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1757, 08
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MERCURE
DE
FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
AO
UST. 1957.
Diverfité, c'eft ma devife. La Fontaine .
Chez
Cochin
Filuxinve
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
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MONACENSIS.
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LE Bureau du Mercure est chek M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ;
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ;
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour ſeize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles ont
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port .
Celles qui auront des occafions pour lefaire
venir , ou qui prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mer
cure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
A ij
On Supplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
resteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfervera
de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Estampes & Mufique à annoncer .
d'en marquer le prix.
,
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainsi que les Livres
, Estampes & Mufique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM . Feffard & Marcenay.
อ ออ ออ ล
MERCURE
DE FRANCE.
A O UST. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PAPILLON ,
IDYLLE, par M. Chauvel , Avocat.
Agreftes tina ( res obfervata Colonis )
Ferali mutant cum papilione figuram.
ENFANT INFANT gâté de la nature ,
Ovid. Met,
Qui , fous les couleurs de l'Iris ,
Défiez la riche parure
De nos Coquettes de Paris ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Idole des filles de Flore ,
Rival fémillant des amours ,
C'eft pour vous , Papillon , qu'on demande à
l'Aurore
De fes pleurs l'utile fecours.
Graces à la métamorphofe ,
L'oeillet vous envie à la rofe ,
Et cherche, en étalant fa tige & fes couleurs,
De fixer votre goût , d'épuifer vos faveurs.
Mais quelque fûr que foit l'empire
Que vous exercez fur les fleurs ,
Quelque plaifir qu'on trouve à fubjuguer les
coeurs 2
Ce n'eft point par-là que Thémire (1 )
Vous applaudit & vous admire .
Hélas ! d'une vaine beauté
J'ai pefé les vains avantages :
Soins amoureux , tendres hommages
Dont s'honoroit ma vanité ,
Otez-moi vos douceurs, je reprends mes fuffrages.
Ce qui me charme en vous , Papillon trop heureux
,
C'eft lorfque je vous vois docile à la nature
Qui , par le fûr effet de fes magiques jeux ,
Refond votre rampante allure ,
Et donne un tour avantageux
A votre légere ftructure ,
( 1 ) L'Auteur céda à de bonnes raisons , quand
il fe masquafous le nom d'une femme.
A O UST. 1757. 7
Saifir d'abord les goûts , les airs , le ton
De votre nouvelle famille ,
Prendre l'effor fans guide & fans leçon
Dépouiller en tout la chenille ,
Et n'avoir rien que d'un vrai Papillon .
Loin des faules , d'une afle aifée
Cédant à de nouveaux defits ,
Pour élément vous avez la rofée ,
Pour concitoyens les Zéphyrs ,
L'Amour pour frere , & pour Dieux les plaiſirs,
Quand le foible reffort de vos petites aîles
Trahit votre volage humeur ,
Vous allez au fein d'une fleur
Attendre des forces nouvelles .
Oubliez , Papillon , vos jeux & vos appas ,
Et par cette fageffe , & fi fûre , & fi prompte ,
Qui jufqu'aux portes du trépas ,
Eclaire & guide tous vos pas ,
Mefurez votre gloire ainfi que notre honte.
En vain d'une utile leçon
L'inftinct enrichit la raifon ;
L'homme confond les états & les âges ,
Sans fe plier aux divers changemens
Que fait en lui le deftin ou le temps ;
Et lorfque de l'hyver il reffent les outrages ,
Tous les goûts font encor frivoles & volages ,
Comme aux beaux jours de fon printemps.
Dans un coeur fillonné par le froid des années ,
Olympe appelle les Amours ,
A
A iv
# MERCURE DE FRANCE.
Et fourde au fentiment , rébelle aux deftinées ,
De fes éclatantes journées !
Prétend éternifer le cours
Les miracles de la peinture
Ne font plus naître les tranſports. vadī
Rameau , ce roi de l'art , ce fils de la nature ,
Perd auprès d'elle fes accords .
Du plaifir la puiſſante amorce
Guide , mais trahit tous fes goûts ;
Son teint eft fans éclat , fes fens n'ont plus de
ĉ
force ,
Et le temps qui confpire avec les coeurs jaloux ,
Et dans le tronc, & fur l'écorce ,
Imprime fes funeftes coups.
Cependant aveugle & rebelle ,
Elle dit en s'applaudiffant : €
Si la nature eft injufte & cruelle ,
L'art n'eft-il pas fecourable & puiffant
Dans ce doux efpoir qui l'abuſe ,
Elle mafque chaque matin.
Avec des couches de cérufe
Toutes les breches de fon tein ;
Et lorfque les mains empruntées
Qui lui difpenfent les couleurs ,
Ont à de roſes achetées
Marié des lys impofteurs,
Elle croit par
l'effet des plus douces erreurs ,
Que le vernis qui la décore
Lui donne de Sapho les bouillantes ardeurs ,
7. A
A O UST. 1757 . 9
Les charmes de Flora ( 1 ) , la volupté de Laure.
D'un auffi ridicule écart
Laiffez-nous , Papillon , la déplorable ivreffe :
Paré de la beauté , guidé par la fageffe ,
Seriez-vous , & l'esclave , & la dupe de l'art ?
Toujours jeune , toujours volage ,
Vous voyez le plaifir voltiger fur vos pas ;
Et quand du temps la prompte rage
Veut verfer fon venin fur vos brillans appas ,
Vous la trompez par un heureux trépas.
Pour nous qu'une autre loi plus dure
Force à furvivre aux agrémens ,
Nous , qui d'une exiftence obfcure
Traînons les débris impuiffans ,
Nous laffons l'amitié , nous laſſons la nature ,
Et le deuil qui fuccede à nos derniers inftans ,
N'eft qu'une décente impofture.
Ainfi malgré tout notre orgueil ,
Nous n'emportons dans le cercueil
Que le jufte dégoût des hommes ;
Plus fortuné que nous ne ſommes ,
Vous êtes fuivi de regrets ,
Et vous mourez dans vos attraits.
Jouiffez , Papillon , de tous vos avantages ,
Et d'après votre inftinct redreffez tous nos fages,
( 1 ) Flora , maîtreffe de Pompée . Pour fixer en
quelque maniere les charmes de fa figure , les Romains
la firent peindre dans le temple de Castor &
de Pollux. Cesjeux floraux , où l'indécence triom
phoit , lui étoient consacrés,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
L'AMOUR ÉPROUVÉ ,
NOUVELLE.
DORIMONT & Ménante ſéparés depuis
long-temps par des arrangemens d'état &
de fortune , n'avoient pas oublié l'étroite
amitié qui les avoit unis dans leur jeuneſfe
; une conformité de goût & de caractere
lui avoit donné naiffance , la raifon l'avoit
cimentée : l'éloignement ni le temps n'ont
aucun droit fur de femblables noeuds.
Après vingt ans d'abfence , ils fe retrouverent
dans la Capitale . Menante
avoit un fils , & Dorimont une fille unique.
Pour refferrer leur ancienne amitié
d'un lien plus intime , ils réfolurent de
les unir au plutôt , & de ne faire qu'une
famille . Ce mariage étoit d'autant plus
convenable, que Lucidor & Félicité étoient
à peu près de même âge , & que leur fortune
étoit égale , ainfi que leur naiffance . Euphémie
, épouse de Dorimont , fut chargée
de fe rendre au Couvent de fa fille , pour
lui annoncer les volontés de fon pere.
Ménante apprit les fiennes à Lucidor , qui
s'y foumit , finon avec goût , du moins
fans répugnance. Il n'avoit jamais vu FéliA
O UST. 1757. II
cité ; mais elle avoit de la naiffance & du
bien. C'étoit tout ce qu'il exigeoit d'une
perfonne deſtinée à être fa femme. La
fociété de quelques amis frivoles avoit
privé Lucidor des fruits que lui promettoient
un heureux naturel & la plus fage
éducation. Il en avoit adopté les fauffes
maximes , l'inconféquence & la frivolité
avoient étouffés dans fon ame le germe
des vertus , que l'amour paternel & l'amitié
avoient pris plaifir à y cultiver : il falloit
un effort fuprême pour le ranimer .
Ménante jugea que ce miracle étoit réfervé
aux foins & à l'amour d'une épouse
aimable & vertueuſe.
Lucidor étoit bien éloigné d'entrer dans
les vues de fon pere ; il voyoit tous les
jours des mariages formés fans choix &
fans inclination ; il fe croyoit deftiné à en
augmenter le nombre fans en être effrayé :
jouir d'une fortune confidérable & des
droits attachés à la qualité de maître , fut
tout ce qu'il envifagea dans l'union propofée.
Il fe forma d'avance un plan de vie
fur le modele des époux de nos jours ; la
liberté & l'appartement féparé y tenoient la
premiere place, un héritier devoit fuffire,
moins pour raffermir ce noud , que pour
perpétuer fon nom. Tous fes momens devoient
être d'ailleurs confacrés au plaifir &
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
à la diffipation . Enchanté de cette brillan
te perpective , il courut en faire
Damis.
part
Le fentiment qui unifoit ces deux amis
avoit pris naiſſance avec eux : élevés en- >
femble , leurs études & leur éducation
avoient été les mêmes ; mais ils en avoient
fait un ufage différent. Si une égale franchife
formoit entr'eux quelque rapport , il
ne s'étendoit pas fur leur façon d'agir &
de penfer.
Dans l'extrême jeuneffe où l'on court
après le faux plaifir pour s'écarter du vrai
bonheur où l'on ne connoît les avantages
de l'exiſtence que pour en abufer , Damis
faifoit fa principale étude des talens & des
vertus qui caractérisent l'homme inftruit
& l'honnête homme : il avoit l'efprit orné,
le coeur droit , l'ame noble & fenfible. Tel
étoit l'ami à qui Lucidor confia fes nouveaux
projets. Damis l'écouta avec l'indulgence
que donne la véritable amitié. Il
employa la perfuafion la plus douce , & les
raifons les plus fortes ,pour lui faire regarder
l'engagement qu'il alloit contracter
dans un jour plus vrai , & pour lui infpirer
le goût des vertus & des devoirs qu'il
impofe . Mais la frivolité de Lucidor ne
lui permit pas de fe rendre aux fages confeils
de fon ami. Il en plaifanta : Damis
AOUST. 1757. 13
foutint fon fyftême avec une fermété noble
& digne de la vérité qui l'animoit. Lucidor
piqué d'une févérité qui ne ſe démentoit
pas , & qu'il n'avoit jamais eu à
combattre dans aucun de fes autres amis
fe promit bien de n'avoir plus en lui qu'une
confiance limitée. Il le quitta en le remerciant
froidement de fes bons avis. Damis
ne fe trouva point offenfé de cette ironie
il connoiffoit Lucidor incapable
malgré fes égaremens , de manquer aux
devoirs de l'amitié.
,
Cependant Euphémie travailloit à difpofer
l'efprit & le coeur de fa fille à l'obéiffance
que fon pere exigoit d'elle. Féli
cité la conjura de lui donner le temps de
connoître celui qu'on lui deftinoit , & de
ne pas précipiter un noeud qui devoit décider
du bonheur de fa vie. Euphémie lui
répondit que Lucidor étoit fait pour plaire
, & qu'il joignoit l'efprit à la figure ;
mais qu'elle étoit trop bonne mere pour
gêner l'inclination de fa fille. C'eft demain
, ajouta r'elle , qu'on doit figner le
contrat, Ma fille , je viendrai te cheicher ,
Lucidor m'accompagnera : difpofe -toi à le
recevoir ici , à l'examiner & à nous fuivre,
ſi ſa vue & ſon entretien ne t'inſpirent
pas pour lui une répugnance invincible.
Je m'en rapporterai à ta pénétration; qu'un
14 MERCURE DE FRANCE. 1
coup
d'oeil m'inftruiſe de tes fentimens :
s'ils lui font contraires , tu refteras dans ce
lieu, & je prendrai fur moi le foin d'appaifer
un pere irrité. Félicité étoit trop délicate
& trop tendre pour ne pas fentir le
prix de la condefcendance de fa mere : fes
larmes , fes careffes & fon filence lui
prouverent combien elle y étoit fenfible .
peu
Elle paffa le refte du jour & la nuit fuivante
dans un trouble & dans une inquiétude
dont elle ne pouvoit fe rendre
raifon. L'éloge qu'on lui avoit fait de Lucidor
l'intéreffoit pour lui ; mais le
d'empreffement qu'il témoignoit pour la
connoître , ne lui paroiffoit pas d'une augure
favorable. Il ne daigne pas s'inftruire
, fi je cede fans répugnance aux velontés
de mes parens : ou il faut qu'il foit la
victime de fon obéiffance , ou qu'il me
croye..... Ah ! grand Dieu , quel engagement
! Quel fort me font envifager
des noeuds où le coeur n'aura aucune part.
Ah ! mon pere.... Ah ! Euphémie.
dois-je vous expofer à l'indignation d'un
époux accoutumé à vous voir refpecter
fes moindres volontés ? Dois - je abufer
de votre tendreffe ? . .... Mais peut - être
que Lucidor... non , je n'ofe m'en flatzer...
....
Elle étoit encore plongée dans ces triftes
A O UST. 1757 .
1
15
idées , lorfqu'on l'avertit que fa mere l'attendoit
au parloir . La plus vive émotion
fuccéda à fes craintes , elle y vola. Lucidor
fut le premier objet qui frappa fa vue & le
feul qui la fixa.... Il avoit apporté dans
ce lieu fa légèreté & fon inconféquence ;
il en trouva le terme dans les yeux de Félicité.
Jamais rien de fi beau ne s'étoit offert
à fes regards : il en refta immobile ; la
voir , & l'adorer fut l'ouvrage d'un premier
inftant. Le trait qui le frappa fut fi
rapide & fi fort , qu'il penfa lui devenir
mortel. Il n'avoit jamais fenti les impreffions
du véritable amour , il ne s'en étoit
pas même formé la plus légere idée. Il ne
put foutenir la révolution qu'elles firent
dans fon ame , il pâlit... Félicité en trembla
: l'intérêt qu'elle y prit lui rendit fon
amant.
Lucidor reçut une nouvelle vie des
mains de l'amour , fans qu'il ofât reconnoître
en lui fon bienfaiteur . Des mots
fans fuite exprimerent à Félicité la reconnoiffance
qu'il avoit des foins qu'elle s'étoit
donnés auprès de lui : elle trouva mille
charmes dans ce défordre ; elle croyoit y
reconnoître l'empreinte du fentiment.
Aucunes des circonftances de cette premiere
entrevue n'avoit échappé à Euphé
mie. Elle jugea inutile d'interroger le coeur
16 MERCURE DE FRANCE.
de fa fille : il avoit paffé dans fes yeux.
Elle lui propofa de la fuivre. Félicité lui
répondit par fes plus tendres careffes.
Qu'Euphémie étoit contente ! Elle alloit
rendre heureufe une fille adorée , & fatisfaire
un époux qu'elle aimoit : le feul Lucidor
ne partageoit pas une joie dont il
étoit l'objet. L'amour faifoit dans fon ame
un effet fi violent , qu'il en étoit étourdi :
la rapidité de fes progrès & l'ardeur qu'il
y répandoit , anéantiffoient toutes fes facultés
. Il vouloit en vain s'exprimer , il ne
pouvoit plus que fentir .
Félicité n'étoit pas moins affectée , quoique
dans un genre plus doux & plus d'accord
avec fon naturel tendre & réfléchi .
Euphémie jouiffoit du trouble de ces
amans : elle partageoit leur fenfibilité. Ils
arriverent chez Dorimont où leurs parens
étoient tous raffemblés . Les complimens
qu'on adreffa à Félicité , la rappellerent à
elle-même accoutumée à penfer dans un
âge où la raifon nous paroît un ridicule ,
elle connut qu'elle aimoit Lucidor , & le
connut avec joie ; fa vertu trouvoit fon
compte à juger que fon coeur étoit d'accord
avec fon devoir.
Lucidor étoit bien éloigné de s'occuper
d'idées auffi agréables : autant il avoit été
inconféquent & frivole , autant l'amour.
A O UST. 1757 . 17
venoit de le rendre délicat & fenfible. Il
n'ofoit fe flatter qu'il eût fait dans le coeur
de Félicité l'effet qu'elle avoit fait dans le
fien , il fe reconnoiffoit trop coupable.
ور
و د
ور
ور
Elle
:
« Je l'ai négligée , dit- il , & loin de
profiter d'un temps précieux pour méri-
» ter fa tendreffe , je ne me fuis occupé
qu'à former des projets indignes d'elle ,
» & de ce qu'elle eft fi capable d'infpirer .
ne me voit qu'au moment qu'on va
» lier notre fort que doit- elle penfer ?
» comment va t'elle me regarder ? Comme
» un tyran qui abufe du pouvoir que fes pa-
» rens ont fur elle , & non comme un époux
»tendre , qui veut la rendre heureufe.
» Elle me deteftera , je l'ai bien mérité...
pourai- je foutenir fa haine ? .. Damis ,
» cher Damis , que n'ai- je fuivi tes con-
» feils ! .. Mais ne puis- je expérer que
» mon amour , que mes empreffemens
après notre mariage ? ... Non .... L'a-
» mour veut être libre , l'ombre de la con-
» trainte le fait difparoître : le devoir peut
» bien lui fervir de guide , mais non pas
» le faire naître ... C'en eft donc fait , je
» vais renoncer à l'efpoir d'attendrir ce
que j'aime..... Je n'y puis confentir ;
» je vais parler à Félicité.... Que lui dirai
- je ? Je lui peindrai l'état de mon
» coeur , mes craintes , mes défirs ......
ور
و ر
"
و ر
ود
33
18 MERCURE DE FRANCE.
'""
Quoi ! je puis défirer de voir retarder mon
» bonheur ? .... Oui , c'eſt un ſacrifice
que je dois à l'amour..... Eft- ce donc
» un bonheur de pofféder un objet qui
gémit fous le joug qu'on lui a impofé
auquel il faut arracher les faveurs les
plus cheres ? Ah ! c'eft une tyrannie qui
» retombe fur fon auteur ; il faut que l'ob-
» jet aimé anime nos plaifirs en les par-
» tageant , le prix de l'amour eft de rendre
» heureux ce qu'on aime . »
"3
93
"
Cependant on va figner fon engagement,
il n'a point de temps à perdre ; tant
de précipitation d'un côté , tant de trouble
dans fon ame le confondent & l'étourdiffent
fur l'imprudence de la démarche
qu'il fe propofe : il s'approche de Félicité,
& lui demande un quart d'heure d'entretien
. Félicité émue fe retire avec lui dans
l'embrafure d'une fenêtre.
و ر
.Je ne fuis pas à me repentir , Made-
» moifelle , lui dit- il d'un air troublé ,
» d'avoir négligé les occafions de mériter
» le bonheur qui femble m'être deſtiné ,
je ne prévoyois pas que j'allois devenir
" poffeffeur de ce que la nature a formé de
plus parfait , je ne vous connoiffois pas.
Cette excufe eft la feule que je puiffe oppofer
aux apparences qui vous ont parlé
» contre moi. Je n'avois jamais aimé , &
و ر
"3
A O UST. 1757 . 19
» je me croyois à l'abri des traits de l'a-
» mour. Que je paye cher cette erreur !
» Un inſtant a changé mon être , je vous
» ai vue. Ah ! Félicité , vous êtes bien
vengée.
»
»Je ne cherche pas à approfondir le mo-
»tif de vos procédés avec moi , lui répon-
" dit Félicité d'un air timide , je pré-
» tends encore moins vous en faire un cri-
» me. Nos parens n'ont pas confulté nos
» coeurs: il ne feroit pas furprenant quand
» ils ne feconderoient pas leurs vues : c'eſt
» au devoir , c'eſt à la vertu à réparer
» deformais ce qu'il peut y avoir eu de dé-
» fectueux dans leurs arrangemens.
و د
و د
"
Ah ! je ne puis me réfoudre à leur aban-
» donner ce foin . Quoi je ne devrois
»votre aveu qu'à votre obéiffance ! Non ,
» Mademoiſelle , vous m'avez rendu déli-
» cat ; pour que je fois heureux , il faut
" que vous partagiez mon bonheur , il
» faut que j'expie à vos pieds mes erreurs
» & mes crimes , il faut enfin que vous
foyez fenfible à mon amour. Je fçais
» que ce n'eft pas l'ouvrage d'un moment...
Cependant on va nous unir , & ma dé-
» licateffe me fait enviſager avec effroi
» une précipitation qui , dans d'autres cir-
» conftances , combleroit mes voeux les
plus doux...»
ود
و ر
"
••
20 MERCURE DE FRANCE.
Lucidor s'arrêta , Félicité interdite gardoit
un morne filence : fi le commencement
de cet entretien l'avoit flattée , la fuite
avoit détruit un effet fi précieux , & avoit
jetté dans fon ame un défordre inexprimable
. Etoit- il naturel qu'un Amant bien
épris s'allarmât de la précipitation qu'on
apportoit à le rendre heureux ? N'étoit- ce
pas un détour adroit dont il fe fervoit pour
voiler fon indifférence ? n'aimoit - il pas
ailleurs ? ne cherchoit-il pas à gagner du
temps pour fe conferver à l'objet de fa
flamme fecrette ? Ces réflexions que fit
Félicité , & à qui l'air inquiet de Lucidor
fervoit de fondement , jointes à celles
qu'elle avoit précédemment faites fur la
maniere dont il en avoit agi avec elle
depuis qu'on parloit de les unir , la perfuaderent
qu'elle avoit une rivale .
Lucidor attendoit fa réponſe en tremblant.
Mes fentimens vous auroient- ils
» offenfés, lui dit- il furpris de fon filence ?
» & mon repentir vous feroit - il auffi
» odieux que ma conduite a pu vous l'être
jufqu'à ce jour ?
ور
و ر
« Non , Monfieur , répondit Félicité
» avec dépit , rien en vous ne m'eft odieux ;
» votre confiance vient de m'infpirer pour
» vous la plus parfaite eftime ; je prétends
» vous prouver que je n'en fuis pas indiAOUST.
1757. 21
" gne ,
39
& la payer de retour par un aveu
auffi ingénu que le vôtre : fçachez donc
» que je ne fuis pas moins effrayée que
» vous d'un empreffement qui précipitera ,
je le vois , notre commun malheur ,
و و
fi
» nous n'oppofons pas aux volontés de nos
parens la tendreffe qu'ils ont pour nous.
" Je vais parler aux miens , agiffez auprès
و ر
و ر
» des vôtres. »
و ر
En achevant ces mots , Félicité courut
fe jetter aux genoux de fon pere ; elle vouloit
lui demander qu'il renonçât abfolument
au deffein de l'unir à Lucidor ; mais
fon coeur trahiffant fon dépit , elle ne lui
demanda qu'un délai .
Cette priere furprit toute l'affemblée .
Félicité venoit d'avoir un entretien avec
Lucidor : que s'étoient- ils dit ? On voulut
les faire expliquer . Lucidor allarmé de
l'impreffion que cet événement alloit faire
fur les parens de Félicité , connut trop tard
fon imprudence. Il voulut la réparer mais
il étoit dit que toutes fes actions conferveroient
encore les traits de l'inconféquence
à laquelle il s'étoit fi long-temps livré ; il
mêla tant de trouble , de confufion &
d'embarras dans fes difcours , que Félicité
crut qu'il la facrifioit aux égards qu'il
devoit à fa famille , & qu'elle prit fes excufes
pour un nouvel outrage. Elle per22
MERCURE DE FRANCE.
fifta dans fa demande , qu'elle accompagna
des plus vives inftances ; mais confervant
la générofité de l'amour dans les tranſports
du dépit , elle juftifia Lucidor auprès de
fes parens , & fe chargea feule du ridicule
que
fon action lui donnoit à leurs yeux ;
elle prétexta feulement le defir de connoître
i fon coeur & celui de Lucidor pourroient
fympathifer.
Dorimont traita la délicateffe de fa fille
de chimere , mais Ménante l'approuva ; &
jugeant que fon fils ne pouvoit que gagner
à l'examen , il engagea Dorimont à
fatisfaire Félicité ; elle obtint deux mois
de délai . Si Lucidor avoit tremblé de la
démarche de Félicité , avec quelle furpriſe
& quel redoublement de fenfibilité pour
elle n'avoit- il pas vu la maniere dont elle
l'avoit juftifié quelle reconnoiffance ne
lui devoit- il pas ! Il voulut la lui témoigner
; mais elle s'étoit retirée auffi - tôt que
Ion pere s'étoit rendu à fa demande . Il la
chercha en vain , il fe promit bien de ne
pas laiffer échapper la premiere occafion ,
& d'employer le temps du délai à réparer
tant d'imprudence , & à mériter le retour
fans lequel il ne pouvoit être heureux .
Euphémie cependant ne pouvoit revenir
de la furprife que lui avoit caufé la
démarche de fa fille , après les idées qu'elle
A O UST. 1757 . 23
s'étoit formées des difpofitions de fon
coeur pour Lucidor. Elle voulut en fçavoir
les motifs ; mais Félicité qui craignoit de
l'indifpofer contre fon Amant , ne put jamais
fe réfoudre à lui faire part de l'entretien
qu'elle avoit eu avec lui .
99
Euphémie ne voulant point la contraindre
, lui laiſſa ſon fecret , & lui recommanda
feulement de fe garantir d'un excès
de fenfibilité dont elle la connoiffoit fufceptible
, & qui ne pouvoit que la rendre
malheureuſe ; mais Félicité n'avoit ni l'efprit
, ni le coeur affez dégagés pour
fuivre
les confeils de fa mere. Perfuadée que Lucidor
aimoit un autre objet , elle fe promit
bien de lui cacher fes fentimens.
«J'éviterai du moins qu'il puiffe en faire
hommage à ma rivale ; il ignorera toujours
que je l'aurois préféré à l'univers
» entier. » Lucidor formoit des projets
bien différens ; il vouloit paroître aimable
aux yeux de ce qu'il aimoit ; il en trouva
les moyens dans fon amour même ; il
chercha les occafions de le faire valoir :
elles fe préfenterent ; mais Félicité ne lui
permit pas d'en profiter ; elle craignoit
trop qu'il ne découvrît le fecret de fon
ame , pour rifquer d'avoir avec lui un entretien
particulier ; elle fe fervit de différens
prétextes pour l'éviter. Quand le
29
24 MERCURE DE FRANCE.
hazard le favorifoit , elle ' affectoit un air
fi férieux & fi froid , qu'il en étoit déconcerté
; il foutint quelques temps fes rigueurs
avec courage. Il adoroit Féliéité' ;
fon affiduité , fes foins & fes empreffemens
auprès d'elle , ne fe démentoient pas ; ils
n'empruntoient rien de l'art ni de la contrainte
, l'amour ingénu les guidoit . Euphémie
le remarquoit avec une joie qui
perçoit quelquefois jufqu'au coeur de fa
fille. Il étoit des inftans où Félicité les
croyoit finceres ; dans d'autres le fouvenir
des circonftances qui les avoient précédés
la replongeoit dans l'erreur : elle étoitdans
cette perplexité , lorfqu'un jour étant
à la promenade avec Euphémie & Lucidor,
une femme d'un âge mûr , & miſe affez
fimplement , vint attaquer Lucidor . Il s'éloigna
à quelques pas pour l'entretenir , &
tout ce que Félicité put entendre de leur
converfation fut le nom de Rofalie , fouvent
répété avec une vivacité de la part
de cette femme , & de celle de Lucidor
un intérêt où Félicité crut voir du myf
tere. Les moindres chofes font effet fur un
efprit prévenu. Il n'en fallut pas davantage
pour autorifer les craintes de Félicité ,
& Lucidor perdit dans un inftant le fruit
de fes foins & de fa conftance. Félicité ne
douta pas que cette Rofalie ne fût celle
qu'elle
A O UST. 1757. 25
!
qu'elle foupçonnoit de lui avoir enlevé le
coeur de Lucidor ; il en devint plus malheureux
', fans qu'il pût pénétrer la cauſe
de fon infortune : fes fentimens pour Félicité
étoient fi délicats & fi tendres , qu'il
lui paroiffoit impoffible qu'elle pût concevoir
le moindre doute à leur défavantage.
Euphémie même ignoroit ce qui fe paffoit
dans le coeur de fa fille : renfermée en ellemême
, Félicité avaloit à longs traits le
poifon de la jalousie.
Il fut impoffible à Lucidor de fupporter
courageufement un redoublement de rigueur
qu'il n'avoit point mérité ; il s'en
plaignit à Damis du ton du défefpoir. Les
deux amis dont l'amour de Lucidor pour
Félicité avoit ranimé l'amitié , étoient devenus
inféparables . Damis partagea vivement
la douleur de fon ami : il voulut juger
par lui-même de l'état de fes affaires.
Il appercevoit dans la conduite de Félicité
un mêlange de froideur , de dépit & de
vivacité , qui annonçoit un trouble dont
l'indifférence n'eft pas fufceptible . Après
avoir un peu calmé les tranfports de fon
ami , il lui propofa de l'introduire auprès
de Félicité . Dès le lendemain Lucidor le
préſenta à Dorimont & à Euphémie , qui
le reçurent avec tous les égards qu'il méritoit
par lui- même , & qu'ils croyoient
B
26 MERCURE DE FRANCE.
devoir d'ailleurs à l'intime ami d'un homme
qu'ils regardoient déja comme un fils .
Damis après plufieurs vifites , où il s'étoit
appliqué à l'examen de l'efprit & du coeur
de Félicité, apprit à Lucidor qu'il la croyoit
prévenue de la plus forte paffion . Cette
nouvelle alloit plonger Lucidor dans un
nouveau défefpoir , lorfque Damis lui dit
avec un fang froid capable d'en impoſer à
fes tranfports : « Vous êtes bien ardent à
» faifir ce qui peut vous être contraire :
j'ai cherché à vous perfuader que Félicité
» étoit fenfible ; mais vous ai- je dit que
» vous aviez un rival ? . Eh ! pour qui donc
» feroit- elle fenfible ? feroit - ce moi
و د
و ر
و د
ور
ور
و د
ور
Ce
pour
:
qu'elle fuit & qu'elle accable de rigueurs?.
» Če ne feroit pas à ces foibles témoignages
que je m'en rapporterois. Croyez-
» moi , Lucidor , on ne fuit pas avec tant
» de foin un objet indifférent. Félicité ai-
» me à m'entretenir ; elle m'entend avec
plaifir ; elle me donne la préférence fur
» tous ceux qui l'environnent. Je ne fuis
pas affez vain pour m'attribuer tant de
gloire ; elle fçait que je fuis votre ami ,
» ou je me trompe fort , ou c'eft à l'amour
que l'amitié doit fon triomphe.. Ah !
» s'il étoit vrai.. Je vous laiffe fur cette
bonne idée.. Non , Damis , je ne fuis pas
≫ convaincu .. J'adore Félicité ; elle le fçait.
و د
"
ود
*
A O UST. 1757. 2.7
ود
>>
"
و د
J'en doute , interrompit Damis , & je
>> crois que vous êtes tous deux les victi-
» mes d'une erreur . Le defir que vous
» avez témoigné à Félicité de voir retarder
» votre hymen , a fait tout le mal ; elle a
pris pour indifférence ce qui vous paroiffoit
délicateffe. Une femme pardonne
» rarement de ſemblables méprifes : tant
» que vous n'aviez pas vu Félicité , elle
» a excufé votre défaut d'empreffement ;
» elle attendoit de fes charmes fa vengean-
» ce & fon triomphe : qu'a-t'elle pu pen-
» fer en effet ? Le premier difcours que
» vous lui adreffez , eft pour lui faire con-
» noître que vous redoutez le noeud qui
» va vous unir .. Hélas ! je voulois être
» aimé , & je ne pouvois m'en flatter après
» la conduite que j'avois tenue avec elle :
» mais fi j'ai fait une imprudence , que
n'ai-je pas tenté depuis pour la réparer !.
» Le premier mouvement a féduit Félicité ;
» la prévention eft toujours injufte , tout
» ce que vous avez pu faire depuis a em-
" prunté à fes yeux les traits les traits qui l'avoient
offenfés ; qui fçait même fi elle ne vous
» croit pas fenfible pour une autre ? . Ah !
quelle injuftice ! mais peut- elle donc
» douter du pouvoir de fes charmes ? . Elle
» en douteroit moins fi elle étoit moins
» tendre ; près de ce qu'on aime , on oublie
"
33
ور
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
30
qu'on eft aimable.. Damis , Damis , vous
» cherchez à me tranquillifer ; mais que je
» ferai malheureux , fi l'efpoir que vous
» me donnez eft dénué de fondement !.
» C'est ce que je veux approfondir dès
» demain , dit Damis ; après un moment
» de réflexion , trouvez- vous à quatre heu-
» res chez Dorimont , j'efpere vous y dé-
» voiler entiérement le myftere. »
و د
Lucidor n'avoit garde de manquer à un
rendez- vous auffi intéreffant : il fe rendit
chez Dorimont , il y trouva Damis qui
avoit déja préparé les efprits à la ſcene
qu'il préméditoit. Euphémie & Félicité
l'écoutoient avec intérêt : Damis avoit une
éloquence naturelle , qui captivoit l'efprit
& l'attention de tous ceux qui l'entendoient.
Il avoit fait tomber l'entretien fur
le bonheur de deux époux unis par le fentiment.
Euphémie qui croyoit cette matiere
favorable à la fituation de fa fille >
donnoit à Damis l'occafion de l'étendre ;
Félicité y prenoit un plaifir mêlé de trouble.
L'arrivée de Lucidor n'y apporta
point d'obftacle : Félicité rougit & devint
rêveufe. Damis , fans paroître y faire attention
, continua le difcours qu'il avoit
entamé. « Oui , Mademoiſelle , voilà les
» douceurs qu'on doit attendre d'une
» union ſemblable ; c'eſt en vain qu'on
A O UST. 1757. 29
ל כ
cherche ailleurs le vrai bonheur ; elle
» feule peut nous l'offrir , c'eft en elle
qu'il réfide..
و د
ود
"
و د
Ah ! Monfieur , loin de nous abréger
» le chemin qui conduit au bonheur , vous
» nous le rendez impraticable . Où trouver
» les modeles d'une union fi parfaite ? &
» s'il eft encore des êtres capables d'en
fentir le prix , le fort ne fe fait- il pas un
plaifir málin de les féparer ? . Je pourrois
» vous donner une preuve du contraire ;
»je fuis même étonné que Lucidor ait
gardé là- deffus le filence : fans doute
• que la part qu'il a au bonheur des perfonnes
qui y font intéreffées l'a retenu .
» Pour le peu cependant que vous foyez
» curieuſe de fçavoir ce qui les regarde
je fuis prêt à vous dédommager du plaifir
dont fa modeftie vous a privée . »
و ر
"
,
Elle accepta cette propofition avec empreffement
; mais une compagnie qui furvint
, empêcha Damis de fatisfaire fur le
champ fa curiofité. Dans l'impatience
d'être inftruite , Félicité lui propofa tout
bas de paffer avec elle dans le jardin.
Elle n'ofa inviter Lucidor à les fuivre
elle s'apperçut avec un fecret plaifir qu'il
n'en attendoit pas l'ordre. Après s'être placés
tous trois dans un endroit commode &
folitaire, Damis commença le récit fuivant.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Rofalie & Léandre durent à l'infortune
le bonheur de fe connoître.. « Quoi !
» Monfieur , interrompit Félicité avec
» émotion, vous connoiffez auffi Rofalie ?.»
Damis furpris de cette queftion & du
trouble avec lequel elle étoit faite , regarda
attentivement Félicité . « Oui , Mademoi-
» felle , je la connois pour une des plus
» aimables & des plus refpectables per-
» fonne du monde : en auriez - vous entendu
parler dans d'autres termes ? Non,
» Monfieur , dit Félicité avec embarras ; &
quoique le nom ne me foit point étran-
»ger , l'objet m'eft entiérement incon-
" nu : mais ... pourfuivez de grace..
