné
ral du fubfide , accordé par lefdits états :
ce volume eft confervé dans le greffe de la
ehambre des comptes de Paris.
Cette lecture a été fuivie d'une differtation
fur les tremblemens de terre & ouragans
, qui ont défolé une partie de l'Europe
, & fe font fait fentir en Auvergne , à
la fin de l'année 1755 , & dans le cours de
1756. Par M. Duffraiffe.
Le narré fuccinct mais exact de ces divers
tremblemens & ouragans , & de leurs
effets , offre un tableau affreux & ef
frayant. Les arbres renverfés , les montagnes
écroulées , les rivieres remontant à
leurs fources , les Villes détruites , les
peuplades entieres englouties , occupent la
premiere partie de cette differtation,
I
FEVRIER 1758. 127
La comparaifon des maux que nous
avons éprouvés , avec ceux dont les peuples
de Portugal , d'Afrique , & quelque contrées
d'Amérique ont été accablés , fournit
cependant des réflexions confolantes
pour les habitans de la France.
M. Duffraiffe dans la feconde partie
établit fon fyftême fur la caufe de ces évé
nemens.
L'air eft de toute la nature , l'agent le
plus capable de produire les effets du tremblement
de terre ; c'eft à fon reffort qu'il
faut attribuer toute la méchanique de ces
phénomènes frappans.
Ce fluide , dit M. Duffraiffe , fe maintient
par fon élasticité réciproque dans un'
état de compreffion , qui en opére l'équi
libre & la tranquillité. Détruifez ou fufpendez
cette caufe en quelque lieu que ce
foit , tout l'air voifin , qui ne trouve plus
de refiftance , fe porte de ce côté , avec
une violence proportionnée à la maffe de
T'athmofphere , aidé de la vélocité dont fa
fluidité le rend fufceptible ; les détroits , ¹
les obftacles , les empêchemens que cet
air preffé , rencontre fut fa route , ne font
qu'augmenter fes efforts , accroître font
reffort , multiplier & varier fes effets à
Finfini.pint
Si donc il arrive ; qu'une caufe quel
Fiv
#28 MERCURE DE FRANCE.
conque , détruife dans l'intérieur de la
terre , ou fur fa fuperficie , ou dans la
moyenne région , un volume d'air un peu
confidérable , on éprouvera auffitôt des
tremblemens
de terre , des ouragans ou
des orages.
Mais quelle caufe pourroit détruire tout
coup le reffort de l'air dans une efpace
affez étendue, pour procurer de pareilles révolutions
? C'eſt , dit M. Duffraiffe , d'après
les expériences de M. Halès , la fer
mentation des vapeurs fulphureufes.
On ne peut douter que la terre ne renferme
dans fon fein des pirrites & des mineraux
qui y font affez généralement répandus
; mais qui dans certaines contrées
y forment des amas immenfes , il n'eft pas
difficile de concevoir comment les vapeurs
qui s'exhalent continuellement de ces
matieres renfermées dans des cavites fouterreines
, fans avoir aucune communica➡
tion avec l'air extérieur , peuvent fubitement
lui être mêlées , & detruire les obfacles
qui les féparoient.
Ces différens principes une fois établi ,
rien ne s'oppoſe au fyftême de M. Duffraiffe.
Il explique avec la plus grande facilité
, tous les effets des tremblemens de
terre ; comment ils fe communiquent à
des diſtances inaſſignables , pourquoi les
FEVRIER. 1758. 129
mers , au lieu de fervir d'obftacle à leur
communication , paroiffent les favorifer . Il
foumet au même fyftême la formation des
ouragans & des tonnerres.
M. Ozi alu enfuite l'analyfe des eaux
minérales de Chaudes Aigues. Cette analyfe
offre aux Naturaliftes & aux Phyficiens
, des effets dignes de leur curiofité
& de leur application ; d'ailleurs M. Ofi
qui s'applique particuliérement à l'histoire
naturelle de l'Auvergne , n'a pas cru dévoir
négliger des fources qui furpaſſent
par leur abondance , & égalent dans
leurs effets prefque toutes les eaux minérales
de la Province.
Ces eaux fourcillent de toute part dans
la Ville même de Chaudes Aigues . La
fource la plus confidérable eft celle qu'on
nomme communément la fource du parc :
elle donne fix pouces d'eau .
L'extrait de l'analyfe chimique deviendroit
une copie du mémoire de M. Ozi .
Je me borne à conclure avec lui , qu'il y
a peu de matieres étrangeres dans ces eaux,
& qu'elles ne font autre chofe que la baſe
du fel marin , ou le fel marin même , en
plus petite quantité.
La Séance a été terminée par une differtation
fur les variations fingulieres d'un
barometre , occafionnées par le tonnerre.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Le 6 Septembre de l'année 1756 , à 6
heures du foir, la foudre tomba fur le châ,
teau de Chignac , près du pont du château
en Auvergne , brifa le faîte d'un pavillon ,
perça une cheminée , en renverfa le trumeau
, fe répandit par plufieurs branches
dans la falle , fit ouverture à une voûte ,.
& alla frapper contre un mur ,
où elle
laiffa deux taches noires & circulaires ,
d'environ un pouce de diametre , & à la
diſtance d'un pied l'une de l'autre .
Un barometre bon & expérimenté ,
étoit fufpendu au mur de la falle ; mais à
la chûte de la foudre , le vif argent s'eft
précipité au fond du tube , & depuis ce
temps le mercure tantôt au niveau , tantôt
au deffus , quelquefois au deffous du ni«
veau du mercure qui eft dans la boule , ne
garde aucune proportion dans fes variar
tions.
Le R. P. Sauvade , Religieux Minime ,
long- temps obfervé les mouvemens & les
variations de cet inftrument : il l'a foumis
à diverfes expériences , & l'a comparé
journellement à fes barometres & thermometres
, tenant compte chaque jour des
hauteurs refpectives du mercure. Voici le
réfultat de fes obfervations .
Le barometre ordinaire ne fouffrant que
peu ou point de variations , le mercure
FEVRIER 1758. 131
fuit dans le barometre fulminé la même,
Floi , d'autres fois il fuit les variations du,
thermometre, avec cette différence, que lorf
que le mercure defcend dans l'un , il s'éleve
dans l'autre , & vice versa , enfin lorfque
le thermometre & le barometre éprouvent,
Tie en même temps des variations confidéra-,
bles , ce barometre fulminé en fait de mitoyennes.
སྙ
Pour parvenir à l'explication de ce phenomene
, le P. Sauvade , établit ce principe
: la fufpenfion du mercure dans le
barometre ordinaire , ne peut être altérée
que par la fuppreffion extérieure du poids,
ou du reffort de l'air , ou par l'introduc
tion d'une matiere dans le tube , qui refiſte
en partic , en entier , ou même furpaſſe
l'effort de la colone athmofphérique.
La premiere cauſe ne peut point avoir
eu lieu dans l'événement dont il eft queftion
: il s'eft donc introduit dans le tube ,
ou de l'air , ou d'une matiere étrangere ,
dont le reffort contranitte aux efforts de
l'air extérieur.
Il faut remarquer que le tube n'eft affecté
d'aucune félure , & que lorfqu'on le
renverſe , le mercure fe tient fufpendu
fans fe précipiter.
.
Voici la folution que donne le P. Sauvade
. Le mercure du barometre contenoit ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
>
comme on ne peut en douter une certaine
quantité d'air : le feu violent du tonnerre
en dégagea une partie qui fe logea
vers la fommité du tube , où il trouva
moins de réfiftance. Devenu libre , fon
reffort fe devéloppa , il rompit l'équilibre
qu'il y avoit entre la colonne de mercure
& l'air extérieur , & contraignit le Mercure
à defcendre à proportion du volume,
& du reffort qu'il avoit acquis .
Les différentes variations s'expliquent
très naturellement par le moyen de la ra
réfaction & de la dilatation de l'air , en
obfervant avec les celebres MM. Mariotte ,
Hallès , Mufchenbrock & Nollet , que
l'air extrait des corps , & reftitué à l'athmoſphere
, acquiert un bien plus grand
volume que celui de ces mêmes corps qui
le renfermoient , & que par conféquent
l'air contenu dans le tube , doit furpaffer
en élafticité celui qui compofe la colonne
athmofphérique.
FEVRIER. 1758. 134
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
L
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE. :
Second Avis aux Amateurs du Chant.
Il a été annoncé dans le Mercure du mois
de novembre dernier , la premiere feuille
d'un ouvrage périodique intitulé : Récréations
chantantes , compofé d'Ariettes , Duo,
Airs tendres , Romances , Vaudevilles , & c .
fans accompagnement , par M. de Mongaultier
, Maître de Mufique & de Violon .
Comme cet ouvrage a eu du fuccès , &
qu'il eft goûté du Public , l'Auteur vient
de faire imprimer la premiere partie de ces
Récréations chantantes , dont le prix eft de
1 liv. 4 f. On les trouve auffi en feuilles
de 6 fols , fi l'on veut.
Cette Mufique fe vend à Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Honoré , vis- à- vis
l'Oratoire , chez un Parfumeur ; & aux
adreffes ordinaires de Mufique.
134 MERGURE DE FRANCE.
PIECE de Clavecin avec accompagnement
de Violon du fieur Maucourt , aux
adreffes ordinaires à Paris , & à Lille chez
le fieur Borderie , für la grande Place.
Prix 9 livres.
GRAVURE
Lg fieur Gaillard vient de mettre au jour
deux jolies Eftampes d'après M. Boucher ;
l'une a pour titre l'Agréable Leçon , &
l'autre , les Amans Surpris , dont les Tableaux
appartiennent à M. Perinet ; elles
fe vendent chez l'Auteur , rue Saint Jacques
, au deffus des Jacobins , entre une
Lingere & un Perruquier. -
Nous annonçons en même temps une
nouvelle Eftampe très -bien gravée , par
D. Martenafi , d'après Berghem : elle eft
intitulée l'Abbreuvoir Champêtre. On la
trouve chez Aliamet , rue des Mathurins ,
vis-à- vis celle des Maffons.
On trouve chez le fieur Feffard , Graveur
du Roi & de fa Bibliothéque , la Fontaine
de M. Bouchardon , exécutée rue de
Grenelle , Fauxbourg Saint Germain , gravée
en fix feuilles à l'eau forte , par Mar-
.
FEVRIER 1758 .
guerite Louiſe Ame , de Lme, du R. terminée
au burin par J. B. Tilliard , d'après les Efquiffes
de ce Maître. Nous joignons à cette
annonce l'avis fuivant du même Graveur.
- Comme j'ai donné dans le Mercure une
lifte des noms des Soufcripteurs pour la
gravure de la Chapelle des Enfans Trouvés
, j'ai cru devoir fuivre le même plan
pour la gravure des Tableaux du Cabinet
du Roi j'efpere que le Public ne verra en
cela que le defir que j'ai de lui marquer
ma reconnoiffance , & lui donner de plus
en plus les moyens de me marquer fa confiance
, en tâchant par mes talens de la mé
riter , ainsi que les habiles Eleves que je
me fuis propofé d'employer dans ce grand
projet , qui font & feront tous leurs efforts
pour s'en rendre dignes.
L'on fçait que Sa Majefté m'a accordé
la retenue des premiers so exemplaires .
M. Baudouin , Officier aux Gardes
M. le Baron de Breteuil ; M. de la Live de
Jully , Introducteur des Ambaffadeurs ;
M. de Michelin , Fermier Général ; M. le
Duc d'Orléans , premier Prince du Sang ;
M. le Prince de Condé , le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe ; M. le Comte de Brulh
premier Miniftre du Roi de Pologne , Electeur
de Saxe ; M. le Duc de Chevreuſe ,
Colonel Général des Dragons , Gouver
7
136 MERCURE DE FRANCE.
neur de Paris ; M. le Duc de Chaulne ...
M. le Duc de Saint- Agnan ; M. le Duc de
Nivernois ; M. Vatelet , Receveur Géné
ral des Finances ; M. l'Abbé Copet , Docteur
de Sorbonne ; M. Dormeſſon du Cheran
; M. de Selle , Tréforier Général de la
Marine ; M. le Chevalier Damery , Officier
aux Gardes ; M. Pagnon , Secretaire
du Roi ; M. du Plein de Bacquaucour ;
M. le Comte de Caylus ; M. Alliot , Intendant
de la Maifon du Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine, Fermier du Roi ; M. Bombarde
; M. le Duc de Luynes ; M. le Cardinal
de Luynes ; M. Pelhion , Secretaire
du Roi ; M. de Boullongne , Confeiller
d'Etat , & Intendant des Finances , M. de
Julienne.
L'on trouve des projets de Soufcriptions
& des Reconnoiffances chez le feur Buldet
, Marchand d'Eftampes, rue de Gèvres,
& un affortiment général de toutes les Eftampes
gravées du fieur Feffard , ainfi
que
chez le fieur Parifet fils, rue Saint Jacques ;
comme toutes fortes d'Eftampes dans le
goût du crayon & tapifferie de la Chine ,
& à Lyon chez Parifer pere , grande rue
Merciere , ainfi que chez le fils. On
trouve auffi chez le freur de France , Marchand
d'Eftampes rue de la Juiverie , près
la Magdeleine , à la Regle d'or , un alſorFEVRIER.
1758. 137
riment complet de tous les ouvrages du
fieur Feffard .
La demeure du fieur Feffard , Graveur
du Roi & de fa Bibliothèque , eft à la Bibliothèque
du Roi , rue de Richelieu , &
rue Saint Honoré , vis-à-vis la rue de
l'Echelle .
ARTS UTILES.
HORLOGERIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , an
fujet d'un Cadran fingulier.
MONSIEUR , pendant les vacances de
l'année derniere , M. Bizot , Confeiller
au Préfidial de Befançon , a employé fon
loifir à faire en cette ville , au fauxbourg
de Taragnôz , un Cadran vertical déclinant,
d'une structure très-particuliere .
En
temps couvert , on n'apperçoit point
cette Horloge folaire ; on ne foupçonneroit
pas même , fi l'on n'en étoit pas prévenu
, qu'il y en eût une en cet endroit ;
car on n'y voit que la peinture d'un Ange
Gardien repréſenté , comme il eft d'ufage,
tenant par la main un enfant , auquel il
138 MERCURE DE FRANCE.
montre le Ciel avec le doigt index de l'au
tre main mais quand le foleil luit & re
garde le plan , on y découvre un Cadran
lumineux , fitué de telle forte que l'heure
qu'il eft fe rencontre toujours avec une
exacte précifion au bout du doigt index de
l'Ange alors un nuage vient- t'il à paffer
devant le foleil le Cadran difparoît pour
ne fe montrer de nouveau qu'avec cet aftre
; & voici tout ce qu'on peut dire de la
conftruction de cette Horloge folaire.
On a placé au deffus de la peinture de
l'Ange , comme pour la mettre à l'abri des
injures de l'air , un avant- toit à trois pans ,
compofé de trois plaques de fer ; celle du
milieu , plus grande que les deux autres ,
a la figure d'un quarré long , inclinée de
plus de 45 degrés : elle touche le mur fur
une ligne horizontale dans la longueur de
l'un de fes grands côtés , & s'appuye le
long de fes petits côtés , fur les deux au
tres plaques.
Celles - ci de figure triangulaire , joi
gnent d'une part le mur , & de l'autre la
grande plaque : inclinées & placées obli
quement , elles forment avec le mur un
angle aigu , & avec la grande plaque un
obtus de l'ouverture , qui fans doute à paru
la plus convenable.
Cleft fur ces trois plaques , avant que
FEVRIER. 1758. 139
de les unir , que l'on a décrit les lignes horaires
qui font paralleles entr'elles fur la
grande plaque toutes les lignes ont été
ouvertes avec la lime pour les heures auffibien
que les chiffres qui les défignent , &
les lignes pour demi- heures ont été diftinguées
par une fuite de petits trous faits au
foret : enfin tout l'avant toit a été noirci à
l'huile , tant pour le préferver de la rouille
, que pour rendre fa découpure moins
perceptible.
On comprend à préfent comment la
lueur du foleil traverfant toutes ces ouvertures
, repréfente un Cadran par des traits
de lumiere dans l'ombre de l'avant- toit dé
coupé.
L'Auteur de cet ouvrage dit n'avoir furt
monté que par de longs calculs de Trigo,
nométrie les difficultés qui fe font préfentées
dans fon exécution , mais que la plus
grande a été de décrire trois lignes horai
xes fur chacune des plaques latérales &
triangulaires.
4 On feroit curieux d'apprendre , s'il fe
'trouve en France , ou ailleurs un Cadran
femblable , ou à peu près dans le même
goût & dans ce cas ; en quoi il pourroit
différer de celui - ci ou lui reflembler : c'eft
dans cette vue que vous êtes prié d'inférer
cette lettre dans votre Mercure ainfi que140
MERCURE DE FRANCE.
les éclairciffemens & les avis , que vous
pourriez à la fuite recevoir fur ce point.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Prieur de Courte.
A Befançon , ce 4 Janvier 1758.
MECHANIQUE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , Vous voulûtes bien faire
connoître l'an paffé quelques MaîtresChaudronniers
qui ont imaginé de doubler les
-fontaines de cuivre en plomb laminé , afin
d'éviter entiérement à cet égard le danger
du verd de gris . Cette fage précaution bien
confidérée , n'eft pas une dépenfe , parce
qu'on n'eft plus obligé à l'avenir de faire
étamer les fontaines , & ce qu'il en coûte
pour les étamer furpaffe de beaucoup l'in
térêt de ce qu'il en coûte pour les faire
doubler en plomb. Je fis remarquer alors
que le corps du robinet étoit auffi de
plomb , n'y ayant de cuivre que le boiffeau
dans lequel tourne la clef, & le tour
de la clef: ces deux parties ayant befoin
d'être dures à caufe du frottement . Ces
FEVRIER. 1758. 14
1
deux ouvriers , ( le fieur Charlot , rue des
Lavandieres- Sainte - Opportune , & le fieur
Houel, au Marché- Neuf ) , encouragés par
les fuccès , & cherchant toujours à perfectionner
de plus en plus leurs ouvrages ,
ont ajouté depuis l'an paffé quelques commodités
aux fontaines , que plufieurs perfonnes
feront bien aifes de connoître.
1º. Il n'entre plus aucun cuivre dans la
conftruction de leurs robinets , & ils font
auffi durables qu'auparavant.
2°. Les pannaches ou cloifons , qui por
tent le fable , étoient dans la premiere
conftruction compofées d'une lame de cuivre
recouverte de plomb en dedans & en
dehors , de crainte que le plomb qui re
couvre les panaches ne vint à fe percer
fans qu'on s'en apperçût , & caufât quelqu'accident
, attendu que l'eau qui toucheroit
ces panaches , ne pourroit pas for
tir par l'ouverture qu'on fait au cul de la
fontaine ils font maintenant ces cloiſons
entiérement de plomb , leur donnant toute
la force néceffaire par la forme & l'épaiffeur
du plomb.
3°. Aux fontaines fimples , ou non fablées
, ils placent le robinet un peu plus
bas que le fond de la fontaine ; fa branche,
qui eft fuffifamment longue , paffe par
def
fous , & a fon embouchure intérieure au
142 MERCURE DE FRANCE .
milieu du fond , qu'on difpofe un peu en
entonnoir ; un bout de tuyau poftiche , de
trois à quatre pouces de long , placé dans
cette embouchure , empêche que le limon
qui fe dépofe ne forte par le robinet quand
on tire l'eau ; & quand on veut laver la
fontaine , on le fait fans l'ôter de fa place :
on na pour cela qu'à lever ce bout de
tuyau intérieur , ouvrir le robinet , & y
jetter de l'eau qui entraîne le limon qu'il
peut y avoir , l'ouverture du robinet étant
placée au plus bas du fond de la fontaine.
.
4°. On ne pourroit pas aller ôter un
femblable bout de tuyau qui feroit placé
dans le fond d'une fontaine fablée , où il
fe fait toujours quelque dépôt , malgré le
fable. Ils mettent à celles - ci le robinet à
la hauteur ordinaire , mais ils y mettent
de furcroit un petit tuyau pardeffous ,
prenant au milieu du fond , comme aux
fontaines fimples , avec un petit robinet
placé fous le grand , qu'on ouvre quand
on veut faire fortit ce qu'il peuty avoir dé
limon dans le fond de la fontaine , en y
jettant quelque potées d'eau propre , par
la vantoufe , qui entraîne tout le limon
qui peut s'y être dépofé ; ce qui eft la principale
caufe qui fait fentir mauvais l'eau
des fontaines fablées , & qui oblige à les
FEVRIER. 1758. 143
faire laver affez fouvent au moyen de
cette addition , on les fera laver moins
fouvent , & on aura l'eau plus propre ,
parce que les fontaines fablées , qui font
nouvellement lavées , rendent ordinairement
l'eau trouble ou louche pendant
plufieurs jours.
J'ajouterai encore que ces mêmes ouvriers
étament la vaiffelle fans gratter , ainfi
que plufieurs de leurs confreres , & que
cette maniere d'étamer , mérite plus d'attention
qu'on n'y en a apporté jufqu'à préfent.
1°. La vaiffelle ne s'ufe
pas auffi vite
à beaucoup près , qu'en la grattant , cela
fe fent de refte. 2 °. Mais un point
bien plus effentiel , c'eft que la vaiffelle
étamée fans gratter , eft moins dangereufe
que celle qu'on gratte. Ceci a befoin d'explication
pour être fenti . En grattant le
cuivre pour le mettre en état de recevoir
l'étain on en éleve les parties , on le rend
mal uni , & plein de petites éminences ,
ces éminences fe couvrent d'étain à la véri
té quand on étame , mais on les découvre
bientôt en écurant , & le cuivre fe trouve
& refte à decouvert par fes endroits , au
lieu qu'en étamant la vaiffelle fans la
ter,on laiffe les parties auffi unies qu'on les
a mifes en écurant ; le mordant qu'on employe
n'enleve que la craffe ou la graiffe ,
grat144
MERCURE DE FRANCE.
l'etain eft également épais partout , aucune
partie n'eft plus élevée que l'autre , &
quand on l'écure , toutes les parties réfiftent
également , n'y en ayant pas de plus
expofées au fablon les unes que les autres
Cette feule confidération vaut bien la pei
ne qu'on donne la préférence à cette méthode
.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ES Les fieurs Paris & Gonichon , Opticiens,
Privilégiés du Roi , ayant exécuté , pour
Meffieurs les Chanoines Réguliers de l'Abbaye
de Sainte Géneviéve , un Téleſcope
Grégorien de fix pieds de longueur , ont
prié Meffieurs de l'Académie royale des
Sciences , de vouloir bien nommer des
Commiffaires pour juger de la perfection
de cet Inftrument. Voici le rapport qu'en
ont fait à l'Académie les Commiffaires
qu'elle avoit nommés.
Extrait des Regiftres de l'Académie royale
des Sciences , du 6 Septembre 1757.
-Nous , Commiffaires nommés par l'Académie
, pour lui faire rapport de la bonté
& des effets d'un Télescope Grégorien de
fix pieds de longueur , fait par les fieurs
Paris
FEVRIER. 1758. 145
Paris & Gonichon , nous fommes tranfportés
avec M. d'Arquier , Correfpondant
de l'Académie , & M. de la Lande , le
3 de ce mois , à huit heures & demie du
foir , dans une espece d'Obfervatoire où
étoit placé ledit Télefcope. L'ayant pointé
fur Jupiter qui n'avoit pas alors dix degrés
de hauteur fur l'horizon , nous avons vu
Jupiter paffablement bien terminé , &
nous croyons que fi cette planete eût eu
plus de hauteur , nous en aurions été beaucoup
plus fatisfaits . Les bandes paroiffoient
très -bien terminées & très diftinctes ; les
Satellites , au nombre de trois , avoient
une grandeur apparente très - fenfible.
Ayant enfuite pointé le Télefcope fur Saturne
, qui approchoit de fon paffage par
le Méridien , nous avons vu cette planete
fort bien terminée : on ne pouvoit rien
défirer de plus diftinct par rapport à l'anneau.
L'efpace entre l'anneau & le corps
de Saturne étoit très-décidé. Le quatrieme
Satellite paroiffoit avec beaucoup d'éclat à
l'Occident de Saturne : nous avons même
apperçu , par intervalle , un des deux premiers
fous l'anſe occidentale de l'anneau .
Nous croyons que ce Télefcope fait tout
l'effet dont un Télefcope de fix pieds peut
être fufceptible. Signé , Le Monier , &
Pingré.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Je certifie l'extrait ci- deffus , conforme
à fon original , & au jugement de l'Acadé
mie. A Paris , ce 16 Janvier 1758. Grand.
Jean de Fouchy , Secretaire perpétuel de
l'Académie royale des Sciences .
L'on voit par ce rapport que les fieurs
Paris & Gonichon , qui font les premiers
qui ont exécuté , en France , ces fortes
d'Inftrumens , les font dans toute la perfection
poffible , & le Brevet qui leur a été
accordé en 1734 , en eft encore une preuve.
FEVRIER. 1758. 147
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADEM
'ACADEMIE royale de Mufique continue
de repréfenter Alceste , le vendredi , le Dimanche
, le mardi , & les Amours des
Dieux tous les jeudis . L'affluence que
Mademoiſelle
Arnoud attire conftamment , a
rendu ce jour- là célebre . Il devient , comme
nous l'avons déja dit , le plus beau de
la femaine.
COMEDIE FRANÇOISE.
Le mercredi 18 Janvier , les Comédiens
François ont donné la premiere repréfentation
du Faux généreux , Comédie en
cinq actes en vers , qui a été applaudie
d'une affemblée auffi brillante que nombreufe.
M. le Bret déja connu par d'autres
pieces de théâtre , en eft l'Auteur . Nous
en rendrons un compte détaillé dans le
prochain Mercure,
:
Gij
148 MERCURE DE FRANCE:
A
EXTRAIT d'Iphigénie en Tauride.
LLaAſcene eft en Tauride dans le temple
de Diane . Iphigénie ouvre feule le premier
acte , & paroît profternée au pied de
l'autel pour prier les Dieux de l'éclaircir
fur un fonge dont elle eft épouvantée.
Ifménie, Prêtreffe du même Temple, vient
demander à Iphigénie quel fujet peut l'attirer
dans l'horreur de la nuit auprès de
ces Autels confacrés à la mort , elfe , qui
craint d'en approcher même le jour. Iphigénie
lui répond que c'eft un fonge affreux
qui lui a préfenté fon frere mort. Ah ! replique
Ifménie :
Pourquoi vous allarmer fur lafoi d'un mensonge?
Fille du Roi des Rois , devez -vous craindre un
fonge ?
Nous croyons qu'elle peut le craindre
comme une fimple fujette . L'éclat de la
naiſſance & l'élévation du rang , loin de
mettre à l'abri de la fuperftition , ne fervent
fouvent qu'à la nourrir. Iphigénie
peint alors ainfi aux yeux de fa Confidente
toute l'horreur du fonge qui l'agite :
Je revoyois les lieux fi chers à ma tendreffe .
Au fein de la nature & de l'humanité ,
FEVRIER. 1758 . 149
Je refpirois le calme avec la liberté.
'Au fond de leur palais rempli de leur puiſſance ,
Je cherchois les auteurs de ma trifte naiſſance ,
Quand un bruit effrayant , des gouffres du trépas
S'éleve , & fait trembler le marbre fous mes pas.
D'une fombre vapeur , l'air à l'inftant fe couvre
La voûte du palais à longs fillons s'entr'ouvre.
Je fuis , & la lueur d'un pále & noir flambeau
Ne me laiffe plus voir qu'un horrible tombeau .
En ce même moment , un nouveau bruit s'éleve
De ce vafte débris qu'avec peine il fouleve ,
Sort un jeune inconnu , fanglant , pâle , meurtri :
Il m'appelle , en pouffant un lamentable cri ;
J'accours ; & pleine encor du fatal miniſtere
Dont je porte le joug , efclave involontaire ,
Ornant fon front de fleurs , & du bandeau mortel ;
Je le traîne , en pleurant aux marches de
l'Autel.
Ce jeune infortuné , grands Dieux ! c'étoit mon
Frere....
Sorti du fein des morts , mon parricide Pere
Sembloit , brûlant encor de la foif de ſon ſang ,
Forcer ma main tremblante à lui percer le flanc .
Ifménie qui ne croit point aux fonges ,
tâche de la raffurer , en lui difant avec
force & vérité :
Croyez en moins un fonge & vos preffentimens
Il n'eft d'Oracles fürs que les événemens.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Eumene , autre Prêtreffe , annonce l'atrivée
de Thoas, qui vient, dans fes terreurs,
preffer Iphigénie d'immoler l'étranger qui
à faitnaufrage fur ces bords.Grands Dieux!
s'écrie Iphigénie ,
Du fang des malheureux , fi ces autels baignés ,
Sont un objet d'horreur à vos yeux indignés :
Daignez, alors, daignez defcendre dans mon ame,
Et l'embrafer des traits d'une divine flamme ;
'A ma timide voix prêtez ces fiers accens
Qui fubjuguent l'efprit & captivent les fens ;
Que je puiffe dompter l'illufion farouche
D'un Barbare que tout effraye & rien ne touche ;
Et qu'en vous honorant , mes pacifiques mains
Ne fervent déformais qu'au bonheur des humains,
Ces vers ont toujours été applaudis avec
juftice. On eft fâché qu'ils foient un peu
déparés par celui - ci dont le premier hémiftiche
eft durement fufpendu ,
D'un barbare que tout ... effraye & rien ne touche.
Thoas entre avec fa fuite , & vient confulter
Iphigénie fur les noires terreurs qui
le troublent .
Sans être criminel , ( dit- il , ) j'éprouve des remords;
J'entrevois , fous mes pieds , le rivage des morts ;
La foudre autour de moi dans la nuit étincelle ;
Sur monfront innocent ma couronne chancelle.
FEVRIER. 1758. ISE
Vous, qu'approche des Dieux votre faint mini
tere ,
Daignez de ces objets m'éclaircir le myſtere ,
En appaifant le Ciel , daignez l'interroger
Dans le flanc entr'ouvert du finiftre étranger.
Thoas fait un portrait effrayant de ce
même étranger , qui paroît pourfuivi des
Furies. Il demande enfuite à la Prêtreffe ,
Quel peut être le nom de ce Barbare impie ?
Dans fon farouche coeur , quel crime affreux s'expie
!
Condamné par les Dieux , & tout prêt d'expirer :
D'où peut naitre l'effroi qu'il femble m'inſpirer ?
Que puis-je vous répondre , lui dit- elle ?
Diane avec horreur repouffe mon encens.
Sous mes genoux tremblans , l'autel fuit & s'entr'ouvre,
L'Autel qui fuit & s'entrouvre fous les
genoux de la Prêtreffe préfente une image
bien finguliere. On ne fçait fi Iphigénie
étoit à genoux fur l'autel même , ce qui
fait une attitude peu vraisemblable , ou fi
l'Autel , en fuyant , a paffé fous les jambes
de la Prêtreffe ; ce qui eft encore plus
extraordinaire.
Comme Thoas infifte , Iphigénie lui
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
replique par ces vers fi dignes dêtre
cités :
Enfin je ne fçais trop fi c'eft les offenſer :
Mais pour l'honneur des Dieux , je n'oferois pen
fer
Qu'au gré des noirs tranfports d'une bizarre haine,
Faifant de leurs autels une fanglante arêne ,
Ils fe plaifent , fans honte , à voir le fang humain
Couler à longs ruiffeaux fous ma tremblante main;
A ces farouches traits peut-on les reconnoitre ?
Se pourroit- il , grands Dieux , qu'aviliffant votre
être ,
Vous nous ordonnaffiez , capricieux Tyrans ,
D'expier nos forfaits par des forfaits plus grands ;
Et que nous n'euffions droit à vos bienfaits au
guftes ,
Qu'en ofant mériter vos vengeances plus juftes!
Thoas lui fait cette réponſe , qui n'a
pas moins de force , & qui eft l'excuſe la
plus impofante qu'il puiffe donner.
Quoi les peuples armés du glaive de la guerre
De flots de fang humain pourront couvrir la terre
Leurs chefs ambitieux au foin de leur grandeur
Pourront tout immoler dans leur aveugle ardeur!
Nous mêmes dans le creux de nos antres fauvages,
Nous pourrons fubfifter de meurtre & de rava◄
ges ;
Nous pourrons dévorer nos ennemis vivans ,
FEVRIER . 1758 . 153
Et nous défaltérer dans leurs crânes fan glans ,
Et les Dieux en courroux , ces Dieux par qui nous
fommes ,
Ne pourrons demander pour victimes des hom
mes !
Le fang que nous faifons couler à notre gré .
Sera-t-il donc pour eux uniquement facré ?
Iphigénie lui promet d'immoler la victime.
Thoas fort pour la lui envoyer , en
difant :
Qui que ce foit , frappez ; foyez inéxorable .
C'est être criminel que d'être miférable.
En un mot c'est ma loi , c'eſt ma religion ,
Et votre feul devoir eft la foumiffion.
Iphigénie , malgré fa promeffe, paroît ne
pouvoir fe réfoudre à percer le flanc de
l'étranger. Mais , lui dit Ifménie , file Ciel
e commande. Iphigénie lui répond pár
ces quatre vers qui terminent l'acte , &
qui n'en font pas moins applaudis pour
reffembler un peu à d'autres,
Eh ! de quel vain effroi prétends-tu me frapper
La nature me parle , & ne peut me tromper.
C'est la premiere loi ... c'eſt la feule peut-être...
C'eſt la ſeule du moins , qui ſe faſſe connoître ,
Qui foit de tous les temps , qui foit de tous les
lieux ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Et qui regle à la fois les hommes & les Dieux.
Cet acte nous paroît beau : il renferme
une expofition claire , fimple & préciſe ,
qui prépare heureufement l'intérêt . L'Auteur
nous pardonnera fi nous avons ofé y
remarquer quelques légeres taches , & y
fouligner quelques vers ou quelques mots
qui nous ont paru répréhenfibles . Une
piece dont le fuccès eft médiocre , ainfi
que le mérite , doit être jugée avec indulgence
; fes défauts ne font pas dangereux ,
on ne la prendra jamais pour modele ; mais
un ouvrage dramatique qui a une grande
réuffite , & qui eft fait pour refter au théâtre,
doit être examiné avec plus de févérité.
Ses fautes tirent à conféquence . Ce font autant
d'exemples qu'on peut fuivre ; & nous
devons les relever , non pour rabaiſſer l'Auteur
dont la gloire n'eft pas moindre , mais
pour fervir l'art qui pourroit y perdre.
M. de la T... nous permettra donc d'ufer ,
en chemin faifant , de la même liberté dans
Panalyfe que nous allons donner des autres
actes.
Orefte enchaîné ouvre le fecond . Les
gardes font éloignés . Il fe plaint dans un
monologue plein de force de la cruauté des
Dieux qui l'ont contraint au crime , & qui
l'en puniffent.Je cours vous implorer, dit-il,
FEVRIER. 1758. 155
Vous me nommez ces lieux qu'au meurtre on
proftitue :
Vous m'annoncez qu'il faut en ravir la ſtatue ,
Et tranfporter ailleurs fes autels prophanés ,
Pour m'arracher au trouble , où vous me condamnez.
Je pars , & tu me fuis , ami fidele & rare ;
Mais entrant dans le port , l'orage nous fépare.
Pouffé fur les écueils , par la foudre embrafé,
Mon vaiffeau loin du tien , vole en éclats brifé.
Englouti fous les flots , privé de la fumiere ,
J'ignore qui me rend à ma fureur premiere.
Orefte jette en même temps les yeuxfur
l'Autel teint de fang humain . Il croit que
c'eft celui de fon ami qu'on vient de répandre.
Pilade enchaîné paroît dans ce moment,
& dit à Orefte en l'embraffant :
Revois entre tes bras , ô moitié de mon être ( 1 ) ×
Revois Pilade.
Orefte s'écrie à fon tour
Pilade dans mes bras , Pilade dans ces lieux.
Je fens mon ame errer fur mes levres tremblan
tes.
(1) Ce mot être eft devenu un terme parasite
qui entre aujourd'hui dans tous les vers dramati
ques , à chaque instant.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Ce dernier vers nous paroît un peu fort
pour la fimple amitié . Pilade raconte à
Orefte , qu'après avoir abandonné aufage
Alcée le foin de fon vaiſſeau caché fous la cîme
avancée des rochers qui défendent ce port
il vient d'être enveloppé par tout un peuple
qui l'a traîné en foule devant Thoas
qui l'envoie à la mort . Orefte défefpéré du
malheur de Pilade , dont il eft la caufe ,
tombe dans un accès de fureur , & s'évanouit
dans les bras de fon ami . Pilade , par
fes difcours , le rappelle à la vie , le ramene
à la raifon , & l'exhorte à la fermeté.
Il lui recommande fúrtout de cacher fa
naiffance & fon nom , pour fa gloire. Iphigénie
arrive , fuivie de fes Prêtreffes , &
leur ordonne de détacher les fers de ces victimes.
Elle demande particuliérement à
Orefte qui paroît l'intéreffer davantage , fi
la Grece n'eft point fa patrie , fi Argos ou
Mycene .... Orefte alors s'écrie :
Plût au barbare ciel qu'un défert m'eût vu naître ,
Et qu'il m'eût fait périr avant de les connoître !
Elle l'interroge fur le fort d'Agamemnon.
Il repond, fans achever , qu'une main
parricide ... Quelle main ? pourfuit - elle.
Orefte lui répond avec peine, que c'eft celle
de Clitemnestre , & que fon fils a vengé
fon pere. Pilade allarmé , interrompt
FEVRIER. 1758. 157
Orefte , & preffe Iphigénie de leur donner
la mort. Elle demande encore à Orefte
qu'eft devenu ce fils . Il répond ,
L'horreur du monde.
Las de traîner ſa miſere profonde ,
Il a cherché la mort qu'il a trouvée enfin .
Iphigénie , à qui ces derniers mots font
croire qu'Orefte n'eft plus , fait éloigner
les victimes, & fe livre à toute fa douleur.
Quelle confufion dans le palais d'Atrée ! (dit- elle)
Horrible perspective ( 1 ) , effroyable avenir ,
Que mes regards tremblans ne peuvent foutenir !
Eh quoi ! traîner fans ceffe un joug fatal au monde
!
Ne m'abreuver jamais que du fang qui m'inonde

Ce jour encor ce jour , malgré le remord qui me
ronge....
Ah ! plutôt dans mon coeur que le couteau ( 2 ) ſe
plonge!
Iſménie lui repréſente qu'elle doit plutôt
s'occuper du foin d'informer de fon
(1) Nous doutons que ce mot foit du Dictionnaire
de la Tragédie.
(2 ) Nous croyons que le coûteau ne fe plonge pas
mais qu'on plonge le coûteau dans fon coeur.
198 MERCURE DE FRANCE.
fort , Electre fa foeur , par un de ces étran
gers , à qui elle peur ouvrir les mers.
Cette Prêtreffe lui offre , pour y réuffie ,
le fecours de fon pere & celui de ſes amis .
Iphigénie fe rend à ce confeil , & va même
plus loin . Ecoute , lui dit- elle ,
Ces deux infortunés qu'un même fort raffemble,
Pourquoi les féparer délivrons- les enfemble.
Un fentiment ſecret me rend plus cher l'un d'eux,
Mais l'autre également eft homme & malheureux.
Elle charge , en rentrant , Eumene,
l'autre Prêtreffe , d'aller dire à Thoas
pour l'éloigner du Temple , que Diane
veut qu'on purifie les victimes avant que
de les facrifier . Elle fe juftifie de ce menfonge
, en difant ,
Je fens avec effroi dans le rang ou nous fommes ,
Combien il eft affreux d'en impofer aux hom
mes ;
Mais le motif m'excufe en cette extrêmité
Qui fert les malheureux fert la divinité.
Orefte ouvre le troifieme acte avec Pilade
, & lui témoigne l'intérêt fecret qu'il
prend , malgré lui , à la Prêtreffe qui leur
a parlé . Pilade l'exhorte à ne fonger qu'à
mourir avec conftance , & à cacher furtout
se qu'il eft. Iphigénie vient leur annoncer
FEVRIER. 1798. 159
leur liberté. J'ofe vous l'avouer , ajoutet'elle
,
Un foin cher & preſſant
Se joint à la pitié que mon ame reffent .
Ce ciel m'eft étranger , ma patrie eft la Grece ,
J'y veux écrire à ceux que mon fort intéreffe ;
Je veux fixer par vous leurs efprits incertains,
Et leur communiquer mes étonnans deftins.
Ifménie entre , pour parler en fecret å
Iphigénie , qui dit aux deux Grecs de s'éloigner.
Elle fait entendre à la grande Prêtreffe
, que tous les amis de fon pere ne
veulent fauver qu'une feule victime ; que
pour tromper le Tyran , il faut au moins
lui préſenter un facrifice , & qu'ils n'agiront
qu'à cette condition . Iphigénie répond
en foupirant , qu'elle cede à la néceſfité
& à fa mifere. Ifménie va retrouver ſon
pere , & laiffe Iphigénie avec les deux
Grecs. Approchez leur dit - elle ,
Par mon trouble apprenez
L'excès de vos malheurs , & me les pardonnez.
Ma pitié m'aveugloit , fes efforts hazardeux
Ne peuvent tout au plus fauver qu'un de vous
deux ,
Et telle est la rigueur de mon fort & du vôtre „
Qu'il faut que l'un hélas ! ( 1 ) meure pourfauver
Pautre ,
(1) Cet Helas eft- La fingulierement placé.
160 MERCURE DE FRANCE.
Vous partagez mon coeur & vous le déchirez ;
Mais puifqu'il faut choisir....
à Orefte.
C'est vous , qui partirez.
Mes ordres font donnés , le danger , le temps
preffe ,
Je cours en profiter pour vous , pour ma tendreffe
Et je reviens.
Orefte éperdu s'écrie ,
O fuis-je ! .... Etje la laiffe aller.
Nous voilà parvenus à la belle fcene de
la Piece : c'eft le combat de l'amitié le plus
pathétique , & fon triomphe le plus intéreffant.
Pilade s'applaudit du choix , & de
donner à l'univers l'exemple d'un ami fidele.
Orefte l'interrompt , & lui demande ,
d'un ton qui peint fon défeſpoir , M'aimestu
? Réponds. Ton air affreux me glace , replique
Pilade parle ; que me veux- tu ?
Que tu prennes ma place , repart Orefte.
Comme fon ami refufe d'y confentir , il
infifte , en lui difant ,
Dis-moi qui de nous deux doit en ces lieux périr?
Parricide vengeur du meurtre de ton pere ,
Ton bras dégoûte - t - il du meurtre de ta mere
FEVRIER. 1758. 161
Vois -tu des traits de fang, & des Spectres dans
l'air (1)
Au jour que font éclorre & la foudre & l'éclair ?
& c .
Tu veux que redoublant l'excès de mes allarmes,
Afin de t'épargner quelques frivoles larmes ,
Déja de la nature exécrable bourreau ,
Au fein de l'amitié j'enfonce le coûteau .
Ah ! Barbare peux- tu jufques-là méconnoître
L'ame de ton ami , le fang qui l'a fait naître
Avec quels traits affreux dans ton coeur me peins-tur
Pour être criminel me crois- tu fans vertu ?
Pilade tombe à fes genoux , & le conjure
, en pleurant , de vivre au nom d'Agamemnon
& de toute la Grece.
Arrête , lui dit Orefte ,
Vois mon horrible état ... Vois ton horrible ou
vrage ...
Je ne me connois plus... Mais loin de s'adoucir ,
Ton inflexible coeur femble encor s'endurcir ...
Eh bien , je vais , fauvant un crime à la Prêtreffe,
Lui découvrir le mien, & l'horreur qui me preffe,
L'obliger , par devoir , à révoquer fon choix.
Pilade.
Ah ! quel délire affreux , quelle rage ennemie !
( 1 ) Ces deux vers fe fentent du trouble d'Oreftoj
Ils nefont pas clairs,
162 MERCURE DE FRANCE:
Achete-t -on la mort au prix de l'infamie.
Orefte.
C'eft toi qui m'y contrains. Ton aveugle injuſtice
Impoſe à ma verta ce honteux facrifice.
Pilade.
Moi , jufte ciel !
Orefte.
Tranchons d'inutiles difcours ;
Ou jure- moi de fuir le trépas oùtu cours ,
Ou j'achete à ce prix la mort que je mérite ,
J'en attefte les Dieux que mon aſpect irrite.
Pilade
Peus-tu jurer ta honte
Orefte.
Eh ! c'eft toi qui la veux,
Oui , je la jure encore , ou reponds à mes voeux.
Je me déclare un monftre abhorrant la lumiere ,
Qui s'eftfait un tombeau de la nature entiere ( 1 )
Je dis qui m'a fait naître , & qui j'ai fait périr ,
Et fi de cet aveu , je ne dois pas mourir ,
Si la Prêtreffe encore eft pour moi combattue
J'accepte les bienfaits... Je m'immole à ta vûe ;
Si cette main balance , ô terre ! entr'ouvre-toi ,
Et vous, qui m'entendez , ô cieux ! écrafez- moi .
(1) C'est dommage que cette belle tirade foit défigurée
par un vers giganteſque , imité de ce vers
de Gußave :
Et qui du monde entier s'eft fait un précipice.
" FEVRIER. 1758. 163
Comme la Prêtreffe paroît , Pilade dit
à Orefte ,
Je cede à ta fureur
Tes jours me font encor moins chers
neur.
que ton hon
Orefte preffe Iphigénie de changer le
choix de la victime , & de le faire tomber
fur lui. La Prêtreffe furprife , y confent
avec peine , & charge Pilade d'une lettre
pour Electre . Pilade , en s'arrachant des
bras d'Orefte qui lui fait fes adieux , dit à
part ,
Ami , va , je fçaurai te fauver ou te fuivre.
Iphigénie , fuivie d'Eumene , commence
le quatrieme acte , par ces vers qui marquent
fa cruelle agitation .
L'esclave ne vient point , ô mortelles alarmes !
Mes yeux, fans le vouloir , ( 1 ) fe rempliffent de lar
mes :
Qu'eft devenu le Grec fi cher à ma douleur ?
Eft-il environné de mon propre malheur
·
O ciel , encoure-t-on ( 2 ) ta haine rigoureuſe
( 1 ) Ce vers de Phedre ,
Et mes yeux , malgré moi , ſe rempliffent de pleurs ,
nous paroît préférable ; fans le vouloir n'a pas la
force de malgré moi . Il valoit mieux conſerver le
vers entier.
(2) Nous croyons qu'il faut dire encourt-on
164 MERCURE DE FRANCE .
Pour tendre à l'innocence une main généreuſe
Sa terreur eft accrue par l'arrivée d'Ifménie
, qui lui dit que l'Esclave & l'Etranger
n'ont pas rejoint fon pere. Pour y mettre
le comble , cet Efclave paroît , & lui
apprend que le Grec qui lui a éte confié ,
n'eft plus pour l'en convaincre , il lui fait
cet étonnant récit.
Sous de flatteurs auſpices ;
Rampant avec effort le long des précipices ,
Nous avancions déja vers l'afyle écarté ,
Où flotte le vaiffeau pour fa fuite apprêté ;
Je précédois fes pas , & lui frayois la route ;
Allarmé d'un bruit fourd , il m'arrête , il écoute ,
Et le moment d'après il penfe voir de loin
S'avancer à pas lent quelqu'indifcret témoin .
Son coeur fe trouble , il veut qu'à l'inſtant je le
quitte ,
Et que j'aille éclaircir le danger qui l'agite ;
Je cede à la terreur dont je le vois frappé ,
Et moi- même tremblant fous un roc escarpé ,
Aufond d'un antre où l'onde en mugiſſant ſe brife ;
Le faifant retirer de crainte de furpriſe ,
Je cours voir en effet fi fon oeil abufé ,
Pouvoit n'en avoir pas l'un à l'autre impoft.
Reconnoiffant bientôt l'illufion fatale ,
comme , court-on , fecourt -on : tous ces compoſes fe
conjuguent comme lefimple ; ce vers eft d'ailleurs
bien dur,

