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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
Chez
AU ROI.
JUIN. 1757 .
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cechin
Filiusinv
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
RECLA
ཀྱིས་ རྒྱས་ པ
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du
Mercure eft chez M.
au
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant ,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
>
Les perfonnes de province
auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte ,
payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les
recevront francs de port .
Celles qui auront des
occafions pour le faire
venir , ou qui
prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres
d'avance , en
s'abonnant pour
16 volumes.
Les
Libraires des
provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus .
A jj
>
On Supplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfer
vera de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix .
,
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
3488
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame Poup... de Mo... de L...
JE
་
E vous loûrois , il n'eft que trop aiſé ,
Vous , qui faifiez le bonheur de ma vie ;
Je vous loûrois ; mais trop déſabuſé ,
J'éprouve les accès d'une noire furie .
Pourquoi me le cacher ; au trouble que je fens ;
C'eft la cruelle jaloufie.
Qui déchire mon coeur & vient troubler mes fens.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
J'ai vu ces yeux charmans rencontrer d'autres
yeux ;
J'ai vu mille defirs de plaire ;
Le jeu fervoit de voile à ce myftere.
Ne me trompois- je point , ô Dieux !
Ai-je entendu cette bouche fincere
Bégayer de tendres adieux ?
Me voir , rougir , s'embarraffer , fe taire.
Tout dévoile à mon coeur ce myftere odieux.
J'ai vu
mais loin de moi cette affreuſe penſée ,
Puiffé-je , hélas ! oublier cet inftant !
Je te fuis , Amante infenfée ;
Mais avant de te fuir , vois le fort qui t'attend.
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE,
UN
FABLE.
NE Fauvette aimable , jeune & belle ;
Aimoit un Roffignol voifin .
Leur union devoit être éternelle ;
Les jours étoient
la fin ,
trop courts ils en trouvaient
Dans l'affurance mutuelle
Des tendres fentimens & d'un fincere amour.
Leurs fermens commençoient le jour ,
Et les mêmes fermens finiffoient la journée.
Se chercher , fe voir & s'aimer ,
Se le dire cent fois , cent fois le l'exprimer ,
Rien n'égaloit leur deftinée :
JUI N. 1757.
Tout retraçoit leur innocent amour.
Hélas ! diſoit l'Amant , que vous fûtes émue
Quand je vous vis le premier jour !
Ce Lilas trop heureux , vous offrit à ma vue :
Vous chantiez , j'accourus ; quels fons intéref
fans
Ravirent mon efprit , fufpendirent mes fens !
Douce félicité, qu'êtes- vous devenue?
Ce bois , cette onde , ce féjour
En furent témoins tour à tour.
J'oſai fous ce jaſmin vous parler de tendreffe :
Là ce myrthe entendit ma premiere promeffe ,
Et ce gazon fleuri vit vos premiers fermens :
Vous en fouvenez - vous , Fauvette ?
inftans
... сея
Sont loin de votre coeur ; je m'en fouviens fans
ceffe ,
Mais je m'en fouviens feul ... Pour de nouveaux
Amans ,
Je ne le vois que trop , votre ame s'intéreffe.
En effet , au milieu de ces tendres plaifirs
Parurent mille oifeaux empreffés à lui plaire ,
Elle écouta leurs chants , elle aima leurs foupirs :
Roffignol s'éloigna , elle devint légere.
Tout feconda fes voeux tout lui parut char¬
mant.
·
Son goût , peut-être , hélas ! le plaifir la décide,
En eft-il une en ce ſexe perfide
Qui réſiſte à l'attrait , qu'offre le changement !
A iv
& MERCURE DE FRANCE.
J'en dis trop , & malgré l'autorité d'Ovide ( 1 ) ,
Je parle des oifeaux , & rien que de cela ,
Fauvettes & moineaux , ferins & cætera.
Le printemps ramena la ſaiſon des fleurettes ,
Et des liens nouveaux & des tendres ardeurs :
Tout difparut , de plus jeunes Fauvettes
Enleverent tous les coeurs :
On y courut , elles étoient jeunettes ,
Et plus aimables : non , cela ne ſe peut pas ;
Où trouver réunis tant de charmans appas ?
Celle - ci refta délaiffée :
Plus d'Amans , partant plus de cour ;
La mode entraîne tout , la fienne étoit paffée :
Roffignol mille fois revint à fa penſée ,
Elle le fit chercher dans les bois d'alentour :
Il étoit mort de regret & d'amour.
( 1 ) Ovide , dans fon Art d'Aimer , dit que les
paroles les fermens des Belles font comme les
feuilles légeres que les ventsfont courir & voltiger
çà la.
Verba puellarum , foliis leviora caducis.
Par le Montagnard des Pyrénées.
Nous prions l'Auteur de vouloir bien
retoucher les deux autres Fables qu'il nous
a envoyées , de mettre dans un jour plus
clair la moralité de celle de l'If & du Rofier,
& de corriger la fauffe rime d'objet & doigt,
qui fe trouve dans la fable de l'Enfant & du
Papillon . Mais une inftance plus vive que
JUIN. 1757. 9
nous lui faifons eft de nous enrichir fouvent
de fa profe. Quelque mérite qu'aient
fes Fables , nous fommes encore plus empreffés
d'avoir de fes Contes ; le fuccès de
Chacun a fafolie ( 1 ) , doit l'y engager .
(1 ) Conte inféré dans le Mercure de Février ,
1757 , P. 9.
LE JEU FOU ,
OU L'AVARE FASTUEUX ,
Anecdote récente.
Le mariage de Mademoiſelle de Freſle
étoit réfolu avec le Marquis d'Orenval ,
l'homme de Paris le plus faftueux & le
plus avare. Tous les vices bas ont leurs
hypocrites , & l'hypocrifie exagere le plus
fouvent la vertu qu'elle contrefait. D'Orenval
ne craignoit rien tant que de paroître
avare aux yeux du monde ; il préféroir
à cette humiliation le fupplice d'être prodigue
, dès qu'il fe croyoit obfervé, Ce
n'étoit que dans le fecret d'une fourde
économie qu'il fe dédommageoit de fon
fafte , & fe puniffoit de fa vanité.
Le monde eft cruel , difoit-il en luimême
; il ne pardonne pas à un garçon
d'être rangé : il faut fe ruiner pour
lui
plaire . Qu'un homme marié foit écono
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
:
il a fon excufe dans fes enfans : il
leur doit compte de fon bien , & c'eſt
pour eux qu'il le ménage au lieu qu'un
garçon eft condamné par état à faire les
honneurs de la fociété ; il femble qu'il
vole tout ce qu'il épargne. C'eft un état
violent ; mais le mariage eft encore pire .
Une femme , une maifon , une famille
tout cela eft ruineux : la folie du luxe eft
à un point que je n'aurois pas de quoi vivre .
Comme il étoit encore dans cette irréfolution
, on lui parla de Mademoifelle
de Frefle , jeune héritiere , fort riche , &
d'une rare beauté. Il veut la voir , il fe
préfente , il feint d'en être éperduement
épris ; il la demande , il l'obtient , & c'eft
dans une maifon de campagne à quelques
lieues de Paris qu'il doit l'amener après la
noce.
D'Orenval pour l'y recevoir avoit ordonné
une fête , & fon perfide Intendant
n'avoit rien épargné pour la rendre brillante.
Le feu d'artifice , le concert , le
feftin , feront magnifiques ; mais tout cela
coûte des fommes immenfes . Il arrive ; on
lui rend compte : il eft furieux contre fon
Intendant. Hé! Monfieur , de quoi vous
plaignez-vous ?. Je me plains , je me plains
que tout cela eft commun.. Voulez- vous
du merveilleux ? vous n'avez qu'à dire, 11
JUIN. 1757.
eft temps encore.. Hé ! non , bourreau ; now ,
il n'eft plus temps.. Il eft vrai que tout eft
payé .. Tout eft payé ! Belle raifon ! c'eſt
bien là ce qui me tient ; je voudrois qu'il
m'en eût coûté mille piftoles , & que ..
Mais voyons un peu , je vous prie , à quoi
montent vos fottifes ?. A dix ou douze mille
francs.. Dix mille francs ! le traître !. Je
vous jure , foi d'Intendant , que j'ai ménagé
le plus qu'il m'a été poffible.. Et
voilà précisément ce que je ne vous demandois
pas. Ménager ! ménager ! me
prenez vous pour un avare ?. Non , Monfieur
, affûrément : mais ... mais vous êtes
un fot avec votre économie.
D'Orenval eut grand foin de jouer cette
fcene en préſence d'une foule de jeunes
gens qui étoient venu le féliciter , & qu'il
avoit retenus pour la fête.
Cependant on fe doute bien que Mademoiſelle
de Frefle avoit , fuivant l'ufage ,
une autre inclination dans le coeur. Un
jeune homme trop magnifique en effet ;
mais d'ailleurs plein de graces , d'honnêteté
, de douceur , le mieux fait , le plus
paffionné , le plus aimable , a eu le don de
la toucher. Ce jeune homme s'appelle le
Comte d'Elbie . Il est né riche ; mais il a
joué , & fon dérangement l'a mis hors
d'état de prétendre à ce mariage. Rien de
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
plus uni que ces jeunes Amans . Elevés
enfemble dès l'enfance , l'habitude de
s'aimer étoit de celies qui fe confondent
avec la nature : elle avoit la force & la
fimplicité de l'instinct. D'Elbie , pour fon
malheur , ne dépendoit depuis deux ans
que de lui-même. Son Amante dépendoit
d'un pere , & ce pere vouloit pour elle un
époux auffi riche , auffi économe que lui .
D'Elbie fe flattoit encore : il avoit promis
de fe réduire à l'étroite bienféance de fon
état , pour réparer fon dérangement . Il
tenoit parole : il ne jouoit plus . Ses créanciers
entendoient raifon , cinq ou fix ans
fuffifoient à rétablir fa fortune . Mais la
volonté d'un pere abfolu , annoncée à Mademoiſelle
de Frefle , vint renverfer leurs
efpérances .
Qu'on fe repréfente deux tendres fleurs
qui , plantées l'une à côté de l'autre , n'attendent
qu'un fouffle du Zéphyr pour entrelaffer
leurs feuilles , & former un doux
mêlange de leurs couleurs & de leurs parfums
. L'une des deux eft arrachée ; l'autre
languit & va expirer. Telle fera dans un
inftant la fituation de d'Elbie & de Mademoiſelle
de Frefle. Il va la voir , il la trouve
éplorée ; il lui demande en tremblant le
fujet de fes larmes. Fuyez , lui dit- elle ,
ne me voyez jamais.. Moi , grand Dieu !
JUI N. 1757 13
quel eft donc mon crime ? L'égarement de
votre jeuneffe. Hélas ! vous en êtes bien
puni.. Je le répare : vous m'avez rendu
fage , & bientôt nous ferons heureux..
Fuyez , notre malheur eft au comble ; il
eft irréparable : vous me perdez .. Je vous
perds !. Demain j'époufe un homme que
je hais. N'en demandez pas davantage.
D'Elbie étoit aux pieds de Mademoiſelle
de Frefle. Il pâlit , fes yeux fe troublent ,
la voix lui manque ; il tombe évanoui fur
les genoux de fon Amante défolée. Elle
fait un cri de douleur que la crainte arrête
au paffage. Que devient- elle , fi on les furprend
? Elle rappelle à la vie ce malheureux
qu'elle vient d'accabler. Elle fouleve
fa tête avec les belles mains ; elle la baide
fes larmes. L'ame de d'Elbie ſemble
reconnoître les mains qui le touchent &
les larmes qui l'arrofent . Il fe ranime , il
s'entend nommer par une voix éteinte ; il
ouvre une débile paupiere. Quel objet ! la
pâleur de la mort fur le vifage de Mademoiſelle
de Frefle. Les pleurs ne coulent
plus de leurs yeux. Leurs regards font immobiles
, leur langue eft glacée ; ils ne
refpirent que par fanglots. Leurs mains fe
ferrent mutuellement comme pour ne fe
féparer jamais.
gne
.
Enfin Mademoiſelle de Frefle , ou plus
14 MERCURE DE FRANCE.
courageufe ou moins tendre rappella toute
fa vertu , & dit à d'Elbie : Il faut s'y réfoudre
mon pere a parlé ; j'obéirai . Et
quel est mon Rival lui demanda d'Elbie
en affectant d'être un peu remis . Elle le
nomme , & à ce nom : Quoi ! s'écria- t'il ,
c'est donc à S. P. que vous allez vous rendre
?. C'est là même ... O ciel ! quelle
babarie ! Il choifit pour fon triomphe cette
maifon de campagne que je lui ai louée ,
& dont je ne me fuis privé que pour hâter
par mon économie l'heureux moment de
vous obtenir. Ah ! c'en est trop : Je veux...
Que voulez- vous d'Elbie ? me perdre par
une imprudence ? Non , dit-il après avoir
réfléchi un moment ; mais il eft à ſa campagne
, & je vais vous y dévancer.. Quoi !
vous feriez témoin 2. Laiffez - moi faire.
D'Orenval eft d'une avarice infatiable ; il
m'a gagné des fommes immenfes ; il me
refte encore un eſpoir. A ces mots , il ſe
leve , & fort brufquement.
Qu'est - ce donc qu'il a réfolu ? que
peut- il efpérer ? que n'ai - je point à craindre
? Un éclat : il n'en eft point capable.
Il m'aime trop bien pour y penfer. Il parle
de l'avarice du Marquis ; croiroit- il l'engager
à renoncer à moi par quelque vue
d'intérêt ? Cette campagne qu'il lui a louée
va- t'il lui en propofer le don ? mais quand
JUIN. 1757 : TS
>
d'Orenval auroit la baffeffe de l'accepter ,
plus le malheureux d'Elbie fe ruinera
moins il peut efpérer de m'obtenir de mon
pere . Enfin ce facrifice peut- il balancer aux
yeux d'un homme intéreffé l'avantage d'un
parti trop riche , hélas ! pour mon malheur.
Aimable & généreux d'Elbie , je ne me
plaifois à penfer aux richeſſes de mon pere
que dans l'efpoir de t'en combler un jour.
Quel plaifir n'aurois- je pas eu à te faire
oublier cette diffipation que je t'ai tant reprochée
quel bonheur de ne te laiffer
rien à regretter au monde ! Vaine & défolante
idée ! demain tout ce que j'ai ,
tout ce que je puis avoir eft à un autre.
C'eft un autre que toi que je dois rendre
heureux . Il ne le fera point , s'il penfe
comme toi , s'il a ta pénétration , ta fenfibilité
, ta délicateffe . M'en préferve le ciel ,
je ferois confondue , il liroit dans mon
ame ; il y verroit tout fon malheur.
Tandis que Mademoiſelle de Frefle s'abandonne
à ces idées accablantes , d'Elbie
monte dans fa chaife pour aller trouver
d'Orenval à S. P. Il arrive , on l'annonce.
Le Marquis le reçoit avec une fécrete joie ,
& l'accable d'amitiés. D'Elbie fut accueilli
de même par toute l'affemblée ; car les prodigues
ont beaucoup d'amis . Mais d'Orenval
furtout femble couver des yeux fa
16 MERCURE DE FRANCE.
proie. La paffion du gros jeu eft commune
aux prodigues & aux avares , & pour les
avarès faftueux elle a cela de commode ,
qu'elle cache l'avarice fous l'air de la
magnificence. D'Elbie en étoit guéri ; car
les prodigues en guériffent. Mais les avares
n'en guériffent jamais. D'Orenval en étoit
dévoré. Il avoit fouvent éprouvé fa fupériorité
fur d'Elbie au piquet , le plus fçavant
de tous les jeux , & le plus féduifant
pour les dupes ; car il préfente fans ceffe
au moins habile la reffource des hazards .
Le coeur faignoit encore au Marquis de
la dépenfe de la fête où fon Intendant l'avoit
engagé. Il voyoit le moment d'en faire
payer les frais à d'Elbie. Tu viens , lui
dit-il , le plus à propos du monde , & tu
n'as fait que me prévenir ; j'allois envoyer
chez toi pour t'inviter à venir demain affifter
à mon mariage , & m'aider à faire
les honneurs de ta maifon. Oui , mon ami ,
demain je me marie avec Mademoiſelle de
Frefle. Tu la connois , tu connois fon pere.
Il m'a parlé de toi comme d'un libertin à
la vérité , mais comme d'un libertin qu'il
aime ; il fera bien aife de fe retrouver
avec toi . D'Elbie parut céder à fes inftances
, & le félicita de fon choix. Aide moi ,
je te prie , lui dit d'Orenval , à difpofer
un peu les chofes ; mes gens on tout fait
19
JUI N. 1757. 17
de travers. Il les fit venir , leur demanda
de nouveau le détail des apprêts de la fête ,
qu'il fçavoit par coeur . Il écouta négligemment
, n'approuva rien . Qu'on eft à plaindre
, dit - il à d'Elbie , quand on eft obligé
de s'en rapporter à ces efpeces ! cela ne
voit rien qu'en petit. En vérité , ce n'eſt
pas ma faute , j'avois tout ordonné dans
le plus grand.
Il le fit paffer enfuite dans l'appartement
nuptial. Pour celui- ci , dit- il , c'eſt
moi qui l'ai difpofé . Le meuble en eft- il
de bon goût ? Que penfes - tu de la toilette
& de ce trône élevé pour l'Amour ? Je me
flatte du moins qu'il n'en fera pas le tombeau
. Je t'avoue , comme à mon ami , que
je fuis fou de cette enfant.
D'Elbie avoit la mort dans l'ame ; chaque
parole de fon Rival étoit un coup de
poignard pour lui . Chaque objet qui s'offroit
à fa vue portoit dans fon efprit une
idée défefpérante . Il ne répondoit à d'Orenval
que par une approbation forcée &
laconique. Ce détail t'ennuie , lui dit le
Marquis pardonne à la foibleffe d'un
homme tout occupé de fon bonheur :
c'est un mauvais quart- d'heure à paffer ; t'en
voilà quitte allons rejoindre nos amis.
Hé bien , Meffieurs , que faifons - nous
dit - il en rentrant ? Nous ne fouperons
›
18 MERCURE DE FRANCE.
point encore , & je voudrois bien vous
amufer. Je ne te parle point du jeu , pour
fuivit-il en s'adreffant à d'Elbie , il te traite
fi mal ! Ma réſolution eft prife, dit d'Elbie ;
je ne joue plus qu'en défefpéré. Le petit
jeu m'excede & me mine. Au gros jeu du
moins on n'a pas le temps
de languir..
Mais tu n'as qu'à dire , mon cher , nous
ferons ta partie : pour moi , je te dois affez
de revanches pour être loyal avec toi.
Non , Monfieur , dit d'Elbie d'un ton railleur
; un homme qui entre en ménage ne
doit pas jouer au louis le point . Pourquoi
non , reprit d'Orenval? Un homme
qui fe marie peut faire comme ceux qui
renonçant au monde , finiffent par une débauche.
Et il diſoit en lui - même , il feroit
plaifant de le corriger en lui gagnant cette
maifon de campagne dont je m'accommode
fi bien !
On demande des tables , on fe met au
jeu . D'Elbie & d'Orenval s'attaquent tête
à tête , & une partie de l'affemblée ſe tient
autour d'eux en filence , les yeux attachés
fur ce duel intéreſſant. Laiffons la Fortune
& l'Amour lutter enfemble , & allons voir
ce qui fe paffe entre l'amour & la vertu
dans le coeur de Mademoiſelle de Frefle.
La nuit fut accablante pour elle dans l'atrente
& dans la crainte du jour. O nuit ! J
JUIN. 1757: 19
difoit-elle dans fa douleur , tu es la der
niere où je puis gémir en liberté ; lit , que
j'arrofe de mes larmes , ces douces rêveries
, ces réflexions charmantes , ces fonges
enchanteurs dont tu fus le témoin , ſe font
évanouis pour jamais demain , je ne
pourrai les rappeller fans crime ; demain ,
le feul objet qui m'occupe , qui m'intéreffe
, doit être effacé de mon coeur des
traits odieux doivent prendre la place de
cette image adorée. D'Elbie ne refpire que
pour moi , & je vais vivre pour un autre.
Je vais être ou la plus ingrate , ou la plus
coupable des femmes. Quel état ! peut-être
aurois-je dû le confier à mon pere : mais
mon pere ne connoît d'Elbie que pour un
prodigue & un diffipateur. Il traiteroit ma
paffion de folie , il condamneroit mes larmes
, & j'aurois pour comble de malheur
l'humiliation de rougir aux yeux de mon
pere. Allons , il faut fubir mon fort.
Il femble qu'une nuit paffée dans ces
réflexions cruelles doive être la plus longue
des nuits ; mais l'effroi du jour qui
alloit la fuivre , la fit paroître bien rapide
encore. Ce jour terrible parut enfin . La
matinée s'employa à parer la victime . Mademoiſelle
de Frefle jettoit fur elle - même
des regards de compaffion , & plus elle fe
trouvoit belle , plus fon défefpoir redou10
MERCURE DE FRANCE.
bloit. Chacun des charmes qu'elle appercevoit
, lui faifoit fentir plus cruellement
le prix & la rigueur du facrifice qu'elle en
alloit faire. Ce n'étoit pas à d'Orenval
que fon coeur les avoit deſtinés .
M. de Frefle vint voir fa fille à fa toilette
. Mademoiſelle , lui dit- il , je vois à
vos yeux que vous n'avez point dormi..
Non , mon pere.. Tant pis ma fille : il faut
être belle quand on fe marie , & l'on eft
laide quand oonn nnee ddoorrtt pas.. Je ne le fuist
pas affez , reprit- elle avec un foupir .. Vous
n'êtes pas affez laide , dites-vous ? C'eft
donc pour l'être davantage que vous prenez
l'air , & le ton trifte & mauffade que je
vous vois. Allons , ne faites pas l'enfant ,
je vous prie. Il faut de la modeftie le jour
de fa noce ; mais la modeftie n'eft pas
l'humeur , & c'eft de l'humeur que votre
vifage annonce .. Oh ! mon vifage a bien
raifon.. Il a grand tort , & vous auffi : je
vous ordonne d'être riante.. Vous m'ordonnez
l'impoffible.. L'impoffible ? &
pourquoi , s'il vous plaît ? Quel mal vous
fait-on de vous marier avec un homme
bien né , très- aimable & furtout fort riche..
Je crois tout cela , puifque vous le dites ;
mais il est toujours bien cruel d'être livrée
à un homme qu'on ne connoît pas.. Bon !
eft- ce que l'on connoit jamais celui où
JUIN. 1757. 21
celle qu'on épouse ? Ton futur ne te connoît
pas davantage , & il rifque autant
que toi. Crois moi , ma chere enfant , le
proverbe dit vrai : qui choifit prend le pire.
Je ne vois de mauvais mariages que les
mariages d'inclinations. Le hazard eft encore
moins aveugle que l'amour. Penferois-
tu mieux connoître d'Orenval , après
l'avoir vu dix ans ? Rien n'eft fi diffimulé
que les hommes, fi ce n'eft peut-être les femmes.
Celui qui defire & celui qui poffede
font deux. On ne fçait jamais ce qu'un
Amant fera le lendemain de la noce , &
comment le fçauroit-on ? il ne le fçait pas
lui-même. C'est un hazard qu'il faut courir.
Ta mere & moi , par exemple , nous nous
étions beaucoup vus avant de nous marier .
Hé bien , elle m'a dit cent fois que je l'avois
trompée ; je lui ai dit cent fois qu'elle
m'avoit furpris. Tout cela s'eft arrangé
car il faut bien que cela s'arrange . En vérité
, mon pere , voilà d'étranges maximes 2 .
Ce font les maximes du monde , & le
monde n'eſt pas un fot, Les petites gens
ont befoin de s'aimer pour être heureux
dans leur ménage ; mais pourvu que les
gens riches vivent décemment enſemble ,
leur aifance les met d'accord . Allons , ma
fille , de la réfolution , du courage , de la
gaieté , tout ira bien .
22 MERCURE DE FRANCE.
Ce difcours n'annonçoit pas un pere
bien compatiffant à une amoureuſe foibleffe
; auffi Mademoiſelle de Frefle ne lui
fit- elle aucun aveu . La toilette eft finie ,
les chevaux font mis , on n'attend plus
pour aller à l'Autel que l'arrivée de l'époux.
On entend le bruit des carroffes ; la porte
s'ouvre , on entre : quel coup de théâtre !
C'eft d'Elbie , qui fuivi d'une jeuneſſe brillante
, plus brillant lui- même de parure &
de joie , monte chez M. de Frefle , & lui
préfente en tremblant une lettre de d'Orenval.
M. de Frefle interdit , ouvre la lettre ,
& lit ces mots :
« L'événement fubit qui vient de dés
ranger ma fortune ne me permet plus ,
>> Monfieur , de prétendre à Mademoiſelle
» votre fille . Je fuis un fou , je renonce au
>> mariage & au monde ; je vous prie de
»permettre que je vous rende votre parole,
» & que je reprenne la mienne. Le Comte
» d'Elbie, qui vous remettra ma lettre , fait
»fon bonheur de me remplacer .
Que fignifie cette lettre , mon cher
'd'Elbie , dit M. de Frefle avec étonnement?
Daignez , Monfieur , dit d'Elbie ,
faite venir Mademoiſelle de Frefle . Je
lui dois , comme à vous , rendre compte de
ce qui s'eft paffé mon fort dépend de
l'un & de l'autre. Le pere , après quelques
JUIN. 1757. 23
difficultés , confentit à faire appeller fa
fille, D'Elbie obtint en même temps que
La compagnie fût préfente à fon récit comme
témoin .
Mademoiſelle de Frefle defcendit toute
tremblante. Elle croyoit defcendre pour
fuivre d'Orenval à l'Autel ; le coeur ferré
de douleur & d'effrei , elle alloit s'offrir
en victime. Quel fut fon étonnement à la
vue de d'Elbie ! Une vive rougeur fuccéda
à la pâleur de fon vifage ; les battemens
de fon coeur furent d'abord fufpendus &
précipités l'inftant d'après : fon efprit troublé
fe perdoit dans le cahos de fes idées .
Elle ne concevoit rien à la démarche de
d'Elbie , elle étoit confondue de la joie
qu'elle voyoit briller dans les yeux de fon
Amant. Ecoutons , ma fille , lui dit M. de
Frefle , voici une étrange avanture . D'Elbie
ayant fixé fur elle un regard enflammé
d'amour , prit la parole & dit à fon pere :
Mes parens furent vos amis , Monfieur ;
j'avois moi -même hérité de votre bienveillance
, & c'eft de tous les biens celui
dont la perte m'a le plus coûté. Je n'exagere
point , & vous allez m'en croire. J'adorois
Mademoiſelle de Frefle ; les folies
de ma jeuneffe m'avoient rendu indigne
d'elle , & j'attendois , pour vous demander
fa main , que ma fortune rétablie dans fon
24 MERCURE DE FRANCE.
premier état par la conduite la plus mefurée
, pût vous convaincre de mon changement.
Vous ne m'avez pas donné le temps
de regagner votre confiance. Le mariage
de Mademoiſelle avec d'Orenval , m'a mis
au défefpoir ; & comme ma fortune ne
m'étoit plus rien fans la perfonne à qui je
Favois confacrée , j'ai refolu de tout rif
quer pour elle de me ruiner enfin , ou de
ruiner mon Rival. J'ai été voir le Marquis,
il m'a propofé de jouer : bien fûr de lafcendant
que lui donnoit fur moi une habileté
fuperieure à la mienne . Je n'ai voulu
jouer que le plus gros jeu . L'ardeur du gain
l'y a déterminé , le hazard m'a bien fervi
en deux parties de piquet , il avoit perdu
deux mille louis. Le foupé nous a interrompus.
Une perte auffi confidérable l'avoit
mis hors de lui-même. Je n'ai pas
voulu profiter de fon trouble à un jeu qui
demande des combinaifons. Je propofe le
brelan , il l'accepte ; un tiers s'en mêle
& croit jouer gros jeu ; mais bientôt il eft.
accablé par l'énormité de nos caves . D'Orenval
perd encores il s'irrite , il cave au
plus fort. Un moment , m'écriai- je ! 11 ne
fera pas dit que vous foyez plus fou que
moi. Je cave cette maifon de campagne ,
c'est-à- dire , cinquante mille écus : vous
fçavez bien qu'elle les vaut. Soit , reprend
d'Orenval
JUIN. 1757. 25
d'Orenval avec un faififfement mêlé de
crainte & de joie , je cave toujours au
plus fort .. Ah ! les enragés , interrompit
M. de Frefle. Eh ! Monfieur , pourfuivit
d'Elbie , nous aurions joué notre vie ,
lui pour regagner fon argent , & moi pour
le mettre hors d'état de prétendre à Mademoiſelle.
Vingt fois , dans l'impatience de
terminer , je fais va tout ; & vingt fois il
le refufe. La partie alloit finir ; le moment
décifif arrive. D'Orenval à fon tour
me propoſe brufquement ce va tout fi defiré.
Je le tiens. Il avoit un de ces jeux qu'on
ne perd que par un miracle ; l'amour l'opere
ce miracle , & je gagne le va tout.
D'Orenval fe renverfe comme un furieux ,
mord & déchire les cartes, en frémiffant de
rage ; j'en avois pitié , mais il m'a gagné
tant de fois , fans me plaindre. Il revient
à lui , nous réglons nos comptes , il fe
trouve me devoir deux cens mille francs
fur fa parole. Son défefpoir le reprend à
l'idée de cette perte. Il veut abfolument
s'achever ou s'acquitter par une revanche .
Ecoutez , lui dis - je , voici la revanche
que je vous propofe : j'aime Mademoiſelle
de Frefle , & ce n'eft que pour elle qu'il
m'importe de m'enrichir. Vous avez la
parole de fon pere. Je parie en un ſeul
Coup de trente & quarante , & ma maifon
B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
de campagne , & les deux cens mille francs
que vous me devez contre cette feule parole
que vous me rendrez par écrit , à condition
cependant que vous y joindrez le
prix des meubles & des apprêts que vous
avez ordonnés pour la noce. Si je perds ,
nous fommes quittes , la maiſon eſt à vous ,
& je me retire défefpéré . Si je gagne , vous
vous retirerez , & je tâcherai d'obtenir que
la fête ne foit pas inutile. Ah ! ma pauvre
fille , s'écria M. de Frefle , te voilà fur une
carte. Pardonnez , Mademoiſelle , reprit
d'Elbie , pardonnez à l'égarement d'un
homme qui ne fe connoiffoit plus . Il accepte
ma propofition , il tire les cartes d'une
main tremblante , & le fort fe décide
pour moi . A ces mots , Mademoiſelle dé
Frefle qui n'avoit pas refpiré pendant le
récit de d'Elbie , ne put retenir un foupir.
Ces Meffieurs , ajouta d'Elbie , font
témoins de la vérité. La lettre de d'Orenval
& fes billets en font les preuves. Il ne me
refte plus , Monfieur , qu'à me jetter à
vos pieds , pour implorer le pardon de
mes folies , & vous jurer que celle- ci ,
fi ç'en eft une , fera la derniere de ma vie..
En effet , voilà une tête fur laquelle on
peut bien compter .. Oui , Monfieur , on
le peut , n'en jugez pas , je vous conjure ,
par un mouvement de défefpoir.. Qu'en
JUIN. 1757. 27
dis tu , ma fille ? Ha ! mon pere , il a
rifqué de fe ruiner pour moi.. Tu voulois
connoître l'homme à qui tu ferois donnée ;
par exemple , tu connois celui - ci pour un
grand fou , n'eft- ce pas ? . Il l'a été ; mais
je fuis fûre que vos bontés le rendroient
fage.. Me le promets - tu bien d'Elbie..
Jufte ciel fi je le promets !. Allons ,
embraffe moi , je te la donne ; mais plus
de jeu .. Ne craignez rien : j'aurois joué
mon fang pour elle ; je l'ai gagnée ; je ne
joue plus rien.
EPITRE
A Thémire.
Lor de Thémire que j'adore ,
Et qui feule occupe mon coeur ,
De la flamme qui me dévore
J'entretenois la vive ardeur .
Le char éclatant de l'Aurore
Ne paroiffoit point dans les airs ;
La nature dormoit encore ,
Seul je veillois dans l'Univers .
Que mon bonheur feroit extrême ,
Que je goûterois de plaiſirs ,
Hélas ! me difois-je à moi-même ,
Si dans les bras de ce que j'aime ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Je formois mille ardens foupirs !
Amour , prends pitié de ma peine ,
Tu peux foulager mon tourment :
Enflamme l'objet qui m'enchaîne ,
Rends heureux le plus tendre Amant,"
Va , vole auprès de ma Thémire ,
Perce fon coeur de tous tes traits ;
En fecret tâche de lui dire
Que je brûle pour les attraits :
Parle-lui bien de ma conftance ,
Vante lui ma fincérité ;
Soumets fon coeur à ta puiſſance ,
Fais-moi paffer de l'eſpérance
A la douce réalité.
A ces mots un trait de lumiere
Soudain vint éclairer mes yeux.
J'apperçus le Dieu de Cythere ,
L'Amour qui , d'un air gracieux ,
Sourit à ma tendre priere ,
Et promit de me rendre heureux.
Ce n'étoit point l'amour volage
Errant de defir en defir ;
C'étoit l'amour conftant & fage ,
Qui par le fentiment s'engage ,
Et fe fixe par le plaifir.
Agitant doucement les aîles ,
Ce Dieu tira de fon carquois
Un trait deftiné pour les belles ,
Et qui dompte les plus rébelles
JUI N. 1757 :, 20
Sous l'empire heureux de fes loix.
«En vain ta charmante Thémire
» Voudroit le défendre d'aimer :
>> Quand pour elle ton coeur foupire ,
»Pour toi je fçaurai l'enflammer.
»Va , dit l'Amour ; de ta tendreffe
>>La conftance obtiendra le prix.
>>Tu peux compter, fur ma promeffe ;
>> C'eft un Oracle de Cypris. »
J'accepte ton heureux préfage :
Amour , voudrois- tu m'abuſer ?
Je te rends un fidele hommage ,
Tu dois bien me favoriſer.
Ah ! Thémire , vers votre aſyle ,
Quand ce Dieu portera ſes pas ,
A fes leçons foyez docile ,
Ma Belle , ne réſiſtez pas ;
Cédez au pouvoir de ſes armes ,
Payez- moi de quelque retour ;
Vous n'avez reçu tant de charmes ,
Que pour vous foumettre à l'Amour,
RAOULT.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
EXTRAIT d'un petit Manuſcrit Hollan
dois fur l'Hiftoire de Siam , traduit par
une Penfionnaire de la Trin... de Rennes.
TINAO INAO régnoit à Siam quatre mille ans
avant l'Ere chrétienne , fuivant la chronologie
orientale , & quarante ans après que
fon ayeul eût mérité par fes vertus & par
des fervices rendus au grand Mogol , que
ce Prince érigeât fes Etats en Royaume .
Tinao parvint à la Couronne dans cet âge
avantageux, où les Princes, formés par une
longue obéiffance & par le fpectacle inftructifdes
intrigues artificieufes de laCour,
& des fautes qui affligent les fujets , regardent
le fceptre comme un poids difficile,
le bonheur des peuples comme un devoir
& le plaifir comme un écueil . Auffi les
premieres années de fon regne firent-elles
voir en fa perfonne les lumieres du Légiflateur
, l'éclat du Héros , & la fageffe du
Philofophe. Les regards de l'Afie fixés fur
lui payoient à fes vertus le tribut d'admiration
qui fait les réputations brillantes, &
qui en récompenfe le principe . Les Grands
de Pekin & d'Agra alloient dans les camps
de Tinao , perfectionner leurs talens pour
la guerre , & les Philofophes cherchoient
JUI N. 1757. 31
dans fa Cour cet accueil bienfaifant , qui
immortalifent les Princes plus que leurs exploits
,
; parce que ceux- ci détruifent l'humanité
, & que la protection qu'ils accor
dent à ceux qui l'éclairent , la fait jouir
de toute la dignité & de l'excellence de fon
être.
Tinao continuoit à trouver dans fa fageffe
le bonheur & la gloire de fon regne ,
lorfque Mitaffan , fecond du nom , Roi
du Pegu, eut le fecret de l'engager dans une
guerre défavantageufe qu'il faifoit à l'Empereur
de la Chine. Mitaffan régnoit fur
une nation inquiete & fougueufe , qui , à
force d'agiter une conftitution adinirable ,
en brifoit les refforts , & la faifoit prefque
toujours degénérer en Anarchie ou en
Defpotifme. Ce Prince avoit employé une
longue vie à ménager ce peuple , en oppofant
aux accès de fa férocité une foupleffe
qui rappelloit fon autorité avec le calme ;
toute l'Afie croyoit que fon unique objet
étoit d'éloigner les orages de la fin de fa
carriere , lorfque pouffé par un intérêt
perfonnel , ou amorcé par un avantage national
, il fit attaquer les flottes & les colo
es de la Chine. Il fut puni par des
pertes irréparables de l'idée fauffe qu'il
s'étoit formée des forces de cer empire.
Dans une crife auffi violente , il eut re-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
}
cours à Tinao. Ce Prince étoit Roi , c'eſtà-
dire , fait pour être flatté & trompé.
Quinze ans d'une conduite fage & brillante
ne purent faire difparoître l'humanité fans
retour. De belles troupes , du courage , le
fouvenir de fes anciens exploits , de la célébrité
, des admirateurs , que d'ecueils !
Tinao fe laiffa féduire , & entra dans l'alliance
de Mitaffan. Ses premiers pas eurent
toute la rapidité & le feu dévorant de la
foudre ; les loix reçues dans la fociété des
Nations furent violées dans tous les points.
Des pays ravagés , des Reines traitées avec
indignité , furent les taches éternelles ,
dont ce Prince fe couvrit. Tinao étoit l'allié
de Mitaffan : il étoit fimple qu'il fe
modélât fur lui : il ne l'étoit pas moins
qu'il eût le même fort. L'Impératrice du
Mogol allarmée pour le repos de l'Afie ,
fongea à arrêter l'incendie qui embraſoit
fes voisins. Un vieux Général confommé ,
marcha contre Tinao , & lui fit conjecturer
par des manoeuvres habiles , que le
dénouement de cette tragédie ne feroit pas
pour lui. La réflexion triompha de l'ambition
, la prudence fut mife à la place de la
précipitation , & ce Prince, fans avoir perdu
de batailles , étonné feulement des préparatifs
d'une vengeance fi légitime , plus
deconcerté encore de l'indignation unaniJUI
N. 1757. 33
me de l'Afie entiere, Tinao regretta fes premieres
vertus, gemit fur l'humanité plus fragile
dans les Rois que dans les autres homames
, parce qu'elle eft plus éprouvée , &
chercha à réparer par des démarches pacifiques
les horreurs...
• • Il y a une lacune ici.
A Monfieur de Boiffi.
Le loifir du Couvent fait réfléchir
Monfieur , l'amour de la patrie tourne les
idées fur ce qui l'intereffe : cette double
caufe a produit ce que j'ai l'honneur de
vous envoyer. Vous êtes juge , Monfieur,
& bon juge : decidez s'il appartient à une
reclufe de penfer. Nous pensons qu'oui.
A M. DE BOISSr.
MONSIEUR , des trois petites pieces de
de Vers ci jointes , les deux premieres
avoient échappé au paquet que vous avez
reçu dans le mois, de Décembre dernier.
Elles fe font trouvées , depuis le départ de
ma Mufe , dans les balayeures du réduit
qu'elle occupoit. Je les ai nettoyées de mon
mieux pour vous les envoyer , & je ne
vous les envoie que parce que je ne veux
pas qu'il refte rien chez moi quipuiſſe
By
pr.
Mercure
511=-= -
1757, 6, 1
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
JUI N. 1757 .
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cechin
Filius invo
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
པར, ཀ ཏྭཱ
1
RECLA
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer , franes
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à lapartie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront lesfrais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A jj
On Supplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfer
vera de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainſi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay .
34288
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1757 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame Poup... de Mo... de L...
JB E vous lourois , il n'eft que trop aiſé ,
Vous , qui faifiez le bonheur de ma vie ;
Je vous loûrois ; mais trop déſabuſé ,
J'éprouve les accès d'une noire furie..
Pourquoi me le cacher ; au trouble que je fens ,
C'est la cruelle jaloufie
Qui déchire mon coeur & vient troubler mes fens.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu ces yeux charmans rencontrer d'autres
yeux ;
J'ai vu mille defirs de plaire ;
Le jeu fervoit de voile à ce myftere.
Ne me trompois- je point , ô Dieux !
Ai-je entendu cette bouche finceres
Bégayer de tendres adieux ?
Me voir , rougir , s'embarraffer , fe taire.
Tout dévoile à mon coeur ce myftere odieux.
mais loin de moi cette affreuſe penſée ,
Puiffé- je , hélas ! oublier cet inſtant !
J'ai vu ...
Je te fuis , Amante infenfée ;
Mais avant de te fuir , vois le fort qui t'attend.
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE ,
UNE
FABLE.
NE Fauvette aimable , jeune & belle ;
Aimoit un Roffignol voifin.
Leur union devoit être éternelle ;
Les jours étoient
la fin ,
trop courts ils en trouvoient
>
Dans l'affurance mutuelle
Des tendres fentimens & d'un fincere amour.
Leurs fermens commençoient le jour ,
Et les mêmes fermens finiffoient la journée.
Se chercher , fe voir & s'aimer ,
Se le dire cent fois , cent fois le l'exprimer ,
Rien n'égaloit leur deftinée :
JUI N. 1757:
Tout retraçoit leur innocent amour.
Hélas ! difoit l'Amant , que vous fûtes émue
Quand je vous vis le premier jour !
Ce Lilas trop heureux , vous offrit à ma vue :
Vous chantiez , j'accourus ; quels fons intéref
fans
Ravirent mon efprit , fufpendirent mes fens !
Douce félicité, qu'êtes-vous devenue?
Ce bois , cette onde , ce féjour
En furent témoins tour à tour.
J'oſai ſous ce jaſmin vous parler de tendreffe :
Là ce myrthe entendit ma premiere promeffe ,
Et ce gazon fleuri vit vos premiers fermens :
Vous en fouvenez
inftans
-
vous , Fauvette ?. · • сея
Sont loin de votre coeur ; je m'en fouviens fans
ceffe ,
Mais je m'en fouviens feul ... Pour de nouveaur
Amans ,
Je ne le vois que trop , votre ame s'intéreffe.
En effet , au milieu de ces tendres plaifirs
Parurent mille oifeaux empreffés à lui plaire ,
Elle écouta leurs chants , elle aima leurs foupirs :
Roffignol s'éloigna , elle devint légere.
Tout feconda fes voeux , tout lui parut char
mant.
Son goût , peut-être , hélas ! le plaifir la décide,
En eft-il une en ce ſexe perfide
Qui réfifte à l'attrait , qu'offre le changement
A iv
& MERCURE DE FRANCE.
J'en dis trop , & malgré l'autorité d'Ovide ( 1) ,
Je parle des oifeaux , & rien que de cela ,!
Fauvettes & moineaux , ferins & cætera.
Le printemps ramena la faifon des fleurettes ,
Et des liens nouveaux & des tendres ardeurs :
Tout difparut , de plus jeunes Fauvettes
Enleverent tous lès coeurs :
On y courut , elles étoient jeunettes ,
cela ne fe peut pas ;
Et plus aimables : non ,
Où trouver réunis tant de charmans appas ?
Celle-ci refta délaiffée :
Plus d'Amans , partant plus de cour ;
La mode entraîne tout , la fienne étoit paffée :
Roffignol mille fois revint à fa penſée
Elle le fit chercher dans les bois d'alentour :
Il étoit mort de regret & d'amour.
(1) Ovide , dans fon Art d'Aimer , dit que les
paroles les fermens des Belles font comme les
feuilles légeres que les vents font courir & voltiger
fà & la.
Verba puellarum , foliis leviora caducis.
Par le Montagnard des Pyrénées.
Nous prions l'Auteur de vouloir bien
retoucher les deux autres Fables qu'il nous
a envoyées , de mettre dans un jour plus
clair la moralité de celle de l'If & du Rofier ,
& de corriger la fauffe rime d'objet & doigt ,
qui fe trouve dans la fable de l'Enfant & du
Papillon . Mais une inftance plus vive que
JUIN. 1757. 9
nous lui faifons eft de nous enrichir fouvent
de fa profe. Quelque mérite qu'aient
fes Fables , nous fommes encore plus empreffés
d'avoir de fes Contes ; le fuccès de
Chacun a fa folie ( 1 ) , doit l'y engager.
(1) Conte inféré dans le Mercure de Février ,
1757 , P. 9 .
LE JEU FOU ,
OU L'AVARE FASTUEUX ,
Anecdote récente .
LiE mariage de Mademoiſelle de Frefle
étoit réfolu avec le Marquis d'Orenval ,
l'homme de Paris le plus faftueux & le
plus avare. Tous les vices bas ont leurs
hypocrites , & l'hypocrifie exagere le plus
fouvent la vertu qu'elle contrefait. D'Orenval
ne craignoit rien tant que de paroître
avare aux yeux du monde ; il préféroit
à cette humiliation le fupplice d'être prodigue
, dès qu'il fe croyoit obfervé, Ce
n'étoit que dans le fecret d'une fourde
économie qu'il fe dédommageoit de fon
fafte , & fe puniffoit de fa vanité.
Le monde eft cruel , difoit- il en luimême
; il ne pardonne pas à un garçon
d'être rangé il faut fe ruiner pour lui
plaire . Qu'un homme marié foit écono
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
me , il a fon excufe dans fes enfans : il
leur doit compte de fon bien , & c'eſt
pour eux qu'il le ménage : au lieu qu'un
garçon eft condamné par état à faire les
honneurs de la fociété ; il femble qu'il
vole tout ce qu'il épargne. C'eſt un état
violent ; mais le mariage eft encore pire.
Une femme , une maifon , une famille ,
tout cela eft ruineux : la folie du luxe eft
à un point que je n'aurois pas de quoi vivre.
Comme il étoit encore dans cette irréfolution
, on lui parla de Mademoifelle
de Frefle , jeune héritiere , fort riche , &
d'une rare beauté. Il veut la voir , il fe
préfente , il feint d'en être éperduement
épris ; il la demande , il l'obtient , & c'eſt
dans une maifon de campagne à quelques
lieues de Paris qu'il doit l'amener après la
noce.
D'Orenval pour l'y recevoir avoit ordonné
une fête , & fon perfide Intendant
n'avoit rien épargné pour la rendre brillante.
Le feu d'artifice , le concert , le
feftin , feront magnifiques ; mais tout cela
coûte des fommes immenfes. Il arrive ; on
lui rend compte : il eft furieux contre fon
Intendant. Hé! Monfieur , de quoi vous
plaignez-vous ?. Je me plains , je me plains
que tout cela eft commun.. Voulez- vous
du merveilleux ? vous n'avez qu'à dire, 11
JUIN. 1757.
eft temps encore..Hé ! non , bourreau ; now,
il n'eft plus temps.. Il eft vrai que tout eft
payé.. Tout eft payé ! Belle raiſon ! c'eſt
bien là ce qui me tient ; je voudrois qu'il
m'en eût coûté mille piftoles , & que ...
Mais voyons un peu , je vous prie , à quoi
montent vos fottifes ?. A dix ou douze mille
francs.. Dix mille francs ! le traître ! . Je
vous jure , foi d'Intendant , que j'ai ménagé
le plus qu'il m'a été poffible .. Et
voilà précisément ce que je ne vous demandois
pas. Ménager ! ménager ! me
prenez vous pour un avare ? . Non , Monfieur
, affûrément : mais ... mais vous êtes
un fot avec votre économie .
D'Orenval eut grand foin de jouer cette
fcene en préſence d'une foule de jeunes
gens qui étoient venu le féliciter , & qu'il
avoit retenus pour la fête .
Cependant on fe doute bien que Mademoiſelle
de Frefle avoit , fuivant l'ufage ,
une autre inclination dans le coeur . Un
jeune homme trop magnifique en effet ;
mais d'ailleurs plein de graces , d'honnêteté
, de douceur , le mieux fait , le plus
paffionné , le plus aimable , a eu le don de
la toucher. Ce jeune homme s'appelle le
Comte d'Elbie. Il est né riche ; mais il a
joué , & fon dérangement l'a mis hors
d'état de prétendre à ce mariage. Rien de
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
plus uni que ces jeunes Amans. Elevés
enfemble dès l'enfance , l'habitude de
s'aimer étoit de celies qui fe confondent
avec la nature : elle avoit la force & la
fimplicité de l'inftinct. D'Elbie , pour fon
malheur , ne dépendoit depuis deux ans
que de lui-même. Son Amante dépendoit
d'un pere , & ce pere vouloit pour elle un
époux auffi riche , auffi économe que lui .
D'Elbie fe flattoit encore : il avoit promis
de fe réduire à l'étroite bienféance de fon
état , pour réparer fon dérangement . Il
tenoit parole : il ne jouoit plus . Ses créanciers
entendoient raifon , cinq ou fix ans
fuffifoient à rétablir fa fortune. Mais la
volonté d'un pere abfolu , annoncée à Mademoiſelle
de Frefle , vint renverfer leurs
efpérances.
Qu'on le repréfente deux tendres fleurs
qui , plantées l'une à côté de l'autre , n'attendent
qu'un fouffle du Zéphyr pour entrelaffer
leurs feuilles , & former un doux
mêlange de leurs couleurs & de leurs parfums
. L'une des deux eft arrachée ; l'autre
languit & va expirer. Telle fera dans un
inftant la fituation de d'Elbie & de Mademoiſelle
de Frefle . Il va la voir , il la trouve
éplorée ; il lui demande en tremblant le
fujet de fes larmes . Fuyez , lui dit- elle ,
ne me voyez jamais.. Moi , grand Dieu !
斷
JUI N. 1757- 13
quel eft donc mon crime ? L'égarement de
votre jeuneffe . Hélas ! vous en êtes bien
puni.. Je le répare : vous n'avez rendu
fage , & bientôt nous ferons heureux..
Fuyez , notre malheur eft au comble ; il
eft irréparable : vous me perdez.. Je vous
perds !. Demain j'époufe un homme que
je hais. N'en demandez pas davantage ,
D'Elbie étoit aux pieds de Mademoiſelle
de Frefle . Il pâlit , fes yeux fe troublent ,
la voix lui manque ; il tombe évanoui fur
les genoux de fon Amante défolée. Elle
fait un cri de douleur que la crainte arrête
au paffage. Que devient - elle , fi on les furprend
: Elle rappelle à la vie ce malheureux
qu'elle vient d'accabler. Elle fouleve
fa tête avec fes belles mains ; elle la baigne
de fes larmes . L'ame de d'Elbie femble
reconnoître les mains qui le touchent &
les larmes qui l'arrofent. Il fe ranime , il
s'entend nommer par une voix éteinte ; il
ouvre une débile paupiere. Quel objet ! la
pâleur de la mort fur le vifage de Mademoiſelle
de Frefle. Les pleurs ne coulent
plus de leurs yeux. Leurs regards font immobiles
, leur langue eft glacée ; ils ne
refpirent que par fanglots . Leurs mains fe
ferrent mutuellement comme pour ne ſe
féparer jamais.
Enfin Mademoiſelle de Frefle , ou plus
14 MERCURE DE FRANCE.
:
courageufe ou moins tendre rappella toute
fa vertu , & dit à d'Elbie : Il faut s'y réfoudre
mon pere a parlé ; j'obéirai . Et
quel est mon Rival ? lui demanda d'Elbie
en affectant d'être un peu remis. Elle le
nomme , & à ce nom : Quoi ! s'écria- t'il ,
c'est donc à S. P. que vous allez vous rendre
. C'est là même ... O ciel ! quelle
babarie ! Il choifit pour fon triomphe cette
maifon de campagne que je lui ai louée ,
& dont je ne me fuis privé que pour hâter
par mon économie l'heureux moment de
vous obtenir. Ah ! c'en est trop : Je veux...
Que voulez- vous d'Elbie ? me perdre par
une imprudence ? Non , dit-il après avoir
réfléchi un moment ; mais il eft à fa campagne
, & je vais vous y dévancer.. Quoi !
vous feriez témoin 2. Laiffez - moi faire.
D'Orenval eft d'une avarice infatiable ; il
m'a gagné des fommes immenfes ; il me
refte encore un efpoir. A ces mots , il fe
leve , & fort brufquement.
Qu'est - ce donc qu'il a réfolu ? que
peut-il efpérer ? que n'ai- je point à craindre
? Un éclat : il n'en eft point capable .
Il m'aime trop bien pour y penfer. Il parle
de l'avarice du Marquis ; croiroit- il l'engager
à renoncer à moi par quelque vue
d'intérêt ? Cette campagne qu'il lui a louée
va-t'il lui en propofer le don ? mais quand
JUIN. 1757. TS
1
>
d'Orenval auroit la baffeffe de l'accepter ,
plus le malheureux d'Elbie fe ruinera
moins il peut efpérer de m'obtenir de mon
pere. Enfin ce facrifice peut - il balancer aux
yeux d'un homme intéreffé l'avantage d'un
parti trop riche, hélas ! pour mon malheur .
Aimable & généreux d'Elbie , je ne me
plaifois à penfer aux richeffes de mon pere
que dans l'efpoir de t'en combler un jour.
Quel plaifir n'aurois- je pas eu à te faire
oublier cette diffipation que je t'ai tant reprochée
quel bonheur de ne te laiffer
!
rien à regretter au monde ! Vaine & défolante
idée ! demain tout ce que j'ai ,
tout ce que je puis avoir eft à un autre .
C'eft un autre que toi que je dois rendre
heureux. Il ne le fera point , s'il penfe
comme toi , s'il a ta pénétration , ta fenfibilité
, ta délicateffe . M'en préferve le ciel ,
je ferois confondue , il liroit dans mon
ame ; il y verroit tout fon malheur .
Tandis que Mademoiſelle de Frefle s'abandonne
à ces idées accablantes , d'Elbie
monte dans fa chaiſe pour aller trouver
d'Orenval à S. P. Il arrive , on l'annonce.
Le Marquis le reçoit avec une fécrete joie ,
& l'accable d'amitiés . D'Elbie fut accueilli
de même par toute l'affemblée ; car les prodigues
ont beaucoup d'amis . Mais d'Oren-,
val furtout femble couver des yeux fa
16 MERCURE DE FRANCE.
proie. La paffion du gros jeu eft commune
aux prodigues & aux avares , & pour les
avarès faftueux elle a cela de commode ,
qu'elle cache l'avarice fous l'air de la
magnificence. D'Elbie en étoit guéri ; car
les prodigues en guériffent. Mais les avares
n'en guériffent jamais. D'Orenval en étoit
dévoré. Il avoit fouvent éprouvé fa fupériorité
fur d'Elbie au piquet , le plus fçavant
de tous les jeux , & le plus féduifant
pour les dupes ; car il préfente fans ceffe
au moins habile la reffource des hazards.
Le coeur faignoit encore au Marquis de
la dépenfe de la fête où fon Intendant l'avoit
engagé . Il voyoit le moment d'en faire
payer les frais à d'Elbie. Tu viens , lui
dit-il , le plus à propos du monde , & tu
n'as fait que me prévenir ; j'allois envoyer
chez toi pour t'inviter à venir demain affifter
à mon mariage , & m'aider à faire
les honneurs de ta maifon. Oui , mon ami ,
demain je me marie avec Mademoiſelle de
Frefle. Tu la connois , tu connois fon
pere.
Il m'a parlé de toi comme d'un libertin à
la vérité , mais comme d'un libertin qu'il
aime ; il fera bien aife de fe retrouver
avec toi. D'Elbie parut céder à fes inftan-
& le félicita de fon choix . Aide moi ,
je te prie , lui dit d'Orenval , à difpofer
un peu les chofes ; mes gens on tout fait
ces ,
JUIN. 1757. 17
7 de travers. Il les fit venir , leur demanda
de nouveau le détail des apprêts de la fête ,
qu'il fçavoit par coeur. Il écouta négligemment
, n'approuva rien. Qu'on eft à plaindre
, dit- il à d'Elbie , quand on eft obligé
de s'en rapporter à ces efpeces ! cela ne
voit rien qu'en petit. En vérité , ce n'eft
pas
pas ma faute , j'avois tout ordonné dans
le plus grand.
Il le fit paffer enfuite dans l'appartement
nuptial. Pour celui - ci , dit- il , c'eft
moi qui l'ai difpofé. Le meuble en eſt- il
de bon goût Que penfes- tu de la toilette
& de ce trône élevé pour l'Amour ? Je me
flatte du moins qu'il n'en fera pas le tombeau.
Je t'avoue , comme à mon ami , que
je fuis fou de cette enfant.
D'Elbie avoit la mort dans l'ame ; chaque
parole de fon Rival étoit un coup de
poignard pour lui . Chaque objet qui s'offroit
à fa vue portoit dans fon efprit une
idée défefpérante . Il ne répondoit à d'Orenval
que par une approbation forcée &
laconique. Ce détail t'ennuie , lui dit le
Marquis pardonne à la foibleffe d'un
homme tout occupé de fon bonheur :
c'est un mauvais quart-d'heure à paffer; t'en
voilà quitte allons rejoindre nos amis.
Hé bien , Meffieurs , que faifons - nous ,
dit - il en rentrant ? Nous ne fouperons
:
18 MERCURE DE FRANCE.
point encore , & je voudrois bien vous
amufer. Je ne te parle point du jeu , pourfuivit-
il en s'adreffant à d'Elbie , il te traite
fi mal ! Ma réſolution eft prife , dit d'Elbie ;
je ne joue plus qu'en défefpéré . Le petit
jeu m'excede & me mine. Au gros jeu du
moins on n'a pas le temps de languir...
Mais tu n'as qu'à dire , mon cher , nous
ferons ta partie pour moi , je te dois affez
de revanches pour être loyal avec toi .
Non , Monfieur , dit d'Elbie d'un ton railleur
; un homme qui entre en ménage ne
doit pas jouer au louis le point . Pourquoi
non , reprit d'Orenval ? Un homme
qui fe marie peut faire comme ceux qui
renonçant au monde , finiffent par une
une débauche
. Et il difoit en lui -même , il feroit
plaifant de le corriger en lui gagnant cette
maifon de campagne dont je m'accommode
fi bien !
On demande des tables , on fe met au
jeu. D'Elbie & d'Orenval s'attaquent tête
à tête , & une partie de l'affemblée ſe tient
autour d'eux en filence , les yeux attachés
fur ce duel intéreffant. Laiffons la Fortune
& l'Amour lutter enſemble , & allons voir
ce qui fe paffe entre l'amour & la vertu
dans le coeur de Mademoiſelle de Frefle.
La nuit fut accablante pour elle dans l'atrente
& dans la crainte du jour . O nuit !
JUIN. 1757% 19
•
difoit- elle dans fa douleur , tu es la derniere
où je puis gémir en liberté ; lit , que
j'arrofe de mes larmes , ces douces rêveries
, ces réflexions charmantes , ces fonges
enchanteurs dont tu fus le témoin , fe font
évanouis pour jamais demain , je ne
pourrai les rappeller fans crime ; demain ,
le feul objet qui m'occupe , qui m'intéreffe
, doit être effacé de mon coeur des
traits odieux doivent prendre la place de
cette image adorée. D'Elbie ne refpire que
pour moi , & je vais vivre pour un autre.
Je vais être ou la plus ingrate , ou la plus
coupable des femmes. Quel état ! peut- être
aurois- je dû le confier à mon pere : mais
mon pere ne connoît d'Elbie que pour un
prodigue & un diffipateur. Il traiteroit ma
paffion de folie , il condamneroit mes larmes
, & j'aurois pour comble de malheur
l'humiliation de rougir aux yeux de mon
pere. Allons , il faut fubir mon fort.
Il femble qu'une nuit paffée dans ces
réflexions cruelles doive être la plus longue
des nuits ; mais l'effroi du jour qui
alloit la fuivre , la fit paroître bien rapide
encore. Ce jour terrible parut enfin . La
matinée s'employa à parer la victime . Mademoiſelle
de Frefle jettoit fur elle- même
des regards de compaffion , & plus elle fe
trouvoit belle , plus fon défefpoir redou10
MERCURE DE FRANCE .
bloit. Chacun des charmes qu'elle appercevoit
, lui faifoit fentir plus cruellement
le prix & la rigueur du facrifice qu'elle en
alloit faire. Ce n'étoit pas à d'Orenval
que fon coeur les avoit deftinés .
M. de Frefle vint voir fa fille à fa toilette.
Mademoiſelle , lui dit- il , je vois à
vos yeux que vous n'avez point dormi ..
Non , mon pere.. Tant pis ma fille : il faut
être belle quand on fe marie , & l'on eft
laide quand on ne dort pas.. Je ne le fuis
pas affez , reprit -elle avec un foupir.. Vous
n'êtes pas affez laide , dites - vous ? C'eft
donc pour l'être davantage que vous prenez
l'air , & le ton trifte & mauffade que je
vous vois. Allons , ne faites pas l'enfant ,
je vous prie. Il faut de la modeftie le jour
de fa noce ; mais la modeftie n'eſt pas
l'humeur , & c'eft de l'humeur que votre
viſage annonce.. Oh ! mon vifage a bien
raifon.. Il a grand tort , & vous auffi : je
vous ordonne d'être riante .. Vous m'ordonnez
l'impoffible.. L'impoffible ?
pourquoi , s'il vous plaît ? Quel mal vous
fait-on de vous marier avec un homme
bien né , très - aimable & furtout fort riche ..
Je crois tout cela , puifque vous le dites ;
mais il est toujours bien cruel d'être livrée
à un homme qu'on ne connoît pas.. Bon !
eft- ce que l'on connoit jamais celui ou
JUIN. 1757. 21
celle qu'on épouse ? Ton futur ne te connoît
pas davantage , & il rifque autant
que toi . Crois moi , ma chere enfant , le
proverbe dit vrai : qui choifit prend le pire.
Je ne vois de mauvais mariages que les
mariages d'inclinations. Le hazard eft encore
moins aveugle que l'amour. Penferois-
tu mieux connoître d'Orenval , après
l'avoir vu dix ans ? Rien n'eft fi diffimulé
que les hommes, fi ce n'eft peut- être les femmes.
Celui qui defire & celui qui poffede
font deux. On ne fçait jamais ce qu'un
Amant fera le lendemain de la noce , &
comment le fçauroit-on ? il ne le fçait pas
lui-même. C'est un hazard qu'il faut courir.
Ta mere & moi , par exemple , nous nous
étions beaucoup vus avant de nous marier.
Hé bien , elle m'a dit cent fois que je l'avois
trompée ; je lui ai dit cent fois qu'elle
m'avoit furpris. Tout cela s'eft arrangé ,
car il faut bien que cela s'arrange. En vérité
, mon pere , voilà d'étranges maximes ?.
Ce font les maximes du monde , & le
monde n'eft pas un fot, Les petites gens
ont befoin de s'aimer pour être heureux
dans leur ménage ; mais pourvu que les
gens riches vivent décemment enfemble ,
leur aifance les met d'accord. Allons , ma
fille , de la réfolution , du courage , de la
gaieté , tout ira bien.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ce difcours n'annonçoit pas un pere
bien compatiffant à une amoureufe foibleffe
; auffi Mademoiſelle de Frefle ne lui
fit- elle aucun aveu. La toilette eft finie ,
les chevaux font mis , on n'attend plus
pour aller à l'Autel que l'arrivée de l'époux.
On entend le bruit des carroffes ; la porte
s'ouvre , on entre quel coup de théâtre !
C'est d'Elbie , qui fuivi d'une jeuneſſe brillante
, plus brillant lui- même de parure &
de joie , monte chez M. de Frefle , & lui
préfente en tremblant une lettre de d'Orenval.
M. de Frefle interdit , ouvre la lettre ,
& lit ces mots :
« L'événement fubit qui vient de dé
ranger ma fortune ne me permet plus
>>Monfieur , de prétendre à Mademoiſelle
>> votre fille. Je fuis un fou , je renonce au
» mariage & au monde ; je vous prie de
»permettre que je vous rende votre parole,
» & que je reprenne la mienne. Le Comte
» d'Elbie, qui vous remettra ma lettre , fait
»fon bonheur de me remplacer,
2
Que fignifie cette lettre , mon cher
d'Elbie , dit M. de Frefle avec étonnement
? Daignez , Monfieur , dit d'Elbie ,
faite venir Mademoiſelle de Frefle . Je
lui dois , comme à vous , rendre compte de
ce qui s'eft paffé mon fort dépend de
l'un & de l'autre. Le pere , après quelques
JUIN. 1757. 23
difficultés , confentit à faire appeller fa
fille, D'Elbie obtint en même temps que
La compagnie fût préfente à fon récit comme
témoin .
Mademoiſelle de Frefle defcendit toute
tremblante. Elle croyoit defcendre pour
fuivre d'Orenval à l'Autel ; le coeur ferré
de douleur & d'effrei , elle alloit s'offrir
en victime . Quel fut fon étonnement à la
vue de d'Elbie ! Une vive rougeur fuccéda
à la pâleur de fon vifage ; les battemens
de fon coeur furent d'abord fufpendus &
précipités l'inftant d'après : fon efprit troublé
fe perdoit dans le cahos de fes idées.
Elle ne concevoit rien à la démarche de
d'Elbie , elle étoit confondue de la joie
qu'elle voyoit briller dans les yeux de fon
Amant. Ecoutons , ma fille , lui dit M. de
Frefle , voici une étrange avanture, D'Elbie
ayant fixé fur elle un regard enflammé
d'amour , prit la parole & dit à fon pere :
Mes parens furent vos amis , Monfieur ;
j'avois moi- même hérité de votre bienveillance
, & c'eft de tous les biens celui
dont la perte m'a le plus coûté. Je n'exagere
point , & vous allez m'en croire . J'adorois
Mademoiſelle de Frefle ; les folies
de ma jeuneffe m'avoient rendu indigne
d'elle , & j'attendois , pour vous demander
fa main, que ma fortune rétablie dans fon
24 MERCURE DE FRANCE.
premier état par la conduite la plus mefurée
, pût vous convaincre de mon changedonné
le temps ment. Vous ne m'avez pas
de regagner votre confiance. Le mariage
de Mademoiſelle avec d'Orenval , m'a mis
au défefpoir ; & comme ma fortune ne
m'étoit plus rien fans la perfonne à qui je
Favois confacrée , j'ai refolu de tout rifquer
pour elle de me ruiner enfin , ou de
ruiner mon Rival . J'ai été voir le Marquis ,
il m'a propofé de jouer : bien fûr de lafcendant
que lui donnoit fur moi une habileté
fuperieure à la mienne. Je n'ai voulu
jouer que le plus gros jeu . L'ardeur du gain
l'y a déterminé , le hazard m'a bien ſervi
en deux parties de piquet , il avoit perdu
deux mille louis . Le foupé nous a interrompus.
Une perte auffi confidérable l'avoit
mis hors de lui- même . Je n'ai pas
voulu profiter de fon trouble à un jeu qui
demande des combinaifons. Je propofe le
brelan , il l'accepte ; un tiers s'en mêle ,
& croit jouer gros jeu ; mais bientôt il eft.
accablé par l'énormité de nos caves. D'Orenval
perd encores il s'irrite , il cave au
plus fort. Un moment , m'écriai-je ! Il ne
fera pas dit que vous foyez plus fou
que
moi. Je cave cette maifon de campagne ,
c'est-à- dire , cinquante mille écus : vous
fçavez bien qu'elle les vaut. Soit , reprend
d'Orenval
JUIN. 1757. 25
d'Orenval avec un faififfement mêlé de
crainte & de joie , je cave toujours au
plus fort .. Ah ! les enragés , interrompit
M. de Frefle. Eh ! Monfieur , pourſuivit
d'Elbie , nous aurions joué notre vie
lui pour regagner fon argent , & moi pour
le mettre hors d'état de prétendre à Mademoifelle.
Vingt fois , dans l'impatience de
terminer , je fais va tout ; & vingt fois il
le refufe. La partie alloit finir ; le moment
décifif arrive. D'Orenval à fon tour
me propofe brufquement ce va tout fi defiré.
Je le tiens. Il avoit un de ces jeux qu'on
ne perd que par un miracle ; l'amour l'opere
ce miracle , & je gagne le va tout.
D'Orenval fe renverfe comme un furieux ,
mord & déchire les cartes, en frémiffant de
rage ; j'en avois pitié , mais il m'a gagné
tant de fois , fans me plaindre. Il revient
à lui , nous réglons nos comptes , il fe
trouve me devoir deux cens mille francs
fur fa parole. Son défefpoir le reprend à
l'idée de cette perte. Il veut abfolument
s'achever ou s'acquitter par une revanche.
Ecoutez , lui dis - je , voici la revanche
que je vous propoſe : j'aime Mademoiſelle
de Frefle , & ce n'eft que pour elle qu'il
m'importe de m'enrichir. Vous avez la
parole de fon pere. Je parie en un feul
coup de trente & quarante , & ma maifon
B
26 MERCURE DE FRANCE.
de campagne , & les deux cens mille francs
que vous me devez contre cette feule parole
que vous me rendrez par écrit , à condition
cependant que vous y joindrez le
prix des meubles & des apprêts que vous
avez ordonnés pour la noce. Si je perds ,
nous fommes quittes , la maiſon eſt à vous ,
& je me retire défefpéré . Si je gagne , vous
vous retirerez , & je tâcherai d'obtenir que
la fête ne foit pas inutile. Ah ! ma pauvre
fille , s'écria M. de Frefle , te voilà fur une
carte . Pardonnez , Mademoiſelle , reprit
d'Elbie , pardonnez à l'égarement d'un
homme qui ne fe connoiffoit plus . Il accepte
ma propofition , il tire les cartes d'une
main tremblante , & le fort ſe décide
pour moi . A ces mots , Mademoiſelle de
Frefle qui n'avoit pas refpiré pendant le
récit de d'Elbie , ne put retenir un foupir.
Ces Meffieurs , ajouta d'Elbie , font
témoins de la vérité. La lettre de d'Orenval
& fes billets en font les preuves. Il ne me
refte plus , Monfieur , qu'à me jetter à
vos pieds , pour implorer le pardon de
mes folies , & vous jurer que celle- ci ,
fi ç'en eft une , fera la derniere de ma vie ..
En effet , voilà une tête fur laquelle on
peut bien compter.. Oui , Monfieur , on
le peut , n'en jugez pas , je vous conjure ,
par un mouvement de défefpoir.. Qu'en
JUIN. 1757. 27
dis tu , ma fille ? Ha ! mon pere , il a
rifqué de fe ruiner pour moi.. Tu voulois
connoître l'homme à qui tu ferois donnée ;
par exemple , tu connois celui - ci pour un
grand fou , n'eft- ce pas ? . Il l'a été ; mais
je fuis fûre que vos bontés le rendroient
fage.. Me le promets - tu bien d'Elbie..
Jufte ciel fi je le promets !. Allons ,
embraffe moi , je te la donne ; mais plus
de jeu.. Ne craignez rien : j'aurois joué
mon fang pour elle ; je l'ai gagnée ; je ne
joue plus rien.
EPITRE
A Thémire.
>
Lors de Thémire que j'adore ,
Et qui feule occupe mon coeur
De la flamme qui me dévore
J'entretenois la vive ardeur.
Le char éclatant de l'Aurore
Ne paroiffoit point dans les airs ;
La nature dormoit encore ,
Seul je veillois dans l'Univers.
Que mon bonheur feroit extrême ,
Que je goûterois de plaiſirs ,
Hélas ! me difois-je à moi-même ,
Si dans les bras de ce que j'aime ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Je formois mille ardens foupirs !
Amour , prends pitié de ma peine ,
Tu peux foulager mon tourment :
Enflamme l'objet qui m'enchaîne ,
Rends heureux le plus tendre Amant,
Va , vole auprès de ma Thémire ,
Perce fon coeur de tous tes traits ;
En fecret tâche de lui dire
Que je brûle pour les attraits :
Parle-lui bien de ma conftance ,
Vante lui ma fincérité ;
Soumets fon coeur à ta puiſſance ,
Fais-moi paffer de l'eſpérance
A la douce réalité .
A ces mots un trait de lumiere
Soudain vint éclairer mes yeux.
J'apperçus le Dieu de Cythere ,
L'Amour qui , d'un air gracieux ,
Sourit à ma tendre priere ,
Et promit de me rendre heureux.
Ce n'étoit point l'amour volage
Errant de defir en defir ;
C'étoit l'amour conftant & fage ,
Qui par le fentiment s'engage ,
Et fe fixe par le plaifir.
Agitant doucement les aîles ,
Ce Dieu tira de fon carquois
Un trait deftiné pour les belles ,
Et qui dompte les plus rébelles
JUI N. 1757: 29
Sous l'empire heureux de fes loix.
« En vain ta charmante Thémire
» Voudroit fe défendre d'aimer :
>> Quand pour elle ton coeur ſoupire ,
Pour toi je fçaurai l'enflammer.
»Va , dit l'Amour ; de ta tendreffe
» La conftance obtiendra le prix.
»Tu peux compter, fur ma promeſſe ;
» C'eſt un Oracle de Cypris. »
J'accepte ton heureux préfage :
Amour , voudrois-tu m'abufer
Je te rends un fidele hommage ,
Tu dois bien me favorifer.
Ah ! Thémire , vers votre aſyle ,
Quand ce Dieu portera fes pas ,
A fes leçons foyez docile ,
Ma Belle , ne réſiſtez pas ;
Cédez au pouvoir de ſes armes ,
Payez-moi de quelque retour ;
Vous n'avez reçu tant de charmes ,
Que pour vous foumettre à l'Amour,
RAOULT.
B iij
10 MERCURE DE FRANCE .
EXTRAIT d'un petit Manuſcrit Hollan
dois fur l'Hiftoire de Siam , traduit par
une Penfionnaire de la Trin... de Rennes.
TINAO INAO régnoit à Siam quatre mille ans
avant l'Ere chrétienne , fuivant la chronologie
orientale , & quarante ans après que
fon ayeul eût mérité par fes vertus & par
des fervices rendus au grand Mogol , que
ce Prince érigeât fes Etats en Royaume .
Tinao parvint à la Couronne dans cet âge
avantageux, où les Princes, formés par une
longue obéiffance & par le fpectacle inftructifdes
intrigues artificieufes de la Cour,
& des fautes qui affligent les fujets , regardent
le fceptre comme un poids difficile,
le bonheur des peuples comme un devoir ,
& le plaifir comme un écueil . Auffi les
premieres années de fon regne firent-elles
voir en fa perfonne les lumieres du Légiflateur
, l'éclat du Héros , & la fageffe du
Philofophe. Les regards de l'Afie fixés fur
lui payoient à fes vertus le tribut d'admiration
qui fait les réputations brillantes, &
qui en récompenfe le principe . Les Grands
de Pekin & d'Agra alloient dans les camps
de Tinao , perfectionner leurs talens pour
guerre , & les Philofophes cherchoient la
JUI N. 1757. 31
dans fa Cour cet accueil bienfaiſant , qui
immortalisent les Princes plus que leurs exploits
, parce que ceux- ci détruifent l'humanité
, & que la protection qu'ils accor
dent à ceux qui l'éclairent , la fait jouit
de toute la dignité & de l'excellence de fon
être.
Tinao continuoit à trouver dans fa fageffe
le bonheur & la gloire de fon regne ,
lorfque Mitaffan , fecond du nom , Roi
duPegu, eut le fecret de l'engager dans une
guerre défavantageufe qu'il faifoit à l'Empereur
de la Chine. Mitaffan régnoit fur
une nation inquiete & fougueufe , qui , à
force d'agiter une conftitution adinirable ,
en brifoit les refforts , & la faifoir prefque
toujours degénérer en Anarchie ou en
Defpotifme. Ce Prince avoit employé une
longue vie à ménager ce peuple , en oppofant
aux accès de fa férocité une foupleffe
qui rappelloit fon autorité avec le calme ;
toute l'Afie croyoit que fon unique objet
étoit d'éloigner les orages de la fin de fa
carriere , lorfque pouffé par un intérêt
perfonnel , ou amorcé par un avantage national
, il fit attaquer les flottes & les coloes
de la Chine. Il fut puni par des
pertes irréparables de l'idée fauffe qu'il
s'étoit formée des forces de cet empire.
Dans une crife auffi violente , il eut re-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
1
cours à Tinao. Ce Prince étoit Roi , c'eſtà-
dire , fait pour être flatté & trompé.
Quinze ans d'une conduite fage & brillante
ne purent faire difparoître l'humanité fans
retour. De belles troupes , du courage , le
fouvenir de fes anciens exploits , de la célébrité
, des admirateurs , que d'ecueils !
Tinao fe laiffa féduire , & entra dans l'alliance
de Mitaffan. Ses premiers pas eurent
toute la rapidité & le feu dévorant de la
foudre ; les loix reçues dans la fociété des
Nations furent violées dans tous les points.
Des pays ravagés , des Reines traitées avec
indignité , furent les taches éternelles ,
dont ce Prince fe couvrit. Tinao étoit l'allié
de Mitaffan : il étoit fimple qu'il fe
modélât fur lui : il ne l'étoit pas moins
qu'il eût le même fort. L'Impératrice du
Mogol allarmée pour le repos de l'Afie ,
fongea à arrêter l'incendie qui embrafoit
fes voisins. Un vieux Général confommé ,
marcha contre Tinao , & lui fit conjecturer
par des manoeuvres habiles , que le
dénouement de cette tragédie ne feroit pas
pour lui. La réflexion triompha de l'ambition
, la prudence fut mife à la place de la
précipitation , & ce Prince, fans avoir perdu
de batailles , étonné feulement des préparatifs
d'une vengeance fi légitime , plus
deconcerté encore de l'indignation unaniJUI
N. 1757. 33
me de l'Afie entiere, Tinao regretta fes premieres
vertus, gemit fur l'humanité plus fragile
dans les Rois que dans les autres homames
, parce qu'elle eft plus éprouvée , &
chercha à réparer par des démarches pacifiques
les horreurs .
•
·
Il y a une lacune ici.
A Monfieur de Boiffi.
Le loifir du Couvent fait réfléchir
Monfieur , l'amour de la patrie tourne les
idées fur ce qui l'intereffe : cette double
caufe a produit ce que j'ai l'honneur de
vous envoyer. Vous êtes juge , Monfieur,
& bon juge : decidez s'il appartient à une
reclufe de penfer. Nous pensons qu'oni.
A M. DE BOISSr.
MONSIEUR , des trois petites pieces de
de Vers ci jointes , les deux premieres
avoient échappé au paquet que vous avez
reçu dans le mois, de Décembre dernier.
Elles fe font trouvées , depuis le départ de
ma Mufe , dans les balayeures du réduit
qu'elle occupoit . Je les ai nettoyées de mon
mieux pour vous les envoyer , & je ne
vous les envoie que parce que je ne veux
pas qu'il reste rien chez moi quipuiffe
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
me rappeller fon idée , ou me faire foupçonner
d'entretenir le plus léger commerce
avec elle , tant que durera fon exil . Auffi
puis - je vous affurer , Monfieur , qu'à
l'heure qu'il eft , on trouveroit auffi- tôt
dans ma chaumiere une bourfe de dix
louis , qu'une feule ftrophe de quatre vers .
Cette proteftation que je vous prie de
vouloir bien rendre publique , m'eft néceffaire
pour détromper certaines perfonnes
graves qui , fur la foi de quelques
méchans lambeaux de poéfie qu'on m'attribue
affez légèrement , fe font imaginé
que je ne fais autre chofe , & que je ne
fuis que vers de la tête jufqu'aux pieds :
ce qui chez elles eft la chofe du monde la
plus horrible.
Qu'un bon Prêtre aime le jeu ,
Le vin , la chaffe , autre chofe ,
Si par hazard on en cauſe ,
C'eft communément très-peu ;
Il faut , dit-on , qu'on s'amuſe :
Pour peu donc qu'il foit pourvu
D'un affez bon revenu ,
Il trouve ailément excufe.
Mais que renfermé chez lui ,
Las de prier & de lire ,
Du bout du doigt , par ennui ,
Hole gratter la lyre ;
JUIN. 1757% 35
Sur lui tout le monde tire.
S'il n'a pas d'autre défaur ,
On en trouve tant qu'il faut ;
On en fait , on en invente .
On lui pafferoit plutôt
D'aimer un peu fa S.....
J'ai l'honneur d'être , & c.
AS. S. aux Amognes , le 26 Mars 1757.
LE RIMEUR JARDINIER ,
Donnant congé à fa Muse.
Muss , dans fa froide prifon ,
Pour plaire à Cybele éplorée ,
Eole a renfermé Borée ,
Et Phébus , fur notre horizon ,
Darde une chaleur tempérée
Avant-couriere defirée
Des jours de l'aimable ſaiſon .
Déja du milieu du gazon ,
La Marguerite impatiente ,
Eleve fa tête brillante ;
Et de fon odeur raviffante
La violette embaume le buiffon .
Déja , partout dans les campagnes ,
Les Roffignols & les Pinçons ,
Perchés auprès de leurs compagnes ,
Font retentir les vallons , les montagnes ,
Du bruit de leurs vives chanfons.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
A cet afpect vous vous flattez peut-être ,
Mufe , qu'enfin défertant le foyer ,
Sur le gazon , brûlant de m'égayer;
Je vais , épris d'un goût champêtre ;
Déformais ne plus m'employer ,
Qu'à répéter fur mes pipeaux dociles
Les airs naturels & faciles ,
Qu'il vous plaira de m'infpirer.
Si telle étoit , Mufe , votre penſée ;
D'un vain eſpoir vous vous feriez bercée ;
Car il eft bon de vous le déclarer ,
Des vers pour moi la ſaiſon eſt paſſée ;
Et dans l'inftant il faut nous féparer.