ود
"
Damis voyant qu'il ne pouvoit tirer
plus d'éclairciffement de Félicité , reprit le
fil de fa narration . Rofalie avoit perdu fes
parens dans un âge fort tendre. Malthide ,
fa nourrice , ayant été comblée des bienfaits
du pere , crut devoir en témoigner
fa reconnoiffance à la fille , dans un temps
où ceux qui avoient contribué à la ruine
de fa fortune , & la famille même, rougiffoient
de la connoître , & lui refufoient
impitoyablement jufqu'aux moindres fecours.
Elle fe chargea de fon éducation ,
& la lui donna telle qu'elle auroit pu la
recevoir dans la maifon paternelle . Roſalie
la méritoit : elle réuniffoit tous les dons
A O UST. 1757. 3 I
de la nature , l'efprit , la beauté , les fentimens
& la douceur . Malthide fiere du
fuccès de fes foins & des charmes de fon
éleve , veilloit fans ceffe à la confervation
d'un dépôt fi précieux ; elle formoit déja
des arrangemens pour fon établiſſement .
Les hommages de plufieurs Amans diftingués
lui infpiroient pour elle une ambition.
fans bornes , elle la jugeoit digne du plus
haut rang. Rofalie l'eût été en effet , fi le
mérite , les graces & la vertu étoient des
droits fuffifans pour y parvenir. Mais c'étoit
des mains de l'Amour qu'elle devoit
tenir fon bonheur . Le fentiment feul eft
le prix des coeurs vertueux & délicats .
Léandre occupoit une partie de la maifon
où logeoit Malthide ; la nobleffe de fa
naiffance n'avoit pu le garantir des caprices
du fort ; il vivoit avec fon pere , &
fon travail , fes foins & fatendreffe , il
cherchoit à lui adoucir la rigueur de fon
état.
par
Malthide avoit fouvent vanté la conduite
& la bonté du coeur de Léandre en
préſence de Rofalie. Un jour qu'elle s'étendoit
plus particuliérement fur quelques
traits qui l'avoient frappée, & que Rofalie
prenoit un plaifir fecret àlui faire répéter
ce qu'elle avoit déja entendu , elles furent
interrompues par l'arrivée de Léandre : il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
n'étoit jamais entré chez Malthide . Cette
vifite les furprit ; elles alloient lui en demander
le motif , lorfque la douleur &
l'effroi peints fur le vifage, il implora leurs
fecours pour fon pere qui touchoit au
terme de fa vie . Malthide vola à fon
appartement
; Rofalie la fuivit , un mouvement
involontaire lui faifoit déja partager
les allarmes de Léandre . Les foins de ce
tendre fils & ceux de Malthide , ne purent
arracher le malade au danger ; il expira
peu d'heures après : il ne refta à Léandre
que les regrets de la perte qu'il venoit de
faire. Malthide ne put fe réfoudre à le
laiffer en proie à des fentimens auffi cruels ;
elle l'entraîna chez elle , où elle s'efforça
long-temps , mais en vain, de le confoler.
Rofalie n'étoit pas fpectatrice indifférente
d'une fcene qui lui découvroit mieux
encore que les difcours de Malthide , l'excellence
du coeur de Léandre. L'amour
profite de tout ; ce fut dans les accès de fa
tendreffe filiale qu'il prit le trait dont il
perça l'ame de Rofalie : un principe fi noble
ne pouvoit manquer de produire d'heureux
effets.
Léandre , au milieu des tranfports de fa
douleur , s'apperçut des larmes que Rofalie
ne pouvoit refufer à la tendre compaffion
qu'il lui infpiroit. Il en fut frappé ; le
AOUST. 1757 . 33
J
pas
fpectacle d'un pere mourant , & les triftes
fentimens qu'il venoit d'éprouver , l'avoient
rendu infenfible à tout autre objet :
il n'avoit feulement remarqué que
Rofalie étoit belle. La pitié généreuse
qu'elle lui accordoit l'engagea infenfiblement
dans un examen plus particulier de
fes charmes. L'amour fe plaît à déguifer
fes effets la reconnoiffance fut le voile
qu'il emprunta pour triompher plus fûrement
du coeur de Léandre.
Сс
Que ne dois- je pas à votre ſenſibilité ,
» dit- il à Rofalie , dès qu'il put lui par-
» ler fans temoin . Quoi ! vous daignez gé-
» mir fur mon fort. Vous ne me devez
rien , interrompit Rofalie avec viva-
» cité : l'intérêt que je prends à vos pei-
» nes , eft un tribut que je dois à la vertu
» malheureufe : quel éloge pour Léan-
» dre ! » Il en fentit toure la délicateffe.
» Votre pitié généreufe , dit- il , fuffiroit
pour me confoler de toute autre per-
» te que de celle d'un pere ; mais fi elle
» ne peut effacer les impreffions que ce fu-
» nefte accident a fait fur moi
ر و
"
droits ne vous donne- t'il
, quels
pas fur un coeur
» dont vous êtes déja l'unique refſource !
» Oui , charmante Rofalie , je fens .....
Léandre s'arrêta . L'émotion de fon ame
و ر
& la crainte d'offenfer ce qu'il aime ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
l'empêchent de pourfuivre ; fes yeux encore
baignés de larmes fe fixent fur ceux
de Rofalie , & ne peuvent s'en détourner .
Rofalie baiffe la vue en rougiffant ; Léandre
foupire , & ce moment décide de leur
deftinée. Plufieurs entretiens à
peu près
femblables découvrirent à ces amans ce
qui fe paffoit dans leur coeur.
ور

« Vous ne trouverez pas en moi , dit un
jour Rofalie à Léandre les détours
» adroits d'une coquette qui veut plaire
fans s'engager . La fincérité fut toujours
» mon partage je vais vous en donner
» une preuve.
33
و د
" Il y a long- temps , Léandre , que Mal-
» thide m'entretient des qualités de votre
» ame , dont vos procédés , vos foins &
» votre tendreffe pour votre pere lui
permettoient de juger je me plaifois
à l'entendre , & à vous rendre inté-
» rieurement la juftice qui vous étoit dûe.
» Ces dernieres circonftances ont confom-
» mé l'ouvrage ; mais je dois , avant toute
>> chofe,vous donner un éclairciffement fur
>> mon fort : le peu de fréquentation que
» nous avons eu enſemble , ne vous a pas
» mis dans le cas d'en être inftruit.
» Je fuis née de parens , qui fans être
» d'un rang bien élevé , ont affez figuré
dans le monde pour être connus. Do-
و د
27
A OUST 1257. 35
و ر
"
» rante par de fâcheux événemens fut dépouillé
de tous fes biens , & il ne lui
» refta de l'opulence qui lui avoit fufcité
>> nombre d'envieux , que le regret de me
» laiffer fans aucune reffource. Il ne put
foutenir fon malheur , & ma mere le
» fuivit peu de temps après dans le tom-
» beau . J'étois l'unique fruit de leur hy-
» men je reftai fort jeune encore expofée
à toutes les atteintes de l'indigence , méprifée
par les plus chers amis de mon
» pere. Hélas ! doit on compter fur des
» amis , dont nous ne devons l'attache-
» ment qu'à la fortune ! Cruellement aban-
»donnée par le refte de ma famille , Mal-
» thide fut la feule qui prit compaſſion de
» moi ; elle avoit été ma nourrice . Mon
pere dans le temps de fon crédit , avoit
gratifié fon mari de l'emploi qui fert
aujourd'hui à notre fubfiftance ; elle fut
» affez généreufe pour confacrer la plus
» forte partie de fon revenu à mon éduca-
» tion , & je lui dois cette juſtice , que j'ai
» retrouvé en elle la douceur & la ten-
» dreffe d'une véritable mere. Vous jugez
bien cependant , ajouta Rofalie , que
je ne puis en attendre des fecours fuffi-
» fants pour m'affurer le néceffaire le reſte
» de ma vie : fes enfans murmurent fécré-
» tement des foins qu'elle prend de moi :
»,
33
و ر
و د
ود
و د
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
» elle n'y eft fenfible que pour moi feule ;
elle cherche à m'établir , & trouve l'oc-
» cafion de le faire avantageufement.
و د
»
"
و ر
"
"
fi
"Ah ! qu'entends - je , s'écria Léandre avec
» faififfement : Rofalie , je ne vous ai
» donc connue fi charmante & ſi digne de
» mon adoration , que pour vous perdre ! .
» Raffurez- vous , Léandre ! vos allarmes
» me font cheres , puifqu'elles m'inftrui-
»fent de vos fentimens : mais je fuis trop
fenfible pour les entretenir , il ne dépend
que de vous de me conferver....
Je vous offre mon coeur & ma main ,
» ma tendreffe fuffit pour vous rendre heu-
» reux mais fongez qu'elle eft ma feule
dot ; fongez que vous êtes d'un rang
,, à faire un établiſſement avantageux ,
» que votre naiffance peut vous faire trou-
» ver une époufe dont le bien fupplée à
» votre peu de fortune .. Eh ! quel bien eft
plus précieux , que celui de pofféder un
» coeur comme le vôtre ! Chere Rofalie ,
» pouvez vous croire que j'hésite un moment
? .. Léandre , vous avez de la raifon
, faites- en ufage dans une circonf-
» tance auffi délicate : le de temps
peu
qu'il y a que nous nous connoiffons, nous
» laiffe encore la liberté de réfléchir ; dé-
>> fions nous des mouvemens de nos coeurs ,
و د
"
l'ivreffe d'une premiere paffion ſe paſſe
A O UST. 1757: 37
rapidement , rien n'y contribue plus
» que l'indigence .
و ر
» Vos charmes & furtout les vertus que
j'admire , & que votre ingénuité me
» fait appercevoir dans tout leur éclat ,
» vous affurent de ma conftance : le bon-
» heur d'aimer & d'être aimé , eft la for-
» tune des tendres coeurs. Si l'amour me
laiffe quelque chofe à defirer dans votre
poffeffion, Roſalie, ce ne fera jamais que
» pour vous : oui , le ciel m'eft témoin
» que fi je crains l'indigence , ce n'eſt
qu'autant que vous pourrez en reffentir
» les funeftes effets : qu'aurois- je à defirer
» pour moi ? le bonheur de vous plaire
remplira tous mes voeux..
20
ور
>>
» Vous m'attendriffez , Léandre ; mais
" vous m'êtes trop cher pour me laiffer fa-
» cilement perfuader. Si vous ne craignez
» que pour moi , je ne crains que pour
» vous: laiffons mûrir des réfolutions fi
وو
généreufes ; ne me voyez pas cepen-
» dant , l'abfence eft l'épreuve du coeur :
» dans trois mois venez m'inftruire de vos
» fentimens , je vous estime trop pour
» douter jamais de votre fincérité , vous
fçaurez les miens ; mais à tout événe-
» ment , comptez fur mon amitié. » Léandre
effrayé du deffein de Rofalie , voulut
réclamer les droits de l'amour . « Quoi ! je
و ر
38 MERCURE DE FRANCE.
:
» ne vous verrai plus ah ! Rofalie .. »
Il n'en étoit plus entendu , elle s'étoit éloignée
: il en gémit , & l'en aima davantage .
Que de fageffe ! que de raifon ! Que
»
-
l'amour augmente de charmes en paffant
» par un tel coeur , continua t'il après
» avoir réfléchi fur les difcours de Rofalie !
» Avec tant d'avantage peut- elle douter
» de fon empire fur mon ame ? pourrois - je
lui préférer un vil intérêt ?. Non , Rofalie,
votre Amant ne fe rendra pas indigne
و د
"
33 de vous . »
Rofalie ferme dans fa réfolution , refufa
conftamment de voir Léandre avant le terme
prefcrit. Dès qu'il fut expiré , il accourut.
« Je vous revois donc , lui dit-il en
» tombant à fes pieds , ma chere Roſalie...
» Que j'ai fouffert ! . » Elle n'en pouvoit
douter ; il étoit fi changé qu'il en étoit
méconnoiffable. « Levez- vous , lui dit- elle
» en lui préfentant la main d'un air atten-
» dri . Eh bien , Léandre , qu'avez- vous
""
à m'apprendre ? . Que je vous adore !
» Avez-vous pu foupçonner ma conſtance ?
avec tant d'attraits & de vertu doit-on
craindre la légéreté ? . Mais , avez- vous
» bien réfléchi fur les inconvéniens du
»noeud que vous voulez contracter ?
»avez-vous penfé aux fuites qu'il peut
»avoir, & au repentir qui en peut naître ?.
A O UST. 1757 . 39
» Au repentir : ah ! Rofalie , vous outra-
» gez le fentiment le plus juſte & le plus
» raiſonné : mais je dois payer votre confiance
; écoutez- moi , & décidez de mon
» fort. Mon pere , après avoir expofé fa
" vie & facrifié fa fortune au fervice de
» fa patrie , fe trouva hors d'état de me
» faire embraffer celui qu'il m'avoit deſti-
» né. Après la mort de ma mere , je me
» retirai avec lui dans cette maiſon , où
>> nous aurions manqué des chofes même
» les plus effentielles à notre fubfiftance
» fi un ami ne m'eût procuré un emploi ,
qui , quoique plus honnête que lucratif,
» m'a cependant mis à l'abri des rigueurs
» du befoin . Ce que j'en ai recueilli de
» plus doux , c'eft qu'il a procuré à mon
» pere jufqu'à fa mort , finon l'aifance , du
» moins le néceffaire. Cette reffource me
» refte encore , elle eft la feule que je puis
» vous offrir quel trifte partage ! pour
»vous qui méritez la fortune la plus bril-
» lante . Mais fi l'empire abfolu que vous
» avez fur mon coeur peut vous fuffire , fi
»
"
vous ne craignez pas de lier votre fort à
» celui d'un infortuné , Rofalie.. Ah ! j'ai
» trop éprouvé un coeur fi généreux & fi
» tendre , cher Léandre ; jugez par les lar-
" mes que le fentiment m'arrache , des
» mouvemens de mon ame : vous en fûtes
40 MERCURE
DE FRANCE .
» le maître dès que je vous connus ; mais
» frémillant de vous faire partager ma
» triste destinée , & craignant un change-
» ment , affreux pour moi , dans vos fenti-
» mens , j'ai voulu m'en affurer , j'ai trem-
»blé de l'épreuve .. L'amour triomphe...
» il détruit mes allarmes.. Vous m'aimez..
» je puis donc vous rendre heureux ..
» Dieux ! fi vous le pouvez . Oui , Roſalie ,
» vous pouvez rendre mon fort fupérieur
» à celui de tout ce qu'il y a de plus grand
» fur la terre. Laiffons aux ambitieux le
» foin de courir après la fortune . Formés
pour la tendreffe , goûtons -en les dou-
» ceurs , elle fera notre gloire ; qu'elle
»> nous tienne lieu de richeffes , vous ferez
» le charme de ma vie , puiffai - je faire le
» vôtre ! Roſalie , quel bonheur fera comparable
au nôtre ! »
»
Léandre enivré d'amour , regardoit fon
Amante ; il étoit à fes pieds ; le filence le
plus expreffif avoit fuccédé aux difcours
les plus tendres. « Parlez à Malthide , dit
» Rofalie en s'arrachant à fon ivreffe , dé-
» couvrez-lui le fecret de nos ames ; & s'il
» en eſt beſoin , dites - lui que je préfére-
29 rois la mort au malheur d'être féparée de
» vous. »
Léandre obéit aux ordres de Rofalie
; il fe rendit auprès de Malthide , &
A O UST . 1757. 41
Jui confia fon amour & l'efpoir qu'il
ofoit concevoir. Malthide en fut furpriſe
& affligée ; elle avoit des vues beaucoup
plus élevées pour l'établiſſement de Rofalie.
Elle paffa avec Léandre dans la chambre
de fon éleve , à qui elle repréſenta
avec douceur l'embarras où l'alloit jetter
un mariage formé fous les aufpices de l'infortune.
Rofalie employa toute l'éloquence
de l'amour pour la raffurer , & pour la
convaincre qu'elle ne pouvoit qu'être heureufe
avec un époux du mérite de Léandre.
Malthide voulut encore oppofer des
difficultés ; mais les tendres inftances de
ces Amans , & la force du fentiment qui
les infpiroit , la défarmerent : non feulement
elle confentit à leur bonheur , mais
elle en précipita même l'inftant , & peu
de jours après , Léandre & Rofalie obtinrent
le prix de l'amour le plus généreux &
le plus tendre .
Si le defir de procurer à fon pere les béfoins
de la vie , continua Damis , avoit
engagé Léandre à fe livrer à des travaux
pour lesquels il n'étoit pas né , fes fentimens
pour Rofalie , furent un nouvel aiguillon
qui l'engagea à les pourfuivre avec
une ardeur inconcevable , Rofalie s'étoit
bien promis de le feconder . Entre tous les
talens qu'on admiroit en elle , elle s'étoit
42 MERCURE DE FRANCE.
particuliérement attaché à la peinture : elle
y excelloit , elle fe propofa d'en faire ufage.
Ce fut en vain que Léandre s'y oppofa ,
elle voulut abfolument partager avec lui
la gloire d'adoucir l'injuftice du fort . Rofalie
dont l'amour guidoit le pinceau , devint
bientôt célebre . Léandre animé encore
par un exemple fi cher , fe diftingua
de fon côté . Six années de mariage ont
augmenté leur amour loin de l'éteindre . Je
les connus dans cet intervalle : j'admirai le
fentiment qui les uniffoit ; & quoiqu'il
parût fuffire à leur félicité , je gémis de voir
dans un état fi médiocre , deux perfonnes fi
capables de remplir avec honneur les places
les plus brillantes : j'en parlai à Lucidor
qui, par le crédit de fon pere, vient de faire
obtenir à Léandre un pofte fi avantageux
qu'il ne manque plus rien à fes deux époux
pour être parfaitement heureux .
Damis s'arreta dans cet endroit ; mais
voyant que Félicité ne fe difpofoit pas à lui
répondre, & paroiffoit plongée dans des férienfes
réflexions .. Hé bien , Mademoiſelle ,
lui dit- il d'une voix baffe , avois - je raiſon
de vous vanter les avantages de la tendreffe; "
n'admirez- vous pas auffi le procédé de Lucidor
? Il doit vous être cher , puiſqu'il eft
votre ouvrage. Oui , c'eft depuis que vous
l'avez foumis fous les loix du fentiment
A O UST. 1757. 43
que fon coeur s'eft ouvert à la tendre
compaffion , & qu'il eft devenu fenfible &
bienfaifant. Quel bonheur pour lui ! quel
triomphe pour vous !
Un rien caufe les peines ou les plaifirs
des amans Félicité l'éprouva . Son ame
perfuadée par le récit de Damis , & par les
traits d'un fentiment repréfenté avec tant
d'avantage , ne fe défendoit plus qu'avec,
peine , elle commençoit à trouver Lucidor
moins coupable. Détrompée fur Roſalie , le
refte de fes craintes n'attendoit , pour s'évanouir
entiérement , qu'un dernier effort .
Un domestique arrive , & d'un air effrayé
lui apprend que Dorimont & Menante viennent
d'avoir un démêlé enſemble , dont
le réfultat a été de rompre fans retour l'alliance
arrêrée entre leurs familles. Lucidor
frémit, Félicité s'abandonne aux mouvemens
de fon coeur : elle n'eft plus fufceptible
d'autres craintes que de celle de
perdre ce qu'elle aime. Ah ! Lucidor ,
qu'allons nous devenir. . . . . . . Ses beaux
yeux fe ferment à la lumiere , une pâleur
mortelle fe répand fur fon vifage , l'amour
la rappelle à la vie . Damis lui apprend
que cette nouvelle n'eft qu'un innocent
ftratagême qu'il a imaginé pour fonder
fes fentimens , & pour favoriſer ceux
de fon ami. Il lui protefte que Lucidor n'y
44 MERCURE DE FRANCE.
a aucune part , & s'éloigne en chargeant ce
jeune amant d'obtenir fon pardon de l'aimable
Félicité .
Lucidor en effet n'avoit rien appris du
projet de Damis : il avoit été auffi allarmé
que Félicité , & le difcours de fon ami
put
à peine lui rendre la tranquilité : mais
quel effet ne fait pas fur lui la fenfibilité
de ce qu'il aime ! quelle gloire ! quel
heureux moment pour lui ! Il connoît qu'il
eft aimé ; mais ce n'eft pas affez : il veut
perfuader Félicité de fa tendreffe , il
veut fe juftifier des foupçons qu'elle a formés
contre lui ; il y réuffit. La fincérité ,
la candeur , le fentiment enfin s'expriment
par
fa bouche & brillent dans fes yeux . Livrée
à tous les traits de l'amour , Félicité
ne confulte que lui , & par un aveu plein
de charmes , elle confirme à fon amant un
bonheur qu'elle partage , & dont l'hymen
leur permit bientôt après de goûter toutes
les douceurs.
A O UST. 1757. 45
9
VERS
A M. de B *** , Sur Sa Fête.
I foleil dans fon cours ne voit rien de nouveau
:
Tout eft dit , & penfé . Tous les fujets s'épuiſent :
On ne fait que glaner fur le double côteau ;
Les fleurs qu'il a fait naître , au plus , fe reprodui
fent :
C'eſt ainfi trop fouvent que l'efprit fe morfond ;
Mais le Ciel mit en nous un germe plus fécond.
Le coeur , Arifte , eft un parterre ;
Les fentimens en font les fleurs :
Les Dieux des vents & du tonnerre
N'en fçauroient flétrir les couleurs ,
Ni le temps qui nous mine , en tarir l'abondance,
De ce fonds , de cette opulence ,
A coup fûr, mon plus cher tréfor ,
Je recueille & recueille encor
Ces voeux où mon zele s'applique ,
Ces voeux dont l'objet eft unique ,
Qui fçavent fe renouveller ,
Sans toutefois fe reffembler.
Il est un temps pour vous les dire ,
Il n'en eft point pour les former ;
46 MERCURE DE FRANCE.
Et le moment où je reſpire ,
Eft toujours le moment fait pour les exprimer.
M. TANEVOT.
LA GRENOUILLE
ET LES ESCARGOTS ,
FABLE.
SUR le gazon un jour , auprès d'une riviere ,
Une Grenouille s'exerçoit .
Jeune , vive , légere , elle fautoit , danfoit
De mainte diverfe maniere ,
Sans trop s'inquiéter de ce que l'on penfoit
D'elle & de fes jeux parderriere .
Poftés à l'autre bord fur un tertre voifin ,
Deux Efcargots ( c'étoit de cette race auftere
D'obſervateurs jaloux , qui n'applaudiffent guere
Qu'à ce qu'eux-mêmes fçavent faire )
L'examinoient , la lunette à la main .
D'abord de la fauteufe on loua la prefteffe ,
La dextérité , la foupleffe ;
Et pour une Grenouille enfin
on convint
Que c'étoit gambader avec affez d'adreffe.
Mais comme dans la vie on fe laffe de tout ,
Et de louer encor bien plus que d'autre choſe !
En moins de rien l'éloge fut à bout ,
AOUST. 1757. 47
Et du texte on vint à la gloſe.
On n'eut pas fitôt fait : tantôt c'étoit le corps
Qui , dans tel ou tel faut , perdoit fon équilibre ;
Tantôt c'étoit un pied tourné trop en dehors ;
Ou tantôt le jarret dont le jeu des refforts
N'étoit plus fi liant , fi ferme , ni fi libre.
Enfin pour plaire à la gent Eſcargot ,
Il eût fallu que la fauteufe agrefte
Eût voltigé d'une façon plus lefte
Qu'oncques ne fit la Camargot.
La Grenouille oyoit tout ; mais n'en faifoit pas
mine.
De ces graves cenfeurs , dit - elle à la fourdine ,
Cà pour rire , mettons la critique en défaut.
Meffieurs , leur cria - t'elle en commençant un
faut ,
Vous me contrôlez -là , du moins je l'imagine :
Car je n'en entends rien daignez parler plus
haut :
Ou mieux , pour ne vous point fatiguer la poitrine
,
De grace , defcendez , & fautez le ruiffeau .
Ce mot pour nos cenfeurs fut un coup de tonnerre
.
Chacun fans s'amufer , confus , baiffant les yeux ,
Gagne au pied de fon mieux ,>
Er pour s'enfouir fous la terre ,
Cul fur tête roulant , va chercher quelque creux.
48 MERCURE
DE FRANCE
.
De cè conte le fruit que je prétends extraire ,
Le voici : Critiquer ne convient bien qu'à ceux
Qui font en état de mieux faire.
A S. S..aux Amognes.
SUITE fur M. de Fontenelle , par
M. l'Abbé Trublet.
~
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR ,
Ce
da 25 Mai 1757.
E qu'on va lire , n'eft point la fuite de ce
qu'on a lu dans les Mercures précédens fur
M. de F; je la remets au Mercure prochain.
M. de F. étoit de l'Académie de
Nancy ( 1 ) . On m'apporte dans le moment fon
Eloge , par M. le Chevalier de Solignac
Secretaire perpétuel de cette Académie.
C'eft M. Falconnet qui me l'envoie , & me
le prête pour 24 heures. Je fuis redevable de
cette marque d'attention à l'amitié dont il
m'bonere , & furtout à fon zele pour la mémoire
de M. de F. Comme j'ai trouvé dans
cet Eloge quelquesfautes contre l'exacte vérité
M.
(1) A la tête du premier volume des Mémoires
de cette Compagnie , eft l'hiftoire de fon établiffela
Lettre que ment . On y trouve , page 76 , de F. écrivit au Roi de Pologne , pour le remercier
de l'y avoir admis , & la Réponse de Sa Majesté.
des
A O UST. 1757. 49
des faits , & qu'elles pourroient bien être
renouvellées par d'autres Panegyriftes & Hiftoriens
de M. de F , j'ai cru devoir les indiquer
dans les Remarques fuivantes . Je me
flatte que M. le Chevalier de S. ne m'en
Scaura point mauvais gré . Elles pourront lui
être utiles à lui- même pour une feconde édition
defon ouvrage . Je fouhaite bien fincérement
qu'on me rende le même ſervice , en relevant
dans quelque ouvrage périodique , &
par exemple , dans le Mercure , les fautes
que je puis auffi avoirfaites dans ce que j'ai
écrit & écrirai encore fur M. de F.
Les faits & anecdotes racontés par M. le
Chevalier de S. m'en ont rappellé quelques
autres que j'ai joints à mes Remarques. J'a
vertis donc les Lecteurs de s'attendre à de
fréquentes interruptions dont quelques - unes
même feront affez longues.
REMARQUES fur l'Eloge hiftorique de
M. de Fontenelle , prononcé à la Séance
publique de la Société Royale des Sciences
Belles-Lettres de Nancy , le 8 Mai
1757 ; par M. le Chevalier de Solignac.
Page 3. L'AUTEUR fait naître M. de F.
le
13 Février 1657. Il naquit le ii , & fut
baptifé à la maiſon , parce qu'on le trouva
C
so MERCURE DE FRANCE. trop
foible
pour
le porter
à l'Eglife
, fans
rifque
. Il n'y fut donc
porté
que le 14 , &
voilà
pourquoi
c'eſt
la date
de fon extrait
baptiftaire
.
Ibid. M. le Chevalier de S. dit du pere
de M. de F. Soit qu'il manquât de talent , ou
qu'il , &c. il n'eut d'autre bonheur que de
vieillir dans fa profeffion avec une réputation
d'intégrité , &c.
pere M. de F. m'a fouvent dit que fon
avoit beaucoup d'efprit & de littérature ,
furtout beaucoup de probité ; mais qu'il
étoit d'une humeur un peu fâcheuſe , inégal
, capricieux . C'eft donc de fa mere
que M. de F. tenoit fa douceur & ſon enjouement
; il me l'a toujours peinte de ce
caractere .
On n'a guere parlé de M. de F. fans parler
de fa douceur . Je ne citerai aujourd'hui
que ces quatre vers de M. de Voltaire. Ils
fe trouvent dans une Epître à M. de la Faye,
non imprimée. C'eſt un ouvrage de fa
premiere jeuneſſe.
Et par mon Démon lutiné ,
On me voit fouvent d'un coup d'aile
Paffer des fureurs de Layné
A la douceur de Fontenelle.
Mais
pour revenir au pere de M. de F ,
on peut manquer de talens , furtout des
A O UST. 1757.
talens néceffaires à un Avocat , avec de
l'efprit & du fçavoir. ( 1 )
Page 4. Cette Dame ( la mere de M. de
F. ) avoit un grand fonds de bon fens . Elle
avoit beaucoup depiété , &c.
Elle avoit auffi beaucoup d'efprit . Elle
communioit prefque tous les jours. Mais ,
malgré fon efprit & fa piété , elle ne pou-`
voit faire un crime à fes freres , MM . Corneille
, d'avoir travaillé pour le Théâtre
& , comme difoit M. de F , elle n'entendoit
point raifon là deffus. Il exprimoit
quelquefois auffi la même chofe , en difant
qu'elle entendoit raison.
Elle exhortoit fouvent fon fils à joindre
les vertus chrétiennes aux vertus morales.
Elle lui dit même un jour : Avec toutes vos
petites vertus morales , vous ferez damné.
Ibid. L'esprit du jeune Fontenelle ne tarda
pas à fe developper , &c.
Il brilla beaucoup dès fes baffes claffes ,
& les finit de très - bonne heure . Il ne réuffit
pas fi bien d'abord en philofophie , &
par cela-même qu'il étoit déja Philofophe.
Les épines & les obfcurités de la logique
fcolaftique le rebuterent. Ses camarades de
Collége difoient qu'ils alloient avoir leur
( 1 ) Le pere de M. de F. mourut en 1693 , âgé
de 82 ans , dit M. le Chev. de S. J'ignore fi cette
date eft exacte.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
revanche , & l'emporter fur lui à leur
tour. Cela lui fit d'abord un peu de peine.
2
"
و د
Mais , me difoit - il un jour , comme de
» très bonne heure j'ai tâché de ne me
fâcher de rien , je pris mon parti de ne
» rien entendre à la logique . Cependant
» continuant de m'y appliquer , parce que
» c'étoit mon devoir , j'y entendis quel-
» que chofe : je vis bientôt que ce n'étoit
pas la peine d'y rien entendre ; que ce
» n'étoit que des mots je m'en tirai enfuite
auffi - bien que les autres. >>
و د
و د
Ibid. Madame de Fontenelle eut quatre
fils..... Un autre mort Chanoine de Rouen
à l'âge de 78 ans .
C'étoit un Eccléfiaftique très - pieux &
très - charitable . Il mourut en 1741. Je
trouve cette date dans une lettre de M. de
F. à Madame de Forgeville , du 13 Novembre
de ladite année .
«Vous fçavez peut- être déja la mort de
» mon frere , arrivée il y a précifément
» huit jours. Elle fut très -imprévue &
» très - douce , vraie mort de prédeſtiné . Je
» ne doute point que vous ne preniez part
Ȉ mon affliction , &c.
ود
, Page 5. Reçu Avocat il plaida une
caufe , & fe promit auffitôt de n'en plus plaider.
J'ai vu plufieurs perfonnes douter du
A O UST. 1757. 53
fait ; il eft pourtant certain , & M. de F.
l'a conté plus d'une fois. La foibleffe de
fa poitrine & de fa voix étoit feule un
obftacle invincible à la plaidoyerie.
M. de F. a eu occafion dans fes éloges des
Académiciens , de parler de plufieurs Philofophes
deftinés dans leur jeuneſſe à la
profeffion d'Avocat. Je ne citerai que
M. Homberg. « Quoiquil fe donnât fincé-
» remént à fa profeffion , dit M. de F ,
» il fentoit qu'il y avoit quelque autre
» chofe à connoître dans le monde que les
loix arbitraires des hommes , &c . "
Сс
Page 6. On fera furpris fans doute qu'au-
сип de ces brillans effais de M. F , ne foit
entré depuis dans les divers Reçueils de fes
OEuvres.
L'Auteur veut parler des petites pieces
que M. de F. fournit au Mercure de M. de
Vifé.Plufieurs de ces pieces font entrées dans
fes Euvres , & y font reftées; mais quelquesunes
en font forties , après y être entrées.
Elles vont y rentrer , & plufieurs le méritent
beaucoup . Ce font des bagatelles , des
riens , à n'en confidérer que le fujet : mais
qu'on faffe attention à tout l'efprit que
l'Auteur a fçu y mettre ; ce font des
chofes c'eft du frivole , fi l'on veut :
mais le jeune homme qui s'y amuſoit ,
réuffiffoit dès lors dans le folide , & y ex
>
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
cella depuis , en s'amufant encore quelquefois
à ce frivole . ( 1 )
Ibid. L'Auteur parle à la fin de cette
page des Opera de Pfyché & de Bellerophon
. Il pouvoit rendre ce qu'il en dit plus
exact , en le conformant à ce que M. de F.
en a dir lui -même dans fa Lettre aux Auteurs
du Journal des çavans , imprimée
d'abord dans ce Journal , & depuis dans
Les OEuvres.
Page 7. M. de la Motte crut toujours
l'Opera de "fyché un des ouvrages de Quinault
, jufqu'à le faire entrer dans l'examen
qu'il avoit entrepris de tous les Opera de
cet excellent Poëte lyrique.
J'ai dit dans le premier tome du Mercure
d'Avril , page 58 , comment cette
méprife de M. de la Motte étoit arrivée .
Sur le récit de M. le Chevalier de S , on
pourroit en prendre une idée différente ,
mais qui ne feroit pas vraie. M. de la
Motte ne perfévéra pas dans fa mépriſe . Il
ne crut pas toujours que Pfyché fût de Quinault
; & depuis l'avoir cru , il fut trop
lié avec M. de F. pour n'avoir pas appris
de lui-même , du moins après la mort de
(1 ) On a déja vu plufieurs de ces petites Pieces
dans les deux premiers volumes du Choix des anciens
Mercures , & plus même qu'on n'a cru y en
yoir. M. de F. ne s'étoit pas toujours nommé.
AOUST. 1757. 55
Thomas Corneille , que le neveu avoit travaillé
pour l'oncle dans cette occafion , &
dans plufieurs autres.
Ibid. Dans une Lettre qu'il adreffa aux
Auteurs du Journal des Sçavans ... Ilfçur
vengerfon oncle , & ſe venger lui-meme
fansfe nommer.
Il s'eft nommé , ou autant vaut.
Page 8. On ne fçait quelles raisons le déterminerent
à retourner dans fa Province ,
deux ans après fa premiere arrivée à Paris.
Je doute que M. de F, ait refté deux ans
à Paris , lorfqu'il y alla pour la premiere
fois.
Ibid. Le séjour qu'il fit à Rouen ne fut
pourtant pas bien long.
Il fut très - long , mais interrompu par
quelques petits voyages ; & c'eſt à Rouen
que M. de F. a fait fes principaux Ouvrages
, & peut -être jufqu'à l'Hiftoire des
Oracles inclufivement . Il y a certainement
fait la Pluralité des Mondes. Madame de la
Mefangere qui y demeuroit alors , étoit ſa
Marquife , c'est- à- dire qu'il avoit peint la
Marquife des Mondes d'après cette Dame ,
quoiqu'il n'eût pas eu avec elle ni avec
aucune autre , les entretiens qui compofent
l'ouvrage , & qui font une pure fiction.
M. de F. m'a conté que lorfqu'il lui en
fit la lecture , la femme de chambre de
Civ
76 MERCURE DE FRANCE.
Madame de la Mefangere , qui étoit préfente
, reconnut fa maîtreffe dès les premieres
pages , & même le parc de la
·Mefangere ( 1 ) , & fe mit à fourire.
Cette Dame ne voulant pas que le Public
la reconnût auffi , dit à M. de F. qu'il falloit
un peu diminuer la reffemblance , &
de brune qu'elle étoit , il la fit blonde .
C'étoit une très - belle femme. On a fon
portrait à Rouen par la célebre Mademoifelle
Cheron.
Ibid. L'Auteur parle ici des Lettres du
Chevalier d'Her... Elles étoient , dit- il ,
celui de fes Ouvrages qu'il eftimoit le moins.