FEVRIER. 1758 .
165
Qu'avoit produit en nous une frayeur égale ,
Je revole vers lui ; mais ô foins fuperflus !
Dans le creux du rocher je ne le trouve plus.
Les flots, en s'y brifant , ſelon toute apparence,
L'ont englouti, Madame, avec votre espérance.
Iphigénie fait éclater ainfi fon déſeſpoir.
Le ciel impitoyable à mon retour s'oppofe ,
Argos a diſparu pour moi de l'univers...
Ccs lieuxferont toujours de mes larmes couverts .( 1)
Voyons l'autre étranger.
C'eft le dernier des Grecs que m'offriront fans
doute ,
Ces bords qu'avec horreur l'humanité redoute
Eumene lui confeille de ne voir ce Grec
qu'à l'autel , pour y verfer fon fang. Iphigénie
lui répond ,
Sous le coûteau mortel tu le verras couler ,
Dans mon trifte tranſport dût le mien s'y mêler.
Dût mon fang s'y mêler , eût été plus
clair.Eumene remplit l'ordre d'Iphigénie ,
& fait venir Orefte devant elle . La Prêtreffe
lui demande ce que la Grece fçait du fort
(1) Ilfaut en répandre bien abondamment pour
en couvrir tout un temple.
166 MERCURE DE FRANCE.
d'Iphigénie. Orefte fe trouble à ce nom, &
s'écrie :
(1 ) Heureux fi je pouvois , victime obéissante ,
Offrir aux Dieux , comme elle , une tête innocente
!
Elle le détrompe , & lui apprend qu'Iphigénie
vit , que Diane l'a dérobée à la
cruauté des Grecs , & l'a tranfportée en
Tauride , dans ce temple même . Orefte la
prie avec tranſport de l'inftruire du fort de
cette Princeffe .
Et qu'êtes vous (2 ) ? Parlez , il y va de ma vie ,
lui répond- elle , avec le même trouble.
Orefte lui réplique , par cette autre queftion
:
D'Orefte infortuné que penſe Iphigénie ?
Iphigénie.
C'étoit tout fon eſpoir. Elle fçait qu'il eft mort.
Orefte.
Non , Madame , il furvit aux horreurs de fon fort.
Mon trouble, mes tranfports nefont que trop con
noître ....
( 1 ) Je ſçaurai , s'il le faut , victime obéiſſante ,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Iphigénie de Racinę,
(2) Qui donc êtes- vous ? feroit plus françois,
FEVRIER. 1758. 167
Iphigénie .
Dans mon coeur éperdu , quel foupçon fait - il naître
!
Sa jeuneffe ... fes traits ... up fecret fentiment...
Se peut-il , achevez. Finiffez mon tourment,
Orefte.
Eh bien, à fes malheurs reconnoiffez Orefte .
Mon Frere !
Iphigénie,
Orefte.
Iphigénie !
Cette reconnoiffance fi bien traitée ailleurs
, ne produit ici que la moitié de fon
effet. Iphigénie allarmée du bruit qu'elle
entend , ordonne à Eumene de cacher
Orefte dans l'intérieur du temple. Ifménie
entre pleine d'effroi , & dit à Iphigénie :
Fuyez Thoas , fuyez fa rage forcénée ,
Il fçait de l'étranger la fuite infortunée.
L'esclave eft expirant ,
Mon pere & fes amis ont prévenu l'orage
Du vaiffeau pour le Grec vainement préparé ,
Ils ont couru ſe faire un aſyle aſſuré,
Eumene revient en même temps , pour
apprendre à la Prêtreffe qu'Orefte eft au.
pouvoir d'Arkas , Officier des Gardes; qu'il
168 MERCURE DE FRANCE.
vient de s'en faifir , par l'ordre du Tyran .
Iphigénie au déſeſpoir , termine l'acte , en
difant qu'elle va chercher la mort.
Thoas , accompagné de fes gardes , en
ouvrant le cinquieme acte , fait éclater
fa fureur contre la Prêtreffe qui a fouftrait
au coup mortel , une de fes victimes.
Il la fait venir devant lui ; il l'accablé
de reproches , & la preffe d'immoler Oreſte
qui paroft , & qui lui dit fiérement ,
Que lui commandes-tu , Tiran , dont la terreur
Fait de ce temple faint un théâtre d'horreur ;
A la honte des Dieux , que ton erreur àtroce ,
Rabaiffe au vil néant de ton être féroce.
Si ton coeur altéré cherche à boire mon ſáng ,
Tigre , que ne viens- tu me déchirer le flanc.
Thoas à Iphigénie.
Obéiffez ,frappez. •
Iphigénie.
Seigneur , il eft mon frere.
Comme Thoas infifte toujours , elle lui
répond ,
Frappe , fois mon bourreau , mais le Ciel eft mon
maître.
Arbas vient dans ce moment avertir le
Tytan qu'une effroyable eſcorte va fondte
fur
FEVRIER. 1758 . 169
fur lui dans ce temple . O ciel ! s'écrie
Thoas , on enfonce la porte.
Courons .... mais immolons avant ( 1 ) à mon cour
roux....
Dans l'inftant qu'il leve le bras fur
Oreſte , Pilade , pour me fervit des expreffions
de l'Auteur , s'élance à la tête des
Grecs vainqueurs fur la fcene ; il arrête
d'une main Thoas , & le frappe de l'autre.
On ne peut pas arriver avec plus de préci
fion pour poignarder le Tyran à propos ,
& pour terminer la piece. Depuis quelque
temps on ne dénoue plus nos grands drames
qu'à l'aide d'un poignard, Nos Auteurs
tranchent le noeud de leurs tragédies , com
me Alexandre trancha le noeud gordien .
Ces coups , quoique répétés & fouvent
frappés fans beaucoup d'adreffe , font tou
jours applaudis de la multitude : mais nous
avouons franchement que ce ne font pas
ceux dont nous fommes le plus touchés, &
que nous croyons mériter le plus d'eftime.
Une fcene prife dans la nature & dans la
vérité , telle que celle des deux amis dans
le troifieme acte , nous paroît d'un genre
de beauté fupérieur & plus propre à prou
ver le génie ou le talent d'un Auteur. Du
( 1 ) Avant et toujours prépofition. Il falloit
mettre auparavant, qui eft adverbe.
H
)
170 MERCURE DE FRANCE .
refte nous pensons que M. de la Touche
mérite le plus grand éloge , pour avoir traité
ce fujet dans toute fa fimplicité , fans le
fecours d'aucun amour épifodique . Il eft
en ce point un digne émule des Grecs ; &
nous ne doutons point qu'il ne doive autant
à cette heureufe imitation , qu'au jeu
féducteur de Mlle Clairon , & à l'action
véhémente de M. le Kain , la grande réuffite
de fon heureufe Iphigénie . Il eſt vrai
que ce fuccès eft d'ailleurs juftifié par le
mérite de l'Auteur qui raffemble les princi
pales qualités du tragique. Il conftruit bien
fa fable ; il entend la marche théâtrale ; il va
à l'intérêt par le chemin le plus court ; il a
l'art de lier les fcenes , de préparer les événemens
, d'amener les fituations , & de les
traiter avec feu , précifion & force : mais
nous ne pouvons diffimuler qu'il néglige
trop la partie du ftyle & de la verfification,
On eft en droit de lui reprocher des métaphores
& des tranfpofitions forcées , des
vers peu corrects : plufieurs ne font même
que l'ouvrage de la mémoire ; les autres
fentent l'effort , peut- être pour n'être pas
affez travaillés . Pour lui témoigner notre
bonne foi dans cette analyfe , nous avons
cité les meilleurs & les plus applaudis de fa
Tragédie. Si nous avons pris la liberté d'en
noter quelques- uns , c'eft pour mieux lui
FEVRIER. 1758. 171
prouver notre eftime. Nous fentons tout le
prix de fon talent , & nous voudrions concourir
à le perfectionner , pour le bien du
théâtre que nous aimons , & que l'expérience
a dû nous apprendre à connoître .
Quand on a pleinement réuffi , comme lui ,
à une premiere piece , oneft jugé plus rigoureufement
à une feconde. Il ne fçauroit
la travailler avec trop de foin ; & les avis
finceres que nous avons mêlés à notre juſte
approbation , peuvent lui être plus falutaires
, s'il daigne les fuivre , que les louanges
fans restriction qui lui font prodiguées
par une foule d'enthoufiaftes , dont le zele
plus vif qu'éclairé ,, eft moins propre à con
duire un Auteur , qu'à l'égarer. Que M.
de la Touche joigne au deffein , à l'ordonnance
qu'il poffede , le coloris qui lúi
manque ; à l'énergie , à la chaleur du fentiment
, qui font fa grande partie , l'élégance
, la correction & l'harmonie du vers
qu'on lui defire , il réunira tous les ſuffrages
; & nous ofons lui prédire que fes fuccès
iront en croiffant , & l'éleveront par
degrés à la gloire de fuccéder à l'Auteur de
Rhadamifte , & à celui de Zaïre. Sans le
preftige de la couleur , le tableau le mieux
deffiné ne fera loué que des gens de l'art ,
& trouvera peu d'acheteurs. Sans la magie
du ftyle , le poëme le mieux conduit ne
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
fera illufion qu'au théâtre ; il tombera au
cabinet, & n'aura point de lecteurs.On joue
avec fuccès quelques pieces de Thomas
Corneille , de Campiſtron & de la Grange ;
mais hors de la fcene , perfonne ne les
connoît : on ne lit que celles de Racine &
les meilleures de Pierre Corneille . Point de
réuffite folide , point de grande réputation,
fans le mérite du coloris c'est lui qui
donne la vie aux ouvrages , & l'immortalité
aux Auteurs .
COMÉDIE ITALIENNE.
Le jeudi 26 Janvier , les Comédiens Italiens
ont donné la premiere repréfentation
de la Noce interrompue parodie d'Alceſte
avec fpectacle & divertiffemens. Elle a eu
un plein fuccès. Nous en parlerons plus
au long le mois prochain. La feconde repréfentation
a juftifié la grande réuffite du
premier jour par l'affluence , elle étoit
comble.
t
FEVRIER. 1758. 173
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 15 Décembre.
L'IMPERATRICE a fait arrêter à Nerwa le Maréchal
Apraxin , & des Commiffaires font nomme
pour aller l'interroger fur plufieurs chefs d'accufation
produits à la Cour contre lui.
Depuis la détention de ce Maréchal , on a rendu
publique une Lettre très - forte , adreffée directe-
-ment à Sa Majesté Impériale le 14 Novembre dernier
, par le Général Sibilsky , Officier Polonois ,
qui commandoit un corps de troupes dans l'armée
Ruffienne . Cette Lettre s'exprime en ces termes :
a Très Séréniffime Impératrice , Votre Majefté
» Impériale , en me confiant le commandement
-» d'an corps de troupes de l'armée qu'Elle a fait
» marcher en Pruffe , m'a donné une marque
• ·
de fa bienveillance fi diftinguée & fi précieuſe ,
» que je n'ai point de termes affez forts pour ex-
> primer la reconnoiffance dont je fuis pénétré.
» Il m'eût été bien glorieux de vous facrifier ma
» vie au lit d'honneur : c'étoit-là l'objet de mon
» zele , le terme de mon ambition , & le moyen
» de m'acquitter envers V. M. I. Mais mon deſtin
» veut que je fois encore redevable à cet égard .
» Peut- être aurai-je même le regret d'emporter
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
» cette dette au tombeau. Quoi qu'il en foit , je
ne puis , Très-Séréniffime Impératrice , diffimuler
» l'étonnement dont je fus faifi à mon arrivée fur
» le territoire ennemi , lorfque je vis les Cofaques
>> brûler , faccager & commettre les plus cruels
» excès , au mépris de toutes les loix de la guerre
» reçues chez les Nations policées . Dès-lors il me
» fut aifé de prévoir la difette de fubfiftances , où,
par une fuite naturelle de cet abus , ſe trouve-
» roit l'armée de V. M. I. Mais ma furpriſe & ma
» douleur augmenterent bien davantage , lorf-
» qu'après cette victoire complette , où les trou-
» pes de V. M. I. mirent l'ennemi en fuite , & dans
>> un défordre dont il étoit facile de profiter , pour
achever fa ruine , & lui porter un coup dont il
» n'eût pu fe relever , je vis négliger tous ces
» avantages , & que j'eus même la mortification
» de ne pouvoir obtenir trois Régimens d'Infante-
Drie , avec lefquels j'aurois moi - même entrepris
» d'aller à la pourfuite des vaincus . Mes propofi-
» tions étoient fondées fur l'expérience & fur la

nature des circonftances actuelles : j'y faifois
» enviſager une continuation de fuccès nullement
» douteux , mes raifons étoient appuyées fur des
» certitudes , plutôt que fur des probabilités ; enfin
j'offrois de garantir de ma perfonne l'exécu-
» tion de tout ce que je propofois. Mais j'eus le
» malheur de n'être pas écouté , & j'eus lieu bientôt
après de déplorer le réfultat inopiné, du
» Confeil de Guerre , où la retraite de l'armée de
» V. M. I. fut réfolue ; retraite auffi prématurée
» que précipitée , & qui s'exécuta par une armée
» victorieufe , pleine de courage & d'ardeur , brû-
» lant du defir de retourner au combat , encore
» fuffifamment pourvue de vivres & de munitions
» de guerre, & dont la moitié eût fuffi pour détruire
FEVRIER. 1758. 175
» entiérement un ennemi faifi de crainte & d'ef-
» froi . Je n'adhérai point au réſultat de ce Confeil
, parce que j'aurois été obligé d'agir contre
» mon devoir ; je ne le fignai pas non plus , parce
» que j'aurois bleffé ma confcience. Ainfi voyant
» que les opérations militaires étoient finies pour
» cette année , qu'on laiffoit là Konifberg ( quoi-
» que cette Ville qui n'attendoit que le moment
» de fe foumettre à V. M. I. eût déja dreffé une
» capitulation ) ; qu'enfin il n'étoit plus queftion
» que d'anticiper le temps des quartiers d'hyver' ;
>> par toutes ces confidérations , je jugeai que ma
» préſence ne pouvoit plus être d'aucune utilité à
» l'armée , & je priai le Feld- Maréchal Comte
» d'Apraxin de m'accorder ma démiffion ,
» vertu du plein pouvoir dont il étoit muni , & de
» permettre que je m'en retournaffe à Warfovie.
» Il y confentit , & fe chargea même d'en répon-
» dre à V. M. I , comme le prouve l'écrit figné de
» fa main dont je joins ici la copie.
en
» J'efpere donc que V. M. I. ne défaprouvera
» point mon départ de l'armée , & qu'Elle voudra
» bien me permettre de lui renouveller très - hum-
» blement l'offre de mes fervices . Quelque mé-
» diocres qu'ils foient , je la fupplie de les agréer ,
» fielle trouve à propos de faire reprendre le fil
>> des opérations militaires. Entiérement, foumis
>> aux volontés de V. M. I. je n'afpire qu'à la fer-
» vir utilement , & à faire connoître , au prix
» même de ma vie , le profond refpect dont je
» fuis pénétré pour fon augufte perfonne ». A
Warfovie , le 14 Novembre 1757. Signé , Sibilsky,
Baron de Wolfsberg.
On fait toutes les difpofitions néceffaires pour
faire rentrer inceffamment une armée de quatrevingts
mille hommes de troupes Ruffiennes dans
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
le Royaume de Pruffe. Quatorze Régimens tirés
de l'intérieur de l'Empire font déja en marche ,
pour en remplacer quelques autres , & furtout les
troupes irrégulieres.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 15 Janvier.
Une colonne de cinq mille cinq cens Croates à
paffé par cette Ville ; elle fera fuivie fucceffivement
de plufieurs autres corps de cette Nation
dont on a tiré depuis la guerre de très- bons fervices.
Les Etats du Royaume de Hongrie ont tenu à
Peft une Diette extraordinaire , dont l'objet a été
de prendre de folides arrangemens , pour fournir à
leur Souveraine un corps de troupes confidérable.
Ils offrent d'une part vingt mille hommes pour
réparer l'armée du Prince Charles & la plus
grande partie de l'Infanterie qui eft dans ce
Royaume en fera retirée , pour être employée en
Boheme.
?
L'armée de l'Empire qui a moins fouffert à la
bataille de Rofback que celle de France , va être
inceffamment en état de recommencer les opérations.
DE VERDEN , le premier Janvier.
La retraite précipitée des Hanovriens n'a pas
ralenti l'activité de nos mouvemens , dont voici
Ja fuite . M. le Duc de Broglie , Lieutenant - Général,
fe porta le 25 Décembre avec un corps détaché, de
Walfrode à Oberndorffmarck , & pour plus grande
fûreté , les troupes pafferent la nuit dans les bois.
FEVRIER. 1758. 177
Òn devoit partir le lendemain matin à trois heures
, pour le porter fur Bergen , ou le dépaffer
fuivant les nouvelles qu'on auroit de la marche
des ennemis ; mais ce même jour 25 , à dix heures
du foir , un Courier apporta unelettre de M.
le Maréchal Duc de Richelieu , datée du 24 >
avec l'ordre de fe retirer fur la Bohme d'où l'on
étoit parti , d'avoir l'oeil au pont de Rethem , &
d'obferver attentivement tout ce qui pourroit fe
paſſer de ce côté- là . Ainfi nous revîames fur nos
pas , & nous ne pûmes inquiéter l'ennemi du
côté de Hermanfbourg .
Nous reçûmes ordre le 28 de nous portér
promptement fur la Wumme , dont le paffage
étoit occupé par plufieurs poftes des ennemis. On
fit en deux marches forcées plus de dix - huit lieues,
& nous y arrivâmes la nuit du 29. Le 30 avant le
jour , ayant trouvé une arche du pont de Burch
rompue , notre infanterie paffa la Wumme for
la glace. Elle ne parut pas affez forte pour paffer
la Čavalerie ; mais M. le Duc de Broglie , M. le
Chevalier de laTouche ,& plufieurs Officiers le rendirent
à pied avec les Grenadiers à Wegefack.
Dès la nuit même les énnemis avoient abandonné
ce pofte , & nous y trouvâmes le magafin de trois
cens mille rations de foin , que nous y avions laiffé
au mois de Septembre. Nos Grenadiers y refterent
aux ordres de M. le Comte de Wamfer , Brigadier
; M. le Chevalier de Beauveau occupa le
Village de Lefum avec un détachement , & M. de
Solar celui de Burgdam , que les ennemis avoient
évacué à trois heures du matin. Les Officiers Généraux
partirent de Vegefack fur des charriots ,
pour aller reprendre leurs chevaux qu'ils avoient
laiffés à Burch , & delà ils fe tranſporterent à
Gropel , prés de Brême.
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
L'armée Hanovrienne a pris des quartiers de
cantonnement dans le voifinage d'Ultzen & de
Lunebourg.
DE HANOVRE , le 4 Janvier.
1
Après avoir forcé les Hanovriens à quitter les
bords de l'Aller , les premiers foins de M. le Maréchal
Duc de Richelieu , ont été de faire cantonner
les troupes, & de bien affurer les quartiers.
Depuis le 30 du mois dernier , il a quitté la Ville
de Zell en y laiffant une forte garnifon , & il eft
venu , avec près de 30 Bataillons , établir ici fon
quartier général. Par la pofition que ce Général
a prife , il eft maître de tout le cours de l'Aller ,
depuis le Wezer jufqu'à l'Ocker.
D'OSNABRUCK, le 9 Janvier.
Avant-hier , on a tranſporté à Wefel , fous une
bonne eſcorte , les barrils & les caifles d'argent
qui avoient été faifies à la pofte Hanovrienne de
cette Ville.
Le Régiment de Champagne eft depuis le 6 en
garnifon dans cette Ville ; celui de Condé , cavalerie
, en eft forti le même jour , pour aller cantonner
aux environs de Wefel , & il fera rem
placé par un autre Régiment de Cavalerie.
FEVRIER. 1758. 179
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
M. le Maréchal Duc de Richelieu ayant depuis
longtemps demandé au Roi la permiffion de revenir
en France , pour travailler au rétabliſſement
de fa fanté ; Sa Majeſté a donné le commandement
de l'armée , à M. le Comte de Clermont
Prince du Sang.
Le Roi a difpofé de l'Aide -Majorité de la Gendarmerie
, vacante par la mort de M. le Comte de
Talaru, en faveur de M. le Chevalier de Ray, Major
du Régiment de Cavalerie d'Harcourt.
Sa Majesté a fait Lieutenant - Général de fes Armées
M. le Marquis de Pereufe , Maréchal de
Camp , qui commandoit dans Harbourg .
>
M. le Marquis de Lugeac , Brigadier , Colonel
du Régiment de Beauvoifis , Icfanterie a
obtenu les honneurs de Commandeur de l'Ordre
Militaire de Saint - Louis ; & le Roi a accordé le
Gouvernement du Fort Louis du Rhin , vacant
par la mort du Marquis de la Chétardie , à M. le
Marquis de Contades , Lieutenant - Général de fes
armées , & Inspecteur Général d'Infanterie.
MM . les Préfidens des Enquêtes & des Requêtes
font fupprimés par un Edit du Roi , qui a été
enrégiftré au Parlement le 29 du mois dernier , &
le prix de leurs charges leur fera inceffamment
rembourfé . Le Roi nommera à leur place , dans
les Chambres des Enquêtes & des Requêtes , deux
Confeillers pour préfider à chacune.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
On a reçu avis du retour à Breft de l'Eſcadre du
Roi , commandée par M. de Kerfaint , Capitaine
de Vaiffeau .
Cette Efcadre partit de ce port au mois de Novembre
1756 , & fit voile directement pour les
côtes de Guinée , en deux divifions ; l'une compofée
du Vaiffeau l'Intrépide , monté par M. de
Kerfaint ; du Vaiffeau l'Opiniâtre , que commandoit
M. de Moëlien , Capitaine ; de la Frégate la
Licorne, commandée par M. Dugué - Lambert ,
Lieutenant , & de la Corvette la Calipfo , par le
Chevalier Defcours , Enfeigne ; l'autre fous les
ordres de M. de Caumont , Capitaine , qui commandoit
le Vaiffeau le Saint - Michel , auquel
étoient jointe la Frégate l'Améthiffe , commandée
par M. le Chevalier d'Herlye , Capitaine.
Ces deux divifions , après avoir croifé fur différentes
parties de ces côtes , & y avoir détruit le
commerce des ennemis , tant par l'inquiétude &
le dommage qu'elles cauferent à leurs établiffemens
, que par la priſe de tous les Navires qu'elles
y rencontrerent avec des chargemens de Negres
& de marchandifes , fe réunirent à la Martinique
au mois de Juin dernier. M. de Kerfaint y laiffa
M. de Caumont avec la divifion , & paffa avec la
fienne à Saint- Domingue , où il tranfporta ceux
des Negres provenans des prifes , qui n'avoient
pas été débarqués à la Martinique.
Il fe rendit au port de Saint-Louis , fitué dans
la côte du Sud de Saint-Domingue ; il y trouva
le Vaiffeau l'Achille , appartenant à la Compa
gnie des Indes , lequel y avoit relâché plufieurs
mois auparavant en revenant des Indes en France !
il mit ce Vaiffeau en état de le fuivre & après
avoir croifé fur les côtes de la même fle , & pris
fous fon eſcorte les Navires Marchands qui
FEVRIER. 1758. 181
il
étoient dans les Ports de la partie de l'Oueft ,
ſe rendit au Cap , d'où il devoit faire fon retour
en France , convoyant tous les Bâtimens de commerce
qui s'étoient raflemblés dans ce Port .
Son Eſcadre étoit alors compofée des deux Vaiffeaux
l'Intrépide , de 74 canons , & de l'Opiniâtre,
de 64 ; de la Frégate la Licorne , du Vaiffeau Anglois
le Greenvich, de so canons , dont l'Eſcadre ,
commandée par M. le Chevalier de Bauffiemont ,
s'étoit emparée au mois de Mars de l'année derniere
, & qui avoit été armé au Cap fous le conmandement
de M. Foucault , Capitaine de Vaiffeau
, & de la Frégate la Sauvage , cominandée
par M. de Saint- Victoret , que M. le Chevalier de
Bauffremont avoit laiffé à Saint- Domingue.
M. de Kerfaint fut bientôt informé que les
ennemis l'attendoient au nombre de cinq à fix
Vaiffeaux de guerre , avec près de quarante Corfaires
qu'ils avoient raffemblés pour l'attaquer ,
lorfqu'il feroit en mer avec la Flotte qu'il devoit
escorter , & que dans cette vue ils formoient une
chaîne depuis l'endroit appellé la Grange , juf
qu'au débouquement des Caïques. Il prit des
mefares pour être inftruit de leurs manoeuvres , &
pour pouvoir y régler les fiennes avec les précaut .
tions convenables. La nuit du 20 au 21 đ’Octobre
, il fe détermina à fortir avec fon Efcadre . II
prit feulement le Vaiffeau du Roi le Sceptre , armé
& chargé en Flûte , & commandé par M. Clavel ,
Lieutenant de Port , avec la Flûte l'Outarde , qui
avoit auffi fon chargement , & il donna par rap
port à la Flotte des ordres relatifs aux différens
événemens que pouvoit avoir l'entreprife qu'il
méditoit. Dès la pointe du jour , il découvrit le
Commandant de l'Eſcadre ennemie qui étoit alors
avec trois Vaiffeaux ; & ayant coupé entre luive
182 MERCURE DE FRANCE .
les Caïques , il le ferra dans le vent pour l'empê
cher de rejoindre les forces qu'il devoit avoir dans
la partie du Nord- oueft. A huit heures , les ennemis
prirent chaffe , & manoeuvrerent pour conferver
l'avantage du vent. M. de Kerfaint faifoit
de fon côté tout ce qu'il pouvoit pour le gagner,
& il commençoit à efpérer d'y parvenir , lorfqu'à
quatre heures après - midi les ennemis ſe déterminerent
enfin à fe préfenter au combat. Leurs
Vaiffeaux étoient l'Edimbourg , de 70 canons , la
Princeffe Augufte & le Dreadnought , de 60 canons
chacun. Ils s'approchérent tous trois fur la même
ligne , en prenant par la tête l'Eſcadre du Roi.
L'Intrépide faifoit l'avant- garde ; il étoit ſuivi da
Greenvich , du Sceptre & de l'Opiniâtre , & ce
dernier faifoit l'arriere-garde ; la Flûte & les deux
Frégates étoient fur les aîles. Le combat commença
par trois coups de canon que M. de Kerfaint
fit tirer de fa batterie baffe fur celui des trois
Vaiffeaux ennemis qui lui étoit oppofé , & qui
étoit le Commandant. Ce Vaiffeau lui ayant fur
le champ ripofté par fes batteries haute & baffe ,
dès la feconde volée le dégréa totalement de fes
deux huniers & de fon perroquet de fougue , &
lui mit beaucoup de monde hors de combat. M.
de Kerfaint fit cependant le feu le plus vif. Son
Vaiffeau étant hors d'état d'obéir aux manoeuvres
néceffaires pour l'abordage , M. de Kerfaint ne
put faire que d'inutiles efforts pour y parvenir.
Ayant reçu trois bleffures , qu'on crut d'abord
mortelles , on fut obligé de l'emporter pour le
panfer ; mais il ſe trouvà bientôt en état de remonter
fur le pont. Il trouva que fa mifaine qu'il
avoit fait fervir avoit été mife en lambeaux , & les
manoeuvres coupées. Le Commandant Anglois
avoit un peu gagné de l'avant , & un fecond Vaif
FEVRIER. 1758. 183
feau chauffoit l'Intrépide par la hanche . Dans ce
moment M. de Kerfaint fut obligé , pour faire
place à un de fes Vaiffeaux , de déranger fon feu ,
& fe trouva par-là expofé à celui des trois Vailfeaux
ennemis , qui , par leur mitraille , acheverent
de le dégréer. Il trouva cependant le
moyen de revenir au vent , & fit quitter prife au
Vaiffeau ennemi qui avoit pris la place du Commandant.
L'Opiniâtre , qui de fon côté le trouvoit
un peu éloigné au commencement du combat ,
étoit venu promptement fe mettre en ligne ; il
faifoit un feu terrible & occupoit deux Vaiffeaux.
il avoit dégagé le Sceptre , qui , quoique chargé ,
& n'ayant que fa feconde batterie , avoit foutenu
durant quelque temps le feu de ces deux Vailfeaux.
Le Greenvich qui , avec le Sceptre , avoit
entamé le combat contre deux Vaiſſeaux , dans le
temps que l'Intrépide le battoit contre le Commandant
ennemi , fe trouvoit fous le vent par
les différentes manoeuvres des Vaiffeaux , & faifoit
fes efforts pour fe rapprocher. Sur ces entrefaites
, le Commandant Anglois , qui s'étoit laiffé
culer , fe trouva par le travers de l'Intrépide ; celui-
ci lui envoya la bordée de fa batterie baffe &
tous les canons parurent porter. Un autre Vaifſeau
ennemi arrivoit derriere l'Intrépide comme
pour le canonner en pouppe . M. de Kerfaint fit
paffer les canons de retraite dont il lui tira deux
ou trois coups . Il n'en reçut que deux de ce Vaiffeau.
Lorsqu'il s'attendoit à recommencer le combat
contre le Commandant , il le vit mettre un
pavillon & une flamme ; à ce fignal les trois Vaiffeaux
tinrent le vent , & en profiterent pour fe retirer
à toutes voiles. Il étoit alors environ fix heures
& demie , le combat ayant duré plus de deux
heures. Il commençoit à faire nuit , l'Intrépide
184 MERCURE DE FRANCE .
& l'Opiniâtre le trouvoient totalement dégréés , la
mer étoit groffe & il y avoit apparence de mauvais
temps . M. de Kerfaint , hors d'état par-là de pour
fuivre les trois Vaiffeaux ennemis , s'occupa des
moyens de réparer le fien , pour combattre les
autres Vaiffeaux qui pourroient le préfenter. Outre
fon dégréement , l'Intrépide avoit fix coups de
canon à l'eau & en faifoit beaucoup . Mais M. de
Kerfaint ayant appris fur les dix heures que l'Opiniâtre
venoit de démâter & ſe trouvoit abfolument
hors d'état de manoeuvrer , il donna ordre aux
deux Frégates & à la Flûte l'Outarde de lui donner
les fecours néceffaires , & prit le parti de faire
rentrer l'Eſcadre au Cap . On doit toutes fortes
d'éloges à la bonne conduite de M. de Kerfaint ,
qui a donné en cette occafion les plus belles marques
de valeur , d'expériences & de capacité. I
a été parfaitement fecondé à tous égards par M.
de Moëlien. M. Clavel s'eft diftingué , quoique
fon Vaiffeau n'eût , comme on l'a déja dit , que fa
feconde batterie , & fût chargé en flûte. M. Foucault
a fait tout ce qu'on pouvoit attendre de la
mauvaiſe matche de fon Vaiffeau , & de la pofirion
où il s'est trouvé. Les deux Frégates & la
Flûte ont exécuté les ordres de M. de Kerfaint qui
a trouvé pareillement la plus grande ardeur dans
tous les Officiers , & la plus grande volonté dans
tous les équipages . Un événement affez extraor
dinaire a irrité particuliérement leur intrépidité.
Dès le commencement du combat , on s'eſt apperçu
que les canons des ennemis étoient chargés
de boulets enchaînés , de chaînes tranchantes ,
de valets fouffrés , & de toutes fortes de mitrailles
compofées d'artifice & de matieres combuſtibles
qui mettoient le feu partout . Un Officier de l'In-
Trepide ayant été renverfé par un de fés valers foufFEVRIER.
1758.
185
frés qui l'avoit atteint fur le dos , le derriere de
fon habit fut confumé par le feu , & parmi les
morts & les bleffés , il y en a plufieurs qui ont été
réellement brûlés. Ainfi il ne doit pas paroître
furprenant que dans un combat de cette efpece ,
les Vaiffeaux l'Intrépide & l'Opiniâtre ayent été fi
fort maltraités. MM. Defontenu , Enfeigne de
Vaiffeau , & de Gouillon , Garde de la Marine ,
fur l'Intrépide ; MM. Gargiau & de la Tulaye ,
Gardes de la Marine fur l'Opiniâtre , & M. Durbourcq
, Officier bleu fur le Gréenvich , ont été
tués , ainfi que 27 hommes fur l'Intrépide , 19
fur l'Opiniâtre , 7 fur le Gréenvich , & 6 fur le
Sceptre. Les Officiers bleffés font : fur l'Intrépide
MM . de Kerfaint de 9 bleffures différentes , dont
quelques-unes confidérables , mais aucune de dangereufe
: d'Argouges , Lieutenant , de 2 bleffures
à mitraille au bras droit , avec des contufions
confidérables ; de Saint- Denis , Lieutenant , d'une
bleffure à mitraille au vifage ; M. de Leliorme
Officier Suédois , d'une pareille au bras
gauche avec contufion fur l'articulation de ce bras ;
& M. de Guernifac , Garde- Marine , fur le même
Vaiffeau , a eu la main brûlée . Sur l'Opiniâtre ,
M. de Moëlien a eu un éclat à la jambe droite ,
dont les mufcles ont été offenfés ; M. Longchamp,
Lieutenant , à été bleffé de plufieurs éclats qui ont
pénétré les muſcles de la jambe droite , & M.
d'Aigremont , Enfeigne , a reçu une balle à la
cuiffe droite. Le nombre des bleffés dans les équipages
, eft de 123 fur l'Intrépide , de 70 fur l'Opiniâtre
, de 25 fur le Gréenvich , & de 12 fur le
Sceptre.
M. de Kerfaint après la rentrée au Cap , a tra
vaillé à la réparation de fon Efcadre , & le 13 de
Novembre il s'eft trouvé en état d'en partit avec
186 MERCURE DE FRANCE.
une Flotte de 41 bâtimens , fans que les ennemis
ayent reparu fur la côte. On a fçu que les trois
Vaiffeaux qui avoient combattu étoient en fi mau.
vais état , qu'ils avoient été obligés de fe faire remorquer
par des Corfaires , pour fe rendre à la Jamaïque
, & que leur perte étoit infiniment plus
confidérable que celle des Vaiffeaux du Roi. Leurs
équipages s'étoient auffi trouvés beaucoup plus
nombreux , parce qu'ils les avoient fortifiées autant
qu'ils avoient jugé à propos avec ceux de leurs
Corfaires.
M. de Kerfaint a effuyé de fort mauvais temps
aux atterrages . Son Efcadre & fon convoi ont été
féparés. Le Sceptre, l'Opiniâtre & l'Intrépide , font
entrés fucceffivement à Breft ; les Frégates la
Sauvage & la Licorne , & la Flûte l'Outarde , ont
mouillé à Morlaix . Quelques Navires marchands
font entrés auffi dans ces deux Ports ; & l'on eft
informé qu'il y en a plufieurs qui fe font déja
rendus dans d'autres Ports . Le Greenvich a échoué
auprès du Conquet . L'Opiniâtre étoit rentré heureufement
le i de ce mois à Breft ; mais un coup
de vent des plus violens qui s'eft élevé la nuit du
13 au 14 , ayant fait rompre les cables de ce
Vaiffeau , il a éprouvé le même accident que le
Greenvich. On travailloit à les relever l'un & l'autre
.
A l'égard du Vaiffeau l'Achille , de la Compagnie
des Indes , il a été condamné au Cap , & fa
cargaifon , dont l'objet eft de plus de cinq millions
, à été verfée fur les Vaiffeaux & Flûtes da
Roi.
On a reçu auffi la nouvelle que l'Eſcadre de Sa
Majefté , de trois Vaiffeaux & de quatre Frégates
commandée par M. de Sarabran - Grammont ,
Capitaine de Vaiffeau , étoit rentreé heureuſeFEVRIER.
1758. 187
ment le 10 de ce mois à Toulon , efcortant un
convoi de dix-fept bâtimens de commerce , venans
du Levant , très-richement chargés .
Un Corfaire de Dunkerque a pris & conduit ici
avant-hier le Paquebot de Douvres pour Fleffingue.
Mais le Capitaine , avant que de fe rendre ,
avoit eu la précaution de jetter àla mer la malle du
16 de ce mois qui étoit à bord de ce bâtiment .
Le Corfaire la Marquise de Parail , de ce Port ,
commandé par le Capitaine Gerard . Morel , s'eft
emparé du Navire Anglois l'Elifabeth , allant de
la Virginie à Aberdeen en Ecoffe , avec une cargaifon
de 192 boucauts de tabac , de 20 milliers
de fer cru , & de 8 à 10 mille douves. Cette prife
a été conduite à Bergue en Norwege.
COMPLIMENT fait à M. de Brou , Intendant
de la Généralité de Rouen , en la Ville de Magny
, par M... à la tête de la Bourgeoifie , le
28 Octobre 1757.
MONSEIGNEUR
ONSEIGNEUR , nous apportons aux pieds de
votre grandeur le tribut de nos hommages, & le
préfent de nos coeurs . Recevez l'un , il vous eft
dû ; agréez l'autre , il eft digne de vous.
Quoi de plus beau , Monfeigneur , que d'imprimer
le refpect par l'éclat d'un rang qu'on
doit au mérite ? Quoi de plus doux que de s'attirer
l'amour par les vertus précieufes de l'humanité
?
Vous jouiffez , Monfeigneur , de ce double
avantage. Nous refpectons en vous le Magiftrat
éclairé , fage , integre . Nous aimons l'homme
bienfaifant , tendre , compatiffant,
Puiffe le Ciel favorable à nos voeux , laiſſer en188
MERCURE DE FRANCE.
core long-temps en vos mains , Monfeigneur,
les rênes de cette province , que vous gouvernez
avec tant de douceur , & qui n'enviſage point
dans l'avenir de plus grand malheur que celui de
vous perdre !
MORTS.
MESSIRE N. de Toulouze de Lautrec , Abbé
de l'Abbaye Royale de Candeil , mourut à Tou
loufe le 6 Janvier , dans fa foixante - onzieme année.
Meffire Pierre-Martin de Caudron de Cantin ,
Abbé de l'Abbaye Royale de Poultieres , Ordre
de Saint Benoît Dioceſe de Langres , & Prieur
de Monftrelet , Dioceſe de Nantes , eft mort en
fon Abbaye le 7 , âgé de plus de foixante- douze
ans .
Dame Marie-Elifabeth de Lamoignon , veuve
de Cefar Antoine de la Luzerne , Comte de Beuzeville
, Maréchal des Camps & Armées du Roi , eſt
morte ici le 13 , dans la quarante- troifieme année
de fon âge.
ADDITION
A LA PARTIE FUGITIVE.
VERS
A MONSIEUR LE CONTROLEUR GENERAL.
QU'EST devenu ce beau délire ,
Qui jadis enchantoit mes fens ?
FEVRIER. 1758 . 189
A mes doigts s'échappe ma lyre ,
Ma Mufe a perdu fes accens .
Par refpect pour le miniftere ,
Les voilà toutes deux contraintes à fe taire .
Quel eft le moment , le loifir ,
Quel est le légitime ufage.
Qu'en effet on puiffe choifir ,
Pour vous rendre , Seigneur , un poétique hom
inage ?
Verve importune , laiffe -moi :
Si des voeux que je forme en mon ame diſcrete ,
Tu ne peux être l'interprete ,..
Qu'importe il pourront bien être éxaucés fans.
toi.
A Poreille des dieux s'éleve fans nuage
Le fentiment plutôt que le langage.
M. TANEVOT.
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE,
Hopital de M. le Maréchal Duc de Biron,
Neuvieme traitement depuisfon établiſſement.
LE nommé la Réjouiffance , Compagnie Colonelle,
entré le 13 Octobre, & forti le 8 Novembre,
parfaitement guéri,
Le nommé Thibault , Compagnie de la Tour ,
190 MERCURE DE FRANCE.
entré le 6 Octobre , & forti le 22 Novembre , part
faitement guéri ...
Le nommé Blois , Compagnie de Voifenon,
entré le 6 Octobre , & forti le 22 Novembre, parfaitement
guéri .
Le nommé Durel , Compagnie de la Vieuville, 1 :
entré le 16 , & forti le 29 Novembre , parfaitement
guéri.
Le nommé la Meule , Compagnie de Mathan ,
entré le 20 , & forti le 29 Novembre , parfaitement
guéri.
Le nommé Desjardins , Compagnie de Baglion,
entré le 21 , & forti le 29 Novembre , parfaitement
guéri.
Le nommé la Grenade , Compagnie de Tourville
, entré le 22 , & forti le 29 Novembre , parfaitement
guéri.
Le nommé Blanchet , Compagnie de Lautrec ,
entré le 27 , & forti le 29 Novembre , parfaitement
guéri.
Le nommé Arpin , Compagnie de Baglion ,
entré le 3 Novembre , & forti le 20 Décembre ,
parfaitement guéri .
Le nommé Condé , Compagnie de Nolivos ,
entré le 10 Novembre , & forti le 20 Décembre ,
parfaitement guéri .
Le nommé Bellehumeur, Compagnie de Cheva.
lier , entré le 10 Novembre , & forti le 20 Décembre
, parfaitement guéri .
Le nommé S. Paul , Compagnie de Rafilly ,
entré le 10 Novembre , & forti le 27 Décembre.
L'on n'aflure point la guériſon de ce foldat. Son
traitement ayant été interrompu par plufieurs acçès
desesgoutte , & lui n'ayant pas voulu donner le
semps qu'on l'achevât.
Nous avons annoncé dans le volume de Janvier
FEVRIER. 1758. 191
3 , &
qu'il fe feroit une révue générale ( on obfervera
que cette revue s'eſt déja faite trois fois de tous les
foldats quelconques , traités & guéris par M. Keyfer
, depuis l'établiffement de l'Hôpital jufqu'à ce
jour. Cette revue vient de fe faire le mardi
le vendredi 6 Janvier , en préfence de MM . les
Officiers -Majors du Régiment , de MM . Verdelan
, Médecin de S. A. S. Monfeigneur le Prince
de Condé , Poiffonnier le jeune , Boury & Demours
, Docteurs en Médecine , lefquels ont bien
voulu affifter à la premiere revue ; MM . Morand ,
Chirurgien -Major des Invalides , Faget & du Fouare
, Chirurgiens- Majors du Régiment des Gardes-
Françoiſes , & Guerin , Chirurgien- Major des
Moufquetaires , Infpecteur & Major de l'Hôpital
de M. le Maréchal de Biron .
Nous ne répéterons point ici les noms de chaque
foldat , ni les détails de leur traitement, dont
il a été rendu un compte exact dans les précédens
Mercures , ne voulant pas abuſer , ni de l'attention
du public , ni de la place que M. de Boiffy veut
bien nous donner dans ce volume , & nous nous
> contenterons de dire que dans le nombre confidérable
des foldats traités jufqu'ici , il ne s'en eft
trouvé que fept à huit qui ont été décidés à revoir
comme fufpectés , foit pour avoir revu des femmes
& repris de nouveau le mal , foit pour avoir
confervé des vices locaux & fait trop peu d'ufage
du remede , foit enfin , pour avoir été véritablement
manqués , ce dont on conviendra , & l'on
rendra un compte vrai à la revue prochaine quí
en fera faite ; toutes les guérifons des autres , au
nombre de près de deux cens , fe trouvant d'ail
leurs bien conftantes , & tous les foldats jouiffant :
de la meilleure fanté,
192 MERCURE DE FRANCE.
Etat des quatre Malades fur les dix qui ont été
traités dans les Hôpitaux de Marſeille , annoncés
dans les volumes précédens , & dont on a promis
de rendre compte.
. Marie Cujés , âgée de 8 ans , avoit eu , ily a
quatre ans , la Maladie Vénérienne , pour laquelle
elle avoit été traitée. Elle avoit un ulceré trèsprofond
à la partie fupérieure du. pariétat droit ,
de la largeur d'une piece de vingt- quatre fols ;
deux fur le front de la largeur d'un écu de trois
livress un fur la partie inférieure du fourcil droit ,
avec un finus qui perçoit le mufcle fourcillier ; ce
qui avoit occafionné une infiltration à la paupiere
fupérieure , & l'avoit rendue groffe comme un
ceufde poule ; un quatrieme ulcere fur la partie
fupérieure du nez , & deux finus au deffous du
grand angle de l'oeil gauche un cinquieme au mi- `
lieu de la mâchoire inférieure , avec dureté de la
groffeur d'une noix ; un fixieme ulcere de quatre
pouces de longueur , fur la partie fupérieure du
fternum avec une exoftofe de la groffeur d'une
noix ; un feptieme ulcere au milieu de la clavicule
; ; un cautere au bras gauche , des douleurs de
tête fi violentes qu'elle ne pouvoit prendre aucun
repos ; un appauvriffement de fang fi confidérable
que la malade étoit entiérement defféchée ; enfin
cette femme étoit dans un état fi fâcheux , qu'il
étoit très -problématique de l'entreprendre & de
fe flatter de la guérir . Elle jɔuit actuellement de
la meilleure fanté.
2. Pierre Cujés fon mari , avoit des douleurs
nocturnes dans tous les membres , & des fiſtulesi
fur toutes les parties de fon corps . Il eſt parfaite
ment guéri.
3. Marie Dupré avoit , outre les fymptômes orordinaires
,
FEVRIER. 1758. 193
dinaires , des douleurs très -aigues aux extrêmités
inférieures , dont elle ne fe reffent plus.
4. Anne Imbert , outre les fymptômes ordinaires,
avoit des douleurs aux cuiffes & aux genoux ,
fort aigues , dont elle eft parfaitement guérie.
CERTIFICAT de Meffieurs les Recteurs de l'Hôpital
, aufujet de ces quatre Malades.
Nous,fouffignés , Recteurs de l'Hôpital général
de la grande Miféricorde de cette Ville de Marfeille
, certifions que nous avons remis à M. Naudinat
les quatre Malades dont l'état est constaté
ci-deffus , & qu'il les a traités avec les dragées anti-
vénériennes de M. Keyfer , jufqu'à la parfaite
guériſon qui s'en eft enfuivie : en foi de quoi nous
avons donné le préfent certificat . A Marſeille , ce
2 Novembre 1757. Bruttier , Lafont , Lombaut
Barrot , Sabatier , Judavaque , Aubergy- Gouffé,
de Troivilles , Lefbrot , Teileire.