Nous féparer ! qu'ofes -tu dire !
Quel fombre caprice t'inſpire
Un difcours fi peu réfléchi !
Quoi ! tandis que dans la nature
Tout renaît & reprend figure ,
Tu croupirois enfeveli
Dans une inaction obfcure !
Tandis que l'afpect d'un vallon ;
D'une forêt , d'une prairie ,
Le vol d'un fimple papillon ,
L'odeur d'une épine fleurie ,
Seuls , fans le fecours d'Apollon ;
Pourroient inſpirer l'harmonie
Tu garderois , tel qu'un Lapon
Dénué d'ame & de génie ,
Un filence froid & profond !
JUI N. 1757. 37
Ah ! Curé , quelle ignominie !
Eft- ce donc ainfi qu'on répond ?::
Mais à quoi peut fervir la plainte
On l'honneur n'eft d'aucun fecours !
Dans tes yeux l'alégreffe eft peinte ,
Et tu te ris de mes difcours.
Mufe , en effet , ma joie eft fans pareille s
Dans le moment j'arrive du jardin ;
Je viens d'y voir un long cordon d'ofeille ;
Qui déja pointe , & qui feroit merveille ,
Si j'allois , un fer à la main ,
Onvrir , préparer le chemin
Afa feuille tendre & vermeille.
Ah ! oui ; j'y cours , j'y vole de ce pas:
Vous me feriez mainte & mainte promeffe; }
Vous m'offririez tous les dons du Permeffe,
Que vous ne m'arrêteriez pas..
Par fois l'hyver près de ma cheminée ,
Lorfque j'entends l'Aquilon en courroux ,
Contre mon huis bien fermé de verroux
Exercer la rage effrénée ;
Ou bien dans les bois de ( 1 ) Taloux;
Dont ma cafe eft avoifinée ,
Sur le déclin d'une journée ,
Hurler les renards & les loups 3
J'aime affez à rire avec vous.
'Alors des fleurs dont le Pinde foifonne ;
7
(1 ) Forêt à 3 ou 400 pas de mon manoir , où les
toups abondent,
MERCURE DE FRANCE.
J'aime à fentir la délicate odeur ;
Avec plaifir j'en cueille , j'en moiffonne ,
Et m'en treffer une couronne
Eft pour moi l'art le plus fatteur.
Mais le Zéphyr fouffle- t'il dans la plaine
L'impulfion de fon haleine
A bientôt fait tourner mon goûts
Les vains lauriers alors de l'Hypocrene
Ne m'intéreffent plus du tout.
Les miens , ceux pour qui je ſoupire ,
Ceux que je foigne & que j'admire ,
Sont , oferai-je vous le dire
L'artichaut , l'afperge & le chou.
Quel goût : oui , Mufe , il eft bas & fervile ,
Et même un peu fent le topinamboux ;
Mais tel qu'il eft , il m'eſt utile ,
Et ne me fait aucun jaloux.
Qu'il ne foit rien de plus grand que la gloire,
De plus brillant , de plus fublime enfin :
Muſe , je n'ai nulle peine à le croire.
Il fait beau vivre au temple de mémoire ,
Mais quand ailleurs on n'a pas faim.
Je reviens donc : mon ofeille arrangée ,
Mainte autre plante , ainfi qu'elle , engagée
Dans les liens d'un fol âpre & rebours ,
Va de fon mieux , pour être foulagée ,
Implorer , preffer mon fecours .
Enfuite viendront à la file
*
Des graines fans nombre & fans fin,
JUI N. 1757. 39
Qu'il me faudra , Jardinier incertain ,
Semer bientôt fur un terrein ftérile ,
Et les fouir foir & matin ,
Si je prétends m'épargner le chagrin
D'avoir pris un foin inutile.
Cela pofé , Mufe , vous fentez bien
Que le parti que vous avez à prendre ,
C'eft de gagner , fans plus attendre ,
Votre manoir aërien .
Non , ne cherchez point à vous en défendre :
Il faut partir ; c'eft un arrêt que rien
Ne peut mitiger ni fufpendre.
Dans quelques mois , je ne dis pas combien ,
Peut-être ici pourrez-vous redefcendre ;
Mais c'eft peut-être : ainfi ne venez point ,
Qu'auparavant de ma part fur ce point
Vous ne voyez lettre ou meffage ;
Partez donc ; bon jour , bon
voyage.
Vous hésitez . Horace & Defpréaux ,
Me dites-vous , aimoient le jardinage ;
Et cependant , des Cotins de leur âge ,
Ces deux redoutables fléaux
Dans leurs jardins , près de vous à l'ombrage ,
Ne laiffoient pas d'aimer le badinage
Et la gé de vos propos.
J'en conviens ; mais le parallele eft faux.
Entr'eux & moi la diſtance eft extrême
Tous deux avoient un Jardinier ,
Et moi je fuis le mien moi -même ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Je taille , je bêche , je ſeme ,
Et je voiture le fumier.
Tandis qu'Antoine , Claude ou Blaiſe
Attachoient l'if & le jaſmin ,
Tailloient le buis , rognoient la fraife ;
Ces deux railleurs , ne vous déplaiſe ,
Pouvoient gloſer tout à leur aife ,
Et du François & du Romain .
Mais moi , lorſque j'ai la brouette ;
La bêche , ou la ferpette en main ,
Qui s'en viendroit d'un air badin
Me dire : Eh ! Monfieur le Poëte ,'
Gà venez ,
faifons un Quatrain ,
Ou telle autre mince Sornette ,
Rifqueroit , culbuté ſoudain ,
D'aller faire la pirouette
Dans les foffés de mon jardin.
Profitez de cette menace ,
Et fans davantage furfeoir ,
Mufe , croyez- moi , dès ce foir
Prenez la route du Parnaffe :
Auffi -bien fur cette terrace
Je commence à m'appercevoir ,
Qu'on peut bêcher , malgré la glace ,
Qui brille encor fur la furface.
Muſe , adieu donc , juſqu'au revoir,
7
JUIN. 1757: 47
SUITE für M. de Fontenelle , par M.
L'Abbé Trublet.
Vorer de nouveaux détails fur M. de
Fontenelle , puifque je les ai promis , &
qu'on a goûré les premiers. ( 1 )
Je pourrois appliquer ici deux vers de
M. de F. même. Il en avoit fait
pour M.
de Valliere , qu'on loua beaucoup . Je ne
les rapporterai point ; tout le monde les
connoît
De rares talens pour la guerre ,
guerre, &c.
Sur les louanges qu'on leur donna , il
en fit d'autres dans lefquels , après avoir
dit qu'il étoit très - flatté de ces éloges ;
mais que néanmoins un fcrupule l'inquié
toit , il finiffoit par dire :
L'extrême amour qu'on a pour le Héros ,
N'agit -il point en faveur de l'Ouvrage ?
Je dois dire plus , & ce ne feroit pas
affez pour moi que de douter. Je dis donc ,
fi l'on m'a goûté ,
( 1 ) Dans le fecond volume du Mercure de .
Juillet de l'année précédente , & dans le premiest
volume d'Avril de cette année,
42 MERCURE DE FRANCE.
L'extrême amour qu'on a pour le Héros ,
Agit fans doute en faveur de l'Ouvrage.
Je commence par quelques additions à
ce que j'ai dit des Ouvrages de M. de Fontenelle
, qui ne fe trouvent point dans le
Recueil de fes OEuvres , & de ceux qu'on
lui a attribués.
I. Le premier tome de l'Hiftoire de
l'Académie des Sciences depuis 1666 juf,
qu'à 1699 , publiée feulement en 1733 ,
eft prefqu'entiérement de M. de F. Ce
font , en grande partie , des extraits des
Mémoires faits avant le renouvellement
de 1699. On lit dans l'Avertiffement qui
eft à la tête de cette Hiftoire , que M. de F.
Pavoit conduite depuis l'origine de l'Académie
jufques vers lafin de 1679, & que le refte eft
d'une autre main . Ces Extraits font dans
le goût de ceux des quarante-deux premiers
volumes de l'Hiftoire de l'Académie , depuis
le renouvellement. Ils ne font donc
pas moins précieux , & il feroit encore
plus à fouhaiter qu'on les réimprimât ſéparément
des Mémoires ( 1 ) , parce qu'ils
font moins connus . Beaucoup de gens du
monde ont l'Hiftoire de l'Académie des
(1 ) Je renvoie à ce que j'ai dit là deffus dans
le fecond volume du Mercure de Juillet , 1756 ,
Page 140.
JUIN. 1757 . 43
Sciences depuis 1699 inclufivement ; &
acherent les nouveaux volumes à mefure
qu'on les imprime . Très - peu ont été curieux
de remonter jufqu'à 1666 ; encore
moins fçavent que M. de F. ait travaillé
fur les premiers Mémoires , & fait l'hiſtoire
des premieres années de l'Académie.
Le début de cette Hiftoire eft fi beau ,
& d'ailleurs , comme je viens de le dire ,
elle eft fi peu connue , que je crois qu'on
fera bien aife de le trouver ici .
e
Lorfqu'après une longue barbarie , dit
M. de F , les Sciences & les Arts com-
» mencerent à renaître en Europe , l'Eloquence
, la Poéfié , la Peinture , l'Archi-
» tecture , fortirent les premieres des té-
» nebres , & dès le fiecle paffé elles repa-
• rurent avec éclat . Mais les fciences d'une
» méditation plus profonde , telles que les
mathématiques & la phyfique , ne revin-
» rent au monde que plus tard , du moins
» avec quelque forte de perfection &
l'agréable qui a prefque toujours l'avan-
» tage fur le folide , eut alors celui de le
» précéder.
ود
"
Ce n'eft guere que de ce fiecle- ci que
l'on peut compter le renouvellement des
» mathématiques & de la phyfique. M.
» Defcartes & d'autres grands hommes y
» ont travaillé avec tant de fuccès , que
44 MERCURE DE FRANCE.
"
» dans ce genre de littérature tout a changé
de face. On a quitté une phyfique
» ftérile , & qui depuis plufieurs fiecles en
» étoit toujours au même point ; le regne
» des mots & des termes eft paffé : on veut
» des choſes , on établit des principes que
» l'on entend , on les fuit , & delà vient
qu'on avance. L'autorité a ceffé d'avoir
> plus de poids que la raifon ; ce qui étoit
» reçu fans contradiction , parce qu'il l'é- -
toirdepuis long- temps , eft préfentement
» examiné & fouvent rejetté ; & comme
"
99
on s'eft avifé de confulter fur les chofes
" naturelles la nature elle - même , plutôt
» que les anciens , elle fe laiffe plus aifé-
» ment découvrir ; & affez fouvent preffée
30
23
par les nouvelles expériences que l'on
» fait pour la fonder , elle accorde la con-
" noiffance de quelqu'un de fes fecrets.
D'un autre côté , les mathématiques
» n'ont pas fait un progrès moins confidérable.
Celles qui font mêlées avec la
phyfique , ont avancé avec elle ; & les
mathématiques pures font aujourd'hui
plus fécondes , plus univerfelles , plus
» fublimes , & , pour ainfi dire , plus intel-
» lectuelles qu'elles n'ont jamais été : à me-
» fure que ces fciences ont acquis plus
» d'étendue , les méthodes font devenues
plus fimples & plus faciles. Enfin les
22
""
29
"
2
JUIN. 1757. 45
» mathématiques n'ont pas feulement don-
» né depuis quelques temps une infinité de
» vérités de l'efpece qui leur appartient ;
» elles ont encore produit affez générale-
» ment dans les efprits une jufteffe plus
précieufe peut- être que toutes ces vé-
و د
#
» rités. »
Sur la fin de cette efpece de Préface ,
M. de F. donne une belle idée de la modération
& de la politeſſe qui devoient régner
dans les féances Académiques.
ور
"
« Rien , dit M. de F , ne peut plus con-
» tribuer à l'avancement des fciences , que
» l'émulation entre les Sçavans ; mais ren-
» fermée dans de certaines bornes. C'eft
» pourquoi l'on convint de donner aux
" Conférences académiques une forme
bien différente des exercices publics de
philofophie , où il n'eft pas queſtion
» d'éclaircir la vérité , mais feulement de
» n'être pas réduit à fe taire. Ici l'on vou-
» lut que tout fût fimple , tranquille , fans
oftentation d'efprit ni de fcience ; que
perfonne ne fe crût engagé à avoir raifon
, & que l'on fût toujours en état de
» céder fans honte ( 1 ) , furtout qu'aucun
» fyftême ne dominât dans l'Académie à
29
"
( 1 ).Voyez dans l'Hiftoire du renouvellement
de l'Académie le vingt- fixieme article du Réglement
ordonné par le Roi,
46 MERCURE DE FRANCE.
l'exclufion des autres , & qu'on laiſsât
» toujours toutes les portes ouvertes à la
» vérité. »
On trouve quelque chofe de ce qu'on
vient de lire , mais exprimé différemment ,
dans la Préface générale de 1699 ; morceau
faire célebre , & qui feul auroit fuffi
regarder M. de F. comme un Ecrivain du
premier ordre.
pour
Qu'on me permette de revenir encore
à l'Hiftoire de l'Académie ( 1 ) , à ces Extraits
raifonnés , comme les appelle M. Séguier
( 2 ) , à ces fublimes résultats de tant
d'Ouvrages de l'Académie des Sciences ; &
pour emprunter auffi les expreffions de
M. le Duc de Nivernois ( 3 ) , à cet Ouvrage
immortel , qui faisant l'hiftoire des fciences ,
& fubftituant fouvent à leurs byeroglyphes
facrés , le langage commun , a fi bien étendu
leur empire , en leur attirant le jufte hommage
de ceux mêmes qui ne les connoiffent pas.
Dans ces Extraits des Mémoires de l'Académie
, M. de F. les éclaircit , quoiqu'en
les refferrant & en les abrégeant. C'eſt
l'effet de l'extrême netteté de fon ftyle , &
(1 ) On peut revoir ce que j'en ai dit dans le
fecond vol. du Mercure de Juillet , 1756. p. 140.
(2) Difcours de réception à l'Académie Franfoife
, à la place de M. de Fontenelle , p.7 .
(3 ) Réponſe à M. Séguier , p . 18 ,
JUIN. 1757. 47
furtout de l'ordre & de la méthode avec
lefquelles il écrivoit ; ordre & méthode
plutôt fentis que vus , parce qu'ils n'ont
rien de fcholaftique. ( 1 )
M. de F. éclaircit & approfondit la matiere
même des Mémoires , par les chofes
qu'il ajoute fouvent de fon fonds ; mais
en éclairciſſant , rectifiant & ajoutant , jamais
il ne le fait fentir ; & cela eft d'autant
plus beau pour ceux qui le connoifſoient
bien, qu'il ne laiffoit pas de defirer qu'on le
fentit. Il avoit fa petite vanité , comme un
autre ; mais c'étoit une vanité adroite &
polie , & en comparaifon de laquelle tou-
(1 ) « On a reproché à M. Parent , dit M. de F.
» dans fon Eloge , d'être obfcur dans les écrits ;
» car nous ne diffimulons rien... Cette obſcurité,
» qui tient affez naturellement au grand fçavoir
» pouvoit venir auffi de l'ardeur d'un génie vif &
» bouillant. Quelquefois à la faveur de ce pré-
» jugé établi contre lui , on fe difpenfoit un peu
» facilement de chercher à l'entendre , & je fçais
» par expérience que , fans être fort habile , on y
» parvenoit quand on vouloit s'en donner la
peine. Ici je ne puis m'empêcher de rapporter
» à fon honneur que dans une lettre écrite à fon
>> meilleur ami , deux jours avant fa mort , il me
» remercie de l'avoir , à ce qu'il difoit , éclairci.
» C'étoit convenir bien fincérement du défaut
» dont on l'accufoit , & pouffer bien loin la recon-
» noiffance pour un foin médiocre que je lui
devois. »
48 MERCURE DE FRANCE.
ses celles que je rencontre dans la fociété ,
même des gens d'efprit , me paroiffent
groffieres & révoltantes.
Ces Extraits ont été utiles aux ſciences
& aux Sçavans mêmes. Ils ont répandu le
goût des fciences , d'où il eft arrivé qu'elles
ont été cultivées par plus de perfonnes , &
ainfi mieux cultivées. Plus il y a d'hommes
qui s'adonnent à une ſcience , à un art ,
plus il s'y éleve de grands hommes. On -
doit aux Extraits de M. de F. tel Phyficien ,
tel Mathématicien qui , en les lifant , a
pris du goût pour la phyfique ou les mathématiques
, & par fon goût a été averti
de fon talent.
J'ajoute que ces Extraits ont été utiles
aux Sçavans mêmes , en leur donnant des
modeles d'ordre & de clarté . Ils fçavoient
penfer & découvrir ; ils y ont appris à
écrire & à expofer leurs découvertes. Il
n'y a plus de Parent dans l'Académie des
Sciences , & elle n'a plus befoin d'un Fontenelle.
Les oracles qu'elle rend aujourd'hui
, font en même temps & plus vrais
& plus clairs.
Enfin le goût pour les fciences étant
plus généralement répandu , les Sçavans
en ont été plus eftimés , plus confidérés ,
plus recherchés. ( 1 )
(1)Il a rempli l'intervalle , il a comblé l'abyfme
M.
JUIN. 1757 . 49
M. de F. a fait deux fortes d'Ouvrages ;
les uns où il auroit fallu du fentiment ,
les autres où il ne falloit que de la lumiere.
Il a mis d'autant plus d'efprit & de belefprit
dans les premiers , qu'il ne pouvoit
guere , je l'avoue , y mettre de fentiment ,
& qu'il falloit pourtant bien y mettre quelque
chofe , afin qu'ils euffent une forte de
mérite. Il a mis beaucoup moins de ce belefprit
dans les feconds , parce qu'il n'avoit
pas befoin d'y en mettre ; la lumiere fuffifoit
pour leur donner un grand prix.
Ainfi rien de plus parfait que les Ouvrages
de M. de F , où il ne falloit que de la
lumiere. A cet égard il eft hors de toute
comparaiſon , du moins pour la maniere
de rendre & d'arranger fes idées ou celles
des autres. C'eſt ce qui a fait dire qu'il
étoit un grand metteur en oeuvre .
On a dit, pour exprimer la reffemblance
& la différence qui fe trouvent entre le
Spectateur & le Mentor , Ouvrages qui
font en grande partie de M. Addiſſon , que
dans le premier l'efprit avoit beaucoup de
raifon , & que dans le fecond la raison
avoit beaucoup d'efprit . On pourroit appliquer
ce mot aux différens Ouvrages de M.
de F ; il en exprimeroit le caractere avec
qui féparoit les Philofophes & le vulgaire. Réponſe
de M. le Duc de Nivernois , p. 19 .
C
so MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de jufteffe. Si ce mot eft une efpece
de pointe , c'en eft une dans fon goût
& dans fa maniere , une pointe qui exprime
une idée vraie & fine.
.
« Il falloit , dit M. de Fontenelle, cité par
» M. Séguier , ( 1 ) il falloit décompoſer
» Léibnitz pour le louer ; c'eft un moyen
que , fans y penfer , le Panégyriſte préparoit
dès-lors pour le louer lui même. »
L'application eft très-heureufe & très-juſte,
en un fens. Mais dans un autre fens , on
pourroit dire auffi qu'il ne faut point décompofer
M. de F. pour le louer , parce
qu'il ne s'eft point décompofe lui - même
pour écrire ; & c'eft cet autre fens que M.
le Duc de Nivernois a eu en vue , lorsqu'il
a dit :« Chez lui le badinage le plus léger
& la philofophie la plus profonde , les
» traits de la plaifanterie la plus enjouée
» & ceux de la morale la plus intérieure ,
» les graces de l'imagination & les réful-
» tats de la réflexion , tous ces effets de
» caufes prefque contraires fe trouvent
quelquefois fondus enfemble , toujours
placés l'un près de l'autre dans les oppo
» fitions les plus heureufes , contraftées avec
une intelligence inimitable .... Il ne fe
contente pas d'être Métaphyficien avec
23
23
( 1 ) Diſcours de M, Séguier , p. 6.
JUI N.
1757.
Malebranche , Phyficien &
Géometre
» avec Newton , Législateur avec le Czar
» Pierre , homme d'Etat avec M.
d'Argenfon
; il eft tout avec tous , il est tout en
chaque occafion , il reffemble à ce métal
précieux que la fonte de tous les métaux
» avoit formé. » ( 1 )
"J
.د
DO
Un pareil Auteur , toujours bel- efprit
philofophe &
Philofophe bel- efprit , us
homme qui écrit avec autant d'élégance
& d'agrément , qu'il penfe avec folidité &
profondeur ; un pareil Auteur , dis- je , eſt
bien für d'aller à la poftérité la plus reculée.
Le ftyle eft aux penfées ce que le vernis
eft à une matiere déja belle par elle -même.
Il l'embellit encore , & la conferve. Le
fonds de cette comparaifon eft de Bacon.
Voici un trait de la modeftie de M. de
F. relatif à fon Hiftoire de
l'Académie.,
Lorfque je lui parlai d'une réimpreffion
féparément des Mémoires , il me dit , &
il me l'a répété depuis , qu'il pouvoit bien
Y avoir dans cette Hiftoire des méprifes &
des fautes qu'il faudroit faire corriger par
quelque habile homme , fi on la réimprimoit
; & il m'indiqua MM. de Mairan &
de la Condamine ; des fautes , ajouta- t'il ,
qui ne venoient que de lui -même , & non
(1 ) Réponse de M. le Duc de Nivernois , pages
17. 18.
Cij
32
MERCURE DE FRANCE..
-
des Mémoires dont il faifoit l'extrait ; des
fautes qui lui étoient perfonnelles , & c. Il
y en a en effet quelques - unes ( M. de Maupertuis
& d'autres me l'ont dit ) , & notamment
au fujet des degrés du Méridien &
de la queſtion de la figure de la terre. Je
crois même que M. de Maupertuis en a
parlé dans quelqu'un des écrits qu'il a faits
fur cette matiere , & c'eft , s'il m'en fouvient
, dans l'Examen défintéreffe , &c. ( 1 )
Au refte , dans l'exemplaire de l'Hiftoire
de l'Académie , qui a appartenu à M. de F.
& qu'il a bien voulu me donner , quelque
peu digne que je fuffe d'un pareil préfent ,
fi ce n'eft par mon attachement pour l'Auteur
, j'ai trouvé plufieurs corrections de
fa main.
Lorfqu'il m'eût donné tous les volumes
de cette Hiftoire , je me mis à la relire.
J'ai continué depuis , & je fuis toujours
plus charmé de ce que j'y entends. Je le
ferois fans doute bien davantage , fi j'entendois
tout , parce que c'eſt dans les ex-
(1 ) M. de Maupertuis n'a pas voulu qu'on
réimprimât cet Examen dans la nouvelle édition
de fes OEuvres faite à Lyon en 1756 , 4 vol. in- 8 °.
& cela par une raifon qui lui fait plus d'honneur
que tout l'efprit & tout le fçavoir qui brillent
dans cet écrit , par égard pour feu M. Caſſini qui
y étoit attaqué,
jUIN .
1757 53
traits que je ne fuis pas à la portée d'entendre
, par exemple , dans ceux de Géométrie
, que doit briller davantage fon ta
lent de mettre dans le plus bel ordre
& dans le plus grand jour les idées les
plus profondes. (1 )
Mais , pour ne parler que de fon ftyle ,
il eft infiniment agréable , indépendam
ment de la netteté & de l'élégance ; &
cet agrément confifte dans un enjouement
aimable , une gaieté douce , un badinage
philofophique , qui donne l'idée d'un efprit
élevé , pour ainfi dire , au deffus des fujets
fur lefquels il s'exerce (2 ) . S'il y a quelquefois
de la plaifanterie dans ce badinage , il
n'y a jamais d'ironie , de raillerie , de malignité
; pas un mot qui pût bleffer aucun
T
(1 ) Je vais emprunter les expreffions de M. le
Duc de Nivernois ; elles me conviennent bien
plus qu'à lui. « Je dois craindre , dit -il page 18 ,
» de profaner un fujet trop au deffus de ma portée;
» mais dans cet aveu fincere de mon incapacité , je
>> puis me permettre les expreffions de la recon-
>> noiffance , & je ne me refuferai pas le plaifir de
>> rendre graces au génie bienfaiſant qui m'à mis
» en état d'entrevoir d'auguftes mysteres qu'une
» laborieuſe initiation ne m'a pas dévoilés. >>
(2 ) Efprit facile , dit M. Séguier , qui avoit
» acquis & qui communiquoit , comme en ſe
» jouant , toutes les connoiffances ... fait pour
>> embellir la raiſon , & pour tenir d'une main
légere la chaîne des fciences & des vérités .
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
des Membres de l'Académie , quoiqu'il fe
trouvât quelquefois dans leurs Mémoires
des chofes fufceptibles d'une forte de ridicule
, ou du moins mal expofées. Sans
flatterie , fans fadeur , M. de F. infpire
toujours de l'eftime pour fa Compagnie &
ceux qui la compofent. Il les repréfente
partout comme des Sages qui cherchent
paisiblement la vérité , qui s'aident mutuellement
dans cette recherche , qui doutent
de l'avoir trouvée ; il leur donne fes
propres difpofitions , ce modefte fcepticifme
qui étoit un des principaux traits de
fon caractere .
L'agrément du ftyle de M. de F. confifte
furtout dans la métaphore , mais aiſée
modérée & jufte , jamais outrée ni forcée .
Il confifte à tranfporter les expreffions d'un
genre à l'autre , les expreffions de la converfation
aux fciences , les expreffions les
plus ordinaires & les plus familieres aux
matieres qui le font le moins ; & quelquefois
auffi les expreffions des fciences proprement
dites à la morale , à la littérature ,
aux matieres ordinaires .
En général , le ftyle de M. de F. eſt
eft très -fimple & prefque familier , même
dans fes Ouvrages fçavans , & peut -être
falloit - il qu'il fût auffi ingénieux qu'il
l'eft, pour faire paffer tant de fimplicité.
JUI N. 1757. 35
On peut voir ce que M. de F. en dit luimême
à la fin de la préface de l'Hiftoire des
Oracles ; car quoiqu'il n'y parle que du
ftyle dont il s'eft fervi dans cet Ouvrage ,
c'eft , à peu de chofe près , je le répete ,
celui de tous les autres.
II. L'éloge de Madame la Marquife de
Lambert , imprimé d'abord dans le Mercure
, & enfuite à la tête de fes oeuvres ,
eft de M. de F. Il le lui devoit ; elle
avoit fait le fien en faifant fon portrait ,
qu'on peut voir auffi parmi les autres ouvrages
de cette Dame . ( 1 ) Ce portrait n'eft
nullement flatté ; & l'on y trouve des
traits affés forts fur le défaut de fentiment
tant reproché à M. de F. même par fes
amis (2) , qui d'ailleurs convenoient tous
qu'il faifoit par raifon & par principe , ce
que d'autres font par fentiment & par
(1 ) Il y a un autre portrait de M. de F. par
Madame de Forgeville . Elle l'a communiqué à
MM. Le Beau & de Fouchy , qui en ont fait ufage
pour l'éloge de leur Confrere dans l'Académie des
Belles-Lettres & dans celle des Sciences .
(2 ) Il ne nous aime point , Madame , difoit
un jour Madame de Lambert à Madame de Tencin
; il ne nous aime point . Il n'aime pas même
ma fille de Saint- Aulaire. Il n'aime que la petite
de Beuvron. Elle avoit dit dans le portrait . Il ne
demande aux femmes que la beauté & lajeuneſſe .
Dès que vous plaifez à fes yeux , cela luifuffit,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
goût ; qu'il ne manquoit à aucun devoir ,
même à ceux de pure bienféance ; que
dans fa morale , ce mot de devoir avoit
un fens très -étendu , & enfin que fi fon
amitié n'étoit pas fort tendre ni fort vive ,
elle n'en étoit que plus égale & plus conftante.
M. de F. n'aime perfonne , difoit-on
un jour à M. de Montefquien . Il repondit ;
eh bien ! il en eft plus aimable dans la fociété.
Ily portoit tout , a dit une femme de fes
amies , excepté ce degré d'interêt qui rend
malheureux. (1)
On fçait combien M. de F. étoit lié avec
Madame deLambert.Il dînoit chez elle tous
les mardis ; & ces mardis font aujourd'hui
connus de tout le monde par les lettres de
M. de la Motte à Madame la Ducheffe du
Maine , dont ils furent l'occafion . Il eft
fouvent queſtion de M. de F. dans ces lettres
, furtout dans celle où M. de la Motte
peint les principaux convives du mardi ,
& où la louange eft fi finement déguiſée
fous l'apparence de la critique. M. de la
M. avoit écrit à Madame la Ducheffe du
Maine au nom de ce mardi. La Princeffe
répondit , & fa réponſe commence par des
exclamations. « Omardi refpectable ! dit-
(1) Voyez le Difcours de M. Séguier , p . 12 ,
JUI N.
1757.
57
"
elle ; mardi impofant ! mardi plus re
doutable pour moi que tous les autres
» jours de la femaine ! mardi qui avez fer-
» vi tant de fois aux triomphes des Fonte-
» nelle , &c. » M. de la Moite , repliqua en
fon nom , parce que Madame de Lambert
étant alors à Sceaux , le dîner du mardi
avoit manqué. Envérité , Madame
» écrit- il à la Princeffe , vos exclamations
» font trop d'honneur au mardi . Nous ne
» fommes pas fi merveilleux que le dit
» V. A. S. & je ne fçaurois vous voir dans
» l'erreur fans me croire obligé de vous
détromper. Connoiffez- donc ce mardi
» Madame , mais ne me décelez pás....
و ر
و ر
oc
M. de la Motte commence par Madame
de Lambert , préfidente du mardi , &
vient enfuite à M. de Fontenelle. Je vais citer
fon article
, parce que , & j'en ignore
la raiſon , il n'eft pas tout entier dans
l'imprimé.
C.
" A l'égard de M. de Fontenelle , vous ne
» ferez point étonnée de l'entendre traiter
»
d'extraordinaire. C'eſt un homme qui a
» mis le goût en principes , & qui , en
" conféquence , demeurera froid où les
» Athéniens étouffoient de rire , & où les
" Romains fe récrioient
d'admiration.
» Vous fçavez d'ailleurs , Madame , qu'il
» a prétendu effacer les grands maîtres
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
n
dans tous les genres ; car pourquoi ne lui
fuppoferions - nous pas les intentions les
plus mauvaiſes ? C'eft la bonne façon
» de deviner les hommes. Badinage , galanterie
, fentimens , philofophie , geométrie
même ; il a voulu briller en tout ,
. & prouver par fon exemple qu'il n'y a
» point de talens inalliables . Mais à pro-
» pos de géométrie , il faut tout vous dire,
» il vient de faire un livre fi fubtil & fi
rêvé , que s'il perd fon manufcrit de
» vue un mois feulement , il ne s'entend
plus lui - même. Pauvre tête qui ne tient
» rien ! » (1 )
03
29
Ici finit l'article dans l'imprimé : mais
le manufcrit de M. de la Motte , que j'ai
fous les yeux , ajoute ce qui fuit :
« Autre défaut infoutenable dans la fociété.
Quand M. de F. a dit fon fentiment
& fes raifons fur quelque chofe ,
on a beau le contredire ; il ne daigne
plus fe défendre . Il allegue , pour cou-
» vrir ce dédain , qu'il a une mauvaiſe
poitrine. Belle raiſon pour étrangler
"
( 1 ) Ce font les Elémens de la géométrie de l'infini.
M. de F. préfentant cet Ouvrage à feu M. le
Duc d'Orléans , fils du Régent , lui dit que c'étoit
un livre qui ne pouvoit être entendu que par
fept ou huit Géometres en Europe , & que l'Aufeur
n'étoit pas de ces huit là,
JUIN. 1757. 59
"
une difpute qui intéreffe toute une.compagnie
! " (1)
Ces dernieres lignes peignent bien
M. de F : encore une fois je ne vois point
pourquoi on les a retranchées. (2 )
(1 ) On peut voir mes Penfées fur la converfa
tion ,fecond volume de Janvier , pages 48 & 49.
J'avois déja parlé de M. de F. dans la feconde
fuite de ces Penfées , premier volume de Janvier ,
P. 54.
(2 ) Ce commerce de lettres & de vers de M.
de la Motte avec Madame la Ducheffe du Maine ,
fut imprimé en 1754 fur un manufcrit qu'on
tenoit fans doute de Madame de Staal. Elle feule
pouvoit y avoir joint tous les éclairciffemens
qu'on y trouve , & qui étoient néceffaires pour
l'intelligence d'un Ouvrage de fociété . J'ignore
qui eft l'Editeur ; mais c'est un homme d'efprit.
La Préface qu'il a mife à la tête de ce petit Recueil
eft judicieufe & bien écrite . On m'a cru cet, Editeur
, parce qu'on fçavoit que j'avois un manuf
crit de ce commerce , & l'on vient de le dire , tout
récemment encore , dans le Journal de l'Encyclopédie.
J'ai envoyé mon déſaveu à un des Journa
liftes , & il m'a promis d'en faire ufage.
On a joint enfuite ce Commerce à l'édition
complette des OEuvres de M. de la Motte ; il en
fait le tome ro , avec plufieurs autres petits mor
ceaux de proſe & de vers. J'avoue que quelquesuns
de ces morceaux n'ont été ajoutés que pour
groffir le volume , & l'égaler à peu près aux autres.
Cependant il y a toujours beaucoup d'efprit
dans les moindres chofes qui font forties de la
plume du plus ingénieux de nos Ecrivains , peut-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE
Outre le mardi , Madame de Lambert
avoit encore un mercredi où venoient quelques
autres gens de lettres ; mais moins
célebres. Un jour les Convives du mardi
n'ayant pas été de l'avis de leur Préfidente
fur quelque chofe que je ne me rappelle .
pas , elle feignit d'en être piquée ; dit
qu'elle ne fe tenoit pas pour battue ; &
qu'elle porteroit la queſtion à fon mercredi,
qui , ajoûta t'elle , valoit mieux que fon
mardi. On ne fit que fourire de cette préférence
, & perfonne n'en fut bleffé. Mais
Madame , ajouta finement M. de Mairan,
oferiez vous bien dire à votre mercredi qu'il
ne vant pas votre mardi ?
Après la mort de Madame de Lambert ,
le mardi fut chez Madame de Tencin. Pour
être , après M. de Fontenelle. Il y en a furtout infiniment
dans fes lettres à Madame la Ducheffe
du Maine. On les a néanmoins affez peu goûtées,
& je l'avois prévu. Auffi n'étois - je point d'avis
qu'on les imprimât. Les raifons de ce dégoût
font fenfibles , & il feroit fuperflu de les dire.
Cependant , je le répete , ce qui a déplu avec raifon
dans ces lettres & dans ces vers , mais qui ne
pouvoit guere n'y être pas , a trop nui à ce qui
devoit y plaire .
Il y eft encore parlé de M. de F. aux pages 14 ,
16 , 17 , 58 , 114 & 167. Je cite ce Recueil tel
qu'on le trouve dans l'édition des OEuvres de M.
de la Motte , où il eft plus complet , quoique le
paffage , autre défaut , &c. y manque auffi
JUIN. 1757.
61
jetter du ridicule fur ces affemblées , on
les a appellées des Bureaux d'Efprit. Je
m'y fuis quelquefois ennuié comme ailleurs
; mais je ne les ai point trouvées
ridicules.
III. J'ai fouvent entendu attribuer à
M. de F. une compilation intitulée : Recueil
des plus belles pieces des Poëtes François,
depuis Villon jufqu'à Benferade . Ce Recueil
fut imprimé pour la premiere fois en 1692 .
On l'attribue encore à M. de F. mais fans
le nommer , dans l'Avertiffement de la
nouvelle édition de 1752. « Le choix qui
>> regne dans cet Ouvrage , difent les Li-
» braires affociés , eft une preuve du goût
»& du difcernement de l'illuftre Auteur
qui a préſidé à la premiere édition . »
""
ود
L'Editeur d'un autre Recueil de vers
intitulé : Bibliotheque poétique , &c. 4 vol .
1745 , avoit nommé expreffément M. de
F. Plufieurs de nos fameux Ecrivains ,
dit-il , ont bien voulu facrifier une par-.
» tie de leur temps à cette forte de travail ,
plus facile en apparence qu'il ne l'eft en
effet . Je n'aurois eu garde de l'entreprendre
, furtout après M. de F, 6 lui-
»même n'eût en quelque forte favorifé
» mon entreprife, ayant fini fon Recueil à
Benferade , &c. »
39
"
">
D'autres ont attribué ce Recueil à Mada
62 MERCURE DE FRANCE.
me d'Annoy; & quoiqu'il foit évident qu'il
ne peut être d'une femme , c'eft fous ce
nom qu'il s'eft ordinairement débité , &
qu'on le trouve dans pluſieurs Catalogues
de Bibliotheque ; mais on le trouve en
d'autres fous celui de M. de F. Cependant
il m'a dit qu'il n'étoit pas de lui . A la vérité
, il n'y a que deux ou trois ans que je
me fuis avifé de lui en parler ; & fa mémoire
étoit déja fi affoiblie , quoique fon
efprit fût encore très - fain , & même l'ait
été jufqu'à fa mort , qu'il avoit oublié juſqu'au
titre de plufieurs de fes Ouvrages.
Je ne conclus donc rien de fon défaveu .
On trouve à la tête du Recueil une Préface
qui eft tout-à-fait dans la maniere de M.
de F , quoique le ftyle en foit très- fimple.
Le deffein & les vues du Compilateur y
font exposés avec beaucoup de jufteffe &
de précifion , & ces vues font fines & philofophiques.
Les petites vies de chaque Poëte placées
avant leur article , font peut- être plus fimples
encore que la Préface. Cependant on
ne laiffe pas d'y reconnoître à plufieurs
traits l'Auteur des Eloges des Académiciens.
Voici , par exemple , comme il peint
Marot :
On dit que ce Poëte avoit la mine
» ſérieuſe & l'air grave ; qu'il avoit plus
JUIN. 1757.
"
99
"
la phyfionomie d'un Philofophe qui enfeignoit
la morale , que celle d'un Poëte
divertiffant cependant il n'y eut jamais
d'efprit plus ingénieufement badin que
le fien . Son ftyle eft net , facile , enjoué
» & fort naïf. Il a même cet avantage
d'avoir été imité dans la fuite par tous
» ceux qui ont voulu être plaifans , & d'a-
» voir été pourtant toujours inimitable . »
On voit par ce portrait de Marot , que
M. de F. fentoit & louoit volontiers en
autrui ce qui lui manquoit à lui - même ;
car s'il eft naturel , il n'eft pas naïf. Perfonne
encore n'eftimoit plus que lui le naïf
la Fontaine , & n'étoit plus frappé de ce
mêlange de naïveté & de fineffe qui fait
fon caractere. Il eft vrai qu'il difoit quelquefois
que la premiere de ces qualités
fans la feconde , n'eût pas été d'un grand
prix . Mais leur union , au point qu'elle fe
trouve dans la Fontaine , lui paroiffoit un
prodige.
Mais pour revenir au Recueil des plus
belles Pieces des Poëtes François , & c. je le
crois fans peine de M. de F. On doit fçavoir
gré à un homme , auffi célebre qu'il
l'étoit déja en 1692 , de n'avoir point dédaigné
un pareil travail , & même l'en
eftimer davantage à plufieurs égards . Ce
choix , pour être bienfait , demandoit
64 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de goût . Il étoit utile à l'hiſtoire
Littéraire , en particulier à celle de la poéfie
Françoife , & par conféquent à une partie
confidérable de l'histoire de l'efprit humain.
Cependant l'Auteur n'en pouvoit
efpérer de gloire.
Au refte , M. de F. ne dédaignoit rien ,
& penfoit qu'il n'y avoit rien à dédaigner
dans l'empire des Lettres. Il y a ,
difoit- il ,
des objets plus importans les uns que les
autres ; mais il n'y en a point d'abfolument
méprifables. Tout ce qui eft bon en fon
genre , a fon prix , parce qu'il ne fe fait
point fans une mefure & une forte d'efprit
, toujours plus rares qu'on ne penſe.
Il faudroit donc l'accueillir & le payer par
une eftime proportionnée.
« Non , dit-on quelquefois , il ne fau-
» droit payer que de mépris tout emploi
»frivole de l'efprit , & l'efprit feroit mieux
employé.
22
"
» Vous vous trompez , répondoit M.
» de F , lorfqu'on n'emploie fon efprit
qu'au frivole , c'eft qu'on n'en a pas pour
»autre chofe. Cela eft vrai furtout de
>> ceux qui y excellent le plas , & qu'on a
plus de regret d'y voir uniquement livrés.
» Laiffez - les donc faire , ppoouurrvvuu néan-
» moins que ce frivole ne foit qu'inutile
» & non dangereux. »
33
JUIN. 1757. 65
M. de F. qui avoit lu tous nos anciens
Poëtes , en avoit retenu les traits les plus
ingénieux ou les plus finguliers , & les citoit
volontiers. Il fçavoit auffi beaucoup
de petites pieces fugitives non imprimées ,
& il auroit pu en donner un Recueil
agréable . Tout ce qui avoit un certain fel
& quelque chofe d'original , le frappoit
vivement , & s'étoit gravé dans fa mémoire.
(1 ) Quelquefois ce n'étoit qu'une
plaifanterie , même qu'un jeu de mots , &
ce qu'on appelle une pointe . Il y a des
gens qui les mépriſent toutes , & n'en peuvent
fouffrir aucune. M. de F. en reconnoiffoit
de bonnes & de mauvaifes. J'avoue
même qu'il n'y étoit pas fort difficile , &
qu'il avoit peut-être plus de fineffe dans
le goût que de délicateffe , du moins de
cette forte de délicateffe dont , felon lui ,
on fe pique trop dans un certain monde ,
& qui empêche de fentir des choſes trèsingénieufes
. Mais le plaifir que ces plai-
( 1 ) Parlant un jour d'un Ecrivain célebre qui
ne lui a furvécu que de deux jours , célebre furtout
par le caractere d'originalité que portent fes
Ouvrages , & le louant de cette originalité , quelqu'un
lui dit : Mais il eft fou. Je le fçais bien ,
répondit M. de F , & j'en fuis fâché ; car c'est
grand dommage. Mais je l'aime encore mieux original
& un peufou , que s'il étoit fage fans être
original.
66 MERCURE DE FRANCE.
fanteries faifoient à M. de F. venoit en
grande partie de fa gaieté ; & quand il
avoit dit : Cela eft plaiſant , il ajoutoit volontiers
: Cela eft bon.
IV. On a dit & imprimé , & récemment
encore ( 1 ) , que M. de F. étoit de la ſociété
formée le Journal des Sçavans
pour
en 1702 , par M. l'Abbé Bignon , & on en
a conclu qu'il avoit travaillé à ce Journal.
Il eft vrai qu'il étoit de cette fociété , compofée
de ce qu'il y avoit alors de plus célebre
dans les lettres & dans les fciences ;
mais il m'a dit plus d'une fois qu'il n'y
avoit point travaillé , fi ce n'eft peut-être
par extraordinaire , & à quelques extraits
particuliers. En effet , il ne reftoit pas affez
de loifir au Secretaire de l'Académie des
Sciences pour être encore Journaliſte.
Cependant il eût été bien propre à ce
genre de travail . Il réuniffoit dans le plus
haut degré toutes les qualités qu'il exige ,
qualités du caractere & du coeur auffi bien
que de l'efprit. (2 ) Son Hiſtoire de l'Académie
en eft la preuve ; car c'eft une espece
de Journal .
( 1 ) Préface de la Collection Académique , &c.
imprimée à Dijon. Avis pour le Journal des Sçavans
, 1756 .
(2 ) Toujours doux & conciliateur , lors même
qu'il n'étoit pas impartial . Réponſe de M. le Duc
de Nivernois , p . 25.
JUIN. 1757 : 67
V. J'ai indiqué ( 1 ) une traduction d'une
Piece du P. Commire , par M. de F ,
fur ce que le grand Condé ne vivoit que
de lait. Il a encore traduit une Ode de ce
Jéfuite fur le rétabliſſement de la ſanté du
Roi en 1687. Cette traduction eft trèslibre
, même quant à l'arrangement des
idées , chofe fur laquelle on ne le contentoit
pas aifément , & qu'il exigeoit même
dans les vers. M. de F. n'a donc pas toujours
fuivi celui du Pere C. On fent encore
que le Traducteur a voulu enchérir
fur fon original : pour cela , il lui a donné
fa maniere , & quelque chofe de plus piquant.
Par exemple , le Latin porte :
! .. Nimis ah ! nimis ,
Forti quanquam anime diffimulans tulit ,
Savus torfit eum dolor :
Dum ferrum medici parcere nefcium
Crudelefque piè manus
Fallacis latebras excuterent mali.
Cela eft fimple , poétique , & , comme
on dit , fait tableau . Voici le François :
Qu'il fouffrit de vives atteintes ,
Lorfque d'officieuſes mains
Lui prêtoient à regret des fecours inhumains
Il tenoit fes douleurs captives & contraintes
(1) Premier volume d'Avril , p . 76,
68 MERGURE DE FRANCE
Il leur refufoit fiérement
D'un foupir ou d'un cri le vain ſoulagement ;
On n'a connu fes maux que par nos plaintese
Cela eft moins poétique , mais plus ingénieux
& plus penfé , peut- être même
plus tendre & plus touchant. Il ne faut
pas manquer les occafions de donner cette
derniere louange à M. de F ; car j'avoue
qu'elles font rares.
M. de F. pouffe la liberté jufqu'à ajouter
des penfées à celles de fon Auteur. Le
Pere C. avoit dit feulement :
Ut pro Rege vicarium
Mortis quifque furori obtulimus caput
Tout laconique qu'eft ordinairement
M. de F ( 1 ) , il paraphrafe ce texte pour
mieux amener une très- belle penfée qu'il y
ajoute :
Si prodiguant fa vie , on en fauvoit une autre ,
Nous n'euffions pas craint pour la vôtre :
Grand Roi ! nous étions prêts de renoncer au jour!
Mais Dieu vous rend à nous , content de recon
noître
(1 ) Madame de Forgeville m'a dit que lorsque
dans les dernieres années de la vie de M. de F.
elle lui relifoit fes Ouvrages , il l'interrompoit
quelquefois en lui difant : Cela eft trop long.
JUIN. 1757 . 69
Que par l'excès de notre amour ,
Nous fommes dignes d'un tel Maître.
Le Pere C. parcourant enfuite les exploits
de Louis XIV , parle du bombardement
d'Alger & de Tripoli , & dit :
Prado luget adhuc Nomas
Exuftum pluviis Algerium ignibus.
Nec fyrtis Tripolim ſua
Francis fulminibus praftitit inviam.
Currunt divitis India
Pinus merce graves , per freta barbaris
Circumfeffa triremibus ,
Secura,
M. de F. traduit noblement ce morceau,
& le termine ingénieuſement . Currunt...
Pinus ... Secura... eft rendu par ce vers
heureux :
On n'a plus fur la mer que la mer feule à craindre.
Pour mieux fentir le mérite , la difficulté
, & par- là tout le prix de la traduction
de M. de F , il faudroit la comparer
avec celles que deux Confreres de l'Auteur
firent auffi de la même Piece. L'un étoit le
Pere Buffier , connu depuis par plufieurs
Ouvrages très - eftimables. Quelque Lecteur
malin ajoutera peut- être qu'il faut.
encore ne la point comparer avec l'origi70
MERCURE DE FRANCE.
nal. Mais ce prétendu bon mot manqueroit
également , fi je puis m'exprimer ainfi,
de juſtice & de jufteffe . Une bonne traduction
perd & gagne à la fois à être comparée
avec l'original . Elle y perd, parce que
fon infériorité , & il y en a toujours , fi
l'original eft excellent , en eft plus fentie
elle y gagne , parce que l'impoffibilité de
l'égalité , & le mérite d'en avoir pourtant
approché , en font mieux fentis auffi.
A peu près dans le même temps , M. de
F. traduifit encore des vers d'un autre Jéfuite
, le Pere le Jay. Ce font des infcriptions
& des devifes avec leur explication ,
fur la révocation de l'Edit de Nantes.
Elles furent faites , dit l'Auteur , pour être
placées dans la falle du College de Louis
le Grand , où le Pere Quartier prononça
un Panégyrique du Roi fur la deftruction
de l'héréfie. J'avoue que ces traductions
font foibles ; l'original l'étoit , & d'ailleurs
le fujet ne devoit pas plaire à M. de F ,
double raiſon pour que le coeur ne fût pas
à l'ouvrage. Lui parlant un jour de ces
traductions , & lui difant naturellement
qu'elles n'étoient pas trop bonnes , il me
répondit Elles ne méritoient pas d'être
meilleures : n'en parlons plus ; j'en ai honte
aujourd'hui.
M. de F. avoit fait fes études chez les
JUIN.. 1757. 71
Jéfuites , & il les a toujours aimés. Il
avoit été très- lié à Rouen , pendant fa jeuneffe
, avec le Pere de Tournemine , devenu
depuis très - célebre , furtout par le Journal
de Trévoux dont il fut le fondateur. Avec
beaucoup d'efprit & de connoiffances , ils
ne fe reflembloient pourtant en rien , &
moins encore dans le caractere que dans
tout le refte ; ils ne s'en convenoient peutêtre
que mieux. M. de Fontenelle m'a fouvent
parlé des entretiens qu'ils avoient
enfemble , & de la vivacité que le Jéfuite
y mettoit. Ces entretiens rouloient fur
les matieres les plus importantes & les plus
délicates , fur la plus haute métaphyfique,
M. de F. faifoit les objections , & fourniffoit
quelquefois des réponfes que le Pere
de Tournemine , aidé de tout fon zele ,
n'avoit pu trouver. Je lui en fournis une
entr'autre , me difoit un jour M. de F ,
le fit fauter de joie. ( 1 )
qui
(1) C'eſt une réponse à un argument affez fpécieux
, mais que M. de F. regardoit néanmoins
comme un fophifme , pour attribuer à un hazard
aveugle des êtres qui , par la régularité de leur
conftruction , portent l'empreinte d'une intelligence
créatrice. Cette réponſe eft fondée fur un
principe que M. de F. a depuis expofé dans fa
Théorie des Tourbillons , p. 6, &fuiv.
Dans le Journal de Trévoux du mois d'Août
1797 , on trouve les extraits de l'Hiftoire deg
72 MERCURE DE FRANCE.
Un des meilleurs éloges qui aient été
faits de M. de F. eft celui qu'on lit dans le
Oracles, par M. Wandale; de la même Hiftoire ,
par M. de F , & de la Réponse à ces deux Ouvrages
par le Pere Baltus , Jéfuite. Le Journaliſte ( le
P. de Tournemine ) ménage extrêmement M. de
F. Il dit : « Que l'illuftre Académicien , encore
» jeune , ne put réſiſter à la tentation de fe diftin-
»guer par un paradoxe , qui ne lui parut point
» intéreffer la Religion. Il protefta dans ce temps,
» ajoute-t'il , à un de nous ( le P. de Tournemine
» même ) à qui depuis peu il a encore renouvellé
» la même proteftation , qu'il n'auroit jamais tra-
» vaillé fur cette matiere , s'il n'avoit été con-
» vaincu qu'il étoit fort indifférent pour la vérité
» du Chriftianifme , que ce prétendu miracle de
» l'idolâtrie fût l'ouvrage des démons , ou une
» fuite d'impoſtures. »
Dans l'extrait du livre du P. Baltus , le Journalifte
ne nomme M. de F , que lorfque le Critique
combat ceux de fes argumens qui n'ont rien de
dangereux pour la Religion. Mais quand ils lui
paroiffent trop hardis , il ne défigne M. de F. que
par ces mots : un des Adverfaires du Pere Baltus.
En voici un exemple bien marqué : « Donnez-moi,
» avoit dit un des Adverfaires du P. Baltus , pour
éluder l'argument tiré de la créance univerfelle ,
donnez-moi une demi - douzaine de personnes à
quije puiffe perfuader que ce n'est pas le foleil
» qui fait le jour , je ne désespérerai pas que des
Nations entieres n'embrassent cette opinion. Il
faudroit , dit le Défenfeur des Peres cité par le
Journaliſte , il faudroit que ces fix perfonnes
fuffent en même temps infiniment ftupides &
infiniment habiles ; infiniment ftupides , pour
Journal
JUI N. 1757. 73
Journal de Trévoux , ( nouvelles Littéraires
du premier volume d'Avril ) à l'occafion
de l'Elégie Latine de M. l'Abbé Saas ,
fur la mort de fon Compatriote , & de fon
Confrere dans l'Académie de Rouen. Entre
les différens traits de cet éloge qui caractérifent
le mieux M. de F , je ne puis m'empêcher
de citer celui - ci : M. de Fontenelle
a en peu d'ennemis , dit le Journaliſte ( le
Pere Berthier ) , & ne s'en eft jamais fait
aucun .
On fçait que le grand Corneille , oncle
de M. de F , avoit fait auffi fes études chez
les Jéfuites , & qu'il les aimoit beaucoup.
C'eſt une des différences qu'on a remarquées
entre lui & Racine , éleve de Port-
Royal.
» donner dans une erreur fi groffiere ; infiniment
» habiles pour la perfuader à des Nations entieres.
» Quelqu'un, à ce que notre Auteur ( le P. Baltus)
rapporte , a foupçonné du venin caché dans
» cette propofition : Il n'y manque , a- t'on dit ,
» qu'une demi - douzaine de plus pour la rendre
» impie, On a tort ; ( c'est toujours le P. de T. qui
» parle. ) L'Auteur de la propofition , homme au
» deffus de pareils foupçons , parle d'une opinion
» fpéculative qui n'intéreffe en rien la cupidité ,
» & dont l'expérience ne puiffe juger. »
Il falloit que le Pere de Tournemine aimât bien
M. de Fontenelle pour le défendre ainfi , & contre
un Confrere.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
VI. Le Dictionnaire des Arts & des
Sciences de Thomas Corneille , parut pour
la premiere fois en 1694 , en même temps
celui de l'Académie Françoife , dont
que
il étoit comme le fupplément , & pour la
feconde fois en 1731. M. de F. à qui la
mémoire de fon oncle étoit très- chere ,
averti dès 1718 , qu'on fongeoit à réimprimer
cet Ouvrage , le revit , le corrigea,
& l'augmenta confidérablement , furtout
pour les articles de mathématique &
de phyfique , & remit fon travail aux Libraires
en 1720. Comme je doutois un
peu de la chofe , car j'avoue que M. de F.
ne m'en a jamais parlé , j'ai cru qu'elle
valoit bien la peine que je m'en affuraffe
afin de pouvoir en affurer le Public . J'en
ai donc vu la preuve par écrit , & de la
main de M. de F. entre celles de M. Coignard.
C'eft une reconnoiffance de la fomme
de 600 liv. qui lui fut donnée pour
fon travail , par les Libraires affociés.
On me dira peut- être que ce n'eft là
qu'une minutie , qui ne méritoit pas le dé
tail dans lequel je viens d'entrer. Mais par
toutes les queftions qui m'ont été faites depuis
la mort de M. de F. j'ai vu avec plaifir
qu'on avoit la curiofité la plus vive fur tout
ce qui le regarde , principalement fur fes
Ouvrages , & fur ceux auxquels il peut
JUIN. 1757. 75
avoir eu part. Je crois donc pouvoir fuppofer
que les minuties même font intéreffantes
, lorfqu'il s'agit d'un homme tel que
M. de F. & l'on a bien vu par ce que j'ai
donné jufqu'ici , que je le fuppofois.
Voilà mon excufe , fi j'en ai befoin pour
les petites chofes que j'ai mifes dans mes
notes fur l'Article de M. de F. par M. de
Voltaire , dans le morceau qui fuit ces notes
, & enfin dans celui-ci. Je déclare
même que fi je continue ces obfervations
fur la perfonne & les Ouvrages de mon
illuftre ami ( & c'eft mon intention ) , on
y trouvera encore de ces petites chofes. Si
quelques perfonnes les ont blâmées , d'autres
les ont approuvées & goûtées ; & ,
pour me fervir de l'expreffion d'un autre
illuftre ami , ( 1 ) docilité pour docilité , j'ai
déféré aux approbateurs.
J'ai dit que la Mémoire de Thomas Corneille
étoit très chere à M. de F. tout fe réuniffoit
pour cela ; la liaifon du fang , la
reconnoiffance , & du moins à plufieurs
égards , la conformité dans le caractere.
M. Corneille , dit M. de Callieres , en repondant
à M. de la Motte qui lui fuccéda
dans l'Académie Françoife , M. Corneille
joignit à un génie fecond laborieux des
(1 ) M. de la Morte , Préface d'Inès de Caftro.
2
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE.
moursfimples , douces , fociables , une probité
, une modeftie , &c.
Il étoit encore de l'Académie des Belles-
Lettres . M. de Boze qui fit fon éloge en
Avril 1710 , le peignit des mêmes couleurs
que l'avoit peint M. de Caillieres , &
plus reffemblant encore à M. de F. « Il
» étoit , dit M. de Boze , d'une converfa-
» tion aifée ; fes expreffions vives & naturelles
la rendoient legere fur quelque fu-
» jet qu'elle roulât . Il avoit confervé une
politeffe furprenante jufques dans ces
» derniers temps , où l'âge fembloit de-
» voir l'affranchir de beaucoup d'attentions.
»
"
Voilà une reffemblance frappante . Mais,
continue M. de Boze , à cette politeffe ,
M. Corneille joignoit un coeur tendre, qui
fe livroit aifément à ceux qu'il fentoit
» être du même caractere. »
Ceci , il faut en convenir , ne reffemble
plus. M. de F. n'avoit point le coeur tendre
; il ne fe livroit point aisément ; & ,
comme l'a fi bien dit Madame de Forgeville
, dans le portrait qu'elle a fait de lui ,
il étoit plus facile à conferver qu'à acquérir.
On ne trouve pas un mot fur M. de F.
dans cet éloge de T. C. par M. de B. & ce
filence enfi beau fujet , du moins dans une
JUIN. 1757. 77
occafion fi naturelle de parler , ( 1 ) ne laiſpas
d'être remarquable . fe
M.de la Motte n'avoit eu garde d'en ufer
de même , lorfque quelques mois auparavant
, il avoit été reçu à l'Académie Françoiſe
à la place de T.Corneille . Il ne dit qu'un
mot fur M. de F, mais un mot qui difoit tout.
Après avoir parlé du grand Corneille , « c'eſt
» au frere , ajouta- t'il , c'eft au Rival de ce
» grand homme que je fuccede aujourd'hui .
» Je ne défefpere pas , Meffieurs , de recueillir
quelques- uns de fes talens , foutenu
par vos leçons, & animé par l'exem-
» ple de fon digne neveu, dont je ferois ten-
» té de mêler ici l'éloge , s'il pouvoit être
» court , & fi je ne devois toute mon at-
>> tention à mon prédéceffeur. » (1)
ود
Je trouve encore une preuve de la reffemblance
du neveu avec l'oncle dans ce
que dit M. de la Motte , lorfqu'après avoir
parlé des ouvrages de T. Corneille , il ajou - ¹
te : Vous ne me pardonneriez pas ,
» Meffieurs , de n'envifager mon prédé
ceffeur que par fes talens , je dois le regarder
par fes vertus , l'objet indifpen-
" fable de mon émulation . »
"
>>
Sage , modefte , attentif au mérite
» des autres , & charmé de leurs fuccès ;
ingénieux à excufer les défauts de fes
( 1) `Alluſion à un vers de Malherbe.
20
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
» concurrens , comme à relever leurs
» beautés ; cherchant de bonne foi des
» confeils fur fes propres ouvrages ; & fur
» les ouvrages des autres , donnant lui-
» même des avis. finceres , fans craindre
» d'en donner de trop utiles , &c. »
ود
39
Voilà bien encore M. de F. & pour ne
parler que du dernier trait de ce charmant
tableau , des avis finceres que donnoit T.
Corneille , on a dir que M. de F. louoit
tous les ouvrages , bons & mauvais. Qui
peut-être , après l'impreffion ; mais avant ,
perfonne ne parloit avec plus de fincérité
que lui aux Auteurs qui le confultoient ,
en euffent- ils voulu moins . Auffi faifoit-il
bien des mécontens qui ne s'en vantoient
pas ( 1 ) . De fon côté, il leur promettoit le
fecret, & le gardoit ; & foit qu'on eût profité
ou non de fes avis , même de celui de
fupprimer l'ouvrage, il n'avoit plus que
des
louanges à lui donner , lorfqu'il étoit imprimé
, s'il ne pouvoit fe difpenfer d'en
parler ; & il les donnoit , non feulement
en public , mais encore en particulier , &
tête à tête avec les Auteurs mêmes. C'é
toit comme un confeffeur qui fe retrou
vant avec fon pénitent hors de la confeffion
, paroît avoir oublié tout , & même
4
( 1 ) Je n'ai pas loué , difoit- il quelquefois , tous
ceux qui fe louent de moi .
JUI N. 1757. 79
qu'il l'ait confeffé. M. de F. difoit fur cela
affez plaifamment qu'il étoit grand ennemi
des manufcrits , &grand ami des livres.
Mais , pour revenir aux fentimens de
M. de F. pour T. Corneille , je l'aimois tout
a fait , m'a- t'il fouvent dit , & de ce ton
vrai qu'on lui a connu . C'étoit chez lui
qu'il logeoit , quand il venoit de Rouen
à Paris , avant que de s'y être fixé ; ce fut
chez lui qu'il demeura d'abord , lorſqu'il
s'y fixa. Il avoit peu vécu avec le grand
Corneille , qui mourut en 1684 , & qui
alors n'étoit plus le grand Corneille. La derniere
année de fa vie , dit M. de F , ( 1)
fon efprit fe reffentit beaucoup d'avoir tant
produit &fi long- temps.
M. de F. m'a conté que , parlant un jour
à Madame de Marfilly, fille de T. Corneille ,
de cet affoibliſſement de l'efprit de leur
oncle commun , & s'étant fervi du mot
de radoter , elle avoit trouvé fort mauvais
un pareil terme à l'égard d'un pareil oncle
& s'en étoit fâchée très férieufement.
M. de F. trouva plaifante la colere de fa
coufine , & lui en fçut pourtant gré.
-
Le grand Corneille avoit été , comme
M. de F. Doyen de l'Académie Françoiſe
mais beaucoup moins long- temps,
(1 ) Vie de Corneille , p. 120 du tome 3 des
OEuvres de M. F. édition de 1742.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Thomas Corneille repondit au difcours de
fon neveu , lorfqu'il fut reçu à fon tour
dans cette compagnie, le 5 Mai 1691. Il dit
au nouvel Académicien que ce qu'il lui étoit
bui fermant la bouche fur tout ce qui feroit trop
à fon avantage , il ne devoit attendre qu'un
épanchement de coeur fur le bonheur qui lui
arrivoit ; desfentimens & non des louanges.
M'abandonnerai - je , ajouta t'il , à ce
66
que ces fentimens m'infpirent ? La proximité
du fang , la tendre amitié que j'ai
pour vous , la fupériorité que me don-
» ne l'âge , tout femble me le permettre ,
» & vous le devez fouffrir ; j'irai jufques à
» vous donner des confeils. Au lieu de
"vous dire que celui qui a fi bien fait par-
» ler les morts , n'étoit pas indigne d'en-
» trer en commerce avec d'illuftres vivans;
au lieu de vous applaudir fur cet agréa
» ble arrangement des différens mondes
dont vous nous avez offert le fpectacle
» fur cet art fi difficile , & qu'il me pa-
" roît que le public trouve en vous ſi naturel
, de donner de l'agrément aux matieres
les plus féches , je vous dirai ,
que quelque gloire que vous ayent acquis
dès vos plus jeunes années les ta-
» lens qui vous diftinguent , vous ne devez
les regarder que comme d'heureuſes
difpofitions &c. »
ود
JUI N. 175719514_813
L'oncle finit par dire au neveu , « PA-
» cadémie penſe avec plaifir que vous lui
» ferez utile ; je lui ai répondu de votre
- » zele. » ‹
38
37
Dans la même féance , l'Abbé de Lavan
prononça un difcours , dans lequel il loua
beaucoup M. de F. & fes Ouvrages. « La
poftérité , dit-il , y verra cet agrément
qu'on trouve dans fa converfation &
» dans ce qu'il écrit , quelque épineufe
qu'en foit la matiere ; de forte qu'on
» pourra juſtement dire de lui , ce que'
"rapporte Ciceron que difoit Craffus ,
» d'un des plus heureux génies de fon
temps , de Cefar , ( 1 ) qu'il fçavoit don-
» ner aux chofes les plus tragiques tout l'agrément
que le genre comique peut four-
" nir ; répandre de la douceur fur les fujets
les plus triftes , & mettre de l'en-
»,jouement dans les chofes les plus rele-
» vées , fans leur faire rien perdre de leur
poids , & de leur force. »
23
و ر
23
Voilà bien des citations , & de morceaux
la plupart médiocres . Je ne fçais donc
fron aura pris autant de plaifir à les lire ,
que j'en ai eu à les tranfcrire. Mais enfin
il y eft queftion de M. de F. on y voit ce.
qu'on penfoit de lui il y a près de 70 ans ;
(1 ) Ce n'étoit pas le grand Céfar ; mais Céfar ,
frere de Catulus le pere, 980 LT ()
DY
82 MERCURE DE FRANCE.
& encore une fois , ce font des indícations
pour ceux qui voudroient écrire fa
vie. J'avois dit que je n'y fongeois point.
Les invitations qu'on m'a faites , m'ont
touché ; & peut- être au zele qui m'anime ,
joindrai-je enfin un peu de courage. Mais
c'eſt ce zele même qui m'intimide. Il eſt à
regretter , je le répete , que M. de F.
n'ait pas fait fes mémoires : ce travail facile
eût agréablement rempli le loifir de fa
vieilleffe , depuis 1740 qu'il ceffa d'être
Secretaire de l'Académie des Sciences ; car
j'avoue que , du moins dans les derniers
temps , il parloit volontiers de lui même ,
& fe plaifoit à raconter plufieurs traits de
fa vie , furtout ceux qui avoient quelque
chofe de plaifant . Il parloit volontiers encore
des perfonnes qu'il avoit connues ; &
auffi recherché , auffi répandu qu'il l'avoit
été pendant le cours d'une fi longue vie ,
admis dans la familiarité ( 1 ) d'un Prince
célebre par fon efprit & par fes connoiffances,
avant que de le devenir par les merveilles
, ou , pour mieux dire peut être , par le
merveilleux de la Régence , M. de F. avoit
connu ce qu'il y avoit de plus diftingué dans
les différens ordres de l'état , dans le monde
& dans les lettres, en hommes & en femmes.
( 1) Difcours de M. Séguier , p. 335
JUIN. 1757. 83
Je ne dirai donc point que c'eft par modeltie
, à prendre ce mot dans le fens qu'on y
attache d'ordinaire, & parce qu'il ne croyoit
pas que fa vie méritât d'être écrite , qu'il a
refufé de l'écrire ; elle le méritoit , & il
ne pouvoit l'ignorer. C'eft plutôt par
amour - propre , mais un amour - propre
auffi honnête qu'éclairé. Il fentoit mieux
que perfonne l'extrême difficulté de parler
de foi fans montrer de la vanité , du
moins fans faire dire qu'on en montre ,
& par conféquent fans fe donner du ridicule.
Or M. de F. le craignoit , autant qu'il
eft raisonnable à un Philofophe de le craindre
il craignoit le ridicule fondé ; il
n'eût pas voulu rien faire qui eût pu lui
en donner , même après fa mort ; & il
avouoit cette foibleffe fur la bonne ou
mauvaiſe réputation qu'on laiffe après foi ,
fi pourtant c'est une foibleffe ; car il ne le
croyoit pas.
Je dirai , à l'occafion des Mémoires que
je voudrois que M. de F. nous eût laiflés ,
qu'il fut très furpris quand il vit paroître
ceux de Madame de Staat « J'en fuis fâché
» pour elle , me dit-il ; je ne la foursonnois
pas de cette petiteffe. Cela eft écrir
» avec une élégance agréable , ajouta t'il;
» mais cela ne valoit guere la peine d'être
» écrit . Je lui répondis que toutes les
D vj
82 MERCURE D
& encore une fois , c
tions pour ceux qui vo
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Les invitations qu'on i
touché ; & peut- être au :
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, &prendrece mot
atache d'ordance. Apanema secr
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refulé de l'écture; este !!
ne pouvoir lignorer. Cet
amour-prope, mais an 2AKIauffihonnierequ'ecare
queperfonneLemence coffee 2 TONE
de foi fans montrer de la vanité,
moins fans fairedire qu'on en
&parconféquent fans le donner !
cule. Or M. de F. lecraignon ,
eft raisonnable à unPhilofoph
dre : il craignoit le ridic
n'eûtpas voulurien fair
en donner ,même ap
avouoit cetre forble
mauvalle répuratio
fi pourtant c'eft
CROYOK DIS
Je dir ,
je voudro
qu'il fur
$4 MERCURE DE FRANCE.
femmes étoient de fon avis , mais que
tous les hommes n'en étoient pas , ni moi
en particulier. Les femmes ont raison , repliqua-
t'il ; il eft vrai que ce n'est peut-être
pas par raifon. Je difputai un peu ; je lui
dis quelque chofe de ce que j'ai écrit depuis
fur ces Mémoires ( 1 ) , & nous nous
Japprochâmes bientôt , felon notre coutume.
Il étoit rare , je l'avoue , que je penfaffe
autrement que lui ; rare encore , j'ofe
l'ajouter , qu'il penfât autrement que moi ,
& j'ai eu fouvent la fatisfaction de l'éprou
ver. Devenu très-fourd dans fes dernieres
années , il laiffoit ceux qui venoient le
voir, & j'y allois fouvent , s'entretenir enfemble
, fe contentant de leur demander
par intervalles le fujet de la converſation
& , comme il difoit , le titre du chapitre.
S'il s'élevoit quelque difpute , & qu'on ne
fût pas de mon avis , j'en appellois avec
confiance à M. de F , & ordinairement il
jugeoit en ma faveur , même contre une
jolie femme.
La fuite pour un autre Mercure.
(1 ) Lettre à l'Auteur du Mercure fur les Mémoires
de Madame de Staal , ſecond volume de
Décembre 1755.
>
JUIN. 1757. 55
VERS
A Madame de Forgeville fur la mort de
VOUS
M. de Fontenelle.
ous perdez un Ami folide ;
Et nous perdons l'Oracle de nos jours
Il guida les traits des amours ,
Et de Minerve il conduifit l'Egide.
De l'amitié fon coeur chérit l'heureux lien ;
Une douce philofophie
De roſes parfema fa vie.
L'éloge des vertus eft le fuprême bien ,
Un Sage n'en connoît point d'autres :
Tout l'univers a fait le fien ,
Ses fentimens ont fait le vôtre.
AUTRES pour mettre au deſſous du Bufte de
M. de Fontenelle.
Amant de la philofophie ,
Il fuivit fans fafte fes pas ,
Portant l'équerre & le compas
Sur les démarches de la vic.
Facile & plein d'aménité ,
Par un féduifant badinage ,
Il paroit l'auftere langage
Qui fait craindre la vérité.
36 MERCURE DE FRANCE.
D'autres occupés à paroître ,
Sans tourner leurs regards fur eux ,
Enſeignerent l'art d'être heureux :
Il faifoit plus ; il fçavoit l'être.
AUTRES qui furent adreffes àM. deFontenelle
dans fa jeuneſſe.
Fontenelle , dans ton jeune âge
A bien de vieux Rimeurs tu peux faire leçon ;
Et quand on lit ton moindre Ouvrage ,
Qui ne t'a jamais vu , te prend pour un barbon;
Si ta Mufe naiffante a produit des merveilles ,
Et fi tes vers chantés dans le facré vallon ,
Des plus fins connoiffeurs ont charmé les oreilles,
Pourquoi s'en étonneroit- on ?
Quand on eft neveu des Corneilles ,
On eft petit- fils d'Apollon.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mai
eft le Per de bois. Celui du Logogryphe
eft Superftition , dans lequel on trouve
orne , Oife , Ffon , Sion , Tros , Iris , Itis ,
Roi , Ofiris , Titien , Titus , Perfe , foupir
Pérou , fiftre , urne.
JUIN. 1757.
57
ENIGM E.
Si quelquefois je fais du mal ,
Je n'ai pourtant pas de malice ,
Et je rends chaque jour fervice,
Quoiqu'alors on me traite mal .
D'abord on me met à la chaîne ,
Puis il faut que je me démene :
Mon ouvrage fini par un fatal guignon ;
Je fuis précipitée au fond d'une prifon.
LOGOGRYPH E.
J fuis de grande utilité,
Et propre à corriger un vice
D'un fier animal , qui dompté ,
Rend plus d'un fignalé ſervice.
Veux-tu me deviner , combine , cher Lecteur,
De mes dix membres la longueur.
Tu trouveras d'abord une ville , une plante ,
Une bête féroce , une autre à voix bruyante ;
Ce qui fert aux oifeaux à parcourir les airs ,
Ce qui met d'un Rimeur la cervelle à l'envers :
Un oifeau qui fouvent caquette ;
Ce qu'un tendron avec ardeur ſouhaite ,
Et qui parfois pourtant cauſe un chagrin amer :
$3 MERCURE DE FRANCE.
Un pied à terre en pleine mer
De la douleur le fymbole ordinaire ;
Ce qui conduit une galere :
Un vieux mot exprimant un péché capital ,
Un ornement épifcopal :
En Bretagne furtout un mal épidémique ;
Deux Saints , un élément , trois notes de mu
fique ;
Un petit animal ennemi des bouquins ,
Un autre un peu plus grand , dont la queue eft
prifée;
La Langue qu'on parloit aux pays des Latins ;
Ce qui de maint guerrier tranche la destinée :
Un mal qui rend un homme furieux ;
Un fel , un Sacrement , un endroit merveilleux :
Le mois où les oiſeaux , par leur tendre
ramage
Font rêver les Amans à leur doux éſclavage.
Hé bien , Lecteur , tu ne devines pas ?
Je vais donc encor faire un pas ,
Et t'offrirai pour te rendre fervice
Un fleuve de l'Eſpagne , une négation ;
Un art menacé de fupplice
Et d'excommunication.
Par M. le Chev . DE BOISFONTAINE,
1 .
Le Plaisir de la Variété.
Oui j'aime la
va - ri
-
-'été,J'en
con-
W
-_nois
l'avantage
, Elle est de
W
mafe-li- ci-te, Et la source et le
ga
-ge, Rien à mon gre n'est plus char
+
mant, Que le plaisir du changement.
Gravé
par Labassée .
Imprimé par Tournelle .
JUI N. 1757.
82
CHANSON.
LE PLAISIR DE LA VARIÉTÉ.
Oui , j'aime la variété ;
OUI
,
J'en connois l'avantage :
Elle eft de ma félicité ,
+
Et la fource & le gage :
Rien à mon gré n'eft plus charmant
Que le plaifir du changement. "
Non , ce n'eft plus au fentiment
Que fe rendent les Belles ,
Et je ris de l'aveuglement
Des Amans trop fideles.
Le papillon dans fon ardeur
Va de roſes en rofes ,
Rien , &c.
fon bonheur , Et voudroit que , pour
Toutes fuffent éclofes.
Je moralife avec Eglé ,
Je ris avec Florife :
Je parle d'amour à Daphné ,
Et je chante avec Life.
Rien , &e.
Rien , &c.
90 MERCURE DE FRANCE.
Veux-je du grave ou du badin ?
Je fuis ma fantaiſie .
Chez Thémis je vais le matin
Et le foir chez Thalie.
Je quitte la cour d'Apollon
Pour celle de Cythere ,
Rien , & c.
Et lui préfere le gazon
Que foule une Bergere. Rien , & c .
J'avois quelque temps foupiré
Pour l'inflexible Amynthe
Avec Bachus , je m'enivrai
Ma Aamme fut éteinte,
☆
"
Trois amis fages & difcrets
Me font aimer la vie :
Pere des Dieux protege-les ,
C'est toute mon envie.
En fait d'amitié feulement
Je n'aime point le changement.
Rien , &e.
Par M. DU PERRON.
JUI N. 1757. 91
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Suite de l'extrait de l'Hiftoire des Provinces
Unies.
Le tome troifieme a pour objet la
quatrieme Période qui commence avec les
Comtes , fous lefquels les Bataves formerent
dans l'Europe un état diftinct & féparé
des autres. Leur ancien gouvernement
étoit aristocratique , & mêlé de démocratie
dans les affaires qui regardoient toute
la Nation. Alliés plutôt que fujets des Romains
, ils ne fe conduifoient que par leurs
loix & leurs ufages particuliers ; ils élifoient
entr'eux leurs Juges & leurs Capitaines
; ils étoient exempts de tributs &
affujettis au ſervice militaire. Dans la décadence
de l'Empire , ils formerent une
efpece de République indépendante , gouvernée
par un Sénat tiré du corps de la
Nobleffe qui régiffoit le dedans , & veilloit
à la fûreté du dehors. Les autres Ger-"
mains voyoient depuis long- temps avec
un oeil de mécontentement l'alliance de
nos Bataves avec Rome , & leur fidélité
92 MERCURE. DE FRANCE.
pour les Empereurs. Leur haine éclata par
les fréquentes incurfions qu'ils firent fur
les terres des derniers , auffi -tôtque les
Légions Romaines eurent abandonné les
bords du Rhin . Ceux- ci trop foibles pour
s'oppofer à la multitude de leurs ennemis ,
s'allierent avec les Frifons & les Saxons
& formerent une ligue dans laquelle entroient
tous les peuples depuis l'Escaut
jufqu'à l'Eider. Quoique chacun d'eux demeurât
conftamment attaché à la forme
particuliere de fon gouvernement & de
fa police , néanmoins la généralité obéiffoit
à un Sénat compofé de la Nobleffe de
tous ces peuples , & n'avoit qu'un Chef
pour commander fes forces réunies. L'autorité
de ce Capitaine étoit égale à celle
des Rois pendant la guerre ; mais fon
voir expiroit avec elle , & de retour chez
fes
poucompatriotes
, il reprenoit fon premier
rang. Les Francs venoient alors de former
un Etat dans les Gaules ; ils furent allarmés
des forces de cette ligue qu'ils confondirent
fous les noms de Frifons & de
Saxons devenus bientôt fynonimes. La
guerre étant fur le point de s'allumer entre
ces Nations belliqueufes , le Sénat qui
n'étoit pas encore bien affermi , reconnut
volontairement la fuféraineté des Rois de
France , fans donner toutefois aucune atJUI
N. 1757. 93
teinte à la liberté des peuples , & à l'autorité
non plus qu'à la dignité de la Nobleſſe.
Charlemagne ayant fubjugué toute la
Germanie , leur donna des Gouverneurs.
Il étoit inévitable que la liberté des Batayes
n'en fouffrit avec le temps. Mais comme
l'Empire d'Occident , que ce Prince
avoit relevé , fut prefqu'auffi tôt affoibli
par les partages qui fe faifoient encore
alors entre les fils du Souverain , & par
les guerres qui furvinrent entre fes defcendans
, dans lefquelles périt la fleur de
la Nobleffe Françoife ; les peuples du Nord
profiterent de l'abattement de l'Etat pour
en ravager les Provinces Maritimes. Le
Rhin , la Meufe & l'Efcaut leur ouvrirent
autant d'entrées , & leurs flottes remontant
ces fleuves , pénétrerent jufques dans le
coeur du pays. Les Frifons abandonnés par
leurs Souverains , fe choifirent des défenfeurs
. Tels furent Thiebold & Gerlof , de
qui les Hiſtoriens modernes font defcendre
les premiers Comtes de Hollande. Il fe
forma une multitude de Seigneuries du
démembrement de l'Empire de Charlemagne.
Les Princes de fon fang qui furent
les premiers à divifer entr'eux fes Etats ,
fouffrirent par une mauvaife politique que
les fils fuccédaffent à leurs , peres dans le
gouvernement desProvinces. Ces nou94
MERCURE DE FRANCE .
weaux Seigneurs acquirent d'abord une
poffeffion d'hérédité , dont enfuite les uns
après les autres , ils arracherent les titres
en forme & la propriété , à la foibleffe de
deurs Souverains . Il paroît que dans ces
premiers temps les pays arrofés par la Meufe
& le Rhin , étoient partagés entre différens
Comtes , & que Gerlof étoit l'un des
plus puiffans. Tous ces Comtés furent enfin
réunis en un feul qui fut érigé en Souveraineté.
Les Auteurs anciens & modernes
ne s'accordent pas fur l'époque de cette
réunion , & de cette érection que
les uns
attribuent à Charles le Chauve , & les autres
à Charles le Simple. Les anciennes
chroniques rapportent à Charles le Chauve
le diplome qui réunit la Hollande pour en
former un feul Etat. Une donation dont la
copie a été trouvée dans le chartrier de
l'Abbaye d'Egmond , fert de fondement à
bien des fables qu'elles débitent à ce fujet .