Je ne voudrois pas l'affurer ; mais je
fçais bien qu'il les eftimoit plus que le
Public , du moins que la partie la plus
nombreuſe du Public , ne les a eftimées ; &
s'il ne les a pas avouées publiquement ( 2 ) ,
il
(1 ) M. le Cat m'a écrit qu'on y voyoit encore
y a 20 ans des vers que M. de F. avoit gravés
de fa main fur l'écorce des hêtres qui compofoient
la principale allée de ce parc.
(2 ) Quelques perfonnes fçavent que feu M.
Groffemant d'Hermainville , originaire d'Allemagne
, mais né à Pont de Veyle en Breffe , s'étoit
dit Auteur des Lettres du Chevalier d'Her .... &
qu'il en fut cru fur fa parole , principalement en
Bretagne où il a demeuré long temps. Je l'y ai
connu , & depuis plus particuliérement à Paris.
C'étoit un homme d'efprit , un homme à aventuA
O UST. 1757. 57
c'eft feulement parce qu'il fçavoit que tout
le monde n'en penfoit pas abfolument
res , & dont la vie , s'il l'avoit écrite , & il difoit
fouvent qu'il l'écriroit , auroit paru un roman
peu vraisemblable , n'eût- il rien ajouté à la vérité
en l'écrivant . Mais il ne la refpectoit pas toujours
affez dans fes difcours ; & malheureufement pour
elle , il parloit affez bien , ou du moins très-facilement.
L'hiftoire de fon menfonge à l'égard des
Lettres du Chevalier d'Her.... fe trouve dans le
Journal de la Bibliotheque raisonnée. Un Sçavant ,
qui ne fe nomma point , y avoit fait inférer une
Lettre fort étendue & bien écrite , dans laquelle
il annonçoit qu'il avoit découvert les véritables
Auteurs de plufieurs Ouvrages célebres , promettoit
de faire part au Public de fes découvertes , &
pour échantillon prétendoit prouver que les Let
tres du Chevalier d'Her... n'étoient point de M.
de F , mais de M. d'Hermainville. Je fis lire ce
morceau à l'Auteur prétendu , qui en rit beaucoup
, & je l'engageai fans peine à donner par
écrit un défaveu qui fut envoyé aux Journaliſtes.
Je ne voulois que cinq ou fix lignes ; M. d'H.
écrivit une longue lettre , qu'il crut fort bonne , &
qui ne l'étoit guere. Les Journaliſtes ne l'imprimerent
point , & fe bornerent à déclarer le défaveu
qu'elle contenoit , en ajoutant néanmoins
que le ftyle feul de cette lettre prouvoit que M.
d'H. n'avoit pas fait celles du Chevalier d'Her...
On trouve encore fon défaveu dans le Mercure
Suiffe , Avril 1735. M. de F. fçut tout cela dans le
temps , & ne fit auffi qu'en rire. Quelques années
auparavant , il s'étoit fait un pari à Rennes fur le
véritable Auteur des Lettres du Chevalier d'Her...
Un des parieurs en écrivit à M. de F. même, l
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
comme lui , & même qu'on en avoit quelquefois
parlé avec une forte de mépris .
J'avoue que fi elles méritoient ce mépris ,
il en faudroit conclure que plufieurs autres
de fes Ouvrages méritent moins d'eftime
qu'on ne leur en accorde ; il eft à peu
près le même dans tous ceux de pur belefprit
& de pur agrément. Mais font - elles
en effet méprifables ? Jufqu'à ce que les
Euvres de M. de F. aient été imprimées
en corps , & tandis qu'elles l'ont été en
volumes féparés & vendus féparément ,
celui des Lettres du Chevalier d'Her... a
été autant acheté que les autres & lu
j'ofe le dire , avec autant de plaifir ; mais
moins relu , je l'avoue , & furtout beaucoup
plus critiqué. Or la véritable regle
du mérite d'un Ouvrage de cette efpece ,
eft le plaifir qu'on prend à le lire .
› ,
Le grand défaut des Lettres du Chevalier
d'Her... eft dans leur genre même ;
mais elles font très bonnes dans leur genre
, & infiniment au deffus de leurs pareilles
, de toutes les autres Lettres galantes .
répondit en Normand , fans avouer
que ces Lettres
fuffent de lui , & fans nier qu'elles fuffent de M.
d'Hermainville , & conclut par ces mots : « Mon
>> avis feroit , fi vous me faifiez l'honneur de me
» le demander , que votre pari fût nul. » J'ai entã
les mains cette réponſe de M. de F,
A O UST. 1757.
59
Elles font même les feules qu'on life , &
cela prouve du moins la difficulté du
genre .
En général , aucun Ecrivain n'eft auſſi
fupérieur à fes rivaux que M. de F , dans
les genres où il a excellé , & quelquesuns
de fes rivaux font pourtant très - eftimables.
( 1 )
Page 9. Les Paftorales ne rappelloient
guere ce temps heureux du premier âge de la
( 1 ) Voici ce que M. Bayle dit des Lettres du
Chevalier d'Her... dans les Nouvelles de la Républiques
des Lettres , Décembre 1686 .
« Il y a trois ans que ces Lettres ont été im-
» primées Elles font d'un ftyle agréable , vif ,
»> naturel , & qui fent plus l'homme du monde
» qu'un Sectateur fcrupuleux des remarquesfur la
» Langue Françoife ( celles du P. Bouhours ) . On
>> y trouve cent jolis traits , un feu d'imagination
» qui a bien des agrémens , & qui , pour l'ordi-
» naire , ne donne pas dans la fauffe plaifanterie . »
M. de Fontenelle , felon M. Bayle , y avoit donc
quelquefois donné; j'en conviens : mais la feconde
édition fut très- corrigée , & même diminuée de
quelques lettres . Peut - être ne le fut- elle pas encore
affez. On peut confulter l'Avertiffement de
cette feconde édition ; elle n'eſt pas rare . Je dirai
à cette occafion que dans les dernieres éditions
des OEuvres de M. de F on a fupprimé quelques
petits avertiſemens que le Public reverroit , ce me
femble , avec plaifir. S'il eft des Ecrivains dont il
ne faille rien perdre , du moins de ce qu'ils ont
fait dans leur bon temps, c'eſt ſurtout M. de F. On
"
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
, où les Hilas & les Silvandres ne
Sçavoient point donner de l'efprit à leurs
Sentimens , &c.
Les Hilas & les Silvandres font les Bergers
du Roman de l'Aftrée. Ils ont bien
de l'efprit , & autant que M. d'Urfé a pu
leur en donner.
Page 11. M. le Chevalier de S. parle ici
d'Afpar, d'après ce que j'en ai dit dans le
Mercure cité page 60. J'ajouterai que M.
de F. m'a dit qu'il s'agiffoit dans cette
Tragédie d'une confpiration contre l'Empereur
Léon , celui qui fuccéda à Marcien
en 457 , & qu'elle étoit à peu près dans le
goût d'Heraclius , de Pierre Corneille . Ne.
feroit - elle point tombée , parce qu'elle
étoit trop compliquée ? Je voudrois bien
pouvoir expliquer ainfi fa chûte ; mais on
ne croira point qu'entre les mains de M.
de F. l'intrigue la plus compliquée en fût
moins claire ; & il lui étoit auffi impoffible
d'être confus & obfcur au théâtre , que
dans une Académie de Philofophes.
Peut - être , dit M. le Chevalier de S ,
cette Tragédie manquoit - elle par l'invenpourroit
lui appliquer ce que Boileau a dit de luimême
:
Et mon vers , bien ou mal , dit toujours quelque
chose.
A O UST. 1757. 61
tion , par le deffein , par l'ensemble .
J'ai encore de la peine à le croire. Il y a
un autre peut- être plus vraisemblable . Cette
Tragédie pouvoit être froide , peu intéreffante
, & pour tout dire , foiblement
verfifiée . Il ne faut pas oublier qu'elle fût
repréfenté en 1680 ou 81 , & qu'ainfi M.
de F. n'avoit au plus que 23 à 24 ans ,
quand il la fit .
Page 12. Le mauvais fuccès d'Aſpar ra
mena M. de F. à fon premier goût pour les
Opera. Il fit bientôt après celui de Thétis &
Pelée , &c.
Il s'écoula plufieurs années entre Afpar,
Thetis & Pelee qui eft de 1689. C'eſt le
feul Opera de Colaffe qui foit resté au
Théâtre.
Page 13. Une Lettre fur la réfurrection
des corps , &c.
Comme vraiſemblablement M. le Chevalier
de S. n'en parle que d'après moi ,
j'aurois fouhaité que , comme moi , il en
eût parlé moins affirmativement ( 1 ) . J'en ai
parlé pour ne rien omettre ; car je doute
réellement qu'elle foit de lui . J'avois dit
que je ne la croyois pas imprimée. J'ai
appris depuis qu'elle l'étoit dans une feuille
périodique de Hollande , intitulé : Le
Courier politique & galant , &c.
(1) Voir le Mercure cité , p. 82,
62 MERCURE DE FRANCE.
J'ai encore appris depuis par gens trèsfurs
, que feu M. l'Abbé de la F. L. s'étoit
donné à eux pour l'Auteur de cette Lettre.
S'il a fçu y imiter le ſtyle de M. de F , il
n'a pas imité fa prudence , en fe vantant
d'un pareil Ouvrage. M. de F. a avoué
dans fes dernieres années à quelques amis
particuliers , deux ou trois écrits qu'il n'auroit
jamais dû faire ; mais il ne s'en vantoit
pas il fe condamnoit lui -même ; & l'aveu
de l'ouvrage en étoit toujours un de la
faute de l'avoir compofé.
Ibid. Dans le deffein d'employer fes talens
plus utilement qu'il n'avoit fait encore , M.
de F. entreprit d'inspirer l'amour de la philofophie....
Il fit fes Entretiens fur la Pluralité
des Mondes , & eut l'adreſſe de fauver
le fonds d'une matiere séche ... par les agrémens
les plus propres à la faire goûter , & c...
Cet Ouvrage unique en fon genre , & fi
mal imité depuis par un homme même de
beaucoup d'efprit , &c...
Il feroit inutile de diffimuler que M. le
Chevalier de S. a eu ici en vue les Dialogues
Italiens de M. le Marquis Algarotti ,
fur la lumiere. Peu de François les ont lus
dans l'original ; mais on les connoît du
moins par la traduction de feu M. du Perron.
de Caftera. A cette occafion , je vais
donner un morceau non imprimé de M.
A O UST. 1757. 63
de Voltaire , où il eft queftion de ces Dialogues
& de la Pluralité des mondes . Mes
Lecteurs m'en fçauront beaucoup de gré ,
& je ne doute point que l'illuftre Auteur
n'en foit très-aife auffi . On verra plus bas
combien il defiroit en 1738 que ce morceau
fût rendu public , & pourquoi il ne
le fut pas.
Comme je travaillois au Journal des
Sçavans lorfque M. de V. publia pour la
premiere fois les Elémens de Newton , il
me fit remettre un Mémoire fur l'édition
Hollandoiſe de ce Livre , pour être inféré
dans le Journal. Il y relevoit beaucoup de
fautes de toute efpece dans les premieres
feuilles de cette édition , les feules qu'il
eût encore vues. Lorfqu'elles lui furent
toutes parvenues , il me fit l'honneur
de m'écrire que ces fautes étoient en
fi grand nombre & fi confidérables , que le
Mémoire qu'il m'avoit envoyé devenoit entiérement
inutile . Quelques jours après , il
me dit dans une nouvelle Lettre , que depuis
fa derniere , les Libraires Hollandois
lui avoient promis de corriger leur misérable
édition , & qu'il devoit avoir pour eux la
condefcendance de ne la point décrier . Le
Mémoire ne fut donc point imprimé ; mais
les Elémens , &c. l'ayant été enfuite plus
correctement à Londres , feue Madame la
64 MERCURE DE FRANCE.
Marquise du Châtelet m'envoya de Cirey ,
où M. de V. étoit alors avec elle , une
Lettre contenant une efpece d'extrait de
l'Ouvrage , pour être inférée dans le Journal
des Sçavans. On la trouvera en Septembre
1738. Cette lettre & cet extrait
font de Madame du Châtelet même . Elle ne
m'en difoit rien dans la lettre particuliere
qu'elle y joignit ; mais je la devinai . Je le
lui écrivis ; & dans la réponſe dont elle
m'honora , elle m'avoua que j'avois bien
deviné .
M. de V. avoit ajouté à fon Mémoire
un Poftfcriptum affez étendu fur M. de F.
En voici l'occafion .
Les Elémens , & c . dans l'édition Hollandoife
& dans plufieurs des fuivantes , commençoient
par un Avant -propos qui a difparu
depuis , où l'Auteur parlant à Madame
du Châtelet , lui difoit":
לכ
cc..
Ce n'eft point ici une Marquife , ni
» une philofophie imaginaire. L'étude folide
que vous avez faite de plufieurs
» nouvelles vérités , & le fruit d'un travail
refpectable , font ce que j'offre au Public
pour votre gloire , pour celle de
» votre fexe , & pour l'utilité de quicon-
» que voudra cultiver fa raifon & jouir
» fans peine de vos recherches. Il ne faut
» pas s'attendre à trouver ici des agrémens,
ود
A O UST. 1757.
65
» Toutes les mains ne fçavent pas couvrir
» de fleurs les épines des fciences ; je dois
» me borner à tâcher de bien concevoir
quelques vérités , & à les faire voir
» avec ordre & clarté. Ce feroit à vous à
» leur prêter des ornemens . »
و د
Voici maintenant l'addition que M. de
V. fit à fon Mémoire.
و د
« On vient de m'avertir qu'on fait une
application auffi mal fondée qu'injurieufe
de ces mots , par lefquels j'avois
» commencé ces Effais fur les Elémens de
» Newton : Ce n'est point ici une Marquise ,
» ni une philofophie imaginaire . Je fuis fi
éloigné d'avoir eu en vue l'Auteur de la
» Pluralité des Mondes , que je déclare ici
publiquement que je regarde fon Livre
» comme un des meilleurs qu'on ait jamais
» faits ( 1 ) , & l'Auteur comme un des
و د
و د
( 1 ) L'Abbé du Bos donne une louange fingu
liere à la Pluralité des Mondes, t. 1 , fect. 22 , de fes
Réflexions fur la Poéfie & fur la Peinture. Dans
cette même ſection , où parlant de l'Eglogue, il défigne
d'une maniere peu favorable celles de M.
de F , à la vérité fans le nommer , il dir que le
premier entretien de la Pluralité des Mondes eft
une très-bonne Eglogue. Voici le paffage en entier
:
« Je ne crois pas qu'il foit de l'effence de l'E-
» glogue de ne faire parler que des amoureux .
» Puifque les Bergers d'Egypte & d'Affyrie font
46 MERCURE DE FRANCE.
"9
plus eftimables qui aient jamais été. Je
» ne fuis pas accoutumé à trahir mes fentimens
; d'ailleurs , je ne crois pas qu'il
» foit poffible de penſer autrement.
29
"9
"
39
Lorfque j'eus l'honneur d'entendre à
Cirey les Dialogues Italiens de M. Alga-
" rotti , dans lefquels les principaux fon-
» demens de la philofophie de Newton me
paroiffoient établis avec beaucoup d'efprit
, & ceux de Defcartes ruinés avec
» force , je m'engageai de mon côté à
» combattre en François pour la même
» caufe , quoiqu'avec des armes extrême-
» ment inégales. Je fuppliai la perfonne
refpectable chez qui nous étions , de
» fouffrir que je miffe fon nom à la tête
» des Elémens d'une philofophie qu'elle
» entend fi bien ; & M. Algarotti nous dit
"?
"
» les premiers Aftronomes , pourquoi ce qui fe
>> trouve de plus facile & de plus curieux dans
>> l'aſtronomie ne feroit-il pas un fujet propre
» pour la poéfie bucolique ? Nous avons vu des
» Auteurs qui ont traité cette matiere en forme
» d'Eglogue, avec un fuccès auquel toute l'Europe
>> a donné fon applaudiffement . Le premier Livre
» de la Pluralité des Mondes , traduite en tant de
>> Langues , eft la meilleure Eglogue qu'on nous
» ait donnée depuis cinquante ans. Les defcrip-
» tions & les images que font fes interlocuteurs ,
>> font très - convenables au caractere de la poéfie
» paftorale , & il y a plufieurs de ces images que
» Virgile auroit employées volontiers... ».
A O UST. 1757 . 67
» que pour lui , puifque fon ouvragé étoit
" un Dialogue fuppofé , & dans le goût
» de la Pluralité des Mondes, il le dédieroit
» à M. de Fontenelle. Je dis à M. Algarotti
» que j'étois très - fâché de voir une Marquife
en l'air dans fon ouvrage , & qu'il
ne falloit point mettre un être imagi-
» naire à la tête de vérités folides. Voilà
"3
و ر
ce qui donna lieu à ce commencement
» de mes Elémens , comme la Dame illuf-
» tre & M. Algarotti peuvent en rendre
témoignage. J'ajouterai feulement qu'il
» feroit difficile de fçavoir qui de nous
trois eftime plus l'Auteur des Mondes ,
» & étudie plus fouvent fes extraits de
» l'Académie ; ce n'eſt pas moi qui moi qui en profite
le plus voilà tout ce que je puis
» dire , & j'ai de quoi confondre toute
application maligne qu'on voudroit
ود
و ر
" faire.
, د
Dans la lettre où M. de V. m'avoit dit
que fon Mémoire étoit devenu inutile , il y
avoit par Poftfcriptum .
« A l'égard du petit article fur l'eftime
» infinie que j'ai pour M. de Fontenelle , &
» fur l'application qu'on fait du commen-
» cement de mon Livre , c'eſt ce qui me
» tient le plus au coeur. >
Enfin dans une lettre que M. de Voltaire
m'écrivit quelques jours après la précé68
MERCURE DE FRANCE.
dente , je trouvai encore ce Poftfcriptum :
cr
« Je prie que l'article concernant l'Au-
» teur des Mondes , fubfifte toujours.
و د
L'article eut le fort du Mémoire ; il ne
fubfifta point , & ne fut point imprimé
dans le Journal des Sçavans. On fera fans
doute curieux d'en fçavoir la raiſon , M.
de V. me permettra de la dire . M. l'Abbé
Bignon qui préfidoit alors au Journal , fe
défiant un peu de la fincérité de l'article ,
crut que le Public s'en défieroit auffi , &
en conclut qu'il ne pouvoit que faire tort
à M. de F. & à M. de V. même. On voit
bien que je ne penfois pas comme lui ,
puifque je fais imprimer ce petit morceau .
Je fçavois pourtant , comme lui , que M.
de V. avoit fouvent plaifanté , tant de vive
voix que par écrit , fur le compte de M.
de F. Je fçais qu'il l'a fait encore depuis ,
& peut-être le fera - t'il encore. Mais un
bon mot ne prouve rien , pas même le
fentiment de celui qui le dit. Il fe préfente
, on le lâche ; on va même jufqu'à l'écrire
, jufqu'à en faire une Epigramme.
Cela ne prouve pas davantage. Le François
, dit quelque part l'Abbé du Bos , ne
méprife pas tout ce dont il rit , & M. de V.
eft plus François qu'un autre. Enfin il vaut
trop lui - même , & à trop d'égards ,, pour
fentir tout ce que vaut M. de F.
ne
pas
A O UST. 1757 . 69
Les témoignages d'eftime qu'il a donnés
à M. de F. doivent paroître d'autant
plus finceres , qu'il y a mís des reftrictions ,
Je fçais qu'il en eft de malignes & d'odieufes
qui ne reftreignent pas feulement ,
mais qui détruifent & anéantiffent , &
d'un éloge font une fatyre d'autant plus
cruelle , qu'elle eft plus perfide. Mais il
me femble qu'il n'en eft pas de même de
celles de M. de V. Et par exemple , voici
ce que je trouve dans une lettre qu'il m'écrivit
à peu près dans le même temps .
" Ce
و ر
ود
pays fertile en Romans , n'a pro-
» duit jufqu'à préfent qu'une philofophie
» romanefque. Defcartes n'eft connu , n'eft
révéré que par fes fautes . Sa Géométrie
» & fa Dioptrique font prefqu'inconnues.
»Son nom feroit ignoré s'il n'avoit fait
» que ces chef- d'oeuvres. Tout le monde
» s'entretient des Lettres du Chevalier
» d'Her... ( 1 ) & d'un Ruiſſeau amant de
ود
(1 ) Il parut en 1750 un Livre intitulé : Connoiffance
des beautés , é des défauts de la Poéfie &
de l'Eloquence dans la Langue Françoise. M. de
V. y eft extrêmement loué , & même mis au ›
deffus de tous nos meilleurs Ecrivains , fans
exception. Cependant on le foupçonna d'en
être l'Auteur ; il le défavoua , & à moi-même,
Plufieurs des Ouvrages de M. de Fontenelle y font
traités avec mépris , & entr'autres les Lettres du
Chevalier d'Her... Elles font écrites , dit le Pané ཀ
70 MERCURE DE FRANCE.
la prairie ; dix ou douze perfonnes ad-
» mirent le livre de l'Infini en connoiffan-
>> ce de cauſe. 33
En citant de pareils traits fur M. de F ,
je prouve que je fais fon hiſtoire avec autant
de fincérité que M. de V. a fait fon
éloge . J'en uferai de même dans la fuite ,
& je m'engage à ne rien diffimuler , à ne
rien taire ; ou fi je tais quelque chofe , ce
gyrifte de M. de V , d'unstyle tout-à-fait impertinent.
M. Boullier , le même dont j'ai déja parlé
( Mercure de Juillet , page 82 ) , défendit M. de
F. avec autant de jufteffe que d'efprit ; & bien loin
Pabandonner au critique les Lettres du Chevalier
d'Her... ce qu'il répond en leur faveur eft peutêtre
le plus bel endroit de fon apologie , & affurément
c'eft beaucoup dire ; je connois peu de
morceaux littéraires auffi eftimables. M. B. étoit
ami zélé de M. de F , & il avoit déja eu affaire
avec M. de V. De la même plume , auffi chrétienne
qu'ingénieufe , font forties la défenfe de M.
Pafcal & celle de M. de Fontenelle. La premiere
imprimée d'abord en Hollande , l'a été depuis à
Paris en 1753 , précédée de trois Lettres critiques
fur les Lettres philofophiques de M. de V. On trouvera
la feconde dans le Supplement au Journal des
Sçavans du mois de Janvier 1752 , édition de
Hollande , p. 237. Mais cette édition eſt rare à
Paris. Malgré l'intérêt que j'ai toujours pris à
M. de F , je n'ai lu cette défenſe que depuis avoir
écrit tout ce qu'on vient de lire , & c'eft M. B.
lui- même qui me l'a indiquée dans fa lettre du
26 Juin dernier.
AOUST. 1757. 71
fera moins par égard pour M. de F. que
pour le Public , moins à caufe du mort
qu'à caufe des vivans . Je fuis affez perfuadé
du principe qu'on ne doit aux morts
que la vérité dite néanmoins avec tous les
ménagemens dûs à un grand mérite . Cependant
j'ai lu avec peine dans l'hiſtoire
de quelques hommes illuftres , des vérités
qui , peu honorables à leur mémoire , pouvoient
auffi être dangereufes pour un
grand nombre de Lecteurs . A la place de
l'Hiftorien , je les aurois fupprimées ; &
par exemple , fi M, de F. avoit mal penfé
fur la Religion , comme on l'en a ſoupçonné
malgré fon exactitude à en remplir
les devoirs extérieurs , malgré la plus parfaite
probité , je dirois prefque , malgré
toutes les vertus morales , je me garderois
bien d'avouer par une fincérité mal entendue
qu'il étoit incrédule , ou du moins
d'entrer fur cela dans aucun détail . Mais
revenons à M. le Chevalier de Solignac .
Page 16. Il parle ici d'après moi ( 1 ) de
l'oppofition de M. Defpréaux à l'entrée de
M. de F. dans l'Académie Françoiſe , oppofition
fondée principalement fur leur
différente maniere de penfer au fujer des
Anciens & des Modernes . J'aurois cité
(1) Premier tome du Mercure d'Avril , p. 77 ,
72 MERCURE DE FRANCE.
alors , fi je les avois connus , de jolis vers
latins , adreffés à l'un & à l'autre par le
célebre M. de Werenfels ( né à Bafle en
Mars 1657 ) , pendant le voyage qu'il fit à
Paris en 1701. Les voici :
A M. de Fontenelle.
Noftris cedere prifca Fontanellus
Demonftrare volens , & hic & illic
Quafirit nova praferenda prifcis.
Sed cum fe nihil invenire cernit ,
Libros impatiens facit , probatque
Noftris cedere prifca Fontanellus.
A M. Despréaux.
Pra cunctis veteres probas Patas ;
Tanto credere nos decet Poeta.
Sed cum vincere priſca videmus ,
Tanto credere non decet Poeta.
En voici encore d'autres de la même
main pour M. de F ; & quoiqu'ils ne viennent
pas ici auffi à propos que les précédens
, ceux de mes Lecteurs qui ne les
connoiffent point , feront bien aifes de les
y trouver.
Forfitan exiguum tibi , Fontanelle , videtur
Quod capitur fcriptis gens quoque noftra tuis. (1)
( 1 ) Les Suiffes.
MAF
A O UST. 1757. 71
At , precor , agreftis populi ne deſpice plaufus ;
Fallor , aut hinc veniet gloria fumma tibi.
Talem carminibus gentem quia traxerat Orpheus ,
Illum hodie dicunt allicuiffe feras.
Pages 17. Auffi le vit- on durant plus de
40 ans porter dans l'Académie des Sciences
tout le poids d'un travail , qui a laffé depuis
fucceffivement des gens eftimés auſſi forts , &e .
Il n'a laffé encore que M. de Mairan ;
& même fi M. de Mairan a quitté au bout
de trois ans , il ne s'étoit engagé que pour
ce temps- là.
Page 18. L'Auteur parle ici de l'hiftoire
de cette Académie , & dit : Toujours libre
aisé , M. de F. paroît ne vouloir que
badiner für la furface des objets qu'il traite
& c.
Badiner eft trop fort. Si M. de F. badine
quelquefois , c'est très- rarement ; & fi
quelques Critiques lui ont reproché quelques
expreffions badines , ou du moins
trop familieres , d'autres ont pris fa défenfe
, du moins fur quelques - unes de ces expreffions.
En voici un exemple , & à l'égard
de celle de ces expreffions qu'on lui a le
plus reprochée .
c
Dans le Journal de Trévoux , Mars
1745 , le Journaliſte dit : « C'étoit un
Phyficien qui difoit d'un Phyficien qu'il
D
3

74 MERCURE DE FRANCE.
ود
» avoit pris la nature fur le fait. Cela eft- il
» moins vrai & moins folide , parce qu'il
» eft beau , brillant , élégant , & dit avec
efprit . En le critiquant , on a cenfuré un
» trait de phyfique , ne croyant cenfurer
qu'un trait de littérature . De quelque
» côté qu'on l'envifage , nous ne voyons
» pas qu'il doive être moins permis aux
fçavans d'avoir de l'efprit , qu'aux gens
d'efprit d'être fçavans. Et puis , chacun
» eft ce qu'il eft , & le Public ne s'y méprend
pas. »
و ر
و ر
و د
و د
30
Comme je ne veux rien diffimuler ,
j'avoue que cette apologie eft du feu Pere
Caftel , qui a fi long-temps travaillé au
Journal de Trévoux ; car on ne manquera
pas de dire qu'en parlant pour M. de F , il
parloit pour lui-même.
Page 22. Naturellement froid , il avoit
de la circonfpection , & c.
Il n'étoit pointfroid . Son caractere étoit
une vivacité douce & enjouée . S'il n'étoit
pas joyeux , il étoit gai , & l'étoit toujours.
Jamais homme ne fut plus égal . On le
trouvoit toujours le même , & lors même
qu'il fouffroit. A peine a-t'il eu quelques
momens d'humeur dans les dernieres années
de fa vie. Encore étoit- il aifé de voir
que fa furdité en étoit la principale caufe .
Cette privation lui étoit ſenſible ; & fur
A O UST. 1757 : 75
l'expérience que les fourds font communément
triftes , je craignis beaucoup , dans
les commencemens , qu'elle ne diminuât
fa gaieté , & par- là n'abrégeât fes jours.
J'eus le bonheur de me tromper . Au refte ,
fes amis perdoient peut- être plus à fa ſurdité
que lui- même. Ils lui parloient moins,
& de fon côté il leur parloit moins auffi ,
tant par difcrétion & pour ne les pas obliger
à lui répondre , que parce que naturellement
peu preffé de parler , il ne le
faifoit guere qu'à l'occafion de ce qu'il
entendoit. De-là , moins de ces réparties
heureuſes , de ces traits pleins de fens &
d'efprit , dont ceux qui l'ont fréquenté ,
fçavent que fa converfation étoit remplie ,
& qu'il plaçoit fi à propos que , quelques
ingénieux qu'ils fuffent , ils paroiffoient
toujours naturels à ceux qui les entendoient
de fa propre bouche. On fentoit
qu'ils ne les cherchoit point ; qu'ils fe préfentoient
à lui fans effort , & comme on
dit , qu'ils couloient de fource & d'une
fource inépuifable. Auffi n'a- t'elle été
épuifée qu'avec fa vie ; & jufqu'à fa mort ,
la peine de s'en faire entendre a toujours
été bien payée par le plaifir de l'entendre
à fon tour. J'ai écrit une efpece de journal
de fes dernieres années qui en fournira la
preuve , encore ne fçais -je pas tout.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
J
J'avoue , pour continuer d'être parfaitement
fincere , que fi M. de F. ne cherchoit
point à dire des bons mots , il fentoit
bien quand il en avoit dit quelqu'un , &
étoit bien aife qu'on le fentît.
Dans la page fuivante , l'Auteur dit
avec raifon que fa converfation étoit toujours
vive & agréable.
Page 23. Il devint ... fouvent goutteux.
Sa goutte
étoit peu de chofe , & même
fur la fin de fa vie les attaques. étoient
beaucoup plus courtes que 20 ans auparavant
, mais plus fréquentes.
Page 24. Il mourut le 9 Janvier de cette
année , âgé de quatre- vingt- dix - neuf ans ,
onze mois & quelques jours .
Il falloit dire , moins quelques jours .
Ibid. Il a laiffe pour Exécutrice teftamentaire
Madame Jauffrin , qu'il avoit beaucoup
fréquentée fur la fin de fes jours , & c.
il falloit écrire Geoffrin . M. de F. la connoiffoit
beaucoup depuis plus de 20 ans ,
& c'étoit chez feue Madame de Tencin
qu'il l'avoit connue . Il lui a laiffé le diamant
qu'il avoit deftiné à Madame de T.
s'il étoit mort avant elle , & qu'il tenoit
de M. le Haguais . Elle en a diſtribué le
prix aux domestiques de M. de F.
Ibid. Madame la Comteffe de la Tourdu
Pin étoit fille de François Corneille
AOUST. 1757: ラブ
fils de Thomas , & le dernier des Corneilles .
Il y a un Corneille defcendant de Pierre.
Il eft à Paris dans un état obfcur , & n'a
qu'une fille.
Je dois ajouter en finiffant ces Remarques
, que fi on ne trouve pas dans l'éloge
de M. de F. par M. le Chevalier de S. une
entiere exactitude dans les faits , exactitude
au refte impoffible à quelqu'un qui
n'écrit que fur les mémoires qu'on lui envoye
, on y trouvera en revanche des réflexions
également fenfées & ingénieufes ;
& en l'examinant du côté des penfées &
du ftyle , j'aurois eu beaucoup à louer.
Peut-être même me ferois-je trompé en
ne louant pas tout. Mais il faut permettre
quelques différences de fentiment en matiere
de goût , où il y a tant d'arbitraire.
Du 12 Juin.
M. le Chevalier de Solignac a bien fenti
ce qui pouvoit manquer , à différens
égards , à fon éloge de M. de F. Je crois
lui faire honneur , & fournir une nouvelle
preuve de fon efprit auffi -bien que de fa
modeftie , en inférant ici la lettre qu'il
m'a écrite , en m'envoyant cet éloge que
je lui avois demandé. On devinera bien la
raifon des retranchemens que j'y ai faits,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
و ر
A Luneville , ce 6 Juin 1757.
« Je ſuis bien flatté , Monfieur , qu'après
» avoir lu mon Eloge hiſtorique de M. de
» Fontenelle , votre illuftre ami , vous defiriez
encore de pofféder ce foible ouvra
» ge . Je vous aurois prévenu , fi j'avois
» pu m'imaginer que mes efforts pour
» louer un figrand homme euffent répondu
» à mes defirs & à ceux de quelqu'un qui l'a
❞ fi bien connu & qui écrit avec , &c...
Malgré le cas que vous paroiffez faire
» de cet Eloge , je fens parfaitement que
je n'ai pu atteindre à la hauteur de mon
fujet , & j'en rougis ; mais mon inten-
» tion étoit louable , & il n'a pas tenu à
» moi de faire mieux. D'ailleurs j'ai eu
» peu de temps pour travailler ce Difcours ;
» & j'avois fi peu de mémoires en fi beau
»fujet de parler , que j'euffe été bien
embarraffé de le remplir fans ce que
» vous nous avez fourni dans les deux
» Mercures d'Avril. J'ai lu avec autant de
plaifir ce que vous en dites dans celui
» de ce mois ; mais ces nouvelles anecdotes
و د
و و
"
و د
» viennent trop tard pour moi . J'efpere
» donc que vous me pardonnerez
tout ce
qui vous peut déplaire dans cet Eloge ....
Ce n'eft qu'un portrait en détrempe ; mais
» il part d'un coeur qui fut toute la vie
و ر
>>
AOUST. 1757. 79
وو
pénétré de la plus haute eftime pour un
des plus grands hommes qui aient illuf-
» tré la France par la richeffe & la beauté
» de leurs talens....
J'ai l'honneur d'être , & c .
VERS
Prononcés devant M. le Duc de Chartres ,
an College de Navarre , par Louis de
Silveftre ( 1 ) , le 2 Juin 175741
St ma main tenoit le pinceau
Qui rendit mon ayeul illuftre ,
Elle entreprendroit le tableau
D'un Prince à qui l'Amour a remis ſon bandeau ;
Les Mufes leurs crayons , Minerve fon flam
beau ,
Et qui n'eft pas encore à fon deuxieme luftre
Mais hélas le deftin jaloux
Aux defcendans n'accorde guere
De retracer , ainfi que vous ,
Les rares talens de leurs peres.
J'en fuis dédommagé dans ce jour glorieux ;
Où je reçois l'honneur de paroître à vos yeux.
(1 ) Petit-fils de M. de Silveftre , Ecuyer , and
cien Recteur de l'Académie royale de Peinture &
Sculpture , Premier Peintre du Roi de Pologne ,
Directeur de fon Académie royale de Drefde,
Div
So
MERCURE DE FRANCE.
Mes Collegues fur moi n'ont qu'un foible avan
Fage.
Ce que je penfe , ils l'ont écrit.
Daignez , Prince , agréer l'hommage
De mon coeur & de leur eſprit .
STANCES
A
Thémire , fur fon
Mariage.
THEMIRE , quel heureux préſage
Annonce ta félicité !
Des Dieux ton bonheur eft l'ouvrage ,
Et tes vertus l'ont mérité.
On m'a dit qu'hier de Cythere
L'Amour chez l'Hymen s'envola ,
Et qu'en s'approchant de fon frere
Avec tendreffe il l'embraffa.
Non , ce baifer n'eft point perfide ;
Si je te trompe quelquefois ,
Le courroux , dit-il , qui me guide
Eft l'effet de ton mauvais choix .
Mais unir l'éleve des Graces
A l'ami des ris & des jeux ,
C'eft fixer l'Amour fur tes traces
Pour rendre un fi beau couple heureux.
Par M. HOCH... d'Etamp…..
A O UST. 1757: 81
RÉFLEXIONS
SUR LA VIEILLESSE ,
Par M. l'Abbé Clément , Chanoine de Saint
Louis du Louvre .
La vieilleſſe eſt un don que la nature
nous fait à des conditions fi dures , que
je ne fçais pourquoi l'on fouhaite d'y avoir
part. C'eft une grace qui fait prefque toujours
un ingrat de celui fur qui elle tombe.