M. Keyfer annonce au public , qu'ayant actuel
lement multiplié les envois de fon remede à l'infini
& recevant tous les jours de mille endroits
des lettres & des certificats authentiques qui lui
apprennent les fuccès journaliers tant des épreuves
déja faites , que de celles qui fe font tous les jours ,
il n'en peut inférer ici le nombre qui devient immenfe
; mais qu'il en rendra compte à la fin de
chaque année , par un écrit féparé .
Qu'il donnera auffi inceffamment la lifte générale
de tous fes correfpondans , dans chaque Ville
du Royaume & celles des Pays étrangers , n'attendant
pour cela que le confentement de quelquesuns
qui n'ont point encore fini leurs épreuves ; &
qu'en attendant , il avertit le public de bien prendre
garde de donner légérement fa confiance à
I
194 MERCURE DE FRANCE.
le
beaucoup de gens qui , foit à Paris , foit dans les
Provinces , fe vantent d'avoir fon remede ,
contrefont , & difent être fes correſpondans ; ce
qui eft d'autant plus faux , qu'il ne l'a donné jufqu'ici
, & ne le donnera qu'à une feule perſonne
dans chaque endroit .
Au refte , il croit n'avoir plus à fe défendre , ni
devoir répondre à de faux & malins écrits qui ſe
multiplient tous les jours , n'ayant ni le goût ni le
temps de le faire , & convaincu que' les gens fenfés
verront clairement que des milliers d'épreuves annoncées
, faites dans tous les lieux par les perfonnes
les plus connues dans la Médecine & la Chirurgie
, & qui n'ont aucune espece d'intérêt à vanter
la bonté de fon remede , fuffiront pour confondre
& faire rougir des gens qui fe font fait un
métier d'écrire fans miffion , & qui font affez mauvais
citoyens pour chercher & employer toutes
fortes de manoeuvres à faire échouer un remede .
dont il réfulte tant d'avantages pour l'humanité.
Il ne fe flatte pas de contenter tout le monde,
11 eft clair que , dans le genre des maladies qu'il·
entreprend, ilfe trouve par fois des complications
incurables : mais comme il ne donne & n'a jamais
donné fon remede , que pour ce qui eft Maladie
Vénérienne , il croit qu'on ne peut ni ne doit lui
demander autre chofe. Ce qui le fàche davantage,
& qu'il eft forcé de dire avec douleur ', c'eft qu'il
fe rencontre quelquefois , dans le cours de les traitemens
, des gens dont la mauvaiſe foi & la fourberie
font au-delà de tout ce qui fe peut imaginer:
gens qui , étant venus implorer fon fecours , aux
moyens defquels il s'eft prêté en galant homme ,
qu'il a guéris , fans autre efpoir que celui de leurs
promeffes ou leurs paroles d'honneur , font affez
lâches & affez méprifables pour le fouftraire aux
1
FEVRIER . 1758. 195
:
paiemens qu'ils ont promis par des billets ou engagemens
convenus, en le menaçant de dire qu'ils
ne font pas guéris , que fon remede leur a fait du
mal , & de donner même des certificats contre
lui. Il eft en état de prouver ce qu'il avance. Il
veut bien ne pas nommer des efpeces auffi méprifables
mais il eft muni de certificats vrais & fa-.
vorables de la part de tels gens , qui , féduits par
fes adverfaires , n'ont pas eu honte de leur en donner
de contraires , & dont il a été fait ufage dans
un dernier mémoire compofé contre lui . D'autres
qui , ayant leurs billets entre fes mains , & ayant
repris du mal nouveau depuis leurs guérifons
croient pouvoir impunément lui redemander leurs
engagemens , en lui faiſant de pareilles menaces.
Il eft en état de fe juftifier bien authentiquement
de tout ce que l'on pourroit jamais lui reprocher,
à toutes fortes d'égards ; & comme il a la vérité
& les faits pour lui , il ne craindra jamais de les
expofer aux yeux de qui il appartiendra.
Nous croyons devoir ajouter à l'article de M.
Keyfer , qu'il nous eft adreffé à nous- mêmes des
lettres qu'on nous prie d'inférer dans nos volumes
, que le peu d'efpace ne nous permet pas d'y
ajouter , mais qui font on ne peut pas plus favo
rables au remede qu'il adminiftre.
MEMOIRE GENEALOGIQUE
De la branche des Caumont de Picardie ,
connus fous le nom de Gauville , depuis
leur tranfmigration de Guyenne , vers
l'an 1400.
Les démarches qui ont été faites par Meffieurs
de Caumont de Gauville , tranfmigrés de Guien
I ij
196 MERCURE DE FRANCE:
ne ès Frontieres de Picardie & Normandie vers
l'an 1400 , pour ſe réunir à leur vraie origine ,
font trop connues , & ont trop affecté les perfonnes
de la plus haute confidération , & furtout
celles qui ont la bonté de s'intéreffer à leur fort ,
pour ne pas juftifier dans la circonftance préfente,
la légitimité de leurs prétentions & des moyens
fur lefquels ils s'apuient , pour fe raffoucher à la
Maifon de Caumont de Guienne , depuis Ducs
de la Force.
La Généalogie de M. de Caumont de Beauvilla,
qui paroît annoncer qu'il eft le feul rejetton de
cette illuftre Souche , opére une espece d'exclufion
peu favorable pour ceux de ce nom & Armes
anciennes qui fe croient en droit d'y prétendre.
L'on va travailler à diffiper ces préjugés par les
preuves fuivantes.
La Branche des Caumont de Gauville n'eft animée
en cela que du feul amour de la vérité , & de
la gloire de fe remonter à la pureté de fa fource.
Loin d'ici tous foupçons d'antitation : pour pouvoir
en préfumer , il faudroit prêter à Jean & à
Guy ou Guyot de Caumont , leurs Auteurs , des
perfpectives auffi prématurées qu'étendues , en
ayant amaffé des matériaux , comme Nom & Armes
dès l'année 1386 , dans la vue que leurs Succeffeurs
en fiffent un ufage frauduleux pour fe
greffer en 1757 , fur une Maifon à laquelle ils
n'auroient eu aucun raport , furtout dans un
temps où ils ignoroient les illuftrations qui devoient
décorer cette branche ainée , telles que des
Duchés & Bâtons de Maréchaux de France. On
Jaiffe le Public & les perfonnes défintérefféès , juges
d'une pareille précaution . Elles feront plus
a même d'en décider , fi elles veulent jetter les
yeux fur ce Mémoire , que l'on fera le plus ferré
le plus précis qu'il fera poffible.
FEVRIER. 1758. 197
Toutes les citations feront marquées au coinde
la vérité la plus fcrupuleufe : l'on offre d'en donner
la preuve , foit par titres originaux , foit par
différentes époques ou anecdotes tirées de la
Chambre des Comptes.
PREUVE de l'Identité des anciennes armes.
Il eft conftant que les premieres Armes de la
Maiſon Ducale de Caumont n'étoient point les
Léopards. M. le Duc de la Force convient qu'il
les porte par conceffion des Rois d'Angleterre ; la
tradition de cette Maiſon annonce que c'étoient
des Faces ou Bandes. Cette tradition va être appuyée
de preuves inconteftables . MM. les Ducs
de Lauzun qui font féparés de cette branche aînée,
vers l'an 1250 , ont toujours porté tiercé en bandes
; ce qui eft la même chofe que les Faces , à la
pofition de différence : donc les anciennes Armes
de la Maiſon Ducale de la Force n'étoient pas les
Léopards.
Guillelme ou Guillaume III , du nom qui for
me le douzieme degré de la Généalogie de la
Maiſon Ducale de la Force , donna quittance en
qualité d'Ecuyer à Hardouin le Roi , Tréforier
des guerres à Leuze , le mercredi 24 Septembre
1315. Cet acte eft fcellé de fon Sceau en cire
rouge , où il eft repréſenté à cheval , tenant fon
bouclier de la main gauche , fur lequel il paroît 3
Faces & 3 Léopards , le cheval caparaçonné des
mêmes armes. Il eft le premier que l'on voit
écarteler les Léopards avec les Faces .
Guillefme Raymond , Seigneur de Caumont ,
qui fait le XIII degré de la même généalogie ,
donna quittance le 18 Avril 1347 , à Jean Chauyel
, tréforier des guerres de 300 liv. pour le de
I iij
TOS MERCURE DE FRANCE .
meurant de fes gages : fon fceau eft en cire rouge ,
partie de 3 Léopards & d'un Facé.
26 Septembre 1352. Autre quittance du même ,
& fous le même fcel de 752 liv , donnée à Jacques
l'Empereur , tréforier des guerres.
Jean Bâtard de Guillelme ou Guillaume , légitimé
au Monceau S. Mayence , le 25 Mars 1346,
donna quittance fur fes gages de 15 liv. à Paris le
13 Octobre 1356 ; fon iceau eft en cire rouge ,
une face accompagnée de 3 Etoiles à fix raies :
comme bâtard il garda une face , le tiers des armes
de fa Maiſon avec différentes Brifures .
Ce que l'on vient de rapporter démontre clairement
que les Auteurs de la Maiſon Ducale de
Caumont, jufqu'au 13 dégré inclufivement , ont
porté les Faces pour Armes.
Nompar , qui a fait le 14 degré , quitta totalement
les faces en 1366 , pour prendre les léopards ',
armes d'Angleterre , pendant que Guillefme ou
Guillaume Raimond fon pere & fon grand- pere ,
avoient porté les faces écartelées avec les léopards,
comme on a dit ci - deffus , & dont on pourroit
'donner d'autres exemples.
Guillelme Raimont , Seigneur de Caumont ,
eut pour femme Efclamor de Defpins , dont il eut
trois enfans mâles , Nompar , Jean & Gaiton . Il
fit fon teftament en 1365 , par lequel il ſubſtitua
& rappella au défaut de hoirs mâles de Nompar
fon aîné , Jean fon fecord fils , auteur de la branche
des Caumont de Picardie ; il rappella auffi
Gafton fon troifieme fils.
Nompar , Seigneur de Caumont , qui fait le
quatorzieme degré de la généalogie de la branche
Ducale , époufa Magne de Caftelnau , par contrat
du 26 novembre 1368. Il rappella par fon
teftament dus août 1400 , Jean & Gaſton fes
FEVRIER. 1758 .
199
›freres :: ce titre eft en original dans les archives
de M. le Duc de la Force , ce qui prouve qu'il
connoiffoit leur exiftence jufques dans le commencement
du quatorzieme fiécle , & fait en même
temps une liaiſon parfaite avec les différentes
époques des quittances que Jean de Caumont a
données aux Tréforiers des guerres , que l'on va
ordre & par dates.
·
rapporter par
Il paroît par le compte de Guillaume Denfernet
, Tréforier des guerres , que Jean de Caumont
, Ecuyer- Servant avec neufautres Ecuyers ,
donna quittance de 150 liv . fur fes gages & de fes
Ecuyers , le 16 février 1386 , fcélée en cire rouge
du fceau de fes armes , trois faces furmontées
en chef de deux tourteaux & une étoile.
L'on voit une autre quittance en 1388 , fcélée
du même fcel , avec cette différence , que les
-trois faces font furmontées d'une étoile & de deux
tourteaux , & une autre fois d'une étoile & d'un
tourteau .
Tout le monde fçait que les armes varioient
anciennement , & que le fçeau du Gentilhomme
tenoit lieu de fa fignature : ioriqu'il lui arrivoit
de le perdre , il en faifoit déclaration juridique ,
le révoquoit , & pour qu'il ne lui pût porter aucun
préjudice , il déclaroit celui qu'il avoit pris
de nouveau , auquel il avoit fait quelque changement
ou addition .
Le Comte de Macéhéron , Tréforier des guerres
de l'année 1405 , marque que Jean de Cau-
-mont Ecuyer , fut reçu , avec plufieurs autres
-Ecuyers à fa fuite , à Gravelines , dans les mois de
juin , juillet & août 1404 ; il toucha plufieurs
fommes fur les gages de fes fervices militaires &
de fes Ecuyers , de Jean de Précy , Tréforier des
guerres : plufieurs montres & quittances de Jean
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de Caumont font fcélées de fon fcel en cire rou
ge , avec l'empreinte de fes armes , trois faces
furmontées de trois tourteaux , telles qu'il les a
tranfmis à Guy ou Guyot de Caumont fon fuccef.
feur & héritier , aux mêmes noms & armes que
fes defcendans ont portés, fans aucun changement
ni interruption jufqu'à ce jour.
Preuves présomptives de la Tranfmigration.
L'on a vu Jean & Gafton de Caumont freres ;
venir de Guienne pendant dix années confécutives
, fervir fur les frontieres de Normandie , Picardie
& Flandre , fous le commandement du Sire
d'Albret & des Ducs d'Aquitaine , avec à peu près
le même nombre d'Ecuyers à leur fuite , portant
le même nom & les mêmes armes avec cette
feule différence , que Gafton avoit changé quelque
chofe dans fes brifures ; c'eft pendant ces
guerres que la tranfmigration de Jean de Caumont
s'eft faite en Picardie ; l'on peut d'autant mieux
l'aflurer , que l'on ne voit pas qu'il ait fait aucun
établiffement de
ment dans la patrie ni rien qui annonce
qu'il fait mort fans postérité.
r
Jean étant admis frere de Gaſton , par une con
féquence néceffaire & abfolue , il eft auffi frere de
Nompar l'un fe prouve par l'autre , & établit
l'identité. L'on convient qu'il manque ici un contrat
qui dife que Guyot de Caumont eft fils de
Jean . Un titre de cette nature ſeroit trop fatis
faifant , puifque dans une généalogie de vingttrois
dégrés , il conftateroit la fucceffion & la filiation
d'une façon auffi précife & auffi claire que
celle d'un pere à fon fils . Malgré le défaut de ce
feul titre , il ne refte rien de louche ni d'équivoque
dans la jonction , parce qu'en rapprochant
C
FEVRIER. 1758. 201
ceux de M. le Duc de la Force , Pon y verra que
Nompar a rappellé Jean fon frere par fon teftament
du 5 août 1400. En remontant ceux de la
Branche de Caumont de Picardie , l'on y lira
que
Guyot de Caumont qui a fait fon teſtament le s
mai 1472 , s'étoit marié le 14 avril 1436 , en
fuppofant qu'il ait contracté mariage de 25 à 30
ans; tout eft rempli , de forte qu'il ne fe trouve
ni vuide , ni lacune , ni interruption dans la fucceffion
du nom & des armes dont Guyot de Caumont
& fes defcendans font les héritiers .
ont
Mais , dira- t-on fans doute , pourquoi Jean
dans fa tranfmigration n'a-t -il pas pris les léopards
que Nompar fon frere avoit adoptés , &
que Guillefime Raimond fon pere , avoit portés
avec les faces ? Il est tout fimple de répondre ,
qu'il ne le pouvoit , qu'il ne le devoit , parce que
la branche aînée qui tenoit pour lors le parti des
Rois d'Angleterre , n'a pu fe difpenfer de prendre
les léopards qu'elle avoit eus par conceffion
de ces mêmes Rois ; au lieu que Jean & Gaſton
qui étoient au fervice des Rois de France ,
confervé les faces , anciennes armes de leur maifon
, fans y mêler celles d'Angleterre contre qui
ils faifoient la guerre , ce qui indépendamment
de leurs différentes quittances rapportées ci - def
fus , eft prouvé par un titre latin , tiré fur l'onginal
de la Tour de Londres , par lequel Henri
V , Roi d'Angleterre , pour lors en poffeffion de
la Normandie , prononce la confifcation des biens
de Jean de Caumont , pour avoir porté les armes
contre lui : elle eft de Bayeux , datée de la fixieme
année de fon regne. Comme il feroit trop long
de rapporter ici tout ce qui peut militer en faveur
des Caumont de Picardie , l'on fe contentera de
dire , qu'après avoir ſuffiſamment détruit tous les
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
foupçons d'antitation , établi l'identité & la fucceffion
du nom & des armes fans interruption ,
prouvé le même nombre de degrés , après avoir
fait voir par un manufcrit fort étendu , l'extinction
des bâtards de ce nom , & démontré l'alibi
des différentes maifons de Caumont avec leſquel-
1es ils n'ont & ne peuvent avoir aucun rapport ,
ni par la contemporanité , ni par les titres , ni
par les fucceffions des terres , & encore moins par
Îa conformité des armes , le tout bien conftaté ,
ils continueront à fe dire hautement comme ils
ont toujours fait , non pas de la maifon de la Force
, parce que le Duché de ce nom n'en étoit
point l'appanage lors de leur féparation ; mais
bien defcendans des Caumont de Guienne ou Agenois
, depuis Ducs de la Force , à moins qu'on
ne leur faffe voir que Jean de Caumont frere de
Nompar , n'ait fait fouche ailleurs , ou ne ſoit
mort fans poftérité. M. de Caumont de Fontaine ,
ancien Major du Régiment des Dragons de la Reine
, qui a entrepris l'ouvrage de cette jonction ,
& qui continue avec foin fes recherches pour le
conduire à fa perfection , fe flatte que non-feulement
M. le Duc de la Force ne défapprouvera pas
l'ardeur & le zele avec lefquels il travaille , pour
fe réunir à une des plus grandes maiſons , d'où il
attend tout fon luftre & fa gloire ; mais encore
qu'il voudra bien l'aider de la communication de
fes titres , & furtout des teftamens de Guilleſme
Raimond & de Nompar de Caumont . Il s'appuye
fur neuf ou dix dégrés foutenus de titres originaux
, fans une feule méfalliance , pour le remonter
& tendre la main à M. le Duc de la Force : s'il
veut avoir la bonté d'en defcendre un feul , la jonction
fera faite felon l'ordre généalogique le plus
ftrict & le plus févere.
FEVRIER . 1758. 203
Si contre tout espoir , & par le malheur des
temps , le feul titre de jonction qui eft écarté , ne
le recouvre pas , & que l'on ne veuille point admettre
ceux qui devroient y ſuppléer , les Caumont
de Picardie s'en tiendront à la preuve qu'ils
ont donnée , qu'ils font nobles d'extraction militaire
dès l'an 1400 & au- deffus , portant les anciennes
armes des Caumont de Guienne dont on
ne voit pas l'origine , & dont les premiers auteurs
ont paru avec dignité & diftinction , foit à la
guerre , foit à la Cour , puifque Jean de Caumont
eft qualifié de Capitaine de cent quarante
hommes d'armes ; qu'on le voit fervir avec plufieurs
Ecuyers à fa fuite , & que Guy ou Guyot
de Caumont fon héritier & fucceffeur aux nom &
armes , étoit Ecuyer d'honneur du Roi Charles
VI, felon l'ordonnance de fon Hôtel , du mois de
ſeptembre 1418.
Ils ont de plus l'honneur d'appartenir à ce qu'il
y a de plus grandes maifons dans la Picardie & le
Vexin ils font en état d'en juftifier par des actes
de partages & de tutelles avec les Princes de
Montmorenci Logny , les Comtes de Mailli- Haucourt
, les Ducs de Biron & Belloy-Morangle ,
& d'autres alliances directes ou mutuelles , avec
les maifons de Mouy , de Conflans , d'Etrées , de
Gaillard -Bois , de Paulmy , au troifieme degré
par les Lefévre de Caumartin , d'Eftrades , de
Manneville , de Guiry- Chaumont , de Saveuſe
de la Boifiere - Chambort , de Boulainvilliers , de
Crény , d'Alencourt , de Monfure , de la Ruë-
Bernapré & autres , ce qui les autorife à fe remonter
à ce qu'il y a de plus élevé.
Le pere Simplicien qui a traité l'hiftoire des
Grands Officiers de la Couronne , auroit bien dû
conduire Jean & Gafton de Caumont freres de
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
Nompar , jufqu'à quelques degrés de leur fépara
tion , furtout les voyant rappellés par deux teftamens
confécutifs. Cette attention de fa part auroit
mis les chofes dans une évidence parfaite. Mais
non , il s'eft contenté de les laiffer en blanc au
treizieme degré de la généalogie de la maifon
Ducale de la Force : fans doute qu'il ignoroit leur
tranfmigration . On peut lui paffer cette omiffion,
après la confufion & l'erreur manifefte qu'il a faite
au feizieme degré de la même généalogie , où il
donne Charles de Caumont pour auteur de la branche
des Caumont de la Force , pendant que c'eft
lui qui a formé celle des Caumont de Monbeton
& de Beauvilla ; il n'a pas moins fallu que toute
la précifion , la pureté & l'autenticité des titres de
M. le Marquis de Caumont de Beauvilla , pour
détruire cette erreur & diffiper le préjugé où le
public & M. le Duc de la Force étoit lui- même ,
qu'il reftoit le dernier de fa maiſon. Les Caumont
de Gauville n'étoient point frappés de cette illufion.
Le mariage que Cofme de Caumont , Lieu
tenant- Colonel de Cavalerie , connu fous le nom
de Foucaucourt , avoit fait avec Ifabeau de Roquefeuille
, l'ayant rétabli dans fon ancienne Patrie , il
avoit été à portée de lier connoiffance avec Monfieur
de Caumont de Bauvilla , dont il s'eft trouvé
voifin par fa terre de Sérignac : comme ils
étoient l'un & l'autre plus près de leur fource , il
leur étoit plus facile d'en connoître les points de
féparation , ce qui faifoit qu'ils le regardoient deſ
cendans de la même fouche .
La liaiſon mutuelle qui avoit régné entre ces
deux maifons , a fubfifté jufqu'au décès du fieur
de Caumont de Foucaucourt arrivé en 1733 .
N'ayant point laiffé d'enfans , le grand éloignement
qu'il y a de Quercy en Picardie , a fait que
FEVRIER. 1758. 203
fes neveux ont perdu de vue cette branche de
Caumont de Beauvilla : c'eft avec toute la fatisfaction
poffible qu'ils la voyent revivre avec fplendeur
, par la repréfentation & le rappel authenti .
que de M. le Marquis de Caumont.
Les Caumont de Picardie ne fe remonteront que
jufqu'au treizieme degré de la maiſon Ducale de
la Force , qui fait le point de leur féparation . Ils
fuivent pour tout ce qui eft au- deffus , les généalogies
fubfiftantes de Meffieurs les Ducs de la
Force & de Lauzun.
Additions à l'arbre généalogique de la Maiſon de
Caumont.
XIII. Degré. Guillefme-Rémond , Seigneur de
Caumont, portoit pour armes trois faces & trois léopards.
Il a épouse Efclamonde Defpins. Ils ont eu
pour enfans mâles Nompar , Jean & Gafton : ce
dernier eft mort fans poftérité. Nompar a formé les
deux branches qui fuivent.
XIV. Degré. Nompar de Caumont , qui a
adopté les léopards .
Magne de Caftelnau , pour femme .
XV. Degré. Brandelis de Caumont.
Marguerite de Bretagne.
Branche de la Maifon Ducale de la Force.
XVI. Degré . François de Caumont .
Claude de Cardaillac.
XVII. Degré . Charles de Caumont.
Jeanne de Perrufe d'Efcar.
XVIII. Degré. François de Caumont.
Philippe de Beaupoil de la Force.
XIX . Degré. Jacques Nompar de Caumont
206 MERCURE DE FRANCE:
Duc de la Force , Pair & Maréchal de France.
Catherine de Gontault .
XX. Degré . Henri Nompar de Caumont, Duc
de la Force.
Marguerite Defcodeca.
XXI. Degré. Jacques de Caumont , Marquis
de Boiffe. 1
Louife de Saint Georges.
XXII. Degré. Jacques Nompar de Caumont ,
Duc de la Force.
Sufanne de Beringhen.
XXIII. Degré. Armand Nompar de Caumont,
Duc de la Force .
Anne- Elifabeth de Gruel de la Frette.
Branche des Caumont de Beauvilla.
XVI. Charles de Caumont de Berbiguieres .
Jeanne de Baynac.
XVII . Degré. François I. de Caumont de Berbiguieres.
Jeanne de Saint -Etienne de Montbeton .
XVIII. Degré. François II. de Caumont de
Berbiguieres & de Montbeton.
Olimpe de Bitel du Buis.
XIX. Degré. Hercules de Caumont , Sieur de
Beauvilla.
Claude de Puis d'Orfille.
XX. Degré. François de Caumont de Beauvilla.
Jeanne de Langlade.
XXI. Degré. Bernard de Caumont de Beauvilla.
.Marie de Brois de S. André .
XXII. Degré. Jean-François de Caumont de
Beauvilla.
1
FEVRIER. 1758. 207
Jeanne de Maury.
XXIII. Degré. Bertrand de Caumont de Beanvilla.
Gallard de Braffac de Bearn.
XIII . Degré. Jean de Caumont a formé la
branche qui fuit.
Branche des Caumont de Gauville.
XIV. Degré. Jean de Caumont a pris les faces
pour armes. On lui donne Jeanne Danchot pour
femme.
XV. Degré. Gui ou Guyot de Caumont.
Marguerite de Fourdrinoy.
XVI. Degré. Jean de Caumont.
Marguerite de Boulainvilliers.
XVII. Degré. Antoine de Caumont aſſiſta au
mariage de Jean fon fils.
XVIII . Degré. Jean de Caumont.
I. Appolline de Montomer.
II. Antoinette de Manneville .
XIX. Degré. Antoine II. de Caumont.
Sufanne de Monfure.
II. Magdeleine du Bois.
XX . Degré. Antoine III. de Caumont .
Catherine le Fevre de Caumartin. ·
II. Marguerite d'Acheux .
XXI . Degré . Louis - Gabriel de Caumont.
Marie-Jeanne de Guerfan.
XXII. Degré. François - Marie de Caumont.
Eléonore Sabine le Meffier de Menillets.
XXIII. Degré. Augufte - Marie de Caumont,
Cornette au régiment des dragons de la Reine.
208 MERCURE DE FRANCE .
AVIS fur la Loterie accordée par le Roi à fon Ecole
Royale Militaire , par Arrêt du Conseil du 15
Octobre 1757.
LA Loterie accordée par Sa Majeſté à ſon Ecole
Militaire , eft compofée fur les principes de celles
qui font établies depuis long - temps à Genes ,
Rome , à Venife , à Milan , à Naples , & en
dernier lieu par l'Impératrice Reine dans fes Etats
héréditaires d'Allemagne , & à Prague.
Cette Loterie confifte en 90 numéros , depuis
1 jufques & compris 90 , à chacun defquels on a
joint , fuivant l'ufage d'Italie , un nom de Fille ,
pour les mieux diftinguer. De ces 90 numéros ,
renfermés tous dans une roue de fortune , on en
tire cinq feulement au hazard à chaque tirage ,
& ces cinq numéros décident de la perte ou du
gain de tous ceux qui ont mis à la Loterie. Il y
aura huit tirages par an .
On met à cette Loterie de trois manieres différentes
, par Extrait , par Ambe & par Terne.
Par Extrait : c'eft placer une fomme quelconque
fur un feul numéro . Si le numéro que l'on
aura choifi fe trouve parmi les cinq numéros
fortis de la roue , on gagnera is fois fa mife.
Si la mife eft de 24 livres , le lot fera de 360 liv.
on pourra mettre de cette maniere fur chaque
numéro , depuis 12 fols jufqu'à 6000 livres.
Par Ambe : c'eft placer une fomme quelconque
fur deux numéros enfemble. Si les deux numéros
que l'on aura ainfi choifis , fe trouvent
tous les deux parmi les cinq numéros fortis de
la roue , on gagnera un lot de 270 fois la miſe.
FEVRIER. 1758. 209
Si la mife eft de 24 liv. le lot fera de 6480 liv.
S'il ne fort qu'un des deux numéros , on ne gagnera
rien : on peut mettre de cette maniere depuis
12 fols jufqu'à 300 liv.
Par Terne : c'eft placer une fomme quelconque
fur trois numéros enfemble. Si les trois numéros
que l'on aura ainfi choifis , fe trouvent
tous les trois parmi les cinq numéros fortis de
la roue , on gagnera un lot de 5200 fois la
mife. Si la mife eft de 24 liv. le lot fera de
124800 liv. Si des trois numéros choifis il n'en
fort qu'un ou deux , on ne gagnera rien : on peut
mettre de cette maniere depuis 12 fols jufqu'à
150 liv.
On eft le maître du choix des numéros : ainfi
les mêmes numéros peuvent être pris concurremment
par 50 , 100 ou mille perfonnes plus ou
moins l'événement des numéros qu'elles ont
choifis , leur eft commun à toutes.
On peut mettre par Extrait fur plufieurs nu
méros , dans un feul & même billet , en plaçant
fur chacun une fomme quelconque ; on le peut
faire également par Ambe & par Terne, en payang
autant de fois la mife quelconque , que la quan
tité des numéros que l'on aura choifis , pourra
produire d'Ambes ou de Ternes : 3 numéros font
3 Ambes , 4 numéros font 6 Ambes , s numéros
font 10 Ambes , & c.
Am-
Exemple. Soient les numéros 7 , 15 , 22 .
bes qui en résultent : 7-15 . 7-22 . 15-22.
Soient les quatre numéros 10 , 25 , 60 , 71 .
Ambes qui en résultent : 10-25. 10-60. 10-71 .
25-60. 25-71.60-71.
Soient les cinq numéros 11 , 22 , 26 , 30 , 60:
Ambes qui en résultent : 11-22. 11-26.11-30.
11-60. 22-26 . 22-30. 22-60 , 26-30, 26-604
30-60.
210 MERCURE DE FRANCE.
Par conféquent , fi on veut mettre 24 liv . par
Ambe fur 3 numéros , il faudra payer 72 livres.
On payera 144 liv . pour 4 numéros ,
& 240 liv.
pours numéros.
Il en fera de même fi on veut mettre par
Terne fur plufieurs numéros . Quatre numéros
font 4 Ternes ; cinq numéros font 10 Ternes , &c.
Exemple. Soient les 4 numéros 71 , 83 , 88 , 90 .
Ternes qui en résultent : 71 - 83 - 88. 71-83-90.
71-88-90 . 83 - 88 - 90 .
Soient les numéros 50 , 57 , 67 , 81 , 86.
Ternes qui en réfultent : 50-57-67 . 50-57-81 .
50-57-86. 50-67-81 . 50-67-86. 50-81-86.
57-67-81 . 57-67-86. 57-81-86 . 67-81-86.
On voit clairement que fi on veut mettre 6 liv.
par Terne fur quatre numéros , il faudra payer
24 livres . Si on veut placer la même miſe de
6 livres par Terne fur cinq numéros , il faudra
payer 60 liv. Si on a mis 6 liv . par Terne fur
cinq numéros , c'est - à -dire 60 liv. & que des cinq
numéros que l'on aura choifis , il en forte quatre,
on gagnera quatre lots de Terne , chacun de
5200 fois la mife , c'est-à- dire de 31200 liv . chacun.
Si les numéros choifis fortent tous les cinq
de la roue , on gagnera dix lots de Terne , faifanr
enfemble 3120co liv . On peut faire le calcul des
autres mifes fur la même regle.
Quoiqu'on ne puiffe jamais gagner à la Loterie
plus de cinq Extraits , dix Ambes & dix Ternes,
parce que les cinq numéros que l'on tire de la
roue , n'en font pas davantage , il est évident
cependant qu'en prenant une plus grande quantité
de numéros , on en a moins de contraires ;
& la chance par- là devient beaucoup plus avantageufe.
Enfin on peut mettre à cette Loterie fur telle
quantité de numéros qu'on veut.
Q
FEVRIER. 1758 . 211
Enſemble par Extrait & par Ambe.
Enſemble par Extrait & par Terne.
Enſemble par Ambe & par Terne.
Enſemble par Extrait , par Ambe & par Terne.
On va voir , par l'exemple ci-après , l'avantage
qu'on peut retirer en mettant à la Loterie de
cette derniere maniere . Suppofons la mife de
6 liv. fur cinq numéros quelconques , par Extrait,
par Ambe & par Terne : comme cinq numéros
font cinq Extraits , dix Ambes & dix Ternes , on
payera vingt- cinq fois 6 liv . qui font 150 livres.
Si un feul des cinq numéros fort de la roue ,
on gagnera un feul lot d'Extrait de quinze fois
la mife , c'eſt- à- dire 90 livres . S'il fort de la roue
deux numéros , on gagnera trois lots , deux lots
d'Extrait & un lot d'Ambe , pour chaque lot
d'Extrait 90 liv. & pour le lot d'Ambe 270 fois
la mife , ce qui fait 1620 liv. & en total 1800 liv .
S'il fort trois numéros des cinq qu'on aura choifis ,
on gagnera fept lots , trois lots d'Extrait , trois
lots d'Ambe & un lot de Terne ; pour chacun
des lots d'Extrait 90 liv. pour chacun des lots
d'Ambe 1620 liv . & pour le lot de Terne 5200
fois la mife de 6 liv. c'eft- à-dire 31200 liv. & en
total 36330 livres . S'il fort quatre numéros , on
gagnera quatorze lots ; fçavoir , quatre lots d'Extrait
, fix lots d'Ambe , quatre lots de Terne : ce
qui fera en total 134880 liv. Enfin fi tous les
cinq numéros fortent de la roue , on gagnera
vingt-cinq lots ; fçavoir , cinq lots d'Extrait , dix
lots d'Ambe & dix lots de Terne ; ce qui fera en
total 328650 livres.
On peut appliquer ce principe généralement
à toutes les mifes quelconques , plus ou moins
confidérables , ou par Extrait & par Ambe , ou
par Extrait & par Terne , ou par Ambe & par
212 MERCURE DE FRANCE .
Terne , ou par Extrait , par Ambe & par Terne:
On peut ajouter à ce détail une réflexion fort
fimple ; c'eft que cette Loterie pouvant perdre &
gagner , toutes les chances qu'elle offre font donc
plus égales & plus intéreffantes.
On pourra s'adreffer , pour mettre cette Lo
terie , à Paris , chez Lambert , Libraire & Receveur
de ladite Loterie ,rue & à côté de la Comédie
Françoile , en obfervant d'affranchir les lettres
& l'argent qu'on lui enverra. Il donnera aux
perfonnes qui le défireront , tous les éclairciffemens
dont elles auront beſoin , & leur enverra
même , fi elles le fouhaitent , l'Arrêt du Conſeil ,
qui fera imprimé inceffamment , & dont cet Avis
n'eft que l'extrait . Et à M. Ducoin , Négociant ,
rue du Mail , vis - à- vis l'hôtel d'Angleterre .
AVIS.
LESEs fieurs Bonnaire & René Loifillon , déja
excités & encouragés par des graces , ont établi
dans la ville d'Angers , leur patrie , une manu.
facture de toiles à voiles , dont ils ont toujours
augmenté le nombre des métiers battans. Le
Roi , pour les encourager encore , a accordé à
cette manufacture le titre de Manufacture Royale,
avec des
de diftinctions & des exempmarques
tions. L'Arrêt du Confeil eft du 17 May 1717.
LA
AUTR E.
A Veuve du fieur Simon Bailly , donne avis aut
Public , qu'elle continue de vendre & de débiter
des Savonnettes légeres de pure crême de favou ,
dont la propriété eft connue de tout le monde.
FEVRIER. 1758 . 213
Elle demeure toujours rue Pavée Saint Sauveur
roche la Comédie Italienne, à l'image S. Nicolas,
cochere.
Jans une porte
P
Errata dufecond Volume de Janvier.
Age 120 , lig. 25 , l'auteur étabit, lis. Pauteur
tablit.
Pag. 176, lig. derniere ,
Mais Omarfis , madame , à vos bontés ſe livre ,
if.
Mais Omarfis , Madame , à vos bontés le livre:
Pag. 189, lig. 14 & 15 , fur beaucoup d'intérêts .
lif. fur beaucoup d'intérêt.
LA France Littéraire, contenant les noms
& les ouvrages des Gens de Lettres, des Sçavans
& des Artiſtes célebres François , qui
vivent actuellement , augmentée du Catalogue
des Académies établies , tant à Paris
, que dans les différentes villes du
Royaume , & d'un autre Catalogue alphabétique
des Titres de chaque Ouvrage
fuivi du Nom de fon Auteur , pour l'année
1758. Prix 3 liv. brochée. A Paris ,
chez Duchefne , rue S. Jacques.
214
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Février , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 29 Janvier 1758. GUIRÔY.
བཞབ་
TABLE DES ARTICLES.

ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à M. de Boiffy , fur la quantité de vers
relatifs au jour de l'an , qu'on trouve dans les
Mercures de Janvier & de Février
Vers à M. l'Abbé de N. Aum . de M. le P....
Curé des Amognes ,
page s
par un
7
Vers à Mademoifelle H.... B.... fur le retour de
l'année 1758 ,
Vers à Madame la Comteffe d'Egmont ,
9.
ΤΟ
Ifmeine , traduction à Madame la Comteffe de
Carcado , ibid.
Le lion , à qui l'on arrache une dent , Fable , par
M. Desforges-Maillard , 22
Suite des Mélanges de Littératures , de quelques
Auteurs François 25
Cantate fur la convalefcence de M. le Prince de
Turenne , 36
Lettre de M. l'Abbé Jacquin , & c. à M. de Boiffy,
& Réflexions fur le plaifir que reffent un coeur
délicat à pardonner , 39 & 40
Vers à M. de Boullongne , Confeiller d'Etat , Inrendant
des Finances ,
Réponse au quatrain du Mercure de Nov. &c . 51
so
215
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure du mois de Février ,
Enigme ,
Logogryphe ,
ibid.
ibid.
52
54
Vers en Mufique pour M. & Madame de Monre
gard ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Lettre d'un Solitaire de Bretagne , au Marquis de
Mong....
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux ,
55
58
64- Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Avertiffement au fujet du Journal de Médecine ,
Chirurgie & Pharmacie, pour l'année 1758, 67
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Hiftoire. Précis de la folution d'un grand Problême
hiftorique , par le P. Féijoo , Bénédictin Eſpagnol
,
85
Art Militaire. Lettre à l'Auteur du Mercure , &
Examen de la Colonne qui fe trouve dans les
Rêveries du Maréchal de Saxe , & c. 102
Médecine. Remarque fur la Lettre de M. Duhamel
de Monceau , &c . 117
Séance publique de la Société des Lettres , Scien
ces & Arts de Clermont en Auvergne , &c. 125;
ART. IV. BEAUX-ARTS.
Mufique ,
Gravure ,
133
134
Horlogerie. Lettre à l'Auteur du Mercure , fur un
Cadran fingulier , 137
Méchanique, Lettre à l'Auteur du Mercure , 149
116
ART. V. SPICT CLES
Opera ,
Comédie Françoife ,
Extrait d'Iphigénie en Tauride ,
Comédie Italienne ,
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
Nouvelles de la Cour , de Paris &c ,
147
ibid.
148
172
173
179
Compliment fait à M. de Brou , Intendant de la
Généralité de Rouen ,
Morts ,
187
188
Addition à la Partie fugitive. Vers à M. le Contrôleur
Général.
Supplément à l'Article Chirurgie
ibid.
189
Mémoire Généalogique de la Branche des Caumont
de Picardie , 196
Avis fur la Loterie de l'Ecole Royale Militaire, 208
Avis divers , -212
Les Vers en Mufique doivent regarder la page sai
De l'Imprimerie de Ch, Ant. Jombert,
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS. 1758.
Diverfité, c'eft ma devife. La Fontaine.
Chez
Papillon
culp.
Cochin
Stiveion
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix a
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
}
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eſt à lui l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
que
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnani,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnani
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du port fur
leur
compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raison de 30 fols par volume , c'est -à-
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
dire
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A ij
On ſupplie lesperſonnes des provinces d'en:
voyerpar la poßte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance as
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ;
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obſervera
de rester à fon Bureau les Mardi;
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Li
vres , Eftampes & Mufique à annoncer¸
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mer.
cure , les autres Journaux , ainsi que les Li
wres , Estampes & Muſique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
Au commencement de chaque mois , on
délivre au Bureau du Mercure un volume
du Choix des meilleures pieces des anciens
Mercures , précédées d'un extrait du Mercure
François , dans le format du Mercure,
de France , & aux mêmes conditions.
MERCURE
DE FRANCE.
MAR S. 1758 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame L. G. N. 25 Novembre 1757 .
V OISINE trop pointilleufe ,
Trop mordante , trop railleufe ,
Que le Ciel , dans fa fureur ,
Sur cette rive ennuyeuſe ,
Conduifit pour mon malheur ;
Yous , qui , par vos moqueries
A iij
MERCURE DE FRANCE
Vos lardons , vos brufqueries ,
Sans ceffe me harcelez ;
Vous , qui , pleine d'artifice ,
De temps en temps me parlez
D'un ton benin & propice ,
Puis tout à coup par caprice ,``
L'inftant d'après m'accablez
De mille traits de malice ,
*
"
Croyez-vous donc que toujours,
Martyr de ma complaifance ,
Dans un ftupide filence ,
De tous vos piquans difcours
Je fouffrirai la licence
Non , c'en eft fait : de mon coeur
Un feu dévorant s'empare.
D'un courroux noir & barbare
J'éprouve toute l'aigreur.
Ah ! tremblez. Je vous prépare
Le plus terrible malheur.
Je veux ... oui , de ma vengeance ,
Je veux que la violence ,
De my vaine tolérance
Rachete les longs dégoûts .
De la fureur de fes coups ,
Je veux ... que toute la France (1 ),
Tout le globe ait connoiffance ,
t
la voie
(1 ) L'Auteur avoit menacé de fe venger de la
maniere la plus authentique. Il croit que
du Mercure le dégage suffisamment deſa parahe..
MAR S. 1758.
Et vous voye , à mes genoux ,
L'oeil en pleurs , le coeur en tranfe ,
Crier merci , filer doux ,
Et réclamer ma clémence.
Je veux ... devant votre époux ...
A les yeux , en la préfence ...
Je veux ... de tout mon couroux
Déployant la véhémence ;
Je veux quoi donc , direz-vous ? ...
Vous aimer à toute outrance .
Depuis long- temps je balance ,
Et j'en forme le deffein ;
Mais je me décide enfin ,
Et dans l'inftant je commence.
Quoi vous ne répondez rien
Et vous paroiffez rêveuſe ! ...
Ah ! Madame la rieufe ,
C'est à ce coup qu'on vous tientz
Oui , oui , je le fçavois bien
Qu'on trouveroit le moyen
De vous rendre férieuſe , ..
Et de mettre un petit frein
A ce caquet fi malin ,
Si mal parlant du prochain ,
Et d'humeur fi querelleufe .
Mais non , reprenez vos lens.
De vos propos agaçans.
Réveillez le badinage ,
Es d'un mot qui yous outrage ,
A.iv
$ MERCURE DE FRANCE:
Saififfez le jufte fens .
L'amour , dont votre ſageſſe
Se formalife & fe bleffe ,
N'eft point amour de tendreffe ,
Ou bien ne l'eft qu'à moitié :
Circonfpect & légitime ,
Il eft produit par l'eftime
Et borné par l'amitié.
LE VERRE NATUREL ,
OU LES CONSERVES ,
CONTE.
Un vendredi , au fortir de l'Opéra , la
Comteffe de *** fut reconduite par le Marquis
de *** . En defcendant de l'équipage ,
renvoyez vos gens , dit -elle . Vous fouperez
ici. J'ai cinq ou fix perfonnes de votre connoiffance
& un faumon admirable . Je fus
agréablement furprife , lorfque je vis arriver
il y a quelques jours d'une de mes terres
de Normandie , un courrier qui m'apportoit
une piece fi rare en cette faifon.
Mon maître d'hôtel affure qu'il eft excellent.
Entrez.
Le Marquis entra : il avoit un procès
très-confidérable. La Comteffe étoit pa
MAR S. 1758. 9
tente d'un de fes principaux Juges , & il
lui faifoit affidument la Cour.
La Comteffe avoit été jolie , & croyoit
l'être encore . Elle avoit eu beaucoup d'amans
, & par conféquent beaucoup d'intrigues
; il ne lui en reſtoit
que le fouvenir.
La compagnie ſe raſſembla , le Marquis
ne regretta plus fon temps & cette foi-
Erée , dès qu'il vit arriver Lufcide dont il
étoit amoureux . Un vieux Militaire , Commandeur
de Malte , qui avoit fait fes premieres
armes à la bataille de Stinkerque
lui donnoit la main ; un Abbé , un Magiftrat
arriverent . Enfin ils fe trouverent
fept , en comptant une niéce de la Comteffe
, jeune perfonne , aimable , que fa
tante ne trouvoit ni belle , ni fpirituelle :
parce qu'elle avoit quarante ans moins
qu'elle , & que dans le temps préfent tout
étoit fi changé , qu'il étoit impoffible qu'une
perfonne ſe formât. On n'avoit , ni la
politeffe d'autrefois , ni le bon ton ; enfin
elle critiquoit jufqu'à la mufique de nos
opéra , bien inférieure à celle de Lulli ,
de Campra & de fes émules . A la vérité ,
notre nouveau mode lui étoit inconnu ,
elle ne pouvoit déchiffrer un air de Rameau
, & fon gofier de foixante ans un
peu rauque , ne fe prêtoit point aux tons
A v
TO MERCURE DE FRANCE.
variés & brillans de notre mufique. Se
niéce les chantoit , & les chantoit bien ;
mais ils ne plaifoient pas davantage à la
Comteffe. Je ne puis fouffrir ces fredons ,
difoit elle .
Rien ne fut épargné. De la critique de
P'Opéra , elle paffa à celle de la Cour, &
de la Ville. Tour lui paroiffoit tombé. Le
vieux Militaire étoit de fon avis . Prefque
toute la compagnie applaudiffoit . Le Marquis
n'ofoit contredire , le ſouvenir de fon
procès lui lioit la langue . Il fourioit à la
dérobée avec Lufcide .
Ces difcours lui parurent fi infoutenables
, qu'après être convenu de tout , ib
hazarda modeftement quelques mots ; on
l'écouta. Il fe retracta prefque , fur ce que
fon fyftême paroiffoit déplaire. Enfin il
adreffa la parole à la Comteffe.
Madame , dit -il , vous avez raifon , le
monde eft bien changé. Seriez- vous curieufe
de le voir tel qu'il eft. Vraiment
oui , dit la Comteffe , rien ne feroit fr
charmant. J'ai , dit le Marquis , un menble
affez extraordinaire , des lunettes... Que
dites- vous , dit la Comteffe , des lunettes
Je ne m'en fers , ni ne veux m'en fervir....
Des lunettes... Elle alloit fe fâcher , lotfque
le Marquis reprenant la parole , lui
dit : Ma dame , faites-moi la grace de m'é
MAR S. 1758. IF
couter. Un de mes Ancêtres fuivit la mode
; & du temps de Godefroi de Bouillon ,
il alla à la Terre Sainte . Il y trouva de ces
Grecs fameux , qui ont porté les lettres en
Italie & en France. Ils étoient riches en fecrets
, en connoiffances fçavantes , & par
delfus tout cela fort amoureux de l'argent
des François.
Mon ayeul avoit du goût , & fçavoit
lire paffablement , ce qui n'étoit pas peu
dans ce fiecle. Il eut quelques converfa.
tions avec un de ces Virtuofes ( comme
les Italiens les appellent ) . Il l'étonna par
fes profondes lumieres , & le voyant avide
de belles chofes , il lui apprit qu'il étoit
poffeffeur de trois conferves qu'il tenoit de
la Fée Urgande , dont les effets étoient
merveilleux. Le prix en étoit exorbitant..
Mon ayeul curieux n'en fut point rebuté:
Il en promit tout ce qu'on voulut , & mit
feulement pour condition qu'il en feroit
F'expérience . Il faut noter qu'elles ne peu
vent fervir plus de huit jours . Elles fe caffent
d'elles- même , au bout de ce temps ,
par l'effort continuel que fouffre le verre
pour montrer à nos yeux , avides d'ètre :
trompés & accoutumés à l'être , les objets .
tels qu'ils font.
Le jour pris , l'expérience commencée ,
mon ayeul regarda fes camarades , & vie
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
la troupe des croifés dans fon véritable point
de vue. Il y découvrit beaucoup de libertinage
, quelques devots peu éclairés , & la
folie à la tête de cette troupe nombreuſe .
Il vit des actions de valeur fans motif&
fans fuite ; des conquêtes qu'on ne pouvoit
garder ; des alliés Grecs plus à crain
dre que les Sarrafins qu'on combattoit ; &
fouvent dans ces derniers des traits de générofité
, de bonne foi & de grandeur ,
rarement imités des Chrétiens. Il vit beaucoup
d'actions & d'entreprifes romanefques
; une dévotion ridicule mêlée à ce que
la Chevalerie errante eut jamais de plus
fou & de plus extravagant. Il vit beaucoup
d'autres chofes de cette efpece , &
s'en amufa quelque temps.
Il tourna les yeux vers fa patrie. Les
conferves fidelles lui montrerent des Royaumes
qui fe dépeuploient d'hommes & d'argent;
des abfens peu ménagés par ceux qui
reftoient ; des treves mal gardées ; des Valfaux
peu attachés à leurs Seigneurs légitimes
, qu'ils fuppofoient morts dès qu'ils
étoient partis.
Ce qui le frappa le plus , comme vous
n'en douterez pas , il vit fes terres en friche
, fes châteaux abandonnés . On dit même
qu'il entrevit quelqu'un auprès de fon
époufe qui ne lui fit pas plaifir.
{
MARS. 175
71 paya de fon argent & même d'une
partie de les équipages les deux conferves
précieuſes , & partit.
A peine eut il abordé en France , qu'if
dépêcha un Ecuyer vers fon époufe , &
pour s'éviter toute occafion de chagrin , il
fut bien aiſe de la prévenir ; il jura de ne
plus repartir , ce qu'il fit , & laiffa à fa
famille comme une chofe fans prix , les
deux conferves précieufes, avec le mémoire
de leur utilité , & de l'ufage qu'il avoit
fait de la premiere. Je l'ai de beaucoup
abrégé.
Vous me demanderez , pourquoi je ne
parle que d'une conferve , puifqu'il devroit
m'en refter deux . Mais un de mes an
cêtres fe fervit d'une des deux dans les
temps orageux de la ligue. Il vit que le
mafque d'une religion fainte couvroit mille
horreurs , & ne fervoit qu'à tromper le
vulgaire. Il vit & ne put douter , que le
devoir d'un bon Catholique eft d'être
toujours attaché à fon Roi . Il fuivit Henri
IV & fa fortune ; il eut le bonheur de plaire
à ce Prince , & fut même de fes favoris.
Il perdit tous fes biens dans cette guerre
civile , & en fut dédommagé avec avantage
par ce grand Roi , C'eft de lui dont
il eut la terre que je plaide , & après le gain
de mon procès , la chofe au monde à la
MERCURE DE FRANCE .
quelle je fuis le plus attaché , eft cette derniere
conferve.
Tout le monde s'émerveilla à ce récit.
Il ne faut pas dire avec quel emprellement
on le follicita de fe fervir de fes conferves,
& de ne pas les garder pour des héritiers
peu reconnoiffans. On n'ofoit dire d'en faire
ufage dans la compagnie , & de procurer
un plaifir fi extraordinaire aux convives
.
La Comteffe trancha le mot. J'ai ces
conferves , dit le Marquis , dans une de
mes terres proche Cognac fur la Charanté.
Terminons mon procès ; il eft prêt d'être
jugé. Je pars fi je le gagne , & fais le facrifice
de mes conferves , dès qu'il vous fait
plaifir . Tout le monde applaudit , & dès
le lendemain folliciteurs en campagne. On
remua tous les amis qu'on put imaginer .
Le vieux Commandeur intéreffa jufqu'à
l'Ambaffadeur de la Religion qui fe trouvoit
à Paris. Il promit d'être exact à payer
les refponfions , & à faire état des arrérages.
Enfin on follicita tant , que le Marquis
gagna fon affaire. Il fut exact , partit en
pofte. La compagnie étoit d'une impatience
extrême . Il arriva , & avec lui les conferves
tant défirées.
On prit jour. La Comteffe eut le premier
MARS. 1758. 15
Elle fit quelques fimagrées pour mettre
Tes lunettes ; les regarda plufieurs fois ,
affecta de les mettre d'un air gauche ; &
fon dégoût pour les lunettes cédant enfin
à la curiofité , elle les plaça jufte , & regarda
toutes fes anciennes connoiffances ,
Toutes lui parurent d'un ridicule af
freux , pas une qui ne voulût faire la jeune.
Celles qui portoient des coeffes avancées
, & prenoient un air de dévote ou de
prude , pour parler plus vrai , le faifoient
pour couvrir des cheveux blancs. L'habit
modefte qu'elles mettoient certains jours ,
& de préférence , paroiffoit relever leur
teint légérement plâtré. Elles avoient leurs
fourcils peints , pendant qu'elles crioient
contre le rouge , les mouches , & les ha
bits immodeftes des jeunes perfonnes.
Elle remarqua furtout une petite boiteufe
, laide à peindre , qui vouloit abfolument
marcher droit . Elle parloit de danfer
à tout propos , parce qu'elle avoit oui
dire que fon défaut favorifoit la danfe ;
portoit des couleurs , comme une fille de
quinze ans , quoiqu'elle eût plus d'un
demi fiecle ; enfin brouilloit affez volontiers
& fort adroitement , ceux qu'elle
fouhaitoit qui ne fe trouvaffent pas enfemble
, & ne fe viffent point ; le tont à
fon avantage , & pour
fon profit, Elle alloit
16 MERCURE DE FRANCE.
paffer l'automne à la campagne parce
qu'elle voyoit les Grands quitter la ville .
Comme la Comteffe ne l'aimoit point ,
elle la fixa long-temps , & étoit au défefpoir
de trouver de l'efprit fous tout ce ridicule
; elle ne le voyoit que dans l'obſcurité
, parce que la belle n'aimoit pas le
grand jour.
Elle ne fixa pas moins long -temps une
de fes amies ; elle fut étonnée de la voir
enivrée d'un nom qu'elle croyoit illuſtre ,
parce qu'elle ne le comparoit à aucun autre
: fille d'un Noble de campagne , qui
auroit eu à peine de quoi vivre fans une
modique penfion que lui avoient acquis
vingt ans de fervice , & un revenu plus
modique encore que lui avoit apporté une
femme qu'il avoit mis dans la néceffité de
l'époufer . Cette vieille fille tranchoit de
la Ducheffe. Elle avoir balancé à faire tendre
un dais jonquille , au milieu d'un meuble
de la même couleur fort paffé , qu'elle
avoit eu d'une mince fucceffion de fon
grand oncle , Capitaine de Milice .
Elle pleuroit régulièrement deux heures
par jour , un Amant qu'elle avoit perdu
par une trifte avanture ; elle fe la faifoit
conter toutes les femaines par une amie
qui vivoit avec elle à ce feul prix, & qu'une
extrême néceffité forçoit à cette complai
MARS. 1758 . 17
fance. Elle confacroit la moitié de fon revenu
à acheter des robes de friperie , &
s'admiroit feule fous ces ajuftemens. Elle
donnoit alors audience à quelques ennuyeux
; mais elle eût mieux aimé mourir
mille fois de trifteffe & d'ennui , que de
faire une vifite qui eût dérogé à fa qualité,
& l'eût mife de pair avec les autres .
Erfin toutes les femmes de fon âge parurent
à la Comteffe fouverainement ridicules
& bifarres. Elle oublia de baiffer les
yeux fur elle.
Elle les tourna fur les jeunes perfonnes,
& vit ce qu'elle ne croyoit pas . Les amufemens
auffi vifs que dans le temps paflé ,
la politeffe & le defir de plaire égaux dans
les deux fexes. On le cherchoit avec empreffement
, on fe trouvoit avec plaifir.
Les Amans , comme autrefois , trompoient
mille furveillans. Les peres étoient les
derniers inftruits de certains faits , qui regardoient
leur famille ; les maris , les feuls
qui ne voyoient , ou ne vouloient pas voir
les liaiſons de leurs épouſes , & leurs intrigues.
Rien enfin ne reffembloit au fecle
préfent , comme le fiecle paffé .
Elle vit la jeune Life ne porter de bouquets
que ceux qu'elle recevoir de Ligdamis
; les yeux de cette belle s'échappoient
pour rencontrer ceux de fon Amant. Lui
18 MERCURE DE FRANCE.
de fon côté , diftrait fur un jeu où il ne ſe
prêtoit que par complaifance , la fixoit à
la dérobée , en étoit apperçu , & fe confoloit
aifément de mille diftractions , où ce
coup d'oeil le faifoit tomber. Deux femmes
jouoient avec lui , & en profitoient : une
d'elles , à peu près de l'âge de la Comteffe
étoit affez aveugle pour s'en croire la caufe:
La Comteffe qui s'étoit apperçue depuis
long- temps de l'idée de cette femme ,
fourir , mais fut furpriſe de la fecrette intelligence
de Life , & de Ligdamis qui lai
avoit échappé.
Elle vit des rendez -vous fréquens , de
Pamour fous le nom d'amité , des liaifons ,
des ruptures , des mariages d'intérêt , des
féparations de convenance , peu de bonne
foi , des femmes infidelles , des maris complaifans
, des amans jaloux , des amans qui
ceffoient de l'être , parce qu'ils ceffoient
d'aimer ;.
Les liens facrés de l'amitié uniſſant
quelques hommes , mais en petit nombre ;
ce nom d'amitié couvrant chez les fentmes
la haine , la jaloufie & l'inimitié la
plus vive , pour les femmes qu'elles
voyoient le plus fouvent.
La Comteffe vit une femme de chambre
qu'elle croyoit lui être extrêmement attachée
, confoler fa niece des rigueurs qu'elle
MAR S. 1758%
avoit quelquefois pour elle , en lui difant
que cela ne dureroit pas , & que fa tante
étoit vieille. Elle fe rappella à ce propos
celle qui la fervoit du vivant de fa mere
& vit qu'elle reffembloit affez à celle ci .
Elle apperçut
fon Maître d'hôtel , homme
qui avoit toute fa confiance , renvoyer
de temps en temps des domeftiques fotis
des prétextes affez légers ; mais unique
ment par la raifon qu'ils étoient plus attachés
à fa Maîtreffe qu'à lui-même . Cer
homme étoit bienfait , elle en étoit con
tente. Elle vit que ce coup d'oeil l'attrifteroit
; elle crut les conferves trompeufes
pour ce coup , & qu'elles avoient affez
fervi. Elle les quitta fort fâchée de voir
qu'elle feule avoit changé , mais bien per
fuadée que ce monde- ci étoit tel que de
fon temps
.
9
Le Commandeur impatient , s'étoit levé
deux heures plutôt qu'à l'ordinaire. Un
reffentiment léger d'une goutte cruelle
qu'il avoit rendu moins vive par la diette
blanche d'une année , lui caufoit ordinairement
des infomnies & des douleurs. Il
ne dormit point cette nuit , mais il ne s'ap--
perçut pas de fon mal.
La curiofité lui fit jetrer les yeux fur
fon Ordre de Malthe . S'il y vit des Che
valiers auffi galans que d'Aubuffon ,, il n'en
10 MERCURE DE FRANCE.
vit aucun qui ne fût-auffi brave. Les plus
diftingués prévenoient tout le monde , ne
parloient jamais de nobleffe , ni de rien
qui approchât de cette manie , & n'étoient
reconnus que par la politeffe & leur douceur
, & dans l'occafion par leur bravoure.
En baiffant les yeux il voulut voir les dettes
des grands Seigneurs. Sa vue fe troubla
par la multiplicité des objets : il vit même
de fimples Gentilshommes qui imitoient
les premiers , tant que leur crédit pouvoir
s'étendre.
Il vit nombre de procès excellens aur
fonds , rendus mauvais par la forme; ceux
qui n'ont ni protection , ni argent , ne
pouvoir défendre l'héritage le plus légitime.
Il vit enfin ce que tout le monde
voit en ouvrant les yeux, & fans le fecours
des merveilleufes conferves.
L'Abbé avoit attendu tranquillement fon
tour.Il regarda d'abord ceux qui lui avoient
donné les paroles les plus pofitives , de lui
faire avoir un riche bénéfice . C'étoient des
parens , c'étoient des amis. Il remarqua que
pas un feul ne fe reffouvenoit de lui . H
apperçut feulement un homme , qu'il connoiffoit
légèrement , à qui il n'avoit fait
que des politeffes ordinaires , mais qui
étoit renommé par fa probité , & que fon
mom & fon crédit approchoit des MinifMARS.
1758 . 27
zres. Cet homme refpectable entendit nommer
l'Abbé. Il dit qu'il avoit du mérite , il
en cita les preuves. Ce mot fut dit à pro
pos. Il fut nommé à une grande place. Il
apperçut dans le même moment , un de
ceux qui lui avoient promis de s'employer
avec plus de zele , & qui l'avoient parfai
tement oublié , lui annoncer cette nouvelle
, comme y ayant eu beaucoup de
part.
Le Marquis offrit les conferves à Luſcide
, qui diffimula le plaifir qu'elle avoit
de voir approcher fon tour elle refufa
abfolument de s'en fervir avant lui , elle
fe doutoit de ce qu'il alloit regarder , elle
l'aimoit tendrement , & fe félicitoit de
voir diffiper pour toujours quelques mouvemens
de jaloufie qu'avoient occafionné
au Marquis les foupirans que la beauté
de Lufcide lui avoit attirés.
Il vit en effet qu'elle l'aimoit uniquement
; que ces graces , cette politeffe , ce
ton délicat & ingénieux , dont elle affai
fonnoit tout , n'avoit rien d'étudié ni d'affecté.
Il le fçavoit & vouloit le voir encore.
Il vit que cet air d'une langueur touchante
, qu'elle avoit quelquefois , ne venoit
que de fa fageffe , & que cette retenue
à parler dans les cercles nombreux G
rare dans une femme belle & fpirituelle ¿
21 MERCURE DE FRANCE.
n'étoit que le fruit de fa lecture , de fa connoiffance
, de fes réflexions fenfées & de
fon goût.
Il ne vit d'affectation dans la modefte
Lufcide qu'à voiler fes talens aux yeux
vulgaires , à ne plaire qu'à celui qui lui
plaifoit , à fe défendre des ennuyeux & ₫
fuir l'ennui. Sa toilette n'avoit rien que de
fimple & de naturel. Elle étoit plus belle
parée de fes graces & de fa vertu , que de
Tous les ajuſtemens que les femmes recherchent
, & où fon
l'afferviffoit trop
fouvent à fon gré.
rang
Ce ne fut pas un mal pour Lufcide ,
que de Marquis fe fervit des conferves
avant elle . Ce dont il venoit de s'affurer ,
ne fit que confirmer fon goût , diffiper
quelques mouvemens de jaloufie , qu'elle
eût pu voir encore dans le fonds de fon
coeur , & que l'affurance de fon bonheur
diffipa . L'amour du Marquis ne pur croître
, il étoit à fon comble. La certitude
des fentimens de Lufcide le rendit éternel .
Lufcide le vit & ne voulut voir autre
chofe. Les inftances du Marquis furent
inutiles. Laiffez - moi , dit- elle , laiſſez moi
route entiere au tranſport qui m'enchante.
Je fuis incapable de m'occuper d'autre
chofe que du plaifir de fçavoir que vous
m'aimez.
MARS. 1758. 238
Le lendemain , à la vérité , ils s'amuferent
l'un & l'autre . Ils virent bien des
chofes qui les divertirent. Ils parcoururent
les petits maîtres ; ils parcoururent les petites
maîtreffes , dont le nombre n'eſt pas
moindre. Ils en virent dans toutes les conditions
, d'aimables , de ridicules , de naturelles
, de minaudieres.
Ils virent des provinciaux & des provin
ciales qui imitoient bizarrement les défauts
de la Ville , comme à la Ville on
copioit le ton de la Cour.
toutes
Ils remarquerent nombre de prudes : la
plûpart avoient été coquettes ,
étoient galantes. Ils virent diftinctement le
fonds de leurs penſées. La Bruyere les a - t'il
bien peintes , dit le Marquis à Lufcide ?
lorfqu'il dit , que la prude cache des foibleffes
fous de plaufibles dehors , & que
la fage couvre un riche fonds fous un air
fibre & naturel . Voyez Belinde , Alcinoë ,
Melite . Percez fous cette coëffe avancée .
Levez ce livre de piété qui couvre un roman...
Ecoutez cette converfation où l'on
déchire... N'entrons point dans le détail ,
dit Lufcide qui avoit fait une lecture affidue
du livre qu'il venoit de citer . Je vois
ce que dit cet Auteur : qu'il y a une fauſſe
modeſtie , qui eft vanité ; une fauffe gloire
, qui eft légèreté ; une fauffe grandeur ,
14 MERCURE DE FRANCE.
qui eft petiteffe ; une fauffe vertu , qui eft
hypocrifie ; une fauffe fageffe , qui eft pruderie
. En vérité , ajouta-t'elle , cet Auteur
devoit avoir vos conferves quand il écrívoit.
Ils virent tous ces portraits reffemblans
aux originaux qu'ils avoient fous les
yeux . C'eft que les hommes ne changent
point.
Comme à ce propos , le Marquis vouloit
tourner les conferves fur quelques
devots de fa connoiffance : Je ne le fouffrirai
point , dit-elle , vous en fentez la
conféquence. Tournez vos lunettes d'un
autre côté. Il le fit. Il parcourut les Peintres
célebres , les Artiftes habiles , les Auteurs
& c. Dans prefque tous ceux- ci , il
vit quelque chofe de fingulier . Il vit auffi
nombrede fingularités aufquelles ils étoient
expofés ,
Ils virent beaucoup d'autres chofes ,
Lufcide vit auffi...Mais ils virent furtout
qu'il feroit dangereux de tout voir & de
tout dire. Par le Montagnard des Pyrenées.
ÉPITRE
A M. C ... l'Aîné.
Tor , dont l'aimable économię
N'épuiſe jamais les plaifirs¿
Es
MARS. 1758. 25
Et qui fçais amufer ta vie
Par le jeu riant des defirs ,
A mon imprudente jeuneffe
Pardonne fes égaremens :
Mon coeur honteux de fa foibleffe
Abjure les engagemens
Qu'il prit dans une folle ivreffe.
L'Amour meurt dans les bras du Temps.
Le plus fidele à ſa Maîtreffe
Doit en changer tous les printemps.
Si j'ai gémi dans la conftance ,
Je voulois , par ambition ,
Inſpirer la perfévérance
A l'objet de ma paſſion.
L'engager dans ce noeud terrible
Piquoit ma curiofité ;
Mais le beau fexe eft trop fenfible
Pour hair la légèreté.
Un encens étranger le flatte.
De la pitié fuivant la loi ,
Une femme croit être ingrate
Que de ne pas manquer de foi.
L'Amant nouveau d'un air timide
L'aborde & déclare fes feux ,
La conftante eft bientôt perfide .
On le plaint , on comble fes voeux :
Ah ! qui peut trop chérir les belles ?
Dans ce fiecie ingrat & gâté ,
On découvre toujours chez elles
B
24 MERCURE DE FRANCE.
Les traces de l'humanité.
O femmes ! que vous êtes fages !
Hommes ! de quoi vous plaignez- vous ?
Sçachez qu'elles ne font volages
Que pour vous fauver les dégoûts .
J'en connois pourtant de fauvages
Qui deshonorent la beauté ,
Et dont les plus ardens hommages
Ne peuvent vaincre la fierté.
Je n'idolâtre point leurs charmes,
Intéreffé dans mes defirs ,
Je ne puis répandre des larmes
Qu'au tendre approche des plaifirs.
Je ris de ces Amans vulgaires ,
Fanatiques dans leurs amours ,
Qui dans des ardeurs débonnaires
Ufent le fil de leurs beaux jours .
Employons , ami , la jeuneſſe.
Volupté , nous t'offrons nos coeurs
Les épines de la vicilleſſe
En tes maias deviennent des fleurs,
De roles ta faulx entourée ,
Coupe les foucis dévorans ,
Et le feul fils de Cythérée
Moiffonne les fruits de tes champs.
Ne nous livrons jamais en proie
Au froid poifon de la langueur ,
Vénus nous marquera la voie
Qui conduit au port du bonheur,
J. M. A....
1
MARS. 1758 . 27
SUITE fur M. de Fontenelle , par M.
l'Abbé Trublet , contenant des corrections
& des additions aux articles précédens .
AVERTISSEMENT.
J'ai fait deux fortes de fautes dans ce
que j'ai donné jufqu'ici fur M. de F. des
fautes de commiffion & des fautes d'omiffion.
Je vais tâcher de réparer les unes &
les autres .
Ce n'eft pas que j'aie prétendu dire tout
ce que je fçavois fur M. de F. & fes Ouvra
ges. Je n'ai point eu d'objet précis ; je ne
me fuis point fait de plan. D'abord je ne
fongeai qu'à accompagner de quelques
notes l'Eloge de M. de F. par le P. Power ,
Jéfuite , & enfuite fon article par M. de
Voltaire. J'y joignis quelques anecdotes ;
elles intérefferent : on m'en demanda d'autres
, & je les donnai de mois en mois , à
mefure qu'elles me revenoient dans l'efprit
, & prefque fans les chercher. Il eft
vrai que je les avois fort préfentes.
Cependant j'oubliai quelques circonftances.
J'en ignorois quelques autres que
j'ai apprifes depuis , ou du moins mieux
apprifes. J'ignorois même quelques faits
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
très-liés à ceux que j'ai rapportés. Ce font
furtout ces omiffions involontaires que je
vais fuppléer dans ce Mercure & dans les
fuivans.
1. Second volume du Mercure de Juillet
1756 , page 129.
M. de F. vivoit encore , n'étant mort
comme on fçait , que le 9
Janvier 1757.
J'envoyai à M. de Boiſſy un fort beau morceau
fur M. de F. extrait d'un Difcours
latin prononcé à Bourges. Dans la lettre qui
le précédoit , je difois à l'Auteur du Mercure
:
« Avec tout le zele que vous me connoif-
>>fez pour la gloire du Neftor des Académies
, & c.
Le nom de Neftor a été fouvent donné
à M. de F. dans fes dernieres années , & il
fe l'eft donné lui -même dans le Difcours
qu'il prononça à l'ouverture de l'Affemblée
publique de l'Académie Françoife , le 25
Août 1741 , 50 ans & 3 à 4 mois après
La réception dans cette compagnie.
« Les trois âges d'homme que Neftor
" avoit vus , dit M. de F. je les ai preſque
» vus auffi dans cette Académie , qui s'eft
» renouvellée plus de deux fois fous mes
» yeux . »
Et plus bas.
* J'ai vu auffi & de fort près , & longMAR
S. 1758. 29
temps , une autre compagnie célebre
» dont je ne puis m'empêcher de parler
» ici , quoique fans une néceffité abfolue ,
» mais à l'exemple de ce Neftor que je viens
93 de nommer.
- Dans la même Affemblée , M. de Crébitlon
prononça de très - beaux vers à la louange
de M. de F. & le nom de Neftor s'y
trouve deux fois .
A peine il vit briller l'aurore de fa vie
Qu'il vous parut déja dans fa maturité.
S'il cueillit en Neftor les fruits de fa jeuneffe ,
Dix-fept luftres n'ont point rallenti fes talens .
L'âge qui détruit tout , rajeunit fa vieilleffe ;
Son génie étoit fait pour braver tous les temps.
Et plus bas s'adreffant à Meffieurs de
l'Académie :
Illuftres compagnons de ce nouveau Neftor ,
Affemblés pour lui ceindre une double couron
ne , &c.
Enfin tout le monde connoît l'Epître de
M. l'Abbé Comte de Bernis à M. de F. qui
finit par ce vers fi heureux :
Et le Neftor des Grecs fut encor le plus fage.
Mais voici d'autres vers qui , je crois ,
n'ont point été imprimés , & que j'ai lus
dans une Lettre du Roi de Pruffe à M. de
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Maupertuis. Cette Lettre , mêlée de profe
& de vers , eft très-longue , & néanmoins
entiérement écrite de la main de ce Prince,
qui m'eft connue. M. de M. la reçut à Paris
en 1748. Il alloit à Saint- Malo . Le Roi
de Pruffe le preffe de s'y rendre , & le pric
( c'eft fon terme ) de ne point trop s'arrêter
à Paris , qui pourroit bien le dégoûter de
Berlin. Vous allez y jouir , lui dit- il , de
toutes fortes de plaifirs , furtout de plaifirs
fçavans & littéraires. Vous vous retrouverez
parmi les Académiciens vos confreres , & il
en nomme & peint plufieurs , entr'autres
MM. de Réaumur & de Mairan. Venant
enfuite à M. de F. il dit :
Dans cet Aréopage augufte ( 1 ) ,.
On diftingue ce vieux Neftor ,
Refte chéri de l'âge d'or ,
Dont Pefprit gai , profond & jufte ,
Semble triompher de la mort.
En parcourant chez M. de Maupertuis ,
les OEuvres de S. M. P. fuperbement imprimées
à Berlin en 3 ou 4 vol . in 4° . j'y ai
trouvé en plus d'un endroit les louanges
de M. de F ; mais furtout beaucoup de
pieces adreffées à Meffieurs de Maupertuis.
& de Voltaire. Je me fouviens même d'une
(1) L'Académie des Sciences .
MARS. 1758. T
trophe d'une Ode adreffée au dernier fur
ce qu'il fe plaignoit de n'être plus ce qu'il
avoit été , d'être vieux & baiffé. Le Prince
L'affure qu'il fe trompe , & lui dit :
On voit briller la beauté rajeunie
Des premiers ans de ton vafte génie ;
Et c'eft ainfi que l'aftr des faifons ,
Du fein d'Amphitrite
Lance aux lieux qu'il quitte
Ses plus doux rayons,
J'ai une des lettres de M. de F. au Roi
de Pruffe , & une autre à Madame la Margrave
de Bareith , foeur de ce Prince , pour
la remercier de l'honneur qu'elle lui avoit
fait , de placer fon bufte dans fes jardins ,
avec ceux de plufieurs autres hommes -
luftres dans les fciences & dans les lettres .
II. M. le P. Henault lut à la Reine les
vers de M. de F. fur le refpect que l'on
avoit à Sparte pour une tête chenue , & fes
regrets fur ce que ce refpect s'étoit bien
perdu depuis ( 1) . La Reine lui dit : « Faites
fçavoir à Fontenelle que j'ai vu fes
» vers , & qu'une tête comme la fienne
» devoit trouver Sparte partout » . M. le
P. H. ne manqua pas de mander une ré-
وز
(1) On trouve ces vers de M. de F. t . 8 de ſes
Euvres , p. 386.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
ponſe fi flatteufe à M. de F. Il le fit même
fouvenir que fes premiers vers ayant été
pour Madame la Dauphine de Baviere , fes
derniers vers devroient bien être pour la
Reine. Il vint fur le champ chez M. le P.
H , & lui apporta ces quatre vers :
Je ne me flatte point du tout
De retrouver Sparte partouts
Mais vous , ô modele des Reines !
Vous trouverez partout Athenes.
M. de F. avoit alors 92 ans.
III. Dans le Journal de la Bibliotheque
Impartiale , Juillet & Août 1751 , il y a
un fort bon extrait par M. Formey , Secretaire
de l'Académie de Berlin , des fept &
huitieme tomes des Euvres de M. de F.
qui contiennent fes Comédies & quelques
autres petits Ouvrages. M. de F. étoit déja
fi âgé , que celui qui fit la table des matieres
, le croyant mort , mit : Fontenelle ; fes
Euvres pofthumes ; extrait de cet Ouvrage.
Même Mercure , page 139 .
« Je conclus , difois - je alors , comme le
» P. Power. M. de F. eft un Ecrivain original
; il n'a point imité ; je le crois ini-
» mitable ( 1 ) , & je conſeille aux jeunes
"
( 1 ) Nulli veterum fimilis , & neminem fortè
fui fimilem in pofteris habiturus . C'eſt le texte du
P. Power.
MAR S. 1758. 33
Auteurs de le croire tel auffi . "
I. Amis & ennemis , tous fe font réunis
pour dire que M. de Fontenelle avoit
gâté bien des Auteurs ( 1 ) . J'avoue pourtant
que je ne connois pas ces Auteurs - là ,
& que je ne vois d'imitation bien marquée
de M. de F. que dans feu M. Remondde
Saint- Mard. Celle- ci eft frappante , furtout
dans fes Dialogues des Dieux ; & elle
a été d'autant plus obfervée & relevée ,
que l'Imitateur étoit un des Critiques les
plus acharnés contre fon modele , & non
feulement dans fes livres , mais encore
dans fa converfation . Il revenoit fans ceffe
à M. de F. lui lançoit toujours quelque
nouveau trait , & le finge ( qu'on me paſſe
l'expreffion ) faifoit continuellement des
malices à l'homme. M. de F. le fçavoit , &
en badinoit quelquefois. Il prétend , diſoitil
, que je fuis venu de Rouen à Paris par le
coche , avec le projet bien formé de corrompre
le goût.
M. de F. avoit en vue cet endroit fi fingulier
de la feconde Lettre de M. R. de S.
Mard,fur les caufes de la décadence du goût,
où attribuant principalement à M. de F.
cette décadence , il dit : « On vit tout-à-
( 1 ) La critique lui rendit cet hommage de
n'ofer le pourfuivre que dans ceux qui voulurent
l'imiter. Difcours de M. Séguier , p. 10.
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
"3
22.
coup.fe préfenter dans la carriere du bel
efprit , un jeune homme qui avoit toutes
» les qualités néceffaires pour y briller.
» Plein du projet qu'il avoit déja formé
» de changer le goût , &c. ".
و د
Je n'en citerai pas davantage aujours
d'hui . Le morceau eft très - long , & con
tient 1.5 à 16 pages. Après M. de F. vient
M. de la Motte , autre corrupteur du goût ,
& corrompu lui- même par M. de F. Peutêtre
ferai -je quelque jour un examen plus
étendu de cette ingénieuſe Satyre ; fatyre
du moins en ce qui regarde M. de la
Motte, qui y eft traité avec le dernies
mépris car M. de F. eft beaucoup plus
ménagé ..
M. de F. m'a dit encore un jour : « Sup
» tout ce qui me revient de M. R. de S. M.
و ر
39
je vois bien qu'il ne m'aime pas , & je
» ne fçais pas trop pourquoi , fi ce n'eft
parce qu'il a fait auffi des Dialogues . Mais
» ils font très-jolis fes Dialogues , & je l'ai
toujours dit , quand j'ai eu occafion d'en
parles. Son.frere aîné ( 1 ) ne m'aimoit
99
(1.) M. Remond, qu'on avoit furnommé le Grec,,
parce qu'il fçavoit très - bien la Langue Grecque,
Ils avoient un troifieme frere , M. Remond- de
Montmort , de l'Académie des Sciences , mort en
en 1719%, & dont M. de F.. a fait un de fes plus.
Beaux éloges. Il avoit beaucoup de Religion, &
MAR S. 1758. 35
abfolupas
non plus , mais ce n'étoit pas
ment fans fujet. Premiérement , il étoit.
partifan zélé des Anciens , furtout des
» Grecs. Mais il y avoit plus encore . IL
» voulut être de l'Académie Françoiſe en
" 1712. A la vérité , il n'étoit connu alors.
» par aucun Ouvrage public (1 ) , mais
même beaucoup de piété. Auffi étoit-il Diſciple
du P. Malebranche.
(1 ) En 1736 , feu M. de Saint - Hyacinthe fut
P'Editeur d'un Recueil de divers Ecrits fur l'Amour
& l'Amitié, lapoliteſſe , la volupté , les fentimens
agréables , l'efprit & le coeur. Le quatrieme de
ces écrits a pour titre , Agathon , dialogue fur la
volupté , par M. Remond. Ce dialogue étoit précédé
d'une converfation fur le même fujet , par
M. de Saint-Hyacinthe. Je donnai l'extrait de ce
Recueil dans le Journal des Sçavans , du mois de
Mai 1736. Voici comme je m'expliquai fur les
deux morceaux de M. de S. H. & de M. R.
« Après cet écrit fur la Politeffe viennent une
converfation & un Dialogue fur la volupté , quis
>> ne nous ont paru que trop propres à en inſpirer
» le goût. C'est l'ouvrage de l'efprit , joint au fen--
>> timent ; ce font des images vives & tendres , &
qui certainement vont mieux au fait que les
» difcuffions les plus fines & les définitions les plus
» exactes . On lira donc ces deux morceaux avec
plaifir , mais non fans quelque danger , & dès
» lors nous ne croyons pas qu'il nous convienne :
» d'en rendre compte : mais les Auteurs ne nous
en fçauront point mauvais gré ; & fi notre filen-
» ce est une cenfure , à certains égards , à d'autres
» c'èff un éloge.w
Bvjj
36 MERCURE DE FRANCE.
"3 indépendamment de fon grec, il avoit
beaucoup d'efprit. M. Danchet fe préfen-
» toit en même temps avec de bons titres
» & une mauvaife fortune , & ainfi avec
"
plus de droit & de beſoin d'une place à
» l'Académie. D'ailleurs M. Danchet m'étoit
fort recommandé par Mmes de Feriel
» & de Tencin. Il eft vrai que M. Remond
» avoit auffi auprès de moi une recomman-
» dation bien puiffante , toute puiffante
» même , fi elle avoit voulu l'être. C'étoit
» celle de M. le Duc d'Orléans. M. Remond
» étoit fon Introducteur des Ambaſſadeurs,
» & je logeois alors au Palais royal ( 1 ).
( 1 ) M. de F. y a logé jufques vers la fin de
1730. Voici ce qu'il écrivoit à Madame de Forgeville
, le premier Décembre de cette année.
« Ma vie eft toujours la même , fort fimple ,
» fort uniforme , fort exempte d'événemens ,
» moins qu'on ne compte mon déménagement
» pour un ; il a effectivement penfé me faire tour-
» ner la tête , quoique j'aie été bien fecouru , &
» vous jugerez par- là que ladite tête n'eft pas
» forte. »
M. de F. a toujours demeuré depuis , & jufqu'à
fa mort , rue S. Honoré , auprès du cul- de-fac de
l'Orangerie , avec feu M. Richer-d'Aube , ſon neveu
à la mode de Bretagne , Maître des Requêtes.
Il avoit été Intendant de Soiffons & de Caën , &
étoit Auteur du livre intitulé , Effai fur les princi
pes du Droit de la Morale. Paris , 1743. in-4° .
Il mourut en 1752. Madame de Montigny , fa
four , vint le remplacer auprès de M. de F.
MARS. 1758. 37
» Son Alteffe Royale me parla donc pour
" M. R. contre lequel ( par parentheſe , &
» vous allez voir qu'elle n'eft pas inutile )
on avoit fait depuis peu une chanfon
affez plaifante. Je repréfentai au Prince
» que je ne connoiffois à fon recommandé
» aucun titre public , aucun Ouvrage imprimé
qui put juftifier le choix de l'Aca-
» démie . Ni moi non plus , reprit - il. Encore
» s'il avoit fait fa chanson. S. A. R. n’inſiſta
»point , & ne m'ordonna rien . Cependant
» M. R. ayant des amis au Palais Royal ,
» l'un d'eux dit à M. le Duc d'Orléans
"
"3
qu'il devoit trouver fort mauvais qu'un
» homme qu'il logeoit , lui refusât ſa voix .
» Bon , répondit le Prince ! un homme que
» je loge dans un galetas ! Je fus donc pour
» M. Danchet , & il l'emporta.
M. de S. M. fentoit bien tout le mérite
de M. de F. & il l'a bien fait fentir en
quelques endroits de fes Ouvrages ( 1 ) , &
même dans ceux où il l'a le plus critiqué (2 ) .
(1 ) Difcours fur la nature du Dialogue . C'eft
un éloge fans restrictions . Il débute ainfi : « M.
» de Fontenelle eft merveilleux dans fes Dialo-
» gues , & c. »
Ceux de M. de Saint- Mard parurent dès 1711 .
L'Auteur qui n'avoit que 22 à 23 ans , étoit affez
âgé ou affez avancé pour ſentir tout le mérite de
M. de F. & trop jeune encore pour en être jaloux,
(2) Dans la lettre que je viens de citer.
+ MERCURE DE FRANCE.
Il en parloit auffi quelquefois très -avanta4
geufement , furtout avec ceux qui en parloient
mal ; & , par exemple , il dit un jour.
devant moi à M.l'Abbé Batteux ( on reconnoîtra
bien ſon ſtyle , dans l'expreffion à la
fois précieufe & familiere dont il fe fervit ),
Ce Boulanger-là pêtrit bien fa pâte ; & enfuite
s'exprimant comme un autre , il ajouta
: Plus une idée eft difficile à rendre , mieux
il la rend.
x
II. On a mis M. de Marivaux , & il ne
peut l'ignorer , au nombre des Imitateurs
de M. de F. Je fuis bien éloigné de penfer
ainfi , & M. de F. lui-même ne le penfoit
pas. Il regardoit . M. de Marivaux , non
feulement comme un homme de beaucoup
d'efprit , mais comme un efprit original
un homme de génie ; comme celui de tous
nos bons Ecrivains peut être , dont le caractere
& la maniere de penfer & d'écrire
font le plus à lui , & lui appartiennent le
plus en propte ; & en conféquence il étoit,
avec M de la Motte , un de fes plus grands
admirateurs. Le mot n'eft point trop fort ,
& rien n'eft plus connu de ceux qui , comme
moi , ont beaucoup vécu avec MM . de
la M. & de F , que leur très grande eftime
pour M. de Marivaux:
Au refte , je conviendrai , fi l'on veut ,
de quelque reffemblance entre le ftyle de
MAK S. 1758. 399
M. de M. & celui de M. de F. Mais 1
elle confifte principalement en ce qu'ils
écrivent l'un & l'autre avec infiniment
d'efprit. De - là le reproche qu'on leur a
fait de recherche & d'affectation , & qu'on
a fait de même à tous les Ecrivains trèsingénieux
; par exemple , à la Bruyere ( 1 ) ☀ :
mais mérita fent- ils tous les trois ce repro
che , il ne s'en fuivroit pas de- là qu'ils fe
reffemblaffent. Il y a bien des manieres.
différentes & même contraires de s'écarter
du naturel , témoins Voiture & Balzac.
20. Le ftyle de M. de M. eft beaucoup
plus vif & plus animé que celui de M
de F. On n'a jamais dit , comme de for
prétendu modele , qu'il manquât de chaleur
& de fentiment. S'il analyfe , il
peint.
De cette grande vivacité feule , il réfulteroit
une forte préfomption que M.
de M. n'a point cherché à imiter M. de F.
Les efprits très- vifs ne font pas volontiers
imitateurs ; les efprits froids le feroient
bien plutôt.
3º. Il y a une reffemblance dans le ſtyle
qui n'étant que l'effet de l'imitation , la
décele ; mais il y en a une autre qui ne
venant que de la reffemblance même des
(1 ) Voyez fon article dans l'Hiftoire de l'Aca
démie Françoife , par M. l'Abbé d'Olivete.
40 MERCURE DE FRANCE.
efprits , dès-lors n'eft jamais fort grande ;
parce que les efprits qui fe reffemblent le
plus , different toujours beaucoup , &
d'autant plus qu'ils font plus fupérieurs
aux efprits ordinaires. Il y a , dit- on communément
, plus de différence entre les
efprits qu'entre les vifages , & cela eft vrai ;
mais ce font les très - beaux efprits qui different
le plus les uns des autres ; & au
contraire ce font les très-beaux viſages qui
different le moins , felon l'ingénieuſe obfervation
du P. Buffier.
III. J'ai parlé plus haut de feu M. d'Aube.
Il faut le faire connoître , parce que j'ai
à raconter quelques traits de M. de F. où
il eft mêlé,
>
A la probité près , M. d'Aube ne reffembloit
en rien à M. de Fontenelle ; car
s'il avoit auffi beaucoup d'efprit & de
connoiffances c'étoit un tour d'efprit
abſolument différent , & des connoiffances
d'un autre genre . Mais ils différoient
encore plus dans ce qu'on appelle ordinairement
le caractere. M. d'Aube étoit haut ,
dur , colere , contredifant , pédant ; bon
homme néanmoins , officieux même , &
généreux . Auffi M. de F. difoit-il de lui
que s'il étoit difficile à commercer , il étoit
facile à vivre. Voici un trait qui les peint
parfaitement l'un & l'autre.
MAR S. 1758 . 41
M. de F. étant un foir auprès de fon feu
une étincelle vole fur fa robe de chambre.
Plongé dans la méditation , ou peut-être
déja endormi , il ne s'en apperçoit point ;.
il va fe coucher , & de bonne heure. Au
milieu de la nuit , il eft réveillé par la fumée
; le feu avoit pris à la robe de chambre.
M. de F. fonne & fe leve ; tout le
monde eft bientôt fur pied , & M. d'Aube
avant les autres. Le neveu gronde beaucoup
l'oncle , donne de bons ordres , & le
feu matériel eft éteint ; mais celui de la
colere ne l'eft pas. L'impétueux Magiſtrat
recommence à gronder , cite le proverbe
de la légere étincelle qui a fouvent caufé
un grand incendie , demande à M. de F.
pourquoi il n'a pas fecoué fa robe , & c. Je
vous promets , repliqua enfin le paiſible Philofophe
, que fi je mets encore le feu à la maifon,
ce fera autrement. On fut fe recoucher ;
M. de F. & quelques domeftiques fe rendormirent
, & le lendemain matin M. d'Aube
le gronda encore de s'être rendormi .
Quelques années auparavant il avoit
tranquillement dormi dans une occafion
bien plus périlleufe. On fçait toute la fermentation
qu'excita dans Paris le fameux
fyftême. De grandes fortunes tomberent
auffi rapidement qu'elles s'étoient élevées
fur la ruine d'une infinité de fortunes mé
42 MERCURE DE FRANCE.
diocres. Parmi tant de miférables , if y
eut des défefpérés , des furieux. Un foir
M. d'Aube vint dire à M. de F. que la nuit
même , on mettroit le feu au Palais Royal,
& le preffa beaucoup de venir coucher chez
lui. On ne mettra point le feu , dit M. de F.
& fi on ne le met point , ce fera un ridicule ,
pis encore , d'avoir découché ; car comme
je ne découche jamais depuis pluſieurs années ,
cela fera remarqué ; & le ridicule fera d'au
tant plusgrand', que je répondrois bien que
le Prince ne découchera pas. Je resterai dont ;
& il refta , quelques inftances que M. d'A .
pût lui faire , fe coucha à fon heure ordinaire
, dormit auffi- bien que la nuit précédente
, & fe dit froidement à fon réveil :
On n'a pourtant point mis le feu.
Quand il me conta le fait : Ce qui m'étonne
en tout ceci , lui dis- je , n'eft pas que
vous soyez refté au Palais Royal ; au contraire
, je vous reconnois bien là ; c'eft que
vous vous soyez couché , & furtout que vous
ayez dormi. Bon , me répondit- il , je n'aż
jamais eu la tête fur le chevet , fans m’endarmir
auffi tât , & je ne fais ordinairement
qu'un fomme.
Me parlant une autre fois de la même
aventure , & de ce qui l'avoit déterminé
à. ne point découcher , il m'ajouta : D'ailleurs
, lembarras d'emporter mon bonnet de:
1
MAR S. 1758. 43
nuit , &c. Ce dernier trait peint bien M.
de F. pour ceux qui l'ont connu particulié
rement,
au ſyſtême ,
En voici deux autres relatifs au
puifque je fuis fur ce fujet.
ود
-
« Dans le fort des mouvemens du fyf-
» tême tombant ( ce fut l'expreffion de M.
de F ; car je rapporte fes propres paroles ) ,
» je fus à l'audience de M. le Régent . Je
» n'ofois m'approcher de lui ; il m'apper-
» çut , & vint à moi... Eh bien , Fontenelle
, qu'y a t'il ? ... Monfeigneur ,
je n'ai qu'un mot à vous demander. Je
» vous conjure de calmer mon inquiétude.
Efperez - vous vous tirer de - là ? ... Oui ,
» mon pauvre Fontenelle , je m'en tirerai . »
Il me dit un jour qu'il n'avoit jamais
bien compris le fyftême , & qu'il commençoit
à l'étudier quand il culbuta, Il m'ajouta
qu'il ne fçavoit s'il y avoit perdu ou gagné.
"3
Depuis la Régence , M. de F. voyoir
beaucoup moins M. le Duc d'Orléans , &
cela par difcrétion . Cependant étant allé
un jour à fon audience , le Prince lui dir :
Quandje vous ai logé chez moi , je comptois
vous voir quelquefois. Je le comptois bien
anfft , répondit M. de F ; mais vous avez
fais une figrande fortune , &c .
Ea fuite au Mercure prochain..
44 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE
AM. Légat de Furcy , Maître de Musique
& de Clavecin.
DANS l'art des Lullis , des Rameaux ,
Toi, qui comptes tes jours par des fuccès nouveaux
Légat , qui fçais aux tons de la douce Mufette
Allier les accens de la fiere Trompette ,
Qui tour-à-tour nous peins dans tes Airs enchan
teurs
L'ivreffe des Amans , & celle des Buveurs ;
D'un repas , comme tu les aimes ,
Sans luxe , fans apprêts , fans prodigalité ,
Où préfidera la gaîté
Sans rendre hommage aux rangs , mais aux talens
fuprêmes ,
Quand viendras - tu prendre ta part ?
En vain , & c'eſt- là ma triſteſſe ,
Tu m'en as fait cent fois la flatteufe promeffe ;
Mais mon volage Ami va courir autre part .
Muficiens , ... je ne veux pas dire & ...
De leur parole ainfi ne font que rire.
Rien n'eft plus mal : Rimeurs , affure-t'on ,
Sont du nombre ; quant à moi , non :
Je fuis exact , furtout avec les Belles.
MAR S. 1758 . 45
11
W
L
Plus d'une encor t'attend : eh ! quoi donc , difentelles
,
Suffit- il d'être époux pour n'être plus galant ?
Loin de les appaiſer , j'excite leurs querelles....
A ta paix je fonge pourtant ,
Voici pour l'obtenir des paroles ( 1 ) nouvelles :
De toutes les graces du chant
...
Embellis-les , toi - même , viens les rendre ,
Et viens fécher les pleurs qu'à l'oeil le plus tou
chant ,
Ton Alcione (2) fait répandre.
Par l'Anonyme de Chartrait , près Melun.
A Paris , ce 9 Janvier 1758.
(1) L'Auteur lui envoyoit quelques couplets.
(2) Cantate dans le grand genre qui paroît dea
puis peu.
· EPITAPHE de la Chatte de M. de
Greffier honoraire du Parlement de ....
par M....
LA Chatte d'un Greffier gît dans la fépultured
Chatte & Greffier n'ont rien de difcordant ;
C'eſt un couple malin , longues griffes portant ;
Dont il eft mal aifé d'éviter la piquure.
Cependant , ô prodige en dépit de nature
La défunte & le furvivant
A perfonne jamais n'ont fait d'égratigoure
46 MERCURE DE FRANCE.
Réponse.
Qu'un Chat , ou qu'un Greffier ſoit doux & bienfaifant
,
O prodige ! dis-tu ; mais crois moi , cher Arifte,
C'estun prodige ensor, & plus rare, & plus grand,
Lorfqu'étant né malin , tu forces ton penchant
Pour être leur Panégyrifte.
Replique d'Arifte.
Lorfque dans l'âge heureux où l'on n'aime qu'à
rire ,
Aux Calotins du temps je donnois fur les doigts ,
Tu m'as , cher Lifimont , reproché mille fois
Que j'étois trop enclin au jeu de la fatyre :
J'ai reconnu mon tort ; mais quand, pour l'expier,
Je fais d'un Chat & d'un Greffier
Un éloge fi beau , qu'il eft fans vraiſemblance ,
Conviens que c'eſt l'effort d'un coeur vraiment
touché ;
Car puis- je faire , hélas ! d'un plus petit péché
Une plus rude pénitence ?
Premiere réponse à la replique .
Equivoquer fur un Chat , un Greffier ,
C'eſt aux railleurs un texte familier ,
Par trop ufé pour qu'il induiſe à rire.
Or dans l'emploi de ſel de la ſatyre ,
Sois Maître , Arifte , & jamais Ecolier,
D'un traic plaifant , naïf , on fingulier,
MAR S. 1758. 47
On te permet Pingénieux délire ;
Mais , s'il fe peut , abftiens toi de médire,
Surtout du Chat à la malice enclin ,
Qui pourroit bien , étant fujet à lire ,
Ne pas en toi refpecter fon prochain.
Seconde réponse à la replique.
De Despréaux l'illuftre Satyrique ,
Le pere fut un Greffier pacifique (1 ) ,`
Et fameux par fa probité.
Son fils de fa douceur n'ayant pas hérité ,
Sçut du moins affervir l'aigreur d'un fang critique
Aux loix d'un efprit jufte & d'un coeur véridique.
A fon exemple , Ami , fois , en lançant tes traits ,
Le fléau des méchans , & l'effroi des Rolets ;
Tu ne peux trop alors employer le cauftique :
Mais contre les Gens du Palais ,
Tu t'en trouveras mieux d'être un
cinique ;
Ex par raifon , ou politique ,
peu
moine
Le moyen avec eux de gagner ton procès ,
C'eft de laiffer le Juge & le Greffier en paix,
Derniere replique d'Arifte.
Ami , quand j'ai daubé ſur les Chats , les Greffiers,
J'en pouvois faire autant de bien d'autres métiers ,
Marchands , Notaires , Maltotiers ,
Et tous gens d'efpece femblable ;
(1)Voyez dans les Envres de Boileau l'Epitapho
de fon Pere,
48 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce font là des jeux d'eſprit ,
Qui n'offrent rien de véritable ,
Hors le bien que de toi j'ai dit.
Fl.... Janvier 1758.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR , il eft étonnant combien la
nature enfante tous les jours de prodiges ,
combien elle y mêle de variété. Tantôt
ornée de tout l'éclat de la fublimité , elle
ne produit que feux furprenans , que météores
inconnus. Quelquefois elle ne voudra
être que fimple ; c'eft une fleur qu'elle
anime d'un fingulier coloris , d'une forme
particuliere ; c'eft un ruiffeau à qui elle
fair rouler un coquillage unique , feul.
Comme les merveilles qu'elle prodigue
font des avantages fur lefquels tous les
hommes ont un droit égal , ma délicateſſe
m'engage à vous fupplier , Monfieur , de
faire part au Public de l'événement confacré
dans les Vers qui font joints à ma
Lettre , & qui eft dans la vérité la plus
exacte , afin que chacun y prenne telle
portion d'admiration , de plaifir & d'inftruction
qu'il jugera à propos.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Paris , 20 Janvier 1758.
MAR S. 1758. 49
LA MORT DE GUILLOT.
Jx chante un Loup féroce avide deſtructeur , E
;
Et le fort malheureux d'un Loup confervateur :
Loin d'ici les traits vains dont la fable s'amufe ;
La vérité fans fard eft la plus belle Mufe.
Aux bois du Nivernois naquit un Louveteau ;
Un Berger en fit don au Maître d'un hameau ,
Qui poffédoit des champs la fage économie .
Habile connoiffeur en phyfionomie ,
Il découvre en ce Loup tout le zele d'un chien ;
De fon troupeau bientôt il l'établit gardien.
Un fuccès inouï répondit à fes peines .
Sous la garde d'un Loup , on voyoit dans les
plaines
Errer paifiblement le docile Monton :
Guillot Paſteur & Loup , étonnoit le canton ;
Et le Ciel fecondant fa rare vigilance ,
Infpiroit aux Brebis la tendre confiance.
Par cent moyens auffi Guillot gagnoit les coeurs !
Il n'étoit point tyran ; petits écarts , lenteurs ,
C'étoit plaifir permis ; mais , point de bien dura◄
ble !
Le bien n'eft que l'éclair de l'orage effroyable
Que le mal précipite . Au plus fort d'une nuit
Un Loup, terreur des champs , par la rage con
duit ,
Brifant la foible argille , entre en la Bergerie ;
C
so MERCURE DE FRANCE.
Vingt moutons endormis éprouvent la furie.
Guillot vole au fecours : mais quel fpectacle affreux
!
Dans une mer de fang un monftre noir , hideux,
Les yeux étincellans , & la gueule écumante ,
Tenoit entre fes dents une Brebis mourante ,
Qui ne rendoit qu'à peine un foible bêlement.
Guillot devient terrible à cet aſpect touchant.
Son Rival à tout autre eût paru redoutable ;
Il ne l'eft point pour lui . D'une ardeur incroyable
Il l'attaque , il le preſſe , il le renverſe enfin ,
Et d'un coup de dent fûr tranche fon dur deftin ;
Enfuite fur fon corps entaffant les victimes ,
Le couvre tout entier des preuves de fes crimes,
Le jour vient cependant , voit le coup , & rougit.
Tout s'anime bientôt : on fe leve , on agit.
Le Maître a tout vu , tremble , & par tous fes
Dieux jure
Que Guillot a fuivi l'inſtinct de ſa nature.
Furieux , il découvre une arme qu'il faific.
Le falpetre & la mort partent , Guillot périt.
On transporte les morts : quelle horreur ! la la
miere
Lui montre , mais trop tard , la gueule meur
triere ,
Quel crayon affez fort , dans ce fatal moment
Du Maître confterné rendroit le fentiment !
De fes cris douloureux il remplit les campagnes;
Deux fois Echo frappée y répond des montagnes,
MARS: 1758. st
Ingrat , ton Loup n'est plus ! que ta témérité
Inftruife à ne juger qu'avec maturité.
Nous ne pouvons mieux louer cet excellent
petit Poëme , qu'en difant qu'il a fçu
nous attendrir pour un Loup . Ce qui prouve
combien l'art eft puiffant aidé des
circonftances.

EPITRE
A M. de Chaumont de la Galaifiere , Intendant
de la Généralité de Montauban ,
lorfqu'il fut reçu à l'Académie de cette
Ville , le 25
Août 1757.
JEUN EUNE & fage Préfet , Magiftrat refpecté
Plus encor par le coeur que par l'autorité
Qu'en vos mains dépofe le Prince ,
Sans doute de notre Province ,
Si vous n'étiez chéri , vous feriez redouté
Mais nous n'ignorons pas en cette alternative
L'objet que vous avez opté ; r
C'est l'amour qui les coeurs captive ,
Et cela n'eft point conteſté.
AI
Pour nos Muſes eft- il un plus heureux préfage
Que celui de vos fentimens !,
Des Séguier , des Colbert , délices de leur âge ;
Vous prenez les enfeignemens. ¿ e
Cij
32 MERCURE DE FRANCE:
En admirant en vous les mêmes élémens ,
Nous vous épargnerons l'ennuyeux étalage
Des éloges outrés qu'en de faux complimens)
Des flatteurs prodigues d'encens ,
Offrent , par un fervile uſage ,
A tout ce qu'on appelle grands ,
A tant d'hommes placés dans d'honorables rangs
Sans les honorer davantage :
Ici nous ne rendons hommage
Qu'aux vertus & qu'aux vrais talens.
Par des motifs fi purs , &&nnuulllleemmeenntt par d'autres
Nos défirs en fecret ont prévenu les vôtres .
Vous comblez aujourd'hui notre plus doux ef
poir :
Vous avez fouhaité d'entrer dans ce portique ?
Et nous brûlions de vous y voir ;
La fageffe dont on s'ý pique ,
Et les leçons qu'on y pratique
Sont les moeurs , le plaifir , l'étude & le devoir,
Nous en avons banni cette aprêté cinique
Dont le pare l'orgueil ftoïque ,
Enflé d'un fuperbe fçavoir.
Nous ne nous réservons que l'honnête critique
Des fautes qu'entre nous on peut appercevoir.
De nos feules erreurs , fcrupuleux ariftarques ,
Chacun propofe fes remarques ,
Sur l'ordre du difcours , fur la folidité
f Ainfi que fur la pureté
Des décences & du langage,
MAR S. 1758.
Que tout Confrere en fon ouvrage
Soumet à la ſociété.
Mais à quelques effais où notre goût ſe plie
Une auftere philofophie
Ne rembrunit point la raiſon
Dans l'aimable cour d'Uranie.
Vous y verrez fouvent Horace , Anacréon ,
Et le tendre Amant de Lefbie
Egayer les loix de Zénon.
Dans ce nouveau Licée , on raifonne , on badine ;
Et nos écrits font mêlangés
Tantôt du ftyle doux du Héros de Corine ,
Tantôt fuivant Homere ou Pline ,
A de plus grands efforts les uns encouragés ,
Embouchent la fiere trompette ,
Tandis qu'entre le luth ou la fimple mufette ,
Dans de tranquilles foins d'autres font partagés :
Heureux fi nos concerts portent le caractere ,
Du vrai qu'en tout nous recherchons ,
Pour nous inftruire , & pour mieux plaire
A qui fait grace à nos chanfons !
Nous voyez d'un coup d'oeil dans les frêles efquiffes
,
Des traits mal dégroffis fous mes foibles pinceaux
L'efprit du corps , fes exercices ,
Et le feul but de nos travaux.
Nous ne voulons point vous furfaire ...
En vous ouvrant ce fanctuaire ,
C iij
14 MERCURE DE FRANCE .
De tous nos réglemens je dois vous faire part
En qualité de Secretaire.
Sans autre préambule en voici le ſommaire :
L'union , la candeur , la vérité fans fard ,
Mais polie autant que fincere
Sont nos premiers ftatuts ; & pour ne vous rien
taire ,
Ni vous engager au hazard ,
Nous vous développons d'abord tout le myftere
Du moderne Hélicon du Tarn.
Vous l'allez enrichir des hautes connoiffances ,
De ces précieuſes femences
Qu'un pere illuftre , ami des Arts & des Sçavans ,
A verfé dans votre belle ame ,
Dont l'équité , les voeux , les tendres mouvemens
Nous font d'infaillibles garans ,
Du bien public qu'en vous le Citoyen reclame.
MAR S. 1758. 55
MENUET
De l'Opera d'Hippolyte & Aricie
PARODI E.
Le Monde.
SE voit- on par hazard ,
D'abord on s'empreffe :
C'est une politeffe
Faite avec art.
On épie un regard ,
On femble y prendre part :
Quelle careffe !
C'est le coeur qui part :
On fe dit à l'écart ,
Je vous parle fans fard ;
De toute ma richeſſe ,
Difpofez plutôt que plus tard.
Deux jours après on rend
Une vifite , on eft charmant :
Compliment fur compliment ;
Tout prend ,
Tout eft faillie & fentiment :
Jeu , bal , amuſement ,
Souper délicat & galant ,
Chacun dans ce doux moment
Prétend
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
!
Qu'aux cieux on n'eft pas plus content,
Un refroidiffement
Vient infenfiblement ;
Caquets , tracafferie ,
Sans raifon , le plus fouvent
L'efprit devient méchant ,
En bons mots il ſe répand .
Voilà de la jalouſie
Le dénouement.
Deux jours après , &c .
A Amiens .
Par M. FUZILLIER.
Le mot de l'Enigme du Mercure de
Février eft l'Oreiller. Celui du Logogryphe
eft Algebre , dans lequel on trouve
Rebel ,
, gare , âge , Alegre , Lare , gerbe ,
galere , Ebre , Elbe , S. Gal , Albe , gale
rable , rage , Alger , alberge , regle , râle ,
bal , Bar , érable , Belge.
MAR S. 1758. $7
ENIGM E.
MEPRISE dans un temps , dans un autre je
plais ;
Je vis quand tout paroît mourir dans la nature ;
Plus d'un mortel alors partage mes bienfaits ,
Plus d'une Iris auffi m'ajoute à fa parure.
Je nais fur les rochers , dans les champs quelquefois
,
Rarement fous les eaux , fouvent au fond des
bois.
Agneau , Tigre à la fois , animal domeſtique
Là , je mêle mon luftre à l'éclat des grandeurs :
Ici , je fuis moins magnifique ;
Plus loin hôte d'un toit ruftique ?
Humble , vil , hériffé , j'ai perdu mes honneurs,
Aux befoins des mortels devenu néceffaire ,
Je cauſe innocemment la perte de mon pere.
Sans réunir autant d'attraits ,
Moins féduifant , mais plus fidele ,
Je poffede , ainfi qu'une belle ,
L'art de nourrir des feux fecrets.
Encore un mot , Lecteur , & tu vas me connoître ,
Perte les yeux fur toi , tu m'y verras peut- être.
Bland de Saint- Juſt.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
LOGOG RYP HE.
UTILE à tes befoins , utile à ta parure ,
Temple facré de l'image des Rois ,
On ne peut me faire d'injure
Sans craindre , cher Lecteur , la vengeance des loiz,
Six membres différens compofent tout mon être :
Divife , réunis , combine mes refforts ,
De l'écorce d'un fruit , du foutien de ton corps ,
Les noms d'abord viennent paroître.
Pourfuis , pour prix de res efforts
Tu pourras en moi reconnoître
Ce qui fait des mortels les plus riches tréfors
J'offre encor à tes yeux l'ame d'une voiture
Un ornement d'architecture ,
"
Une ville d'Afie , où regne le croiffant ,
Un habitant des bois prifé pour fa fourrure ;
Ce qui prête au falpêtre un effet plus puiffant ;:
Un globe , de la mort qui nous rend la victime ;
A celui de la terre , un terme fynonyme ;
Un paffage public , & le vil excrément
Aux Indes révéré du Bramine ignorant ;
Un fruit peu délicat , une étoffe groffiere ;
Ce qui fit redouter Annibal à la guerre ;²
La fleur , qu'en périffant , fit éclorre Adonis ;
l'on foule aux pieds , très -commun dans Ce
que
Paris ;