On en peut voir le détail dans l'Ouvrage
de nos Auteurs. On a d'autant plus lieu de
ne pas ſe fier abſolument au récit des anfe
ciens Hiftoriens , que l'authenticité de l'acte
fur la foi duquel ils fe fondent , eft fort
douteufe , pour ne rien dire de plus . Les
Modernes la combattent par des raifons
très-plaufibles , qui font tirées principalement
des contradictions qu'ils y remat
JUIN. 1757 . 95
quent. Nos Auteurs ont eu foin de les
expofer fidélement , & de nous inftruire
de ce que les derniers penfent des premiers
commencemens des Comtes de Hollande ,
qui participent à l'obfcurité dont l'origine
des Etats eft prefque toujours accompagnée
. Si l'on refufe d'acquiefcer entiérement
au jugement que les Modernes en
queftion portent de cette donation ; au
moins il faut avouer qu'elle a été falfifiée
particuliérement dans la date qui la rapporte
à Charles le Chauve , tandis qu'elle
doit être attribuée à Charles le Simple ,
comme cela eft prouvé d'une maniere inconteftable
. C'est le fentiment que fuivent
les Auteurs de cette Hiftoire. Après
s'être affurés de la fucceffion non interromdes
Comtes Souverains & Héréditaires
de Hollande , en remontant jufqu'à celui
que Charles le Simple a gratifié de l'indépendance
, ils recherchent fon origine . Les
Hiftoriens anciens & modernes appellent
unanimement ce premier Comte , Théodoric
; mais ils ne conviennent point entr'eux
fur fon extraction . Les premiers le
font fils de Sigebert , Duc d'Aquitaine , &
de Gefne , fille de Pepin , Roi d'Italie ; ce
qui eft dénué de toute vraisemblance , felon
la remarque de nos Auteurs. Les autres
au contraire le prétendent fils d'un vieux
pue
4
न
96 MERCURE DE FRANCE.
Théodoric , qui conquit la France fous
Charlemagne. Ils ajoutent que ce Capitaine
ayant été en état de former dans ce
pays de grands établiſſemens , a pu avoir
des Succeffeurs dignes de lui , qui fe foient
maintenus dans un affez grand crédit ,
pour profiter des fréquentes révolutions de
la France & de l'Allemagne.
Nos Auteurs , à l'aide de ce qu'ils font
parvenus par leurs recherches à découvrir
de plus probable fur un pareil fujet , difent
que Gerlof envoyé par Godefroy en Ambaffade
à Charles le Gros , eut trois fils ,
qui fe nommoient Walger , Radbod &
Théodoric. Ce dernier fut pere d'un fecond
Gerlof, qui fut tué dans une bataille contre
les Normands , & laiffa trois fils qui
porterent le même nom que fon pere &
fes oncles .
Walger fut Comte de Teifterbant ; Radbod
, de Lacke & de Heufden , & Théodoric
hérita des terres d'Egmond . Ce fut
ce Théodoric qui reçut de Charles le Simple
, l'an de J. C. 923 , l'inveftiture des
pays qui s'étendent depuis l'eau de Kinhem
jufqu'à Zuydherfage. C'eſt par lui
que commence l'hiftoire des Comtes Sou
verains de Hollande , dans les détails de
laquelle nous ne pouvons pas nous engager
ici. On la pouffe dans ce troifieme tome
juſqu'à
JUIN. 1757.
jufqu'à la mort de Jacqueline , fille de
Guillaume VI , vingt- quatrieme Comte de
Hollande : elle fut inaugurée Comteffe de
ce pays l'an 417. Le temps de fa Souveraineté
fut très- orageux . Elle en étoit à
peine en poffeffion , qu'il lui fallut prendre
les armes contre un Ufurpateur qui avoit
entrepris de la dépouiller de fes Etats.
Jean de Baviere qui étoit ce redoutable
ennemi , l'inquiéta beaucoup pendant qu'il
vécut. La mort plus forte que tous les
projets des hommes , en délivra cette Princeffe.
Après avoir lutté durant plufieurs
années contre la fortune , dont elle effuya
les caprices , elle fe vit réduite à la trifte
alternative de perdre un époux qu'elle aimoit
tendrement , ou de racheter la vie
de fon mari par la ceffion de ſes Etats .
Ce ne fut qu'à cette condition que Philippe
Duc de Bourgogne , qui travailloit à
l'en dépofféder , confentit à lui rendre cet
objet de fa tendreffe , qu'il tenoit en fon
pouvoir , & qu'il avoit condamné à mort .
L'amour de Jacqueline' l'emporta fur fon
ambition ; elle prit le dernier parti , &
Philippe fe fit inaugurer Comte de Hollande
. Cette malheureuſe Princeffe devenue
alors fimple particuliere , fe retira
dans le château de Teilingen , où elle paffa
le refte de fes jours . Elle mourut d'ennui
E
S. MERCURE DE FRANCE.
ou de confomption , le 8 Octobre 1436 ,
âgée de 36 ans . On ne fera pas fâché de
voir comment les Auteurs de cette Hiftoire
s'expriment fur les différentes mutations
que la forme du gouvernement des Bataves
éprouva fous la domination des Comtes :
nous ne citerons plus que ce morceau de
leur Préface. « On ne connoît , difent- ils ,
» aucun veftige d'Etat , ni d'affemblées de
» la Nation lors de l'érection des Comtes.
» Ces foibles Souverains & leur petit Etat
» étoient fous la dépendance des Francs ,
» & l'autorité dont ils étoient revêtus émanoit
de la Couronne royale . Ces nou-
»veaux Maîtres profiterent de la foibleffe
»où les guerres civiles avoient réduit les
defcendans de Charlemagne , pour ufurper
l'hérédité ; & ne pouvant fe paffer
du fecours de la Nobleffe , ils l'attirerent
dans leur parti , en partageant avec elle
l'autorité dont ils s'étoient emparés. Les
Seigneurs fe rendirent bientôt maîtres
» de l'élection du Souverain . Ce fut à cet
» Ordre que Guillaume premier fut rede-
*
>>ม
•
"
vable de fon inftallation ; & ce trait aug-
» mentant encore leur crédit , les Comtes
» recoururent aux villes enrichies par le
» commerce , pour balancer par leur argent
une Puiffance qui leur portoit ombrage .
» Mais les Bourgeois jaloux depuis longJUIN.
1757. 22
23
و و
39
33
temps des prérogatives des Seigneurs ,
prétendoient obtenir les mêmes droits ,
» & ne fe prêterent aux befoins de leurs
Princes , qu'en extorquant des privileges
» en compenfation des fommes qu'ils leur
prêtoient. Ces fecours , & les alliances
» étrangeres , rétablirent les Souverains
» dans leur luftre , & le pouvoir des Seigneurs
s'éclipfa à proportion que celui
» des villes augmentoit. Florant V s'étant
» attiré la haine de la Nobleffe par les gra-
» ces qu'il avoit accordées à la Bourgeoi-
» fie , fe vit contraint de fe livrer aux
» villes pour fe maintenir , & fes Succef-
» feurs flotterent long - temps entre ces
» deux factions . Les Ducs de Bourgogne
» ayant réuni ce Comté aux grands domai-
» nes dont ils étoient en poffeffion , de-
» vinrent trop puiffans pour avoir égard
»aux privileges que leurs Prédéçeffeurs
avoient accordés aux uns & aux autres , &
» leurs infractions manifeftes indifpoferent
les efprits. Les Rois d'Efpagne qui fuc-
» céderent à la Souveraineté , acheverent
» de les révolter en introduifant le defpotifme
, & l'idée feule de l'inquifition les
précipita dans le déſeſpoir . Les peuples
» ulcérés de longue main coururent aux
armes , & l'Etat ayant perdu fon équili
bre , il fallut une fecouffe violente
ود
ور
"3
pour
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
» le rétablir. Guillaume , Prince d'Orange,
» prenant le parti des opprimés , applanit
» la route , & favorifa la révolution qui
changea entiérement la forme du gou-
"
ود
» vernement. »
La cinquieme période eft deftinée à
traiter de l'établiſſement de la République .
L'Hiftoire ancienne eft l'objet des quatre
premieres époques , la derniere compofera
Hiftoire moderne . Elle fera la matière de
plufieurs autres volumes , qui doivent fuccéder
aux trois que nos Auteurs donnent
à préfent au Public . La maniere dont ils
ont rempli leur tâche dans ceux que nous
annonçons , ne peut que faire defirer avec
impatience la fuite de leur Hiftoire . Les
2
événemens dont elle offrira le récit intérefferont
davantage le commun des Lecteurs
, à mesure qu'ils fe rapprocheront de
notre temps. Cet Ouvrage nous paroît
réunir au mérite de l'exactitude , celui de
l'impartialité dans les jugemens , de la
clarté & de la préciſion dans les détails
qualités effentielles au caractere de l'Hiftorien
. On n'a rien épargné pour tout ce qui
dépend de la partie typographique : elle
eft exécutée auffi - bien qu'elle puiffe l'être
du côté de l'élégance des Types & de la
beauté du papier. Outre les Cartes géogra
phiques dont cette Hiftoire eft enrichie ,
JUIN. 1757. 101
le deuxieme tome eft orné d'une fuite de
très-beaux portraits des Comtes de Hollande
, à commencer depuis Théodoric I ,
jufqu'à Jacqueline inclufivement. On trouve
à la fin de chaque volume une table des
matieres faite avec foin. Nous n'infiftons
fur ce dernier article que parce qu'il nous
femble que cette partie eft trop fouvent
négligée. Elle eft cependant de la plus
grande utilité , qu'on n'eſt à portée de bien
fentir qu'autant qu'on a foi-même occafion
de vérifier quelque particularité , dont on
fçait que tel Ouvrage doit parler.
SUITE du Précis de la Défenfe de la Nobleſſe
Commerçante. Chap . V. La Nobleffe qui manque
de fortune , a- t'elle des facultés pour le
commerce ? « Lorfque la Nobleffe Génoife ,
Venitienne , Angloife , effaya la route
» du commerce , ce n'étoit pas affurément
» la Nobleffe riche , ce fut la plus pauvre.
» Cette courte réponſe pouvoir
prefque fuffire ; mais M. l'Abbé Coyer
croiroit s'être mal défendu tant qu'il refteroit
des preuves ou des raifons qu'on pourroit
lui demander. Il prévient toutes les
queftions : il entre dans tous les détails . Il
prend ce jeune Gentilhomme dans fa chaumiere
, où il difpute à fes freres un morceau
de pain qu'il arrofe de fes larmes.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE
Tout ce qu'il lui demande , c'eft d'emporter
cet habit , dont un parent charitable
l'a couvert ; il trouvera un vaiffeau marchand
tout prêt à le recevoir , & du jour
qu'on mettra à la voile , il aura une table
& des appointemens , avec la perfpective
des différens grades qui peuvent l'élever
à la fortune & aux diftinctions de la
marine marchande , Pilote , Enfeigne , Lientenant,
Capitaine . Il commencera la fortune
par de fimples pacotilles. La plus légere légitime
, ou fon Capitaine lui en fournira
les moyens. Delà on le voit s'élever
infenfiblement au grade de Capitaine,
ou parvenir du moins à une affez grande
fortune. Les exemples nombreux fervent
ici de preuves . Ce n'eft pas tout il peut ,
il doit efpérer de paffer un jour de la marine
marchande à la marine royale. Lorfque du
Gué Trouin confternoit les Portugais à Rio-
Janéiro, lorfqu'il foudroyoit la flotte Hollandoife
& l'Amiral Vaffenaer , il fe fouvenoit
d'avoir effayé fon courage dans la
marine marchande . Ces paffages glorieux
de l'une à l'autre marine , vont devenir
plus fréquens par la déclaration du 15 Mai
1756. Le Roi toujours déterminé par de
grandes vues , promet , article IV ,
ployer fur fes Vaiffeaux les Officiers qui
fe feront diftingués dans la courfe.
d'emJUIN.
1757 . 103
... Il y a dans toutes nos manufactures
des ouvriers à diriger , des fonds à
économifer , des correfpondances à entretenir
, des débouchés à trouver . Il y a dans
notre commerce en banque , des calculs à
faire , des livres à tenir , des fommes à
toucher & à faire paffer dans tous les pays ;
ce commerce ne porte fur aucune denrée
ni marchandiſe ; il eft indépendant de
toute opération fervile & de toute repréfentation
méchanique... Il eft inutile de
dire que l'on ne fait cette réflexion , que
pour faire fentir les reffources d'un trèsgrand
nombre de Gentilshommes , au fujet
du commerce en détail . M. l'Abbé
Coyer ne difconvient pas qu'il ne fe préfente
des objets révoltans pour une Nobleffe
délicate en honneur , objets dont on
n'a pas manqué de lui objecter l'indécence.
» Ce tablier d'apprentiffage , cette balance
à pefer , cette aune à mefurer , cette
pouffiere d'un magafin , cet affujettiſſe-
» ment aux volontés d'un roturier , ces ca-
» prices , ces propos de l'acheteur. » Mais
cette indécence confervera - t'elle fon nom ,
lorfqu'on voudra jetter les yeux fur ce nombre
de Gentilshommes en livrée , qui verfent à
boire à leurs égaux , gouvernent des écuries ,
font les honneurs d'une antichambre , n'ofent
s'affeoir devant leurs maîtres , & tremblent
2
E iv
404 MERCURE DE FRANCE.
à un de leurs geftes . Chacun connoît cette
milice financiere , qui furpaffe en nombre
les Soldats qu'avoit Charles XII. Le panvre
Gentilhomme y va J chercher des lauriers ,
dit M. l'Abbé Coyer , Si vous voulez rire ,
continue- t'il , en le voyant pefer , auner
dans un commerce honnête , trouvez bon que
jerie auffi , lorsqu'il vifite mes paquets à une
barriere , & qu'ilprend de l'humeur lorsque
je n'ai rien contre les ordres du Roi ; lorsqu'il
ronge le Citoyen fous la forme de rat de cave ;
lorfqu'un Commis que j'ai vu autrefois derriere
un carroffe , vient me dire qu'il a fous fes
ordres une douzaine de Gentilshommes ; lorf
qu'enfin quelques- uns deux empruntent des
Jouliers pour aller crier aux états de Breta
gne , quils font nobles .... M. l'Abbé Coyer.
ne fe contente pas de défendre fon fyftême
par des raisonnemens très-fuivis , & qui
nous ont paru très-conféquens . Il décompofe
le livre ( 1 ) de fon ingénieux adverfaire
, il en tire les principales queſtions ,
qu'il place à la fin de fon ouvrage , & auxquelles
il répond auffi judicieuſement que
l'importance de la matiere le pouvoit exiger
, & auffi brièvement qu'elle pouvoit le
permettre. C'eft partout & à chaque ligne,
pour ainfi dire , un athlete inébranlable
un Citoyen infatigable , un Négociant
(1) La Nobleffe Militaire..
JUIN. 1757. 105
profond. Il ne nous appartient pas de décider
; mais il nous femble qu'un Ecrivain
qui réunit autant de rares qualités , & qui
y joint celle de peindre avec autant de force
, de critiquer avec autant de fel , de
détailler avec autant de précifion , de plaire
autant à l'efprit , a le droit de le perfuader.
L'Auteur de la Nobleffe Militaire
n'eft pas le feul adverfaire qui ait préſenté
le combat à M. l'Abbé Coyer . Son premier
livre a été attaqué avec des préjugés , des
principes , des fuppofitions , des queftions
, des prophéties , des projets , des
traits d'éloquence . Il a répondu à tout ,
fatisfait à tout. Il n'a méprise que quelques
enfans perdus , dont les coups n'ont frappé
que les airs.
HISTOIRE des Etats Barbarefques qui
exercent la piraterie , contenant l'origine ,
les révolutions , & l'état préfent des Royaumes
d'Alger , de Tunis , de Tripoli & de
Maroc , avec leurs forces , leurs revenus ,
leur politique & leur commerce ; par un
Auteur qui a réfidé plufieurs années avec
caractere public . Traduite de l'Anglois ,
2 vol . in- 12 . A Paris , chez Chaubert , quai
des Auguftins , & chez Hériffant , Imprimeur
, rue Notre - Dame .
Il n'eft pas inutile d'avoir une hiftoire
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
exacte des Etats de Barbarie . Celle- ci , qui
nous paroît avoir ce caractere , fera donc
favorablement reçue du Public . Les mémoires
qui la compofent doivent être fideles,
puifque l'Auteur avoue qu'ils avoient
été d'abord raffemblés pour fon ufage particulier.
« On parle partout des Algériens
dit-il , de leurs cruautés & des châtimens
qu'ils méritent : mais , avec tout cela ,
» ce peuple eft auffi peu connu que les
Sauvages des parties les plus reculées de
» l'Amérique.
"
»
"
9
L'Auteur a été témoin d'une partie des
événemens qu'il rapporte , & les autres.
lui ont été communiqués par des perfonnes.
très-dignes de foi . Ceux qui fouhaiteront
d'être plus particuliérement inftruits de
l'état ancien des Régences Barbarefques ,
trouveront de quoi fe fatisfaire dans plufieurs
Auteurs. Ils font nommés dans la
préface du livre que nous annonçons ici .
Selon notre nouvel Hiftorien , la plupart
des Chrétiens font fi fort prévenus contre
les Turcs & tous les autres Mahométans ,
qu'ils femblent manquer de termes pour
exprimer leur animofité contre ces peuples
. Cette haine , dit il , eft augmentée
quelquefois par les fauffes Relations de
prétendus Efclaves qui mandient çà & là ,
chargés de chaînes qu'ils n'ont jamais
JUI N. 1757. 107
portées fur les lieux . Pour mieux cacher
leur fraude , ils produifent un certificat
des Peres de la Merci , qu'ils ont obtenu
ou acheté de quelque Captif qui a été
réellement racheté .
93
" « J'ai toujours eu dans cet Ouvrage
» ajoute l'Auteur , l'attention de refpecter
» la vérité , qui devroit être facrée pour
» tous les Hiftoriens. J'ai rapporté chaque
" fait tel qu'il s'eft réellement paffé , fans
» chercher à en rehauffer le mérite , ni à
" en exténuer le crime. En un mot , j'ai
" tâché de me dépouiller de tout préjugé ,
afin qu'inftruit exactement de ce qu'il y
" a de bon & de mauvais dans la conftita-
" tion de ces Etats , le Lecteur puiffe en
"porter un jugement jufte . » Un livre qui
réunit ces différentes parties doit être bien
reçu du Public.
وو
VIE de Louis- Balbe Berton de Crillon ,
furnommé le Brave , & Mémoires des
regnes de Henri II , François II , Charles
IX , Henri III & Henri IV , pour fervir
à l'hiftoire de fon temps : en deux parties
, chez Piffot , Libraire , quai de Conti ,
à la defcente du Pont Neuf.
C'eft ici la vie d'un de ces hommes qui
étonneront toujours les fiecles . Le nomde
Crillon réveille l'idée des plus belles qua
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pour
lités , du plus grand courage , de la plus
extraordinaire fermeté . Ce que dit de lui
un Hiſtorien contemporain , fuffit
définir fon courage. Les preuves fignalées
qu'il avoit données de fa valeur , approchent
plus près , dit- il , de la vanité des romans
que de la vérité de l'hiftoire. Le foldat lui
donna le nom d'homme fans peur , Henri
1II celui de brave , & Henri IV celui de
brave des braves. En effet jamais homme
ne fit autant de chofes d'éclat , plein de
prudence cependant , & dans les choſes.
qui intéreffoient l'état , s'impofant , autant
qu'il étoit poffible , de ne pas plus rifquer.
qu'il ne pouvoit gagner . Voici un premier
trait qui le fera affez connoître. Pendant
le fiege de Calais , Milord Dumfort , Gouverneur
de cette ville , avoit jetté les meil-.
leurs foldats de la garnifon dans le Rifban .
Le Duc de Guife qui connoiffoit le prix
du temps , furtout dans une faifon fi dure,
fit conduire par les Dunes les troupes qui
devoient attaquer le Rifban le Rifban , & fur le
champ il le fit battre par le canon . Aprèsle
premier feu , il fit donner l'affaut.
Crillon excité par une noble impétuofité ,
fut des premiers à y monter , malgré le feu
épouventable que faifoient les ennemis ,
qui , à quelque prix que ce fût , vouloient
conferver ce Fort . Jamais on n'a affronté
JUI N. 1757. 109
la mort avec tant d'intrépidité que le fic
dans cette occafion le jeune Crillon . La
grandeur du péril lui parut digne de fa
valeur : il fut le premier à la breche , y
tint ferme prefque feul contre ceux qui
défendoient ce pofte. Celui qui commandoit
dans le Rifban n'eut pas plutôt vu
Crillon fur la brêche , qu'étonné d'une
réſolution fi hardie , & voulant le punir
d'une audace fi téméraire , il courut à lui
pour le précipiter dans le foffé ; mais Crillon
l'ayant prévenu , l'attaque , lui arrache
fa pique des mains , le jette dans le foſſé ;
& fans examiner s'il eft foutenu , il pénetre
dans le fort , y fait main baffe fur tout
ce qui fe préfente avec un courage fi déterminé
, qu'il foutint prefque feul les
efforts des affiégés , jufqu'à ce qu'il fût.
joint par ceux qui le fuivoient .... Voilà
comme commença cet homme étonnant .
Sa vie eft toute remplie de traits auffi
forts , auffi extraordinaires : en la lifant
on fe pénetre des fublimes qualités qui
ont rendu fa mémoire immortelle. La
grandeur de fa naiffance ajoute encore à
leur éclat éblouiffant. On trouve à la fin
du fecond volume le nom d'une longue
fuite d'ayeux tous confidérables par le
rang , par les charges , & prefque tous il-
Juftres par les plus belles qualités civiles &
110 MERCURE DE FRANCE.
militaires . Nous ne citerons que ce premier
trait qu'on vient de lire. Une vie
auffi admirable doit être lue toute entiere ,
& nous craindrions qu'un extrait plus long,
en émouffant la curiofité , ne devînt un vol
littéraire .
CLÉON , ou le petit - Maître efprit- fort ;
anecdote morale. Petite brochure , fans
nom d'Auteur ni d'Imprimeur , dont le
prix eft de 12 fols.
HISTOIRE de la derniere révolution des
Indes Orientales , en deux parties , compo
fée fur les Mémoires originaux & les pieces
les plus authentiques ; par M. L. L. M.
A Paris , chez la veuve Delaguette , rue S.
Jacques , à l'Olivier .
Cette Hiftoire nous a paru intéreſſante
pour la Nation . Le titre annonce une exacte
fidélité , ce n'eft pas le feul mérite de cet
Ouvrage dans lequel nous avons remarqué
un travail ſuivi , & en général des recherches
laborieufes . Avant d'entrer dans le
détail de la derniere révolution des Indes
Orientales , & des guerres des Maures qui
l'ont occafionnée , l'Auteur a cru qu'il étoit
à propos de donner une idée générale &
abrégée des pays qui en ont été le théâtre.
Il y a joint une notion préliminaire des
JUIN. 1757 . III
habitans de l'Inde , & de la forme du gouvernement
qui s'obferve parmi eux . On
n'a donc rien à fouhaiter , fi , comme il
l'annonce , fon récit eft fidele , & c'eft ce
que nous penfons , après avoir lu avec attention
.
Il paroît chez David , rue des Mathurins
, une nouvelle édition des Tropes ou
des differens fens dans lesquels on peut pren
dre un même mot dans une même Langue.
Cet excellent ouvrage , où la philofophie
enfeigne fi bien la rhétorique , eft de
M. du Marfais. Il fuffit de la fimple annonce
pour en faire l'éloge : tout en eft
bon , tout mérite d'en être lu jufqu'à l'er
rata , où il eft parlé de l'ortographe. Nous
ne pouvons finir cette indication fans citer
un trait fingulier qui regarde le titre de
l'ouvrage , & qui fe trouve au commencement
du fecond avertiffement. Peu de
temps après ( dit l'Auteur ) que ce livre
parut pour la premiere fois , je rencontrai
par hazard un homme riche qui fortoit
d'une maifon pour entrer dans fon carroffe.
Je viens , me dit- il en paffant , d'entendre
dire beaucoup de bien de votre Hif
toire des Tropes. Il crut que les Tropes
étoient un peuple.
112 MERCURE DE FRANCE.
POLIERGIE , ou mêlange de Littérature
& de Poéfie , par M. de V *** , qui ſe
trouve , à Paris , chez Vincent , rue Saint
Severin. Brochure in- 12 , de 322 pages.
Tous les Recueils ne font point variés ,
& en cela ils manquent de l'agrément néceffaire
pour conftituer la légitimité de leur
titre. Celui - ci l'eft beaucoup , & il nous a
paru qu'il ne préfentoit plus d'objets que
pour faire fortir en plus de manieres l'efprit
& le goût de l'Auteur. Ces fortes de
livres ne fouffrent point l'analyfe, parce que
toutes les parties reclament la même attention
; ce qui jetteroit dans des longueurs
que nous devons nous interdire. Nous
nous contenterons de dire qu'en général
nous y avons trouvé des chofes bien vues
& bien dites. La définition du goût qui
ouvre le recueil , eft fenfible ; c'est l'idée
propre que s'en fait naturellement un
homme qui en a la clarté y eft jointe à
la précifion. Les Dialogues des Morts qui
fuivent , traitent de chofes toutes relatives
& toutes conformes à la morale . L'efprit
n'y repand pas des éclairs , & un langage
affecté n'y cache pas ces idées découfues
, abftraites , ou frivoles que l'on
trouve trop fouvent aujourd'hui dans les
livres de litterature , & que malheureufement
on y cherche, Chaque interlocuteur
JUI N. 1757. 113
que
a des penfeés fages , quoique relevées , &
leur langage auffi éloigné de l'affectation
de la frivolité , n'offre à penſer qu'autant
qu'il le faut pour fe faire lire . On trou
ve enfuite des allégories. Ce font des tableaux
ingénieux où l'on voit les vices &
les vertus avec leur couleur propre. Une
méchanceté adroite n'y excite à aucune application
particuliere ; les hommes y trouvent
l'inftruction , y puifent la réforme ,
& l'humanité n'y trouve rien à dire. La
derniere partie du livre eft formée de plufieurs
morceaux de poéfie , les uns affez
longs , les autres très- courts . Ce n'eft pas ,
felon nous , l'endroit triomphant. En général
, dans les chofes férieufes il n'y a pas
affez de nobleffe & de poéfie ; & dans les
chofes badines , pas affez de ce gracieux
& de ce piquant , que le genre exige , &
qui conftatent le genie poétique. Il n'y a
point de recueil fans vuide & fans défaut ,
& un Auteur eft toujours infiniment eftimable
, lorfqu'il en publie un qui offre
beaucoup plus à louer qu'à critiquer.
LE REFORMATEUR. Nouvelle édition
augmentée , brochure en deux parties , fe
trouve , chez le même Libraire.
Ce Livre parut l'année paffée. Il fit alors
beaucoup de bruit , & attira à l'Auteur
ป
1
1
114 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup d'ennemis. En effet les matieres
qu'il traite , les injures qu'il renferme ,
ne pouvoient pas produire un autre effet.
L'Abbé de S. Pierre rêva ; mais il refpecta
le droit des gens , qui établit une politeffe
indifpenfable. Quelque innocente qu'ait
pu être l'intention du nouvel Auteur
dans fon principe, il est toujours répréhenfible
dans plufieurs points . L'efprit actuel
des Financiers , leurs moeurs , leurs fentimens
doivent empêcher qu'on ne les regarde
comme des traitans orgueilleux , voluptueux
, durs , impitoyables , & qui , comme
un levainputride dans la maffe du fang , corrompt
le corps politique , & trouble l'harmonie
de l'état , page 103. De quel oeil
peut-on lire que les Financiers ne font utiles
qu'à eux -mêmes , femblable aux crocodiles
& aux tigres , toujours prêts à dévorer fans
jamais faire aucun bien , page 25. Premiérement
l'accufation eft outrée , la haine
& la fermentation percent : en fecond
lieu , fût- elle moins injufte , on n'écrit
point en France avec cette fincérité farouche.
Un Cenfeur qui offenſe , n'y eft plus
qu'un calomniateur . Les Moines & les
Ecléfiaftiques n'y font pas plus favorablement
traités. Nous ne nous étendrons
point fur le projet d'un livre dont la forme
eft fi défectueufe : nous nous contenterons
JUIN. 1757. IIS
d'en donner une idée fuccincte pour ceux
qui ne furent pas à portée d'en entendre
parler lorfqu'il parut il y a un an . Il s'agit
de remédier à tous les abus , & pour y
réuffir , l'Auteur veut que l'on chaffe la
finance , qu'on impofe un vingtieme fur
tous les biens , qu'on aboliſſe vingt- quatre
fêtes pour augmenter le profit des particuliers
& la richeffe du Royaume , qu'on
détruiſe tous les Couvents , qu'on extirpe
pour jamais la race Monachale . Il veut
qu'avec leurs biens , on augmente le nombre
& les revenus des Couvens de Chanoineffes
pour des Demoifelles Nobles ;
qu'on éleve des Communautés de Soeurs de
la Charité , pour celles qui ne le font pas
qu'on fonde des Hôpitaux dans un grand
nombre de Paroiffes du Royaume ; qu'on
fuive la mode des autres Nations pour le
commerce ; enfin qu'on réforme la juftice
même en fupprimant tous les tribunaux
fubalternes , c'est - à- dire , tous ceux dont
on peut appeller.
LE REFORMATEUR reformé , Lettre à
M. *** , chez le même Vincent . Cette
critique nous a paru affez jufte . Elle forme
même un contrafte , avec l'ouvrage
qu'elle cenfure. Le ton en eft fage , &
modéré.
116 MERCURE DE FRANCE .
L'ARCADIE moderne , ou les Bergeries
fçavantes , Paftorale héroïque , dédiée
au Roi de Pologne , grand Duc de Lithuarie
, Duc de Lorraine & de Bar . Par M. de
la Baume Defdoffat , Chanoine d'Avignon
, de l'Académie des Arcadiens de
Rome. A Paris , chez Vincent , rue Saint
Severin.
L'Académie des Arcadiens eft non
feulement la plus ancienne des Académies,
mais encore l'Académie univerfelle . Les
autres fociétés font fixées à un nombre de
Sçavans & de beaux efprits . Les Sciences
& les Arts ont des Compagnies à part . Les
unes ne reçoivent que des nationnaux ,
telle eſt l'Académie Françoiſe ; les autres
n'admettent les étrangers , que comme
correfpondans , & les Amateurs qualifiés ,
que comme honoraires , telles font l'Académie
des Sciences , & celle des Infcriptions
& Belles- Lettres de Paris. Toutes
excluent les femmes , quelque talent qu'elles
aient , & le Souverain n'y eft nommé
que comme protecteur. L'Arcadie moins
rigide , embraffe tout , adopte tout : elle
s'agrege des Académies entieres . Elle
réunit tous les talens , tous les arts , elle
affocie toutes les Nations , toutes les conditions
, tous les fexes ; nul génie n'y eft
étranger ; tout y eft reçu & honoré ,
JUIN. 1757. ་་་
depuis le fceptre jufqu'à la houlette. Les
les Papes, les Cardinaux , les Rois , les Princes
, les Princeffes , les grands y ont place,
fans diftinction , à côté des Sçavans , des
Beaux efprits , & des Artiftes en tout genre
, quand ils excellent .
On trouve l'Hiftoire de l'Arcadie dans
une introduction qui précede la paſtorale
dont nous allons parler ; ce premier morceau
eft intéreffant pour ceux qui aiment
à être inftruits des révolutions & des
progrès
de l'efprit humain . La Paftorale qui
fuit , eft une allégorie fine , dans laquelle
on fait parler & agir le génie , le goût ,
l'émulation perfonnifiés. Tout eft ingé .
nieux dans cette allégorie , c'eft partout le
même ton pour l'efprit , & le même mérite
pour l'ordonnance : on pourra juger ,
à cet égard , de toute la forme de l'ouvra
« C'eft un
ge par ce portrait du génie.
homme grand & aimable
majestueux & d'une figure accomplie.
Tous les traits font beaux , fans être
» exactement régulier ; fon regard eft no-
» ble & impofant ; fes yeux font vifs &
pleins de feu ; il a plus de génie que
d'efprit ; fa préfence le fait naître , fa
" converfation éleve l'ame ,& anime le fentiment
: fes penſées , fes difcours ne font
» que lumiere , que traits de flamme , que
32
39
, d'un
port
18 MERCURE DE FRANCE.
930
و ر
و ر
و ر
$
›
» faillies ; elles faififfent , elles tranfpor
tent , elles élevent. Quelquefois il eſt
» inventif, fublime , brillant , énergique ,
» impétueux , ardent ; quelquefois il eft
» naïf , aifé , délicat , profond ; toujours
fécond , toujours judicieux , toujours
élégant ; fa voix , fa parole ont des char-
» mes inexprimables. »" ... Les interlocutions
roulent en général fur des matieres
férieuſes ; l'enſemble forme une analyſe
où l'on apprend à penfer , à difcerner
mais où tout cependant n'a pas force de loi .
Par exemple , on lit dans une note ( page
50 ) :«La mode eft une forte de préjugé
ss national , ou une forme que prennent
les paffions ; auffi n'influe-t'elle fur
pas
l'effence du bon goût. C'eſt un enfant de
» l'oifiveté ; l'inconftance préfide à ſa naiſfance
, & le caprice à fa ruine. Elle peut
» fe placer fur le trône du bon goût , elle
» peut en ufurper le pouvoir ; mais que
» cette tyrannie eft de peu de durée ! La
» mode porte dans fon fein de féconds
و د
ود
و ر
›
principes de deftruction ; une imagina-
» tion bifarre lui avoit érigé des autels
» c'eft-elle qui les renverfe. D'ailleurs qui
» font ceux qui fe foumettent à fes loix ?
Qui a- t'elle pour fujets ? Ceux qui penſent
le moins. On peut appliquer tout ceci
> aux romans comme aux coeffures à la
وو
JUIN. 1757. 119
93
rhynocéros & à l'électricité . » Le portrait
eft fidele , mais l'application ne l'eft pas :
& quoique ce ne foit pas l'Auteur qui parle
ici , l'adoption eft fi manifefte qu'on peut
lui répondre comme s'il avoit parlé d'après
fa penſée propre . Nous ne croyons point
qu'on doive regarder les romans comme
un genre méprifable . Les bons ont toujours
été lus avec beaucoup de plaifir ; on les
lit , on en parle encore avec eftime longtemps
après la premiere vogue ; cela fuffic
pour conftater le mérite de leur genre .
De très-grands hommes ont fait des romans
après avoir fait des chef- d'oeuvres . Lorfqu'ils
étoient bons , on les a accueillis
comme des ouvrages de génie ; & lorfqu'ils
étoient médiocres , on leur a fait , en les
critiquant , le même honneur qu'on fait
aux ouvrages du genre le plus élevé. On
n'a jamais vu une plume eftimée & digne
de critiquer , s'exercer contre les coëffures à
la rbynocéros.... En conféquence ces coëffures
& les romans ne font pas des objets
à comparer. Le fujet de cette Paftorale eft
la difperfion du génie , du goût & de l'émulation
, freres liés de la plus tendre intimité
, inféparables par la fympathie & les
rapports les plus néceffaires , & féparés
maintenant par les irruptions des Barbares .
Ils fe cherchent depuis long- temps fansi
A
120 MERCURE DE FRANCE.
efpoir de fe retrouver jamais : un heureux
hazard, & qui devient une époque glorieuſe
dans l'hiftoire des Lettres , les rejoint & les
offre l'un à l'autre. Ils fe reconnoiffent à la
lecture du dernier Ouvrage que le Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , a
compofé pour l'Académie des Arcadiens
dont il eft Membre , & dont on voit l'extrait
dans l'Année Littéraire , mois de Septembre
1754. Cette reconnoiffance eft immédiatement
fuivie de fêtes multipliées
qui terminent la piece.
Le Citoyen zélé , ou la réſolution d'un
problême intéreffant fur la multiplicité
des Académies. Sujet propofé par l'Académie
Françoife.
Il nous femble qu'on peut reprocher à
l'Auteur de ce Difcours un peu de févérité
; mais nous éviterons de dire ce que
nous en penfons , perfuadé que notre critique
ou notre éloge paroîtroit également
fufpect.
MANUEL de l'Artificier , contenant la
préparation des matieres , & l'outillage
néceffaires pour faire toute forte d'artifice ,
tant pour brûler dans l'air & fur terre ,
que dans l'eau ; avec l'artifice Chinois, &c .
Par M. Perinet d'Orval , un vol. in-8°
avec
JUI N. 1757. 121
avec figures. Se trouve , à Paris , chez
Jombert , rue Dauphine.
Le même Libraire vend auffi le Traité
des Feux d'Artifice , pour le fpectacle &
pour la guerre ; par le même Auteur ,
en un volume in - octavo , avec 1's planches..
LES Tributs de l'Amour & de l'Amitié ,
bagatelles galantes , dédiées aux yeux d'Iris
; par M. Guerin- de Frémicourt. A Cy.
there ; & fe trouve à Paris , chez Duchefne
, rue S. Jacques 1757.
Le titre nous femble juftifié par les pieces
qui rempliffent ce Recueil , & nous
croyons que l'Auteur a du talent pour rimer
facilement des bagatelles . Comme c'eft un
talent de fociété plus que d'état , on doit
le juger moins rigoureufement. Voici deux
ou trois de ces pieces , qui nous ont paru
jolies pour des impromptu , ou pour des
vers de toilette .
Aux yeux d'Iris.
Beaux yeux , dont le charme vainqueur
Fait éclorre à la fois l'Amour & le Génie ,
Permettez que je vous dédie
Les fruits d'un talent enchanteur.
En vous préfentant cet ouvrage ,
Vous plaire eft un bonheur où je n'oſe aſpirer ;
F
}
1
122 MERCURE DE FRANCE.
Mais de mes vers je crois devoir l'hommage
A qui fçut me les infpirer.
A Mademoiselle de ***.
'Si vous fçaviez , Daphné , que vous êtes aimable ;
Lorfque d'une humeur agréable ,
En folâtrant vous fixez les Amours
Vous voudriez rire toujours.
>
Oui , l'enjoûment vous rend charmante ;
Le Dieu tendre , au malin fouris ,
Et toute la cour de Cypris
Voltige autour de vous en vous voyant riante.
Alors le fimple négligé
Accompagnant les dons de la nature
Vaut bien l'ajustement avec art arrangé ,
Dont toute autre a beſoin pour orner ſa figure.
L'efprit , les graces , la gaîté
Ornent affez votre beauté :
Confervez bien cette parure.
A la même , fur de mauvais vers qu'on lui
avoit faits .
Ne vous étonnez pas de voir fi mal rimer ,
En vous faisant l'aveu , que pour vous on foupire :
Il eft aifé de vous aimer ,
Il ne l'eft pas de vous le dire .
TRAITÉ des Ecrouelles , par M. Charmeton
, Chirurgien-gradué , Profeffeur &
JUIN. 1757. 123
Démonftrateur d'Anatomie à Lyon , & c.
Nouvelle édition. A Lyon , chez Geofroi
Regnault , Libraire , rue Merciere ; 2 liv .
relié .
Dans cette nouvelle édition les remedes
font en François , pour les rendre plus intelligibles
au commun des Lecteurs.
COMPTES FAITS , ou Livrets en genre
d'addition & fouftraction ; par M. Du Gaiby
, de la Société royale de Lyon . A Lyon,
chez le même Libraire ; 1 liv. 10 f. relié .
MEMOIRE fur la caufe des mouvemens
du cerveau , qui paroiffent dans l'homme
& dans les animaux trépanés ; par M. de
la Mure , Profeffeur royal en Médecine ,
de l'Univerfité de Montpellier. A Lyon ,
chez le même , 1756.
L'Auteur , fur le reproche qui lui a été
fait de n'être que le copifte de M. de Haller
, a cru qu'il étoit à propos d'expofer au
grand jour les pieces du procès pour mettre
Le Lecteur plus à portée de prononcer.
C'eſt dans cette vue qu'il a fait imprimer
ce Mémoire , & qu'il y a joint l'extrait de
tous les endroits de l'Ouvrage de M. de
Haller , qui regardent cette queftion .
·
DICTIONNAIRE François Breton , ou
François - Celtique , enrichi de thêmes
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
3
goût entiérement nouveau , & d'une
utilité univerfelle » . ( 1)
23
par
Tous les Sçavans ont généralement applaudi
à une invention fi utile : ils ont
trouvé que fi par fa fimplicité elle pouvoit
fervir aux commençans , elle étoit auffi
fon étendue très- propre à épargner des recherches
à ceux qui font déja inſtruits .
Deux hommes célebres , le R. P. Bertier ( 2 )
& M. Diderot ( 3 ) en ont parlé d'une
maniere très-avantageufe.
.وو
L'Auteur de l'Encyclopédie , après avoir
donné une idée de la Carte , s'étend fur
fes qualités ; & comme l'article eft court ,
j'efpere que vous me pardonnerez de l'avoir
inféré ici tout entier . Quant à la
» multitude & à la variété des faits , elle eft
» immenfe ; elle comprend tous ceux de
quelque importance , dont il eft fait
» mention dans l'hiſtoire , depuis la fon-
» dation d'un Empire , jufqu'à l'invention
d'une machine , depuis la naiffance d'un
Potentat , jufqu'à celle d'un habile ou-
" vrier : des caracteres fymboliques, clairs ,
» & en affez petit nombre , indiquent
» l'état de la perfonne , & quelquefois une
ود
( 1 ) On peut voir tout le refte de cet article
dans le Mercure même : il eft trop long pour être
rapporté ici en entier.
(2 ) Journal de Trévoux , Août 17530
(3 ) Encyclopédie , t . 3 , P. 400.
JUIN. 1757. 127
"» qualité morale , bonne ou mauvaiſe .
Il nous a femblé que cette Carte
ود
pou-
» voit épargner bien du temps à celui qui
fçait , & bien du travail à celui qui apprend
»
">
22 "3.
Le Journaliste de Trévoux,guidé par fon
amour pour les Arts & éclairé par le
flambeau de la Critique , a joint à fon éloge
quelques obfervations auxquelles je répondrai
plus bas. Il paroît , par ce que dit
cet Auteur judicieux & éclairé , qu'il auroit
defiré un ouvrage pour expliquer la Carte
qui renferme tant d'objets , qu'à moins que
d'être confommé dans la littérature , il eft
difficile de la fuivre dans toutes fes parties.
Cette même remarque a été faite par plufieurs
gens de lettres on l'a écrit de Hollande
& de Conftantinople , où l'on a fait
tenir plufieurs de ces Carres.
C'eft cet Ouvrage , Monfieur , que je
vous annonce aujourd'hui. Emporté par
mon goût naturel pour les Belles - Lettres ,
flatté de l'avantage inexprimable d'être en
quelque forte utile à la fociété , je me fuis
chargé de ce travail , & je le continue
avec toute l'application & toute l'ardeur
dont on eft capable , lorfque l'inclination
eft guidée par l'amour du bien public :
mais je n'ai pas reftreint mon plan à l'explication
feche de quelques faits , ni aux
F iv
128 MERCURE DE FRANCE .
anecdotes déconfues de quelques Royaumes
; j'ai tâché au contraire d'y mettre beaucoup
d'ordre , & d'en faire un corps d'Hiftoire
fuivie , que je vais mettre au jour ,
fous le titre d'Introduction à l'Hiftoire des
différens Peuples anciens & modernes , contenant
la fuite des principaux Empires
Royaumes & Républiques , les événemens mémorables
de chaque fiecle , & quelques traits
de la vie des Perfonnages illuftres , depuis la
création du monde jufqu'à préfent.
,
Tant de mains habiles ont déja travaillé
à l'Hiftoire , qu'on me taxeroit peut-être de
témérité , fi je n'expofois ici en peu de
mots le principal but de mon travail . Je
n'ai point eu en vue d'éclaircir les points
embrouillés d'une Chronologie toujours
obfcurcie par de fçavantes recherches , ni
de charger mon Ouvrage de tableaux frappans
, mais qui indiquent plutôt l'imagination
agréable du Peintre , que le véritable
portrait de celui qu'il veut repréſenter.
Cependant , pour la Chronologie , quoique
je fuffe guidé par celle de la Carte , je
ne l'ai fuivie qu'après avoir trouvé des Auteurs
qui la juftifiaffent , & qui y étoient
très-conformes . Quant à l'Hiftoire , je l'ai
racontée fuccinctement & d'une maniere
fort fimple. Comme mon but eft d'inftruire
les commençans , je me fuis attaché à la
JUIN. 1757 129
partie qu'on néglige affez ordinairement ,
& qui cependant eft fort effentielle ; ce
font les événemens . J'ai vu des jeunes gens
paffablement inftruits de l'hiftoire, ne pouvoir
pas répondre lorfqu'on les interrogeoit
fur la fondation d'une Ville , pourtant célebre
, & fur la découverte d'une machine ,
fur l'origine d'une Secte , la caufe d'un
fchifme , l'objet d'un Concile , &c . Ces
faits & quantité d'autres appartiennent plus
directement à nes connoiffances , qu'une
lifte de noms dont on fe charge ordinairement
la mémoire. Ainfi dans les volumes
qui vont paroître , à l'article de l'Ecriture
de la Chine , inventée par Fohi , j'ai dit
en deux mots ce que c'étoit que l'Ecriture
hyérogliphique , & j'ai fait fentir en quoi
elle différoit de la nôtre. En parlant de la
conjonction des Planetes , que quelques
Ecrivains ont cru avoir été obſervée à la
Chine , j'en ai défabufé ceux qui avoient
bien voulu le croire , en n'y regardant pas de
plus près qu'eux , & j'ai appuyé ce que j'ai
dit à ce fujet fur des témoignages certains &
refpectables. Enfin j'ai fait enforte de donner
une idée détaillée & intéreffante des
événemens principaux dont l'Hiftoire faffe
mention. Mais voici la méthode que j'ai
faivie , lorfque dans le cours de ma narration
je fuis arrivé à quelque fait intéreſ-
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
fant ; je l'ai traité avec affez de détail , s'il
appartenoit directement à l'Hiftoire ; s'il
n'étoit qu'acceffoire , je l'ai indiqué aux
événemens mémorables où il eft placé féparément.
Réciproquement , lorfqu'un fait ,
pour être mieux entendu , a befoin du fecours
de l'Hiftoire , je renvoie à l'état où
il doit fe rapporter , & j'indique la page où
l'on le trouvera. J'ai fait la même chofe à
l'égard des grands hommes , qui font traités
à part , chacun dans leur fiecle , en obfervant
toujours de mettre fous les yeux
quel rapport ils ont avec l'hiftoire du pays.
où ils ont vécu , & en faifant de ces renvois
une espece de connexion qui lie enfemble
l'Hiftoire , les Evénemens & les
grands Hommes , quoiqu'ils foient traités
féparément.
Comme cet Ouvrage doit avoir une
certaine étendue , je ne mets encore que
les deux premiers volumes au jour. La
fuite paroîtra dans quelque temps . La Carte
, comme vous le fçavez , eft partagée en
trois grandes époques : la premiere , depuis
la création jufqu'à la fondation de Rome ;
la feconde , depuis Rome jufqu'à Jefus-
Chrift ; & la troifieme depuis Jefus - Chrift
jufqu'à nous. Suivant la Chronologie qu'a
fuivi M. D ** , & que j'expliquerai toutà-
l'heure , la premiere époque renferme
JUIN. 1757. 131
près de quatre mille ans : l'histoire , les faits
& les grands hommes compris dans cette
époque , forment la matiere de mes deux
premiers volumes . Ils renferment l'hiftoire
de l'ancien Teftament , de l'Egypte , de la
Chine , de Babylone, de l'Affyrie , d'Argos ,
de Sicion, d'Athenes , de Troye, de Thebes,
de Lacédémone , du Latium , de Micènes
d'Albe , de Tyr & de Macédoine , juſqu'à
la fondation de Rome. Quoique la feconde
époque renferme bien moins d'années ,
puifqu'elle n'eft que de fept cens ans , cependant
, comme l'hiſtoire eft alors beaucoup
plus éclaircie , elle fera auffi la ma →
tiere de deux volumes , qui feront le troifieme
& le quatrieme. Ils contiendront
l'Hiftoire Romaine , celle des Juifs depuis
la captivité ( car dans la premiere époque
j'ai un peu anticipé , & j'ai conduit l'ancien
Teftament jufqu'au fiege de Jérufalem
par Nabuchodonofor ) , la fuite de
l'Hiftoire d'Egypte, d'Affyrie,l'Hiftoire des
Medes , du nouveau Royaume de Babylone,
la fuite du Royaume de Macédoine , d'Athenes
, de Lacédémone , de Tyr , de la
Chine , l'Hiftoire des Perfes , du Pont ,
de Bythinie , de Syrie , de Pergame , des
Parthes & du Bofphore ; enfin la puiffance
des Romains envahit tour , & l'Hiftoire de
prefque tous ces Peuples ne fait plus qu'un
Fvj
32 MERCURE DE FRANCE:
corps avec l'Hiftoire Romaine. Ici commence
l'Hiftoire moderne , qui comprend
près de 18 fiecles. Cette troifieme époque
me donnera fix volumes : ce qui fera en
tout dix. Le cinquieme & le fixieme renfermeront
les huit premiers fiecles de l'ere
vulgaire , c'eſt- à - dire , jufqu'à Charle
magne , & les quatre autres continueront
depuis cet Empereur jufqu'à nous . Cette
troifieme époque n'eft pas moins curieufe ,
& doit être plus intéreffante même que les
deux autres . Elle renferme la fuite des
Papes , dans laquelle on s'attachera plus à
l'Hiftoire Eccléfiaftique , qu'à ce qui regarde
particuliérement les fouverains Pontifs
, l'Hiftoire des Empereurs , la fuite de
l'Hiftoire des Parthes , le nouvel Empire
des Perfes , l'Hiftoire des Vifigoths , des
Huns , des Vandales , des Sueves , de
Bourgogne , de France , d'Ecoffe , d'Angleterre
, d'Italie , de Suede , des Lombards
, de Mahomet & des Califs fes fucceffeurs
, de Pologne , de Dannemarck ,
d'Allemagne , de Navarre , de Provence ,
de Mofcovie , de Bourgogne , d'Arles ,
de Savoie , des différens petits Royaumes
qui ont fubfifté quelque temps en Espagne,
de Portugal , de Lorraine , de Jérufalem
de Boheme , de Turquie , de Hollande &
de Pruffe.
>
JUIN. 1757: 133
Affurément , Monfieur , une matiere de
cette importance & de cette étendue excéderoit
de beaucoup mes forces , & les bornes
que je me fuis prefcrites , fi d'un côté
je me fuffe jetté dans de trop longs détails ,
& fi de l'autre je n'euffe été aidé des lumieres
de quelques perfonnes fort éclairées
, & effentiellement par l'Auteur de la
Carte lui- même. Ses connoiffances dans
quelques Langues anciennes , tel que le
Grec , l'Hébreux , & dans plufieurs des
modernes , fon goût pour la Philologie &
pour l'Hiftoire , en avoient fait un homme
de lettres , avant que des études profondes
& réfléchies en euffent fait un habile Médecin.
Il avoit compofé fa Carte en 1737 ,
& il n'y a fait depuis que de légers changemens.
Qu'il me pardonne cette indifcrétion
, dont s'affligera fa modeftie ; mais
ma reconnoiffance lui devoit ce témoignage.
Il s'eft donné la peine de lire tous mes
cahiers , & m'a mis en état de rendre mon
Ouvrage finon parfait , au moins utile : je
dis utile , & j'efpere qu'il le fera. Comme
mon but principal eft d'inftruire fur tous
les événemens qui méritent quelque attention
, je fuivrai toujours mon projet de
paffer légérement fur la partie hiftorique :
on fent bien que fi je voulois m'appefantir
fur chaque Royaume , l'Hiftoire Romaine
134 MERCURE DE FRANCE.
4
feule me fourniroit plus de douze volumes.
Ainfi plus l'hiftoire d'un Peuple fera connue
, & moins j'en parlerai : fi je m'étends
un peu , ce ne fera que fur celle dont on a
des connoiffances moins étendues & moins
parfaites.
Pour conferver le plus d'ordre qu'il eft
poffible , & fauver des anachroniſmes aux
jeunes gens , j'ai divifé l'Hiftoire de cha
que état par fiecles , & j'ai dit le 20. , le
30. , & le quarantieme fiecle depuis la
création ; & comme M. D. B. , pour ne pas
étendre fur des temps lumineux les voiles
obfcurs qui couvrent les premiers fiecles , a
compté dans la feconde époque depuis la
fondation de Rome , j'ai dit auffi le premier
, le fecond fiecle de Rome : j'en ai
ufé de même depuis Jefus-Chrift ; mais je
n'ai befoin d'en avertir : on ne compte
guere autrement. Quelques Auteurs fameux
ont déja fenti l'utilité de cette mé→
thode , & l'avoient même propofée : ainfi
j'ai cru trouver de l'avantage & être autorifé
à la fuivre. Pour ce qui regarde quelques
autres détails relatifs à mon Ouvrage ,
on les trouvera dans la Préface que je mets
à la tête du premier volume.
pas
Je vais actuellement rapporter ce qu'a
dit le R. P. Bertier de la Carte , & répon
dre en peu de mots à ce qu'il defiroit qu'on
JUIN. 1757. 135
"
expliquât , par rapport à la Chronologie.
Après avoir fait l'éloge de la Carte , « l'Auteur
, dit-il , eût rendu fervice an Pu-
» blic , s'il fe fût donné la peine de compofer
un jufte volume , pour rendre rai-
» fon des points les plus importans , compris
dans la fuite des fiecles qu'il nous a
expofés. Ainfi , par exemple , il auroit
dû dire qu'il adopte la Chronologie , non
» de l'Hébreux ordinaire , non des Sep-
» tante , mais plutôt de l'Hiftorien Jofephe
...Nous ne blâmons pas cette idée
» de Chronologie , nous voudrions feule-
» ment qu'on l'eût annoncée & juftifiée en
» peu de mots ». Comme ce petit éclairciffement
n'a pas paru dans le temps , je vais
l'expofer en quelques lignes.
"
On n'a pas fuivi fur la Carte la Chronologie
de Jofephe , comme le penfe le R. P.
Bertier : car il n'y auroit , depuis la création
jufqu'à Jefus- Chrift , que 4658 ans ;
& fur la Carte il y en a 4700. Voici donc
comment l'Auteur a procédé. Il a d'abord
penfé que l'époque du déluge étant prefque
généralement fixée en 1656 , & prefque
tous les enfans fçachant celle-là , il feroir
dangereux de la changer , quoiqu'elle appartînt
au texte Hébreux , qu'il n'avoit
cependant deffein de fuivre . Il a pris enfuite
dans le Pentateuque Samaritain l'ef
pas
136 MERCURE DE FRANCE.
pace compris entre le déluge & la vocation
d'Abraham ; en fuivant la vie des Patriarches,
il a trouvé 1018 ans depuis Abraham ;
il a procédé de même jufqu'à la fortie d'Egypte
; & cela lui a donné 430 ans . Enfin
le Pentateuque lui ayant manqué , il a
fuivi une table de l'Hébreux , formée des
nombres particuliers , & il a trouvé depuis
la fortie d'Egypte , jufqu'à la fondation du
Temple de Salomon , 581 ans , depuis la
fondation du Temple , jufqu'à la fondation
de Rome , 262 ans ; Cyrus , l'an de Rome
194 ; depuis Cyrus , jufqu'à Jeſus-
Chrift , 559. En joignant ces époques du
Samaritain & de l'Hébreux à la premiere
époque du déluge , cela lui a donné 4700 ;
au lieu qu'il n'eût pas trouvé un nombre fi
étendu , en fuivant l'époque du déluge
dans le Samaritain, qui eft fixé à l'an 1 305 .
Cette maniere de compter , dont M. D **
n'eft pas l'inventeur , & qui a été fuivie par
l'Abbé Langlet & par M. Barlot , donne
beaucoup de facilité pour arranger l'Hiftoire
prophane , & furtout celle de la Chine,
qui embarraffent fi fort ceux qui fe reftreignent
à la Chronologie d'Ufferius.
Pour que l'on conçoive mieux la nouvelle
Chronologie , je vais mettre ici les principales
époques dont on fe fert le plus ordinairement
, felon l'Hébreux & felon la
Carte.
JUIN. 137 1757.
HEBREUX .
Déluge, 1656
•
Voc. d'Abra.. 2083
·
Moïse ,
Fon. du Temp.
Carte chronographique.
· •
• ·
2513
2992
Fond . de Rome , 3250 .
Cyrus ,.
• •
3568 .
Naiff. de J.C. 400 .
• ·
• •
•
·
· •
1656
· · 2674
3104
•
3685
J'ai l'honneur d'être , & c.
• · 3947
an de R. 194
•
De Paris , ce 11 Février 1757.
CHIRURGIE.
$700.
REMARQUES fur l'infenfibilité de quelques
parties , établie par la pratique. Par
M. Bordenave , Profeſſeur royal en Chirurgie.
ES
Les différentes expériences fur la fenfibilité
& l'irritabilité des parties , faites
un auffi grand nombre de fois par M.
Haller , paroiffoient ne devoir être fufceptibles
d'aucune difficulté. Elles ont excité
l'attention des Sçavans , elles ont été
répétées , & les réſultats , ce qui paroîtra
)
138 MERCURE DE FRANCE.
peut-être furprenant , n'ont pas été les mêmes
que pour M. Haller.
Quelques Sçavans fe font élevés contre
fa doctrine , & cet illuftre Anatomiſte
leur a déja répondu à la fin de fa differtation
( 1 ) . Depuis ce temps le célebre M.
Bianchi a voulu établir l'incertitude de ces
expériences , & même a prétendu avoir
trouvé des réſultats différens en beaucoup
de points ( 2 ) . M. Lorry , Médecin de Paris
, a travaillé depuis fur le même fujet ;
& fi on compare fes expériences avec ce
qui a été écrit par M. Bianchi , on voit
que M. Lorry fe trouve d'accord en beaucoup
plus de points avec M. Haller ; ,& que
fes recherches ont fervi à donner beaucoup
de lumieres fur la fenfibilité des parties ,
par l'appréciation qu'il a faite des fubftances
capables de produire l'irritation (3 ) .
M. Haller a divifé les parties en fenfibles
& infenfibles ; en irritables & en non
irritables , & en fenfibles & irritables en
même temps. Il a entendu par irritabilité
ane propriété de nos parties , par laquelle elles
(1 ) Mém. fur la fenfibilité & l'irritabilité. A
Lausanne , 1755 .
(2 ) Voyez deux Lettres de M. Bianchi fur ce
fujet, Journal périodique de Médecine , t . 4.
(3 ) Voyez les expériences de M. Lorry fur l'ir
fitabilité. Journal périodique , tomes 6. ร
JUIN. 1757. 139
>
tendent à la contraction & au raccourcissement
, étant touchées un peu fortement. Il a
démontré que cette faculté étoit propre à
la fibre mufculaire ; qu'elle étoit différente
de la fenfibilité , & même que fouvent
elle en étoit abfolument indépendante
comme on peut l'obferver dans la fibre
mufculaire immédiatement après la mort ,
&, pendant la vie , dans le coeur qui n'a que
très-peu de fenfibilité . Ainfi on ne peut pas
dire que l'irritabilité des différentes parties
du corps animal foit une dépendance de
leur fenfibilité , puifque les parties les plus
fenfibles , comme les nerfs , ne font point
irritables , & que le coeur , qui eft peu fenfible
, eft au contraire fort irritable.
On doit donc diftinguer l'irritabilité ,
entendue dans le fens que lui a donné M.
Haller , d'avec l'irritation dont font fufceptibles
toutes les parties fenfibles . Ces
dernieres ne peuvent être touchées par un
corps irritant fans produire un fentiment
douloureux , ou , pour mieux dire , une
irritation générale ; & fi cette irritation
n'eft fuivie d'aucun mouvement dans la
partie touchée , dès- lors on peut dire que
cette partie eft fenfible fans être irritable ,,
On ne doit donc pas établir comme un
principe générale , que l'irritabilité dé140
MERCURE DE FRANCE.
pende des nerfs , ainfi que la fenfibilité ( 1 ) .
Je n'examinerai pas dans ce Mémoire
quelles font les parties fufceptibles de
mouvement par irritation , MM. Haller &
Lorry étant entrés dans un grand détail
fur ce point. Nous remarquerons feulement
que M. Haller a regardé comme irritables
les parties qui fe contractent plus
ou moins fenfiblement par elles-mêmes ,
& qu'il a eu l'attention de diftinguer d'avec
l'irritabilité l'effet qui réfulte de l'action
des cauftiques , ou des fubftances capables
de froncer les parties fur lesquelles
on les applique.
Cet effet ne paroît pas avoir été affſez
diftingué par ceux qui ont répété les expériences
fur l'irritabilité , & il ne doit pas
être confondu avec l'élafticité & l'action
tonique des parties. Ainfi quoique le péritoine
fe refferre & reprenne fon état naturel
, après avoir été confidérablement
étendu pendant la groffeffe ou dans le cas
d'hydropifie , on ne peut pas dire
que ce
rétabliſſement foit la fuite de l'irritabilité ( 2) :
(1 ) Voyez une Thefe foutenue aux écoles de
Médecine de Paris : An ut fenfibilitas fic irritabilitas
à nervis ? Et Journal périodique , t. 6.
(2 ) Voyez la feconde Lettre de M. Bianchi.
Journal périodique , t. 4.
JUIN. 1757. 141
on doit reconnoître que c'eft l'effet de l'ac
tion tonique.
La fenfibilité des parties fixera davantage
mon attention.
que
M. Haller a trouvé certaines parties infenfibles
, comme l'épiderme , le tiffu cellulaire
, les tendons , les aponévrofes , le
périofte , le péricrâne , les os , la moëlle ,
les membranes des vifceres & des articulations
, &c. M. Bianchi penſe au contraire
, que toutes les parties des animaux ,
excepté l'épiderme , font plus ou moins
fenfibles , parce qu'il croit que l'on peut
regarder tout notre corps comme un compofé
de nerfs , & les nerfs produifent
le fentiment. On ne conteſtera pas à
M. Bianchi que les parties n'aient plus ou
moins de fenfibilité felon les circonstances ,
que la fenfibilité ne foit plus grande dans
l'homme que dans les animaux , à raifon
de la maffe plus grande du cerveau & des
nerfs , ainsi que cet Auteur célebre l'a judicieuſement
remarqué ; enfin que la fenfibilité
ne varie dans les parties à raiſon
de la quantité & du nombre des nerfs qui
s'y diftribuent. Mais s'il eft démontré qu'il
y ait des parties dans lefquelles il n'y a
pas de nerfs , dès- lors on ne pourra refufer
de reconnoître des parties infenfibles .
M. Lorry différant beaucoup de M. Bian
142 MERCURE DE FRANCE.
I
chi dans fes expériences , convient avec
M. Haller de l'infenfibilité de quelques
parties , comme le péritoine , l'épiploon ,
le méfentere , les membranes extérieures
de tous les vifceres , le péricarde , la membrane
externe des poumons & des inteftins
, & c ; mais il n'admet pas l'infenfibilité
des tendons , des aponévrofes , du péricrâne
, de la dure- mere & du périofte ;
il avance même qu'il a trouvé les trois dernieres
parties plus fenfibles que la peau.
La variété de ces opinions m'a engagé
à propofer ce que l'expérience m'a appris
fur ce point. Mon deffein n'eft pas de
m'ériger en juge fur cette matiere ; c'eft
à l'expérience réitérée & conftante d'en
décider . Ces connoiffances ne font pas
feulement relatives à l'économie animale ,
elles peuvent encore fervir à expliquer
beaucoup de faits pathologiques.
M. Haller a affuré l'infenfibilité des
tendons ; MM. Bianchi & Lorry , & d'autres
depuis lui la nient ; j'ai foumis des
animaux vivans à l'expérience , & les tendons
n'ont produit aucune marque de fenfibilité.
Après avoir découvert dans plufieurs
chiens les mufcles jumeaux , & avoir mis
à nu le tendon , j'ai laiffé revenir ces
animaux de la douleur vive que produit
JUIN. 1757. 143
toujours la léfion de la peau ; j'ai enfuite
irrité le tendon , tantôt avec un inftrument
piquant , tantôt avec l'eau mercurielle
quelquefois j'y ai porté un cautere
actuel , d'autre fois j'ai coupé le tendon
en partie & comme par feuillets , & l'animal
n'a donné aucune marque de douleur.
;
Je crois devoir faire remarquer que
pour trouver un fuccès complet , il faut
abfolument dépouiller le tendon des membranes
qui le recouvrent ; autrement il
produiroit quelque fentiment qui pourroit
en impofer : j'ajouterai encore que fi on
ébranle trop fortement le tendon , on pour
roit avoir quelques légeres marques de
douleur par le tiraillement du muſcle . En
prenant ces précautions , on ne peut pas
dire que l'infenfibilité du tendon foit alors
l'effet de la douleur trop yive des autres
parties , ou de l'état de crainte dans lequel
eft l'animal , puifque j'ai obfervé de ne
pas le fatiguer avant par aucune autre expérience
, & de laiffer diffiper la douleur
produite par la fection de la peau.
M. Lorry a eu des réfultats différens
dans fes expériences ; mais ils paroiffent
dépendre de la façon dont elles ont été
pratiquées ( 1 ) . Ayant percé à travers les
( 1 ) Journ. périod. t. 5 , p . 408.
144 MERCURE DE FRANCE.
tégumens la ſubſtance même des tendons ,
il n'a pas apperçu un fentiment de douleur
bien vif en perçant le tendon : mais après
cette expérience , ayant tiraillé la jambe ,
l'animal jetta des cris aigus , & donna des
marques d'une vive douleur . Il répéta l'expérience
fur un autre chien avec le même
fuccès ; & ayant examiné la partie après la
mort de l'animal , il a trouvé que le tendon
n'avoit changé ni dans fa couleur , ni
dans fes dimenfions ; que le muſcle , auquel
il étoit attaché , étoit d'un rouge
beaucoup plus vif, & que le tiffu cellulaire
& la gaîne qui l'environnoit , étoit toute
chargée de fang. Par-là il eft clair que la
douleur avoit été excitée par le tiraillement
& par la léfion des tégumens , puifque
les parties voifines feules étoient changées.
Il a remarqué fur un autre chien
l'efprit de nitre fumant , n'avoit pas caufé
de douleurs vives ; ainfi par ces expériences
la fenfibilité du tendon n'eſt point démontrée
, & elles paroiffent prouver que la
douleur & les accidens , qui fuivent la léfion
des tendons , dépendent de la fenfibilité
des parties voisines.
que
On ne feroit donc pas fondé à établir
la fenfibilité des tendons à raiſon de la
douleur & des accidens qui arrivent, quand
un tendon eft coupé ou rompu imparfaitement
;
JUI N. 1757. 145
tement ; ces effets ne dépendent point de
la fenfibilité du tendon , mais du changement
qui arrive dans le corps du mufcle ,
& dans les parties voifines , parce qu'alors
le mufcle étant entier d'un côté , pendant
que l'autre partie , abandonnée à elle- même
, eft en contraction , il faut que la partie
entiere foutienne feule l'effort que foutenoit
tout le muſcle ; ainfi les fibres entieres
font alors tiraillées , éprouvent une
diftenfion confidérable , & produisent la
douleur qui fe fait fentir , non dans l'endroit
de la rupture , mais dans les parties
charnues qui font au deffus. Quoique le
tendon foit infenfible , il peut donc produire
des accidens étant coupé imparfaitement
; & fon infenfibilité reconnue , ne
fait point déroger aux préceptes de la Chirurgie
, qui prefcrivent l'ufage des remedes
relâchans , & même la fection totale d'un
tendon à demi coupé.
.
Ce que nous venons de dire fur l'infenfibilité
des tendons , établie par les
épreuves fur les animaux , eft confirmé
dans l'homme par la pratique de la Chirurgie.
Les Anciens ont regardé les tendons
comme des parties nerveufes ; & fondés
fur ce principe , ils ont penfé que leurs
léfions devoient produire beaucoup d'ac-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
: cidens les effets ont femblé confirmer
cette doctrine ; & delà on a regardé jufqu'à
nous la léfion du tendon comme dangereufe
, & même prefque mortelle. Mais
examinons la chofe fans prévention , &
l'expérience apprendra que les accidens ,
qui furviennent alors , font la fuite de la
léfion des parties voisines.
Le célebre M. Petit , dans fes obfervations
fur la rupture du tendon d'achille
(1 ) , remarque que la rupture incomplette
de ce tendon eft plus douloureufe , par les
raifons données ci- deffus ,, que la rupture
complette ; & il fait obſerver ( ce qui mérité
d'être remarqué ) que la partie inférieure
de ce tendon rompu peut être touchée
& remuée fans exciter aucune fenfibilité.
Ce fçavant Praticien avoit donc
reconnu l'infenfibilité dans le tendon.
On lit dans le Traité de la gangrene de
M. Quefnay , que des Chirurgiens célebres
ont employé l'huile bouillante pour
arrêter des accidens que l'on croyoit produits
par la léfion du tendon . Je connois
des Praticiens qui en pareils cas ont employé
un cauftique fur le tendon bleſſé :
mais fi on examine que pour employer ces
remedes , on commence par débrider les
(1 ) Mém. de l'Acad. des Scienc . ann . 1728 .
JUIN. 1757 . 147
x
parties qui recouvrent le tendon ; dès- lors
on aura lieu de penfer que la ceffation des
accidens dépend plutôt de la fection des
parties membraneufes , & par conféquent
des filets nerveux , que de l'action de l'huile
bouillante ou du cauftique fur le tendon
. En effet ces remedes ne font pas employés
pour détruire le tendon , ils en
attaquent feulement une partie ; & fi le
tendon étoit fenfible , il faudroit qu'après
l'exfoliation , la portion reftante de ce tendon
donnât des marques de fenfibilité.
Mais on obferve le contraire , & pour peu
que l'on ait de pratique en Chirurgie , on
a pu remarquer que le panfement d'un
tendon découvert & fain , n'eft point douloureux
, & que le fentiment réſide dans
les parties voisines.
On auroit tort de conclure que les tendons
font fenfibles , parce que celui d'un
homme bleffé pris légérement avec une
pince , avoit produit une douleur vive
- (1 ) : pour que cela ait eu lieu , il faut ou
que le tendon ait été tiré avec un peu de
force , ou qu'il n'ait pas été fuffifamment
dépouillé des parties voifines . A cette obfervation
, qui eft déja fort infirmée par
ce que j'ai dit plus haut , je puis oppoſer
(1 ) Voyez la Thefe citée ci - deffus .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
que
une obfervation contraire , faite avec foin
& en préſence de beaucoup de fpectateurs.
M.Andouillé, en panfant un malade à l'hôpital
de la Charité , dont un des tendons
des doigts étoit entiérement découvert ;
toucha le tendon , le faifit avec la pince ,
fans le malade , qui fe regardoit panfer
, donnât aucune marque de fenfibilité:
Enfin la future des tendons , fi redoutée
des Anciens , mife en ufage par des
Chirurgiens de Paris dans le dernier fiecle,
pratiquée fouvent fans inconvéniens ,
n'eft- elle pas une preuve que les tendons
peuvent être percés , tirés & retenus fans
produire aucune fenfibilité ?
On dira peut- être que cette future a
été quelquefois fuivie d'accidens nous
n'en difconviendrons pas , & nous fçavons
qu'elle a été abandonnée en partie par cette
raifon , & plus encore parce qu'elle eft
inutile . Mais fi on cherchoit la caufe de
ces accidens , on verroit qu'ils dépendent
de la léfion des parties voifines , ou du tiraillement
qui fe paffe dans le corps du
mufcle.
Enfin la faculté de fentir étant propre
feulement aux parties qui admettent des
nerfs dans leur ftructure , on fera convaincu
que les tendons doivent être infenfibles
, puifqu'ils n'ont aucun nerf dans leur
JUI N. 1757 149
·
compofition : les plus habiles Anatomiftes
n'ont pu jufqu'à préfent en découvrir dans
la compofition de ces parties ; & l'examen
le plus exact ne démontre dans le tendon
qu'une texture ferrée , & une fubftance
dure & élastique.
Ce qui vient d'être expofé fur l'infenfibilité
des tendons , établit en même
temps celles des aponévrofes , puifque
la texture de ces parties eft la même , &
qu'elles ne différent entr'elles que par la
difpofition extérieure : auffi l'expérience
démontre le même effet . L'aponévrofe des
mufcles du bas-ventre étant mife à découvert
dans un chien , je l'ai irritée , &
l'animal n'a donné aucune marque de fenfibilité
: mais fi dans ce même temps j'irritois
la peau & les parties voifines , l'animal
donnoit des marques de douleur. J'ai
trouvé la même infenfibilité en irritant
l'aponévrofe qui recouvre le péricrâne.
La léfion des aponévrofes a cependant
paru produire des effets contraires dans
l'homme , & on l'a regardée comme la
fource de beaucoup d'accidens : mais fi on
examine l'état des parties , & la façon dont
on remédie aux accidens , dès- lors on eft
convaincu qu'ils ne font pas produits par
la fenfibilité des aponévrofes. 1° . On ne
voit pas que la léfion de l'aponévrofe du
F
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fafcia lata , étende fes effets jufqu'à la portion
charnue de ce mufcle ( ce qui devroit
être fi elle étoit fenfible ) : ils ſe bornent à
la partie bleffée & aux parties voifines ;
ils s'étendent plus loin , quand l'étranglement
eft confidérable ; & alors en agiffant
fur les nerfs , ils fe communiquent même
quelquefois au cerveau : il en eft de même
des autres aponévrofes . 2° . Les accidens
cedent ordinairement quand l'aponévrofe
a été débridée dans tous les fens ; & alors'
les parties reftantes éprouvent plus de
traction qu'auparavant , fans produire aucun
accident : ce n'eft donc que par leur
réfiftance que les aponévrofes deviennent
la caufe d'étranglement ; elles ne peuvent
le produire par elles- mêmes , & on doit
regarder les accidens qui arrivent avec la
léfion des aponévrofes , comme la fuite de
la léfion des parties voifines , & de leur
étranglement .
Quelques Auteurs ont attribué à la
dure mere beaucoup de propriétés , & l'ont
regardée comme la fource du fentiment
& du mouvement. Les connoiffances modernes
ne lui démontrent pas ces avantages
, & quelques Auteurs célebres lui refufent
même le fentiment. L'expérience
paroît favorifer les derniers , & on peut
regarder cette membrane comme infenfiJUIN.
1757. 151
ble , du moins dans la plus grande partic
de fon étendue . L'Anatomie démontre
qu'elle ne reçoit que peu de nerfs , du côté
de la bafe du crâne feulement ( 1 ) ; par
conféquent elle ne peut être fenfible que
dans quelques points feulement.
Je l'ai irritée fur un chien fans que l'animal
donnât aucune marque de douleur :
on voit tous les jours qu'elle peut être touchée
après l'opération du trépan fans aucune
fenfibilité ; on peut l'incifer fans que
les malades témoignent de la douleur ; &
j'ai vu du fang & des fragmens d'os entre
cette membrane & le crâne , fans qu'il y
eût d'autres accidens que ceux qui réfultent
de la compreffion du cerveau . Delà
il fait que cette membrane n'eſt point ſenfible
, & fi elle donne quelquefois des
marques de fenfibilité , ce n'eft que dans
quelques points feulement où par hazard
on a rencontré quelques filets nerveux . Du
refte l'inflammation de cette membrane
peut caufer des accidens , mais ce n'eft
que par l'étranglement des vaiffeaux étendu
jufqu'aux parties voisines , qu'elle produit
ces défordres.
Le péricrâne & le périofte ont toujours
été regardés comme fenfibles ; on a même
( 1 ) Winflow , Expofit. Anat. traité de la tête
1°,47.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
attribué cette prérogative plus particuliérement
au péricrâne ; cependant ces deux
membranes ne différent l'une de l'autre
que par la fituation , & fi le péricrâne a
paru avoir plus de fenfibilité , c'eft que les
accidens qui résultent de fa léfion font
quelquefois affez confidérables , à raifon
de la communication réciproque de fes
vaiffeaux , avec les vaiffeaux intérieurs du
crâne .
Ces membranes ne font point fenfibles,
parce que les nerfs ne vont pas s'y terminer
; & on peut s'en convaincre en les dépouillant
avec foin des membranes qui les
› recouvrent . Avec ces précautions je n'aitrouvé
aucun fentiment dans le feuillet
qui recouvre le muſcle crotaphite , ni dans
le péricrâne irrité par l'inftrument tranchant
ou par l'eau mercurielle.
S'il arrive des accidens après la léſion
du péricrâne , ils dépendent de l'étranglement
des vaiffeaux fanguins qui s'y diftribuent
; & s'ils cedent à une fimple incifion,
ce n'eft qu'à raifon du dégorgement. En
effet fi cette membrane étoit irritée & fenfible
à une petite incifion faite par accident
, elle devroit l'être de même par une
plus grande incifion : par ces opérations
elle eft coupée dans un endroit feulement,
& fi elle étoit nerveufe , elle devroit être
JUIN. 1757. 153
toujours fenfible , de même qu'un nerf qui
n'eft pas entiérement coupé. Enfin avant
d'appliquer le trépan , on incife cette membrane
, on la racle de deffus l'os , on la déchire
par conféquent en des points continus
avec les parties faines. Si le péricrâne
étoit fenfible , cette méthode produiroit
néceffairement beaucoup d'accidens : pour
qu'il n'en arrive aucun , il fuffit qu'il foit
dégorgé. J'ai vu cette membrane contufe
& même déchirée par une chûte, fe guérir
fans aucun accident ; le bleffé ne voulant
fe laiffer faire aucune incifion .
On peut dire la même chofe du périofte ;
je n'y ai trouvé aucune fenfibilité en l'irritant,
foit par le fcalpel , foit avec l'eau
mercurielle ; je n'ai pas trouvé plus de
fenfibilité dans les ligamens des articulations.
Après avoir découvert le tibia dans
un chien , j'ai féparé le périofte de l'os en
le grattant , fans que l'animal donnât aucun
figne de douleur ; j'ai enfuite enlevé
une portion de l'os , & en irritant la membrane
de la moëlle , l'animal a donné des
fignes d'une douleur vive . Je rapporte exprès
cette derniere circonftance , parce que
quelques-uns ont regardé la membrane
médullaire comme infenfible : cette expérience
doit être répétée pour ftatuer quelque
chofe fur cet article.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
L'infenfibilité étant démontrée dans les
parties dont je viens de parler , il réfulte :
1º. Qu'on ne peut & qu'on ne doit pas
imputer à un Chirurgien la léfion du tendon
ou de l'aponévrofe dans l'opération
de la faignée , puifque la piquure , fouvent
inévitable de quelques filets nerveux
qu'on ne peut appercevoir , peut cauſer
des accidens qu'on attribueroit mal - à- propos
à la léfion du tendon ou de l'aponévroſe.
2º. La fection des membranes n'eft pas
un moyen contre leur fenfibilité , puifqu'elles
n'en ont aucune ; mais elle eft néceffaire
pour faire ceffer les accidens en
procurant le dégorgement des parties .
JUI N. 1757. 155
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQU E.
Le fieur Simon , de l'Académie royale de
Mufique , vient de donner au Public un
Recueil de différentes Chanfons tant nouvelles
qu'anciennes , avec un accompagnement
de guitarre par tablature & par les
fignes ordinaires de la mufique , afin que
cela puiffe convenir à plus de perfonnes .
Il y a ajouré un accompagnement de violon
& de violoncelle , dont il a chiffré la
baffe , pour qu'elles puiffent fervir au clavecin
dans le cas où l'on ne voudroit pas
les exécuter avec la guitarre. Le prix eft de
7 liv. 4 fols. On les trouve chez l'Auteur ,
rue de la Juffienne , à côté de la rue Soly.
Il avertit le Public que les Cantatilles d'Iphize
, le Moment perdu , & Bacchus vaincu
par l'Amour , ne fe trouvent maintenant
qu'à la Regle d'or chez le fieur Bayard ,
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
rue Saint Honoré , & chez Mademoiſelle
Caftagneri , rue des Prouvaires.
Nous annonçons les nouvelles Pieces de
clavecin diftribuées en fix fuites d'Airs de
différens caracteres , le Génie François , la
Mufe Italienne , les Magnifiques , les
Gens du bon ton , un Réveil , une Fête
champêtre , un Ballet de Pfiché , le Général
d'Armée , &c. compofées par M. Rameau
, neveu du célebre Muficien qui a
illuftré ce nom , & fils de M. Rameau le
cadet. Gravées par Madame le Clair , OEuvre
premier. Prix 6 liv.
9
Nous dirons à l'avantage de l'Auteur
qu'il poffede les deux qualités qui caractérifent
le plus l'homme de talent , un grand
feu d'imagination , & le courage de fortir
de la marche commune , & d'ofer tout rifquer
pour tâcher d'être original.
Les Pieces indiquées fe trouvent chez
lui , & aux Adreffes ordinaires.
SEI Sinfonie nuove di varii Autori Italiani
, à quattro parti obligate , è Corni da
Caccia ad libitum fcielte dal Signor Ruge
Romano. Libro primo . Prix 9 liv. Aux Adreffes
ordinaires de Mufique. Gravé par
Mademoiſelle Bertin .
୨
JUIN. 1757. 157
PEINTURE.
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie
royale des Sciences , Belles Lettres & Arts
de Rouen. Du Mercredi 22 Décembre
1756.
M. Defcamps , Peintre , Vice -Directeur
& Profeffeur de l'Ecole royale de
Deffein , a apporté à l'Académie cinq efquiffes
à la mine de plomb, pour autant de
Tableaux allégoriques , dont le fujet eft
l'Hiftoire de Dunkerque. Ces tableaux lui
ont été demandés par la Chambre du Commerce
de cette ville , fa patrie.
Le fujet du premier Tableau eft le Traité
en exécution duquel la ville de Dunkerque
fut cédée aux Anglois par la France ,
après la bataille des Dunes , dans laquelle
l'armée Efpagnole fut défaite par celles
de France & d'Angleterre en 1658.