Quel cas peut-on faire d'un avantage qui
empêche de jouir des autres avantages ?
Doit-on de la reconnoiffance pour un bien
qui appauvrit ?
Quelque jeune qu'on foit , on arrive
bien vîte à la vieilleffe , quand on y va par
la voie du plaifir.
Les excès font plus de vieillards que les
années. Je connois des vieillards qui ne
font point encore majeurs.
A voir l'ufage que l'on fait ordinaire-'
ment de la jeuneffe , on doit être étonné
du nombre de vieillards qu'il y a dans le
monde . La vieilleffe eft un port où l'on
n'arrive qu'après avoir effuyé bien des
écueils. Eh ! comment y arrive - t'on ? Les
cordages font brifés ; les voiles font déchi-
Dv
S2
MERCURE DE FRANCE.
rées à force de lutter contre les flots , l'é
quipage eft épuifé , le vaiffeau fait eau de
toutes parts ; la feule maneuvre du pilote
l'a garanti du naufrage.
On cueille à pleines mains les fleurs du
printemps, & on les prodigue fi fort, que fi
la terre qui les produit n'étoit vigoureuſe ,
on ne devroit plus en voir en hyver : cependant
il s'en trouve encore quelquesunes
dans cette trifte faifon ; il eft vrai
qu'elles font moins brillantes ; mais qu'importe
ce font des fleurs qui ne laiſſent
pas d'avoir une forte d'éclat : la rareté en
fait le prix mais pour en cueillir alors
on doit les avoir femées de bonne heure ,
& il faut qu'elles aient été cultivées avec
foin fans cela , on rifque de ne rencontrer
que des ronces fous ces pas.
: "
La vieilleffe eft un temps de ftérilité &
de difette heureux celui qui l'ayant prévu
, s'eft pourvu d'avance d'un bon eftomac
par la fobriété , d'une vigueur de
corps par l'exercice, d'une force de courage
par les épreuves ; de fageffe , par l'expérience
; d'un efprit orné , par la lecture. Ce
font là les étais qui foutiennent la maiſon
qui menace ruine ! Comme tout manque
au dehors , il faut tirer de fon propre fonds.
de quoi repouffer les infirmités , l'ennui
& la trifteffe , qui font autant d'ennemis
qui affiégent l'âge avancé.
AGUST. 1797 83
Un vieillard qui trouve en lui toutes
ces reffources , eft à mes yeux comme un
de ces anciens temples qui a refifté aux injures
du temps , & dont on admire encore
les précieux reftes : des morceaux d'architecture
confervés , des ftatues d'un goût
exquis , quoique mutilées , qu'il offre à
la curiofité des voyageurs en font un monument
refpectable.
Tel nous avons vu M. de Fontenelle
la vieilleffe fut pour lui un temps de gloire
: il fixoit les regards de fes Compatriotes
; les étrangers venoient pour le voir
& pour le connoître , & tous l'admiroient.
Dans fon printemps il porta des fruits
précoces, dont on vanta la beauté & le bon
goût ; on les auroit pris pour les productions
d'un vieux arbre dans fon hyver ,
il en donna de fi brillans qu'on auroit cru
que c'étoient les premices d'un jeune plan.
:
L'efprit fouvent ne produit fa fleur que
quand le corps a perdu la fienne, & l'homme
n'en cueille le fruit que fur fon déclin.
Il femble que l'obfcurciffement des yeux du
corps naiffent des lumieres de l'efprit : c'eft
un dédommagement que la nature fe donne
par forme de compenfation.
Je lis quelquefois les ouvrages des anciens
Philofophes , & je me les repréfente
dans leur cabinet , le corps
ufé ,
traçant
Dvj
4 MERCURE DE FRANCE.
d'une main tremblante ces écrits immortels
qui leur ont mérité le nom de précepteurs
du genre humain . Quelle fageffe
dans leurs principes de morale ! Quelle
raifon dans leurs regles de conduite ! Quelle
fagacité dans leur leçons de doctrine !
Partout on découvre un efprit mûri par
l'expérience , & agrandi par la méditation
: la jeuneffe ne fçauroit avoir le premier
; c'eſt l'âge feul qui le donne : elle
ne s'applique point au fecond , la légèreté
l'en empêche & s'y oppofe.
La vieilleffe fait tous les jours des pertes
, fi nous trouvons un équivalent dans
notre raison , n'y ayons point de regret :
cette perte eft un gain ; mais fi malgré les
précautions que nous aurons prifes de nous
ménager une vieilleffe faine & vigoureufe ,
la caducité s'annonce par des infirmités :
ayons affez de courage pour les foutenir
fans nous plaindre. Le murmure irrite le
mal , & décele la foibleffe de l'ame.
་་་
Perdre patience dans les maux , c'eft révolte
en étourdir ceux avec qui l'on vir ,
c'eft injuftice : éloigner par un ton d'aigreur
les fecours que l'on peut tirer de la
fociété , c'eft ne point entendre fes intérêts.
La folitude eft pour les vieillards un
furcroît de mifere : le monde fait diverA
O UST. 1757.
fion , il faut le voir fans lui être à charge.
Vouloir ramener tout à foi eſt la prétention
de la vieilleffe : c'eft la force de la raifon
& non de l'autorité de l'âge qui m'en
impoſe.
t
J'ai connu des vieillards qui recherchoient
la compagnie des jeunes gens, & fe
plaifoient avec eux ; je ne fçaurois les en
blâmer : à un certain âge on a quelquefois
befoin de fe dérider le front & d'égayer fa
trifteffe ; mais il ne faut pas rendre ennui
pour plaifir . Le moyen d'être fupporté
c'eft de fe prêter à leurs jeux & de partager
leur amuſemens par complaifance , de fe
faire un délaffement de leur vivacité , &
un badinage de leur étourderie. Si nous
avons des leçons à leur faire , ne prenons
jamais le temps de leur fougue , & que la
douceur & l'amitié affaifonnent toujours
nos remontrances par cette conduite ,
nous éviterons lé ridicule du pédantifme ,
& les reproches du radotage.
Soyons vieux avec avantage pour nous,
& que les autres n'y perdent point .
Quandje vois un vieillard propre fur fa
perfonne & dans fes habits fans affectation
, fobre & réfléchi dans fes difcours
fans contrainte ; un vieillard dont la rai
fon m'inftruit fans prétention , & qui me
confeille plus par fes exemples que par fea
86 MERCURE DE FRANCE.
leçons ; qui connoît les bienféances & qui
les obferve ; qui refpecte la religion & qui
la pratique ; qui a des vertus qu'il me laiffe
deviner ; qui m'épargne le récit des actions
qui lui ont mérité la réputation dont
il jouit , il me tarde d'être vieux à ce prix
la jeuneffe ne vaut pas cela .
Qui n'eſt pas dévot dans la vieilleffe ,
fait violence à fon coeur , & s'oppoſe à un
fentiment naturel . Dans l'âge avancé
l'ame devient plus fenfible. Il faut être
mauvais par habitude , pour l'être encore ,
lorfqu'on eft vieux : les paffions prefque
éteintes , la chaleur du fang amortie , la
force du penchant affoiblie , laiffent tous
les fens dans le calme ; tout rentre dans
l'ordre & le ciel en profite : auffi l'inclination
des vieillards pour la religion eft fi
forte , que fouvent la fuperftition eft pour
eux un écueil. Comme ils ont pouffé trop
loin le plaifir dans la jeuneffe , vieux , ils
croient devoir outrer la vertu , & ils ne
voient pas qu'ils finiffent par les excès ,
comme ils ont commencé. L'objet feul en
fait la différence .
Plus nous devenons incapables d'agir en
hommes , plus nous fommes obligés d'agir
en chrétiens .
La vieilleffe eft comme une piece de
théâtre : files premiers actes ont été négři.
A O UST. 1757. 87
gés , il eft de l'adreffe du Poëte de jetter le
plus d'intérêt qu'il peut dans le dernier.
Dans la vieilleffe , tout nous manque ;
mais Dieu nous refte. Nous avons tout
perdu ; mais nous fommes riches , fi nous
avons mis notre falut en fûreté. Apprenons
à devenir vieux , avant que nous le
foyons.
Sçavoir être vieux , eft un rôle qui n'eſt
pas fi facile à jouer qu'on fe l'imagine :
combien le jouent dans le bas & dans le
comique !
Il faut beaucoup d'efprit & de bon fens
pour être avec dignité ce qu'on doit être.
Peu fçavent être vieux. La vieilleffe , dit
Montagne , attache plus de rides à l'efprit
qu'au vifage ; & il a raiſon.
Ne vouloir pas paroître vieux , quand
on l'eft en effet , c'eft petiteffe. Vouloir
paroître jeune , & agir comme fi on l'étoit
encore , lorfqu'on eft vieux , c'eft extravagance.
A cet âge ne comptons plus fur l'indulgence
du monde . On ne nous pardonnera
rien ; on nous jugera à la rigueur.
La jeuneffe fait tout impunément , c'eft
fon privilege. La décence eft une taxe
que le monde met fur la vieilleffe ; , il faut
la payer , fi l'on ne veut effuyer la faific
du mépris.
88 MERCURE DE FRANCE.
Faire ufage de fon coeur à un certain
âge , fi l'amitié n'en eft l'objet , eſt un ridicule
dont le monde eft choqué.
Un vieillard amoureux , l'eft à pure
perte , il ne gagne que le mépris : fa libéralité
fait qu'on l'écoute , il ennuie pour
fon argent.
Amour
pour amour ne fut jamais la déviſe
d'un vieillard . Les paffions n'ont qu'un
temps où le monde en permet l'ufage :
cette faifon une fois paffée , on ne peut
les faire entrer qu'en contrebande ; c'eſt
une marchandiſe prohibée.
Celui qui porte fon extrait de baptême
écrit fur fon front ne fçauroit être fur le
Théâtre de la Comédie que comme une
vieille décoration qui dépare le fpectacle.
Un vifage paffé de mode figure mal dans
les balcons ; le parterre n'y fouffre que les
petits maîtres ; ils ornent la fcene.
La vieilleffe eft naturellement avare : fi
ce font des vertus qu'elle amaffe , je la
loue ; elle en a la propriété & elles doivent
la fuivre dans le tombeau : fi c'eft de l'argent
qu'elle met en réferve , je la condamne
; elle n'en a que l'ufufruit : qu'elle en
faffe un bon ufage ; c'eft le bien de fon
héritier qu'elle ne peut point emporter.
Dans le dépériffement fucceffif qu'éprouve
un vieillard , qu'eft- ce qui le fouA
O UST. 1757: 89
tiendra , qu'eft ce qui le confolera , s'il
n'a ni moeurs ni religion ? La philofophie ,
s'il s'en pique : ( hé ! qui ne s'en pique
point aujourd'hui ! ) Elle lui annonce un
néant qui le dégrade , il en eft humilié ;
la nature l'avertit d'une deftruction prochaine
, il en eft troublé ; la religion le
menace d'un Dieu irrité , il eft effrayé :
le coeur lutte contre l'efprit ; le fyftême eft
contredit par le fentiment : on ne veut
pas croire , parce qu'on craint ; on ofe efpérer
, parce qu'on n'a pas cru . On combat
, on difcute , on délibere , on commence
à douter. Y a-t'il un avenir ? l'ame
eſt- elle matiere ? meurt- elle avec le corps.
On ne fe décide point ; on flotte encore ,
& la mort arrive qui finit le temps , & ouvre
les portes de Péternité. Alors la foi déchire
fon bandeau : tout devient clair &
lumineux. L'homme paroît devant fon juge
, & le vice eft puni , tandis qu'on récompenfe
la vertu.
Quelle matiere à réflexions ? Si celles
qu'on vient de lire en ont fait faire d'utiles
, je ne me repens point d'avoir écrit :
mon objet eft rempli.
90 MERCURE DE FRANCE.
VERS
A Mademoiselle Philippe ( 1 ) fur fa Conva
COMME
lefcence.
OMME on voit dans nos champs fe flétrir une
fleur
Que féche du foleil la trop vive chaleur
D'un. feu féditieux éprouvant la furie ,
Philis à fon aurore alloit perdre la vie ,
Si les fçavantes foeurs qui veilloient fur les jours ,
Aux efforts de la parque oppofant leurs fecours
De fes mains ne l'euffent ravie.
Mais avant que de fuir au féjour ténébreux ,
Contre les filles de mémoire ,
Atropos a long- temps difputé la victoire.
Deftin , tu le permis , ce combat rigoureux ,
Pour mieux faire éclater dans le fein du bel âge ,
L'humble conftance , le courage
De l'objet des plus tendres voeux .
Tel un jeune arbriffeau , jouet de la tempête ,
Réfifte aux Aquilons affreux ,
En courbant feulement la tête .
Sur les aîles de la fanté ,
Revenez jeux , plaiſirs , riante aménité ;
9
(1 ) Fille de M. Philippe , premier Commis da
Tréfor Royal.
A
OUST 1757. 91
Revenez , Dieu des Arts , tout ici vous attire :
Votre plus cher domaine enfin vous eft rendu ,
Philis vous offre encore un hommage affidu .
Quand l'hyver eft paffé , l'Amante de Zéphyre
Rentre avec lui dans fon empire :
Tout y renaît , la roſe , le jaſmin ,
Et l'abeille ravit fon précieux butin :
De vos amuſemens fon labeur eft l'emblême ;
Par votre goût , Philis , par vos foins vigilans ,
Sur l'Hélicon vous moiffonnez de même ,
Ces parfums fi chéris qu'exhalent les talens.
Que tout en vous fe renouvelle :
Qu'illuftrant vos jeunes travaux ,
D'Amphion la lyre immortelle ,
Enfante fous vos doigts des prodiges nouveaux,
Que les graces de Terpsichore
Sous vos pas s'empreffent d'éclorre ,
Et par un aimable concours
Que vos crayons , d'une main sûre ,
Comme Boucher où les Amours ,
Par l'élégance des contours
Seachent embellir la nature ,
En prenant modele fur vous.
Que vos vertus prématurées ,
Philis , de vous feule ignorées ,
Ces vertus , l'espoir le plus doux
De ceux qui vous ont donné l'être ;
Toujours en vous les faffent reconnoître
Et par un rapide progrès
92 MERCURE DE FRANCE,
Mettent le comble à vos attraits.
Imitez en un mot l'Aftre qui nous éclaire ,
Il ne s'éleve point qu'il ne croiffe en lumiere .
M. TANEVOT.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Nous nous empreffons de rendre cette
Lettre publique pour le bon exemple &
pour la gloire de celle qui nous l'écrit. Il
eft vrai que fon procédé eft fi fort contre
l'ufage , qu'il pourra trouver beaucoup
d'incrédules , & qu'on croira l'aventure
imaginée à plaifir. Mais tout bien réfléchi ,
elle eft racontée en des termes fi fimples &
fi vrais, qu'elle doit perfuader tout Lecteur
fenfible à la vertu , dont elle porte le caractere.
Elle eft en conféquence du nombre
de celles dont notre Mercure peut fe mêler
avec honneur , & qu'il peut publier avec
décence .
Al'Orient , ce premier Juillet 1757 .
MONSIEUR , je fuis une jeune Dame de
l'Orient , qui , fans avoir l'honneur de vous
connoître affez, ofe vous prier de me rendre
un fervice en inférant dans votre Mercure
A O UST. 1757 . 23
>
l'aventure qui m'eft arrivée tout récemment.
Il y a quinze jours qu'étant ſeule
dans ma falle , il y entra un homme vêtu
en bas- Breton , ayant fous le bras une
boîte enveloppée de toile cirée , à mon
adreffe ; il me la préfenta en me parlant
bas-Breton : comme je ne l'entends pas , je
fis venir une Domestique qui le fçait , à
qui il dit qu'il étoit de S. Paul- de- Léon
& qu'en venant à l'Orient pour affaire , il
avoit paffé à un Couvent ici près ( que je
ne nomme point ) , que Madame une telle
, Religieufe de cette Communauté , le
connoiffant pour honnête homme , l'avoit
chargé de me remettre cette boîte. Je
connois beaucoup cette Dame ; elle m'envoie
fouvent de fes ouvrages : c'eft pourquoi
je n'eus point de peine à croire cet
homme ; & fans le faire interroger davantage
, je le congédiai après lui avoir donné
quelque chofe pour fa peine ; je fis auſſi
fortir ma domeftique pour voir ce que
contenoit ce paquet : je comptois n'y trouver
que de petits ouvrages de Couvent ;
mais quelle fut ma furprife, Monfieur , après
avoir ôté la toile cirée , de trouver dans la
boîte de bois une très-belle caffette vernie ,
remplie de toute forte de bijoux à l'ufage
d'une femme , avec une bourfe de foie
dans laquelle il y avoit 750 louis ! Je
94 MERCURE DE FRANCE.
trouvai dans une boîte à mouche émailliée
, un billet anonyme par lequel on me
prioit de recevoir ce préfent. Je ne vous
en marquerai point le contenu pour ne
pas alonger ma Lettre , je vous dirai feulement
qu'il marquoit m'écrire & m'envoyer
la boîte de Paris par un de fes amis ,
Officier de Vaiffeaux , qui s'en retournoit
à Breft , & que cet ami avoit eu foin de
me la faire paffer par un homme de confiance
qu'il avoit envoyé exprès de Breft ,
fans que perfonne en fçût rien. Il y a auffi
dans cette boîte à mouche un portrait fous
une glace , qui paroît celui d'un jeune
homme de 26 ou 28 ans , qu'il dit être le
fien ; je ne me rappelle point d'avoir jamais
vu cette figure , les traits m'en font
totalement inconnus , ainfi que l'écriture ;
je ne fçais pas non plus où il peut m'avoir
connue ni vue ; il ne m'en dit rien , ni
comment il a fçu que je connoiffois cette
Religieufe : ce n'eft pas ce qui m'embarraffe
le plus , c'eft fon préfent que je le
prie de faire reprendre au plutôt , & fans
fe faire connoître ; car je ne veux pas feulement
fçavoir qui il eft , je le remettrai
à la premiere perfonne qui fe préfentera
avec un billet de la même écriture que
celui qui étoit dans la boîte à mouche.
S'il ne la fait pas reprendre avant le mois
-A O UST. 1757.
95
>
de Septembre , je prendrai la liberté , Monfieur
, de vous l'adreffer franche de port ;
& puifqu'il eft de Paris , il fera maître de
l'envoyer chercher , ou de vous la laiffer .
Ces jours paffés , fous prétexte de vouloir
acheter quelque chofe , je fis venir chez
moi un Marchand Bijoutier qui paffoit
par cette Ville : je lui montrai la caffette
comme fi elle eût été à moi , & le priai de
me dire ce que cela valoit pour fçavoir fi
je n'avois pas été trompée ; il eftima le
tout 30000 livres , qui avec les 750 louis
font fans doute un beau préfent : mais il
ne metente pas ; je m'en tiens au peu de
bijoux que j'ai , je les préfere aux fiens
quoiqu'ils ne foient pas de la même valeur :
ils me viennent de mon mari ; c'eſt aſſez
pour me les faire eftimer chérement. Il a
apparemment fes vues pour m'envoyer cela
; quoiqu'il n'en dife rien , il penfe peutêtre
obtenir beaucoup par reconnoiffance
d'une jeune perfonne fans expérience du
monde , & avec cela femme d'un Marin.
Je vous prie en grace , Monfieur , de le
tirer d'erreur par votre premier Mercure ,
en y faifant inférer ma Lettre. Ne fçachant
qui il eft , je fuis obligée de me fervir de
cette voie & d'avoir recours à vous pour
m'aider à me retirer de ce mauvais
Vous n'obligerez pas une perfonne fans
pas.
95 MERCURE DE FRANCE.
reconnoiffance , j'ofe vous affurer de toute
la mienne . Je ne figne pas mon véritable
nom , ne voulant pas me faire connoître ;
perfonne ici ne fçait rien de ce que je vous
écris. Je veux que tout le monde l'ignore ;
il me fuffit que celui qui en eft l'auteur ,
apprenne le mépris que je fais de fon
préfent.
J'ai l'honneur d'être , & c .
ULALIE .
LA COUR DES CHAMPS ,
AIR : Oui , c'est la façon de le faire qui fait
tout .
Nous préférons à la dorure
Que l'on voit au féjour des Rois ;
La verte & riante parure
Dont les Cieux décorent nos bois ;
Près d'un ruiffeau chacun fe place ,
Peut fe voir ;
Nous n'avons pas befoin de glace
Pour miroir.
Aucun Courtisan ne s'empreffe
Pour s'enrichir de notre bien ;
Il n'eſt que dans notre tendreffe ,
Ex: l'on ne peut en ôter rien :
Co mme
AOUST. 1757. 97
Comme un Zéphyr que rien n'arrête
Au verger ,
Ala Cour la fortune eft prête
De changer.
Nous pourrions vivre fans allarmes,
Si le printemps duroit toujours ;
Il faut bien payer tant de charmes ,
Sommes -nous maîtres des beaux jours :
Suivant le cours de la nature ,
Nous vivons ;
Mais dans la faifon la plus dure
Nous aimons.
Par M. VARÉ.
EPIGRA M M E.
POURQUOI , me dites-vous , cette miſantrho
pie ?
Pourquoi contre le genre humain
Sans ceffe exhaler le venin
Qu'a diftillé votre mélancolie ?
Les hommes ne font point dignes de ce cour
roux.
Non , ce font d'agréables fous ,
Et dont à notre gré nous manions les ames :
Ils font tout ce qui plaît aux , Dames ...
Yous le voulez , je les oublierai tous.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Soit , Iris , je confens , pour bien vivre avec vous ,
A ne parler mal que des femmes.
B. B.
LEE mot
de l'Enigme
du Mercure
de
Juillet
eft le Lacet. Celui
du Logogryphe
eſt Balance
, dans
lequel
on trouve
blé ,
lana , Abel , cane , blanc
, Cana , banc ,
Nabal
, la , âne , cable , lance , bac , Caleb ,
Albe , Caën , Baal , Laban
, bal.
ON
Et
ENIGM E.
N me voit en tout temps , aux regards des
mortels
M'offrir avec magnificence ;
pour les ornemens du Trône & des Autels ,
Un Art induftrieux m'a donné la naiſſance.
avantage :
Mais quoiqu'il me deftine à la pompe , à l'éclat ,
C'est là mon plus foible
Je forme le Héros , j'affermis fon courage ,
Et je deviens l'appui du plus puiffant Etat.
Bien plus , le Philoſophe , au milieu des ſyſtêmes ,
Que feroit-il fans mon fecours ?
C'eſt à moi que font dûs ces beaux vers , ces poëmes,
Dont mille beaux efprits embelliffent nos jours .
A O UST. 1757. 99
Quel caprice ! parmi la plus trifte indigence ,
Du fort je chéris les revers ;
Tandis que dans les bras d'une noble opulence ,
Efclave infortuné , je gémis dans les fers.
Enfin voici , Lecteur , le noeud de ce myſtere :
Compagne de l'humanité ,
L'on me voit tout -à- coup du fein de la mifere ,
Voler avec ardeur à l'immortalité.
Par la C... de M... à Bonneval.
LOGO GRYPHE.
Ja marche fur cinq piés ,
Les uns aux autres bien liés ;
De trois pieds faites l'affemblage ,
Je vous offre un paffage
Qui conduit
Jour & nuit
Ceux qui dans une Ville
Ont établi leur domicile.
Trois de mes pieds briferoient un batteau ;
Car la matiere eft un peu dure :
Mais prenez-les pour bâtir un château ,
Je vous promets encor tous les frais de la cure :
Je les puis faire affurément ,
Je vous la donne nommément ,
Et les trois parts d'un Saint qui guérit de la pefte ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
C'en eft affez , que feriez-vous du refte ?
Si tout ceci ne fuffit pas ,
Encore un peu de patience ;
Reprenez mes cinq pieds , & connoiffez, Laurence,
Qu'ils font le prix de vos appas.
CHANSON,
BELLE Eglé , vous faites renaître
La douce efpérance en mon coeur ;
Par la plus légere faveur
Vous me donnez un nouvel être ,
Et me rappellez au bonheur.
Belle Eglé , je n'ai d'existence
Que celle que je tiens de vous ;
Dans le ftix par votre courroux
`Dans le néant par votre abſence ,
Et dans l'Olympe à vos genoux.
Air
Gracieusem
Belle Egle , vous faites renaître La
+
douce es -pé-
-rance en mon coeur:Par laplus le
--gerefaveur Vous me donnés un nouvel être,
Et me rappelle's
+
au bonheur Belle E
Je
n'ai
d'existence
Que
celle
que
je Tristem
+
tiens de vous: Dans le Stix
par
votre courroux,
Plaintivem
Dans le néant
par
votre ab--- sence,
Gai
Et dans l'Olimpe
Gravé
par Labassée.
a VOS
genoux, noux.
Imprimé par Tournelie.

A O UST. 1757 .
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
>
LETTRES de Miftriff Fanni Butlerd , à
Milord Charles Alfred de Caitombridge ,
Comte de Plifinte , Duc de Raflingth
écrites en 1735 ; traduites de l'Anglois en
1756 , par Adelaïde de Varançai , 1 vol.
in- 12. On les trouve chez Lambert , Libraire
, rue de la Comédie Françoiſe .
Les premieres lettres que l'on s'écrit
dans un commerce d'amour , font toujours
d'autant plus intéreffantes , que l'on a le
plaifir de deviner une paffion qui veut fe
cacher , fans rien perdre de la vivacité de
fes mouvemens. Ce font mille tournures
différentes pour dire que l'on aime , &
mille autres pour le défavouer . « Je ne
» veux point que vous m'aimiez , je ne
» veux point que vous foyez férieux; je vous
» défends de me plaire , je vous défends
» de m'intéreſſer . » Voilà comme s'exprime
d'abord Miftriff Fanni : l'heureux Milord
ne peut s'y laiffer tromper , mais il
lui refte une incertitude délicate ; Fanni
"
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
fait encore des réflexions , elle peut en
faire de férieuſes , & Milord peut d'autant
plus les craindre , qu'il a déja commencé
à jouir du bonheur d'être aimé. « Votre
lettre m'a fait rêver , dit- elle dans une
» autre lettre. En la lifant , quelque chofe
» me difoit que , de tous les vices, l'ingra-
» titude eft le plus odieux ... Si vous me
»prouvez que je vous dois de la reconnoiffance
, fi vous me le prouvez ....
» Adieu , Milord. » Elle aura bientôt ces
preuves qu'elle fouhaite ; elle n'en veur
point d'autre que la certitude de l'amour
qu'elle a infpiré , & fes propres fentimens
la lui donnent. On ne s'informe pas fi l'on
eft obligée d'aimer , lorfque l'on n'aime
pas encore... « Je vous ai dit que je vous
aime , parce que je fuis étourdie ; je
vous le répete, parce que je fuis fincere.
Eût-elle été la plus fenfée perfonne du
monde , elle l'eût dit également ; mais un
aveu plus volontaire , plus réfléchi , n'eût
pas eu ce charme inexprimable qui n'appartient
qu'à l'ingénuité ... Fanni s'eft livrée
fans réflexions ; mais n'en fera- t'elle jamais
? Elle aimeroit bien peu , fi déformais
elle paffoit un jour fans en faire.
Milord lui en prépare de plus d'une espece.
Il doutera d'être aimé , il aura des defirs
téméraires , il regrettera fa liberté dans la
1
A O UST. 1757. 103
» quez ,
"
crainte de n'être jamais affez heureux.
Déja il commence à la regretter , il n'a pu
diffimuler fes inquiétudes . Fanni eſt inftruite
par une lettre qu'elle a reçue de lui ;
mais le grand amour , la douce raiſon , lui
fourniffent des confolations pour Milord
dont il doit adorer jufqu'à l'expreffion .
«En prenant un engagement , vous rifdites
- vous , autant que moi ?
» Vous , Milord ! Eh ! quels dangers ,
quels périls votre fexe peut- il redouter
» en fe livrant à fes defirs ? Le ridicule
préjugé qui vous permet tout , vous affranchit
de la peine la plus vive qui foit
» attachée aux foibleffes de l'amour . Trahi ,
quitté , haï de ce qu'il aime , un homme
peut toujours fe rappeller avec plaifir le
» temps où il fe trouvoit heureux : temps
marqué par fes triomphes , par une vic-
» toire dont le fouvenir eft toujours flat-
» teur pour fa vanité. Mais nous, qui nous
» croyons méprifées , dès que nous ceffons
» de nous croire aimées , nous , qui joi-
"gnons au regret de perdre notre bon-
» heur , la honte de l'avoir goûté , nous ,
» dont le front fe couvre de rougeur
"
"
"
"3
quand nous nous rappellons les momens
» les plus doux de notre vie , pouvons-
» nous, fans frémir , écouter un fentiment
» aimable , il eft vrai , mais dont les fuites
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
و د
2
"
20
» peuvent être fi cruelles ! Rifquer ! vous !
» Ah ! fire Charles , fire Charles ! je ne
»fuis point contente de vous , je ne le fuis
point de moi , je ne le fuis de perfonne.
Milord perd fes inquietes idées. Il ne vit
plus , ne penfe plus , ne refléchit plus que
pour s'applaudir d'aimer avec excès . Fanni
que fes allarmes ont trop agitée , tombe
légérement malade ; elle ne reproche point
à fon Amant d'en être la cauſe , elle lui
écrit au contraire : « Ma fievre n'eft rien :
» vous la diffiperez en paroiffant. On vou-
» loit me faigner ce matin ; mais quelqu'un
ma dit que l'amour eft dans le
fang. Ah ! je n'en veux point perdre.
Pour calmer cette fievre , il faudroit du
repos , du fommeil ; mais peut-on dormir
lorfqu'on ne vit plus que dans l'objet
qu'on aime ?
Je ne veux pas me coucher
, écrit- elle ; non , je ne le veux pas.;
je veux refter là. Je n'aime de mon appar-
» tement que l'endroit où je fuis ; ma
» chambre eft un pays étranger pour moi ,
je ne vous y ai jamais vu. Ici , tout eft
vif, tout eft riant , tout a reçu l'empreinte
chérie : ce cabinet eft tout mon
» univers ... Quoi ! c'eſt moi qui anime
» cette jolie machine ? c'eſt le feu de mon
» amour qui lui donne , & le mouvement,
» & la grace avec laquelle elle fe meut ?
و ر
גכ

ود
"
"C
AOUST. 1757. 105
و ر
ود
» Dis-le moi cent fois , mille fois ; dis-le
»moi toujours. Qu'il étoit aimable ce
foir ! N'avoir pas vu que cette femme
» étoit belle ! n'avoir vu que moi. Ah !
» que je vous aime ! je vous aime tant ,
» que fi vous étiez- là , je vous aimerois
» trop. "
C'est dans toutes ces Lettres une paffion
extrême , & toujours l'expreffion propre ,
le mot qui dit précisément ce qu'on penſe.
L'efprit y raiſonne quelquefois , mais il
n'y eft point raifonneur ; mérite rare , &
qu'on ne peut trop louer . La paffion y répand
toutes les images, elle vole d'une extrê
mité à l'autre , & jamais elle ne paſſe les
bornes de la nature ; on croit fentir tout
ce que Miff fent , quoiqu'elle foit toujours
extrême. C'est un tableau vif , frappant, où
l'on puife le fentiment ; les couleurs y contribuent
; le pinceau eft partout fi délicat ,
fi animé , que la vraiſemblance lui eſt néceffairement
affujettie . La Lettre xxi commence
ainfi : « Elle a chagriné celui qu'elle
» aime : au lieu du plaifir qu'elle pouvoit
lui donner , qu'il attendoit , qu'il méritoit
, elle lui a caufé de la peine... Il eſt
fâché , très fâché : ne voilà t'il pas de
» belles affaires ? ... » Cela nous paroît
naturel & tendre.
وب
ود
La derniere Lettre fourniroit un extrait
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
auffi intéreffant qu'étendu . Des fentimens
profonds , des maximes excellentes offrent
à l'efprit & au coeur tout ce que l'un &
l'autre peuvent imaginer de plus tendre ,
de plus eſtimable & de plus ingénieux .
Milord eft devenu infidele : il a trompé
une maîtreffe ingénue qui ne vivoit que
pour lui , qui n'eftimoit que lui , qui le
croyoit incapable du moindre détour. Ce
n'eft pas l'infidélité qui l'irrite , c'eſt le
procédé , c'est la façon outrageante de
rompre , d'annoncer qu'il n'aime plus. On
s'intéreffe au fort d'une victime qu'on a
vu livrée , dès le premier moment , à toute
la féduction de l'eftime ; on la plaint d'autant
plus d'avoir été trahie , qu'on a été
trompé comme elle . Milord ne paroiffoit
pas pouvoir jamais la trahir ; c'eſt là ce
qui l'accable , ce qui la défefpere . Elle eſt
forcée de le méprifer : « Non pour avoir
»
quitté une femme , lui dit - elle , non
» pour avoir changé de fentiment ; mais
» parce que vous en avez feint que vous
» ne fentiez pas ; parce que vous avez traité
» durement , inhumainement votre amie ;
celle qui vous étoit véritablement atta-
» chée, dont vous aviez defiré la tendreffe ,
»que vous connoiffiez digne de vos égards,
»& dont vous aviez mille fois juré de
ménager la fenfibilité. Je vous méprife ,
20
AOUST. 1757. 107
20
33
» parce que vous vous êtes conduit avec
» baffeffe ; qu'incapable de confiance &
» d'amitié , vous avez eu recours au menfonge
, moyen infâme , & dont un hom .
>> me de votre naiffance devoit rougir de
faire ufage. Plus fincere que vous , je ne
» vous promets point mon amitié ; je ne
>> veux point de la vôtre. Mais qu'est- ce
» donc qu'un homme qu'on ne voit plus ,
qu'on ne verra jamais , entend par cette
» amitié qu'il ofe offrir ?... » Nous avons
inféré cette Lettre dans le Mercure de Janvier
de cette année . Elle eft connue de
tout le monde , nous nous priverons donc
du plaifir d'en parler plus au long. En général
nous avons lu le recueil avec une
vive fatisfaction ; nous avons cependant
trouvé , de temps en temps , des négligences
, des façons de parler triviales , un certain
abus de la familiarité , qu'on eft en
droit de reprocher à une perfonne comme
Fanni , dont les idées font toujours décentes
& le ftyle toujours noble.
MARGUERITE d'Anjou , Reine d'Angleterre
, Effai tragique , en cinq Actes. A
Paris , chez Prault fils , quai de Conti ,
1757-
Cet Effai de Tragédie en profe , qui
n'eft pas le premier , fert à prouver la fu-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
périorité des vers , & nous ofons dire le
befoin dans ce genre : c'eft où la broderie
devient effentielle à l'étoffe . La piece n'eft
pas dénuée d'intérêt ; mais elle manque
de coloris , & fans lui on n'a point de
lecteurs . Les vers , malgré leurs détracteurs
qui fe multiplient tous les jours , fe
maintiendront toujours avec gloire , quand
ils feront l'ouvrage du génie ou du talent .
Pour en dégoûter le Public , on prend au- .
jourd'hui un chemin plus fûr ; c'eſt de n'en
plus faire que de mauvais , & d'en produire
beaucoup. Cette abondance ftérile
eft une cruelle difette . Le Ciel nous en
délivre .
OPERATIONS faites par ordre de l'Académie
royale des Sciences , pour la vérification
du degré du Méridien compris entre
Paris & Amiens , par MM . Bouguer ,
Camus , Caffini , de Thuri & Pingré. A
Paris , de l'Imprimerie royale , 1757.
Cette courte , mais utile Brochure ,
contenant 28 pages , a été préfentée au
Roi par ces illuftres Académiciens , le 19
Juin.
M. Requier eft exact à tenir fa parole .
Le quatrieme volume de fon élégante traduction
du Mercure de Vittorio Siri , conA
O UST. 1757. 105
tenant l'hiftoire générale de l'Europe depuis
1640 jufqu'en 1655 , fe délivre actuellement
à Paris , chez Durand , rue du
Foin , 1757 .