Air
de M. Legat de Furcy.
Amoureusem
Autre fois aux piés de Thémire,je pas.
W
__sais les plus heureux jours, Elle en embell
W
sait le cours, Enpartageant mon doux ma
tire. Ah !pourquoi venais tu berger,
a
Engager Themire à changer.
Gravé
par
Imprimé par
Melle Labassée.
Tournelle.
MAR S. 1758. 59
L'inftrument du tiffeur qui refferre la trame ,
Un oiſeau de rapine , & l'habit d'une Dame.
CHANSON.
AUTURTEREFFOOIISS aux pieds de Thémire ,
Je paffois les plus heureux jours ;
Elle en embelliffoit le cours ,
En partageant mon doux martyre.
Ah ! pourquoi venois - tu , Berger ,
Engager Thémire à changer ?
*
Plein du tendre amour qui m'enflamme ,
Je fuyois toute autre beauté ,
Son coeur en étoit enchanté ,
Et ne répondoit qu'à ma flamme.
Ah ! pourquoi , &c.
*
Lorsqu'au matin , dans la prairie ,
Elle conduifoit fes moutons *
Je lui répétois mes chansons ,
Elle m'en paroiffoit ravie.
Ah ! pourquoi , &c.
*
Mais depuis que fur ta mufette
Ta lui chantes tes tendres feux ,
Elle fait , détourne les yeux ,
Et me paroît toute inquiette."
"
Cvj
To MERCURE DE FRANCE
Ah! pourquoi venois- tu , Berger ,
Engager Thémire à changer ?
Quand à la fête du village
Je voulus la faire danfer ,
L'ingratte ola me refuſer ;
Mais elle agréa ton hommage.
Ah ! pourquoi , &c.
Ah ! , fi des fers de l'infidelle
Mon coeur pouvoit enfin fortir !
Mais non ; j'aimerois mieux mourir,
Que d'adorer une autre qu'elle ;
Et quoiqu'elle t'aime , Berger ,
Non , jamais je ne puis changer.
Par M. MEN....
Cette Chanfon fut faite à l'occafion d'un
voyage de M. B... de la Musique du Roi,
à Paris.
MARS. 1758. 61
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
+
MEMOEMIORIREE fur les tremblemens de terre ,
qui a remporté le prix de phyfique au jugement
de l'Académie des Sciences, Belles-
Lettres & Arts de Rouen, le 3 Août 1757,
par M. Ifnard. In 12 , chez la veuve David
, 1758.
Dans la premiere partie de ce Mémoire,
M. Ifnard fait voir le peu de folidité des
opinions qui ont prévalu & qui font contraires
aux principes les plus connus de la
phyfique , telles que celles d'Archelaüs, &
renouvellées depuis par M. Amontons ,
qui établiffoit l'air comme la caufe des
tremblemens de terre ; celles de ce fameux
difciple d'Epicure & de Démocrite , qui
attribuoit les tremblemens de terre à des
écroulemens accidentels , à la chûte des
voûtes , dont les appuis avoient été minés ,
fubmergés & entraînés par des torrens &
par des fleuves fouterreins ; à celles de
MM. Homberg & Lémery , qui l'attribuent
à l'inflammation , qui furvient aux
62 MERCURE DE FRANCE.
vapeurs du mêlange de foufre , de limaille
de fer & d'eau , & enfin celles d'un ( 1 ) Auteur
auffi fçavant qu'ingénieux, qui a prétendu
rendre fenfible la propagation fimultanée
des fecouffes , par l'application
des principes phyfique & méchanique.
33
93
33
« On n'a donc pu , conclud M. Ifnard
, donner une bonne théorie , ni en
» admettant la puiffance des eaux , qui ne
» circulent pas affez avant dans la terre ,
" ni celle de l'air retenu par des obſtacles ,
» & trop refferré dans la profondeur du
globe pour contenir &. pour entraîner
» les matieres inflammables , ni en, employant
la caufe ordinaire , qui agit dans
les chambres des mines , inapplicable
" aux effets des grands tremblemens de
terre. Il faut donc ou renoncer à l'explication
de ce phénomene , ou avoir
recours à une autre puiffance. Elle doit
» exifter partout , avoir partout la même
activité inhérente , & pouvoir , quand
elle fera libre , vaincre la réfiftance de
» tous les corps. »
33
20
Cette conclufion le mene naturellement
à la feconde partie de ce Mémoire , dans
: ( 1 ) Nous avons cru reconnoître dans cet Auteur
fçavant & ingénieux , que M. Inard ne
nomme point le célebre M. Buache , de l'Académie
des Sciences , & premier Géographe du Roi
MAR S. 1758. 65
laquelle il développe une théorie établie fur
des faits atteftés & appuyée par les autorités
les plus refpectables.
Cette théorie démontre d'une maniere
très-fatisfaifante qu'il ne peut y avoir d'autre
caufe des tremblemens de terre , que
le feu électrique , qui pénetre les maffes les
plus lourdes , & qui tranfmet le mouvement
avec une vîteffe prodigieufe : il faut
fuivre l'Auteur dans fes preuves toutes
fondées fur des expériences réitérées , &
nous ofons affurer qu'on fera frappé de
leur folidité. Nous paffons maintenant à
la troifieme & derniere partie de ce Mémoire
, dans laquelle M. Ifnard examine
quels font les fignes auxquels on peut
prévoir les tremblemens de terre , & les
moyens ou les précautions qu'on peut employer
pour les rendre moins fréquens &
moins terribles.
On peut les prévoir par les grandes agitations
de l'air , par les mouvemens irréguliers
des eaux , par ceux qui font des
changemens fubits & remarquables fur la
terre , par les agitations , les inquiétudes
& les hurlemens lugubres des animaux qui
vivent dans l'air , fous la terre ou dans les
eaux. « Ils font toujours les premiers , die
» M. Ifnard , à preffentir les tremblemens
de terre : leur prévoyance de la moindre
64 MERCURE DE FRANCE.
"
»
»
» altération dans leur élémens , les frappe
» plutôt , & les rend beaucoup plus fenfi-
» bles que nous à l'effervefcence qui agite
intérieurement le globe. Les moyens
qu'il propofe pour les rendre moins fré
quens & moins terribles , fe réduiſent à
donner une iſſue aux vapeurs des eaux &
aux exhalaifons des fels , des bitumes &
des métaux , en ouvrant des foupiraux aſſez
nombreux & affez profonds pour leur
couper en plufieurs endroits toute communication
, à l'exemple des Perfans , qui
en ont pratiqués dans plufieurs endroits
des environs du Mont Taurus , qui communique
par une chaîne de montagnes aux
monts Caufafe & Ararat.
Tel eft le précis de cet excellent Mémoire
, qui eft écrit avec toute l'élégance
& la précifion poffibles. Nous en avons
peu lus qui nous ayent fait autant de
plaifir.
DANS l'annonce que nous avons faite
de la Bibliotheque de Physique & d'Hiftoire
naturelle , &c. fecond volume de Janvier ,
page 107. nous avons omis le nom du
Libraire. Pour réparer cet oubli , nous
avertiffons que cet Ouvrage fe vend chez
la veuve David , quai des Auguftins
MAR S. 1758. 65
Nous avons auffi omis le nom du Libraire
'dans l'annonce que nous avons faite du
Dictionnaire hiftorique , théorique & pratique
de Marine , dont nous avons donné
un précis dans le Mercure de Février dernier
, page 81. Cet Ouvrage , ainfi que le
fuivant , fe vendent à Paris , chez Charles-
Antoine Jombert , Imprimeur- Libraire du
Roi pour l'Artillerie & le Génie , rue Dauphine
, à l'Image Notre- Dame.
ELEMENS de Tallique ; Ouvrage dans lequel
on traite de la formation des troupes ,
des évolutions de l'Infanterie & de la Cavalerie
; des principaux ordres de bataille ;
de la marche des armées & de la caftramétation
, ou de la maniere de tracer ou
marquer les camps par regles & par principes.
Par M. le Blond , Maître de Mathé
matique des Enfans de France. A Paris ,
chez le même Libraire.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
On ne peut s'empêcher , Monfieur , de
fe plaindre des bornes de vos extraits , en
confidérant les avantages dont elles nous
privent. Cet inconvénient fe fait particuliérement
fentir dans le Mercure du mois
66 MERCURE DE FRANCE.
de feptembre dernier , à l'occafion d'un
Poëme nouveau que vous auriez fans doute
apprécié moins févérement , fi la place
vous eût permis d'en détailler les beautés.
Je vais eflayer , Monfieur , d'y fuppléer ,
c'est-à-dire , qu'au défaut de l'élégance &
de la méthode qui caractériſent votre maniere
, je m'attacherai du moins à imiter
l'impartialité de vos jugemens. Vous êtes
trop galant-homme pour trouver mauvais
que l'on foit d'un avis différent du vôtre.
C'eft dans cette confiance , Monfieur , que
je crois ne devoir pas choifir d'autre voie
que le Mercure & d'autre patron que vousmême
pour faire parvenir
à l'Auteur de
Art de converfer , les raifons fur lefquelles
eft fondé le plaifir que m'a procuré la
lecture de fon poëme. Cet art fi agréable
& fi difficile, eft renfermé en quatre chants,
dont le moindre mérite confifte dans le
choix de la matiere qui eft entiérement
neuve , à moins que l'on ne veuille compter
pour quelque chofe un poëme de collége
fous le titre de arte confabulandi , qui
n'a rien de commun avec celui- ci ,
, que
quelques principes qui dépendent moins
des Auteurs que du fujet. Notre Poëte
Philofophe établit des préceptes qui font
le fruit d'une raifon mûrement exercée , &
il triomphe de la féchereffe didactique ,
MARS. 1758, 67
avec des graces & une facilité qui n'appar
tiennent qu'au talent. Son début préſenté
fans invocation & fans exorde , n'en a que
plus de chaleur.
Ils ne font plus ces temps , où , dans le fond des
bois ,
Les hommes ignorant les charmes de la voix ,
Avec les animaux marchoient d'intelligence ,
Et fubiffoient Phorreur d'un éternel filence .
Ceffant de difputer aux hôtes des forêts ,
Des antres où le jour ne pénétra jamais ,
Las de fe retirer dans le creux des montagnes ,
On les vit s'affembler dans de vaſtes campagnes ,
Sous la pierre cacher des champs inhabités ,
Et décrire les plans des premieres cités .
L'histoire de la parole eft renfermée en
quatre vers.
Quelques fignes d'abord expliquoient les penſées ,
On y mêla le bruit de voix embarraſſées ;
Bientôt on diftingua les défirs par ce bruit ,
On fçut le varier , la parole naquit.
Ses effets font décrits d'une maniere également
poétique.
Des mouvemens du coeur rapide meſſagere ,
Elle peint les plaifirs , la douceur , la colere ;
Elle dicta les loix , civilifa les moeurs ,
Et fur nos jours enfin verfa mille douceurs.
68 MERCURE DE FRANCE.
Les Voyageurs font mis d'original fur la
fcene.
A ma gauche Arrias , de Rome revenu ;
Pour m'inftruire en détail de tout ce qu'il a vu¿
'Avec empreffement m'adreffe la parole ;
Il jure par le Tibre & par le Capitole.
Après un long début , des bains du Vatican
Géométriquement il me trace le plan ;
Bientôt de Rome , en pofte , il me mene à Veniſe,
Me décrit de Saint - Marc la fomptueuse Eglife ;
Puis comptant par fes doigts les jeux du carnaval ;
Un mafque fur le nez me fait courir le bal.
.
L'Auteur excelle à peindre les ridicules
, mais il n'épargne pas affez fa propre
caufe. Tous les Artiftes ou plutôt tous les
arts ont leur manie , & il y a une forte
d'indécence à s'égayer aux dépens de celui
que l'on profeffe. C'eft fournir des armes
aux fots. Les métiers les plus vils font
mieux refpectés par leurs membres. Pourquoi
reprocher aux Poëtes ce vif empreffement
de réciter leurs ouvrages qui n'eft
que la fuite de l'enthoufiafme qui les a
dictés ?
Quiconque d'Apollon ignore les fureurs
Toujours prêt à vous croire attaqué de vapeurs ;
Prend ces heureux tranſports pour vertige ou folie,
Et peut dans fa frayeur ordonner qu'on vous lie.
MAR S. 1758. 69
Il feroit à fouhaiter qu'un auffi bon pinceau
eûr tourné fa force & fon coloris contre
la médifance , cet écueil de l'art de converfer
qui lui auroit fourni des beautés
plus analogues au fujet. Au refte , Monfieur
, cette petite injuſtice envers les Mufes
eft bien rachetée par l'hommage qu'il
leur rend dans les vers fuivans:
Tel encor de Bernis l'agréable féjour ,
Raffemble de Sçavans une brillante cour ,
Protecteur des beaux Arts , appui du vrai mérite¿
C'eft Clermont qui préfide à ce cercle d'élite.
Aux moindres entretiens qu'y fournit le hazard ;
La raifon , le bon goût , le fel ont toujours part.
Si l'on cherche des vers fur le ton de
l'art poétique de Defpréaux , il fuffira de
prêter l'oreille à ceux- ci :
Que vos mots bien liés coulent fans violence ,
Trop d'intervalle entr'eux laffe ma patience , &ci
Celui- là mérite des amis qui peut dire
Tantôt , libres cenfeurs , la lanterne à la main ,
Nous fçavons au grand jour ouvrir le coeur hu
main ,
Et dans nos gais propos , aux larmes d'Héraclite
Mêler , en plaiſantant , les ris de Démocrite .
Tantôt fous des tilleuls , ou dans le cabinet ,
Ariftarques nouveaux d'une @de ou d'un Sona
ner , &c,
79 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir fait une guerre ingénieuſe
ceux qui viennent
Comme affaire d'Etat , vous conter à l'oreille ,
Qu'ils ont mis ce matin leur bourgogne en boug
teille ;
Qu'Iris depuis huit jours a les pâles couleurs ,
Et que leur Almanach promet bien des chaleurs,
il critique avec le même enjouement
l'éloquence des mains.
Vingt boulettes de pain, qu'il pêtrit de fon mieux,
Volent jufqu'au buffet , ou nous bleffent les yeux.
Voilà ce qu'il appelle une humeur fociable.
Soyez , de grace , Ergafte , un peu moins agréa
ble :
Vous êtes , il eft vrai , le plus gai des humains ;
Mais on veut de l'efprit, & non des jeux de mains*.
Ce défaut d'éducation , qu'on ne fçauroit
trop rélever , regne furtout dans la
province.
Un maître de l'art de converſer ne pouvoit
manquer de recommander la fimplicité
du difcours ; mais il falloit les talens de
celui-ci pour joindre l'exemple au précep
te . Des portraits plus forts de coloris, & des
Ces morceaux cités nous confirment dans le
jugement que nous en avons porté . On dit des jeux
de main , & non pas de mains 7
C
C
a
MARS. 1758. 71
tableaux plus chargés d'images auroient été
déplacés fans doute dans un poëme de cette
nature , & le Juge refpectable qui lui
a reproché des vers de converfation , n'a
pas eu , ce me femble , affez d'égard au
genre .
Tel , du cedre orgueilleux dédaignant l'ombre al
tiere ,
Sous l'ormeau le Berger attire fa Bergere :
Telle , humble dans fon art , la converfation
D'un tour ambitieux fuit l'oftentation.
Oubliez quelquefois que vous êtes habile ,
Supprimez des grands mots l'étalage inutile.
Sans attefter Borée & les frimats du Nord ,
Ofez dire uniment , il a gelé bien fort ;
Et mettant à l'écart la corne d'Amalthée ,
Vantez- nous votre vigne heureufement plantée.
Ce n'est point là ramper , ni languir triftement ;
C'eſt ſuivre la raiſon , & parler fagement.
Il est peu d'éloges auffi naïfs & auffi délicatement
amenés que celui de M. le Maréchal
de Richelieu . Un de ces grands parleurs
qui fe piquent de tout fçavoit , interrompt
l'Auteur dans le récit qu'il fait
de la prise de Port-Mahon , & donne lieu
à ce vers :
Par Richelieu lui-même on le croiroit inftruit.
Voilà comme les héros doivent être
72 MERCURE DE FRANCE.
loués , par un trait auffi rapide que leurs
conquêtes , & non par ce froid déluge de
lieux communs dont vous avez fi bien humilié
les Auteurs par la jufteffe de vos réflexions
, & mieux encore par la différence
de vos vers fur le même fujet . Les Cenfeurs
qui n'ont ni affez de talent , ni aſſez
de réputation pour fervir de modeles , fe
bornent à quelques mauvaiſes boutades ,
témoin celle - ci que je compofai alors :
Foibles rimeurs , pauvres eſprifs ,
Votre zele ennuyeux a perdu tout fon prix.
Au Vainqueur de Minorque offrez un autre hom
mage :
Cet exploit fi vanté dans vos vers languiffans
Ne coûte rien à fon courage ,
Et coûte trop cher au bon fens.
Tous les charmes de la poéfie font réunis
dans la comparaiſon morale de l'homme
avec le papillon.
""
Du plaifir aisément la flamme fe confume ;
Et l'inftant le plus doux n'eft pas fans amertume
Efpérant , jouiffant , & jamais fatisfait ,
L'homme pour le bonheur femble n'être pas fait
Des maux dont il ſe plaint , Artiſan déplorable ,
Il hait fouvent un bien qu'il trouvoit défirable,
Semblable à cet infecte orgueilleux & léger
Qu'on vit ramper long - temps avant de voltiger ,
Hâletant
MAR S. 1758 . 73
Håletant fur les fleurs que l'aube vit éclorre ,
Il dérobe au Zéphyr les careffès de Floré ;
Et bientôt dédaignant les lys qu'il a flétris ,
Iva porter ailleurs fa flamme & fes mépris.
Ce feroit fans doute augmenter votre
plaifir & celui du public , que de vous apprendre
, Monfieur , le nom de l'Auteur ;
mais c'eft la feule chofe que la lecture de
fon poëme m'a laiffé à déſirer , & je n'ofe
me flatter qu'il faffe affez de cas de la juftice
que je lui rends pour la récompenfer
d'une maniere auffi galante .
J'ai l'honneur d'être , & c.
De Relongue de la Louptiere.
A la Louptiere , en Champagne , les Décembre
1757.
- LETTRE de M. Defprez de Boiffy , Avocat
en Parlement , à M. le Chevalier de
*** fur les Spectacles , feconde édition ,
revue & augmentée par l'Auteur. A Paris,
chez la veuve Lottin & Buttard. in- 12 ,
1758.
Nous penfons que l'Auteur eût pu s'épargner
les frais de cette feconde édition.
Les augmentations qu'il y a faires , ont
plus groffi le volume , qu'elles n'ont ajouté
à la force des raifons qu'il avoit déja ap-
D
7.4 MERCURE DE FRANCE:
portées contre les fpectacles dans fa pre
miere édition .
DICTIONNAIRE médicinal contenant la
méthode sûre pour connoître & guérir les
maladies critiques & chroniques par des
remedes fimples & proportionnés à la connoiffance
de tout le monde , & les remedes
particuliers qu'on diftribue dans l'Europe
comme des fecrets . On y a joint les
maladies des chevaux , rangées par ordre
alphabétique , avec les remedes propres
les guérir , tirés d'un cahier d'un des plus
grands Ecuyers qui ait vécu , juſqu'à nous.
In-12.1757, par J. G. Docteur en Médecine
, nouvelle édition . A Paris, chez Prault,
pere , quai des Gêvres.
3
Qu'on ne s'attende pas , dit l'Auteur ,
à trouver dans cet ouvrage une théorie
inutile , à mon propos , de définitions , d'aphorifmes
, de differtations , de critiques ,
ni des élocutions mystérieuses , inintelligibles.
à ceux qui n'ont pas vaqué à cet art dans
les Académies où l'on s'en fert fans ridicule.
Je n'ai pas deffein de former des Docs
teurs en Médecine ; celui que je me propofe
, eft de rendre un chacun fçavant &
expérimenté pour lui même , & de lui
montrer le moyen sûr & court de jouir de
la fanté, & de changer fa mauvaife ſitua
MAR S. 1758 .
75
tion en bonne & la bonne en meilleure . Je
ne m'arrêterai pas même à prefcrire des
régimes de vie , qui ne peuvent être ordinairement
mis en pratique que par trèspeu
de perfonnes ; & encore faudroit- il
pouvoir en donner un pour chaque tempérament
, c'eft à dire pour chaque particulier
; ce qui ne peut fe faire qu'en entrant
dans un détail infini , puifqu'il eft autant
de conftitutions différentes , qu'il y a d'individus
dans l'efpece humaine.
Le titre & ce mot d'avertiffement fuffifent
pour donner une idée du livre & du
ftyle de l'Auteur . Nous y ajoutons un article
pris au hazard pour faire juger de
l'exécution.
Migraines.
C'est un mal qui occupe une partie d'un
côté de la tête au deffus du fourcil. Il eft
périodique , c'est- à- dire qu'il ſe fait fentir
en des temps réglés , & il ne dure que
vingt- quatre heures. Il eft de même impoffible
de le guérir radicalement , lorfqu'il
eft caufé par la mauvaife conformité
des folides ; mais fi des liquides mal conditionnés
en font la caufe , on peut en venir
à bout par l'ufage de l'elixir de propriété
, & furtout de celui de tournefol.
Quand il fe fait fentir actuellement , il
faut fe fervir du remede fuivant.
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
. Faites cuire une racine de bére fous les
cendres
vives , laiffez- la froidir pendant
trois heures , exprimez
- en le jus , & tiforce
par
rez ou humectez
en de toute votre
la nariue du côté où eft la douleur.
INSTRUCTION
paftorale de M. l'Evêque
de St. Malo fur les Sts. Anges , à l'occafion
de la premiere folemnité
de la fête
inftituée à perpétuité
par les Evêques
de Bretagne , à l'honneur
des SS. Anges Gardiens
du Roi & du Royaume. A S. Malo ,
chez J. B. Leconte, Imprimeur
- Libraire , & Louis Hovius , Libraire. Elle fe trouve à
Paris,chez Defpilly, tue S. Jacques , à la vieille
pofte.
LES Spectacles
de Paris ou fuite du Calendrier
hiftorique
& chronologique
des théâtres
, 7. partie pour l'année 1758. A
Paris , chez Duchefne
, rue S. Jacques.
OEUVRESdramatiques
d'Apoftolo
Geno,
traduites de l'Italien , 2 volumes 1758. A Paris, chez le même Libraire.
Cette traduction
que nous avons lue
avec grand plaifir , nous a donné une hau
te idée de l'original . Comme elle nous a
mériter que nous en fiffions une menparu
tion diftinguée
, nous en donnerons
le
mois prochain un extrait détaillé, qui met-
1
MARS. 1758. 77
tra dans un plus grand jour le mérite d'A
poftolo Geno , & celui de fon traducteur.
ANALYSE raifonnée de l'Efprit des Lois
du Président de Montefquieu , par M. Pecquet
, in- 12 . Chez Prault pere , 1758.
S'il eft quelquefois dangereux de toucher
aux chefs - d'oeuvres des grands-maîtres
; s'il arrive ordinairement , que les
Commentateurs & ceux qui veulent mertre
de la correction dans un ouvrage , en
énervent communément les traits de force
& de génie ; il faut cependant conve
nir que , lorfqu'il eft queftion de matieres
auffi importantes, que celles qui font
traitées dans l'efprit des loix , il eft fouvent
utile de donner un peu plus d'éten
due à des principes qui ne font pas fuffifamment
développés , & de faire voir les
erreurs qui font échappées à un Auteur :
c'est ce que vient d'exécuter heureuſement
.M. Pecquet avantageufement connu par des
Ouvrages de ce genre , & récemment par
l'efprit des maximes politiques , qui forme
, avec ce volume que nous annonçons ,
une analyfe complette de l'efprit des loix .
M. Pecquet , après avoir rendu à M.
de Montefquien la justice qui lui eft dûe
le fuit dans l'expofition de fes principes
& releve de temps en temps les erreurs
"
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a cru y appercevoir . La maniere dont
il préfente les idées de fon Auteur qu'il
s'eft appropriées , fait voir qu'il l'entend
très bien ; mais on défireroit qu'il eût
rapproché des principes dont la liaiſon
n'eft pas toujours fenfible dans M. de Montefquieu
; & que non content de changer
l'ordre des chapitres , il en eût formé un
tableau général qui préfentât le développement
& la gradation des idées , & qui offrit
, d'un coup d'oeil , l'enfemble de l'ouvrage
, les principes que l'Auteur avance ,
& les conféquences qui en réfultent . Nous
nous contenterons de rapporter les réflexions
fuivantes , qui terminent l'ouvrage
de M. Pecquet , & qui pourra faire
juger de l'utilité de fon travail .
Il nous femble , dit - il , que M. de Montefquieu
a eu effentiellement en vue les
intérêts de la fociété particuliere , en même
temps que ceux de la fociété générale
des hommes , & qu'il a fenti la néceffité ,
pour ne pas perdre le fil de la vérité , de
ne point féparer l'homme de la loi , ni la
loi de l'homme ; parce qu'en effet , il faut
que la loi convienne à l'homme , & que
l'homme convienne à la loi ; fans quoi la
loi deviendroit impuiffante , & l'homme
demeureroit fans fecours.
Les hommes confidérés chacun en euxMAR
S. 1758. 19
mêmes , ou dans leurs rapports réciproques
, ont cherché eux - mêmes ce fecours,
foit en faifant ou en follicitant des loix
dont ils fentoient le befoin. On voit , par
les efforts fucceffifs de la légiflation , fi
nous pouvons nous fervir de ce terme ,
dans les différens pays & dans les différens
âges ,, que les hommes ont toujours tendu
à ce qui étoit le mieux , quoique fou
vent ils n'ayent pas atteint d'abord ce but ,
foit faute de lumieres ou faute de pouvoir
tout prévoir .
Les loix fe font donc corrigées fucceffi
vement , elles fe font même néceſſairement
multipliées ; mais , comme de cette
même multiplication , il a dû naître des
complications , des obfcurités , des contradictions
apparences , les gouvernemens
fages ont été ceux qui , d'après la maxime
de Cicéron , plurima leges , peffima respu
blica , trouvant affez de loix , fe font occupés
à en fixer le fens & les applications
en forte que chacun fçût ce qu'il pouvoit
faire , ou ce qu'il ne devoit pas faire , ce
dont il pouvoit fe plaindre , ou ce dont il
devoit fe contenter ; car c'eft en cela précifément
que confifte ce lien qui unit plufieurs
hommes ou plufieurs fociétés. C'eſt
cela feul qui affure & qui détermine l'état
civil & politique.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Il n'y a , pour ainfi dire , pas un moment
, pas une circonftance dans la vie ,
où l'homme n'ait à fe demander , quid
agendum ? Indépendamment des lumieres
naturelles , il faut encore qu'il puiffe confulter
quelqu'oracle , & cet oracle eſt la
légiflation faite & fubfiftante.
La foibleffe & les fantaifies de l'homme
le conftituent , pour ains dire , dans un
état de maladie continuelle. S'il ne trouve
pas des loix propres pour fon genre de
maladie , il fera autant à plaindre qu'an
malade de la poitrine , à qui l'on donneroit
des remedes pour l'eftomac & voilà
pourquoi il faut que la loi convienne à
11.
nomine.
M. de Montefquieu , pénétré fans doute
de cette vérité , a donc cru devoir commencer
par jetter un coup d'oeil d'impartialité
fur la nature de chaque chofe , &
de chaque objet , pour s'en former des
idées nettes & préciſes.
Il leur a comparé les loix en différens
âges , & en différens pays , pour en connoître
l'analogie ou la diffonance avec
leurs objets ; & c'eft d'après cela qu'il a
cru pouvoir propofer fes principes comme
des axiomes indubitables.
Mais il n'eft point , dans l'ordre de la
nature , d'homme univerfel ; & toutes les
MAR S. 1758.
motions premieres fur chaque matiere n'ont
pas pu appartenir à M. de Montefquieu..
C'eft ce qui fait , qu'il a pu facilement errer
, d'après des hypothefes fauffes que l'on
a offertes à fon génie. Telle eft la partie
du commerce & de la finance , & celle
de la politique.
De l'Origine du mal , ou Examen des
principales difficultés de Bayle fur cette -
matiere , &c. dédié à M ™ le Dauphin ; par”
M. le Vicomte d'Alès , 2 vol. in- 12 . Chez
Duchefne , rue S. Jacques , 1758%
L'objet de cet ouvrage , eft de réfuter
Les fophifmes de Bayle & des ennemis de la
réligion révélée . M. le Vicomte d'Alés fe:
propofe de prouver dans le premier chapitre,
qu'Epicure & Lucréce ne s'entendoient:
pas , lorfqu'ils fe plaignoient des défordres
phyfiques qu'ils croyoient appercevoir
dans l'univers : c'eft une contradiction de
reconnoître une fin , & de n'admettre ni
ordre ni défordre : il prouve qu'ils fe con--
Tredifent , en appellant défordres des effets
néceffaires d'une caufe aveugle & né--
ceffaire ; & que dans tous les fyftemes ,
nous ne connoiffons pas affez le plan gé
néral , pour juger fainement des propor
tions de l'univers. Dans le fuivant , il répond
aux déclamations des mêmes Philo
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fophes , fur la diftribution inégale des
biens de cette vie , avec les propres paroles
de Bayle , qui dit que ce n'eft pas une
imperfection dans l'univers , d'être compofé
de parties inégales , & qu'il eſt dẹ
la perfection de certaines machines , que
quelques- unes de leurs pieces ayent moins
de force & d'emploi que les autres .Dans les
fuivans , it combat les raifons tirées de la
douleur, des chagrins, des miferes de la vie
& de la mort , des penchans & des paffions
de l'homme ; & il répond , que les infirmités
de la vie font naturelles à l'homme ,
qu'elles peuvent éprouver & fortifier fa
vertu , & qu'elles difparoiffent lorfqu'el
les font comparées à l'éternité , & qu'à
l'égard des penchans & des paffions , l'homme
a le pouvoir de les furmonter. Ces grandes
difputes toujours fi délicates , fur le
libre arbitre & fur la grace , fur les peines
éternelles & fur la préfcience de Dieu ,
font ici renouvellées : on y difcute les raifons
pour & contre , & le zele de l'Auteur
pour la religion fe foutient & brille
dans ces différens affauts. Après avoir rapporté
ce que Mallebranche & Léibnitz ont
écrit contre ceux , qui prétendent que Diea
eft la caufe phyfique du péché , il ajoute :
Dieu a pu faire dépendre un état futur
de l'ufage de la liberté préfente ; cette im
MARS. 1758. 83
menfe liberté en Dieu , & celle qu'il a pu
nous accorder , dont le fens intime nous
affure l'exiſtence , applaniffent toutes les
voies , levent toutes les plus grandes difficultés
. L'homme a mal ufé d'un don qui
pouvoit lui affurer un bonheur invariable :
Dieu n'eft pas moins jufte que bon , ni
moins véritable que puiffant : il a donc
pu fubftituer les peines dont il menaçoit ,
aux récompenfes qu'il avoit promifes.
Voilà l'origine du péché qui vient abfolument
de l'homme , & celle de tous les
maux phyfiques préfens & à venir , qui en
font une fuite.
La révélation nous apprend la chûte du
premier homme , à la connoiffance de laquelle
plufieurs Théologiens prétendent
arriver par la raifon , & que des Philofophes
même Payens avoient entrevue &
foupçonnée : elle nous apprend les fuites
de cette chûte , dont nous éprouvons fenfiblement
les unes , & dont nous avons
tout fujet de redouter les autres : elle nous
apprend auffi le médiateur réparateur , qui
nous a été accordé , pour lever de deffus
nous , l'anathême fous lequel nous étions
tous compris elle nous apprend encore ,
que fes mérites font furabondans & infinis
, qu'ils font deftinés au falut de tous
les hommes , que Dieu le veut , & que
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
cependant tous les hommes ne font pas
fauvés.
-
Mais pourquoi , dit- on , Dieu auroit-il
permis le péché , fi cette permiffion n'entroit
dans l'exécution de fes deffeins ? Cela
a donc été pour lui un moyen de l'exécuter :
qui aime la fin , aime les moyens : donc
Dieu a voulu le péché comme l'exécution
même de fon plan , dans lequel il entroit.
C'est encore avec très peu de juſteffe
qu'on fuppofe que , qui aime la fin ,
aime les moyens dans les moyens , au
contraire , on n'aime que la fin fion y
aime autre chofe , ils ceffent d'être moyens
pour être fin fous ce refpect ; mais le moyen
en lui-même est toujours indifférent , quetquefois
odieux. Je veux ma guérifon , je
Faime ; mais je n'aime point le régime auquel
on me réduit , je fuis très-dégoûté
des remedes que je prends , & je hais fort
l'amputation de ma jambe que je permers..
Ce morceau fuffit pour faire juger du
ton de cet ouvrage ; il ne nous appartient
pas de prononcer fur fon mérite , c'eft au
public à décider : fimples Hiftoriens , nous
nous contentons de donner un précis des
ouvrages ; nous lui rendons compte , &c.
fi quelquefois plus fenfibles à ce qu'il y a
de bon dans un écrit , que bleffés des défauts
qui s'yrencontrent , nous avons donMAR
S. 1758.
néaux Auteurs les éloges que nous croyons
qui leur font dûs , nous n'avons d'autre
objet que d'exciter les talens qu'une critique
amere a fouvent découragés . Animés
par ce motif, nous rendrons à M. le Vicomte
d'Alés la juftice que mérite fon zele
pour la religion , & la maniere dont il l'a
défendue.
PRÉCIS de la Démonftration de la propriété
de la Liqueur fondante de M. Die
nert , Médecin.
M. Dienert Docteur Régent de la Fa
culté de Médecine de Paris , vient de donner
au public un petit ouvrage intitulé ,.
démonftration d'une nouvelle liqueur fondante
pour les maladies de la peau , foit qu'elles
viennent de la vérole , foit qu'elles dépendent
de tout autre vice de la lymphe . Ce remede
eft une eau qui a pout baſe une matiere
végétale finguliérement combinée avec le
Mercure découverte qui fut annoncée , il
y a deux ans , en forme de problême. Mais
comme l'Auteur ne l'avoit propofée que
fuccinctement , n'ayant alors d'autre intention
que d'en prendre date , il fe croit
obligé aujourd'hui d'en donner un détail
inftructif, & de commencer à la dévelop
86 MERCURE DE FRANCE.
per ou à y répandre affez de jour, pour que
les Médecins dogmatiques ne puiffent la
jetter dans le vuide ténébreux des remedes
empyriques. Les maladies pour lef
quelles la liqueur fondante eft principalement
recommandée , font les dartres , les
ulceres calleux , les groffeurs dures , pâles
& indolentes , les glandes gonflées , les tumeurs
écrouelleufes & les affections vénériennes
; toutes maladies qui , de l'aveu
général des Médecins, 'indiquent , entr'aïtres
fondans, les mercuriels. Ce remede paroît
fupérieur aux bols fondans , tant parce
que leur principal ingrédient qui eft le
mercure doux n'eſt pas foluble dans l'eau ,
que parce qu'ils font fujets à beaucoup d'inconvéniens
qu'on ne peut reprocher à la liqueur
fondante. Car elle ne fait pas faliver
: elle pouffe ordinairement par les urines
, quelquefois par les felles ; mais médiocrement
& fans tranchées. Dans certaines
circonstances , elle excite la tranfpiration
ou la fueur , par exemple , lorsqu'on
la prend au lit ; mais le plus fouvent le
rétabliffement de la fanté eft fon feul effet
fenfible. C'eft ce, qui paroît par les cures
que M. Dienert a rapportées dans fon ouvrage.
Nous y voyons entr'autres l'hiſtoire
de M. Caillé faifeur de bandages pour les
defcentes , demeurant à Paris , rue de la
MAR S. 1758 . 87
Bucherie , guéri de dartres vives , en mars
1756. Son front en étoit hériffé , les yeux
couverts , les fourcils perdus , les joues.
avec les tempes comme plâtrées & le col
tout roide ; joint à cela qu'elles étoient
rongeantes & coulantes . Défagréablement
mafqué depuis plus de quatre mois , pref
qu'aveugle depuis cinq femaines & réduit
au lit depuis vingt- un jours , après la pénible
épreuve d'une multitude de médica
mens inutiles , il eut recours à l'eau fondante
par le fecours de laquelle il s'est
guéri parfaitement , & fans d'autre effet
fenfible que le changement en mieux . Ces
dartres étoient venues à M. Caillé de ce
qu'après avoir mis des fufpenfoirs à des
gens infectés de quelque maladie fecrette ,
il avoit eu l'imprudence de porter dans le
moment les mains à fon vifage fans les
avoir lavées.
Enfuite eft la defcription d'un fatyriasis
qui prouve l'effroyable facilité de l'inoculation
imperceptible du virus vénérien ,
par de fimples attouchemens : c'eft une lépreufe
qui porte fur un nez monftrueux
une grande lunette bien contournée , une
forte de coeur fur chaque joue , des bourlets
fur le front , un demi- collier au col ,
une boule au bout du nez , une autre as
milieu de la lévre ſupérieure , & une trois
88 MERCURE DE FRANCE.
fieme au menton ; c'eft peut- être la plus
affreufe & en même temps la plus fymmé
trique des laideurs qui ayent jamais paru
parmi les lépreux des Peuples Orientaux &
des Juifs.
Le combat qui s'éleve au premier afpect
entre le fentiment d'horreur & celui de la
curiofité , celui - ci l'emporte bientôt fur
Fautre , tant les compartimens des élévations
dartrenfes paroiffent artiftement faits .
La malade avoit une fille belle & potelée
dont elle étoit nourrice. La pauvre innocente
après deux mois de nourriture devint
mafquée comme fa mere , & elle mourut
à l'âge de onze mois , d'un fecond abfcès
à la gorge, qui l'étrangla : malheureuſe
victime d'une maladie qui , graces à Dieu,
eft depuis longtemps prefque éteinte en
France. Je ferois trop long, fi je voulois
faire l'analyse des différentes cures que
M. Dienert a détaillées. Son eau eft fi efficace
& entr'autres fr tempérée , qu'il a
ofé la faire prendre pour des tumeurs cancéreufes
qu'il a guéries par ce moyen.
Comme il paroît avoir plus en vue de démontrer
la vertu antivénérienne de ſon eau,
& l'avantage qu'elle a de ne point faire
faliver , je vais donner un précis de ce
qu'il dit à ce fujet. Bien différent de ceur
qui , non contens de pofféder un bon remet
MAR S. • 89
1758.
de, veulent l'élever far la ruine de tous les
autres ; il avertit d'avance qu'en faifant
valoir la vertu ( antivénérienne ) de fa liqueur
, épurée des défauts qui paroiffent
l'avilir dans les autres préparations mercurielles
, il ne prétend point en décrier
aucune ; car il leur attribue à toutes , même
aux moins bonnes , des avantages réciproques
, comme en fait de purgation ,
aux différens purgatifs dont les plus terribles
font dans certains cas les meilleurs ,
- mais dont les applications doivent être raxes
& toujours des coups de maître . Il s'étend
pour prouver que fon eau étant employée
à
propos , elle l'emporte non -feutlement
fur tous les bols fondans , per rapi
port à diverfes affections de la peau non
vénériennes , mais encore fur tous les rémédes
mercuriels , dans les maladies vénériennes
d'un caractere opiniâtre , entreautres
dans celles qui attaquent la circonférence
du corps , c'est- à- dire , ou la peauou
quelque partie voifine. Regardant l'onguent
mercuriel comme le feul antivénérien
qui pourroit être élevé avec le plus
de vraisemblance au deffus de la liqueur
fondante , il lui fuffit de renfermer la méthode
des frictions dans fes juftes bornes.
Mais auparavant , il diftingue deux fortes:
de maladies vénériennes ; 19. la vérole exgo
MERCURE DE FRANCE .
rante ou toute mobile , 2 °. la vérole adhé
rante à la peau ou fixée aux parties extérieures
du corps. Dans le premier cas où il
range le plus grand nombre des véroles
récentes & plufieurs des anciennes , il
n'eftime fon eau plus que les frictions mercurielles
, que parce qu'elle n'eft pas fialogogue
, ni d'un ufage fi incommode . H
rend juftice au mercure crud : plus il eſt
pur , ( dit- il ) , lourd , gliffant , naturel &
copieux , comme il doit être dans l'onguent
mercuriel , plus il a de force pour
heurter de toutes parts , & entraîner ( ſurtout
par les crachemens ) cé qu'il y a de
virus foumis aux loix de la circulation
& celui qui ne tient encore que foible
ment aux folides ; mais il ne laiffe que
trop fouvent en arriere l'humeur endurcie
depuis longtemps ou trop collée aux fi
bres , ou extravafée dans le tiffu cellulaire
, en ne faiſant que rouler pardeffus ,
fans l'ébranler ou fans pouvoir la détacher.
Il n'en eft pas de même de la liqueur fondante
. Ici le mercure rendu analogue aux
fels par la folubilité , & devenu participant
des plus excellentes facultés de l'eau
par fon mariage avec elle , il s'infinue plus
aifément de côté & d'autre ; il accroche
mieux la lymphe gluante dans les endroits
durs , calleux ou glanduleux ; il la déMAR
S. 1758. 9.F
*
trempe , il la divife & il excite fans agitation
les molécules impures à fortir de
leurs retraites les plus éloignées du centre
du corps. M. Dienert éclaircit cette
diftinction par une comparaifon fort fenfible
; il cite deux médicamens purgatifs
dont l'un , quoique fupérieur par la célérité
& la force de fon action , n'entraîne
que les eaux & non les glaires , & l'autre
moins turbulent produit le détachement
des humeurs vifqueufes , qui fembloient
demander les plus violentes fecouffes. En
un mot la liqueur fondante n'étant pas fi
gliffante que le mercure naturel , mais