Le milieu de la ſcene eft occupé par un
palmier , où font attachés des faifceaux
d'armes en forme de trophée. On remarque
d'un côté les drapeaux de la France &
de l'autre ceux d'Angleterre. L'écuffon de
ce dernier Royaume eft au haut du pal158
MERCURE DE FRANCE.
mier , & extrêmement éclairé . La France
paroît du côté droit , portée fur un nuage
dont l'ombre tombe fur l'écuffon des armes
d'Espagne , attaché auffi au palmier, au deffous
des armes d'Angleterre. Cette allégorie
a paru neuve & ingénieufe, & cette maniere
de faire entendre que l'Efpagne avoit été
battue en mettant fon écuffon dans l'ombre ,
eft extrêmement fine & décente. La France
appuyée d'un côté fur un cafque qui marque
qu'elle vient de fe défarmer , montre
à la ville de Dunkerque l'écuffon d'Angleterre
, avec un gefte expreffif qui femble.
lui défigner le Maître qu'elle lui donne..
Cette Ville perfonnifiée eft repréfentée de
l'autre côté affife & appuyée fur l'écu de
fes armes. On voit autour d'elle tous les
attributs de la guerre & tout ce qui fert à
la défenfe des Places. Elle a fur fa tête une
couronne murale , fes yeux attendris fe
fixent fur la France ; elle lui montre les
chaînes dont fes bras font chargés , &
qu'elle ne portera qu'à regret ; elle tient.
un bouclier où font trois fleurs-de-lys , & ,
elle le ferre tendrement contre fon coeur.
Le fonds du tableau repréfente le local de
Dunkerque , & on voit à l'entrée du port.
la flotte Angloife qui le bloquoit.
Le fujet du fecond Tableau eft le rachar
de Dunkerque des mains des Anglois,
JUIN. 1757. 159
moyennant cinq millions de livres , en
1662 .
La France en habits royaux ôte des
mains de la ville de Dunkerque les chaînes
qu'elle y avoit mifes en la foumettant aux
Anglois. La Ville perfonnifiée & environnée
des attributs de la guerre , de la marine
& du commerce , eft à fes genoux . Un
de fes bras eft déja libre , & elle s'en fert
pour exprimer fa reconnoiffance . On voit
fur le devant les tréfors qui font le prix du
rachat. La France les montre avec une
efpece de dédain . Le fond du tableau repréfente
Dunkerque du côté de la terre ,
& dans le haut une Gloire environne les
Armes des France.
Le fujet du troifieme Tableau eſt la démolition
de Dunkerque , en exécution du
Traité d'Utrecht en 1613 : un arc- en- ciel ,
fymbole de la paix , occupe tout le haut
du tableau , & au milieu de cet arc- en- ciel
font les armes d'Utrecht. On remarque
plufieurs gros nuages qui femblent les
reftes d'une grande tempête. Sur un deces
nuages eft la France ; elle tient dans fa
main un rameau d'olivier qu'elle préfente
àlaVi lle infortunée , avec une expreffion
qui marque qu'elle eft obligée de faire
à une paix néceffaire , un fi trifte facrifice :
de l'autre main elle tient fon bouclier
160 MERCURE DE FRANCE.
& l'attitude de fon bras femble l'affurer
qu'elle la protégera toujours , & qu'elle
lui en donnera des marques dans des temps
plus heureux. La ville de Dunkerque , les
cheveux épars & fa draperie en défordre
couvre fon vifage d'un voile pour cacher
fes larmes , & toute fon attitude exprime
la plus vive douleur : fa couronne murale :
brifée eft renverfée près d'elle ; elle eſt affife
fur un grand nombre d'armes de canons
& d'affûts auffi brifés , & dans le
fonds on apperçoit des mines qui font fauter
les Forts. Le flambeau de la haine paroît
fur le devant du tableau éteint , maist
fumant encore. On voit à côté un mafque.
entouré de ferpens , fymbole de la mau-i
vaife foi & de la diffimulation . Par cette
ingénieufe allégorie , le Peintre prépare le
fpectateur au fujet des derniers tableaux .
Le fujet du quatrieme Tableau eft une
tempête affreufe arrivée à Dunkerque le
31 Décembre 1720 , qui fit entrer la mer
dans le port en brifant l'eftacade que les
Anglois avoient fait conftruire à l'entrée
pour le boucher.
Dunkerque eft repréſentée dans le même
défordre que dans le tableau précédent ,
parce qu'elle eft encore dans la même
humiliation ; mais elle a les mains
& les yeux élevées vers le ciel , qu'elle
1
161
JUIN. 1757:
femble conjurer de la fecourir. De fombres
nuages occupent tout l'horizon ; la
foudre tombe & écrafe plufieurs des pieux
qui compofent l'eftacade . Dans ce même
moment la mer irritée fe déborde , les
vagues en fureur fe précipitent & renverfent
tout ce qui s'oppofe à leur paſſage.
Rien n'arrête leur impétuofité , & elles
pénetrent jufques dans le port . On voit
de tous côtés des débris de naufrage , &
des effets d'une violente tempête ingénieuſement
raſſemblés . Le fonds repréſente
le Port , les deux Forts , le Rifban & le Revers
, avec un refte de la Citadelle .
Le fujet du cinquieme & dernier Tableau
, eft le rétabliſſement de Dunkerque
par les ordres du Roi , en 1756 .
La France y eft repréfentée en habit de
guerriere ; elle a le cafque en tête & la
cuiraffe de Minerve : fa main droite eft
appuyée fur une maffue fleurdelifée , avec
laquelle elle écrafe des dragons à tête de
léopard : de fa main gauche elle tient fon
bouclier où font trois fleurs de lys brillantes
, & avec lequel elle femble protéger
la ville de Dunkerque , qui lui embraffe
les genoux . Cette Ville rétablie dans
fon ancienne fplendeur , en porte toutes
les marques : fa couronne murale eft fur
fa tête , & on voit auprès d'elle tous les
162 MERGURE DE FRANCE.
attributs de la guerre. L'attitude & l'expreffion
de la France marquent la majefté ,
la fageffe , la force ; celle de la ville de
Dunkerque , la reconnoiffance & l'amour
près d'elle , font fes armes dont elle est prête
à fe revêtir pour aller fe venger de fes ennemis.
On voit dans le fonds toutes les
fortifications de Dunkerque relevées , fon.
drapeau y flotte au gré des vents en figne
de réjouiffance : un foleil brillant , devife.
& fymbole du Roi , éclaire tout le tableau
d'une lumiere éclatante , & diffipe les tempêtes
dont quelques nuages amaffés font
appercevoir les reftes .
L'Académie a donné les plus juftes éloges
à la richeffe & à la vérité de ces idées
poétiques & pittorefques , dignes de la
majefté de l'hiftoire & de celle de l'épopée
, & elle a exhorté M. Defcamps
à remplir au plutôt par fes Tableaux
les efpérances flatteufes que donnent fes
Efquiffes.
JUI N. 1757 : 163
GRAVURE.
NOUS
ous annonçons une Eftampe repréfentant
une Tempête , d'après un tableau de
M. Vernet ; la gravure en eft portée à ſon
dernier période. Les éloges que ce célebre
Peintre en fait à fon Auteur ( M. Baléchou ) '
font des plus expreffifs . Nous rapporterons '
fes propres termes au Public amateur de
talens : « Monfieur , cette Eftampe a rempli
mon attente , vos recherches font in-
"
"
finies , & demandent un examen & beau-
» coup de fçavoir pour en comprendre
>> toute la beauté.
و د
"
Comme je vous dis , lorfque vous
» m'envoyâtes les premieres épreuves , ce
» que je defirois ; je vous dirai avec la mê-
» me fincérité ( que cela eft cela ) , c'eſt- àdire
, que je fuis actuellement content
» au delà de mes defirs ; cette expreffion
» doit renfermer les éloges les plus éten-
» dus que je pourrois vous donner , je fuis
préfentement impatient que cette Eftam-
» pe foit répandue dans le monde pour
» votre gloire & pour la mienne . »
ود
"
Nous bornons notre annonce pour cette
Eftampe aux propres éloges de M. Vernet :
164 MERCURE DE FRANCE.
qui , mieux que lui , eft en état de juger
de traduction d'après fes tableaux ? Si M.
Vernet fait admirer fon pinceau , M. Balechou
, en l'imitant, en multiplie les graces.
L'étendue du burin de ce célebre Graveur
fe fait de plus en plus rechercher par les
vrais Connoiffeurs.
Il travaille à une troifieme Eſtampe ,
d'après M. Vernet . Celle que nous annonçons
ici eft dédiée à M. le Duc de Chaulnes
, & fait pendant à celle dédiée à M. le
Marquis de Marigny . On la trouve à Avignon
, chez le fieur Arnavon , au Corps
Saint ; à Paris , chez le fieur Buldet , Marchand
, rue de Gèvres , au Grand Coeur,
& à Marseille , chez le fieur Jean-Baptifte
Rey , Négociant , rue Saint Féréol .
M. Feffart , Graveur du Roi & de fa
Bibliotheque , donne avis à Meffieurs les
Soufcripteurs de la Chapelle des Enfans-
Trevés , de Paris , qu'il en délivre les
quatre derniers morceaux. Il profite de
cette occafion pour fe juftifier du retard
de la livraiſon de ces quatre dernieres planches
; plufieurs maladies ont mis obſtacle
au defir de donner un ouvrage pour lequel
il n'a rien négligé . La planche générale
fera encore une preuve de fon application
; le tems qu'elle exige le met dans le
JUIN. 1757. 165
cas d'avertir les Soufcripteurs qu'il ne
pourra pas la délivrer cette année , comme
il s'en étoit flatté.
LE fieur Daullé , Graveur du Roi
vient de mettre au jour deux belles Eftampes
, les Charmes de la Vie Champêtre , d'après
M. Boucher , & la Mufe Uranie , d'après
M. Jeaurat. On les trouve chez l'Auteur
, rue du Plâtre- Saint-Jacques , atte
nant le College de Cornouaille .
IL paroît du fieur Beauvarlet fix nouvel
les Eftampes. La premiere , ou celle que
nous croyons mériter la prééminence , a
pour titre , Toilette pour le Bal , d'après
feu M. de Troy. L'autre eft intitulée , le
Paffe -temps des Soldats,d'après M. Bourdon.
Les quatre dernieres font le Jardinier
fleurifte , le Faucheur , le Vigneron & le Fril
leux , d'après Teniers. Nous penfons que
ce jeune Graveur fait tous les jours de nouveaux
progrès , & qu'il faifit heureufement
la maniere & le caractere différens
de chaque Peintre qu'il copie. Il joint au
talent , ce qui le perfectionne , l'amour de
l'art & l'application au travail . On trouve
ces Eftampes chez lui , rue S. Jacques , au
Temple du Goût .
166 MERCURE DE FRANCE.
Nous annonçons encore les Plaisirs des
Buveurs , Eftampe fur le travers , portant
21 pouces de largeur fur feize & demi de
hauteur , nouvellement gravée par le fieur
Pelletier , d'après le tableau original d'Adrien
Oftade , tiré du cabinet de M. le
Comte de Vence. Elle fe vend chez l'Auteur
, rue S. Jacques , chez un Limonadier
vis-à-vis la rue des Noyers . Prix
2 liv.
>
Le fieur Rigaud , Graveur , vient de
mettre au jour une nouvelle Vue du Chateau
de Saint Ouen , appartenant à M. le
Duc de Gefvres . On trouve chez lui toutes
les Vues des Maiſons royales & autres ,
comme payfages & marines propres pour
l'optique & les cabinets .
Il demeure , à Paris , rue S. Jacques ,
un peu au deffus des Mathurins,
JUI N. 1757 . 167
x
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
COURS public d'Architecture.
M. Blondel , Architecte du Roi , Directeur
& Profeffeur de l'Ecole des Arts , à
Paris , rue de la Harpe , ayant été obligé
de retarder fon Cours public élémentaire
fur l'Architecture , par une maladie affez
dangereufe , ouvrira fon quatrieme Cours
le 8 Juin 1757 , à onze heures du matin ,
par un Difcours qui fervira d'introduction
à l'Architecture . Ce Cours , compofé de
cinquante leçons , fera continué tous les
Mercredi & Vendredi , depuis onze heures
du matin jufqu'à une heure après midi :
il fera , comme le précédent , offert aux
hommes bien nés qui veulent acquérir les
connoiffances d'un Art qui les mette à
portée de connoître , de juger & d'ordonner
les ouvrages publics , de voyager avec
fruit , de fe loger eux-mêmes avec la bienféance
qui convient à leur état , à leur fortune
& à leurs befoins. L'Auteur déja connu
par fes fuccès , nous diſpenſe d'en faire ici
168 MERCURE DE FRANCE.
l'éloge, ni d'apprécier l'utilité de ces Cours
publics , où la décence , l'ordre & la clarté
de fes leçons doivent attirer néceffairement
les perfonnes de la premiere confidération
, pour lefquelles il paroît que M.
Blondel a inftitué en particulier ce Cours
élémentaire. Ses leçons feront fpéculati
ves , aidées de démonftrations & de modeles
capables d'inculquer à fes Auditeurs
les connoiffances de cet Art important.
Ce Profeffeur r'ouvrira auffi le 12 du
mois de Juin , fon Cours de théorie fur
l'Architecture , à l'ufage des Artiftes à qui
les élémens de cet Art ne fuffiroient pas ,
& ne le continuera que tous les huit jours ,
depuis onze heures du matin juſqu'à une
heure après midi. Ces leçons feront dictées
& démontrées jufqu'au moindre détail
, afin de faire parvenir ceux qui fe
propofent de les fuivre à entrer dans tous
les développemens de l'art de bâtir , &c.
M. Blondel continue auffi de donner
avec le plus grand fuccès tous les Dimanches
, depuis huit heures du matin juſqu'à
huit heures du foir, & toutes les Fêtes ,
depuis deux heures après midi juſqu'à
huit , fes Cours de pratique pour tous les
différens genres d'Ouvriers du Bâtiment ,
qui ont befoin de connoître les procédés
de l'art relativement à leurs diverfes profeffions,
JUIN. 1757. 169
feffions. Les autres Artifans trouvent auffi
dans ces leçons la facilité de s'exercer dans
le deffein ; enforte que près de cent jeunes
Citoyens , par fes fécours défintéreffés ,
acquierent les moyens de fe perfectionner
dans les Arts méchaniques , dans les Arts
utiles & dans les Arts de goût ; autant de
connoiffances qui ne peuvent que contribuer
un jour à former des hommes à talens
, utiles à l'état & à la profpérité des
Arts en France.
temens ->
Le fieur Dandrillon ayant découvert un
moyen d'imprimer les lambris des apparfans
aucune espece d'odeur
n'employant dans fon impreffion ni
huile , ni cire ni aucune efpece de vernis ;
& ayant cependant trouvé le fecret de
donner aux différentes teintes dont il empreint
les décorations intérieures , le poli
des Chipolins ufités jufqu'à préfent , &
le luifant du vernis le plus beau , s'eft préfenté
à l'Académie Royale d'Architecture ,
le 28 Mars dernier , pour obtenir fon approbation
; la Compagnie a nommé Commiffaires
à cet effet , M. Contant &
M. Blondel , tous deux Architectes du
Roi , & Membres de cette Académie .
Nous allons donner un Extrait du rapport
de ces deux Commiffaires , qui tiendra
H
170 MERCURE DE FRANCE.
lieu d'éloge à l'Auteur de cette décou
verte .
Extrait de l'enregistrement concernant le rapport
de Meffieurs les Commiffaires noml'Académie
Royale "d'Architecmés
ture.
par
M. Contant & M. Blondel , Architectes
du Roi , qui avoient été chargés par
l'Académie , de faire des expériences fur
un nouveau gente de Chipolins nommé à
la Grecque , propofé le 28 Mars 1757 ,
par le fieur Dandrillon , pour peindre les
appartemens , afin de reconnoître fi cette
efpece de peinture a la folidité fuffiſante
pour conferver fon poli , & la falubrité
néceffaire aux appartemens , ces deux
Commiffaires ont fait leur rapport , & ont
dit , qu'ayant expofé fucceffivement , & à
différentes repriſes › à l'humidité > au
grand air , au foleil , au feu & à la pouſfiere
, plufieurs échantillons de différentes
couleurs , qui leur avoient été communiqués
par l'Auteur , que même l'un de ces
échantillons avoit été anciennement empreint
de deux couches à l'huile , & que
cependant aucune de ces différentes épreuves
faites avec la plus grande rigueur, n'ont
caufé aucun dommage fenfible à ces échantillons
, qui toujours ont repris leur poli ,
JUIN. 1757. 171
& confervé leur premiere beauté ; ce rap-.
port contient encore , que s'étant tranfportés
chez différentes perfonnes de confidération
pour examiner les lambris de leurs
appartemens peints fuivant la méthode du
fieur Dandrillon , ils avoient reconnu que
non feulement cette nouvelle impreffion
avoit toute la folidité qu'on pouvoit défirer
, mais qu'elle n'avoit aucune efpece
d'odeur , & qu'on pouvoit habiter les pieces
deſtinées au repos , immédiatement
après , où pendant l'application des ingrédiens
dont le fieur Dandrillon leur avoit
confié la recette.
Oui le rapport de M. Contant & de
M. Blondel , l'Académie , après avoir examiné
elle-même quelques échantillons que
le fieur Dandrillon lui a préfentés , a jugé
que la nouvelle impreffion à la Grecque du
feur Dandrillon feroit utile , l'a approuvée,
& a permis à l'Auteur de faire ufage de
fon approbation , pour annoncer le fuccès
de fes ouvrages , & les faire connoître au
Public.
Je, fouffigné, Profeffeur & Secretaire perpétuel
de l'Académie Royale d'Architectu
re , certifie le préfent Extrait conforme au
rapport des Commiffaires , & au jugement
de l'Académie. A Paris , le 11 Mai 1757
Signé Camus.
Hij
172 MERCURE
DE FRANCE
.
MÉCHANIQUE
.
LETTRE
du fieur Thillaye , Privilégié
pour les Pompes à Rouen , à M. de Boily ,
Auteur du Mercure.
MONSIEUR
ONSIEUR
, Vous avez eu la bonté de
donner
place dans votre Mercure
à ce que j'ai avancé
au Public
pour lui faire con- noître
mes Pompes
, & pour lui rendre
& à
compte
de mes progrès
de mes progrès
en ce genre , cette premiere
bonté vous en avez ajouté une feconde
qui a été de prévenir
vousmême
le Public
très-favorablement
en ma
faveur.
Je vous prie de me permettre de rappeller
en peu de mots un petit détail qui
me concerne pour en venir enfuite à quelques
faits nouveaux. En 1749 , j'ai concouru
à Rouen pour la place de Directeur
des Pompes ; fans prétendre attaquer le
jugement qui fut porté à cette occafion ,
j'obferverai
feulement que ne pouvant pas
efpérer d'obtenir la préférence même par
le bon ouvrage , je me retirai du concours ,
& ne voulus pas voir ma réputation compromife.
JUIN. 1757. 173
Le fieur Hoden obtint la place , & fe
fervit de la voie de votre Mercure pour
annoncer fon fuccès ; c'eft dans le tome du
mois de Septembre 1750 que cette annonce
fut inférée ma réponſe parut dans le
mois fuivant ; j'y expofois les contradictions
que j'avois à fouffrir ; & comme mon
deffein n'étoit pas de difputer uniquement
pour moi - même , mais bien plutôt de
fervir le Public , je déclarai que j'allois
emploier mon temps à faire de bons ouvrages
: le Public m'en a récompenfé par
les emplettes très -fréquentes qu'il a faites
de mes pompes.
Ce grand débit m'a encouragé. Je continue
l'ufage où je fuis de faire tous les ans
les expériences de mes pompes , pendant le
cours du mois de Mai , à Paris , chez les
RR. PP . Feuillans , rue Saint Honoré , où,
fous leur bon plaifir , le fieur Barbier, mon
Commiffionnaire , en tient magafin . Par
ce moyen les connoiffeurs font à portée de
juger de mes pompes , tant quant à leur
conftruction, que quant à leurs effets . Voici
un fait nouveau dont j'ai cru devoir rendre
compte au Public , par la préfente Lettre
que je vous prie , Monfieur , de lui communiquer
par la voie de votre Journal.
Au mois de Mai 1755 , M. le Comte
de la Serre , Gouverneur de l'Hôtel royal
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
des Invalides , envoya aux Feuillans chercher
une des pompes ; l'expérience en fat
faite en l'Hôtel , vis- à- vis du fieur Lacour ,
Serrurier, & qui eft réputé Pompier à Paris .
Le fieur Lacour fe flatta de me furpaffer ,
& demanda à M. de la Serre la permiffion
d'en faire une à fa mode. Cet ouvrage fut
fini au mois de Septembre : il lui avoit
donné un pouce & un quart de diametre
de plus que n'avoit la mienne. Informé de
ce fait , je demandai à mon tour la permillion
d'en faire une du même diametre .
M. de la Serre me fit cette réponſe :
$50
« Il eft vrai que par les ordres de M. de
Cotte , le fieur Lacour a refait une de
"nos pompes à peu près femblables aux
»vôtres ; cependant je vous donnerois
toujours la préférence . Comme j'ai défendu
que l'on touche à notre autre pompe,
fi le hazard vous faifoit venir à Pa-
" ris , & que vous apportaffiez la pompe
dont vous me parlez , nous pourrions en
faire la comparaifon , & le Miniftre en
décideroit. Je fuis , & c.
"
Signé , La Serre.
Vous voyez , Monfieur , par cette Lettre
que M. le Gouverneur inclinoit déja pour
moi , fur la feule expérience que j'avois
faite devant lui d'une de mes pompes.
JUIN. 1757 . 175
J'avois eu un avantage ; ma pompe
avoit élevé fon eau du rez - de-chauffée juſques
fur le faîte de l'hôtel fans aucun.
boyau de cuir , & celle du fieur Lacour ne
l'avoit portée que jufqu'à l'entablement .
Mais afin de connoître encore mieux la
différence de nos pompes, & de les mieux
juger par comparaifon , M. le Gouverneur
me fit envoyer le diametre de la
pompe du
fieur Lacour , & je demandai , ainfi que
mon Antagoniſte , que l'expérience des
deux pompes fût faite en préfence du Miniftre
& de l'Académie .
i
Voici le jugement qui eft intervenu fur
nos deux Ouvrages.
Extrait des Regiftres de l'Académie royale
des Sciences , du 16 Juin 1756.
" Meffieurs Camus , de Courtivron &
» de Parcieux qui avoient été nommés
» pour examiner une Pompe deftinée à
» arrêter les incendies , conftruite depuis
» plufieurs années par le fieur Lacour , Serrurier
du Roi pour l'Hôtel royal des Invalides
, & pour affifter à la comparai-
» fon qui en a été faite par ordre de M. le
Marquis de Paulmy avec celle que le
» fieur Thillaye , Pompier de Rouen , a
» conftruite exprès pour cette comparaifon
, en ayant fait leur rapport , l'Aca-
99
"
و د
"
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
59
"
39
و د
و ر
"
»
ود
»
» démie a jugé que , quoique les deux
Pompes foient exécutées affez folide-
» ment , celle du fieur Thillaye l'eft avec
plus de foin , de propreté & même de
»commodité , puifqu'on en peut démon-
» ter toutes les parties avec plus de facilité
, & qu'elle eft moins fujette à être engorgée
par les ordures que celle du fieur
» Lacour , l'eau ne parvenant à la Pompe
qu'après avoir paffé par trois cribles ou
paffoires ; que les tuyaux de groffe toile
» paffée au tan , propofés par le fieur Thillaye
, pour conduire l'eau aux Pompes ,
» réuffiffoient affez bien , & ne perdoient
que très - peu d'eau pourvu qu'ils fuffent
placés à peu près horizontalement , &
que la charge de l'eau ne fût que de
» quatre à cinq pieds , & qu'enfin la Pompe
du fieur Thillaye , qui n'eft en rien
» différente de celles qu'il a précédemment
préfentées à l'Académie , & qui ont obtenu
fon approbation , méritoit à tous
égards la préférence fur celle du fieur
Lacour.En foi de quoi j'ai figné le préſent
» Certificat. A Paris , ce 16 Juin 1756. »
Grandjean de Fouchy , Secretaire perpétuel
de l'Académie royal des Sciences.
Je n'avois ofé efpérer la préférence que
j'ai obtenue : ma Pompe eft reftée pour le
fervice de l'Hôtel des Invalides , celle de
"
ود
#
"
و د
JUIN. 1757. 177
mon Concurrent y eft auffi ; je n'ai rien à
dire dès que le Miniftre & l'Académie ont
prononcé en ma faveur; cependant j'invite
les Connoiffeurs en méchanique à fe fatisfaire
en examinant les deux Pompes. Le
premier coup d'oeil peut décider de leur
mérite ; cependant il eft affez fingulier que
mon Adverfaire triomphe , & que lui ou
les gens
de fon parti me difputent une victoire
que les grands & bons fuffrages m'ont
affurée .
Je dirai fans m'en prévaloir , mais pour
ne laiffer rien ignorer au Public , que je
m'attache à conftruire mes ouvrages de la
façon la plus folide & la plus utile , &
que je ne crains point qu'il arrive à mes
Pompes ce qui eft arrivé à celle du fieur
Lacour. A la premiere expérience qu'il fit
de fa Pompe , lors de la livraiſon , le récipient
s'ouvrit en deux. A la feconde fon
balancier manqua , & enfin dans la troifieme
expérience qui en a été faite vis à- vis
de la mienne le 26 Août dernier , à la
quelle le Frère Côme , Religieux Feuillant ,
voulut bien affifter pour en voir l'effet , lá
foupape d'un des corps de la Pompe ſe
trouva dérangée , & l'expérience ne pur
être finie. Si à de fimples expériences une
Pompe ne fe maintient pas, que feroitce
dans un incendie , où une Pompe eft
4. Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
moins ménagée & où il faut qu'elle rende
un fervice prompt ! Je crois que puifque
l'invention des Pompes eft trouvée , &
qu'on eft guidé par les principes que l'on
peut recueillir dans les regiftres de l'Académie
des Sciences de Paris , il ne s'agit
plus à préfent que de s'occuper de l'exécu
tion , & qu'une Pompe n'eft bonne qu'autant
qu'elle eft faite fûrement , & qu'elle
peut continuellement rendre le fervice
qu'on en attend.
Je crois encore devoir vous faire part ,
Monfieur , d'un nouvel avantage que les
Armateurs en courfe tirent de mes Pompes
; elles leur fervent à mouiller les voiles
de leurs navires , la toile en étant plus ferrée
, & fes pores , fi f'on peut dire , bouchés
, elle ne donne point de paffage à
l'air , le vent agit plus fortement fur les
voiles , la manoeuvre s'en fait mieux , &
cela donne à nos navires un grand avan
tage fur les navires étrangers . Je viens de
fournir cinq Pompes à MM. le Couteux ,
qui les ont envoyées pour cet ufage à Saint-
Malo .
Je continue de délivrer gratuitement les
figures & les defcriptions de mes Pompes
à ceux qui me les demandent : je les prie
feulement d'affranchir leurs lettres.
J'ai l'honneur d'être , &c...
A Rouen , ce 21 Mars $7570
JUIN. 1757:
172
AGRICULTURE.
LETTRE à M ***.
Je fuis très-fenfible , Monſieur , à la
E
part
que vous daignez prendre au fuccès de
mon travail ; & je vous fçais un gré infini
de m'avoir inftruit de l'état affligeant où
eft l'excellent pays que vous habitez. Je
n'ignore pas combien eft étendu le mal auquel
j'ai cherché à remédier ; mais je vous
avoue , qu'en jettant les yeux fur la Limagne
, comme infectée depuis un temps
confidérable , je vois le mal encore plus
grand que je ne l'avois envifagé. Je préfumois
que l'intelligence , ou un heureux
inftinct auroit pu guider les Laboureurs
dans une contrée où la recolte du froment
devient un objet important.
Il m'eft impoffible de vous fatisfaire
pleinement aujourd'hui en vous envoyant
ma Differtation. On l'imprime actuelle
ment à Bordeaux ; & je ne crois pas qu'elle
puiffe paroître avant la fin de l'année , ot
le commencement de l'autre . Cet ouvrage
eft long & accompagné de figures qui
repréfentent les différens terreins fur lef
II vj
180 MERCURE DE FRANCE.
quels j'ai fait mes expériences. Vous në
jugerez bien , qu'en le lifant , de tous les
détails dans lefquels j'ai été forcé d'entrer
pour détruire les préjugés ordinaires ,pour
préfenter avec quelque ordre les maladies
du froment , & enfuite établir les faits qui
s'étoient paffés fous mes yeux.
En attendant que cet ouvrage puiffe
Vous être communiqué , je me hâte de
vous prévenir fur un article effentiel . Vous
n'ignorez pas , Monfieur , que les grains
de froment attaqués de la maladie (je ne
fçais comment on la nomme chez vous ;
je l'ai appellée carie des bleds) , vous n'ignorez
pas , dis- je , que ces grains font intérieurement
remplis d'une pouffiere noirâtre
& fort puante. Cette pouffiere qui , au
premier coup d'oeil , ne paroît d'aucune
conféquence eft infiniment redoutable
pour le froment le plus fain . Elle contient
un virus qui pénetre au travers de l'écorce,
lorfque le grain eft une fois ramolli dans
la terre , & infecte prefque toujours les
épis que ce grain produit . Cette pouffiere
eft une véritable pefte , & entraîne après
elle tous les effets de la plus rapide contagion
. Je ne l'ai bien cru qu'après des
épreuves fans nombre , & qui menent au
dernier point de conviction.
Vous fentez par-là , Monfieur , combien
JUIN. 1757. 181
il eft pernicieux de femer du froment moucheté
, c'est-à-dire , qui eft taché par cette
pouffiere maligne. La maladie regne chez
vous depuis quelque temps feulement, parce
que la contagion s'eft d'abord introduite
par une petite quantité de grain infecté :
ce grain en a bientôt donné d'autre gâté
comme lui ; & le mal s'eft perpétué .
Engagez-donc , je vous en fupplie , les
Fermiers de vos cantons à n'employer que
la plus belle femence , & qui n'ait eu aucune
communication avec du froment
moucheté , foit par l'entremife du van ,
foit par celle du crible ou des facs ; car je
ne fçaurois trop le répéter , l'effet de cette
pouffiere eft plus funefte qu'on ne peut
le concevoir : elle eft le fléau du froment ;
& vous verrez de combien de façons je me
fuis retourné pour connoître jufqu'où fon
action s'étendoit.
Si les bleds d'un Laboureur ont été gâtés
, & qu'il ne lui ſoit pas facile d'avoir
du froment parfaitement fain , il ne doit
point s'en inquiéter. Son grain , tout moucheté
qu'il eft , pourra être employé fans
aucun rifque , pourvu qu'il ufe des précautions
fuivantes :
Il faudra d'abord qu'il mette ce grain
moucheté dans un cuvier , qu'il le lave
dans plufieurs eaux , foit de puits , foir
182 MERCURE DE FRANCE.
}
de fontaine , foit de riviere , jufqu'à ce
qu'elles fortent claires . Le grain bien
égoutté , ou même fec , on le lavera une
feconde fois dans de l'eau de leflive commune
, & telle qu'elle fe fait dans les maifons
particulieres , ou dans les blanchiſferies.
On jette ordinairement cette eau
comme inutile ; ainfi il n'y a point encore
de dépenfe . Après avoir verfé cette
eau de leffive par inclinaifon , & en laiffant
échapper tous les mauvais grains qui
furnagent , le Laboureur fera fécher le
grain refté au fond du cuvier , ou au
moins fera enforte qu'il foit bien égoutté ;
il l'humectera enfuite avec de l'eau commune
, dans laquelle il aura fait fondre
quelques poignées de fel ou de falpêtre ; il
jugera que la dofe eft à peu près fuffifante
lorfqu'une goutte de cette eau falée caufera
fur la langue un petit picotement. Il fera
avantageux de verfer cette eau un peu
chaude fur le grain . Le degré de chaleur
de l'eau doit être tel qu'on puiffe y tenir
la main fans en être incommodé. On pour→
ra ſe ſervir d'eau de la mer pour cette derniere
opération , au cas qu'on l'ait facilement.
L'eau de chaux un peu chargée
qu'on emploie dans différens pays pour
toute préparation , fera bonne , à quelques
égards , étant donnée ici comme derniere
lotion.
JUIN. 1757 : 183
L'eau commune où entre le fel marin ,
ou le falpêtre , eft le feul remede que j'aie
préfenté à l'Académie , comme fpécifique
pour préferver le froment de la corruption.
Depuis le jugement favorable qu'elle a
porté de mon ouvrage , j'ai fait plufieurs
expériences en matiere de remedes contre
les maladies des bleds , dont elle n'eft point
inftruite ; j'en donnerai inceffamment le
détail au public . Dans le nombre de ceux
qui m'ont parfaitement réuffi , j'ai remarqué
que les leffives de potaffe , de cendres
gravelées & autres , fur lesquelles
il faudra que je m'explique , parce qu'elles
demandent des ménagemens , produifoient
tout l'effet que j'en avois eſpéré.
y
J'ai encore à vous faire obferver , Monfieur
, que les pailles des bleds , où il
aura eu beaucoup d'épis infectés, ont quelque
chofe de contagieux ppaarr elles-mêmes,
& peuvent devenir nuifibles , étant employées
dans les fumiers. Le vrai moyen
de leur ôter ce qu'elles ont de funefte
pour le grain , eft de les laiffer pourrir
parfaitement , & de ne répandre les fumiers
où entrent les pailles fufpectes ,
qu'autant qu'ils font bien confommés.
Tout cela eft confirmé par des expériences
répétées dont mon ouvrage fair
mention .
184 MERCURE DE FRANCE
Vous êtes trop bon citoyen , Monfieur ;
pour ne pas concevoir tout le plaifir que
j'ai d'être de quelque utilité à un pays auffi
précieux que le vôtre. Ce plaifir & l'efpérance
d'acquérir votre eftime , font la
feule récompenfe que j'ambitionne. Souffrez
donc que je m'y borne , en vous priant
encore cependant de me promettre une
correfpondance , au cas que j'aie befoin
dans la fuite de tirer quelques éclairciffemens
de vos cantons .
J'ai l'honneur d'être , &c.
TILLET.
JUIN. 1757: 185
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
Le vendredy 6 Mai , l'Académie Royale
de mufique reprit Alcyone . L'exécution en
a été auffi parfaite que celle d'Iffe . On peut
dire fans flatterie que le rôle d'Alcyone ,
eft le triomphe de Mademoiſelle Chevalier
, & que l'expreffion qu'elle y a miſe , a
donné à cet Opera un prix qu'il n'a pas
cu dans fa nouveauté ni dans fes autres reprifes.
Dans la fête du troifieme acte ,
Mademoiſelle le Mieré a chanté un air detaché
du Temple de Gnide , avec un goût,
une grace , & une précision qui ont réuni
tous les fuffrages .
Mademoiſelle Davaux a été juftement
applaudie dans le rôle de la grande Prêtreffe.
Elle est très - bien au Théâtre , & joint
à cet avantage le plus bel organe. On ne
peut trop l'exhorter à perfectionner les
dons de la nature par tout l'art & l'étude
qu'ils demandent & qu'ils méritent.
186 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
E
>
Le jeudi 28 Avril , les Comédiens François
donnerent la premiere repréſentation
d'Adéle- dePonthieu , Tragédie nouvelle, de
M. de la Place , avantageufement connu
par Venise Sauvée , & par plufieurs autres
ouvrages qui ont eu l'approbation publique.
Elle eut un plein fuccès. Nous
ajouterons que ce fuccès nous paroît d'autant
plus mérité , qu'il eft fondé fur les
trois plus fortes bafes de la Tragédie , fur
une fable bien tiffue , fur beaucoup d'intérêt
, & fur des fituations auffi bien traitées
qu'amenées. Telle eft au quatrieme
acte , la juftification d'Adéle , qui eft une
des plus adroites qu'on puiffe mettre au
Théâtre. Le famedi 7 Mai , elle fut repréfentée
la cinquieme fois avec un grand
concours. Il eft fâcheux pour la gloire de
l'Auteur , & pour le plaifir du Public ,
que la piece ait été interrompue à la fixieme
repréſentation , dans le fort de fa réuffite
, par l'indifpofition de Mademoiſelle
Clairon , de qui dépend le fort d'Adéle ,
dont elle a joué le rôle , comme tout ce
qu'elle joue , c'eft-à-dire fupérieurement.
Ce contretemps a obligé M. de la Place de
JUIN. 1757 187
retirer fa Tragédie , pour la redonner l'hyver
prochain. Nous ne doutons pas qu'elle
ne reparoiffe alors avec le même avantage.
Son triomphe n'aura été que fufpendu , &
notre plaifir retardé. Nous rendrons à la
repriſe un compte plus détaillé de l'ouvrage.
Le jeudi 12 Mai , on a repréſenté Zaïre
avec Nanine. Le fieur Uriot , Acteur de la
Troupe de S. A. S. M. le Margrave de
Barerth , a débuté par le rôle de Lufignan
dans la premiere piece , & par celuide
Philippe Ombert dans la feconde. Ainfi
il a joué les deux genres le même jour ,
& a été fort applaudi dans l'un & dans
l'autre. Il a paru enfuite dans l'Andrienne ,
l'Enfant prodigue & Mahomet , par les rôles
de Simon , Euphemon pere, & Zopire. Le
Public a remarqué dans fon jeu beaucoup
d'intelligence , de vérité , d'entrailles &
de feu. Il joint aux talens du théâtre ceux
de l'efprit. Nous avons vu de lui plufieurs
Ouvrages qui en font preuve. Les lumieres
font un grand avantage pour un Acteur.
Il réfléchit fur fon art , il s'éclaire luimême
fur fes propres défauts. On eft bien
plus près de fe corriger , quand on eft en
état d'être fon propre cenfeur. L'Auteur
alors aide à perfectionner le Comédien .
On s'attendoit à voir encore jouer au ficur
188 MERCURE DE FRANCE
í
Uriot dans Cénie , les Horaces , l'Ecole des
Meres & Venceslas , les rôles de Dorimont,
du vieil Horace , d'Argant & de Venceſlas
; mais la crainte de déplaire au Margrave
fon Maître , en paffant le terme de
fon congé , l'a fait partir au milieu de fon
début , malgré les inftances qu'on lui a
faites de refter encore quelque temps.
COMEDIE ITALIENNE.
UNN
nouvel Arlequin a débuté fur ce
Théâtre. Il a particuliérement réuffi dans
les Metamorphofes d'Arlequin. Le Public a
trouvé qu'il avoit rendu chaque changement
dans le caractere qui lui eft propre:
il a même l'avantage d'être auffi bien à
vifage découvert que fous le mafque.
Nous en parlerons plus au long la premiere
fois.
Faute d'efpace nous ne pouvons placer
ici l'extrait de Ramir , malgré la promeffe
que nous en avions faite , & nous fommes
forcés de remettre au Mercure fuivant le
Concert du jour de l'Afcenfion .
JUI N. 1757. 189
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD
DE WARSOVIE , le 19 Avril.
On étoit déja inftruit que le Régiment du Prin-
N
ce Frédéric- Augufte s'étant fouftrait à l'autorité
des Officiers Prufliens qui lui avoient été donnés
pour le commander , avoit déferté du ſervice du
Roi de Pruffe . On vient de l'être que ce Régiment
étoit arrivé en Pologne. Il eft compofé de
huit cens hommes, Après avoir été mis d'abord
en quartiers par S. M. Pruffienne à Luben & à
Guben , il avoit eu ordre d'aller à Berlin. Pour
être plus fûr de contenir les foldats , le Lieutenant-
Colonel qui les conduifoit les avoit fait défarmer.
En chemin , ils rencontrerent quelques charriots
chargés d'armes & de munitions . Animés
par un Sergent nommé Richter , ils fe faifirent
des charriots , & bientôt ils furent en état de faire
la loi aux Officiers de qui ils la recevoient . Ceuxci
ont en vain appellé des troupes à leur fecours.
Avant qu'elles arrivaffent , les Saxons étoient déja
loin. Ce n'a pas été cependant fans combat qu'ils
font parvenus jufqu'à la frontiere. Ils ont eu à
foutenir plufieurs efcarmouches avec divers détachemens.
Le Roi a gratifié le Sergent Richter
d'un brevet de Capitaine , & d'une penfion. Le
190 MERCURE DE FRANCE.
lendemain du jour qu'on reçut la nouvelle de
l'arrivée du Régiment du Prince Frédéric-Augufte,
on a appris qu'un bataillon du Régiment du Prince
Xavier avoit trouvé auffi moyen d'échapper
aux troupes Pruffiennes qui le pourfuivoient.
Dans le temps qu'il étoit fur le point de gagner la
frontiere , un Corps de Pruffiens , foutenu d'un
grand nombre de Payfans , a entrepris de lui fermer
le paffage. Le Bataillon s'eft fait jour malgré
cet obſtacle , & il eſt entré heureuſement dans ce
Royaume , après avoir tué non feulement une
cinquantaine de payfans , mais encore un Officier
& vingt- fept foldats Pruffiens.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 10 Avril.
L'armée de Boheme que commandera le Prince
Charles de Lorraine , fera compofée de cinquantetrois
mille hommes d'Infanterie & de vingt mille.
de Cavalerie . Celle de Moravie , fous les ordres
du Feld-Maréchal Comte Léopold de Daun , fera
de foixante-dix mille hommes. Indépendamment
de ces deux armées , il y aura un camp volant
d'environ dix-neuf mille hommes , qui fera commandé
par le Comte de Nadafty. Ainfi l'on
compte cent foixante - deux mille fix cens hommes
de troupes de l'Impératrice Reine , deftinés à
agir contre le Roi de Pruffe. Ces troupes feront
jointes par dix-huit Efcadrons Saxons , qu'on at
tend de Pologne.
DE PRAGUE , les 5 Avril.
L'Impératrice Reine a fait annoncer par le
Feld-Maréchal Comte de Browne , qu'Elle in
JUIN. 1757. 191
demniferoit les habitans de ce Royaume , des
dommages qui pourroient leur être cauſés par
les troupes Pruffiennes.
DE DRESDE , le 18 Avril.
Un détachement de Huffards Pruffiens pénétra
le 13 en Boheme jufqu'à Wildftein . En fe reti◄
rant , il a pillé un château du Baron de Peuff. Il
y a eu une efcarmouche affez vive entre ce détachement
& quelques Compagnies de troupes irrégulieres
de l'armée commandée par le Feld-
Maréchal de Browne.
DE BERLIN , le 27 Avril.
Suivant une Relation publiée ici de l'action
qui s'eft paffée le 21 de ce mois en Boheme près
de Reichenberg , le Prince de Brunſwic- Bevern
dès le 20 s'étoit emparé de Graffenſtein , de
Krottau , de Kratzen & de Machendorf. Le 21 ,
il marcha par Habendorff à Reichenberg , où il y
avoit vingt-huit mille Autrichiens commandés par
le Feld- Maréchal Comte de Konigseg. Auffitôt
que les Pruffiens eurent formé leur ordre de bataille
, ils firent plufieurs décharges d'artillerie fur
la Cavalerie ennemie. Elle étoit composée d'environ
trente efcadrons , & rangée fur trois lignes.
Ses deux aîles étoient appuyées par l'Infanterie
qui à la droite étoit retranchée dans un village
& à la gauche occupoit un bois où elle avoit fait
plufieurs abattis . Le Prince de Beverne, à la tête de
quinze efcadrons de Dragons, chargea la cavalerie.
En même-temps il fit attaquer le bois par les
Grenadiers de Kahlden & de Mollendorff, & par le
Régiment du Prince de Pruffe . Plufieurs redoutes
couvroient Reichenberg , & le Prince de Bevern
192 MERCURE DE FRANCE.
ordonna auffi de les attaquer. Le Lieutenant général
Leftwitz s'en rendit maître. L'attaque du bois
n'eut pas un moindre fuccès , & les Pruffiens ,
après avoir été repouffés jufqu'à trois fois , franchirent
les retranchemens. Alors la Cavalerie ennemie
, qui jufques- là n'avoit pu être ébranlée
par les différens chocs que lui avoit livrès
le Prince de Bevern , céda infenfiblement le
terrein. Autant qu'on a pu le fçavoir , les Autrichiens
ont eu mille hommes tués ou bleffés . L'action
a commencé à fix heures & demie du matin , &
elle a duré environ cinq heures. On prétend que les
troupes du Roi n'ont perdu que fept Officiers &
cent deux Soldats , Le Général Normann , le fieur
de Letow , Colonel- Commandant du Régiment
de Darmstadt , les Majors des Régimens de Platen
, d'Amftel , de Normann , de Bevern & de
Wirtemberg ; fept Capitaines , Lieutenans ou En-
Leignes , & cent cinquante Soldats ont été bleſſés.j
DE VESEL , le 9 Mai.
Le Maréchal d'Eftrées arriva le 27 du mois
dernier en cette Ville . Il y apprit que les Pruffiens
ayant abandonné Lipſtatt & Rittberg , le
Comte de Saint - Germain avoit occupé le 26 la
premiere de ces deux Villes avec les quatre Ba-
Tillons du Régiment de Belfunce. Sur l'avis que
les Pruffiens , foutenus de quelques Régimens
Hanovriens , ont formé un camp à Bielefeld , le
Maréchal d'Eftrées a fait des difpofitions pour
renforcer les troupes déja établies fur la Lippe .
Un Détachement de cinquante hommes du Corps
de Chaffeurs de Fifcher ayant été attaqué par
cent vingt Cuiraffiers Hanovriens , près de Warendorp
, entre Munſter & Lipftatt , en a tué
quinze & fait trente prifonniers. Après les avoir
pourfui vi
་
JUIN. 1757. 193
pourfuivi jufqu'à un pofte d'Infanterie des enne-.
Inis , il eft revenu fans aucune perte. Il a eu feulement
deux Officiers de bleffés.
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 29 Mars.
Il y eut le 23 du mois dernier à Oporto une
violente émeute. Entre les neuf & dix heures du
matin , on vit defcendre de la Cordoaria une trou
pe d'hommes , ayant une femme à leur tête , &
criant Vive le Peuple. S'étant rendus chez l'Elu ,
qui étoit malade au lit , ils le contraignirent de
s'habiller , le mirent dans une chaiſe à porteurs ,
& l'emmenerent avec eux. En même temps quelques
féditieux monterent fur les tours de l'Eglife
de la Miféricorde , & fonnerent le tocfin , au bruit
duquel plufieurs milliers d'habitans s'affemblerent.
Cette nouvelle troupe joignit la premiere ,
& elles allerent enfemble demander à l'Intendant
de la Ville la fuppreffion de la Compagnie , qui
vient d'y être établie pour le commerce des vins.
Une autre bande de mutins inveſtit cependant la
maiſon du Provéditeur de la Compagnie. Ilfe mit
en défenſe , & fit tirer plufieurs coups de fufil ,
dont quelques perfonnes furent bleffées. Auffitôt la
populace en fureur força les portes , pénétra dans
les appartemens , brifa les meubles , & déchira
les livres & les papiers. Le Gouverneur d'Oporto
ayant fait prendre les armes à la garniſon , mar
cha vers le lieu où le défordre étoit le plus grand.
L'Intendant de fon côté envoya ordre aux Cordeliers
de commencer la Proceffion qu'ils ont
coutume de faire le Mercredi des Cendres , afin
d'opérer par ce pieux fpectacle une diverfion dans
l'efprit du peuple. Effectivement , dès que la
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Proceffion parut , l'orage fe calma. Il est à re
marquer que pendant toute la fédition il n'échappa
à la plus vile canaille aucun mot contre le
refpect du au Roi & à fes Miniftres. Pendant le
pillage de la maifon du Provéditeur de la Compagnie,
quelques jeunes gens vouloient enlever un
fac , dans lequel il y avoit plus de vingt mille
crufades . Un Grenadier leur dit que cet argent
appartenoit au Roi , & ils fe retirerent , fans y
toucher. Comme il étoit à craindre que le trouble
ne recommençât après la Proceffion , le Gouverneur
, pour fatisfaire les habitans , promit de
leur faire rendre juftice fur les griefs dont ils fe
plaignoient, Ils infifterent pour que la nouvelle
Compagnie fût fupprimée , ou qu'elle achetâr
leurs vins dans les temps fixés , & les payât argent
Comptant , ainfi que faifoient les Anglois. La
Garnifon 'd'Oporto a été renforcée de trois Régimens
, & la Cour y a envoyé un Commiffaire
avec ordre d'informer contre les auteurs de la ré,
volte.
Don Antoine-de Villena s'étant rendu à Oporto
avec le Régiment de Cavalerie de Chaves ,
pour faire arrêter & punir les auteurs de la révolte;
la populace de la Ville s'eft attroupée de nouveau
tumultueufement. Il a fallu charger les mu
tins , pour les difperfer. On en a tué plufieurs ,
& le Régiment de Chaves a perdu auffi quelques
Cavaliers.
Trois fecouffes de tremblement de terre ont
jetté ici de nouveau l'allarme . On fentit la premiere
le 16 à onze heures & demie du foir ; la
feconde à quatre heures après- midi , & la troifeme
le 18 à cinq heures & demie du matin,
Elles ont été accompagnées de plafieurs bruits
fouterreins. La premiere & la troifieme ant agi
JUI N. 1757.
195
par ondulations. Quelques maifons ont été ébranlées
à Caſcaës. On n'a point de nouvelles , qu'il
foit arrivé ailleurs aucun dommage.
Un Corfaire Anglois ayant pillé un Navire qui
portoit Pavillon de Portugal , & qui avoit à bord
une riche cargaifon , le Roi a demandé à Sa Majefté
Britannique une fatisfaction convenable.
GRANDE
BRETAGNE.
DE
LONDRES , le 19 Avril,
Des avis reçus d'Antigoa annoncent que les
François fe font emparés d'un Fort près de la riviete
de Gambie fur la côte d'Afrique. On conjecture
que c'eft l'Efcadre partie de Breſt au mois de Novembre
dernier , qui a été employée à cette expédition.
Sa Majesté a ôté au Lord Tyrawley le Gouver
nement de Gibraltar , pour le donner au Comte
de Humes.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Le 8 Avril , le Navire le Robufte , armé de 24
canons , dont 6 font de huit livres de balle , &
18 de fix , appareilla de la riviere de Bordeaux
pour le Canada. L'équipage de ce bâtiment n'étoit
que de 74 hommes , mais il y avoit à bord
150
volontaires étrangers , fous les ordres du
Chevalier de Saint-Rome. Le 13 , M. Rozier ,
commandant le Robufte , eut
connoiffance d'une
Frégate , laquelle courut au Nord , jufqu'à ce "
I
ij
196 MERCURE DE FRANCE.
quelle fût dans les eaux du Navire. Bientôt elle
revira fur lui , pour lui donner chaffe. M. Rozier
fit larguer un ris au grand Hunier , & hiffer le
grand Foc & la Voile d'étai de Hune. Cependant
la Frégate approchoit. Elle fe trouva au vent du
Navire , fans avoir arboré fon Pavillon . A deux
heures , le Robufte affura le fien par un coup de
canon , & cargua les baffes voiles. Sur le champ ,
la Frégate arbora Pavillon & Flamme d'Angleterre
, & lâcha toute fa bordée. Le feu du canon
& de la moufqueterie fut très- vif de part & d'autre
jufqu'à huit heures du foir , que la Frégate le retira,
Le Robufte dans cette attaque cut fa grande
Vergae & celle du grand Hunier coupées , toutes
fes voiles mifes hors d'état de fervir , quatorze
hommes tués , & dix-neuf bleffés , dont trois Officiers
, fçavoir , MM. Diparaguere , Capi
taine en fecond ; du Sallier , fecond Lieutenant ;
& Bierre , troifieme Lieutenant. La journée du
14 fut employée à réparer ce bâtiment. Il avoit
petit vent le 14 , lorfque l'équipage découvrit la
même Frégate , qui revenoit fur lui . Les enne
mis affurerent Pavillon blanc par un coup de canon.
Cette feinte n'empêcha pas de les reconnoître.
A huit heures du foir , ils hellerent le Navire,
& crierent d'amener. Sur le refus de M. Rozier ,
ils l'attaquerent de nouveau . Ce fecond combat ne
finit qu'à minuit , & l'on n'en vit guere de plus
furieux . La plupart des maneuvres du Robuste fus
rent criblées de coups de canon . Son Mât de Hu
ne , & fon Perroquet de fougue , furent rompus.
Il perdit quinze hommes , & eut vingt- trois bleffés.
M. Rozier fit route Cap à l'Eft , dans le deffein
de fe rendre au Port de France le plus prochain
, pour fe radouber. Ala pointe du jour , il
fut encore chaffé par la même Frégate. Un troj
JUIN..1757.
197
-
feme combat s'engagea vers les onze heures du
matin. La Frégate prit le Navire par la pouppe ,
& comme il ne pouvoit manoeuvrer à caufe de fa
mauvaiſe fituation , le fieur Rofier fut obligé de
faire hacher fes deux fabords de derriere de retrai
te. Peu à peu il reprit fon avantage . Les Anglois,
paffant, alternativement de bas-bord à ftribord ,
lâcherent coup fur coup plufieurs bordées . S'étant
enfuite replacés à la pouppe du Robufte , ils firent
une autre décharge , qui renverfa fon grand mât
& fon mât d'artimon. Le Navire François leur ti
ra fes deux canons de retraite , & eut le bonheur
de les défemparer de leur Gouvernail . Auffitôt la
Frégate ennemie largua fes perroquets , & amura
fes baffes voiles , pour s'éloigner , gouvernant
avec quatre avirons. Elle tira deux coups de canon
à mitraille ; mais elle étoit déja hors de portée.
On eftime que cette Frégate , qui eft de 36 canons
depuis neuf jufqu'à dix- huit livres de balle ,
étoit montée de 260 hommes. Dans ces trois
combats , il y a eu du côté des François cinq Officiers
de bord de bleffés , trois Sergens des vo
lontaires Etrangers de tués , trois autres bleffés
dangereufement , huit Matelots & foixante-feiz.
Soldats tués ou bleffés . M. de Gaignereau , Lieutenant
du Chevalier de Saint-Rome , a été bleffé
dans la troifieme action , ainfi que le Chevalier
de Cauffade , qui s'étoit embarqué comme paffager
pour le rendre en Canada. Après avoir foutenu
tant de différentes attaques , M. Rozier ne penfoit
qu'à relâcher au Port de la Rochelle. Le 17 ,
il fit rencontre d'un Corfaire Anglois , armé de 16
canons , 28 pierriers , & environ 200 hommes
d'équipage , qui fe préfenta à la pouppe du Navire
François , en faiſant un grand feu d'artillerie & de
moufqueterie , & en affurant fon Pavillon. Alors
I iij
198 MERCURE DE FRANCE
en .
le Robuste n'avoit plus que fon Mât de Mifaine &
de Beaupré. Cependant il ne laiffa pas d'arriver ,
& il envoya plufieurs bordées aux ennemis , tout
coup portant. Le Corfaire , confidérablement
dommagé dans fes manoeuvres , fut dans la néceſ
fité de prendre le large , fans avoir tué ni bleffe
perfonne fur le Navire François. Le même foir ,
ce dernier bâtiment mouilla à l'entrée du Pertuis
d'Antioche. M. Rozier fit venir le lendemain &
bord trois Traverfiers , pour touer le Robuste en
rade de Chef de Baye , où ce Navire arriva à midi.
Son équipage , dans les diverfes attaques qu'il
a eues à foutenir , compte avoir tiré douze à treize
cens coups de canon, & plus de quinze mille coups
de fufil. Le Chevalier de Cauffade eft mort le 20
de fes bleffures.
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal-Duc de Biron.
E
Quatrieme traitement depuis ſon établiſſement.
Ls nommé Leroi , de la Compagnie Colonelle
avoit , outre les fymptômes les plus graves , un ulcere
confidérable , des chairs fongueufes à la racine
du gros orteil du pied gauche : on l'avoit traité
plufieurs fois inutilement fans pouvoir le guérir ,
& ce n'eft qu'au remede de M. Keyfer, & auxfoins
particuliers de M. Bourbelain , Maître en Chirurgie
& Adminiftrateur dudit Hôpital , qu'il doit
aujourd'hui fa guériſon . Il est entré le 10 Mars &
eft forti le 3 Mai.
JUIN. 1757.
199
Le nommé Briere , de la Compagnie de Ma
than , eft entré le 24 Mars , & eft forti le 3 Mai
parfaitement guéri.
Le nommé Vivarais , de la Compagnie Colonelle
, eft entré le 17 Mars , & eft forti le 10 Mai
parfaitement guéri.
Le nommé Jefquy , de la Compagnie de Launoy
, eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10 Mai.
Ce foldat étoit dans un état fâcheux tous les
fymptômes de fa maladie ont été bien effacés ;
mais l'on ne répond point de la guérifon , parce
que quelque inftance qu'on ait pu lui faire , il n'a
pas été poffible de lui faire prendre exactement le
remede , & qu'il auroit été néceffaire qu'il en prft
encore quelques jours.
Le nommé Bromont, de la Compagnie de Broc,
eft entré le 24 Mars , & eft forti le zo Mai parfaitement
guéri.
Le nommé Point du Jour , de la Compagnie de
la Sône , eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10
Mai parfaitement guéri.
Le nommé Orléans , de la Compagnie du Trévon
, avoit des douleurs infupportables par tout le
corps , & furtout à la tête où elles étoient continuelles
; il en étoit fi cruellement tourmenté pendant
la nuit , que depuis long-temps il ne pouvoit
fermer l'oeil. Il eſt entré le 24 Mars , & eft ſorti le
10 Mai parfaitement guéri.
Le nommé le Bon , de la Compagnie de la Ferriere
; ce Soldat , outre les fymptômes ordinaires ,
avoit le bras droit impotent , des douleurs trèsvives
dans les lombes & à la cuiffe du même côté.
Il eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10 Mai parfaitement
guéri .
Le nommé Chamarais , de la Compagnie de
Bouville , eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10
liv
200 MERCURE DE FRANCE
Mai parfaitement guéri.
Le nommé Vitré , de la Compagnie de Coettrieux
, eft entré le 31 Mars , & eft forti le 10 Mai
parfaitement guéri.
Le nommé Gallée , de la Compagnie de Champignelles
; ce Soldat étoit dans un état cruel ,
reffentant depuis plus de deux ans des douleurs
de tête qui lui caufoient des étourdiffemens
continuels ; il en reffentoit encore à toutes les
extrêmités ; il ne pouvoit repoſer ni travailler . II
eft entré le 31 Mars ,& eft forti le 10 Mai parfaitement
guéri .
Le nommé Beaufoleil , de la Compagnie de
Poudeux, eft entré le 31 Mars , & eft forti le 17
Mai parfaitement guéri.
Il vient d'entrer douze autres malades dont on
rendra pareillement compte le mois prochain.
Avertiffement.
Le fieur Keyfer avertit le Public que quoique
fon plus grand defir & fon unique objet foit de
contribuer au bien général de l'humanité par l'extenfion
de fon remede dans les Provinces & les
pays étrangers ; cependant comme ce remede ,
ainfi qu'il l'a déja annoncé plufieurs fois , demande
une certaine adminiſtration , que l'on ne peut
apprendre fans avoir vu & fuivi un certain nombre
de malades traités par fa méthode , il ne fe
réfoudra jamais d'en envoyer au dehors pour être
adminiftré au hazard par des mains inhabiles , &
que parconféquent il eft inutile qu'on l'accable
tous les jours , & de toutes parts , de lettres à ce
fujet pour lui en demander. Que toutefois étant
férieufement occupé des moyens de le participer ,
'il eft poffible , à toute la terre , il inftruit actuellement
de fa méthode différens Maîtres en Chiurgie
de diverfes Provinces , qui font venus le
JUIN. 1757. 201
trouver , & qui jugeant fans prévention & fans
partialité , par leurs propres yeux , fuivent avec
exactitude les maladies , les traitemens , & apprennent
l'adminiftration , en fe convainquant
par les expériences qu'ils voient & qu'ils font
eux-mêmes , de la vérité & de la fupériorité de
fon remede. Qu'il fe fera le plus grand plaifir de
recevoir également tous ceux qui voudront ou
pourront venir paffer quelque mois à en apprendre
l'adminiftration , & qu'alors au bout d'un
temps fuffifant , mais qui ne fera jamais long ,
quand il fera certain que ceux qui auront fuivi &
adminiftré fous fes yeux , feront parfaitement inftruits
; il le leur confiera pour aller par euxmêmes
l'adminiftrer en quelque endroit que ce
foit , & ne les en laiffera jamais manquer ; & afin
que le Public ne puiffe être la dupe & la victime
de ceux qui pourroient fe vanter fauffement d'en
avoir , il aura foin de donner tous les ans , par la
voie du Mercure de France , les noms. exacts des
perfonnes à qui il l'aura confié fucceffivement , &
il commence conféquemment aujourd'hui à annoncer
qu'il vient de le donner à M. Ray, Maître
en Chirurgie, demeurant rue Turpin, à Lyon , qui
étant venu à Paris fuivre fes traitemens , voir l'administration
, & adminiftrer lui-même , eft parfaitement
inftruft , & en état de traiter avec fon
remede & par fa méthode , toutes les maladies vénériennes
quelconques.
Il en partira inceffamment d'autres pour plu
fieurs principales Villes du Royaume.
A
1v
202 MERCURE DE FRANCE.
L'Ordonnance faivante au fujet des corvées
nous a paru fi conforme à lajuftice ,
& fi précieuſe à l'humanité , que nous
avons cru devoir la confacrer dans nos faftes
. Des amis de M. de Brou avoient refu
fé de nous la communiquer par ménagement
pour fa modeftie ; mais heureufement
il s'en eft répandu dans Paris tant
d'Exemplaires , que nous avons été obligés
de céder aux inftances du plus grand nombre
qui nous a follicités de la rendre publique
, comme un modele de fageffe &
d'équité.
DE PAR LE ROT, Antoine- Paul Jofeph
Feydeau-de Bron , Chevalier , Confeiller
du Roi enfes Confeils , Maître des Requêtes
ordinaires de fon Hôtel , Intendant de
Juftice , Police & Finances , en la Généralité
de Rouen.
Nous étant fait remettre fous les yeux
les états de fituation des différentes routes
de la généralité , Nous n'avons pu voir
qu'avec peine le peu de progrès du travail
des corvées qui Nous a mis dans le cas d'être
obligés , ou de laiffer imparfaits plufieurs
ouvrages dont le Public auroit dû
JUIN. 1757. 203
profiter , ou d'éxiger des habitans un nouveau
travail , dans un temps que Nous
aurions voulu laiffer tout entier à la culture
de leurs terres & au foin de leurs femences.
Dans la vue de remédier à de fi grands inconvéniens
, Nous avons réfolu de don
ner une nouvelle forme à l'adminiſtration
des corvées , & d'en accélérer , s'il eft
poffible , les progrès , non par une charge
plus forte que Nous n'impoferions qu'à regret
aux habitans , mais par une meilleure
diftribution de leurs forces , & par un
emploi plus affuré de leurs travaux , & èn
conféquence Nous avons ordonné ce qui
fuit.:
ART. I. Il ne fera plus à l'avenir impofé
aux Paroiffes un nombre de jours de corvées
déterminé ; mais fuivant le même
nombre de jours que Nous avons accoutumé
de leur prefcrire , il leur fera impofé
des tâches proportionnées à leurs forces ,
à l'éloignement de l'attelier , à la diſtance
des lieux d'où il faudra extraire les matériaux
, aux difficultés de l'extraction ; en
un mot , à toutes les différentes confidérations
qui pourront contribuer à la juftice
que nous fommes obligés de leur rendre..
ART. II. Il Nous fera remis à cet effet
par l'Ingénieur de la province , dans le
courant du mois de Décembre au plus tard,
Ivja
204 MERCURE DE FRANCE.
un plan & devis de toutes les routes auxquelles
il aura été réfolu de faire travailler,
enfemble l'état des Paroiffes divifé par attelier
qu'il conviendra d'y employer ,
lefquelles ne pourront être diftantes de
plus de deux lieues & demie , foit des carrieres
, foit de l'attelier .
>
ART. III . Auffi - tôt que ledit état Nous
aura été remis , il fera par Nous envoyé
Ordre à tous les Syndics des Paroiffes de
remettre dans quinzaine un état des voitures
, chevaux , harnois, journaliers defdites
Paroiffes , & afin de leur faciliter ladite
opération , il fera par Nous adreffé des modeles
defdits états, divifés par colonnes , lefquel's
contiendront les noms des laboureurs
& journaliers , le nombre des voitures ,
celui des chevaux de trait ou de fomme
les noms des exempts , leurs titres d'exemption
. Seront tenus lefdits Syndics d'y comprendre
leurs propres voitures & leurs
chevaux , & de faire certifier lesdits états
par quatre des principaux habitans les
plus hauts impofés à la taille ; & en cas de
fauffe déclaration de leur part , feront lefdits
Syndics & les quatre habitans qui
auront certifié ledit état , condamnés en
vingt livres d'amende.
ART. IV. Auffi - tôt que les états contenant
la force de chaque Paroiffe Nous auzont
été envoyés par le Syndic , ils ferant
JUI N. 1757. 205
par Nous remis entre les mains de l'Ingénieur
, lequel dreffera en conféquence fon
état de répartition , contenant la tâche de
chaque Paroiffe , pour être enfuite envoyé
des Mandemens , lefquels contiendront
non -feulement la tâche de chaque
Paroiffe mais encore celle de chaque
cheval de trait ou de fomme , & de chaque
journalier demeurant dans ladite Paroiffe ,
laquelle ne fera eftimée que fur ce que
peut faire un homme de moyenne force.
->
ART. V. Seront lefdits Mandemens par
Nous envoyés aux Syndics des différentes
Paroiffes , lefquels feront tenus de les lire
& publier dans une affemblée générale des
habitans , qui fera convoquée à cet effet
le premier Dimanche d'après , à l'iffue de
la Meffe Paroiffiale , afin que chaque Pa
roiffe , & même chaque habitant , puiffe
connoître, autant qu'il fera poffible, la tâche
dont il demeurera chargé.
ART. VI. Il fera accordé quinzaine aux
habitans & aux Paroiffes après la publication
defdits Mandemens , pour Nous
adreffer leurs plaintes & repréfentations an
fujet des tâches qui leur auront été impo
fées feront les repréfentations des Paroiffes
communiquées à l'Ingénieur , &
celles des Habitans de chaque Paroiffe à
leurs Syndics , lefquels feront tenus d'y
répondre dans quinzaine , pour , fur leur.
:
206 MERCURE DE FRANCE.
réponſe & l'avis de nos Subdélégués , être
par Nous ordonné ce qu'il appartiendra.
ART. VII . Il fera auffi par Nous envoyé
des Ordres au bas defdits Mandemens aux
Syndics de fe rendre à un jour marqué ,
dans le village le plus prochain de l'attelier
, pour , en préfence & fous les ordres
du Sous - Ingénieur , régler fur l'attelier
même le travail de la corvée , de la maniere
& dans l'ordre qui va être preſcrit
ci -après.
T
ART. VIII. Il ne fera commandé à la
fois fur l'attelier que le tiers des Paroiffes
qui devront travailler à la corvée, & chaque
tiers fera commandé deux jours de fuite .
.
ART.IX. Ilnepourra auffi être commandé
à la fois que la moitié de chaque Paroiffe
employée à la corvée , & afin de mettre autant
d'ordre & de facilité qu'il eft poffible
dans cette diftribution feront lefdites
Paroiffes divifées en deux ou en quatre
Brigades , fuivant le nombre d'habitans
qu''elles contiennent , lefquelles feront tenues
de fe rendre alternativement fur l'at
telier les jours que leur Paroiffe fera employée.
ART. X. Et afin de ne pas enlever aux
Habitans , par l'exécution trop févere de
ces Ordres , des jours quelquefois néceffaires
à la culture de leurs terres & au bien
de leurs recoltes , pourront lefdits habi
JUI N. 1757. 207
tans , foit laboureurs , foir journaliers ,
compris dans les différentes Brigades , en
prévenant leurs Syndics , fe fuppléer les
uns aux autres , & faire acquitter leurs tâches
par d'autres , à condition qu'il fe
trouve toujours le même nombre dejournaliers
, de chevaux & de voitures fur
l'attelier , comme aufli à condition que
lefdites tâches demeureront toujours fouts
le nom & à la charge de ceux auxquels elles
auront été impofées , lefquels feront
feuls connus fur les états qui Nous feront
remis par les Syndics du travail de la córvée.
ART. XI. Seront toujours les brigades
commandées toutes entieres , & elles pour
ront n'être que de trois ou quatre journáliers
dans les Paroiffes les plus foibles ,
afin qu'il y en ait toujours au moins deux ,
& que la moitié de la Paroiffe demeure libre
, chaque brigade n'étant commandée
qu'alternativement .
ART. XII. Seront tenus les habitans des
Paroiffes d'obéir à leurs Syndics , & les
Syndics aux Piqueurs , en tout ce qu'il
leur fera prefcrit pour le bon ordre de la
corvée , fous l'infpection & les ordres du
Sous- Ingénieur qui , en cas de défobéiffance
, fera tenu de Nous en rendre compte ,
ou à nos Subdélégués , lefquels pourront
donner tous les ordres provifoires ; & fe208
MERCURE DE FRANCE.
t
ront tenus néanmoins de Nous en rendre
compte , pour y être par Nous pourvu définitivement
, fuivant l'exigence des cas.
ART. XIII : Sera la tâche de chaque Paroiffe
diftinguée fur l'attelier par des po
teaux , & celle de chaque brigade par des
piquets.
ART. XIV. Seront tenus les Syndics de
fe trouver avec leurs Paroiffes fur l'attelier
, pour veiller à ce que la tâche qui
leur fera preferite foit faite ; de remettre
chaque jour entre les mains du Piqueur
un état des défaillans dans chaque Briga
de , qu'ils feront tenus de figner , & dans
lequel ils auront foin d'inférer les cauſes
d'abfence qui pourroient être parvenues
à leur connoiffance.
ART. XV. Seront lefdits états remis par
les Piqueurs entre les mains du Sous- Ingénieur
, lequel Nous rendra compte tous
les quinze jours des progrès des corvées.
ART. XVI . Seront les défaillans condamnés
en une amende ; fçavoir , les laboureurs
de dix livres , & les journaliers
de trois livres pour la premiere fois , &
du double pour la feconde , & feront même
punis fuivant l'exigence des cas , s'ile
continuoient à mériter des peines plus féveres
, par une plus longue défobéiffance ;
& afin de parvenir au payement defdites
amendes, il fera joint aux états qui Nour
JUI N. 1757.
209
feront envoyés par le Sous- Ingénieur , un
rôle des défaillans , lequel fera par Nous
rendu éxécutoire , & dont le Syndic de
chaque Paroiffe fera tenu de fe charger ,
& de faire le recouvrement ; à l'effet de
quoi il pourra contraindre les redevables ,
pour être enfuite les deniers par lui diftribués
au marc la livre , de là taille à chacun
de ceux qui compofent la brigade de
corvéables , dans laquelle les défaillans
auront manqué , auxquelles amendes ne
pourront néanmoins participer mutuellement
aucuns defdits défaillans ; & il appartiendra
un quart defdites amendes au
Syndic , pour le dédommager des peines
& des frais qui lui auront été occafionnés
par le recouvrement .
pu-
ART. XVII . Mais afin de rendre les
nitions les plus rares qu'il fera poffible , &
de hâter d'ailleurs l'avantage que le Public
doit retirer des travaux des corvées , Nous
avons cherché à exciter l'émulation , & à
encourager par des récompenfes , le zele
& la bonne volonté de tous ceux qui y feront
employés , & Nous avons à cet effet
divifé le travail de la corvée en deux
temps , fçavoir trois mois auparavant les
récoltes , à commencer depuis le quinze
d'Avril jufqu'au quinze de Juillet , pendant
lefquels les Paroiffes qui auront fini le
plus diligemment leurs tâches , auront
210 MERCURE DE FRANCE.
droit aux récompenfes ; & deux mois
après les récoltes , depuis le premier Sep
tembre jufqu'au quinze de Novembre ,
qui leur feront donnés pour achever leurs
tâches , faute de quoi elles y feront contraintes
; & feront lefdites récompenfes
diftribuées de la maniere qui va être indiquée
ci - après.
ART. XVIII. Il fera accordé trente livres
de gratification fur les fonds des ponts
& chauffées , au Piqueur qui fe fera le
plus diftingué fur la route dans la conduite
de l'attelier qui lui aura été confié , &
quinze livres à chacun des deux Syndics ,
qui fur le rapport du Sous-Ingénieur , auront
marqué le plus d'intelligence & d'affiduité.
ART. XIX . A l'égard des Paroiffes , il
fera accordé une diminution fur la taille ,
aux trois Paroiffes qui fur chaque attelier
auront fait le plus diligemment la tâche
dont elles auront été chargées, pourvu toutefois
que ce foit dans les trois mois avant
la récolte ; & fera ladite diminution de quatre
-vingts livres pour les Paroiffes dont la
taille eft de douze cens livres , & au deffus ;
foixante livres pour celles dont la taille
fera depuis huit cens livres jufqu'à douze
cens livres , & quarante livres à toutes
celles dont la taille fera au deffous de huis
cens livres.
JUIN. 1757.
211
ART. XX. Si cependant aucune Paroiffe
de l'attelier n'avoit achevé la tâche qui lui
auroit été preſcrite avant la récolte , la
peine que Nous aurions de n'avoir plus que
des punitions à propoſer lors de la repriſe
du travail des corvées , pourra Nous faire
prendre le parti d'accorder encore par grace
, des récompenfes aux trois Paroiffes
qui auront fini le plus diligemment leurs
corvées , même après la récolte , pourvu
toutefois que ce foit avant le premier Octobre
, mais alors lefdites récompenſes ſeront
réduites à moitié.
ART. XXI. Comme il eft jufte de récompenfer
non-feulement l'activité , mais
la foumiffion & l'exactitude , fi dans les
trois Paroiffes qui auront fini le plus diligemment
leur tâche avant la récolte , il
n'y avoit aucun défaillant , enforte que
l'on n'eût été dans le cas d'éxercer aucune
contrainte contre les habitans , alors la diminution
fur la taille fera augmentée d'un
tiers , & fera portée ; fçavoir , celle de
quatre-vingts livres à cent vingt livres ,
celle de foixante livres à quatre-vint- dix livres
, & celle de quarante livres à foixante
livres ; fera auffi la même faveur accordée
même aux Paroiffes qui n'auront fini
leur tâche qu'avant le premier Octobre ,
dans la même proportion.
212 MERCURE DE FRANCE.
ART. XXII . Si quelques Paroiffes , dans
la vue d'obtenir la récompenfe promiſe ,
ou de ſe débarraffer plutôt de la tâche qui
leur aura été impofée , ſe rendent volontairement
pour travailler fur l'attelier , indépendamment
des jours qui leur auront
été prefcrits , alors la récompenfe fera donnée
à celle qui aura fini fa tâche la premiere
; mais fi toutes ne fe rendent fur l'attelier
que les jours prefcrits , feront alors lefdites
récompenfes données à celle qui aura fini
fa tâche en moins de temps.
ART. XXIII . Et afin qu'il ne puiffe y
avoir ni doutes ni furpriſes à ce fujet , feront
tenus les Syndics defdites Paroiffes , à
la fin des travaux de leur corvée , de retirer
du Piqueur un certificat du jour & de
l'heure auxquels lefdites Paroiffes auront
fini leurs tâches , pour le remettre auffitôt
entre les mains du Sous-Ingénieur ,
lequel fera tenu de Nous envoyer leſdits
certificats dans les huit premiers jours
d'Octobre , pour pouvoir y avoir égard
lors de nos départemens.
Fait en notre Hôtel le 15 Novembre 17 56. IS
NOUS
Avis de l'Auteur du Mercure .
ous donnons avis à nos Abonnés que nous
commencerons à publier au premier d'Août , au
JUIN. 1757 . 213
I
plus tard , un choix , en forme de Recueil , de tous
les morceaux de Vers & de Profe qui ont été inférés
dans le Mercure depuis fon origine. Nous
ne nous bornerons point aux matieres de belefprit
; tout ce qui nous paroîtra offrir du piquant
ou de l'utile , dans quelque genre que ce foit ,
trouvera place dans notre Recueil , qui fera diftribué
tous les mois comme le Mercure de France ,
& aura le même nombre de pages. Ces divers
morceaux feront relevés par le plus d'anecdotes
intéreffantes que nous pourrons raffembler fur
les Auteurs qui les ont autrefois publiés , lorf
qu'ils fe feront fait connoître ; & pour ceux qui
ont voulu garder l'incognite , nous ferons nos
efforts pour découvrir leur nom. Nous aurons
foin d'y joindre les critiques auxquelles ils auront
donné lieu , & nous hazarderons de donner quelquefois
nos réflexions , lorfque nous jugerons
que cela pourra ajouter au plaifir des Lecteurs ,
& piquer leur curiofité & leur goût. L'on fçait
affez que le Mercure a été le berceau de la gloire
des plus célebres Auteurs , qui aient exifté depuis
près de cent ans. Bien des perfonnes n'étant pas
difpofées à acheter les Ouvrages multipliés de
tant d'Ecrivains illuftres , il s'en trouvera peut-être
plufieurs qui feront bien - aifes de pouvoir promener
leurs regards fur ces premieres productions
de leur efprit , & fur ces premiers rayons de
leur gloire. Il y a d'ailleurs des chofes trèslagréables
, très- piquantes & très - utiles , qui ne fe
trouvent que dans les Mercures , & qui auroient
été perdues pour jamais ; fi nous n'avions pas
fongé à faire le Recueil que nous annonçons . Il y a
près de 1200 volumes du Mercure , à compter depuis
fon origine en 1672 , jufqu'en l'année 1754 ,
que nous en avons obtenu le Privilege . La Collee
A
214 MERCURE DE FRANCE.
:
tion en eft prefque impoffible à faire, & fetoit d'ail
leurs d'une très -grande dépenfe ; celle que nous
Avons entrepriſe épargnera des foins inutiles , ou
des frais confidérables. Nous nous engageons à
faire tous nos efforts pour réparer la privation de
l'une , par la poffeffion de l'autre, Nous répétons
que nous n'exclurons aucun genre , & nous promettons
la plus grande attention pour le choix .
Ce qu'on fera en droit de nous demander lorſque
l'Ouvrage fera arrivé à fon terme , n'aura certainement
pas dépendu de nos foins & de notre
zele. La diftribution fe fera tous les premiers du
mois on donnera douze volumes par année.
Les perfonnes qui voudront s'abonner , payeront
d'avance 18 liv . à raifon de 30. fols par volume,
Les autres payeront 36 fols. Celles de Province
auxquelles on l'enverra par la pofte , payeront
24 liv. en tout. Il faudra s'adreffer au Bureau du
Mercure à l'ordinaire , chez M. Lutton ; c'eſt à
lui que nous prions nos Abonnés d'adreffer
franche de port , la lettre d'avis par laquelle ils
voudront bien notifier leurs intentions. Par ce
moyen en prenant cette collection , ils pofféderont
tous les Mercures depuis l'origine , dans l'espace
de quatre ou cinq ans , qui fera le temps qu'on
mettra à la faire. On y joindra un extrait de
l'ancien Mercure François , qui renferme une partie
effentielle & confidérable de l'historique de
l'Europe depuis 1604 jufqu'en 1644. Nous en
inférerons quarante pages dans chaque volume. Il
tiendra lieu d'article des nouvelles , & nous ofons
dire que ce ne fera pas l'endroit , du livre , le
moins intéreffant , tant par les événemens extraordinaires
qu'il renferme , que par la difficulté
qu'il y a de fe procurer l'original plus cher en-
Core que rare.
>
215
PAG
ERRATA
du Mercure de Mai.
AGE 79 , ligne 23 , conclue-t'il , lifex , conclut-
il.
Page 122 , l'Auteur a divifé cette vie d'Eraſme en
fix livres chacun , dont il fuffira d'indiquer ici
le fujet , lifez , en fix livres , de chacun defquels
il fuffira d'indiquer ici le fujet .
Page 144 , lignes 22 & 23 , il put compter
ennemis & non fes adminiftrateurs , lifez , &
non fes admirateurs.
fes
Page 145 , ligne 4 , veilleffe , lifez , vieilleffe.
Page 168 , ligne 9 , quelle terrein elle occupoit ,
lifex, quel terrein elle occupoit.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Juin , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 27 Mai 1757 . GVIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
VERS à Madame Poup... de Mo ...
Le Jeu fou , ou l'Avare faftueux , Anecdote ,
Epitre à Thémire ,
page s
27
39
Extrait d'un manufcrit Hollandois fur l'Hiftoire
de Siam,
216
Lettre & Vers d'un Curé des Amognes , 33
Suite de M. de Fontenelle , par M. l'Abbé Trublet
,
Vers fur M. de Fontenelle ,
41
85
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Mai ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanfon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Précis ou Indications de livres nouveaux ,
86
87
89
91
125
ART. III. SCIENCES AT BELLES LETTRES.
Chronologie. Lettre fur la Carte chronographique
de M. Dubourg ,
Chirurgie. Remarques fur l'infenfibilité de quelques
parties ,
Mufique.
ART. IV. BEAUX-ARTS.
137.
Iss
Peinture.
Gravure ,
Architecture.
157
163
167
Méchanique , &c. 172
Agriculture. 179
ART. V. SPECT CLES.
Opera ,
185
Comédie Françoiſe , 186
Comédie Italienne , 188
ARTICLE VI
Nouvelles étrangeres , 189
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 195
Ordonnance fur les Corvées ,
202
Avis de l'Auteur du Mercure ,
212
La Chanson notée doit regarder la page 89.
De l'Imprimerie de Ch. Aat, Jombers.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
Chez
AU ROI.
JUIN. 1757 .
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cechin
Filiusinv
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
RECLA
ཀྱིས་ རྒྱས་ པ
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du
Mercure eft chez M.
au
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant ,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
>
Les perfonnes de province
auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte ,
payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les
recevront francs de port .
Celles qui auront des
occafions pour le faire
venir , ou qui
prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'eſt-àdire
24 livres
d'avance , en
s'abonnant pour
16 volumes.