LETTRE de M. l'Evêque de Limoges ,
au Clergé de fon Diocese , fur la mort de
S. E. Monfeigneur le Cardinal de la
Rochefoucauld, Patriarche , Archevêque
de Bourges Primat des Aquitaines ,
Grand- Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Abbé ,
Chef, Supérieur- Général & Adminiftrateur-
Perpétuel de tout l'Ordre de Cluni ,
&c. décédé à Paris , le 29 Avril 1757 .
mes C'EST 'EST avec la plus vive douleur
très -chers Freres , que nous vous annonçons
la mort de fon Eminence M. le Cardinal
de la Rochefoucauld ; perte commune
à tout le Royaume , & que chacun
reffent comme fi elle lui étoit propre.
L'Eglife perd un zélé défenfeur de ſa foi
& de fon autorité , & qui faifoit autant
d'honneur à la Pourpre Romaine , qu'il
en recevoit d'elle ; le Roi , un Miniſtre
fage , fincere , fidele , digne de fon efti
me & de fa confiance ; l'Etat , un Citoyen
plein de fentimens & d'amour pourfa pa110
MERCURE DE FRANCE.
trie , propre à lui rendre les fervices les
plus importans ; le Clergé de France , une
de fes plus brillantes lumieres & un de fes
plus beaux ornemens ; notre Province
Eccléfiaftique , un illuftre Métropolitain ,
uni à ſes Suffragans , & toujours porté à
foutenir leurs intérêts ; le Dioceſe de
Bourges , un grand Archevêque , un Pafteur
éclairé , vigilant & charitable . Nous
perdons en particulier un bienfaicteur , un
confeil , un appui , & fi je l'ofe dire , un
ami. Témoin de fes vertus & comblé de
fes bontés , la reconnoiffance , le reſpect
& la vénération avoient formé les liens
qui m'attachoient depuis fi long- temps à
ce grand-homme. Grand par fa naiffance
par fes dignités , il l'étoit encore plus
par les qualités de l'efprit & du coeur , qui
font l'honnête homme , le chrétien , le
grand Evêque. A la pénétration d'efprit
à la jufteffe du difcernement , à la connoiffance
des hommes , à l'intelligence
dans les affaires , il joignoit la droiture de
coeur & d'intention , & une religion pure
& fans tache , fans laquelle les plus grands
talens font toujours dangereux , & fouvent
plus nuifibles qu'ils ne font utiles.
Quelle activité infatigable , quelle application
fuivie dans les vifites Epifcopales &
dans les autres devoirs du faint Miniftere !
&
*
>
A O UST. 1757.
Quel zele pour le culte de Dieu , pour la
dotation & la décoration de fes Temples ,
l'inftruction de fes Miniftres ! Quelle pour
charité pour
les pauvres , furtout dans les
temps de calamité où ils trouvoient dans
fes aumônes les reffources les plus abondantes
! Il avoit reçu de Dieu une bonne
ame. (1 ) La compaffion étoit née & avoit cru
avec lui dèsfon enfance . ( 2 ) Enfinune douceur
charmante dans le commerce de la vie ,
une inclination toujours bienfaiſante , une
pureté de moeurs au deffus de tout foupçon,
une modeftie admirable au comble des
honneurs , formoient fon caractere . Les
avoit-il recherchés ces honneurs ? Non ,
M. T. C. F. ils étoient venus le trouver
fucceffivement & comme d'eux- mêmes ,
fans qu'il prît d'autre voie pour y parvenir
, que de les mériter , & fans que l'envie
ofât l'attaquer ; avec toute fa malignité
elle auroit été forcée d'applaudir , ou de ſe
taire. Eloigné de tout fafte & de toute of
tentation , il ne fe fervoit du crédit & de
la confidération dont il jouiffoit
pour faire du bien. C'étoit l'obliger que
de lui en préfenter l'occafion . Il ne faut
donc plus s'étonner s'il s'eft concilié pendant
fa vie , l'amour , l'eftime & le ref
( 1) Sag. 8 , 19. ( 2 )Job. 31 , 18.
› que
"
W
112 MERCURE DE FRANCE.
pect de tous les gens de bien , & s'il a mérité
après la mort , temps où la louange
n'eft plus équivoque , les regrets de la
Cour , de la Capitale & fucceffivement
de toutes les Provinces . Mais qui pourroit
exprimer la douleur & la confternation
d'un Diocefe , qui l'aimoit , le chériffoit,
& (fi on pouvoit le dire ) l'adoroit . Le
Clergé le pleure comme fa gloire & fes
délices : la Nobleffe le pleure comme fon
protecteur & fon foutien : les pauvres le
pleurent comme leur pere & leur refuge ;
tout le Peuple le pleure comme un chef de
famille qui laiffe fes enfans orphelins.
Nous avons été témoins en partie de leur
douleur. Que ces pleurs , que ces larmes .
font un bel éloge ! Quelle doit être furtout
l'affliction de ces dignes & fideles
Coopérateurs qu'il honoroit de fa confiance
dans le gouvernement de fon Dioceſe , &
qui ont eu le bonheur de vivre & de converfer
avec lui ; car ne peut- on pas lui appliquer
cet éloge d'un Prophete : ( i )
Heureux ceux qui vous ont บน 3 &
qui ont été bonorés de votre amitié ? Nous
avons eu cet avantage pendant les dix premieres
années de fon Epifcopat , & malgré
l'éloignement , fes bontés pour nous ont
toujours été les mêmes ; auffi notre plus
(1 ) Eccl. 48 , I.La
A O UST. 1757 . 113
douce confolation étoit - elle d'aller de
temps en temps revoir notre ancien Maître,
prendre fes confeils & profiter de fes lumieres
. Pardonnez , M. F. fi nous parlons
de Nous dans une lettre qui ne devroit
être confacrée qu'à la mémoire de celui
que nous regrettons ; mais fi un coeur fenfible
& reconnoiffant ne peut fe taire ni
retenir les fentimens de fa douleur , n'eſtce
pas dans votre coeur que je dois les répandre
? Nous ne verrons donc plus ce
grand Cardinal pendant le court pélerinage
qui nous refte à achever fur la terre .
Ah ! mes Freres , que cette idée eft affreufe
aux yeux de la nature ! Pourrions- nous la
foutenir , fi nous ne cherchions à l'adoucir
par les lumieres de la foi ? Elle nous
apprend cette foi , que la mort du juſte eſt
un paffage à une vie heureufe & éternelle;
un port affuré où il arrive tranquillement
après avoir été battu de la tempête , &
avoir couru rifque de faire naufrage contre
les écueils du monde. Quelle ferme
efpérance ne devons- nous point avoir du
falut de celui qui eft l'objet de nos larmes,
fondée qu'elle eft fur l'innocence de fa
vie , fur la mort chrétienne & édifiante ;
mais principalement fur la grace du Sei
gneur , ( 1 ) qui fait miféricorde à ceux qui
(1 ) Exod. 20 , 6.
114 MERCURE DE FRANCE .
l'aiment & gardent fes préceptes. Mais auffi
comme ( 1 ) il juge avec une extrême févérité
ceux qui commandent les autres , hâtonsnous
, M. T. C. F. de fatisfaire à ſa juftice
, en lui offrant la victime de propitiation
pour nos péchés , afin de lui payer les
reftes de dettes que le refpectable défunt
n'auroit peut- être pas acquittées par un effet
de la fragilité humaine. Uniffez - vousà
Nous pour lui rendre ce dernier devoir ;
c'eft la feule marque de reconnoiffance
que nous pouvons lui donner , & la feule
auffi qu'il demande de nous. Nous vous en
conjurons par le refpect que vous devez à
la mémoire de votre Supérieur dans l'ordre
de la Hiérarchie , & s'il Nous étoit
permis d'y ajouter un motif qui nous flatte
infiniment l'amitié , par
pour nous ; & Nous prions inftamment ,
I. Tous les Chapitres , Communautés
Séculieres & Régulieres , ainfi que MM.
les Curés , qui font dans l'ufage de chanter
la Meffe , de faire un Service folemnel
pour le repos de l'ame de Son Eminence
Monfeigneur le Cardinal de la Rochefoucauld.
que vous avez
II . Tous les Prêtres , de dire en particulier
chacun une Meffe à la même intention
.
( 1 ) Sap. 6 , 6.
A O UST. 1757 . IIS
III. Tous les autres Eccléfiaftiques , &
toures les Religieufes , de faire une communion
pour la même fin.
IV. Nous vous exhortons d'engager les
Fideles de joindre leurs prieres aux vôtres.
( 1 ) J'aipour vous tous une charitéfincere en
Jefus-Chrift. Amen.
† J. G. Evêque de Limoges.
( 1 ) 1. Cor. 16 , 24.
INTRODUCTION à l'hiftoire moderne de
l'univers , où l'on voit les révolutions &
la fituation préſente des différens Etats de
l'Europe , de l'Afie , de l'Afrique & de
l'Amérique , commencée par le Baron de
Pufendorff, continuée par M. Bruzen - de
la Martiniere ; nouvelle édition , revue ,
corrigée , & confidérablement augmentée
par M. de Grace , cinquieme tome , vol.
in-4° . orné de vignettes , culs de lampes
& de Cartes géographiques. A Paris, chez
Grangé , au Palais & rue de la Parcheminerie
, Mériget , Robustel , Hochereau ;
quai des Auguftins , 1757.
Ce volume par lequel l'Auteur termine
l'hiftoire de l'Europe , renferme celle d'Allemagne
ancienne & moderne , avec tout
ce qui a rapport à la conftitution du Corps
Germanique.
116 MERCURE DE FRANCE.
"
L'Auteur a ajouté à la fin de ce volume
une Carte hiftorique & chronologique des
principaux Etats de l'Europe . Elle fe vend
féparément pour ceux qui n'ont pas le
volume , & fe trouve chez les Libraires
indiqués ci deffus .
PROSPECTUS de l'Hiftoire Naturelle
éclaircie dans une de fes parties
principales , la Conchyliologie , qui traite
des Coquillages de Mer , de riviere & de
terre ; ouvrage dans lequel on trouve une
nouvelle méthode Latine & Françoiſe de
les divifer : augmenté de la Zoomorphofe,
ou repréſentation des animaux à coquilles,
avec leurs explications . Nouvelle édition
enrichie de figures deffinées d'après nature.
Par M*** des Sociétés Royales des Sciences
, de Londres & de Montpellier.
L'accueil favorable que le Public a fait
à l'ancienne édition de cet Ouvrage , qui
parut pour la premiere fois en 1742 , &
le jugement avantageux que les principaux
Sçavans de l'Europe en ont porté , nous
difpenfent d'en faire ici l'éloge ; & même
l'Auteur ne nous l'auroit pas permis. Mais
parce que ceux qui connoiffent cette premiere
édition , peuvent être furpris de ne
point voir annoncer ici la Lithologie qui
faifoit partie de l'édition ancienne , il eft à
A O UST. 1757. 117

propos de les avertir , s'ils ne le fçavent
déja , qu'elle en a été tirée depuis pour
être tranfportée dans l'Oryctologie imprimée
en 1755 ; ouvrage qui traite des terres
, des pierres , des métaux des minéraux
& autres Foffiles , & qui eft enrichi
de vingt fix planches , dont les figures
font deffinées d'après nature. C'est dans
ce volume que l'on trouve inféré d'une maniere
plus naturelle , moins refferrée &
plus étendue , ce qui avoit été dit dans la
premiere édition de la Conchyliologie au
fujet des pierres , ainfi que les quatre
planches qui concernent cette matiere.
Le Public au refte fera amplement dédommagé
dans l'édition que nous annonçons
ici , de ce retranchement de la Lithologie
, par les augmentations importantes
dont cette nouvelle édition eft accompagnée.

Elle eſt divifée en deux parties. La premiere
fous le nom de Conchyliologie ,
traite des coquillages de mer , de riviere
& de terre. On y trouve une nouvelle méthode
de les diviſer , ſuivie de tables Latines
& Françoifes , qui enfeignent à diftribuer
tous les coquillages fuivant leur caractere
générique dans les claffes qui leur
conviennent. Ces tables font accompagnées
de figures en taille- douce des plus
1
TIS MERCURE DE FRANCE.
belles coquilles , au nombre de 500, deffinées
d'après nature , avec leur explication
, des remarques fur chacune de leurs
Familles , & des réfléxions critiques fur des
meilleurs Auteurs qui en ont écrit .
foit
Cette partie eft déja fi connue , qu'il eft
inutile de nous y arrêter davantage : nous
remarquerons feulement , que l'Auteur
l'a travaillée de nouveau avec tout le foin
dont il eft capable ; qu'il l'a augmentée
confidérablement , foit par les obfervations
nouvelles qu'il a faites lui-même ,
par celles que lui ont occafionné les
divers avis que plufieurs Sçavans ont bien
voulu lui communiquer ; & qu'il s'eft appliqué
principalement à fortifier par de
nouvelles raifons le fyftême , qui attribue
au Déluge le tranfport de tous les coquillages
de mer & de riviere fur les plus hautes
montagnes , & jufques dans les entrailles
de la terre.
Cette premiere partie , qui contient 51
feuilles d'impreffion & 29 planches , eft
actuellement imprimée , & feroit en état
de voir le jour ; mais on n'a pas cru devoir
la féparer de la feconde , avec laquelle
elle a une liaiſon naturelle. Comme on a
eu l'attention de ne la tirer qu'à fort petit
nombre , ainfi qu'on l'avoit fait pour l'ancienne
édition , afin de conferver les planA
O UST. 1757 . 119
ches on ofe affurer qu'elles font auffi
belles que celles de l'édition de 1742 .
C'est ce dont il eft facile de fe convaincre
par fes propres yeux , en allant les voir
chez le Libraire , qui fe fera un plaifir de
les communiquer.
La feconde partie de cet Ouvrage eft la
Zoomorphofe , ou la repréfentation des
animaux qui habitent les coquilles , avec
leurs explications. Cette addition importante
faite à la Conchyliologie , contiendra
environ trente feuilles d'impreffion &
neufplanches nouvelles.
Dans le difcours préliminaire qui eſt à
la tête , l'Auteur remarque avec raifon
qu'il eft étonnant que la plupart de ceux
qui ont écrit jufqu'ici fur l'Hiftoire Naturelle
, fe foient contentés de parler de la
couverture des animaux à coquilles , fans
rien dire des animaux mêmes , quoiqu'ils,
ne méritaffent pas moins leurs attentions.
Mais ils ont été effrayés fans doute
par la difficulté de deffiner des animaux.
qui , par leur rareté , la molleffe & le peu
de mouvement des parties de leur corps ,
femblent fe refufer aux obfervations. On
trouve , il eſt vrai , dans quelques Ouvra
ges de réputation quelques figures de ces
animaux , mais en fi petit nombre , ſi maļ
deffinées , fi peu vraies , qu'elles ne peu120
MERCURE DE FRANCE.
vent être d'aucun ufage à quiconque cherche
la vérité.
Dans le deffein de réunir le traité des
coquilles avec celui des animaux qui les
habitent , l'Auteur a donc été obligé de ne
confulter que la nature : il n'a rien copié ,
rien emprunté des Ecrivains qui l'ont précédé
; & c'eft ce qui a retardé la publication
de cet Ouvrage commencé depuis dix
aus , par la difficulté de tirer des pays
étrangers les deffeins dont on avoit befoin.
Toutes les figures qu'il contient ont été
deffinées dans les Indes , à Pondichery ,
au Cap de Bonne- Efpérance , à S. Domingue
& dans différens ports de l'Europe,
d'après les animaux vivans pêchés dans la
mer , & fortans de leur coquilles . On les
a repréſentés , autant qu'il a été poſſible ,
de leur grandeur naturelle ; & l'attention
que l'on a eue de ne ſe ſervir que de Naturaliſtes
habiles pour les deffiner , doit être
pour le Public un garant affuré de la vérité
de leurs portraits.
A la fuite de la Zoomorphofe on trouve
une table par où finiffoit la premiere édition
de la Conchyliologie : c'eſt une liſte alphabétique
des mots difficiles & compofés
, tant Latins que dérivés du Grec ,
dont les Naturaliftes fe font fervis , &
dont la plus grande partie ne fe trouve
point
A O UST. 1757 121
point dans les dictionnaires ; ces mots font
accompagnés de leur interprétation Françoife
, dans le fens propre à l'Hiftoire Naturelle.
Cette table qui a eu l'approbation
des Sçavans , & qui dans l'ancienne édition
étoit compofée de près de deux mille
mots , eft augmentée de plus de huit cens
dans celle- ci .
> que
Comme la feconde partie de cet Ouvra
ge paroît pour la premiere fois , & qu'elle
renferme ce qu'il y a de plus confidérable
dans les additions ainfi les neuf
planches nouvelles , on croit pouvoir la
détacher de la premiere en faveur de ceux
qui ont l'ancienne édition de la Conchyliologie
. On la vendra donc féparément à ceux
d'entr'eux qui feront curieux de l'avoir , à
cette condition , qu'ils la retireront dans
le cours de l'année prochaine 1758 , paffé
lequel temps le Libraire ne fera plus tenu
vis-à-vis du Public de la fournir féparée.
On trouvera cette nouvelle édition
ainfi que l'Oryctologie , chez de Bure l'aîné
, Libraire à Paris , quai des Auguftins,
à l'Image S. Paul , chez qui ce Profpectus
fe diftribue gratis, L'Ouvrage entier fera
en état de paroître vers la S. Martin prochaine
; le prix eft de 30 livres relié.
COLLECTION de Thefes medico- Chirurgi
F
"
"

124 MERCURE DE FRANCE.
eales ,fur les points les plus importans de la
Chirurgie Théorique & Pratique , recueillies
& publiées par M. le Baron de Haller ,
& rédigées en François par M. * * *
Il eft d'ufage dans tous les Colleges de
Médecine de l'Europe , que ceux qui afpirent
à y prendre des degrés , ou à s'y
faire agréger , préfentent des ouvrages
qui fallent preuve de leur capacité. Čes
morceaux connus fous le nom de thefes ,
Programmes en differtation , font la production
, ou du Préſident de l'Acte , qui eft un
homme celebre , ou celle du Récipiendaire
qui afpire à être reçu avec diftinction.
La bafe de la plupart de ces pieces
eft ordinairement le développement d'une
Théorie nouvelle & peu connue , la folution
d'un problême curieux , l'examen
d'une queftion intéreffante , l'expofition
d'une cure finguliere , le traitement d'une
maladie rare , enfin des découvertes utiles
, & qui méritent de paffer à la poſtérité
.
Cependant quelque travail que ces pieces
ayent coûté à leurs Auteurs , quelques
précieufes qu'elles foient par les connoiffances
qu'elles renferment , & qui ne fe
trouvent confervées dans aucun autre
monument , elles font en général deftinées
à une réputation paffagere ; ne conA
O UST. 1757 . 123
tenant que quelques feuilles d'impreffion ,
& données dans des endroits de l'Europe
fort éloignés les uns des autres : l'acquifition
en eft très difficile & très- difpendieufe
.
C'est pour rémédier à ces deux inconvé
niens que M. de Haller a entrepris d'en
faire une collection : mais comme toutes
ces pieces ne font pas du même prix , il a
penfé que la collection ne devoit pas être
générale, qu'un choix bien fait fuffifoit pour
fon objet & pour le but qu'il fe propofoit.
Après avoir donné fur ce plan un recueil
de thefes Phyfiologiques & Anatomiques
il vient d'en donner un qui contient
celles qui ont paru fur les maladies appellées
Chirurgicales. C'eft de ce dernier
dont il eft queftion ici : toutes les thefes
contenues dans cet ouvrage , ont pour
Auteurs des hommes célebres . Elles ont été
foutenues dans les Ecoles les plus fameu-.
fes de l'Europe , & toutes roulent fur des
queftions de Chirurgie les plus intére fantes
, & fur la plupart defquelles on ne
trouve prefque rien dans les livres . Un recueil
de cette nature eft donc fait pour
aller de pair avec les mémoires des Académies
les plus célebres . Il ne lui manquoit ,
pour être entre les mains de tous ceux qui
s'occupent de l'art de guérir , que d'être à
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la portée du plus grand nombre , & élagué
en même temps de bien des chofes répétées
en plufieurs endroits de l'ouvrage ,
& expofées dans les livres de Médecine &
de Chirurgie les plus connus . En effet ,
comme s'exprime l'Auteur François , ce recueil
, fans être moins curieux & moins
inftructif , feroit d'un ufage plus général ,
fi , en fupprimant de chaque piece ce qui fe
trouve dans les Auteurs deftinés à être entre
les mains de tous les étudians , ce qui
a été dit dans les differtations précédentes ,
ou qu'on doit développer dans les fuivantes
, en omettant les fentimens , les opinions
, la doctrine généralement reçue ,
les détails d'opération décrits dans tous les
livres , on ne prenoit de chaque differtation
que ce qui lui eft propre , la cure ou
l'obfervation qui en fait la bafe , les remedes
nouveaux que préfente l'Auteur ,
manoeuvre ou les inftrumens qu'il propoſe,
& auxquels il donne la préférence pour
quelque opération , enfin fes vues & fes
idées particulieres par rapport à quelque
point qui regarde la théorie ou la pratique
de l'art.
la
Voilà le projet qu'a éxécuté M *** . Il
eft parvenu par ce moyen à faire un ouvrage
qui , fans le céder en rien à l'origi
• nal , eft à la portée de toutes fortes de pers
AOUST. 1757. 125
fonnes. L'ouvrage de M. de Haller eft en
. Latin , & en cinq vol. in-4° . Celui de
M ***. eft en François , & ne fera qu'en
cinq vol. in- 12.
Le premier volume que l'on publie aujourd'hui
, renferme toutes les differtations
contenues dans le recueil de M. de
Haller , fur les maladies rares & fingulieres
de la tête , toutes celles fur les maladies
du col & de la poitrine , & un grand
nombre de celles qui ont été données fur
les maladies du bas ventre. Toutes ces pieces
font données avec affez d'étendue &
de fidélité , pour tenir lieu de l'original.
L'Auteur nous annonce dans fa préface ,
qu'il en donnera inceffamment les volumes
fuivans. L'importance des matieres qui y
font traitées , la netteté & la préciſion
avec lefquelles elles font exposées , doivent
l'engager à ne pas faire long- temps
défirer la fuite.
,
POLITIQUE militaire ou traité de la
guerre ; par Paul Hay du Chaftelet ,
Confeiller d'Etat , Intendant d'Armée :
dédié au Roi. Nouvelle édition revue ,
corrigée & augmentée de notes & de
citations : un vol in- 12 , prix 2 liv . 10 f.
A Paris , chez Jombert , Imp. Lib . du Roi ,
rue Dauphine .
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Le même Libraire a actuellement fouspreffe
les Elémens de Tactique ; Ouvrage
dans lequel l'Auteur traite de la formation
des troupes , des différentes évolutions de
l'Infanterie & de la Cavalerie , des ordres
de Bataille , de la marche de l'armée , & c.
par M. le Blond , Maître de Mathématique
de M. le Duc de Bourgogne . Cet ou
vrage , qui paroîtra à la fin de l'année ,
formera un volume in-4° . avec environ
40 planches.
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale de Nifmes , du 13 Mai
M.PA
1757.
l'Abbé de Rochemore d'Aigremont ,
Directeur , ouvrit la Séance par un difcoursfur
les avantages que les Belles - Lettres
peuvent & doivent procurer à la Société.
M. Vincent donna un Mémoirefur la
manie qu'avoit Augufte de paffer pour Appollon.
M. le M. de Rochemore lut le premier
chant d'un Poëme héroïque , intitulé Nemaufus.
Ce Poëme fut fuivi d'un Difcours de
M. Girard , fur l'ingratitude .
M. Aldebert , Chancelier , termina la
A O UST. 1757. 127
Séance par un Difcours , dans lequel il fit
le parallele & l'éloge des Sciences & des
beaux Arts.
EXTRAIT de l'Affemblée publique de
l'Académie des Sciences & Belles Lettres
de Béfiers , du 21 Avril 1757 .
M. Carbaffe , Directeur , dans le Difcours
qu'il lut pour ouvrir la féance , exhorta
vivement fes Confreres à remplir
avec ferveur les obligations qu'ils ont contractées
en entrant dans l'Académie. Il
leur propofa pour modeles les grands hommes
, qui dans tous les temps & dans tous
les pays, s'étoient diftingués dans les fciences
& dans les belles-lettres , & leur fit
obferver que , quoique le génie fût un
don que la nature ne départoit qu'à des
enfans de prédilection , la plupart des
hommes ne laiffoient pas de recevoir de
cette mere commune des difpofitions heureufes
, qui étant cultivées avec foin роц-
voient en quelque forte tenir lieu de génie .
Vous n'avez pas oublié , leur dit- il , que
M. Peliffon , M. Barbeyrac , Meffieurs
d'Efprit , le P. Vaniere, M. de Mairan , & c.
ont pris naiffance dans cette ville , & je
ne dois
pas vous laiffer ignorer que ce n'a
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
été qu'en travaillant avec affiduité , en
cultivant obftinément leurs talens , qu'ils
font parvenus à ce degré de fçavoir qui les
a illuftrés. Ne vous flattez donc point ,
ajouta -t'il , de fuivre même de loin ces
grands hommes , fi vous ne redoublez vos
efforts , & fi vous ne vous appliquez avec
plus d'ardeur que jamais aux différens
genres d'étude qui font l'objet de cette
Compagnie. Il ne leur diffimula point
que c'étoit même le feul moyen de s'attirer
la bienveillance du Miniftre éclairé qui
nous honore de fa protection , & de fe
rendre capables de célébrer dignement
dans l'occafion les louanges de Louis le
bien-aimé. Il finit par une courte , mais
pathétique expofition des divers & vifs
fentimens que nous éprouvâmes derniérement
aux nouvelles qui fe fuccéderent
prefque coup fur coup de l'horrible atten-
.
à l'affemtat
commis fur la perfonne facrée du Roi ,
& de l'heureux rétabliſſement de fa fanté. ·
M. Bouillet le fit part
pere ,
blée des réflexions qu'il a faites fur les
expériences de M. le Baron de Haller ,
rapportées dans le Recueil d'obfervations de
Médecine , du mois de Novembre dernier.
Dans une autre féance publique , M.
Bouillet le fils avoit avancé que fon pere
s'étoit rangé du fentiment de l'illuftre
A O UST. 1757. 129
fon
M. Sénac , au fujet de la dérivation & de
la révulfion qu'il croit n'avoir lieu dans
aucune faignée , & il avoit annoncé
que
donneroit bientôt là-deffus une
pere
Differtation . (Voyez le Mercure de France ,
2 vol . de Janvier 1756. ) Mais M. de
Haller ayant publié des Expériences , par
lefquelles il prétend que la dérivation &
la révulfion que Bellini & M. Sylva attribuent
à chaque faignée , font fuffifamment
prouvées , M. Bouillet le pere , avant
de faire paroître fa Differtation , a cru
devoir examiner attentivement ces expériences
; & bien loin de les trouver concluantes
, il a fait voir qu'elles fe contredifoient
elles -mêmes , & qu'elles étoient
d'ailleurs contredites par d'autres expériences
connues de tout le monde . Nous
ne pourrions guere mettre le Lecteur au
fait des expériences & des raifons que
M. Bouillet oppofe avec beaucoup de politeffe
à M. de Haller , fans nous étendre
au-delà des bornes que nous nous fommes
prefcrites. Seulement nous ajouterons que
ce que M. de Haller attribue à la faignée ,
M. B. le rapporte, avec plus de fondement,
ce femble , à la preffion de l'atmoſphere ,
à la contraction naturelle des vaiffeaux , à
leurs mouvemens convulfifs , & c. Il finit
en difant que la plupart des expériences
.Fy
?
130 MERCURE DE FRANCE .
de M. de Haller ne font pas applicables
au corps humain , & qu'elles ne confirment
en aucune façon le fentiment de
Bellini & de fes partifans .
M. Ribart lut des Recherches fur les
Etrufques , qui ont dû lui coûter beaucoup
de peine & de travail , fi on en juge par
le nombre des citations dont fon ouvrage
eft rempli. Le fépulcre de Porfenna dont
Pline a rapporté les dimenfions , & dont
M. Ribart a juftifié la poffibilité , a été le
motifqui l'a engagé à faire des recherches
fur un ppeeuuppllee ffiipeu connu.
Il a divifé fon ouvrage en deux parties.
Dans la premiere dont nous allons rendre
compte , & qui fera ornée d'une Carte ,
il ne s'agit que de l'hiftoire des Etrufques :
dans la feconde qu'il a réſervée pour la
prochaine féance , il fe propofe de nous
donner une idée de la religion de ces
peuples , de leur politique , de leurs ufages
, & de leurs connoiffances dans les
fciences & dans les arts , à quoi il joindra
fa Differtation fur le fépulcre de Porfenna.
Pour ce qui eft de l'origine des Etrufques
, M. Ribart croit avec Hérodote ,
qu'ils fortirent fous le nom de Tyrrhéniens
, & fous la conduite de Tyrrhenus ,
de la Lydie appellée pour lors Méonie ,
A O UST. 1757 . 131
que Manès avoit changé en Etat monarchique
, après l'avoir fouftraite à la domination
des Egyptiens , environ dix ans
après la conquête de Séfoftris . Par cette
origine , il rend aifément raifon de la
conformité qui fe trouve entre un grand
nombre de monumens Etrufques & de
monumens Egyptiens , & il appuie fon
opinion , qui n'eft fondée que fur un paffage
d'Hérodote rejetté par Denis d'Halicarnaffe
, en faifant remarquer la reffemblance
de plufieurs noms Etrufques avec
plufieurs noms Lydiens ; mais il promet
de nous donner dans la feconde partie
d'autres preuves qui ne laifferont aucun
doute la deffus .
De plus , it prouve par un paffage de
Marfile , & par d'autres citations , que
l'Ombrie , où les Tyrrhéniens firent leur
defcente , fut depuis l'Etrurie ou la Tofcane
, & que ce pays étoit alors habité
par d'anciens peuples fortis de la Gaule
Celtique avec Helpéries , & qu'on appelloit
Aborigenes ; mot dont il donne l'étymologie.
Il détruit ce que plufieurs Auteurs
Grecs ont dit fur le mot Hefperi , &
il remonte à l'hiftoire des Princes qui
avoient gouverné l'Ombrie avant l'arrivée
des Tyrrhéniens.
Le regne de Coryte , fucceffeur d'ef
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
pérus , eft remarquable , par l'embraſement
de la Ligurie , par l'arrivée & les
conquêtes d'Enotrus , & par le defféchement
de quelques marais , d'où vient le
nom d'Ombriens , qui dans la plupart des
Langues primitives , fignifie délivré des
eaux.
Jafius & Dardanus ne paroiffent , pour
ainfi dire , que pour fe difputer le trône
de Coryte leur pere . Le premier aidé par
fon oncle Siculus , fubjugua fon frere :
celui - ci animé par la vengeance & par
l'ambition , commit un fratricide , & s'enfuit
dans l'Afie mineure , laiffant paisible.
poffeffeur du trône Corybante , fils de
Jafius.
Ce fut vers la fin du regne de Corybante
qu'arriva Tyrrhénus environ 66 ans
après la fondation de Troye , & l'an du
monde 2570 , fuivant des calculs chronologiques
faits d'après le P. Petau , & d'après
M. Freret , de l'Académie royale des
Infcriptions.
Le nom de Tyrrhénus fut révéré dans
toutes les contrées voifines de fa domination
, jufqu'à ce que Janus vint entreprendre
fur fa gloire. Ce Prince entra
dans l'Ombrie , autrement dite Tyrrhénie,
y bâtit des villes , & y établit un culte
religieux accompagné de cérémonies au
A O UST. 1757 . 135
guftes en l'honneur des Dieux , dans lefquelles
les Tyrrhéniens remplis de fuperftitions
, tant Lydiennes ou Egyptiennes
que Gauloifes , excellerent à un tel point ,
qu'au rapport de Pline & de Servius , on
leur donna le nom de Thufci , qui en Grec
fignifie Sacrificateurs.
Vers la fin du regne de Saturne , les
Pélagiens pénétrerent dans l'Ombrie : ils
fe joignirent aux anciens Grecs venus fous
Anotrus , & s'emparerent de plufieurs
places fortes , & furtout des côtes maritimes
; mais après avoir fait bien des ravages
dans le pays , ils furent chaffés par
Heftrufcus , qui fut un des plus grands
Princes de fon fiecle , & qui , non content
d'avoir délivré les peuples d'une guerre
inteftine , porta fes armes au dehors , força
le Latium à lui payer un tribut confidérable
, s'empara du Picénum , & étendit fea
conquêtes le long de la mer Adriatique.
De retour de fes expéditions , il changea
la forme du gouvernement de fes Etats ,
& de monarchique qu'il avoit été jufqu'alors
, il le rendit tout à la fois monarchigue
& Ariftodémocratique , fe réfervant le
droit de convoquer toute la Nation , le
commandement des armées & le titre de
Lars , qui revient à peu près à celui d'Empereur
dans l'Allemagne. Il fit prendre le
134 MERCURE DE FRANCE:
nom d'Etrufques aux douze principaux
peuples qui , indépendamment des pays
conquis , compofoient alors fon Empire
& il laiffa à leurs Chefs le titre de Roi ,
avec les honneurs de la Souveraineté qu'ils
s'étoient appropriés.
"
Parmi les Succeffeurs d'Heftrucus paroît
Albulus , qui donna fon nom au fleuve
Albule , & qui étendit les bornes de l'empire
Etrufque au de- là du Macra , & jufques
fur les rives de l'Eridan ,
A Albulus fuccéda fon fils Ocnus , con
nu fous les différens noms d'Avénus & de
Bianor. On lui doit la fondation de Mantoue
, où il fixa fon fiege , & où l'on
voyoit encore fon tombeau du temps.
d'Augufte.
On met enfuite fur les rangs Anius
qui donna fon nom au fleuve Tévérone .
M. Ribart croit devoir attribuer à ce Prince
le progrès de la marine , & l'étendue
du commerce , l'établiſſement de plufieurs
entrepôts , & l'envoi de plufieurs colonies
la conftruction de certains ports , & l'ouverture
de la fameufe carriere Anienne ou
Anitienne dont il eft parlé dans Vitruve.
Arimnus dont Paufanias fait mention
tient ici une place honorable. Il eft regardé
comme le fondateur d'Ariminum fur la
mer Adriatique. Dépouillé fans doute de
A O UST. 1757: 133
la Souveraineté par quelque puiffant ennemi
, il envoya fon trône au Temple de
Jupiter Olympien : efpece d'offrande jufqu'alors
inconnue.
Mezenze , dont Virgile a décrit l'impiété
& les cruautés , femble avoir pris la
place d'Arimnus . Il monta fur le trône la
force à la main , & périt comme tous les
Tyrans dans une conjuration dont les
Agylins furent les auteurs , & qui fut
conduite . par Tarchon , Prince Grec d'origine.
Tarchon généralement reconnu pour le
Libérateur de la patrie , fut prié au nom
de toute la Nation de mettre fur fa tête
une couronne qu'il venoit d'arracher à un
fi indigne Monarque , & on fe repofa fur
lui du foin de rétablir le trône dans fa
premiere fplendeur.
M. Ribart penfe qu'on pourroit approfondir
les fuites d'une hiftoire auffi peu
connue que l'eft celle des Etrufques , &
qu'on pourroit auffi remplir une partie des
vuides qu'on y rencontre : il donne même
quelques exemples fur la maniere de s'y
prendre. Puis paffant à la fondation de
Rome , il fait voir que plus de la moitié
des premiers habitans de cette ville étoient
Etrufques , & qu'elle ne fe foutint que
par la protection de Lycumon , Souverain
136 MERCURE DE FRANCE.
d'Etrurie , lequel ignorant les arrêts du
deftin , ne fit nulle difficulté de nourrir un
effain de brigands qui devoient un jour
renverfer fon Empire , & s'élever fur fes
débris à la conquête du monde entier .