propre
à humecter paiſiblement la lymphe defféchée
, elle eft plus capable de la liquéfier
& de la débarraffer de fes entraves.
Outre la vertu pour les maladies de la peau
& fa qualité antivénérienne , l'Auteur lui
en a reconnu trois autres qui font d'être à
titre de diurétique très- propre à plufieurs
maladies des voies urinaires , d'exciter les
regles , enfin de faire mourir les vers . Jufqu'ici
nous n'avons parlé que de l'ufage
interne de la liqueur ; mais outre qu'elle
eft potable , elle mérite le titre de topique.
Souvent il fuffit de la prefcrire en boiffon
dans de l'eau ou de la tifane ; mais il y
a des cas où il eft avantageux de l'employer
extérieurement en fomentation , ou en in
92 MERCURE DE FRANCE.
jection , ou dans les cataplafmes , ou dans
les bains ; la premiere méthode difpofe
l'autre , & même toutes deux employée
en même temps , peuvent le prêter des fecours
mutuels ; alors il fe diftribue à la fois
du centre à la circonférence , & de la citconférence
au centre, une certaine quantité
de mercure fi divifée , qu'il peut s'infinuer
dans les tuyaux les plus étroits & les
plus ferrés. Au refte , l'ufage de ce remede
n'affujettit point au lit , ni à la chambre
, ni à une diete févere.
L'ouvrage eft terminé par des certificats
nombreux de Médecins & de Chirurgiens.
Voici le témoignage de celui qui , après
M. Dienert, a le plus employé de fa liqueur,
page 26.
Je , fouffigné, Docteur- Régent de la Faculté
de Médecine en l'Univerfité de Paris ,
certifie que j'ai fait prendre la liqueur fondante
de M. Dienert mon confrere , fuivant
fa méthode , avec tout le fuccès qu'on pouvoit
fouhaiter , à beaucoup de malades de
Paris & d'autres Villes , dont les uns
Pavoient des dartres rébelles aux autres traitemens
, d'autres des tumeurs écrouelleufes
, d'autres des maladies vénériennes du
plus mauvais caractere , lefquels ont été
guéris parfaitement par l'ufage de certe
eau : toutes guériſons que je puis conkaMAR
S. 1758. 93
ter, la plupart par des lettres des malades
mêmes qui en font les plus grands éloges.
A Paris , ce 24 feptembre 1757.
Signé , GILBERT- DE PREVAL.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR , quoiqu'une hiſtoire ſoit
exactement vraie en tout ce qui regarde
celui dont on écrit la vie & les geftes , elle
peut néanmoins être fautive dans des faits
particuliers qui s'y trouvent , comme néceffairement
lié ; cela vient ordinairement
du défaut d'exactitude des mémoires qui
font donnés à l'Auteur.
En lifant l'hiftoire de Louis XI , par
Mademoiſelle de Luffan , j'ai remarqué
qu'on n'avoit pas été bien exact fur certaines
époques auxquelles j'ai borné mes
petites remarques. Il en eft même de
peu de conféquence : mais tout ce qui répand
du jour doit être précieux .
J'ai donc remarqué quelque part dans
le premier volume , que Jean Sire de
Rieux , Maréchal de Bretagne , fut marié
à l'héritiere de Malestroit.
Ce fut le premier Février 1461 , que le
Duc de Bretagne ( François II ) , Curateur
du jeune de Rieux , lui fit contracter ce
94 MERCURE DE FRANCE :
mariage. Le pupile n'avoit lors que 14
ans , & n'étoit point Maréchal de Bretagne
; il ne le fut que 4 ans après , & c'eft
ce -même Maréchal de Rieux qui depuis
fut Tuteur de la Reine- Ducheffe , fille de
fon Curateur.
Je trouve enfuite que la Ducheffe Françoife
d'Amboife , preflée par le Roi d'époufer
le Duc de Savoye , ſe réfugia dans
fon château de Rochefort.
La terre de Rochefort n'appartenoit
point à la Ducheffe , elle étoit au jeune
de Rieux , fon coufin- germain ; Marie de
Rieux , mere de cette Princeffe , étoit une
cadette , qui n'eut en partage que la terre
de Fougeray.
Il eft dit , page 96 du fixieme volume ,
que le 19 Octobre 1477 , le même Duc
de Bretagne ( François II ) perdit la Princeffe
Marie , fa foeur , Abbeffe de Fontevrault
, qu'il aimoit tendrement.
Mlle de Luffan a fans doute ignoré ,
Monfieur , que cette Princeffe étoit veuve
de Pierre de Rieux , Maréchal de France ,
cadet de cette maiſon , & l'un des neuf
enfans de Jean II , fire de Rieux , auffi
Maréchal de France , & de Jeanne , héritiere
de Rochefort. Il l'avoit époufé en
1429 , étant déja deux fois veuf. La premiere
de Jeanne , héritiere de Molac, mor-
1.
MAR S. 1758. 95
te en 1412 ; & la feconde , de Jeanne de
Châteaugiron , décédée en 1418. C'étoit
le Duc Jean , oncle du Duc François , qui
avoit fait faire ce mariage : il le fit célébrer
avec éclat , & des Lettres patentes de
ce Prince , données en 1431 , que j'ai vues
en original , rappellent encore combien il
en étoit fatisfait.
Perfonne n'ignore la fin malheureuſe de
Pierre de Rieux , fi célebre fous les regnes
de Charles VI & de Charles VII . Il périt
par l'attentat de Flavy , Gouverneur de
Compiegne , homme totalement dévoué
aux Anglois.
Pierre de Rieux , Maréchal de France à
28 ans , étoit né le 9 Septembre 1389. IL
mourut en 1438 , âgé de 49 ans . La Princeffe
Marie , fa veuve , ne voulut point lui
furvivre au monde. Elle prit le voile de
Religieufe à Fontevrault , dont elle étoit
Abbeffe dès 1458..
Quelque chofe de plus frappant fe trouve
dans le même volume , page 203. En
parlant du mariage du Prince de Tarente
avec Anne de Savoye , niece du Roi , Mlle
de Luffan dit , que la feule fille reftée de
ce mariage, étoit entrée dans la maiſon de
la Trémouille , où elle avoit porté les prétentions
de la maifon d'Arragon fur le
Royaume de Naples,
96, MERCURE DE FRANCE.
Cette Héritiere ne fut point mariée
dans la maifon de la Trémouille ; elle
époufa Guy XVI du nom , Comte de Laval
, dont elle eut 1 ° . Guy XVIF , mort
fans hoirs ; 2 °. Catherine , mariée à
Claude I du nom , fire de Rieux ; 3 ° . une
autre fille mariée au fire de la Trénouille ;
mais qui ne lui porta point de prétentions
fur le Royaume de Naples. Elles ne pafferent
même à fes defcendans que plus d'un
fecle après , c'est - à - dire le 30 Décembre
1603 , à l'extinction de la ligne de Madame
de Rieux , fon aînée , par la mort de Guy
XXI , Comte de Laval , de la maifon de
Coligny , tué ce jour- là en Hongrie , au
combat de l'Archiduc Mathias. Voici l'épitaphe
de l'aînée , qu'on lit fur fon tombeau
dans l'Eglife Collégiale de Notre- Dame
du Tronchet , à Rochefort , de fondation
de la maifon de Rieux :
20
« Cy gît très-haute & puiffante Dame
" Madame Catherine , fille aînée de Laval
, en fon vivant femme , compagne &
époufe de très - haut & puiffant Seigneur
Monfeigneur Claude fire de Rieux , de
» Rochefort & d'Ancenis , Comte d'Har-
» cour , Vicomte de Donges , Seigneur de
» Châteauneuf , de Largoüet & de Rhuys,
qui décéda le dernier jour de Décembre
» 1526. Priez notre Seigneur qu'il lui
" plaife
MAR S. 1758. 97
وو
plaife la colloquer en fon faint Paradis. »
Ce Claude de Rieux eft le même qui
époufa depuis Suzane de Bourbon , fille
unique de Louis de Bourbon , Prince de la
Roche- fur-Yon , & de Louiſe de Bourbon-
Montpenfier.
Au refte , je ne puis regarder que comme
une faute d'impreffion ce qui eft dit à
la page 3 12 du même volume , que le Duc
de Bretagne toujours ( François II ) , créa
le fils de fon Chancelier premier Baron de
Bretagne , & qui l'avoit marié à la fille du
Comte de Penthievre.
L'erreur eft certainement trop groffiere
pour qu'on puiffe l'attribuer à l'Hiſtorien.
Le Duc François fit véritablement revivre
la Baronnie d'Avaugour , avec le premier
rang , en faveur de François de Bretagne ,
Comte de Vertus , fon fils naturel , dont la
poſtérité maſculine n'eft éteinte que depuis
quelques années ; mais le fils du Chancelier
de Bretagne ne tient à rien à une telle
époque.
En voilà affez pour prouver que Mademoiſelle
de Luffan a été mal fervie dans
les mé noires particuliers qui lui ont été
fournis. Il eft à défiter qu'elle le foit mieux
dans le cas d'une feconde édition .
J'ai l'honneur d'être , &c. DE TENIM.
A Lamballe en Bretagne , ce 27 Janvier 1758.
E
98 : MERCURE DE FRANCE .
Le petit Mentor philoſophique , dédié
à M. Donival , contenant cent quatre Sentences
fort agréables & inftructives , que
l'on tire avec l'épingle . Par J. F. Raler .
Prix 24 fols . A Amfterdam , 1758 ; & fe
vend à Paris , chez l'Auteur , à la grande
Ecurie du Roi.
Le Lecteur jugera de l'agrément & du
mérite de ces Sentences par les deux fuivantes
prifes au hazard . La premiere eft
la dixieme , & l'autre la 73 ° de cette petite
brochure , qui contient 108 pages.
Eviter tout excès n'eſt pas choſe facile ;
Si l'un nous femble laid , l'autre nous femble
beau :
Ainfi fait l'ignorant , qui conduit un vaiffeau ;
S'il évite Caribde , il fe jette dans Scylle.
Scylle , au lieu de Scylla , pour rimer
avec facile , nous paroît un terme nouveau .
Nous croyons que l'Auteur eft le premier
qui ait eu la gloire de francifer ce mot.
L'homme de bien a l'eſprit toujours net ,
Il prend plaifir à l'expoſer en vue ,
Et ne fait rien au cabinet ,
Qu'il ne faffe bien dans la rue.
L'Auteur nous permettra de lui dire
qu'il y a des chofes qu'un homme de bien
MARS. 178. -༡༡
eft obligé de faire dans fa chambre , qu'il
ne pouvoit faire décemment dans la tue.
DE l'influence des Loix fur les moeurs ,
Mémoire préfenté à la Société royale de
Nancy , par P. J. Grofley , Avocat à Troyes,
pour la réception dans cette Société , A
Nancy , chez Haner , Imprimeur Libraire
de la Société Royale , & fe trouve à Paris ,
chez Cavélier , rue S. Jacques ; Prault fils ,
quai de Conty , & Duchefne , tue S. Jacques.
Ce Mémoire nous a paru auffi bien fait
qu'il eft écrit. Nous allons en citer un morceau
qui fuffira lui feul pour juftifier cet
éloge , & qui fervira en même temps de
précis.
Confidérations générales fur l'influence des
Loix.
Les moeurs , le caractere , les manieres
même de tout un peuple ont eu quelquefois
leur fondement dans les Loix , lorfqu'elles
ont embraffé tous ces objets. Rappellons
- nous les Athéniens , les Spartiates,
Les Thébains ; le code de leurs Loix eft
P'hiftoire de leurs moeurs , la peinture de
leur caractere , le tableau de leurs manieres
: ils ne fe reffembloient point entr'eux ,
parce que leurs Loix ne fe reffembloient
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
point entr'elles. Ainfi les Juifs que leurs
Loix ( 1 ) tendoient à féparer de toutes les
Nations , n'ont jamais reffemblé , & ne
reffemblent encore à aucune . Les moeurs &
les manieres qui , de toute antiquité , régiffent
le vafte Empire de la Chine , font
l'ouvrage des Loix. Enfin c'eft aux Loix
que la Nation Françoife doir ce mêlange
de bravoure & de courtoifie , qui forme fon
caractere diftinctif, c'est-à- dire à ces Loix
féodales qui donnerent une forme fixe &
conftante à notre ancienne Chevalerie (2 )
dont M. de Sainte- Palaye a fi bien démontré
l'influence fur les moeurs Françoiſes.
Cette analogie entre ces vieilles Loix &
nos moeurs , avoit déja frappé le fçavant
Pafquier. Ses recherches fur l'origine du
gage de Bataille ( 3 ) , débutent par ces mots
abfolument propres à mon fujet : « Tout
» homme de bon entendement , fans re-
» courir à l'hiftoire , peut prefque imaginer
» de quelle humeur fut un peuple , lorfqu'il
lit fes anciens ftatuts. Lès Loix for-
>> ment aux peuples une habitude de moeurs,
» qui à la longue femble empreinte en eux
» par difpofition de leur nature. » A ce
و د
(1 ) Efprit des Loix , liv. 19 , ch, 17. & ſuiv.
(2 ) Mém. fur l'anc. Chevalerie , dans les Mém,
de l'Académie des Infcriptions.
(3 ) Liv. 4 , ch. 1,
MAR S. 1758 101
fujet , il rappelle l'expédient dont ufa Cyrus
pour abâtardir les Lydiens , en inftituant
chez eux des danfes , des jeux , des
fêtes continuelles , qui bientôt d'un peuple
indomptable en firent la plus efféminée de
toutes les Nations. Il retrace enfuite l'effet
des Loix de Lycurgue fur les moeurs des
Spartiates : ce qui le conduit à l'examen
des anciennes Loix militaires , qui en donnant
parmi nous naiffance à la Chevalerie,
aux Tournois , & aux combats en champ
clos , firent dans les moeurs une révolution
dont il reste encore des veftiges.
Ce que Pafquier a effayé à cet égard , a
été fupérieurement exécuté par cet homme
degrand entendement qu'il paroiffoit défirer
: par M. de Montefquieu qui du cahos
de ces Loix barbares qui ne préfentoient
qu'un affemblage confus de mots aufſi barbares
qu'elles , a tiré une hiftoire auffi intéreffante
que bien liée , des moeurs , des
ufages & des manieres des anciens François
(1 ) .
Cet Auteur fi habile à faifir toutes les
conféquences que l'on peut tirer des Loix
aux moeurs , avoit déja dit ailleurs (2 ) que
les Loix ont fuivi , & qu'elles doivent toujours
fuivre les moeurs.
( 1 ) Liv. 30.
(2) Liv. 19 , ch. 21 , & fuiv,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
par
Un autre Auteur comparable à M. de
Montefquieu par la fineffe & la jufteffe du
coup d'oeil fur toutes les parties de l'hiftorre
, M. le Préfident Hénault , établit auffi
des faits rélatifs à nos anciennes Loix :
Qu'elles fe font reffenties de l'inconf
>> tance des hommes , & qu'elles ont été
obligées de changer à mefure du chan-
» gement des moeurs & des ufages. ( F) »
D'où il paroîtroit réfulter que fi les Loix
influent fur les moeurs , les moeurs influent
auffi fur les Loix , & que les unes ont à
l'égard des autres une action égale & continue.
Quelques obfervations vont fixer
les bornes de cette action .
33
D'abord dans la morale , dans la légiflation
, ainfi que dans l'ordre phyfique ,
les mêmes chofes peuvent être alternati
vement caufe & effet ( 2 ) , enforte que ce
qui eft caufe ou principe à certains égards,
devient effet ou conféquence fous d'autres
Fapports.
Ainfi les moeurs peuvent en certaines
circonftances être la caufe & le motif du
changement de quelques Loix , fans que
(1) : Abr. Cron. ad ann. 1568.
(2) Le commerce naît du luxe , & le luxe naît
du commerce. Dans le phyfique , le froid eft la
caufe de la neige ; & à fon tour , le féjour des
neige entretient le froid.
MAR S. 1758. · 103
les Loix en général ceffent d'être la baſe ,
le fondement & le principe des moeurs .
C'est dans ce fens général , qu'au paffage
ci-deffus rapporté, Pafquier ajoute : « Que
» d'un même jugement on peut tirer en
» conjecture qu'elles furent les Loix d'un
peuple , voyant quelle étoit fa maniere
» de vivre . Mais parmi les Loix , s'il en
eft qui ayent pris leur origine dans les
moeurs , il en eft auffi qui ont établi & fixé
les moeurs.
32
Les premieres peuvent maintenir les
moeurs dans lesquelles elles ont leur principe
, les foutenir & les perpétuer ; mais
elles doivent s'affoiblir à mefure que les
moeurs changent . Quand les moeurs font
changées , ces Loix fe trouvent anéanties
& abrogées par le fait ; elles ne peuvent
furvivre aux moeurs : ce font , pour ainfi
dire , des Loix de mode qui paffent avec
elles .
Telles furent , parmi celles que je rappellerai
, les Loix qui admettoient l'ufage
illimité du ferment : elles avoient leur
fondement dans la fimplicité , dans l'innocence
des premieres moeurs ; leur affoibliffement
, leur caducité , leur anéantiffement
étoit une fuite néceffaire de la dépravation
des moeurs : Secundùm varietatem
temporum , variantur ftatuta rerum
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
humanarum . Telles étoient ces Loix
militaires auxquelles l'ancienne Chevalerie
, les Tournois , les combats en champ
clos rapportoient leur origine. La valeur
étant devenue indépendante des exercices
& de la force du corps , l'art militaire ayant
été changé dans toutes fes parties , ces
vieilles Loix font tombées en défuétude
avec la Chevalerie & les Tournois : il ne
nous en refte que le duel qui a conſervé
quelques regles traditionnelles ; regles qui
tomberont enfin dans l'oubli , lorfque la
raifon & la Religion feront parvenues à
éteindre ce refte de l'ancienne barbarie.
Telles font enfin les Loix fomptuaires ;
telles font toutes les Loix économiques ,
relatives à la pauvreté d'un Etat dénué de
commerce , d'arts & d'induftrie ; dès que
le commerce , les arts & l'induftrie y feront
en vigueur & honneur , les richeſſes impoferont
filence aux Loix dictées par la
pauvreté , lefquelles s'abrogeront d'ellesmêmes.
Mais il eft d'autres Loix qui ayant introduit
, formé & fixé les moeurs , peuvent
à leur égard être regardées comme Loix
fondamentales : il fuffit de remonter à l'origine
de ces Loix , foit civiles , foit politiques
, pour reconnoître qu'elles ont été
promulguées indépendamment des moeurs
MAR S. 1758. 105
qui régnoient lors de leur établiffement.
De ce genre font les Loix primitives qui
tirant les hommes des antres & des forêts ,
ont commencé à les unir ; les Loix politiques
, qui perfectionnant enfuite les premieres
fociétés , y ont introduit une forme
certaine de gouvernement , & les moeurs
qui lui étoient le plus analogues. Telles
furent les Loix de Moïfe , de Lycurgue ,
de Solon , & des autres anciens Légiflateurs
telles font les Loix qui depuis un
grand nombre de fiecles gouvernent le
vafte Empire de la Chine. La promulgation
de ces Loix fut le principe d'une heureufe
révolution dans les moeurs des peuples
qui les reçurent : elles firent leur gloi
re & leur bonheur , tant qu'elles furent
obfervées , tant qu'elles produifirent l'effet
qu'en attendoient les Légiſlateurs.
Pour démontrer en un mot l'influence
de ces Loix que l'on peut regarder comme
fondamentales , relativement aux moeurs
& au caractere de chaque peuple , comprrons-
les aux Conftitutions des Communautés
Religieufes répandues dans l'Europe.
Ces Conftitutions différencient chaque
Ordre , moins par l'habit & les obfervances
particulieres , que par l'efprit , par
goûts , par les principes qu'elles lui impriment
, & que chaque Ordre porte & conles
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
ferve dans tous les pays & fous tous les
climats. Ainfi le Dominicain , PAuguftin ,
le Jéfuite Espagnol reffemble autant au
Dominicain , à l'Auguftin , au Jéfuire
François , qu'il reffemble peu au Bénédic
tin, au Carme , au Bernardin fon compatriote.
Suivez ces Religieux dans le nouveau
monde ; le nouveau fol qui les
réunit ne peut détruire la différence que
mettent entr'eux l'efprit & les principes de
chaque Ordre.
Il en eft de même des Loix politiques &
économiques dont je vais examiner l'influence
fur les moeurs : en différenciant les
peuples , elle leur impriment un caractere
national , qui les diftingue encore plus que
Fa diverfité des Langues : caractere auquel
ne contribuent pas peu les Loix civiles auffi
puiffantes à cet égard , que les Loix polici
ques & économiques , au défaut , à l'im
puiffance , au filence defquelles elles peu
vent fuppléer , & fuppléent très fouvent.
PROGRAMME.
L'ACADEMIE de Bordeaux diftribue tortes
les années un Prix de Phyfique , fonde
M. le Duc de la Force. C'est une Médaille
d'or , de la valeur de zoo liv.
par
$
MAR S. 1758. 107
Cette Compagnie avoit deux Prix à
donner cette année ; elle en a adjugé nn à
la Differtation qui a pour devife , Latantur
Segetes cali Terraque favore , dont l'Auteur
eft inconnu. Pour le fujer de l'autre , elle
avoit propofé de déterminer les meilleurs
principes de la taille de la Vigne , par rapport
à la difference des efpeces de Vignes , &
à la diverfité des terroirs . Elle a jugé à propos
de réferver ce Prix , & de propofer encore
le même fujet pour l'année 1759.
Elle invite l'Auteur de la Diflertation
qui a pour devife :
Ut Vitibus Uva ',
fic decus omne tuis ,
à continuer fes obſervations , & à éviter les
digreffions qui n'ont pas de rapport immédiat
au fujer.
L'Académie aura pour la même année
1759 , un autre Prix à donner , dont elle à
déja propoſé pour fujet : Quelle est la meilleure
maniere de femer , planter , provigner ,
conferver & réparer les bois de chêne ? Elle
avertit de nouveau qu'elle adjugera volontiers
ce Prix à l'Ouvrage qui contiendrą des
expériences utiles , quand même ce ne feroit
que fur quelqu'une des parties que ce
fujet renferme.
Elle propofe pour fujer du Prix qu'elle
aura à diſtribuer en 1760 , de déterminer ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE:
par des obfervations & des expériences , fi la
Lune a quelque influence fur la végétation
fur l'économie animale.
L'année prochaine 1758 , cette Compagnie
diftribuera deux Prix fur les fujets
qu'elle a déja annoncés ; fçavoir pour l'un :
Quelle eft la meilleure maniere de connoître
la différente qualité des terres pour l'agricul
ture ? Et pour l'autre : Quels font les meil
leurs moyens
de faire des prairies dans les
lieux fecs , & quelles plantes y font les plus
propres à nourrir le gros & le menu bétail ?
Les Differtations fur ces deux derniers
fujets ne feront reçues que jufqu'au_premier
Mai 1758 : elles peuvent être en François
ou en Latin.
Les paquets feront affranchis de port , &
adreffés à M. le Préfident Barbot, Secretaire
de l'Académie , fur les Foffés du Chapeau
rouge.
Nous avertiffons le Public , qu'il s'eft
gliffé deux fautes dans la lifte des Auteurs
qui ont fourni des articles pour le feptieme
& dernier volume de l'Encyclopédie. L'une
'de ces fautes eft d'avoir attribué à M. de
Margency l'article Gentilhomme de la chambre
du Foi , qui eft de feu M. l'Abbé Mallet
; & l'autre eft d'avoir laiffé fans nom
d'Auteur l'article Galanterie , qui eft de
M. de Margency
.
MAR S. 1758 . 109
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
-
HISTOIRE.
DIVORCE
DE L'HISTOIRE ET DE LA FABLE.
Differtation critique du Pere Feijoo , Bénédiltin
Espagnol.
LAA maxime triviale , que le menfonge
n'eft jamais tout pur , eft d'autant plus
pernicieufe , qu'elle autoriſe la fiction , en
lui attribuant une illuftre naiffance dans le
fein de la vérité. Ceux qui l'adoptent ,
fuppofent qu'il n'y a aucune erreur , fans
un mêlange , petit ou grand , de réalité ;
& que la fable eft toujours bâtie fur le folide
fondement de quelque vérité hiftorique.
( La fable , dit l'Auteur des études
convenables aux Demoifelles , eſt un compofé
monftrueux de fauffetés , d'impiétés ,
d'iniquités , fur un fonds de vérité qui devient
méconnoiffable. )
1110 MERCURE DE FRANCE.
L'expérience & la raifon militent contre
un préjugé fi déraisonnable . L'expérience
nous fait voir à chaque pas , des menfon
ges qui ne doivent leur origine qu'à la malice
de ceux qui les proférent. Sur quel
fondement la femme de Putifar put - elle
attribuer une infame hardieffe au chafte
Jofeph Quel mêlange de vérité y avoitil
dans l'accufation intentée par les deux
lafcifs Vieillards contre l'innocente Sufane
? Les exemples font fuperflus , quand
les yeux & les oreilles ne ceffent de nous
détromper.
>
Si on confulte la taifon , elle nous apprend
que qui peut inventer une partie
peut facilement inventer le tout. Il n'y a
pas plus de difficultés pour l'un que pour
l'autre. Celui qui dans fon imagination
trouve une fource féconde , ne s'amufe
pas à chercher des matériaux dans une hif
toire véritable. La diftinction que font les
Logiciens de deux fortes d'êtres de raifon
, peut s'appliquer aux fables. Nombre
font appuyées d'un côté fur quelque fait
véritable ; nombre d'autres auffi font comme
du fer tout pur , fans aucune veine
d'argent ni d'or.
La maxime que nous attaquons ici , eft
non -feulement adoptée par le peuple ; mais
malheureuſement encore par nombre de
MAR S. 1758.
Sçavans , qui l'étendent même juſqu'aux
vérités & aux menfonges les plus oppofés ,
c'est-à- dire , jufqu'aux vérités révélées &
aux erreurs contraires , prétendant que
toutes les fables du paganifme tirent leur
origine des faits rapportés dans l'écriture ,
ou plutôt que ces fables ne font autre chofe
, que les mêmes hiftoires facrées , alté
rées & corrompues. ( Parmi les homines
Dieux , les plus anciens furent copiés fur
les Patriarches & les hommes illuftres de
nos faintes écritures , comme on le verra
par les folides paralleles que nous ferons
des Dieux du paganifme avec les plus célebres
perfonnages dont l'Ecriture nous a
peint les actions. En faifant voir ainfi les
fables & les religions des Gentils tirées de
l'Ecriture Sainte , on établit le droit d'aîneffe
& l'autorité de la vérité fur le menfonge
, & des faintes écritures fur les in
ventions des hommes , de la vraie religion
& de la vraie Divinité pardeffus les
fauffes , qui n'en font qu'une imitation
corrompue. (Des études convenables aux
Demoiselles 1749. )
-Quelle immenfe dépenfe d'érudition n'at'on
pas fait fur ce fujet ! L'entrepriſe l'exigeoit
, fans doute , il falloit une grande
lecture de prefque tous les Auteurs profanes
, pour en colliger toutes les circonf
112 MERCURE DE FRANCE.
tances propres à fournir quelque allufion
entre les fables & les hiftoires : une profonde
connoiffance
des langues orientales
n'étoit pas moins néceffaire pour trouver
par le moyen de l'expreffion
ou de l'étymologie
, la conformité
des noms des héros
, ou des Divinités
du Paganiſme
avec
ceux des perfonnages
de l'Ecriture. L'un &
l'autre ont été exécutés par des Auteurs
extrêmement
habiles , comme M. Huet ,
le Pere Tournemine
, Samuel Bochart ,
Nicolas Burtler , Henfius , Voffius , &c.
Tout s'eft réduit cependant à cultiver avec
beaucoup
d'ardeur une terre qui ne pouvoit
produire que des fleurs , je veux dire ,
que toutes les fatigues de ces grands hommes
n'ont fervi qu'à faire briller leur génie
, fans découvrir
la vérité .
Je fens que mon opinion a befoin d'un
grand appui , par le crédit que ces Meffeurs
ont donné à la maxime ; ne pouvant
le prendre dans l'autorité , je vais le
chercher dans la raifon . J'ofe me flatter
d'être affez fort de ce côté- là , pour gagner
ma caufe auprès des lecteurs qui vou
dront fe dépouiller de toute préoccupation
.
La premiere réflexion qui fe préfente ,
eft la grande contrariété des Auteurs dans
leurs applications. Les uns trouvent dans
MAR S. 1758. 113
une même fable une hiftoire facrée , les
autres une autre toute différente . M. Huet,
par exemple , prétend que l'hiftoire fabuleufe
d'Hercule renferme l'hiftoire de Jofué
; Nicolas Burtler trouve au contraire ,
qu'elle a du rapport à Adam ( l'Auteur
des études des Demoifelles y apperçoit
des traits fenfibles de l'hiftoire de Jofué &
de Samfon ) ; fuivant M. Huet , la fable de
Perfée nous repréfente Moyfe ; fuivant
Burtler , elle nous peint Jonas. N'eft - il
pas plus clair que le jour en plein midi ,
qu'y ayant une fi grande différence entre
les événemens de Jofué & ceux d'Adam ,
entre ceux de Moyfe & ceux de Jonas , on
ne peut que par de violentes allufions , trouver
dans une fable ceux de Jofué & d'Adam
, & dans une autre ceux de Moyfe &
de Jonas ?
Voici une contrariété encore plus frappante.
M. Huet fe figure voir Moyfe au
naturel dans la fable de Prométhée ; le
Pere Tournemine croit de fon côté qu'elle
retrace le crime & le châtiment de Lucifer.
( Prométhée , dit l'Auteur des études
des Demoiſelles , c'eft Dieu qui forme
l'homme ; plus bas , c'eft Adam puni ; &
le Vautour , le fymbole de fa douleur &
de fes remords pendant toute fa vie . ) Une
contradiction auffi grande , prouve que
114 MERCURE DE FRANCE.
ouvrage ,
les Auteurs qui entreprennent un pareil
fe conduifent moins par des
principes certains , que par de fauffes idées
fruit d'une imagination échauffée . Faifons
l'analyse des applications de la fable de
Prométhée fuivant les deux Auteurs .
Le Pere Tournemine qui nous y représ
fente la révolte & la punition de Lucifer ,
fe fonde 1º . fur ce que Prométhée , au
rapport de Duris de Samos , fut précipité du
ciel par Jupiter , pour avoir prétendu époufer
Minerve. J'ignore fi Duris de Samos ,
dont les ouvrages n'exiftent plus , a dit
telle chofe ; mais en le fuppofant , fur
l'autorité citée de Natalis Comes , ce fut
une fable particuliere à l'Auteur , & non
celle qui étoit généralement reçue dans le
Paganifme . Tous les autres Auteurs pro
fanes rapportent prefque d'un commun accord
, que Prométhée ayant , avec le fecours
de Minerve , formé l'homme de
boue , & étant monté au ciel , favorifé de
la même Déeffe , il en rapporta une portion
du feu , qui lui fervit à animer la
ftatue qu'il avoit fabriquée , & que le châtiment
auquel Jupiter le condamna pour
ce vol facrilege , fut d'être attaché à un
rocher du mont Caucafe , avec un vautour
fur la poitrine qui lui dévoroit continuellement
les entrailles.
MARS. 1758.
ITS
Il eft clair que cette fable n'eft fufceptible
d'aucune application à Lucifer , & beaucoup
moins en y ajoutant le refte : qu'Hercule
délivra Prométhée de ce cruel fuppli
ce , en tuant le vautour ; puifque le châriment
de Lucifer eft éternel , & non paf-
Lager.
La feconde application du Pere Tournemine
, confifte en ce que le délit de
Prométhée , fuivant d'autres Auteurs , fut
fa jaloufie contre fon frere Epiméthée , ce
qu'il trouve quadrer fort bien à Lucifer ,
en fuppofant qu'Epiméthée repréfente
Adam , parce que Lucifer précipité du
ciel , porta l'homme au péché par la jaloufie
qu'il cut de fon bonheur. Le Pere
Tournemine ne cite point les Auteurs qui
attribuent cette jaloufie à Prométhée ; pour
moi , je n'ai pu encore en voir aucan qui
rapporte ce fait . Tous au contraire m'apprennent
qu'Epiméthée avoit beaucoup à
envier à Prométhée , & celui- ci rien à fon
Frere. En effet , ils nous repréfentent Prométhée
extrêmement fage & prudent , &
Epiméthée groffier & imprudent. Le mariage
fuppofé d'Epiméthée avec Pandore ,
ne pouvoit pas non plus être un fujer de
jaloufie , parce que Prométhée refuſa cè
préfent , ainfr que la boîte , fçachant que
Jupiter cherchoit par- là à fe vanger. Epi116
MERCURE DE FRANCE.
méthée au contraire ayant accepté Pandore
& ouvert la fatale boîte , c'étoit de
quoi exciter la pitié de Prométhée plutôt
que la jaloufie.
વિ
Troisieme application . Prométhée , au
rapport d'autres Auteurs , fe rendit criminel
en infpirant à Epiméthée , par le moyen
de Pandore , d'ouvrir la fatale boîte , ce
qui dénote clairement la tentation de Lucifer
à Adam par la follicitation d'Eve . Je
n'ai vu aucun Auteur qui parle d'une pareille
fuggeftion de Prométhée ; quelquesuns
au contraire , difent qu'il prévint Epiméthée
de ne point recevoir de préfent qui
vînt de Jupiter.
Quatrieme application . Suivant l'opinion
la plus commune , la faute de Prométhée
fut de fe fervir du feu qu'il avoit
dérobé pour allumer dans l'homme les paffions
qui le portent au mal. Lucifer excita
de même par fa perfuafion , l'appétit défordonné
d'Adam. Il eft certain que l'opinion
commune & très- commune , eft que
le délit de Prométhée fut le vol du feu célefte
; mais il ne l'eft pas moins que ce feu
ne fut deſtiné & ne fervit qu'à animer la
ftatue , & non pas à infpirer à l'homme
les paffions après avoir été animé.
Cinquieme & derniere application du
Pere Tournemine. Le Poëte Nicandre diţ
MARS. 1758. 117
que l'homme ayant reçu de Jupiter une
éternelle jeuneffe , il la vendit au ferpent
par le confeil de Prométhée ; en quoi notre
Auteur trouve un rapport avec Lucifer
, qui par fa tentation fut la cauſe de la
mort d'Adam & de tous fes defcendans . Je
ne fçais ce que dit Nicandre fur ce fait
particulier , parce que je ne l'ai jamais vu
que cité; mais je fçais bien qu'on ne doit
& qu'on ne peut donner la fiction particuliere
d'un Poëte pour l'erreur générale du
paganiſme ; & d'autant moins , quand cette
fiction eft oppofée à l'opinion la plus
commune des Mythologiens , qui n'attribuent
tous les maux des hommes qu'à l'ouverture
de la boîte qui les renfermoit. J'ajouterai
que M. Huet , citant le même Nicandre
, rapporte la fable d'une autre maniere
. L'homme , dit- il , ayant reçu de Jupiter
le don d'une éternelle jeuneffe , il en
chargea un âne qui , preffé d'une foif extrême
, s'approcha d'une fontaine gardée
par un ferpent ; celui -ci ne voulant pas lui
permettre de boire , l'âne lui offrit en
échange ce qu'il portoit fur fon dos , & le
marché fut conclu . Il n'y a dans cette hiftoriette
, ni vente de la part de l'homme ,
ni perfuafion de celle de Prométhée ; tou
te la faute refte fur le compte de l'âne.
l'aſſons maintenant aux applications de
IS MERCURE DE FRANCE.
M. Huet. Elles font de deux fortes , des
unes directes , les autres réfléchies. J'appelle
applications directes , celles où il propole
quelque reffemblance immédiate entre
Moyle & Prométhée, les réfléchies font
celles dans lesquelles il cherche le rapport
par le moyen d'un tiers. Un exemple fuffira
pour me faire entendre. M. Huet prétend
, en vertu de certaines analogies. , que
Prométhée eft la même perfonne que Merqute
; enfuite il tâche de prouver par d'autres
analogies , que Mercure eft le même
que Moyfe. ( Suivant l'Auteur des études
des Demoiſelles , Moyfe eft figuré par
Bacchus ; quelquefois c'eft Jofué ; & Ĉanaan
ou les Cananéens le font par Mercute
). Ce gente de preuves eft familier à M.
Huet qui , par le fyftême qu'il s'eft fait
de confondre toutes , ou prefque toutes
les Divinités du Paganifme en une feule ,
fe fert de la moindre reffemblance qu'il
croit trouver centre Moyfe & telle quelle
Divinité , pour d'identifier avec toutes les
autres. Comme nous combattrons plus bas
ce fyftême , nous nous bornerons ici à l'énumération
des applications directes que
L'Auteur fait de l'hiftoire de Prométhée à
celle de Moyfe.
Premiere application . Selon Hérodote ,
Prométhée étoit le mari de l'Afie ; felon
MAR S. 1758 . 119
d'autres , le fils. Moyfe étoit originaire de
l'Afie , & tout le peuple Ifraélite retourna
de l'Egypte en Alie ( demonft. evang. prop.
4 , cap. 8 , n . 7. ) J'employe les propres pa-
2 roles de l'Auteur , avec la citation exacte
, afin que perfonne ne puiffe penfer
que je lui prête quelque chofe dans une
application auffi forcée. Il est bien étonnant
qu'un homme auffi célebre dans l'Eglife
& dans la République des lettres
ufe d'une fi miférable allufion dans une
matiere auffi férieufe. Qui ne voit que
par -là Prométhée peut reffembler à tout
autant d'hommes qui naquirent en Afie ,
& même avec plus de fondement qu'à
Moyfe , qui en étoit feulement originaire
, étant né en Afrique ? ( Bacchus naquit
en Egypte , dit l'Auteur des études
des Demoifelles , Moyfe étoit Egyptien . )
En outre lorfqu'Hérodote dit que Prométhée
étoit le mari de l'Afie , & d'autres le
fils , cela ne doit pas s'entendre de ce vafte
pays que nous confidérons comme une des
quatre parties du monde , mais de la Nymphe
Afie que les Poëtes ont feint être fille
de l'Océan & de Thétis , & de qui ils difent
que ce vafte pays prit le nom.
1
T
Seconde application . Dans l'opinion de
quelques Auteurs , Prométhée étoit le
frere de Deucalion qui , au rapport d'AT20
MERCURE DE FRANCE
pollonius , fut le premier qui érigea des
temples. Ceci s'adopte à Aaron frere de
Moyfe , qui fut le premier Grand- Prêtre
du peuple d'Ifraël . Cette application n'eſt
pas moins étrange que la précédente . M.
Huet n'a pu la faire fans tomber dans deux
deux cralles contradictions. La premiere
eft , que dans un autre rapport plus bas ,
il fuppofe Deucalion fils & non frere de
Prométhée , ce qui eft conforme à l'opinion
commune : la feconde , c'eft que dans
le treizieme chapitre , il affure & s'efforce
prouver que Deucalion eft la même perfonne
que Noé. Comment Deucalion &
Aaron feront- ils une même perfonne , celle
d'Aaron étant fi différente de celle de Noé?
Qui auroit cru ceci d'un homme auſſi ſçavant
que M. Huet ? D'ailleurs , quelle connexion
y a - t'il entre bâtir des temples &
être Grand- Prêtre ? Les Princes laïques ont
érigé bien plus de temples que les Grand-
Prêtres.
Troifieme application . Diodore nous apprend
que Prométhée régna dans une contrée
de l'Egypte. Moyfe étoit le chef des
Hébreux qui habiterent une partie de l'Egypte
, c'eft- à- dire la terre de Geffen , de
plusThermutis fille de Pharaon , avoit adopté
Moyfe , & le deftinoit à fuccéder à fon
pere. ( L'Auteur des études des Demoiſelles,
MAR S. 1758. 121
les , dans fes rapports entre Moyfe & Bac
chus , dit , d'après Philon , que la fille de
Pharaon feignit d'être groffe de Moyfe ,
& d'en être accouchée. ) M. Huet établit la
premiere partie de fon application fur un
faux fuppofé. Moyfe ne fut ni Roi ni Prince
des Ifraélites pendant leur captivité. On
- ne peut pas ajouter avec plus de vraifemblance
, qu'il ait régné dans aucune contrée
de l'Egypte. Le contraire eft prouvé
par l'Ecriture. La feconde partie de l'application
eft forcée. Etre deſtiné à régner
& régner en effet , font deux chofes auffi
diftinctes que la poffeffion & l'efpérance .
L'Ecriture ne dit pas un mot de cette deftination
. Jofephe feul en fait mention. If
n'eft pas croyable qu'après un fi grand laps
de temps , il lui fût tombé entre les mains
des pieces authentiques de ce fait.
Quatrieme application . Prométhée ſe
vit dans de grands embarras par une exhorbitante
inondation du Nil fur les terres de
fon Royaume , & il en fut délivré par
Hercule. M. Huet trouve dans ce prétendu
événement , le paffage des Ifraélites & la
fubmerfion des Egyptiens dans la mer rou
ge. Pour rendre l'allufion plus vraiſemble
ble , il fuppofe que Jofué , Chef milita
re des Ifraélites & compagnon de Moyfes,
eft figuré par Hercule. Tout cloche dans
F
122 MERCURE DE FRANCE.
ces rapports. Le Nil eft volontairement
transformé en la mer rouge , l'inondation
eft imaginaire , la fubmerfion des Egyptiens
, bien loin de caufer du chagrin à
Moyfe , le mit en sûreté. Comment donc
approprier à Moyfe les peines de Prométhée
? Jofué ne coopéra en rien au paſſage
de Moyfe, Où fera fa reffemblance avec
Hercule qui délivra Prométhée ?
Cinquieme application . Les ftatues de
Prométhée avoient un fceptre à la maih
droite . Voilà l'image de la Verge miraculeufe
de Moyfe . La démangeaifon de trouver
des allufions eft bien violente , quand
on les cherche dans de pareilles fimplicités.
De cette façon , toutes les ftatues de
Princes qui ont un fceptre à la main , feront
la figure de Moyfe , & tous les Princes
autant de Moyfes. Si M. Huet veut nous
établir que Prométhée fut Roi , pourquoi
ne fe contente- t'il pas d'un fceptre , qui
eft le ſymbole naturel de l'autorité royale ,
fans y renfermer un myftere ? La reffemblance
entre un fceptre & une verge
eft fi mince , que cela feul fuffiroir pour
faire rejetter l'appropriation . ( On repré-
LenteBacchus avec des carnes & un thyrfe à
la main , orné de ferpens entortillés . Ce
thyrfe jetté par terre s'étoit changé en ferpent...
Moyfe portoit deux rayons de lu
MARS. 1758 . 123
miere fur fon front , & tenoit une verge
miraculeufe convertie de même en ferpent,
en préfence de Pharaon ... L'Auteur des
études des Demoiſelles. )
Sixieme application. Suivant Julien l'Africain
, l'efprit de la fable de la formation
de l'homme par Prométhée , eſt de
nous apprendre que par fes fages inftructions
, les hommes de rudes & lourds
qu'ils étoient , devinrent prudens & ingénieux
Moyfe forma la religion & les
moeurs des Ifraélites par des loix pleines
de fageffe . En tournant ainfi les chofes , on
pourra bien mieux identifier Moyle avec
Romulus , Numa Pompilius , Minos , Dra
con', Solon , Licurgue & tout l'Aréopage.
Septieme application . On dit que Prométhée
eut quelques entretiens avec Jupiter.
Moyfe en eut avec Dieu . J'ai bien lu
dans l'Ecriture les entretiens deMoyfe avec
Dieu , mais je n'ai vu nulie part ceux de
Prométhée avec Jupiter . Suppofons le ce-
Opendant. Jupiter n'en eut- il pas avec un
très-grand nombre d'autres mortels ? Tous
feront donc des images de Moyfe. En fait
de colloques avec Jupiter , j'oferois bien
parier pour Ganimede contre Prométhée
& tous les autres.
Huitieme application . Efchile dans une
tragédie fait honneur à Prométhée de l'in
Fij
124 MERCURE
DE FRANCE:
vention de l'art de deviner par l'infpec
tion des victimes . Moyfe donna aux Ifraélites
des loix pour le culte & les facrifices.
Où eft le rapport de l'un à l'autre
Il y a autant de différence entre offrir des
victimes , & deviner par l'inſpection de
leurs entrailles , qu'il y en a entre le culte
& la fuperftition. D'ailleurs quel cas doiton
faire de ce que dit un Poëte , & un
Poëte Grec , dans une piece de théâtre ?
Ne fçait- on pas que les fictions font de
l'effence des poëmes de ce genre , quand
même le fonds rouleroit fur des événemens
véritables , à plus forte raifon fur des fables
connues ? Le texte d'une tragédie ne
doit donc jamais être cité , quand il s'agit
d'examiner la vérité.
Neuvieme application . Prométhée eft
repréſenté par Lucien dans un de fes dialogues
, comme un homme qui connoiffoit
les chofes futures, Moyfe étoit Prophete.
Les dialogues de Lucien font auffi concluans
fur cette matiere , que les tragédies
d'Efchile , Perfonne n'ignore que Lucien
dans fes dialogues , donna une ample carriere
à fon imagination , en y faifant entrer
autant d'agréables fictions qu'elle put
lui en fournir , fpécialement lorfqu'elles
pouvoient le conduire à fe moquer de toutes
les Divinités du Paganiſme ; mais je
MAR S. 1758 . 125
eux que l'antiquité ait regardé Prométhée
comme devin , n'a- t'elle pas attribué
la même qualité à une infinité d'autres ?
Tous auront donc un droit pour repréfenter
Moyfe , ou aucun ne l'aura . M. Huer
a beau fingularifer , Prométhée n'aura pas
plus de rapport à Moyfe de ce côté- là ,
qu'à tel autre Prophete dont parle l'Ecriture
.
Dixieme application . Le feu du ciel
qu'on dit que Prométhée déroba , fait allufion
, foit aux foudres & tonnerres mêlés
de grêle que Moyfe fit tomber pour
convaincre les Egyptiens de fa miffion ,
foit au feu qui confuma les 250 féditieux
de la faction de Coré , foit au feu du buiffon
, foit à la célefte lumiere du mont Sinaï
, foit aux rayons divins qui parurent
fur le vifage de Moyfe , lorfqu'il defcendit
de la montagne , foit enfin au feu perpétuel
qu'il ordonna être confervé fur l'autel
des Holocauftes. Les allufions ne coûtent
rien , quand pour trouver l'hiftoire dans
la fable , il fuffit de rencontrer le mot de
feu , quoique fans la moindre conformité
dans les circonftances. Toutes les fois qu'il
fera queftion d'eau dans la fable , on pourra
de même en faire l'application à tel endroit
de l'Ecriture où il fera parlé d'eau .
Onzieme application. Jupiter, pour trom-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
per Prométhée , lui envoya Pandore ; mais
Prométhée qui étoit fur la méfiance , ne là
reçut point. Par Pandore on doit fe figurer
Eve , dont Moyſe a écrit l'hiſtoire , en
déceftant fon péché. Que le lecteur juge
de la reffemblance qu'il y a entre rapporter
un fait comme écrivain , & en être
l'Auteur.
Douzieme application . Jupiter, pour récompenfer
les hommes de lui avoir révélé
le vol de Prométhée , leur accorda unè
éternelle jeuneffe. Dieu , par un
S par un privilege
miraculeux , permit que les Ifraélites portaffent
leurs habits dans le défert fans les
ufer. Voilà de vraies illufions , & non des
allufions. Le ridicule en faute aux yeux.
C'eft perdre fon temps que de les rappor
ter feulement .
Treizieme application . Jupiter fit attacher
Prométhée à un rocher du mont Caucafe
, & là un aigle lui dévoroit les entrailles.
Dieu fit placer Moyfe dans une
caverne du mont Sinaï pour lui montrer
fa gloire. Etrange façon de figurer ! Ce
n'eſt pas affez de confondre le mont Caucafe
avec le mont de Sina , il faut encore
comparer un criminel détefté de Jupiter ,
avec un jufte chéri de Dieu ; & le cruel
fupplice d'un dévorement continuel des
entrailles , avec le plus grand bonheur
dont jamais mortel ait joui.
MARS. 1758. 127
Derniere application . Hercule délivrà
Prométhée de cet affreux tourment. M.
Huet à qui rien ne coûte , compare cette
circonftance de la fable , à la bataille què
Jofué , qu'il fuppofe être figuré par Her
cule , donna contre les Amalécites , pendant
laquelle & jufqu'à ce que la victoire
fût remportée , Moyfe fe tint fur la montagne
les mains levées au ciel , ce qui ;
fuivant M. Huet , étoit une espece de prifon
pour Moyfe , dont il fut délivré pat
Jofué. Tout eft ici contradictions & incongruités
. Dans la précédente application
on arrange la prifon de Prométhée à Moyfe
dans la caverne du mont Sinaï : dans
celle ci , Moyfe eft détenu fur la montagne
d'Amalec. Nous ne voyons nulle part
dans la fable de Prométhée qu'Hercule ait
combattu contre aucune nation , n'importe.
Enfin , omettant nombre d'autres remarques
, l'application de la fable eft un
bouleverſement total de l'hiſtoire : Moyfe
doit être confidéré comme le protecteur &
non comme le protégé de Jofué . Quand
Moyfe levoit les mains , Jofué étoit victorieux
: la victoire de Jofué dépendoit
donc de l'action de Moyfe. Dans la fable
au contraire tout le bien vient d'Hercule ,
figure de Jofué ; & de la part de Prométhée
, figure de Moyfe , il n'y a d'autre
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
action que celle de recevoir la faveur qu'on
veut bien lui faire.
Je me flatte que ce peu d'exemples fuffira
pour convaincre le lecteur combien
eft chimérique l'entrepriſe de chercher les
vérités de l'Ecriture dans les erreurs des
Gentils. Les deux Auteurs cités avoient
fans contredit beaucoup de fcience & d'imagination
; ces avantages ne leur ont cependant
fervi qu'à faire des paralleles forcés
, tirés , comme on dit , par les cheveux
, & en partie fondés fur des fuppofitions
fi incertaines , qu'elles- mêmes crient
à l'inutilité de l'entrepriſe.
La fuite au prochain Mercure.
MEDECINE.
ZETTRE de M. Defbreft , Docteur en
Médecine de l'Univerfité de Montpellier ,
& Médecin à Cuffet , près les Eaux de
Vichy en Bourbonnois , à M. Mauflatre ,
Docteur en Médecine de la même Univerfité
, & Médecin de l'Hôpital Militaire
de Breft , fur la Rage.
MONSIEUR ,
ONSIEUR
, fi la plûpart
des
maladies
,
prefque
auffi
anciennes
que
le monde

MAR S.. 1758. 129
auxquelles les hommes font fujets , ne tirent
leur origine que de notre intempé
rance , ne devons - nous pas convenir auffi
que l'intempérie , la variété des faifons &
la différence des climats ne contribuent
pas peu à aggraver nos maux. Dans les
premiers fiecles du monde , les hommes
plus fobres que nous , vivoient bien plus
longtemps ; mais fi les faifons font changées
comme nos moeurs , nous ne devons
donc plus être étonnés de voir dépérir infenfiblement
le genre humain ? N'accufons
donc plus les hommes d'être les auteurs
de leurs propres maux ; je fçais que les excès
précipitent nos jours , mais ce font des
exemples particuliers qui ne prouvent rien
contre le fyftême général .
Dans tous les temps , les hommes ont
cherché du foulagement à leurs maux , les
remedes étoient fimples dans le premier
âge du monde , parce que les maladies
étoient fimples & légeres ; mais à meſure
qu'on a vu le dévélopper ces germes malins
, qui enlevent tous les jours tant
d'hommes de deffus la furface de la terre ,
on a été contraint de recourir à des remedes
plus actifs & plus puiffans ? Que nous
ferions heureux , cependant , fi nos recherches
avoient toujours été heureuſes !
La rage maladie auffi cruelle que furieufe,
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
a prefque toujours éludé les fecours de
l'art ; plufieurs tentatives auffi infructueufes
les unes que les autres , nous avoien
fouvent prouvé l'inutilité & l'infuffifance
de nos fecours. Le mercure , remede précieux
, à qui Phumanité a tant d'obligations
, puifqu'il nous délivre d'un mal
que nous puifons dans la fource même des
plaifirs , & qui portant fes plus rudes coups
fur les parties les plus effentielles à l'hom
me , puifqu'elles en perpétuent l'efpece ,
n'auroit bientôt fait de tout le genre humain
qu'un vafte tombeau ; le mercure ,
dis -je , jouoit un trop beau rôle dans la
matiere médicale , pour qu'on ne tentat
pas d'en faire l'effai pour la cure de l'hydrophobie
: le fuccès parut d'abord ré
pondre à l'attente de ceux qui en firent l'épreuve
, & bientôt on ne tarda pas à le
regarder encore comme un fpécifique contre
ce cruel mal ; cependant les expériences
fe font multipliées le fuccès n'a pas
été conftant ; mais bien loin d'accufer le
mercure , on a cherché des taifons pout
fe perfuader que fi le mal n'avoit pas cédé
, ce n'étoit pas la faute du remede ; mais
qu'il falloit en accufer le temps , les précautions
ou les circonftances qui n'avoient
pas été favorables. Une obfervation que
j'ai fuivie , autant que je l'ai pu , avec tout
MAR S. 1758. 131
le foin poffible , & dont je vais vous faire
part , pourra peut -être contribuer , finon
à nous faire rejetter le mercure , du moins
à fufpendre encore notre jugement.
Pierre Viau âgé de treize ans , d'une
conftitution cacochimique , & Jean... âgé
de neuf ans , tous deux bergers de la pa
roiffe de Môlle près Cuffet en Bourbonnois
, furent mordus le 8 de mai 1756 ,
par une louve enragée qui mordit auffi dif
férentes efpeces de beftiaux .
Ces deux enfans me furent amenés le
de mai après m'être exactement infor
mé de toutes les circonftances de l'accident
qui leur étoit arrivé , je me déterminat
pour les frictions mercurielles ; je les fis
conduire à l'hôpital où j'ai fuivi conftam
ment leur maladie , avec M. Collin mon
confrere.
}
Ils furent d'abord faignés du bras ; nous
procédâmes au panfement des plaies , dont
M. Ponthenier habile Chirurgien a eur
beaucoup de foin pendant tout le traitement.
Pierre Viau , le plus âgé , avoit une
plaie à la tête d'environ cinq pouces de
diametre en tout fens , qui occupoit une
partie de l'os pariétal gauche , prefque
tout le pariétal droit & tout le haut de l'oc
cipital ; ces os étoient abfolument décou
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
verts , les tégumens en avoient été entiérement
dévorés , le péricrâne même en
avoit été enlevé . Il avoit encore une morfure
au deffous de l'oeil droit , qui étoit
alors tuméfié & entiérement fermé , une
autre au deffus de l'oreille gauche , & un
coup de dent dans l'oreille du même côté ,
& enfin une morfure à la main gauche , en.
tre l'index & le doigt du milieu . Ce berger
avoit été mordu le premier.
Jean ... le plus jeune , avoit trois morfures
à la tête toutes trois à peu près vers
la jonction des pariétaux avec l'os occipital
: la plus confidérable avoit un pouce &
demi de large ; outre ces trois morfures ,
il en avoit une autre à côté de l'oeil droit
& un coup de dent à la main gauche , qui
perçoit les tégumens de part en part entre
le pouce & l'index.
Le nombre des morfures , leur
grandeur
, leur fituation & l'abondance du virus
qui avoit été néceffairement introduit
par toutes ces plaies , tout nous annonçoit
le danger dont étoient ménacés ces
enfans , & les progrès qu'alloit faire le
mal , fi nous ne les prévenions par notre
promptitude à appliquer des remedes :
après les avoir fait faigner , comme je l'ai
dit , on fe contenta ce jour- là de panfer
les plaies de la tête avec des compreffes.
MAR S. 1758. +35
"
trempées dans l'eau de vie , à caufe de la
grande quantité de cheveux qui y étoient
collés , & qu'on ne put point en détacher ;
on appliqua la pommade mercurielle fur
les autres plaies : le foir nous les fimes baigner
; mais Pierre Viau ne vouloit point
entrer dans le bain , il fallut l'y forcer
& encore ne put- on l'y retenir qu'un quart
d'heure : le lendemain lorfqu'on lui demanda
la raiſon des difficultés qu'il avoit
faites pour entrer dans le bain , il répondit
qu'il avoit rêvé la nuit précédente du bain,
qu'il étoit tombé dans un étang où on vouloit
le faire noyer ; fymptôme conforme
à celui qu'éprouva Elizabeth Bryant dont
il est parlé fur l'hydrophobie du Docteur
Nugent , figne avant- coureur de l'horreur
qu'on doit avoir pour l'eau.
Le 10 au matin ils furent baignés. Pierre
Viau ce jour- là ne fit point de difficulté
pour entrer dans le bain le foir nous les
fîmes frictionner fur les bras mordus ; on
commença dès- lors à panfer les plaies avec
parties égales de pommade mercurielle &
de digeftif ordinaire mêlés enfemble. Le
11 ils prirent du turbith minéral qui les
vuida par le haut & par le bas , le foir du
même jour , ils furent frictionnés fur l'autre
bras le 12 ils furent baignés , le 13
au matin , ils prirent un dernier bain , &
:
134 MERCURE DE FRANCE:
reçurent le foir chacun une friction : le
14 , 15 , 16 & 17 , nous leur fîmes prèn
dre une omelette dans laquelle nous avions
fait entrer la poudre d'hurtre calcinée !
nous tentâmes même de leur faire prendre
la poudre de Palmarius ; mais ils la refuferent
à caufe de fon amertume.
le 14 & le 16 , ils furent auffi frictionné
dès le 13 Pierre avoit mal aux dents ;
mais le 14 , 15 & 16 , il avoit les amyg
dales gonflées , la langue blanche & une
difficulté d'avaler. Le 17 nous les laiffâmes
repofer : le 18 , 19 & 20 , ils furent enco
re frictionnés ; mais bien loin de voir paroître
la falivation , comme nous avions
tout lieu de nous y attendre , la tuméfaction
des glandes ceffa , la langue reparat
dans fon état naturel , & la déglutition devint
libre , fans que ces humeurs repercutées
paruffent compenfées par aucune autre
excrétion fenfible. Le 22 & le 24 nous leur
fîmes adminiftrer à chacun une friction ;
mais le 24 on s'apperçut que Pierre Viau
avoit une espece d'horreur pour la boiffon,
& qu'il refufoit de boire ; if avoit auffr
depuis plufieursjours des mouvemens convulfifs
dans le vifage : le 25 pendant lé
cours de la journée , il ne voulut abfolument
rien boire ; le foir du même jour je
lui demandai s'il vouloir boire du vin
MAR S. 1798. 135
m'ayant répondu qu'il s'efforceroit pout
Favaler , je lui en fis donner une taffe qu'il
porta à fa bouche en frémiffant & fans la
regarder : il but le vin , mais avec beaucoup
de peine & en s'efforçant : un inftant
après je lui fis donner une taffe d'eau , lui
difant que c'étoit encore du vin ; mais
comme il étoit fur le point de prendre la
taffe , quoiqu'il ne pût pas voir ce qu'il
y avoit dedans , il dit avec vivacité qu'on
le trompoit , qu'il fentoit bien que c'étoit
de l'eau qu'on lui donnoit , & il s'enfon
ça dans fon lit. Dans le courant de la journée
en lui préfentant à boire , on avoit
laiffé tomber une goutte d'eau fur fon habit
, & il avoit pouffé des cris perçans ; cè
même jour il avoit pourfuivi avec fureur
un chien qui étoit entré dans fa chambre.
Jean... reçut le 25 une forte friction , le
Chirurgien n'ofa pas frictionner Pierre ',
qui le 26 au matin but beaucoup d'eau
chaude lui ayant demandé ce jour- là
pourquoi il n'avoit pas voulu boire la veilfe
, il répondit que c'étoit parce qu'il ne
pouvoit pas regarder l'eau , & que lorfqu'on
lui en préfentoit , il fentoit un vent',
ce font fes termes , qui de la tête , il vouloit
dire le crâne , lui defcendoit dans le
nez , & du nez remontoit à la tête , &
qu'il étoit forcé de fonpirer ; il me dit auffi
:
136 MERCURE DE FRANCE.
que ce jour , le 26 , il n'avoit pas tant
d'horreur pour l'eau , & que pourvu qu'il
eût le nez dans la taffe , il la buvoit bien.
Depuis le 10 mai juſqu'au 16 du même
mois , Jean avoit reçu onze frictions , &
Pierre en avoit eu dix ; on avoit employé
pour ces frictions ou pour panfer les plaies,
douze onces de pommade mercurielle faite
avec quatre onces de mercure & huit onces
de graiffe ; cependant la falivation né
parut point , quoique les frictions fe fuccédaffent
de fort près ; Jean même qui
n'avoit que neuf ans , & qui avoit reçu
prefque autant de mercure que l'autre , ne
fe plaignit jamais de la moindre incommodité.
Nous fimes faire une nouvelle pommade
avec parties égales de mercure & de
graiffe , & nous leur fimes adminiftrer le
matin 26 , à chacun une forte friction de
cette nouvelle pommade. Le 26 au foir,
je fis boire Pierre , il prit la taffe & la
porta à fa bouche prefque fans émotion ;
mais j'obfervai qu'il avaloit avec beaucoup
de peine , qu'il y avoit des matieres glaireufes
qui lui embarraffoient le gofier &
qui l'obligerent de cracher ; après qu'il
eut rejetté ces glaires , il porta une feconde
fois la taffe à fa bouche , mais avec
plus d'émotion que la premiere fois , il
paroiffoit même effoufflé , & refpiroit avec
MARS. 1758. 137
force ; on entendoit auffi l'air qui fortoit
avec bruit par fes narines , fon gofier
étoit en convulfion & faifoit du bruit comme
s'il eût été étranglé.
Le 27 & 28 il reçurent encore de fortes
frictions ; mais l'après midi du 28 , Pierre
ne voulut plus boire , il ne voulut pas même
permettre qu'on ouvrît davantage une
porte qui donnoit fur un ruiffeau qui couloit
à côté de fa chambre , & par laquelle
on y entroit ordinairement , parce qu'il
frémiffoit , difoit - il , toutes les fois qu'on
l'ouvroit ; il fe plaignit encore ce jour - là
d'un grand feu dans la poitrine : le 29
Jean fut frictionné , Pierre ne pouvoit
plus fupporter , ni le jour , ni la lumiere
d'aucun flambeau , il avoit des frémiffemens
prefque continuels , & étoit impotent
de prefque tous fes membres.
Le 30 & 31 mai , le 1 , le 2 & le 3
juin , Jean fut encore frictionné : nous le
purgeâmes les , & il partit le foir du même
jour bien gai , & fes plaies entiérement
guéries.
Pierre qui étoit dans une fituation bien
déplorable , maigre , fans forces & dans
une agitation continuelle, étoit parti depuis
le 31 mai fes parens qui ne le quittoient
pas , n'avoient pas voulu le laiffer davantage
à l'hôpital ; ils l'avoient emmené dans
138 MERCURE DE FRANCE.
une voiture bien couverte , pour ne le
point expofer au grand jour qu'il ne pouvoit
pas fupporter ; & nous leur avions
donné de la pommade mercurielle pour
panfer fes plaies : j'allai le voir le 8 juin :
il étoit dans un état affreux , maigre , fec ,
décharné & fans connoiffance , il avoit
une figure hideufe ; il étoit encore fourd
depuis plufieurs jours , & il avoir une paralyfie
fur les jambes , où il éprouvoit de
grandes douleurs : je lui fis donner à boire
, il ne marqua pas
d'horreur pour la
boiffon ; cependant il avoit toujours un
peu de peine à avaler : il mourut le 10 juin.
Pierre avoit reçu en tout quatorze frictions
, Jean en avoit eu vingt , & il étoit
entré dans les différentes pommades qu'on
employa pour les frictions ou pour le panfement
des plaies , huit onces de mercure.
Jean le moins maltraité des deux , avoit reçu
plus de frictions; mais les plaies de Pierre qui
étoient plus confidérables que celles deJean ,
avoient exigé une plus grande quantité de
mercure , d'ailleurs celles de Jean étoient
confolidées depuis le 23 ou le 24 mai , celles
de Pierre au contraire fuppuroient encore
lorfqu'il mourut , furtout la plus grande
de la tête , dont les bords avoient toujours
été garnis de pommade mercurielle , que
l'on recouvroit enfuite avec des compreſſes
MAR S. 1758. 135