Les
Libraires des
provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus .
A jj
>
On Supplie lesperfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfer
vera de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix .
,
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainfi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay.
3488
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1757.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame Poup... de Mo... de L...
JE
་
E vous loûrois , il n'eft que trop aiſé ,
Vous , qui faifiez le bonheur de ma vie ;
Je vous loûrois ; mais trop déſabuſé ,
J'éprouve les accès d'une noire furie .
Pourquoi me le cacher ; au trouble que je fens ;
C'eft la cruelle jaloufie.
Qui déchire mon coeur & vient troubler mes fens.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
J'ai vu ces yeux charmans rencontrer d'autres
yeux ;
J'ai vu mille defirs de plaire ;
Le jeu fervoit de voile à ce myftere.
Ne me trompois- je point , ô Dieux !
Ai-je entendu cette bouche fincere
Bégayer de tendres adieux ?
Me voir , rougir , s'embarraffer , fe taire.
Tout dévoile à mon coeur ce myftere odieux.
J'ai vu
mais loin de moi cette affreuſe penſée ,
Puiffé-je , hélas ! oublier cet inftant !
Je te fuis , Amante infenfée ;
Mais avant de te fuir , vois le fort qui t'attend.
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE,
UN
FABLE.
NE Fauvette aimable , jeune & belle ;
Aimoit un Roffignol voifin .
Leur union devoit être éternelle ;
Les jours étoient
la fin ,
trop courts ils en trouvaient
Dans l'affurance mutuelle
Des tendres fentimens & d'un fincere amour.
Leurs fermens commençoient le jour ,
Et les mêmes fermens finiffoient la journée.
Se chercher , fe voir & s'aimer ,
Se le dire cent fois , cent fois le l'exprimer ,
Rien n'égaloit leur deftinée :
JUI N. 1757.
Tout retraçoit leur innocent amour.
Hélas ! diſoit l'Amant , que vous fûtes émue
Quand je vous vis le premier jour !
Ce Lilas trop heureux , vous offrit à ma vue :
Vous chantiez , j'accourus ; quels fons intéref
fans
Ravirent mon efprit , fufpendirent mes fens !
Douce félicité, qu'êtes- vous devenue?
Ce bois , cette onde , ce féjour
En furent témoins tour à tour.
J'oſai fous ce jaſmin vous parler de tendreffe :
Là ce myrthe entendit ma premiere promeffe ,
Et ce gazon fleuri vit vos premiers fermens :
Vous en fouvenez - vous , Fauvette ?
inftans
... сея
Sont loin de votre coeur ; je m'en fouviens fans
ceffe ,
Mais je m'en fouviens feul ... Pour de nouveaux
Amans ,
Je ne le vois que trop , votre ame s'intéreffe.
En effet , au milieu de ces tendres plaifirs
Parurent mille oifeaux empreffés à lui plaire ,
Elle écouta leurs chants , elle aima leurs foupirs :
Roffignol s'éloigna , elle devint légere.
Tout feconda fes voeux tout lui parut char¬
mant.
·
Son goût , peut-être , hélas ! le plaifir la décide,
En eft-il une en ce ſexe perfide
Qui réſiſte à l'attrait , qu'offre le changement !
A iv
& MERCURE DE FRANCE.
J'en dis trop , & malgré l'autorité d'Ovide ( 1 ) ,
Je parle des oifeaux , & rien que de cela ,
Fauvettes & moineaux , ferins & cætera.
Le printemps ramena la ſaiſon des fleurettes ,
Et des liens nouveaux & des tendres ardeurs :
Tout difparut , de plus jeunes Fauvettes
Enleverent tous les coeurs :
On y courut , elles étoient jeunettes ,
Et plus aimables : non , cela ne ſe peut pas ;
Où trouver réunis tant de charmans appas ?
Celle - ci refta délaiffée :
Plus d'Amans , partant plus de cour ;
La mode entraîne tout , la fienne étoit paffée :
Roffignol mille fois revint à fa penſée ,
Elle le fit chercher dans les bois d'alentour :
Il étoit mort de regret & d'amour.
( 1 ) Ovide , dans fon Art d'Aimer , dit que les
paroles les fermens des Belles font comme les
feuilles légeres que les ventsfont courir & voltiger
çà la.
Verba puellarum , foliis leviora caducis.
Par le Montagnard des Pyrénées.
Nous prions l'Auteur de vouloir bien
retoucher les deux autres Fables qu'il nous
a envoyées , de mettre dans un jour plus
clair la moralité de celle de l'If & du Rofier,
& de corriger la fauffe rime d'objet & doigt,
qui fe trouve dans la fable de l'Enfant & du
Papillon . Mais une inftance plus vive que
JUIN. 1757. 9
nous lui faifons eft de nous enrichir fouvent
de fa profe. Quelque mérite qu'aient
fes Fables , nous fommes encore plus empreffés
d'avoir de fes Contes ; le fuccès de
Chacun a fafolie ( 1 ) , doit l'y engager .
(1 ) Conte inféré dans le Mercure de Février ,
1757 , P. 9.
LE JEU FOU ,
OU L'AVARE FASTUEUX ,
Anecdote récente.
Le mariage de Mademoiſelle de Freſle
étoit réfolu avec le Marquis d'Orenval ,
l'homme de Paris le plus faftueux & le
plus avare. Tous les vices bas ont leurs
hypocrites , & l'hypocrifie exagere le plus
fouvent la vertu qu'elle contrefait. D'Orenval
ne craignoit rien tant que de paroître
avare aux yeux du monde ; il préféroir
à cette humiliation le fupplice d'être prodigue
, dès qu'il fe croyoit obfervé, Ce
n'étoit que dans le fecret d'une fourde
économie qu'il fe dédommageoit de fon
fafte , & fe puniffoit de fa vanité.
Le monde eft cruel , difoit-il en luimême
; il ne pardonne pas à un garçon
d'être rangé : il faut fe ruiner pour
lui
plaire . Qu'un homme marié foit écono
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
:
il a fon excufe dans fes enfans : il
leur doit compte de fon bien , & c'eſt
pour eux qu'il le ménage au lieu qu'un
garçon eft condamné par état à faire les
honneurs de la fociété ; il femble qu'il
vole tout ce qu'il épargne. C'eft un état
violent ; mais le mariage eft encore pire .
Une femme , une maifon , une famille
tout cela eft ruineux : la folie du luxe eft
à un point que je n'aurois pas de quoi vivre .
Comme il étoit encore dans cette irréfolution
, on lui parla de Mademoifelle
de Frefle , jeune héritiere , fort riche , &
d'une rare beauté. Il veut la voir , il fe
préfente , il feint d'en être éperduement
épris ; il la demande , il l'obtient , & c'eft
dans une maifon de campagne à quelques
lieues de Paris qu'il doit l'amener après la
noce.
D'Orenval pour l'y recevoir avoit ordonné
une fête , & fon perfide Intendant
n'avoit rien épargné pour la rendre brillante.
Le feu d'artifice , le concert , le
feftin , feront magnifiques ; mais tout cela
coûte des fommes immenfes . Il arrive ; on
lui rend compte : il eft furieux contre fon
Intendant. Hé! Monfieur , de quoi vous
plaignez-vous ?. Je me plains , je me plains
que tout cela eft commun.. Voulez- vous
du merveilleux ? vous n'avez qu'à dire, 11
JUIN. 1757.
eft temps encore.. Hé ! non , bourreau ; now ,
il n'eft plus temps.. Il eft vrai que tout eft
payé .. Tout eft payé ! Belle raifon ! c'eſt
bien là ce qui me tient ; je voudrois qu'il
m'en eût coûté mille piftoles , & que ..
Mais voyons un peu , je vous prie , à quoi
montent vos fottifes ?. A dix ou douze mille
francs.. Dix mille francs ! le traître !. Je
vous jure , foi d'Intendant , que j'ai ménagé
le plus qu'il m'a été poffible.. Et
voilà précisément ce que je ne vous demandois
pas. Ménager ! ménager ! me
prenez vous pour un avare ?. Non , Monfieur
, affûrément : mais ... mais vous êtes
un fot avec votre économie.
D'Orenval eut grand foin de jouer cette
fcene en préſence d'une foule de jeunes
gens qui étoient venu le féliciter , & qu'il
avoit retenus pour la fête.
Cependant on fe doute bien que Mademoiſelle
de Frefle avoit , fuivant l'ufage ,
une autre inclination dans le coeur. Un
jeune homme trop magnifique en effet ;
mais d'ailleurs plein de graces , d'honnêteté
, de douceur , le mieux fait , le plus
paffionné , le plus aimable , a eu le don de
la toucher. Ce jeune homme s'appelle le
Comte d'Elbie . Il est né riche ; mais il a
joué , & fon dérangement l'a mis hors
d'état de prétendre à ce mariage. Rien de
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
plus uni que ces jeunes Amans . Elevés
enfemble dès l'enfance , l'habitude de
s'aimer étoit de celies qui fe confondent
avec la nature : elle avoit la force & la
fimplicité de l'instinct. D'Elbie , pour fon
malheur , ne dépendoit depuis deux ans
que de lui-même. Son Amante dépendoit
d'un pere , & ce pere vouloit pour elle un
époux auffi riche , auffi économe que lui .
D'Elbie fe flattoit encore : il avoit promis
de fe réduire à l'étroite bienféance de fon
état , pour réparer fon dérangement . Il
tenoit parole : il ne jouoit plus . Ses créanciers
entendoient raifon , cinq ou fix ans
fuffifoient à rétablir fa fortune . Mais la
volonté d'un pere abfolu , annoncée à Mademoiſelle
de Frefle , vint renverfer leurs
efpérances .
Qu'on fe repréfente deux tendres fleurs
qui , plantées l'une à côté de l'autre , n'attendent
qu'un fouffle du Zéphyr pour entrelaffer
leurs feuilles , & former un doux
mêlange de leurs couleurs & de leurs parfums
. L'une des deux eft arrachée ; l'autre
languit & va expirer. Telle fera dans un
inftant la fituation de d'Elbie & de Mademoiſelle
de Frefle. Il va la voir , il la trouve
éplorée ; il lui demande en tremblant le
fujet de fes larmes. Fuyez , lui dit- elle ,
ne me voyez jamais.. Moi , grand Dieu !
JUI N. 1757 13
quel eft donc mon crime ? L'égarement de
votre jeuneffe. Hélas ! vous en êtes bien
puni.. Je le répare : vous m'avez rendu
fage , & bientôt nous ferons heureux..
Fuyez , notre malheur eft au comble ; il
eft irréparable : vous me perdez .. Je vous
perds !. Demain j'époufe un homme que
je hais. N'en demandez pas davantage.
D'Elbie étoit aux pieds de Mademoiſelle
de Frefle. Il pâlit , fes yeux fe troublent ,
la voix lui manque ; il tombe évanoui fur
les genoux de fon Amante défolée. Elle
fait un cri de douleur que la crainte arrête
au paffage. Que devient- elle , fi on les furprend
? Elle rappelle à la vie ce malheureux
qu'elle vient d'accabler. Elle fouleve
fa tête avec les belles mains ; elle la baide
fes larmes. L'ame de d'Elbie ſemble
reconnoître les mains qui le touchent &
les larmes qui l'arrofent . Il fe ranime , il
s'entend nommer par une voix éteinte ; il
ouvre une débile paupiere. Quel objet ! la
pâleur de la mort fur le vifage de Mademoiſelle
de Frefle. Les pleurs ne coulent
plus de leurs yeux. Leurs regards font immobiles
, leur langue eft glacée ; ils ne
refpirent que par fanglots. Leurs mains fe
ferrent mutuellement comme pour ne fe
féparer jamais.
gne
.
Enfin Mademoiſelle de Frefle , ou plus
14 MERCURE DE FRANCE.
courageufe ou moins tendre rappella toute
fa vertu , & dit à d'Elbie : Il faut s'y réfoudre
mon pere a parlé ; j'obéirai . Et
quel est mon Rival lui demanda d'Elbie
en affectant d'être un peu remis . Elle le
nomme , & à ce nom : Quoi ! s'écria- t'il ,
c'est donc à S. P. que vous allez vous rendre
?. C'est là même ... O ciel ! quelle
babarie ! Il choifit pour fon triomphe cette
maifon de campagne que je lui ai louée ,
& dont je ne me fuis privé que pour hâter
par mon économie l'heureux moment de
vous obtenir. Ah ! c'en est trop : Je veux...
Que voulez- vous d'Elbie ? me perdre par
une imprudence ? Non , dit-il après avoir
réfléchi un moment ; mais il eft à ſa campagne
, & je vais vous y dévancer.. Quoi !
vous feriez témoin 2. Laiffez - moi faire.
D'Orenval eft d'une avarice infatiable ; il
m'a gagné des fommes immenfes ; il me
refte encore un eſpoir. A ces mots , il ſe
leve , & fort brufquement.
Qu'est - ce donc qu'il a réfolu ? que
peut- il efpérer ? que n'ai - je point à craindre
? Un éclat : il n'en eft point capable.
Il m'aime trop bien pour y penfer. Il parle
de l'avarice du Marquis ; croiroit- il l'engager
à renoncer à moi par quelque vue
d'intérêt ? Cette campagne qu'il lui a louée
va- t'il lui en propofer le don ? mais quand
JUIN. 1757 : TS
>
d'Orenval auroit la baffeffe de l'accepter ,
plus le malheureux d'Elbie fe ruinera
moins il peut efpérer de m'obtenir de mon
pere . Enfin ce facrifice peut- il balancer aux
yeux d'un homme intéreffé l'avantage d'un
parti trop riche , hélas ! pour mon malheur.
Aimable & généreux d'Elbie , je ne me
plaifois à penfer aux richeſſes de mon pere
que dans l'efpoir de t'en combler un jour.
Quel plaifir n'aurois- je pas eu à te faire
oublier cette diffipation que je t'ai tant reprochée
quel bonheur de ne te laiffer
rien à regretter au monde ! Vaine & défolante
idée ! demain tout ce que j'ai ,
tout ce que je puis avoir eft à un autre.
C'eft un autre que toi que je dois rendre
heureux . Il ne le fera point , s'il penfe
comme toi , s'il a ta pénétration , ta fenfibilité
, ta délicateffe . M'en préferve le ciel ,
je ferois confondue , il liroit dans mon
ame ; il y verroit tout fon malheur.
Tandis que Mademoiſelle de Frefle s'abandonne
à ces idées accablantes , d'Elbie
monte dans fa chaife pour aller trouver
d'Orenval à S. P. Il arrive , on l'annonce.
Le Marquis le reçoit avec une fécrete joie ,
& l'accable d'amitiés. D'Elbie fut accueilli
de même par toute l'affemblée ; car les prodigues
ont beaucoup d'amis . Mais d'Orenval
furtout femble couver des yeux fa
16 MERCURE DE FRANCE.
proie. La paffion du gros jeu eft commune
aux prodigues & aux avares , & pour les
avarès faftueux elle a cela de commode ,
qu'elle cache l'avarice fous l'air de la
magnificence. D'Elbie en étoit guéri ; car
les prodigues en guériffent. Mais les avares
n'en guériffent jamais. D'Orenval en étoit
dévoré. Il avoit fouvent éprouvé fa fupériorité
fur d'Elbie au piquet , le plus fçavant
de tous les jeux , & le plus féduifant
pour les dupes ; car il préfente fans ceffe
au moins habile la reffource des hazards .
Le coeur faignoit encore au Marquis de
la dépenfe de la fête où fon Intendant l'avoit
engagé. Il voyoit le moment d'en faire
payer les frais à d'Elbie. Tu viens , lui
dit-il , le plus à propos du monde , & tu
n'as fait que me prévenir ; j'allois envoyer
chez toi pour t'inviter à venir demain affifter
à mon mariage , & m'aider à faire
les honneurs de ta maifon. Oui , mon ami ,
demain je me marie avec Mademoiſelle de
Frefle. Tu la connois , tu connois fon pere.
Il m'a parlé de toi comme d'un libertin à
la vérité , mais comme d'un libertin qu'il
aime ; il fera bien aife de fe retrouver
avec toi . D'Elbie parut céder à fes inftances
, & le félicita de fon choix. Aide moi ,
je te prie , lui dit d'Orenval , à difpofer
un peu les chofes ; mes gens on tout fait
19
JUI N. 1757. 17
de travers. Il les fit venir , leur demanda
de nouveau le détail des apprêts de la fête ,
qu'il fçavoit par coeur . Il écouta négligemment
, n'approuva rien . Qu'on eft à plaindre
, dit - il à d'Elbie , quand on eft obligé
de s'en rapporter à ces efpeces ! cela ne
voit rien qu'en petit. En vérité , ce n'eſt
pas ma faute , j'avois tout ordonné dans
le plus grand.
Il le fit paffer enfuite dans l'appartement
nuptial. Pour celui- ci , dit- il , c'eſt
moi qui l'ai difpofé . Le meuble en eft- il
de bon goût ? Que penfes - tu de la toilette
& de ce trône élevé pour l'Amour ? Je me
flatte du moins qu'il n'en fera pas le tombeau
. Je t'avoue , comme à mon ami , que
je fuis fou de cette enfant.
D'Elbie avoit la mort dans l'ame ; chaque
parole de fon Rival étoit un coup de
poignard pour lui . Chaque objet qui s'offroit
à fa vue portoit dans fon efprit une
idée défefpérante . Il ne répondoit à d'Orenval
que par une approbation forcée &
laconique. Ce détail t'ennuie , lui dit le
Marquis pardonne à la foibleffe d'un
homme tout occupé de fon bonheur :
c'est un mauvais quart- d'heure à paffer ; t'en
voilà quitte allons rejoindre nos amis.
Hé bien , Meffieurs , que faifons - nous
dit - il en rentrant ? Nous ne fouperons
›
18 MERCURE DE FRANCE.
point encore , & je voudrois bien vous
amufer. Je ne te parle point du jeu , pour
fuivit-il en s'adreffant à d'Elbie , il te traite
fi mal ! Ma réſolution eft prife, dit d'Elbie ;
je ne joue plus qu'en défefpéré. Le petit
jeu m'excede & me mine. Au gros jeu du
moins on n'a pas le temps
de languir..
Mais tu n'as qu'à dire , mon cher , nous
ferons ta partie : pour moi , je te dois affez
de revanches pour être loyal avec toi.
Non , Monfieur , dit d'Elbie d'un ton railleur
; un homme qui entre en ménage ne
doit pas jouer au louis le point . Pourquoi
non , reprit d'Orenval? Un homme
qui fe marie peut faire comme ceux qui
renonçant au monde , finiffent par une débauche.
Et il diſoit en lui - même , il feroit
plaifant de le corriger en lui gagnant cette
maifon de campagne dont je m'accommode
fi bien !
On demande des tables , on fe met au
jeu . D'Elbie & d'Orenval s'attaquent tête
à tête , & une partie de l'affemblée ſe tient
autour d'eux en filence , les yeux attachés
fur ce duel intéreſſant. Laiffons la Fortune
& l'Amour lutter enfemble , & allons voir
ce qui fe paffe entre l'amour & la vertu
dans le coeur de Mademoiſelle de Frefle.
La nuit fut accablante pour elle dans l'atrente
& dans la crainte du jour. O nuit ! J
JUIN. 1757: 19
difoit-elle dans fa douleur , tu es la der
niere où je puis gémir en liberté ; lit , que
j'arrofe de mes larmes , ces douces rêveries
, ces réflexions charmantes , ces fonges
enchanteurs dont tu fus le témoin , ſe font
évanouis pour jamais demain , je ne
pourrai les rappeller fans crime ; demain ,
le feul objet qui m'occupe , qui m'intéreffe
, doit être effacé de mon coeur des
traits odieux doivent prendre la place de
cette image adorée. D'Elbie ne refpire que
pour moi , & je vais vivre pour un autre.
Je vais être ou la plus ingrate , ou la plus
coupable des femmes. Quel état ! peut-être
aurois-je dû le confier à mon pere : mais
mon pere ne connoît d'Elbie que pour un
prodigue & un diffipateur. Il traiteroit ma
paffion de folie , il condamneroit mes larmes
, & j'aurois pour comble de malheur
l'humiliation de rougir aux yeux de mon
pere. Allons , il faut fubir mon fort.
Il femble qu'une nuit paffée dans ces
réflexions cruelles doive être la plus longue
des nuits ; mais l'effroi du jour qui
alloit la fuivre , la fit paroître bien rapide
encore. Ce jour terrible parut enfin . La
matinée s'employa à parer la victime . Mademoiſelle
de Frefle jettoit fur elle - même
des regards de compaffion , & plus elle fe
trouvoit belle , plus fon défefpoir redou10
MERCURE DE FRANCE.
bloit. Chacun des charmes qu'elle appercevoit
, lui faifoit fentir plus cruellement
le prix & la rigueur du facrifice qu'elle en
alloit faire. Ce n'étoit pas à d'Orenval
que fon coeur les avoit deſtinés .
M. de Frefle vint voir fa fille à fa toilette
. Mademoiſelle , lui dit- il , je vois à
vos yeux que vous n'avez point dormi..
Non , mon pere.. Tant pis ma fille : il faut
être belle quand on fe marie , & l'on eft
laide quand oonn nnee ddoorrtt pas.. Je ne le fuist
pas affez , reprit- elle avec un foupir .. Vous
n'êtes pas affez laide , dites-vous ? C'eft
donc pour l'être davantage que vous prenez
l'air , & le ton trifte & mauffade que je
vous vois. Allons , ne faites pas l'enfant ,
je vous prie. Il faut de la modeftie le jour
de fa noce ; mais la modeftie n'eft pas
l'humeur , & c'eft de l'humeur que votre
vifage annonce .. Oh ! mon vifage a bien
raifon.. Il a grand tort , & vous auffi : je
vous ordonne d'être riante.. Vous m'ordonnez
l'impoffible.. L'impoffible ? &
pourquoi , s'il vous plaît ? Quel mal vous
fait-on de vous marier avec un homme
bien né , très- aimable & furtout fort riche..
Je crois tout cela , puifque vous le dites ;
mais il est toujours bien cruel d'être livrée
à un homme qu'on ne connoît pas.. Bon !
eft- ce que l'on connoit jamais celui où
JUIN. 1757. 21
celle qu'on épouse ? Ton futur ne te connoît
pas davantage , & il rifque autant
que toi. Crois moi , ma chere enfant , le
proverbe dit vrai : qui choifit prend le pire.
Je ne vois de mauvais mariages que les
mariages d'inclinations. Le hazard eft encore
moins aveugle que l'amour. Penferois-
tu mieux connoître d'Orenval , après
l'avoir vu dix ans ? Rien n'eft fi diffimulé
que les hommes, fi ce n'eft peut-être les femmes.
Celui qui defire & celui qui poffede
font deux. On ne fçait jamais ce qu'un
Amant fera le lendemain de la noce , &
comment le fçauroit-on ? il ne le fçait pas
lui-même. C'est un hazard qu'il faut courir.
Ta mere & moi , par exemple , nous nous
étions beaucoup vus avant de nous marier .
Hé bien , elle m'a dit cent fois que je l'avois
trompée ; je lui ai dit cent fois qu'elle
m'avoit furpris. Tout cela s'eft arrangé
car il faut bien que cela s'arrange . En vérité
, mon pere , voilà d'étranges maximes 2 .
Ce font les maximes du monde , & le
monde n'eſt pas un fot, Les petites gens
ont befoin de s'aimer pour être heureux
dans leur ménage ; mais pourvu que les
gens riches vivent décemment enſemble ,
leur aifance les met d'accord . Allons , ma
fille , de la réfolution , du courage , de la
gaieté , tout ira bien .
22 MERCURE DE FRANCE.
Ce difcours n'annonçoit pas un pere
bien compatiffant à une amoureuſe foibleffe
; auffi Mademoiſelle de Frefle ne lui
fit- elle aucun aveu . La toilette eft finie ,
les chevaux font mis , on n'attend plus
pour aller à l'Autel que l'arrivée de l'époux.
On entend le bruit des carroffes ; la porte
s'ouvre , on entre : quel coup de théâtre !
C'eft d'Elbie , qui fuivi d'une jeuneſſe brillante
, plus brillant lui- même de parure &
de joie , monte chez M. de Frefle , & lui
préfente en tremblant une lettre de d'Orenval.
M. de Frefle interdit , ouvre la lettre ,
& lit ces mots :
« L'événement fubit qui vient de dés
ranger ma fortune ne me permet plus ,
>> Monfieur , de prétendre à Mademoiſelle
» votre fille . Je fuis un fou , je renonce au
>> mariage & au monde ; je vous prie de
»permettre que je vous rende votre parole,
» & que je reprenne la mienne. Le Comte
» d'Elbie, qui vous remettra ma lettre , fait
»fon bonheur de me remplacer .
Que fignifie cette lettre , mon cher
'd'Elbie , dit M. de Frefle avec étonnement?
Daignez , Monfieur , dit d'Elbie ,
faite venir Mademoiſelle de Frefle . Je
lui dois , comme à vous , rendre compte de
ce qui s'eft paffé mon fort dépend de
l'un & de l'autre. Le pere , après quelques
JUIN. 1757. 23
difficultés , confentit à faire appeller fa
fille, D'Elbie obtint en même temps que
La compagnie fût préfente à fon récit comme
témoin .
Mademoiſelle de Frefle defcendit toute
tremblante. Elle croyoit defcendre pour
fuivre d'Orenval à l'Autel ; le coeur ferré
de douleur & d'effrei , elle alloit s'offrir
en victime. Quel fut fon étonnement à la
vue de d'Elbie ! Une vive rougeur fuccéda
à la pâleur de fon vifage ; les battemens
de fon coeur furent d'abord fufpendus &
précipités l'inftant d'après : fon efprit troublé
fe perdoit dans le cahos de fes idées .
Elle ne concevoit rien à la démarche de
d'Elbie , elle étoit confondue de la joie
qu'elle voyoit briller dans les yeux de fon
Amant. Ecoutons , ma fille , lui dit M. de
Frefle , voici une étrange avanture . D'Elbie
ayant fixé fur elle un regard enflammé
d'amour , prit la parole & dit à fon pere :
Mes parens furent vos amis , Monfieur ;
j'avois moi -même hérité de votre bienveillance
, & c'eft de tous les biens celui
dont la perte m'a le plus coûté. Je n'exagere
point , & vous allez m'en croire. J'adorois
Mademoiſelle de Frefle ; les folies
de ma jeuneffe m'avoient rendu indigne
d'elle , & j'attendois , pour vous demander
fa main , que ma fortune rétablie dans fon
24 MERCURE DE FRANCE.
premier état par la conduite la plus mefurée
, pût vous convaincre de mon changement.
Vous ne m'avez pas donné le temps
de regagner votre confiance. Le mariage
de Mademoiſelle avec d'Orenval , m'a mis
au défefpoir ; & comme ma fortune ne
m'étoit plus rien fans la perfonne à qui je
Favois confacrée , j'ai refolu de tout rif
quer pour elle de me ruiner enfin , ou de
ruiner mon Rival. J'ai été voir le Marquis,
il m'a propofé de jouer : bien fûr de lafcendant
que lui donnoit fur moi une habileté
fuperieure à la mienne . Je n'ai voulu
jouer que le plus gros jeu . L'ardeur du gain
l'y a déterminé , le hazard m'a bien fervi
en deux parties de piquet , il avoit perdu
deux mille louis. Le foupé nous a interrompus.
Une perte auffi confidérable l'avoit
mis hors de lui-même. Je n'ai pas
voulu profiter de fon trouble à un jeu qui
demande des combinaifons. Je propofe le
brelan , il l'accepte ; un tiers s'en mêle
& croit jouer gros jeu ; mais bientôt il eft.
accablé par l'énormité de nos caves . D'Orenval
perd encores il s'irrite , il cave au
plus fort. Un moment , m'écriai- je ! 11 ne
fera pas dit que vous foyez plus fou que
moi. Je cave cette maifon de campagne ,
c'est-à- dire , cinquante mille écus : vous
fçavez bien qu'elle les vaut. Soit , reprend
d'Orenval
JUIN. 1757. 25
d'Orenval avec un faififfement mêlé de
crainte & de joie , je cave toujours au
plus fort .. Ah ! les enragés , interrompit
M. de Frefle. Eh ! Monfieur , pourfuivit
d'Elbie , nous aurions joué notre vie ,
lui pour regagner fon argent , & moi pour
le mettre hors d'état de prétendre à Mademoiſelle.
Vingt fois , dans l'impatience de
terminer , je fais va tout ; & vingt fois il
le refufe. La partie alloit finir ; le moment
décifif arrive. D'Orenval à fon tour
me propoſe brufquement ce va tout fi defiré.
Je le tiens. Il avoit un de ces jeux qu'on
ne perd que par un miracle ; l'amour l'opere
ce miracle , & je gagne le va tout.
D'Orenval fe renverfe comme un furieux ,
mord & déchire les cartes, en frémiffant de
rage ; j'en avois pitié , mais il m'a gagné
tant de fois , fans me plaindre. Il revient
à lui , nous réglons nos comptes , il fe
trouve me devoir deux cens mille francs
fur fa parole. Son défefpoir le reprend à
l'idée de cette perte. Il veut abfolument
s'achever ou s'acquitter par une revanche .
Ecoutez , lui dis - je , voici la revanche
que je vous propofe : j'aime Mademoiſelle
de Frefle , & ce n'eft que pour elle qu'il
m'importe de m'enrichir. Vous avez la
parole de fon pere. Je parie en un ſeul
Coup de trente & quarante , & ma maifon
B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
de campagne , & les deux cens mille francs
que vous me devez contre cette feule parole
que vous me rendrez par écrit , à condition
cependant que vous y joindrez le
prix des meubles & des apprêts que vous
avez ordonnés pour la noce. Si je perds ,
nous fommes quittes , la maiſon eſt à vous ,
& je me retire défefpéré . Si je gagne , vous
vous retirerez , & je tâcherai d'obtenir que
la fête ne foit pas inutile. Ah ! ma pauvre
fille , s'écria M. de Frefle , te voilà fur une
carte. Pardonnez , Mademoiſelle , reprit
d'Elbie , pardonnez à l'égarement d'un
homme qui ne fe connoiffoit plus . Il accepte
ma propofition , il tire les cartes d'une
main tremblante , & le fort fe décide
pour moi . A ces mots , Mademoiſelle dé
Frefle qui n'avoit pas refpiré pendant le
récit de d'Elbie , ne put retenir un foupir.
Ces Meffieurs , ajouta d'Elbie , font
témoins de la vérité. La lettre de d'Orenval
& fes billets en font les preuves. Il ne me
refte plus , Monfieur , qu'à me jetter à
vos pieds , pour implorer le pardon de
mes folies , & vous jurer que celle- ci ,
fi ç'en eft une , fera la derniere de ma vie..
En effet , voilà une tête fur laquelle on
peut bien compter .. Oui , Monfieur , on
le peut , n'en jugez pas , je vous conjure ,
par un mouvement de défefpoir.. Qu'en
JUIN. 1757. 27
dis tu , ma fille ? Ha ! mon pere , il a
rifqué de fe ruiner pour moi.. Tu voulois
connoître l'homme à qui tu ferois donnée ;
par exemple , tu connois celui - ci pour un
grand fou , n'eft- ce pas ? . Il l'a été ; mais
je fuis fûre que vos bontés le rendroient
fage.. Me le promets - tu bien d'Elbie..
Jufte ciel fi je le promets !. Allons ,
embraffe moi , je te la donne ; mais plus
de jeu .. Ne craignez rien : j'aurois joué
mon fang pour elle ; je l'ai gagnée ; je ne
joue plus rien.
EPITRE
A Thémire.
Lor de Thémire que j'adore ,
Et qui feule occupe mon coeur ,
De la flamme qui me dévore
J'entretenois la vive ardeur .
Le char éclatant de l'Aurore
Ne paroiffoit point dans les airs ;
La nature dormoit encore ,
Seul je veillois dans l'Univers .
Que mon bonheur feroit extrême ,
Que je goûterois de plaiſirs ,
Hélas ! me difois-je à moi-même ,
Si dans les bras de ce que j'aime ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Je formois mille ardens foupirs !
Amour , prends pitié de ma peine ,
Tu peux foulager mon tourment :
Enflamme l'objet qui m'enchaîne ,
Rends heureux le plus tendre Amant,"
Va , vole auprès de ma Thémire ,
Perce fon coeur de tous tes traits ;
En fecret tâche de lui dire
Que je brûle pour les attraits :
Parle-lui bien de ma conftance ,
Vante lui ma fincérité ;
Soumets fon coeur à ta puiſſance ,
Fais-moi paffer de l'eſpérance
A la douce réalité.
A ces mots un trait de lumiere
Soudain vint éclairer mes yeux.
J'apperçus le Dieu de Cythere ,
L'Amour qui , d'un air gracieux ,
Sourit à ma tendre priere ,
Et promit de me rendre heureux.
Ce n'étoit point l'amour volage
Errant de defir en defir ;
C'étoit l'amour conftant & fage ,
Qui par le fentiment s'engage ,
Et fe fixe par le plaifir.
Agitant doucement les aîles ,
Ce Dieu tira de fon carquois
Un trait deftiné pour les belles ,
Et qui dompte les plus rébelles
JUI N. 1757 :, 20
Sous l'empire heureux de fes loix.
«En vain ta charmante Thémire
» Voudroit le défendre d'aimer :
>> Quand pour elle ton coeur foupire ,
»Pour toi je fçaurai l'enflammer.
»Va , dit l'Amour ; de ta tendreffe
>>La conftance obtiendra le prix.
>>Tu peux compter, fur ma promeffe ;
>> C'eft un Oracle de Cypris. »
J'accepte ton heureux préfage :
Amour , voudrois- tu m'abuſer ?
Je te rends un fidele hommage ,
Tu dois bien me favoriſer.
Ah ! Thémire , vers votre aſyle ,
Quand ce Dieu portera ſes pas ,
A fes leçons foyez docile ,
Ma Belle , ne réſiſtez pas ;
Cédez au pouvoir de ſes armes ,
Payez- moi de quelque retour ;
Vous n'avez reçu tant de charmes ,
Que pour vous foumettre à l'Amour,
RAOULT.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
EXTRAIT d'un petit Manuſcrit Hollan
dois fur l'Hiftoire de Siam , traduit par
une Penfionnaire de la Trin... de Rennes.
TINAO INAO régnoit à Siam quatre mille ans
avant l'Ere chrétienne , fuivant la chronologie
orientale , & quarante ans après que
fon ayeul eût mérité par fes vertus & par
des fervices rendus au grand Mogol , que
ce Prince érigeât fes Etats en Royaume .
Tinao parvint à la Couronne dans cet âge
avantageux, où les Princes, formés par une
longue obéiffance & par le fpectacle inftructifdes
intrigues artificieufes de laCour,
& des fautes qui affligent les fujets , regardent
le fceptre comme un poids difficile,
le bonheur des peuples comme un devoir
& le plaifir comme un écueil . Auffi les
premieres années de fon regne firent-elles
voir en fa perfonne les lumieres du Légiflateur
, l'éclat du Héros , & la fageffe du
Philofophe. Les regards de l'Afie fixés fur
lui payoient à fes vertus le tribut d'admiration
qui fait les réputations brillantes, &
qui en récompenfe le principe . Les Grands
de Pekin & d'Agra alloient dans les camps
de Tinao , perfectionner leurs talens pour
la guerre , & les Philofophes cherchoient
JUI N. 1757. 31
dans fa Cour cet accueil bienfaifant , qui
immortalifent les Princes plus que leurs exploits
,
; parce que ceux- ci détruifent l'humanité
, & que la protection qu'ils accor
dent à ceux qui l'éclairent , la fait jouir
de toute la dignité & de l'excellence de fon
être.
Tinao continuoit à trouver dans fa fageffe
le bonheur & la gloire de fon regne ,
lorfque Mitaffan , fecond du nom , Roi
du Pegu, eut le fecret de l'engager dans une
guerre défavantageufe qu'il faifoit à l'Empereur
de la Chine. Mitaffan régnoit fur
une nation inquiete & fougueufe , qui , à
force d'agiter une conftitution adinirable ,
en brifoit les refforts , & la faifoit prefque
toujours degénérer en Anarchie ou en
Defpotifme. Ce Prince avoit employé une
longue vie à ménager ce peuple , en oppofant
aux accès de fa férocité une foupleffe
qui rappelloit fon autorité avec le calme ;
toute l'Afie croyoit que fon unique objet
étoit d'éloigner les orages de la fin de fa
carriere , lorfque pouffé par un intérêt
perfonnel , ou amorcé par un avantage national
, il fit attaquer les flottes & les colo
es de la Chine. Il fut puni par des
pertes irréparables de l'idée fauffe qu'il
s'étoit formée des forces de cer empire.
Dans une crife auffi violente , il eut re-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
}
cours à Tinao. Ce Prince étoit Roi , c'eſtà-
dire , fait pour être flatté & trompé.
Quinze ans d'une conduite fage & brillante
ne purent faire difparoître l'humanité fans
retour. De belles troupes , du courage , le
fouvenir de fes anciens exploits , de la célébrité
, des admirateurs , que d'ecueils !
Tinao fe laiffa féduire , & entra dans l'alliance
de Mitaffan. Ses premiers pas eurent
toute la rapidité & le feu dévorant de la
foudre ; les loix reçues dans la fociété des
Nations furent violées dans tous les points.
Des pays ravagés , des Reines traitées avec
indignité , furent les taches éternelles ,
dont ce Prince fe couvrit. Tinao étoit l'allié
de Mitaffan : il étoit fimple qu'il fe
modélât fur lui : il ne l'étoit pas moins
qu'il eût le même fort. L'Impératrice du
Mogol allarmée pour le repos de l'Afie ,
fongea à arrêter l'incendie qui embraſoit
fes voisins. Un vieux Général confommé ,
marcha contre Tinao , & lui fit conjecturer
par des manoeuvres habiles , que le
dénouement de cette tragédie ne feroit pas
pour lui. La réflexion triompha de l'ambition
, la prudence fut mife à la place de la
précipitation , & ce Prince, fans avoir perdu
de batailles , étonné feulement des préparatifs
d'une vengeance fi légitime , plus
deconcerté encore de l'indignation unaniJUI
N. 1757. 33
me de l'Afie entiere, Tinao regretta fes premieres
vertus, gemit fur l'humanité plus fragile
dans les Rois que dans les autres homames
, parce qu'elle eft plus éprouvée , &
chercha à réparer par des démarches pacifiques
les horreurs...
• • Il y a une lacune ici.
A Monfieur de Boiffi.
Le loifir du Couvent fait réfléchir
Monfieur , l'amour de la patrie tourne les
idées fur ce qui l'intereffe : cette double
caufe a produit ce que j'ai l'honneur de
vous envoyer. Vous êtes juge , Monfieur,
& bon juge : decidez s'il appartient à une
reclufe de penfer. Nous pensons qu'oui.
A M. DE BOISSr.
MONSIEUR , des trois petites pieces de
de Vers ci jointes , les deux premieres
avoient échappé au paquet que vous avez
reçu dans le mois, de Décembre dernier.
Elles fe font trouvées , depuis le départ de
ma Mufe , dans les balayeures du réduit
qu'elle occupoit. Je les ai nettoyées de mon
mieux pour vous les envoyer , & je ne
vous les envoie que parce que je ne veux
pas qu'il refte rien chez moi quipuiſſe
By
pr.
Mercure
511=-= -
1757, 6, 1
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
JUI N. 1757 .
Diverfité, c'est ma devife. La Fontaine.
Cechin
Filius invo
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
པར, ཀ ཏྭཱ
1
RECLA
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier- Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer , franes
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à lapartie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour feize volumes , à raison
de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occafions pour le faire
venir , ou qui prendront lesfrais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raifon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
A jj
On Supplie les perfonnes des provinces d'envoyerpar
la pofte , enpayant le droit , le prix
de leur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en foit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le fieur Lutton ; & il obfer
vera de rester à fon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque femaine, aprèsmidi.
On prie les perfonnes qui envoient des Livres
, Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainſi que les Livres
, Eftampes & Mufique qu'ils annoncent .
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay .
34288
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1757 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame Poup... de Mo... de L...
JB E vous lourois , il n'eft que trop aiſé ,
Vous , qui faifiez le bonheur de ma vie ;
Je vous loûrois ; mais trop déſabuſé ,
J'éprouve les accès d'une noire furie..
Pourquoi me le cacher ; au trouble que je fens ,
C'est la cruelle jaloufie
Qui déchire mon coeur & vient troubler mes fens.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu ces yeux charmans rencontrer d'autres
yeux ;
J'ai vu mille defirs de plaire ;
Le jeu fervoit de voile à ce myftere.
Ne me trompois- je point , ô Dieux !
Ai-je entendu cette bouche finceres
Bégayer de tendres adieux ?
Me voir , rougir , s'embarraffer , fe taire.
Tout dévoile à mon coeur ce myftere odieux.
mais loin de moi cette affreuſe penſée ,
Puiffé- je , hélas ! oublier cet inſtant !
J'ai vu ...
Je te fuis , Amante infenfée ;
Mais avant de te fuir , vois le fort qui t'attend.
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE ,
UNE
FABLE.
NE Fauvette aimable , jeune & belle ;
Aimoit un Roffignol voifin.
Leur union devoit être éternelle ;
Les jours étoient
la fin ,
trop courts ils en trouvoient
>
Dans l'affurance mutuelle
Des tendres fentimens & d'un fincere amour.
Leurs fermens commençoient le jour ,
Et les mêmes fermens finiffoient la journée.
Se chercher , fe voir & s'aimer ,
Se le dire cent fois , cent fois le l'exprimer ,
Rien n'égaloit leur deftinée :
JUI N. 1757:
Tout retraçoit leur innocent amour.
Hélas ! difoit l'Amant , que vous fûtes émue
Quand je vous vis le premier jour !
Ce Lilas trop heureux , vous offrit à ma vue :
Vous chantiez , j'accourus ; quels fons intéref
fans
Ravirent mon efprit , fufpendirent mes fens !
Douce félicité, qu'êtes-vous devenue?
Ce bois , cette onde , ce féjour
En furent témoins tour à tour.
J'oſai ſous ce jaſmin vous parler de tendreffe :
Là ce myrthe entendit ma premiere promeffe ,
Et ce gazon fleuri vit vos premiers fermens :
Vous en fouvenez
inftans
-
vous , Fauvette ?. · • сея
Sont loin de votre coeur ; je m'en fouviens fans
ceffe ,
Mais je m'en fouviens feul ... Pour de nouveaur
Amans ,
Je ne le vois que trop , votre ame s'intéreffe.
En effet , au milieu de ces tendres plaifirs
Parurent mille oifeaux empreffés à lui plaire ,
Elle écouta leurs chants , elle aima leurs foupirs :
Roffignol s'éloigna , elle devint légere.
Tout feconda fes voeux , tout lui parut char
mant.
Son goût , peut-être , hélas ! le plaifir la décide,
En eft-il une en ce ſexe perfide
Qui réfifte à l'attrait , qu'offre le changement
A iv
& MERCURE DE FRANCE.
J'en dis trop , & malgré l'autorité d'Ovide ( 1) ,
Je parle des oifeaux , & rien que de cela ,!
Fauvettes & moineaux , ferins & cætera.
Le printemps ramena la faifon des fleurettes ,
Et des liens nouveaux & des tendres ardeurs :
Tout difparut , de plus jeunes Fauvettes
Enleverent tous lès coeurs :
On y courut , elles étoient jeunettes ,
cela ne fe peut pas ;
Et plus aimables : non ,
Où trouver réunis tant de charmans appas ?
Celle-ci refta délaiffée :
Plus d'Amans , partant plus de cour ;
La mode entraîne tout , la fienne étoit paffée :
Roffignol mille fois revint à fa penſée
Elle le fit chercher dans les bois d'alentour :
Il étoit mort de regret & d'amour.
(1) Ovide , dans fon Art d'Aimer , dit que les
paroles les fermens des Belles font comme les
feuilles légeres que les vents font courir & voltiger
fà & la.
Verba puellarum , foliis leviora caducis.
Par le Montagnard des Pyrénées.
Nous prions l'Auteur de vouloir bien
retoucher les deux autres Fables qu'il nous
a envoyées , de mettre dans un jour plus
clair la moralité de celle de l'If & du Rofier ,
& de corriger la fauffe rime d'objet & doigt ,
qui fe trouve dans la fable de l'Enfant & du
Papillon . Mais une inftance plus vive que
JUIN. 1757. 9
nous lui faifons eft de nous enrichir fouvent
de fa profe. Quelque mérite qu'aient
fes Fables , nous fommes encore plus empreffés
d'avoir de fes Contes ; le fuccès de
Chacun a fa folie ( 1 ) , doit l'y engager.
(1) Conte inféré dans le Mercure de Février ,
1757 , P. 9 .
LE JEU FOU ,
OU L'AVARE FASTUEUX ,
Anecdote récente .
LiE mariage de Mademoiſelle de Frefle
étoit réfolu avec le Marquis d'Orenval ,
l'homme de Paris le plus faftueux & le
plus avare. Tous les vices bas ont leurs
hypocrites , & l'hypocrifie exagere le plus
fouvent la vertu qu'elle contrefait. D'Orenval
ne craignoit rien tant que de paroître
avare aux yeux du monde ; il préféroit
à cette humiliation le fupplice d'être prodigue
, dès qu'il fe croyoit obfervé, Ce
n'étoit que dans le fecret d'une fourde
économie qu'il fe dédommageoit de fon
fafte , & fe puniffoit de fa vanité.
Le monde eft cruel , difoit- il en luimême
; il ne pardonne pas à un garçon
d'être rangé il faut fe ruiner pour lui
plaire . Qu'un homme marié foit écono
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
me , il a fon excufe dans fes enfans : il
leur doit compte de fon bien , & c'eſt
pour eux qu'il le ménage : au lieu qu'un
garçon eft condamné par état à faire les
honneurs de la fociété ; il femble qu'il
vole tout ce qu'il épargne. C'eſt un état
violent ; mais le mariage eft encore pire.
Une femme , une maifon , une famille ,
tout cela eft ruineux : la folie du luxe eft
à un point que je n'aurois pas de quoi vivre.
Comme il étoit encore dans cette irréfolution
, on lui parla de Mademoifelle
de Frefle , jeune héritiere , fort riche , &
d'une rare beauté. Il veut la voir , il fe
préfente , il feint d'en être éperduement
épris ; il la demande , il l'obtient , & c'eſt
dans une maifon de campagne à quelques
lieues de Paris qu'il doit l'amener après la
noce.
D'Orenval pour l'y recevoir avoit ordonné
une fête , & fon perfide Intendant
n'avoit rien épargné pour la rendre brillante.
Le feu d'artifice , le concert , le
feftin , feront magnifiques ; mais tout cela
coûte des fommes immenfes. Il arrive ; on
lui rend compte : il eft furieux contre fon
Intendant. Hé! Monfieur , de quoi vous
plaignez-vous ?. Je me plains , je me plains
que tout cela eft commun.. Voulez- vous
du merveilleux ? vous n'avez qu'à dire, 11
JUIN. 1757.
eft temps encore..Hé ! non , bourreau ; now,
il n'eft plus temps.. Il eft vrai que tout eft
payé.. Tout eft payé ! Belle raiſon ! c'eſt
bien là ce qui me tient ; je voudrois qu'il
m'en eût coûté mille piftoles , & que ...
Mais voyons un peu , je vous prie , à quoi
montent vos fottifes ?. A dix ou douze mille
francs.. Dix mille francs ! le traître ! . Je
vous jure , foi d'Intendant , que j'ai ménagé
le plus qu'il m'a été poffible .. Et
voilà précisément ce que je ne vous demandois
pas. Ménager ! ménager ! me
prenez vous pour un avare ? . Non , Monfieur
, affûrément : mais ... mais vous êtes
un fot avec votre économie .
D'Orenval eut grand foin de jouer cette
fcene en préſence d'une foule de jeunes
gens qui étoient venu le féliciter , & qu'il
avoit retenus pour la fête .
Cependant on fe doute bien que Mademoiſelle
de Frefle avoit , fuivant l'ufage ,
une autre inclination dans le coeur . Un
jeune homme trop magnifique en effet ;
mais d'ailleurs plein de graces , d'honnêteté
, de douceur , le mieux fait , le plus
paffionné , le plus aimable , a eu le don de
la toucher. Ce jeune homme s'appelle le
Comte d'Elbie. Il est né riche ; mais il a
joué , & fon dérangement l'a mis hors
d'état de prétendre à ce mariage. Rien de
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
plus uni que ces jeunes Amans. Elevés
enfemble dès l'enfance , l'habitude de
s'aimer étoit de celies qui fe confondent
avec la nature : elle avoit la force & la
fimplicité de l'inftinct. D'Elbie , pour fon
malheur , ne dépendoit depuis deux ans
que de lui-même. Son Amante dépendoit
d'un pere , & ce pere vouloit pour elle un
époux auffi riche , auffi économe que lui .
D'Elbie fe flattoit encore : il avoit promis
de fe réduire à l'étroite bienféance de fon
état , pour réparer fon dérangement . Il
tenoit parole : il ne jouoit plus . Ses créanciers
entendoient raifon , cinq ou fix ans
fuffifoient à rétablir fa fortune. Mais la
volonté d'un pere abfolu , annoncée à Mademoiſelle
de Frefle , vint renverfer leurs
efpérances.
Qu'on le repréfente deux tendres fleurs
qui , plantées l'une à côté de l'autre , n'attendent
qu'un fouffle du Zéphyr pour entrelaffer
leurs feuilles , & former un doux
mêlange de leurs couleurs & de leurs parfums
. L'une des deux eft arrachée ; l'autre
languit & va expirer. Telle fera dans un
inftant la fituation de d'Elbie & de Mademoiſelle
de Frefle . Il va la voir , il la trouve
éplorée ; il lui demande en tremblant le
fujet de fes larmes . Fuyez , lui dit- elle ,
ne me voyez jamais.. Moi , grand Dieu !
斷
JUI N. 1757- 13
quel eft donc mon crime ? L'égarement de
votre jeuneffe . Hélas ! vous en êtes bien
puni.. Je le répare : vous n'avez rendu
fage , & bientôt nous ferons heureux..
Fuyez , notre malheur eft au comble ; il
eft irréparable : vous me perdez.. Je vous
perds !. Demain j'époufe un homme que
je hais. N'en demandez pas davantage ,
D'Elbie étoit aux pieds de Mademoiſelle
de Frefle . Il pâlit , fes yeux fe troublent ,
la voix lui manque ; il tombe évanoui fur
les genoux de fon Amante défolée. Elle
fait un cri de douleur que la crainte arrête
au paffage. Que devient - elle , fi on les furprend
: Elle rappelle à la vie ce malheureux
qu'elle vient d'accabler. Elle fouleve
fa tête avec fes belles mains ; elle la baigne
de fes larmes . L'ame de d'Elbie femble
reconnoître les mains qui le touchent &
les larmes qui l'arrofent. Il fe ranime , il
s'entend nommer par une voix éteinte ; il
ouvre une débile paupiere. Quel objet ! la
pâleur de la mort fur le vifage de Mademoiſelle
de Frefle. Les pleurs ne coulent
plus de leurs yeux. Leurs regards font immobiles
, leur langue eft glacée ; ils ne
refpirent que par fanglots . Leurs mains fe
ferrent mutuellement comme pour ne ſe
féparer jamais.
Enfin Mademoiſelle de Frefle , ou plus
14 MERCURE DE FRANCE.
:
courageufe ou moins tendre rappella toute
fa vertu , & dit à d'Elbie : Il faut s'y réfoudre
mon pere a parlé ; j'obéirai . Et
quel est mon Rival ? lui demanda d'Elbie
en affectant d'être un peu remis. Elle le
nomme , & à ce nom : Quoi ! s'écria- t'il ,
c'est donc à S. P. que vous allez vous rendre
. C'est là même ... O ciel ! quelle
babarie ! Il choifit pour fon triomphe cette
maifon de campagne que je lui ai louée ,
& dont je ne me fuis privé que pour hâter
par mon économie l'heureux moment de
vous obtenir. Ah ! c'en est trop : Je veux...
Que voulez- vous d'Elbie ? me perdre par
une imprudence ? Non , dit-il après avoir
réfléchi un moment ; mais il eft à fa campagne
, & je vais vous y dévancer.. Quoi !
vous feriez témoin 2. Laiffez - moi faire.
D'Orenval eft d'une avarice infatiable ; il
m'a gagné des fommes immenfes ; il me
refte encore un efpoir. A ces mots , il fe
leve , & fort brufquement.
Qu'est - ce donc qu'il a réfolu ? que
peut-il efpérer ? que n'ai- je point à craindre
? Un éclat : il n'en eft point capable .
Il m'aime trop bien pour y penfer. Il parle
de l'avarice du Marquis ; croiroit- il l'engager
à renoncer à moi par quelque vue
d'intérêt ? Cette campagne qu'il lui a louée
va-t'il lui en propofer le don ? mais quand
JUIN. 1757. TS
1
>
d'Orenval auroit la baffeffe de l'accepter ,
plus le malheureux d'Elbie fe ruinera
moins il peut efpérer de m'obtenir de mon
pere. Enfin ce facrifice peut - il balancer aux
yeux d'un homme intéreffé l'avantage d'un
parti trop riche, hélas ! pour mon malheur .
Aimable & généreux d'Elbie , je ne me
plaifois à penfer aux richeffes de mon pere
que dans l'efpoir de t'en combler un jour.
Quel plaifir n'aurois- je pas eu à te faire
oublier cette diffipation que je t'ai tant reprochée
quel bonheur de ne te laiffer
!
rien à regretter au monde ! Vaine & défolante
idée ! demain tout ce que j'ai ,
tout ce que je puis avoir eft à un autre .
C'eft un autre que toi que je dois rendre
heureux. Il ne le fera point , s'il penfe
comme toi , s'il a ta pénétration , ta fenfibilité
, ta délicateffe . M'en préferve le ciel ,
je ferois confondue , il liroit dans mon
ame ; il y verroit tout fon malheur .
Tandis que Mademoiſelle de Frefle s'abandonne
à ces idées accablantes , d'Elbie
monte dans fa chaiſe pour aller trouver
d'Orenval à S. P. Il arrive , on l'annonce.
Le Marquis le reçoit avec une fécrete joie ,
& l'accable d'amitiés . D'Elbie fut accueilli
de même par toute l'affemblée ; car les prodigues
ont beaucoup d'amis . Mais d'Oren-,
val furtout femble couver des yeux fa
16 MERCURE DE FRANCE.
proie. La paffion du gros jeu eft commune
aux prodigues & aux avares , & pour les
avarès faftueux elle a cela de commode ,
qu'elle cache l'avarice fous l'air de la
magnificence. D'Elbie en étoit guéri ; car
les prodigues en guériffent. Mais les avares
n'en guériffent jamais. D'Orenval en étoit
dévoré. Il avoit fouvent éprouvé fa fupériorité
fur d'Elbie au piquet , le plus fçavant
de tous les jeux , & le plus féduifant
pour les dupes ; car il préfente fans ceffe
au moins habile la reffource des hazards.
Le coeur faignoit encore au Marquis de
la dépenfe de la fête où fon Intendant l'avoit
engagé . Il voyoit le moment d'en faire
payer les frais à d'Elbie. Tu viens , lui
dit-il , le plus à propos du monde , & tu
n'as fait que me prévenir ; j'allois envoyer
chez toi pour t'inviter à venir demain affifter
à mon mariage , & m'aider à faire
les honneurs de ta maifon. Oui , mon ami ,
demain je me marie avec Mademoiſelle de
Frefle. Tu la connois , tu connois fon
pere.
Il m'a parlé de toi comme d'un libertin à
la vérité , mais comme d'un libertin qu'il
aime ; il fera bien aife de fe retrouver
avec toi. D'Elbie parut céder à fes inftan-
& le félicita de fon choix . Aide moi ,
je te prie , lui dit d'Orenval , à difpofer
un peu les chofes ; mes gens on tout fait
ces ,
JUIN. 1757. 17
7 de travers. Il les fit venir , leur demanda
de nouveau le détail des apprêts de la fête ,
qu'il fçavoit par coeur. Il écouta négligemment
, n'approuva rien. Qu'on eft à plaindre
, dit- il à d'Elbie , quand on eft obligé
de s'en rapporter à ces efpeces ! cela ne
voit rien qu'en petit. En vérité , ce n'eft
pas
pas ma faute , j'avois tout ordonné dans
le plus grand.
Il le fit paffer enfuite dans l'appartement
nuptial. Pour celui - ci , dit- il , c'eft
moi qui l'ai difpofé. Le meuble en eſt- il
de bon goût Que penfes- tu de la toilette
& de ce trône élevé pour l'Amour ? Je me
flatte du moins qu'il n'en fera pas le tombeau.
Je t'avoue , comme à mon ami , que
je fuis fou de cette enfant.
D'Elbie avoit la mort dans l'ame ; chaque
parole de fon Rival étoit un coup de
poignard pour lui . Chaque objet qui s'offroit
à fa vue portoit dans fon efprit une
idée défefpérante . Il ne répondoit à d'Orenval
que par une approbation forcée &
laconique. Ce détail t'ennuie , lui dit le
Marquis pardonne à la foibleffe d'un
homme tout occupé de fon bonheur :
c'est un mauvais quart-d'heure à paffer; t'en
voilà quitte allons rejoindre nos amis.
Hé bien , Meffieurs , que faifons - nous ,
dit - il en rentrant ? Nous ne fouperons
:
18 MERCURE DE FRANCE.
point encore , & je voudrois bien vous
amufer. Je ne te parle point du jeu , pourfuivit-
il en s'adreffant à d'Elbie , il te traite
fi mal ! Ma réſolution eft prife , dit d'Elbie ;
je ne joue plus qu'en défefpéré . Le petit
jeu m'excede & me mine. Au gros jeu du
moins on n'a pas le temps de languir...
Mais tu n'as qu'à dire , mon cher , nous
ferons ta partie pour moi , je te dois affez
de revanches pour être loyal avec toi .
Non , Monfieur , dit d'Elbie d'un ton railleur
; un homme qui entre en ménage ne
doit pas jouer au louis le point . Pourquoi
non , reprit d'Orenval ? Un homme
qui fe marie peut faire comme ceux qui
renonçant au monde , finiffent par une
une débauche
. Et il difoit en lui -même , il feroit
plaifant de le corriger en lui gagnant cette
maifon de campagne dont je m'accommode
fi bien !
On demande des tables , on fe met au
jeu. D'Elbie & d'Orenval s'attaquent tête
à tête , & une partie de l'affemblée ſe tient
autour d'eux en filence , les yeux attachés
fur ce duel intéreffant. Laiffons la Fortune
& l'Amour lutter enſemble , & allons voir
ce qui fe paffe entre l'amour & la vertu
dans le coeur de Mademoiſelle de Frefle.
La nuit fut accablante pour elle dans l'atrente
& dans la crainte du jour . O nuit !
JUIN. 1757% 19
•
difoit- elle dans fa douleur , tu es la derniere
où je puis gémir en liberté ; lit , que
j'arrofe de mes larmes , ces douces rêveries
, ces réflexions charmantes , ces fonges
enchanteurs dont tu fus le témoin , fe font
évanouis pour jamais demain , je ne
pourrai les rappeller fans crime ; demain ,
le feul objet qui m'occupe , qui m'intéreffe
, doit être effacé de mon coeur des
traits odieux doivent prendre la place de
cette image adorée. D'Elbie ne refpire que
pour moi , & je vais vivre pour un autre.
Je vais être ou la plus ingrate , ou la plus
coupable des femmes. Quel état ! peut- être
aurois- je dû le confier à mon pere : mais
mon pere ne connoît d'Elbie que pour un
prodigue & un diffipateur. Il traiteroit ma
paffion de folie , il condamneroit mes larmes
, & j'aurois pour comble de malheur
l'humiliation de rougir aux yeux de mon
pere. Allons , il faut fubir mon fort.
Il femble qu'une nuit paffée dans ces
réflexions cruelles doive être la plus longue
des nuits ; mais l'effroi du jour qui
alloit la fuivre , la fit paroître bien rapide
encore. Ce jour terrible parut enfin . La
matinée s'employa à parer la victime . Mademoiſelle
de Frefle jettoit fur elle- même
des regards de compaffion , & plus elle fe
trouvoit belle , plus fon défefpoir redou10
MERCURE DE FRANCE .
bloit. Chacun des charmes qu'elle appercevoit
, lui faifoit fentir plus cruellement
le prix & la rigueur du facrifice qu'elle en
alloit faire. Ce n'étoit pas à d'Orenval
que fon coeur les avoit deftinés .
M. de Frefle vint voir fa fille à fa toilette.
Mademoiſelle , lui dit- il , je vois à
vos yeux que vous n'avez point dormi ..
Non , mon pere.. Tant pis ma fille : il faut
être belle quand on fe marie , & l'on eft
laide quand on ne dort pas.. Je ne le fuis
pas affez , reprit -elle avec un foupir.. Vous
n'êtes pas affez laide , dites - vous ? C'eft
donc pour l'être davantage que vous prenez
l'air , & le ton trifte & mauffade que je
vous vois. Allons , ne faites pas l'enfant ,
je vous prie. Il faut de la modeftie le jour
de fa noce ; mais la modeftie n'eſt pas
l'humeur , & c'eft de l'humeur que votre
viſage annonce.. Oh ! mon vifage a bien
raifon.. Il a grand tort , & vous auffi : je
vous ordonne d'être riante .. Vous m'ordonnez
l'impoffible.. L'impoffible ?
pourquoi , s'il vous plaît ? Quel mal vous
fait-on de vous marier avec un homme
bien né , très - aimable & furtout fort riche ..
Je crois tout cela , puifque vous le dites ;
mais il est toujours bien cruel d'être livrée
à un homme qu'on ne connoît pas.. Bon !
eft- ce que l'on connoit jamais celui ou
JUIN. 1757. 21
celle qu'on épouse ? Ton futur ne te connoît
pas davantage , & il rifque autant
que toi . Crois moi , ma chere enfant , le
proverbe dit vrai : qui choifit prend le pire.
Je ne vois de mauvais mariages que les
mariages d'inclinations. Le hazard eft encore
moins aveugle que l'amour. Penferois-
tu mieux connoître d'Orenval , après
l'avoir vu dix ans ? Rien n'eft fi diffimulé
que les hommes, fi ce n'eft peut- être les femmes.
Celui qui defire & celui qui poffede
font deux. On ne fçait jamais ce qu'un
Amant fera le lendemain de la noce , &
comment le fçauroit-on ? il ne le fçait pas
lui-même. C'est un hazard qu'il faut courir.
Ta mere & moi , par exemple , nous nous
étions beaucoup vus avant de nous marier.
Hé bien , elle m'a dit cent fois que je l'avois
trompée ; je lui ai dit cent fois qu'elle
m'avoit furpris. Tout cela s'eft arrangé ,
car il faut bien que cela s'arrange. En vérité
, mon pere , voilà d'étranges maximes ?.
Ce font les maximes du monde , & le
monde n'eft pas un fot, Les petites gens
ont befoin de s'aimer pour être heureux
dans leur ménage ; mais pourvu que les
gens riches vivent décemment enfemble ,
leur aifance les met d'accord. Allons , ma
fille , de la réfolution , du courage , de la
gaieté , tout ira bien.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ce difcours n'annonçoit pas un pere
bien compatiffant à une amoureufe foibleffe
; auffi Mademoiſelle de Frefle ne lui
fit- elle aucun aveu. La toilette eft finie ,
les chevaux font mis , on n'attend plus
pour aller à l'Autel que l'arrivée de l'époux.
On entend le bruit des carroffes ; la porte
s'ouvre , on entre quel coup de théâtre !
C'est d'Elbie , qui fuivi d'une jeuneſſe brillante
, plus brillant lui- même de parure &
de joie , monte chez M. de Frefle , & lui
préfente en tremblant une lettre de d'Orenval.
M. de Frefle interdit , ouvre la lettre ,
& lit ces mots :
« L'événement fubit qui vient de dé
ranger ma fortune ne me permet plus
>>Monfieur , de prétendre à Mademoiſelle
>> votre fille. Je fuis un fou , je renonce au
» mariage & au monde ; je vous prie de
»permettre que je vous rende votre parole,
» & que je reprenne la mienne. Le Comte
» d'Elbie, qui vous remettra ma lettre , fait
»fon bonheur de me remplacer,
2
Que fignifie cette lettre , mon cher
d'Elbie , dit M. de Frefle avec étonnement
? Daignez , Monfieur , dit d'Elbie ,
faite venir Mademoiſelle de Frefle . Je
lui dois , comme à vous , rendre compte de
ce qui s'eft paffé mon fort dépend de
l'un & de l'autre. Le pere , après quelques
JUIN. 1757. 23
difficultés , confentit à faire appeller fa
fille, D'Elbie obtint en même temps que
La compagnie fût préfente à fon récit comme
témoin .
Mademoiſelle de Frefle defcendit toute
tremblante. Elle croyoit defcendre pour
fuivre d'Orenval à l'Autel ; le coeur ferré
de douleur & d'effrei , elle alloit s'offrir
en victime . Quel fut fon étonnement à la
vue de d'Elbie ! Une vive rougeur fuccéda
à la pâleur de fon vifage ; les battemens
de fon coeur furent d'abord fufpendus &
précipités l'inftant d'après : fon efprit troublé
fe perdoit dans le cahos de fes idées.
Elle ne concevoit rien à la démarche de
d'Elbie , elle étoit confondue de la joie
qu'elle voyoit briller dans les yeux de fon
Amant. Ecoutons , ma fille , lui dit M. de
Frefle , voici une étrange avanture, D'Elbie
ayant fixé fur elle un regard enflammé
d'amour , prit la parole & dit à fon pere :
Mes parens furent vos amis , Monfieur ;
j'avois moi- même hérité de votre bienveillance
, & c'eft de tous les biens celui
dont la perte m'a le plus coûté. Je n'exagere
point , & vous allez m'en croire . J'adorois
Mademoiſelle de Frefle ; les folies
de ma jeuneffe m'avoient rendu indigne
d'elle , & j'attendois , pour vous demander
fa main, que ma fortune rétablie dans fon
24 MERCURE DE FRANCE.
premier état par la conduite la plus mefurée
, pût vous convaincre de mon changedonné
le temps ment. Vous ne m'avez pas
de regagner votre confiance. Le mariage
de Mademoiſelle avec d'Orenval , m'a mis
au défefpoir ; & comme ma fortune ne
m'étoit plus rien fans la perfonne à qui je
Favois confacrée , j'ai refolu de tout rifquer
pour elle de me ruiner enfin , ou de
ruiner mon Rival . J'ai été voir le Marquis ,
il m'a propofé de jouer : bien fûr de lafcendant
que lui donnoit fur moi une habileté
fuperieure à la mienne. Je n'ai voulu
jouer que le plus gros jeu . L'ardeur du gain
l'y a déterminé , le hazard m'a bien ſervi
en deux parties de piquet , il avoit perdu
deux mille louis . Le foupé nous a interrompus.
Une perte auffi confidérable l'avoit
mis hors de lui- même . Je n'ai pas
voulu profiter de fon trouble à un jeu qui
demande des combinaifons. Je propofe le
brelan , il l'accepte ; un tiers s'en mêle ,
& croit jouer gros jeu ; mais bientôt il eft.
accablé par l'énormité de nos caves. D'Orenval
perd encores il s'irrite , il cave au
plus fort. Un moment , m'écriai-je ! Il ne
fera pas dit que vous foyez plus fou
que
moi. Je cave cette maifon de campagne ,
c'est-à- dire , cinquante mille écus : vous
fçavez bien qu'elle les vaut. Soit , reprend
d'Orenval
JUIN. 1757. 25
d'Orenval avec un faififfement mêlé de
crainte & de joie , je cave toujours au
plus fort .. Ah ! les enragés , interrompit
M. de Frefle. Eh ! Monfieur , pourſuivit
d'Elbie , nous aurions joué notre vie
lui pour regagner fon argent , & moi pour
le mettre hors d'état de prétendre à Mademoifelle.
Vingt fois , dans l'impatience de
terminer , je fais va tout ; & vingt fois il
le refufe. La partie alloit finir ; le moment
décifif arrive. D'Orenval à fon tour
me propofe brufquement ce va tout fi defiré.
Je le tiens. Il avoit un de ces jeux qu'on
ne perd que par un miracle ; l'amour l'opere
ce miracle , & je gagne le va tout.
D'Orenval fe renverfe comme un furieux ,
mord & déchire les cartes, en frémiffant de
rage ; j'en avois pitié , mais il m'a gagné
tant de fois , fans me plaindre. Il revient
à lui , nous réglons nos comptes , il fe
trouve me devoir deux cens mille francs
fur fa parole. Son défefpoir le reprend à
l'idée de cette perte. Il veut abfolument
s'achever ou s'acquitter par une revanche.
Ecoutez , lui dis - je , voici la revanche
que je vous propoſe : j'aime Mademoiſelle
de Frefle , & ce n'eft que pour elle qu'il
m'importe de m'enrichir. Vous avez la
parole de fon pere. Je parie en un feul
coup de trente & quarante , & ma maifon
B
26 MERCURE DE FRANCE.
de campagne , & les deux cens mille francs
que vous me devez contre cette feule parole
que vous me rendrez par écrit , à condition
cependant que vous y joindrez le
prix des meubles & des apprêts que vous
avez ordonnés pour la noce. Si je perds ,
nous fommes quittes , la maiſon eſt à vous ,
& je me retire défefpéré . Si je gagne , vous
vous retirerez , & je tâcherai d'obtenir que
la fête ne foit pas inutile. Ah ! ma pauvre
fille , s'écria M. de Frefle , te voilà fur une
carte . Pardonnez , Mademoiſelle , reprit
d'Elbie , pardonnez à l'égarement d'un
homme qui ne fe connoiffoit plus . Il accepte
ma propofition , il tire les cartes d'une
main tremblante , & le fort ſe décide
pour moi . A ces mots , Mademoiſelle de
Frefle qui n'avoit pas refpiré pendant le
récit de d'Elbie , ne put retenir un foupir.
Ces Meffieurs , ajouta d'Elbie , font
témoins de la vérité. La lettre de d'Orenval
& fes billets en font les preuves. Il ne me
refte plus , Monfieur , qu'à me jetter à
vos pieds , pour implorer le pardon de
mes folies , & vous jurer que celle- ci ,
fi ç'en eft une , fera la derniere de ma vie ..
En effet , voilà une tête fur laquelle on
peut bien compter.. Oui , Monfieur , on
le peut , n'en jugez pas , je vous conjure ,
par un mouvement de défefpoir.. Qu'en
JUIN. 1757. 27
dis tu , ma fille ? Ha ! mon pere , il a
rifqué de fe ruiner pour moi.. Tu voulois
connoître l'homme à qui tu ferois donnée ;
par exemple , tu connois celui - ci pour un
grand fou , n'eft- ce pas ? . Il l'a été ; mais
je fuis fûre que vos bontés le rendroient
fage.. Me le promets - tu bien d'Elbie..
Jufte ciel fi je le promets !. Allons ,
embraffe moi , je te la donne ; mais plus
de jeu.. Ne craignez rien : j'aurois joué
mon fang pour elle ; je l'ai gagnée ; je ne
joue plus rien.
EPITRE
A Thémire.
>
Lors de Thémire que j'adore ,
Et qui feule occupe mon coeur
De la flamme qui me dévore
J'entretenois la vive ardeur.
Le char éclatant de l'Aurore
Ne paroiffoit point dans les airs ;
La nature dormoit encore ,
Seul je veillois dans l'Univers.
Que mon bonheur feroit extrême ,
Que je goûterois de plaiſirs ,
Hélas ! me difois-je à moi-même ,
Si dans les bras de ce que j'aime ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Je formois mille ardens foupirs !
Amour , prends pitié de ma peine ,
Tu peux foulager mon tourment :
Enflamme l'objet qui m'enchaîne ,
Rends heureux le plus tendre Amant,
Va , vole auprès de ma Thémire ,
Perce fon coeur de tous tes traits ;
En fecret tâche de lui dire
Que je brûle pour les attraits :
Parle-lui bien de ma conftance ,
Vante lui ma fincérité ;
Soumets fon coeur à ta puiſſance ,
Fais-moi paffer de l'eſpérance
A la douce réalité .
A ces mots un trait de lumiere
Soudain vint éclairer mes yeux.
J'apperçus le Dieu de Cythere ,
L'Amour qui , d'un air gracieux ,
Sourit à ma tendre priere ,
Et promit de me rendre heureux.
Ce n'étoit point l'amour volage
Errant de defir en defir ;
C'étoit l'amour conftant & fage ,
Qui par le fentiment s'engage ,
Et fe fixe par le plaifir.
Agitant doucement les aîles ,
Ce Dieu tira de fon carquois
Un trait deftiné pour les belles ,
Et qui dompte les plus rébelles
JUI N. 1757: 29
Sous l'empire heureux de fes loix.
« En vain ta charmante Thémire
» Voudroit fe défendre d'aimer :
>> Quand pour elle ton coeur ſoupire ,
Pour toi je fçaurai l'enflammer.
»Va , dit l'Amour ; de ta tendreffe
» La conftance obtiendra le prix.
»Tu peux compter, fur ma promeſſe ;
» C'eſt un Oracle de Cypris. »
J'accepte ton heureux préfage :
Amour , voudrois-tu m'abufer
Je te rends un fidele hommage ,
Tu dois bien me favorifer.
Ah ! Thémire , vers votre aſyle ,
Quand ce Dieu portera fes pas ,
A fes leçons foyez docile ,
Ma Belle , ne réſiſtez pas ;
Cédez au pouvoir de ſes armes ,
Payez-moi de quelque retour ;
Vous n'avez reçu tant de charmes ,
Que pour vous foumettre à l'Amour,
RAOULT.
B iij
10 MERCURE DE FRANCE .
EXTRAIT d'un petit Manuſcrit Hollan
dois fur l'Hiftoire de Siam , traduit par
une Penfionnaire de la Trin... de Rennes.
TINAO INAO régnoit à Siam quatre mille ans
avant l'Ere chrétienne , fuivant la chronologie
orientale , & quarante ans après que
fon ayeul eût mérité par fes vertus & par
des fervices rendus au grand Mogol , que
ce Prince érigeât fes Etats en Royaume .
Tinao parvint à la Couronne dans cet âge
avantageux, où les Princes, formés par une
longue obéiffance & par le fpectacle inftructifdes
intrigues artificieufes de la Cour,
& des fautes qui affligent les fujets , regardent
le fceptre comme un poids difficile,
le bonheur des peuples comme un devoir ,
& le plaifir comme un écueil . Auffi les
premieres années de fon regne firent-elles
voir en fa perfonne les lumieres du Légiflateur
, l'éclat du Héros , & la fageffe du
Philofophe. Les regards de l'Afie fixés fur
lui payoient à fes vertus le tribut d'admiration
qui fait les réputations brillantes, &
qui en récompenfe le principe . Les Grands
de Pekin & d'Agra alloient dans les camps
de Tinao , perfectionner leurs talens pour
guerre , & les Philofophes cherchoient la
JUI N. 1757. 31
dans fa Cour cet accueil bienfaiſant , qui
immortalisent les Princes plus que leurs exploits
, parce que ceux- ci détruifent l'humanité
, & que la protection qu'ils accor
dent à ceux qui l'éclairent , la fait jouit
de toute la dignité & de l'excellence de fon
être.
Tinao continuoit à trouver dans fa fageffe
le bonheur & la gloire de fon regne ,
lorfque Mitaffan , fecond du nom , Roi
duPegu, eut le fecret de l'engager dans une
guerre défavantageufe qu'il faifoit à l'Empereur
de la Chine. Mitaffan régnoit fur
une nation inquiete & fougueufe , qui , à
force d'agiter une conftitution adinirable ,
en brifoit les refforts , & la faifoir prefque
toujours degénérer en Anarchie ou en
Defpotifme. Ce Prince avoit employé une
longue vie à ménager ce peuple , en oppofant
aux accès de fa férocité une foupleffe
qui rappelloit fon autorité avec le calme ;
toute l'Afie croyoit que fon unique objet
étoit d'éloigner les orages de la fin de fa
carriere , lorfque pouffé par un intérêt
perfonnel , ou amorcé par un avantage national
, il fit attaquer les flottes & les coloes
de la Chine. Il fut puni par des
pertes irréparables de l'idée fauffe qu'il
s'étoit formée des forces de cet empire.
Dans une crife auffi violente , il eut re-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
1
cours à Tinao. Ce Prince étoit Roi , c'eſtà-
dire , fait pour être flatté & trompé.
Quinze ans d'une conduite fage & brillante
ne purent faire difparoître l'humanité fans
retour. De belles troupes , du courage , le
fouvenir de fes anciens exploits , de la célébrité
, des admirateurs , que d'ecueils !
Tinao fe laiffa féduire , & entra dans l'alliance
de Mitaffan. Ses premiers pas eurent
toute la rapidité & le feu dévorant de la
foudre ; les loix reçues dans la fociété des
Nations furent violées dans tous les points.
Des pays ravagés , des Reines traitées avec
indignité , furent les taches éternelles ,
dont ce Prince fe couvrit. Tinao étoit l'allié
de Mitaffan : il étoit fimple qu'il fe
modélât fur lui : il ne l'étoit pas moins
qu'il eût le même fort. L'Impératrice du
Mogol allarmée pour le repos de l'Afie ,
fongea à arrêter l'incendie qui embrafoit
fes voisins. Un vieux Général confommé ,
marcha contre Tinao , & lui fit conjecturer
par des manoeuvres habiles , que le
dénouement de cette tragédie ne feroit pas
pour lui. La réflexion triompha de l'ambition
, la prudence fut mife à la place de la
précipitation , & ce Prince, fans avoir perdu
de batailles , étonné feulement des préparatifs
d'une vengeance fi légitime , plus
deconcerté encore de l'indignation unaniJUI
N. 1757. 33
me de l'Afie entiere, Tinao regretta fes premieres
vertus, gemit fur l'humanité plus fragile
dans les Rois que dans les autres homames
, parce qu'elle eft plus éprouvée , &
chercha à réparer par des démarches pacifiques
les horreurs .
•
·
Il y a une lacune ici.
A Monfieur de Boiffi.
Le loifir du Couvent fait réfléchir
Monfieur , l'amour de la patrie tourne les
idées fur ce qui l'intereffe : cette double
caufe a produit ce que j'ai l'honneur de
vous envoyer. Vous êtes juge , Monfieur,
& bon juge : decidez s'il appartient à une
reclufe de penfer. Nous pensons qu'oni.
A M. DE BOISSr.
MONSIEUR , des trois petites pieces de
de Vers ci jointes , les deux premieres
avoient échappé au paquet que vous avez
reçu dans le mois, de Décembre dernier.
Elles fe font trouvées , depuis le départ de
ma Mufe , dans les balayeures du réduit
qu'elle occupoit . Je les ai nettoyées de mon
mieux pour vous les envoyer , & je ne
vous les envoie que parce que je ne veux
pas qu'il reste rien chez moi quipuiffe
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
me rappeller fon idée , ou me faire foupçonner
d'entretenir le plus léger commerce
avec elle , tant que durera fon exil . Auffi
puis - je vous affurer , Monfieur , qu'à
l'heure qu'il eft , on trouveroit auffi- tôt
dans ma chaumiere une bourfe de dix
louis , qu'une feule ftrophe de quatre vers .
Cette proteftation que je vous prie de
vouloir bien rendre publique , m'eft néceffaire
pour détromper certaines perfonnes
graves qui , fur la foi de quelques
méchans lambeaux de poéfie qu'on m'attribue
affez légèrement , fe font imaginé
que je ne fais autre chofe , & que je ne
fuis que vers de la tête jufqu'aux pieds :
ce qui chez elles eft la chofe du monde la
plus horrible.
Qu'un bon Prêtre aime le jeu ,
Le vin , la chaffe , autre chofe ,
Si par hazard on en cauſe ,
C'eft communément très-peu ;
Il faut , dit-on , qu'on s'amuſe :
Pour peu donc qu'il foit pourvu
D'un affez bon revenu ,
Il trouve ailément excufe.
Mais que renfermé chez lui ,
Las de prier & de lire ,
Du bout du doigt , par ennui ,
Hole gratter la lyre ;
JUIN. 1757% 35
Sur lui tout le monde tire.
S'il n'a pas d'autre défaur ,
On en trouve tant qu'il faut ;
On en fait , on en invente .
On lui pafferoit plutôt
D'aimer un peu fa S.....
J'ai l'honneur d'être , & c.
AS. S. aux Amognes , le 26 Mars 1757.
LE RIMEUR JARDINIER ,
Donnant congé à fa Muse.
Muss , dans fa froide prifon ,
Pour plaire à Cybele éplorée ,
Eole a renfermé Borée ,
Et Phébus , fur notre horizon ,
Darde une chaleur tempérée
Avant-couriere defirée
Des jours de l'aimable ſaiſon .
Déja du milieu du gazon ,
La Marguerite impatiente ,
Eleve fa tête brillante ;
Et de fon odeur raviffante
La violette embaume le buiffon .
Déja , partout dans les campagnes ,
Les Roffignols & les Pinçons ,
Perchés auprès de leurs compagnes ,
Font retentir les vallons , les montagnes ,
Du bruit de leurs vives chanfons.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
A cet afpect vous vous flattez peut-être ,
Mufe , qu'enfin défertant le foyer ,
Sur le gazon , brûlant de m'égayer;
Je vais , épris d'un goût champêtre ;
Déformais ne plus m'employer ,
Qu'à répéter fur mes pipeaux dociles
Les airs naturels & faciles ,
Qu'il vous plaira de m'infpirer.
Si telle étoit , Mufe , votre penſée ;
D'un vain eſpoir vous vous feriez bercée ;
Car il eft bon de vous le déclarer ,
Des vers pour moi la ſaiſon eſt paſſée ;
Et dans l'inftant il faut nous féparer.