L'hiftoire Romaine devenant alors l'hiftoire
Etrufque , M. Ribart paffe légèrement
fur les faits communs aux deux Nations
: il s'étend un peu plus fur les trois
entreprises des Gaulois , & fur la défaite
des Phocéens par les Etrufques & les Cartaginois
liés enfemble.
Il finit en obfervant que les vertus des
Etrufques pafferent peu à peu avec leur
politique du côté des Romains , & qu'elles
céderent enfin leur place au luxe , à la
molleffe , & à ces autres vices qui préparent
, comme par degrés , les plus grandes
Nations au joug & à l'anéantiffement .
M. l'Abbé de Manfe termina la féance
par un Mémoire fur le dernier inftant de
la vie. « Ce n'eſt point , dit- il , un traité
» de morale que j'entreprends ; je laiſſe à
» ceux que la Religion éleve fur nos chai-
ود
res le foin de vous parler de la mort ,
» felon les maximes de cette même Religion
dont ils font les Miniftres : c'eft en
Philofophe ou plutôt en Phyficien que je
» vais vous entretenir de ce dernier mo-
» ment. Le tableau que je dois vous en
20
A O UST. 1757. 137
»
ود
92
» faire n'eft point effrayant : je ne le préfente
au contraire que pour tranquillifer
» le genre humain fur un événement qui a
» toujours été le fujet de fes inquiétudes. »
M. de Manfe débute par des raifonnemens
qui tendent à prouver que
l'on meurt
fans douleur , & il finit par des autorités
qui portent à croire que l'on meurt avec
plaifir. Dans la premiere partie de ſon
Mémoire , il tâche de juftifier le fentiment
de M. de Buffon , & de réfoudre les difficultés
qu'on pourroit y oppofer. Dans la
feconde , il ne fait que citer les Auteurs
qui ont penfé que le dernier inftant de la
vie étoit un inftant de plaifir : il eft même,
felon lui , des Auteurs , tels que Platon &
Cardan , qui ont foutenu que les morts
violentes même n'étoient pas privées de
ce plaifir.
İl eft inutile d'avertir que M. de Manfe
n'entend pas du tout parler de ce qui précede
la mort : il fe borne à ce dernier inftant
qu'Epictete appelle la maturité de la
vie ; & à la fin il exhorte fes Auditeurs à
attendre patiemment un plaifir qui ne peut
pas nous échapper.
On n'eut pas le temps de lire un Mémoire
de M. Maillol fur la chronologie
facrée des premiers temps , à l'occafion
d'une infcription hébraïque qu'on voit
138 MERCURE DE FRANCE.
dans la maifon de M. Guibal , Maire de
ceve Ville , & dont M. Maillol a donné
l'explication ; mais on efpere en faire bientôt
part au Public.
Entre la chronologie de notre Bible Hébraïque
, & celle que cette Infcription
fuppofe , la différence eft bien grande .
Selon la premiere , il ne s'eft paffé que
3594 ans , depuis la création du monde
jufqu'à l'entier rétabliſſement du Temple :
l'autre en donne 4900 , & c'eſt à ce dernier
nombre d'années que M. Maillol
donne la préférence , fondé fur cette Inſcription
qu'il prétend être des plus anciennes
, & fur un grand nombre d'autres
preuves qu'il détaille dans fon Mémoire .
A O UST. 1757 . 139
-
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
GRAMMAIRE.
LETTRE de M. Levefque de la Ravaliere
, Académicien des Belles - Lettres à
Paris , à l'Auteur du Difcours fur l'Origine
de la Langue Françoife , imprimé
dans les Mercures de Juin & Juillet
1757.
LA rencontre , Monfieur , & la reffemblance
prefqu'identique , de deux Ouvrages
faits en même temps par deux différens
Auteurs , font un témoignage que
deux hommes qui ne fe connoiffent point ,
qui demeurent dans des villes éloignées ,
peuvent avoir les mêmes idées , dire les
mêmes chofes , fur le même principe , fur
les mêmes autorités , dans le même ordre ,
prefque dans les mêmes phrafes & les
mêmes expreffions , fans tomber néanmoins
dans le reproche du plagiat où du
copiſte : deux freres jumeaux ne peuvent
140 MERCURE DE FRANCE .
point fe reffembler plus que nos deux
Ouvrages fe reffemblent ; il ne reſte au
mien que la prérogative d'être l'aîné , parce
qu'il a vu le jour le premier.
J'attefte avec vérité à tous les fçavans
Littérateurs de nos jours , que je n'avois
aucune connoiffance ni du deffein de votre
Ouvrage , ni de fon exécution , lorfqu'en
1742 je publiai ( 1 ) les Poëfies du Roi de
Navarre en deux volumes , dont le premier
contient les Révolutions de la Langue
Françoife , depuis Charlemagne jufqu'à S.
Louis , & le fecond , un Vocabulaire de
l'ancienne Langue des Poëfies . Votre projet
m'étoit également caché , lorfqu'en
1746 j'écrivis à Meffieurs les Auteurs du
Journal des Sçavans , une Lettre qu'ils
eurent la bonté de rendre publique , par
laquelle j'annonçois ( 2 ) , que j'étois occupé
de l'hiftoire entiere de notre Langue
, à commencer à la conquête de la
Gaule par Céfar , jufqu'à l'établiſſement
de l'Académie Françoife.
La date du temps , où je projettois cette
hiftoire , n'eft donc point un myftere ;
elle fut achevée dans le cours des années
1749-1750 : j'ai communiqué mon manufcrit
à plufieurs perfonnes , qui me le
(1 ) A Paris , chez Guérin , in - 8 °. t . I , p. 75 .
( 2) Journal des Sçavans , Octobre 1746.
A O UST. 1757 . 141
› demanderent & l'Académie dont j'ai
l'honneur d'être membre , & à qui je l'ai
lu , en a fait imprimer ( 1 ) l'abrégé le plus
effentiel : elle n'en a rapporté qu'un précis
, « parce qu'il appartient , dit- elle , à
l'Académie Françoife de manier notre
Langue , de la polir , d'en fixer l'ufage ;
» un des objets de la nôtre ( celle des Bel-
" les- Lettres ) eft d'en faire l'hiftoire. "
Par cette raiſon l'objet hiftorique eft entré
feul dans fon extrait,
"
Dans le temps que je travaillois à cette
hiftoire , vous compofiez , Monfieur , votre
Difcours apparemment que vous n'aviez
point de connoiffance de mes écrits
fur ce même fujet , puifque vous ne les
avez point cités , quoique vous ayez nommé
( 2 ) le Vocabulaire des Poëfies du Roi
de Navarre.
Quelque conformité que votre Difcours
ait avec mon Ouvrage , je reconnois que
le Difcours eft à vous , il vous appartient
tout entier ; quoique le fond , la forme &
l'érudition foient les mêmes pour vous &
pour moi.
( 1) Mémoires de l'Académie des Belles - Lettres,
t . 23 , hiftoire , p . 244 ,
(2) Mercure. Juillet , 1757 , note de la page
$75.9
142 MERCURE DE FRANCE.
Nous fommes déja deux qui ofons
penfer & dire contre l'opinion invétérée ,
que notre Langue , dont l'objet tient de fi
près à la gloire de notre Nation , n'eſt redevable
de rien , ou du moins de trèspeu
de chofe , à la Langue Latine & à toute
autre Langue : la nôtre exiſte d'elle- même ,
par elle - même , depuis fa naiffance qui
remonte au temps où les Gaules commencerent
d'avoir des habitans .
Quelques Sçavans , qui veulent qu'elle
foit defcendue du Latin , ont imaginé
deux Langues Latines , dont la derniere ,
difent - ils , fait ce jargon qu'ils ont nommé
le Latin corrompu : ils ne voyent pas
qu'ils donnent à notre Langue une fource
très-bourbeufe & très -ignoble : demandons
-leur dans quel Auteur ancien ils
ont trouvé une haute & baffe latinité ? Ils
citeront quelque Gloffaire moderne . Je
me tais , en déclarant avec vous , Monfieur
, que je ne connois qu'une Langue
Latine , qui fut celle qui précéda le fiecle
d'Augufte , qui fe polit fous fon Empire ,
& qui depuis ce temps là jufqu'au nôtre ,
fubfifte dans les Auteurs Latins : ces deux
mots , baffe latinité , défignent des mots
qui ne font pas de la Langué Latine ; ils
fortent de la Langue vulgaire , nommée
dans les premiers temps , & fucceffivement ,
A O UST. · 1757. 143
I
1
Celtique , Gauloife , Romane ( 1 ) , &
maintenant Françoife . Les premiers Ecri
vains Gaulois qui fe piquerent d'écrire en
Latin , affecterent de donner aux mots de
leur Langue naturelle , un vernis du Latin
dans lequel ils écrivoient ; c'eft- là ce qu'on
appelle baffe latinité.
On tire de ces mots qualifiés bas latins ,
l'argument que voici : « Les termes qui
» font entrés dans la compofition de notre
Langue , font imités du Latin ; donc la
Langue Françoife eft venue de la Latine .»
les
55
Nous demandons qu'on prouve que
mots François reffemblans aux mots Latins ,
foient venus réellement des Latins : la
reffemblance n'eft point une preuve fuffifante
, puifqu'avec elle on pourroit foutenir
que les François étoient defcendus des
Romains, parce que lesFrançois étoient des
hommes , comme les Romains : « Les Etymologiftes,
dites - vous ( 2 ) , ont donné des
catalogues des mots qu'ils prétendent
puifés chez les Latins , & autres peuples
voifins mais parce que nous en avons
qui font affez femblables aux leurs , eftce
une preuve triomphante que nous les
» avons reçus
d'eux ? »
وو
""
و د
و ر
( 1 ) Autrefois j'écrivois Romanfe ; mais je crois
qu'il eft mieux de dire Romane.
(2) Mercure de Juillet, pag. 173.
144 MERCURE DE FRANCE.
Non , ce raifonnement n'eft point convaincant
; il s'en faut du tout au tout :
mais les Bocharts , les Menages , le goûteront
, quand ils préféreront la fimple raifon
au fafte de l'érudition,
J'avois du regret d'être feul vis - à - vis le
nombre d'autres Sçavans , qui ont foutenu
& qui foutiennent encore que notre Langue
a tiré de la Latine fon être & ſa ſubfiftance
; il faut un grand front pour être
content de foi , quand on eft tout feul
d'un avis : Hé ! quels Auteurs , quels noms
dans la république littéraire avois - je en
tête ! Pafquier ( 1 ) , Faucher ( 2 ) ont donné
le ton ; l'ingénieux & délicat Bouhours ( 3 ) ,
le fage & judicieux Abbé Fleury (4) ; Dom
-River , Auteur profond des premiers ( 5 )
volumes de l'Hiftoire littéraire de France ;
le célebre M. le Préfident Hénaut (6) ; les
illuftres Académiciens , mes Confreres ,
Meffieurs Bonamy ( 7 ) , Lebeuf ( 8 ) , Du-
( 1 ) Recherches de la France , 1. 8.
(2 ) Hiftoire de la Langue Françoife.
(3 ) Second Entretien d'Arifte & d'Eugene.
(4) Traité des Etudes , p. 26 , 27.
(5) T. 1 , p. 14 , 61. T.4 , P. 137. T. 5 , p . 89
fuivantes.
(6) Abrégé chronol. ann. 711 .
(7) Mémoires de l'Académie des Belles - Lettres ,
c. 24. Mém. p . 275.
(9) Mêmes Mémoires , t . 17 , p. 709. &ſuiv.
clos
A O UST. 1757. 145
clos ( 1 ) & d'autres Sçavans , ont défendu ·
ce fentiment .
Qui fçait fi leur autorité & leur grand
nombre ne m'euffent point fait céder la
partie ! Vous êtes venu à mon fecours ; je
fuis heureux d'avoir trouvé en vous un
fecond créateur , un défenfeur auffi victorieux
que vous l'êtes. Je ne doute point
que nous ne voyons bientôt notre parti
groffir confidérablement . Les Académies ne
peuvent point être des fpectateurs indifférens
d'une pareille conteftation , elles en
font les juges : l'Académie Françoiſe aujour
d'hui fi floriffante , ne peut point avoir
un plus beau fujet de parlér , ni qui foit
plus de fon reffort. Je demande grace pour
l'épithete (2) floriffante , qui vieillit ; elle
eft jufte & expreffive , on voudra bien la
paffer à un homme qui a tant étudié & lu
l'ancien François.
r
M. de Boiffy vous a dit , ( 3 ) « qu'il ne
» manque à votre Difcours que le nom de
» l'Auteur , qu'il defire vous connoître
perfonnellement pour vous remercier de
( 1 ) Mêmes Mémoires , t. 15 , p. sos.
(2 ) Nous croyons que cette épithete eft trèsd'ufage
, & que loin d'être vieillie , elle eft encore
tout au moins dans fon automne.
(3) Mercure. Juillet , p. 177.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
» votre riche préfent , qui a le fuffrage
» des vrais Littérateurs. »
Il veut bien que je me joigne à fon invitation
, dans le même efprit de remerciment
; mais j'ai de plus que lui à vous
marquer ma reconnoiffance du fecours
que vous m'avez prêté dans le combat que
je foutenois feul : je ferai charmé de connoître
mon généreux défenfeur , & de lui
protefter que j'ai fait voeu de demeurer
toute ma vie , Monfieur , votre , & c .
LEVESQUE- DE LA RAVALIERE .
A Paris , ce 10 Juillet 1757 .
EXTRAIT du Mémoire lu par M. de
1 Condamine , à l'Aſſemblée publique de
l'Académie des Sciences , le 20 Avril dernier
contenant un Extrait du Journal
de fon voyage d'Italie.
>
COMME ce Mémoire eſt affez étendu
nous n'en extrairons que les endroits les
plus curieux , & fpécialement les faits fur
lefquels l'Auteur s'appuie , pour prouver
que la plus grande partie de l'Italie offre
des veftiges & des débris de volcans
dont l'hiftoire ne fait point mention.
« Dans un voyage ( c'eſt M. D. L, C , qui
AOUST. 1757 : 147
parle) , où le rétabliſſement de ma fanté
» fut d'abord mon unique objet , je n'ai
faute d'inftrumens & de commodi-
»tés , faire d'autres obfervations que cel-
» les qui s'offroient d'elles -mêmes , & qui
ne demandoient que des yeux
.
30
ود
pu,
39
Je ne m'excuferai donc point de ne
"pas rapporter une plus ample récolte d'un
pays où l'art & la nature offrent à la curiofité
d'un voyageur un auffi vafte
champ que l'Italie . D'ailleurs , je me borne
» dans ce Mémoire aux matieres qui font
plus particuliérement du reffort de cette
» Académie , & je m'interdirai , comme
étranger à mon objet , tout détail concernant
les monumens antiques & les
arts même ; à moins que la phyfique ou
les mathématiques ne s'y trouvent di-
» rectement intéreffées . »
33
39

M. de la Condamine rapporte quelques
circonftances du froid exceffif de l'hyver de
1755 , qui fut plus vif dans les provinces
méridionales de France , mais moins durable
que celui de 1709. Il vante l'agrément &
F'utilité des bornes milliaires, placées fur les
grands chemins de Languedoc, & dans l'état
Eccléfiaftique, à l'imitation des anciens Romains.
Il parle d'une forte de marcaffite ,
dont il a vu des boîtes de montre , femblables
à de l'acier poli. Il a reconnu cette
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE
.
matiere dont il apprit qu'il fe trouvoit
des mines en Allemagne pour la même
qu'on connoît au Pérou , fous le nom de
miroirs de l'Inca.
و ر
و ر
" On conferve à Genes , dans le tréfor de ..
» la Cathédrale , avec la plus grande vé-
» nération , depuis plufieurs fiecles un plat,
ou plutôt une jatre exagone , qu'on pré- » tend être d'émeraude . Elle eft d'une feule
piece , & a 14 pouces de diametre ....
» Če monument eft gardé fous plufieurs
» clefs déposées en diverſes mains. Quand
» on le montre , ce qui n'arrive que rare-
» ment , & feulement en vertu d'un dé-
» cret du Sénat , le vafe foutenu par un
cordon paffé dans les deux anfes , &
pendu au col du Prêtre propofé pour
l'expofition , ne fort point de les mains.
» Il eft défendu par d'anciennes
ordon-
» nances , fous de grieves peines , d'appro-
"
cher de trop près du Sacré plat , ( il fa-
» cro Catino ) & plus encore d'y toucher
» avec quelque métal que ce foit. Tout
» cet appareil & ces difficultés
femblent au-
» tant de précautions
prifes contre ceux
qui voudroient s'affurer par quelque » épreuve , comme celle du butin ou de la
» lime , que la matiere du vaſe a véritable-
" ment la dureté de l'émeraude.
"
» Cependant
on produit un acte par le
AOUST. 1757 . 149
59
و ر
quel il paroît qu'il fut engagé par ordre
» du Sénat , l'an 1319 , pendant un fiege
de Genes , au Cardinal Luc de Fiefque ,
» pour une fomme équivalente à 1200
" marcs d'or , & que cette fomme fut acquittée
& le gage retiré douze ans après .
» Ĉe fait fuppofe au moins que le grand
Ce
prix de la matiere du dépot étoit alors au
» 'deffus du foupçon .
33
»
ور
»Je ne vois pas quelle préfomption en
faveur de la matiere du vafe , on peut
tirer de ce que l'une de fes anfes eft éclatée
, ni comment cette épreuve qu'on
prétend avoir été faite en préfence de
l'Empereur Charles V , pourroit confta-
» ter la légitimité de l'émeraude .
">
""
20
و ر
و د
و ر »MM.lesPrincesCorfinipetitsneveux
» du Pape Clément XII , avec lefquels j'avois
fait la route de Marfeille à Genes ,
" ayant obtenu du Sénat le décret néceffaire
pour voir ce monument , je profi-
» tai de la circonftance pour l'examiner , Je
le confidérai fort attentivement en l'op
pofant à la lueur d'un gros flambeau . La
couleur m'en parut d'un verd très- foncé :
je n'y apperçus pas la moindre trace de
» ces glaces , pailles , nuages & autres défauts
de tranfparence fi communs dans les
» émeraudes & dans toutes les pierres précieufes
un peu groffes , même dans le
و ر
و ر
C
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
ود
cryftal de roche ; mais j'y diftinguai
» tiès- évidemment plufieurs petits vuides
» femblables à des bulles d'air de forme
» ronde ou oblongue , tels qu'il s'en trou-
» ve communément dans les cryſtaux ou
» verres fondus , foit tranfparens , foit co-
» lorés.
» Le doute que je préfente ici n'eft pas
» nouveau : il eft affez clairement infinué
» par les expreffions dont fe fervoit Guil-
55
laume , Archevêque de Tyr , il y a fix
» fiecles , peu de temps après que les Gé--
» nois eurent choifi cette piece pour leur
» part du butin fait à la prife de Céfarée ,
» dans la perfuafion où ils étoient qu'elle
» étoit en effet d'émeraude, comme la cou-
» leur fembloit l'indiquer. ( 1 ) Au refte, il
» ne tient qu'à ceux à qui ces doutes peu-
»vent déplaire de les détruire s'ils ne font
» pas
fondés.
"
33 J'ai tiré le deffein & les dimenſions du
vafe de Genes , telles que je les expofe
» à cette affemblée , d'un ouvrage Italien
» in-4º , publié à Genes en 1736 , par un
Religieux Auguftin , & rempli de recherches
hiftoriques fur ce fujet. L'Au-
>> teur traite affez légèrement la queſtion ,
(1) Smaragdinum reputantes , perfuadentes quod
verè fit quod color effe indicat Smaragdus. Guill
Tyr. Archiepifc. Lib. x , c. 15,
&
A O UST. 1757 . 151
"
23
و د
"3
fçavoir fi ce meuble précieux a été rapporté
par les Génois du fiege de Céfarée
» en Paleſtine , l'an 1101 ( ce qui eft conf-
» tant par le témoignage de Guillaume de
Tyr ) , ou du fiege d'Almerie priſe fur
» les Maures en Eſpagne , l'an 1147 .
» Mais il difcute avec beaucoup d'érudi-
» tion en quelles mains le vafe a paffé depuis
que la Reine de Saba en fit préfent
» à Salomon , jufqu'au temps où l'agneau
» paſchal fut fervi dans cette jatte à Notre
Seigneur, la veille de fa paffion. L'Auteur
» foutient qu'elle eft certainement d'éme-
» raude , & il tire fa preuve de ce que la
→ matiere d'un vaſe qui fervoit à la Cêne
» où le Sauveur inftitua l'augufte Sacre-
> ment de l'Euchariftie ne peut être trop
précieufe. Ce principe une fois admis ,
» meneroit l'Auteur plus loin qu'il ne veut,
» & prouveroit que fon plat eft de diamant.
» J'ai vu à Rome entre les mains de
ود
33
33
Monfignor Affemani , Prélat Maronite ,
» Garde de la Bibliotheque Vaticane, deux
pierres tranfparentes d'une très belle
» couleur verte. Je tiens de lui qu'il les a
rapportées d'Egypte , & qu'elles ont été
» tirées d'un grand bloc qu'il a vu , &
» dont elles faifoient partie : l'une a 6 pou-
» ces de long , fur trois à quatre de large ,
» & deux & demi dépaiffeur . On les donne
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
"
ود
» pour émeraudes . Ce que je puis affurer ,
» c'eſt qu'elles en ont la dureté ; le burin
» que j'y ai appliqué , n'y a point laiffé de
» trace. Elles font d'ailleurs d'une grande
» netteté ; la couleur en eft beaucoup moins
foncée , quoique fur une plus grande
épaiffeur que celle du plat de Genes. La
tranfparence en eft égale, je n'y remarquai
» aucuns défauts , & furtout pas la moindre
bulle. Ces deux fragmens ne font
» rien en comparaifon d'une pierre pefant
plus de 20 livres, de forme quadragulaire,
3
و د
ود
و د
ود
» que
ود
و د
l'on conferve au Couvent de Reiche-
" nau , proche de Conftance. C'eſt un
préfent que Charlemagne a fait à cette
Abbaye. Les Moines ont fait une fomme
» confidérable d'un feul de ces fragmens ,
» & n'ont pu obtenir de l'Empereur Charles
VI la permiffion de vendre le refte.
Je tire ces circonftances d'un voyage Al-
» lemand de Keyſler , imprimé à Hanovre
en 1740 : on y voit le deffein du bloc &
" fes dimenfions.
»
و ر
و د » On ne connoît aujourd'hui d'autres
> émeraudes , que celles qu'on tire du
» nouveau Royaume de Grenade. Tous
» les Hiſtoriens rapportent que lors de la
» découverte du nouveau monde , les Ef-
» pagnols en trouverent un grand nombre
» à Puerto Viejo & à Manta , fur la côte du
"
و د
A O UST. 1757. 153
Pérou , dans la province de Quito.
» Mais que le fait foit vrai ou faux , je fuis
» certain que la tradition en eft aujour-
» d'hui perdue , même fur les lieux. La
» riviere des Emeraudes que j'ai remontée ,
» n'en conferve plus que le nom. Le ha
» meau Indien fitué à fon embouchure ,
» & la petite montagne voifine de fes
bords , qu'on fuppofe être le lieu de
» l'ancienne mine , font dans le même cas
la riviere .
ور
"
» que
»Nous fommes fi peu inftruits de l'hif-
» toire naturelle de l'émeraude , & de la
différence des occidentales aux orienta-
» les , dont Tavernier nie même l'existence;
» nous connoiffons fi peu les lieux d'où les
» anciens tiroient les leurs ; ce qu'on lit
» dans Hérodote & dans Pline de la gran-
» deur prodigieufe de quelques- unes , paroît
fi fabuleux , qu'il feroit à fouhaiter.
qu'au moins ce qui concerne les plus
grandes & les plus célebres dont l'Eu-
» rope eft en poffeffion , fût bien connu
» & bien conftaté .
">
x
"
·
,
" Pife , qui a beaucoup perdu de fon
"ancienne fplendeur a des Temples ,
"des tours , un pont de marbre , fans par-
» ler des colonnes & autres monumens apportés
de Grece. Sa Cathédrale , vaiffeau
» immenſe , en eft revêtue. H n'entre pas
"
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
» d'autre matiere dans une Chapelle dité
la Sainte-Epine , bâtie des feules épar-
» gnes d'un mendiant : la tour ronde voi-
» fine de la Cathédrale à qui elle fert de
» clocher , eft du plus beau marbre de Carrare.
Cette tour bâtie depuis près de fix
» fiecles , eft fameufe par fon inclinaifon ,
» fi conſidérable , que quelques -uns ont
prétendu qu'elle avoit été ainfi conftruite
» à deffein par l'Architecte : conjecture ridi-
» cule & démentie par la plus légere attention
: la plupart des anciennes tours de
» Pife penchent du même côté. J'ai remarqué
la même chofe dans plufieurs pieds
» droits & contre-forts de la Cathédrale :
» ils ont fenfiblement la même inclinaison ;
» ce qui prouve que le fol de ces édifices
"
30
conftruits avant l'ufage des fondations
» fur pilotis , s'eft affaillé vers le Sud qui
» eft le côté de la riviere,
و ر
39
»Une preuve évidente que le terrein
» de Pife n'eſt pas folide , c'eft que l'Ob-
» fervatoire de cette Ville , très- beau bâti-
» ment nouvellement conftruit fur les fon-
» demens d'une ancienne tour , s'étoit af-
» faiffé en dix ans de plus d'un pied de
» Paris, en Mars 1755. Je tiens ce fait de
» M. Pérelli , Directeur même de l'Obfer-
>> vatoire .
ود
» J'ai mefuré avec un cordeau & un
A O UST. 1757. 155
"0
"
"
ور
""
plomb, la hauteur & l'inclinaifon de cette
derniere ; le défaut d'à plomb eft de 14
pieds de Paris , ou du 12 ° de fa hauteur
» totale , qui n'excede pas 170 pieds , y
compris le donjon & le foffé. Ce n'eſt
» pas la moitié de la hauteur de la tour
Afinelli à Bologne . Celle- ci eft de brique
» de forme quarrée , & fa baſe eft beau-
» coup plus étroite que celle de la précé-
» dente ; on lui donne de hauteur 371
pieds du Rhin , qui font près de 358 de
» nos pieds ; c'eft prefque le double de la
» hauteur des tours de Notre - Dame , à
» Paris . Une autre tour à Bologne dite la
Garizenda , de même matiere & de même
diametre à vue que la tour Afinelli , ne
paroît pas moins inclinée à l'oeil que la
"tour de Pife ; mais la partie fupérieure de
» la Garifenda eft écroulée ou démolie.
و ر
>>
ود
» C'eft fur le pont de marbre dont j'ai
» parlé, qu'on donne à Pife , tous les trois
» ans , une fête finguliere dont je fus té-
» moin. Six cens quarante Athletes armés
» de cuiraffes & de cafques dorés , divifés
» en deux troupes , fe difputent le pont
grands coups de maffue. Ce fpectacle dont
l'origine fe perd dans une antiquité re-
» culée , ne pouvoit me fournir que des obfervations
chirurgicales que je n'ai point
>>recueillies....
ود
"3
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE:
» Les excavations qu'entraînent les ou
» vrages publics font prefque toujours l'oc-
» cafion de quelque découverte dans le
genrefoffile. Les travaux faits pour le port
de Livourne avoient beaucoup enrichi le
» célebre cabinet du Chevalier Baillou à
» Florence, dont l'Empereur a fait l'acqui-
" fition , & que ce Prince a fait tranfporter
» à Vienne depuis quelques années .
و ر
و د
» S. M. I. envoie dans toutes les parties
du monde des Naturaliſtes & des
» Deffinateurs faire de nouvelles récoltes .
» En paffant à Marseille , j'avois reçu la
» vifite d'un jeune Médecin Hollandois
prêt à partir avec deux Adjoints pour
l'Amérique Efpagnole . Il étoit chargé
d'y faire des collections en tout genre
»pour le cabinet de Vienne .
و ر
ور
ود
"
23
Le goût de S. M. I. pour l'hiſtoire na-
» turelle eft fi vif, il eft fecondé avec tant
de zele par fes fujets , que fon cabinet
»formé en peu d'années, l'emporte aujourd'hui
, quant à la partie minéralogique ,
» au rapport d'un témoin très - éclairé &
»non fufpect , fur les deux plus célebres
» de l'Europe réunis , le cabinet du Roi ,
» celui de feu M. Sloane acheté par le
» Gouvernement d'Angleterre. Un Prince
puiffant n'a qu'à vouloir , les impoffibi
lités difparoiffent.
99
A O UST. 1757 . 757
La Tofcane abonde en minéraux & en
foffile de tout genre. Les cabinets d'hif-
» toire naturelle y font plus communs que
» dans le refte de l'Italie....
M. de la Condamine entre dans quelque
détail fur la manufacture de porcelaine
de Florence , établie par feu M. le Marquis
Ginori , Gouverneur de Livourne ,
qui n'y faifoit entrer que les matieres du
pays . Il ne manque à cette porcelaine qu'un
vernis ou couverte d'un plus beau blanc .
Il continue en ces termes :
ود J'ai vu dans un cabinet de Livourne.
» un fragment de machoire d'éléphant pé-
" trifié en agathe pefant près de vingt li-
» vres. J'ai parlé ailleurs d'une dent mo-
» laire de je ne fçais quel animal, du poids
» de deux à trois livres , pareillement con-
» vertie en agathe , trouvée près de Tarija ,
» dans l'Amérique méridionnale , où il n'y
» a point d'éléphant : elle faifoit partie
• d'un envoi confidérable que je fis à l'A-
" cadémie par la voie de feu M. du Fay
>> fur un Vaiffeau parti de Lima
pour Pana-
و ر
» ma le 1 Mai 1737 .
» La Chapelle de S. Laurent à Florence,
» deſtinée à la fépulture des Princes de la
» maifon de Médicis, où les marbres les plus
précieux font à peine admis , fourniroit
» feule dans fon revêtement , qui n'eft pas
"
ور
158 MERCURE DE FRANCE.
" encore terminé , le plus riche & le plus
magnifique affemblage de jafpes , de
» porphyre , de lapis , & d'autres pierres
» de ce genre qu'on ne voit qu'en petits
fragmens ifolés dans les plus riches cabi-
"nets de l'Europe.
">
23
"
>
» On fçait que c'eft avec de petits prif-
" mes ou cubes de ces mêmes pierres du-
» res , colorées
artiftement entés dans
» un ciment préparé , que les anciens ont
peint des ornemens de fleurs , des ani-
» maux & même des figures humaines en
» couleurs inaltérables , ce qu'ils appel-
» loient opus teſſellatum , opus mufivum , &
» que nous nommons mofaïque . Un des
plus beaux monumens en ce genre parmi
» ceux qui ne font point encore publiés
» eft un plafond trouvé à Frafcati , dans
» une maiſon appartenante aux Jéfuites ,
» & qu'on prétend faire partie de l'an-
» cienne Tufculum de Cicéron. La chymie ,
» en donnant au verre des couleurs fouvent
plus vives , & non moins durables que
» celles des pierres , & de plus de toutes for-
» tes de nuances ( 1 ) , a mis les Artiftes du
"
(1 ) Dans quelques mofaïques antiques , on
trouve quelquefois , furtout dans les bordures, des
fragmens de verre ; mais on peut foupçonner que
c'eſt une reftauration . D'ailleurs on n'y trouve
point du verre de toutes les nuances , comme
dans la mofaïque moderne.
1
AOUST. 1757.
ود
» moyen âge en état de perfectionner ce
» bel Art. C'eft à Rome qu'il eft cultivé
» avec le plus de fuccès, furtout depuis plus
» d'un fiecle , par l'immenfité des travaux
» en ce genre entrepris à l'Eglife de Saint
Pierre. Toutes les voûtes en font revê-.
» tues , tous les tableaux d'Autel des Chapelles
feront exécutés de la même ma-
» niere , & l'on a trouvé ce moyen d'éter-
» nifer les chef- d'oeuvres de peintures des
grands Maîtres.
"
33
" On a voulu renchérir fur la mofaïque
» de pierres dures , en y fubftituant une
»forte de marqueterie de même matiere.
» D'abord on s'en étoit tenu à ce que nous
» connoiffons en France , à des repréfen-
» tations de fleurs , de fruits , quelquefois
» d'oifeaux & d'infectes , en pieces rapportées
d'agathe , de jafpes , de jade ,
» de lapis , de cornaline & de cailloux
colorés. Ces ouvrages ne font pas compofés
de pieces femblables entr'elles
»comme celles qu'on emploie dans la
» mofaïque , mais de pieces de grandeur
inégale , découpées fuivant le contour arrondi
des objets.
"
ود
"
"
" Ce
>
de travail a deux avantages
genre
fur la mofaïque. On évite la grande
multiplicité des joints , & on fauve les
angles qui font inévitables dans l'affem160
MERCURE DE FRANCE.
"
39
"
"
»
"
و د
blage des petits prifmes dont la mofaï-
» que eft compofée. Mais ce qu'on gagne
» par- là fur la correction du deffein , dont la
piece rapportée fuit le contour , & fur
» la pureté des couleurs qui n'eft point.
»ternie par les joints , on le perd fur la
dégradation des teintes , que la variété.
des nuances des petits cubes de la mofaïque
rend beaucoup mieux que les
grandes pieces. C'eft furtout dans les
» tableaux où l'on a fait entrer des figures
» humaines depuis quelques années à Flo-
» rence , à Rome & à Naples , que cette.
» différence eft fenfible. Une pierre taillée
fur le contour même de la figure donne
» un trait plus net , le deffein vu de près.
» eft plus précis ; mais les chairs & les
draperies formées de ces grandes pieces.
rapportées n'ont point de demi- teintes , &
» reſſemblent à des découpures enlumi-
» nées. Les tableaux de ce genre , même
de pure architecture , quoique féduifans
» au premier coup d'oeil , ne font pas
exempts de ce défaut.
و د
99
ود
»
» La méridienne de Sainte Pétrone tracée
» à Bologne depuis plus d'un fiecle par l'il-
» luftre Dominique Caffini , eft connue de
» toute l'Europe ; mais on ignore communément
que le plus grand de tous les
monumens en ce genre exifte depuis
A O UST. 1757. 161
"
près de trois fiecles dans l'Eglife Cathé-
" drale de Florence , & que Paul Toſcanelli
en eft l'auteur.... »
M. de la Condamine rapporte les circonftances
qui rendent cette méridienne
recommendable , telles que fa grande
hauteur de plus de 277 pieds de Paris , au
deffus du pavé de l'Eglife , les obfervations
faites en 1510 , atteſtées par une infcription
fur le marbre où l'image folaire fe
projette au folftice d'été, & c. Sur les repréfentations
qu'il fit à M. le Comte de Richecour
, Préfident du Confeil de Toſcane ;
le R. P. Ximenès , Profeffeur de Géographie
, reçut ordre de travailler à la reſtauration
de ce beau monument aftronomique.
Ce Pere rend compte de ce travail & des
obfervations faites à cette méridienne en
1755 & 1756 , dans un Ouvrage in-4°:
qu'il vient de publier.
« Toutes les dimenfions de la nouvelle
» méridienne ( ajoute M. de la Condamine )
» ont été prises en toifes , pieds , pouces
» & lignes de Paris . La mefure Françoiſe ,
» & celle de Florence , gravées fur le
bronze , font incruftées dans le pavé de
l'Eglife à plomb au deffous du centre du
» Gnomon. Elles ont été réglées fur la de-
» mi-toiſe de fer que j'avois portée en Ita-
33
33
162 MERCURE DE FRANCE.
" lie , & qui étoit vérifiée fur la toife de
» M. de Mairan. ( 1 )
ور
و ر
J'ai pareillement dépofé la longueur
" exacte de la toife qui a fervi aux mefures
» de la terre fur le balcon du Palais de l'A-
" cadémie de Peinture de France, à Rome.
» La regle de fer d'une toife, envoyée par
» M. de Mairan aux KR . PP . le Maire
» & Boscovich , & qui a depuis fervi à
> leur meſure du degré , dans l'état Eccléfiaftique
, eft exactement comprife ( lorf-
» que le thermometre de M. de Réaumur
marque 1c14 ) entre les deux faces
paralleles de deux entailles faites d'é-
92 querre dans deux cylindres de porphyre
fcellés en relief fur la tablette du balcon.