trempées dans l'eau - de- vie fimple ou camphrée.
Le 8 juin, lorfque je vis Pierre , l'exfoliation
des os fe préparoit , & les chairs
d'alentour étoient d'un beau rouge.
Jean, ce jeune enfant , qui dans l'efpace
de vingt-cinqjours avoit eu vingt frictions,
& reçu près de quatre onces de mercure
pour fa part , n'eut pas la moindre apparence
de falivation ; il fe plaignit feulement
pendant un jour ou deux d'une légere douleur
de dents ; toutes les excrétions d'ailleurs
étoient bien conditionnées , & comme
dans l'état naturel : il a toujours été gai &
fort enjoué ; Pierre au contraire avoit un
air trifte , morne & fombre.
Il faut vous faire obferver ici , Monfieur
, que la chambre qu'ont habité ces
enfans pendant le traitement ,étoit fort baffe
, & comme une espece de fouterrein , &
étoit conféquemment fort humide : cependant
pour compenfer en partie ce qui manquoit
du côté de la chaleur de la chambre ,
on avoit eu foin d'y tenir prefque toujours
du feu allumé , & les frictions avoient toujours
été adminiftrées auprès du feu .
Quant au régime de vie , ils ont été
nourris avec des foupes de lait , du lait en
bouillie , des oeufs frais , & prefque jamais
de viandes ni de foupes graffes , dont ils
ne fe foucioient pas, n'y étant pas habitués.
140 MERCURE DE FRANCE.
Leur boiffon ordinaire étoit de l'eau froide
ou chaude , du lait coupé ou du lait pur
qu'on laiffoit à leur choix.
De tous les animaux qui avoient été
mordus , un cochon qui l'avoit été dans
une tumeur qu'il avoit au cou , creva le
jour fuivant de fa morfure ; une truie qui
depuis trois jours ne mangeoit rien , & qui
avoir bu le premier juin , fut trouvée morte
le deux ; elle avoit la gorge farcie de vers.
Un autre cochon fut affommé le 7 juin
parce qu'on s'apperçut que depuis quelques
jours il ne vouloit pas manger , qu'il fe
jettoit fur les autres cochons , & qu'il en
avoit mordu un. De tous les autres animaux
qui avoient été mordus au nombre
de fix , trois cochons & trois vaches , aucun
n'a changé ; il eft vrai qu'ils avoient
moins de mal que les autres , & furtout les
vaches , & qu'on leur a fait quelques remedes.
Jean , qui depuis qu'il étoit forti de
l'hôpital , n'avoit pas ceffé d'aller aux
champs garder des troupeaux , & qui avoit
toujours été exposé aux divers changemens
de temps , fans en reffentir la moindre incommodité
, fe plaignit vers le commencement
du mois d'août fuivant , en revenant
d'un pré où il étoit aller tourner du foin ,
d'une vive douleur dans le bas- ventre , qui
MAR S. 1758 . 141
Qui répondoit dans la région des lombes
& qui s'étendit bientôt jufqu'aux extrêmités
fupérieures : il fupporta fon mal affez
patiemment pendant huit jours ; il alloit
même aux champs comme à fon ordinaire ;
mais le mal ayant fait des progrès , & s'étant
jetté ſur les extrêmités inférieures ,
cet enfant fut contraint de garder le lit.
Ses parens qui étoient bien loin de foupçonner
la caufe du mal , fe figurerent qu'il
s'étoit dérangé quelque chofe dans le corps,
& ils agirent en conféquence , c'eft-à- dire
qu'ils le mirent entre les mains d'une de
ces femmes que l'on trouve dans les campagnes
, qui fe mêlent de raccommoder les
os fracturés , & qui après lui avoir bien
tracaffé le corps, affura que tout étoit rétabli
dans fon état naturel : cependant cet
enfant dépériffoit à vue d'oeil , étant paralytique
de tous fes membres , fans qu'on
fongeât à lui procurer quelque foulagement
: il mourut le 18 du même mois
ayant toujours été fort raiſonnable , & ayant
donné des marques de connoiffance jufqu'à
fon dernier moment. Jean , pendant
tout le cours de fa maladie , n'a pas donné
la moindre marque d'horreur pour la boiffon
: c'eft là tout ce que j'ai pu tirer de fes
parens , qui ont été affez fimples pour ne
nous point informer de la fituation de leur
enfant,
142 MERCURE DE FRANCE.
Cet accident auquel nous ne devions
pas naturellement nous attendre , paroît
être un effet du mercure plutôt que de
toute autre cauſe ; le mercure qui a toujours
été retenu dans le corps , après y
avoir roulé long- temps , a enfin attaqué les
nerfs , & a occafionné tous ces fâcheux
Lymptômes auxquels le mauvais ménagement
de cet enfant , qui a toujours été expofé
à un air libre , tantôt froid & tantôt
chaud , n'a pas peu contribué.
t Il femble que l'on pourroit dire d'après
ces obfervations , que le mercure dont on
exhalte tant la vertu pour guérir l'hydrophobie
, n'eft point un remede auffi fûr qu'on
fe l'étoit d'abord imaginé ; car il paroît que
pour combattre le virus hydrophobique ,
il faut introduire dans le corps une trèsgrande
quantité de mercure , puifque tout
celui qu'on a adminiftré à Pierre Viau , n'a
pas été fuffifant pour empêcher l'hydrophobie
de fe manifefter ; il étoit cependant
adminiftré en trop grande quantité ,
puifqu'il a occafionné des accidens qui ont
peut - être autant contribué que le virus à
hâter la mort de Pierre. Jean qui a toujours
paru fain & bien rétabli , devient
paralytique & imeart dans le temps qu'on
s'y attend le mains. Le mercure peut-être
détruit le virus), mais iba auffi détrair le
MAR S. 1758. 143
corps . Cet accident , dira- t'on , ne feroit
point arrivé à Jean , s'il eût gardé plus de
ménagemens en fortant des remedes ? Cela
peut être. Mais Pierre Viau qui a été expofé
au même accident , & qui étoit encore
hydrophobe , auroit- il évité fon fort en
reftant tranquille à l'hôpital ? Non fans
doute , puifqu'avant d'en fortir il étoit
déja impotent , & ne s'aidoit qu'avec peine
de fes membres .
Ne pourroit- on pas conclure que la
quantité de mercure qu'il faudroit introduire
dans le corps , pour détruire le virus.
hydrophobique , eft au deffus de ce qu'en
peut porter notre corps , fans que fon économie
en foit dérangée ? Mais plufieurs
malades , dira t'on , ont été radicalement
guéris par les frictions mercurielles ? Je
répondrai à cela que plufieurs auffi , à qui
on les a adminiftrés, font morts hydrophobes
: le mercure n'eft donc pas efficace ,
puifque le plus fouvent il ne réuffit pas ;.
je dis même qu'on a plus d'exemples de
fon peu d'efficacité que de fa vertu , com-,
me je le dirai bientôt ; & de ces deux malades
que M. Collin & moi , avons traité
Fun meurt hydrophobe & paralytique , &
Lautre meurt paralytique.
Je dis enfin que fi l'on doit attendre de
bons effets du mercure dans le cas de la
144 MERCURE DE FRANCE:
rage , ce ne peut- être que lorfque le virus
rabifique a été introduit en petite quantité
, ou lorſqu'il n'eft pas trop exhalté , &
qu'il n'exige pour être détruit qu'autant de
mercure qu'il en faut pour que l'économie
animale n'en foit pas dérangée , & c'eſt
peut-être le cas dans lequel fe font trouvé
tous ceux qui ont été guéris par les frictions
mercurielles . S'il eft vrai que le nombre en
foit auffi grand qu'on le penfe communément;
fi la nature & la caufe de cette cruelle
maladie nous étoient bien connus , nous
en découvririons peut -être le contrepoifon
mais tant que nos connoiffances ne
feront à cet égard que des conjectures , il
n'y a qu'un heureux hazard qui puiffe nous
mettre fur les voies. Le virus rabifique manifefte
quelquefois fa malignité avec tant
de promptitude , qu'il ne donne pas même
le temps de fonger à en prévenir les effets :
témoin l'hiſtoire de ce malheureux dont
parle M. Mead dans fon Traité des poifons
( 1 ) , qui fut mordu par un chien enragé
le jour même de fes nôces , & qui ,
après avoir paffé tout le jour dans les différens
plaifirs de la table & de la danſe , alla
goûter entre les bras de fa tendre épouſe
Les douceurs de l'Hyménée. Mais ɓ les
commencemens de cette nuit furent déli-
(1) Tentamen tertium de cane rabiofo.
cieux ,
-MAR S. 1758 . 145
fi
cieux , que la fin en devint tragique ! Le
vin , la danfe & les ébats amoureux avoient.
prodigieufement contribué au développement
du virus , que cet époux infortuné
fe fentant tout à coup tranſporté de la plus
cruelle fureur, dévora inhumainement cet-.
te même épouse , à qui il venoit un inſtant.
auparavant de faire fentir toute la violence
de fa paffion , & lui changea fon lit
tial en un lit funebre.
nup-
D'autres fois le virus refte des mois entiers
, & même des années , avant de fe
manifefter. Claude Abeille ( 1 ) mourut enragé
plus de 9 mois après avoir été mordu
par une louve. M. de Sauvage ( 2 ) parle.
d'une perfonne qui , dix ans après avoir
été mordue , fut tout à coup attaquée de
la rage. Le terme ordinaire eft de 30 à 40
jours.
On avoit cra jufqu'à préfent que la rage
étoit une maladie particuliere affectée à
quelques efpeces d'animaux qu'elle ne
s'engendroit jamais d'elle - même chez les
hommes , & que nous ne pouvions la con-
Iracter que par communication . Plufieurs
obfervations cependant femblen prouver
le contraire, M. Trécour , Chirurgien (3 ) ,
(1 ) Journal de Médecine , t. 4 , p . 269.
(a) Differt. fur l'hydrophobie & la rage.
(3 ) Journal de Médecine , t. 6 , p. 139.
G
146 MERCURE DE FRANCE:
rapporte l'hiftoire d'un foldat qui , à la fuíte
d'une chûte avec commotion , devint hydrophobe.
M. Laurens , Docteur en Méde
cine de l'Univerfité de Montpellier ( 1 ) ,
fait mention d'un payſan de 18 ans , qui ,
après avoir fait fix lieues par une chaleur
très- vive dans le mois de juillet , tomba
tout-à-coup fans connoiffance , & qui ne
donna bientôt des fignes de vie , que pour
manifefter toute l'horreur qu'il avoit
pour
les liquides , & qui fut auffi - tôt fuivie de
la rage , qui termina fa vie le même jour.
On trouve encore dans le Journal de Médecine
, tom . VII , p . So , une obfervation
de M. Lavirotte , Docteur-Régent de la
Faculté de Médecine de Paris , par laquelle
il conftate qu'un jeune homme âgé de 30
ans , après des exercices violens & une
marche de deux lieues dans le mois de mai,
fut tout- à- coup attaqué de l'hydrophobie ,
& qu'il mourut le ſecond jour de fa maladie
avec tous les fymptômes de la rage. If
y a encore plufieurs autres obfervations
dans Boerhave , Vanfwieten , fon Commentateur
; dans les obfervations de Skene
kius ; dans M. Brogiani ( 2 ) , Profeffeur en
Médecine à Pife ; dans Marcellus Dona
( 1 ) Journal de Médecine , t. 7 , p. 3.
(2) De Veneno animantium naturali & acquifito,
Brogian,
MAR S. 1758 . 147
tus , & c. qui concourent toutes à prouver
que l'hydrophobie eft une maladie qui
n'eft pas plus particuliere au chien , au
loup , & c. qu'à l'homme , & qui nous
fournit naturellement cette trifte réflexion
qu'il n'eft point d'efpece de maladies dont
les hommes ne renferment le germe en
eux- mêmes ; comme il n'eft point de crimes
, quelques énormes qu'ils puiffent être,
auxquels ils ne puiffent fe livrer : mais ne
pouffons pas plus loin cette réflexion , elle
eft trop accablante pour l'humanité .
M. Défault eft le premier qui ait employé
les frictions mercurielles pour la
cure de l'hydrophobie . En ouvrant des
animaux enragés , ce célebre Médecin avoit
obfervé qu'ils étoient farcis de vers , & en
conféquence il avoit choifi le mercure qui
eft un des plus puiffans vermifuges que
nous ayons. M. Tauvry ( 1 ) avoit cependant
dit avant lui , que peut- être le mercure
engrande quantité forceroit il les obstacles
que le refferrement des veines apporte à la
circulation dans cette maladie. L'illuftre M.
de Sauvage , Profeffeur en Médecine à
Montpellier , & notre Maître commun ,
dont vous connoiffez la fçavante Differtation
qu'il a donnée fur cette matiere , a
·
( 1 ) Hiftoire de l'Académie royale des Sciences
de Paris , ann. 1699 , P. 48.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
-
tâché de démontrer l'analogie qu'il y a
entre le virus hydrophobique & le virus
vénérien , & a conclu pour les frictions
mercurielles. Enfin le mercure a fi bien
pris faveur , qu'on le regarde affez généralement
aujourd'hui comme un fpécifique
contre la rage ; cependant plufieurs perfonnes
de celles à qui on a adminiftré le
mercure , font mortes hydrophobes ; il eft
vrai auffi qu'il y en a plufieurs qui ont été
guéries : mais celles qui ont été guéries
par les frictions mercurielles , & qui
avoient été mordues par des animaux enragés
, feroient elles devenues enragées
elles-mêmes , fi on n'avoit point employé
le mercure ? C'eft ce qu'on ne fçauroit af
furer , puifqu'on voit fouvent des períonnes
qui ayant été mordues par des animaux
enragés , ne contractent cependant pas la
rage , & nous n'avons que très. peu d'obfervations
qui conftatent la guérifon de
l'hydrophobie déclarée , & dans lefquelles
on ne pouvoit pas méconnoître le virus
hydrophobique. On trouve dans l'Hiftoire
de l'Académie royale des Sciences de Paris
, année 1699 , l'hiftoire d'une fille de
vingt ans , qui avoit été mordue à la main
par un petit garçon enragé : elle eut tous
les accidens de la rage , & elle fut guérie
par de fréquens bains falés . Il y eft encore
M. AR S. 1758 . 149
parlé d'une femme enragée , qui ayant été
faignée jufqu'à défaillance , liée fur une
chaife pendant un an , & nourrie feulement
de pain & d'eau , avoit été guérie.
On y fait mention auffi d'un homme hydrophobe
, qu'on avoit lié à un arbre , & à
qui on avoit jetté fur le corps 200 fceaux
d'eau , fans autre préparation , & qui fut
guéri . Mais l'obfervation la mieux circonftanciée
, eft celle qui eft rapporté par le
Docteur Nugent , dans la Differtation Angloife
( 1 ) qu'il a donnée fur l'hydrophobie.
Le Frere du Choifet ( 2 ) , Apothicaire de
la Miſſion des Jéfuites à Pondichéry , parle
d'une femme qui avoit été mordue par un
jeune Indien enragé, & qu'il a guérie, quoiqu'hydrophobe
, avec des pillules & des
frictions mercurielles .
Ces différentes obfervations nous apprennent
qu'il n'eft pas impoffible , comme
on l'avoit cru , de guérir la rage , lorfque
l'hydrophobie étoit une fois déclarée ;
elles nous font voir auffi qu'on peut parvenir
au même but par différens moyens ;
mais on a reconnu fi fouvent l'inutilité des
(1 ) On en trouve la Traduction Françoife chez
Cavélier, rue S. Jacques à Paris , & on ne fçauroit
affez en recommander la lecture à toutes fortes de
perfonnes.
(2 ) Journal de Médecine , t. 5 , p . 197.
!
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
bains , qu'on ne doit plus balancer à les
bannir entiérement du traitement , lorfque
l'hydrophobie eft déclarée ; car il eft conftant
que les bains , & généralement tous
les liquides , bien loin de foulager , augmentent
la violence des fymptômes , &
jettent les malades dans des convulfions
affreufes. L'ufage des bains ne pourroit
donc tout au plus convenir que lorfque
P'horreur des liquides ne fe feroit point
encore manifeftée. Refte donc à opter entre
le mercure & les anti-fpafmodiques ,
qui ont fi bien réuffis au Docteur Nugent ;
la prudence exigeroit peut- être que l'on fir
ufage en même temps de ces deux différens
remedes , quoique les anti-fpafmodiques
faient les feuls qui paroiffent convenir ,
lorfque les fymptômes de la rage ne font
plus équivoques. Et en effet , ne paroît- il
évident le mercure ne peut pas
que
combattre effentiellement le virus hydrophobique
, fi les poifons agiffent plutôt fur
les folides que fur les fluides , comme M.
Mead , ce fçavant Médecin Anglois , paroît
l'avoir démontré dans fon excellent
Traité ( 1 ) des poifons ? & fi tous les fymptômes
qu'ils occafionnent , font une fuite
de l'irritation fpafmodique dont les nerfs
font affectés , je ne crois pas qu'on puiffe
pas
( 1 ) Rich. Mead. Examen venenorum , in varia
tentam, Dikribut. a. c. Lorry. M, D, interpret
MAR S. 1758. 1st
regarder le mercure comme un anti- fpafmodique
, il paroît avoir une vertu contraire
; il eft certain au moins qu'on ne
doit l'adminiftrer qu'avec beaucoup de
circonfpection & de ménagement aux perfonnes
délicates , & qui ont le genre nerveux
bien fufceptible d'irritations . Il paroît
au contraire que tous les remedes antifpafmodiques
font les feuls qu'on doive
employer dans la cure de cette cruelle maladie.
L'heureufe expérience que M, Nugent
a faite du mufc , du caftoreum , du
camphre , de l'opium , &c. avec lefquels il
a guéri Elifabeth Bryant , ne devroit- elle
pas nous enhardir à tenter les mêmes remedes
? l'expérience , qui feule peut nous
inftruire parfaitement , nous apprendra
peut-être un jour la véritable méthode de
traiter cette maladie , & nous indiquera
les remedes dont il faudra conftamment
faire ufage : M. Nugent nous a mis fur les
voies ; des effais multipliés confirmeront
peut-être la folidité de la théorie.
Le mercure, s'il produifoit le même effet,
ne le feroit que par accident , comme il ne
me feroit pas difficile de le prouver , fi je
je ne craignois d'excéder les bornes d'une
Lettre qui n'eft déja que trop longue , mais
que je n'ai pas cru devoir faire plus courte ;
j'ajouterai feulement que les abforbans , &
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
la poudre d'huitre en particulier , dont on
a fait affez généralement ufage jufqu'à préfent,
ne paroiffent guere propres à com
battre un mal qui exige des remedes dont
l'opération foit plus fûre & plus manifefte ;
car ou ils agiffent comme abforbans , ou
comme apéritifs & ftimulans. Dans le premier
cas , on fuppofe qu'ils doivent neutralifer
le virus , dont il paroît bien que
l'acidité n'eft qu'imaginaire ; & dans le fecond,
quel grand effer peuvent- ils produire
par la petite quantité de fels alkalis qu'ils
contiennent , pour guérir un mal dont tous
les fymptômes font furieux .
J'ai l'honneur d'être , &c .
Remedes dont l'on peut faire ufage , lorsqu'on a eu
le malheur d'être mordu par quelque animat
...enragé.
Poudre de M. Georges Cobb.
Prenez de cinnabre factice & naturel de chaun
vingt- quatre grains & vingt grains de bon
mufc : vous mêlerez le tout avec fuffifante quantité
d'un fyrop quelconque , pour en faire un bol
que l'on prendra chaque jour ; mais fi la rage étoit
déclarée, il faudroit en faire ufage trois fois par jour.
M. Nugent a encore employé avec fuccès le bal
fuivant : Prenez afla foetida , douze grains ; mufc ,
dix grains ; camphre , fix grains : faites du tout un
bol avec fuffifante quantité d'un fyrop. Il faut en
faire ufage une ou deux fois par jour. Mais fi l'hydrophobie
s'eft manifeftée , on peut , & même on
doit en ufer plus fouvent , comme trois ou quatre
fois par jour & y ajouter à chaque fois un glaih
d'opium,
MARS. 1758.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
SEI Sinfonie à quatro due Violini , alto
Viola e Baffo . Dedicate all'illuftriffimo
ed Eccellentiffimo Mylordo Viceconte di
Jallow , Colonello d'Infanterie Irlandefe ,
al Servizio della fua Maefta Chriftianiffima.
Composte da Antonio Bailleux. Prix
9 liv. A Paris , chez MM . Bayard , rue S.
Honoré , à la Regle d'or ; le Clerc , rue
du Roule , à la Croix d'or ; Mlle Caftagne-
Ti , rue des Prouvaires, à la Mufique roya
le. Gravée par Mile Vendôme.
Six Trio pour le Violoncel , un Violon
& Baffe continue , dédiés à Mgr le Duc
d'Ayen , compofés par M. Chrétien , ordinaire
de la Mufique du Roi. Prix 7 liv . 4f
Se trouvent aux adreffes de Mufique' , & '
au Bureau du Mercure.
G v
154 MERCURE DE FRANCE!
PEINTURE.
LETTRE de M. Roy à M. de R *** ;
fur la Perspective linéaire du Docteur
Brook Taylor.
Vous croyez , Monfieur , que ma nouvelle
méthode de pratiquer la perſpective
( 1 ) , eſt à peu près ſemblable à celle du
Docteur Brook Taylor ( 2 ) , dont la Traduction
Françoiſe vient de paroître . Il y
a une fi grande différence entre la perfpective
linéaire de ce célebre Géomètre ,
& celle que j'ai propofée , que l'on pourroit
vous foupçonner de n'avoir aucune
connoiffance de la mienne ; fi ce n'eft que
peut- être vous avez oui dire qu'elle eft
fondée fur les triangles femblables , feule
(1 ) Effaifur la Perspective pratique par le moyen
du calcul ( annoncé dans le Mercure de Décembre
1756 ). A Paris , chez Ch. Ant. Jombert , Imprimeur-
Libraire du Roi.
(2 ) Nouveaux principes de la Perſpective linéaire
; traduction de deux Ouvrages , l'un Anglois
du Docteur Brook/Taylor ; l'autre en Latin,
de M. Patrice Murdoch , & c. Ces deux Méthodes
font précédées d'une troifieme , par M. de Saint-
Jacques- de Sylvabelle,
MAR S. 1758. 155
partie en quoi ces deux méthodes fe
portent ; mais ce rapport ne veut pas
qu'elles foient à peu près femblables,
rapdire
En effet , fi vous euffiez vu ma petite
brochure , par les premieres pages vous
vous feriez apperçu que je n'adopte point
l'ufage des lignes , ni celui des échelles de
dégradations dont on s'eft toujours fervi
dans la perfpective linéaire pour trouver
les points de projections fur les Tableaux
ou Deffeins.
De même vous auriez vu que je n'employe
ni algebre , ni regle de proportion
pour le même fujet. Enfin vous auriez remarqué
une notable différence entre ce
que cet illuftre Mathématicien enfeigne
fur le mêlange des couleurs , & ce que je
propofe pour imiter leurs dégradations ;
mais pour vous convaincre davantage fur
ce fujet , permettez que premiérement je
rappelle quelque chofe de ce que vous
avez dû remarquer dans l'Ouvrage de cet
Auteur. Après quoi , fans ofer mettre ma
méthode en parallele avec la fienne , j'ajouterai
ici le précis de ma brochure.
Remarque premiere. Dans fon Introduction
, pag. 4 ;, le Docteur Taylor nous
annonce qu'il a ajouté quelques exemples
à fon Ouvrage . Ces exemples font , dit- il ,
une preuve fenfible de la fupériorité que
Gvj
6 MERCURE DE FRANCE.
tes principes que j'avance ont fur les regles
ordinaires de la perfpective , par la fimplicité
des figures & le petit nombre des li
gnes que j'employe pour tracer différens
fujets qui , felon la méthode commune , ne
pourroient l'être que par une multitude de
traits propre à y jetter de la confufion.
Il n'y a rien la d'exagéré , on eft convaincu
de ces vérités dès le premier problême
, page 29. Mais remarquez bien ,
Monfieur , que le Docteur Taylor fe fert
encore de quelque ligne fur le Tableau , &
que , comme dans toutes les autres méthodes
, c'eft par la fection de ces lignes qu'il
trouve les points de projections .
Or je n'employe aucune ligne pour
trouver les mêmes points , puifque je ne
me fers
que d'un fimple calcul arithmétique
, comme vous le verrez dans la fuite.
Ĉeci doit donc établir une différence entre
les deux méthodes.
}
it
Malgré la fupériorité incontestable que
Fa méthode du Docteur Taylor a fur celles
qui ont parues depuis environ 300 ans ,
eſt évident que dans la pratique , excepté
qu'elle procure moins de confufion , elle
eft cependant fujete aux mêmes obftacles
dont j'ai parlé à l'égard des autres méthodes
, dans la premiere partie de mon Ellai
page 7 & ſuivantes , ou, après avoir prouvé
MARS. 1758. 157
que ces obftacles les rendoient bien fouvent
impraticables & inutiles aux Artiftes ', j'ai
conclu , page 16 , art . 9 , que la maniere
de chercher les Plans perfpectifs & l'apparence
de la grandeur des objets , par la
fection des lignes , ou par le moyen des
échelles , ne pouvant être confidérée comme
univerfelle, on ne doit efpérer une telle
méthode que par le moyen des nombres.
Cela me donne lieu de remarquer ici
que les Auteurs qui ont écrit ſur la perfpective
, n'ayant apparemment jamais repréfenté
que quelques figures placées fur
le devant du Tableau , ce qui eft toujours
fuffifant pour la théorie ; ces Auteurs , disje
, n'y ayant rencontré aucunes difficultés,
n'ont point eu lieu de chercher à les furmonter.
Cependant fi on confulte les Artiftes ,
la plupart répondront qu'ils font rebutés
par les obftacles qui fe rencontrent continuellement
dans la pratique , des regles
qu'on leur a enfeignées , & qu'ils font
obligés , malgré eux , de les abandonner par
Pimpoffibilité de repréfenter fur leur Tableau
, felon ces mêmes regles, tous les objets
que l'oeil peut embraffer & voir d'un
feul point dans une étendue de trois ou
quatre mille toifes quarrées de terrein
Remarque deuxieme . A la fin de fon In158
MERCURE DE FRANCE.
troduction , page 53 , le Docteur Taylor ;
après avoir expofé fon fentiment fur le
mêlange des couleurs , dit qu'il ne peut
rien donner de mieux fur ce fujet , que ce
qu'il a tiré des principes de Newton , &
ajouté à fon ouvrage en forme de fupplément
, à quoi on pourroit , dit-il , ajouter
encore une méthode fûre pour apprendre à
un éleve le fecret de ménager avec art le
clair-obfcur.
Vous voyez , Monfieur , que ce Sçavant
n'a point confondu , comme vous , le mêlange
des couleurs avec leurs dégradations ,
connues fous le nom de perspective aérienne,
celle- ci devant néceffairement marcher de
concert avec la perfpective linéaire . Vous
verrez à la fin du précis ( 1 ) ci-joint , fi ce
que j'ai propofé peut fervir à l'idée de cet
Auteur au fujet du clair- obſcur.
D'abord , j'ai divifé la perfpective en
quatre parties.
Par la premiere , on doit trouver fur
le tableau l'apparence du plan horizontal
de chaque objet , felon le lieu qu'il occupe
dans le plan général du fujet , même dans
le cas où l'horizon feroit confondu avec la
bafe du tableau.
(1 ) Ce précis pourra fuffir aux perfonnes intelfigentes
pour pratiquer la perfpective linéaire &
aérienne,
MARS. 1758. 159'
La feconde doit donner l'apparence
exacte des objets , felon leur plan particulier
, & le lieu qu'il occupe fur le plan général.
Dans la troifieme , il s'agit de connoître,
pour tous les différens plans , quelles font
les parties des objets , ou les objets mêmes
qu'il ne faut plus repréfenter fur le tableau
à caufe de leurs petiteffes.
La quatrieme confifte à dégrader les
couleurs pour chaque plan proportionnellement
à la force ou vivacité naturelle
qu'elles ont fur le premier.
Avant d'entrer en matiere , voici l'explication
abrégée de quelque terme dont je
me fuis fervi.
Figure premiere.
XY. Baſe du tableau .
AV. Principale du tableau
; elle eſt toujours
l'apparence de
la principale indéfinie
V I du plan. fig. 2.
V. Point de vue.
HI. Horizon.
AF. Toiſe primitive.
BG. Toife relative .
Figure deuxieme.
AM. Bafe du plan.
VI. Principale du plan
indéfinie en I.
LV. Diftance antérieure.
VH, VI. Diſtances poftérieures.
LH, LI. Diftances principales
.
HP , HE on IG , IF.
Diſtances horizontales
, ou paralleles à
l'horizon .
. Formule , c'est une espece de fraction
dont le numérateur et un nombre qui
160 MERCURE DE FRANCE.
exprime la diftance antérieure , & le dénominateur
est un nombre qui exprime la
diftance principale ; l'une & l'autre en toifes
, lorfque la diftance poftérieure eſt en
toifes en pieds , lorfque la diftance poſtérieure
eft en toiles & pieds : enfin en pouces
, lorfque cette diftance eft en toifes
pieds & pouces.
La néceflité d'opérer par le moyen du
calcul , avec la plus grande précifion , m'a
obligé de fubdivifer la toife ordinaire en
parties infiniment petites. Ainfi la toile
contient 6 pieds , le pied contient 12 pouces
, le pouce 12 lignes , la ligne 12 points,
que j'appelle douzieme ; le douzieme contient
12 , la premiere contient 12 " , la feconde
contient 12" , & c.
Quoique j'aie prouvé le peu d'ufage
que l'on peut faire des échelles de dégradation
, j'en ai cependant propofé une que
j'ai imaginée , & qui , je crois , peut être
diftingué de toutes les autres ; vous en jagerez
, Monfieur en voici la conftruction.
( Fig. 1. ) L'horizon HI étant placé fur
le tableau à une hauteur quelconque parallélement
à la bafe XY , divifez HI en
deux parties égales au point V , abaiſſez
V A perpendiculaire fur XY.
Quoiqu'il ait toujours été en ufage de
placer le point de vue à un point quelcon
MARS. 1758. 161
que de l'horizon , & même quelquefois
hors du tableau , j'ai prouvé dans mon
Effai , page 24 , que ce point doit toujours
être placé , enforte qu'il divife l'horizon
quelconque HI en deux parties égales.
Préfentement divifez A V en deux parties
égales au point B , divifez encore B V
en deux parties égales au point C , continuez
de divifer toujours de même en deux
parties égales , tant qu'il fera poffible , la
partie la plus près du point V , par chaque
point de divifion B , C , &c. tracez des lignes
paralleles à la bafe X Y.
Confidérez A B comme premier terme
d'une progreffion décroiffante , dont BC eft
le fecond terme , & c. la fomme de toute
la progreffion fera AV moins une quantité
égale au dernier terme quelconque de
la progreffion.
Remarquez bien que cette progreffion
décroiffante fur le tableau , eft l'apparence
d'une progreffion géométrique double
croiffante fur le terrein ou fur le plan général
du fujet , & fouvenez -vous que le
premier terme de cette derniere eft toujours
égal au nombre qui exprime la diftance
antérieure quelconque , foit en toifes
, en pieds , ou en pouces.
Premiere exemple. Si la diſtance antérieure
eft fuppofée 2 toifes , le premier
162 MERCURE DE FRANCE.
terme de la progreffion croiffante fur la
principale du plan, fera z toifes , le fecond
fera 4 toifes , le troifieme fera & toiles, & c.
Il y a plus , les deux tiers AD ou BE;
&a de chaque terme , feront l'apparence
exacte de la moitié du terme correfpondant
fur le plan : ainfi A D fera l'apparence de
I toife, & BE celle de 2 toifes , &c.
Remarquez que fi l'on trace FV quelconque,
toutes les paralleles B G , & c.comprifes
dans le triangle F V A , feront dégradées
en progreffion décroiffante ; enforte
que BG fera égale à la moitié de AF , ainfi
des autres.
Cela pofé , fi AF égale la toife primitive
BG, &c. toutes ces autres paralleles feront
des toifes relatives avec lesquelles on
doit donner les dimenfions convenables
aux objets ou lignes , qui ont leurs plans
fur chacune de ces paralleles.
Voici la même échelle exprimée par des
quantités relatives au premier exemple ,
& à la même figure.
Vous obferverez , Monfieur , que la premiere
colonne marque le rang des termes ,
& qu'ils ne peuvent guere excéder le onzieme.
La feconde donne vis - à-vis de chaque
terme la grandeur de la ligne AB , BC ,
& c.
MAR S. 1758. 163
Dans la troifieme colonne , on trouve
fur la même ligne la quantité 2 totes ,
toifes , &c. dont chaque ligne AB , BC ,
& c. eft l'apparence .
·
Dans la quatrieme , à la fin de chaque
ligne , on trouve 6 lignes , 3 lignes , &c .
pour la grandeur de la toife relative convenable
au premier point B , C , & c. de
chaque terme .
Termes. 21 lignes égalent AV ...
I 10 lig. 6 d.
2
2 . •

3 ·
6' ·
AB
BC

7
3
7
3
I

9 •
10 .
II
64
3 • ·
11. 7. 6"
3
4
I ·
S
O. ·
7
·
9 O S •
IO O O ·
II
Dift. ant . 2 t.
2 t. 6 lig.
4
II . 9 • 9
2
I
·
·
10. 10 .
II
S


S
8
• •
• ·
3
7 •
12 lignes égalent FA.
·
· · BG
• · 8 I. 6 d . •
16 O 9 ·
32 · ·
64
2 · 3 • ·
128 I • •
256 O •
• • 512
· 1024 •
2048
• I ·
·
·
6
3
1


9
4
8
• •
• 6111
3 · ·
O. IO . I. 6HM
4094
164 MERCURE DE FRANCE.
Par la conftruction de cette échelle , il
eft évident que le rapport de la progreffion
décroiffante avec la progreffion croiffante ,
peut être confidéré comme un axiome de
géométrie & d'optique , qui fert de fondement
& de démonftration à toute ma méthode
, tant à l'égard de la perfpective linéaire
, qu'à celui de la perfpective aérienne
, comme vous le verrez ci -après .
(Fig. 2. ) Je fuppofe ici que AV , foit
la principale du tableau élevée perpendiculairement
far K F principale du plan indéfinie
en F , que L foit l'oeil du fpectateur ,
& K fon point d'affiete .
Je dis que fi on fait A E égal à A K , le
rayon viſuelle LE coupera AV en deux
parties égales au point B. Car fi on fait EH
parallele à LK , on aura le parallelogramme
rectangle LHEK , dont LE eft la diagonale
, laquelle , en coupant A V au point
B, forme les triangles femblables LV B,
LHE , & donne cette proportion.
LH: HE :: LV : VB.
Or les trois premiers termes font connus
car LH ou KE , eft la diftance principale
qui peut toujours être mefurée fur
KF , principale indéfinie du plan.
De même H E égale toujours A V principale
du tableau , laquelle l'Artifte peut
mefurer exactement en toife , ou parties de
toife ordinaire.
MAR S. 1758. 165.
Enfin LV ou K A , diſtance antérieure
ne varie point dès que l'Artiſte l'a une fois
déterminée .
Cela pofé , VB fera toujours connu :
donc fi de V A on ôte V B quelconque , le
refte BA quelconque fera toujours l'apparence
de AE diftance poftérieure quelconque
mefurée fur AF partie poftérieure de
la principale indéfinie du plan . Voici l'application
des nombres à cette proportion :
LH HELV : VB
4
:
toif.
I2 lig.
::.2 toif. V B ou 6 lig.
·
En attribuant ces quantités aux trois
premiers termes , la regle de proportion
faite, vous aurez 6 lignes pour la grandeur.
de V B. Donc fur le tableau , le point B
fera l'apparence du point E du plan.
Remarquez
bien que 6 lignes font les
2de HE ou de AV , ou de 12 lignes , &
fouvenez
vous que le nombre 2 exprime
la diftance antérieure
LV ou K A que j'ai
fuppofée
2 toifes . Remarquez
auffi que
nombre 4 exprime
la diftance principale LH ou KE. Or ces deux nombres forment
une espece de fraction à laquelle j'ai donné le nom de formule .
le
Cela pofé , pour trouver fur la principale
AV d'un tableau quelconque , l'apparence
d'une diſtance poftérieure AF , ou
d'un point quelconque F pris fur la princi166
MERCURE DE FRANCE.
pale indéfinie du plan , il faut divifer AV
par le dénominateur de la formule , &
multiplier le quotient par le numérateur.
Le produit pris avec le compas fur une
regle de laiton diviſée exactement en pouces
& lignes ordinaires , & portée fur la
principale du tableau de V vers A , donnera
le point C quelconque pour l'apparence
du point F.
Remarquez en paffant que fuppofant
EF, fecond terme de la progreffion croiffante,
il fera double de A Epremier terme :
dans ce cas EF aura pour fon apparence
CB moitié de BV partie la plus près du
point V. Donc fi on prolonge A E principale
indéfinie , & fi l'on divife cette ligne
felon les termes de la progreffion croiffante,
on trouvera leurs apparences fur CV,
par le moyen des termes de la progreffion
décroiffante.
Deuxieme exemple fur la premiere figure.
On demande l'apparence ou projection
d'un point pris fur la principale du
plan à 30 toifes de la bafe. Selon ce que
j'ai expliqué ci - devant , la formule fera
Divifez 21 lignes , ou , ce qui eft le même,
252. grandeur de la principale AV par
32 , le quotient fera 7. 10. 6" , lequel
étant multiplié par 2 , le produit fera 1 ".
3d. y' . Prenez avec le compas cette derniere
MAR S. 1758. 167
quantité fur la regle de laiton , & la portez
fur la principale du point V vers A , vous
aurez fur AV l'apparence du point dont il
s'agit.
Il est évident que fi par ce point on
trace une ligne parallele à la baſe XY ,
cette parallele fera l'apparence d'une autre
parallele tracée par le point , qui a été pris
d'abord fur la principale du plan .
J'ai averti dans mon Effai , p. 24, que
pour la pratique , il faut obferver que la
diſtance antérieure ne foit jamais moins
que les deux tiers du double d'une ligne
droite menée du point de vue à l'angle du
tableau , qui en eft le plus éloigné , afin
que la plus grande largeur de celui- ci foit
- toujours vu fous un angle aigu . J'en ai
expliqué la raiſon.
Voilà , Monfieur , en quoi confifte la
premiere des quatre parties de la Perſpective.
Par la feconde partie , il s'agit de trouver
l'apparence d'un point quelconque pris
fur cette parallele du plan de laquelle je
viens de parler , & en même temps de déterminer
l'apparence de la grandeur d'une
ligne , dont ce point feroit le plan.
Vous remarquerez , s'il vous plaît , que
j'appelle diftance horizontale la partie de
la parallele compriſe entre le point door
168 MERCURE DE FRANCE.
il s'agit , & la principale du plan .
Souvenez-vous que ( figure premiere ) j'ai
fuppofé A F, toife primitive , égale à 12 lignes
: cela pofé , il faut divifer certe quan
fité ou fon égale 144. avec le même divifeur
32 ; enfuite multipliez le quotient
avec le même multiplicateur 2 , le produit
9. fera la toife relative dont la fixieme
partie 1. 6. fera le pied , & 1. 6". fera
le pouce relatif.
Avec cette mefure commune, vous trouverez
qu'un point pris fur la parallele du
plan à 6. 2P . 4Pou, de fa principale , aura
fon apparence fur la parallele du tableau
à 4.9 , 6. de fa principale AV. C
left clair qu'avec la même mefure
commune , vous trouverez l'apparence
exacte d'une ligne dont ce point feroit le
plan , & de même celle de tous les objets
ou lignes qui auroient leur plan , ou point
d'affiete fur cette même parallele à la baſe
XYG
En procédant de cette maniere pour tous
les différens plans , il n'eft aucun objet
dans toute la compofition du tableau que
l'on ne puiffe mettre en perfpective felon
fon plan particulier , & felon le lieu qu'il
occupe fur le plan général du fujet .
A l'égard de la troifieme partie de la
Perſpective , il fuffu d'avoir trouvé la toife
relative
MAR S. 1758 . 169
relative , & fes parties pour connoître fi
on peut encore repréſenter un objet , ſelon
les dimenfions qu'il a naturellement ; ſatisfaction
que peut donner l'échelle que
j'ai propofée ci - devant , même avant de
commencer le tableau .
Voilà , Monfieur , l'effentiel pour prariquer
la perspective , fans tracer aucune
ligne fur les tableaux ou deffeins.
J'ai expliqué dans mon Effai un moyen
pour abréger le calcul , lorfque les diftances
poftérieures font en parties de toife ;
enfuite j'ai donné le modele d'un Mémoire
Perfpectif, dont chaque page eft diviſée
en deux colonnes. La premiere fert à placer
toutes les dimenfions , & autres mesures
prifes fur le plan ; la feconde colonne eſt
deftinée pour écrire les quantités trouvées
pour les apparences fur le tableau ; après
quoi j'ai propofé la maniere de tracer le
plan des ombres ( 1 ) fur le plan général , &
(1) J'ai imaginé un inftrument , dont je donnerai
la defcription & l'ufage dès que j'en aurai
gravé les figures ; c'eft un elpece d'aftrolabe avec
lequel on trouvera facilement , fans aucun calcul ,
la grandeur des ombres , felon la latitude quel
conque des lieux, la déclinaifon du ſoleil & l'heure
du jour , fans fortir du cabinet. Par ce moyen , les
Artiftes pourront obferver le coftume des ombres ,
lorfque les fujets l'exigeront : cette partie du coftume
paroît avoir été prefque totalement négligée.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
de repréſenter la réflexion des objets dans
l'eau ; enfin j'ai avertis que la méthode
prife inverſement , fert avec la même exactitude
pour les plafonds , & parconféquent
pour les coupoles.
La quatrieme partie de la perfpective
regarde la dégradation des couleurs ; il y a
fi peu d'Auteurs qui ayent écrits fur cette
partie , & ce qu'ils en ont dit eft fi peu
utile aux Artiftes , que l'on en pourroit
prefque conclure qu'elle n'a pas été traitée.
J'ai hazardé quelques réflexions fur ce fujet
, dont voici le précis .
On fçait que les objets qui ont leur plan
fur la bafe du tableau , doivent toujours
avoir leurs plus fortes ombres inférieures
au noir. Cela pofé , en affoibliſſant géométriquement
le noir , comme pour imiter fa
propre dégradation , felon une diftance
quelconque , j'ai conclu que les plus fortes
ombres des objets placés fur le tableau ,
felon cette même distance , doivent être
inférieures à ce noir affoibli . Cette maniere
de comparer la plus grande force des ombres
au noir affoibli , paroît fuffifante pour
régler tout le clair obfcur d'un tableau.
L'affoibliffement des ombres & l'obfcurciffement
des lumieres provenant de l'augmentation
du volume d'air , & cette augmentation
étant proportionnée à celle de
>
MAR S. 1758.. 171
la diſtance compriſe entre le ſpectateur &
les objets , il fuit que cette apparence de
dégradation de couleur doit marcher de
concert avec l'apparence de la dégradation
des objets ; & que pour imiter de tels
effets fur le tableau , il faut que les objets ,
leurs couleurs & leurs ombres , foient dégradés
à proportion de la diftance où ils y
doivent paroître repréſentés.
Cela pofé , pour fixer le dégré de force
des plus fortes ombres de tous les objets
qui ont leur plan ou point d'affiete , fur
une même ligne parallèle à la baſe du tableau
, voici ce que j'ai propofé.
>
Pefez exactement deux grains de noir
broyé à l'huile , & autant de grains de
blanc broyé de même , qu'il en eft marqué
par le nombre de toiſe de la diſtance poſtérieure
: mêlangez le tout , vous aurez une
teinte dont la force doit toujours être fupérieure
à celle des plus fortes ombres
dont il s'agit.
Par exemple , fi un objet quelconque
doit paroître fur le tableau , comme s'il
étoit placé à 337 toifes de diftance poſtérieure
, pefez deux grains de noir & 337
grains de blanc ; mêlangez le tout , vous
aurez la teinte convenable pour fixer les
plus fortes ombres de cet objet.
J'ai expérimenté qu'il faut plus de 4000
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
grains de blanc pour détruire totalement
deux grains de noir.
Je n'ai pas prétendu fixer le noir à deux
grains ; on peut augmenter ou diminuer
cette quantité d'une autre petite quantité
connue : par ce moyen l'on donne plus ou
moins de force à tout le clair- obſcur du
tableau .
A l'égard de l'obfcurciffement du blanc ,
il eft fi peu fenfible , qu'il fe peut faire fans
regle. Cependant , Monfieur , fi vous en
êtes curieux , voici la conftruction d'une
échelle de dégradation des couleurs qui
pourra vous fatisfaire fur ce ſujet.
Sur une toile à part , tracez au moins
deux parallelogrammes rectangles d'environ
un pouce de largeur , & dont la hauteur
foit égale à celle de la principale du
tableau. Divifez ces parallelogrammes en
progreffion décroiffante ; je fuppofe que
AV (fig. 1. ) foit le premier.
Placez du noir au premier point A;
enfuite pefez deux graïns de noir , & autant
de grains de blanc qu'il en eft marqué
par le nombre qui exprime la diftance antérieure
en toife , le tout mêlangé ; cette
` teinte fera convenable au premier point B
du fecond terme . Prenez de cette teinte B ,
& la fortifiez de plus en plus avec du noir,
fondez en defcendant vers A fans y toucher,
MARS. 1758. 173
Pour continuer , pefez partie égale de la
teinte B & de blanc , mêlangez le tout
vous aurez la teinte du premier point C du
troiſieme terme ; enfuite prenez de cette
teinte C , & la fortifiez de plus en plus
avec la teinte B , fondez en defcendant
vers B fans y toucher : en continuant ainfi
pour les autres termes ', vous aurez l'échelle
de dégradation du noir.
A l'égard du blanc , je fuppofe préfentement
que AV foit le fecond parallélogramme.
Placez du blanc au point A ; enfuite
pefez deux grains de blanc , & autant de
grains de la teinte du neuvieme terme ( 1 )
de la dégradation du noir , qu'il en eſt
marqué par le nombre qui exprime la
diſtance antérieure en toife : mêlangez le
tout , vous aurez la teinte du premier
point B du fecond terme ; éclairciffez cette
teinte de plus en plus avec du blanc , fondez
en deſcendant vers A fans y toucher.
Enfuite pefez partie égale de la teinte
du neuvieme terme du noir & de la teinte
B, vous aurez la teinte du premier point C
( 1 ) Cette teinte du neuvieme terme de la dégra
dation du noir fe trouve égale à une teinte compofée
de 1022 grains de blanc & de grains de noir,
lorfque la diftance antérieure eft exprimée par le
nombre 2.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
du troifieme terme ; éclairciffez de plus en
plus cette teinte avec la teinte B , fondez
en defcendant vers B fans y toucher. Continuez
de procéder de même pour les autres
termes.
Pour faire ufage de cette échelle , il faut
la placer à côté du tableau ; enforte que
les termes de l'un répondent exactement
aux termes de l'autre."
Dans cette pofition , les plus fortes ombres
des objets qui auront leurs plans fur
une ligne quelconque BG parallele à la
bafe XY , feront fixées par la dégradation
du noir qui fe rencontrera vis- a- vis . Par
ce moyen les teintes d'ombres , & même de
lumieres de tous les objets repréfentés fur
le tableau , feront proportionnées aux teintes
d'ombres & de lumieres des objets , qui
ont leurs plans fur la bafe.
J'ai expliqué , dans mon Effai , comment
l'on pourroit dégrader les couleurs fimples
ou principales , en procédant de la même
maniere ; enfin j'ai terminé mon petit ouvrage
en propofant de faire une expérience
qui prouveroit dans le befoin , ou pour la
fimple curiofité , l'exactitude de la perfpective
de tout un tableau fait felon ma mé
thode.
Je crois , Monfieur , que vous êtes préfentement
convaincu que ma maniere de
MARS. 1758 . 175

pratiquer la perspective eft différente de
celle du Docteur Taylor ; mais fouffrez
que je vous faffe encore remarquer que fi
les Artiſtes écrivoient en abrégé au bas ou
derriere leurs tableaux ou deffeins ; 1. la
hauteur de la principale , 2 °. la grandeur
de la toife primitive ; 3 ° . la diſtance antérieure,
il en résulteroit pour eux l'avantage
d'impofer filence à la critique fur ce qui
regarde la perfpective , & le fpectateur
inftruit fur cette note auroit l'agrément de
fçavoir , 1 ° . par le moyen de la diftance
antérieure & de la toife primitive , à quelle
diſtance il doit fe placer pour voir le
tableau , comme il convient ; 2° . en remarquant
combien la principale contient de
toife primitive ou de fes parties , il connoîtroit
à quelle hauteur en toife ordinaire
l'ail eft élevé au deffus du plan ; 3 ° . il
pourroit juger à peu près des dimenſions
de tous les objets par leurs rapports avec
les figures dont les premieres pourroient
être égales , ou à peu près à la toife primitive
; 4 ° . il connoîtroit en quelque forte
les différens éloignemens de plufieurs de
ces objets , par le moyen des termes de la
progreffion décroiffante fixée par la hauteur
de la principale , & dont le premier terme
eft déterminé par la diſtance antérieure ( 1 ) .
( 1) N. B. Si un Artifte n'a pas fuivi les regles de
H iv
176 MERCURE DE FRANCE .
,
Je fouhaite en faveur des jeunes Eleves ,
que des Profeffeurs de Peinture , Sculpture
& d'Architecture qui auront connoiffance
de la méthode du Docteur Brook Taylor
& de la mienne , veuillent bien prendre la
peine d'en faire l'application à des tableaux
ou deffeins de grandeur quelconque , &
quelques foient les fujets . Selon le fuccès
qui en réfulteroit , ces habiles gens pourroient
décider fi elles peuvent être préférées
aux méthodes dont on a toujours fait
ufage depuis environ trois fiecles. Cette
décifion rendue publique , les jeunes gens
qui fe deftinent aux Arts , où le deffein eft
néceffaire , ne feròient plus expofés à per
dre leur temps à l'étude de plufieurs livres
qui , en les inftruifant peu , les fatiguent
quelquefois beaucoup , & par là les obligent
de négliger une fcience qui , au jugement
des vrais Connoiffeurs , eft abfolument
néceffaire à leur Art.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ROY , Graveur en Taille douce , &
Maitre Graveur fur tous métaux.
A Paris , ce 10' Novembre 1737 .
la perfpective , il doit fupprimer cette note , parce
qu'elle met tous les Connoiffeurs dans le pouvoir
de vérifier fon tableau ou deffein.
MAR S. 175 177
H
f.I
X /F
M
h
123
H
KL
A
I
....ப.ூச.்
AH
F
1
178 MERCURE DE FRANCE .
GRAVURE.
Il vient de paroître avec privilege du
Roi , fix nouvelles Eftampes , & un frontifpice
, repréfentant les principales Vues
des ruines de la ville de Lisbonne , depuis
l'événement terrible qui eft arrivé à cette
Capitale , & dont les deffeins ont été envoyés
par deux Artistes de cette même
Ville , & viennent d'être gravés à Paris ,
fous l'inſpection de M. Blondel , Architecte
du Roi , très - expert en cet Art , par
M. le Bas , Graveur célebre , qui a fait
autant de tableaux de ces fix belles Eftampes
, d'ailleurs intéreffantes par l'idée qu'elles
nous donnent de ce défaftre affreux .
La premiere repréfente une Vue de la
Tour de S. Roch , nommée vulgairement
Tour du Patriarche ; la feconde , une Vue
de l'Eglife de S. Paul ; la troifieme , une
Vue de la Cathédrale ; la quatrieme , une
Vue intérieure de l'Eglife de S. Nicolas ;
la cinquieme , une Vue intérieure de la
Salle de l'Opera ; & la fixieme , une Vue
de la Place de la Patriarchale . Cette collection
fe vend à Paris , chez M. Blondel ,
rue de la Harpe , près celle des Cordeliers ;
chez M. le Bas , rue de la Harpe , vis-à vis
MAR S. 1758 . 179
la rue Perfée , & Mme la veuve Chereau ,
rue S. Jacques , près celle des Noyers. Le
prix de l'exemplaire eft de 12 liv. fur grand
papier de chapelet , & de 10 liv. fur grand
raifin .
ARTS UTILES.
OPTIQUE.
M. l'Abbé de la Ville , habitué à Saint
Gervais , à Paris , & qui travaille en optique
, a eu l'honneur de préfenter derniérement
à M. le Marquis de Paulmy , Miniftre
de la Guerre , un verre concave géométriquement
travaillé & fupérieurement
fini , avec lequel le Miniftre découvre auffi
loin que peuvent le faire ceux qui ont la
vue longue. Ce fuccès & l'applaudiffement
que les Connoiffeurs ont donné au
peu d'ouvrages de l'Auteur qui ont paru ,
lui font préfumer que les Sçavans verront
avec plaifir un microſcope univerfel , &
néceffaire aux Chimiftes , qu'il fe propofe
de rendre public , & auquel il donnera la
derniere main l'été prochain.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
MÉCHANIQUE .
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR , les différens Inftrumens
dont la mufique fe fert , fe font reſſentis
comme elle , & auffi long-temps qu'elle de
fes imperfections : ceux- ci ne fe font perfectionnés
qu'en raifon de celle- là ; mais fi
les Inftrumens à cordes ont acquis des degrés
de bonté par la correction de leur
forme , par le changement de leur diapafon
, il leur reftoit encore une imperfection
telle qu'on ne pouvoir efpérer d'attraper
l'accord parfait des différentes cordes dont
ils font montés .
"
Tout le monde a éprouvé ( dit un de
nos Journaliſtes ) les défauts prefque impatientans
des chevilles dans les violons
, & autres Inftrumens à cordes. On
» n'a prefque jamais ce qu'on veut avec
» certe pauvre méchanique . Veut- on mon-
»ter le ton ? on eft porté plus loin qu'il ne
ور faut : Veut-on le baiffer ? on defcend auj
» deffous du point qu'on défire : il faut
» tâtonner en déçà , en delà , racler long-
» temps , pour voir fi l'on a trouvé ( àpeu
MAR S. 1758 .
181
23
"
près ) le point jufte ; & les Auditeurs ont
prefque perdu le défir de jouir d'une
"bonne fymphonie , quand il faut l'ache-
» ter par les défagrémens d'un prélude fi
» ennuyeux . »
Ce n'étoit point l'Artifte qui devoit
fentir ce défaut . Content de conftruire fon
Inftrument , de le polir & l'orner en raifon
du prix convenu , ou qu'il en efpéroit ; une
cheville de poirier fain & bien fec , déguifé
fous la couleur d'ébene joliment contournée
, rehauffée d'un bouton d'ivoire ,
étoit tout ce qu'ils fçavoient & pouvoient
faire de mieux.
C'étoit donc le Muficien , j'entends le
Muficien ingénieux , qui fentant le vice de
ces chevilles , devoit imaginer les moyens
d'un autre méchanifme , qui confervant la
même utilité , fît difparoître le défaut .
M. Domenjoud , Avocat en Parlement ,
a la gloire d'avoir le premier levé l'obftacle
, & le fieur Gaviniés , Maître Luthier ,
à Paris , auquel il a confié fon invention ,
eft le premier Artifte qui l'ait exécuté.
Cette invention confifte à fubftituer des
vis aux chevilles des Inftrumens à cordes .
Ce nouveau méchanifme eft configné dans
une petite brochure, imprimée dans le courant
de l'année derniere , chez Thibouft ,
place de Cambray , à Paris.
182 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'expérience de tous les jours nous
montre que l'Inventeur n'a d'ordinaire que
la gloire de l'invention , & que la perfection
de la chofe inventée eft réservée à
d'autres , fouvent aux Artiſtes.
Le fieur Gaviniés s'eft contenté d'exécuter
cette nouvelle méthode , d'accorder
les Inftrumens avec précifion , par des vis
d'ivoire dont la difpofition au bout du
manche reſſemble à une patte d'oye , figure
affez barroque pour les yeux accoutumés à
voir ces Inftrumens terminés par une jolie
tête , ou par un rouleau contourné avec
élégance , accompagnés de chevilles agréablement
fymmétrifées .
Un Artiſte de cette Ville , guidé par un
Virtuofe , dont les momens de loifir font
confacrés à l'étude des belles connoiffances
, fans changer de méchanifme , ni lui
faire perdre de fes avantages , a fçu le renfermer
dans la tête ordinaire du violon
& a fubftitué des vis de fer d'un pas trèsferré
, à celles d'yvoire du fieur Gaviniés.
Voilà déja un pas vers la perfection , puifqu'il
reftitue à nos yeux la forme ordinaire
, & enleve à l'extrêmité de l'Inftrument
la furabondance de pefanteur que le
premier
méchaniſme y ajoutoit néceffairement.
Le fieur Coré , Horloger de cette Ville ,
J
MAR S. 1758. 183
a plus fait , Monfieur : il n'eft point imitateur
: il va au même but ; mais
par une
route toute différente , & qui n'appartient
qu'à lui feul. Sa méthode eft fi fimple , fi
aifée , qu'on eft étonné , lorfqu'on l'a vue ,
qu'elle n'ait pas été inventée en même
temps que l'Inftrument même auquel elle
eſt deſtinée ; & c'eſt , à mon avis , ce qui
en fait le mérite & la perfection . Elle conferve
à l'inftrument fes chevilles , leur forme
& tous leurs ufages ; il n'en change que
la matiere , les fiennes font de métal.
Il adopte à cette cheville une petite roue
dentelée , dans laquelle engraine une vis
fans fin , furmontée d'un bouton crantelé
qui fert à la mouvoir en tous fens , dont le
mouvement eft quarante fois plus accéléré
que celui de la cheville ; d'où il fuit que
fi , en mouvant cette vis , vous ne lui faites
faire qu'un quarantieme de fon tour , vous
ne haufferez on baifferez la corde que d'une
1600 partie du volume , ou cylindre
de la cheville ; ce qui démontre parfaitement
la précifion & la perfection de ce méchanifme
.
Elle fe meut fi facilement ( cette vis fans
fin ) , que lorfqu'avec la cheville ( qui ne
réfifte qu'en raifon de la tendance de la
corde , & jamais par la caufe de la preffion
ou frottement du bois des trous dans lef
184 MERCURE DE FRANCE.