Nous féparer ! qu'ofes -tu dire !
Quel fombre caprice t'inſpire
Un difcours fi peu réfléchi !
Quoi ! tandis que dans la nature
Tout renaît & reprend figure ,
Tu croupirois enfeveli
Dans une inaction obfcure !
Tandis que l'afpect d'un vallon ;
D'une forêt , d'une prairie ,
Le vol d'un fimple papillon ,
L'odeur d'une épine fleurie ,
Seuls , fans le fecours d'Apollon ;
Pourroient inſpirer l'harmonie
Tu garderois , tel qu'un Lapon
Dénué d'ame & de génie ,
Un filence froid & profond !
JUI N. 1757. 37
Ah ! Curé , quelle ignominie !
Eft- ce donc ainfi qu'on répond ?::
Mais à quoi peut fervir la plainte
On l'honneur n'eft d'aucun fecours !
Dans tes yeux l'alégreffe eft peinte ,
Et tu te ris de mes difcours.
Mufe , en effet , ma joie eft fans pareille s
Dans le moment j'arrive du jardin ;
Je viens d'y voir un long cordon d'ofeille ;
Qui déja pointe , & qui feroit merveille ,
Si j'allois , un fer à la main ,
Onvrir , préparer le chemin
Afa feuille tendre & vermeille.
Ah ! oui ; j'y cours , j'y vole de ce pas:
Vous me feriez mainte & mainte promeffe; }
Vous m'offririez tous les dons du Permeffe,
Que vous ne m'arrêteriez pas..
Par fois l'hyver près de ma cheminée ,
Lorfque j'entends l'Aquilon en courroux ,
Contre mon huis bien fermé de verroux
Exercer la rage effrénée ;
Ou bien dans les bois de ( 1 ) Taloux;
Dont ma cafe eft avoifinée ,
Sur le déclin d'une journée ,
Hurler les renards & les loups 3
J'aime affez à rire avec vous.
'Alors des fleurs dont le Pinde foifonne ;
7
(1 ) Forêt à 3 ou 400 pas de mon manoir , où les
toups abondent,
MERCURE DE FRANCE.
J'aime à fentir la délicate odeur ;
Avec plaifir j'en cueille , j'en moiffonne ,
Et m'en treffer une couronne
Eft pour moi l'art le plus fatteur.
Mais le Zéphyr fouffle- t'il dans la plaine
L'impulfion de fon haleine
A bientôt fait tourner mon goûts
Les vains lauriers alors de l'Hypocrene
Ne m'intéreffent plus du tout.
Les miens , ceux pour qui je ſoupire ,
Ceux que je foigne & que j'admire ,
Sont , oferai-je vous le dire
L'artichaut , l'afperge & le chou.
Quel goût : oui , Mufe , il eft bas & fervile ,
Et même un peu fent le topinamboux ;
Mais tel qu'il eft , il m'eſt utile ,
Et ne me fait aucun jaloux.
Qu'il ne foit rien de plus grand que la gloire,
De plus brillant , de plus fublime enfin :
Muſe , je n'ai nulle peine à le croire.
Il fait beau vivre au temple de mémoire ,
Mais quand ailleurs on n'a pas faim.
Je reviens donc : mon ofeille arrangée ,
Mainte autre plante , ainfi qu'elle , engagée
Dans les liens d'un fol âpre & rebours ,
Va de fon mieux , pour être foulagée ,
Implorer , preffer mon fecours .
Enfuite viendront à la file
*
Des graines fans nombre & fans fin,
JUI N. 1757. 39
Qu'il me faudra , Jardinier incertain ,
Semer bientôt fur un terrein ftérile ,
Et les fouir foir & matin ,
Si je prétends m'épargner le chagrin
D'avoir pris un foin inutile.
Cela pofé , Mufe , vous fentez bien
Que le parti que vous avez à prendre ,
C'eft de gagner , fans plus attendre ,
Votre manoir aërien .
Non , ne cherchez point à vous en défendre :
Il faut partir ; c'eft un arrêt que rien
Ne peut mitiger ni fufpendre.
Dans quelques mois , je ne dis pas combien ,
Peut-être ici pourrez-vous redefcendre ;
Mais c'eft peut-être : ainfi ne venez point ,
Qu'auparavant de ma part fur ce point
Vous ne voyez lettre ou meffage ;
Partez donc ; bon jour , bon
voyage.
Vous hésitez . Horace & Defpréaux ,
Me dites-vous , aimoient le jardinage ;
Et cependant , des Cotins de leur âge ,
Ces deux redoutables fléaux
Dans leurs jardins , près de vous à l'ombrage ,
Ne laiffoient pas d'aimer le badinage
Et la gé de vos propos.
J'en conviens ; mais le parallele eft faux.
Entr'eux & moi la diſtance eft extrême
Tous deux avoient un Jardinier ,
Et moi je fuis le mien moi -même ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Je taille , je bêche , je ſeme ,
Et je voiture le fumier.
Tandis qu'Antoine , Claude ou Blaiſe
Attachoient l'if & le jaſmin ,
Tailloient le buis , rognoient la fraife ;
Ces deux railleurs , ne vous déplaiſe ,
Pouvoient gloſer tout à leur aife ,
Et du François & du Romain .
Mais moi , lorſque j'ai la brouette ;
La bêche , ou la ferpette en main ,
Qui s'en viendroit d'un air badin
Me dire : Eh ! Monfieur le Poëte ,'
Gà venez ,
faifons un Quatrain ,
Ou telle autre mince Sornette ,
Rifqueroit , culbuté ſoudain ,
D'aller faire la pirouette
Dans les foffés de mon jardin.
Profitez de cette menace ,
Et fans davantage furfeoir ,
Mufe , croyez- moi , dès ce foir
Prenez la route du Parnaffe :
Auffi -bien fur cette terrace
Je commence à m'appercevoir ,
Qu'on peut bêcher , malgré la glace ,
Qui brille encor fur la furface.
Muſe , adieu donc , juſqu'au revoir,
7
JUIN. 1757: 47
SUITE für M. de Fontenelle , par M.
L'Abbé Trublet.
Vorer de nouveaux détails fur M. de
Fontenelle , puifque je les ai promis , &
qu'on a goûré les premiers. ( 1 )
Je pourrois appliquer ici deux vers de
M. de F. même. Il en avoit fait
pour M.
de Valliere , qu'on loua beaucoup . Je ne
les rapporterai point ; tout le monde les
connoît
De rares talens pour la guerre ,
guerre, &c.
Sur les louanges qu'on leur donna , il
en fit d'autres dans lefquels , après avoir
dit qu'il étoit très - flatté de ces éloges ;
mais que néanmoins un fcrupule l'inquié
toit , il finiffoit par dire :
L'extrême amour qu'on a pour le Héros ,
N'agit -il point en faveur de l'Ouvrage ?
Je dois dire plus , & ce ne feroit pas
affez pour moi que de douter. Je dis donc ,
fi l'on m'a goûté ,
( 1 ) Dans le fecond volume du Mercure de .
Juillet de l'année précédente , & dans le premiest
volume d'Avril de cette année,
42 MERCURE DE FRANCE.
L'extrême amour qu'on a pour le Héros ,
Agit fans doute en faveur de l'Ouvrage.
Je commence par quelques additions à
ce que j'ai dit des Ouvrages de M. de Fontenelle
, qui ne fe trouvent point dans le
Recueil de fes OEuvres , & de ceux qu'on
lui a attribués.
I. Le premier tome de l'Hiftoire de
l'Académie des Sciences depuis 1666 juf,
qu'à 1699 , publiée feulement en 1733 ,
eft prefqu'entiérement de M. de F. Ce
font , en grande partie , des extraits des
Mémoires faits avant le renouvellement
de 1699. On lit dans l'Avertiffement qui
eft à la tête de cette Hiftoire , que M. de F.
Pavoit conduite depuis l'origine de l'Académie
jufques vers lafin de 1679, & que le refte eft
d'une autre main . Ces Extraits font dans
le goût de ceux des quarante-deux premiers
volumes de l'Hiftoire de l'Académie , depuis
le renouvellement. Ils ne font donc
pas moins précieux , & il feroit encore
plus à fouhaiter qu'on les réimprimât ſéparément
des Mémoires ( 1 ) , parce qu'ils
font moins connus . Beaucoup de gens du
monde ont l'Hiftoire de l'Académie des
(1 ) Je renvoie à ce que j'ai dit là deffus dans
le fecond volume du Mercure de Juillet , 1756 ,
Page 140.
JUIN. 1757 . 43
Sciences depuis 1699 inclufivement ; &
acherent les nouveaux volumes à mefure
qu'on les imprime . Très - peu ont été curieux
de remonter jufqu'à 1666 ; encore
moins fçavent que M. de F. ait travaillé
fur les premiers Mémoires , & fait l'hiſtoire
des premieres années de l'Académie.
Le début de cette Hiftoire eft fi beau ,
& d'ailleurs , comme je viens de le dire ,
elle eft fi peu connue , que je crois qu'on
fera bien aife de le trouver ici .
e
Lorfqu'après une longue barbarie , dit
M. de F , les Sciences & les Arts com-
» mencerent à renaître en Europe , l'Eloquence
, la Poéfié , la Peinture , l'Archi-
» tecture , fortirent les premieres des té-
» nebres , & dès le fiecle paffé elles repa-
• rurent avec éclat . Mais les fciences d'une
» méditation plus profonde , telles que les
mathématiques & la phyfique , ne revin-
» rent au monde que plus tard , du moins
» avec quelque forte de perfection &
l'agréable qui a prefque toujours l'avan-
» tage fur le folide , eut alors celui de le
» précéder.
ود
"
Ce n'eft guere que de ce fiecle- ci que
l'on peut compter le renouvellement des
» mathématiques & de la phyfique. M.
» Defcartes & d'autres grands hommes y
» ont travaillé avec tant de fuccès , que
44 MERCURE DE FRANCE.
"
» dans ce genre de littérature tout a changé
de face. On a quitté une phyfique
» ftérile , & qui depuis plufieurs fiecles en
» étoit toujours au même point ; le regne
» des mots & des termes eft paffé : on veut
» des choſes , on établit des principes que
» l'on entend , on les fuit , & delà vient
qu'on avance. L'autorité a ceffé d'avoir
> plus de poids que la raifon ; ce qui étoit
» reçu fans contradiction , parce qu'il l'é- -
toirdepuis long- temps , eft préfentement
» examiné & fouvent rejetté ; & comme
"
99
on s'eft avifé de confulter fur les chofes
" naturelles la nature elle - même , plutôt
» que les anciens , elle fe laiffe plus aifé-
» ment découvrir ; & affez fouvent preffée
30
23
par les nouvelles expériences que l'on
» fait pour la fonder , elle accorde la con-
" noiffance de quelqu'un de fes fecrets.
D'un autre côté , les mathématiques
» n'ont pas fait un progrès moins confidérable.
Celles qui font mêlées avec la
phyfique , ont avancé avec elle ; & les
mathématiques pures font aujourd'hui
plus fécondes , plus univerfelles , plus
» fublimes , & , pour ainfi dire , plus intel-
» lectuelles qu'elles n'ont jamais été : à me-
» fure que ces fciences ont acquis plus
» d'étendue , les méthodes font devenues
plus fimples & plus faciles. Enfin les
22
""
29
"
2
JUIN. 1757. 45
» mathématiques n'ont pas feulement don-
» né depuis quelques temps une infinité de
» vérités de l'efpece qui leur appartient ;
» elles ont encore produit affez générale-
» ment dans les efprits une jufteffe plus
précieufe peut- être que toutes ces vé-
و د
#
» rités. »
Sur la fin de cette efpece de Préface ,
M. de F. donne une belle idée de la modération
& de la politeſſe qui devoient régner
dans les féances Académiques.
ور
"
« Rien , dit M. de F , ne peut plus con-
» tribuer à l'avancement des fciences , que
» l'émulation entre les Sçavans ; mais ren-
» fermée dans de certaines bornes. C'eft
» pourquoi l'on convint de donner aux
" Conférences académiques une forme
bien différente des exercices publics de
philofophie , où il n'eft pas queſtion
» d'éclaircir la vérité , mais feulement de
» n'être pas réduit à fe taire. Ici l'on vou-
» lut que tout fût fimple , tranquille , fans
oftentation d'efprit ni de fcience ; que
perfonne ne fe crût engagé à avoir raifon
, & que l'on fût toujours en état de
» céder fans honte ( 1 ) , furtout qu'aucun
» fyftême ne dominât dans l'Académie à
29
"
( 1 ).Voyez dans l'Hiftoire du renouvellement
de l'Académie le vingt- fixieme article du Réglement
ordonné par le Roi,
46 MERCURE DE FRANCE.
l'exclufion des autres , & qu'on laiſsât
» toujours toutes les portes ouvertes à la
» vérité. »
On trouve quelque chofe de ce qu'on
vient de lire , mais exprimé différemment ,
dans la Préface générale de 1699 ; morceau
faire célebre , & qui feul auroit fuffi
regarder M. de F. comme un Ecrivain du
premier ordre.
pour
Qu'on me permette de revenir encore
à l'Hiftoire de l'Académie ( 1 ) , à ces Extraits
raifonnés , comme les appelle M. Séguier
( 2 ) , à ces fublimes résultats de tant
d'Ouvrages de l'Académie des Sciences ; &
pour emprunter auffi les expreffions de
M. le Duc de Nivernois ( 3 ) , à cet Ouvrage
immortel , qui faisant l'hiftoire des fciences ,
& fubftituant fouvent à leurs byeroglyphes
facrés , le langage commun , a fi bien étendu
leur empire , en leur attirant le jufte hommage
de ceux mêmes qui ne les connoiffent pas.
Dans ces Extraits des Mémoires de l'Académie
, M. de F. les éclaircit , quoiqu'en
les refferrant & en les abrégeant. C'eſt
l'effet de l'extrême netteté de fon ftyle , &
(1 ) On peut revoir ce que j'en ai dit dans le
fecond vol. du Mercure de Juillet , 1756. p. 140.
(2) Difcours de réception à l'Académie Franfoife
, à la place de M. de Fontenelle , p.7 .
(3 ) Réponſe à M. Séguier , p . 18 ,
JUIN. 1757. 47
furtout de l'ordre & de la méthode avec
lefquelles il écrivoit ; ordre & méthode
plutôt fentis que vus , parce qu'ils n'ont
rien de fcholaftique. ( 1 )
M. de F. éclaircit & approfondit la matiere
même des Mémoires , par les chofes
qu'il ajoute fouvent de fon fonds ; mais
en éclairciſſant , rectifiant & ajoutant , jamais
il ne le fait fentir ; & cela eft d'autant
plus beau pour ceux qui le connoifſoient
bien, qu'il ne laiffoit pas de defirer qu'on le
fentit. Il avoit fa petite vanité , comme un
autre ; mais c'étoit une vanité adroite &
polie , & en comparaifon de laquelle tou-
(1 ) « On a reproché à M. Parent , dit M. de F.
» dans fon Eloge , d'être obfcur dans les écrits ;
» car nous ne diffimulons rien... Cette obſcurité,
» qui tient affez naturellement au grand fçavoir
» pouvoit venir auffi de l'ardeur d'un génie vif &
» bouillant. Quelquefois à la faveur de ce pré-
» jugé établi contre lui , on fe difpenfoit un peu
» facilement de chercher à l'entendre , & je fçais
» par expérience que , fans être fort habile , on y
» parvenoit quand on vouloit s'en donner la
peine. Ici je ne puis m'empêcher de rapporter
» à fon honneur que dans une lettre écrite à fon
>> meilleur ami , deux jours avant fa mort , il me
» remercie de l'avoir , à ce qu'il difoit , éclairci.
» C'étoit convenir bien fincérement du défaut
» dont on l'accufoit , & pouffer bien loin la recon-
» noiffance pour un foin médiocre que je lui
devois. »
48 MERCURE DE FRANCE.
ses celles que je rencontre dans la fociété ,
même des gens d'efprit , me paroiffent
groffieres & révoltantes.
Ces Extraits ont été utiles aux ſciences
& aux Sçavans mêmes. Ils ont répandu le
goût des fciences , d'où il eft arrivé qu'elles
ont été cultivées par plus de perfonnes , &
ainfi mieux cultivées. Plus il y a d'hommes
qui s'adonnent à une ſcience , à un art ,
plus il s'y éleve de grands hommes. On -
doit aux Extraits de M. de F. tel Phyficien ,
tel Mathématicien qui , en les lifant , a
pris du goût pour la phyfique ou les mathématiques
, & par fon goût a été averti
de fon talent.
J'ajoute que ces Extraits ont été utiles
aux Sçavans mêmes , en leur donnant des
modeles d'ordre & de clarté . Ils fçavoient
penfer & découvrir ; ils y ont appris à
écrire & à expofer leurs découvertes. Il
n'y a plus de Parent dans l'Académie des
Sciences , & elle n'a plus befoin d'un Fontenelle.
Les oracles qu'elle rend aujourd'hui
, font en même temps & plus vrais
& plus clairs.
Enfin le goût pour les fciences étant
plus généralement répandu , les Sçavans
en ont été plus eftimés , plus confidérés ,
plus recherchés. ( 1 )
(1)Il a rempli l'intervalle , il a comblé l'abyfme
M.
JUIN. 1757 . 49
M. de F. a fait deux fortes d'Ouvrages ;
les uns où il auroit fallu du fentiment ,
les autres où il ne falloit que de la lumiere.
Il a mis d'autant plus d'efprit & de belefprit
dans les premiers , qu'il ne pouvoit
guere , je l'avoue , y mettre de fentiment ,
& qu'il falloit pourtant bien y mettre quelque
chofe , afin qu'ils euffent une forte de
mérite. Il a mis beaucoup moins de ce belefprit
dans les feconds , parce qu'il n'avoit
pas befoin d'y en mettre ; la lumiere fuffifoit
pour leur donner un grand prix.
Ainfi rien de plus parfait que les Ouvrages
de M. de F , où il ne falloit que de la
lumiere. A cet égard il eft hors de toute
comparaiſon , du moins pour la maniere
de rendre & d'arranger fes idées ou celles
des autres. C'eſt ce qui a fait dire qu'il
étoit un grand metteur en oeuvre .
On a dit, pour exprimer la reffemblance
& la différence qui fe trouvent entre le
Spectateur & le Mentor , Ouvrages qui
font en grande partie de M. Addiſſon , que
dans le premier l'efprit avoit beaucoup de
raifon , & que dans le fecond la raison
avoit beaucoup d'efprit . On pourroit appliquer
ce mot aux différens Ouvrages de M.
de F ; il en exprimeroit le caractere avec
qui féparoit les Philofophes & le vulgaire. Réponſe
de M. le Duc de Nivernois , p. 19 .
C
so MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de jufteffe. Si ce mot eft une efpece
de pointe , c'en eft une dans fon goût
& dans fa maniere , une pointe qui exprime
une idée vraie & fine.
.
« Il falloit , dit M. de Fontenelle, cité par
» M. Séguier , ( 1 ) il falloit décompoſer
» Léibnitz pour le louer ; c'eft un moyen
que , fans y penfer , le Panégyriſte préparoit
dès-lors pour le louer lui même. »
L'application eft très-heureufe & très-juſte,
en un fens. Mais dans un autre fens , on
pourroit dire auffi qu'il ne faut point décompofer
M. de F. pour le louer , parce
qu'il ne s'eft point décompofe lui - même
pour écrire ; & c'eft cet autre fens que M.
le Duc de Nivernois a eu en vue , lorsqu'il
a dit :« Chez lui le badinage le plus léger
& la philofophie la plus profonde , les
» traits de la plaifanterie la plus enjouée
» & ceux de la morale la plus intérieure ,
» les graces de l'imagination & les réful-
» tats de la réflexion , tous ces effets de
» caufes prefque contraires fe trouvent
quelquefois fondus enfemble , toujours
placés l'un près de l'autre dans les oppo
» fitions les plus heureufes , contraftées avec
une intelligence inimitable .... Il ne fe
contente pas d'être Métaphyficien avec
23
23
( 1 ) Diſcours de M, Séguier , p. 6.
JUI N.
1757.
Malebranche , Phyficien &
Géometre
» avec Newton , Législateur avec le Czar
» Pierre , homme d'Etat avec M.
d'Argenfon
; il eft tout avec tous , il est tout en
chaque occafion , il reffemble à ce métal
précieux que la fonte de tous les métaux
» avoit formé. » ( 1 )
"J
.د
DO
Un pareil Auteur , toujours bel- efprit
philofophe &
Philofophe bel- efprit , us
homme qui écrit avec autant d'élégance
& d'agrément , qu'il penfe avec folidité &
profondeur ; un pareil Auteur , dis- je , eſt
bien für d'aller à la poftérité la plus reculée.
Le ftyle eft aux penfées ce que le vernis
eft à une matiere déja belle par elle -même.
Il l'embellit encore , & la conferve. Le
fonds de cette comparaifon eft de Bacon.
Voici un trait de la modeftie de M. de
F. relatif à fon Hiftoire de
l'Académie.,
Lorfque je lui parlai d'une réimpreffion
féparément des Mémoires , il me dit , &
il me l'a répété depuis , qu'il pouvoit bien
Y avoir dans cette Hiftoire des méprifes &
des fautes qu'il faudroit faire corriger par
quelque habile homme , fi on la réimprimoit
; & il m'indiqua MM. de Mairan &
de la Condamine ; des fautes , ajouta- t'il ,
qui ne venoient que de lui -même , & non
(1 ) Réponse de M. le Duc de Nivernois , pages
17. 18.
Cij
32
MERCURE DE FRANCE..
-
des Mémoires dont il faifoit l'extrait ; des
fautes qui lui étoient perfonnelles , & c. Il
y en a en effet quelques - unes ( M. de Maupertuis
& d'autres me l'ont dit ) , & notamment
au fujet des degrés du Méridien &
de la queſtion de la figure de la terre. Je
crois même que M. de Maupertuis en a
parlé dans quelqu'un des écrits qu'il a faits
fur cette matiere , & c'eft , s'il m'en fouvient
, dans l'Examen défintéreffe , &c. ( 1 )
Au refte , dans l'exemplaire de l'Hiftoire
de l'Académie , qui a appartenu à M. de F.
& qu'il a bien voulu me donner , quelque
peu digne que je fuffe d'un pareil préfent ,
fi ce n'eft par mon attachement pour l'Auteur
, j'ai trouvé plufieurs corrections de
fa main.
Lorfqu'il m'eût donné tous les volumes
de cette Hiftoire , je me mis à la relire.
J'ai continué depuis , & je fuis toujours
plus charmé de ce que j'y entends. Je le
ferois fans doute bien davantage , fi j'entendois
tout , parce que c'eſt dans les ex-
(1 ) M. de Maupertuis n'a pas voulu qu'on
réimprimât cet Examen dans la nouvelle édition
de fes OEuvres faite à Lyon en 1756 , 4 vol. in- 8 °.
& cela par une raifon qui lui fait plus d'honneur
que tout l'efprit & tout le fçavoir qui brillent
dans cet écrit , par égard pour feu M. Caſſini qui
y étoit attaqué,
jUIN .
1757 53
traits que je ne fuis pas à la portée d'entendre
, par exemple , dans ceux de Géométrie
, que doit briller davantage fon ta
lent de mettre dans le plus bel ordre
& dans le plus grand jour les idées les
plus profondes. (1 )
Mais , pour ne parler que de fon ftyle ,
il eft infiniment agréable , indépendam
ment de la netteté & de l'élégance ; &
cet agrément confifte dans un enjouement
aimable , une gaieté douce , un badinage
philofophique , qui donne l'idée d'un efprit
élevé , pour ainfi dire , au deffus des fujets
fur lefquels il s'exerce (2 ) . S'il y a quelquefois
de la plaifanterie dans ce badinage , il
n'y a jamais d'ironie , de raillerie , de malignité
; pas un mot qui pût bleffer aucun
T
(1 ) Je vais emprunter les expreffions de M. le
Duc de Nivernois ; elles me conviennent bien
plus qu'à lui. « Je dois craindre , dit -il page 18 ,
» de profaner un fujet trop au deffus de ma portée;
» mais dans cet aveu fincere de mon incapacité , je
>> puis me permettre les expreffions de la recon-
>> noiffance , & je ne me refuferai pas le plaifir de
>> rendre graces au génie bienfaiſant qui m'à mis
» en état d'entrevoir d'auguftes mysteres qu'une
» laborieuſe initiation ne m'a pas dévoilés. >>
(2 ) Efprit facile , dit M. Séguier , qui avoit
» acquis & qui communiquoit , comme en ſe
» jouant , toutes les connoiffances ... fait pour
>> embellir la raiſon , & pour tenir d'une main
légere la chaîne des fciences & des vérités .
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
des Membres de l'Académie , quoiqu'il fe
trouvât quelquefois dans leurs Mémoires
des chofes fufceptibles d'une forte de ridicule
, ou du moins mal expofées. Sans
flatterie , fans fadeur , M. de F. infpire
toujours de l'eftime pour fa Compagnie &
ceux qui la compofent. Il les repréfente
partout comme des Sages qui cherchent
paisiblement la vérité , qui s'aident mutuellement
dans cette recherche , qui doutent
de l'avoir trouvée ; il leur donne fes
propres difpofitions , ce modefte fcepticifme
qui étoit un des principaux traits de
fon caractere .
L'agrément du ftyle de M. de F. confifte
furtout dans la métaphore , mais aiſée
modérée & jufte , jamais outrée ni forcée .
Il confifte à tranfporter les expreffions d'un
genre à l'autre , les expreffions de la converfation
aux fciences , les expreffions les
plus ordinaires & les plus familieres aux
matieres qui le font le moins ; & quelquefois
auffi les expreffions des fciences proprement
dites à la morale , à la littérature ,
aux matieres ordinaires .
En général , le ftyle de M. de F. eſt
eft très -fimple & prefque familier , même
dans fes Ouvrages fçavans , & peut -être
falloit - il qu'il fût auffi ingénieux qu'il
l'eft, pour faire paffer tant de fimplicité.
JUI N. 1757. 35
On peut voir ce que M. de F. en dit luimême
à la fin de la préface de l'Hiftoire des
Oracles ; car quoiqu'il n'y parle que du
ftyle dont il s'eft fervi dans cet Ouvrage ,
c'eft , à peu de chofe près , je le répete ,
celui de tous les autres.
II. L'éloge de Madame la Marquife de
Lambert , imprimé d'abord dans le Mercure
, & enfuite à la tête de fes oeuvres ,
eft de M. de F. Il le lui devoit ; elle
avoit fait le fien en faifant fon portrait ,
qu'on peut voir auffi parmi les autres ouvrages
de cette Dame . ( 1 ) Ce portrait n'eft
nullement flatté ; & l'on y trouve des
traits affés forts fur le défaut de fentiment
tant reproché à M. de F. même par fes
amis (2) , qui d'ailleurs convenoient tous
qu'il faifoit par raifon & par principe , ce
que d'autres font par fentiment & par
(1 ) Il y a un autre portrait de M. de F. par
Madame de Forgeville . Elle l'a communiqué à
MM. Le Beau & de Fouchy , qui en ont fait ufage
pour l'éloge de leur Confrere dans l'Académie des
Belles-Lettres & dans celle des Sciences .
(2 ) Il ne nous aime point , Madame , difoit
un jour Madame de Lambert à Madame de Tencin
; il ne nous aime point . Il n'aime pas même
ma fille de Saint- Aulaire. Il n'aime que la petite
de Beuvron. Elle avoit dit dans le portrait . Il ne
demande aux femmes que la beauté & lajeuneſſe .
Dès que vous plaifez à fes yeux , cela luifuffit,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
goût ; qu'il ne manquoit à aucun devoir ,
même à ceux de pure bienféance ; que
dans fa morale , ce mot de devoir avoit
un fens très -étendu , & enfin que fi fon
amitié n'étoit pas fort tendre ni fort vive ,
elle n'en étoit que plus égale & plus conftante.
M. de F. n'aime perfonne , difoit-on
un jour à M. de Montefquien . Il repondit ;
eh bien ! il en eft plus aimable dans la fociété.
Ily portoit tout , a dit une femme de fes
amies , excepté ce degré d'interêt qui rend
malheureux. (1)
On fçait combien M. de F. étoit lié avec
Madame deLambert.Il dînoit chez elle tous
les mardis ; & ces mardis font aujourd'hui
connus de tout le monde par les lettres de
M. de la Motte à Madame la Ducheffe du
Maine , dont ils furent l'occafion . Il eft
fouvent queſtion de M. de F. dans ces lettres
, furtout dans celle où M. de la Motte
peint les principaux convives du mardi ,
& où la louange eft fi finement déguiſée
fous l'apparence de la critique. M. de la
M. avoit écrit à Madame la Ducheffe du
Maine au nom de ce mardi. La Princeffe
répondit , & fa réponſe commence par des
exclamations. « Omardi refpectable ! dit-
(1) Voyez le Difcours de M. Séguier , p . 12 ,
JUI N.
1757.
57
"
elle ; mardi impofant ! mardi plus re
doutable pour moi que tous les autres
» jours de la femaine ! mardi qui avez fer-
» vi tant de fois aux triomphes des Fonte-
» nelle , &c. » M. de la Moite , repliqua en
fon nom , parce que Madame de Lambert
étant alors à Sceaux , le dîner du mardi
avoit manqué. Envérité , Madame
» écrit- il à la Princeffe , vos exclamations
» font trop d'honneur au mardi . Nous ne
» fommes pas fi merveilleux que le dit
» V. A. S. & je ne fçaurois vous voir dans
» l'erreur fans me croire obligé de vous
détromper. Connoiffez- donc ce mardi
» Madame , mais ne me décelez pás....
و ر
و ر
oc
M. de la Motte commence par Madame
de Lambert , préfidente du mardi , &
vient enfuite à M. de Fontenelle. Je vais citer
fon article
, parce que , & j'en ignore
la raiſon , il n'eft pas tout entier dans
l'imprimé.
C.
" A l'égard de M. de Fontenelle , vous ne
» ferez point étonnée de l'entendre traiter
»
d'extraordinaire. C'eſt un homme qui a
» mis le goût en principes , & qui , en
" conféquence , demeurera froid où les
» Athéniens étouffoient de rire , & où les
" Romains fe récrioient
d'admiration.
» Vous fçavez d'ailleurs , Madame , qu'il
» a prétendu effacer les grands maîtres
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
n
dans tous les genres ; car pourquoi ne lui
fuppoferions - nous pas les intentions les
plus mauvaiſes ? C'eft la bonne façon
» de deviner les hommes. Badinage , galanterie
, fentimens , philofophie , geométrie
même ; il a voulu briller en tout ,
. & prouver par fon exemple qu'il n'y a
» point de talens inalliables . Mais à pro-
» pos de géométrie , il faut tout vous dire,
» il vient de faire un livre fi fubtil & fi
rêvé , que s'il perd fon manufcrit de
» vue un mois feulement , il ne s'entend
plus lui - même. Pauvre tête qui ne tient
» rien ! » (1 )
03
29
Ici finit l'article dans l'imprimé : mais
le manufcrit de M. de la Motte , que j'ai
fous les yeux , ajoute ce qui fuit :
« Autre défaut infoutenable dans la fociété.
Quand M. de F. a dit fon fentiment
& fes raifons fur quelque chofe ,
on a beau le contredire ; il ne daigne
plus fe défendre . Il allegue , pour cou-
» vrir ce dédain , qu'il a une mauvaiſe
poitrine. Belle raiſon pour étrangler
"
( 1 ) Ce font les Elémens de la géométrie de l'infini.
M. de F. préfentant cet Ouvrage à feu M. le
Duc d'Orléans , fils du Régent , lui dit que c'étoit
un livre qui ne pouvoit être entendu que par
fept ou huit Géometres en Europe , & que l'Aufeur
n'étoit pas de ces huit là,
JUIN. 1757. 59
"
une difpute qui intéreffe toute une.compagnie
! " (1)
Ces dernieres lignes peignent bien
M. de F : encore une fois je ne vois point
pourquoi on les a retranchées. (2 )
(1 ) On peut voir mes Penfées fur la converfa
tion ,fecond volume de Janvier , pages 48 & 49.
J'avois déja parlé de M. de F. dans la feconde
fuite de ces Penfées , premier volume de Janvier ,
P. 54.
(2 ) Ce commerce de lettres & de vers de M.
de la Motte avec Madame la Ducheffe du Maine ,
fut imprimé en 1754 fur un manufcrit qu'on
tenoit fans doute de Madame de Staal. Elle feule
pouvoit y avoir joint tous les éclairciffemens
qu'on y trouve , & qui étoient néceffaires pour
l'intelligence d'un Ouvrage de fociété . J'ignore
qui eft l'Editeur ; mais c'est un homme d'efprit.
La Préface qu'il a mife à la tête de ce petit Recueil
eft judicieufe & bien écrite . On m'a cru cet, Editeur
, parce qu'on fçavoit que j'avois un manuf
crit de ce commerce , & l'on vient de le dire , tout
récemment encore , dans le Journal de l'Encyclopédie.
J'ai envoyé mon déſaveu à un des Journa
liftes , & il m'a promis d'en faire ufage.
On a joint enfuite ce Commerce à l'édition
complette des OEuvres de M. de la Motte ; il en
fait le tome ro , avec plufieurs autres petits mor
ceaux de proſe & de vers. J'avoue que quelquesuns
de ces morceaux n'ont été ajoutés que pour
groffir le volume , & l'égaler à peu près aux autres.
Cependant il y a toujours beaucoup d'efprit
dans les moindres chofes qui font forties de la
plume du plus ingénieux de nos Ecrivains , peut-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE
Outre le mardi , Madame de Lambert
avoit encore un mercredi où venoient quelques
autres gens de lettres ; mais moins
célebres. Un jour les Convives du mardi
n'ayant pas été de l'avis de leur Préfidente
fur quelque chofe que je ne me rappelle .
pas , elle feignit d'en être piquée ; dit
qu'elle ne fe tenoit pas pour battue ; &
qu'elle porteroit la queſtion à fon mercredi,
qui , ajoûta t'elle , valoit mieux que fon
mardi. On ne fit que fourire de cette préférence
, & perfonne n'en fut bleffé. Mais
Madame , ajouta finement M. de Mairan,
oferiez vous bien dire à votre mercredi qu'il
ne vant pas votre mardi ?
Après la mort de Madame de Lambert ,
le mardi fut chez Madame de Tencin. Pour
être , après M. de Fontenelle. Il y en a furtout infiniment
dans fes lettres à Madame la Ducheffe
du Maine. On les a néanmoins affez peu goûtées,
& je l'avois prévu. Auffi n'étois - je point d'avis
qu'on les imprimât. Les raifons de ce dégoût
font fenfibles , & il feroit fuperflu de les dire.
Cependant , je le répete , ce qui a déplu avec raifon
dans ces lettres & dans ces vers , mais qui ne
pouvoit guere n'y être pas , a trop nui à ce qui
devoit y plaire .
Il y eft encore parlé de M. de F. aux pages 14 ,
16 , 17 , 58 , 114 & 167. Je cite ce Recueil tel
qu'on le trouve dans l'édition des OEuvres de M.
de la Motte , où il eft plus complet , quoique le
paffage , autre défaut , &c. y manque auffi
JUIN. 1757.
61
jetter du ridicule fur ces affemblées , on
les a appellées des Bureaux d'Efprit. Je
m'y fuis quelquefois ennuié comme ailleurs
; mais je ne les ai point trouvées
ridicules.
III. J'ai fouvent entendu attribuer à
M. de F. une compilation intitulée : Recueil
des plus belles pieces des Poëtes François,
depuis Villon jufqu'à Benferade . Ce Recueil
fut imprimé pour la premiere fois en 1692 .
On l'attribue encore à M. de F. mais fans
le nommer , dans l'Avertiffement de la
nouvelle édition de 1752. « Le choix qui
>> regne dans cet Ouvrage , difent les Li-
» braires affociés , eft une preuve du goût
»& du difcernement de l'illuftre Auteur
qui a préſidé à la premiere édition . »
""
ود
L'Editeur d'un autre Recueil de vers
intitulé : Bibliotheque poétique , &c. 4 vol .
1745 , avoit nommé expreffément M. de
F. Plufieurs de nos fameux Ecrivains ,
dit-il , ont bien voulu facrifier une par-.
» tie de leur temps à cette forte de travail ,
plus facile en apparence qu'il ne l'eft en
effet . Je n'aurois eu garde de l'entreprendre
, furtout après M. de F, 6 lui-
»même n'eût en quelque forte favorifé
» mon entreprife, ayant fini fon Recueil à
Benferade , &c. »
39
"
">
D'autres ont attribué ce Recueil à Mada
62 MERCURE DE FRANCE.
me d'Annoy; & quoiqu'il foit évident qu'il
ne peut être d'une femme , c'eft fous ce
nom qu'il s'eft ordinairement débité , &
qu'on le trouve dans pluſieurs Catalogues
de Bibliotheque ; mais on le trouve en
d'autres fous celui de M. de F. Cependant
il m'a dit qu'il n'étoit pas de lui . A la vérité
, il n'y a que deux ou trois ans que je
me fuis avifé de lui en parler ; & fa mémoire
étoit déja fi affoiblie , quoique fon
efprit fût encore très - fain , & même l'ait
été jufqu'à fa mort , qu'il avoit oublié juſqu'au
titre de plufieurs de fes Ouvrages.
Je ne conclus donc rien de fon défaveu .
On trouve à la tête du Recueil une Préface
qui eft tout-à-fait dans la maniere de M.
de F , quoique le ftyle en foit très- fimple.
Le deffein & les vues du Compilateur y
font exposés avec beaucoup de jufteffe &
de précifion , & ces vues font fines & philofophiques.
Les petites vies de chaque Poëte placées
avant leur article , font peut- être plus fimples
encore que la Préface. Cependant on
ne laiffe pas d'y reconnoître à plufieurs
traits l'Auteur des Eloges des Académiciens.
Voici , par exemple , comme il peint
Marot :
On dit que ce Poëte avoit la mine
» ſérieuſe & l'air grave ; qu'il avoit plus
JUIN. 1757.
"
99
"
la phyfionomie d'un Philofophe qui enfeignoit
la morale , que celle d'un Poëte
divertiffant cependant il n'y eut jamais
d'efprit plus ingénieufement badin que
le fien . Son ftyle eft net , facile , enjoué
» & fort naïf. Il a même cet avantage
d'avoir été imité dans la fuite par tous
» ceux qui ont voulu être plaifans , & d'a-
» voir été pourtant toujours inimitable . »
On voit par ce portrait de Marot , que
M. de F. fentoit & louoit volontiers en
autrui ce qui lui manquoit à lui - même ;
car s'il eft naturel , il n'eft pas naïf. Perfonne
encore n'eftimoit plus que lui le naïf
la Fontaine , & n'étoit plus frappé de ce
mêlange de naïveté & de fineffe qui fait
fon caractere. Il eft vrai qu'il difoit quelquefois
que la premiere de ces qualités
fans la feconde , n'eût pas été d'un grand
prix . Mais leur union , au point qu'elle fe
trouve dans la Fontaine , lui paroiffoit un
prodige.
Mais pour revenir au Recueil des plus
belles Pieces des Poëtes François , & c. je le
crois fans peine de M. de F. On doit fçavoir
gré à un homme , auffi célebre qu'il
l'étoit déja en 1692 , de n'avoir point dédaigné
un pareil travail , & même l'en
eftimer davantage à plufieurs égards . Ce
choix , pour être bienfait , demandoit
64 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de goût . Il étoit utile à l'hiſtoire
Littéraire , en particulier à celle de la poéfie
Françoife , & par conféquent à une partie
confidérable de l'histoire de l'efprit humain.
Cependant l'Auteur n'en pouvoit
efpérer de gloire.
Au refte , M. de F. ne dédaignoit rien ,
& penfoit qu'il n'y avoit rien à dédaigner
dans l'empire des Lettres. Il y a ,
difoit- il ,
des objets plus importans les uns que les
autres ; mais il n'y en a point d'abfolument
méprifables. Tout ce qui eft bon en fon
genre , a fon prix , parce qu'il ne fe fait
point fans une mefure & une forte d'efprit
, toujours plus rares qu'on ne penſe.
Il faudroit donc l'accueillir & le payer par
une eftime proportionnée.
« Non , dit-on quelquefois , il ne fau-
» droit payer que de mépris tout emploi
»frivole de l'efprit , & l'efprit feroit mieux
employé.
22
"
» Vous vous trompez , répondoit M.
» de F , lorfqu'on n'emploie fon efprit
qu'au frivole , c'eft qu'on n'en a pas pour
»autre chofe. Cela eft vrai furtout de
>> ceux qui y excellent le plas , & qu'on a
plus de regret d'y voir uniquement livrés.
» Laiffez - les donc faire , ppoouurrvvuu néan-
» moins que ce frivole ne foit qu'inutile
» & non dangereux. »
33
JUIN. 1757. 65
M. de F. qui avoit lu tous nos anciens
Poëtes , en avoit retenu les traits les plus
ingénieux ou les plus finguliers , & les citoit
volontiers. Il fçavoit auffi beaucoup
de petites pieces fugitives non imprimées ,
& il auroit pu en donner un Recueil
agréable . Tout ce qui avoit un certain fel
& quelque chofe d'original , le frappoit
vivement , & s'étoit gravé dans fa mémoire.
(1 ) Quelquefois ce n'étoit qu'une
plaifanterie , même qu'un jeu de mots , &
ce qu'on appelle une pointe . Il y a des
gens qui les mépriſent toutes , & n'en peuvent
fouffrir aucune. M. de F. en reconnoiffoit
de bonnes & de mauvaifes. J'avoue
même qu'il n'y étoit pas fort difficile , &
qu'il avoit peut-être plus de fineffe dans
le goût que de délicateffe , du moins de
cette forte de délicateffe dont , felon lui ,
on fe pique trop dans un certain monde ,
& qui empêche de fentir des choſes trèsingénieufes
. Mais le plaifir que ces plai-
( 1 ) Parlant un jour d'un Ecrivain célebre qui
ne lui a furvécu que de deux jours , célebre furtout
par le caractere d'originalité que portent fes
Ouvrages , & le louant de cette originalité , quelqu'un
lui dit : Mais il eft fou. Je le fçais bien ,
répondit M. de F , & j'en fuis fâché ; car c'est
grand dommage. Mais je l'aime encore mieux original
& un peufou , que s'il étoit fage fans être
original.
66 MERCURE DE FRANCE.
fanteries faifoient à M. de F. venoit en
grande partie de fa gaieté ; & quand il
avoit dit : Cela eft plaiſant , il ajoutoit volontiers
: Cela eft bon.
IV. On a dit & imprimé , & récemment
encore ( 1 ) , que M. de F. étoit de la ſociété
formée le Journal des Sçavans
pour
en 1702 , par M. l'Abbé Bignon , & on en
a conclu qu'il avoit travaillé à ce Journal.
Il eft vrai qu'il étoit de cette fociété , compofée
de ce qu'il y avoit alors de plus célebre
dans les lettres & dans les fciences ;
mais il m'a dit plus d'une fois qu'il n'y
avoit point travaillé , fi ce n'eft peut-être
par extraordinaire , & à quelques extraits
particuliers. En effet , il ne reftoit pas affez
de loifir au Secretaire de l'Académie des
Sciences pour être encore Journaliſte.
Cependant il eût été bien propre à ce
genre de travail . Il réuniffoit dans le plus
haut degré toutes les qualités qu'il exige ,
qualités du caractere & du coeur auffi bien
que de l'efprit. (2 ) Son Hiſtoire de l'Académie
en eft la preuve ; car c'eft une espece
de Journal .
( 1 ) Préface de la Collection Académique , &c.
imprimée à Dijon. Avis pour le Journal des Sçavans
, 1756 .
(2 ) Toujours doux & conciliateur , lors même
qu'il n'étoit pas impartial . Réponſe de M. le Duc
de Nivernois , p . 25.
JUIN. 1757 : 67
V. J'ai indiqué ( 1 ) une traduction d'une
Piece du P. Commire , par M. de F ,
fur ce que le grand Condé ne vivoit que
de lait. Il a encore traduit une Ode de ce
Jéfuite fur le rétabliſſement de la ſanté du
Roi en 1687. Cette traduction eft trèslibre
, même quant à l'arrangement des
idées , chofe fur laquelle on ne le contentoit
pas aifément , & qu'il exigeoit même
dans les vers. M. de F. n'a donc pas toujours
fuivi celui du Pere C. On fent encore
que le Traducteur a voulu enchérir
fur fon original : pour cela , il lui a donné
fa maniere , & quelque chofe de plus piquant.
Par exemple , le Latin porte :
! .. Nimis ah ! nimis ,
Forti quanquam anime diffimulans tulit ,
Savus torfit eum dolor :
Dum ferrum medici parcere nefcium
Crudelefque piè manus
Fallacis latebras excuterent mali.
Cela eft fimple , poétique , & , comme
on dit , fait tableau . Voici le François :
Qu'il fouffrit de vives atteintes ,
Lorfque d'officieuſes mains
Lui prêtoient à regret des fecours inhumains
Il tenoit fes douleurs captives & contraintes
(1) Premier volume d'Avril , p . 76,
68 MERGURE DE FRANCE
Il leur refufoit fiérement
D'un foupir ou d'un cri le vain ſoulagement ;
On n'a connu fes maux que par nos plaintese
Cela eft moins poétique , mais plus ingénieux
& plus penfé , peut- être même
plus tendre & plus touchant. Il ne faut
pas manquer les occafions de donner cette
derniere louange à M. de F ; car j'avoue
qu'elles font rares.
M. de F. pouffe la liberté jufqu'à ajouter
des penfées à celles de fon Auteur. Le
Pere C. avoit dit feulement :
Ut pro Rege vicarium
Mortis quifque furori obtulimus caput
Tout laconique qu'eft ordinairement
M. de F ( 1 ) , il paraphrafe ce texte pour
mieux amener une très- belle penfée qu'il y
ajoute :
Si prodiguant fa vie , on en fauvoit une autre ,
Nous n'euffions pas craint pour la vôtre :
Grand Roi ! nous étions prêts de renoncer au jour!
Mais Dieu vous rend à nous , content de recon
noître
(1 ) Madame de Forgeville m'a dit que lorsque
dans les dernieres années de la vie de M. de F.
elle lui relifoit fes Ouvrages , il l'interrompoit
quelquefois en lui difant : Cela eft trop long.
JUIN. 1757 . 69
Que par l'excès de notre amour ,
Nous fommes dignes d'un tel Maître.
Le Pere C. parcourant enfuite les exploits
de Louis XIV , parle du bombardement
d'Alger & de Tripoli , & dit :
Prado luget adhuc Nomas
Exuftum pluviis Algerium ignibus.
Nec fyrtis Tripolim ſua
Francis fulminibus praftitit inviam.
Currunt divitis India
Pinus merce graves , per freta barbaris
Circumfeffa triremibus ,
Secura,
M. de F. traduit noblement ce morceau,
& le termine ingénieuſement . Currunt...
Pinus ... Secura... eft rendu par ce vers
heureux :
On n'a plus fur la mer que la mer feule à craindre.
Pour mieux fentir le mérite , la difficulté
, & par- là tout le prix de la traduction
de M. de F , il faudroit la comparer
avec celles que deux Confreres de l'Auteur
firent auffi de la même Piece. L'un étoit le
Pere Buffier , connu depuis par plufieurs
Ouvrages très - eftimables. Quelque Lecteur
malin ajoutera peut- être qu'il faut.
encore ne la point comparer avec l'origi70
MERCURE DE FRANCE.
nal. Mais ce prétendu bon mot manqueroit
également , fi je puis m'exprimer ainfi,
de juſtice & de jufteffe . Une bonne traduction
perd & gagne à la fois à être comparée
avec l'original . Elle y perd, parce que
fon infériorité , & il y en a toujours , fi
l'original eft excellent , en eft plus fentie
elle y gagne , parce que l'impoffibilité de
l'égalité , & le mérite d'en avoir pourtant
approché , en font mieux fentis auffi.
A peu près dans le même temps , M. de
F. traduifit encore des vers d'un autre Jéfuite
, le Pere le Jay. Ce font des infcriptions
& des devifes avec leur explication ,
fur la révocation de l'Edit de Nantes.
Elles furent faites , dit l'Auteur , pour être
placées dans la falle du College de Louis
le Grand , où le Pere Quartier prononça
un Panégyrique du Roi fur la deftruction
de l'héréfie. J'avoue que ces traductions
font foibles ; l'original l'étoit , & d'ailleurs
le fujet ne devoit pas plaire à M. de F ,
double raiſon pour que le coeur ne fût pas
à l'ouvrage. Lui parlant un jour de ces
traductions , & lui difant naturellement
qu'elles n'étoient pas trop bonnes , il me
répondit Elles ne méritoient pas d'être
meilleures : n'en parlons plus ; j'en ai honte
aujourd'hui.
M. de F. avoit fait fes études chez les
JUIN.. 1757. 71
Jéfuites , & il les a toujours aimés. Il
avoit été très- lié à Rouen , pendant fa jeuneffe
, avec le Pere de Tournemine , devenu
depuis très - célebre , furtout par le Journal
de Trévoux dont il fut le fondateur. Avec
beaucoup d'efprit & de connoiffances , ils
ne fe reflembloient pourtant en rien , &
moins encore dans le caractere que dans
tout le refte ; ils ne s'en convenoient peutêtre
que mieux. M. de Fontenelle m'a fouvent
parlé des entretiens qu'ils avoient
enfemble , & de la vivacité que le Jéfuite
y mettoit. Ces entretiens rouloient fur
les matieres les plus importantes & les plus
délicates , fur la plus haute métaphyfique,
M. de F. faifoit les objections , & fourniffoit
quelquefois des réponfes que le Pere
de Tournemine , aidé de tout fon zele ,
n'avoit pu trouver. Je lui en fournis une
entr'autre , me difoit un jour M. de F ,
le fit fauter de joie. ( 1 )
qui
(1) C'eſt une réponse à un argument affez fpécieux
, mais que M. de F. regardoit néanmoins
comme un fophifme , pour attribuer à un hazard
aveugle des êtres qui , par la régularité de leur
conftruction , portent l'empreinte d'une intelligence
créatrice. Cette réponſe eft fondée fur un
principe que M. de F. a depuis expofé dans fa
Théorie des Tourbillons , p. 6, &fuiv.
Dans le Journal de Trévoux du mois d'Août
1797 , on trouve les extraits de l'Hiftoire deg
72 MERCURE DE FRANCE.
Un des meilleurs éloges qui aient été
faits de M. de F. eft celui qu'on lit dans le
Oracles, par M. Wandale; de la même Hiftoire ,
par M. de F , & de la Réponse à ces deux Ouvrages
par le Pere Baltus , Jéfuite. Le Journaliſte ( le
P. de Tournemine ) ménage extrêmement M. de
F. Il dit : « Que l'illuftre Académicien , encore
» jeune , ne put réſiſter à la tentation de fe diftin-
»guer par un paradoxe , qui ne lui parut point
» intéreffer la Religion. Il protefta dans ce temps,
» ajoute-t'il , à un de nous ( le P. de Tournemine
» même ) à qui depuis peu il a encore renouvellé
» la même proteftation , qu'il n'auroit jamais tra-
» vaillé fur cette matiere , s'il n'avoit été con-
» vaincu qu'il étoit fort indifférent pour la vérité
» du Chriftianifme , que ce prétendu miracle de
» l'idolâtrie fût l'ouvrage des démons , ou une
» fuite d'impoſtures. »
Dans l'extrait du livre du P. Baltus , le Journalifte
ne nomme M. de F , que lorfque le Critique
combat ceux de fes argumens qui n'ont rien de
dangereux pour la Religion. Mais quand ils lui
paroiffent trop hardis , il ne défigne M. de F. que
par ces mots : un des Adverfaires du Pere Baltus.
En voici un exemple bien marqué : « Donnez-moi,
» avoit dit un des Adverfaires du P. Baltus , pour
éluder l'argument tiré de la créance univerfelle ,
donnez-moi une demi - douzaine de personnes à
quije puiffe perfuader que ce n'est pas le foleil
» qui fait le jour , je ne désespérerai pas que des
Nations entieres n'embrassent cette opinion. Il
faudroit , dit le Défenfeur des Peres cité par le
Journaliſte , il faudroit que ces fix perfonnes
fuffent en même temps infiniment ftupides &
infiniment habiles ; infiniment ftupides , pour
Journal
JUI N. 1757. 73
Journal de Trévoux , ( nouvelles Littéraires
du premier volume d'Avril ) à l'occafion
de l'Elégie Latine de M. l'Abbé Saas ,
fur la mort de fon Compatriote , & de fon
Confrere dans l'Académie de Rouen. Entre
les différens traits de cet éloge qui caractérifent
le mieux M. de F , je ne puis m'empêcher
de citer celui - ci : M. de Fontenelle
a en peu d'ennemis , dit le Journaliſte ( le
Pere Berthier ) , & ne s'en eft jamais fait
aucun .
On fçait que le grand Corneille , oncle
de M. de F , avoit fait auffi fes études chez
les Jéfuites , & qu'il les aimoit beaucoup.
C'eſt une des différences qu'on a remarquées
entre lui & Racine , éleve de Port-
Royal.
» donner dans une erreur fi groffiere ; infiniment
» habiles pour la perfuader à des Nations entieres.
» Quelqu'un, à ce que notre Auteur ( le P. Baltus)
rapporte , a foupçonné du venin caché dans
» cette propofition : Il n'y manque , a- t'on dit ,
» qu'une demi - douzaine de plus pour la rendre
» impie, On a tort ; ( c'est toujours le P. de T. qui
» parle. ) L'Auteur de la propofition , homme au
» deffus de pareils foupçons , parle d'une opinion
» fpéculative qui n'intéreffe en rien la cupidité ,
» & dont l'expérience ne puiffe juger. »
Il falloit que le Pere de Tournemine aimât bien
M. de Fontenelle pour le défendre ainfi , & contre
un Confrere.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
VI. Le Dictionnaire des Arts & des
Sciences de Thomas Corneille , parut pour
la premiere fois en 1694 , en même temps
celui de l'Académie Françoife , dont
que
il étoit comme le fupplément , & pour la
feconde fois en 1731. M. de F. à qui la
mémoire de fon oncle étoit très- chere ,
averti dès 1718 , qu'on fongeoit à réimprimer
cet Ouvrage , le revit , le corrigea,
& l'augmenta confidérablement , furtout
pour les articles de mathématique &
de phyfique , & remit fon travail aux Libraires
en 1720. Comme je doutois un
peu de la chofe , car j'avoue que M. de F.
ne m'en a jamais parlé , j'ai cru qu'elle
valoit bien la peine que je m'en affuraffe
afin de pouvoir en affurer le Public . J'en
ai donc vu la preuve par écrit , & de la
main de M. de F. entre celles de M. Coignard.
C'eft une reconnoiffance de la fomme
de 600 liv. qui lui fut donnée pour
fon travail , par les Libraires affociés.
On me dira peut- être que ce n'eft là
qu'une minutie , qui ne méritoit pas le dé
tail dans lequel je viens d'entrer. Mais par
toutes les queftions qui m'ont été faites depuis
la mort de M. de F. j'ai vu avec plaifir
qu'on avoit la curiofité la plus vive fur tout
ce qui le regarde , principalement fur fes
Ouvrages , & fur ceux auxquels il peut
JUIN. 1757. 75
avoir eu part. Je crois donc pouvoir fuppofer
que les minuties même font intéreffantes
, lorfqu'il s'agit d'un homme tel que
M. de F. & l'on a bien vu par ce que j'ai
donné jufqu'ici , que je le fuppofois.
Voilà mon excufe , fi j'en ai befoin pour
les petites chofes que j'ai mifes dans mes
notes fur l'Article de M. de F. par M. de
Voltaire , dans le morceau qui fuit ces notes
, & enfin dans celui-ci. Je déclare
même que fi je continue ces obfervations
fur la perfonne & les Ouvrages de mon
illuftre ami ( & c'eft mon intention ) , on
y trouvera encore de ces petites chofes. Si
quelques perfonnes les ont blâmées , d'autres
les ont approuvées & goûtées ; & ,
pour me fervir de l'expreffion d'un autre
illuftre ami , ( 1 ) docilité pour docilité , j'ai
déféré aux approbateurs.
J'ai dit que la Mémoire de Thomas Corneille
étoit très chere à M. de F. tout fe réuniffoit
pour cela ; la liaifon du fang , la
reconnoiffance , & du moins à plufieurs
égards , la conformité dans le caractere.
M. Corneille , dit M. de Callieres , en repondant
à M. de la Motte qui lui fuccéda
dans l'Académie Françoife , M. Corneille
joignit à un génie fecond laborieux des
(1 ) M. de la Morte , Préface d'Inès de Caftro.
2
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE.
moursfimples , douces , fociables , une probité
, une modeftie , &c.
Il étoit encore de l'Académie des Belles-
Lettres . M. de Boze qui fit fon éloge en
Avril 1710 , le peignit des mêmes couleurs
que l'avoit peint M. de Caillieres , &
plus reffemblant encore à M. de F. « Il
» étoit , dit M. de Boze , d'une converfa-
» tion aifée ; fes expreffions vives & naturelles
la rendoient legere fur quelque fu-
» jet qu'elle roulât . Il avoit confervé une
politeffe furprenante jufques dans ces
» derniers temps , où l'âge fembloit de-
» voir l'affranchir de beaucoup d'attentions.
»
"
Voilà une reffemblance frappante . Mais,
continue M. de Boze , à cette politeffe ,
M. Corneille joignoit un coeur tendre, qui
fe livroit aifément à ceux qu'il fentoit
» être du même caractere. »
Ceci , il faut en convenir , ne reffemble
plus. M. de F. n'avoit point le coeur tendre
; il ne fe livroit point aisément ; & ,
comme l'a fi bien dit Madame de Forgeville
, dans le portrait qu'elle a fait de lui ,
il étoit plus facile à conferver qu'à acquérir.
On ne trouve pas un mot fur M. de F.
dans cet éloge de T. C. par M. de B. & ce
filence enfi beau fujet , du moins dans une
JUIN. 1757. 77
occafion fi naturelle de parler , ( 1 ) ne laiſpas
d'être remarquable . fe
M.de la Motte n'avoit eu garde d'en ufer
de même , lorfque quelques mois auparavant
, il avoit été reçu à l'Académie Françoiſe
à la place de T.Corneille . Il ne dit qu'un
mot fur M. de F, mais un mot qui difoit tout.
Après avoir parlé du grand Corneille , « c'eſt
» au frere , ajouta- t'il , c'eft au Rival de ce
» grand homme que je fuccede aujourd'hui .
» Je ne défefpere pas , Meffieurs , de recueillir
quelques- uns de fes talens , foutenu
par vos leçons, & animé par l'exem-
» ple de fon digne neveu, dont je ferois ten-
» té de mêler ici l'éloge , s'il pouvoit être
» court , & fi je ne devois toute mon at-
>> tention à mon prédéceffeur. » (1)
ود
Je trouve encore une preuve de la reffemblance
du neveu avec l'oncle dans ce
que dit M. de la Motte , lorfqu'après avoir
parlé des ouvrages de T. Corneille , il ajou - ¹
te : Vous ne me pardonneriez pas ,
» Meffieurs , de n'envifager mon prédé
ceffeur que par fes talens , je dois le regarder
par fes vertus , l'objet indifpen-
" fable de mon émulation . »
"
>>
Sage , modefte , attentif au mérite
» des autres , & charmé de leurs fuccès ;
ingénieux à excufer les défauts de fes
( 1) `Alluſion à un vers de Malherbe.
20
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
» concurrens , comme à relever leurs
» beautés ; cherchant de bonne foi des
» confeils fur fes propres ouvrages ; & fur
» les ouvrages des autres , donnant lui-
» même des avis. finceres , fans craindre
» d'en donner de trop utiles , &c. »
ود
39
Voilà bien encore M. de F. & pour ne
parler que du dernier trait de ce charmant
tableau , des avis finceres que donnoit T.
Corneille , on a dir que M. de F. louoit
tous les ouvrages , bons & mauvais. Qui
peut-être , après l'impreffion ; mais avant ,
perfonne ne parloit avec plus de fincérité
que lui aux Auteurs qui le confultoient ,
en euffent- ils voulu moins . Auffi faifoit-il
bien des mécontens qui ne s'en vantoient
pas ( 1 ) . De fon côté, il leur promettoit le
fecret, & le gardoit ; & foit qu'on eût profité
ou non de fes avis , même de celui de
fupprimer l'ouvrage, il n'avoit plus que
des
louanges à lui donner , lorfqu'il étoit imprimé
, s'il ne pouvoit fe difpenfer d'en
parler ; & il les donnoit , non feulement
en public , mais encore en particulier , &
tête à tête avec les Auteurs mêmes. C'é
toit comme un confeffeur qui fe retrou
vant avec fon pénitent hors de la confeffion
, paroît avoir oublié tout , & même
4
( 1 ) Je n'ai pas loué , difoit- il quelquefois , tous
ceux qui fe louent de moi .
JUI N. 1757. 79
qu'il l'ait confeffé. M. de F. difoit fur cela
affez plaifamment qu'il étoit grand ennemi
des manufcrits , &grand ami des livres.
Mais , pour revenir aux fentimens de
M. de F. pour T. Corneille , je l'aimois tout
a fait , m'a- t'il fouvent dit , & de ce ton
vrai qu'on lui a connu . C'étoit chez lui
qu'il logeoit , quand il venoit de Rouen
à Paris , avant que de s'y être fixé ; ce fut
chez lui qu'il demeura d'abord , lorſqu'il
s'y fixa. Il avoit peu vécu avec le grand
Corneille , qui mourut en 1684 , & qui
alors n'étoit plus le grand Corneille. La derniere
année de fa vie , dit M. de F , ( 1)
fon efprit fe reffentit beaucoup d'avoir tant
produit &fi long- temps.
M. de F. m'a conté que , parlant un jour
à Madame de Marfilly, fille de T. Corneille ,
de cet affoibliſſement de l'efprit de leur
oncle commun , & s'étant fervi du mot
de radoter , elle avoit trouvé fort mauvais
un pareil terme à l'égard d'un pareil oncle
& s'en étoit fâchée très férieufement.
M. de F. trouva plaifante la colere de fa
coufine , & lui en fçut pourtant gré.
-
Le grand Corneille avoit été , comme
M. de F. Doyen de l'Académie Françoiſe
mais beaucoup moins long- temps,
(1 ) Vie de Corneille , p. 120 du tome 3 des
OEuvres de M. F. édition de 1742.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Thomas Corneille repondit au difcours de
fon neveu , lorfqu'il fut reçu à fon tour
dans cette compagnie, le 5 Mai 1691. Il dit
au nouvel Académicien que ce qu'il lui étoit
bui fermant la bouche fur tout ce qui feroit trop
à fon avantage , il ne devoit attendre qu'un
épanchement de coeur fur le bonheur qui lui
arrivoit ; desfentimens & non des louanges.
M'abandonnerai - je , ajouta t'il , à ce
66
que ces fentimens m'infpirent ? La proximité
du fang , la tendre amitié que j'ai
pour vous , la fupériorité que me don-
» ne l'âge , tout femble me le permettre ,
» & vous le devez fouffrir ; j'irai jufques à
» vous donner des confeils. Au lieu de
"vous dire que celui qui a fi bien fait par-
» ler les morts , n'étoit pas indigne d'en-
» trer en commerce avec d'illuftres vivans;
au lieu de vous applaudir fur cet agréa
» ble arrangement des différens mondes
dont vous nous avez offert le fpectacle
» fur cet art fi difficile , & qu'il me pa-
" roît que le public trouve en vous ſi naturel
, de donner de l'agrément aux matieres
les plus féches , je vous dirai ,
que quelque gloire que vous ayent acquis
dès vos plus jeunes années les ta-
» lens qui vous diftinguent , vous ne devez
les regarder que comme d'heureuſes
difpofitions &c. »
ود
JUI N. 175719514_813
L'oncle finit par dire au neveu , « PA-
» cadémie penſe avec plaifir que vous lui
» ferez utile ; je lui ai répondu de votre
- » zele. » ‹
38
37
Dans la même féance , l'Abbé de Lavan
prononça un difcours , dans lequel il loua
beaucoup M. de F. & fes Ouvrages. « La
poftérité , dit-il , y verra cet agrément
qu'on trouve dans fa converfation &
» dans ce qu'il écrit , quelque épineufe
qu'en foit la matiere ; de forte qu'on
» pourra juſtement dire de lui , ce que'
"rapporte Ciceron que difoit Craffus ,
» d'un des plus heureux génies de fon
temps , de Cefar , ( 1 ) qu'il fçavoit don-
» ner aux chofes les plus tragiques tout l'agrément
que le genre comique peut four-
" nir ; répandre de la douceur fur les fujets
les plus triftes , & mettre de l'en-
»,jouement dans les chofes les plus rele-
» vées , fans leur faire rien perdre de leur
poids , & de leur force. »
23
و ر
23
Voilà bien des citations , & de morceaux
la plupart médiocres . Je ne fçais donc
fron aura pris autant de plaifir à les lire ,
que j'en ai eu à les tranfcrire. Mais enfin
il y eft queftion de M. de F. on y voit ce.
qu'on penfoit de lui il y a près de 70 ans ;
(1 ) Ce n'étoit pas le grand Céfar ; mais Céfar ,
frere de Catulus le pere, 980 LT ()
DY
82 MERCURE DE FRANCE.
& encore une fois , ce font des indícations
pour ceux qui voudroient écrire fa
vie. J'avois dit que je n'y fongeois point.
Les invitations qu'on m'a faites , m'ont
touché ; & peut- être au zele qui m'anime ,
joindrai-je enfin un peu de courage. Mais
c'eſt ce zele même qui m'intimide. Il eſt à
regretter , je le répete , que M. de F.
n'ait pas fait fes mémoires : ce travail facile
eût agréablement rempli le loifir de fa
vieilleffe , depuis 1740 qu'il ceffa d'être
Secretaire de l'Académie des Sciences ; car
j'avoue que , du moins dans les derniers
temps , il parloit volontiers de lui même ,
& fe plaifoit à raconter plufieurs traits de
fa vie , furtout ceux qui avoient quelque
chofe de plaifant . Il parloit volontiers encore
des perfonnes qu'il avoit connues ; &
auffi recherché , auffi répandu qu'il l'avoit
été pendant le cours d'une fi longue vie ,
admis dans la familiarité ( 1 ) d'un Prince
célebre par fon efprit & par fes connoiffances,
avant que de le devenir par les merveilles
, ou , pour mieux dire peut être , par le
merveilleux de la Régence , M. de F. avoit
connu ce qu'il y avoit de plus diftingué dans
les différens ordres de l'état , dans le monde
& dans les lettres, en hommes & en femmes.
( 1) Difcours de M. Séguier , p. 335
JUIN. 1757. 83
Je ne dirai donc point que c'eft par modeltie
, à prendre ce mot dans le fens qu'on y
attache d'ordinaire, & parce qu'il ne croyoit
pas que fa vie méritât d'être écrite , qu'il a
refufé de l'écrire ; elle le méritoit , & il
ne pouvoit l'ignorer. C'eft plutôt par
amour - propre , mais un amour - propre
auffi honnête qu'éclairé. Il fentoit mieux
que perfonne l'extrême difficulté de parler
de foi fans montrer de la vanité , du
moins fans faire dire qu'on en montre ,
& par conféquent fans fe donner du ridicule.
Or M. de F. le craignoit , autant qu'il
eft raisonnable à un Philofophe de le craindre
il craignoit le ridicule fondé ; il
n'eût pas voulu rien faire qui eût pu lui
en donner , même après fa mort ; & il
avouoit cette foibleffe fur la bonne ou
mauvaiſe réputation qu'on laiffe après foi ,
fi pourtant c'est une foibleffe ; car il ne le
croyoit pas.
Je dirai , à l'occafion des Mémoires que
je voudrois que M. de F. nous eût laiflés ,
qu'il fut très furpris quand il vit paroître
ceux de Madame de Staat « J'en fuis fâché
» pour elle , me dit-il ; je ne la foursonnois
pas de cette petiteffe. Cela eft écrir
» avec une élégance agréable , ajouta t'il;
» mais cela ne valoit guere la peine d'être
» écrit . Je lui répondis que toutes les
D vj
82 MERCURE D
& encore une fois , c
tions pour ceux qui vo
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Les invitations qu'on i
touché ; & peut- être au :
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temps , il parloit volc
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atache d'ordance. Apanema secr
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refulé de l'écture; este !!
ne pouvoir lignorer. Cet
amour-prope, mais an 2AKIauffihonnierequ'ecare
queperfonneLemence coffee 2 TONE
de foi fans montrer de la vanité,
moins fans fairedire qu'on en
&parconféquent fans le donner !
cule. Or M. de F. lecraignon ,
eft raisonnable à unPhilofoph
dre : il craignoit le ridic
n'eûtpas voulurien fair
en donner ,même ap
avouoit cetre forble
mauvalle répuratio
fi pourtant c'eft
CROYOK DIS
Je dir ,
je voudro
qu'il fur
$4 MERCURE DE FRANCE.
femmes étoient de fon avis , mais que
tous les hommes n'en étoient pas , ni moi
en particulier. Les femmes ont raison , repliqua-
t'il ; il eft vrai que ce n'est peut-être
pas par raifon. Je difputai un peu ; je lui
dis quelque chofe de ce que j'ai écrit depuis
fur ces Mémoires ( 1 ) , & nous nous
Japprochâmes bientôt , felon notre coutume.
Il étoit rare , je l'avoue , que je penfaffe
autrement que lui ; rare encore , j'ofe
l'ajouter , qu'il penfât autrement que moi ,
& j'ai eu fouvent la fatisfaction de l'éprou
ver. Devenu très-fourd dans fes dernieres
années , il laiffoit ceux qui venoient le
voir, & j'y allois fouvent , s'entretenir enfemble
, fe contentant de leur demander
par intervalles le fujet de la converſation
& , comme il difoit , le titre du chapitre.
S'il s'élevoit quelque difpute , & qu'on ne
fût pas de mon avis , j'en appellois avec
confiance à M. de F , & ordinairement il
jugeoit en ma faveur , même contre une
jolie femme.
La fuite pour un autre Mercure.
(1 ) Lettre à l'Auteur du Mercure fur les Mémoires
de Madame de Staal , ſecond volume de
Décembre 1755.
>
JUIN. 1757. 55
VERS
A Madame de Forgeville fur la mort de
VOUS
M. de Fontenelle.
ous perdez un Ami folide ;
Et nous perdons l'Oracle de nos jours
Il guida les traits des amours ,
Et de Minerve il conduifit l'Egide.
De l'amitié fon coeur chérit l'heureux lien ;
Une douce philofophie
De roſes parfema fa vie.
L'éloge des vertus eft le fuprême bien ,
Un Sage n'en connoît point d'autres :
Tout l'univers a fait le fien ,
Ses fentimens ont fait le vôtre.
AUTRES pour mettre au deſſous du Bufte de
M. de Fontenelle.
Amant de la philofophie ,
Il fuivit fans fafte fes pas ,
Portant l'équerre & le compas
Sur les démarches de la vic.
Facile & plein d'aménité ,
Par un féduifant badinage ,
Il paroit l'auftere langage
Qui fait craindre la vérité.
36 MERCURE DE FRANCE.
D'autres occupés à paroître ,
Sans tourner leurs regards fur eux ,
Enſeignerent l'art d'être heureux :
Il faifoit plus ; il fçavoit l'être.
AUTRES qui furent adreffes àM. deFontenelle
dans fa jeuneſſe.
Fontenelle , dans ton jeune âge
A bien de vieux Rimeurs tu peux faire leçon ;
Et quand on lit ton moindre Ouvrage ,
Qui ne t'a jamais vu , te prend pour un barbon;
Si ta Mufe naiffante a produit des merveilles ,
Et fi tes vers chantés dans le facré vallon ,
Des plus fins connoiffeurs ont charmé les oreilles,
Pourquoi s'en étonneroit- on ?
Quand on eft neveu des Corneilles ,
On eft petit- fils d'Apollon.
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mai
eft le Per de bois. Celui du Logogryphe
eft Superftition , dans lequel on trouve
orne , Oife , Ffon , Sion , Tros , Iris , Itis ,
Roi , Ofiris , Titien , Titus , Perfe , foupir
Pérou , fiftre , urne.
JUIN. 1757.
57
ENIGM E.
Si quelquefois je fais du mal ,
Je n'ai pourtant pas de malice ,
Et je rends chaque jour fervice,
Quoiqu'alors on me traite mal .
D'abord on me met à la chaîne ,
Puis il faut que je me démene :
Mon ouvrage fini par un fatal guignon ;
Je fuis précipitée au fond d'une prifon.
LOGOGRYPH E.
J fuis de grande utilité,
Et propre à corriger un vice
D'un fier animal , qui dompté ,
Rend plus d'un fignalé ſervice.
Veux-tu me deviner , combine , cher Lecteur,
De mes dix membres la longueur.
Tu trouveras d'abord une ville , une plante ,
Une bête féroce , une autre à voix bruyante ;
Ce qui fert aux oifeaux à parcourir les airs ,
Ce qui met d'un Rimeur la cervelle à l'envers :
Un oifeau qui fouvent caquette ;
Ce qu'un tendron avec ardeur ſouhaite ,
Et qui parfois pourtant cauſe un chagrin amer :
$3 MERCURE DE FRANCE.
Un pied à terre en pleine mer
De la douleur le fymbole ordinaire ;
Ce qui conduit une galere :
Un vieux mot exprimant un péché capital ,
Un ornement épifcopal :
En Bretagne furtout un mal épidémique ;
Deux Saints , un élément , trois notes de mu
fique ;
Un petit animal ennemi des bouquins ,
Un autre un peu plus grand , dont la queue eft
prifée;
La Langue qu'on parloit aux pays des Latins ;
Ce qui de maint guerrier tranche la destinée :
Un mal qui rend un homme furieux ;
Un fel , un Sacrement , un endroit merveilleux :
Le mois où les oiſeaux , par leur tendre
ramage
Font rêver les Amans à leur doux éſclavage.
Hé bien , Lecteur , tu ne devines pas ?
Je vais donc encor faire un pas ,
Et t'offrirai pour te rendre fervice
Un fleuve de l'Eſpagne , une négation ;
Un art menacé de fupplice
Et d'excommunication.
Par M. le Chev . DE BOISFONTAINE,
1 .
Le Plaisir de la Variété.
Oui j'aime la
va - ri
-
-'été,J'en
con-
W
-_nois
l'avantage
, Elle est de
W
mafe-li- ci-te, Et la source et le
ga
-ge, Rien à mon gre n'est plus char
+
mant, Que le plaisir du changement.
Gravé
par Labassée .
Imprimé par Tournelle .
JUI N. 1757.
82
CHANSON.
LE PLAISIR DE LA VARIÉTÉ.
Oui , j'aime la variété ;
OUI
,
J'en connois l'avantage :
Elle eft de ma félicité ,
+
Et la fource & le gage :
Rien à mon gré n'eft plus charmant
Que le plaifir du changement. "
Non , ce n'eft plus au fentiment
Que fe rendent les Belles ,
Et je ris de l'aveuglement
Des Amans trop fideles.
Le papillon dans fon ardeur
Va de roſes en rofes ,
Rien , &c.
fon bonheur , Et voudroit que , pour
Toutes fuffent éclofes.
Je moralife avec Eglé ,
Je ris avec Florife :
Je parle d'amour à Daphné ,
Et je chante avec Life.
Rien , &e.
Rien , &c.
90 MERCURE DE FRANCE.
Veux-je du grave ou du badin ?
Je fuis ma fantaiſie .
Chez Thémis je vais le matin
Et le foir chez Thalie.
Je quitte la cour d'Apollon
Pour celle de Cythere ,
Rien , & c.
Et lui préfere le gazon
Que foule une Bergere. Rien , & c .
J'avois quelque temps foupiré
Pour l'inflexible Amynthe
Avec Bachus , je m'enivrai
Ma Aamme fut éteinte,
☆
"
Trois amis fages & difcrets
Me font aimer la vie :
Pere des Dieux protege-les ,
C'est toute mon envie.
En fait d'amitié feulement
Je n'aime point le changement.
Rien , &e.
Par M. DU PERRON.
JUI N. 1757. 91
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Suite de l'extrait de l'Hiftoire des Provinces
Unies.
Le tome troifieme a pour objet la
quatrieme Période qui commence avec les
Comtes , fous lefquels les Bataves formerent
dans l'Europe un état diftinct & féparé
des autres. Leur ancien gouvernement
étoit aristocratique , & mêlé de démocratie
dans les affaires qui regardoient toute
la Nation. Alliés plutôt que fujets des Romains
, ils ne fe conduifoient que par leurs
loix & leurs ufages particuliers ; ils élifoient
entr'eux leurs Juges & leurs Capitaines
; ils étoient exempts de tributs &
affujettis au ſervice militaire. Dans la décadence
de l'Empire , ils formerent une
efpece de République indépendante , gouvernée
par un Sénat tiré du corps de la
Nobleffe qui régiffoit le dedans , & veilloit
à la fûreté du dehors. Les autres Ger-"
mains voyoient depuis long- temps avec
un oeil de mécontentement l'alliance de
nos Bataves avec Rome , & leur fidélité
92 MERCURE. DE FRANCE.
pour les Empereurs. Leur haine éclata par
les fréquentes incurfions qu'ils firent fur
les terres des derniers , auffi -tôtque les
Légions Romaines eurent abandonné les
bords du Rhin . Ceux- ci trop foibles pour
s'oppofer à la multitude de leurs ennemis ,
s'allierent avec les Frifons & les Saxons
& formerent une ligue dans laquelle entroient
tous les peuples depuis l'Escaut
jufqu'à l'Eider. Quoique chacun d'eux demeurât
conftamment attaché à la forme
particuliere de fon gouvernement & de
fa police , néanmoins la généralité obéiffoit
à un Sénat compofé de la Nobleffe de
tous ces peuples , & n'avoit qu'un Chef
pour commander fes forces réunies. L'autorité
de ce Capitaine étoit égale à celle
des Rois pendant la guerre ; mais fon
voir expiroit avec elle , & de retour chez
fes
poucompatriotes
, il reprenoit fon premier
rang. Les Francs venoient alors de former
un Etat dans les Gaules ; ils furent allarmés
des forces de cette ligue qu'ils confondirent
fous les noms de Frifons & de
Saxons devenus bientôt fynonimes. La
guerre étant fur le point de s'allumer entre
ces Nations belliqueufes , le Sénat qui
n'étoit pas encore bien affermi , reconnut
volontairement la fuféraineté des Rois de
France , fans donner toutefois aucune atJUI
N. 1757. 93
teinte à la liberté des peuples , & à l'autorité
non plus qu'à la dignité de la Nobleſſe.
Charlemagne ayant fubjugué toute la
Germanie , leur donna des Gouverneurs.
Il étoit inévitable que la liberté des Batayes
n'en fouffrit avec le temps. Mais comme
l'Empire d'Occident , que ce Prince
avoit relevé , fut prefqu'auffi tôt affoibli
par les partages qui fe faifoient encore
alors entre les fils du Souverain , & par
les guerres qui furvinrent entre fes defcendans
, dans lefquelles périt la fleur de
la Nobleffe Françoife ; les peuples du Nord
profiterent de l'abattement de l'Etat pour
en ravager les Provinces Maritimes. Le
Rhin , la Meufe & l'Efcaut leur ouvrirent
autant d'entrées , & leurs flottes remontant
ces fleuves , pénétrerent jufques dans le
coeur du pays. Les Frifons abandonnés par
leurs Souverains , fe choifirent des défenfeurs
. Tels furent Thiebold & Gerlof , de
qui les Hiſtoriens modernes font defcendre
les premiers Comtes de Hollande. Il fe
forma une multitude de Seigneuries du
démembrement de l'Empire de Charlemagne.
Les Princes de fon fang qui furent
les premiers à divifer entr'eux fes Etats ,
fouffrirent par une mauvaife politique que
les fils fuccédaffent à leurs , peres dans le
gouvernement desProvinces. Ces nou94
MERCURE DE FRANCE .
weaux Seigneurs acquirent d'abord une
poffeffion d'hérédité , dont enfuite les uns
après les autres , ils arracherent les titres
en forme & la propriété , à la foibleffe de
deurs Souverains . Il paroît que dans ces
premiers temps les pays arrofés par la Meufe
& le Rhin , étoient partagés entre différens
Comtes , & que Gerlof étoit l'un des
plus puiffans. Tous ces Comtés furent enfin
réunis en un feul qui fut érigé en Souveraineté.
Les Auteurs anciens & modernes
ne s'accordent pas fur l'époque de cette
réunion , & de cette érection que
les uns
attribuent à Charles le Chauve , & les autres
à Charles le Simple. Les anciennes
chroniques rapportent à Charles le Chauve
le diplome qui réunit la Hollande pour en
former un feul Etat. Une donation dont la
copie a été trouvée dans le chartrier de
l'Abbaye d'Egmond , fert de fondement à
bien des fables qu'elles débitent à ce fujet .