» On peut prendre la longueur de la même
toife entre les pointes d'un compas à
» verge , en les rapportant à deux lignes
paralleles tracées avec une pointe de dia-
" mant fur la furface horizontale des deux
» cylindres de porphyre , dans la prolon
gation du rayon entaillé.
"?
39
"
"
"3
Depuis le temps que M. Auzout
» de cette Académie , aa donné le donné le rapport
» du pied de Paris au pied Romain antique
, gravé en marbre fur la pierre
fépulcrale du tombeau d'un Architecte ,
23
(1) Voyez les Mémoires de l'Académie 1735.
A O UST. 1757. 164
ور
» confervé à Rome dans le Capitole , on
» a découvert plufieurs autres monumens
» femblables , où le pied antique eft gravé
; mais toutes ces mefures font fculp-
» tées fi groffiérement , & fi différentes
" entr'elles, que les doutes , ainfi que
les
» differtations fur les anciennes mefures ,
» n'ont fait que fe multiplier , quand on a
» voulu chercher quelque précifion. Ceux
qui s'occupent de ces recherches regret-
>>tent fouvent de n'avoir pas fous les yeux
» les monumens mêmes qui pouvoient les
» éclairer. Au lieu donc de donner un
nouveau rapport du pied Romain antique
au nôtre , tel qu'il réfulteroit de mes
mefures , peut-être un peu différent de
» celui qui eft adopté communément , j'ai
cru qu'il feroit plus utile de rapporter
l'étalon même des mefures antiques , ou,
» à ſon défaut, fon creux que j'ai fait mou-
» ler fur les quatre pieds Romains anti-
" ques , fculptés en relief que l'on con-
» ferve au Capitole : j'ai pris la précaution
» de laiffer fécher le moule fur le marbre
» même : ainfi l'on pourra déformais comparer
à Paris ces quatre mefures , & en
»tirer les mêmes conféquences que fi l'on
» avoit les originaux fous les yeux , c'eft-
» à-dire qu'à leur inſpection , & plus en-
» core à l'examen , on reconnoîtra que le
"
»
ود
164 MERCURE DE FRANCE:
» grain du marbre & la groffiéreté du ci-
» feau , ne permettent pas d'efpérer de tirer
» de ces monumens la longueur du pied
» Romain plus exactement qu'on n'auroit
» celle du pied de Paris avec ces pieds
» brifés de bois dont fe fervent communé-
"ment nos ouvriers , & qui different fou-
» vent entr'eux d'une demi - ligne & plus ,
l'on trouvera encore moins de confor-
» mité entre les pieds du Capitole. »
M. de la Condamine fait voir qu'on ne
peut pas tirer plus de fecours pour la détermination
du pied Romain antique des
fragmens d'un plan de Rome gravé fur le
marbre du temps de Septime Sévere , cer
ouvrage étant rempli de négligences &
d'imperfections dans l'exécution. L'Académicien
prouve l'infuffifance d'autres
moyens tirés des dimenfions de plufieurs
grands édifices antiques , ce qui eft confirmé
par la variété des réfultats des diftances
entre les colonnes milliaires qui font
encore fur pied , & il conclud :
Après toutes les recherches fçavantes
» qui ont été faites fur le pied Romain , il
paroît que la matiere eft épuifée , &
» qu'on ne peut efpérer rien de plus qu'u
≫ne approximation.
"
» Pour ne parler que des évaluations les
plus modernes , M. Danville , dans fon
A O UST. 1757. 165
Traité des mefures itinéraires ( Paris
» 1741 ) , après avoir pefé tous les témoi-
» gnages à lui connus , fixe le pied Romain
» à pouces 10 lignes , ou 130 lignes
» du pied de Paris . En prenant un milieu
» entre les différentes évaluations du pied
» antique conclu des différens pieds qui
» fubfiftent , tant en marbre qu'en métal ,
>> & des mefures géographiques , M. l'Abbé
» Révillas , dans le tome iv des Mémoires de
» l'Académie de Cortone ( à Rome 1751 ) ,
» s'arrête à 130 lignes 8 dixiemes . Le P.
Bofcovich , dans fa Meſure du degré du
» méridien ( à Rome 1756 ) , le fuppofe de
» 131 jufte, ou 11 pouces moins une ligne .
» M. l'Abbé Barthelemi , aidé du R. P. Jaquier
,vient encore de mefurer les 4 pieds
» du Capitole, & donnera fon réſultat .
"
» Quant aux difputes qui peuvent naître
fur les dimenfions d'anciens monu-
» mens différemment indiquées par des
» Auteurs également croyables , pour les
» terminer fans appel , je rapporte en
France les mefures actuelles des colon-
» nes Trajanes & Antonines , celle de la
» façade du Panthéon , & quelques autres.
» Je n'affigne point leurs dimenſions en
»pieds ; mais je fuis certain par le moyen
» dont je me fuis fervi , d'avoir la jufte
» longueur de ces monumens , & en parti166
MERCURE DE FRANCE.
*
» culier de ces deux colonnes auffi exacte-
» ment que fi je les avois tranfportées à
» Paris.
» J'ai laiffé pendre une chaîne de fer
» chargée d'un plomb de deux ou trois li-
» vres en forme de fonde , depuis la plate-
» forme du haut de la colonne , jufqu'à ce
» que le plomb attaché à la chaîne posât
fur le piedeſtal. Alors j'ai marqué d'un
» trait de lime l'endroit du chaînon , qui
»répondoit au niveau du chapiteau de la
» colonne. Toutes les autres dimenfions
»font pareillement dépofées fur ma chaî-
» ne. En la laiffant pendre librement chargée
du même poids , on retrouvera les
» mêmes longueurs précisément , quand le
thermometre marquera le même degré
» que j'ai obfervé.On peut donc tranſporter
» ces mefures fur un mur , & même y def-
» finer horisontalement à hauteur d'apui
39
le profil des colonnes avec toutes leurs
» dimenſions & proportions , & par con-
» féquent ſe mettre à portée de les conful-
» ter , s'il en eft befoin , plus commodé
» ment qu'on ne le feroit à Rome fur l'original
même. »
1
Lafuite au prochain Mercure.
A O
UST.
1757.
167
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS
AGRÉABLES.
PEINTURE.
Efieur Lefevre , Peintre demeurant à
Paris rue des Deux Boulles , quartier Saint
Germain l'Auxerrois , a trouvé le fecret
d'un nouveau vernis qui n'a aucune odeur,
& peut s'employer dans les appartemens
occupés même par des malades , fans leur
caufer la moindre incommodité. Il eft auffi
dur & luifant qu'aucun autre. Il a même
un avantage , c'eft de porter fon brillant
dans les cavités des moulures comme fur
les fuperficies.
GRAVURE.
Le fieur Rigaud , Graveur , vient de met- E
tre au jour une feconde Vue du Château
de Saint Ouen , appartenant à M. le Duc
de Gefvres . Il demeure rue S. Jacques , un
peu au deffus des Mathurins , à Paris.
168 MERCURE DE FRANCE .
ARTS UTILES .
MÉCHANIQUE.
LETTRE à M. de Vaucanfon , fur l'établiſſement
fait à Aubenas , pour perfectionner
les foies du Royaume.
Cette Lettre devoit paroître dans le
Mercure précédent , mais il s'y étoit gliffé
des fautes d'impreffion fi confidérables ,
que le fens de la Lettre en paroiffoit entiérement
altéré , & qu'on a mieux aimé
la couper dans ce volume que de le retarder.
Si le fuffrage des gens de l'art eft la louange
la plus flatteufe pour un artifte , leur
critique eft auffi la plus utile pour lui . Il
n'a pas droit de s'en offenfer quand elle eſt
folide & décente . C'eft dans cette confiance
, Monfieur , que je vous ferai part
de mes réflexions fur la nouvelle Manufacture
de foie , que vous venez d'établir à
Aubenas en Vivarais. L'objet m'a paru
trop important pour ne pas rendre ma lettre
publique.
Elevé
A O UST. 1757. 169
Elevé dès mon enfance dans les fabriques
de Piémont , & ayant , depuis mon retour
dans ma patrie , continué le commerce de
la foie , je voyois avec regret qu'une nation
auffi induftrieufe que la nôtre , laiffât
tant d'avantages à fes voifins , dans la
fabrication des foies. Je conçus quelque
efpérance à la lecture de vos Mémoires inférés
dans les Mercures de 1749 & de
1751 , contenant la defcription de vos nouveaux
tours à filer la foie , & de vos moulins
à organciner . J'entrevis toute l'utilité
qu'on pouvoit retirer dans ce royaume de
l'ufage de ces découvertes ; & dès que j'ai
appris qu'on les mettoit en pratique , je
me fuis hâté d'en aller voir l'établiffement.
Pour ne pas vous fatiguer des louanges
auxquelles vous êtes accoutumé , je n'entrerai
pas dans le détail de toutes les inventions
curieufes qui compofent cette Manufacture
; je m'arrêterai plus long- temps
Tur les avantages qui en devroient réfulter
pour l'Etat.
Votre objet a été fans doute , Monfieur,
d'inftruire tous les fabricateurs de foie, en
leur donnant un modele qu'ils puffent facilement
confulter. Mais quel lieu choififfez-
vous pour établir votre école ? L'endroit
le plus iſolé , le plus inacceffible , le
H
170 MERCURE DE FRANCE.
plus éloigné des grands chemins , en un
mot Aubenas en Vivarais , où je ne crois pas
qu'il y ait d'autres voyageurs , que les pâtres
de Provence, qui vont engraiffer leurs
moutons fur les montagnes voifines . Il falloit
être piqué d'une curiofité auffi vive
que l'étoit la mienne , pour n'être pas rébuté
à la vue des mauvais chemins. Mais fi
j'effuyai quelque fatigue , je dois avouer
auffi que je fus bien dédommagé de ma
peine , par la fatisfaction de voir la plus
parfaite fabrique qui foit en ce genre.
Les Piémontois , qui fe piquent d'avoir
les plus belles filatures , feroient bien étonnés
de voir dans celle d'Aubenas des
perfections
, des commodités , & une économie
dont ils ne fe font jamais douté . Je ne
fus jamais plus furpris moi- même , que de
me trouver dans un lieu où étoient cinquante
fourneaux allumés , fans m'appercevoir
de la moindre chaleur , à caufe des
courans d'air que vous y avez fi ingénieu
fement pratiqués pour fécher la foie au fortir
des baffines . Je n'admirai pas moins ce
canal d'eau vive , qui traverfe le tirage dans
fa longueur , où chaque tireufe eft à portée
de puifer l'eau dont elle a befoin , & au
moyen duquel un lieu néceffairement infecté
& malpropre , peut être entiérement
lavé & nettoyé dans un clin d'oeil .
A O UST. 1757 . 171
Je n'ajouterai rien ici à ce que vous avez
dit dans vos Mémoires fur vos tours à la
double croifade : je remarquerai feulement
qu'outre la facilité d'y avoir une croifure
toujours égale , & telle qu'on la veut , l'avantage
d'y former des feufes , en beaucoup
moins de temps , eft le plus grand
bien que vous ayez pu procurer
aux filles
de ces campagnes
. Le maître de la filature
m'affura
qu'au lieu de cinq ans d'apprentiffage
qu'elles
faifoient
ci - devant , elles étoient
, après deux ans , beaucoup
plus ha- biles à filer fur ce nouveau
tour , que celles
qui filoient
depuis
vingt ans fur les tours ordinaires
.
Je ne m'attendois pas à y voir un vaạ &
vient différent de celui que vous aviez décrit
dans votre Mémoire. Je vous fçais bon
gré d'avoir abandonné la corde fans fin , &
d'avoir réglé , avec des roues à dents , le
mouvement des guides qui conduifent les
fils de foie fur le devidoir . J'ai admiré
la forme fimple & ingénieuſe de ce va &
vient , où vous avez fçu employer le pliage
des Piémontois , & éviter les inconvéniens
qui l'avoient fait rejetter en France . Ceux
qui verront cette filature , & qui feront attention
à l'exactitude , aux facilités que
vous y avez mifes, ne feront plus étonnés
les foies qui en fortent , foient fi par- que
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
faites , & faffent enfuite fi peu de déchet
au devidage & fur le moulin.
Au fortir de la filature , je fus conduit
dans la falle des moulins qui fervent à devider
les écheveaux de foie , faits fur les
tours. Quand on confidere ces moulins ,
on eft tout étonné que les anciens n'aient
pas été conftruits de la même maniere. Il
femble que les moyens que vous y employez
, devoient naturellement venir dans
l'efprit des premiers inventeurs. Il faut abfolument
voir ces moulins , pour fentir la
beauté de leur méchanifme ; les machines
bien fimples ont leur difficulté à être décrites
, comme les plus compofées.
Je vis , dans la même falle , vos moulins
qui fervent à doubler les foies à deux , trois
& quatre bouts. On a défendu , en Piémont,
de doubler les foies au moulin , à cauſe des
défauts énormes qui en réfultoient , Chacun
eft obligé de faire faire cette opération à la
main : méthode encore défectueufe , indépendamment
du plus grand nombre de
perfonnes qu'elle occupe. Mais je fuis fûr
que quand les Piémontois connoîtront la
fructure de vos moulins , l'ufage en fera
plutôt introduit chez eux , que chez nous,
Vos moulins à organciner ne me laiſſerent
plus rien à défirer, Quel ordre ! Quel
arrangement! Quelle harmonie dans toutes
A O UST. 1757. 173
les pieces qui les compofent ! Quelle fûreté
dans les mouvemens ! Quelle fimplicité
dans les moyens ! Le tors que la foie y reçoit
, ne dépend plus ici , comme en Piémont
& partout ailleurs , de la tenfion
variable d'une courroie , ou de la vîteffe
inégale d'un ftrafin. Tous les fufeaux y font
des révolutions conftantes & régulieres ,
par le moyen d'une chaîne , dont l'inven
tion me paroît être un chef-d'oeuvre de
méchanique.
Perfonne n'avoit encore penfé qu'il fûc
poffible de remédier à l'inégalité de l'apprêt,
occafionnée par le rempliffage des bobines
qui reçoivent la foie des fufeaux. Il falloit
un génie auffi prévoyant , & auffi fertile
que le vôtre , pour imaginer de faire rerarder
leur mouvement , à mesure qu'elles
fe chargent de foie. On feroit tenté de
croire que chaque piece de votre moulin
eft douée de quelque intelligence , tant leur
accord eft unanime , régulier & conſtant.
Enfin on aura de la peine à croire , fans le
voir , que des moulins , dont vous avez fi
fort étendu & rectifié les opérations, foient
moins grands , moins compofés , & plus
folides que les anciens. Il eft de fait cepen- ,
dant qu'ils occupent la moitié moins de
terrein, qu'il faut la moitié moins de monde
pour les fervir, les trois quarts moins de
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
force pour les mouvoir , & que la foie , en
recevant de meilleurs apprêts , y fouffre
beaucoup moins de déchet.
Voilà , fans contredit , Monfieur , des
moyens excellens & bien fürs de porter les
foies du royaume au plus haut degré de
perfection. Mais vous vous êtes bien trompé,
fi vous avez cru qu'il fuffifoit pour cela
d'expofer fimplement ces moyens aux yeux
des mouliniers & des tireurs de foie. La
médiocrité de fortune de tous ces gens - là ,
ne leur permettra pas même de faire le
voyage d'Aubenas , pour aller voir vos
modeles ; & quand les plus aifés d'entr'eux
feroient les frais de ce voyage , leur intérêt
particulier ne les portera jamais à faire les
avances néceffaires pour vous imiter.
Votre objet eft que l'on faffe des organcins
au moins auffi beaux que ceux de Piémont
, afin qu'il ne forte pas tous les ans
du royaume plufieurs millions pour s'en
pourvoir ; & vous comptez que de pauvres
particuliers , à qui cela eft très- indifférent,
feront de grands facrifices pour opérer ce
bien dans l'Etat ? Auriez- vous pu penfer ,
Monfieur , que ceux qui entreprendroient
de pareils établiffemens , fe trouveroient
dédommagés de leur premiere dépenfe par
le plus de perfection qu'auroit leur foie, &
& par le plus haut prix qu'ils la vendroient ?
A O UST. 1757. 175
Si vous avez fondé là-deffus vos eſpérances
, vous pouvez regarder comme trèsinutiles
les foins que vous avez employé à
leur inftruction , parce que vous ne trouverez
jamais perfonne qui ait la complaifance
de fe ruiner pour remplir vos vues ,
toutes louables qu'elles font.
Je fuppofe qu'un particulier ou qu'une
compagnie voulût établir à fes frais une fabrique
femblable à celle d'Aubenas. Je
vois d'abord un premier objet de dépense
pour la conftruction des bâtimens , & pour
celle des moulins , qu'il faut regarder comme
un fonds mort. Le fecond objet de dépenſe
eſt la mise à faire pour l'achat des
matieres , & pour leur exploitation . L'entrepreneur
fe trouveroit , par cette derniere
mife , en état de travailler en concurrence
avec les fabricans de Piémont
& d'ailleurs , qui ont leur établiſſement
fait depuis long- temps , ou qui le tiennent
de leurs peres mais il feroit furchargé
de la premiere mife , dont il lui
faudroit retirer chaque année l'intérêt fur
la vente de fes foies. En fuppofant que
cette fabrique fît tous les ans, comme celle
d'Aubenas , cinquante à foixante quintaux
d'organcin, il feroit donc obligé de les vendre
quarante & cinquante fols par livre
plus chers que fes concurrens ; & c'eſt fur
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE..
quoi un homme prudent ne comptera jamais
, quelque fupériorité que puiffe avoir
fa foie fur celle de Piémont : il feroit même
obligé de donner fes organcins à plus bas
prix que les Piémontois, en attendant qu'il
eût fait tomber le préjugé qui eft en leur
faveur.
Vous m'objecterez qu'on peut fe difpenfer
de faire d'abord de fi grands établiſſemens
, & qu'on peut les augmenter peu à
peu . Mais fi l'on ne fait que la moitié ou le
quart de l'établiffement , on ne fera que la
moitié ou le quart de la foie ; & plus la fabrique
fera petite , moins les reffources feront
grandes pour s'indemnifer de cette
premiere mife , toujours indifpenfable.
Vous me répondrez encore , comment
ont fait les Piémontois & les autres , lorfqu'ils
ont voulu établir les mêmes Manufactures
?
>
Prefque tous les premiers Entrepreneurs
fe font ruinés; il n'y a eu que ceux qui ont
été fortement aidés par le Gouvernement
qui fe foient foutenus, ou bien ceux qui ſe
font élevés fur les ruines réitérées des premiers.
Les exemples de cette vérité font fi
connus , que chacun eft en garde aujourd'hui
contre toute premiere entreprife , &
furtout depuis que le commerce & la finance
ont exercé tous les efprits au calcul d'intérêt.
AOUST. 1757. 177
Faut-il donc abandonner des découvertes
fi utiles , & renoncer à la perfection de
nos foies , qui font actuellement le principal
objet de notre commerce ?
Non fans doute . Le fiecle paffé , & le
commencement de celui - ci , nous fourniffent
plufieurs exemples d'établiſſemens nouveaux,
foutenus & conduits à la plus haute
réputation & à la plus grande utilité . Lorfqu'il
fut queftion d'élever des Manufactures
pour la fabrication des draps Londrains,
deftinés au Levant , la province de Languedoc
fçut donner à fes Manufacturiers
une fomme par chaque piece , en dédommagement
des avances faites pour la conftruction
de leurs métiers , & un loyer annuel
pour les frais de leurs bâtimens . Cet
encouragement a produit un fi grand effet,
qu'on a été obligé d'arrêter l'ardeur de ces
fabricans , par une fixation proportionnée
à la confommation de leurs draps.
De même , quand on voulut engager les
fabricans de Lyon à monter des métiers
pour des velours , façon de Genes , on
donna pendant plufieurs années un écu par
aune à tous ceux qui en voulurent faire , &
dix ans après , les Génois ne nous vendirent
plus une aune de velours façonné.
Si de pareils moyens ont produit de fi
bons & de fi promps effets , pourquoi ne
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
les appliqueroit- on pas aujourd'hui à un
objet bien plus important ? Car il n'eft pas
feulement queftion d'empêcher que des millions
ne fortent tous les ans du Royaume ,
il s'agit d'alimenter nos fabriques avec une
matiere de notre crû , & travaillée par nos
mains, afin que l'entretien de ces fabriques
ne dépende plus , comme il eft arrivé naguere
, d'un achat plus ou moins confidérable
d'organcins , fait par les Anglois en
Piémont , ou de l'accaparement de quelque
particulier , qui met le fabricant à
contribution. Il s'agit de donner plus de
valeur à une matiere dont nous ne fçavons
point encore tirer le meilleur parti ; il s'agit
de procurer à nos provinces une maind'oeuvre
que nous payons à l'étranger ; il
s'agit enfin de donner à nos étoffes un degré
de perfection qu'elles n'ont pas , &
qu'elles auroient , fi on préparoit mieux
cette matière premiere.
Mais ne donne- t'on pas tous les ans, me
répondrez-vous , quantité de gratifications
pour encourager les cultivateurs & les fabricateurs
de la foie ?
Je fçais que les gratifications que l'on
donne à plufieurs tireurs de foie , ne
fervent qu'à les mettre en état d'acheter
plus cher les cocons ; ce qui en fait
hauffer le prix , au préjudice de ceux
A O UST. 1757. 179
qui n'obtiennent pas la même faveur. Il
faut néceffairement que celui qui reçoit ,
en pur don , vingt & trente fols par chaque
livre de foie , écrafe fon voifin qui ne les
reçoit pas , & l'on décourage dix perfonnes
pour en favorifer une , fans qu'il en résulte
le plus petit avantage pour l'Etat ou pour le
bien de la chofe. Au contraire , cette gratification
étant donnée fur la quantité , &
non fur la qualité de la foie , ceux à qui elle
eft promiſe , n'ont d'autre intérêt d'en
que
faire beaucoup , afin que leur gratification
foit plus forte auffi leur foie , toujours
faite à la hâte, eft elle toujours très - inégale,
jamais affez purgée, ni fuffisamment croiſée.
Ceux qui n'obtiennent pas la gratification ,
cherchent à fe dédommager par une préparation
encore plus négligée & plus frauduleufe
, de maniere que les efforts que l'on
fair
:
pour augmenter la quantité des foies ,
font peut- être ce qui peut en perpétuer la
mauvaiſe fabrication. Les effets n'en font
que trop réels ; car on éprouve tous les ans
que les foies qui viennent des cantons où fe
donnent ces gratifications , font toujours
celles qui font le plus de déchet au dévidage
, qui eft la véritable pierte de touche de
la bonne ou de la mauvaiſe qualité de la
foie qualité qui dépend toujours de la
maniere dont elle eft filée.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Donneroit- on ces gratifications dans la
feule vue de foutenir la vente des cocons à
un prix fort haut , & d'engager par là les
cultivateurs à planter beaucoup de mûriers
Cet expédient feroit bien en pureperte
; car la plantation des mûriers fuivra
toujours la confommation de la foie , au
lieu que la foie ne fe vendra jamais.
que relativement à fa bonté & à fa beauté.
Les fabricateurs d'étoffe tireront leur foie
de Piémont ou d'Italie , tant que celle
du Royaume ne remplira pas leur objec..
Sçavoir procurer la confomation , c'eſt
fçavoir encourager les productions. On n'a
pas befoin d'indiquer de nouveaux moyens:
pour planter des mûriers ; tous les pay fans.
fçavent planter des arbres , & leur intérêt
les inftruira toujours de la quantité de
mûriers dont on aura befoin. Mais il n'en
eft pas de même de la fabrication de la foie..
Si ceux qui la travaillent, fuivent une mau→
vaiſe méthode , & qu'ils aient contracté
une mauvaiſe habitude , ils n'auront pas:
affez d'intelligence pour fe perfectionner
d'eux-mêmes : il faudra donc les inftruire
& les encourager par des gratifications. Si
les inftrumens dont ils fe fervent , font défectueux
, ils n'auront ni l'efprit , ni les
moyens d'en faire de plus parfaits : il faudra
donc auffi leur procurer des fecours
A O UST. 1757.
fuffifans
pour s'en pourvoir ; & c'eft à quoi
je pense que ces gratifications feroient bien
employées .
Ne vous flattez cependant pas , Monfieur,
qu'en donnant vos tours à tous les fileurs
de foie , & vos moulins à tous les mouliniers
, vous puiffiez encore faire fabriquer
de la foie comme en Piémont . Ce n'eft pas
que vos tours & vos moulins ne méritent à
tous égards la préférence fur ceux des Piémontois
; il faudroit être de la plus mauvaife
foi du monde pour n'y pas reconnoître
toutes les importantes corrections que
vous y avez faites , & pour ne pas convenir
que la foie doit néceffairement y acquérir
beaucoup plus de perfection : mais tant que
la fabrication de cette foie fera partagée ,
c'eft-à- dire qu'elle fera filée par les uns, &
moulinée par les autres , ne vous attendez
point à furpaffer les fabriques de Piémont ;
vous ne les égalerez même jamais .
Vous fçavez que prefque toutes les foies
du royaume font filées par des particuliers,
pour être vendues , fans aucune préparation,
ou dans les foires, ou à des marchands
de foie , & que ces derniers les donnent
enfuite à des mouliniers , pour en faire de
la trame ou de l'organcin .
Celui qui fait filer la foie , pour la vendre
greze ou fans apprêt , s'embarraffe fore
182 MERCURE DE FRANCE.
peu qu'elle donne plus ou moins de peine
au moulinier qui la travaillera , ou qu'elle
faffe plus ou moins de déchet dans les différentes
préparations qu'elle doit recevoir.
Son intérêt le porte à tirer un parti égal de
tous les cocons , & à faire paffer , autant
qu'il le peut , les bons avec les mauvais . It
a feulement l'attention de donner une belle
apparence à la fuperficie de fes écheveaux ,
afin de s'en procurer la vente plus facile &
plus avantageufe.
Le moulinier , à qui on donne cette foie
à monter en organcin , eft payé à tant par
livre, pour façon & déchet, ou fimplement
à tant par livre, pour fa façon , en rendant
le déchet en nature. Dans le premier cas ,
la foie n'eft jamais nettoyée , parce que le
moulinier craint de faire un trop grand déchet
, qu'il feroit obligé de remplacer en
argent ou en foie. Dans le fecond cas , la
foie n'eft point ménagée ; le moulinier
n'ayant plus d'inquiétude fur le déchet , fait
aller fon moulin avec précipitation , pour
faire plus d'ouvrage ; les fufeaux n'étant jamais
tous également libres , tournent fort
irréguliérement , & la foie fe trouve toujours
inégalement tordue , & remplie d'une
infinité de nouds . Vous fentez , Monfieur,
qu'avec des intérêts fi oppofés , vos tours
& vos moulins , tout parfaits qu'ils font ,
A O UST. 1757. 183
feroient , entre les mains de tous ces genslà,
d'une foible reffource pour la perfection
des foies .
Vous n'arriverez à ce but que par l'établiffement
de plufieurs fabriques où la foie
pourra être travaillée en entier , c'eſt - àdire,
où les différentes préparations qu'elle
y recevra , intérefferont le même maître
comme celles qu'on fait actuellement à Aubenas
, où l'Entrepreneur m'a dit qu'elles
ne fouffroient pas un & demi pour cent de
déchet. Les premiers ballots de cette foie
m'ont paffé par les mains , & je dois
avouer que je n'ai jamais rien vu de fi parfait
pour la netteté , pour l'égalité & pour
la bonté de l'apprêt. Celles de Piémont
n'ont de même acquis tant de fupériorité ,
que depuis que les propriétaires des moulins
ont.ceffé d'avoir recours aux foies d'achat,
& qu'ils n'ont organciné que les foies
de leur tirage. Cette pratique religieufement
obfervée , a foutenu la réputation
des Pignata , des Galéani , & de tous ceux
qui ont fuivi leur exemple . Si depuis peu
il y a eu quelques - unes de ces fabriques qui
fe foient écartées de cette regle, en travaillant
des foies achetées grezes dans le Montferrat
, ou aux environs , on s'en eft auffi- tôt
apperçu à Lyon , & la confiance a bien vîte
ceffé à leur égard.
184 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt avec de femblables fabriques , Monfieur,
que non feulement vous rendrez vos
moulins utiles, mais que vous pourrez furpaffer
de beaucoup les Piémontois , tant
qu'ils ne corrigeront pas leurs moulins fur
le modele des vôtres. Je fens ici que la dépenfe
néceffaire pour encourager ces établiſſemens
, paroîtra d'abord un objet effrayant.
Mais fi l'on veut bien calculer &
comparer cette dépenfe avec les avantages
qu'en retireroient l'Etat en général , & les
Provinces en particulier , on trouvera que
l'épargne , dans cette occafion , feroit une
économie bien mal entendue.
ger ,
On tire tous les ans du Piémont ou de
l'Italie pour fept à huit millions de foie organcinée.
Dans ces fept à huit millions , il
y a un tiers pour la main d'oeuvre : c'eſt
donc deux millions cinq cens mille livres
que nous donnons chaque année à l'étran-
& qui refteroient dans nos provinces.
Il n'eft pas befoin de faire de nouveaux
fonds pour cela . Ceux qu'on accorde
tous les ans aux tireurs de foie
comme je l'ai dit plus haut , ferviroient à
encourager ces établiffemens, fans lefquels,
je le répete , on ne doit point fe flatter de
faire fabriquer des foies capables de remplacer
celles de Piémont . Ce même fonds
continué pendant douze ou quinze ans ,
P
A O UST. 1757: 185
fuffiroit pour établir autant de ces Manufactures
, qu'il en feroit befoin pour fuppléer
à la quantité d'organcins que nous
tirons du dehors.
Quand on propofera une indemnité annuelle
, capable de dédommager des premiers
frais à faire pour les bâtimens & pour
les moulins , on trouvera dans les Entrepreneurs
d'aujourd'hui , tout autant d'empreffement
, qu'en ont montré les fabricateurs
des draps pour le Levant , & ceux de
Lyon pour les velours.
La province de Languedoc voudroit- elle
aujourd'hui n'avoir pas encouragé, comme
elle l'a fait , fes Manufacturiers ? Les richeffes
qu'elle s'eft procurées par-là , doivent
la convaincre, ainfi que les provinces
voifines , qu'on ne doit point attendre de
facrifices de la part des particuliers , que
l'intérêt feul les conduit , que le grand art
de les engager à une nouvelle méthode ,
confifte à leur faire voir un bénéfice préſent
à la fuivre, & que ce n'eft qu'en préfentant
à chacun fon avantage perfonnel , qu'on détermine
le grand nombre à concourir au
bien général .
C'est cet intérêt public qui m'a engagé ,
Monfieur , à vous propofer mes réflexions.
Perfonne n'eft plus en état que vous d'en
fentir la folidité, & de contribuer à les ren186
MERCURE DE FRANCE .
dre utiles. Je ne doute pas que préfentées
par vous , avec l'autorité que peut leur donner
votre fuffrage , elles ne faffent impreffion
. Je compte d'autant plus fur votre zele
à les appuyer , que fi on ne faifoit pas de
vos découvertes tout l'ufage que je propoſe ,
ce feroit un bien précieux en pure perte
pour l'Etat , & dont nos voifins ne manqueroient
pas de profiter , pour prendre
fur nous encore un plus grand avantage
dans cette partie du commerce .
J'ai l'honneur d'être , &c.
P * L **.
A O UST. 1757. 187
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
VOICI l'Extrait des Surpriſes de l'Amour,
que l'Académie Royale de Mufique continue
à repréſenter.
L'enlèvement d'Adonis eft le fujer de
la premiere entrée. La fcene eft dans le
bois de Diane. L'Amour ouvre cet acte en
difant :
Pour furprendre Adonis , j'abandonne les Cieux ;
C'est l'Amour qui le ſuit , c'eſt Vénus qui l'adore :
Diane trop long-temps lé dérobe à nos yeux.
C'est ici chaque jour qu'il devance Faurore ;
Et je viens plus touché de l'emploi glorieux
D'inftruire un jeune coeur des fecrets qu'il ignore,
Que de régner fur tous les Dieux.
L'heureuſe expofition ! on ne peut pas
en faire une plus claire, plus précife. Nous
ofons la donner pour modele. Adonis paroît.
L'Amour s'éloigne un moment pour
l'obſerver. Adonis fe plaint du trouble de
188 MERCURE DE FRANCE.
fon coeur où les defirs
commencent
à
naître. La chaffe & les forêts n'ont plus
de charmes
pour lui. L'Amour
reparoît
fans armes ; & feignant
de s'être égaré ,
demande
à Adonis
s'il n'auroit
point vu
l'Amour. Adonis
témoigne
la crainte , &
prefque
l'horreur
qu'il a de ce Dieu qu'on
lui a peint comme
un monftre
dangereux
.
Le fils de Venus lui repond :
Hélas ! peut-on le craindre ? il eſt fait comme vous.
Dans un âge fi tendre , avec des traits fi doux ,
Le Dieu qui fait aimer , le Dieu qui rend aimable,
Eft-il un monftre redoutable ?
Cette ſcene eft fi bien dialoguée , que
nous la mettrions ici toute entiere , fi nous
ne l'avions déja tranſcrite en partie dans le
premier volume de Juin. Nous nous bornerons
donc à dire que l'Amour fe fait
connoître aux yeux d'Adonis , & qu'il lui
parle en faveur de Vénus , fa mere . Adonis
s'écrie :
Au trouble de mon ame , au charme de ſa voix ,
Pouvois-je , ô Ciel ! le méconnoître
Une fymphonie agréable annonce l'arrivée
de Vénus. Les Graces la devancent.
Elles environnent Adonis , qui ne fçait
d'abord à laquelle il doit donner la préféA
O UST. 1757. 189
rence . Vénus paroît , & fixe fon choix . La
Déeffe refte feule avec lui , & lui demande :
S'il étoit un autre séjour
Od la voix du plaifir fe feroit feule entendre ,
Où toujours adoré , vous feriez toujours tendre..
Quitteriez-vous ces lieux pour un féjour fi doux ?
Parlez :
Adonis lui répond par ces mots heureux
:
Déeffe , y feriez - vous ?
Vénus .
Oui, charmant Adonis , j'y ferois pour vous plaire ,
Pour jouir d'un bonheur qui fixe tous mes voeux
Pour Y brûler de tous les feux
Qu'amour peut allumer dans le fein de fa mere.
Fuyez une loi trop févere ,
Je garde un fort plus doux au plus beau des mortels
:
Venez partager à Cythere ,
Et ma tendreffe , & mes Autels.
Adonis jettant fonjavelot .
Ah ! je vous fuis partout : c'eſt l'Amour qui l'or¬
donne :
Eh ! qui pourroit lui réſiſter ? ...
La ſcene finit par un duo , qui eft interrompu
par un bruit de chaffe . L'Amour
Igo MERCURE DE FRANCE.
rentre tout effrayé , en difant :
Diane , affemble ici fa cour ;
Fuyons , fortons de ce féjour ,
Et cherchons dans les airs une route nouvelle.
L'Amour , Vénus & Adonis fortent
enfemble des Chaffeurs & des Nymphes
entrent en danfant , & forment un
divertiffement qui eft bientôt troublé
l'arrivée de Diane , qui fe plaint qu'on
vient d'enlever Adonis , & de le fouftraire
à fes loix. L'Amour , s'écrie- t'elle :
L'Amour a-t'il féduit fa crédule innocence a
Cruel , je reconnois tes coups :
Courons , courons à la vengeance ;
Volons fur fes pas , armons-nous.
>
par
Mercure defcend du ciel , & dit à Diane
qu'Adonis va paroître à fes yeux ;
mais qu'elle craigne de fe laiffer furprendre.