quels elle agit ) ; que lors , dis-je , qu'avec
la cheville vous avez monté la corde à peu
près au ton que vous défirez ; vous lui donnez
le point de perfection avec le premier
de vos doigts qui fe trouve à portée du
bouton , tandis que de la main droite vous
tirez le fon avec l'archet.
La beauté & l'avantage de cette méthode
font , qu'avec toute la fimplicité poffible
, la cheville conferve tout fon mouvement
propre , fans faire violence à la vis
fans- fin , & que la vis fans-fin fait obéir
la cheville fans effort aux différens &
moindres mouvemens néceffaires , pour
hauffer ou baiffer la corde au degré qui
donne la perfection du ton défiré .
Le fieur Coré , Horloger , Inventeur de
cette cheville qu'il a déja exécutée à la fatisfaction
de plufieurs Connoiffeurs , demeure
à Metz , vis- à- vis la Paroiffe S. Martin .
J'ai l'honneur d'être , & c. D...
Metz , ce 4 Février 1758.
Au moment que j'allois fermer ma lettre
, le fieur Coré m'apporte encore fon
violon , auquel il a ajouté trois nouvelles
chevilles dont le méchanifme dérivé du
premier , eft fimplifié à chacune par gradation
, toujours avec utilité & intelligence :
ainfi les Curieux pourront choifir.
MAR S. 1758. 185
ARTICLE V.
SPECTACLES.
Li
OPERA.
E Dimanche 29 Janvier , l'Académie
royale de Mufique a repréſenté Alcefte
pour la derniere fois . Le mardi 31 , elle a
donné les Amours des Dieux , avec des
changemens dans l'arrangement des actes.
Le premier ( Amymone ) a été fupprimé.
On lui a fubftitué Ariane , qui formoit auparavant
la derniere entrée . Celle de Coronis
a toujours gardé le fecond rang , &
la Provençale a pris la place d'Ariane .
Dans cet acte ajouté , Mlle Arnoud a repréfenté
la jeune Provençale , avec les
graces ingénues de fon âge . Elle n'a dans
fon rôle qu'un feul morceau de diftinction.
C'eſt le monologue ( Mer paiſible ) , où
elle a mis toute l'expreffion qu'il demande .
La preuve du plaifir qu'elle y a fait , eft
l'affluence qui l'a fuivie jufqu'au Carême."
On a continué ce Ballet , ainfi diftribué
jufqu'au mardi 14 Février qu'on a donné
186 MERCURE DE FRANCE.
la premiere repréſentation d'Enée & Lavi
nie , Tragédie. Les paroles font de feu M.
de Fontenelle , & là mufique de M. Dauvergne
, à qui elle fait beaucoup d'honneur.
Les fymphonies & les airs de violon
font de la plus grande beauté . Le troifieme
& le quatrieme actes méritent tous les applaudiffemens
qu'ils ont reçus du Public .
La fête de Bacchus , & celle de Vénus qui
fe fuccedent dans ces deux actes , forment
un contraſte charmant . On eſt tour à tour
enlevé par la vivacité qui anime la premiere
, & enchanté par la volupté qui
regne dans la feconde. La Paffacaille eft
un morceau admirable . Celui de Didon
dans le fecond acte , ne doit pas être oublié.
Il eft du plus grand genre , & chanté
par Mademoiselle Sixce , comme il eft fait
par M. Dauvergne , c'est- à - dire fupérieurement.
Cet éloge n'eft point exagéré : il
eft juftifié par le fuccès . Mlle Sixce réunit
dans ce morceau tous les fuffrages , & redouble
les brillantes efpérances qu'elle a
d'abord données de fon talent. Nous finirons
cet article par un trait de louange
qui la diftingue. Elle a la voix extrêmement
jufte , qualité auffi rare qu'elle eſt néceffaire
dans le chant.
On ne repréſente les Amours des Dieux
que les jeudis.
MAR S. 1758.
187
COMEDIE FRANÇOISE.
Le famedi 28 Janvier , les Comédiens
François ont donné la cinquième repréfentation
du Faux Généreux , après laquelle
l'Auteur a jugé à propos de la retirer.
Il y a dans cette Comédie des fcenes
bien faites , & des détails heureux . C'eſt
dommage que le Faux Généreux tienne à
d'autres caracteres , & n'en foit pas un
lui- même . Nous ofons dire plus : Nous
fommes perfuadés que le titre a nui à la
réuffite , & qu'il eft peut - être le défaut le
plus choquant de la piece . Quoi qu'il en
foit , nous croyons qu'elle est l'ouvrage
d'un homme d'efprit , & que M. le Bret
peut l'avouer fans rougir.
Le Dimanche 29 , un jeune & nouvel
Acteur débuta par le rôle de Darviane
dans Mélanide , & par celui d'Olinde dans
Zénéide. Le mercredi premier Février , il
repréfenta le Marquis dans les Dehors trompeurs
, & le petit - Maître dans la Pupille .
Il a joué fucceffivement dans plufieurs
autres pieces ; mais le rôle de Darviane
eft celui où il a le plus réuffi . Il l'a
rendu avec tout le fentiment & le feu
qu'exige la fituation. On peut dire à fa
188 MERCURE DE FRANCE.
louange qu'il eft bien au théâtre ; qu'il a
l'air décent , le maintien aifé & le gefte
naturel. Il joint à ces avantages celui d'être
fort jeune. Il aura tout le temps de
perfectionner fon jeu , & nous ne doutons
pas qu'avec du travail & de l'application ,
il ne devienne auffi agréable qu'utile dans
l'emploi des feconds Amoureux . Il a débuté
auffi dans le férieux ; il a joué Andronic
dans la Tragédie qui porte ce nomi
Nereftan dans Zaïre , & dans Alzire Gufman
; mais il nous a paru , ainfi qu'au
Public , qu'il étoit plus appellé au comique
noble , qu'au grand tragique , qui demande
plus d'organe & de repréſentation .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens continuent les
repréſentations de la Noce interrompue ,
Parodie d'Alcefte , qui a eu une pleine
réuffite , & de grandes chambrées qui en
font la meilleure preuve , furtout pour les
Acteurs . Elle eft du bon faifeur ( M. Favart
) ; elle a le mérite des anciennes Parodies
, c'est-à- dire qu'elle refpire cette
gaieté franche qui vaut bien la fadeur paftorale
de nos Parodies modernes . Elle offre
d'ailleurs un fpectacle varié , & relevé du
fel de la critique , par l'épiſode du Docteur
MAR S. 1758. 189
Glouteau , dont les ordonnances font autant
de traits fatyriques , décochés fucceffivement
contre les pieces nouvelles de l'année
dont il fe fait lire la lifte. Si cet épiſode,
( 1 ) n'eft pas abſolument neuf , il eft heureufement
rajeuni par des traits du moment .
( 1 ) Il nous a paru une imitation des Spectacles
malades , ancien Opera comique en un acte ,
dans
lequel l'Opera & les deux Comédies viennent confulter
unMédecin étranger, qui avoit alors la vogue.
OPERA COMIQUE.
Le mercredi premier Février , ce Théâtre
a fait fon ouverture par le Peintre amoureux
de fon modele ; Jerôme & Fanchonnette , &c.
précédés d'un Prologue , & fuivis d'un
nouveau Ballet pantomime. La direction
de ce Spectacle a paffé de M. Monet à M.
Favart , fon plus brillant appui ; elle ne
pouvoit tomber en de meilleures mains .
M. Favart en a l'adminiftration conjointement
avec M. Corbi. Son nom feul fait à
ce théâtre l'effet d'une piece nouvelle , qui
a réuffi . Elle y attire l'affluence ..
On y donne actuellement le Docteur Sangrado
, piece nouvelle en un acte , qui a
reçu du Public un accueil favorable . Elle
eft précédée du Diable à quatre , qu'on revoit
toujours avec plaifir .
190 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert du jeudi 2 Février , jour de
la Purification de la Vierge , a été le plus
beau qu'on ait vu depuis long-temps. Mlle
Arnoud y a attiré la foule , ainfi qu'à l'Opera
. La falle étoit pleine à quatre heures
& demie . Elle a chanté un verfet dans
Deus nofter refugium , Motet à grand choeur
de M. Cordeler , qui avoit été précédé
d'une fymphonie . Enfuite M. Vachon a
joué pour la premiere fois un Concerto de
violon avec le plus éclatant fuccès . On a
admiré en lui la grande exécution , & applaudi
le talent fupérieur. On peut dire
de M. Vachon :
Mes pareils à deux fois ne fe font pas connoître ;,
Et pour leur coup d'effai veulent des coups de
Maître.
Mlle le Miere a chanté un petit Moter :
M. Balbaftre a joué fur l'orgue un Concerto
de fa compofition . Mlle Fel a chanté
un petit Motet pour la Fête du jour. Laudate
Dominum , quoniam bonus , Moter à
grand choeur de M. Mondonville , a cou
ronné ce brillant Concert,
7
MARS. 1758. 191
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU LE VAN T.
DE CONSTANTINOPLE , le 12 Décembre .
Tout ce qu'on voit jufqu'ici du nouveau Sultan
promet le regne le plus heureux . Outre les libéralités
faites aux Janiffaires , le Grand Seigneur a
donné cinq cens bourfes , pour libérer une partie
de ceux qui font détenus dans les priſons de cette
Ville .
Il a tranfpiré quelque chofe des intrigues que
certaines Puiffances ont effayé de pratiquer à la
Porte , pour infpirer au Sultan de l'ombrage contre
la Ruffie & la Cour de Vienne . Mais il paroît
que l'on n'a pas réuffi à lui faire prendre le change
, & que ce Prince eft mieux inftruit qu'on ne
le fuppofe,
ALLEMAGNE.
DE HANOVRE , le 18 Janvier.
Les Pruffiens depuis quelque temps avoient
pouffé de Magdebourg à Halberstadt un corps
compofé de fix Bataillons , d'un Régiment de
Dragons & d'un Régiment de Huffards , & la préfence
de ces troupes autorifoit les habitans à refufer
les contributions en argent , & les fournitures
192 MERCURE DE FRANCE.
de grains auxquelles ils s'étoient foumis. D'autre
part , il étoit neceffaire de ravitailler le château
de Regenftein , qui n'avoit plus de vivres quepour
quelques jours. Toutes ces circonstances firent
prendre au Maréchal de Richelieu la réſolution
d'envoyer un fort détachement , pour enlever les
Pruffiens. Il choifit pour cette expédition le Marquis
de Voyer , Maréchal de Camp , qui étoit à
Wolfembuttel , & on lui donna onze Bataillons ,
trente - fix Piquets , deux Régimens de Cavalerie &
un de Huffards , avec quatre cens chevaux qui
étoient revenus de Brunswick. Le 10 , le Marquis
de Voyer raffembla ſes troupes fur le haut Oker ,
en faifant barrer les chemins pour arrêter tout ce
qui pouvoit avertir l'ennemi de fes difpofitions ,
& le même jour à l'entrée de la nuit , il les fit mar.
cher fur trois colonnes . Celle de la droite , aux
ordres du Comte Turpin , étoit compofée du Régiment
d'Infanterie de royal Baviere ; de celui de
Dumoutier , Cavalerie ; de trois cens Huffards en
avant , de quatre compagnies de Grenadiers , &
de douze Piquets venant de Goflar. Elle déboucha
de Schlad en dirigeant la marche par Stapelnbourg
& Dehrembourg , & elle devoit le porter
vers la porte de Halberstadt qui conduit à Quedlinbourg.
La colonne du centre , commandée par
M. le Marquis de Langeron , étoit formée de deux
Bataillons Autrichiens ; du Régiment de Condé ,
Infanterie ; du Bataillon des Grenadiers de Bergeret
, & du Régiment de Cavalerie de Berry. Cette
colonne , précédée par cent Huffards de Turpin ,
déboucha par Ornebourg , & marcha par Ofterwich
& Zillengen , pour fe rendre à la porte
d'Halberstadt , qui eft en face de ce chemin. Elle
avoit quatre pieces de canon & un pétard pour
faire fauter cette porte. La colonne de la gauche ,
анх
MARS. 178. 193
aux ordres du Marquis de Belzunce , confiftoic en
quatre bataillons de fon Régiment , fix compagnies
de Grenadiers , ving:-quatre Piquets , & les
quatre cens chevaux de Brunfwick . Elle partit
d'Achem , & marcha par la digue de Keendam . Sa
deftination étoit de paffer le ruiffeau d'Oltheim
au deffous d'Halberstadt , & d'en aller mafquer la
porte qui va à Groningue.
Ces trois colonnes déboucherent en même
temps à l'heure marquée , & le Marquis de Voyer
marcha avec celle du centre . Cette colonne &
celle de la gauche rencontrerent en chemin des
glaces qui leur cauferent quelque retard ; la troifieme
arriva devant Halberstadt le r au matin.
Les Pruffiens étoient fort tranquilles , parce qu'une
de leurs patrouilles , qui avoit été juſqu'à Öfterwich
, leur avoit rapporté qu'il n'y avoit rien de
nouveau. Mais une feconde patrouille ayant rencontré
l'avant-garde de M. le Comte Turpin , alla
porter l'allarme à Halberstadt , ce qui obligea les
ennemis à l'abandonner précipitamment , & à
laiffer leur hôpital avec beaucoup d'effets dans
cette Ville. Ils évacuerent en même temps Quedlinbourg
, & fe replierent fur Afcherleben pár la
route de la Sala.
Les fruits de cette expédition font d'avoir fait
entrer des vivres pour fix mois dans le château de
Regenftein, & d'avoir tiré d'Halberstadt deux cens
mille écus à compte des contributions que cette
Ville devoit . M. le Marquis de Voyer a fait diftri
buer aux troupes , par forme de gratification
foixante- dix mille rations de pain que les Pruffiens
n'ont pu emporter. Il a fait brûler un magazin
d'échelles préparées , felon toutes les apparen
ces , pour quelque entrepriſe ſecrete. On a de plus
abattu huit cens toifes du mur qui formoit l'en-
.
}
I -
194 MERCURE DE FRANCE:
ceinte d'Halberstadt : on a brifé & brûlé toutes les
portes de la Ville , & tous les pilaftres qui les fou
tenoient ont été détruits.
M. le Marquis de Voyer eft venu ici rendre
compte de toutes ces opérations à M. le Maréchal
de Richelieu. Ila amené avec lui pour ôtage M.
Dudick , homme de grande confidération dans le
pays ; les deux Chefs de la Régence d'Halberstadt ,
deux Référendaires du Clergé , & le principal Négociant
de laVille. Des deux cens mille écus exigés
à compte , la plus grande partie a été payée
Comptant en efpeces , & l'on a de bons effets pour
la fûreté du refte. Enfin , il nous eft encore venu
gratuitement deux mille cinq cens facs de grains ,
fans préjudice des cent vingt- cinq mille facs qut
étoient promis par la convention , dont l'inexécu
zion a été punie.
M.le Comte Turpin a détruit ou enlévé à Quedlinbourg
tous les magazins que l'ennemi y avoit
formés. Peu de jours après , les Pruffiens ont en
core abandonné Acherſleben , & tous les quartiers
qu'ils occupoient dans le pays. Une grande partie
des traîneurs & des prifonniers qu'on leur a faits ,
ant pris parti dans nas Régimens.
DE KONTSGRATZEN BOHEME , le 27 Janvier.
Depuis le départ du Prince Charles , le Maré
chal Comte de Daun continue de faire fes difpo
fitions , tant pour allurer fes cantonnemens &
faire échouer les entreprifes que les Pruffiens
pourroient tenter de ce côté- ci , que pour fe mettre
en état d'agir lui-même à la premiere occafion.
Le Général Comte Nadaftia fon quartier général
è Leitomiffel. L'armée fe renforce tous les jours ;
Le Royaume feulva fournir dix mille-recrues d'Infanterie.
MAR S. 1758 . 195
Sur l'avis qu'on a eu qu'un corps de Pruffiens
étoit en marche pour tenter une irruption dans la
Siléfie Autrichienne , les troupes de Baviere qui
s'étoient jointes au corps du Général Baron de
Marshal , cantonné aux environs de Welwaren ,
ont eu ordre de fe rendre du côté de Brinn en
Moravie.
Nos Croates ont repouffé vigoureuſement près
de Schatzlar vers Libau , un gros détachement de
Pruffiens , & ils ont fait des prifonniers.
Le corps du Général Marshal eſt dans une pofition
fort avantageufe. Il forme une chaîne qui
s'étend depuis Leitmeritz le long de l'Eger jufqu'à
Saatz ; enforte qu'il peut aifément fe porter en
force fur l'Elbe , & de tel autre côté où il fera
néceffaire.
Nous attendons inceffamment la garnifon de
Lignitz , qui eft en marche pour nous rejoindre.
Quatre mille Croates , à ce qu'on affure , le
font fait jour à travers l'armée ennemie, près do
Breslau , & ont pris la route de Pologne.
La garnifon de Schweidnitz a fait le 13 de Janvier
une vigoureufe fortie fur les troupes Pruffiennes
qui bloquent cette Place. Les ennemis y
ont perdu bien du monde , & le détachement de
la garnifon y eft rentré avec beaucoup de prifonniers
, de vivres , de bagages & de beftiaux.
Les Pruffiens ont fait du côté de Gratz en Styrie
une tentative qui a échouée. Le 15 , vers une
heure après midi , les ennemis au nombre de dixhuit
cens hommes d'Infanterie , & de deux mille
trois cens hommes, tant Cavalerie que Huffards ,
fe mirent en mouvement. Leur avant- garde qui
venoit de Schmirowitz , s'avança jufqu'à une métairie
dont elle s'empara fans peine . Le.refte des
Pruffiens qui s'étoit formé fur la montagne , la
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
defcendit en même temps , & tous enſemble' ils
attaquerent une brafferie fituée au bas de cette
montagne , & qui ferme de ce côté-là l'entrée de
Grátz . Ils avoient laiffé derriere eux fur la hauteur,
de l'artillerie qui , en les protégeant , foudroyoit le
front de l'attaque . Auffi- tôt que M. le Marquis de
Ville , Lieutenant-Général qui commande à Gratz,
avoit vu l'ennemi s'ébranler , il avoit envoyé ordre
au Colonel Simbshon de foutenir la braſſerie . Cet
Officier en conféquence fit occuper par quelques
troupes un jardin , qui eft au deffus de cette brafferie
, & il y plaça du canon qui fut fi bien fervi ,
qu'après une attaque qui dura plus d'une heure ,
les Pruffiens furent forcés de prendre la fuite &
de regagner la montagne. On les pourſuivit autant
qu'il fut poffible , & on leur tua encore ou on leur
bleffa une trentaine d'hommes. Cette retraite précipitée
fe fit avec tant de confufion , qu'ils abandonnerent
leurs morts & leurs bleffés . Leur perte ,
ycompris quelques prifonniers qu'on leur a faits ,
peut fe monter à peu près à quatre cens hommes.
Les Impériaux , de leur côté , n'ont eu que trenteun
bleffés & huit morts. Les Pruffiens qui étoient
partis de Troppau à fix heures du matin , n'y font
rentrés qu'à huit heures du foir : ils n'avoient
laiffé dans cette Ville qu'environ deux cens
hommes.
:
Sur quelques mouvemens faits par les Pruffiens
du côté de la Moravie , & vers les frontieres de la
Hongrie , on a détaché le Général Gaftheim avec
fix mille hommes pour occuper les gorges de Jablunka.
Les Hongrois des Cercles limitrophes
ont en même temps reçu ordre de fe tenir prêts à
monter à cheval au premier avis .
Les exactions que les Pruffiens font dans la Siléfie
Autrichienne , font fi exhorbitantes ; qu'une
MAR S. 17,8 . 197
grande partie des habitans déferte le pays . On
affure que la feule ville de Troppau a été taxée
quatre- vingts mille écus .
DE BREME , le 16 Janvier.
,
M. le Maréchal de Richelieu ayant des avis fûrs .
que les Hanovriens , non contens d'avoir enfreint
la convention de Clofterfeven en renouvellant .
les hoftilités qu'ils s'étoient engagés de ceffer
vouloient encore s'emparer de la ville de Brême, ce
qui nous auroit empêché de foutenir les quartiers
du bas- Aller , & nous auroit ôté la communication
avec l'Ooft - Frife , envoya ordre à M. le Duc
de Broglie de les prévenir. En conféquence cet
Officier Général fit marcher hier un détachement
au village de Hoffelhaufen , pour contenir les ennemis
qui s'y étoient préfentés ; & fur le foir , il
fit fommer les Magiftrats de Brême de recevoir les
troupes de Sa Majefté dans leur Ville . Après une
négociation qui dura jufqu'à dix heures , on lui
remit une porte qui fut occupée par fix compagnies
de Grenadiers . Ce matin M. le Duc de Bro-,
glie eft entré dans la Ville à la tête d'une compagnie
de Grenadiers , pour en impofer à la populace
, qui s'étoit ameutée devant la maifon de.
Ville , pendant que l'on travailloit au logement .
des Troupes. Le tumulte ayant été appaifé par fes
foins , la Garnifon eft entrée , & le logement s'eft.
fait fans aucune difficulté . Le Baron de Wormfer ,
Brigadier d'Infanterie eft refté dans la Ville poury
commander.
Accord fait entre M. le Duc de Broglie & les
Magiftrats de Brême.
Article Premier Comme l'occupation de la
Ville eft faite au nom de Sa Majefté Impériale ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
il s'entend qu'Elle ne fera aucun préjudice à la
liberté & immédiatéité de la Ville & du territoire
y appartenant , & à fes privileges.
Réponse. L'infraction de la Convention de Clofterfeven
étant la ſeule raiſon qui oblige M. le Maréchal-
Duc de Richelieu à s'emparer de la Ville
de Brême , elle ne doit point douter que fa liberté
immédiate & celle de fon territoire , ainfi
que fes privileges , ne foient confervés par Sa
Majefté Impériale.
Article IF. Conféquemment , le Gouvernement ,
la Religion & fon exercice dans les Eglifes Réformées
, ainfi que dans le Dôme , le Commerce ,
tant par terre que par eau l'Etat Politique ,
Eccléfiaftique & Militaire de la Ville , ne fouf
friront aucun changement.
"
Réponse . Accorde. Il fera même donné des
Gardes les jours de Fères , pour la tranquillité
du Service , toutes les fois qu'elles feront de
mandées.
Article III. Les Paffeports donnés par le Sénat,
tant pour les perfonnes que pour les marchan
difes & les hardes , feront refpectés .
Réponse. Accordé.
Article IV. Les fortifications de la Ville de
iheureront en létat préfent , fans aucun changement.
Réponfe. Si on y fait quelques changemens ,
ce fera plutôt pour les améliorer,
Article V. L'Arcenal de la Ville , fes muni
tions , les canons , les magazins à poudre & à
bled , & les attirails de guerre appartenant à
la Ville , refteront entiérement & pleinement à la
Ville.
Réponse. L'Arcenal , les munitions , les canons ,
les magazins à poudre & le magazin à bled , refte
MARS. 175.8. 199
-
ront à Meffieurs de la Ville . Les clefs de l'Arcenal ,
ainfi: que celles des magazins , feront entre les
mains de MM . les Magiftrats : on y mettra feulement
des Gardes , pour la fûreté de ce qui y eft
renfermé.
Article VI. La Ville fera difpenfée de loger des
Troupes Françoifes , qui y monteront la garde
conjointement avec celles de la Ville.
Réponse. On ne logera dans la Ville que la
quantité de Troupes néceffaires pour la fûreté , &
les Magiftrats peuvent être certains que toutes les
précautions feront prifes pour que les logemens
ne foient point à charge.
Article VII. On cédera une ou deux portes
de la Ville aux Troupes Françoifes , qui y montesont
la garde conjointement avec celles de la
Ville.
Réponse. Les Troupes Françoifes monteront la
garde aur portes conjointement avec les Troupes
de la Ville , mais à toutes les portes .
Article VIII. Auffi - tôt que la fituation préfente
des deux armées dans notre voisinage changera les
poftes , les fauxbourgs & le territoire de la Ville
ferant évacués fans aucune prétention ou exécution
, fons quelque prétexte que ce foit.
Réponse. Accordé, dès que les raifons de guerre
ne le demanderont plus. Cet article répond en
mêmetemps à celui qui fuit.
Article IX. Les portes de la Ville , les fauxbourgs
& le territoire feront évacués dans le cas
où le Général de l'armée Françoiſe donnera une
Déclaration qui portera qu'il ne veut plus occuper
la ville de Brême, & qu'il la laiffe jouir de la neu
tralité.
Réponse. Répondu par l'article précédent.
Article X. On ne demandera à la Ville ni por
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
tions , ni rations , ni fubfiftances , ni chauffage ;
tout fera payé en argent comptant , fans forcer la
Bourgeoifie à la livraiſon.
Réponse . Tout fera payé en argent comptant
par les Officiers . Pour ce qui eft du chauffage , il
fera néceffaire que les hôtes y pourvoyent , juſqu'à
ce qu'on ait pu faire prendre des arrangemens
par les Commiffaires.
Article XI. Une exacte difcipline fera obfervée.
parmi les Troupes qui feront dans la Ville , dans
les fauxbourgs & le territoire.
Réponse. La meilleure & la plus exacte fera obfervée
; je leur en donne ma parole d'honneur .
Article XII. Leurs Majeftés Impériale & très-
Chrétienne voudront bien procurer la fûreté du
commerce , & garantir la Ville & fon territoire à
la paix prochaine en pleine liberté & immédiatéité
, & Elles ordonneront qu'elle foit dédommagée
de tout ce qu'elle a fouffert pendant cette
guerre.
Réponse. Accordé .
Article XIII. On n'établira dans la Ville ni
dans les fauxbourgs aucun hôpital.
Réponse . Accordé. On établira feulement dans
un des fauxbourgs un hôpital ambulant , pour
donner les premiers fecours aux malades & bleffés
, qu'on fera tranfporter enfuite dans les hôpitaux
de Hoya ou de Verden. Signé , le Duc de
Broglie.
" Au nom du Sénat , D. Smidt , L. Groning , J.
de Meinertshagen , J. Nonnen.
Au nom de la Bourgeoifie , F. H. Kroft , H.
Meyer , Pierre Wichelhaufen , André , J. Trevi-
Sanus.
MA RS. 1758. 201
DE HAMBOURG , le 28 Janvier.
1
2
Toutes les lettres de Léipfick & de Drefde ne.
parlent que des contributions dont l'Electorat de
Saxe eft accablé . Voici le réſultat de ces lettres .
dont on laiffe aux événemens à conftater l'exactitude.
La feule Ville de Léipfick , qui a déja payé
au Roi de Prufle , en efpeces , onze tonnes d'or ,
c'est-à-dire onze cens mille écus , ( fans ce qui lui
en a coûté pour les quartiers & pour l'Hôpital des
Pruffiens, ) a reçu ordre de fournir encore , au plus
tard à la fin du mois , la fomme de huit cents
mille écus , fous peine d'exécution militaire ; ce
qu'on a de la peine à concilier avec la promeffe ,
donnée par écrit de la part du Roi de Pruffe , que
cette Ville , après avoir fatisfait au paiement des
trois cents mille écus éxigés d'elle au mois d'oc
tobre dernier , feroit exempte de toutes autres
contributions . Il eft vrai que cette impofition eft
faite à titre d'emprunt ; mais elle doit être repartie
für les Négocians & les Bourgeois , principalement
fur les Catholiques Romains qui ont déja
contribué aux premieres.
On a fignifié en même temps à la Nobleffe de
Saxe des ordres précis de payer , fans autre délai
le don gratuit de fix cents mille écus qui lui a été '
demandé dès l'année derniere ; & il faut que le
paiement de cette fomme foit fait en trois termes
égaux , dont le dernier eft fixé au 15 février prochain.
L'affemblée des Etats de Saxe convoquée à
Léipfick , n'a encore rien réglé par rapport à l'ad-"
miniſtration des revenus de l'Electorat. Cependant
le Directoire de Torgau a confifqué depuis pen'le
Baillage de Barby qui eft affermé , & le fcellé a
été mis fur les greniers & les magafins publics.
L V
202. MERCURE DE FRANCE
Les exécutions militaires recommencent dans le
Cercle de Mifnie , pour les fournitures de froment
que les Pruffiens en exigent. On ſe ſert de la même
voie pour le recouvrement de tous les deniers
de la Stuer, qui font reftés entre les mains des Redeveurs
particuliers . Le cercle de Neuftadt eft obligé
de fournir , pour les Troupes du Maréchaf
Keith, cent foixante- cinq mille mefures de farine,
& cinquante- cinq mille cinq cens rations. Enfin
le chapitre de Merfebourg eft taxé à foixante- dix
mille écus , fans avoir pu obtenir de modération.
DE FRANCFORT , le 25 Janvier.
Un détachement Pruffien de cent cinquante
hommes , commandé рак le Partiſan Meyer , arriva
le 20 de ce mois à Niſchwitz , châtean appartenant
au Comte de Brulh , premier Miniftre :
de Sa Majefté Polonoife. Ce Partifan fit auffi-tôt
fonner le tocfia , pour affembler les Payfans du
Village & des environs ; enfuite il leur ordonna ,
fous peine d'exécution militaire , de fer rendre le
lendemain au château , avec des hâches , des -leviers
, des pelles & autres inftrumens ſemblables.
Ces ordres donnés , le détachement s'occupa le
refte du jour & toute la nuit à démeubler les appartemens
, ce qui ne fe fit pas fans pillage. Le
lendemain 21 , plus de deux cents Payfans s'étant'
rendus à l'heure marquée au château , le Partiſan
Meyer les obligea d'en brifer toutes les portes &
fenêtres , d'enfoncer les plafonds & les planchers ,
d'abattre les toits , de renverfer les efcaliers , les
cloiſons , les murs intérieurs , &c. ce qu'il fit faire
avec tant d'activité , qu'en moins de fix heures il
ne refta que la carcaffe du bâtiment . L'orangerie
& les jardins furent traités de même. Toutes les
allées furent coupées , les charmilles détruites ,
MAR S. 1758. 203
les bofquets & les paliffades arrachés ou brûlés ,
& plufieurs milliers d'arbres fruitiers fciés à un
demi- pied de terre. Après la deftruction da chatdau
, on alla piller les fermes & leurs dépendances
. qui ne furent garanties d'une ruine totale
qu'en payant fept mille florins au Partifan. Tous
les effets du château ont été conduits à Halle.
Le même jour, le magnifique château de Pforten
, dans la Luface , appartenant encore au Comte
de Brulh , fut mis au même état que celui de
Nifchwitz , par un détachement de Huffards dur
Régiment de Seckely.
DE DANTZICH , le 26 Janvier.
La marche des Ruffiens eft certaine. Uhe colonne
de leurs troupes d'environ dix mille hommes
, aux ordres du Général Romanzow , a paſſe
Tilfit & s'eft portée für Konigfberg. On affure
même que la garnifon de cette Ville , ainfi que
celle de Pillau , s'eft retirée , après avoir encloué
le canon qu'elle n'a pu emporter , & que les Magiftrats
de Konigsberg ont député au Général Fermer,
pour régler la Capitulation. On ajoute que
les Ruffiens obfervent partout la plus exacte difcipline.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
L29 du mois de Janvier , M. le Comte de Clermont
, Prince du Sang , prir congé du Roi , de
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
la Reine & de la Famille Royale , pour aller prer
dre le commandement de l'armée du Roi à Hanovre.
Le 2 de Février , fête de la Purification de la
Sainte Vierge , MM. les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint Eſprit , s'é→
tant affemblés vers les onze heures du matin dans
le cabinet du Roi , Sa Majefté tint chapitre , &
nomma Commandeur de fes Ordres , M. l'Abbé
Comte de Bernis , Miniftre & Secrétaire d'Etat au
Département des Affaires Etrangeres . Le Roi fortit
enfuite de fon appartement , pour aller à la
Chapelle. Sa Majefté , devant laquelle les deur
Huifiers de la Chambre portoient leurs Mafes ,
étoit en manteau , le Collier de l'Ordre & celui
de la Toifon d'Or pardeffus. Elle étoit précédée
de Monfeigneur le Dauphin , de MM . le Duc
d'Orléans , le prince de Condé, le Comte de Charolois
, le Prince de Conty , le Comte de la Marche
, le Comte d'Eu , le Duc de Penthievre , &
des Chevaliers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Le Roi affifta à la bénédiction des cierges &
à la proceffion qui fe fit dans la Chapelle ; & la
Grande Melle fut célébrée par l'Abbé Gergoy ,
Chapelain Ordinaire de la Chapelle - Mufique. Sa
Majefté fut reconduite à fon appartement en la
maniere accoutumée.
Il a été rendu le 29 décembre dernier une ordonnance
par laquelle « Sa Majesté accorde une
» amnistie générale à tous les Officiers- Mariniers
» & Matelots qui auront défertés , tant de fes Vaif-
>> feaux & autres Bâtimens , que des Ports & Arfenaux
de marine , à condition néanmoins , pour
>> ceux d'entre lefdits Officiers- Mariniers & Ma-
> telots qui feront dans le Royaume & dans les
Iles Françoifes de l'Amérique , qu'ils fe préMARS.
1758. 205.
fenteront aux Commiffaires de la Marine , &
>> autres Officiers chargés du détail des Claffes des
>> Matelots , quinze jours après la publication de.
» la préſente Ordonnance dans les lieux où ils fe
>> trouveront ; & pour ceux qui feront dans les
» Pays Etrangers , qu'ils fe préfenteront pareille-
>> ment aux Confuls François & autres Officiers
commis par Sa Majefté dans lefdits Pays , & ce
» dans le terme d'une année , à compter du pre-
» mier février prochain , que ladite Ordonnance
» aura été publiée dans ce Royaume , pour y être
» renvoyés par lefdits Confuls avec une conduite ,
» fous la charge de fe repréſenter immédiatement
» après leur retour dans le Royaume , devant les
» Commiffaires de la Marine , & autres Officiers
» chargés du détail des claffes . »
M. l'Evêque Duc de Laon a pris congé du Roi
& eft parti le 9 février de Paris , pour fe rendre
à fon Ambaffade à Rome.
La place de Major des Gardes du Corps , dont
M. de Sufy a donné fa démiffion , a été accordée
par le Roi à M. de Monmort.
Le Roi a accordé le grade de Maréchal de Camp
de fes armées à M. le Prince de Condé & à M. le
Comte de la Marche.
Le Roi vient de nommer M. de Chevert Lieu →
tenant- Général , Grand- Croix de l'Ordre de Saint¹
Louis , & lui a accordé une gratification annuelle
de mille écus , en attendant qu'il jouiffe de la pen-'
fion fur l'Ordre , attachée à cette décoration. Sæ
Majeſté a encore ajouté à cette grace quatre mille
livres de penfion fur le Tréfor Royal , en atten--
dant qu'il foit pourvu du gouvernement qu'elle-
Jai promet d'efpérer .
On a célébré le 11 de ce mois , dans l'Eglife de
la Paroifle du Château , pour le repos de l'ame de
206, MERCURE DE FRANCE.
Madame Henriette de France , le ſervice fondé
par Monfeigneur le Dauphin. Ce Prince , Madame
la Dauphine , Madame Infante , Madame , &
Meldames Victoire , Sophie & Louiſe , y ont aſfifté
.
Le ſervice annuel fondé par le Roi dans l'Abbaye
Royale de Saint Denis pour Madame Henriette
de France , y fut célébré le 13 avec les cérémonies
ordinaires . L'Evêque de Meaux , premier
Aumônier de Madame,y affifta, ainſi que Ma
dame la Ducheffe de Beauvilliers , Dame d'Honneur
, M. le Baron de Montmorency , Chevalier
Honneur , M. le Duc de Saint-Agnan , & plufieurs
perfonnes de diftinctions .
Nous apprenons de Provence que le froid y a
été exceffif pendant plus d'un mois , quoiqu'on y
ait joui du plus beau foleil. La Durence & le Rhỗ-
ne ont été pris d'une telle force , que les voitures
les plus pefantes ont roulé fur la premiere , & que
la feule largeur du Rhône a empêché de tenter le
même paffage fur fes glaces.
BÉNÉFICES DONNÉS.
M. l'Evêque de Troyes que le Roi avoit nommé
à l'Evêché d'Aire , ayant fupplié Sa Majefté
de trouver bon qu'il n'acceptât point ce Siege , &
qu'il fe démît de l'Evêché de Troyes , a été nommé
à l'Abbaye de Notre Dame de Cherlieu ,
Ordre de Citeaux , Diocefe de Befançon. Sa
Majefté a auffi nommé à l'Evêché d'Aire , M.
l'Abbé de Raigecourt , fon Aumonier ; à l'Evêché
d'Orléans , M. l'Evêque de Digue ; à l'Evêché
de Digne , M. l'Abbé du Quaylar , Archidiacre
& Grand - Vicaire de ce Dioceſe , & à l'Evêché
MARS. 1738. 207:
'de Troyes, M. l'Abbé de Cicé , Grand- Vicaire)
du Diocefe de Bourges.
MESSIKE
MORTS.
"
(FSS FRB Louis -Hector , Comte de Gelas - Voifins
, Marquis d'Ambres , Vicomte de Lautrec
Baron des Etats de Languedoc , Brigadier des Armées
du Roi, mourut à Touloufe le 28 Décembre
dans fa quatre- vingt- troifieme année.
Meffire N. de la Borffiere , Abbé Commendataire
de l'Abbaye royale de Longway , Ordre de
Prémontré , Diocefe de Rheims , & ci - devant
Coadjuteur du Grand-Maître du college de Navarre
, eft mort dans la ville de Kimper , le 14 Janvier
, âgé de foixante-feize ans .
Meffire Baillard , ancien Inſtituteur des Enfans
de France, Doyen de Sorbonne, Abbé de l'Abbaye
royale de la Buffiere , Ordre de Cîteaux , Diocefe
d'Autun , eft mort à Paris le 22 , âgé de 84 ans.
Meffire Palerne , Abbé de la Cafe - Dieu , Ordre
de Prémontré , Dioceſe d'Auch , eft mort le même
jour en cette Ville dans fa foixante- unieme année.

Meffire de Cotte , Chanoine de l'Eglife de Paris ,
Abbé des Abbayes de Lonlay , Ordre de S. Benoît ,
Congrégation de S. Maur , Diocefe du Mans , &
de S. Severin , Ordre de S. Auguftin , Diocefe de
Poitiers , & Prieur de Notre - Dame de Baillon ,
dépendant du Prieuré de S. Martin des Champs ,
Dioceſe de Beauvais , eft mort auffi dans cette-
Ville le 24 , âgé de foivante- dix ans.
Le 25 Janvier 1758 , mourut à Lille en Flandre,
de la petite-vérole , Damoifelle Alexandrille-
Victoire Pajot- du Roulle , âgée de 19 ans , fille der
Chriftophe Pajot , Ecuyer , Commiffaire des
208 MERCURE DE FRANCE.
Guerres , Directeur des Poftes de ladite Ville , &
de Dame Marie- Françoiſe Benier. Cette jeune perfonne
poffédoit les graces & tous les talens néceſ- .
faires pour bien réuffir dans le monde. Elle eft
généralement regrettée.
Meffire N. de Saint - Pierre , Archidiacre de
Rouen , Abbé Commendataire de l'Abbaye royale
du Treport , Ordre de S. Benoît , même Dioceſe ,
eſt. mort à Rouen le 30.
Mellire N. de Saint- Exuperi, Doyen de l'Eglifede
Paris , Abbé Commendataire de l'Abbaye de
Saint Denis , Ordre de Saint Auguftin , Dioceſe
de Rheims , eft mort en cette Ville le premier Fé- ·
vrier , âgé de cinquante- cinq ans.
ADDITION
A LA PARTIE FUGITIVE
Vers du R. de P. à M. de V.
CROYEZ que fi j'étois Voltaire ,
Et particulier comme lui ,
Me contentant du néceffaire ,
Je verrois voltiger la fortune légére ,
Et m'en mocquerois aujourd'hui,
Je connois l'ennui des grandeurs ,
Le fardeau des devoirs , le jargon des flatteurs ,
Ces miféres de toute efpece
Et ces détails de petiteffe ,
Dont on eft accablé dans le fein des honneurs s
Je méprife la vaine gloire;
MAR S. 1758: 209
Quoique Poëte & fouverain ,
Quand du cifeau fatal terminant mon deftin ,
Atropos m'aura vu plongé dans la nuit noire ,
Qu'importe l'honneur incertain
De vivre après ma mort au temple de mémoire !
Un inftant de bonheur vaut mille ans dans l'hif- .
toire .
Nos deftins font- ils donc fi beaux ?
Les doux plaifirs de la molleffe ,
La vive & naïve allegreffe
Ont toujours fui des Grands la pompe & les faifceaux
:
Nés pour la liberté leur troupe enchantereffe ,
Préfere l'aimable pareffe
Aux aufteres devoirs guides de nos travaux.
Ainfi la fortune volage
N'a jamais caufé mes ennuis ;
Soit qu'elle me flatte ou m'outrage ,
Je dormirai toutes les nuits
En lui refufant mon hommage .
Mais notre état nous fait la loi ,
Il nous oblige , il nous engage
A meſurer notre courage
Sur ce qu'exige notre emploi.
Voltaire dans fon hermitage
Dans un pays dont l'héritage ,
Eft fon antique bonne foi ,
Peut fe livrer en paix à la vertu fauvage ,
Dont Platon nous marqua la foi :
210 MERCURE DE FRANCE:
Pour moi , menacé du naufrage ,
Je dois , en affrontant l'orage ,
Penfer , vivre & mourir en Roi,
AVIS.
BAU Royale du fieur Dardel , ancien Echevin
de la ville de Chamberry, approuvée par Meffieurs
les Médecins de ladite ville , qui en ont vu des
effets furprenans , & par feu Monfieur Dodart ,
premier Médecin de Sa Majefté Très-Chrétienne.
Ladite approbation renouvellée par brever de
Monfieur Chicoyneau , Confeiller ordinaire du
Roi , en fes confeils d'Etat , & premier Médecin
de Sa Majefté , fuivant le brevet & privilege du
20 Septembre 1750 , & confirmée par Meffieurs
de la Commiffion Royale de Sa Majefté. Voici
fes vertus & fon uſage.
L'expérience a fait connoître que cette Eau eft
très-bonne pour les maux d'eftomac provenant
de foibleffe & relâchement , ceffation de chaleur
naturelle : la doſe eſt de deur bonnes cuillerées à
café , dans une cuillerée de vin. L'on en peut ufer
fréquemment , fuivant les befoins.
Elle eft merveilleufe pour les indigeſtions provenantes
de plénitude . Elle aide à la coction , en
en prenant de même deux cuillerées à café , dans
une cuillerée de vin , & même plus grande quan..
tité , fi le mal continue.
Elle guérit les coliques venteufes & bilieufes
en en prenant deux cuillerées à café , moitié de
vin : on s'en frotte auffi le ventre dans les grandes
douleurs. On en peut donner aux enfans jufqu'à
fix gouttes , & autres plus avancés en âge , à proportion
; & fi le mal réfifte , on continuera d'en
prendre par intervalle.
MAR S. 1758. ΣΙΓ
Elle agit puiffamment dans les fyncopes , dé
faillances , évanouiffemens , en en prenant la
quantité ci-deffus , fi le cas le requiert.
Elle est très-bonne pour les maladies du cerveau
, telles que les vertiges , affections foporeufes.
Elle foulage les maux de tête , fortifie le cerveau
, en s'en frottant les tempes , & en en prenant
par les narines .
Elle eft fouveraine dans les accidens d'apoplexie
; elle ranime les efprits , en en prenant
trois cuillerées à café , avec . autant de vin , &
même pure dans les accidens violens : l'on réitérera
la dofe ,fuivant que le cas exige.
Elle facilite les accouchemens ; elle donne
des forces aux femmes , lorfqu'elles font épuisées
par les efforts qu'elles ont faits ; elle les ranime ,
en en prenant une cuillerée à café , & autant de
vin : on continuera d'en donner fuivant le befain.
Elle eft fort bonne pour la paralyfie , le rhumatifme
, en s'en frottant la partie affligée , & y tenant
deffus un linge blanc , mouille dans ladite
eau , de laquelle l'on prendra deux cuilleres à
café , dans une cuillerée de vin .
L'on peur s'en fervir pour les plaies fimples ,
contufions , mettant ladite eau avec du vin , y
trempant un linge que l'on mettra deffus, humec
tant de temps en tenips.
Elle guérit auffi les tranchées des chevaux , en
en en donnant la moitié d'une bouteille avec autant
de, vin .
L'expérience fera mieux connoître les qualités
& fes vertus.
Le Public eft averti que le fieur Dardel ne mettra
plus fon cachet au col de la bouteille , attendu
que plufieurs Particuliers l'ont contrefait ,
212 MERCURE DE FRANCE
même que fon Eau , mais qu'il mettra fon nom
figné de fa main fur ladite bouteille , de même
qu'il fe trouvera mis au bas de fon imprimé.
Cette Eau fe vend au Bureau du fieur Bertaut ,
Marchand Limonadier , rue Saint Antoine , au .
coin de la rue Percée , à Paris . Le prix eſt de 40
fols.
AUTRE.
Les fieurs Stoucrad & compagnie , ci- devant
logés dans la maifon de M. Titon , rue Montreuil,
continuent la fabrique des toiles dorées & argentées
à deffein , imitant les étoffes riches de France
, des Indes , de la Chine , & les damas de toutes
fortes de couleurs. Ces toiles font très-propres
pour tapiffer des antichambres , falles à manger ,
garde- robes & cabinets ; on en fait des paravents
& des écrans leur éclat eft auffi brillant , que
leur folidité reconnue. Nous pouvons l'attefter
par expérience. Il demeure rue de Charenton , à
l'hôtel de Gournay , la derniere porte cochere à
gauche , en entrant par la porte Saint Antoine.
AUTRE.
LE fieur Prudhomme , Marchand , rue des Lombards
, vis-à-vis celle des cinq diamans , à la Prudence
, à Paris , donne avis qu'il lui eſt arrivé un
affortiment de très- beau papier des Indes , peint
des différentes grandeur & fonds , propre pour tapifferies
, deffus de portes , écrans & paravents ,
& qu'il eft afforti dans ces fortes de papiers , de
façon à ne laifler rien à déflrer.
MARS. 1758.
213
AUTRE.
M ADEMOISELLE Feloix , qui demeure rue &
fauxbourg Saint Jacques , dans une maifon à porte
cochere , entre les Feuillantines & les Bénédictins
Anglois , au fond de la cour , a une collection de
3600 pierres de compofition de couleurs différenimitant
les pierres fines , & repréſentant divers
fujets exécutés d'après les pierres antiques
gravées , qui font dans le cabinet du Roi , & chez
plufieurs Princes François & Etrangers . Le prix
defdites pierres eft depuis une livre jufqu'à trois livres.
En lui envoyant des cachets ou des armes
gravés , elle en tire des copies de différentes cou-
Teurs , qu'elle vend liv. S'il fe trouve quelque
curieux qui veuille faire acquifition de cette collection
entiere , elle s'engagera à lui enfeigner la
compofition de fes pierres , & la maniere de les
travailler.
AUTRE.
LE fieur Maillard , Marchand d'eftampes ; demeurant
rue Saint Jacques , la deuxieme grande
porte au deffus de la rue des Noyers , donne avis
qu'il a une fuite de cent planches fur divers fujets
de dévotion , de morale , &c. Il vient d'exécuter
de nouveaux emblêmes en forme d'étrennes &
d'almanach , pour chaque mois de l'année , propres
à orner un almanach : le tout orné de vignettes
gravées & enluminées avec foin. Il continue
de peindre toutes fortes de papiers à vignettes
214 MERCURE DE FRANCE.
& différentes fleurs : comme auffi d'exécuter towtes
fortes de vignettes & caracteres. Il entreprend
à noter des livres d'Eglife.
AVIS de l'Auteur du Mercure au fujet du
Choix des Anciens Mercures.
Nous ne pouvons plus cacher à nos
Lecteurs que les neuf volumes du Choix
des meilleures pieces tirées des anciens Mer
cures , avec un extrait du Mercure François,
qui ont paru , ne font pas notre ouvrage
M. de Baftide en eft lui feul l'Auteur , &
va continuer cette collection avec des augmentations
telles qu'elles font annoncées
dans l'Avis qu'il a publié par la voie des
petites Affiches , & auquel nous foufcrivons.
Il n'y a qu'un feul article à corriger,
c'eft le dernier où il eft dit que le nouveau
Choix fe délivrera chez M. de Baftide. Il
continuera toujours à être diſtribué au
Bureau du Mercure de France , chez M.
Lutton.
J'ai
APPROBATION.
215
’Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Mars , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 27 Février 1758. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
V ERS à Madame L. G. N.
page s
24
Le Verre naturel , ou les Conferves , Conte ,
Epître à M. C... l'aîné ,
Suite de M. de Fontenelle ,, & c. 27
44
Epître à M. Legat- de Furcy, Maître de Mufique &
de Claveffin ,
Epitaphe de la Chate de M. de ... Greffier honoraire
du Parlement de ... par M...
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Mort de Guil
45
ST lot ,
48
49
Epître à M. Chaumont-de la Galaifiere , &c.
Menuet de l'Opera d'Hippolyte & Aricie , Parodie
,
55
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure du mois de Mars ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
56
58
19
ART. II. NOUVELLES . LITTERAIRIS;
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux;
Lettre à l'Auteur du Mercure,
61
65
116
Précis de la Démonſtration de la Propriété de la
Liqueur fondante de M. Dienert , Médecin , 85
Lettre à Auteur Mercure , 93
Programme de l'Académie de Bordeaux , 106
109
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Hiftoire. Divorce de l'Hiftoire & de la Fable. Differtation
critique du P. Féijoo , & c.
Médecine. Lettre de M. Defbreft , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier , à M. Mau-
Aatre , Docteur en Médecine de la même Univerlité
,
Mufique,
ART. IV . BEAUX-ARTS.
128
153
Peinture. Lettre de M. Roy à M. de R... fur la
Perfpective linéaire du Docteur Taylord , 154
Gravure ,
Optique ,
178
179
Méchanique. Lettre à l'Auteur du Mercure , 180
Opera ,
ART. V. SPECTACLE S.
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
Opera Comique ,
Concert Spirituel ,
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
Bénéfices donnés ,
Morts ,
Nouvelles de la Cour , de Paris &c ,
Addition à la Partie fugitive ,
Avis divers ,
La Chanson notée doit regarder la page 59.
De l'Imprimerie de Ch . Ant. Jonbeit.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le