On en peut voir le détail dans l'Ouvrage
de nos Auteurs. On a d'autant plus lieu de
ne pas ſe fier abſolument au récit des anfe
ciens Hiftoriens , que l'authenticité de l'acte
fur la foi duquel ils fe fondent , eft fort
douteufe , pour ne rien dire de plus . Les
Modernes la combattent par des raifons
très-plaufibles , qui font tirées principalement
des contradictions qu'ils y remat
JUIN. 1757 . 95
quent. Nos Auteurs ont eu foin de les
expofer fidélement , & de nous inftruire
de ce que les derniers penfent des premiers
commencemens des Comtes de Hollande ,
qui participent à l'obfcurité dont l'origine
des Etats eft prefque toujours accompagnée
. Si l'on refufe d'acquiefcer entiérement
au jugement que les Modernes en
queftion portent de cette donation ; au
moins il faut avouer qu'elle a été falfifiée
particuliérement dans la date qui la rapporte
à Charles le Chauve , tandis qu'elle
doit être attribuée à Charles le Simple ,
comme cela eft prouvé d'une maniere inconteftable
. C'est le fentiment que fuivent
les Auteurs de cette Hiftoire. Après
s'être affurés de la fucceffion non interromdes
Comtes Souverains & Héréditaires
de Hollande , en remontant jufqu'à celui
que Charles le Simple a gratifié de l'indépendance
, ils recherchent fon origine . Les
Hiftoriens anciens & modernes appellent
unanimement ce premier Comte , Théodoric
; mais ils ne conviennent point entr'eux
fur fon extraction . Les premiers le
font fils de Sigebert , Duc d'Aquitaine , &
de Gefne , fille de Pepin , Roi d'Italie ; ce
qui eft dénué de toute vraisemblance , felon
la remarque de nos Auteurs. Les autres
au contraire le prétendent fils d'un vieux
pue
4
न
96 MERCURE DE FRANCE.
Théodoric , qui conquit la France fous
Charlemagne. Ils ajoutent que ce Capitaine
ayant été en état de former dans ce
pays de grands établiſſemens , a pu avoir
des Succeffeurs dignes de lui , qui fe foient
maintenus dans un affez grand crédit ,
pour profiter des fréquentes révolutions de
la France & de l'Allemagne.
Nos Auteurs , à l'aide de ce qu'ils font
parvenus par leurs recherches à découvrir
de plus probable fur un pareil fujet , difent
que Gerlof envoyé par Godefroy en Ambaffade
à Charles le Gros , eut trois fils ,
qui fe nommoient Walger , Radbod &
Théodoric. Ce dernier fut pere d'un fecond
Gerlof, qui fut tué dans une bataille contre
les Normands , & laiffa trois fils qui
porterent le même nom que fon pere &
fes oncles .
Walger fut Comte de Teifterbant ; Radbod
, de Lacke & de Heufden , & Théodoric
hérita des terres d'Egmond . Ce fut
ce Théodoric qui reçut de Charles le Simple
, l'an de J. C. 923 , l'inveftiture des
pays qui s'étendent depuis l'eau de Kinhem
jufqu'à Zuydherfage. C'eſt par lui
que commence l'hiftoire des Comtes Sou
verains de Hollande , dans les détails de
laquelle nous ne pouvons pas nous engager
ici. On la pouffe dans ce troifieme tome
juſqu'à
JUIN. 1757.
jufqu'à la mort de Jacqueline , fille de
Guillaume VI , vingt- quatrieme Comte de
Hollande : elle fut inaugurée Comteffe de
ce pays l'an 417. Le temps de fa Souveraineté
fut très- orageux . Elle en étoit à
peine en poffeffion , qu'il lui fallut prendre
les armes contre un Ufurpateur qui avoit
entrepris de la dépouiller de fes Etats.
Jean de Baviere qui étoit ce redoutable
ennemi , l'inquiéta beaucoup pendant qu'il
vécut. La mort plus forte que tous les
projets des hommes , en délivra cette Princeffe.
Après avoir lutté durant plufieurs
années contre la fortune , dont elle effuya
les caprices , elle fe vit réduite à la trifte
alternative de perdre un époux qu'elle aimoit
tendrement , ou de racheter la vie
de fon mari par la ceffion de ſes Etats .
Ce ne fut qu'à cette condition que Philippe
Duc de Bourgogne , qui travailloit à
l'en dépofféder , confentit à lui rendre cet
objet de fa tendreffe , qu'il tenoit en fon
pouvoir , & qu'il avoit condamné à mort .
L'amour de Jacqueline' l'emporta fur fon
ambition ; elle prit le dernier parti , &
Philippe fe fit inaugurer Comte de Hollande
. Cette malheureuſe Princeffe devenue
alors fimple particuliere , fe retira
dans le château de Teilingen , où elle paffa
le refte de fes jours . Elle mourut d'ennui
E
S. MERCURE DE FRANCE.
ou de confomption , le 8 Octobre 1436 ,
âgée de 36 ans . On ne fera pas fâché de
voir comment les Auteurs de cette Hiftoire
s'expriment fur les différentes mutations
que la forme du gouvernement des Bataves
éprouva fous la domination des Comtes :
nous ne citerons plus que ce morceau de
leur Préface. « On ne connoît , difent- ils ,
» aucun veftige d'Etat , ni d'affemblées de
» la Nation lors de l'érection des Comtes.
» Ces foibles Souverains & leur petit Etat
» étoient fous la dépendance des Francs ,
» & l'autorité dont ils étoient revêtus émanoit
de la Couronne royale . Ces nou-
»veaux Maîtres profiterent de la foibleffe
»où les guerres civiles avoient réduit les
defcendans de Charlemagne , pour ufurper
l'hérédité ; & ne pouvant fe paffer
du fecours de la Nobleffe , ils l'attirerent
dans leur parti , en partageant avec elle
l'autorité dont ils s'étoient emparés. Les
Seigneurs fe rendirent bientôt maîtres
» de l'élection du Souverain . Ce fut à cet
» Ordre que Guillaume premier fut rede-
*
>>ม
•
"
vable de fon inftallation ; & ce trait aug-
» mentant encore leur crédit , les Comtes
» recoururent aux villes enrichies par le
» commerce , pour balancer par leur argent
une Puiffance qui leur portoit ombrage .
» Mais les Bourgeois jaloux depuis longJUIN.
1757. 22
23
و و
39
33
temps des prérogatives des Seigneurs ,
prétendoient obtenir les mêmes droits ,
» & ne fe prêterent aux befoins de leurs
Princes , qu'en extorquant des privileges
» en compenfation des fommes qu'ils leur
prêtoient. Ces fecours , & les alliances
» étrangeres , rétablirent les Souverains
» dans leur luftre , & le pouvoir des Seigneurs
s'éclipfa à proportion que celui
» des villes augmentoit. Florant V s'étant
» attiré la haine de la Nobleffe par les gra-
» ces qu'il avoit accordées à la Bourgeoi-
» fie , fe vit contraint de fe livrer aux
» villes pour fe maintenir , & fes Succef-
» feurs flotterent long - temps entre ces
» deux factions . Les Ducs de Bourgogne
» ayant réuni ce Comté aux grands domai-
» nes dont ils étoient en poffeffion , de-
» vinrent trop puiffans pour avoir égard
»aux privileges que leurs Prédéçeffeurs
avoient accordés aux uns & aux autres , &
» leurs infractions manifeftes indifpoferent
les efprits. Les Rois d'Efpagne qui fuc-
» céderent à la Souveraineté , acheverent
» de les révolter en introduifant le defpotifme
, & l'idée feule de l'inquifition les
précipita dans le déſeſpoir . Les peuples
» ulcérés de longue main coururent aux
armes , & l'Etat ayant perdu fon équili
bre , il fallut une fecouffe violente
ود
ور
"3
pour
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
» le rétablir. Guillaume , Prince d'Orange,
» prenant le parti des opprimés , applanit
» la route , & favorifa la révolution qui
changea entiérement la forme du gou-
"
ود
» vernement. »
La cinquieme période eft deftinée à
traiter de l'établiſſement de la République .
L'Hiftoire ancienne eft l'objet des quatre
premieres époques , la derniere compofera
Hiftoire moderne . Elle fera la matière de
plufieurs autres volumes , qui doivent fuccéder
aux trois que nos Auteurs donnent
à préfent au Public . La maniere dont ils
ont rempli leur tâche dans ceux que nous
annonçons , ne peut que faire defirer avec
impatience la fuite de leur Hiftoire . Les
2
événemens dont elle offrira le récit intérefferont
davantage le commun des Lecteurs
, à mesure qu'ils fe rapprocheront de
notre temps. Cet Ouvrage nous paroît
réunir au mérite de l'exactitude , celui de
l'impartialité dans les jugemens , de la
clarté & de la préciſion dans les détails
qualités effentielles au caractere de l'Hiftorien
. On n'a rien épargné pour tout ce qui
dépend de la partie typographique : elle
eft exécutée auffi - bien qu'elle puiffe l'être
du côté de l'élégance des Types & de la
beauté du papier. Outre les Cartes géogra
phiques dont cette Hiftoire eft enrichie ,
JUIN. 1757. 101
le deuxieme tome eft orné d'une fuite de
très-beaux portraits des Comtes de Hollande
, à commencer depuis Théodoric I ,
jufqu'à Jacqueline inclufivement. On trouve
à la fin de chaque volume une table des
matieres faite avec foin. Nous n'infiftons
fur ce dernier article que parce qu'il nous
femble que cette partie eft trop fouvent
négligée. Elle eft cependant de la plus
grande utilité , qu'on n'eſt à portée de bien
fentir qu'autant qu'on a foi-même occafion
de vérifier quelque particularité , dont on
fçait que tel Ouvrage doit parler.
SUITE du Précis de la Défenfe de la Nobleſſe
Commerçante. Chap . V. La Nobleffe qui manque
de fortune , a- t'elle des facultés pour le
commerce ? « Lorfque la Nobleffe Génoife ,
Venitienne , Angloife , effaya la route
» du commerce , ce n'étoit pas affurément
» la Nobleffe riche , ce fut la plus pauvre.
» Cette courte réponſe pouvoir
prefque fuffire ; mais M. l'Abbé Coyer
croiroit s'être mal défendu tant qu'il refteroit
des preuves ou des raifons qu'on pourroit
lui demander. Il prévient toutes les
queftions : il entre dans tous les détails . Il
prend ce jeune Gentilhomme dans fa chaumiere
, où il difpute à fes freres un morceau
de pain qu'il arrofe de fes larmes.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE
Tout ce qu'il lui demande , c'eft d'emporter
cet habit , dont un parent charitable
l'a couvert ; il trouvera un vaiffeau marchand
tout prêt à le recevoir , & du jour
qu'on mettra à la voile , il aura une table
& des appointemens , avec la perfpective
des différens grades qui peuvent l'élever
à la fortune & aux diftinctions de la
marine marchande , Pilote , Enfeigne , Lientenant,
Capitaine . Il commencera la fortune
par de fimples pacotilles. La plus légere légitime
, ou fon Capitaine lui en fournira
les moyens. Delà on le voit s'élever
infenfiblement au grade de Capitaine,
ou parvenir du moins à une affez grande
fortune. Les exemples nombreux fervent
ici de preuves . Ce n'eft pas tout il peut ,
il doit efpérer de paffer un jour de la marine
marchande à la marine royale. Lorfque du
Gué Trouin confternoit les Portugais à Rio-
Janéiro, lorfqu'il foudroyoit la flotte Hollandoife
& l'Amiral Vaffenaer , il fe fouvenoit
d'avoir effayé fon courage dans la
marine marchande . Ces paffages glorieux
de l'une à l'autre marine , vont devenir
plus fréquens par la déclaration du 15 Mai
1756. Le Roi toujours déterminé par de
grandes vues , promet , article IV ,
ployer fur fes Vaiffeaux les Officiers qui
fe feront diftingués dans la courfe.
d'emJUIN.
1757 . 103
... Il y a dans toutes nos manufactures
des ouvriers à diriger , des fonds à
économifer , des correfpondances à entretenir
, des débouchés à trouver . Il y a dans
notre commerce en banque , des calculs à
faire , des livres à tenir , des fommes à
toucher & à faire paffer dans tous les pays ;
ce commerce ne porte fur aucune denrée
ni marchandiſe ; il eft indépendant de
toute opération fervile & de toute repréfentation
méchanique... Il eft inutile de
dire que l'on ne fait cette réflexion , que
pour faire fentir les reffources d'un trèsgrand
nombre de Gentilshommes , au fujet
du commerce en détail . M. l'Abbé
Coyer ne difconvient pas qu'il ne fe préfente
des objets révoltans pour une Nobleffe
délicate en honneur , objets dont on
n'a pas manqué de lui objecter l'indécence.
» Ce tablier d'apprentiffage , cette balance
à pefer , cette aune à mefurer , cette
pouffiere d'un magafin , cet affujettiſſe-
» ment aux volontés d'un roturier , ces ca-
» prices , ces propos de l'acheteur. » Mais
cette indécence confervera - t'elle fon nom ,
lorfqu'on voudra jetter les yeux fur ce nombre
de Gentilshommes en livrée , qui verfent à
boire à leurs égaux , gouvernent des écuries ,
font les honneurs d'une antichambre , n'ofent
s'affeoir devant leurs maîtres , & tremblent
2
E iv
404 MERCURE DE FRANCE.
à un de leurs geftes . Chacun connoît cette
milice financiere , qui furpaffe en nombre
les Soldats qu'avoit Charles XII. Le panvre
Gentilhomme y va J chercher des lauriers ,
dit M. l'Abbé Coyer , Si vous voulez rire ,
continue- t'il , en le voyant pefer , auner
dans un commerce honnête , trouvez bon que
jerie auffi , lorsqu'il vifite mes paquets à une
barriere , & qu'ilprend de l'humeur lorsque
je n'ai rien contre les ordres du Roi ; lorsqu'il
ronge le Citoyen fous la forme de rat de cave ;
lorfqu'un Commis que j'ai vu autrefois derriere
un carroffe , vient me dire qu'il a fous fes
ordres une douzaine de Gentilshommes ; lorf
qu'enfin quelques- uns deux empruntent des
Jouliers pour aller crier aux états de Breta
gne , quils font nobles .... M. l'Abbé Coyer.
ne fe contente pas de défendre fon fyftême
par des raisonnemens très-fuivis , & qui
nous ont paru très-conféquens . Il décompofe
le livre ( 1 ) de fon ingénieux adverfaire
, il en tire les principales queſtions ,
qu'il place à la fin de fon ouvrage , & auxquelles
il répond auffi judicieuſement que
l'importance de la matiere le pouvoit exiger
, & auffi brièvement qu'elle pouvoit le
permettre. C'eft partout & à chaque ligne,
pour ainfi dire , un athlete inébranlable
un Citoyen infatigable , un Négociant
(1) La Nobleffe Militaire..
JUIN. 1757. 105
profond. Il ne nous appartient pas de décider
; mais il nous femble qu'un Ecrivain
qui réunit autant de rares qualités , & qui
y joint celle de peindre avec autant de force
, de critiquer avec autant de fel , de
détailler avec autant de précifion , de plaire
autant à l'efprit , a le droit de le perfuader.
L'Auteur de la Nobleffe Militaire
n'eft pas le feul adverfaire qui ait préſenté
le combat à M. l'Abbé Coyer . Son premier
livre a été attaqué avec des préjugés , des
principes , des fuppofitions , des queftions
, des prophéties , des projets , des
traits d'éloquence . Il a répondu à tout ,
fatisfait à tout. Il n'a méprise que quelques
enfans perdus , dont les coups n'ont frappé
que les airs.
HISTOIRE des Etats Barbarefques qui
exercent la piraterie , contenant l'origine ,
les révolutions , & l'état préfent des Royaumes
d'Alger , de Tunis , de Tripoli & de
Maroc , avec leurs forces , leurs revenus ,
leur politique & leur commerce ; par un
Auteur qui a réfidé plufieurs années avec
caractere public . Traduite de l'Anglois ,
2 vol . in- 12 . A Paris , chez Chaubert , quai
des Auguftins , & chez Hériffant , Imprimeur
, rue Notre - Dame .
Il n'eft pas inutile d'avoir une hiftoire
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
exacte des Etats de Barbarie . Celle- ci , qui
nous paroît avoir ce caractere , fera donc
favorablement reçue du Public . Les mémoires
qui la compofent doivent être fideles,
puifque l'Auteur avoue qu'ils avoient
été d'abord raffemblés pour fon ufage particulier.
« On parle partout des Algériens
dit-il , de leurs cruautés & des châtimens
qu'ils méritent : mais , avec tout cela ,
» ce peuple eft auffi peu connu que les
Sauvages des parties les plus reculées de
» l'Amérique.
"
»
"
9
L'Auteur a été témoin d'une partie des
événemens qu'il rapporte , & les autres.
lui ont été communiqués par des perfonnes.
très-dignes de foi . Ceux qui fouhaiteront
d'être plus particuliérement inftruits de
l'état ancien des Régences Barbarefques ,
trouveront de quoi fe fatisfaire dans plufieurs
Auteurs. Ils font nommés dans la
préface du livre que nous annonçons ici .
Selon notre nouvel Hiftorien , la plupart
des Chrétiens font fi fort prévenus contre
les Turcs & tous les autres Mahométans ,
qu'ils femblent manquer de termes pour
exprimer leur animofité contre ces peuples
. Cette haine , dit il , eft augmentée
quelquefois par les fauffes Relations de
prétendus Efclaves qui mandient çà & là ,
chargés de chaînes qu'ils n'ont jamais
JUI N. 1757. 107
portées fur les lieux . Pour mieux cacher
leur fraude , ils produifent un certificat
des Peres de la Merci , qu'ils ont obtenu
ou acheté de quelque Captif qui a été
réellement racheté .
93
" « J'ai toujours eu dans cet Ouvrage
» ajoute l'Auteur , l'attention de refpecter
» la vérité , qui devroit être facrée pour
» tous les Hiftoriens. J'ai rapporté chaque
" fait tel qu'il s'eft réellement paffé , fans
» chercher à en rehauffer le mérite , ni à
" en exténuer le crime. En un mot , j'ai
" tâché de me dépouiller de tout préjugé ,
afin qu'inftruit exactement de ce qu'il y
" a de bon & de mauvais dans la conftita-
" tion de ces Etats , le Lecteur puiffe en
"porter un jugement jufte . » Un livre qui
réunit ces différentes parties doit être bien
reçu du Public.
وو
VIE de Louis- Balbe Berton de Crillon ,
furnommé le Brave , & Mémoires des
regnes de Henri II , François II , Charles
IX , Henri III & Henri IV , pour fervir
à l'hiftoire de fon temps : en deux parties
, chez Piffot , Libraire , quai de Conti ,
à la defcente du Pont Neuf.
C'eft ici la vie d'un de ces hommes qui
étonneront toujours les fiecles . Le nomde
Crillon réveille l'idée des plus belles qua
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pour
lités , du plus grand courage , de la plus
extraordinaire fermeté . Ce que dit de lui
un Hiſtorien contemporain , fuffit
définir fon courage. Les preuves fignalées
qu'il avoit données de fa valeur , approchent
plus près , dit- il , de la vanité des romans
que de la vérité de l'hiftoire. Le foldat lui
donna le nom d'homme fans peur , Henri
1II celui de brave , & Henri IV celui de
brave des braves. En effet jamais homme
ne fit autant de chofes d'éclat , plein de
prudence cependant , & dans les choſes.
qui intéreffoient l'état , s'impofant , autant
qu'il étoit poffible , de ne pas plus rifquer.
qu'il ne pouvoit gagner . Voici un premier
trait qui le fera affez connoître. Pendant
le fiege de Calais , Milord Dumfort , Gouverneur
de cette ville , avoit jetté les meil-.
leurs foldats de la garnifon dans le Rifban .
Le Duc de Guife qui connoiffoit le prix
du temps , furtout dans une faifon fi dure,
fit conduire par les Dunes les troupes qui
devoient attaquer le Rifban le Rifban , & fur le
champ il le fit battre par le canon . Aprèsle
premier feu , il fit donner l'affaut.
Crillon excité par une noble impétuofité ,
fut des premiers à y monter , malgré le feu
épouventable que faifoient les ennemis ,
qui , à quelque prix que ce fût , vouloient
conferver ce Fort . Jamais on n'a affronté
JUI N. 1757. 109
la mort avec tant d'intrépidité que le fic
dans cette occafion le jeune Crillon . La
grandeur du péril lui parut digne de fa
valeur : il fut le premier à la breche , y
tint ferme prefque feul contre ceux qui
défendoient ce pofte. Celui qui commandoit
dans le Rifban n'eut pas plutôt vu
Crillon fur la brêche , qu'étonné d'une
réſolution fi hardie , & voulant le punir
d'une audace fi téméraire , il courut à lui
pour le précipiter dans le foffé ; mais Crillon
l'ayant prévenu , l'attaque , lui arrache
fa pique des mains , le jette dans le foſſé ;
& fans examiner s'il eft foutenu , il pénetre
dans le fort , y fait main baffe fur tout
ce qui fe préfente avec un courage fi déterminé
, qu'il foutint prefque feul les
efforts des affiégés , jufqu'à ce qu'il fût.
joint par ceux qui le fuivoient .... Voilà
comme commença cet homme étonnant .
Sa vie eft toute remplie de traits auffi
forts , auffi extraordinaires : en la lifant
on fe pénetre des fublimes qualités qui
ont rendu fa mémoire immortelle. La
grandeur de fa naiffance ajoute encore à
leur éclat éblouiffant. On trouve à la fin
du fecond volume le nom d'une longue
fuite d'ayeux tous confidérables par le
rang , par les charges , & prefque tous il-
Juftres par les plus belles qualités civiles &
110 MERCURE DE FRANCE.
militaires . Nous ne citerons que ce premier
trait qu'on vient de lire. Une vie
auffi admirable doit être lue toute entiere ,
& nous craindrions qu'un extrait plus long,
en émouffant la curiofité , ne devînt un vol
littéraire .
CLÉON , ou le petit - Maître efprit- fort ;
anecdote morale. Petite brochure , fans
nom d'Auteur ni d'Imprimeur , dont le
prix eft de 12 fols.
HISTOIRE de la derniere révolution des
Indes Orientales , en deux parties , compo
fée fur les Mémoires originaux & les pieces
les plus authentiques ; par M. L. L. M.
A Paris , chez la veuve Delaguette , rue S.
Jacques , à l'Olivier .
Cette Hiftoire nous a paru intéreſſante
pour la Nation . Le titre annonce une exacte
fidélité , ce n'eft pas le feul mérite de cet
Ouvrage dans lequel nous avons remarqué
un travail ſuivi , & en général des recherches
laborieufes . Avant d'entrer dans le
détail de la derniere révolution des Indes
Orientales , & des guerres des Maures qui
l'ont occafionnée , l'Auteur a cru qu'il étoit
à propos de donner une idée générale &
abrégée des pays qui en ont été le théâtre.
Il y a joint une notion préliminaire des
JUIN. 1757 . III
habitans de l'Inde , & de la forme du gouvernement
qui s'obferve parmi eux . On
n'a donc rien à fouhaiter , fi , comme il
l'annonce , fon récit eft fidele , & c'eft ce
que nous penfons , après avoir lu avec attention
.
Il paroît chez David , rue des Mathurins
, une nouvelle édition des Tropes ou
des differens fens dans lesquels on peut pren
dre un même mot dans une même Langue.
Cet excellent ouvrage , où la philofophie
enfeigne fi bien la rhétorique , eft de
M. du Marfais. Il fuffit de la fimple annonce
pour en faire l'éloge : tout en eft
bon , tout mérite d'en être lu jufqu'à l'er
rata , où il eft parlé de l'ortographe. Nous
ne pouvons finir cette indication fans citer
un trait fingulier qui regarde le titre de
l'ouvrage , & qui fe trouve au commencement
du fecond avertiffement. Peu de
temps après ( dit l'Auteur ) que ce livre
parut pour la premiere fois , je rencontrai
par hazard un homme riche qui fortoit
d'une maifon pour entrer dans fon carroffe.
Je viens , me dit- il en paffant , d'entendre
dire beaucoup de bien de votre Hif
toire des Tropes. Il crut que les Tropes
étoient un peuple.
112 MERCURE DE FRANCE.
POLIERGIE , ou mêlange de Littérature
& de Poéfie , par M. de V *** , qui ſe
trouve , à Paris , chez Vincent , rue Saint
Severin. Brochure in- 12 , de 322 pages.
Tous les Recueils ne font point variés ,
& en cela ils manquent de l'agrément néceffaire
pour conftituer la légitimité de leur
titre. Celui - ci l'eft beaucoup , & il nous a
paru qu'il ne préfentoit plus d'objets que
pour faire fortir en plus de manieres l'efprit
& le goût de l'Auteur. Ces fortes de
livres ne fouffrent point l'analyfe, parce que
toutes les parties reclament la même attention
; ce qui jetteroit dans des longueurs
que nous devons nous interdire. Nous
nous contenterons de dire qu'en général
nous y avons trouvé des chofes bien vues
& bien dites. La définition du goût qui
ouvre le recueil , eft fenfible ; c'est l'idée
propre que s'en fait naturellement un
homme qui en a la clarté y eft jointe à
la précifion. Les Dialogues des Morts qui
fuivent , traitent de chofes toutes relatives
& toutes conformes à la morale . L'efprit
n'y repand pas des éclairs , & un langage
affecté n'y cache pas ces idées découfues
, abftraites , ou frivoles que l'on
trouve trop fouvent aujourd'hui dans les
livres de litterature , & que malheureufement
on y cherche, Chaque interlocuteur
JUI N. 1757. 113
que
a des penfeés fages , quoique relevées , &
leur langage auffi éloigné de l'affectation
de la frivolité , n'offre à penſer qu'autant
qu'il le faut pour fe faire lire . On trou
ve enfuite des allégories. Ce font des tableaux
ingénieux où l'on voit les vices &
les vertus avec leur couleur propre. Une
méchanceté adroite n'y excite à aucune application
particuliere ; les hommes y trouvent
l'inftruction , y puifent la réforme ,
& l'humanité n'y trouve rien à dire. La
derniere partie du livre eft formée de plufieurs
morceaux de poéfie , les uns affez
longs , les autres très- courts . Ce n'eft pas ,
felon nous , l'endroit triomphant. En général
, dans les chofes férieufes il n'y a pas
affez de nobleffe & de poéfie ; & dans les
chofes badines , pas affez de ce gracieux
& de ce piquant , que le genre exige , &
qui conftatent le genie poétique. Il n'y a
point de recueil fans vuide & fans défaut ,
& un Auteur eft toujours infiniment eftimable
, lorfqu'il en publie un qui offre
beaucoup plus à louer qu'à critiquer.
LE REFORMATEUR. Nouvelle édition
augmentée , brochure en deux parties , fe
trouve , chez le même Libraire.
Ce Livre parut l'année paffée. Il fit alors
beaucoup de bruit , & attira à l'Auteur
ป
1
1
114 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup d'ennemis. En effet les matieres
qu'il traite , les injures qu'il renferme ,
ne pouvoient pas produire un autre effet.
L'Abbé de S. Pierre rêva ; mais il refpecta
le droit des gens , qui établit une politeffe
indifpenfable. Quelque innocente qu'ait
pu être l'intention du nouvel Auteur
dans fon principe, il est toujours répréhenfible
dans plufieurs points . L'efprit actuel
des Financiers , leurs moeurs , leurs fentimens
doivent empêcher qu'on ne les regarde
comme des traitans orgueilleux , voluptueux
, durs , impitoyables , & qui , comme
un levainputride dans la maffe du fang , corrompt
le corps politique , & trouble l'harmonie
de l'état , page 103. De quel oeil
peut-on lire que les Financiers ne font utiles
qu'à eux -mêmes , femblable aux crocodiles
& aux tigres , toujours prêts à dévorer fans
jamais faire aucun bien , page 25. Premiérement
l'accufation eft outrée , la haine
& la fermentation percent : en fecond
lieu , fût- elle moins injufte , on n'écrit
point en France avec cette fincérité farouche.
Un Cenfeur qui offenſe , n'y eft plus
qu'un calomniateur . Les Moines & les
Ecléfiaftiques n'y font pas plus favorablement
traités. Nous ne nous étendrons
point fur le projet d'un livre dont la forme
eft fi défectueufe : nous nous contenterons
JUIN. 1757. IIS
d'en donner une idée fuccincte pour ceux
qui ne furent pas à portée d'en entendre
parler lorfqu'il parut il y a un an . Il s'agit
de remédier à tous les abus , & pour y
réuffir , l'Auteur veut que l'on chaffe la
finance , qu'on impofe un vingtieme fur
tous les biens , qu'on aboliſſe vingt- quatre
fêtes pour augmenter le profit des particuliers
& la richeffe du Royaume , qu'on
détruiſe tous les Couvents , qu'on extirpe
pour jamais la race Monachale . Il veut
qu'avec leurs biens , on augmente le nombre
& les revenus des Couvens de Chanoineffes
pour des Demoifelles Nobles ;
qu'on éleve des Communautés de Soeurs de
la Charité , pour celles qui ne le font pas
qu'on fonde des Hôpitaux dans un grand
nombre de Paroiffes du Royaume ; qu'on
fuive la mode des autres Nations pour le
commerce ; enfin qu'on réforme la juftice
même en fupprimant tous les tribunaux
fubalternes , c'est - à- dire , tous ceux dont
on peut appeller.
LE REFORMATEUR reformé , Lettre à
M. *** , chez le même Vincent . Cette
critique nous a paru affez jufte . Elle forme
même un contrafte , avec l'ouvrage
qu'elle cenfure. Le ton en eft fage , &
modéré.
116 MERCURE DE FRANCE .
L'ARCADIE moderne , ou les Bergeries
fçavantes , Paftorale héroïque , dédiée
au Roi de Pologne , grand Duc de Lithuarie
, Duc de Lorraine & de Bar . Par M. de
la Baume Defdoffat , Chanoine d'Avignon
, de l'Académie des Arcadiens de
Rome. A Paris , chez Vincent , rue Saint
Severin.
L'Académie des Arcadiens eft non
feulement la plus ancienne des Académies,
mais encore l'Académie univerfelle . Les
autres fociétés font fixées à un nombre de
Sçavans & de beaux efprits . Les Sciences
& les Arts ont des Compagnies à part . Les
unes ne reçoivent que des nationnaux ,
telle eſt l'Académie Françoiſe ; les autres
n'admettent les étrangers , que comme
correfpondans , & les Amateurs qualifiés ,
que comme honoraires , telles font l'Académie
des Sciences , & celle des Infcriptions
& Belles- Lettres de Paris. Toutes
excluent les femmes , quelque talent qu'elles
aient , & le Souverain n'y eft nommé
que comme protecteur. L'Arcadie moins
rigide , embraffe tout , adopte tout : elle
s'agrege des Académies entieres . Elle
réunit tous les talens , tous les arts , elle
affocie toutes les Nations , toutes les conditions
, tous les fexes ; nul génie n'y eft
étranger ; tout y eft reçu & honoré ,
JUIN. 1757. ་་་
depuis le fceptre jufqu'à la houlette. Les
les Papes, les Cardinaux , les Rois , les Princes
, les Princeffes , les grands y ont place,
fans diftinction , à côté des Sçavans , des
Beaux efprits , & des Artiftes en tout genre
, quand ils excellent .
On trouve l'Hiftoire de l'Arcadie dans
une introduction qui précede la paſtorale
dont nous allons parler ; ce premier morceau
eft intéreffant pour ceux qui aiment
à être inftruits des révolutions & des
progrès
de l'efprit humain . La Paftorale qui
fuit , eft une allégorie fine , dans laquelle
on fait parler & agir le génie , le goût ,
l'émulation perfonnifiés. Tout eft ingé .
nieux dans cette allégorie , c'eft partout le
même ton pour l'efprit , & le même mérite
pour l'ordonnance : on pourra juger ,
à cet égard , de toute la forme de l'ouvra
« C'eft un
ge par ce portrait du génie.
homme grand & aimable
majestueux & d'une figure accomplie.
Tous les traits font beaux , fans être
» exactement régulier ; fon regard eft no-
» ble & impofant ; fes yeux font vifs &
pleins de feu ; il a plus de génie que
d'efprit ; fa préfence le fait naître , fa
" converfation éleve l'ame ,& anime le fentiment
: fes penſées , fes difcours ne font
» que lumiere , que traits de flamme , que
32
39
, d'un
port
18 MERCURE DE FRANCE.
930
و ر
و ر
و ر
$
›
» faillies ; elles faififfent , elles tranfpor
tent , elles élevent. Quelquefois il eſt
» inventif, fublime , brillant , énergique ,
» impétueux , ardent ; quelquefois il eft
» naïf , aifé , délicat , profond ; toujours
fécond , toujours judicieux , toujours
élégant ; fa voix , fa parole ont des char-
» mes inexprimables. »" ... Les interlocutions
roulent en général fur des matieres
férieuſes ; l'enſemble forme une analyſe
où l'on apprend à penfer , à difcerner
mais où tout cependant n'a pas force de loi .
Par exemple , on lit dans une note ( page
50 ) :«La mode eft une forte de préjugé
ss national , ou une forme que prennent
les paffions ; auffi n'influe-t'elle fur
pas
l'effence du bon goût. C'eſt un enfant de
» l'oifiveté ; l'inconftance préfide à ſa naiſfance
, & le caprice à fa ruine. Elle peut
» fe placer fur le trône du bon goût , elle
» peut en ufurper le pouvoir ; mais que
» cette tyrannie eft de peu de durée ! La
» mode porte dans fon fein de féconds
و د
ود
و ر
›
principes de deftruction ; une imagina-
» tion bifarre lui avoit érigé des autels
» c'eft-elle qui les renverfe. D'ailleurs qui
» font ceux qui fe foumettent à fes loix ?
Qui a- t'elle pour fujets ? Ceux qui penſent
le moins. On peut appliquer tout ceci
> aux romans comme aux coeffures à la
وو
JUIN. 1757. 119
93
rhynocéros & à l'électricité . » Le portrait
eft fidele , mais l'application ne l'eft pas :
& quoique ce ne foit pas l'Auteur qui parle
ici , l'adoption eft fi manifefte qu'on peut
lui répondre comme s'il avoit parlé d'après
fa penſée propre . Nous ne croyons point
qu'on doive regarder les romans comme
un genre méprifable . Les bons ont toujours
été lus avec beaucoup de plaifir ; on les
lit , on en parle encore avec eftime longtemps
après la premiere vogue ; cela fuffic
pour conftater le mérite de leur genre .
De très-grands hommes ont fait des romans
après avoir fait des chef- d'oeuvres . Lorfqu'ils
étoient bons , on les a accueillis
comme des ouvrages de génie ; & lorfqu'ils
étoient médiocres , on leur a fait , en les
critiquant , le même honneur qu'on fait
aux ouvrages du genre le plus élevé. On
n'a jamais vu une plume eftimée & digne
de critiquer , s'exercer contre les coëffures à
la rbynocéros.... En conféquence ces coëffures
& les romans ne font pas des objets
à comparer. Le fujet de cette Paftorale eft
la difperfion du génie , du goût & de l'émulation
, freres liés de la plus tendre intimité
, inféparables par la fympathie & les
rapports les plus néceffaires , & féparés
maintenant par les irruptions des Barbares .
Ils fe cherchent depuis long- temps fansi
A
120 MERCURE DE FRANCE.
efpoir de fe retrouver jamais : un heureux
hazard, & qui devient une époque glorieuſe
dans l'hiftoire des Lettres , les rejoint & les
offre l'un à l'autre. Ils fe reconnoiffent à la
lecture du dernier Ouvrage que le Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , a
compofé pour l'Académie des Arcadiens
dont il eft Membre , & dont on voit l'extrait
dans l'Année Littéraire , mois de Septembre
1754. Cette reconnoiffance eft immédiatement
fuivie de fêtes multipliées
qui terminent la piece.
Le Citoyen zélé , ou la réſolution d'un
problême intéreffant fur la multiplicité
des Académies. Sujet propofé par l'Académie
Françoife.
Il nous femble qu'on peut reprocher à
l'Auteur de ce Difcours un peu de févérité
; mais nous éviterons de dire ce que
nous en penfons , perfuadé que notre critique
ou notre éloge paroîtroit également
fufpect.
MANUEL de l'Artificier , contenant la
préparation des matieres , & l'outillage
néceffaires pour faire toute forte d'artifice ,
tant pour brûler dans l'air & fur terre ,
que dans l'eau ; avec l'artifice Chinois, &c .
Par M. Perinet d'Orval , un vol. in-8°
avec
JUI N. 1757. 121
avec figures. Se trouve , à Paris , chez
Jombert , rue Dauphine.
Le même Libraire vend auffi le Traité
des Feux d'Artifice , pour le fpectacle &
pour la guerre ; par le même Auteur ,
en un volume in - octavo , avec 1's planches..
LES Tributs de l'Amour & de l'Amitié ,
bagatelles galantes , dédiées aux yeux d'Iris
; par M. Guerin- de Frémicourt. A Cy.
there ; & fe trouve à Paris , chez Duchefne
, rue S. Jacques 1757.
Le titre nous femble juftifié par les pieces
qui rempliffent ce Recueil , & nous
croyons que l'Auteur a du talent pour rimer
facilement des bagatelles . Comme c'eft un
talent de fociété plus que d'état , on doit
le juger moins rigoureufement. Voici deux
ou trois de ces pieces , qui nous ont paru
jolies pour des impromptu , ou pour des
vers de toilette .
Aux yeux d'Iris.
Beaux yeux , dont le charme vainqueur
Fait éclorre à la fois l'Amour & le Génie ,
Permettez que je vous dédie
Les fruits d'un talent enchanteur.
En vous préfentant cet ouvrage ,
Vous plaire eft un bonheur où je n'oſe aſpirer ;
F
}
1
122 MERCURE DE FRANCE.
Mais de mes vers je crois devoir l'hommage
A qui fçut me les infpirer.
A Mademoiselle de ***.
'Si vous fçaviez , Daphné , que vous êtes aimable ;
Lorfque d'une humeur agréable ,
En folâtrant vous fixez les Amours
Vous voudriez rire toujours.
>
Oui , l'enjoûment vous rend charmante ;
Le Dieu tendre , au malin fouris ,
Et toute la cour de Cypris
Voltige autour de vous en vous voyant riante.
Alors le fimple négligé
Accompagnant les dons de la nature
Vaut bien l'ajustement avec art arrangé ,
Dont toute autre a beſoin pour orner ſa figure.
L'efprit , les graces , la gaîté
Ornent affez votre beauté :
Confervez bien cette parure.
A la même , fur de mauvais vers qu'on lui
avoit faits .
Ne vous étonnez pas de voir fi mal rimer ,
En vous faisant l'aveu , que pour vous on foupire :
Il eft aifé de vous aimer ,
Il ne l'eft pas de vous le dire .
TRAITÉ des Ecrouelles , par M. Charmeton
, Chirurgien-gradué , Profeffeur &
JUIN. 1757. 123
Démonftrateur d'Anatomie à Lyon , & c.
Nouvelle édition. A Lyon , chez Geofroi
Regnault , Libraire , rue Merciere ; 2 liv .
relié .
Dans cette nouvelle édition les remedes
font en François , pour les rendre plus intelligibles
au commun des Lecteurs.
COMPTES FAITS , ou Livrets en genre
d'addition & fouftraction ; par M. Du Gaiby
, de la Société royale de Lyon . A Lyon,
chez le même Libraire ; 1 liv. 10 f. relié .
MEMOIRE fur la caufe des mouvemens
du cerveau , qui paroiffent dans l'homme
& dans les animaux trépanés ; par M. de
la Mure , Profeffeur royal en Médecine ,
de l'Univerfité de Montpellier. A Lyon ,
chez le même , 1756.
L'Auteur , fur le reproche qui lui a été
fait de n'être que le copifte de M. de Haller
, a cru qu'il étoit à propos d'expofer au
grand jour les pieces du procès pour mettre
Le Lecteur plus à portée de prononcer.
C'eſt dans cette vue qu'il a fait imprimer
ce Mémoire , & qu'il y a joint l'extrait de
tous les endroits de l'Ouvrage de M. de
Haller , qui regardent cette queftion .
·
DICTIONNAIRE François Breton , ou
François - Celtique , enrichi de thêmes
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
3
goût entiérement nouveau , & d'une
utilité univerfelle » . ( 1)
23
par
Tous les Sçavans ont généralement applaudi
à une invention fi utile : ils ont
trouvé que fi par fa fimplicité elle pouvoit
fervir aux commençans , elle étoit auffi
fon étendue très- propre à épargner des recherches
à ceux qui font déja inſtruits .
Deux hommes célebres , le R. P. Bertier ( 2 )
& M. Diderot ( 3 ) en ont parlé d'une
maniere très-avantageufe.
.وو
L'Auteur de l'Encyclopédie , après avoir
donné une idée de la Carte , s'étend fur
fes qualités ; & comme l'article eft court ,
j'efpere que vous me pardonnerez de l'avoir
inféré ici tout entier . Quant à la
» multitude & à la variété des faits , elle eft
» immenfe ; elle comprend tous ceux de
quelque importance , dont il eft fait
» mention dans l'hiſtoire , depuis la fon-
» dation d'un Empire , jufqu'à l'invention
d'une machine , depuis la naiffance d'un
Potentat , jufqu'à celle d'un habile ou-
" vrier : des caracteres fymboliques, clairs ,
» & en affez petit nombre , indiquent
» l'état de la perfonne , & quelquefois une
ود
( 1 ) On peut voir tout le refte de cet article
dans le Mercure même : il eft trop long pour être
rapporté ici en entier.
(2 ) Journal de Trévoux , Août 17530
(3 ) Encyclopédie , t . 3 , P. 400.
JUIN. 1757. 127
"» qualité morale , bonne ou mauvaiſe .
Il nous a femblé que cette Carte
ود
pou-
» voit épargner bien du temps à celui qui
fçait , & bien du travail à celui qui apprend
»
">
22 "3.
Le Journaliste de Trévoux,guidé par fon
amour pour les Arts & éclairé par le
flambeau de la Critique , a joint à fon éloge
quelques obfervations auxquelles je répondrai
plus bas. Il paroît , par ce que dit
cet Auteur judicieux & éclairé , qu'il auroit
defiré un ouvrage pour expliquer la Carte
qui renferme tant d'objets , qu'à moins que
d'être confommé dans la littérature , il eft
difficile de la fuivre dans toutes fes parties.
Cette même remarque a été faite par plufieurs
gens de lettres on l'a écrit de Hollande
& de Conftantinople , où l'on a fait
tenir plufieurs de ces Carres.
C'eft cet Ouvrage , Monfieur , que je
vous annonce aujourd'hui. Emporté par
mon goût naturel pour les Belles - Lettres ,
flatté de l'avantage inexprimable d'être en
quelque forte utile à la fociété , je me fuis
chargé de ce travail , & je le continue
avec toute l'application & toute l'ardeur
dont on eft capable , lorfque l'inclination
eft guidée par l'amour du bien public :
mais je n'ai pas reftreint mon plan à l'explication
feche de quelques faits , ni aux
F iv
128 MERCURE DE FRANCE .
anecdotes déconfues de quelques Royaumes
; j'ai tâché au contraire d'y mettre beaucoup
d'ordre , & d'en faire un corps d'Hiftoire
fuivie , que je vais mettre au jour ,
fous le titre d'Introduction à l'Hiftoire des
différens Peuples anciens & modernes , contenant
la fuite des principaux Empires
Royaumes & Républiques , les événemens mémorables
de chaque fiecle , & quelques traits
de la vie des Perfonnages illuftres , depuis la
création du monde jufqu'à préfent.
,
Tant de mains habiles ont déja travaillé
à l'Hiftoire , qu'on me taxeroit peut-être de
témérité , fi je n'expofois ici en peu de
mots le principal but de mon travail . Je
n'ai point eu en vue d'éclaircir les points
embrouillés d'une Chronologie toujours
obfcurcie par de fçavantes recherches , ni
de charger mon Ouvrage de tableaux frappans
, mais qui indiquent plutôt l'imagination
agréable du Peintre , que le véritable
portrait de celui qu'il veut repréſenter.
Cependant , pour la Chronologie , quoique
je fuffe guidé par celle de la Carte , je
ne l'ai fuivie qu'après avoir trouvé des Auteurs
qui la juftifiaffent , & qui y étoient
très-conformes . Quant à l'Hiftoire , je l'ai
racontée fuccinctement & d'une maniere
fort fimple. Comme mon but eft d'inftruire
les commençans , je me fuis attaché à la
JUIN. 1757 129
partie qu'on néglige affez ordinairement ,
& qui cependant eft fort effentielle ; ce
font les événemens . J'ai vu des jeunes gens
paffablement inftruits de l'hiftoire, ne pouvoir
pas répondre lorfqu'on les interrogeoit
fur la fondation d'une Ville , pourtant célebre
, & fur la découverte d'une machine ,
fur l'origine d'une Secte , la caufe d'un
fchifme , l'objet d'un Concile , &c . Ces
faits & quantité d'autres appartiennent plus
directement à nes connoiffances , qu'une
lifte de noms dont on fe charge ordinairement
la mémoire. Ainfi dans les volumes
qui vont paroître , à l'article de l'Ecriture
de la Chine , inventée par Fohi , j'ai dit
en deux mots ce que c'étoit que l'Ecriture
hyérogliphique , & j'ai fait fentir en quoi
elle différoit de la nôtre. En parlant de la
conjonction des Planetes , que quelques
Ecrivains ont cru avoir été obſervée à la
Chine , j'en ai défabufé ceux qui avoient
bien voulu le croire , en n'y regardant pas de
plus près qu'eux , & j'ai appuyé ce que j'ai
dit à ce fujet fur des témoignages certains &
refpectables. Enfin j'ai fait enforte de donner
une idée détaillée & intéreffante des
événemens principaux dont l'Hiftoire faffe
mention. Mais voici la méthode que j'ai
faivie , lorfque dans le cours de ma narration
je fuis arrivé à quelque fait intéreſ-
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
fant ; je l'ai traité avec affez de détail , s'il
appartenoit directement à l'Hiftoire ; s'il
n'étoit qu'acceffoire , je l'ai indiqué aux
événemens mémorables où il eft placé féparément.
Réciproquement , lorfqu'un fait ,
pour être mieux entendu , a befoin du fecours
de l'Hiftoire , je renvoie à l'état où
il doit fe rapporter , & j'indique la page où
l'on le trouvera. J'ai fait la même chofe à
l'égard des grands hommes , qui font traités
à part , chacun dans leur fiecle , en obfervant
toujours de mettre fous les yeux
quel rapport ils ont avec l'hiftoire du pays.
où ils ont vécu , & en faifant de ces renvois
une espece de connexion qui lie enfemble
l'Hiftoire , les Evénemens & les
grands Hommes , quoiqu'ils foient traités
féparément.
Comme cet Ouvrage doit avoir une
certaine étendue , je ne mets encore que
les deux premiers volumes au jour. La
fuite paroîtra dans quelque temps . La Carte
, comme vous le fçavez , eft partagée en
trois grandes époques : la premiere , depuis
la création jufqu'à la fondation de Rome ;
la feconde , depuis Rome jufqu'à Jefus-
Chrift ; & la troifieme depuis Jefus - Chrift
jufqu'à nous. Suivant la Chronologie qu'a
fuivi M. D ** , & que j'expliquerai toutà-
l'heure , la premiere époque renferme
JUIN. 1757. 131
près de quatre mille ans : l'histoire , les faits
& les grands hommes compris dans cette
époque , forment la matiere de mes deux
premiers volumes . Ils renferment l'hiftoire
de l'ancien Teftament , de l'Egypte , de la
Chine , de Babylone, de l'Affyrie , d'Argos ,
de Sicion, d'Athenes , de Troye, de Thebes,
de Lacédémone , du Latium , de Micènes
d'Albe , de Tyr & de Macédoine , juſqu'à
la fondation de Rome. Quoique la feconde
époque renferme bien moins d'années ,
puifqu'elle n'eft que de fept cens ans , cependant
, comme l'hiſtoire eft alors beaucoup
plus éclaircie , elle fera auffi la ma →
tiere de deux volumes , qui feront le troifieme
& le quatrieme. Ils contiendront
l'Hiftoire Romaine , celle des Juifs depuis
la captivité ( car dans la premiere époque
j'ai un peu anticipé , & j'ai conduit l'ancien
Teftament jufqu'au fiege de Jérufalem
par Nabuchodonofor ) , la fuite de
l'Hiftoire d'Egypte, d'Affyrie,l'Hiftoire des
Medes , du nouveau Royaume de Babylone,
la fuite du Royaume de Macédoine , d'Athenes
, de Lacédémone , de Tyr , de la
Chine , l'Hiftoire des Perfes , du Pont ,
de Bythinie , de Syrie , de Pergame , des
Parthes & du Bofphore ; enfin la puiffance
des Romains envahit tour , & l'Hiftoire de
prefque tous ces Peuples ne fait plus qu'un
Fvj
32 MERCURE DE FRANCE:
corps avec l'Hiftoire Romaine. Ici commence
l'Hiftoire moderne , qui comprend
près de 18 fiecles. Cette troifieme époque
me donnera fix volumes : ce qui fera en
tout dix. Le cinquieme & le fixieme renfermeront
les huit premiers fiecles de l'ere
vulgaire , c'eſt- à - dire , jufqu'à Charle
magne , & les quatre autres continueront
depuis cet Empereur jufqu'à nous . Cette
troifieme époque n'eft pas moins curieufe ,
& doit être plus intéreffante même que les
deux autres . Elle renferme la fuite des
Papes , dans laquelle on s'attachera plus à
l'Hiftoire Eccléfiaftique , qu'à ce qui regarde
particuliérement les fouverains Pontifs
, l'Hiftoire des Empereurs , la fuite de
l'Hiftoire des Parthes , le nouvel Empire
des Perfes , l'Hiftoire des Vifigoths , des
Huns , des Vandales , des Sueves , de
Bourgogne , de France , d'Ecoffe , d'Angleterre
, d'Italie , de Suede , des Lombards
, de Mahomet & des Califs fes fucceffeurs
, de Pologne , de Dannemarck ,
d'Allemagne , de Navarre , de Provence ,
de Mofcovie , de Bourgogne , d'Arles ,
de Savoie , des différens petits Royaumes
qui ont fubfifté quelque temps en Espagne,
de Portugal , de Lorraine , de Jérufalem
de Boheme , de Turquie , de Hollande &
de Pruffe.
>
JUIN. 1757: 133
Affurément , Monfieur , une matiere de
cette importance & de cette étendue excéderoit
de beaucoup mes forces , & les bornes
que je me fuis prefcrites , fi d'un côté
je me fuffe jetté dans de trop longs détails ,
& fi de l'autre je n'euffe été aidé des lumieres
de quelques perfonnes fort éclairées
, & effentiellement par l'Auteur de la
Carte lui- même. Ses connoiffances dans
quelques Langues anciennes , tel que le
Grec , l'Hébreux , & dans plufieurs des
modernes , fon goût pour la Philologie &
pour l'Hiftoire , en avoient fait un homme
de lettres , avant que des études profondes
& réfléchies en euffent fait un habile Médecin.
Il avoit compofé fa Carte en 1737 ,
& il n'y a fait depuis que de légers changemens.
Qu'il me pardonne cette indifcrétion
, dont s'affligera fa modeftie ; mais
ma reconnoiffance lui devoit ce témoignage.
Il s'eft donné la peine de lire tous mes
cahiers , & m'a mis en état de rendre mon
Ouvrage finon parfait , au moins utile : je
dis utile , & j'efpere qu'il le fera. Comme
mon but principal eft d'inftruire fur tous
les événemens qui méritent quelque attention
, je fuivrai toujours mon projet de
paffer légérement fur la partie hiftorique :
on fent bien que fi je voulois m'appefantir
fur chaque Royaume , l'Hiftoire Romaine
134 MERCURE DE FRANCE.
4
feule me fourniroit plus de douze volumes.
Ainfi plus l'hiftoire d'un Peuple fera connue
, & moins j'en parlerai : fi je m'étends
un peu , ce ne fera que fur celle dont on a
des connoiffances moins étendues & moins
parfaites.
Pour conferver le plus d'ordre qu'il eft
poffible , & fauver des anachroniſmes aux
jeunes gens , j'ai divifé l'Hiftoire de cha
que état par fiecles , & j'ai dit le 20. , le
30. , & le quarantieme fiecle depuis la
création ; & comme M. D. B. , pour ne pas
étendre fur des temps lumineux les voiles
obfcurs qui couvrent les premiers fiecles , a
compté dans la feconde époque depuis la
fondation de Rome , j'ai dit auffi le premier
, le fecond fiecle de Rome : j'en ai
ufé de même depuis Jefus-Chrift ; mais je
n'ai befoin d'en avertir : on ne compte
guere autrement. Quelques Auteurs fameux
ont déja fenti l'utilité de cette mé→
thode , & l'avoient même propofée : ainfi
j'ai cru trouver de l'avantage & être autorifé
à la fuivre. Pour ce qui regarde quelques
autres détails relatifs à mon Ouvrage ,
on les trouvera dans la Préface que je mets
à la tête du premier volume.
pas
Je vais actuellement rapporter ce qu'a
dit le R. P. Bertier de la Carte , & répon
dre en peu de mots à ce qu'il defiroit qu'on
JUIN. 1757. 135
"
expliquât , par rapport à la Chronologie.
Après avoir fait l'éloge de la Carte , « l'Auteur
, dit-il , eût rendu fervice an Pu-
» blic , s'il fe fût donné la peine de compofer
un jufte volume , pour rendre rai-
» fon des points les plus importans , compris
dans la fuite des fiecles qu'il nous a
expofés. Ainfi , par exemple , il auroit
dû dire qu'il adopte la Chronologie , non
» de l'Hébreux ordinaire , non des Sep-
» tante , mais plutôt de l'Hiftorien Jofephe
...Nous ne blâmons pas cette idée
» de Chronologie , nous voudrions feule-
» ment qu'on l'eût annoncée & juftifiée en
» peu de mots ». Comme ce petit éclairciffement
n'a pas paru dans le temps , je vais
l'expofer en quelques lignes.
"
On n'a pas fuivi fur la Carte la Chronologie
de Jofephe , comme le penfe le R. P.
Bertier : car il n'y auroit , depuis la création
jufqu'à Jefus- Chrift , que 4658 ans ;
& fur la Carte il y en a 4700. Voici donc
comment l'Auteur a procédé. Il a d'abord
penfé que l'époque du déluge étant prefque
généralement fixée en 1656 , & prefque
tous les enfans fçachant celle-là , il feroir
dangereux de la changer , quoiqu'elle appartînt
au texte Hébreux , qu'il n'avoit
cependant deffein de fuivre . Il a pris enfuite
dans le Pentateuque Samaritain l'ef
pas
136 MERCURE DE FRANCE.
pace compris entre le déluge & la vocation
d'Abraham ; en fuivant la vie des Patriarches,
il a trouvé 1018 ans depuis Abraham ;
il a procédé de même jufqu'à la fortie d'Egypte
; & cela lui a donné 430 ans . Enfin
le Pentateuque lui ayant manqué , il a
fuivi une table de l'Hébreux , formée des
nombres particuliers , & il a trouvé depuis
la fortie d'Egypte , jufqu'à la fondation du
Temple de Salomon , 581 ans , depuis la
fondation du Temple , jufqu'à la fondation
de Rome , 262 ans ; Cyrus , l'an de Rome
194 ; depuis Cyrus , jufqu'à Jeſus-
Chrift , 559. En joignant ces époques du
Samaritain & de l'Hébreux à la premiere
époque du déluge , cela lui a donné 4700 ;
au lieu qu'il n'eût pas trouvé un nombre fi
étendu , en fuivant l'époque du déluge
dans le Samaritain, qui eft fixé à l'an 1 305 .
Cette maniere de compter , dont M. D **
n'eft pas l'inventeur , & qui a été fuivie par
l'Abbé Langlet & par M. Barlot , donne
beaucoup de facilité pour arranger l'Hiftoire
prophane , & furtout celle de la Chine,
qui embarraffent fi fort ceux qui fe reftreignent
à la Chronologie d'Ufferius.
Pour que l'on conçoive mieux la nouvelle
Chronologie , je vais mettre ici les principales
époques dont on fe fert le plus ordinairement
, felon l'Hébreux & felon la
Carte.
JUIN. 137 1757.
HEBREUX .
Déluge, 1656
•
Voc. d'Abra.. 2083
·
Moïse ,
Fon. du Temp.
Carte chronographique.
· •
• ·
2513
2992
Fond . de Rome , 3250 .
Cyrus ,.
• •
3568 .
Naiff. de J.C. 400 .
• ·
• •
•
·
· •
1656
· · 2674
3104
•
3685
J'ai l'honneur d'être , & c.
• · 3947
an de R. 194
•
De Paris , ce 11 Février 1757.
CHIRURGIE.
$700.
REMARQUES fur l'infenfibilité de quelques
parties , établie par la pratique. Par
M. Bordenave , Profeſſeur royal en Chirurgie.
ES
Les différentes expériences fur la fenfibilité
& l'irritabilité des parties , faites
un auffi grand nombre de fois par M.
Haller , paroiffoient ne devoir être fufceptibles
d'aucune difficulté. Elles ont excité
l'attention des Sçavans , elles ont été
répétées , & les réſultats , ce qui paroîtra
)
138 MERCURE DE FRANCE.
peut-être furprenant , n'ont pas été les mêmes
que pour M. Haller.
Quelques Sçavans fe font élevés contre
fa doctrine , & cet illuftre Anatomiſte
leur a déja répondu à la fin de fa differtation
( 1 ) . Depuis ce temps le célebre M.
Bianchi a voulu établir l'incertitude de ces
expériences , & même a prétendu avoir
trouvé des réſultats différens en beaucoup
de points ( 2 ) . M. Lorry , Médecin de Paris
, a travaillé depuis fur le même fujet ;
& fi on compare fes expériences avec ce
qui a été écrit par M. Bianchi , on voit
que M. Lorry fe trouve d'accord en beaucoup
plus de points avec M. Haller ; ,& que
fes recherches ont fervi à donner beaucoup
de lumieres fur la fenfibilité des parties ,
par l'appréciation qu'il a faite des fubftances
capables de produire l'irritation (3 ) .
M. Haller a divifé les parties en fenfibles
& infenfibles ; en irritables & en non
irritables , & en fenfibles & irritables en
même temps. Il a entendu par irritabilité
ane propriété de nos parties , par laquelle elles
(1 ) Mém. fur la fenfibilité & l'irritabilité. A
Lausanne , 1755 .
(2 ) Voyez deux Lettres de M. Bianchi fur ce
fujet, Journal périodique de Médecine , t . 4.
(3 ) Voyez les expériences de M. Lorry fur l'ir
fitabilité. Journal périodique , tomes 6. ร
JUIN. 1757. 139
>
tendent à la contraction & au raccourcissement
, étant touchées un peu fortement. Il a
démontré que cette faculté étoit propre à
la fibre mufculaire ; qu'elle étoit différente
de la fenfibilité , & même que fouvent
elle en étoit abfolument indépendante
comme on peut l'obferver dans la fibre
mufculaire immédiatement après la mort ,
&, pendant la vie , dans le coeur qui n'a que
très-peu de fenfibilité . Ainfi on ne peut pas
dire que l'irritabilité des différentes parties
du corps animal foit une dépendance de
leur fenfibilité , puifque les parties les plus
fenfibles , comme les nerfs , ne font point
irritables , & que le coeur , qui eft peu fenfible
, eft au contraire fort irritable.
On doit donc diftinguer l'irritabilité ,
entendue dans le fens que lui a donné M.
Haller , d'avec l'irritation dont font fufceptibles
toutes les parties fenfibles . Ces
dernieres ne peuvent être touchées par un
corps irritant fans produire un fentiment
douloureux , ou , pour mieux dire , une
irritation générale ; & fi cette irritation
n'eft fuivie d'aucun mouvement dans la
partie touchée , dès- lors on peut dire que
cette partie eft fenfible fans être irritable ,,
On ne doit donc pas établir comme un
principe générale , que l'irritabilité dé140
MERCURE DE FRANCE.
pende des nerfs , ainfi que la fenfibilité ( 1 ) .
Je n'examinerai pas dans ce Mémoire
quelles font les parties fufceptibles de
mouvement par irritation , MM. Haller &
Lorry étant entrés dans un grand détail
fur ce point. Nous remarquerons feulement
que M. Haller a regardé comme irritables
les parties qui fe contractent plus
ou moins fenfiblement par elles-mêmes ,
& qu'il a eu l'attention de diftinguer d'avec
l'irritabilité l'effet qui réfulte de l'action
des cauftiques , ou des fubftances capables
de froncer les parties fur lesquelles
on les applique.
Cet effet ne paroît pas avoir été affſez
diftingué par ceux qui ont répété les expériences
fur l'irritabilité , & il ne doit pas
être confondu avec l'élafticité & l'action
tonique des parties. Ainfi quoique le péritoine
fe refferre & reprenne fon état naturel
, après avoir été confidérablement
étendu pendant la groffeffe ou dans le cas
d'hydropifie , on ne peut pas dire
que ce
rétabliſſement foit la fuite de l'irritabilité ( 2) :
(1 ) Voyez une Thefe foutenue aux écoles de
Médecine de Paris : An ut fenfibilitas fic irritabilitas
à nervis ? Et Journal périodique , t. 6.
(2 ) Voyez la feconde Lettre de M. Bianchi.
Journal périodique , t. 4.
JUIN. 1757. 141
on doit reconnoître que c'eft l'effet de l'ac
tion tonique.
La fenfibilité des parties fixera davantage
mon attention.
que
M. Haller a trouvé certaines parties infenfibles
, comme l'épiderme , le tiffu cellulaire
, les tendons , les aponévrofes , le
périofte , le péricrâne , les os , la moëlle ,
les membranes des vifceres & des articulations
, &c. M. Bianchi penſe au contraire
, que toutes les parties des animaux ,
excepté l'épiderme , font plus ou moins
fenfibles , parce qu'il croit que l'on peut
regarder tout notre corps comme un compofé
de nerfs , & les nerfs produifent
le fentiment. On ne conteſtera pas à
M. Bianchi que les parties n'aient plus ou
moins de fenfibilité felon les circonstances ,
que la fenfibilité ne foit plus grande dans
l'homme que dans les animaux , à raifon
de la maffe plus grande du cerveau & des
nerfs , ainsi que cet Auteur célebre l'a judicieuſement
remarqué ; enfin que la fenfibilité
ne varie dans les parties à raiſon
de la quantité & du nombre des nerfs qui
s'y diftribuent. Mais s'il eft démontré qu'il
y ait des parties dans lefquelles il n'y a
pas de nerfs , dès- lors on ne pourra refufer
de reconnoître des parties infenfibles .
M. Lorry différant beaucoup de M. Bian
142 MERCURE DE FRANCE.
I
chi dans fes expériences , convient avec
M. Haller de l'infenfibilité de quelques
parties , comme le péritoine , l'épiploon ,
le méfentere , les membranes extérieures
de tous les vifceres , le péricarde , la membrane
externe des poumons & des inteftins
, & c ; mais il n'admet pas l'infenfibilité
des tendons , des aponévrofes , du péricrâne
, de la dure- mere & du périofte ;
il avance même qu'il a trouvé les trois dernieres
parties plus fenfibles que la peau.
La variété de ces opinions m'a engagé
à propofer ce que l'expérience m'a appris
fur ce point. Mon deffein n'eft pas de
m'ériger en juge fur cette matiere ; c'eft
à l'expérience réitérée & conftante d'en
décider . Ces connoiffances ne font pas
feulement relatives à l'économie animale ,
elles peuvent encore fervir à expliquer
beaucoup de faits pathologiques.
M. Haller a affuré l'infenfibilité des
tendons ; MM. Bianchi & Lorry , & d'autres
depuis lui la nient ; j'ai foumis des
animaux vivans à l'expérience , & les tendons
n'ont produit aucune marque de fenfibilité.
Après avoir découvert dans plufieurs
chiens les mufcles jumeaux , & avoir mis
à nu le tendon , j'ai laiffé revenir ces
animaux de la douleur vive que produit
JUIN. 1757. 143
toujours la léfion de la peau ; j'ai enfuite
irrité le tendon , tantôt avec un inftrument
piquant , tantôt avec l'eau mercurielle
quelquefois j'y ai porté un cautere
actuel , d'autre fois j'ai coupé le tendon
en partie & comme par feuillets , & l'animal
n'a donné aucune marque de douleur.
;
Je crois devoir faire remarquer que
pour trouver un fuccès complet , il faut
abfolument dépouiller le tendon des membranes
qui le recouvrent ; autrement il
produiroit quelque fentiment qui pourroit
en impofer : j'ajouterai encore que fi on
ébranle trop fortement le tendon , on pour
roit avoir quelques légeres marques de
douleur par le tiraillement du muſcle . En
prenant ces précautions , on ne peut pas
dire que l'infenfibilité du tendon foit alors
l'effet de la douleur trop yive des autres
parties , ou de l'état de crainte dans lequel
eft l'animal , puifque j'ai obfervé de ne
pas le fatiguer avant par aucune autre expérience
, & de laiffer diffiper la douleur
produite par la fection de la peau.
M. Lorry a eu des réfultats différens
dans fes expériences ; mais ils paroiffent
dépendre de la façon dont elles ont été
pratiquées ( 1 ) . Ayant percé à travers les
( 1 ) Journ. périod. t. 5 , p . 408.
144 MERCURE DE FRANCE.
tégumens la ſubſtance même des tendons ,
il n'a pas apperçu un fentiment de douleur
bien vif en perçant le tendon : mais après
cette expérience , ayant tiraillé la jambe ,
l'animal jetta des cris aigus , & donna des
marques d'une vive douleur . Il répéta l'expérience
fur un autre chien avec le même
fuccès ; & ayant examiné la partie après la
mort de l'animal , il a trouvé que le tendon
n'avoit changé ni dans fa couleur , ni
dans fes dimenfions ; que le muſcle , auquel
il étoit attaché , étoit d'un rouge
beaucoup plus vif, & que le tiffu cellulaire
& la gaîne qui l'environnoit , étoit toute
chargée de fang. Par-là il eft clair que la
douleur avoit été excitée par le tiraillement
& par la léfion des tégumens , puifque
les parties voifines feules étoient changées.
Il a remarqué fur un autre chien
l'efprit de nitre fumant , n'avoit pas caufé
de douleurs vives ; ainfi par ces expériences
la fenfibilité du tendon n'eſt point démontrée
, & elles paroiffent prouver que la
douleur & les accidens , qui fuivent la léfion
des tendons , dépendent de la fenfibilité
des parties voisines.
que
On ne feroit donc pas fondé à établir
la fenfibilité des tendons à raiſon de la
douleur & des accidens qui arrivent, quand
un tendon eft coupé ou rompu imparfaitement
;
JUI N. 1757. 145
tement ; ces effets ne dépendent point de
la fenfibilité du tendon , mais du changement
qui arrive dans le corps du mufcle ,
& dans les parties voifines , parce qu'alors
le mufcle étant entier d'un côté , pendant
que l'autre partie , abandonnée à elle- même
, eft en contraction , il faut que la partie
entiere foutienne feule l'effort que foutenoit
tout le muſcle ; ainfi les fibres entieres
font alors tiraillées , éprouvent une
diftenfion confidérable , & produisent la
douleur qui fe fait fentir , non dans l'endroit
de la rupture , mais dans les parties
charnues qui font au deffus. Quoique le
tendon foit infenfible , il peut donc produire
des accidens étant coupé imparfaitement
; & fon infenfibilité reconnue , ne
fait point déroger aux préceptes de la Chirurgie
, qui prefcrivent l'ufage des remedes
relâchans , & même la fection totale d'un
tendon à demi coupé.
.
Ce que nous venons de dire fur l'infenfibilité
des tendons , établie par les
épreuves fur les animaux , eft confirmé
dans l'homme par la pratique de la Chirurgie.
Les Anciens ont regardé les tendons
comme des parties nerveufes ; & fondés
fur ce principe , ils ont penfé que leurs
léfions devoient produire beaucoup d'ac-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
: cidens les effets ont femblé confirmer
cette doctrine ; & delà on a regardé jufqu'à
nous la léfion du tendon comme dangereufe
, & même prefque mortelle. Mais
examinons la chofe fans prévention , &
l'expérience apprendra que les accidens ,
qui furviennent alors , font la fuite de la
léfion des parties voisines.
Le célebre M. Petit , dans fes obfervations
fur la rupture du tendon d'achille
(1 ) , remarque que la rupture incomplette
de ce tendon eft plus douloureufe , par les
raifons données ci- deffus ,, que la rupture
complette ; & il fait obſerver ( ce qui mérité
d'être remarqué ) que la partie inférieure
de ce tendon rompu peut être touchée
& remuée fans exciter aucune fenfibilité.
Ce fçavant Praticien avoit donc
reconnu l'infenfibilité dans le tendon.
On lit dans le Traité de la gangrene de
M. Quefnay , que des Chirurgiens célebres
ont employé l'huile bouillante pour
arrêter des accidens que l'on croyoit produits
par la léfion du tendon . Je connois
des Praticiens qui en pareils cas ont employé
un cauftique fur le tendon bleſſé :
mais fi on examine que pour employer ces
remedes , on commence par débrider les
(1 ) Mém. de l'Acad. des Scienc . ann . 1728 .
JUIN. 1757 . 147
x
parties qui recouvrent le tendon ; dès- lors
on aura lieu de penfer que la ceffation des
accidens dépend plutôt de la fection des
parties membraneufes , & par conféquent
des filets nerveux , que de l'action de l'huile
bouillante ou du cauftique fur le tendon
. En effet ces remedes ne font pas employés
pour détruire le tendon , ils en
attaquent feulement une partie ; & fi le
tendon étoit fenfible , il faudroit qu'après
l'exfoliation , la portion reftante de ce tendon
donnât des marques de fenfibilité.
Mais on obferve le contraire , & pour peu
que l'on ait de pratique en Chirurgie , on
a pu remarquer que le panfement d'un
tendon découvert & fain , n'eft point douloureux
, & que le fentiment réſide dans
les parties voisines.
On auroit tort de conclure que les tendons
font fenfibles , parce que celui d'un
homme bleffé pris légérement avec une
pince , avoit produit une douleur vive
- (1 ) : pour que cela ait eu lieu , il faut ou
que le tendon ait été tiré avec un peu de
force , ou qu'il n'ait pas été fuffifamment
dépouillé des parties voifines . A cette obfervation
, qui eft déja fort infirmée par
ce que j'ai dit plus haut , je puis oppoſer
(1 ) Voyez la Thefe citée ci - deffus .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
que
une obfervation contraire , faite avec foin
& en préſence de beaucoup de fpectateurs.
M.Andouillé, en panfant un malade à l'hôpital
de la Charité , dont un des tendons
des doigts étoit entiérement découvert ;
toucha le tendon , le faifit avec la pince ,
fans le malade , qui fe regardoit panfer
, donnât aucune marque de fenfibilité:
Enfin la future des tendons , fi redoutée
des Anciens , mife en ufage par des
Chirurgiens de Paris dans le dernier fiecle,
pratiquée fouvent fans inconvéniens ,
n'eft- elle pas une preuve que les tendons
peuvent être percés , tirés & retenus fans
produire aucune fenfibilité ?
On dira peut- être que cette future a
été quelquefois fuivie d'accidens nous
n'en difconviendrons pas , & nous fçavons
qu'elle a été abandonnée en partie par cette
raifon , & plus encore parce qu'elle eft
inutile . Mais fi on cherchoit la caufe de
ces accidens , on verroit qu'ils dépendent
de la léfion des parties voifines , ou du tiraillement
qui fe paffe dans le corps du
mufcle.
Enfin la faculté de fentir étant propre
feulement aux parties qui admettent des
nerfs dans leur ftructure , on fera convaincu
que les tendons doivent être infenfibles
, puifqu'ils n'ont aucun nerf dans leur
JUI N. 1757 149
·
compofition : les plus habiles Anatomiftes
n'ont pu jufqu'à préfent en découvrir dans
la compofition de ces parties ; & l'examen
le plus exact ne démontre dans le tendon
qu'une texture ferrée , & une fubftance
dure & élastique.
Ce qui vient d'être expofé fur l'infenfibilité
des tendons , établit en même
temps celles des aponévrofes , puifque
la texture de ces parties eft la même , &
qu'elles ne différent entr'elles que par la
difpofition extérieure : auffi l'expérience
démontre le même effet . L'aponévrofe des
mufcles du bas-ventre étant mife à découvert
dans un chien , je l'ai irritée , &
l'animal n'a donné aucune marque de fenfibilité
: mais fi dans ce même temps j'irritois
la peau & les parties voifines , l'animal
donnoit des marques de douleur. J'ai
trouvé la même infenfibilité en irritant
l'aponévrofe qui recouvre le péricrâne.
La léfion des aponévrofes a cependant
paru produire des effets contraires dans
l'homme , & on l'a regardée comme la
fource de beaucoup d'accidens : mais fi on
examine l'état des parties , & la façon dont
on remédie aux accidens , dès- lors on eft
convaincu qu'ils ne font pas produits par
la fenfibilité des aponévrofes. 1° . On ne
voit pas que la léfion de l'aponévrofe du
F
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fafcia lata , étende fes effets jufqu'à la portion
charnue de ce mufcle ( ce qui devroit
être fi elle étoit fenfible ) : ils ſe bornent à
la partie bleffée & aux parties voifines ;
ils s'étendent plus loin , quand l'étranglement
eft confidérable ; & alors en agiffant
fur les nerfs , ils fe communiquent même
quelquefois au cerveau : il en eft de même
des autres aponévrofes . 2° . Les accidens
cedent ordinairement quand l'aponévrofe
a été débridée dans tous les fens ; & alors'
les parties reftantes éprouvent plus de
traction qu'auparavant , fans produire aucun
accident : ce n'eft donc que par leur
réfiftance que les aponévrofes deviennent
la caufe d'étranglement ; elles ne peuvent
le produire par elles- mêmes , & on doit
regarder les accidens qui arrivent avec la
léfion des aponévrofes , comme la fuite de
la léfion des parties voifines , & de leur
étranglement .
Quelques Auteurs ont attribué à la
dure mere beaucoup de propriétés , & l'ont
regardée comme la fource du fentiment
& du mouvement. Les connoiffances modernes
ne lui démontrent pas ces avantages
, & quelques Auteurs célebres lui refufent
même le fentiment. L'expérience
paroît favorifer les derniers , & on peut
regarder cette membrane comme infenfiJUIN.
1757. 151
ble , du moins dans la plus grande partic
de fon étendue . L'Anatomie démontre
qu'elle ne reçoit que peu de nerfs , du côté
de la bafe du crâne feulement ( 1 ) ; par
conféquent elle ne peut être fenfible que
dans quelques points feulement.
Je l'ai irritée fur un chien fans que l'animal
donnât aucune marque de douleur :
on voit tous les jours qu'elle peut être touchée
après l'opération du trépan fans aucune
fenfibilité ; on peut l'incifer fans que
les malades témoignent de la douleur ; &
j'ai vu du fang & des fragmens d'os entre
cette membrane & le crâne , fans qu'il y
eût d'autres accidens que ceux qui réfultent
de la compreffion du cerveau . Delà
il fait que cette membrane n'eſt point ſenfible
, & fi elle donne quelquefois des
marques de fenfibilité , ce n'eft que dans
quelques points feulement où par hazard
on a rencontré quelques filets nerveux . Du
refte l'inflammation de cette membrane
peut caufer des accidens , mais ce n'eft
que par l'étranglement des vaiffeaux étendu
jufqu'aux parties voisines , qu'elle produit
ces défordres.
Le péricrâne & le périofte ont toujours
été regardés comme fenfibles ; on a même
( 1 ) Winflow , Expofit. Anat. traité de la tête
1°,47.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
attribué cette prérogative plus particuliérement
au péricrâne ; cependant ces deux
membranes ne différent l'une de l'autre
que par la fituation , & fi le péricrâne a
paru avoir plus de fenfibilité , c'eft que les
accidens qui résultent de fa léfion font
quelquefois affez confidérables , à raifon
de la communication réciproque de fes
vaiffeaux , avec les vaiffeaux intérieurs du
crâne .
Ces membranes ne font point fenfibles,
parce que les nerfs ne vont pas s'y terminer
; & on peut s'en convaincre en les dépouillant
avec foin des membranes qui les
› recouvrent . Avec ces précautions je n'aitrouvé
aucun fentiment dans le feuillet
qui recouvre le muſcle crotaphite , ni dans
le péricrâne irrité par l'inftrument tranchant
ou par l'eau mercurielle.
S'il arrive des accidens après la léſion
du péricrâne , ils dépendent de l'étranglement
des vaiffeaux fanguins qui s'y diftribuent
; & s'ils cedent à une fimple incifion,
ce n'eft qu'à raifon du dégorgement. En
effet fi cette membrane étoit irritée & fenfible
à une petite incifion faite par accident
, elle devroit l'être de même par une
plus grande incifion : par ces opérations
elle eft coupée dans un endroit feulement,
& fi elle étoit nerveufe , elle devroit être
JUIN. 1757. 153
toujours fenfible , de même qu'un nerf qui
n'eft pas entiérement coupé. Enfin avant
d'appliquer le trépan , on incife cette membrane
, on la racle de deffus l'os , on la déchire
par conféquent en des points continus
avec les parties faines. Si le péricrâne
étoit fenfible , cette méthode produiroit
néceffairement beaucoup d'accidens : pour
qu'il n'en arrive aucun , il fuffit qu'il foit
dégorgé. J'ai vu cette membrane contufe
& même déchirée par une chûte, fe guérir
fans aucun accident ; le bleffé ne voulant
fe laiffer faire aucune incifion .
On peut dire la même chofe du périofte ;
je n'y ai trouvé aucune fenfibilité en l'irritant,
foit par le fcalpel , foit avec l'eau
mercurielle ; je n'ai pas trouvé plus de
fenfibilité dans les ligamens des articulations.
Après avoir découvert le tibia dans
un chien , j'ai féparé le périofte de l'os en
le grattant , fans que l'animal donnât aucun
figne de douleur ; j'ai enfuite enlevé
une portion de l'os , & en irritant la membrane
de la moëlle , l'animal a donné des
fignes d'une douleur vive . Je rapporte exprès
cette derniere circonftance , parce que
quelques-uns ont regardé la membrane
médullaire comme infenfible : cette expérience
doit être répétée pour ftatuer quelque
chofe fur cet article.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
L'infenfibilité étant démontrée dans les
parties dont je viens de parler , il réfulte :
1º. Qu'on ne peut & qu'on ne doit pas
imputer à un Chirurgien la léfion du tendon
ou de l'aponévrofe dans l'opération
de la faignée , puifque la piquure , fouvent
inévitable de quelques filets nerveux
qu'on ne peut appercevoir , peut cauſer
des accidens qu'on attribueroit mal - à- propos
à la léfion du tendon ou de l'aponévroſe.
2º. La fection des membranes n'eft pas
un moyen contre leur fenfibilité , puifqu'elles
n'en ont aucune ; mais elle eft néceffaire
pour faire ceffer les accidens en
procurant le dégorgement des parties .
JUI N. 1757. 155
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQU E.
Le fieur Simon , de l'Académie royale de
Mufique , vient de donner au Public un
Recueil de différentes Chanfons tant nouvelles
qu'anciennes , avec un accompagnement
de guitarre par tablature & par les
fignes ordinaires de la mufique , afin que
cela puiffe convenir à plus de perfonnes .
Il y a ajouré un accompagnement de violon
& de violoncelle , dont il a chiffré la
baffe , pour qu'elles puiffent fervir au clavecin
dans le cas où l'on ne voudroit pas
les exécuter avec la guitarre. Le prix eft de
7 liv. 4 fols. On les trouve chez l'Auteur ,
rue de la Juffienne , à côté de la rue Soly.
Il avertit le Public que les Cantatilles d'Iphize
, le Moment perdu , & Bacchus vaincu
par l'Amour , ne fe trouvent maintenant
qu'à la Regle d'or chez le fieur Bayard ,
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
rue Saint Honoré , & chez Mademoiſelle
Caftagneri , rue des Prouvaires.
Nous annonçons les nouvelles Pieces de
clavecin diftribuées en fix fuites d'Airs de
différens caracteres , le Génie François , la
Mufe Italienne , les Magnifiques , les
Gens du bon ton , un Réveil , une Fête
champêtre , un Ballet de Pfiché , le Général
d'Armée , &c. compofées par M. Rameau
, neveu du célebre Muficien qui a
illuftré ce nom , & fils de M. Rameau le
cadet. Gravées par Madame le Clair , OEuvre
premier. Prix 6 liv.
9
Nous dirons à l'avantage de l'Auteur
qu'il poffede les deux qualités qui caractérifent
le plus l'homme de talent , un grand
feu d'imagination , & le courage de fortir
de la marche commune , & d'ofer tout rifquer
pour tâcher d'être original.
Les Pieces indiquées fe trouvent chez
lui , & aux Adreffes ordinaires.
SEI Sinfonie nuove di varii Autori Italiani
, à quattro parti obligate , è Corni da
Caccia ad libitum fcielte dal Signor Ruge
Romano. Libro primo . Prix 9 liv. Aux Adreffes
ordinaires de Mufique. Gravé par
Mademoiſelle Bertin .
୨
JUIN. 1757. 157
PEINTURE.
EXTRAIT des Regiftres de l'Académie
royale des Sciences , Belles Lettres & Arts
de Rouen. Du Mercredi 22 Décembre
1756.
M. Defcamps , Peintre , Vice -Directeur
& Profeffeur de l'Ecole royale de
Deffein , a apporté à l'Académie cinq efquiffes
à la mine de plomb, pour autant de
Tableaux allégoriques , dont le fujet eft
l'Hiftoire de Dunkerque. Ces tableaux lui
ont été demandés par la Chambre du Commerce
de cette ville , fa patrie.
Le fujet du premier Tableau eft le Traité
en exécution duquel la ville de Dunkerque
fut cédée aux Anglois par la France ,
après la bataille des Dunes , dans laquelle
l'armée Efpagnole fut défaite par celles
de France & d'Angleterre en 1658.