Vénus paroît en même temps fur un
nuage , ayant devant elle l'Amour & Adonis
, déguifé fous les mêmes traits & avec
les mêmes attributs. Elle les préfente tous
deux à Diane , en lui difant de choisir
fi elle l'ofe ; Diane qui craint que fon
choix ne tombe fur l'ennemi qui l'offenſe ,
fort indignée , après avoir répondu fiérement
à Vénus :
A O UST. 1757. 191
Garde un ingrat que je te livre :
Dès qu'il a pu te fuivre ,
Il n'est plus digne que de toi.
Vénus triomphe , & le théâtre change
à la voix de l'Amour . On voit les jardins
d'Amathonte ornés de berceaux & de portiques
dorés . Cette décoration eft des plus
galantes & des mieux caractériſées . Cette
entrée eft heureufement terminée par le
ballet de Diane & Endimion . Il eft trèsbien
lié au fujet , & annoncé d'une maniere
auffi naturelle qu'ingénieufe , par ces
paroles de l'Amour adreffées à Adonis.
Diane , que tu crois fi fiere & fi ſauvage ,
N'a pas toujours gardé fon coeur ,
Et je veux que ces jeux te retracent l'image
Du Berger qui fut fon vainqueur.
Nous ne nous étendrons pas davantage
fur ce divertiffement , dont nous avons
loué avec juftice l'idée , l'exécution & la
mufique.
La feconde entrée ( la Lyre enchantée )
eft moins riante que la premiere ; mais elle
eft embellie par des détails qui doivent rendre
indulgent pour le fonds & pour l'enfemble.
Le Théâtre repréſente un vallon
champêtre au pied du Mont Parnaffe ,
dont on voit les deux côteaux couverts
192 MERCURE DE FRANCE.
de palmiers , avec des trophées qui caractérifent
les Mufes & les Arts. La Syrene Parthenope
commence l'acte par ces vers :
Charme de mon vainqueur , doux accent de ma
voix ,
Formez avec mes yeux un fi tendre langage ,
Qu'il puiffe écouter mille fois ,
Et mes fermens, & mon hommage , &c .
Ce vainqueur eft Linus , qui paroît
avec Uranie , dont il eft l'éleve . Parthenope
s'éloigne , en difant que fon Amant
doit s'échapper pour l'entretenir . Uranie
exhorte Linus à chanter ce que la poéfie a
de plus grand , comme les exploits d'Apollon
, les Titans renverfés , la mort du
ferpent Python . Linus lui répond :
Ce fublime effor m'épouvante :
C'eſt l'Amant d'Iffé que je chante.
Uranie.
Ce penchant aux douces erreurs
Annonce déja la tendreffe :
Gardez-vous , gardez-vous fans ceffe
Du piege des folles ardeurs ,
S'il eft des Dieux que l'amour bleffe ,
C'eſt un jeu dont ils font vainqueurs
Sans qu'il en coûte à leur fageffe.
Nous ne croyons pas cette maxime
exactement
A O UST. 1757. 193
>
exactement vraie témoins les folles
amours de Jupiter , qui a employé tant
d'indécentes métamorphofes pour féduire
une foule de mortelles , & pour les ravir
à leurs parens ou à leurs maris. Rien n'eſt
moins fage qu'une pareille conduite , les
moeurs y font cruellement bleffées , & ce
Dieu là feroit aujourd'hui un très- malhonnête
homme.
La Muſe fe retire ; la Syrene revient
accompagnée de Sylvains & de Driades , &
chante fur fa lyre :
Venez tous écouter ma lyre ,
Avec elle écoutez mes chants ;
L'amour en forme les accens ,
Et c'eſt le plaifir qu'elle inſpire.
Les Faunes & les Driades forment un
ballet champêtre au fon de la lyre de Parthenope.
Linus paroît . Ils terminent leur
danfe , & fe retirent. Parthenope témoigne
à Linus la crainte qu'elle a que les Mufes
l'emportent fur elle : non , lui répond- il
tendrement :
Non , ce n'eft qu'à vos loix
Que Linus charmé veut fe rendre .
Les trouverois - je ailleurs ces charmes que je
vois ?
Cette voix que j'adore , où pourrois l'entendre ?
I.
* 194 MERCURE DE FRANCE .
Parthenope lui replique par ce joli
vers :
'Ah ! fivous l'écoutez , vous la rendrez plus tendre.
Elle chante :
Lorfque Vénus fortit du fein de l'onde ,
Son regard fur la terre enfanta le defir.
L'efpoir de tous les coeurs vint bientôt ſe ſaifir ;
Et l'amour achevant les délices du monde ,
Donna la naiffance au plaifir.
Ces paroles font bien dans la bouche
d'une Syrene voilà ſon vrai langage.
Parthenope & Linus confirment leurs
flammes mutuelles par un duo. Elle veut ,
pour punir les Mufes d'ofer condamner
l'ardeur que les Syrenes infpirent par leurs
chants voluptueux , elle veut qu'Üranie à
fon tour en éprouve toute l'ivreffe . La
maligneSyrene à cet effet fufpendà un arbre
une lyre enchantée , qui pénetre d'amour
ceux qui la touchent . Peut-être l'Auteur
eût pa faire parvenir cette lyre avec plus
d'adreffe entre les mains d'Uranie ; mais
à l'Opera on eft fi preffé du temps , que
l'expédient le plus court paroît toujours
préférable .
Parthenope apperçoit Uranie , & fort
avec Linus. La Mufe porte fes premiers
regards fur la lyre ; en la prenant , elle eft
A O UST. 1757.
195
furprife que les premiers fons qu'elle en
tire foient des fons amoureux :
Douce volupté d'un coeur tendre ,
Triomphez de tous les plaifirs.
La crainte d'abord l'arrête , mais elle
fe raffure en difant :
Ce font de vains accords qu'emportent les Zéphyrs.
Elle continue , & fait entendre alors cet
air enchanteur qui la fubjugue & tout le
Public avec elle :
La fageffe eft de bien aimer ,
Et d'aimer toujours fans partage :
On est heureux , fi l'on peut s'enflammer ;
Si l'on eft conftant , on eft fage ;
La fageffe , &c.
Linus paroît , & la Mufe lui déclare
avec la liberté d'une Syrene l'amour
qu'elle fent pour lui. Linus de fon côté
lui avoue avec la même franchiſe qu'il
brûle d'une ardeur auffi tendre , mais
qu'une autre eft l'objet de fa flamme , &
qu'Apollon confent de l'unir avec Parthenope
qu'il adore. Le Parnaffe tout à coup
eft éclairé : Apollon fuivi des Muſes en
defcend , & rompt l'enchantement qui
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
qui troubloit la raiſon d'Uranie , en lui
donnant fa lyre à la place de celle qu'elle
avoit. Il chante enfuite :
Accourez , Mufes & Syrenes ,
Venez feconder mes defirs ,
Qué vos talens unis forment les douces chaînes
Qui menent aux plaifirs.
Terpsichore arrive . Elle donne des leçons
de danfes aux Faunes qui font des pas réguliers.
Ils fe mêlent aux Mufes & aux
Syrenes , ce qui forme un ballet général ,
& termine l'acte.
La fcene de la troifieme entrée eſt à
Théos chez Anacréon . Elle ouvre d'une
maniere brillante , & tout à fait dans le
caractere du héros & du fujet. L'appartement
d'Anacréon eft orné pour une fête.
On y voit les ftatues de l'Amour & de
Bacchus. Ce Poëte aimable y paroît à
table avec plufieurs convives. Lycoris , fa
maîtreffe , eft à la tête d'une troupe de
jeunes Efclaves qui leur verfent à boire ,
& qui danfent autour d'eux en les couronnant
de fleurs. L'acte commence par ce
choeur :
Regne , & divin Bacchus , enflamme nos efprits
Que le tranfport de ton ivreffe
A chaque inftant renaiffe
A O UST. 1757 . 197
Avec la tendreffe, & les ris .
Regne , & divin Bacchus , &c .
Anacréon adreffe enfuite ces jolies paroles
à Lycoris dans le moment qu'elle lui
verfe à boire en danfant autour de lui :
Nouvelle Hébé , charmante Lycoris ,
Vole , répands les fleurs qui parent ta jeuneſſe ;
Verfe nous le nectar , fais -le couler fans ceffe.
Charmante Lycoris ,
Sois dans ce temple heureux l'adorable Prêtreffe
De tous les Dieux que je chéris.
Le chant d'Anacréon rend la danfe de
Lycoris plus vive , & la danfe de Lycoris
rend à fon tour le chant d'Anacréon plus
gai. Il exprime fa joie brillante par cet air
tendre-bachique :
Point de trifteffe ,
Paffons nos jours
Dans les amours
Et dans l'ivreffe .
Búvons fans ceffe ;
Aimons toujours , &c.
Ces chants font interrompus par une
fymphonie bruyante , & la fête eft troublée
par l'arrivée de la Prêtreffe de Bacchus
, qui entre accompagnée d'une troupe
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
de femmes infpirées , repréfentant les
Menades , portant des thyrfes & des flambeaux.
Elles renverfent tout , brifent la
ftatue de l'Amour , arrachent Lycoris des
bras d'Anacréon , & fortent victorieuſes.
L'Auteur a fait ici un changement trèsconvenable.
Les convives ne fe remettent
plus à table , ils fe retirent tous en même
temps que la Prêtreffe de Bacchus .
Anacréon refte feul , & fon fommeil eft
l'effet du pouvoir de l'Amour & non de
celui du Dieu du vin. A peine eft- il endormi
qu'il eft réveillé par le bruit d'un
orage affreux , & par les cris d'un enfant
qui fe plaint qu'il va périr. Cet enfant eft
l'Amour. Anacréon attendri court ouvrir
à ce Dieu , qui paroît en habit d'Esclave
dans un grand défordre ; il lui demande
quelle eft fa patrie & fon maître. Le faux
Efclave lui répond qu'il eft né à Cythere ,
& qu'il fert Lycoris. Un ingrat , dit- il ,
Un ingrat qu'elle aimoit la quitte avec mépris ,
Le courroux s'eft emparé d'elle ;
J'ai moi-même éprouvé les tranſports furieux.
J'ai fui fa difgrace cruelle ,
Et mes pas égarés m'ont conduit en ces lieux.
Anacréon.
Quel eft donc cet Amant coupable ?
A O UST. 1757. 199
L'Amour.
Ah ! de tous les mortels il fut le plus aimable ,
Avant ce jour
C'étoit l'Amour
Qui tenoit chez lui fon empire.
Les Graces montoient fa lyre ;
Les jeux venoient à l'entour
Danfer , folâtrer & rire.
Aujourd'hui la fureur d'un bachique délire
Les a bannis de ce féjour .
Anacréon.
Le déclin de l'âge
Peut-être l'engage
A quitter leur cour .
On fuit avec moins de peine
Un vieillard comme Silene ,
Qu'un enfant comme l'Amour.
L'Amour.
L'infidele fur les traces
Guideroit encor les Graces ,
Et je fçais que Lycoris
De l'Amant qui l'abandonne
N'auroit pas donné l'automne
Pour le printemps d'Adonis.
Qu'on juge par ce dialogue des graces
& du talent de l'Auteur pour ce genre.
Anacréon confidere alors plus attentive-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
ment l'Amour déguifé , & le reconnoît en
difant :
Mais vous , que j'obſerve à mon tour ,
Enfant mystérieux , que je cherche à connoître ...
Esclave ... ah ! vous êtes mon maître ,
Et je fuis aux pieds de l'Amour.
Rendez-moi Lycoris , je quitte tout pour elle.
On ne pouvoit pas faire un ufage plus
heureux de l'ode la plus ingénieufe d'Anacréon
, pour amener le dénouement de cet
acte qui forme un tableau auffi agréable
que continu.
Les Graces ramenent Lycoris que l'Amour
préfente à Anacréon. Les Menades
reviennent pour troubler cette union ; mais
l'Amour qui fe fait connoître arrête leur
tranfport , & les foumet par cet air vainqueur
pouvoit- il manquer fon effet ? c'eſt
l'aimable Mlle le Miere qui le chante : c'eſt
l'Amour lui-même :
L'Amour eft le Dieu de la paix :
Regne avec moi , Bacchus , partage mes conquêtes.
Je lance par tes mains de plus rapides traits ;-
Viens , triomphe , embellis nos fêtes ,
Mais ne les trouble jamais.
La ftatue de l'Amour eft rétablie. Les
1
A O UST. 1757. 201
fuivans de Bacchus vont porter à fes pieds
leurs thyrfes & leurs couronnes. La fuite
de l'Amour va de fon côté orner de myrthes
& de fleurs la ftatue de Bacchus. Les
choeurs de danfe fe mêlent ; Lycoris ( Mlle
Puvigné ) préfide à la fête. Perfonne ne
pouvoit mieux en faire les honneurs. Les
deux choeurs chantent :
Quel bonheur pour nous ! quelle gloire !
Tout s'unit pour nous enflammer.
Bacchus ne défend pas d'aimer ,
Et l'Amour nous permet de boire.
Ce choeur , fuivi de la contredanfe ,
termine cette entrée qui a réuffi avec juftice
, & qui auroit pris encore davantage
dans un temps où Bacchus avoit plus de
partifans , & où l'on ne mettoit point d'eau
dans fon vin .
Le mardi 12 Juillet , l'Académie royale
de Mufique donna pour la premiere fois
les Sibarites , acte nouveau qu'elle a fubftitué
à celui de la Lyre enchantée. Cet acte
eft très-bien mis au théâtre ; la décoration
eft convenable au fujet. Les habits font
des plus galans : tout y eft afforti , tout y
eft dans le caractere. Le goût y a réglé la
dépenfe. Il a été repréfenté devant le Roi
à Fontainebleau , le 13 Novembre 1753.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Il n'y a que deux principaux rôles ; Herfilide
, Reine de Sibaris , & Artole , Général
des Crotoniates . L'un & l'autre font par
faitement remplis. Le premier par Mlle
Chevalier , & le fecond par M. Larrivée ,
qui fait tous les jours de nouveaux progrès .
Cette entrée a beaucoup réuffi. Le poëme
eft de M. Marmontel ; il nous a paru bienfait
, heureuſement coupé , & vraiment
théâtral par le contrafte qu'il préfente. Les
Crotoniares veulent fubjuger les Sibarites
par la force des armes , & font foumis
eux - mêmes par l'attrait de la volupté.
La mufique eft de M. Rameau : elle`eſt
d'une grande beauté. On y reconnoît
l'Amphion de nos jours une nouvelle
haute-contre ( le fieur Pepin ) y a debuté
par un air détaché , où il a déployé un
grand volume de voix. Il joint la figure
à l'organe , & a reçu de la nature des
dons que l'art perfectionnera ; on le fouhaite
trop pour ne pas l'efpérer. Nous ne
fçaurions donner trop d'éloges à la fêre
qui termine cet acte. Elle eft compofée de
trois pas auffi brillans que variés . Le premier
eft un pas fort de Crotoniates , qui eft
très bien rendu par MM. Lyonnois &
Laval . Le fecond eft un pas voluptueux de
Sibarite , M. Veftris le danfe feul , & le
danfe avec autant de goût qu'il eft habillé .
·
AOUST. 1757. 205
Le dernier eft rempli fupérieurement
par Mlle Lani , qui repréfente une Sibaririte,
& par M. Lani , fon frere , qui repréſente
un Crotoniate . Ce ballet ne laiffe
rien à defirer.
COMEDIE
FRANÇOISE.
LE famedi 2 Juillet
E famedi 2 Juillet , les Comédiens
François ont joué pour la treizieme & derniere
fois Iphigénie en Tauride , avec un
grand concours , & de plus grands applaudiffemens.
L'Auteur l'a retirée pour la redonner
l'hyver prochain , où nous augurons
qu'elle doit avoir la même réaffite ;
mais où il n'eft pas poffible qu'elle ait de
plus fortes chambrées. Nous en parlerons
alors avec tous les détails que la piece mérite
, par fes beautés & par fon fuccès .
Le famedi 9 , les mêmes Comédiens ont
donné la premiere repréſentation de l'Impatient
, Comédie nouvelle en un acte , en
vers , précédée de Rodogune , dans laquelle
un nouvel Acteur a joué le rôle d'Antiochus.
Cette petite piece eft de M. Poinfinet
le jeune. Elle annonce du talent . Il y a
du coloris , de l'efprit , des portraits ; mais
nous ne pouvons diffimuler que les propos
y tiennent lieu d'action , qu'elle eſt même
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
brouillée fans intrigue , & que le principal
caractere fi bien rendu par M. Grandval ,
eft moins l'impatient que l'emporté , où
que l'impatientant par fes fougueux accès
de colere , plus fréquens que fondés . Mais
on doit pardonner à la jeuneffe de l'Auteur
d'avoir manqué un caractere fi mêlé avec
tant d'autres , & dont la nuance eft fi
difficile à faifir , qu'elle eût peut-être embarraffé
nos plus grands Maîtres. Nous
dirons pour la confolation & même pour la
gloire de M. Poinfinet, que fidans fa Comédie
on ne trouve pas unepiece à la rigueur,
on y rencontre du moins des vers & des
vers continuement bien faits ; ce qui eft un
dédommagement dont on doit faire d'autant
plus de cas , qu'il eſt aujourd'hui plus
rare qu'on ne penfe. L'Auteur , avec ce
talent , peut réuffir dans une feconde piece
, en faifant choix d'un fujet plus heureux.
Une étude plus raifonnée du théâtre
lui en montrera mieux la marche , & lui
apprendra furtout à mieux deffiner fes
caracteres. Qu'il pardonne ces foibles avis
à notre expérience. Nous les avons rif
qués , parce que nous le croyons trèscapable
de les mettre à profit. On peut lui
en donner de meilleurs : on le doit même.
Nous penfons qu'il les mérite , ainfi que
l'encouragement du Public.
A OUST. 1757. 205
COMEDIE ITALIENNE.
Le jeudi 30 Juin , les Comédiens Italiens
ont donné la premiere repréſentation
de la Petite Maiſon , parodie nouvelle
d'Anactéon ; troifieme entrée des Surpriſes
de l'Amour , précédée des Brouilleries nocturnes.
Le titre a paru bien faifi , & la
premiere fcene agréablement parodiée.
Le reste de la piece a été moins au gré du
Public , & n'a pas répondu à la gaieté
du début. Cette parodie eft fuivie d'un
très- joli ballet pantomine , intitulé : Le
Triomphe de Bacchus.
Le jeudi 21 Juillet , les mêmes Comédiens
ont joué pour la premiere fois la
petite Iphygénie , parodie de la grande ,
avec un divertiffement nouveau , précédée
d'Arlequin Baron Suiffe , petite piece Italienne.
Cette nouveauté a été bien reçue.
Plufieurs endroits de la Tragédie y font
heureuſement parodiés , d'une critique fine
& bien faifie. Il y a généralement de
l'efprit ; mais l'Auteur nous a paru courir
un peu trop après. L'envie d'en mettre par
tout , lui a fait hazarder nombre de traits.
qui fortent de la bonne plaifanterie , &
qui tombent même dans l'indécence. Avec
206 MERCURE DE FRANCE:
quelques corrections , nous ne doutons.
pas que la piece ne réuffiffe . Nous fommes
même perfuadés qu'elle le mérite . Ce
n'eft
pas le meilleur genre ; mais quand
il est bien traité , il amufe le Public , &
peut corriger les Auteurs , ou du moins
tempérer en eux l'ivreffe du fuccès. C'eſt
un double avantage , qui doit lui fervir
d'excufe & même de protection..
OPERA COMIQUE.
Le mardi 28 Juin , ce Théâtre ouvrit par
la premiere repréſentation de la Guirlande,
Opera comique nouveau qui a été bien
reçu . Il y a quelques fcenes bienfaites , &
des couplets heureux. Il avoit été précédemment
repréſenté fur le Théâtre de
Rouen , le 24 Mars 1757. Nous ne nous
étendrons pas davantage fur ce Spectacle ,
qui n'a donné jufqu'ici que cette nouveauté
, accompagnée de Nicaife , du Diable à
quatre , &c.
AOUST. 1757. 207
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 29 Juin.
LE Feld-Maréchal Comte de Daun a dépêché le
Baron de Vettes à Leurs Majeftés Impériales , pour
leur annoncer une victoire complette , remportée
le 18 de ce mois fur l'armée d'obfervation des ennemis
. Quelques jours auparavant , le Roi de
Pruffe avoit pris le commandement de cette armée
, qu'il avoit jointe avec douze mille hommes
, & à laquelle le Prince Maurice d'Anhalt-
Deffau en avo t conduit quinze mille autres. Ce
font les Pruffiens , qui ont attaqué les troupes de
l'Impératrice Reine. La bataille a commencé à
deux heures après-midi , & n'a fini qu'à huit
heures du foir. Les ennemis font revenus fept fois
à la charge. Dans leurs fix premieres attaques , ils
ont tourné leurs principaux efforts contre le front
& le flanc de l'aîle droite. Ils ont été repouffés à
chaque attaque avec une perte conſidérable . Sur
les fept heures ils ont fufpendu leur feu. Une
demi -heure après , le Roi de Pruffe a fait une nou
velle tentative , pour enfoncer la même aîle ,
qu'il avoit attaquée déja fix fois fans fuccès. Alors
la Cavalerie Pruffienne , combattant avec beaucoup
de défavantage parce que les troupes de l'Impératrice
Reine étoient poſtées fur des hauteurs ,
208 MERCURE DE FRANCE.
a été entiérement culbutée. Ce dernier échec a
découragé les ennemis. Ils ont pris la fuite , une
partie vers Kollin , une autre partie du côté de
Bomifchbrod.
Lorfque Leurs Majeftés Impériales reçurent la
nouvelle de cette bataille , l'Empereur le rendit
fur le champ à l'appartement de la Maréchale de
Daun , pour la lui annoncer. L'Impératrice Reine
s'y rendit bientôt après. Par cette marque de diftinction
, Leurs Majeftés Impériales ont voulu
témoigner combien Elles étoient fatisfaites de
la conduite du Feld-Maréchal de Daun. La Cour
a fait imprimer une Relation circonftanciée de l'éclatante
victoire , remportée par le Général. Cette
Relation contient plufieurs particularités , qui n'avoient
pas encore été publiées , & dont voici les
plus remarquables.
« Avant l'action , le Feld- Maréchal harangua
» les troupes , & les affura de la victoire , pour-
>> vu qu'elles promiffent de n'avancer , & de ne
» reculer que par fes ordres. Tous les Soldats ju-
>> rerent unanimement de fe conformer à ce qu'il
» leur préſcrivoit. Les Pruffiens , dans leur pre-
» miere attaque , chargerent notre droite avec
» tant de vivacité , qu'ils ébranlerent notre Ca-
» valerie. Elle fe remit cependant , & le combat
» fut rétabli parla fagefle & la valeur du Comte de
» Serbelloni , Général de Cavalerie ; des Comtes
» de Daun & d'Odonel , Lieutenans- Feld- Maré-
» chaux , & des Comtes de Trautmantsdorff &
» d'Afpremont , Majors Généraux. Le Feld- Ma-
» chal , s'étant apperçu que l'aîle droite des en-
» nemis faifoit un mouvement , ordonna à la Ca-
» valerie de notre gauche d'attaquer cette aîle :
» ce qui fut exécuté avec un tel fuccès , que les
Prumens n'oferent plus rien tenter de ce côté.
A O UST. 1757 209
Leur perte eft beaucoup plus confidérable
» qu'on ne l'avoit cru d'abord. Elle monte à près
de vingt mille hommes. On a enterré fur le
» champ de bataille fix mille cinq cens de leurs
» morts. Nous avons fept mille de leurs bleffés.
» Parmi les prifonniers , on compte cent vingt
» Officiers , il eft arrivé à notre armée plus de
trois mille déferteurs , indépendamment de
ceux qui le font répandus de côté & d'autre dans
» la Boheme & dans les Provinces voifines . Il y a
» eu huit mille hommes tués ou bleffés du côté
des troupes de l'Impératrice Reine. Le Baron
» de Luzow , Lieutenant-Feld - Maréchal , eft du
nombre des premiers. Dans la lifte des prin-
» cipaux Officiers bleffés on doit ajouter au
» Comte de Serbelloni , & au Prince Charles de
» Lobckowitz , le Baron de Wolwarth , Lieute-
» nant-Feld- Maréchal & le Major Général ,
Wolff. Le Régiment de Botta s'eft infiniment
diftingué. Après avoir tiré toutes les cartou-
» ches , il a tenu ferme la bayonnette au bout du
» fufil. La bravoure du Prince de Kinsky , Co-
» lonel de ce Régiment , n'a pas peu contribué
» à foutenir l'ardeur de fes Officiers & de fes Soldats.
Les Régimens de Cavalerie de Savoye ,
de Ligne , de Birckenfeld & de Wirtemberg ,
» ont fait des prodiges. Les Grenadiers ont le
plus fouffert. Ils ont été expofés continuelle-
» ment au feu de l'ennemi , & ont combattu fans
» relâche. L'artillerie , que commandoit le Co-
» lonnel Feverftin , a rendu des fervices confidé-
» rables. Elle a tiré avec tant de jufteffe & de pré-
>> cifion , qu'on ne peut lui refufer le glorieux témoignage
d'avoir eu beaucoup de part à la vic-
>>> toire. >>>
>
La premiere lettre du Feld- Maréchal donnoit de
210 MERCURE DE FRANCE.
grands éloges au Comte de Serbelloni , aux Princes
Charles de Lobckowitz & Nicolas d'Efterha
fy, aux Comtes de Wiedt & de Sincere , & au
Baron de Stambach. Ce Général , dans une ſeconde
lettre qu'il a écrite à l'Impératrice Reine
ne loue pas moins le Comte de Kollowrath & le
Baron de Wolwarth , Lieutenans Feld -Maréchaux
; les Comtes de Staremberg, de Schallenberg
& de Ferroni , Majors Généraux ; le Comte d'Odonel
, Colonel- Commandant du Régiment de
Dragons de Modene ; & le fieur d'Ahoricour ,
Major du Régiment de Ligne. Il ajoute que le
Duc de Wirtemberg s'eft comporté en héros ;
que les Chevaux Légers du Roi de Pologne Electeur
de Saxe , ont montré une intrépidité à toute
épreuve ; & que les Carabiniers de la même nation
, commandés par le Général Gefwitz , ne fe
font pas fait moins d'honneur.
Le lendemain de la bataille , les déferteurs rapporterent
qu'une partie de l'armée Pruffienne s'étoit
fauvée en défordre à Nimbourg , & que le
Prince de Bevern s'étoit retiré avec le refte à Bomifchbrod.
Le même matin , le Feld-Maréchal
de Daun fit rentrer l'armée dans le camp de Kriechenau
, parce que la multitude de cadavres ,
dont la terre étoit jonchée , ne permettoit pas de
demeurer fur le champ de bataille. Le Comte de
Nadafty a fuivi pied à pied les ennemis dans leur
fuite. Il a fait en trois jours plus de trois mille
prifonniers.
DE PRAGUE , le 26 Juin.
Immédiatement après la bataille du 18 de ce
mois , le Roi de Pruffe eſcorté feulement de
quinze Huffards , revint à fon camp devant cette
AOUST. 1757. 211
.
>
Ville , & il donna fes ordres pour la levée du fiege.
Le corps de fes troupes , qui occupoit le bord
oriental de la Moldau , décampa le 19 & la nuit
fuivante. Le 20 il ne reftoit plus dans le camp
ennemi qu'environ vingt mille hommes , commandés
par le Maréchal Keith . Ce Général avoit
gardé la même pofition , qu'il avoit tenue pendant
le fiege fur la montagne appellée Weiffenberg. Il
étoit couvert par un retranchement que défendoit
un double foffé garni de chauffe - trappes. De
diftance en diftance , les Pruffiens avoient élevé
des redoutes dont chacune pouvoit contenir
trois à quatre cens hommes . Dès le matin
, la femme d'un Vivandier du Régiment de
Bretlack , ayant trouvé le moyen d'entrer dans la
Ville , y annonça la victoire remportée par le
Feld - Maréchal Comte de Daun. Quoiqu'on n'ajoutât
point une entiere foi à cette nouvelle fur
une fi foible autorité , cependant les mouvemens,
qu'on avoit vu faire la veille aux affiégeans , déterminerent
le Prince Charles de Lorraine à tenter
quelque coup important. Sur les quatre heures
après-midi, ce Prince à la tête de vingt-deux mille
hommes d'Infanterie , & de trois mille de Cavalerie
, fit une fortie par les portes de Reichfthor & de
Carlfthor. Dans le temps qu'il s'avançoit vers les
ennemis , le Capitaine Vanger arriva , & lui confirma
l'avis qu'on avoit reçu le matin. Les troupes
marchoient déja avec beaucoup de réfolution
& de bonne volonté : le rapport du fieur Vanger
y ajouta de la joie & de la confiance. Le Prince
Charles de Lorraine attaqua les lignes du Maréchal
Keith , & les força après un combat de deux
heures , dans lequel notre artillerie nous fervit
très-utilement. L'ennemi fe retira fucceffivement
de fes retranchemens dans fes redoutes , & de- là
212 MERCURE DE FRANCE .
dans le Parc de Thier- Garten , d'où enfin il ga
gna la plaine. On le fuivit pendant l'efpace d'une
lieue ; mais on ne put l'atteindre , tant fa retraite
fut précipitée. Il a laiffé fur le champ de bataille
plus de huit cens morts , & l'on a fait onze cens
prifonniers , indépendamment de deux cens qui
ont été faits pendant l'attaque , & de dix- huit
cens bleffés qu'on a trouvés dans le Parc de Thier-
Garten & dans l'hôpital de Ste- Marguerite. Nous
nous fommes emparé de onze pieces de canon
dont trois font de douze livres de balle . Entre les
munitions & les attirails de guerre que le Maréchal
Keith a été contraint d'abandonner , il y a
une grande quantité de bombes & de boulets , &
quarante-quatre pontons de cuivre.
Toutes les troupes du Roi de Pruffe ont repaffé
l'Elbe , & cette Ville eft actuellement tout à- fait
libre . Elle a été affiégée pendant quarante- deux
jours , & bombardée pendant dix-neuf. Les boulets
rouges
des ennemis y ont mis le feu plus de
cinquante fois. Plufieurs de nos Eglifes & de nos
principaux édifices font détruits , ou confidérablement
endommagés.
Maximilien Uliffe , Comte de Browne-de Camus
, Chevalier de l'Ordre de la Toifon d'or ,
Feld-Maréchal des Armées de l'Impératrice Reine,
& Gouverneur général du Royaume de Boheme ,
eft mort aujourd'hui de la bleffure qu'il avoit
reçue à la bataille du 6 du mois dernier . Il étoit
Irlandois de nation , avoit paffé par tous les grades
militaires , & s'étoit élevé par fon mérite aux
premiers honneurs. On le comptoit au nombre
des grands Capitaines de ce fiecle.
DE DRESDE , le 27 Juin.
Quatre mille bleffés de l'armée Pruffienne ont
A O UST. 1757. 215
été conduits en cette Ville , L'embarras où l'on a
été d'abord de les loger , a été cauſe
que pendant
quelque temps un grand nombre eft demeuré expofé
dans les rues aux injures de l'air . Mais la
Reine ne confultant que fes fentimens d'humanité
& de générofité , a daigné concourir elle- même
au foulagement de ces infortunés . Elle en a fait
placer onze cens dans le Palais & dans les bâtimens
qui en dépendent , & Elle leur procure tous les
fecours dont ils peuvent avoir befoin.
DE BIELEFELDT , le 5 Juillet.
Un Officier , dépêché par M. le Marquis d'Auvet
, Maréchal de Camp , qui avoit été détaché
avec mille hommes pour pénétrer en Ooft- Friſe
vient d'apporter la nouvelle que ce Détachement
eft entré dans Embden . Le Marquis d'Auvet faifoit
fes difpofitions pour emporter cette Place par efcalade
, & il avoit envoyé reconnoîrre différens
points par le Comte de Lillebonne , par le Marquis
de la Chafte & par le Comte de Scey , qui ont
effuyé à cette occafion quelques volées de canon
& plufieurs décharges de moufqueterie. Le 3 à
fept heures du matin , il eut avis par des déferteurs
de la garnifon , qu'il régnoit du défordre
dans la Place. Il profita de la circonstance , pour
faire fommer le Commandant de ſe rendre . L'Officier
, qui fut chargé de cette commiffion , trouva
la Bourgeoifie qui rappelloit. Après une ca
pitulation provifoire , en vertu de laquelle on prit
poffeffion des portes , le Marquis d'Auvet entrá
dans la Ville avec fon détachement. La garnifon
a été faite prifonniere de guerre , & il a été remis
des otages pour la fûreté de la Capitulation ,
214 MERCURE DE FRANCE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , les Juillet.
On a appris par un Bâtiment , venu de la Nouvelle
Yorck , que le 20 du mois de Mars dernier
un Corps de troupes Françoifes , de Canadiens &
de Sauvages , fort d'environ quinze cens hommes,
s'étoit préfenté devant le Fort Guillaume Henry,
qu'il avoit tenté inutilement de l'emporter par ef-
Calade ; mais qu'en fe retirant , il avoit brûlé un
magafin , & plufieurs bateaux qui fe trouvoient
fur le Lac Georges. L'équipage de ce Bâtiment a
ajouté , que le Lord Loudon avoit fait affembler
cent foixante- dix Bateaux , fur lesquels devoient
s'embarquer neuf mille hommes deſtinés pourune
expédition fecrete . Plufieurs Navires confirment
que cinq Vaiffeaux de guerre François , qui croifent
fur les côtes d'Afrique , ont pillé & brûlé
quatre de nos Vaiffeaux ; qu'ils ont détruit quel
ques-uns de nos Forts & de nos établiſſemens , &
qu'ils fe propofent d'en ufer de même à l'égard
de ceux qui fubfiftent encore fur cette côte.
Le peu d'espace qui nous refte nous force de
remettre au prochain Mercure le reste des Nouvelles,
l'article de l'Hôpital de M. le Maréchal-Duc de
Biron.
Le fieur de Jouan , éleve du fieur de Vandeuil ,
Ecuyer du Roi , tenant l'Académie près Saint
Sulpice , avertit que c'eſt à tort que l'on a fait
courir le bruit que cette Académie n'exiftoit plus ;
elle eft telle qu'elle a été fous le fieur de Vandeuil,
avec les mêmes Maîtres.
A O UST. 1757.
215
Madame la Comteffe de Saint-Exupery fut préfentée
le 22 Mai au Roi , à la Reine & à la
Famille Royale , par Madame la Comteffe de
Noailles.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois d'Août , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A
Paris , ce 28 Juillet 1757.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS AT EN PROSH.
Le Papillon , Idylle ,
L'Amour éprouvé , Nouvelle ,
Vers à M. de B , fur la Fête ,"
La Grenouille & les Eſcargots , Fable ,
page s
10
45
46
Suite fur M. de Fontenelle , par M. Trublet , 48
Vers, prononcés devant M. le Duc de Chartres , 79
Stances à Thémire , fur fon mariage ,
Réflexions fur la vieilleffe ?
Vers à Mlle Philippe , fur fa convalefcence ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ?
La Cour des Champs ,
Epigramme ,
80
81
90
92
96
97
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Juillet ,
Enigine & Logogryphe ,
Chanfon ,
98
ibid.
100
216
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Extrait , Précis ou Indication de livres nouveaux
ΙΟΙ
Séance publique de l'Académie de Nifmes , 126
Extrait de l'Affemblée publique de l'Académie de
Befiers , 127
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
Grammaire. Lettre de M. Levefque- de la Ravaliere
, à l'Auteur de Difcours fur l'origine de la
Langue Françoife , 139
Extrait du Mémoire lu par M. de la Condamine
, & c.
ART. IV BEAUX-ARTS.
Peinture .
Gravure.
146
167
ibid.
Méchanique. Lettre à M. de Vaucanfon , fur l'établiffement
fait à Aubenas pour perfectionner
les foies du Royaume ,
ART. V. SPECTAC È E S.
168
J
Opera. Extrait des Surpriſes de l'Amour, 187
Comédie Françoife ,
203
Comédie Italienne , 205
Opera Comique. 206
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres ,
207
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 214
La Chanson notée doit regarder la page 100.
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le