Le milieu de la ſcene eft occupé par un
palmier , où font attachés des faifceaux
d'armes en forme de trophée. On remarque
d'un côté les drapeaux de la France &
de l'autre ceux d'Angleterre. L'écuffon de
ce dernier Royaume eft au haut du pal158
MERCURE DE FRANCE.
mier , & extrêmement éclairé . La France
paroît du côté droit , portée fur un nuage
dont l'ombre tombe fur l'écuffon des armes
d'Espagne , attaché auffi au palmier, au deffous
des armes d'Angleterre. Cette allégorie
a paru neuve & ingénieufe, & cette maniere
de faire entendre que l'Efpagne avoit été
battue en mettant fon écuffon dans l'ombre ,
eft extrêmement fine & décente. La France
appuyée d'un côté fur un cafque qui marque
qu'elle vient de fe défarmer , montre
à la ville de Dunkerque l'écuffon d'Angleterre
, avec un gefte expreffif qui femble.
lui défigner le Maître qu'elle lui donne..
Cette Ville perfonnifiée eft repréfentée de
l'autre côté affife & appuyée fur l'écu de
fes armes. On voit autour d'elle tous les
attributs de la guerre & tout ce qui fert à
la défenfe des Places. Elle a fur fa tête une
couronne murale , fes yeux attendris fe
fixent fur la France ; elle lui montre les
chaînes dont fes bras font chargés , &
qu'elle ne portera qu'à regret ; elle tient.
un bouclier où font trois fleurs-de-lys , & ,
elle le ferre tendrement contre fon coeur.
Le fonds du tableau repréfente le local de
Dunkerque , & on voit à l'entrée du port.
la flotte Angloife qui le bloquoit.
Le fujet du fecond Tableau eft le rachar
de Dunkerque des mains des Anglois,
JUIN. 1757. 159
moyennant cinq millions de livres , en
1662 .
La France en habits royaux ôte des
mains de la ville de Dunkerque les chaînes
qu'elle y avoit mifes en la foumettant aux
Anglois. La Ville perfonnifiée & environnée
des attributs de la guerre , de la marine
& du commerce , eft à fes genoux . Un
de fes bras eft déja libre , & elle s'en fert
pour exprimer fa reconnoiffance . On voit
fur le devant les tréfors qui font le prix du
rachat. La France les montre avec une
efpece de dédain . Le fond du tableau repréfente
Dunkerque du côté de la terre ,
& dans le haut une Gloire environne les
Armes des France.
Le fujet du troifieme Tableau eſt la démolition
de Dunkerque , en exécution du
Traité d'Utrecht en 1613 : un arc- en- ciel ,
fymbole de la paix , occupe tout le haut
du tableau , & au milieu de cet arc- en- ciel
font les armes d'Utrecht. On remarque
plufieurs gros nuages qui femblent les
reftes d'une grande tempête. Sur un deces
nuages eft la France ; elle tient dans fa
main un rameau d'olivier qu'elle préfente
àlaVi lle infortunée , avec une expreffion
qui marque qu'elle eft obligée de faire
à une paix néceffaire , un fi trifte facrifice :
de l'autre main elle tient fon bouclier
160 MERCURE DE FRANCE.
& l'attitude de fon bras femble l'affurer
qu'elle la protégera toujours , & qu'elle
lui en donnera des marques dans des temps
plus heureux. La ville de Dunkerque , les
cheveux épars & fa draperie en défordre
couvre fon vifage d'un voile pour cacher
fes larmes , & toute fon attitude exprime
la plus vive douleur : fa couronne murale :
brifée eft renverfée près d'elle ; elle eſt affife
fur un grand nombre d'armes de canons
& d'affûts auffi brifés , & dans le
fonds on apperçoit des mines qui font fauter
les Forts. Le flambeau de la haine paroît
fur le devant du tableau éteint , maist
fumant encore. On voit à côté un mafque.
entouré de ferpens , fymbole de la mau-i
vaife foi & de la diffimulation . Par cette
ingénieufe allégorie , le Peintre prépare le
fpectateur au fujet des derniers tableaux .
Le fujet du quatrieme Tableau eft une
tempête affreufe arrivée à Dunkerque le
31 Décembre 1720 , qui fit entrer la mer
dans le port en brifant l'eftacade que les
Anglois avoient fait conftruire à l'entrée
pour le boucher.
Dunkerque eft repréſentée dans le même
défordre que dans le tableau précédent ,
parce qu'elle eft encore dans la même
humiliation ; mais elle a les mains
& les yeux élevées vers le ciel , qu'elle
1
161
JUIN. 1757:
femble conjurer de la fecourir. De fombres
nuages occupent tout l'horizon ; la
foudre tombe & écrafe plufieurs des pieux
qui compofent l'eftacade . Dans ce même
moment la mer irritée fe déborde , les
vagues en fureur fe précipitent & renverfent
tout ce qui s'oppofe à leur paſſage.
Rien n'arrête leur impétuofité , & elles
pénetrent jufques dans le port . On voit
de tous côtés des débris de naufrage , &
des effets d'une violente tempête ingénieuſement
raſſemblés . Le fonds repréſente
le Port , les deux Forts , le Rifban & le Revers
, avec un refte de la Citadelle .
Le fujet du cinquieme & dernier Tableau
, eft le rétabliſſement de Dunkerque
par les ordres du Roi , en 1756 .
La France y eft repréfentée en habit de
guerriere ; elle a le cafque en tête & la
cuiraffe de Minerve : fa main droite eft
appuyée fur une maffue fleurdelifée , avec
laquelle elle écrafe des dragons à tête de
léopard : de fa main gauche elle tient fon
bouclier où font trois fleurs de lys brillantes
, & avec lequel elle femble protéger
la ville de Dunkerque , qui lui embraffe
les genoux . Cette Ville rétablie dans
fon ancienne fplendeur , en porte toutes
les marques : fa couronne murale eft fur
fa tête , & on voit auprès d'elle tous les
162 MERGURE DE FRANCE.
attributs de la guerre. L'attitude & l'expreffion
de la France marquent la majefté ,
la fageffe , la force ; celle de la ville de
Dunkerque , la reconnoiffance & l'amour
près d'elle , font fes armes dont elle est prête
à fe revêtir pour aller fe venger de fes ennemis.
On voit dans le fonds toutes les
fortifications de Dunkerque relevées , fon.
drapeau y flotte au gré des vents en figne
de réjouiffance : un foleil brillant , devife.
& fymbole du Roi , éclaire tout le tableau
d'une lumiere éclatante , & diffipe les tempêtes
dont quelques nuages amaffés font
appercevoir les reftes .
L'Académie a donné les plus juftes éloges
à la richeffe & à la vérité de ces idées
poétiques & pittorefques , dignes de la
majefté de l'hiftoire & de celle de l'épopée
, & elle a exhorté M. Defcamps
à remplir au plutôt par fes Tableaux
les efpérances flatteufes que donnent fes
Efquiffes.
JUI N. 1757 : 163
GRAVURE.
NOUS
ous annonçons une Eftampe repréfentant
une Tempête , d'après un tableau de
M. Vernet ; la gravure en eft portée à ſon
dernier période. Les éloges que ce célebre
Peintre en fait à fon Auteur ( M. Baléchou ) '
font des plus expreffifs . Nous rapporterons '
fes propres termes au Public amateur de
talens : « Monfieur , cette Eftampe a rempli
mon attente , vos recherches font in-
"
"
finies , & demandent un examen & beau-
» coup de fçavoir pour en comprendre
>> toute la beauté.
و د
"
Comme je vous dis , lorfque vous
» m'envoyâtes les premieres épreuves , ce
» que je defirois ; je vous dirai avec la mê-
» me fincérité ( que cela eft cela ) , c'eſt- àdire
, que je fuis actuellement content
» au delà de mes defirs ; cette expreffion
» doit renfermer les éloges les plus éten-
» dus que je pourrois vous donner , je fuis
préfentement impatient que cette Eftam-
» pe foit répandue dans le monde pour
» votre gloire & pour la mienne . »
ود
"
Nous bornons notre annonce pour cette
Eftampe aux propres éloges de M. Vernet :
164 MERCURE DE FRANCE.
qui , mieux que lui , eft en état de juger
de traduction d'après fes tableaux ? Si M.
Vernet fait admirer fon pinceau , M. Balechou
, en l'imitant, en multiplie les graces.
L'étendue du burin de ce célebre Graveur
fe fait de plus en plus rechercher par les
vrais Connoiffeurs.
Il travaille à une troifieme Eſtampe ,
d'après M. Vernet . Celle que nous annonçons
ici eft dédiée à M. le Duc de Chaulnes
, & fait pendant à celle dédiée à M. le
Marquis de Marigny . On la trouve à Avignon
, chez le fieur Arnavon , au Corps
Saint ; à Paris , chez le fieur Buldet , Marchand
, rue de Gèvres , au Grand Coeur,
& à Marseille , chez le fieur Jean-Baptifte
Rey , Négociant , rue Saint Féréol .
M. Feffart , Graveur du Roi & de fa
Bibliotheque , donne avis à Meffieurs les
Soufcripteurs de la Chapelle des Enfans-
Trevés , de Paris , qu'il en délivre les
quatre derniers morceaux. Il profite de
cette occafion pour fe juftifier du retard
de la livraiſon de ces quatre dernieres planches
; plufieurs maladies ont mis obſtacle
au defir de donner un ouvrage pour lequel
il n'a rien négligé . La planche générale
fera encore une preuve de fon application
; le tems qu'elle exige le met dans le
JUIN. 1757. 165
cas d'avertir les Soufcripteurs qu'il ne
pourra pas la délivrer cette année , comme
il s'en étoit flatté.
LE fieur Daullé , Graveur du Roi
vient de mettre au jour deux belles Eftampes
, les Charmes de la Vie Champêtre , d'après
M. Boucher , & la Mufe Uranie , d'après
M. Jeaurat. On les trouve chez l'Auteur
, rue du Plâtre- Saint-Jacques , atte
nant le College de Cornouaille .
IL paroît du fieur Beauvarlet fix nouvel
les Eftampes. La premiere , ou celle que
nous croyons mériter la prééminence , a
pour titre , Toilette pour le Bal , d'après
feu M. de Troy. L'autre eft intitulée , le
Paffe -temps des Soldats,d'après M. Bourdon.
Les quatre dernieres font le Jardinier
fleurifte , le Faucheur , le Vigneron & le Fril
leux , d'après Teniers. Nous penfons que
ce jeune Graveur fait tous les jours de nouveaux
progrès , & qu'il faifit heureufement
la maniere & le caractere différens
de chaque Peintre qu'il copie. Il joint au
talent , ce qui le perfectionne , l'amour de
l'art & l'application au travail . On trouve
ces Eftampes chez lui , rue S. Jacques , au
Temple du Goût .
166 MERCURE DE FRANCE.
Nous annonçons encore les Plaisirs des
Buveurs , Eftampe fur le travers , portant
21 pouces de largeur fur feize & demi de
hauteur , nouvellement gravée par le fieur
Pelletier , d'après le tableau original d'Adrien
Oftade , tiré du cabinet de M. le
Comte de Vence. Elle fe vend chez l'Auteur
, rue S. Jacques , chez un Limonadier
vis-à-vis la rue des Noyers . Prix
2 liv.
>
Le fieur Rigaud , Graveur , vient de
mettre au jour une nouvelle Vue du Chateau
de Saint Ouen , appartenant à M. le
Duc de Gefvres . On trouve chez lui toutes
les Vues des Maiſons royales & autres ,
comme payfages & marines propres pour
l'optique & les cabinets .
Il demeure , à Paris , rue S. Jacques ,
un peu au deffus des Mathurins,
JUI N. 1757 . 167
x
ARTS UTILES.
ARCHITECTURE.
COURS public d'Architecture.
M. Blondel , Architecte du Roi , Directeur
& Profeffeur de l'Ecole des Arts , à
Paris , rue de la Harpe , ayant été obligé
de retarder fon Cours public élémentaire
fur l'Architecture , par une maladie affez
dangereufe , ouvrira fon quatrieme Cours
le 8 Juin 1757 , à onze heures du matin ,
par un Difcours qui fervira d'introduction
à l'Architecture . Ce Cours , compofé de
cinquante leçons , fera continué tous les
Mercredi & Vendredi , depuis onze heures
du matin jufqu'à une heure après midi :
il fera , comme le précédent , offert aux
hommes bien nés qui veulent acquérir les
connoiffances d'un Art qui les mette à
portée de connoître , de juger & d'ordonner
les ouvrages publics , de voyager avec
fruit , de fe loger eux-mêmes avec la bienféance
qui convient à leur état , à leur fortune
& à leurs befoins. L'Auteur déja connu
par fes fuccès , nous diſpenſe d'en faire ici
168 MERCURE DE FRANCE.
l'éloge, ni d'apprécier l'utilité de ces Cours
publics , où la décence , l'ordre & la clarté
de fes leçons doivent attirer néceffairement
les perfonnes de la premiere confidération
, pour lefquelles il paroît que M.
Blondel a inftitué en particulier ce Cours
élémentaire. Ses leçons feront fpéculati
ves , aidées de démonftrations & de modeles
capables d'inculquer à fes Auditeurs
les connoiffances de cet Art important.
Ce Profeffeur r'ouvrira auffi le 12 du
mois de Juin , fon Cours de théorie fur
l'Architecture , à l'ufage des Artiftes à qui
les élémens de cet Art ne fuffiroient pas ,
& ne le continuera que tous les huit jours ,
depuis onze heures du matin juſqu'à une
heure après midi. Ces leçons feront dictées
& démontrées jufqu'au moindre détail
, afin de faire parvenir ceux qui fe
propofent de les fuivre à entrer dans tous
les développemens de l'art de bâtir , &c.
M. Blondel continue auffi de donner
avec le plus grand fuccès tous les Dimanches
, depuis huit heures du matin juſqu'à
huit heures du foir, & toutes les Fêtes ,
depuis deux heures après midi juſqu'à
huit , fes Cours de pratique pour tous les
différens genres d'Ouvriers du Bâtiment ,
qui ont befoin de connoître les procédés
de l'art relativement à leurs diverfes profeffions,
JUIN. 1757. 169
feffions. Les autres Artifans trouvent auffi
dans ces leçons la facilité de s'exercer dans
le deffein ; enforte que près de cent jeunes
Citoyens , par fes fécours défintéreffés ,
acquierent les moyens de fe perfectionner
dans les Arts méchaniques , dans les Arts
utiles & dans les Arts de goût ; autant de
connoiffances qui ne peuvent que contribuer
un jour à former des hommes à talens
, utiles à l'état & à la profpérité des
Arts en France.
temens ->
Le fieur Dandrillon ayant découvert un
moyen d'imprimer les lambris des apparfans
aucune espece d'odeur
n'employant dans fon impreffion ni
huile , ni cire ni aucune efpece de vernis ;
& ayant cependant trouvé le fecret de
donner aux différentes teintes dont il empreint
les décorations intérieures , le poli
des Chipolins ufités jufqu'à préfent , &
le luifant du vernis le plus beau , s'eft préfenté
à l'Académie Royale d'Architecture ,
le 28 Mars dernier , pour obtenir fon approbation
; la Compagnie a nommé Commiffaires
à cet effet , M. Contant &
M. Blondel , tous deux Architectes du
Roi , & Membres de cette Académie .
Nous allons donner un Extrait du rapport
de ces deux Commiffaires , qui tiendra
H
170 MERCURE DE FRANCE.
lieu d'éloge à l'Auteur de cette décou
verte .
Extrait de l'enregistrement concernant le rapport
de Meffieurs les Commiffaires noml'Académie
Royale "d'Architecmés
ture.
par
M. Contant & M. Blondel , Architectes
du Roi , qui avoient été chargés par
l'Académie , de faire des expériences fur
un nouveau gente de Chipolins nommé à
la Grecque , propofé le 28 Mars 1757 ,
par le fieur Dandrillon , pour peindre les
appartemens , afin de reconnoître fi cette
efpece de peinture a la folidité fuffiſante
pour conferver fon poli , & la falubrité
néceffaire aux appartemens , ces deux
Commiffaires ont fait leur rapport , & ont
dit , qu'ayant expofé fucceffivement , & à
différentes repriſes › à l'humidité > au
grand air , au foleil , au feu & à la pouſfiere
, plufieurs échantillons de différentes
couleurs , qui leur avoient été communiqués
par l'Auteur , que même l'un de ces
échantillons avoit été anciennement empreint
de deux couches à l'huile , & que
cependant aucune de ces différentes épreuves
faites avec la plus grande rigueur, n'ont
caufé aucun dommage fenfible à ces échantillons
, qui toujours ont repris leur poli ,
JUIN. 1757. 171
& confervé leur premiere beauté ; ce rap-.
port contient encore , que s'étant tranfportés
chez différentes perfonnes de confidération
pour examiner les lambris de leurs
appartemens peints fuivant la méthode du
fieur Dandrillon , ils avoient reconnu que
non feulement cette nouvelle impreffion
avoit toute la folidité qu'on pouvoit défirer
, mais qu'elle n'avoit aucune efpece
d'odeur , & qu'on pouvoit habiter les pieces
deſtinées au repos , immédiatement
après , où pendant l'application des ingrédiens
dont le fieur Dandrillon leur avoit
confié la recette.
Oui le rapport de M. Contant & de
M. Blondel , l'Académie , après avoir examiné
elle-même quelques échantillons que
le fieur Dandrillon lui a préfentés , a jugé
que la nouvelle impreffion à la Grecque du
feur Dandrillon feroit utile , l'a approuvée,
& a permis à l'Auteur de faire ufage de
fon approbation , pour annoncer le fuccès
de fes ouvrages , & les faire connoître au
Public.
Je, fouffigné, Profeffeur & Secretaire perpétuel
de l'Académie Royale d'Architectu
re , certifie le préfent Extrait conforme au
rapport des Commiffaires , & au jugement
de l'Académie. A Paris , le 11 Mai 1757
Signé Camus.
Hij
172 MERCURE
DE FRANCE
.
MÉCHANIQUE
.
LETTRE
du fieur Thillaye , Privilégié
pour les Pompes à Rouen , à M. de Boily ,
Auteur du Mercure.
MONSIEUR
ONSIEUR
, Vous avez eu la bonté de
donner
place dans votre Mercure
à ce que j'ai avancé
au Public
pour lui faire con- noître
mes Pompes
, & pour lui rendre
& à
compte
de mes progrès
de mes progrès
en ce genre , cette premiere
bonté vous en avez ajouté une feconde
qui a été de prévenir
vousmême
le Public
très-favorablement
en ma
faveur.
Je vous prie de me permettre de rappeller
en peu de mots un petit détail qui
me concerne pour en venir enfuite à quelques
faits nouveaux. En 1749 , j'ai concouru
à Rouen pour la place de Directeur
des Pompes ; fans prétendre attaquer le
jugement qui fut porté à cette occafion ,
j'obferverai
feulement que ne pouvant pas
efpérer d'obtenir la préférence même par
le bon ouvrage , je me retirai du concours ,
& ne voulus pas voir ma réputation compromife.
JUIN. 1757. 173
Le fieur Hoden obtint la place , & fe
fervit de la voie de votre Mercure pour
annoncer fon fuccès ; c'eft dans le tome du
mois de Septembre 1750 que cette annonce
fut inférée ma réponſe parut dans le
mois fuivant ; j'y expofois les contradictions
que j'avois à fouffrir ; & comme mon
deffein n'étoit pas de difputer uniquement
pour moi - même , mais bien plutôt de
fervir le Public , je déclarai que j'allois
emploier mon temps à faire de bons ouvrages
: le Public m'en a récompenfé par
les emplettes très -fréquentes qu'il a faites
de mes pompes.
Ce grand débit m'a encouragé. Je continue
l'ufage où je fuis de faire tous les ans
les expériences de mes pompes , pendant le
cours du mois de Mai , à Paris , chez les
RR. PP . Feuillans , rue Saint Honoré , où,
fous leur bon plaifir , le fieur Barbier, mon
Commiffionnaire , en tient magafin . Par
ce moyen les connoiffeurs font à portée de
juger de mes pompes , tant quant à leur
conftruction, que quant à leurs effets . Voici
un fait nouveau dont j'ai cru devoir rendre
compte au Public , par la préfente Lettre
que je vous prie , Monfieur , de lui communiquer
par la voie de votre Journal.
Au mois de Mai 1755 , M. le Comte
de la Serre , Gouverneur de l'Hôtel royal
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
des Invalides , envoya aux Feuillans chercher
une des pompes ; l'expérience en fat
faite en l'Hôtel , vis- à- vis du fieur Lacour ,
Serrurier, & qui eft réputé Pompier à Paris .
Le fieur Lacour fe flatta de me furpaffer ,
& demanda à M. de la Serre la permiffion
d'en faire une à fa mode. Cet ouvrage fut
fini au mois de Septembre : il lui avoit
donné un pouce & un quart de diametre
de plus que n'avoit la mienne. Informé de
ce fait , je demandai à mon tour la permillion
d'en faire une du même diametre .
M. de la Serre me fit cette réponſe :
$50
« Il eft vrai que par les ordres de M. de
Cotte , le fieur Lacour a refait une de
"nos pompes à peu près femblables aux
»vôtres ; cependant je vous donnerois
toujours la préférence . Comme j'ai défendu
que l'on touche à notre autre pompe,
fi le hazard vous faifoit venir à Pa-
" ris , & que vous apportaffiez la pompe
dont vous me parlez , nous pourrions en
faire la comparaifon , & le Miniftre en
décideroit. Je fuis , & c.
"
Signé , La Serre.
Vous voyez , Monfieur , par cette Lettre
que M. le Gouverneur inclinoit déja pour
moi , fur la feule expérience que j'avois
faite devant lui d'une de mes pompes.
JUIN. 1757 . 175
J'avois eu un avantage ; ma pompe
avoit élevé fon eau du rez - de-chauffée juſques
fur le faîte de l'hôtel fans aucun.
boyau de cuir , & celle du fieur Lacour ne
l'avoit portée que jufqu'à l'entablement .
Mais afin de connoître encore mieux la
différence de nos pompes, & de les mieux
juger par comparaifon , M. le Gouverneur
me fit envoyer le diametre de la
pompe du
fieur Lacour , & je demandai , ainfi que
mon Antagoniſte , que l'expérience des
deux pompes fût faite en préfence du Miniftre
& de l'Académie .
i
Voici le jugement qui eft intervenu fur
nos deux Ouvrages.
Extrait des Regiftres de l'Académie royale
des Sciences , du 16 Juin 1756.
" Meffieurs Camus , de Courtivron &
» de Parcieux qui avoient été nommés
» pour examiner une Pompe deftinée à
» arrêter les incendies , conftruite depuis
» plufieurs années par le fieur Lacour , Serrurier
du Roi pour l'Hôtel royal des Invalides
, & pour affifter à la comparai-
» fon qui en a été faite par ordre de M. le
Marquis de Paulmy avec celle que le
» fieur Thillaye , Pompier de Rouen , a
» conftruite exprès pour cette comparaifon
, en ayant fait leur rapport , l'Aca-
99
"
و د
"
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
59
"
39
و د
و ر
"
»
ود
»
» démie a jugé que , quoique les deux
Pompes foient exécutées affez folide-
» ment , celle du fieur Thillaye l'eft avec
plus de foin , de propreté & même de
»commodité , puifqu'on en peut démon-
» ter toutes les parties avec plus de facilité
, & qu'elle eft moins fujette à être engorgée
par les ordures que celle du fieur
» Lacour , l'eau ne parvenant à la Pompe
qu'après avoir paffé par trois cribles ou
paffoires ; que les tuyaux de groffe toile
» paffée au tan , propofés par le fieur Thillaye
, pour conduire l'eau aux Pompes ,
» réuffiffoient affez bien , & ne perdoient
que très - peu d'eau pourvu qu'ils fuffent
placés à peu près horizontalement , &
que la charge de l'eau ne fût que de
» quatre à cinq pieds , & qu'enfin la Pompe
du fieur Thillaye , qui n'eft en rien
» différente de celles qu'il a précédemment
préfentées à l'Académie , & qui ont obtenu
fon approbation , méritoit à tous
égards la préférence fur celle du fieur
Lacour.En foi de quoi j'ai figné le préſent
» Certificat. A Paris , ce 16 Juin 1756. »
Grandjean de Fouchy , Secretaire perpétuel
de l'Académie royal des Sciences.
Je n'avois ofé efpérer la préférence que
j'ai obtenue : ma Pompe eft reftée pour le
fervice de l'Hôtel des Invalides , celle de
"
ود
#
"
و د
JUIN. 1757. 177
mon Concurrent y eft auffi ; je n'ai rien à
dire dès que le Miniftre & l'Académie ont
prononcé en ma faveur; cependant j'invite
les Connoiffeurs en méchanique à fe fatisfaire
en examinant les deux Pompes. Le
premier coup d'oeil peut décider de leur
mérite ; cependant il eft affez fingulier que
mon Adverfaire triomphe , & que lui ou
les gens
de fon parti me difputent une victoire
que les grands & bons fuffrages m'ont
affurée .
Je dirai fans m'en prévaloir , mais pour
ne laiffer rien ignorer au Public , que je
m'attache à conftruire mes ouvrages de la
façon la plus folide & la plus utile , &
que je ne crains point qu'il arrive à mes
Pompes ce qui eft arrivé à celle du fieur
Lacour. A la premiere expérience qu'il fit
de fa Pompe , lors de la livraiſon , le récipient
s'ouvrit en deux. A la feconde fon
balancier manqua , & enfin dans la troifieme
expérience qui en a été faite vis à- vis
de la mienne le 26 Août dernier , à la
quelle le Frère Côme , Religieux Feuillant ,
voulut bien affifter pour en voir l'effet , lá
foupape d'un des corps de la Pompe ſe
trouva dérangée , & l'expérience ne pur
être finie. Si à de fimples expériences une
Pompe ne fe maintient pas, que feroitce
dans un incendie , où une Pompe eft
4. Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
moins ménagée & où il faut qu'elle rende
un fervice prompt ! Je crois que puifque
l'invention des Pompes eft trouvée , &
qu'on eft guidé par les principes que l'on
peut recueillir dans les regiftres de l'Académie
des Sciences de Paris , il ne s'agit
plus à préfent que de s'occuper de l'exécu
tion , & qu'une Pompe n'eft bonne qu'autant
qu'elle eft faite fûrement , & qu'elle
peut continuellement rendre le fervice
qu'on en attend.
Je crois encore devoir vous faire part ,
Monfieur , d'un nouvel avantage que les
Armateurs en courfe tirent de mes Pompes
; elles leur fervent à mouiller les voiles
de leurs navires , la toile en étant plus ferrée
, & fes pores , fi f'on peut dire , bouchés
, elle ne donne point de paffage à
l'air , le vent agit plus fortement fur les
voiles , la manoeuvre s'en fait mieux , &
cela donne à nos navires un grand avan
tage fur les navires étrangers . Je viens de
fournir cinq Pompes à MM. le Couteux ,
qui les ont envoyées pour cet ufage à Saint-
Malo .
Je continue de délivrer gratuitement les
figures & les defcriptions de mes Pompes
à ceux qui me les demandent : je les prie
feulement d'affranchir leurs lettres.
J'ai l'honneur d'être , &c...
A Rouen , ce 21 Mars $7570
JUIN. 1757:
172
AGRICULTURE.
LETTRE à M ***.
Je fuis très-fenfible , Monſieur , à la
E
part
que vous daignez prendre au fuccès de
mon travail ; & je vous fçais un gré infini
de m'avoir inftruit de l'état affligeant où
eft l'excellent pays que vous habitez. Je
n'ignore pas combien eft étendu le mal auquel
j'ai cherché à remédier ; mais je vous
avoue , qu'en jettant les yeux fur la Limagne
, comme infectée depuis un temps
confidérable , je vois le mal encore plus
grand que je ne l'avois envifagé. Je préfumois
que l'intelligence , ou un heureux
inftinct auroit pu guider les Laboureurs
dans une contrée où la recolte du froment
devient un objet important.
Il m'eft impoffible de vous fatisfaire
pleinement aujourd'hui en vous envoyant
ma Differtation. On l'imprime actuelle
ment à Bordeaux ; & je ne crois pas qu'elle
puiffe paroître avant la fin de l'année , ot
le commencement de l'autre . Cet ouvrage
eft long & accompagné de figures qui
repréfentent les différens terreins fur lef
II vj
180 MERCURE DE FRANCE.
quels j'ai fait mes expériences. Vous në
jugerez bien , qu'en le lifant , de tous les
détails dans lefquels j'ai été forcé d'entrer
pour détruire les préjugés ordinaires ,pour
préfenter avec quelque ordre les maladies
du froment , & enfuite établir les faits qui
s'étoient paffés fous mes yeux.
En attendant que cet ouvrage puiffe
Vous être communiqué , je me hâte de
vous prévenir fur un article effentiel . Vous
n'ignorez pas , Monfieur , que les grains
de froment attaqués de la maladie (je ne
fçais comment on la nomme chez vous ;
je l'ai appellée carie des bleds) , vous n'ignorez
pas , dis- je , que ces grains font intérieurement
remplis d'une pouffiere noirâtre
& fort puante. Cette pouffiere qui , au
premier coup d'oeil , ne paroît d'aucune
conféquence eft infiniment redoutable
pour le froment le plus fain . Elle contient
un virus qui pénetre au travers de l'écorce,
lorfque le grain eft une fois ramolli dans
la terre , & infecte prefque toujours les
épis que ce grain produit . Cette pouffiere
eft une véritable pefte , & entraîne après
elle tous les effets de la plus rapide contagion
. Je ne l'ai bien cru qu'après des
épreuves fans nombre , & qui menent au
dernier point de conviction.
Vous fentez par-là , Monfieur , combien
JUIN. 1757. 181
il eft pernicieux de femer du froment moucheté
, c'est-à-dire , qui eft taché par cette
pouffiere maligne. La maladie regne chez
vous depuis quelque temps feulement, parce
que la contagion s'eft d'abord introduite
par une petite quantité de grain infecté :
ce grain en a bientôt donné d'autre gâté
comme lui ; & le mal s'eft perpétué .
Engagez-donc , je vous en fupplie , les
Fermiers de vos cantons à n'employer que
la plus belle femence , & qui n'ait eu aucune
communication avec du froment
moucheté , foit par l'entremife du van ,
foit par celle du crible ou des facs ; car je
ne fçaurois trop le répéter , l'effet de cette
pouffiere eft plus funefte qu'on ne peut
le concevoir : elle eft le fléau du froment ;
& vous verrez de combien de façons je me
fuis retourné pour connoître jufqu'où fon
action s'étendoit.
Si les bleds d'un Laboureur ont été gâtés
, & qu'il ne lui ſoit pas facile d'avoir
du froment parfaitement fain , il ne doit
point s'en inquiéter. Son grain , tout moucheté
qu'il eft , pourra être employé fans
aucun rifque , pourvu qu'il ufe des précautions
fuivantes :
Il faudra d'abord qu'il mette ce grain
moucheté dans un cuvier , qu'il le lave
dans plufieurs eaux , foit de puits , foir
182 MERCURE DE FRANCE.
}
de fontaine , foit de riviere , jufqu'à ce
qu'elles fortent claires . Le grain bien
égoutté , ou même fec , on le lavera une
feconde fois dans de l'eau de leflive commune
, & telle qu'elle fe fait dans les maifons
particulieres , ou dans les blanchiſferies.
On jette ordinairement cette eau
comme inutile ; ainfi il n'y a point encore
de dépenfe . Après avoir verfé cette
eau de leffive par inclinaifon , & en laiffant
échapper tous les mauvais grains qui
furnagent , le Laboureur fera fécher le
grain refté au fond du cuvier , ou au
moins fera enforte qu'il foit bien égoutté ;
il l'humectera enfuite avec de l'eau commune
, dans laquelle il aura fait fondre
quelques poignées de fel ou de falpêtre ; il
jugera que la dofe eft à peu près fuffifante
lorfqu'une goutte de cette eau falée caufera
fur la langue un petit picotement. Il fera
avantageux de verfer cette eau un peu
chaude fur le grain . Le degré de chaleur
de l'eau doit être tel qu'on puiffe y tenir
la main fans en être incommodé. On pour→
ra ſe ſervir d'eau de la mer pour cette derniere
opération , au cas qu'on l'ait facilement.
L'eau de chaux un peu chargée
qu'on emploie dans différens pays pour
toute préparation , fera bonne , à quelques
égards , étant donnée ici comme derniere
lotion.
JUIN. 1757 : 183
L'eau commune où entre le fel marin ,
ou le falpêtre , eft le feul remede que j'aie
préfenté à l'Académie , comme fpécifique
pour préferver le froment de la corruption.
Depuis le jugement favorable qu'elle a
porté de mon ouvrage , j'ai fait plufieurs
expériences en matiere de remedes contre
les maladies des bleds , dont elle n'eft point
inftruite ; j'en donnerai inceffamment le
détail au public . Dans le nombre de ceux
qui m'ont parfaitement réuffi , j'ai remarqué
que les leffives de potaffe , de cendres
gravelées & autres , fur lesquelles
il faudra que je m'explique , parce qu'elles
demandent des ménagemens , produifoient
tout l'effet que j'en avois eſpéré.
y
J'ai encore à vous faire obferver , Monfieur
, que les pailles des bleds , où il
aura eu beaucoup d'épis infectés, ont quelque
chofe de contagieux ppaarr elles-mêmes,
& peuvent devenir nuifibles , étant employées
dans les fumiers. Le vrai moyen
de leur ôter ce qu'elles ont de funefte
pour le grain , eft de les laiffer pourrir
parfaitement , & de ne répandre les fumiers
où entrent les pailles fufpectes ,
qu'autant qu'ils font bien confommés.
Tout cela eft confirmé par des expériences
répétées dont mon ouvrage fair
mention .
184 MERCURE DE FRANCE
Vous êtes trop bon citoyen , Monfieur ;
pour ne pas concevoir tout le plaifir que
j'ai d'être de quelque utilité à un pays auffi
précieux que le vôtre. Ce plaifir & l'efpérance
d'acquérir votre eftime , font la
feule récompenfe que j'ambitionne. Souffrez
donc que je m'y borne , en vous priant
encore cependant de me promettre une
correfpondance , au cas que j'aie befoin
dans la fuite de tirer quelques éclairciffemens
de vos cantons .
J'ai l'honneur d'être , &c.
TILLET.
JUIN. 1757: 185
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
Le vendredy 6 Mai , l'Académie Royale
de mufique reprit Alcyone . L'exécution en
a été auffi parfaite que celle d'Iffe . On peut
dire fans flatterie que le rôle d'Alcyone ,
eft le triomphe de Mademoiſelle Chevalier
, & que l'expreffion qu'elle y a miſe , a
donné à cet Opera un prix qu'il n'a pas
cu dans fa nouveauté ni dans fes autres reprifes.
Dans la fête du troifieme acte ,
Mademoiſelle le Mieré a chanté un air detaché
du Temple de Gnide , avec un goût,
une grace , & une précision qui ont réuni
tous les fuffrages .
Mademoiſelle Davaux a été juftement
applaudie dans le rôle de la grande Prêtreffe.
Elle est très - bien au Théâtre , & joint
à cet avantage le plus bel organe. On ne
peut trop l'exhorter à perfectionner les
dons de la nature par tout l'art & l'étude
qu'ils demandent & qu'ils méritent.
186 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
E
>
Le jeudi 28 Avril , les Comédiens François
donnerent la premiere repréſentation
d'Adéle- dePonthieu , Tragédie nouvelle, de
M. de la Place , avantageufement connu
par Venise Sauvée , & par plufieurs autres
ouvrages qui ont eu l'approbation publique.
Elle eut un plein fuccès. Nous
ajouterons que ce fuccès nous paroît d'autant
plus mérité , qu'il eft fondé fur les
trois plus fortes bafes de la Tragédie , fur
une fable bien tiffue , fur beaucoup d'intérêt
, & fur des fituations auffi bien traitées
qu'amenées. Telle eft au quatrieme
acte , la juftification d'Adéle , qui eft une
des plus adroites qu'on puiffe mettre au
Théâtre. Le famedi 7 Mai , elle fut repréfentée
la cinquieme fois avec un grand
concours. Il eft fâcheux pour la gloire de
l'Auteur , & pour le plaifir du Public ,
que la piece ait été interrompue à la fixieme
repréſentation , dans le fort de fa réuffite
, par l'indifpofition de Mademoiſelle
Clairon , de qui dépend le fort d'Adéle ,
dont elle a joué le rôle , comme tout ce
qu'elle joue , c'eft-à-dire fupérieurement.
Ce contretemps a obligé M. de la Place de
JUIN. 1757 187
retirer fa Tragédie , pour la redonner l'hyver
prochain. Nous ne doutons pas qu'elle
ne reparoiffe alors avec le même avantage.
Son triomphe n'aura été que fufpendu , &
notre plaifir retardé. Nous rendrons à la
repriſe un compte plus détaillé de l'ouvrage.
Le jeudi 12 Mai , on a repréſenté Zaïre
avec Nanine. Le fieur Uriot , Acteur de la
Troupe de S. A. S. M. le Margrave de
Barerth , a débuté par le rôle de Lufignan
dans la premiere piece , & par celuide
Philippe Ombert dans la feconde. Ainfi
il a joué les deux genres le même jour ,
& a été fort applaudi dans l'un & dans
l'autre. Il a paru enfuite dans l'Andrienne ,
l'Enfant prodigue & Mahomet , par les rôles
de Simon , Euphemon pere, & Zopire. Le
Public a remarqué dans fon jeu beaucoup
d'intelligence , de vérité , d'entrailles &
de feu. Il joint aux talens du théâtre ceux
de l'efprit. Nous avons vu de lui plufieurs
Ouvrages qui en font preuve. Les lumieres
font un grand avantage pour un Acteur.
Il réfléchit fur fon art , il s'éclaire luimême
fur fes propres défauts. On eft bien
plus près de fe corriger , quand on eft en
état d'être fon propre cenfeur. L'Auteur
alors aide à perfectionner le Comédien .
On s'attendoit à voir encore jouer au ficur
188 MERCURE DE FRANCE
í
Uriot dans Cénie , les Horaces , l'Ecole des
Meres & Venceslas , les rôles de Dorimont,
du vieil Horace , d'Argant & de Venceſlas
; mais la crainte de déplaire au Margrave
fon Maître , en paffant le terme de
fon congé , l'a fait partir au milieu de fon
début , malgré les inftances qu'on lui a
faites de refter encore quelque temps.
COMEDIE ITALIENNE.
UNN
nouvel Arlequin a débuté fur ce
Théâtre. Il a particuliérement réuffi dans
les Metamorphofes d'Arlequin. Le Public a
trouvé qu'il avoit rendu chaque changement
dans le caractere qui lui eft propre:
il a même l'avantage d'être auffi bien à
vifage découvert que fous le mafque.
Nous en parlerons plus au long la premiere
fois.
Faute d'efpace nous ne pouvons placer
ici l'extrait de Ramir , malgré la promeffe
que nous en avions faite , & nous fommes
forcés de remettre au Mercure fuivant le
Concert du jour de l'Afcenfion .
JUI N. 1757. 189
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD
DE WARSOVIE , le 19 Avril.
On étoit déja inftruit que le Régiment du Prin-
N
ce Frédéric- Augufte s'étant fouftrait à l'autorité
des Officiers Prufliens qui lui avoient été donnés
pour le commander , avoit déferté du ſervice du
Roi de Pruffe . On vient de l'être que ce Régiment
étoit arrivé en Pologne. Il eft compofé de
huit cens hommes, Après avoir été mis d'abord
en quartiers par S. M. Pruffienne à Luben & à
Guben , il avoit eu ordre d'aller à Berlin. Pour
être plus fûr de contenir les foldats , le Lieutenant-
Colonel qui les conduifoit les avoit fait défarmer.
En chemin , ils rencontrerent quelques charriots
chargés d'armes & de munitions . Animés
par un Sergent nommé Richter , ils fe faifirent
des charriots , & bientôt ils furent en état de faire
la loi aux Officiers de qui ils la recevoient . Ceuxci
ont en vain appellé des troupes à leur fecours.
Avant qu'elles arrivaffent , les Saxons étoient déja
loin. Ce n'a pas été cependant fans combat qu'ils
font parvenus jufqu'à la frontiere. Ils ont eu à
foutenir plufieurs efcarmouches avec divers détachemens.
Le Roi a gratifié le Sergent Richter
d'un brevet de Capitaine , & d'une penfion. Le
190 MERCURE DE FRANCE.
lendemain du jour qu'on reçut la nouvelle de
l'arrivée du Régiment du Prince Frédéric-Augufte,
on a appris qu'un bataillon du Régiment du Prince
Xavier avoit trouvé auffi moyen d'échapper
aux troupes Pruffiennes qui le pourfuivoient.
Dans le temps qu'il étoit fur le point de gagner la
frontiere , un Corps de Pruffiens , foutenu d'un
grand nombre de Payfans , a entrepris de lui fermer
le paffage. Le Bataillon s'eft fait jour malgré
cet obſtacle , & il eſt entré heureuſement dans ce
Royaume , après avoir tué non feulement une
cinquantaine de payfans , mais encore un Officier
& vingt- fept foldats Pruffiens.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 10 Avril.
L'armée de Boheme que commandera le Prince
Charles de Lorraine , fera compofée de cinquantetrois
mille hommes d'Infanterie & de vingt mille.
de Cavalerie . Celle de Moravie , fous les ordres
du Feld-Maréchal Comte Léopold de Daun , fera
de foixante-dix mille hommes. Indépendamment
de ces deux armées , il y aura un camp volant
d'environ dix-neuf mille hommes , qui fera commandé
par le Comte de Nadafty. Ainfi l'on
compte cent foixante - deux mille fix cens hommes
de troupes de l'Impératrice Reine , deftinés à
agir contre le Roi de Pruffe. Ces troupes feront
jointes par dix-huit Efcadrons Saxons , qu'on at
tend de Pologne.
DE PRAGUE , les 5 Avril.
L'Impératrice Reine a fait annoncer par le
Feld-Maréchal Comte de Browne , qu'Elle in
JUIN. 1757. 191
demniferoit les habitans de ce Royaume , des
dommages qui pourroient leur être cauſés par
les troupes Pruffiennes.
DE DRESDE , le 18 Avril.
Un détachement de Huffards Pruffiens pénétra
le 13 en Boheme jufqu'à Wildftein . En fe reti◄
rant , il a pillé un château du Baron de Peuff. Il
y a eu une efcarmouche affez vive entre ce détachement
& quelques Compagnies de troupes irrégulieres
de l'armée commandée par le Feld-
Maréchal de Browne.
DE BERLIN , le 27 Avril.
Suivant une Relation publiée ici de l'action
qui s'eft paffée le 21 de ce mois en Boheme près
de Reichenberg , le Prince de Brunſwic- Bevern
dès le 20 s'étoit emparé de Graffenſtein , de
Krottau , de Kratzen & de Machendorf. Le 21 ,
il marcha par Habendorff à Reichenberg , où il y
avoit vingt-huit mille Autrichiens commandés par
le Feld- Maréchal Comte de Konigseg. Auffitôt
que les Pruffiens eurent formé leur ordre de bataille
, ils firent plufieurs décharges d'artillerie fur
la Cavalerie ennemie. Elle étoit composée d'environ
trente efcadrons , & rangée fur trois lignes.
Ses deux aîles étoient appuyées par l'Infanterie
qui à la droite étoit retranchée dans un village
& à la gauche occupoit un bois où elle avoit fait
plufieurs abattis . Le Prince de Beverne, à la tête de
quinze efcadrons de Dragons, chargea la cavalerie.
En même-temps il fit attaquer le bois par les
Grenadiers de Kahlden & de Mollendorff, & par le
Régiment du Prince de Pruffe . Plufieurs redoutes
couvroient Reichenberg , & le Prince de Bevern
192 MERCURE DE FRANCE.
ordonna auffi de les attaquer. Le Lieutenant général
Leftwitz s'en rendit maître. L'attaque du bois
n'eut pas un moindre fuccès , & les Pruffiens ,
après avoir été repouffés jufqu'à trois fois , franchirent
les retranchemens. Alors la Cavalerie ennemie
, qui jufques- là n'avoit pu être ébranlée
par les différens chocs que lui avoit livrès
le Prince de Bevern , céda infenfiblement le
terrein. Autant qu'on a pu le fçavoir , les Autrichiens
ont eu mille hommes tués ou bleffés . L'action
a commencé à fix heures & demie du matin , &
elle a duré environ cinq heures. On prétend que les
troupes du Roi n'ont perdu que fept Officiers &
cent deux Soldats , Le Général Normann , le fieur
de Letow , Colonel- Commandant du Régiment
de Darmstadt , les Majors des Régimens de Platen
, d'Amftel , de Normann , de Bevern & de
Wirtemberg ; fept Capitaines , Lieutenans ou En-
Leignes , & cent cinquante Soldats ont été bleſſés.j
DE VESEL , le 9 Mai.
Le Maréchal d'Eftrées arriva le 27 du mois
dernier en cette Ville . Il y apprit que les Pruffiens
ayant abandonné Lipſtatt & Rittberg , le
Comte de Saint - Germain avoit occupé le 26 la
premiere de ces deux Villes avec les quatre Ba-
Tillons du Régiment de Belfunce. Sur l'avis que
les Pruffiens , foutenus de quelques Régimens
Hanovriens , ont formé un camp à Bielefeld , le
Maréchal d'Eftrées a fait des difpofitions pour
renforcer les troupes déja établies fur la Lippe .
Un Détachement de cinquante hommes du Corps
de Chaffeurs de Fifcher ayant été attaqué par
cent vingt Cuiraffiers Hanovriens , près de Warendorp
, entre Munſter & Lipftatt , en a tué
quinze & fait trente prifonniers. Après les avoir
pourfui vi
་
JUIN. 1757. 193
pourfuivi jufqu'à un pofte d'Infanterie des enne-.
Inis , il eft revenu fans aucune perte. Il a eu feulement
deux Officiers de bleffés.
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 29 Mars.
Il y eut le 23 du mois dernier à Oporto une
violente émeute. Entre les neuf & dix heures du
matin , on vit defcendre de la Cordoaria une trou
pe d'hommes , ayant une femme à leur tête , &
criant Vive le Peuple. S'étant rendus chez l'Elu ,
qui étoit malade au lit , ils le contraignirent de
s'habiller , le mirent dans une chaiſe à porteurs ,
& l'emmenerent avec eux. En même temps quelques
féditieux monterent fur les tours de l'Eglife
de la Miféricorde , & fonnerent le tocfin , au bruit
duquel plufieurs milliers d'habitans s'affemblerent.
Cette nouvelle troupe joignit la premiere ,
& elles allerent enfemble demander à l'Intendant
de la Ville la fuppreffion de la Compagnie , qui
vient d'y être établie pour le commerce des vins.
Une autre bande de mutins inveſtit cependant la
maiſon du Provéditeur de la Compagnie. Ilfe mit
en défenſe , & fit tirer plufieurs coups de fufil ,
dont quelques perfonnes furent bleffées. Auffitôt la
populace en fureur força les portes , pénétra dans
les appartemens , brifa les meubles , & déchira
les livres & les papiers. Le Gouverneur d'Oporto
ayant fait prendre les armes à la garniſon , mar
cha vers le lieu où le défordre étoit le plus grand.
L'Intendant de fon côté envoya ordre aux Cordeliers
de commencer la Proceffion qu'ils ont
coutume de faire le Mercredi des Cendres , afin
d'opérer par ce pieux fpectacle une diverfion dans
l'efprit du peuple. Effectivement , dès que la
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Proceffion parut , l'orage fe calma. Il est à re
marquer que pendant toute la fédition il n'échappa
à la plus vile canaille aucun mot contre le
refpect du au Roi & à fes Miniftres. Pendant le
pillage de la maifon du Provéditeur de la Compagnie,
quelques jeunes gens vouloient enlever un
fac , dans lequel il y avoit plus de vingt mille
crufades . Un Grenadier leur dit que cet argent
appartenoit au Roi , & ils fe retirerent , fans y
toucher. Comme il étoit à craindre que le trouble
ne recommençât après la Proceffion , le Gouverneur
, pour fatisfaire les habitans , promit de
leur faire rendre juftice fur les griefs dont ils fe
plaignoient, Ils infifterent pour que la nouvelle
Compagnie fût fupprimée , ou qu'elle achetâr
leurs vins dans les temps fixés , & les payât argent
Comptant , ainfi que faifoient les Anglois. La
Garnifon 'd'Oporto a été renforcée de trois Régimens
, & la Cour y a envoyé un Commiffaire
avec ordre d'informer contre les auteurs de la ré,
volte.
Don Antoine-de Villena s'étant rendu à Oporto
avec le Régiment de Cavalerie de Chaves ,
pour faire arrêter & punir les auteurs de la révolte;
la populace de la Ville s'eft attroupée de nouveau
tumultueufement. Il a fallu charger les mu
tins , pour les difperfer. On en a tué plufieurs ,
& le Régiment de Chaves a perdu auffi quelques
Cavaliers.
Trois fecouffes de tremblement de terre ont
jetté ici de nouveau l'allarme . On fentit la premiere
le 16 à onze heures & demie du foir ; la
feconde à quatre heures après- midi , & la troifeme
le 18 à cinq heures & demie du matin,
Elles ont été accompagnées de plafieurs bruits
fouterreins. La premiere & la troifieme ant agi
JUI N. 1757.
195
par ondulations. Quelques maifons ont été ébranlées
à Caſcaës. On n'a point de nouvelles , qu'il
foit arrivé ailleurs aucun dommage.
Un Corfaire Anglois ayant pillé un Navire qui
portoit Pavillon de Portugal , & qui avoit à bord
une riche cargaifon , le Roi a demandé à Sa Majefté
Britannique une fatisfaction convenable.
GRANDE
BRETAGNE.
DE
LONDRES , le 19 Avril,
Des avis reçus d'Antigoa annoncent que les
François fe font emparés d'un Fort près de la riviete
de Gambie fur la côte d'Afrique. On conjecture
que c'eft l'Efcadre partie de Breſt au mois de Novembre
dernier , qui a été employée à cette expédition.
Sa Majesté a ôté au Lord Tyrawley le Gouver
nement de Gibraltar , pour le donner au Comte
de Humes.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Le 8 Avril , le Navire le Robufte , armé de 24
canons , dont 6 font de huit livres de balle , &
18 de fix , appareilla de la riviere de Bordeaux
pour le Canada. L'équipage de ce bâtiment n'étoit
que de 74 hommes , mais il y avoit à bord
150
volontaires étrangers , fous les ordres du
Chevalier de Saint-Rome. Le 13 , M. Rozier ,
commandant le Robufte , eut
connoiffance d'une
Frégate , laquelle courut au Nord , jufqu'à ce "
I
ij
196 MERCURE DE FRANCE.
quelle fût dans les eaux du Navire. Bientôt elle
revira fur lui , pour lui donner chaffe. M. Rozier
fit larguer un ris au grand Hunier , & hiffer le
grand Foc & la Voile d'étai de Hune. Cependant
la Frégate approchoit. Elle fe trouva au vent du
Navire , fans avoir arboré fon Pavillon . A deux
heures , le Robufte affura le fien par un coup de
canon , & cargua les baffes voiles. Sur le champ ,
la Frégate arbora Pavillon & Flamme d'Angleterre
, & lâcha toute fa bordée. Le feu du canon
& de la moufqueterie fut très- vif de part & d'autre
jufqu'à huit heures du foir , que la Frégate le retira,
Le Robufte dans cette attaque cut fa grande
Vergae & celle du grand Hunier coupées , toutes
fes voiles mifes hors d'état de fervir , quatorze
hommes tués , & dix-neuf bleffés , dont trois Officiers
, fçavoir , MM. Diparaguere , Capi
taine en fecond ; du Sallier , fecond Lieutenant ;
& Bierre , troifieme Lieutenant. La journée du
14 fut employée à réparer ce bâtiment. Il avoit
petit vent le 14 , lorfque l'équipage découvrit la
même Frégate , qui revenoit fur lui . Les enne
mis affurerent Pavillon blanc par un coup de canon.
Cette feinte n'empêcha pas de les reconnoître.
A huit heures du foir , ils hellerent le Navire,
& crierent d'amener. Sur le refus de M. Rozier ,
ils l'attaquerent de nouveau . Ce fecond combat ne
finit qu'à minuit , & l'on n'en vit guere de plus
furieux . La plupart des maneuvres du Robuste fus
rent criblées de coups de canon . Son Mât de Hu
ne , & fon Perroquet de fougue , furent rompus.
Il perdit quinze hommes , & eut vingt- trois bleffés.
M. Rozier fit route Cap à l'Eft , dans le deffein
de fe rendre au Port de France le plus prochain
, pour fe radouber. Ala pointe du jour , il
fut encore chaffé par la même Frégate. Un troj
JUIN..1757.
197
-
feme combat s'engagea vers les onze heures du
matin. La Frégate prit le Navire par la pouppe ,
& comme il ne pouvoit manoeuvrer à caufe de fa
mauvaiſe fituation , le fieur Rofier fut obligé de
faire hacher fes deux fabords de derriere de retrai
te. Peu à peu il reprit fon avantage . Les Anglois,
paffant, alternativement de bas-bord à ftribord ,
lâcherent coup fur coup plufieurs bordées . S'étant
enfuite replacés à la pouppe du Robufte , ils firent
une autre décharge , qui renverfa fon grand mât
& fon mât d'artimon. Le Navire François leur ti
ra fes deux canons de retraite , & eut le bonheur
de les défemparer de leur Gouvernail . Auffitôt la
Frégate ennemie largua fes perroquets , & amura
fes baffes voiles , pour s'éloigner , gouvernant
avec quatre avirons. Elle tira deux coups de canon
à mitraille ; mais elle étoit déja hors de portée.
On eftime que cette Frégate , qui eft de 36 canons
depuis neuf jufqu'à dix- huit livres de balle ,
étoit montée de 260 hommes. Dans ces trois
combats , il y a eu du côté des François cinq Officiers
de bord de bleffés , trois Sergens des vo
lontaires Etrangers de tués , trois autres bleffés
dangereufement , huit Matelots & foixante-feiz.
Soldats tués ou bleffés . M. de Gaignereau , Lieutenant
du Chevalier de Saint-Rome , a été bleffé
dans la troifieme action , ainfi que le Chevalier
de Cauffade , qui s'étoit embarqué comme paffager
pour le rendre en Canada. Après avoir foutenu
tant de différentes attaques , M. Rozier ne penfoit
qu'à relâcher au Port de la Rochelle. Le 17 ,
il fit rencontre d'un Corfaire Anglois , armé de 16
canons , 28 pierriers , & environ 200 hommes
d'équipage , qui fe préfenta à la pouppe du Navire
François , en faiſant un grand feu d'artillerie & de
moufqueterie , & en affurant fon Pavillon. Alors
I iij
198 MERCURE DE FRANCE
en .
le Robuste n'avoit plus que fon Mât de Mifaine &
de Beaupré. Cependant il ne laiffa pas d'arriver ,
& il envoya plufieurs bordées aux ennemis , tout
coup portant. Le Corfaire , confidérablement
dommagé dans fes manoeuvres , fut dans la néceſ
fité de prendre le large , fans avoir tué ni bleffe
perfonne fur le Navire François. Le même foir ,
ce dernier bâtiment mouilla à l'entrée du Pertuis
d'Antioche. M. Rozier fit venir le lendemain &
bord trois Traverfiers , pour touer le Robuste en
rade de Chef de Baye , où ce Navire arriva à midi.
Son équipage , dans les diverfes attaques qu'il
a eues à foutenir , compte avoir tiré douze à treize
cens coups de canon, & plus de quinze mille coups
de fufil. Le Chevalier de Cauffade eft mort le 20
de fes bleffures.
SUPPLEMENT
A L'ARTICLE CHIRURGIE.
Hôpital de M. le Maréchal-Duc de Biron.
E
Quatrieme traitement depuis ſon établiſſement.
Ls nommé Leroi , de la Compagnie Colonelle
avoit , outre les fymptômes les plus graves , un ulcere
confidérable , des chairs fongueufes à la racine
du gros orteil du pied gauche : on l'avoit traité
plufieurs fois inutilement fans pouvoir le guérir ,
& ce n'eft qu'au remede de M. Keyfer, & auxfoins
particuliers de M. Bourbelain , Maître en Chirurgie
& Adminiftrateur dudit Hôpital , qu'il doit
aujourd'hui fa guériſon . Il est entré le 10 Mars &
eft forti le 3 Mai.
JUIN. 1757.
199
Le nommé Briere , de la Compagnie de Ma
than , eft entré le 24 Mars , & eft forti le 3 Mai
parfaitement guéri.
Le nommé Vivarais , de la Compagnie Colonelle
, eft entré le 17 Mars , & eft forti le 10 Mai
parfaitement guéri.
Le nommé Jefquy , de la Compagnie de Launoy
, eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10 Mai.
Ce foldat étoit dans un état fâcheux tous les
fymptômes de fa maladie ont été bien effacés ;
mais l'on ne répond point de la guérifon , parce
que quelque inftance qu'on ait pu lui faire , il n'a
pas été poffible de lui faire prendre exactement le
remede , & qu'il auroit été néceffaire qu'il en prft
encore quelques jours.
Le nommé Bromont, de la Compagnie de Broc,
eft entré le 24 Mars , & eft forti le zo Mai parfaitement
guéri.
Le nommé Point du Jour , de la Compagnie de
la Sône , eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10
Mai parfaitement guéri.
Le nommé Orléans , de la Compagnie du Trévon
, avoit des douleurs infupportables par tout le
corps , & furtout à la tête où elles étoient continuelles
; il en étoit fi cruellement tourmenté pendant
la nuit , que depuis long-temps il ne pouvoit
fermer l'oeil. Il eſt entré le 24 Mars , & eft ſorti le
10 Mai parfaitement guéri.
Le nommé le Bon , de la Compagnie de la Ferriere
; ce Soldat , outre les fymptômes ordinaires ,
avoit le bras droit impotent , des douleurs trèsvives
dans les lombes & à la cuiffe du même côté.
Il eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10 Mai parfaitement
guéri .
Le nommé Chamarais , de la Compagnie de
Bouville , eft entré le 24 Mars , & eft forti le 10
liv
200 MERCURE DE FRANCE
Mai parfaitement guéri.
Le nommé Vitré , de la Compagnie de Coettrieux
, eft entré le 31 Mars , & eft forti le 10 Mai
parfaitement guéri.
Le nommé Gallée , de la Compagnie de Champignelles
; ce Soldat étoit dans un état cruel ,
reffentant depuis plus de deux ans des douleurs
de tête qui lui caufoient des étourdiffemens
continuels ; il en reffentoit encore à toutes les
extrêmités ; il ne pouvoit repoſer ni travailler . II
eft entré le 31 Mars ,& eft forti le 10 Mai parfaitement
guéri .
Le nommé Beaufoleil , de la Compagnie de
Poudeux, eft entré le 31 Mars , & eft forti le 17
Mai parfaitement guéri.
Il vient d'entrer douze autres malades dont on
rendra pareillement compte le mois prochain.
Avertiffement.
Le fieur Keyfer avertit le Public que quoique
fon plus grand defir & fon unique objet foit de
contribuer au bien général de l'humanité par l'extenfion
de fon remede dans les Provinces & les
pays étrangers ; cependant comme ce remede ,
ainfi qu'il l'a déja annoncé plufieurs fois , demande
une certaine adminiſtration , que l'on ne peut
apprendre fans avoir vu & fuivi un certain nombre
de malades traités par fa méthode , il ne fe
réfoudra jamais d'en envoyer au dehors pour être
adminiftré au hazard par des mains inhabiles , &
que parconféquent il eft inutile qu'on l'accable
tous les jours , & de toutes parts , de lettres à ce
fujet pour lui en demander. Que toutefois étant
férieufement occupé des moyens de le participer ,
'il eft poffible , à toute la terre , il inftruit actuellement
de fa méthode différens Maîtres en Chiurgie
de diverfes Provinces , qui font venus le
JUIN. 1757. 201
trouver , & qui jugeant fans prévention & fans
partialité , par leurs propres yeux , fuivent avec
exactitude les maladies , les traitemens , & apprennent
l'adminiftration , en fe convainquant
par les expériences qu'ils voient & qu'ils font
eux-mêmes , de la vérité & de la fupériorité de
fon remede. Qu'il fe fera le plus grand plaifir de
recevoir également tous ceux qui voudront ou
pourront venir paffer quelque mois à en apprendre
l'adminiftration , & qu'alors au bout d'un
temps fuffifant , mais qui ne fera jamais long ,
quand il fera certain que ceux qui auront fuivi &
adminiftré fous fes yeux , feront parfaitement inftruits
; il le leur confiera pour aller par euxmêmes
l'adminiftrer en quelque endroit que ce
foit , & ne les en laiffera jamais manquer ; & afin
que le Public ne puiffe être la dupe & la victime
de ceux qui pourroient fe vanter fauffement d'en
avoir , il aura foin de donner tous les ans , par la
voie du Mercure de France , les noms. exacts des
perfonnes à qui il l'aura confié fucceffivement , &
il commence conféquemment aujourd'hui à annoncer
qu'il vient de le donner à M. Ray, Maître
en Chirurgie, demeurant rue Turpin, à Lyon , qui
étant venu à Paris fuivre fes traitemens , voir l'administration
, & adminiftrer lui-même , eft parfaitement
inftruft , & en état de traiter avec fon
remede & par fa méthode , toutes les maladies vénériennes
quelconques.
Il en partira inceffamment d'autres pour plu
fieurs principales Villes du Royaume.
A
1v
202 MERCURE DE FRANCE.
L'Ordonnance faivante au fujet des corvées
nous a paru fi conforme à lajuftice ,
& fi précieuſe à l'humanité , que nous
avons cru devoir la confacrer dans nos faftes
. Des amis de M. de Brou avoient refu
fé de nous la communiquer par ménagement
pour fa modeftie ; mais heureufement
il s'en eft répandu dans Paris tant
d'Exemplaires , que nous avons été obligés
de céder aux inftances du plus grand nombre
qui nous a follicités de la rendre publique
, comme un modele de fageffe &
d'équité.
DE PAR LE ROT, Antoine- Paul Jofeph
Feydeau-de Bron , Chevalier , Confeiller
du Roi enfes Confeils , Maître des Requêtes
ordinaires de fon Hôtel , Intendant de
Juftice , Police & Finances , en la Généralité
de Rouen.
Nous étant fait remettre fous les yeux
les états de fituation des différentes routes
de la généralité , Nous n'avons pu voir
qu'avec peine le peu de progrès du travail
des corvées qui Nous a mis dans le cas d'être
obligés , ou de laiffer imparfaits plufieurs
ouvrages dont le Public auroit dû
JUIN. 1757. 203
profiter , ou d'éxiger des habitans un nouveau
travail , dans un temps que Nous
aurions voulu laiffer tout entier à la culture
de leurs terres & au foin de leurs femences.
Dans la vue de remédier à de fi grands inconvéniens
, Nous avons réfolu de don
ner une nouvelle forme à l'adminiſtration
des corvées , & d'en accélérer , s'il eft
poffible , les progrès , non par une charge
plus forte que Nous n'impoferions qu'à regret
aux habitans , mais par une meilleure
diftribution de leurs forces , & par un
emploi plus affuré de leurs travaux , & èn
conféquence Nous avons ordonné ce qui
fuit.:
ART. I. Il ne fera plus à l'avenir impofé
aux Paroiffes un nombre de jours de corvées
déterminé ; mais fuivant le même
nombre de jours que Nous avons accoutumé
de leur prefcrire , il leur fera impofé
des tâches proportionnées à leurs forces ,
à l'éloignement de l'attelier , à la diſtance
des lieux d'où il faudra extraire les matériaux
, aux difficultés de l'extraction ; en
un mot , à toutes les différentes confidérations
qui pourront contribuer à la juftice
que nous fommes obligés de leur rendre..
ART. II. Il Nous fera remis à cet effet
par l'Ingénieur de la province , dans le
courant du mois de Décembre au plus tard,
Ivja
204 MERCURE DE FRANCE.
un plan & devis de toutes les routes auxquelles
il aura été réfolu de faire travailler,
enfemble l'état des Paroiffes divifé par attelier
qu'il conviendra d'y employer ,
lefquelles ne pourront être diftantes de
plus de deux lieues & demie , foit des carrieres
, foit de l'attelier .
>
ART. III . Auffi - tôt que ledit état Nous
aura été remis , il fera par Nous envoyé
Ordre à tous les Syndics des Paroiffes de
remettre dans quinzaine un état des voitures
, chevaux , harnois, journaliers defdites
Paroiffes , & afin de leur faciliter ladite
opération , il fera par Nous adreffé des modeles
defdits états, divifés par colonnes , lefquel's
contiendront les noms des laboureurs
& journaliers , le nombre des voitures ,
celui des chevaux de trait ou de fomme
les noms des exempts , leurs titres d'exemption
. Seront tenus lefdits Syndics d'y comprendre
leurs propres voitures & leurs
chevaux , & de faire certifier lesdits états
par quatre des principaux habitans les
plus hauts impofés à la taille ; & en cas de
fauffe déclaration de leur part , feront lefdits
Syndics & les quatre habitans qui
auront certifié ledit état , condamnés en
vingt livres d'amende.
ART. IV. Auffi - tôt que les états contenant
la force de chaque Paroiffe Nous auzont
été envoyés par le Syndic , ils ferant
JUI N. 1757. 205
par Nous remis entre les mains de l'Ingénieur
, lequel dreffera en conféquence fon
état de répartition , contenant la tâche de
chaque Paroiffe , pour être enfuite envoyé
des Mandemens , lefquels contiendront
non -feulement la tâche de chaque
Paroiffe mais encore celle de chaque
cheval de trait ou de fomme , & de chaque
journalier demeurant dans ladite Paroiffe ,
laquelle ne fera eftimée que fur ce que
peut faire un homme de moyenne force.
->
ART. V. Seront lefdits Mandemens par
Nous envoyés aux Syndics des différentes
Paroiffes , lefquels feront tenus de les lire
& publier dans une affemblée générale des
habitans , qui fera convoquée à cet effet
le premier Dimanche d'après , à l'iffue de
la Meffe Paroiffiale , afin que chaque Pa
roiffe , & même chaque habitant , puiffe
connoître, autant qu'il fera poffible, la tâche
dont il demeurera chargé.
ART. VI. Il fera accordé quinzaine aux
habitans & aux Paroiffes après la publication
defdits Mandemens , pour Nous
adreffer leurs plaintes & repréfentations an
fujet des tâches qui leur auront été impo
fées feront les repréfentations des Paroiffes
communiquées à l'Ingénieur , &
celles des Habitans de chaque Paroiffe à
leurs Syndics , lefquels feront tenus d'y
répondre dans quinzaine , pour , fur leur.
:
206 MERCURE DE FRANCE.
réponſe & l'avis de nos Subdélégués , être
par Nous ordonné ce qu'il appartiendra.
ART. VII . Il fera auffi par Nous envoyé
des Ordres au bas defdits Mandemens aux
Syndics de fe rendre à un jour marqué ,
dans le village le plus prochain de l'attelier
, pour , en préfence & fous les ordres
du Sous - Ingénieur , régler fur l'attelier
même le travail de la corvée , de la maniere
& dans l'ordre qui va être preſcrit
ci -après.
T
ART. VIII. Il ne fera commandé à la
fois fur l'attelier que le tiers des Paroiffes
qui devront travailler à la corvée, & chaque
tiers fera commandé deux jours de fuite .
.
ART.IX. Ilnepourra auffi être commandé
à la fois que la moitié de chaque Paroiffe
employée à la corvée , & afin de mettre autant
d'ordre & de facilité qu'il eft poffible
dans cette diftribution feront lefdites
Paroiffes divifées en deux ou en quatre
Brigades , fuivant le nombre d'habitans
qu''elles contiennent , lefquelles feront tenues
de fe rendre alternativement fur l'at
telier les jours que leur Paroiffe fera employée.
ART. X. Et afin de ne pas enlever aux
Habitans , par l'exécution trop févere de
ces Ordres , des jours quelquefois néceffaires
à la culture de leurs terres & au bien
de leurs recoltes , pourront lefdits habi
JUI N. 1757. 207
tans , foit laboureurs , foir journaliers ,
compris dans les différentes Brigades , en
prévenant leurs Syndics , fe fuppléer les
uns aux autres , & faire acquitter leurs tâches
par d'autres , à condition qu'il fe
trouve toujours le même nombre dejournaliers
, de chevaux & de voitures fur
l'attelier , comme aufli à condition que
lefdites tâches demeureront toujours fouts
le nom & à la charge de ceux auxquels elles
auront été impofées , lefquels feront
feuls connus fur les états qui Nous feront
remis par les Syndics du travail de la córvée.
ART. XI. Seront toujours les brigades
commandées toutes entieres , & elles pour
ront n'être que de trois ou quatre journáliers
dans les Paroiffes les plus foibles ,
afin qu'il y en ait toujours au moins deux ,
& que la moitié de la Paroiffe demeure libre
, chaque brigade n'étant commandée
qu'alternativement .
ART. XII. Seront tenus les habitans des
Paroiffes d'obéir à leurs Syndics , & les
Syndics aux Piqueurs , en tout ce qu'il
leur fera prefcrit pour le bon ordre de la
corvée , fous l'infpection & les ordres du
Sous- Ingénieur qui , en cas de défobéiffance
, fera tenu de Nous en rendre compte ,
ou à nos Subdélégués , lefquels pourront
donner tous les ordres provifoires ; & fe208
MERCURE DE FRANCE.
t
ront tenus néanmoins de Nous en rendre
compte , pour y être par Nous pourvu définitivement
, fuivant l'exigence des cas.
ART. XIII : Sera la tâche de chaque Paroiffe
diftinguée fur l'attelier par des po
teaux , & celle de chaque brigade par des
piquets.
ART. XIV. Seront tenus les Syndics de
fe trouver avec leurs Paroiffes fur l'attelier
, pour veiller à ce que la tâche qui
leur fera preferite foit faite ; de remettre
chaque jour entre les mains du Piqueur
un état des défaillans dans chaque Briga
de , qu'ils feront tenus de figner , & dans
lequel ils auront foin d'inférer les cauſes
d'abfence qui pourroient être parvenues
à leur connoiffance.
ART. XV. Seront lefdits états remis par
les Piqueurs entre les mains du Sous- Ingénieur
, lequel Nous rendra compte tous
les quinze jours des progrès des corvées.
ART. XVI . Seront les défaillans condamnés
en une amende ; fçavoir , les laboureurs
de dix livres , & les journaliers
de trois livres pour la premiere fois , &
du double pour la feconde , & feront même
punis fuivant l'exigence des cas , s'ile
continuoient à mériter des peines plus féveres
, par une plus longue défobéiffance ;
& afin de parvenir au payement defdites
amendes, il fera joint aux états qui Nour
JUI N. 1757.
209
feront envoyés par le Sous- Ingénieur , un
rôle des défaillans , lequel fera par Nous
rendu éxécutoire , & dont le Syndic de
chaque Paroiffe fera tenu de fe charger ,
& de faire le recouvrement ; à l'effet de
quoi il pourra contraindre les redevables ,
pour être enfuite les deniers par lui diftribués
au marc la livre , de là taille à chacun
de ceux qui compofent la brigade de
corvéables , dans laquelle les défaillans
auront manqué , auxquelles amendes ne
pourront néanmoins participer mutuellement
aucuns defdits défaillans ; & il appartiendra
un quart defdites amendes au
Syndic , pour le dédommager des peines
& des frais qui lui auront été occafionnés
par le recouvrement .
pu-
ART. XVII . Mais afin de rendre les
nitions les plus rares qu'il fera poffible , &
de hâter d'ailleurs l'avantage que le Public
doit retirer des travaux des corvées , Nous
avons cherché à exciter l'émulation , & à
encourager par des récompenfes , le zele
& la bonne volonté de tous ceux qui y feront
employés , & Nous avons à cet effet
divifé le travail de la corvée en deux
temps , fçavoir trois mois auparavant les
récoltes , à commencer depuis le quinze
d'Avril jufqu'au quinze de Juillet , pendant
lefquels les Paroiffes qui auront fini le
plus diligemment leurs tâches , auront
210 MERCURE DE FRANCE.
droit aux récompenfes ; & deux mois
après les récoltes , depuis le premier Sep
tembre jufqu'au quinze de Novembre ,
qui leur feront donnés pour achever leurs
tâches , faute de quoi elles y feront contraintes
; & feront lefdites récompenfes
diftribuées de la maniere qui va être indiquée
ci - après.
ART. XVIII. Il fera accordé trente livres
de gratification fur les fonds des ponts
& chauffées , au Piqueur qui fe fera le
plus diftingué fur la route dans la conduite
de l'attelier qui lui aura été confié , &
quinze livres à chacun des deux Syndics ,
qui fur le rapport du Sous-Ingénieur , auront
marqué le plus d'intelligence & d'affiduité.
ART. XIX . A l'égard des Paroiffes , il
fera accordé une diminution fur la taille ,
aux trois Paroiffes qui fur chaque attelier
auront fait le plus diligemment la tâche
dont elles auront été chargées, pourvu toutefois
que ce foit dans les trois mois avant
la récolte ; & fera ladite diminution de quatre
-vingts livres pour les Paroiffes dont la
taille eft de douze cens livres , & au deffus ;
foixante livres pour celles dont la taille
fera depuis huit cens livres jufqu'à douze
cens livres , & quarante livres à toutes
celles dont la taille fera au deffous de huis
cens livres.
JUIN. 1757.
211
ART. XX. Si cependant aucune Paroiffe
de l'attelier n'avoit achevé la tâche qui lui
auroit été preſcrite avant la récolte , la
peine que Nous aurions de n'avoir plus que
des punitions à propoſer lors de la repriſe
du travail des corvées , pourra Nous faire
prendre le parti d'accorder encore par grace
, des récompenfes aux trois Paroiffes
qui auront fini le plus diligemment leurs
corvées , même après la récolte , pourvu
toutefois que ce foit avant le premier Octobre
, mais alors lefdites récompenſes ſeront
réduites à moitié.
ART. XXI. Comme il eft jufte de récompenfer
non-feulement l'activité , mais
la foumiffion & l'exactitude , fi dans les
trois Paroiffes qui auront fini le plus diligemment
leur tâche avant la récolte , il
n'y avoit aucun défaillant , enforte que
l'on n'eût été dans le cas d'éxercer aucune
contrainte contre les habitans , alors la diminution
fur la taille fera augmentée d'un
tiers , & fera portée ; fçavoir , celle de
quatre-vingts livres à cent vingt livres ,
celle de foixante livres à quatre-vint- dix livres
, & celle de quarante livres à foixante
livres ; fera auffi la même faveur accordée
même aux Paroiffes qui n'auront fini
leur tâche qu'avant le premier Octobre ,
dans la même proportion.
212 MERCURE DE FRANCE.
ART. XXII . Si quelques Paroiffes , dans
la vue d'obtenir la récompenfe promiſe ,
ou de ſe débarraffer plutôt de la tâche qui
leur aura été impofée , ſe rendent volontairement
pour travailler fur l'attelier , indépendamment
des jours qui leur auront
été prefcrits , alors la récompenfe fera donnée
à celle qui aura fini fa tâche la premiere
; mais fi toutes ne fe rendent fur l'attelier
que les jours prefcrits , feront alors lefdites
récompenfes données à celle qui aura fini
fa tâche en moins de temps.
ART. XXIII . Et afin qu'il ne puiffe y
avoir ni doutes ni furpriſes à ce fujet , feront
tenus les Syndics defdites Paroiffes , à
la fin des travaux de leur corvée , de retirer
du Piqueur un certificat du jour & de
l'heure auxquels lefdites Paroiffes auront
fini leurs tâches , pour le remettre auffitôt
entre les mains du Sous-Ingénieur ,
lequel fera tenu de Nous envoyer leſdits
certificats dans les huit premiers jours
d'Octobre , pour pouvoir y avoir égard
lors de nos départemens.
Fait en notre Hôtel le 15 Novembre 17 56. IS
NOUS
Avis de l'Auteur du Mercure .
ous donnons avis à nos Abonnés que nous
commencerons à publier au premier d'Août , au
JUIN. 1757 . 213
I
plus tard , un choix , en forme de Recueil , de tous
les morceaux de Vers & de Profe qui ont été inférés
dans le Mercure depuis fon origine. Nous
ne nous bornerons point aux matieres de belefprit
; tout ce qui nous paroîtra offrir du piquant
ou de l'utile , dans quelque genre que ce foit ,
trouvera place dans notre Recueil , qui fera diftribué
tous les mois comme le Mercure de France ,
& aura le même nombre de pages. Ces divers
morceaux feront relevés par le plus d'anecdotes
intéreffantes que nous pourrons raffembler fur
les Auteurs qui les ont autrefois publiés , lorf
qu'ils fe feront fait connoître ; & pour ceux qui
ont voulu garder l'incognite , nous ferons nos
efforts pour découvrir leur nom. Nous aurons
foin d'y joindre les critiques auxquelles ils auront
donné lieu , & nous hazarderons de donner quelquefois
nos réflexions , lorfque nous jugerons
que cela pourra ajouter au plaifir des Lecteurs ,
& piquer leur curiofité & leur goût. L'on fçait
affez que le Mercure a été le berceau de la gloire
des plus célebres Auteurs , qui aient exifté depuis
près de cent ans. Bien des perfonnes n'étant pas
difpofées à acheter les Ouvrages multipliés de
tant d'Ecrivains illuftres , il s'en trouvera peut-être
plufieurs qui feront bien - aifes de pouvoir promener
leurs regards fur ces premieres productions
de leur efprit , & fur ces premiers rayons de
leur gloire. Il y a d'ailleurs des chofes trèslagréables
, très- piquantes & très - utiles , qui ne fe
trouvent que dans les Mercures , & qui auroient
été perdues pour jamais ; fi nous n'avions pas
fongé à faire le Recueil que nous annonçons . Il y a
près de 1200 volumes du Mercure , à compter depuis
fon origine en 1672 , jufqu'en l'année 1754 ,
que nous en avons obtenu le Privilege . La Collee
A
214 MERCURE DE FRANCE.
:
tion en eft prefque impoffible à faire, & fetoit d'ail
leurs d'une très -grande dépenfe ; celle que nous
Avons entrepriſe épargnera des foins inutiles , ou
des frais confidérables. Nous nous engageons à
faire tous nos efforts pour réparer la privation de
l'une , par la poffeffion de l'autre, Nous répétons
que nous n'exclurons aucun genre , & nous promettons
la plus grande attention pour le choix .
Ce qu'on fera en droit de nous demander lorſque
l'Ouvrage fera arrivé à fon terme , n'aura certainement
pas dépendu de nos foins & de notre
zele. La diftribution fe fera tous les premiers du
mois on donnera douze volumes par année.
Les perfonnes qui voudront s'abonner , payeront
d'avance 18 liv . à raifon de 30. fols par volume,
Les autres payeront 36 fols. Celles de Province
auxquelles on l'enverra par la pofte , payeront
24 liv. en tout. Il faudra s'adreffer au Bureau du
Mercure à l'ordinaire , chez M. Lutton ; c'eſt à
lui que nous prions nos Abonnés d'adreffer
franche de port , la lettre d'avis par laquelle ils
voudront bien notifier leurs intentions. Par ce
moyen en prenant cette collection , ils pofféderont
tous les Mercures depuis l'origine , dans l'espace
de quatre ou cinq ans , qui fera le temps qu'on
mettra à la faire. On y joindra un extrait de
l'ancien Mercure François , qui renferme une partie
effentielle & confidérable de l'historique de
l'Europe depuis 1604 jufqu'en 1644. Nous en
inférerons quarante pages dans chaque volume. Il
tiendra lieu d'article des nouvelles , & nous ofons
dire que ce ne fera pas l'endroit , du livre , le
moins intéreffant , tant par les événemens extraordinaires
qu'il renferme , que par la difficulté
qu'il y a de fe procurer l'original plus cher en-
Core que rare.
>
215
PAG
ERRATA
du Mercure de Mai.
AGE 79 , ligne 23 , conclue-t'il , lifex , conclut-
il.
Page 122 , l'Auteur a divifé cette vie d'Eraſme en
fix livres chacun , dont il fuffira d'indiquer ici
le fujet , lifez , en fix livres , de chacun defquels
il fuffira d'indiquer ici le fujet .
Page 144 , lignes 22 & 23 , il put compter
ennemis & non fes adminiftrateurs , lifez , &
non fes admirateurs.
fes
Page 145 , ligne 4 , veilleffe , lifez , vieilleffe.
Page 168 , ligne 9 , quelle terrein elle occupoit ,
lifex, quel terrein elle occupoit.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Juin , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , ce 27 Mai 1757 . GVIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
VERS à Madame Poup... de Mo ...
Le Jeu fou , ou l'Avare faftueux , Anecdote ,
Epitre à Thémire ,
page s
27
39
Extrait d'un manufcrit Hollandois fur l'Hiftoire
de Siam,
216
Lettre & Vers d'un Curé des Amognes , 33
Suite de M. de Fontenelle , par M. l'Abbé Trublet
,
Vers fur M. de Fontenelle ,
41
85
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure de Mai ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanfon ,
ART. II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Précis ou Indications de livres nouveaux ,
86
87
89
91
125
ART. III. SCIENCES AT BELLES LETTRES.
Chronologie. Lettre fur la Carte chronographique
de M. Dubourg ,
Chirurgie. Remarques fur l'infenfibilité de quelques
parties ,
Mufique.
ART. IV. BEAUX-ARTS.
137.
Iss
Peinture.
Gravure ,
Architecture.
157
163
167
Méchanique , &c. 172
Agriculture. 179
ART. V. SPECT CLES.
Opera ,
185
Comédie Françoiſe , 186
Comédie Italienne , 188
ARTICLE VI
Nouvelles étrangeres , 189
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 195
Ordonnance fur les Corvées ,
202
Avis de l'Auteur du Mercure ,
212
La Chanson notée doit regarder la page 89.
De l'Imprimerie de Ch. Aat, Jombers.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères